
Marguerite Burnat-Provins
POÈMES DE LA BOULE DE VERRE
1917
1918
Nouveaux poèmes de la boule de verre
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Table des matières
NOUVEAUX POÈMES DE LA BOULE DE VERRE
Dans la boule de verre où nagent les fantômes, j’ai aperçu deux ombres qui se cherchaient.
Il m’a semblé entendre des paroles. Ces poèmes, pour un instant, rendront la vie aux voix qui se sont tues, aux formes qui se sont effacées.
POUR UNE OMBRE
OFFRANDE
TOI QUI ME FAIS TANT SOUFFRIR, CROIS-TU, COMME LES GENS DE MON PAYS, QU’IL FAUT CREVER LES YEUX DU ROSSIGNOL POUR QUE SA VOIX GRANDISSE DE TOUTE SA DÉTRESSE ?
SI TU LE CROIS, VOICI MES YEUX REMPLIS DE TON IMAGE.
CRÈVE-LES, JE CHANTERAI.
LA souple nuit se glisse à travers les bosquets de mon âme et m’enveloppe de sa pitié.
Je l’ai appelée depuis l’aube, le jour comprend moins la douleur.
Les hommes sont partis, c’est la guerre et je n’attends personne.
Pour une ombre, je dis mon hymne de tendresse.
Nous sommes seules, Terre, écoute-moi.
TOI qui ne connais pas la douceur de mes flancs, la force de mes lèvres, toi qui dors loin de moi,
Achève lentement le songe qui t’isole, ma pensée seule est près de toi.
Elle vit autour de ton rêve comme l’air vit autour du vol de l’hirondelle, sans l’arrêter.
COMBIEN de jours, où le désir s’efface, combien de nuits où le sommeil est pur ?
Que me donnerait ta présence : une main distraite qui s’ouvre, des yeux qui chercheraient plus loin, ton corps oublieux de l’étreinte…
Tu m’appartiens plus dans l’absence, et qu’il est bien à moi l’inaccessible amour !
LE printemps me dit : que fais-tu de tes yeux ?
Je suis la course des nuages.
Que fais-tu de ta bouche ?
Elle est tranquille et close sous le baiser du vent.
Que fais-tu de tes mains ?
J’y recueille à midi un peu de lumière pour vivre jusqu’au soir.
Et de toute la femme qui s’enivrait, ardente, que fais-tu ?
Ne lui demande rien, c’est la statue d’ivoire droite sous les cyprès.
DANS une maison étrangère, une femme inconnue…
Cette question dans ta vie, la révolte, le doute, l’abandon, la crainte, le délice et l’arrachement.
Le vouloir qui cède et se dresse, sur un champ de glace, un brasier et, pour marquer le temps, le balancier qui scande l’éternel Toi et Moi.
HESYCHEIA, déesse du silence, tu possèdes l’ombre que j’aime garde-la.
Mon amour immobile est plus haut que ta tête, il sait ce que tu ne sais pas.
Tu n’as que le rêve d’un rêve et dans ma chair secrète, tu ne peux rien saisir de ce qui vit en moi.
LE baiser que je t’ai donné à travers l’absence, c’était un messager frêle, un délicat papillon.
Il n’est jamais revenu comme le pigeon fidèle, il ne me dira pas : ses lèvres m’ont touché.
Où sont maintenant l’éclat de ses ailes, sa vie prise à la mienne, sa joie de s’envoler.
LA fenêtre ouverte sur le grand paysage, celle qui regarde le sud, il faut la fermer : je ne te verrai pas venir.
La porte où tu n’as point frappé ne me laisse aucune espérance, il faut la murer.
Qu’on me donne des pierres, j’aveuglerai la porte et la fenêtre aussi.
Et j’étoufferai, solitaire, dans le noir, aux mains de l’amour.
LORSQUE je croyais encore que l’on doit être cruel, je t’ai dit : si tu me fais mal, je te le rendrai.
Je n’ai d’autre arme qu’une lyre, comment te frapper ?
Cependant je tiens ma promesse ; pour en orner tes années, je te rends toutes mes larmes en collier.
Un collier qui tourne et tinte comme le glissant souvenir.
MA tête est restée penchée, car j’ai salué la douleur.
C’est une reine fastueuse revêtue d’un manteau noir.
Et quand elle s’avance sous les parvis d’ébène, de la draperie qui s’entr’ouvre je vois s’élancer des lueurs.
Tout ce qui a touché sa robe magicienne devient aussitôt un trésor.
Elle donne sans compter et j’ai tant reçu d’elle que je demeure ployée sous le bienfait.
TU m’as dit : J’ai peur. Je sais tout ce qu’il faut craindre.
Ce ne sont pas les dangers de la demeure isolée, j’ai vécu dans les montagnes où nul ne s’aventurait, mon seuil y fut toujours calme et le silence assuré.
Ce n’est pas la bête qui cherche, la foudre ne choisit pas.
Le danger mortel, c’est de rester plongé dans le sommeil à l’heure sacrée où passe l’amour.
TORRENT qui traverses mes jours je ne veux pas courir à ta source cachée, l’onde est glaciale sous les rochers.
Elle n’a jamais reflété la face que j’aime, aucun oiseau n’est venu s’y baigner.
Je reste ici où je surveille le courant qui touche la vie, l’eau qui regarde, parle et pleure m’apportera peut-être une âme, en passant.
OMBRE tendre dont je ne sais ni le chemin ni la demeure, tu es plus ferme sous ma main que le marbre où l’on s’appuie dans la splendeur des jardins.
Tu es le souvenir qui anime l’absence, la vie dans le silence, l’espoir dans le lointain et l’atmosphère où je respire n’est pas morte grâce à toi.
CELUI qui connaît la richesse offre les grappes de sa vigne, le blé de ses champs, la fleur de ses troupeaux.
Je n’ai rien que mon cœur, ce maigre jardin d’où les ruisseaux ont fui. Il y croît une plante amère, bien faite pour moi.
Mais que la tendresse revienne et ramène la fraîcheur, j’emplirai de lourdes corbeilles pour toi.
NE plus savoir si l’heure tourne, si l’arbre est vert et le nuage gris.
Porter en soi le flottement du large, sans rien chercher à l’horizon.
Appeler vaguement la torpeur qui enlise.
Sombrer, aimer.
VOICI le soir et voici le clavier, je lui donne ma peine.
Des notes qui vibrent et prennent toute l’âme entre deux plaintes, toute la chair entre deux frissons…
Non, ce n’est pas la musique, c’est toi.
LA poussière de la route, l’insecte, l’orgueilleux bourgeon sont autant d’énigmes profondes.
Et le visage humain, divers et répété, c’est la mortelle inquiétude semée à travers nos instants.
Mais, la race fuyante de l’ombre que j’adore c’est en moi le ferment du vertige qui me saisit et m’emporte au delà de l’amour.
HAUT candélabre d’argent où tous les désirs se consument en flammes mortes.
Acacia blanc, je t’en supplie, que ton arôme se retire dans la profondeur de ton bois.
J’essaie en vain de dégrafer ton âme impérieuse et lascive étroitement serrée alentour de mon corps.
Ton parfum dissolvant, c’est le grave murmure, la prière qui subjugue, s’étend…
Et dans l’obscurité, je n’écoute plus qu’elle.
Acacia blanc, tu n’es pas l’arbre, mais l’esprit vainqueur du printemps.
Si, par des chemins que j’ignore, celui que j’aime revenait, il n’y aurait pas plus d’amour entre ses deux mains implorantes qu’entre tes grappes abattues, porteur de songes, orient dans ma nuit.
CE soir, les portes de mon âme qui avaient cédé sous une pesée d’incendie se referment sans bruit.
Tu restes comme un oiseau libre posé sur une main ouverte.
L’être que j’adore, je l’ai créé, sans doute, il vit en dehors de toi.
Au fond de mon cœur il repose, doucement endormi.
SUR la terrasse le vent promène un duvet blanc, il l’enlève ou le traîne au ras du sol.
Ainsi va ma pensée souvent très haute sur les cimes et parfois retombée au ras du cœur, frottée de sang.
TON silence, je peux le parer encore s’il me plaît, comme au conteur arabe, de te nommer : ma Nuit.
POUR te plaire, je veux peindre mes poèmes de ces couleurs orientales qui vivent sur les soies.
Je veux donner à mes paroles les reflets de ces eaux qui ne voient que l’azur, le son prenant des voix timbrées par le soleil.
Ces lignes, sur la page blanche, sont le réseau serré qui capte ma tendresse ; il devrait être d’or fin.
Mais, tant que tu seras plus lointain que la brume dont la cendre éteint l’horizon, la flamme éblouissante doit se tordre, arrêtée, elle ne peut plus jaillir.
Approche-toi, descends du rêve, que toute la lumière renaisse sous tes pas.
CE printemps de guerre a caché ses fleurs, ses mains sont blêmes et crispées.
Je veux les prendre, les baiser, les animer pour qu’elles s’ouvrent.
Elles jetteront à ton seuil, pour ta joie, cette jonchée d’avril où vivent les promesses, où tremble le désir, où se blottit l’amour.
LA caresse de ta voix m’accompagne, je marche en un demi-sommeil.
Si je m’arrête tout à coup, le visage tendu… qui sait ce que j’écoute !
Si je ferme les yeux, qui sait ce que je vois !
Et si je joins les mains, qui sait ce que j’adore, sous la caresse de ta voix !
Ô désir sans nom et sans forme qui dis : ma mienne en te courbant, repose-toi sur mes paupières, je ne peux plus subir le jour.
Ce n’est pas sur la voie large, ni au jardin découvert que je retrouverai ton charme et ta lente séduction.
C’est tout au fond de mon être, dans un crépuscule chaud où mon sang teinte le ciel.
TU m’as prise dans mon sommeil mes nerfs vibraient comme une lyre et je suis restée crucifiée sous l’illusoire volupté.
IL faut que je me rendorme pour oublier, jusqu’au jour où le cri de ta chair viendra me réveiller.
AU crépuscule, l’heure est plus lente à vivre, plus lourde à porter.
Que n’ai-je tes deux mains pour soutenir ma tête, ton regard, pour relever mes yeux.
Alors, j’apercevrais une aube, j’oublierais que le jour descend.
LORSQUE j’étais une enfant, un soir, sur une grève, le flot qui grondait m’a rejointe.
J’ai couru, il courait plus vite, la grande mer me poursuivait.
Devant moi, c’était la falaise, droite et sans pitié, je fuyais, perdant tout espoir, quand un homme a crié.
Debout, dans une crevasse, il m’attirait.
Et le cœur battant, délivrée, je suis montée sur la prairie pour revoir encore la menace immense et vaincue.
L’amour est plus vorace et redoutable que la mer.
Viendras-tu sur la falaise, viendras-tu ?
SERAIS-TU plus heureux d’un autre bonheur, plus malheureux d’une autre peine ?
UN homme m’a prédit : Vous finirez mal.
Je ne veux rire ni pleurer, je sais comment je finirai.
Que ce soit pour toi, mon amour, ou pour avoir longtemps regardé les étoiles, comme l’herbe qu’on brûle dans les champs, en automne, je me consumerai.
Je souhaite que mon âme ne soit plus que cette fumée absorbée par la douceur d’un horizon endormi.
SI tu trembles, pourquoi ne dis-tu pas : Je tremble.
Si tu as froid, pourquoi ne dis-tu pas : J’ai froid.
Si tu m’aimes…
Alors, tu seras mien jusqu’à l’âme. Un long été à moi s’agite dans mes veines, je te donnerai sa chaleur.
CETTE tendresse où je me plonge est un grand bain parfumé et sa vapeur qui monte me cache la douleur.
Alors, c’est le subit et long voyage vers le féerique ailleurs, la brûlante illusion.
Combien de fleurs, de mosaïques, d’oiseaux et de divans profonds, combien de harpes gémissantes dans l’irréel palais d’amour… !
La nuit, plus bleue, ruisselle et soupire.
Ce subtil baiser… Est-ce toi ?
Non, c’est le souffle de minuit sur le jardin.
AVOIR entre les bras un enfant d’un nuage que je bercerais !
Tenir ton image qui coule, triste et fluide comme la pluie de mai !
Étreindre le rêve qui souffre, chanter pour l’endormir !
Chanter longtemps, à en mourir !
TROP souvent, le soir qui chuchote me demande : Qu’attends-tu ? Écoute le soleil qui compte tes journées, la lune qui compte tes nuits, et le sablier pleure. Qu’attends-tu ?
Le grand sommeil est toujours proche, fais jaillir le sang de tes veines, donne, prends.
J’attends que le dormeur s’éveille. Il dira : J’ai soif ! Je donnerai mon sang.
Il dira : J’ai faim ! Je donnerai ma chair.
Mais s’il veut dormir encore ?
J’attendrai.
CE clair de lune qui fait mal, comme il est vide, inutilement doux !
Comme il est froid sans un front qui se penche !
Comme il est mort, sans un baiser !
MON chant est inégal, il bat sans mesure au rythme blessé de mon cœur.
J’ai vu très loin vers le Nord, les échassiers courir aux rivages de la Baltique, sur le sable gris.
Ils font quelques pas, et, tout à coup, s’enfuient, s’arrêtent sans raison.
Ainsi va mon chant, mais le long d’un gouffre ardent et silencieux.
LA robe que je portais… t’en souviens-tu ?
Les plis de la soie souple ont recueilli ton âme.
Elle a vécu.
Maintenant elle semble morte. Je l’ai laissée au souvenir.
SUR la route de mes rêves, il est un autel rustique et abandonné.
Le vent y apporte des graines qui ne doivent point germer.
Mais chaque soir, j’y dépose un bouquet de fleurs fraîches en offrande à l’amour.
Si tu viens à passer devant la pierre seule, songe qu’il est pour toi.
Emporte mon bouquet.
JE ne suis pas grande et tout me domine, la douleur, la vie, l’amour.
Je n’ai que la force d’Ève en mes fragiles poignets.
Mais je me replie, volontaire et frêle, sur ton souvenir, et, pour mieux te posséder, je murmure : ma chose… ma petite chose à moi !
SI j’étais une dans mon âme, je vivrais comme la plante simple qui se contente de ce qu’un jour lui doit.
Mais, je sens qu’une foule aime, pense, supplie dans un temple étroit.
Ceux que je veux tuer… celui qui doit vivre, je ne sais.
Cependant, si le poète demeurait seul dans ses jardins, la paix descendrait avec l’heure lassée, et je n’entendrais plus de râles dans mes nuits.
À travers les heures, laisse aller ta fièvre, ôte-lui le mors, et, fougueux, ayant brisé l’entrave, galope auprès de la chimère en un rouge tourbillon.
Laisse vivre ton amour, il est nu, il tremble, porte-le au grand soleil.
Verse le vin entre ses lèvres, le miel sauvage sur ses mains, qu’il te grise et mette son rire dans ce printemps dévasté.
Car les roses qui nous attendent veulent se venger.
Laisse vivre ta jeunesse ; pour combien de temps crois-tu qu’elle t’est donnée ?
L’AMBLYORNIS qui aime sa compagne répand des fleurs devant son nid.
Quand l’une s’est fanée, il en apporte une autre, afin qu’en son amour il n’y ait point de deuil.
Le jour où tu viendras les mains pleines de roses, j’oublierai aussitôt que mon jardin est mort.
MON âme qui divague, tu peux la prendre, l’enrouler à tes doigts.
Comme l’écharpe blanche et fine du matin, elle flottera, légère, et tu n’auras que sa douceur.
TU me connais… tu ne me connais pas.
Qui je suis ?
L’ingénue souriante à l’entrée des cavernes et la brune danseuse des papillons dorés, Thaïs aux pieds fardés des nuits alexandrines, Madeleine qui joint les mains.
Je suis ta grande amie, ton ennemie, ta force et ta faiblesse, toute ta raison d’être et de mourir.
Que ce soit l’océan ou la mare dormante, mes yeux, tu les as vus dans l’onde où l’on se noie. Mon corps se cambre dans chaque fumée. Mon souffle ? il est entre tes dents.
Tu me cherches, je suis en toi.
POURQUOI faut-il qu’il y ait sous nos lèvres l’envie de mordre et le féroce instinct ?
Dans la joie d’aimer, pourquoi tant de tristesse et ce deuil du vivant amour ?…
L’ESPRIT qui hante les soirs orageux de l’être m’a dit :
Parmi les biens que tu possèdes, ne conserve point la raison.
Si tu accordes ta vie au rythme des saisons, consacre au soleil l’élan de ta chair et ses vœux. Demande-lui une étincelle qui grandisse dans tes entrailles pour absorber la douleur, pour exalter la volupté.
Si tu accordes ton rêve au glissement de la lune, demande-lui une larme gelée qui fonde dans le cœur pour y tuer l’amour.
Mais si tu ne peux chasser le fantôme qui t’aspire, croiser les bras, souder tes lèvres quand le jour frémit, si le rêve argenté te tourmente et t’épuise, demande aux astres bienfaisants, en touchant ton front, de te donner la folie, ce merveilleux abri de nos désespoirs.
JE t’aime comme l’air aime le paysage qu’il pénètre partout.
SI je faisais une chanson qui me suive dans mon logis comme le vol d’une écharpe, je la ferais pour toi.
Je dirais : « Mon bien-aimé, dans le beau pays d’amour, tu es l’arbre et moi la prairie, que ton ombre chère me tisse un grand voile de sombre azur.
Tu es la barque et moi l’étang qui porte ta songerie, que ta main plonge et fouille l’eau vivante, elle cache le bonheur.
Tu es le rayon pénétrant, moi la perle suspendue à la feuille du fusain, penche-toi et bois mon âme. »
Et, le soir venu, si j’ai laissé dans la chambre un souvenir et un nom, ceux qui m’ont connue diront : « Où est-elle… où est-elle, celle qui fit une chanson ? »
JE vois deux pies sur la pelouse, elles s’agitent et ne se regardent pas.
Mais, tout à coup, elles s’enlèvent et vont danser sur le même arbre, auprès d’un nid.
Soyons deux oiseaux sur la noire branche, dans la chaleur des plumes qui se mêlent et du vacillant bonheur.
SONGES-TU quelquefois à ce grand chemin d’âmes qu’il nous a fallu parcourir pour arriver à la seconde où s’est révélé notre amour ?
Seule aujourd’hui, brûlante et fatiguée, n’ayant dans mon jeûne que l’illusion, je demeure avec ton ombre sur cette route infinie. Dans le temps, je peux suivre le lumineux sillage des paroles éternelles prononcées en un instant.
C’est la Voie Lactée de l’amour.
SOUS le peigne large qui tient mes cheveux, je sens ma nuque, tout à coup, surprise et flattée.
Tes doigts sont frais comme la rosée et je demeure immobile, tout entière emprisonnée par la clandestine caresse qui charme et s’évanouit.
TU m’as dit : je suis à toi.
Connais-tu dans tout l’univers, une seule chose qui vraiment appartienne ?
Tu n’es pas plus à moi que n’est à la mer l’eau qui s’évapore, que le chant n’est à l’arbre et le fils aux entrailles qui l’ont conçu.
Car le fils s’éloigne, l’eau et le chant s’envolent, hormis la souffrance, connais-tu vraiment ce qui appartient ?
Pas même l’âme au corps qu’elle entraîne, pas même le sang aux veines qu’il trahit.
Si tu es à moi, il faut que tu viennes.
Je prendrai tes mains et leur force fière.
Je prendrai ta bouche et ta volonté.
Je prendrai ta vie dans une caresse et je ne te la rendrai pas.
LE sol où je marche est brûlant.
Une liane à mes pieds vient de jaillir de terre : le désir aux jets brusques qui croît en un instant.
Il m’assiège, monte et me prend.
Il m’a fait un collier musqué de ces fleurs qui envoûtent et ma tête retombe dans leur parfum.
LA vie sourde de l’hiver a secoué la tête, elle a rejeté tous ses cheveux blancs.
Maintenant, c’est l’or vibrant de la toison blonde, le vert frais au fond des prunelles, les oreilles qui écoutent, tout le visage quêteur de notre printemps.
Notre printemps, mon amour, il prie à la porte, il réclame de tous, ne fût-ce qu’un baiser, ne fût-ce qu’un bonheur…
Le lui donnerons-nous ?
JAMAIS je n’ai compris l’orgueil et la rancune de la femme qui aime. Souffrance ou joie, ce qui me vient de toi m’est infiniment doux.
Je suis fière de mes mains tendres et de mes épaules qui plient.
L’amour parle comme il veut, il n’écoute pas, il faut obéir.
En oubliant la cruauté, je dois retourner l’hommage : aimer, servir.
QUE la paix descende dans nos cœurs. Les doutes s’évanouiront comme les brouillards de la première heure et tu verras un grand lac pur où vogue la sérénité.
En te reposant sur ses bords, dans la beauté d’un clément paysage, tu oublieras.
Tu laisseras tomber ta peine et les eaux se refermeront.
DE tout mon étonnement, je regarde l’homme qui a le temps de ne pas aimer.
Croit-il donc son cœur taillé dans un granit qu’il pourrait un jour adoucir à son gré ?
Croit-il qu’un sang vieilli devient plus généreux, comme le vin ?
Celui-là est fou, car la folie n’est pas dans l’amour, mais en dehors de lui.
Le sage récolte à travers les saisons des plantes odorifiantes, des fruits sans piqûres, et, pour l’unique hiver, la moisson capiteuse des souvenirs.
EN reprenant ma robe blanche j’ai pensé à toi, à la lente promenade, au soir d’un Mai plein d’inconnu, qui mettrait à ma taille une ceinture sombre : ton bras.
COMME l’abeille en son vol nuptial, il est des aubes où je m’envole. Un sifflement d’oiseau me séduit et m’entraîne où je n’ai plus de corps.
Je vais vers les forêts qui n’ont jamais vu l’homme, vers les cordillères qui ignorent son cri.
Sur ma voie limpide, toute peine est abolie, en plein ciel je me demande :
Que serait-ce s’il n’y avait pas l’amour ?
Et, du fond de l’atmosphère, l’éternité répond :
Je ne serais point sans l’amour.
QUE veux-tu de moi ?
Plus que ma vie, plus que ma mort, plus que l’impossible ?
Prends.
CETTE heure qui m’a mordue s’en est allée, comme une louve, avec mon cœur aux dents.
J’ai crié, je me suis tue, j’ai saigné sur le long chemin, mais je n’ai pas songé un instant à lui dire : ce que tu m’as pris rends-le-moi.
Si elle me rendait ce cœur où s’est incrustée la morsure, je ne saurais plus qu’en faire.
Il est à toi.
IL fait chaud, j’ai baissé le store en toile orange, les flacons sont couchés dans l’eau.
Voici le temps où régnera la soif. Et moi qui garde sur ma langue toutes les soifs, je te demanderai l’amphore où je dois me désaltérer.
VIENS près de moi, écoute… Bulbul aux rosiers de Mossoul.
Sous la plume qu’un dieu caresse, le rossignol éperdument frémit.
La voix fuse dans le bleu noir :
« Amour, soleil des nuits, penche ta face ardente, que ta bouche aspire mon chant.
C’est par toi qu’il tressaille et languit et s’élance, voici les perles de mon cœur.
Elles brillent et meurent comme ton ardeur brève, amour !
Sa joie qui vit aux heures sombres et ton bonheur plus poignant que la mort avant l’aurore se sont évanouis.
Mais l’humaine tristesse emplit toute la vie. Sois miséricordieux.
Ne blesse plus, console… et fais de ton extase un éden radieux sans ombre et sans regret. »
SUR cette terrasse il ne vient jamais personne.
La lune ce soir la revêt d’un marbre pur et j’y ai jeté des pensées qui semblent un velours noir.
Tu as passé sans les voir ; au balustre, ta forme accoudée regarde l’horizon nocturne et je ne m’approche pas.
Mais je laisse ouverte la porte de verre, parce que tu es là, sur cette terrasse où jamais il ne vient personne.
QUAND donc s’établira le règne égal de la simplicité.
Je ne veux qu’oublier les villes, la rumeur brutale, le ciel obscurci.
Un matin, franchissant les portes, je veux marcher, jusqu’aux champs calmes et purifiés.
Et près d’une haie qu’habite la vie, doucement, comme on respire, laisser tomber ma tunique, être à toi.
AUX jours les plus douloureux, longtemps j’ai balancé la tête en répétant : non !
Maintenant, mon front est immobile, mes yeux sont fermés.
Mon cœur seul rythme son rêve : je t’adore, je t’adore, toi.
Tout l’univers s’enclôt dans l’innocent murmure, nulle science ne va plus loin.
LE bandit résolu qui fracture et dépouille, on le maudit.
Mais que l’amour pille et déchire, sans vouloir panser ma blessure, par toute la maison je cherche.
Que puis-je encore lui donner ?
EN ces tristes temps de carnage, le ciel est loin de nous.
Les dieux ne savent plus ce que veulent les hommes, entre eux il y a le canon.
L’éclair qui jaillissait du mystère éternel monte à présent du sol enflammé.
L’acier rapide blesse la nue, le monstre trépidant l’a violée.
Dans un nuage lourd, vainement je te cherche, à travers la poussière rouge les âmes ne s’aperçoivent plus.
Quand les combats auront épuisé leur furie, si le désert calciné doit conserver une fleur, ce sera ma tendresse intacte et abritée.
Pour t’attendre elle aura vécu.
PEU importe qu’elle soit muette, ta bouche qui boit mon secret.
Tout ce qui parle dans le silence, je l’entends.
Et si tu détournes la tête, par-dessus ton indifférence ma voix flexible ira rejoindre la divine cadence des flots.
La vague qui se lève recueille et continue le dernier soupir de sa sœur.
Et, dans le flux sacré des morts et des naissances, le psaume éternel se poursuit.
OMBRE volontaire et fugace, droite et obstinée, je te jure que le jour où je te saisirai, mes mains enlaçantes sauront te faire plier.
Il n’y aura plus sur mes bras qu’une algue retombante.
Alors j’aurai ta tendresse et j’aurai ton silence, celui que je veux.
NOTRE temps d’aimer, si court, est sacré comme le pain.
La vie passe, tend sa corbeille, mais ne s’arrête jamais.
Celui qui n’a rien pris, jusqu’à son heure dernière, versera des larmes de sang.
Il faut saisir au vol, mordre et se rassasier d’ardeur et de lumière, en marchant.
Car, dans la journée de l’amour, il n’est point de repas du soir.
CELUI qui dispense la peine est le bon semeur.
Au fond de mon cœur rompu, tu as caché la graine ailée, et le poème naît de la douleur.
Cet enfant de nos deux âmes, entre ses langes chatoyants, je te le donne.
Il vivra.
AMOUR, je te remercie, le mal que tu fais est rempli de tendresse, le bien, rempli de douleur.
Je suis née pour porter ton triomphe et ta peine, et, sans même attendre un sourire, si tu laisses pendre tes ailes, je te soutiendrai, tu me garderas.
Loin de toi, la route est sans arbres, l’âtre sans feu, le jour sans pain.
Sonde mes prunelles où vit l’ombre chère, tu n’y verras point le regret.
Le regret se tient au bout de la vie glacée qui n’a jamais connu l’adorable sanglot.
J’avais cru pouvoir jurer de ne plus pleurer.
Aujourd’hui je retrouve une mine de larmes, un clair trésor à prodiguer.
Merci.
CETTE flamme verte que le printemps traîne me fascine et m’attire comme un papillon.
Je tourne dans le vertige de tout ce qui croît et monte vers le soleil.
Avril, c’est le foyer de vie et de fraîcheur.
Il me brûle aussi.
SI tu revenais et que la porte s’ouvre, je sens le frisson qui me secouerait.
Je sens la joie qui étendrait mes bras, et je sens le silence sur nos âmes rejointes.
Tu ne me dirais rien.
RIEN n’est aussi doux pour exprimer ma tendresse, ni la courbure des paroles, ni les lèvres serpentines, ni la magie du baiser.
L’amour s’exhale de mon âme comme le parfum se sépare d’une fleur.
Il plane, il échappe, il retrouve son ciel et n’en veut plus descendre.
Comment saisir son charme avec mes mains humaines, le retenir, te le donner…
UN cygne noir, tout seul sur un étang d’eau lourde et qui résiste au nageur… ma pensée, ma mélancolie, sur cette nappe de l’absence que je ne pénètre plus.
POURQUOI ne pas aimer un marbre inerte et dédaigneux, y trouver le sourire en sa grâce figée, le regard appuyé, le geste qui retient ?
Non, il faut la chair vive et pareille à la jungle où tout vibre, bourdonne, siffle et rugit.
Il faut du vent dans les cheveux comme dans l’arbre, le sang aux veines comme un galop furtif dans les sentiers couverts.
Il faut la chaude frénésie et l’art du supplice enchanté, il faut la très rare joie et par dessus tout, la douleur.
JE veux rêver que ton âme est tranquille auprès de moi.
Je la prends et je la berce avec la complainte tendre des premiers jours de la vie.
Entre mes bras, tout s’efface, il n’y a que la forme blanche d’un tout petit.
LORSQUE ton souffle épousera le mien dans la paresse d’une lente étreinte,
Quand il n’y aura dans tes yeux que la nuit volontaire où je t’aurai plongé ;
Loin de ton corps brisé des fatigues divines, tu t’en iras joyeux.
Le ciel, d’un dur saphir, n’aura plus de nuages, l’orient retrouvé déploiera ses couleurs et, venant des tropiques, un oiseau de lumière, l’oubli, fera tomber son duvet sur ton cœur.
J’AIME comme je respire ; inquiète, oppressée, détendue ou fermée, quelquefois sans mon âme, quelquefois sans ma chair,
Avec un moi qui s’exile bien loin de moi, plus loin de toi.
MA douceur, ma triste douceur, ne regarde rien de ta peine et de ta pensée.
À l’être qu’on aime, on donne le bonheur, à celui qui t’aime il faut donner ta peine. Mon cœur est sans portes, entre, repose-toi.
Tu le verras s’élargir comme une salle accueillante, où, dans le silence on peut s’endormir.
Tout y sera calme et d’une paix si sûre que, sans plus regarder au dehors, tu resteras.
MES bagues sont là, renversées, vides de mes doigts. Les diamants sans fond et les saphirs nocturnes, l’améthyste et l’opale me rendent les éclairs de mes heures d’amour.
Je possède deux anneaux noirs, dont l’un me vient de Grèce. Ils ne renferment pas toutes mes nuits.
Je n’ai point de rubis, je dois l’attendre.
Et je laisse au secret de l’avenir qui songe, l’heure avide et sanglante qui me viendra de toi.
JE suis étonnée et ravie de la souplesse de mon cœur.
Comme un foulard de soie entre tes mains froissé, il garde les reflets précieux, les fleurs tordues de ses émois.
Qu’en fais-tu ?… Que n’en fais-tu pas ?
J’AI dépassé les frontières de l’étroite jalousie.
La liberté de ta jeunesse m’est sacrée comme ton bonheur.
Si tu rencontres des femmes, qu’elles aient ton sourire et même ton baiser, je ne m’arrête pas à ce frisson banal et passager.
Moi, je sais ce que je donne et ce que je prends.
Je connais les portes d’or qui resteront closes.
Quelle intruse saurait pénétrer dans ton âme, profaner mon bien ?
EN se posant sur mon cœur, ton amour a fait frissonner toute la treille de ma vie, les grappes des années, les vrilles de l’angoisse, le sang du pampre qui rougit.
L’oiseau a fléchi la tige sensible et maintenant il est là, craintif et si tendre, offert à mes doigts.
Faut-il que je les referme sur le doux trésor ailé pour lisser ses plumes folles, calmer son inquiétude et le poser dans mon âme où il pourra voler loin.
Car une âme, c’est immense…
Veut-il traverser son ciel, veut-il chanter dans sa nuit, celui qui vint dire sa plainte sur ma vigne mordorée, en passant ?
LAISSE-MOI m’enivrer d’une ivresse solitaire et désespérée.
Laisse ton nom entre mes dents et ton regard sous ma paupière ambrée.
Laisse-moi boire et deviner le baiser que je ne connais pas.
Le flacon n’est qu’à moitié vide, je sens encore ma tristesse.
Laisse-moi boire toute la lie et je dormirai comme on dort au fond de l’eau.
LE chant qu’ont baigné les larmes est le plus pur.
La voix qu’ont fait trembler les paroles d’amour ondule dans le cœur et s’attache et demeure.
Je me souviens de tes paroles.
Mais mon amour doit-il se perdre hors de ton âme, comme l’eau puisée en courant que les doigts distraits abandonnent… ?
Que garderas-tu de mon chant ?
COMME des gens qui travaillent, les jours passent devant moi.
Assise sur un banc, je n’interroge pas, j’attends.
Je sais qu’il aura son heure le moissonneur aux mains savantes qui doit lier la javelle droite de notre amour et de nos voluptés.
JE voudrais tailler mes doigts pour la forme des caresses que tu aimerais, pour une gamme plus longue de lentes voluptés.
Je leur voudrais l’esprit et le mystère des rites sacrés d’Aphrodite aux joues embrasées.
Je leur voudrais la vie pour centupler ta vie, la mort qui te ferait mourir et cette puissance divine dont l’amour renaît.
L’HEURE chasse l’heure avec le fouet d’or des jours, avec le fouet d’argent des nuits.
Et tout s’enfuit : la jeunesse, l’espérance, la liberté.
Tout s’enfuit et l’amour passe.
Et pour attirer la mort délicieuse, mes bras s’ouvrent comme un tombeau.
ASSEZ de souffrance, ô chimères.
Ouvrez vos ailes toutes grandes, il faut nous cacher un désert.
Qu’elles vibrent et battent sans trêve, il faut purifier le vent.
Planez dans un vol qui fascine, il faut endormir la douleur.
Rasez le sol gonflé de tombes, il faut préparer le réveil.
Ouvrez donc vos ailes plus grandes, plus grandes pour en diaprer notre amour.
JE voudrais t’emmener à travers l’émotion de mes rêves, t’en voir tout illuminé.
Il me semble parfois que je viens de naître avec une telle puissance d’émerveillement que je tremble dans la lumière, sans un geste, sans un pas.
J’ai tout oublié, il ne reste en moi que l’éveil candide des origines et la naïveté superbe de la chair.
COMBIEN de fois j’ai fait le tour du monde ? Je ne sais… j’ai tant couru.
Te dire ce que j’ai vu, découper des souvenirs dans ma chair brunie, en souffrir encore ?… Non.
Un nostalgique objet suffit pour recommencer le voyage et quand le temps s’assombrit, je regarde, tombé, le grand chapeau de paille où il reste tant de soleil.
Je revois des yeux, des visages… des pays.
Je l’avais crue finie la course matinale, la chasse qui fonce à travers les brandes d’amour.
Et maintenant, je repars dans le sillage d’une ombre, avec une autre soif, un désir imprévu.
Le monde a changé, la route est nouvelle, entre mes pas, le printemps laisse l’empreinte voyageuse de ses pieds nus.
Il me presse et me rend l’allure effrénée des meilleurs jours, il chante, la vie recommence.
Ma force, rejoins-moi avant que je succombe.
Ensemble nous perdrons le souffle et, comme deux plumes errantes, au coucher du soleil, dans une ardente solitude, nous nous arrêterons.
JE t’ai dit oui, non, je veux, je ne veux pas et tu m’as vue semblable à la journée où défilent des nuées grises, des éclaircies, des gouttes de pluie, d’intenses rayons.
Mais, sous la journée qui s’en va, l’éternité demeure, comme, sous l’apparent caprice et la fantaisie, demeure l’amour.
Il faut tuer dans ta mémoire les paroles ennemies, garder sous tes doigts la tendresse inclinée.
Je t’aime, je ne dis plus non.
LE dessin de tes mains chères, je ne l’ai pas retenu.
Un jour d’hiver, toutes froides, elles ont enfermé ma main. La pression tendre et si chaste, je la sens.
Ton baiser sur mes doigts ? Parfois une piqûre, parfois une brûlure et, souvent, moins qu’un pétale qui tomberait.
Les jours tristes où toute l’image chancelle et se dilue, j’oublie la couleur de tes yeux.
Et c’est l’obscurité subite, la mort des lampes dans mon cœur.
QUE veux-tu que je fasse de ton souvenir ? Il bat dans les plis de ma robe et respire auprès de moi.
Sur ma pensée il s’appuie, taciturne et mystérieux.
Dans sa fuite, parfois, j’ai cru sentir la haine, mais il ne va pas loin et se rejette contre ma poitrine, haletant.
Il se fait un nid et s’y cache.
As-tu jamais eu le courage de tuer un oiseau qui dort ?
JE ne cherche plus rien dans le sourire de la nature, dans l’émotion du jour et la tentation de la nuit.
Que l’heure passe et tourne autour de ma tête, je ne cherche plus.
Pourquoi je t’aime, toi ?
Si je le savais, je ne t’aimerais pas.
JE me souviens d’une nuit où je me suis arrêtée au bord du désert.
Rien autour de moi que l’extase du sphinx et l’éternité.
Un vent léger jouait de l’orgue au creux des pierres rongées.
Et j’ai pensé : il est un désert plus livide et plus désolé : la vie de l’homme qui jamais n’a entendu la plainte de l’amour.
J’AI vécu dans les tenailles, tout mon être est marqué de noir.
Souvent, j’ai mis mon espérance dans la mort, elle est toujours entre nos mains.
Je lui disais : Sois ma servante, emporte ce fardeau, n’oublie rien, ne laisse pas mon âme dans la maison, emporte, il faut qu’elle dorme, elle aussi.
Aujourd’hui, j’ai dans le cœur une pluie d’étoiles et ma souffrance est si belle, mon aimé, que je veux vivre uniquement pour elle et la contempler.
MON tourment d’amour est comme un battement de cloche, il s’éloigne et revient, je m’en crois délivrée, il est là.
Et, dans la nuit, le lent regret c’est un glas isolé qui s’égrène au bord de mon sommeil.
DANS la grisaille qui s’allonge, m’allonger pour mieux me perdre au cours du fleuve de langueur qui jusqu’au bout des ongles se met à couler !
Me dévêtir de ma peine et de la tunique lourde du jour achevé !
Plonger dans l’onde du rêve et laisser monter à mes lèvres son fluide baiser !
N’être plus que douce extase !
Sentir le complice silence me posséder !
ÉROS, je t’ai donné mes mains comme on donne une corbeille pour la vendange ou la moisson.
Les doigts minces d’une femme résistent plus que les fils d’or.
Jusqu’où dois-je les porter les fruits d’inquiétude et les grains d’amertume ?
Est-il un divin pressoir où tu les transformes en liqueurs enivrantes, en manne de volupté ?
Par les chemins de ma vie impatiente, jusqu’où dois-je les porter ?
LA douceur de l’inconnu m’a saisie dans un piège où le velours couvre le fer.
Tout en moi craque et se brise, mais je te laisserai ma bouche, ombre qui me verses un délire amer.
Je ne t’arracherai pas mes deux mains sanglantes, serre-les plus fort.
J’abandonne mon corps à la cruelle étreinte, c’est le fer et le velours, une tuante douceur.
COMME un filet, j’ai tendu mon âme à travers la route pour y prendre le soleil, l’amour et la beauté.
Tout était si léger à ses fils de lumière qu’au souffle du printemps elle se balançait.
Tes yeux ne l’ont pas vue, elle était trop pareille aux rayons du matin et tu l’as déchirée.
Rattache-les une à une les mailles rompues du rêve agonisant qui palpite pour toi.
Tes mains qui ont tué sont douces, elles ont caressé la mort.
Retiens sans la briser mon âme frémissante, toute large, à travers ta vie pour qu’elle y prenne le bonheur.
MON courage n’est pas sur les champs de bataille, c’est dans la lutte obscure qu’il a grandi.
Je n’en attends point d’autre récompense que sa propre fidélité.
Avoir peur de souffrir, c’est avoir peur de vivre, tu me tortures, je ne te crains pas.
Tes armes ne sauraient tuer l’amour invulnérable et le noble secret d’un être pensant.
Que tu sois tendre ou hostile, confiant ou replié, présent ou absent, très-haut pour conserver intacte ma lumière, dans mon rêve obstiné je t’adore.
Tu ne peux plus rien contre moi.
LA nature a tourné la roue merveilleuse et l’hiver a disparu.
Volupté aux cent bouches, voici l’heure de parler, redore le mot étoilé que le froid avait terni.
Voici l’heure de chanter, il faut une voix nouvelle à l’hymne le plus ancien.
Il faut rendre des dents blanches au rire acide du printemps.
Avec des accents plus farouches, voici l’heure de crier et voici l’heure de mordre, ô volupté arquée !
Saisis ta proie en pleine chair.
Mords et tais-toi.
AVRIL, avril, je suis ivre de tristesse, de désir et de volupté.
L’île de ma solitude est battue par un flot noir, comment pourrai-je la quitter ?
Une ombre m’a dit : je vous aime et s’en est allée.
Elle attire et boit mon âme et je dois la retrouver.
Est-il bien loin le pays de la mort et du silence, est-il loin, le pays d’amour ?
Tu m’offres des présents joyeux, mais je ne veux point de fleurs, mon sein fiévreux les tuerait.
Avril, je ne te demande qu’une nuit.
Une nuit blanche, toute blanche, dans les crêpes du sommeil.
Une nuit bleue, toute bleue, qui me noie comme la mer.
Une nuit rouge, toute rouge, comme le sang de la bouche mordue d’un cruel baiser.
Une nuit qui me rende l’ombre, et les jardins et le soleil.
Et cette nuit harmonieuse, Avril, ce sera ton bouquet.
CET amour qui fleurit pour toi, c’est la gerbe multicolore de mes songes mouvants.
Je n’ai rien choisi, j’ai laissé les épines, et les herbes folles touchent les calices purs.
Mêle les tiges souples à mes cheveux tordus.
Avec mon épaule nue, pour y appuyer ton visage jusqu’à l’étourdissement, je t’offre mes roses carnées.
Entre tes lèvres tentées, comme mes seins menus, prends les boutons d’oranger.
Le pourpre géranium, de tout ton désir, prends-le, et, sur le souvenir des heures emportées, jette des lys.
Nous n’avons pas le droit d’exiger de la vie un lendemain.
Le destin est muet, et, dans une autre année, verrons-nous revenir les fleurs ?
MA vie passionnée est un acte de foi.
Amour, je crois en toi plus qu’en moi-même, je n’aurais pas vécu si tu n’existais pas.
Tu as été le phare sur la côte funeste, l’étoile protectrice des soirs abandonnés et l’appât lumineux qui fait que l’on avance en oubliant le noir chemin.
Jamais je n’ai laissé ta statue sans guirlandes, ton autel sans victime, ton temple sans parfums.
J’ai l’orgueil de t’avoir pieusement servi.
C’est pourquoi j’ai gardé un flambeau dans mon âme et tant de nuit au fond des yeux.
Neuilly, Avril-Mai 1917.
Pour une Ombre
OFFRANDE
JE N’AI POINT DE NOM, APPELLE-MOI
MURMURE ET CUEILLE LE FRISSON
DE CES GRAPPES TREMBLANTES,
Ô PASSANT INCONNU !
LORSQUE j’aperçois à la brune, des passereaux ramant en larges bandes vers de lointains abris, je pense à la grande envolée d’amour qui prit son essor dans mon âme pour aller jusqu’à toi.
Tant de baisers, de caresses, de craintes, d’espoirs avides d’un bel horizon, la joie les aurait perdus.
La douleur les a recueillis.
Tu les trouveras serrés aux pages de ce livre, comme, aux branches croisées de l’orme, se serrent les passereaux.
LE proverbe arabe dit : l’absent est un étranger.
Un étranger… toi !
Je ne sais que ton nom, trois paroles et ce fluide enveloppant qui m’a noyée, et cependant ma vie est restée dans tes mains.
Je ne connais pas le toit qui t’abrite, et cependant ma vie se cache sous ce toit.
Es-tu vraiment de ce monde, la Boule de Verre fut-elle ton berceau ? Qui sait…
Rien n’est plus près de nous que l’image créée, que l’esprit vivant dans l’esprit.
Je ne cherche pas la route qui te porte, je ne demande rien.
Pour jamais, je puis fermer les yeux sans te revoir, puisque je ne vois que toi.
Quand je marche au soleil, ton ombre m’accompagne ; jamais je n’entends un mot de tes lèvres, tout est si loin, tout est si près.
La nuit venue, je le devine ton sommeil replié, les rêves où je ne suis plus.
Profondément, je m’incline devant la puissance inouïe de mon maître l’Amour, et je le prie pour toi.
Tu es cet étranger qui jamais n’est absent.
À l’heure de la solitude, chaque soir, je rallume ton souvenir comme la lampe qui doit éclairer ma veillée, bannir la crainte de ma nuit.
Mes doigts nerveux serrent mes tempes lasses du battement de la pensée, pleine de fièvre en sa prison.
Je la chasse pour qu’elle s’en aille loin, très loin, jusqu’à toi.
Quand je répète : mon amour, c’est toute la nuit qui soupire.
Elle ne t’a pas pris la guerre, tu n’es jamais parti, tu ne peux plus partir, ton âme est dans mon âme et ta chair dans ma chair.
Pour tuer enfin la souffrance, si je voulais perdre ton souvenir, c’est mon cœur qui s’arrêterait.
JE t’adore.
Comme ils sont doux et puissants ces deux mots quand ils montent du fond du cœur !
Ils me semblent faits d’une autre existence somptueuse et dotée de tous les bonheurs, très proche de ma mémoire impossible à ressaisir.
Ce triomphe d’âme, quand donc l’ai-je goûté ? Où l’ai-je dit, cela, à toi que je ne connais pas, dans quel pays, dans quelle ville, dans quel jardin refermé du passé ?…
Je ne sais plus et je me perds dans une étrange douceur.
Est-ce lumière, ombre enlaçante, est-ce musique ou poésie, flamme ou parfum ?
Est-ce folie, puisque je garde seule le talisman. Je ne le porte pas, c’est lui qui me porte où il veut.
Passionnément, je le serre au fond de ma poitrine, mon bien, mon brûlant trésor : deux mots.
Quand le soleil reste dans un ciel sans voile jusqu’au soir et qu’il me verse sa joie, je pense : c’est lui qui me fit ce don.
Et quand vient la nuit tant aimée, envelopper de son secret mon secret, je pense : c’est elle.
Si le feu crépite et chasse la peine, je crois que c’est lui.
Qu’un chant de beauté m’appelle loin de ma misère, je crois tout devoir à la suave harmonie.
Et lorsque passe le parfum, ce messager d’amour rapportant de si loin de tendres souvenirs, je crois retrouver une trace.
Que puis-je deviner, sinon que tout est là, bien enroulé dans un épais mystère, dans ces deux mots, le plus long des poèmes, celui qui tient toute la vie, la vie arrêtée qui s’oublie pour écouter encore :
Je t’adore.
TON âme, enfouie dans la mienne, a germé. C’est, dans une serre chaude, l’élancement subit de la plante qui foisonne en mille jets.
Elle a pris toute la place, qu’elle monte et recouvre l’abri de mes secrets.
Je ne veux pas qu’elle retombe : bras étendus, tête baissée, je suis la treille vivante, je la soutiendrai.
LA longue chaîne s’enroule, sans bruit, comme, sur un bateau-fantôme, un câble retiré dans la nuit clandestine.
Les anneaux serrés se recouvrent. Tourne encore jusqu’au matin.
Cache bien les pieds et la tête et tout le corps qui t’appartient.
Ainsi fait-on, avant de rendre une dépouille humaine au berceau noir des flots.
Ô vie prodigieuse et multiple, jamais je ne t’ai sentie vibrer en moi comme à présent !
Je te mords en plein cœur, ô ma grenade ouverte, comme j’ai mordu les fruits mûrs dans les jardins enivrants de Jaffa !
Je te bois sans lever le front, jus empourpré de ma treille, car au fond de la coupe où plongent mes yeux, se baignent deux yeux.
Je te respire, ô fleur élargie sous ma tête, suave oreiller de parfum !
Replie à jamais ta corolle sur l’émotion de mon visage, enferme mon rêve et ma mort.
LA grive chante sur un chêne et je me suis arrêtée.
L’onde du chant limpide a effacé ma peine, le jour gris s’est illuminé.
Avec une joie pareille à celle de la terre, je sens progresser les bourgeons.
Avec un cœur pareil à la sève qui monte, je sens se préparer l’essor vers le soleil,
Avec une chair pareille à la glèbe féconde, je sens l’obscur élan des grains,
Que veux-tu donc que je te dise ?
La grive chante sur un chêne, je titube et le printemps rit.
COMME l’ouragan qui détruit la harpe éolienne laissée aux intempéries, tu n’as pas fait vibrer les cordes de mon âme, tu les as déchirées.
Le dernier chant d’amour qui se taisait en elles s’écoule lentement.
Et la pierre du mur est seule à l’écouter.
DANS le feu, j’ai dansé, la chair illuminée, et tout, autour de moi, demeurait frais comme la mare au corset vert que rien n’émeut.
Dans le feu, j’ai chanté ; la flamme enroulée s’est tordue autour des mots de ma chanson d’amour, noire comme le fond d’un cœur.
Dans le feu j’ai pleuré. La flamme exaspérée n’a pu sécher mes yeux, n’a pu boire mes pleurs, mes pleurs d’amour plus brillants qu’elle.
Et le feu, jaloux du brasier de mon âme, a succombé.
Alors s’est levée, rouge sur la cendre, ma radieuse douleur qui flambait !
DE l’autre côté de la terre, l’oiseau sonneur, dans les forêts profondes, dit la note émouvante en haut des arbres fiers, arbres plus altiers que les tours, orgueil de ce monde couvert.
Le chant solitaire, exhalé loin des hommes, est-ce une pâque joyeuse, est-ce un glas ?
Cherche-t-il le ciel pour charmer le vide, doit-il retomber, merveille perdue, sur d’humbles cœurs enténébrés ?
Pourquoi cette cloche errante sur l’étendue de la futaie, est-elle annonce ou bien douleur ?
Ô mon âme, va-t’en près de l’oiseau sonore et que ton cri païen mêlé à son chant religieux, aux tranquilles échos plongés dans l’ignorance, jette la note humaine : sonne la cloche d’or.
Alors, sous les frondaisons épaissies qui brisent sans pitié l’effort radieux du jour, les cœurs obscurs seront illuminés, les cœurs fermés s’ouvriront à ta plainte,
et j’entendrai ton râle, ô vierge violée !
PAR les soirs les plus sombres et les nuits sans parure, le ciel en moi conserve un indicible éclat.
Les flots de la pluie, les tourbillons du vent, la colère de l’orage, ne sauraient éteindre les trois étoiles du mot fulgurant et rapide : Toi.
MES heures habitées par tant de visages m’offrent les rayons des yeux, la caresse des mains, les cœurs qui se suspendent au fil de mes jours.
Sur tous mes chemins s’est levée la vapeur odorante et bleue d’un encens d’amour.
Parfois, j’entends tous les aveux et je relis tous les messages au fond de mon âme bercée.
Mais, les rayons n’ont pas chassé les ombres, les bras n’ont pas repoussé la douleur ; plus loin que la piété soumise et toute proche, j’ai conduit mon inquiétude et mon désir.
Et lorsque la nuit me demande : que cherches-tu ?
Je lui réponds :
Je cherche, ô nuit, ce qui me manque : sa ferveur, ses mains, son visage, à Lui que je ne connais pas.
LA lune est posée, comme une perle, dans la conque grise au bord ondulé.
Elle observe le théâtre de la terre comédienne.
Chaque fois que je l’aperçois, la même envie me prend de lui demander : le vois-tu ?
OH ! ne crois pas que je veuille aujourd’hui plus que ton reflet ! L’ombre, lentement apparue dans le miroir de ma pensée, me suffit.
Elle ne fera pas un geste qui puisse rompre notre accord, elle n’aura pas la parole qui doit anéantir l’espoir, son regard ne pourra mentir, si je laisse ses yeux fermés.
Elle viendra, sensible à mon pressant appel et j’aimerai de loin sa sereine présence et sa pâleur,
Désirer, c’est toujours la veille.
Posséder, c’est un lendemain.
Que le fruit trop amer s’éloigne de mes lèvres et de mon cœur.
TU m’as arraché l’âme et tu l’as emportée et, depuis tant de mois, j’ai vécu dans le mal qui menaçait ta vie, j’ai bondi dans ton cœur au milieu des batailles, j’ai dormi du sommeil hanté des brèves nuits.
Tout mon sang a coulé dans tes veines fiévreuses, pour que tu sois plus fort au milieu du danger.
Tout mon être veillait, insensible aux mitrailles et mes fluides mains, à l’horizon brûlant, ont renvoyé le fer et paré la blessure et soutenu ton front.
Je t’ai gardé, debout, sentant croître des ailes, pour mieux te protéger, ô mon amour perdu !
Et si la mort, tout près, avait mis son visage au regard de néant, au rire sans pitié, c’est moi qu’elle aurait vue, moi qu’elle aurait saisie,
Avec quelle joie sombre je me serais donnée, puisque je ne suis pas à toi.
À tes amis tu diras :
« Je la connais cette femme ; je sais à peine son visage et l’encre de ses yeux, je ne sais rien de ses lèvres, de son corps, ni de son cœur.
Quand elle a pleuré, je n’ai pas vu ses larmes, dans le tourbillon de la guerre ses sanglots se sont perdus,
Et c’est fort peu, d’ailleurs, qu’une douleur de femme.
Mais je la connais très bien. »
J’ÉCRIS à la lueur dernière d’un nuage. La page blanche se transforme en une plaque de vermeil.
Et je crois qu’une lampe, en mon âme, s’allume et filtre dans mon sang son rayon étouffé, pour éclairer le court poème où passe le reflet d’un solitaire amour.
CONNAIS-TU ce rêve d’avant minuit qui parle tout seul à fleur de sommeil ?
Ce qu’il conseille m’épouvante et me ravit. Et quand il se tait, je vacille comme la barque prête à filer sur la mer.
Ou bien, un Titan joyeux me charge sur ses épaules, galope, enjambant des pays, pour me porter jusqu’au royaume des merveilles où tu m’attends.
Et, dans la course il me crie : « La vie est un grand rire, ô femme, sois vivante jusqu’aux moelles, aime jusqu’au fond des nuits.
Prends la tête de ton ami et souffle sur ses paupières, afin qu’il voie ton vrai visage,
Que l’ombre rouge de l’amour enveloppe votre étreinte, je te porte dans ses bras. »
Il gronde et court toujours plus vite, tout ce que j’aperçois auprès de moi est si petit !
J’ai pitié de la lourde terre couchée sous mes pieds, j’ai pitié des âmes vides, des veules endormis qui n’attendent point le rêve aux yeux ouverts d’avant minuit.
Le menton relevé sur l’épaule géante, je regarde au loin, très loin, dans une vapeur caressante, trembler le pays des merveilles, où tu m’attends.
SI je dois te revoir, tu ne me diras rien, rien, rien.
Nous serons deux yeux aveugles, une bouche, des doigts prêts à faire mourir.
Ensemble nous roulerons dans la haine merveilleuse qui fouille et qui mord.
Nous plongerons dans le fleuve où traîne un meurtrier délire ; extase, oubli… le fleuve rouge et noir.
Et quand tu partiras, me laissant ma fatigue et le rêve fumeux des lendemains brûlés, tu ne me diras rien, je ne te crierai pas : Reviens !
Mais que l’ananke croise nos routes, fût-ce pour un seul jour !
POUR être heureux, il faut être très malheureux et je bénis la destinée de m’avoir accordé plusieurs morts.
MA fantaisie, ma fantaisie, belle et libre, grande et riche comme te voilà, pourquoi porter aux chevilles des entraves d’or, aux poignets des chaînes de diamants.
Et, sur tes mains, pourquoi la pesanteur de cette tête d’homme au milieu d’un plateau d’un art éblouissant » ?
— « Tu ne connais donc pas celui qui forge les chaînes ? Comme moi, tu aurais offert tes pieds aux liens qui resserrent les pas,
Tu ne connais donc pas celui qui rassemble les pierres pour brider les poignets de femme. Tu lui aurais donné tes mains, sans lui dire : Que veux-tu faire ?
Et la tête que je tiens, c’est le rêve qui me fascine.
Que ferais-je de mes jours, si je ne la regardais pas ? »
LES baisers que tu donnes et ceux que tu prends n’ont aucun écho dans mon âme,
Ton rire, je ne le connais pas.
Mais, si l’heure de la fatigue et la vérité solitaire te font soupirer faiblement, cette plainte à peine exhalée, à travers toutes les distances, je l’entends.
UNE vision passe…
Donne-moi la main, mon Ami, et marchons ensemble dans l’immense champ de malheur.
Il est désert. La solitude y traîne ses voiles de deuil et le sol gonfle sur les morts.
Que ce charnier est plein d’amour ! Les âmes s’en sont allées, mais, avec les corps misérables, la nature va distiller un noble ferment de vie.
Elle en tirera l’herbe drue de la prairie nouvelle, les blés plus lourds de la moisson prochaine et le parfum plus pénétrant des fleurs.
Elle refera l’arbre ému et l’ombre pour les amants, l’ombre d’où s’élance la vie qui s’en va danser au soleil.
Prends ma taille, mon Ami, et soutiens ma tête, ce champ du sang est plein d’amour.
MA pensée, qui s’éploie autour de ton visage, suit un jeu puéril comme un agacement.
Tu ne peux saisir mes doigts, leur ombre est si mince, en mailles cendrées sur ton cou ; tu ne peux fixer mes yeux qui promènent sans bruit, sans rayons, leurs globes curieux.
Dans l’opale d’un ciel stérile et sans âme, ces deux lunes noires se lèvent sur ton front.
Tu ne peux ouvrir mes lèvres soudées qui se posent lourdes, mortes, sans un baiser.
Et je te vois, si loin, secouer la tête pour chasser le vol de ma volonté.
Elle est là, ce soir, et, triste, elle joue comme la folie joue avec la mort.
IL me semble souvent que tout mon être se retire, devient une petite boule jetée par le hasard, qui doit se perdre n’importe où.
Si tu la trouves, surtout, ne la ramasse pas.
JE suis enthousiasmée d’avoir si bien souffert. Sensibilité, je te dois les abominables tortures qui m’ont mise au bord du tombeau !
J’ai cru pouvoir vivre nue, tout m’a écorchée. Je ne sais plus où j’ai laissé ma peau si petite, celle d’une enfant qui n’eut jamais d’enfance. Sous la grêle salée, sans protection j’ai marché. Lorsque le mal me refusait toute nourriture, je suivais les murs bas des vignes, tremblante et courbée, le paysage chavirait et la sueur d’agonie baignait mon corps exténué.
Dans la nature environnante, je ne sentais plus de pitié.
En Orient, j’ai connu la soif implacable, la coulée de lave blanche qui, durant les nuits béantes, traverse l’être calciné.
Au bord du lit fiévreux, la mort est venue voir qui était là, et, m’ayant reconnue, elle a tourné la tête ; je l’adore, elle ne m’aime pas.
Souvent, je te sens comme elle, toi qui jamais ne viendras près de ma couche voir si je souffre ou si je dors.
Pour ses graves expériences, c’est donc à la vie qu’appartiennent mes membres malheureux, mon âme écartelée.
Me plaindre, ô capricieux mystère ! J’ai vécu.
Sensibilité, je te dois les extases délirantes qui m’ont enlevée en plein ciel !
Dans une aurore effervescente j’ai volé ; j’ai flambé dans le cœur d’un splendide soleil.
J’ai tenu l’heure préparée par le minutieux tourment, le chef-d’œuvre enfanté dans la douleur hautaine, qui m’a rendue plus digne de le porter. Un dieu, penché sur ma misère, m’a donné sa divinité.
Ô mort, ô vie, si dans l’inconnu vous rendez à une autre femme ma forme et mon esprit, laissez-lui tout mon privilège, ne changez rien surtout dans l’urne où s’enfermera son destin !
Qu’elle y trouve à la fois les affres du martyre et l’orgueil du couronnement.
SI je voyais venir la mort sans m’être jamais enivrée, j’emporterais un regret.
JE ne renie pas ma folie, je la regarde en face, nous sommes affrontées.
Elle a des yeux surprenants, disques où le vertige s’enroule, fuit et se retrouve.
Ses narines aspirent la vie.
Sa bouche séductrice a des plis torturés.
Je lui ai dit : Veux-tu sourire ?
Elle a souri.
La terre a tourné plus vite et depuis ce temps-là, je dors.
LA caresse de l’ombre apporte plus de danger que l’étreinte vivante.
Et elle emporte davantage.
Quand le fantôme de ta bouche a passé trop près de mon visage, c’est un peu d’âme qui s’en va.
L’ÉTÉ vient d’ouvrir ses portes sur les jours les plus heureux, mais que veux-tu que je récolte dans les champs et les jardins ?
Je vais errer, sans que le soir jamais me ramène à ton seuil. Entre nous, point de table où l’abandon s’appuie dans le parfum du bouquet frais cueilli.
Mon bras nu, étendu sur la toile froissée, ne doit pas appeler ta main.
Que veux-tu que je trouve, seule dans le jardin, seule dans la maison, seule dans mon amour ?
Rien que toi, ma douce-amère, ma joie et mon deuil, ma fleur violette et dorée, que j’écrase tout entière sous mes lèvres désespérées.
IL faut que, dans ma vie, cette douleur atteigne sa plus complète beauté.
Tout ce qui creuse et approfondit l’être l’enrichit et je baise tes mains qui m’apportèrent un trésor.
Fais-moi donc souffrir plus encore, tant que tu sauras, tant que tu pourras.
Et pour t’aimer plus encore, je croirai avoir longtemps vécu.
Car la vie est courte et la souffrance est longue.
Fais-moi souffrir.
COMBIEN avons-nous de naissances ?
La première est à la vie, la seconde à l’amour, la troisième à la souffrance.
À quoi naîtrons-nous dans la mort ?
JE sens l’appel profond de la race couchée aux lignes longues de mes mains.
Le geste qui saisit le poignard au vol courbe, quand donc l’ai-je lancé contre un cœur trop aimé ?
Du sang sur mon âme, il y en a, mais de qui ?… Je l’ignore et la parcelle enfermée d’un Haceldama lointain a nourri ma force d’amour.
Aujourd’hui, tu venges l’antique victime et le poignard à lame recourbée, c’est toi qui le tiens.
Qu’il y ait du sang sur ton âme : le mien.
Ô Bagheera, panthère ténébreuse, combien souvent je t’appelle ma sœur !
Quand sommes-nous donc nées ensemble, de quelle mère impérieuse et féroce, aux royales beautés, dans quelle jungle où la vie étouffante suait la sève et le poison ?
Quand avons-nous fait craquer les taillis, en un galop filant, une noire rafale, aux rugissements de la faim ?
Quand avons-nous aimé, ô ma sombre luxure, crocs dévorants, griffes perdues, dans la folie hurlante de la chair ?
Quand avons-nous dormi, ma soyeuse paresse, sous les doigts du soleil dessinant nos reflets ?
Et quand donc suis-je morte, là-bas sous tes yeux verts, pour renaître ici, seule, un ciel dépouillé sur ma tête, dans mon corps nu un cœur humain ?
Va, tu n’es pas si loin ! J’ai ton orgueil et ta colère, ta voix fauve, ton goût de proie, ta longue souplesse étirée. J’ai le frémissement qui moire ta fourrure, tes ongles au bout de mes doigts.
J’ai ton sang capiteux, ta volupté soudaine. Quand le râle sacré s’échappe de mes lèvres, une émeraude en feu verdit dans mes yeux noirs.
Tu es là, sans que je t’appelle, ô Bagheera, ma sœur !
ASSISE sur mes talons, je fais un collier de perles, long et bleu comme un ruisseau.
Si tu étais là, je dirais : Tiens-moi cette coupe, ne la renverse pas, donne les grains un par un.
J’oublierais toutes mes pensées pour cette chose sérieuse.
La soie verte creuse un nid entre mes genoux, le collier fini, je prendrais ta tête et je dirais : Cachez-vous.
MON front pèse sur ma main. À quoi donc ai-je songé ?
Je voudrais ne jamais te revoir : l’image précise est l’ennemie de l’ombre.
Ne plus jamais t’écouter : une voix revenue tuerait le mot timide au pouvoir endormeur.
Je ne veux pas te toucher, j’aime en toi tout ce que j’ignore.
Si je te tenais dans mes bras, c’est là qu’il finirait l’adorable voyage et je veux voyager encore !
TENACE et pénétrante, la possession de l’âme est l’énigme sans fond.
Si tu prends ma chair, étreinte savante ou fugace, jet brusque du désir, lenteur d’art, je sais que tout doit s’arrêter quand je m’endors.
Mais, au champ vaste de mon âme, je ne sais pas jusqu’où je donne, jusqu’où je vais.
J’ai perdu pied dans mon domaine, tu tires le sol sous mes pas.
Et tout s’en va.
JE t’ai donné le meilleur, ce qu’un clair brasier allège et purifie, l’essence de l’esprit et la chair macérée dans un vœu passionné de perfection.
Tu ne m’as pas suivie jusqu’à la cime où se maintient, plus haut que l’aigle, le songe qui regarde en face le soleil.
Je m’éloigne, mais nulle femme ne saura mieux bercer ta vie que celle qui t’échappe et qui l’ignorera.
Entre nous s’élève et bouillonne l’aveuglante fumée d’un opium brûlant, je ne t’aperçois plus, tu ne peux pas me retrouver.
Mais, qu’est-ce donc que deux visages et cette présence totale qui tue les grandes ivresses et les superbes désespoirs ?
Reste ma chose lointaine, mon fuyant désir. Quand les yeux tombent dans les yeux, on ne voit plus rien et je veux regarder très loin, dans cette douleur sans bornes qui me vient de toi.
Que le parfum amer de l’impossible nous grise plus que mille nuits d’amour !
Ce que tu m’as donné, toi, c’est l’âme que j’aime, une parmi les tiennes, les autres me sont étrangères.
Mais celle-là, je la garde, son vol lumineux brille dans mes jours et, sous sa douceur, je sens moins l’effort implacable qui nous courbe un peu plus vers chaque lendemain.
Son battement d’aile entretient la flamme qui sait changer la forme et la couleur. Dans mon illusion sans cesse rajeunie, j’entends moins l’appel qui monte du sol.
Laisse-moi ton âme seule.
Le rêve est léger, mais le temps est lourd.
SI tu devais, dans l’avenir, déplorer l’âpre souffrance qui fit naître ce poème, je te dirais : Laisse au passé sa proie, écarte le regret.
Une femme heureuse aurait-elle mêlé pour toi son chant et ses pleurs ?
Quand nous ne serons plus, d’autres âmes penchées nous ressusciteront.
Nous n’aurons plus de nom, et, pour les cœurs épris, tu resteras le rêve et moi l’amour.
JE n’ai jamais craint la mort, je vis en sa compagnie et la flatte pour qu’elle me donne le vrai repos.
La vie et l’amour nous trompent.
Si elle nous trompait aussi ?
JE ne sais pas ce que tu crois.
Que peux-tu croire ?
« … Cette femme a la fièvre, elle poursuit des formes disparues et répond à des voix qui ne lui parlent plus, elle aime son amour et le chante et le berce comme un enfant mort. »
Laisse-moi mes visions, car mon front les supporte, mais il céderait sous le pavé d’une sombre réalité.
COMME j’ai froid, ce soir, dans ce triste pays où dépérit l’été. La tête sur la poitrine et les mains cachées, je me sens toute petite.
Qui viendra jeter un voile, aux quatre coins bien noués, pour m’enlever de cette ombre où je suis enterrée ?
Et qui dénouera le voile dans un pays de clarté ?
L’ÉTÉ marche et je songe à une longue journée tout près de la terre, des épis montants et des fleurs mûries hors des jardins enclos, une journée de la montagne ou des champs… Tout le ciel attire ma tête comme si mon masque tendu allait se détacher, le temps est léger à mes épaules, tu es près de moi et, sous la langueur chaude, le rire s’insinue et cherche son moment.
Rire avec toi, pour rien, dans le bonheur fringant d’une heure caressée, rire de vivre en liberté et reprendre sur tes lèvres la gaîté !
Je te dirais de joyeuses histoires de mon pays et des chansons boiteuses que j’invente pour m’endormir.
J’aime jouer et rire jusqu’à pleurer.
À demi soulevée, je te regarderais, je traînerais sur ton visage un très lent baiser.
Sous la lumière aiguë, je connaîtrais peut-être un peu de ta pensée et je saurais enfin la couleur de tes yeux.
Ô lune rouge comme un soleil du soir qui se trompe et remonte, lune violente tu as vu du sang !
Tu n’es plus, dans le ciel, un visage immobile, ta tête s’incline, tes lèvres supplient.
Oh ! demande à la nuit de calmer tant de fièvre, demande-lui d’apaiser la fureur et qu’elle étouffe la folie humaine aux plis frais de son manteau bleu !
L’aurore dégagée de ce poids qui l’oppresse ouvrira ses bras à la paix.
Alors, tu pâliras de vie et de tendresse, ô lune reine de douceur !
L’amour tendra vers toi sa force renaissante et, devant l’ivresse sacrée, retrouvant un rayon de ce qui fut ta vie, tu pâliras de volupté.
BRAS qui s’ouvrent, têtes penchées, l’homme si petit, la femme plus petite se sont rapprochés.
Quel est le drame qui va naître ? Quel art, quelle puissance, quelle beauté ?
Par une seule étreinte féconde, la face de la terre, le sort des pays peuvent être changés.
Cela paraît simple, un baiser,
C’est la clef de voûte du monde.
SI la vie te donne du pain blanc, mange-le tout seul. Si elle te donne du pain noir, partageons.
NE me cherche pas sur les chemins que tu connais, c’est inutile.
Je ne suis pas dans la ville, mais dans la vie.
Mon reflet n’est pas dans le ruisseau d’un jour, mais dans la nappe des années.
Les êtres sont peu de chose, il faut songer aux forces et j’ai choisi l’amour.
Qu’un homme recueille une seule parole émue et la transmette à son fils qui, à son tour la léguera, rien de plus n’est nécessaire pour qu’une chaîne sans fin rattache la tendresse humaine aux limites de l’avenir.
CES feuilles où tremblent mes jours, souvent je les vois suspendues par des liens de soie à un arbre sacré, dans un temple taillé au cœur de la montagne. Où ? Je n’en sais rien.
Les lettres peintes y font vivre mon amour et ma douleur, qui palpitent dans une ombre aromatisée.
Et sur le sol, prosternée, c’est la prière de femmes inconnues.
L’arbre paraît de marbre dur, et cependant il frémit.
Les siècles pieux ont poli sa puissante membrure, ses branches rouges et dorées ; une sève silencieuse veille en son immobilité.
Et quand les femmes se relèvent, c’est pour lui demander la force, en appuyant sur l’écorce précieuse, leur front.
Des racines de l’arbre enfermé sous la terre, toute mon ardeur monte, ma tendresse répond et celles qui écoutent laissent tomber des pleurs.
Ces femmes sont mes sœurs.
Mais ce temple où est-il ? Au fond de quel Thibet fanatique et muré ?
Je n’en sais rien.
LORSQUE j’appuie ma main sur ma poitrine, il me semble tenir une étoile palpitante aux mille rayons.
Je la serre, je renferme, elle résiste et bondit, m’échappe, jaillissant de tout mon être ; je m’enlève avec elle, le rêve commence et la douleur s’enfuit.
MON âme est un harem qui garde mille femmes.
Je serai morte avant de les avoir connues chacune par son nom, chacune par sa forme, son caractère et sa couleur, ses crimes et ses vertus.
Je les entends murmurer, rire et pleurer ; elles jouent avec des perles, des oiseaux et des poignards.
L’une, enfantine comme l’aube, est vêtue de blanc, l’autre, ardente comme le soir, traîne une simarre rouge, elles sont drapées dans leur fantaisie et dans leur passion.
Celles qui préfèrent la paix et l’obscurité demeurent étendues, les malades languissent et les graves méditent, les inquiètes prient.
Le soleil est blanc sur les murs, la voûte d’outremer est barrée d’hirondelles, sur le marbre traînent des babouches, des ceintures, des tapis et des bijoux.
Il en est qui chantent un regret, sans paroles, dents serrées, tête balancée, sur un rythme lointain.
Et celle qui t’appartient… nue et debout, les regarde, rêvant du plus bel amour. Ivre de pitié, de dédain, ivre de nuit et de lumière, ivre du ciel et de la terre, elle appelle son vrai pays,
cherchant par où l’on entre dans le bonheur, par où l’on fuit, cherchant la chaîne et la délivrance, la caresse et le fer qui tue, la vie et la mort.
Celle-là se nomme Oui-Non : elle a des mains effilées, un marteau dans la poitrine, du délire plein les yeux.
Si tu entrais dans mon harem, ce n’est pas celle qui t’appartient que tu choisirais, je le sais.
Le henné ne teint pas ses talons et ses ongles, c’est dans le sang des hommes qu’elle les a trempés.
Et la poussière des routes longues n’a rien effacé.
TU sais, je ne veux pas vivre en bête domptée, hier j’ai brisé des chaînes, demain j’en briserai, mais sans apparent effort.
Comme autour du fakir illusionnant la foule, autour de moi personne ne pourra soupçonner ma liberté.
Mon mal, je le dirai, je le crierai. Mes cauchemars je les peindrai.
De toutes les lignes saignantes, de tous les visages parlants, sortira cette vérité que nul que moi ne peut comprendre.
Je la veux acérée comme une flèche longue, pour mieux traverser ton cœur.
Qu’elle y vive et s’y retourne et sache te faire souffrir, souffrir jusqu’à la torture, toi…
Toi, ma petite chose aimée,
Ma douceur.
J’APERÇOIS le destin : c’est un bourreau debout sur la rive d’un fleuve, je dois traverser, il m’attend. Plongée dans le courant au jour de ma naissance, je nage vers lui à grandes brassées, les yeux rivés à son glaive, toujours plus net et rapproché.
Et je sais que tout doit finir à l’instant où j’aborderai.
Tu me disais : Prends-moi dans ton sillage.
Je t’ai répondu : Soutiens-moi.
Mais je n’ai rien trouvé que l’onde hostile et souvent irritée.
Va-t’en donc seul et qu’un fleuve plus large te soit clément.
LA grâce réticente du sourire appartient à l’amour qui ne rit pas : rayon lunaire sur les faces, voile transparent du bonheur.
Lentement il disjoint les lèvres refermées sur le goût du baiser, les lèvres qui retiennent en leur écrin, serrée, la joie trop prompte à s’envoler ; qui la savourent, la distillent et l’abandonnent, décroissante, à l’ombre où finit toute ardeur.
Ô joie d’amour, que je t’ai regrettée, craintive, grandissante, et tout à coup, perdue, sourire mort avant d’avoir vécu !
LA fine pluie vaporisée vole depuis le matin et, sur les vitres, traînent les houppes du brouillard.
Pour faire mentir la journée de juin, qui se noie dans un lac sans reflets, une chanson espagnole s’énerve sous mes doigts et se déhanche comme une nuit d’amour.
Ses notes font autant de mal qu’un couchant trop beau.
Les sons douloureux me disent :
Rouge est le coup de poignard,
Rouge, la fleur du grenadier,
Je porterais ton amour droit au milieu de ma poitrine,
Si tu m’aimais.
Mais, tu passes devant ma porte sans un regard.
Pour moi jamais tu n’as chanté,
Ô ma fierté !
Je ne possède qu’un rosier,
J’irai cueillir la rose blanche.
Ô ma douceur !
Droit au milieu de ma poitrine, je l’attacherai. À la place la plus tendre, dans son cœur frapperai.
Mon sang chaud tiendra la rose,
Qui vivra quand je mourrai,
Plus rouge sur ma poitrine,
Que la fleur du grenadier.
… La chanson se tait, coupée, un frisson passe et s’enfuit.
Est-ce un sanglot, est-ce la pluie ?
TRISTESSE de l’amour, insondable détresse, qui donc es-tu, toi que j’ai retrouvée partout ?
Brume sur la féerie printanière, lame acérée sous la caresse et, dans la fraîcheur des nuits adorables, somnolent poison, j’aime ta précieuse amertume ; elle accroît le trouble d’automne et rend plus fiévreux le cœur de l’été.
Toujours présente mais secrète, ainsi que la mort dans la vie, tu pénètres la forêt ivre, tu montes du terrier au nid et ton douloureux sortilège étreint les banquises du pôle et l’ample torpeur du désert.
Sombre nageuse en l’océan tragique, la vague te reconnaît, tu tiens le ciel et la montagne, les mondes qui tournent et meurent, les âmes et les yeux, toutes les solitudes ; ton ombre vit dans le soleil.
Mais, lorsque prise entre deux êtres, tu marches plus lentement, tristesse de l’amour qui passe, n’es-tu pas le fuyant sourire de la morne éternité ?
JE t’aime surtout parce que tu es ma douleur.
ENTRE tes mains, j’avais rêvé de vider mon cœur jusqu’au fond, de tout amour, de toute vérité.
J’aurais descendu la torche vivante jusqu’en ces caveaux de rubis où dort le secret féminin.
Je t’aurais dit : Tu veux connaître… ouvre bien les yeux, voilà ce que pas un homme peut-être ne connaîtra.
J’aurais brisé le mur de verre et, sous mon front défaillant, tu aurais pris ma pensée tout entière, qu’aucun homme ne prendra.
J’aurais été, sur ta poitrine, l’âme et la chair toutes nues.
Je t’offrais un mystère.
Alors, tu ne m’aimais plus.
JE n’ai pas eu d’enfant, et souvent je regrette cette âme inconnue que j’aurais tant aimée, cette petite main qui tient et qui protège, plus que votre force, ô vainqueurs !
Le rêve maternel demeure insatisfait, et, dans la solitude où pleure ma blessure, je refais de toi un enfant très cher, afin de mieux te pardonner.
UNE jalousie ? Pour qui ? Pourquoi ?
Le riche n’envie pas le pauvre. Et qui possède plus que moi.
SI tu m’avais aimée, c’eût été, peut-être, la trop facile promenade sur un lac sans pli, le balancement heureux qui endort le souffle puissant de la vie.
Aujourd’hui, mon âme veuve est ouverte à tous les cris, je réponds à la tempête et, dans les vagues étincelle un merveilleux déchirement.
J’en peux mourir, donc je vis.
JE suis seule, toute seule et la journée tourne autour de moi.
Je me demande quand elle va mordre, mais je n’ai pas peur.
Je n’ai plus peur ni du sort ni des hommes.
Le fléau a détruit ma ville, les miens sont allés au feu, entre les mains qui massacrent sont tombées ma mère et ma jeune sœur.
Je ne reverrai plus la maison de la plaine, le passé agonise et le présent frissonne.
Je n’attends plus de lendemain.
Au milieu des ruines, des affres de la guerre, ton amour pouvait rendre une moisson de joie à ce champ de douleurs.
Je n’attends plus ton amour.
Mon cœur est aujourd’hui le pays de personne.
UNE tristesse lourde dans la vie des hommes, c’est l’amour sans l’amour, la secousse payée entre les bras des filles sacrilèges.
Payée plus cher qu’ils ne le pensent, par la cuisante insulte à la beauté.
Mes yeux se ferment quand j’y songe et je veux refaire, en dormant, le rêve d’une terre artiste et purifiée.
J’AI promené mon apparence en des pays sauvages et divers, le goût de la douleur reste partout le même et la tenace inquiétude cherche toujours une cruelle nouveauté.
Lorsque je m’arrêtais sur les flancs rocheux du Liban, la cage seule demeurait là, devant l’étrange paysage. Par-dessus la mer et les îles, l’oiseau rapide s’en revenait vers la France douce, la mère voilée assise dans le lointain.
Et quand j’ai quitté les montagnes brûlées pour les villes de ma patrie, la cage seule s’est accrochée au balcon sans parfums, sous un ciel appauvri.
Vers le triste enchantement de la nonchalante Asie, par dessus la mer et les îles, l’oiseau s’est enfui.
Il a retrouvé le figuier qui me tendait ses figues blanches, sur les terrasses de Brumanah, et la pierre rouge, et, dans la nuit sans pareille, les lumières d’Aïn-Sophar.
Au sommet des pins odorants, son chant désespéré implore les ombres qui hantent les ruines de Baalbek et l’antique chemin de Damas.
Il chante, mais ne revient pas.
Car mon âme, jamais, ne peut vivre où je suis.
SI le jour qui descend t’accorde quelquefois une heure solitaire qui te ramène en toi, si la saine campagne s’étale sous tes yeux, si tu vois deux oiseaux retournant côte à côte vers un bois protecteur.
Alors, tu penseras à la lointaine amie qui, devant le couchant, meurt un peu chaque soir ; au regard allongé de la femme des plaines, tendu vers ton regard.
Son rêve, accoutumé à sonder l’horizon, épousera peut-être ta mélancolie.
Et, pour un court instant, comme ces voyageurs, parents légers des nuages, dans un essor harmonieux ensemble, vers l’au-delà, nous voguerons.
TU m’as jeté ton cœur ainsi qu’une grenade, le mien a éclaté, le tien a disparu.
Combien je voudrais que tu vives la féerie de cette explosion.
Je reste sanglante, éblouie, déchirée, toujours plus vivante.
Je t’aime et je sens vibrer les grandes hélices qui emportent mon navire chargé des merveilleux débris.
Dans les empires du rêve, je vais en bâtir des temples, des tours et des ponts, des villes magnifiques.
Tout ce dont j’avais l’âme pleine, en pousses fortes a jailli. Je vais en planter des jardins et j’y ferai passer des fleuves.
Si je retrouve ta main, je la prendrai et, tendrement, je te dirai : Viens, viens, n’aie plus peur, ô ma caresse, tu ne devais pas me tuer, tu m’as révélé un autre moi-même, regarde, regarde !
Du choc de nos deux âmes a jailli la beauté.
LA grande pureté de la joie charnelle dit son plus doux cantique en moi.
Sur une corde arabe, faible et résonnante, dans la pâleur bleue des terrasses de là-bas, les paroles s’enchaînent aussi limpides et naïves que la cantilène du berceau.
… Tu m’as si tendrement aimée que ma vie a glissé le long de tes bras comme une soie molle et légère qu’on perd sans s’en apercevoir, je ne veux pas la retrouver.
Dans une autre atmosphère, à longs traits, je respire le parfum d’un jardin de lys.
C’est ton premier cœur qui bat sur ma bouche, c’est ton premier cri dont l’air est ému.
Tu n’as jamais aimé que moi.
La nuit devient blanche et ce n’est point l’aube.
* * *
Mon bras se replie sur la grande absence. Quel bonheur infini que cela ne soit pas !
IL est très tard.
La nuit démente est courroucée, un effroyable orage éclabousse mes yeux. Chaque seconde est chargée d’un éclair.
Les chars de l’invisible roulent au grand galop, les rois de l’atmosphère vont livrer un combat au-dessus des canons des hommes.
Le paysage, les maisons blanchissent, et, tout à coup, s’effacent, repris par le noir furieux.
Le ciel, jusqu’au fond, s’affole et verdit d’épouvante, comme un visage supplicié.
La terre est secouée de peur, de désespoir, je sens que les êtres se cachent.
Mais moi je regarde, attirée, tout ce que je connais si bien, cette nuit pareille à tant de mes jours, cette nuit pareille à moi-même.
Voilà que mon âme, en cette heure tragique, est sortie, c’est elle qui gronde, qui roule, il lui faut cette immensité, cette lumière morte qui balafre les sphères, cette force terrible et ce danger.
La résille électrique emprisonne ma tête, une trombe s’abat et martèle les murs, je vois sous les lueurs des arbres inclinés, des toits qui semblent s’abaisser.
Et dans cette folie, jumelle de la mienne, tandis que la foudre tombe et fait claquer ses lanières de feu, il y a tout au fond de moi, au creux d’un hâvre tranquille, une petite voix qui hèle :
Où es-tu, mon amour ?
MAINTENANT que l’été va répandre partout la maturité et la plénitude, la terre africaine m’envoie, comme un salut, l’odeur vert-pâle des citrons doux.
Au-dessus de l’amphore rose, dans mon jardin de Mabrouk, ils mûrissent en paix…
Le passage léger d’un bec-figue faisait tressaillir une branche dont l’âme remuée se mettait à vivre un instant,
le crapaud séchait ses mains de vieille femme sur le sable argenté,
rouge et bleu, Hassan aux pieds nus priait dans le silence.
J’avais alors d’autres joies, d’autres peines. Toi, ma grande peine, tu n’existais pas.
Elle était sans nom, la douleur future, son visage portait les voiles de là-bas.
L’AMOUR a, trop souvent, le goût de la mort qu’on entoure de fleurs, de discrètes lumières.
Et, quand le bonheur passe, il semble trop souvent qu’un malheur va passer.
LORSQUE de mes yeux absents, j’ai l’air de ne rien regarder, je sais bien ce que je regarde.
C’est, autour de moi, ma fortune éparpillée. Le coffre invisible qui suit dans tous les voyages, le coffre des brocarts, des pierres, des poisons, est éventré, mis au pillage.
Les flacons sont brisés, les philtres répandus.
Je ne regrette rien.
Tout mon trésor, immobile dans l’obscurité, a pris, à la lumière, un mouvement superbe.
Les couleurs revivent, les joyaux flamboient, des senteurs qui s’évaporent naissent des fêtes chimériques, aux jeux infinis.
Le luth, qui se taisait, module une ineffable plainte ; j’écoute, je regarde de tous mes yeux absents.
Je t’ai retrouvée, ma fortune !
Amour renaissant, tu peux saccager et tremper ma vie dans le vin qui fume, et, sur les fleurs mortes de la nuit comblée, trancher ma tête au matin !
JE m’avance vers toi, la chair saturée de rêve, l’âme avide de beauté, avec des mains nouvelles pour renouer les fils de nos tendresses désolées.
C’est une volupté si sombre : tout ignorer !
Traverser chaque jour d’illusoires campagnes, cherchant le point perdu où tu vis sans moi, peupler ma solitude de songes, de nuées, planter une oasis aux séghias murmurantes dans ce Sahara fuyant, agrandi, où je vis sans toi.
Et c’est, plus haut que nos désirs, l’étreinte de deux fumées, le mariage divin de nos cœurs séparés, l’extase sans limite au delà des murailles, au delà des prisons de notre geste humain.
DEUX papillons mènent leur danse blanche, très haut, dans un théâtre d’arbres, mauve et noir.
L’air les dilate et les emporte suivant la fantaisie errante de leur bonheur.
Mais, tout à coup, leur vol s’abaisse, ils tombent alourdis d’amour.
Et, sans vouloir songer à leur chute finale, je cherche la place indécise où le rêve diffus fit danser nos deux âmes ; deux papillons.
PARLER, chanter, vivre et mourir, c’est inutile.
Sommeiller ? non !
Le vrai bonheur, c’est n’avoir pas été.
CERTAINS jours, dans mon cœur, rampe cette vie sombre qui s’aplatit au sein des eaux.
Sous la pression mortelle, dans le glissement faible du silence vers l’inconnu, il gît au fond de ma poitrine, comme au fond d’un gouffre marin.
Rien ne brille, rien ne palpite.
Le jardin caché n’a pas un murmure, la source sacrée dort sans un reflet.
DANS le ciel du soir, tout à coup, une ample trouée bleue : les nuages lourds qui reculent, comme des continents autour d’un océan nouveau,
Au milieu de ce Pacifique, la pure solitaire, la lune au front gelé,
Mon rêve, qui l’attend, s’élance vers la morte, frôle son masque pâle, s’épuise à son baiser et, de là-haut, n’apercevant personne au fond des plaines effacées, il redescend dans mon cœur morne, plein de sanglots.
JE suis venue, je m’en retourne, car je ne suis venue que pour te voir dormir.
Sur le repos de ta jeunesse, sans frissons, ma tête se penche, légère comme une feuille inclinée par le souffle du soir.
Et tu ne m’as pas entendue, quand j’ai murmuré : mon Ami !
Dors, mon tourment, ma tristesse, ma bien-aimée douleur.
Je suis venue, je m’en retourne,
Je laisse vivre en toi ma mort.
SI tu savais de quelle douceur infinie j’enveloppe ta pensée ! Je la prends lentement, je crains de la briser.
Sous mon regard, elle s’irise comme, dans un soir vénitien, un verre fragile et précieux. J’entre dans tous les mirages du bonheur qui n’a pas été.
Les phrases mortes s’y dessinent en longues arabesques bleues, l’illusion court et s’effume sur la grève ensorcelante d’une Adriatique perdue.
Aux flancs de la coupe pleine que l’oubli pourrait épuiser, brillent les reflets conscients des yeux enivrés.
L’oubli ! Ce mot seul me glace : le ciel s’est éteint, la mer s’est voilée…
Non, dans un cadre fier j’ai enchâssé mon rêve et ce qui fut pour toi la fièvre d’un seul jour, tu ne pourras pas l’oublier.
Sur l’ouate empourprée de mon âme, je repose ta pensée.
L’ORIENT a laissé, sur mes lèvres voleuses, le goût miellé de sa paresse et de son amusement.
Je me retrouve, assise, avec des mains qui pendent, au carrefour poudreux où grille le maïs.
Des dents blanches rient dans le bronze souple, un col long se tord sous un turban lourd, le voile enclôt la femme et l’homme fort s’étire et le soleil est maître des instants.
Immobile, je sens, dans mes muscles torpides, le balancement sourd, le frisson du désir.
Mes doigts sont allongés sur la proie invisible drapée dans la chaleur,
l’odeur du maïs rôde flattée par l’éventail… un relent de santal, la chanson énervée chevrotant sur les cordes des gosiers cuivrés…
Le cri d’un oiseau vert !
Et je suis suspendue dans l’heure nonchalante, comme un fruit dans l’air.
Si ton baiser prenait ma bouche qui te cherche, tu sentirais, sucré, ce goût oriental de luxure affinée et d’immense paresse, glisser comme un serpent jusqu’au fond de ta chair.
AMOUR planté dans mon cœur délaissé, bien enfoncé dans mon âme déserte, tu es l’arbre puissant et isolé qui résume toute la force d’une contrée abandonnée.
Sous la brûlure du ciel, tu n’attends rien, ni le chant d’un oiseau, ni le vol d’une abeille et tu vis là, tout seul, émerveillé de toi.
CHAQUE fois que tu verras une tombe, si tu comprends pourquoi je le désire, pense à moi.
SOMNAMBULISME ardent, tu me fais marcher dans mon rêve, tout droit, les yeux fermés, jusqu’à l’abîme où la chute m’attend…
Tout droit, les yeux fermés.
J’avance, le sol manque, mon cœur se vide et je me brise.
Os rompus, membres dolents, lèvres empourprées par la mort.
Derniers instants, dernière douceur, sentir que tout le sang qui coule est encore offrande d’amour.
Ô ma tendresse agenouillée, ma tendresse qui ploie dans le recueillement, te voici pendante aux mains de la vie.
Souple comme un rameau de chèvrefeuille, tu cherches dans l’air animé les bras et les épaules qui devraient te porter.
Mais il n’est rien qu’une ombre à peine colorée, une ligne fuyante comme la forme des coteaux, à l’horizon.
Cherche, ma tendresse, ne te lasse pas.
Si le soir venu, tu sens que tout se brise, si le vent est plus fort, et la tige arrachée, alors, fais à la nuit l’offrande de ta peine.
Dans sa douceur, qu’elle apaise ton mal si proche de la mort, si loin de l’agonie, puisque tu ne peux pas mourir.
AMOUR, tu vis de la redite brève et monotone qui traverse l’éternité et tu lui empruntes ta force, comme la terre attend la sienne du soleil.
Je te possède et je suis possédée, tout le reste est secret.
Onde splendide et rythmée, par-dessus l’absence, l’ingratitude, la cruauté, par-dessus la vie et la mort, tu passes, entraînant les humains.
Et si tu m’appartiens, c’est qu’un Dieu mit en moi le pouvoir de créer un monde, d’y pénétrer seule et de le refermer.
MA main flotte et se balance comme si, déjà, elle ne m’appartenait plus ; toi qui es là, tremblant dans mon atmosphère, tu as emporté ma main.
Ma bouche s’entrouvre et se fond, perdue ; toi qui es là, vibrant dans mon atmosphère, tu as emporté mon baiser.
Toute ma chair s’élève, plane, divinisée, la fenêtre est ouverte et l’ombre nous attire ; toi qui es là, brûlant, dans mon atmosphère tu m’as emportée toute à travers la nuit.
POUR arriver jusqu’à toi, sans hésiter, j’ai plongé les bras dans la ronce épineuse de ton amour étrange et de tes cruautés.
La voix qui m’appelait de l’autre côté de la haie ? c’était la tienne.
Et je ne pouvais pas passer.
Tu le savais.
DANS le paysage d’été pointent toujours des branches mortes.
C’est l’avertissement d’hiver inséré dans la joie vivante, le signe du doigt décharné sur le visage épanoui.
L’arbre vert nous crie : Tu as bien le temps d’aimer, sous le manteau de mon ombre.
L’arbre mort répond : Les jours sont comptés.
SOUS une enveloppe mortelle, porter ce secret admirable : un amour.
Élever la fiole précieuse, dont pas une goutte ne doit s’échapper,
y boire dans la solitude et s’étourdir sans tomber,
murmurer la phrase lente qui, durant la longue absence, berce une morte,
enchaîner les ivres paroles qui déchirent, qui consolent et, dans le cœur éperdu, les entendre tituber,
imprégner toute son âme du profond parfum enfermé et la sentir se dissoudre dans le souffle bien-aimé.
Si quelqu’un ouvre la porte, changer son visage et ses yeux, rire quand la poitrine enclôt une agonie, chanter quand tous les rythmes ne sont plus qu’un nom, et ne jamais pleurer, car le sang clair des larmes laisserait sa trace en glissant.
Dans l’ombre douloureuse et brûlante d’une âme, porter ce secret admirable : un amour.
IL pleut, le cri bizarre d’un rapace nocturne fait le bruit d’un maillet sur une céramique.
Et puis, tout choit et s’enfonce dans la mollesse du sommeil.
Mais, la cloche de minuit s’éveille et pleure ses douze larmes :
Ô mon amour, pourquoi m’avoir abandonnée ?
JE ne peux pas dormir.
Ala Eddyn est au pied de mon lit, il tient la lampe merveilleuse, m’aveugle et me redit les contes des mille et une douleurs.
TANDIS que tu convoitais quelque fille, dont la bouche trop peinte te provoquait, le sang de ma poitrine montait jusqu’à mes lèvres et teignait mes doigts.
Mes yeux se voilaient, ma bouche toujours plus rouge, sans paroles, t’appelait.
J’ai bu de l’eau glacée.
On a dit : Ce n’est rien.
TU m’as crié ta soif de connaître, tu as réclamé le bonheur.
Tu ne peux te désaltérer qu’à la source la plus pure, les bras ignorants ne t’apprendront rien.
Le bonheur ne se découvre pas dans la poussière des ruelles, comme un diamant tombé par hasard.
Le bonheur est une œuvre d’art.
LE courage est né de la lassitude, la vie a grandi sur un cœur épuisé.
Je découvre aujourd’hui combien je possède : mes mains sont toujours pleines et j’avais tout donné.
PASSEZ mes nuits, passez plus vite, nuits sans amour.
Allez-vous-en, troupeau chagrin, moutonner et buter dans l’ironie du vide, vous perdre dans le jamais plus.
Sur mon bras nu et froid, ce long ivoire triste, qui n’attend plus le front battant et retombé, la dernière minute d’une journée trop lente traîne sa dernière clarté.
L’autre bras s’étend, ma poitrine effacée va braver le poids du soir écrasant, mon cœur frappe plus fort et la lutte commence.
La nuit sans amour, c’est la mort.
LE ciel va continuer dans la nuit son beau voyage, la dernière hirondelle chasse encore très haut.
Je suis seule sur la terrasse où, tout à coup, le frisson de novembre a traversé l’été.
Il faut que je rentre, abandonnant les nuages que je ne reverrai jamais, abandonnée de l’hirondelle qui ne me reconnaît pas, et reprise par ce mensonge... ta présence à toi qui n’existes pas.
MA main, qui s’est refermée, ne s’ouvrira plus.
Dans mes poèmes, nos deux âmes sont captives aux rets des mots.
Jamais plus tu ne pourras délivrer la tienne, elles sont mêlées comme l’eau dans l’eau.
Jamais les femmes que tu aimes, que tu n’aimes pas, l’épouse que tu peux prendre, ne sépareront les ondes indivisibles qui doivent couler ensemble à travers la mort, dans l’éternité.
JE laisse aller mes cheveux sauvages, mes cheveux africains.
J’en fais une boule de soie où mon front se perd, où ma vision s’éteint.
Je la pose au bord du balcon de pierre, le vent glisse sur ma nuque en un petit ruisseau frais.
Et je me sens pourvue d’ailes, libre, sans amour, prête à m’en aller dormir sur un arbre, très haut, dans un nid.
JE me souviens de cette chambre où, sur la cheminée, le buste d’un jeune homme aux mains croisées, semblait vivre et prêt à tendre les bras.
Ce demi-vivant m’avait terrifiée, je m’étais enfuie.
Toi, tu es là tout entier, et si tu ouvrais les bras, fût-ce pour y trouver la mort, je m’y jetterais.
AU fond des années secrètes dont l’obsédant souvenir doit s’éteindre avec moi, je me reporte aux longues randonnées dans un désert inhabité.
C’était la joie farouche, l’espoir inavoué du bond fatal, la course dans le vent ; à travers une plaine infinie, sans chemins.
Le paysage vide s’enfuyait, m’invitait toujours à le suivre, l’air semblait un fleuve tiède et rapide qui me noyait et l’horizon vivait sans toits.
Quand le cheval ralentissait l’allure c’était la flânerie sans but, l’arrêt.
La bride nouée à la branche d’un chêne-vert, mon alezan me regardait longtemps, de son œil chaud presque humain et je goûtais le délice de ne plus voir d’autres yeux.
Au réveil, je croyais sentir une présence, entendre une parole, ce n’était que le dialogue de la brise et des genêts.
En face il y avait la solitude, derrière moi, la vie à oublier.
J’ai abattu l’orgueilleux animal et le pays sauvage est loin.
Aujourd’hui, enfermée entre quatre murailles, j’ai toujours devant moi l’immense solitude ; mais, la vie qui me talonne, la vie que tu as blessée, elle crie, elle n’est pas morte, je ne peux pas l’oublier.
TU m’as demandé de t’écrire chaque jour. Tu me disais : Faites-moi la charité.
J’ai donné. Que tes mains tendues soient pleines, n’es-tu pas riche à présent ?
À d’autres tu peux donner à ton tour. Auprès du canon sonore et dans la tranchée, sous la mitraille et le feu noir où flambe la mort, tu l’entendras la voix de femme qui chantait autrefois ; par-dessus la grande guerre, elle chantera.
Pour te protéger d’un sourire, fût-ce le dernier, tu verras un être frêle debout entre les balles et toi.
Qu’il soit frappé, qu’il chancelle… Mais toi, ne meurs pas !
MON âme est un oiseau blessé qui vole au bord de ta route et se repose, épuisé, sur ton épaule.
Mon souvenir est cette brume qui paresse à travers les matins sanglants et taciturnes où tu marches, sans savoir de quelle infortune sera fait le soir.
Ma pensée, c’est la fleur dernière trouvée au jardin dévasté et qui, trompée par la lumière d’un midi moins sombre, est restée.
Cueille la fleur, disperse la brume, achève l’oiseau.
C’est le temps où la mort passe et l’amour a passé,
Mais, la mort est la plus douce, achève l’oiseau blessé.
LONGTEMPS, tu seras la mélancolie de mes soirs désillusionnés.
Je te sens dans tout ce qui frôle : un rideau qui bat de l’aile, une note perdue apportée par le vent.
C’est ta forme qui entre quand une porte s’ouvre, tu lis par-dessus mon épaule, sans me toucher.
Tu es si près de moi, que ma tête aimantée cherche follement ton baiser.
Mais ton visage se détourne, jamais il ne me sourit.
DANS le musée de mes songes, je contemple une statue trop belle et mutilée, dont le marbre n’est jamais froid.
L’heure unique s’est écoulée loin de toi.
C’est le chef-d’œuvre brisé, l’Aphrodite rompue pleurant la mort de ses bras.
Le 4e nocturne…
ENDORS mon âme, chant de la solitude, la route est vide et la nuit morne est là.
Une ombre sans amour, pareille au vent d’automne qui joue dans l’agonie, a emporté ma force, elle m’a donné la souffrance et ne m’a pas donné la mort.
Chante, solitude, chante la berceuse divine et que, demain, je ne m’éveille plus.
* * *
Elle m’est refusée, la grâce du sommeil ; le feu crie, la lumière est haute,
Je n’ai plus froid, la fenêtre est ouverte et les rayons de lune sont dorés.
La route est vide, parce qu’elle est à toi, la nuit est là pour attendre ton pas, reviens et tords mon cœur, mes bras et ma pensée comme la flamme étreint la branche consumée.
Ne laisse rien qui puisse vivre encore.
* * *
Alors, peut-être, je dormirai. Sur mon repos, la grande obscurité étendra le velours sans larmes, sur mon tombeau, l’amour et la beauté diront le psaume lent étouffé dans leurs voiles.
Ces longs voiles du rêve où je m’allongerai.
Et ton nom restera dans mon éternité, comme une étoile aiguë aux pointes déchirantes.
Fantôme sans amour qui joue dans l’agonie, crois-tu que je m’endormirai.
IL y a maintenant, dans ce que je respire, le goût amer de l’ironie et la saveur d’un breuvage divin.
Il y a tout le poids d’une volonté morne et le détachement d’un grand voyage aérien.
TU n’as pas été mon amant, tu resteras mon amour.
Il n’y aura point, sur tes lèvres, de baiser plus profond que mon baiser perdu.
Il n’y aura pas, sur tes mains, d’allongement plus doux que celui de mes mains modelées dans la brume.
Ne mêle jamais un souvenir de femme à mon souvenir.
Laisse-moi, fantôme solitaire, dans le jardin précieux gardé par la Chimère, où j’ai cru un instant qu’on pouvait être deux.
MA toute petite tendresse, je sais de quoi tu as eu peur. Donne-moi tes deux mains d’homme bien cachées dans mes deux mains.
Ne parle pas, c’est inutile ; de tes paroles dédoublées, je croirais ce que tu ne dis pas.
Tu as eu peur de l’amour, de cette figure si haute qui emplit toute la chambre, toute la maison, tout le jardin, toute la vie et ton cœur naïf s’est enfui.
Remets-le dans ta poitrine, ce pauvre cœur masculin qui a mal, qui a froid, qui cherche et se roule en boule et qui ne veut pas souffrir.
Ma toute petite tendresse, c’est écrit, tu souffriras. La loi est faite pour tous et la vie est une mort.
Le jour où l’étau gemmé d’escarboucles se refermera sur ton âme, tu te souviendras peut-être de l’âme broyée sous ton geste indifférent.
Voilà, je te rends tes mains d’homme, faites pour le mal et le bien.
Va chercher le bonheur, il n’attend personne,
Mais, pour la douleur, je suis bien tranquille, au premier tournant de la route, tu la rencontreras.
LONGTEMPS je te porterai en moi, peut-être toujours.
Je te garderai cette pitié qu’appellent ceux qui ne peuvent pas aimer.
Je t’aimerai comme l’âme pieuse aime l’âme perdue, incapable de foi.
JE vais partir et, déjà, il s’efface l’éphémère décor où vécut mon martyre au masque souriant.
Que celui qui rouvrira le logis abandonné sache bien qu’il n’est pas vide, qu’il y doit apporter la crainte du destin.
S’il a des yeux pour voir, il verra, s’il a des oreilles, il entendra. Que sa bouche supplie mon âme tourmentée de s’envoler tout à fait.
Sinon, dans ses nuits, il suivra le phosphorescent sillage au long des murs obscurcis ; il sentira les ailes brunes battre les vitres et s’y dévelouter.
La cendre passionnée tombant sur son visage, il aura peur, peur de l’amour et peur de moi.
JE me souviendrai toujours des derniers moments passés dans cette chambre ardente où je te sentais, mort-vivant, tout contre moi.
C’était le désordre, la fièvre de l’adieu et l’immobilité funèbre de mon âme, dans cette atmosphère poignante où restera ton souvenir.
Ô délicieuse amertume ! À chaque instant, j’aurais voulu t’entendre dire : Ne t’en vas pas, tu m’appartiens, je ne veux pas !…
Mais, il n’y a rien dans ma vie de ta volonté, pas un tressaillement de cette main si chère sur laquelle je repose tout entière, sans pouvoir m’en détacher.
Hélas, aujourd’hui, c’est le hasard encore qui commande, qui m’emporte, ce n’est pas toi.
LE calendrier marque le onze juillet mil neuf cent dix-sept.
J’enterre une longue période d’existence laborieuse, et je m’en vais.
Si le hasard, un jour, t’amène en ces parages, et qu’on te dise : c’est là… lève les yeux vers les terrasses hautes, dont les balustres s’aperçoivent de loin.
Le vent y jouera encore avec mon souvenir et tu pourras penser :
C’est là que j’ai vécu.
J’AI soif.
Ce n’est pas de ta voix, dont l’écho perce mon cœur comme une lame,
Ce n’est pas de ton baiser qui brûlerait la lèvre vive d’une plaie.
Et ce n’est pas de toi, source chaude et féconde. Mes bras étendus ne doivent plus se refermer.
Mon amour a trouvé son calvaire et c’est la neuvième heure.
J’ai soif !
VOICI le dernier soir.
Il s’est fait très beau pour saluer celle qui aima tant ce paysage. Les arbres sont dorés ; le ciel, une nappe pure d’un vert très pâle, d’un bleu très doux.
Mon amie l’hirondelle a appelé ses sœurs et leur ronde légère semble vouloir chasser l’ombre de la douleur.
À l’heure du départ, tout me paraît plus stable ; la basilique lointaine s’estompe en un rêve pieux, le toit du colombier, là-bas, est couleur de pensée, les deux pigeons rentrent comme chaque jour.
Ils passeront demain.
Demain, j’aurai passé.
QUAND un être dit, la dernière nuit de sa vie : « Restez près de moi », on ne le quitte plus.
Mes yeux se ferment, ma main tombe, reste près de moi cette nuit.
Neuilly, juin-juillet 1917.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en août 2024.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Marie-Joëlle, Anne C., Yves, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Burnat-Provins, Marguerite, Poèmes de la Boule de verre, nouvelle édition Paris, E. Sansot, 1918 ainsi que Nouveaux Poèmes de la Boule de verre, nouvelle édition Paris, E. Sansot, 1918. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La première page, maquette de Laura Barr-Wells, est réalisée sur la base d’un photographie transformée de Anne van de Perre.
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