Table des matières
Au Rouge-Gorge
Avec une grande tendresse, je dédie ce livre
au petit oiseau qui a chanté pour moi.
M. B.-P.
Ma maison rouge, j’écris dans ton enclos, en collaboration avec l’esprit que je sens en toi.
Hors de toute ressemblance avec mes rêves ; tu n’es pas telle que je t’aurais bâtie, mais je t’aime comme on aime celui qui se présente sous des traits inattendus, vous conquiert et garde votre affection.
Je rends grâce au ciel, de m’avoir donné l’amour et la compréhension des muets, qui me vaut des joies mystérieuses. Déjà, j’ai pénétré ton silence et, bien que tu ne sois pas née de ma préférence, au premier regard ma dilection s’est posée sur toi.
Ce n’est pas en vain que l’homme construit un logis, car là aussi il transmet la vie.
Son travail et son intention, à mesure, animent les pierres auxquelles il impose une destinée. Son désir d’abri et de paix, son soin des murs quand il les orne, communiquent aux inertes une chaleur, celle que je trouve en toi, bien que tu reflètes le visage d’un inconnu.
Si le destin permettait le repos à une errante, sous ta garde c’est ici que je m’arrêterais, mais je sais qu’il ne le permet pas.
Aimons-nous donc, tant que cela durera.
Que ton cœur immobile s’unisse à ce cœur que je porte dans les ténèbres corporelles, comme une urne toujours chaude pleine de cendres chères qui ne s’éteignent pas.
Voici donc ma maison d’aujourd’hui.
Rouge comme Al Hambra, elle est encastrée dans la montagne. Pour la construire, on fit une entaille au rocher.
Hors de sa niche, au premier étage, elle étend ses bras, en forme cruciale, deux ponts qui, rejoignant la terre, donnent accès à deux allées.
Pleine d’aisance, comme un petit château, elle possède une aile, une tourelle, une terrasse aux balustres de poterie, sous une rangée d’érables et de tilleuls ; on y voit des grilles, une girouette qui soulève un pigeon sur une boule, au-dessus d’une oriflamme aux deux pointes effilées. Elle a des colombiers, une serre, une volière, deux sources pleureuses comme il convient et un perron cerné de plantes vives.
L’aile est fermée. Posés dans l’intérieur, des volets gris, frappés d’ennui, sont appuyés contre les vitres. Quelquefois un petit rideau bouge aux lucarnes, agité sans doute par l’agonie palpitante d’un sphinx prisonnier.
L’aile doit être inhabitée.
Dans son prolongement, ce pavillon c’est ma chambre commandée par un des ponts.
Quand la fenêtre est ouverte, je me penche sur la faîtière et les lucarnes énigmatiques. Je salue le pigeon et, plus loin, la montagne forestière, qui bombe sur le soleil un dos frisé de mouton vert. Si c’est le matin, les cimes sont vêtues de bleu, elles s’empanachent des fumées de charbonniers comme les dames de plumes blanches. Plus bas, des chemins, des éboulis de terre jaune et, tendue sur le ciel, une dentelle de sapins qui changent de couleur trois fois par jour.
Ceci est au midi, mais à l’ouest une porte à deux battants s’ouvre sur le pont.
Ici commence l’allée qui fait ma joie, où, sous les plus discrètes apparences, vivent tous les symboles, tous les enseignements.
Avançons à petits pas, comme dans un musée, sur ce recoupement du parc étagé à flanc de coteau.
Le pont a deux appuis de pierre terminés en volutes. Sur celui de droite j’ai mis des fileuses dans un pot brisé.
J’aime les objets qui ont souffert, les neufs ont un air inconscient et trop bêtement joyeux.
Entre ce passage et l’ossature entamée de la montagne, la muraille de schiste mauve, zébrée de lignes rousses, les acacias, les vernis du Japon ont grandi au bord d’un précipice en miniature.
Plus loin, c’est la prairie où prospère un peuple de fraisiers, des pommiers en cordons, d’autres au vent, un figuier aux fruits découragés d’un gris de noisette sèche, des rouvres, des bouleaux, des cerisiers, de la vigne et des pêchers.
Tout au fond, une compagnie d’érables très haute, une palissade chancelante bien fourrée de lierre et dessinée comme dans le beau calendrier qui orne la chambre d’une vieille demoiselle.
C’est l’ermitage des oiseaux fins, le moineau n’y vient pas hasarder sa roture. Tous les jours, je peux suivre de ravissants ébats : ils cherchent, ils chassent, ils jouent, font leur toilette et ne se reposent guère. Leur perpétuel voyage est l’indice d’une force qui nous est refusée ; dans leur vol il y a une allégresse et une cadence qui nous seront toujours inconnues, car le vol factice de l’homme est plein de dangers et s’abat trop souvent dans la mort.
Les oiseaux obéissent à la loi quotidienne avec grâce et sont toujours harmonieux.
Dieu en fit une guirlande qui relie la terre à l’arbre, l’arbre à son pareil et la cime verdoyante à la nuée.
Leur intimité m’est chère, sa douceur corrige l’amertume de bien des instants, et personne ne pourra m’ôter la joie que me donne la vue d’un oiseau.
Ici, comme partout où j’ai vécu, la hulotte se plaint même le jour et le vent sait des choses inédites.
Sur certain pêcher sauvageon, un loriot, heureux de la belle journée, déprime son ventre en citron contre une branche satinée ; il réfléchit. L’hiver dernier, il y eut tant de neige, tout était triste, après quatre heures on ne savait que faire.
« Et maintenant, bonté du ciel, dit le loriot, que je te remercie, le temps est magnifique. Le commandant, qui vivait ici, n’est plus et c’est dommage, il était si tranquille. Mais après lui, il pouvait arriver des militaires, des donzelles à moitié folles, avec des lévriers, des singes, des matous, sait-on, et que ne voit-on pas dans les villas.
» Il me revient une peur que me fit un renard attaché. J’étais jeune, j’ai émigré chez cet excellent Courpaillet.
» Il se promenait régulièrement, fumait sa pipe, toussait un peu. Il n’était pas gênant, c’était un homme comme il en faut pour les oiseaux.
» Cette femme qui écrit là-bas doit être sa parente, on ne l’entend pas.
» Tous les jours, elle amène son nid sous le pommier, s’étend, gratte avec un bâton un carré blanc. De loin nous nous considérons. Elle a compris, je comprends. L’été sera bien calme, Dieu, miséricordieux, veille sur les montagnes. »
La chaleur monte, la plume du loriot s’est gonflée, sa tête disparaît, il dort.
Poitrine rose au vent, évadé d’une peinture sur porcelaine, un ménage de bouvreuils descend.
Il visite cette famille que forment le figuier, un petit acacia, un pommier plus petit, les vernes et les branches courbées du grand vernis du Japon. Ce monde feuillu s’entend, on jase, le couple saluant plonge dans les frênes en rideau, atteint les châtaigniers d’en bas et fuit en double rayon.
La sittelle taquine le tronc gercé d’un peuplier presque mort. Seule une touffe saine pend encore, tout ce qu’il reste de sa vitalité. Le bec frappe plus fort, celui de l’épeiche répond. Malheur à vous les larves, les cirons, les fourmis en voyage, on a heurté, c’est l’ogre qui inspecte son garde-manger.
« Où s’en aller sans yeux, sans pattes, sans antennes ? Où s’en aller ? »
« Dans mon gosier, dit la sittelle. »
Sur un air de ballet que siffle une fauvette, deux pinsons dansent, n’ayant cure de l’effroi retiré sous l’écorce qui tombe en plaquettes brûlées.
Et le troglodyte, couleur de vieux bois, se glisse entre les rouvres. J’ai cru reconnaître un tarier, mais il était trop loin.
Parfois j’entends, tout près de moi, des rossignols au chant tari, qui n’ont plus qu’un gloussement rauque, mais c’est au fond de mon allée, dans ce coin de terreau et de broutilles desséchées, près de la palissade et du lierre qui a drapé complètement le banc de pierre, qu’habite mon compagnon très cher, le Rouge-gorge.
Il est sérieux. Son œil émouvant me considère, plein de choses qu’il me dira peut-être, car mon désir attend le jour où la limite sera franchie. Son cœur moins gros que le rose pendentif de la diélytra bat toujours vite. Que de tendresse en cette créature si petite.
Souvent il m’appelle et moi qui n’ai rien pour répondre à son invite brève, parfois mélancolique, j’essaie de lui parler à voix basse.
Il n’a pas peur. Comme le loriot, il doit deviner que j’ai un nom des prés et une âme de plante à qui peuvent se confier les oiseaux. Tout ce qu’il aime m’est précieux, sa vie légère orne la mienne et je tendrais mon bras comme une branche pour qu’il y vînt se reposer longtemps. Mais il ne connaît pas ce rameau chaud et blanc, il lui préfère la fourche brune de l’aubépine d’où il observe les alentours, car il sait observer longtemps.
Il distingue l’endroit où le mulot gratte, le passage favori du chat et la courette où l’on jette de l’avoine aux poules, tout en bas. Le bruit que fait la graine-papillon de l’érable en frottant une feuille, il ne le confond pas avec le frisson ouaté du peureux acacia ou le soupir fatigué du cerisier vieilli dont les extrémités se racornissent.
Dans cet amas de feuilles humides, riche en gibier, il sait comment le soleil faufile des lueurs d’écaille. C’est dans ces parages qu’il rencontre le roitelet d’une délicieuse gaîté et la charbonnière instable, toujours perchée de biais, toujours en allée.
Pour lui, il est sédentaire. Comme d’une plaie intérieure jamais fermée, sa poitrine rougit.
Toujours seul, il dessine pour moi une silhouette méditative et glisse dans mes crépuscules une silencieuse sympathie. La légende le connaît bien, elle nous dit qu’il était au Calvaire. C’est mon ami.
Il a confiance en cette maison à laquelle j’ai donné un calme que les maisons, qu’on fatigue tant d’ordinaire, apprécient peut-être. Nous n’en savons rien ; je le crois. Une vie recueillie peut y couler d’un étage à l’autre, dans toutes ses parties, sans y subir le heurt ou l’affront. Je la possède et l’emplis d’un soin qui n’est pas le remue-ménage, d’une certitude de l’uniformité des jours ; je l’associe à ma pensée, je l’aime, elle me le rend dans sa douceur à se présenter pareille à elle-même, aussi docile que je la veux.
J’en sors pour aller rejoindre un oiseau, il y entre pour me retrouver.
Ceci résume une histoire d’amour, la meilleure, sans l’amour.
Madame Campanule, vous qui me suivez, soyez la bienvenue dans ces pages, car vous êtes le souvenir.
Je vous ai rencontrée si souvent au pays dont le charme me tient encore comme une main repliée. Grâce à vous, autour de la fontaine, pendait la frange violette plus fournie que celle de mon châle valaisan des dimanches.
Comme mon cœur chantait ! Vous étiez là, vous souvient-il de l’ami blond, le grand et fort garçon dont les bottes cloutées sonnaient sur le sentier ?
Il riait en levant les yeux vers ma fenêtre aux rideaux de coton quadrillé. En ce temps-là, on me nommait la « dame », mais la dame est partie pour toujours.
Campanule, les montagnes ne se ressemblent pas. On dit qu’il est imprudent de tourner la tête, cependant à travers le treillis des frênes, je cherche vainement les villages de bois et le pêle-mêle des toits aux grandes ardoises sans coupe. Le rouge-gorge, c’était le « grand seigneur » ainsi le nommaient mes amies, Marion, Barbara, Ludivine et Josette, avec un sourire luisant sous leur coiffe en éventail, la mienne au temps des nattes et des épingles de laiton.
Ici, point de dentelle au front, ni de souliers noués de rubans noirs, ni de manzons galonnés de velours, point de chapeau tressé posé sur le côté, ni de rose à la ceinture.
Non, Campanule, elles ne se ressemblent pas les montagnes et votre clochette peut tinter le glas de la joie ancienne qui connut les prés de là-bas.
Vous, ma très douce, vous êtes pareille et pareil le rouge-gorge aimant, qui me rappelle son frère de Savièse. Posé sur le rebord de la fenêtre, tandis que j’écrivais le Chant du Verdier, il restait là des après-midis entiers.
Dans un grand tas de bûches, contre le bon mur de pisé, il possédait des galeries que l’œil pénétrant du chat ne pouvait violer.
Depuis longtemps, il est mort mon grand seigneur de Bonaclie, mais si sa petite âme se promène, en rencontrant la mienne, elle peut savoir que je ne l’oublie pas.
Des années ont glissé sur le bonheur d’alors. Ce qu’il advint depuis ? Mon ami des prés et des rochers est venu ici, chaque soir il rentre dans la maison rouge. Hier il était là, il sera là demain, c’est un autre moi dans la vie.
Après la journée de travail, nous regardons l’ombre épaissir comme une cuvée de vin noir, et les vers-luisants s’enflammer d’amour. Nous sommes seuls, tout seuls, du haut de la montagne jusqu’à cette grille rouillée qui ferme notre enclos. Les rosiers vagabonds nous accrochent au passage, nous entendons quelque fruit tomber, poire piquée ou pomme verte, faisant tache claire à nos pieds ; le ciel, qui voit au loin, nous rappelle des choses, et, bien souvent, nous parlons de là-bas.
Vous souvient-il, Madame Campanule, des clairs de lune enveloppants sur la maison abandonnée ?
Dans le pommier nain, près de moi, se trouve un nid vide. Elle est ainsi la maison tant aimée, qui sentait le cœur d’arbre et possédait l’esprit de la forêt.
Lorsqu’elle souffrait dans la tempête, c’était ma chair qui pâtissait. Quand le soleil perçait les fibres des poutres raboteuses, j’entendais craquer, comme celle d’un vaisseau, sa membrure d’arolle et de mélèze aux rousseurs de châtaigne, aux chaleurs de mante fourrée.
Ainsi elle avançait dans le temps, je la sentais vivre et son corps fruste m’étreignait.
Fut-elle jalouse quand le garçon passait sur le sentier ?… Tout le lointain s’est endormi.
Mais entre sœurs, savez-vous des nouvelles, de celles que le nuage seul peut apporter ? Ondule-t-elle toujours au-dessus des fontaines la frange violette qui descendait sur l’eau ? Est-elle toujours fréquentée la chapelle où la vierge amaigrie attendait le passant ?
Le granit entaillé m’offrait là un banc, je m’attardais en face de ce gouffre où gémit le torrent. Votre robe mauve, fidèle, je la reconnaissais partout. Le deuil m’attire et vous êtes née grave. Que mes yeux aimaient voir votre religieuse douceur attendrir l’austérité de la pierre, et vous célébriez les angélus de l’herbe en même temps que Mathi, le marguillier, par l’escalier tordu montait dans le clocher.
Campanule, ma jolie, comme les oiseaux, vous me tiendrez compagnie tout cet été, qui ne sera pas un été de Bonaclie ni des horizons de la Soie, mais un été quand même.
On fera ce que l’on pourra.
Le jeu du soleil, sur cette page blanche, applique des ombres de feuilles où s’entremêlent mes cheveux.
Impression japonaise aiguë, fine gravure du temps de Tokugawa et qui m’enchante.
La grâce compliquée du feuillage est divine, mon regard rayé de branches n’aura jamais fini d’admirer, sous la couleur apaisante et discrète, la fantaisie de Dieu.
L’acacia qui couvre mon front a des suavités de plumes. Sans cesse il est ému comme un être affiné, compatissant à toutes les tristesses. Ses nervures sont plutôt des nerfs, vibrants pour un soupir.
Je le vois dans un parc sonore de musique à cordes, écoutant les guitares, les harpes, les mandores, ses tendres rameaux allongés vers de beaux visages de femmes.
Mais la nature a mis des dards dans cette tendresse-là et c’est le mystère cruel de l’acacia.
Sa structure élégante voisine bien avec les formes aristocratiques du vernis du Japon aux lignes nobles, conscient de n’être qu’ornement, et dont les feuilles étroites s’isolent pour tisser des arabesques plus déliées sur le bleu pur de ce dimanche.
Chaque arbre, ce matin, est-il vraiment solitaire, l’est-il en son esprit autant que nous ?
Les oiseaux chantent-ils un office là-haut, une messe de la montagne ? Peut-être, je ne les vois pas et n’entends rien que le mouvement faible des végétations qu’épanouit l’été.
En appuyant ses fermes ailerons sur les tiges voisines, en embrassant ses frères d’un geste impérieux, le figuier se console d’être stérile dans ce coin d’Occident.
Sa vue seule attire le mirage.
« Ô fils des pays chauds, je viens d’une patrie des figues abondantes et gonflées à souhait. J’étais dans l’oasis où tes frères grandissent et donnent largement les plus beaux de leurs fruits. Ici, tu caches ta récolte, baies moins grosses qu’une prunelle, qui noircissent et vont tomber. Fais-en le sacrifice et songe à ta sécurité. Point de sécheresse, ni de poussière, ni de mains saccageuses qui aiment tout briser. Il est très net et sain le vert qui te revêt, je l’admire et, sans doute avec moi, le pommier et le pêcher dotés d’une livrée plus ordinaire. »
Mon allée est une enviable retraite, la vigne s’est enroulée autour du chêne ; étayée par cette force bonne enfant qui permet toutes les audaces, elle a mené loin sa souplesse. Ses vrilles, au jet impertinent, explorent, tâtent l’air, enquêtent et leurs crochets transparents, les mêmes qui resserraient il y a trois mille ans les fourreaux des épées, sont prêts à harponner la première ramille par le vent rapprochée.
Que d’attirance en ce feuillage-là, étalé pour couver les grappes de l’ivresse.
« Vigne, ennemie de la tristesse et mère de l’oubli, jamais tu ne pourras te soutenir et tu chancelles comme cet imprudent qui s’est tourné vers toi pour se faire la vie plus belle.
» Vigne d’ambre et de jade, qui habilles les pergolas et les tombeaux allègres de l’Islam, vigne au dessin dentelé et charmant, toute en caprice désinvolte et lourde, tout-à-coup, à faire plier les ais, lourde comme le soir chantant et pleurant à la fois de t’avoir demandé la joie, combien de femmes t’ont maudite et combien d’hommes t’ont célébrée.
» Vigne de l’évangile et vigne de l’orgie, courtisane et biblique, en chaque pays je t’ai retrouvée.
» Tu courais en Égypte le long de ma terrasse, en Savoie tu voilais le balcon du logis qu’il a fallu quitter aussi ; tu étais à Beyrouth, à Corfou, à Tunis, à Biskra, dans les îles posées sur les lacs magiques, comme les dons précieux d’un dieu qui s’en retourne vite dans les nuées. Tu étais au bord de la mer et tu étais là-bas surtout où se parfument le Muscat, le Fendant et le Malvoisie. »
Vous m’entendez, Campanule ? Vous le flairez le raisin de ce parchet de Montorge au mur bas, long et bleu comme un collier persan ?
Deux mains, chaude corbeille, tendaient les grappes jaspées où s’était blottie la Cocagne.
Ce goût prolongé, ce parfum, cette folie dans les ampoules mûres, c’est seulement là que je les ai sentis…
Et le jeu du soleil fait danser d’autres ombres qui s’épousent dans mes cheveux.
La femelle du rouge-gorge venait toujours dans le pommier, seule. Je pouvais la croire veuve ou simplement célibataire. Je l’ai connue la première, elle ne semblait pas être la compagne de mon ami du fond de l’allée.
Tranquille, mais curieuse, elle restait près de moi tout l’après-midi, observant le moindre mouvement. Sous le portique vert, il n’y avait que nous. De temps en temps une parole. La réponse était un pépiement très tendre, un frisson qui gonflait ses plumes, faisait son dos rond et rendait au petit corps le dessin de l’œuf.
Que s’est-il passé ? Un jour le mâle, hôte de l’épine noire, arrivé chez moi, seul aussi, a remplacé la timide chassée. Pour quelle raison ?
Elle n’est pas revenue et le plus fort a pris branche délaissée. À trois heures sonnant, il s’y pose.
Ma chaise-longue, pour lui c’est une maison. Il se meut sur les traverses inférieures, y trouve un perchoir, un auvent.
Il a mesuré mes gestes, évalué ce dont il faut avoir peur. Un bras détendu, un plaid qui flotte, une lettre envolée, une toux passagère, il n’y a là rien à redouter.
En pleine quiétude il se rend compte des choses ; comme un savant qu’elles intéressent profondément, il va les examiner, les détailler. Ayant assez vu, il s’arrête, se gratte, somnole, mais le plus souvent, dans le calme de trois heures d’été, posé tout près de mon oreille, il me fait, en sourdine, un délicieux concert, digne du rossignol entendu de très loin.
Le chant reste au fond de sa gorge, il le roule en son cœur et me l’adresse avec une intention humaine, une expression qui me donne long à penser.
Sa tête penche, son regard interroge, il dit : Entendez-vous ? Il faut être à un demi-pas pour entendre et le rameau couché qui soutient le chanteur porte cette musique ravissante offerte par un petit oiseau.
Dès qu’il se tait, je l’encourage :
« Que c’est beau, mon Ui-Ui, comme vous chantez bien. Encore, j’écoute. »
Un sourire transforme la petite face aiguë. Avec un regard qui signifie bien : « C’est pour vous », il recommence.
Jamais je n’avais entendu ce chant-là. L’émotion singulière qui m’en vient est profonde, plus que celle que me donnait l’affectueux silence de la pauvre éloignée.
Mon ami en demeura surpris, certain dimanche où la musicale offrande nous fut faite à tous deux.
Et moi, je suis infiniment reconnaissante au Maître de l’oiseau, qui, par lui, me donne cette suave consolation.
Le jour où j’ai installé sur la rampe du pont une augette pleine de pain, cet artiste a libéralement convié un camarade. Celui-ci, jeune de ce printemps, est un fils peut-être, fringant, pressé de tout faire. Ils se sont mis à table avec une joie égoïste. De femelle, pas question.
J’ai cherché dans le parc, sans la trouver, mais le soir je l’ai entendue. Elle a déserté les arbres de l’est et m’appelait des tilleuls de la terrasse.
Malgré ma réponse, elle ne voulait pas se montrer.
À l’opposé de mon appartement, il y a la chambre bleue. Ce pavillon qui fait pendant au mien est en léthargie, j’y entre rarement.
Un châtaignier découpe ses feuilles au-dessus du pont. Quand la porte est entre-bâillée, on aperçoit le ventre rebondi d’un fauteuil de reps démodé, où vient s’asseoir l’ombre de Madame de Mortsauf.
L’autre matin, je suis allée balayer des feuilles mortes de ce côté, j’ai vu l’oiselle tomber comme une balle sur le tas que je venais de réunir. Elle est triste, amaigrie, dans son isolement.
Le lendemain à midi, elle m’a rejointe à la fontaine. Perchée au-dessus de ma tête, elle me regardait mélancoliquement et j’ai regretté plus encore la séparation de nos deux esprits.
Combien de siècles à parcourir avant qu’une autre femme, un jour, entende mieux que moi et réponde à ceux qui n’ont point notre voix.
Les gourmands compères sont toujours sur mon seuil. Dès l’aube, si le couvert n’est pas mis, ils me le reprochent du dehors. Je me lève et les sers de mon mieux. Le festin commence, les petits jabots deviennent deux tonnelets et c’est une réjouissance emplumée.
Quelquefois, en manière de remerciement, sur la grille posée contre la porte, ils exécutent un pas de caractère, la danse de la confiance.
Nous nous aimons.
La porte est bien fermée. Mes amis sont de l’autre côté, navrés de subir la pluie. L’un d’eux siffle pour se donner du cœur. Le paysage se liquéfie. La montagne porte un grand cache-nez mauve, le brouillard se détend mollement en de pâles éclaircies qui veulent être des sourires. Les feuilles du cerisier sont toutes basses et je crains que, dans mon allée, la plus belle branche du poirier ne casse.
À l’intérieur d’un tilleul, j’ai aperçu une lanterne jaune, des feuilles d’automne tapies là, déjà. Et, subitement, cet été montagnard sent novembre. Dans les rectangles des vitres froides, le pigeon de la tourelle s’inscrit avec son toit pointu, les six chaumines du colombier et le perchoir inutile. Le fond gris rend le bizet tout noir ; le long des corniches, les toiles d’araignées s’enrichissent de perles espacées, comme, sur un fil de platine, des diamants polis en boules alignées.
Triste vision passée à la mine d’argent, appuyée sur la sanguine d’un soubassement de briques que je vois à peine ; petit paysage de toit humide et nostalgique, avec des finesses charmantes dans la modestie des tons.
Sur le mitron de la cheminée, j’ai aperçu la femelle du rouge-gorge ; chétive silhouette trempée et contrariée, elle serre plus fort son bec aminci.
La pluie. Toute ligne amollie, de mon castel verrouillé à la laineuse forêt. La pluie qui traîne un rêve maussade en buée.
Sur la tige de la girouette, les deux pointes de l’oriflamme ouvrent une mâchoire ahurie de crocodile égaré dans un fleuve nordique et tout me paraît immobile, douloureusement résigné sous l’ondée.
En face de mon cabinet de toilette, de l’autre côté, c’est la muraille de schiste ruisselante qui retient des touffes d’herbe bise, mornes chevelures scalpées, et des paquets pendants de ronces mortes, en longs rejets cruels, frères de ceux qu’on tordit pour Jésus.
La haute paroi dilatée où l’on sent le travail de l’eau, des racines, des jours, a l’air de suer l’agonie.
Ici, c’est l’infranchissable et je viens m’y buter. L’énorme masse de terre, de pierres et d’arbres est contre moi, sur moi.
Ma pauvre camarade ailée, qui a quitté la cheminée, cherche à se réfugier sur un bord à peine indiqué, étroit chemin d’abîme. Elle piète, hésitant à voler dans cet air si lourd à ses ailes. Une autre appelle, elle remonte et disparaît, n’ayant pas bien compris encore que, si j’ouvre, elle peut entrer, se réchauffer, oublier cette journée d’hiver insinuée dans le giron de l’été.
Pour ne plus voir ce tableau, à la fois fluide et dur, dans le cadre noir de la croisée, je vais m’étendre et m’en aller, bercée dans l’invisible filanzane, vers les fantasmagories qui remplaceront le soleil.
Je rallume la lampe pour croire à la lumière et pour écrire à celle des sables qui cuisent à présent…
L’extase des soirs dans l’oued desséché, quand nous regardions rosir l’Ahmar Khedoud, je ne la retrouve plus que les yeux fermés. Le lit où je suis allongée ne ressemble guère au divan où F’til, le fennec insolent, nous galopait sur la figure et tournoyait dans mes boucles. Ma chambre de la maison rouge est couleur de feuille morte, notre désert est loin de cette poche spongieuse des Pyrénées, où croulent toutes les cascades des glaciers éternels.
Là-bas nous étions baignées de chaleur heureuse et portées, à travers l’oasis, par notre joie en face d’une splendide réalité.
Nous en avons bien profité. Le cheveu rare de l’occasion, nous le tenions serré, en savourant les heures et ce bon couscous de printemps que Guéméra nous préparait, ce couscous arrosé de lagmi, le doux vin de palme.
Là-bas le toit était de verre, aux murs on voyait la guesba, le narghilé et la selle aux troussequins cramoisis des galopades vers le Sud.
Ici, la toiture est de plomb mouillé. En des jours pareils, ma pensée est rabattue comme la fumée des feux de champs, quand l’herbe est trop imbibée.
Jamais, pour cette cime chagrine, je n’aurai l’amour inspiré par celle que ma mémoire dessine sur les bords du Rhône cabré, ou le Djebel Gherish, ou Dar-el-Aroussa, la montagne de la Mariée, aux murs nus dans la pureté.
Sans pouvoir nous en détourner, nous les regardions changer de costume fastueux, en revenant du jardin de Baccar, bien planté dans mon cœur et qui prospérera jusqu’au jour où je pourrai dire :
« Voici le grenadier, les buissons de rosiers, la vigne sous les palmes, comme en ce crépuscule calme qui nous réjouissait si fort.
» Voici le ghettaf bleu, les chardons et les pierres au bord des eaux enfuies qui laissent le lit mort, et voici la longue turquoise aplatie, cette mare oubliée dont l’été viendra boire jusqu’à la dernière trace sur le sol embrasé.
» Et voici le désert, celui à qui l’on peut dire tout son secret, donner sa confiance. C’est la grande sûreté et le parfait silence. »
… À l’instant où je me reporte, la vie avait encore le goût du départ et la main de Fatma, s’animant sur la chaux, faisait ce geste courbe qui agrippe le cœur et le détourne du monochrome Occident.
Dites-moi la bonne aventure, nous marquerons ce jour d’entre les jours qui doit faire pâlir et s’éloigner l’estampe uniforme vue à travers les grilles de l’averse et les rideaux de la mélancolie.
Irai-je dans la sainte maison de Sidi-ben-Afdal ou dans quelque bordj éclatant, tout criblé de rayons, érigé comme une île sur cette mer couleur de chair, sur l’étendue sans fin où les djinns ont mangé toute l’ombre ?…
La marche de la pendule me distrait depuis un instant, je n’écoute plus qu’elle : « Vite, vite, va-t’en. »
Ô mon pauvre logis assombri et pleurant, quelle lumineuse infidélité je t’ai faite.
Et cependant, je t’aime passionnément.
Hier j’étais d’autant plus injuste que tout est changé aujourd’hui : un midi bleu et or, la maison passée au vermillon de muleta, les papillons sortis, moi aussi. Je vais retrouver mon rouge-gorge.
La chaise-longue est sous le pommier, j’ai congé, je peux manger à deux heures ; manger quand on veut, c’est un signe de vacances. Mon compagnon, parti, sac au dos, pour le Pas de Venasque, ne rentrera que ce soir, mais l’oiseau ne me quitte jamais.
Je reste en tête-à-tête avec mon allée. Panachée de taches roses et mauves, elle renaît. Un lézard qui se trompe de route, frétillante visite, traverse mon oreiller : « Bonjour, prenez par là, c’est plus court. » Il redescend vite.
Mes yeux s’enfoncent dans l’herbe jamais fauchée de la pente, parfilage d’or éteint, d’un ton qui est la pétrissure de toutes les couleurs.
De belles mouches viennent faire leur toilette sur mon papier, se frictionnent la tête, époussètent leurs ailes et, soudain, ayant fait deux pas sur ce terrain découvert, sans raison apparente, prennent une attitude de combat.
Calmez-vous, bijou vert et bleu, contentez-vous de briller, vous brillez si bien.
La mouche frotte ses pattes noires, ces fioritures à l’encre de Chine d’une si solide fragilité, et j’en rapproche mon visage. L’admirable chose que cette gageure vivante, un insecte. Modèle par qui l’art est toujours aussi tenté que déçu et qui respire là, déconcertant ; la bizarrerie de sa forme, la complication de ses articles, sa vie éphémère d’une incroyable mobilité et sa vigueur qui humilie la nôtre, plus encore que celle de l’oiseau, tout en lui invite à la méditation étonnée.
L’admirable chose que son travail constant, ses soins pour la conservation d’une race jugée par nous inutile ou nuisible, et qui fourmillera encore durant des milliers d’années.
Le puits sans fond se creuse tout à coup. Nous ne pouvons que regarder à la surface.
Des ombres droites, en lames de couteau, coupent les pommes en deux. La charbonnière arrive, lancée par une invisible fronde, elle fait de la gymnastique, tête en bas, et des rétablissements savants.
Le vent agite des pankas de feuilles, une mésange, aplatie à la crapaudine, prend un bain de chaleur, tandis qu’une bande dissipée de chardonnerets égaie la maigre armature du peuplier agonisant.
Et, fourni comme la marge d’un livre d’heures, c’est le cadre remuant de cette journée.
À quoi vais-je employer mon temps ? Il file comme l’anguille pendant que l’on se demande si on la mettra en matelote ou en daube, il file et je considère ces instants émaillés de beauté, aussitôt perdus qu’entrevus, comme l’enfant regarde un sou bien convoité qu’il dépensera niaisement, à coup sûr.
Cela ne manque pas. Pour la première fois depuis que j’écris et pour commencer, je renverse en long et en large toute la bouteille d’encre posée près de moi.
N’étant pas une femme de lettres, mais un vieux peintre, je pense que c’est bien fait.
Et je retombe dans la rêveuse inaction où m’a entraînée la mouche. Ma main pend comme une feuille au bout d’une branche.
Le regard bleu des asters éveille une idée.
Je m’étais inclinée sur l’insecte et voici que je dois me pencher sur un mot.
Il fait bon réfléchir parfois à la puissance de quelques lettres, strict vêtement de l’objet désigné.
Poterie est un mot rond et vernissé ; blé, un mot jaune et granuleux ; pâte un mot lourd et onctueux. Ainsi pourrait-on voir les vocables comme un peuple vivant si diversement doué.
Mentalement, sous l’influence de l’aster, j’observe et je dessine le mot fleur.
Parent du jet d’eau il est un jet de couleur suspendu dans la lumière, mais, voué à une mort rapide, il frissonne et retombe aussitôt, frère des pleurs.
D’un coup de pinceau bref, du plus grand art, à lui seul il crée un jardin, des perspectives, des fouillis ou des géométries nuancés comme les faïences des hautes demeures d’Orient.
Il souligne des murs superbes, cerne de pauvres masures, assaille l’arbre démuni et lui prête un éclat ; il joue au bord des eaux, y double son prestige, qui devient vague et plongé comme le passé.
Entre les âmes, il construit des arceaux, libres bonheurs ornés de délicats symboles, il rapproche et resserre l’image morne des douleurs, des passions qui fanent, l’urne d’argile qu’un rejet scelle et la gerbe au pied de la stèle.
Il rappelle un prodigue hommage aux femmes adulées, le triomphe guerrier, la tendresse écrasée contre le fer, les dates consacrées, la reconnaissance pieuse et la foi recueillie dans tous les temples de l’univers.
Il dit l’orgie, la chasteté, les fleuves indiens couronnés et le bandeau pudique au front des épousées, les meurtres parfumés sous le vélum antique et, pris aux corbeilles rutilantes des cortèges sacrés, les pétales vannés dans l’air doré de l’été.
Il dit l’adieu et l’arrivée. En plein hiver il refait le printemps, il est l’espérance quand même, puissante dans un cœur muet et fragile, mais qui brave les pires désastres et, tendrement, panse nos ruines dans mon pays dévasté.
Au-dessus de notre table, toujours, tissage aérien et merveilleux, des fleurs s’élèvent. Avec elles monte notre insatiable extase de les voir et le perpétuel bouquet, qu’on quitte pour le retrouver, est le gardien subtil de cette volupté éparse dans la maison où l’on aime.
Le besoin de ce bouquet, à côté du désir de l’ivresse masquée que donne le parfum, est-ce autre chose qu’un élan de curiosité ?
Hélas ! elle est toujours désappointée par le sphinx attirant, qui, même en ne vivant qu’un jour, sait me désorienter et sourit jusqu’à la mort d’emporter un éternel secret.
Ô fleurs, qui êtes-vous ?
Quels esprits délicieux repassent dans vos formes ? Quelle ardeur invisible anime votre fard qui rend terne notre visage ?
Quel génie vous aime et vous tue si promptement ?
Ô fleurs ! combien de jours où, pour vous avoir trop regardées, il m’a fallu détourner la tête et fermer les yeux longuement.
C’est après déjeuner. La chapelle sonne deux heures, deux gouttes tombées dans la chaleur. Je suis encore à table à grignoter la fin de mon biscuit et de ma rêverie.
Écoute, la Vie, nous sommes entre nous. Souvent je t’ai parlé des passions que je te dois, mais jamais de la gourmandise. Celle-là est une gueuse de belle force, que je respecte infiniment.
Avec dévotion j’ai savouré le bon repas préparé de mes mains. Rabelais, mon maître quelquefois, en eût été content, je pense ; c’est toujours en sa compagnie que je me délecte de quelque plat succulent.
La gourmandise est un prélude. Il peut être simple, voire rustique, enjoué, grave, savant. Maintes fois elle fut la préface d’un bon travail, d’un salutaire amusement, d’un chaud régal d’amour vivant.
Elle est récompense et soutien et, s’il faut l’appeler un vice, combien ce vice a de vertus.
Quant à la mienne, j’en fais l’aveu.
Un aveu, cette bulle, cela vient du noir, remonte et crève à la surface de notre âme, cet étang. Le fond demeure inexploré, tout s’y retire. Sur la nappe menteuse, on voit les mines, les arrangements jolis, les façades en plaqué de bons et beaux sentiments. Au fond on est vilain ou sublime d’être très simplement, comme je suis à cette heure, entre tes bras, grande mère la Vie.
Que tu es près de moi, autour de moi ! Dans la cuisine je pense à tes moyens sans nombre, à ces milliards de formes étourdissantes soutenues par les aliments, je me barbouille les doigts d’huile et de sel, de graisse et de sucre, je sens l’oignon, le thym, la muscade et la vanille et tu frémis dans tous ces relents.
Quand j’ai faim, je suis pauvre. Rassasiée, me voilà riche. J’aime manger dans la bonne température qui mène à point les mets réjouissants, dans leur odeur largement répandue comme un flot nourricier, et non restreinte autour d’un plat de seconde main qui a dû traverser un corridor. La cuisine est bien plus expressive de l’abondance que la salle à manger.
Impérialement, j’ai trois assiettes. Voici une croustade d’une tenue parfaite, un cœur de laitue avec un œuf mollet et une pointe de moutarde, un gratin aux tomates des plus avenants. Je suis seule avec mes familiers : l’encrier près du citron, un gant dont je cherche toujours le pareil et des feuillets épars autour des abricots séduisants.
Il serait à son aise, l’ami anglais avec qui je déjeunais à la zaouïa de Tamelhat, chez l’hospitalier Ahmed Tedjenia. Le couvert était réduit à sa plus simple expression, mais la chère excellente, et mon vis-à-vis disait :
« Je n’aime pas les tables couvertes de petits bijoux. »
Non certes. C’est très bien de se restaurer librement en compagnie de choses qui ne craignent aucun heurt et ne gênent aucun mouvement.
La lumière m’amuse sur le filet doré d’une fiole, un effet à la Van Huysum, et ce pot de terre a une figure de jovial garnement.
Autour de moi, les objets sont heureux. La bienveillance glisse dans mes veines, rien ne me fâcherait en ce moment, car j’appartiens à la gourmandise et elle est si bonne. Je me sens donc toute mansuétude devant cette crème aux macarons.
Mais comment, attachée à ce point aux choses périssables, parvenir à quitter la pesanteur ? Mon âme est si loin d’avoir rompu les amarres ! La bête intelligente se complaît à se repaître sans chercher d’excuse… et ne faut-il pas de la force à la colonne pour soutenir le temple ?
Le remords est si petit que je ne le vois pas plus qu’un pépin au centre d’un bon fruit.
La pensée dominante de cet instant béat en contredit bien d’autres, nées dans la sécheresse des passes dures et révoltées, dans les phases où l’esprit ouvre grandes ses ailes.
Maintenant, j’en conviens, il se promène à terre, comme ce perroquet de la Guyane qui ne vole jamais. Jusqu’à ce qu’il redevienne hirondelle, je suis très bien ainsi, repue et, tout scrupule copieusement calmé, je me remémore ces dîners où le coude ne peut se risquer sur la table, où il est interdit de revenir à ce foie gras onctueux et de dire tout haut : Que c’est bon ! Amusement à rebours, espionné par la valetaille et qui me donne de l’effroi.
Ce thé fumant, avec une larme de rhum, dans la tasse où j’en laisse toujours un peu pour la saturer d’arome, c’est une perfection.
Fulvie a bien déjeuné chez Fulvie. C’est mon nom, celui de ma grand-mère et d’une impératrice romaine qui ne s’est peut-être pas régalée tous les jours comme moi aujourd’hui.
J’ai des amandes. Ce soir, je ferai des pralinés au chocolat. Ah ! la bête, la grosse bête qu’on aime autant que soi !
De temps en temps, je me lève, sans pensée.
Je vois que les feuilles balancées cachent toujours plus le portail là-bas.
Un frisson me traverse, celui d’après le repas.
Évidemment ce savoureux univers, ce n’est que piège et tentation…
« Tu dis, la Vie ? »
« Je dis que j’ai fourbi ton harnais. Le voici. »
Durant de longues heures, j’ai peint sans lever le front. La maison, ce soir, d’une épaisse couleur de viande, a l’air cruel, elle encage comme une ogresse.
Les nuages sont venus, quel mauvais temps !
Le bouvreuil se plaint d’un sifflement doux qui est toute la tristesse, le haut des arbres est blanc d’avoir cardé l’étoupe humide du brouillard. J’ai mal à la tête, à la pensée. J’ai essayé de cueillir des phlox, l’eau me coulait dans les manches. Et puis, je n’ai pas la patience de faire un bouquet.
Faire un bouquet, c’est réunir des joies.
On rentre avec des fleurs quand il fait chaud, quand on a soif, quand les bouteilles et les carafes ternies vous font cet accueil glacial qui réjouit tant. C’est le moment de garnir la chambre, on s’épanouit.
Mais ce soir de juillet détrempé, je ferai du feu et je dirai mes prières pour empêcher les errants de l’atmosphère de m’obséder.
Mon cerveau ballotte et mon regard flâne, rien n’est intéressant.
Il est sept heures. Remontée dans ma chambre, je fais l’inventaire des objets sur la tablette de la cheminée : quatre poires bien jaunes, celles de mon allée et, à demi cachée par elles, la boîte d’argent de mon onglier. Il y a là les bracelets de Messaouda, ceux qui sonnaient dans l’oasis, deux petits vases bleus ordinaires, propriété du commandant Courpaillet, qui devait les trouver très bien, un chandelier de verre… ici je m’arrête.
Dans la forme exacte et nuageuse, tout un passé se reconstitue.
À Bapaume, chez grand’maman, il y avait aussi des chandeliers de verre. J’occupais, sous son toit, une chambre amusante avec une alcôve au-dessus du porche, et, de l’alcôve, par un œil-de-bœuf, je voyais le jardin encadré comme une pastorale du XVIIIème.
Le soir, j’allumais la bougie du chandelier de verre pour lire les Mystères de Paris, en reliure marbrée et remplis de gravures. Fleur-de-Marie était jolie. J’enviais surtout ses très petits pieds terminés en flèche, chaussés de satin sur un chemin rural.
La maison était profonde, ma grand’mère dormait bien loin de moi, dans la chambre bleue, où se trouvait le portrait de l’oncle Louis, dont l’air si fin, si présent, m’a toujours frappée. Je l’aimais dans cette peinture.
La lumière éteinte, épiant le moindre bruit, je pensais : on marche dans le corridor, on est derrière la porte, on va entrer. Le corridor était dallé de rouge, les pas traînaient. Qui entrerait ? L’oncle Louis, sûrement, pour me raconter sa vie et celle de l’oncle Edouard, décédé à Barcelone, comme il l’avait toujours prédit, et la funèbre aventure de sa sœur Rosalie, que l’on crut morte et qui se releva d’entre les cierges et les fleurs.
J’aurais tant voulu le voir. Il m’eût redit l’histoire de cette belle Désirée, partie si jeune, et celle de la cousine Clémence qui, une nuit, rêva une longue et superbe poésie qu’elle transcrivit le matin.
Personne n’entrait. Je m’endormais.
Au réveil, la première chose aperçue était le chandelier de verre, plein de mirages souhaités et brisés comme tout ce passé de Bapaume.
Sur la cheminée qu’y a-t-il encore ? Une agrafe flamande, celle de la mante bleue achetée à Berck et portée dans les champs de Cantin, qui s’est assise parmi les éteules, sur la pierre en fût de colonne des rouloirs. On parlait patois : « Eh ben ! cha va ? Du qu’té vas ? Quo qu’té fais ? »… on riait, on goûtait. Dans un demi pain de quatre livres, il y avait un trou plein de pâté. C’était bon, mais bon !
Fini Cantin, l’autre rouloir a passé.
Il y a encore une méduse d’argent stylisée et ciselée par un ami. Elle synthétise une profonde étude des formes, je l’ai apprivoisée, elle me suit. Elle est la sœur immobile des merveilles flottantes imprégnées d’arc-en-ciel, qui remontaient l’Adour par centaines, comme arrachées à un jardin noyé. Bayonne ! Une silhouette cendrée, parente lointaine de celle d’Arras, dans un paysage moitié pluie, moitié soleil, et qui s’efface…
Il y a une vue de la ville arabe de Constantine, la Casbah si pareille à Tiflis, haute comme sur un nid de flamant et deux aspects de Timgad… Timgad ! mon frisson.
Dans son bracelet de cuir, précieux et démodé, il y a la montre que mon ami m’a donnée.
Cet objet-là, ce sont des années, des routes, des trains, des paquebots, des attentes, des départs et des arrivées, des sursauts de bonheur, des chagrins. C’est ma vie et ma mort qu’elle renferme, la montre qui va toujours comptant des secondes, des soupirs, des pas, jusqu’au seuil de la dernière hôtellerie, celle où l’on ne mangera pas.
Ma montre, toi qui sais tant, allons, raconte !
Jour et nuit, tu étais là pour me plaindre, me narguer, me promettre, me bercer, allons, raconte toute l’histoire de ce temps usé.
Non !… Tu as peur ?…
Je me penche à la fenêtre.
C’est d’une mélancolie presque humaine, la terrasse, des piliers entre les feuilles, les balustres de poterie mouillés et un chat qui s’avance.
Il me voit de loin, s’arrête, me défie, hostile et ramassé comme un tigre blanc.
Je sors pour monter jusqu’à cette pierre élancée qui a la figure d’une Vierge en manteau.
L’heure verte est acide, la montagne se décompose, toute sa couleur délayée dans l’arc-en-ciel qui tombe en pluie de carnaval. J’arrive près de la statue cachée dans le haut du parc :
« Notre-Dame des Inconnus, avec votre autel de roche, vos bouquets d’herbe, vos lampadaires en fourche de noisetier qu’allumera l’automne, avec votre chape triste aux tons d’ardoise, gonflée comme si elle était pleine de bienfaits, fruste Madone, vous n’êtes qu’à moi.
Près de la source sans miracles, où les saules ont poussé, personne ne vient vous prier. Il ne reste à vos pieds que la pieuse Campanule et la procession des menthes qui vivent en continuelle humilité.
» Mère sans visage, me reconnaissez-vous ?
» Mon âme, autrefois, fut lancée dans les cieux que vous habitez, avant d’entrer en celle qui, pour un instant, se repose. Je fus bien des êtres condamnés à l’errance, différents et douloureux. La route me reprendra, je le sais, mais auparavant, d’être près de vous, c’est un délassement très doux.
» Les feuilles vous mettent un bandeau comme à l’Amour et, cependant, vous me voyez.
» Dites que vous m’aimez, que vous comprenez le fond de ce vieux cœur de dix mille ans percé, rapiécé et tout neuf, sans un pli, suivant le temps qu’il fait.
» Regardez-le bien, Notre-Dame des Inconnus, et vous me renseignerez pour que je ne sois plus à moi-même l’inconnue. Il est grand ouvert comme une escarcelle où ne s’arrêtent pas les fortunes. On m’a tant pris, j’ai tant donné. Et si j’avais gardé, écrirais-je aujourd’hui ces lignes ? Des êtres ont passé en arrachant les fermetures et chaque peine pouvait entrer.
» Maintenant tout est plus tranquille jusqu’au jour où le vent soufflera, brusque et dur, venu du plus noir océan.
» Vous êtes bien sous votre ombrelle ! Comme j’aime votre oratoire, tout y est vivant. Le rouge-gorge doit venir souvent vous parler de votre Fils qui eut la poitrine en sang.
» C’est encore à cela que vous pensez, Notre-Dame qui ne parlez jamais ? On pense toujours à son mal.
» Tant d’heures d’éternité n’ont pu effacer dans vos yeux la vision poignante de ce petit que vous avez bercé, qui avait tant grandi parmi les hommes. L’avoir ainsi martyrisé ? À travers sa chair, c’était vous qu’on clouait, votre chair. Vous avez bien souffert, mais vous avez été bien récompensée.
» Depuis que ce crime a souillé la terre, chacun compare sa douleur à la vôtre, à celle du Golgotha, on dit qu’on a eu son calvaire. Ce n’est pas un sacrilège, n’est-ce pas ? Il a rendu l’affre divine, mais il avait son Père qui l’attendait là-bas, il retournait à Lui et le savait.
» Nous ne savons pas. Nous sommes les chétifs, les infiniment rien. De l’autre côté de la mort, nous ignorons ce qui nous attend.
» Vous comprenez qu’on pleure, qu’on serre les mains et qu’on vienne vous demander un signe qui serait beau, et donnerait confiance, et rendrait fort.
» Vous ne le ferez pas. Et l’on avance et rien ne dit où l’on s’arrêtera.
» Vous n’avez jamais douté, Vous, durant cette agonie… ? Mais ne parlons plus de tristesse, c’est votre fête aujourd’hui et c’est pour cela, solitaire Marie, que je suis venue.
» Sur cette herbe, il n’y a la trace d’aucun croyant, mais celle du blaireau et des rongeurs en route. Y eut-il jamais un ave dans le vent ?
» Les cloches du quinze août, vos cloches, Madame, montent dans mon verger, traînent dans mon allée une onde fastueuse de moire blanche et bleue, vos cloches qui sonnent la grand’messe dont je sais le texte par cœur, bien que, sur un autel païen, j’aie brûlé toutes les myrrhes de mon âme.
» Vos cloches, comme des coupes renversées d’où s’épanchent tous les quinze août d’autrefois, ceux du Nord et ceux des montagnes, avec votre candeur debout, face à la mer.
» Je sais encore les cantiques dont bruissaient les églises croulantes de chez nous :
Vous êtes toute pure,
Sans tache et sans souillure,
Marie, ah ! descendez des cieux,
Venez et recevez nos vœux…
» Vous savez qu’il faut que les enfants s’amusent. Jésus a joué près de vous, mais il était sage. Pendant le salut, je ne faisais que des sottises, m’avez-vous pardonné ?
» En face de moi, il y avait un notaire chauve, assidu aux offices, qui priait la tête en avant. Dieu ait son âme, c’était un homme de bien. Un soir, je m’étais munie d’une corde de guitare en fil d’argent terminée par un petit mouchet de soie pourpre. Quand on baissait la lumière pour le sermon, à distance, de ma corde dressée, je chatouillais le crâne de ce bon paroissien. Une fois, deux fois, trois fois, il se gratte. Quatre fois, son crâne s’enflamme. Jamais il ne s’est retourné, il croyait que c’était une mouche ou Satan.
» Certes, j’eusse mieux fait d’écouter le chanoine Brette, qui parlait sérieusement et ne disait que des choses utiles aux évaporées.
» Cependant, j’ai souvent prié avec des larmes, vous le savez.
» Notre-Dame des Inconnus, pardonnez-moi.
» À la place où était l’église St Jean-Baptiste, il n’y a plus qu’une ruine lourdement retombée dans mon âme et, déjà, les plantes sauvages entre les pierres.
» Adieu ! Si quelque jour votre corps de statue s’anime, retournez-vous, regardez la maison rouge, en bas.
» Bénissez-la. »
Une lettre de femme vient me parler de la vertu de la nature qu’elle ne définit pas et qui agit doucement sur elle durant ses vacances.
Cette vertu provient de l’innocence et de la vérité des choses, des végétaux, des animaux ; elle provient des rythmes stables et de la toute-puissante monotonie.
Une pierre est une pierre, un arbre est un arbre, une poule est une poule, on les connaît, ils ne savent pas mettre de masque. De les retrouver pareils, cela donne près d’eux sécurité, et, par conséquent, repos. Ce qui supprime la détente de notre vie, c’est la perpétuelle méfiance, qui est une forme de l’agitation et, peut-être, du châtiment. Plus que jamais, tout est embûche et tromperie. Le vol, sous toutes ses formes, a pris une effroyable ampleur. Partout des toiles d’araignées, partout l’embuscade et, moralement, cet autre vol : le mensonge.
La pierre, l’arbre et la poule ne dissimulent pas. On sait comment ils se comportent sur le chemin, dans la forêt, dans la basse-cour.
Les méfaits des mites, des puces, des souris, nous les connaissons, nous pouvons nous en garer ; la foudre même arrive sans hypocrisie dans sa rapidité, une lumière l’annonce, un bruit formidable l’accompagne.
Le verger, le potager, montrent clairement ce qui s’y passe, mais ce que les gens font ou veulent faire, ce qui se prépare dans les coulisses de l’amour, de l’amitié, exactement nous ne le savons jamais.
Les villes où sont entassés les marchands, les entrepreneurs, les politiciens, les magistrats, les agents de toutes sortes, les relations diverses, n’ont jamais donné le bonheur. Le corps s’y harasse, l’esprit s’y inquiète constamment.
Grande était la joie d’Horace de fuir Rome pour Tibur ; déjà, il se plaignait du bruit des chars.
Après dix mois de lutte, de froissements, de déceptions, de veilles tardives, d’espoirs qui grimpent et chutent, les citadins vont porter dans les champs leurs figures défraîchies, leurs yeux battus.
Une telle usure, confrontée avec la tranquille robustesse de la nature, paraît plus terne encore, plus fripée. Les évadés des capitales, sous les feuilles vraiment vertes, semblent avoir passé le reste de l’année dans les poussières d’un grenier.
Cette mendicité de la santé est d’une grande tristesse. Ce serait si simple d’être plus simple, plus humain, plus près de la Mère, de lui donner le bras qu’elle réclame et de se contenter de ce qu’elle rend. Si elle n’assure pas la fortune, elle octroie la richesse du sang, l’équilibre du cerveau et la paix de l’âme. C’est là sa vertu, née d’une parfaite loyauté et qui se définit d’elle-même.
Aux champs on peut travailler la poitrine nue, sans la contrainte des vêtements ; on peut crier, chanter, s’épanouir, dormir, se redresser, la moisson seule au vent fait des courbettes.
Aux champs surtout, on peut aspirer, dans un air qui n’a servi à personne, une conception nette de la vie propre, entourée de lumière, humectée de rosée, délivrée des poisons.
Et la marche du temps ralentie, disciplinée, mène paisiblement à la sagesse.
Si le travail est dur, il n’est jamais sombre, et, dans son astreinte même, il y a toujours la liberté.
Une femme du Maroc, égarée chez nous, disait : « Pourquoi ces hommes courent-ils ? Dans mon pays, il n’y a que les fous qui s’agitent ainsi. »
Elle ignorait que presque tout ce peuple est frappé de la folie de la vitesse et que, pour jamais sans doute, il a confondu agitation avec activité.
Funèbre activité, fourmillement qui agglomère et qui tue, cancers fiévreux des villes meurtrières, comment peut-on vous aimer ?
Comment peut-on vous supporter, carnaval au déguisement identique de sentiment et de pensée, profusion de masques doublés, doublures de fiel, de malveillance, d’ironie, projets hostiles sous le velours râpé d’une caduque urbanité.
Car celle-ci est aux trois-quarts morte, son sourire est un rictus, c’est une phtisique au dernier degré qui fait traîner son agonie.
Tristes jeux de l’hypocrisie, comment peut-on vous partager ? La nature est tragique, parfois, mais là, au moins, point de comédie.
Et parce qu’elle ne sait pas tromper, on ne l’aime pas, on la fuit.
Confiante en sa vertu, je demeure cachée, réfugiée en elle, et sa maternelle douceur me bénit.
Poirier, tu es beau comme un grand pays prospère, je t’admire dans ce reste de lumière où se presse l’abondance d’un peuple de fruits.
Tu t’enfonces dans le crépuscule et bientôt ce sont les ténèbres avec quelques taches claires et des lampes lointaines.
Plongée dans ton ombre plus noire, il y a une femme énorme avec un châle gris sur la tête, qui recueille tes dons. Au milieu du sentier montant un homme sombrement drapé, coiffé d’un tout petit chapeau, tend un bras vers moi ; au pied du figuier, vêtu de blanc, un enfant semble attendre une procession.
Comme c’est habité ici la nuit !
Quelque chose avance dans mon allée, un matou en quête ; et un oiseau, tout-à-coup, claque du bec comme la cigogne et se met à râler.
Sur la rampe du pont, le scarabée en reconnaissance contourne la soucoupe blanche que j’y ai posée, mais cet objet lui paraît menaçant, il préfère s’en écarter. Un vol velu rase mon visage. Par moment, un cri bref, en coup de stylet, un drame comme celui dont je reconnus la trace en allant visiter la Vierge : une merlette toute fraîche tuée, le dos arraché, les deux pattes broyées.
Et, cependant, que de tendresse dans cette nuit. Je goûte le vent d’Espagne qui arrive dans mon allée, brûlante haleine d’un grand four aromatisé ; tout a la chaleur du corps, la table que couvrit un tapis de soleil, la chaise de jonc dont les jointures craquent et les écorces fendillées.
L’arbre contre lequel je m’appuie est aussi tiède que mon ami, le grillon n’a jamais mieux vibré.
Le Temps est là. Dans l’accalmie de mon âme, je le croyais arrêté, mais il marche, il fauche cette nuit ; aux premiers rayons, tout sera glacé.
Voici le bord du gouffre où meurt ce qui n’a pas de fin, ce qui n’a pas de vie, ce qui est tout en n’étant rien, le Temps inventé par les hommes, illusoire témoin des jeux et des forfaits divins.
Si vieux, si jeune, et près et loin, régulateur du vol des poussières, il était là, dans mon chemin, comme il fut accoudé au berceau de la terre, et son fantôme se dilue. Pour lui, je n’existe pas.
Je reste contre l’arbre, plus faible et plus petite.
Mais quel est ce grand bruit dans la volière ? Une chauve-souris prisonnière s’y débat, d’autres veulent la secourir, j’entends la lutte, ses sœurs épouvantées effleurent mes cheveux.
Les ténèbres sont installées dans l’allée. J’attends la lune. Les nuages composent une grande coquille de nacre où la perle apparaît et, sur le disque éclairé, les sapins découpant des architectures gothiques, me rendent les cathédrales anéanties.
La voici tout entière. Dégagée, elle vogue avec cette éternelle sérénité qui n’appartient qu’à elle.
Je ne suis plus complètement seule, le visage est là.
Quand la destinée de la terre sera accomplie, la lune aura une sœur de plus, mais le saura-t-elle et notre planète ira-t-elle dans le harem de quelque Saturne, pacha des astres et maître des reines mortes ?
Tout a blanchi, comme sous un givre qui serait chaud, et l’autre monde est né, celui des merveilleuses nuits qui dilatent la vie et la conduisent plus loin que le jour.
L’odeur du foin cerne ma gentilhommière, la pénètre à travers les volets, relent des beaux étés, âme de toutes les prairies où j’ai laissé tomber mes années. Au milieu de chacune d’elles, mon esprit érige un petit tombeau.
On fauche encore là-bas, dans l’Engadine, en Valais, en Savoie. On ne fauche plus dans le Nord.
Flouve, dactyle, brome étalé qui porte si haut son invisible tige, la foule verte est tombée au crépuscule et le char qui l’emportera me sera triste comme un corbillard.
Combien de vos pareilles sont mortes, Campanule, mais dans un coin hospitalier vous êtes sauve et rassurée.
Depuis le matin il grinçait le tranchant cruel, c’est long une journée. Nous l’avons entendu quatre ans.
Les âmes envolées reviendront-elles me parler un peu de l’au-delà ?
Tandis que la lune monte et me soutient, je marche dans une vapeur d’argent.
Je marche… oh ! tous les pas de ce monde qui s’en va, qui s’en va.
Dans le silence, la chapelle a sonné minuit, le vent d’Espagne ne fraîchit pas, les lampes sont éteintes, la fatigue me prend.
Mes compagnons ailés sont repliés dans le sommeil, je vois dormir la femme du rouge-gorge et mon souffle suit la cadence de sa poitrine rouillée comme si elle avait touché du fer humide.
Il faut dire adieu à la lune, si difficile à quitter. Je rentre. Ma chambre, autour de moi, me semble plus serrée, elle est remplie de petits papillons gris, roussâtres, nervés, toujours en mouvement, comme les feuilles d’un arbuste qu’un perpétuel automne éparpillerait dans le vent.
Il en arrive encore du dehors. En voici un éclatant, triangle de fourrure neigeuse, comme s’il descendait du pôle. Il tombe sur le bouquet de phlox couleur de corail, que la lampe rend incandescent, fait une orgie de suc, émouvant de grâce frénétique, va, vient, plonge dans les calices, s’enivre jusqu’au fond de l’être, décuplant, centuplant la valeur de ses frêles instants.
J’admire. Ainsi une âme parfaitement blanche entre dans le printemps et, prise de délire, se gorge de toutes les fleurs qui nous laissent, qu’il faut laisser. Et tout finit par le sommeil.
Pareil à un éventail d’ivoire que possédait ma grand’mère, sur un rideau sombre, un des papillons délicieux s’est posé.
Les contemporains de Brunelleschi le crurent fou, éloge le plus flatteur que puisse conférer le vulgaire, puisqu’il est un inattaquable certificat de dissemblance.
STENDHAL.
Je suis assise sur la pierre, mon petit oiseau près de moi. Ma maison, tu as une bonne figure reposée, celle des jours de grande paix. Dans ton calme, écoute-moi.
De celle qui aime trop le concert du grillon, les dangers du clair de lune, la parure des fruits, l’épreuve du couchant et l’odeur du café, dans cette armoire qui s’ouvre sur les tropiques, on pense et l’on dit volontiers qu’elle est folle.
Folle celle qui ferme en plein midi les volets du salon pour attacher son œil à un seul point brûlant, allumé sur le vermeil comme un phare sur une invisible mer. Folle celle qui vit dans une illusion créée pour mieux sortir, sans bouger, de la chambre, de la maison, du parc et du pays.
Car celle-là ne veut que s’en aller.
C’est elle encore qui clôt la salle à manger pour y capter le miel des phlox et l’absorber goulûment, toute seule, car elle a mille gourmandises et, pendant le repas, souvent ferme les yeux.
C’est elle encore qui met des pétales de roses dans la coupe de marbre et les écoute agoniser.
Sur le perron gris-bleu, à l’heure où il chauffe, elle dit à la mante religieuse : « Vous avez fait de la peine à votre amant, il a une mine si noire. Vous l’avez méprisé, battu, bientôt vous le mangerez. Il est petit, mais Dieu le fit ainsi, vous n’en aurez point d’autre sorte. »
Et au lézard : « Attention ! sortez, quelqu’un pourrait vous écraser sous ce vantail et je vous aime trop, épargnez-nous un malheur. »
Elle appelle la mouche jaune ma délicate et tombe en ravissement devant la prune suspendue là-bas.
Ainsi pourrait aller longtemps la litanie du raisonnable qui n’a jamais été le sage.
La folle et moi ne faisant qu’une, je m’explique.
Cette prune fut verte avec des points d’un or qu’on ne trouve pas au Klondike. Le soleil l’a empourprée d’une passion superbe, sur sa tunique cramoisie, la nature a tendu un voile azuré, qu’on ne pourrait pas acheter même en Chine, le crêpe le plus fin, ouvré par les tisseuses d’Été et, sous la soie rouge divine, sous le crêpe givré, l’or apparaît encore, cette sourde richesse.
Sur aucun bijou je n’ai vu ces reflets et j’admire. Ah ! la bienfaisante folie que de longuement admirer cette impassible rareté, qui mûrit comme nous pour succomber. Dieu la tend à nos yeux tout autant qu’à nos lèvres.
Que l’ironie du raisonnable me reproche l’hommage à la princesse du verger, comblée de joyaux sous sa robe, qu’importe, je le lui devais. « Mais, dira-t-il, elle a parlé aussi au crapaud desséché dans la fontaine vide. »
Certes ! quel drame en ce coin retiré où il y a trois auges de grès et des fenouils si parfumés. On peut s’y arrêter pour vieillir un instant en paix et l’heure s’y consume comme dans un encensoir.
Le crapaud dut se risquer là un soir où je n’ai pas senti qu’il fallait y passer. Il y mourut, la tête relevée, tendue vers l’impossible et la damnation dans les yeux.
En découvrant sa dépouille, je lui ai confié : « Je suis tombée aussi, je suis tombée du ciel dans un creux de la terre, j’ai tourné, cherché, frappé contre une aveugle muraille, tendu la bouche pour trouver de l’air et j’ai traîné ma peau contre la pierre sans aboutir à une issue.
» Je mourrai donc au fond de l’auge du non-savoir. À mon tour, je serai toute en os dans un coffre de bois, si le destin veut que proprement l’on m’enterre avec des larmes et des mots.
» Pour toi, tu as fini très simplement, le fenouil embaume ta mort, les midis sont lourds et la cuve ardente. Je te veille, figure de la tragédie échouée en un vase étroit, comme l’angoisse de l’âme échoue en notre forme. Jamais tu ne fus repoussant pour moi, car j’aimais ta tristesse. Je te sentais traqué et j’ai toujours compris l’inquiétude navrée de ta silhouette traînant lentement, comme une pensée tourmentée, dans le doute du crépuscule.
» Tu n’étais pas ridicule, mais poignant, et ton silence entrait en moi profondément. »
Dans ma folie, je ne suis pas seule, je puis dire nous, ma maison.
Si nous aimons le soleil et la lune, les horizons parlants, les beaux fruits, les odeurs fines, les couleurs merveilleuses, les crapauds fatidiques et les insectes prodigieux, notre émotion est candide.
Nous ouvrons nos oreilles, nos yeux et tout notre être à la séduction universelle. Cette enchanteresse nous prend, lourds papillons, dans ses filets de soie, et nous laisse libres comme l’air.
Cherchant toujours, sans souci de ce que nous ne trouvons pas, de ce que nous perdons, nous ne sommes ni fous, ni téméraires ; car, en vivant ainsi, consumés par le rêve constant, nous sommes purs, il faut que le ciel nous attende.
Nous n’aurons pas compté, volé, spéculé, encaissé ni contracté des unions millionnaires, ni su nous faire enfin une situation, mais nous aurons réservé le meilleur.
Les genoux pliés devant l’Amour tout nu et sans bagages nous avons chanté, et musardé quand il eut semblé sage de méditer sur ce qui fait des rides à des fronts plus sévères.
À la place de pain, nous avons acheté les reflets de vagues pierreries et regardé passer de longs cortèges irréels, au lieu de faire à temps les provisions d’hiver, n’ayant pas vu que la saison changeait.
Les fourmis entasseuses de farine savent bien que nous n’avons pas même de grenier et leur mépris s’abat sur notre huche vide comme sur nos têtes remplies. Mais, en haut de leur logis, elles n’ont pas de ces greniers-là, ceux de la plus grande abondance.
Et nous sommes les cibles de leur raillerie.
Car il n’est pas d’amour dans les masses pour certains êtres fugaces, fils de l’exception et du génie, moins bien soignés que les chevaux et que les chiens, dont on protège la race et qui ne font rien.
Pour les joies ténues qui vêtent notre anxiété perpétuelle il n’est point d’indulgence. Que faire ?
Que faire, puisque Dieu n’a pas voulu nous créer pour un métier, mais pour un art ?
Que faire lorsque le poème sonne comme le gong du temple, en allongeant sa musicale plainte, lorsque le poème sonne comme l’océan lancé contre les rocs, ou la cloche mi-partie d’argent d’un monastère retiré, ou la baguette d’ivoire touchant le cristal ?
Que faire ? L’étouffer ?
Il est plus facile d’étouffer un enfant quand on n’est pas son père, mais le poème naît d’autre chose que du sang et du sursaut de la chair et du travail des mois marqués, il naît du divin qui passe dans nos âmes.
Qu’elle n’écoute pas l’oreille blindée par les chiffres, les paroles positives, les altercations du marché, plutôt que de mal écouter.
Nous dédaignons son aumône d’un semblant d’attention, alors qu’elle se demande d’où vient ce son lointain, toujours plus lointain pour elle, même quand il se brise à côté, contre les parois de la chambre.
Nous ne sommes ni téméraires ni fous de demeurer en faction sur les grèves de l’infini, de l’impossible. Aux heures menaçantes, lorsque la vague jaune arrive, nous savons ce qu’elle nous laissera de précieux et de même pour la vague bleue.
Les tempêtes ne nous apportent point d’épaves, mais des trésors, la douleur en est un, la joie plus rare en est un autre et cela vaut bien qu’on guette et qu’on se penche pour saisir ces dons de Dieu à pleines mains.
Mais ceux des antipodes, jusqu’à nous peuvent-ils se pencher, pour voir ce que nous avons fait ? Tant de mondes nous séparent.
Jamais ils ne nous rendront sensibles, à leur tour, les raisons qui font piétiner, derrière notre porte, une vie dure et pressée et sombre, une vie domestiquée, celle qui a toujours le chapeau sur la tête, le manteau aux épaules, la montre au poignet, le pas surexcité qui ne sait plus flâner.
C’est en flânant qu’on glane les vraies récoltes. Mais cette vie étrangère vaut-elle un effort pour la retenir, la persuader, l’incliner sur le remous de la vague intérieure, faut-il tâcher de lui faire suivre le rythme qui soutient, puisque celui-là même qui s’est lié à notre destinée et qui nous aime, ne le perçoit point.
Car celui qui nous aime, ne nous aime pas. Il a mis ses préoccupations dans son travail, son calcul, sa fortune, il escompte l’avenir en l’espérant meilleur.
Si ses dilections, vaguement, furent autres dans sa jeunesse, la brutalité des contacts les a tordues, émoussées ou détruites, il n’y reviendra jamais.
Il est sincère quand il dit qu’il se jetterait au feu pour nous. Si le feu prend, il le fera. Mais il ne se jettera pas dans la résolution froide de donner un grand coup de barre pour transformer les conditions de notre agonie.
Ce qui, chaque jour, nous atteint et nous ronge, ne lui fera jamais le même effet que la lueur brusque et le danger visible de l’incendie.
On s’accoutume bien aux souffrances d’autrui. S’il nous aimait, il oublierait l’aspect terni de son visage, son cœur qui n’a jamais arrêté au passage le rêve vagabond, notre hôte fier, il oublierait son nom pour exalter le nôtre, et ses mains pour nos mains élevées au-dessus des autres. À cause de l’idéal enfantement, il sentirait que Dieu nous fit à son image plus que tout être vivant.
Et si vraiment plusieurs nous aimaient, il y aurait, pour les forces sacrées, des sanctuaires, des avenues, et des bosquets cernés d’une grande muraille. Quand la raison harassée n’en pourrait plus, c’est de là seulement que lui viendrait une énergie nouvelle, le goût de continuer.
C’est là que ceux qui respirent dans un enfer viendraient apprendre que le ciel commence où commencent les possibilités d’y aller.
Mais il n’y a point d’amour, ni de respect.
Ô ma maison si sage, tu m’écoutes, et mon oiseau sommeille à mon côté.
Toi, homme, si tu portes un flambeau, caches-en bien les rayons et les flammes, va te voûter dans un bureau. Fais comme tout le monde, tu n’en seras, paraît-il, que plus digne.
En te créant tel que tu es, le sort ne t’a pas donné le droit de le paraître et de régner. Cache ta lumière et ton front, la place est à la creuse suffisance.
Le jour où le soleil viendra dorer ta plume, tu n’auras pas congé. Le jour où ton cœur plein se répandra, tu écriras peut-être furtivement sur la table à laquelle la médiocrité t’attache et te retient, tandis que la mélancolie te noie, mais tu n’auras pas congé.
Le suc précieux devra se perdre et se sécher.
Comme tout le monde, tu seras chez toi le dimanche, c’est compté, et celui qui prétend que tu jettes à l’art les miettes de ta journée, tu ne pourras même pas le souffleter.
Mais le jour où tu voudras mourir, comme celui-là que je sais, qui descendit sur la berge, ce jour-là seulement tu auras congé.
Les soigneurs de chevaux, de clients, de donzelles, il ne faut pas, vois-tu, leur cracher à la face, et les meneurs de barques mal menées, qui vont s’écraser dans le sang, il ne faut pas les huer au passage.
Il faut rayer cela de la liste du monde où nous vivons, et sourds, aveugles et replongés dans la beauté profonde, quand même et malgré tout, pour elle seule jusqu’à la mort, s’émerveiller.
On n’allume plus sa lanterne pour chercher la justice avec la vérité, la noblesse, la déférence, la bonté, et ce qui nous grandit dans notre enveloppe éphémère. On l’allume pour aller se coucher dans sa maison bien simple et son lit sans colonnes, où les belles visions reviennent se glisser et faire du réduit un fastueux royaume.
On l’allume pour aller chercher des fantômes.
Je ne vois jamais personne.
J’ai ouvert la grille du parc le onze avril pour mon retour, je la rouvrirai en automne pour le départ.
D’ici là, rien de ce que l’on compte d’ordinaire pour quelque chose, sinon la course admirable de l’été.
Il faut que j’aille ainsi mon chemin écarté, droit en moi pour sentir mieux l’indéfinissable bercement, jeu du cœur et course du sang, glissement des joies, tenace étreinte des peines, oscillation de la vie.
Ceux qui m’empêchent d’être aux écoutes, que je les crains.
Cependant les intimes, les fourmis, l’abeille, les oiseaux peuvent entrer. La guêpe ne s’en fait pas faute, elle prend la serrure d’un tiroir pour une porte, la voilà introduite, elle disparaît.
Je l’entends bourdonner, furieuse, un bon rire me secoue. Hors d’elle, la curieuse ressort avec une mine impayable, les ailes froissées, vexée de n’avoir rien trouvé dans cette sèche et métallique obscurité.
Les jeux de physionomie d’un insecte ne sont pas si différents des nôtres.
Puis, c’est la visite toujours charmante du grand flambé magnifiquement endimanché, car c’est dimanche. Il se pose sur ma robe, y fait un effet d’émail et de velours et, plus léger que l’air lui-même, se soulève, vire et disparaît.
Ces êtres sans détours m’apportent de la paix. Assise sur le balcon, en suivant la glissante promenade des nuages, je hume la paresseuse atmosphère du septième jour. La terrasse est vide. Au milieu, une seule feuille morte, qu’on prendrait pour une grenouille satisfaite et dilatée.
L’aile est plus silencieuse que jamais.
Le rouge-gorge erre encore jusqu’au moment où il viendra m’attendre pour notre habituel rendez-vous. La libellule, cette aviette mordorée, passe en ronflant. J’entends au loin des gens qui parlent. Le son des voix le dimanche n’est pas pareil à celui des autres jours, sans hâte, elles se règlent sur le pas que prend le paysan gêné d’être attifé. Les vêpres tintent. Les cloches aujourd’hui sont comme des fleurs, leur son est un parfum.
Quel regret de n’avoir pas dans la maison un autel, une pierre dans son retrait, une statue, une cassolette, la place que les genoux polissent, où le corps plie, comme on fait quand on se décharge, et reste immobile par respect pour l’ascension de l’âme ; un autel où, discrètement, viendraient en hommage les offrandes de la saison, la prière du jour et le soupir du soir ; la place où Dieu écouterait mon souffle troublé par la crainte ou la douceur ou l’impatience de lui parler, de lui confier, de le questionner, peut-être… Bien que jamais Il ne réponde, peut-on faire autrement, puiqu’Il sait.
Et ce serait, dans le logis, la chambre antique de l’Éternel, sa place presque définie, celle où je croirais qu’il peut lui agréer de venir, parce qu’avec soin je veillerais à ce qu’elle soit engageante et immaculée.
N’ayant rien de semblable, j’ai édifié un temple en moi, mais tout y brûle.
N’y ferez-vous jamais descendre, ô mon Dieu, cette fraîcheur de pierre qui règne dans le saint lieu, en éclairerez-vous les profondes ténèbres d’une inextinguible clarté, y mettrez-vous surtout cette simplicité qui baigne la chapelle où l’on sonne maintenant trois coups, parce que l’hostie se lève ?
Et quelle hostie me donnerez-vous, comme une pièce blanche frappée dans l’infini, et qui paie tout ?
Mais il faut arriver jusqu’à vous et toutes les lourdeurs de la vie sont là, ce tas de grés qui barre la route. Si je ne peux pas le franchir, il faut que je soulève les pavés l’un après l’autre, pour aller plus loin devant un tas qui sera le même, tant et si bien que je toucherai enfin la porte de l’éternité.
Me réservez-vous une place dans votre maison ?
Je sens continuellement une bonne odeur de pipe en merisier, sur la terrasse quelqu’un tousse et froisse un journal, la porte de l’aile semble s’être ouverte et refermée.
Il n’y a pourtant, sur le banc, qu’un bout de ficelle oublié et deux feuilles de tilleul déjà jaunissantes.
Je m’accoude à la balustrade au-dessus d’un sentier abandonné, plein d’oxalys et de véroniques, j’y vois des buissons de symphorines aux fruits blancs, en billes, des lys rouges, des cordes à lessive effilochées et traînantes, les piquets s’étant rompus, le bassin de pierre bleue où l’eau ne vient plus et la fuite du troglodyte dans la serre à demi effondrée. C’est un aspect de mon jardin.
La fenaison faite, j’aperçois mieux les chats. Les gens sont loin et j’en remercie Dieu, car il ne les a guère favorisés. Ternes comme la boue, souples comme des morceaux de bois, vêtus sans pittoresque, coiffés sans fantaisie, n’ayant rien conservé de ce qui les caractérisait autrefois, ils sont tombés dans la plus morne banalité.
Leur langue est lourde, parlée par des voix sans musique, des phrases sans couleur, leur pensée rabattue au niveau du sol trop souvent trempé de pluie.
L’Occident n’est pas aimé de la lumière, les générations s’y contractent.
Quand il est trop loin, le Père, les visages ne s’épanouissent pas et c’est une pénitence de demeurer parmi les déshérités que la grâce dédaigne, en regrettant chaque jour la lointaine beauté.
Ceux qui vivent sur la terre à peau douce, les enfants du sable moelleux, ont presque tous reçu ce don divin à leur naissance. C’est s’approprier des joyaux que de goûter l’éclat de leurs yeux, c’est entrer dans la magnificence que de contempler le triomphe de leurs haillons resplendissants.
Mais ici, les montagnards gris, trop souvent courbés sous l’ondée, sont parents des cailloux dont quelques-uns portent le nom.
Quel abîme entre eux et le fellah aux lignes fières, entre eux et le flexible nippon. Celui-ci, la moisson finie, s’en va en pèlerinage jusqu’à un petit temple dont le souvenir lui est cher. Ce laboureur emporte dans sa ceinture un carnet où, le long du chemin, il notera ses impressions en vers, afin de les lire au retour à sa femme et à ses enfants.
Pour séparer ces hommes qui vivent humblement de la terre il y a plus que des continents et des mers, il y a le ciel. Le dieu a touché au front le fils du Levant. Mon âme fraternelle accompagne l’âme de ce subtil paysan, je tends les mains vers la montagne où se cache la corne azurée du sanctuaire où il va prier et je me joins à sa prière.
Pour ceux d’ici ma compassion est grande, mais elle seule peut se poser sur leur dénuement. Mon cœur ne saurait les suivre quand ils errent avec brebis et bêtes de somme par les chemins que je ne hante pas.
Campanule, vous savez pourquoi.
C’est que le soleil s’en écarte. Jamais je n’y frôlerai la poésie ailée, battante au-dessus d’un front relevé, jamais le grenadier ne m’y offrira la chanson de sa fleur écarlate.
Là-bas, c’est la soie, le bronze, l’émail, et la vénération d’une neige qui sait être légère pour ravir les esprits. Ici, la bure, l’argile sans couverte et rien qui se déplie, parce que, même à travers l’été, persiste la lourdeur d’un hiver mal endormi.
La fée mouillée se réfugie dans la glauque fraîcheur des lierres, abri de la limace fileuse d’argent, l’air dense pèse aux songes comme aux épaules et le temps dure.
L’heure sonne. L’horloge de la chapelle se répète et vérifie : deux heures.
Sur le banc je me repose un instant. Un arôme de fin moka me saisit aux narines. Je n’en prends pas, à la cuisine il n’y a personne.
La voix triste d’un toucheur de bœufs m’arrive, assourdie : Ah ! Mulet… Ah ! Mascaret… Ah !
Les pendentifs jaunis de l’acacia, ce n’est ni de l’ambre, ni de l’or, ni une pâte translucide, c’est la matière vivante et mystérieuse de la feuille marquée parfois dans l’arbre vert, en pleine force, d’une consomption qui la fait transparente et dolente au meilleur de l’été.
Dans la forêt humaine, parmi les résistants, les jeunes meurent aussi, sans que l’on sache pourquoi. Sur les pommes il y a quelques taches, c’est la fin d’août à peine, mais le voleur avance dans cette herbe si haute où vous paraissez bien tranquille, Campanule, vous ne l’entendez donc pas ?
On a tondu ce matin les prés d’en bas, j’ai sauvé de la lame quelques touffes de mauves, ce champ de silènes si blanc, levé pour fêter des noces, et les innocents rejets du prunier, laqués de carmin. Les érables noueux, les aoutrès dont le nom vient de ce que leur feuille ressemble à un oiseau en plein vol, sont plus élancés et je vois mieux la vigne errer. Les poiriers sont fourbus, la récolte du plus grand tombe en grêle pesante. De mon allée, j’entends les coups durs comme au jeu de pelote et le bourdonnement tumultueux de milliers de guêpes, de mouches et d’abeilles, tournoyant dans une forte odeur d’alcool.
Au-dessus de cette abondance qui fermente, l’arbre a courbé toutes ses formes, c’est une immense girandole de fécondité, il plie, retombe, pend et prodigue avec une joie grave de tout donner.
J’aime ces bruits, mais déjà ce sont des bruits d’automne. La maison, ce matin, est en corail, bien enveloppée de vapeur dorée.
Le mois ardent la courtise et lui donne cette joliesse que prend la femme aimée.
À l’intérieur, je me promène sans rencontrer aucun visage.
Hier ce fut le départ, la valise, une voiture à la grille. J’ai remonté l’avenue, la clé du cadenas dans ma poche, seule à seule avec ce logis qui parle, la lune qui se hisse au-dessus de la montagne, ma famille feuillue, emplumée, et les froissements de la nuit qui travaille, elle aussi.
À la dernière lueur, le rouge-gorge était encore dans le pommier, je lui ai dit bonsoir, c’était la seule forme vive, tout le monde était couché.
Je croyais à une longue semaine de solitude, à un ensevelissement moral, mais ce matin, passant par une brèche connue de lui, apparaît l’homme des herbes : il vient soulever, déchiqueter le tapis panaché qui fait gala dans mon allée.
Le bouvreuil n’y pourra plus cueillir le myosotis, ce sera propre, dénudé, malheureux, telle est la volonté du propriétaire.
La houe gratte ma fine matinée de dimanche ; un crissement d’ongles sur de la soie.
Une matinée de dimanche ! Quand on sait qu’il y a du repos plein l’air, la messe dans la chapelle, et, là-bas, la vieille qui dort goulûment jusqu’à midi, auprès de son petit chien.
Enfin, pour ne pas entendre, j’éparpille mes regards dans les feuilles ; lorsque la vue est absorbée, l’ouïe est distraite, mais les regards qui couraient dans les branches s’abaissent bientôt sur mon chemin tant aimé.
N’était-il pas plus beau que la merveille d’Angers, cette tapisserie faite à l’image de la dame de Rohan qui accompagne son mari chantant à l’orgue, dans une succulente profusion de verdure ? Car la verdure est sombre et la dame enfermée, tandis que sur ma haute lisse se jouait le rire du ciel.
J’y voyais vraiment remuer le chardonneret en bonnet noir, j’y voyais vraiment rouler les pommes vertes, ces boules de jade, et la campanule, vaincue sous l’étreinte de la vigne, saisie, couchée, anesthésiée par les crochets verts.
Parmi les guirlandes pleines de style de la bryone, j’y voyais la danse des amoureux ailés et, quand baisse le jour, à l’heure d’émeraude, l’éclat du ver enflammé, comme un regard d’enfer.
La main musicienne réglant les accords, chaque moment avait sa symphonie. Tout se montrait équilibré, en eurythmie, dans un monde menu qui oblige à se pencher.
Les plantes sont associées. Celles qui croissent de compagnie développent leurs affinités de formes, de gestes, et la nature compose ses effets dans l’esprit d’entente le plus raffiné.
Il ne valait pas cent millions, ce tapis de mon allée, mais des milliards, puisque nul autre que Dieu n’aurait pu le tisser.
À mes pieds j’y trouvais ce que jamais tapissier n’introduisit dans sa tenture, un petit œuf bleu pâle, piqué de brun comme la turquoise matrix, celui du bouvreuil, plus pur de galbe et plus fin que mes pendeloques persanes.
Parmi les cailloux usés, témoins d’un mouvement millénaire, les feuilles en lambeaux, les touffes fraîches, j’y trouvais la très humble nature morte du chemin, celle qui rétablit le mystère immense dans des riens. Si émouvante, foulée aux pieds, j’y trouvais, foncièrement noire et descendue sur la sauvage oseille, la plume du corbeau.
Quel art miraculeux dans ces choses petites tombées du vol et du nid, fragments de l’éternelle énigme, dans ces vivants débris, ces tiges déliées, ces feuillages qui défient, par leur variété, la plus inépuisable fantaisie.
Cela, personne encore, dans les manufactures, ne l’a représenté. On a recomposé des prés plus décoratifs, croyait-on, que les fouillis réalisés en leur vivace liberté par les fleurs sauvages et les graminées.
L’œuvre humaine reste admirable, mais figée.
Elle est profonde l’erreur de ne pas copier, d’une main plus docile et d’un cœur plus pieux, l’opulent carré de vie sensible, humide, orageuse ou ensoleillée, et de la rendre pour son originale beauté.
Je n’ai pas les atours, le hennin et les perles de la dame de Rohan, mais, en possédant cette draperie sans apprêt, j’ai possédé plus que ses biens, chanté sans orgue les louanges divines, tandis que, sur ma simple robe, mes larmes coulaient.
Dans mon cœur, la houe continue à déchirer.
L’odeur du café, c’est le matin.
Je brûle du hêtre courbe, des déchets de sabots. Des semaines ont passé, assombries par la maladie, il faut partir.
Dans la cheminée, un flottement jaune et rouge aux couleurs espagnoles, un bouquet animé de tulipes perroquets.
Dehors un égouttement de pluie, le tressaillement musical du fil de fer que j’ai tendu du premier arbre à ma porte, le coup de feu isolé d’un chasseur mouillé.
Dehors, l’élégie sans paroles, des feuilles crispées dans l’herbe comme des canaris morts, le jardin affaissé, les plantes blèches et, quand on marche sur les chemins d’automne, un craquement d’os brisé.
La petite auge, où le rouge-gorge venait boire, est retournée et l’acacia jette à poignées sa légère monnaie d’or. Il y a toujours un bruit de traîne dans mon allée.
À l’intérieur, des étages vides. Dans ma chambre, plus rien que ces trois vases de Murano, souffles exhalés en amphores minces où s’est réfugiée l’âme de l’été.
Les vêtements, les bijoux, les papiers, tout cela va recommencer avec moi le voyage, au péril de la mer.
Comme ils étaient pressés de finir ces jours minutieux de solitude. Un son répété frappe la maison rouge, huit heures d’un octobre transi et nonchalant. J’écoute, je me rappelle l’inscription : Tu vois l’heure et ne sais pas l’heure, il est plus tard que tu ne crois…
Avec la dernière vibration quelque chose finit.
Finie aussi la vie de cette année, dans le cartel montagnard enveloppé de la discrète amitié du parc qui se dépouille, finie cette illusoire fixité qui, jamais, ne peut durer. Et mon rouge-gorge, il faut le quitter.
Le tournoiement va reprendre, des quais, des passerelles, des cordes dénouées, un adieu et l’horizon où la navette grise va se diluer. Ce sera autre chose. Au milieu de la diversité humaine, une autre forme d’isolement.
Comme un être qui aurait, à cause des ans, plus de peine à comprendre, je regarde attentivement les objets épars et fatigués ; mes bouillottes devant le feu, deux personnes qui attendent à la porte de l’enfer ; ce ruban vert qui noua mes cheveux et que je laisse à mon ami, ce foulard d’Asie, rapporté de Dalaman, qui entoure mon front les jours de mal, ce flacon de nickel bosselé et cette fiole plate dont je ne veux pas me séparer, l’essence achetée chez Brahim Djamal.
Je viderai mes tiroirs où il y a toujours des feuilles mortes et des plumes ternies, je rangerai le service du foyer, sans cesse en œuvre dans ce pays de frissons, les pincettes d’acier, la pelle, le soufflet de cuir rouge, clouté de cuivre, et puis il y aura une légère trace de cendre sur le plancher.
Après cinq mois d’absence, je retrouve la maison, mon oiseau, ma chambre, mon cahier et un dimanche pareil aux dimanches d’avant. Je retrouve les pièces abandonnées où il n’y a qu’une seule mouche, elle s’étire et se prépare à profiter du printemps.
Ma vie se passe à ébaucher des foyers, à esquisser un confort assez vague. Ici tout est plus instable que jamais, à chaque instant il est question de s’en aller.
Est-ce parce que j’aime tant ce qui déchire ? Dans le tréfonds, en dessous de l’amertume, je sens une joie de ce douloureux mais instinctif mouvement.
Pressée, comme par un accident, la cloche de la chapelle sonne sept heures et dit : « Venez vite, venez, venez ! » c’est un signal. Sans difficulté, je me lève parce que, le jour du repos souvent, par féminine contradiction, j’éprouve le besoin hebdomadaire d’agir, de nettoyer, de ranger mes affaires, et de travailler deux fois plus que les autres jours.
Et d’abord, j’interroge la fenêtre. Les arbres ont verdi, sur la terrasse un foisonnement de pompons dorés pare encore une fois les pierres, encore une fois se déroulent avec majesté les fougères aux cambrures d’hippocampe, qui laissent tomber leur soyeuse gaine rousse ; encore une fois le grand voile se tend sur les branches pour cacher les nids chauds d’amour, et se creuse le mystère aux fraîches profondeurs.
Les poiriers, blancs de fleurs, sont alignés comme des marchands soigneux qui ont bien préparé leurs éventaires, le chat tacheté de jaune s’enfuit, porteur attardé de feuilles mortes, en froissant la tendresse sensitive des pervenches. Le coucou sonne des heures fantasques dans les bois des hauteurs, belles heures de l’insouciant qui sait sauvegarder sa liberté par sa fainéantise.
Tout jaillit, s’étale, se fortifie, mais quelle promptitude !
— « Alors, la Vie, cela recommence ? »
— « Cela recommence. Le soleil arrive comme une nouvelle, le jour va monter, les oiseaux chanter, les toits vont luire et se ternir, les nuages rouler, la pluie tomber et s’arrêter, les heures filer, les clairons claironner. Parce que c’est dimanche, des gens vont s’habiller, boire, manger, prier, jurer et d’autres bien s’ennuyer ou lire en prenant leur café.
» Des gens vont aimer, tuer, souffrir et glisser dans l’éternité. J’attire des âmes dans la lumière, je les rejette dans l’obscurité, mon travail d’ahan fait jaillir des étincelles toujours éteintes et rallumées.
» Sur la grande muraille, tu as vu le roitelet faire son nid, tandis que tu songes à défaire le tien. C’est tout moi cela, et ma philosophie. Je ne suis qu’arrivée et départ, recommencement, en apparence inutile, je suis le voyage, l’incertain, ma seule précision, c’est la mort.
» Tu as vu le roitelet s’attaquer aux brindilles et les arracher en se crispant de toute sa force, manquer son coup, retomber et revenir à la charge, malgré la fatigue de son petit corps. Ainsi tu arraches ton cœur des endroits que tu aimais, tu désunis, pour un autre destin, les rameaux et les mousses qui assuraient un abri passager.
» Bien lasse par moments, tu t’arrêtes pour saigner et, obéissante à la fatalité, tu prépares les objets qu’il faut encore emporter.
» Moi-même, dans ce but mystérieux qui est aussi le tien, je manie les âmes, les déplace, les retourne et les oblige à errer. Qu’elles fassent bien attention de se munir du meilleur et de délaisser le mauvais.
» Quand on part, on procède à un grand triage, cela éclaircit, purifie tout ce qu’on possédait. Emporte le très-pur. Ici, dans ta maison rouge, tu t’es rapprochée de ma grande ambassadrice, la nature, chargée de te démontrer mes vertus et mes bienfaits.
» Née de la divinité, j’ai mis en elle l’essence intégrale de la pureté si difficile aux hommes. À ceux qui ont des oreilles et des yeux, elle enseigne la plus probe des vérités.
» Tu aimes ses leçons profondes empreintes de simplicité ; en l’éclairant, elles rafraîchissent ton cœur.
» Sa complaisance t’a prêté l’allée d’arbres où tu me rencontres, saine et tranquille, les prés, les oiseaux, le lierre expérimenté, protecteur de tant de palpitations touchantes, la mansuétude de la Vierge figurée dans la pierre, les tribus de fleurs humbles, conquérantes pourtant et que tu sais nommer.
» Elle t’a favorisée du concert angélique du rouge-gorge, ce parfait ami, plein d’ingénuité et de délicatesse. Qui l’a entendu comme toi lorsqu’il cherchait ton cœur pour y verser le sien et qui passera l’été en compagnie d’un être aussi gracieux ?
» Au crépuscule, tu as écouté la note du crapaud, cette autre merveille sonore, et tu as tressailli à la voix du déshérité, stigmatisé par la laideur, qui sait ajouter, aux beautés de la nuit, une beauté.
» Tu l’aimais, ce musicien pauvre, dans sa tonnelle où le ver luisant charitable suspend quelquefois la verte douceur de sa lampe et tu vas le retrouver.
» Aujourd’hui tu vois venir les fils et les filles du Printemps. Sur la terrasse il y a cette petite présence : la première primevère. Tu peux cueillir les dames d’onze heures que tu affectionnes tant, l’iris affligé qui se déchire, la tulipe écarlate, la valériane et l’origan. »
— « Tu as raison, ô Vie, rien que dans ce jardin, je suis comblée. »
— « Je t’ai vue hier t’absorber, le visage aimanté par la première rose. »
— « La première rose ! Voici que tu évoques le tout-puissant sortilège, le parfum. Celui qui fait déferler autour de moi le flot des tentations. Je sens que mon cœur cède quand il s’est gorgé à mourir de l’adorable souvenir… À l’angle de la ruelle, deux fines colonnettes aux chapiteaux bleuis, prises dans la masse d’un mur, et l’homme qui me dit : « Veux-tu des parfums ? Viens. »
» Je suis entrée dans la chambre presque noire où veille la pieuvre aux bras macérés dans les huiles végétales. Un arabe roulait entre ses mains des chapelets de pâte de senteur, mes regards vacillants, orientés vers la vitrine, tâtaient le flanc des fioles aux filets dorés, remplies de liqueur brune et de soleils dormants.
» Je ne bougeais plus. Un air moelleux s’arrangeait en coussins autour de moi ; tout mon être appuyé au luxe imaginaire que crée à la minute l’esprit flottant, j’attendais.
» Lequel je voulais ? Tous et rien. D’une mince baguette, l’arabe oignait mes joues, mon front, mes mains, et cela m’emportait la tête bien loin.
» L’homme a insinué entre mes doigts deux feuilles vertes : « L’ambre, c’est cela. »
» Maintenant, dans mon coffre à bijoux, il me reste ces deux feuilles-là et hier, la face prise entre les lèvres chargées de sang de cette rose, je retournais là-bas, vers la pieuvre aux bras engourdissants. »
— « Non, non ! Ouvre la fenêtre, va sous le mur de la terrasse cueillir un bouquet rustique, ne pense plus qu’à ce très simple printemps. » La chapelle compte dix heures, qu’ai-je fait ? Allons ! C’est dimanche, travaillons.
Comme l’an dernier, c’est le soir dans la cuisine, la solitude, et l’eau qui s’égoutte de la muraille de schiste, la fin de ces cheminements qui doivent former un graphique bien compliqué.
Avec le gros cadenas, j’ai attaché le portail, mon souper cuit à petit feu, je savoure l’odeur des figues qui se caramélisent et du riz vanillé.
À la manière des chats, mon esprit va reconnaître les objets.
Au fond du tamis, les oignons germent en un jardin rond et frais, un jambon est pendu au même clou, les deux garde-manger se tiennent compagnie, le buffet entre-bâillé me montre une pile d’écuelles à leur place ordinaire. Je retrouve ces modestes biens auxquels on ne pense pas, qui vous attendent et jouent leur rôle effacé dans la nécessité quotidienne.
La maison est vide, mon ami est parti. C’est le soir dans toutes les chambres et, dormante mais réveillée par un frémissement, cette sonorité inquiétante qui amplifie le moindre bruit. Il fera un peu jour encore quand je monterai. J’irai dire bonsoir à mon allée, les pommiers en fleurs paraîtront plus blancs, je verrai des choses vagues. Un dernier tressaillement : l’âme des iris, descendue du vieux mur, me suivra un instant.
Un tour de clé a clos ma chambre. Bientôt je partirai dans le sommeil, cette terrible confiance. Viendront-ils pendant que je dormirai, ceux de la nuit, ceux des chemins de la terre et des routes du ciel, ceux qui forcent les portes sans les briser et passent à travers la pierre comme la lumière à travers nos yeux ?
Hier j’en ai vu vingt encore. En une heure, j’ai dessiné :
Kloï-Noï, l’accroupi,
Baroutcha, la grandiose,
Gloubijance, la goitreuse,
Mable qui ressemble à un lion,
Jambliscure, la dénigrante,
Nyjanze qui prémédite un crime,
Tranouche, la deuxième entremetteuse,
Stromige, le gourmet,
Madame la Peste,
Strafel, l’homme oiseau,
Stampulle, la femme libellule,
Trolube parée pour une grande circonstance,
Galomène dans le rideau,
Macilla, l’adolescent dans l’inquiétude,
Alybane dans le repentir,
Mita-Mita, la femme fourmi,
Trolype, l’homme-chat,
Dhonys, le réfléchi,
Blapp, au moment où il vient de tuer son frère.
Depuis Bayonne, où j’aperçus la première : Cingola, la mauvaise Fée assise sur la terre, j’en ai peint près de trois cents et les visions continuent, plus vivantes, plus nombreuses.
Cette famille qui devient tribu, qui sera peut-être légion, peuple la maison sans enfants.
Le rouge-gorge consent à s’abriter, il partage mon toit et mon silence, son œil s’ouvre et se ferme, il est heureux et fait la boule sur le dossier d’une chaise. Pour charmer mon bref horizon, cette vision douce ; dans mon cœur, l’image de l’absent.
Les souvenirs eux-mêmes se voilent en ce parfait apaisement de l’atmosphère, si délectable après le long voyage, le long bruit, les paquebots haletants.
C’est l’heure du résumé et de la bonne leçon. D’un côté cette petite vie, innocente, simplifiée, qui me fait l’honneur d’être rassurée près de moi ; de l’autre, la passion qui brûle dans mes jours, dans mes nuits, comme la persévérante flamme du foyer antique. Au milieu, le travail étrange des secondes sur cet être qui est moi-même, que je ne connais pas, que j’aperçois parfois au miroir, dans la vitre, ou dans l’eau de la fontaine et qui ne me sourit pas.
C’est pour mieux l’interroger que j’ai tant besoin de silence ; pour saisir quelque chose de ce qui passe en lui et qui est bien plus grand que lui.
Silence ! Le mot en lui-même est déjà précurseur de l’impondérable merveille dont chacun de mes sens perçoit, recueille, absorbe avec ravissement la calmante influence et l’unique enseignement.
Personne ne m’a jamais dit autant que le silence. Tout l’essentiel arrive à travers lui, il instruit et il panse.
Ce qui dévorait l’air s’évapore et s’éloigne, la main samaritaine écarte de mon front le marteau. Les flèches qui perçaient mes oreilles, brisées, et, loin du tourbillon, le choc épuisant qui heurtait ma poitrine a cessé. Sur mes cheveux, sur mes mains, sur les choses, le baume s’est posé et l’art bienfaisant reparaît.
Est-ce par lui que je devinerai ?
Le mystérieux s’est penché, lui, le divin descendu sur la terre pour mieux rejaillir vers les cieux.
Rien ne bouge, ni l’oiseau, ni l’air, ni moi-même. Je n’attends pas, je sens que s’accomplit ton miracle, ô poème.
Une ombre a cadencé le rythme, harmonisé la pensée. Quelques mots entendus vont chasser les chagrins, les jours faux, les heures désolées d’une désolation stérile ; je les bénis, car je puis vivre dès l’instant qu’ils ont vibré.
Dans le fracas banal où la journée se fêle et ne rend plus le son qu’on doit offrir aux dieux, je me cherchais. Voici que le silence, en se taisant, rappelle le vrai chant.
Et je ne ferai rien d’utile, mais un cantique, dans lequel brillera, peut-être, le point plus lumineux d’un verset révélateur.
Autour de la maison, le brouillard qui baisse et augmente, dans la maison, le chant de la solitaire charmée, auprès d’elle, l’abandon si tendre d’un petit oiseau.
Il peut venir, le poème, celui pour lequel je suis née, l’amant du plus profond de l’âme et de la chair, celui qui redira mes tendresses de femme et mes élans fougueux et mes pieuses oraisons.
C’est lui qui fit le tour de ma raison, de ma folie, de mes joies, et des drames d’un voyage passionné ; lui qui sait le malheur, l’aventure, le subit assagissement et la reine cabrée qui redemande ses provinces et la servante humiliée qui, dans ses paumes, considère les sillons du labeur et de la pauvreté.
C’est pour lui que je pavoise mon cœur. Après les jours marqués de noir où la pioche vient démolir, c’est lui qui donne la force de rebâtir.
Quand il aura mis dans l’urne tout ce qui fut moi, il le fera durer en prolongeant mon âme parmi mes sœurs illusoires. Il leur dira : « Prenez ce pain, quelquefois dur et tendre quelquefois, ce vin fort et doux, ces fruits plus savoureux d’être mortifiés, c’est elle encore qui vous les donne, du fond de ce tombeau fermé. »
À moins que tout ne soit fumée…
Combien j’ai été malheureuse quand je ne savais plus prier. Rien n’était oublié du long acte de foi de mon adolescence, mais chaque jour il me semblait plus difficile d’approcher de la divinité.
En grandissant, j’avais cru diminuer, devenir plus indigne d’être entendue du Tout-Puissant. Je lui parlais si mal, je me suis tue et Dieu veut qu’on l’appelle.
Lui ai-je déplu quand je lui disais : Vous, le très-grand, le tout petit, épars dans l’air, dans la chair, dans les choses et dans les plus humbles symboles, que je me suis harassée à vous chercher. Et cependant vous remplissez mon esprit.
Je sais que vous êtes le Père de tout et de rien, présent dans ce que nous croyons le plus vide, restreint dans ce qui échappe à nos yeux et dilaté dans tous les mondes.
En songeant à vous, on se plaint. Ici-bas, votre nom ne vient que dans un soupir ; on désire et on craint votre visage et celui qui vous nie sait bien que, ne fût-ce que dans un éclair, il vous verra.
Mais pour vous voir, il faut mourir. Je ne demande que cela.
Vous nous attendez tous dans l’éternelle patience, vous nous voyez venir sur nos mauvais chemins, ceux qui se révoltent et ceux qui vous tendent les mains, c’est vers vous que tous sont en marche, c’est en vous. Sans cesse je me répète : Il est là.
Un jour, en vous contemplant, arriverai-je à saisir pourquoi vous êtes le souverain bien, la félicité suprême, la grande raison de vivre de ces hommes que vous avez voulus chétifs, avec des âmes immenses qui pourront vous rejoindre.
Au moment de m’adresser à vous, souvent ma tête tombe brusquement, comme si vous m’aviez donné un coup, et je n’ose plus la relever, parce que vous me regardez avec vos grands yeux.
Aujourd’hui, cependant, il faut que je vous bénisse, il y a tant de fleurs !
Vous avez mis là ces roses, ces iris, ces œillets, toutes vos belles beautés.
Dans l’épanchement du printemps, me direz-vous quelqu’un de vos secrets ?
Je vous verrais un peu et ce serait un ineffable bonheur. Celui que vous réservez à l’homme de bonne volonté serait-il enfin de comprendre ?
Saurais-je alors, si vous m’accueillez, pourquoi vous m’avez faite, moi et tout ce qui remue et remuera sous votre ordre inlassable, en nous tuant de curiosité dans notre aveuglement ?
Et saurais-je pourquoi, au fond de nous, vous avez glissé cette sensibilité qui palpite et se déchire, cette douleur avide que rien ne satisfait pleinement ?
Ou bien votre royaume sera-t-il celui du mystère, éternellement ?
Il faut me pardonner si je vous questionne, quand on s’approche de vous, peut-on faire autrement !
Ah ! Dans votre insondable mutisme, que je crois en vous, terrible et nu dans l’espace, en vous, simple et penché sur la fleur qui commence et la tige qui se rompt, en vous qui retournez les mondes comme les dés et qui devez rire ou pleurer d’avoir créé la torture et la peur.
Je vous sais là-haut, sans fin, assis sur la montagne et couvrant tout le ciel. Vos pieds touchent en bas le torrent et votre coude est contre la cathédrale de sapins que je regarde si souvent.
Mais qu’est-ce qui vous irrite ?
Votre colère assombrit les nuées et vous préparez le tonnerre. C’est fait. Vous envoyez la grêle sur le grand potager d’à côté. La vieille qui travaille bien l’a-t-elle mérité ?
Cette femme n’avait qu’une rose et elle me l’a donnée.
Mais vous la punissez…
Tout a pâli là-haut. Ce que je voyais, ce n’était pas même l’ombre de votre ombre et, maintenant, je suis triste d’avoir perdu jusqu’à cela, tandis que vous me paraissiez cruel.
Je venais vous remercier pour les iris et je le faisais à peine que, déjà, vous les écrasiez.
Étant femme, cependant, est-ce pour vos tragiques fantaisies que je m’écrie : « Ô vous, le Tout-Lointain, si vous saviez, mon Dieu, combien je vous aime. »
Mais en vous aimant, j’ai peur, car je ne sais pas qui j’aime.
En vous craignant, j’ignore qui je crains, en vous offensant même je me demande si vous pouvez sentir la piqûre misérable sur votre sein.
Vous qui êtes dans l’indéterminé, je vous appelle seigneur et Père, je dis : mon Dieu.
Mais ce n’est pas là votre nom.
Votre vrai nom, que vous savez le taire !
En ai-je vu mourir des roses ce printemps. Tout ce que le jardin produisait pour ma joie, je l’ai amené ici. Sur les tapis, au bas des murs, j’ai fait des cordons de pétales et j’ai contemplé : ainsi une vestale, soignant le feu, devait regarder les guirlandes dont la grâce s’offrait aux dieux.
Combien je l’ai suivie d’un amour endeuillé la chute de beauté, dans le silence flou de la mort parfumée.
Ce qui tombait et retombait, ouatait mon cœur et ma pensée. Que j’étais bien, associée à cette adorable agonie, sous les plis du khalat turkestanais, don d’une femme qui vécut en Asie. J’ai levé les bras et, parmi les feuilles rouges qui ont capté toute la vie, j’ai jeté mon collier persan, fait de pâte odorante et de turquoises morcelées. Alors, la soie en longues raies s’est abattue comme une pluie et, sous la prismatique ondée, j’ai voyagé au pays émaillé de Tamerlan.
Ô mon ami ! qui étiez fasciné par les bijoux tentants et les étoffes rares, j’ai revu la lueur irisant les métaux, les broderies ardentes et les tasses fumantes sur le plateau niellé et le serpent dans le sourire de Loki.
La voix d’Asie, trop caressante, disait : « Je te ferai un tout petit cadeau. » – Mais Loki ne sait pas ce que j’ai emporté en franchissant le seuil de cette salle où, dans une ombre constellée, nous redevenions enfants pour convoiter les jouets fastueux et tout tremblants de pierreries.
Comme le flot de mes artères court sous l’enroulement du collier, par le long fil de mes désirs j’ai noué tous les mouvants inaccessibles.
De Tombouctou à Samarkand j’ai vu, en voltigeante théorie, les rêves bizarres tournant, comme d’éclatants papillons, autour de la vie chaude à moitié endormie. Et dans les milliers de miroirs dont brillait cette robe plaquée sur ma poitrine, j’ai revécu le chatoiement des plus beaux soirs.
En souverain, il règne encore ici le mirage et mon collier persan, ce python de turquoise, faufilé dans les plis empourprés des pétales, fait revivre cette orgie de couleurs déchaînée par Loki.
Mais Loki ne sait pas ce que j’ai fait des brûlantes lueurs volées chez lui. Il n’a pas vu cette chaîne sans poids dont chaque maille a le don de refouler des larmes.
Elle me prend le front, les épaules, les reins ; comme la ceinture royale qui s’épandait de ses mains sombres, elle tourne sans cesse et se rejoint pour m’enfermer dans les rets du vertige.
Je sais le nom seul de ce qui, à la fois, me pénètre, m’échappe et m’étourdit : le charme. Il vit partout ici, avec le souvenir et ces roses qui se fanent.
Mes bras se sont serrés pour empêcher le séducteur de s’échapper.
Comme un paon au repos, le khalat azuré est immobile.
Quand saurai-je combien il peut y avoir d’âmes en un même individu ? Cette pluralité, je la sens.
Chaque jour j’en observe les effets, j’en subis les inconvénients et les angoisses.
Les combats qui se déchaînent en moi ne sont pas le résultat de dispositions changeantes, d’un caractère fantaisiste et tourmenté, ils indiquent les mouvements propres à chacune des entités qui se heurtent, lorsque plusieurs d’entre elles se meuvent pour s’affronter.
L’une est la vraie. C’est la plus profonde, la mieux appropriée à mon corps, à mes goûts, celle qui se complaît dans les aspirations les plus élevées et devient gémissante quand son abri est livré aux extravagances d’une foule. De l’agitation des autres, le désordre naît.
D’être à la fois serve et souveraine, artiste et pratique, épicurienne et possédée du désir de la pénitence, incrédule et mystique, indifférente et passionnée, sensuelle et détachée des tentations humaines, cela ne marque pas le comble de la féminine versatilité. Cela vient de plus haut et de plus loin.
Le conflit me déchire jusqu’à la souffrance physique. Quand tous ces éléments supra-naturels se contredisent et s’exaspèrent, je réclame le calme vainement.
À celles que j’appelle « mes femmes », je crie : « Dispersez-vous, fuyez, détruisez-vous, que votre mort me donne la paix. »
C’est impossible. La vie de mon corps les soutient, ce sont des âmes parasitaires, intensément vivaces. Contre leur énergie, je ne peux rien, parce que, sûrement, et suivant l’antique doctrine, je n’existe pas.
La preuve de leur ascendant, je la trouve surtout dans des actions accomplies que je ne comprends pas.
Laquelle d’entre ces âmes, la plus sotte, la plus coupable, a fait cette chose condamnée en même temps que consentie ? Celle qui n’était pas encore une véritable âme de femme, mais un embryon gênant et maladroit.
Une autre, la jugeant, a rédigé la sentence, une autre, plus mauvaise, approuve et dit : c’est bien.
Mon esprit critique et le bon sens, qui se trouve parfois sur mon chemin, questionnent et ne discernent rien.
Il s’est construit en moi une grande maison très riche pleine d’indiscrètes servantes dont je me passerais bien.
Quand il m’arrive de dire : Tais-toi, tu es laide, stupide, tu me scandalises ou me lasses, ce n’est pas à moi-même que je le dis, mais à une intruse qui usurpe ma place à mon foyer spirituel.
Ces luttes sans répit engendrent la tristesse.
Mais ce qui est réjouissant, c’est mon âme d’homme. Elle s’écrie : « Que cette femme m’ennuie ! Elle pense à son ménage, à ses petites affaires, à ses bijoux, à ses manies, elle vit avec un oiseau, mais est forte et me retient ici.
» Sans elle, sur ma route d’art, droite et belle, je serais parti rien qu’avec mon bâton et du soleil sur le front. Elle m’enfonce dans l’ornière, si je pouvais je la tuerais. »
Et je ris silencieusement, sans éclat, car cet homme et cette femme, c’est moi.
Le vernis du Japon a laissé chaque année tomber sa semence et sa progéniture encombre le pont.
L’acacia aussi a grandi. Je ne l’ai point contrarié. Le peuple, dans son indépendance, a prospéré, il avance.
Quand je passe le soir trop tardivement, je ne vois plus ces indiscrets, je les sens me frôler et, doucement, je les repousse comme on fait d’un pattu qui vous connaît trop bien.
La porte refermée, je les entends, au moindre vent, qui se balancent.
Durant les nuits tristes où je ne dors pas, le frottement des branches contre le toit témoigne d’une amicale présence. L’acacia dit : « Je suis là, un mur seulement nous sépare, demain on se reverra. »
L’effraie, ma camarade, se perche là souvent, à la brune, le rouge-gorge connaît bien ce coin, ainsi que la mésange, la sittelle et le merle taquin.
Rien que depuis un an, comme il est touffu mon bosquet suspendu. Le mystère s’épaissit vite, quand on le laisse travailler. Mon allée est barrée de branches enlacées, on s’est tendu les bras des deux côtés. C’est la courbe de l’amour que ce geste et je baisse le front sans toucher les rameaux.
Mutiler ce bonheur, pourquoi ? Un arbre, c’est si beau. Que d’éloquence dans mon grand ormeau. À lui seul, il représente l’existence d’une théorie d’hommes à cheveux blancs. Tous sont fauchés, il demeure vaillant. Il peut s’incliner sur vingt tombes, il peut recouvrir de son ombre tout le secret de la maison. Il est le patriarche du jardin, l’animateur des saisons ; les chants montent plus haut, qui s’élancent de son sommet, le premier regard de l’aube vient iriser sa tête et, dans le long hiver, il aide à réchauffer le cœur.
Il est un fier symbole de force patiente, à jamais immobile et pourtant si vivant ; obéissant à la loi la plus haute, il a grandi et résisté aux ouragans.
Il a tourné son bois, utilisé sa sève, ne sachant rien de sa splendeur, sa ramure a donné abri à de beaux songes, à de touchants aveux, il n’a rien écouté.
Le siècle glissera sur la membrure énorme de ce puissant témoin, qui secoue dans l’automne une ample chevelure, s’endort et redevient jeune au printemps.
Souvent, j’ai mis contre la dure écorce mon front préoccupé et, sentant le travail obscur et sans relâche, la circulation dans le corps ramifié et l’émoi de sa vie complaisante, prêtée au moindre insecte, aux indiscrets oiseaux, à l’homme tourmenteur, étonnée, malgré tout, de ne pas entendre battre son cœur, j’ai murmuré :
« Dis-moi pourquoi tu es un arbre, toi ? »
Quand mon ami est ici, tous les soirs, en prenant dans le parc le chemin des écoliers, je descends pour préparer la table à la salle à manger.
Combien j’aurai aimé cette salle à manger d’un mauvais goût si touchant et si parfait, les portes vert-de-gris fileté de rouge, qui ont l’aspect cabalistique des cartes du tarot, la grande cheminée en marbre sanglant, violacé, une masse de viande striée de graisse et faisandée. Autour de la glace au double encadrement inusité, une sculpture ajourée, en bois naturel, se juxtapose à la baguette dorée, en se détachant sur un fond de plâtre. Cette surcharge doit être une trouvaille de Courpaillet.
Le classique éventail en cuivre s’ouvre devant le foyer comme le paon devant la curiosité et trois gravures en couleurs représentent des brigands calabrais en haillons effilochés, des lorettes impudiques renversées sur des coussins gonflés comme les nuages par le gros temps.
Combien j’aurai aimé les tubes de cristal, la grande coupe obscure, ce plateau noir et or qui porte à son centre une corbeille chavirée, à taille fine, débordante de roses, d’œillets, d’anémones et de myosotis aux tiges absentes, fleurs-papillons prêtes à s’envoler, et la table massive, et surtout le tableau de Barbé, dit Guillerme, daté de 1860.
C’est une nature-morte de chasse, familière et champêtre. À l’orée d’une réserve, des animaux sont couchés : le lièvre, la bartavelle, le canard des marais et un chardonneret. La classique lisière est embrumée, au fond, le couchant rose pommelé.
Fidèle à la tradition de tous ses congénères morts et reproduits par la peinture, le lièvre fait un effet très réussi de ventre blanc et son œil est ouvert, cet œil où l’on retrouve après la chute, cristallisée, la vision dernière du paysage.
Comme ils sont reposants ces simples endormis, figés dans la douceur du poil et de la plume ; leur chaste attitude résume les gestes innocents de leur modeste vie.
Souvent j’ai promené mon errante pensée dans ce bois touché par le soir. Il était devenu celui où nous allions, mon Père et moi, voir le garde Hyacinthe, si heureux dans sa hutte de branches et de terre battue.
J’écoutais, attentive, les histoires de loups, de renards fossoyeurs qui enterrent leurs prises en laissant passer une patte pour la retrouver, et les inquiétants méfaits du blaireau perforeur de collines.
Hyacinthe disait : la chevreul. Il fumait. Le couvert était tranquille, et, toute petite, je sentais déjà mon ami, le silence, m’encourager tout bas à le chercher partout jusqu’au dernier asile.
Le tableau de Barbé m’a rendu ce temps-là. Quand le mal me retient à la maison, cloîtrée, j’entre sur le terrain de ces quatre victimes, l’horizon s’élargit, cette vapeur c’est l’argent flou qui blanchit les prairies si longues de chez nous. Le sentier offre le dessin de tous les sentiers bocagers où l’on a cheminé aux jours francs des vacances.
Et mon Père me dit : « Fais-toi des arbres des amis, car le mal est dans l’homme et non dans la nature. Plus tu connaîtras les muets, les petits, plus tu goûteras auprès d’eux un bonheur facile et très pur. »
Il me parle des plantes qu’il connaît si bien et de la faune du pays qui n’a pas de secrets pour lui.
Le jour recule dans la plaine où notre clocher grandit. Nous marchons côte à côte, attentifs au rappel d’une caille dans l’épaisseur des blés, au vol en soie déchirée des pigeons qui retournent au colombier ; les grelots d’une charrette isolée avancent vers la ferme.
L’angelus sonne, il faut rentrer.
Le paysage aussi était une prière.
Le tableau, immobile contre le mur, est une porte ouverte, dans son chambranle d’or, sur la campagne aimée où mon âme, demain, reviendra vagabonder encore avec l’âme de mon Père.
La chaîne est toujours à la grille.
Une journée étale. Le calme pend aux branches. Assis sous la fougère, le crapaud, par mégarde, a posé sa main sur un globule vermillon, la baie joyeuse du sorbier.
Immobile, rempli d’une taciturne gravité, il figure un justicier renseigné sur la méchanceté des hommes.
Entre deux feuilles de violette, la femme du rouge-gorge le contemple sans le déranger. Ses yeux me font envie, si chauds, en topaze brûlée, attentifs et profonds, et soudain paresseux, ils sont révélateurs du feu d’une pauvre âme assujettie au poids de la laideur et de la glace dans les veines.
Il a bougé. Une retombée de pervenches lui fait une coiffure de bal, son cuir gaufré, moisi, palpite.
Nature, devant ton fils déshérité, c’est un moment où je ne sais plus si tu railles ou si tu t’attendris. Faut-il rire ou pleurer ?
Celui-là qui ressemble à la pierre malade, au crépi délité, aux mousses qui s’éteignent, comme à des choses vagues, fermentées, c’est un être, cela couve la merveille : la vie.
Et j’y pense la nuit. Je suis son itinéraire obscur, ses haltes inquiètes, son froid repas de limaces. Je sais qu’il tourne autour de la maison, résigné, célibataire, et, peut-être, centenaire.
Au printemps, il chantait, il appelait. Personne n’est sorti du mystère des herbes, des rochers. Maintenant il se tait.
Mais j’entends cette note qui tombait, lourde d’amour et de solitaire tristesse, parmi les stellaires immaculées.
J’écoutais. Je savais qu’il fallait pleurer.
Pour moi, jamais il n’aura été laid. Je lui ai dit : Je suis ta sœur, car j’aime ainsi que toi les verdures qui dissimulent, les recoins d’ombre où l’on est seul et les après-midis de silence intégral où, la peine ne bougeant pas, rien ne me fait peur.
Ma gorge bat souvent d’inquiétude comme la tienne et si tu comprenais, tu viendrais près de moi, sur l’ourlet de ma robe.
Il n’y aurait pas d’insulte ni de menace dans la charitable atmosphère, mais seulement accueil et pitié, mon pauvre frère.
Je t’ai chanté, quelquefois, des chansons que tu aspirais en fermant les yeux, comme un homme qui m’aimerait.
Je t’aurais bien dit autre chose, car je crois que tu peux être le compagnon de la rose et jamais je ne t’aurais chassé si je t’avais surpris adorant le rosier.
Mais tu me crains un peu, tu frémis quand je passe et, parfois, tu m’apparais dressé, taille amincie, jambes étirées, tout grand, pour m’échapper.
Ne crains rien. Ma tendresse glisse sur ton enveloppe bourrue.
La montagne est en fer rouillé, les rayons se sont éloignés, il tonne. Tu les entends claquer sur ton parasol dentelé, les grosses gouttes de l’ondée ?
Bientôt tu ouvriras ta bouche énorme pour absorber la perle qui tremble au-dessus de ta tête, comme tremble mon amour de poète sur cette pitoyable ironie, ta difformité.
Mais elle t’a donné des yeux, une voix, celle qui t’a tant repris. Combien d’hommes par le monde qui ne possèdent pas cela.
Je m’en vais dans ma maison de pierre.
Adieu ! Que l’averse te soit légère.
Les heures sont venues, sont parties. Le crapaud, sans doute, a regagné le pont de l’autre pavillon près duquel il s’est moulé un creux dans la terre humide, sous le châtaignier.
Le jour s’éteint, encore, éternellement. Que je t’aime, ô matin, je te l’ai dit souvent, mais je t’aime comme un enfant dont on caresse un peu distraitement la bonne figure très saine.
Tandis que ma prédilection est toute à toi, ô soir ! parent éloigné de la mort.
Je me représente qu’il y a derrière la Maladetta une grande réserve de voiles à la fois gris et bruns, comme l’aile de la chauve-souris, dont tu t’enveloppes royalement en descendant dans la vallée.
Sur la terrasse, isolée, je t’attends. Rien ne me plaît autant que la nonchalance de ta lassitude et ton mutisme fervent.
Sans bruit, comme un nuage qui serait oiseau, l’effraie s’abat sur la tige d’une tulipe en fer. Elle affectionne un des épis du toit. Et, de là, toussant à petits coups, cette vieille dame raconte des histoires plus noires que les ténèbres et qui sont pour les passereaux le signal de l’émoi. Ils s’agitent et crient, mais ne fuient pas, ils voudraient seulement la chasser.
Elle les brave et se plaît là, tout d’une masse, bien réveillée, attendant la vraie nuit.
L’ombre roule les arbres en boule, je remonte et, dans mon allée, je ne vois que de vagues gestes de branches.
À peine entrée chez moi, j’entends l’amie du toit. Elle dit : ouek, ouek. Un soupir plaintif, un souffle lui répond, triste et si faible, celui d’un être tout petit. Cela semble sortir de l’aile.
Ma camarade se rapproche, sur les ardoises patinent ses griffes fortes ; avec insistance, la clameur reprend.
Mais cette fois, c’est, du sommet de la montagne, le grand duc qui répond. Son piaulement roule, lugubre, il descend, le voici sur la tourelle et le duo émeut toute la nuit, souligné par le frémissement des feuilles, la plainte sans arrêt du torrent, et, par instant, le tout petit cri.
Plus que des accents humains, ces vibrations de la nature sont tragiques et maîtresses de l’étendue. Elles constituent une âpre et funèbre harmonie. C’est comme une autre voix qu’aurait le vent.
Je m’endors en les écoutant.
J’ai tiré le rideau qui voile mes robes fanées, celles entre lesquelles je vois des fantômes d’heures passées et que j’aime pour leur fatigue et leur fidélité.
Mais je déteste la toilette neuve qu’on vient d’apporter. Elle est étalée sur un lit, impersonnelle, aplatie, n’exprimant aucune idée. C’est une enveloppe éphémère qui, bientôt, sera remplacée.
Aujourd’hui, dans notre ère de liberté, il y a des robes, que de robes ! Plus que de feuilles aux arbres et de grains aux épis, des robes sans valeur, sans forme, sans solidité.
Autrefois, il y avait des costumes et des lois.
Seul le costume crée un rythme apaisant sans être monotone, car chacun y apporte, forcément, la note de sa fantaisie.
Le costume c’est le caractère établi sur un mode fraternel, la parenté de l’aspect, un signe essentiel qui marque un pays.
Quel repos au milieu des coiffes de Bretagne, quelle simple élégance aux plis des châles noirs, quelle noblesse dans les frontières de la Maurienne, quelle grâce dans les roues de dentelle autour des visages hâlés et que les filles d’Arles sont belles sous les ondes de leurs bandeaux, le chignon pris dans le foulard.
Passé la mer, voici l’ampleur religieuse dans la laine des haïks blancs, dans le voilage identique qui protège toutes les femmes de l’Orient.
Souvent j’ai suivi les actives mains brunes filant les toisons, les tissant, cousant, de leur geste particulièrement agile, les larges mousselines et donnant à ce travail, appris de mère en fille depuis des milliers d’ans, le galbe approprié, intime, que n’auront plus jamais les vêtements faits pour la route et la débandade moderne.
Ce ne sont pas des femmes, mais des gravures qui passent ; le cinéma qu’on retrouve partout, le dessin ambulant de quelque plaisantin qui dirige le goût.
La robe qu’on fait soi-même, cependant, a bien son charme. Avant qu’elle soit achevée, on la connaît, c’est déjà une amie. En tirant le dernier point, je lui dis : Voilà, c’est fini, nous allons voyager. Tu pourras affronter le soleil et la pluie, le tissu est solide et le point bien noué. Et lorsque nous aurons suffisamment rôdé, que tu seras vieille et ternie, je ne t’abandonnerai pas. Pleine de souvenirs, toi aussi, tu me parleras.
Le jour où elle tombe vraiment, en relique, j’en garde un petit fragment.
Elles ont toutes pris une signification, les robes de ma vie. Je n’en ai pas eu tant. Comme je les vois et les entends, depuis la toute petite, en soie blanche soutachée, jusqu’à celles qui sont accrochées là, jusqu’à celle-ci que je porte, ma robe verte, bien passée, pas trouée, que retient un lourd bzaïm d’or.
Ce sera celle de l’été où, près de moi, chanta le rouge-gorge, de cet été paisible sous le pommier. Un liseré couleur de sang l’égaie, elle a enveloppé mon frisson persistant dans la volupté de la saison brûlante et quand je la verrai l’hiver, vide de mon corps, de mes bras, une secousse brève me rendra toute la vie de mon allée, et le sortilège blotti dans cette étoffe-là.
De même je retrouve dans ma mémoire un grand placard où sont pendus les courts vêtements d’école, aux teintes pratiques, quadrillés, noirs, gris, bruns. Le dimanche on mettait un nœud bleu à son col et le chapeau d’uniforme, éteignoir des chevelures folles, qui rendait banal instantanément le visage le plus expressif et le plus charmant.
Je revois ma robe de Paris, toujours la même, noire, ouverte en carré, avec une large ceinture et faite de soie pour les beaux jours comme celui où mon maître, Benjamin Constant, m’offrait son bras au salon. Qu’il fut heureux, certaine année, d’avoir peint son élève, et moi charmée par l’image de mes vingt ans à la cimaise.
Et la robe de mariée, la blouse d’atelier de fort satin où j’avais noué ma cravate de rapin, pour une fois de blanche mousseline.
Et ces atours joyeux, à grands ramages, qui ornèrent des soirs si riches d’art, et l’humble ajustement de paysanne montagnarde qui recouvrit un grand bonheur au temps où mes fichus à franges, soulevés par mon cœur, tremblaient comme les herbes.
Maintenant plus rien que la sommaire gandourah percée sur la poitrine, pour y passer l’agrafe d’or kabyle qui ne m’a plus quittée depuis la chaude visite dans la forge de Toubiana.
Elle a cette facile ampleur qui permet le travail, l’accoudement, le libre geste sans le souci d’un pli, la crainte d’un accroc, c’est le vêtement compagnon qui suit le mouvement, ne craint aucune peine et se prête au repos, je m’y suis habituée en Égypte.
Quelquefois, comme aujourd’hui, je vais voir ma vieille robe grise qui fut adossée avec moi à l’Arc de Trajan et lui parler de ce rêve puissant qui la mouillait de mes larmes.
Timgad ! Elle était là, c’était au début du printemps, j’ai trouvé des fleurs desséchées dans ses poches, celles qui faisaient des marges aux dalles du Cardo.
Quelques dépouilles confiées à ma mère ont été volées par les boches. Les autres, elles sont fines, pliées dans des cartons, presque oubliées, comme entre les pages d’un herbier.
J’ai changé de place souvent et n’ai pas vu ma robe à fleurs depuis longtemps. Ma robe à fleurs ! Comment vos éclatants bouquets ne se sont-ils pas desséchés en un instant !
Mais j’ai toujours cette tunique violette. De celle-là je voudrais faire le voile qui couvrira ma tombe. C’est un lambeau tendre, foulé, en quoi renaît l’âme de journées ferventes et de veilles passionnées ; c’est un tissu ardent qui m’échauffe les doigts, il garderait la chaleur à mes cendres.
Mes robes, mes couleurs différentes dans le passé, est-ce une faiblesse d’y songer ?
Car tout cela, c’est moins que la feuille dont l’arbre se vêtait, que l’automne a brûlée, que le vent a pulvérisée.
Et qui se souvient d’une feuille ?
Posé sur un barreau d’osier, le rouge-gorge sommeille à mes pieds. Mon allée s’embrume, mes yeux aussi.
Cette torpeur est douce. Est-ce que je rêve ?
Non, je ne rêve pas, ce globe, c’est bien le monde sur ma main, la fantaisie l’a fait rouler et me l’apporte. Opales de la mer, cabochons des montagnes, filigrane des fleuves, émeraude des forêts et chatons des volcans qui rejettent la pierre, monde narquois, goguenarde planète, ma terre, comme tu dois rire bien autrement que ne rit, en sa mort, le rond cadavre de la lune.
Que c’est drôle, dis-moi, d’emporter des fourmis, de les enivrer d’air et de force et de charme, de les noyer dans l’océan, de mettre le feu aux maisons et de trembler en secouant ton ventre, toujours riant, tandis que tes enfants sont broyés dans ton spasme.
Que c’est drôle, dis, d’emporter sur ta croûte des pays, des déserts, des villes, des hymnes, des malédictions, des chefs-d’œuvre et des amours, des querelles, des crimes, des guerres, et de montrer tour à tour au soleil tant de beauté et de hideur.
Alors te voilà sur ma main, c’est moi le soleil et tu roules sous le feu de deux yeux humains.
Comme tu es laide et mauvaise, ô ma mère ! et stupide en ton tournoiement.
Comme tu ronfles, géante toupie, de tous les ronflements d’usines et de fauves, de monstres et d’hommes ivres du plus funeste enivrement.
Comme tu cries, terre malheureuse, dont on déchiquète les flancs. Comme tu sonnes de tant de cloches, de canons. Mais qu’ai-je donc senti, tu pleures ? Mes doigts sont humides, du sang ?
Tu parles, tu me dis qu’un cœur tourbillonne en toi, ô maman, et tu me dis que ta blessure saignera éternellement.
Allons, reste, toute petite, car mon âme aussi est un firmament.
Prends en moi, douloureuse errante, l’illusion de te reposer un instant.
Elle fit placer près de son lit un oranger, dans une caisse d’argent, pour y faire reposer son oiseau.
Voltaire.
Il s’agit ici de Formosante, princesse de Babylone. Rouge-gorge et vous, tous, mes amis légers, si je le pouvais, que ne ferais-je mettre un arbuste dans ma très simple chambre.
Le vermeil oranger ne croît pas sous notre ciel, il n’y a point d’or sur vos ailes… mais je choisis ce petit coudrier, grandi parmi les ombelles.
Campanule, vous seriez à son pied. Le loriot, le bouvreuil, la mésange, le verdier, tous ceux de la forêt frapperaient du bec, le soir, à la porte ; sur les branches on s’arrangerait et nous partirions tous ensemble dans le sommeil.
Le matin j’embrasserais les douces petites têtes et j’ouvrirais la fenêtre.
On n’apercevrait pas des cours de palais, comme chez la princesse, mais le toit gracieux de la tourelle, le pigeon, le grand cerisier et la montagne rapprochée qui change en prison bleue la campagne.
Et vous me quitteriez pour revenir.
Ô mes oiseaux ! Si vous saviez, si vous parliez comme le phénix bien-aimé de Formosante, je ferais de vous les seuls commensaux de ma vie déclinante.
Car, si vous parliez, mes oiseaux, vous qui possédez l’air, vous m’apprendriez beaucoup, ayant tout aperçu de votre vue dominatrice. Je deviendrais savante, grâce à vous.
Et je saurais aussi, bouvreuil, si tu souffres d’une métamorphose, quel passé brumeux tu déplores quand tu t’exprimes avec cette douleur dont je frémis longtemps encore après que ta voix s’est tue.
Et je saurais de toi, mésange, la cause de tant de gaieté, de toi, loriot, qui tu veux persifler. Vous me diriez des vérités étranges, des choses d’un ailleurs où vous auriez volé, toi, rouge-gorge, tu me révélerais pour qui tu as saigné et ce que sont, à tous, vos âmes abrégées.
Hélas, mes oiseaux, le soir vous vous taisez et vos ailes s’effacent. Mon désir seul, dans la chambre, cherche en vain l’accueillant oranger.
Mais, sans rameau où se poser, il s’abat tout à coup, s’engourdit et s’étouffe au creux banal d’un oreiller.
15 Août.
Notre-Dame des Inconnus, quel triste jour de fête, quel mauvais temps !
Je suis malade et ne peux pas aller vous voir, mais je sens qu’il faudrait un bord de fourrure à votre manteau, sur votre tête un ruban noir.
Il y a un an, j’étais près de vous. Je pense à cette heure suave et à vos fleurs qui deviendront grises avant la nuit.
Priez pour moi quand même, car je vous plains. Le froid sur votre joue, c’est la gelée sur un fruit.
Sans doute éprouvez-vous aussi la nostalgie de votre pays et du temps où vous tordiez vos tresses brunes près de vos yeux noirs, du temps où vous aviez une maison de tourbe et ce qu’il faut pour être plus heureux qu’entre ces montagnes où il pleut d’une pluie qui ne respecte rien, pas même votre joie.
Mère, quelle pitié ! Le rouge-gorge, sans doute, a volé jusqu’à vous, chantera-t-il son cantique sur le coudre en votre honneur ?
Qu’il me remplace. Il vous aime puisqu’il aima Jésus.
Je vais dormir, je suis bien lasse.
Je vous envoie tout mon amour.
Tandis que je souffre, étendue, la femelle du rouge-gorge est entrée.
Elle a son pain près de la porte. Elle en mange un peu, fait trois sauts, me regarde de côté et s’avance pour inspecter.
Elle gratte les pieds des meubles, se promène sous mon lit, vole au dossier d’un fauteuil. Ces dessins c’est inquiétant, elle s’absorbe. Je lui parle doucement et son œil, cette perle intelligente, me répond.
Elle a toujours ce geste drôle qui fait son dos si rond. En voyant ses pattes fines, tout son petit corps délicat, je me demande où elle a passé l’hiver, ce que sont les nuits de décembre pour un être comme celui-là.
Elle vieillit. Sur sa tête il y a de petits cheveux blancs. C’est pour elle que je laisse sur le pont des pelures de pommes. Dans ce tas recroquevillé elle va jouer. Je la sens bien solitaire. Il y a du chagrin dans cet humble cœur.
Maintenant que les bouvreuils viennent rarement, elle est seule, le plus souvent, dans l’allée, et, pour se distraire avec beaucoup de peine, elle monte sur une pomme tombée, trop lisse, figure acide de l’impossible. Parvenue enfin à s’équilibrer, elle reste là, sans bouger, sur le globe vert.
Le décor du pont lui plaît, quelques pierres mal jointoyées, un rameau feuillu, comme dans les vignettes des fables, c’est bien fait pour elle, je l’y vois vingt fois par jour.
Si la porte est fermée, je l’entends voler, se poser sur le seuil et j’ignore pourquoi elle est revenue.
Elle est toujours sur le fauteuil et lève le bec au plafond d’un air dégoûté qui veut dire : « Comme c’est enfermé ici. »
Sa présence est un bienfait, un réel soulagement. S’occuper d’un petit oiseau, c’est tout aussi important que de s’occuper d’un empire.
Elle a son rôle auprès de moi et je remercie la force compatissante qui la délègue à mon chevet.
Elle a tressailli. C’est que, du dehors, le lézard se lance contre la vitre pour attraper au vol la mouche inaccessible qui le nargue de l’intérieur.
Il recommence. Elle a peur. La voilà partie.
Sept heures, la pénombre d’été.
Cette rose, qui se simplifie en s’effeuillant, me remet devant les yeux l’élagage des dernières années, si nécessaire dans l’âme, mais non dans l’œuvre trop saignante.
On ne peut pas se montrer qu’en toilette de bal. La vie humble et sincère, laissée après soi dans des pages sans apprêt, se présente forcément en costume de toujours. Elle porte le manteau élimé, la robe défraîchie de la vérité. L’apparat, c’est l’aspect faux. La vérité, c’est la blouse de labeur, la tenue qui a fait les campagnes. La parure perpétuelle, je ne la soutiendrais pas, elle me ferait chanceler de fatigue. Un livre, c’est moi, il respire comme il peut, je ne lui ai pas demandé autre chose que de souffrir moins tandis qu’il me distrayait.
Que le message s’en aille donc, tel qu’il fut senti, au hasard de sa destinée.
Mais l’arbre de la vie, pour qu’il figure en bonne place dans l’éternité, comme il faut le soigner, le tailler, le réformer en l’améliorant.
La rose mourante, qui n’est plus qu’une églantine, me rappelle ce travail-là. J’y devrais penser constamment, mais trop souvent, reprise par un sursaut du temporel, que j’espère toujours le dernier, je ferme mon cerveau et me pelotonne dans la nonchalance du moment.
Sept heures d’un été qui file si rapidement ! Oublier tous les problèmes devant le charme d’un instant.
Les coussins conservent le moule des gestes d’hier, l’odeur des prunes fendues et le sucre des phlox coulent dans l’atmosphère, des champignons fument dans un plat de terre et mon reflet bouge vaguement au fond du grand plateau noir et or.
La cheminée prend cet air funèbre que donne une abondante réunion de fleurs, elle est parée comme une morte.
Puisqu’il faut les compter, les repas à prendre encore dans cette salle, je vais minutieusement enregistrer le décor, je me rappellerai tout de toi, ma maison rouge, quand je t’aurai quittée.
Sur le dressoir, il y a Plutarque et les romans de Voltaire près d’un gros citron qui ressemble à un dirigeable raté. Dans un vase, cette plante rachitique que j’aime parce que, durant mon absence, elle a persisté à vivre si longtemps dans l’obscurité, avec cet air pénétré que donne une incurable souffrance.
Il y a le divan tout chargé de caresses, le piano en deuil, d’où s’élançait la fièvre de Chopin aux heures de pluie trop lourde et de peine trop cuisante, et ces roses que je déchire et qui meurent partout.
Silence. Un oiseau vient battre le volet.
La porte est entr’ouverte. Dans la cuisine une goutte choit sur l’évier, avec le bruit d’une chose jetée dans un puits, et tout, jusqu’à cela, marque la pulsation de la vie.
La seconde où je l’écoute, jetée aussi, noyée déjà.
Je sens encore ce bon relent de tabac.
Sur ma tête des chambres vides.
Des pas, tous mes pas reviendront ici et puis des mois qui passeront, des mois, des années, des jours d’hiver, le froid tout seul.
Sur la nappe un fragment d’enveloppe comme un pétale d’hortensia bleu, une mouche agaçante qui s’en va, revient, aussi têtue qu’une femme qu’on ne veut plus voir.
Sept heures et demie.
Ces champignons, c’est parfait. Un choc de cristal, solitude, l’ombre de Stendhal raille dans un coin.
Plus rien que le murmure des parfums et, tout au loin, les paroles d’Eleanor.
Je me souviens qu’à Salies de Béarn, miss Eleanor m’a dit : « À droite de la grande avenue de platanes, mon ami habitait une maison si parfaitement cachée dans la verdure. J’allais le voir. La soie de ma blouse était mouillée de ses larmes. Sa mère voulait le marier, c’est bien français cette manie. Que la maison était jolie, qu’on y était bien ! »
Ne trahis rien, ma maison rouge, sûrement c’est ici que vint Eleanor, si frêle, et qui tremblait toujours. Je voudrais lui dire : « Moi aussi, j’ai vécu là. » Mais est-elle encore de ce monde ? Quand j’aurai disparu, garde bien tout ce qui passa d’amour et de tristesse dans ton cœur isolé.
À la belle saison, mon souvenir malade reviendra te visiter encore et s’appuyer avec tendresse à ton seuil déserté, comme la vigne au mur et le lierre au pilier.
La rose, maintenant, est morte tout à fait.
Le rouge-gorge semble écouter la même chose que moi. C’est, tout au fond de mon allée, un grand acacia qui miaule comme un vieux chat.
En passant là, je lui dis : « Mon pauvre ami, qu’as-tu donc à te plaindre ainsi ? Que t’a fait le vent ? Que t’ont fait les cerisiers, l’épine noire et les églantiers ? Comment est-elle entrée dans ta moelle, cette douleur ? »
Malgré mon amour si profond de cet être, je ne saurai rien. Ce midi encore, comme je descendais, je l’ai entendu. Cette fois, c’était humain.
J’ai levé les yeux. Aucun vol là-haut, pas un seul oiseau, pas même une mouche vive sur le long corps gris qui geint.
Et midi, jaune de soleil, m’a paru un crépuscule. La saison, pourtant, donne toute sa force. J’ai cueilli des poires dorées au petit arbre qui se pliait en courbes gracieuses pour me les donner.
Les pommes roulent sur la pente, les pêches commencent à tomber. L’an dernier, ce petit pêcher où je vis le loriot n’en produisit pas une, il en est couvert cette année et la vigne sauvage porte des grappes abondantes.
Seul le figuier sait bien que ne viendra jamais le temps de sa récolte.
Il fait grand vent, mais l’air est chaud. Le pigeon tourne sur la girouette, un gros nuage blanc roule son paquet de coton. Tout semble heureux de ce jour qui brille après tant d’heures plombées.
Mais l’acacia n’en doit plus rien sentir. Il a une misère qui m’échappe. Celui-là qui ne peut ni parler ni écrire se lamente à sa façon.
Et quand j’arrive à cet endroit, il me fait mal. C’est là que souvent j’ai senti l’odeur agréable de la pipe en merisier, elle y est encore aujourd’hui.
Je me retourne.
L’allée est vide, il n’y a que les arbres et moi.
En me promenant au soleil, j’ai cru voir alignés, comme je vis les amphores de Carthage un jour de printemps, tous les cœurs sur lesquels je me suis penchée.
Combien ont disparu, subitement, sans même une apparence de regret. Cœurs d’hommes tourmentés par de tristes amours, des chagrins et des songes ou d’âpres intérêts, cœurs de femmes éclatés comme des fruits d’été dont les lambeaux cherchaient à se rejoindre, cœurs d’enfants où déjà la vie maligne insinuait son trouble, sans apporter la salutaire crainte.
Combien sont couverts d’ombre et rendus au silence et combien sous ma main, cependant caressante, en coupe d’amertume se sont vite changés.
Et vous, cœurs de vieillards aux douleurs plus ingrates et que j’ai vu pleurer amèrement sans escompter le rachat d’un demain, n’est-il pas vrai qu’une minute je vous ai tenus dans mes mains ?
Peut-être lirez-vous ces pages où je frissonne, amis éloignés ou perdus. Soyez assurés que personne n’a lu les confidences écrites sous mon front, elles sont dans le puits sans fond où les jeta la confiance. Celui-là s’est rempli jusqu’au bord, votre frémissement à tous, vivants et morts, fait de grands cercles sur son onde.
En me disant vos joies, vos tourments, votre deuil, vos espérances obstinées ou vos désespoirs d’incroyants, en vous plaignant comme des harpes maltraitées par le rude toucher du sort, vous m’avez tant donné.
Vous avez mis en moi les ferments d’une vie multipliée, toutes mes âmes ont tremblé lorsque, d’une rive nouvelle, un flot nouveau m’arrivait et j’ai cueilli son sel et son écume et mêlé l’eau courante à l’eau qui s’endormait.
Aujourd’hui, que nous soyons presque des étrangers, presque des ennemis, qu’importe, vous m’avez enseigné la patience, vous avez raffermi ma foi.
Tous nous avons suivi des chemins différents. Qu’avez-vous donc aimé, admiré et su prendre dans l’immense marché des biens immatériels ?
Qu’avez-vous acheté au prix de la souffrance et qu’avez-vous payé, et qu’avez-vous perdu ?
Notre ciel ne fut sans doute pas le même, car, suivant la route choisie, en levant les yeux on découvre ou bien une immensité pure ou bien une voûte assombrie.
Mais leviez-vous les yeux ?
La terre sollicite, elle étreint fortement tout peuple qui finit et le possède avant sa mort.
Étiez-vous aveugles ou lucides ? Pour conjurer l’irréparable qu’avez-vous fait ?
Jouez-vous dans ce siècle où l’on joue ? Tout au fond de l’abîme dansez-vous, êtes-vous sur la brèche à vous battre pour des fumées, avez-vous su gagner l’argent en masse ? Car s’il en est ainsi, peut-être vaut-il mieux ne jamais nous revoir.
Mais si l’un d’entre vous, oppressé par le soir, rempli d’amour pour Dieu, pour la nature et l’art, auprès de mon logis repasse, qu’il entre.
Il n’entendra point de reproches, il pourra s’asseoir et remettre en mes mains ce cœur que j’ai connu, dont je ne sais plus rien.
Je l’accueillerai tendrement, comme on reçoit un bienfaiteur. Et s’il me dit qu’il a vogué sans rames et qu’il s’est échoué, je répondrai : « Avez-vous su souffrir ? Car tout est là.
» J’ai appris durement et gagné à la peine. Le flux où les pleurs et le sang ont épanché leur puissance me porte.
» Et, comme l’univers naquit de la mer glauque, un monde à son tour est sorti du fleuve d’amertume. Du fond passionné la vie plus riche est remontée, elle s’étale.
» Ainsi qu’une Victoria Reggia, elle donne aujourd’hui sa fleur monumentale ; prenez en son parfum la force d’être heureux jusque dans la douleur. »
Le revenant pourra respirer cette fleur, il aida sa beauté sans l’avoir pressentie.
Et si je dois encore me courber sur les urnes qui me sont apparues au soleil de midi, près de leur bouche d’ombre, à chacune je dirai : Merci.
Un mot bien disgracieux dans notre langue, c’est le mot poète.
Avec un accent grave, il est inconsistant, avec un tréma, il est ridicule.
Sa sonorité est molle, il n’exprime rien qui convienne à l’homme qu’il doit qualifier. Il m’a toujours paru représenter quelque chose de vague et d’isolé, ou plutôt de délaissé.
J’ignore si je suis un poète… mais j’aime me sentir toute seule derrière cette porte fermée.
Ma chambre est close, pas assez.
Lorsqu’un écho certain m’arrive de mon temps, j’en suis malade, car, ce temps que je n’aime pas, je le hale comme un lourd chaland et le subis comme une chaîne.
Si je marche dans la rue où vont mes dissemblables, comme une aveugle, je heurte le trottoir, car souvent je ferme les yeux pour ne pas voir la comédie quotidienne, jouée par les passants. Pour la millième fois, quand j’aurai croisé ce marchand, ce banquier gras, l’industriel qui se démène et cette femme dissolue, cet enfant trop précoce, ce vieillard accablé, ces jeunes gens aux cheveux rebroussés, tout ce que la cohue amène sur le pavé, je rentrerai fourbue comme celui qui flaire l’odeur des mauvaises actions.
Je rentrerai durcie et sans amour, ayant froissé cette joie légitime d’être, en somme, autre chose que ces femmes, que ces hommes ; ayant un peu sali, dans la poussière lamentable, ma fierté d’âme et d’esprit.
C’est seulement lorsque la porte aura grincé, en m’assurant qu’elle va me cacher, que je saurai reconnaître ma vie et mon image.
Il me faut des cloisons très épaisses, très sourdes, des murs très hauts, pour protéger la poésie, l’inquiète, la peureuse dont la voix ne psalmodie que dans la paix.
Égoïste, crie-t-on de l’autre côté des murailles.
Égoïste, pourquoi ?
Je ne demande rien à l’assemblée des hommes qui, jamais, ne fit rien pour moi que me prendre mon bien et me blesser, en jetant la fatigue à plat sur mes épaules et les obstacles sous mes pieds.
Je ne réclame pas ton pain frais, boulanger, je sais manger les croûtes dures. Mon habit est bien vieux, mais je n’ai rien commandé au tailleur, j’ai tiré l’aiguille moi-même.
Jamais je n’ai parlé de sa danse au danseur, au libertin de ses bonnes fortunes, ni de ses milliards au richard, ni de ses droits au travailleur, tout le monde me fait peur et je suis seule, bien seule dans mon grand palais de détresse.
Je ne saurais gêner mon remuant prochain, ma solitude ne peut offusquer son entrain, qu’il m’oublie.
Ma fantaisie se joue sans même effleurer ses manies, et c’est si loin de lui que j’ai fui les voix qui, en réalité, n’ont jamais appelé personne.
Mon grand désir vivace serait de m’en aller soixante et dix jours sur la mer pour atteindre cette île que je sais, où le bateau ne touche qu’une fois l’année.
Ne plus avoir de souliers, de boîte aux lettres, d’encrier ; goûter le grand bonheur d’être enfin misérable. Le raisonnable est dans l’humilité.
Sans témoin, sans le souci de la durée, en ton honneur, ô puissance cachée, improviser des strophes qui s’envolent et, sur la page assombrie, ne puissent jamais retomber.
Comme le japonais Tushitsu, brûler tout ce qui fut murmure du passé, garder trois mots en mon cœur dégrisé.
Et le soir, face à l’insondable, allongée sous la couverture d’étoiles, pouvoir songer, indéfiniment songer.
Dans le vent d’Espagne qui brûle, la voix du merle fuse et file, c’est l’unique fraîcheur.
Le chant de l’oiseau s’enlace au chant de l’arbre, car le sorbier fait une gerbe de notes écarlates dressée vers le toit bleu, toutes les cimes vertes ont un balancement voluptueux. Et ce matin, ma maison rouge, comme tu m’apparais vermeille, dans ton plaisir de sentir mieux l’été.
L’été qui met un surplis d’or à la chapelle dont, bientôt, je n’entendrai plus l’horloge sonner, l’été qui a rendu les voix de l’allégresse aux tout-petits, l’été qui donne toute sa valeur à la vie et, soigneusement, remplit la corne d’abondance.
Mes vœux se tendent vers lui. Il est là qui grandit et fulgure et ruisselle dans la flambée rare d’ici, pour mieux retomber consumé, comme toute chose qui resplendit.
Ma maison rouge, j’achève mon été aussi, mais je ne vois pas ma récolte. Tout mon être est enfermé dans l’impossible comme mon âme dans ma peau.
Le vent d’Espagne brûle.
Comme le feu fond les métaux, qu’il fonde cette chair, que plus rien ne la tente.
Par-dessus le jardin et le cri des oiseaux, par-dessus le sorbier et l’azur de la voûte, que je contemple enfin ce pays où tu ne seras pas, ma maison rouge, ni les autres logis des hommes malfaisants, ni les villes terribles et leur haleine lourde, ni les chemins noirs, ni les yeux enfiellés, là-bas, sur l’autre rive où l’autre été m’appelle pour m’offrir le soleil de mon éternité.
À ce moment j’entendrai la lumière dire :
« Ô ma fille bien aimée, je te donne ma force entière. Des horizons sans fin reposeront ta vue et ton âme, longtemps perdue dans ces forêts qui ont des bras humains, en plein éclat va goûter la pureté absolue. »
Le vent d’Espagne brûle.
Un rayon a touché le front des géraniums, la radieuse assurance de la couleur encore une fois m’humilie, car je n’ai rien su peindre et n’ai rien su chanter, je m’en vais dans l’impuissance jusqu’à la porte fermée.
Ce que je désire et que je suppose, comment l’aurais-je mérité ?
Ma dernière seconde pourra-t-elle dissimuler la récompense de ce travail d’ébauche qui ne fut rien, qui pâlit auprès d’un nid de guêpes, de la ruche déconcertante et du cocon soyeux du prisonnier livide et silencieux. Travail qui ne fut fait que de miettes sans forme, d’accents brisés, alors que le modèle, dans sa persistante harmonie, fut sous mes yeux sans cesse, pour me désespérer.
J’aurai vécu pour moins que filer une grossière toile sans pouvoir égaler l’araignée, sans avoir pu voler, ni faire un miel parfait, désemparée devant la moindre feuille. Dans la mort tant rêvée, j’emporterai la faiblesse avec l’incapacité.
Peut-être vivons-nous seulement pour manier et comprendre l’humilité.
Sur cette terre, qui prend les rugosités pour des cimes, l’art humain, cependant, reste un sommet, un sommet qui se tasse sous les pieds de Dieu comme gravier.
Ironie ! comme tu chantes dans l’infini, jamais lassée. Si j’attends une récompense, ce n’est que celle de ma souffrance de chaque heure du jour, souffrance de n’apporter qu’une note voilée dans un concert d’inimitable grâce et d’invulnérable beauté.
Et, pour avoir tant aimé, j’espère en l’été qui ne connaît point d’ombre, en ce mois d’août sans fin où mon âme mûrisse et sorte du germe pesant, j’espère en ce soleil gagné par tant de jours obscurs.
Alors un vent d’amour, plus chaud que le souffle d’Espagne, m’aidant à rassembler tant de désirs, tant de forces contraintes, me portera vers vous, mon Dieu, pour vous voir au seuil même de votre maison.
En moi vous avez semé, j’ai droit à la récolte. Elle n’a pu grandir aux tiédeurs d’ici bas.
Que cet épi qui jaillira de moi monte enfin jusqu’à vous, que sa tête vous touche et que le grain, qui ne saurait donner sa force dans les sillons de l’incertain, gonflé au souffle d’une divine bouche, tombe, parfait, dans votre main.
On ne peut envisager de passer sa vie dans la restriction d’une chambre ou d’un jardin que lorsqu’on a vu suffisamment pour ajouter au peuplement d’un minuscule espace les éléments qui le transforment en grand pays d’exploration.
Dans le retrait de celui qui a souffert, aimé, voyagé et secoué, à son risque, la ruche des aventures, l’air possède une qualité spéciale, il envoûte. Comme chez le marchand d’essence on est pris par la force indéfinissable de tous les parfums réunis. Ainsi me sentais-je étourdie dans le cabinet d’Elie Slakmon, quand son serviteur imprégnait mes paumes, effleurait mon visage de vertige et d’hallucination. Pendant des jours, j’aurais voulu ne pas sortir de la maison et qu’il m’apportât les feuilles fraîches de l’ambre qui croissait dans la cour.
J’étais si bien dans le filet plus fin que s’il eût été tissé de tous les cheveux fins des reines mortes, j’étais si bien…
La terre morne s’éloignait, tout le temps sali, mutilé, s’évanouissait, il ne restait que des images de beauté.
J’aurais voulu rester.
Ainsi l’être sur qui s’est posée l’ardeur de vivre et qu’elle a stigmatisé, celui dont la passion, la fantaisie et le désir de voir ont pris le front et les entrailles, celui qui s’en est allé et qui revient, celui-là vous attire et vous retient.
Même s’il est revenu de très loin, sans armes, ni soieries, ni émaux, ni bagages, il a su mettre au mur cette tenture que l’âme voit, où sont les arabesques de sa vie. Ses yeux ont capté des lumières, ses oreilles, des cris, des ouragans et des musiques douces, son corps a volé des tendresses dans l’urne chaude des chairs de couleur. Mais il enferme aussi la mélopée discrète et des murmures qui dissolvent le cœur. Quand il cherche en vain le secours dans les jours d’Occident, c’est en lui-même qu’il le retrouve, dans la mine aux langueurs, aux éblouissements.
Sa voix a des accents divers, des souplesses, des brisements et le nom de la ville et celui du beau lac ou du mont vénéré par l’intonation sont tout enveloppés de nostalgie, de poésie et de regret.
Son corps frémit toujours à l’appel des espaces. Au seuil bleu de la nuit, il voit les rochers rougissants et la splendeur ardente du couchant, qui sait n’être jamais pareille, et mille formes enchanteresses qui s’agrègent et se défont dans des paysages de rêve. Ses jours et ses nuits le reprennent.
Son cœur bondit toujours à l’appel de la mer, mais il est là. Il ne partira plus, il doit finir de vivre avec ses souvenirs, la miroitante compagnie.
Et maintenant la chambre et le jardin petit où il a fait aboutir son voyage, c’est l’univers, empli de masques rares, de costumes parlants, de musiques bronzées, ce sont de changeantes contrées que viendront embellir et les midis de diamants et les lunes dorées.
Et lorsque tombera la pluie, les yeux fermés, il entendra le clapotis contre l’étrave et, largement bercé et somnolent, il s’en ira jusqu’à ce que l’éveille la voix qui prie au faîte d’une tour.
Parce que je suis sa sœur, la vagabonde, aujourd’hui, sans bouger, je repars sur la mer, sans écouter, j’entends. Les mains jointes, tout ce qui fut, divinement, près de mes lèvres et de mes doigts, je le touche.
Et c’est pourquoi j’ai peint la Nostalgie avec de tristes yeux embués d’or, la torsade lamée qui entoure sa tête aux grands traits fiers et, sur le front, une attache de jade vert qui évoque toute l’Asie.
Le sédentaire qui naît et meurt à la même place, le cher petit oiseau penché sur la page où j’écris a l’air de dire : Pourtant…
Pourtant, c’est un bonheur très normal que celui d’une femme équilibrée, à la pensée qu’elle a une bonne maison, du linge intact, des armoires rangées, un casier bien garni de conserves de ménage, de fines bouteilles, des prunes à l’eau-de-vie, d’un vert somptueux et ridées comme les vieilles parentes dont on doit hériter ; une cuisine ornée d’une sérieuse batterie, de beaux tapis, des fauteuils emboîtants, des bronzes, des tableaux, des duvets, et au bûcher, aussi sec que braisette, du bois en provision.
À travers tant de voyages, cette vision assise m’a hantée ainsi qu’un point fixe hypnotise. Le chez-soi établi, tassé comme un rocher, où rien n’a l’envie de bouger, qui bonifie et se polit en vieillissant, de loin semble le port. Son immuable ordonnance s’offusque, au moment des retours, de l’insolite présence des acquisitions exotiques, des coffres lourdement traînés. Dans ce bastion solidement gardé, les meubles de fondation se demandent : « Que vient-il faire celui-là ? Il sent une drôle d’odeur. Nous sommes tous gens d’ici qui nous connaissons dès l’enfance, méfions-nous de ce qu’il apporte, n’écoutons rien de ce qu’il dit. »
Et le nouveau venu sera toujours un étranger.
Quand je pouvais retourner dans le logis perdu de ma famille, la grille à peine franchie, il me semblait entendre le reproche de la maison toujours si fidèle à son apparence, à son contenu.
Sans se modifier, elle avait attendu. La cloche de la grosse horloge, enlevée autrefois aux ruines de l’abbaye d’Anchin, sonnait la même note. Sur sa hanche de bronze, on pouvait toujours lire : VULNERANT OMNES ULTIMA NECAT.
La clématite avait poussé, elle touchait le toit des dépendances, mais son pied, c’était toujours le rejeton rapporté d’une visite à nos bons amis des marais et planté le soir même. Elle rejoignait, fraternelle, le bignonia, voisin de quelques mètres et tous deux faisaient, de concert, des cadres aux fenêtres et des profondeurs pour les nids.
Les plantes délicates bien soignées par mon père floconnaient hors des vases, dans son coin tournait le moulin et la tortue, Rosalie, chauffait son écaille au soleil.
Il y avait toujours le merle, la fouine, la pie ; au potager les mêmes groseilliers, le même plant de framboisiers, dont le parfum m’a si souvent ravie et des roucoulements dans le pigeonnier.
Sur la terrasse, je retrouvais, près du tabouret haut perché, la lunette marine qui rapprochait l’uniforme horizon. On n’y voyait qu’une seule maison, celle de la garde-barrière, à demi submergée par les blés, les garennes, les bois, les collines et ces champs de chez nous si étendus, si longs, qui sont les pans dorés du manteau de la terre.
Dans le bosquet, je savais où trouver la clochette de porcelaine de l’ancolie violette, façonnée comme le vieux Chine, les diélytras, chéries de ma grand’mère, et les deux hermès enfouis sous les thuyas. Je savais où trouver cette amande laiteuse du pistachier et d’énormes noisettes aux collerettes tailladées.
Les briques, le grès dur ne changent pas de place, les arbres restent là, j’observais seulement la trace des années étouffées dans la sombre épaisseur des lierres.
Mais moi, je me sentais fille de l’hirondelle qui recherche le minaret.
Ma Flandre, de mauve habillée, je l’ai quittée pour le soleil. Tout me disait : Pourquoi pars-tu ? Une âme peut s’épanouir sous les rayons voilés d’un ciel moins éclatant, notre été brûle souvent, il fait chaud dans les blés. Restes-y comme l’alouette et chante ton pays.
La terre est riche ici, jette ton cœur dans le sillon généreux, il donnera sa moisson en l’honneur de nos plaines.
J’ai succombé à une attirance fatale, à celle du sang maure apporté chez nous par l’Espagne.
Sait-on ce qui est bien ou mieux ? L’expérience vient si tard.
Je n’ai jamais été chez moi, pas plus ici qu’ailleurs, toute enfant je pensais que je voulais mourir dans mon vrai pays, dans les sables.
Quand je les ai trouvés, ils ont fait pour mon âme un nid d’une irremplaçable douceur, elle a reconnu l’atmosphère de ses premiers battements, car l’âme, certes, ne naît pas toujours où naît le corps, et tant qu’elle n’a pas retrouvé sa patrie, elle implore.
Il est séduisant le bonheur évoqué par Plantin dans sa maison d’Anvers : voir le jour, vivre et mourir dans un cercle minime, y réunir les attraits de famille, l’amitié, l’amour, le labeur purifiant, voir s’égoutter les ans clairs et réguliers comme les pleurs de la nochère.
Dans l’imprimerie austère, je me suis arrêtée longuement à relire ses vers. J’ai senti que, par le devoir, on pourrait fixer la vie comme une image précieuse par une épingle de diamant.
Mais il est des appels lointains si profonds, des invisibles qui nous veulent.
Et puis la route est femme, elle a de subtils arguments, tout est imprévu dans ses artifices, elle est le trop réel symbole de l’espérance qui tire et qui conduit si loin qu’autour de soi… sauf ceux qu’on devait reconnaître, on ne reconnaît plus personne.
Je ne peux regretter tant de visions fortes, tant de jours enrichis de biens spirituels, tant de visages que j’ai choisis. Mais la pierre roulante ignorera toujours la mousse, le loriot se trompait lorsqu’il croyait que je possède un nid.
En vieillissant je n’aurai pas le bon refuge fourni de laine, de farine, de miel, de faïences, de beaux buffets, pas de lits anciens, rien des biens accumulés de ceux dont toute l’existence se résume en un mot : ici.
J’ai dit : là-bas.
Quand mon corps, renonçant enfin aux longues marches, prendra le sentier bref entre les dalles, assourdie mais chantante au fond de mes soirs emmurés, je t’entendrai encore, ô plaintive guesba !
Je serais fort embarrassée de dire pourquoi me plaît tant cette cuisine obscure, d’où je n’aperçois, à travers les vitres barrées, que l’implacable muraille.
Dans ce coin, le soleil ne vient que réverbéré ; en face, sur le schiste en tranches, il fait une tache vibrante d’une couleur que les peintres ne rendront jamais et qui mêle les gris effacés de la roche aux resplendissements du ciel.
Au bas de la fenêtre apparaissent quelques feuilles aiguisées, rarement le vol d’un merle égaré dans l’étroite venelle. À l’intérieur c’est un éclairage de cellule et, sur les objets du ménage, de parcimonieuses lueurs.
Il y a ici une sorte de modeste douceur, une simplicité qui s’excuse, je m’y trouve bien.
Le soir, tandis que le repas mijote, toute lampe éteinte, souvent je regarde la grille du foyer qui devient à mes yeux l’entrée d’une demeure illuminée.
Le rectangle rouge, c’est un vestibule avec ses torchères rivées aux torses des colonnes ; il y a une grande fête d’art.
Ces mouvements, ces ombres par instants, ce sont de jeunes hommes, de jeunes femmes qui entrent et viennent s’émerveiller.
On va dire des poèmes, chanter, écouter de beaux sons. Les âmes se joindront, fraternelles, dans la ferveur et l’émotion. Tout aura la pureté divine du feu.
Le concert magnifique, je l’entends, puis le silence après l’accord final ; j’entends les vers et les voix inspirées. L’harmonieux logis flambe toujours et l’eau tremble dans la bouilloire.
Sur terre y aura-t-il jamais un endroit au seuil duquel nous laisserions, avec nos sandales, l’oubli de toute laideur, de toute cruauté ?
Un endroit où nous irions, nous tous qui nous sentons profondément des frères, communier dans l’art.
N’y aura-t-il jamais, au fond d’un parc muet, ce qui pour nous serait le portique du Paradis ?
Là nous ne saurions plus qu’il existe des discordances, des machines, des trompes, des sifflets, des Paris où la corruption fermente, des rails, des avions, des antres infernaux du bruit et de la tuerie, de misérables nuits sans le repos d’une minute, des cimetières dans la rue, des tremblements jusque dans les tombeaux.
À notre désir qui fera ce don ? À qui pourrions-nous devoir un instant de paisible quiétude dans notre siècle couronné d’épines ?
Quelque nabab, tout seul en son salon trop grand, use une vie maussade et tisse son linceul égoïstement…
Mais ne désirons rien de ce qui ne vaut pas la flamme d’un désir. Les diamants s’agrègent lentement pour les poupées, les perles pour les pourceaux. Le péplum d’or se drape aux épaules du boxeur et les rois de l’écran, les princes des danseurs, jonglent avec les fortunes.
Laissons les parvenues, les porteurs d’oripeaux, restons légers sous d’impondérables joyaux. Vivons séparés sur la terre puisqu’il le faut, faisons-nous quelquefois un signe de la main, attendons mieux de la mort que de la vie.
Les artistes et les virtuoses du cœur n’ont rien à dire à la foule grouillante, rien à attendre des amateurs de tango et de turbulence.
Le ciel est bien muet. L’appel dans les nuées, c’est un ronflement de moteur qui redit les pires menaces. Du pain de mauvaise farine, des jeux artificiels dans des lieux étouffés, c’est tout le bien réclamé par la décadence. S’écraser dans la poussière et le relent morne des salles, c’est le vulgaire bonheur d’à présent.
Qui nous emmènera d’un geste intelligent, loin de la race diminuée qui s’abreuve d’eau trouble, se délecte de crime inventé, après s’être habituée aux crimes trop réels ?
On ne salue plus ni l’art ni l’amour qui passent. Ah ! fasse Dieu qu’un jour près du cyprès et de la source ignorante des reflets décomposés, nous puissions tous ensemble et pour nous seuls chanter !
La cuisine est noire profondément.
Au vestibule ardent il reste à peine une lueur.
Un pas me tire du songe et me rappelle l’heure, mon ami est rentré.
La meule a tourné.
Sous une tiède et silencieuse ondée, pluie criblée dans le soleil, c’est encore midi ramené par la régulation de cet infini dans lequel je n’aurai été qu’un moment posé sur une apparence.
Tout est comme hier et rien n’est pareil, à chaque pas la route change.
Le rouge-gorge a bien deux plumes blanches rompant l’ardeur de sa poitrine, il n’en avait qu’une l’an dernier et cette mèche, sur ma tempe, est argentée.
Déjà dans le tilleul, cent feuilles jaunes font sinuer un feu hésitant. Le papillon en velours brun, qui ouvre et referme deux pages de missel, c’est le frère cadet de l’autre, mort à peine né.
La pluie maintenant domine. Je la suis. Elle s’exprime par le bruit universel de l’air, des eaux courantes, des moissons remuées, des heures en allées, dans cette ressemblance de tous les accents, jusqu’à celui qu’émet parfois le froissement de ma robe de soie à chacun de ces pas que plus jamais je ne referai.
Et dans ce moment où je marche, ce pas, déjà ce n’est plus l’autre, le précédent, celui de la seconde expirée, ayant à peine sa place dans le jour qu’elle fait pourtant, et moi, ce n’est plus le moi de ce bref présent déjà fondu dans l’avenir.
Fatigue ! s’arrêter volontairement, mourir.
« Non, dit la Pluie monotone, il faut épuiser ton nuage et ton tourment. Il faut t’émietter lentement comme la pierre, comme l’arbre et moi-même, comme tout principe vivant.
» Demain, à cette même place, tu verras revenir midi très différent, parce que tout aura vieilli. Sous tes yeux perçants, les lauriers-roses seront un peu plus vermeils ; dans ce coin, où il tombe, il marquera une brèche plus grande, le crépi de la maison qui pâlit. La toile d’araignée sera plus épaisse sous le porche, elle forme un cornet fumeux où la mort veille.
» Ta camarade, l’effraie, étourdie s’égarera peut-être encore dans l’acacia, en plein soleil, et criera comme à la nuit tombante, c’est sa folie cela ou bien sait-elle qu’on peut à tout instant crier ?
» Le lézard se faufilera subtil, entre les bouteilles. Noué à leur col, il pendra comme un lacet de gandourah.
» Voici l’heure qui doit donner le maximum de clarté, ma présence l’attriste, mais si tu regardes bien, même en plein éclat, tu la verras l’ombre du grand ouvrier qui lime dans la cadence des joies mesurées.
» Il use aussi ta souffrance. Le temps vient où tu ne seras plus que terre et semence, comme au champ du repos, à côté. Et ce monument blanc, le seul qu’on aperçoive de l’allée de poiriers, ne peut-il pas t’aider à compter les midis sans impatience ? La certitude est là. »
» Ô Pluie, naturelle servante, toi qui obéis, tu me prêches la docilité. Ce qu’elle enseigne la coupole blanche, je le sais comme toi, mais elle est encore de ce monde.
» L’inconnu sera-t-il sans saisons, sans peur et sans nuit, dans la lumière de Dieu, qui ne doit ressembler à rien de ce que nous avons vu briller.
» Et cette lumière, pour avoir à la cueillir, fallait-il vraiment toutes ces années de fièvre, d’anxiété, de douleur ?
» Tu me dis que, comme toi, je tombe, la terre qui t’absorbe me prendra aussi. Je voudrais que ce fût demain.
» Car j’espère, amie Pluie, quand j’aurai trouvé ce tunnel, j’espère savoir, enfin ! »
Le mal sans distraction revient.
Être malade, c’est bien. C’est la possibilité de longues heures solitaires. Le lit de la souffrance est religieux, presque funéraire… le blanc, l’allongement, l’immobilité.
Mais pour l’âme, la bonne affaire ! Au-dessus du corps amorti, elle s’est hasardée, elle s’affranchit, enchantée, dans une enceinte sûre.
En regardant l’araignée fakir au plafond, si calme et si sage, je touche le bénéfice de la stabilité, de la méditation. Si j’allonge le bras, le froid me prend. Je me replie dans ce rectangle de chaleur. J’ai connu cela si souvent. Qu’aurait été ma vie sans ce repliement ? Vide sans doute. La maladie c’est le couvent de l’âme.
Derrière la porte le rouge-gorge s’ennuie et se plaint. Je lui réponds, mais je ne peux pas aller lui ouvrir.
Finis les après-midi sous le pommier, la pluie est maîtresse de l’allée, il a neigé sur les montagnes et le biset de la girouette se tourne invariablement du mauvais côté.
Les hirondelles, hier, se sont rassemblées, on eût dit qu’une immense cheminée lançait des suies balayées par le vent. Il a duré des heures, le tourbillon. Les vétérans échappaient à la vue, si haut pour repérer la bonne direction, celle que prend la nostalgie.
Le ciel est vide aujourd’hui, elles sont parties. À travers la mer, j’entends leur joie pépier sur la blancheur de la terrasse où nous étions si bien, mon amie, où l’une d’elles nous regardait… Vous souvenez-vous ?
Le matin, dans ce palais, ce fut celui d’une autre vie. Tout était ravissement. Le somptueux silence des appartements, les merveilles cloîtrées et l’adorable pavillon de la sultane rompant ses dorures et prêt à s’affaisser.
Et cette langueur des fontaines cerclées de parfums, les jardins sur la pente molle, qui inclinaient leur charme et leurs chemins dans un abandon presque humain.
Et les fenêtres, mon amie, ménagères des surprises qui nous arrachaient des cris, ces cadres grillagés des inestimables tableaux, une houle de roses, des lys et des cyprès, la grande mer, la lointaine montagne et, près de nous, plaqués d’or, ciselés, les lits génois, les grandes cages où frémissaient encore les ébats de l’amour.
Tout cela semblait attendre pour voir quelque vrai jour, quelque vraie nuit, luisants comme des ducats parmi la vile monnaie courante.
Vous disiez : « Pourquoi donc n’est-ce pas à vous ? » Le maître du lieu, ce n’était personne. Le palais sommeillait aux mains des serviteurs, qui n’ont rien de nos yeux buveurs et de nos âmes affamées.
Je sens que, de cette retraite, j’ai emporté un poison. Il a l’odeur orientale, le goût musqué. Il ne tue pas, mais il fait mal ; en prendre cependant, c’est une volupté.
Et, dès que je l’ai absorbé, je me retrouve sur l’escalier de marbre, près du vase au contour charnu, sous une averse de soleil, qui roule sur les marches et me baigne les pieds…
Une orange framboisée largement saigne entre mes doigts et je cherche mon courage pour penser au demain qui doit s’épancher là comme cette lumière, sans fatigue, sans bruit, sans souvenir, sans moi. Mais le bonheur de fuir, il est donné à l’inconsciente hirondelle. Quand sonne l’envie du départ, pourquoi n’avons-nous que des bras ?
Tout est si lourd autour de moi lorsque je songe à elle. À son heure elle a pu quitter la montagne déjà glacée. Du haut des nues, sentant l’appel de cette terre heureuse d’être l’épouse adorée du soleil, elle est partie et m’a laissée.
Seule mon âme peut la suivre et ma pensée.
Le reste est là, si morne, entre les pinces de la douleur.
À travers les fumées d’un jour gris, j’aperçois le marteau forgé de la porte de cèdre au seuil de laquelle j’aurais pu laisser tomber, comme des feuilles mortes, mes heures affligées.
La grêle et la pluie mélangées tourbillonnent. Les arbres sont penchés. Il passe l’ouragan dehors, et dedans l’autre aussi, qui vient nous désincruster et nous balance et nous conduit des appesantissements de la chair à l’envol de l’esprit.
La loi s’exerce contre celui-ci et nous aimons nous délecter du bon jus de la vigne, du gibier des forêts et des tentantes friandises. Nous recherchons le tabac fin, l’arôme délicat du thé, les liqueurs attrayantes et cette douce ébriété de l’amour, des caresses, des paresses prolongées.
Mais, tout à coup, la gangue cède et reste abîmée sur le sol, la pensée a pris son essor. Qui donc a desserré l’étau ?
Une souffrance, la lassitude ou l’amertume entrée avec une parole, un instant de méditation. Sous la main qui redresse le front, les écrous grincent.
Ah ! s’évader enfin ! Repousser à jamais le mortel qui vous tente, gagner une montagne où s’est cachée la paix et comme le philosophe du Levant, élever une hutte où brille, unique, la sentence préférée qui sera le soutien.
Déchirer tout lien, abandonner le feu, la table, la richesse, la volupté, avoir froid pour purifier un cœur prostitué à toutes les ardeurs, brûler pour présenter à Dieu, avec la cendre des péchés, le repentir des sécheresses, se faire divinement léger.
Qu’au jour de l’ascension prochaine, le fil très affiné se rompe de lui-même et que, paisiblement, le Seigneur la ramène, cette âme à la dérive dans l’éternité.
Que j’ai souhaité souvent et l’ascétisme et la retraite et le renoncement, que j’ai souhaité la force de prendre une hache et de retrancher de l’arbre vivant tout ce qui cache trop l’azur et sa promesse et la face du Tout-Puissant.
Et cela tient pour le moment où le cœur a cherché, plus loin que sa tristesse, l’espérance hors des limites du temps. Mais quand se recreuse la faim, la flamme baisse. Comme l’animal simple, reprise par l’instinct, je sens qu’il fait bon vivre, même avec sa misère, et chaque habitude recommence dans la cage où l’on trouve une auge d’abondance.
Dehors, je suis le jouet du soleil et du vent, j’ai les pieds prompts et l’œil en joie. Quand l’heure est invitante je vais droit devant moi. C’était ainsi qu’enfant je partais à la fête. J’aimais la musique foraine, les maillots scintillants, le pitre et la plaie de ses lèvres, les ballerines, ces fleurs à deux tiges, et je ne voyais pas l’envers de la parade, une vie bondée de peines, de labeur.
Ai-je mieux compris à travers le cristal des yeux épris, dans la fête des sentiments qui bat son plein durant la jeunesse ?
Pourquoi n’ai-je pas écouté l’avertissement sage d’une précoce lassitude ? Pourquoi le vœu reformé si souvent au petit jour n’est-il pas devenu la règle, le précepte, durant le voyage à la mort ?
C’est que Dieu, me mettant le pinceau et la plume dans la main, a doublé la tentation.
J’admire, et mon admiration c’est ma prière. Sera-t-elle ma justification ?
Ces choses si diverses et ce corps singulier où gisent le mal et la sublimité, ces millions d’éléments coordonnés auxquels la science, au fond, comprend si peu, leurs réactions atroces ou magnifiques, font naître cet étonnement et cet amour qui sont un hymne.
À cause de l’émerveillement, que Dieu me pardonne beaucoup.
Et, disant cela, je frissonne. Est-ce de peur ?
J’ai entr’ouvert la porte doucement ! Je savais bien que la dame froide était là.
Le rosier blanc, que j’aimais tant, porte des roses plus blanches, boulues, qui le tirent au sol ; le prunier s’est brisé.
Partout des pigeons perchés, des poules, des cygnes, qui auraient volé jusqu’ici, des oiseaux décolorés, pétrifiés, qui font le gros dos et, cette nuit, fondront. Partout les tristes attitudes des arbres amaigris. Les troènes capitonnés, dans leur chute brusque, on dirait des personnes qu’un étourdissement subit aurait saisies.
Le sapin fait Noël comme dans les images, il est pointu et rameux à souhait et si l’Enfant Jésus venait, charmé par sa régularité, il dirait : C’est celui-là que je veux.
L’eau a rempli la grotte où niche la chauve-souris, la nappe étale, sous la goutte chantante, fait un pli et les fougères, les pervenches, continuent leur coquetterie penchées vers la grâce attrayante de leur reflet précis.
Au-dessus pendent des chevelures ondulées, des nattes défaites de dame gelée, on se croirait chez le coiffeur des princesses trépassées.
Il s’ajoute aux fleurs blanches des fleurs blanches, le bouvreuil se brode sur la soie mate d’un écran japonais, pâle comme une joue morte et qu’il rehausse de rose et de noir.
Avec les flocons tombent des chants cristallisés qui semblent joués sur un clavier de glace.
Le pinson est tout seul sur le pommier sans ombre, le blanc a mangé le secret que resserraient si bien le soleil et la nuit, semeurs de bleus, de violets, de gris, qui drapent les cachettes sans nombre où la nature met en faction son esprit.
Tout se voit. Le jardin a perdu son âme compliquée, le rêve est sans abri.
Mais les autres, où sont-ils ?
Le crapaud, la couleuvre altérée qui venait boire au robinet qui fuit, le chien cocasse à la fois braque, épagneul et basset, la camarade qui ne sentirait plus sous ses pattes les ardoises bonnes à griffer, mais un paquet froid qui mollit, et le rouge-gorge, où sont-ils ?
Sans espoir, je l’ai appelé ; vers quelque colombier où l’on trouve large pitance il a dû s’envoler.
Au fond d’une alvéole glacée, j’ai découvert, les ailes étendues, une abeille qui semblait planer.
Et mon amie Campanule fleurit encore sous le givre. La maison pâlie est d’un rose gelé, mauve tout à l’heure, dans le soir bleuissant.
Plus d’autre trace qu’un mince chapelet, pas étoilés du rongeur anxieux, en route vers les granges ; plus rien que moi seule, comme toujours, et qui attends, avec ma soif, durant les heures blanches.
Quoi ?
Le Printemps.
À midi, au soleil, la vieille au bout de l’allée, travaillant devant sa porte, entre la neige et son chien, a l’air de la mort ravaudant un linceul.
Le figuier dépouillé porte ses fruits avortés et flétris comme des ex-voto bizarres, offerts par des hommes punis à quelque très ancienne divinité.
Après la fonte de la lourde masse, les prés sont calendrés, tout est sali, crispé et, cependant, la tige rousse d’une herbe morte élève triomphalement une goutte éclairante comme un phare.
Puisque le soleil est revenu, je le veux pour moi ; je vais arpenter la terrasse, fureter, écouter, déjeuner deux heures durant s’il me plaît et échauder des amandes pour les décortiquer, assise sur le perron de bois, à côté des bûches qui ont des mèches de mousse.
Il est midi. Je me chauffe dans ce renfoncement du porche de l’aile où il y a l’échelle, les outils, les bouteilles vides et ce sac à copeaux plié, que j’emporterai parce qu’il ressemble au haïk dont se drapent les pauvresses de Biskra, celles-là qui, en ce moment, pataugent dans les éclats d’argent à la fontaine. Et leur cruche de terre verte est une merveille.
Toute seule dans ce coin, je serre contre moi le soleil, qu’on n’avait pas vu depuis des jours, et un monde d’angoisse. Une mauvaise houle humaine envahit mon âme et la poisse. Il va falloir rouvrir la grille, affronter des visages et des yeux. Pour des péchés que je connais, d’autres que je ne connais plus, j’expie par l’errance, la lassitude, le perpétuel arrachement. Il faut songer à m’en aller de toi, ma maison rouge.
Mais, partie, je te porterai avec tant d’autres qui font le passé écrasant. Je m’en vais, toujours plus lourde, comme une ville en mouvement, qui déplace des rues, des faubourgs, des chapelles et des promenades publiques dans le vent.
Je m’en vais, comme une ville en mouvement qui charrie son histoire et ses tombeaux dormants, qui s’accroît tout en s’en allant.
Toi, ma maison rouge, tu seras à l’entrée, bien avant les remparts, sur la route aux ormes coupés et tu n’entendras pas mon beffroi mort sonner et tu ne verras pas la douleur des collines, car aucune de mes maisons ne sait qu’elle appartient à cette même ville que j’entraîne avec moi.
Et l’une ne sait pas que j’ouvre cette porte à côté, et l’autre ne sait pas que, sur le toit, je suis montée pour revoir et revoir sans satiété ces horizons divers et rassemblés, ces horizons de mon enfance inquiète, de ma jeunesse exaltée, les horizons, à tout jamais voilés, du temps de la plénitude.
Ils n’en forment qu’un seul, mais tous sont demeurés.
Pour chaque maison, je suis l’unique habitante, sa voisine est invisible, aussi partout règne la tranquillité.
La cathédrale de sapins sera au milieu de la place, toute verte et pleine de motets. La vie des oiseaux fleurira les arbres que j’ai replantés. Dans mon square, j’ai relevé la cage du cygne qui s’effondrait, afin qu’il y revienne, mais dans les rues je n’inviterai personne, oh ! personne, plus jamais.
Il y eut là, jadis, la roue et le gibet, maintenant que ce ne soit plus le supplice de rencontrer des hommes.
Celle qui passe, c’est la femme d’une autre patrie, qui s’en va vers le royaume béni du silence éternel.
Tu seras là, dans cette ville, ô ma maison d’un instant, dans la ville de ma souvenance.
Ainsi qu’on voudrait redire au mourant les tendresses de tant d’années, alors qu’il va s’en aller, que ne puis-je tout te dire avant de m’éloigner. Mais les paroles douces sont hachées dans mon âme par mille couperets.
La rafale, venue de loin, recommence à souffler jusque dans ce coin chaud où je parais si bien avec les bûches, l’échelle et le sac violet, rayé de rouge et de vert émeraude.
Elle me cherche, elle va me trouver.
Il y aura du bruit dans les haubans et puis le paquebot roulera vers le large et ce sera l’adieu, le mouchoir blanc agité vers tout ce que je dois perdre.
Partir ! Je le savais.
Mais je ne savais pas qu’à chaque épine de l’acacia j’accrocherais mon âme, comme un voile élimé, déchiré tant de fois.
Je ne savais pas qu’au fond de la volière, depuis si longtemps déserte, je resterais prisonnière ainsi qu’une caille en été.
Dans mon allée, je ne savais pas que la terre retiendrait mes pieds.
Et, puisqu’il faut partir, et sans retour possible, j’arrache et je m’en vais sur des moignons saignants, comme ces misérables d’Orient qui se traînent au bord des routes.
Le loriot ne se dira pas que mon nid n’est plus sous le pommier où je l’arrangeais chaque jour, et mon ami si cher, déjà perdu, dans son œil admirable n’aura pas même une petite larme.
Les larmes sont pour les femmes.
Que les oiseaux gardent leur joie.
Le propriétaire est venu. On a massacré l’épine noire. Sa forme régulière et charmante d’arbre heureux n’existe plus. Avant moi le rouge-gorge s’est enfui, le roitelet est allé chercher un autre mystère, les poules gratteuses ont déjà dévasté ce coin et, dans quelques jours, je serai bien loin.
Le parc et la maison rouge ne seront que souvenirs ajoutés aux souvenirs, comme les logis du Nord et de Savièse, de la Savoie et de Pontresina, comme le Cavrescio au bord du lac. Ils seront une image auprès des images de Mabrouk, d’Ibrahimieh, du Liban, du Pays Basque et de cette terrasse de Neuilly d’où je regardais une forêt en écrivant les poèmes de la Boule de Verre.
D’autres s’y ajouteront encore, jusqu’à l’immobilité de la dernière pierre, celle qu’on nous pose sur la tête.
J’erre dans la maison.
Ma chambre, je m’y agrippe, je m’y cramponne, je la regarde comme on boit. Je n’oublierai rien, ni son papier couleur d’automne avec des touffes de roses mortes, ni les rideaux d’étamine, ni la lampe voilée du foulard d’une Ouled, corail avec des bandes d’or, ni ce fauteuil fréquenté par les oiseaux.
Je rassemblerai les pauvres choses qui se sont usées ici pour en faire un feu de tristesse.
Un moi s’en ira pour toujours, celui qui prendra le train. Un autre s’attachera au chambranle, jusqu’à ce que ses doigts soient en sang sous la cravache du sort.
Un autre restera.
Sans jamais quitter l’atmosphère dans laquelle j’ai vécu intensément, durant des années son esprit s’évaporera avec lenteur, mélancolique encens.
On ouvrira, on balaiera, d’autres viendront rire et crier où tout était silence. Je serai là.
Les jours de beau temps, mon fantôme regardera la vie palpitante sous les arcades de mon allée.
Il vous parlera encore, ô Campanule ; rouge-gorge, il t’appellera le soir.
Plus triste et les yeux béants, il écoutera le murmure des branches comme on écoute l’océan.
Allons ! la paix que je cherche, il faut la faire en moi, et l’emporter sans qu’on la voie, mieux emballée que mes bijoux, au fond de mon cœur en voyage.
C’est la dernière heure.
Notre-Dame des Inconnus, je vous la donne.
Me voici. Ce que j’ai à vous dire, je le dis tout bas. Mais, au-dessus de ma tête, il a tremblé le rameau pendant du cerisier sauvage.
Consolatrice ! Est-ce vous qui l’avez appelé ? Il est là.
Je m’en approche, il m’attend, il ne m’a pas abandonnée.
Il chante tandis que je pleure.
Jamais plus je ne le verrai ici-bas.
Les yeux levés, mon plus tendre adieu je l’adresse à celui qui, peut-être, n’était pas un oiseau.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en juin 2023.
– Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Marie-Joëlle, Laura C., Françoise.
– Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Burnat-Provins, Marguerite, Près du rouge-gorge, Lille, La Hune, 1937. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Bixworth county park a été prise par Holly Victoria Norval le 27.12.2014 (sous licence CC Attribution 2.0 Générique).
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