Edgar Rice Burroughs

TARZAN SEIGNEUR DE LA JUNGLE

traduction : Pierre Cobore

1936

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  TANTOR L’ÉLÉPHANT. 4

CHAPITRE II  UN AMI A TOUTE ÉPREUVE. 17

CHAPITRE III  LES SINGES DE TOYAT. 28

CHAPITRE IV  BOLGANI, LE GORILLE. 36

CHAPITRE V  LE TARMANGANI 46

CHAPITRE VI  ARA, L’ÉCLAIR, ET USHA, LE VENT. 55

CHAPITRE VII  LA CROIX.. 67

CHAPITRE VIII  UNE RUSE INFERNALE. 72

CHAPITRE IX  MESSIRE RICHARD.. 80

CHAPITRE X  LE RETOUR DE ULAL. 90

CHAPITRE XI  MESSIRE JAMES. 102

CHAPITRE XII  TU MOURRAS DEMAIN ! 109

CHAPITRE XIII  SOUS LA TENTE DE ZEYD.. 120

CHAPITRE XIV  L’ÉPÉE ET LE BOUCLIER.. 130

CHAPITRE XV  LA TOMBE SOLITAIRE. 141

CHAPITRE XVI  LE GRAND TOURNOI 148

CHAPITRE XVII  « AUX SARRASINS ». 160

CHAPITRE XVIII  LE CHEVALIER NOIR.. 168

CHAPITRE XIX  LE SEIGNEUR TARZAN.. 176

CHAPITRE XX  LE SEIGNEUR TARZAN (suite) 189

CHAPITRE XXI  POUR CHAQUE JOYAU, UNE GOUTTE DE SANG ! 200

CHAPITRE XXII  AU SECOURS ! 209

CHAPITRE XXIII  JAD-BAL-JA.. 216

CHAPITRE XXIV  LES PISTES SE CROISENT. 225

Ce livre numérique. 239

 

CHAPITRE PREMIER

TANTOR L’ÉLÉPHANT

Balançant sa trompe de droite et de gauche, suivant le rythme de sa marche, Tantor l’éléphant flânait dans l’ombre de la forêt immense. Il se savait tout puissant dans le royaume des bêtes. Dango, la hyène, Sheeta, la panthère, et même Numa, le puissant lion, s’esquivaient devant le pachyderme. Depuis cent ans, il régnait sur ce pays dont la terre avait toujours résonné sous les pas de ses ancêtres.

En paix, il vivait avec Dango la hyène, Sheeta la panthère et Numa le lion ! Seuls les hommes osaient lui faire la guerre, les hommes, ces créatures qui sont les ennemis de toutes les autres et même de leur propre espèce, les hommes, ces machines à haïr, les plus perfectionnées que la Nature ait créées.

Pendant les cent longues années de son existence, Tantor avait appris à connaître les hommes. Il y en avait de noirs, avec de longues lances et des flèches, et de blancs, avec des armes terribles qui portaient la mort à distance.

Les hommes blancs étaient les derniers venus et sans doute les pires de tous. Pourtant, Tantor ne haïssait pas les hommes, pas même les blancs. La haine, de même que l’envie, et l’avarice, sont des passions exclusivement humaines. Les animaux les ignorent, de même qu’ils ignorent la peur, qui prend plutôt chez eux la forme d’une certaine circonspection prudente, comme celle dont fait preuve l’antilope lorsque, prête à s’enfuir à la moindre alerte, elle vient s’abreuver auprès du lion.

Tantor pratiquait cette circonspection à l’égard des hommes et les évitait soigneusement. Aussi, un témoin qui aurait aperçu l’énorme bête se promenant paresseusement sous le couvert des grands arbres, aurait refusé d’en croire le témoignage de ses yeux, car sur le dos rugueux de l’éléphant se prélassait une créature humaine !

Mais nul n’était là pour s’étonner de cet extraordinaire spectacle, et Tantor continuait à s’avancer, dans l’écrasante chaleur, tandis que Tarzan, Seigneur de la Jungle, sommeillait sur le dos de son monstrueux ami.

Une brise légère venait du Nord, n’apportant nul avertissement inquiétant à l’odorat de Tarzan. La paix régnait sur la jungle !

Dans la forêt, Fahd et Motlog, de la tribu des EI-Hard, venaient de quitter le camp du cheik Ibn Jad, pour chasser. Ils s’étaient fait accompagner par les esclaves noirs. En silence, ils avançaient sur la trace fraîche de l’éléphant, les Arabes convoitant l’ivoire de la bête, les esclaves sa viande abondante et saine.

C’était Fejjuan, le grand esclave Galla, puissant guerrier d’ébène, chasseur fameux, qui servait de guide à la petite troupe.

Fejjuan, lui aussi, pensait avec appétit à la viande fraîche, mais il pensait aussi à El-Habash, l’oasis d’où il avait été enlevé alors qu’il était tout enfant. Il rêvait de revenir un jour dans son pays Galla. Peut-être El-Habash n’était-il plus très éloigné maintenant ? Pendant des mois, Ibn Jad s’était enfoncé vers le Sud et, maintenant, il obliquait vers l’Est depuis quelques jours. El-Habash devait être proche ! Si Fejjuan en avait été sûr, il n’aurait pas tardé davantage à secouer les chaînes de l’esclavage, et Ibn Jad aurait perdu incontinent son plus bel esclave Galla.

À deux étapes vers le Nord, à l’extrémité méridionale de l’Abyssinie, se trouvait le village de Fejjuan, tout près de la route tracée sur le plan que Ibn Jad étudiait depuis presque un an, c’est-à-dire depuis le jour où il s’était lancé dans une folle aventure, hypnotisé par les prédictions et les révélations d’un savant Sahar, magicien réputé. Malheureusement, Fejjuan ignorait à la fois l’emplacement exact du village de son père et les plans d’Ibn Jad.

Les feuilles des arbres se desséchaient de chaleur, au-dessus de la tête des chasseurs. Pendant ce temps, Tarzan et Tantor, assoupis, s’abandonnaient à cette fausse impression de sécurité qui est l’un des plus grands dangers de la jungle.

Fejjuan, le Galla, s’arrêta brusquement, et leva la main pour enjoindre le silence à ceux qui le suivaient. Devant lui, visible à travers le feuillage, s’érigeait la gigantesque silhouette de l’éléphant !

Alors, Fahd leva lentement son fusil. Il y eut un éclair, une bouffée de fumée, un barrissement surpris et l’éléphant disparut dans la forêt, sans avoir été atteint.

Au moment où Tantor s’ébranlait pour fuir, Tarzan, brusquement réveillé par la détonation, venait de se dresser sur le dos de l’animal, si bien que, Tantor passant précipitamment sous des branches basses, l’une d’elles atteignit au front Tarzan, qui roula à terre, évanoui sous la violence du coup.

Tantor, terrifié, ne songeait qu’à fuir et fonçait droit devant lui, renversant tout sur son passage, arbres et buissons, aussi aisément que s’il se fût agi de simples brins d’herbe. Il ne s’aperçut même pas qu’il avait perdu son ami, qui gisait maintenant, blessé et sans défense, à la merci de leur ennemi commun, l’homme. Tantor d’ailleurs ne pensait jamais à Tarzan comme à une créature humaine, à un Targani, c’est-à-dire un blanc, car l’approche des hommes blancs était synonyme de violence, de douleur, de trahison et de mort, tandis que Tarzan était escorté par l’amitié, la confiance et la paix. Aussi, parmi toutes les bêtes de la jungle, ce n’était qu’avec Tarzan que Tantor consentait à fraterniser.

« Là ! Tu l’as manqué ! s’exclama Fejjuan, désolé.

— Cheïtan (le Diable) a détourné la balle ! fit Fahd avec dépit. Mais allons voir. Peut-être la bête est-elle blessée ?

— Non ! Tu l’as manquée ! »

Les deux hommes s’avancèrent, suivis par le reste des chasseurs, à la recherche d’une trace sanglante. Soudain, Fahd s’immobilisa.

« Par Allah ! qu’est-ce que cela ! fit-il. J’ai tiré sur un éléphant et j’ai tué un homme ! »

Ses compagnons s’approchèrent.

« C’est un Infidèle et il est blanc de peau ! fit Motlog avec mépris.

— Probablement quelque païen sauvage de la forêt, dit un autre. Où donc ta balle l’a-t-elle atteint, Fahd ? »

Ils retournèrent le corps inerte de Tarzan.

« Je ne trouve pas trace de blessure ! fit Fejjuan, intrigué.

— Est-il mort ? Peut-être chassait-il l’éléphant, lui aussi, et a-t-il été foulé aux pieds par la bête ?

— Il vit ! annonça Fejjuan, qui avait posé sort oreille sur la poitrine du géant. Il vit et je pense qu’il est simplement étourdi par un coup que l’éléphant lui aura sans doute assené sur la tête.

— Je vais l’achever ! déclara Fahd, tirant son poignard.

— Par Allah ! n’en fais rien, Fahd ! s’écria Motlog. Le cheik décidera ce qu’il faut faire du roumi. Tu es toujours trop pressé de répandre le sang !

— Ce n’est qu’un Infidèle, insista Fahd. Veux-tu donc que nous nous embarrassions de son corps pour revenir au camp ?

— Il remue ! annonça Fejjuan. Tout à l’heure, il sera suffisamment rétabli pour nous accompagner sans aide… à condition qu’il le veuille ! Par Allah ! c’est un géant ! Quel homme !

— Attachons-le », dit Fahd.

Avec de solides courroies, les Arabes se hâtèrent de lier les poignets et les chevilles de l’homme évanoui. Ils avaient à peine terminé, lorsque Tarzan ouvrit les yeux et les dévisagea silencieusement. Il secoua la tête et sentit ses idées s’éclaircir. En même temps, il comprit en quelles mains il était tombé.

« Pourquoi m’avez-vous ligoté ? dit-il en arabe. Ôtez ces liens ! »

Fahd se mit à rire.

« Te prends-tu donc pour un grand cheik, Infidèle, pour donner des ordres à des Bédouins comme à des chiens ?

— Je suis Tarzan, répondit le fils de la jungle avec un tranquille orgueil.

— Tarzan ! » s’exclama Motlog.

Il entraîna Fahd à part.

« Allah a voulu, lui dit-il à voix basse, que nous offensions le plus puissant de tous les habitants de cette région ! Dans tous les villages où nous sommes allés en expédition, nous avons entendu invoquer son nom : « Lorsque Tarzan, le Seigneur de la Jungle, sera de retour, il vous punira d’avoir égorgé nos troupeaux et emmené nos hommes en esclavage ! » glapissaient les vieillards et les femmes !

— En ce cas, lorsque j’ai levé mon poignard sur lui, tu n’aurais pas dû retenir mon bras, Motlog, fit Fahd avec aigreur. Heureusement, il n’est pas trop tard ! »

Et il porta la main à sa ceinture.

« Arrête, s’exclama son compagnon. Suppose que l’un de ces esclaves réussisse à s’échapper ? Il ne manquerait pas d’aller répandre dans le pays le bruit que nous avons tué ce grand cheik ! Les tribus se soulèveraient toutes et nous ne reverrions jamais notre douar natal !

— Alors, conduisons-le à Ibn Jad et qu’il prenne lui-même cette responsabilité, proposa Fahd, soucieux.

— Par Allah ! tu parles sagement, répliqua Motlog. Le cheik fera ce qu’il voudra. Allons ! »

Et ils retournèrent auprès de Tarzan.

« Eh bien, qu’avez-vous décidé ? leur dit celui-ci avec impatience. Si vous avez quelque sagesse, vous allez couper ces liens et me conduire à votre cheik. Je désire lui parler.

— Nous ne sommes que de pauvres gens, répondit doucereusement Motlog. Ce n’est pas à nous de prendre une décision, et nous allons te conduire auprès de notre sage cheik. »

 

*    *    *

 

Le cheik Ibn Jad était accroupi sur des coussins, à l’entrée de sa tente ; à ses côtés se trouvaient Tollog, son frère, et un jeune Bédouin nommé Zeyd, qui semblait trouver moins d’intérêt à la compagnie du cheik qu’à la proximité d’une tente dans laquelle, de temps à autre, il pouvait apercevoir la silhouette d’Ateja, la fille d’Ibn Jad.

Auprès de sa mère, Hirfa, qui confectionnait une sorte de délectable « méchoui » dans une marmite, la jeune fille était très affairée à coudre des sandales, mais parfois elle levait les yeux et lançait alors un regard sur Zeyd, puis en rougissant elle reprenait son travail.

« Nous avons fait un long détour, exposait le cheik, afin d’éviter les peuplades les plus belliqueuses de cette contrée. Maintenant, nous allons remonter vers le Nord et passer par le pays de El-Habash, pour atteindre l’endroit où le magicien nous a indiqué que nous pourrions trouver la ville de Nimmr où se trouve le trésor.

— Et crois-tu que nous trouverons facilement cette cité fabuleuse une fois que nous serons à El-Habash ! demanda Tollog, frère du cheik.

— Par Allah, oui. Tous les habitants du pays en ont entendu parler. Fejjuan lui-même, que nous avons enlevé alors qu’il n’était qu’un enfant, se souvient d’avoir entendu rapporter cette légende. Nous ferons des prisonniers parmi les Habashis et, avec l’aide d’Allah, nous trouverons bien le moyen de leur délier la langue et de leur arracher la vérité.

— Par Allah ! j’espère qu’il n’en sera pas comme pour le trésor qui gît sous le grand rocher d’El-Hovara, dans la plaine de Medaine Salih, dit Zeyd. Il est gardé par un effrit, et le téméraire qui oserait essayer de s’en emparer perdrait immédiatement la mémoire et deviendrait fou !

— Zeyd dit vrai, fit Tollog. J’ai entendu conter ce récit par un sage Magrébin.

— Par Allah ! s’exclama Ibn Jad, que nous importe ? Aucun génie ne garde les trésors de Nimmr ! Nous n’aurons affaire qu’aux Habashis, et nous en aurons raison avec quelques coups de fusil. Le trésor nous attend !

— Allah veuille que nous puissions nous en emparer aussi facilement que l’on peut se saisir du trésor de Geryeh ! fit Zeyd. On m’a dit que celui qui, le vendredi, priait dans les ruines du lever du soleil jusqu’à son coucher recevait une pluie de pièces d’or à minuit !

— Une fois que nous serons à Nimmr, toutes les difficultés seront surmontées, affirma Ibn Jad. Le magicien me l’a certifié.

— Il y a des magiciens qui mentent pour moins d’argent que tu n’en as donné à celui-là ! murmura Tollog.

— Qui vient là ? s’écria Ibn Jad à ce moment, en regardant du côté de la forêt à la lisière de laquelle était établi le camp.

— Ce sont Fahd et Motlog qui reviennent de la chasse, dit Tollog. Allah veuille qu’ils ramènent de l’ivoire et de la viande !

— Ils sont de retour trop tôt pour cela, marmotta Ibn Jad.

— En tout cas, ils ne reviennent pas les mains vides ! » s’écria Zeyd en désignant du doigt le géant blanc qui accompagnait les deux chasseurs.

Le petit groupe s’approcha de la tente du cheik et s’arrêta devant l’Arabe.

Ibn Jad avait caché son visage de son burnous déchiré et il n’exposait aux regards de Tarzan que deux petits yeux avides et rusés. Le fils de la jungle jeta un bref regard sur la figure de Tollog, bestiale et marquée de petite vérole, puis sur celle, plus plaisante, du jeune Zeyd.

« Lequel de vous est le cheik ? » fit Tarzan, d’un ton impérieux qui contrastait avec les liens qui lui enserraient toujours les poignets.

Ibn Jad laissa retomber le pan de son burnous.

« Par Allah, c’est moi ! dit-il. Et quel est ton nom, Infidèle ?

— On m’appelle Tarzan.

— Tarzan ? répéta Ibn Jad en réfléchissant. J’ai déjà entendu ce nom.

— Sans doute ! Il n’est inconnu d’aucun des marchands d’esclaves ! Pourquoi as-tu pénètre dans mon domaine, alors que tu sais que j’y interdis la traite des noirs ?

— Je ne suis pas venu pour faire la chasse aux esclaves ! protesta Ibn Jad en essayant de donner une expression de franchise à son ingrat visage. Nous sommes d’honnêtes commerçants et faisons seulement le négoce de l’ivoire !

— Tu mens par ta barbe, Musulman ! répliqua Tarzan. J’ai reconnu des esclaves Manuyema et Galla parmi tes gens, et, certes, ils ne sont pas ici de leur plein gré. D’ailleurs, n’ai-je pas vu tes hommes tirer sur un éléphant ? Est-ce là ce que tu appelles un pacifique commerce de l’ivoire ? Non ! c’est du braconnage, et Tarzan interdit ces pratiques sur ses domaines. Vous êtes des négriers et des braconniers !

— Par Allah ! c’est faux, nous sommes d’honnêtes marchands ! s’écria Ibn Jad effrayé par cette violence. Fahd et Motlog sont allés à la chasse, pour le repas du soir. S’ils ont tiré sur un éléphant, c’est certainement par erreur.

— Silence ! dit Tarzan. Qu’on m’enlève ces liens et préparez-vous à reprendre le chemin par lequel vous êtes venus. Je vous accorde des porteurs et des guides jusqu’à la frontière du Soudan, c’est tout ce que vous obtiendrez de moi !

— Nous avons fait un long et pénible voyage pour nous livrer en paix au commerce dans ce pays, larmoya Ibn Jad. Nous nous proposons de payer largement les porteurs que tu as pris pour des esclaves, et nous prendrons garde de ne tirer sur aucun éléphant. Laisse-nous poursuivre notre chemin et nous te récompenserons comme il convient. »

Tarzan secoua la tête.

« Non ! Vous partirez, j’ai dit ! Allons, coupez ces liens ! »

Ibn Jad fronça les sourcils :

« Nous t’avons offert la paix, Infidèle, dit-il, mais, si tu la refuses, ce sera la guerre ! Tu es en notre pouvoir et tu dois savoir qu’un ennemi mort est impuissant. Réfléchis-y ! »

Puis il se tourna vers Fahd :

« Entrave-lui les chevilles et place-le sous bonne garde.

— Réfléchis aussi, Musulman ! avertit Tarzan. Ma puissance est grande et ma vengeance pourrait bien t’atteindre, même par-delà la mort !

— Tu as jusqu’à la nuit pour te décider, Infidèle. Sache que Ibn Jad ne revient jamais sur ce qu’il a décidé une fois ! »

Tarzan fut aussitôt entouré et conduit, à distance, dans une hutte étroite. Il fallut quatre hommes robustes pour lui lier les jambes, car il se défendait avec acharnement, bien que ses mains fussent ligotées.

Sous la tente du cheik, les Bédouins buvaient le café et croquaient des amandes ou des pistaches, tout en discutant sur les suites qu’il convenait de donner au fâcheux événement qui venait de se produire. Malgré ses bravades, Ibn Jad se rendait parfaitement compte du danger qu’il courait en provoquant la colère d’un si redoutable ennemi.

« Sans Motlog, dit Fahd, rancunier, nous n’aurions plus à nous préoccuper de l’infidèle, car j’étais prêt à l’égorger lorsque Motlog s’est interposé !

— Et nous aurions maintenant toute la population du pays contre, nous ! dit Motlog en lançant un regard venimeux à son compagnon.

— Par Allah ! Je regrette que Fahd n’ait pas mis sa première intention à exécution, s’exclama Tollog. À quoi cela nous sert-il de laisser l’infidèle en vie ? Si nous lui rendons la liberté, il ameutera tout le pays, et, si nous le gardons captif, toutes ces hordes, qui lui sont dévouées, viendront le délivrer. Le plus sûr serait encore de le mettre à mort !

— Tollog, la sagesse parle par ta bouche, approuva le cheik.

— Écoute ! fit Tollog, les paroles que je vais prononcer maintenant sont plus sages encore ! »

Et il reprit à mi-voix, après s’être assuré que nulle oreille indiscrète n’écoutait :

« Si nous laissions l’infidèle s’échapper, nul de nos esclaves ne pourrait plus tard dire à ses frères que nous nous sommes attiré l’inimitié de Tarzan !

— Par Allah ! s’exclama Fahd avec mépris. Que nous dis-tu là, Tollog ! Si tu veux le libérer, l’infidèle se chargera lui-même de soulever les gens contre nous ! Tu n’as pas plus de cervelle qu’un chameau, ô Tollog !

— Et toi, pas plus de patience qu’un enfant, ô Fahd ! répliqua Tollog, sans se fâcher. Attends la suite ! Nos esclaves croiront que l’infidèle s’est enfui, car demain matin il aura disparu et nous entrerons dans une grande colère… ou, plutôt non, nous dirons : « Grâces soient rendues à Allah, car notre sage cheik a fait la paix avec l’infidèle, qui est retourné dans la jungle après avoir conclu une alliance avec nous ! »

— Je ne comprends pas, frère ! dit Ibn Jad.

— Le roumi est sans défense, sous une tente que j’ai choisie un peu à l’écart des autres. La nuit sera sombre, et un coup de poignard sera vite donné. Quelques hommes de confiance suffiront à creuser une fosse profonde dans laquelle nous enterrerons ce Tarzan, dont nous n’entendrons plus parler jamais ensuite !

— Par Allah ! le sang des cheiks ne coule pas en vain dans tes veines, ô Tollog ! s’écria Ibn Jad. Ton plan est sage et, en récompense, tu l’exécuteras toi-même. Que la bénédiction d’Allah soit sur toi ! »

Et le cheik leva la séance, satisfait de la solution qu’avait fournie son frère à cet embarrassant problème. Quant à Tollog, il s’éloigna de son côté, pour se livrer à ses sinistres préparatifs.

CHAPITRE II

UN AMI À TOUTE ÉPREUVE

Une nuit sans étoiles régnait sur le camp. Tarzan avait cherché à rompre les liens qui l’enserraient, mais les courroies de cuir étaient solides et, malgré sa force herculéenne, il avait dû y renoncer.

Il écoutait attentivement les bruits de la jungle qui parvenaient jusqu’à lui ; il reconnaissait le rugissement de Numa, le lion, et le grognement de Sheeta, la panthère. Enfin, de loin, il perçut le barrissement de Tantor.

Cachés dans l’ombre, derrière la tente du cheik, Ateja, sa fille, parlait à voix basse avec Zeyd, qui lui étreignait doucement les mains.

« Dis-moi que tu n’aimes que Zeyd, ô Ateja ! murmurait le jeune homme.

— Combien de fois te l’ai-je déjà dit ? fit Ateja en riant doucement.

— Tu n’aimes pas Fahd, n’est-ce pas ?

— Par Allah, non !

— Pourtant, ton père semble avoir décidé que tu serais son épouse.

— Il se peut que mon père ait formé ce projet, mais je hais Fahd, je le méprise, et jamais je n’accepterai pour époux un homme que je hais et que je méprise !

— Moi aussi, je méprise Fahd, et je me méfie de lui, dit Zeyd. Je le crois déloyal envers ton père, et non pas seulement lui, ô Ateja ! Il en est un autre qui le trahirait volontiers, mais je n’ose dire son nom… je les ai souvent surpris tous deux en conciliabule secret. » La jeune fille hocha la tête.

« Je sais ! Tu n’as point besoin de me dire son nom, mais je le hais autant que Fahd.

— Il appartient pourtant à ta famille, murmura le jeune homme en hésitant.

— Sans doute, mais puisque le frère de mon père trahit sa confiance, pourquoi continuerais-je à l’ignorer ? Je sais que c’est un traître, mais mon père est aveuglé à son endroit. Tollog convoite le titre de cheik et je suis certaine qu’il a gagné Fahd en lui promettant de décider mon père à l’accepter pour gendre.

— Ô Ateja, cela n’est pas possible…

— Par Allah, qu’est-ce que cela ? » s’exclama soudain la jeune fille.

Au même instant, un grand mouvement se produisit dans le camp. Les esclaves, déjà couchés, se relevèrent en hâte et les Arabes sortirent de leurs tentes, leurs mousquets à la main. Un cri effrayant et inhumain venait de retentir dans le calme de la nuit.

« Par Allah ! s’exclama Ibn Jad. Ce cri venait du camp, et c’était celui d’une bête fauve, alors qu’il n’y a ici que des hommes.

— Peut-être, était-ce ?… »

Fahd se tut, n’osant achever sa phrase.

« Celui-là est un homme, et seul le gosier d’un fauve peut avoir émis pareil hurlement, répondit Ibn Jad en haussant les épaules.

— Mais c’est un Infidèle, insista Fahd. Peut-être a-t-il conclu un pacte avec Cheïtan ?

— D’autant plus que le bruit provenait de l’endroit où il est enfermé, observa un autre Bédouin.

— Allons ! fit Ibn Jad.

Pistolets au poing, les Arabes s’approchèrent de la tente sous laquelle Tarzan était étendu. Craintivement, ils jetèrent un coup d’œil à l’intérieur.

« Il est là ! » murmura Fahd. Ibn Jad s’avança !

« As-tu entendu crier ? demanda-t-il rudement au prisonnier.

— Oui, répondit Tarzan. Es-tu venu me déranger, ô cheik, pour me faire une aussi sotte question ou pour me délivrer ?

— Qui a poussé ce cri ? Qu’est-ce que cela signifie ? » poursuivit le cheik sans daigner répondre.

Tarzan eut un sourire.

« Un fauve, sans doute, qui appelait à lui l’un de ses congénères. Est-il dans les habitudes des nobles Bédouins de trembler chaque fois qu’ils entendent un cri dans la jungle ?

— Par Allah ! gronda Ibn Jad, les Bédouins n’ont peur de rien ! Nous avons simplement cru que ce cri venait de cette tente, et nous sommes accourus à ton secours. Demain, ô Infidèle, tu seras délivré.

— Pourquoi ne me délivres-tu pas ce soir ?

— Mes hommes ont peur de toi. Ils voudraient être sûrs que tu t’éloigneras dès que tu seras libre.

— C’est bien mon intention. Je n’ai nulle envie de rester dans ce camp infesté de vermine !

— Nous ne pouvons te laisser partir dans la jungle la nuit, pendant que le lion erre aux environs ! » protesta le cheik avec une feinte sollicitude.

Tarzan, cette fois, se mit à rire franchement.

« Je suis plus en sécurité dans la jungle qu’un Bédouin dans le désert, dit-il. La jungle n’a point de mystère pour Tarzan ! »

— Eh bien, soit ! Demain, tu seras libre ! » fit le cheik, avec une bienveillance simulée, sans paraître avoir compris les paroles de Tarzan.

Et, en disant ces mots, il se retira, avec son escorte.

Tarzan attendit que le bruit de leurs pas se fût perdu dans l’éloignement, puis il colla son oreille au sol.

Les Arabes avaient été épouvantés par le hurlement qui s’était élevé dans la nuit, mais ils ne lui avaient attribué aucune signification. Au contraire, dans la jungle, en percevant ce cri, celui auquel il était destiné avait en même temps compris le message d’alarme qu’il représentait. Aussi Tantor éleva-t-il sa trompe en barrissant avec force, puis, ses petits yeux pleins de colère, il se mit à courir de son trot le plus rapide.

 

*    *    *

 

Le silence était retombé sur le camp du cheik Ibn Jad, à mesure que les guerriers et les esclaves reprenaient leur somme interrompu. Seuls, le cheik et son frère étaient restés éveillés et fumaient en silence, devant la tente du chef.

« Prends soin que les esclaves ne t’aperçoivent pas lorsque tu t’approcheras de la tente de l’Infidèle pour l’égorger, dit Ibn Jad, à voix basse. Agis silencieusement et, lorsque tu auras terminé, ne t’adjoins que deux esclaves pour le reste de la besogne : Fejjuan, par exemple, et Abbas. Mais il vaudrait mieux qu’ils ignorent comment le roumi a péri. Tu pourrais leur dire que tu t’es approché de sa tente pour lui transmettre un message de ma part et que tu l’as trouvé poignardé.

— Compte sur ma discrétion, frère ! assura Tollog.

— Alors va, maintenant. Tout le monde dort. »

Le cheik se leva et Tollog l’imita. Le premier entra sous sa tente, tandis que l’autre rampait silencieusement dans la direction de la tente où gisait sa victime sans défense.

Pendant ce temps, Tantor l’éléphant, foulant sous ses énormes pieds les buissons et les arbustes, continuait sa marche lente, mais sûre…

Tollog, le frère de Ibn Jad, était maintenant tapi derrière la tente du prisonnier, mais, malgré toutes ses précautions, Tarzan l’avait entendu approcher, et ses allures circonspectes lui avaient permis de deviner aisément les intentions du visiteur.

Aussi, au moment où Tollog s’apprêtait à bondir dans la tente, Tarzan se dressa-t-il pour lancer de nouveau, à pleins poumons, l’épouvantable cri qui avait réveillé le camp en sursaut au début de la nuit.

Le Bédouin sentit ses dents claquer malgré lui.

« Par Allah ! cria-t-il. Quelle est cette bête. As-tu été attaqué, ô Infidèle ? »

Cette fois encore, bien des hommes, dans le camp, avaient été réveillés, mais, de plus en plus inquiets, ils n’osaient bouger et se contentaient de s’interroger à voix basse.

« Infidèle, es-tu blessé ? » reprit Tollog.

Il n’obtint pas de réponse.

Alors, tenant son poignard à la main, le Bédouin pénétra dans la tente. Il vit le fils de la jungle étendu à terre. Il était seul ! Alors, Tollog comprit :

« Par Allah ! c’était toi, Infidèle, qui poussait ces cris épouvantables ?

— Tu es venu tuer l’Infidèle, n’est-ce pas, Bédouin ? » fit Tarzan.

De la jungle s’éleva le rugissement bref d’un lion et le barrissement tout proche d’un éléphant. Mais la palissade du camp était haute et bien garnie d’épines, aussi Tollog ne prêta-t-il pas la moindre attention à ces bruits familiers de la nuit africaine. Sans répondre à la question de Tarzan, il éleva son bras, au bout duquel scintillait la lame de son poignard, et ceci, en somme, constituait une réponse suffisante.

Puis il s’approcha, doucement, sans se presser, de sa victime. Il abattit son bras sur la poitrine du prisonnier, mais celui-ci, prompt comme l’éclair, avait levé ses poignets liés, pour parer le coup, en même temps que, d’une brusque détente des genoux, il envoyait son adversaire rouler à l’autre bout de la tente.

Dehors, quelque chose craqua avec fracas, et on entendit un gémissement d’agonie.

Déjà Tollog s’était relevé et revenait à la charge.

« Tu vas mourir, Infidèle ! » murmura-t-il.

Mais, soudain, il tressaillit :

« Par Allah ! Qu’est-ce que cela ? »

À l’instant précis où il prononçait ces mots, la tente tout entière fut arrachée du sol, comme si elle eût été emportée par un ouragan. Égaré, Tollog cherchait à fuir, mais quelque chose de souple et de fort l’enserra par la taille et l’enleva dans les airs, pour le laisser retomber, comme une pierre, dans le vide !

Tantor poussa un rauque cri de victoire. Avec délicatesse, il s’empara du corps de Tarzan et le posa sur son dos. Puis, satisfait, il traversa le camp terrifié et disparut dans la nuit.

Les Arabes étaient terrorisés, d’autant plus qu’ils n’avaient pas encore réalisé exactement ce qui s’était passé. Lorsque le danger se fut un peu écarté, une troupe d’hommes armés fit une ronde dans tout le camp et on découvrit qu’à l’emplacement où s’élevait la tente qui servait de prison à l’infidèle, le sol était nu, la prison ayant disparu avec le prisonnier.

Non loin de là, un groupe de Bédouins contemplaient, bouche bée, un singulier spectacle : un homme était accroché par ses vêtements au sommet pointu de l’une des tentes des guerriers et se débattait comme une araignée au bout d’un fil.

Cet homme n’était autre que Tollog, qui jurait et vociférait, alors qu’il aurait au contraire dû rendre grâces à Allah d’avoir été ainsi miraculeusement arrêté dans sa course aérienne au lieu de s’écraser par terre.

Attiré par le bruit, Ibn Jad apparut à son tour et reconnut son frère.

« Par Allah ! s’écria-t-il stupéfait. Que se passe-t-il et que fais-tu, mon frère, au sommet de la tente d’Abd-Aziz ? »

Un esclave s’approcha du cheik :

« L’Infidèle est parti et il a emporté la tente avec lui ! » dit-il en roulant des yeux effarés.

Ibn Jad se tourna vers Tollog :

« Ne peux-tu t’expliquer, frère ? fit-il. L’Infidèle est-il vraiment parti ?

— Oui ! dit Tollog. Il a fait alliance avec Cheïtan, qui est apparu sous la forme d’un éléphant et l’a emporté dans la jungle, après m’avoir jeté sur le toit de cette tente, où je me trouve encore, pendant que toutes ces canailles me contemplent au lieu de venir à mon aide ! »

Le cheik fronça les sourcils et s’absorba dans ses réflexions, puis, faisant signe à ses guerriers d’aider son frère à se dégager de sa fâcheuse position, il s’éloigna.

« Demain, de bonne heure, le rahla ! » dit-il.

Et chacun, en conséquence, fit ses préparatifs pour lever le camp.

 

*    *    *

 

Dans la forêt, Tantor avait conduit Tarzan jusqu’à une étroite clairière tapissée de mousse, sur laquelle l’éléphant déposa doucement son fardeau.

« Demain, dit Tarzan, nous verrons comment nous pourrons venir à bout de ces liens, mais, pour l’instant, dormons ! »

Cette nuit-là, les fauves de la forêt, attirés par l’odeur de l’homme sans défense, rôdèrent autour de la clairière, sans oser s’en approcher, tenus en respect par la présence de Tantor, qui veillait sur le sommeil de son ami.

 

*    *    *

 

Dès l’aube, le camp d’Ibn Jad se trouva en pleine effervescence. À peine les guerriers prirent-ils le temps d’absorber une mince galette de maïs pour le premier repas du matin. Ils s’occupèrent aussitôt après d’aider les femmes et les esclaves à abattre et à plier les tentes.

Moins d’une heure après, la caravane était en marche, dans la direction du Nord, vers EI-Habash.

Les Bédouins et leurs femmes étaient montés sur ceux des chevaux qui avaient survécu au long voyage à travers le désert, tandis que leurs esclaves les plus dévoués marchaient en tête de la colonne.

Les esclaves récemment arrachés à leurs foyers servaient de porteurs et étaient reliés les uns aux autres par une immense chaîne.

Zeyd caracolait aux côtés d’Ateja, la fille du cheik, avec laquelle il échangeait souvent de doux regards énamourés. Fahd suivait ce manège avec une fureur qui n’osait s’exprimer et Tollog le contemplait avec une joie perfide.

« Zeyd est un prétendant plus favorisé que toi ! murmura-t-il, à l’oreille du jaloux.

— Il lui a répété des calomnies sur mon compte et, depuis, elle ne daigne même plus me regarder ! grommela Fahd avec une rage concentrée.

— Pourtant, si le cheik te donnait la préférence…

— Mais il ne se prononce pas… Tu m’avais promis d’intercéder en ma faveur !

— Par Allah, je l’ai fait, dit Tollog, mais mon frère est trop faible pour sa fille et il cédera toujours aux caprices de celle-ci. Or, elle s’est entichée de ce blanc-bec !

— Mais alors, que faire ? dit Fahd.

— Ah ! si seulement j’étais le cheik, dit Tollog en coulant un regard hypocrite sur son compagnon.

— Eh bien, si tu étais le cheik, que ferais-tu ?

— Ma nièce n’aurait pas d’autre époux que celui de mon choix.

— Oui, mais tu n’es pas le cheik ! » murmura Fahd.

Tollog s’approcha tout près de Fahd et lui murmura à l’oreille :

« Un prétendant aussi ardent que Zeyd trouverait bien le moyen de faire de moi un cheik si son bonheur en dépendait ! »

Fahd ne répondit rien et continua son chemin, la tête basse et les sourcils froncés.

CHAPITRE III

LES SINGES DE TOYAT

Trois jours passèrent lentement. Les Arabes poursuivaient leur chemin vers El-Habash. Pendant ce temps, Tarzan gisait dans la petite clairière, garrotté et veillé par Tantor. Chaque jour, l’éléphant allait chercher de l’eau et de la nourriture pour son compagnon.

Les courroies de cuir ne cédaient pas et rien ne semblait devoir permettre à Tarzan de s’en délivrer. Il avait appelé Manu, le singe, pour lui demander de le délier, mais Manu, toujours étourdi, avait promis avec emphase et oublié tout aussitôt.

Aussi le fils de la jungle restait-il sans secours, inerte et sans défense, sachant fort bien que la situation pourrait s’éterniser ainsi jusqu’à sa fin.

— Le matin du quatrième jour, Tantor montra des signes d’impatience et de malaise. Il avait épuisé les ressources des environs pour assurer sa nourriture et celle de Tarzan. Il désirait maintenant partir et emporter son compagnon, mais le fils de la jungle, lui, s’y opposait.

En effet, Tarzan se rendait compte qu’il aurait moins de chances encore d’être délivré s’il s’enfonçait plus loin dans la jungle. Tout compte fait les seuls êtres qui fussent capables de le délivrer, c’étaient les Mangani, les grands orangs. Or, il se trouvait déjà à la limite de la contrée habitée par les grands singes, et, s’il s’en éloignait, toutes ses chances disparaîtraient du même coup.

Pourtant, Tantor désirait vivement s’en aller. Il saisit doucement Tarzan avec sa trompe et le retourna sur le gazon ; puis il l’éleva dans les airs.

« Remets-moi par terre, Tantor ! » dit Tarzan.

Le pachyderme obéit, mais il se détourna et s’éloigna. Arrivé au bout de la clairière, il hésita et s’arrêta un instant, en agitant sa trompe avec indécision.

« Pars, Tantor ! dit Tarzan. Va plus loin, là où la provende est plus abondante. Demain, les Mangani viendront peut-être ! »

L’éléphant eut un barrissement joyeux et s’enfonça dans la jungle. Longtemps, Tarzan entendit les pas de son ami qui s’éloignait.

« Il est parti ! se dit-il. Je ne peux pas lui en vouloir… Et, d’ailleurs, qu’importe que mon sort se décide aujourd’hui ou demain ? »

La matinée s’écoula, puis la chaleur accablante de midi s’étendit sur la jungle. Seuls les insectes semblaient encore vivants. Ils tourbillonnaient autour de Tarzan en nuées compactes et l’importunaient, mais le poison de leur piqûre était depuis longtemps sans effet sur le géant.

Soudain un grand remue-ménage se fit dans les frondaisons. Le petit Manu et toute sa famille descendirent en troupeaux des basses branches sur lesquelles ils étaient perchés, jasant, babillant, piaillant et grimaçant pour exprimer une extrême terreur.

« Manu, cria Tarzan. Que se passe-t-il ?

— Les Manganis ! Les Manganis, répondirent les macaques.

— Va les chercher, Manu ! ordonna Tarzan.

— Mais nous avons peur !

— Va sur la cime des arbres et, de là, tu diras aux Manganis de venir près de moi, dit Tarzan. Tu sais bien qu’ils ne peuvent t’atteindre lorsque tu es sur les hautes branches.

— Nous avons peur !

— Allons, va ! Manu est courageux et n’a point peur des Manganis !

— C’est vrai, c’est vrai ! s’écrièrent les singes ravis de cette flatterie imméritée. Allons ! »

Et quelques-uns parmi les macaques, séduits par ce compliment, se mirent en devoir de grimper à la cime des arbres.

Tarzan attendit.

Bientôt, il entendit les paroles gutturales des grands singes, ses frères, les Manganis. Peut-être les membres de la horde qui s’approchait le connaissaient-ils ? En tout cas, c’était sur eux que reposait son unique espoir !

Tarzan entendit les macaques héler les Manganis, tandis qu’ils se tenaient à distance respectueuse, tout au haut des plus grands arbres, là où les branches supportent à peine leur poids et où les grands singes ne peuvent se hasarder.

Puis le silence se fit, troublé seulement par le bourdonnement des insectes. Tarzan savait que, maintenant, à travers les épaisses frondaisons, des yeux injectés de sang l’épiaient attentivement. Sans doute sa vue allait-elle éveiller la haine et la colère des singes, car, extérieurement, n’avait-il pas l’apparence d’un homme, d’un Tarmangani, et par conséquent de l’ennemi le plus cruel des Manganis ?

Il se hâta de prendre la parole, dans la langue des orangs :

« Je suis un ami ! cria-t-il. Les Tarmanganis m’ont capturé et m’ont lié les poignets et les chevilles. Je ne peux plus bouger, je ne peux plus me défendre, je ne peux plus chercher ni eau ni fruits. Viens et ôte mes liens ! » Le feuillage bougea légèrement :

« Tu es un Tarmangani ! répliqua une voix.

— Je suis Tarzan ! rectifia Tarzan.

— Oui ! s’exclamèrent les macaques, il est Tarzan ! Il est Tarzan, c’est vrai ! Les Tarmanganis et les Gomanganis l’ont capturé et Tantor l’a amené ici !

— Je connais Tarzan ! » fit une autre voix.

Le feuillage frémit et un grand singe velu apparut. Il s’approcha de Tarzan.

« M’walat ! s’exclama Tarzan.

— C’est bien Tarzan ! déclara le grand singe.

— Que dis-tu ? s’écrièrent ses compagnons, sans comprendre.

— Quelle est cette horde ? demanda Tarzan à M’walat.

— Toyat en est le roi, répondit le singe.

— Alors, ne leur dis pas encore qui je suis réellement, murmura Tarzan. Coupe d’abord ces liens qui me serrent, car Toyat me hait et me tuera s’il me voit sans défense !

— C’est vrai ! reconnut M’walat.

— Tiens ! fit Tarzan en tendant ses poignets : tranche ces liens avec les dents !

— Tu es Tarzan, l’ami de M’walat, dit le singe. M’walat fera donc ce que tu demandes ! »

Certes, cette conversation était loin de ressembler à la transcription que nous en donnons ici. C’était un mélange de grognements, de cris gutturaux et de reniflements, mais il suffisait parfaitement à Tarzan et à son ami pour se comprendre.

Tandis que les autres membres de la horde restaient encore invisibles, M’walat se pencha sur les courroies et, d’un seul coup de dents, trancha le lien qui retenait les poignets du fils de la jungle. Après quoi, il opéra de même pour ses chevilles.

Tarzan bondit alors sur ses pieds ; et la bande parut alors. À sa tête se trouvait Toyat, le roi, suivi par une dizaine de grands mâles robustes et un nombre égal de femelles. Celles-ci, avec leurs petits, restèrent en arrière, mais les mâles s’avancèrent tout droit vers Tarzan.

Le roi grondait d’une façon peu rassurante :

« Tarmangani ! cria-t-il l’écume à la bouche.

— Je suis Tarzan, l’ami des Manganis, dit le fils de la jungle.

— C’est un Tarmangani, ennemi des Manganis ! fit Toyat. Ses congénères viennent avec des bâtons à feu et nous tuent. Tuons les Tarmanganis !

— C’est Tarzan ! grommela Gayat. Lorsque j’étais encore petit, il m’a sauvé des griffes de Numa. Tarzan est l’ami des Manganis !

— Tuons le Tarmangani ! » hurla Toyat.

Le cercle menaçant des singes s’était rapproché de Tarzan. M’walat et Gayat s’étaient rangés à ses côtés mais Tarzan savait qu’à eux trois ils ne pourraient venir à bout de tous les autres. Aussi leva-t-il la main pour réclamer l’attention :

« Silence ! cria-t-il. Je suis Tarzan ! le puissant chasseur, le grand guerrier ! Autrefois j’appartenais à la tribu de Kerchak. Lorsque celui-ci mourut, je devins roi à sa place. Beaucoup d’entre vous me connaissent ; ils savent que j’ai été longtemps un Mangani et que je suis resté l’ami et l’allié des Manganis. Toyat voudrait me tuer parce qu’il me hait. Il me hait, non pas parce qu’il me prend pour un Tarmangani, mais parce que je l’ai empêché autrefois de devenir roi ! Il y a bien longtemps de cela et la plupart d’entre vous tétaient encore leur mère. Si Toyat est maintenant un bon roi, Tarzan est content, mais Toyat n’agit pas en bon roi en essayant de vous irriter contre votre meilleur ami ! »

Tarzan s’arrêta un instant. Tous les singes l’écoutaient attentivement.

« Toi, Zutho ! reprit-il en désignant du doigt un jeune anthropoïde, tes yeux brillent de fureur et tu es prêt à plonger tes griffes dans la chair de Tarzan. As-tu donc oublié ce jour où, mourant, tu fus abandonné par ta tribu ? As-tu oublié qui t’a apporté des fruits et de l’eau ? Qui t’a protégé de la dent de Numa ou de Sheeta durant les longues nuits ? »

Ce discours était bien long pour les hôtes de la jungle. Avant que Tarzan eût terminé, l’attention des singes s’était déjà détournée. L’un d’eux se grattait avec délices, l’autre cherchait des insectes comestibles dans un tronc d’arbre mort. Pourtant Zutho cherchait à rassembler ses souvenirs, dans son petit crâne obtus.

« Zutho se souvient, déclara-t-il enfin. Zutho est un ami de Tarzan ! »

Et il se rangea aux côtés de M’walat et de Gayat. Mais, sauf Toyat, tous les autres singes s’étaient maintenant désintéressés de la question et commençaient à se disperser en quête de baies et de fruits.

Toyat, lui, continua à gronder, mais, puisque le plaisir de la lutte lui était refusé, il finit par se résigner et se mit à chercher pâture à son tour.

Ainsi donc, Tarzan se retrouvait avec les grands anthropoïdes. Comme si ces événements dataient de la veille, il se rappelait Kerchak, l’énorme bête qui, à ses yeux d’enfant, avait personnifié la force brutale, la férocité et l’autorité à tel point que, rétrospectivement, Tarzan ressentait encore un certain malaise à se remémorer ses gigantesques proportions.

Il se rappelait aussi ses batailles avec Terkoz, puis avec Bolgani, le gorille. Il pensa à Teckel, la gracieuse guenon, à Tana, à Tibo, à tous ses compagnons de jadis et il se laissa reprendre au plaisir de cette vie insouciante et vagabonde, cependant qu’Ibn Jad poursuivait patiemment son chemin vers la légendaire cité de Nimmr et que, à l’autre extrémité de la jungle, se déroulaient des événements qui allaient entraîner Tarzan dans une nouvelle et bien étrange aventure.

CHAPITRE IV

BOLGANI, LE GORILLE

Un porteur noir se prit le pied dans une racine et tomba sur le sol, éparpillant sa charge autour de lui.

Cet accident, qui n’a rien en soi de très extraordinaire, devait modifier entièrement l’existence de James Hunter Blake, jeune et riche Américain qui était parti pour l’Afrique, en expédition de chasse, avec son ami Vilbur Stimbol.

Ce dernier avait passé trois semaines dans la jungle, deux ans auparavant, et il était par conséquent le chef moral de l’expédition ; il se considérait comme une autorité infaillible en matière de chasse au gros gibier et de mœurs indigènes. De plus, comme il était l’aîné de Blake d’au moins vingt ans, c’était une raison de plus pour qu’il eût le pas sur son compagnon.

Toutefois des froissements n’avaient pas tardé à se faire sentir entre les deux hommes. Blake s’était rapidement senti irrité par le ton cassant et les manières brutales de son camarade. Ils étaient partis avec un opérateur de cinéma, afin de prendre des vues de la jungle, mais celui-ci, excédé par l’attitude de Symbol, s’était bientôt séparé d’eux.

Blake était surtout révolté par la façon dont Stimbol agissait envers les indigènes de l’escorte. Pourtant, il espérait bien prendre le chemin du retour sans s’être positivement fâché avec Stimbol…

Mais un nègre se prit le pied dans une racine et renversa sa charge…

Stimbol et Blake marchaient côte à côte, non loin de là. Dans sa chute, le porteur entraîna Stimbol, qui tomba avec lui, sous les rires de tout le safari, qui s’amusait sans malice de l’incident.

Le porteur se releva péniblement et Stimbol s’épousseta, le visage pâle de colère.

« Maudit imbécile ! » s’écria-t-il.

Et, avant que Blake ait pu s’interposer, il brandit sa cravache et en assena de toutes ses forces un coup sur le visage du noir abasourdi. Il releva le bras, pour l’abattre de nouveau, mais déjà Blake, indigné, s’était précipité sur lui et, n’écoutant que le dégoût que lui inspirait cette conduite inqualifiable, il zébrait à son tour le visage de Stimbol d’un coup de cravache semblable à celui que celui-ci venait d’infliger à l’indigène.

Stimbol tomba sur les genoux et chercha son revolver dans son étui. Mais Blake l’avait devancé :

« Haut les mains ! clama-t-il, en dirigeant sur son compagnon le canon de son revolver. Levez-vous et, maintenant, écoutez-moi, Stimbol. Ceci est vraiment la goutte qui fait déborder le vase ! C’est fini, désormais, entre vous et moi. Demain matin, nous partagerons le safari et l’équipement et, quelle que soit la direction que vous preniez, j’irai dans la direction opposée ! »

Ayant ainsi parlé, Blake se détourna et fit signe à l’escorte de reprendre sa marche. Le safari se remit donc en mouvement, sans rires ni chansons, chacun étant absorbé par la pensée des événements qui venaient de se dérouler.

Blake établit le camp dès qu’un endroit convenable se présenta à lui. Il avait hâte que, durant l’après-midi, il fît le partage des provisions et des munitions, afin que les deux safaris pussent repartir dès le lendemain matin.

Stimbol, l’air sombre, n’avait pas desserré les dents. Avec deux hommes bien armés, il quitta le camp pour aller chasser et surtout pour échapper à la vue de Blake.

Il avait à peine parcouru un kilomètre avec ses guides lorsque l’un des noirs le saisit par le bras pour lui recommander la prudence. Stimbol aperçut alors une masse sombre parmi les arbres, à quelque distance.

« Qu’est-ce que cela ? murmura-t-il.

— Un gorille ! » répondit le nègre, sur le même ton.

Aussitôt, Stimbol leva son arme et tira sur la silhouette à peine distincte. Bien entendu, il manqua son coup.

« Sapristi ! s’écria-t-il. Allons, courons sur lui… Je veux l’avoir. Ce sera un superbe trophée ! »

Ils continuèrent donc à avancer et à plusieurs reprises se retrouvèrent en vue de l’animal qui battait en retraite. Chaque fois qu’il l’apercevait, Stimbol tirait et, chaque fois, il manquait la cible, en poussant de grands jurons. Les nègres le regardaient, narquois. Ils détestaient Stimbol et tous avaient eu plus ou moins à souffrir de ses brutalités.

De loin, Tarzan, qui était toujours en compagnie de la tribu de Toyat, entendit le premier coup de feu et aussitôt s’élança dans la direction d’où venait le bruit. Il se croyait certain que cette détonation n’avait pas été produite par le fusil d’un Bédouin, car il connaissait la différence d’intensité qui existe entre la détonation d’un antique mousquet, comme ceux dont se servent les Arabes, et celle d’une arme plus moderne.

Ce coup de feu annonçait donc la présence d’un Blanc, et d’un Blanc civilisé, dans la forêt qui était le domaine de Tarzan. Il n’était donc pas étonnant qu’il voulût se rendre compte de plus près de ce qui se passait.

À mesure qu’il approchait, les coups de feu se faisaient plus distincts, et bientôt il entendit un bruit de branches cassées et le murmure des voix.

Bolgani, le gorille, fuyait avec précipitation, car il redoutait les Tarmanganis et leurs terribles armes. Il se hâtait si bien qu’il n’aperçut pas Histah, le python, qui enroulait son long corps autour de l’un des patriarches de la forêt.

L’énorme serpent, dont le tempérament est naturellement irritable, était déjà de mauvaise humeur à cause du bruit des détonations qui l’avaient troublé dans sa sieste. Aussi, lorsqu’il aperçut Bolgani, il décida de passer sa colère sur celui-ci, qu’il laissait cependant généralement tranquille.

Ses petits yeux froids dardés fixement devant lui, il attendit le passage du gorille et lorsque celui-ci, sans défiance, passa au-dessous de la branche sur laquelle était enroulé Histah, le serpent se laissa tomber sur sa proie. Aussitôt les redoutables anneaux se mirent à étreindre Bolgani qui, hagard, essayait de se débattre. Grande est la force du gorille, mais plus grande encore est celle de Histah, le python.

Un cri désespéré, presque humain, jaillit des lèvres de Bolgani lorsqu’il se rendit compte de la situation dans laquelle il se trouvait. Déjà, il était jeté à terre et complètement paralysé par la terrible étreinte qui allait se resserrer jusqu’à ce que son corps broyé ne fût plus qu’une masse informe qu’Histah ingurgiterait alors, lentement, entre ses mâchoires démesurément distendues…

C’est à ce moment que Stimbol et Tarzan surgirent simultanément des fourrés. Mais nul n’aperçut le fils de la jungle, car, comme toujours, il était arrivé silencieusement par le chemin aérien qui lui était familier, et maintenant debout, sur une branche, dissimulé par les frondaisons, il assistait au spectacle qui se déroulait devant lui.

Il vit Stimbol lever son fusil, enchanté à l’idée du magnifique coup double qu’il allait réaliser et qui lui permettrait d’enrichir à la fois sa collection des trophées d’un gorille et d’un python.

Tarzan n’avait pas d’affection particulière pour Bolgani le gorille. Depuis son enfance, il l’avait toujours évité, sans raison spéciale et simplement parce que c’était l’usage chez les orangs.

Cependant, cette fois, il lui sembla excessif que le malheureux Bolgani eût à affronter deux ennemis à la fois et il entreprit de lui porter secours.

En deux bonds, il se précipita sur Stimbol, le jeta à terre, l’étourdit d’un coup de poing et lui arracha son couteau de chasse. Puis, prompt comme l’éclair, il se retourna vers la masse confuse et effrayante que formaient le python et le gorille.

Lorsque Stimbol rouvrit les yeux, il crut rêver devant l’incroyable spectacle qui s’offrait à sa vue. Un géant, qui n’était vêtu que d’une peau de bête en guise de pagne, luttait de toute la force de ses muscles prodigieux contre le python qui cherchait à l’étreindre, sans y parvenir. Des grondements et des rugissements se faisaient entendre et, incrédule, Stimbol s’aperçut que ces cris ne provenaient pas du gorille inanimé, mais de ce géant, semblable à un demi-dieu grec !

Épouvanté, les yeux hors de la tête, Stimbol recula à distance, craignant pour sa vie s’il restait à proximité de ces trois extraordinaires fauves de la jungle.

Il savait à l’avance que l’homme, quelle que fût sa force, finirait rapidement par être vaincu par le serpent, car quel être humain pourrait, seul, échapper à l’étreinte mortelle des redoutables anneaux du python ?

Déjà Histah avait enserré le torse et une des jambes de l’homme, mais son pouvoir de constriction était diminué par son combat contre le gorille, et Tarzan, au moyen de la lame qu’il avait arrachée à Stimbol, lui infligeait de terribles blessures.

L’homme et le serpent étaient couverts de sang. Tarzan enfonçait son couteau dans le corps du monstre, tandis que celui-ci resserrait ses anneaux, pour essayer de le paralyser. Enfin, il parvint à trancher la colonne vertébrale alors que Histah venait de s’enrouler une fois de plus autour de lui.

Le monstre eut encore quelques mouvements convulsifs, puis peu à peu son étreinte se relâcha et Tarzan put rejeter à terre le corps inanimé de son ennemi.

Alors, sans jeter un coup d’œil à Stimbol, il se tourna vers Bolgani.

« Vas-tu mourir ? lui demanda-t-il dans le langage des grands anthropoïdes.

— Non ! fit le gorille. Je suis Bolgani ! Je suis Bolgani et je tue, Tarmangani !

— Je suis Tarzan, et je t’ai sauvé de l’étreinte de Histah !

— Tu n’es pas venu pour tuer Bolgani ? fit le gorille étonné.

— Non ! Soyons amis ! »

Bolgani fit un effort pour concentrer ses facultés sur ce surprenant problème. Enfin, il reprit la parole :

« Nous serons amis, en effet, dit-il, mais le Tarmangani qui est derrière toi s’apprête à nous tuer tous les deux avec son bâton à feu. Tuons-le d’abord ! »

Péniblement, il se redressa.

« Non, dit Tarzan. Je vais chasser le Tarmangani loin d’ici !

— Le chasser d’ici ? Mais il ne voudra pas partir !

— Je suis Tarzan, seigneur de la Jungle, fit le géant avec orgueil. La parole de Tarzan est la loi de la jungle ! »

Stimbol, de loin, voyant l’homme et la bête grommeler et gronder, supposait qu’un nouveau duel se préparait. Retrouvant son assurance, il cria à Tarzan, au moment où celui-ci s’approchait de lui :

« Écartez-vous, jeune homme, pendant que j’achève cette bête. Après la lutte que vous venez de soutenir contre le serpent, je suppose que vous n’avez pas envie de vous frotter à ce gorille ! »

Tarzan continua à s’approcher et croisa les bras devant l’Américain, qui, tranquillement, s’apprêtait à tirer.

« Baissez votre fusil, dit-il. Vous n’allez pas tirer sur ce gorille.

— Par exemple ! Et pourquoi pas ? Pour quelle raison pensez-vous que je l’aie pourchassé jusqu’à maintenant ?

— C’est votre affaire, mais vous n’allez pas le tuer.

— Dites donc, mon garçon, savez-vous qui je suis ? fit Stimbol, à qui la moutarde commençait à monter au nez.

— Cela ne m’intéresse pas, répliqua froidement Tarzan.

— Eh bien, vous le saurez quand même. Je suis Wilbur Stimbol, de la Compagnie Stimbol et Stimbol de New-York ! »

C’était un nom universellement connu à New-York, commercialement estimé à Londres et à Paris, mais il fallait l’esprit borné du chasseur pour imaginer que cet état civil impressionnerait le moins du monde son étrange interlocuteur.

« Que faites-vous sur mes domaines ? reprit Tarzan avec non moins de hauteur que l’impérieux héritier de la firme Stimbol et Stimbol de New-York.

— Vos domaines ? Qui donc êtes-vous, mon garçon ? » Sans répondre, Tarzan se tourna vers les deux noirs qui suivaient ce débat, bouche bée.

« Je suis Tarzan, leur dit-il en leur dialecte. Que fait cet homme sur mes domaines. Combien de blancs sont avec lui ?

— Ô grand Seigneur ! répondit l’un des noirs avec déférence, nous avons compris que tu étais Tarzan, maître des forêts, lorsque nous t’avons vu lutter contre le serpent. Nul autre dans la jungle ne réaliserait pareil exploit. Ce Blanc est un mauvais maître. Il est en compagnie d’un autre Blanc qui est un bon maître. Ils sont venus pour faire la chasse aux lions, mais ils n’ont pas eu beaucoup de chance et, demain, ils doivent partir.

— Où est leur camp ? demanda Tarzan.

— Près d’ici », répondit le noir.

Alors le fils de la jungle se tourna vers Stimbol :

« Retournez à votre camp, dit-il. Je vous y rejoindrai ce soir et je parlerai avec vous et votre compagnon. Mais ne chassez plus sur les terres de Tarzan, sauf pour la nourriture qui vous est nécessaire. »

Il y avait dans la fière attitude et dans les manières de l’étranger quelque chose qui impressionna Stimbol et l’incita au respect – sentiment qu’il n’avait jamais éprouvé jusque-là que pour quelques milliardaires américains dont la fortune était plus considérable que la sienne.

Sans répondre, il fit demi-tour, en grommelant quelques vagues menaces. Puis il jeta un regard en arrière et, avec ébahissement, vit l’homme et la bête, se tenant fraternellement par le bras, disparaître ensemble dans les fourrés.

Alors, il essuya longuement la sueur qui ruisselait sur son front, rassembla ses idées en déroute et se retourna vers ses porteurs, d’un air furibond :

« Une journée entière est perdue, cria-t-il. Quel est cet individu ? Vous avez, l’air de le connaître ?

— C’est Tarzan, répondit l’un des noirs.

— Tarzan ? Je ne connais pas ce nom ! fit Stimbol avec dédain.

— Tous ceux qui connaissent la jungle connaissent Tarzan !

— Peuh ! fit Stimbol, en recouvrant graduellement toute sa morgue, ce n’est pas un coureur de bois qui va apprendre à Wilbur Stimbol où il doit chasser, et ce qu’il doit chasser !

— Maître ! dit le noir qui avait déjà parlé, la parole de Tarzan est la loi de la jungle. Ne l’offense pas !

— Taisez-vous !… Je ne vous paie pas pour recevoir vos conseils ! hurla Stimbol hors de lui. Si je dis que nous allons chasser, nous chasserons, et vous tâcherez de ne pas oublier que c’est moi qui suis votre maître ! »

Et, toujours furieux, il se remit en marche, à pas rapides, pour retourner au camp.

CHAPITRE V

LE TARMANGANI

Pendant l’absence de Stimbol, Blake s’occupa donc de diviser les provisions et l’équipement en deux fractions égales. Pour la répartition des porteurs il avait préféré attendre le retour de Stimbol avant de procéder à cette opération, et il était en train d’écrire lorsque les chasseurs revinrent au camp.

D’un coup d’œil, il constata que Stimbol était de fort méchante humeur, mais, comme c’était l’état habituel de celui-ci, Blake ne s’en inquiéta pas, tout en se félicitant intérieurement d’avoir pris la décision de se séparer définitivement de son compagnon.

Lorsqu’il passa devant les deux tas d’effets et de provisions élevés par les soins de Blake, le visage de Stimbol s’assombrit encore.

« Vous voudrez bien vérifier si la répartition est faite à votre convenance, lui dit Blake.

— C’est inutile, fit l’autre, brusquement. Je sais très bien à l’avance que vous avez agi pour le mieux.

— Merci, dit Blake.

— Et quant aux porteurs ?

— Ce ne sera peut-être pas aussi simple que pour les provisions, dit Blake avec embarras. Vous ne les avez pas pris par la douceur, il faut bien le dire, et je crains qu’aucun ne souhaite partir avec vous.

— C’est vous qui êtes dans l’erreur, Blake. Vous ne connaissez rien aux indigènes et vous leur passez tous leurs caprices. Il en résulte qu’ils n’ont aucun respect pour vous parce qu’ils ne vous considèrent pas comme un maître. Je ne serais pas surpris qu’ils veuillent tous m’accompagner. Vous avez fait le partage du matériel, laissez-moi en faire aillant pour le personnel.

— Parfait, dit Blake, satisfait d’échapper à cette corvée.

— Hé là ! toi ! fit Stimbol en se tournant vers un des porteurs. Viens ici, et plus vite que ça ! »

Le noir accourut et s’inclina devant les deux hommes.

« Rassemble tous les hommes du camp, dit Stimbol. J’aurai à leur parler dans dix minutes.

— Bien, Seigneur. »

Le noir s’en fut, et Stimbol se tourna vers Blake :

« Un étranger s’est-il présenté au camp cet après-midi ? demanda-t-il.

— Non. Pourquoi ?

— J’ai rencontré une espèce de sauvage pendant la chasse et il m’a ordonné très majestueusement de ne plus chasser dans la jungle et de partir au plus vite. Que dites-vous de cela ? fit Stimbol en riant aux éclats.

— Un sauvage ?

— Oui ! Enfin, un homme des bois, un ermite, je ne sais quoi, un fou aussi, probablement. Les nègres avaient l’air de le connaître.

— Qui est-ce ?

— Il m’a annoncé, toujours en grande pompe, qu’il s’appelait Tarzan. » Blake haussa les sourcils.

« Ah bah ? Vous avez rencontré Tarzan, le Seigneur de la Jungle, et il vous a ordonné de partir ?

— Vous avez entendu parler de lui ?

— Certainement, et, si jamais il m’ordonnait de quitter la jungle, j’obéirais !

— Vous peut-être, mais pas Wilbur Stimbol !

— Pourquoi vous a-t-il donné cet ordre ?

— Est-ce que je sais ? Il m’a empêché de tuer un gorille que je tenais au bout de mon fusil… il avait sauvé cette bête d’un python ; il a tué le python, m’a ordonné de quitter la jungle, a annoncé sa visite à notre camp et a disparu avec le gorille, en le tenant par le bras comme un ami. Je n’ai jamais vu chose pareille, mais il en faut davantage pour m’impressionner, et je ne me laisserai pas donner des ordres par un déséquilibré…

— Qu’est-ce qui vous fait penser que Tarzan soit fou ?

— Avouez qu’il faut l’être pour se promener dans la jungle, seul, presque nu et sans armes !

— Ce n’est pas mon avis, Stimbol, et, si j’étais fou, j’obéirais à Tarzan avant qu’il ne m’en coutât trop cher !

— Diable ! vous avez l’air de bien le connaître. L’avez-vous déjà rencontré ?

— Non, dit Blake, mais j’ai entendu nos hommes parler de lui. Il est aussi célèbre dans la jungle que le lion ; peu de nos porteurs ont eu l’occasion de le voir, mais il a sur leur imagination une influence aussi grande que les sorciers de leurs tribus, et ils redoutent davantage encore de provoquer son courroux. S’ils pensent que nous nous sommes attiré son inimitié, nous allons au-devant de complications sans fin.

— Peuh ! vous vous noyez dans un verre d’eau ! Moi, je conseille à votre homme des bois de ne plus se frotter à Wilbur Stimbol ; cette fois, il pourrait lui en cuire !

— Il doit nous rendre visite, n’est-ce pas ? fit Blake. Je serais bien aise de le voir, car je n’entends parler que de lui depuis que nous avons pénétré dans la jungle dont il a fait son domaine.

— C’est curieux, moi, je n’avais jamais encore entendu prononcer son nom.

— Vous ne parlez jamais à nos hommes, remarqua Blake.

— J’ai mieux à faire que d’écouter les bavardages d’une poignée d’indigènes ignorants », dit Stimbol.

Blake, sourit et ne répondit pas, car les hommes du safari approchaient.

« Mr. Blake et moi allons nous séparer, annonça Stimbol en s’éclaircissant la voix. Pour ma part, je compte aller chasser un peu plus loin à l’Ouest, faire un tour par le Sud et retourner vers la côte par un autre chemin. J’ignore quels sont les projets de Mr. Blake, mais il a droit à la moitié des porteurs, que vous le vouliez ou non ! »

Il s’arrêta un instant pour donner plus de poids à ses paroles, puis reprit :

« Je désire que tout le monde soit content, aussi ceux qui par hasard auraient envie d’aller avec Mr. Blake sont libres. Maintenant, écoutez bien ! Le tas qui est de ce côté représente la part de Mr. Blake, celui qui est près de moi représente la mienne. Par conséquent, que ceux d’entre vous qui veulent partir avec Mr. Blake se rangent près du matériel qui lui revient. »

Aussitôt, l’un après l’autre, tous les hommes s’alignèrent autour des effets de Blake.

En riant aux éclats, Stimbol se tourna vers son compagnon.

« Ah, ah ! dit-il, ce sont vraiment des têtes de bois. Je croyais m’être exprimé clairement et aucun d’eux n’a compris ! »

Et, sans attendre la réponse de Blake, il apostropha les noirs :

« Idiots que vous êtes ! Je ne vous ai pas dit que vous deviez tous partir avec Mr. Blake, j’ai dit que ceux qui préféreraient partir avec lui pouvaient le faire. C’est clair, je pense ? Bien ! Alors que ceux qui veulent rester avec moi passent de ce côté. Compris ? »

Pas un homme ne bougea. Stimbol devint cramoisi.

« C’est de la mutinerie ! gronda-t-il. Celui qui a machiné cela s’en repentira ! Viens ici, toi ! – et il saisit rudement l’un des guides par le bras. – Qui vous a ordonné d’agir ainsi ? Mr. Blake vous a-t-il donné des instructions ?

— Soyez donc raisonnable, Stimbol, fit Blake en haussant légèrement les épaules. Personne n’a influencé nos hommes et ils ne se sont pas mutinés le moins du monde. On ne prend pas les mouches avec du vinaigre, et vous n’avez que des injures à la bouche lorsque vous vous adressez à ces malheureux. Si vous n’aviez pas été aveuglé par votre outrecuidance, vous auriez prévu qu’ils réagiraient ainsi. Je ne vois pas pourquoi des noirs seraient plus friands d’insultes et de coups que des blancs ! »

Déconcerté et abandonnant pour un temps sa morgue habituelle, Stimbol passa en revue les visages d’ébène des porteurs. Leur expression était dure, fermée, hostile. Pas un seul n’eut un regard amical dans sa direction. En désespoir de cause, il se retourna vers Blake :

« Voyez ce que vous pouvez faire ! implora-t-il.

— Il est nécessaire que la moitié d’entre vous accompagne M. Stimbol à la côte, dit Blake aux noirs, d’une voix ferme. Il paiera doubles gages à ceux qui le suivront, pourvu qu’ils le servent avec loyauté. Discutez la question entre vous, et faites-nous transmettre votre réponse par votre chef. J’ai dit ! Vous pouvez vous disperser. »

Le reste de l’après-midi s’écoula. Chacun des deux Blancs s’était isolé sous sa tente. Les noirs se tenaient à l’écart et discutaient à mi-voix. Stimbol et Blake prirent séparément le repas du soir, puis ils se réunirent pour attendre la réponse des hommes du safari. L’attente se prolongeant, Blake envoya chercher le chef des porteurs.

« Alors, avez-vous décidé lesquels d’entre vous accompagneront M. Stimbol ? demanda Blake.

— Aucun ne veut aller avec l’autre maître, dit le noir. Tous, ils veulent partir avec toi, B’wana !…

— Mais M. Stimbol les paiera bien, observa Blake, et il est nécessaire qu’il garde la moitié des porteurs.

— Il ne pourrait pas payer assez cher, fit le noir en hochant la tête. Mes hommes ne veulent pas aller avec lui.

— Vous vous êtes engagés à nous faire escorte durant tout notre voyage, rappela Blake, vous devez remplir vos engagements !

— Nous nous sommes engagés à accompagner les deux maîtres ensemble, mais rien n’a été convenu pour un retour séparé. Si le jeune maître reste avec le vieux, nous remplirons nos engagements ! »

Le ton dont ces paroles avaient été prononcées semblait définitif. Blake réfléchit un instant et dit :

« C’est bien. Nous en reparlerons demain matin. »

Les noirs s’étaient depuis un moment enveloppés dans leurs couvertures pour dormir, lorsque la silhouette d’un homme apparut, claire sous la lueur du foyer. « Qu’est-ce que c’est que cela ? s’exclama Stimbol. Hé, Blake ! voilà l’homme sauvage ! »

Blake s’approcha et se sentit impressionné par l’attitude pleine de calme dignité du nouveau venu.

« Ainsi donc, vous êtes Tarzan ? » dit-il.

L’homme inclina la tête.

« Et vous ? dit-il.

— Je me nomme James Blake, de New-York.

— J’ai entendu votre conversation avec le chef du safari, dit Tarzan. J’ai déjà eu l’occasion de me former une opinion sur votre compagnon ; aussi je suppose que vous vous séparez parce que vous ne pouvez vous entendre ? »

Blake eut un léger signe d’assentiment.

« Et quels sont vos plans ensuite ?

— J’ai l’intention de pousser vers l’Ouest, dit Stimbol, puis de…

— Je parlais à M. Blake, observa Tarzan. En ce qui vous concerne, j’ai déjà pris ma décision.

— Par exemple ! Mais…

— Silence ! fit le fils de la jungle. Continuez, monsieur Blake.

— Nous n’avons pas eu beaucoup de chance jusqu’ici, dit Blake, en partie sans doute parce que nos méthodes diffèrent. J’ai un appareil de prises de vues, mais je n’ai pas encore réussi à enregistrer une seule scène de la vie de la jungle. Je suis contrarié de devoir abréger cette expédition, en raison du temps et de l’argent que j’y ai consacré, mais puisque nos hommes refusent de nous accompagner séparément, il ne nous reste plus qu’à reprendre ensemble le chemin le plus court vers la côte.

— Ma parole, on dirait que je n’existe pas, à vous entendre tous les deux ! fit hargneusement Stimbol. J’ai dépensé autant de temps et d’argent que Blake dans ce ridicule voyage. Vous oubliez que je suis venu ici pour chasser ; j’ai bien l’intention de mettre ce projet à exécution, et ce n’est certes pas un singe déguisé en homme ou un homme déguisé en singe qui réussira à m’en faire démordre ! »

Tarzan ne tourna même pas les yeux vers Stimbol qui trépignait de colère.

« Préparez-vous à lever le camp une heure après le lever du soleil, dit-il à Blake. Vous n’aurez plus de difficultés quant à la répartition du safari. Je serai là pour y veiller et pour vous donner mes dernières indications. »

En disant ces mots, il fit un léger signe d’adieu et disparut dans l’ombre.

CHAPITRE VI

ARA, L’ÉCLAIR, ET USHA, LE VENT

À l’heure dite, les paquets étaient prêts et les porteurs attendaient en silence. Blake et Stimbol fumaient tous deux, sans mot dire.

Tout à coup, le feuillage d’un arbre frémit, et Tarzan se laissa choir à terre avec légèreté. Des exclamations de surprise craintive jaillirent des lèvres des porteurs. Se tournant vers eux, Tarzan leur adressa la parole en leur langue :

« Je suis Tarzan, le Seigneur de la Jungle, dit-il. Vous avez accompagné jusqu’ici des Blancs qui viennent tuer les créatures de mon empire. Je suis mécontent ! Ceux qui veulent conserver la vie et revoir un jour leur village et leur famille feront bien d’écouter Tarzan et d’exécuter ses ordres sans discuter !

« Toi, reprit-il en se tournant vers le chef des porteurs, tu accompagneras le jeune Blanc, que j’autorise à prendre des images de la jungle où et quand il le voudra. Choisis la moitié de tes hommes pour accompagner le jeune maître. »

Il se tourna ensuite vers le plus vieux des porteurs :

« Et toi, fit-il, tu prendras la tête de l’autre moitié des hommes et tu escorteras le vieux maître jusqu’à la côte, par le plus court chemin et sans aucun délai. Il n’a pas la permission de chasser et ne pourra se servir de son fusil que pour sa nourriture ou pour sa sécurité. J’ai dit. Obéissez ! Rappelez-vous que Tarzan sait tout et que Tarzan n’oublié jamais ! »

Il se tourna ensuite vers les deux Blancs.

« Blake, dit-il, toutes les dispositions sont prises. Vous pouvez partir quand il vous plaira et où il vous plaira, avec votre propre safari. La question de la chasse est laissée à votre discrétion : vous êtes l’hôte de Tarzan.

« Quant à vous, ajouta-t-il en s’adressant à Stimbol, vous quitterez le pays par la route la plus directe. Vous avez la permission de garder vos armes pour assurer votre sécurité, mais, si vous en abusez, cette permission vous sera ôtée. Le chef de votre safari veillera à l’exécution de mes ordres.

— La plaisanterie est excellente, railla Stimbol, mais vos calembredaines commencent à me porter sur les nerfs » Je suis citoyen américain, sachez-le, et, de plus, je pourrais vous acheter votre maudite jungle et vous-même, en payant dix fois plus cher que vous ne valez, sans seulement m’apercevoir que je me suis appauvri d’un centime ! Parbleu, Blake, expliquez donc à ce pauvre diable qui je suis, avant que je ne perde patience ! »

Tarzan appela d’un signe le chef qu’il avait désigne pour le safari de Stimbol :

« Tu peux prendre la route maintenant, dit-il. Si le Blanc ne vous suit pas, laissez-le en arrière. Prenez soin de lui s’il obéit à mes ordres, et amenez-le sain et sauf sur la côte. Obéissez-lui si ses ordres ne vont pas à l’encontre des miens. Et maintenant, va ! »

L’instant d’après, le safari de Stimbol était prêt, ainsi d’ailleurs que celui de Blake, qui désirait s’éloigner de son côté. Stimbol jura, menaça, fulmina, mais ses hommes, semblant soudain l’ignorer, s’engagèrent dans la direction de l’Est.

Tarzan disparut dans les frondaisons et soudain Stimbol se retrouva seul, dans le camp déserté.

Ulcéré, humilié, écumant presque de rage, il se mit à courir après ses hommes, en proférant des insultes qu’ils ne parurent même pas entendre. Vaincu, il finit par se taire et se résigna à marcher en tête de ses porteurs, dans la direction qu’ils avaient adoptée. Il reconnaissait enfin que la puissance de Tarzan était plus grande que la sienne, mais son cœur était plein de ressentiment et il échafaudait mille projets de vengeance.

 

*    *    *

 

Pour s’assurer de la stricte exécution de ses ordres, Tarzan avait pris les devants et, d’arbre en arbre, était arrivé jusqu’à un endroit où le safari de Stimbol devait passer. Immobile dans le feuillage, il attendait l’escorte, dont il entendait déjà le piétinement lointain. Au-dessus des arbres, dans le ciel jusqu’alors si bleu, de gros nuages s’amoncelaient.

Soudain, sur la piste, une lourde silhouette velue apparut.

« Bolgani ! » héla le fils de la jungle.

Le gorille s’arrêta et regarda autour de lui.

« Je suis Tarzan !

— Et moi, je suis Bolgani ! grogna le singe.

— Le Tarmangani approche ! dit Tarzan.

— Bolgani tuera le Tarmangani !

— Non ! Tu laisseras passer le Tarmangani ! Lui et ses gens, ils ont des bâtons à feu. J’ai chassé le Tarmangani hors de la jungle. Laisse-le passer. Écarte-toi un peu de la piste. Les stupides Gomanganis et le Tarmangani, qui est encore plus stupide, passeront sans seulement se douter de la présence de Tarzan et de Bolgani. »

Dans le ciel obscurci, les nuées s’amoncelaient, et les deux bêtes contemplaient ce spectacle terrifiant.

« Pand, le tonnerre, est en chasse, remarqua Tarzan.

— Il chasse Usha, le vent, dit Bolgani.

— Et tout à l’heure, nous allons entendre Usha voler à travers les arbres pour s’enfuir, ajouta le fils de la jungle. Kudu, le soleil, lui-même redoute Pand, et se voile la face lorsque le tonnerre gronde ! »

Ara, l’éclair, jaillit et zigzagua dans le ciel. Pour Tarzan et Bolgani, c’était une flèche lancée par l’arc de Pand, et les grosses gouttes de pluie qui commençaient à tomber lentement n’étaient autres que des gouttes de sang de Usha, le vent, blessé par la flèche.

L’obscurité se faisait plus opaque. Usha courait à travers la forêt, et les arbres gémissaient sur son passage. Soudain, la pluie déferla et, avec des clameurs, tous les éléments se déchaînèrent.

Tarzan et Bolgani s’étaient accroupis, résignés, le premier sur une branche, l’autre en bordure de la piste.

Soudain, avec un fracas assourdissant, une lumière jaillit, le sol frémit et l’arbre sur lequel était perché Tarzan se fendit en deux, frappé par la foudre !

Assommé, Tarzan tomba à terre, sous la grosse branche qui lui avait servi d’asile.

Aussi vite qu’il était venu, l’ouragan s’éloigna. Kudu, le soleil, reparut à travers les nuages et les éloigna promptement. Bolgani, transi et terrifié, n’avait garde de bouger, ne se souciant pas d’attirer sur lui l’attention de Pand, le tonnerre.

Trempé jusqu’aux os et remâchant sa colère, Stimbol avait repris sa marche sur la piste détrempée, il n’avait même pas remarqué qu’il était très en avance sur son escorte, qui s’était arrêtée pendant l’ouragan. À un détour du chemin, il se trouva soudain face à une grosse branche qui barrait le chemin. Tout d’abord, il n’aperçut pas le corps de l’homme qui gisait dessous, mais, lorsqu’il l’eut reconnu, un espoir naquit en lui. Si Tarzan était mort, il serait libre d’agir comme bon lui semblerait. Était-il bien mort ?

Il se pencha sur la poitrine du géant et une expression de désappointement passa sur son visage. Tarzan vivait encore. Alors, Stimbol se redressa doucement et lança un regard oblique sur la piste. Ses hommes n’étaient pas encore en vue ! Il était seul avec l’auteur de toutes ses humiliations !

Seul, il ne l’était pas comme il le croyait, car il ignorait la présence d’un être velu qui, derrière les buissons, le couvait de son regard fauve.

Le fils de la jungle remua faiblement et Stimbol comprit qu’il devait se hâter. Il tira son couteau de sa gaine et le leva sur la poitrine de son ennemi…

Au même instant, un terrible grincement de dents retentit derrière lui. Épouvanté, Stimbol se retourna et aperçut la face terrifiante de Bolgani, qui découvrait ses crocs jaunes en un rictus menaçant.

Le gorille allait se jeter sur Stimbol lorsque Tarzan ouvrit les yeux.

« Kriig. Ah ! » cria-t-il au singe.

Bolgani s’arrêta et lança un regard à son allié.

« Laissez-le aller ! ordonna Tarzan.

— Le Tarmangani voulait tuer Tarzan, dit le gorille, Bolgani l’en a empêché. Bolgani tue ! »

Et il grinça des dents.

« Non ! Laisse le Tarmangani ! »

Le gorille lâcha Stimbol, qu’il avait saisi par le bras. Les premiers hommes du safari apparaissaient déjà, et la nervosité de Bolgani s’accrut à la vue de cette troupe nombreuse.

« Va dans la jungle, Bolgani, dit Tarzan. Je m’occuperai du Tarmangani et des Gomanganis. »

Avec un grognement, le gorille s’enfonça dans les taillis, et Tarzan resta seul avec Stimbol et ses hommes.

« Il est heureux pour vous que vous n’ayez pu me tuer, dit-il gravement à l’Américain. J’étais là pour deux raisons, la première pour voir si vous obéissiez à mes instructions, la seconde, pour vous protéger contre vos hommes. J’ai surpris leurs regards ce matin… Il leur serait facile de vous abandonner dans la jungle, et ce serait votre fin, aussi sûrement que si vous receviez une balle dans la tête. J’estimais que j’avais certaines responsabilités à votre égard, et c’est la raison pour laquelle je voulais vous protéger ; mais vous venez de me délier de toute obligation de ce genre. Je ne vous tuerai pas, comme vous le méritez, Stimbol, mais je vous abandonne, et vous verrez bientôt sans doute qu’il vaut mieux avoir des amis que des ennemis dans la jungle ! »

Puis il se tourna vers les hommes de l’escorte :

« Tarzan, Seigneur de la Jungle, suit son chemin. Vous ne le reverrez peut-être plus. Faites votre devoir auprès de cet homme tant qu’il agira selon mes ordres, mais je lui interdis désormais de lever son fusil contre aucune bête de la jungle ! »

Sur ces derniers mots, Tarzan bondit dans les basses branches d’un arbre et disparut.

Lorsque Stimbol, par des questions répétées, réussit à se faire traduire le discours de Tarzan et à apprendre qu’il ne reparaîtrait plus, il retrouva une partie de son assurance et de sa morgue insolente. De nouveau, il se considéra comme le chef de ses hommes, leur lançant des ordres d’une voix qui claquait comme un coup de fouet, les raillant et les abreuvant d’injures.

Il croyait que, par ces façons, il s’attirait un respect craintif, flatteur pour sa basse vanité. D’ailleurs, de cette façon, pensait-il, il montrait à ces simples d’esprit qu’il n’avait pas peur de Tarzan, et il comptait bien s’assurer ainsi un grand ascendant sur eux.

Puisque Tarzan avait dit qu’il ne reviendrait pas, Stimbol n’avait plus aucunement l’intention d’observer ses instructions et, apercevant une antilope, sans une hésitation, il épaula son fusil, fit feu et tua la bête.

Ce soir-là, les indigènes palabrèrent longuement à voix basse.

« Il a tué une antilope, et Tarzan va être courroucé contre nous ! disait l’un.

— Il nous punira, c’est sûr ! faisait l’autre.

— Le seigneur Blanc est un mauvais seigneur, déclarait un troisième. Je voudrais qu’il soit mort !

— Nous ne pouvons le tuer. Tarzan l’a défendu !

— Si nous l’abandonnons dans la jungle, il mourra !

— Tarzan nous a dit de faire notre devoir !

— Oui, tant que le mauvais seigneur obéirait à ses commandements !

— Il a désobéi !

— Par conséquent, nous pouvons l’abandonner ! »

Exténué par la longue étape, Stimbol dormait comme une souche. Lorsqu’il s’éveilla, le soleil était déjà haut. Il appela son boy, mais nul ne répondit. Il appela de nouveau, sans plus de succès.

« Maudits macaques ! grommela-t-il entre ses dents. Paresseux comme des couleuvres ! Je m’en vais les activer un peu, moi ! »

Il se leva et s’habilla, mais, peu à peu, le silence absolu du camp l’emplit d’une sorte de malaise, si bien qu’il abrégea sa toilette et sortit de la tente.

Dès qu’il eut mis le pied au dehors, la vérité lui apparut. Tous les hommes avaient déserté et tous les ballots de provisions avaient disparu à l’exception d’un seul. Il était abandonné au cœur de l’Afrique sauvage !

La première impulsion de l’Américain fut de saisir son fusil et de courir sur la trace de ses porteurs, mais la réflexion le convainquit rapidement de la vanité de cette méthode.

Il ne lui restait plus qu’une chose à faire, c’était d’essayer de rejoindre Blake et de rester dorénavant auprès de lui.

Les noirs lui avaient laissé des provisions et ne lui avaient dérobé ni son fusil ni ses munitions, mais la difficulté était de transporter cette lourde charge. Les provisions étaient insuffisantes pour de nombreux jours, mais Stimbol savait qu’il ne pourrait les porter, ayant de plus la charge de son fusil et de ses cartouches.

Il ne pouvait pas non plus être question de rester sur place à attendre du secours. La route de Blake allait dans la direction opposée, et des années pouvaient s’écouler avant qu’un être humain ne passât par l’endroit où il se trouvait.

S’il marchait vite et s’il trouvait la bonne direction, il pouvait espérer rattraper Blake, et c’était là sa seule chance de salut ! Réconforté par cette idée, Stimbol prit un copieux déjeuner, puis se contenta d’un petit paquet de provisions et partit sur la piste.

La route était facile et l’Américain n’eut aucune peine à regagner l’emplacement du camp où Blake et lui s’étaient séparés.

Comme il avait atteint cette petite clairière au début de l’après-midi, il décida qu’avant de poursuivre sa route il s’accorderait un instant de repos.

Il s’assit donc, le dos contre un arbre, sans remarquer une légère ondulation dans les hautes herbes, à quelque distance.

Ayant achevé sa cigarette, Stimbol se leva, remit son chargement sur ses épaules et s’apprêta à suivre le chemin dans lequel s’étaient engagés Blake et ses hommes le matin précédent, mais à peine avait-il fait quelques mètres qu’un rugissement terrifiant l’immobilisa. En même temps, les herbes s’écartèrent pour livrer passage à un lion magnifique dont le pelage était entièrement noir.

Avec un hurlement, Stimbol laissa tomber son fardeau, jeta son fusil et se mit à courir vers l’arbre sous lequel il s’était paisiblement reposé un instant auparavant.

Le lion, déconcerté lui-même, resta un moment indécis puis se lança à ses trousses.

Stimbol atteignit l’arbre juste à temps. Les mâchoires de Numa se refermèrent à moins d’un centimètre de ses talons, tandis que l’homme, le visage ruisselant de sueur, s’élevait de branche en branche.

Désappointé, le lion tourna sa rage sur le paquet que l’homme avait laissé choir en fuyant. Il se mit à l’éventrer, puis à griffer et à mordre les boîtes de conserve qui roulaient dans tous les sens, jusqu’à ce que les provisions fussent devenues inutilisables.

Stimbol se morfondait sur son arbre et se maudissait intérieurement d’avoir laissé tomber son fusil à terre. Il se lamentait sur ses provisions disparues, mais se consolait à la pensée que Blake était encore sans doute tout proche, et que jusqu’à ce qu’il l’ait rejoint, il pourrait se nourrir avec le produit de sa chasse. Dès que le lion se serait éloigné, il se lancerait sur les traces de son ancien ami.

Numa, las de mordiller le contenu du paquet, se dirigeait maintenant, nonchalamment vers les hautes herbes, mais son attention fut attirée par un objet brillant, à terre. Il flaira précautionneusement le fusil, lui donna un coup de patte puis, finalement, s’en saisit dans sa gueule puissante.

Stimbol assistait à cette scène, désespéré mais impuissant. Si la bête endommageait le fusil, il se trouverait sans aucun moyen de défense et sans ressource pour trouver sa nourriture.

« Lâche ça ! Lâche ça ! » criait-il machinalement.

Sans s’occuper de ces cris, Numa s’éloigna majestueusement, emportant le fusil de l’Américain.

 

*    *    *

 

Cette journée et la nuit qui suivit parurent un siècle à Wilbur Stimbol. Tant que dura le jour, le lion resta à proximité, visible, de haut, dans la prairie herbeuse, et, quand la nuit tomba, Stimbol se sentit incapable d’affronter sans armes les dangers de l’obscurité.

Pourtant, il songeait avec terreur que chaque instant qui s’écoulait rendait plus grande la distance qui le séparait de Blake et de son escorte.

À plusieurs reprises, il fut sur le point de descendre de l’arbre, prêt à tout risquer pour se rapprocher de son ancien compagnon, mais l’effroyable rumeur nocturne de la jungle lui semblait alors augmenter d’intensité et le cœur lui manquait.

Ce n’étaient que rugissements, cris d’agonie au loin, sinistres ululations et froissements suspects des feuillages, avec des moments de silence total, plus effrayants encore que tous ces bruits !

Lorsque le jour parut, Stimbol, épuisé, était encore cramponné à sa branche.

Tout, autour de lui, était maintenant paisible et silencieux. Seuls les débris méconnaissables des boîtes de conserve indiquaient que les hyènes étaient passées par là.

En tremblant, l’Américain descendit de son refuge.

Et c’est un être hagard, aux yeux fous, tressaillant au moindre bruit, claquant des dents, et en qui nul n’aurait reconnu l’arrogant successeur de la firme Stimbol et Stimbol de New-York, qui s’enfonça lentement dans la jungle.

CHAPITRE VII

LA CROIX

Blake s’était éloigné de son camp, accompagné d’un seul boy en qui il avait toute confiance. Il se proposait de photographier quelques-unes des bêtes de la jungle.

Ils avaient parcouru un chemin considérable lorsque, au loin, ils aperçurent un groupe formé d’un lion, de sa lionne et de cinq ou six lionceaux.

Se félicitant de sa chance, l’Américain fit signe à son compagnon et, avec précaution, tous deux se mirent à suivre de loin les redoutables félins.

Pendant deux heures, ils marchèrent ainsi dans la jungle. Le boy connaissait admirablement la forêt et serait revenu, les yeux fermés, sur l’emplacement du camp.

Quant à Blake, il ignorait absolument la route mais s’en souciait peu, sachant qu’il pouvait compter absolument sur son guide.

Soudain, le ciel s’obscurcit, et l’orage qui devait manquer de provoquer l’assassinat de Tarzan par Stimbol éclata, avant que les deux hommes eussent pu tenter de se mettre à l’abri. Assourdi par le fracas du tonnerre, aveuglé par les éclairs, ahuri par la pluie, Blake cherchait des yeux son compagnon lorsqu’un bruit plus épouvantable encore que celui du tonnerre se fit entendre, en même temps que la foudre tombait à dix pas de l’endroit où se trouvait l’Américain.

Le jeune homme eût été incapable de préciser le temps que dura son évanouissement. Lorsqu’il ouvrit les yeux, la tempête avait cessé et le soleil achevait déjà de sécher le sol détrempé. Encore tout étourdi, Blake se souleva sur un coude et regarda autour de lui.

Le spectacle qui frappa son regard lui rendit aussitôt le sens des réalités. À moins de cent mètres, les sept lions dont il avait suivi la piste le contemplaient d’un air grave, sans manifester d’ailleurs, pour le moment, aucun sentiment particulièrement hostile.

Blake chercha machinalement son fusil et se rappela que son boy en était chargé, au moment de l’orage, ainsi que de l’appareil photographique. Or, le boy était invisible : sans doute effrayé à la vue des lions, avait-il décampé… À vingt mètres, un arbre s’élevait, mais, pour l’atteindre, Blake devrait s’avancer dans la direction des fauves.

Tandis qu’il hésitait sur la décision à prendre, l’un des jeunes lions, intrigué, se rapprocha de quelques pas !

Le hasard avait voulu que, dans la forêt aux branches enchevêtrées, Blake fût surpris par l’orage dans une assez vaste clairière, où le refuge le plus proche était l’arbre dont se rapprochait le lionceau. Nulle hésitation n’était possible, et Blake, dominant de son mieux les battements de son cœur et l’étrange faiblesse qui lui paralysait les jambes, se mit à marcher dans la direction de l’arbre, d’une allure aussi calme que possible, afin de ne pas énerver les fauves.

Pourtant, lorsqu’il eut franchi une dizaine de mètres, il s’aperçut que les lions commençaient à s’inquiéter de sa manœuvre. Le vieux mâle gronda, et le lionceau qui s’était avancé en éclaireur découvrit ses crocs, en battant ses flancs avec sa queue selon un rythme qui s’accélérait.

Blake était presque arrivé au pied de l’arbre lorsqu’un événement imprévisible se produisit. La lionne dressa les oreilles, tourna sa tête vers la forêt et, avec un grognement d’appel à l’intention de sa progéniture, disparut dans les fourrés, suivie aussitôt par les six autres membres de la famille.

Blake se laissa glisser sur le sol et essuya son visage ruisselant de sueur. Puis il murmura pour lui-même.

« J’espère que le prochain lion que je verrai sera au Zoo et de l’autre côté d’une grille solide. »

Cependant, le malheureux Américain n’était pas au bout de ses déboires, et il allait s’en apercevoir sans tarder. S’étant mis à la recherche de son boy, il lui fut impossible de le découvrir. Sans doute le malheureux, terrorisé par l’orage, s’était-il enfui comme un fou… Peut-être même avait-il été frappé par la foudre…

Sincèrement affligé et comprenant en outre qu’il était complètement perdu dans la forêt et qu’il se trouvait désarmé, à l’exception de son revolver, Blake se mit cependant courageusement en route, s’orientant tant bien que mal.

Sur son chemin, il trouva des baies et de l’eau en abondance et, le matin du troisième jour de ce voyage, il atteignit la lisière de la forêt et put apercevoir de hautes montagnes qui barraient l’horizon. Réconforté par la pensée qu’il avait réussi à échapper à la jungle et à ses périls. Blake se remit en marche, après une courte halte. Il parvint bientôt à l’entrée d’une gorge étroite, dans laquelle il s’engagea.

Il avait couvert environ trois kilomètres sans apercevoir âme qui vive, lorsque, à un détour, il se trouva au pied d’une gigantesque croix de pierre blanche.

Surpris, Blake examina le socle sur lequel s’érigeait la croix et essaya de déchiffrer les caractères à demi effacés qui y étaient gravés. Blake n’ignorait pas qu’il se trouvait dans les parages de l’Abyssinie du sud et, les Abyssins étant chrétiens, la présence de cette croix pouvait aisément s’expliquer.

Après être demeuré un moment songeur, il reprit sa route, mais à peine avait-il fait dix pas que deux noirs surgirent au milieu du chemin et croisèrent leurs lances devant lui.

Blake les contempla avec surprise. Jamais il n’avait imaginé qu’au cœur de l’Afrique il rencontrerait des nègres accoutrés de cette façon ; ils étaient vêtus d’une tunique de laine blanche, sur laquelle était brodée une croix rouge qui leur barrait la poitrine ; de plus, ils portaient, sur leur tête crépue, une sorte de casque en peau de léopard qui leur emboîtait le crâne.

« Holà, messire, que voulez-vous ? » cria l’un des noirs d’un ton menaçant.

Ce langage archaïque mit le comble à l’étonnement de Blake. Il n’aurait pas été plus abasourdi si cet Africain s’était exprimé dans la langue d’Homère, et la stupeur le laissa un moment sans voix.

« Or çà, Paul, fit l’autre, ne vois-tu point que c’est un Sarrasin, et même un espion sarrasin ?

— Que nenni, Pierre. Il est bon chrétien, la chose est sûre. Je l’ai vu à l’instant s’incliner devant le divin emblème de la Croix.

— Il nous faut le conduire au capitaine des Portes, qui l’interrogera.

— Va donc, et Dieu te garde ! Moi, je garderai seul le passage. »

L’un des noirs fit alors signe à Blake de passer devant lui. L’Américain obéit et sentit aussitôt le fer de la lance lui piquer les omoplates, en guise d’avertissement sans doute, pour le cas où il aurait quelque velléité de s’enfuir.

Le chemin zigzaguait et devenait capricieux. Enfin, les deux hommes arrivèrent devant la sombre entrée d’un tunnel qui s’ouvrait dans le roc. Dans une niche, se trouvaient plusieurs torches faites de bois résineux. Le noir en prit une, l’alluma à l’aide de deux silex dont il tira une étincelle, et, poussant de nouveau Blake devant lui du bout de sa pique, il pénétra dans le tunnel étroit, obscur et glacial.

CHAPITRE VIII

UNE RUSE INFERNALE

Stimbol, l’esprit vacillant sous l’horreur de la catastrophe qui venait de le frapper, continuait à avancer, au hasard, dans la jungle. Enfin, il rencontra une piste bien frayée, sur laquelle on pouvait encore relever l’empreinte de pieds nus et, dans son ignorance, il reprit courage en pensant qu’il était tombé sur les traces du safari de Blake. C’est ainsi qu’il arriva, exténué, moribond, au camp d’Ibn Jad.

Fejjuan, l’esclave Galla, l’aperçut le premier et le traîna aussitôt vers la tente du cheik, où Ibn Jad, son frère Tollog et quelques fidèles étaient en train de déguster leur café.

« Par Allah ! Quel étrange animal as-tu capturé là ? s’exclama le cheik en contemplant avec méfiance Stimbol qui flageolait sur ses jambes, dont les vêtements étaient en lambeaux et dont le visage était défiguré par une barbe de plusieurs jours.

— Ce doit être un saint homme, répondit l’esclave, car il est sûrement très pauvre et murmure des paroles incompréhensibles !

— Qui es-tu ? » fit brusquement le cheik, en s’adressant directement à l’Américain.

Faute de comprendre un mot du langage de l’Arabe, Stimbol répondit en anglais :

« Je meurs de faim. Donnez-moi à manger ! »

Ibn Jad eut une moue méprisante :

« Encore un Infidèle !

— Peut-être est-ce un roumi français ? suggéra Fejjuan.

— Il a plutôt l’air d’un roumi anglais, remarqua Tollog.

— S’il vient de France, tu pourrais lui parler en sa langue, Fahd, dit Ibn Jad, puisque tu as servi de guide, autrefois à des soldats d’Algérie.

— Qui es-tu, étranger ? fit Fahd, en français.

— Je suis Américain, répliqua Stimbol dans la même langue, avec empressement. Je me suis perdu dans la jungle et je meurs de faim ! »

Fahd traduisit ces paroles au cheik, qui fit un signe pour qu’on apportât un plat de pois chiches à l’inconnu.

Pendant que Stimbol se rassasiait voracement, Fahd poursuivit sa conversation avec lui. Il apprit ainsi que l’escorte de l’étranger avait déserté et qu’il paierait un bon prix pour être conduit à la côte.

Le cheik était modérément enthousiasmé par la perspective de s’embarrasser de ce nouveau venu, mais Fahd, impressionné par les affirmations de Stimbol, qui se déclarait prêt à payer la forte somme, vit la possibilité de recueillir une grasse récompense et intercéda auprès d’Ibn Jad pour permettre à Stimbol de rester parmi eux, promettant qu’il partagerait sa propre tente avec lui.

« Le cheik voulait te faire décapiter, Infidèle, dit-il ensuite à Stimbol, mais j’ai pu te sauver. Rappelle-toi, lorsque le moment sera venu de distribuer les récompenses, qu’Ibn Jad se soucie de ton existence comme celle d’une mouche et que ta vie est entre les mains de Fahd. À combien estimes-tu ce service ?

— Je te couvrirai d’or ! » déclara l’Américain.

Durant les jours qui suivirent, Fahd et Stimbol firent plus ample connaissance. L’Arabe ne tarda pas à être ébloui par tous les récits que lui faisait Stimbol sur sa grosse fortune, si bien que Fahd se mit à rêver de luxe et de puissance, en même temps que sa cupidité et son ambition se développaient dans une égale proportion.

Pour encourager les bonnes dispositions de l’Américain à son égard, il ne cessait de lui dire qu’Ibn Jad décidait chaque jour de le mettre à mort, et que ce n’était qu’à ses éloquentes plaidoiries, à lui, Fahd, que Stimbol devait de rester en vie.

S’il lui mentait sur ce point – car en réalité Ibn Jad avait à peu près oublié la présence de l’étranger – en revanche Fahd ne dissimulait pas à Stimbol que l’intrigue et la dissension régnaient dans la tribu, et ce dernier décida à part lui d’en user à son avantage, si l’occasion s’en présentait.

Cependant, lentement, mais avec persévérance, les Arabes continuaient leur marche vers la fabuleuse cité de Nimmr, et chaque soir Zeyd venait s’entretenir avec Ateja. Lorsque Fahd était près du cheik, Tollog ne manquait jamais de dire à son frère quelques paroles en faveur de ce prétendant malheureux, mais c’était uniquement pour s’assurer la fidélité de celui-ci, car, en réalité, peu importait à Tollog que sa nièce épousât l’un ou l’autre de ses compagnons.

Aussi Fahd était-il peu satisfait des progrès de sa cause. La jalousie le rongeait et bientôt il désira ardemment la perte de Zeyd. Il l’espionna et s’aperçut bientôt que le jeune homme rencontrait chaque jour Ateja à quelque distance du camp.

Un plan germa alors dans l’esprit du jaloux. Un soir, Fahd ne parut pas à l’assemblée habituelle devant la tente du cheik. Blotti derrière la tente de Zeyd, il attendit que le jeune homme en sortît pour se rendre à son rendez-vous. En rampant, il se glissa alors à l’intérieur, s’empara du mousquet de son rival, vérifia s’il était bien chargé et s’approcha sans bruit de l’endroit où Zeyd attendait avec impatience sa bien-aimée.

À quelque distance, sous la lueur des lanternes de papier, on voyait distinctement Ibn Jad et ses compagnons, fumant et devisant, comme tous les soirs. Ateja était encore auprès de sa mère, dans la partie de la tente du cheik réservée aux femmes.

Fahd, invisible derrière Zeyd, leva lentement l’antique fusil, épaula et visa. Ce n’était pas Zeyd qu’il voulait atteindre, car Fahd était rusé comme un renard, et il savait que tout le monde, Ateja la première, le désignerait comme le meurtrier. Il ne visait pas non plus Ibn Jad ; le temps n’était pas venu de soulever la rébellion dans le camp. Il fallait d’abord que les trésors de Nimmr fussent conquis, car Ibn Jad gardait jalousement secrets les conseils que le magicien lui avait donnés.

Fahd visait donc, tout simplement, une broderie dessinée sur la tente, au-dessus de la tête du cheik. Il tira et, dès que la détonation eut retenti, il jeta le fusil et se jeta sur Zeyd, qu’il maintint entre ses bras, en hurlant à pleins poumons.

Alertés par le coup de feu et les cris, les guerriers se mirent à courir dans toutes les directions, le cheik à leur tête. Ils trouvèrent Zeyd, qui se débattait vigoureusement contre l’étreinte de Fahd.

« Que signifie cela ? fit Ibn Jad.

— Par Allah ! Seigneur, il a voulu te tuer ! s’écria Fahd. Je suis arrivé au moment où il venait de tirer et je me suis jeté sur lui pour l’empêcher de s’enfuir.

— Il ment ! fil Zeyd d’une voix déchirante. Le coup de fusil est parti derrière moi. Si quelqu’un a tiré sur toi, Ibn Jad, c’est Fahd lui-même ! »

Égarée, les cheveux épars, Ateja accourut auprès de son amoureux :

« Ce n’est pas vrai, Zeyd ? Dis-moi, ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?

— Je jure sur le Coran que je suis innocent ! » fit Zeyd avec force.

Avec adresse, Fahd n’avait pas parlé du fusil. Il pensait que la preuve paraîtrait plus évidente si l’arme était découverte par un autre que lui. Il n’eut pas longtemps à attendre. Tollog se baissa et ramassa le mousquet.

« Voici l’arme ! s’écria-t-il.

— Examinons-la à la lumière, ordonna Ibn Jad. Elle nous dira la vérité plus sûrement que la langue de tous ces fourbes ! »

Zeyd s’achemina vers la tente du cheik d’un pas assuré. L’arme ne pouvait être la sienne et il se sentait délivré d’un grand poids. Chaleureusement, il serra la main d’Ateja entre les siennes.

À la lueur des lanternes en papier, Ibn Jad se pencha sur l’arme ; un regard lui suffit. Le visage assombri, il leva les yeux :

« C’est là ton fusil, Zeyd », dit-il.

Avec un cri, Ateja s’écarta du jeune homme.

« Ce n’est pas moi ! Je le jure ! répéta Zeyd, atterré.

— Qu’on l’emporte ! ordonna le cheik. Et qu’il soit ligoté de façon à ne pouvoir s’enfuir. »

Ateja se précipita vers son père et se jeta à ses pieds.

« Ne le tuez pas ! cria-t-elle en sanglotant. Ce n’est pas lui, j’en suis sûre ! Jamais Zeyd n’aurait commis ce crime !

— Que fais-tu ici, jeune fille ? dit le cheik avec sévérité. Ce n’est pas ta place. Retourne auprès de ta mère ! »

On traîna Zeyd jusqu’à sa tente, où il fut lié étroitement. Puis les anciens de la tribu rejoignirent le cheik pour tenir conseil tandis que, blottie dans un coin de la tente, Ateja écoutait avec fièvre : bientôt elle entendit la sentence :

« À l’aube, il sera exécuté ! »

 

*    *    *

 

Sous ses couvertures, Fahd souriait férocement, satisfait du résultat de son plan. Zeyd, lui, essayait de se libérer de ses liens car, bien qu’innocent, il n’avait pas le moindre doute quant au sort qui lui serait réservé. Pendant ce temps, Ateja, retenant ses larmes, attendait avec impatience le moment où le souffle régulier d’Ibn Jad et de Hirfa, sa femme, l’avertirait qu’ils dormaient paisiblement tous deux.

Alors, lentement, Ateja rampa de l’autre côté de la tente. Elle s’empara du fusil de Zeyd qui y avait été oublié, d’une couverture et de quelques provisions, puis elle sortit silencieusement et se dirigea vers la tente du jeune homme.

Un long moment, elle resta immobile, épiant le moindre bruit suspect, puis, rassurée, elle pénétra à l’intérieur.

Zeyd luttait toujours désespérément contre ses liens. Il entendit la jeune fille.

« Qui es-tu ? fit-il d’une voix angoissée, croyant déjà sa dernière heure venue.

— Chut ! murmura la jeune fille. C’est moi, Ateja ! »

Et elle s’approcha du malheureux.

« Ma bien-aimée ! » balbutia Zeyd.

Rapidement, Ateja trancha les courroies qui enserraient les poignets et les chevilles du jeune homme.

« Je t’ai apporté ton arme et de la nourriture, dit-elle à voix basse. C’est tout ce que je puis te donner avec la liberté. Le reste, toi seul pourras l’accomplir. Ta jument est entravée à la place habituelle. De grands dangers te menacent dans la jungle que tu devras traverser, mais, nuit et jour, Ateja priera Allah de te garder sain et sauf. Maintenant, hâte-toi, mon bien-aimé ! »

Zeyd attira la jeune fille sur sa poitrine, l’étreignit tendrement, puis il disparut dans la nuit.

CHAPITRE IX

MESSIRE RICHARD

Le tunnel dans lequel Blake s’était engagé, toujours aiguillonné par la lance de son gardien, montait, descendait, puis remontait encore. Le chemin était interminable, et Blake, exténué, se serait laissé choir à terre à plusieurs reprises, si l’implacable lance ne l’avait rappelé à l’ordre.

Mais tout a une fin, et une petite lueur, au loin, avertit Blake qu’ils approchaient de l’autre extrémité du passage. Lorsque enfin il se retrouva au-dehors, il cligna d’abord des yeux, ébloui par le jour, puis il jeta un regard autour de lui.

Il se trouvait à l’entrée d’une vaste vallée verdoyante, où des ruisseaux coulaient joyeusement, descendant de la haute montagne dans laquelle était foré le tunnel. Mais ce n’est pas sur ce spectacle que le regard de Blake s’était arrêté. Il fixait avec ahurissement un mur crénelé qui se dressait à sa gauche, terminé de chaque côté par deux grosses tours percées de meurtrières. Au milieu, une large porte était pratiquée, défendue par une herse, derrière laquelle deux noirs montaient la garde.

« Holà, gardiens ! cria Paul. Ça, qu’on m’ouvre la porte, j’amène un prisonnier ! »

Lentement, la herse se leva, et les deux hommes franchirent le mur d’enceinte. Du corps de garde, plusieurs soldats, vêtus exactement comme Paul, sortirent curieusement la tête pour regarder le prisonnier. Dans la vaste cour, quelques valets étaient occupés à harnacher de lourds chevaux qui, sous leurs housses brodées d’or, rappelèrent à Blake les destriers du moyen âge.

D’ailleurs tout ce qui l’entourait semblait se rattacher directement à ces époques révolues, depuis le langage des hommes d’arme jusqu’à leur costume et à l’architecture de la demeure dans laquelle on venait de le faire entrer. Tous les détails avaient une valeur évocatrice si hallucinante que Blake s’interdit momentanément de chercher la réalité dans cette fantasmagorie, de crainte d’y perdre la raison.

Soudain, la porte du principal corps de bâtiment s’ouvrit, livrant passage à un jeune homme de haute stature, portant un haubert de fines mailles d’acier et un suroît de laine pourpre. Il n’était armé que d’une lourde épée à deux tranchants et d’un poignard mais, derrière lui, un jeune page portait sa lance, ses gants de mailles d’acier et un bouclier sur lequel s’étalait la croix.

« Par le Saint Sang ! s’exclama le jeune homme en apercevant Blake. Qui es-tu et que fais-tu ici ?

— C’est un prisonnier, messire Richard ! s’empressa de répondre Paul, avec déférence.

— Quelque Sarrasin, assurément ! reprit le jeune seigneur…

— Pardonnez ma hardiesse, messire, dit Paul, mais je ne le pense pas.

— Et pourquoi donc ?

— Je l’ai vu, de mes yeux, s’incliner devant l’image du Seigneur.

— Qu’il approche ! »

Paul piqua légèrement Blake avec sa lance pour le faire avancer, mais celui-ci ne sentit même pas la légère douleur ; une idée venait de surgir dans son esprit, fournissant une solution lumineuse à tous les mystères qui l’entouraient. Il rit en lui-même de sa jobardise et s’avoua qu’il avait bien failli se laisser prendre à toute cette mise en scène.

Cependant, messire Richard l’examinait avec hauteur. « D’où viens-tu et qu’es-tu venu faire dans la Vallée du Saint-Sépulcre, manant ? » dit-il.

Le sourire de Blake s’évanouit. Il y avait des bornes à la plaisanterie.

« Assez joué la comédie, mon ami, dit-il sèchement. Où est le directeur de la production ?

— Le directeur ?… Par l’Épine, manant, je ne sais ce que tu dis !

— Mais si, mais si, mon vieux ! fit Blake en riant. Entre nous, la plaisanterie est excellente, mais j’ai l’estomac dans les talons, et vous feriez mieux de me faire servir à déjeuner au lieu de m’obliger à jouer le héros de Walter Scott !

— Ces paroles sont étranges, homme ! répliqua sir Richard en fronçant les sourcils. Certains mots m’échappent, mais je n’aime guère le ton dont tu te sers pour t’adresser à un chevalier !

— Assez ! s’écria Blake, excédé. Vous n’imaginez pas que je me suis laissé prendre plus de cinq minutes à cette mise en scène ? Encore une fois allez me chercher le directeur de la production, le cameraman, ou n’importe qui à condition qu’il soit un peu moins entêté que vous ! »

Messire Richard lui lança un regard à la fois surpris, dubitatif et dédaigneux.

« C’est à Richard de Montmorency que tu t’adresses, manant, dit-il d’un ton imposant. Songes-y, quel que soit le sens des paroles incompréhensibles qui s’échappent de ta bouche. »

Blake secoua la tête avec découragement, puis il se tourna vers les hommes d’armes qui s’étaient rapprochés et écoutaient la conversation. Il espérait surprendre un sourire sur le visage de ces figurants, mais il n’aperçut que des mines sérieuses et solennelles.

« Alors, se dit Blake, si je me suis trompé et si ce n’est pas là une compagnie cinématographique venue tourner ici des scènes de plein air, ces gens sont fous et je suis dans un asile d’aliénés ! »

Il questionna à haute voix :

« Y a-t-il un gardien chef ?

— Ah ! le chef des gardes ? fit Paul, qui se trouvait auprès de lui. C’est messire Richard de Montmorency, Dieu le protège !

— Tiens ! fit Blake, se retournant vers le chevalier. Je vous demande pardon, je vous aurais pris pour l’un de vos pensionnaires !

— Pensionnaires ? En vérité, homme, ton langage est singulier, et je ne sais ce qu’il signifie. Quoi qu’il en soit, je suis en effet le chef des gardes. »

Blake commençait à douter sincèrement de l’intégrité de ses facultés et il décida de remettre à plus tard la solution du problème. Il se tourna donc vers messire Richard, avec un des sourires irrésistibles qui étaient célèbres dans le cercle de ses relations :

« Écoutez, excusez-moi, lui dit-il. J’ai probablement eu jusqu’ici l’air d’un rustre à vos yeux, mais j’avoue que mes nerfs viennent d’être mis à une rude épreuve dans la jungle et, de plus, il y a plusieurs jours que je n’ai pu me restaurer convenablement. »

Le visage de messire Richard se dérida un peu et Blake, encouragé, reprit :

« En arrivant ici, j’ai cru que vous plaisantiez à mes dépens, et c’est pourquoi j’ai répondu sur le même ton. Mais, sérieusement, comment se nomme cette contrée ?

— Tu te trouves tout près de la cité de Nimmr ! répondit messire Richard.

— Et j’arrive sans doute un jour de fête nationale, ou bien à la mi-carême ? reprit Blake en hésitant.

— Non pas. Pourquoi ?

— Dame ! ces déguisements…

— Déguisements ? J’admet que ces costumes sont simples, mais ce sont ceux qui conviennent au service journalier des gardes. D’ailleurs, il suffit ! Je me soucie peu de répondre à des questions oiseuses. Gardes, emmenez cet homme dans la grand-salle où je l’interrogerai plus à loisir, et toi, Paul, va reprendre ta faction. »

Blake se laissa entraîner dans une pièce de vastes proportions, aux murs de pierre, et aux hautes fenêtres. Messire Richard s’assit sur un coffre recouvert de fourrures, derrière une table de pierre, tandis que Blake restait debout, encadré par ses gardiens.

— Quel est ton nom ? demanda Richard.

— Blake.

— Est-ce là tout ? Blake ! Seulement ?

— James Hunter Blake.

— Quel titre portes-tu dans ton pays ?

— Je n’ai point de titre.

— Tu n’es donc point gentilhomme ? Quel est ton pays ?

— Les États-Unis d’Amérique.

— Qu’est-ce que cela ? Il n’existe point de tel pays ! Enfin, peu m’importe ! Que faisais-tu près de la vallée du Saint-Sépulcre ? Ignores-tu que l’accès en est interdit ?

— Comme je vous l’ai dit, je me suis perdu et j’ai continué mon chemin au hasard. Tout ce que je désirerais, c’est de retourner à la côte.

— C’est impossible ! Nous sommes environnés de tous côtés par les Sarrasins. Depuis 735 ans, nous sommes cernés par leurs armées ; comment passerais-tu à travers leurs cohortes.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ? balbutia Blake, abasourdi, il n’y a aucune armée !

— Tu donnes un démenti à Richard de Montmorency, manant ! Si seulement tu étais de sang noble, tu m’en rendrais raison sur l’heure ! Décidément, tu n’es qu’un espion des Sarrasins, et encore d’esprit étrangement obtus ! Avoue donc, si tu ne veux être conduit au prince, qui te forcera à parler de façon moins plaisante !

— Je n’ai rien à avouer, répliqua Blake, excédé. Conduisez-moi vers le prince si vous voulez, il me donnera peut-être à manger, lui !

— Un valet va t’apporter de la nourriture, dit messire Richard, radouci. J’avais oublié que tu étais affamé, mais il ne sera pas dit que Richard de Montmorency aura refusé le pain à quiconque, fût-il de sang vulgaire.

— Je ne me suis jamais considéré comme étant de sang vulgaire ! riposta Blake avec une grimace.

— Ton père est-il donc chevalier ? »

Blake réfléchit rapidement. Il ne comprenait pas encore la vérité sur ce qui l’entourait, mais, à tout hasard, il pensa, que mieux valait se faire bien voir des habitants de la mystérieuse cité de Nimmr.

« Oui, répondit-il effrontément. Mon père est chevalier… de la Légion d’honneur.

— Ah ! je m’en doutais ! fit sire Richard en lui serrant la main affectueusement. Ton comportement, ami, proclamait que tu étais de sang noble. Mais pourquoi as-tu voulu me tromper ? »

À ce moment, un valet apporta un grand plat contenant de la venaison froide, un gobelet et une amphore de vin. Richard versa lui-même à boire à son hôte, puis il remplit son propre gobelet qu’il leva gravement : « Bienvenue à vous, sire James », dit-il, avec courtoisie.

Blake s’inclina et but à son tour. Tandis que l’Américain dévorait les mets qui lui étaient présentés, sire Richard se mit à bavarder avec lui d’un ton familier, bien différent de l’arrogance méprisante qu’il avait montrée jusqu’alors. À la fin du repas, ils étaient excellents amis, et Richard ordonna à un palefrenier de seller deux chevaux.

« Nous allons nous rendre au château sans tarder davantage, dit-il à Blake. Vous n’êtes plus désormais mon prisonnier, mais bien mon hôte et mon ami ! »

Montés sur de grands chevaux de bataille, les deux nouveaux camarades se mirent en route, suivis à distance respectueuse par les écuyers.

Blake avait l’impression de vivre une scène d’histoire, et il se pinçait de temps en temps pour se persuader qu’il ne rêvait pas. Son compagnon, en tout cas, lui plaisait de plus en plus par sa fière simplicité et par son regard loyal et franc.

À quelque distance, Blake aperçut un nouveau mur d’enceinte, au-dessus duquel on apercevait les poivrières et les tourelles d’un vaste manoir.

Sur un geste de Richard, la herse fut levée, et Blake pénétra dans une cour d’honneur : sur la droite se trouvait un vaste parc où était réunie une noble compagnie qui, par son accoutrement, semblait sortie de quelque roman de la Table Ronde.

À la vue de Richard et de son compagnon, les seigneurs et les nobles dames montrèrent une surprise évidente.

« Hé, messire Richard ! fit l’un, d’eux. Que nous amenez-vous là ? Un Sarrasin ?

— Non point ! répliqua Richard avec bonne humeur. C’est un brave chevalier qui désire présenter ses devoirs au prince ! »

Suivi docilement par Blake, il se dirigea vers un petit groupe situé à l’écart et qui entourait un homme d’apparence imposante et magnifiquement vêtu.

« Messire ! dit Richard en ployant le genou, je vous amène un noble chevalier qui, grâce à la protection de Notre-Seigneur, a pu traverser les rangs sarrasins et atteindre les portes de Nimmr. »

Le prince jeta un regard hautain et soupçonneux sur Blake qui s’était prosterné, à l’exemple de Richard.

« Il se pourrait bien que ce soi-disant chevalier fût un espion sarrasin envoyé par le sultan, chuchota un homme aux yeux noirs, qui se tenait près du prince.

— Il n’a point l’air d’un Sarrasin ! » protesta une voix féminine.

Blake leva les yeux et aperçut une jeune fille d’une beauté radieuse et somptueusement vêtue.

« Ainsi donc, fit le prince, vous êtes venu à Nimmr à travers les lignes ennemies ? Eh bien, dites-nous, sire chevalier, les Sarrasins ont-ils beaucoup d’hommes d’armes ? Comment leurs forces sont-elles disposées ? Croyez-vous que leur plan soit d’attaquer par surprise ? Dites-nous tout, vous pourriez nous rendre grand service !

— J’ai marché longtemps dans la forêt et je n’ai pas vu âme qui vive, répondit Blake. Vous n’êtes entourés d’aucun ennemi !

— Quoi ? cria le prince.

— Que vous disais-je ! triompha l’homme aux yeux noirs. C’est un espion ennemi ! Son plan est grossier ! Il aurait voulu désarmer notre vigilance, afin que l’ennemi s’emparât sans coup férir de la vallée !

— Par les saints stigmates, il se pourrait fort bien que vous eussiez raison, messire Malud ! dit le prince en lançant un regard plein de soupçon sur Blake. Point d’ennemis, en vérité ! Sais-tu bien, étranger, que, depuis sept siècles, les chevaliers de Nimmr attendent l’assaut des hordes d’infidèles qui entourent la Vallée Sacrée ?

— Ils peuvent toujours attendre ! répliqua Blake, qui, fatigué du langage pompeux et archaïque des habitants de Nimmr, avait décidé de parler plus simplement.

— Eh ?… fit le prince, interloqué.

— Il s’exprime d’une singulière façon, se hâta d’expliquer Richard, mais je ne crois pas qu’une seule pensée déloyale ait jamais pénétré dans l’esprit de sire James, et je voudrais intercéder en sa faveur, afin d’obtenir pour lui le très grand privilège d’entrer au service de Votre Seigneurie.

— Eh bien, soit ! dit le prince après une légère hésitation. Cette requête sera satisfaite… »

Blake jeta un regard autour de lui. Il aperçut le regard hostile de messire Malud, puis ses yeux tombèrent sur la jeune fille, qui lui souriait.

« Je rends grâce à Votre Seigneurie ! » dit-il en s’inclinant profondément devant le prince.

CHAPITRE X

LE RETOUR DE ULAL

Numa avait faim. Depuis trois jours et trois nuits, il était en quête de gibier, mais à chaque fois sa proie lui avait échappé. Sans doute, Numa devenait-il vieux. Son flair n’était plus si subtil, sa charge si foudroyante, la détente de ses muscles si rapide que du temps de sa jeunesse ; pourtant, c’était encore une bête puissante et redoutable.

Or, Numa humait attentivement le vent. L’odeur de l’homme lui parvenait, plus affirmative à chaque bouffée. Quatre jours auparavant, Numa aurait renoncé prudemment à cette proie, mais la faim qui le tenaillait le fit passer sur les dangers qu’offre toujours cette chasse, l’homme étant le plus retors et le plus déconcertant des gibiers.

Plongé dans des pensées moroses, Zeyd, monté sur sa jument, avançait sans se douter qu’un terrible ennemi se préparait à bondir sur lui.

Cependant, Numa n’était pas la seule créature de la jungle à avoir senti l’approche du jeune Arabe. Tapi sur une branche, un être immobile épiait l’approche du nouveau venu…

Rendu nerveux par la faim qui lui tordait les entrailles, Numa n’attendit pas, pour bondir sur la jument, le moment où elle serait passée. Impatient, il émergea du fourré en poussant un rugissement si formidable que la monture, épouvantée, fit un écart, désarçonna son cavalier et se mit à fuir au grand galop.

Numa émit un second rugissement, plein de fureur et de déception, celui-là ! Il avait laissé échapper la proie la plus belle et il ne lui restait que le jeune Arabe, au lieu de l’appétissante jument ! Pourtant, faisant contre fortune bon cœur, le félin se jeta sur le malheureux Zeyd, terrorisé et à demi mort de peur…

Celui-ci, fermant les yeux, sentait déjà sur lui le souffle fétide de la bête, lorsque soudain il entendit un autre rugissement différent, mais aussi terrible que celui du lion, puis des halètements se firent entendre, des grognements et, enfin, l’horrible bruit des os broyés.

Lorsque Zeyd retrouva assez de courage pour ouvrir les yeux, son regard incrédule se porta sur un groupe étrange formé par le lion mort, étendu sur le sol, et par une haute silhouette humaine qui, en se frappant les pectoraux, lançait un sauvage cri de triomphe !

Alors, Zeyd reconnut son sauveur et il frissonna, en murmurant :

« Le seigneur Tarzan ! »

Le fils de la jungle lui lança un coup d’œil :

« Je t’ai vu dans le camp d’Ibn Jad, n’est-il pas vrai ? fit-il.

— Pardonne au pauvre Zeyd, maître tout-puissant, ô pourfendeur de lions, d’appartenir à la tribu de ton ennemi, murmura le jeune Arabe. Épargne-moi la vie et chaque jour tes louanges monteront vers Allah !

— Je n’ai nulle intention de te faire le moindre mal, Bédouin, fit Tarzan. C’est à Ibn Jad seul que je garde rancune. Est-il près d’ici ?

— Oh ! non, seigneur. Son camp est à plusieurs marches de cette partie de la forêt.

— Où sont tes compagnons ?

— Je n’en ai point.

— Es-tu donc seul ? Réfléchis bien, Bédouin, avant de mentir à Tarzan !

— Par Allah, je suis seul, c’est la vérité !

— Et pourquoi ? »

Alors Zeyd, se rassurant progressivement, conta le lâche complot de Fahd, dont il avait failli être victime et narra comment Ateja, la fille du cheik, l’avait fait évader.

« Quel est ton nom ? reprit Tarzan, lorsque le jeune homme eut achevé son récit.

— Zeyd, fils de Ahmed, fils de Isset.

— Tu ne pourras surmonter tous les périls qui t’attendent avant de rejoindre ta patrie, dit pensivement Tarzan.

— Peut-être, mais si j’étais resté au pouvoir d’Ibn Jad, alors ma mort aurait été certaine ! »

Tarzan sourit et resta un moment silencieux.

« Grands doivent être l’amour et la confiance que te porte Ateja, la fille du cheik, dit-il enfin.

— Par Allah, nous nous aimons tendrement, dit le jeune homme avec ardeur, et elle sait bien que je n’ai pas tenté d’assassiner son père ! »

Tarzan hocha la tête :

« Eh bien, j’ai décidé de t’aider, dit-il. Je vais te conduire au village le plus proche, dont le chef te fournira une escorte jusqu’au village suivant, là, tu auras une nouvelle escorte jusqu’au village d’après et, ainsi, de village en village, tu pourras atteindre le Soudan en sûreté.

— Qu’Allah te garde, toi et les tiens, jusqu’à la septième génération ! » s’écria Zeyd, enthousiasmé, et n’osant croire encore à la chance qui s’offrait à lui.

Les deux hommes se mirent en marche, et, sur le chemin, Tarzan posa encore à Zeyd de nombreuses questions :

« Pourquoi donc Ibn Jad a-t-il entrepris ce long et périlleux voyage ? demanda le fils de la jungle à son compagnon. Ce n’est point pour faire le commerce de l’ivoire, n’est-ce pas ?

— Par Allah ! seigneur Tarzan, tu dis vrai ! Ibn Jad est venu ici pour chercher un trésor, et il se soucie peu d’ivoire en ce moment.

— Quel trésor ?

— Un magicien a dit au cheik qu’un grand trésor était caché dans la cité de Nimmr, au cœur du pays des Habashis. Ce trésor est si considérable que soixante chameaux ne suffiraient pas à transporter l’or et les pierreries qui le composent. Mais sans doute as-tu déjà entendu parler du fabuleux trésor de Nimmr ? »

Tarzan hocha la tête :

« Je crois me rappeler en effet que des guerriers Gallas m’ont conté cette légende, parfois, autour d’un feu, mais c’est une fable qui m’a toujours semblé inventée de toutes pièces. Sûrement Ibn Jad n’a pas entrepris cette expédition sur la simple parole d’un magicien ?

— Quelle parole serait plus sûre que celle d’un devin ? » demanda sérieusement Zeyd.

Tarzan sourit et haussa les épaules.

Pendant les deux jours que dura leur voyage jusqu’au village qui se trouvait le plus proche de l’endroit où ils s’étaient rencontrés, Zeyd revint souvent sur ce sujet, sans réussir à faire partager à Tarzan sa confiance dans les vaticinations du magicien. Il lui parla aussi de l’homme blanc, qui était arrivé dans le camp d’Ibn Jad, mais les descriptions de Zeyd étaient si confuses, que Tarzan ne put deviner s’il s’agissait de Stimbol ou de Blake.

 

*    *    *

 

Pendant ce temps, Fejjuan, l’esclave Galla, attendait patiemment l’occasion de s’enfuir pour regagner son pays natal, et Ateja priait et soupirait pour Zeyd.

« Toi qui as vécu autrefois dans ce pays, Fejjuan, dit-elle un jour à l’esclave Galla, crois-tu que Zeyd réussira à le traverser seul ?

— Par Allah, non ! dit le noir. Sans aucun doute, il a déjà succombé à l’heure qu’il est ! »

Ateja pâlit et étouffa un cri.

« Je le déplore comme toi, Ateja, reprit Fejjuan, car Zeyd était un bon guerrier et n’avait pas commis le crime dont on l’a accusé !

— Que dis-tu, Fejjuan ! s’écria la jeune fille bouleversée. Sais-tu donc la vérité sur ce crime ?

— Si je te dis ce que je sais, promets-moi, Ateja, de ne point le répéter, car il est mauvais pour un pauvre esclave de savoir ce qui ne le concerne pas.

— Par Allah ! je ne te trahirai pas, Fejjuan, dit la jeune fille. Mais vite, dis-moi, que sais-tu ?

— Je n’ai pas vu quel était l’homme qui a tiré sur ton père, Ateja, dit lentement le noir, mais j’ai vu autre chose, avant que le coup de feu ne retentisse !

— Quoi donc ?

— J’ai vu Fahd pénétrer furtivement sous la tente de Zeyd, et en sortir avec le fusil de Zeyd. Cela, je l’ai vu !

— Ah ! je l’avais deviné ! murmura Ateja.

— Mais Ibn Jad ne te croira pas si tu le lui dis.

— Je le sais. Du moins, maintenant que je suis sûre de la vérité, je ne manquerai pas l’occasion de venger sur Fahd la mort de Zeyd ! » fit Ateja, sauvagement.

 

*    *    *

 

Les jours passaient, et Ibn Jad était impatient d’entrer en contact avec les Gallas Habashis pour se faire guider par eux vers la cité fabuleuse de Nimmr. Mais les habitants du pays, avertis sans doute de l’approche des Arabes cruels, semblaient être devenus invisibles, et, sur son passage, Ibn Jad ne trouvait que huttes abandonnées et campements déserts.

« Par Allah ! s’écria-t-il un jour. Il y a une cité de Nimmr, et il y a un moyen de l’atteindre. Va me chercher Fejjuan, Tollog, j’ai besoin de lui ! »

Lorsque l’esclave se présenta devant le cheik, celui-ci le reçut avec plus d’affabilité que d’habitude.

« Fejjuan, lui dit-il, tu es un Habashi, et j’ai entendu dire que tu te rappelais bien l’époque de ton enfance et la légende de Nimmr. Va et mets-toi à la recherche des hommes de ta race. Renoue, amitié avec eux et explique-leur que le grand cheik Ibn Jad vient vers eux avec des intentions pacifiques. Il désire visiter la cité de Nimmr, et remettra de magnifiques présents à ceux qui l’y conduiront. Va ! tu auras ta part de mes largesses !

— Je t’obéirai, maître, dit Fejjuan, qui voyait enfin se présenter l’occasion qu’il avait tant attendue. Quand dois-je partir ?

— Prépare-toi cette nuit et quitte le camp demain, dès l’aube », dit le cheik.

 

*    *    *

 

C’est ainsi que Fejjuan, l’esclave Galla, ayant marché sans arrêt tout le matin, se trouva vers midi sur une piste bien frayée qui conduisait vers l’Ouest.

Fejjuan était un guerrier avisé et il n’ignorait pas qu’il lui serait sans doute difficile de convaincre les Gallas qu’il était de leur sang. Il était vêtu comme un Arabe et, de plus, il avait oublié le langage de ses frères, qu’il n’avait plus parlé depuis qu’il avait été enlevé de son pays.

Mais Fejjuan était brave, et il acceptait résolument d’être pris pour l’un de ces Arabes que les hommes de sa race haïssaient.

Il arriva, sans s’en douter, à proximité d’un village et fut brusquement entouré par un groupe de guerriers Gallas à l’attitude belliqueuse.

Aussitôt, Fejjuan leva les bras et sourit, en signe de paix.

« Que fais-tu dans le pays des Gallas ? lui demanda l’un des guerriers.

— Je suis à la recherche de la maison de mon père, répondit Fejjuan.

— La maison de ton père n’est pas dans le pays Galla, rétorqua le guerrier. Toi et tes frères arabes, vous venez nous piller et enlever nos enfants !

— Non ! dit Fejjuan. Je suis un Galla.

— Si tu disais vrai, tu parlerais mieux le langage de ton peuple. Tu n’as point l’accent des Gallas !

— J’ai été volé à mes parents lorsque j’étais enfant, et j’ai dû vivre parmi les Bédouins et parler leur langage.

— Quel est ton nom ?

— Les Arabes m’appellent Fejjuan, mais mon nom Galla est Ulal.

— Crois-tu qu’il dise vrai ? murmura un jeune guerrier à son compagnon. Autrefois, j’ai eu un frère qui s’appelait Ulal !

— Qu’est-il devenu ? demanda l’autre.

— Nous n’en savons rien. Un jour, il a disparu, mangé par le lion ou enlevé par les Arabes, qui sait ?

— Alors cet homme dit peut-être la vérité, reprit l’autre guerrier. Il serait bien étrange qu’il fût ton frère ! Demande-lui le nom de son père ! »

Le jeune guerrier se tourna vers Fejjuan :

« Quel était le nom de ton père, étranger ? lui demanda-t-il.

— Naliny », répondit Fejjuan sans hésiter.

À cette réponse, les guerriers Gallas semblèrent surpris et se mirent à chuchoter entre eux. À la fin de ce conciliabule, le jeune guerrier se tourna de nouveau vers Fejjuan.

« Avais-tu un frère, du temps que tu vivais dans la maison de tes parents ?

— Oui, un frère plus jeune : Tabo ! »

Alors le jeune guerrier laissa tomber sa lance et se jeta sur Fejjuan qu’il étreignit avec transport.

« Ulal ! s’écria-t-il. C’est bien mon frère. Ulal, me reconnais-tu ? Je suis Tabo ! »

Fejjuan, ou plutôt Ulal, serra son frère sur sa poitrine, puis le repoussa légèrement pour le contempler :

« Non, dit-il d’une voix émue, je ne t’aurais pas reconnu, Tabo, car tu étais bien petit lorsque je fus enlevé et, maintenant, tu es un grand guerrier. Où sont notre père et notre mère ? Sont-ils encore en vie ?

— Tous deux sont en bonne santé, Ulal, dit Tabo. Ils se trouvent aujourd’hui chez le chef, car il y a grand conseil à cause de l’arrivée des hommes du désert dans notre pays. Es-tu venu avec ceux-ci ?

— Oui, j’étais leur esclave, dit Ulal. Ne puis-je me rendre chez le chef ? Je voudrais voir nos parents et, en même temps, parler avec le chef au sujet des Arabes.

— Viens, frère ! s’écria Tabo. Oh ! quelle va être la joie et la surprise de notre mère, qui t’a cru mort pendant si longtemps ! Mais dis-moi, depuis tant d’années que tu vis chez les Arabes, n’es-tu pas devenu semblable à eux ? Peut-être as-tu pris une épouse arabe ? Es-tu sûr que tu ne préfères pas maintenant ta seconde patrie ?

— Certes non ! fit Ulal avec énergie. Je n’ai point épousé d’étrangère, et j’ai toujours conservé l’espoir de revenir dans les montagnes de mon pays, sous le toit de mon père ! Je ne hais pas les Arabes, mais je ne les aime pas non plus. Ils ne sont pas du même sang que moi ! »

 

*    *    *

 

La rencontre d’Ulal et de ses parents fut émouvante. Les pauvres gens avaient peine à croire qu’ils retrouvaient ainsi, miraculeusement, le fils aîné qu’ils avaient si longtemps pleuré.

Lorsque la première émotion fut un peu calmée, Fejjuan, sur sa demande, fut conduit auprès du chef de la tribu.

Batando était un sage vieillard et, en apprenant le retour inattendu d’Ulal, il avait flairé une ruse des Arabes. Aussi soumit-il le nouveau venu à un interrogatoire habile auquel celui-ci n’opposa que des réponses franches qui convainquirent rapidement le chef de sa bonne foi.

« Je vois maintenant que tu es bien Ulal ! s’écria-t-il. Sois le bienvenu dans le pays de tes pères, et dis-moi ce que les Arabes viennent faire ici. Cherchent-ils des esclaves ?

— Ce n’est pas leur but principal. Ibn Jad veut conquérir le trésor.

— Quel trésor ? questionna Batando.

— Il a entendu parler du trésor de la Cité de Nimmr, répondit Ulal, et il cherche le chemin de la ville fabuleuse. C’est pour cette raison qu’il m’a envoyé demander aux Gallas de le guider, et il promet de grands présents en récompense.

— Ses paroles sont-elles sincères ? s’informa Batando.

— Ibn Jad a plusieurs paroles, selon les circonstances, répliqua Ulal avec mépris.

— Et, par conséquent, si le trésor de Nimmr ne répond pas à son attente, ou s’il ne peut le conquérir, Ibn Jad est capable de piller le pays Galla et d’emporter nos enfants comme esclaves, afin de compenser les pertes de ce long voyage, n’est-ce pas ? fit Batando.

— Ta sagesse est égale au grand nombre de tes années, ô Batando, répondit Ulal.

— Que sait-il de la cité fabuleuse ? demanda encore le chef, après avoir réfléchi un instant.

— Rien d’autre que les fables qui lui ont été contées par un vieux nécromant arabe. Celui-ci a affirmé à Ibn Jad qu’un trésor incalculable était caché quelque part dans la Cité de Nimmr et qu’il s’en emparerait aisément, s’il réussissait à découvrir le chemin qui mène à la ville mystérieuse.

— C’est tout ce qu’il lui a dit ? insista le vieillard. Ne l’a-t-il pas averti qu’il pourrait bien se heurter à de grandes difficultés en essayant de pénétrer dans la vallée interdite ? »

Ulal réfléchit un instant. Il avait assisté à la plupart des entretiens d’Ibn Jad avec le mage, car sa qualité d’esclave lui valait d’être considéré plutôt comme un animal domestique que comme un homme par Ibn Jad, et celui-ci ne songeait pas même à se méfier de lui.

« Non, dit-il fermement. Je ne crois pas.

— Dans ce cas, nous conduirons volontiers les Arabes jusqu’à l’entrée de la vallée », murmura lentement Batando avec un sourire indéfinissable.

CHAPITRE XI

MESSIRE JAMES

Pendant qu’il cheminait eu sa compagnie, Zeyd avait eu l’occasion de mieux connaître Tarzan, et une grande admiration s’était emparée du jeune Arabe à l’égard de cet homme mystérieux.

« Grand Seigneur de la Jungle, lui dit-il un jour, tu as comblé le pauvre Zeyd de tant de faveurs qu’il s’enhardit à te demander une dernière grâce.

— Qu’est-ce ? fit Tarzan.

— Ateja, ma fiancée, sera en grand danger, dans cette sauvage contrée, tant que Fahd sera auprès d’elle. Je n’ose encore me présenter aux yeux d’Ibn Jad, mais alors que le temps aura calmé sa colère, je voudrais revenir vers lui, le convaincre de mon innocence et protéger Ateja contre le misérable Fahd.

— Que veux-tu donc faire maintenant ? demanda Tarzan en souriant.

— Je voudrais rester dans le village où tu me conduis, ô Tarzan, en attendant le moment où Ibn Jad y passera, après avoir mené à bien son expédition. » Tarzan hésita un instant.

« Soit, dit-il enfin. Tu resteras six mois dans ce village. Si Ibn Jad n’est pas de retour au bout de ce temps, je donnerai des ordres pour qu’on te conduise auprès de moi et je te ferai alors escorter jusqu’aux frontières du pays.

— Que les bienfaits d’Allah se répandent sur ta tête ! » s’écria Zeyd avec vénération.

 

*    *    *

 

Lorsqu’ils arrivèrent au village indigène, Tarzan donna ses instructions au chef de la tribu, conformément aux désirs de Zeyd, puis il prit congé de ce dernier et retourna à sa vie libre et errante de la jungle.

Il avait l’intention d’aller faire un tour aux environs du camp d’Ibn Jad, car il était intrigué par les détails que Zeyd lui avait donnés au sujet de la présence d’un Blanc parmi les Arabes.

Cependant, rien ne le pressait et, tout en suivant la piste des Bédouins, Tarzan se permettait de flâner, de se livrer au plaisir de la chasse, ou parfois de disputer sa proie à Numa, son adversaire favori.

Pendant tout un jour, il resta en la compagnie du peuple Manu, écoutant le babillage des petits singes, qui, grâce à leur curiosité insatiable, connaissaient au jour le jour la chronique des potins de la jungle.

Il s’apprêtait enfin à les quitter, lorsque survint un groupe de nouveaux venus, essoufflés et surexcités, qui apprirent à Tarzan que des noirs approchaient, formant un long cortège et portant des fusils.

Curieux, Tarzan s’élança, de branche en branche, dans la direction que lui avaient indiquée les singes, et il arriva bientôt en vue d’un groupe de noirs en qui il reconnut aussitôt le safari de Blake. Alors, il se laissa tomber à terre, sous les regards stupéfaits des indigènes.

« Où est votre maître ? » demanda-t-il sans préambule.

Le chef du safari s’approcha et expliqua craintivement que le Seigneur blanc avait disparu avec un guide, le jour de l’ouragan. Les noirs avaient longtemps attendu son retour, puis ils avaient battu la jungle, à sa recherche, mais en vain. Finalement, abandonnant tout espoir, ils avaient décidé de repartir pour leur pays et d’avertir les autorités du sort probable du malheureux Américain.

Tarzan écouta attentivement ce récit, sans quitter des yeux le visage du noir. L’autre ne détourna pas le regard et Tarzan se rendit compte qu’il disait vrai.

« C’est bon, dit alors le fils de la jungle, vous avez agi pour le mieux et vous pouvez maintenant regagner vos foyers. Toutefois, je désire que vous envoyiez ensuite un courrier à la tribu des Waziris. Ce messager leur dira que Tarzan réclame cent guerriers Waziris, qui le rejoindront au nord du pays Galla.

— Bien, Seigneur, tes ordres seront exécutés », répondit respectueusement le noir.

 

*    *    *

 

Dans le château du prince Gobred, James Blake était initié aux devoirs d’un chevalier de Nimmr. Messire Richard l’avait pris sous sa protection et s’était institué son mentor. Il lui avait fait présent de quelques vêtements pris dans sa propre garde-robe, d’un de ses chevaux et de sa meilleure épée.

Timidement, Blake avait fait allusion à un paiement quelconque, mais Richard lui avait répondu avec vivacité que la monnaie d’échange la plus usitée à Nimmr était la réciprocité des services, et qu’on ne se servait qu’avec les artisans des quelques rares pièces de monnaies qui dataient de l’arrivée des Croisés dans le pays.

L’Américain constata en effet rapidement que l’argent avait peu de valeur à Nimmr. Les chevaliers estimaient trop l’honneur et le courage pour lui assigner un prix ; quant aux artisans, ils s’estimaient assez payés lorsqu’ils étaient parvenus à fabriquer un chef-d’œuvre. La vallée était fertile, luxuriante, les fruits et les légumes poussaient presque tout seuls, et nul ne manquait jamais de rien.

Chaque jour, Blake se perfectionnait dans le maniement des armes. Pourtant, le genre d’escrime en usage à Nimmr ne lui était pas familier, et les grands coups d’estoc qu’il fallait assener avec le lourd glaive des chevaliers différaient beaucoup de l’exercice du fleuret tel qu’il l’avait pratiqué autrefois lorsqu’il se trouvait à l’université. Aussi Malud ne se privait-il pas de ricaner lorsqu’il assistait aux leçons que messire Richard prodiguait à son élève. En revanche, la princesse Guinalda, fille du prince Gobred, prenait toujours la défense de l’apprenti-chevalier.

Le prince et sa cour ne dédaignaient pas en effet d’assister, souvent à l’entraînement qui était donné aux pages. Gobred louait fort la façon dont Blake, excellent cavalier, se tenait sur son cheval, mais Malud, qui jouissait d’un grand crédit à la cour du prince, raillait férocement la maladresse du jeune homme à se servir de ses armes.

Un matin, Blake, à la fin de son entraînement, s’approcha de la princesse et la salua.

« Vous êtes fort bon cavalier, sire James, lui dit gracieusement Guinalda. J’aime à vous voir caracoler sur votre destrier !

— Oui, mais sire James se sert de son épée et de son bouclier comme s’il s’agissait de découper une pièce de venaison posée sur un grand plat ! » ricana Malud.

Les rires fusèrent autour de lui et, encouragé par ce succès, Malud reprit :

« Oui, certes ! Comme écuyer-tranchant, messire James ferait merveille ! »

Blake se tourna vers le mauvais plaisant.

« Messire Malud s’intéresse à la cuisine plus qu’il n’est coutume parmi les chevaliers, dit-il. Sans doute sait-il alors ce qu’il faut pour servir du porc frais ?

— Ma foi non, dit Malud interloqué.

— Eh bien, il faut un écuyer-tranchant tel que moi, un couteau bien aiguisé et un cochon bien gras, tel que vous, messire Malud ! » répliqua froidement Blake.

Cette riposte fut tout à fait du goût des chevaliers, qui avaient gardé l’esprit fruste de leurs ancêtres, et tous ils partirent d’un grand rire sonore, auquel se mêlèrent les éclats argentins de la voix de la princesse Guinalda.

Seul Malud ne riait pas. Écumant de rage, il s’approcha de Blake et lui jeta son gant de mailles d’acier au visage.

Un silence mortel succéda alors aux rires. C’était là une insulte qui ne pouvait être lavée que par un combat singulier.

« C’est bien, dit Blake, blanc de colère. Nous nous retrouverons demain, dans la grande cour du château, et nous verrons si je sais découper ! »

Tremblante, la princesse Guinalda s’avança vers l’Américain. « Messire James, dit-elle, je désire faire quelques pas dans le jardin, accompagnez-moi ! »

Et, prenant son bras, elle l’entraîna, après avoir indiqué, d’un geste impérieux à ses filles d’honneur, qu’elle entendait rester seule avec le jeune chevalier.

Blake demeura longtemps silencieux, marchant auprès de la jeune fille et lui lançant de temps en temps un regard furtif plein d’admiration.

« Vous êtes bien belle ! murmura-t-il enfin.

— En vérité ? » fit la jeune fille avec coquetterie. Soudain, elle s’arrêta et le contempla gravement.

« Sire James, dit-elle, vous êtes très brave… ou bien vous êtes fou d’avoir ainsi provoqué la fureur de Malud. Il vous tuera demain, car il est victorieux dans tous les tournois !

— Et vous vous souciez un peu de mon sort ? » demanda doucement Blake.

Guinalda rougit et détourna les yeux. Puis elle répondit :

« Je suis la fille du prince de Nimmr, et je me soucie du sort du plus humble de nos sujets. »

« Et pan ! voilà pour te clouer le bec, mon garçon ! » se dit Blake en lui-même.

Mais il ne formula point sa pensée et se contenta de sourire. Alors Guinalda rougit plus fort et frappa du pied.

« Voilà un sourire bien impertinent, messire ! dit-elle. Il ne me plaît point qu’on me raille comme une chambrière !

— Je ne raille pas ! protesta Blake.

— Alors, pourquoi avez-vous souri ?

— Parce que vos yeux m’ont répondu avant vos lèvres et que j’ai compris que vos yeux me disaient la vérité ! »

Écarlate, Guinalda resta un moment sans voix :

« Voilà vraiment une grande insolence ! dit-elle enfin. Je ne supporterai pas de nouvelles offenses ! »

Et elle se détourna, hautaine, pour rejoindre ses femmes. Blake courut derrière elle et la rattrapa.

« Demain, murmura-t-il en ployant le genou devant la princesse, demain je combattrai contre messire Malud dans la grande cour du château. Mais si vous priez un peu pour moi, je sens que je serai capable de triompher du meilleur jouteur de la cité de Nimmr. »

Mais, digne et hautaine, la princesse Guinalda poursuivit son chemin, sans marquer par un clignement de cils qu’elle avait entendu les paroles du jeune homme.

CHAPITRE XII

TU MOURRAS DEMAIN !

La nuit qui suivit le retour d’Ulal, une grande fête fut donnée dans le village de Batando. On tua une chèvre, des dizaines de poulets, et l’eau-de-vie de millet coula à flots, parmi les chants et les danses. L’aube survint avant qu’aucun des convives n’eût abandonné le lieu du festin, si bien que ce n’est que tard dans l’après-midi que Fejjuan put s’entretenir de questions sérieuses avec le vieux chef Batando.

Lorsqu’il se hasarda à aller trouver le vieillard, celui-ci sommeillait encore, les paupières alourdies par les excès de la veille.

« Je viens te parler au sujet des fils du désert, Batando », dit Fejjuan.

L’autre eut un grognement incompréhensible. Une migraine lancinante lui serrait les tempes.

« Tu m’as dit hier que tu les conduirais à l’entrée de la vallée défendue, poursuivit le guerrier. Tu ne veux donc pas les combattre ?

— Nous n’en aurons pas besoin si nous les conduisons jusque-là.

— Tu parles par énigmes, Batando !

— Tu ne me comprends pas parce qu’il y a longtemps que tu as quitté tes frères, Ulal ! sourit le chef. Tu étais alors trop jeune pour être mis au courant de certaines choses, mais sache maintenant que s’il est aisé d’entrer dans la Vallée Défendue, par le passage du Nord ou par celui du Sud, il n’existe en revanche aucun moyen d’en sortir !

— Que veux-tu dire ? s’exclama Fejjuan. Si l’on peut entrer, on peut sortir !

— Non ! fit le chef en secouant la tête. Tous les Gallas le savent depuis des générations, aucun homme assez hardi pour pénétrer dans la Vallée Défendue n’en est jamais ressorti.

— Quels sont donc les habitants de cette vallée ? interrogea Fejjuan, interdit.

— Comment le saurait-on puisque nul n’est jamais revenu pour le dire ? Bref, tu peux, Ulal, dire au chef des fils du désert que nous le conduirons à l’entrée de la vallée… D’autres que nous se chargeront de nous en débarrasser ! »

Et, malgré sa migraine, le vieux chef se mit à rire de ce bon tour.

« Dis à Ibn Jad, ajouta-t-il, que nous viendrons le trouver dans trois jours, pour le guider à travers le pays. D’ici là, je rassemblerai tous les guerriers des villages voisins, car je n’ai pas confiance en ces Bédouins. Dis-lui aussi qu’en récompense de nos services, il doit rendre la liberté à tous les esclaves Gallas.

— Quant à cela, Ibn Jad n’y consentira pas, déclara Fejjuan.

— Bah ! il sera peut-être plus traitable lorsqu’il se verra entouré par les guerriers Gallas ! » répliqua Batando sans se troubler.

Dans le cours de la journée, Fejjuan retourna auprès d’Ibn Jad, son maître, pour rapporter les propositions du chef Galla.

Ibn Jad commença par refuser de libérer ses esclaves, mais Fejjuan réussit à lui faire admettre que l’aide de Batando était à ce prix, et le chef arabe finit par consentir en principe à cette libération, tout en gardant l’arrière-pensée de reprendre sa parole si l’occasion s’en présentait.

 

*    *    *

 

Tandis que Batando convoquait le ban et l’arrière-ban de ses vassaux, afin d’être en force de se présenter à Ibn Jad, Tarzan se hâtait sur la piste des Bédouins. Il s’était persuadé que le prisonnier blanc dont lui avait parlé Zeyd n’était autre que Blake, et il se proposait de lui faire rendre la liberté lorsqu’il arriverait au camp d’Ibn Jad.

 

*    *    *

 

Deux hommes étaient assis, sur des escabeaux, aux deux extrémités d’une table grossièrement équarrie. Entre eux, dans un vase plein d’huile, brûlait une mèche qui fournissait une lumière incertaine, découpant de grandes ombres fantastiques sur les murs de pierre nue.

Par l’étroite fenêtre, l’air frais de la nuit pénétrait dans la pièce, couchant de temps à autre la fragile flamme de la lampe.

Les deux jeunes gens étaient fort absorbés par une partie d’échecs dont les pions étaient d’ivoire sculpté.

« C’est à vous, Richard, fit l’un des deux partenaires. Vous semblez distrait ce soir. Qu’y a-t-il ?

— Je pense à demain, James, et j’ai le cœur bien lourd, fit l’autre, avec un gros soupir.

— Pourquoi donc ? demanda Blake.

— Malud n’est pas le meilleur escrimeur de Nimmr, répliqua sire Richard, mais…

— Mais je suis le plus mauvais ! » acheva Blake en riant, voyant que son ami hésitait.

Sire Richard leva les yeux et sourit.

« Par ma foi, sir James, vous feriez la nique à la mort en personne ! dit-il. Tous les hommes de votre étrange pays sont-ils aussi courageux que vous ?

— C’est votre tour, Richard ! répéta Blake.

— Ne vous protégez point les yeux avec votre bouclier, James, reprit Richard. Gardez toujours votre regard fixé sur celui de Malud, pour savoir le moment où il se préparera à foncer sur vous. Il feinte avec sa lame, mais ses yeux le trahissent, je le sais pour m’être souvent exercé contre lui.

— Et il ne vous a point tué ! remarqua Blake.

— Oh ! c’était en lutte courtoise, et demain, ce sera différent. Malud veut laver dans le sang l’injure qu’il a reçue de vous !

— Bah ! il veut donc me tuer pour cela ? Fi donc, le rancunier personnage !

— Ce n’est peut-être pas la seule raison, murmura sir Richard en hésitant. Il est… jaloux.

— Ah bah ! Et pourquoi ?

— Il prétend à la main de la princesse, et il n’a pas manqué de s’apercevoir de la façon dont vous la regardiez !

— C’est une plaisanterie ! fit Blake en rougissant jusqu’aux oreilles.

— Il n’est d’ailleurs pas le seul à s’en être aperçu, poursuivit Richard en souriant à demi.

— Vous êtes fou, mon vieux, dit Blake, essayant encore de protester.

— À vrai dire, bien des chevaliers se sont laissé prendre au charme de la princesse, car elle est d’une beauté sans pareille…

— Et Malud les a tous tués ?

— Non, parce que la princesse n’avait jusqu’ici daigné en distinguer un seul… »

Blake, cramoisi, se força à rire :

« La princesse est une charmante jeune fille, c’est entendu, dit-il, mais si vous vous imaginez qu’elle fait attention à moi, vous vous trompez lourdement… » Richard hocha la tête.

« Je crois comprendre que vous refusez de l’admettre, dit-il gravement, mais Malud ne s’y est pas trompé, et c’est pourquoi il vous tuera, ce dont j’aurai grand-peine, car j’ai appris à vous estimer, gentil sire ! » Blake se leva et posa affectueusement son bras sur l’épaule de Richard.

« Vous êtes un chic type, mon vieux, dit-il, ému, mais ne vous en faites pas, je ne suis pas encore mort. J’avoue que je ne suis pas à la hauteur de Malud à certains égards, mais j’ai fait des progrès ces temps-ci, et il pourrait bien avoir une surprise désagréable avec moi.

— Votre vaillance et votre confiance vous seront certes d’un grand secours, James, mais ne compenseront pas la science de Malud ! soupira Richard.

— Est-ce que le prince Gobred voit d’un bon œil les assiduités de Malud auprès de sa fille ? demanda soudain Blake, frappé d’une idée.

— Pourquoi pas ? Malud est un puissant seigneur, il possède un magnifique château et de nombreux chevaliers. Il peut lever au moins cent hommes d’armes !

— Combien y a-t-il de chevaliers qui possèdent un château et une troupe suffisante d’hommes d’armes ? demanda Blake.

— Une vingtaine, répondit Richard.

— Et leurs terres sont proches du château du prince ?

— À quelques lieues, tout au plus.

— Personne n’habite donc plus loin dans cette vaste vallée ? demanda James surpris.

— Vous avez déjà entendu prononcer le nom de Bohun, sans doute ? fit Richard.

— Oui, souvent. Qui est-ce ?

— Il s’attribue le titre de roi, mais nous ne lui reconnaissons pas cette qualité. Avec ses partisans, il occupe l’autre côté de la vallée. Par bonheur, ils sont à peu près aussi nombreux que nous, et nous sommes constamment en guerre contre eux.

— Mais j’ai entendu parler d’un grand tournoi, pour lequel tous les chevaliers se préparent en ce moment, et j’ai cru comprendre que Bohun et les siens devaient y prendre part ?

— En effet, chaque année, pendant trois jours à partir du premier dimanche de carême, une trêve a lieu entre les Venants et les Partants, pour le grand tournoi qui se déroule alternativement à Nimmr et dans la Ville du Sépulcre, ainsi qu’ils nomment leur cité.

— Les Venants et les Partants ? Qu’est-ce que c’est que cela ? s’exclama Blake.

— Vous êtes chevalier de Nimmr et vous l’ignorez encore ? dit Richard surpris. En ce cas, écoutez-moi, et prêtez-moi l’attention, car je dois revenir bien loin en arrière pour tout vous expliquer. »

Richard emplit deux gobelets d’un vin épais et sirupeux, avala une large rasade et commença son récit :

« En l’an 1191, Richard Cœur de Lion s’éloigna de Sicile à bord de ses galères pour aller mouiller à Saint-Jean-d’Acre, où il devait retrouver le roi de France, Philippe Auguste, afin d’arracher la Terre Sainte au joug des Sarrasins. Mais Richard s’arrêta en route pour conquérir Chypres et punir le roi de cette île, qui avait lancé de viles calomnies sur Bérengère, la belle princesse que Richard allait épouser.

« Lorsque l’armée de Richard reprit la mer pour continuer son chemin vers Saint-Jean-d’Acre, elle emmenait dans ses navires de belles jeunes filles cypriotes dont les charmants visages avaient séduit bon nombre de chevaliers qui avaient résolu d’en faire leurs épouses.

« Or il advint que deux de ces vaisseaux furent pris dans une grande tempête et rejetés sur les côtes d’Afrique, en perdition. L’une des galères était commandée par le comte Bohun et l’autre par l’ancêtre de notre seigneur Gobred. Chacune des deux troupes poursuivit son chemin sur la terre aride d’Afrique, à la recherche de Jérusalem, côte à côte, mais sans jamais se mêler.

— C’est ainsi qu’elles parvinrent dans cette vallée. Bohun proclama que c’était la vallée du Saint Sépulcre et que la croisade était terminée. En conséquence, ses hommes d’armes portèrent dorénavant la croix, non sur la poitrine, mais sur le dos, pour marquer que leur but était atteint et qu’ils pouvaient par conséquent rentrer en Angleterre.

« Gobred, lui, se refusait à croire qu’ils eussent atteint la vallée du Saint Sépulcre. Ses partisans gardèrent donc la croix sur la poitrine et construisirent une forteresse afin de défendre l’entrée de la vallée et d’empêcher Bohun et les siens de repartir pour l’Angleterre avant d’avoir accompli leur mission.

« Bohun riposta en fortifiant ses positions pour arrêter Gobred qui voulait poursuivre dans la direction où celui-ci savait que se trouvait véritablement le Saint Sépulcre, et c’est ainsi que, depuis sept cent cinquante ans, les descendants de Bohun empêchent les descendants de Gobred d’aller arracher le Saint Sépulcre aux Sarrasins, tandis que les descendants de Gobred interdisent à ceux de Bohun de retourner en Angleterre, pour sauver l’honneur et le bon renom de la chevalerie. Gobred prit le titre de prince et Bohun celui de roi. Ces titres sont restés à leur postérité, tandis que leurs partisans respectifs, portant les uns la croix sur la poitrine, les autres dans le dos, prenaient le nom de Venants et de Partants.

— Et si Bohun vous laissait la voie libre, vous iriez encore aujourd’hui conquérir le Saint Sépulcre ? demanda Blake, ahuri.

— Oui, dit gravement Richard. Nous n’aurions même qu’à tourner la vallée, pour poursuivre notre route, mais alors les Partants retourneraient en Angleterre, et feraient de la chevalerie anglaise la risée du monde ! D’ailleurs, aucune de ces hypothèses n’est réalisable, puisque la vallée est entourée par une armée de Sarrasins, trop nombreux pour que nous puissions en triompher. Ne croyez-vous pas qu’il est plus sage, dans ces conditions, que nous ne cherchions pas à sortir de la vallée ? demanda anxieusement Richard.

— Eh bien, à vrai dire, mon cher Richard, je crois en effet que c’est le mieux, dit sérieusement Blake. Vous comprenez, le monde a bien changé en sept cent cinquante ans, tandis que vous êtes à peu près restés semblables à vos ancêtres, et je ne vois pas trop ce que vous deviendriez dans la civilisation moderne ! Les Sarrasins eux-mêmes, comme vous les appelez, ne comprendraient pas ce qui leur arrive si vous fondiez sur eux maintenant pour conquérir Jérusalem !

— Je crois que vous avez raison, James, reprit Richard après un silence. Et puis, nous sommes heureux ici et, sans doute, serions-nous des étrangers dans le reste du monde, même dans la patrie de nos ancêtres. »

Les deux jeunes gens restèrent un instant silencieux, perdus dans leurs pensées. Blake reprit le premier la parole.

« Ce grand tournoi m’intéresse, dit-il. Vous dites qu’il commencera le premier dimanche de Carême ? Il est donc assez prochain.

— Certes… mais pourquoi me demandez-vous cela ?

— Je me demande si je ne pourrais pas y prendre part. Je fais des progrès tous les jours ! »

Sire Richard la contempla tristement et hocha la tête :

« Demain, ami, vous serez mort ! » dit-il doucement.

Blake se mit à rire :

« Eh bien, vous êtes optimiste, au moins ! dit-il.

— Je suis franc, seulement, et j’ai grand-douleur en songeant à votre mort. Mais je puise une consolation dans la pensée que vous combattrez vaillamment et mourrez en galant chevalier.

— On verra ! déclara Blake. En tout cas, si je dois être tué demain, j’ai bien droit à un petit somme en attendant ! »

Et, ce disant, il tira ses couvertures d’un coffre et s’installa pour la nuit, à côté de Richard qui, tourmenté, poussa quelques gros soupirs avant de sombrer dans le sommeil.

Quant à Blake, il se tourna et se retourna longtemps avant de parvenir à s’endormir. Il ne s’inquiétait pas de savoir s’il serait victorieux ou vaincu dans le combat du lendemain, il n’y songeait même pas, convaincu de l’inutilité d’y réfléchir davantage, mais il se sentait contrarié, malgré lui, à la pensée du mariage projeté entre sire Malud et la princesse Guinalda.

Furieux contre lui-même, il ne se ménageait pas les remontrances. Était-il donc tombé amoureux de cette petite princesse médiévale qui le considérait avec tant de mépris, quoi qu’en dise Richard ? S’il réussissait à tuer son fiancé, il la rendrait sans doute malheureuse. Et s’il n’y parvenait pas, qu’arriverait-il ? Décidément, mieux valait dormir !

CHAPITRE XIII

SOUS LA TENTE DE ZEYD

Ibn Jad attendit pendant trois jours les guides promis par Batando, puis il envoya Fejjuan rappeler au chef ses promesses et lui dire de se hâter. L’Arabe redoutait une nouvelle intervention de Tarzan, et il se sentait mal à l’aise à la pensée que celui-ci pourrait surgir inopinément pour le punir de ne pas lui avoir obéi et quitté la région comme il en avait reçu l’ordre.

Il savait qu’il était maintenant hors des domaines du fils de la jungle, mais cela ne suffisait pas à le rassurer. Il espérait bien pourtant que Tarzan attendrait pour le châtier qu’il repassât par les terres soumises à sa juridiction, et Ibn Jad avait le ferme dessein de faire un détour aussi grand qu’il serait nécessaire, au retour, pour échapper à la vindicte de son redoutable ennemi.

Au seuil de la tente du cheik se trouvaient Tollog, Fahd, Stimbol, Ibn Jad lui-même, et quelques autres Arabes. Ils discutaient au sujet du retard apporté par Batando à expédier ses guides et ils redoutaient quelque trahison, car ils n’ignoraient pas que le vieux chef réunissait une grande armée, et cette nouvelle les inquiétait, bien que Fejjuan leur eût affirmé que les Gallas ne se tourneraient contre les Arabes que s’ils avaient à se plaindre d’eux.

Ateja vaquait aux menues besognes qui lui étaient dévolues, mais les rires et les chants de la jeune Arabe s’étaient envolés, car son cœur était lourd d’angoisse à la pensée de Zeyd. Elle entendait la conversation qui se déroulait non loin d’elle, entre les notables, mais elle n’y prêtait qu’une attention distraite. Seulement, lorsque ses regards tombaient sur la silhouette de Fahd, une lueur de haine s’allumait dans ses yeux.

Elle vit tout à coup Fahd tressaillir et pâlir, tandis que, du doigt, il désignait fébrilement un point dans l’espace.

« Par Allah ! Ibn Jad ! Vois donc ! » s’écria-t-il d’une voix étranglée.

Toutes les têtes se tournèrent, et une même exclamation jaillit de toutes les poitrines.

S’avançant tout droit vers la tente du cheik, un géant armé d’une lance, d’un arc et d’un couteau, venait d’apparaître.

« Tarzan ! bégaya Ibn Jad. La malédiction d’Allah soit sur lui !

— Il doit être suivi d’une nombreuse escorte qu’il a dissimulée dans les environs, murmura Tollog. Sinon, si hardi qu’il soit, il n’oserait se jeter ainsi entre nos mains ! »

Ibn Jad, plein d’anxiété, grogna un acquiescement, tandis qu’il suivait des yeux le géant qui venait de s’arrêter devant le groupe, et qui dévisageait maintenant Stimbol.

« Où est Blake ? demanda-t-il sèchement à l’Américain.

— Vous devriez le savoir, grommela l’autre, de mauvaise grâce.

— L’avez-vous revu depuis que vous avez partagé l’escorte entre vous deux ?

— Non.

— Vous l’affirmez ?

— Puisque je vous le dis ! »

Tarzan se tourna vers Ibn Jad :

« Tu m’as menti, Arabe. Tu n’es pas venu ici pour faire du commerce mais bien pour piller une ville et voler ses trésors !

— Par Allah, c’est faux ! s’écria Ibn Jad. Celui qui t’a fait un tel conte est un vil menteur…

— Je ne crois pas, répliqua le fils de la jungle. L’homme qui m’a mis au courant de tes intentions m’a au contraire fait l’effet d’un honnête et loyal garçon.

— Qui est-ce donc ? grommela le cheik.

— Il se nomme Zeyd ! »

Ateja entendit ces mots et son cœur battit plus vite, tandis qu’elle étouffait un léger cri de joie.

« Que t’a-t-il encore dit, Infidèle ?

— Qu’un traître lui avait volé son fusil et avait tiré sur toi en laissant croire que Zeyd était le coupable.

— C’est aussi faux que tout le reste ! » hurla Fahd, pâle de rage et de terreur.

Ibn Jad resta un instant silencieux, les sourcils froncés. Enfin, il jeta sur Tarzan un regard cauteleux :

« Le pauvre Zeyd n’est pas responsable des folies qu’il débite ; dit-il d’un ton mielleux. Qu’il ait voulu me tuer et qu’il dise le contraire maintenant, cela n’est pas pour m’étonner. Il n’a jamais eu tout à fait sa tête à lui, mais je n’aurais pas cru qu’il deviendrait un jour un fou dangereux… Il t’a induit en erreur, ô Tarzan, et mon peuple te le confirmera, ainsi que cet Infidèle qui vit pour l’instant parmi nous. La vérité est que je m’apprête à t’obéir et à quitter ce pays. Sinon, pourquoi suivrais-je ce chemin ?

— Dans ce cas, pourquoi m’as-tu retenu prisonnier et as-tu envoyé ton frère m’assassiner pendant la nuit ? fit brusquement le fils de la jungle.

— Cette fois encore tu te méprends sur les intentions d’Ibn Jad ! dit le cheik en soupirant comme s’il était accablé par l’incompréhension de son visiteur. Mon frère venait couper tes liens et te rendre la liberté au moment ou l’éléphant est survenu et a failli le tuer.

— M’expliqueras-tu alors ce que voulait dire ton frère lorsqu’il s’est jeté sur moi en criant : « Tu vas mourir, Infidèle ! »

— C’était pour rire…, balbutia Tollog.

— Eh bien, moi, je ne ris pas, repartit Tarzan. Mes waziris vont arriver et nous veillerons à ce que tu prennes bien la direction du désert, Bédouin !

— C’est mon seul désir ! affirma Ibn Jad. Malheureusement, nous sommes harcelés par les guerriers Gallas, et nous craignons d’être attaqués à tout moment. N’est-ce pas vrai, Infidèle ? » fit Ibn Jad en se tournant vers Stimbol.

— Parfaitement exact ! confirma vivement celui-ci.

— Il est vrai, en tout cas, que vous allez quitter ce pays, déclara Tarzan. Demain, vous déguerpirez. En attendant, conduisez-moi à une tente et n’essayez pas, cette nuit, de me tuer par surprise !

— Ne crains rien, Infidèle ! » dit Ibn Jad avec un grand geste de protestation.

Il se tourna alors vers sa propre tente et appela :

« Hirfa ! Ateja ! Préparez la tente de Zeyd pour qu’elle soit digne de recevoir le Seigneur de la Jungle ! »

Aussitôt, les deux femmes se mirent en devoir, de dresser la tente noire du jeune homme, puis Hirfa s’éloigna pour vaquer à d’autres soins, laissant à Ateja la tâche de déplier les couvertures et les tapis.

Dès que sa mère eut disparu, la jeune fille s’approcha de Tarzan.

« Oh ! Infidèle, murmura-t-elle. Tu as donc vu mon cher Zeyd ! Est-il maintenant en sûreté ?

— Je l’ai laissé dans un village dont le chef prendra soin de lui jusqu’à ce que ta tribu repasse dans ces parages pour regagner le désert. Il est parfaitement en sûreté et en bonne santé.

— Conte-moi, ô Infidèle, ce qu’il est advenu de Zeyd, car mon cœur a besoin d’entendre parler de lui, implora la jeune fille. Où l’as-tu rencontré ? Que t’a-t-il dit ? »

Tarzan sourit et relata sommairement à Ateja les circonstances dans lesquelles il avait fait la connaissance de son amoureux. Les yeux pleins de larmes de joie, Ateja l’écouta religieusement, puis elle couvrit ses mains de baisers.

« Ma vie est à toi, Infidèle, s’écria-t-elle, puisque tu as préservé l’existence de Zeyd ! »

Cette nuit-là, Fejjuan revint auprès de ses maîtres et trouva Ibn Jad et Tollog en grande conversation ; le cheik renvoya rapidement l’esclave Galla qui se demanda en son for intérieur ce que les deux Arabes étaient en train de comploter. C’était aussi ce que se demandait Ateja qui, dissimulée derrière une tenture, écoutait de toutes ses oreilles.

« Il faut absolument nous débarrasser de lui ! disait Ibn Jad.

— Mais ses Waziris vont arriver, objecta Tollog. Que leur dirons-nous s’ils réclament leur maître ? Aucun prétexte ne pourra les tromper et ils se jetteront sur nous. J’ai entendu dire que ce sont de terribles guerriers.

— Par Allah ! répliqua Ibn Jad avec impatience, si Tarzan reste parmi nous, nous ne pourrons plus rien faire. Mieux vaut courir un risque que de revenir les mains vides dans notre pays après toutes les peines que nous avons prises.

— Mon frère se trompe s’il compte sur moi pour affronter encore ce diable de la jungle ! murmura Tollog.

— Il faut pourtant que nous parvenions à une solution. Ne pourrions-nous trouver un instrument docile à nos desseins. »

Tollog réfléchit un instant, puis se frappa le front :

« L’autre Infidèle ! s’écria-t-il. Il hait le fils de la Jungle… mais il importe qu’on ne puisse rejeter sur nous la responsabilité de ses actes…

— Ton plan est bon, dit Ibn Jad. Quant à ton objection elle est juste, et nous tâcherons d’y remédier, mais, avant tout, il faut nous débarrasser de Tarzan cette nuit même. Si Batando arrive demain avec ses guides, le fils de la jungle saura que je lui ai menti encore une fois sur mes intentions !

— Que comptes-tu faire, mon frère ? demanda Tollog.

— Écoute ! Tous les hommes de la tribu savent que Stimbol a voué une haine sans borne au Seigneur de la Jungle. Il l’a assez souvent maudit à haute voix pour que personne ne soit surpris si l’on apprend qu’il s’est glissé dans sa tente pour le poignarder…

— Les waziris penseront quand même que nous sommes les instigateurs de ce meurtre ! Stimbol avouera que nous l’y avons poussé…

— Attends ! Je ne vais pas ordonner à Stimbol d’assassiner le Seigneur de la Jungle, mais je vais lui en suggérer la possibilité, et, lorsque le meurtre sera accompli, je feindrai la consternation et l’horreur. Pour prouver ma bonne foi, j’ordonnerai l’exécution immédiate du criminel et nous serons ainsi débarrassés des deux Infidèles au moment où les waziris arriveront !

— Allah soit loué pour l’excellence du plan qui t’est venu à l’esprit, mon frère ! s’écria Tollog, séduit.

— Va prévenir maintenant Stimbol que je désire lui parler en tête à tête. Lorsque j’en aurai terminé avec lui, tu reviendras me trouver. »

Ateja écoutait en tremblant. En même temps, une forme indistincte et souple s’éloignait silencieusement de la tente, à l’abri de laquelle cet auditeur invisible avait entendu toute la conversation des deux frères. Quelques instants plus tard, Stimbol s’inclinait devant le cheik, qui lui sourit d’un air agréable.

« J’ai parlé avec Tarzan tout à l’heure, dit l’Arabe, et, comme tu es mon ami, je tiens à te faire savoir ce qu’il trame contre toi… »

Ibn Jad fit une pause, épiant du coin de l’œil l’air anxieux de Stimbol, dont toute la contenance exprimait la crainte et la rage.

« Tarzan prétend que tu as tué ton compagnon, reprit doucement le cheik, et pour le venger il veut te tuer demain !

— Comment ? Me tuer ? Mais… il n’a pas le droit ! Vous ne le laisserez pas faire, au moins ?

— Que puis-je faire ? dit le cheik en soupirant. Mon autorité est bien peu de chose auprès de celle du Seigneur de la Jungle. Non, mon fils, nul ne peut rien pour toi… que toi-même !

— Que voulez-vous dire ? demanda Stimbol après un instant de réflexion, en essuyant son front couvert de sueur.

— Eh bien, mais… Il dort profondément sous sa tente, et tu possèdes un poignard bien aiguisé… Si tu ne tues pas cette nuit, tu seras tué demain ! Ne me dis rien ! Je t’ai averti par amitié, fais ce que bon te semble. Pour moi, j’ai sommeil, il est temps que j’aille prendre du repos. »

Et le cheik se leva pour marquer que l’audience était terminée. Tremblant, Stimbol sortit de la tente et se retrouva, seul, dans la nuit. Pendant un instant, il hésita, puis il s’avança silencieusement dans la direction de la tente qui avait été assignée pour la nuit au Seigneur de la Jungle.

Mais déjà Ateja s’était élancée pour avertir du danger l’homme qui avait sauvé Zeyd des griffes d’un lion. Elle allait atteindre la tente, lorsqu’elle se sentit saisie par une poigne de fer, tandis qu’une main s’appliquait sur sa bouche, comme un bâillon, pour l’empêcher de crier.

« Où vas-tu, ma nièce ? murmura à son oreille la voix de Tollog. Ne tente pas de me répondre, je le sais : tu vas avertir l’infidèle de nos projets ! Retourne à l’instant auprès de ta mère, jeune fille, et remercie-moi de ne pas dévoiler ta conduite au cheik ton père. Va ! »

Et brutalement il éloigna Ateja qui s’enfuit épouvantée. Tollog suivit sa fuite du regard, en souriant, mais, tandis qu’il se félicitait d’avoir fait bonne garde, une poigne redoutable le saisit par-derrière et une main de fer l’étreignit à la gorge.

Le frère du cheik poussa un sourd gémissement, tandis que l’agresseur traînait à l’écart son corps inerte.

Pendant ce temps, hagard, couvert d’une sueur froide, Stimbol, un poignard à la main, s’approchait avec précaution de la tente où dormait sa victime. L’Américain était un homme lâche et brutal, mais il n’était pas un criminel. Tout son être se révoltait contre l’acte qu’il allait commettre. Il ne désirait pas tuer, mais il était dans l’état d’esprit d’une proie prise au piège et qui aperçoit brusquement la possibilité d’échapper à une mort certaine.

C’est agité par ces sentiments qu’il se glissa sous la tente de Tarzan et, poussé par la détermination du désespoir, rampa sans bruit vers le corps étendu dans l’ombre et recouvert d’un vieux burnous…

CHAPITRE XIV

L’ÉPÉE ET LE BOUCLIER

Le soleil caressait les tours du château du prince de Nimmr, et le premier rayon se glissant par une des étroites meurtrières tira d’un profond sommeil un jeune valet qui, rejetant sa courtepointe, sauta immédiatement sur ses pieds. Il secoua ensuite un autre garçon de son âge, qui dormait encore à ses côtés.

« Debout, Édouard ! cria-t-il. Debout, paresseux ! Oublies-tu que c’est aujourd’hui que ton maître court grand-chance d’être occis ? »

Ces paroles chassèrent de l’esprit du valet les dernières nuées du sommeil ; il se leva, furieux.

« Tu mens par le diable ! cria-t-il. Il désarçonnera messire Malud d’un seul coup de lance ! Il n’existe pas dans toute la chrétienté chevalier plus fort que messire James ! En outre, Michel, ajouta-t-il d’un ton de reproche, tu médis d’un ami de messire Richard, qui a toujours été bon pour toi. »

Michel frappa sur l’épaule de son compagnon :

« Je plaisantais, dit-il. Je forme tout comme toi des vœux pour le triomphe de messire James. Pourtant, j’ai peur.

— Et de quoi ?

— J’ai peur que messire James ne soit pas encore passé maître dans l’art de la joute. Aurait-il même la force de dix hommes que cela lui serait d’un mince avantage s’il ne sait pas se servir de son bouclier.

— Nous verrons, répliqua Édouard.

— Je vois que messire James a un écuyer loyal », fit une voix derrière les deux jeunes gens.

Et sir Richard apparut dans l’embrasure de la porte.

« Je me suis endormi en priant Notre-Seigneur de guider sa bonne épée à travers le heaume de messire Malud.

— Bien. Maintenant, va, et vérifie soigneusement sa cotte de mailles et ses étriers. Je veux que ton maître entre en lice avec le plus beau harnois de tous les chevaliers de Nimmr. »

Puis, Richard, ayant donné ses instructions, s’en fut.

Vers onze heures, le clair soleil de cette matinée de février brillait au-dessus de la barbacane nord du château de Nimmr. Il faisait étinceler les cottes de mailles des nobles chevaliers, les piques et les hallebardes des hérauts d’armes et chatoyer les robes claires des dames qui se pressaient sur la courtine.

Le prince Gobred et sa cour étaient assis sous un dais dressé au pied du mur, et tout le long de celui-ci avaient pris place les magnifiques seigneurs et les nobles dames de Nimmr. Derrière eux, les hérauts et les hommes d’armes tendaient le cou. Toute la population de Nimmr, jusqu’aux serfs, était grimpée sur les saillies des remparts, partout où l’on pouvait avoir vue sur le combat qui allait se dérouler.

À chaque bout de la lice, se dressait une tente décorée richement aux armes de son occupant, la première arborait les couleurs or et sinople de sire Malud, l’autre d’argent et d’azur de sire James. Devant chaque tente se tenaient deux hérauts d’armes, hallebarde au poing, tandis qu’un valet contenait un destrier fougueux magnifiquement caparaçonné. L’écuyer de chacun des deux combattants procédait aux derniers préparatifs.

Un héraut, raide et immobile, sa trompette aux lèvres, attendait le signal du prince pour annoncer par une fanfare l’entrée des combattants dans la lice.

Sous la tente aux couleurs argent et azur étaient assis Blake et sire Richard. Celui-ci faisait ses ultimes recommandations à son compagnon et, des deux, il était certainement le plus nerveux.

Le prince Gobred lança un coup d’œil sur le soleil et donna le signal au héraut ; les notes claires de la trompette résonnèrent sous les murs de la barbacane. Aussitôt, dans les tentes, à chacune des extrémités de la lice, l’activité s’accrut. Édouard, rouge d’émotion, entra en courant, saisit l’épée de Blake et l’accrocha au côté de celui-ci. Puis, empoignant le bouclier, il suivit son seigneur hors de la tente. Il l’aida ensuite à se mettre en selle, ce qui ne représentait pas un mince exploit pour le jeune Américain, engoncé dans sa lourde cotte de mailles.

« J’ai prié pour vous, messire James ! dit le jeune homme. Je sais que vous prévaudrez ! »

Blake vit des larmes dans ses yeux et répondit d’une voix douce :

« Vous êtes un bon garçon, Eddy ! Je vous promets que vous n’aurez pas à rougir de moi.

— Oh ! messire, comment pourrais-je ! balbutia le jouvenceau. Même si vous deviez succomber, je sais que vous mourriez en bon chevalier. »

Et il lui tendit son bouclier. Déjà, précédé par sire Richard, le jeune Américain s’avançait le long de la lice, vers le dais princier, tandis que les trompettes sonnaient et que sir Malud arrivait de l’autre côté, précédé également par son écuyer.

Il y eut un murmure d’admiration dans la foule lorsque les quatre chevaliers s’arrêtèrent en face du prince Gobred. Celui-ci leur rappela les règles du combat chevaleresque, mais Blake n’écoutait pas, tout occupé à contempler Guinalda, la petite princesse, qui était assise, toute raide, l’œil perdu dans le vague. Elle était très pâle, et Blake se demanda si elle n’était pas malade. « Comme elle est belle ! » songea-t-il. Et bien qu’elle ne lui accordât pas un seul coup d’œil, il s’en consola en se disant qu’elle ne regardait pas non plus sire Malud.

De nouveau les trompettes sonnèrent, et les quatre chevaliers regagnèrent lentement les extrémités du champ. Là, les deux champions attendirent le signal du combat. Blake dégagea son bras de la courroie de son bouclier et le laissa glisser à terre.

Édouard le regardait faire, abasourdi.

« Seigneur ! s’écria-t-il, êtes-vous insensé ? »

Et il se précipita pour lui tendre le bouclier, mais Blake refusa d’un geste. Édouard courut alors vers Richard qui n’avait pas perçu cette scène.

« Messire Richard ! Messire Richard ! murmura-t-il d’une voix entrecoupée. Une sorte de folie a frappé mon maître. Il vient de jeter son bouclier ! Il doit être très malade ; je ne peux pas croire qu’il veuille refuser le combat ! »

Richard s’élança au côté de Blake.

« Es-tu fol, mon fils ? Tu ne peux refuser le combat maintenant sans félonie.

— Où avez-vous pris cela ? dit Blake. Qui vous a dit que j’abandonnais ?

— Prends ton bouclier ! » cria sire Richard.

À ce moment, une dernière sonnerie de trompette donna le signal du combat et, au bout de la lice, sir Malud s’élança.

« Allons-y ! s’écria Blake.

— Ton bouclier ! hurla encore une fois sire Richard.

— Cet ustensile est trop encombrant… » déclara Blake.

Et il piqua des deux.

Les chevaux des deux champions avaient pris immédiatement le galop. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient ; Malud éperonnait furieusement sa monture et Blake comprit que son adversaire voulait le désarçonner au premier choc ou du moins le déséquilibrer de telle manière qu’il lui serait alors facile de lui assener un coup imparable. Malud chevauchait en brandissant son épée, tandis que Blake, s’étant mis en garde, position d’escrime inconnue des chevaliers de Nimmr, habitués à parer les coups avec leur bouclier. Les deux cavaliers s’affrontèrent par la gauche, sire Malud se dressa sur ses étriers, brandit son épée et lança un coup terrible, destiné à fendre le heaume de son adversaire.

C’est à ce moment que quelques assistants, dans la loge du prince, s’aperçurent que Blake n’avait pas de bouclier. De toutes parts, les gens s’écrièrent :

« Le bouclier ! Sire James n’a pas de bouclier ! Il a perdu son bouclier ! »

Et Blake entendit distinctement une femme crier dans la loge du prince, mais il ne put voir si c’était Guinalda. Quand les deux combattants se rencontrèrent, Blake dirigea son cheval contre celui de Malud, si bien que les deux destriers se trouvèrent flanc contre flanc. Pendant ce temps Malud, dressé sur ses étriers et tenant d’une main son épée et de l’autre son bouclier, ne pouvait diriger son cheval. Perdant l’équilibre, son coup porta à faux, d’autant plus qu’à la grande surprise du chevalier, Blake engagea le fer et écarta la lame en escrimeur consommé. Son cheval bien en main, puisqu’il pouvait tenir les rênes avec sa main libre, Blake rassembla les rênes, battit le fer en quarte et se fendit. La pointe de l’épée déchira la cotte de mailles de Malud et, avant que le cheval de son adversaire ne fût écarté, il lui entama profondément l’épaule gauche. De longues clameurs saluèrent ce premier avantage. L’écuyer de Malud piqua des deux vers la loge du prince.

« Messire James n’a pas de bouclier, protesta-t-il. Le combat n’est pas loyal !

— S’il n’est pas égal, c’est au détriment de messire James, observa Gobred.

— Mais nous renonçons à cet avantage, déclara sire Jarred, l’écuyer de Malud.

— Qu’en penses-tu ? demanda Gobred à sire Richard qui avait rejoint Jarred.

— Sire James a renoncé volontairement à son bouclier, dit Richard. Le combat est donc parfaitement loyal. »

Le prince s’inclina.

Cependant, les deux combattants, trop absorbés par la lutte pour prêter attention aux discussions de leurs témoins, s’affrontaient de nouveau, après avoir pris du champ. Malud perdait beaucoup de sang, par sa blessure de l’épaule, mais revenait courageusement au combat. Des clameurs diverses emplissaient l’espace, une partie des assistants marquant leur désapprobation de voir sir James sans bouclier, l’autre exprimant bruyamment sa satisfaction. On engageait maintenant des paris, ouvertement, et, bien que sire Malud restât toujours grand favori, la cote de Blake remontait à vue d’œil.

Le sourire que Malud arborait en pénétrant dans la lice avait disparu. Ses yeux étincelaient de colère tandis qu’il s’élançait vers Blake, il se disait d’ailleurs en lui-même que son adversaire avait simplement été favorisé par un coup de chance. Mais Blake, débarrassé de l’encombrant bouclier, profitait à fond de la rapidité du fougueux cheval qu’il montait et auquel il était parfaitement accoutumé, car il s’en servait depuis son arrivée à Nimmr.

De nouveau, sire Malud, à sa grande surprise, vit tous les coups d’estoc et de taille qu’il décochait se heurter à une garde infranchissable et, de nouveau, la pointe de l’épée de sire James se glissa sous son bouclier et lui pénétra dans le flanc. La blessure n’était pas profonde, mais Malud souffrait et continuait à perdre du sang. Furieux, il chargea encore une fois. Blake fit cabrer son cheval et, avant que Malud pût rassembler ses rênes, il lui assena un coup terrible au sommet du heaume. Malgré la violence du coup, Malud ne s’écroula pas et fit face. Les deux épées étincelèrent au soleil et, à l’étonnement des spectateurs, et surtout à la stupéfaction de Malud, l’épée de ce dernier lui échappa de la main et s’envola dans l’air, pour aller s’enfoncer dans le gazon, à quelques pas de distance !

Malud tira ses rênes et attendit. Il savait, comme Blake, que, selon les règles du duel, son adversaire avait maintenant le droit de le presser jusqu’à ce qu’il demandât merci, et nul ne pouvait attendre que ce fier et arrogant chevalier s’humiliât ainsi.

Le silence qui tomba sur l’assemblée fut tel qu’on entendit le cheval de Malud mordre son mors. Mais à ce moment Blake se tourna vers sire Jarred :

« Veuillez dire à un écuyer de rendre son épée à messire Malud ! » fit-il.

Des applaudissements éclatèrent de toutes parts, mais Blake tourna le dos aux assistants et s’approcha de sire Richard pour attendre que son adversaire fût de nouveau armé.

« Eh bien ! mon vieux, demanda-t-il gaiement à son témoin. Quelle est ma cote dans les paris, maintenant ? »

Richard sourit :

« Tu as eu grand-chance, frère, dit-il. Mais je pense qu’un bon jouteur aurait déjà dû te terrasser.

— Oh ! je suis sûr que Malud y serait arrivé depuis longtemps si je ne m’étais pas débarrassé de ce grand plat à barbe si encombrant ! » gouailla Blake en désignant son bouclier.

Malud avait reprit ses armes et galopait vers Blake. Il arrêta son coursier devant l’Américain et salua :

« Je rends hommage à la courtoisie d’un brave et noble adversaire », dit-il gracieusement.

Blake répondit à son salut.

« Êtes-vous prêt, messire ? »

Malud eut un signe d’assentiment. Les deux adversaires se mirent en garde et Blake fit une feinte. Aussitôt, Malud leva son bouclier pour protéger son visage, et Blake, qui s’attendait à ce mouvement, assena, rapide comme l’éclair, un coup foudroyant sur le heaume de son ennemi.

Le bras de Malud retomba à son côté, il chancela sur sa selle et s’écroula lourdement sur le sol, en vidant les étriers. Agile malgré l’armure qui entravait ses mouvements, Blake sauta à bas de son cheval, posa le pied sur la poitrine de Malud, dirigeant la pointe de son épée vers la gorge de son ennemi.

La foule se pressait autour de l’enceinte pour voir comment serait administré le coup de grâce, mais Blake se contenta de lever les yeux sur le prince Gobred et de lui adresser ces mots :

« Je n’ai aucun grief sérieux contre ce brave chevalier, et je ne voudrais pas l’enlever à votre service, prince, ni à l’affection des siens… »

Et ses yeux rencontrèrent ceux de la princesse Guinalda. Alors, lentement, il se détourna de Richard, tandis que les exclamations d’étonnement de la foule, devant cette incroyable magnanimité, se mêlaient à d’enthousiastes applaudissements.

Édouard était presque hors de lui-même, les yeux pleins de larmes de joie, et il baisa dévotieusement le bas de la tunique de son maître, en l’aidant à se dépouiller de sa lourde armure.

À ce moment, Richard posa sa main sur l’épaule de Blake :

« Tu as agi en preux, dit-il, l’air soucieux, mais je ne sais si tu as agi en sage.

— Tout de même, s’indigna Blake, aurait-il fallu, pour bien faire, que j’égorge ce pauvre diable comme un mouton à l’abattoir ?

— C’est certainement ce qu’il aurait fait s’il avait été à ta place ! riposta doucement Richard. Malud est jaloux de toi et, au lieu de t’être reconnaissant de ta clémence, il ne te pardonnera jamais l’humiliante attitude dans laquelle il s’est trouvé devant toi ! »

 

*    *    *

 

Un grand banquet réunit, à l’issue de ce combat, les seigneurs et les dames, dans la grande salle du château. Des porcs entiers, des paons, des faisans furent présentés par les écuyers tranchants, qui découpaient la viande avec dextérité. L’attention générale était tournée vers Blake, héros de la fête, et les chevaliers, en avalant force rasades, ne cessaient de manifester leur étonnement qu’un homme sans bouclier eût vaincu, sans cette défense essentielle, un jouteur consommé comme sire Malud.

Le prince Gobred, assis en haut de la table, entouré de sa famille, leva gravement son hanap, et le silence tomba sur la compagnie. Tous les yeux étaient fixés sur le prince.

« Vive notre roi ! cria Gobred d’une voix retentissante. Vive notre souverain, Richard Ier d’Angleterre ! »

Des vivats unanimes lui répondirent et tous les chevaliers vidèrent respectueusement leurs coupes à la santé du roi Richard Cœur de Lion, dont les ossements étaient ensevelis depuis sept cent trente-huit ans !

Ils burent ensuite au prince Gobred, à la princesse Brunhilda son épouse et à la princesse Guinalda. Alors, de nouveau, Gobred se leva.

« Sires chevaliers, dit-il, je vous permets de boire maintenant au valeureux gentilhomme dont nous avons vu tout à l’heure les chevaleresques exploits. Buvons à sire James, chevalier de Nimmr ! »

Un enthousiasme indescriptible éclata. Rougissant malgré lui, Blake vida sa coupe en regardant Guinalda. Mais il était trop éloigné de la princesse pour savoir si le regard qu’elle lui lança était amical ou hostile. Alors, il se dressa et imposa silence :

« Prince Gobred, dit-il, chevaliers et dames de Nimmr, portons encore un toast… à Messire Malud ! »

Un léger désarroi passa sur l’assemblée, puis, lorsque la surprise se fut un peu dissipée, on but courtoisement à la santé du chevalier absent qui, en ce même moment, pansait ses blessures en jurant de se venger.

CHAPITRE XV

LA TOMBE SOLITAIRE

Stimbol ne pouvait rien distinguer, dans l’obscurité qui régnait sous la tente. Il entendit pourtant une respiration inégale, pareille à celle d’un homme dont le sommeil est agité. Le meurtrier rassembla alors tout son courage et se mit à ramper dans cette direction, puis, lorsqu’il fut au pied de la couche, il leva son poignard et, fermant les yeux, l’enfonça jusqu’à la garde dans la poitrine de l’homme étendu !

Alors, tremblant de tous ses membres, il se rua hors de la tente et se précipita dans la direction de celle d’Ibn Jad. À demi évanoui, il roula sur le seuil. Le cheik, attiré par le bruit, sortit de dessous les tentures qui fermaient l’appartement des femmes et se pencha sur le visage livide de Stimbol.

« Que fais-tu ici, Infidèle ? lui dit-il d’un air surpris.

— C’est fait, Ibn Jad ! murmura Stimbol.

— Quoi donc ?

— J’ai tué Tarzan, le Seigneur de la Jungle ! »

Le cheik recula de trois pas, la mine horrifiée.

« Par Allah ! hurla-t-il. Tollog ! Où es-tu ? Hirfa ! Ateja ! Avez-vous entendu ce que vient de dire ce chien ? » Hirfa et Ateja se précipitèrent.

« L’avez-vous entendu ? répéta Ibn Jad. Il a assassiné mon ami, mon allié, Tarzan, « le grand cheik de la jungle ! Motlog ! Fahd ! Venez ici ! Vite ! »

À ces cris, tous les Arabes se précipitèrent hors de leurs tentes et accoururent. Stimbol, atterré, demeurait sans voix.

« Emparez-vous de lui ! hurlait le cheik. Il a tué Tarzan, notre allié, qui devait nous protéger de tous les dangers sur ces terres ennemies ! Hélas ! Hélas ! Que vont penser ses guerriers ! Allah m’est témoin que je n’ai pas voulu cela, et que cet abominable meurtrier sera puni par moi de façon exemplaire ! »

Toute la tribu se pressait maintenant autour de son chef et écoutait, non sans quelque surprise, ces protestations d’amitié rétrospective à l’égard de Tarzan.

« Emportez cet homme ! poursuivit le cheik. La vue du meurtrier de mon ami m’est trop pénible ! Demain, dès le matin, il subira son châtiment ! »

On traîna Stimbol, plus mort que vif, sous la tente de Fahd, à qui sa garde fut confiée. Lorsque les Bédouins se furent éloignés, celui-ci se glissa près de Stimbol, étendu à terre et étroitement lié.

« As-tu vraiment tué le Seigneur de la Jungle ? dit-il à voix basse.

— Ibn Jad m’a incité à commettre ce crime et, maintenant, il se détourne de moi ! gémit Stimbol.

— … Et demain matin, tu seras exécuté afin que le cheik puisse montrer qu’il a puni le meurtrier du Seigneur de la Jungle ! dit Fahd.

— Sauvez-moi, Fahd ! supplia Stimbol. Sauvez-moi et je vous donnerai des millions, je le jure ! Dès que j’aurai atteint le premier poste européen, je ferai venir l’argent, et je vous le verserai ! Songez-y bien, Fahd, des millions…

— J’y songe, Infidèle, répliqua le Bédouin, et je crois que tu mens ! Il n’existe pas une somme aussi considérable dans le monde entier !

— Je vous jure que ma fortune se chiffre par millions… Si je mens, vous pourrez me tuer… mais sauvez-moi, sauvez-moi !

— Des millions ! murmurait Fahd. Et si par hasard il disait vrai ?… Écoute, Infidèle, je ne sais si je pourrai te sauver, mais je vais essayer. Si je réussis et que tu oublies ta promesse, je te tuerai, dussé-je parcourir le monde entier pour te retrouver. Tu as compris ? »

 

*    *    *

 

Pendant ce temps, Ibn Jad avait appelé deux esclaves et leur avait ordonné d’emporter le cadavre de Tarzan au bord de la forêt, où ils creuseraient une fosse pour l’y enterrer.

S’éclairant avec des lanternes de papier, les deux esclaves se rendirent à la tente fatale, enveloppèrent la victime de Stimbol dans un vieux burnous et l’emportèrent pour exécuter leur triste besogne. Ainsi, c’est sous les arbres tutélaires qu’il aimait tant que fut creusée la tombe de Tarzan, Seigneur de la Jungle…

Les esclaves déposèrent le corps dans le fond de la fosse qu’ils comblèrent ensuite. Puis ils égalisèrent le terrain et abandonnèrent la tombe anonyme et solitaire.

 

*    *    *

 

De bonne heure, le lendemain, Ibn Jad convoqua tous les anciens de la tribu. On s’aperçut alors que Tollog était absent, et toutes les recherches que l’on tenta furent vaines. Fahd émit la supposition qu’il était allé chasser à quelque distance, et les Bédouins se rangèrent à son avis.

Ibn Jad exposa alors à son conseil que, pour échapper aux soupçons des guerriers de Tarzan quant à la participation de la tribu à son assassinat, il convenait de prouver sa bonne foi en faisant immédiatement justice au meurtrier. Il n’eut pas de difficultés à persuader ces fanatiques d’enlever la vie à un chrétien, mais il trouva un contradicteur inattendu en la personne de Fahd.

« Il y a deux raisons pour lesquelles j’estime que nous ne devons pas exécuter l’infidèle, dit-il.

— Par Allah ! quelles sont-elles ? demanda Ibn Jad, surpris.

— Cet Infidèle est un homme riche et puissant en son pays. Si nous épargnons sa vie, il peut nous verser une grosse rançon, tandis qu’une fois mort il ne nous sera plus d’aucune utilité. Si nous avons la chance que les guerriers de Tarzan n’apprennent pas sa mort avant que nous soyons en sécurité, nous n’aurons plus aucun avantage à avoir tué Stimbol, et, d’ailleurs, si nous le tuons maintenant, ils peuvent très bien ne pas nous croire, lorsque nous leur dirons que nous l’avons exécuté en punition du meurtre de Tarzan.

« En revanche, si nous lui laissons la vie jusqu’au moment où nous aurons affaire aux guerriers de Tarzan, nous pourrons leur dire que nous l’avons gardé prisonnier pour qu’ils puissent eux-mêmes exercer leur vengeance.

— Tes paroles ne sont pas dénuées de sagesse, Fahd, dit Ibn Jad en réfléchissant, mais si Stimbol essaye de se disculper en disant que c’est nous qui avons tué Tarzan ?

— Par Allah, c’est bien facile à éviter, dit un des anciens de la Tribu. Il n’y a qu’à lui arracher la langue pour l’empêcher de parler !

— Tu es la sagesse même, Mohamed ! s’écria Ibn Jad. C’est ce que nous allons faire !

— Par Allah, non ! fit vivement Fahd. Mieux nous le traiterons, plus forte sera la rançon que nous pourrons exiger de lui !

— Eh bien, après tout, rien ne presse, dit Ibn Jad. Nous verrons si nous pouvons l’épargner, ou bien s’il faut lui arracher la langue et le livrer aux hommes de Tarzan. »

Et c’est ainsi que le sort de Stimbol fut laissé dans la main des dieux. Ibn Jad, délivré alors de ce souci, tourna toute son attention sur le succès de son entreprise pour pénétrer dans la vallée interdite. Avec une importante escorte, il se rendit en personne auprès du chef Galla pour avoir un entretien avec lui.

En s’approchant du village de Batando, il aperçut un immense camp abritant de nombreux guerriers, et il comprit clairement ce qu’il avait déjà pressenti : à savoir que sa situation était fort précaire et que, pour s’en tirer, il lui faudrait accepter, de la meilleure grâce possible, les conditions que le vieux chef mettrait à sa collaboration.

Batando le reçut avec assez de bienveillance et lui affirma que, dès le jour suivant, il le guiderait jusqu’à l’entrée de la vallée, mais il exigea qu’auparavant le cheik libérât tous les esclaves Gallas en sa possession.

« Comment ferons-nous si nous n’avons plus de porteurs ni de serviteurs ! » s’écria Ibn Jad.

Batando haussa ses noires épaules.

« Laisse-les moi au moins jusqu’à ce que je sois revenu de la vallée ! implora le cheik.

— Non ! » dit simplement Batando.

Dès le lendemain matin, le signal du départ fut donné par Ibn Jad à ses Bédouins. Tous les Gallas emmenés en esclavage furent libérés et allèrent rejoindre leurs frères, qui les attendaient autour du camp des Arabes et qui les accueillirent avec de grands transports de joie.

Alors, la tribu s’ébranla et se dirigea vers la vallée qui hantait les rêves d’Ibn Jad ; elle était guidée par les Gallas selon la promesse qu’ils avaient faite. Stimbol, abandonné, tremblant, hagard, marchait en traînant le pas, encadré par deux jeunes Bédouins armés jusqu’aux dents et qui ne le perdaient pas de vue un seul instant.

Ils étaient maintenant arrivés au bord des montagnes et suivaient une piste invisible aux yeux des Bédouins, qui conduisait à la Vallée du Sépulcre par le Nord. À la fin du second jour, ils campèrent sur un sommet rocailleux. Alors Batando s’approcha d’Ibn Jad et lui désigna un ravin étroit qui débouchait non loin du campement.

« De là, tu parviendras tout droit à la vallée, dit-il. Tu n’as plus besoin de nous et nous allons retourner à nos villages. À l’aube, nous te quitterons. »

 

*    *    *

 

Et, en effet, lorsque l’aurore parut, le lendemain matin, le cheik s’aperçut que tous les Gallas s’étaient silencieusement retirés pendant la nuit. Mais il ignorait que, s’ils étaient partis si vite, c’était à cause de la terreur que leur inspiraient les mystérieux habitants de la redoutable vallée, d’où nul Galla n’était jamais revenu vivant…

Cette journée fut employée par les Bédouins à établir un solide camp retranché, dans lequel les femmes et les enfants pourraient attendre en sécurité le retour des guerriers, lorsque ceux-ci reviendraient victorieux de l’expédition qui devait leur permettre de ramener tant de richesses.

Le lendemain, laissant quelques vieillards et quelques jeunes gens pour protéger le camp, le cheik s’éloigna, accompagné par ses guerriers les plus éprouvés, en une file interminable. Ceux qui restaient les virent s’enfoncer lentement dans l’étroit ravin qui devait les conduire à la vallée mystérieuse du trésor de Nimmr.

CHAPITRE XVI

LE GRAND TOURNOI

Deux jours auparavant, le roi Bohun, suivi de ses chevaliers et d’une troupe d’écuyers et de varlets, avait quitté son château, qui surplombait la cité du Sépulcre, pour se rendre au Grand Tournoi, lequel devait se dérouler, comme chaque année, à partir du premier dimanche de Carême, sur un vaste terrain, près de la cité de Nimmr.

Des oriflammes claquaient au vent, et les chevaux des chevaliers du Sépulcre étaient richement caparaçonnés. Les seigneurs portaient l’emblème des croisés sur le dos de leur tunique, pour marquer qu’ils avaient terminé leur pèlerinage aux lieux saints. Leurs heaumes étaient différents de ceux des chevaliers de Nimmr, ainsi que les armoiries de leurs boucliers. À part ces différences de détail, ils étaient vêtus exactement de la même façon que les sujets de Gobred.

De nombreux serviteurs suivaient cette troupe magnifique, portant les armes des seigneurs ainsi que des provisions pour les trois jours que devait durer le tournoi, car la coutume, depuis sept cents ans, interdisait aux chevaliers de Nimmr et à ceux du Sépulcre de rompre le même pain.

L’enjeu de ce tournoi n’avait pas peu contribué à élargir le fossé qui séparait les Venants des Partants, car, depuis sept siècles, il consistait en cinq jeunes filles choisies parmi les plus belles de chaque cité. Les gagnants du tournoi les emmenaient avec eux pour en faire leurs épouses et plus jamais elles ne devaient revoir leurs parents ni leurs amis.

Bien que la douleur de ce règlement cruel fût atténuée par la considération et les honneurs que les lois de la chevalerie obligeaient les vainqueurs à rendre à ces jeunes filles, leur sort était d’abord un peu amer, du fait même qu’il était attaché à la défaite de leur cité natale.

Après le tournoi, ces jeunes filles tombaient sous la surveillance et la protection immédiates de Bohun ou de Gobred, selon que la victoire était allée aux Venants ou aux Partants, et, une fois arrivées dans la cité des vainqueurs, elles étaient données en mariage aux plus valeureux des chevaliers.

L’origine de cette coutume provenait sans doute du sage désir des ancêtres de Gobred et de Bohun de régénérer le sang des lignées de leurs chevaliers en y infusant un sang étranger. Sinon, chaque clan aurait immanquablement fini par s’appauvrir par des alliances consanguines.

Plus d’une heureuse épouse de Nimmr était donc née dans la cité du Sépulcre.

Les cinq jeunes filles qui constituaient cette année le prix offert par la cité du Sépulcre cavalcadaient sur de blancs palefrois et étaient entourées d’une garde d’honneur en surcot d’argent. Les jeunes filles, soigneusement choisies pour leur beauté afin d’honorer leur cité natale, étaient splendidement vêtues et leurs atours étaient surchargés de pierreries.

Sur la plaine qui s’étendait près de la cité de Nimmr, les préparatifs du tournoi se poursuivaient fiévreusement depuis plusieurs jours. Les stalles de pierre destinées aux spectateurs étaient nettoyées et réparées, des étendards étaient plantés, un dais était dressé, et toute la plaine résonnait du cliquetis des armes, tandis que les forgerons frappaient sans relâche sur l’enclume pour achever de façonner les nouveaux fers des chevaux.

Blake avait reçu la promesse qu’il aurait sa part dans le grand tournoi, et il était aussi fier qu’autrefois lorsqu’il défendait les couleurs de son collège dans un match de football. Il devait figurer dans deux rencontres à l’épée : l’une, dans laquelle cinq chevaliers de Nimmr affronteraient cinq chevaliers du Sépulcre, et l’autre dans laquelle il se trouverait seul contre un adversaire désigné à l’avance. Mais il ne prendrait part qu’à un seul assaut à la lance, dans la grande mêlée finale, où cent Venants se heurteraient à cent Partants. En effet, depuis sa rencontre avec Malud, le prince Gobred fondait de grands espoirs sur ses chances à l’épée, mais n’avait toujours qu’une médiocre estime pour son habileté à se servir d’une lance.

Le roi Bohun campait avec ses vassaux dans un bouquet de chênes à environ une demi-lieue au nord de l’enceinte de la lice. La coutume leur interdisait de se rapprocher davantage de Nimmr avant le premier jour du Tournoi.

Blake, en se préparant au combat, avait adopté l’usage des chevaliers de Nimmr de porter toujours la même armure et de monter toujours le même destrier. Sa cotte de mailles était d’acier bruni, égayée seulement par la peau de léopard qui recouvrait son heaume et le pennon d’azur et d’argent qui flottait au bout de sa lance. Le harnachement de son cheval était également noir, relevé d’azur et d’argent. Il portait aussi, naturellement, la grande croix sur sa poitrine et le caparaçon de son coursier. C’est pourquoi lorsque, suivi d’Édouard portant sa lance et son bouclier, ce sombre chevalier apparut, le matin du tournoi, il fit sensation parmi les chevaliers aux bliauts resplendissants, et les belles dames aux somptueux atours qui étaient rassemblées dans la grande cour du château de Nimmr. Aussitôt, la foule s’assembla autour de lui, attirée à la fois par son étrange appareil et par la popularité dont il jouissait parmi les chevaliers et les dames de la cour de Gobred. Cependant, l’opinion était fort divisée au sujet de son costume, certains le trouvant trop sévère, d’autres l’estimant d’une modestie de bon aloi. Guinalda était là, mais elle restait assise sur un banc, affectant d’être plongée dans une grande conversation avec l’une des jeunes filles choisies pour représenter la rançon de Nimmr.

Blake se dégagea du cercle qui l’entourait et, traversant hardiment la cour, s’avança vers le banc où Guinalda était assise. À son approche, la princesse leva les yeux et répondit sèchement, d’un petit signe de tête, au salut qu’il lui adressa. Puis elle reprit sa conversation avec sa compagne.

La rebuffade était trop marquée pour qu’aucun doute fût permis à Blake, et le jeune homme, morose, hésita un instant. Il avait peine à croire, cependant, que la princesse lui tenait encore rigueur de la fatuité qu’il avait montrée en lui faisant comprendre qu’il pensait avoir éveillé son intérêt. Il devait y avoir une autre raison. Il ne tourna pas les talons, mais, au contraire, continua à avancer. La princesse, sans paraître s’apercevoir de sa présence, bavardait toujours avec sa compagne. Blake attendit patiemment qu’elle daignât le remarquer à nouveau. Mais alors la princesse Guinalda commença à donner des signes très nets d’impatience, tandis que la jeune fille qui lui tenait compagnie perdait contenance. Leur conversation se ralentit, languit, tandis que Guinalda agitait le bout de son pied avec irritation, et qu’elle rougissait imperceptiblement. Finalement, sa compagne, fort embarrassée, se leva et, s’inclinant devant la princesse, lui demanda la permission d’aller dire adieu à sa mère. Force fut à Guinalda d’accorder cette autorisation et, ne pouvant plus affecter d’ignorer la présence de Blake, elle se tourna brusquement vers lui :

« J’avais raison, messire, de dire que vous vous conduisiez comme un rustre ! fit-elle du bout des lèvres. Qu’avez-vous à rester planté devant moi comme un nigaud alors que je vous ai montré que je ne souhaitais point être importunée par vous ? »

Blake hésita, puis il brûla ses vaisseaux :

« Parce que je vous aime ! » lança-t-il précipitamment.

Guinalda se dressa, furieuse :

« Qui t’a permis !… »

Silencieuse, Guinalda le regarda un instant dans les yeux, la bouche crispée par un sourire méprisant.

« Vous mentez ! dit-elle. J’ai entendu tout ce que vous avez dit à mon sujet ! »

Et, sans attendre de réponse, elle s’éloigna rapidement. Blake se précipita à sa poursuite.

« Qu’ai-je donc dit ? demanda-t-il. Je n’ai jamais prononcé un mot que je ne sois prêt à répéter devant le monde entier, et je n’ai même pas avoué à mon meilleur ami, sir Richard, quels étaient mes sentiments. Personne d’autre que vous n’a jamais entendu cet aveu.

— Moi, j’ai entendu un autre son de cloche, répliqua Guinalda, et je ne désire pas continuer cet entretien.

— Mais… » commença Blake.

 

*    *    *

 

À ce moment, le son strident d’une trompette retentit, venant de la porte nord du donjon. C’était le signal du boute-selle. Un des pages de Guinalda apparut et l’escorta jusqu’aux côtés de son père.

Blake, désolé, la regardait s’éloigner lorsqu’il sentit une main se poser sur son épaule. C’était sir Richard.

« Allons, James, fit-il. En selle ! et faisons diligence ! Nous chevaucherons à l’avant-garde aujourd’hui ! »

Et Blake, le cœur brisé, partit pour une nouvelle aventure sans avoir pu deviner la raison de l’attitude inexplicable de la princesse à son égard.

Pendant une demi-heure, une véritable cohue de chevaliers, de dames, d’écuyers, de pages, de varlets, d’hommes d’armes et de chevaux emplit la grande cour du château de Nimmr. Finalement, les hérauts et les sergents d’armes parvinrent à ordonner cette masse confuse et un long cortège, resplendissant des plus vives couleurs, se mit en route vers le lieu du tournoi.

D’abord marchaient les sergents d’armes et les hérauts, derrière eux sonnaient gaiement les trompettes, puis, chevauchant seul, le prince Gobred, suivi d’une petite escorte de chevaliers dont les pennons aux teintes vives flottaient au vent. Venaient ensuite le gracieux essaim des dames, puis un nouveau groupe de chevaliers. Les hommes d’armes, portant les uns l’arbalète, les autres la pique ou la lourde hallebarde, fermaient la marche.

On avait laissé dans la cité une centaine de chevaliers et d’hommes d’armes pour garder le château et les remparts élevés à l’entrée de la vallée du Sépulcre. On leur avait promis de les relever afin qu’ils pussent à leur tour jouir du splendide spectacle du tournoi.

Lorsque les chevaliers de Nimmr s’avancèrent vers les lices, les chevaliers du Sépulcre, partis de leur camp parmi les chênes, s’approchèrent également, et les hérauts d’armes des deux partis réglèrent leur allure de façon qu’ils entrassent en même temps dans l’enceinte. Les dames de Nimmr prirent place sur les gradins. Les cinq jeunes filles de Nimmr et les cinq damoiselles du Sépulcre furent conduites à des places d’honneur, sous un dais, tandis que les chevaliers se plaçaient en ligne, les Venants, au sud de l’arène, et les Partants au nord.

Gobred et Bohun s’avancèrent alors l’un vers l’autre, et se rencontrèrent au milieu du champ. Là, d’une voix fière et assurée, Bohun lança le défi traditionnel et tendit à Gobred le gage. En le recevant et en l’acceptant, celui-ci ouvrait en quelque sorte officiellement le tournoi.

Lorsque Bohun et Gobred eurent regagné leur camp, les chevaliers qui ne devaient pas prendre part aux premières rencontres sortirent des lices et vinrent se placer sur les gradins, laissant leurs destriers aux soins des varlets.

Au contraire, ceux qui devaient combattre immédiatement firent à cheval le tour des lices, dans le double dessein de se montrer à leurs adversaires et aux spectateurs et d’examiner de plus près les récompenses offertes au vainqueur.

En effet, on comptait parmi ces récompenses de nombreux joyaux, escarboucles, cottes de mailles, lances, épées damasquinées ou enrichies de pierreries, boucliers, selles magnifiques incrustées d’or et d’ivoire, bliauts de soies fourrés d’hermine, bref, tous objets propres à exciter la convoitise des vaillants chevaliers et capables de les rehausser dans la faveur des dames.

Les chevaliers du Sépulcre firent les premiers le tour de l’arène, le prince Bohun chevauchant à leur tête, et chacun put remarquer que ses regards s’arrêtaient au passage sur les dames de Nimmr. Le roi du Sépulcre était un jeune homme qui venait de monter sur le trône. Il était arrogant et tyrannique, et on savait à Nimmr qu’il avait été pendant de longues années le chef d’un parti qui réclamait une guerre d’extermination contre les Venants, et dont le mot d’ordre était que Nimmr devait être détruite pour que toute la vallée se trouvât sous la domination des Partants.

Lorsqu’il arriva devant la loge centrale dans laquelle était assis le prince Gobred, ayant à ses côtés son épouse Brunhilda et la princesse Guinalda, il contempla un long moment la fille du souverain de Nimmr. Il serra les rênes de son cheval qui s’arrêta juste en face de la princesse. Gobred rougit de colère car, en agissant ainsi, Bohun contrevenait aux règles élémentaires de la courtoisie. Il se dressa à demi sur son trône, mais à ce moment Bohun, après s’être incliné très bas, reprit sa marche, suivi par ses chevaliers.

 

*    *    *

 

Le premier jour, ce furent les chevaliers du Sépulcre qui triomphèrent. Ils remportèrent vingt-sept victoires, tandis que les chevaliers de Nimmr n’en comptaient que onze. Le second jour, le tournoi s’ouvrit également par le défilé des combattants, mais, à la surprise générale, la troupe des chevaliers du Sépulcre, au lieu d’être conduite comme d’habitude par un héraut, l’était de nouveau par Bohun. Et le jeune roi s’arrêta encore cette fois devant la loge de Gobred, pour contempler la princesse Guinalda.

Ce jour-là, les chevaliers de Nimmr se conduisirent mieux et, à la fin de l’après-midi, ils avaient largement rattrapé leur retard.

Au début du troisième jour, Bohun, contrairement à toutes les coutumes, entra en lice avec ses chevaliers et se dirigea directement vers la loge de Gobred.

« Prince Gobred de Nimmr ! s’écria-t-il d’une voix arrogante, mes chevaliers ont d’ores et déjà battu les tiens ; nous pouvons nous considérer dès maintenant comme les vainqueurs du tournoi ! Je vais te faire une proposition.

— Parle, Bohun ! répondit Gobred, mais le tournoi n’est encore ni perdu ni gagné. Cependant, si tu as à me faire une proposition telle qu’un prince puisse l’entendre, je l’écouterai volontiers…

— Si tu me donnes ta fille en mariage, je t’abandonne le tournoi ! »

Gobred blêmit de fureur.

« Ton impudence sera châtiée, Bohun. Mes chevaliers ne sont point encore déconfits et ils peuvent fort bien triompher à l’issue du tournoi. »

Bohun éclata d’un rire de mépris.

« Libre à toi, Gobred, mais lorsque j’aurai fait mordre la poussière à tes hommes, alors, tu te traîneras à mes pieds pour implorer ma clémence… Mais sache bien que je demeurerai intraitable… »

Et sur ces mots, le prince des chevaliers du Sépulcre enleva son cheval d’un vigoureux coup d’éperon et regagna l’extrémité de la lice au milieu d’un nuage de poussière.

Ce fut alors au tour des chevaliers de Nimmr de défiler devant la loge royale.

Lorsque Blake parvint devant le souverain, il arrêta son cheval et s’inclina respectueusement devant Gobred.

« Va ! pour la gloire et l’honneur de Nimmr, lui cria Gobred. Sois béni au nom de Notre-Seigneur », ajouta le prince en se signant.

Suivant les règles du tournoi, Blake aurait dû répondre à son suzerain : « Je consacre mon épée et ma vie à la gloire et à l’honneur de Nimmr. » Mais, au lieu de prononcer ces paroles traditionnelles, l’Américain s’écria d’une voix forte :

« Je consacre mon épée et ma vie à la gloire et à l’honneur de Nimmr, mais aussi à la protection de ma princesse ! »

Il fut récompensé de sa hardiesse par l’expression satisfaite qui se peignit sur le visage de Gobred, tandis qu’un léger sourire adoucissait la mine hautaine de Guinalda. Se levant de son siège et détachant un ruban de son épaule, la princesse s’avança vers le devant de sa loge et lui dit :

« Recevez cette marque de faveur de votre dame, messire, portez-le avec honneur à la victoire ! »

Blake gagna alors la balustrade de la loge et se pencha vers la princesse qui accrocha le ruban à son épaule. Son visage était tout proche du sien.

« Je vous aime ! murmura-t-il d’une voix imperceptible.

— Taisez-vous ! lui répondit-elle. Je ne vous fais cette faveur que pour l’amour des cinq demoiselles de Nimmr. » Blake la regarda dans les yeux.

« Je vous aime, Guinalda, répéta-t-il, et j’ai la conviction que mes sentiments sont payés de retour. »

Puis, avant qu’elle eût pu répondre, il piqua des deux et s’éloigna pour regagner sa tente, afin de s’y armer et de vérifier son harnois. Édouard, très affairé, l’y attendait en compagnie de sire Richard, de Michel, d’un héraut d’armes et de plusieurs chevaliers qui l’accueillirent par des encouragements et des conseils sur la façon dont il devrait mener le combat. Blake jeta son bouclier et personne cette fois ne pensa à l’en blâmer. Bien mieux, chacun se mit à sourire d’un air entendu ; on se rappelait qu’il avait triomphé de sire Malud armé seulement de son épée.

Les trompettes sonnèrent encore une fois, Blake se remit en selle et dirigea sa monture vers le centre de la lice. Du côté opposé, un chevalier du Sépulcre s’avançait au galop.

« Sire James ! Sire James ! » criaient les spectateurs de Nimmr, tandis que ceux du Sépulcre ripostaient en acclamant leur champion.

« Il n’a pas de bouclier ! crièrent certains d’entre eux. Quel est ce fol, en son armure noire ? Messire Guy ne va en faire qu’une bouchée. Sire Guy ! Sire Guy ! »

CHAPITRE XVII

« AUX SARRASINS »

Tandis que les rencontres du second jour du grand tournoi se déroulaient dans la Vallée du Sépulcre, sur la plaine située sous les murs de Nimmr, une longue colonne d’hommes vêtus d’amples burnous et portant de longs mousquets atteignait le sommet du défilé qui se trouvait au nord de la vallée.

Ils avaient suivi ce qui jadis avait été une piste, mais qu’on distinguait maintenant avec peine dans l’épaisseur de la brousse qui recouvrait les pentes des montagnes.

Au-dessous d’eux, depuis un moment, Ibn Jad et ses hommes pouvaient voir se dessiner le ruban d’un chemin mieux marqué, coupé à une certaine distance par un retranchement. Au loin, les murs du château de Bohun apparaissaient distinctement.

Ce retranchement était la barbacane qui défendait les approches du château du roi du Sépulcre. En se dissimulant le mieux possible, Ibn Jad et ses Bédouins s’avancèrent en rampant vers la fortification où un vieux chevalier et quelques hommes d’armes montaient la garde, selon la coutume, mais d’une façon assez négligente.

Blottis dans la broussaille, les Arabes aperçurent deux indigènes étrangement vêtus, qui se promenaient devant la poterne. Ils étaient armés d’arcs et de flèches et s’amusaient à faire la chasse aux lapins. Jamais ils n’avaient vu d’étrangers descendre par la route des montagnes, et toujours ils avaient chassé en paix, de la barbacane au sommet des montagnes ; mais il leur était interdit d’aller plus loin. Ils n’avaient d’ailleurs aucun désir de transgresser cette interdiction, car, bien qu’ils fussent les descendants d’esclaves Gallas, ils se considéraient comme des Anglais, au même titre que leurs maîtres, et croyaient fermement qu’une horde de Sarrasins les extermineraient s’ils s’aventuraient trop loin.

Ce jour-là, donc, ils chassaient le lapin, comme il leur arrivait souvent de le faire lorsqu’ils étaient de garde à la barbacane et ils n’aperçurent pas les hommes cachés dans les fourrés.

Ibn Jad remarqua que la poterne était ouverte et que la herse, qui pouvait s’abaisser à volonté, était levée. L’imprudence du vieux chevalier et de ses hommes d’armes était manifeste, mais le roi Bohun était absent, et nul n’était là pour les réprimander.

Ibn Jad s’avança lentement et ordonna à ses hommes de se rapprocher de la poterne.

Que faisaient, pendant ce temps, le vieux chevalier et ses hommes ? Le premier était occupé à absorber un substantiel repas dans l’une des grandes salles de la tour de la barbacane, tandis que les autres profitaient du relâchement de la discipline pour faire un somme, à l’ombre des quelques arbres de la cour.

Ibn Jad était maintenant à quelques mètres de la poterne. Là il attendit que ses guerriers se fussent groupés autour de lui. Sur un signe de leur chef, les Bédouins s’élancèrent d’un seul mouvement, et les sandales tressées qu’ils portaient étouffèrent le bruit de leurs pas. Leurs mousquets brillaient dans leurs mains. Avant que les hommes d’armes aient pu se rendre compte de ce qui se passait, les Arabes avaient fait irruption à l’intérieur de la petite forteresse. À coups d’arbalète et de hallebardes, les hommes d’arme essayèrent de dégager la porte. Leurs cris de « Aux Sarrasins ! Aux Sarrasins ! » donnèrent l’alarme au vieux chevalier et aux chasseurs de lapins qui se trouvaient aux alentours.

Dans le château du roi Bohun, les gardiens des portes et les hommes d’armes qui n’étaient pas partis avec leur roi pour prendre part au tournoi entendirent le bruit confus de la bataille, fait de clameurs et de sourdes détonations semblables à des coups de tonnerre affaiblis. Aucun nuage, pourtant, ne ternissait le ciel. Ni eux ni aucun de leurs ancêtres n’avaient jamais entendu ce bruit auparavant. Ils se rassemblèrent au seuil de la porte du château et se concertèrent sur la décision à prendre.

En braves chevaliers qu’ils étaient, ils décidèrent que, la barbacane étant sans doute attaquée, il était de leur devoir d’aller la défendre. Laissant seulement quatre chevaliers et quelques hommes d’armes pour assurer la garde du château, le sénéchal monta en selle et, accompagné de tout son monde, s’élança vers la barbacane.

À peine à mi-chemin, la petite troupe fut aperçue par Ibn Jad et ses hommes qui, ayant anéanti la garde de la barbacane, s’avançaient vers le château. À la vue de ce renfort, Ibn Jad ordonna à ses guerriers de se dissimuler immédiatement dans les buissons qui bordaient la route. Cet ordre fut si bien exécuté que le sénéchal frôla les Bédouins sans soupçonner leur présence. Lorsque la troupe se fut éloignée, le cheik et ses hommes sortirent des buissons et reprirent leur route vers le château du roi Bohun.

Les hommes de garde, alertés, se tenaient prêts à toute éventualité, mais ils avaient laissé le pont-levis baissé, ainsi que l’avait ordonné le sénéchal, afin que, si les renforts étaient dominés par le nombre des ennemis, ils pussent se réfugier rapidement à l’intérieur du château. Dans ce cas, il était bien entendu que le pont-levis serait ensuite rapidement levé, au nez des Sarrasins. Car pour tous les chevaliers, la question ne faisait pas de doute : l’ennemi dont on avait entendu la lutte contre les gardiens de la barbacane était le Sarrasin, dont depuis sept cents ans on attendait l’offensive ! Se pouvait-il que le jour de l’assaut des mécréants fût enfin venu ?

Les chevaliers s’entretenaient entre eux de l’incroyable événement, sans se douter qu’Ibn Jad les guettait, à l’abri d’un bouquet d’arbres tout proche. Le rusé Bédouin comprenait parfaitement la raison pour laquelle le pont-levis était baissé, et il réfléchissait sur le moyen à employer pour pénétrer dans l’enceinte de la forteresse avant que ses défenseurs n’eussent le temps de relever le tablier du pont. Enfin il sourit : il venait de trouver un plan. Il appela auprès de lui trois de ses guerriers et leur chuchota quelques mots à l’oreille.

Ils étaient quatre hommes d’armes, vigilants et résolus, prêts à effectuer la manœuvre du pont-levis au moment critique, et exposés bien en vue d’Ibn Jad et de ses trois compagnons. Les quatre Arabes levèrent lentement leurs antiques mousquets et visèrent soigneusement.

« Feu ! » murmura Ibn Jad.

Et, au même instant, quatre détonations retentirent. Une seconde plus tard les hommes d’armes gisaient inanimés et les Bédouins se ruaient sur l’entrée du château, maintenant dégarnie de ses défenseurs.

Pendant ce temps, le sénéchal et ses compagnons avaient gagné la barbacane, où ils trouvèrent les soldats abattus. L’un des hommes d’armes vivait encore, et c’est de sa bouche qu’ils apprirent la terrible vérité. Les Sarrasins venaient de faire leur apparition.

« Où sont-ils maintenant ? demanda le sénéchal.

— Ne les avez-vous pas vus, messire ? demanda le blessé. Ils sont partis sur la route qui conduit au château.

— Impossible ! s’écria le sénéchal. Nous avons suivi-cette route et nous n’avons vu personne !

— Ils se sont pourtant dirigés vers le château ! » affirma l’homme.

Le sénéchal fronça les sourcils.

« Sont-ils nombreux ? demanda-t-il avec anxiété.

— Non, dit l’homme. Ce n’est sans doute là que l’avant-garde de l’armée du sultan. »

Au même moment, la décharge qui coucha sur le sol les quatre gardes de la porte du château se fit entendre.

« Miséricorde, qu’est-ce que cela ?

— Les Sarrasins ont dû se dissimuler dans la broussaille à notre passage, dit un chevalier, car, à coup sûr, ils sont maintenant au château, il n’y a qu’une seule route qui y conduise, et nous ne les avons pas rencontrés.

— Ils n’étaient que quatre à garder la porte et je leur ai ordonné de laisser le pont-levis baissé, gémit le sénéchal. Dieu me pardonne, j’ai, par ma négligence, laissé les Sarrasins s’introduire dans le château ! Tranchez-moi la tête, messire Morley, je l’ai mérité.

— Non ! répondit l’interpellé. Nous avons besoin d’une épée valeureuse comme la vôtre, messire. Ce n’est point l’heure d’arracher une vie qui peut être donnée en défendant son Sépulcre contre les païens !

— Vous dites vrai, messire Morley, s’écria le sénéchal réconforté. Restez ici avec six hommes d’armes, et gardez étroitement ce poste. Je retourne au château avec nos autres compagnons, et je m’en vais lutter jusqu’à la mort ! »

Mais, lorsque le sénéchal se retrouva devant la porte du château, le pont-levis était levé et le visage sombre et barbu d’un Sarrasin se montrait derrière une meurtrière. Le sénéchal donna ordre à ses archers de viser l’ennemi, mais, avant que ceux-ci eussent le temps de bander leurs arcs et d’y placer leurs flèches, le Sarrasin fit un geste, épaula une sorte de bâton épais et le dirigea vers les assaillants. Un bruit sourd et puissant se fit entendre et un archer tomba sans un cri. Les hommes d’armes du sénéchal étaient braves, mais, devant l’effet surnaturel et inexplicable de cette arme inconnue, ils tournèrent les talons et décampèrent en désordre.

Sire Bulland, le sénéchal, était un chevalier du Sépulcre. Peut-être eût-il envie de se sauver, lui aussi, mais quelque chose le retint, qui était plus fort que la crainte de la mort : le sentiment de l’honneur.

Sire Bulland resta donc immobile, fièrement campé sur son grand cheval qui agitait nerveusement les oreilles, et il défia les Sarrasins en combat singulier, leur offrant d’envoyer leur plus brave guerrier lutter contre lui, afin de décider ainsi de la victoire.

Mais les Arabes s’estimaient d’ores et déjà vainqueurs, puisqu’ils occupaient le château. D’autre part, ils ne comprenaient pas le langage du vieux chevalier, et, même s’ils l’avaient compris, ils auraient raillé avec mépris une telle proposition.

En revanche, ils savaient que le sénéchal était un ennemi et ils voyaient qu’il était désarmé, puisque sa lance et son épée ne pouvaient être d’aucune utilité en la circonstance. Aussi l’un des Bédouins leva-t-il son mousquet et atteignit sire Bulland, qui s’écroula sans un cri et mourut aussi courageusement qu’il avait vécu.

 

*    *    *

 

Ibn Jad, débarrassé de tout souci, se mit alors à visiter le château de fond en comble. Il confia à une garde solide les femmes et les serviteurs apeurés qui se trouvaient dans le manoir et se mit en devoir de rassembler tous les trésors de Bohun. Il ne fut pas déçu dans ses recherches, car le roi Bohun possédait plusieurs coffres pleins de pierres précieuses et de lingots d’or brut. Ces trésors n’avaient point de valeur marchande dans la Vallée du Sépulcre, mais on les trouvait à profusion dans les entrailles des montagnes, et les grands seigneurs aimaient à s’en parer et à en orner leurs épouses. Toutefois, on n’allait pas jusqu’à cacher soigneusement ces babioles que nul n’aurait songé à voler, si bien qu’Ibn Jad rassembla sans mal un butin plus considérable qu’il n’aurait jamais osé le rêver.

Pourtant, telle est la nature humaine que le cheik, une fois en possession de si grandes richesses, souhaita aussitôt en conquérir davantage, et résolut de poursuivre une expédition qui s’annonçait sous de si heureux auspices. Du haut des tours, il avait vu au loin une vaste cité et il s’était dit avec allégresse qu’il y trouverait sans doute des trésors encore plus fabuleux.

Il fut donc décidé entre les Arabes qu’ils reprendraient leur route dès le lendemain matin pour aller livrer assaut à cette cité.

CHAPITRE XVIII

LE CHEVALIER NOIR

En un bruit de tonnerre, sur le champ clos, les deux adversaires se ruèrent l’un contre l’autre, au galop de leurs montures. Ce n’est qu’au moment où ils se rencontraient que sire Guy s’aperçut que son adversaire n’avait point de bouclier. Mais qu’importait ? Le chevalier à l’armure noire avait été choisi par les gens de Nimmr, la responsabilité de cette négligence leur incombait, et l’avantage était pour le représentant des couleurs du Sépulcre. Même si l’adversaire s’était présenté sans épée, sire Guy aurait eu le droit de l’abattre sans entacher son honneur de chevalier, car tels étaient les règlements du Grand Tournoi.

Cependant, cette découverte eut pour effet de distraire un instant le Chevalier du Sépulcre de la pensée qui, l’instant auparavant, occupait seule son cerveau : conquérir l’avantage dès le premier moment.

Il leva son épée pour l’abattre en un grand coup d’estoc, mais Blake poussa son cheval de façon à obliger celui de son adversaire à faire un écart, si bien que l’épée s’abattit sans dommage sur l’armure du chevalier de Nimmr. Sire Guy, en même temps, avait levé son bouclier pour se protéger la tête, et ne pouvait par conséquent voir nettement ce que faisait sir James. Prompte comme l’éclair, la lame de ce dernier glissa sous le gorgerin de sire Guy et lui traversa la gorge !

Avec un cri, sire Guy vida les arçons et roula sur le sol, tandis que des gradins occupés par les gens de Nimmr s’élevait une délirante acclamation. Cependant, sire James avait mis pied à terre et s’avançait vers le blessé, son épée nue à la main. Les spectateurs crurent qu’il s’apprêtait à donner le coup de grâce, et, comme tout chevalier démonté et blessé est considéré comme vaincu, sans que la mise à mort soit nécessaire pour cela, un cri de réprobation jaillit de tous les gradins, tandis que les écuyers de sir James accouraient, derrière sire Richard, pour le dissuader de cette intention sanguinaire.

Avant qu’ils aient eu le temps d’arriver auprès de Blake, celui-ci était déjà auprès de sire Guy. Il jeta alors son épée sur le gazon, s’agenouilla auprès du blessé, arracha son heaume et son gorgerin, et se mit à étancher le sang qui jaillissait de la blessure.

« Vite ! s’écria-t-il en voyant accourir sire Richard, un chirurgien ! La jugulaire n’est pas touchée, mais il faut arrêter tout de suite l’hémorragie ! »

La suite de sire Guy se pressa auprès du blessé. Sire Richard intervint :

« Viens ! dit-il à Blake. Laisse ce vaillant chevalier aux soins de ses amis. »

Docile, l’Américain se releva. L’un des sénéchaux de Bohun s’approcha de lui :

« Vous êtes, messire, un brave et généreux chevalier, lui dit-il, de vous inquiéter ainsi d’un ennemi blessé !

— Je ne suis pas une brute ! » répondit simplement Blake.

 

*    *    *

 

Ce premier succès à l’actif de Nimmr fut suivi de maintes prouesses des chevaliers de la cité, si bien qu’avant la dernière rencontre, on comptait cinquante-deux victoires pour les Venants, tandis que les Partants n’en totalisaient que quarante-huit. Cette différence de quatre ne comptait d’ailleurs pas beaucoup, car la dernière rencontre pèserait d’un poids décisif sur l’un des plateaux de la balance.

Cent chevaliers de Nimmr devaient maintenant affronter cent chevaliers du Sépulcre. C’était là l’épreuve décisive du tournoi, et les spectateurs retenaient leur haleine, tandis que les adversaires, à chaque bout de la lice, s’épiaient, maintenant leurs chevaux qui piaffaient en attendant le signal.

Blake était parmi les jeunes chevaliers chargés de conduire Nimmr à la victoire en cette rencontre décisive. Il tenait une lourde lance à la main et, cette fois, un bouclier destiné à parer le choc de la lance de son adversaire. Il sentait un étrange pincement au cœur, analogue à celui qu’il éprouvait autrefois en attendant le sifflet de l’arbitre, dans un match de football.

Enfin, le héraut porta sa trompette à sa bouche. Le signal était donné ! En même temps que ses compagnons, Blake se courba sur sa monture et se rua, la lance en avant, tandis qu’un nuage de poussière s’élevait au-dessus des deux cents chevaux chargeant au grand galop.

Blake se trouva soudain face à face avec un ennemi. Il fonça en avant et crut sauter en l’air sous le choc. Pourtant, il resta en selle et continua à galoper en avant, tandis que son adversaire s’écroulait sous son cheval. L’Américain s’aperçut alors qu’il n’avait plus en main qu’un tronçon de lance et, selon le règlement, piqua des deux vers sa tente pour se munir d’une nouvelle arme.

« Vous avez fait une belle prouesse, seigneur ! lui cria Édouard, rouge d’orgueil.

— Ai-je mis mon homme hors de combat ? demanda Blake.

— Certainement, Seigneur, et l’autre bout de votre lance est resté fiché dans son bouclier ! »

Blake retourna sur le lieu de la mêlée, où, de général, le combat devenait singulier, chaque chevalier s’acharnant maintenant contre un adversaire.

« Le chevalier Noir ! crièrent quelques Partants. Le chevalier Noir ! Ici, ici ! sire Wildred ! Voici le chevalier qui a vaincu sire Guy. »

Sire Wildred, à quelque distance, se coucha sur son coursier et cria :

« En garde, messire !

— Je suis prêt ! » riposta Blake.

Sire Wildred était un colosse, qui chevauchait une bête gigantesque, rapide comme un chevreuil et robuste comme un bœuf. Le cavalier et sa monture semblaient invincibles tous les deux.

Blake ignorait la réputation de sire Wildred, qui passait pour le plus redoutable jouteur de toute la vallée du Sépulcre, et c’était préférable pour sa tranquillité d’esprit. Du reste, à ce moment, enivré par sa première victoire, aucun chevalier, fût-ce Saint George en personne, ne lui aurait paru redoutable.

Il abaissa sa lance et chargea sire Wildred l’invincible. Le chevalier du Sépulcre galopait en diagonale à travers le champ. Derrière sa haute silhouette, Blake pouvait apercevoir la loge royale de Nimmr et distinguer une forme féminine debout au bord de la balustrade. « Pour ma princesse ! » murmura-t-il, tandis que la stature de sire Wildred en se rapprochant semblait grossir à vue d’œil.

Les lances se brisèrent sur les boucliers, lorsque les deux chevaliers se heurtèrent furieusement. Blake se sentit arraché de sa selle par une force irrésistible et roula pesamment sur le sol. Mais il n’était ni blessé ni même étourdi et, lorsqu’il se remit sur son séant, un sourire de satisfaction se peignit sur son visage, car, à une portée de lance de lui, il aperçut sire Wildred piteusement assis à terre lui aussi ! Mais sire Wildred ne riait pas.

« Par les Plaies ! cria-t-il, tu te gausses de moi, ribaud !

— Si j’ai l’air aussi drôle que vous, vous avez aussi le droit de rire ! » répondit Blake en riant.

Sire Wildred écarquilla les yeux.

« Par la Passion de Notre-Seigneur ! jura-t-il, en quel langage t’exprimes-tu, manant ? Je ne comprends point ces paroles ! »

Blake fit quelques pas en avant.

« Très amoché ? » demanda-t-il avec intérêt, en s’approchant du chevalier du Sépulcre.

Et il lui tendit la main pour l’aider à se relever.

« Jamais on ne vit pareil chevalier ! grommela Wildred. Je me rappelle maintenant que tu n’as point donné le coup de grâce à sire Guy, après en avoir triomphé facilement.

— Et alors ? Du reste, je ne vous veux pas de mal. La bagarre a été dure, mais maintenant c’est fini. Pourquoi voudriez-vous que nous restions là assis l’un en face de l’autre à nous regarder d’un air furibond ? »

Sire Wildred hocha la tête.

« Je ne comprends rien à ta manière d’agir… »

Pendant ce temps, leurs écuyers et un groupe de serviteurs étaient arrivés jusqu’à eux, mais aucun des deux chevaliers n’était blessé et ils pouvaient marcher sans aide. En quittant sire Wildred, Blake se retourna vers lui et lui sourit. « À bientôt, vieux frère ! lui cria-t-il d’une voix cordiale. J’espère que nous aurons bientôt le plaisir de nous revoir ! »

Hochant toujours la tête, sire Wildred s’éloigna, suivi par le petit groupe de ses gens. En arrivant à sa tente, Blake apprit que l’issue du grand tournoi était encore contestée. Au bout d’une demi-heure, les chevaliers de Nimmr, engagés dans le tournoi à la lance, étaient tous désarçonnés, et ceux du Sépulcre étaient proclamés victorieux de cette épreuve. Mais ce n’était pas suffisant pour assurer le triomphe du Sépulcre. Les succès précédents des chevaliers de Nimmr leur conféraient encore la victoire pour l’ensemble des rencontres par un avantage de deux points.

Au milieu de clameurs d’enthousiasme, les chevaliers de Nimmr qui avaient pris part au tournoi se formèrent en colonne pour venir parader devant les gradins et recevoir les prix. Ceux qui avaient défilé le premier jour n’étaient pas tous présents. Certains avaient été tués au cours des rencontres. Mais les pertes étaient beaucoup moins élevées que Blake n’aurait pu le supposer : cinq hommes seulement avaient trouvé la mort et une vingtaine étaient trop grièvement blessés pour pouvoir monter à cheval.

Tandis que les chevaliers de Nimmr remontaient le long de la lice pour accueillir les cinq jeunes filles de la Cité du Sépulcre, le roi Bohun rassemblait tous ses chevaliers de l’autre côté du champ, comme s’il se préparait à rentrer dans son camp, près du bouquet de chênes. Au même moment, un chevalier du Sépulcre, portant la peau de léopard de Nimmr sur son heaume, se frayait un passage à travers la foule des Venants, jusqu’à la loge du prince Gobred.

Bohun était aux aguets. Les chevaliers de Nimmr se trouvaient à ce moment à l’autre bout du champ, observant les coutumes qui présidaient à la réception des cinq demoiselles. Aux côtés de Bohun, deux jeunes chevaliers, montés sur leurs destriers, étaient prêts à obéir au premier signe de leur roi. L’un d’entre eux tenait par la bride un cheval tout sellé.

Soudain, Bohun leva la main et piqua des deux à travers le champ, suivi par le lourd escadron de ses chevaliers. La colonne manœuvra de telle manière qu’elle vint se placer entre la masse des chevaliers de Nimmr et la loge de Gobred.

Quant aux deux chevaliers qui encadraient Bohun, et dont l’un tenait par la bride un cheval sans cavalier, ils s’élancèrent jusqu’au pied de la balustrade de la loge royale. À ce moment, le chevalier du Sépulcre déguisé en chevalier de Nimmr, qui était arrivé à se faufiler dans la loge, saisit Guinalda dans ses bras, la fit passer par-dessus la balustrade et la déposa juste sur l’arçon de la selle du chevalier qui l’attendait. Puis, sautant à son tour par-dessus la balustrade, il s’élança sur le cheval qui avait été préparé à son intention.

La scène s’était déroulée si rapidement que les trois ravisseurs s’étaient déjà éloignés avant que Gobred et ceux qui l’entouraient, stupéfiés par cette audace, n’aient eu le temps de se remettre de leur stupeur. Bohun et ses chevaliers, satisfaits du résultat de l’entreprise, galopaient maintenant vers leur champ, parmi les chênes.

La plus grande confusion se mit à régner parmi les Venants. Une trompette, dans la loge du roi, sonna l’alarme. Le prince s’élança sur son cheval, toujours tenu à sa disposition à la porte de sa loge, cependant que les chevaliers de Nimmr, accourant au signal donné mais ignorant encore ce qui venait de se passer, se pressaient en désordre dans la lice.

Gobred se dressa tout pâle, et leur imposa silence :

« Bohun a enlevé la princesse Guinalda ! cria-t-il. Chevaliers de Nimmr… »

Mais avant qu’il en eût dit davantage, un chevalier à la noire armure, monté sur un fougueux destrier, fendait les rangs pressés et se lançait au grand galop de sa monture sur la trace du Roi du Sépulcre !

CHAPITRE XIX

LE SEIGNEUR TARZAN

Tollog avait eu un mauvais sourire en voyant s’enfuir Ateja avant que celle-ci eût pu prévenir le Seigneur de la Jungle du complot tramé contre lui, et le frère du cheik s’était intérieurement félicité de s’être trouvé à point sur le chemin de la jeune fille pour l’obliger à renoncer à son projet.

Mais, à ce moment, une main s’était refermée sur sa gorge, étranglant sa voix, tandis qu’il faisait de vaines tentatives pour crier.

La main mystérieuse traîna le frère du cheik, plus mort que vif, sous la tente de Zeyd. Là, une voix murmura à l’oreille de Tollog :

« Si tu dis un mot, tu es un homme mort ! »

Et, sur cet avertissement, la main desserra son étreinte autour de la gorge endolorie du Bédouin, qui n’eut garde de filer un son, car il avait reconnu la voix, et savait qu’elle ne menaçait jamais en vain. Il n’opposa donc nulle résistance en se sentant lié par des cordes, aux poignets et aux chevilles, tandis qu’un bâillon était solidement fixé sur sa bouche.

Il entendit alors de nouveau la voix qui lui chuchota :

« Je t’ai couché à ma place, Tollog ! Le sort que tu me réservais sera le tien, quel qu’il soit ! »

Une terreur indicible glaça le sang de Tollog qui s’évanouit. Allah miséricordieux lui épargna ainsi d’entendre approcher l’assassin qui allait le poignarder, en croyant frapper le Seigneur de la Jungle…

Pendant ce temps, déjà, Tarzan s’éloignait dans la forêt, vers le Sud-Est, pour reprendre ses recherches au sujet de Blake. Sachant maintenant que l’Européen captif des Bédouins n’était autre que Stimbol, et que celui-ci ignorait complètement le sort de son ex-compagnon, il avait hâte de revenir à l’endroit où Blake avait disparu, selon les dires de ses gens, afin d’essayer de retrouver sa piste et de découvrir ce qu’il était advenu de lui.

La rapidité avec laquelle le géant se mouvait parmi les arbres était prodigieuse, son odorat l’aidait considérablement à deviner tous les secrets de la jungle, et pourtant trois jours s’écoulèrent avant qu’il découvrît l’endroit où Ara, le tonnerre, avait foudroyé l’infortuné compagnon noir de l’Américain.

Là, il découvrit les traces à demi effacées de Blake qui s’éloignaient vers le Nord. Tarzan secoua la tête, car il savait que, dans cette direction et jusqu’aux premiers villages Gallas, s’étendaient de vastes forêts inexplorées. Même si Blake avait pu triompher de l’attaque des bêtes féroces et des tortures de la faim, il n’avait sans doute émergé de cette redoutable forêt que pour tomber sous la sagaie d’un guerrier Galla…

Pendant deux jours, pourtant, Tarzan poursuivit ses recherches, suivant une trace qui n’était plus visible que pour lui. Dans l’après-midi du second jour, il parvint à une haute croix de pierre érigée au milieu d’une sorte de chaussée antique. Avec précaution, sentant qu’il s’avançait maintenant dans un pays inconnu, Tarzan inspecta de loin les environs, avant de s’aventurer plus loin. C’est grâce à cette prudence qu’il ne tomba pas, comme l’avait fait Blake, aux mains des deux hommes d’armes qui gardaient en permanence les avant-postes de la Cité de Nimmr. En effet, longtemps avant de les voir, le son de leurs voix parvint à ses oreilles exercées.

En rampant, silencieux comme une ombre, Tarzan se rapprocha des deux hommes qui se distrayaient de leur garde en bavardant ensemble. Avec stupeur, il s’aperçut qu’ils s’exprimaient en un anglais gothique, médiéval, et étaient vêtus de costumes moyenâgeux. Sa première surprise passée, il comprit qu’il était sur la bonne piste, et que là était sans doute le secret de la disparition de Blake.

Prenant brusquement son parti, le seigneur de la jungle bondit, tel un tigre, sur le plus proche des deux hommes, qu’il jeta à terre, l’immobilisant sous sa poigne puissante. L’autre guerrier, épouvanté par cette apparition soudaine, déguerpit à toutes jambes, sans demander son reste, et disparut dans la direction du tunnel qui menait à la Cité de Nimmr.

« Ne bouge pas ! dit Tarzan à son prisonnier. Je ne te veux point de mal, si tu me dis la vérité.

— Miséricorde ! balbutia l’homme. Que veux-tu savoir, étranger ?

— Un homme blanc est passé par ce chemin, il y a quelques semaines. Où est-il ?

— Veux-tu parler de sire James ? demanda le soldat.

— Sire James ? répéta Tarzan. D’abord déconcerté, il se rappela aussitôt que James était le prénom de Blake. Oui, dit-il, celui que je cherche se nomme James, James Blake.

— Sans doute est-ce le même, étranger.

— Où est-il ?

— Il défend en ce moment l’honneur des Chevaliers de Nimmr dans le grand tournoi qui se déroule dans la plaine, et si tu cherches noise à notre bon sire James, étranger, tu trouveras bien des chevaliers et des hommes d’armes pour t’en empêcher ?

— Je suis son ami.

— Par la très Sainte Vierge, si tu es l’ami de sire James, pourquoi m’as-tu renversé ainsi, étranger ? fit le soldat avec reproche.

— Je ne savais pas comment je serais accueilli…

— Un ami de sire James ne peut être que bien accueilli à Nimmr », fit courtoisement le soldat.

Tarzan sourit et aida l’homme à se relever, mais il lui ôta son épée et lui dit :

« Marche devant moi et conduis-moi à ton maître. Mais rappelle-toi que la moindre traîtrise te coûtera la vie !

— Ne m’oblige point à laisser la route sans sentinelles, demanda le soldat. Je dois constamment veiller, pour le cas où les Sarrasins surgiraient. Attends mon compagnon. Il va revenir avec des renforts et je leur demanderai de te conduire à Nimmr.

— Soit ! » dit Tarzan.

Il n’eut pas longtemps à attendre. Bientôt, il entendit un galop précipité et eut la surprise de voir apparaître, précédant une dizaine d’hommes d’armes, un homme à la peau blanche, tout couvert d’une armure de fer, armé d’un bouclier et d’une épée qu’il dirigea sur Tarzan dès qu’il le vit.

« Dis-leur d’arrêter ! ordonna Tarzan à la sentinelle. Dis-leur que je veux leur parler avant qu’ils ne s’approchent davantage.

— Arrêtez ! cria la sentinelle. Cet étranger est un ami de sire James ! » Le chevalier tira sur les rênes de son cheval et dévisagea Tarzan des pieds à la tête.

« Es-tu bien un ami de sire James ? lui dit-il enfin.

— Je suis à sa recherche depuis bien des jours déjà, répondit Tarzan.

— Sans doute quelque mésaventure t’est-elle advenue dans laquelle tu as perdu ta vêture ! » remarqua le chevalier, étonné sans doute du costume plus que sommaire de Tarzan.

Le seigneur de la jungle sourit :

« C’est la tenue que je préfère pour aller dans la jungle, dit-il.

— Es-tu gentilhomme et viens-tu du même pays que sire James ?

— Je suis Anglais, répondit Tarzan.

— Anglais ! En ce cas, sois le bienvenu à Nimmr. Je suis sire Bertram, un bon ami de sire James.

— Et moi, je suis Tarzan, fit le seigneur de la jungle en se présentant à son tour.

— Es-tu gentilhomme ? » répéta sire Bertram.

Tarzan était fort surpris par cette question, mais sentant que le chevalier lui donnait une grande importance, il estima que la vérité ne pouvait lui nuire.

« Je suis vicomte, dit-il avec simplicité.

— Quoi, pair du royaume ! s’exclama sire Bertram. Notre prince Gobred, Dieu l’ait en sa sainte garde, sera honoré de vous accueillir, seigneur Tarzan. Accompagnez-moi, et je tâcherai de trouver dans ma garde-robe quelque vêtement qui puisse convenir à votre rang ! »

À l’entrée du tunnel, Bertram pria Tarzan de prendre du repos dans une petite fortification où se trouvait l’habitation du chevalier qui commandait les sentinelles, puis il envoya son écuyer au château pour chercher des vêtements et un cheval pour son hôte. Bertram convia alors Tarzan à souper et, pendant le repas, lui conta toutes les aventures de Blake depuis son arrivée à Nimmr, faisant comprendre en même temps à Tarzan ce qu’était le singulier pays dans lequel il se trouvait maintenant.

L’écuyer fut promptement de retour avec un équipement complet. Fort heureusement, sire Bertram était un robuste chevalier, d’une taille fort au-dessus de la moyenne, si bien que Tarzan put revêtir les pièces de son ajustement sans s’y trouver trop à l’étroit. Il fut donc transformé, en un clin d’œil, en croisé et, aux côtés de sire Bertram, s’achemina, au trot de sa monture, vers le château de Nimmr.

À la poterne, le chevalier se porta garant de son hôte et l’emmena ensuite vers la plaine, dans l’intention de le présenter au prince Gobred et de lui permettre d’assister à la dernière rencontre du tournoi si toutefois celui-ci n’avait pas encore pris fin.

C’est ainsi que Tarzan, le seigneur de la jungle, le torse moulé dans une cotte de mailles, armé d’une lance et d’une épée, s’avançait dans la plaine au moment où Bohun mettait son plan à exécution et enlevait la princesse Guinalda.

Longtemps avant d’avoir atteint la lice, Bertram se rendit compte qu’un événement imprévu venait de se produire. Il aperçut de loin le nuage de poussière que soulevaient au passage les ravisseurs de la princesse et comprit que ces hommes qui galopaient étaient poursuivis, en voyant un nouveau nuage s’élever derrière eux.

Inquiet, le chevalier éperonna sa monture, imité par Tarzan, et tous deux arrivèrent promptement sur le lieu du tournoi où ils trouvèrent toute l’assistance plongée dans la confusion et la consternation.

« Qu’est-il arrivé ? demanda anxieusement Bertram à un écuyer qui courait d’un air égaré.

— Le roi Bohun a enlevé la princesse Guinalda, Dieu nous protège ! » fit l’homme.

Sire Bertram devint tout pâle. Puis il se tourna vers l’étranger :

« Je vole au secours de la princesse. M’accompagnez-vous, seigneur Tarzan ? »

Pour toute réponse, Tarzan éperonna sa monture, et les deux coursiers se mirent à galoper, rapides comme le vent, à travers la plaine, tandis que, bien loin devant eux, Blake se rapprochait de plus en plus du groupe des Chevaliers du Sépulcre.

Le nuage de poussière que soulevaient ces derniers était si épais qu’ils étaient invisibles pour leur poursuivant, si bien que Blake ne se rendait pas exactement compte du point auquel il se rapprochait d’eux.

L’Américain n’avait plus ni lance ni bouclier, mais il avait son épée au côté, et son revolver sous sa cuirasse. Il ne s’était jamais séparé de cette arme depuis son arrivée à Nimmr, pressentant qu’un jour il pourrait avoir à s’en servir. Aux questions qui lui avaient été posées sur ce singulier objet, il avait répondu évasivement qu’il s’agissait d’un talisman de grande valeur.

Blake continuait à presser sa monture qui, infatigable, regagnait peu à peu du terrain sur les fugitifs. En jetant un coup d’œil sur lui, l’Américain constata qu’il était entièrement couvert d’une poussière épaisse. Son haubert, sa cuirasse, les caparaçons de son cheval, tout était devenu gris.

Enfin, il arriva auprès d’un des derniers cavaliers : le Partant était entièrement gris de poussière, lui aussi ! En un éclair, Blake comprit la chance que lui offrait ce camouflage involontaire qui le rendait tout pareil d’apparence à ceux qu’il poursuivait. Il allait pouvoir chevaucher parmi eux sans qu’ils soupçonnassent la venue d’un intrus ! Il remit donc au fourreau son épée qu’il avait dégainée et continua à avancer parmi les cavaliers, cherchant des yeux celui qui portait la captive en croupe.

Malheureusement, plus il approchait de la tête de la colonne, plus grand devenait le danger qu’il fût découvert, car la poussière y était moins dense. Son visage barbouillé de sueur et de sable était méconnaissable, ses armoiries étaient indéchiffrables sous la couche grise qui les recouvrait et pourtant, déjà, les cavaliers le dévisageaient avec une nuance de surprise. L’un même le héla :

« Est-ce vous, Percival ? dit-il.

— Non ! » répliqua Blake en piquant des deux.

Maintenant, juste devant lui, il apercevait un groupe compact de cavaliers, et il vit même flotter le bout d’une robe brodée. Alors, Blake dégaina de nouveau, et, passant entre deux cavaliers qui suivaient immédiatement le ravisseur de Guinalda, il trancha d’un coup net, à droite et à gauche, les sangles des chevaux.

Les deux cavaliers roulèrent à terre. Déjà, le coursier de Blake était à la hauteur de celui qui emportait Guinalda.

L’Américain projeta son poing sur le menton du cavalier, qui vida les étriers, évanoui, et saisit Guinalda, qu’il coucha en travers de sa selle.

Il exigea alors de son fidèle coursier un nouvel effort et, de toute sa vitesse, décrivit un large cercle autour de la masse des Chevaliers du Sépulcre, afin de revenir en arrière et de rejoindre Gobred et les siens qui, d’après les calculs de Blake, ne devaient pas se trouver fort éloignés.

Il savait qu’une fois qu’il aurait rejoint les Venants, Guinalda serait en sûreté, au milieu de ces chevaliers qui tous étaient prêts à lui sacrifier leur vie.

Mais il avait compté sans le sang-froid des Chevaliers du Sépulcre qui, la première surprise passée, se ruèrent à ses trousses. Blake se rendit bientôt compte qu’il était temps de se servir enfin de son revolver. Il tira et le cheval d’un des poursuivants s’écroula. La monture de Blake, au bruit de la détonation, fit un écart et faillit désarçonner l’Américain et la jeune fille.

Lorsque Blake eut repris en main son cheval emporté, qui filait comme une flèche, le nuage de poussière qui indiquait la position des Chevaliers du Sépulcre ne se voyait plus qu’à peine, au loin, et une forêt profonde s’étendait devant Blake, offrant un asile inviolable sous ses verts ombrages.

Sire James mit alors pied à terre et aida Guinalda à descendre. Puis il épongea de son mieux son cheval couvert de sueur et le dessella, afin que le vaillant coursier pût se reposer de la course qu’il venait de fournir.

Ayant pris tous ces soins, Blake se retourna vers la princesse. Elle était adossée à un arbre et le dévisageait.

« Vous êtes brave, sire chevalier, dit-elle gravement. Mais, ajouta-t-elle aussitôt avec arrogance, vous n’en êtes pas moins un rustre ! »

Blake sourit vaguement. Il était exténué et n’avait pas la moindre envie de discuter.

« Je m’excuse de vous demander ce service, dit-il, mais Galahad, mon cheval, est encore baigné de sueur, et il faudrait le faire marcher jusqu’à ce qu’il soit tout à fait rafraîchi, sinon il attraperait du mal. Voulez-vous vous en charger ? Je suis si las que j’en suis incapable. »

La princesse sursauta et regarda Blake avec stupeur :

« Quoi ? balbutia-t-elle. Voudriez-vous que moi, la princesse Guinalda, je remplisse l’office d’un palefrenier ?

— Princesse, je ne puis le faire moi-même, dit Blake d’une voix épuisée. Pourtant, ce cheval doit être ménagé et nous aurons besoin de lui. Je vous supplie de le faire.

— Ah ! çà, serait-ce un ordre ?

— Oh ! Taisez-vous ! s’exclama Blake, excédé. Je vous répète que je suis maintenant responsable de votre sécurité et que tout peut dépendre du cheval. Faites ce que je vous dis, un point c’est tout ! Allez promener ce cheval ! »

Des larmes de rage perlèrent aux yeux de la princesse Guinalda, mais, terrorisée par ce ton bref que nul n’avait jamais osé employer envers elle, elle obéit et s’approcha du cheval. Elle dénoua les rênes enroulées autour d’une branche d’arbre et se mit à promener Galahad de long en large, tandis que Blake, assis au pied d’un chêne, reprenait des forces et épiait l’horizon, attentif au moindre mouvement suspect.

Mais nul ne poursuivait plus les deux fugitifs, car les chevaliers de Nimmr avaient rejoint ceux du Sépulcre et les deux forces ennemies étaient engagées en une lutte acharnée, dont les péripéties les rapprochaient de plus en plus de la Cité du Sépulcre, au nord de la Vallée.

Guinalda promena le cheval pendant une demi-heure. Elle restait silencieuse, et Blake également. Enfin, il tourna ses regards vers la jeune fille et se releva.

« Je crois que cela peut suffire maintenant, dit-il. Merci. Je vais le bouchonner un peu et il sera ensuite en pleine forme. »

Sans un mot, Guinalda lâcha les rênes. Blake frotta longuement Galahad avec des feuilles sèches, de la tête aux pieds, lui jeta sur le dos son caparaçon, afin qu’il ne se refroidît pas, et, satisfait, vint s’asseoir à côté de la jeune fille.

Silencieusement, il admirait son délicat profil, son nez fin, sa courte lèvre supérieure, son menton hautain.

« Elle est bien belle, pensait Blake, mais elle est égoïste, impérieuse et cruelle. »

Un brusque mouvement de Guinalda interrompit sa méditation. D’un air inquiet, la jeune fille essayait de percer du regard le mur verdoyant de végétation qui les entourait.

« Qu’y a-t-il ? demanda Blake.

— Partons ! dit-elle. Quelque chose a remué dans le bois.

— Le crépuscule approche, dit Blake, et dès qu’il fera nuit nous pourrons reprendre la route de Nimmr en toute sécurité, tandis que, maintenant, nous pourrions être aperçus par quelques chevaliers de Bohun envoyés à notre recherche.

— Quoi ! s’écria Guinalda en pâlissant. Vous voudriez rester ici jusqu’à la nuit ?

— Pourquoi pas ? demanda l’Américain. Il fait frais ici, que craignez-vous ?

— Savez-vous comment se nomme cette forêt ?

— Non.

— C’est la forêt des Léopards ! murmura Guinalda, les yeux élargis par l’effroi.

— Ah ! vraiment ? dit Blake, intéressé, mais du ton de la conversation la plus ordinaire.

— C’est ici que vivent en grand nombre les terribles léopards de Nimmr, dit la jeune fille. Dès que la nuit est tombée, une troupe nombreuse ne trouverait son salut qu’en entourant son camp de hauts feux protecteurs ! Encore n’est-il pas rare qu’une des sentinelles soit emportée et dévorée par ces terribles bêtes !… »

Soudain, l’effroi de Guinalda sembla s’apaiser un peu :

« Ah ! dit-elle, j’oubliais cette arme étrange qui fait tant de bruit, avec laquelle vous avez abattu un des chevaux de nos poursuivants. Sans doute, grâce à cette arme, pouvez-vous tuer tous les léopards de la terre ? »

Blake sourit sans répondre, afin de ne pas lui rendre toutes ses alarmes en la détrompant.

« En tout cas, dit-il, nous pourrions en effet partir tout de suite, car la route est longue et, somme toute, la nuit est déjà presque tombée. »

Il s’approcha de son cheval, qui paissait tranquillement, mais à peine avait-il fait quelques pas que Galahad leva sa tête fine, pointa ses oreilles et poussa un hennissement de terreur. Puis, le poil hérissé, la noble bête rua, tira sur le faible nœud qui la retenait et s’enfuit au grand galop à travers la plaine !

Blake tira son revolver et épia les fourrés. Mais il n’aperçut rien et son odorat ne l’avertit pas de la redoutable présence qu’avait devinée le flair subtil du Galahad.

Des yeux épiaient Blake et Guinalda à travers le feuillage. Mais ce n’étaient point les yeux d’un léopard…

CHAPITRE XX

LE SEIGNEUR TARZAN (suite)

Tarzan et sire Bertram arrivèrent près des Chevaliers du Sépulcre au moment où ceux-ci étaient aux prises avec les guerriers de Nimmr. Au moment où il approchait, Tarzan aperçut deux cavaliers qui se livraient combat. Le Venant, soudain, vida les étriers et roula à terre.

« En garde ! sire chevalier ! » cria le Partant, en avisant la croix qui se détachait sur la poitrine de Tarzan et en pointant sa lance en avant.

Tarzan sourit et attendit le choc. Sire Bertram le considérait, avec anxiété. Comment l’étranger allait-il se comporter ?

Le brave chevalier de Nimmr n’eut pas à se poser longtemps la question. Le Partant arrivait au grand galop. Tarzan fit faire un léger écart à son cheval, se dérobant au coup de son adversaire, puis projeta en avant son bras, armé de la lance.

L’ennemi, percé de part en part, malgré sa cuirasse, s’écroula à terre.

Sire Bertram hocha la tête, singulièrement enchanté de sa nouvelle recrue et s’élança vers un Partant qui le provoquait.

Les hasards de la lutte poussèrent Tarzan vers l’Ouest. Ayant brisé sa lance, il combattait maintenant à l’épée. Jamais il n’avait eu affaire à des ennemis si braves, si insoucieux du danger, si impétueux et si ardents. Quels hommes ! Quels guerriers !

Avec l’un d’eux surtout, un colosse qui semblait invulnérable, Tarzan s’escrima longtemps, tandis que peu à peu, sans s’en apercevoir, il s’écartait de plus en plus vers l’ouest du champ de bataille. Enfin, d’un coup terrible, il assomma son ennemi, qui s’écroula sur sa monture, sans vider les arçons. Le cheval, effrayé, s’enfuit, portant toujours son cavalier, et rejoignit le gros des troupes du Sépulcre.

Tarzan s’aperçut alors qu’il était seul. Au nord et à l’est, la poussière du combat achevait de se rabattre. La cité de Nimmr brillait au loin, vers le Sud. Tarzan se dit que Blake avait dû retourner à la ville, et c’est donc cette direction que Tarzan emprunta.

Son armure l’embarrassait et il eut bientôt fait de l’enlever. Il se dépouilla de tout son encombrant attirail et, avec un soupir d’aise, reprit ensuite son chemin.

 

*    *    *

 

Ibn Jad, alors que déjà il se dirigeait avec ses hommes vers la cité de Nimmr, avait été déconcerté et intrigué par la poussière et les cris qu’il avait discernés au loin. Apercevant une forêt qui s’étendait à sa droite, le prudent Arabe décida de s’y dissimuler avec ses Bédouins jusqu’au moment où il connaîtrait la cause de tout ce remue-ménage.

« Mieux vaudra d’ailleurs reprendre notre route à la nuit noire », décida le cheik.

Ce plan fut approuvé par tous et les Arabes établirent leur camp sous les arbres. Ils virent le nuage de poussière passer devant eux et s’éloigner dans la direction de la Cité du Sépulcre.

« Par Allah ! s’écria Ibn Jad, nous avons été bien inspirés de quitter le château avant le retour de toute cette armée ! »

Ils aperçurent alors un cavalier qui entrait dans la forêt, à moins qu’il ne longeât la lisière du sud. Ils étaient trop loin pour bien comprendre sa manœuvre. Mais un seul cavalier ne pouvait les inquiéter, aussi ne se soucièrent-ils pas de lui. Il leur sembla cependant qu’il portait quelqu’un en croupe, ou bien un gros sac, sans pouvoir distinguer clairement ce que c’était, en raison de la distance.

« Nous trouverons peut-être un butin encore plus considérable dans la Cité du Sud », dit Abd-el-Aziz.

Sur cette agréable perspective, ils reprirent leur marche au crépuscule, en longeant la forêt avec précaution. Ils avaient à peine couvert quelques kilomètres lorsque les guerriers de l’avant-garde entendirent brusquement deux voix. Ibn Jad envoya immédiatement deux hommes qui rampèrent dans les buissons, dans la direction du bruit. Les éclaireurs furent bientôt de retour. Leurs yeux brillaient comme des escarboucles.

« Ibn Jad, dit l’un, il y a là un homme et une femme, belle comme le jour, que nous pourrions enlever ! »

Suivi par sa troupe de pillards, Ibn Jad s’enfonça dans les broussailles et, faisant un détour, s’approcha de Blake et de Guinalda. D’un signe, le cheik appela Fahd à ses côté et lui dit en un murmure :

« Beaucoup de roumis parlent la langue que tu as apprise parmi les soldats du Nord, dit-il. Adresse la parole à celui-ci en cette langue, dis-lui que nous nous sommes perdus. »

C’est à ce moment que Galahad brisa sa longe et que Blake tira son revolver. Ibn Jad comprit qu’il ne pouvait plus rester caché plus longtemps et sortit des buissons.

« Ne tire pas ! cria Fahd à Blake, en français. Nous ne sommes pas des ennemis !

— Qui êtes-vous ? demanda Blake, tout surpris d’entendre parler français dans la vallée du Sépulcre.

— Nous ne sommes que de pauvres hommes du désert, répliqua doucereusement Fahd. Nous nous sommes perdus ! Aide-nous à retrouver notre route, et Allah te bénira.

— Approche-toi, commanda Blake. Si toi et tes compagnons êtes des amis, vous n’avez rien à craindre de moi. »

Fahd et Ibn Jad s’avancèrent vers l’Américain. À leur vue, Guinalda poussa un cri d’angoisse et saisit Blake par le bras.

« Des Sarrasins ! murmura-t-elle.

— Je crois, en effet, que ce sont des Sarrasins, dit Blake, mais, ne craignez rien, ils ne nous feront pas de mal.

— Des Sarrasins, ne pas faire de mal à un Croisé ? murmura la princesse, incrédule.

— Ces gens-là n’ont jamais entendu parler des croisades.

— Je n’aime pas la façon dont ils me regardent dit Guinalda.

— Moi non plus, mais peut-être n’ont-ils pas de mauvaises intentions. »

Avec force sourires et salamalecs, les Arabes s’étaient groupés autour du couple, tandis que Fahd et Ibn Jad exprimaient avec de grandes protestations d’amitié leur satisfaction d’avoir rencontré quelqu’un qui pourrait les conduire hors de la vallée. En même temps, ils posaient de nombreuses questions au sujet de la cité de Nimmr. Cependant, les Bédouins se rapprochaient de plus en plus de Blake. Tout à coup, les sourires disparurent comme par enchantement et, à un signal du cheik, quatre gaillards sautèrent sur l’Américain, le renversèrent sur le sol et lui arrachèrent son revolver. Simultanément, deux autres Bédouins saisirent la princesse.

Quelques minutes plus tard, Blake était ficelé comme un saucisson, tandis que les Arabes tenaient conseil sur son sort. La plupart étaient d’avis de lui couper la gorge, tandis que Ibn Jad leur représentait qu’ils étaient dans une vallée occupée par les congénères de leur prisonnier et que si la fortune de la guerre voulait que quelques-uns d’entre eux tombassent entre les mains de l’ennemi, il serait bon de le garder comme otage.

Pendant ce temps, Blake menaçait, promettait et suppliait pour obtenir la liberté de Guinalda. Pour toute réponse, Fahd ricana et lui donna un coup de pied. Pendant un certain temps, on put croire que les Arabes avaient décidé de tuer Blake. Un des Bédouins s’approcha de lui, un poignard à la main, attendant l’ordre de l’égorger.

Guinalda, s’échappant des mains de ses ravisseurs, s’élança vers lui et se jeta entre le couteau et le corps de Blake.

« Ne le tuez pas ! cria-t-elle. Prenez ma vie s’il vous faut du sang chrétien, mais épargnez-le !

— Ils ne peuvent vous comprendre, Guinalda, dit Blake. Rassurez-vous, peut-être ne me tueront-ils pas. Cela n’a du reste aucune importance, mais il faut que vous viviez, afin de pouvoir vous échapper.

— Ils vont vous tuer ! gémissait la princesse. Pourrez-vous jamais me pardonner les dures paroles que j’ai prononcées ? Non, jamais ! Vous m’avez froissée dans mon orgueil à la suite de ce que vous avez dit de moi à Malud, mais, si j’ai été cruelle avec vous, je l’ai fait pour me venger et je n’ai pas parlé suivant mon cœur ! Me pardonnerez-vous ?

— Vous pardonner ? Hélas ! je vous pardonnerais même de me tuer ! Mais qu’est-ce que Malud vous a donc dit ?

— Ça n’a plus d’importance. Tout ce que vous avez pu dire, je l’ai oublié. Redites-moi seulement les mots que vous avez murmurés lorsque j’ai attaché mon ruban à votre haubert, et je vous pardonnerai tout ce que vous avez dit.

— Mais enfin que vous a répété Malud ? insista Blake.

— Que vous aviez parié que vous gagneriez mon amour et que vous vous en vanteriez ensuite, en m’abandonnant dédaigneusement, murmura-t-elle.

— Le misérable ! Vous savez bien qu’il a menti, n’est-ce pas ? Guinalda.

— Répétez-moi ce que je vous ai demandé, et je serai sûre qu’il a menti ! implora-t-elle.

— Je vous aime, je vous aime, Guinalda ! » murmura Blake.

À ce moment, les Arabes saisirent brutalement la jeune fille et la forcèrent à se relever. Ibn Jad et son conseil continuaient à discuter sur le sort de Blake.

« Par Allah ! s’écria finalement le cheik, assez de discussions. Nous laisserons le roumi ficelé là où il est et, s’il meurt, personne ne pourra dire que ce sont les Bédouins qui l’ont tué ! Abd-el-Aziz, continua-t-il, tu vas prendre le commandement d’un détachement et continuer ton avance dans la vallée jusqu’à l’autre ville. »

Tandis qu’ils s’éloignaient vers le Sud, Guinalda essaya de se libérer de la poigne de ses ravisseurs, mais ils l’entraînèrent avec eux malgré sa résistance.

À une certaine distance de l’endroit où Blake avait été laissé seul, les Arabes s’arrêtèrent.

« Ici, nous allons nous séparer, Abd-el-Aziz, dit Ibn Jad. Va jusqu’à la cité et vois si elle est riche. Si elle est trop bien gardée, n’essaye pas de l’attaquer, mais rejoins-nous au camp que nous avons établi de l’autre côté des montagnes. Moi, je vais me hâter de quitter la vallée avec les riches trésors que nous avons conquis et dont cette femme, ajouta-t-il en désignant Guinalda, est la perle ! Va, Aziz, et que la bénédiction d’Allah soit sur toi ! »

Et ils se séparèrent. Ibn Jad prit la direction du Nord ; il avait fait le projet d’escalader les hautes montagnes à l’est de la Cité du Sépulcre, de façon à éviter le château et les nouveaux défenseurs qu’il avait vus passer.

 

*    *    *

 

Blake entendit les Arabes s’éloigner. Il lutta désespérément pour briser ses liens, mais les courroies de cuir de chameau étaient solides. Alors, résigné, il s’immobilisa. Comme la sombre forêt était silencieuse !… La sombre forêt des léopards…

Blake écoutait. À chaque instant, il s’attendait à entendre le bruissement des fourrés frôlés par un grand corps tacheté. Lentement, les minutes passaient. Une heure s’écoula, la lune se leva, rouge, large comme un disque, flottant silencieusement au-dessus des lointaines montagnes.

Soudain, un léger bruit se fit entendre. Quelque chose remuait… Le bruit que Blake attendait avec angoisse se produisait. Un grand léopard de la sylve approchait…

Un autre fauve devait se trouver dans un arbre voisin, car Blake, couché sur le dos, pouvait apercevoir une forme sombre se glisser silencieusement sur une branche, au-dessus de lui. Tout à coup, dans la clairière baignée par la lune, un grand léopard apparut. Blake vit ses yeux flamboyants qui brillaient comme des diamants, tandis que le fauve feulait en s’approchant, frappant rythmiquement ses flancs de sa queue sinueuse et découvrant ses crocs brillants.

L’animal se coucha pour bondir et s’élança avec la souplesse d’un gros chat. Mais le saut fut interrompu à mi-course et, à la grande stupéfaction de Blake, qui se demanda un instant si la terreur n’avait pas obscurci son jugement, l’animal resta suspendu dans l’air, au-dessus de lui ! Blake s’aperçut alors que l’ombre qu’il avait vue dans l’arbre était celle d’un homme et que celui-ci venait d’attraper le léopard au lasso, du haut de sa branche. Lentement, il hissa la bête jusqu’à la fourche de l’arbre, et, lorsque le léopard arriva à sa portée, d’un geste précis, il lui enfonça un poignard dans le cœur ! Le fauve cessa de se débattre, l’homme coupa la corde et le corps de l’animal vint s’abattre sur le sol, à côté de Blake.

Tarzan, car c’était lui, sauta à terre avec légèreté. Blake poussa une exclamation de surprise.

« Enfin, je vous retrouve, mon cher ami ! s’écria le géant de la jungle. Je suis arrivé juste à temps, n’est-ce pas ?

— Pour cela, oui ! répliqua Blake, encore frissonnant d’angoisse rétrospective, tandis que Tarzan coupait ses liens.

— Vous me recherchiez ? demanda Blake.

— Oui, depuis que j’ai appris que vous aviez perdu votre safari. Mais, dites-moi, qui vous a ficelé comme cela ?

— Des Arabes. »

Tarzan gronda de colère.

« Cet abominable Ibn Jad serait-il dans cette vallée ? se demanda-t-il.

— Ils ont enlevé une jeune fille qui était avec moi, poursuivit Blake. Puis-je vous demander de m’aider à la sauver ?

— Dans quelle direction sont-ils partis ? demanda simplement Tarzan.

— Par là, fit Blake, en désignant le Sud. Il y a une heure environ !

— Vous feriez mieux de vous débarrasser de cette armure, conseilla Tarzan. Il est bien difficile de marcher avec cela. »

Avec l’aide du seigneur de la jungle, Blake se débarrassa de sa cotte de mailles, et tous deux s’engagèrent dans la plaine, sur la piste des Arabes. À l’endroit où Ibn Jad s’était séparé du reste de sa troupe, ils s’aperçurent que les empreintes de Guinalda, que Tarzan avait soigneusement repérées sur la piste, avaient disparu. Ils se demandèrent ce qui s’était passé. Ils ne pouvaient savoir que, lorsqu’Ibn Jad avait pris une route qui l’écartait définitivement de Nimmr, Guinalda avait refusé de continuer à marcher.

« La supposition la plus raisonnable, dit Tarzan, est que la princesse est restée avec le groupe qui a pris la direction du Nord. Je sais, en effet, qu’Ibn Jad a établi son camp dans cette direction. C’est par là qu’il est sûrement entré dans la vallée, messire Bertram m’a affirmé qu’il n’y avait que deux passages, celui par lequel je suis entré et le défilé qui se trouve au-dessus de la Cité du Sépulcre.

« Il est probable qu’Ibn Jad veut mettre son butin en sûreté le plus tôt possible. Le groupe qui est parti vers Nimmr a dû être envoyé pour négocier la rançon de la princesse. Il est clair que la princesse n’était pas avec ceux-ci. Mais, évidemment, ce n’est qu’une conjecture, qu’il faut vérifier. Je propose que vous suiviez la trace qui conduit vers le Nord, je suis certain qu’elle vous conduira vers la jeune fille. Moi, je vais vers le Sud ; je marche beaucoup plus vite que vous et, si mes suppositions se confirment, c’est-à-dire si la jeune fille a été entraînée vers le Nord, je ferai demi-tour et vous rattraperai sans avoir trop perdu de temps. Si vous rattrapez les Arabes et si vous vous apercevez que la jeune fille n’est pas avec eux, vous rebrousserez chemin et reviendrez me rejoindre.

« Au contraire, si elle se trouve bien avec eux, il est préférable que vous m’attendiez avant de rien tenter pour la sauver. En effet, vous êtes désarmé et ces Bédouins se soucient de vous couper la gorge comme de boire une tasse de café !

— D’accord, répondit Blake.

— Au revoir et bonne chance », dit encore Tarzan.

Et il s’élança, de son trot infatigable, dans la direction de Nimmr, tandis que Blake prenait la route du Nord.

CHAPITRE XXI

POUR CHAQUE JOYAU, UNE GOUTTE DE SANG !

Toute la nuit, Ibn Jad marcha dans la direction du Nord. Au refus de Guinalda d’avancer, le cheik l’avait fait attacher et deux hommes qui se relayaient la portaient sur leur dos comme un colis. Malgré ce fardeau, ils avançaient rapidement, car ils étaient aiguillonnés par le désir de sortir au plus tôt de la vallée, avant d’être découverts et écrasés par les cavaliers qu’ils avaient vus la veille dans la plaine.

L’aurore les trouva au pied des montagnes qu’Ibn Jad avait décidé d’escalader plutôt que de donner l’assaut au château qui gardait le débouché de la vallée. Il paya d’audace en se glissant en silence le long de la barbacane qui gardait la route de la Cité du Sépulcre et la troupe des Bédouins ne fut aperçue par les sentinelles qu’alors qu’elle se trouvait déjà en sûreté sur la piste qui conduisait au sommet du défilé de la montagne.

Ibn Jad et sa bande arrivèrent le soir à leur camp, mais le cheik n’accorda qu’une heure de repos à ses hommes et donna ensuite le signal du départ, tant était grand son désir de regagner au plus tôt le désert sablonneux dont il était originaire.

Le pesant trésor fut divisé en plusieurs charges et confié aux plus fidèles compagnons du cheik. Quant à la garde de la captive, elle fut attribuée à Fahd, dont la princesse ne pouvait supporter sans angoisse le regard déplaisant.

Stimbol, intimement persuadé, au départ de la razzia, que toutes ces histoires de trésor et de vallée mystérieuse étaient des contes enfantins, avait été ébahi à la vue de tant de richesses et d’abord avait été tenté de les attribuer à une hallucination causée par la fièvre. Très affaibli, il marchait en trébuchant le plus près de Fahd qu’il pouvait, car il savait que c’était seulement de celui-ci qu’il pouvait espérer quelque secours en cas de besoin.

Au pied des montagnes, Ibn Jad tourna à l’Est, afin d’éviter d’avoir à traverser à nouveau le pays de Batando. Il avait ensuite l’intention de pousser vers le Sud, puis de tourner à l’Ouest, pour ne pas repasser par la région où avait régné Tarzan, et où ses guerriers fidèles pourraient lui réclamer des comptes au sujet du meurtre du seigneur de la jungle.

Tard dans la soirée, Ibn Jad s’arrêta enfin et établit son camp. Les guerriers étaient tellement exténués qu’ils eurent à peine la force de préparer le repas du soir. Seule, la lumière du feu et une petite lanterne de papier éclairaient la tente du cheik, mais la pénombre ne fut pas suffisante pour empêcher Ateja de voir Fahd jeter quelque chose dans le plat de couscous qu’elle avait préparé pour son père et qui était placé par terre entre le cheik et Fahd, son hôte.

Au moment où le cheik s’apprêtait à puiser dans le plat, Ateja s’élança de derrière la tenture qui séparait la tente en deux compartiments dont l’un était réservé aux femmes, et, d’un geste brusque, elle arrêta la main de son père. Avant qu’elle ait eu le temps de parler, Fahd, comprenant que sa perfidie était découverte, saisit son mousquet et s’élança dans le compartiment des femmes où Guinalda se trouvait sous la garde de Hirfa. Saisissant la jeune fille par le poignet, il l’attira derrière lui, fendit d’un coup de poignard la paroi de toile et courut à sa propre tente.

« Il a jeté du poison dans ta nourriture ! cria Ateja à son père. Je l’ai vu, et sa fuite est la preuve de son crime !

— La malédiction d’Allah soit sur lui, s’écria Ibn Jad. Ce fils de chien a voulu m’empoisonner ! Qu’on s’empare de lui et qu’on me l’apporte !

— Il vient de s’enfuir en emmenant la femme infidèle ! » hurla Hirfa au même moment.

Les Bédouins s’élancèrent à la poursuite de Fahd. Mais celui-ci, arrivé à la porte de sa tente, se retourna et tira sur les poursuivants. Ceux-ci battirent en retraite pour aller chercher leurs mousquets. Fahd se rua sur Stimbol qui dormait d’un sommeil agité de cauchemars.

« Debout ! murmura-t-il à l’oreille de l’Américain. Ibn Jad veut vous faire égorger, vite, suivez-moi, c’est votre seule chance de salut ! »

Avant que Ibn Jad ait pu rassembler ses guerriers en armes, pour cerner avec précautions la tente de son ennemi, Fahd, tirant derrière lui Guinalda et suivi par Stimbol, avait disparu dans l’obscurité de la nuit et s’élançait vers l’Ouest.

 

*    *    *

 

Au crépuscule, James Blake arriva au sommet des montagnes et s’arrêta devant le défilé, qui conduisait de la vallée du Sépulcre au monde extérieur. À une centaine de mètres, sur sa droite, s’élevaient les tours grises de la barbacane. À sa gauche, s’étendait la piste qui devait le conduire vers celle qu’il aimait. Mais tout autour de lui, cachés dans les buissons, étaient dissimulés les hommes d’armes du roi Bohun. Il ne pouvait deviner que les gardiens de la barbacane avaient surveillé sa lente ascension le long de la colline.

Exténué par la rude montée et par les fatigues qu’il avait endurées précédemment, Blake ne put résister au choc d’une douzaine d’hommes d’armes qui se jetèrent sur lui derrière les buissons. Ainsi, sire James, chevalier de Nimmr, fut pris et traîné devant le roi Bohun. Celui-ci reconnut aussitôt le chevalier noir qui avait ruiné ses plans et qui lui avait arraché la princesse Guinalda. Cette découverte mit le comble à la fureur du roi. Il déclara à Blake que le délai nécessaire à chercher une torture digne de ses crimes le sauvait seul d’une mort immédiate. En attendant, le roi ordonna de mettre l’Américain aux fers, et celui-ci fut conduit par les gardes dans une oubliette où, à la lumière des torches, un forgeron riva autour de sa cheville une lourde chaîne attachée à l’autre bout à un mur de pierre humide.

Blake s’aperçut que deux créatures émaciées et également enchaînées se trouvaient dans un coin. Silencieusement, les gardes et le forgeron s’éloignèrent, et Blake resta plongé dans l’obscurité et le désespoir.

 

*    *    *

 

En plaine, sous la cité de Nimmr, Tarzan avait rejoint la colonne de Bédouins conduite par Abd-el-Aziz et, après s’être assuré que la jeune fille ne se trouvait point parmi les Arabes, il était reparti, sans leur avoir révélé sa présence, se hâtant vers le Nord, pour reprendre la piste de l’autre colonne.

Pour prendre un peu de nourriture et de repos, il passa les heures de la grosse chaleur dans le bois des Léopards et reprit ensuite son chemin vers le camp maintenant désert, où la tribu d’Ibn Jad avait attendu le retour de son chef, pendant la razzia que celui-ci avait faite dans la vallée du Sépulcre.

Il s’était bientôt aperçu qu’il perdait la trace de Blake, mais comme en revanche il avait retrouvé celle de la jeune fille et qu’il savait que le sauvetage de Guinalda importait à l’Américain plus que le sien propre, il continua à suivre la piste d’Ibn Jad.

Il perdit toutefois un certain temps, trompé par le fait qu’il ne trouvait plus l’empreinte de la petite sandale médiévale de Guinalda. En effet, les chaussures légères de la jeune princesse avaient été rapidement usées, et elle avait été forcée d’emprunter une paire de grossières sandales appartenant à Ateja pour poursuivre son voyage. Dès lors, Tarzan eut les plus grandes difficultés à différencier les empreintes des deux jeunes filles, qui étaient à peu près du même poids, et dont les traces étaient donc identiques.

Tarzan se contenta alors de suivre la piste de la tribu et il arriva à l’endroit où les Arabes avaient campé pour la nuit et où Fahd avait enlevé Guinalda sans découvrir que trois membres de la suite du cheik s’étaient enfuis vers l’Ouest, tandis que le reste des Arabes continuaient leur chemin vers l’Est.

Pendant que Tarzan s’acharnait ainsi à suivre Ibn Jad et son escorte, une centaine de robustes Waziris s’avançait vers le Nord, sur la vieille piste des Bédouins. Parmi eux se trouvait Zeyd qui, lors du passage des Waziris dans le village où il était resté, les avait suppliés de l’emmener avec eux.

Lorsque Tarzan eut rejoint les Arabes, ils tournaient déjà vers le Sud, après avoir dépassé le flanc est des Montagnes du Sépulcre. Il aperçut les lourds sacs que transportaient les hommes de confiance du cheik et devina leur contenu, mais il ne vit ni la princesse, ni Stimbol.

Tarzan était furieux. Furieux que les Bédouins pillards aient osé passer outre à sa défense, et furieux d’avoir été joué en une certaine mesure par eux.

Mais il avait des méthodes personnelles de châtiment et les appliquait avec humour. Il aimait se venger de ses ennemis en les punissant par ce qu’ils avaient de plus cher. Sachant que les Arabes le croyaient mort, il décida de ne pas leur révéler encore qu’il avait échappé au piège tendu par Ibn Jad, mais de commencer à leur faire sentir son mécontentement en les effrayant.

Se mouvant silencieusement à travers les arbres, Tarzan poursuivit donc son chemin parallèlement aux Arabes. Il ne les perdait pas de vue un instant et pourtant aucun d’eux ne se doutait qu’ils étaient suivis.

Cinq hommes étaient chargés du trésor, bien que, à la rigueur, un seul eût suffi à le porter sur une courte distance, pourvu qu’il fût d’une force peu commune. Tarzan s’attachait surtout à suivre ces cinq hommes ainsi que le cheik.

Soudain, et sans le moindre avertissement, une flèche vint traverser la cuisse d’un des porteurs de trésor, qui marchait à côté d’Ibn Jad. Avec un cri, l’homme se jeta à terre et les Arabes aussitôt brandirent leurs mousquets, prêts à accueillir l’attaque de pied ferme. Pourtant, malgré leurs efforts, ils ne purent apercevoir l’ombre d’un ennemi. Ils attendirent longtemps, anxieux, et soudain une voix s’éleva, loin au-dessus d’eux, lançant ces mots lourds de menace :

« Pour chaque joyau, une goutte de sang ! »

Puis le silence retomba…

Sombre et inquiète, la horde se remit en marche, hâtant le pas dans l’espoir d’atteindre la lisière de la forêt avant la tombée de la nuit. Mais la jungle était fort étendue, et force fut aux Arabes de dresser leur camp avant d’avoir pu émerger de cette mer de verdure.

Pourtant, la nourriture et la haute flamme des feux ramena un peu de calme au cœur des Bédouins, et bientôt les rires et les chants retentirent comme à l’accoutumée pendant la veillée. Le vieux cheik était assis au seuil de sa tente, surveillant d’un œil jaloux les cinq sacs qui contenaient le trésor de la Vallée du Sépulcre. Afin de se réjouir la vue, il fit ouvrir l’un d’eux, dont il se mit à admirer le contenu, en buvant son café avec ses séides.

Mais un sifflement léger retentit, un homme chancela et tomba, le bras transpercé, tandis que la voix moqueuse retentissait de nouveau :

« Pour chaque joyau, une goutte de sang ! »

Ibn Jad se mit à trembler comme s’il avait la fièvre, et tous les guerriers se groupèrent autour de sa tente, serrant leurs amulettes sur leur poitrine et marmonnant des conjurations contre le mauvais esprit qui seul, était certes capable de se manifester ainsi.

Hirfa, effrayée mais curieuse, se glissa hors du compartiment des femmes pour venir voir ce qui se passait, laissant sa fille étendue sur sa couche. Ateja écouta distraitement les chuchotements des guerriers et ne vit pas une ombre qui se glissait sous la tente, mais brusquement elle sentit une main qui la bâillonnait, taudis qu’une voix lui murmurait à l’oreille :

« Tais-toi ! Je suis un ami de Zeyd et ne te veux point de mal. Si tu me dis la vérité, nul danger ne te menace. Où est la femme qu’Ibn Jad a enlevée dans la Vallée du Sépulcre ? »

Et l’inconnu, certain qu’après les paroles qu’il venait de prononcer, la jeune Arabe ne donnerait pas l’éveil, retira la main dont il lui avait couvert la bouche pour étouffer ses cris.

Ateja tremblait comme la feuille. Elle n’avait jamais vu un djinn, c’est-à-dire un mauvais génie, et, malgré l’obscurité qui régnait dans la tente, elle était persuadée qu’elle avait affaire à l’une de ces créatures diaboliques. Aussi resta-t-elle muette, paralysée par la terreur, sans répondre à la question qui venait de lui être posée.

« Réponds ! reprit la voix avec impatience. Si tu veux sauver ta vie et celle de Zeyd, réponds et dis la vérité ! »

Alors, cette fois, Ateja se décida :

« Fahd s’est enfui la nuit dernière, en emportant la jeune fille, murmura-t-elle. Je ne sais pas où ils sont allés ! »

Elle n’obtint pas de réponse et resta immobile terrifiée et muette.

Quelques instants plus tard, lorsque Hirfa rentra dans la tente, elle trouva sa fille seule comme elle l’avait laissée et ne se douta pas de l’étrange entrevue qui venait de se dérouler entre Ateja et le « djinn ».

CHAPITRE XXII

AU SECOURS !

Désespéré, Blake gisait toujours sur le sol fangeux de son cachot. Il avait essayé d’adresser la parole à ses compagnons de misère, mais l’un d’eux seul lui avait répondu, d’une voix discordante et aiguë qui avait appris à l’Américain que l’infortuné avait perdu la raison dans l’horreur de sa prison.

Il n’aurait pu évaluer le temps qui s’écoula dans les ténèbres et le silence. Il dormit longtemps, resta ensuite éveillé à remuer des souvenirs, puis se rendormit, et, lorsqu’il se réveilla de nouveau, il entendit des pas qui se rapprochaient de sa prison, et bientôt une lueur aveuglante envahit les ténèbres.

Lorsque ses yeux se furent habitués à la lueur de la torche, il constata que deux chevaliers se tenaient devant lui.

« C’est bien l’homme que nous cherchons ! dit l’un.

— Ne nous reconnais-tu pas, sire chevalier ? » fit l’autre.

Blake dévisagea attentivement son interlocuteur et sourit en voyant le bandage qui lui entourait la tête.

« Ah ! je vois ce que c’est, dit-il avec mépris. C’est moi qui vous ai blessé, pendant le tournoi, et vous venez m’asticoter maintenant que je suis enchaîné !

— Asticoter ? répéta l’autre avec étonnement. Tu parles par énigmes, chevalier. Mais écoute : nous sommes venus te délivrer, afin que notre gracieux sire n’apporte point d’opprobre sur le bon renom des Chevaliers du Sépulcre en te suppliciant comme il en a l’intention. Sire Guy, que voici, et moi-même, nous avons appris que tu étais destiné au bûcher, et nous avons juré que, tant qu’une goutte de sang coulerait dans nos veines, tel mécompte n’arriverait point, par la volonté d’un tyran, à un vaillant chevalier comme toi ! » Et, en disant ces mots, sire Wildred se mit en devoir de délivrer Blake de ses fers.

« Comment ! vous voulez m’aider à m’évader ! s’exclama Blake. Mais si vous êtes découverts, vous serez sûrement châtiés !

— Nous ne serons point découverts, déclara Wildred. Sire Guy garde la barbacane, cette nuit, et il t’aidera à reprendre la route de Nimmr.

— Explique-nous maintenant une chose qui nous a remplis d’étonnement, dit à son tour sire Guy. Tu as enlevé la princesse Guinalda dont notre roi s’était emparé par félonie et, pourtant, elle a été vue plus tard aux mains des Sarrasins. Comment cela se fait-il ?

— On l’a vue ! s’écria fiévreusement Blake. Dans quelle direction ? »

Sire Guy lui expliqua comment les Arabes étaient passés au nez et à la barbe des Chevaliers du Sépulcre, et à son tour Blake lui conta comment il avait été victime de la traîtrise des Bédouins.

Il acheva son récit au moment où tombaient ses chaînes. Wildred le précéda jusqu’à ses appartements particuliers, qu’ils atteignirent sans encombre ; là, les deux chevaliers lui apportèrent de la nourriture et des vêtements semblables à ceux des Partants, de façon qu’il pût circuler dans la Cité sans attirer l’attention.

Il était minuit lorsque Wildred fit sortir Blake du château et le conduisit jusqu’à la barbacane. Là, sire Guy lui fit don d’un bon coursier, et l’Américain fit de chaleureux adieux à ses chevaleresques ennemis. Puis il enfourcha sa monture et se lança au grand galop sur le sentier raboteux qui conduisait au sommet des Montagnes du Sépulcre.

 

*    *    *

 

Toyat, roi des orangs-outangs, venait d’extirper une larve succulente du tronc d’un arbre pourri. Autour de lui s’étaient égaillés les membres de son peuple sauvage. L’après-midi était chaud et les grands singes flânaient nonchalamment dans une clairière ombragée de la jungle. Ils étaient repus, satisfaits et en paix avec le reste du monde de la forêt.

Trois personnes s’avançaient dans leur direction, mais le vent soufflait contre elles, empêchant les singes de capter leurs émanations et de s’apercevoir de leur approche. De plus, le sol de cette partie de la jungle était recouvert d’un épais tapis de mousse qui étouffait le bruit de leurs pas. Enfin, les trois voyageurs s’efforçaient de faire le moins de bruit possible, car ils n’avaient pas mangé depuis deux jours et cherchaient à surprendre un gibier quelconque.

Le premier des trois était un homme émacié par la fièvre, qui avançait péniblement en s’appuyant sur un bâton grossièrement taillé, puis venait un Bédouin à l’œil vif et cruel, portant à la main un mousquet, et enfin une jeune fille dont les somptueux vêtements étaient déchirés et souillés. Son visage était las et couvert de poussière ; pourtant, elle était encore belle comme le jour, malgré cet état misérable. Elle marchait avec effort et semblait prête à tomber à chaque pas de faiblesse. Mais elle ne se plaignait pas et jetait parfois sur ses compagnons un fier regard empreint d’un courroux dédaigneux.

Le Bédouin, plus endurci que les deux autres, marchait le premier, et c’est lui qui aperçut un jeune singe qui batifolait dans les basses branches et semblait solitaire, s’étant aventuré à quelque distance du reste de la tribu. Les yeux du Bédouin brillèrent : enfin une proie, qui s’offrait à son appétit aiguisé ! Il leva son arme et visa soigneusement. Puis il pressa sur la détente et le bruit de la détonation se mêla au cri d’agonie du pauvre animal.

À l’instant même, la tribu se groupa autour de son chef. Quelle allait être l’attitude des singes ? Allaient-ils s’enfuir en désordre, épouvantés par le « bâton à feu » de l’homme, ou bien allaient-ils venger la mort de l’un des leurs ? La versatilité de ces animaux rendait ces deux éventualités aussi invraisemblables l’une que l’autre. Ce jour-là, ils optèrent pour une manifestation belliqueuse.

Derrière Toyat, qui grinçait des dents et grimaçait hideusement, les fauves s’avancèrent vers leurs ennemis qui, paralysés par la terreur, contemplaient la redoutable horde dont le malencontreux coup de fusil de Fahd venait de susciter la haine.

Stimbol et Fahd tournèrent les talons, en poussant un hurlement, et se mirent à déguerpir, oubliant leur fatigue dans la panique effroyable qui s’emparait d’eux. Dans sa hâte, le Bédouin bouscula Guinalda et la fit tomber.

L’un des orangs se rua aussitôt sur cette victime sans défense et allait enfoncer ses dents dans sa gorge lorsque Toyat intervint. Le roi des orangs était de caractère ombrageux et n’entendait pas que cette proie de choix tombât au pouvoir de l’un de ses sujets.

Bulli, lui, estimait que la victime lui appartenait et, sûr de ses muscles et de sa force, était prêt à affronter son chef. Il poursuivit Toyat au bord de la clairière, où celui-ci venait de traîner Guinalda et lui montra ses crocs d’un air menaçant.

« Va-t’en ! grogna le roi des orangs. Celle-ci est à Toyat !

— Non, elle est à Bulli ! » fit l’autre en avançant.

Toyat se martela la poitrine, défiant son rival :

« Toyat tue ! » gronda-t-il.

Mais Bulli continua à avancer, et Toyat, saisissant sa proie entre ses bras, se mit à fuir dans la jungle, poursuivi par son ennemi écumant.

Guinalda, à demi folle de terreur, essayait de se délivrer de l’étreinte hideuse qui la paralysait. Elle n’avait jamais aperçu ces sauvages habitants de la jungle auparavant et les prenait pour des hommes barbares, habitant ce monde inconnu d’elle qui s’étendait au-delà de la Vallée du Sépulcre. En son esprit passaient des visions épouvantables de cet univers ignoré qui renfermait des monstres semblables à ceux-ci.

Bientôt Toyat se rendit compte qu’il ne pourrait courir très longtemps de la sorte, alourdi par sa proie, et s’arrêta pour faire face à Bulli, qui s’avançait, le mufle en avant.

Toyat jeta donc son fardeau sur le sol, sans ménagement, et Guinalda, à demi privée de connaissance, s’en alla rouler à quelques pas.

Les deux adversaires étaient maintenant absorbés par les préparatifs de la lutte qui allait les opposer l’un à l’autre. Guinalda aurait pu profiter de l’occasion pour essayer de s’enfuir, mais son épouvante et sa faiblesse ne lui permirent même pas de se redresser. Haletante, éperdue, elle fixait des yeux agrandis par l’effroi sur les deux fauves qui s’affrontaient.

Guinalda n’était pas seule témoin de cette scène sauvage. À l’ombre d’un épais buisson, deux larges prunelles suivaient avec intérêt les premières péripéties du combat. Tout d’abord, ni Bulli, ni Toyat ne remarquèrent la suspecte ondulation du feuillage du buisson.

Mais sans doute l’observateur estima-t-il bientôt que son rôle était trop passif, car soudain il se dressa, et les deux combattants, interdits, se trouvèrent face à face avec un superbe lion dont le pelage fauve était doré par les rayons du soleil.

À cette vue, Bulli poussa un cri et s’enfuit, sans plus s’occuper de sa proie, la laissant en quelque sorte en prime à celui des deux hôtes de la jungle qui serait le vainqueur.

Toyat fit un pas vers la victime convoitée, mais à ce moment le lion bâilla, découvrant sa terrible denture, et l’orang, intimidé à son tour, s’éloigna en grommelant des menaces qui se perdirent peu à peu dans l’éloignement.

Alors le lion se tourna vers la jeune fille. Infortunée princesse ! Résignée, ayant abandonné tout espoir, elle gisait sur la mousse, acceptant sans rébellion cette nouvelle forme de mort qui s’offrait à elle.

Le roi des animaux la contempla un moment, puis, sans se presser, s’approcha d’elle. Guinalda joignit les mains et se mit à prier. À prier non pas pour implorer du secours, car elle savait qu’elle n’en pouvait espérer aucun, mais pour demander à Dieu de lui accorder une mort prompte.

Le fauve était maintenant tout près, et son âcre odeur frappait les narines de Guinalda. Elle ferma les yeux pour ne plus voir la terrible bête. Le lion la flairait et, de sa langue râpeuse, lui lécha la cheville. Grand Dieu ? n’allait-il pas en finir d’un seul coup ? La princesse ne put supporter plus longtemps l’épouvantable attente et, avec un soupir, tomba dans un profond et miséricordieux évanouissement…

CHAPITRE XXIII

JAD-BAL-JA

Inquiets et tremblants, les membres de la tribu d’Ibn Jad continuaient leur marche vers l’Ouest et, à marches forcées, tentaient de sortir le plus rapidement possible de la hideuse forêt hantée par les djinns. Abd-el-Aziz et ses compagnons ne les avaient pas rejoints. Plus jamais d’ailleurs les Bédouins ne devaient entendre parler de cette petite troupe lancée en éclaireur, car les chevaliers de Nimmr, désormais sur leurs gardes, avaient aperçu cette poignée d’hommes qui cherchait à s’approcher de la cité, et les avaient massacrés sans quartier ! En dépit des armes à feu des Arabes, les chevaliers bardés de fer avaient eu le dessus sur les Sarrasins et, une fois encore, le victorieux cri de guerre des Croisés s’était élevé, après sept cents ans de silence, pour annoncer un nouveau fait d’armes, dans la guerre éternelle pour la conquête du Saint-Sépulcre !

Dans le Nord de la région, un cavalier parcourait les forêts du pays Galla. Il était vêtu d’une riche cotte de mailles, et le caparaçon de son cheval était damassé d’or et d’argent. C’était Blake, paré grâce aux largesses de messires Wildred et Guy. Interdits, les Gallas, à la vue de ce singulier personnage, s’enfuyaient au loin. Tarzan, lui, instruit des événements par les révélations d’Ateja, avait trouvé la trace de Fahd, de Stimbol et de Guinalda, qu’il suivait maintenant scrupuleusement.

Au Nord, une centaine de géants d’ébènes, vétérans de plus de cent batailles, les fameux Waziris tout dévoués à Tarzan, s’avançaient, accompagnés par Zeyd, l’amoureux d’Ateja.

Un jour, ils tombèrent sur une piste récente et reconnurent les traces laissées par trois paires de sandales arabes, dont l’une, plus petite, devait avoir été faite par une femme. Zeyd, avec agitation, affirma qu’il reconnaissait le dessin et la forme des sandales qu’Ateja se fabriquait elle-même, et supplia les Waziris de l’aider à retrouver sa bien-aimée.

Le chef de l’expédition hésita un moment avant d’accepter de faire un détour pour satisfaire le jeune Arabe, mais, au moment où il allait lui donner réponse, son attention fut attirée par un léger bruit dans la jungle.

Un instant plus tard, un homme hors d’haleine apparaissait. C’était Fahd. Zeyd le reconnut aussitôt et fut ainsi, à plus forte raison, persuadé que les empreintes féminines qu’il avait remarquées étaient celles d’Ateja. Il s’approcha de Fahd d’un air menaçant :

« Où est Ateja ? dit-il brièvement.

— Je n’en sais rien. Il y a plusieurs jours que je l’ai quittée, répliqua véridiquement le Bédouin.

— Tu mens ! s’écria Zeyd. J’ai reconnu ses empreintes à côté des tiennes ! »

Une expression méchante passa dans les yeux de Fahd. Il n’était pas dans son caractère de rater une occasion de faire souffrir un homme qu’il haïssait. Il haussa les épaules :

« Par Allah ! fit-il, si tu es au courant, je ne proteste plus.

— Où est-elle ? insista l’autre.

— Elle est morte, et j’aurais voulu t’épargner cette révélation…

— Morte ! »

Le cri de Zeyd en apprenant cette nouvelle aurait ému un cœur de pierre, mais non pas celui de Fahd.

« Oui, je l’ai enlevée, ajouta le traître avec une joie maligne. Elle m’a suivi de son plein gré, mais un orang s’est emparé d’elle, et elle doit être morte à l’heure qu’il est ! »

Fahd ne se rendit pas compte qu’il allait trop loin et qu’il outrepassait ce que Zeyd pouvait supporter. Avec un hurlement, le jeune Arabe se jeta sur lui, en brandissant son poignard et, rapide comme l’éclair, lui enfonça sa lame dans le cœur !

… La tête vide et les yeux pleins de larmes, Zeyd reprit sa route aux côtés des Waziris, tandis qu’à un kilomètre de distance derrière eux, un homme hagard et épuisé arrivait à son tour sur la piste et s’écroulait, secoué par la fièvre, moribond…

Tarzan, lui, se hâtait toujours sur les traces de Guinalda et de ses deux compagnons. Se fiant à sa connaissance des lieux, il emprunta à plusieurs reprises des raccourcis, si bien qu’il dépassa sans le voir l’endroit où Zeyd avait rencontré son rival et l’avait abattu. Mais soudain le seigneur de la jungle leva vivement la tête : son odorat venait de capter les effluves bien connues de ses frères nourriciers : les grands orangs de la jungle.

Il arriva dans la clairière où la tribu des anthropoïdes était réunie, peu de temps après le retour de Toyat et de Bulli qui, ayant oublié leur querelle, cueillaient maintenant des baies, fraternellement, côte à côte.

Tarzan s’approcha d’eux et, s’étant fait reconnaître pour le seigneur de la jungle, s’informa s’ils n’avaient pas aperçu une femme blanche errant dans la jungle.

Bulli, sans rien dire, montra le chef, et Tarzan s’adressa à Toyat :

« As-tu vu la femme ? lui dit-il, méfiant, car il n’aimait guère les manières de celui-ci.

— Numa, le lion ! grogna Toyat pour toute réponse, en continuant son repas. Cette réponse laconique suffisait d’ailleurs à renseigner Tarzan aussi bien qu’un long discours. »

— Où ? » demanda le géant.

Toyat décrivit l’endroit où il avait laissé Guinalda livrée au lion, et le seigneur de la jungle se lança dans cette nouvelle direction, ému de pitié pour le sort de la jeune fille et n’espérant plus que de pouvoir donner une sépulture aux restes de l’infortunée princesse.

 

*    *    *

 

Peu à peu, Guinalda était sortie de son long évanouissement. Toutefois, elle n’avait pas ouvert les yeux et restait parfaitement immobile, se croyant déjà morte puisqu’elle n’éprouvait nulle souffrance.

Soudain, pourtant, d’âcres émanations toutes proches frappèrent ses narines et elle sentit le contact d’un corps près du sien. Elle ouvrit les yeux et toutes ses terreurs renaquirent en s’apercevant que le lion était étendu contre elle, pareil à un gros chat, s’étirant paresseusement, tout en levant la tête et en reniflant doucement comme s’il cherchait à capter une odeur particulière parmi tous les parfums de la jungle.

Guinalda continuait à ne faire aucun mouvement, mais avec surprise elle entendit le fauve qui commençait à ronronner tout en faisant joyeusement ses griffes sur une racine qui émergeait de terre à côté d’eux.

La princesse comprit que quelque chose se préparait, mais elle n’en espéra aucune amélioration à sa situation. Peut-être le lion attendait-il simplement sa femelle pour commencer son repas ? À cette pensée, elle frissonna.

À ce moment, au-dessus de sa tête, le feuillage frissonna et, l’instant d’après, la silhouette puissante d’un homme pareil à un demi-dieu se laissa choir légèrement sur le sol. Le lion s’approcha, en fixant l’homme. Tous deux restèrent immobiles un instant, puis l’homme s’exclama :

« Jad-bal-ja ! Viens ici ! »

Le grand lion, docilement, se rapprocha encore de l’homme et, câlinement, frotta sa grosse tête sur ses jambes. L’homme donna des tapes affectueuses au félin, mais Guinalda, qui croyait rêver, constata que le regard du nouveau venu s’était aussitôt porté sur elle, et qu’il avait manifesté une satisfaction visible en se rendant compte qu’elle n’était pas blessée.

Le géant, repoussant doucement le lion, fit quelques pas dans la direction de la princesse et s’agenouilla près d’elle.

« Vous êtes la princesse Guinalda, n’est-ce pas ? » dit-il.

La jeune fille acquiesça de la tête, tout en se demandant par quel hasard elle était connue de cet homme.

« Êtes-vous blessée ? » demanda-t-il encore.

Guinalda secoua la tête, encore incapable d’émettre un son.

« Rassurez-vous, dit l’homme avec bonté. Vous n’avez plus rien à craindre, maintenant, et au besoin je vous protégerai ! »

Il y avait dans la voix de l’inconnu une intonation si chaleureuse et si réconfortante que Guinalda se sentit aussitôt en effet rassurée, mieux que si elle avait été défendue par cent hommes d’armes de son père.

« Je ne crains plus rien ! dit-elle avec confiance.

— Où sont vos compagnons ? »

Guinalda conta alors à son interlocuteur ce qui s’était passé.

« Eh bien, vous êtes débarrassée d’eux, s’écria gaiement l’étranger, et, ma foi, nous n’irons pas les chercher. La jungle se chargera de leur infliger le châtiment qu’ils méritent !

— Qui êtes-vous ? demanda la princesse.

— Je me nomme Tarzan.

— Et comment se fait-il que vous connaissiez mon nom ?

— Je suis un ami de celui que vous appelez sire James, expliqua Tarzan. Nous sommes partis tous deux à votre recherche.

— Vous êtes l’ami de sire James ! s’exclama Guinalda, radieuse. Oh ! gentil sire, dans ce cas, vous serez aussi le mien !

— C’est entendu ! dit Tarzan en souriant.

— Et pourquoi le lion ne vous a-t-il point tué, sire Tarzan ? demanda la jeune fille.

— Pourquoi le lion ne m’a point tué ? répéta Tarzan. Parce que c’est Jad-bal-ja, le Lion Doré, que j’ai élevé moi-même. Toute sa vie, il a été mon bon compagnon et me considère comme un ami et un maître. Jamais il ne me menacerait, et c’est grâce à l’habitude qu’il a prise de vivre avec un homme qu’il ne vous a pas non plus attaquée ; pourtant, j’ai été inquiet, un instant, en le voyant près de vous, car, si bien élevé qu’il soit, un lion est toujours un lion !

— Votre demeure est-elle loin d’ici ? demanda encore la princesse.

— Très loin, dit le géant, mais quelques-uns de mes guerriers doivent se trouver dans les parages, sinon Jad-bal-ja ne serait pas ici. J’ai ordonné à un groupe de mes hommes de venir me rejoindre, et sans doute le lion les a-t-il accompagnés. »

Comme Guinalda était fort affaiblie par le manque de nourriture, Tarzan la laissa sous la garde du Lion Boré et s’en fut en quête de gibier.

« N’ayez pas peur de Jad-bal-ja, dit-il avant de s’éloigner, et rappelez-vous que nul protecteur ne pourrait mieux que lui effrayer les ennemis qui pourraient tenter de s’approcher de vous !

— Je le crois volontiers ! » dit Guinalda qui, au fond d’elle-même, conservait une certaine frayeur du fauve dont elle avait bien cru devenir la victime.

Tarzan reparut bientôt avec quelque nourriture. Ils réparèrent tous trois leurs forces : l’homme, la jeune fille et le lion, puis, comme la journée était encore loin d’être achevée, le géant reprit le chemin de Nimmr, portant, dans ses bras la jeune fille, trop épuisée pour pouvoir marcher. À leurs côtés, très digne, avançait Jad-bal-ja, le Lion Doré.

Durant le voyage, Tarzan apprit bien des choses au sujet de Nimmr et découvrit également que l’amour de Blake pour la jeune princesse était apparemment payé de retour, car nul sujet de conversation ne lui était plus cher que de parler de sire James et de poser des questions sans fin sur sa patrie lointaine.

À la fin du second jour, ils arrivèrent devant la grande croix de pierre. Tarzan appela les sentinelles et leur ordonna de prendre soin de la princesse.

Guinalda insista longuement pour que Tarzan l’accompagnât dans le château de son père, afin de permettre à ses parents de lui marquer leur reconnaissance, mais il refusa, en lui expliquant qu’il n’avait pas un instant à perdre, car il voulait retrouver Blake.

Aussitôt Guinalda cessa ses instances :

« Lorsque vous l’aurez retrouvé, ajouta-t-elle seulement, dites-lui que les portes de la cité de Nimmr s’ouvriront toutes grandes devant lui, et que la princesse Guinalda attend impatiemment son retour. »

Plusieurs fois, Guinalda se retourna, avant de pénétrer dans le tunnel qui conduisait au château de son père. Elle vit la silhouette du géant s’éloigner, accompagnée fidèlement par le grand Lion Doré.

« Que Notre-Seigneur vous bénisse, gracieux sire, murmura-t-elle en se signant et qu’il permette que vous retrouviez mon bien-aimé, afin que bientôt il revienne près de moi ! »

CHAPITRE XXIV

LES PISTES SE CROISENT

À travers la forêt, Blake poursuivait son chemin, continuant inlassablement ses recherches pour retrouver la piste des Arabes, se lançant successivement sur différents sentiers, et les abandonnant les uns après les autres, dès qu’il s’apercevait que ce n’était pas encore là la bonne route.

Certain jour, tard dans l’après-midi, il déboucha dans une clairière assez vaste, où s’élevaient les restes d’un village indigène abandonné. La jungle n’en avait pas encore englouti les vestiges, et Blake contemplait ces ruines avec curiosité lorsqu’il aperçut un léopard tapi dans un coin, tout près d’un corps étendu. Tout d’abord l’Américain prit ce corps pour un cadavre, mais il fut détrompé en voyant l’homme remuer et tenter de s’éloigner.

Le félin eut un grondement d’avertissement et se rapprocha. Blake voulut attirer son attention en poussant des cris, mais le léopard ne daigna même pas tourner la tête et ne quitta pas sa proie des yeux. Alors Blake courut sus au léopard, et celui-ci, enfin, le regarda, en lançant un farouche grognement.

L’Américain s’était demandé si son cheval accepterait sans renâcler de s’approcher si près du fauve ; c’est avec soulagement qu’il constata que son coursier ne montrait pas la moindre crainte devant la redoutable bête. Blake ignorait que le sport favori des chevaliers du Sépulcre consistait à faire la chasse à ces fauves, dans le fameux bois des Léopards, et que leurs montures étaient parfaitement entraînées à supporter le voisinage de ces félins.

Le cheval de Blake avait donc affronté plus d’une fois des léopards, et de plus gros que celui qui s’offrait à sa vue en ce moment. Aussi se lança-t-il au galop à la charge, sans montrer la moindre nervosité ; cheval et cavalier se trouvèrent tout près du fauve avant que celui-ci ait eu le temps de bondir sur la proie qu’il convoitait.

Le léopard poussa un rauque cri de rage et se dressa vivement, pour faire face à l’adversaire. Mais, prompt comme la foudre, Blake avait foncé, la lance en avant, et celle-ci traversa de part en part le corps du monstre. Blake avait agi avec une telle force qu’il eut quelque difficulté à retirer sa lance, enfoncée jusqu’à la garde, et, lorsqu’il l’eut-dégagée enfin, il se tourna vers l’homme qu’il venait de sauver et qui gisait, inerte, sur le sol.

« Grand Dieu ! s’écria Blake tout surpris. Est-ce bien vous, Stimbol ?

— Blake ! » répondit l’autre d’une voix faible.

L’Américain s’approcha vivement :

« Je vais mourir, Blake, murmura Stimbol. Avant de passer, je voudrais vous dire que je regrette sincèrement d’avoir si mal agi envers vous. Je me suis conduit comme un rustre, je m’en rends compte, croyez-le bien, et j’en ai été indirectement puni d’une façon cruelle. Pardonnez-moi, voulez-vous ?

— Allons, allons, Stimbol, il n’est pas question de cela, fit cordialement Blake. Vous n’êtes pas encore mourant ! Mais, évidemment, vous auriez grand besoin d’un peu de nourriture et d’eau. »

Il se pencha et saisit entre ses bras, sans effort, la fragile forme humaine qu’était devenu Stimbol.

« Je suis passé près d’un village indigène, à quelques kilomètres d’ici. Les noirs se sont tous enfuis à ma vue, mais nous essayerons de les rappeler pour obtenir d’eux quelques provisions.

— Mais au fait, que faites-vous ici ? demanda Stimbol, à qui un peu de sang-froid et de confiance revenait. Et aussi expliquez-moi comment il se fait que vous soyez accoutré comme du temps où la reine Berthe filait ?

— Je vous conterai tout cela lorsque nous serons arrivés au village, dit Blake. C’est une longue histoire. Actuellement, je suis à la recherche d’une jeune fille qui a été enlevée par les Arabes, il y a quelques jours.

— Grand Dieu ! s’exclama Stimbol.

— Sauriez-vous quelque chose à son sujet ? demanda vivement Blake.

— À vrai dire j’étais moi-même prisonnier de cette tribu, dit Stimbol, mais l’un des Bédouins s’est enfui en ma compagnie et en emportant cette jeune fille.

— Où est-elle, maintenant ?

— Elle est… morte, Blake !

— Morte ?

— Ou du moins, ce serait un miracle si elle avait échappé à ce destin : une horde de grands anthropoïdes s’est jetée sur elle…, la pauvre enfant a dû être massacrée immédiatement ! »

Effondré, Blake resta longuement silencieux, la tête basse comme si le coup que venait de lui assener la terrible nouvelle lui enlevait la force de porter droit son heaume.

« Les Arabes l’ont-ils maltraitée ? dit-il enfin.

— Non, répondit Stimbol. Le cheik s’était emparé d’elle pour obtenir une belle rançon, ou bien pour la vendre comme esclave, dans le Nord. Fahd l’a enlevée pour la même raison. Il m’emmena aussi parce que je lui avais promis une fortune s’il réussissait à me faire recouvrir ma liberté, et je pus l’empêcher de faire le moindre mal à cette jeune fille en lui disant que je ne lui verserais pas un centime s’il la maltraitait. Elle m’inspirait beaucoup de pitié, et j’avais décidé de la secourir dans la mesure de mes possibilités. »

Lorsque Blake et Stimbol arrivèrent au village, les habitants déguerpirent de nouveau à la vue du chevalier enfermé dans son armure et abandonnèrent la place aux deux blancs. Blake, surmontant son chagrin, déposa doucement Stimbol à terre et se mit en devoir de lui chercher de la nourriture. Il trouva bientôt quelques écuelles pleines de bouillie de millet et même un peu de venaison, qu’il apporta triomphalement à son ex-ennemi.

Stimbol se précipita sur les plats, et Blake fut obligé de le rationner pour l’empêcher de s’étouffer en mangeant voracement tous les mets étalés devant lui. Lorsque Stimbol se fut un peu rassasié, Blake se mit à lui conter ses aventures. Il arrivait à la fin de son récit, lorsqu’il eut l’impression qu’une troupe d’hommes approchait. Il entendit même des voix et des bruits de pas. Sans doute les indigènes, rassurés, réintégraient-ils leur village.

Blake préparait une formule de bienvenue, destinée à lui assurer leur bienveillance, mais à la vue des nouveaux arrivants, il tressaillit et changea de couleur : ces noirs n’étaient pas les paisibles villageois qu’il avait entrevus quelques heures auparavant : c’étaient des géants, au nombre de plus d’une centaine, coiffés de plumes bariolées, protégés par des boucliers étincelants, armés de lances acérées.

« Sapristi ! murmura Blake, nous voilà dans de beaux draps ! Les habitants du village sont allés chercher la gendarmerie pour nous déloger, je suppose ? Ma foi, s’ils sont par trop belliqueux, je ne vois pas comment nous pourrons triompher d’eux ! »

Les guerriers avaient pénétré dans le village.

En apercevant Blake, ils s’arrêtèrent, manifestement surpris. Enfin, l’un d’eux s’approcha de lui et, à la grande stupeur de l’Américain, lui adressa la parole en assez bon anglais :

« Nous sommes les guerriers Waziris de Tarzan, dit-il. Nous sommes à la recherche de notre maître ; Pouvez-vous nous renseigner à son sujet ? »

Les Waziris de Tarzan ! Blake était si charmé de cette rencontre qu’il les aurait volontiers pressés sur son cœur. En effet, il commençait à se demander ce qu’il allait faire de Stimbol. Celui-ci était trop exténué pour galoper auprès de lui, quelle que fût sa bonne volonté actuelle, et il avait le plus grand besoin d’être ramené à la civilisation. La venue des Waziris fournissait la solution cherchée par Blake.

Les Waziris passèrent la nuit dans le village. Seuls, Zeyd et Blake, sombres et pensifs, se tenaient à l’écart, tous deux absorbés dans leur chagrin. Quant aux guerriers, ils étaient d’excellente humeur, et leurs chants se prolongèrent fort tard dans la nuit. Ils n’avaient pas la moindre inquiétude quant au sort de leur maître.

« Il ne peut rien arriver à Tarzan, seigneur de la jungle », répliqua le chef de la troupe à Blake lorsque celui-ci demanda s’il était sûr que Tarzan ne courût aucun risque. Et cette conviction naïve était exprimée sur un tel ton de certitude, que la foi du Waziri se communiqua aussitôt à Blake.

 

*    *    *

 

Sur la piste, une longue colonne d’Arabes hâves et las s’étirait. Depuis qu’ils avaient dû libérer les esclaves Gallas, ils étaient contraints de porter eux-mêmes tout le matériel de campement, et ces guerriers du désert, peu habitués à faire office de bêtes de somme, ressentaient vivement cette humiliation. Les femmes, d’ailleurs, étaient plus lourdement chargées encore.

Ibn Jad seul, jouissant de son privilège de chef, ne portait rien, mais il ne quittait pas des yeux les cinq hommes chargés de transporter le butin provenant de la Vallée du Sépulcre.

Soudain, une flèche siffla et frappa l’un des porteurs du trésor, effleurant Ibn Jad au passage. Puis une voix, dans la jungle, lança une fois encore l’affolante menace :

« Pour chaque joyau, une goutte de sang ! »

Terrifiés et courbant encore plus bas la tête, les Bédouins hâtèrent leur marche. Qui serait frappé, la prochaine fois ? Pour porter le trésor, les volontaires se faisaient de plus en plus rares, et le cheik était obligé d’employer les menaces pour obliger ses hommes à accepter ce poste dangereux.

Pour comble d’angoisse, ils s’aperçurent qu’ils étaient suivis à distance par un lion au pelage doré et qui leur parut d’une taille extraordinaire. La terreur superstitieuse des Arabes fut encore augmentée du fait que le fauve restait à leurs trousses en gardant ses distances, sans se rapprocher ni s’éloigner, mais sans non plus les quitter des yeux.

Plusieurs heures s’écoulèrent. Le lion n’était visible que pour ceux qui se trouvaient en queue de la colonne. Jamais encore les Bédouins n’avaient été aussi empressés à se mettre en tête ! Ils souhaitaient tous être envoyés en éclaireurs !

Un grand cri jaillit des lèvres d’un des porteurs de trésor. Une flèche venait de le frapper au cou :

« Pour chaque joyau, une goutte de sang ! » fit, au loin, la voix surnaturelle.

Alors, d’un même geste, les porteurs se débarrassèrent tous de leur fardeau :

« Nous refusons de porter le trésor ! » dirent-ils tous en même temps.

Alors, la voix lointaine s’éleva de nouveau :

« Charge-toi du trésor, Ibn Jad ! dit-elle. Charge-t’en ! C’est toi qui as tué et pillé pour t’en emparer. Charge-t’en donc, pillard et assassin ! Charge-t’en, au lieu d’exposer la vie de tes guerriers à ma vengeance ! »

Alors les Arabes, s’étant consultés du regard, réunirent le trésor en un seul sac et le fixèrent sur le dos d’Ibn Jad. Le cheik chancela sous le poids :

« Je ne peux pas porter tout cela ! gémit-il. C’est trop lourd ! Je ne suis plus jeune et je succombe sous ce fardeau !

— Tu le porteras, pourtant, ou bien tu mourras ! » fit la voix, menaçante, au loin, tandis que, profitant de la halte, le lion s’asseyait au milieu du sentier, en bâillant, mais sans perdre de vue les Arabes.

Ibn Jad trébuchait, suait et soufflait sous le poids du trésor. Peu à peu, il fut distancé par le reste de la caravane, qui continuait son chemin en hâte, et se trouva enfin seul sur la piste, avec le lion pour toute compagnie. Mais il ne resta qu’un court instant en cette situation critique, car Ateja accourut bientôt à ses côtés, un fusil à la main.

« Ne craignez rien, mon père, dit-elle. Puisque notre ennemi invisible exige que vous portiez vous-même ce fardeau, je ne m’en chargerai pas, mais du moins, je vous protégerai jusqu’à mon dernier souffle. »

Le crépuscule était tombé lorsque les Bédouins, fourbus, arrivèrent à un village. Ils se trouvèrent entourés par une centaine de guerriers menaçants et armés, avant d’avoir réalisé qu’ils étaient entre les mains de ceux qu’ils redoutaient le plus : les guerriers Waziris de Tarzan !

Le chef de ceux-ci ordonna à ses hommes de désarmer les Bédouins.

« Où est Ibn Jad ? demanda Zeyd, en s’approchant.

— Il va venir », répondit maussadement l’un des Arabes.

En effet, plus tard, Zeyd vit deux silhouettes qui s’approchaient, indistinctes dans la lumière faiblissante du jour.

Il reconnut pourtant un homme, courbé sous un fardeau écrasant et suivi par une jeune fille. Mais il n’aperçut pas l’ombre d’un grand lion, qui escortait les deux personnages.

Zeyd retint son souffle et sentit s’arrêter les battements de son cœur.

« Ateja ! » s’écria-t-il enfin, d’une voix délirante, en accourant vers celle qu’il avait cru perdue à jamais.

Ibn Jad s’était immobilisé au seuil du village. D’un seul coup d’œil, il avait compris la situation, en voyant ses hommes sombres et accablés, entourés par les Waziris. Découragé, il se laissa glisser à terre, presque écrasé par le poids du fruit de ses rapines.

À ce moment, Hirfa lança un grand cri et désigna du doigt la piste. Tous les yeux se tournèrent vers cette direction, et l’on aperçut un grand lion doré, qui venait de se coucher majestueusement aux pieds d’un géant, dont la silhouette se découpait en clair sous les derniers reflets du soleil couchant.

C’était Tarzan, seigneur de la jungle.

Le fils de la forêt pénétra dans le village, et Blake accourut vers lui, en lui saisissant fiévreusement la main :

« Nous sommes venus trop tard ! dit-il amèrement.

— Pourquoi ? fit Tarzan, surpris.

— La princesse Guinalda est morte !

— Que me dites-vous là ? fit Tarzan. Je l’ai quittée hier matin, à l’entrée du tunnel qui conduit à la cité de Nimmr ! »

Tarzan fut obligé de répéter au moins une douzaine de fois la bonne nouvelle au pauvre garçon, avant que celui-ci osât croire à ce bonheur inespéré.

Une douzaine de fois, il dut aussi lui rapporter les paroles de Guinalda :

« Lorsque vous aurez retrouvé sire James, dites-lui que les portes de la cité de Nimmr s’ouvriront toutes grandes devant lui, et que la princesse Guinalda attend impatiemment son retour ! »

 

*    *    *

 

Dans la soirée, Stimbol, dont les forces n’étaient pas encore revenues, demanda à Blake d’insister auprès de Tarzan pour que celui-ci consente à lui rendre visite dans la hutte où il était étendu.

« Dieu merci ! dit Stimbol avec ferveur, en voyant paraître le géant de la forêt. J’ai cru vous avoir tué, et cette pensée ne m’a plus quittée, augmentant toutes mes souffrances d’un remords intolérable. Maintenant, je sais que du moins ce n’est pas dans votre sang que j’ai trempé mes mains, et j’espère pouvoir échapper aux affreux cauchemars qui me hantent.

— Sachez, dit Tarzan, que j’avais mis Tollog à ma place, et c’est lui, instigateur de tant de crimes, que vous avez frappé en croyant me tuer. Dès que vous aurez retrouvé vos forces, vous serez conduit à la côte, par les soins de mes guerriers. »

Ayant dit ces mots, Tarzan se détourna et s’en fut. Il était prêt à accomplir son devoir envers cet homme qui lui avait désobéi et qui avait voulu le tuer, mais il était au-dessus de ses forces de feindre envers Stimbol une sympathie qu’il n’éprouvait pas.

Le lendemain matin, les guerriers s’apprêtèrent à quitter le village. Ibn Jad et ses Bédouins allaient être conduits au prochain village, sous l’escorte d’une douzaine de Waziris. Là, ils seraient confiés à Batando, et il était à prévoir que celui-ci les vendraient comme esclaves.

Zeyd et Ateja avaient demandé à Tarzan la faveur de l’accompagner dans son domaine et de le servir. Le géant avait accepté en souriant, ému par le bonheur du jeune couple enfin uni.

Quant à Stimbol, il fut placé dans une litière portée par quatre robustes Waziris, qui avaient reçu mission de le laisser au prochain poste européen. Blake serra la main de son ancien ennemi, mais Tarzan lui tourna le dos lorsque ce dernier voulut lui renouveler ses remerciements.

Le long cortège s’ébranla enfin dans la direction du Sud. Blake portait toujours sa lourde cuirasse, il tenait son cheval par la bride, et à ses côtés marchaient le seigneur de la jungle et son fidèle Jad-bal-ja.

Seulement, à la croisée des chemins, Blake s’arrêta et tendit la main à Tarzan :

« Adieu ! dit-il.

— Comment, adieu, fit Tarzan en souriant. Ne poursuivez-vous pas la route avec nous, pour regagner l’Europe en même temps que Stimbol ?

— Ma foi non ! fit Blake, en souriant lui aussi. Tant pis pour l’Europe moderne, j’aime mieux retourner en plein moyen âge avec la femme que j’aime !

— Fort bien ! approuva Tarzan, mais en ce cas, vous voudrez bien emporter avec vous le trésor de la Vallée du Sépulcre. Ce sera votre dot ! »

 

*    *    *

 

C’est ainsi qu’un chevalier bardé de fer, monté sur un coursier caparaçonné et tenant par la bride un cheval chargé d’un sac pesant, se présenta devant la grande croix de pierre, qui marque la frontière de la Vallée du Sépulcre.

Les sentinelles le reconnurent et lui firent fête, puis il fut conduit à la cité de Nimmr.

Le prince Gobred accueillit avec enthousiasme, le jeune chevalier qui avait fait tant de prouesses pendant le tournoi. Sire James apprit qu’une trêve momentanée avait été conclue avec les Partants, après une échauffourée dans laquelle sire Malud avait trouvé la mort.

Quant à Bohun, ses sujets, las de ses cruels caprices, s’étaient révoltés contre lui et avaient élu roi à sa place sire Wildred, neveu du souverain précédent.

Quel que fût l’intérêt de ces nouvelles, Blake ne les écouta que distraitement, surveillant la porte du coin de l’œil et guettant l’apparition de sa bien-aimée.

Mais, avec un sourire bienveillant, Gobred fit signe au chevalier que l’audience était achevée, sans que Blake eût seulement aperçu la jeune fille.

En soupirant, il s’en alla se promener dans le jardin où, pour la première fois il avait avoué son amour à Guinalda qui l’avait rabroué de si verte façon. Qui sait ? peut-être la fière jeune fille, une fois de retour parmi les siens, s’était-elle repentie d’avoir laisse parler son cœur et avait-elle décidé de ne plus jamais revoir le hardi chevalier ?

En proie à de tristes pensées, Blake se laissa glisser sur un banc et se plongea dans ses méditations.

Il fut tiré de ses moroses réflexions par le crissement du gravier sous un pas léger. Il se tourna et tressaillit : Guinalda se dressait devant lui.

« Vous voici de retour, messire, dit la jeune fille en souriant, mais d’une voix oppressée.

— Oui ! » dit seulement Blake.

Et, tombant aux pieds de la princesse, il appuya passionnément ses lèvres sur une petite main blanche qui ne se déroba pas.

« Le seigneur Tarzan vous a-t-il transmis mon message ? dit encore Guinalda d’une voix tremblante.

— Oui ! murmura encore Blake. Et soyez bénie pour me permettre de vous adorer tous les jours, pendant le reste de ma vie ! »

Guinalda hésita et reprit :

« Mais savez-vous bien, messire, que jamais je ne consentirai à quitter la Vallée du Sépulcre, et que, si… vous restez ici, il faudra que vous renonciez à jamais au monde que vous avez connu jusqu’ici ?

— Croyez-moi, ma bien-aimée, dit Blake en souriant, ce n’est même pas un sacrifice ! »

Et les deux jeunes gens échangèrent enfin le baiser de leurs fiançailles.


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Laura.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Burroughs, Edgar Rice, Tarzan, Seigneur de la Jungle, Paris, Hachette, 1940. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Tarzan of the Apes by Edgar Rice Burroughs, couverture de The All-Story Magazine, octobre 1912, est de Clinton Pettee (1872-1937).

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