Giacomo Girolamo Casanova

HISTOIRE
DE J. CASANOVA DE SEINGALT
vénitien, écrite par lui-même à Dux, en Bohème
(tome premier, volume 1)

Histoire de ma vie jusqu’à l’an 1797

(1789-1798)

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Table des matières

 

PRÉFACE. 4

CHAPITRE PREMIER.. 20

CHAPITRE II 32

CHAPITRE III 57

CHAPITRE IV.. 80

CHAPITRE V.. 117

CHAPITRE VI 147

CHAPITRE VII 172

CHAPITRE VIII 198

CHAPITRE IX.. 243

CHAPITRE X.. 289

Ce livre numérique. 336

 

 

 

Nequicquam sapit qui sibi non sapit
Cic. ad Treb
[1].

PRÉFACE

Histoire de ma vie jusqu’à l’an 1797

Je commence par déclarer à mon lecteur que dans tout ce que j’ai fait de bon ou de mauvais dans toute ma vie, je suis sûr d’avoir mérité ou démérité, et que par conséquent je dois me croire libre. La doctrine des Stoïciens[2], et de toute autre secte sur la force du Destin est une chimère de l’imagination qui tient à l’athéisme. Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie, qui n’a jamais rien gâté.

Je crois à l’existence d’un DIEU immatériel créateur, et maître de toutes les formes ; et ce qui me prouve que je n’en ai jamais douté, c’est que j’ai toujours compté sur sa providence, recourant à lui par le moyen de la prière dans toutes mes détresses ; et me trouvant toujours exaucé. Le désespoir tue ; la prière le fait disparaître ; et après elle l’homme confie, et agit. Quels soient les moyens, dont l’être des êtres se sert pour détourner les malheurs imminents sur ceux qui implorent son secours, c’est une recherche au-dessus du pouvoir de l’entendement de l’homme, que dans le même instant qu’il contemple l’incompréhensibilité de la providence divine, se voit réduit à l’adorer. Notre ignorance devient notre seule ressource ; et les vrais heureux sont ceux qui la chérissent. Il faut donc prier DIEU, et croire d’avoir obtenu la grâce, même quand l’apparence nous dit que nous ne l’avons pas obtenue. Pour ce qui regarde la posture du corps dans laquelle il faut être, quand on adresse des vœux au créateur, un vers de Pétrarque nous l’indique :

Con le ginocchia della mente inchine[3].

L’homme est libre ; mais il ne l’est pas s’il ne croit pas de l’être, car plus il suppose de force au Destin plus il se prive de celle que DIEU lui a donnée quand il l’a partagé de la raison.

La raison est une parcelle de la divinité du Créateur. Si nous nous en servons pour être humbles, et justes, nous ne pouvons que plaire à celui qui nous en a fait le don. DIEU ne cesse d’être DIEU que pour ceux qui conçoivent possible son inexistence. Ils ne peuvent pas subir une plus grande punition.

Quoique l’homme soit libre, il ne faut cependant pas croire qu’il soit maître de faire tout ce qu’il veut. Il devient esclave lorsqu’il se détermine à agir quand une passion l’agite. Nisi paret imperat[4]. Celui qui a la force de suspendre ses démarches jusqu’à l’arrivée du calme est le sage. Cet être est rare.

Le lecteur qui aime à penser verra dans ces mémoires que n’ayant jamais visé à un point fixe, le seul système que j’eus, si c’en est un, fut celui de me laisser aller où le vent qui soufflait me poussait. Que de vicissitudes dans cette indépendance de méthodes ! Mes infortunes également que mes bonheurs m’ont démontré que dans ce monde tant physique que moral le bien sort du mal, comme du bien le mal. Mes égarements montreront aux penseurs les chemins contraires, ou leur apprendront le grand art de se tenir à cheval du fosset. Il ne s’agit que d’avoir du courage, car la force sans la confiance ne sert à rien. J’ai vu très souvent le bonheur tomber sur moi en conséquence d’une démarche imprudente, qui aurait dû me mener au précipice ; et, quoiqu’en me blâmant, j’ai remercié DIEU. J’ai aussi vu, tout au contraire, un malheur accablant sorti d’une conduite mesurée par la sagesse : cela m’a humilié ; mais sûr d’avoir eu raison, je m’en suis facilement consolé.

Malgré le fond de l’excellente morale, fruit nécessaire des divins principes enracinés dans mon cœur, je fus toute ma vie la victime de mes sens ; je me suis plu à m’égarer, et j’ai continuellement vécu dans l’erreur, n’ayant autre consolation que celle de savoir que j’y étais. Par cette raison j’espère, cher lecteur, que bien loin de trouver dans mon histoire le caractère de l’impudente jactance, vous y trouverez celui qui convient à une confession générale, quoique dans le style de mes narrations vous ne me trouverez ni l’air d’un pénitent, ni la contrainte de quelqu’un qui rougit rendant compte de ses fredaines. Ce sont des folies de jeunesse. Vous verrez que j’en ris, et si vous êtes bon, vous en rirez avec moi.

Vous rirez quand vous saurez que souvent je ne me suis pas fait un scrupule de tromper des étourdis, des fripons, des sots quand j’en ai eu besoin. Pour ce qui regarde les femmes, ce sont des tromperies réciproques qu’on ne met pas en ligne de compte, car quand l’amour s’en mêle, on est ordinairement la dupe de part et d’autre. Mais c’est bien différent pour ce qui regarde les sots. Je me félicite toujours quand je me souviens de les avoir fait tomber dans mes filets, car ils sont insolents, et présomptueux jusqu’à défier l’esprit. On le venge quand on trompe un sot, et la victoire en vaut la peine, car il est cuirassé, et on ne sait pas par où le prendre. Tromper un sot enfin est un exploit digne d’un homme d’esprit. Ce qui a mis dans mon sang, depuis que j’existe, une haine invincible contre cette engeance, c’est que je me trouve sot toutes les fois que je me vois en société avec eux. Il faut cependant les distinguer de ces hommes qu’on appelle bêtes, car n’étant bêtes que par défaut d’éducation, je les aime assez. J’en ai trouvé de fort honnêtes, et qui dans le caractère de leur bêtise ont une sorte d’esprit. Ils ressemblent à des yeux qui sans la cataracte seraient fort beaux.

Examinant, mon cher lecteur, le caractère de cette préface, vous devinerez facilement mon but. Je l’ai faite parce que je veux que vous me connaissiez avant de me lire. Ce n’est qu’aux Cafés, et aux tables d’hôte, qu’on converse avec des inconnus.

J’ai écrit mon histoire, et personne ne peut y trouver à redire ; mais suis-je sage la donnant au public que je ne connais qu’à son grand désavantage ? Non. Je sais que je fais une folie ; mais ayant besoin de m’occuper, et de rire, pourquoi m’abstiendrais-je de la faire ?

Expulit elleboro morbum, bilemque meraco[5].

Un ancien me dit en ton d’instituteur : Si tu n’as pas fait des choses dignes d’être écrites, écris-en du moins qui soient dignes d’être lues[6]. C’est un précepte aussi beau qu’un diamant de première eau brillante en Angleterre, mais il m’est incompétent, car je n’écris ni l’histoire d’un illustre, ni un roman. Digne ou indigne, ma vie est ma matière, ma matière est ma vie. L’ayant faite sans avoir jamais cru que l’envie de l’écrire me viendrait, elle peut avoir un caractère intéressant qu’elle n’aurait peut-être pas, si je l’avais faite avec l’intention de l’écrire dans mes vieux jours, et qui plus est de la publier.

Dans cette année 1797, à l’âge de soixante et douze ans, où je peux dire vixi[7], quoique je respire encore, je ne saurais me procurer un amusement plus agréable que celui de m’entretenir de mes propres affaires, et de donner un noble sujet de rire à la bonne compagnie qui m’écoute, qui m’a toujours donné des marques d’amitié, et que j’ai toujours fréquentée. Pour bien écrire, je n’ai besoin que de m’imaginer qu’elle me lira : Quæcumque dixi, si placuerint, dictavit auditor[8]. Pour ce qui regarde les profanes que je ne pourrai empêcher de me lire, il me suffit de savoir que ce n’est pas pour eux que j’ai écrit.

Me rappelant les plaisirs que j’eus je me les renouvelle et je ris des peines que j’ai endurées, et que je ne sens plus. Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure de rendre compte de ma gestion, comme un maître d’hôtel le rend à son seigneur avant de disparaître. Pour ce qui regarde mon avenir, je n’ai jamais voulu m’en inquiéter en qualité de philosophe, car je n’en sais rien ; et en qualité de chrétien la foi doit croire sans raisonner, et la plus pure garde un profond silence. Je sais que j’ai existé, et en étant sûr parce que j’ai senti, je sais aussi que je n’existerai plus quand j’aurai fini de sentir. S’il m’arrive après ma mort de sentir encore, je ne douterai plus de rien ; mais je donnerai un démenti à tous ceux qui viendront me dire que je suis mort.

Mon histoire, devant commencer par le fait le plus reculé que ma mémoire puisse me rappeler, commencera à mon âge de huit ans et quatre mois. Avant cette époque, s’il est vrai que vivere cogitare est[9], je ne vivais pas : je végétais. La pensée de l’homme, ne consistant que dans des comparaisons faites pour examiner des rapports, ne peut pas précéder l’existence de sa mémoire. L’organe qui lui est propre ne se développa dans ma tête que huit ans et quatre mois après ma naissance ; ce fut dans ces moments-là que mon âme commença à être susceptible d’impressions. Comment une substance immatérielle qui ne peut nec tangere nec tangi[10] puisse l’être, il n’y a point d’homme qui soit en état de l’expliquer.

Une philosophie consolante d’accord avec la religion prétend que la dépendance de l’âme, des sens, et des organes n’est que fortuite et passagère, et qu’elle sera libre et heureuse quand la mort du corps l’aura franchie de leur pouvoir tyrannique. C’est fort beau, mais, religion à part, ce n’est pas sûr. Ne pouvant donc me trouver dans la certitude parfaite d’être immortel qu’après avoir cessé de vivre, on me pardonnera, si je ne suis pas pressé de parvenir à connaître cette vérité. Une connaissance qui coûte la vie coûte trop cher. En attendant, j’adore Dieu, me défendant toute action injuste, et abhorrant les hommes injustes, sans cependant leur faire du mal. Il me suffit de m’abstenir de leur faire du bien. Il ne faut pas nourrir les serpents.

Devant dire quelque chose aussi de mon tempérament et de mon caractère, l’indulgent entre mes lecteurs ne sera ni le moins honnête, ni le plus dépourvu d’esprit.

J’ai eu tous les quatre tempéraments : le pituiteux dans mon enfance, le sanguin dans ma jeunesse, puis le bilieux, et enfin le mélancolique, qui apparemment ne me quittera plus. Conformant ma nourriture à ma constitution, j’ai toujours joui d’une bonne santé ; et ayant appris que ce qui l’altère est toujours l’excès soit de nourriture, soit d’abstinence, je n’ai jamais eu autre médecin que moi-même. Mais j’ai trouvé l’abstinence beaucoup plus dangereuse. Le trop donne une indigestion ; mais le trop peu donne la mort. Aujourd’hui, vieux comme je suis, j’ai besoin, malgré l’excellence de mon estomac, de ne manger qu’une fois par jour, mais ce qui me dédommage de cette privation est le doux sommeil, et la facilité avec laquelle je couche sur du papier mes raisonnements sans avoir besoin ni de paradoxes, ni d’entortiller sophismes sur sophismes faits plus pour me tromper moi-même que mes lecteurs, car je ne pourrais jamais me déterminer à leur donner de la fausse monnaie, si je la connaissais pour fausse.

Le tempérament sanguin me rendit très sensible aux attraits de toute volupté, toujours joyeux, et empressé de passer d’une jouissance à l’autre, et ingénieux à en inventer. De là vint mon inclination à faire de nouvelles connaissances, autant que ma facilité à les rompre, quoique toujours avec connaissance de cause, et jamais par légèreté. Les défauts du tempérament sont incorrigibles, parce que le tempérament même est indépendant de nos forces ; mais le caractère est autre chose. Ce qui le constitue est le cœur et l’esprit ; et le tempérament y ayant très peu d’influence, il s’ensuit qu’il dépend de l’éducation, et qu’il est susceptible de corrections et de réforme.

Je laisse à d’autres à décider si le mien est bon ou mauvais, mais tel qu’il est il se laisse facilement voir par ma physionomie à tout connaisseur. Ce n’est que là que le caractère de l’homme est un objet de la vue, car c’est son siège. Observons que les hommes qui n’ont pas de physionomie, et dont le nombre est très grand, n’ont pas non plus ce qu’on appelle un caractère. Par conséquent la diversité des physionomies sera égale à la diversité des caractères.

Ayant reconnu que dans toute ma vie j’ai agi plus en force du sentiment que de mes réflexions, j’ai décidé que ma conduite a plus dépendu de mon caractère que de mon esprit après une longue guerre entre eux, dans laquelle alternativement je ne me suis jamais trouvé ni assez d’esprit pour mon caractère, ni assez de caractère pour mon esprit. Brisons là-dessus, car c’est le cas que si brevis esse volo obscurus fio[11]. Je crois que sans blesser la modestie je peux m’approprier ces paroles de mon cher Virgile :

Nec sum adeo informis : nuper me in litore vidi

Cum placidum ventis staret mare[12].

Cultiver les plaisirs de mes sens fut dans toute ma vie ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport, et passionnément tous les objets faits pour exciter la curiosité.

J’eus des amis qui me firent du bien, et je fus assez heureux de pouvoir en toute occasion leur donner des marques de ma reconnaissance ; et j’eus de détestables ennemis qui m’ont persécuté, et que je n’ai pas exterminés parce que je ne l’ai pas pu. Je ne leur aurais jamais pardonné, si je n’eusse oublié le mal qu’ils m’ont fait. L’homme qui oublie une injure ne l’a pas pardonnée, il l’a oubliée ; car le pardon part d’un sentiment héroïque d’un cœur noble et d’un esprit généreux, tandis que l’oubli vient d’une faiblesse de mémoire, ou d’une douce nonchalance amie d’une âme pacifique, et souvent d’un besoin de calme et de paix ; car la haine, à la longue, tue le malheureux qui se plaît à la nourrir.

Si on m’appelle sensuel on aura tort, car la force de mes sens ne m’a jamais arraché à mes devoirs, quand j’en ai eu. Par la même raison on n’aurait jamais dû appeler Homère ivrogne : Laudibus arguitur vini vinosus Homerus[13].

J’ai aimé les mets au haut goût : le pâté de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l’Ogliapotrida, la morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet qui confine, et les fromages dont la perfection se manifeste quand les petits êtres qui les habitent commencent à se rendre visibles. Pour ce qui regarde les femmes, j’ai toujours trouvé que celle que j’aimais sentait bon, et plus sa transpiration était forte plus elle me semblait suave.

Quel goût dépravé ! Quelle honte de se le reconnaître, et de ne pas en rougir ! Ce critique m’excite à rire. En grâce de mes gros goûts, je suis assez effronté pour me croire plus heureux qu’un autre, d’abord que je me trouve convaincu que mes goûts me rendent susceptible de plus de plaisir. Heureux ceux qui sans nuire à personne savent s’en procurer, et insensés les autres qui s’imaginent que le GRAND-ÊTRE puisse jouir des douleurs, des peines, et des abstinences qu’ils lui offrent en sacrifice, et qu’il ne chérisse que les extravagants qui se les procurent. DIEU ne peut exiger de ses créatures que l’exercice des vertus dont il a placé le germe dans leur âme, et il ne nous a rien donné qu’à dessein de nous rendre heureux : amour-propre, ambition d’éloge, sentiment d’émulation, force, courage, et un pouvoir dont nulle tyrannie peut nous priver : c’est celui de nous tuer, si après un calcul juste, ou faux, nous avons le malheur d’y trouver notre compte. C’est la plus forte preuve de notre liberté morale que le sophisme a tant combattue. Elle est cependant justement en horreur à la nature ; et toutes les religions doivent la proscrire.

Un prétendu esprit fort me dit un jour que je ne pouvais pas me dire philosophe, et admettre la révélation.

Si nous n’en doutons pas en physique, pourquoi ne l’admettrions-nous pas en matière de religion ? Il ne s’agit que de la forme. L’esprit parle à l’esprit, et non pas aux oreilles. Les principes de tout ce que nous savons ne peuvent qu’avoir été révélés à ceux qui nous les communiquèrent par le grand et suprême principe qui les contient tous. L’abeille qui fait sa ruche, l’hirondelle qui construit son nid, la fourmi qui fait sa cave, et l’araignée qui ourdit sa toile n’auraient jamais rien fait sans une révélation préalable éternelle. Ou nous devons croire que la chose est ainsi, ou convenir que la matière pense. Pourquoi non, dirait Loke, si DIEU l’eut voulu ? Mais nous n’osons pas faire tant d’honneur à la matière. Tenons-nous donc à la révélation.

Le grand philosophe qui, après avoir étudié la nature, crut pouvoir chanter victoire la reconnaissant pour DIEU, mourut trop tôt. S’il eût vécu quelque temps davantage, il serait allé beaucoup plus loin, et son voyage n’eût pas été long. Se trouvant dans son auteur, il n’aurait plus pu le nier : in eo movemur, et sumus[14]. Il l’aurait trouvé inconcevable ; et il ne s’en serait pas inquiété. DIEU, grand principe de tous les principes, et qui n’eut jamais de principe, pourrait-il lui-même se concevoir, si pour se concevoir il eut besoin de connaître son propre principe ? Ô heureuse ignorance ! Spinosa, le vertueux Spinosa mourut avant de parvenir à la posséder. Il serait mort savant, et en droit de prétendre à la récompense de ses vertus supposant son âme immortelle.

Ce n’est pas vrai qu’une prétention de récompense disconvienne à la véritable vertu, et qu’elle porte atteinte à sa pureté, car, tout au contraire, elle sert à la soutenir, l’homme étant trop faible pour ne vouloir être vertueux que pour plaire uniquement à soi-même. Je crois fabuleux cet Amphiaraüs qui vir bonus esse quam videri malebat[15]. Je crois enfin qu’il n’y a pas d’honnête homme au monde sans quelque espèce de prétention ; et je vais parler de la mienne.

Je prétends à l’amitié, à l’estime, et à la reconnaissance de mes lecteurs. À leur reconnaissance, si la lecture de mes mémoires les aura instruits, et leur aura fait plaisir. À leur estime, s’ils m’auront trouvé, me rendant justice, plus de qualités que de défauts ; et à leur amitié d’abord qu’ils m’en auront trouvé digne par la franchise, et la bonne foi avec laquelle je me livre sans nul déguisement tel que je suis à leur jugement.

Ils trouveront que j’ai toujours aimé la vérité avec tant de passion, que souvent j’ai commencé par mentir pour la faire entrer dans des têtes qui n’en connaissaient pas les charmes. Ils ne me condamneront pas quand ils me verront vider la bourse de mes amis pour m’en servir à satisfaire à mes caprices. Ils avaient des projets chimériques, et leur en faisant espérer la réussite, j’espérais en même temps de les guérir de leur folie les désabusant. Je les trompais pour les faire devenir sages ; et je ne me croyais pas coupable, car ce qui me faisait agir n’était pas un esprit d’avarice. J’employais à payer mes plaisirs des sommes destinées à parvenir à des possessions que la nature rend impossibles. Je me croirais coupable, si aujourd’hui je me trouvais riche. Je n’ai rien ; j’ai tout jeté, et cela me console et me justifie. C’était un argent destiné à des folies ; j’en ai détourné l’usage le faisant servir aux miennes.

Si dans l’esprit que j’ai de plaire je me trompe, j’avoue que j’en serais fâché, mais non pas assez pour me repentir d’avoir écrit, car rien ne pourra faire que je ne me sois amusé. Cruel ennui ! Ce ne peut être que par oubli que les auteurs des peines de l’enfer ne l’y placèrent.

J’avouerai cependant que je ne peux pas me défendre de la crainte du sifflet. Elle est trop naturelle pour que j’ose me vanter d’y être supérieur ; et je suis bien loin de me consoler espérant que quand mes mémoires paraîtront je ne serai plus. Je ne peux me figurer sans horreur de contracter quelque obligation avec la mort que je déteste. Heureuse ou malheureuse, la vie est le seul trésor que l’homme possède, et ceux qui ne l’aiment pas n’en sont pas dignes. On lui préfère l’honneur, parce que l’infamie la flétrit. Si dans l’alternative on se tue, la philosophie doit se taire. Ô mort ! cruelle loi de la nature, que la raison doit réprouver, car elle n’est faite que pour la détruire. Cicéron dit qu’elle nous délivre des peines. Ce grand philosophe enregistre la dépense, et ne met pas en ligne de compte la recette. Je ne me souviens pas si, quand il écrivait ses Tusculanes, sa Tulliole était morte. La mort est un monstre qui chasse du grand théâtre un spectateur attentif avant qu’une pièce qui l’intéresse infiniment finisse. Cette seule raison doit suffire pour la détester.

Dans ces mémoires on ne trouvera pas toutes mes aventures. J’ai omis celles qui auraient déplu aux personnes qui y eurent part, car elles y feraient mauvaise figure. Malgré cela on ne me trouvera parfois que trop indiscret ; et j’en suis fâché. Si avant ma mort je deviens sage, et si je suis à temps, je brûlerai tout. Je n’en ai pas la force actuellement.

Ceux auxquels je paraîtrai trop peindre là où je conte en détail certaines aventures amoureuses auront tort à moins qu’ils ne me trouvent mauvais peintre. Je les prie de me pardonner, si ma vieille âme est réduite à ne pouvoir plus jouir que par réminiscence. La vertu sautera tous les tableaux qui pourront l’alarmer ; et je suis bien aise de lui donner cet avis dans cette préface. Tant pis pour ceux qui ne la liront pas. La préface est à un ouvrage ce que l’affiche est à une comédie. On doit la lire. Je n’ai pas écrit ces mémoires pour la jeunesse qui pour se garantir des chutes a besoin de la passer dans l’ignorance ; mais pour ceux qui à force d’avoir vécu sont devenus insusceptibles de séduction, et qui à force d’avoir demeuré dans le feu sont devenus Salamandres. Les vraies vertus n’étant qu’habitudes, j’ose dire que les vrais vertueux sont les heureux qui les exercent sans se donner la moindre peine. Ces gens-là n’ont point d’idée de l’intolérance. C’est pour eux que j’ai écrit. J’ai écrit en français, et non pas en italien parce que la langue française est plus répandue que la mienne. Les puristes qui trouvant dans mon style des tournures de mon pays me critiqueront auront raison, si elles les empêchent de me trouver clair. Les Grecs goûtèrent Théophraste malgré ses phrases d’Érèse et les Romains leur Tite-Live, malgré sa patavinité. Si j’intéresse, je peux, ce me semble, aspirer à la même indulgence. Toute l’Italie goûte Algaroti quoique son style soit pétri de gallicismes.

C’est pourtant digne d’observation qu’entre toutes les langues vivantes, qui figurent dans la république des lettres, la française soit la seule que ses présidents condamnèrent à ne pas s’enrichir aux dépens des autres, tandis que les autres, toutes plus riches qu’elle, la pillèrent, tant dans ses paroles, que dans ses manières, d’abord qu’elles connurent que par ces petits vols elles s’embelliraient. Ceux qui la soumirent à cette loi convinrent cependant de sa pauvreté. Ils dirent qu’étant parvenue à posséder toutes les beautés dont elle est susceptible, le moindre trait étranger l’enlaidirait. Cette sentence peut avoir été prononcée par la prévention. Toute la nation, du temps de Lulli, portait le même jugement sur sa musique, jusqu’à ce que Rameau vînt pour la désabuser. Actuellement, sous le gouvernement républicain, les éloquents orateurs, et les savants écrivains ont déjà convaincu toute l’Europe qu’ils l’élèveront à ce haut degré de beauté, et de force que jusqu’à présent le monde n’a aperçu dans aucune autre langue. Dans le court espace d’un lustre elle a déjà gagné une centaine de mots étonnants ou par leur douceur, ou par la majesté, ou par leur noble harmonie. Peut-on par exemple inventer rien de plus beau en matière de langue qu’ambulance, franciade, monarchien, sansculotisme ? Vive la République. Il est impossible qu’un corps sans tête fasse des folies.

La devise que j’ai arborée justifie mes digressions et les commentaires que je fais peut-être trop souvent à mes exploits en tout genre : nequicquam sapit qui sibi non sapit. Par la même raison j’eus besoin de m’entendre louer en bonne compagnie :

Excitat auditor studium, laudataque virtus crescit, et immensum gloria calcar habet[16].

J’aurais volontiers déployé le fier axiome Nemo leditur nisi a seipso[17], si je n’eusse eu peur de choquer le nombre immense de ceux qui dans tout ce qui leur va de travers s’écrient ce n’est pas ma faute. Il faut leur laisser cette petite consolation, car sans elle ils se haïraient ; et à la suite de cette haine vient le projet de se tuer.

Pour ce qui me regarde, me reconnaissant toujours pour la cause principale de tous les malheurs qui me sont arrivés, je me suis vu avec plaisir en état d’être l’écolier de moi-même, et en devoir d’aimer mon précepteur.

CHAPITRE PREMIER

L’an 1428 D. Jacobe Casanova né à Saragosse capitale de l’Aragon, fils naturel de D. Francisco enleva du couvent D. Anna Palafox le lendemain du jour qu’elle avait fait ses vœux. Il était secrétaire du roi D. Alphonse. Il se sauva avec elle à Rome où, après une année de prison, le pape Martin III donna à D. Anna la dispense de ses vœux, et la bénédiction nuptiale à la recommandation de D. Jouan Casanova maître du sacré palais, oncle de D. Jacobe. Tous les issus de ce mariage moururent en bas âge excepté D. Jouan qui épousa en 1475 Éléonore Albini dont il eut un fils nommé Marc-Antoine.

L’an 1481 D. Jouan dut quitter Rome pour avoir tué un officier du roi de Naples. Il se sauva à Como avec sa femme, et son fils ; puis il alla chercher fortune. Il mourut en voyage avec Christophe Colombo l’an 1493.

Marc-Antoine devint bon poète dans le goût de Martial, et fut secrétaire du cardinal Pompée Colonna. La satire contre Jules de Médicis, que nous lisons dans ses poésies, l’ayant obligé de quitter Rome, il retourna à Como, où il épousa Abondia Rezzonica.

Le même Jules de Médicis devenu pape Clément VII lui pardonna, et le fit retourner à Rome avec sa femme, où après qu’elle fut prise, et pillée par les impériaux l’an 1526, il mourut de la peste. Sans cela il serait mort de misère, car les soldats de Charles V lui avaient pris tout ce qu’il possédait. Pierre Valérien parle assez de lui dans son livre de inf. litt[18].

Trois mois après sa mort, sa veuve accoucha de Jacques Casanova qui mourut fort vieux en France colonel dans l’armée que commandait Farnèse contre Henri roi de Navarre, puis de France. Il avait laissé un fils à Parme qui épousa Thérèse Conti, de laquelle il eut Jacques qui épousa Anne Roli l’an 1680. Jacques eut deux fils, dont J. Baptiste aîné sortit de Parme l’an 1712, et on ne sait pas ce qu’il est devenu. Le cadet Gaëtan Joseph Jacques quitta aussi sa famille l’an 1715 âgé de dix-neuf ans.

C’est tout ce que j’ai trouvé dans un capitulaire de mon père. J’ai su de la bouche de ma mère ce qui suit :

Gaëtan Joseph Jacques quitta sa famille épris des charmes d’une actrice nommée Fragoletta qui jouait les rôles de soubrette. Amoureux, et n’ayant pas de quoi vivre, il se détermina à gagner sa vie tirant parti de sa propre personne. Il s’adonna à la danse, et, cinq ans après, il joua la comédie se distinguant par ses mœurs plus encore que par son talent.

Soit par inconstance, ou par des motifs de jalousie, il quitta la Fragoletta, et il entra à Venise dans une troupe de comédiens qui jouait sur le théâtre S. Samuel. Vis-à-vis de la maison où il logeait demeurait un cordonnier nommé Jérôme Farussi avec Marzia sa femme, et Zanetta leur unique fille, beauté parfaite à l’âge de seize ans. Le jeune comédien devint amoureux de cette fille, sut la rendre sensible, et la disposer à se laisser enlever. Étant comédien, il ne pouvait pas espérer de l’obtenir du consentement de Marzia sa mère, et encore moins de Jérôme son père, auquel un comédien paraissait un personnage abominable. Les jeunes amants pourvus de leurs certificats nécessaires, et accompagnés de deux témoins, allèrent se présenter au patriarche de Venise qui les unit en mariage. Marzia la mère de la fille fit les hauts cris ; et le père mourut de chagrin. Je suis né de ce mariage au bout de neuf mois, le 2 du mois d’avril de l’an 1725.

L’année suivante, ma mère me laissa entre les mains de la sienne qui lui avait pardonné d’abord qu’elle sut que mon père lui avait promis de ne jamais la forcer à monter sur le théâtre. C’est une promesse que tous les comédiens font aux filles des bourgeois qu’ils épousent, et qu’ils ne tiennent jamais parce qu’elles ne se soucient pas de les sommer de leur parole. Ma mère d’ailleurs fut fort heureuse d’avoir appris à jouer la comédie, car étant restée veuve neuf ans après avec six enfants, elle n’aurait pas eu le moyen de les élever.

J’avais donc un an quand mon père me laissa à Venise pour aller jouer la comédie à Londres. Ce fut dans cette grande ville que ma mère monta sur le théâtre pour la première fois, et ce fut là qu’elle accoucha l’année 1727 de mon frère François, célèbre peintre de batailles qui vit à Vienne depuis l’an 1783, y exerçant son métier.

Ma mère retourna à Venise avec son mari vers la fin de l’an 1728, et puisqu’elle était devenue comédienne elle poursuivit à l’être. L’an 1730 elle accoucha de mon frère Jean, qui mourut à Dresde vers la fin de l’an 1795 au service de l’électeur en qualité de directeur de l’académie de peinture. Dans les trois années suivantes, elle accoucha de deux filles, dont l’une mourut en bas âge, et l’autre fut mariée à Dresde, où dans cette année 1798, elle vit encore. J’eus un autre frère né posthume, qui se fit prêtre, et mourut à Rome il y a quinze ans.

Venons actuellement au commencement de mon existence en qualité d’être pensant. Au commencement d’août de l’année 1733 l’organe de ma mémoire se développa. J’avais donc huit ans et quatre mois. Je ne me souviens de rien qui puisse m’être arrivé avant cette époque. Voici le fait.

J’étais debout au coin d’une chambre, courbé vers le mur, soutenant ma tête, et tenant les yeux fixés sur le sang qui ruisselait par terre sortant copieusement de mon nez. Marzia ma grand-mère, dont j’étais le bien-aimé, vint à moi, me lava le visage avec de l’eau fraîche, et à l’insu de toute la maison me fit monter avec elle dans une gondole, et me mena à Muran. C’est une île très peuplée distante de Venise d’une demi-heure.

Descendant de gondole, nous entrons dans un taudis, où nous trouvons une vieille femme assise sur un grabat, tenant entre ses bras un chat noir, et en ayant cinq ou six autres autour d’elle. C’était une sorcière. Les deux vieilles femmes tinrent entre elles un long discours dont j’ai dû être le sujet. À la fin de leur dialogue en langue fourlane la sorcière, après avoir reçu de ma grand-mère un ducat d’argent, ouvrit une caisse, me prit entre ses bras, m’y mit dedans, et m’y enferma, me disant de n’avoir pas peur. C’était le moyen de me la faire avoir, si j’avais eu un peu d’esprit ; mais j’étais hébété. Je me tenais tranquille, tenant mon mouchoir au nez parce que je saignais, très indifférent au vacarme que j’entendais faire au dehors. J’entendais rire, pleurer tour à tour, crier, chanter, et frapper sur la caisse. Tout cela m’était égal. On me tira enfin dehors, mon sang s’étanche. Cette femme extraordinaire, après m’avoir fait cent caresses, me déshabille, me met sur le lit, brûle des drogues, en ramasse la fumée dans un drap, m’y emmaillotte, me récite des conjurations, me démaillote après, et me donne à manger cinq dragées très agréables au goût. Elle me frotte tout de suite les tempes, et la nuque avec un onguent qui exhalait une odeur suave, et elle me rhabille. Elle me dit que mon hémorragie irait toujours en décadence, pourvu que je ne rendisse compte à personne de ce qu’elle m’avait fait pour me guérir, et elle m’intime au contraire toute la perte de mon sang et la mort, si j’osais révéler à quelqu’un ses mystères. Après m’avoir ainsi instruit, elle m’annonce une charmante dame qui viendrait me faire une visite dans la nuit suivante, dont mon bonheur dépendait, si je pouvais avoir la force de ne dire à personne d’avoir reçu cette visite. Nous partîmes, et nous retournâmes chez nous.

À peine couché, je me suis endormi sans même me souvenir de la belle visite que je devais recevoir ; mais m’étant réveillé quelques heures après, j’ai vu, ou cru voir, descendre de la cheminée une femme éblouissante en grand panier, et vêtue d’une étoffe superbe, portant sur sa tête une couronne parsemée de pierreries qui me semblaient étincelantes de feu. Elle vint à pas lents d’un air majestueux et doux s’asseoir sur mon lit. Elle tira de sa poche des petites boîtes, qu’elle vida sur ma tête murmurant des mots. Après m’avoir tenu un long discours, auquel je n’ai rien compris, et m’avoir baisé, elle partit par où elle était venue ; et je me suis rendormi.

Le lendemain, ma grand-mère, d’abord qu’elle s’approcha de mon lit pour m’habiller, m’imposa silence. Elle m’intima la mort si j’osais redire ce qui devait m’être arrivé dans la nuit. Cette sentence lancée par la seule femme qui avait sur moi un ascendant absolu, et qui m’avait accoutumé à obéir aveuglement à tous ses ordres, fut la cause que je me suis souvenu de la vision, et qu’en y apposant le sceau, je l’ai placée dans le plus secret recoin de ma mémoire naissante. D’ailleurs je ne me sentais pas tenté de conter ce fait à quelqu’un. Je ne savais ni qu’on pourrait le trouver intéressant, ni à qui en faire la narration. Ma maladie me rendait morne, et point du tout amusant ; tout le monde me plaignant me laissait tranquille ; on croyait mon existence passagère. Mon père et ma mère ne me parlaient jamais.

Après le voyage à Muran, et la visite nocturne de la fée, je saignais encore, mais toujours moins ; et ma mémoire peu à peu se développait, en moins d’un mois j’ai appris à lire. Il serait ridicule d’attribuer ma guérison à ces deux extravagances mais on aurait aussi tort de dire qu’elles ne purent pas y contribuer. Pour ce qui regarde l’apparition de la belle reine, je l’ai toujours crue un songe, à moins qu’on ne m’eût fait cette mascarade exprès ; mais les remèdes aux plus grandes maladies ne se trouvent pas toujours dans la pharmacie. Tous les jours quelque phénomène nous démontre notre ignorance. Je crois que c’est par cette raison que rien n’est si rare qu’un savant qui ait un esprit entièrement exempt de superstition. Il n’y a jamais eu au monde des sorciers ; mais leur pouvoir a toujours existé par rapport à ceux auxquels ils ont eu le talent de se faire croire tels.

Somnio, nocturnos, lemures, portentaque Thessala rides[19]. Plusieurs choses deviennent réelles qui n’existaient auparavant que dans l’imagination, et par conséquent plusieurs effets qu’on attribue à la foi peuvent n’être pas toujours miraculeux. Ils le sont pour ceux qui donnent à la foi une puissance sans bornes.

Le second fait dont je me souviens, et qui me regarde, m’est arrivé trois mois après mon voyage à Muran, six semaines avant la mort de mon père. Je le communique au lecteur pour lui donner une idée de la façon dont mon caractère se développait.

Un jour vers la moitié de novembre, je me suis trouvé avec mon frère François, plus jeune que moi de deux ans, dans la chambre de mon père, attentif à le regarder travaillant en optique.

Ayant observé sur une table un gros cristal rond brillanté en facettes, je fus enchanté le mettant devant mes yeux de voir tous les objets multipliés. Me voyant inobservé j’ai saisi le moment de le mettre dans ma poche.

Trois ou quatre minutes après, mon père se leva pour aller prendre le cristal, et ne le trouvant pas il nous dit que l’un de nous deux devait l’avoir pris. Mon frère l’assura qu’il n’en savait rien, et quoique coupable, je lui ai dit la même chose. Il nous menaça de nous fouiller, et il promit les étrivières au menteur. Après avoir fait semblant de la chercher dans tous les coins de la chambre, j’ai mis adroitement le cristal dans la poche de l’habit de mon frère. J’en fus d’abord fâché, car j’aurais pu faire semblant de le trouver quelque part ; mais la mauvaise action était déjà faite. Mon père, impatienté de nos vaines recherches, nous fouille, trouve le cristal dans la poche de l’innocent, et lui inflige la punition promise. Trois ou quatre ans après, j’eus la bêtise de me vanter à lui-même de lui avoir joué ce tour. Il ne me l’a jamais pardonné, et il a saisi toutes les occasions de se venger.

Dans une confession générale, ayant déclaré au confesseur ce crime avec toutes ses circonstances, j’ai gagné une érudition qui me fit plaisir. C’était un jésuite. Il me dit, que m’appelant Jacques, j’avais vérifié par cette action la signification de mon nom ; car Jacob voulait dire en langue hébraïque supplanteur. Par cette raison Dieu avait changé le nom de l’ancien patriarche Jacob en celui d’Israël, qui veut dire voyant. Il avait trompé son frère Ésaü.

Six semaines après cette aventure, mon père fut attaqué d’un abcès dans l’intérieur de la tête à l’oreille qui le conduisit au tombeau dans huit jours. Le médecin Zambelli, après avoir donné au patient des remèdes opilatifs, crut de réparer sa faute par le Castoreum, qui le fit mourir en convulsion. L’apostème creva par l’oreille une minute après sa mort ; il partit après l’avoir tué, comme s’il n’eut eu plus rien à faire chez lui. Il avait le bel âge de trente-six ans. Il mourut regretté du public, et de la noblesse principalement, qui le reconnaissait pour supérieur à son état tant à l’égard de sa conduite, que de ses connaissances en mécanique. Deux jours avant son trépas, il voulut nous voir tous à son lit en présence de sa femme, et de MM. Grimani, nobles Vénitiens, pour les engager à devenir nos protecteurs.

Après nous avoir donné sa bénédiction, il obligea notre mère qui fondit en larmes à lui jurer qu’elle n’élèverait aucun de ses enfants pour le théâtre, où il ne serait jamais monté, si une malheureuse passion ne l’y eut forcé. Elle lui en fit le serment, et les trois patriciens lui en garantirent l’inviolabilité. Les combinaisons l’aidèrent à lui tenir sa promesse.

Ma mère se trouvant grosse en six mois fut dispensée de jouer la comédie jusqu’après Pâques. Belle et jeune comme elle était, elle refusa sa main à tous ceux qui se présentèrent. Ne perdant pas le courage, elle se crut suffisante à nous élever. Elle crut devoir s’occuper d’abord de moi, non pas tant par prédilection qu’à cause de ma maladie, qui me rendait tel qu’on ne savait que faire de moi. J’étais très faible, sans appétit, incapable de m’appliquer à rien, ayant l’air insensé. Les physiciens disputaient entre eux sur la cause de mon mal. Il perd, disaient-ils, deux livres de sang par semaine, et il ne peut en avoir que seize à dix-huit. D’où peut donc dériver une sanguification si abondante ? L’un disait que tout mon chyle devenait sang ; un autre soutenait que l’air que je respirais devait à chaque respiration en augmenter une portion dans mes poumons, et que c’était par cette raison que je tenais la bouche toujours ouverte. C’est ce que j’ai su six ans après de M. Baffo, grand ami de mon père.

Ce fut lui qui consulta à Padoue le fameux médecin Macop qui lui donna son avis par écrit. Cet écrit, que je conserve, dit que notre sang est un fluide élastique, qui peut diminuer, et augmenter en épaisseur, jamais en quantité, et que mon hémorragie ne pouvait dériver que de l’épaisseur de la masse. Elle se soulageait naturellement pour se faciliter la circulation. Il disait que je serais déjà mort, si la nature, qui veut vivre, ne s’était aidée par elle-même. Il concluait que la cause de cette épaisseur ne pouvant se trouver que dans l’air que je respirais, on devait m’en faire changer, ou se disposer à me perdre. Selon lui l’épaisseur de mon sang était la cause de la stupidité qui se laissait voir sur ma physionomie.

M. Baffo donc, sublime génie, poète dans le plus lubrique de tous les genres, mais grand et unique, fut la cause qu’on se détermina à me mettre en pension à Padoue, et auquel par conséquent, je dois la vie. Il est mort vingt ans après, le dernier de son ancienne famille patricienne ; mais ses poèmes quoique sales ne laisseront jamais mourir son nom. Les inquisiteurs d’état vénitiens par esprit de piété auront contribué à sa célébrité. Persécutant ses ouvrages manuscrits, ils les firent devenir précieux : ils devaient savoir que spreta exolescunt[20].

D’abord que l’oracle du professeur Macop fût approuvé, ce fut M. l’abbé Grimani qui se chargea de me trouver une bonne pension à Padoue par le moyen d’un chimiste de sa connaissance qui demeurait dans la même ville. Il s’appelait Ottaviani, et il était aussi antiquaire. En peu de jours la pension fut trouvée, et le 2 avril 1734, jour lequel j’accomplissais ma neuvième année, on m’a conduit à Padoue dans un Burchiello par la Brente. Nous nous sommes embarqués deux heures avant minuit après avoir soupé.

Le Burchiello peut être regardé comme une petite maison flottante. Il a une salle qui a un cabinet à chacun de ses deux bouts, et gîte pour les domestiques à proue, et à poupe ; c’est un carré long à impériale, il est bordé de fenêtres vitrées, avec des volets ; on fait le petit voyage en huit heures. Ceux qui m’accompagnèrent furent, outre ma mère, M. l’abbé Grimani, et M. Baffo. Elle me prit à coucher avec elle dans la salle, et les deux amis couchèrent dans le camerino.

D’abord qu’il fit jour, elle se leva ; et ayant ouvert une fenêtre qui était vis-à-vis du lit, les rayons du soleil naissant me frappant au visage, me firent ouvrir les yeux. Le lit était bas. Je ne voyais pas la terre. Je ne voyais par la même fenêtre que le sommet des arbres dont les bords de la rivière sont continuellement garnis. La barque allait ; mais d’un mouvement si égal que je ne pouvais pas le deviner ; les arbres donc qui rapidement se dérobaient à ma vue causèrent ma surprise. Ah ! ma chère mère ! m’écriai-je ; qu’est-ce que cela ? Les arbres marchent.

Dans ce moment-là, les deux seigneurs entrèrent, et me voyant stupéfait, me demandent de quoi j’étais occupé. D’où vient, leur répondis-je, que les arbres marchent ?

Ils rirent ; mais ma mère, après avoir fait un soupir, me dit d’un ton pitoyable : c’est la barque qui marche, et non pas les arbres. Habille-toi.

J’ai dans l’instant conçu la raison du phénomène allant en avant avec ma raison naissante, et point du tout préoccupée. Il se peut donc, lui dis-je, que le soleil ne marche pas non plus, et que ce soit nous qui roulons d’Occident en Orient. Ma bonne mère s’écrie à la bêtise, M. Grimani déplore mon imbécillité, et je reste consterné, affligé, et prêt à pleurer. Celui qui vient me rendre l’âme est M. Baffo. Il se jette sur moi, il m’embrasse tendrement me disant : tu as raison mon enfant. Le Soleil ne bouge pas, prends courage, raisonne toujours en conséquence, et laisse rire.

Ma mère lui demanda s’il était fou me donnant des leçons pareilles ; mais le philosophe, sans pas seulement lui répondre, poursuivit à m’ébaucher une théorie faite pour ma raison pure et simple. Ce fut le premier vrai plaisir que j’ai goûté dans ma vie. Sans M. Baffo, ce moment-là eût été suffisant pour avilir mon entendement : la lâcheté de la crédulité s’y serait introduite. La bêtise des deux autres aurait à coup sûr émoussé en moi le tranchant d’une faculté par laquelle je ne sais pas si je suis allé bien loin ; mais je sais que c’est à elle seule que je dois tout le bonheur dont je jouis quand je me trouve vis-à-vis de moi-même.

Nous arrivâmes de bonne heure à Padoue chez Ottaviani, dont la femme me fit beaucoup de caresses. J’ai vu cinq à six enfants entre lesquels une fille de huit ans qui s’appelait Marie, et une autre de sept qui s’appelait Rose, jolie comme un ange. Marie, dix ans après, devint femme du courtier Colonda ; et Rose, quelques années après le devint du patricien Pierre Marcello qui eut d’elle un fils, et deux filles, dont l’une fut épousée par M. Pierre Mocenigo, et l’autre par un noble de la famille Corraro, dont dans la suite le mariage fut déclaré nul. Il m’arrivera de devoir parler de toutes ces personnes. Ottaviani nous mena d’abord à la maison où je devais rester en pension.

C’était à cinquante pas de chez lui, à Sainte-Marie d’Avance, paroisse de Saint-Michel, chez une vieille esclavonne qui louait son premier étage à Mme Mida femme d’un colonel esclavon. On lui ouvrit ma petite malle, lui donnant l’inventaire de tout ce qu’elle contenait. Après cela on lui compta six sequins pour six mois d’avance de ma pension. Elle devait pour cette petite somme me nourrir, me tenir propre, et me faire instruire à l’école. On la laissa dire que ce n’était pas assez. On m’embrassa ; on m’ordonna d’être toujours obéissant à ses ordres ; et on me laissa là. Ce fut ainsi qu’on se débarrassa de moi.

CHAPITRE II

Ma grand’mère vient me mettre en pension chez le docteur Gozzi. Ma première tendre connaissance.

L’esclavonne me fit d’abord monter au grenier avec elle, où elle me montra mon lit au bout de quatre autres, dont trois appartenaient à trois garçons de mon âge, qui dans ce moment-là étaient à l’école, et le quatrième à la servante, qui avait ordre de nous faire prier Dieu, et de nous surveiller pour nous empêcher toutes les polissonneries habituelles des écoliers. Après cela elle me fit descendre au jardin, où elle me dit que je pouvais me promener jusqu’à l’heure du dîner. Je ne me trouvais ni heureux ni malheureux ; je ne disais rien ; je n’avais ni crainte, ni espoir, ni aucune espèce de curiosité ; je n’étais ni gai, ni triste. La seule chose qui me choquait était la personne de la maîtresse. Malgré que je n’eusse aucune idée décidée de beauté ni de laideur, sa figure, son air, son ton, et son langage me rebutaient : ses traits hommasses me démontaient toutes les fois que j’élevais les yeux à sa physionomie pour écouter ce qu’elle me disait. Elle était grande, et grosse comme un soldat, à teint jaune, à cheveux noirs ; aux sourcils longs, et épais. Elle avait plusieurs longs poils de barbe au menton, un sein hideux à moitié découvert, qui sillonnant lui descendait jusqu’à la moitié de sa grande taille, et son âge paraissait de cinquante ans. La servante était une paysanne qui faisait tout. L’endroit nommé jardin était un carré de trente à quarante pas, qui n’avait de délectable que la couleur verte.

Vers midi j’ai vu venir à moi trois enfants, qui comme si nous avions été vieilles connaissances me dirent beaucoup de choses me supposant des prénotions que je n’avais pas. Je ne leur répondais rien ; mais cela ne les déconcertait pas : ils m’obligèrent à partager leurs innocents plaisirs. Il s’agissait de courir, de se porter sur les épaules, et de faire des culbutes. Je me suis laissé initier à tout cela d’assez bonne grâce jusqu’au moment qu’on nous appela à dîner. Je m’assieds à table, et voyant devant moi une cuiller de bois, je la rejette, demandant mon couvert d’argent que je chérissais en qualité de présent de ma bonne grand’mère. La servante me dit que la maîtresse voulant l’égalité, je devais me conformer à l’usage. Cela m’a déplu ; mais je m’y suis soumis. Ayant appris que tout devait être égal, j’ai mangé comme les autres la soupe dans le plat, sans me plaindre de la vitesse avec laquelle mes camarades mangeaient, fort étonné qu’elle fût permise. Après la fort mauvaise soupe, on nous donna une petite portion de morue sèche, puis une pomme, et le dîner finit là. Nous étions en carême. Nous n’avions ni verres, ni gobelets ; nous bûmes tous dans le même bocal de terre d’une infâme boisson nommée graspia. C’était de l’eau dans laquelle on avait fait bouillir des grappes dépouillées de raisin. Dans les jours suivants, je n’ai bu que de l’eau simple. Cette table m’a surpris, parce que je ne savais pas s’il m’était permis de la trouver mauvaise.

Après dîner, la servante me conduisit à l’école chez un jeune prêtre appelé le docteur Gozzi. L’esclavonne avait fait un accord de lui payer quarante sous par mois. C’est la onzième partie d’un sequin. Il s’agissait de commencer par m’apprendre à écrire. Par cette raison on m’a mis avec les enfants de cinq ans qui d’abord se moquèrent de moi.

Le souper fut, comme de raison, plus mauvais que le dîner. J’étais étonné qu’il ne me fût pas permis de m’en plaindre. On m’a couché dans un lit, où les trois insectes assez connus ne me laissèrent pas fermer les yeux. Outre cela des rats qui couraient par tout le grenier, et qui sautaient sur mon lit me faisaient une peur qui me glaçait le sang. Voilà par où j’ai commencé à devenir sensible au malheur apprenant à le souffrir en patience. Les insectes cependant qui me dévoraient diminuaient la frayeur que les rats me causaient, et cette même frayeur à son tour me rendait moins sensible aux morsures. Mon âme profitait du combat de mes maux. La servante fut toujours sourde à mes cris.

À la première clarté du jour je suis sorti de ce nid de vermines. Après m’être un peu plaint de toutes les peines que j’avais endurées, je lui ai demandé une chemise, les taches de punaises rendant celle que j’avais sur mon corps hideuse. Elle me répondit qu’on n’en changeait que le dimanche, et elle rit quand je l’ai menacée de me plaindre à la maîtresse. J’ai pleuré de chagrin pour la première fois, et de colère entendant mes camarades qui me bafouaient. Ils étaient à ma même condition ; mais ils y étaient accoutumés. C’est tout dire.

Accablé de tristesse, j’ai passé toute la matinée à l’école toujours endormi. Un de mes camarades en dit la raison au docteur ; mais à dessein de me rendre ridicule. Ce bon prêtre, que la providence éternelle m’avait ménagé, me fit entrer avec lui dans un cabinet, où après m’avoir entendu, et avoir vu tout, fut ému voyant les ampoules dont ma peau innocente était couverte. Il mit vite son manteau, il me conduisit à ma pension, et il fit voir à la lestrygonne l’état dans lequel j’étais. Se montrant étonnée, elle rejeta la faute sur la servante. Elle dut consentir à la curiosité que le prêtre eut de voir mon lit, et je ne fus pas moins étonné que lui voyant la saleté des draps entre lesquels j’avais passé la cruelle nuit. La maudite femme, rejetant toujours la faute sur la servante, l’assura qu’elle la chasserait ; mais la servante rentrant dans le moment, et ne pouvant pas souffrir la réprimande, lui dit en face que la faute était d’elle, découvrant les lits de mes trois camarades, dont la malpropreté était égale à celle du mien. La maîtresse alors lui donna un soufflet auquel l’autre répondit par un plus fort prenant d’abord la fuite. Le docteur alors partit me laissant là, et lui disant qu’il ne m’admettrait à son école que quand elle m’y enverrait aussi propre que les autres écoliers. J’ai dû alors souffrir une très forte réprimande qu’elle termina me disant qu’à une autre tracasserie pareille elle me mettrait à la porte.

Je n’y comprenais rien ; je ne faisais que de naître, je n’avais idée que de la maison où j’étais né, et élevé, où régnait la propreté et une honnête abondance ; je me voyais maltraité, et grondé : il me semblait impossible d’être coupable. Elle me jeta au nez une chemise ; et une heure après j’ai vu une nouvelle servante, qui changea les draps, et nous dînâmes.

Mon maître d’école prit un soin particulier de m’instruire. Il me fit asseoir à sa propre table, où pour le convaincre que je méritais cette distinction je me suis appliqué à l’étude de toutes mes forces. Au bout d’un mois j’écrivais si bien qu’il me mit à la grammaire.

La nouvelle vie que je menais, la faim qu’on me faisait souffrir, et plus que tout cela l’air de Padoue m’ont procuré une santé dont je n’avais pas eu d’idée auparavant ; mais cette même santé me rendait encore plus dure la faim : elle était devenue canine. Je grandissais à vue d’œil ; je dormais neuf heures du sommeil le plus profond que nul rêve troublait, sinon celui qu’il me paraissait toujours d’être assis à une grande table occupé à assouvir mon cruel appétit. Les rêves flatteurs sont plus mauvais que les désagréables.

Cette faim enragée m’aurait à la fin entièrement exténué, si je n’avais pris le parti de voler, et d’engloutir tout ce que je trouvais de mangeable partout, quand j’étais sûr de n’être pas vu. J’ai mangé en peu de jours une cinquantaine de harengs saurets, qui étaient dans une armoire de la cuisine, où je descendais la nuit à l’obscur, et toutes les saucisses qui étaient attachées au toit de la cheminée toutes crues défiant les indigestions, et tous les œufs que je pouvais surprendre dans la basse-cour à peine pondus étaient ainsi tous chauds ma nourriture exquise. J’allais voler des mangeailles jusque dans la cuisine du docteur mon maître. L’esclavonne désespérée de ne pas pouvoir découvrir les voleurs, ne faisait que mettre à la porte des servantes. Malgré cela, l’occasion de voler ne se présentant pas toujours, j’étais maigre comme un squelette, véritable carcasse.

En quatre ou cinq mois mes progrès furent si rapides, que le docteur me créa décurion de l’école. Mon inspection était celle d’examiner les leçons de mes trente camarades, de corriger leurs fautes, et de les dénoncer au maître avec les épithètes de blâme, ou d’approbation qu’ils méritaient ; mais ma rigueur ne dura pas longtemps. Les paresseux trouvèrent facilement le secret de me fléchir. Quand leur latin était rempli de fautes, ils me gagnaient moyennant des côtelettes rôties, des poulets, et souvent me donnaient de l’argent ; mais je ne me suis pas contenté de mettre à contribution les ignorants ; j’ai poussé l’avidité au point de devenir tyran. Je refusais mon approbation à ceux aussi qui la méritaient quand ils prétendaient de s’exempter de la contribution que j’exigeais. Ne pouvant plus souffrir mon injustice, ils m’accusèrent au maître, qui me voyant convaincu d’extorsion me démit de ma charge. Mais ma destinée allait déjà mettre fin à mon cruel noviciat.

Le docteur, me prenant un jour tête à tête dans son cabinet, me demanda si je voulais me prêter aux démarches qu’il me suggérerait pour sortir de la pension de l’esclavonne, et entrer chez lui ; et me trouvant enchanté de cette proposition, il me fit copier trois lettres que j’ai envoyées une à l’abbé Grimani, une autre à mon ami M. Baffo, et la troisième à ma bonne grand’mère. Ma mère n’était pas dans ce moment-là à Venise ; et mon semestre allant finir il n’y avait pas de temps à perdre. Dans ces lettres je faisais la description de toutes mes souffrances, et j’annonçais ma mort, si on ne me tirait pas des mains de l’esclavonne me mettant chez mon maître d’école qui était prêt à me prendre ; mais qui voulait deux sequins par mois.

M. Grimani, au lieu de me répondre, ordonna à son ami Ottaviani de me réprimander de ce que je m’étais laissé séduire ; mais M. Baffo alla parler à ma grand’mère qui ne savait pas écrire, et m’écrivit que dans peu de jours je me trouverais plus heureux.

Huit jours après, j’ai vu cette excellente femme, qui m’a constamment aimé jusqu’à sa mort, paraître devant moi précisément dans le moment que je m’étais assis à table pour dîner. Elle entra avec la maîtresse. À son apparition je me suis jeté à son cou ne pouvant pas retenir mes pleurs qu’elle accompagna d’abord des siens. Elle s’assit me prenant entre ses genoux. Devenu alors courageux, je lui ai détaillé toutes mes peines en présence de l’esclavonne ; et après lui avoir fait observer la table de gueux à laquelle je devais me nourrir, je l’ai menée voir mon lit. J’ai fini par la prier de me conduire dîner avec elle après six mois que la faim me faisait languir. L’esclavonne intrépide ne dit autre chose sinon qu’elle ne pouvait pas faire davantage pour l’argent qu’on lui donnait. Elle disait vrai, mais qui l’obligeait à tenir une pension pour devenir le bourreau des jeunes gens que l’avarice lui consignait, et qui avaient besoin d’être nourris ?

Ma grand’mère fort paisiblement lui dit de mettre dans ma malle toutes mes hardes parce qu’elle allait m’emmener. Charmé de revoir mon couvert d’argent, je l’ai vite mis dans ma poche. Ma joie était inexprimable. J’ai pour la première fois senti la force du contentement, qui oblige le cœur de celui qui le ressent à pardonner, et l’esprit à oublier tous les désagréments qui l’ont amené.

Ma grand’mère me conduisit à l’auberge où elle logeait, et où elle ne mangea presque rien dans l’étonnement que lui causait la voracité avec laquelle je mangeais. Le docteur Gozzi qu’elle fit avertir parut, et sa présence la prévint en sa faveur. C’était un beau prêtre de vingt-six ans, rebondi, modeste, et révérencieux. Dans un quart d’heure ils convinrent de tout, et lui comptant vingt-quatre sequins, elle reçut quittance d’une année payée d’avance ; mais elle me garda trois jours pour m’habiller en abbé, et pour me faire faire une perruque, la malpropreté l’obligeant à me faire couper les cheveux.

Après ces trois jours, ce fut elle-même qui voulut m’installer dans la maison du docteur pour me recommander à sa mère qui lui dit d’abord de m’envoyer, ou de m’acheter un lit ; mais le docteur lui ayant dit que je pourrais coucher avec lui dans le sien qui était fort large, elle se montra très reconnaissante à la bonté qu’il voulait avoir. Elle partit et nous l’accompagnâmes au burchiello où elle retourna à Venise.

La famille du docteur Gozzi consistait en sa mère qui avait beaucoup de respect pour lui, parce qu’étant née paysanne elle ne se croyait pas digne d’avoir un fils prêtre, et qui plus est docteur. Elle était laide, vieille, et acariâtre. Le père était cordonnier, qui travaillait toute la journée, ne parlant jamais à personne, pas même à table. Il ne devenait sociable que les jours de fête qu’il passait au cabaret avec ses amis, rentrant à minuit ivre à ne pouvoir pas se tenir debout, et chantant le Tasso : dans cet état il ne pouvait pas se résoudre à se coucher, et il devenait brutal quand on voulait le forcer. Il n’avait ni autre esprit, ni autre raison que celle que le vin lui donnait, au point qu’à jeun il se trouvait hors d’état de traiter de la moindre affaire de famille. Sa femme disait qu’il ne l’aurait jamais épousée, si on n’eut pas eu soin de le faire bien déjeuner avant d’aller à l’église.

Le docteur Gozzi avait aussi une sœur âgée de treize ans, nommée Bettine, jolie, gaie, et grande liseuse de romans. Le père et la mère la grondaient toujours parce qu’elle se montrait trop à la fenêtre, et le docteur à cause de son penchant à la lecture. Cette fille me plut d’abord sans que je susse pourquoi. Ce fut elle qui peu à peu jeta dans mon cœur les premières étincelles d’une passion qui dans la suite devint ma dominante.

Six mois après mon entrée dans cette maison le docteur n’eut plus d’écoliers. Ils désertèrent tous parce que j’étais le seul objet de ses attentions : et par cette raison il se détermina à instituer un petit collège prenant en pension des jeunes écoliers ; mais deux ans s’écoulèrent avant que cela pût se faire. Dans ces deux ans il me communiqua tout ce qu’il savait, qui à la vérité était peu de chose ; mais assez pour m’initier dans toutes les sciences. Il m’enseigna aussi à jouer du violon, chose dont il m’arriva de devoir tirer parti dans une circonstance que le lecteur apprendra à sa place. Cet homme n’étant philosophe en rien me fit apprendre la logique des péripatéticiens, et la cosmographie dans l’ancien système de Tolomée, dont je me moquais continuellement l’impatientant par des théorèmes, auxquels il ne savait que répondre. Ses mœurs d’ailleurs étaient irréprochables, et en matière de religion, malgré qu’il ne fût pas bigot, il était très sévère : tout étant pour lui article de foi, rien ne devenait difficile à sa conception. Le déluge avait été universel, les hommes avant ce malheur vivaient mille ans, Dieu conversait avec eux, Noé avait fabriqué l’arche en cent ans, et la terre suspendue en l’air se tenait ferme au centre de l’univers que Dieu avait créé le tirant du rien. Quand je lui disais, et lui prouvais que l’existence du rien était absurde, il coupait court me disant que j’étais un sot. Il aimait le bon lit, la chopine de vin, et la gaieté en famille. Il n’aimait ni les beaux esprits, ni les bons mots, ni la critique parce qu’elle devenait facilement médisance, et il riait de la bêtise de ceux qui s’occupaient à lire des gazettes, qui selon lui mentaient toujours, et disaient toujours la même chose. Il disait que rien n’incommodait tant que l’incertitude, et par cette raison il condamnait la pensée parce qu’elle engendrait le doute.

Sa grande passion était la prédication ayant en sa faveur la figure, et la voix : aussi son auditoire n’était composé que de femmes, dont cependant il était ennemi juré. Il ne les regardait pas en face quand il était obligé à leur parler. Le péché de la chair était selon lui le plus grand de tous les autres, et il se fâchait quand je lui disais qu’il ne pouvait être que le plus petit. Ses sermons étant pétris de passages tirés d’auteurs grecs qu’il citait en latin, je lui ai dit un jour qu’il devait les citer en italien, car le latin n’était pas entendu plus que le grec par les femmes qui l’écoutaient disant leur chapelet. Ma remontrance le fâcha, et dans la suite je n’ai plus osé lui parler. Il me célébrait avec ses amis comme un prodige parce que j’avais appris à lire le grec tout seul sans autre secours que celui de la grammaire.

Dans le carême de l’année 1736, ma mère lui écrivit qu’il lui ferait plaisir me conduisant à Venise pour trois ou quatre jours parce que devant aller à Pétersbourg, elle désirait de me voir avant son départ. Cette invitation le mit en devoir de penser, car il n’avait jamais vu Venise, ni bonne compagnie, et il ne voulait paraître nouveau en rien. Nous partîmes donc de Padoue accompagnés au burchiello par toute la famille.

Ma mère le reçut avec la plus noble aisance, mais étant belle comme le jour, mon pauvre maître se trouva fort embarrassé se trouvant obligé de dialoguer avec elle sans oser la regarder en face. S’en étant aperçue, elle pensa à s’en divertir. Ce fut moi qui attira l’attention de toute la coterie, qui m’ayant connu presque imbécile était étonnée de me voir dégourdi dans le court espace de deux ans. Le docteur jouissait voyant qu’on lui en attribuait tout le mérite. La première chose qui choqua ma mère fut ma perruque blonde qui criait sur mon visage brun, et qui faisait le plus cruel désaccord avec mes sourcils, et mes yeux noirs. Le docteur, interrogé par elle pourquoi il ne me faisait pas coiffer en cheveux, répondit que moyennant la perruque sa sœur pouvait beaucoup plus facilement me tenir propre. Après en avoir ri, on lui demanda si sa sœur était mariée, et les risées redoublèrent lorsque répondant pour lui j’ai dit que Bettine était la plus jolie fille de notre rue à l’âge de quatorze ans. Ma mère dit au docteur qu’elle voulait faire à sa sœur un fort joli présent ; mais sous condition qu’elle me coifferait en cheveux, et il le lui promit. Elle fit d’abord appeler un perruquier qui me porta une perruque de ma couleur.

Tout le monde s’étant mis à jouer, et le docteur étant resté spectateur, je suis allé voir mes frères dans la chambre de ma grand’mère. François me fit voir des dessins d’architecture que j’ai fait semblant de trouver passables, et Jean ne me fit rien voir : il me parut bête. Les autres étaient encore en jaquette.

À souper, le docteur assis près de ma mère fut fort gauche. Il n’aurait jamais prononcé un seul mot si un Anglais, homme de lettres, ne lui eut adressé la parole en latin. Il lui répondit modestement qu’il n’entendait pas la langue anglaise, et voilà un grand éclat de rire. M. Baffo nous tira d’embarras nous informant que les Anglais lisaient le latin suivant les lois qu’il faut observer pour lire de l’anglais. J’ai osé dire qu’ils avaient tort autant que nous l’aurions lisant l’anglais comme si nous lisions du latin. L’Anglais ayant trouvé ma raison sublime écrivit ce vieux distique, et me le donna à lire.

Discite grammatici cur mascula nomma cunnus

Et cur femineum mentula nomen habet[21].

Après l’avoir lu tout haut, j’ai dit que pour le coup c’était du latin. Nous le savons, me dit ma mère, mais il faut l’expliquer. Je lui ai dit qu’au lieu de l’expliquer, c’était une question à laquelle je voulais répondre ; et après y avoir un peu pensé j’ai écrit ce pentamètre : Disce quod a domino nomina servus habet[22]. Ce fut mon premier exploit littéraire, et je peux dire que ce fut dans ce moment-là qu’on sema dans mon âme l’amour de la gloire qui dépend de la littérature, car les applaudissements me mirent au faîte du bonheur. L’Anglais étonné, après avoir dit que jamais garçon à l’âge de onze ans en avait fait autant, me fit présent de sa montre après m’avoir embrassé à reprises. Ma mère curieuse demanda à M. Grimani ce que ces vers signifiaient ; mais n’y comprenant pas plus qu’elle ce fut M. Baffo qui lui dit tout à l’oreille : surprise alors de ma science elle ne put s’empêcher d’aller prendre une montre d’or, et de la présenter à mon maître qui ne sachant comment faire à lui marquer sa grande reconnaissance, fit devenir la scène très comique. Ma mère pour le dispenser de tout compliment lui présenta sa figure : il s’agissait de deux baisers, dont rien n’est plus simple en bonne compagnie, ni moins significatif, mais le pauvre homme se trouva décontenancé à un point qu’il aurait voulu plutôt mourir que les lui donner. Il se retira baissant la tête, et on le laissa en repos jusqu’au moment que nous allâmes nous coucher.

Il attendit à épancher son cœur quand nous fûmes seuls dans notre chambre. Il me dit que c’était un dommage qu’il ne pût pas publier à Padoue ni le distique, ni ma réponse.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est une turpitude ; mais elle est sublime. Allons nous coucher, et n’en parlons plus. Ta réponse est prodigieuse parce que tu ne peux ni connaître la matière, ni savoir faire des vers.

Pour ce qui regarde la matière je la connaissais par théorie ayant déjà lu Meursius en cachette précisément parce qu’il me l’avait défendu ; mais il avait raison de s’étonner que j’eusse su faire un vers, car lui-même qui m’avait enseigné la prosodie n’avait jamais su en faire un. Nemo dat quod non habet[23] est un axiome faux en morale. Quatre jours après au moment de notre départ ma mère me donna un paquet, dans lequel il y avait un présent pour Bettine, et l’abbé Grimani me donna quatre sequins pour m’acheter des livres. Huit jours après, ma mère partit pour Pétersbourg.

À Padoue mon bon maître ne fit que parler de ma mère tous les jours, et à tout propos pour trois ou quatre mois de suite ; mais Bettine s’affectionna singulièrement à ma personne quand elle trouva dans le paquet cinq aunes de cendal noir qu’on appelle lustrin, et douze paires de gants. Elle prit soin de mes cheveux de façon qu’en moins de six mois j’ai quitté ma perruque. Elle venait me peigner tous les jours, et souvent lorsque j’étais encore au lit me disant qu’elle n’avait pas le temps d’attendre que je m’habillasse. Elle me lavait le visage, le cou, et la poitrine, et elle me faisait des caresses enfantines qu’en devoir de juger innocentes, je me voulais du mal de ce qu’elles m’altéraient. Ayant trois ans moins qu’elle, il me semblait qu’elle ne pût pas m’aimer avec malice, et cela me mettait de mauvaise humeur contre la mienne. Quand assise sur mon lit elle me disait que j’engraissais, et que pour m’en convaincre elle s’en rendait sûre par ses propres mains, elle me causait la plus grande émotion. Je la laissais faire de peur qu’elle ne s’aperçût de ma sensibilité. Quand elle me disait que j’avais la peau douce le chatouillement m’obligeait à me retirer, et j’étais fâché contre moi-même de ce que je n’osai pas lui en faire autant ; mais enchanté qu’elle ne pût pas deviner que j’en avais envie. Après m’avoir débarbouillé, elle me donnait les plus doux baisers m’appelant son cher enfant ; mais malgré l’envie que j’en avais je n’osais pas les lui rendre. Quand enfin elle commença à mettre en ridicule ma timidité, je commençais aussi à les lui rendre, même mieux appliqués ; mais je finissais d’abord que je me sentais excité à aller plus loin : je tournais alors ma tête de l’autre côté faisant semblant de chercher quelque chose, et elle partait. Après son départ j’étais au désespoir de n’avoir pas suivi le penchant de ma nature, et étonné que Bettine pût faire de moi sans conséquence tout ce qu’elle faisait tandis que je ne pouvais m’abstenir d’aller plus en avant qu’avec la plus grande peine. Je me promettais toujours de changer de conduite.

Au commencement de l’automne, le docteur reçut trois pensionnaires, et un d’eux âgé de quinze ans nommé Candiani me parut en moins d’un mois très bien avec Bettine. Cette observation me causa un sentiment, dont jusqu’à ce moment-là je n’avais jamais eu aucune idée ; et dont je n’ai fait l’analyse que quelques années après. Ce ne fut ni jalousie, ni indignation, mais un noble dédain qui ne me parut pas fait pour être rejeté, car Candiani ignorant, grossier, sans esprit, sans éducation civile, fils d’un fermier, et hors d’état de me tenir tête en rien, n’ayant sur moi autre avantage que l’âge de la puberté ne me paraissait pas fait pour m’être préféré : mon amour-propre naissant me disait que je valais mieux que lui. J’ai conçu un sentiment de mépris mêlé d’orgueil qui se déclara contre Bettine que j’aimais sans le savoir. Elle s’en aperçut à la façon dont je recevais ses caresses quand elle venait à mon lit pour me peigner : je repoussais ses mains, je ne répondais pas à ses baisers, et piquée un jour de ce que me demandant la raison de mon changement, je ne lui en ai allégué aucune, elle me dit, avec l’air de me plaindre, que j’étais jaloux de Candiani. Ce reproche me parut une calomnie avilissante : je lui ai dit que je croyais Candiani digne d’elle, comme elle de lui : elle s’en alla en souriant, mais enfantant le projet unique qui pouvait la venger : elle se trouva engagée à me rendre jaloux, mais pour l’exécuter ayant besoin de me rendre amoureux, ce fut ainsi qu’elle s’y prit.

Elle vint un matin à mon lit me portant des bas blancs tricotés par elle ; et après m’avoir coiffé, elle me dit qu’elle avait besoin de me les chausser pour voir leurs défauts, et se régler pour m’en faire d’autres. Le docteur était allé dire sa messe. Me mettant les bas, elle me dit que j’avais les cuisses malpropres, et tout de suite elle se mit en devoir de me les laver sans m’en demander la permission.

Je fus honteux de pouvoir lui paraître honteux, ne m’imaginant pas d’ailleurs que ce qui est arrivé arriverait. Bettine assise sur mon lit poussa trop loin son zèle pour la propreté ; et sa curiosité me causa une volupté qui ne cessa que quand elle se trouva dans l’impossibilité de devenir plus grande. Me trouvant calme, je me suis avisé de me reconnaître pour coupable, et je me suis cru en devoir de lui demander pardon. Bettine, qui ne s’y attendait pas après y avoir un peu pensé, me dit d’un ton d’indulgence que toute la faute était d’elle, mais que cela ne lui arriverait plus. Elle me quitta ainsi m’abandonnant à mes réflexions.

Elles furent cruelles. Il me semblait de l’avoir déshonorée, d’avoir trahi la confiance de sa famille, d’avoir violé la loi de l’hospitalité, et d’avoir commis le plus grand des crimes, crime que je ne pouvais réparer que l’épousant, si cependant elle pouvait se résoudre à prendre pour mari un impudent comme moi, indigne d’elle.

À la suite de ces réflexions vint la plus sombre tristesse, qui devenait tous les jours plus forte, Bettine ayant tout à fait cessé de venir à mon lit. Dans les premiers huit jours ce parti qu’elle prit me parut juste, et ma tristesse en peu de jours encore serait devenue amour parfait, si les procédés de cette fille vis-à-vis de Candiani n’eussent mis dans mon âme le poison de la jalousie, étant cependant très éloigné de la croire coupable du même crime qu’elle avait commis avec moi.

Convaincu dans quelques-unes de mes réflexions que ce qu’elle avait fait avec moi avait été volontaire, je m’imaginais qu’un fort repentir l’empêchait de retourner à mon lit ; et cette idée me flattait, car elle me la faisait conjecturer amoureuse. Dans cette détresse de raisonnement je me suis déterminé à l’encourager par écrit. Je lui ai écrit une courte lettre faite pour lui mettre l’esprit en paix soit qu’elle se crût coupable, soit qu’elle pût me soupçonner des sentiments contraires à ceux que son amour-propre exigeait. Ma lettre me parut un chef-d’œuvre, et plus que suffisante pour me faire adorer, et pour obtenir la préférence sur Candiani qui me semblait un vrai animal indigne de la faire balancer entre lui et moi un seul moment. Elle me répondit de bouche une demi-heure après qu’elle viendrait à mon lit le lendemain, et elle ne vint pas. J’en fus outré ; mais elle m’étonna à midi à table me demandant si je voulais qu’elle m’habillât en fille pour aller avec elle à un bal du médecin Olivo notre voisin qu’on devait donner cinq ou six jours après. Toute la table applaudit, et j’y ai consenti. Je voyais le moment dans lequel une justification réciproque allait nous rendre amis intimes et à l’abri de toute surprise dépendante de la faiblesse des sens. Mais voilà ce qui est arrivé de fatal pour mettre un obstacle à cette partie, et pour faire naître une véritable tragicomédie.

Un parrain du docteur Gozzi vieux, et à son aise, qui demeurait à la campagne, croyant au bout d’une longue maladie sa mort imminente, lui envoya une voiture le priant d’aller d’abord avec son père pour assister à sa mort, et recommander à DIEU son âme. Le vieux cordonnier vida d’abord une bouteille, s’habilla, et partit avec son fils.

D’abord que j’ai vu cela, impatient d’attendre jusqu’à la nuit du bal, j’ai trouvé le moment de dire à Bettine que je laisserais ouverte la porte de ma chambre qui donnait sur le corridor, et que je l’attendrais d’abord que tout le monde serait couché. Elle me dit qu’elle n’y manquerait pas. Elle dormait dans un cabinet rez-de-chaussée qu’une cloison séparait de celui où couchait son père : le docteur étant absent, je dormais seul dans la grande chambre. Les trois pensionnaires demeuraient dans une salle près de la cave. Je n’avais aucun contretemps à craindre. J’étais très content de me voir parvenu au moment désiré.

À peine retiré dans ma chambre, j’ai fermé ma porte au verrou, et j’ai ouvert celle qui donnait sur le corridor de façon que Bettine n’avait qu’à la pousser pour entrer. Après cela j’ai éteint ma chandelle sans me déshabiller.

On croit que dans les romans que nous lisons ces situations sont exagérées, et ce n’est pas vrai. Ce que l’Arioste dit de Roger qui attendait Alcine est un beau portrait tiré d’après nature.

J’ai attendu jusqu’à minuit sans grande inquiétude ; mais lorsque j’ai vu passer deux, trois, et quatre heures sans la voir paraître je devins furieux. La neige tombait à gros flocons ; mais je mourais plus encore de rage que de froid. Une heure avant jour, je me suis déterminé à descendre sans souliers craignant de réveiller le chien pour aller me mettre au bas de l’escalier à quatre pas de la porte qui aurait dû être ouverte, si Bettine en fût sortie. Je l’ai trouvée fermée. On ne pouvait la fermer que par dedans : j’ai pensé qu’elle pouvait s’être endormie ; mais pour l’éveiller j’aurais dû frapper fort, et le chien aurait aboyé. De cette porte à celle de son cabinet il y avait encore dix ou douze pas. Accablé par le chagrin, et ne pouvant me déterminer à rien, je me suis assis sur le dernier degré. Vers la pointe du jour, transi, engourdi, grelottant, je me détermine à retourner dans ma chambre, car la servante me trouvant là m’aurait cru devenu fou.

Je me lève donc ; mais dans le moment j’entends du bruit au dedans. Sûr que Bettine allait paraître, je vais à la porte, elle s’ouvre ; mais au lieu de Bettine, je vois Candiani, qui me lâche un si fort coup de pied au ventre que je me trouve étendu, et enfoncé dans la neige. Après cela il va s’enfermer dans la salle, où il avait son lit près de ceux des Feltrins ses camarades.

Je me lève vite pour aller étrangler Bettine que dans ce moment-là rien n’aurait pu garantir de ma fureur ; mais voilà la porte fermée. J’y donne un grand coup de pied, le chien jappe, je remonte chez moi, je m’enferme, et je me couche pour recouvrer mon âme et mon corps, car j’étais pire que mort.

Trompé, humilié, maltraité, devenu un objet de mépris devant Candiani heureux, et triomphant, j’ai passé trois heures à ruminer les plus noirs projets de vengeance. Les empoisonner tous les deux me paraissait peu de chose dans ce malheureux moment. J’ai formé le lâche projet d’aller d’abord à la campagne pour informer le docteur de tout le fait. N’ayant que l’âge de douze ans, mon esprit n’avait pas encore gagné la froide faculté de bâtir des projets de vengeance héroïque enfantés par les sentiments factices de l’honneur. Je ne faisais que m’initier dans les affaires de cette espèce.

Me trouvant dans cette situation d’esprit, j’entends à la porte intérieure de ma chambre la voix rauque de la mère de Bettine qui me prie de descendre parce que sa fille se mourait.

Fâché qu’elle meure avant que je la tue, je me lève, je descends, et je la vois dans le lit de son père en convulsions effroyables entourée de toute la famille, pas tout à fait vêtue, se tournant à droite, et à gauche. Elle s’arquait, elle se cambrait donnant des coups de poings, et de pieds au hasard, et échappant par des violentes secousses tantôt à l’un, et tantôt à l’autre de ceux qui voulaient la tenir ferme.

Voyant ce tableau, et plein de l’histoire de la nuit, je ne savais que penser. Je ne connaissais ni la nature ni les ruses, et je m’étonnais de me voir froid spectateur, et capable de me posséder voyant devant moi deux objets, dont j’avais intention de tuer l’un, et de déshonorer l’autre. Au bout d’une heure Bettine s’endormit. Une sage-femme, et le docteur Olivo arrivèrent dans le même instant. La première dit que c’étaient des effets hystériques ; et le docteur dit qu’il n’y avait pas question de matrice. Il ordonna qu’on la laissât tranquille, et des bains froids. Je me moquais d’eux sans rien dire, car je savais que la maladie de cette fille ne pouvait dériver que de ses travaux nocturnes, ou de la peur que ma rencontre avec Candiani devait lui avoir faite. Je me suis déterminé à différer ma vengeance jusqu’à l’arrivée du docteur. J’étais fort loin de croire la maladie de Bettine feinte, car il paraissait impossible qu’elle pût avoir tant de force.

Passant par le cabinet de Bettine pour retourner dans ma chambre, et voyant sur son lit ses poches, l’envie me vint d’y mettre la main. Je trouve un billet, je vois l’écriture de Candiani, je vais le lire dans ma chambre étonné de l’imprudence de cette fille, car sa mère aurait pu le trouver, et ne sachant pas lire le donner au docteur son fils. J’ai cru alors qu’elle avait perdu la tête. Mais que devins-je quand j’ai lu ces paroles. Puisque votre père est parti, il est inutile que vous laissiez votre porte ouverte comme les autres fois. Sortant de table j’irai me mettre dans votre cabinet : vous m’y trouverez. Après une courte réflexion, l’envie de rire me prit, et me trouvant dupe parfaite j’ai cru d’être guéri de l’amour. Candiani me parut digne de pardon, et Bettine méprisable. Je me suis félicité d’avoir reçu une excellente leçon pour ma vie à venir. Je trouvais même que Bettine avait eu raison de me préférer Candiani qui avait quinze ans tandis que j’étais encore enfant. Me souvenant cependant du coup de pied qu’il m’avait donné je n’ai pas cessé de lui en vouloir.

À midi, nous étions à table dans la cuisine à cause du froid lorsque Bettine retomba en convulsions. Tout le monde accourut moi excepté. J’ai fini de dîner tranquillement, puis je suis allé à mes études. À l’heure de souper j’ai vu le lit de Bettine dans la cuisine à côté de celui de sa mère et j’y fus indifférent comme au bruit qu’on fit toute la nuit, et à la confusion du lendemain quand les convulsions lui reprirent.

Vers le soir le docteur retourna avec son père. Candiani qui craignait ma vengeance vint me demander quelle était mon intention, mais il se sauva vite quand il me vit lui aller devant le canif à la main. Je n’ai pas pensé un seul moment à conter au docteur la vilaine histoire : un projet de cette espèce ne pouvait exister dans mon caractère que dans un instant de colère. Irasci celerem tamen ut placabilis essem[24].

Le lendemain, la mère du docteur vint interrompre notre leçon pour dire à son fils après un long préambule qu’elle croyait la maladie de Bettine effet d’un sort qu’une sorcière qu’elle connaissait devait lui avoir jeté.

— Cela peut être, ma chère mère ; mais il ne faut pas se tromper. Quelle est cette sorcière ?

— C’est notre vieille servante ; et je viens de m’en assurer.

— De quelle façon ?

— J’ai barré la porte de ma chambre avec deux manches à balai croisés qu’il lui fallait décroiser voulant y entrer ; mais quand elle les vit, elle recula, et y entra par l’autre porte. C’est évident que n’étant pas sorcière elle les aurait décroisés.

— Ce n’est pas si évident, ma chère mère. Faites venir ici cette femme.

— Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas entrée ce matin dans la chambre par la porte ordinaire ?

— Je ne sais pas ce que vous me demandez.

— N’as-tu pas vu sur la porte la croix de saint André ?

— Qu’est-ce que cette croix ?

— Tu fais en vain l’ignorante, lui dit la mère. Où as-tu couché jeudi passé ?

— Chez ma nièce qui est accouchée.

— Point du tout. Tu es allée au sabbat, car tu es sorcière ; et tu as ensorcelé ma fille.

À ces mots la pauvre femme lui cracha au nez, et le docteur courut tenir sa mère qui avait pris sa canne pour la rosser. Mais il dut courir après la servante qui descendait l’escalier en criant pour soulever les voisins. Il l’apaisa lui donnant de l’argent, et il prit l’accoutrement de prêtre pour exorciser sa sœur, et voir si elle avait réellement le diable au corps. La nouveauté de ces mystères attirait toute mon attention. Ils me semblaient tous fous ou imbéciles. Je ne pouvais me figurer des diables dans le corps de Bettine sans rire. Lorsque nous approchâmes de son lit la respiration paraissait lui manquer, et les conjurations que lui fit son frère ne la lui rendirent pas. Le médecin Olivo survint lui demandant s’il était de trop, et le docteur lui dit que non s’il avait de la foi. Le médecin alors s’en alla lui répondant qu’il n’en avait que pour les miracles de l’évangile. Le docteur rentra dans sa chambre, et étant resté seul avec Bettine je lui ai dit à l’oreille ces paroles : prenez courage, guérissez, et soyez sûre de ma discrétion. Elle tourna la tête de l’autre côté sans me répondre, et elle passa le reste de la journée sans convulsions. J’ai cru de l’avoir guérie, mais dans le jour suivant les convulsions lui allèrent au cerveau. Elle prononçait dans son délire des mots latins et grecs, et pour lors on ne douta plus de la qualité de sa maladie. Sa mère sortit, et revint une heure après avec le plus fameux exorciste de Padoue. C’était un capucin fort laid qui s’appelait le Frère Prospero da Bovolenta.

Bettine à son apparition lui dit en éclatant de rire des injures sanglantes, qui plurent à tous les assistants, puisqu’il n’y avait que le diable d’assez hardi pour traiter ainsi un capucin ; mais celui-ci à son tour s’entendant appeler ignorant, imposteur, et puant commença à donner des coups à Bettine avec un gros crucifix disant qu’il battait le diable. Il ne s’arrêta que lorsqu’il la vit en position de lui jeter un pot de chambre à la tête, chose que j’aurais bien voulu voir. Si celui qui t’a choqué, lui dit-elle, par des paroles est le diable, frappe-le avec les tiennes, âne que tu es ; et si c’est moi apprends butor que tu dois me respecter ; et va-t-en. J’ai vu alors le docteur Gozzi rougir.

Mais le capucin, armé de pied en cap, après avoir lu un terrible exorcisme, somma l’esprit malin de lui dire son nom.

— Je m’appelle Bettine.

— Non, car c’est le nom d’une fille baptisée.

— Tu crois donc qu’un diable doit avoir un nom masculin ? Sache, capucin ignorant, qu’un diable est un ange qui n’a aucun sexe. Mais puisque tu crois que celui qui te parle par ma bouche est un diable promets-moi de me répondre la vérité, et je te promets de me rendre à tes exorcismes.

— Oui : je te promets de te répondre la vérité.

— Te crois-tu plus savant que moi ?

— Non ; mais je me crois plus puissant au nom de la très sainte Trinité, et en force de mon sacré caractère.

— Si tu es donc plus puissant, empêche-moi de te dire tes vérités. Tu es vain de ta barbe : tu la peignes dix fois par jour, et tu ne voudrais pas en couper la moitié pour me faire sortir de ce corps. Coupe-la et je te jure d’en sortir.

— Père du mensonge, je redoublerai tes peines.

— Je t’en défie.

Bettine alors donna dans un tel éclat de rire que j’ai pouffé ; mais le capucin qui me vit dit au docteur que je n’avais pas de foi, et de me faire sortir. Je suis parti lui disant qu’il avait deviné ; mais je n’ai pas moins vu Bettine lui cracher sur la main quand il la lui présenta lui ordonnant de la lui baiser.

Inconcevable fille remplie de talent, qui confondit le capucin, et qui n’étonna personne, puisqu’on attribua toutes ses paroles au diable. Je ne concevais pas quel pouvait être son but.

Le capucin après avoir dîné avec nous, et avoir dit cent bêtises, rentra dans la chambre pour donner sa bénédiction à la possédée, qui lui jeta à la tête un verre rempli d’une liqueur noire que l’apothicaire lui avait envoyée, et Candiani qui était à côté du moine en reçut sa part, ce qui me fit le plus grand plaisir. Bettine avait raison de saisir l’occasion qu’on attribuait tout au diable. Le père Prospero en partant dit au docteur, que la fille était sans doute possédée ; mais qu’il devait chercher un autre exorciste, puisque ce n’était pas à lui que Dieu voulait accorder la grâce de la délivrer.

Après son départ, Bettine passa six heures fort tranquillement, et nous surprit tous venant se mettre à table avec nous pour souper. Après avoir assuré son père, sa mère, et son frère qu’elle se portait bien, elle me dit qu’on donnait le bal le lendemain, et qu’elle viendrait le matin pour me coiffer en fille. Je l’ai remerciée lui disant qu’elle avait été fort malade, et qu’elle devait se ménager. Elle alla se coucher, et nous restâmes à table ne parlant que d’elle.

En allant me coucher j’ai trouvé dans mon bonnet de nuit ce billet auquel j’ai répondu quand j’ai vu le docteur endormi. Ou venez au bal avec moi habillé en fille, ou je vous ferai voir un spectacle qui vous fera pleurer.

Voici ma réponse. Je n’irai pas au bal, car je suis bien déterminé à éviter toutes les occasions de me trouver seul avec vous. Pour ce qui regarde le triste spectacle dont vous me menacez je vous crois assez d’esprit pour me tenir parole ; mais je vous prie d’épargner mon cœur, car je vous aime comme si vous étiez ma sœur. Je vous ai pardonné, chère Bettine, et je veux tout oublier. Voici un billet que vous devez être enchantée de revoir entre vos mains. Vous voyez ce que vous avez risqué le laissant dans votre poche sur votre lit. Cette restitution doit vous convaincre de mon amitié.

CHAPITRE III

Bettine crue folle. Le Père Mancia. La petite vérole. Mon départ de Padoue.

Bettine devait être au désespoir ne sachant pas entre quelles mains son billet était tombé, ainsi je ne pouvais lui donner une marque plus certaine de mon amitié que la tirant d’inquiétude ; mais ma générosité qui la délivra d’un chagrin dut lui en causer un autre plus fort. Elle se voyait découverte. Le billet de Candiani démontrait qu’elle le recevait toutes les nuits : ainsi la fable, qu’elle avait peut-être inventée pour m’en imposer, devenait alors inefficace. J’ai voulu la soulager de cet embarras. Je suis allé le matin à son lit ; et je le lui ai remis avec ma réponse.

L’esprit de cette fille lui avait gagné mon estime ; je ne pouvais plus la mépriser. Je la regardais comme une créature séduite par son propre tempérament. Elle aimait l’homme ; et elle n’était à plaindre qu’à cause des conséquences. Croyant de voir la chose dans son vrai aspect, j’avais pris mon parti en garçon qui raisonnait et non pas en amoureux. C’était à elle à rougir, et non pas à moi. Il ne me restait autre curiosité que celle de savoir, si les Feltrini avaient aussi couché avec elle. C’étaient les deux camarades de Candiani.

Bettine affecta toute la journée une humeur fort enjouée. Le soir elle s’habilla pour aller au bal ; mais tout d’un coup une indisposition vraie, ou feinte, l’obligea d’aller se mettre au lit. Toute la maison en fut alarmée. Quant à moi, sachant tout, je m’attendais à de nouvelles scènes toujours plus tristes. J’avais pris sur elle un dessus que son amour-propre ne pouvait pas souffrir. Malgré cependant une si belle école qui a précédé mon adolescence, j’ai poursuivi à être la dupe des femmes jusqu’à l’âge de soixante ans. Il y a douze ans que sans l’assistance de mon Génie tutélaire j’aurais épousé à Vienne une jeune étourdie qui m’avait rendu amoureux. Actuellement je me crois à l’abri de toutes les folies de cette espèce ; mais hélas ! j’en suis fâché.

Le lendemain toute la maison fut désolée, parce que le démon qui possédait Bettine s’était emparé de sa raison. Le docteur me dit que dans ses déraisonnements il y avait des blasphèmes, et qu’elle devait donc être possédée, car il n’y avait pas d’apparence qu’en qualité de folle elle eût tant maltraité le Père Prospero. Il se détermina à la mettre entre les mains du Père Mancia. C’était un fameux exorciste jacobin, c’est-à-dire Dominicain, qui avait la réputation de n’avoir jamais manqué aucune fille ensorcelée.

C’était un dimanche. Bettine avait bien dîné, et avait été folle toute la journée. Vers minuit son père arriva à la maison chantant le Tasso, ivre à ne pas pouvoir se tenir debout. Il alla au lit de sa fille, et après l’avoir tendrement embrassée il lui dit qu’elle n’était pas folle. Elle lui répondit qu’il n’était pas soûl.

— Tu es possédée, ma chère fille.

— Oui mon père ; et vous êtes le seul qui puissiez me guérir.

— Eh bien ! je suis prêt.

Il parle alors en théologien ; il raisonne sur la force de la foi, et sur celle de la bénédiction paternelle ; il jette son manteau ; il prend un crucifix d’une main, il met l’autre sur la tête de sa fille, et il commence à parler au diable d’une façon que sa femme même toujours bête, triste, et acariâtre doit en rire à gorge déployée. Les seuls qui ne riaient pas étaient les deux acteurs, et c’était cela qui rendait la scène plaisante. J’admirais Bettine qui rieuse du premier ordre avait alors la force de se maintenir dans le plus grand sérieux. Le docteur Gozzi riait aussi, mais en désirant que la farce se terminât, car il lui semblait que les disparates de son père étaient autant de profanations à la sainteté des exorcismes. L’exorciste enfin alla se coucher disant qu’il était sûr que le démon laisserait sa fille tranquille toute la nuit.

Le lendemain, dans le moment que nous nous levions de table, voilà le Père Mancia. Le docteur suivi de toute la famille le conduisit au lit de sa sœur. Tout occupé à regarder, et à examiner ce moine, j’étais comme transporté hors de moi-même. Voici son portrait.

Sa taille était grande et majestueuse, son âge à peu près de trente ans, ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus. Les traits de son visage étaient ceux d’Apollon du Belvédère avec la différence qu’ils n’indiquaient ni le triomphe ni la prétention. Blanc à éblouir, il était pâle, ce qui faisait briller davantage le carmin de ses lèvres, qui laissaient voir ses belles dents. Il n’était ni maigre, ni gras, et la tristesse de sa physionomie en augmentait la douceur. Sa démarche était lente, son air timide, ce qui faisait conjecturer la plus grande modestie dans son esprit.

Bettine lorsque nous entrâmes était, ou faisait semblant d’être endormie. Le Père Mancia commença par empoigner un goupillon, et l’arroser d’eau lustrale : elle ouvrit les yeux, regarda le moine, et les referma dans l’instant : puis elle les réouvrit, le regarda un peu mieux, se mit sur son dos, laissa tomber ses bras, et avec sa tête joliment penchée se livra à un sommeil, dont rien n’avait la plus douce apparence. L’exorciste debout tira de sa poche son rituel, et l’étole qu’il mit sur son cou, et un reliquaire qu’il plaça sur la poitrine de l’endormie. Puis avec l’air d’un saint il nous pria de nous mettre tous à genoux pour prier Dieu qu’il lui fasse connaître si la patiente était obsédée, ou affectée de maladie naturelle. Il nous laissa là une demi-heure toujours lisant à voix basse. Bettine ne bougeait pas.

Las, je crois, de jouer ce rôle, il pria le docteur de l’écouter à l’écart. Ils entrèrent dans la chambre, d’où ils sortirent un quart d’heure après, excités par un grand éclat de rire de la folle qui d’abord qu’elle les vît reparaître leur tourna le dos. Le Père Mancia fit un sourire, plongea, et replongea l’asperges dans le bénitier, nous arrosa généreusement tous, et partit.

Le docteur nous dit qu’il reviendrait le lendemain, et qu’il s’était engagé de la délivrer en trois heures si elle était possédée ; mais qu’il ne promettait rien si elle était folle. La mère se dit sûre qu’il la délivrerait, et elle remercia Dieu de lui avoir fait la grâce de voir un saint avant de mourir. Rien n’était si joli que le désordre de Bettine le lendemain. Elle commença à tenir les propos les plus fous que poète pût inventer, et elle ne les interrompit pas à l’apparition du charmant exorciste, qui après en avoir joui un quart d’heure s’arma de toutes pièces, et nous pria de sortir. Il fut d’abord obéi. La porte resta ouverte, mais c’est égal. Qui aurait osé y entrer ? Nous n’entendîmes durant l’espace de trois heures que le plus morne silence. À midi il appela, et nous entrâmes. Bettine était là triste, et fort tranquille, tandis que le moine pliait bagage. Il partit disant qu’il espérait, et priant le docteur de lui en donner des nouvelles. Bettine dîna dans son lit, soupa à table, fut sage le lendemain, mais voilà ce qui arriva pour me rendre sûr qu’elle était ni folle ni possédée.

C’était l’avant-veille de la purification de Notre-Dame. Le docteur était accoutumé de nous faire communier à la paroisse ; mais il nous conduisait à confesse à Saint-Augustin, église desservie par les Jacobins de Padoue. Il nous dit à table de nous y disposer pour le surlendemain. La mère dit « vous devriez tous aller vous confesser au Père Mancia pour avoir l’absolution d’un si saint homme. Je compte d’y aller aussi. » Candiani, et les Feltrini y consentirent ; je n’ai rien dit.

Ce projet m’a déplu ; mais j’ai dissimulé, bien déterminé à empêcher son exécution. Je croyais au sceau de la confession, et je n’étais pas capable d’en faire une fausse ; mais sachant que j’étais le maître de choisir mon confesseur, je n’aurais certainement jamais eu la bêtise d’aller dire au Père Mancia ce qui m’était arrivé avec une fille qu’il aurait d’abord deviné que ce ne pouvait être que Bettine. J’étais sûr que Candiani lui dirait tout, et j’en étais fort fâché.

Le lendemain de bonne heure, elle vint à mon lit pour me porter un petit collet, et elle me glissa cette lettre.

« Haïssez ma vie ; mais respectez mon honneur, et une ombre de paix à laquelle j’aspire. Aucun de vous ne doit aller demain à confesse chez le Père Mancia. Vous êtes le seul qui pouvez faire avorter ce dessein, et vous n’avez pas besoin que je vous en suggère le moyen. Je verrai s’il est vrai que vous ayez de l’amitié pour moi. »

Il est incroyable comme cette pauvre fille me fit pitié à la lecture de ce billet. Malgré cela je lui ai répondu ainsi. « Je conçois que malgré toutes les inviolables lois de la confession, le projet de votre mère doit vous inquiéter ; mais je ne conçois pas comment pour faire avorter ce projet vous puissiez compter sur moi plutôt que sur Candiani, qui s’en est déclaré approbateur. Tout ce que je peux vous promettre c’est que je ne serai pas de la partie ; mais je ne peux rien sur votre amant. C’est à vous de lui parler. »

Voici la réponse qu’elle me donna : « Je n’ai plus parlé à Candiani depuis la fatale nuit qui m’a rendue malheureuse ; et je ne lui parlerai plus quand même en lui parlant je pourrais redevenir heureuse. C’est à vous seul que je veux devoir ma vie et mon honneur. »

Cette fille me paraissait plus étonnante que toutes celles dont les romans que j’avais lus m’avaient représenté les merveilles. Il me semblait de me voir joué par elle avec une effronterie sans exemple. Je voyais qu’elle voulait me remettre dans ses chaînes ; et malgré que je ne m’en souciasse pas, je me suis cependant déterminé à faire l’action généreuse dont elle me croyait uniquement capable. Elle se sentait sûre de réussir ; mais dans quelle école avait-elle appris à si bien connaître le cœur humain ? En lisant des romans. Il se peut que la lecture de plusieurs soit la cause de la perte d’une grande quantité de filles ; mais il est certain que la lecture des bons leur apprend la gentillesse, et l’exercice des vertus sociales.

Déterminé donc à avoir pour cette fille toute la complaisance dont elle me croyait capable, j’ai dit au docteur dans le moment que nous allions nous coucher, que ma conscience m’obligeait à le prier de me dispenser d’aller me confesser au Père Mancia, et que je désirais de n’être pas en cela différent de mes camarades. Il me répondit qu’il pénétrait mes raisons, et qu’il nous conduirait tous à Saint-Antoine. Je lui ai baisé la main. La chose fut faite ainsi, et j’ai vu Bettine à midi venir à table avec la satisfaction peinte sur sa figure.

Une engelure ouverte m’obligeant à rester au lit, et le docteur étant allé à l’église avec tous mes camarades, Bettine étant restée seule à la maison, elle vint s’asseoir sur mon lit. Je m’y attendais. J’ai alors vu le moment de la grande explication, qui dans le fond ne me déplaisait pas.

Elle débuta par me demander si j’étais fâché de l’occasion qu’elle saisissait de me parler. Non, lui répondis-je, car vous me procurez celle de vous dire que les sentiments que j’ai pour vous n’étant que ceux de l’amitié vous devez être sûre que pour l’avenir le cas que je puisse vous inquiéter n’arrivera jamais. Ainsi vous ferez tout ce que vous voudrez. Pour me régler autrement il faudrait que je fusse amoureux de vous ; et je ne le suis plus. Vous avez étouffé le germe d’une belle passion dans un instant. À peine rentré dans ma chambre après le coup de pied que Candiani m’a donné, je vous ai haïe, puis méprisée, puis vous m’êtes devenue indifférente, et enfin l’indifférence a disparu lorsque j’ai vu de quoi votre esprit est capable. Je suis devenu votre ami, je pardonne à vos faiblesses, et m’étant accoutumé à vous considérer telle que vous êtes, j’ai conçu pour vous l’estime la plus singulière par rapport à votre esprit. J’en ai été la dupe, mais n’importe : il existe, il est surprenant, divin je l’admire, je l’aime, et il me semble que l’hommage que je lui dois est celui de nourrir pour l’objet qui le possède l’amitié la plus pure. Payez-moi de la même monnaie. Vérité, sincérité, et point de détours. Finissez donc toutes les niaiseries, car vous avez déjà gagné sur moi tout ce que vous pouviez prétendre. La seule pensée d’amour me rebute, car je ne peux aimer que sûr d’être aimé uniquement. Vous êtes la maîtresse d’attribuer ma sotte délicatesse à mon âge ; mais la chose ne peut pas être autrement. Vous m’avez écrit que vous ne parlez plus à Candiani, et si je suis la cause de cette rupture croyez que j’en suis fâché. Votre honneur exige que vous tâchiez de vous raccommoder ; et je dois me garder à l’avenir de lui causer le moindre ombrage. Songez aussi que si vous l’avez rendu amoureux le séduisant de la même façon, dont vous vous êtes servie vis-à-vis de moi, vous avez doublement tort, car il se peut que s’il vous aime vous l’ayez rendu malheureux.

Tout ce que vous m’avez dit, me répondit Bettine, est fondé sur le faux. Je n’aime pas Candiani, et je ne l’ai jamais aimé. Je l’ai haï, et je le hais, parce qu’il a mérité ma haine, et je vous en convaincrai, malgré que l’apparence me condamne. Pour ce qui regarde la séduction, je vous prie de m’épargner ce vil reproche. Songez-vous aussi que si vous ne m’aviez pas séduite d’avance, je n’aurais jamais fait ce dont je me suis bien repentie par des raisons que vous ignorez, et que je vais vous apprendre. La faute que j’ai commise n’est grande que parce que je n’ai pas prévu le tort qu’elle pouvait me faire dans la tête sans expérience d’un ingrat comme vous capable de me la reprocher.

Bettine pleurait. Ce qu’elle venait de me dire était vraisemblable, et flatteur ; mais j’avais trop vu. Outre cela, ce dont elle m’avait fait voir son esprit capable me rendait sûr qu’elle allait m’en imposer, et que sa démarche n’était que l’effet de son amour-propre qui ne la laissait pas souffrir en paix une victoire de ma part qui l’humiliait trop.

Inébranlable dans mon idée, je lui ai répondu que je croyais tout ce qu’elle venait de me dire sur l’état de son cœur avant le badinage qui m’avait fait devenir amoureux d’elle, et par conséquent je lui ai promis de lui épargner pour l’avenir le titre de séductrice. Mais convenez, lui dis-je, que la violence de votre feu ne fut que momentanée, et qu’il n’a fallu qu’un léger souffle pour l’éteindre. Votre vertu qui ne s’est écartée de son devoir qu’une seule heure, et qui a repris tout d’un coup l’empire sur vos sens qui s’étaient égarés mérite quelque éloge. Vous qui m’adoriez devîntes dans un moment insensible à toutes mes peines que je ne manquais pas de vous faire connaître. Il me reste à savoir comment cette vertu pouvait vous être si chère, tandis que Candiani ne cessait de lui faire faire naufrage toutes les nuits entre ses bras.

Voici, me dit-elle alors (en me regardant de cet air qu’on a quand on est certain de la victoire) où je vous voulais. Voici ce que je ne pouvais pas vous faire savoir, et ce que je n’ai jamais pu vous dire, car vous vous êtes refusé au rendez-vous que je ne vous ai demandé qu’au seul dessein de vous faire connaître la vérité.

Candiani, poursuivit-elle à me dire, m’a fait une déclaration d’amour huit jours après qu’il soit entré chez nous. Il me demanda mon consentement pour me faire demander en mariage par son propre père d’abord qu’il aurait achevé ses études. Je lui ai répondu que je ne le connaissais pas encore bien, que je n’avais pas de volonté là-dessus ; et je l’ai prié de ne me parler plus de cela. Il fit semblant d’être devenu tranquille ; mais je me suis aperçue, peu de temps après, qu’il ne l’était pas un jour qu’il me pria d’aller quelquefois le peigner. Quand je lui ai répondu que je n’en avais pas le temps il me dit que vous étiez plus heureux que lui. Je me suis moquée de ce reproche, et de ses soupçons, car toute la maison savait que j’avais soin de vous.

Ce fut quinze jours après que je lui ai refusé le plaisir d’aller le peigner qu’il m’est arrivé de passer avec vous une heure dans ce badinage que vous savez, et qui, comme de raison, fit naître un feu qui vous donna des idées que vous ne connaissiez pas auparavant. Quant à moi, je me trouvais fort contente ; je vous aimais, et m’étant abandonnée à des désirs naturels à ma passion, nul remords ne pouvait m’inquiéter. Il me tardait de me voir avec vous le lendemain ; mais le même jour après souper le premier moment de mes peines arriva. Candiani glissa entre mes mains ce billet, et cette lettre, que dans la suite j’ai cachés dans un trou de mur avec intention de vous les faire voir à temps et lieu.

Bettine alors me remit la lettre, et le billet. Voici le billet. « Ou recevez-moi pas plus tard que cette nuit dans votre cabinet, en laissant entrebâillée la porte qui donne dans la cour, ou pensez à vous tirer d’affaires demain vis-à-vis du docteur auquel je remettrai la lettre dont vous voyez la copie ci-jointe. »

La lettre contenait le récit d’un délateur infâme et enragé, qui effectivement pouvait avoir des suites très fâcheuses. Il disait au docteur que sa sœur passait avec moi les matinées dans un commerce criminel, lorsqu’il allait dire la messe, et il lui promettait de lui donner là-dessus de tels éclaircissements qu’il ne pourrait pas en douter.

Après avoir fait la réflexion, poursuivit Bettine, que le cas exigeait, je me suis déterminée à écouter ce monstre. J’ai laissé la porte entrouverte, et je l’ai attendu ayant mis dans ma poche un stylet de mon père. Je l’ai attendu à la porte pour qu’il me parle là, mon cabinet n’étant séparé de celui où couche mon père que d’une cloison. Le moindre bruit aurait pu l’éveiller.

À ma première question sur la calomnie que contenait la lettre qu’il me menaçait de donner à mon frère, il me répondit que ce n’était pas une calomnie, car il avait vu lui-même tout l’entretien que nous avions eu le matin par un trou qu’il avait fait dans le plancher du grenier perpendiculaire à votre lit, où il allait se mettre d’abord que j’entrais chez vous. Il conclut qu’il allait découvrir tout à mon frère, et à ma mère si je m’obstinais à lui refuser les mêmes complaisances qu’il était sûr que j’avais pour vous. Après lui avoir dit dans ma juste colère les injures les plus atroces, et l’avoir appelé lâche, espion, et calomniateur, car il ne pouvait avoir vu que des enfantillages, j’ai fini par lui jurer qu’il se flattait en vain de me réduire par des menaces à avoir pour lui les mêmes complaisances. Il se mit alors à me demander mille pardons, et à me représenter que je ne devais attribuer qu’à ma rigueur sa démarche, à laquelle il ne serait jamais déterminé sans la passion que je lui avais inspirée, et qui le rendait malheureux. Il convint que sa lettre pouvait être calomnieuse, et qu’il en avait agi en traître, et il m’assura qu’il n’employerait jamais la force, pour obtenir des faveurs qu’il ne voulait devoir qu’à la constance de son amour. Je me suis crue obligée à lui dire que je pourrais l’aimer dans la suite, et à lui promettre que je n’irais plus à votre lit lorsque le docteur n’y serait pas ; et je l’ai renvoyé content sans qu’il osât me demander un seul baiser lorsque je lui ai promis que nous pourrions nous parler quelque autre fois dans le même endroit.

Je suis allée me coucher au désespoir songeant que je ne pourrais plus ni vous voir lorsque mon frère n’y serait pas, ni vous en faire savoir la raison par rapport aux conséquences. Trois semaines s’écoulèrent ainsi, et ce que j’ai souffert est incroyable, car vous ne manquiez pas de me presser, et je me voyais toujours obligée à vous manquer. Je craignais même le moment dans lequel je me serais trouvée seule avec vous, car j’étais sûre que je n’aurais pas pu m’empêcher de vous découvrir la raison de la différence de mes procédés. Ajoutez que je me voyais obligée au moins une fois par semaine à me rendre à la porte de l’allée pour parler au coquin, et modérer par des paroles son impatience.

Je me suis enfin déterminée à finir mon martyre quand je me suis vue menacée par vous aussi. Je vous ai proposé d’aller au bal habillé en fille ; j’allais vous découvrir toute l’intrigue, et vous laisser le soin d’y remédier. Cette partie de bal devait déplaire à Candiani ; mais mon parti était pris. Vous savez de quelle espèce fut le contretemps. Le départ de mon frère avec mon père vous inspira à tous les deux la même pensée. Je vous ai promis d’aller dans votre chambre avant de recevoir le billet de Candiani qui ne me demandait pas le rendez-vous ; mais qui m’avertissait qu’il allait se mettre dans mon cabinet. Je n’ai eu ni le temps de lui dire que j’avais des raisons pour lui défendre d’y aller, ni celui de vous avertir que je n’irais chez vous qu’après minuit comme j’avais pensé de faire, car après une heure de bavardage j’étais sûre de renvoyer ce malheureux dans sa chambre ; mais le projet qu’il avait enfanté, et qu’il se crut en devoir de me communiquer demandait un temps beaucoup plus long. Il ne m’a pas été possible de le faire partir. J’ai dû l’écouter et le souffrir toute la nuit. Ses plaintes, et ses exagérations sur son malheur ne finissaient jamais. Il se plaignait de ce que je ne voulais pas consentir à un projet que, si je l’avais aimé, j’aurais dû approuver. Il s’agissait de m’enfuir avec lui la semaine sainte pour aller à Ferrare, où il a un oncle qui nous aurait accueillis, et aurait facilement fait entendre raison à son père pour être dans la suite heureux toute notre vie. Les objections de ma part, ses réponses, les détails, les explications pour l’aplanissement des difficultés eurent besoin de toute la nuit. Mon cœur saignait pensant à vous ; mais je n’ai rien à me reprocher ; et il n’est rien arrivé qui puisse me rendre indigne de votre estime. Le seul moyen que vous puissiez avoir pour me la refuser est celui de croire que tout ce que je viens de vous dire est un conte ; mais vous vous tromperez, et vous serez injuste. Si j’avais pu me résoudre à des sacrifices qui ne sont dûs qu’à l’amour, j’aurais pu faire sortir de mon cabinet ce traître une heure après qu’il y était entré ; mais j’aurais préféré la mort à cet affreux expédient. Pouvais-je deviner que vous étiez dehors exposé au vent, et à la neige ? Nous étions tous les deux à plaindre ; mais moi plus que vous. Tout cela était écrit dans le ciel pour me faire perdre la santé, et la raison que je ne possède plus que par intervalles sans être jamais sûre que mes convulsions ne me reprennent. On prétend que je suis ensorcelée, et que des démons se sont emparés de moi. Je ne sais rien de tout cela ; mais si c’est vrai, me voilà la plus misérable de toutes les filles.

À ce point elle se tut en laissant un libre cours à ses larmes, et à ses gémissements. L’histoire qu’elle m’avait débitée était possible, mais elle n’était pas croyable,

Forse era vero, ma non, peró credibile

A chi del senso suo fosse signore[25].

et je possédais mon bon sens. Ce qui causait alors mon émotion étaient ses pleurs, dont la réalité ne me laissait pas lieu de douter. Je les attribuais à la force de son amour-propre. J’avais besoin de conviction pour céder ; et pour convaincre il ne faut pas le vraisemblable mais l’évident. Je ne pouvais ajouter foi ni à la modération de Candiani, ni à la patience de Bettine, ni à l’emploi de sept heures dans un seul propos. Malgré cela je ressentais une espèce de plaisir à prendre pour bon argent comptant toute la fausse monnaie qu’elle m’avait débitée.

Après avoir essuyé ses larmes, elle fixa ses beaux yeux dans les miens, croyant y discerner les marques visibles de sa victoire ; mais je l’ai étonnée lui touchant un article que par un artifice elle avait négligé dans son apologie. La rhétorique n’employe les secrets de la nature que comme les peintres qui veulent l’imiter. Tout ce qu’ils donnent de plus beau est faux.

L’esprit délié de cette fille, qui ne s’était pas raffiné par l’étude, prétendait à l’avantage d’être supposé pur et sans art ; il le savait, et il se servait de cette connaissance pour en tirer parti, mais cet esprit m’avait donné une trop grande idée de son habileté.

« Eh quoi ? lui dis-je, ma chère Bettine, tout votre récit m’a attendri ; mais comment voulez-vous que je croie naturelles vos convulsions, la belle folie de votre raison égarée, et les symptômes d’énergumène que vous avez laissé voir trop à propos dans les exorcismes, malgré que très sensément vous dites que sur cet article vous avez des doutes ? »

À ces mots elle se tint muette cinq ou six minutes en me regardant fixement ; puis en baissant ses yeux elle se mit à pleurer ne disant de temps en temps autre chose que pauvre malheureuse ! Cette situation à la fin me devenant gênante, je lui ai demandé ce que je pouvais faire pour elle. Elle me répondit d’un ton triste que si mon cœur ne me disait rien, elle ne savait pas ce qu’elle pouvait exiger de moi. Je croyais, me dit-elle, de pouvoir regagner sur votre cœur des droits que j’ai perdus. Je ne vous intéresse plus. Poursuivez à me traiter durement, et à supposer fictions des maux réels, dont vous êtes la cause, et que vous augmentez maintenant. Vous vous en repentirez plus tard, et dans votre repentir vous ne vous trouverez pas heureux.

Elle allait partir ; mais la croyant capable de tout elle me fit peur. Je l’ai rappelée pour lui dire que le seul moyen qu’elle pouvait avoir pour regagner ma tendresse était celui de passer un mois sans convulsions, et sans avoir besoin qu’on aille chercher le beau Père Mancia. Tout cela, me répondit-elle, ne dépend pas de moi, mais que voulez-vous dire par cette épithète de beau, que vous donnez au Jacobin ? Supposeriez-vous ? – Point du tout, point du tout ; je ne suppose rien, car j’aurais besoin d’être jaloux pour supposer quelque chose ; mais je vous dirai que la préférence que vos diables donnent aux exorcismes de ce beau moine sur ceux du vilain capucin est sujette à des commentaires qui ne vous font pas honneur. Réglez-vous d’ailleurs comme il vous plaira.

Elle partit ; et un quart d’heure après tout le monde rentra. Après souper, la servante me dit sans que je l’interroge que Bettine était couchée avec des forts frissons après avoir fait transporter son lit dans la cuisine près de celui de sa mère. Cette fièvre pouvait être naturelle, mais j’en doutais. J’étais sûr qu’elle ne se serait jamais déterminée à se bien porter, car elle m’aurait fourni par là un trop fort argument pour la croire fausse aussi dans la prétendue innocence de ses entretiens avec Candiani. Je regardais aussi comme un artifice celui d’avoir fait transporter son lit dans la cuisine.

Le lendemain, le médecin Olivo lui ayant trouvé une forte fièvre, dit au docteur qu’elle lui causerait des vaniloques mais qu’ils viendraient de la fièvre, et non pas des diables. Bettine effectivement délira toute la journée ; mais le docteur devenu de l’avis du médecin, laissa dire sa mère, et n’envoya pas chercher le jacobin. La fièvre fut encore plus forte le troisième jour, et des taches sur la peau firent soupçonner la petite vérole qui se déclara le quatrième. On a d’abord envoyé loger ailleurs Candiani, et les deux Feltrins qui ne l’avaient pas eue, et n’étant pas dans le cas de la craindre, je suis resté seul. La pauvre Bettine fut tellement couverte de cette peste que le sixième jour on ne voyait plus sa peau sur tout son corps nulle part. Ses yeux se fermèrent, on dut lui couper tous les cheveux, et on désespéra de sa vie lorsqu’on vit qu’elle en avait la bouche, et le gosier si plein qu’on ne pouvait plus lui introduire dans l’œsophage que quelques gouttes de miel. On n’apercevait plus dans elle autre mouvement que celui de la respiration. Sa mère ne s’éloignait jamais de son lit, et on me trouva admirable lorsque j’ai porté près du même lit ma table avec mes cahiers. Cette fille était devenue quelque chose d’affreux ; sa tête était d’un tiers plus grosse ; on ne lui voyait plus de nez, et on craignait pour ses yeux quand même elle en échapperait. Ce qui m’incommodait extrêmement, et que j’ai voulu constamment souffrir, fut sa puante transpiration.

Le neuvième jour le curé vint lui donner l’absolution, et les saintes huiles, puis il dit qu’il la laissait entre les mains de Dieu. Dans une scène si triste les dialogues de la mère de Bettine avec le docteur me faisaient rire. Elle voulait savoir si le diable qui la possédait pouvait alors lui faire faire des folies, et ce que ce diable deviendrait si elle venait à mourir, car elle ne le croyait pas assez bête pour rester dans un corps si dégoûtant. Elle lui demandait s’il pouvait s’emparer de l’âme de la pauvre fille. Le pauvre docteur théologien ubiquiste répondait à toutes ces questions des choses qui n’avaient pas l’ombre du bon sens, et qui embarrassaient toujours plus la pauvre femme.

Le dixième et onzième jours l’on craignait à tout moment de la perdre. Tous ses boutons pourris devenus noirs suppuraient, et infectaient l’air : personne n’y résistait excepté moi que l’état de cette pauvre créature désolait. Ce fut dans cet état épouvantable qu’elle m’inspira toute la tendresse que je lui ai témoignée après sa guérison.

Le treizième jour, lorsqu’elle n’eut plus de fièvre, elle commença à avoir un mouvement d’agitation à cause d’une démangeaison insoutenable, et qu’aucun remède n’aurait pu mieux calmer que ces puissantes paroles que je lui disais à tout moment : souvenez-vous Bettine que vous allez guérir ; mais que si vous osez vous gratter vous resterez si laide que personne ne vous aimera plus. On peut défier tous les physiciens de l’univers de trouver un frein plus puissant que celui-ci contre la démangeaison d’une fille qui sait avoir été belle, et qui se voit dans le risque de devenir laide par sa faute si elle se gratte.

Elle ouvrit enfin ses beaux yeux, on la changea de lit, et on la transporta dans sa chambre. Un abcès qui lui vint au cou la retint au lit jusqu’à Pâques. Elle m’inocula huit à dix boutons, dont trois m’ont laissé la marque ineffaçable sur la figure : ils me firent honneur près de Bettine qui reconnut alors que je méritais uniquement sa tendresse. Sa peau resta toute couverte de taches rouges qui ne disparurent qu’au bout d’un an. Elle m’a aimé dans la suite sans aucune fiction, et je l’ai aimée sans jamais m’emparer d’une fleur que la destinée aidée par le préjugé avait réservée à l’Hyménée. Mais quel pitoyable Hyménée ! Ce fut deux ans après qu’elle devint épouse d’un cordonnier nommé Pigozzo, infâme coquin qui la rendit pauvre et malheureuse. Le docteur son frère dut prendre soin d’elle. Quinze ans après il la conduisit avec lui à Saint-George-de-la-Vallée, dont il fut élu archiprêtre. Étant allé le voir il y a dix-huit ans, j’ai trouvé Bettine vieille, malade, et mourante. Elle expira sous mes yeux l’an 1776 vingt-quatre heures après mon arrivée chez elle. Je parlerai de cette mort à sa place.

Ma mère arriva dans ce temps-là de Pétersbourg, où l’impératrice Anna Iwanovna ne trouva pas la comédie italienne assez amusante. Toute la troupe était déjà de retour en Italie et ma mère avait fait le voyage avec Carlin Bertinazzi, Arlequin, qui mourut à Paris l’année 1783. À peine arrivée à Padoue elle envoya avertir de son arrivée le docteur Gozzi qui me conduisit d’abord à l’auberge où elle logeait avec son compagnon de voyage. Nous y dinâmes, et avant de partir elle lui fit présent d’une fourrure, et elle me donna une peau de loup cervier pour que j’en fisse présent à Bettine. Six mois après elle me fit aller à Venise pour me voir encore une fois avant de partir pour Dresde où elle avait été engagée pour toute la vie au service de l’électeur de Saxe Auguste III, roi de Pologne. Elle conduisit avec elle mon frère Jean qui avait alors huit ans, et qui en partant pleurait comme un désespéré, ce qui me fit conjecturer beaucoup de sottise dans son caractère, car dans ce départ il n’y avait rien de tragique. Il fut le seul qui dut toute sa fortune à notre mère, dont cependant il n’était pas le bien-aimé.

Après cette époque j’ai passé encore un an à Padoue étudiant les droits, dont je suis devenu docteur à l’âge de seize ans, ayant eu dans le civil le point « de testamentis », et dans le canon utrum hebrei possint construere novas Synagogas[26]. Ma vocation était celle d’étudier la médecine pour en exercer le métier pour lequel je me sentais un grand penchant, mais on ne m’écouta pas ; on voulut que je m’appliquasse à l’étude des lois pour lesquelles je me sentais une aversion invincible. On prétendait que je ne pouvais faire ma fortune que devenant avocat, et ce qui est pire, avocat ecclésiastique, parce qu’on trouvait que j’avais le don de la parole. Si on y avait bien pensé on m’aurait contenté en me laissant devenir médecin, où le charlatanisme fait encore plus d’effet que dans le métier d’avocat. Mais je n’ai fait ni l’un ni l’autre ; et cela ne pouvait pas être autrement. Il se peut que ce soit par cette raison que je n’ai jamais voulu ni me servir d’avocats quand il m’est arrivé d’avoir des prétentions légales au barreau, ni appeler des médecins quand j’ai eu des maladies. La chicane ruine beaucoup plus de familles qu’elle n’en soutient ; et ceux qui meurent tués par les médecins sont beaucoup plus nombreux que ceux qui guérissent. Le résultat est que le monde serait beaucoup moins malheureux sans ces deux engeances.

Le devoir d’aller à l’université qu’on appelle le Bo pour aller écouter les leçons des professeurs m’avait mis dans la nécessité de sortir tout seul, et j’en étais charmé, car avant ce moment-là je ne m’étais jamais reconnu pour homme libre. Voulant jouir en plein de la liberté dont je me voyais en possession, j’ai fait toutes les mauvaises connaissances possibles avec les fameux écoliers. Les plus fameux doivent être les plus libertins, joueurs, coureurs de mauvais lieux, ivrognes, débauchés, bourreaux d’honnêtes filles, violents, faux, et incapables de nourrir le moindre sentiment de vertu. Ce fut en compagnie de gens de cette espèce que j’ai commencé à connaître le monde en l’étudiant sur le fier livre de l’expérience.

La théorie des mœurs n’est d’autre utilité à la vie de l’homme que de celle qui résulte à celui qui avant de lire un livre en parcourt l’index ; quand il l’a lu il ne se trouve informé que de la matière. Telle est l’école de morale que nous donnent les sermons, les préceptes, et les histoires que nous content ceux qui nous élèvent. Nous écoutons tout avec attention ; mais lorsque le cas nous arrive de mettre à profit les avis qu’on nous a donnés, il nous vient envie de voir si la chose sera comme elle nous a été prédite ; nous nous y livrons, et nous nous trouvons punis par le repentir. Ce qui nous dédommage un peu c’est que dans ces moments-là nous nous reconnaissons pour savants, et pour possesseurs du droit d’instruire les autres. Ceux que nous endoctrinons ne font ni plus ni moins de ce que nous avons fait, d’où il résulte que le monde reste toujours là, ou va de mal en pis.

Ætas parentum, pejor avis, tulit nos nequiores mox daturos progeniem vitiosiorem[27].

Dans le privilège donc que le docteur Gozzi m’a accordé de sortir tout seul j’ai trouvé la connaissance de plusieurs vérités, qui avant ce moment non seulement m’étaient inconnues, mais dont je ne supposais pas l’existence. À mon apparition les plus aguerris s’emparèrent de moi, et me sondèrent. Me trouvant nouveau en tout ils me déterminèrent à m’instruire me faisant tomber dans tous les panneaux. Ils me firent jouer, et après m’avoir gagné le peu d’argent que j’avais, ils me firent perdre sur ma parole, et ils m’apprirent à faire des mauvaises affaires pour payer. J’ai commencé à apprendre ce que c’était que d’avoir des chagrins. J’ai appris à me méfier de tous ceux qui louent en face, et à ne point du tout compter sur les offres de ceux qui flattent. J’ai appris à vivre avec les chercheurs de querelle, dont il faut fuir la société, ou être à tout moment sur les bords du précipice. Pour ce qui regarde les femmes libertines de métier je ne suis pas tombé dans leurs filets parce que je n’en voyais pas une seule si jolie que Bettine ; mais je n’ai pas pu me défendre du désir de cette espèce de gloire qui dérive d’un courage dépendant du mépris de la vie.

Les écoliers de Padoue jouissaient dans ce temps-là de grands privilèges. C’étaient des abus que l’ancienneté avait rendus légaux : c’est le caractère primitif de presque tous les privilèges. Ils diffèrent des prérogatives. Le fait est que les écoliers pour tenir leurs privilèges en force commettaient des crimes. On ne punissait pas à la rigueur les coupables, parce que la raison d’État ne voulait pas qu’on diminuât par la sévérité l’affluence des écoliers qui accouraient de toute l’Europe à cette célèbre université. La maxime du gouvernement vénitien était de payer à très cher prix des professeurs d’un grand nom, et de laisser vivre ceux qui venaient écouter leurs leçons dans la plus grande liberté. Les écoliers ne dépendaient que d’un chef écolier qu’on appelait Syndic. C’était un gentilhomme étranger qui devait tenir un état, et répondre au gouvernement de la conduite des écoliers. Il devait les livrer à la justice lorsqu’ils violaient les lois, et les écoliers se soumettaient à ses sentences, parce que quand ils avaient une apparence de raison il les défendait aussi. Ils ne voulaient par exemple pas souffrir que les commis aux fermes visitassent leurs malles, et les sbires ordinaires n’auraient jamais osé arrêter un écolier ; ils portaient toutes les armes défendues qu’ils voulaient ; ils trompaient impunément des filles de famille que leurs parents ne savaient pas tenir en réserve ; ils inquiétaient souvent le repos public par des impertinences nocturnes : c’était une jeunesse effrénée qui ne demandait qu’à satisfaire ses caprices, s’amuser, et rire.

Il est arrivé dans ces temps-là qu’un sbire entra dans un café où il y avait deux écoliers. Un de ceux-ci lui ordonna de sortir, le sbire le méprisa, l’écolier lui lâcha un coup de pistolet, et le manqua, mais le sbire riposta, et blessa l’écolier, puis se sauva. Les écoliers s’assemblèrent au Bo, et allèrent, divisés en plusieurs pelotons, chercher des sbires pour venger l’affront reçu en les massacrant ; mais dans une rencontre deux écoliers restèrent morts. Tout le corps des écoliers s’unit alors, et jurèrent de ne jamais mettre bas les armes que lorsqu’il n’y aurait plus de sbires à Padoue. Le gouvernement s’en mêla, et le syndic s’engagea de faire mettre bas les armes aux écoliers moyennant une satisfaction, puisque les sbires avaient tort. Le sbire qui avait blessé l’écolier fut pendu, et la paix fut faite ; mais dans les huit jours avant qu’on fasse cette paix tous les écoliers allant par Padoue divisés en patrouilles je n’ai pas voulu être moins brave que les autres, et j’ai laissé que le docteur dise. Armé de pistolets, et de carabine je suis allé tous les jours avec mes compagnons chercher l’ennemi. Je fus très mortifié que la compagnie dont j’étais membre ne rencontrât jamais aucun sbire. Le docteur à la fin de cette guerre se moqua de moi ; mais Bettine admira mon courage.

Dans ce nouveau train de vie, ne voulant pas paraître moins riche que mes nouveaux amis, je me suis laissé aller à des dépenses que je ne pouvais pas soutenir. J’ai vendu, ou engagé tout ce que j’avais, et j’ai fait des dettes que je ne pouvais pas payer. Ce furent mes premiers chagrins, et les plus cuisants qu’un jeune homme puisse ressentir.

J’ai écrit à ma bonne grand’mère pour lui demander du secours ; mais au lieu de me l’envoyer, elle vint elle-même à Padoue remercier le docteur Gozzi, et Bettine, et me conduisit à Venise le 1er d’octobre 1739.

Le docteur au moment de mon départ me fit présent en versant des larmes de ce qu’il avait de plus cher. Il me mit au cou une relique je ne me souviens plus de quel saint, que j’aurais peut-être encore si elle n’avait pas été liée en or. Le miracle qu’elle fit fut de me servir dans un urgent besoin. Toutes les fois que je suis retourné à Padoue pour achever mon droit j’ai logé chez lui ; mais toujours affligé de voir près de Bettine le coquin qui devait l’épouser, et pour lequel elle ne me paraissait pas faite. J’étais fâché de la lui avoir épargnée. C’était un préjugé que j’avais ; mais duquel je n’ai pas tardé à me défaire.

CHAPITRE IV

Le patriarche de Venise me donne les ordres mineurs. Ma connaissance avec le sénateur Malipiero, avec Thérèse Imer, avec la nièce du curé, avec Madame Orio, avec Nanette, et Marton, avec la Cavamacchie. Je deviens prédicateur. Mon aventure à Pasean avec Lucie. Rendez-vous au troisième.

Il vient de Padoue, où il a fait ses études, était la formule avec laquelle on m’annonçait partout, et qui à peine prononcée m’attirait la taciturne observation de mes égaux en condition, et en âge, les compliments des pères de famille, et les caresses des vieilles femmes, dont plusieurs qui n’étaient pas vieilles voulaient passer pour telles pour pouvoir décemment m’embrasser. Le curé de Saint-Samuel nommé Tosello après m’avoir installé à son église me présenta à monseigneur Correr patriarche de Venise, qui m’a tonsuré, et quatre mois après par grâce spéciale il m’a conféré les quatre ordres mineurs. La consolation de ma grand’mère était extrême. On me trouva d’abord des bons maîtres pour poursuivre mes études, et M. Baffo a choisi l’abbé Schiavo pour m’apprendre à écrire purement en italien, et surtout la langue de la poésie pour laquelle j’avais un penchant décidé. Je me suis trouvé parfaitement bien logé avec mon frère François qu’on avait mis à étudier l’architecture théâtrale. Ma sœur et mon frère le posthume demeuraient avec ma grand’mère dans une autre maison à elle appartenant, et dans laquelle elle voulait mourir parce que son mari y était mort. Celle que j’habitais était la même où j’avais perdu mon père, dont ma mère poursuivait à payer le loyer ; elle était grande, et très bien meublée.

Quoique l’abbé de Grimani dût être mon principal protecteur, je ne le voyais cependant que très rarement. Celui auquel je me suis attaché fut M. de Malipiero auquel le curé Tosello m’a d’abord présenté. C’était un sénateur qui à l’âge de soixante et dix ans, ne voulant plus se mêler d’affaires d’État, menait une vie heureuse dans son palais, mangeant bien, et ayant tous les soirs une assemblée très choisie de dames qui avaient toutes rôti le balai, et d’hommes d’esprit qui savaient tout ce qui arrivait de nouveau dans la ville. Ce vieux seigneur était garçon, et riche, mais trois ou quatre fois par an sujet à des attaques de goutte très douloureuses qui à chaque assaut le laissaient perclus tantôt dans un membre, tantôt dans un autre, de sorte qu’il était estropié dans toute sa personne. Sa seule tête, ses poumons, et son estomac avaient été respectés. Il était beau, gourmet, friand ; il avait l’esprit fin ; il possédait la grande science du monde, l’éloquence des Vénitiens, et cette sagacité qui reste à un sénateur qui ne s’est retiré qu’après avoir passé quarante ans à gouverner la République, et qui n’a cessé de faire la cour au beau sexe qu’après avoir eu vingt maîtresses, et s’être reconnu déçu de la prétention de plus plaire à aucune. Cet homme presque perclus ne paraissait pas l’être quand il était assis, quand il parlait, et quand il était à table. Il ne mangeait qu’une fois par jour, et tout seul parce que n’ayant plus de dents il employait le double de temps qu’un autre aurait employé en mangeant comme lui, et il ne voulait ni se hâter par complaisance vers ses convives, ni les voir employés à attendre qu’il mâche avec ses bonnes gencives ce qu’il voulait avaler. Par cette seule raison il souffrait le désagrément de manger tout seul, ce qui déplaisait beaucoup à son excellent cuisinier.

La première fois que le curé me fit l’honneur de me présenter à Son Excellence, je me suis très respectueusement opposé à cette raison que tout le monde trouvait sans réplique. Je lui ai dit qu’il n’avait qu’à inviter à sa table ceux qui par nature mangeaient comme deux.

— Où sont-ils ?

— L’affaire est délicate. Votre Excellence doit essayer des convives, et après les avoir trouvés tels que vous les désirez, savoir aussi vous les conserver sans leur en dire la raison ; car il n’y a au monde personne de bien élevé qui voulût qu’on dise qu’il n’a l’honneur de manger avec Votre Excellence que parce qu’il mange le double d’un autre.

Comprenant toute la force de mes paroles, Son Excellence dit au curé de me conduire à dîner le lendemain. Ayant trouvé que si je donnais le précepte bien, je donnais l’exemple encore mieux, il me fit son commensal quotidien.

Ce sénateur qui avait renoncé à tout excepté qu’à lui-même, nourrissait malgré son âge et sa goutte un penchant amoureux. Il aimait Thérèse, fille du comédien Imer qui demeurait dans une maison voisine de son palais, dont les fenêtres étaient vis-à-vis de l’appartement où il couchait. Cette fille âgée alors de dix-sept ans, jolie, bizarre, coquette, qui apprenait la musique pour aller l’exercer sur les théâtres, qui se laissait continuellement voir à ses fenêtres, et dont les charmes avaient déjà enivré le vieillard, lui était cruelle. Elle venait presque tous les jours lui faire une belle visite, mais toujours accompagnée de sa mère, vieille actrice qui s’était retirée du théâtre pour faire le salut de son âme, et qui avait, comme de raison, formé le projet d’allier DIEU avec le diable. Elle conduisait sa fille à la messe tous les jours, elle voulait qu’elle allât à confesse tous les dimanches ; mais l’après-midi elle la menait chez le vieillard amoureux, dont la fureur dans laquelle il tombait m’épouvantait quand elle lui refusait un baiser, lui alléguant en raison qu’ayant fait ses dévotions le matin, elle ne pouvait pas condescendre à offenser ce même DIEU qu’elle avait mangé, et qu’elle avait peut-être encore dans son estomac. Quel tableau pour moi âgé alors de quinze ans, que le vieillard admettait uniquement à être témoin silencieux de ces scènes ! La scélérate mère applaudissait la résistance de sa fille, et osait sermonner le voluptueux, qui à son tour n’osait pas réfuter ses maximes trop ou point du tout chrétiennes, et qui devait résister à la tentation de lui jeter à la figure ce qui lui serait tombé entre les mains. Il ne savait que lui dire. La colère prenait la place de la concupiscence ; et après qu’elles étaient parties, il se soulageait avec moi par des réflexions philosophiques. Obligé à lui répondre, et ne sachant que lui dire, je lui ai un jour suggéré le mariage. Il m’a étonné me répondant qu’elle ne voulait pas devenir sa femme.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle ne veut pas encourir la haine de ma famille.

— Offrez-lui une grosse somme, un état.

— Elle ne voudrait pas, à ce qu’elle dit, commettre un péché mortel pour devenir reine du monde.

— Il faut la violer ou la chasser, la bannir de chez vous.

— Je ne peux l’un, et je ne peux pas me déterminer à l’autre.

— Tuez-la.

— Cela arrivera, si je ne meurs pas auparavant.

— Votre Excellence est à plaindre.

— Vas-tu jamais chez elle ?

— Non, car je pourrais en devenir amoureux ; et si elle était vis-à-vis de moi telle que je la vois ici, je deviendrais malheureux.

— Tu as raison.

Après avoir été témoin de ces scènes, et honoré de ces dialogues je suis devenu le favori de ce seigneur. Il m’admit à l’assemblée du soir, composée comme j’en ai déjà rendu compte, de femmes surannées, et d’hommes d’esprit. Il me dit que c’était là que j’apprendrais une science beaucoup plus grande que la philosophie de Gassendi que j’étudiais alors par son ordre à la place de la péripatéticienne dont il se moquait. Il me donna des préceptes, dont il me démontra l’observance nécessaire pour intervenir à son assemblée qui s’étonnerait d’y voir admis un garçon de mon âge. Il m’ordonna de ne jamais parler que pour répondre à des interrogations de fait, et surtout de ne dire jamais mon avis sur aucune matière, car à l’âge de quinze ans il ne m’était pas permis d’en avoir un. Fidèlement soumis à ses ordres, je me suis gagné son estime, et en peu de jours je suis devenu l’enfant de la maison de toutes les dames qui allaient chez lui. En qualité de jeune abbé sans conséquence, elles voulaient que je les accompagnasse lorsqu’elles allaient voir leurs filles, ou leurs nièces aux parloirs des couvents où elles étaient en pension ; j’allais chez elles à toutes les heures, on ne m’annonçait pas ; on me grondait quand je laissais passer une semaine sans me laisser voir ; et quand j’allais dans l’appartement des filles, je les entendais se sauver ; mais elles s’appelaient folles d’abord qu’elles voyaient que ce n’était que moi. Je trouvais leur confiance charmante.

M. de Malipiero s’amusait avant dîner à m’interroger sur les avantages que me procurait l’accueil que me faisaient les respectables dames que j’avais connues chez lui, me disant avant que je lui répondisse qu’elles étaient la sagesse même, et que tout le monde me jugerait un coquin si je disais d’elles quelque chose de contraire à la bonne réputation dont elles jouissaient dans le monde. Il m’insinuait par là le sage précepte de la discrétion. Ce fut chez lui que j’ai connu Mme Manzoni femme d’un notaire public dont j’aurai occasion de parler. Cette digne dame m’inspira le plus grand attachement. Elle me donna des leçons, et des conseils très sages que si j’avais suivis, ma vie n’aurait pas été orageuse, et par conséquent je ne l’aurais pas aujourd’hui trouvée digne d’être écrite.

Tant de belles connaissances avec des femmes qu’on appelle comme il faut me donnèrent l’envie de plaire par la figure, et par l’élégance de me mettre ; mais mon curé y trouva à redire, d’accord en cela avec ma bonne grand’mère. Un jour me prenant à part il me dit avec des paroles mielleuses que dans l’état que j’avais embrassé je devais penser à plaire à DIEU par l’esprit, et non pas aux hommes par la figure : il condamna ma frisure trop étudiée, et l’odeur délicate de ma pommade : il me dit que le diable m’avait pris par les cheveux, que j’étais excommunié si je poursuivais à les cultiver me citant les paroles d’un concile œcuménique Clericus qui nutrit comam anathema sit[28]. Je lui ai répondu lui citant l’exemple de cent abbés qu’on ne regardait pas comme excommuniés, et qu’on laissait tranquilles, qui mettaient de la poudre trois fois plus que moi qui n’en mettais qu’une ombre, et qui se servaient d’une pommade ambrée qui faisait mourir les femmes en couche, tandis que la mienne qui sentait le jasmin m’attirait les compliments de toutes les compagnies où j’allais. J’ai fini par lui dire que si j’avais voulu puer je me serais fait capucin ; et qu’en cela j’étais fort fâché de ne pas pouvoir lui obéir.

Trois ou quatre jours après, il persuada ma grand’mère de le laisser entrer dans ma chambre de si grand matin que je dormais encore. Elle m’a juré après que si elle avait su ce qu’il allait faire elle ne lui aurait pas ouvert la porte. Ce fier prêtre qui m’aimait s’approcha doucement de moi, et avec des bons ciseaux il me coupa impitoyablement tous mes cheveux de devant d’une oreille à l’autre. Mon frère François qui était dans l’autre chambre l’a vu, et l’a laissé faire. Il en fut même charmé, car portant perruque il était jaloux de la beauté de mes cheveux. Il a été toute sa vie envieux, combinant cependant je ne sais pas comment l’envie avec l’amitié ; son vice doit être aujourd’hui mort de vieillesse, comme tous les miens.

Je me suis réveillé que l’ouvrage était déjà fini. Après le fait, le curé partit comme si de rien n’était. Mes deux mains furent celles qui me firent connaître toute l’horreur de cette exécution inouïe.

Quelle colère ! Quelle indignation ! Quels projets de vengeance, d’abord qu’un miroir à la main j’ai vu l’état dans lequel m’avait mis ce prêtre audacieux ! Ma grand’mère accourut à mes cris, mon frère riait. La vieille femme me calma un peu convenant que le curé avait outrepassé les bornes de la correction permise.

Déterminé à me venger je me suis habillé en ruminant cent noirs projets. Il me semblait d’avoir droit de me venger au sang à l’abri de toutes les lois. Les théâtres étant ouverts, je suis sorti en masque, et je suis allé chez l’avocat Carrara que j’avais connu chez M. Malipiero pour savoir si je pouvais attaquer le curé en justice. Il me dit qu’on avait il n’y avait pas longtemps ruiné une famille à cause que le chef avait coupé la moustache d’un marchand esclavon, ce qui est beaucoup moins qu’un toupet tout entier ; et qu’ainsi je n’avais qu’à ordonner si je voulais intimer d’abord au curé une extrajudiciaire qui le ferait trembler. Je lui ai dit de la faire, et de dire le soir à M. Malipiero par quelle raison il ne m’avait pas vu à dîner. Il était évident que je ne pouvais plus sortir sans masque tant que mes cheveux ne seraient pas revenus.

Je suis allé dîner fort mal avec mon frère. L’obligation dans laquelle ce malheur me mettait de devoir me priver de la table délicate à laquelle M. Malipiero m’avait accoutumé n’était pas la moindre peine que je devais endurer à cause de l’action de ce violent curé dont j’étais le filleul. La rage qui m’obsédait était telle que je versais des larmes. J’étais au désespoir que cet affront avait en soi un caractère comique qui me donnait un ridicule, que je regardais comme plus déshonorant qu’un crime. M’étant mis au lit de bonne heure, un bon sommeil de dix heures me rendit moins ardent ; mais non pas moins décidé à me venger par la force compétente.

Je m’habillais donc pour aller lire l’extrajudiciaire chez M. Carrara, lorsque j’ai vu devant moi un habile friseur que j’avais connu chez Mme Contarini. Il me dit que M. Malipiero l’envoyait pour qu’il me raccommodât les cheveux de façon que je pusse sortir, car il désirait que j’allasse dîner avec lui dans le même jour. Après avoir considéré le dégât, il me dit, se mettant à rire, que je n’avais qu’à le laisser faire, en m’assurant qu’il me mettrait en état de sortir frisé avec encore plus d’élégance qu’auparavant. Cet habile garçon me rendit tous les cheveux du devant égaux aux coupés, et m’accommoda en vergette si bien que je me suis trouvé content, satisfait, et vengé.

J’ai dans l’instant oublié l’injure, je suis allé dire à l’avocat que je ne voulais plus me venger, et j’ai volé chez M. Malipiero où le hasard fit que je trouvasse le curé, auquel malgré ma joie j’ai lancé un coup d’œil foudroyant. On ne parla pas de l’affaire, M. Malipiero observa tout, et le curé partit certainement repenti de ce qu’il avait fait, car ma frisure était si recherchée qu’elle méritait tout de bon l’excommunication.

Après le départ de mon cruel parrain, je n’ai pas dissimulé avec M. Malipiero : je lui ai dit en clairs termes que je me chercherais une autre église, car je ne voulais absolument plus être membre de celle d’un homme capable de pareils excès. Le sage vieillard me dit que j’avais raison. C’était le moyen de me faire faire tout ce qu’on voulait. Le soir toute l’assemblée, qui avait déjà su l’histoire, me fit compliment m’assurant que rien n’était plus joli que ma frisure. J’étais le plus content de tous les garçons, et encore plus content de ce qu’il y avait déjà quinze jours que l’affaire était arrivée, et que M. Malipiero ne me parlait jamais de retourner à l’église. Ma seule grand’mère m’ennuyait me disant toujours que je devais y retourner.

Mais lorsque je croyais que ce seigneur ne m’en parlerait plus, je fus très surpris de l’entendre me dire que le cas se présentait que je pourrais retourner à l’église ayant du curé même une très ample satisfaction. En qualité, poursuivit-il à me dire, de président de la confraternité du Saint-Sacrement c’est à moi à choisir l’orateur qui en fasse le panégyrique le quatrième dimanche de ce mois qui tombe précisément le lendemain du jour de Noël. Or c’est toi que je vais lui proposer, et je suis sûr qu’il n’osera pas te refuser. Que dis-tu de ce triomphe ? Te semble-t-il beau ?

À cette proposition ma surprise fut extrême ; car il ne m’était jamais passé par la tête ni de devenir prédicateur, ni d’être capable de composer un sermon, et de le débiter. Je lui ai dit que j’étais sûr qu’il badinait ; mais d’abord qu’il m’assura qu’il parlait tout de bon, il n’eut besoin que d’une minute pour me persuader, et me rendre certain que j’étais né pour devenir le plus célèbre prédicateur du siècle, d’abord que je serais devenu gras, car dans ce temps-là j’étais fort maigre. Je ne doutais ni de ma voix, ni de mon action, et pour ce qui regardait la composition je me suis facilement senti assez de force pour produire un chef-d’œuvre.

Je lui ai dit que j’étais prêt, et qu’il me tardait d’être chez moi pour commencer à écrire le panégyrique. Sans être théologien, lui dis-je, je connais la matière. Je dirai des choses surprenantes, et toutes neuves. Le lendemain il me dit que le curé avait été enchanté de son choix, et plus encore de ma bonne volonté à accepter cette sainte commission, mais qu’il exigeait que je lui montrasse ma composition d’abord que je l’aurais achevée, car la matière étant du ressort de la plus sublime théologie il ne pouvait me permettre de monter en chaire qu’étant sûr que je n’aurais pas dit des hérésies. J’y ai consenti, et dans le courant de la semaine j’ai composé, et mis en net mon panégyrique. Je le conserve, et qui plus est, je le trouve excellent.

Ma pauvre grand’mère ne faisait que pleurer de consolation voyant son petit-fils devenu apôtre. Elle voulut que je le lui lusse, elle l’écouta en disant son chapelet, et elle le trouva fort beau. M. Malipiero, qui n’écoutait pas disant le chapelet, me dit qu’il ne plairait pas au curé. J’avais pris mon thème d’Horace Ploravere suis non respondere favorem speratum meritis[29]. Je déplorais la méchanceté et l’ingratitude du genre humain qui avait fait manquer le projet que la divine sagesse avait enfanté pour le rédimer. Il n’aurait pas voulu que j’eusse pris mon thème d’un ethnique ; mais il était enchanté que mon sermon ne fût pas entrelardé de citations latines.

Je suis allé chez le curé pour le lui lire : il n’y était pas ; et devant l’attendre je suis devenu amoureux d’Angéla sa nièce, qui brodait au tambour, qui me dit qu’elle avait envie de me connaître, et qui ayant envie de rire, voulut que je lui contasse l’histoire de mon toupet que son sacré oncle m’avait coupé. Cet amour me fut fatal ; il fut cause de deux autres, qui furent causes de plusieurs autres causes qui aboutirent à la fin à me faire renoncer à l’état d’ecclésiastique. Mais allons tout doucement.

Le curé en arrivant ne me parut pas lâché de me voir entretenu par sa nièce qui avait mon même âge. Après avoir lu mon sermon il me dit que c’était une fort jolie diatribe académique, mais qu’elle ne pouvait pas convenir à la chaire.

— Je vous en donnerai un, me dit-il, de ma façon, que personne ne connaît. Vous l’apprendrez par cœur, et je vous permets de dire qu’il est de vous.

— Je vous remercie, très révérend. Je veux donner du mien ou rien.

— Mais vous ne débiterez pas celui-ci dans mon église.

— Vous parlerez de cela à M. Malipiero. En attendant je vais porter ma composition à la censure, puis à monseigneur patriarche, et si on n’en veut pas je la ferai imprimer.

— Venez ici jeune homme. Le patriarche sera de mon avis.

Le soir j’ai conté en pleine assemblée à M. Malipiero mon altercation avec le curé. On m’a fait lire mon panégyrique, qui a obtenu tous les suffrages. On loua ma modestie en ce que je ne citais aucun saint père qu’étant jeune je ne pouvais pas connaître, et les femmes me trouvèrent admirable en ceci qu’il n’y avait autre passage latin que le texte d’Horace qui quoique grand libertin disait cependant de très bonnes choses. Une nièce du patriarche qui était là me promit de prévenir son oncle auquel j’étais déterminé à réclamer. M. Malipiero me dit d’aller conférer avec lui le lendemain matin avant toute autre démarche.

J’ai obéi, et il envoya chercher le curé qui vint d’abord. Après l’avoir laissé parler tant qu’il voulut, je l’ai convaincu lui disant qu’ou le patriarche approuverait mon sermon et je le réciterai sans qu’il risque rien ; ou il le désapprouverait, et je fléchirais.

— N’y allez pas, me dit-il, et je l’approuve : je vous demande seulement de changer le texte, car Horace était un scélérat.

— Pourquoi citez-vous Sénèque, Origène, Tertullien, Boèce qui étant tous hérétiques doivent vous paraître plus abominables qu’Horace, qui enfin ne pouvait pas être chrétien ?

Mais enfin j’ai cédé pour faire plaisir à M. Malipiero, et j’y ai mis le texte que le curé a voulu, malgré qu’il ne cadrât pas avec mon sermon. Je le lui ai donné pour avoir un prétexte allant le prendre le lendemain de parler à sa nièce.

Mais ce qui me divertit fut le docteur Gozzi. Je lui ai envoyé mon sermon par vanité. Il me le renvoya le désapprouvant, et me demandant si j’étais devenu fou. Il me disait que si on me permettait de le réciter en chaire je me déshonorerais avec lui qui m’avait élevé.

J’ai récité mon sermon dans l’église de Saint-Samuel ayant un auditoire des plus choisis. Après m’avoir beaucoup applaudi, la prédiction qu’on me fit fut générale. J’étais destiné à devenir le premier prédicateur du siècle, puisqu’à l’âge de quinze ans personne n’avait jamais si bien joué ce rôle.

Dans la bourse, où la coutume est de donner l’aumône au prédicateur, le sacristain qui la vida trouva à peu près cinquante sequins, et des billets amoureux qui scandalisèrent les bigots. Un billet anonyme, dont j’ai cru de connaître la personne qui me l’avait écrit, me fit faire un faux pas, dont je crois de devoir faire grâce au lecteur. Cette riche moisson dans le grand besoin d’argent que j’avais, me fit tout de bon penser à devenir prédicateur, et j’ai expliqué ma vocation au curé lui demandant son secours. Par ce moyen je me suis mis en possession d’aller tous les jours chez lui, où je devenais toujours plus amoureux d’Angéla qui voulait bien que je l’aimasse, mais qui exerçant la vertu d’un dragon était obstinée à ne m’accorder la moindre faveur. Elle voulait que je quittasse l’état ecclésiastique, et devenir ma femme. Je ne pouvais pas m’y résoudre ; mais espérant de la faire changer d’avis je poursuivais. Son oncle m’avait donné la commission de composer un panégyrique à saint Joseph pour que je le récitasse le 19 de mars 1741. Je l’ai fait, et le curé même en parlait avec enthousiasme ; mais c’était décidé que je ne dusse avoir prêché sur la terre qu’une seule fois. Voici cette histoire misérable ; mais trop vraie qu’on a la barbarie de trouver comique.

J’ai cru de n’avoir pas besoin de me donner beaucoup de peine pour apprendre mon sermon par cœur. J’en étais l’auteur, je savais de le savoir ; et le malheur de l’oublier ne me semblait pas dans l’ordre des choses possibles. Je pouvais oublier une phrase ; mais je devais être le maître d’en substituer une autre, et tout comme je ne restais jamais court quand je parlais à une compagnie d’honnêtes gens, je ne trouvais pas vraisemblable qu’il pût m’arriver de rester muet vis-à-vis d’un auditoire, où je ne connaissais personne qui pût me rendre timide, et me faire perdre la faculté de raisonner. Je me divertissais donc à mon ordinaire me contentant de relire soir et matin ma composition pour la bien imprimer dans ma mémoire, dont je n’avais jamais eu raison de me plaindre.

Le jour donc du 19 de mars dans lequel je devais quatre heures après-midi monter en chaire pour réciter mon sermon, je n’ai pas eu le courage de me priver du plaisir de dîner avec le comte de Mont-Réal qui logeait chez moi, et qui avait invité le patricien Barozzi qui après Pâques devait épouser la comtesse Lucie sa fille.

J’étais encore à table avec toute la belle compagnie, lorsqu’un clerc vint m’avertir qu’on m’attendait à la sacristie. Avec l’estomac plein et la tête altérée, je pars, je cours à l’église, je monte en chaire.

Je dis très bien l’exorde, et je prends haleine. Mais à peine prononcées les cent premières paroles de la narration, je ne sais plus ni ce que je dis, ni ce que je dois dire, et voulant poursuivre à force je bats la campagne, et ce qui achève de me perdre est un bruit sourd de l’auditoire inquiet qui s’était trop aperçu de ma déroute. Je vois plusieurs sortir de l’église, il me semble entendre rire, je perds la tête, et l’espoir de me tirer d’affaires. Je peux assurer mon lecteur que je n’ai jamais su si j’ai fait semblant de tomber en défaillance, ou si j’y suis tombé tout de bon. Tout ce que je sais est que je me suis laissé tomber sur le plancher de la chaire, en donnant un grand coup de tête contre le mur désirant qu’il me l’eût fendue. Deux clercs sont venus me prendre pour me reconduire à la sacristie, où sans dire le mot à personne j’ai pris mon manteau et mon chapeau, et je suis allé chez moi. Enfermé dans ma chambre je me suis mis en habit court tel que les abbés le portent à la campagne, et après avoir mis dans un portemanteau mon nécessaire je suis allé demander de l’argent à ma grand’mère, et je suis allé à Padoue prendre mes terzènes. J’y suis arrivé à minuit, où je me suis d’abord couché avec mon bon docteur Gozzi, auquel je ne me suis pas soucié de faire la narration de mon désastre. Après avoir fait tout ce que je devais pour mon doctorat pour l’année suivante je suis retourné à Venise après Pâques, où j’ai trouvé mon malheur oublié ; mais il n’y a plus eu question de me faire prêcher. On a eu beau m’encourager. J’ai entièrement renoncé à ce métier.

La veille de l’Ascension le mari de Mme Manzoni me présenta à une jeune courtisane qui faisait alors à Venise le plus grand bruit. On l’appelait la Cavamacchie, ce qui veut dire dégraisseuse, parce que son père avait fait le métier de dégraisseur. Elle aurait voulu se faire appeler Preati, parce que tel était son nom de famille ; mais ses amis l’appelaient Juliette ; c’était son nom de baptême, et assez joli pour prétendre d’aller sur l’histoire.

La renommée de cette fille venait de ce que le marquis Sanvitali, Parmesan, lui avait déboursé cent mille écus pour prix de ses faveurs. On ne parlait à Venise que de sa beauté. Ceux qui pouvaient parvenir à lui parler se croyaient heureux, et très heureux ceux qui étaient admis à sa coterie. Comme je devrai plusieurs fois parler d’elle dans ces mémoires, le lecteur aura pour agréable d’apprendre en peu de mots son histoire.

Dans l’année 1735, Juliette âgée de quatorze ans porta un habit dégraissé à un noble Vénitien nommé Marco Muazzo. Ce noble l’ayant trouvée charmante malgré ses guenilles, alla la voir chez son père même avec un célèbre avocat nommé Bastien Uccelli. Cet Uccelli étonné plus encore de l’esprit romanesque et folâtre de cette fille que de sa beauté, et de sa belle taille, la mit dans un appartement bien meublé, lui donna un maître de musique, et en fit sa maîtresse. Dans le temps de la foire il la conduisit avec lui sur le liston, où elle étonna tous les amateurs. En six mois de temps elle se crut devenue assez musicienne pour s’engager avec un entrepreneur, qui la prit pour la conduire à Vienne jouer un rôle de Castrato dans un opéra de Metastasio.

L’avocat alors crut de devoir la quitter la cédant à un riche juif, qui après lui avoir donné des diamants la quitta aussi. À Vienne, ses charmes lui procurèrent l’applaudissement qu’elle ne pouvait pas espérer de son talent trop au-dessous du médiocre. La foule d’adorateurs qui allaient sacrifier à l’idole, et qui se renouvelait de semaine en semaine, fit déterminer l’auguste Marie-Thérèse à détruire ce nouveau culte. Elle fit ordonner à la nouvelle divinité de sortir d’abord de la capitale de l’Autriche. Ce fut le comte Boni-fazio Spada qui la reconduisit à Venise, d’où elle partit pour aller chanter à Parme. Ce fut là qu’elle fit devenir amoureux le comte Jacques Sanvitali ; mais sans conséquence, puisque la marquise qui n’entendait pas raillerie lui donna un soufflet dans sa propre loge à un certain propos dans lequel la virtuose lui parut insolente. Cet affront dégoûta Juliette du théâtre au point qu’elle y renonça pour toujours. Elle retourna à sa patrie. Riche de la réputation d’avoir été sfrattata de Vienne elle ne pouvait pas manquer de faire fortune. C’était devenu un titre. Quand on voulait dire du mal d’une chanteuse, ou danseuse, on disait qu’elle avait été à Vienne où on l’avait méprisée au point que l’impératrice n’avait pas cru qu’elle valût la peine d’être chassée.

M. Steffano Querini des Papozzes devint d’abord son amant en titre, et trois mois après greluchon, d’abord que le marquis de Sanvitali se déclara son amant dans le printemps de l’année 1740. Il débuta par lui donner cent mille ducats courants. Pour empêcher le monde d’attribuer à faiblesse le don d’une somme si exorbitante, il dit qu’elle était à peine suffisante pour venger la virtuose d’un soufflet que sa femme lui avait donné. Juliette cependant n’a jamais voulu l’avouer, et elle eut raison ; rendant hommage à l’héroïsme du marquis elle se serait trouvée déshonorée. Le soufflet aurait flétri des charmes qu’elle était glorieuse de voir le monde convaincu de leur valeur intrinsèque.

Dans l’année suivante 1741, M. Manzoni me présenta à cette Frine comme un jeune abbé qui commençait à se faire un nom. Elle logeait à S. Paternian aux pieds du pont dans une maison qui appartenait à M. Piaï. Je l’ai vue en compagnie de six ou sept courtisans aguerris. Elle était négligemment assise sur un sofa près de M. Querini. Sa personne m’a surpris ; elle me dit d’un ton de princesse, me regardant comme si j’avais été à vendre, qu’elle n’était pas fâchée d’avoir fait ma connaissance. D’abord qu’elle me fit asseoir, j’ai commencé aussi à l’examiner tout à mon aise. La chambre n’était pas grande ; mais il n’y avait pas moins de vingt bougies.

Juliette était une belle personne de la grande taille âgée de dix-huit ans, dont la blancheur éblouissante, l’incarnat des joues, le vermillon des lèvres, le noir, et la ligne courbe, et très étroite de ses sourcils me parurent artificiels. Deux beaux râteliers de dents faisaient qu’on ne remarquât pas que sa bouche fût trop grande. Aussi avait-elle soin de la tenir toujours riante. Sa gorge n’était qu’une belle et ample table sur laquelle un fichu placé avec art voulait faire imaginer que les mets qu’on y désire se trouvaient ; mais je n’y ai pas consenti. Malgré les bagues, et les bracelets, je me suis aperçu que ses mains étaient trop larges, et trop charnues, et en dépit du soin qu’elle avait de ne pas montrer ses pieds, une pantoufle qui gisait au bas de sa robe m’instruisit qu’ils étaient aussi grands qu’elle : proportion désagréable qui déplaît non seulement aux Chinois, et aux Espagnols, mais à tous les connaisseurs. On veut qu’une grande femme ait les pieds petits : c’était le goût de M. d’Holopherne qui sans cela n’aurait pas trouvé charmante Mme Judith. Et sandalia eius, dit le saint Esprit, rapuerunt oculos ejus[30]. Dans mon examen réfléchi, la comparant aux cent mille ducats que le Parmesan lui avait donnés, je m’étonnais moi-même qui n’aurais pas donné un sequin pour parcourir toutes ses autres beautés quas insternebat stola[31].

Un quart d’heure après mon arrivée, le murmure de l’eau frappée par les rames d’une gondole qui abordait, annonça le prodigue marquis. Nous nous levâmes, et M. Querini quitta vite sa place rougissant un peu. M. de Sanvitali plus vieux que jeune, et qui avait voyagé, prit place près d’elle mais non pas sur le sofa, ce qui obligea la belle à se tourner. Ce fut alors que j’ai pu la voir en face. Je l’ai trouvée plus belle qu’en profil. En quatre ou cinq fois que je lui ai fait ma cour, je me suis trouvé en état de dire à l’assemblée de M. de Malipiero qu’elle ne pouvait plaire qu’à des gourmands usés, car elle ne possédait ni les beautés de la simple nature, ni l’esprit de la société, ni un talent marqué, ni les manières aisées. Ma décision plut à toute l’assemblée, mais M. Malipiero me dit à l’oreille en riant que Juliette serait certainement informée du portrait que je venais de faire, et qu’elle deviendrait mon ennemie. Il devina.

Je trouvais cette célèbre fille singulière en ce qu’elle ne m’adressait que très rarement la parole, et en ce qu’elle ne me regardait jamais qu’approchant à sa vue myope une lentille concave, ou en rétrécissant ses paupières, comme si elle n’eût pas voulu me rendre digne de voir entièrement ses yeux, dont la beauté était incontestable. Ils étaient bleus, fendus à merveille, à fleur de tête, et enluminés par un iris inconcevable que la nature ne donne quelquefois qu’à la jeunesse ; et qui disparaît ordinairement vers les quarante ans après avoir fait des miracles. Le défunt roi de Prusse l’a conservé jusqu’à sa mort.

Juliette sut le portrait que j’avais fait d’elle chez M. Malipiero. L’indiscret avait été le rationnaire Xavier Cortantini. Elle dit en ma présence à M. Manzoni qu’un grand connaisseur lui avait trouvé des défauts qui la déclaraient maussade ; mais elle ne les spécifia pas. Je me suis aperçu qu’elle tirait sur moi de bricole, et je m’attendais à l’ostracisme. Elle me le fit cependant attendre une bonne heure. On vint sur le propos d’un concert que le comédien Imer avait donné, où sa fille Thérèse avait brillé. Elle me demanda d’emblée ce que M. Malipiero faisait d’elle ; je lui ai répondu qu’il lui donnait de l’éducation.

— Il en est capable, me répondit-elle, car il a beaucoup d’esprit ; mais je voudrais savoir ce qu’il fait de vous.

— Tout ce qu’il peut.

— On m’a dit, qu’il vous trouve un peu bête.

Les rieurs, comme de raison, furent pour elle. Ne sachant que répondre, j’ai manqué de rougir, et je suis parti un quart d’heure après sûr de ne plus remettre les pieds chez elle. La narration de cette rupture amusa beaucoup mon vieux sénateur le lendemain à dîner.

J’ai passé l’été en allant filer le parfait amour avec Angéla à l’école, où elle allait apprendre à broder. Son avarice à m’accorder des faveurs m’irritait ; et mon amour m’était déjà devenu un tourment. Avec un grand instinct j’avais besoin d’une fille dans le goût de Bettine qui aimât à assouvir le feu de l’amour sans l’éteindre. Mais je me suis bien vite défait de ce goût frivole. Ayant moi-même une espèce de virginité j’avais la plus grande vénération pour celle d’une fille. Je la regardais comme le Palladium de Cécrops. Je ne voulais pas des femmes mariées. Quelle sottise ! J’étais assez dupe pour être jaloux de leurs maris. Angéla était négative au suprême degré sans cependant être coquette. Elle me séchait : je maigrissais. Les discours pathétiques et plaintifs que je lui tenais au tambour où elle brodait avec deux de ses camarades qui étaient sœurs faisaient plus d’effet sur elles que sur son cœur trop esclave de la maxime qui m’empoisonnait. Si je n’avais eu d’yeux que pour elle je me serais aperçu que ces deux sœurs avaient plus de charmes qu’elle ; mais elle m’avait obstiné. Elle me disait qu’elle était prête à devenir ma femme, et elle croyait que je ne pouvais pas désirer davantage. Elle m’assommait quand à titre d’extrême faveur elle me disait que l’abstinence la faisait souffrir autant que moi.

Au commencement de l’automne, une lettre de la comtesse de Mont-Réal m’appela à sa campagne dans le Frioul à une terre qui lui appartenait, appelée Paséan. Elle devait avoir brillante compagnie avec celle de sa fille devenue dame vénitienne, qui avait esprit, et beauté, et un œil si beau qu’il la dédommageait de l’autre qu’une taie rendait affreux.

Ayant trouvé à Paséan la gaieté il ne me fut pas difficile de l’augmenter oubliant pour quelque temps la cruelle Angéla. On m’a donné une chambre rez-de-chaussée attenante au jardin, où je me suis trouvé bien logé sans me soucier de savoir de qui j’étais voisin. Le lendemain à mon réveil mes yeux furent agréablement surpris par le charmant objet qui s’approcha de mon lit pour me servir du café. C’était une fille toute jeune, mais formée comme le sont les filles de ville qui ont dix-sept ans : elle n’en avait que quatorze. Blanche de peau, noire d’yeux, et de cheveux, échevelée, et couverte de sa seule chemise et d’un jupon lacé de travers, qui laissait voir nue la moitié de sa jambe elle me regardait d’un air libre, et serein comme si j’avais été sa vieille connaissance. Elle me demanda si j’avais été content de mon lit.

— Oui. Je suis sûr que c’est vous qui l’avez fait. Qui êtes-vous ?

— Je suis Lucie, fille du concierge, je n’ai ni frères, ni sœurs, et j’ai quatorze ans. Je suis bien aise que vous n’ayez pas un valet, car je vous servirai moi-même, et je suis sûre que vous serez content.

Enchanté de ce début, je me mets sur mon séant ; elle me passe ma robe de chambre me disant cent choses que je ne comprenais pas. Je prends mon café interdit autant qu’elle était à son aise ; et étonné d’une beauté à laquelle il était impossible d’être indifférent. Elle s’était assise sur le pied de mon lit, ne justifiant la liberté qu’elle prenait que par un rire qui disait tout. Son père et sa mère entrèrent que j’avais encore la tasse à la bouche. Lucie ne bouge pas : elle les regarde ayant un air de se pavaner du poste dont elle avait pris possession. Ils la grondent avec douceur, me demandant excuse pour elle.

Ces bonnes gens me disent cent honnêtetés ; et Lucie part pour ses affaires. Ils m’en font l’éloge : c’est leur enfant unique, chéri, la consolation de leur vieillesse. Lucie leur est obéissante ; elle craint Dieu, elle est saine comme un poisson ; elle n’a qu’un défaut.

— Quel est-il ?

— Elle est trop jeune.

— Charmant défaut.

Dans moins d’une heure je me trouve convaincu que je parlais à la probité, à la vérité, aux vertus sociales, et au vrai honneur.

Voilà Lucie qui rentre toute riante, débarbouillée, coiffée à sa guise, chaussée, vêtue, et qui après m’avoir fait une révérence de village va donner des baisers à sa mère, puis va s’asseoir sur les genoux de son père ; je lui dis de s’asseoir sur le lit ; mais elle dit que tant d’honneur ne lui convient pas quand elle est vêtue.

L’idée simple, innocente, et enchanteresse que je trouve dans cette réponse, me fait rire. J’examine si elle était alors plus jolie qu’une heure auparavant, et je décide pour l’auparavant. Je la mets au-dessus, non seulement d’Angéla, mais de Bettine aussi.

Le friseur vient, l’honnête famille s’en va, je m’habille, je monte et je passe la journée très gaiement comme on la passe à la campagne en compagnie choisie. Le lendemain à peine réveillé je sonne, et voilà Lucie qui reparaît devant moi la même que la veille surprenante dans ses raisonnements, et dans ses manières. Tout dans elle brillait sous le charmant vernis de la candeur, et de l’innocence. Je ne pouvais pas concevoir comment étant sage, et honnête, et point du tout bête, elle ignorait qu’elle ne pouvait s’exposer ainsi à mes yeux sans crainte de m’enflammer. Il faut, me disais-je, que n’attachant aucune importance à certains badinages, elle ne soit pas scrupuleuse. Dans cette idée, je me décide à la convaincre que je lui rendais justice. Je ne me sens pas coupable vis-à-vis de ses parents, car je les suppose aussi insoucieux qu’elle. Je ne crains pas non plus d’être le premier à alarmer sa belle innocence, et à introduire dans son âme la ténébreuse lumière de la malice. Ne voulant enfin ni être la dupe du sentiment, ni en agir contre, j’ai voulu m’éclaircir. J’allonge sans façon une main libertine sur elle, et par un mouvement qui semble involontaire, elle recule, elle rougit, sa gaieté disparaît, et elle se tourne faisant semblant de chercher, elle ne savait pas quoi, jusqu’à ce qu’elle se trouve délivrée de son trouble. Cela s’est fait dans une minute. Elle s’approche de nouveau, ne lui restant que la honte de s’être laissé connaître malicieuse, et la peur d’avoir mal interprété une action, qui de ma part aurait pu ou être innocente ou du bel usage. Elle riait déjà. J’ai vu dans son âme tout ce que je viens d’écrire, et je me suis hâté de la rassurer. Voyant que je risquais trop par l’action, je me suis proposé d’employer la matinée du lendemain à la faire parler.

Après avoir pris mon café je l’interromps sur un propos qu’elle me tenait pour lui dire qu’il faisait froid, et qu’elle ne le sentirait pas se mettant près de moi sous la couverture.

— Vous incommoderai-je ?

— Non, mais je pense que ta mère pourrait entrer.

— Elle ne pensera pas à malice.

— Viens. Mais tu sais quel risque nous courons.

— Certainement, car je ne suis pas bête ; mais vous êtes sage, et qui plus est prêtre.

— Viens donc, mais ferme auparavant la porte.

— Non, non, car on penserait que sais-je.

Elle vint donc à la place que je lui ai fait me faisant un long conte auquel je n’ai rien compris, car dans cette position, ne voulant pas me rendre aux mouvements de la nature, j’étais le plus engourdi de tous les hommes. L’intrépidité de Lucie, qui certainement n’était pas feinte, m’en imposait au point que j’avais honte à lui faire voir clair. Elle me dit enfin que quinze heures venaient de sonner, et que si le vieux comte Antonio descendait, et nous voyait là comme nous étions il dirait des plaisanteries qui l’ennuieraient. C’est un homme, me dit-elle, que quand je le vois je me sauve. Je m’en vais parce que je ne suis pas curieuse de vous voir sortir du lit.

Je suis resté là, plus d’un quart d’heure immobile, et à faire pitié, car j’étais vraiment en état de violence. Les raisonnements dans lesquels je l’ai engagée le lendemain, sans la faire entrer dans mon lit, finirent de me convaincre qu’elle était à juste titre l’idole de ses parents, et que la liberté de son esprit, et sa conduite sans gêne ne venaient que de son innocence, et de la pureté de son âme. Sa naïveté, sa vivacité, sa curiosité, son fréquent rougir lorsqu’elle me disait des choses qui m’excitaient à rire, et dans lesquelles elle n’entendait pas finesse, tout me faisait connaître que c’était un ange incarné qui ne pouvait manquer de devenir la victime du premier libertin qui l’entreprendrait. Je me sentais bien sûr que ce ne serait pas moi. La seule pensée me faisait frémir. Mon amour-propre même garantissait l’honneur de Lucie à ses parents honnêtes qui me l’abandonnaient ainsi, fondés sur la bonne opinion qu’ils avaient de mes mœurs. Il me semblait que je deviendrais le plus malheureux des hommes en trahissant la confiance qu’ils avaient en moi. J’ai donc pris le parti de souffrir, et sûr d’obtenir toujours la victoire, je me suis déterminé à combattre, content que sa présence fût la seule récompense de mes désirs. Je n’avais pas encore appris l’axiome que tant que le combat dure, la victoire est toujours incertaine.

Je lui ai dit qu’elle me ferait plaisir à venir de meilleure heure, et à me réveiller même si je dormais, car moins je dormais mieux je me portais. Ainsi les deux heures de discours devinrent trois qui passaient comme un éclair. Lorsque sa mère qui la cherchait la trouvait assise sur mon lit, elle n’avait plus rien à lui dire, admirant la bonté que j’avais de la souffrir. Lucie lui donnait cent baisers. Cette trop bonne femme me priait de lui donner des leçons de sagesse, et de lui cultiver l’esprit. Après son départ Lucie ne croyait pas d’être plus libre. La compagnie de cet ange me faisait souffrir les peines de l’enfer. Dans la tentation continuelle où j’étais d’inonder de baisers sa physionomie, lorsqu’en riant elle la mettait à deux doigts de la mienne me disant qu’elle désirait être ma sœur, je me gardais bien de prendre ses mains entre les miennes ; un seul baiser que je lui aurais donné aurait fait sauter en l’air l’édifice, car je me sentais devenu une vraie paille. Je m’étonnais toujours quand elle partait, d’avoir obtenu la victoire ; mais insatiable de lauriers il me tardait de voir le retour du lendemain pour renouveler le doux, et dangereux combat. Ce sont les petits désirs qui rendent un jeune homme hardi : les grands l’hébètent.

Au bout de dix à douze jours, me trouvant dans la nécessité de finir, ou de devenir scélérat, j’ai choisi de finir parce que rien ne m’assurait d’obtenir le salaire dû à ma scélératesse dans le consentement de l’objet qui me l’aurait fait commettre. Lucie devenue dragon lorsque je l’aurais mise dans le cas de devoir se défendre, la porte de la chambre étant ouverte, m’aurait exposé à la honte, et au triste repentir. Cette idée m’effrayait. Il fallait finir, et je ne savais comment m’y prendre. Je ne pouvais plus résister à une fille qui, à la pointe du jour n’ayant au-dessus de sa chemise qu’un jupon, courait avec la gaieté dans l’âme sur moi me demandant comment j’avais dormi, et me mettant les paroles sur les lèvres. Je retirais ma tête, et en riant elle me reprochait ma peur tandis qu’elle n’en avait pas. Je lui répondais très ridiculement qu’elle se trompait, si elle croyait que j’eusse peur d’elle qui n’était qu’une enfant. Elle me répondait que la différence de deux ans n’était rien.

N’en pouvant donc plus, et devenant tous les jours plus amoureux, précisément à cause du spécifique des écoliers qui désarme en épuisant dans le moment la puissance, mais qui irritant la nature l’excite à la vengeance qu’elle exerce en redoublant les désirs du tyran qui l’a domptée, j’ai passé toute la nuit avec le fantôme de Lucie devant mon esprit triste d’avoir décidé de la voir le matin pour la dernière fois. Le parti de la prier elle-même de ne plus venir me parut superbe, héroïque, unique, immanquable. J’ai cru que Lucie non seulement se prêterait à l’exécution de mon projet ; mais qu’elle concevrait de moi la plus haute estime pour tout le reste de sa vie.

La voilà à la première clarté du jour flamboyante, radieuse, riante, échevelée, courant à moi à bras ouverts ; mais devenant tout d’un coup triste parce qu’elle m’aperçoit pâle, défait, et affligé.

— Qu’avez-vous donc, me dit-elle.

— Je n’ai pas pu dormir.

— Pourquoi ?

— Parce que je me suis déterminé à vous communiquer un projet triste pour moi, mais qui me gagnera toute votre estime.

— S’il doit vous concilier mon estime, il doit, au contraire, vous rendre gai. Dites-moi pourquoi m’ayant tutoyée hier, vous me parlez aujourd’hui comme à une demoiselle. Que vous ai-je fait ? monsieur l’abbé. Je m’en vais chercher votre café, et vous me direz tout après l’avoir pris. Il me tarde de vous entendre.

Elle va, elle revient, je le prends, je suis sérieux, elle me dit des naïvetés qui me font rire, elle s’en réjouit ; elle remet tout à sa place, elle va fermer la porte parce qu’il faisait du vent, et ne voulant pas perdre un seul mot de ce que j’allais lui dire, elle me dit de lui faire un peu de place. Je la lui fais sans rien craindre, parce que je me croyais égal à un mort.

Après lui avoir fait une fidèle narration de l’état dans lequel ses charmes m’avaient mis, et des peines que j’avais soutenues pour avoir voulu résister au penchant de lui donner des marques évidentes de ma tendresse, je lui représente que ne pouvant plus endurer les tourments que sa présence causait à mon âme amoureuse, je me voyais réduit à devoir la prier de ne plus se montrer à mes yeux. L’ample vérité de ma passion, le désir qu’elle conçût que l’expédient que j’avais choisi était le plus grand effort d’un amour parfait me fournirent une éloquence sublime. Je lui ai peint les conséquences affreuses qui pourraient nous rendre malheureux, si nous allions agir autrement de ce que sa vertu et la mienne m’avaient contraint à lui proposer.

À la fin de mon sermon, elle essuya mes larmes avec le devant de sa chemise, sans songer que par cet acte charitable elle étalait à mes yeux deux rochers faits pour faire faire naufrage au pilote le plus expert.

Après un moment de scène muette, elle me dit d’un ton triste que mes pleurs l’affligeaient, et qu’elle n’aurait jamais pu deviner de pouvoir me donner motif d’en verser. Tout votre discours, me dit-elle, m’a fait voir que vous m’aimez beaucoup ; mais je ne sais pas pourquoi vous puissiez en être tant alarmé, tandis que votre amour me fait un plaisir infini. Vous me bannissez de votre présence parce que votre amour vous fait peur. Que feriez-vous, si vous me haïssiez ? Suis-je coupable parce que je vous ai rendu amoureux ? Si c’est un crime, je vous assure que, n’ayant pas eu l’intention de le commettre, vous ne pouvez pas en conscience m’en punir. Il est cependant vrai que j’en suis un peu bien aise. Pour ce qui regarde les risques qu’on court quand on s’aime, et que je connais très bien, nous sommes les maîtres de les défier. Je m’étonne que quoique ignorante cela ne me paraisse pas difficile, tandis que vous, qui, à ce que tout le monde dit, avez tant d’esprit, craignez. Ce qui me surprend est que l’amour, n’étant pas une maladie, il ait pu vous rendre malade, tandis que l’effet qu’il fait sur moi est tout à fait le contraire. Serait-il possible que je me trompasse, et que ce que je sens pour vous ne fût pas de l’amour ? Vous m’avez vue si gaie en arrivant parce que j’ai rêvé à vous toute la sainte nuit ; mais cela ne m’a pas empêché de dormir, excepté que je me suis réveillée cinq à six fois pour savoir si c’était vraiment vous que j’avais entre mes bras. D’abord que je voyais que ce n’était pas vous, je me rendormais pour rattraper mon rêve, et j’y réussissais. N’avais-je pas raison ce matin d’être gaie ? Mon cher abbé, si l’amour est un tourment pour vous, j’en suis fâchée. Serait-il possible que vous fussiez né pour ne pas aimer ? Je ferai tout ce que vous m’ordonnerez, excepté que, quand même votre guérison en dépendrait, je ne pourrai jamais cesser de vous aimer. Si cependant pour guérir vous avez besoin de ne m’aimer plus, dans ce cas faites tout ce que vous pouvez, car je vous aime mieux vivant sans amour que mort par amour. Voyez seulement si vous pouvez trouver un autre expédient, car celui que vous m’avez communiqué m’afflige. Pensez. Il se peut qu’il ne soit pas si unique qu’il vous semble. Suggérez m’en un autre. Fiez-vous à Lucie.

Ce discours vrai, naïf, naturel me fit voir combien l’éloquence de la nature est supérieure à celle de l’esprit philosophique. J’ai serré pour la première fois entre mes bras cette fille céleste lui disant : oui, ma chère Lucie ; tu peux porter au mal qui me dévore le plus puissant lénitif ; laisse-moi baiser mille fois ta langue, et ta bouche divine qui m’a dit que je suis heureux.

Nous passâmes alors une bonne heure dans le plus éloquent silence, excepté que Lucie s’écriait de temps en temps. Ah ! mon Dieu ! Est-il vrai que je ne rêve pas ? Je l’ai malgré cela respectée dans l’essentiel, et précisément parce qu’elle ne m’opposait la moindre résistance. C’était mon vice.

Je suis inquiète, me dit-elle d’un coup ; mon cœur commence à me parler. Elle saute du lit, elle le raccommode vite, et elle va s’asseoir sur le pied. Un instant après, sa mère entre, et referme la porte disant que j’avais raison car le vent était fort. Elle me fait compliment sur mes belles couleurs disant à sa fille d’aller s’habiller pour aller à la messe. Elle revint une heure après me dire que le prodige qu’elle avait fait la rendait glorieuse, car la santé qu’on me voyait la rendait mille fois plus certaine de mon amour que l’état pitoyable dans lequel elle m’avait trouvé le matin. Si ton parfait bonheur, me dit-elle, ne dépend que de moi, fais-le. Je n’ai rien à te refuser.

Elle me laissa alors ; et malgré que mes sens flottassent encore dans l’ivresse, je n’ai pas manqué de réfléchir que je me trouvais au bord du précipice ; et que j’avais besoin d’une grande force pour m’empêcher d’y tomber.

Ayant passé tout le mois de septembre à cette campagne je me suis trouvé onze nuits de suite en possession de Lucie qui sûre du bon sommeil de sa mère vint les passer entre mes bras. Ce qui nous rendait insatiables était une abstinence, à laquelle elle fit tout ce qu’elle put pour me faire renoncer. Elle ne pouvait goûter la douceur du fruit défendu qu’en me le laissant dévorer. Elle tenta cent fois de me tromper me disant que je l’avais déjà cueilli, mais Bettine m’avait trop bien instruit pour qu’on pût m’en imposer. Je suis parti de Paséan en l’assurant d’y retourner au printemps ; mais en la laissant dans une situation d’esprit qui dut être la cause de son malheur. Malheur que je me suis bien reproché en Hollande, vingt ans après, et que je me reprocherai jusqu’à ma mort.

Trois ou quatre jours après mon retour à Venise, j’ai repris toutes mes habitudes redevenant amoureux d’Angéla, espérant de parvenir au moins à ce où j’étais parvenu avec Lucie. Une crainte que je ne trouve pas aujourd’hui dans ma nature, une terreur panique des conséquences fatales à ma vie à venir m’empêchait de jouir. Je ne sais pas si j’ai jamais été parfaitement honnête homme ; mais je sais que les sentiments que je chérissais dans ma première jeunesse étaient beaucoup plus délicats que ceux auxquels je me suis habitué à force de vivre. Une méchante philosophie diminue trop le nombre de ce qu’on appelle préjugés.

Les deux sœurs qui travaillaient au tambour avec Angéla étaient ses amies intimes, et à part de tous ses secrets. Je n’ai su qu’après avoir fait connaissance avec elles qu’elles condamnaient la sévérité excessive de leur amie. N’étant pas assez fat pour croire que ces filles en écoutant mes plaintes pussent devenir amoureuses de moi, non seulement je ne me gardais pas d’elles, mais je leur confiais mes peines lorsqu’Angéla n’y était pas. Je leur parlais souvent avec un feu de beaucoup supérieur à celui qui m’animait lorsque je parlais à la cruelle qui l’abîmait. Le véritable amant a toujours peur que l’objet qu’il aime le croie exagérateur ; et la crainte de dire trop le fait dire moins de ce qui en est.

La maîtresse de cette école vieille et dévote qui dans le commencement se montrait indifférente à l’amitié que je montrais d’avoir pour Angéla, prit enfin en mauvaise part la fréquence de mes visites, et en avertit le curé Tosello son oncle, qui me dit un jour avec douceur que je devais fréquenter un peu moins cette maison, car mon assiduité pouvait être mal interprétée, et préjudiciable à l’honneur de sa nièce. Ce fut pour moi un coup de foudre ; mais recevant son avis de sang-froid, je lui ai dit que j’irais passer ailleurs le temps que je passais chez la brodeuse.

Trois ou quatre jours après je lui ai fait une visite de politesse sans m’arrêter un seul moment au tambour ; mais j’ai tout de même glissé entre les mains de l’aînée des deux sœurs qui s’appelait Nanette une lettre dans laquelle il y en avait une pour ma chère Angéla, où je lui rendais compte de la raison qui m’avait obligé à suspendre mes visites. Je la priais de penser au moyen qui pourrait me procurer la satisfaction de l’entretenir de ma passion. J’écrivais à Nanette que j’irais le surlendemain prendre la réponse qu’elle trouverait facilement le moyen de me remettre.

Cette fille fit très bien ma commission, et deux jours après elle me remit la réponse dans le moment que je sortais de la salle sans que personne pût l’observer.

Angéla dans un court billet, car elle n’aimait pas à écrire, me promettait une constance éternelle, me disant de tâcher de faire tout ce que je trouverais dans la lettre que Nanette m’écrivait. Voici la traduction de la lettre de Nanette que j’ai conservée comme toutes les autres qu’on trouve dans ces mémoires.

« Il n’y a rien au monde, monsieur l’abbé, que je ne sois prête à faire pour ma chère amie. Elle vient chez nous tous les jours de fête, elle y soupe, et y couche. Je vous suggère un moyen de faire connaissance avec Mme Orio notre tante ; mais si vous réussissez à vous introduire je vous avertis de ne pas montrer d’avoir du goût pour Angéla, car notre tante trouverait mauvais que vous vinssiez dans sa maison pour vous faciliter le moyen de parler à quelqu’un qui ne lui appartient pas. Voici donc le moyen que je vous indique, et auquel je prêterai la main tant que je pourrai. Mme Orio quoique femme de condition n’est pas riche, et par conséquent elle désire être inscrite dans la liste des veuves nobles qui aspirent aux grâces de la confraternité du Saint-Sacrement, dont M. Malipiero est président. Dimanche passé, Angéla lui dit que vous possédez l’affection de ce seigneur, et que le vrai moyen de parvenir à obtenir son suffrage, serait celui de vous engager à le lui demander. Elle lui dit follement que vous êtes amoureux de moi, que vous n’alliez chez la brodeuse que pour pouvoir me parler, et que par conséquent je pourrais vous engager à vous intéresser pour elle. Ma tante répondit que vous étant prêtre, il n’y avait rien à craindre, et que je pourrais vous écrire de passer chez elle ; mais je n’y ai pas consenti. Le procureur Rosa, qui est l’âme de ma tante dit que j’avais raison, et qu’il ne me convenait pas de vous écrire ; mais que c’était elle-même qui devait vous prier d’aller lui parler pour une affaire de conséquence. Il dit que s’il était vrai que vous eussiez du goût pour moi vous ne manqueriez pas d’y aller, et il la persuada à vous écrire le billet que vous trouverez chez vous. Si vous voulez trouver chez nous Angéla différez à venir jusqu’après demain dimanche. Si vous pouvez obtenir de M. Malipiero la grâce que ma tante désire, vous deviendrez l’enfant de la maison. Vous pardonnerez, si je vous traite mal, car j’ai dit que je ne vous aimais pas. Vous ferez bien à conter fleurette à ma tante même qui a soixante ans. M. Rosa n’en sera pas jaloux, et vous vous rendrez cher à toute la maison. Je vous ménagerai l’occasion de parler à Angéla tête à tête. Je ferai tout pour vous convaincre de mon amitié. Adieu. »

J’ai trouvé ce projet parfaitement bien filé. J’ai reçu le soir le billet de Mme Orio, je suis allé chez elle comme Nanette m’avait instruit ; elle me pria de m’intéresser pour elle, et elle me remit tous les certificats qui pouvaient m’être nécessaires. Je m’y suis engagé. Je n’ai presque pas parlé à Angéla ; j’ai enjôlé Nanette qui m’a traité fort mal, et je me suis gagné l’amitié du vieux procureur Rosa qui dans la suite me fut utile.

Pensant au moyen d’obtenir de M. Malipiero cette grâce j’ai vu que je devais recourir à Thérèse Imer, qui tirait parti de tout à la satisfaction du vieillard toujours amoureux d’elle. Je lui ai donc fait une visite inattendue entrant même dans sa chambre sans me faire annoncer. Je l’ai trouvée seule avec le médecin Doro, qui fit d’abord semblant de n’être chez elle qu’en conséquence de son métier. Il écrivit alors un recipe, lui toucha le pouls, et il s’en alla.

Ce médecin Doro passait pour être amoureux d’elle, et M. Malipiero qui en était jaloux lui avait défendu de le recevoir, et elle le lui avait promis. Thérèse savait que je n’ignorais pas cela, et elle dut être fâchée que j’eusse découvert qu’elle se moquait de la parole qu’elle avait donnée au vieillard. Elle devait aussi craindre mon indiscrétion. C’était le moment dans lequel je pouvais espérer d’obtenir d’elle tout ce que je désirais.

Je lui ai dit en peu de mots quelle était l’affaire qui me conduisait chez elle, et en même temps je l’ai assurée qu’elle ne devait jamais me croire capable d’une noirceur. Thérèse après m’avoir assuré qu’elle ne demandait pas mieux que de saisir l’occasion de me convaincre du désir qu’elle avait de m’obliger, elle me demanda tous les certificats de la dame pour laquelle elle devait s’intéresser. En même temps elle me montra ceux d’une autre dame pour laquelle elle avait promis de parler, mais elle me promit de me la sacrifier, et elle tint parole. Le surlendemain, pas plus tard, j’ai eu le décret signé par Son Excellence en qualité de président de la Fraterne des pauvres. Mme Orio fut d’abord inscrite pour les grâces qu’on tirait au sort deux fois par an.

Nanette et sa sœur Marton étaient orphelines filles d’une sœur de Mme Orio, qui pour tout bien n’avait que la maison où elle habitait, dont elle louait le premier étage, et une pension de son frère qui était secrétaire du Conseil des Dix. Elle n’avait chez elle que ses deux charmantes nièces, dont l’une avait seize ans, l’autre quinze. À la place de domestique elle avait une porteuse d’eau qui pour quatre livres par mois allait tous les jours lui faire le service de toute sa maison. Le seul ami qu’elle avait était le procureur Rosa qui avait comme elle l’âge de soixante ans, et qui n’attendait que la mort de sa femme pour l’épouser. Nanette et Marton dormaient ensemble au troisième étage dans un large lit, où Angéla couchait aussi avec elles tous les jours de fête. Les jours ouvriers elles allaient toutes à l’école chez la brodeuse.

D’abord que je me suis vu possesseur du décret que Mme Orio désirait, j’ai fait une courte visite à la brodeuse pour donner à Nanette un billet dans lequel je lui donnais la belle nouvelle que j’avais obtenu la grâce, et que j’irais porter le décret à sa tante le surlendemain qui était un jour de fête. Je lui faisais les plus grandes instances pour qu’elle me ménageât un entretien tête à tête avec Angéla.

Nanette, attentive à mon arrivée le surlendemain, me donna un billet me disant de bouche de trouver le moyen de le lire avant de sortir de la maison. J’entre, et je vois Angéla avec Mme Orio, le vieux procureur, et Marton. Comme il me tardait de lire le billet, je refuse une chaise, et je présente à la veuve ses certificats, et le décret d’admission aux grâces : je ne lui demande autre récompense que l’honneur de lui baiser la main.

— Ah ! abbé de mon cœur vous m’embrasserez, et on n’y trouvera rien à redire puisque j’ai trente ans de plus que vous.

Elle devait dire quarante-cinq. Je lui donne les deux baisers, et elle me dit d’aller embrasser ses nièces aussi qui se sauvèrent dans l’instant. La seule Angéla resta défiant mon audace. La veuve me prie de m’asseoir.

— Madame, je ne peux pas.

— Pourquoi donc ? Quel procédé !

— Madame, je reviendrai.

— Point du tout.

— J’ai un pressant besoin.

— J’entends. Nanette va là-haut avec l’abbé, et montre-lui.

— Ma tante, vous me dispenserez.

— Ah ! la bégueule. Marton vas-y toi-même.

— Ma tante, faites-vous obéir de Nanette.

— Hélas ! madame, ces demoiselles ont raison. Je m’en vais.

— Point du tout ; mes nièces sont des bêtes à quatre pattes. M. Rosa vous conduira.

Il me prend par la main, et il me mène au troisième où il fallait, et il me laisse là. Voici le billet de Nanette :

« Ma tante vous priera à souper, mais vous vous dispenserez. Vous partirez lorsque nous nous mettrons à table et Marton ira vous éclairer jusqu’à la porte de la rue qu’elle ouvrira ; mais vous ne sortirez pas. Elle la fermera, et remontera. Tout le monde croira que vous êtes parti. Vous remonterez à l’obscur l’escalier, et puis les deux autres jusqu’au troisième étage. Les escaliers sont bons. Vous nous attendrez là toutes les trois. Nous viendrons après le départ de M. Rosa, et après que nous aurons mis notre tante au lit. Il ne tiendra qu’à Angéla de vous accorder, même toute la nuit, le tête-à-tête que vous désirez, et que je vous souhaite très heureux. »

Quelle joie ! Quelle reconnaissance au hasard qui me faisait lire ce billet précisément dans l’endroit où je devais attendre à l’obscur l’objet de ma flamme ! Sûr que je m’y trouverais sans la moindre difficulté, et ne prévoyant aucun contretemps, je descends chez Mme Orio plein de mon bonheur.

CHAPITRE V

Nuit fâcheuse. Je deviens amoureux des deux sœurs, j’oublie Angéla. Bal chez moi. Juliette humiliée. Mon retour à Paséan. Lucie malheureuse. Orage favorable.

Madame Orio, après m’avoir fait au long ses remerciements, me dit que pour l’avenir je devais jouir de tous les droits d’ami de la maison. Nous passâmes quatre heures à rire, et à faire des niches. J’ai si bien fait mes excuses pour ne pas rester à souper qu’elle dut les approuver. Marton allait m’éclairer ; mais un ordre absolu qu’elle donna à Nanette, qu’elle croyait ma favorite, l’obligea à me précéder, le chandelier à la main. La fine matoise descendit vite, ouvrit la porte, la referma d’un grand coup, éteignit la chandelle, et remonta en courant me laissant là, et rentrant chez sa tante qui la réprimanda très fort sur son vilain procédé avec moi. Je suis monté à tâtons, à l’endroit concerté, me jetant sur un canapé comme un homme qui attend le moment de son bonheur à l’insu de ses ennemis.

Après avoir passé une heure dans les plus douces rêveries, j’entends ouvrir la porte de la rue, puis la fermer à la clef à double tour, et dix minutes après je vois les deux sœurs suivies d’Angéla. Je ne prends garde qu’à elle, et je passe deux heures entières à ne parler qu’avec elle. Minuit sonne : on me plaint de ce que je n’avais pas soupé ; mais le ton de commisération me choque : je réponds qu’au sein du bonheur je ne pouvais me sentir incommodé par aucun besoin. On me dit que je suis en prison, puisque la clef de la grande porte était sous le chevet de madame, qui ne l’ouvrait qu’à la pointe du jour pour aller à la première messe. Je m’étonne qu’on croie que ce puisse me paraître une triste nouvelle : je me réjouis, au contraire, d’avoir devant moi cinq heures, et d’être sûr que je les passerais avec l’objet de mon adoration. Une heure après, Nanette rit sous cape. Angéla veut savoir de quoi elle rit ; elle lui répond à l’oreille ; Marton rit aussi : je les prie de me dire de quoi elles riaient ; et Nanette enfin d’un air mortifié me dit qu’elle n’avait point d’autre chandelle, et qu’à la fin de celle-là nous resterions dans les ténèbres. Cette nouvelle me comble de joie, mais je la dissimule. Je leur dis que j’étais fâché pour elles. Je leur propose d’aller se coucher, et de dormir tranquillement, les assurant de mon respect ; mais cette proposition les fait rire.

— Que ferons-nous à l’obscur ?

— Nous causerons.

Nous étions quatre, il y avait trois heures que nous parlions, et j’étais le héros de la pièce. L’amour est grand poète : sa matière est inépuisable ; mais si la fin à laquelle il vise n’arrive jamais, il morfond comme la pâte chez le boulanger. Ma chère Angéla écoutait ; et n’étant pas grande amie de la parole répondait peu ; elle n’avait pas l’esprit brillant, elle se piquait plutôt de faire parade de bon sens. Pour affaiblir mes arguments, elle ne crachait souvent qu’un proverbe, comme les Romains lançaient la catapulte. Elle se retirait, ou avec la plus désagréable douceur elle repoussait mes pauvres mains toutes les fois que l’amour les appelait à son secours. Malgré cela je poursuivais à parler et gesticuler sans perdre courage. Je me trouvais au désespoir lorsque je m’apercevais que mes arguments trop subtils au lieu de la convaincre l’étourdissaient, et au lieu d’attendrir son cœur l’ébranlaient. J’étais tout étonné de voir sur les physionomies de Nanette et de Marton l’impression résultante des traits que je lançais en droite ligne à Angéla. Cette courbe métaphysique me semblait hors de nature ; ç’aurait dû être un angle. Malheureusement j’étudiais alors la géométrie. Malgré la saison je suais à grosses gouttes. Nanette se leva pour porter dehors la chandelle, qui mourant en notre présence nous aurait infectés.

À la première apparition des ténèbres mes bras s’élèvent naturellement pour se saisir de l’objet nécessaire à la situation actuelle de mon âme ; et je ris de ce qu’Angéla avait saisi l’instant d’avance pour s’assurer de n’être pas prise. J’ai employé une heure à dire tout ce que l’amour pouvait inventer de plus gai pour la persuader à venir se remettre sur le même siège. Il me paraissait impossible que cela pût être tout de bon. Ce badinage, lui dis-je à la fin, est trop long : il est contre nature : je ne peux pas courir après vous, et je m’étonne de vous entendre rire ; dans une conduite si étrange il semble que vous vous moquez de moi. Venez donc vous asseoir. Devant vous parler sans vous voir, au moins mes mains doivent m’assurer que je ne parle pas à l’air. Si vous vous moquez de moi, vous devez sentir que vous m’insultez, et l’amour, je crois, ne doit pas être mis à l’épreuve de l’insulte.

— Eh bien ! Calmez-vous. Je vous écoute sans perdre un seul de vos mots ; mais vous devez aussi sentir qu’honnêtement je ne peux pas à l’obscur me mettre auprès de vous ?

— Vous prétendez donc que je me tienne ici comme çà jusqu’à l’aube ?

— Jetez-vous sur le lit, et dormez.

— Je vous admire que vous trouviez cela possible, et combinable avec mon feu. Allons. Je veux m’imaginer de jouer à colin-maillard.

Je me lève alors, et je la cherche en vain par toute la chambre en long, et en large. Je me saisis de quelqu’un ; mais c’est toujours Nanette, ou Marton, qui par effet d’amour propre se nomment dans l’instant. Dans le même instant, sot Don Quichotte, je me crois en devoir de lâcher prise. L’amour, et le préjugé m’empêchent de connaître la vilenie de ce respect. Je n’avais pas encore lu les anecdotes de Louis XIII roi de France ; mais j’avais lu Boccace. Je poursuis à la chercher. Je lui reproche sa dureté, je lui remontre qu’elle doit à la fin se laisser trouver, et elle me répond alors qu’elle doit avoir la même difficulté que moi à me trouver. La chambre n’était pas grande, et je commence à enrager de ce que je ne pouvais jamais l’attraper.

Plus ennuyé que fatigué, je m’assieds, et je passe une heure à leur conter l’histoire de Roger lorsque Angélique lui avait disparu moyennant la bague enchantée que trop bonnement le chevalier amoureux lui avait remise.

Cosi dicendo, intorno a la fortuna

Brancolando n’andava come cieco

O quante volte abbracciò l’aria vana

Sperando la donzella abbracciar seco[32].

Angéla ne connaissait pas l’Arioste ; mais Nanette l’avait lu plusieurs fois. Elle se mit à défendre Angélique, et à accuser la bonhomie de Roger qui étant sage n’aurait jamais dû confier la bague à la coquette. Nanette m’enchanta ; mais j’étais alors trop bête pour faire des réflexions convenables à un retour sur moi-même.

Je n’avais plus qu’une seule heure devant moi, et il ne fallait pas attendre le jour, car Mme Orio serait plutôt morte que tentée de manquer sa messe. J’ai passé cette dernière heure à parler tout seul à Angéla pour la persuader, et puis pour la convaincre qu’elle devait venir s’asseoir près de moi. Mon âme a passé par toutes les couleurs dans un creuset, dont le lecteur ne peut pas avoir une idée claire, à moins qu’il ne se soit trouvé en pareil cas. Après avoir employé toutes les raisons excogitables, j’ai employé les prières, puis (infandum[33]) les larmes. Mais quand je les ai reconnues pour inutiles, la sensation qui s’empara de moi fut la juste indignation qui anoblit la colère. Je serais parvenu à battre le fier monstre qui avait pu me tenir cinq heures entières dans la plus cruelle de toutes les détresses, si je ne me fusse pas trouvé dans l’obscurité. Je lui ai dit toutes les injures qu’un amour méprisé peut suggérer à un entendement irrité. Je lui ai lancé des malédictions fanatiques : je lui ai juré que tout mon amour s’était changé en haine, finissant par l’avertir de se garder de moi, car certainement je la tuerais lorsqu’elle s’offrirait à mes yeux.

Mes invectives finirent avec la sombre nuit. À l’apparition des premiers rayons de l’aurore, et au bruit que firent la grosse clef, et le verrou, lorsque Mme Orio ouvrit la porte pour aller mettre son âme dans le repos quotidien qui lui était nécessaire je me suis disposé à partir prenant mon manteau, et mon chapeau. Mais je ne saurais peindre à mon lecteur la consternation de mon âme, quand glissant mes yeux sur la figure de ces trois filles, je les ai vues fondantes en larmes. Honteux, et désespéré, jusqu’à me sentir assailli de l’envie de me tuer, je me suis assis de nouveau. Je songeais que ma brutalité avait mis en pleurs ces trois belles âmes. Je n’ai pas pu parler. Le sentiment m’étranglait ; les larmes vinrent à mon secours et je m’y suis livré avec volupté. Nanette se leva me disant que sa tante ne pouvait pas tarder à rentrer. J’ai vite essuyé mes yeux, et sans les regarder, ni leur dire mot, je suis parti, allant d’abord me mettre au lit, où je n’ai jamais pu dormir.

À midi M. Malipiero, me voyant extrêmement changé, m’en demanda la raison, et, ayant besoin de soulager mon âme, je lui ai dit tout. Le sage vieillard n’a pas ri. Par des réflexions très sensées il me mit du baume dans l’âme. Il se voyait dans mon même cas vis-à-vis de Thérèse. Mais il dut rire, et moi aussi quand il me vit manger avec un appétit canin. Je n’avais pas soupé ; mais il me félicita sur mon heureuse constitution.

Déterminé à ne plus aller chez Mme Orio, j’ai tenu dans ces jours-là une conclusion de métaphysique dans laquelle j’ai soutenu que tout être, dont on ne pouvait avoir qu’une idée abstraite ne pouvait exister qu’abstraitement. J’avais raison ; mais on mit facilement ma thèse en aspect d’impiété, et on m’a condamné à chanter la palinodie. Je suis allé à Padoue où on m’a promu au doctorat utroque jure.

À mon retour à Venise, j’ai reçu un billet de M. Rosa qui me priait de la part de Mme Orio d’aller la voir. J’y suis allé le soir sûr de ne pas y trouver Angéla, à laquelle je ne voulais plus penser. Nanette et Marton par leur gaieté dissipèrent la honte que j’avais de paraître devant elles au bout de deux mois ; mais ma conclusion, et mon doctorat firent valoir mes excuses avec Mme Orio qui n’avait à me dire autre chose sinon que se plaindre que je n’allais plus chez elle. Nanette à mon départ me remit une lettre qui en contenait une d’Angéla. « Si vous avez le courage, me disait celle-ci, de passer encore une nuit avec moi, vous n’aurez pas raison de vous plaindre, car je vous aime. Je souhaite de savoir de votre bouche même, si vous auriez poursuivi à m’aimer, si j’avais consenti à me rendre méprisable. »

Voici la lettre de Nanette, qui seule avait de l’esprit. « M. Rosa s’étant engagé à vous faire retourner chez nous, je prépare cette lettre pour vous faire savoir qu’Angéla est au désespoir de vous avoir perdu. La nuit que vous avez passée avec nous fut cruelle, j’en conviens ; mais il me semble qu’elle ne devait pas vous faire prendre le parti de ne plus venir voir au moins Mme Orio. Je vous conseille, si vous aimez encore Angéla, de courir le risque encore d’une nuit. Elle se justifiera peut-être, et vous en sortirez content. Venez donc. Adieu. »

Ces deux lettres me firent plaisir. Je me voyais sûr de me venger d’Angéla par le plus marqué de tous les mépris. J’y suis allé le premier jour de fête ayant dans ma poche deux bouteilles de vin de Chypre, et une langue fumée, et je fus surpris de ne pas voir la cruelle. Faisant tomber le propos sur elle, Nanette dit qu’elle lui avait dit le matin à la messe qu’elle ne pourrait venir qu’à l’heure du souper. Je n’en ai donc pas douté, et je n’ai pas accepté lorsque Mme Orio m’a prié de rester. Un peu avant l’heure, j’ai fait semblant de partir comme la première fois, et je suis allé me mettre dans l’endroit concerté. Il me tardait de jouer le charmant rôle que j’avais déjà prémédité. J’étais sûr que quand même Angéla se serait déterminée à changer de système elle ne m’accorderait que des petites faveurs, et je ne m’en souciais plus. Je ne me sentais plus dominé que par un fort désir de vengeance.

Trois quarts d’heure après j’entends fermer la porte de la rue, et dix minutes après j’entends monter l’escalier, et je vois devant moi, Nanette et Marton.

— Où est donc Angéla ? dis-je à Nanette.

— Il faut qu’elle n’ait pu ni venir ni nous le faire dire. Elle doit cependant être sûre que vous êtes ici.

— Elle croit de m’avoir attrapé ; et effectivement je ne m’y attendais pas ; vous la connaissez actuellement. Elle se moque de moi, et elle triomphe. Elle s’est servie de vous pour me faire donner dans le panneau ; et elle y a gagné, car si elle était venue, c’est moi qui me serais moque d’elle.

— Oh ! pour cela, permettez que j’en doute.

— N’en doutez pas, ma chère Nanette ; et vous en serez convaincue par la belle nuit que nous passerons sans elle.

— C’est-à-dire qu’en homme d’esprit, vous saurez vous adapter à un pis-aller ; mais vous vous coucherez ici, et nous irons dormir sur le canapé dans l’autre chambre.

— Je ne vous l’empêcherais pas ; mais vous me joueriez un tour sanglant ; et d’ailleurs je ne me coucherais pas.

— Quoi ! Vous auriez la force de passer sept heures avec nous ? Je suis sûre que lorsque vous ne saurez plus que dire vous vous endormirez.

— Nous verrons. En attendant voici une langue, et voici du Chypre. Aurez-vous la cruauté de me laisser manger seul ? Avez-vous du pain ?

— Oui ; et nous ne serons pas cruelles. Nous souperons une seconde fois.

— C’est de vous que je devrais être amoureux. Dites-moi, belle Nanette, si vous me rendriez malheureux comme Angéla.

— Vous semble-t-il de pouvoir me faire cette question ? Elle est d’un fat. Tout ce que je peux vous répondre, c’est que je n’en sais rien.

Elles mirent vite trois couverts ; elles portèrent du pain, du fromage parmesan, et de l’eau, et riant de la chose, elles mangèrent, et burent avec moi du Chypre, qui, n’y étant point accoutumées, leur monta à la tête. Leur gaieté devint délicieuse. J’étais surpris en les examinant de n’avoir pas avant ce moment-là reconnu tout leur mérite.

Après le petit souper, assis au milieu d’elles, prenant leurs mains, et les leur baisant je leur ai demandé si elles étaient mes véritables amies, et si elles approuvaient la façon indigne dont Angéla m’avait traité. Elles me répondirent d’accord que je leur avais fait verser des larmes. Laissez donc, leur dis-je, que j’aie pour vous la tendresse d’un vrai frère, et partagez-la comme si vous étiez mes sœurs ; donnons-nous en des gages dans l’innocence de nos cœurs ; embrassons-nous, et jurons-nous une fidélité éternelle.

Les premiers baisers que je leur ai donnés ne sortirent ni d’un désir amoureux, ni d’un projet tendant à les séduire, et de leur côté, elles me jurèrent quelques jours après qu’elles ne me les rendirent que pour m’assurer qu’elles partageaient mes honnêtes sentiments de fraternité ; mais ces baisers innocents ne tardèrent pas à devenir enflammés, et à susciter en tous les trois un incendie, dont nous dûmes être fort surpris, car nous les suspendîmes nous entre-regardant après tous étonnés, et fort sérieux. Les deux sœurs bougèrent sous un prétexte, et je suis resté absorbé dans la réflexion. Ce n’est pas étonnant que le feu que ces baisers avaient allumé dans mon âme, et qui serpentait dans tous mes membres m’ait rendu dans l’instant invinciblement amoureux de ces deux filles. Elles étaient toutes les deux plus jolies qu’Angéla, et Nanette par l’esprit, comme Marton par son caractère doux et naïf lui étaient infiniment supérieures : je me suis trouvé fort surpris de n’avoir pas reconnu leur mérite avant ce moment-là ; mais ces filles étaient nobles, et fort honnêtes, le hasard qui les avait mises entre mes mains ne devait pas leur devenir fatal. Je ne pouvais pas sans fatuité croire qu’elles m’aimaient ; mais je pouvais supposer que les baisers avaient fait sur elles le même effet qu’ils avaient fait sur moi. Dans cette supposition j’ai vu avec évidence qu’employant des ruses et des tournures, dont elles ne pouvaient pas connaître la force, il ne me serait pas difficile, dans le courant de la longue nuit que je devais passer avec elles, de les faire consentir à des complaisances, dont les suites pouvaient devenir très décisives. Cette pensée me fit horreur. Je me suis imposé une loi sévère, et je n’ai pas douté de la force qui m’était nécessaire pour l’observer.

Les voyant reparaître portant sur leur physionomie le caractère de la sécurité et du contentement, je me suis dans l’instant donné le même vernis bien déterminé à ne plus m’exposer au feu des baisers.

Nous passâmes une heure à parler d’Angéla. Je leur ai dit que je me sentais déterminé à ne plus la voir, puisque j’étais convaincu qu’elle ne m’aimait pas. Elle vous aime, me dit la naïve Marton, et j’en suis sûre ; mais si vous ne pensez pas à l’épouser, vous ferez fort bien de rompre avec elle tout à fait, car elle est décidée à ne vous accorder pas un seul baiser tant que vous ne serez que son amoureux : il faut donc la quitter, ou vous disposer à ne la trouver complaisante en rien.

— Vous raisonnez comme un ange ; mais comment pouvez-vous être sûre qu’elle m’aime ?

— Très sûre. Dans l’amitié fraternelle que nous nous sommes promis, je peux sincèrement vous le dire. Quand Angéla couche avec nous, elle m’appelle, me couvrant de baisers, son cher abbé.

Nanette alors, éclatant de rire, lui mit une main sur la bouche ; mais cette naïveté me mit tellement en feu, que j’ai eu la plus grande des peines à conserver ma contenance. Marton dit à Nanette qu’il était impossible, ayant beaucoup d’esprit, que j’ignorasse ce que deux filles bonnes amies faisaient quand elles couchaient ensemble.

— Sans doute, lui ajoutai-je, personne n’ignore ces bagatelles, et je ne crois pas, ma chère Nanette, que vous ayez trouvé dans cette confidence amicale votre sœur trop indiscrète.

— À présent c’est fait ; mais ce sont des choses qu’on ne dit pas. Si Angéla le savait !…

— Elle serait au désespoir, je le sais bien ; mais Marton m’a donné une telle marque d’amitié, que je lui serai reconnaissant jusqu’à la mort. C’en est fait. Je déteste Angéla ; je ne lui parlerai plus. C’est une âme fausse ; elle vise à mon précipice.

— Mais elle n’a pas tort, si elle vous aime, de vous désirer pour mari.

— D’accord, mais employant ce moyen, elle ne pense qu’à son propre intérêt, et sachant ce que je souffre, elle ne peut procéder ainsi que ne m’aimant pas. En attendant par une fausse imagination monstrueuse elle soulage ses désirs brutaux avec cette charmante Marton qui veut bien lui servir de mari.

Les éclats de rire de Nanette redoublèrent alors ; mais je n’ai pas quitté mon air sérieux, ni changé de style avec Marton faisant les plus pompeux éloges à sa belle sincérité.

Ce propos me faisant le plus grand plaisir, j’ai dit à Marton qu’Angéla à son tour devait lui servir de mari, et pour lors elle me dit en riant qu’elle n’était mari que de Nanette, et Nanette dut en convenir.

— Mais comment nomme-t-elle son mari, lui dis-je, dans ses transports.

— Personne n’en sait rien.

— Vous aimez donc quelqu’un, dis-je à Nanette.

— C’est vrai, mais personne ne saura jamais mon secret.

Je me suis alors flatté que Nanette en secret pouvait être la rivale d’Angéla. Mais avec ces jolis propos j’ai perdu l’envie de passer la nuit sans rien faire avec ces deux filles qui étaient faites pour l’amour. Je leur ai dit que j’étais bien heureux de n’avoir pour elles que des sentiments d’amitié, car sans cela je me trouverais fort embarrassé à passer la nuit avec elles sans désirer de leur donner des marques de ma tendresse, et d’en recevoir, car, leur dis-je d’un air très froid, vous êtes l’une et l’autre jolies à ravir, et faites pour faire tourner la tête à tout homme que vous mettrez à même de vous connaître à fond. Après avoir parlé ainsi, j’ai fait semblant d’avoir envie de dormir. Ne faites pas de façon, me dit Nanette, mettez-vous au lit : nous irons dormir dans l’autre chambre sur le canapé.

— Je me croirais, faisant cela, le plus lâche des hommes. Causons : l’envie de dormir me passera. Je suis seulement fâché à cause de vous. C’est vous qui devriez vous coucher ; et c’est moi qui irai dans l’autre chambre. Si vous me craignez, enfermez-vous ; mais vous auriez tort car je ne vous aime qu’avec des entrailles de frère.

— Nous ne ferons jamais cela, me dit Nanette. Laissez-vous persuader, couchez-vous ici.

— Habillé, je ne peux pas dormir.

— Déshabillez-vous. Nous ne vous regarderons pas.

— Je ne crains pas cela ; mais je ne pourrais jamais m’endormir vous voyant obligées à veiller à cause de moi.

— Nous nous coucherons aussi, me dit Marton, mais sans nous déshabiller.

— C’est une méfiance qui insulte ma probité. Dites-moi, Nanette, si vous me croyez honnête homme.

— Oui, certainement.

— Fort bien. Vous devez m’en convaincre ? Vous devez vous coucher toutes les deux à mes côtés tout à fait déshabillées, et compter sur la parole d’honneur que je vous donne que je ne vous toucherai pas. Vous êtes deux, et je suis un : que pouvez-vous craindre ? Ne serez-vous pas les maîtresses de sortir du lit, si je cesse d’être sage ? Bref, si vous ne me promettez pas de me donner cette marque de confiance du moins quand vous me verrez endormi, je n’irai pas me coucher.

J’ai alors cessé de parler faisant semblant de m’endormir ; et elles se parlèrent tout bas ; puis Marton me dit d’aller me coucher, et qu’elles en feraient de même quand elles me verraient endormi. Nanette me le promit aussi, et pour lors je leur ai tourné le dos, et après m’être entièrement déshabillé, je me suis mis au lit, et je leur ai souhaité la bonne nuit. J’ai d’abord fait semblant de dormir, mais un quart d’heure après, je me suis endormi tout de bon. Je ne me suis réveillé que quand elles vinrent se coucher ; mais je me suis d’abord tourné pour reprendre mon sommeil, et je n’ai commencé à agir que quand je me suis vu le maître de les croire endormies. Si elles ne dormaient pas, il ne tenait qu’à elles d’en faire semblant. Elles m’avaient tourné le dos, et nous étions à l’obscur. J’ai commencé par celle vers laquelle j’étais tourné ne sachant pas si c’était Nanette ou Marton. Je l’ai trouvée accroupie, et enveloppée dans sa chemise, mais ne brusquant rien, et n’avançant l’entreprise qu’aux pas les plus petits elle se trouva convaincue que le meilleur parti qu’elle pût prendre était celui de faire semblant de dormir, et de me laisser faire. Peu à peu je l’ai développée, peu à peu elle se déploya, et peu à peu par des mouvements suivis, et très lents, mais merveilleusement bien d’après nature, elle se mit dans une position, dont elle n’aurait pu m’en offrir une autre plus agréable que se trahissant. J’ai entamé l’ouvrage, mais pour le rendre parfait j’avais besoin qu’elle s’y prêtât de façon à ne plus pouvoir le désavouer, et la nature enfin l’obligea à s’y déterminer. J’ai trouvé la première exempte de doute, et ne pouvant pas douter non plus de la douleur qu’on avait dû endurer j’en fus surpris. En devoir de respecter religieusement un préjugé auquel je devais une jouissance dont je goûtais la douceur pour la première fois de ma vie, j’ai laissé la victime tranquille, et je me suis tourné de l’autre côté pour en agir de même avec la sœur qui devait compter sur toute ma reconnaissance.

Je l’ai trouvée immobile dans la posture qu’on peut avoir quand on est couché sur le dos dormant profondément, et sans aucune crainte. Avec les plus grands ménagements, et toute l’apparence de crainte de la réveiller j’ai commencé par flatter son âme m’assurant qu’elle était toute neuve comme sa sœur ; et je n’ai différé à la traiter de même que jusqu’au moment qu’affectant un mouvement très naturel, et sans lequel il m’aurait été impossible de couronner l’œuvre, elle m’aida à triompher ; mais dans le moment de la crise, elle n’eut pas la force de poursuivre la fiction. Elle se démasqua me serrant très étroitement entre ses bras, et collant sa bouche sur la mienne. Après le fait, je suis sûr, lui dis-je, que vous êtes Nanette.

— Oui, et je m’appelle heureuse, comme ma sœur, si vous êtes honnête, et constant.

— Jusqu’à la mort, mes anges, tout ce que nous avons fait fut l’ouvrage de l’amour, et qu’il n’y ait plus question d’Angéla.

Je l’ai alors priée de se lever pour aller allumer des bougies, et ce fut Marton qui eut cette complaisance. Quand j’ai vu Nanette entre mes bras animée par le feu de l’amour, et Marton qui tenant une bougie nous regardait, et paraissait nous accuser d’ingratitude de ce que nous ne lui disions rien, tandis qu’ayant été la première à se rendre à mes caresses elle avait encouragé sa sœur à l’imiter, j’ai senti tout mon bonheur.

— Levons-nous, leur dis-je, pour nous jurer une amitié éternelle, et pour nous rafraîchir.

Nous fîmes tous les trois dans un baquet plein d’eau une toilette de mon invention qui nous fit rire, et qui renouvela tous nos désirs ; puis dans le costume de l’âge d’or nous mangeâmes le reste de la langue, et vidâmes l’autre bouteille. Après nous être dit cent choses, que dans l’ivresse de nos sens il n’est permis d’interpréter qu’à l’amour, nous nous recouchâmes, et nous passâmes dans des débats toujours diversifiés tout le reste de la nuit. Ce fut Nanette qui en fit la clôture. Mme Orio étant allée à la messe j’ai dû les quitter abrégeant tous les propos. Après leur avoir juré que je ne pensais plus à Angéla, je suis allé chez moi m’ensevelir dans le sommeil jusqu’à l’heure de dîner.

M. de Malipiero me trouva l’air joyeux, et les yeux cernés ; et j’ai laissé qu’il s’imaginât tout ce qu’il voulut ; mais je ne lui ai rien dit. Je suis allé chez Mme Orio le surlendemain et Angéla n’y étant pas j’y ai soupé, puis je suis parti avec M. Rosa. Nanette trouva le moment de me remettre une lettre, et un paquet. Le paquet contenait un morceau de pâte sur laquelle était l’empreinte d’une clef, et la lettre me disait de faire faire la clef et d’aller passer les nuits avec elles quand j’en aurais envie. Elle me rendait compte outre cela qu’Angéla était allée passer avec elle la nuit du lendemain, et que dans les habitudes où elles étaient elle avait deviné tout ce qui était arrivé, et qu’elles en étaient convenues lui reprochant qu’elle en avait été la cause. Elle leur avait dit les injures les plus grossières, et elle avait juré de ne plus remettre les pieds chez elles. Elles ne s’en souciaient pas.

Quelques jours après la fortune nous délivra d’Angéla. Elle est allée demeurer à Vicence avec son père qui y fut occupé pour deux ans à peindre à fresco des appartements. De cette façon je suis resté tranquille possesseur de ces deux anges où je passais au moins la nuit deux fois par semaine y allant toujours attendu avec la clef qu’elles surent me procurer.

Vers la fin du carnaval M. Manzoni me dit que la célèbre Julietta voulait me parler, et qu’elle avait été toujours fâchée de ne plus me voir. Assez curieux de savoir ce qu’elle avait à me dire j’y fus avec lui. Après m’avoir reçu assez poliment, elle me dit qu’elle avait su que j’avais chez moi une belle salle, et qu’elle désirait que je lui donnasse un bal à ses dépens. J’y ai d’abord consenti. Elle me donna 24 sequins, et elle envoya ses domestiques garnir de lustres ma salle, et mes chambres, je ne devais penser qu’à l’orchestre, et au souper. M. de San-Vitali était déjà parti, et le gouvernement de Parme lui avait donné un économe. Je l’ai vu dix ans après à Versailles décoré des ordres du roi en qualité de grand écuyer de la fille aînée de Louis XV duchesse de Parme, qui comme toutes les princesses de France ne pouvait pas se souffrir en Italie.

Mon bal fut en ordre. Il n’y avait que la coterie de Juliette, et dans une petite chambre Mme Orio avec ses deux nièces, et le procureur Rosa qu’en qualité de personnes sans conséquence elle m’avait permis de faire venir.

Après le souper, tandis qu’on dansait des menuets, la belle me prend à part, et me dit menez-moi vite dans votre chambre, car il m’est venue une idée plaisante, et nous rirons.

Ma chambre était au troisième étage, et nous y allons. Je vois qu’elle ferme d’abord la porte au verrou, je ne savais que penser. Je veux, me dit-elle, que vous m’habilliez complètement en abbé avec un de vos habits, et je vous habillerai en femme avec ma robe. Nous descendrons déguisés ainsi, et nous danserons les contredanses. Allons vite, mon cher ami, commençons par nous coiffer.

Sûr d’une bonne fortune, et charmé de la rare aventure je lui arrange vite ses longs cheveux en rond, et après je laisse qu’elle me fasse un chignon qu’elle met très bien sous son propre bonnet. Elle me met du rouge et des mouches, je m’en complais, je lui laisse voir en honnête garçon mon contentement, et elle m’accorde de bonne grâce un doux baiser sous condition que je ne prétendrais pas davantage ; je lui réponds que tout ne pouvait dépendre que d’elle. Je l’avertis en attendant que je l’adorais.

Je mets sur le lit une chemise, un petit collet, des caleçons, des bas noirs, et un habit complet. En devoir de laisser tomber ses jupes, elle se passe adroitement les caleçons, et elle dit qu’ils vont bien, mais quand elle veut se passer mes culottes elle les trouve trop étroites à la ceinture, et dans le haut des cuisses. Il n’y a pas de remède, il faut découdre par derrière, et s’il le faut, couper l’étoffe. Je me charge de tout cela ; je m’assieds sur le pied du lit, et elle se met devant moi me tournant le dos, mais il lui semble que je veuille trop voir, que je m’y prenne mal, que j’aille trop lentement, et que je touche où il n’était pas nécessaire que je touchasse : elle s’impatiente, elle me laisse, elle déchire, et s’arrange elle-même ses culottes. Je lui mets bas, et souliers, puis je lui passe la chemise, et lui arrangeant le jabot, et le petit collet, elle trouve mes mains trop curieuses car sa poitrine n’était pas garnie. Elle me chante pouille : elle m’appelle malhonnête, mais je la laisse dire ; je ne voulais pas qu’elle me prit pour dupe, et d’ailleurs c’était une femme qu’on avait payée cent mille écus, et qui devait intéresser un penseur. La voilà enfin habillée, et voilà mon tour.

J’ôte vite mes culottes malgré qu’elle voulait que je les gardasse ; elle doit elle-même me passer sa chemise, puis une jupe ; mais tout d’un coup, devenue coquette, elle se fâche de ce que je ne lui cache pas le trop visible effet de ses charmes, et elle se refuse à un soulagement qui dans un instant m’aurait calmé. Je veux lui donner un baiser, elle ne veut pas ; à mon tour je m’impatiente, et malgré elle les éclaboussures de mon incontinence paraissent sur la chemise. Elle me dit des injures, je lui réponds, et je lui démontre son tort ; mais tout est inutile, elle est fâchée ; elle dut cependant achever son ouvrage finissant de m’habiller.

C’est évident qu’une honnête femme qui se serait exposée vis-à-vis de moi à une pareille aventure aurait eu des intentions tendres, et ne se serait pas démentie dans le moment qu’elle m’aurait vu les partager ; mais les femmes de l’espèce de Juliette sont dominées par un maudit esprit qui les rend ennemies à elles-mêmes. Juliette se trouva attrapée quand elle vit que je n’étais pas timide. Ma facilité lui parut un manque de respect. Elle aurait voulu me voir voleur de quelques faveurs qu’elle m’aurait accordées faisant semblant de ne pas s’en apercevoir. J’aurais trop flatté sa vanité. Déguisés ainsi, nous descendîmes à la salle où un claquement de mains général nous mit d’abord de bonne humeur. Tout le monde me supposait la bonne fortune que je n’avais pas eue ; mais j’étais bien aise de la laisser croire. Je me suis mis à la contredanse avec mon abbé que j’étais fort fâché de trouver charmant. Juliette dans le courant de la nuit me traita si bien que la croyant repentie de son vilain procédé je me suis repenti aussi du mien ; mais ce fut un sentiment de faiblesse, dont le ciel dut me punir.

Après la contredanse tout le monde masculin se crut autorisé à prendre des libertés avec Juliette devenue abbé, et à mon tour je me suis émancipé avec les filles qui auraient craint de passer pour bêtes si elles se fussent opposées à mes manières. M. Querini fut assez sot pour me demander si j’avais des culottes, et je l’ai vu pâlir quand je lui ai dit que j’avais été obligé de les céder à l’abbé. Il alla s’asseoir dans un coin de la salle, et il ne voulut plus danser.

Toute la compagnie enfin remarquant que j’avais une chemise de femme ne douta pas de la beauté de mon aventure excepté Nanette et Marton qui ne pouvaient pas me croire capable d’une infidélité. Juliette s’aperçut qu’elle avait fait une grande étourderie ; mais il n’y avait plus de remède.

D’abord que nous retournâmes dans ma chambre pour nous déshabiller, la croyant repentie, et ayant d’ailleurs pris du goût pour elle, j’ai cru de pouvoir l’embrasser, et en même temps lui prendre une main pour la convaincre que j’étais prêt à lui donner toute la satisfaction qu’elle méritait ; mais elle me sangla un si violent soufflet que peu s’en fallut que je ne le lui rendisse. Je me suis alors déshabillé sans la regarder, et elle en fit autant. Nous descendîmes ensemble ; mais malgré l’eau fraîche avec laquelle je me suis lavé le visage toute la compagnie put voir sur ma figure la marque de la grosse main qui l’avait frappée.

Avant de s’en aller, elle me dit tête à tête du ton le plus ferme que si j’avais envie de me faire jeter par la fenêtre je n’avais qu’à aller chez elle, et qu’elle me ferait assassiner si ce qui était arrivé entre nous devenait public.

Je ne lui ai donné motif de faire ni l’un ni l’autre, mais je n’ai pas pu m’empêcher qu’on conte que nous avions troqué nos chemises. Personne ne m’ayant plus vu chez elle, tout le monde crut qu’elle dut donner cette satisfaction à M. Querini. Le lecteur verra dans six ans d’ici à quelle occasion cette célèbre fille dut faire semblant d’avoir oublié toute cette histoire.

J’ai passé le carême très heureux avec mes deux anges, à l’assemblée chez M. de Malipiero, et à étudier la physique expérimentale au couvent de la Salute.

Après Pâques devant tenir parole à la comtesse de Monréal, et impatient de revoir ma chère Lucie je suis allé à Paséan. J’y ai trouvé une compagnie tout à fait différente de celle qui s’y était trouvée dans l’automne passé. Le comte Daniel qui était l’aîné de la famille avait épousé une comtesse Gozzi, et un jeune riche fermier qui avait épousé une filleule de la vieille comtesse y était admis avec sa femme et sa belle-sœur. Le souper me parut fort long. On m’avait logé dans la même chambre, et il me tardait de voir Lucie avec laquelle j’étais bien décidé à ne plus faire l’enfant…

Ne l’ayant pas vue avant de me coucher, je l’attendais sans faute le matin à mon réveil ; mais au lieu d’elle je vois une vilaine servante paysanne. Je lui demande des nouvelles de la famille, et je n’apprends rien, car elle ne parlait que furlan. C’est la langue du pays.

Cela m’inquiète. Qu’est donc devenue Lucie ? A-t-on découvert notre commerce ? Est-elle malade ? Est-elle morte ? Je me tais, et je m’habille. Si on lui a défendu de me voir, je me vengerai, car d’une façon ou de l’autre je trouverai le moyen de la voir, et par esprit de vengeance je ferai avec elle ce que l’honneur malgré l’amour m’a empêché de faire.

Mais voilà le concierge qui entre d’un air triste. Je lui demande d’abord comment se portaient sa femme, et sa fille, et au nom de cette dernière il pleure.

— Est-elle morte ?

— Plut à Dieu qu’elle fût morte !

— Qu’a-t-elle fait ?

— Elle s’en est allée avec l’Aigle coureur de M. le comte Daniel, et nous ne savons pas où.

Sa femme arrive, et entendant ce discours, sa douleur se renouvelle, et elle se pâme. Le concierge me voyant sincèrement associé à son affliction, me dit qu’il n’y avait que huit jours que ce malheur lui était arrivé. Je connais l’Aigle, lui dis-je. C’est un coquin célèbre. Vous l’a-t-il demandée en mariage ?

— Non, car il était certain que nous ne la lui aurions pas accordée.

— Je m’étonne de Lucie.

— Il l’a séduite, et nous ne conçûmes qu’après sa fuite d’où venait la grosseur de son ventre.

— Il y avait donc longtemps qu’ils se voyaient ?

— Elle l’a connu un mois à peu près après votre départ. Il faut qu’il l’ait ensorcelée, car c’était une colombe, et vous pouvez, je crois, en rendre bon témoignage.

— Et personne ne sait où ils sont ?

— Personne. Dieu sait ce que ce misérable fera d’elle.

Si affligé que ces honnêtes gens, je suis allé m’enfoncer dans le bois pour digérer ma tristesse. J’ai passé deux heures en réflexions de bon et de mauvais aloi qui commençaient toutes par des Si. Si j’étais arrivé là, comme je l’aurais pu, huit jours auparavant, la tendre Lucie m’aurait tout confié, et j’aurais empêché ce meurtre. Si j’avais procédé avec elle comme j’ai fait avec Nanette, et Marton, elle ne se serait pas trouvée quand je l’ai quittée dans un état de violence, qui dut avoir été la principale cause qu’elle s’était abandonnée aux désirs du scélérat. Si elle ne m’avait pas connu avant le coureur, son âme encore pure ne l’aurait pas écouté. J’étais au désespoir de devoir me reconnaître pour agent de l’infâme séducteur, d’avoir travaillé pour lui.

El fior che sol potea pormi fra dei,

Quel fior che intatto io mi venia serbando

Per non turbar, ohimé ! l’animo casto

Ohimé ! il bel fior colui m’ha colto, e guasto[34].

C’est sûr que si j’avais su où probablement la trouver, je serais parti sur l’heure. Avant que le désastre de Lucie me fût connu, j’étais vain, et glorieux d’avoir eu la vertu de la laisser intacte, et je me trouvais alors repenti, et honteux de ma sotte épargne. Je me suis promis une conduite plus sage dans la suite sur l’article d’épargner. Ce qui me désolait était qu’en peu de temps Lucie dans la misère, et peut-être dans l’opprobre devait en se souvenant de moi me détester, et me haïr comme première cause de ses malheurs. Ce fatal événement m’a fait embrasser un nouveau système que dans la suite j’ai poussé trop loin.

J’ai rejoint la bruyante compagnie au jardin qui m’a si bien remonté que j’ai fait la gaieté de la table. Mon affliction était si grande que je devais la sauter à pieds joints ou partir. Ce qui m’a donné un très fort élan fut la figure, et encore plus le caractère tout à fait nouveau pour moi de la nouvelle mariée. Sa sœur était plus jolie qu’elle ; mais les vierges commençaient à m’alarmer. J’y voyais trop de besogne…

Cette nouvelle mariée âgée de dix-neuf à vingt ans attirait sur elle l’attention de toute la compagnie à cause de ses manières empruntées. Parleuse, surchargée de maximes, dont elle croyait de devoir faire parade, dévote, et amoureuse de son mari, elle ne cachait pas la peine qu’il lui faisait quand il se montrait enchanté de sa sœur qui à table était toujours vis-à-vis d’elle et servie par lui. Ce mari était un étourdi qui peut-être aimait beaucoup sa femme ; mais qui en grâce du bon ton se croyait en devoir de se montrer indifférent, et qui par vanité se plaisait à lui donner des motifs de jalousie. Elle à son tour avait peur de passer pour sotte ne les relevant pas. La bonne compagnie la gênait précisément parce qu’elle voulait y paraître faite. Quand je débitais des sornettes elle m’écoutait attentivement, et pour ne pas passer pour bête elle riait hors de propos. Elle me rendit enfin si curieux d’elle que je me suis déterminé à l’entreprendre. Mes attentions, mes singeries, mes soins grands et petits firent connaître à tous pas plus tard que le troisième jour que j’avais jeté un dévolu sur elle. Ils en avertirent en public le mari qui faisant l’intrépide se moquait quand ils lui disaient que j’étais redoutable. Je contrefaisais le modeste, et souvent l’insoucieux. Pour lui, conséquent dans son rôle, il m’excitait à cajoler sa femme qui à son tour jouait fort mal la disinvolta.

Le cinquième, ou sixième jour, se promenant avec moi au jardin, elle eut la bêtise de m’expliquer les justes raisons de ses inquiétudes, et le tort que son mari avait de lui en donner des motifs. Je lui ai répondu en ton d’ami que le seul moyen qu’elle pouvait employer pour le corriger en peu de temps était celui de faire semblant de ne pas voir les politesses qu’il faisait à sa sœur, et à son tour de se montrer amoureuse de moi. Pour l’engager à prendre ce parti, je lui ai dit qu’il était difficile, et qu’il fallait avoir beaucoup d’esprit pour jouer un rôle si faux. Elle m’assura qu’elle le jouerait à merveille ; mais elle le joua si mal que la compagnie s’aperçut que le projet était de mon cru.

Quand je me trouvais avec elle dans les allées du jardin, sûr que personne ne nous voyait, et que je voulais la mettre tout de bon à son rôle, elle devenait sérieuse, puis impérieuse, et elle employait enfin l’imprudent moyen de s’éloigner de moi en courant, et en rejoignant les autres qui pour lors se moquaient de moi m’appelant mauvais chasseur. Je lui reprochais en vain après ces faits le triomphe mal entendu qu’elle procurait à son mari. Je louais son esprit et je déplorais son éducation. Je lui disais pour l’apaiser que mes manières avec une femme d’esprit comme elle étaient celles de la bonne compagnie. Mais au bout de dix à douze jours elle me désespéra me disant qu’étant prêtre je devais savoir que dans la matière de l’amour le moindre attouchement était péché mortel, que Dieu voyait tout, et qu’elle ne voulait ni damner son âme, ni se voir exposée à la honte de devoir dire à son confesseur qu’elle était descendue à faire des abominations avec un prêtre. Je lui ai dit que je n’étais pas prêtre ; mais elle me terrassa enfin me demandant si je convenais que ce que je voulais entreprendre sur elle était pécamineux. N’ayant pas eu le courage d’en disconvenir, j’ai vu que je devais finir.

Étant devenu froid avec elle, et le vieux comte disant en pleine table que ma froideur dérivait de ce que c’était une affaire faite, je n’ai pas manqué de reprendre à la dévote ce que sa conduite faisait juger à ceux qui connaissaient le monde, mais cela fut égal. Voilà le curieux incident qui fit le déroulement de la pièce.

Le jour de l’Ascension nous allâmes tous faire une visite à Mme Bergali célèbre dans le Parnasse italien. Devant retourner à Paséan, la jolie fermière voulait se mettre dans la voiture à quatre places où son mari s’était déjà mis avec sa sœur, tandis que j’étais tout seul dans une calèche à deux roues. J’ai fait du bruit me plaignant de cette méfiance ; et la compagnie lui remontra qu’elle ne pouvait pas me faire cet affront. Pour lors elle vint, et ayant dit au postillon que je voulais aller par la plus courte, il se sépara de toutes les autres voitures prenant le chemin du bois de Cequini. Le ciel était beau mais en moins d’une demi-heure il s’éleva un orage de l’espèce de ceux qui s’élèvent en Italie qui durent une demi-heure, qui ont l’air de vouloir bouleverser la terre, et les éléments, et qui finissent en rien ; le ciel retournant serein, et l’air restant rafraîchi, de sorte qu’ordinairement ils font plus de bien que de mal.

— Ah ! Mon Dieu ! dit la fermière. Nous allons essuyer un orage.

— Oui, et malgré que la calèche soit couverte, la pluie abîmera votre habit, j’en suis fâché.

— Patience l’habit mais je crains le tonnerre.

— Bouchez vos oreilles.

— Et la foudre ?

— Postillon, allons nous mettre à couvert quelque part.

— Il n’y a des maisons, me répondit-il, qu’à une demi-heure d’ici ; et dans une demi-heure il n’y aura plus d’orage.

Disant cela, il poursuit tranquillement son chemin, et voilà les éclairs qui se succèdent, le tonnerre qui gronde, et la pauvre femme qui tremble. La pluie commence. J’ôte mon manteau pour l’employer à nous couvrir par devant tous les deux ; et après qu’un grand éclair a annoncé la foudre, nous la voyons éclater à cent pas devant nous. Les chevaux se cambrent, et ma pauvre dame est prise par des convulsions spasmodiques. Elle se jette sur moi, me serrant étroitement entre ses bras. Je m’incline pour ramasser le manteau qui était tombé à nos pieds, et en le ramassant je prends ses jupes avec. Dans le moment qu’elle veut les rabaisser, une nouvelle foudre éclate, et la frayeur l’empêche de se mouvoir. Voulant remettre le manteau sur elle, je me l’approche, et elle tombe positivement sur moi qui rapidement la place à califourchon. Sa position ne pouvant pas être plus heureuse, je ne perds pas de temps, je m’y adapte dans un instant faisant semblant d’arranger dans la ceinture de mes culottes ma montre. Comprenant que si elle ne m’en empêchait pas bien vite, elle ne pouvait plus se défendre, elle fait un effort, mais je lui dis que si elle ne fait pas semblant d’être évanouie, le postillon se tournerait et verrait tout. En disant ces paroles, je laisse qu’elle m’appelle impie tant qu’elle veut, je la serre au croupion, et je remporte la plus complète victoire que jamais habile gladiateur ait remportée.

La pluie à verse, et le vent contre étant très fort, elle se voit réduite à me dire sérieusement que je la perdais d’honneur puisque le postillon devait la voir.

— Je le vois, lui dis-je, et il ne pense pas à se tourner ; et quand même, le manteau nous couvre entièrement tous les deux : soyez sage, et tenez-vous comme évanouie, car en vérité je ne vous lâche pas.

Elle se persuade, me demandant comment je pouvais défier la foudre avec une pareille scélératesse ; je lui réponds que la foudre était d’accord avec moi, elle est tentée de croire que c’est vrai, elle n’a presque plus de peur, et ayant vu, et senti mon extase, elle me demande si j’avais fini. Je ris lui disant que non, puisque je voulais son consentement jusqu’à la fin de l’orage. Consentez ou je laisse tomber le manteau.

— Vous êtes un homme affreux qui m’aura rendue malheureuse pour tout le reste de mes jours. Êtes-vous content à présent ?

— Non.

— Que voulez-vous ?

— Un déluge de baisers.

— Que je suis malheureuse ! Eh bien. Tenez.

— Dites que vous me pardonnez. Convenez que je vous fais plaisir.

— Oui. Vous le voyez. Je vous pardonne.

Je l’ai alors essuyée ; et l’ayant priée d’avoir la même honnêteté avec moi, je lui ai vu la bouche riante.

— Dites-moi que vous m’aimez, lui dis-je.

— Non, car vous êtes un athée, et l’enfer vous attend.

L’ayant alors remise à sa place, et voyant le beau temps, je l’ai assurée que le postillon ne s’était jamais tourné. En badinant sur l’aventure, et lui baisant les mains, je lui ai dit que j’étais sûr de l’avoir guérie de la peur du tonnerre, mais qu’elle ne révélerait jamais à personne le secret qui avait opéré la guérison. Elle me répondit qu’elle était pour le moins très sûre que jamais femme n’avait été guérie par un pareil remède.

— Cela, lui dis-je, doit être arrivé dans mille ans un million de fois. Je vous dirai même que montant dans la calèche j’y ai compté dessus, car je ne connaissais autre moyen que celui-ci pour parvenir à vous posséder. Consolez-vous. Sachez qu’il n’y a pas au monde de femme peureuse qui dans votre cas eût osé résister.

— Je le crois, mais pour l’avenir je ne voyagerai qu’avec mon mari.

— Vous ferez mal car votre mari n’aura pas l’esprit de vous consoler comme j’ai fait.

— C’est encore vrai. On gagne avec vous des singulières connaissances ; mais soyez sûr que je ne voyagerai plus avec vous.

Avec de si beaux dialogues nous arrivâmes à Paséan avant tous les autres. À peine descendue elle courut s’enfermer dans sa chambre tandis que je cherchais un écu pour le donner au postillon. Il riait.

— De quoi ris-tu ?

— Vous le savez bien.

— Tiens. Voilà un ducat. Mais sois discret.

CHAPITRE VI

Mort de ma grand’mère et ses conséquences. Je perds les bonnes grâces de M. de Malipiero. Je n’ai plus de maison. La Tintoretta. On me met dans un séminaire. On me chasse. On me met dans un fort.

À souper on ne parla que de l’orage ; et le fermier qui connaissait la maladie de sa femme me dit qu’il était bien sûr que je ne voyagerais plus avec elle. Ni moi avec lui, répartit-elle, car c’est un impie qui conjurait la foudre par des bouffonneries.

Cette femme eut le talent de m’éviter si bien que je ne me suis plus trouvé tête à tête avec elle.

À mon retour de Venise j’ai dû suspendre mes habitudes à cause de la dernière maladie de ma bonne grand’mère que je n’ai quittée que lorsque je l’ai vue expirer. Elle ne put me rien laisser, car elle m’avait donné de son vivant tout ce qu’elle avait. Cette mort eut des suites qui m’obligèrent à prendre un nouveau système de vie. Un mois après j’ai reçu une lettre de ma mère qui me disait que n’y ayant plus d’apparence qu’elle puisse retourner à Venise, elle s’était déterminée à quitter la maison qu’elle y tenait. Elle me disait qu’elle avait communiqué ses intentions à l’abbé Grimani, dont je devais suivre les volontés. Ce devait être lui qui après avoir vendu tous les meubles aurait soin de me mettre dans une bonne pension, également que mes frères, et ma sœur. Je suis allé chez M. Grimani pour l’assurer qu’il me trouverait toujours soumis à ses ordres. Le loyer de la maison était payé jusqu’à la fin de l’année.

Quand j’ai su qu’à la fin de l’année je n’aurai plus de maison, et qu’on vendrait tous les meubles, je ne me suis plus gêné dans mes besoins. J’avais déjà vendu du linge, des tapisseries, et des porcelaines : ce fut mon affaire de vendre des miroirs, et des lits. Je savais qu’on le trouverait mauvais, mais c’était l’héritage de mon père sur lequel ma mère n’avait rien à prétendre ; je me regardais comme maître. Pour ce qui regardait mes frères, nous aurions toujours eu le temps de nous parler.

Quatre mois après j’ai reçu une lettre de ma mère datée de Varsovie qui en contenait une autre. Voici la traduction de celle de ma mère : « J’ai connu, mon cher fils, ici un savant moine Minime, Calabrais, dont les grandes qualités me faisaient penser à vous toutes les fois qu’il m’honorait d’une visite. Je lui ai dit, il y a un an, que j’avais un fils acheminé pour l’état ecclésiastique, que je n’avais pas la force d’entretenir. Il me répondit que ce fils deviendrait le sien, si je pouvais obtenir de la reine sa nomination à un évêché dans son pays. L’affaire, me dit-il, serait faite, si elle voulait avoir la bonté de le recommander à sa fille reine de Naples. Pleine de confiance en DIEU je me suis jetée aux pieds de Sa Majesté, et j’ai trouvé grâce. Elle écrivit à sa fille, et elle l’a fait élire par Notre Seigneur le Pape à l’évêché de Martorano. En conséquence de sa parole il vous prendra avec lui à la moitié de l’année prochaine, car pour aller en Calabre il doit passer par Venise. Il vous l’écrit lui-même, répondez-lui d’abord, envoyez-moi votre réponse, et je la lui remettrai. Il vous acheminera aux plus grandes dignités de l’Église. Imaginez-vous ma consolation quand je vous verrai dans vingt ou trente ans d’ici devenu au moins évêque. En attendant son arrivée l’abbé Grimani aura soin de vous. Je vous donne ma bénédiction, et je suis, etc… »

La lettre de l’évêque, qui était en latin, me disait la même chose. Elle était pleine d’onction. Il m’avertissait qu’il ne s’arrêterait à Venise que trois jours. J’ai répondu, en conséquence. Ces deux lettres me rendirent fanatique. Adieu Venise. Rempli de certitude que j’allais au-devant de la plus haute fortune, qui devait m’attendre au bout de ma carrière, il me tardait d’y entrer ; et je me félicitais de ne me sentir dans mon cœur aucun regret de tout ce que j’allais quitter en m’éloignant de ma patrie. Les vanités sont finies, me disais-je, et ce qui m’intéressera à l’avenir ne sera que grand et solide. M. Grimani, après avoir fait les plus grands compliments sur mon sort m’assura qu’il me trouverait une pension où j’entrerai au commencement de l’année suivante, en attendant l’évêque.

M. Malipiero qui dans son espèce était un sage, et qui me voyait à Venise engouffré dans les vains plaisirs fut charmé de me voir au moment d’aller accomplir ma destinée ailleurs, et de voir l’élancement de mon âme dans la vive promptitude avec laquelle je me soumettais à ce que la combinaison me présentait. Il me fit alors une leçon que je n’ai jamais oubliée. Il me dit que le fameux précepte des stoïciens sequere Deum[35] ne voulait dire autre chose sinon abandonne-toi à ce que le sort te présente, lorsque tu ne te sens pas une forte répugnance à le livrer. C’était, me disait-il, le démon de Socrate Sæpe revocans raro impellens[36] ; et c’était de là que venait le fata viam inveniunt[37] des mêmes stoïciens. C’est en ceci que la science de M. Malipiero consistait, étant savant sans avoir jamais étudié autre livre que celui de la nature morale. Mais dans les maximes de cette même école il m’est arrivé un mois après une affaire qui m’a produit sa disgrâce, et qui ne m’a rien appris.

M. Malipiero croyait de connaître sur la physionomie des jeunes gens des signes qui indiquaient l’empire absolu que la fortune exercerait sur eux. Lorsqu’il voyait cela il se les attachait pour les instruire à seconder la Fortune avec la sage conduite, car il disait avec un grand sens que la médecine, entre les mains de l’imprudent était un poison, comme le poison devenait une médecine entre les mains du sage. Il avait donc trois favoris pour lesquels il faisait tout ce qui dépendait de lui en ce qui regardait leur éducation. C’était Thérèse Imer, dont les vicissitudes furent innombrables, et dont mes lecteurs en verront partie dans ces mémoires. J’étais le second dont ils jugeront ce qu’ils voudront, et le troisième était une fille du barcarol Gardela qui avait trois ans moins que moi, et qui en joli portait sur la physionomie un caractère frappant. Pour la mettre sur le trottoir le spéculatif vieillard lui faisait apprendre à danser ; car il est, disait-il, impossible que la bille entre dans la blouse tant que personne ne la pousse. Cette Gardela est celle qui sous le nom d’Agata brilla à Stutgard. Ce fut la première maîtresse titrée du duc de Wirtemberg l’an 1757. Elle était charmante. Je l’ai laissée à Venise, où elle est morte il y a deux ou trois ans. Son mari Michel da l’Agata s’est empoisonné peu de temps après.

Un jour, après nous avoir fait dîner avec lui tous les trois, il nous laissa comme il faisait toujours pour aller faire la sieste. La petite Gardela, devant aller prendre sa leçon, me laissa seul avec Thérèse, qui, malgré que je ne lui eusse jamais conté fleurette, ne laissait pas de me plaire. Étant assis l’un près de l’autre, devant une petite table, le dos tourné à la porte de la chambre, où nous supposions que notre patron dormait, il nous vint envie à un certain propos, dans l’innocente gaieté de notre nature, de confronter les différences qui passaient entre nos configurations. Nous étions au plus intéressant de l’examen, lorsqu’un violent coup de canne tomba sur mon cou, suivi par un autre, qui aurait été suivi par d’autres, si très rapidement je ne me fusse soustrait à la grêle prenant d’abord la porte. Je suis allé chez moi sans manteau, et sans chapeau. Un quart d’heure après j’ai reçu le tout avec un billet de la vieille gouvernante du sénateur qui m’avertissait de ne plus oser mettre les pieds dans le palais de Son Excellence.

Ce fut à lui-même que dans la minute j’ai répondu en ces termes. Vous m’avez battu étant en colère, et par cette raison vous ne pouvez pas vous vanter de m’avoir donné une leçon. Je ne veux donc avoir rien appris. Je ne peux vous pardonner qu’oubliant que vous êtes un sage ; et je ne l’oublierai jamais. Ce Seigneur eut peut-être raison ; mais avec toute sa prudence il s’est mal réglé, car tous ses domestiques ont deviné par quelle raison il m’avait exilé, et par conséquent toute la ville a ri de l’histoire. Il n’a osé faire le moindre reproche à Thérèse, comme elle m’a dit quelque temps après ; mais, comme de raison, elle n’a pas osé demander ma grâce.

Le temps dans lequel notre maison devait se vider approchant, j’ai vu devant moi un beau matin un homme à peu près de quarante ans en perruque noire, et manteau d’écarlate, à teint rôti du soleil, qui me donna un billet de M. Grimani dans lequel il m’ordonnait de lui laisser en liberté tous les meubles de la maison après les lui avoir consignés selon l’inventaire qu’il portait, et dont je devais avoir le semblable. Étant donc d’abord allé prendre le mien, je lui ai fait voir tous les meubles que l’écriture indiquait lorsqu’ils y étaient, lui disant, quand ils n’y étaient pas, que je savais ce que j’en avais fait. Le butor, prenant un ton de maître, me dit qu’il voulait savoir ce que j’en avais fait, et pour lors je lui ai répondu que je n’avais pas de comptes à lui rendre, et entendant sa voix qui s’élevait je l’ai conseillé à s’en aller d’une façon qu’il a vu que je savais que chez moi j’étais le plus fort.

Me voyant obligé à informer M. Grimani de ce fait, j’y fus à son lever ; mais j’y ai trouvé mon homme qui l’avait déjà informé de tout. J’ai dû souffrir une forte réprimande. Il me demanda compte tout de suite des meubles qui manquaient. Je lui ai répondu que je les avais vendus pour ne pas faire des dettes. Après m’avoir dit que j’étais un coquin, que je n’en étais pas le maître, qu’il savait ce qu’il ferait, il m’ordonna de sortir de chez lui dans l’instant.

Outré de colère, je vais chercher un juif pour lui vendre tous ceux qui restaient ; mais voulant rentrer chez moi, je trouve à ma porte un huissier qui me remet un commandement. Je le lis, et je le trouve fait à l’instance d’Antoine Razzetta. C’était l’homme à teint rôti. Le scellé était à toutes les portes. Je ne peux entrer pas même dans ma chambre. L’huissier était parti, et il avait laissé un garde. Je pars, et je vais chez M. Rosa, qui après avoir lu l’ordre, me dit que le lendemain matin le scellé serait levé, et qu’en attendant il allait faire citer Razzetta devant l’avogador.

— Pour cette nuit, me dit-il, vous irez dormir chez quelque ami. C’est une violence ; mais il vous la paiera cher.

— Il agit ainsi par ordre de M. Grimani.

— Ce sont ses affaires.

Je suis allé dormir avec mes anges.

Le lendemain matin, le scellé fut levé, et je suis rentré chez moi, et Razzetta n’ayant point paru, Rosa en mon nom l’a cité sous la pénale pour le faire décréter de prise de corps le jour suivant s’il ne comparaissait pas. Un laquais de M. Grimani vint le troisième jour de très bonne heure me porter un billet de sa main dans lequel il m’ordonnait d’aller chez lui lui parler ; et j’y fus.

À mon apparition il me demanda d’un ton brusque ce que je prétendais faire.

— Me mettre à l’abri de la violence sous la protection des lois, me défendant d’un homme avec lequel je n’ai rien à faire, et qui m’a forcé à aller passer la nuit dans un mauvais lieu.

— Dans un mauvais lieu ?

— Certainement. Pourquoi m’a-t-on empêché d’aller chez moi ?

— Vous y êtes à présent. Mais allez d’abord dire à votre procureur de suspendre toute procédure. Razzetta n’a rien fait que par mon ordre. Vous alliez peut-être vendre tout le reste des meubles. On a remédié à tout. Vous avez une chambre à S. J. Grisostome dans une maison qui m’appartient, dont le premier étage est occupé par la Tintoretta notre première danseuse. Faites-y apporter vos hardes et vos livres, et venez dîner tous les jours avec moi. J’ai mis votre frère dans une bonne maison, et votre sœur dans une autre, ainsi tout est fini.

M. Rosa, auquel je suis d’abord allé rendre compte de tout, me conseilla de faire tout ce que l’abbé Grimani voulait ; et j’ai suivi son conseil. C’était une satisfaction et l’admission à sa table m’honorait. Outre cela j’étais curieux de mon nouveau logement chez la Tintoretta dont on parlait beaucoup à cause d’un prince de Waldeck qui dépensait beaucoup pour elle. L’évêque devait arriver dans l’été, je n’avais qu’encore six mois à attendre à Venise ce prélat qui devait m’acheminer peut-être au pontificat. Tels étaient mes châteaux en Espagne. Après avoir dîné le même jour chez M. Grimani sans jamais dire le mot à Razzetta qui était à mon côté je suis allé pour la dernière fois à ma belle maison à S. Samuel d’où j’ai fait transporter dans un bateau à mon nouveau logement tout ce que j’ai jugé m’appartenir.

Mlle Tintoretta que je ne connaissais pas, mais dont je connaissais les allures et le caractère était médiocre danseuse ; mais fille d’esprit qui n’était ni jolie ni laide. Le prince de Waldeck, qui dépensait beaucoup pour elle, ne l’empêchait pas de conserver son ancien protecteur. C’était un noble vénitien de la famille Lin aujourd’hui éteinte, âgée de soixante ans, qui était chez elle dans toutes les heures du jour. Ce fut ce seigneur qui me connaissait, qui entra dans ma chambre rez-de-chaussée au commencement de la nuit pour me complimenter de la part de mademoiselle, et me dire qu’étant enchantée de m’avoir chez elle, je lui ferais un vrai plaisir d’intervenir à son assemblée. J’ai répondu à M. Lin que je ne savais pas d’être chez elle, que M. Grimani ne m’avait pas averti que la chambre que j’occupais lui appartenait, que sans cela je lui aurais rendu mes devoirs même avant de faire porter mon petit équipage. Après cette excuse nous montâmes au premier. Il me présenta, et la connaissance fut faite. Elle me reçut en princesse ôtant son gant pour me donner sa main à baiser, et après avoir dit mon nom à cinq ou six étrangers qui étaient là, elle me les nomma un à un, puis elle me fit asseoir à son côté. Elle était Vénitienne, et trouvant ridicule qu’elle me parlât français que je ne comprenais pas je l’ai priée de parler le langage de notre pays. S’étonnant beaucoup que je ne parlasse pas français, elle me dit d’un air mortifié, que je figurerais donc mal chez elle, où elle ne recevait que des étrangers. Je lui ai promis de l’apprendre. Le matador arriva une heure après. Ce généreux prince me parla très bien italien, et fut avec moi très gracieux dans tout le courant du carnaval. Vers la fin il me donna une tabatière d’or en récompense d’un très mauvais sonnet que j’ai fait imprimer à l’honneur de la Signora Margherita Grisellini detta la Tintoretta. Grisellini était son nom de famille. On l’appelait Tintoretta parce que son père avait été teinturier. Ce Grisellini, dont le comte Joseph Brigido fit la fortune était son frère. S’il vit encore il passe une heureuse vieillesse dans la belle capitale de la Lombardie.

La Tintoretta avait des qualités pour rendre amoureux des hommes raisonnables beaucoup plus que Juliette. Elle aimait la poésie et j’en serais devenu amoureux sans l’évêque que j’attendais. Elle était amoureuse d’un jeune médecin nommé Righelini rempli de mérite mort à la fleur de son âge que je regrette encore. Je parlerai de lui dans douze ans d’ici.

Vers la fin du carnaval ma mère ayant écrit à l’abbé Grimani qu’il était honteux que l’évêque me trouvât logé avec une danseuse, il se détermina à me loger avec décence et dignité. Il consulta avec le curé Tosello, et raisonnant avec lui sur l’endroit qui me serait le plus convenable, ils décidèrent que rien n’était plus beau que me mettre dans un séminaire. Ils firent tout à mon insu ; et le curé fut chargé de m’en donner nouvelle, et de me persuader à y aller volontiers, et de bon cœur.

Je me suis mis à rire lorsque j’ai entendu le curé se servir d’un style fait pour calmer, et pour dorer la pilule. Je lui ai dit que j’étais prêt à aller partout où ils trouveraient bon que j’allasse. Leur idée était folle, car à l’âge de dix-sept ans, et tel que j’étais on ne devait jamais penser à me mettre dans un séminaire ; mais toujours socratique ne me sentant aucune aversion non seulement j’y ai consenti ; mais la chose me paraissant plaisante il me tardait d’y être. J’ai dit à M. Grimani que j’étais prêt à tout pourvu que Razzetta n’eût pas à s’en mêler. Il me le promit ; mais il ne me tint pas parole après le séminaire ; je n’ai jamais su décider si cet abbé Grimani était bon, parce qu’il était bête, ou si la bêtise était un défaut de sa bonté. Mais tous ses frères étaient de la même pâte. Le plus mauvais tour que la fortune puisse jouer à un jeune homme qui a du génie est celui de le mettre dans la dépendance d’un sot. Après m’avoir fait habiller en séminariste le curé me conduisit à Saint-Ciprien-de-Muran pour me présenter au recteur.

L’église patriarcale de Saint-Ciprien est desservie par des moines Somasques. C’est un ordre institué par le bienheureux Jérôme Miani noble vénitien. Le recteur me reçut avec une tendre affabilité. Au discours plein d’onction qu’il me fit je me suis aperçu qu’il croyait qu’on me mettait au séminaire pour me punir, ou pour le moins pour m’empêcher de poursuivre à mener une vie scandaleuse.

— Je ne peux pas croire, mon très révérend, qu’on prétende de me punir.

— Non, non, mon cher fils. Je voulais vous dire que vous vous trouverez très content chez nous.

On me fit voir dans trois chambres au moins cent cinquante séminaristes, dix à douze écoles, le réfectoire, le dortoir, les jardins pour la promenade aux heures de récréation, et on me fit envisager dans ce lieu la vie la plus heureuse que jeune homme pût désirer au point qu’à l’arrivée de l’évêque je la regretterais. Dans le même temps ils avaient l’air de m’encourager me disant que je ne resterais là que tout au plus cinq à six mois. Leur éloquence me fit rire. J’y suis entré au commencement de mars. J’avais passé la nuit entre mes deux femmes, qui, comme Mme Orio et M. Rosa, ne pouvaient pas se persuader qu’un garçon de mon humeur pût avoir tant de docilité. Elles arrosèrent le lit de leurs larmes mêlées avec les miennes.

La veille de ce jour j’ai porté à Mme Manzoni en dépôt sacré tous mes papiers. C’était un gros paquet que j’ai retiré des mains de cette respectable femme quinze ans après. Elle vit encore âgée de quatre-vingt-dix ans et bien portante. Riant de tout son cœur de la bêtise qu’on avait de me mettre au collège, elle me soutint que je n’y resterais qu’un mois tout au plus.

— Vous vous trompez, madame, j’y vais avec plaisir, et j’y attendrai l’évêque.

— Vous ne connaissez ni vous-même, ni l’évêque avec lequel vous ne resterez pas non plus.

Le curé m’accompagna au séminaire ; mais à la moitié du voyage, il fit arrêter la gondole à Saint-Michel à cause d’un vomissement qui me prit qui paraissait me suffoquer. Le frère apothicaire me rendit la santé avec l’eau de mélisse. C’était l’effet des efforts amoureux que j’avais faits toute la nuit avec mes deux anges, que je craignais d’avoir entre mes bras pour la dernière fois. Je ne sais pas si le lecteur sait ce que c’est qu’un amant qui prenant congé de l’objet qu’il aime craint de ne plus le revoir. Il fait le dernier compliment, et après l’avoir fait il ne veut pas que ç’ait été le dernier, et il le renouvelle jusqu’à ce qu’il voie son âme distillée en sang.

Le curé m’a laissé entre les mains du recteur. On avait déjà porté ma malle et mon lit dans le dortoir, où je suis entré pour y laisser mon manteau, et mon chapeau. On ne me mit pas dans la classe des adultes parce que malgré ma taille je n’en avais pas l’âge. J’avais la vanité de conserver encore mon poil follet : c’était un duvet que je chérissais parce qu’il ne laissait pas douter de ma jeunesse. C’était un ridicule ; mais quel est l’âge dans lequel l’homme cesse d’en avoir. On se défait plus facilement des vices. La tyrannie n’a pas exercé sur moi son empire jusqu’à m’obliger de me faire raser. Ce ne fut qu’en cela que je l’ai trouvée tolérante.

— Dans quelle école, me demanda le recteur, voulez-vous être mis ?

— Dans la dogmatique, mon très révérend père ; je veux apprendre l’histoire de l’Église.

— Je vais vous conduire chez le père examinateur.

— Je suis docteur, et je ne veux pas subir un examen.

— Il est nécessaire, mon cher fils. Venez.

Ceci me parut une insulte. Je me suis trouvé outré. Je me suis sur-le-champ déterminé à une singulière vengeance, dont l’idée me combla de joie. J’ai si mal répondu à toutes les questions que l’examinateur me fit en latin, disant tant de sollecysmes, qu’il se vit obligé à m’envoyer à la classe inférieure de la grammaire, où à ma grande satisfaction je me suis vu camarade de dix-huit à vingt garçons de neuf à dix ans, qui, quand ils surent que j’étais docteur, ne faisaient que dire accipiamus pecuniam et mittamus asinum in patriam suam[38].

À l’heure de la récréation mes camarades de dortoir qui étaient tous au moins à l’école de philosophie, me regardaient avec mépris, et comme ils parlaient entre eux de leur thèses sublimes, ils se moquaient de moi de ce que j’avais l’air d’écouter avec attention leurs disputes, qui devaient être pour moi des énigmes. J’étais bien loin de la pensée de me découvrir ; mais trois jours après un événement inévitable m’a démasqué.

Le père Barbarigo, Somasque du couvent de la Salute de Venise, qui m’avait eu entre ses écoliers de physique, étant venu faire une visite au recteur, me vit au sortir de la messe, et me fit mille compliments. La première chose qu’il me demanda fut à quelle science je m’occupais, et il crut que je badinais quand je lui ai répondu que j’étais à la grammaire. Le recteur arriva alors, et nous allâmes tous à nos classes. Une heure après voilà le recteur qui vient m’appeler dehors.

— Pourquoi, me dit-il, avez-vous fait l’ignorant à l’examen ?

— Pourquoi avez-vous eu l’injustice de m’y soumettre ?

Il me conduisit alors ayant l’air un peu fâché à l’école de dogmatique, où mes camarades de dortoir furent étonnés de me voir. L’après dîner à la récréation ils devinrent tous mes amis, me firent cercle, et me mirent de bonne humeur.

Un beau séminariste âgé de quinze ans, qui aujourd’hui, à moins qu’il ne soit mort, est évêque, fut celui dont la figure, et le talent me frappèrent. Il m’inspira l’amitié la plus forte, et dans les heures de récréation, au lieu de jouer aux quilles, ce n’était qu’avec lui que je me promenais. Nous parlions poésie. Les plus belles odes d’Horace faisaient nos délices. Nous préférions l’Arioste au Tasse, et Pétrarque était l’objet de notre admiration, comme Tassoni et Muratori qui l’avaient critiqué l’étaient de notre mépris. Nous devînmes en quatre jours si tendres amis que nous étions jaloux l’un de l’autre. Nous boudions lorsque l’un de nous quittait l’autre pour se promener avec un troisième.

Un moine laïque surveillait à notre dortoir. Son inspection était d’en conserver la police. Toute la chambre après souper précédée par ce moine qu’on appelle préfet allait au dortoir ; chacun s’approchait de son lit, et après avoir fait sa prière à voix basse, se déshabillait, et se couchait tranquillement. Lorsque le préfet nous voyait tous couchés, il se couchait aussi. Une grande lanterne éclairait ce lieu qui était un carré long de quatre-vingt pas, large de dix. Les lits étaient placés à égales distances. À la hauteur de chaque lit il y avait un escabeau en prie-Dieu, un siège, et la malle du séminariste. À un bout du dortoir il y avait le lavoir d’un côté, et de l’autre le cabinet qu’on appelle la garde-robe. À l’autre bout près de la porte il y avait le lit du préfet. Le lit de mon ami était de l’autre côté de la salle vis-à-vis du mien. La grande lanterne se trouvait entre nous deux.

La principale affaire qui appartenait à la surveillance du préfet était celle de bien voir qu’un séminariste n’allât se coucher avec un autre. On ne supposait jamais cette visite innocente ; c’était un crime capital, car le lit d’un séminariste n’est fait que pour qu’il y dorme, et non pas pour qu’il converse avec un camarade. Deux camarades donc ne peuvent enfreindre cette loi que par des raisons illicites, les laissant d’ailleurs les maîtres de faire seuls tout ce qu’ils veulent ; et tant pis pour eux s’ils se maltraitent. Les communautés de garçons en Allemagne où les directeurs se donnent des soins pour empêcher les manustuprations, sont celles où elles règnent davantage. Les auteurs de ces règlements furent des sots ignorants qui ne connaissaient ni la nature ni la morale ; car la nature exige pour sa propre conservation ce soulagement dans l’homme sain qui n’a pas l’adiutorium de la femme, et la morale se trouve attaquée par l’axiome nitimur in vetitum[39]. La défense l’excite. Malheureuse la république dont le législateur ne fut pas philosophe. Ce que dit Tissot n’est en partie vrai que lorsque le jeune homme se manstupre sans que la nature l’appelle ; mais cela n’arrivera jamais à un écolier à moins qu’on ne s’avise de lui défendre la chose, car dans ce cas il l’exécute pour avoir le plaisir de désobéir, plaisir naturel à tous les hommes depuis Eve, et Adam, et qu’on embrasse toutes les fois que l’occasion se présente. Les supérieurs des couvents de filles montrent dans cette matière beaucoup plus de sagesse que les hommes. Elles savent par expérience qu’il n’y a pas de filles qui ne commencent à se manstuprer à l’âge de sept ans, et elles ne s’avisent pas de leur défendre cette puérilité, quoiqu’elle puisse engendrer des maux dans elles aussi, mais en moindre quantité à cause de la ténuité de l’excrétion.

Ce fut dans le huitième ou neuvième jour de mon séjour dans le séminaire que j’ai senti quelqu’un venir se coucher près de moi. Il me serre d’abord la main me disant son nom et il me fait rire. Je ne pouvais pas le voir car la lanterne était éteinte. C’était l’abbé mon ami qui ayant vu le dortoir obscur eut la lubie de me faire une visite. Après en avoir ri, je l’ai prié de s’en aller, car le préfet se réveillant, et voyant le dortoir obscur, se lèverait pour rallumer la lampe, et nous serions tous les deux accusés d’avoir consommé le plus ancien de tous les crimes, à ce que plusieurs prétendent. Dans le moment que je lui donnais ce bon conseil, nous entendons marcher ; et l’abbé s’échappe ; mais un moment après j’entends un grand coup suivi de la voix rauque du préfet qui dit scélérat à demain, à demain. Après avoir rallumé la lanterne il retourne à son lit.

Le lendemain, avant le son de la cloche qui ordonne de se lever, voilà le recteur qui entre avec le préfet. Écoutez-moi, tous, dit le recteur ; vous n’ignorez pas le désordre arrivé cette nuit. Deux de vous doivent être coupables, et je veux leur pardonner, et pour ménager leur honneur faire qu’ils ne soient pas connus. Vous viendrez tous vous confesser à moi aujourd’hui avant la récréation.

Il s’en alla. Nous nous habillâmes, et après dîner nous allâmes tous nous confesser à lui ; nous fûmes ensuite au jardin, où l’abbé me dit qu’ayant eu le malheur de donner dans le préfet, il avait cru de devoir le pousser par terre. Moyennant cela il avait eu le temps de se coucher.

Et actuellement, lui dis-je, vous êtes sûr de votre pardon, car très sagement vous avez confessé la vérité au recteur.

— Vous badinez. Je ne lui aurais rien dit quand même la visite innocente que je vous ai faite aurait été criminelle.

— Vous avez donc fait une confession subreptice, car vous étiez coupable de désobéissance.

— Cela se peut ; mais tout doit aller sur son compte, car il nous a forcés.

— Mon cher ami, vous raisonnez fort juste, et actuellement le révérendissime doit avoir appris que notre chambrée est plus savante que lui.

Cette affaire n’aurait eu autre suite, si trois ou quatre nuits après il ne me fut venu le caprice de rendre à mon ami sa visite. Une heure après minuit, ayant eu besoin d’aller à la garde-robe, et entendant à mon retour le ronflement du préfet, j’ai vite étouffé le lumignon de la lampe, et je suis entré dans le lit de mon ami. Il me reconnut d’abord et nous rîmes, mais nous tenant tous les deux attentifs au ronflement de notre gardien. D’abord il cesse de ronfler, voyant le danger je sors de son lit, ne perdant pas un seul instant, et je n’emploie qu’un moment pour entrer dans le mien. Mais à peine y suis-je, que, voilà deux fortes surprises. La première est que je me trouve près de quelqu’un ; la seconde que je vois le préfet debout en chemise, une bougie à la main allant lentement, et regardant à droite, et à gauche les lits des séminaristes. Je concevais que le préfet avec un briquet à poudre devait avoir allumé une bougie dans un instant ; mais comment concevoir le fait que je voyais ? Le séminariste couché dans mon lit, le dos tourné vers moi dormait. Je prends le parti irréfléchi de faire semblant de dormir aussi. À la seconde ou troisième secousse du préfet, je fais semblant de me réveiller ; l’autre se réveille tout de bon. Étonné de se voir dans mon lit, il fait des excuses.

— Je me suis trompé, me dit-il, venant de la garde-robe à l’obscur ; mais le lit était vide. Cela se peut, lui dis-je, car j’ai été à la garde-robe aussi.

— Mais, dit le préfet, comment avez-vous pu vous coucher sans rien dire trouvant votre place occupée ? Et étant à l’obscur, comment avez-vous pu ne pas soupçonner de vous être au moins trompé de lit ?

— Je ne pouvais pas me tromper, car à tâtons, j’ai trouvé le piédestal du crucifix, que voilà ; et pour ce qui regarde l’écolier couché je ne m’en suis pas aperçu.

— Ce n’est pas vraisemblable.

Dans ce même moment il va à la lampe, et voyant le lumignon écrasé :

Elle ne s’est pas éteinte, dit-il, naturellement. Le lumignon est noyé ; et ce ne peut être qu’un de vous deux, qui l’avait étouffé exprès allant à la garde-robe. Nous verrons cela demain. L’autre sot camarade est allé dans son lit qui était à mon côté ; et le préfet, après avoir rallumé la lampe retourna dans le sien. Après cette scène qui a réveillé toute la chambrée, j’ai dormi jusqu’à l’apparition du recteur, qui à la pointe du jour entra d’un air féroce avec le préfet.

Après avoir examiné le local, et avoir fait un long interrogatoire à l’écolier qu’on trouva dans mon lit qui naturellement devait être jugé le plus coupable, et à moi qui ne pouvais jamais être convaincu de crime, il se retira nous ordonnant à tous de nous habiller pour aller à la messe. D’abord que nous fûmes prêts il rentra, et adressant la parole à l’écolier mon voisin, et à moi. Vous êtes, me dit-il avec douceur, tous les deux convaincus d’un accord scandaleux, car vous ne pouvez avoir été que d’accord pour éteindre la lampe. Je veux croire la cause de tout ce désordre, sinon innocente, du moins non procédante que de légèreté ; mais la chambrée scandalisée, la discipline outragée, et la police de ce lieu exigent une réparation. Allez dehors.

Nous obéîmes ; mais à peine fûmes-nous entre les deux portes du dortoir que quatre domestiques se saisirent de nous, nous lièrent les bras par derrière, nous reconduisirent dedans, et nous firent mettre à genoux devant le grand Crucifix. À la présence alors de tous nos camarades le recteur nous fit un petit sermon, après lequel il dit aux satellites qui étaient derrière nous d’exécuter son ordre.

J’ai alors senti pleuvoir sur mon dos sept à huit coups de corde ou de bâton, que j’ai pris, comme mon sot compagnon, sans prononcer le moindre mot de plainte. D’abord qu’on m’a délié, j’ai demandé au recteur, si je pouvais écrire deux lignes au pied du Crucifix. Il me fit d’abord porter encre et papier, et voici ce que j’ai écrit :

Je jure par ce Dieu que je n’ai jamais parlé au séminariste qu’on a trouvé dans mon lit. Mon innocence par conséquent exige que je proteste, et que j’appelle de cette infâme violence à Monseigneur patriarche.

Le compagnon de mon supplice signa ma protestation ; et j’ai demandé à l’assemblée s’il y avait quelqu’un qui pût dire le contraire de ce que j’avais juré par écrit. Tous les séminaristes alors d’un cri général dirent qu’on ne nous avait jamais vus parler ensemble, et qu’on ne pouvait pas savoir qui avait éteint la lampe. Le recteur sortit sifflé, hué, interdit ; mais il ne nous envoya pas moins en prison au cinquième étage du couvent, séparés l’un de l’autre. Une heure après on m’a monté mon lit, et toutes mes hardes ; et à dîner, et à souper tous les jours. Le quatrième jour, j’ai vu devant moi le curé Tosello avec ordre de me conduire à Venise. Je lui ai demandé s’il était informé de mon affaire ; il me répondit qu’il venait de parler avec l’autre séminariste, qu’il savait tout, et qu’il nous croyait innocents ; mais qu’il ne savait qu’y faire. Le recteur, me dit-il, ne veut pas avoir tort.

J’ai alors jeté mon accoutrement de séminariste, m’habillant comme l’on va par Venise, et nous montâmes dans la gondole de M. Grimani où il était venu, tandis qu’on chargeait sur un bateau mon lit et ma malle. Le batelier eut ordre du curé de porter tout au palais Grimani. Chemin faisant il me dit que M. Grimani lui avait ordonné, me descendant à Venise, de m’avertir que si j’osais aller au palais Grimani, les domestiques avaient ordre de me chasser.

Il m’a descendu aux jésuites, où je suis resté sans le sou, et ne possédant autre chose que ce que j’avais sur moi.

Je suis allé dîner chez Mme Manzoni, qui rit de voir sa prophétie avérée. Je suis allé après dîner chez M. Rosa pour agir par les voies juridiques contre la tyrannie. Il me promit de me porter un extrajudiciaire chez Mme Orio, où je suis allé d’abord pour l’attendre, et pour m’égayer voyant la surprise de mes deux anges. Elle fut au-dessus de l’expression. Ce qui m’était arrivé les étonna. M. Rosa vint, et me fit lire l’écriture qu’il n’avait pas eu le temps de faire mettre en actes de notaire. Il m’assura que je l’aurais le lendemain. Je suis allé souper avec mon frère François, qui était en pension chez le peintre Guardi. La tyrannie l’opprimait comme moi ; mais je l’ai assuré que je l’en délivrerais. Vers minuit je suis allé chez Mme Orio au troisième étage, où mes petites femmes, sûres que je ne leur manquerais pas, m’attendaient. Pour cette nuit-là, je l’avoue à ma honte, le chagrin fit du tort à l’amour, malgré les quinze jours que j’avais passé dans l’abstinence. Je me voyais dans ce cas de devoir penser, et le proverbe C… non vuol pensieri[40] est incontestable. Le matin elles me plaignirent tout de bon ; mais je leur ai promis qu’elles me trouveraient tout différent dans la nuit suivante.

Ayant passé toute la matinée dans la bibliothèque de S. Marc pour n’avoir su où aller, et n’ayant pas le sou, j’en suis sorti à midi pour aller dîner chez Mme Manzoni, lorsqu’un soldat m’approche pour me dire d’aller parler à quelqu’un qui m’attendait dans une gondole qu’il me montra à une rive de la petite place. Je lui ai répondu que la personne qui voulait me parler n’avait qu’à sortir ; mais m’ayant dit tout bas qu’il avait là compagnon fait pour m’y faire aller par force, sans hésiter un seul moment j’y suis allé. J’abhorrais l’éclat, et la honte de la publicité. J’aurais pu résister, et on ne m’aurait pas arrêté, car les soldats étaient désarmés, et une pareille façon d’arrêter quelqu’un n’est pas permise à Venise. Mais je n’y ai pas pensé. Le sequere Deum[41] s’en mêla. Je ne me sentais aucune répugnance à y aller. Outre cela il y a des moments dans lesquels l’homme même brave, ou ne l’est pas ou ne veut pas l’être.

Je monte en gondole ; on tire le rideau, et je vois Razzetta avec un officier. Les deux soldats vont s’asseoir à la proue, je reconnais la gondole de M. Grimani. Elle se détache du rivage, et elle s’achemine vers le Lido. On ne me dit pas le mot, et je garde le même silence. Au bout d’une demi-heure la gondole arrive à la petite porte du fort Saint-André qui est à l’embouchure de la mer Adriatique, là où le Bucentaure s’arrête quand le doge va le jour de l’Ascension épouser la mer.

La sentinelle appelle le caporal, qui nous laisse descendre.

L’officier qui m’accompagnait me présente au major, lui remettant une lettre. Après l’avoir lue, il ordonne à M. Zen son adjudant de me consigner au corps de garde, et de me laisser là. Un quart d’heure après je les ai vus partir, et j’ai revu l’adjudant Zen, qui me donna trois livres et demie, me disant que j’en aurais autant tous les huit jours. Cela faisait dix sous par jour : c’était positivement la paye d’un soldat. Je ne me suis senti aucun mouvement de colère mais une grande indignation. Vers le soir je me suis fait acheter quelque chose à manger pour ne pas mourir d’inanition, puis étendu sur des planches j’ai passé la nuit sans dormir en compagnie de plusieurs soldats esclavons qui ne firent que chanter, manger de l’ail, fumer du tabac qui infectait l’air, et boire du vin qu’on appelle esclavon. C’est comme de l’encre ; les esclavons seuls peuvent le boire.

Le lendemain de très bonne heure, le major Pelodoro, c’était son nom, me fit monter chez lui, et me dit qu’en me faisant passer la nuit au corps de garde il n’avait fait qu’obéir à l’ordre qu’il avait reçu du Président de guerre qu’on appelle à Venise le Sage à l’Écriture.

Actuellement, monsieur l’abbé, je n’ai autre ordre que celui de vous tenir dans le fort aux arrêts, et de répondre de votre personne. Je vous donne pour prison toute la forteresse. Vous avez une bonne chambre, où on a mis hier votre lit, et votre malle. Promenez-vous où il vous plaira, et souvenez-vous, que si vous vous échappez, vous serez la cause de mon précipice. Je suis fâché qu’on m’ait ordonné de ne vous donner que dix sous par jour ; mais si vous avez des amis à Venise qui soient en état de vous donner de l’argent, écrivez, et fiez-vous à moi pour ce qui regarde la sûreté de vos lettres. Allez vous coucher si vous en avez besoin.

On m’a conduit dans ma chambre qui était belle, et au premier étage avec deux fenêtres qui me procuraient une vue superbe. J’ai vu mon lit fait, et ma malle, dont j’avais les clefs, et qu’on n’avait pas forcée. Le major avait eu l’attention de me faire mettre sur une table tout le nécessaire pour écrire. Un soldat esclavon vint me dire poliment qu’il me servirait, et que je le paierais quand je pourrais, car tout le monde savait que je n’avais que dix sous. Après avoir mangé une bonne soupe, je me suis enfermé, puis je me suis mis au lit, où j’ai dormi neuf heures. À mon réveil le major me fit inviter à souper. J’ai vu que cela n’allait pas si mal.

Je monte chez cet honnête homme que je trouve en grande compagnie. Après m’avoir présenté à son épouse, il me nomma toutes les autres personnes qui étaient là. Plusieurs officiers militaires excepté deux, dont l’un était l’aumônier du fort, l’autre un musicien de l’église de Saint-Marc nommé Paolo Vida, dont la femme était sœur du major, encore jeune, que le mari faisait habiter dans le fort à cause qu’il en était jaloux, car à Venise les jaloux se trouvent tous mal logés. Les autres femmes qui étaient là n’étaient ni belles ni laides, ni jeunes, ni vieilles ; mais leur air de bonté me les rendit toutes intéressantes.

Gai comme j’étais de caractère, cette honnête compagnie à table me mit facilement de bonne humeur. Tout le monde s’étant démontré curieux de savoir l’histoire qui avait obligé M. Grimani à me faire mettre là-dedans, j’ai fait une narration détaillée et fidèle de tout ce qui m’était arrivé depuis la mort de ma bonne grand’mère. Cette narration m’a fait parler trois heures sans aigreur, et souvent plaisantant sur certaines circonstances qui autrement auraient déplu, de façon que toute la compagnie allât se coucher m’assurant de la plus tendre amitié, et m’offrant ses services.

C’est un bonheur constant que j’ai eu jusqu’à l’âge de cinquante ans quand je me suis trouvé dans l’oppression. D’abord que j’ai trouvé des honnêtes gens curieux de l’histoire du malheur qui m’accablait, et que je la leur contais, je leur ai toujours inspiré toute l’amitié qui m’était nécessaire pour me les rendre favorables et utiles. L’artifice que j’ai employé pour cela fut celui de conter la chose avec vérité sans omettre certaines circonstances qu’on ne peut dire sans avoir du courage. Secret unique que tous les hommes ne savent pas mettre en usage, parce que la plus grande partie du genre humain est composée de poltrons ; je sais par expérience que la vérité est un talisman dont les charmes sont immanquables pourvu qu’on ne la prodigue pas à des coquins. Je crois qu’un coupable, qui ose la dire à un juge intègre, est absout plus facilement qu’un innocent qui tergiverse. Bien entendu que le narrateur doit être jeune, ou pour le moins non vieux, car l’homme vieux a pour ennemi toute la nature.

Le major badina beaucoup sur la visite faite et rendue au lit au séminariste ; mais l’aumônier et les femmes le grondèrent. Il me conseilla d’écrire au Sage à l’écriture toute mon histoire s’engageant à la lui remettre, et m’assurant qu’il deviendrait mon protecteur. Toutes les femmes m’encouragèrent à suivre le conseil du major.

CHAPITRE VII

Mon court séjour dans le fort Saint-André. Mon premier repentir galant. Plaisir d’une vengeance et belle preuve d’un alibi. Arrêt du comte Bonafede. Mon élargissement. Arrivée de l’évêque. Je quitte Venise.

Ce fort, où la République ne tenait ordinairement qu’une garnison de cent esclavons invalides, était alors peuplé de deux mille Albanais. On les nommait cimariotes. Le président de la guerre qu’on appelle à Venise le Sage à l’écriture les avait fait venir du Levant à l’occasion d’une promotion. On voulait que les officiers se trouvassent à portée de faire valoir leur mérite, et de le voir récompensé. Ils étaient tous natifs de cette partie de l’Épire qu’on nomme Albanie, et qui appartient à la République. Il y avait alors vingt-cinq ans qu’ils s’étaient distingués à la dernière guerre que la République eut contre les Turcs. Ce fut pour moi un spectacle aussi nouveau que surprenant de voir dix-huit à vingt officiers tous vieux, et tous bien portants couverts de cicatrices à la figure, et la poitrine que par luxe ils portaient découverte. Le lieutenant colonel avait positivement un quart de tête de moins. On ne lui voyait ni une oreille, ni un œil, ni la mâchoire. Il parlait cependant, et il mangeait très bien ; il était fort gai, et il avait avec lui toute sa famille composée de deux jolies filles que leur costume rendait encore plus intéressantes, et de sept garçons tous soldats. Cet homme qui avait une taille de six pieds et qui était beau, était si laid dans sa figure à cause de son horrible cicatrice qu’il faisait peur. Malgré cela je l’ai d’abord aimé, et j’aurais beaucoup conversé avec lui s’il eût pu s’empêcher de manger de l’ail en aussi grande quantité que je mangeais du pain. Il en portait toujours au moins vingt gousses dans sa poche, comme un de nous porterait des dragées. Peut-on douter que l’ail ne soit un poison ? La seule qualité médicale qu’il a c’est qu’il donne de l’appétit aux animaux dégoûtés.

Cet homme ne savait pas écrire ; mais il n’en était pas honteux car à l’exception du prêtre, et d’un chirurgien, personne dans le régiment ne possédait ce talent. Tous, officiers et soldats avaient la bourse pleine d’or, et au moins la moitié étaient mariés. Aussi ai-je vu cinq à six cents femmes, et une grande quantité d’enfants. Ce spectacle qui se présentait à ma vue pour la première fois m’a occupé et intéressé. Heureuse jeunesse ! Je ne la regrette pas parce qu’elle me donnait du nouveau ; par cette même raison je déteste ma vieillesse, où je ne trouve du nouveau que dans la gazette, dont dans ce temps-là je méprisais avec plaisir l’existence, et dans des faits épouvantables qui m’obligent à prévoir.

La première chose que j’ai faite fut de tirer hors de ma malle tout ce que j’avais d’habits ecclésiastiques. J’ai impitoyablement tout vendu à un juif. Ma seconde opération fut celle d’envoyer à M. Rosa tous les billets que j’avais des effets que j’avais mis en gage ; je lui ai ordonné de les faire vendre tous, et de m’envoyer le surplus. Moyennant ces deux opérations je me suis trouvé en état de céder à mon soldat les maudits dix sous par jour qu’on me donnait. Un autre soldat qui avait été perruquier, avait soin de ma chevelure que la discipline du séminaire m’avait obligé à négliger. Je me promenais par les casernes cherchant quelque objet fait pour me plaire. La maison du major pour le sentiment, et la caserne du balafré pour un peu d’amour à l’albanaise étaient mes seuls refuges. Étant sûr que son colonel serait nommé brigadier, il demandait le régiment de préférence à un concurrent qui lui faisait craindre d’échouer. Je lui ai fait un court placet, mais si vigoureux, que le Sage, après lui avoir demandé qui en était l’auteur, lui promit ce qu’il demandait. Il retourna au fort si joyeux que me serrant contre son sein il me dit qu’il m’en avait toute l’obligation. Après m’avoir donné à dîner en famille, où ses mets à l’ail m’ont brûlé l’âme, il me fit présent de douze boutargues, et de deux livres de tabac Gingé exquis.

L’effet de mon placet fit croire à tous les autres officiers qu’ils ne parviendraient à rien sans le secours de ma plume ; et je ne l’ai refusé à personne ce qui me suscita des querelles, car je servais en même temps le rival de celui que j’avais servi d’avance, et qui m’avait payé. Me voyant devenu maître de trente à quarante sequins je ne craignais plus la misère. Mais voici un lugubre accident qui me fit passer six semaines fort tristes.

Le 2 d’avril, fatal jour de mon entrée dans ce monde, j’ai vu devant moi, sortant de mon lit, une belle Grecque qui me dit que son mari, enseigne, avait tout le mérite possible pour devenir lieutenant, et qu’il le deviendrait si son capitaine ne s’était déclaré son ennemi parce qu’elle ne voulait pas avoir pour lui certaines complaisances que son honneur ne lui permet d’avoir que pour son mari. Elle m’offre des certificats, elle me prie de lui faire un placet qu’elle irait en personne présenter au Sage, et elle conclut par me dire qu’étant pauvre elle ne pouvait récompenser ma peine que de son cœur. Après lui avoir répondu que son cœur n’était fait que pour récompenser des désirs, je procède avec elle comme un homme qui aspirait à être récompensé d’avance, et je ne trouve que cette résistance qu’une femme jolie ne fait que par manière d’acquit. Après le fait je lui dis de revenir vers midi pour recevoir le placet, et elle est exacte. Elle ne trouve pas mauvais de me payer une seconde fois, et vers le soir sous le prétexte de certaines corrections elle vient me récompenser encore. Mais le surlendemain de l’exploit au lieu de me trouver récompensé, je me suis trouvé puni, et dans la nécessité de me mettre entre les mains d’un spagyrique qui en six semaines me remit en parfaite santé. Cette femme, quand je fus assez bête pour lui reprocher sa vilaine action, me répondit en riant qu’elle ne m’avait donné que ce qu’elle avait, et que c’était à moi de me tenir sur mes gardes. Mais mon lecteur ne saurait se figurer ni le chagrin, ni la honte que ce malheur me causa. Je me regardais comme un homme dégradé. Voilà à cause de cet événement un trait qui peut donner une idée aux curieux de mon étourderie.

Mme Vida, sœur du major, dont le mari était jaloux, me confia un beau matin, se trouvant avec moi tête à tête, non seulement le tourment que causait à son âme la jalousie de son homme mais aussi la cruauté qu’il avait de la laisser coucher seule depuis quatre ans malgré qu’elle fût à la fleur de son âge. Dieu fasse, m’ajouta-t-elle, qu’il ne parvienne pas à savoir que vous avez passé une heure avec moi, car il me désespérerait.

Confidence pour confidence, je lui ai dit, pénétré par le sentiment, que si la Grecque ne m’avait mis dans un état d’opprobre elle ferait mon bonheur me choisissant comme un instrument de sa vengeance. À ces mots que j’ai proférés de la meilleure foi du monde, et il se peut même en forme de compliment, elle se leva, et ardente de colère, elle me dit toutes les injures qu’une femme outragée aurait pu lancer contre un audacieux qui se serait oublié. Tout étonné, et concevant fort bien que je pouvais lui avoir manqué, je lui ai tiré la révérence. Elle m’ordonna de ne plus aller chez elle, me disant que j’étais un fat indigne de parler à une femme de bien. Je lui ai dit en partant qu’une femme de bien devait être plus réservée qu’elle sur cet article. J’ai aussi cru dans la suite qu’elle ne se serait pas fâchée, si me portant bien, je me fusse pris tout autrement pour la consoler.

Un autre contretemps, qui me fit bien maudire la Grecque, fut une visite de mes anges avec leur tante, et M. Rosa dans le jour de l’Ascension, le fort étant le lieu où l’on voit de plus près la belle fonction. Je leur ai donné à dîner, et tenu compagnie toute la journée. Ce fut dans la solitude d’une casemate qu’elles me sautèrent au cou croyant que je leur donnerais à la hâte un bon certificat de ma constance ; mais hélas ! Je ne leur ai donné que des baisers à foison, faisant semblant de craindre que quelqu’un n’entrât.

Ayant écrit à ma mère dans quel endroit on me tenait jusqu’à l’arrivée de l’évêque, elle me répondit qu’elle avait écrit à M. Grimani de façon qu’elle était sûre qu’il me ferait mettre en liberté dans peu, et pour ce qui regardait les meubles que Razzetta avait vendus, elle me disait que M. Grimani s’était engagé à faire le patrimoine à mon frère le posthume.

Ce fut une imposture. Ce patrimoine fut fait treize ans après, mais fictif, et par un stellionat. Je parlerai à sa place de ce malheureux frère qui mourut misérable à Rome il y a vingt ans.

À la moitié du mois de juin, les cimariotes furent renvoyés au Levant, le fort resta avec cent invalides de garnison, et m’ennuyant dans la tristesse, je brûlais de colère. La chaleur étant forte, j’ai écrit à M. Grimani de m’envoyer deux habits d’été, lui disant où ils devaient être si Razzetta ne les avait pas vendus. Je fus étonné de voir cet homme huit jours après entrer dans la chambre du major en compagnie d’un autre qu’il lui présenta lui disant que c’était le seigneur Petrillo célèbre favori de la tzarine de toutes les Russies qui venait alors de Pétersbourg. Je le connaissais de nom mais au lieu de célèbre il devait dire infâme, et au lieu de favori il devait dire bouffon. Le major leur dit de s’asseoir, et en même temps Razzetta, ayant pris des mains du barcarol de M. Grimani un paquet, il me le donna me disant voilà les guenilles que je te porte.

Le jour viendra, lui répondis-je, que je te porterai un Rigano. C’est le nom de l’habit que portent les galériens.

À ces mots l’affronteur osa lever sa canne ; mais le major le pétrifia lui demandant s’il avait envie d’aller passer la nuit au corps de garde. Petrillo, qui n’avait jamais parlé, me dit alors qu’il était fâché de ne m’avoir pas trouvé à Venise, car je l’aurais conduit au bordel.

Nous y aurions trouvé ta femme, lui répondis-je.

Je me connais en physionomies, me répliqua-t-il. Tu seras pendu.

Pour lors le major se leva leur disant qu’il avait des affaires à terminer, et ils partirent. Il m’assura qu’il irait le lendemain porter ses plaintes al Savio alla scrittura. Mais après cette scène j’ai sérieusement pensé à exécuter un projet de vengeance.

Tout le fort de Saint-André était entouré d’eau, et il n’y avait pas de sentinelle qui pût voir mes fenêtres. Un bateau donc sous ma fenêtre dans lequel j’aurais pu me descendre aurait pu me mettre à Venise pendant la nuit, et me reconduire au fort avant qu’il fût jour et après que j’aurais fait mon coup. Il s’agissait de trouver un batelier qui pour gagner de l’argent eut le courage de risquer d’aller aux galères.

Entre plusieurs qui venaient porter des provisions, un qui s’appelait Blaise fixa mon attention. Quand je lui ai fait ma proposition lui promettant un sequin il me promit une réponse dans le jour suivant. Il me dit qu’il était prêt. Il avait voulu s’informer si j’étais prisonnier de conséquence. La femme du major lui avait dit que je n’étais détenu que pour des fredaines. Nous établîmes qu’il se trouverait au commencement de la nuit sous ma fenêtre avec son bateau, ayant un mât long pour que je pusse m’y prendre, et me glisser dedans.

Il fut exact. Le temps était couvert, la marée haute, et le vent étant contraire j’ai vogué avec lui. Je suis descendu à la rive des esclavons au Sépulcre, lui ordonnant de m’attendre. J’étais enveloppé dans un capot de marinier. Je suis allé tout droit à Saint-Augustin à la rue Bernard, me faisant conduire à la porte de la maison de Razzetta par le garçon du café.

Sûr de ne pas le trouver à la maison à cette heure-ci, j’ai sonné ; et j’ai entendu, et connu la voix de ma sœur qui me dit que si je voulais le trouver je devais y aller le matin. Je suis alors allé m’asseoir au pied du pont pour voir de quel côté il entrait dans la rue. Je l’ai vu venir un quart d’heure avant minuit du côté de la place Saint-Paul. N’ayant pas besoin d’en savoir davantage, je suis allé rejoindre mon bateau, et je suis retourné au fort rentrant par la même fenêtre sans la moindre difficulté. À cinq heures du matin tout le monde m’a vu me promener par le fort.

Voici toutes les mesures, et les précautions que j’ai prises pour assouvir ma haine contre le bourreau, et pour me mettre dans la certitude de prouver l’alibi s’il m’arrivait de le tuer comme j’en avais l’envie.

Le jour précédant la nuit concertée avec Blaise, je me suis promené avec le jeune Alvise Zen fils de l’adjudant qui n’avait que douze ans ; mais qui m’amusait beaucoup par ses fines friponneries. Dans la suite il devint fameux jusqu’à ce que le gouvernement l’a envoyé demeurer à Corfou il y a vingt ans. Je parlerai de lui dans l’année 1771.

Me promenant donc avec ce garçon, j’ai fait semblant de me donner une entorse sautant à bas d’un bastion. Je me suis fait porter dans ma chambre par deux soldats, et le chirurgien du fort me soupçonnant une luxation me condamna au lit après m’avoir appliqué à la cheville des serviettes imbibées d’eau camphrée. Tout le monde vint me voir ; et j’ai voulu que mon soldat me serve de garde, couchant dans ma chambre. C’était un homme qu’un seul verre d’eau de vie suffisait à soûler, et à le faire dormir comme un loir. D’abord que je l’ai vu dormir, j’ai renvoyé le chirurgien, et l’aumônier qui habitait dans une chambre au-dessus de la mienne. C’était une heure et demie avant minuit que je me suis descendu dans le bateau.

À peine arrivé à Venise j’ai dépensé un sou dans un bon bâton, et je suis allé m’asseoir sur le seuil de l’avant-dernière porte de la rue du côté de la place Saint-Paul. Un petit canal étroit qui était à l’entrée de la rue me parut fait exprès pour y jeter dedans mon ennemi. Ce canal n’est plus visible aujourd’hui. On l’a comblé quelques années après.

Un quart d’heure avant minuit je l’ai vu venir à pas lents et posés. Je sors de la rue à pas rapides me tenant à côté du mur pour l’obliger à me faire place ; et je lui lance le premier coup à la tête, le second au bras, et le troisième plus allongé le force à tomber dans le canal criant fort, et me nommant. Dans le même moment un furlan tenant une lanterne à la main sort d’une maison à ma main gauche ; je lui donne un coup sur la main de la lanterne, il la laisse là, il se sauve dans la rue, et après avoir jeté mon bâton, je traverse la place comme un oiseau, et je passe le pont tandis que le monde courait au coin de la place où le fait était arrivé. J’ai passé le canal à Saint-Thomas, et en peu de minutes je me suis mis dans mon bateau. Le vent était très fort, mais m’étant en faveur j’ai mis la voile et j’ai pris le large. Minuit sonnait dans le moment que j’entrais dans ma chambre par la fenêtre. Je me déshabille dans un instant, et à cris perçants je réveille mon soldat, et je lui ordonne d’aller chez le chirurgien me sentant mourir d’une colique. L’aumônier, réveillé par mes cris, descend et me trouve en convulsion. Sûr que le Diascorde me guérirait, il va en chercher, et il me l’apporte ; mais au lieu de le prendre je le cache pendant qu’il allait chercher de l’eau. Après une demi-heure de grimaces, je dis que je me portais bien, et je remercie tout le monde qui partit me souhaitant un bon sommeil. Après avoir très bien dormi, je suis resté au lit à cause de ma prétendue entorse.

Le major avant de partir pour Venise vint me voir, et me dire que la colique que j’avais eue venait d’un melon que j’avais mangé.

Une heure après-midi j’ai revu le même major.

— J’ai une grande nouvelle à vous donner, me dit-il d’un air riant. Razzetta fut bâtonné, la nuit passée, et jeté dans un canal.

— On ne l’a pas assommé ?

— Non, mais tant mieux pour vous, car votre affaire serait beaucoup plus mauvaise ; on est sûr que c’est vous qui avez commis ce crime.

— Je suis bien aise qu’on le croie, car cela me venge en partie ; mais il sera difficile qu’on le prouve.

— Vous avez raison. Razzetta, en attendant, dit qu’il vous a reconnu, et le furlan Patissi aussi, auquel vous avez fracassé la main où il tenait sa lanterne. Razzetta n’a que le nez cassé, trois dents de moins, et des contusions au bras droit. On vous a dénoncé à l’avogador. D’abord que M. Grimani sut le fait, il écrivit au Sage se plaignant qu’il vous ait mis en liberté sans l’avertir, et je suis arrivé au bureau de la guerre précisément dans le moment qu’il lisait la lettre. J’ai assuré Son Excellence que c’est un faux soupçon parce que je venais de vous laisser au lit dans l’impuissance de vous mouvoir à cause d’une entorse ; outre cela je lui ai dit qu’à minuit vous vous vous sentiez mourir d’une colique.

— Est-ce qu’il fut bâtonné à minuit ?

— C’est ce que la dénonciation dit. Le Sage écrivit d’abord à M. Grimani qu’il lui constatait que vous n’étiez pas sorti du fort ; mais que la partie plaignante pouvait envoyer des commissaires pour vérifier le fait. Attendez-vous donc dans trois ou quatre jours à des interrogatoires.

— Je répondrai que je suis fâché d’être innocent.

Trois jours après un commissaire vint avec un scribe de l’avogarie, et le procès fut d’abord fini. Tout le fort connaissait mon entorse, et le chapelain, le chirurgien, le soldat, et plusieurs autres qui n’en savaient rien jurèrent qu’à minuit je croyais mourir d’une colique. D’abord que mon alibi fut trouvé incontestable, l’avogador au referatur condamna Razzetta, et le crocheteur à payer les frais sans préjudicier à mes droits.

J’ai alors, par le conseil du major, présenté au Sage un placet dans lequel je lui demandais mon élargissement, et j’ai averti de ma démarche M. Grimani. Huit jours après, le major me dit que j’étais libre et que ce serait lui-même qui me présenterait à M. Grimani. Ce fut à table, et dans un moment de gaieté qu’il me donna cette nouvelle. Je ne l’ai pas crue, et voulant faire semblant de la croire je lui ai répondu que j’aimais mieux sa maison que la ville de Venise, et que pour l’en convaincre je resterais dans le fort encore huit jours, s’il voulait me souffrir. On me prit au mot avec des cris de joie.

Quand deux heures après, il me confirma la nouvelle, et que je n’ai pu plus en douter, je me suis repenti du sot présent de huit jours que je lui avais fait ; mais je n’ai pas eu le courage de me dédire. Les démonstrations de contentement de la part de sa femme furent telles que ma rétractation m’aurait rendu méprisable. Cette brave femme savait que je lui devais tout, et elle avait peur que je ne le devinasse pas. Mais voici le dernier événement qui m’occupa dans ce fort, et que je ne dois pas passer sous silence.

Un officier en uniforme nationale entra dans la chambre du major suivi d’un homme qui montrait l’âge de soixante ans portant épée. L’officier remit au major une lettre cachetée du bureau de la guerre qu’il lut, et à laquelle il répondit sur-le-champ, et l’officier partit tout seul.

Le major dit alors à ce monsieur, le qualifiant de comte, qu’il le tenait aux arrêts par ordre suprême, et que sa prison était tout le fort. L’autre voulut alors lui remettre son épée, mais il la refusa noblement, et il le conduisit à la chambre qu’il lui destinait. Une heure après, un domestique à livrée vint porter au détenu un lit, et une malle, et le lendemain matin le même domestique vint me prier au nom de son maître d’aller déjeuner avec lui. J’y fus et voilà ce qu’il me dit au premier abord.

— Monsieur l’abbé, on a tant parlé à Venise de la bravoure avec laquelle vous avez prouvé la réalité d’un alibi incroyable que vous ne devez pas être surpris de l’envie que j’avais de vous connaître.

— Lorsque l’alibi est réel, monsieur le comte, il n’y a pas de bravoure à le démontrer. Ceux qui en doutent permettez que je vous dise, qu’ils me font un mauvais compliment, car…

— N’en parlons donc plus, et excusez. Mais puisque nous sommes devenus camarades, j’espère que vous m’accorderez votre amitié. Déjeunons.

Après le déjeuner, et avoir su de ma bouche qui j’étais, il crut de me devoir la même politesse.

— Je suis, me dit-il, comte de Bonafede. Étant jeune, j’ai servi sous le prince Eugène, puis j’ai quitté le service militaire pour m’attacher au civil en Autriche, puis en Bavière à cause d’un duel. Ce fut à Munick que j’ai enlevé une fille de condition que j’ai conduite ici, où je l’ai épousée. J’y suis depuis vingt ans, j’ai six enfants, et toute la ville me connaît. Il y a huit jours que j’ai envoyé mon laquais à la poste de Flandre pour retirer mes lettres et on les lui a refusées parce qu’il n’avait pas assez d’argent pour en payer le port. J’y suis allé en personne, et j’ai dit en vain que je paierais dans l’ordinaire suivant. On me les a refusées. Je suis monté chez le baron de Taxis qui préside à cette poste pour me plaindre de l’insulte ; mais il m’a répondu grossièrement que ses commis ne font rien que par son ordre, et que quand j’en paierai le port j’aurais mes lettres. Étant chez lui, je me suis gardé maître de mon premier mouvement ; et je suis parti ; mais un quart d’heure après, je lui ai écrit un billet dans lequel je m’appelais insulté, et je lui demandais satisfaction l’avertissant que je marcherais avec mon épée, et qu’il me la donnerait partout où je le trouverais. Je ne l’ai trouvé nulle part ; mais hier le secrétaire des inquisiteurs d’état me dit tête à tête que je devais oublier l’impolitesse du baron, et aller avec un officier qui était là dehors me constituer prisonnier dans ce fort, m’assurant qu’il ne m’y laisserait que huit jours. J’aurai donc le vrai plaisir de les passer avec vous.

Je lui ai répondu que depuis vingt-quatre heures j’étais libre ; mais que pour lui donner une marque de reconnaissance à la confidence qu’il venait de me faire j’aurai l’honneur moi-même de lui tenir compagnie. M’étant déjà engagé avec le major, c’était un mensonge officieux que la politesse approuve.

L’après dîner, étant avec lui sur le donjon du fort, je lui fis observer une gondole à deux rames qui s’acheminait à la petite porte. Après y avoir adressé la lunette d’approche il me dit que sa femme le venait voir avec sa fille. Nous allâmes à leur rencontre.

J’ai vu une dame qui pouvait avoir mérité d’être enlevée et une grande fille de quatorze à seize ans, qui me parut une beauté d’une nouvelle espèce. D’un blond clair, des grands yeux bleus, nez aquilin, et belle bouche entr’ouverte et riante qui comme par occasion laissait voir les bords de deux râteliers superbes, blancs comme son teint si l’incarnat n’eût empêché d’en voir toute la blancheur. Sa taille à force d’être fine paraissait fausse, et son cou très large en haut laissait voir une table magnifique, où on ne voyait que deux petits boutons de rose isolés. C’était un nouveau genre de luxe étalé par la maigreur. Extasié dans la contemplation de cette charmante poitrine tout à fait démeublée, mes yeux insatiables ne pouvaient s’en détacher. Mon âme lui donna dans l’instant tout ce qu’on lui désirait. J’ai élevé les yeux au visage de la demoiselle, qui avec son air riant paraissait me dire vous verrez ici dans une année ou deux tout ce que vous imaginez.

Elle était élégamment parée à la mode de ce temps-là, en grand panier, et dans le costume des filles nobles qui n’ont pas encore atteint l’âge de la puberté ; mais la jeune comtesse y était déjà. Je n’avais jamais regardé la poitrine d’une fille de condition avec moins de ménagement : il me semblait qu’il m’était plus que permis de regarder un endroit où il n’y avait rien, et qui en faisait pompe.

Les discours en allemand entre madame et monsieur ayant cessé, mon tour vint. Il me présenta dans les termes les plus flatteurs, et on me dit tout ce qu’on peut dire de plus gracieux. Le major se croyant en devoir de conduire la comtesse voir le fort j’ai tiré bon parti de l’infériorité de mon rang. J’ai donné le bras à la demoiselle que la mère servie par le major précédait. Le comte resta dans sa chambre.

Ne sachant servir les dames qu’à la vieille mode de Venise, mademoiselle me trouva gauche. J’ai cru de la servir très noblement lui mettant ma main sous l’aisselle. Elle se retira riant très fort. Sa mère se tourne pour savoir de quoi elle riait, et je reste interdit l’entendant lui répondre que je l’avais chatouillée au gousset. Voilà, me dit-elle, de quelle façon un monsieur poli donne le bras.

Disant cela, elle passa sa main sous mon bras droit que j’ai encore mal arrondi, faisant tout mon possible de reprendre contenance. La jeune comtesse croyant alors d’avoir à faire au plus sot de tous les novices, forma le projet de se divertir me mettant en cendre.

Elle commença par m’apprendre qu’arrondissant mon bras ainsi, je l’éloignais de ma taille de façon que je me trouvais hors de dessin. Je lui avoue que je ne savais pas dessiner, et je lui demande si elle s’y connaissait. Elle me dit qu’elle apprenait, et qu’elle me montrerait, quand j’irai la voir, l’Adam et l’Eva du chevalier Liberi qu’elle avait copié, et que les professeurs avouent trouver beaux sans cependant savoir qu’ils étaient d’elle.

— Pourquoi vous cacher ?

— C’est que ces deux figures sont trop nues.

— Je ne suis pas curieux de votre Adam ; mais beaucoup de votre Ève. Elle m’intéressera, et je vous garderai le secret.

Sa mère alors se tourna de nouveau à cause de son rire. Je faisais le nigaud. Ce fut dans le moment qu’elle voulut m’apprendre à donner le bras que j’ai enfanté ce projet voyant le grand parti que je pourrais en tirer. Me trouvant si neuf, elle crut pouvoir me dire que son Adam était beaucoup plus beau que son Ève, car elle n’y avait omis aucun muscle, tandis qu’on n’en voyait pas sur la femme.

— C’est, me dit-elle, une figure sur laquelle on ne voit rien.

— Mais c’est positivement ce rien qui m’intéressera.

— Croyez-moi que l’Adam vous plaira davantage.

Ce propos m’avait si fort altéré que j’étais devenu indécent, et dans l’impuissance de me cacher, car la chaleur étant forte mes culottes étaient de toile. J’avais peur de faire rire madame, et le major, qui marchant dix pas devant nous pouvaient se tourner et me voir.

Un faux pas qu’elle fit ayant fait descendre du talon le quartier d’un de ses souliers, elle allongea le pied me priant de le lui relever. Je me suis mis à l’ouvrage me mettant à genoux devant elle. Elle avait un grand panier et point de jupon, et ne s’en souvenant pas elle releva un peu sa robe ; mais c’en fut assez pour que rien ne pût m’empêcher de voir ce qui manqua de me faire tomber mort. Elle me demanda, quand je me suis relevé, si je me trouvais mal.

Sortant d’une casemate, sa coiffe s’étant dérangée, elle me pria de la lui raccommoder inclinant sa tête. Il me fut alors impossible de me cacher. Elle me tira de peine me demandant si le cordon de ma montre était un présent de quelque belle ; je lui ai répondu en bégayant que c’était ma sœur qui me l’avait donné ; et pour lors elle crut de me convaincre de son innocence me demandant si je lui permettais de le voir de près. Je lui ai répondu qu’il était cousu au gousset ; et c’était vrai. Ne le croyant pas, elle voulut le tirer dehors ; mais n’en pouvant plus j’ai appuyé ma main sur la sienne de façon qu’elle se crut en devoir de cesser d’insister et de finir. Elle dut m’en vouloir, car décelant son jeu j’avais manqué de discrétion. Elle devint sérieuse, et n’osant plus ni rire ni me parler nous allâmes dans la guérite où le major montrait à sa mère le dépôt du corps du maréchal de Schoulembourg qu’on tenait là jusqu’à ce qu’on lui eût fait un mausolée. Mais ce que j’avais fait m’avait mis dans un tel état de honte que je me haïssais et je ne doutais pas non seulement de sa haine mais de son plus haut mépris. Il me semblait être le premier coupable qui avait alarmé sa vertu, et je ne me serais refusé à rien si on m’eût indiqué le moyen de lui faire une réparation. Telle était ma délicatesse à l’âge que j’avais alors, fondée cependant sur l’opinion que j’avais de la personne que j’avais offensée, et dans laquelle je pouvais me tromper. Cette bonne foi de ma part diminua toujours dans la suite jusqu’à ce qu’elle parvînt à un tel degré de faiblesse qu’il ne m’en reste aujourd’hui que l’ombre. Malgré cela je ne me crois pas plus méchant que mes égaux en âge et en expérience.

Nous retournâmes chez le comte, et nous passâmes le reste de la journée tristement. À l’entrée de la nuit, les dames partirent. J’ai dû promettre à la comtesse mère de lui faire une visite au pont du Barbe Fruttarol, où elle me dit qu’elle demeurait.

Cette demoiselle, que je croyais d’avoir insultée, me laissa une si forte impression que j’ai passé sept jours dans la plus grande impatience. Il ne me tardait de la voir que pour obtenir mon pardon après l’avoir convaincue de mon repentir.

Le lendemain j’ai vu chez le comte son fils aîné. Il était laid, mais je lui ai trouvé l’air noble, et l’esprit modeste. Vingt-cinq ans après, je l’ai trouvé à Madrid, garçon dans les gardes du corps de S.M.C. Il avait servi vingt ans simple garde pour parvenir à ce grade. Je parlerai de lui quand je serai là. Il m’a soutenu que je ne l’avais jamais connu, et qu’il ne m’avait jamais vu. Sa honte avait besoin de ce mensonge ; il me fit pitié.

Le comte sortit du fort le matin du huitième jour, et j’en suis sorti le soir, donnant rendez-vous au major à un café de la place Saint-Marc, d’où nous devions aller ensemble chez M. Grimani. À peine arrivé à Venise je suis allé souper chez Mme Orio, et j’ai passé la nuit avec mes anges qui espéraient que mon évêque mourrait en voyage.

Quand j’ai pris congé de la femme du major, femme essentielle, et dont la mémoire m’est toujours chère, elle me remercia de tout ce que j’avais fait pour prouver mon alibi ; mais remerciez-moi aussi, me dit-elle, que j’aie eu le talent de vous bien connaître. Mon mari n’a tout su qu’après.

Le lendemain à midi je fus chez l’abbé Grimani avec le major. Il me reçut ayant l’air d’un coupable. Sa sottise m’étonna quand il me dit que je devais pardonner à Razzetta et à Patissi qui s’étaient mépris. Il me dit que, l’arrivée de l’évêque étant imminente, il avait ordonné qu’on me donnât une chambre, et que je pourrais manger à sa table. Après cela je suis allé avec lui faire une révérence à M. Valaresso, homme d’esprit qui, son semestre étant fini, n’était plus Sage. Le major étant parti, il me pria de lui avouer que c’était moi-même qui avais bâtonné Razzetta, et sans détour j’en suis convenu, et je l’ai amusé lui contant toute l’histoire. Il réfléchit que ne pouvant pas l’avoir bâtonné à minuit, les sots s’étaient trompés dans leur délation ; mais que je n’avais pas besoin de cela pour prouver l’alibi, car mon entorse qui passait pour réelle m’avait suffi.

Mais voilà enfin le moment où je vais voir la déesse de mes pensées, de laquelle je voulais absolument obtenir ma grâce, ou mourir à ses pieds.

Je trouve sans difficulté sa maison ; le comte n’y était pas. Madame me reçoit me disant des paroles très obligeantes ; mais sa personne m’étonne tellement que je ne sais que lui répondre.

Allant voir un ange, je crus que j’entrerais dans un recoin du Paradis, et je me vois dans un salon où il n’y avait que trois ou quatre sièges de bois pourri, et une vieille table sale. On n’y voyait guère, car les volets étaient clos. Ç’aurait pu être pour empêcher la chaleur d’entrer, mais point du tout ; c’était pour qu’on ne vît que les fenêtres n’avaient pas des vitres. J’ai cependant vu que la dame qui me recevait était enveloppée dans une robe toute en lambeaux, et que sa chemise était sale. Me voyant distrait elle me quitta, me disant qu’elle allait m’envoyer sa fille.

Elle se présente un moment après d’un air noble et facile me disant qu’elle m’attendait avec impatience ; mais pas à cette heure-là dans laquelle elle n’était habituée à recevoir personne.

Je ne savais que lui répondre car elle me paraissait une autre. Son misérable déshabillé me la faisant paraître quasi laide, il m’arrive que je ne me trouve plus coupable de rien. Je m’étonne de l’effet qu’elle avait fait sur moi au fort, et elle me semble presque heureuse de ce que la surprise lui avait attiré de ma part une action qui bien loin de l’avoir offensée devait l’avoir flattée. Voyant sur ma physionomie tous les mouvements de mon âme, elle me laissa voir sur la sienne non pas le dépit, mais une mortification qui me fit pitié. Si elle avait su, ou osé philosopher, elle aurait eu droit de mépriser en moi un homme qu’elle n’avait intéressé que par sa parure, ou par l’opinion qu’elle lui avait fait concevoir de sa noblesse, ou de sa fortune.

Elle se mit cependant à l’entreprise de me remonter me parlant sincèrement. Si elle eût pu réussir à mettre en jeu le sentiment, elle se sentait sûre de le faire devenir son avocat.

— Je vous vois surpris, monsieur l’abbé, et je n’en ignore pas la raison. Vous vous attendiez à trouver la magnificence, et ne trouvant qu’une triste apparence de misère, les bras vous tombèrent. Le gouvernement ne donne à mon père que des très petits appointements, et nous sommes neuf. Étant obligés d’aller à l’église dans les jours de fête, et devant avoir les dehors que notre condition exige, nous sommes souvent forcés à rester sans manger pour retirer la robe et le cendal que le besoin nous a forcés à mettre en gage. Nous les y remettons le lendemain. Si le curé ne nous voyait pas à la messe, il rayerait nos noms du registre de ceux qui participent aux aumônes de la confraternité des pauvres. Ce sont ces aumônes qui nous soutiennent.

Quel récit ! elle devina. Le sentiment s’est emparé de moi ; mais pour me rendre honteux beaucoup plus qu’ému. N’étant pas riche, et ne me sentant plus amoureux, je suis devenu, après avoir exhalé un gros soupir, plus froid que glace.

Je lui ai cependant répondu honnêtement, lui parlant raison avec douceur et un air d’intérêt. Je lui ai dit que si j’étais riche, je la convaincrais facilement qu’elle n’avait pas instruit de ses malheurs un homme insensible, et mon départ étant imminent je lui ai démontré l’inutilité de mon amitié. J’ai fini par le sot lieu commun, dont on se sert pour consoler toute fille opprimée par le besoin, même honnête. Je lui ai prédit des bonheurs imaginaires dépendant de la force immanquable de ses charmes. Cela, me répondit-elle d’un ton réfléchi, peut arriver, pourvu que celui qui les trouvera puissants sache qu’ils sont inséparables de mes sentiments, et que s’y conformant il me rende la justice qui m’est due. Je n’aspire qu’à un nœud légitime sans prétendre ni à noblesse, ni à richesse ; je suis désabusée sur l’une, et en état de me passer de l’autre, car il y a longtemps qu’on m’a accoutumée à l’indigence, et même à me passer du nécessaire, ce qui n’est pas compréhensible. Mais allons voir mes dessins.

— Vous avez bien de la bonté, mademoiselle.

Hélas ! Je ne m’en souvenais plus, et son Ève ne pouvait plus m’intéresser. Je l’ai suivie.

J’entre dans une chambre, où je vois une table, une chaise, un petit miroir, et un lit retroussé, où on ne voyait que le dessous de la paillasse. On voulait par là laisser le spectateur maître de s’imaginer qu’il y avait des draps ; mais ce qui m’a donné le coup de grâce fut une puanteur qui n’était pas de vieille date ; me voilà anéanti. Jamais amoureux ne se trouva guéri plus rapidement. Je me trouve uniquement occupé par l’envie de m’en aller pour ne plus retourner, et fâché de ne pas pouvoir laisser sur la table une poignée de sequins ; je me serais trouvé quitte en conscience du prix de ma rançon.

Elle m’a montré ses dessins, et me semblant beaux je les lui ai loués sans m’arrêter sur son Ève ni badiner sur son Adam, comme j’aurais fait ayant l’esprit dans une différente assiette. Je lui ai demandé par manière d’acquit pourquoi ayant tant de talent, elle n’en tirait pas parti apprenant à peindre en pastel.

— Je le voudrais bien, me répondit-elle, mais la seule boîte de couleurs coûte deux sequins.

— Me pardonnerez-vous, si j’ose vous en donner six ?

— Hélas ! Je les accepte ; je vous suis reconnaissante, et je me crois heureuse d’avoir contracté cette obligation avec vous.

Ne pouvant retenir ses larmes, elle se tourna pour m’empêcher de les voir. Je lui ai mis vite sur la table la somme et ce fut par politesse, et pour lui épargner une certaine humiliation que j’ai placé sur ses lèvres un baiser qu’il n’a dépendu que d’elle de croire tendre. J’ai désiré qu’elle attribue à respect ma modération. Prenant congé d’elle, je lui ai promis de retourner un autre jour pour rendre mes devoirs à M. son père ; mais je ne lui ai pas tenu parole. Le lecteur verra à sa place dans quelle situation je l’ai revue dix ans après.

Que de réflexions, sortant de cette maison ! Quelle école ! Pensant à la réalité et à l’imagination, j’ai donné la préférence à celle-ci, puisque la première en dépend. Le fond de l’amour, comme je l’ai appris après, est une curiosité, qui jointe au penchant que la nature a besoin de nous donner pour se conserver, fait tout. La femme est comme un livre qui bon ou mauvais doit commencer à plaire par le frontispice ; s’il n’est pas intéressant il ne fait pas venir l’envie de le lire, et cette envie est égale en force à l’intérêt qu’il inspire. Le frontispice de la femme va aussi du haut en bas comme celui d’un livre, et ses pieds, qui intéressent tant des hommes faits comme moi, donnent le même intérêt que donne à un homme de lettres l’édition de l’ouvrage. La plus grande partie des hommes ne prend pas garde aux beaux pieds d’une femme, et la plus grande partie des lecteurs ne se soucie pas de l’édition. Ainsi les femmes n’ont point tort d’être tant soigneuses de leur figure, et de leurs vêtements, car ce n’est que par là qu’elles peuvent faire naître la curiosité de les lire dans ceux qui à leur naissance la nature n’a pas déclaré pour dignes d’être nés aveugles. Or tout comme ceux qui ont lu beaucoup de livres sont très curieux de lire les nouveaux, fussent-ils mauvais, il arrive qu’un homme, qui a aimé beaucoup de femmes toutes belles, parvienne enfin à être curieux des laides lorsqu’il les trouve neuves. Il voit une femme fardée. Le fard lui saute aux yeux ; mais cela ne le rebute pas. Sa passion devenue vice lui suggère un argument tout en faveur du faux frontispice. Il se peut, se dit-il, que le livre ne soit pas si mauvais ; et il se peut qu’il n’ait pas besoin de ce ridicule artifice. Il tente de le parcourir, il veut le feuilleter, mais point du tout ; le livre vivant s’oppose ; il veut être lu en règle ; et l’égnomane devient victime de la coquetterie, qui est le monstre persécuteur de tous ceux qui font le métier d’aimer.

Homme d’esprit, qui as lu ces dernières vingt lignes, qu’Apollon fit sortir de ma plume, permets-moi de te dire que si elles ne servent à rien pour te désabuser tu as perdu ; c’est-à-dire que tu seras victime du beau sexe jusqu’au dernier moment de ta vie. Si cela ne te déplaît pas, je t’en fais mon compliment.

Vers le soir j’ai fait une visite à Mme Orio pour avertir mes femmes qu’étant logé chez M. Grimani je ne pouvais pas commencer par découcher. Le vieux Rosa me dit qu’on ne parlait que de la bravoure de mon alibi, et que cette célébrité ne pouvant dériver que de la certitude où on était de sa fausseté, je devais craindre une vengeance dans le même goût de la part de Razzetta. Partant, je devais me tenir sur mes gardes principalement la nuit. J’aurais eu trop tort de mépriser l’avis du sage vieillard. Je ne marchais qu’en compagnie, ou en gondole. Mme Manzoni m’en fit compliment. La justice, me disait-elle, avait dû m’absoudre ; mais l’opinion générale savait à quoi se tenir, et Razzetta ne pouvait pas m’avoir pardonné.

Trois ou quatre jours après, M. Grimani m’annonça l’arrivée de l’évêque. Il logeait à son couvent des Minimes à Saint-François de Paule. Il me conduisit lui-même chez ce prélat comme un bijou qu’il chérissait, et qu’il n’y avait que lui qui pût le montrer.

J’ai vu un beau moine avec la croix d’évêque sur la poitrine, qui m’aurait paru le Père Mancia, s’il n’avait eu l’air plus robuste, et moins réservé. Il avait l’âge de trente-quatre ans, et il était évêque, par la grâce de Dieu, du Saint-Siège, et de ma mère. Après m’avoir donné sa bénédiction, que j’ai reçu à genoux, et la main à baiser il me serra contre sa poitrine m’appelant en latin mon cher fils, et ne me parlant jamais dans la suite que dans cette langue. J’ai presque pensé qu’il avait honte à parler italien, étant Calabrais ; mais il me désabusa parlant à M. Grimani. Il me dit que ne pouvant me conduire avec lui que me prenant à Rome, le même M. Grimani aurait soin de m’y faire aller, et que dans la ville d’Ancône un moine minime son ami, qui s’appelait Lazari me donnerait son adresse, et le moyen de faire le voyage. Depuis Rome nous ne nous séparerions plus, et nous irions à Martorano par Naples. Il me pria d’aller le voir de très bonne heure le lendemain, où après qu’il aurait dit sa messe nous déjeunerions ensemble. Il me dit qu’il partirait le surlendemain.

M. Grimani me reconduisit chez lui me tenant un discours de morale qui ne pouvait que me faire rire. Il m’avertit entre autres choses que je ne devais pas me donner beaucoup à l’étude, car dans l’air gras de la Calabre le trop d’application pourrait me faire devenir poumonique.

Le lendemain je fus chez l’évêque au point du jour. Après la messe et le chocolat il me catéchisa pour trois heures de suite. Je me suis clairement aperçu que je ne lui ai pas plu ; mais de mon côté je me suis trouvé très content de lui ; il me parut un très galant homme et d’ailleurs étant celui qui devait m’acheminer au grand trottoir de l’église il ne pouvait que me plaire, car dans ce temps-là, malgré que très prévenu en ma faveur je n’avais en moi la moindre confiance.

Après le départ de ce bon évêque M. Grimani me donna une lettre qu’il lui avait laissée, et que je devais remettre au Père Lazari au couvent des Minimes dans la ville d’Ancône. C’était ce moine, comme je crois l’avoir dit, qui devait se charger de m’envoyer à Rome. Il me dit qu’il me ferait aller à Ancône avec l’ambassadeur de Venise qui était sur son départ ; je devais donc me tenir prêt à partir. J’ai trouvé tout cela excellent. Il me tardait de me voir hors de ses mains.

D’abord que j’ai su le moment dans lequel la cour de M. le Ch. da Lezze ambassadeur de la République devait s’embarquer, j’ai pris congé de toutes mes connaissances. J’ai laissé mon frère François à l’école de M. Joli, fameux peintre en architecture théâtrale.

La péote dans laquelle je devais m’embarquer pour aller à Chiozza ne devant se détacher du rivage qu’à la pointe du jour, je suis allé passer la courte nuit entre les bras de mes deux anges qui pour le coup ne se flattèrent point de me voir encore. De mon côté je ne pouvais rien prévoir, car m’abandonnant au destin je croyais que celle de penser à l’avenir devenait une peine inutile. Nous passâmes cette nuit entre la joie et la tristesse, entre les ris et les larmes. Je leur ai laissé la clef. Cet amour, qui fut mon premier, ne m’a presque rien appris à l’égard de l’école du monde, car il fut parfaitement heureux, jamais interrompu par aucun trouble, ni terni par le moindre intérêt. Nous nous reconnûmes tous les trois fort souvent en devoir d’élever nos âmes à la providence éternelle pour la remercier de la protection immédiate avec laquelle elle avait tenu loin de nous tout accident qui aurait pu troubler la douce paix, dont nous avons joui.

J’ai laissé à Mme Manzoni tous mes papiers, et tous les livres défendus que j’avais. Cette dame qui avait vingt ans plus que moi, et qui croyant au destin s’amusait à feuilleter son grand livre, me dit en riant qu’elle était sûre de me rendre tout ce que je lui laissais tout au plus tard dans l’année suivante. Ses prédictions m’étonnaient, et me faisaient plaisir ; ayant beaucoup de respect pour elle, il me semblait de devoir l’aider à les vérifier. Ce qui lui faisait voir dans l’avenir n’était ni superstition, ni un vain pressentiment toujours dénué de raison ; mais une connaissance du monde, et du caractère de la personne à laquelle elle s’intéressait. Elle riait de ce qu’elle ne se trompait jamais.

Je suis allé m’embarquer à la petite place de Saint-Marc. La veille, M. Grimani m’avait donné dix sequins, qui selon lui devaient m’être plus que suffisants à vivre dans tout le temps que je devais rester dans le lazaret d’Ancône pour faire la quarantaine. Après ma sortie du lazaret, il n’était pas possible de prévoir que je pusse avoir besoin d’argent. Puisqu’ils n’en doutaient pas, mon devoir était d’être aussi certain qu’eux ; mais je n’y pensais pas. Je me consolais cependant de ce que j’avais dans ma bourse à l’insu de tout le monde quarante beaux sequins qui relevaient beaucoup mon jeune courage. Je suis parti avec la joie dans l’âme sans rien regretter.

CHAPITRE VIII

Mes malheurs à Chiozza. Le père Stephano récollet. Lazaret d’Ancône. L’esclave grecque. Mon pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Je vais à Rome à pied et de là à Naples pour trouver l’évêque que je ne trouve pas. La fortune m’offre les moyens d’aller à Martorano d’où je repars bien vite pour retourner à Naples.

Cette cour de l’ambassadeur qu’on appelait une grande cour ne me semblait pas quelque chose de grand. Elle était composée d’un maître d’hôtel milanais qui s’appelait Carnicelli, d’un abbé qui lui servait de secrétaire parce qu’il ne savait pas écrire, d’une vieille femme qu’on appelait de charge, d’un cuisinier, et de sa femme fort laide, et de huit à dix laquais.

En descendant à Chiozza à midi j’ai poliment demandé à M. Carnicelli où j’irais me loger.

— Où vous voudrez. Faites seulement que l’homme que voilà sache où vous êtes pour qu’il puisse aller vous avertir lorsque la Tartane mettra à la voile pour Ancône. Mon devoir est de vous mettre dans le lazaret d’Ancône franc de dépense du moment dans lequel nous partirons. Jusqu’à ce moment-là, divertissez-vous.

Cet homme que voilà était le maître de la Tartane. Je lui demande où je pouvais me loger.

— Chez moi, si vous vous contentez de coucher dans un grand lit avec M. le cuisinier, dont la femme couchera à bord de ma Tartane.

J’y consens, et un matelot vient avec moi portant ma malle qu’il met sous le lit, parce que le lit occupait toute la chambre. Après avoir ri de cela, car il ne me convenait point du tout de faire le difficile, je vais dîner à l’auberge, puis je vais voir Chiozza. C’est une presqu’île, port de mer de Venise peuplée de dix mille âmes, matelots, pêcheurs, marchands, gens de chicane, et employés aux gabelles et finances de la République. Voyant un café, j’y suis entré. Un jeune docteur en droit, qui avait été à Padoue mon condisciple, m’embrasse, et me présente à l’apothicaire qui avait sa boutique à côté du café, où, me dit-il, tous les gens de lettres s’assemblaient. Un quart d’heure après, un grand moine Jacobin, borgne, et Modénois, nommé Corsini, que j’avais connu à Venise, arrive, me voit, et me fait des grandes politesses. Il me dit que j’étais arrivé à temps pour être du pique-nique que les académiciens macaroniques faisaient le lendemain après une séance de l’académie, où chaque membre réciterait une sienne composition en l’honneur et gloire des macaronis. Il m’excite à faire l’honneur à l’académie de réciter un morceau de ma façon, et d’être du pique-nique, et j’accepte. J’ai fait dix stances, et je fus agrégé à l’académie par acclamation. J’ai figuré encore mieux à table mangeant si bien des macaronis qu’on me jugea digne d’en être déclaré prince.

Le jeune docteur, académicien aussi, me présenta à sa famille. Ses parents fort à leur aise me firent toutes les honnêtetés. Il avait une sœur fort aimable, et une autre, religieuse professe, qui me parut un prodige. J’aurais pu dans cette société passer agréablement mon temps jusqu’au moment de mon épart ; mais il était écrit qu’à Chiozza je ne devais avoir que des chagrins. Le jeune docteur me donna aussi une autre marque d’amitié : il m’avertit que le Père Corsini était homme de mauvaise compagnie, qu’on ne pouvait souffrir nulle part et que je devais éviter. J’ai remercié le docteur de cet avis ; mais je n’en ai pas fait cas parce que j’ai cru que sa mauvaise réputation ne dérivait que de son libertinage. Étant tolérant par caractère, et assez étourdi pour ne pas craindre des pièges, j’ai cru que ce moine pourrait au contraire me procurer beaucoup d’agréments.

Ce fut le troisième jour que ce fatal moine me présenta dans un lieu où j’aurais pu aller tout seul, et où pour faire le brave, je me suis donné à une misérable laide coquine. En sortant de là il me conduisit à une auberge à souper en compagnie de quatre capons ses amis, où un d’entre eux après souper fit une banque de Pharaon. Après avoir perdu quatre sequins j’ai voulu quitter ; mais mon bon ami Corsini me persuada à en risquer encore quatre de moitié avec lui. Il fit la banque, et elle sauta. Je ne voulais plus jouer ; mais Corsini se montrant affligé d’être la cause de ma perte me conseilla de faire moi-même une banque de vingt, et on me débanqua. Ne pouvant pas souffrir une si grosse perte, je n’ai pas eu besoin qu’on me prie. L’espoir de regagner mon argent me fit perdre tout mon reste. Je suis allé me coucher avec le cuisinier qui dormait, et qui se réveillant me dit que j’étais un libertin. Je lui ai répondu que c’était vrai.

Ma nature accablée par ce grand malheur eut besoin de s’y rendre insensible, se noyant dans le frère de la mort. Ce fut le sacré bourreau qui à midi me réveilla pour me dire d’un air triomphant qu’on avait invité à souper un jeune homme fort riche qui ne pouvait que perdre, et que par conséquent je me referais.

— J’ai perdu tout mon argent. Prêtez-moi vingt sequins.

— Quand je prête, je suis sûr de perdre : c’est une superstition ; mais j’en ai trop fait l’expérience. Tâchez de les trouver ailleurs, et venez. Adieu.

Ayant honte de faire savoir mon malheur à mon sage ami, je me suis informé au premier venu où demeurait un honnête prêteur sur gages. Je fus chez un vieil homme que j’ai conduit chez moi, et auquel j’ai vidé ma malle. Après avoir fait l’inventaire de tous mes effets, il me donna trente sequins, sous condition, que si je ne lui rendais la somme tout au plus tard trois jours après, tout lui appartiendrait. Point d’usure. Le brave homme ! Je lui ai fait un écrit de vente ; et il emporta tout après m’avoir donné trente sequins tous neufs. Ce fut lui qui m’obligea à retenir trois chemises, des bas et des mouchoirs ; je ne voulais rien. J’avais un sûr pressentiment que je regagnerais le soir tout mon argent. Quelques années après, je me suis vengé écrivant une diatribe contre les pressentiments. Je crois que le seul pressentiment auquel l’homme sage peut faire attention est celui qui lui prédit malheur ; il est de l’esprit. Celui qui prédit bonheur est du cœur, et le cœur est un fou digne de compter sur la fortune qui est folle. Je n’eus rien de si pressé que d’aller rejoindre l’honnête compagnie, qui ne craignait rien tant que de ne pas me voir arriver. À souper on ne parla pas de jouer. On fit le plus pompeux éloge de mes éminentes qualités ; et on célébra la haute fortune que je devais faire à Rome. Ce fut moi, après table, que voyant qu’on ne parlait pas de jouer, j’ai demandé hautement ma revanche. On me dit que je n’avais qu’à faire la banque, et que tout le monde ponterait. Je l’ai faite, et après avoir tout perdu, j’ai prié le lumine lesus[42] de payer à l’hôte ce que je lui devais, et il me dit qu’il répondrait pour moi.

Allant me coucher désespéré, j’ai vu, pour surcroît de malheur, les vilaines marques de la même maladie, dont il n’y avait pas encore deux mois que j’étais guéri. Je me suis endormi abasourdi. Je me suis réveillé au bout d’onze heures ; mais dans l’accablement de mon esprit j’ai poursuivi à me tenir assoupi. J’abhorrais la pensée, et la lumière dont il me semblait être indigne de jouir. Je craignais un réveil parfait dans lequel je me serais trouvé dans la cruelle nécessité de prendre un parti. Je ne me suis pas arrêté un seul moment sur l’idée de retourner à Venise, ce que cependant j’aurais dû faire ; et j’aurais voulu plutôt mourir qu’aller confier au jeune docteur ma situation. Mon existence m’étant devenue à charge, j’espérais de mourir d’inanition sans bouger de là. C’est certain que je ne me serais pas déterminé à me lever, si le bonhomme Alban, maître de la Tartane, ne fut venu me secouer, me disant d’aller à bord, puisque le vent étant bon, il voulait partir.

Le mortel qui sort d’une grande perplexité, quel qu’en soit le moyen, se sent soulagé. Il me semblait que maître Alban était venu me dire ce qui, dans mon extrême détresse, me restait à faire. Après m’être vite habillé, j’ai mis mes chemises dans un mouchoir, et je suis allé m’embarquer. Une heure après, la Tartane leva l’ancre, et le matin elle la jeta dans un port d’Istrie, nommé Orsara. Nous descendîmes tous pour aller nous promener dans cette ville, qui n’en mérite pas le nom. Elle appartient au pape ; les Vénitiens la lui ont donnée pour faire hommage à la chaire de saint Pierre.

Un jeune moine récollet, qui se nommait F. Steffano, de Belun, que maître Alban, dévot de saint François d’Assise, avait embarqué par charité, m’approcha pour me demander si j’étais malade.

— Mon Père, j’ai du chagrin.

— Vous le dissiperez venant avec moi déjeuner chez une de nos dévotes.

Il y avait trente-six heures que la moindre nourriture n’était entrée dans mon estomac, et la grosse mer m’avait fait rendre tout ce qui pouvait encore s’y trouver. Outre cela, ma maladie secrète me gênait à l’excès, sans compter l’avilissement qui m’accablait l’esprit, étant sans le sou. Mon état était si triste que je n’avais pas la force de ne pas vouloir quelque chose. J’ai suivi le moine dans une parfaite apathie.

Il me présenta à sa dévote, lui disant qu’il me conduisait à Rome, où j’allais prendre le saint habit de saint François. Dans toute autre situation je n’aurais pas laissé courir ce mensonge ; mais dans ce moment-là cette imposture me parut comique. La bonne femme nous donna un joli repas en poissons accommodés à l’huile qui là est excellente, et à boire du réfosco que j’ai trouvé exquis. Un prêtre qui arriva là par hasard, me conseilla de ne pas passer la nuit dans la Tartane, mais d’accepter un lit chez lui, et même un dîner pour le lendemain, si le vent nous empêchait de partir. J’ai accepté sans balancer. Après avoir remercié la dévote, je suis allé me promener avec le prêtre, qui me donna un bon souper fait par sa gouvernante, qui s’assit à table avec nous, et qui me plut. Son réfosco encore meilleur que celui de la dévote me fit oublier mes malheurs ; j’ai causé avec ce prêtre assez gaiement. Il voulait me lire un petit poème de sa composition ; mais ne pouvant plus tenir les yeux ouverts, je lui ai dit que je l’entendrais volontiers le lendemain.

Je suis allé me coucher prenant des précautions pour que ma peste ne tombât sur les draps. Dix heures après, la gouvernante, qui épiait mon réveil, me porta du café, me laissant seul après pour que je pusse m’habiller en liberté. Cette gouvernante, jeune et bien faite, me parut mériter attention. Je me sentais mortifié que mon état m’empêchât de la convaincre que je lui rendais justice. Je ne pouvais souffrir de passer dans son esprit pour froid, ou impoli.

Déterminé à bien payer mon hôte écoutant avec attention son poème, j’ai envoyé à l’enfer la tristesse. J’ai fait sur ses vers des remarques qui l’enchantèrent, de sorte que me trouvant de l’esprit plus qu’il ne pensait, il voulut me lire ses idylles, et j’ai subi le joug. J’ai passé avec lui toute la journée. Les attentions redoublées de la gouvernante me démontrèrent que je lui avais plu, et par concomitance elle acheva de me plaire. Le jour passa au prêtre comme un éclair en grâce des beautés que je relevais dans ce qu’il me lisait, tout du plus grand mauvais ; mais elle fut longue pour moi à cause de cette gouvernante qui devait me conduire au lit. Tel j’étais, et je ne sais pas si je doive en être honteux, ou m’en féliciter. Dans le plus déplorable état tant physique que moral, mon âme osait se livrer à la joie ; oubliant tous les vrais motifs de tristesse qui devaient accabler tout autre homme raisonnable.

Le moment enfin arriva. Après quelques avant-coureurs de saison, je l’ai trouvée bonne jusqu’à un certain point ; et déterminée au refus, quand j’ai fait semblant de vouloir lui rendre une justice entière. Content de ce que j’avais obtenu, et encore plus qu’elle ne m’eût pas pris au mot pour l’essentiel j’ai très bien dormi. Le lendemain au café, je lui ai trouvé un air qui me disait qu’elle était enchantée de la connaissance intime que nous avions faite. J’ai fait des démarches pour la convaincre que ma tendresse n’avait pas été un effet du réfosco, et elle ne les seconda pas ; mais elle a embelli son refus avec une clause qui me le rendit cher. Elle me dit que pouvant être surpris, il valait mieux différer au soir, le vent du sud-est étant plus fort que la veille. C’était une promesse formelle. Je me suis disposé à en jouir servatis servandis[43].

La journée avec le prêtre fut égale à la précédente. À l’heure d’aller au lit, la gouvernante me dit en me quittant qu’elle reviendrait. M’examinant alors, j’ai cru voir, que moyennant certaines attentions, je pouvais me tirer d’affaires sans risquer de devoir me reprocher une iniquité impardonnable. Il me semblait que m’abstenant, et lui en disant la raison je me serais couvert d’opprobre, et que je l’aurais comblée de honte. Étant sage je n’aurais pas dû commencer ; il me semblait de ne pouvoir plus reculer. Elle vint. Je l’ai accueillie, comme elle s’y attendait, et après avoir passé un couple d’heures avec plaisir, elle retourna dans sa chambre. Deux heures après, maître Alban vint me dire de me hâter, parce qu’en côtoyant l’Istrie il voulait être à Pola le soir. Je me suis rendu à la tartane.

Le récollet F. Steffano m’amusa toute la journée par cent propos, où j’ai vu l’ignorance mêlée à la fourberie sous le voile de la simplicité. Il me fit voir toutes les aumônes qu’il avait trouvées à Orsara, pain, vin, fromage, saucissons, confitures, et chocolat. Toutes les grandes poches de son saint habit étaient pleines de provisions.

— Avez-vous aussi de l’argent ?

— Dieu m’en préserve. Premièrement, notre glorieux institut me défend d’en toucher ; et en second lieu, si, quand je vais à la quête, j’acceptais de l’argent, on s’acquitterait avec un ou deux sous, tandis que ce qu’on me donne en mangeailles vaut dix fois plus. Saint François, croyez-moi, avait beaucoup d’esprit.

Je réfléchissais que ce moine faisait consister la richesse précisément dans ce qui faisait alors ma misère. Il me fit son commensal ; et il était glorieux de ce que je voulais bien lui faire cet honneur.

Nous descendîmes au port de Pola, qu’on appelle Véruda. Après avoir monté un chemin d’un quart d’heure, nous entrâmes dans la ville, où j’ai employé deux heures à examiner des antiquités romaines ; car cette ville avait été la capitale de l’empire ; mais je n’ai vu autre vestige de grandeur qu’une arène ruineuse. Nous retournâmes à Véruda, où ayant mis à la voile nous nous trouvâmes le lendemain devant Ancône : mais nous louvoyâmes toute la nuit pour y entrer le lendemain. Ce port, malgré qu’il passe pour un insigne monument de Trajan, serait fort mauvais sans une digue faite à grands frais qui le rend assez bon. Une observation curieuse à faire dans la mer Adriatique c’est que le côté au nord est rempli de ports, tandis que l’opposé n’en a qu’un ou deux. Il est évident que la mer se retire vers le levant, et que dans trois ou quatre siècles Venise sera jointe à la terre ferme.

Nous nous débarquâmes à Ancône au vieux lazaret, où on nous condamna à une quarantaine de vingt-huit jours, parce que Venise avait admis après une quarantaine de trois mois l’équipage de deux vaisseaux de Messine, où récemment il y avait eu une peste. J’ai demandé une chambre pour moi et F. Steffano qui m’en sut un gré infini ; et j’ai loué aux juifs un lit, une table, et quelques chaises, dont je devais payer le loyer à la fin de la quarantaine ; le moine n’a voulu que de la paille. S’il avait pu deviner que sans lui je serais peut-être mort de faim, il ne se serait pas, peut-être tant glorifié de se voir logé avec moi. Un matelot, qui espérait de me trouver généreux, me demanda où était ma malle ; lui ayant répondu que je n’en savais rien, il se donna beaucoup de peine pour la trouver avec maître Alban, qui me fit rire quand il vint me demander mille excuses de l’avoir oubliée, me promettant d’ailleurs que je l’aurais en moins de trois semaines.

Le moine qui devait en passer quatre avec moi comptait de vivre à mes frais, tandis que c’était lui que la providence m’avait envoyé pour m’entretenir. Il avait des provisions avec lesquelles nous aurions pu vivre huit jours.

Ce fut après souper qu’en style pathétique je lui ai fait la narration de mon triste état, et du besoin que j’aurais de tout jusqu’à Rome, où je serais au service de l’ambassadeur en qualité (je mentais) de secrétaire des mémoriaux.

Ma surprise ne fut pas petite, quand j’ai vu F. Steffano se réjouir à la triste narration de mon infortune.

— Je me charge, dit-il, de vous jusqu’à Rome. Dites-moi seulement si vous savez écrire.

— Vous moquez-vous de moi ?

— Quelle merveille ! Moi que vous voyez, je ne sais écrire que mon nom : il est vrai que je sais l’écrire de la main gauche aussi ; mais à quoi me servirait de savoir écrire ?

— Je m’étonne un peu, car je vous croyais prêtre.

— Je ne suis pas prêtre ; je suis moine, je dis la messe, et par conséquent je dois savoir lire. Saint François, voyez-vous, dont je suis un indigne fils, ne savait pas écrire, et on prétend même qu’il ne savait pas lire, et que ce fut par cette raison qu’il n’a jamais dit la messe. Bref. Puisque vous savez écrire, vous écrirez demain en mon nom à toutes les personnes que je vous nommerai ; et je vous réponds qu’on nous enverra à manger en abondance jusqu’à la fin de la quarantaine.

Il me fit passer tout le jour suivant à écrire huit lettres, parce qu’il y avait dans la tradition orale de son ordre que tout frère devait être sûr qu’après avoir frappé à sept portes, où on lui aurait refusé l’aumône, il la trouverait abondante à la huitième. Ayant fait le voyage à Rome une autre fois, il connaissait toutes les bonnes maisons d’Ancône, dévotes de saint François ; et tous les supérieurs des couvents riches. J’ai dû écrire à tous ceux qu’il m’a nommés, et tous les mensonges qu’il a voulus. Il m’a obligé à signer son nom aussi, m’alléguant en raison que s’il signait on connaîtrait à la différence du caractère qu’il n’avait pas écrit les lettres, ce qui lui ferait du tort, car dans ce siècle corrompu on n’estimait que les savants. Il m’obligea à remplir les lettres de passages latins, mêmes celles qu’il écrivait à des femmes, et mes remontrances furent inutiles. Quand je résistais, il me menaçait de ne plus me donner à manger. J’ai pris le parti de faire tout ce qu’il voulait. Dans plusieurs de ces lettres il y avait des mensonges que les autres contredisaient. Il me fit dire au supérieur des jésuites qu’il ne recourait pas aux capucins parce qu’ils étaient athées, c’est pourquoi saint François n’avait jamais pu les souffrir. J’eus beau lui dire qu’au temps de saint François il n’y avait ni capucins, ni récollets, mais il m’appela ignorant. J’ai cru qu’on le traiterait de fou, et que personne n’enverrait rien. Je me suis trompé. La grande quantité de provisions qui arriva le troisième et le quatrième jour me surprit. On nous envoya du vin pour toute la quarantaine, de trois ou quatre côtés. C’était du vin cuit qui m’aurait fait du mal ; mais je buvais de l’eau par régime aussi, car il me tardait de guérir. Pour ce qui regarde le manger nous en avions tous les jours pour cinq ou six personnes. Nous en faisions présent à notre gardien qui était pauvre, et père de famille nombreuse. De tout cela il ne se sentait reconnaissant qu’à saint François, point du tout aux bonnes âmes qui lui faisaient l’aumône.

Il se chargea de donner lui-même mes chemises scandaleusement sales à laver à notre gardien me disant qu’il ne risquait rien, car tout le monde savait que les récollets ne portaient pas de chemise. Il ne savait pas qu’il y avait au monde une maladie pareille à la mienne. Comme je me tenais toute la journée au lit, je me suis dispensé d’aller me faire voir de tous ceux qui ayant reçu sa lettre se crurent en devoir de venir lui rendre visite. Ceux qui ne vinrent pas lui répondirent des lettres pleines de disparates finement écrites que je me suis bien gardé de lui faire relever. J’ai fait beaucoup à lui faire comprendre que ces lettres-là ne demandaient pas de réponse.

En quinze jours de régime mon indisposition étant devenue bénigne, je me promenais au commencement du jour dans la cour ; mais un marchand turc arrivé de Salonique avec tout son monde étant entré au lazaret, et logé rez-de-chaussée j’ai dû suspendre ma promenade. Le seul plaisir qui me resta fut de passer mes heures sur mon balcon sur la même cour où le Turc se promenait. Ce qui m’intéressait était une esclave grecque d’une beauté surprenante. Elle passait presque toute la journée assise à la porte de sa chambre, tricotant, ou lisant à l’ombre. La chaleur était extrême. Lorsque, élevant ses beaux yeux elle me voyait, elle les détournait, et souvent contrefaisant la surprise, elle se levait, et à pas lents, elle rentrait dans sa chambre comme si elle avait voulu dire : je ne savais pas d’être observée. Sa taille était grande, et son air était celui de la première jeunesse. Sa peau était blanche, et ses yeux noirs comme ses sourcils et ses cheveux. Son habillement étant grec, était par conséquent très voluptueux.

Oisif dans un lazaret, et tel que la nature, et l’habitude m’avaient fait, pouvais-je contempler un tel objet quatre ou cinq heures tous les jours sans en devenir fou ? Je l’avais entendue parler en langue franque avec son maître qui était vieux, et bel homme, qui s’ennuyait comme elle, et qui ne sortait que quelque moment avec sa pipe à la bouche pour rentrer d’abord. J’aurais dit quelque parole à cette fille si je n’avais eu peur de la faire partir, et de ne plus la revoir. Je me suis à la fin déterminé à lui écrire, n’étant pas embarrassé à lui faire tenir ma lettre, puisque je n’avais qu’à la jeter à ses pieds. N’étant pas sûr qu’elle la ramasserait, voilà comme je m’y suis pris pour ne pas risquer de faire un faux pas.

Ayant attendu un moment où elle était seule, j’ai laissé tomber un papier plié en forme de lettre, où je n’avais rien écrit, tenant ma véritable lettre dans ma main. Lorsque je l’ai vue s’incliner pour prendre la fausse lettre, je lui ai jeté l’autre aussi, et après les avoir ramassées toutes les deux, elles les mit dans sa poche, puis elle disparut. Ma lettre parlait ainsi : « Ange de l’Orient que j’adore. Je passerai toute la nuit sur ce balcon, désirant que vous veniez pour un seul quart d’heure entendre ma voix par le trou qui est sous mes pieds. Nous parlerons à voix basse ; et pour me comprendre vous pourrez monter sur la balle qui est sous le même trou. »

J’ai prié mon gardien d’avoir la complaisance de ne pas m’enfermer comme il faisait toutes les nuits, et il n’eut aucune difficulté à me contenter ; sous condition cependant qu’il me surveillerait, car si je m’avisais de sauter en bas il y allait de sa tête. Il me promit cependant de ne pas venir sur le balcon.

M’étant donc placé à l’endroit, je l’ai vue paraître à minuit, lorsque je commençais à désespérer. Je me suis alors étendu sur mon ventre, mettant ma tête au trou, qui était un carré raboteux de cinq à six pouces. Je l’ai vue monter sur la balle, où se tenant debout, sa tête n’était qu’à un pied de distance du plancher du balcon. Elle était obligée de s’appuyer d’une main au mur, parce que sa position incommode la faisait chanceler. Dans cet état nous parlâmes de nous, d’amour, de désirs, d’obstacles, d’impossibilités, et de ruses. Quand je lui ai dit la raison qui m’empêchait de sauter en bas, elle me dit que quand même, nous nous perdrions, attendu l’impossibilité où je me trouverais de remonter. Outre cela, Dieu sait ce que le Turc aurait fait d’elle et de moi, s’il nous eût surpris. Après m’avoir promis qu’elle viendrait me parler toutes les nuits, elle mit sa main dans le trou. Hélas ! Je ne pouvais me rassasier de la baiser. Il me semblait de n’avoir jamais touché une main plus douce ni plus délicate. Mais quel plaisir quand elle me demanda la mienne ! J’ai vite mis hors du trou tout mon bras de façon qu’elle colla ses lèvres sur le pli du coude ; elle pardonna alors à ma main rapace tous les vols qu’elle a pu faire sur sa gorge grecque, dont j’étais bien plus insatiable que des baisers que je venais d’imprimer sur sa main. Après notre séparation, j’ai vu avec plaisir le gardien qui dormait profondément dans un coin de la salle.

Content d’avoir obtenu tout ce que dans cette position gênante je pouvais obtenir j’attendais avec impatience la nuit suivante mettant ma tête à l’alambic pour trouver le moyen de me la rendre plus délicieuse ; mais la Grecque ayant la même pensée me fit reconnaître son esprit plus fécond que le mien.

Étant dans la cour l’après dîner avec son maître, et lui ayant dit quelque chose qu’il approuva, j’ai vu un Turc domestique aidé par leur gardien tirer dehors un grand panier de marchandises qu’on plaça sous le balcon, tandis qu’elle fit mettre une autre balle au-dessus de deux autres, comme pour faire plus de place au panier. Ayant pénétré son dessein, j’ai tressailli de joie. J’ai vu que par cette opération elle s’était assurée le moyen de s’élever dans la nuit deux pieds plus haut. Mais quoi ? Me suis-je dit, elle se trouvera dans la plus incommode de toutes les positions ; devant se tenir courbée, elle ne pourra pas y résister. Le trou n’est pas assez grand pour qu’elle pût se mettre à son aise y introduisant toute sa tête.

Furieux de ce que je ne pouvais pas espérer d’élargir ce trou, je m’étends, je l’examine, et je ne vois autre moyen que celui de déclouer toute la vieille planche des deux poutres qui étaient dessous. Je vais dans la salle ; le gardien n’y était pas. Je choisis la plus forte d’entre toutes les tenailles que je vois ; je me mets à l’ouvrage, et à plusieurs reprises, ayant toujours peur d’être surpris, j’arrache les quatre gros clous qui tenaient la planche aux deux poutres ; et je me vois maître de la lever. Je la laisse là attendant avec impatience la nuit. Après avoir mangé un petit morceau je vais me mettre sur le balcon.

L’objet de mes désirs arriva à minuit. Voyant avec peine qu’il lui fallait beaucoup d’adresse pour monter sur la nouvelle balle, je lève ma planche, je la mets à côté, et m’étendant je lui présente mon bras dans toute sa longueur, elle s’y attache, monte, et est étonnée, se redressant, de se voir dans mon balcon jusqu’à la moitié de l’estomac. Elle y introduisit ses bras entièrement, et tous nus sans la moindre difficulté. Nous ne perdîmes alors que trois ou quatre minutes en compliments sur ce que sans nous concerter nous avions travaillé tous les deux pour le même objet. Si dans la nuit précédente j’avais été plus maître d’elle qu’elle de moi, elle se trouve maîtresse dans celle-ci de toute ma personne. Hélas ! je ne pouvais posséder, allongeant tant que je pouvais mes deux bras que la moitié de la sienne. J’en étais au désespoir ; mais elle, qui m’avait tout entier entre ses mains était désolée de ne pouvoir contenter que sa bouche. Elle donna en grec mille malédictions à celui qui n’avait pas fait la balle au moins plus grosse d’un demi-pied. Nous n’aurions pas encore été contents ; mais ma main aurait pu tempérer en partie l’ardeur de la Grecque. Nos plaisirs quoique stériles nous occupèrent jusqu’à l’aube. Elle s’en alla sans faire le moindre bruit ; et après avoir remis la planche je suis allé me coucher dans le plus grand besoin de regagner des forces.

Elle m’avait dit que le petit Beiran commençant le même jour, et durant trois, elle ne pourrait venir que le quatrième ; c’était la Pâques des Turcs. Le petit Beiran est plus long que le grand. J’ai passé ces trois jours voyant leurs cérémonies et leurs remuements continuels.

La première nuit après le Beiran, elle me dit me tenant tout entre ses bras amoureux qu’elle ne pouvait être heureuse que m’appartenant, et qu’étant chrétienne je pourrais l’acheter l’attendant dans Ancône à la fin de sa quarantaine. J’ai dû lui avouer que j’étais pauvre, et à cette annonce elle soupira. Dans la nuit suivante elle me dit que son maître la vendrait pour deux mille piastres, qu’elle pouvait me les donner, qu’elle était vierge, et que je pourrais m’en convaincre si la balle était plus grosse. Elle me dit qu’elle me donnerait une boîte remplie de diamants, dont un seul valait deux mille piastres, et que vendant les autres nous pourrions vivre à notre aise sans jamais craindre la pauvreté. Elle me dit que son maître ne s’apercevrait du vol de la boîte qu’après avoir fini la quarantaine, et qu’il soupçonnerait tout le monde plutôt qu’elle.

J’étais amoureux de cette créature, sa proposition m’inquiéta ; mais le lendemain à mon réveil je n’ai plus balancé. Elle vint avec la boîte dans la nuit suivante, et quand je lui ai dit que je ne pouvais pas me résoudre à devenir complice du vol, elle me dit en pleurant que je ne l’aimais pas comme elle m’aimait ; mais que j’étais un vrai chrétien. C’était la dernière nuit. Le lendemain à midi le prieur du lazaret devait venir nous mettre en liberté. La charmante Grecque entièrement en proie de ses sens, et ne pouvant plus résister au feu qui lui brûlait l’âme, me dit de me mettre debout, de me courber, de la saisir sous les aisselles, et de la tirer toute entière dans le balcon. Quel est l’amant qui aurait pu s’opposer à une pareille invitation. Tout nu comme un gladiateur, je me lève, je me courbe, je la saisis sous les aisselles, et sans avoir besoin d’avoir la force de Milon de Crotone, je la tirais dedans, lorsque je me sens saisi aux épaules, entendant la voix du gardien qui me dit que faites-vous ? Je lâche prise, elle s’enfuit, et je tombe sur mon ventre. Je ne me soucie plus de me lever de là et je laisse que le gardien me secoue. Il crut que l’effort m’avait tué ; mais j’étais pire que mort. Je ne me levais pas, parce que j’avais envie de l’étrangler. Je suis enfin allé me coucher sans lui rien dire, et même sans remettre la planche.

Le prieur vint le matin nous déclarer libres. En sortant de là avec le cœur navré j’ai vu la Grecque qui ramassait ses larmes. J’ai donné rendez-vous à la bourse à F. Steffano qui me laissa avec le juif auquel je devais payer le loyer des meubles qu’il m’avait donnés. Je l’ai conduit aux Minimes, où le Père Lazari me donna dix sequins, et l’adresse de l’évêque, qui après avoir fait la quarantaine aux confins de la Toscane devait être à Rome, où je devais aller le rejoindre. Après avoir payé le juif, et mal dîné à une auberge, je me suis acheminé à la bourse pour voir F. Steffano. Chemin faisant j’eus le malheur de rencontrer maître Alban, qui me dit des injures grossières à cause de ma malle que je lui avais laissé croire d’avoir oubliée chez lui. Après l’avoir apaisé lui contant toute la déplorable histoire, je lui ai fait un écrit dans lequel je certifiais que je n’avais rien à prétendre de lui. Je me suis acheté des souliers et une redingote bleue.

À la bourse, j’ai dit à F. Steffano que je voulais aller à la santa casa de Notre-Dame-de-Lorette, que je l’y attendrais trois jours et que de là nous pourrions aller à Rome à pied ensemble. Il me répondit qu’il ne voulait pas aller à Lorette, et que je me repentirais d’avoir méprisé la providence de saint François. Le lendemain je suis parti pour Loretto me portant très bien.

Je suis arrivé à cette sainte ville las à n’en pouvoir plus. C’était pour la première fois de ma vie que j’avais fait quinze milles à pied, ne buvant que de l’eau, à cause que le vin cuit me brûlait l’estomac. Malgré ma pauvreté je n’avais pas l’apparence d’un gueux. La chaleur était excessive.

En entrant dans la ville je rencontre un abbé à l’air respectable, avancé en âge. Voyant qu’il m’examinait attentivement, j’ôte mon chapeau, et je lui demande où il y avait une honnête auberge.

Voyant, me dit-il, une personne comme vous à pied, je juge que c’est par dévotion que vous venez visiter ce saint lieu. Ella venga meco[44].

Il rebrousse chemin, et il me conduit à une maison de belle apparence. Après avoir parlé au chef à l’écart, il part me disant d’un air noble ella sarà ben servita[45].

J’ai cru qu’on me prenait pour un autre, mais j’ai laissé faire.

On m’introduisit dans un appartement de trois pièces, où la chambre à coucher était tapissée de damas avec lit sous baldaquin, et secrétaire ouvert avec tout le nécessaire pour écrire. Un domestique me donne une légère robe de chambre, puis il s’en va, et il rentre avec un autre portant par les deux oreilles une grande cuve remplie d’eau. On la place devant moi, on me déchausse, et on me lave les pieds. Une femme très bien mise, suivie d’une servante qui portait des draps, entre, et après m’avoir fait une humble révérence fait le lit. Après le bain, une cloche sonne, ils se mettent à genoux, j’en fais de même. C’était l’Angelus. On met un couvert sur une petite table ; et on me demande quel vin je bois, je réponds Chianti. On me porte la gazette, et deux flambeaux d’argent, et on s’en va. Une heure après, on me sert un souper en maigre très délicat, et avant que j’aille au lit on me demande si je prendrai mon chocolat avant sortir, ou après la messe. Je réponds avant sortir, devinant la raison de cette demande. Je me couche, on me porte une lampe de nuit devant un cadran, et on s’en va. Je me suis trouvé couché dans un lit auquel je n’ai trouvé l’égal qu’en France. Il était fait pour guérir de l’insomnie ; mais je n’en avais pas besoin. J’ai fait un somme de dix heures. Me voyant traité ainsi, je fus sûr de n’être pas à une auberge ; mais aurais-je osé deviner que j’étais à un hôpital ? Le matin après le chocolat voilà un perruquier maniéré, qui, pour parler n’attend pas d’être interrogé. Devinant que je ne voulais pas avoir une barbe, il s’offre à arranger mon duvet à la pointe des ciseaux, ce qui, me dit-il, me ferait paraître encore plus jeune.

— Qui vous a dit que je pense à cacher mon âge ?

— C’est tout simple, car si monsignore ne pensait pas à ça, il se serait fait raser depuis longtemps. La comtesse Marcolini est ici. Monsignor la connaît-il ? Je dois aller la coiffer à midi.

Voyant que je ne m’intéresse pas à la comtesse, le bavard poursuit :

— Est-ce la première fois que monsignor loge ici ? Dans tous les états de Notre Seigneur, il n’y a pas un hôpital plus magnifique.

— Je le crois, et j’en ferai compliment à Sa Sainteté.

— Oh ! il le sait bien. Il y a logé lui-même avant son exaltation. Si monsignor Caraffa ne vous avait pas connu, il ne vous aurait pas présenté.

Voilà en quoi les perruquiers sont utiles à un étranger dans toute l’Europe ; mais il ne faut pas les interroger, car pour lors ils mêlent le faux au vrai, et au lieu de se laisser sonder ils sondent. Croyant de devoir faire une visite à monsignor Caraffa je m’y suis fait conduire. Il me reçut très bien, et après m’avoir fait voir sa bibliothèque il me donna pour cicéron un de ses abbés qui était de mon âge, et que j’ai trouvé rempli d’esprit. Il m’a fait tout voir. Cet abbé, s’il vit encore, est aujourd’hui chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Vingt-huit ans après cette époque il me fut utile à Rome.

Le lendemain, j’ai communié dans l’endroit même où la Sainte Vierge accoucha de son créateur. J’ai passé tout le troisième jour à voir tous les trésors de ce prodigieux sanctuaire. Le lendemain de bonne heure je suis parti, n’ayant dépensé que trois paoli dans le perruquier.

À la moitié du chemin vers Macerata j’ai trouvé F. Steffano qui marchait très lentement. Enchanté de me voir, il me dit qu’il était parti d’Ancône deux heures après moi, et qu’il ne faisait que trois mille par jour très content d’employer deux mois dans ce voyage qu’à pied même on pouvait faire en huit jours. Je veux, me dit-il, arriver à Rome frais et bien portant ; rien ne me presse ; et si vous êtes d’humeur de voyager ainsi, venez avec moi. Saint François ne sera pas embarrassé à nous entretenir tous les deux.

Août 1743.

Ce lâche était un homme de trente ans, de poil roux, d’une complexion très forte, véritable paysan, qui ne s’était fait moine que pour vivre sans fatiguer son corps. Je lui ai répondu qu’étant pressé je ne pouvais pas devenir son compagnon. Il me dit qu’il marcherait le double ce jour-là, si je voulais me charger de son manteau, qui lui était fort lourd. J’ai voulu essayer, et il mit ma redingote. Nous devînmes deux personnages comiques qui faisaient rire tous les passants. Son manteau était effectivement la charge d’un mulet. Il avait douze poches toutes pleines, outre la grande poche de derrière qu’il appelait le batticulo, qui seule contenait le double de ce que pouvaient contenir toutes les autres : Pain, vin, viandes cuites, fraîches et salées, poulets, œufs, fromages, jambons, saucissons ; il y avait de quoi nous nourrir pour quinze jours. Lui ayant dit comment on m’avait traité à Loretto, il me répondit que si j’avais demandé à monsignor Caraffa un billet pour tous les hôpitaux jusqu’à Rome j’aurais trouvé partout à peu près le même traitement.

Les hôpitaux, me dit-il, ont tous la malédiction de saint François, parce qu’on n’y reçoit pas les moines mendiants ; mais nous ne nous en soucions pas parce qu’ils sont à trop de distance les uns des autres. Nous préférons les maisons des dévots de l’ordre que nous trouvons à chaque heure de chemin.

— Pourquoi n’allez-vous pas vous loger dans vos couvents.

— Je ne suis pas bête. Premièrement on ne me recevrait pas, car étant fugitif je n’ai point d’obédience par écrit qu’ils veulent toujours voir ; je risquerais même d’être mis en prison, car c’est une maudite canaille. En second lieu nous ne sommes pas dans nos couvents si bien comme chez nos bienfaiteurs.

— Comment, et pourquoi êtes-vous fugitif ?

À cette interrogation il me fit une histoire de son emprisonnement, et de sa fuite pleine d’absurdités, et de mensonges. C’était un sot qui avait l’esprit d’Arlequin, et qui supposait ceux qui l’écoutaient encore plus sots. Dans sa bêtise cependant il était fin. Sa religion était singulière. Ne voulant pas être bigot, il était scandaleux ; pour faire rire la compagnie il disait des cochonneries révoltantes. Il n’avait le moindre goût ni pour les femmes, ni pour toute autre espèce d’impudicité, et il prétendait qu’on dût prendre cela pour une vertu tandis que ce n’était qu’un défaut de tempérament. Tout dans ce genre-là lui semblait matière à faire rire ; et quand il était un peu gris, il faisait aux convives, maris, femmes, fils, et filles des questions si lubriques qu’il les faisait rougir. Le butor ne faisait qu’en rire.

Lorsque nous fûmes à cent pas de la maison du bienfaiteur, il reprit son manteau. En entrant il donna sa bénédiction à tout le monde, et toute la famille vint lui baiser la main. La maîtresse de la maison l’ayant prié de lui dire la messe, fort complaisant il se fit conduire à la sacristie de l’église qui n’était qu’à vingt pas de là.

— Avez-vous oublié, lui dis-je à l’oreille, que nous avons déjeuné ?

— Ce ne sont pas vos affaires.

Je n’ose pas répliquer ; mais en écoutant sa messe, je suis fort surpris de voir qu’il n’en savait pas l’allure. Je trouve cela plaisant ; mais le plus comique de l’affaire vint, lorsque après la messe il se mit dans le confessionnal, où après avoir confessé toute la maison il s’avisa de refuser l’absolution à la fille de l’hôtesse, jeune cœur de douze à treize ans charmante et très jolie. Ce refus fut public, il la gronda, et lui menaça l’enfer. La pauvre fille toute honteuse sortit de l’église fondante en pleurs ; tandis que moi tout ému, et intéressé à elle, après avoir dit à haute voix à F. Steffano qu’il était fou, je courus après elle pour la consoler ; mais elle avait disparu ayant absolument refusé de venir se mettre à table. Cette extravagance m’irrita si fort qu’il me vint envie de le rosser. L’appelant en présence de toute la famille, imposteur et infâme bourreau de l’honneur de cette fille je lui ai demandé pourquoi il lui avait refusé l’absolution, et il me ferma la bouche me répondant de sang-froid qu’il ne pouvait pas révéler la confession. Je n’ai pas voulu manger, bien déterminé à me séparer de cet animal. J’ai dû recevoir en sortant de la maison un paolo pour la maudite messe que ce coquin avait célébré. Je devais faire figure de son boursier.

D’abord que nous fûmes sur le grand chemin, je lui ai dit que je le quittais pour sortir du risque de me voir condamné aux galères avec lui. Dans les reproches que je lui ai faits l’ayant appelé ignorant scélérat, et l’entendant me répondre que j’étais un gueux, je n’ai pu me tenir de lui donner un soufflet, auquel il a répondu d’un coup de son bâton que dans l’instant je lui ai arraché des mains. Puis le laissant là, j’ai allongé le pas vers Macerata. Un quart d’heure après un voiturier vide qui retournait à Tolentino m’ayant offert de m’y mettre pour deux paoli, j’ai accepté. De là j’aurais pu aller à Foligno pour six paoli ; mais une maudite envie d’épargner me l’empêcha, et me portant bien j’ai cru de pouvoir aller à Valcimare à pied ; et j’y suis arrivé n’en pouvant plus après cinq heures de marche. Cinq heures de marche suffisent pour mettre aux abois un jeune homme qui, quoique fort et sain, n’est pas accoutumé à marcher. Je me suis mis au lit.

Le lendemain voulant payer l’hôte de la monnaie en cuivre que j’avais dans la poche de l’habit, je ne trouve pas ma bourse que je devais avoir dans la poche de mes culottes. Je devais y avoir sept sequins. Quelle désolation ! Je me souviens de l’avoir oubliée sur la table de l’hôte à Tolentino, lorsque j’avais changé un sequin pour le payer. Quel chagrin ! J’ai rejeté avec dédain l’idée de retourner sur mes pas pour recouvrer cette bourse qui contenait tout mon bien. Me paraissant impossible que celui qui s’en serait emparé me la rendrait, je n’ai pu me résoudre à faire une perte certaine fondé sur un espoir incertain. J’ai payé, et avec l’affliction dans l’âme je me suis mis sur le chemin de Saraval ; mais une heure avant d’y arriver après avoir marché cinq heures, et déjeuné à Muccia j’ai fait un faux pas sautant un fossé, et je me suis donné une si cruelle entorse que je n’ai pu plus marcher. Je reste assis au bord du fossé sans autre ressource que l’ordinaire que la religion fournit aux malheureux qui se trouvent dans la détresse. Je demande à Dieu la grâce de faire passer par là quelqu’un qui pût me secourir.

Une demi-heure après un paysan passa qui allait chercher un ânon, qui moyennant un paolo me conduisit à Saraval, riche d’onze paoli en monnaie de cuivre ; pour me faire faire économie il me logea chez un homme à méchante physionomie qui pour deux paoli payés d’avance me logea. Je demande un chirurgien ; mais je ne peux l’avoir que le lendemain. Je me couche, après un infâme souper, dans un détestable lit, où j’espère cependant dormir ; mais c’était précisément là que mon mauvais démon m’attendait pour me faire souffrir des peines infernales.

Trois hommes arrivent armés de carabines, faisant des mines épouvantables, parlant entre eux un jargon que je ne comprenais pas, jurant, pestant sans avoir aucun égard pour moi. Après avoir bu, et chanté jusqu’à minuit, ils se couchèrent sur des bottes de paille ; mais à ma grande surprise mon hôte ivre, et tout nu vient pour se coucher près de moi, riant de m’entendre lui dire que je ne le souffrirai jamais. Il dit en blasphémant dieu que tout l’enfer ne pourrait l’empêcher de se coucher dans son lit. J’ai dû lui faire place en m’écriant chez qui suis-je ? À cette exclamation il me dit que j’étais chez le plus honnête sbire de tout l’État de l’Église.

Aurais-je pu deviner que j’étais en compagnie de ces maudits ennemis de tout le genre humain ? Mais ce n’est pas tout. Le brutal cochon, à peine couché, plus avec l’action qu’avec la parole me déclare son infâme dessein d’une façon qui me force à le repousser par un coup que je lui donne à la poitrine, et qui le fait tomber à bas du lit. Il jure, il se relève, et il retourne à l’assaut sans entendre raison. Je me décide à me traîner dehors, et à me mettre sur un siège, remerciant Dieu qu’il ne s’y oppose pas, et qu’il se soit d’abord endormi. J’ai passé là quatre heures des plus tristes. À la pointe du jour ce bourreau excité par ses camarades se leva. Ils burent, et après avoir repris leur carabine ils partirent.

Dans cet état pitoyable j’ai encore passé une heure à appeler quelqu’un. Un garçon enfin monta qui pour un bayoque alla me chercher un chirurgien. Cet homme après m’avoir visité, et assuré que trois ou quatre jours de repos me guériraient me conseilla de me laisser porter à l’auberge. J’ai suivi son conseil, et je me suis d’abord mis au lit où il eut soin de moi. J’ai donné à laver mes chemises, et je fus bien traité. Je me voyais réduit à désirer de ne pas guérir, tant je craignais le moment dans lequel pour payer l’hôte j’aurais dû vendre ma redingote. J’en étais honteux. Je voyais que si je ne m’étais pas intéressé pour la fille à laquelle F. Steffano avait refusé l’absolution je ne me serais pas trouvé dans la misère. Il me paraissait de devoir convenir que mon zèle avait été vicieux. Si j’avais pu souffrir le récollet, si, si, si, et tous les maudits si qui déchirent l’âme du malheureux qui pense, et qui après avoir bien pensé se trouve encore plus malheureux. Il est cependant vrai qu’il apprend à vivre. L’homme qui se défend de penser n’apprend jamais rien.

Le matin du quatrième jour, me trouvant en état de marcher comme le chirurgien me l’avait prédit, je me détermine à le charger de la vente de ma redingote, désolante nécessité, car les pluies commençaient. Je devais quinze paoli à l’hôte, et quatre au chirurgien. Dans le moment que j’allais le charger de cette douloureuse vente, voilà F. Steffano qui entre riant comme un fou, et me demandant si j’avais oublié le coup de bâton qu’il m’avait donné. Je prie alors le chirurgien de me laisser avec ce moine. Je demande au lecteur s’il est possible de voir des choses pareilles, et de conserver l’esprit exempt de superstition ? Ce qui étonne est la minute, car le moine est arrivé à la dernière, et ce qui m’étonnait encore davantage était la force de la Providence, de la fortune, de la très nécessaire combinaison qui voulait, ordonnait, me forçait à ne devoir espérer que dans ce fatal moine, qui avait commencé à être mon génie conservateur à la crise de mes malheurs à Chiozza. Mais quel Génie ! Je devais reconnaître cette force plus pour une punition que pour une grâce. J’ai dû me consoler voyant paraître ce sot, fripon, scélérat ignorant, car je n’ai pas douté un seul moment qu’il ne m’aurait tiré d’embarras. Fût-ce le ciel qui me l’envoyait ou l’enfer je voyais que je devais me soumettre à lui. C’était lui qui devait me conduire à Rome. C’était un décret de la destinée.

La première chose que F. Steffano me dit fut le proverbe Chi va piano va sano[46]. Il avait employé cinq jours à faire le voyage que j’avais fait dans un ; mais il se portait bien, et il n’avait pas eu des malheurs. Il me dit qu’il passait son chemin lorsqu’on lui dit que l’abbé secrétaire des mémoriaux de l’ambassadeur de Venise était malade à l’auberge après qu’on l’avait volé à Valcimara.

— Je viens vous voir, me dit-il, et je vous trouve en bonne santé. Oublions tout et vite allons à Rome. Je marcherai pour vous faire plaisir six milles par jour.

— Je ne peux pas ; j’ai perdu ma bourse, et je dois vingt paoli.

— Je vais les chercher de par saint François.

Il entre une heure après avec le maudit sbire ivrogne, sodomite, qui me dit que si je lui avais confié ma qualité il m’aurait gardé toujours chez lui.

— Je te donne, me dit-il, quarante paoli si tu t’engages à me faire avoir la protection de ton ambassadeur ; mais à Rome tu me les rendras si tu ne réussis pas. Tu dois donc me faire un billet.

— Je le veux bien.

Tout fut fait dans un quart d’heure ; j’ai reçu quarante paoli, j’ai payé mes dettes, et je suis parti avec le moine.

Une heure après-midi, il me dit que Collefiorito étant encore loin nous pourrions nous arrêter la nuit dans une maison qu’il me montra à deux cents pas du grand chemin. C’était une chaumière, je lui ai dit que nous y serions mal ; mais mes remontrances furent inutiles, j’ai dû me soumettre à sa volonté. Nous y allons, et nous ne voyons qu’un vieillard décrépi, couché, et toussant ; deux vilaines femmes de trente ou quarante ans, et trois enfants tous nus, une vache dans un coin, et un maudit chien qui japait. La misère était visible ; mais le monstre froqué au lieu de leur faire l’aumône, et s’en aller, leur demande à souper par saint François. Il faut, dit le vieux moribond à ses femmes, cuire la poule, et tirer dehors la bouteille que je conserve depuis vingt ans. La toux alors le prit si fort que j’ai cru le voir mourir. Le moine lui promet que saint François le fera rajeunir. Je voulais aller à Collefiorito tout seul et l’attendre ; mais les femmes s’y opposèrent, et le chien me prit par l’habit avec des dents qui me firent peur. J’ai dû rester là. Au bout de quatre heures la poule était encore dure ; j’ai débouché la bouteille, et j’ai trouvé du vinaigre. Perdant patience j’ai tiré de quoi bien manger hors du batticulo du moine, et j’ai vu ces femmes toutes contentes de voir tant de bonnes choses.

Après que nous eûmes tous assez bien mangé on nous fit deux grands lits d’assez bonne paille, et nous nous couchâmes restant à l’obscur parce qu’il n’y avait ni chandelle ni huile. Cinq minutes après, dans le moment même que le moine me dit qu’une femme s’était couchée près de lui, j’en sens une autre près de moi. L’effrontée m’entreprend, et va son train malgré que je ne voulusse absolument consentir à sa rage. Le tapage que le moine faisait voulant se défendre de la sienne rendait la scène si comique que je ne pouvais pas me mettre tout à fait en colère. Le fou appelait à grands cris saint François à son secours ne pouvant pas compter sur le mien. J’étais plus encore embarrassé que lui, puisque lorsque j’ai voulu me lever le chien m’effraya venant à mon cou. Ce même chien allant de moi au moine, et du moine retournant à moi paraissait d’accord avec les putains pour nous empêcher de nous défendre d’elles. Nous nous disions assassinés faisant les hauts cris ; mais en vain car la maison était isolée. Les enfants dormaient, le vieillard toussait. Ne pouvant me sauver de là, et la b…[47] m’assurant qu’elle s’en irait, si je voulais être un peu complaisant, j’ai pris le parti de la laisser faire. J’ai trouvé que celui qui dit sublata lucerna nullum discrimen inter mulieres[48] dit vrai ; mais sans amour cette grande affaire-là est une vilenie. F. Steffano fit autrement. Défendu par sa grosse robe, il échappa au chien, il se leva, et il trouva son bâton. Pour lors il parcourut l’endroit donnant des coups à droite, et à gauche en aveugle. J’ai entendu la voix d’une femme s’écrier : Ah ! Mon Dieu ! Et le moine dire je l’ai assommée. J’ai cru qu’il avait assommé le chien aussi, car je n’ai plus entendu, et j’ai cru assommé le vieillard aussi ne l’entendant plus tousser. Il vint se coucher près de moi, tenant son gros bâton, et nous dormîmes jusqu’au jour.

Je me suis vite habillé étonné de ne plus voir les deux femmes, et effrayé de voir le vieillard qui ne donnait le moindre signe de vie. J’ai fait voir à F. Steffano une meurtrissure sur la tempe du défunt : il me dit qu’en tout cas il ne l’avait pas tué exprès. Mais je l’ai vu furieux lorsqu’il trouva vide son batticulo. J’en fus enchanté. Ne voyant plus les deux carognes j’ai cru qu’elles étaient allées chercher main forte, et que nous allions avoir des malheurs très sérieux ; mais quand j’ai vu le batticulo pillé j’ai connu qu’elles étaient parties pour n’être pas obligées à nous rendre compte du vol. Je l’ai cependant si bien sollicité lui représentant le danger dans lequel nous étions que nous partîmes. Ayant trouvé un voiturier qui allait à Foligno je l’ai persuadé à saisir cette occasion pour nous éloigner de là, et ayant mangé là un morceau à la hâte nous montâmes dans une autre qui nous mit à Pisignano, où un bienfaiteur nous logea très bien, et où j’ai bien dormi délivré de la crainte d’être arrêté.

Le lendemain nous arrivâmes de bonne heure à Spoleto, où ayant deux bienfaiteurs, il voulut les honorer tous les deux. Après avoir dîné chez le premier qui nous traita en princes, il voulut aller souper et coucher chez l’autre. C’était un riche marchand de vin, dont la nombreuse famille était toute gentille. Tout serait allé bien, si le fatal moine qui avait déjà trop bu chez le premier bienfaiteur, n’eût fini de s’enivrer chez le second. Ce scélérat croyant de plaire à cet honnête homme, et à sa femme disant du mal de celui où nous avions dîné, il dit des mensonges que je n’ai pas eu la force de souffrir. Lorsqu’il osa dire qu’il avait dit que tous ses vins étaient frelatés, et qu’il était voleur, je lui ai donné un démenti formel l’appelant scélérat. L’hôte et l’hôtesse me calmèrent me disant qu’ils connaissaient les personnes ; et m’ayant jeté la serviette au nez quand je l’ai appelé détracteur, l’hôte le prit avec douceur, et le mena dans une chambre où il l’enferma. Il me conduisit dans une autre.

Le lendemain de bonne heure j’étais disposé à partir tout seul, lorsque le moine, qui avait digéré son vin, vint me dire que nous devions pour l’avenir vivre ensemble en bons amis. Pliant à ma destinée, je suis allé avec lui à Soma, où la maîtresse de l’auberge, qui était une rare beauté, nous donna à dîner. Elle nous donna du vin de Chypre que les courriers de Venise lui portaient pour les excellentes truffes qu’elle leur donnait, et qu’à leur retour ils portaient à Venise. En partant j’ai laissé à cette excellente femme une portion de mon cœur ; mais que devins-je, lorsqu’à un ou deux milles de Terni le monstre me fit voir un petit sac de truffes qu’il lui avait volé. C’était un vol de deux sequins tout au moins. Fort fâché, j’ai pris le sac lui disant que je voulais absolument le renvoyer à la belle et honnête femme, et pour lors nous vînmes à des voies de fait. Nous nous battîmes, et m’étant emparé de son bâton, je l’ai jeté dans un fossé, et je l’ai laissé là. À peine arrivé à Terni, j’ai renvoyé à l’hôtesse son sac avec une lettre dans laquelle je lui demande excuse.

Je suis allé à Otricoli à pied pour voir à mon aise l’ancien beau pont, et de là un voiturier me mena pour quatre paoli à Châteauneuf ; d’où je suis parti à minuit à pied pour arriver à Rome trois heures avant midi le premier de septembre. Mais voici une circonstance qui peut-être plaira à quelques lecteurs.

Une heure après être sorti de Châteauneuf, allant vers Rome, l’air étant tranquille, et le ciel serein, j’ai observé à dix pas de moi à ma main droite une flamme pyramidale de la hauteur d’une coudée, qui quatre ou cinq pieds élevée du terrain, m’accompagnait. Elle s’arrêtait quand je m’arrêtais, et lorsqu’au bord du chemin il y avait des arbres je ne la voyais plus, mais je la revoyais quand je les avais dépassés. Je m’y suis approché plusieurs fois ; mais tant je m’y approchais tant elle s’éloignait. J’ai essayé à retourner sur mes pas et pour lors je ne la voyais plus, mais d’abord que j’avais repris mon chemin je la revoyais à la même place. Elle ne m’est disparue qu’à la lumière du jour.

Quelle merveille pour la superstitieuse ignorance, si ayant des témoins de ce fait, il me fût arrivé de faire à Rome une grande fortune ! L’histoire est remplie de bagatelles de cette espèce, et le monde est plein de têtes, qui en font encore grand cas malgré les prétendues lumières que les sciences procurèrent à l’esprit humain. Je dois cependant dire la vérité, qu’en dépit de mes connaissances en physique la vue de ce petit météore n’a pas laissé de me donner des idées singulières. J’eus la prudence de n’en rien dire à personne. Je suis arrivé à Rome avec sept paoli dans ma poche.

Rien ne m’arrête ; ni la belle entrée à la place de la porte du Peuplier, que l’ignorance appelle del popolo, ni le portail des églises, ni tout ce qu’a d’imposant à son premier aspect cette superbe ville. Je vais à Monte Magnanopoli où selon l’adresse je devais trouver mon évêque. On me dit qu’il y avait dix jours qu’il était parti, laissant ordre qu’on m’envoyât défrayé de tout à Naples à une adresse qu’on me donne. Une voiture partait le lendemain. Je ne me soucie pas de voir Rome, je me mets au lit ; et j’y reste jusqu’au moment de mon départ. Je suis arrivé à Naples le 6 de septembre. J’ai mangé, bu, et couché avec trois manants, mes compagnons sans jamais leur dire le mot.

À peine descendu de voiture, je me fais conduire à l’endroit marqué sur l’adresse, mais l’évêque ne se trouve pas. Je vais aux Minimes, et on me dit qu’il était parti pour Martorano, et toutes les diligences que je fais sont inutiles. Il n’a laissé aucun ordre qui puisse me regarder. Me voilà donc dans le grand Naples avec huit carlins dans la poche ne sachant où donner de la tête. Malgré cela ma destinée m’appelle à Martorano, et je veux y aller. La distance n’est que de deux cent milles. Je trouve des voituriers qui partaient pour Cosenza, mais quand ils savent que je n’avais pas une malle ils ne me veulent pas à moins que je ne paie d’avance. Je trouve qu’ils avaient raison ; mais je devais aller à Martorano. Je me détermine d’y aller à pied allant avec effronterie demander à manger partout comme F. Steffano m’avait appris. Je vais dépenser deux carlins pour manger ; il m’en reste encore six. Informé que je devais prendre la route de Salerne, je vais à Portici dans une heure et demie. Les jambes me portent à une auberge où je prends une chambre, et j’ordonne à souper. Très bien servi, je mange, et je me couche, et je dors très bien. Le lendemain je me lève, et je sors pour aller voir le palais royal. Je dis à l’hôte que je dînerai.

Entrant dans le palais royal, je me vois approché par un homme à physionomie revenante, habillé à l’orientale, qui me dit que si je veux voir le palais, il me ferait tout voir, et qu’ainsi j’épargnerais mon argent. J’accepte, le remerciant beaucoup, et il se met à mon côté. Lui ayant dit que j’étais Vénitien, il me dit qu’en qualité de Xantiote il était mon sujet. Je prends le compliment pour ce qu’il vaut lui faisant une petite révérence.

— J’ai, me dit-il, des excellents muscats du Levant que je pourrais vous vendre à bon marché.

— Je pourrais en acheter ; mais je m’y connais.

— Tant mieux. Quel est celui que vous préférez ?

— Cerigo.

— Vous avez raison. J’en ai de l’excellent, et nous en goûterons à dîner, si vous voulez que nous dinions ensemble.

— Bien, avec plaisir.

— J’ai du Samos, et du Cephalenie. J’ai une quantité de minéraux, vitriol, cinabre, antimoine, et cent quintaux de mercure.

— Le tout ici ?

— Non. À Naples. Je n’ai ici que du muscat, et du mercure.

— J’achèterai aussi du mercure.

C’est par nature, et sans qu’il pense à tromper qu’un jeune homme novice dans la misère, honteux d’y être, parlant à un riche qui ne le connaît pas, parle d’acheter. Je me souviens alors d’une amalgamation du mercure faite avec du plomb, et du bismuth. Le mercure croissait d’un quart. Je ne dis rien ; mais je pense que si ce Grec ne connaissait pas ce magistère, je pourrais en tirer de l’argent. Je sentais que j’avais besoin d’adresse. Je voyais que lui proposant la vente de mon secret de but en blanc, il la mépriserait ; je devais auparavant le surprendre par le miracle de l’augmentation, en rire, et le voir venir. La fourberie est vice : mais la ruse honnête n’est autre chose que la prudence de l’esprit. C’est une vertu. Elle ressemble, il est vrai, à la friponnerie, mais il faut passer par là. Celui qui ne sait pas l’exercer est un sot. Cette prudence s’appelle en grec cerdaleophron. Cerda veut dire Renard. Après avoir vu le palais, nous allons à l’auberge. Le Grec me mène dans sa chambre, où il ordonne à l’hôte de préparer la table pour deux. Dans la chambre voisine il avait des grands flacons remplis de muscat, et quatre remplis de mercure, dont chacun en contenait dix livres. Ayant dans ma tête mon projet ébauché, je lui demande un flacon de mercure pour ce qu’il valait, et je le porte dans ma chambre. Il sort pour ses affaires, me disant que nous nous reverrions à l’heure de dîner. Je sors aussi et je vais acheter deux livres et demi de plomb, et autant de bismuth. Le droguiste n’en avait pas davantage. Je retourne dans ma chambre, je demande à l’hôte de grands flacons vides, et je fais mon amalgamation.

Nous dînons gaiement, et le Grec est enchanté de voir que je trouve son muscat de Cerigo exquis. Il me demande en riant pourquoi j’avais acheté un flacon de son mercure, et je lui réponds qu’il pouvait le voir dans ma chambre. Il y vient, il voit le mercure divisé en deux bouteilles, je demande un chamois, je le fais passer, je lui remplis son flacon, et je le vois surpris d’un quart de flacon de beau mercure qui me restait, outre une égale quantité de métal en poudre qu’il ne connaissait pas, et qui était le bismuth. J’accompagne son étonnement d’un éclat de rire. J’appelle le garçon de l’auberge, et je l’envoie avec le mercure qui me restait chez le droguiste pour qu’il le lui vende. Il revient, et il me donne quinze carlins.

Le Grec tout ébahi me prie de lui rendre son même flacon qui était là tout plein, qui coûtait soixante carlins, et d’un air riant je le lui rends, le remerciant de m’avoir fait gagner quinze carlins. Je lui dis en même temps que le lendemain de bonne heure je devais partir pour Salerne. Nous souperons donc, me dit-il, encore ensemble ce soir.

Nous passons tout le reste de la journée au Vésuve, et nous ne parlons jamais du mercure ; mais je le voyais pensif. Pendant notre souper, il me dit en riant que je pourrais m’arrêter encore le lendemain pour gagner quarante-cinq carlins sur les autres trois flacons de mercure qu’il avait là. Je lui réponds d’un air noble et sérieux que je n’en avais pas besoin, et que je n’en avais augmenté une que pour le divertir avec une agréable surprise.

— Mais, me dit-il, vous devez être riche.

— Non, car je suis après à l’augmentation de l’or, et cela nous coûte beaucoup.

— Vous êtes donc plusieurs !

— Mon oncle, et moi.

— Qu’avez-vous besoin d’augmenter l’or ? L’augmentation du mercure doit vous suffire. Dites-moi, je vous prie, si celui que vous avez augmenté est susceptible d’une égale augmentation.

— Non, s’il en était susceptible ce serait une immense pépinière de richesse.

— Cette sincérité de votre part m’enchante.

À la fin du souper, j’ai payé l’hôte, le priant de me faire trouver le matin de bonne heure une voiture à deux chevaux pour Salerne. Remerciant le Grec pour l’excellent muscat, je lui ai demandé son adresse à Naples, lui disant qu’il me verrait dans quinze jours, car je voulais absolument acheter un baril de son Cerigo. Après l’avoir cordialement embrassé, je suis allé me coucher assez content d’avoir gagné ma journée et point surpris que le Grec ne m’eût pas fait la proposition de lui vendre mon secret. J’étais sûr qu’il y penserait toute la nuit, et que je le reverrais à la pointe du jour. En tout cas j’avais assez d’argent pour aller jusqu’à la Tour du Grec ; et là, la Providence aurait eu soin de moi. Il me paraissait impossible de pouvoir aller à Martorano en demandant l’aumône, puisque tel que j’étais je n’excitais pas à pitié. Je ne pouvais intéresser que les prévenus que je ne me trouvais pas dans le besoin. Cela ne vaut rien pour un vrai gueux.

Le Grec, comme je l’avais espéré, vint dans ma chambre à l’aube.

— Nous prendrons, lui dis-je, du café ensemble.

— Dites-moi, monsieur l’abbé, si vous me vendriez votre secret ?

— Pourquoi pas ? Quand nous nous reverrons à Naples.

— Pourquoi pas aujourd’hui ?

— On m’attend à Salerne ; et encore le secret coûte beaucoup d’argent, et je ne vous connais pas.

— Ce n’est pas une raison, puisque je suis assez connu ici pour payer comptant. Combien en voudriez-vous ?

— Deux mille onces[49].

— Je vous les donne : sous condition que je ferai moi-même l’augmentation des trente livres que j’ai ici avec la matière que vous me nommerez, et que j’irai acheter moi-même.

— Cela ne se peut pas, car ici cette matière ne se trouve pas ; mais on en a à Naples tant qu’on veut.

— Si c’est un métal, on en trouvera à la Tour du Grec. Nous pouvons y aller ensemble. Pouvez-vous me dire ce que l’augmentation coûte ?

— Un et demi pour cent ; mais êtes-vous connu aussi à la Tour du Grec ? Car je serais fâché de perdre mon temps.

— Votre incertitude me fait de la peine.

Il prend alors la plume, il écrit ce billet, et il me le donne : « À vue. Payez au porteur cinquante onces en or, et mettez-les sur mon compte. – Panagiotti – Rodostemo. Al signor Gennaro di Carlo. »

Il me dit qu’il demeurait à deux cents pas de l’auberge, et il m’excite à y aller en personne. J’y vais sans façon, reçois cinquante onces, et retournant dans ma chambre, où il m’attendait, je les lui mets sur la table. Je lui dis alors de venir avec moi à la Tour du Grec, où nous finirions tout après nous être engagés tous les deux par des écritures réciproques. Ayant ses chevaux et sa voiture, il fait atteler, me disant noblement de ramasser les cinquante onces.

À la Tour du Grec, il me fit un récit dans lequel il s’engagea de me payer deux mille onces d’abord que je lui aurais appris avec quelles matières, et comment il pourrait augmenter le mercure d’un quart sans détérioration de sa perfection égal à celui que j’avais vendu à Portici en sa présence.

Il me fit à cet effet une lettre de change à huit jours de vue sur M. Gennaro de Carlo. Pour lors je lui ai nommé le plomb qui s’amalgamait par nature avec le mercure, et le bismuth qui ne servait qu’à rendre parfaite la fluidité qui lui était nécessaire pour passer par le chamois. Le Grec est allé faire cette opération je n’ai pas su chez qui. J’ai dîné tout seul, et je l’ai vu le soir ayant l’air fort triste. Je m’y attendais.

— L’opération est faite, me dit-il, mais le mercure n’est pas parfait.

— Il est égal à celui que j’ai vendu à Portici. Votre écriture parle clair.

— Mais elle dit aussi sans détérioration de sa perfection. Convenez que sa perfection est détériorée. C’est aussi vrai qu’il n’est plus susceptible d’augmentation.

— Je me tiens à l’explication de l’égalité. Nous plaiderons, et vous aurez tort. Je suis fâché que ce secret devienne public. Félicitez-vous que quand même vous gagnerez, vous trouverez de m’avoir arraché mon secret pour rien. Je ne vous croyais pas capable, monsieur Panagiotti, de m’attraper ainsi.

— Je suis incapable, monsieur l’abbé, d’attraper quelqu’un.

— Savez-vous le secret, ou non ? Vous l’aurais-je dit sans le marché que nous avons fait ? Cela fera rire tout Naples, et les avocats gagneront de l’argent.

— Cette affaire me chagrine déjà beaucoup.

— En attendant voilà vos cinquante onces.

Tandis que je les tirais de ma poche ayant grande peur qu’il les prît, il partit me disant qu’il ne les voulait pas. Nous avons soupé seul, dans notre chambre l’un séparé de l’autre en guerre ouverte ; mais je savais que nous ferions la paix. Il vint le matin me parler, quand je me disposais à partir, et qu’une voiture était déjà prête. Quand je lui ai dit de prendre ses cinquante onces, il me répondit que je devais me contenter d’autre cinquante, et lui rendre sa lettre de charge de deux mille. Nous commençâmes alors à parler raison, et au bout de deux heures je me suis rendu. Il me donna encore cinquante onces, nous dînâmes ensemble, nous nous embrassâmes après, et il me fit encore présent d’un billet pour avoir à son magasin de Naples un baril de son muscat, et d’un superbe étui contenant douze rasoirs à manche d’argent de la fameuse fabrique de la Tour du Grec. Nous nous séparâmes parfaitement bons amis. Je me suis arrêté deux jours à Salerne pour m’acheter des chemises, des bas, des mouchoirs, et tout ce qui m’était nécessaire. Maître d’une centaine de sequins, me portant très bien, et glorieux de mon exploit dans lequel il me semblait de n’avoir rien à me reprocher. La conduite adroite d’esprit que j’avais eue pour vendre mon secret ne pouvait être réprouvée que par une morale civique qui n’a pas lieu dans le commerce de la vie. Me voyant libre, riche, et sûr de paraître devant mon évêque comme un joli garçon, et non pas comme un gueux, j’ai repris toute ma gaieté, me félicitant d’avoir appris à mes dépens à me défendre des Pères Corsini, des joueurs capons, et des femmes mercenaires, et surtout de ceux qui louent en présence. Je suis parti avec deux prêtres qui allaient vite à Cosenza. Nous fîmes les cent quarante milles en vingt-deux heures. Le lendemain de mon arrivée dans cette capitale de la Calabre, j’ai pris une petite voiture et je suis allé à Martorano.

Dans ce voyage fixant mes yeux sur le fameux Mare Ausonium, je jouissais de me voir au centre de la Magna Grecia que le séjour de Pythagore avait rendu illustre depuis vingt-quatre siècles. Je regardais avec étonnement un pays renommé par sa fertilité, dans lequel, malgré la prodigalité de la nature, je ne voyais que la misère, et la famine de tout ce charmant superflu qui seul peut faire chérir la vie, et un genre humain qui me rendait honteux songeant que c’était le mien. Telle est la terre de labour où on abhorre le labeur, où tout est à vil prix, où les habitants se soulagent d’un fardeau, lorsqu’ils trouvent des gens qui ont la complaisance d’accepter les présents qu’ils leur font en toutes sortes de fruits. J’ai vu que les Romains n’avaient pas eu tort de les appeler brutes au lieu de Brutiens. Les prêtres, mes compagnons, riaient, lorsque je leur faisais connaître la crainte que j’avais de la Tarantule, et du Chersydre. La maladie qu’ils donnent me paraissait plus épouvantable que la vénérienne. Ces prêtres, m’assurant que c’étaient des fables, se moquaient des Géorgiques de Virgile, et du vers que je leur citais pour justifier ma crainte.

J’ai trouvé l’évêque Bernard de Bernardis, mal assis à une pauvre table où il écrivait. Il se leva pour me relever, et au lieu de me bénir il me serra étroitement contre son sein. Je l’ai vu sincèrement affligé, lorsque je lui ai dit qu’à Naples je n’avais trouvé aucun renseignement pour aller me jeter à ses pieds, et je l’ai vu rasséréné quand je lui ai dit que je ne devais rien à personne, et que je me portais bien.

Il soupira me parlant sentiment et misère, et ordonnant à un domestique de mettre sur sa table un troisième couvert. Outre ce domestique il avait la plus canonique de toutes les servantes, et un prêtre qui dans le peu de paroles qu’il dit à table me parut un grand ignorant. Sa maison était assez grande mais mal bâtie et ruineuse. Elle était si démeublée que pour me faire donner un méchant lit, dans une chambre près de la sienne, il dut me céder un de ses durs matelas. Son dîner pitoyable m’épouvanta. L’attachement qu’il avait à son institut lui faisait faire maigre, et l’huile était mauvaise. Il était d’ailleurs homme d’esprit et qui plus est honnête homme. Il me dit, et j’en fus très surpris, que son évêché, qui cependant n’était pas des plus pauvres, ne lui rendait que cinq cents ducats di regno par an, et par surcroît de malheur il était endetté de six cents. Il me dit en soupant que le seul bonheur, dont il jouissait était celui d’être sorti des griffes des moines, dont la persécution avait été pour quinze années de suite son vrai purgatoire. Ces notices me mortifièrent, parce qu’elles me firent entrevoir l’embarras dans lequel ma personne devait le mettre. Je le voyais interdit de ce qu’il reconnaissait le triste présent qu’il m’avait fait. Il me paraissait cependant de ne devoir que le plaindre.

Il sourit quand je lui ai demandé s’il avait des bons livres, une société de gens de lettres, une noble coterie pour passer agréablement une ou deux heures. Il me confia que dans tout son diocèse il n’y avait positivement personne qui pût se vanter de savoir bien écrire, et encore moins qui eût du goût, et une idée de bonne littérature, pas un vrai libraire, et pas un amateur qui fût curieux de la gazette. Il me promit cependant que nous cultiverions les lettres ensemble quand il recevrait les livres qu’il avait ordonné à Naples.

Cela aurait pu être, mais sans une bonne bibliothèque, un cercle, une émulation, une correspondance littéraire était-ce là le pays où je devais me voir établi à l’âge de dix-huit ans ? En me voyant pensif et comme abattu par le triste aspect de la vie que je devais me disposer à mener chez lui, il crut m’encourager m’assurant qu’il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour faire mon bonheur.

Étant obligé le lendemain d’officier pontificalement, j’ai vu tout son clergé, et les femmes, et les hommes dont sa cathédrale était pleine. Ce fut dans ce moment-là que je me suis décidé à prendre un parti : bienheureux d’être en état de le prendre. Je n’ai vu que des animaux qui me parurent positivement scandalisés de toute ma superficie. Quelle laideur dans les femmes ! J’ai clairement dit à Monsignor que je ne me sentais pas la vocation de mourir dans peu de mois martyr dans cette ville.

Donnez-moi, lui dis-je, votre bénédiction épiscopale et mon congé, ou partez vous aussi avec moi, et je vous assure que nous ferons fortune. Résignez votre évêché à ceux qui vous ont fait un si mauvais présent.

Cette proposition le fit rire à reprises pour tout le reste de la journée ; mais s’il l’eût acceptée il ne serait pas mort deux ans après à la fleur de son âge. Ce digne homme se vit forcé par le sentiment à me demander pardon de la faute qu’il avait faite en me faisant aller là. Se reconnaissant en devoir de me renvoyer à Venise, n’ayant point d’argent et ne sachant pas que j’en avais, il me dit qu’il me renverrait à Naples, où un bourgeois auquel il me recommanderait, me donnerait soixante ducats di regno avec lesquels je pourrais retourner à ma patrie. J’ai accepté son offre avec reconnaissance allant vite tirer hors de ma malle le bel étui de rasoirs que Panagiotti m’avait donné. J’ai eu toutes les peines du monde à le lui faire accepter, car il valait les soixante ducats qu’il me donnait. Il ne le prit que lorsque je l’ai menacé de rester là s’il s’obstinait à le refuser. Il me donna une lettre pour l’archevêque de Cosenza dans laquelle il faisait mon éloge, et il le priait de m’envoyer à Naples à ses frais. Ce fut ainsi que j’ai quitté Martorano soixante heures après y être arrivé, plaignant l’évêque que j’y laissais, qui versant des larmes, me donna de tout son cœur cent bénédictions.

L’évêque de Cosenza, homme d’esprit et riche, voulut me loger chez lui. À table, j’ai fait avec épanchement de cœur l’éloge de l’évêque de Martorano ; mais j’ai impitoyablement frondé son diocèse ; puis toute la Calabre d’un style si tranchant que monseigneur dut en rire avec toute la compagnie, dont deux dames, ses parentes, faisaient les honneurs. Ce fut la plus jeune qui s’avisa de trouver mauvaise la satire que j’avais faite de son pays. Elle m’intima la guerre ; mais je l’ai calmée lui disant que la Calabre serait un pays adorable, si un seul quart lui ressemblait. Ce fut, peut-être, pour me prouver le contraire de ce que j’avais dit que le lendemain il donna un grand souper. Cosenza est une ville où un homme comme il faut peut s’amuser, car il y a de la noblesse riche, des jolies femmes, et des infarinés. Je suis parti le troisième jour avec une lettre de l’archevêque au célèbre Genovesi.

J’ai eu cinq compagnons de voyage que j’ai toujours crus corsaires, ou voleurs de profession ; aussi ais-je toujours eu soin de ne leur jamais faire voir que j’avais une bourse bien garnie. J’ai toujours dormi avec mes culottes, non seulement pour la garde de mon argent, mais par une précaution que je croyais nécessaire dans un pays où le goût antiphysique est commun.

1743.

Je suis arrivé à Naples le 16 de septembre, et je suis d’abord allé porter à son adresse la lettre de l’évêque de Martorano. C’était à M. Gennaro Palo à Sainte-Anne. Cet homme dont la tâche ne devait être que de me donner soixante ducats, me dit après avoir lu la lettre qu’il voulait me loger, parce qu’il désirait que je connusse son fils qui était poète aussi. L’évêque lui disait que j’étais sublime. Après les façons d’usage j’ai accepté faisant porter chez lui ma petite malle. Il me fit d’abord entrer de nouveau dans sa chambre.

CHAPITRE IX

Je fais à Naples un court, mais heureux séjour. Don Antonio Casanova. Don Lelio Caraffa. Je vais à Rome en charmante compagnie et j’y entre au service du cardinal Acquaviva. Barbaruccia. Testaccio. Frascati.

Je ne me suis pas trouvé embarrassé à répondre à toutes les interrogations qu’il me fit ; mais je trouvais fort extraordinaires et singuliers les continuels éclats de rire qui sortaient de sa poitrine à chaque réponse que je lui donnais. La description de la pitoyable Calabre et de l’état de l’évêque de Martorano faite pour faire pleurer promut son rire au point que j’ai cru qu’il lui deviendrait fatal.

Cet homme était gros, gras, et rubicond. Croyant qu’il me bafouait, je pensais à me fâcher, lorsqu’enfin devenu tranquille il me dit avec sentiment que je devais pardonner à son rire, qui venait d’une maladie de famille, dont un de ses oncles était même mort.

— Mort de rire ?

— Oui. Cette maladie qu’Hippocrate n’a pas connue, s’appelle li flati.

— Comment ? Les affections hypocondriaques, qui rendent tristes tous ceux qui les souffrent, vous rendent gai ?

— Mais mes flati au lieu d’influer sur l’hypocondre m’affectent la rate, que mon médecin reconnaît pour l’organe du rire. C’est une découverte.

— Point du tout. Cette notion est même très ancienne.

— Voyez-vous ! Nous parlerons de cela à table, car j’espère que vous passerez ici quelques semaines.

— Je ne peux pas. Après demain, au plus tard je dois partir.

— Vous avez donc de l’argent ?

— Je compte sur les soixante ducats que vous aurez la bonté de me donner.

Son rire alors recommença ; et il le justifia après par me dire qu’il avait trouvé plaisante l’idée de me faire rester chez lui tant qu’il voudrait. Il me pria alors d’aller voir son fils qui à l’âge de quatorze ans était déjà grand poète.

Une servante m’ayant conduit à sa chambre, je fus enchanté de trouver dans ce jeune garçon une belle présence, et des manières faites pour intéresser au premier abord. Après m’avoir très poliment accueilli il me demanda pardon qu’il ne pouvait pas s’occuper entièrement de moi étant après à une chanson qui devait aller à la presse le lendemain ; c’était à l’occasion de la prise d’habit d’une parente de la duchesse del Bovino à Sainte-Claire. Trouvant son excuse très légitime, je me suis offert à l’aider. Il me lut alors sa chanson, et l’ayant trouvée remplie d’enthousiasme, et versifiée à la Guidi, je l’ai conseillé de l’appeler ode. Après l’avoir louée où elle le méritait, j’ai osé la corriger où je croyais qu’elle devait l’être en substituant même des vers à ceux que je trouvais faibles. Il me remercia me demandant si j’étais Apollon, et il se mit à la copier pour l’envoyer au collecteur. Pendant qu’il la copiait j’ai écrit un sonnet sur le même sujet. Paolo enchanté m’obligea à y mettre mon nom, et à l’envoyer au collecteur avec son ode.

Pendant que je la recopiais pour la purger de quelques fautes d’orthographe il est allé chez son père pour lui demander qui j’étais, ce qui le fit rire jusqu’au moment où nous sommes allés à table. On me dressa un lit dans la chambre même de ce garçon, ce qui me fit beaucoup de plaisir.

La famille de Don Gennaro ne consistait que dans ce fils, une fille qui n’était pas jolie, sa femme, et deux vieilles sœurs très dévotes. À souper il eut des gens de lettres. J’ai connu chez lui le marquis Galiani qui commentait Vitruve frère de l’abbé que j’ai connu à Paris vingt ans après, secrétaire d’ambassade du comte de Cantillana. Le lendemain à souper j’ai connu le célèbre Genovesi qui avait déjà reçu la lettre que l’archevêque de Cosenza lui avait écrite. Il me parla beaucoup d’Apostolo Zéno et de l’abbé Conti. Pendant le souper il dit que le moindre péché mortel qu’un prêtre pouvait commettre était celui de dire deux messes dans un même jour pour gagner deux carlins de plus, tandis qu’un séculier qui commettrait le même péché mériterait le feu.

Le lendemain la religieuse prit l’habit, et dans la raccolta, les compositions qui brillèrent furent les deux de Paolo et de moi. Un Napolitain qui s’appelait Casanova, d’abord qu’il sût que j’étais étranger, devint curieux de me connaître. Ayant su que je logeais chez Don Gennaro, il vint le complimenter à l’occasion de la fête de son nom qu’on célébrait le lendemain de la prise d’habit de la religieuse à Sainte-Claire.

Don Antonio Casanova, après m’avoir dit son nom, me demanda si ma famille était originairement vénitienne. Je suis, monsieur, lui répondis-je d’un air modeste, un arrière-petit-fils du petit-fils du malheureux Marc-Antoine Casanova, qui fut secrétaire du cardinal Pompée Colonna, et qui mourut de la peste à Rome l’an 1528 sous le pontificat de Clément VII. – À cette annonce il vint m’embrasser m’appelant son cousin. Ce fut dans ce moment que toute l’assemblée crut que Don Gennaro allait mourir de rire ; car il ne semblait pas possible de rire ainsi, et de rester vivant après. Sa femme, d’un air fâché, dit à Don Antonio, que la maladie de son mari lui étant connue, il aurait pu lui épargner cette farce ; il lui répondit qu’il ne pouvait pas deviner que la chose fût risible ; je ne disais rien, car dans le fond je trouvais cette reconnaissance très comique. Quand Don Gennaro devint calme, Don Antonio, sans descendre de son sérieux, m’invita à dîner avec le jeune Paolo qui était devenu mon ami inséparable.

La première chose, que mon digne cousin fit, à mon arrivée chez lui, fut de me montrer son arbre généalogique, qui commençait par un Don Francisco, frère de Don Jouan. Dans le mien que je savais par cœur, Don Jouan, dont je venais en droite ligne, était né posthume. Il se pouvait qu’il eût eu un frère de Marc-Antoine ; mais quand il sut que le mien commençait par Don Francisco Aragonnais qui existait à la fin du XIVe siècle, et que par conséquent toute la généalogie de la maison illustre des Casanova de Saragosse devenait la sienne, il en fut si ravi qu’il ne savait plus que faire pour me convaincre que le sang qui circulait dans ses veines était le mien.

Le voyant curieux de savoir par quelle aventure j’étais à Naples, je lui ai dit qu’ayant embrassé l’état d’ecclésiastique après la mort de mon père, j’allais chercher fortune à Rome. Quand il me présenta à sa famille il me parut de n’être pas bien reçu de sa femme ; mais sa fille jolie, et sa nièce encore plus jolie, m’auraient facilement fait croire à la fabuleuse force du sang. Il me dit après dîner que la duchesse del Bovino s’étant montrée curieuse de savoir qui était cet abbé Casanova, il se ferait un honneur de me présenter au parloir en qualité de son parent.

Comme nous étions tête à tête, je l’ai prié de me dispenser, n’étant équipé que pour mon voyage. Je lui ai dit que je devais ménager ma bourse pour ne pas arriver à Rome sans argent. Charmé d’entendre cette raison, et convaincu de sa validité, il me dit qu’il était riche, et que je devais sans nul scrupule lui permettre de me conduire chez un tailleur. Il m’assura que personne n’en saurait rien, et qu’il resterait très mortifié, si je me refusais au plaisir qu’il désirait. Je lui ai alors serré la main, lui disant que j’étais prêt à faire tout ce qu’il voulait. Il me conduisit donc chez un tailleur qui me prit toutes les mesures qu’il ordonna ; et qui me porta le lendemain chez Don Gennaro tout ce qui était nécessaire pour comparaître au plus noble des abbés. Don Antonio arriva après, resta à dîner chez Don Gennaro, puis il me conduisit chez la duchesse avec le jeune Paolo. Pour me gracieuser à la napolitaine, elle me tutoya au premier abord. Elle était avec sa fille qui avait dix à douze ans, très jolie, et qui quelques années après devint duchesse de Matalona. Elle me fit présent d’une tabatière d’écaille blonde toute couverte d’arabesques incrustées en or. Elle nous pria à dîner pour le lendemain nous disant qu’après nous irions à Sainte-Claire faire une visite à la nouvelle religieuse.

Sortant de la maison Bovino je suis allé tout seul au magasin de Panagiotti pour recevoir le baril de muscat. Le chef du magasin me fit le plaisir de diviser le baril en deux petits que j’ai fait porter, un à Don Gennaro, l’autre à Don Antonio. Sortant du magasin j’ai rencontré le brave Grec, qui me revit avec plaisir. Devais-je rougir à la présence de cet homme que je savais avoir trompé ? Point du tout, car il trouvait au contraire que j’en avais agi avec lui en très galant homme.

Don Gennaro, à souper, me remercia sans rire de mon précieux présent. Le lendemain, Don Antonio en échange du bon muscat que je lui avais envoyé me fit présent d’une canne qui valait au moins vingt onces, et son tailleur me porta un habit de voyage, et une redingote bleue à boutonnières d’or, le tout du plus fin drap. Je ne pouvais pas être mieux étoffé. J’ai connu chez la duchesse del Bovino le plus sage de tous les Napolitains, l’illustre Don Lélio Caraffa, des ducs de Matalone, que le roi Don Carlos aimait particulièrement, et honorait du nom d’ami.

Au parloir de Sainte-Claire, j’ai passé deux heures brillantes, tenant tête, et satisfaisant par mes réponses à la curiosité de toutes les religieuses qui étaient aux grilles. Si ma destinée m’avait laissé rester à Naples, j’y aurais fait fortune ; mais il me semblait de devoir aller à Rome malgré que je n’eusse aucun projet. Je me suis constamment refusé aux instances de Don Antonio, qui m’offrait l’emploi le plus honorable dans plusieurs maisons principales qu’il me nomma pour être le directeur des études du premier rejeton de la famille.

Le dîner de Don Antonio fut magnifique ; mais j’y fus rêveur et de mauvaise humeur, parce que sa femme me regardait de travers. Je l’ai plusieurs fois observée qu’après avoir regardé mon habit, elle parlait à l’oreille de son voisin. Elle avait tout su. Il y a dans la vie des situations auxquelles je n’ai jamais pu m’adapter. Dans la plus brillante compagnie, une seule personne qui y figure, et qui me lorgne, me démonte ; l’humeur me vient, et je suis bête. C’est un défaut.

Don Lélio Caraffa me fit offrir des gros appointements, si je voulais rester auprès de son neveu duc de Matalone qui avait alors dix ans pour diriger ses études. Je fus le remercier le suppliant de devenir mon vrai bienfaiteur me donnant une bonne lettre de recommandation pour Rome. Ce seigneur m’en a envoyé le lendemain deux, dont une était adressée au cardinal Acquaviva, l’autre au Père Georgi, puissant Padrasse.

Je me suis vite déterminé à partir quand j’ai vu qu’on voulait absolument me procurer l’honneur de baiser la main à la reine. Il était évident que répondant aux interrogations qu’elle m’aurait faites, j’aurais dû lui dire que je venais de quitter Martorano, et lui parler du misérable évêché que son intercession avait produit à ce bon minime. Outre cela, cette princesse connaissait ma mère, et nulle raison aurait pu l’empêcher de dire ce qu’elle était à Dresde ; Don Antonio en aurait été scandalisé, et ma généalogie serait devenue ridicule. Je connaissais les suites immanquables et ennuyeuses des préjugés courants, je serais tombé tout à plat ; j’ai pris le beau moment de partir. Don Antonio me fit présent d’une montre à caisse d’écaille incrustée en or, et me donna une lettre pour Don Gaspar Vivaldi qu’il appelait le meilleur de ses amis. Don Gennaro me donna soixante ducats, et son fils me pria de lui écrire, me jurant une amitié éternelle. Ils m’accompagnèrent tous pleurant comme moi à une voiture, où j’avais pris la dernière place.

La fortune depuis mon débarquement à Chiozza jusqu’à Naples m’avait indignement traité. Ce fut à Naples où j’ai commencé à respirer, et Naples me fut toujours propice, comme on verra dans la suite de ces mémoires. Je me suis vu à Portici dans l’affreux moment où mon esprit allait s’avilir, et contre l’avilissement de l’esprit il n’y a pas de remède. On ne peut pas le relever. C’est un découragement qui n’admet plus de ressource. L’évêque de Martorano avec sa lettre à Don Gennaro m’a dédommagé de tout le mal qu’il m’avait fait. Je ne lui ai écrit que de Rome.

Occupé par la belle rue de Toledo, et à essuyer mes larmes, je n’ai songé à regarder les physionomies de mes trois compagnons de voyage qu’à la porte de la grande ville. L’homme de quarante à cinquante ans que j’avais à mon côté avait la physionomie agréable et alerte. Les deux femmes, assises sur le derrière, étaient jeunes et jolies ; leur vêtement était fort propre, leur air libre et en même temps honnête. Nous arrivâmes à Averse dans le plus grand silence, où le voiturier nous ayant avertis qu’il ne s’arrêterait que pour faire boire ses mules nous ne descendîmes pas. Vers le soir nous nous arrêtâmes à Capoue. Chose incroyable ! Je n’ai jamais ouvert la bouche pendant toute la journée, écoutant avec plaisir le jargon de l’homme qui était Napolitain, et le beau langage des deux sœurs qui étaient Romaines. Ce fut pour la première fois de ma vie que j’eus la constance de passer cinq heures sans parler, me trouvant vis-à-vis de deux filles ou femmes charmantes. On nous donna, à Capoue, une chambre à deux lits, cela va sans dire. Mon voisin fut alors celui qui dit en me regardant :

J’aurai donc l’honneur de me coucher avec monsieur l’abbé.

— Je vous laisse le maître, monsieur, lui répondis-je d’un air froid, de disposer même autrement. Cette réponse fit faire un sourire à celle que je trouvais déjà plus jolie. J’ai bien auguré.

À souper nous fûmes cinq, parce que l’usage est que quand le voiturier, en force de son accord, doit nourrir ses passagers, il mange avec eux. Dans les propos indifférents de table, j’ai trouvé la décence et l’esprit du monde. Cela me rendit curieux. Je suis descendu après souper pour savoir du voiturier la qualité des trois personnes. L’homme, me dit-il, est avocat, et une des deux sœurs est son épouse, mais j’ignore laquelle.

Je leur ai fait la politesse de me coucher le premier, comme de me lever, et sortir pour laisser les dames en pleine liberté. Je ne suis rentré qu’appelé pour prendre du café. Je l’ai loué, et la plus aimable me promit ce joli cadeau tous les jours.

Un barbier vint, qui après avoir rasé l’avocat, m’offrit, d’un air qui ne me plut pas, le même service. Lui ayant répondu que je n’avais pas besoin de lui, il me répondit aussi que la barbe était une malpropreté, et il s’en alla.

D’abord que nous fûmes dans la voiture, l’avocat dit que presque tous les barbiers étaient insolents.

— C’est à savoir, dit la belle, si la barbe soit, ou non, une malpropreté.

— Oui, lui répond l’avocat, car c’est un excrément.

— Cela se peut, lui dis-je, mais on ne le regarde pas comme tel ; appelle-t-on excrément les cheveux, qu’au contraire on nourrit, et dont on admire la beauté et la longueur ?

— Par conséquent, reprit la dame, le barbier est un sot.

— Mais encore, lui dis-je, est-ce que j’ai une barbe ?

— Je le croyais.

— Je commencerai donc à me faire raser à Rome. C’est la première fois que je m’entends faire ce reproche.

— Ma chère femme, dit l’avocat, tu devais te taire, car il se peut que M. l’abbé aille à Rome pour se faire capucin.

Cette saillie me fit rire ; mais je n’ai pas voulu rester court. Je lui ai dit qu’il avait deviné ; mais que l’envie de me faire capucin m’était passée d’abord que j’avais vu madame. Riant aussi, il me répondit que sa femme aimait à la folie les capucins ; et qu’ainsi je ne devais pas quitter ma vocation. Ce propos badin nous ayant entraînés dans plusieurs autres nous passâmes notre journée agréablement jusqu’à Garillan où les jolis propos nous dédommagèrent du mauvais souper. Mon inclination naissante se nourrissait trouvant la nourrice complaisante.

Le lendemain, d’abord que nous fûmes dans la voiture, la belle dame me demanda, si avant d’aller à Venise, je comptais faire quelque séjour à Rome. Je lui ai répondu que, ne connaissant personne à Rome, j’avais peur de m’y ennuyer. Elle me dit qu’on y aimait les étrangers, et qu’elle était sûre que je m’y plairais :

— Je pourrais donc espérer que vous permettiez que je vous fisse ma cour ?

— Vous nous feriez honneur, dit l’avocat.

La belle rougit, j’ai fait semblant de ne pas la voir, et dans de charmants propos nous passâmes la journée si agréablement que la précédente. Nous nous arrêtâmes à Terracina, où on nous donna une chambre à trois lits, deux étroits, et un large entre les deux. Ce fut tout simple que les deux sœurs se couchèrent ensemble dans le grand lit tandis que je causais à table avec l’avocat, ayant tous les deux le dos tourné vers elles. L’avocat alla se coucher dans le lit où il vit son bonnet ; et moi dans l’autre qui n’était distant du grand que d’un pied, sa femme se trouvant de mon côté. Sans fatuité, je n’ai pas pu me déterminer à croire que cet arrangement n’ait dépendu que du hasard. Je brûlais déjà pour elle.

Je me déshabille, j’éteins la chandelle, et je me couche, ruminant un projet très inquiétant, car je n’osais ni l’embrasser, ni le rejeter. Je ne pouvais pas m’endormir. Une très faible lueur qui me laissait voir le lit, où cette charmante femme était couchée, me forçait à tenir les yeux ouverts. Dieu sait à quoi je me serais décidé à la fin, car il y avait déjà une heure que je combattais, lorsque je l’ai vue sur son séant, puis sortir du lit, faire le tour très doucement, et aller dans le lit de son mari. Après cela, je n’ai plus entendu le moindre bruit. Cet événement me déplut au suprême degré, me dépita, et me dégoûta tellement, que me tournant de l’autre côté, je me suis endormi pour ne me réveiller qu’à la pointe du jour ; j’ai vu la dame dans son lit.

Je m’habille de très mauvaise humeur, et je sors les laissant tous endormis. Je vais me promener, et je ne retourne à l’auberge que dans le moment que la voiture étant prête à partir, les dames et l’avocat m’attendaient.

La belle, d’un air doux et obligeant, se plaint de ce que je n’avais pas voulu de son café. Je m’excuse sur le besoin que j’avais d’aller me promener. J’ai passé toute la matinée, non seulement sans parler, mais sans la regarder. Je me plaignais d’un grand mal aux dents. Elle me dit, à Piperno où nous avons dîné, que ma maladie était de commande. Ce reproche me fit plaisir car il me mettait en droit de venir à une explication.

L’après-dîner j’ai joué le même rôle jusqu’à Sermoneta, où nous devions coucher, et où nous arrivâmes de très bonne heure. La journée étant belle, la dame dit qu’elle irait volontiers faire quatre pas, me demandant d’un air honnête, si je voulais lui donner le bras. J’y ai d’abord consenti. La politesse ne me permettait pas de faire autrement. J’avais le cœur navré. Il me tardait de retourner à être le même ; mais après une explication qu’il fallait amener ; et je ne savais pas comment.

D’abord que je me suis vu assez éloigné de son mari qui donnait le bras à sa sœur, je lui ai demandé à quoi elle pouvait avoir connu que mon mal aux dents était de commande.

— Je suis franche. À la différence trop marquée de votre procédé ; au soin que vous avez eu de vous abstenir de me regarder dans toute la journée. Le mal aux dents ne pouvant vous empêcher d’être poli, je l’ai jugé de commande. D’ailleurs, je sais qu’aucun de nous n’a pu donner motif à votre changement d’humeur.

— Il doit cependant avoir eu quelque motif. Vous n’êtes, madame, qu’à moitié sincère.

— Vous vous trompez, monsieur. Je le suis entièrement, et si je vous ai donné un motif, je l’ignore, ou je dois l’ignorer. Ayez la bonté de me dire en quoi je vous ai manqué.

— En rien, car je n’ai droit à aucune prétention.

— Oui, vous avez des droits. Les mêmes que j’ai ; et que la bonne société accorde à tous les membres qui la composent. Parlez. Soyez aussi franc que moi.

— Vous devez ignorer le motif ; c’est-à-dire faire semblant de l’ignorer ; c’est vrai. Convenez aussi que mon devoir est celui de ne pas vous le dire.

— À la bonne heure. Actuellement tout est dit ; mais si votre devoir est celui de ne pas me dire la raison de votre changement d’humeur, le même devoir vous oblige à ne pas faire connaître le changement. La délicatesse ordonne quelquefois à l’homme poli de cacher certains sentiments qui peuvent compromettre. C’est une gêne de l’esprit, je le sais ; mais elle vaut la peine quand elle ne sert qu’à rendre plus aimable celui qui l’exerce.

Un raisonnement filé avec cette force me fit rougir de honte. J’ai collé mes lèvres sur sa main lui disant que je reconnaissais mes torts, et qu’elle me verrait à ses pieds pour lui demander pardon, si nous n’étions pas dans la rue. N’en parlons donc plus, me dit-elle, et pénétrée de mon prompt retour, elle me regarda d’un air qui peignait le pardon si bien que je n’ai pas cru de devenir plus coupable décollant de sa main mes lèvres pour les laisser aller sur sa belle bouche riante.

Ivre de mon bonheur, je suis passé de la tristesse à la joie, si rapidement que l’avocat dit, durant le souper, cent plaisanteries sur ma douleur de dents, et sur la promenade qui m’en avait guéri. Le lendemain nous dînâmes à Velletri, et de là nous allâmes nous coucher à Marino, où malgré la quantité de troupes nous eûmes deux petites chambres, et un assez bon souper.

Je ne pouvais pas désirer d’être mieux avec cette charmante Romaine. Je n’avais reçu d’elle qu’un gage ; mais c’était celui de l’amour le plus solide, qui m’assurait qu’elle serait toute à moi à Rome. Dans la voiture nous nous parlions des genoux plus que des yeux, et par là nous nous assurions que notre langage ne pouvait être entendu de personne.

L’avocat m’avait dit qu’il allait à Rome pour terminer une cause ecclésiastique, et qu’il logerait à la Minerve chez sa belle-mère. Il tardait à sa femme de la revoir depuis deux ans qu’elle l’avait quittée, et sa sœur espérait de rester à Rome devenant épouse d’un employé à la banque du Saint-Esprit. Invité à leur société, je leur ai promis d’en profiter tant que mes affaires me le permettraient.

Nous étions au dessert, lorsque ma belle, admirant la beauté de ma tabatière, dit à son mari qu’elle avait grande envie d’en posséder une dans ce goût-là. Il la lui promit.

— Achetez, lui dis-je alors, celle-ci ; je vous la donne pour vingt onces. Vous les paierez au porteur du billet que vous me ferez. Ce sera un Anglais auquel, devant cette somme, je saisis volontiers l’occasion de la lui faire payer.

— La tabatière, me répondit l’avocat, vaut les vingt onces, et je serais charmé de la voir entre les mains de ma femme, qui par là se souviendrait avec plaisir de votre personne ; mais je n’en ferai rien que vous la payant argent comptant.

Voyant que je n’y consentais pas, sa femme lui dit qu’il lui serait égal de me faire le billet au porteur dont j’avais besoin. Il lui dit alors, en riant, de se garder de moi, car c’était de ma part une fine friponnerie. Tu ne vois pas, lui dit-il, que son Anglais est imaginaire ? Il ne paraîtra jamais, et la tabatière nous restera pour rien. Cet abbé, ma chère femme, est un grand fripon.

— Je ne croyais pas, lui répondit-elle en me regardant, qu’il y eût au monde des fripons de cette espèce.

Je lui ai dit tristement que je voudrais bien être assez riche pour exercer des friponneries pareilles.

Mais voici un événement qui me combla de joie. Dans la chambre où nous soupions il y avait un lit, et un autre dans un cabinet contigu qui n’avait pas de porte, et qu’on ne pouvait entrer que passant par la chambre. Les deux sœurs naturellement choisirent le cabinet. Après qu’elles se furent couchées, l’avocat se coucha aussi, et moi le dernier ; avant d’éteindre la chandelle, j’ai mis la tête dans le cabinet pour leur souhaiter un bon sommeil. Ce fut pour voir de quel côté la mariée se trouvait. J’avais un projet tout fait.

Mais quelles malédictions n’ai-je données à mon lit quand j’ai entendu l’épouvantable bruit qu’il fit quand je m’y suis mis ? Me sentant sûr de la complaisance de la dame, malgré qu’elle ne m’eût rien promis, j’attends que l’avocat ronfle, et je veux me lever pour aller lui faire une visite ; mais d’abord que je veux me lever, voilà le lit qui crie, et l’avocat qui se réveillant allonge un bras. Il sent que je suis là, et il se rendort. Une demi-heure après, je tente la même chose, le lit me fait le même lazzi, et l’avocat me fait l’autre. Sûr que j’étais là, il se rendort de nouveau, mais la maudite indiscrétion de ce lit me fait prendre le parti d’abandonner mon projet. Mais voilà un coup unique.

Un grand bruit de gens qui montent et descendent, qui vont, qui viennent, se fait entendre par toute la maison. Nous entendons des coups de fusil, le tambour, l’alarme, on appelle, on crie, on frappe à notre porte, l’avocat me demande ce que c’était, je lui réponds que je n’en savais rien, le priant de me laisser dormir. Les sœurs épouvantées nous demandent au nom de Dieu de la lumière. L’avocat se lève en chemise pour aller en chercher, et je me lève aussi. Je veux refermer la porte, et je la ferme, mais le ressort saute de façon que je vois qu’on ne peut plus l’ouvrir qu’avec la clef, que je n’avais pas. Je vais au lit des deux sœurs pour leur faire courage dans la confusion qu’on entendait, et dont j’ignorais la cause. Leur disant que l’avocat allait revenir d’abord avec de la lumière, je me procure des faveurs d’importance. La faible résistance m’enhardit. Ayant peur de perdre un temps précieux, je m’incline, et pour serrer le cher objet entre mes bras, je me laisse tomber sur lui. Les planches qui soutenaient le matelas se dérangeant, le lit précipite. L’avocat frappe, la sœur se lève, ma déesse me prie de la laisser, je dois céder à ses prières, je vais à tâtons à la porte, disant à l’avocat que le ressort étant tombé je ne pouvais pas l’ouvrir. Il redescend pour aller chercher la clef. Les deux sœurs en chemise étaient derrière moi. Espérant d’avoir le temps de finir, j’allonge mes bras ; mais me sentant rudement repoussé je m’aperçois que ce devait être sa sœur. Je me saisis de l’autre. L’avocat étant à la porte avec un clavier, elle me prie au nom de Dieu d’aller me coucher, car son mari, me voyant dans l’état épouvantable où je devais être, devinerait tout. Sentant mes mains poisseuses, j’entends très bien ce qu’elle voulait me dire, et je vais vite dans mon lit. Les sœurs se retirent aussi dans le leur, et l’avocat entre.

Il va d’abord dans le cabinet pour les rassurer ; mais il éclate de rire quand il les voit enfoncées dans le lit tombé. Il m’excite à aller les voir, et comme de raison je m’en dispense. Il nous conte que cette alarme venait de ce qu’un détachement allemand avait surpris les troupes espagnoles qui étaient là, et qui à cause de cela décampaient. Dans un quart d’heure il n’y eut plus personne, et le silence succéda à tant de confusion. Après m’avoir fait compliment sur ce que je n’avais pas bougé de mon lit, il vint se recoucher.

J’ai attendu sans dormir la pointe du jour pour descendre me laver et changer de chemise. Quand j’ai vu l’état dans lequel j’étais, j’ai admiré la présence d’esprit de mon amour. L’avocat aurait deviné tout. Non seulement ma chemise, et mes mains étaient souillées, mais, je ne sais pas comment, mon visage aussi. Hélas ! il m’aurait jugé coupable, et je ne l’étais pas tout à fait. Cette camisade est sur l’histoire ; mais elle ne fait pas mention de moi. Je ris toutes les fois que je la lis sur l’élégant de Amicis, qui écrivit mieux que Salluste.

Le sœur de ma divine boudait au café ; mais sur la figure de l’ange que j’aimais, je voyais l’amour, l’amitié, et la satisfaction. C’est un grand plaisir que celui de se sentir heureux ! Peut-on l’être sans le sentir ? Les théologiens disent que oui. Il faut les envoyer paître. Je me voyais possesseur de Donna Lucrezia, c’est ainsi qu’elle s’appelait, sans avoir rien obtenu. Ni ses yeux, ni le moindre de ses gestes, me désavouaient quelque chose. Nos rires avaient pour prétexte l’alarme des Espagnols ; mais ce n’était que l’incident inconnu à elle-même.

Nous arrivâmes à Rome de très bonne heure. À la Tour où nous avons mangé une omelette, j’ai fait à l’avocat les plus tendres caresses ; je l’ai appelé papa, je lui ai donné cent baisers ; et je lui ai prédit la naissance d’un garçon, obligeant sa femme à lui jurer qu’elle le lui donnerait. Après cela, j’ai dit tant de jolies choses à la sœur de mon adorée qu’elle dut me pardonner le précipice du lit. En les quittant je leur ai promis une visite le lendemain. On m’a descendu à une auberge près de la place d’Espagne, d’où le voiturier les a conduits à leur maison à la Minerve.

Me voilà donc à Rome bien en équipage, assez pourvu d’argent, bien en bijoux, assez pourvu d’expérience, avec des bonnes lettres de recommandation, parfaitement libre, et dans un âge où l’homme peut compter sur la fortune, s’il a un peu de courage, et une figure qui prévienne à sa faveur ceux qu’il approche. Ce n’est pas de la beauté, mais quelque chose qui vaut mieux, que j’avais, et que je ne sais pas ce que c’est. Je me sentais fait pour tout. Je savais que Rome était la ville unique, où l’homme, partant du rien, était souvent monté très haut ; et il n’est pas étonnant que je crusse en avoir toutes les qualités requises ; mon argent était un amour-propre effréné, dont l’inexpérience m’empêchait de me méfier.

L’homme fait pour faire fortune dans cette ancienne capitale de l’Italie doit être un caméléon susceptible de toutes les couleurs que la lumière réfléchit sur son atmosphère. Il doit être souple, insinuant, grand dissimulateur, impénétrable, complaisant, souvent bas, faux sincère, faisant toujours semblant de savoir moins de ce qu’il sait, n’ayant qu’un seul ton de voix, patient, maître de sa physionomie, froid comme glace lorsqu’un autre à sa place brûlerait ; et s’il a le malheur de ne pas avoir la religion dans le cœur, il doit l’avoir dans l’esprit, souffrant en paix, s’il est honnête homme, la mortification de devoir se reconnaître pour hypocrite. S’il abhorre cette fiction, il doit quitter Rome, et aller chercher fortune en Angleterre. De toutes ces qualités nécessaires, je ne sais pas si je me vante, ou si je me confesse, je ne possédais que la seule complaisance, qui, étant isolée, est un défaut. J’étais un étourdi intéressant, un assez beau cheval d’une bonne race, non dressé, ou mal, ce qui est encore pire.

J’ai d’abord porté au Père Georgi la lettre de Don Lélio. Ce savant moine possédait l’estime de toute la ville. Le pape avait pour lui une grande considération, parce que n’étant pas ami des jésuites, il ne se masquait pas. Les jésuites d’ailleurs se croyaient assez forts pour le mépriser.

Après avoir attentivement lu la lettre, il me dit qu’il était prêt à être mon conseil, et que par conséquent il ne tiendrait qu’à moi de le rendre responsable que rien ne m’arriverait de sinistre, car avec une bonne conduite l’homme n’a point de malheurs à craindre. M’ayant interrogé de ce que je voulais faire à Rome, je lui ai répondu que ce serait lui qui me le dirait.

— Cela peut-être. Venez donc chez moi souvent, et ne me cachez rien, rien, rien de tout ce qui vous regarde, et de tout ce qui vous arrive.

— Don Lélio m’a aussi donné une lettre pour le cardinal Acquaviva.

— Je vous en fais compliment, car c’est l’homme qui à Rome peut plus que le pape.

— Irai-je la lui porter d’abord ?

— Non. Je le préviendrai ce soir : venez ici demain matin. Je vous dirai où, et à quelle heure vous irez la lui remettre. Avez-vous de l’argent ?

— Assez pour pouvoir me suffire au moins un an.

— Voilà qui est excellent. Avez-vous des connaissances ?

— Aucune.

— N’en faites pas sans me consulter, et surtout n’allez pas aux cafés, et aux tables d’hôte, si vous pensez d’y aller, écoutez, et ne parlez pas. Fuyez les interrogateurs, et si la politesse vous oblige à répondre, éludez la demande, si elle peut tirer à conséquence. Parlez-vous français ?

— Pas le mot.

— Tant pis : vous devez l’apprendre. Avez-vous fait vos études ?

— Mal. Mais je suis infarinato au point que je me soutiens en cercle.

— C’est bon, mais soyez circonspect, car Rome est la ville des infarinati, qui se démasquent entre eux, et se font toujours la guerre. J’espère que vous porterez la lettre au cardinal, vêtu en modeste abbé, et non pas dans ce galant habit, qui n’est pas fait pour conjurer la fortune. Adieu donc jusqu’à demain.

Très content de ce moine, je suis allé au Campo di Fiore pour porter la lettre de mon cousin Don Antonio à Don Gaspar Vivaldi. Ce brave homme m’a reçu dans sa bibliothèque, où il était avec deux abbés respectables. Après m’avoir fait le plus gracieux accueil, Don Gaspar me demanda mon adresse, me priant à dîner pour le lendemain. Il me fit le plus grand éloge du Père Georgi, et m’accompagnant jusqu’à l’escalier, il me dit qu’il me remettrait le lendemain la somme que Don Antonio lui ordonnait de me compter.

Voilà encore de l’argent que mon généreux cousin me donnait, et que je ne pouvais pas refuser. Il n’est pas difficile de donner, mais de savoir donner. En retournant chez moi j’ai rencontré le Père Steffano, qui toujours le même, me fit cent caresses. Je devais avoir une sorte de respect pour cet original méprisable, dont la providence s’était servie pour me garantir du précipice. F. Steffano, après m’avoir dit qu’il avait obtenu du pape tout ce qu’il désirait, m’avertit que je devais éviter la rencontre du sbire qui m’avait donné les deux sequins, car se trouvant trompé il voulait se venger. Le coquin avait raison. J’ai dit à F. Steffano de faire que le sbire dépose mon billet chez un marchand, où quand je saurais qui c’était, j’irais le retirer. La chose fut faite ainsi, j’ai payé les deux sequins, et cette vilaine affaire fut finie.

J’ai soupé à table d’hôte avec des Romains, et des étrangers, suivant fidèlement le conseil du Père Georgi. On m’a dit beaucoup du mal du pape, et du cardinal ministre qui était la cause que l’état ecclésiastique était inondé de quatre-vingt mille hommes entre Allemands et Espagnols. Ce qui me surprit fut qu’on mangeait gras, malgré que ce fût un samedi ; mais à Rome plusieurs surprises ne me durèrent que huit jours. Il n’y a point de ville chrétienne catholique au monde, où l’homme soit moins gêné en matière de religion qu’à Rome. Les Romains sont comme les employés à la ferme du tabac, auxquels il est permis d’en prendre gratis tant qu’ils veulent. On y vit avec la plus grande liberté, à cela près, que les ordini santissimi sont autant à craindre que l’étaient les lettres de cachet à Paris avant l’atroce révolution.

1743

Ce fut le lendemain 1er d’octobre de l’année 1743 que j’ai enfin pris la résolution de me faire raser. Mon duvet était devenu barbe. Il me parut de devoir commencer à renoncer à certains privilèges de l’adolescence. Je me suis habillé à la romaine en tout point, comme le tailleur de Don Antonio avait voulu. Le Père Georgi parut fort content, quand il me vit habillé ainsi. Après m’avoir fait prendre avec lui une tasse de chocolat, il me dit que le cardinal avait été prévenu par une lettre du même Don Lélio, et que Son Excellence me recevrait vers midi à villa Negroni où il se promènerait. Je lui ai dit que je devais dîner chez M. Vivaldi, et il me conseilla d’aller le voir souvent.

À villa Negroni, d’abord que le cardinal me vit, il s’arrêta pour recevoir la lettre, se séparant de deux personnes qui l’accompagnaient. Il la mit dans sa poche sans la lire. Après avoir passé en silence deux minutes qu’il employa à me regarder, il me demanda si je me sentais du goût pour les affaires politiques. Je lui ai répondu que jusqu’à ce moment-là je ne m’avais découvert que des goûts frivoles, et que partant je n’oserais lui répondre que du plus grand empressement que j’aurais à exécuter tout ce que Son Excellence m’ordonnerait, s’il me trouvait digne d’entrer à son service. Il me dit d’abord d’aller le lendemain à son hôtel parler à l’abbé Gama, auquel il communiquerait ses intentions. Il faut, me dit-il, que vous vous appliquiez bien vite à apprendre le français. C’est indispensable. Après m’avoir demandé comment Don Lélio se portait, il me laissa, me donnant sa main à baiser.

De là je suis allé à Campo di Fiore, où Don Gaspar me fit dîner en compagnie choisie. Il était garçon, et il n’avait autre passion que celle de la littérature. Il aimait la poésie latine plus encore que l’italienne, et son favori était Horace que je savais par cœur. Après dîner, il me donna cent écus romains pour le compte de Don Antonio Casanova. Après m’avoir fait signer la quittance, il me dit que je lui ferais un vrai plaisir toutes les fois que j’irais le matin à sa bibliothèque prendre du chocolat avec lui.

En partant de sa maison, je suis allé à la Minerve. Il me tardait de voir la surprise de Donna Lucrezia, et d’Angelica sa sœur. Pour trouver sa maison, j’ai demandé où demeurait Donna Cecilia Monti. C’était sa mère.

J’ai vu une jeune veuve qui paraissait sœur de ses filles. Elle n’a pas eu besoin que je m’annonçasse, car elle m’attendait. Ses filles vinrent, et leur abord m’amusa un moment, car je ne leur paraissais pas le même. Donna Lucrezia me présenta sa sœur cadette qui n’avait qu’onze ans, et son frère abbé qui en avait quinze, joli au possible.

J’ai gardé un maintien fait pour plaire à la mère : modestie, respect, et démonstration du plus vif intérêt que tout ce que je voyais devant moi devait m’inspirer. L’avocat arriva, et, surpris de me trouver tout nouveau, fut flatté que je me souvinsse de lui donner le nom de père. Il entama des propos pour rire ; et je les ai suivis, mais très éloigné de leur donner le vernis de gaieté, qui nous faisait tant rire dans la voiture. Il me dit qu’en me faisant la barbe je l’avais donnée à mon esprit. Donna Lucrezia ne savait que juger de mon changement d’humeur. J’ai vu arriver sur la brune des femmes ni belles ni laides, et cinq ou six abbés tous faits pour être étudiés. Tous ces messieurs écoutèrent avec la plus grande attention tout ce que j’ai dit, et je les ai laissés maîtres de leurs conjectures. Donna Cecilia dit à l’avocat qu’il était bon peintre, mais que ses portraits n’étaient pas ressemblants ; il lui répondit qu’elle ne me voyait qu’en masque, et j’ai fait semblant de trouver sa raison mortifiante. Donna Lucrezia dit qu’elle me trouvait absolument le même, et Donna Angelica soutint que l’air de Rome donnait aux étrangers absolument une autre apparence. Tout le monde applaudit à sa sentence, et elle rougit de plaisir. Au bout de quatre heures je me suis évadé ; mais l’avocat me courut après pour me dire que Donna Cecilia désirait que je devinsse l’ami de la maison, maître d’y aller sans étiquette à toutes les heures. Je suis retourné à mon auberge, désirant d’avoir plu autant que cette compagnie m’avait enchanté.

Le lendemain, je me suis présenté à l’abbé Gama. C’était un Portugais, qui montrait quarante ans, jolie figure qui affichait la candeur, la gaieté et l’esprit. Son affabilité voulait inspirer la confiance. Sa langue, et ses manières étaient telles qu’il aurait pu se dire Romain. Il me dit avec des phrases sucrées que Son Excellence elle-même avait donné des ordres à son maître d’hôtel pour ce qui regardait mon logement dans le palais. Il me dit que je dînerais, et souperais avec lui à la table de la secrétairerie, et qu’en attendant que j’eusse appris la langue française, je m’exercerais sans me gêner à faire des extraits de lettres qu’il me donnerait. Il me donna alors l’adresse du maître de langue auquel il avait déjà parlé. C’était un avocat romain nommé Dalacqua, qui demeurait positivement vis-à-vis du palais d’Espagne.

Après cette courte instruction, et m’avoir dit que je pouvais compter sur son amitié, il me fit conduire chez le maître d’hôtel, qui après m’avoir fait signer mon nom au bas d’une feuille d’un grand livre remplie d’autres noms, il me donna d’avance comme appointements de trois mois soixante écus romains en billets de banque. Il monta ensuite avec moi au troisième étage suivi d’un estafier pour me conduire à mon appartement. C’était une antichambre suivie d’une chambre avec alcôve côtoyée de cabinets, le tout meublé très proprement. Après cela nous sortîmes ; et le domestique me donnant la clef me dit qu’il viendrait me servir tous les matins. Il me conduisit à la porte pour me faire connaître au portier. Sans perdre alors le moindre temps, je suis allé à mon auberge pour faire porter au palais d’Espagne tout mon petit équipage. C’est toute l’histoire de ma subite installation dans une maison où j’aurais fait une grande fortune ayant une conduite que, tel que j’étais, je ne pouvais pas avoir. Volentem ducit, nolentem trahit[50]. Je suis d’abord allé chez mon mentor, le Père Georgi, pour lui rendre compte de tout. Il me dit que je pouvais regarder mon chemin comme commencé, et qu’étant supérieurement bien installé, ma fortune ne pouvait plus dépendre que de ma conduite. Songez, me dit cet homme sage, que pour la rendre irréprochable vous devez vous gêner ; et que tout ce qui pourra vous arriver de sinistre ne sera regardé par personne ni comme malheur, ni comme fatalité ; ces noms sont vides de sens ; tout sera par votre faute.

— Je suis fâché, mon très Révérend Père, que ma jeunesse et mon manque d’expérience m’obligent à vous importuner souvent. Je vous deviendrai à charge ; mais vous me trouverez docile et obéissant.

— Vous me trouverez souvent trop sévère ; mais je prévois que vous ne me direz pas tout.

— Tout, tout, absolument.

— Permettez-moi de rire. Vous ne me dites pas où vous avez passé hier quatre heures.

— Ce n’est d’aucune conséquence. J’ai fait cette connaissance en voyage. Je crois que c’est une maison honnête que je pourrais fréquenter, à moins que vous ne me disiez le contraire.

— Dieu m’en garde. C’est une très honnête maison fréquentée par des personnes de probité. On s’y félicite d’avoir fait votre connaissance. Vous avez plu à toute la compagnie, et on espère de vous attacher. J’ai tout su ce matin. Mais vous ne devez pas fréquenter cette maison.

— Je dois la quitter de but en blanc ?

— Non. Ce serait malhonnête de votre part. Allez-y une ou deux fois par semaine. Point d’assiduité. Vous soupirez, mon enfant.

— Non, en vérité. Je vous obéirai.

— Je désire que ce ne soit pas à titre d’obéissance ; et que votre cœur n’en souffre pas ; mais en tout cas, il faut le vaincre. Souvenez-vous que la raison n’a point de plus grand ennemi que le cœur.

— On peut cependant les mettre d’accord.

— On s’en flatte. Défiez-vous de l’animum de votre cher Horace. Vous savez qu’il n’a pas de milieu, nisi paret imperat[51].

— Je le sais. Compesce catenis[52], me dit-il, et il a raison ; mais dans la maison de Donna Cecilia mon cœur n’est pas en danger.

— Tant mieux pour vous. Vous ne ressentirez donc pas de peine à ne pas la fréquenter. Souvenez-vous que mon obligation est celle de vous croire.

— Et la mienne celle de suivre vos conseils. Je n’irai chez Donna Cecilia que quelques fois.

Dans le désespoir de mon âme je lui ai pris la main pour la lui baiser ; il la retira me serrant contre son sein, et se détournant pour ne pas me laisser voir ses larmes.

J’ai dîné à l’hôtel d’Espagne à côté de l’abbé Gama, à une table de dix à douze abbés ; car à Rome tout le monde est, ou veut être abbé. N’étant défendu à personne d’en porter l’habit, tous ceux qui veulent être respectés le portent, la noblesse exceptée, qui n’est pas dans la carrière des dignités ecclésiastiques. À cette table où je n’ai jamais parlé à cause du chagrin que j’avais, on a attribué mon silence à ma sagacité. L’abbé Gama m’invita à passer la journée avec lui ; mais je m’en suis dispensé pour aller écrire mes lettres. J’ai passé sept heures à écrire à Don Lélio, à Don Antonio, à mon jeune ami Paolo, et à Mgr de Martorano, qui me répondit de bonne foi qu’il aurait bien voulu être à ma place.

Amoureux de Donna Lucrezia, et heureux, l’action de la quitter me semblait la plus noire de toutes les perfidies. Pour faire le prétendu bonheur de ma vie à venir, je commençais par être le bourreau de l’actuelle, et l’ennemi de mon cœur ; je ne pouvais reconnaître cette vérité que devenant un vil objet de mépris au tribunal même de ma raison. Je trouvais que le Père Georgi, me défendant cette maison, n’aurait pas dû me dire qu’elle était honnête, ma douleur aurait été moindre.

Le matin du lendemain, l’abbé Gama me porta un grand livre rempli de lettres ministérielles, que, pour m’amuser, je devais compiler. En sortant je suis allé prendre ma première leçon de français puis ayant intention d’aller me promener, en traversant strada condotta, je me suis entendu appeler dans un café. C’était l’abbé Gama. Je lui ai dit à l’oreille que Minerve m’avait défendu les cafés de Rome.

— Minerve, me répondit-il, vous ordonne d’en gagner une idée. Asseyez-vous près de moi.

J’entends un jeune abbé qui conte à haute voix un fait vrai, ou controuvé, qui attaquait directement la justice du Saint Père ; mais sans aigreur. Tout le monde rit, et lui fait écho. Un autre, interrogé pourquoi il avait quitté le service du cardinal B. répond, parce que l’éminence prétendait de n’être pas obligée de lui payer, à part certains services extraordinaires qu’elle exigeait en bonnet de nuit. La risée fut générale. Un autre vint dire à l’abbé Gama que s’il voulait passer l’après-dîner à villa Médicis, il le trouverait accompagné di due romanelle qui se contentaient du quartino. C’est une monnaie d’or qui est le quart d’un sequin. Un autre lut un sonnet incendiaire contre le gouvernement, dont plusieurs prirent copie. Un autre lut une sienne satire, qui déchirait l’honneur d’une famille. Je vois entrer un abbé à figure attrayante. Ses hanches et ses cuisses me font croire que c’est une fille déguisée ; je le dis à l’abbé Gama, qui me répond que c’était Bepino della Mamana fameux castrato. L’abbé l’appelle, et lui dit en riant que je l’avais pris pour une fille. L’impudent me regarde, et me dit, que si je voulais aller passer la nuit avec lui, il me servirait également soit en fille, soit en garçon.

À dîner, tous les convives me parlèrent, et il me parut de m’être bien réglé dans mes réponses. L’abbé Gama, me donnant du café dans sa chambre, après m’avoir dit que tous ceux avec lesquels j’avais dîné étaient honnêtes gens, me demanda si je croyais d’avoir généralement plu.

— J’ose m’en flatter.

— Ne vous en flattez pas. Vous avez éludé des questions, si évidemment, que toute la table connut votre réserve. On ne vous questionnera plus à l’avenir.

— J’en serai fâché. Aurait-il fallu publier mes affaires ?

— Non, mais il y a partout un chemin du milieu.

— C’est celui d’Horace. Il est souvent très difficile.

— Il faut se faire aimer, et estimer en même temps.

— Je ne vise qu’à cela.

— Au nom de Dieu. Vous avez aujourd’hui visé à l’estime plus qu’à l’amour. C’est beau ; mais disposez-vous à combattre l’envie, et sa fille la calomnie ; si ces deux monstres ne parviennent pas à vous abîmer, vous vaincrez. À table, vous avez pulvérisé Salicetti, physicien, et qui plus est Corse. Il doit vous en vouloir.

— Devais-je lui accorder que les voglie des femmes grosses ne puissent avoir la moindre influence sur la peau du fœtus ? J’ai l’expérience du contraire. Êtes-vous de mon avis ?

— Je ne suis ni du vôtre, ni du sien, car j’ai bien vu des enfants avec des marques qu’on appelle envies ; mais je ne peux pas jurer que ces taches viennent d’envies de leurs mères.

— Mais je peux le jurer.

— Tant mieux pour vous, si vous savez la chose avec tant d’évidence, et tant pis pour Salicetti, s’il en nie la possibilité. Laissez-le dans son erreur. Cela vaut mieux que le convaincre, et en faire un ennemi.

Je fus le soir chez Donna Lucrezia. On savait tout, et on me fit compliment. Elle me dit que je lui paraissais triste, et je lui ai répondu que je faisais les obsèques de mon temps, dont je n’étais plus le maître. Son mari lui dit que j’étais amoureux d’elle, et sa belle-mère le conseilla à ne pas tant faire l’intrépide. Après y avoir passé une seule heure je suis retourné à l’hôtel enflammant l’air avec mes soupirs amoureux. J’ai passé la nuit à composer une ode que le lendemain j’ai envoyé à l’avocat, étant sûr qu’il la donnerait à sa femme qui aimait la poésie, et qui ne savait pas que c’était ma passion. J’ai passé trois jours sans aller la voir. J’apprenais le français, et je compilais des lettres de ministre.

Il y avait chez Son Excellence tous les soirs, où la première noblesse de Rome en hommes et en femmes se trouvait ; je n’y allais pas. Gama me dit que je devais y aller sans prétention comme lui. J’y fus. Personne ne me parla ; mais ma personne étant inconnue tout le monde demanda qui j’étais. Gama, m’ayant demandé quelle était la dame qui me semblait plus aimable, je la lui ai montrée ; mais je m’en suis d’abord repenti, quand j’ai vu le courtisan qui est allé le lui dire. Je l’ai vue me lorgner, puis sourire. Cette dame était la marquise G. dont le serviteur était le cardinal S. C.

Le matin d’un jour dans lequel j’avais décidé d’aller passer la soirée chez Donna Lucrezia, j’ai vu son mari dans ma chambre, qui après m’avoir dit que je me trompais, si je croyais de lui démontrer que je n’étais pas amoureux de sa femme, n’allant pas la voir plus souvent, m’invita à aller le premier jeudi goûter à Testaccio avec toute la famille. Il me dit que je verrais à Testaccio la seule pyramide qui était à Rome. Il me dit que sa femme savait mon ode par cœur, et qu’elle avait donné une grande envie de me connaître au futur de Donna Angelica sa belle-sœur, qui était poète et qui serait aussi de la partie de Testaccio. Je lui ai promis de me rendre chez lui dans une voiture à deux places à l’heure indiquée.

Les jeudis du mois d’octobre étaient dans ce temps-là, à Rome, des jours de gaieté. Nous ne parlâmes le soir dans la maison de Donna Cecilia que de cette partie, et j’ai cru voir que Donna Lucrezia y comptait dessus autant que moi. Nous ne savions pas comment, mais dévoués à l’amour nous nous recommandions à sa protection. Nous nous aimions, et nous languissions ne pouvant pas nous en entredonner des convictions.

Je n’ai pas voulu laisser que mon bon Père Georgi apprenne d’autres que de moi l’histoire de cette partie de plaisir. J’ai voulu positivement aller lui en demander la permission. Affectant l’indifférence, il n’a pas eu des raisons contre. Il me dit que je devais absolument y être, car c’était une belle partie faite en famille ; et rien d’ailleurs ne devait m’empêcher de connaître Rome, et de me divertir honnêtement.

Je fus chez Donna Cecilia à l’heure marquée, dans un carrosse coupé que j’ai loué chez un Avignonnais nommé Roland. La connaissance de cet homme eut des suites importantes qui me feront parler de lui dans dix-huit ans d’ici. Cette charmante veuve me présenta Don Francesco son futur beau-fils, comme grand ami des gens de lettres, et orné lui-même d’une rare littérature. Prenant cette annonce comme argent comptant, je l’ai traité en conséquence ; mais en attendant, je lui ai trouvé l’air engourdi, et tout autre maintien que celui d’un galant qui allait épouser une fort jolie fille, car telle était Angélique. Il était cependant honnête et riche ce qui vaut beaucoup mieux que l’air galant, et l’érudition.

Lorsque nous fûmes pour monter dans nos voitures, l’avocat me dit qu’il me tiendrait compagnie dans la mienne, et que les trois femmes iraient avec Don Francesco. Je lui ai répondu qu’il irait lui-même avec Don Francesco, car Donna Cecilia devait être mon lot sous peine de me déshonorer si cela se faisait autrement ; et disant cela j’ai donné mon bras à la belle veuve qui trouva mon arrangement dans les règles de la noble et honnête société. J’ai vu l’approbation dans les yeux de Donna Lucrezia, mais j’étais étonné de l’avocat, car il ne pouvait pas ignorer qu’il me devait sa femme. Serait-il devenu jaloux ? me disais-je. Cela m’aurait donné de l’humeur, j’espérais cependant de lui faire envisager son devoir à Testaccio.

La promenade et le goûter aux dépens de l’avocat nous traînèrent facilement jusqu’à la fin du jour, mais la gaieté fut aux miens. Le badinage de mes amours avec Donna Lucrezia ne fut jamais mis sur le tapis, mes attentions particulières ne furent jamais que pour Donna Cecilia. Je n’ai dit à Donna Lucrezia que quelques mots en passant, et pas un seul à l’avocat. Il me semblait que ce fût le seul moyen pour lui faire comprendre qu’il m’avait manqué. Lorsque nous fûmes pour remonter dans nos équipages, l’avocat m’enleva Donna Cecilia allant se mettre avec elle dans la voiture à quatre où se trouvait Donna Angelica avec Don Francesco, ainsi avec un plaisir qui me fit presque perdre l’esprit, j’ai donné le bras à Donna Lucrezia lui faisant un compliment qui n’avait pas le sens commun, tandis que l’avocat, riant de tout son cœur, paraissait s’applaudir de m’avoir attrapé.

Combien de choses nous nous serions dites, avant de nous livrer à notre tendresse, si le temps n’avait pas été précieux ! Mais ne sachant que trop que nous n’avions qu’une demi-heure, nous devînmes dans une minute un seul individu. Aux faîtes du bonheur, et dans l’ivresse du contentement je me trouve surpris d’entendre sortir de la bouche de Donna Lucrezia les paroles : Ah ! Mon Dieu ! Que nous sommes malheureux ! Elle me repousse, elle se rajuste, le cocher s’arrête, et le laquais ouvre la portière.

— Qu’est-il donc arrivé, lui dis-je, me remettant en état de décence.

— Nous sommes chez nous.

Toutes les fois que je me rappelle cet événement il me semble fabuleux, ou surnaturel. Il n’est pas possible de réduire le temps à rien, car ce fut moins qu’un instant, et les chevaux cependant étaient des rosses. Nous eûmes deux bonheurs. L’un que la nuit était sombre, l’autre que mon ange était à la place où elle devait descendre la première. L’avocat se trouva à la portière dans le même moment que le laquais l’ouvrit. Rien ne se raccommode si vite qu’une femme, mais un homme ! Si j’avais été de l’autre côté, je me serais tiré mal d’affaire. Elle descendit lentement, et tout alla à merveille. Je suis resté chez Donna Cecilia jusqu’à minuit.

Je me suis mis au lit ; mais comment dormir ? J’avais dans l’âme tout le feu que la trop petite distance de Testaccio à Rome m’avait empêché de renvoyer à ce Soleil dont il émanait. Il me dévorait les entrailles. Malheureux ceux qui croient que le plaisir de Vénus soit quelque chose à moins qu’il ne vienne de deux cœurs qui s’entr’aiment, et qui se trouvent dans le plus parfait accord.

Je me suis levé à l’heure d’aller prendre ma leçon. Mon maître de langue avait une jolie fille qui s’appelait Barbara, qui dans les premiers jours que j’allais prendre leçon était toujours présente, et qui même quelquefois me la donnait elle-même, plus exacte encore que son père. Un joli garçon, qui venait aussi prendre leçon, était son amoureux, et je n’ai pas eu de difficultés à m’en apercevoir. Ce même garçon venait souvent chez moi, et m’était cher en grâce aussi de sa discrétion. Dix fois je lui avais parlé de Barbaruccia et convenant qu’il l’aimait, il avait toujours détourné le propos. Je ne lui en parlais plus ; mais depuis quelques jours ne voyant plus ce garçon ni chez moi, ni chez le maître de langue, et même ne voyant plus Barbaruccia, j’étais curieux de savoir ce qui était arrivé, malgré que cela ne m’intéressât que très médiocrement.

En sortant enfin de la messe de Saint-Charles au cours, je vois le jeune homme. Je l’aborde, lui faisant des reproches de ce qu’il ne se laissait plus voir. Il me répond qu’un chagrin qui lui rongeait l’âme, lui avait fait perdre la tête ; qu’il était au bord du précipice, qu’il était désespéré.

Je vois ses yeux gros de larmes, il veut me quitter, je le retiens, je lui dis qu’il ne devait plus me compter entre ses amis à moins qu’il ne me confiât ses peines. Il s’arrête alors, il me mène dans un cloître, et il me parle ainsi.

— Il y a six mois que j’aime Barbaruccia, et il y en a trois qu’elle m’a rendu sûr d’être aimé. Il y a cinq jours que son père nous surprit à cinq heures du matin dans une situation qui nous déclarait amants coupables. Cet homme sortit, se possédant, et dans le moment que j’allais me jeter à ses pieds, il me conduisit à la porte de sa maison me défendant de m’y présenter à l’avenir. Le monstre qui nous a perdus fut la servante. Je ne peux pas la demander en mariage, car j’ai un frère marié, et mon père n’est pas riche. Je n’ai point d’état, et Barbaruccia n’a rien. Hélas ! puisque je vous ai confié tout, dites-moi en quel état elle est. Son désespoir doit être égal au mien ; puisqu’il ne peut pas être plus grand. Il est impossible que je lui fasse parvenir une lettre, car elle ne sort pas même pour aller à la messe. Malheureux ! Que ferai-je !

Je ne pouvais que le plaindre, car en honneur je ne pouvais pas me mêler de cette affaire. Je lui ai dit que depuis cinq jours je ne la voyais plus, et ne sachant que lui dire, je lui ai donné le conseil qu’en pareil cas donnent tous les sots : je l’ai conseillé à l’oublier. Nous étions sur le quai de Ripetta, et les yeux égarés avec lesquels il fixait les eaux du Tibre me faisant appréhender quelque funeste effet de son désespoir, je lui ai dit que je m’informerais de Barbaruccia à son père, et que je lui en donnerais des nouvelles. Il me pria de ne pas l’oublier.

Il y avait quatre jours que je ne voyais Donna Lucrezia, malgré le feu que la partie de Testaccio avait mis à mon âme. Je craignais la douceur du Père Georgi, et encore plus le parti qu’il aurait pris de ne plus me donner des conseils.

Je suis allé la voir après avoir pris ma leçon, et je l’ai trouvée seule dans sa chambre. Elle me dit d’une voix triste et tendre qu’il n’était pas possible que je n’eusse le temps d’aller la voir.

— Ah ! ma tendre amie ! Ce n’est pas le temps qui me manque. Je suis jaloux de mon amour au point que je veux mourir plutôt que de le mettre à découvert. J’ai pensé de vous inviter tous à dîner à Frascati. Je vous enverrai un Phaéton. J’espère que là nous pourrons nous trouver tête à tête.

— Faites, faites cela, je suis sûre qu’on ne vous refusera pas.

Un quart d’heure après tout le monde vint, et j’ai proposé la partie toute à mes frais pour le dimanche prochain jour de sainte Ursule qui était le nom de la sœur cadette de mon ange. J’ai prié Donna Cecilia de la conduire, et son fils aussi. On accepta. Je leur ai dit que le Phaéton serait à leur porte à sept heures précises, et moi aussi dans une voiture à deux places.

Le lendemain après avoir pris ma leçon de M. Dalacqua, descendant l’escalier pour m’en aller, je vois Barbaruccia qui passant d’une chambre à l’autre laisse tomber une lettre me regardant. Je me vois obligé de la ramasser parce que la servante qui montait l’aurait vue. Cette lettre, qui en contenait une autre, me disait : Si vous croyez de commettre une faute donnant cette lettre à votre ami, brûlez-la. Plaignez une malheureuse, et soyez discret. Voici le contenu de l’incluse qui n’était pas cachetée. Si votre amour est égal au mien, vous n’espérez pas de pouvoir vivre heureux sans moi. Nous ne pouvons ni nous parler ni nous écrire par autre moyen que par celui que j’ose employer. Je suis prête à faire sans exception tout ce qui peut unir nos destinées jusqu’à la mort. Pensez, et décidez.

Je me sentais extrêmement ému par la cruelle situation de cette fille ; mais je n’ai pas hésité à me déterminer à lui rendre sa lettre le lendemain dans une mienne dans laquelle je lui aurais demandé pardon si je ne pouvais pas lui rendre ce petit service. Je l’ai écrite le soir, et je l’ai mise dans ma poche.

Le lendemain j’allais la lui remettre ; mais ayant changé de culottes, je ne l’ai pas trouvée, l’ayant donc laissée chez moi j’ai dû différer au lendemain. D’ailleurs je n’ai pas vu la fille.

Mais dans le même jour voilà le pauvre amant désolé qui entre dans ma chambre au moment que je venais de dîner. Il se jette sur un canapé me peignant son désespoir avec des couleurs si vives qu’à la fin craignant tout je ne peux m’empêcher de calmer sa douleur lui donnant la lettre de Barbaruccia. Il parlait de se tuer parce qu’il avait une notion interne qui l’assurait que Barbaruccia avait pris le parti de ne plus penser à lui. Je n’avais autre moyen de le convaincre que sa notion était fausse que lui donnant la lettre. Voilà ma première faute dans cette fatale affaire commise par faiblesse de cœur.

Il la lut, il la relut, il la baisa, il pleura, il me sauta au cou me remerciant de la vie que je lui avais donnée, finissant par me dire qu’il me porterait, avant que j’allasse me coucher, sa réponse, car son amante devait avoir besoin d’une consolation pareille à la sienne. Il partit m’assurant que sa lettre ne me compromettrait en rien, et que d’ailleurs je pourrais la lire.

Effectivement sa lettre, quoique fort longue, ne contenait autre chose que les assurances d’une constance éternelle, et des espoirs chimériques ; mais malgré tout cela je ne devais pas me constituer Mercure de cette affaire. Pour ne pas m’en mêler je n’aurais eu besoin que de penser que certainement le Père Georgi n’aurait jamais donné son approbation à ma complaisance.

Ayant trouvé le lendemain le père de Barbaruccia malade, je fus charmé de voir sa fille assise au chevet de son lit. J’ai jugé qu’il pouvait lui avoir pardonné. Ce fut elle qui sans s’éloigner du lit de son père me donna ma leçon. Je lui ai donné la lettre de son amant qu’elle mit dans sa poche devenant toute de feu. Je les ai avertis qu’ils ne me verraient pas le lendemain. C’était le jour de sainte Ursule, l’une de ces mille martyres, vierges, et princesses royales. Le soir à l’assemblée de Son Éminence, où j’allais régulièrement, malgré qu’il ne m’arrivât que très rarement que quelque personne de distinction m’adressât la parole, le cardinal me fit signe de l’approcher. Il parlait à cette belle marquise G. à laquelle Gama avait dit que je l’avais trouvée supérieure à toutes les autres.

— Madame, me dit le cardinal, est curieuse de savoir, si vous faites bien de progrès dans la langue française qu’elle parle merveilleusement bien.

Je lui réponds en italien que j’ai appris beaucoup ; mais que je n’osais pas encore parler.

— Il faut oser, me dit la marquise ; mais sans prétention. On se met ainsi à l’abri de toute critique.

N’ayant pas manqué de donner au mot oser une signification à laquelle vraisemblablement la marquise n’avait pas pensé, j’ai rougi. S’en étant aperçue, elle entama avec le cardinal un autre propos, et je me suis évadé.

Le lendemain à sept heures je fus chez Donna Cecilia. Mon Phaéton était à sa porte. Nous partîmes d’abord dans l’ordre prémédité. Nous arrivâmes à Frascati en deux heures.

Ma voiture cette fois-ci était un élégant vis-à-vis, doux, et si bien suspendu que Donna Cecilia en fit l’éloge. J’aurai mon tour, dit Donna Lucrezia, retournant à Rome. Je lui ai fait une révérence comme pour la prendre au mot. C’est ainsi que pour dissiper le soupçon elle le défiait. Sûr d’une pleine jouissance à la fin du jour, je me suis livré à toute ma gaieté naturelle. Après avoir ordonné un dîner sans épargne, je me suis laissé conduire par eux à la villa Ludovisi. Comme il pouvait arriver que nous nous égarassions nous nous donnâmes rendez-vous à une heure à l’auberge. La discrète Donna Cecilia prit le bras de son beau-fils, Donna Angelica de son futur, et Donna Lucrezia resta avec moi. Ursule alla courir avec son frère. En moins d’un quart d’heure nous nous vîmes sans témoins.

— As-tu entendu, commença-t-elle à me dire, avec quelle innocence je me suis assurée de passer deux heures vis-à-vis de toi ? Aussi est-ce un vis-à-vis. Que l’amour est savant !

— Oui, mon ange, l’amour a fait que nos esprits deviennent un seul. Je t’adore, et je ne passe des jours sans venir chez toi que pour m’assurer la possession tranquille d’un.

— Je n’ai pas cru une pareille chose possible. C’est toi qui as tout fait. Tu en sais trop à ton âge.

— Il y a un mois, mon cœur, que j’étais un ignorant. Tu es la première femme qui me mit à part des mystères de l’amour. Tu es celle dont le départ me rendra malheureux, car en Italie il ne peut être qu’une seule Lucrèce.

— Comment ! Je suis ton premier amour ! Ah ! Malheureux ! Tu n’en guériras jamais ! Que ne suis-je à toi ? Tu es aussi le premier amour de mon âme ; et tu seras certainement le dernier. Heureuse celle que tu aimeras après moi. Je n’en suis pas jalouse, fâchée seulement qu’elle n’aura pas un cœur égal au mien.

Donna Lucrezia voyant alors mes larmes, laissa dégorger les siennes. Nous étant jetés sur un gazon, nous entrecollâmes nos lèvres, et nos larmes même y ruisselant dessus nous firent savourer leur goût. Les anciens physiciens ont raison : elles sont douces, je peux le jurer ; les modernes ne sont que des bavards. Nous fûmes sûrs de les avoir avalées mêlées au nectar que nos baisers exprimaient de nos âmes amoureuses. Nous n’étions qu’un, lorsque je lui ai dit que nous pouvions être surpris.

— Ne crains pas cela. Nos Génies nous ont sous leur garde.

Nous nous tenions là tranquilles après le premier court combat, en nous regardant sans prononcer le mot, et sans penser à changer de position, lorsque la divine Lucrezia regardant à sa droite :

— Tiens, me dit-elle, ne te l’ai-je pas dit que nos Génies nous ont sous leur garde ? Ah ! Comme il nous observe ! Il veut nous assurer. Regarde-le ce petit démon. C’est tout ce que la nature a de plus occulte. Admire-le. C’est certainement ton Génie, ou le mien.

J’ai cru qu’elle délirait.

— Que dis-tu, mon ange ? Je ne te comprends pas. Que dois-je admirer ?

— Tu ne vois pas ce beau serpent qui, à dépouille flamboyante, et sa tête levée, semble nous adorer ?

Je regarde alors là où elle fixait l’œil, et je vois un serpent à couleurs changeantes, long d’une aune, qui réellement nous regardait. Cette vue ne m’amusait pas ; mais, prenant sur moi, je n’ai pas voulu me montrer moins intrépide qu’elle.

— Est-il possible, lui dis-je, mon adorable amie, que son aspect ne t’effraye pas ?

— Son aspect me ravit, te dis-je. Je suis sûre que cette idole n’a de serpent que l’apparence.

— Et s’il venait sillonnant, et sifflant jusqu’à toi ?

— Je te serrerais encore plus étroitement contre mon sein, et je le défierais à me faire du mal. Lucrezia, entre tes bras, n’est susceptible d’aucune crainte. Tiens. Il s’en va. Vite, vite. Il veut nous dire en s’en allant que des profanes vont arriver ; et que nous devons aller chercher un autre gazon pour renouveler là nos plaisirs. Levons-nous donc. Arrange-toi.

À peine levés, nous marchons à pas lents, et nous voyons sortir de l’allée voisine Donna Cecilia avec l’avocat. Sans les éviter, et sans nous presser, comme s’il était très naturel de se rencontrer, je demande à Donna Cecilia si sa fille avait peur des serpents.

— Malgré tout son esprit, elle craint le tonnerre jusqu’à s’évanouir, et elle se sauve faisant des cris perçants, quand elle voit un serpent. Il y en a ici ; mais elle a tort, car ils ne sont pas venimeux.

Mes cheveux se dressèrent, car ces paroles m’assurèrent d’avoir vu un miracle de nature amoureuse. Les enfants survinrent, et sans façon nous nous séparâmes de nouveau.

— Mais dis-moi, lui dis-je, être étonnant. Qu’aurais-tu fait, si ton mari avec ta mère nous eussent surpris dans le débat ?

— Rien. Ne sais-tu pas que dans ces divins moments on n’est qu’amoureux ? Peux-tu croire que tu ne me possédais pas toute entière ?

Cette jeune femme ne composait pas une ode quand elle me parlait ainsi.

— Crois-tu, lui dis-je, que personne ne nous soupçonne ?

— Mon mari ou ne nous croit pas amoureux, ou ne fait pas cas de certains badinages que les jeunes gens ordinairement se permettent. Ma mère a de l’esprit, et s’imagine peut-être tout ; mais elle sait que ce ne sont pas ses affaires. Angélique, ma chère sœur, sait tout ; car elle ne pourra jamais oublier le lit écrasé ; mais elle est prudente, et outre cela elle s’avise de me plaindre. Elle n’a pas l’idée de la nature de mon feu. Sans toi, mon cher ami, je serais morte, peut-être, sans connaître l’amour, car pour mon mari je n’ai jamais eu que toute la complaisance qu’on doit avoir.

— Ah ! ton mari jouit d’un privilège divin, dont je ne peux m’empêcher d’être jaloux. Il serre entre ses bras tous tes charmes quand il veut. Nul voile empêche ses sens, ses yeux, son âme d’en jouir.

— Où es-tu, mon cher serpent ? Accours à ma garde, et je vais dans l’instant contenter mon amant.

Nous passâmes ainsi toute la matinée nous disant que nous nous aimions, et nous le prouvant partout où nous nous croyions à l’abri de toute surprise.

Nè per mai sempre pendergli dal collo

il suo desir sentia di lui satollo[53].

À mon dîner délicat et fin, mes principales attentions furent pour Donna Cecilia. Comme mon tabac d’Espagne était excellent, ma jolie tabatière fit souvent le tour de la table. Quand elle fut entre les mains de Donna Lucrezia, qui était assise à ma gauche, son mari lui dit qu’elle pouvait me donner sa bague, et la garder. Tope, lui dis-je croyant que la bague valait moins ; mais elle valait davantage. Donna Lucrezia ne voulut pas entendre raison. Elle mit la tabatière dans sa poche, et elle me donna la bague, que j’ai mise aussi dans la mienne parce qu’elle m’était trop étroite.

Mais nous voilà, tout à coup, tous obligés de nous taire. Le prétendu d’Angélique tire de sa poche un sonnet, fruit de son génie, qu’il fit en mon honneur et gloire, et veut le lire. Tout le monde applaudit, je dois le remercier, prendre le sonnet, et lui promettre une réponse en temps et lieu. Il croyait que j’aurais d’abord demandé à écrire pour lui répondre, et que nous aurions passé là avec son maudit Apollon les trois heures qui étaient destinées à l’amour. Après le café, et avoir tout fini avec l’hôte, nous allâmes nous débander à la villa, si je ne me trompe, Aldobrandini.

Dis-moi, ai-je dit à ma Lucrèce, avec la métaphysique de ton amour, d’où cela vienne qu’il me semble dans ce moment d’aller me plonger avec toi dans les délices de l’amour pour la première fois. Allons vite chercher l’endroit où nous verrons un autel de Vénus, et sacrifions jusqu’à la mort, quand même nous ne verrions pas des serpents ; et si le pape arrive avec tout le Sacré Collège, ne bougeons pas. Sa Sainteté nous donnera sa bénédiction.

Nous entrâmes, après quelques détours, dans une allée couverte, assez longue, qui avait à sa moitié une chambre remplie de sièges de gazon tous de formes différentes. Nous en vîmes un frappant. Il avait la forme d’un lit, qui, outre le chevet ordinaire, en avait un autre à une coudée de distance, mais trois quarts moins haut, qui traversait le lit étant parallèle au gros. Nous le regardâmes en riant. C’était un lit parlant. Nous nous disposâmes d’abord à faire l’expérience de son aptitude. Vis-à-vis de ce lit, nous jouissions du spectacle d’une plaine immense, et solitaire, où un lapin même n’aurait su venir jusqu’à nous sans être aperçu. Derrière le lit l’allée était inabordable, et nous apercevions ses deux bouts à droite et à gauche à égale distance. Personne, après être entré dans l’allée, n’aurait pu parvenir jusqu’à nous, sans courir, que dans un quart d’heure. Ici, dans le jardin de Dux, j’ai vu un lieu dans ce goût ; mais le jardinier allemand n’a pas pensé au lit. Dans cet heureux endroit nous n’eûmes pas besoin de nous communiquer notre pensée.

L’un devant l’autre, debout, sérieux, ne nous entreregar-dant qu’aux yeux, nous délacions, nous déboutonnions, nos cœurs palpitaient, et nos mains rapides s’empressaient à calmer leur impatience. L’un n’ayant pas été plus lent que l’autre, nos bras s’ouvrirent pour serrer étroitement l’objet, dont ils allaient s’emparer. Notre première lutte fit rire la belle Lucrèce qui avoua que le génie ayant le droit de briller partout ne se trouvait déplacé nulle part. Nous applaudîmes tous les deux à l’heureux effet du petit chevet. Nos chances varièrent après, et elles furent toutes heureuses et toutes, malgré cela, rejetées, pour faire place à d’autres. Au bout de deux heures, enchantés l’un de l’autre, nous dîmes ensemble, nous entreregardant de l’air le plus tendre, ces précises paroles : Amour, je te remercie.

Donna Lucrezia, après avoir glissé ses yeux reconnaissants sur la marque infaillible de ma défaite, me donna toute riante un baiser de langueur ; mais lorsqu’elle vit qu’elle me rendait la vie, en voilà assez, en voilà assez, s’écria-t-elle, trêve de triompher. Habillons-nous. Nous nous hâtâmes alors ; mais au lieu de tenir les yeux sur nous, nous les avions sur ce que des voiles impénétrables allaient dérober à notre insatiable cupidité. Quand nous nous vîmes complètement habillés, nous tombâmes d’accord de faire une libation à l’amour pour le remercier d’avoir écarté de nous tous les perturbateurs de ses orgies. Un siège long, et étroit, sans dossier, à échine de mulet monté à califourchon fut choisi de concert. La lutte commença et elle allait à vigoureux train ; mais en prévoyant l’issue trop longue, et la libation douteuse, nous l’avons différée au vis-à-vis sous l’ombre de la nuit au son du trot de quatre chevaux.

Nous acheminant à pas lents vers nos voitures, nos discours furent des confidences d’amants consommés. Elle me dit que son futur beau-frère était riche, et qu’il avait une maison à Tivoli, où il nous engagerait à aller passer la nuit. Elle pensait de conjurer l’amour pour savoir comment nous pourrions la passer ensemble. Elle finit par me dire tristement que la cause ecclésiastique qui occupait son mari allait si heureusement qu’elle craignait qu’il n’obtînt la sentence trop tôt.

Nous employâmes les deux heures que nous passâmes dans le vis-à-vis à jouer une farce que nous ne pûmes pas achever. Arrivés au logis nous dûmes baisser la toile. Je l’aurais finie, si je n’eusse pas eu le caprice de la diviser en deux actes. Je me suis retiré un peu fatigué ; mais un excellent sommeil me remit entièrement. Le lendemain je suis allé prendre ma leçon à l’heure comme de coutume.

CHAPITRE X

Benoît XIV. Partie à Tivoli. Départ de Donna Lucrezia. La marquise G. Barbe Dalacqua. Mon malheur et mon départ de Rome.

Ce fut Barbaruccia qui me la fit, car son père était fort malade. À mon départ elle me mit dans la poche une lettre, et elle se sauva d’abord pour ne pas me laisser le temps de la refuser. Elle avait raison, car elle n’était pas faite pour l’être. Elle était adressée à moi-même dictée par les sentiments de la plus vive reconnaissance. Elle me priait de faire savoir à son amant que son père lui parlait, et qu’elle espérait qu’à sa guérison il prendrait une autre servante. Elle finissait par m’assurer et me jurer qu’elle ne me compromettrait jamais.

La maladie ayant obligé son père à garder le lit douze jours de suite, ce fut elle qui me donna leçon. Elle m’intéressa par un chemin pour moi tout nouveau à l’égard d’une jolie fille. C’était un pur sentiment de pitié, et je me sentais flatté voyant clairement qu’elle y comptait dessus. Jamais ses yeux ne s’arrêtaient sur les miens ; jamais sa main ne rencontrait la mienne, je ne voyais jamais dans sa parure la moindre marque d’une étude faite pour me la rendre agréable. Elle était jolie, et je savais qu’elle était tendre ; mais ces notions ne diminuaient en rien ce qu’il me semblait de devoir à l’honneur et à la bonne foi, et j’étais bien aise qu’elle ne me crût pas capable de profiter de la connaissance que j’avais de sa faiblesse.

D’abord que son père regagna sa santé, il chassa sa servante et il en prit une autre. Elle me pria d’en donner la nouvelle à son amant, et lui dire qu’elle espérait de la mettre dans leurs intérêts pour avoir du moins le plaisir de s’écrire. Quand je lui ai promis de lui en donner la nouvelle, elle me prit la main pour me la baiser. L’ayant retirée montrant de vouloir de lui donner un baiser, elle se détourna en rougissant. Cela m’a plu. J’en ai donné la nouvelle à son amant, il trouva le moyen de lui parler, il la mit dans ses intérêts, et j’ai fini de me mêler de cette intrigue, dont je voyais très bien les mauvaises conséquences qui pouvaient en résulter ; mais le mal était déjà fait.

J’allais rarement chez Don Gaspar, car l’étude de la langue française me l’empêchait ; mais j’allais tous les soirs chez le Père Georgi, où quoique je ne figurasse qu’en qualité de cher au même moine, cela cependant me faisait une réputation. Je n’y parlais jamais ; mais je ne m’y ennuyais pas. On critiquait sans médire, on parlait politique et littérature ; je m’instruisais. En sortant du couvent de ce sage moine, j’allais à la grande assemblée du cardinal mon maître par la raison que je devais y aller.

Presqu’à chaque assemblée, la marquise G. quand elle me voyait à la table où elle jouait me disait une parole ou deux en français auxquelles je répondais en italien, parce qu’il me paraissait de ne devoir pas la faire rire en public. Singulier sentiment que j’abandonne à la perspicacité de mon lecteur. Je la trouvais charmante, et je la fuyais, non pas par crainte de devenir amoureux d’elle, car aimant Donna Lucrezia, cela me paraissait impossible, mais par peur qu’elle pût devenir amoureuse ou curieuse de moi. Était-ce fatuité ou modestie ? Vice ou vertu ? Solvat Apollo[54]. Elle me fit encore appeler par l’abbé Gama, étant debout, et ayant près d’elle mon maître, et le cardinal S. C. Je me présente, et elle me surprend par une interrogation en italien à laquelle je ne me serais jamais attendu.

— Vi ha piacciuto molto, me dit-elle, Frascati[55] ?

— Beaucoup madame. Je n’ai jamais de ma vie rien vu de si beau.

— Ma la compagnia con la quale eravate, era ancora più bella, ed assai galante era il vostro vis à vis[56].

Je ne réponds que par une révérence. Une minute après le cardinal Acquaviva me dit avec bonté :

— Êtes-vous étonné qu’on le sache ?

— Non, monseigneur, mais je suis surpris qu’on en parle. Je ne croyais pas Rome si petite.

— Et plus vous y resterez, me dit S. C., plus vous la trouverez petite. N’êtes-vous pas encore allé baiser le pied du Saint Père ?

— Pas encore, Monseigneur.

— Vous devez y aller, me dit le cardinal Acquaviva.

Je lui ai répondu par une révérence.

L’abbé Gama me dit en sortant de l’assemblée que je devais y aller sans faute le lendemain.

— Vous vous montrez, me dit-il, je n’en doute pas, chez la marquise G.

— Doutez-en car je n’y ai jamais été.

— Vous m’étonnez. Elle vous fait appeler, elle vous parle !

— J’y irai avec vous.

— Je n’y vais jamais.

— Mais elle vous parle aussi.

— Oui, mais… Vous ne connaissez pas Rome. Allez-y tout seul. Vous devez y aller.

— Elle me recevra donc ?

— Vous badinez, je crois. Il ne s’agit pas de vous faire annoncer. Vous irez la voir, quand les deux battants de la chambre où elle sera seront ouverts. Vous verrez là tous ceux qui lui font hommage.

— Me verra-t-elle ?

— N’en doutez pas.

Je vais le lendemain à Monte-Cavallo, et je vais tout droit dans la chambre où était le pape d’abord qu’on me dit que je pouvais y entrer, et qu’il était seul. Je lui baise la sainte croix sur la très sainte mule, il me demande qui je suis, je le lui dis, il me répond qu’il me connaissait ; et il me fait compliment sur le bonheur que j’avais d’appartenir à un cardinal d’une si grande importance. Il me demande comment j’avais fait pour entrer à son service, et je lui conte tout avec la plus grande vérité commençant par mon arrivée à Martorano. Après avoir bien ri de ce que je lui ai dit de l’évêque il me dit que sans me gêner à lui parler toscan, je devais lui parler vénitien, comme il me parlait bolognais. Je lui ai dit tant de choses, qu’il me dit que je lui ferais plaisir toutes les fois que j’irais le voir. Je lui ai demandé la permission de lire tous les livres défendus, et il me la donna par une bénédiction, me disant qu’il me la ferait expédier par écrit gratis ; mais il l’a oublié.

Benoit XIV était savant, homme à bons mots, et fort aimable. La seconde fois que je lui ai parlé ce fut à villa Médicis. Il m’appela à lui, et tout en marchant, il me parla de bagatelles. Il était accompagné du cardinal Annibal Albani, et de l’ambassadeur de Venise. Un homme à l’air modeste s’approche, le pontife lui demande ce qu’il veut, l’homme lui parle bas, et le pape après l’avoir écouté lui dit, vous avez raison, recommandez-vous à Dieu. Il lui donna sa bénédiction, l’homme part tristement, et le pape poursuit sa promenade.

— Cet homme, dis-je au Saint Père, n’a pas été content de la réponse de Votre Sainteté.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il y a apparence qu’il s’était déjà recommandé à Dieu avant de vous parler, et vous entendant l’y renvoyer de nouveau, il se trouve envoyé, comme dit le proverbe, d’Hérode à Pilate.

Le pape pouffa, et les deux qui l’accompagnaient aussi, et je suis resté dans mon sérieux.

— Je ne peux, dit le pape, faire rien qui vaille sans l’aide de Dieu.

— C’est vrai ; mais cet homme sait aussi que Votre Sainteté est son premier ministre ; ainsi on peut s’imaginer l’embarras dans lequel il se trouve actuellement qu’il se voit renvoyé au maître. Il ne lui reste autre ressource que celle d’aller donner de l’argent aux gueux de Rome. Pour un baïoque qu’il leur donnera ils prieront tous Dieu pour lui. Ils vantent leur crédit. Je ne crois qu’à celui de Votre Sainteté aussi je vous supplie de me délivrer de cette chaleur qui m’enflamme les yeux, me dispensant de manger maigre.

— Mangez gras.

— Très Saint Père. Votre bénédiction.

Il me la donne me disant qu’il ne me dispensait pas du jeûne.

Le même soir j’ai trouvé à l’assemblée du cardinal la nouvelle de tout le dialogue entre le pape et moi. Tout le monde alors commença à vouloir me parler. Ce qui me flattait était le plaisir que le cardinal Acquaviva avait, et qu’il dissimulait en vain.

Je n’ai pas négligé l’avis de l’abbé Gama. Je suis allé chez Mme G. à l’heure que tout le monde pouvait y aller. Je l’ai vue, j’ai vu son cardinal et beaucoup d’autres abbés ; mais j’ai cru d’être invisible, car madame ne m’ayant pas honoré d’un regard, personne ne m’a dit le mot. Une demi-heure après je suis parti. Ce ne fut que cinq à six jours après qu’elle me dit d’un air noble et gracieux qu’elle m’avait vu dans sa salle de compagnie.

— Je ne croyais pas d’avoir eu l’honneur d’être observé de Madame.

— Oh ! Je vois tout le monde. On m’a dit que vous avez de l’esprit.

— Si ceux qui vous l’ont dit, madame, s’y connaissent, vous me donnez là une bonne nouvelle.

— Oui, ils s’y connaissent.

— S’ils ne m’avaient jamais parlé, ils ne l’auraient jamais su.

— C’est certain. Laissez-vous voir chez moi.

Nous avions cercle. Le cardinal S. C. me dit que quand madame me parlait français, bien ou mal je devais répondre dans la même langue. Le politique Gama me dit à part que mon style était trop tranchant, et qu’à la longue je déplairais.

Ayant assez appris de français, je ne prenais plus leçon. Le seul exercice devait me donner l’usage de la langue. Je n’allais chez Donna Lucrezia que quelquefois le matin ; et j’allais chez le Père Georgi le soir. Il avait su ma partie de Frascati, et il n’y avait pas trouvé à redire.

Deux jours après l’espèce d’ordre que la marquise m’avait donné de lui faire ma cour, je suis entré dans sa salle. M’ayant d’abord vu, elle fit un sourire que j’ai cru devoir relever avec une profonde révérence ; mais voilà tout. Un quart d’heure après elle se mit à jouer, et je suis allé dîner. Elle était jolie, et puissante à Rome ; mais je ne pouvais pas me déterminer à ramper. Les façons romaines m’excédaient.

Vers la fin de novembre le prétendu de Donna Angelica vint chez moi avec l’avocat pour me prier d’aller passer un jour et une nuit chez lui à Tivoli avec la même compagnie que j’avais traitée à Frascati ; j’ai accepté avec plaisir, car depuis le jour de sainte Ursule je ne m’étais jamais trouvé un seul moment seul avec Donna Lucrezia. Je lui ai promis d’être chez Donna Cecilia dans ma voiture à la pointe du jour indiqué. Il fallait partir de très bonne heure parce que Tivoli est à seize milles de Rome, et parce que la quantité de belles choses qu’il y avait à voir demandaient beaucoup de temps. Devant rester dehors une nuit j’en ai demandé la permission au cardinal même, qui ayant entendu avec qui j’y allais, me répondit que je faisais fort bien à saisir l’occasion de voir les merveilles de ce fameux endroit en belle compagnie.

À l’heure convenue, je me suis trouvé à la porte de Donna Cecilia dans le même vis-à-vis à quatre chevaux, et elle fut comme toujours mon partage. Cette aimable veuve, malgré la pureté de ses mœurs était fort aise que j’aimasse sa fille. Toute la famille était dans un phaéton à six places que Don Francesco avait loué. À sept heures et demie nous fîmes halte à une petite maison, où Don Francesco nous fit trouver un élégant déjeuner, qui devant nous tenir lieu de dîner fut très suffisant. À Tivoli nous ne pouvions avoir le temps que de souper. Après avoir donc bien déjeuné, nous remontâmes dans nos voitures, et nous fûmes chez lui à dix heures. J’avais à mon doigt la bague que Donna Lucrezia m’avait donnée, l’ayant fait remonter pour l’adapter à mon doigt. J’y avais fait faire une autre face de mère, où on ne voyait qu’un champ d’émail avec un caducée entouré d’un seul serpent. On le voyait entre les deux lettres grecques Alpha et Oméga. Cette bague fut le sujet du discours dans tout le temps du déjeuner d’abord qu’on s’aperçut que dans le revers il y avait les mêmes pierres qui composaient la bague de Donna Lucrezia. L’avocat et Don Francesco s’évertuèrent pour expliquer le hiéroglyphe, ce qui divertit beaucoup Donna Lucrezia qui savait tout.

Après avoir passé une demi-heure à voir la maison de Don Francesco qui était un vrai bijou, nous allâmes tous ensemble passer six heures pour voir les antiquités de Tivoli. Pendant que Donna Lucrezia disait quelque chose à Don Francesco, j’ai tout bas dit à Donna Angelica que quand elle serait maîtresse de cette maison j’irais dans les belles saisons passer quelques jours avec elle.

— D’abord, monsieur, que je serai maîtresse ici, la première personne à laquelle je ferai fermer ma porte ce sera vous.

— Je vous remercie, mademoiselle, de m’avoir averti.

Le plaisant est que je n’ai pris cette incartade que pour une très belle et très nette déclaration d’amour. Je suis resté comme pétrifié. Donna Lucrezia me demanda me secouant ce que sa sœur m’avait dit. Quand elle le sut, elle me dit tout de bon qu’après son départ, je devais l’entreprendre pour la réduire à devoir confesser son tort. Elle me plaint, me dit-elle, c’est à toi à me venger.

Don Francesco, m’entendant louer une petite chambre qui donnait sur l’orangerie, me dit que j’y dormirais. Donna Lucrezia fit semblant de ne l’avoir pas entendu. Devant aller voir les beautés de Tivoli tous ensemble, nous ne pouvions pas espérer de nous trouver tête à tête dans le jour. Nous passâmes six heures à voir et à admirer, mais je n’ai vu que très peu. Si le lecteur est curieux de savoir quelque chose de Tivoli sans y aller, il n’a qu’à lire Campagnani. Je n’ai bien connu Tivoli que vingt-huit ans après.

Vers le soir nous retournâmes à la maison, rendus et mourants de faim. Une heure de repos avant de nous mettre à table, deux heures à table, les mets exquis et l’excellent vin de Tivoli nous remirent si bien que nous n’avions besoin que du lit soit pour y dormir, soit pour y fêter l’amour.

Personne ne voulant coucher seul, Lucrèce dit qu’elle coucherait avec Angélique dans la chambre qui donnait sur l’orangerie, que son mari coucherait avec l’abbé, et sa jeune sœur avec sa mère. La disposition fut trouvée excellente. Don Francesco alors, prit une bougie, me conduisit dans le cabinet que j’avais loué, et me montra comme je pouvais m’enfermer, puis il me souhaita la bonne nuit. Ce cabinet était contigu à la chambre où devaient coucher les deux sœurs. Angélique ignorait tout à fait que je fusse son voisin.

Cinq minutes après je les ai vues, par le trou de la serrure, entrer accompagnées de Don Francesco, qui après leur avoir allumé une lampe de nuit, les laissa. Après s’être enfermées, elles s’assirent sur le canapé, où je les voyais se déshabiller. Lucrezia, sachant que je l’entendais, dit à sa sœur d’aller se coucher du côté de la fenêtre. Voilà la vierge, qui ne sachant pas d’être vue ôte jusqu’à sa chemise et passe dans cette imposante figure de l’autre côté de la chambre. Lucrèce étouffe la lampe de nuit, éteint les flambeaux et va se coucher aussi.

Moments heureux que je n’espère plus, mais dont la seule mort peut m’en faire perdre le cher souvenir. Je crois que je ne me suis jamais déshabillé plus rapidement. J’ai ouvert la porte, et je suis tombé entre les bras ouverts de Lucrèce, qui dit à sa sœur c’est mon ange, tais-toi, et dors.

Elle ne pouvait pas dire davantage, car nos bouches collées n’étaient plus ni l’organe de la parole, ni le canal de la respiration. Devenus un seul être dans le même instant, nous n’eûmes pas la force de réfréner plus qu’une minute notre premier désir ; il parvint à sa période sans aucun bruit de baisers, et sans le moindre mouvement de notre part. Le feu violent qui nous animait nous embrasait ; il nous aurait brûlés si nous nous fussions avisés de le contraindre.

Après un court répit, taciturnes, sérieux, et tranquilles, ingénieux ministres de notre amour, et jaloux du feu qu’il devait rallumer dans nos veines, nous desséchions nos champs de l’inondation trop copieuse survenue à la première éruption. Nous nous acquittâmes de ce sacré service avec de fins linges réciproquement, dévotement, et observant un religieux silence. Après cette expiation, nous fîmes hommage avec nos baisers à toutes les parties que nous venions d’inonder.

Ce fut alors à moi à inviter ma belle guerrière à commencer un conflit, dont la tactique ne pouvait être connue qu’à l’amour, combat qui, charmant tous nos sens, ne pouvait avoir autre défaut que celui de finir trop tôt ; mais j’excellais dans l’art de l’allonger. À sa fin, Morphée s’emparant de nos sens nous tint dans une douce mort jusqu’au moment que la lumière de l’aube nous fit apercevoir dans nos yeux à peine ouverts une source intarissable de désirs tout nouveaux. Nous nous y livrâmes, mais pour les détruire. Charmante destruction que nous ne pouvions opérer qu’en les rassasiant.

— Prends garde à ta sœur, lui dis-je, elle pourrait se tourner, et nous voir.

— Non, ma sœur est charmante ; elle m’aime, et elle me plaint. N’est-ce pas, chère Angélique ? Tourne-toi, embrasse ta sœur que Vénus possède. Tourne-toi, et contemple ce qui t’attend quand l’amour te fera son esclave.

Angélique, fille de dix-sept ans, qui devait avoir passé une nuit infernale, ne demande pas mieux que de saisir une raison de se tourner pour donner à sa sœur une marque qu’elle lui avait pardonné. En lui donnant cent baisers, elle lui avoua qu’elle n’avait jamais dormi.

— Pardonne, lui dit Lucrèce, à l’objet qui m’aime, et que j’adore ; tiens, regarde-le, et regarde-moi. Nous sommes comme nous étions il y a sept heures. Pouvoir de l’Amour !

— Haï par Angélique, lui dis-je, je n’ose pas…

— Non, me dit Angélique. Je ne vous hais pas.

Lucrèce, me priant alors de l’embrasser, me saute, et jouit de voir sa sœur entre mes bras, languissante, et n’ayant le moindre air de penser à résister. Mais le sentiment plus encore que l’amour me défend de frustrer Lucrèce de la marque de reconnaissance que je lui devais. Je m’empare d’elle avec fureur, jouissant de l’espèce d’extase dans laquelle je voyais Angélique qui pour la première fois se trouvait présente à une si belle lutte. Lucrèce mourante me prie de finir ; mais me trouvant inexorable, me jette sur sa sœur, qui bien loin de me repousser, me serre contre son sein de façon qu’elle se rend heureuse sans presque avoir eu besoin que j’y consente. Ce fut ainsi qu’au temps du séjour des Dieux sur la terre la voluptueuse Anaidia amoureuse du souffle doux et gracieux du vent d’Occident lui ouvrit un jour ses bras, et devint féconde. C’était le divin Zéphire. Le feu de la nature rendit Angélique sourde à toute douleur ; elle ne sentit que la joie de satisfaire à son ardent désir.

Lucrèce étonnée, et ravie d’aise, nous distribuant des baisers, fut enchantée de la voir mourir, autant que charmée de voir que je poursuivais. Elle essuyait les gouttes de sueur que je distillais de mon front. Angélique à la fin expira pour la troisième fois si tendrement qu’elle m’arracha l’âme.

Les rayons du soleil entrant par les fentes de nos fenêtres, je les ai quittées. Après m’être enfermé, je me suis mis au lit ; mais peu de minutes après j’ai entendu la voix de l’avocat, qui reprochait à sa femme, et à sa belle-sœur leur paresse. Ayant après frappé à ma porte, et m’ayant vu en chemise il me menaça de faire entrer mes voisines. Il me laissa pour aller m’envoyer un friseur. Je m’enferme de nouveau, je me lave beaucoup le visage avec l’eau froide, et je me rends par la figure comme à l’ordinaire. Une heure après j’entre dans la salle de compagnie et il n’y paraît rien. Je me réjouis voyant le teint de mes belles conquêtes, frais et fleuri. Donna Lucrezia toute libre, et Angélique gaie plus que de coutume et radieuse ; mais tournante à droite et à gauche, inquiète et remuante, je ne peux jamais la voir que de profil. La voyant rire de ce que je cherchais en vain ses yeux qu’elle était sûre de ne me laisser jamais trouver, je dis à Donna Cecilia que sa fille avait tort de mettre du blanc. Pour lors dupe de ma calomnie, elle m’oblige à lui passer sur le visage un mouchoir, et elle me regarde. Je me rétracte lui demandant excuse, et Don Francesco est enchanté que la blancheur de sa future ait donné lieu à cette question.

Après avoir pris du chocolat nous allons voir son beau jardin, et me trouvant avec Donna Lucrezia, je lui reproche sa scélératesse. Me regardant en déesse, elle me reproche mon ingratitude.

— J’ai porté la lumière, me dit-elle, dans l’esprit de ma sœur. Au lieu de me plaindre, elle doit actuellement m’approuver, elle doit t’aimer, et étant sur mon départ, je te la laisse.

— Mais comment l’aimerai-je ?

— N’est-elle pas charmante ?

— C’est vrai ; mais charmé par toi, je suis à l’abri de tout autre charme, et d’ailleurs le seul Don Francesco doit actuellement l’occuper toute entière, et je dois me garder de troubler la paix des ménages. Je peux encore te dire que ta sœur a un esprit différent du tien. Dans cette nuit ta sœur également que moi nous fûmes les victimes de nos sens. C’est si vrai qu’il ne me semble pas de t’avoir manqué. Mais Angélique, vois-tu ? Angélique doit être déjà fâchée de s’être laissé séduire par la nature.

— Tout cela peut être vrai ; mais ce qui me désole est que nous partions le dernier de ce mois. Mon mari est sûr d’obtenir la sentence dans cette semaine. Voilà nos jouissances finies.

Cette nouvelle m’a rendu triste. À table je ne me suis plus occupé que du généreux Don Francesco, auquel j’ai promis un épithalame pour le jour de ses noces qu’on devait faire en janvier.

Nous retournâmes à Rome, et Donna Lucrezia en trois heures que nous passâmes l’un vis-à-vis de l’autre ne put jamais me convaincre que je fusse moins amoureux d’elle que je ne l’étais avant qu’elle m’eût mis en possession de toutes ses richesses. Nous nous arrêtâmes à la petite maison où nous avions déjeuné la veille pour prendre des glaces que Don Francesco nous avait fait faire. Nous arrivâmes à Rome à huit heures. Ayant grand besoin de me reposer, je suis d’abord allé à l’hôtel d’Espagne.

Trois ou quatre jours après, l’avocat vint prendre congé de moi avec des paroles très obligeantes. Il retournait à Naples après avoir gagné son procès. Comme il partait le surlendemain, j’ai passé chez Donna Cecilia les deux dernières soirées de son séjour à Rome. Ayant su l’heure à laquelle il devait partir, je suis allé deux heures auparavant pour m’arrêter là où je croyais qu’il devait coucher pour avoir le plaisir de souper avec lui pour la dernière fois ; mais un contretemps l’ayant forcé à différer son départ de quatre heures, je n’ai eu autre plaisir que celui de dîner.

Après le départ de cette rare femme, je me suis trouvé avec l’ennui que cause au jeune homme le cœur vide. Je passais toute la journée dans ma chambre faisant des sommaires de lettres françaises du cardinal même, qui eut la bonté de me dire qu’il trouvait mes extraits très judicieux ; mais que je devais absolument travailler moins. Mme G. était présente à ce compliment très flatteur. Après la seconde fois que j’avais été lui faire ma cour, elle ne m’avait plus vu. Elle me boudait. Entendant le reproche de travailler trop que le cardinal me fit, elle lui dit que je devais travailler pour dissiper mon ennui après le départ de Donna Lucrezia.

— C’est vrai, madame, j’y ai été très sensible. Elle était bonne ; et elle me pardonnait, si je ne pouvais pas aller souvent chez elle. Mon amitié d’ailleurs était innocente.

— Je n’en doute pas, malgré qu’on trouve dans votre ode le poète amoureux.

— Il n’est pas possible, dit mon adorable cardinal, qu’un poète écrive sans faire semblant d’être amoureux.

— Mais, s’il l’est, répliqua la marquise, il n’a pas besoin d’en faire semblant.

En disant ces paroles, elle tire de sa poche mon ode, et elle la donne à S. C. lui disant qu’elle me faisait honneur, que c’était un petit chef-d’œuvre avoué de tous les beaux esprits de Rome, que Donna Lucrezia savait par cœur. Le cardinal la lui rendit souriant et lui disant qu’il ne goûtait pas la poésie italienne, et que la trouvant jolie, elle pourrait se donner le plaisir de la traduire en français. Elle lui répond qu’elle n’écrivait français qu’en prose, et que toute traduction en prose d’une pièce de vers devait être mauvaise.

— Je ne me mêle, ajouta-t-elle, me regardant, que de faire quelque fois des vers italiens sans prétention.

— Je me croirais heureux, madame, si je pouvais me procurer le bonheur d’en admirer quelques-uns.

— Voici, me dit son cardinal, un sonnet de madame.

Je le prends respectueusement, me mettant en position de le lire, lorsque madame me dit de le mettre dans ma poche, et de le rendre le lendemain à Son Éminence quoique son sonnet fût très peu de chose.

— Si vous sortez le matin, me dit le cardinal, vous pourrez me le rendre venant dîner chez moi.

— Dans ce cas, repartit d’abord le cardinal Acquaviva, il sortira exprès.

Après une profonde révérence qui disait tout, je m’éloigne peu à peu, et je monte à ma chambre impatient de lire le sonnet. Mais avant de le lire, je jette un coup d’œil sur moi, sur ma situation actuelle, et sur le grand voyage qu’il me semblait avoir fait à l’assemblée ce soir-là. La marquise G., qui me fait la plus claire de toutes les déclarations qu’elle s’intéressait à moi.

Qui se donnant un air de grandeur, ne craint pas de se compromettre me faisant des avances en public. Qui aurait osé y trouver à redire ? Un jeune abbé comme moi, très sans conséquence, ne pouvait aspirer qu’à sa protection, et elle était faite pour l’accorder principalement à ceux qui ne montraient pas, s’en croyant très dignes, de la prétendre. Ma modestie, sur cet article-là, sautait aux yeux de tout le monde. La marquise m’aurait insulté, si elle m’eût cru capable de m’imaginer qu’elle se sentait un goût pour moi. Non sûrement. Une pareille fatuité n’est pas en nature. C’était si vrai que son cardinal même m’invite à dîner. Aurait-il fait cela, s’il eût pu croire que je plusse à sa marquise ? Au contraire. Il ne m’a dit d’aller dîner avec lui qu’après avoir relevé des paroles de la marquise même que j’étais la personne qu’il leur fallait pour passer quelque heure à causer sans rien risquer, mais rien, du grand rien. À d’autres.

Pourquoi faut-il que je me masque à mon cher lecteur. Qu’il me croie fat, et je lui pardonne. Je me suis senti sûr d’avoir plu à la marquise ; je me suis félicité sur ce qu’elle avait fait ce terrible premier pas, sans lequel je n’aurais jamais osé non seulement l’attaquer par les moyens convenables mais jeter un dévolu sur elle. Je ne l’ai connue enfin faite pour me rendre amoureux, et très digne de succéder à Donna Lucrezia que ce soir-là. Elle était belle, jeune, remplie d’esprit, très cultivée, lettrée, et puissante dans Rome. J’ai décidé de faire semblant d’ignorer son inclination, et de commencer le lendemain à lui donner motif de croire que je l’aimais sans oser espérer. Je fus sûr de parvenir à tout. C’était une entreprise que le Père Georgi même devait faire semblant d’applaudir. J’avais vu avec le plus grand plaisir que le cardinal Acquaviva avait été bien aise que le cardinal S. C. m’eût invité, tandis que lui-même il ne m’avait jamais fait un pareil honneur.

Je lis son sonnet, je le trouve bon, coulant, facile, écrit en langue parfaite. La marquise faisait l’éloge du roi de Prusse qui s’était alors emparé de la Silésie par une espèce de coup de main. Il me vint envie en le copiant de faire que la Silésie même réponde au sonnet se plaignant que l’amour, auteur du même sonnet, ose applaudir celui qui l’avait conquise, tandis que c’était un roi ennemi déclaré de l’amour.

Il est impossible qu’un homme habitué à faire des vers s’en abstienne d’abord qu’une belle pensée se présente à son esprit. Ma pensée me parut superbe, c’est l’essentiel. J’ai répondu par les mêmes rimes au sonnet de la marquise, et je suis allé me coucher. Le matin, je l’ai poli, mis au net, et mis dans ma poche.

L’abbé Gama vint déjeuner avec moi me faisant compliment sur l’honneur que S. C. m’accordait ; mais m’avertissant de me tenir sur mes gardes parce que Son Éminence était très jalouse. Je l’assure, le remerciant, que je n’avais rien à craindre de ce côté-là, car je ne me sentais aucun goût pour la marquise.

Le cardinal S. C. me reçut avec un air de bonté, mêlé d’une dignité faite pour me faire sentir la grâce qu’il m’accordait :

— Avez-vous trouvé, me dit-il d’abord, le sonnet de la marquise bien fait ?

— Charmant, Monseigneur, le voilà.

— Elle a beaucoup de talent. Je veux vous faire voir dix stances de sa façon ; mais sous le plus grand secret.

— Votre Éminence peut en être sûre.

Il ouvre un secrétaire, et il me fait lire dix stances, dont il était le sujet. Je n’y trouve pas de feu ; mais des images bien couchées dans un style passionné. C’était de l’amour tout net. Le cardinal par cette démarche devenait très indiscret. Je lui demande s’il avait répondu ; il me dit que non ; et il me demande en riant, si je voulais lui prêter ma plume ; mais toujours sous le plus grand secret.

— Pour le secret, monseigneur, j’en réponds sur ma tête ; mais madame connaîtra la différence du style.

— Elle n’a rien de moi ; et d’ailleurs je ne pense pas qu’elle me croie bon poète. Par cette raison vos stances doivent être faites de façon qu’elle ne puisse pas les trouver au-dessus de ma capacité.

— Je les écrirai, monseigneur, et Votre Éminence en sera le juge. Si vous trouvez de ne pas pouvoir en faire autant Votre Éminence ne lui remettra pas.

— C’est bien dit. Voulez-vous les faire d’abord.

— D’abord ? Ce n’est pas de la prose, monseigneur.

— Tâchez de me les donner demain.

Nous dînâmes à deux heures tête à tête, et mon appétit lui plut. Il me félicita de ce que je mangeais autant que lui. Je lui ai répondu qu’il me flattait trop, et que je lui cédais. Je riais en moi-même de ce caractère original, voyant le bon parti que je pouvais en tirer ; mais voilà la marquise, qui, comme de raison, entre sans qu’on l’ait annoncée. Ce fut le premier moment dans lequel elle me parut beauté achevée. La voyant paraître, le cardinal fit qu’allant vite s’asseoir près de lui, elle ne lui donne pas le temps de se lever. Pour moi, on me laisse debout, c’était en règle. Elle parle avec esprit de différentes choses ; on porte du café, et elle me dit enfin de m’asseoir ; mais comme si elle m’avait fait l’aumône.

— À propos ! l’abbé. Avez-vous lu mon sonnet ?

— Je l’ai même remis à monseigneur. Je l’ai admiré, madame. Je l’ai trouvé si heureux, que je suis sûr qu’il vous a coûté du temps.

— Du temps ? dit le cardinal. Vous ne la connaissez pas.

— Sans peine, monseigneur, on ne fait rien qui vaille. Pour cette raison je n’ai pas osé donner à Votre Éminence une réponse que j’y ai fait dans une demi-heure.

— Voyons-la, voyons-la, dit la marquise. Je veux la lire.

Réponse de la Silésie à l’Amour. Ce titre la fait rougir. Elle devient toute sérieuse. Le cardinal dit qu’il n’y a pas question d’Amour.

Attendez, dit madame. Il faut respecter les pensées des poètes.

Elle le lit très bien ; elle le relit. Elle trouve justes les reproches que la Silésie lui fait, et elle explique au cardinal la raison que la Silésie doit trouver mauvais que ce soit le roi de Prusse qui ait fait sa conquête. Ah ! oui, oui, dit le cardinal. C’est que la Silésie est une femme… C’est que le roi de Prusse… Oh ! pour le coup, la pensée est divine.

Il a fallu alors attendre un demi quart d’heure jusqu’à ce que le rire de Son Éminence cessât.

— Je veux copier ce sonnet, dit-il, absolument.

— L’abbé, dit la marquise souriant, vous en épargnera la peine.

— Je vais le lui dicter. Que vois-je ! c’est admirable. Il l’a fait par vos mêmes rimes. Vous en êtes-vous aperçue, marquise ?

Un coup d’œil qu’elle m’a donné alors a fini de me rendre amoureux. J’ai vu qu’elle voulait que je connusse le cardinal comme elle le connaissait, et que je fusse de moitié avec elle. Je me sentais tout prêt. Après avoir copié le sonnet, je les ai laissés. Le cardinal me dit qu’il m’attendait à dîner le lendemain.

Je suis allé m’enfermer dans ma chambre, car les dix stances que je devais faire étaient de l’espèce la plus singulière. J’avais besoin de me tenir à cheval du fossé avec une adresse extrême, car dans le même moment que la marquise aurait dû faire semblant de croire que l’auteur des stances était le cardinal, elle devait être sûre qu’elles étaient de moi, et elle devait savoir que je savais qu’elle le savait. Je devais ménager sa gloire, et en même temps faire que dans mes vers elle aperçût un feu, qui ne pouvait émaner que de mon propre amour, et non pas d’une imagination poétique. Je devais aussi penser à faire de mon mieux par rapport au cardinal, qui, plus il trouverait les stances jolies, plus il les aurait vues faites pour se les approprier. Il ne s’agissait que de clarté, et c’est précisément ce qu’il y a de plus difficile dans la poésie. L’obscur, qui est le plus facile, aurait paru du sublime à cet homme, dont je devais tâcher de gagner les bonnes grâces. Si la marquise dans ses dix stances faisait la description des belles qualités du cardinal, physiques et morales, je devais lui rendre la pareille. Je les ai donc faites avec tous ces caractères. J’ai peint ses beautés visibles, et je me suis dispensé de peindre les secrètes, finissant la dernière stance avec les deux beaux vers d’Arioste :

Le angeliche bellezze nate in cielo

Non si ponno celar sotto alcun velo[57].

Assez content de mon petit ouvrage, je suis allé chez le cardinal, et je le lui ai donné, lui disant que je doutais qu’il voulût se dire auteur d’une production qui sentait trop l’écolier. Après les avoir lues et relues fort mal, il me dit qu’effectivement elles étaient peu de choses mais que c’était ce qui lui fallait ; et il me remercia d’y avoir mis les deux vers de l’Arioste qui feraient voir à la marquise qu’il en avait eu besoin. Il me dit pour me consoler que, les copiant, il aurait soin de manquer des vers, ce qui ferait qu’elle ne douterait pas qu’il n’en fût auteur. Nous dînâmes de meilleure heure, et je suis parti pour lui laisser le temps de copier les stances avant l’arrivée de la dame.

Ce fut le lendemain, la nuit, que l’ayant rencontrée à la porte de l’hôtel, dans le moment qu’elle descendait de sa voiture, je lui ai donné le bras. Elle me dit de but en blanc qu’elle deviendrait mon ennemie, si on parvenait à Rome à connaître ses stances et les miennes.

— Je ne sais pas, madame, de quoi vous me parlez.

— Je m’y attendais, mais que cela vous suffise.

D’abord qu’elle fut dans la salle, je me suis retiré dans ma chambre au désespoir, parce que je l’ai crue réellement fâchée. Mes stances, me disais-je, ont un coloris trop vif ; elles compromettent sa gloire, et elle trouve mauvais que je sois trop à part de son intrigue. Elle craint, me dit-elle, mon indiscrétion ; mais je suis sûr qu’elle n’en fait que semblant ; c’est un prétexte pour me disgracier. Qu’aurait-elle fait, si dans mes vers je l’eusse mise toute nue ? J’étais fâché de ne l’avoir pas fait. Je me déshabille, je me couche, et une demi-heure après, l’abbé Gama frappe à ma porte, je tire le cordon. Il entre me disant que monseigneur désirait que je descendisse. La marquise G., le cardinal S. C. demandent de vous.

— J’en suis fâché. Allez leur dire la vérité. Dites aussi, si vous voulez, que je suis malade.

N’étant pas retourné, j’ai vu qu’il devait avoir bien fait sa commission.

Le lendemain matin, j’ai reçu un billet du cardinal S. C. où il me disait qu’il m’attendait à dîner, qu’il s’était fait saigner, qu’il avait besoin de me parler, et d’y aller de bonne heure quand même je serais malade. C’était pressant. Je ne pouvais deviner rien, mais je ne m’attendais à rien de désagréable.

À peine habillé, je descends, et je vais entendre la messe, où j’étais sûr que monseigneur me verrait. Après la messe, il me demande à l’écart si j’étais vraiment malade.

— Non, monseigneur. Je n’avais qu’envie de dormir.

— Vous avez tort, car on vous aime. Le cardinal S. C. se fait saigner.

— Je le sais. Il me le marque dans ce billet, dans lequel il m’ordonne d’aller lui faire ma cour si Votre Éminence le trouve bon.

— Très bon. Mais c’est plaisant. Je ne croyais pas qu’il eût besoin d’un tiers.

— Y aura-t-il un tiers ?

— Je n’en sais rien ; et je ne suis pas curieux.

On crut que le cardinal m’avait parlé d’affaires d’État. Je suis allé chez S. C. qui était au lit.

— Étant obligé, me dit-il, de faire diète, je dînerai tout seul ; mais vous n’y perdrez rien, car le cuisinier n’est pas averti. Ce que j’ai à vous dire est que j’ai peur que vos stances soient trop jolies, car la marquise en est folle. Si vous me les aviez lues comme elle les a lues, je ne les aurais pas adoptées.

— Elle les croit cependant de Votre Éminence.

— Elle n’en doute pas ; mais que ferai-je si elle s’avise de me faire des nouveaux vers ?

— Disposez de moi, monseigneur, jour et nuit, et soyez sûr que je mourrai plutôt que de trahir votre secret.

— Je vous prie d’accepter ce petit présent. C’est du Negrillo de la Havane que le cardinal Acquaviva m’a donné.

Le tabac était bon ; mais l’accessoire était meilleur. La tabatière était d’or émaillée. Je l’ai reçue avec respect et tendre reconnaissance. Si Son Éminence ne savait pas faire des vers, elle savait au moins donner ; et cette science dans un seigneur est beaucoup plus belle que la première.

Je fus surpris à midi de voir la marquise dans le déshabillé le plus galant.

— Si j’avais su, lui dit-elle, que vous aviez bonne compagnie, je ne serais pas venue.

— Je suis sûr, lui répondit-il, que vous ne trouverez pas de trop notre abbé.

— Non, car je le crois honnête.

Je me tenais là sans rien dire ; mais je me tenais aussi prêt à partir avec ma belle tabatière au premier lardon qu’elle se serait avisée de me lâcher. Il lui demanda si elle dînait, lui disant en même temps qu’il avait ordre de faire diète.

— Je dînerai, mais mal, car je n’aime pas à manger seule.

— L’abbé, si vous voulez lui accorder cet honneur, vous tiendra compagnie.

Elle ne répondit qu’en me regardant d’un air gracieux. C’était la première femme du grand ton à laquelle j’avais à faire. Je ne pouvais pas m’accoutumer à son maudit air de protection, qui ne peut avoir rien de commun avec l’amour ; mais je voyais qu’en présence de son cardinal elle devait en agir ainsi. Je savais qu’elle devait savoir que l’air soutenu démonte.

On mit la table près du lit de Son Éminence. La marquise ne mangeant presque rien m’encourageait applaudissant à mon heureux appétit.

— Je vous ai dit, lui dit le cardinal que l’abbé ne me cède pas.

— Je crois, lui répondit-elle, qu’il ne s’en faut pas de beaucoup ; mais vous êtes plus friand.

Je la prie alors de me dire quel fondement elle avait de me croire gourmand.

— Je n’aime, madame, que le morceau fin, et exquis en tout.

— Explication de l’en tout, dit le cardinal.

Me permettant alors de rire, j’ai commencé à dire en vers faits sur-le-champ tout ce qu’en tout genre était digne d’être appelé morceau choisi. La marquise m’applaudissant me dit qu’elle admirait mon courage.

— Mon courage, madame, est votre ouvrage, car je suis timide comme un lapin quand on ne m’en donne pas. C’est vous qui êtes l’auteur de mon impromptu, cum dico quæ placent dictât auditor[58].

— Je vous admire. Pour moi, quand même celui qui m’encouragerait serait Apollon, je ne saurais pas prononcer quatre vers sans les écrire.

— Osez, madame, vous abandonner à votre Génie, et vous direz des choses divines.

— Je le crois aussi, dit le cardinal. Permettez de grâce que je montre à l’abbé vos dix stances.

— Elles sont négligées ; mais je le veux bien pourvu que cela reste entre nous.

Le cardinal alors me donna les dix stances de la marquise que j’ai lues, leur donnant tout l’esprit que la lecture peut donner à une bonne pièce de poésie.

— Comme vous avez lu cela ! dit la marquise. Il ne me semble plus d’en être l’auteur. Je vous remercie. Mais ayez aussi la complaisance de lire dans le même ton les dix de Son Éminence en réponse des miennes. Elles les surpassent de beaucoup.

— Ne croyez pas cela, me dit-il ; les voilà cependant. Mais tâchez aussi de ne leur faire rien perdre à la lecture.

Le cardinal n’avait pas besoin de me faire cette prière, car c’était du mien, je n’étais pas le maître de lire mal, d’autant plus que Bacchus augmentait le feu que la marquise devant mes yeux allumait dans mon âme.

Je les ai lues d’une façon que le cardinal en fut ravi ; et qui fit rougir la marquise là où je faisais la description de certaines beautés qu’on permet à la poésie de louer ; mais que je ne pouvais pas avoir vues. Elle m’arracha les stances d’un air dépiteux me disant que j’y avais changé des vers. C’était vrai ; mais j’ai fait semblant de ne pas en convenir. J’étais tout en flammes, et elle n’était pas moins ardente. Le cardinal s’étant endormi, elle se leva pour aller s’asseoir sur le Belvédère et je l’ai suivie.

À peine assise sur la hauteur d’appui, je me mets devant elle debout. Un de ses genoux donnait contre le gousset où j’avais ma montre. Prenant avec une respectueuse douceur une de ses mains, je lui dis qu’elle m’avait embrasé.

— Je vous adore, madame, et si vous ne me permettez pas d’espérer du retour, je suis décidé à vous éviter pour toujours. Prononcez ma sentence.

— Je vous crois libertin, et inconstant.

— Je ne suis ni l’un, ni l’autre.

Lui disant cela, je l’ai serrée contre mon sein, mettant sur ses lèvres un baiser d’amour qu’elle reçut sans avoir la bassesse de souffrir que je lui fisse la moindre violence. Mes mains affamées tentèrent alors de s’ouvrir le chemin à tout ; mais elle changea vite de posture, me priant de la respecter avec tant de douceur que je me suis cru en devoir, non seulement de modérer tout transport mais de lui demander pardon. Elle me parla alors de Donna Lucrezia, et elle dut être enchantée de me trouver un monstre de discrétion. Elle me parla après du cardinal, dont elle voulut que je crusse qu’elle n’était que bonne amie. Ensuite nous nous récitâmes de beaux morceaux de poésie, elle se tenant assise me laissant voir la moitié d’une jambe faite au tour, et moi toujours debout, et faisant semblant de ne pas la voir, décidé de ne pas me procurer dans ce jour-là une faveur plus grande que celle que j’avais obtenue.

Le cardinal vint en bonnet de nuit nous surprendre, nous demandant de bonne foi si nous nous étions impatientés à l’attendre.

Je ne les ai laissés que sur la brune, très content de mon sort, et déterminé à tenir mon amour naissant en bride jusqu’au moment qu’une heureuse occasion se présenterait dans laquelle je me trouverais sûr de le voir couronné par la victoire. Depuis ce jour-là la charmante marquise ne cessa jamais de me donner des marques d’une estime toute particulière sans affecter le moindre mystère. Il me semblait de pouvoir compter sur le carnaval prochain, étant sûr que plus je ménagerais sa délicatesse, plus elle penserait à me présenter elle-même une occasion dans laquelle elle récompenserait entièrement ma tendresse, ma fidélité, et ma constance. Mais ma fortune devait prendre une différente tournure précisément lorsque je m’y attendais le moins, et lorsque le cardinal Acquaviva, et le pape même pensaient à la rendre solide. Cet illustre pontife m’avait fait des compliments très flatteurs sur la belle tabatière que le cardinal S. C. m’avait donnée, sans jamais me parler de la marquise G. ; et le cardinal Acquaviva ne me dissimula pas le plaisir qu’il ressentit lorsqu’il vit la belle tabatière dans laquelle son généreux confrère m’avait donné à goûter son negrillo. L’abbé Gama qui me voyait sur un si beau chemin me félicitait, et n’osait plus me donner de conseils ; et le Père Georgi, qui devinait tout, me disait que je devais me contenter de la grâce de la marquise G., et prendre bien garde à ne pas quitter sa connaissance pour en faire une autre. Telle était ma situation.

Ce fut dans le jour de Noël que j’ai vu l’amant de Barbaruccia entrer dans ma chambre, fermer la porte, puis se jeter sur un canapé me disant que je le voyais pour la dernière fois.

— Je ne viens vous demander qu’un bon conseil.

— Quel conseil puis-je vous donner ?

— Tenez. Lisez. Vous saurez tout.

C’était une lettre de Barbaruccia, qui parlait ainsi. « Je suis grosse, mon cher ami, et je ne puis plus en douter. Je vous avertis que je suis déterminée à partir de Rome toute seule, et à aller mourir où Dieu voudra, si vous n’avez pas soin de moi. Je souffrirai tout plutôt que de découvrir à mon père l’état malheureux dans lequel nous nous sommes mis. »

— En caractère d’honnête homme, lui dis-je, vous ne pouvez pas l’abandonner. Épousez-la malgré votre père, et malgré le sien, et après vivez avec elle. La providence éternelle aura soin de vous.

Il pense, il me semble plus calme, et il s’en va.

A. 1744.

Au commencement de janvier, je le vois paraître devant moi ayant l’air très content.

— J’ai loué, me dit-il, le haut étage de la maison contiguë à celle de Barbaruccia. Elle le sait ; et cette nuit j’en sortirai par la lucarne du grenier, et j’entrerai par la lucarne du sien dans sa maison. Je fixerai avec elle l’heure à laquelle je l’enlèverai. Mon parti est pris. J’ai décidé de la conduire à Naples, et comme sa servante, qui couche au grenier, ne pourrait pas ignorer son évasion, je la conduirai avec nous.

— Dieu vous bénisse.

Huit jours après, je le vois dans ma chambre une heure avant minuit accompagné d’un abbé.

— Que voulez-vous de moi à cette heure ?

— Je vous présente ce bel abbé.

Je reconnais Barbaruccia, et je m’alarme. Vous a-t-on vu entrer ?

— Non. Et quand même ? C’est un abbé. Nous passons ensemble toutes les nuits.

— Je vous félicite.

— La servante a déjà consenti ; elle viendra avec nous. Nous partirons dans peu ; et nous serons à Naples en vingt-quatre heures. Nous aurons une voiture qui nous mettra à la première poste, où je suis sûr qu’on nous donnera des chevaux.

— Adieu donc. Je vous souhaite du bonheur. Je vous prie de vous en aller.

— Adieu.

Peu de jours après, me promenant à villa Médicis avec l’abbé Gama, je l’entends dire que dans la nuit il y aurait une exécution dans la place d’Espagne.

— En quoi consiste cette exécution ?

— Le Bargello, ou son lieutenant, viendra exécuter quelque ordine santissimo, ou visitant quelque maison suspecte, ou enlevant quelqu’un qui ne s’y attend pas.

— Comment sait-on cela ?

— Son Éminence doit le savoir, car le pape n’oserait empiéter sur sa juridiction sans lui en demander la permission.

— Il la lui a donc demandée ?

— Oui. Un auditor santissimo est venu la lui demander ce matin.

— Mais notre cardinal aurait pu la lui refuser.

— C’est vrai, mais il ne la refuse jamais.

— Et si la personne inquise est sous sa protection ?

— Son Éminence pour lors la fait avertir.

Un quart d’heure après, ayant quitté l’abbé, je me suis trouvé inquiet. J’ai pensé que cet ordre pourrait regarder Barbaruccia ou son amant. La maison de Dalacqua était sous la juridiction d’Espagne. J’ai cherché en vain le jeune homme partout ; allant chez lui, ou chez Barbaruccia, j’aurais eu peur de me compromettre. Il est cependant certain qu’étant sûr j’y serais allé ; mais mon soupçon n’avait pas d’assez forts fondements.

Vers minuit, voulant aller me coucher, j’ouvre ma porte pour en ôter la clef, lorsque je me trouve surpris par un abbé qui entre vite, et qui hors d’haleine se jette sur un fauteuil. Reconnaissant Barbaruccia, je ferme ma porte ; je devine tout, et prévoyant les conséquences, je me vois perdu. Troublé, confus, je ne l’interroge sur rien, je lui dis son fait, je la condamne de s’être sauvée chez moi, et je la prie de s’en aller.

Malheureux ! Il ne fallait pas la prier ; mais la forcer, et même appeler du monde si elle n’eût pas voulu partir. Je n’en ai pas eu la force.

Au mot de s’en aller, elle se jette à mes pieds pleurant, gémissant, et me demandant pitié. J’ai cédé, mais l’avertissant que nous étions perdus tous les deux.

— Personne ne m’a vue ni entrer dans l’hôtel, ni monter ici, j’en suis sûre ; et je me crois heureuse d’être venue chez vous ici, il y a dix jours, car sans cela je n’aurais jamais pu deviner où était votre chambre.

— Hélas ! Il aurait mieux valu que vous l’eussiez ignorée. Qu’est devenu le docteur votre amant ?

— Les sbires l’ont enlevé avec la servante. Mais voici tout le fait.

Mon amant m’ayant dit la nuit passée que dans cette même nuit à onze heures une biroche se trouverait aux pieds de l’escalier de la Trinité dei Monti, et qu’il y serait dedans pour m’y attendre, je suis sortie il y a une heure de la lucarne de notre maison précédée par la servante. Je suis entrée dans la sienne, je me suis habillée comme vous voyez, je suis descendue, et je m’acheminais tout droit à la biroche. Ma servante me précédait avec ma pacotille. En tournant le coin, sentant qu’une boucle de mon soulier s’était lâchée, je m’arrête, et m’incline pour la remettre. Ma servante qui croyait que je la suivais, allant toujours son chemin, arriva à la biroche, et y monta ; je n’étais qu’à trente pas d’elle. Mais voici ce qui me rendit immobile. La servante à peine montée, je vois à la lueur d’une lanterne la voiture entourée de sbires, et en même temps le voiturier descendre de cheval pour laisser qu’un autre y monte qui à bride abattue enleva la biroche avec ma servante, et mon amant qui certainement y était pour m’attendre. Que pouvais-je faire dans ce terrible moment ? Ne pouvant plus retourner chez moi, j’ai suivi un mouvement de mon âme, que je peux appeler involontaire, et qui m’a conduite ici. M’y voilà. Vous me dites que par cette démarche, je vous ai perdu, et je me sens mourir. Cherchez un expédient, je suis prête à tout ; même à me perdre, s’il le faut, pour vous sauver.

Mais en prononçant ces dernières paroles, elle commença à verser des larmes que je ne saurais comparer à rien. Comprenant tout ce que sa situation avait d’affreux, je la trouvais bien plus malheureuse que la mienne ; mais cela n’empêchait pas que je ne me visse à la veille de mon précipice, tout innocent que j’étais.

Laissez, lui dis-je, que je vous conduise aux pieds de votre père ; je me sens assez fort pour le convaincre qu’il doit vous sauver de l’opprobre.

Mais à la proposition de cet expédient qui était l’unique, je vois la pauvre malheureuse désolée. Elle me répond pleurant à verse qu’elle aimait mieux que je la mette dans la rue, et que je l’y abandonne. Je devais en agir ainsi ; et j’y ai pensé ; mais je n’ai pas eu la force de m’y déterminer. Ce qui m’a empêché de l’avoir furent les larmes.

Savez-vous, mon cher lecteur, ce que c’est que la force des larmes qui sortent des beaux yeux d’une jeune et jolie figure d’une fille honnête, et malheureuse ? C’est une force irrésistible. Credete a chi ne ha fatto esperimento[59]. Je me suis trouvé dans l’impuissance physique de la mettre à la porte. Quelles larmes ! Trois mouchoirs dans une demi-heure en furent imbibés. Je n’ai jamais vu des pleurs pareils jamais discontinués ; s’ils furent nécessaires à la soulager de sa douleur, il n’y a jamais eu au monde une douleur égale à la sienne.

Après tous ces pleurs, je lui ai demandé ce qu’elle pensait de faire à l’apparition du nouveau jour. Minuit était déjà sonné.

— Je sortirai de l’hôtel, me répondit-elle en sanglotant. Sous cet habit personne ne prendra garde à moi ; je sortirai de Rome ; je marcherai jusqu’à ce que l’haleine me manquera.

À ces mots elle tombe sur le parquet ; j’ai cru qu’elle allait mourir. Elle mettait, elle-même, un doigt à son collet pour se faciliter la respiration, parce qu’elle étouffait. Je la voyais devenue bleue. Je me trouvais dans le plus cruel de tous les embarras.

Après avoir délacé son collet, et déboutonné ce qui la serrait tout partout, je l’ai rappelée à la vie à force d’eau dont je soupoudrais son visage. La nuit étant des plus froides, et n’ayant pas de feu, je lui ai dit de se mettre au lit, et d’être sûre que je la respecterais. Elle me répondit qu’elle ne se croyait en état que de faire pitié, et que d’ailleurs elle était entre mes mains, et que j’étais son maître. Ayant besoin de gagner du courage, et de procurer à son sang un libre cours, je l’ai persuadée à se déshabiller pour se mettre sous les couvertures. Étant destituée de force j’ai dû la déshabiller moi-même, et la porter au lit. À cette occasion j’ai fait une nouvelle expérience sur moi-même. Ce fut une découverte. Sans nulle difficulté j’ai résisté à la vue de tous ses charmes. Elle s’endormit, et moi aussi à côté d’elle ; mais tout vêtu. Un quart d’heure avant jour, je l’ai réveillée, et se trouvant en force, elle n’eut pas besoin que je l’aidasse à s’habiller.

À la première heure du jour je suis sorti, lui disant d’être tranquille jusqu’à mon retour. Je sortais avec intention d’aller chez son père, mais j’ai changé d’avis d’abord que j’ai vu des mouches. Je suis allé au café de la rue Condotta me voyant suivi de loin. Après avoir pris une tasse de chocolat, j’ai mis des biscuits dans ma poche, et je suis retourné à l’hôtel, me remarquant toujours suivi par le même espion. J’ai alors connu que le bargello qui avait manqué sa capture devait bâtir sur des soupçons. Le portier me dit sans que je l’interroge, que dans la nuit on avait voulu faire une exécution, mais qu’il croyait qu’on l’avait manquée. Dans le même moment un auditeur du cardinal vicaire demanda au portier à quelle heure il aurait pu parler à l’abbé Gama. J’ai alors vu qu’il n’y avait plus temps, et je suis remonté à ma chambre pour prendre un parti.

Après avoir obligé Barbaruccia à manger deux biscuits trempés dans du vin de Canaries, je l’ai conduite au plus haut du palais dans un endroit indécent ; mais où n’allait personne. Je lui ai dit d’attendre là mes avis, puisque mon laquais allait sûrement arriver. Il arriva quelques minutes après. Je suis alors descendu chez l’abbé Gama, lui ordonnant de me porter la clef de ma chambre d’abord qu’il en aurait fait tout le service.

J’ai trouvé l’abbé qui parlait à l’auditeur du cardinal vicaire. Après lui avoir parlé, il vint à moi, et il ordonna d’abord du chocolat. Pour me dire ensuite quelque chose de nouveau, il me rendit compte du message du cardinal vicaire. Il s’agissait de prier Son Éminence de faire sortir de l’hôtel une personne qui devait s’y être réfugiée vers minuit. Il faut attendre, ajouta l’abbé, que le cardinal soit visible ; et il est certain que s’il y a quelqu’un retiré dans le palais à son insu, il le fera sortir. Nous parlâmes alors du froid qu’il faisait jusqu’au moment que le domestique me porta la clef. Voyant que j’avais au moins une heure devant moi, j’ai pensé à un expédient qui pouvait uniquement sauver Barbaruccia de l’opprobre.

Sûr de n’être observé de personne, je suis allé au lieu où Barbaruccia se tenait cachée, et je lui ai fait écrire avec du crayon un billet conçu en ces termes en bon français. « Je suis, monseigneur, une honnête fille habillée en abbé. Je supplie Votre Éminence de me permettre de lui dire mon nom en personne. J’espère dans la grandeur de votre âme que vous sauverez mon honneur. »

Vous sortirez d’ici, lui dis-je, à neuf heures précises. Vous descendrez trois escaliers, et vous entrerez dans l’appartement à main droite, et irez jusqu’à la dernière antichambre, où vous verrez un gros gentilhomme assis devant une brassière. Vous lui donnerez ce petit billet, le priant de le remettre d’abord entre les mains du cardinal. Ne craignez pas qu’il le lise, car il n’en aura pas le temps. D’abord qu’il le lui aura remis, soyez sûre que dans l’instant même il vous fera entrer, et qu’il vous écoutera sans témoin. Mettez-vous à genoux, et contez-lui toute votre histoire, toute dans la plus pure vérité, la circonstance exceptée que vous avez passé la nuit dans ma chambre, et que vous m’avez parlé. Dites que voyant votre amant enlevé vous eûtes peur, vous entrâtes dans le palais, montant au plus haut, où après avoir passé une nuit douloureuse, vous vous sentîtes inspirée d’écrire le billet que vous lui avez fait passer. Je suis certain, ma pauvre Babiche, que Son Éminence d’une façon ou de l’autre vous sauvera de l’opprobre. C’est par ce seul moyen que vous pouvez espérer que votre amant devienne votre époux.

Après qu’elle m’eut assuré qu’elle exécuterait à la lettre toute mon instruction, je suis descendu, je me suis fait coiffer, je me suis habillé, et après avoir entendu la messe en présence du cardinal, je suis sorti pour ne plus rentrer qu’à l’heure de dîner.

À table, on ne parla que de cette aventure. Chacun la contait selon son idée. Le seul abbé Gama ne disait rien, et j’en faisais de même. Ce que je comprenais était que le cardinal avait pris sous sa protection la personne qu’on voulait avoir. C’était tout ce que je désirais, et me paraissant de n’avoir plus aucun sujet de crainte, je jouissais en silence de l’effet de mon manège, qui me semblait un petit chef-d’œuvre. Après dîner, j’ai demandé à l’abbé Gama ce que c’était que cette intrigue, et voilà ce qu’il m’a répondu.

— Un père de famille, dont je ne sais pas encore le nom, fit instance au cardinal vicaire pour qu’il empêche son fils d’enlever une fille, avec laquelle il allait sortir de l’état. L’enlèvement devait se faire à minuit dans notre place. Le vicaire après avoir obtenu le consentement de Son Éminence, comme je vous ai conté hier, ordonna au bargello d’apporter ses gens, et de capturer les coupables les prenant sur le fait. L’ordre fut exécuté ; mais les sbires se reconnurent pour attrapés quand en arrivant chez le bargello, et faisant descendre de voiture les détenus, ils trouvèrent au lieu de la fille une figure de femme qui ne peut faire venir à personne la tentation de l’enlever. Quelques minutes après, un espion arriva chez le bargello, et lui dit que dans le moment même que la biroche partit de la place, un abbé s’était recouvré en courant dans le palais d’Espagne. Le bargello alla d’abord rendre compte au cardinal vicaire de l’incident qui lui avait fait manquer la fille, et lui communiqua apparemment le soupçon qu’il avait qu’elle pût être le même abbé qui s’était sauvé dans l’hôtel. Le vicaire alors fit savoir à notre maître qu’il se pourrait qu’une fille habillée en abbé se trouvât cachée dans son palais. Il le pria de faire mettre dehors la personne, soit fille, soit abbé, à moins qu’elle ne soit connue de Son Éminence pour exempte de soupçon. Le cardinal Acquaviva sut cela ce matin avant neuf heures de l’auditeur du vicaire que vous avez vu ce matin me parler. Il le renvoya l’assurant qu’il ferait faire toutes les perquisitions, et qu’il ferait mettre dehors toute personne inconnue qui pourrait se trouver chez lui.

Effectivement le cardinal donna d’abord cet ordre au maître d’hôtel, qui commença sur-le-champ à s’en acquitter ; mais un quart d’heure après le maître d’hôtel reçut ordre de suspendre toute recherche. La raison de cette suspension ne peut être que celle-ci.

M. le maître de chambre m’a dit, qu’à neuf heures précises, un abbé fort joli, qui réellement lui parut une fille déguisée, s’est présenté à lui le priant de remettre à Son Éminence un billet qu’il lui donna. Il le lui remit sur-le-champ, et Son Éminence, après l’avoir lu, ne tarda pas un instant à lui ordonner de faire passer l’abbé, qui depuis ce moment-là n’est plus sorti de l’appartement. Comme l’ordre de suspendre la perquisition fut donné immédiatement après l’introduction de l’abbé, on a lieu de croire que cet abbé soit la fille que les sbires ont manquée, et qui s’est sauvée dans l’hôtel, où elle doit s’être tenue cachée toute la nuit jusqu’au moment où elle fut inspirée de se présenter au cardinal.

— Son Éminence la remettra peut-être encore aujourd’hui entre les mains non pas des sbires, mais du vicaire.

— Pas même entre celles du pape. Vous ne sauriez pas avoir une juste idée de la force de la protection de notre cardinal, et cette protection est déjà déclarée, puisque la personne est encore non seulement dans le palais, mais dans l’appartement même du maître, sous sa garde.

L’histoire était intéressante, l’attention avec laquelle je l’ai écoutée ne put donner aucun ombrage au spéculatif Gama, qui certainement ne m’aurait rien dit, s’il eût su combien j’y avais de part, et combien l’intérêt que je devais y prendre était grand. Je suis allé à l’Opéra, au théâtre Aliberti.

Le lendemain matin, Gama entra dans ma chambre d’un air riant, me disant que le cardinal vicaire savait que le ravisseur était mon ami, et que je devais l’être aussi de la fille, puisque son père était mon même maître de langue.

— On est sûr, me dit-il, que vous saviez toute l’histoire, et il est naturel qu’on croie que la pauvre petite a passé la nuit dans votre chambre. J’admire votre prudence dans votre maintien de hier vis-à-vis de moi. Vous vous tîntes si bien sur vos gardes, que j’aurais gagé que vous n’en saviez rien.

— Je n’en savais rien non plus, lui répondis-je d’un air sérieux et tranquille, je ne le sais que dans ce moment de vous-même. Je connais la fille que cependant je n’ai plus vue depuis six semaines que j’ai fini de prendre leçon ; et je connais beaucoup plus le jeune docteur qui cependant ne m’a jamais communiqué son projet. Tout le monde cependant est le maître de croire ce qu’il veut. Il est naturel, dites-vous, que la fille ait passé la nuit dans ma chambre. Permettez-moi de rire de ceux qui prennent des conjectures pour des certitudes.

— C’est le vice des Romains, mon cher ami, heureux ceux qui peuvent en rire ; mais cette calomnie, car je la crois calomnie, peut vous faire du tort même dans l’esprit de notre maître.

Le soir, n’y ayant point d’opéra, je fus à l’assemblée. Je n’ai trouvé le moindre changement ni dans le ton du cardinal, ni dans celui de personne. J’ai trouvé la marquise gracieuse envers moi-même plus qu’à l’ordinaire. Ce fut le lendemain après table que Gama me dit que le cardinal avait fait passer la fille dans un couvent où elle était très bien traitée aux frais de Son Éminence.

— Je suis sûr, me dit-il, qu’elle n’en sortira que pour devenir femme du garçon qui a voulu l’enlever.

— Je vous assure, lui répondis-je, que j’en serai très content, car elle est aussi bien que lui, très honnête, et digne de l’estime de tout le monde.

Un jour ou deux après le Père Georgi me dit que la nouvelle du jour à Rome était l’enlèvement manqué de la fille de l’avocat Dalacqua ; et qu’on me faisait directeur de toute cette intrigue ; ce qui lui déplaisait très fort. Je lui ai parlé comme j’avais parlé à Gama, et il montra de me croire ; mais il me dit que Rome n’aimait pas de savoir les choses comme elles étaient ; mais comme il lui paraissait qu’elles devaient être.

On sait, me dit-il, que vous alliez tous les matins chez Dalacqua ; on sait que le jeune homme allait souvent chez vous, et cela suffit. On ne veut pas savoir ce qui détruirait la calomnie, car on l’aime dans cette sainte cité. Votre innocence n’empêchera pas que cette histoire ne soit mise sur votre compte dans quarante ans d’ici entre les cardinaux dans un conclave à l’occasion qu’on vous proposerait pour être élu pape.

Dans les jours suivants, cette maudite histoire commença à m’ennuyer tout de bon, car on m’en parlait partout, et je voyais avec évidence qu’on écoutait ce que je disais, et qu’on ne faisait semblant de me croire parce qu’on ne pouvait pas faire autrement.

La marquise G. me dit d’un air fin que la demoiselle Dalacqua m’avait des obligations essentielles ; mais ce qui me faisait la plus grande peine était que le cardinal Acquaviva même dans les derniers jours de carnaval n’avait plus vis-à-vis de moi le ton libre qu’il avait toujours eu. Personne ne s’en apercevait ; mais je voyais cela à ne pas pouvoir en douter.

Ce fut au commencement du carême, précisément, lorsque personne ne parlait plus de l’histoire de l’enlèvement, que le cardinal me dit d’entrer avec lui dans son cabinet. Ce fut là qu’il me tint ce petit discours.

— L’affaire de la Dalacqua est finie, on n’en parle même plus ; mais on a décidé, sans prétendre que ce soit de la médisance, que ceux qui ont profité de la maladresse du jeune homme qui voulait l’enlever sont vous et moi. Je laisse qu’on dise, car, si un cas pareil m’arrivait encore, je ne me réglerais pas autrement ; et je ne me soucie pas de savoir ce que personne ne peut vous obliger à dire, et même ce que vous ne devez pas dire en caractère d’homme d’honneur. Si vous n’en saviez rien d’avance, vous auriez commis, en chassant la fille de chez vous, en supposant qu’elle y ait été, une action barbare, et même lâche, qui l’aurait rendue malheureuse pour tout le reste de ses jours, et qui vous aurait laissé tout de même suspect de complicité, et qui plus est de trahison. Mais malgré tout cela vous pouvez vous figurer, que quoique je méprise tous les propos de cette espèce, je ne peux cependant dans le fond leur être indifférent. Cela étant, je me vois forcé à devoir vous prier, non seulement de me quitter, mais de quitter Rome ; mais je vous fournirai un prétexte par lequel vous sauverez votre honneur, et qui plus est la considération que peuvent vous avoir procurée les marques d’estime que je vous ai données. Je vous permets de confier à l’oreille de qui vous voudrez, et même de dire à tout le monde que vous allez faire un voyage pour une commission que je vous ai donnée.

Pensez dans quel pays vous voulez aller ; j’ai des amis partout ; je vous recommanderai de façon que je suis sûr que vous aurez de l’emploi. Je vous recommanderai de ma propre main ; il ne tiendra qu’à vous de faire que personne ne sache où vous allez. Venez demain à villa Negroni pour me savoir dire où vous voulez que je vous recommande. Vous vous disposerez à partir dans huit jours. Croyez que je suis fâché de vous perdre. C’est un sacrifice que je fais au plus grand de tous les préjugés. Je vous prie de ne pas me laisser voir votre affliction.

Il me dit ces dernières paroles voyant mes larmes, et il ne me donna pas le temps de lui répondre pour ne pas en voir davantage ; malgré cela j’ai eu la force de me remettre, et de paraître gai à tous ceux qui me virent sortir du cabinet. On me trouva à table dans la meilleure humeur du monde. L’abbé Gama après m’avoir donné du café dans sa chambre me fit compliment sur mon air de satisfaction. Je suis sûr, me dit-il, que cela vient de la conversation que vous eûtes ce matin avec Son Éminence.

— C’est vrai ; mais vous ignorez l’affliction que j’ai dans le cœur et que je dissimule.

— Affliction ?

— Oui, j’ai peur d’échouer dans une commission difficile que le cardinal m’a donnée ce matin. Je dois cacher le peu de confiance que j’ai en moi-même pour ne pas diminuer celle que Son Éminence a dans mon peu de talent.

— Si mon conseil peut vous être bon à quelque chose, je vous l’offre. Vous faites cependant fort bien à vous montrer serein et tranquille. Est-ce une commission dans Rome ?

— Non. Il s’agit d’un voyage que je dois entreprendre dans huit à dix jours.

— De quel côté ?

— Au couchant.

— Je n’en suis pas curieux.

Je suis allé tout seul me promener à villa Borghese, où j’ai passé deux heures dans le désespoir, car j’aimais Rome, et étant sur le grand chemin de la fortune, je me voyais précipité ne sachant où aller et déchu de toutes mes belles espérances. En examinant ma conduite, je ne me trouvais pas coupable ; mais je voyais clairement que le père Georgi avait raison. J’aurais dû non seulement ne me mêler en rien dans l’affaire de Barbaruccia, mais changer de maître de langue, d’abord que j’avais découvert son intrigue. Mais à l’âge que j’avais, et ne connaissant pas encore assez les malheurs, il m’était impossible d’avoir une prudence qui ne pouvait être que le fruit de la longue expérience. Je pensais où je devais aller, j’y ai pensé toute la nuit, et toute la matinée sans avoir jamais pu me déterminer à un endroit plus qu’à un autre. Je suis allé me retirer dans ma chambre sans me soucier de souper. L’abbé Gama vint me dire que Son Éminence me faisait avertir de ne m’engager à dîner nulle part pour le lendemain, car il avait à faire à moi.

Je l’ai trouvé à villa Negroni à tomar el sol. Il se promenait avec son secrétaire qu’il quitta quand il me vit. Étant seul avec lui, je lui ai fait toute la narration fidèle de l’intrigue de Barbaruccia sans lui cacher la moindre circonstance. Après cette fidèle narration, je lui ai peint la douleur que je ressentais à le quitter, avec les plus vives couleurs. Je me voyais, lui disais-je, frustré de toute la fortune que je pouvais espérer dans ma vie, puisque je me sentais sûr de ne pouvoir la faire qu’à son service. J’ai passé une heure à lui parler ainsi presque toujours pleurant, mais tout ce que j’ai pu lui dire fut inutile. Il m’encouragea avec bonté, et me pressant de lui dire dans quel lieu de l’Europe je voulais aller, le mot que le désespoir et le dépit fit sortir de ma bouche fut Constantinople .

— Constantinople ? me dit-il, reculant de deux pas.

— Oui, monseigneur ; Constantinople, lui répétai-je en essuyant mes larmes.

Ce prélat, qui était rempli d’esprit, mais Espagnol dans l’âme, garda pour deux ou trois minutes un profond silence ; puis me regardant avec un sourire.

— Je vous remercie, me dit-il, de ne m’avoir pas nommé Hispaam, car vous m’auriez embarrassé. Quand voulez-vous partir ?

— Aujourd’hui en huit, comme Votre Éminence me l’a ordonné.

— Irez-vous vous embarquer à Naples, ou à Venise ?

— À Venise.

— Je vous donnerai un ample passeport, car vous trouverez dans la Romagne deux armées en quartiers d’hiver. Il me semble que vous pouvez dire à tout le monde que je vous envoie à Constantinople, car personne ne vous croira.

Cette ruse politique me fit presque rire. Il me donna sa main que j’ai baisée, et il alla reprendre son secrétaire qui l’attendait dans une autre allée, me disant que je dînerais avec lui.

En retournant à l’hôtel d’Espagne, et réfléchissant au choix que j’avais fait de Constantinople, j’ai un moment cru, tout étonné, ou d’être devenu fou, ou de n’avoir prononcé ce mot que par la force occulte de mon Génie qui m’appelait là pour agir à seconde de ma destinée. Ce qui me surprenait était que le cardinal y avait d’abord consenti. Il me semblait que son orgueil lui avait empêché de me conseiller d’aller ailleurs. Il eut peur que je pusse penser qu’il s’était vanté en vain d’avoir des amis partout. À qui me recommanderait-il ? Que ferai-je à Constantinople ? Je n’en savais rien, mais je devais y aller. Son Éminence dîna tête à tête avec moi affectant d’avoir pour moi la plus grande bonté ; et moi la plus grande satisfaction, car mon amour-propre plus fort que mon chagrin ne me permettait pas de donner aux observateurs le moindre motif de me croire disgracié. La principale cause de ma douleur était celle de devoir quitter la marquise G, dont j’étais amoureux, et de laquelle je n’avais obtenu rien d’essentiel.

Le surlendemain Son Éminence me donna un passeport pour Venise, et une lettre cachetée adressée à Osman Boneval Pacha de Caramanie à Constantinople. Je pouvais n’en rien dire à personne ; mais le cardinal ne me l’ayant pas défendu, j’ai montré l’adresse de la lettre à toutes mes connaissances. L’abbé Gama me disait en riant qu’il savait que je n’allais pas à Constantinople. Le chevalier da Lezze, ambassadeur de Venise, me donna une lettre adressée à un Turc riche et aimable qui avait été son ami. Don Gaspar me pria de lui écrire, et le Père Georgi aussi. Quand j’ai pris congé de Donna Cecilia, elle me lut une partie d’une lettre de sa fille qui lui donnait l’heureuse nouvelle qu’elle était grosse. J’ai fait aussi une visite à Donna Angelica que Don Francesco avait épousée sans m’inviter à la noce.

Lorsque je fus prendre la bénédiction du Saint-Père je ne fus pas surpris de l’entendre me parler des connaissances qu’il avait à Constantinople. Il avait connu particulièrement M. de Bonneval. Il m’ordonna de lui faire ses compliments, et de lui dire qu’il était fâché de ne pas pouvoir lui envoyer sa bénédiction. En m’en donnant une très vigoureuse, il me fit présent d’un chapelet d’agathe lié en or légèrement qui pouvait valoir douze sequins.

Lorsque j’ai pris congé du cardinal Acquaviva, il me donna une bourse dans laquelle j’ai trouvé cent médailles que les Castillans appellent doblones da ocho. C’était la valeur de sept cents sequins, et j’en avais trois cents. J’en ai gardé deux cents, et j’ai pris une lettre de change de seize cents écus romains sur un raguséen qui avait maison à Ancône et s’appelait Giovanni Buchetti. J’ai pris place dans une berline avec une dame qui conduisait sa fille à Loretto en conséquence d’un vœu qu’elle avait fait dans le fort d’une maladie, qui sans ce vœu l’aurait peut-être conduite au tombeau. Cette fille était laide. Je me suis ennuyé pendant tout le voyage.

 


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a été édité par la

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en septembre 2023.

 

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– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Jacques Casanova de Seingalt, Vénitien, Histoire de ma vie, Tome premier, Paris, Plon et Wiesbaden, F. A. Brockhaus, 1960, reproduisant fidèlement le manuscrit de l’auteur. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Portrait de Giacomo Casanova, 1760, a été peint par Francesco Narici.

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[1] « C’est ne connaître rien que ne connaître pas pour son profit personnel. ».

[2] « C’est ne connaître rien que ne connaître pas pour son profit personnel. » D’après Cicéron à Trébatius, Lett. famil. VII, 6. Cit. orig. : Quis ipse sibi sapiens prodesse non quit, nequidquam sapit.

[3] « Il faut incliner l’âme et les genoux. » Pétrarque : Canzoniere, In morte di Madonna Laura, VIII, 63, v (reprend la Prière du Roi Manassé, Ancien Testament).

[4] S’il n’obéit pas, il commande. Horace : Epist., I, 2, 62.

[5] « Il chassa les maladies et la bile avec l’ellébore. » Horace : Epist II, 2. 137.

[6] D’après Pline le Jeune écrivant à Tacite. Cit. orig. : Equidem beatos puto, quibus deorum munere datum est aut facere scribenda, aut scribere legenda ; beatissimos vero, quibus utrumque (Epist., VI, 16).

[7] J’ai vécu.

[8] Si ce que je dis à l’heur de plaire c’est à l’auditeur d’en décider. D’après Martial : XII praep. : Si quid est enim in libellis meis quod placeat dictavit auditor.

[9] « Vivre c’est penser. » Cicéron, Tusculan. Disp., v, 38.

[10] « Ni toucher ni être touché. » C. f. philosophie d’Épicure exposée par Lucrèce : De natura rerum, I, 305 : tangere enim et tangi nisi corpus, nulla potest res.

[11] « Quand je veux être bref, je deviens obscur. » Horace : Art poétique, 25-26 : Brevis esse laboro, obscurus fio.

[12] « Je ne suis pas si laid, si difforme ; je me suis vu dernièrement sur le rivage alors que la mer était calme. » Virgile : Églog, II, 25-26.

[13] C’était pour honorer ce poète divin

Qu’on l’accusa de trop aimer le vin.

Horace : Epist., I, 19, 6.

[14] « Nous nous mouvons et nous existons en lui. » D’après Acta Apostol., 17, 28 : In ipso enini vivimus, et movemur et sumus.

[15] « L’homme voulait être bon plutôt que le paraître. » Eschyle, les Sept contre Thèbes, 592.

[16] « L’auditeur excite le rôle, la louange accroît la vertu et la gloire est un stimulant puissant. » Ovide, Ex Ponto, IV, 2, 35.

[17] « On est toujours l’artisan de son propre malheur. » D’après Sénèque, cf. Cornélius Nepos : Vita Pomponii Attici : « Sui cuique mores fingunt fortunam. »

[18] De injelicitate litteratorum.

[19] « Tu te moques en songe des esprits nocturnes et des monstres thessaliens. » D’après Horace. Epist., II, 2, 209. Cit. orig. : Somnia terrores magicos, miracula, sagas, nocturnos lemures portentaque Thessala rides ?

[20] « Ce qu’on méprise s’oublie avec le temps. » Tacite, Annales, IV, 34.

[21] Apprenez-nous, grammairiens, pourquoi cunnus est masculin

Tandis que mentula est féminin.

Début d’un épigramme du hollandais Jean Second, poète néo-latin du XVIe siècle.

[22] L’esclave porte le nom du maître.

[23] « Nul ne peut donner ce qu’il ne possède pas. »

[24] « Je m’irritais rapidement, mais me calmais de même. » Horace, Epist., 1, 20, 25.

[25] Peut-être était-ce vrai ; pourtant, ce n’était pas croyable à qui de ses sens eût été le maître.

Arioste, Roland furieux, I, p. 37. (éd. BNR selon éd. 1880, trad. Francisque Reynard).

[26] « Les Hébreux peuvent-ils construire de nouvelles synagogues ? »

[27] « La génération de nos parents, pire que celle de nos ancêtres, nous a créés plus malfaisants, et destinés à mettre au jour, bientôt, une descendance encore plus perverse. » Horace, Carrn., III, 6, 46.

[28] « Anathème à l’ecclésiastique qui laisse pousser ses cheveux. » – Cf.. IIIe Concile de Carthage (397) : « Les clercs ne doivent nourrir ni leurs cheveux ni leur barbe. » (Can. 44), celui de Constantinople (692, « in Trullo »), celui de Rome (721). Ne comam nui riant également dans plusieurs décrets synodaux du XVIe au XVIIIe siècle. (Cf. Dictionnaire portatif des Conciles, Paris, 1758).

[29] « Ils se plaignaient amèrement que la faveur espérée ne répondît pas à leur mérite. » Horace, Epist., II, 1, 9.

[30] « Et ses pantoufles captivèrent ses regards. » Judith, XVI, 11.

[31] … que couvrait le vêtement.

[32] Ainsi disant, il s’en allait autour de la fontaine, les bras étendus, comme un aveugle. Oh ! combien de fois il embrassa l’air fluide, espérant embrasser en même temps la donzelle !

Arioste, Roland furieux, X, p. 236. (éd. BNR selon éd. 1880, trad. Francisque Reynard)

[33] « Indicible ». Virgile, Énéide, III, 3. « Infandum, regina, jubes renovare dolorem. (Énée à Didon : son premier mot sur ses malheurs).

[34] En fait: « E il fior, ch’in cielo potea pormi fra i dei,

Il fior, ch’intatto io mi venia serbando

Per non turbarti (ohimé !) l’animo casto,

Ohimé perforza havranno colto, e guasto. »

Arioste, Roland furieux, XVII, p. 180 (éd. BNR selon éd. 1880, trad. Francisque Reynard).

Et cette fleur qui pouvait me faire l’égal des dieux dans le ciel,

la fleur que je conservais intacte

de peur de troubler ton âme chaste,

hélas ! ils l’auront cueillie de force et profanée !

[35] Suis le Dieu ! (Précepte stoïcien). Cicéron : De fin. III, 22, l’attribue à un des Sept Sages : quæque sunt cetera præcepta sapientium qui jubent tempori parere et sequi Deum et se noscere et nihil nimis. Illud velus præsertun, dit Sénèque (De cita beata. XV, 5 ). Aussi Sénèque, Ad Lucilium epist. moral., ep. 16.

[36] « Qui arrête souvent et excite rarement. » Cicéron, De divinatione, I, 54.

[37] « Le destin sait nous guider. » Virgile, Énéide, III, 395 et X, 113 (« invenient »)

[38] « Prenons l’argent et renvoyons l’âne dans sa patrie. »

[39] Nitimur in vetitum semper cupimusque negata. « Toujours nos efforts et nos désirs tendent vers ce que les lois humaines et divines nous interdisent. » Ovide, Amores, III. 4, 17.

[40] En fait : Il cazzo non vuol pensieri. Le p… ne veut pas de soucis. Proverbe de l’Italie du XVIIIe siècle.

[41] Suit Dieu.

[42] Lumine læsus. Blessé par la lumière. Martial, XII, 54, 1.

[43] En observant ce qu’il fallait observer.

[44] Venez avec moi.

[45] Vous serez bien servi.

[46] Chi va piano, va sano e va lontano (proverbe). Qui va lentement va sagement et loin.

[47] Conforme à l’original.

[48] Quand la lampe est éteinte toutes les femmes sont égales. – En réalité : Lucerna sublata, nihil discriminis inter mulieres (Erasrni Roterodaini Adagiorum chil. tres [1500] chil. III.)

[49] Monnaie qui vaut 14 paoli. (Note de l’auteur.)

[50] Il conduit qui veut suivre, et traîne qui résiste. D’après Sénèque : Epist. CVII, 11 : Ducunt volentem fata, nolentem trahunt.

[51] Horace, I, 2, 62 : animum rege, qui, nisi paret, imperat. Domine ton cœur qui, s’il n’obéit pas, commande.

[52] Il faut l’enchaîner. Ovide, Epist. 19, 85.

[53] Bien qu’elle fût toujours pendue à son cou,

elle ne sentait jamais ses désirs entièrement satisfaits

Arioste, Roland furieux, XIX, p. 456. (éd. BNR selon éd. 1880, trad. Francisque Reynard)

[54] Qu’Apollon trouve la solution !

[55] Frascati vous a-t-il beaucoup plu ?

[56] Mais la compagnie avec laquelle vous étiez, était encore plus belle, et très galante était votre vis-à-vis.

[57] Son angélique beauté, qui a pris naissance dans le ciel,

ne se peut cacher sous aucun voile.

D’après Arioste, Roland furieux, VII, p. 146. (éd. BNR selon éd. 1880, trad. Francisque Reynard)

[58] Si ce que je dis a l’heur de plaire c’est à l’auditeur d’en décider. D’après Martial, XII, praep. (Dans le manuscrit original, cette citation est dans la marge).

[59] Croyez-en celui qui en a fait l’expérience. Arioste, Roland furieux, XXII, p. 572. (éd. BNR selon éd. 1880, trad. Francisque Reynard).