Marguerite Burnat-Provins

POÈMES TROUBLES

1920

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POUR MOI-MÊME

… Souvenez-vous du serment sous la pluie.

I

Dolly, ma Dolly, entre vos mains d’homme ma chair a tourné. Depuis quand les poupées jouent-elles avec les grandes personnes ?

Le fard de mes joues est devenu pâle, sous vos baisers singuliers, l’âme de mon âme est devenue flamme, entre vos bras blancs qui brûlaient. Depuis quand les poupées sont-elles des femmes ?

Vos cheveux, sur votre front, roulent un pur anneau de soie et j’ai glissé ma vie dans la bague mouvante, comme un doigt. Dites-moi, Dolly, depuis quand les poupées se marient ?

L’ironie des jours ne laisse qu’inconscience dans vos yeux, vos beaux yeux verts et mordorés, pareils à ceux du chat, tranquille et nonchalant, qui s’assied parfois dans la nursery.

Sont-ils de verre ou de pensée, ma Dolly tant bercée, et sont-ils donc si profonds qu’ils absorbent tout le rayon entré par la croisée.

Dolly, depuis quand les poupées ont-elles une lumière si réelle dans leurs prunelles émaillées ?

Mais, voici que vous souriez et je sens tout mon cœur crispé, comme si des dents s’y plantaient. Dolly, depuis quand les poupées ont-elles des bouches qui mangent ?

Dans la nuit vous criez, mon cri répond au vôtre et vous avez un cœur qui bat, une voix profondément mâle et grave qui dit : Viens te cacher là.

Dolly, depuis quand les poupées sont-elles des hommes ?

Je regarde votre regard, qui se fend et s’allonge ; ma tendresse humaine s’y plonge, comme, dans un étang, s’abat un râle blessé, que l’eau va prendre à tout jamais.

Si la rive est trop loin et si je meurs, Dolly, me direz-vous, avant la fin, depuis quand les poupées savent tuer ?

Le fard de mes joues sera plus livide, et vous penserez : C’est laid de mourir !

Et vous reprendrez, entre vos mains d’homme, une autre grande personne, avec qui vous jouerez.

Dolly, les poupées, même brisées, ne peuvent pas souffrir.

II

Cette nuit-là, Dolly, dans la chambre il y avait une douleur brûlante et, dans le délire, des paroles accablées qui s’épanchaient, colorées par les anciens songes, moites comme le sang.

Une femme divaguait ; l’autre attendait et pleurait d’attendre.

Des pas, dans la nuit, dans la pluie, des pas, aussi légers de loin que les gouttes qui choient et puis, plus près, et la porte grinçante ouverte sur le corridor dallé.

C’eut été l’espoir, peut-être la consolation, peut-être la fin de la fièvre, ou rien, qui sait !

Ils ne sont pas venus.

La femme qui veillait s’est endormie, celle qui délirait a rouvert les yeux, dans sa lassitude, sur la vérité.

Non pas l’étroite vérité qui se meut dans un jour méchant, cela, Dolly, c’est si peu de chose : mais sur la béante et décourageante vérité, qui dit : « Le puits de la cour est moins noir, moins glacé, moins dangereux que le fond de ce cœur.

Ne plongez là ni votre main, ni votre confiance, ni votre tendresse.

Le rêve ne supporte pas l’eau lourde, plus que l’aile du papillon. S’il est posé sur le bord de la margelle, qu’il s’élève et s’enfuie, fût-ce dans une nuit de tempête.

Il ira se briser, peut-être, contre le pignon de granit, c’est moins dur que contre une poitrine d’homme.

Voilà ce que pensait la femme qui ne dormait pas. Le vent passait par les fentes. Il y en a beaucoup dans la vieille maison, il montait les marches et allait voir à l’étage la femme qui dormait.

L’autre comptait : Il est une heure, deux heures, comme on fait quand on souffre, on compte le temps de sa souffrance, on attend le jour.

Vient-il vraiment, vient-il plus que les pas dans la pluie et l’aurore n’est-ce pas encore une blanche nuit ?

Que je suis lasse, Dolly !

III

Le profil cendré, retombant sur l’épaule nue, et le fin ourlet d’or sur le front détendu, c’est la féerie d’amour serrée, comme une rose, entre mes mains couleur de morte et débordantes cependant, de tout mon cœur.

Dors ou feins le sommeil, reste dans le silence, calme statue couchée sous mon regard perdu, perdu aux profondeurs de ces milliers d’années, qui glissent entre nous et l’antique ferveur, ce soir ressuscitée.

Toute la pureté est là et mes doigts tremblent.

Sur la rose serrée, ils restent entr’ouverts.

Plongés dans la mer intangible, ils noient leur fièvre. Que pas un mot ne vienne briser ton sourire, que pas un bruit ne vienne émouvoir cette nuit.

Cette nuit qui vit sous mes doigts qui tremblent.

IV

Dolly, ce soir, j’ai mal de vivre et votre âme est cachée. Elle est comme l’amande d’un fruit étranger, sous une coque lustrée.

Je ne cherche pas à broyer la fibre de l’enveloppe. Vous resterez, Dolly, où vous vous en allez ?

Moi, je reste dans la vapeur dorée, qui n’est ni aube, ni couchant ; dans la vapeur bleutée, qui n’est point nuit. La vision alternée s’approche et se retire, mêlant des douceurs de voile et des éclats d’aurore boréale.

Et je suis moi, seulement moi, dans le long paysage vide, où je m’en vais lentement, avec un dédain qui sourit à peine et mes deux bras retombés.

Que vous êtes loin, Dolly !

V

Avez-vous vu, sur le lierre, la pluie ? La pluie mauve, qui fond, dans l’eau, avec le bleu du ciel, une coulée de sang affaibli ; cette fine ondée que j’aime, Dolly, autant que mes larmes, parce qu’aujourd’hui le ciel est moi et ce sang-là, le mien, libre, hors des tristes frontières de la chair.

Je voudrais que vous dormiez, douce chose, sous cette mousseline. Et ce serait triste, Dolly, vous seriez un peu morte, immobile, sur votre lit fait des bruyères aimées et de ce velours bis, qui se constelle de rosée.

Vos mains brunes écraseraient des perles, sans que vous le sachiez ; vous écrasez tant de choses, sans le savoir, Dolly.

L’insouciance ondulerait, autour de vous, comme ces fougères qui vous plaisent aussi.

Pourquoi faut-il que, ce matin, pour compléter une discrète et subtile harmonie, je souhaite tant voir votre visage clos, sous le fard mauve de la pluie.

VI

Dolly, ce soir de lune imprécis est pareil à la tristesse qui me vient de vos yeux. Je ne leur demande pas de joie.

Il est pareil à la tendresse qui s’assombrit ou s’illumine, en jouant avec les ombres et les clartés.

Ce soir hésitant m’a regardée, par le guichet de la porte, à travers la vitre trouble, comme notre amour.

Il ne m’a pas reconnue, ce frère de tant d’autres instants brumeux où j’y voyais encore, car, à présent, c’est une autre qui chancelle dans le corridor, ténébreux et froid, où je veux éviter une dalle qui se relève, la rampe de l’escalier, ou rien, même, que votre cher fantôme, Dolly.

Mais cela, c’est plus difficile.

Autour de moi, les chambres sont vides, le silence accompagne le chant de mes pensées.

Si vous dites : Pourquoi ça chante… ? comme tu dis, je n’en saurai rien, mon amour, car c’est toute mélancolie, ce soir de lune imprécis.

Je viens de fermer et les verrous sont mis, mais je sens que les portes s’ouvriront quand même et qu’elle entrera, cette nuit, la curieuse qui va partout, presque douce, d’abord, et puis si dangereuse.

Tu sais bien, dis, toi dont j’ai pu tenir les rêves dans mes mains, tu sais, ma souffrance, Dolly.

VII

Votre parfum est tout contre ma chair, comme vous-même vous étiez, ces nuits où vous n’avez pas cru m’aimer, car c’est la volupté seule qui vous attire.

Qu’elle entre par la fenêtre ou la porte, que la femme qui vous la donne soit plébéienne ou racée, faut-il regarder de si près ?

Pour moi, jamais je n’ai pu boire certains vins que dans un verre couleur d’émeraude, ou dans ces vieux Venise patriciens, faits pour les mains transparentes.

Je songe à l’hermine que j’ai vue traverser le pré, un jour d’hiver. Elle était belle et marchait posément, sa petite tête levée, farouche et méprisante, il y avait, sur elle, une pureté glacée.

Souvent, j’ai pensé que nous étions pareilles, car la vie n’a pu me l’enlever ce désir hautain d’être blanche, quand même, et solitaire, et cependant, votre parfum est là, contre ma chair.

Dolly, reprenez-le, que je l’oublie, et que j’oublie cette chaleur qui m’envahissait après notre étreinte, comme un relent de mes jardins d’Afrique, au cœur de juillet.

Que je devienne froide, et fière de porter une robe immaculée.

L’hermine traversait le pré.

Tombe la neige, Dolly.

VIII

Je ne suis jamais là et c’est une fatigue d’aller à ma recherche, à travers des paroles croisées, des gestes sans dessin, des heures sans couleur, qui passent entre des gens sans tête.

Ah ! Dolly, ne m’aiderez-vous pas à me retrouver moi-même. Prenez un flambeau. Vous savez bien, on dit : « Non, pas ici, peut-être là, on n’a pas regardé dans ce coin », quand on a perdu une bague.

Mais son âme, sa très profonde pensée, tout ce vers quoi le front se tend, ne plus l’apercevoir et s’en aller, comme sur une route peu sûre, dans la nuit !

M’aiderez-vous, ou bien n’est-ce qu’illusion cette épaule d’homme ; et ce bras vivant, n’est-ce qu’une forme ?

Tenez la lumière, aidez-moi Dolly ; ou plutôt, non, merci, ne cherchons plus.

Celle qui est partie, c’est une autre, toujours une autre et l’heure, avec elle, s’en va.

Tout est bien ainsi. Celle que je cherche, un jour ou l’autre reviendra.

Mais vous, mon visage chéri, vous ne serez plus là.

IX

Vous devez avoir peur de moi, oui peur, vous entendez.

C’est toi qui parles, j’entends, je ne ris pas. Voici, pour une fois, sur ma face ouverte et fermée, ta face penchée.

Je t’adore et ne t’aime pas. J’attends.

Ta tête, retombée, a oublié l’éclair éteint.

Tu seras, quand je le voudrai, la harpe brisée. Sous mon corps, je sentirai sauter les cordes de soie pourprée et craquer la nacre des clefs.

Et puis, l’air vibrera, ému par la plainte antique, chaque nuit renouvelée.

Plainte de harpe brisée, au fond des âges passionnés… et ce soir, sous ma caresse renversée, qui veut le don que l’homme ne fait jamais.

X

Dolly, ma torture chérie, pourquoi vous ai-je retrouvé dans cette chambre ?

Je venais mettre mes petits souliers et je ne voulais pas t’entendre dire : « Donne, je vais te déchausser ».

Ta cigarette est posée sur le bord de la table et tu souris, penché.

Donnez votre main, Dolly, mes lèvres la prennent et vous dites : Une caresse ! J’adore ça.

Mes petits souliers sont là, qu’ils y restent.

Ton sourire, tes yeux baissés, cette feinte tranquillité… et tes doigts qui errent.

Laisse-moi modeler ton front, tes longs yeux dormants, et le marbre chaud du baiser, dans une plus pure forme et serrer, tout doucement, un bout d’oreille entre mes dents.

Quelle ombre chaste et merveilleuse !

Est-ce vous, Dolly, ma déesse aux fins cheveux, partie là-bas, étendue dans cette île que vous rêviez, où il y aurait des lauriers roses ? Vous disiez ?

— Rien.

— Si, tu disais rageusement : Tais-toi.

— Comment ! il fait déjà nuit : Quelle heure ?

Je ne sais. Et mes petits souliers sont là.

Oh ! cette odeur d’ambre et de chair et de tabac.

XI

Vous n’allez pas continuer ce jeu et frapper sur une âme, comme on frappe les verres sur la nappe, pour les faire vibrer, après le dîner.

Vous n’avez pas vu que ce vin immobile et qu’on n’a pas bu, on dirait du sang.

Quel air triste vous feriez ! La longue plainte musicale, autour de moi, va errer, s’épuiser.

Je prendrai un fruit, je dirai : « Toi ! Peux-tu ne pas comprendre ? »

Vers vos mains, qui pourraient être comme un soir indien, j’ai vainement penché la tête, je n’ai rien trouvé, que l’air empli de paroles et ce froid qui me pince le cœur.

Et j’ai repris ma route gelée, dans cet hiver de la pensée où je ne peux pas m’engourdir tout-à-fait.

Si je le pouvais, Dolly, vous frapperiez sans que répondent les arpèges, le verre serait brisé et moi délivrée.

Mais le voudrais-je ?

Alors, vous ne pourriez plus me reprocher l’anxiété de mon visage, mes yeux funèbres, préoccupés d’ailleurs, et cette autre vie où je me réfugie, parce que vous me faites trop mal dans celle-ci.

Tout serait bien clos, comme les volets de la maison vide, quand je partirai.

Et vous n’auriez, ma Dolly, aucune tendresse et vous penseriez : Je déteste ce qui est glacé.

XII

Vous êtes noire et blanche, Dolly, comme la fleur de la fève, vous êtes sombre et pure et difficile à lire et plus difficile à aimer.

J’ai beau regarder vos boucles cendrées et le dessin séraphique de votre front et l’étonnement de vos yeux qui, parfois, viennent de naître et parfois contiennent toutes les malices de la Chine.

Je vous avoue, je ne lis pas.

Ah ! Si vous veniez vous-même, ma forme la plus nue, si vous laissiez, derrière la porte, tous les vêtements de votre âme, comme je vous prendrais, ma frêle, comme je vous élèverais au bout de mes bras tendus, pour vous isoler.

Que vous seriez belle, mon île blonde, baignée dans ma pureté, et que ma pensée vigilante saurait vous entourer comme la mer.

Alors, vous ne seriez plus que blanche. Mais, vous obéissez au vent qui souffle, Dolly, fleur de fève et souvent, vous êtes si noire.

XIII

Si vous saviez comme, dans ce crépuscule, tout est brisé, sans âme, vous mettriez un baiser sur mon cœur désespéré.

Un baiser ?… Non, Dolly, une vague caresse de vos deux doigts allongés et distraits, qui ne se soucient pas de ce qu’ils vont toucher.

Si vous saviez ! Il y a, sur la grand’route, une pauvre lampe électrique, qui brûle un sang clair, un sang anémié.

Quel chien aboie ? Un chien sans race, qui se taira pour mettre son museau sur les touffes griffues de deux pattes usées, et qui essaiera de dormir, tandis que mes yeux, dans le noir, font une touée.

Ah ! Dolly, ce que j’y vois : tous mes jours, toutes mes années, pêle-mêle, entassés avec des masses sombres, des gouffres, des éclats.

J’étais riche, ma chérie, je croyais cela et puis, tout à coup, si pauvre. J’ai voulu dresser ma tente au bord du désert de votre âme, me reposer là.

J’aurais réuni quatre pierres et, dans un vase de terre, j’aurais eu votre parfum, vous savez, ce qui est ambre et chair et quelque chose encore de si subtil, comme un souvenir, resté dans une fleur, au jardin où les plantes songent.

J’aurais voulu demeurer là et, de regarder au loin, si loin, dans votre horizon, j’aurai brûlé mes yeux et perdu ma raison et chanté dans la solitude.

Il ne reste pas même cette folie !

Ma chambre, quatre murs blancs ; au plafond, tant de moustiques et, sur la route où parle encore un passant, la pauvre lampe électrique qui consume du sang.

Que c’est doux, pourtant, que vous ne voyiez pas trop près de mon mal, trop près de ma vie. Car, votre sourire ce soir, dans ce décor de chaux et de départ, ce serait la lame qui fouille et qui plie.

Dormez, dormez très loin, Dolly.

XIV

Ah ! pouvoir pleurer, mon ami.

Combien de fois l’a-t-on dit, et crié. Combien de fois n’a-t-on pas réclamé les larmes et souhaité voir se lever les vannes amères, pour sauver un cœur qui se noie.

Pleurer, non pas comme un enfant, ni comme une femme, mais tout large, tout grand, comme l’horizon infini.

L’eau vivante tomberait sur mes mains, sur mon oreiller. Je laisserais couler, couler ainsi, toute ma vie, si je pouvais.

Mais, au coin de mes paupières, le mystérieux chemin se resserre et je ne peux plus.

Bientôt vous direz : « Quel mauvais caractère ! Et comme vous parlez. »

Vous direz, de votre voix cajoleuse, tant de méchancetés, ma tendresse jolie, que vous ferez comme quand on brûle une plaie.

Et moi j’écouterai, je me tairai.

On se tait aussi sous la terre, mais que d’heures encore avant d’arriver là-bas, que d’heures et que de paroles.

Il fait du vent, ma Dolly, rentrez vite, je ne veux pas que vous ayiez froid.

XV

Vous eussiez pu m’endormir, Dolly, par ces paroles, vaines, je le sais, mais que j’aurais prises, comme on prend les perles noires de l’opium.

Et, m’endormant, vous eussiez fait une œuvre d’art, ayant déposé dans mon âme, la graine sacrée des songes. Ce qui se serait levé, ma tristesse chérie, une moisson de merveilles, de celles qui débordent les mots, mon cœur éclatant en gerbes, en mille lumières portées sur des féeries.

Ah ! mes parterres, Dolly, et mes palais et mes troupeaux sauvages et l’éléphant qui danse, sous la lune, avec un collier de rubis ; et mes panthères détachées et mes étangs peuplés de reflets d’or, de vie nacrée.

Et mes oiseaux de soie, mes pavillons de bois précieux, où pleure une musique aux larmes inconnues, mon âme teinte comme l’arc-en-ciel, heureuse et déployée sur mes richesses innombrables.

Et la voûte, Dolly, la voûte bleue des nuits, cloutée de regards fixes et rayée de chutes d’étoiles.

Et tout cela, ma Dolly, tenait dans le cœur brun de la perle d’opium.

Une parole, la seule.

Dite par vous, Dolly.

XVI

Ton cœur changeant que je n’ai pas, à qui tu le donneras, je l’ignore.

Avec toi, je veux ignorer. L’heure est une absinthe vert pâle et lactée. Tes yeux fondus s’y étalent ; vont-ils me prendre, m’entraîner ?

Non, Dolly, venez. Cambrez vos reins saccadés, donnez à mon angoisse chercheuse votre chair énamourée.

Ne mettez rien dans vos pensées que la fleur brûlante, en bouton, qui tourne vite, au soleil de quelques minutes, se presse de fleurir en notre sang et d’y baigner, en s’épuisant, toute sa magie.

Respirez-la bien, Dolly, grisez-vous jusqu’aux moelles. Plus votre ivresse sera folle, plus je sentirai votre corps perdu dans le mien, qui s’endort, plus ma joie sera grande, ma joie bizarre et capiteuse, qui vous en veut, de son extase douloureuse.

XVII

Mon amour, qu’avez-vous dit ? Que vous me faites rire ! Cette chanson, je veux l’entendre encore, pour la savoir et la chanter aussi.

Je crois cela ! Et puis, quand je veux reprendre les notes, les mots sont durs comme les pierres, ils m’étouffent, parce que c’est votre voix qui tombe dans ma gorge et dans mon souvenir, si lourde de douceur, que tout succombe.

Ah ! Je sais bien, on ne veut pas, on dit : « Je chanterai quand même », mais, par les veines crevées, toute la joie s’en va, Dolly, il ne reste rien que la peine et le regret d’avoir appris ces mots que tu répètes pour me faire rire et qui me feront pleurer si longuement que, ce jour-là, je ne pourrai plus sortir.

Mais comme nul n’ignore que j’ai de subites fantaisies et que des êtres sont peints sous mes paupières, on pensera qu’une lugubre image hantait cette journée.

Ah ! triste, triste, ma Dolly, le fantôme de ta gaîté.

XVIII

Aujourd’hui, vous avez mis votre teint gris-perle et votre mine absente. Votre visage a l’air de voyager et je vous dis adieu, Dolly, tandis que vous marchez, tenant ma main dans votre main si froide, moins cependant que votre cœur.

Vous croyez entendre mon pas, de temps en temps, une parole. Je n’ai pas regardé deux fois le corbeau trop noir posé sur la vase, là-bas et qui s’envole, je suis rentrée à la maison, d’un bond.

La grosse et vieille clef, glissée dans la serrure, c’est quelque chose qui pénètre dans l’intimité, la porte se plaint comme un moribond, le silence humide flotte, doucement remué par le vent qui vient des terres étranges, le plafond est bas sur mon chagrin solitaire, mais, sous le ciel, et malgré la promenade, votre visage gris-perle n’a pas changé. Cette parfaite tranquillité d’homme, c’est encore une méchanceté.

Vous croyez toujours tenir ma main, c’est un geste machinal, vous tiendriez ainsi la laisse ou l’oreille du chien.

J’ai roulé bien serré mon habituelle taciturnité, et vous dites, sans vous détourner :

« C’est gai, aujourd’hui ? »

« C’est gai. »

Une mazurka danse dans ma bouche fermée, tandis que je suis à l’abri des murs épais, remuant des cendres, avec des ongles brûlés.

J’écoute l’huile baisser dans la lampe, pour rien aujourd’hui.

Mon cœur sonne le tocsin, n’apportez point d’eau, tout flambe.

Ah ! que j’aime le feu et que j’aime la cendre.

Mais, que font ces arbres là-bas et ce pesant étang sans vie et ce chemin décoloré ?

Je suis donc là ? Vous souriez, vous entendez mon pas, Dolly ?

XIX

Oh ! cette odeur, douce âme enfuie, ramenez-la dans vos deux mains ; ramenez-la, comme un esprit égaré qui se replie et se renferme dans la raison.

Car, si vous la laissez flotter dans cette chambre, plus jamais je ne pourrai dormir. Je resterai des jours, des nuits, dans le champ de pavots où la tête me tourne et mes yeux grandiront, comme deux lunes enfiévrées, sur un interminable soir.

Je ne pourrai plus vivre, Dolly, sans vous, sans cette odeur et, quand vous reviendrez chercher ma forme amaigrie, vous ne trouverez plus qu’un regard.

Mais, reviendrez-vous, Dolly ?

XX

Jardin sans fleurs, oiseau sans plumes, âme sans clarté…

J’ai chanté un air dépouillé, sur deux notes, peut-être une, c’était assez.

Vous ne m’entendiez pas, Dolly, bien que votre grâce nerveuse fût couchée sur mon peignoir japonais. Vous affectiez de regarder la fumée et vos souvenirs, au fond de votre tête.

J’étais fatiguée de sentir deux corps et deux cœurs dans un espace trop étroit pour y mettre, à la fois, tant de peine et d’indifférence.

Et, maintenant, je ris de lassitude et, d’un seul coup d’épaule, j’envoie rouler tous les débris de mon amour sur le plancher.

Ah ! boire, dormir, manger, avoir un chien, un potager, des graines à semer au printemps, en automne. Avoir un tablier carré, avec des poches pour les petites choses que l’on aime retrouver, un tabouret où poser ses pieds, une fenêtre qui donne sur le jardin où ne vivrait qu’une moitié de la vie, sans les hommes.

Être moi, près de moi, pendant de longs, de très longs jours et devenir si forte qu’un soir, en entendant frapper à la porte, je pense :

Je n’irai pas ouvrir, ce doit être Dolly.

XXI

Ne sois pas méchant, veux-tu ? C’est laid et c’est inutile. Je t’ai dit souvent que l’heure n’a que soixante minutes, soixante petits pieds qui s’en vont vite, vite, sont déjà au tournant… Alors, le temps d’être méchant ?

Mais, vous voulez quand même ? Allez.

Je vais dessiner un maussade paysage, un paysage d’orage, tout sec et dur, bistre et blanc, l’étendue balayée de tes yeux, avec des arbres tordus en coups de fouet, la crête hargneuse des montagnes quand il pleut et l’herbe plus misérable d’avoir senti votre colère, Dolly.

Vous avez cette audace, imprudente jeunesse, de gâcher du temps et de le rejeter dans l’éternité, noirci d’un mauvais souvenir !

Pendant que vous y êtes, brûlez vos sauvages fagots d’épines. Brûlez ! Quand j’aurai achevé de peindre le ruisseau rageur d’eau troublée, vous reviendrez près de cette plate-bande d’héliotropes, qui sent si bon. Vous vous assoierez, tranquille et les pieds rejoints, vous serez la belle fin d’une journée commencée sous l’averse, plus sereine d’avoir été bouleversée et presque convalescente, ma petite poupée.

Je pourrai vous toucher, sans voir remonter les délicates oreilles, où toute votre insolence est en spirale.

C’est une chance, vraiment, que les oreilles se présentent dans le profil ! Vous ne me voyez pas les examiner, vous ne pouvez pas m’attaquer, ma chatte irascible, ni me griffer, ni vous pourlécher, parce qu’il y aurait du sang, un peu, sur ma peau rayée.

Allez, vous êtes une vilaine jolie. Je vous aime, Dolly, mais je crois que jamais je ne pourrai vous supporter.

XXII

Étendez-vous, calmez-vous, là, tout allongé. Vous aurez du chocolat.

Non ? Eh bien, fumez.

Votre demi-regard me suffit ; je sens l’épingle dorée, à tête d’émeraude, s’enfoncer.

Votre ongle a touché le point rouge et brûlant, la cendre tombe en s’éparpillant.

Au jardin, le chien court dans les feuilles mortes. Vous entendez, il court dans l’automne.

Ah ! Dolly ! notre bel été ! Le chien va gratter, faire un trou pour l’enterrer au pied du figuier, avec les figues vertes, trop tôt cueillies par la tempête.

XXIII

Si vous étiez à moi, Dolly, ma tendresse inconnue, à moi qui puis vous donner une immortelle beauté, je vous emporterais dans la totale solitude.

Le plus immense des déserts et vous, enguirlandée de mirages, vous, mon oasis, et la forêt de nos caprices, dressée comme cent mille palmiers, dans un sourd horizon de sables tassés, de ceux-là qui couvent les tisons ensevelis des années ; un horizon jaloux, qui se refuse à livrer quoi que ce soit de son passé.

Ce serait bien, cela ! Car, lorsqu’on possède des raretés, ne cherche-t-on pas la place la meilleure, la plus lointaine, la plus dérobée, pour les y cacher ?

Vous êtes un joyau enchâssé dans mon cœur.

Je sais que je ne peux pas vous emporter.

Alors, Dolly, il faudra arracher.

XXIV

Étendez les bras, laissez-vous tomber dans le rêve double et sombrez.

Que la volupté pèse lourd à vos adorables paupières et les a finement marbrées d’une ombre mauve et dorée. Mais, votre bouche tendue s’est arquée autrement que dans la lumière, pour un autre baiser.

Donnez vos hanches étroites à mes genoux volontaires, qui serrent votre désir palpitant et prêt à jaillir en rosée autour du fruit de chair.

Mes yeux voraces ont grandi, ils prennent tout votre visage, mon cœur épouse votre cœur et j’ai, dans ma main, la ronde douceur de votre nuque appesantie.

Vous êtes grave, ma Dolly, et l’attente, sur vos traits fins, a tiré son voile. Attendez, je veux sentir encore s’impatienter dans une mousseline grise, la forme mince et précise, sous mon étreinte couchée.

Qui êtes-vous ? Qui es-tu, toi que je possède pour quelques instants, et qui râles éperdument, par mes flancs battu, comme on râle dans le naufrage ?

Ton âme prompte à se cabrer, où est-elle, et tes mains fortes, qui pourraient tout à coup, devenir cruelles et m’étrangler ?

Ton âme, elle est entre mes dents, toute souple et balancée, au rythme de ma volonté.

Tes mains, elles sont là-bas, très loin, au bout de tes bras échoués sur la toile.

Et tes yeux tant aimés sont clos, ayant noyé dans le flot d’une morbidesse inconnue, mes deux étoiles.

Qui es-tu, toi qui m’as dit, déjà, ne plus pouvoir te retrouver toi-même ?

Mon mâle plaisir pétrit, impérieux et sûr, ta forme mâle et quand tu crieras, ma Dolly, c’est un cri de femme en folie, qui répondra à mon cri de femme.

Malgré tout, tu te seras royalement donné à celle qui voulut te prendre, et je pourrai bien te rendre au mystère des destinées, sans regret.

XXV

Vous voulez que je vous dise ? À quoi bon ?

À quoi bon tirer sur des mots, qui sonnent un carillon sans air et laisser sa vérité, à peine murmurée, pendue, comme le bronze entre les pierres.

Jouer avec des sons, égrener des syllabes, ces perles creuses où s’élime le fil, et ne laisser tomber que le bruit, sans pensée, comme un couvercle guilloché, sur la douleur.

Je ne vous dirai rien. Supposez.

XXVI

Vous allez dormir, baby, vous êtes bien, ainsi ? Je vous jure qu’il n’y a point de vipères, ni quoi que ce soit dont un homme puisse avoir peur.

Fermez vos yeux adorés, ma Dolly et faites un rêve cuivré, un rêve d’automne, tout en fougères.

Avec des femmes ?

Oui, des femmes aussi. Vous dites si volontiers : Elles s’en vont, les belles… Va-t’en avec elles, dors, mon enfant si petit.

Quel ineffable silence et cette vie aimée, là, toute abandonnée. Il n’entend plus, il dort très longtemps quand il dort.

Mansour ! Apporte-moi la clef.

Tu es bien sûr que les jardins sont vides et les cages ouvertes ?

Et la petite lampe ?

C’est bien.

… des bambous, d’énormes bambous rangés, avec leurs bracelets gravés et des feuilles si étroites en soie d’ailes, faites pour chanter autour des sveltes piliers qui cachent mon domaine.

Voici la porte sous les nattes, le mur de terre se fend comme un gâteau de blé et mes palmiers ont l’air de soutenir un temple.

Ô chemin vide, ô porte refermée, ô ma maison de la chaleur, de la douceur et de la peur !

Un bond, fluide comme le bond du vent sur ma main, une langue vermeille et les deux phares en plein jour, les yeux de la panthère projetés sur la mer de ma mélancolie.

Feux d’espoir, balayez tout, dresse-toi, souple férocité ! Que tu m’as reconnue !

Voici mon bras, entre tes crocs ; j’ai mon âme aussi, tu sais, j’ai tout apporté. Viens, je te donnerai ce jouet, pour le rouler sur le marbre, qui devient bleu, dans la maison bien abritée.

Mes fleurs ! mes fleurs épaisses, largement pulpées, gonflées d’étourdissement et le datura si blanc, où la mort pend ! Ce frère immaculé du scorpion noir renverse sa coupe étranglée, sans la vider. Il semble dire : J’attends.

Entre les feuilles, grandes et découpées dans une pourpre doublée d’aurore, des trompes balancées, comme de jeunes arbres qui joueraient et, dans le cuir de l’oreille crevassée, l’anneau de diamants.

La caurale boit, en couchant son aigrette au bord d’un bassin d’argent ; des plumes font une fête, dans une ombre royale, tissée des lambeaux de tant de nuits parfaites, une ombre où s’aiguisent de fines têtes, des becs d’ivoire et des yeux enchantés.

Ô ma maison de la beauté ! J’ai laissé les liffas ramper et le jasmin, aux trop grandes corolles, t’engourdir de cette odeur folle qui guette et fait chanceler.

J’ai laissé, là-bas, ma triste livrée. Il faut des pieds nus pour toucher les degrés, pour franchir le silence, pour arriver au cœur de la paix, qui me regarde, avec des yeux couleur de jade.

Car, celle-là, ce n’est pas la paix occidentale, qu’on trouve dans l’église, avec la rue autour, c’est la paix totale, avec la vie essentielle et la mort autour, si l’on veut ; avec la volonté, comme un sceau, sur chaque acte, avec un sceptre qui commande à la journée. Et, cependant, la volonté sans la volonté, et l’esclavage allongé de la paresse, sous les pieds qui écrasent des sentences brodées.

Oui, là il faut des pieds nus, pour mieux fouler un sol où s’agenouillent des fortunes et, du bout de l’orteil, les disperser.

Ô ma maison du faste et de la prodigalité ! Mets ta fraîcheur ruineuse sur mes yeux enivrés. Le jour n’a point de cœur, car j’ai oublié l’heure, rien ici ne doit rien rappeler, puisqu’il est inutile d’exister.

Tes sculptures raffinées, tes nonchalants tapis, l’art de tes cuivres, de tes ors et la rêverie des vitraux aux ardentes plaques brisées, comme les visions entrecoupées des chauds minuits, tout cela, ce n’est plus matière, mais atmosphère, où je m’étire, où je me plais.

Ô ma maison pleine d’eau bleue, laisse-moi me baigner, comme dans une enfance.

Quelle légèreté ! La terrasse vide ne porte que le duvet échappé de quelque brillante poitrine ou les parcelles micacées d’un sable fin, plus fin d’avoir été criblé dans l’air. Quelle légèreté ces riens et la lumière !

Mon âme est restée sur la mosaïque hachée, où l’on voit des tranches de chair glacée rosir, auprès des fragments noirs, et la panthère couchée, entre ses pattes l’a lancée et rattrapée et je souris de la voir. Qu’elle garde ce jouet, qu’elle écrase ce jouet, son jeu est encore silence.

Pourquoi mes oiseaux ne veulent-ils plus crier ? Pourquoi l’éléphant meut-il si lentement ses quatre tours grises et pourquoi mes fauves se taisent-ils. Est-ce une présence humaine qui les force à marcher dans l’allée plane du respect ?

C’est donc qu’ils comprennent, ô ma maison de douceur, qu’il faut sous mes mains, des têtes inclinées, des bouches scellées et que, dans la chaleur, aujourd’hui, il y a ma pensée, vague, diluée et, tout à coup ressaisie, refondue, et rebattue, droite comme l’acier.

Oh ! le poignard de ma pensée, dans ma maison de la peur !

Il faudra redescendre les degrés, revoir mes fleurs, donner un dernier baiser au masque félin, où se croisent deux feux, ouvrir la porte et m’en aller.

Mais là, près du divan, c’est la petite lampe, et le vase d’argile et l’aiguille et l’oubli.

C’est fait. Entre mes dents l’artère dure, le fin bambou où circulent des fées, comme dans un tunnel ouvert sur la splendeur.

… Ce frottement, c’est le pas de Mansour, qui emporte la clef, vers la maison trop blanche.

Mansour, reviens ! Regarde là. Un soir, il faudra tuer.

Cette fourrure sous mes doigts. Ah ! vos fins cheveux, ma chérie.

Vous avez bien dormi, Dolly.

XXVII

Il y a longtemps, vous savez, que Chopin et moi nous vivons ensemble. Je n’en parle jamais.

Si je croyais que Dieu est vraiment dans le temple, je ne pourrais pas entrer, je serais morte avant, brisée par l’infini, tuée par l’idée.

Et, pour la musique, non plus, je ne peux pas entrer, vous comprenez ?

Est-il possible qu’on aille au concert, prendre cette musique-fille, chambrée, prostituée à toutes les oreilles, qui a l’air de mendier un compliment et veut donner une secousse quand même, pour trois francs.

De la musique qui ne s’étend pas, qui respire sans air et va retomber là, étouffée.

Je vois la gorge bleue et le lacet.

Oh ! Dolly, la musique immense, la musique-vie, la mortelle musique pour soi seul et dans un espace à elle seule, où elle pourrait être faible à nous courber, faible à mourir et, alors, au maximum de sa puissance.

Je me souviens de ce noir, qui pinçait les trois cordes de la kora, instrument naïf comme le premier jour et poignant.

À trois pas, je n’entendais rien, je me suis approchée, j’ai entendu mon âme, là-bas, dans le remous herbeux d’un Bar-El-Ghazal, comme une face hors de l’eau, qui chanterait un hymne à la lune, le soir de sa mort.

Mais, je ne peux pas être toujours là-bas, dans mon pays dévoré par la plus grande soif, je ne peux pas vivre une vie musicale d’herbe et de branche et de ruisseau ; c’est pourquoi, ayant dû subir le toit sur ma tête, j’aime Chopin.

Avec ceux qui font de la musique, les compositeurs, je ne me risque jamais, je n’y connais rien ; mais, je connais l’archet qui glisse du front aux orteils et la réponse vibrante de l’être et le respect de cela.

Ah ! ma Dolly ! qu’on n’en parle pas. Les mots se tuent en voulant dire ce que c’est qu’une aile. Il y a des esprits qui les défient et la musique, la définir, on ne peut pas.

Je sais tous les noms célèbres qui sonnent ; mais j’aime Chopin, parce qu’il est l’étreinte, la danse, le vent, la forêt et la mer.

Il est le grand voyage et la musique, Dolly, c’est ce qui s’en va.

Quand tu t’éloigneras, ô ma souffrance harmonieuse, ce sera le chant qui meurt sur les eaux, celles de l’étang qui mouillait tes yeux, qui noyait tes paroles, quand tu parlais seul auprès des roseaux.

Dolly, ma musique perdue, toi qui t’en vas.

XXVIII

Vous savez autre chose qu’une caresse, vous, pour dire ce que l’on ne dit pas, quand il n’y a plus de mots, quand le goût de la vie est si bas qu’on glisserait sans peine, de la minute même dans une éternité quelconque, pourvu que ce ne soit plus cela, qui dit non.

Le ruban d’une caresse, c’est de la soie. Cela tourne et se noue et rattache la vie baillante et décousue, qui s’en allait. Une caresse, c’est un poème lent dispensé des paroles, c’est l’expression légère et profonde entre toutes, elle met des minutes à dire : Comprends-tu ? Comprenez-vous ?

Oui, n’est-ce pas ? Oui.

Une caresse, c’est oui, Dolly, et la syllabe orientale et chaude, n’est-elle pas toute caresse et don.

Oui, un oiseau peut le dire et, dans le cri féroce et innocent des bêtes, dans un soupir d’insecte, partout vous retrouvez oui. Parmi les joncs, parmi les feuilles, dans tous les sillons des champs, sous les roues de la charrette et dans la pendule. Et quand la porte s’ouvre, elle dit : oui.

Comme le chanteur arabe, parmi les fines cascades du rythme aux mille mouvements, je pourrais, des heures durant, répéter sur tous les modes : Oui, oui.

Vous le savez, Dolly, oui est sur mon visage, et c’est pourquoi j’ai dû braver la haine de ceux qui vivent de non.

Mais, la vie répondant à mon cri, nous étions deux, et oui, c’est le triomphe.

Il arrive que vous me voyez rire, en dedans.

Alors, tu demandes : « Ça rit, pourquoi ? »

Ça rit, parce que, parce que… oui, ma chérie.

XXIX

Non, cher, je ne peux pas dormir. Vous êtes debout dans la chambre et dans ma pensée ; je vous vois, vous ou votre reflet, sans cesse remuer.

Demeurez un instant en repos. Votre tête obstinée dit non. Dolly, je vous en prie, vous marchez dans mon cœur, maintenant, et vous avez renversé toutes les lampes qui doraient ma nuit. Au fond de mon obscurité, je vous entends chanter.

Pouvez-vous chanter gaiement, au milieu de cette détresse. Vous pouvez !

Sur le grand divan noir, du tissu le plus fin, se roule votre souplesse. Que c’est bon, dites, d’enfoncer les coudes au creux des souffrances, de se faire un nid parmi de floconneux débris d’illusions et d’attendre autre chose, avec sérénité.

Le jour venu, votre réveil candide sourira, vous direz : « Je n’ai pas rêvé ».

Je n’aurai dormi ni rêvé. Auprès de vous, j’aurai vécu quelques heures trempées de fiel, celle que vous me tendez comme des fruits précieux.

Dans le silence, je broie cette amertume, quand vous consentez enfin à vous assoupir, avec cet air de veille qui reste sur vos oreilles et vos boucles redressées.

Un mince voile de chair sur vos dangereuses prunelles et je me sens un peu désenchaînée, comme le prisonnier qui garde une main libre, pour manger un pain en deuil. Mais, vous vous éveillez avant la dernière bouchée et vous avez toujours les poches pleines de pommes d’angoisse.

Donnez ! Donne, et que je morde un peu tes doigts volontaires, que je voie un jet de colère épaissir ton regard et la méchanceté, superbe comme un dragon d’orient, remonter à la surface, sur les flots verts.

Vous chantez toujours, Dolly ? Non, je ne peux pas dormir.

XXX

Laisse-moi sur ton corps, aussi ramassée qu’une tortue sous une carapace ombrée de noir et de jaune clair.

Quand ma tête sortira de cette grotte ténébreuse, où glissent les lambeaux d’un soleil fumeux, que verrai-je ?

L’eau, le ciel ? Faudra-t-il encore nager ou me soulever par un aérien voyage, avec le bâton de la fable entre les dents.

Faudra-t-il encore bouger ? Le mouvement est chose vaine. Mon âme d’Asie l’a renié ; elle choit et je suis morte d’avoir été.

Laisse-moi sur ta chair, tassée comme la mousse sur un rocher.

XXXI

Je n’ai plus peur que de ne rien attendre.

À la nuit tombante, on ferme les portes, en regardant deux fois le loquet. Il est tard, dit-on, qui viendrait ?

Mais, si l’on entend le pas qui ranime la rue, plus de crainte, la porte reste ouverte.

Celui que j’attends précède son pas, je suis rassurée, il est là.

Hélas ! Dolly, quand c’est vous qui venez trop souvent il n’y a personne.

XXXII

Lourdes, dans leurs auges carrées, les fontaines couchées ne disent rien.

Pour entendre conter une légende, par une voix déliée, entre les herbes, que n’aurais-je donné !

J’aurais appris à narrer moi-même pour vous endormir, Dolly, les soirs trop tristes, par des paroles nuancées, ravies aux fontaines couchées.

Mais, elles m’ont refusé cette faveur, même la plus ancienne, où se mire un ange couronné.

Je me tourne suppliante, vers l’eau étroite, si vivante qui coule dans l’ovale de vos yeux.

Que ce soit elle qui dise des mensonges, des contes émerveillés, quand le soir est si bas que le ciel qui se plombe, écrase sans pitié mon cœur.

Mais qu’elles parlent tendrement, pour me tromper mieux, les deux fontaines de vos yeux.

XXXIII

Vous ne m’avez rien versé, Dolly. J’ai bu, sans flacon et sans verre, cette liqueur que vous savez, trouble, claire et d’une amère suavité, qu’on n’avale jamais que les yeux fermés. Sais-tu ce qu’elle contenait ?

Votre amour ? Non, mon aimée, il remplirait à peine le chaton de ma bague ; c’est simplement de la vie brûlante et filtrée à travers ma folie, de la vie à vous, que vous ne m’avez pas donnée, que j’ai volée, tandis que vous étiez lointaine, retournée dans je ne sais lequel de ces bouges que vous affectionnez.

Je ne vous reprends pas à la nuit ambiguë, où quelque fille, débraillée, s’accoude auprès d’une chandelle plantée dans une bouteille. La cire coule sur le verre souillé, la vie coule sur l’heure désolée, et le rayon céleste de vos yeux glisse sur cette chair, tant de fois insultée, tant de fois payée.

Je vous laisse.

Connaissez jusqu’au fond le gluant abîme de la turpitude ; que l’épouvante salutaire, vous prenant aux épaules, vous chasse à tout jamais et qu’un terrible élan vous rejette dans la lumière.

Aujourd’hui, c’est encore la rue d’une ville poissée de boue, un soir d’opium, deux coups frappés au volet sous l’oscillation agonisante du réverbère.

Je vous ai dit, Dolly, que la bruine est funeste à votre délicat visage, qu’il faut aller vous reposer et ne pas rêver, ma chérie.

Moi, pour une fortune, je ne voudrais plus remuer. Ne me touchez pas, j’ai bu toute votre vie.

Et tu fais semblant d’être mort. Mais, tout à coup, avec un éclatant regard qui rit, tu diras : « Moi, je n’ai pas sommeil, pas du tout ! Je pense aux Antilles. »

XXXIV

Va-t’en, tu n’es qu’un spectre, une verte fumée montant d’un sol âpre et vieilli.

Tu me laisseras trop, pour remplir les journées de l’hiver enfermé dans la boîte d’étain.

Tu laisseras, à mes mains longues, tout ce que tu n’as pas donné, ces forces meurtries, desséchées, plus douloureuses d’avoir tant ressemblé à de belles promesses. Et pourtant, nous allions sur le même chemin, tu étais là, je ne t’ai pas atteint.

Mais était-ce bien vous, Dolly ? Est-ce autre chose cette forme, ce nom, cette voix ?

Jamais elle n’a dit une parole réelle, qui fait que l’on s’arrête et qu’autour des épaules, les bras nouent leur tendresse avec leur volonté et lient tout l’avenir à un très court passé.

Cette voix qui parlait, si chaudement timbrée, entraînant des caresses flottantes, sans objet et des images vaporisées, ce n’était pas ta voix.

Une autre t’écoutait. J’étais toujours seule, très seule et j’avançais sur ma grand’route hallucinée, celle où il n’y aura jamais que moi, béante, fascinée par tout ce qui n’est pas.

Le vent traîne sur le velours, la brume enlaçante est salée et, sur une roche ébréchée, un feu.

Quelque espérance morte, incinérée.

Votre fumée verte, Dolly.

XXXV

Labyrinthes, corbeilles, au détour des chemins, courbes des parfums ; cheveux, oreilles creuses, guirlandes des bras, fruits des seins, volupté où l’on se promène en mille sentiers divins.

Laissez-moi, Dolly, je travaille, je peins. Ne renversez pas l’eau, ne mordez pas la soie de mes pinceaux.

Cela ne vous dit rien, la grande joie charnelle ? Vous riez, votre cigare s’est éteint et je vois bien comment elle pend, votre main.

Ah non ! N’explique pas, il faudrait que j’écoute et je suis à mille lieues déjà, dans ce refuge où je vous aurai toute, ô chair rétive que voilà.

Vous savez bien, là-bas où dansèrent vos fugues, vos malsaines curiosités, là-bas où vous reprendriez le baiser de deux bouches, puisque cela vous plaît.

Vous pouvez railler où je n’aperçois qu’un calice. Cela vous paraît votre droit d’effilocher vos nerfs, de duper votre cœur et vous vous moquez de cette créature trop simple qui ne vous ressemble pas.

Qui sait ? Ici, dans l’enceinte fermée, tout me paraît inutile. Mais là-bas ? C’est là-bas qu’Aphrodisia se donne à trois amants à la fois.

L’oisiveté et la lumière font une vie transparente et point journalière, car, au royaume des fantaisies, personne ne compte ni ne prévoit.

Ah, Dolly, pourquoi sommes-nous, vous et moi, des gens aux mains gantées, aux pieds chaussés… Mais vous regardez en dedans et je ne fais qu’un bond dans vos prunelles.

… Ô Mansour, c’est dans la maison rose que je veux aller.

Les sabots des chevaux battent, comme maillets d’ivoire, la route dallée. À droite, à gauche, des marais, des roseaux aigus, très serrés, et l’alcyon géant qui cherche sa pâture et des cigales aplaties sur l’écorce des oliviers.

Dans un crissement de chaleur, les bleus eucalyptus, ces arbres de la lune, et les figuiers de barbarie dont les épines gardent l’ambre fondant des fruits. Les banians laissent pendre leurs branches, en stalactites vivantes ; à travers la svelte et noire colonnade, je vois ma rose muraille, à peine un éclat de corail brisé, dans la verdure lourde.

C’est mon jardin, aux milles vases cloisonnés, aux parterres creusés pour recevoir les eaux et le patio très long, entre les fûts de granit rouge, où dans la laine blanche, attendent mes serpents.

Têtes taillées en diamants, vie allongée, mort enfermée dans la souple lancette aux prestes mouvements. Comme une source d’eau, bruissement d’écailles, quelques gouttes passant dans un canal de marbre et tu es là, ô mon trésor roulé, noué, coulé. Ô puissance prête à tuer !

J’ai jeté sur la grande amphore, mes vêtements et je viens nue. Mon nabout est au bas des marches, je viens avec moi seulement, avec tout mon amour de la triomphante souplesse, de la rapide cruauté ! Je viens nue. Vous allez frapper.

Un pas encore et la laine remue. La bande orangée sur son bord, ondule et s’élève, animée.

Que l’air est doux ! Les dattes bientôt mûres, luisent là-haut comme caillots de sang, qu’il fait bon vivre. Ils sont là, plus de cent.

Comme un bijou de jais, mêlé de chrysoprase, une tête se glisse, un écrin gris s’entrouvre sur un morceau de glace verte. Oh l’œil absent ! Oh cette énigme du regard et cet écrasement !

Ils sont dix, et puis vingt, et puis tous qui fourmillent et, sur mon corps, passent en ondes fraîches, leurs sifflements.

Les aiguilles mortelles frétillent, disparaissent. Je tends mon bras, un froid émail s’en empare et s’y tord, de caressants anneaux entourent mes chevilles et, la face penchée vers le danger, je tombe, lentement attirée, sur le lit onduleux qui couve mille morts.

Le multiple baiser des bouches glaciales monte, de mes orteils à mon front renversé et mes cheveux bouclés, en nouvelles spirales, se tressent de corps fins, qui jouent à s’y nicher. Et le cobra, tendu vers mes lèvres sans crainte, a touché mollement mes dents de ses deux pointes et cherche mon oreille, où cacher un secret.

« Te tuer, toi qui sais nager dans le fleuve des yeux, prolonger la langueur des rêves qui se nouent et rester immobile, écoutant le soleil ! Te tuer, toi, paresse et torpeur et luxure, et rythme trop pareil au rythme de nos jeux, non !

Tu peux rassembler nos tiges froides en gerbe, les tordre, en faire un oreiller, et tu dormiras mieux qu’ailleurs.

Et si tu veux frapper, quelque soir où les mangues tirent les branches jusqu’au sol, si tu veux voir plus rouge au bout d’un jour d’été, ne me dis qu’un mot : Là.

Mais aujourd’hui, ne bouge pas, c’est nous qui sommes ton amour, nous te gardons étendue sur la laine, que tu aimes, comme la soie, comme le bois, ces choses douces.

Nous voulons ton extase plus pleine.

Aspire le mystère de notre vie dormante, ô toi qui nous comprends et connais nos réveils.

Et maintenant, dis-moi, la flamme étrange qui vit en toi, au pays des songes, luit-elle ? »

Combien de temps ai-je donc sommeillé, ensevelie au milieu d’eux, comme sur des lianes ?

Pourquoi sont-ils tombés, mes bracelets frileux qui se chauffaient contre ma peau zébrée de violet, et mes colliers mouvants, et la ceinture impériale où pendaient leurs yeux… ?

La voiture basse a laissé deux traces sur le sable teinté de l’allée. Les fontaines s’épanchent et les roses vont boire, les mandariniers plient sous une charge d’or.

« Mansour ! Je n’entre pas, la clef est tombée dans l’amphore. »

Sur les bords de la prairie, aux longs reflets de soie, les gazelles ont levé des lampes merveilleuses, des lampes noires, au cœur bleu. Le grand aigle captif m’a saluée d’un cri.

Que dites-vous, Dolly ?

Une… araignée sur votre manche, et vous me percez le tympan ! La chose plaisante qu’un homme effarouché. Non ! vous l’êtes vraiment ? Vous exécrez les araignées. Rassurez-vous, elle est morte à présent.

XXXVI

Vous étudiez le plafond en escomptant ma faiblesse. J’entends bien : J’aurai des crèmes, des douceurs !

Et si vous n’aviez rien qu’un bon petit pinçon à cette place ultrasensible de votre bras, où vous ne voulez que des lèvres à peine ouvertes, traînant à fleur de duvet, où vous ne supportez pas même un vrai baiser.

Et si personne, jamais plus, n’accordait à votre câline mendicité ces caresses que vous aimez par-dessus tout, ma chose perverse, que ce serait bien fait !

Vos yeux de mer deviendraient noirs, sur vos très méchantes oreilles courrait ce frisson irrité qui les fait remonter soudain et votre égoïsme parfait se cabrerait à tout casser.

Quel dommage, ma Dolly, que cela ne puisse arriver.

Il y aura toujours une main féminine prête à donner, un cœur qui ouvrira l’opulente escarcelle et videra son trésor dans la manne percée de votre indifférence. Vous le gaspillerez.

Sur les routes de l’impossible vous irez, courant, ayant semé à tous les vents, du sang, des âmes, des fortunes, et vous retrouverez partout l’insatiété.

C’est ainsi, qu’avec des mains d’hommes, jouent les grands enfants.

XXXVII

Que vous êtes distraite, ma jolie ! Vous me demandez si je suis fatiguée ? Non, jamais. Je ne suis plus fatiguée. Ce mot là, c’est bien quand on rentre de la promenade. Je suis morte.

Maintenant, vous pouvez virer, tracasser les objets et faire un grand discours aux astres. Je n’entends point.

Si votre bouche effleure la mienne, brusque et rapide comme un vol de mouche, je ne sens point.

Si vous interrogez mes yeux où la nuit s’étale plus dense, je ne vois point, je suis morte. Je pense.

C’est loin ma pensée, que c’est loin !

Je ne suis pas née et je vis d’une vie plus intense. Je sais qu’elle a été. Vous eussiez pu m’aider à le voir ce monde de mon autre enfance, de mon autre âme, une des premières, j’en ai possédé tant.

Il n’y avait jamais de nuit, d’abord. Le jour s’affaiblissait, se reposait un instant et se relevait plus puissant. Dans une atmosphère bleuâtre, flottaient des masses, des forces en quête d’une forme. Oh ! je me souviens bien, quelquefois, mais un instant.

Il m’aurait fallu votre épaule pour m’y appuyer, comme on s’appuie au môle, en regardant avidement l’océan.

Mieux vaut chercher le soutien de la vague, Dolly, car vous n’êtes qu’un flot qui se déroule et fuit, dans un rire d’écume.

Je regarde donc seule si loin, au cadre immense où tout se décompose.

Vos yeux résumaient bien cet univers perdu. Je l’aurais retrouvé, si vous aviez voulu, mais vos yeux grands ouverts se closent plus durement que ceux des morts et les âmes se tuent contre le chaud cristal, comme se tuent les oiseaux lancés contre les phares.

J’étais sortie de moi-même, pour aller à vous, comme on quitte, joyeux, une demeure sombre afin d’aller vers le matin.

Vous n’êtes qu’un soir rempli d’étincelles et moi, je me trompe toujours parce que je n’ai pas demandé au sage mon chemin.

Je m’en retourne, si loin ! Et je dis comme cette enfant de quatre ans qui, elle aussi, se souvenait : « Quand j’étais grande ».

J’étais grande, très grande, ma Dolly et c’était au pays où votre nonchalance se fût éclairée de ces lampes dont la mèche brûle dans l’éther.

XXXVIII

Je ne peux pas supporter les vêtements, Dolly. Je vous ai dit souvent combien il est criminel et sauvage d’envelopper la nudité, de vivre sous un ciel dont notre corps a peur.

Et nue, encore, je me sens accablée par la chair, cette gaine massive, qui alourdit l’invisible et paralyse le vrai mouvement. J’envie les impondérables qui m’entourent, ces femmes évadées de moi, qui restent cependant à portée, pour me soutenir dans le difficile passage. Elles m’emmènent, quelquefois, beaucoup plus loin que la contrée où Mansour garde mes propriétés, plus haut que la plus haute montagne de pierre, que la plus haute cime des douleurs.

Ma dépouille est restée dans la chambre, sur une chaise. Cette robe misérable, il faudra la reprendre pour travailler.

Si vous l’aperceviez, Dolly, vous croiriez voir ma forme, bien définie, de mes cheveux à mes souliers.

Croyez-le, ma finesse, mais voici que mes bras s’allongent hors des murs et s’en vont tâter les étoiles, voici que mes pieds s’en vont chercher, dans l’infini, les royaumes éclairés par la vérité.

Les uns rapportent des voyages des éventails, des perroquets, des cabinets sanglés de cordelières, où l’on met des objets dépaysés. Je ne veux rien rapporter qu’une autre lumière prise à la rayonnante pensée de mes sœurs, prise à la certitude de l’être qui commence à se dégager, qui voit, hors de la terre, cette réalité qu’on appelle mystère et qui, peut-être ne l’est pas, mais seulement pudeur voilée, en face de notre lourdeur, flambeau qui se dérobe à l’aveuglement volontaire.

Pourquoi cherchons-nous ailleurs, quand le seul intérêt est là.

Si nous voulions nous affirmer durant la vie, si le visage vraiment se levait, si le front devenait sommet, chaque soir, je pourrais laisser la robe sur la chaise et vous lui parleriez, Dolly, tandis qu’au long des voies éblouissantes, libre comme un parfum, je m’en irais.

XXXIX

Vous aimez jouer, Dolly, ce sera toujours de votre âge. Jouez donc, au bord de la mer, au bord de la vie. Vos doigts solides et puérils, ont saisi le petit singe de peluche jaune, qui a deux yeux en clous, les plus tristes du monde.

Pétrie de nostalgie, je sens profondément cette tristesse de clous plantés dans le masque imité.

Le singe est assis sur le rayon de la bibliothèque. Vous le dérangez, il pend, tête en bas, mais sans l’illusion d’être vivant et folâtrant, à la plus haute branche d’un teck.

Il sait que, jamais, dans un jeu superbe, d’agiles mains noires, qui seraient les siennes, n’agrandiront la vermeille blessure d’un marbre aux minceurs d’épiderme, incrusté de vitraux ; il n’attrapera pas la mouche étincelante, qui danse sur les verdures fermentées. Elle est dans l’impossibilité, la ruine embrassée par la jungle.

Il sait que pour être un jouet, il faut des yeux sans larmes, des bras raides, une poitrine vide et la bouche simulée, au vermillon, d’un trait.

Si le mouvement répondait au mouvement humain, qui disloque et tourmente, la main capricieuse aurait peur ; il retomberait, le jouet, brisé.

Mais, le singe que vous aimez retourne sur la tablette, flatté d’un mot de tendresse, dont le souvenir lui fera passer le temps, jusqu’à la prochaine caresse, si la moindre parcelle grise, gît entre les clous.

Combien je regrette, Dolly, de n’avoir jamais su jouer avec rien, avec personne, ni singe, ni homme, et combien je vous envie, vous, qui pouvez jouer avec tout.

XL

Dolly, cette cave où nous sommes est sans issue. Pourquoi donc y être descendues ?

Vous n’avez point de lumière, pas une allumette, rien ? Qu’il fait sombre et chaud, ici.

Ai-je rêvé ? Les parois se balancent, elles sont douces comme velours. Est-ce la mousse des temps passés qui couvre les murs désolés de n’avoir jamais vu le jour ?

Il n’y a que vous et moi, pas même une araignée. Vous n’avez pas peur, n’est-ce pas ?

De l’eau… et cette odeur étrangère et si forte, cette odeur où il y a l’âpreté de la mer, la sève forestière, le goût du fer et d’un fruit mordu, toute la vie et l’arôme de la mort aussi, caché dessous, cette odeur qui est avec nous.

Ce n’est pas la mousse des murs, ce n’est pas l’eau de la fontaine, qui sentent ainsi.

Allons donc voir, plongeons nos mains, chérie.

Vous avez dit : oh ! comme lorsqu’on vous fait mal.

Ah ! C’est du sang, mon sang, Dolly !

Nous sommes enfermées dans mon cœur.

XLI

Vous le connaissez, Dolly, le baiser-fantôme, le baiser de la solitude et de la nuit, celui qui laisse aux lèvres une ombre appuyée, quelquefois remuée pour augmenter l’emprise du souvenir. Ce baiser fini, qui ne veut plus s’en aller et revient et s’impose. Il se défait presque, mais aussitôt se reforme et, ne tenant que la bouche, il va partout.

Ce baiser-fleur : la tige qui se lève de terre, monte, cherche le jour, trouve le soleil et s’épanouit.

L’être debout cherche l’être debout, il attire l’être, il plie et se courbe et s’allonge ; ainsi la tige, chargée de graines, s’incline quand elle sème.

Il sème, le baiser-vie.

Et puis, les yeux fermés, la face changée, les bras étendus, le cœur qui s’enfuit.

Ah ! dans l’amour et dans le sommeil, où t’en vas-tu, la vie ?

Et puis, le baiser-mort, ma Dolly.

C’est ce mort-là qui s’en revient la nuit.

XLII

Comme elle est loin mon enjôleuse sirène, celle qui m’appelait dans les rochers, à qui j’ai répondu d’une voix déchirée par le vent.

Elle émergeait, curieuse, sur l’étendue fouettée des jours. Je croyais la tenir et sa forme fuyante m’échappait. Je croyais l’enlacer, un moment ses yeux obsédants étaient clos, mais ils se rouvraient aussitôt sur la course immatérielle des vagues, et d’un bond, le torse d’argent, les reins d’émeraude, s’abîmaient sous les flots.

Ah, Dolly, chercher, chercher dans la mer, jusqu’au dernier souffle, jusqu’au dernier geste des bras ouverts. Te chercher, toi, ma vision flottante, et t’atteindre malgré la houle et t’appuyer au granit droit, glisser mes mains sur tes épaules, sous ta nuque résistante, et mon regard dans le désert du tien.

Désert, sans la douceur des sables, ô long pays de verre et de métaux, où les pieds brûlent et se glacent. Entrer là, cependant, sans hésiter, pour y mourir de soif, étourdie de reflets, être le centre d’une étoile.

Mais elle est loin, l’enchanteresse, perdue et reployée.

Et maintenant, Dolly, par dessus l’épaule jaune des marronniers, il y a, au fond de mon horizon, une statue en fonte de la liberté.

XLIII

Assise devant le feu, j’ai entrelacé mes doigts et, dessus, appuyé les lèvres, si fortement qu’elles me font mal.

Le vent renvoie les rideaux dans la chambre, le feu hors de la chambre, les bonheurs hors du cœur.

Tout tremble et s’en va.

Dolly, il faudrait que vous fussiez là, avec des mains fraternelles et me pansiez comme un grand blessé. Je ne veux plus que personne dise : Ma pauvre chérie. C’est plus triste que la cloche qui sonne sous les flots. Et, d’abord, je suis riche.

Quant à l’amour, Dolly, quant à l’amour…

Je crois que ma lèvre saigne, j’ai trop serré et cela blesse, plus que vos dents polies, qui cherchaient à jouer si tendrement, si longuement.

Pourquoi me regardez-vous ? Ce n’est donc rien la distance et la mort, et l’impossible ! Pourquoi ta main sur mon bras ?

Tu dis : Des fatigues, des fatigues, cela passera.

Oui, cela passe. Un jour de moins, un jour de plus, vers autre chose.

Mon amour, seras-tu encore dans cet au-delà ?

XLIV

Dolly, le soleil rouge qui descend est pris entre les branches, comme une orange entre les doigts d’un chimpanzé.

C’est Janvier. La mort en blanc se promène et j’ai froid.

Vous êtes toujours là, douce tête, blême sous la lampe dans une énigmatique extase, mais vous n’êtes plus là, mon visage d’été, mon ivoire passionné.

Ce soir, je sens que mon âme, contrainte et fardée, a un autre sourire et je voudrais posséder un venin vert pour le lancer contre tout ce qui m’empoisonne, gagner ma liberté, rejoindre ce qui pantèle dans le vent, dans l’écume, dans la voyageuse brume.

Je ne peux pas rester transie, sous une voûte où la glace pend, comme là-bas, au morne abri des crépuscules, qui racontent des choses, à peine murmurées. Mon nom s’y glisse-t-il parfois ?

Mon nom est-il resté, l’entendez-vous quand vous passez devant la porte ?

La rancœur noire est remontée dans les mares de mes prunelles.

Je vais brûler une charge de bois.

Tu disais : C’est triste ? Je crois.

Mais non, rien n’est triste, chérie. Le feu coule en nappe de joie sur ma robe de satin, il me baigne. J’étends les bras dans l’Océan Magnifique et je nage enfin, sans effort, ayant rompu toutes les chaînes.

Voici l’île de corail, qui gonfle et s’étale. Elle a de roses colliers, une écharpe verte et des chemins ignorés où des oiseaux, parents des fées, me font signe.

Adieu, Dolly, je m’en vais.

XLV

Je vois vos yeux qui disent : Je ne comprends pas.

C’est que vous êtes sans amour.

Si le feu attaquait la campagne, lui, le plus fort et qu’il fît des ronciers et des herbes tremblantes, cette cendre laissée en proie aux vents épars, comprendriez-vous ?

Si la mer, bondissant sur les rochers des côtes, roulait dans les chemins, entrait dans les maisons, surprenant le berceau et le lit inutile, comprendriez-vous ?

Si la nuit recouvrait d’une cloche étouffante tout ce qui vit, et que plus un matin ne fleurît au ciel noir, comprendriez-vous que l’ombre est la maîtresse, que tout son poids domine et que la mort viendra.

Si la foudre, en été, tombait, tombait sans cesse et qu’il ne restât plus qu’un désert calciné, comprendriez-vous ce malheur ?

Mais qu’est-ce donc, Dolly, que le feu et la mer, que la foudre et la nuit, auprès de cette haute puissance : l’amour.

Abritez vos yeux pour mieux voir, jusqu’au fond du paysage de ma vie et comprenez, chère, je vous en supplie.

Tu as paralysé mes doigts dans un pincement solide, voici ce je ne sais quoi qui frémit un peu dans ton visage, quand il s’entr’ouvre ; mais, il se referme aussitôt dédaigneux.

Le soir est lourd et je ne sais plus rien de ta pensée.

Ah ! pense tout ce que tu veux, la barque file à la dérive. Que j’aille jusqu’à l’Océan, que la cargaison d’amertume me fasse couler en pleine eau.

Ils se fermeront mieux, les flots, que ton déconcertant visage.

XLVI

Vous revoir, vous revoir là, comme l’image d’un amant qui fit un oreiller de chair à mon sommeil, un oreiller où s’étouffait la petite horloge sacrée. Vous revoir ainsi, avec le visage étreint de volupté et retravaillé par la fièvre de votre désir jamais las, vous, ma chérie.

Vous retrouver sincère, à l’heure grave du serment sous la pluie ! Double et bizarre vision, et quel miroir me la renvoie.

Peut être le dernier rayon qui crée la fantasmagorie dans le cimetière apaisé, où rien ne bouge. Peut être un glacis fauve, sur le vitrail cintré d’un mausolée, un rappel de cette couleur étrange et rare de vos cheveux, le souvenir de la lampe assoupie dans l’oratoire des nuits.

Un soleil chauve et rond s’applique au centre d’une croix, il rattache l’arbre et les bras, comme un sceau de métal rougi.

Au bout d’un fil d’araignée, une feuille jaune tremble et les chênes, durement, laissent tomber leurs fruits.

Assise sur les madriers qui, bientôt, sentiront glisser la bière dans ce voyage court où l’on s’en va si loin, je suis tranquille et penchée sur une fosse ouverte là, une couche large et fraîche où, dans la rigide solitude demain, quelqu’un dormira.

Mais, pourquoi vous revoir ici. C’est le froid jardin de la mort et vous vivez, je crois, Dolly.

XLVII

Dolly, la vie est un châle qui s’effrange et tombe des épaules. Je n’en suis plus couverte qu’à moitié, moins peut-être, et ce qui apparaît, ce n’est pas cette chair bientôt abandonnée, c’est mon âme.

Elle est comme le poignardé à la porte du dispensaire la nuit. Ignorant qui l’a frappée, pourquoi on l’a frappée, elle cherche, elle se cramponne.

Il pleut, l’être malheureux attend, avec du sang sur la poitrine, on n’a pas entendu. Il va s’évanouir.

Mon âme cherche à tâtons, engluée de craintive ignorance. Elle conserve l’espoir d’entendre un pas, une clef dans la serrure, de voir la lampe levée et le bienfaiteur qui sait où et comment l’on guérit.

Pourrait-elle guérir elle-même ? C’est impossible. Elle est trop avancée dans ce mal que font toutes les vies, dont les plus anciennes ne s’effacent que comme images, mais demeurent comme empreintes, toujours plus creusées.

Elles sont parties, semblables à des personnes qui peuvent laisser leurs mains invisibles aux endroits quittés, des mains agissantes, sans que l’ensemble du corps puisse jamais être aperçu. Et celles-là continuent à pétrir la masse humaine qui évolue.

Je vous ai dit comment revient le souvenir en lambeaux, sur de fugitifs éclats d’une lumière supra-réelle. Combien je voudrais rattacher tous les lambeaux, refaire la trame, qui est moi, qui devrait m’appartenir et semble n’appartenir à personne.

Mais, mon cœur a dix mille ans, et, sentant ainsi tout le passé, vous voulez que je domine la douleur, qui n’est que la conscience d’être, d’avoir été, sans jamais me posséder moi-même.

Vous voulez que j’agisse sur ce qui m’échappe et qui me tient car, depuis ma première naissance, tout en moi est présent, tout reste présent, mais enveloppé. Ce que je voudrais laisser choir s’enfonce dans mes mains. Ce qui tremble s’ajoute à ce qui tremble. Comment briser le fil impérissable de la destinée.

Ainsi que dans un arbre, le frémissement de la feuille s’ajoute au frémissement, et les feuilles durcies des plus caduques branches ont la même vie que celle des pousses de l’année ; car, il n’est point pour moi de saison clémente, où la connaissance s’endort.

De la racine au faîte, tout, également, existe, souffre, et se souvient, mais dans le noir.

La moindre brise émeut tout l’arbre, la moindre pluie glisse partout, la feuille trempée frotte la feuille et l’émotion gagne, se propage. Est-ce la vie, cela ?

Que voulez-vous que je vous dise ?

Je suis déjà absente à moitié. Faut-il revenir pour dominer. Je ne suis pas maîtresse de ma puissance.

Ceux d’au-delà, souvent, me prennent de la force, veulent-ils se réunir à nous, ou bien est-ce l’effort pour les rejoindre qui donnera le mot de la fatigue, du poids qui accable l’univers, le mot des séparations, des retours, des arrachements continuels dans l’infini.

Et, cependant ne sciez pas l’arbre, Dolly, il repousserait si vite !

Il faudrait arracher toutes ses racines, les séparer de la terre qui le nourrit mal, que rien ne reste de ce qui fut entrave et lien.

Vous qui êtes mystique, vous sauriez faire cela.

J’ai peur, quand mon âme se détachera, si le secours ne vient pas assez vite, que des fils restent accrochés à cette planète convulsée, des fils accrochés à ma souffrance vitale, à ce poids que je veux anéantir. J’ai peur qu’elle tire encore, dans l’éternité, ce pesant chariot soulevé de la terrestre ornière.

Je veux que, cette fois, mon âme soit libre, elle demande sa liberté.

Aurai-je la force de couper tous les fils ?

Aucun de ceux qui sont là, si souvent, ne me dit comment il a fait, quelle distance il a gagnée ni ce qu’est la possibilité de s’évader hors de toute souffrance.

Ce n’est pas égoïsme, Dolly, ni désir d’éluder la loi, mais lassitude, qui dure depuis des millénaires.

N’y a-t-il donc aucune pitié pour cela ?

Mon temps doit être terminé ; pour la dernière fois j’aurai été enchaînée.

Nous sommes faibles, vous et moi. Nous avons joué avec les hochets. Nous sommes téméraires, tous les dangers nous plaisaient.

Vous, vous entrerez dans une église, vous serez pardonnée, vous resterez sous la lampe rouge et vous attendrez que le Tout Puissant règle votre compte.

Cela ne me suffit pas. Je voudrais voir clair, mais je n’ai point de lumière. Le soleil n’éclaire pas ce qui n’est pas le jour, la lune ignore de quelle nuit je veux parler, elle y divaguerait comme une perle dépolie et rien ne se détacherait.

Pour éclairer cela, il faut une étoile vivante, et jamais vue ; l’étoile vérité.

Je veux la reconnaître entre les milliards qui errent en cortège dans l’illimité, monter jusqu’à elle et rencontrer en chemin ceux qui savent pourquoi un grand bonheur, jadis ouvert, s’est contracté dans cette formule expiatoire : la geôle d’ici-bas ; pour qui ma vue immense s’est restreinte, pour qui l’hiver encore va saisir toute flamme et la geler.

Alors qu’autrefois j’ai régné.

Par quel crime le pouvoir fut-il anéanti ? Je ne me souviens pas ! Que la force me le montre, pour qu’au moins je paie sans révolte et que je sache si le temps est vraiment accompli, si la délivrance approche.

Avec des organes qui me soutiennent à peine, avec l’air trop dense que je respire, je n’ai plus assez pour vivre ici.

XLVIII

Bientôt, sur mes lèvres, expirera la confidence. À vous, je peux dire ces choses, et puis tout s’éteindra.

Le souvenir de mes autres existences, Dolly, c’est un voile mouillé qui pèse sur mon front.

C’est la lourde vague qui m’accable. Le naufrage de ma naissance m’a jetée contre une côte tragique, où les flots doivent s’empourprer.

Dans le voile, parfois, une lame rapide fait une déchirure, il est percé, si peu, mais je vois, je retrouve l’âme primitive.

Les astres ne sont point formés.

Quelle vitesse dans l’éther, quel vol splendide, à travers… à travers. Qui a retissé plus serré ? Le voile est intact, tout est à recommencer.

La mort m’aidera-t-elle à prolonger l’instant lumineux où l’horizon spirituel se découvre et s’offre sans restriction ; l’instant où le plus vieux des passés s’approche, tout chargé des défunts mystères.

On semble s’approcher.

Ce qui reste, indécis et pourtant tenace, c’est, après la course dans l’inexistant, la lueur inconnue de notre terre, une chaleur à faire jaillir en un jour des forêts, c’est la danse rythmée des couleurs innombrables, autres que celles perçues par nos yeux. Mais comment les nommer, dire ce qui n’est pas bleu, ou vert, ni orangé, mais qui est… Donnez-moi des mots, ombre de Dolly, vous qui n’êtes qu’un jonc et renfermez l’énergie parfois. Appelez-la, retenez-la, et cherchez des mots, vous que j’ai aimée.

Vous le devez à la vie, pour que je puisse dire ce qui m’apparut, avant ma prochaine mort.

Tendez la main que j’aille à bord de la barque sans voiles, j’ai appelé le passeur.

Vous avez vécu moins que moi.

Aussi, debout, et retenu encore sur la grève de chair, vous me regarderez, m’éloigner, m’éloigner…

 


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en septembre 2024.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Michèle, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Marguerite Burnat-Provins, Poèmes troubles, Paris, E. Sansot, 1920. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Drapé, statue romaine a été prise par Sylvie Savary.

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