
Mary Elizabeth Braddon
JOSHUA HAGGARD
(tome 2)
(Joshua Haggard’s Daughter)
traduction Marie Bougy-Létant
2026 (1879)
bibliothèque numérique romande
Table des matières
CHAPITRE XVI CYNTHIA ESSAYE DE SE RENDRE UTILE
CHAPITRE XVII LA FIN D’UNE VIE
CHAPITRE XVIII LES CHAGRINS DE WERTHER
CHAPITRE XIX DEUX ÂMES PEUVENT DORMIR SÉPARÉES ET SE RÉVEILLER UNIES
CHAPITRE XX TOUT CE QUI N’EST PAS FROMENT EST IVRAIE
CHAPITRE XXI CE FUT TON AMOUR QUI SE MONTRA FAUX ET FRAGILE
CHAPITRE XXII LA PROFONDEUR DE LA NUIT EST ÉTENDUE SUR NOTRE ENTRETIEN
CHAPITRE XXIII UN ORAGE SE PRÉPARAIT, MAIS LES VENTS ÉTAIENT SILENCIEUX
CHAPITRE XXIV PLEIN DE SCORPIONS
CHAPITRE XXV ADIEU LA RÉSIGNATION
CHAPITRE XXVI NOUS SOMMES LÀ TOUS LES DEUX SANS UN TIERS
CHAPITRE XXVII J’AI CRU VOIR UN BASILIC
CHAPITRE XXVIII ET POURTANT JE SENS QUE JE CRAINS
CHAPITRE XXIX LE RETOUR DU VOYAGEUR
CHAPITRE XXXI LE PORTRAIT DANS L’ALBUM D’OSWALD
CHAPITRE XXXIII CE QUE LE VACHER POUVAIT DIRE
CHAPITRE XXXVI JOSHUA ARRÊTE SA MONTRE
CHAPITRE XXXVII LA CONFESSION DE JOSHUA
CHAPITRE XXXVIII IL APPORTAIT LA PAIX ET LE PARDON
CHAPITRE XXXIX L’ODEUR DU ROMARIN
Le mois de mars était venu : les anémones blanchissaient dans les bois ; les marronniers bourgeonnaient dans les endroits abrités ; on sentait un parfum de violettes dans les sentiers, et les primevères commençaient à se montrer comme de pâles étoiles terrestres, au milieu du vert tendre des touffes d’arbustes bordées de feuilles sèches de l’année précédente ; les narcisses éclatants s’étalaient de tous côtés. Mars touchait à sa fin ; mais le jour du mariage de Noémi Haggard n’était pas encore venu. La date avait été fixée, et tout avait marché parfaitement jusqu’à une semaine avant le jour désigné, que le squire revenant à cheval de Barnstaple, où il avait été prendre conseil de son homme d’affaires pour l’expulsion d’un mauvais fermier, fut surpris par une énorme averse qui continua avec une grande persistance pendant tout le temps de son retour à la maison. Au lieu de se mettre immédiatement dans un bain chaud et de quitter ses vêtements, M. Pentreath s’était assis au coin du feu dans la salle à manger, pendant qu’il prenait un grog avant de se changer. Les conséquences de son imprudence se manifestèrent le lendemain matin par une forte bronchite, qui dégénéra bientôt en fluxion de poitrine. Avant que la semaine fût écoulée, la vie du squire était en danger, et le mariage de Noémi se trouva ajourné à une époque indéterminée.
Oswald était très inquiet de l’état de son père. Ils ne s’étaient pas aimés bien tendrement l’un l’autre ; mais le cœur du fils était bon et éprouvait une étrange et douloureuse pitié pour le vieillard solitaire, étendu sur son lit de mort, ayant moins d’amis que le plus vil valet de son domaine. Le chirurgien de la famille, médecin unique de Combhaven, qui soignait toutes les familles des environs et tuait ou guérissait sans l’assistance ou l’opposition d’aucun confrère, déclara que la seule chance de guérison du squire ne pouvait être donnée par la médecine, ni par la saignée, ni par les vésicatoires, mais par des soins intelligents de tous les instants. Or qui voudrait soigner ce vieillard bourru, désagréable, lequel, jusque dans l’agonie, arriverait à regretter la nourriture de sa garde-malade et éprouverait une angoisse mortelle à chaque morceau qu’elle mangerait ? Les gardes-malades de Combhaven étaient de vieilles femmes, offrant le type de vraies sibylles ou de sorcières, des femmes qu’on se serait attendu à rencontrer sur les landes solitaires ou dans les marais pestilentiels, récoltant des simples au clair de lune par les temps d’orage, des femmes dont l’ignorance n’avait d’égale que leur astuce et leur dureté. La servante de la métairie, si consciencieuse pour les vieux panneaux de chêne qu’elle aurait commencé à les cirer dès six heures du matin, ne ressentait pas une aussi grande affection pour son vieux maître. Quand Oswald lui demanda son aide, elle répondit qu’elle n’avait jamais soigné de malades et qu’elle ne s’y entendait point, qu’elle crierait s’il lui fallait seulement toucher une sangsue. La cuisinière était vieille et myope à l’excès ; si elle venait à bout de ses dîners, c’était grâce à l’habitude et à la mémoire : Oswald ne pouvait lui confier la vie de son père. Devant cette difficulté, il s’adressa naturellement à miss Haggard, comme à une personne qui connaissait réellement toutes les ressources de Combhaven, et cela mieux que personne.
« Si je connais quelque femme qui veuille aller soigner un malade au dehors ? s’écria-t-elle en répétant la question d’Oswald ; si j’en connais une ?… mais j’en connais vingt. Il n’y a rien que les gens refusent de faire quand on les paye ; mais si vous me demandez de vous en recommander une qui puisse soigner votre père, c’est une autre affaire. À aucune de ces femmes qui vont soigner les malades je ne confierais la vie d’un petit chat, si je voulais qu’il vive !
— C’est très concluant, répondit Oswald abattu. Cependant je pense que les gens de Combhaven sont tant soit peu soignés quand ils sont malades.
— Tant soit peu, oui ; c’est à peu près cela. Quelquefois ils meurent, et quelquefois la Providence, extrêmement bonne pour eux, les guérit malgré tous les soins des gardes-malades. »
C’était décourageant. Oswald restait assis et regardait le feu en réfléchissant, se demandant ce qu’il devait faire. C’était l’heure du thé ; tante Judith était à sa place accoutumée devant la théière. Noémi, debout devant la cheminée, regardait son fiancé : elle était beaucoup trop troublée par l’abattement d’Oswald pour obéir à ce code rigoureux d’étiquette que sa tante avait imposé à la maison, et d’après lequel il était décidé que chacun devait s’asseoir à table aussitôt que le repas était prêt. Cynthia avait pris sa place et préparait des tartines de pain et de beurre pour James avec un calme et un sérieux qui allaient on ne peut mieux à sa jeune et belle figure ; elle aimait toujours à se rendre utile, même dans les plus petits détails.
« Je voudrais pouvoir soigner votre père, Oswald, dit Noémi sérieusement.
— Mais vous ne le pouvez pas, se récria Judith avec une prompte sévérité. Ce serait vraiment une jolie chose pour vous d’aller demeurer dans la maison de M. Pentreath avant d’y avoir aucun droit. Un beau sujet de scandale dans Combhaven ! Vous ! la fille d’un ministre !… Vous devriez avoir assez de bon sens pour ne point parler ainsi.
— Je ne vois pas quel mal il y aurait, riposta Oswald avec un peu de vivacité. Qui donc a plus de droit d’être dans la maison de mon père que ma future femme ?
— Si des jeunes gens comme vous étaient capables de tracer une ligne entre ce qui se doit ou ne se doit pas, les deux choses ne seraient pas mêlées aussi souvent qu’elles le sont, répliqua Judith d’un ton sentencieux. Quant à ce que Noémi demeure à la métairie avant qu’elle soit Mme Pentreath, c’est hors de question, et elle aurait dû le comprendre. D’ailleurs, elle en sait autant pour soigner les malades qu’un enfant au berceau.
— Dieu me guiderait ! dit Noémi ; et mon amour pour Oswald me rendrait assez forte pour soigner son père.
— Je vous crois, Noémi, s’écria Oswald avec un regard plein de reconnaissance.
— Laissez-moi soigner le squire, dit Cynthia avec une soudaine vivacité. J’ai si peu de chose à faire à la maison que mon absence ne se fera pas sentir ; et je sais soigner les malades. J’ai soigné miss Webling quand elle avait une esquinancie fort grave : le médecin pensait qu’elle en mourrait ; je lui ai mis des vésicatoires, des sangsues, et je l’ai veillée pendant quinze nuits. J’ai soigné les pauvres ici, n’est-ce pas, Joshua ? demanda-t-elle en regardant son mari, qui entrait en ce moment dans la chambre.
— Oui, ma chérie, vous avez été un ange au chevet de plus d’un malade, et vous en eussiez fait davantage si je l’avais permis. Mais à propos de quoi cette conversation ?
— Si quelqu’un de vous voulait s’asseoir, gronda Judith, je servirais le thé ; mais je me demande si vous en désirez quand je vous vois tous debout et pêle-mêle. »
Ainsi réprimandée, Noémi se mit doucement à sa place, et Oswald comprenant que le reproche le frappait doublement, en sa qualité de visiteur, s’assit dans une attitude désespérée à un coin de la table.
« Je voudrais soigner le vieux M. Pentreath, Joshua, dit Cynthia. Miss Haggard dit qu’il n’y a pas dans Combhaven une garde-malade en qui on puisse avoir confiance, et le docteur dit qu’il faut d’excellents soins au vieux gentleman. Voulez-vous me laisser aller à la métairie pendant quelque temps et m’asseoir à son chevet, comme je l’ai fait pour miss Webling ? »
Joshua regarda sa figure sérieuse avec un tendre sourire.
« Quoi, ma chérie, êtes-vous si inquiète ? Et croyez-vous en savoir assez pour les soins à donner aux malades, et avoir assez de force pour une tâche semblable ?
— Ce serait une bonne œuvre, et j’y mettrais tout mon cœur. Dieu me donnera la force et m’inspirera ce qu’il faut faire. Je n’ai aucune crainte. Je m’aperçois souvent que je suis fort inutile ici ; je ne suis jamais plus heureuse que quand vous me laissez visiter les malades. Laissez-moi aller à la métairie, Joshua, et soigner ce pauvre M. Pentreath.
— Vous êtes trop bonne de faire une pareille offre, dit Oswald, étonné de l’ardeur de cette créature délicate. Ce serait une tâche bien ennuyeuse. Vous n’avez pas idée de la méchante humeur de mon père : il est féroce avec le docteur ; il l’accuse de lui prendre son argent dans sa poche. Notre domestique veut à peine aller près de lui. Il y a dans la maison une fille de service qui travaille sous les ordres de tout le monde ; c’est une bonne fille à l’esprit borné, beaucoup trop habituée aux gros ouvrages pour cette besogne intelligente, et c’est la seule créature que je puisse faire rester dans la chambre de mon père ; mais elle est maladroite et a toujours envie de dormir.
— Désirez-vous réellement y aller, Cynthia ? » demanda Joshua.
Il ne voyait rien d’extraordinaire dans ce désir de sa femme. Pour la communauté religieuse à laquelle il appartenait, les soins aux malades étaient un devoir principal ; l’affliction était un lien de plus à la fraternité, une raison de plus pour resserrer les anneaux qui unissaient ensemble tous les membres du petit troupeau. À la vérité, le squire était un impie en dehors de ce cercle ; mais il était en quelque sorte uni à la maison de Joshua par le choix qu’Oswald avait fait de Noémi. Il y avait là un homme à arracher des bras de la mort ; il y avait quelque chose de plus grand et de plus noble, une âme à sauver des grilles de Satan ! Que le corps du squire mourût, c’était, selon toute probabilité, inévitable, c’était un évènement que l’on ne pouvait empêcher par les sangsues, les vésicatoires et toutes les ressources de la médecine ; mais il y avait une grande bataille à livrer pour cette partie immortelle de sa personne, cette étincelle impalpable et indestructible destinée à un avenir éternel de bonheur ou de malheur.
Qu’avait fait pour le squire l’Église d’Angleterre, – l’Église de ces jours d’indolence ? – Eh bien, elle avait pris la dîme de ses biens et s’était ainsi assuré son antipathie ; elle avait dans ses prédications délayé Tillotson, South et Barrow au-dessus de la tête du squire assoupi par la chaleur ; elle l’avait baptisé et marié et était prête à l’enterrer ; pour le reste, elle l’avait poliment et obligeamment laissé seul.
Joshua Haggard pensait que si sa femme assistait le squire dans sa lutte avec la maladie et la mort, il pourrait aussi lui-même se tenir au chevet du malade pour défendre le pécheur contre les attaques de son ennemi invisible ; car la théologie positive de Joshua n’avait jamais été troublée par aucun doute sur la réalité et la personnalité du premier tentateur, de l’adversaire perpétuel de l’homme.
« Si vous vous sentez réellement appelée à cette bonne œuvre, Cynthia, je serais fâché de vous empêcher de l’accomplir, dit-il après un moment de réflexion.
— Il serait trop hardi de dire que je me sens appelée, répondit sa femme avec humilité ; mais vraiment, Joshua, mon cœur est attiré vers le pauvre vieillard, seul dans la maladie et la souffrance.
— Alors vous irez, ma chère, » dit Joshua bien décidé.
Cynthia se leva comme si elle allait partir tout de suite.
« Dieu vous bénisse pour cette permission ! s’écria Oswald.
— Vous pouvez bien rester jusqu’à ce que le thé soit fini, dit Judith avec aigreur. Les autres ont besoin de leur thé si vous n’en avez pas besoin ; nous n’avons pas l’habitude de prendre le thé de cette façon. »
Sur quoi Cynthia reprit humblement sa place, demandant pardon aux autorités de cette infraction aux lois de la maison.
« Je ne sais comment vous remercier tous les deux, dit Oswald, vous pour votre offre généreuse, mistress Haggard, et votre mari pour sa bonté à vous laisser suivre votre charitable penchant ; mais je suis plus reconnaissant que je ne pourrais le dire. J’aurai soin que vous ne soyez pas trop fatiguée dans vos fonctions. Phœbé, c’est la fille dont je vous parlais tout à l’heure, fera tout ce dont vous aurez besoin. Elle travaillerait jusqu’à tomber, la pauvre fille, et elle ne demande qu’à être bien enseignée. Mon pauvre père avait le délire la nuit dernière : s’il divague un peu, cela ne vous effrayera pas, j’espère ?
— Non, dit Cynthia. Hier, j’étais auprès d’une pauvre femme qui délirait ; elle parlait de toutes sortes de choses étranges ; cependant de temps en temps, sa conversation était raisonnable : elle comprenait le sens de ce que je lui lisais. Je ne m’effrayerai pas. »
Après le thé, quand la réserve imposée par l’étiquette se fut un peu relâchée, Noémi se glissa près de sa belle-mère et l’embrassa avec tendresse.
« Je vous suis bien reconnaissante, Cynthia, dit-elle.
— Chère Noémi, il n’y a là nul motif de reconnaissance ou de louange ; je ne fais que mon devoir. Je regrette qu’il ne vous soit pas permis d’accomplir cette tâche, ma chérie ; car je sais qu’elle vous aurait paru bien douce par amour pour Oswald. »
Cynthia prit place au chevet du squire et se chargea de tout ce qui concernait la chambre du malade avec autant de calme et de présence d’esprit que si elle eût été élevée dans un hôpital. La foi intense qui rendait les deux Wesley si forts contre toute opposition reste encore l’ancre et le soutien de tout vrai disciple de cette vaste école qu’ils ont fondée avec Whitfield. La jeune femme de Joshua n’avait nulle crainte que la force lui fit défaut : quelle que fût la force nécessaire en cette occasion, elle lui serait donnée.
Ce n’était pas une besogne facile ni agréable que de servir un vieillard irritable, qui n’avait jamais su ce que c’était que d’être malade, et pour qui des douleurs aiguës étaient une chose tout à fait nouvelle.
« Mrs Haggard a été assez bonne pour venir vous soigner, mon père, » dit Oswald quand il amena Cynthia près du lit.
Le squire regarda d’un œil indécis cette frêle créature habillée de gris, une ombre qui paraissait un ange avec des cheveux brillants.
« Je ne connais pas cette jeune femme, dit-il : votre mère n’a jamais été si jolie !
— Voulez-vous lui permettre de vous soigner ? demanda Oswald.
— Je n’ai pas besoin d’être soigné : je n’ai que besoin d’être seul. Donnez-moi quelque chose à boire, » dit le squire avec une certaine divagation dans les idées.
Cynthia jeta un coup d’œil sur la table placée près du lit et sur laquelle se trouvaient des bouteilles de médicaments vides, des cataplasmes refroidis, des verres sales, des chiffons, le tout réuni dans une invraisemblable confusion ; il y avait là une bouteille débouchée contenant un demi-verre de clairet.
« Votre père boit-il de ce vin ? demanda Gynthia en lavant vivement un verre, pendant que le squire exprimait sa souffrance par des gémissements.
— Oui ; le docteur a dit qu’il pouvait prendre du clairet, mais pas d’autre vin. »
Cynthia mit le verre dans la main affaiblie du malade, qui le saisit avec une tremblante vivacité, et soutint le vieillard pendant qu’il buvait. Elle semblait posséder une adresse et une habileté naturelles qui lui rendaient faciles ces œuvres de charité.
« Phœbé vous donnera tout ce dont vous aurez besoin, » dit Oswald, qui se sentait inutile.
Phœbé se tenait de l’autre côté du lit, respirant bruyamment et regardant Mrs Haggard, la bouche ouverte, écarquillant les yeux comme si elle eût regardé une vision surnaturelle. Mais, en s’entendant nommer, elle fit une révérence et dit qu’elle serait contente de servir la dame.
« Pensez-vous réellement que vous pourrez continuer ? demanda Oswald.
— Oui, très bien ; vous n’avez pas besoin de vous tourmenter, monsieur Pentreath. Le mieux pour votre père sera d’être tranquille.
— Je le crois ; j’irai dans ma chambre : c’est sur ce palier ; je serai tout prêt. Si mon père me demandait, vous m’enverriez chercher, n’est-ce pas ?
— Oui, Phœbé irait vous prévenir. »
Oswald resta quelques instants auprès du lit avant de sortir. Il se penchait au-dessus de son père avec ce sentiment d’impuissance que la jeunesse robuste ressent en présence de la vieillesse malade ; la jeunesse peut ici avoir de la pitié, mais difficilement de la sympathie. S’il lui était possible de prendre la moitié de la souffrance, ou même toute la souffrance, elle le ferait ; mais elle ne peut mesurer ni comprendre cette longue agonie.
« Comment vous sentez-vous maintenant, mon père ? demanda le fils.
— Il me semble qu’un loup me dévore, voilà tout, murmura le vieillard. Partez ! vous me retirez de l’air. »
Cynthia prit une couverture sur un fauteuil et la mit sur les épaules et la poitrine du squire ; puis elle alla tranquillement à la fenêtre la plus rapprochée et l’ouvrit. L’air doux et frais pénétra dans la chambre comme l’eau rafraîchissante sur un terrain desséché.
« C’est mieux comme cela ! cria le vieillard.
— Vous ne devriez pas ouvrir les fenêtres, disait Phœbé ; le docteur a recommandé de le tenir au chaud. »
Cynthia trouva un paravent dans un coin de la chambre, et elle le plaça pour garantir le malade contre la vivacité de l’air ; elle avait la conviction que le moribond avait besoin d’air ; mais elle ne voulait pas faire les choses sans réflexion et sans précaution.
« Répétez-moi ce que le docteur a recommandé pour les sangsues et les cataplasmes et pour tout ce qui doit être fait, Phœbé, » dit-elle.
À minuit Oswald vint encore jeter un coup d’œil dans la chambre. Son père dormait d’un sommeil fiévreux et tourmenté ; Phœbé ronflait au coin du feu ; Cynthia était assise auprès du lit, lisant sa Bible de poche à la lumière obscure de la chandelle. Quelle gracieuse tournure elle avait dans sa simple robe d’étoffe grise ! un discret fichu de mousseline était croisé sur son buste admirablement moulé ; un petit bonnet blanc donnait un air de petite ménagère à cette jeune et belle figure.
La chambre semblait toute changée depuis l’arrivée de Cynthia ; le fouillis qui s’y était accumulé depuis la semaine précédente avait été enlevé. Tout se trouvait en place : du linge d’un blanc de neige recouvrait le lit ; le foyer était proprement balayé ; un bon feu flambait dans la grille nettoyée. La chambre, qui quelques heures auparavant avait un air de désolation, paraissait maintenant bien confortable et bien arrangée. Tout cela avait été fait tranquillement, avec le moins de dérangement possible pour le malade.
« Dort-il depuis longtemps ? demanda Oswald.
— Depuis environ une demi-heure. Je lui ai fait un peu de lecture avant qu’il ne s’endorme.
— Dans votre Bible ?
— Oui.
— Cette lecture lui a-t-elle plu ?
— Je crois qu’elle l’a calmé. »
Oswald pouvait difficilement se faire à l’idée de son père instruit dans les Écritures par la femme d’un prédicateur méthodiste ; cela lui paraissait bien extraordinaire.
Les choses se passèrent ainsi pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. La vie du squire semblait à ses patientes gardes-malades trembler dans la balance. Le docteur était convaincu qu’à la fin il succomberait. Cynthia accomplissait sa pénible besogne sans murmure et sans ennui ; elle était pleine d’affection et de soins pour ce vieillard maussade qui dans sa faiblesse semblait un bébé entre ses bras et qui était forcé de se laisser soigner comme un bébé. Pendant qu’elle donnait ses soins à ce pauvre corps mortel, elle était pleine d’anxiété pour son âme immortelle ; et lui, le disciple de Tom Paine, était forcé d’écouter cette ineffable histoire que même l’incrédule le plus endurci ne peut entendre sans respect. Cynthia avait appris à ne pas douter des conversions au lit de mort. Suivant sa foi ferme et positive, ce pécheur, qui peut-être en toute sa vie n’avait pas fait une bonne action ou sacrifié un de ses désirs égoïstes, était aussi près des portes du ciel que l’homme à la vie sans tache, que l’homme bon par excellence, s’il pouvait être amené à reconnaître ses fautes et à croire au sacrifice du Crucifié pour le rachat de toutes les fautes, s’il pouvait accepter avec foi le pardon que Dieu accorde toujours au pécheur repentant. Un symbole peut être ce cri d’une subite conversion ; mais ce symbole, pour Cynthia, était une grande réalité.
Il eût semblé étrange à un auditeur, s’il s’en était trouvé un là, d’entendre cette enfant combattant le démon à côté de ce lit de mort ; argumentant avec l’esprit incrédule, aigri et endurci par cinquante années d’une vie mondaine ; plaidant, priant, répétant les paroles divines de compassion et d’amour. Le squire l’écoutait avec patience, ce qui était déjà beaucoup. Une nuit, elle chanta une des hymnes de Wesley d’une voix douce et grave ; le chant plut au vieillard, qui souvent ensuite lui demanda de chanter. Quelquefois, le soir, Oswald allait et venait doucement dans le corridor, écoutant cette voix fraîche et pure, qui sur lui comme sur son père avait une influence apaisante.
« Je désirerais que vous permissiez à mon mari de venir vous faire la lecture, monsieur Pentreath, s’aventura-t-elle à dire une après-midi que le squire semblait un peu mieux que de coutume, et même exempt de souffrance.
— Votre mari ! qui est-il ?
— Joshua Haggard.
— Quoi ! le méthodiste ? Non, je ne veux pas de ses sermons. C’est un homme convenable dans son genre, et il a gagné de l’argent ; mon fils va épouser sa fille, mais je ne veux pas de prêche ; je ne veux pas qu’on vienne me lancer le feu et le soufre à mon lit de mort. Vous pouvez lire ce que vous voudrez : cela ne fait pas de mal.
— Je ne crois pas que vous sachiez quel homme est mon mari, répondit Cynthia avec douceur.
— Je ne le sais pas !… Je sais ce que sont les prédicateurs en plein vent ! Vous pouvez les entendre d’un mille de distance, hurlant sur Sodome et Gomorrhe, et sur le remords qui ne meurt jamais. Haggard prêchait en plein vent avant qu’il eût construit sa chapelle. Je ne veux rien entendre de ses hurlements ! »
C’était décourageant ; mais l’Église Établie, qui, en la personne d’un vicaire de la bonne vieille école, était venue poliment, pendant la maladie du squire, offrir ses conseils, avait été tout aussi peu accueillie par M. Pentreath, et celui-ci avait juré qu’un ministre subventionné ne franchirait jamais le seuil de sa chambre, tant qu’il lui resterait assez de connaissance pour le défendre.
Oswald se montrait extrêmement soucieux du bien-être de Cynthia pendant ce temps de fatigantes veilles, et Joshua venait à la métairie au moins une fois par jour pour voir par lui-même si sa femme ne compromettait pas sa santé dans cette œuvre de charité. L’inflammation avait été calmée, principalement par les soins de Cynthia, ainsi que le docteur le reconnut avec franchise ; mais l’anémie laissait la citadelle dans un état si délabré que la cessation de la maladie active n’était en aucune manière une garantie de la guérison du malade. La flamme vacillait dans la lampe et pouvait à tout moment s’éteindre soudainement ; le corps usé était bien difficile à rétablir par la forte nourriture, par les stimulants, la quinine ou le fer.
Une fois par jour, Joshua Haggard montait dans la longue galerie où les vieux portraits de famille, sous la vive lumière du nord-ouest, montraient toutes leurs crevasses, et là il avait une courte entrevue avec sa jeune femme.
« Je crains que vous ne preniez pas assez de repos, ma chérie, disait-il en tournant la petite figure pâlie de Cynthia vers le grand jour et la regardant avec une profonde attention.
— Si assurément, Joshua. J’ai quelques heures de sommeil tous les jours pendant que Phœbé veille pour moi. Je la laisse dormir la nuit, la pauvre fille, car il lui paraît si difficile de tenir les yeux ouverts lorsque dix heures ont sonné.
— Je suis contente que vous accomplissiez cette bonne œuvre, ma bien-aimée ! Je suis fier de vous ! Mais rappelez-vous que vous avez mon bonheur en main et que, par amour pour moi, vous ne devez pas sacrifier la santé même au devoir. »
Il risqua cette plaidoirie avec la conscience de sa faiblesse, de son égoïsme.
« Je me promène tous les jours dans le jardin quand il fait beau, dit-elle avec le désir de le rassurer sur son bien-être. Noémi et Oswald m’emmènent toutes les après-midi. C’est un si grand bonheur pour moi de la voir, la chère enfant !
— Oui, elle m’a parlé de vos promenades ensemble ; cela me rend heureux de penser que vous êtes si unies ! Je craignais un manque de sympathie de la part de Noémi.
— Non, Joshua. Elle a toujours été bonne pour moi ; mais je crois que nous avons été plus attirées l’une vers l’autre depuis la maladie du squire. Combien je serai contente quand il sera rétabli et que le mariage pourra avoir lieu ! Je voudrais voir Noémi dans sa belle robe de soie grise. Le docteur Harrow dit-il qu’il sera bientôt guéri ?
— Le docteur Harrow ne paraît pas avoir grande espérance ; il croit que son malade est dans un triste état de faiblesse.
— Mais la maladie est presque terminée, et nous lui rendrons bientôt ses forces.
— Je l’espère, ma chérie ; mais il a une maladie qui s’appelle la vieillesse, et il a mené une rude existence. Il ne s’est pas épargné dans sa jeunesse quand il se livrait à ce que le monde appelle le plaisir, et il ne s’est pas épargné non plus dans les dernières années, alors qu’il était un esclave de Mammon. Le fil de son existence est bien aminci, bien usé, ma chérie. »
C’était un désappointement pour Cynthia, qui avait commencé à espérer la guérison du squire. Il n’était sans doute pas un vieillard agréable mais elle l’avait soigné et veillé, et elle s’était en quelque sorte attachée à lui. Oswald la regardait, émerveillé, quand elle se penchait sur le lit, mêlant à ses soins de douces et tendres paroles, soutenant cette tête grise, tenant cette main fiévreuse, s’occupant de ce vieillard grincheux aussi affectueusement que s’il eût été un oiseau favori.
« Comme vous êtes bonne ! s’écria-t-il un jour. Est-ce dans la nature de toutes les femmes d’être aussi tendres ? Je me rappelle ma mère me soignant dans quelques petites maladies, et elle était comme vous ; mais alors j’étais son fils favori, la créature qu’elle aimait le mieux sur la terre, à ce que l’on m’a dit. Vous venez ici pour soigner un étranger, et cependant votre tendresse envers lui semble inépuisable.
— Je regrette bien pour votre pauvre père que mon affection ne puisse lui être plus utile, répondit simplement Cynthia.
— Ah ! je comprends ce que voulaient dire les anciens en proclamant que la pitié est voisine de l’affection ! »
Les promenades avec Noémi et son fiancé étaient délicieuses pour Cynthia à cette époque, si délicieuses qu’elle se demandait parfois si ce plaisir ne pouvait pas bien être un péché, un piège, une tentation à laquelle elle devait en quelque sorte résister ; car les enseignements de Joshua s’appesantissaient fréquemment sur les pièges auxquels se laisse prendre la faiblesse de la nature humaine égarée par l’inclination.
Après avoir été enfermée dans la chambre du malade, le grand air était une source de délices, dans ces splendides après-midi de printemps ; le ciel avait des lignes bleu foncé à travers les nuages floconneux, tandis qu’un gros nuage noir contenait la promesse des giboulées d’avril ; les asphodèles ondulaient à chaque coup de vent ; les fleurs des marronniers commençaient à s’ouvrir ; les tendres et jeunes fougères poussaient à travers la terre couverte de mousse dans les endroits abrités ; les arbustes se couvraient de feuillage. Quoi de plus beau à cette époque de la saison que ce vieux manoir négligé ? Les bestiaux eux-mêmes, pensait Cynthia, avaient un air amical et la regardaient avec une grave bienveillance.
Jamais Noémi n’avait été si bonne ni si affectueuse pour sa pauvre petite belle-mère ; et Oswald, qui quelque temps auparavant avait paru ne lui être pas du tout sympathique, semblait maintenant lui témoigner une amitié presque fraternelle, tant il éprouvait de reconnaissance pour le dévouement de Cynthia envers son père malade.
Pendant une heure, à la montre d’Oswald, ces trois personnes se promenaient dans le sentier sur la lisière du bois, découvrant chaque jour de nouveaux progrès dans le travail de la nature, admirant les merveilles de ce réveil graduel et pourtant rapide de notre vieille mère la Terre, après le lugubre sommeil de l’hiver. Comme les boutons des fleurs s’ouvraient vite ! comme les petites pousses enroulées devenaient promptement de larges feuilles ! Ici, sous les branches mortes de l’année dernière, étaient les fougères de l’été prochain ; les saules se coloraient déjà d’un vert pâle ; la mousse qui couvrait la terre se parsemait de primevères et de violettes.
« Plaise à Dieu que mon pauvre vieux père revienne à la santé ! nous serons mariés avant que l’aubépine soit en fleur, » disait Oswald à sa fiancée.
Noémi ne répondait que par un soupir, car son père lui avait dit combien le docteur avait peu d’espoir de voir guérir son malade. Il y avait cependant alors une apparence de mieux qui illusionnait Oswald, Cynthia et la bonne Phœbé ; la maladie du squire était presque finie, quoique sa respiration fût encore haletante et que le délire lui revînt quelquefois entre ses courts sommeils. On pouvait le transporter de son lit dans le grand fauteuil, où, soutenu par deux oreillers, il ressemblait à une momie.
C’était là une grande amélioration apparente, en comparaison de l’état où il se trouvait dix jours auparavant, et Oswald le croyait en voie de guérison, opinion que le malade partageait lui-même, quoique dans ses moments d’humeur il lui arrivât de déclarer qu’il ne tourmenterait plus longtemps personne, et qu’Oswald serait bientôt le maître du domaine.
« Et quel joli gâchis il y fera ! car il ne se connaît pas plus en affaires qu’un bébé, » grommelait le squire.
Voyant son malade en si bon état et croyant sa guérison une chose assurée, en dépit des tristes prévisions de son mari, Cynthia était maintenant désireuse de retourner aux devoirs de son intérieur. Ces devoirs n’étaient certainement pas nombreux, puisque Judith Haggard était le moteur de la machine qui mettait la maison en mouvement ; mais Cynthia était au moins la compagne de son mari, et elle savait qu’elle lui manquait énormément. Elle avait soigneusement instruit Phœbé de tous les soins à donner au malade ; et elle sentait qu’elle pouvait maintenant laisser le squire à la garde de cette fille, avec un peu de surveillance et d’aide de la part d’Oswald, qui avait un sommeil léger et pourrait venir de temps en temps la nuit donner au malade son vin ou sa potion.
Cependant, quand Mrs Haggard s’aventura à parler de son départ, la désolation du squire fit pitié à voir. Pouvait-elle être assez cruelle pour parler de le laisser, quand sans elle il serait dans la tombe ? Si elle le laissait, il mourrait. Phœbé le soigner, vraiment ! Phœbé l’assassinerait avec ses grosses mains rudes et ses maladresses. Il pourrait mourir dans son lit à toute heure, à chaque instant, n’ayant pas une âme pour le secourir, pendant que Phœbé ronflerait comme un cochon au coin du feu. Cette fille ne pensait qu’à dormir et à manger ; elle n’était qu’une égoïste, comme tous les domestiques en général ! Le vieillard répandait des larmes ; et les larmes des vieillards sont tristes à voir. Que pouvait faire Cynthia ? Son cœur tendre, dans lequel l’affection et la pitié étaient instinctives, fut ému de la plus profonde compassion ; elle raconta à son mari le désespoir du squire, et son mari lui dit de rester.
« Restez, ma chérie, si vous pouvez supporter l’épreuve d’assister à la fin ; ce ne sera pas long.
— Le docteur pense-t-il donc réellement qu’il va mourir ?
— Oui, ma chérie ; le docteur n’a aucun espoir. Un miracle seul pourrait le sauver, dit-il, et Dieu a cessé de faire des miracles pour notre corps mortel ; ses dons surnaturels sont pour nos âmes.
— Alors je ne le quitterai pour rien au monde.
— Vous n’avez jamais vu la mort, Cynthia. Vous n’avez pas peur de rester jusqu’à la fin ?
— Non, répondit-elle bravement ; je ne crains rien, depuis que vous m’avez appris où je devais mettre ma confiance. »
En conséquence, Cynthia resta et donna des conseils au pécheur mourant ; elle lui rendit ses derniers jours plus doux que ne l’avaient été toutes les années de son veuvage, pendant lesquelles les affections humaines avaient été aussi mortes en lui que s’il eût été une de ces pierres coniques choisies par l’antiquité pour en faire des dieux. Il s’était réellement attaché à sa jeune et belle garde-malade, et il se soumettait à elle avec une docilité sénile.
« Si j’avais eu une fille comme vous, ma chérie, j’aurais été meilleur, disait-il.
— Vous avez un bon fils, cher monsieur Pentreath.
— Oui ! Oswald ne m’a jamais causé aucun tourment ; mais il n’y a pas beaucoup à compter sur lui : il est facile à se laisser entraîner, et j’ai peur que mon argent ne coule entre ses doigts comme de l’eau. C’est une chose bien dure de savoir que l’on sera couché dans sa tombe sans être capable de remuer un doigt, pendant que l’on verra gaspiller son bien ; c’est le côté terrible de la mort.
— Non, non, cher ami ; le côté terrible de la mort, c’est le péché.
— Ah ! n’est-ce pas pécher que de ruiner un beau domaine ? » se récria le squire d’un ton bourru.
Roulé dans son grand fauteuil tout près du feu, après avoir pris un verre de vin chaud, le squire, bien faible, mais l’esprit fort adouci, écoutait avec complaisance, le coude appuyé à une petite table, Cynthia qui lui faisait la lecture des saintes Écritures. Si la Bible n’eût pas été une œuvre si excellente, ce vieillard atrabilaire l’aurait difficilement tolérée, car il nourrissait contre elle une extrême prévention. Mais le livre puissant forçait son attention et paraissait s’adresser à lui personnellement avec une force que sa faiblesse ne pouvait combattre.
Oswald restait maintenant l’après-midi dans la chambre du malade, sauf une heure qu’il passait dehors avec Cynthia et Noémi. Le squire aimait à le voir là et à attirer son attention sur certains passages des Écritures qui dans son esprit avaient rapport aux défauts de son fils. Oswald était un auditeur patient de ces pieuses lectures, surtout de ces hymnes wesleyennes, que Cynthia avait coutume de chanter à la tombée de la nuit. Joshua, alors qu’il suivait la secte des méthodistes primitifs et des prédicateurs en plein champ, que le Révérend Hugh Bourne avait fondée au commencement du siècle, Joshua, disons-nous, avait adopté le recueil des hymnes de Wesley ; il différait des Wesleyens modernes en se rapprochant davantage des principes de leur pieux fondateur.
Les journées étaient tristes, mais non désagréables ; elles se passaient tranquillement dans la chambre à coucher, vaste pièce à panneaux de chêne, ayant trois fenêtres profondes et une cheminée sculptée de six pieds de haut, avec une grille en forme de corbeille, – curieux modèle entouré de plaques de faïence hollandaise bleue et blanche, – et des peintures représentant des personnages de la Bible, que le squire désignait au courant des lectures de Cynthia.
« David ! ah ! le voici, disait-il en montrant le combat de Goliath ; c’est le troisième en haut. Je me rappelle que, lorsque j’étais enfant, je le prenais pour Jack, le pourfendeur de géants. Et David était un pécheur, n’est-ce pas, quoiqu’il fut aimé du Seigneur ? Le Seigneur doit bien m’aimer alors, car j’ai été un grand pécheur ! Je me demande si John Wilkes est au ciel ? »
C’étaient des journées douces et lentes, qui laissaient à peine une trace derrière elles ; un jour ressemblait à un autre : il n’en restait qu’un vague souvenir, agréable, mais triste. Il sembla bientôt à Oswald que toute sa vie était renfermée dans cette imposante et vieille chambre, et qu’il n’avait aucun rapport avec le monde extérieur. Noémi remarqua qu’il était rêveur et distrait ; elle attribuait ce changement à une inquiétude bien naturelle sur son père.
Il était environ deux heures et demie du matin, l’heure où la nuit est la plus froide, la plus silencieuse, la plus triste ; le squire appela Cynthia. Il avait reposé un peu moins bien que de coutume et avait un peu plus déliré entre ses courts intervalles de sommeil ; il avait parlé de sa jeunesse turbulente, nommant d’anciens amis, évoquant d’anciennes amours mortes depuis longtemps et à demi oubliées.
« Quel est le nom de ce garçon qui soupa avec nous aux Piliers bleus ? demandait-il avec insistance. Vous le connaissez, n’est-ce pas ? un homme avec de gros favoris, ayant un foulard pour mouchoir de poche… un homme de guerre… »
Cynthia s’agenouilla près du lit, prit sa main froide et la frotta doucement ; il y avait dans le son de sa voix quelque chose d’aigu que jusque-là elle n’avait pas encore remarqué.
« C’est une bonne fille, Polly !… Oui, mes mains sont très froides ! – Vous avez toujours eu bon cœur, Polly… mais vous aimez trop à dépenser l’argent… Oui, Polly, il vaudrait mieux épouser le marchand de fromages ; il a de bonnes intentions. »
Puis ses yeux mornes se tournèrent subitement vers Cynthia avec un lent retour à la raison.
« C’est vous, mon enfant ? Et vous dites que Dieu aime les pécheurs ?
— Dieu aime tout ce qu’il a créé, répondit sérieusement Cynthia ; et le Christ est mort pour sauver les pécheurs. Si vous vous repentez de tous vos péchés, cher monsieur Pentreath, et que vous croyez au sacrifice qui a racheté…
— Je regrette de n’avoir pas mené une vie meilleure et de n’avoir pas eu une fille comme vous, » interrompit le squire d’une voix faible, en laissant tomber doucement sa tête sur la poitrine de Cynthia.
Et il quitta cette vie mortelle avec tranquillité pour passer dans un monde inconnu.
Cynthia tout d’abord ne crut pas qu’il était mort ; quand elle connut la vérité, elle ne poussa aucun cri, ne se laissa aller ni à la terreur ni à l’agitation ; elle posa avec une respectueuse douceur cette tête sans vie sur l’oreiller et alla tranquillement annoncer à Oswald qu’il n’avait plus de père.
Elle fut surprise, même dans ce terrible moment, de voir que la porte d’Oswald était entr’ouverte et qu’une lumière brûlait dans sa chambre ; elle frappa, et il répondit tout de suite :
« Entrez !
— Pourquoi est-il resté levé ? » se demandait-elle.
Il était assis près d’une table avec un livre ouvert devant lui ; les chandelles avaient brûlé jusqu’aux bobèches dans les vieux chandeliers de plaqué. Ses cheveux et sa toilette étaient en désordre, comme s’il se fût couché ; il avait les yeux creux et fatigués. Il tressaillit en apercevant Cynthia, mais ne bougea pas de sa chaise, ne changea pas son attitude abattue, et resta ses coudes sur la table et sa tête dans ses mains.
« Qu’y a-t-il ? Mon père est-il plus mal ? demanda-t-il.
— Tous ses maux sont finis, cher Oswald. Dieu l’a pris dans son repos !
— Et vous étiez avec lui au dernier moment ?… seule ?… il est mort dans vos bras ?…
— Oui !…
— Vous êtes une sainte, un ange ! s’écria Oswald avec enthousiasme, en essuyant les larmes qui lui mouillaient les yeux. Vous êtes venue dans cette maison comme un ange de miséricorde ; vous avez éclairé l’esprit obscurci de mon pauvre vieux père ; vous avez fait que ses derniers jours ont été les plus doux qu’il ait connus ! Comment pourrais-je jamais oublier vos bontés ?
— Il n’y a rien dont vous deviez vous souvenir ; je n’ai fait que mon devoir !… Mais comme vous êtes pâle, monsieur Pentreath ; cette perte soudaine vous a frappé ! Il est mort si paisiblement et ses dernières paroles ont été bonnes. Cela n’est-il pas une consolation ?
— Comment ses pensées auraient-elles pu être mauvaises avec un ange à ses côtés ? Pauvre vieux père ! Et il n’est plus ! Oh ! comme cela a été vite !
— Pourquoi êtes-vous resté levé toute la nuit ? Aviez-vous donc un pressentiment que sa fin était si proche ?
— Non, dit-il avec un sourire amer. Je suis resté levé parce que j’ai perdu le sommeil. Mes pensées sont trop précipitées, et j’essaye d’en apaiser l’activité avec de la philosophie ; mais je ne puis pas plus lire que je ne puis dormir. Mes idées voyagent dans un cercle et reviennent toujours au même point.
— Vous avez eu trop d’inquiétude pour votre père, dit Cynthia, partagée entre la pitié et l’étonnement.
— Oui, je suis un fils trop dévoué ; c’est mon point capital.
— Voulez-vous aller le voir ?
— Oui !… Et puis il va falloir envoyer les gens faire des courses, je crois, aussitôt qu’il sera jour. »
Il ouvrit une persienne : les étoiles étaient pâles dans un ciel gris ; le jour était proche, et, par cette froide demi-clarté, la figure livide d’Oswald Pentreath avait l’air d’une ombre.
Il suivit Cynthia dans la chambre du squire. Phœbé avait fait lever les domestiques ; la femme de charge avait déjà commencé à accomplir les derniers devoirs que la vie peut rendre à la mort.
« J’ai enseveli votre bonne mère, monsieur Pentreath, murmura la vieille ; elle était bien belle dans sa bière ! »
Le vieux sommelier était allé au village pour éveiller le sacristain, afin que la cloche avertît promptement Combhaven que son seigneur était mort. Phœbé se tenait au pied du grand lit à quatre colonnes, son tablier sur la figure, pleurant comme il était de son devoir de le faire : ce n’est pas qu’elle eût aimé le squire ; mais il était convenable de pleurer à un lit de mort ou à un enterrement. Pleurer sur son maître défunt était une obligation qui, sans se trouver formellement exprimée dans le catéchisme, n’en était pas moins liée à l’idée générale qu’elle se faisait des devoirs de la position à laquelle il avait plu à Dieu de l’appeler. Et le squire, quoique bien dur, était arrivé à faire convenablement les choses au point de vue des legs et du deuil ; ce serait pour elle une consolation de pouvoir se rappeler qu’elle l’avait honoré avec des larmes désintéressées.
Oswald s’approcha et baisa le front glacé du mort ; il se tenait auprès du lit regardant ce cadavre inerte, extrêmement pâle lui-même, et comme s’il n’y avait pas d’autres devoirs pour lui à remplir.
« Il avait bien l’air qui convenait en ce moment, » dit un peu plus tard la femme de charge, quand elle et le vieux serviteur conversaient sur cette triste scène devant un déjeuner substantiel.
Les persiennes avaient été ouvertes, et les chandelles brûlaient avec des reflets jaunes au milieu de la froide clarté d’un demi-jour gris. Cynthia regarda l’heure à sa petite montre d’argent, cadeau que lui avait fait Joshua le matin de son mariage.
« Cinq heures et demie ! dit-elle. Je crois que je ferai mieux de me rendre à la maison maintenant, monsieur Pentreath. Si Joshua entendait la cloche du deuil il viendrait me chercher.
— Pourquoi ne pas attendre jusqu’à ce qu’il vienne ? demanda Oswald.
— Je préfère lui épargner cette peine ; je ne peux du reste plus rien ici.
— Non, vous ne pouvez plus rien. »
Elle alla prendre son manteau noir dans un tiroir et mettre son chapeau, puis elle remonta vers Oswald, qui toujours se tenait devant le lit, avec le même air égaré et désespéré.
« Adieu, monsieur Pentreath ! J’espère que vous trouverez dans votre cœur le courage de supporter cette perte.
— Je vais avec vous. Vous ne pouvez à cette heure retourner seule chez vous.
— Croyez-vous que j’aie peur des oiseaux ou des fleurs ? demanda Cynthia.
— Il ne faut pas que vous vous en alliez seule.
— Venez avec moi, si vous voulez ; Joshua sera content de vous voir. Vous pourrez rester à déjeuner avec nous et voir Noémi. »
Cynthia pensait que c’était une œuvre de charité de l’enlever de cette chambre mortuaire. Joshua pourrait le consoler et lui donner des conseils.
L’air vif du matin pénétra dans le vestibule quand Oswald ouvrit doucement la porte ; la claire et fraîche lumière de l’aube avait une influence adoucissante ; le silence solennel du parc et du bois, le murmure lointain de la mer majestueuse avec ses teintes d’acier, inspiraient le respect et cependant réconfortaient le cœur ; c’est ce que Cynthia éprouva en suivant son silencieux compagnon. La cloche commença à faire entendre ses lugubres accents lorsqu’ils sortaient du parc pour entrer dans le chemin boisé menant à la baie et à l’espace découvert en avant de la grande rue ; chacun de ces coups lents et lugubres faisait tressaillir Cynthia, comme si ç’eût été une surprise inattendue.
Elle n’essaya pas de consoler son compagnon pendant cette promenade solitaire, qui pouvait être cependant une occasion convenable pour lui exprimer sa sympathie ; mais elle pensait que, s’il avait besoin de consolations humaines, la sagesse de Joshua saurait mieux les lui administrer et les mesurer aux besoins de son cœur, et qu’après Joshua, Noémi serait la meilleure et la plus naturelle consolatrice.
Mais, à la grande surprise de Cynthia, quand ils arrivèrent à la petite porte verte, Oswald refusa d’entrer.
Les persiennes du parloir étaient ouvertes, et tout le monde était certainement éveillé dans la maison. Elle le pria de rester à déjeuner ou tout au moins de voir Joshua.
« Non, dit-il ; vous êtes bien bonne de me le demander ; mais je suis trop bouleversé ; je ferai mieux de m’en retourner ; j’aurai bien des choses à arranger. On peut avoir besoin de moi.
— Alors Joshua ira vous voir, répondit Cynthia. Adieu ! »
Elle lui tendit la main ; il la tint dans les deux siennes pendant quelques instants, regardant Cynthia avec une expression de tristesse suppliante ; et, penchant la tête sur cette main froide dégantée, il la baisa. Il y avait des larmes dessus quand il la laissa retomber, en murmurant des paroles de remerciement à peine intelligibles ; puis il quitta Cynthia Haggard et revint précipitamment à la métairie.
Après avoir mis les papiers de son père en ordre et avoir rangé le poudreux chaos du cabinet particulier du vieux squire, Oswald Pentreath reconnut qu’il était comparativement un homme riche. Ces longues années de retraite, pendant lesquelles le squire s’était tenu éloigné de toutes relations sociales, ne s’étaient pas écoulées en vain : elles laissaient leurs fruits derrière elles, sous la forme de fonds placés, d’obligations, d’actions, car il n’avait pas spéculé sur des opérations hasardeuses ; il avait fait des placements sûrs, se contentant d’un bénéfice raisonnable. Il n’aurait pas risqué son capital, même avec la chance de le doubler ; il n’avait pas le génie de l’agiotage, mais plutôt le caractère de l’avare de village, constant et prudent, économisant sou à sou et se trouvant suffisamment heureux de grossir son magot.
Le domaine était en excellent état, toutes les hypothèques ayant été payées et le revenu montant à trois mille livres par an ; les placements du squire rapportaient en outre mille livres. Oswald, qui avait rarement possédé un billet de cinq livres, se trouvait ainsi à la tête d’une fortune qui lui semblait extraordinaire.
Le squire avait fait un testament, daté de l’année de la fuite de son fils Arnold ; il avait constitué par cet acte une pension annuelle de vingt livres à chacun de ses serviteurs et légué le reste de son bien, réel et personnel, à Oswald, ne faisant aucune mention de son plus jeune fils. Dans la lettre qui informait Arnold de la mort de son père, Oswald priait affectueusement son frère d’abandonner ses voyages maritimes et de revenir à Combhaven, où il aurait une ferme à lui et mille livres par an. « Le testament de mon père a été évidemment fait sous l’impression de sa colère contre vous, écrivait Oswald. Vous ne devez pas penser que je sois assez injuste pour tirer parti de l’injustice de mon père et garder tout pour moi. Non, Arnold, je suis sûr que vous me connaissez mieux et que vous me supposez incapable d’une pareille iniquité. Dans tous les cas, je serai riche. Vous devez maintenant avoir assez de la mer. Rappelez-vous, mon cher frère, ces heureux jours d’autrefois où tout enfants nous étions ensemble. J’ai besoin de vous plus que je ne saurais le dire. Je vous aime aussi tendrement que lorsque nous étions enfants et que j’étais le grand frère. Vous rappelez-vous ce jour d’été où nous nous perdîmes dans le bois de Matcherly et où vous étiez si fatigué que je fus obligé de vous porter pour vous ramener à la maison ? Quand nous eûmes fait la moitié du chemin, vous vouliez me porter à votre tour, quoique je fusse le double plus grand que vous. Je ne passe jamais dans ce coin du bois sans me rappeler ce que vous me disiez. Comme vous serriez vos petits bras autour de mon cou et vos joues rouges contre les miennes ! »
Le squire fut placé à côté de ses ancêtres et honoré de belles funérailles auxquelles assistèrent beaucoup de gens qui l’avaient détesté pendant sa vie, mais qui respectaient en lui une autorité défunte de la commune ; puis la vie reprit son cours ordinaire à la métairie, à part ce détail que les portes étaient plus souvent assaillies par des fermiers importuns qui demandaient hardiment au nouveau lord des faveurs auxquelles ils n’auraient pas osé seulement faire allusion devant l’ancien.
Les vieux domestiques comprenaient que l’esprit de parcimonie avait quitté la maison et se donnaient une meilleure table ; mais depuis longtemps ils avaient été sévèrement dressés à l’économie, si bien que l’extravagance était une impossibilité pour eux : Oswald n’avait donc rien à redouter de ce côté. Pour son compte, le nouveau maître éprouvait un curieux sentiment de liberté, en parcourant les anciennes chambres et faisant tinter avec distraction les pièces d’argent dans sa poche, se demandant comment il se pouvait qu’il en eût.
Il paraissait très beau dans la tristesse de son costume de deuil, et les jeunes dames qui venaient à l’église, où il priait seul dans son large banc les dimanches matin, trouvaient fort malheureux qu’il se fût fiancé à la fille d’un pasteur méthodiste. Elles furent informées qu’il était allé un soir au Petit-Bethel, ce qui leur sembla un mélange inconvenant de deux croyances, pour ne rien dire de la chapelle, beaucoup moins distinguée que l’église, et de la manière d’y travailler à son salut qui ne convenait qu’à des boutiquiers n’éprouvant point de dégoût à respirer et transpirer ensemble dans un espace restreint.
Le jour du mariage de Noémi semblait encore bien loin. Les funérailles du squire étaient le sujet de toutes les conversations à Combhaven ; les gens ne cessaient de discuter amicalement sur le nombre des voitures de deuil, d’invectiver amèrement les fermiers qui auraient dû assister aux funérailles et ne l’avaient pas fait. Ce jour de mariage, qui avait semblé si proche, qui avait apparu comme un brillant lendemain, n’était plus maintenant qu’un point éloigné et peu visible dans l’avenir obscur. Oswald était plus brisé par la mort de son père, plus accablé que ne l’aurait supposé même Noémi, qui connaissait cependant si bien sa douce nature. On ne pouvait attendre qu’il parlât de mariage dans un pareil moment, et Noémi n’était ni surprise ni offensée de son silence tant sur le jour où leur mariage avait dû se faire que sur le jour nouveau où il se ferait. Elle avait serré sa robe de noces le jour des funérailles du squire, pendant que la cloche funèbre accompagnait cette âme de ses notes solennelles, qu’emportait au loin le vent d’avril ; pendant que, à travers les clairières et les ombrages, parmi le frémissement des jeunes feuilles, sous le ciel bleu où l’alouette chantait au-dessus de la terre brune que commençaient à verdir les fraîches pousses du blé, le lugubre cortège s’avançait, – panaches noirs, crinières des chevaux, écharpes des pleureurs s’agitant au souffle frais de la brise, – et descendait lentement la route en pente de Combhaven.
Le son de la cloche funèbre était dans les oreilles de Noémi pendant qu’elle pliait sa jolie robe de soie gris-perle, la première robe de soie qu’elle eût jamais possédée ; elle versait quelques larmes silencieuses en en arrangeant les plis et en la mettant dans un tiroir, bien enveloppée d’un linge blanc, avec un paquet de lavande desséchée comme il convenait à une étoffe aussi précieuse. Là se trouvait aussi l’utile pelisse de drap marron, qu’elle devait mettre pour son voyage à Cheltenham, où Oswald et elle auraient dû passer leur lune de miel. Il lui fallait serrer tout cela pour les jours à venir et se mettre en noir pendant six mois, afin de porter le deuil du père de son fiancé. Cynthia aussi se mit en noir. Judith elle-même reprit l’ancien costume de deuil qu’elle avait porté à la mort de sa belle-sœur, n’étant pas fâchée de trouver cette occasion d’user ce qui lui en restait, car Joshua, en veuf fort affligé, avait été naturellement libéral et lui avait donné ample quantité de crêpe et de mérinos.
Oswald parlait peu du mariage ajourné ; mais il venait voir M. Haggard aussi souvent qu’avant la mort de son père, et Judith, qui s’attendait à un changement dans son caractère maintenant qu’il était en possession de sa fortune, ne pouvait pas encore mettre le doigt sur un défaut. Il était néanmoins changé ; mais le changement était d’une nature douce et intéressante, comme chez Hamlet, lorsque ce jeune prince se laissa aller à la tristesse et à l’abattement après la mort de son père. Il était mélancolique et souvent distrait ; ses joues étaient plus pâles qu’auparavant, ses yeux plus fatigués.
Noémi ne l’avait jamais aimé si tendrement que maintenant où, pour la première fois depuis leurs fiançailles, il avait besoin de sympathie et de consolation. Pour elle qui aimait si profondément son père, le chagrin d’Oswald n’était ni extraordinaire ni exagéré. Il est vrai que le squire n’avait pas été l’idéal des pères, qu’il ne pouvait se comparer à cette figure aimable et digne dont Hamlet vit le spectre au clair de lune ; mais la mort a une influence sanctifiante, oui, même un pouvoir fantastique qui prête de nouvelles qualités au défunt ; et Oswald, dont la jeunesse avait été un temps de contrainte et de privation, par le fait de son père, avait le cœur assez tendre pour regretter son tyran.
Jamais homme ne sembla moins enclin à profiter de ce que les évènements lui avaient lâché les rênes, pour se lancer dans les excès et l’extravagance. Les jours s’écoulaient, et Oswald menait toujours la même existence calme et rangée, faisant le matin des promenades à cheval, ou lisant, suivant l’état de l’atmosphère, consacrant ses après-midi et ses soirées à sa douce fiancée. Il avait pensé à faire construire un yacht ou à en faire acheter un ; mais il différait l’exécution de ce désir dans l’espoir du retour de son frère Arnold.
« Nous construirons notre yacht ici, à Combhaven, disait-il ; Arnold en surveillera la construction et sera le patron. »
Oswald attendait le retour de son frère avec une impatience presque fiévreuse, comme s’il y avait eu dans son caractère quelque faiblesse innée le rendant incapable de jouir du privilège de l’indépendance, et que, privé de son père, il eût besoin de son frère pour guide et pour conseil. Peut-être n’était-ce que l’affection du frère aîné pour le plus jeune, affection contrainte depuis de longues années de séparation, et qui se tournait maintenant avec ardeur vers ce compagnon non oublié de son enfance. Quel que soit le sentiment qu’il éprouvât, son impatience était évidente ; Noémi sympathisait avec lui et aimait à l’entendre parler de son frère.
« Comme je l’aimerai ! dit-elle un soir qu’ils étaient assis sur le vieux banc de pierre dans la solitude et causaient d’Arnold. Vous ressemble-t-il, Oswald ? J’ai entendu dire à mon père que oui. Il se souvient de vous deux tout enfants.
— Oui, on trouvait que nous nous ressemblions énormément ; mais Arnold est plus fort et plus robuste que moi, de muscles autrement solides. On dirait que c’est la chose la plus naturelle du monde pour lui de parcourir les mers ; vous le lui auriez prédit, lorsqu’il n’avait encore que deux ans. C’était un petit vagabond, entreprenant, ne craignant rien, mais rempli de cœur et d’affection.
— Et il vous aimait, Oswald ?
— S’il m’aimait ! de tout son petit cœur ; il courait après moi comme un affectueux petit chien, aussitôt qu’il commença à marcher. C’était un gros bébé, toujours prêt à jouer des poings pour me défendre, quoique je fusse deux fois plus grand que lui. En un certain temps, il ne voulait jamais s’endormir avant que j’allasse m’asseoir sur le bord de son lit et lui dire des histoires. Oui, j’ai de bonnes raisons pour l’aimer, le cher garçon, et le meilleur droit qu’il ait à mon affection, c’est le dernier souvenir de ma mère, quand je vis sa douce figure pâle couchée sur l’oreiller et les grands yeux de bébé Arnold la regardant. »
Les larmes lui vinrent aux yeux en rappelant ce triste épisode, qui dans son éloignement n’était presque plus qu’un rêve. Noémi mit sa main dans la sienne sans dire un mot ; mais par cette douce étreinte elle lui rappelait qu’elle avait pour mission de partager tous ses chagrins, et même toutes les peines non oubliées de son enfance.
On était arrivé au mois de mai ; c’était une douce soirée du commencement de la belle saison, avec un calme parfait dans l’atmosphère et dans le ciel, une de ces soirées si favorables aux graves et douces pensées ; les deux amoureux étaient assis tous deux seuls, tantôt causant par moments et par saccades, tantôt restant longuement silencieux.
« Il y a cinq semaines que mon père est mort, n’est-ce pas, Noémi ? » demanda Oswald après une longue pause, pendant laquelle l’aiguille de Noémi avait voyagé méthodiquement sur une belle manchette de toile, laissant derrière elle une ligne de piqûres perlées.
Pour Noémi, la confection d’une chemise destinée à son père était une véritable œuvre d’art.
« Oui, mon ami, il y a eu cinq semaines hier.
— Alors dans sept semaines nous serons mariés, Noémi, » dit Oswald aussi sérieusement que s’il eût parlé de la mort de sa mère.
C’était la première parole qu’il prononçait sur ce mariage ajourné, et elle fit tressaillir Noémi, comme si c’eût été un sujet invraisemblable pour un discours d’amoureux.
« Sitôt, cher ami ?
— Certainement, Noémi ! Trois mois, c’est assez pour le respect dû au mort. Ce n’est pas comme si nous voulions faire de grandes noces. Nous irons un matin tranquillement à pied à la vieille église de la paroisse avec votre père et sa femme, tante Judith et James ; il y aura à la porte de l’église une chaise de poste prête à nous conduire à Cheltenham. Voyons, c’est aujourd’hui le 24 mai ; nous pourrons être mariés pour le commencement de juillet. Pourquoi attendrions-nous plus longtemps ?
— Cher Oswald, vous devez savoir que je n’ai guère de désirs qui ne concordent pas avec les vôtres, commença Noémi sérieusement.
— Je sais que vous êtes la bonté même.
— Mais…
— Mais quoi, ma chérie ?
— Je m’étais imaginé… ce n’est peut-être rien de plus qu’une imagination, et il ne faut pas vous fâcher contre moi si j’en parle… je m’étais imaginé depuis quelque temps qu’il y avait du changement dans votre manière d’être avec moi. Ce n’est pas que vous ayez été moins affectueux ou moins bienveillant ; cependant j’ai senti le changement. Vous vous rappelez combien mon père désirait que nous fussions sûrs de notre sincérité mutuelle. C’est pour cela qu’il nous avait demandé d’attendre deux ans avant de nous engager l’un à l’autre. Les deux années ne sont pas encore écoulées, et si… si le changement est venu !… le changement qu’il présumait, lui qui connaît le cœur humain et ses faiblesses !… alors délions le lien qui nous enchaîne, cher Oswald. Il n’y aura pas un mot de plainte de ma part. Je ne vous blâmerai pas, mon ami, et ne penserai pas mal de vous ; je vous estimerai pour votre franchise et votre sincérité à mon égard ; je garderai le souvenir de nos heureux jours comme la partie la plus sacrée de mon existence, et je serai votre amie affectionnée jusqu’à la mort.
— La meilleure, la plus noble, la plus chérie des femmes ! Vous n’êtes que trop bonne pour moi ! s’écria Oswald, en pressant sa fiancée contre son cœur, ému jusqu’à l’extase de respect et d’admiration pour sa généreuse bonté. Non ! je n’ai jamais changé pour vous ! Non ! je ne pourrai jamais changer dans mon estime et mon admiration pour la meilleure des femmes ! Vous rappelez-vous ces vers de Waller, ma chérie :
Amoret ! as sweet and good
As the most delicious food,
Which, but tasted, does impart
Life and gladness to the heart[1].
Vous êtes mon amour, ma chérie ! Qu’ai-je besoin de la beauté de Sacharissa, qui peut mener à la folie ?
— Mais vous voudrez aller à Londres maintenant que vous êtes libre et riche ! Vous voudrez voir le monde, Oswald ! Vous pourrez y rencontrer votre Sacharissa ? » insinua Noémi, radieuse de bonheur.
Elle avait dit ce que depuis longtemps elle avait l’intention de dire ; de bonne foi, elle avait offert de se sacrifier elle-même, et ce sacrifice avait été rejeté ; elle n’avait plus ni crainte ni hésitation.
« Je ne me soucie pas de Londres, ma bien-aimée. Ce n’est qu’un repaire de voleurs, d’après la description de mon pauvre père. Quand je le visiterai, ce sera avec vous ; nous irons à la Tour, à Saint-Paul, aux Figures de cire et à l’abbaye de Westminster, comme de bons provinciaux. Allons, Noémi, soyons sérieux, et causons de l’avenir : il y a la vieille maison à faire un peu plus gaie et plus belle avant que j’y mène ma femme. J’aurais eu beaucoup de mal à arracher de mon père un nouveau tapis et une couche de blanc ; mais je suis le maître maintenant, et je puis renverser la métairie et construire à la place une villa italienne, si vous le voulez.
— Cher Oswald, vous devez savoir que je ne voudrais pas vous voir ôter une pierre de la vieille maison.
— En bonne conscience, ma chérie, je n’aimerais pas à le faire. C’est la maison où ma mère a vécu et où elle est morte, la première maison que mes yeux aient vue, la maison où mon frère est né, le seul intérieur que j’aie jamais eu, quoi que cet intérieur ait été, Dieu le sait, souvent bien triste. Non, nous ne la démolirons pas, Noémi ; au contraire, nous l’embellirons. J’ai été jusqu’à présent trop paresseux. Je vais envoyer à Exeter chercher un architecte et lui mettre tout de suite la chose en main. »
L’architecte arriva environ une semaine plus tard et fit une minutieuse inspection de la bonne vieille maison, qui avait semblé assez solide à ceux qui l’occupaient pour durer encore trois cents ans, mais qui, selon lui, était en un très périlleux état. Il critiqua les panneaux de chêne, et cela avec dédain ; il affirma que les planchers des étages supérieurs étaient trop mangés des vers pour qu’on pensât à autre chose qu’à les renouveler complètement ; il craignait que le bâtiment tout entier ne demandât à être repris en sous-œuvre ; il vit, en un mot, toutes les choses au pire.
— Vous désirez, je pense, monsieur Pentreath, que les choses soient faites convenablement ? dit-il.
— Je voudrais que le salon fût repeint, ainsi que le parloir en haut, et si vous pouvez construire une serre quelque part…
— Évidemment, évidemment !… Il vous faut un jardin d’hiver ouvrant sur le salon. Nous pourrions garnir de glaces le côté de l’ouest, puis faire au bout une rotonde pour les végétaux des tropiques, les palmiers et autres plantes semblables, vous savez. J’ai fait pareille chose pour le château de sir Brydges Baldrick, de l’autre côté d’Exeter, et c’est d’un effet charmant. Je vous en ferai un croquis, si vous le voulez.
— Vous êtes très bon, dit Oswald indécis ; mais je ne pense pas que mon père eût aimé… ». Il éprouvait des scrupules de conscience à dépenser tant d’argent, à gaspiller des centaines de livres en vue d’embellissements luxueux, non pas qu’il attachât une valeur bien grande à l’argent, mais il pensait à l’indignation qu’aurait éprouvée son père. Une rotonde, vraiment ! Le vieil avare pourrait-il reposer tranquillement dans sa tombe pendant que ses guinées bien-aimées seraient gaspillées pour de semblables fantaisies ?
« Évidemment, monsieur Pentreath, dit l’architecte avec l’assurance aisée d’un homme de sa profession employé par les meilleures familles, évidemment la proposition ne serait pas du goût de votre père, s’il vivait encore pour donner son opinion ; mais cela plaira à votre femme quand vous l’amènerez chez vous. C’est une triste demeure pour une jeune femme, à mon avis. Une serre avec un dôme, au bout de ce salon, serait d’un charmant effet ; la pièce telle qu’elle est, longue, étroite, sans variété, sans ornements, est vraiment mesquine. Mais vous ferez comme il vous plaira. Irons-nous dans le boudoir ? »
La pièce à laquelle l’architecte donnait avec insistance le nom de boudoir était le joli parloir au premier étage que Mrs Pentreath avait habité. Ici, l’homme de l’art suggéra une quantité d’améliorations : une cheminée de marbre et un foyer plus moderne ; des fenêtres à la française et un balcon ; à l’extrémité une petite loge pour une statue, derrière laquelle serait une fenêtre garnie de vitraux de couleur ; enfin tant de choses qu’Oswald comprit la nécessité de s’opposer à ces améliorations, s’il ne voulait pas voir la vieille métairie entièrement méconnaissable.
« C’était la chambre de ma mère, dit-il ; je ne voudrais pas pour tout au monde que l’on y changeât quoi que ce soit. »
L’architecte haussa les épaules ; il eut envie de demander : « Alors pourquoi m’avez-vous fait appeler, monsieur, si vous avez décidé de garder votre argent dans vos poches ? » Mais il y avait certaines choses laissées au libre arbitre de l’architecte : les planchers à renouveler, les panneaux usés et crevassés à remplacer, les passages, les offices à changer et à améliorer pour les approprier aux exigences d’une vie plus moderne.
« Pensez aux changements qui se sont faits dans nos habitudes ! » s’écria l’architecte d’un ton concluant.
Oswald se soumit, et un volumineux devis fut le résultat de cette entrevue. Le tout fut soumis à deux entrepreneurs, l’un de Barnstaple, l’autre d’Exeter ; après quoi l’entrepreneur d’Exeter, comme ayant des vues plus avancées, un plus fort capital ou un plus grand crédit, eut la préférence. Environ une quinzaine plus tard, il envoya une petite armée d’hommes en blouses blanches à la métairie, qui devint, par leur fait, odieuse au suprême degré et inhabitable. Oswald essaya de dormir dans sa vieille maison, changeant de place à mesure que les hommes le suivaient de chambre en chambre, tantôt prenaient possession de ses fenêtres, tantôt coupaient un endroit pourri de son plafond et descendaient sur lui comme Jupiter dans une grêle de plâtras.
N’ayant plus de demeure à lui durant cette période de démolitions, il passait les journées dans la maison de sa fiancée, partageant le modeste ordinaire du ministre, écoutant toutes les plaintes de tante Judith contre l’incapacité générale de ses subordonnés, et pendant de longues heures tranquilles causant ou lisant à haute voix dans le parloir où Noémi était à travailler avec sa belle-mère.
« Quelles femmes vous êtes pour le travail à l’aiguille ! s’écria-t-il, par une chaude après-midi, dans un subit élan d’impatience, fatigué du mouvement cadencé des deux aiguilles qui piquaient méthodiquement, et sans prendre garde si le sujet de sa lecture était d’un vif intérêt, si Rebecca se tenait sur le bord du parapet du château, ou si Constance de Beverley allait périr vivante dans son tombeau. Je n’ai jamais vu pareille ardeur perpétuelle : on pourrait supposer que c’est là une sorte de moulin de discipline féminin, au moyen duquel vous faites pénitence de vos péchés.
— Nous n’avons rien autre chose à faire, dit Cynthia avec un faible soupir. Noémi m’apprend à faire les chemises de son père. Si je ne pouvais faire cela, je ne pourrais rien faire pour lui. Mais j’ai bien peur que mes piqûres ne soient jamais aussi bien faites que celles de Noémi ! »
Oswald regarda nonchalamment par la fenêtre, à travers la rangée de giroflées et d’œillets rouges. C’était une après-midi d’été ; la chaleur était étouffante ; à l’odeur des foins nouvellement fauchés se mêlait le parfum des fèves en fleur ; on eût dit un encens que la terre offrait dans l’air chaud et lourd à la divinité de l’été. Les maçons travaillaient avec ardeur à la métairie ; ils faisaient honneur au cidre aigre qui avait été le breuvage de la maison du vieux squire, et qu’un temps très chaud ou un labeur honnête pouvaient seuls faire trouver acceptable à un palais humain.
Ce jour-là, Oswald avait l’air d’être fatigué de l’existence ; il se renversait dans sa chaise, soupirait, étouffait un bâillement, regardait au loin à travers le foin fauché. De temps en temps, Noémi levait les yeux de son travail et l’observait avec une expression grave ; il lui semblait qu’il avait quelque chose, qu’il n’était pas heureux. Comment et pourquoi ? Ce n’était pas le chagrin de la mort de son père… ce nuage était certainement passé… C’était peut-être son impatience du retour d’Arnold… Voilà ce qui paraissait le plus vraisemblable.
On ne disait plus maintenant que le mariage se ferait au commencement ou à la fin de juillet. Les réparations et les embellissements de la métairie ne pouvaient être terminés qu’en octobre au plus tôt, et il fallait que la demeure d’Oswald fût prête pour y amener sa femme. Noémi comprenait que son mariage était encore reculé.
« Je vous apporterai un nouveau livre demain dans l’après-midi, fit Oswald en se réveillant de sa rêverie.
— Par l’auteur de Waverley ?
— Non, vous ne pouvez pas avoir chaque jour un nouveau roman de l’auteur de Waverley quoiqu’il en écrive deux et quelque fois trois dans une année. C’est un genre de livre tout à fait différent, une étude du cœur humain, un grand chagrin d’un homme décrit par lui-même : il fut assez lâche pour laisser son chagrin le tuer au lieu de tuer son chagrin, de l’étrangler comme Hercule étrangla les serpents dans leur nid comme un homme brave l’aurait fait sans doute, ajouta-t-il avec un rire amer et nerveux.
— Est-ce un livre qu’un chrétien puisse lire ? demanda Noémi. Mais je suis bien sûre que vous ne nous apporteriez pas un livre qui renfermerait de mauvaises pensées.
— Il n’y a pas de mauvaises pensées dans celui-ci ; il n’y a qu’une irrésistible fatalité gouvernant une âme faible. Il n’y a aucun mal dans le livre, mais seulement la folie d’un chagrin insurmontable.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Les Chagrins de Werther. C’est une traduction de l’allemand de Goethe, un livre depuis longtemps déjà renommé en Allemagne, mais que je n’avais pas encore vu. J’ai acheté le volume à Exeter, lorsque j’y suis allé pour régler avec les entrepreneurs. »
La lecture de Werther commença le lendemain dans l’après-midi, à l’ombre de la solitude. Noémi et son fiancé étaient seuls ; Cynthia était allée voir une vieille femme du troupeau de son mari, laquelle offrait sur son corps un échantillon de toutes les variétés de rhumatismes. Oswald paraissait désappointé de l’absence de Cynthia.
« J’avais pensé que Mrs Haggard aimerait à entendre Werther ! dit-il.
— Elle va toujours faire la lecture à la vieille mistress Pincote dans l’après-midi du mercredi. Elle a dit que vous commenciez quand même le livre ; elle sera toujours contente d’en entendre une partie. Mais si vous préférez ne pas lire aujourd’hui ?…
— Ma bonne Noémi, si peu égoïste !… Non, ma chérie ; je vous le lirai, je ne pense qu’à vous faire plaisir, vous le savez bien !
— Vous êtes trop bon pour moi. »
Oswald commença avec nonchalance, traînant sur les pages, s’arrêtant de temps en temps pour causer et très souvent pour bâiller, si bien qu’il n’avait pas dépassé de beaucoup la préface de l’histoire quand cinq heures sonnèrent à la vieille tour grise et qu’il fut temps de retourner à la maison pour le thé.
« Je crains que vous ne le trouviez pas très intéressant ! dit Oswald.
— Ce n’est pas comme Ivanhoé ou l’Antiquaire, répondit Noémi ; mais c’est très joli. Le jeune homme semble bon et aimable, aimant les enfants, chaleureusement attaché à ses amis, amateur des sites pittoresques.
— Oui, il est tout cela. C’est un tableau peint en demi-teintes dans le commencement ; la couleur vive vient après. »
Le lendemain, ils allèrent faire une promenade dans les bois. Cynthia les accompagnait, et Oswald avait emporté Werther dans sa poche. Dans leur excursion, ils passèrent à la métairie : elle ressemblait à un chaos de plâtras et de matériaux, et n’invitait pas à une longue visite. Oswald avait consenti à la rotonde pour les plantes tropicales, et une des extrémités du salon se trouvait entièrement ouverte.
« Vous allez être maîtresse d’un magnifique manoir, Noémi, et vous aurez à jouer le rôle d’une grande dame, dit Oswald, en riant de l’air de consternation avec lequel sa fiancée contemplait les améliorations.
— Je n’en serai jamais capable, Oswald.
— Je ne suis pas de votre avis. La nature vous a créée pour être une personne d’importance. Il n’y a que quelques détails à apprendre : comment se font les invitations, comment se règle la préséance des convives, comment on conduit une paire de poneys, comment on joue le rôle de lady bienfaisante avec discrétion, et ainsi de suite. J’ai plus à apprendre comme gentilhomme de province que vous comme femme d’un gentilhomme.
— Je voudrais bien que la Providence ne vous eût pas fait si riche, Oswald. Il semble qu’il y ait de l’ingratitude à se plaindre d’un bien ; mais, si vous aviez été mon égal en naissance et en fortune, j’aurais été la plus heureuse des femmes.
— Ce serait vraiment de l’ingratitude de votre part si vous n’étiez pas la plus heureuse des femmes avec cette rotonde, » dit Oswald gaiement.
Ils traversèrent ensuite le parc, qui du moins devait être réellement un parc dans l’avenir et où Oswald était désireux d’introduire un troupeau de daims ; du parc, ils pénétrèrent dans les fouillis de verdure, au milieu des éclaircies et des ombrages du bois.
Ils y trouvèrent un banc de fougère, plus luxueux qu’un sofa, sur lequel les deux jeunes femmes s’assirent pour travailler, pendant qu’Oswald, étendu sur l’herbe à leurs pieds, lisait l’histoire de Werther. Il lut longtemps et lut bien, perdant sa propre identité dans celle du mélancolique héros. Il en arriva à la jolie petite maison sur la lisière de la forêt, et au tableau de Charlotte coupant des tranches de pain noir pour les petits frères et les petites sœurs avant de partir pour le bal. Cette image innocente de la jeunesse et de la beauté était quelque chose de nouveau pour les deux jeunes femmes qui écoutaient Oswald. Nulle part, même dans les pages de Walter Scott, elles n’avaient rencontré une peinture si pure et si parfaite de la femme.
Puis vint la danse rustique et le ravissement du cœur de Werther quand sa main toucha celle de la jeune fille pour la première fois, qu’il se lança dans la valse avec elle, sentant une légèreté qu’il n’avait jamais connue auparavant et qu’il ne croyait pas pouvoir appartenir à la terre ; puis la conscience de son chagrin et de sa perte, quand il apprit quelle était engagée à un autre ; puis l’orage, les jeux simples et enfantins par lesquels Charlotte faisait oublier à ses compagnes leurs terreurs, et toute la description aussi naturelle que la peinture de la famille Primrose par Goldsmith, mais avec un mouvement de passion, au-dessous de la surface paisible, que ne connut pas Goldsmith :
« Et depuis ce temps le soleil, la lune et les étoiles peuvent suivre leur chemin. Je ne distingue plus la nuit du jour ; autour de moi, le monde s’est évanoui ! »
L’ouvrage de Cynthia tomba sur ses genoux ; ses grands yeux bleus fixés sur le lecteur, ses lèvres légèrement entr’ouvertes, elle mettait toute son âme dans cette attitude attentive. Pour la première fois, elle entendait l’histoire d’un amour fatal. Ce n’était plus l’amour méconnu de Rebecca, élevant et fortifiant l’âme par l’épreuve du chagrin silencieux ; c’était l’amour insurmontable, prenant possession d’une faible nature et la tenant comme les sept démons tenaient la proie qui leur était destinée.
Et c’était ce que l’amour est quelquefois dans le monde, non une respectueuse affection, pleine de gratitude, d’estime et de vénération, comme celle qu’elle avait vouée à Joshua et qui avait fait de son mariage avec lui le plus grand honneur qu’elle pût obtenir de la Providence, mais une passion aveugle, non raisonnée, un feu allumé en un instant et consumant l’âme. Elle comprenait que Werther ne pouvait plus être heureux ; elle était impatiente de le voir s’avancer hors de la voie droite, pour s’assurer s’il lutterait et serait vainqueur, ou bien s’il céderait et succomberait. Elle se surprit à désirer qu’un malheur, au moins une mauvaise fièvre ou une consomption emportât le beau fiancé de Charlotte :
« Non, je ne me trompe pas ! Je lis dans ses yeux un profond intérêt pour moi et mon sort ! Oui, je le sens, et sur ce point je veux avoir confiance en mon propre cœur, je sens qu’elle… Oh ! oserai-je, pourrai-je prononcer ces paroles à la face du ciel ? Je sens qu’elle m’aime !… »
Sur ces paroles, Oswald ferma subitement le volume avec un soupir.
— Voulez-vous nous lire encore après le thé ? demanda vivement Cynthia, lorsque l’horloge impitoyable de l’église les eut avertis qu’ils n’avaient que bien juste le temps pour être exact au thé.
— Je pensais bien que vous aimeriez ce livre, dit Oswald.
— Il est bien beau, » soupira-t-elle.
Il la regarda, et leurs yeux se rencontrèrent. C’était dangereux pour de tels yeux de se rencontrer. Il y avait tant de pensées dans leur esprit, et une si grande inquiétude dans leur cœur ! Les délicates couleurs de Cynthia s’étaient changées en une blancheur d’ivoire, avant la fin de ce regard prolongé. Livre fatal, qui leur avait appris ce qui manquait dans leur vie !
Pendant presque tout le temps du retour, ils furent silencieux, quoiqu’Oswald essayât de plaisanter à propos de la rotonde et des choses étonnantes que l’architecte faisait à la métairie, à moitié contre la volonté du propriétaire ; sa gaieté avait un accent forcé, et Noémi le regardait avec étonnement. Pourquoi depuis la mort de son père avait-il été si peu semblable à lui-même, si changeant et si agité ?
Après le thé, ils allèrent dans la solitude et s’y assirent ; le jour déclinait doucement dans le ciel gris ; les chauves-souris allaient et venaient au-dessus de leurs têtes, et les rossignols éloignés s’appelaient dans les bois. Oswald commença sa lecture dans le milieu du livre ; il lut jusqu’à l’endroit où la passion de Werther passe de son aurore à son midi, où, d’un rêve d’innocence et de beauté couleur de rose et pur comme le matin, elle arrive à la teinte sombre et lugubre d’un ciel orageux.
Les premières étoiles montraient leur pâleur d’argent quand il ferma le livre sans prononcer une parole. Joshua Haggard s’approcha à travers le verger et contempla le petit groupe avec un grave sourire.
« Toujours à lire, Oswald ! s’écria-t-il, et quelque folle fiction, j’en suis sûr. Combien passez-vous de votre temps à ces imaginations ?
— L’imagination est quelquefois plus douce que la réalité, répondit Oswald ; et la vie réelle m’a donné très peu de chose à faire.
— C’est malheureux, dit le ministre.
— Nous ne pouvons pas avoir tous notre mission. Il y en a qui naissent prédicateurs comme vous, d’autres soldats comme Wellington, ou bien avocats et défenseurs de l’opprimé comme Brougham. Je suis né pour ne rien faire, pour chasser l’hiver et jouir des rayons du soleil en été, pour me coucher dans les bois de Pentreath et lire Byron, pour ne pas faire de mal, je l’espère, et faire tout le bien qu’il m’est possible. »
Le ministre soupira.
« Les biens que la Providence nous donne sont des charges, dit-il ; nous aurons à en rendre compte. »
Ils revinrent ensemble à la maison, et Oswald prit sa place à la réunion habituelle pour la prière du soir. Ce jour-là, le prédicateur choisit comme sujet de sa lecture et de son explication la parabole des talents. Oswald comprit que la morale qu’il en tirait contenait une leçon à son adresse : sa maison, ses jardins, son parc, ses fermes, ses bois, ses actions, ses revenus étaient les dix talents, et, quant à présent, il ne se trouvait en aucune manière capable d’en rendre un compte satisfaisant. Il n’avait rien fait pour améliorer la condition des travailleurs sur sa terre, pour leur faire voir la vérité à la lumière de l’Évangile, pour donner l’air libre du ciel à ces cabanes de pierre dans lesquelles le paysan et sa famille s’enfermaient en compagnie de leurs porcs. Il avait pensé à améliorer sa maison à lui, mais non à assainir ces antres étouffants. Il avait été un seigneur facile, prêt à accorder toutes les faveurs que ses fermiers lui demandaient ; mais il n’avait pris aucune peine pour se rendre compte de l’état du cultivateur travaillant d’un dur labeur, tandis que sa femme et ses enfants souffraient de la faim, et que, sur les neuf shillings de sa paye de la semaine, il en recevait deux sous forme de cidre aigre.
À une certaine époque, l’esprit d’Oswald Pentreath avait été plein de plans et d’idées pour le bonheur de ses concitoyens, et il regardait alors le jour de son indépendance comme l’aurore d’une ère nouvelle pour les travailleurs de ses domaines ; mais, depuis la mort de son père, il avait été la victime d’un état de trouble qui avait fait sortir de son esprit toutes ses idées philanthropiques.
« Quand Arnold reviendra, je pourrai mettre les choses en bonne voie. Arnold a plus d’énergie que je n’en ai, » pensait-il.
Et il renvoyait tout à plus tard, comme une conséquence du retour de son frère.
Il y avait environ une semaine que M. Pentreath avait commencé la lecture de Werther, et il approchait maintenant de la fin de l’histoire. Étant venu à la maison du ministre à son heure habituelle, il trouva Cynthia assise seule dans le parloir. Noémi avait mal à la tête et était montée se reposer. Il était rare que la fille de Joshua Haggard eût de semblables indispositions féminines, et ce fut une surprise pour Oswald de la trouver absente. Il avait été à cheval visiter ses fermes pendant toute la matinée, regardant les vieux toits de tuiles qui avaient tendance à s’effondrer dans le milieu, les granges et les hangars dont le chaume était réduit en poussière et les poutres rongées des vers, les enclos des prairies où les primevères, les coucous et les jacinthes sauvages croissaient abondamment, mais où l’herbe était maigre par défaut de drainage.
« Je lui ai demandé de s’étendre ici sur le sofa, dit Cynthia ; mais elle s’est imaginée qu’elle serait mieux dans sa chambre obscure ; depuis quelques jours, elle paraît malade. J’ai quelquefois peur (elle dit cela avec timidité et hésitation) qu’elle ne soit pas parfaitement heureuse.
— J’ai peur qu’aucun de nous ne soit parfaitement heureux, » répondit Oswald avec un soupir non déguisé.
L’aiguille de Cynthia allait et venait avec la régularité habituelle ; Oswald éprouvait la même impression désagréable que s’il entendait un bruit fatigant qu’il eût été contraint d’écouter.
« Continuerai-je Werther ? demanda-t-il après avoir regardé les œillets et les giroflées, ainsi que la vieille auberge tranquille, dont le propriétaire était sous le porche, occupé à examiner ses voisins, et avait l’apparence d’une image de l’immutabilité. Les gens qui pouvaient se rappeler Combhaven depuis vingt ans avaient souvenir de cette même figure toujours sous le porche ; il était devenu un peu plus obèse, mais il n’y avait pas d’autre changement.
— Je préfère que vous attendiez jusqu’à ce que Noémi soit assez bien pour entendre la fin du récit, dit Cynthia.
— Mais n’êtes-vous pas inquiète de savoir ce que ce malheureux est devenu ? N’avez-vous aucune pitié pour lui ? demanda Oswald presque fâché.
— Je le plains pour son malheur, répondit Cynthia ; mais je pense que s’il avait été bon, sage et brave, il serait allé bien loin ; il n’aurait jamais revu Charlotte. Au lieu d’écrire des lettres malheureuses à son ami, il aurait prié Dieu de venir à son aide et il aurait fui la tentation.
— Vous verrez qu’à la fin il s’éloigna bien loin de Charlotte et de la tentation ; vous l’avez vu dans l’ardeur de la lutte ; vous le verrez bientôt vainqueur ou vaincu, suivant la qualification qu’il vous plaira de donner à cela.
— Voulez-vous me laisser lire la fin moi-même ? Vous pourrez nous le lire tout haut, pour nous deux, quand Noémi sera un peu mieux.
— Non, vous entendrez la fin comme vous avez entendu le reste, – de mes lèvres.
— Mais Noémi… insista Cynthia.
— Je le relirai à Noémi. Pourquoi ne vous le lirais-je pas pendant cette après-midi ? Vous vous êtes intéressée à l’histoire plus que Noémi. »
Cynthia ne fit pas d’autre objection, mais elle continua son ouvrage silencieusement. Oswald prit sa place favorite près de la fenêtre ouverte, dans l’ombre des rideaux de perse, au milieu de l’odeur forte des œillets et des giroflées qui s’exhalait dans l’air brûlant. Ils restèrent presque entièrement seuls dans la chambre. Tante Judith entra et sortit deux ou trois fois sous différents prétextes, les regardant de ses yeux noirs perçants, d’un air curieux qui aurait pu donner à réfléchir à Oswald, s’il avait été assez observateur pour le remarquer. Mais il était absorbé par les chagrins de Werther qui approchaient de l’agonie finale, et Cynthia écoutait comme elle avait écouté l’autre jour dans le bois ; ses mains restaient inactives sur ses genoux, et le morceau de linge blanc et uni qu’elle cousait restait sous ses mains inactives en tapon chiffonné.
« Les nouvelles chemises de Joshua marcheront bien de cette façon ! murmurait Judith en revenant dans la boutique, les lèvres pincées. Et elle était si pressée de les faire ! Quand on pense que la lecture des romans et d’autres abominations semblables fleurit à ce point dans la maison de mon frère ! Mais que pouvait-on attendre d’un semblable mariage ? Ce sera heureux pour Joshua s’il ne lui arrive rien de pire. »
Oswald continuait à lire ; il n’était nullement distrait de voir miss Haggard entrer soi-disant pour regarder un livre de compte ou pour prendre son dé sur la cheminée. Il en était à cette scène de passion où Werther s’abandonne à son désespoir, lorsque, ayant résolu de mettre fin à ses misères, il vient par une soirée d’hiver voir son idole une dernière fois. Oublieuse d’elle-même pour le moment, Charlotte lui reproche d’être venu ; elle tremble à l’idée d’être seule avec lui et ne reprend possession d’elle-même qu’avec un effort ; elle s’assied devant sa harpe et commence un menuet. Alors Werther demande à lui lire la traduction qu’il a faite d’une partie d’Ossian et qu’il lui a apportée quelques jours auparavant. Il n’y a peut-être dans le vaste genre des fictions sentimentales aucune scène qui surpasse celle-ci en puissance contenue, en passion étouffée. Aucun murmure, aucune pensée impure ne ternit le tableau ; depuis la première ligne jusqu’à la dernière, il n’y a qu’un amour fatal et irrésistible !
Elle s’arracha d’auprès de lui ; et dans l’égarement, sans espoir, tremblant entre l’amour et la colère, elle cria : « C’est la dernière fois, Werther ! Vous ne me reverrez plus ! » Puis, jetant un regard plein d’amour sur l’infortuné, elle s’enfuit dans la chambre voisine et ferma la porte derrière elle. Werther étendit les bras vers elle ; mais il n’osa la retenir ; il se coucha par terre, la tête sur le sofa, et resta dans cette position pendant une demi-heure, jusqu’à ce qu’un bruit soudain vint le rappeler à lui. C’était la servante qui entrait pour mettre la table. Il allait et venait dans la chambre ; et, quand il se retrouva encore une fois seul, il alla à la porte de Charlotte et l’appela à voix basse : « Lotte ! Lotte ! seulement un mot. Un mot d’adieu ! » Il ne reçut aucune réponse ; il attendit, frappa et attendit encore ! Alors, il partit en pleurant et disant : Adieu, Lotte ! adieu pour toujours ! »
Cynthia écoutait les yeux dilatés, les mains crispées, comme si toute la scène était une réalité, comme si elle pouvait voir Werther là à ses pieds, étendu par terre. Ici était la harpe sur laquelle Charlotte avait joué. Le tableau vivait devant ses yeux : une soirée d’hiver ; la pièce éclairée par les flammes du foyer ; le malheureux étendu sans espoir, seul, sans que personne en eût pitié, la sombre résolution du suicide dans son esprit ! Et Charlotte ne connaissait pas sa fatale intention ! Elle lui refusait la triste consolation du dernier adieu ! Aucune main ne lui était tendue pour le sauver ! C’était un tableau vraiment trop terrible !
Cynthia tenait devant sa figure ses mains crispées ; elle éclata en larmes. Le moment d’après, Oswald était à genoux à côté d’elle, essayant de desserrer ses petites mains nerveuses.
« Vous le plaignez, s’écria-t-il avec passion. Plaignez-moi alors, car je souffre ce qu’il a souffert ! J’aime comme il aimait ! et cependant j’ai le courage de vivre et de lutter contre une passion invincible, quoique je sente que la lutte est vaine, et j’essaye d’être heureux avec une autre, oui ! d’être ferme dans un engagement qui autrefois m’avait promis le bonheur et qui maintenant n’a plus que la valeur d’un engagement. Plaignez-moi, Cynthia, plaignez-moi, moi et non pas ce pauvre fantôme du livre, lequel a vécu et souffert, mais est mort et est en repos ; car cet homme a existé ! Plaignez-moi, Cynthia ; car je vous ai aimée et j’ai lutté sans cesse contre cet amour depuis cet heureux temps avant la mort de mon père, quand vous êtes venue à son lit de souffrance comme un ange de miséricorde, et que vous m’apportiez un bonheur inexprimable ! »
Sa confession s’était répandue en un torrent de paroles, que ne pouvaient arrêter les sanglots étouffés de Cynthia, ni ses regards attristés, ni les gestes suppliants de ses mains tremblantes.
« Oswald, comment pouvez-vous être aussi cruel ?
— Cruel ! Est-ce être cruel que de souffrir, d’être misérable, de me sentir le pire et le plus faible des hommes, comme je le suis, Cynthia, du fond de mon âme ? Croyez-vous que je n’aie pas lutté ? Oui, j’ai lutté et je me suis vaincu moi-même d’une certaine façon ? Je vais épouser Noémi, et nous ferons un heureux couple, à la manière d’aujourd’hui, plus heureux peut-être qu’on ne l’est neuf fois sur dix : car enfin, je puis admirer et respecter ma femme, et j’ai cru que je l’aimais, avant de vous connaître, vous, et les profondeurs cachées de mon cœur et la signification de ce mot amour ! Oui, nous allons être grandement heureux. Les entrepreneurs font des merveilles pour notre maison, et nous serons hautement considérés par le voisinage ! Je puis avoir une meute et apprendre à ma femme à conduire un attelage à travers la campagne ! Je ne me tuerai pas, comme Werther le fit !
— Pourquoi m’avez-vous lu ce livre ? demanda Cynthia avec un accent plein de tristesse qui le fit tressaillir, qui résonnait comme un aveu de faiblesse, comme un faible cri de désespoir.
— Pourquoi ? s’écria-t-il en essayant de prendre ses deux mains dans les siennes. Ne pouvez-vous pas comprendre pourquoi ? Parce que c’est ma propre histoire ! Parce que c’était le seul moyen de vous dire mon amour, et je brûlais de vous le dire ! C’était un désir irrésistible ! Je ne pouvais garder le silence plus longtemps. Si peu que possible, dans n’importe quel langage, je devais vous le dire ! Et maintenant dites-moi de mourir, ma Charlotte, et je me tuerai comme Werther. Dites-moi seulement : « La vie nous serait plus facile à tous si tu étais mort, » et je ne vivrai pas un jour de plus pour tourmenter votre tranquille existence. Je suis votre esclave, ma chérie, votre humble et obéissant esclave !
— Si vous l’êtes, dit Cynthia, agitée d’un violent tremblement et plus pâle que les anémones des bois qu’elle avait cueillies pour orner la chambre de malade du vieux squire, si vous l’êtes, vous m’obéirez. Ne me reparlez jamais comme vous m’avez parlé aujourd’hui ! Oubliez que vous avez été aussi méchant ! Demandez à votre sauveur de vous donner un cœur meilleur ! Respectez mon cher mari et sa fille. »
Avant qu’Oswald pût répondre, l’honnête Sally entra avec le service à thé, ne s’apercevant pas plus de l’orage de passion qui remplissait l’atmosphère que ne s’en aperçoit la servante qui sert le souper dans l’histoire de Werther. M. Pentreath s’était relevé pour marcher dans la chambre, après ces dernières paroles, et il n’y avait aucun tableau extraordinaire offert aux yeux de la servante. Cynthia plia son ouvrage plus soigneusement même que de coutume, mais avec des mains extrêmement tremblantes. Elle lissa ce morceau de toile blanche qui dans cette après-midi avait fait si peu de progrès vers son achèvement ; elle le rangea à la place habituelle et alla se mettre à la fenêtre pour guetter le retour de son mari. Elle s’efforçait de paraître à son aise ; mais aucune teinte de couleur, même la plus légère, ne relevait la pâleur absolue de sa figure. Combien elle était étrangement différente, cette figure, de l’expression radieuse qui avait accueilli Joshua Haggard à Penmoyle, il n’y avait qu’un an !
Oswald allait et venait dans le parloir pendant que Sally servait le simple repas, un gros pain sur un plateau de fer, un beurrier de Wedgewood, un plat de laitues et de radis. Ensuite parut miss Haggard ; si Oswald et Cynthia avaient été en état de faire cette observation, ils auraient pu remarquer que la diligente Judith n’avait pas soigné sa toilette de l’après-midi autant que de coutume : ses frisures en tire-bouchon étaient tant soit peu dérangées ; la large broche de mosaïque, qu’elle avait l’habitude de mettre comme ornement du soir, manquait.
« Je crois que je dois aller jeter un coup d’œil sur les ouvriers, dit Oswald en prenant son chapeau ; je reviendrai peut-être dans la soirée pour voir comment va Noémi. »
Personne n’essaya de le retenir, et, après un court adieu aux deux dames, il partit, laissant le volume de Werther sur la petite table ronde près de la fenêtre. Cynthia prit le livre et se porta vivement à la page où il avait cessé sa lecture.
« Ah ! soupira miss Haggard, voilà le pire de cette lecture de roman ! Elle fait perdre la tête aux gens ! »
Cynthia ne fit pas attention à ces paroles et ne les entendit pas. Ses pensées étaient avec le malheureux qui allait se suicider, et qui errait tête nue par une nuit d’hiver hors des portes de la petite ville, ne sachant ni où il allait, ni depuis combien de temps il errait ainsi.
Joshua entra pendant que sa femme était debout, le livre ouvert dans les mains, absorbée, inconsciente de son arrivée.
« Oh ! petite mignonne, comme vous êtes pâle ! dit-il de ce ton de voix plus doux qu’il prenait chaque fois qu’il parlait à sa femme. Je n’ai pas eu aujourd’hui votre regard de bienvenue en traversant la rue, pour venir ici.
— Il y a beaucoup trop de lecture de romans dans cette famille, reprit brusquement Judith. Vous ne devez pas vous attendre à ce que les choses aillent comme elles le doivent, si vous laissez le jeune squire apporter de mauvais livres dans votre maison.
— Ce n’est pas un mauvais livre, se récria Cynthia, indignée. C’est un beau livre !
— Je dis que c’est un mauvais livre ! répondit Judith avec violence. Et j’ai de bonnes raisons pour le savoir, un livre qui met de mauvaises pensées dans la tête des gens. Démentez-moi si vous l’osez, mistress Haggard. »
La figure pâle de Cynthia se détourna d’elle en silence. Qu’avait-elle pu deviner ? Qu’avait-elle pu entendre ? Quelque chose assurément. Une honte extrême s’empara de la femme de Joshua : elle sentit le fardeau d’une culpabilité inexprimable, elle qui n’était cependant que l’objet passif d’une passion non autorisée.
« Quoi ! Judith, Cynthia, qu’y a-t-il ? Qui oserait apporter un mauvais livre dans ma maison ? Celui qui doit être bientôt mon fils, moins que personne. Et, s’il était capable de faire une chose aussi honteuse, ma femme lirait-elle ce livre ?
— Ce n’est pas un mauvais livre, dit Cynthia, lui tendant le Werther accusé. C’est l’histoire d’un grand chagrin ; ce n’est pas une histoire perverse. Si l’on écrit des livres, ils doivent nous parler des chagrins, de la faiblesse et des fautes des hommes. La Bible elle-même nous dit que la vie est faite de tout cela.
— C’est très bien, remarqua Judith. Tout ce qui est dit dans la Bible sur la méchanceté de la nature humaine doit être fidèlement extirpé par cette même nature humaine. »
Joshua prit le livre et y jeta un léger coup d’œil ; il n’était pas capable de se faire à vol d’oiseau une appréciation sur l’intrigue et le style d’un ouvrage, de tomber immédiatement çà et là sur des passages lui permettant de décider que le livre était sans valeur, à la manière de certains critiques modernes. Il tourna les pages en réfléchissant, vit une histoire racontée dans une série de lettres, parlant beaucoup des beautés de la nature, ayant un peu de philosophie, faisant mention d’un pasteur de campagne et de ses enfants, de leurs jeux innocents dans des jardins rustiques, de leur affection pour une bonne sœur aînée, de leurs tartines de beurre et de la vie villageoise, ayant enfin un air tout à fait pastoral.
« Ce n’est assurément pas un mauvais livre, conclut Joshua. Je ne pense pas, ma chère Judith, que vous soyez un juge bien pénétrant en matière de littérature, dit-il avec douceur.
— Peut-être non, répondit miss Haggard avec un faible grognement ; mais je me crois un juge très passable de la nature humaine.
— Je puis avoir confiance en l’honneur de mon futur fils, pour ne pas apporter des livres mal choisis dans ma maison ; et je puis avoir confiance en la pureté de ma femme, assez pour savoir qu’elle se révolterait contre quelque chose de mal.
— Il n’y a rien en cette vie comme la confiance, » remarqua Judith sentencieusement en prenant la théière.
Une proposition aussi vague, indiscutable de sa nature, était propre à insinuer l’inquiétude dans l’esprit le plus tranquille. Il n’y avait pas grand’chose dans les paroles ; mais le ton signifiait beaucoup, surtout une méprisante pitié. C’était comme la remarque d’Iago sur l’honnêteté de Michel Cassio, la plus simple, la plus naturelle des observations, et cependant faite pour jeter le germe empoisonné du doute dans le cœur de l’auditeur.
Joshua Haggard regarda avec étonnement les lèvres contractées de sa sœur, puis la figure pâle de sa femme, sur laquelle se lisait une expression nouvelle pour lui.
Grand Dieu ! Qu’est-ce que cela pouvait signifier ? Pas de culpabilité, pas la plus légère teinte de mal !… Non, il ne pourrait jamais soupçonner même l’ombre la plus faible du mal chez sa bien-aimée, pas même la tromperie la plus excusable, la plus petite supercherie. Elle était la plus pure parmi les pures ; elle était pure comme les saintes jeunes filles de l’ancien temps, comme ces femmes qui servaient les apôtres dans la première ferveur du christianisme. Il ne pouvait admettre qu’elle fût moins pure que ces saintes femmes, qu’elle n’eût pas l’âme aussi blanche, aussi à l’abri des souillures de la fragilité humaine. Il montrait dans ses prédications la faiblesse du cœur humain, – et c’était la véritable clef de voûte de sa croyance, – l’humanité pécheresse ayant besoin d’être régénérée, purifiée et rachetée par le sacrifice d’un envoyé de Dieu. Mais ici il trahissait sa propre théologie ; il ne voulait pas admettre le péché dans cette seule âme pure. L’amour avait lancé son impérieux édit, comme une bulle papale, et cette femme seule devait être sans péché.
« Ma chérie, vous tremblez, dit Joshua en prenant la main froide de sa femme, après avoir longuement observé cette pâle et triste figure. Il doit y avoir quelque chose de mal dans ce livre pour vous avoir agitée ainsi !
— C’est une histoire très triste, murmura-t-elle. À la fin, je n’ai pu m’empêcher de pleurer.
— Il ne faut plus qu’Oswald vous apporte des livres qui vous rendent malheureuse. Je vous ai entendue rire gaiement une après-midi qu’il vous lisait une histoire de Walter Scott, sur un vieux gentilhomme et son chien. Il faut qu’il ne vous apporte que des livres plaisants. Dans un monde où il y a tant de chagrins réels, c’est une folie et même un mal de perdre nos larmes pour des histoires imaginaires. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai toujours essayé de tenir éloignés de ma maison de tels livres.
— Je ne relirai jamais de pareilles histoires, répondit vivement Cynthia. Dites-moi seulement ce qui vous plaît, et je vous serai obéissante en toutes choses ! »
Judith soupira de manière à être entendue. C’était une habitude qu’elle avait de temps à autre et qui toujours exerçait une influence pénible sur ceux qui l’entouraient.
« Y a-t-il là quelque chose de mal, Judith ? demanda le ministre.
— Non, mon frère ; ce n’est qu’une oppression de mon estomac. »
C’était sa réponse invariable ; mais, comme la science médicale n’avait jamais découvert chez elle le moindre mal dans cette région, pas même la plus légère indigestion, la réponse était généralement acceptée comme une sorte de formule, et son soupir interprété comme signifiant quelque chose que miss Haggard ne voulait pas dire.
« Ma chérie, vous avez été toujours obéissante, dit Joshua en pressant la petite main de sa femme ; je n’ai jamais été mécontent de vous ; mais je n’aime pas vous voir attristée pour un malheureux livre écrit par quelque Allemand à l’esprit faible, dit Joshua avec une sublime ignorance des prétentions du grand Wolfgang.
— Éprouvez-moi par quelque chose de difficile, s’écria Cynthia avec une vivacité croissante ; mettez ma gratitude et mon affection à l’épreuve ! Oublierai-je ce que vous avez fait pour moi, comment vous m’avez sauvée de l’ignorance païenne ? Oublierai-je que je vous dois tout ce que je suis et tout ce que j’espère être ? Pourrais-je être ingrate envers vous, mon bienfaiteur et mon sauveur ? »
Si Judith Haggard eût étudié Shakespeare, elle aurait fait ici, intérieurement ou même tout haut, la remarque d’Ophélie sur le rôle de la reine :
« Il me semble que la dame proteste beaucoup trop ! »
Mais, comme sa seule notion de ce poète était qu’il avait mené une vie déréglée, qu’il avait écrit des pièces, et qu’il préférait plutôt boire du Xérès et du vin de Canarie que de posséder une vertu cardinale, elle soulagea ses sentiments par un autre soupir plus profond que le premier.
« Ne faites pas attention, mon frère ; ce n’est que mon estomac ! »
Joshua n’entendit ni le soupir ni l’excuse ; ses yeux étaient fixés sur la figure pâle de sa femme, sur les joues de laquelle les larmes coulaient lentement.
« Ingrate ! ma bien-aimée ! s’écria-t-il. Ai-je jamais réclamé votre reconnaissance ? Mon rôle a été de remercier Dieu pour m’avoir donné une compagne aussi chère. Soyez seulement heureuse, ma mignonne ; c’est le seul acte d’obéissance que je vous demande. Qu’aucune folle imagination venant des livres ne trouble la paix de votre esprit ! Dieu nous a donné un réel bonheur, ma chérie. Remercions-le pour ce bonheur, et apprécions-le, de peur qu’un nuage s’approche de nous parce que nous aurons fait peu de cas des rayons du soleil ! »
Il l’attira à lui et l’embrassa tendrement ; à ce moment-là, il n’y avait certes pas l’ombre d’un manque de confiance dans son esprit.
Il se passa quelque temps avant qu’Oswald vit sa fiancée, après cette dernière lecture de Werther, et le livre resta une histoire inachevée pour Noémi, qui ne connut pas l’issue du fatal amour de Werther. Cynthia emporta le volume dans sa chambre, le lut, pleura sur lui en secret et finalement le cacha sous le petit tas de rubans, de cols et autres coquetteries féminines, toutes du genre le plus simple, le plus puritain, dont elle avait fait l’acquisition depuis qu’elle était devenue la femme de Joshua Haggard. Elle mit le livre hors de vue, comme s’il était coupable pour l’avoir amenée à découvrir un secret coupable. Car, sans le livre, les paroles criminelles d’Oswald n’auraient peut-être jamais été dites. La triste, la terrible culpabilité inexpiable n’en aurait pas moins existé dans la profondeur de deux cœurs égarés ; mais elle n’aurait peut-être jamais trouvé une voix. Werther avait donné une forme et un langage à la coupable et mystérieuse passion, – preuve bien amère de l’iniquité inhérente à la pauvre humanité.
« Nous ne pouvons par nous-mêmes échapper au péché, s’écria-t-elle dans son intérieur et tombant à genoux. Nous ne sommes rien par nous-mêmes, pas même fidèles aux liens les plus sacrés, pas même vrais dans nos affections, pas même purs et constants. Par toi seul, ô Rédempteur, seulement par toi, nous pouvons échapper aux pièges que notre cœur nous tend ; par toi seul, nous sommes délivrés du péché originel. Oh ! pitié pour lui, Sauveur sans tache, pitié pour ce pauvre pécheur, pitié pour moi, car je l’aime ! »
Elle ne craignait pas de porter ce chagrin secret, tout criminel qu’il fût, au pied de la croix. La théologie de son mari lui avait enseigné que le calvaire était le refuge du pécheur, son temple d’expiation, le seuil du paradis sur lequel tous les cœurs coupables pouvaient déposer leur fardeau, se purifier des souillures terrestres, se délivrer des chaînes terrestres, pour franchir ensuite les portes d’or ; plus la faute était grande, plus le pécheur pénitent était sûr d’être bien accueilli.
La faute de Cynthia n’était qu’une pensée, une faible aspiration vers un rêve de bonheur impossible, un coupable regret pour les choses qui auraient pu être. Elle ne s’était pas tenue ferme contre l’approche insidieuse du tentateur ; elle l’avait laissé suivre furtivement ses pas sans s’en occuper ; elle n’avait pas fermé les yeux ni refusé de voir la dangereuse et éblouissante vision. La passion était un élément inconnu dans cette nature poétique et purement sentimentale. Pour Cynthia, l’amour ne pourrait jamais signifier orage et fièvre, crime et ruine ; mais il pouvait signifier remords cuisants, lent et silencieux désespoir.
Quand avait-elle découvert pour la première fois que quelque chose manquait à sa paisible existence, que sous un luth incomplet la musique de la vie restait muette pour elle ? Un examen très approfondi d’elle-même l’aurait à peine rendue capable de répondre à cette question. Cela pouvait être arrivé ce matin où Oswald s’était séparé d’elle à la porte de son mari, où il portait sur sa figure le chagrin et l’abattement, où il y avait dans son muet regard comme un appel, où il versait des larmes sur la main de Cynthia qu’il serrait dans la sienne ; elle avait alors entrevu bien faiblement un secret qu’elle devait bien mieux comprendre plus tard. Cette pensée, quelque vague qu’elle fût tout d’abord, avait amené le chagrin : elle avait ressenti une contrainte en la présence du fiancé de Noémi, et elle avait essayé de l’éviter. Mais les jours où elle ne le voyait pas lui semblaient tristes et vides ; et alors, ne pesant pas les conséquences ou la signification de ses actes, elle avait eu la faiblesse de se laisser aller au désir d’être en sa compagnie ; elle aimait à être la compagne des promenades de Noémi et à partager les attentions de son fiancé. Là était la faute qu’elle regardait maintenant comme la tache noire de sa vie : – c’est alors qu’elle avait permis au tentateur de suivre ses pas et de marcher à ses côtés.
Oh ! quelles heureuses et fatales après-midi dans le bois, dans la solitude, sur les montagnes, sur les bords de la mer aux nuances de pourpre et de pierre précieuse ! Elle voyait alors la belle figure d’Oswald la regardant ; elle pouvait entendre sa voix vibrante et contenue, lisant de beaux vers pleins d’une tristesse qui lui allait droit au cœur, des vers qui semblaient avoir été écrits seulement pour elle ; elle pouvait voir et entendre le terrestre tentateur, même maintenant, dans cette heure de pénitence et de chagrin.
« Oh ! si je ne vous avais jamais vu, si je ne vous avais jamais connu, j’aurais été sincère et innocente toute ma vie, digne du noble cœur de Joshua ! »
Elle ne pouvait plus prier ; elle était assise par terre, perdue dans des souvenirs insensés, se rappelant ses premiers jours passés à Combhaven, ces jours de paix qui avaient précédé celui où elle avait abandonné son âme à un rêve coupable. Elle se rappelait cette après-midi d’automne où, pour la première fois, elle avait vu Oswald, elle debout devant la cheminée, tenant son chapeau dans la main, lui paraissant à la porte.
« Et il n’était rien pour moi ! pensait-elle ; s’il était mort cette nuit-là, je n’aurais été peinée que pour Noémi ! »
Elle l’avait trouvé beau, différent en toutes manières de tous les autres hommes qu’elle avait connus jusqu’alors : c’était une créature nouvelle. Il ressemblait à un portrait que Joshua lui avait montré dans une vieille maison de campagne qu’ils allèrent visiter pendant leur courte lune de miel, le portrait d’un jeune homme dans des habits de velours noir d’une mode étrange, avec de beaux cheveux tombant sur les épaules, avec une expression mélancolique dans les yeux. Combien de fois elle avait vu cette expression mélancolique dans les yeux d’Oswald après la mort du squire ! et elle avait trop bien compris que ce n’était pas le seul chagrin causé par la mort du squire qui le rendait aussi triste.
Comme ce faible et coupable amour s’était graduellement emparé de son cœur ! S’il était venu en audacieux assaillant, elle aurait pu le repousser ; mais doucement, lentement, d’une manière imperceptible, comme la tendre aurore d’un jour d’été, cette nouvelle lumière s’était répandue dans le ciel de sa vie. Comment pourrait-elle en être privée et supporter la vie ?
« Devoir ! devoir !… s’écria-t-elle en s’arrachant à cette longue chaîne de souvenirs insensés. Oh ! que je me souvienne de tout ce que je dois à mon mari ! Que je me souvienne combien je l’adorais il y a à peine un an ! quelle grâce et quel honneur je trouvais à être choisie par lui ! Je l’aimais, parce qu’il était le plus sage et le meilleur des hommes ! Il en est le meilleur, le plus sage et le plus sincère ! En ai-je jamais connu un qui lui soit égal ? »
Quand Noémi descendit au parloir un peu plus tard que d’habitude le jour qui suivit cette lecture de Werther, encore souffrante de son mal de tête de la veille, elle trouva une lettre d’Oswald sur la cheminée. Cynthia était assise et travaillait près de la fenêtre, juste à l’endroit où il était assis hier. Judith lavait les tasses et les soucoupes du déjeuner dans une petite terrine de terre qu’elle avait l’habitude d’apporter pour cet usage dans le parloir.
« Ma chérie, je me suis décidé soudainement à aller à Londres et à m’enquérir du vaisseau d’Arnold. Il me semble si étrange de n’avoir pas reçu de réponse à ma lettre, que je suis réellement inquiet ! J’irai au bureau du Lloyd ou à n’importe quel autre endroit convenable pour obtenir des informations sur un vaisseau marchand. Pardonnez-moi de partir si subitement, sans prendre le temps de vous dire adieu ; une inquiétude irrésistible s’est emparée de moi. Je ne resterai que le temps nécessaire pour prendre des informations et jeter un coup d’œil dans la Cité ; je vous écrirai pour vous dire ce que j’aurai fait. Dieu vous garde, ma chérie, et adieu !
« Votre toujours très affectueux.
« OSWALD. »
Noémi lut deux fois la lettre, extrêmement surprise de cette subite résolution d’Oswald, qui cependant n’était pas sujet aux entraînements et reculait devant l’exécution immédiate ; il avait plutôt un caractère rêveur et ne faisait jamais aujourd’hui ce qu’il pouvait remettre au lendemain.
Elle lut une troisième fois la lettre tout haut à Cynthia.
« A-t-il dit quelque chose de cela hier ? demanda-t-elle. Avait-il quelque idée d’aller à Londres ?
— Je ne crois pas, » répondit Cynthia, qui travaillait avec ardeur.
Oh ! l’heureux bruit mécanique de l’aiguille, qui allait toujours d’un mouvement mesuré, tandis que le cœur de la jeune femme battait si violemment !
Noémi poussa un faible soupir en pliant la lettre. Il lui paraissait dur d’être privée d’Oswald pour un temps indéfini, ce temps dût-il être très court. Le jour de son mariage semblait si éloigné ! La vieille métairie négligée ne lui apparaissait plus avec son air d’antiquité sévère, comme elle l’avait toujours vue depuis son enfance. La confusion s’était mise dans la vieille demeure, et il semblait à Noémi qu’elle n’aurait rien à faire avec la nouvelle maison qui devait sortir de ce chaos. L’argent était dépensé avec insouciance pour faire de la vieille et majestueuse métairie une construction convenable à une belle et jeune lady, et Noémi sentait qu’elle n’était pas faite pour devenir une belle lady. Tout l’argent du monde ne la ferait pas ressembler à miss Carrew de la Butte, qui portait du rouge et conduisait sa voiture elle-même, ou à miss Donnisthorpe, la fille du maître des chasses, qui chassait l’innocent écureuil en veston vert avec un galon d’or autour de son chapeau de chasse en velours.
« S’il avait gardé les simples habitudes d’autrefois, pensait-elle en se rappelant avec une nuance de regret la simple existence du vieil avare mort, je suis sûre que nous serions beaucoup plus heureux ; il aurait dépensé son argent à faire du bien ! »
Elle savait, par l’expérience de quelqu’un qui avait pris soin des pauvres, tous les tristes détails de la sombre peinture cachée derrière le beau décor extérieur de la vie de campagne. Ce magnifique paysage, aussi riche en couleurs que les insignes de la reine, est souvent le théâtre de plus d’un drame de souffrance, de pauvreté et de malheur immérité ! Les cottages, dont les toits de chaume font dans l’éloignement un si bel effet, abritent souvent la misère : une mère travaillant à de durs travaux pour nourrir ses enfants, pendant que leur père est en prison pour avoir tué… un lapin ! Le voyageur rencontre des figures fatiguées, ridées prématurément, dans ces sentiers délicieux, où les pommes sauvages et les bouquets de sureau éveillent dans l’esprit poétique l’idée d’un pays de miel, de lait et de grenades ; des figures marquées par le sceau des soucis prématurés, souillées par l’habitude de la ruse contractée dans des luttes enfantines contre les maîtres et les tyrans, contre le sort dur et inexorable. Ce n’est pas seulement dans les ruelles fétides de Londres, dans la corruption de la grande ville, que l’homme, aux prises avec les difficultés de la vie, se trouve accablé par les amertumes et les impossibilités de la lutte ; mais ici, même lorsque la terre est un paradis et le ciel aussi pur qu’un ciel d’Italie, l’homme meurt de faim et de misère, et apprend à maudire cette destinée inégale qui donne tout à son maître et à lui rien.
Noémi savait ce qu’était la pauvreté dans un district rural ; et, si elle désirait la fortune, c’était afin de pouvoir aider les malheureux, améliorer leur sort et mettre en œuvre les connaissances que lui avait données l’expérience. Elle avait parlé à Oswald des maisons habitées par les ouvriers des champs, sur son domaine, – des cahutes plutôt que des maisons, – et doucement elle lui avait montré le besoin qu’elles avaient d’améliorations. Il lui avait répondu légèrement, avec son agréable abandon, si plein de grâce aux yeux de la jeune fille qu’elle oubliait la faiblesse dont il était la marque :
« Ce sera fait, ma chérie, le plus tôt possible, ma douce amie, pour vous, comme dit Othello. Nous ferons des merveilles pour ces pauvres êtres. L’architecte d’Exeter nous soumettra un plan lorsque nous serons mariés. Il faut me laisser finir la métairie d’abord ; et alors je ferai tout ce que vous voudrez ; mais je ne puis déranger l’entrepreneur tant que son travail ne sera pas fini. »
Comme s’il n’y avait pas eu d’autre entrepreneur au monde !
Oswald était à Londres, essayant de trouver l’oubli dans les distractions tant soit peu prosaïques de la capitale. Ce n’était pas le Londres d’aujourd’hui avec son viaduc, ses quais et ses maisons aussi hautes que celles du vieil Édimbourg ou de Paris, avec ses innombrables stations de railways, ses théâtres, ses restaurants, ses salles de concert ; c’était une cité de rues plus étroites et d’apparence plus joviale. Il ne connaissait personne ; il descendit à l’Hôtel du commerce, si affairé, où la voiture de l’Ouest le déposa, ne prenant pas la peine de chercher une habitation plus élégante. Il fit ses recherches relativement au vaisseau de son frère, et finit par savoir, avec quelque peine, le dernier port où il avait mouillé dans les mers de la Chine. Ce n’était pas encore beaucoup, car Arnold pouvait avoir changé de vaisseau et se trouver sur un autre qu’il ne connaissait pas du tout. Mais avoir des nouvelles de son frère n’était pas la seule raison qui avait fait venir M. Penfreath à Londres, ni même la principale raison. Il y était venu chercher l’oubli, afin de se guérir, s’il le pouvait, d’une passion qui menaçait d’être fatale en même temps à la paix de son esprit et à son honneur. Il s’était arraché à Combhaven avec un violent effort, pensant qu’en s’éloignant de Cynthia il pourrait l’oublier. Mais, hélas ! constance de la jeunesse pour un rêve défendu ! La douce figure le suivait dans la cité tumultueuse, le tourmentait le jour et le tenait éveillé la nuit. Il voyait toujours les beaux yeux bleus de Cynthia trahissant le triste secret de l’amour ; il entendait ses lèvres tremblantes lui murmurer :
« Oui, mon ami, je vous aime et je vous plains ; quoique cela ne puisse jamais être, quoique nous soyons séparés dans la vie et l’éternité, je vous aime, je vous plains, et je pleure ! »
Ce n’était pas tout à fait en vain qu’il l’avait aimée, si elle l’aimait, quoique tous les espoirs, tous les rêves, toutes les joies que l’amour peut donner – ce qui est toujours si incertain – dussent être abandonnés par lui, comme un sacrifice solennel au devoir et à l’honneur. Oui, il y avait beaucoup de consolation, même plus que de la consolation, un ravissement qui le faisait tressaillir, à savoir qu’il était aimé ! Et il en était bien sûr, quoiqu’aucun aveu ne fût tombé des lèvres de Cynthia. Leurs esprits s’étaient rencontrés comme la flamme rencontre la flamme, un seul instant, aussi rapide que l’éclat des langues de feu tremblantes qui brillent et s’évanouissent aussitôt ; cependant le contact avait été une révélation ; il ne doutait plus qu’elle l’aimait.
Il avait voulu ne jamais parler de son amour : c’est ce qu’il se répétait à lui-même avec désespoir dans ces heures de remords. La passion seule l’avait forcé à trahir son secret, et il se méprisait pour l’aveu qui l’avait déshonoré. Il n’avait parlé que par Werther, trouvant un bonheur amer à s’appesantir sur le récit de souffrances si pareilles aux siennes, à demi convaincu que Cynthia comprenait et reconnaissait sa passion voilée sous les paroles d’un autre ; et alors l’entraînement et l’émotion avaient été trop forts pour lui ; il avait lâché les rênes au désir de son cœur et avait perdu à jamais sa propre estime, tout aussi bien que celle de la femme qu’il aimait.
« Elle ne pourra jamais lever les yeux sur moi sans horreur après cette malheureuse scène ! » se disait-il.
Cependant la Cynthia dont il portait sans cesse et partout avec lui la vision ne le considérait pas avec horreur, mais avec une tendre pitié, un amour triste et immense.
Il essaya de se plonger dans les dissipations de Londres, ne les connaissant guère plus qu’un enfant. S’il avait pu s’y rencontrer avec les libertins et les bandits du jour, avec ces gentlemen de contrebande qui allaient aux courses d’Epsom en char funèbre, qui arrachaient les marteaux ou brisaient les sonnettes des bourgeois inoffensifs, qui buvaient le porter avec les cochers de leurs voitures de louage ou leurs mariniers, et se faisaient les amis intimes des boxeurs de profession, il se serait peut-être enrôlé dans cette bande d’esprits choisis ; il aurait essayé comme eux de découvrir un nouveau Léthé dans le pot de porter, où les fameux débauchés de l’époque trouvaient si facilement cet oubli que l’on connaît sous le nom de mort. Mais Oswald n’avait aucun accès dans cette société patricienne, et il était forcé de chercher des distractions dans de simples plaisirs, comme le Vauxhall et les théâtres, où à chaque instant il trouvait quelque chose qui lui rappelait Cynthia et son amour.
Quelquefois une figure qui avait été douce et belle passait devant lui sous les lampes de couleur dans les bosquets du Vauxhall, – figure animée du faux éclat du fard, – et avec son sourire vénal elle lui représentait grossièrement l’innocente beauté de Cynthia ; quelquefois une figure sur la scène la lui rappelait, ou bien l’intonation de voix d’une jeune actrice le faisait tressaillir comme si elle eût parlé elle-même. L’oublier !… Tout dans sa vie se rapportait à elle ! Il ne pouvait même plus se rappeler ce que la vie avait été pour lui avant qu’il l’aimât !…
Il vit tout ce que Londres pouvait lui offrir, les parcs, les rues, les théâtres, les maisons de jeu, les courses, la folie, l’extravagance, le néant ; mais il ne trouva pas l’oubli. Bien au contraire, sa passion s’accrut et prit plus de force par l’absence. Il emportait partout avec lui le vide douloureux de son cœur. Au théâtre, quand la salle tremblait sous les applaudissements de la foule, Oswald regardait sans rien voir ; ses pensées étaient dans le parloir à Combhaven, où il renouvelait cette scène de folie, où il vivait encore à la lumière des yeux de Cynthia, trouvant un profond bonheur dans chacun de ses regards, dont l’expression triste et pleine de reproche lui disait cependant qu’il était aimé.
Il ne s’abandonnait pas au désespoir sans effort, et c’était un effort énergique pour un homme que la nature n’avait pas taillé en héros. Il se torturait et essayait de résister au tentateur ; il avait la ferme intention de chasser de son cœur la femme de Joshua, d’être fidèle à la fille de Joshua. Il espérait dans un mois environ retourner régénéré à Combhaven ; il hâterait alors son mariage et commencerait une nouvelle vie, comme un membre utile et honorable de la société.
« Arnold peut être de retour à cette époque, pensait-il ; et le bonheur de le revoir me fera tout oublier. »
Pendant ce temps, il écrivait deux fois par semaine à Noémi des lettres aimables et convenables, lui décrivant tout ce qu’il voyait, mais ne disant rien ni de ses sentiments ni de ses impressions ; c’est à peine si d’un bout à l’autre il y avait un mot parlant de lui-même. La pauvre Noémi lisait et relisait ces lettres, qui l’étonnaient et lui donnaient à réfléchir. Il paraissait s’amuser beaucoup ; car il allait toujours au théâtre, à l’Opéra et aux courses, et il restait à Londres plus longtemps qu’il ne l’avait dit, ce qui prouvait qu’il était content de ce qu’il voyait. Noémi était heureuse de supporter le chagrin de la séparation pour le plaisir d’Oswald ; mais être séparé de lui était une peine plus vive qu’elle n’aurait pu le croire avant son départ. La vie était si vide sans lui ! Elle avait son père… le premier toujours dans son affection, se disait-elle. Elle avait tous ses devoirs habituels à remplir dans la vieille maison, et toute sa famille autour d’elle ; mais l’absence d’Oswald enlevait l’éclat et la couleur à toutes choses.
Un nuage était tombé sur cette paisible demeure de Combhaven. Une peine plus vive que celle dont souffrait Noémi par la séparation s’était emparée du cœur de son père et le rongeait en secret, pendant que l’homme fort gardait le silence, honteux de sa souffrance et irrité de l’humaine faiblesse qui pouvait le réduire à tant souffrir.
Cette petite scène avec Cynthia – ce mystère inexpliqué au sujet du livre appelé Werther – n’avait pas été sans influence sur l’esprit de Joshua Haggard. Il aurait pu l’oublier et conserver son entière confiance, – car sa nature le portait à être confiant, – s’il eût suivi ses propres instincts ; mais ce privilège, ce douloureux privilège d’être heureux et trompé, ne lui avait pas été laissé. Judith, par ses allusions, ses regards, ses insinuations, sans risquer aucune affirmation directe, était arrivée à troubler l’esprit de son frère, à y introduire des soupçons confus sur la pureté de sa femme.
Cynthia était dans un état visible de langueur, depuis cette soirée pendant laquelle elle avait sangloté dans son désespoir sur la poitrine de son mari ; ses joues pâles n’avaient pas recouvré leur teinte de rose sauvage ; ses beaux yeux bleus étaient devenus tristes et languissants. La jeune femme semblait succomber sous le fardeau d’un chagrin secret ; elle n’était pas assez forte pour dissimuler le trouble de son cœur malade.
Joshua vit le changement ; il s’en étonna tout d’abord, puis, éclairé par les allusions de Judith, il commença à soupçonner.
Cynthia n’était pas heureuse : ce n’était pas une souffrance physique qui l’oppressait, mais un chagrin secret.
Était-ce son mariage avec lui qu’elle regrettait ? L’avait-elle choisi trop promptement, prenant son enthousiasme religieux pour de l’amour ? Cela paraissait assez vraisemblable.
« Comment m’aimerait-elle, se demandait-il, moi qui ai plus de deux fois son âge, moi un homme plein de soucis pour les choses sérieuses ? Est-il naturel qu’elle trouve le bonheur dans ma société ou dans la vie qu’elle mène ici ? Pour Noémi, c’est différent ; elle a été élevée dans cette existence tranquille ; elle est accoutumée à voir toutes choses sous la même lumière calme. Cynthia était une vagabonde, habituée au mouvement, à la variété, à la foule et au bruit. Comment peut-elle supporter notre existence, si le regret de son ancienne vie de bohémienne s’empare d’elle ? Comment puis-je la blâmer si elle se fatigue de mon triste intérieur ? »
C’était ainsi qu’il aurait voulu s’expliquer le changement survenu ; mais les sentences d’oracle à double entente de Judith faisaient allusion à quelque chose de plus sombre.
« Qu’est-ce que vous voulez dire, Judith ? demanda-t-il un jour dans un élan de colère. Vous et ma femme, vous vous parlez assez convenablement quand vous êtes ensemble, et vous paraissez vivre en paix ; mais il y a quelque chose de caché dans votre esprit ; il y a quelque chose sous toute cette douceur. Est-il chrétien de parler à mots couverts et avec des regards qui semblent vouloir dire bien des choses ?
— J’aurais pensé qu’il était chrétien de soutenir mon frère, répondit Judith avec son air blessé, et de le considérer avant tout le monde.
— Est-ce une marque de considération de parler avec malveillance de ma femme ?
— Qu’ai-je dit de malveillant ? Peut-être serait-il mieux d’en dire davantage. Il y a des choses qui ne peuvent continuer sans apporter le malheur à d’autres qu’à vous, mon frère ; mais ce n’est pas mon affaire d’en parler si vous ne les voyez pas par vous-même.
— Que voulez-vous dire, femme ?
— Oui, les choses doivent en être venues à une jolie extrémité pour que mon frère, pour lequel j’ai travaillé et que j’ai servi fidèlement toute ma vie, ne me donne plus mon nom ! Un ministre qui prêche contre les mauvaises paroles ! Mais je savais que cela serait ainsi quand cette jeune femme a franchi le seuil de cette maison. Adieu l’affection de la famille ! L’homme qui est attiré par une jolie figure tourne le dos à ses propres parents. Il est forcé de suivre le chemin où le conduit sa nouvelle fantaisie. »
Miss Haggard accablait sa victime par ces traits lancés au hasard et soulageait ses propres sentiments.
« Judith, voulez-vous me rendre fou ? cria-t-il exaspéré ; ou voulez-vous me faire croire que vous devriez être dans une maison d’aliénés ? Comment ma femme vous a-t-elle offensée ? Quel mal avez-vous jamais vu en elle ? »
Il était debout, le dos appuyé contre la porte du parloir, regardant sa sœur en face avec une expression résolue dans ses yeux noirs, expression qui allait jusqu’à la fureur. Ainsi le moment de la crise était venu, et Judith allait être obligée de parler ouvertement ; c’était précisément la dernière chose qu’elle désirât. Elle n’avait jamais vu ce sombre feu dans les yeux de Joshua ; elle faiblissait devant le démon inconnu qu’elle avait évoqué.
« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il d’une voix presque sauvage. Comment ma femme a-t-elle failli contre la pureté ou contre moi ?
— Je ne l’accuse pas d’avoir failli, murmura Judith. Vous ne devriez pas vous emporter ainsi, mon frère ; c’est une chose qui ne convient pas à un ministre chrétien. Je ne l’accuse pas de péché ; mais il y a des folies qui conduisent les jeunes femmes sur la pente du péché, et, une fois là, il est bien facile d’aller jusqu’au bout. Je dis qu’une jeune fille de dix-neuf ans n’est pas une femme pour un homme de votre âge, que la Providence doit vous l’avoir envoyée pour éprouver votre patience. C’est ce que j’ai toujours pensé et ce que j’ai toujours dit, aussi bien devant elle que derrière elle.
— Est-ce tout ce que vous avez à dire ? Vous auriez pu en dire autant le soir où j’ai amené ma femme ici. Est-ce là tout le fin mot de vos regards et de vos insinuations ? Vous m’avez tenu sur des épines depuis trois semaines ; et, maintenant que je vous pousse au pied du mur, vous ne pouvez que battre les buissons ! »
Son ton de mépris la blessa vivement. Être ridiculisée, être considérée pour rien dans la maison de son frère, c’était plus que Judith ne pouvait en supporter. Toute l’affection dont sa nature était capable, elle l’avait donnée à Joshua. C’était le seul homme en qui elle crût et qu’elle honorât, même quand son attitude envers lui paraissait la moins respectueuse. Elle ne pouvait se résoudre à le voir trompé ; et sa jalousie contre Cynthia était prompte à soupçonner et à imaginer le mal. Elle en avait vu et entendu assez pour donner de la force et de la vraisemblance à ses soupçons, et sa poitrine était oppressée du poids de ce secret ; elle voulait et ne voulait pas le dire à Joshua. Le secret lui assurait un certain pouvoir. C’était comme si elle tenait dans ses mains la foudre qu’à tous moments elle pouvait lancer sur la maison ; mais le coup une fois lancé, et le ciel domestique une fois obscurci, son pouvoir était fini ! De la pitié pour Joshua, elle n’en avait pas, quoiqu’elle l’aimât. Il avait blessé trop profondément son affection en épousant une fille sans nom ! Ce serait pour elle un bonheur de le voir souffrir par sa femme. Elle se tiendrait ensuite auprès de lui, pour le consoler, le soutenir par son amour à la place de Cynthia. Mais la Providence – et Judith était un instrument de la Providence – voulait qu’il souffrît cette épreuve.
« Vous n’avez aucun droit de me traiter si légèrement, dit-elle. Je ne suis pas femme à parler sans raison. Je puis tenir ma langue, comme je le fais depuis un an. Voulez-vous que je parle ouvertement ? Voulez-vous que je dise ce que je sais ?
— Tout jusqu’au dernier mot, dit Joshua, livide de colère.
— Ne vous tournez pas ensuite contre moi et ne dites pas que j’aurais mieux fait de garder mon secret.
— Dites ce que vous avez à dire, femme, et finissez-en !
— Eh bien, mon frère, j’ai vu un changement dans M. Pentreath depuis la mort de son père, des airs distraits, des soupirs étouffés, de l’inquiétude et un dégoût particulier de la vie. C’était le chagrin de la perte de son père, direz-vous peut-être ; mais est-il vraisemblable qu’il s’attristât ainsi de la perte d’un vieillard qui le privait de tout argent et n’avait jamais eu une bonne parole pour personne ? Ce n’est pas dans la nature.
— Qui vous a fait juge de la nature ? Mais continuez.
— Eh bien, mon frère, j’avais mes idées ; je les ai gardées pour moi, et je les aurais gardées toute ma vie si je n’avais pas eu de plus sérieux motifs de soupçon. Mais quand je vois un jeune homme à genoux aux pieds d’une jeune femme et que je l’entends lui demander d’avoir pitié de lui parce qu’il est assez misérable pour l’aimer, menaçant la jeune femme de se tuer, et que la jeune femme sanglote tout le temps comme si son cœur allait se briser, et que cette jeune femme est la femme de mon frère, quand les choses en viennent à une pareille extrémité, je crois que c’est mon devoir de parler.
— Mensonges !… mensonges !… dit Joshua haletant. Vous voyez mon bonheur, et vous l’enviez. Vous haïssez ma femme parce qu’elle est belle comme vous ne l’avez jamais été, parce qu’elle est passionnément aimée, comme vous ne l’avez jamais été ! »
Judith rit nerveusement.
« Je ne me connais pas en beauté, dit-elle, quoique j’aie eu de fraîches couleurs et des cheveux d’un noir d’ébène qui frisaient naturellement, quand j’étais jeune, – ce qui dans mon temps était trouvé assez joli chez une jeune fille, – et que j’aie pu épouser cent cinquante acres de terre avec un moulin ; mais je suis fâchée de vous voir si hors de vue par la colère, Joshua, parce que je parle avec franchise pour votre bien.
— Est-ce pour mon bien que vous dites des mensonges ? Ma femme écoutant le criminel amour d’Oswald Pentreath ! Non, je ne croirai jamais cela.
— Réfléchissez un peu avant de traiter votre propre sœur de menteuse ! Avez-vous oublié la dernière après-midi que M. Pentreath a passée ici, lorsque Noémi était couchée, ayant un fort mal de tête, et que Mrs Haggard et le jeune homme restèrent seuls depuis le dîner jusqu’au thé ? Vous être rentré et vous avez trouvé votre femme tout agitée, aussi blanche qu’une feuille de papier ; je l’ai accusée en face d’avoir lu un mauvais livre ; vous vous êtes mis contre moi pour la défendre ; elle fondit en larmes au milieu du thé, et elle vous dit qu’elle vous était reconnaissante et ferait son devoir envers vous. N’était-ce pas là le cri d’une conscience coupable ? Quoi ! une taupe aurait pu s’en apercevoir ! Mais un homme de votre âge qui épouse une jeune femme pour l’amour de sa jolie figure est plus aveugle que la taupe la plus aveugle ; il n’a d’yeux que pour voir la beauté. »
Joshua essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front ; sa large main musculeuse tremblait comme une feuille. Jamais il n’avait reçu un coup aussi rude ; jamais, dans toutes les épreuves du début de sa carrière, quand, pour se tenir ferme dans son chemin épineux, il avait eu plus d’une lutte à soutenir, jamais il n’avait senti le sang brûlant lui monter à la tête comme en ce moment. Il y avait un nuage de feu devant ses yeux : il voyait à peine la figure de sa sœur, le regardant pleine d’une impatiente colère, voulant prouver la vérité de ses paroles et affirmer sa dignité personnelle, sans souci de l’angoisse qu’il pouvait éprouver.
« Judith, dit-il en tremblant, – et cette forte voix tremblait si rarement que sa faiblesse était l’indice de la plus profonde émotion, – vous êtes ma sœur, mon unique sœur ! Je ne puis penser que vous me disiez des mensonges pour me rendre malheureux. Pardonnez-moi ce que je viens de vous dire tout à l’heure. Non, je ne puis croire que ma sœur soit une menteuse. Je ne veux pas croire que ma femme me soit infidèle même par la pensée ; mais ce jeune homme est un être faible. Dites-moi franchement ce que vous avez vu et entendu.
— C’est facile à dire. Il lui lisait ce livre… Quel est son nom ? Werther. J’entrai à plusieurs reprises pour chercher mon dé et différentes choses dont j’avais besoin ; et chaque fois que j’entrais, c’était la même histoire : « Ne sais-tu pas que je t’aime ? » et : « Charlotte ! c’est décidé, il faut que je meure ! » et de semblables sottises. Et votre femme était assise là, son ouvrage chiffonné sur ses genoux, les yeux fixés sur lui et pleins de larmes. C’était au moment du thé et j’allais entrer encore quand j’entendis quelque chose qui me fit m’arrêter. La porte était entr’ouverte ; c’est une vieille serrure, vous le savez, Joshua, et elle est difficile à fermer. J’attendis à la porte, seulement pour savoir tout ce que cela signifiait, car je sentais qu’il était de mon devoir de le faire, surtout à cause de vous ; je pouvais justement voir dans la chambre. Il était à genoux tenant les mains de votre femme ; elle sanglotait comme si son cœur voulait se briser. Il lui disait qu’il l’aimait et lui demandait d’avoir pitié de lui ; elle ne lui répondait rien et ne faisait que pleurer ; puis enfin elle lui dit qu’il était cruel et lui demanda pourquoi il lui avait lu ce livre. Parce que c’était sa propre histoire, lui dit-il, et que c’était le seul moyen qu’il eût pu trouver de lui exprimer son amour.
— Et elle ne cria pas contre une telle iniquité ? s’écria Joshua ; elle ne le repoussa pas pour un tel crime ? Elle ne s’éleva pas devant lui dans sa dignité de femme offensée et d’épouse fidèle et loyale ?
— On m’appelait à ce moment dans la boutique, et je fus obligée d’y aller, répondit Judith. Quand je revins au parloir, Sally mettait le couvert.
— Je réponds de l’honneur et de la loyauté de ma femme, dit Joshua avec fermeté. Je jurerais qu’elle repoussa cet affront et fit honte à ce coupable jeune homme comme il le méritait, et qu’elle considéra avec horreur cette criminelle passion ! Voilà pourquoi elle était si pâle, blessée au cœur, ma pauvre mignonne ; ce fut pour cela qu’elle s’appuya contre moi si tristement, cherchant un asile dans mon affection. Mon beau lis, aucun infâme ne ternira ta pureté tant que je serai là pour te protéger ! Oh ! ma chérie, déjà le tentateur t’a assaillie ! Le souffle empoisonné du mal a donc sitôt terni la blancheur de ton âme ! Je t’aimerai encore plus, je te garderai plus près de moi, je t’honorerai plus profondément, parce que tu as été en danger ! »
Judith regardait son frère dans un muet étonnement. Contre une pareille folie, la voix de la raison devenait impuissante. Elle était presque tentée de croire à un sortilège ; c’est une superstition qui n’est nullement éteinte dans ces contrées de l’Ouest. – Judith avait rejeté loin d’elle cette pensée comme une erreur des âges non éclairés, indigne d’une femme à l’esprit fort ; mais il y avait là un cas de possession du démon, un exemple d’une folie plus grande que la folie d’un simple mortel.
« Quant à lui, continua Joshua, le poing serré, lui, le tentateur, le séducteur !… Il ne franchira jamais plus le seuil de cette maison ! Et qu’il prenne garde de ne pas se trouver sur mon chemin, de peur que je ne le massacre dans ma juste colère, comme Moïse massacra l’Égyptien !…
— Et l’engagement de Noémi ? » suggéra Judith timidement.
Il y avait dans l’air de son frère une énergie qui la terrifiait.
« L’engagement de Noémi est rompu à cette heure. Ma fille n’épousera pas un homme à deux visages, jurant de lui être fidèle devant l’autel de Dieu avec des lèvres souillées par l’aveu d’un amour pour la femme d’un autre homme. Ma fille ira non mariée dans la tombe plutôt que d’être la femme d’un tel homme, occupât-il le premier rang dans le pays !
— C’était un bien grand mariage pour elle, dit Judith avec un air de conciliation. Pour ma part, je n’ai jamais rien vu arriver d’heureux d’un mariage inégal, et j’en ai vu plusieurs dans mon temps ; mais je crains que Noémi ne prenne cela à cœur.
— La pauvre enfant ! soupira le père. Est-ce de ma faute si j’ai amené ce chagrin sur elle ? Comment aurais-je pu savoir que son bien-aimé se montrerait si vil ? La pauvre enfant ! il faut qu’elle porte son fardeau, qu’elle porte sa croix ! »
Il était affreusement pâle ; et, maintenant que l’éclat de la colère avait quitté ses yeux, sa figure avait un air flétri, comme si l’angoisse l’eût vieilli en une demi-heure.
« Je ne puis que me rappeler ce que Long Jabez disait le jour que le Dauphin sombra : « Aucun bien n’arrive jamais de sauver un homme qui se noie ; il vous fera inévitablement du mal par la suite. » C’était vrai, vous le voyez, dit Judith.
— Pensez-vous que je croie plus à cette superstition païenne parce qu’Oswald Pentreath s’est montré un misérable ? Je vous supposais plus de bon sens.
— Eh bien, je ne dis pas que j’y croie, mais je dis au moins que c’est étrange. Cependant je n’ai jamais pensé beaucoup de bien du jeune M. Pentreath, non plus que de toute sa famille ; mais c’est une chose cruelle pour Noémi ! Lui en direz-vous le motif ?
— Lui dire qu’un misérable a insulté ma femme ? Non, Judith ; ma fille m’obéira lorsque je lui ordonnerai de sacrifier les désirs de son cœur, comme la fille de Jephté obéit quand elle sacrifia sa vie pour remplir la promesse de son père.
— Ah ! soupira Judith, dissimulant un plaisir secret ; c’est un monde de tourments ! »
Elle se sentait plus dans son élément maintenant que les choses allaient mal et qu’elle était en quelque sorte de nouveau au gouvernail. Son petit monde avait été sous la direction de deux jeunes filles, et elle s’était vue alors, d’après son propre langage, réduite à l’état de zéro.
Ce n’était guère dans la nature de Joshua d’être lent à agir, quelque douloureuse que fût la chose qui lui était imposée par le devoir. Le soir même, il trouva Noémi seule dans la solitude, à genoux devant un banc rocailleux, plantant quelques fleurs sauvages qu’elle avait découvertes dans son excursion de l’après-midi. Elle releva la tête de dessus son humble bouquet de fougères et de modestes fleurs sauvages, souriant à l’approche de son père ; mais tout à coup elle vit sur sa figure une expression de trouble qui l’alarma, et elle se leva promptement pour aller à lui.
« Cher père, est-il survenu un malheur ? »
Elle ne l’avait pas vu depuis son entrevue avec Judith, et l’altération de cette figure vieillie qui avait frappé la sœur inquiéta la fille.
« Oui, ma chérie, il y a quelque chose de très malheureux. La Providence m’ordonne d’imposer une affliction à une personne que j’aime profondément, à vous, ma Noémi ! »
Il l’attira vers lui, la regardant avec une tendre pitié. Cela lui paraissait très dur qu’elle dût souffrir, que cette jeune existence fut sitôt assombrie.
« Cher père, qu’est-il arrivé ? s’écria Noémi toute tremblante. Est-ce au sujet d’Oswald ? La poste du soir vient d’arriver ; avez-vous reçu une lettre ? est-il malade ? Oui, oui, je vois que c’est à son sujet !
— Il est assez bien, ma chère fille ; je n’ai rien appris qui me dise le contraire. Je regrette beaucoup qu’il vous soit aussi cher !
— Pourquoi, cher père ?
— Parce que j’ai appris dernièrement qu’il est indigne de votre affection et que je dois désirer de vous, comme d’une fille loyale et obéissante, que vous abandonniez toute idée de l’épouser. »
La figure de la jeune fille devint toute blanche ; elle ferma les paupières pendant un moment, et son corps svelte se pencha sur le bras de Joshua, comme si elle allait tomber. Mais cela ne dura qu’un moment. Noémi n’était pas de ces natures faibles, promptes à s’évanouir. Elle leva les yeux vers son père et le regarda avec fermeté, tenant son bras avec des doigts qui le serraient presque convulsivement dans ce moment d’angoisse.
« Qu’avez-vous appris contre lui, père ? et de qui ? demanda-t-elle résolument ; en toute justice, vous devez me le dire. Je ne suis pas une enfant ; je puis tout supporter. Qu’a-t-il fait, mon fiancé, mon bien-aimé ? Il est trop doux pour faire du mal à un insecte ! Quelle mauvaise action a-t-il commise pour que vous vous tourniez contre lui ?
— Cela, je ne puis vous le dire, Noémi ; et en cette occasion vous devez m’obéir aveuglément comme une enfant. Il a commis une faute, et sa faute prouve qu’il est faux et faible, un roseau brisé, un homme sur lequel on ne peut compter, indigne de la confiance d’une femme. Noémi, croyez-moi, croyez votre père qui ne vous a jamais trompée ; si je vous inflige une douleur en vous défendant ce mariage aujourd’hui, je vous épargne pour l’avenir dix mille fois pire de misères. Il n’est pas possible que vous puissiez être heureuse en étant la femme d’Oswald !
— Laissez-moi être juge de cela ; c’est mon avenir, c’est mon bonheur qui est en jeu. Laissez-moi en être juge. Quelle est sa faute ?
— Je vous répète que je ne puis vous le dire ; vous devez avoir confiance en moi et m’obéir, Noémi, ou vous cessez d’être ma fille. Oswald Pentreath ne franchira plus jamais le seuil de ma demeure avec mon consentement. Je ne lui parlerai plus jamais avec amitié.
— Père, est-ce d’un chrétien ?
— C’est mon devoir envers moi-même comme homme.
— Comment vous a-t-il offensé ?
— Par la faute qu’il a commise.
— Mais il n’a rien fait contre moi ! reprit Noémi avec tristesse. Pourquoi dois-je renoncer à lui ?
— Il a péché contre vous et contre Dieu !
— S’il a péché, il a encore plus besoin de mon amour ; et je l’abandonnerais à son chagrin, moi qui mourrais pour lui !
— Il n’a pas besoin de votre amour, Noémi, et il ne le désire pas. C’est pour votre bonheur à tous les deux qu’il faut que vous soyez séparés.
— Pour son bonheur ! » murmura Noémi avec l’expression d’une vive douleur.
C’était comme si tous ses vagues doutes des derniers mois s’étaient soudainement condensés en une horrible certitude.
« Voulez-vous dire qu’Oswald a cessé de m’aimer ?
— Oui, Noémi. Au commencement, je doutais de sa constance ; je craignais qu’il n’eût un de ces caractères chez lesquels les impressions sont rapides à venir et à s’en aller. Je stipulais un délai, afin que la constance de votre fiancé fût bien attestée. L’évènement a prouvé que mes doutes n’étaient que trop bien fondés.
— Je lui ai offert de le dégager de sa parole, il y a peu de temps, dit Noémi ; et il n’a pas voulu de sa liberté ; il m’a assuré que son amour n’avait pas changé.
— C’était un menteur ! » s’écria Joshua avec violence.
Et sa fille recula devant la fureur de ses yeux ardents. Elle ne l’avait jamais vu dans une telle colère, et elle ne l’aurait pas cru capable d’un tel emportement. La révélation la blessa ; le père qu’elle aimait si tendrement était dégradé à ses yeux par ce ressentiment si peu chrétien.
« Pourquoi êtes-vous si irrité, père ? demanda-t-elle d’un air suppliant.
— Parce que je hais la fausseté, la traîtrise, les doubles visages, une jolie figure et un cœur méchant ! Je ne puis pas en dire plus, Noémi ; j’en ai dit assez pour vous avertir : c’est à vous d’accepter ou de rejeter un bon avis. Épousez Oswald Pentreath, si vous le préférez ; mais rappelez-vous que dès l’heure de votre mariage vous cessez d’être ma fille. Je ne reconnaîtrai jamais cet homme pour mon fils ; et je ne reconnaîtrai jamais la femme de cet homme pour ma chair et mon sang. C’est à vous de choisir entre nous.
— Père, vous savez que je n’ai pas à choisir ; vous savez que vous êtes le premier ! que vous avez toujours tenu la première place dans mon cœur ! Aucun amour pour un autre ne pourrait contrebalancer mon affection pour vous, pas même mon amour pour Oswald, quoique je l’aime tendrement, que je l’aime pour toujours, et plus encore à cause de sa faiblesse, à cause de son chagrin. Je suis votre fidèle et loyale fille, mon père bien-aimé ; et je vous sacrifie mon cœur, comme je voudrais vous sacrifier ma vie… oui, cher père, librement, avec bonheur, par amour pour vous !
— C’est bien, ma brave et bonne Noémi ! C’est pour votre propre bien, croyez-moi, ma chérie, quelque dure que soit l’épreuve. Cet homme n’est pas loyal ; il ne pourrait pas y avoir pour vous de bonheur avec lui.
— Ne dites rien de plus contre lui, père, plaida doucement Noémi. Je l’abandonne ; mais laissez-moi l’honorer autant que je le puis. Laissez-le tenir une bonne place dans mes pensées. Il m’est plus facile de supporter la peine de la séparation si je puis garder son image pure dans mon cœur.
— Je ne dirai rien de plus, Noémi. Vous lui écrirez, et vous lui ferez savoir que votre engagement est rompu selon mon désir ; quelques mots décisifs diront tout ce qu’il est nécessaire de dire. Son propre cœur lui en apprendra la raison. Je ne crois pas qu’il questionne ou discute sur votre décision.
— Je lui écrirai, père. »
Joshua la serra dans ses bras et embrassa son front triste et pâle, contracté par la douleur :
« Que Dieu vous bénisse et vous console, ma chère enfant, et vous donne la joie dans ce sacrifice dit-il solennellement. Sur mon honneur, comme père et comme pasteur, c’est pour votre bien ! »
Il la laissa seule dans sa solitude, dont l’unique attrait avait disparu pour toujours. Ses fougères et ses fleurs de haies lui souriaient à la lumière pourprée du soir ; les mousses légères, les jolies pervenches, les pâles roses sauvages plongées dans une lumière dorée, les digitales pourprées dominant une mer de fougères, toute la jolie végétation qu’elle avait réunie la regardait et ne lui donnait aucune consolation dans cette heure d’amère agonie ; elle s’étendit sur le gazon, cachant sa figure dans l’herbe, et s’abandonna à son désespoir, corps et âme.
Oui, elle l’avait vu depuis longtemps déjà, il ne l’aimait plus. Elle avait essayé de chasser cette pensée ; elle lui avait fait un appel direct à lui et avait été rassurée par sa réponse affectueuse ; mais la douleur cuisante était restée au fond de son cœur ; elle n’avait plus été heureuse.
Il valait mieux, comme son père le disait, renoncer à lui et lui rendre sa liberté que de le laisser s’enchaîner dans une union sans amour : tout valait mieux que l’humiliation d’être une épouse non aimée.
Mais cette faute dont parlait son père avec tant de ressentiment, cette offense qui avait allumé une colère si invraisemblable dans un cœur chrétien ! Quelle pouvait être cette mortelle et désespérante erreur ? Là se trouvait la pire amertume : rester dans l’ignorance, et ne pouvoir consoler ou secourir le coupable !…
Joshua se montra bon prophète sur la conduite que tiendrait Oswald Pentreath en recevant la lettre de sa fiancée. À la triste épître de Noémi, renonçant à tout droit sur lui, selon le désir de son père, il répondit brièvement :
« Votre lettre m’a surpris, ma chérie ; mais, quelque sévère et subite que semble votre décision, j’y acquiesce. Je ne sais pas comment votre père peut être arrivé à cette appréciation de mon caractère, ni ce qui l’a porté à désirer que notre engagement fût rompu ! mais j’accepte sa sentence. Il a peut-être raison ; je ne suis pas d’une nature stable ; je ne suis pas digne d’un aussi noble cœur que le vôtre. Cependant, soyez assurée, Noémi, que, quoique indigne, je suis au moins capable d’apprécier et d’admirer votre caractère, aussi bien qu’un homme meilleur. Jusqu’à la fin de ma vie, je vous honorerai et vous estimerai ; jusqu’à la fin de ma vie, je penserai à vous comme à la plus pure et la plus noble des femmes ; je regarderai comme les jours les plus heureux de ma vie ceux où je vous aimais le plus et où il n’y avait pas l’ombre d’un manque de confiance entre nous.
« Dieu vous bénisse, ma chérie, et adieu ! Il pourra se passer bien du temps avant que je retourne à Combhaven, et c’est peut-être un adieu pour la vie.
« Votre ami et votre serviteur pour toujours.
« OSWALD PENTREATH. »
« Il m’est reconnaissant de lui avoir rendu sa liberté ! » pensa Noémi avec une nuance d’amertume.
Elle pouvait lire ce sentiment entre les lignes de la lettre, la reconnaissance qu’il éprouvait d’être laissé libre.
« Il aurait pu m’épargner beaucoup de peine s’il avait été plus franc, pensa-t-elle, s’il m’avait avoué la vérité le jour où je lui parlai du changement que j’avais remarqué en lui. »
Elle ouvrit le tiroir où était serrée sa robe de noce, le jour où elle reçut cette lettre d’adieu, la dernière qu’elle devait jamais attendre d’Oswald Pentreath. Elle regarda cette robe de soie gris-perle avec des yeux aussi pleins de tristesse que si elle eût regardé un cadavre. N’était-ce pas le cadavre de son bonheur perdu qui se trouvait étendu là avec des brins de romarin parmi les plis de son linceul ?
« Pauvre robe de noce ! se dit-elle. Je la donnerai à Lucy Simmonds. Pourquoi resterait-elle à se faner dans un tiroir quand elle peut la rendre heureuse ? Quelle consolation y aurait-il pour moi à la regarder dans dix ans et à me rappeler que j’ai été jeune et heureuse, m’imaginant être aimée ? »
Lucy Simmonds avait été l’élève favorite de Noémi à l’école du dimanche du Petit-Béthel, une élève très forte sur la Bible, connaissant le livre des Rois et les Paralipomènes aussi bien qu’un évêque, et que l’on n’avait jamais vue confondre les miracles d’Élie et d’Élisée. Elle avait grandi et était sur le point d’unir son sort à celui d’un futur jeune boucher, un membre fidèle de la congrégation de Joshua.
Noémi plia soigneusement la robe et l’enveloppa dans une large feuille de papier blanc. Les vêtements de cette époque n’étaient pas amples, et la robe de soie ne faisait pas un gros paquet. Elle écrivit une lettre affectueuse à son ancienne élève et envoya le paquet à la maison de la veuve Simmonds. La robe pouvait bien être trop belle pour la position actuelle de Lucy, mais non pour sa position future comme femme d’un aspirant boucher. La jeune femme porterait la jolie robe de soie aux thés chez ses amies et aux réunions de Noël pendant plusieurs années, et penserait avec affection à la donatrice. Se séparer d’une robe de noce, cela semble peu de chose ; mais, pour Noémi, c’était l’abandon complet de ses espérances. Il ne lui restait plus dans la vie que son devoir et son amour pour son père.
Elle portait docilement sa croix ; personne n’aurait pu dire qu’un chagrin avait passé sur sa jeune existence. Il y avait un curieux mélange de fierté et d’humilité dans sa nature ; elle acceptait humblement son sort comme une épreuve qui n’était qu’une partie du fardeau commun à l’humanité ; mais elle était trop fière pour laisser voir au monde combien elle avait été profondément blessée. Elle avait pris un air brave, et son père lui trouvait du stoïcisme, ne soupçonnant pas que le poids de son chagrin secret était presque intolérable.
Il fut dit peu de chose dans le petit cercle de la famille à propos du changement d’avenir de Noémi. La rupture de son engagement fut acceptée comme un acte de Joshua. Il s’était opposé au mariage pour quelque bonne raison à lui ; personne n’osa lui demander pourquoi, sa femme encore moins que tout le monde. Elle n’aurait pu devant lui prononcer le nom d’Oswald. Son cœur était plein de crainte, de chagrin et d’une profonde pitié pour Noémi ; et cependant elle n’osait pas lui offrir sa sympathie. Il y avait dans la figure de Noémi un air qui défendait tout rapprochement, toute offre d’affection. Cynthia comprenait qu’entre elles il y avait un abîme ; Noémi l’évitait sans rien dire ; elle n’était pas malveillante, mais elle se refusait à toute intimité avec la femme de son père, et dès lors l’existence de Cynthia devint très solitaire. Les heures de son mari étaient entièrement occupées, et il les passait pour la plus grande partie loin d’elle ; Noémi vivait seule autant que possible, sans rapports avec sa belle-mère ; Judith était dure et peu amicale. James restait toujours l’ami et le champion de Cynthia ; mais ses occupations commerciales ne permettaient pas qu’il lui tînt souvent compagnie. La petite famille se réunissait pour les repas, aux mêmes heures, avec la même étiquette et le même cérémonial ; mais ces réunions étaient silencieuses et sombres.
« Nous avons l’air à dîner d’une assemblée de quakers, observa l’audacieux James pendant une de ces tristes réunions. Je voudrais bien que l’esprit poussât quelqu’un de nous à être gai !
— Quand vous aurez dans l’esprit autant de soucis que votre père, vous ne serez pas tout à fait aussi prompt à jouer de la langue, » répondit Judith.
Les travaux de la métairie avaient été subitement arrêtés. Oswald avait écrit et donné des ordres définitifs à l’architecte. On ne devait pas aller au delà des réparations essentielles ; il n’y aurait pas de rotonde, et le mur à l’extrémité du salon serait rétabli.
« Je vais au loin, écrivait-il ; faites de votre mieux pour réparer la maison, et écrivez-moi à l’adresse ci-jointe pour les chèques dont vous aurez besoin. »
L’adresse ci-jointe était celle d’un solicitor de Londres, lequel avait fait quelques affaires pour le vieux squire.
L’architecte s’étonna et causa ; au bout de quelques jours, tout le monde à Combhaven sut que le mariage de M. Pentreath avec la fille de Joshua Haggard était rompu. Il y eut beaucoup de cancans à ce sujet, beaucoup de discussions et de controverses, mais en revanche il y eut une merveilleuse unanimité d’opinions : Noémi Haggard était beaucoup trop sérieuse pour devenir une lady. La métairie n’aurait jamais pu tenir son rang convenablement avec une telle maîtresse, et la rotonde en glace aurait été le plus absurde manque d’harmonie.
« M. Pentreath devrait se marier avec la fille unique de M. Pinkley, disaient les gens de Combhaven en décidant de son choix. Il n’y aurait qu’un chemin à établir entre la propriété de Pinkley et la sienne. »
Les ouvriers finirent leur besogne ; le bout du grand salon fut muré de nouveau, et on ne parla plus de palmiers, de fontaines ou de jardin italien. La métairie reprit son air sombre et solitaire et redevint presque aussi lugubre qu’au temps du vieux squire.
L’été vint, magnifique et splendide, mais n’apporta aucune joie au cœur de la famille du ministre. Les couleurs de la mer prirent un éclat plus vif sous les rayons du soleil, comme les joyaux d’un temple indien brillant à l’éclat des torches. Puis vinrent les étouffantes chaleurs d’avant la moisson. Il y avait peu de chose à faire dans ces champs si riches, où le blé était doucement agité par le vent du sud, comme les vagues d’une mer d’or ; il y avait peu à faire dans les vastes cours des fermes où le bétail se tenait étendu sur sa litière, regardant le monde extérieur avec des grands yeux bruns rêveurs. Le repos et le silence étaient sur toutes choses. Cynthia contemplait vaguement ce bel univers, comme dans un rêve, absorbée par un trouble accablant qui donnait un aspect indécis à tout ce qui l’entourait. Son mari ne lui avait adressé aucune patole malveillante depuis la scène avec Oswald ; et cependant elle devinait en lui un changement : il lisait beaucoup plus, était moins communicatif, se consacrait davantage à sa religion contemplative, et cette religion semblait prendre chez lui un caractère plus sombre et plus inexorable. Dans ses sermons, il parlait moins de l’amour et de la charité divine ; il affectait des thèmes plus rudes : le sort des pécheurs destinés à la perdition ; les malheureux sur lesquels la lumière divine n’avait jamais brillé, et pour qui cette foi toute-puissante, capable de tirer par un élan vers Dieu le pécheur de la fange, était une lettre morte.
Cynthia frissonnait en l’entendant parler. Oswald Pentreath était-il un de ces esprits perdus ?…
Elle pouvait voir que son mari était malheureux, et cependant elle ne pouvait rien pour le consoler : cela lui pesait lourdement. Elle n’osait se plaindre à lui, de peur d’être entraînée à un aveu de sa coupable faiblesse et de son fol amour pour le pécheur. Elle n’aurait pu se trouver en face de cet homme juste et ne pas lui parler avec franchise.
Il ne l’avait jamais questionnée sur Oswald ; elle sentait cependant qu’il devait y avoir dans son esprit un violent soupçon, et que ç’avait été la cause de la manière despotique dont il avait rompu le mariage de sa fille. Il ne lui était jamais venu à l’idée que les paroles passionnées d’Oswald avaient été entendues et répétées à Joshua ; elle croyait plutôt qu’il était doué d’un pouvoir occulte n’appartenant qu’à lui seul, et que sa sagesse avait pénétré le coupable secret.
Un soir, quelque temps après que Noémi eut rompu avec son fiancé, Joshua monta dans sa chambre à coucher un peu plus tard que de coutume. Après le souper, il était resté dans le parloir, occupé à lire ou à écrire. Cynthia était couchée, mais ne dormait pas ; elle était en proie à de tristes pensées, à de vagues pressentiments de malheur, et elle ressentait une vive pitié pour le faible coupable errant elle ne savait où. Joshua arpenta la chambre en silence pendant quelques minutes, puis s’arrêta soudainement à côté du lit et regarda la petite figure sur l’oreiller ; les grands yeux bleus de Cynthia se levèrent vers lui timidement, craignant le blâme.
« Je suis bien aise que vous ne dormiez pas, dit-il. Je désire ce livre : les Chagrins de Werther. J’ai pensé à ce que ma sœur m’en a dit ; je vais en juger par moi-même ; je l’ai regardé avec trop de précipitation l’autre jour. Je veux voir quel est le genre de livre qui vous rendait si malheureuse.
— Vous ne pouvez vraiment pas le lire cette nuit, Joshua ? Il est si tard ; vous devez être fatigué.
— Je suis fatigué, mais incapable de dormir ; j’aime mieux lire que rester couché éveillé. Depuis quelque temps, mes pensées sont pour moi un fardeau. Il était un temps où mes heures de veille étaient pleines de douceur, quand je pouvais me perdre en communion avec mon Rédempteur ! Ce temps est passé. Les tourments humains ont établi un mur entre cette pauvre argile et le monde spirituel. »
Ce reproche frappa au cœur la malheureuse jeune femme.
« Joshua, c’est ma faute ! murmura-t-elle. Vous étiez plus heureux avant d’être marié !
— Plus heureux ?… dit-il avec amertume. Je n’ai jamais connu l’excès de l’humaine joie et de l’humaine douleur avant de vous connaître. Eh bien, la peine a été incommensurable comme la joie. Si j’ai erré, j’en ai payé la peine ; donnez-moi ce livre, Cynthia. »
Cynthia se leva sans ajouter un mot, alla au tiroir où elle avait caché ce fatal roman de la vie réelle, et apporta le livre à son mari avec une douce obéissance qui l’émut profondément. Malgré ses doutes et ses soupçons sur elle, – car il doutait d’elle en dépit de ses paroles si fermes à Judith, – l’amour subsistait dans son âme ; il se sentait pris du désir de la presser sur son cœur, de lui pardonner, de la consoler et de lui offrir l’amour le plus grand qui eût été donné à une femme, le vaste et fort amour d’un cœur qui ne s’était éveillé à la passion que dans la maturité de ses forces et de son pouvoir. Est-ce que l’amour de la jeunesse, avec tout son éclat romanesque et poétique, pouvait se comparer à celui-ci ?
Cynthia lui mit le livre dans les mains, puis le gronda doucement contre la folie de l’étude à minuit.
« Lisez-le demain, cher ami ; vous paraissez fatigué et malade. Tenez, voilà onze heures qui sonnent !
— Allez vous mettre au lit et dormez, dit-il avec sévérité. Moi je ne le puis pas ; je veux lire le livre qui vous a tant attendri, vous… et Oswald Pentreath. Je me demande s’il aura la force de m’émouvoir moi aussi jusqu’aux larmes ! »
Il plaça la lumière sur le vieux pupitre d’acajou, sur lequel il écrivait quelquefois, et s’assit dans le large fauteuil recouvert de crin, bordé de clous en cuivre comme un cercueil à l’ancienne mode. Il ouvrit le livre de l’air résolu d’un homme qui veut étudier sérieusement un ouvrage, quel qu’il puisse être. Il lut avec un visage attentif, tournant chaque feuillet à des intervalles mesurés ; Cynthia, couchée, avait les yeux sur cette sombre figure, le regardant comme s’il lisait dans le livre de la destinée. Dans son idée, ce livre était l’aveu de la faiblesse d’Oswald et de la sienne propre ; Joshua saurait tout après l’avoir lu. L’aveu de sa faute, si elle l’avait écrit et signé de sa main, n’aurait pas été, pensait-elle, plus complet.
Il lut bien avant dans la nuit ; Cynthia sommeillait de temps en temps, mais le plus souvent regardait. Les heures du petit jour sonnèrent l’une après l’autre à l’horloge solennelle de l’église ; une faible fraîcheur se répandit dans l’atmosphère ; puis, lentement, doucement, mystérieusement, comme un rêve, vint l’aurore blanchissante, d’abord avec une lueur indécise à la fenêtre, puis avec une pleine, mais froide lumière, qui remplit la chambre et rendit la clarté de la chandelle pâle comme un fantôme, enfin avec des teintes rose et or, et le soleil du matin se montra comme le vague et doux sourire d’un enfant. Joshua restait toujours assis dans la même attitude, lisant avec une indomptable résolution, voulant tout savoir, tout, même le pire. Pour lui aussi, le livre était une confession, une révélation : Werther, c’était Oswald Penlreath ; Charlotte, c’était Cynthia, et ils s’aimaient tous deux ! Leurs jeunes cœurs s’élançaient l’un vers l’autre, débordant de la plus tendre sympathie, d’une affection indicible ; le sort, le devoir, la religion, l’honneur se tenaient entre eux dans la personne du mari non aimé et les séparaient pour toujours.
La chambre était remplie de soleil quand il ferma le livre avec un long soupir. Il ne pouvait pas refuser cette unique expression de pitié au coupable, si complètement perdu dans une passion sans espoir et cependant conservant en lui-même tant d’amabilité, de loyauté et de dignité.
Cynthia s’était enfin endormie. Joshua regarda sur l’oreiller cette pâle figure, plein de compassion, la plaignant et se plaignant lui-même.
« Ces deux êtres vécurent heureux ensemble quand Werther fut parti, se dit-il en pensant à Albert et à Charlotte ; mais aussi Albert ne savait pas que le cœur de sa femme lui avait été enlevé. »
Il s’habilla, se lava la tête dans l’eau fraîche et descendit pour accomplir ses devoirs journaliers ; il ne dit pas un mot à Cynthia du livre fatal.
Il ne peut y avoir de vie plus renfermée en elle-même que celle de Noémi dans ces beaux jours d’été. Elle n’avait demandé la sympathie de personne, et portait avec un silence résolu l’angoisse du veuvage en son cœur. Dans son éloignement de Cynthia, il y avait plus d’aversion qu’elle n’aurait voulu se l’avouer à elle-même. Son instinct féminin lui avait fait pénétrer le mystère de l’abandon d’Oswald : en revenant sur le passé, elle s’était rappelé certains regards de lui, certaines intonations qui, à cette époque, ne l’avaient que faiblement impressionnée, mais qui maintenant, considérés à la lumière de sa récente conduite, avaient la signification la plus complète. Elle avait perdu son cœur, et c’est vers Cynthia, vers la femme de son père, que ce cœur infidèle s’était égaré, – non sans doute de propos délibéré, car elle ne pouvait le croire foncièrement méchant ; mais le démon lui avait tendu ce piège, et dans sa faiblesse il s’était laissé entraîner. La beauté enfantine de Cynthia, ses manières simples et innocentes l’avaient détourné du droit chemin d’une conduite loyale. Il avait lutté, le pauvre pécheur, combattu le malin esprit, puis, trouvant le pouvoir des ténèbres trop fort pour lui, il avait pris la fuite : c’était le plus sage ; c’était mieux ainsi.
Noémi l’aimait d’une affection si vive et si indulgente, elle avait pour lui un amour si peu égoïste, qu’elle pouvait trouver dans son cœur la force de lui pardonner son abandon. Elle pouvait lui pardonner et le plaindre, quoiqu’il lui eût enlevé l’éclat et le bonheur de sa vie et lui eût laissé son monde vide comme un cratère éteint ; mais elle ne pouvait pas aussi facilement pardonner à Cynthia. La femme de son père aurait dû se tenir au-dessus du soupçon et se montrer à l’abri des atteintes de la tentation. Or, si Cynthia n’avait pas laissé voir quelque marque de faiblesse, Oswald aurait été certainement plus fort. Cynthia, la vagabonde aimée et recueillie par le plus généreux des hommes, aurait dû aimer son mari d’un amour assez fort pour être protégée contre la possibilité de la tentation ; et cependant, sur la face pâle de cette femme menteuse, dans la tristesse de ses yeux et de sa bouche, Noémi lisait le secret d’un chagrin muet et coupable : oui, Cynthia s’affligeait à cause de l’absent, partageait la douleur sacrée de Noémi, et usurpait sur le domaine privilégié des regrets de l’amour. La connaissance de cette affliction silencieuse irritait Noémi et la rendait incapable de pardonner.
Un soir, au commencement d’août, peu après la lecture de Werther par Joshua, Noémi se promenait seule dans le bois de Pentreath : ces promenades solitaires du soir étaient sa triste consolation, et ce bois sa retraite favorite. Son jardin solitaire avait été négligé depuis quelque temps ; il était trop étroit pour son chagrin ; James, tante Judith ou Cynthia pouvaient venir l’y importuner à tout moment. Mais ici, dans ce vaste bois ombragé, elle était réellement seule ; il ne s’y trouvait personne pour épier ses larmes et lui offrir une humiliante pitié ; elle n’avait point d’autre compagnie que celle des étoiles du firmament, brillant à travers les éclaircies du feuillage des grands chênes, ou le monde inconnu des broussailles et de l’herbe, des feuilles sèches et des fougères de l’année précédente, lesquelles de temps en temps étaient agitées mystérieusement par ces créatures craintives qui se plaisent à l’ombre de la nuit, ou encore l’appel lointain de quelque vieux hibou, semblable au cri plaintif d’un fantôme jeté dans l’obscurité, ou bien les troupeaux broutant l’herbe des bas-fonds abrités et errant paisibles, mais sans sommeil.
Ici, Noémi pouvait nourrir son chagrin comme il lui plaisait ; elle pouvait lui donner un libre essor après l’avoir tenu enfermé tout le jour, le chérir, le caresser comme un enfant bien-aimé. Ici, elle se rappelait les regards et les intonations d’Oswald quand elle l’avait cru sincère ; ici elle revivait ces heureux jours pendant lesquels il avait été tout à elle, avant que Cynthia fût venue apporter le chagrin et de coupables pensées dans la paisible demeure de Joshua Haggard. Chaque coin du cher vieux bois, chaque vieux chêne, chaque touffe de fougère, chaque inégalité de terrain, s’associant avec le souvenir de cet amant perdu, venait aider son imagination à en évoquer l’image : là, il avait lu Ivanhoë, là Marmion ; là, dans un moment d’humeur paresseuse, il s’était étendu sur l’herbe en racontant l’histoire de Caleb Williams, et comment il avait vu jouer Kean dans le rôle de sir Edward Mortimer au petit théâtre d’Exeter ; là, appuyé contre le tronc d’un hêtre gigantesque, il avait récité les Îles de la Grèce de Byron, tout frémissant d’une ardeur qui était presque de l’inspiration. Oh ! heureux jours écoulés pour ne plus revenir ! bonheurs de la vie morts à jamais !
Pendant cette soirée d’août, Noémi se promenait et méditait. C’était par un crépuscule obscur et brumeux ; derrière la tête des arbres brillait faiblement le croissant de la nouvelle lune ; les jeunes arbres et au-dessous d’eux les broussailles avaient l’air d’autant de fantômes dans cette demi-clarté. C’était un tableau fait d’ombres.
Il y avait une amertume cruelle au-delà de toute mesure dans le souvenir de ces jours, encore bien peu éloignés, où Noémi et son bien-aimé s’étaient promenés dans ce même bois, alors qu’apparaissait la nuance rougeâtre du feuillage naissant sur les branches des hêtres, que les marronniers étaient encore sans feuilles, que les anémones blanchissaient dans les chemins creux et que les clochettes bleues souriaient au soleil d’avril. Cynthia était toujours avec eux : c’était la belle jeune garde-malade dans sa simple robe grise, avec son petit bonnet de quakeresse ; elle était avec eux, partageant toutes leurs causeries, et Noémi n’avait rien soupçonné, ne s’était douté de rien. Aujourd’hui seulement elle comprenait le drame dans lequel son rôle avait été si triste ; elle pouvait pénétrer le sens de cette voix contenue, de ces moments de silence, de ces intervalles de réflexion rêveuse qui avaient marqué alors la manière d’être d’Oswald.
« C’était alors qu’il commençait à penser à elle, se disait Noémi. Que Dieu leur pardonne à tous deux et leur vienne en aide ! Je ne crois pas que ni l’un ni l’autre soient entrés délibérément dans ce sentier coupable. Mais, si Cynthia a vu qu’il était faible et pervers, elle aurait dû aussitôt quitter la métairie ; elle aurait dû ne le revoir jamais ! C’était son devoir ! »
Rien de plus facile à dire ; mais un moment de réflexion montra à Noémi que ce n’était pas une chose aisée à faire. Avouer ainsi la tentation aurait été créer un scandale ; et Oswald n’avait pas fait la confession de sa faiblesse. Ces subtiles différences dans son air et le son de sa voix pouvaient avoir été sans signification pour Cynthia.
« Non, pensa Noémi avec un élan de colère très naturel ; elle doit les avoir comprises ! Ses paroles et ses regards ont été clairs pour elle, car elle l’aimait ! »
Méditant ainsi, comme elle avait souvent déjà médité le soir depuis l’abandon de son bien-aimé, parcourant toujours le même sentier de tristes pensées, Noémi arriva à la lisière du bois, et entra du bois dans le parc, où les arbres étaient plus distants les uns des autres, où le gazon velouté s’élevait en douces ondulations. Delà, elle pouvait voir la maison. Comme elle paraissait solitaire, comme elle paraissait déserte, cette sombre construction qui devait être si brillante !
« J’aurais été une belle lady ! se disait Noémi avec amertume. J’aurais eu un salon et une serre. Les voitures auraient roulé sur le sable, là où les mauvaises herbes croissent si épaisses. Il y aurait eu des lumières à toutes ces fenêtres ; la musique aurait résonné dans le silence de la nuit : c’eût été une existence féerique. Pauvre Oswald ! comme il causait de notre avenir ! Il était sincère alors ; il voulait faire tout ce qu’il disait. Oh ! mon bien-aimé ! mon bien-aimé, murmurait-elle les mains crispées, je n’avais besoin ni de musique ni de l’éclat des lumières ; je n’avais pas besoin de visiteurs du grand monde ; il me suffisait du bonheur que donne le monde ordinaire, pourvu que je fusse auprès de vous ! Ma vie aurait été tout heureuse quand même la Providence vous aurait fait le plus pauvre des pauvres de Dieu, quand même notre maison eût été une chaumière, et nos jours des jours de dur labeur, si seulement nous les avions passés ensemble, si seulement vous m’étiez resté fidèle ! »
Elle s’arrêta ; des larmes roulaient sur ses joues pâlies, larmes qu’elle ne pouvait retenir à la pensée de ce qu’aurait pu être son existence. Elle était debout, regardant en face d’elle, les yeux obscurcis par les larmes, regardant la triste et vieille maison.
Ce n’est pas un effet de lumière !… Non, la lourde porte du vestibule s’ouvre lentement, et elle voit une lampe obscure à l’intérieur. Un personnage sort du porche dans les ténèbres et marche d’un pas lent le long de la large terrasse sablée sur le côté de la maison.
Noémi pousse un léger cri de terreur, comme si elle avait vu un fantôme, un cri si faible qu’il ne peut arriver aux oreilles du rêveur solitaire, lequel se promène dans le sentier sablé, la tête courbée. Elle se retourne et s’empresse de rentrer dans le bois ; elle se perd promptement dans l’obscurité des chênes et des hêtres ; alors, en sûreté contre tout danger d’être aperçue, elle retourne lentement à la maison, songeant à ce qu’elle a vu.
Il était donc revenu, lui qui avait dit que le sentier de sa vie était désormais sur les terres étrangères, lui, l’exilé volontaire, le nouveau Ghilde-Harold ! Pourquoi était-il venu ? Était-ce pour longtemps ? Comment se faisait-il que le village ne connaissait pas son arrivée ? Comment n’avait-on point parlé de son retour ? Ce devait être cependant la conséquence inévitable d’une telle nouvelle. Avait-il quelque dessein en revenant ainsi secrètement et en se cachant à ce petit monde ? Noémi était perplexe et troublée par ces questions, auxquelles elle ne pouvait répondre.
Il était tard quand elle rentra dans le petit parloir. Les prières étaient dites, et la famille était assise, suivant la coutume, autour du petit plateau sobrement approvisionné. Un gros morceau de fromage de Glocester, ayant à peu près l’aspect et la forme de ces dalles de granit dont est jonché le chemin de l’aventureux touriste qui tente les périls du Loggan Rock, se dressait au milieu de la table comme un dieu pénate autour duquel la famille se serait réunie pour l’adoration du soir. La cruche de bière brune, simulant un être corpulent avec un chapeau tricorne, occupait sa place ordinaire. Tout était précisément comme Noémi se rappelait l’avoir vu dès les premiers jours de son enfance. La tranquillité monotone de sa vie n’avait jamais été troublée même par des faïences nouvelles, par un changement de forme ou de couleur dans les vulgaires détails de l’existence. Les druides auraient pu difficilement vivre avec plus de simplicité que Joshua Haggard.
Maintenant que la vie de Noémi était brisée, cette sordide uniformité lui paraissait odieuse, presque intolérable. Elle regarda avec un frisson ce tableau de famille qui n’avait plus de beauté à ses yeux, un assez beau tableau cependant de la paix domestique pour quelqu’un qui l’aurait vu du dehors, par la fenêtre, à la lueur de la chandelle, pour quelque vagabond sans asile rêvant au bonheur d’avoir son foyer domestique. Mais, à part l’honnête James, qui mordait son pain et son fromage avec son air habituel de mécontentement, il n’y avait pas un membre de ce cercle de famille qui n’eût son fardeau de soucis.
« Neuf heures et demie, Noémi ! s’écria Joshua en regardant sa fille d’un air de reproche lorsqu’elle entra dans la chambre. C’est la première fois que j’ai lu les prières sans vous, autant du moins que je puisse me le rappeler, excepté quand vous avez été malade. Qu’est-ce qui vous a retenue si longtemps ?
— J’ai été effrayée, répondit Noémi, sans regarder son père, mais en fixant Cynthia. J’étais dans le parc de Pentreath, et j’ai cru voir un fantôme.
— Un fantôme, Noémi ? Je vous croyais assez bonne chrétienne pour ne pas vous arrêter à une semblable folie.
— Saül vit un fantôme ! interrompit James, la bouche pleine de laitue ; et vous ne direz pas que c’était une folie !
— Saül vivait dans un temps où Dieu instruisait ses enfants par des miracles.
— Et si la Providence a décidé d’envoyer un fantôme à Combhaven, qui pourrait s’y opposer ? s’écria James avec une irrévérence peu réfléchie. Je suis sûr que des fantômes seraient utiles ; les gens sont assez méchants pour cela. Je crois que le fantôme de Cocklane aurait fait beaucoup de bien, si un tas d’officieux ne l’avaient fait disparaître comme imposteur. Et les fantômes qui tourmentaient la famille Wesley ! Vous ne pouviez fuir devant eux !
— Asseyez-vous pour souper, Noémi, dit Joshua en réprimant le bavardage de James par un grave regard de blâme, plus écrasant qu’une remontrance. Vous ne devriez pas courir dehors si tard le soir ; ce n’est pas convenable. »
Noémi soupira et ne répondit rien. Ces malheureux fantômes, que le monde des ombres de Dante nous représente errants dans leur cercle de désespoir, auraient pu sentir ce qu’elle éprouva, si quelque accusateur les avait accusés d’une conduite légère ou inconvenante. Elle regarda son père avec des yeux qui exprimaient un étonnement plein de reproche, comme si elle eût voulu lui dire :
« Pouvez-vous, vous qui connaissez mon fardeau, me faire des reproches ? »
« Que disiez-vous du fantôme ? demanda tante Judith, en ramenant ses miettes en un petit tas avec le dos de son couteau ; ne me dites pas que c’était M. Trimmer. Sally a eu l’impudence de parler de ses promenades nocturnes, dans la nuit de dimanche dernier ; mais je pense avoir arrêté sa langue. »
M. Trimmer était un meunier retiré, mort d’hydropisie ; on supposait son esprit troublé au sujet du partage des biens qu’il avait laissés et pour lesquels il y avait des querelles entre ses neveux et nièces. Ce désaccord avait donné lieu au récit qui faisait apparaître et se promener le spectre du meunier.
« Je ne voudrais pas jurer qu’on l’a vu se promener, dit James sérieusement ; mais on a entendu des grognements au vieux moulin. Cela, je puis l’assurer, puisque le père de Joë Davis les a entendus lorsqu’il rentrait chez lui après son travail, samedi dernier.
— Oh ! Trimmer ne s’était pas occupé du moulin depuis dix bonnes années, se récria tante Judith. Que pouvait-il y faire ?
— Regarder l’argent qu’il y avait enterré, répliqua James avec conviction. Vous pouvez être assurée que ce qu’il a laissé sur la terre n’égale pas la moitié de ce qu’il a laissé caché dedans.
— Était-ce Trimmer ? demanda Judith en laissant son amour du merveilleux l’emporter en dehors du sens commun.
— Non, répondit Noémi ; ce n’était rien, je pense, qu’une imagination. Le brouillard se levait ; de blancs nuages de vapeur apparaissaient semblables aux ombres de la mort.
— Ne parlons plus de cela, dit Joshua avec sévérité ; c’est pécher que de s’arrêter à une semblable folie. Mangez, Noémi, et qu’il n’y ait plus de ces promenades du soir. »
Il n’est pas facile de manger quand on vous l’ordonne. Le pain de ménage, quelque bon qu’il fût, semblait amer à la bouche desséchée de Noémi ; elle but un grand verre d’eau et resta tranquille ; puis le silence régna jusqu’à la fin du repas. Une ou deux fois, Noémi leva ses paupières abaissées et observa Cynthia avec attention. Il n’y avait rien dans la contenance de la jeune femme qui trahît quelque connaissance du retour d’Oswald à la métairie : on n’y voyait que la tristesse toujours empreinte depuis quelque temps sur sa douce figure.
« Elle le saura bientôt, j’en suis sûre, pensa Noémi avec amertume. Ce n’est pas pour me voir qu’il est revenu ! »
Son cœur brûlait d’indignation, comme si Cynthia, par quelque sortilège impie, par quelque subtile et artificieuse manœuvre, avait attiré l’amant déloyal dans ses filets ; elle ne voulait pas croire qu’elle pût être innocente, ni même qu’un inconscient abandon eût pu l’entraîner à un amour coupable. Non, c’était la faute de Cynthia si Oswald s’était égaré. Qu’elle fût restée forte dans la pureté de son cœur, et jamais Oswald n’aurait été si faible !
Quand vint le moment de se souhaiter le bonsoir, et que Cynthia se fut approchée avec son joli air suppliant et sa petite bouche rose prête à embrasser Noémi, celle-ci se détourna de sa belle-mère avec une figure de marbre et quitta silencieusement la chambre. Cynthia la regarda avec étonnement, mais ne dit pas un mot. Elle ne savait que trop bien ce que cela signifiait. La trahison d’Oswald avait creusé pour toujours un abîme entre elles deux ; sa seule espérance était que Joshua n’eût pas vu ce refus cruel. Mais il avait tout vu et tiré de là ses conclusions.
« Viendra-t-il ?… viendra-t-il me voir ? »
C’était la question que Noémi se faisait en se levant le lendemain matin. Une autre splendide journée d’été lui souriait, mais elle n’éprouvait aucune des joies de la belle saison ; elle était aussi triste que si elle se fût éveillée sur quelque côte désolée de la mer Arctique. Que lui importait l’été, ou la moisson ? Que lui importaient toutes les joies ordinaires de la vie, ces joies qui contentent les cœurs non brisés ?
Pendant les insomnies de cette nuit fiévreuse, le même doute avait agité l’esprit de Noémi. Son fiancé ne pouvait-il pas s’être repenti et lui être revenu ? Une chose aussi heureuse était possible : il l’avait aimée tendrement ; bien certainement, cet ancien amour ne pouvait pas mourir ; il lui avait souvent dit que l’amour était immortel ; son imagination s’était égarée peut-être, tandis que son amour avait toujours été fidèle ; il avait appris par l’absence qu’elle lui était encore chère ! Oh ! comme elle l’aurait accueilli avec tendresse ! C’eût été le retour du prodigue, si elle avait été certaine de son repentir, certaine que son amour pourrait encore le rendre heureux ! C’était ainsi que parlait l’espérance ; mais le désespoir prenait vite le dessus : il n’était revenu secrètement qu’avec une mauvaise intention ! Il n’était revenu que pour voir Cynthia !…
Cette journée montrerait s’il était revenu pour le bien ou pour le mal. Si c’était pour le bien, il ne craindrait pas de se montrer à la maison de M. Haggard ; il viendrait et ferait sa paix avec sa fiancée. Oh ! quelles furent longues les heures entre la prière du matin et midi, heures toutes employées aux simples devoirs de l’intérieur, tandis que le cœur de la jeune fille était entraîné tour à tour à l’espérance et au désespoir. Viendrait-il ? Prouverait-il qu’il était resté bon et loyal en dépit de tout ce qui s’était passé ?
Midi arriva, puis le dîner et l’après-midi, et Oswald ne parut pas !… L’espérance mourait dans le cœur de Noémi. Elle allait et venait dans la maison, trop inquiète pour rester assise à travailler. Durant cette après-midi, il y eut beaucoup à faire au rayon de la mercerie, et tante Judith fut trop occupée derrière son comptoir pour observer les paresseuses allées et venues de sa nièce ; sans quoi c’eût été un bien beau sujet pour les remontrances de la vieille fille, lesquelles se seraient ajoutées à la grande amertume du désespoir de Noémi.
Cynthia et James, maintenant très amis, étaient dans le jardin. La pauvre petite belle-mère, au milieu de ces orages de son existence, s’attachait à l’honnête et communicatif garçon. La froideur de Noémi l’avait blessée au cœur ; elle comprenait qu’il y avait un large abîme entre elle et son mari ; pour de l’inimitié et de la méfiance de la part de Judith, elle en était moralement sûre.
Mais James semblait l’aimer, et c’était le sang de son mari ! La pauvre petite âme, dans son isolement, allait à lui.
« M’aimez-vous réellement un peu, James ? » demandait-elle tout en liant les œillets dans la longue bordure du jardin.
La petite figure de Cynthia était abritée sous un chapeau de mousseline.
« Un peu n’est pas le mot, répondit le jeune homme. Je vous aime beaucoup ; et, si vous montriez un peu plus de volonté et que vous pussiez enlever à tante Judith la direction de la maison, j’aurais de vous encore une meilleure opinion. Pourquoi nous limite-t-elle à un ou deux puddings par semaine ? et encore sont-ils aussi durs que de la brique ! Elle nous gratifie d’une tarte aux fruits toutes les fois que le jardin regorge de groseilles et de framboises. Ce n’est plus son affaire de commander les puddings ; c’est la vôtre. C’était très bien d’être sous ses pieds quand nous étions orphelins ; mais maintenant vous êtes notre mère, et vous devez être de notre côté. Pourquoi n’avons-nous pas du lard avec des pommes de terre frites au déjeuner, comme tout le monde ? Elle attendrait avant de nous en donner qu’il fut tout à fait devenu rance. Et mon père, assis à table, se laisse mourir, nous cite William Law pour nous montrer que les privations font partie des devoirs du chrétien. Je n’ai plus de patience. Je m’étonne vraiment d’être devenu, avec ce régime-là, le beau jeune homme que je suis ! »
James rentra à la maison une demi-heure plus tard et trouva Noémi dans le parloir. Elle était debout à la fenêtre, sans rien faire, son ouvrage à la main, regardant avec distraction le coude du chemin, là-bas, par où Oswald avait coutume de venir, monté sur Herne le chasseur. Pauvre vieux fidèle Herne ! Les larmes lui en venaient aux yeux, quand elle pensait à lui. Il était maintenant au vert et mal soigné, presque à l’état sauvage ; elle l’avait vu regardant par-dessus les haies ; elle l’avait appelé et flatté ; elle lui avait tendu la main pour l’inviter à approcher ; il était venu avec une allure contrainte, timide, puis s’était enfui comme une fusée, avant qu’elle eût pu caresser sa tête grise.
James se précipita dans le parloir comme une trombe.
« Je croyais que vous aimiez ces scolopendres serpentines que je vous ai apportées ? s’écria-t-il, haletant d’indignation.
— Mais je les aime beaucoup, c’est vrai, James.
— Alors vous feriez bien de prendre de l’étoffe noire à la boutique et de vous faire une robe de deuil.
— Sont-elles mortes ?
— Elles sont aussi près de l’être qu’aucune plante de l’espèce des fougères ; elles sont aussi jaunes que l’intérieur d’un œuf poché, et à moitié mangées par les colimaçons. Combien y a-t-il de temps que vous n’êtes allée dans la solitude ?
— Je ne sais pas ; quelques jours… une semaine peut-être.
— Vous êtes une gentille sœur pour qu’un frère laborieux travaille à vous faire plaisir ! La solitude est aussi sèche qu’un tas de cendre. À quoi cela sert-il que je vous rapporte de jolies espèces, si c’est la manière dont vous les traitez ? La fougère à feuilles de persil est entièrement perdue. Cynthia et moi, nous les avons bien arrosées, mais elles ont été honteusement négligées. J’aurais cru que vous auriez pu trouver le temps de vous en occuper, vous qui n’êtes pas dans le commerce ! conclut James d’un air de supériorité.
— Ne vous fâchez pas, James, murmura Noémi avec douceur. C’est mal à moi d’avoir négligé les fougères que vous avez pris tant de peine à m’apporter ; mais depuis quelque temps je n’ai pas fait de jardinage ; je ne me suis pas senti assez bien… »
Et Noémi fondit en larmes… Noémi, chez qui les larmes étaient si rares !
James l’entoura de ses bras et l’embrassa affectueusement.
« Là ! là ! s’écria-t-il ; ne vous affligez pas ; je n’aurais pas dû être d’aussi mauvaise humeur. Vous venez d’avoir aussi vos tourments. Notre père vient de rompre votre mariage sans rime ni raison ; on n’a jamais vu une pareille tyrannie. Je jurerais qu’il y a du William Law, le père du méthodisme, derrière tout cela. La souffrance est bonne pour nous ! C’est bien de nous mortifier ! Et ma pauvre petite sœur ne doit pas épouser l’homme qu’elle aime ! Consolez-vous, Noémi ; les choses finiront par aller bien, quoiqu’elles aillent maintenant tout de travers. Ne vous tourmentez pas pour la solitude : Cynthia et moi, nous ferons le nécessaire, nous arracherons les mauvaises herbes, nous arroserons et nous ferons monter les plantes grimpantes sur les rochers. Vous pouvez venir nous voir à l’œuvre, si vous voulez ; cela vous égayera un peu.
— J’y vais tout de suite, cher James, répondit Noémi en essuyant ses larmes.
— Soyez sûre que cela vous distraira, » dit James.
Et il s’empressa de retourner à sa besogne.
Noémi resta assise dans le parloir, pendant à peu près un quart d’heure ; elle ne pleurait plus ; elle regardait fixement droit devant elle, les yeux secs.
« Pourquoi est-il revenu ?… Pas pour elle… Oh ! pas pour elle !… »
La journée était près de finir ; elle pouvait entendre le bruit des tasses à thé que l’on remuait à la cuisine. Sally tenait sa théière prête : cela signifiait qu’il était quatre heures et demie. Noémi se leva avec un long et profond soupir et alla dans le jardin. C’était pour plaire à son frère qu’elle y allait. Il n’y avait plus aucun plaisir pour elle sur la terre ni au ciel.
Elle marchait lentement dans le long et étroit sentier du jardin, où les œillets et les giroflées doubles étaient dans toute leur beauté ; elle traversa le petit verger et arriva à la solitude. James travaillait avec ardeur ; la sueur lui perlait sur le front ; il avait quitté son paletot, et ses manches de chemise étaient relevées jusqu’au coude ; il divisait de grosses touffes de primevères et de scolopendres. Cynthia, à genoux, arrachant les mauvaises herbes, offrait un joli tableau de la jeunesse et de la beauté, éclairé par un beau soleil doré.
Noémi s’arrêta et la regarda. Par quel charme avait-elle séduit son amant déloyal ? L’œil d’une autre femme pouvait-il voir ce qui en elle avait attiré l’homme faible et inconstant, l’enchantement qui avait opéré également sur l’homme fort, dans la force de l’expérience et de la sagesse, et sur le jeune homme dans sa folie ?
Oui, le charme se révélait même à l’œil froid d’une rivale pleine de ressentiment. Ce n’était pas tant une beauté absolue qui attirait chez cette enfant, épave sans nom, qu’une douce et gracieuse innocence, la beauté d’une fleur qui s’empare de l’esprit et du cœur sans que l’on en ait conscience. Elle charmait les sens, comme le font la rose et les lilas au matin quand ils sont encore humides de rosée. Elle attirait le regard et le retenait comme un tableau qui, dans une longue galerie, frappe au milieu de tous les autres et fixe le spectateur. Elle s’emparait de l’âme comme une musique entendue au loin sur une rivière dans le silence d’une nuit d’été.
Peut-être était-ce le charme extérieur de sa parfaite beauté et de sa grâce qui attirait !… La douce amabilité de son caractère s’accordait avec la tendre grâce de sa beauté. Affectueuse et pleine d’abandon, elle avait une modestie qui lui faisait respecter le fort, une tendresse de cœur qui la portait à plaindre le faible. En un mot, c’était une femme aimable, une femme créée pour être aimée !
Noémi, debout, en face d’elle, la regardait, l’esprit plein de pensées amères. Pour la première fois de sa vie, elle enviait les qualités d’une autre. Elle considérait pour rien tous les dons que la Providence lui avait départis, comparés aux attraits d’une jolie tournure et de manières attrayantes.
« Comme je deviens méchante ! pensait-elle, choquée de ses propres sentiments.
— Là ! s’écria James en baissant ses manches de chemise. Je crois avoir fait une bonne besogne cette après-midi ; vous aurez, ma sœur, une multitude de primevères l’année prochaine.
— Si elles ne meurent pas toutes, dit Noémi, qui avait peu de confiance. Croyez-vous que ce soit bien le temps de les déplacer ?
— Les primevères ! se récria James. Comme si l’on pouvait faire du mal à une primevère ! Je sais ce que je fais. S’il s’agissait même des fleurs les plus délicates d’une serre chaude, je saurais les déplacer sans leur causer le moindre mal. »
Il remit son paletot, serra le plantoir et le râteau, et sortit de la solitude pour entrer dans le verger. Cynthia se leva aussi, avec un soupir distrait, et le suivit.
« Maintenant, voyez, petite belle-mère, dit-il de son air protecteur ; vous feriez bien d’aller vous occuper du thé pendant que je montrerai à Noémi ce que j’ai fait pour ses primevères. »
Cynthia obéit sans dire un mot et les laissa ; James passa le bras de sa sœur sous le sien et commença à arpenter le verger.
« Qu’y a-t-il, James ?
— Réjouissez-vous, vieille femme ! J’ai de bonnes nouvelles pour vous ; je ne vous verrai pas maltraitée, non, si je puis l’empêcher. Je ne verrai pas votre première affection flétrie et le jeune Pentreath repoussé, si je peux m’y opposer. N’ayez pas peur, sœur ; je resterai près de vous.
— James, que voulez-vous dire ? s’écria Noémi d’un ton suppliant.
— J’ai une lettre pour vous. »
Le cœur de Noémi battit d’une joie soudaine. Oswald avait écrit !… Merci, mon Dieu ! Merci, mon Dieu !… Elle n’était pas complètement oubliée.
« Une lettre, James ? dit-elle en lui serrant le bras dans un mouvement de joie nerveux et bien doux, comment est-elle arrivée ?
— Comment elle est arrivée ? Il l’a apportée lui.
— Et il vous l’a donnée ? Vous l’avez vu ? Cher James racontez-moi tout. Comment l’avez-vous trouvé ?… bien ou mal portant ?
— Il est pâle et défait, comme s’il avait… eh bien ! vous savez… tout ce temps il a été à Londres… Je n’ai fait que l’entrevoir au-dessus du mur.
— Et il vous a donné la lettre ?…
— Non, voilà le plaisant ! il ne m’a pas vu. C’était au moment où je revenais à la solitude, après vous avoir quittée dans le parloir. Cynthia était assise sur le blanc là-bas et lisait ; juste comme j’arrivais à la porte, je vis une figure pâle regardant par-dessus le mur ; et alors une main blanche se leva et jeta quelque chose qui tomba au milieu des fougères, à peine à un mètre de la petite belle-mère. Mais elle ne vit rien ; elle avait le nez enfoncé dans son livre, de la poésie ou quelque bagatelle de ce genre. Je sifflai, et mon gentleman disparut comme un trait et s’enfuit.
— Et que devint la lettre ?
— Eh bien, je la ramassai sans que Cynthia s’en aperçût, pendant qu’elle avait le dos tourné. C’est une feuille de papier enroulée autour d’une pierre ; il n’y a pas d’adresse… Il est bien trop rusé pour cela ; mais je savais à qui elle était destinée !
— Êtes-vous sûr qu’elle soit pour moi ? » dit Noémi, tremblant un peu.
Son cœur faiblissait dans cet excès de joie… Une lettre sans adresse, et jetée aux pieds de Cynthia !!…
« Évidemment elle est pour vous. Belle-mère tournait le dos au mur ; sa tête et ses épaules étaient cachées sous son grand chapeau de jardin ; il pouvait aisément la prendre pour vous.
— Donnez-moi la lettre, cher James, » dit Noémi avec une vivacité contenue.
Il lui tendit un petit paquet, un caillou enveloppé soigneusement dans une feuille de papier à lettre et scellé avec ce cachet qui, un an auparavant, pendait au gousset du squire.
« N’allez-vous pas la lire ? demanda James à sa sœur, qui restait à regarder le paquet.
— Pas tout de suite, cher James ; je la lirai quand je serai seule.
— Oh ! de peur que quelque élan d’amour ne vous échappe. Ce que c’est que d’aimer ! Eh bien, sœur, je vous laisse au bonheur de votre lettre d’amour, pendant que je vais faire un bout de toilette. »
Il se sauva. Noémi resta seule dans le verger. La crainte lui retint la main un moment, quoique l’espérance lui murmurât que ce petit paquet était plein de consolation et de douceur. Il est tombé aux pieds de Cynthia, lui disait la crainte ; n’était-il pas possible qu’il fût destiné à Cynthia ?…
Elle brisa le cachet et déplia soigneusement la feuille de papier, – ce large et beau papier que nos aïeux employaient quand une lettre avait de l’importance.
C’était une lettre de trois pages, écrite d’une main qui trahissait une grande émotion. Les yeux de Noémi brillaient d’éclairs de colère en courant sur les lignes. Il y avait un nom écrit çà et là, un nom odieux, qui lui disait que la lettre n’était pas pour elle : « Ma Cynthia !… Ma Cynthia !… à moi par ce mutuel amour qui fait notre mutuel chagrin ! »
« Misérable et traître ! » cria Noémi avec un élan de colère qui la transforma.
S’il avait été devant elle en ce moment et qu’elle eût été armée, elle eût été capable de le tuer ! Cette Noémi, assez vertueuse pour sacrifier sa vie à quelque grande et bonne œuvre, eût été capable en ce moment de commettre un meurtre !
Une si cruelle perfidie, une trahison si lâche, une aussi honteuse iniquité outrageaient son sentiment de la justice. Il lui semblait que le Ciel eût créé un monstre.
Elle n’avait pas encore lu la lettre ; mais le nom de Cynthia lui apparaissait dans ces lignes comme s’il eût été écrit en caractères de feu. La main appuyée contre son front brûlant, le pressant avec effort comme pour conserver son esprit et sa lucidité, elle se mit à cette odieuse lecture. Elle voulait connaître toute la profondeur de la bassesse et de l’infamie de cet homme. Un amant qui pouvait manquer à un amour juré ! un homme qui se donnait le titre de gentleman et qui pouvait essayer de séduire la femme d’un honnête homme !
La lettre était incohérente, passionnée ; c’était le fol appel du désespoir contre la destinée :
« Il faut que je vous revoie encore une fois, oui, ma bien-aimée, quoi que nous puissions risquer l’un ou l’autre, à quelque prix que ce soit. Je me suis décidé à vivre et mourir bien loin du cher pays où vous êtes ; le vaste, froid et stérile Océan s’étendra entre moi et ma bien-aimée. Je vais en Amérique. C’est assez loin sûrement ! La mort ne pourrait pas nous séparer davantage que l’Atlantique. Je regarderai cette grande mer, et je penserai que ses vagues vertes, sur les sables dorés du pays natal, ont baisé vos pieds, que les embruns out caressé vos cheveux de même qu’un nuage, et que je ne suis pas Jupiter pour être dans ce nuage. Oh ! mon amour !… Je serai séparé de vous à jamais ; mais, avant que je parte pour l’autre rivage de la mer, il faut que je vous voie encore une fois ! Oui, Cynthia, ma Cynthia !… à moi par ce mutuel amour qui fait notre mutuel chagrin ! il faut que je vous voie encore une fois, que je serre votre main et que je vous dise adieu, que je vous bénisse et que je sois béni par vous. Ayez confiance en moi, ma bien-aimée ; accordez-moi une seule entrevue. Il ne sera pas prononcé une seule parole coupable ; vous ne m’entendrez même pas me plaindre de la destinée. Je ne veux que prendre votre main dans la mienne et vous dire adieu. Vain bonheur ! direz-vous ; mais, ma chère bien-aimée, le souvenir de ce moment me consolera dans les tristes jours de l’avenir. Je saurai que vous me plaignez, que vous me pardonnez et priez pour moi, et que, si la destinée l’eût voulu, vous auriez pu m’aimer ! Ce sera comme la séparation de deux amis, dont l’un est condamné à mort ! Je penserai que l’exécuteur attend à la porte et que la cloche funèbre est prête à sonner. Oh ! ma chère aimée, par ton tendre cœur compatissant, je t’adjure de m’accorder cette dernière prière ! Ton Werther, désespérant jusqu’à la mort, t’en supplie !
« Je ne suis revenu dans le Devonshire que pour cela, pour vous voir encore une fois. J’ai pris mon passage pour New-York. Tout est fixé ; rien ne peut changer ma décision. Je ne suis pas assez faible, ou assez coupable, pour rester à portée de vous. Je croyais qu’à Londres je pourrais vous oublier ; mais votre image m’a suivi partout où j’allais ; au milieu de la foule comme dans la solitude, vous étiez toujours près de moi : l’exil pour toute la vie peut seul guérir ma blessure ou expier ma faute !…
« Laissez-moi vous voir, ma bien-aimée ; j’arriverai à vous faire parvenir cette lettre par un moyen quelconque dans le courant de cette journée. Que je vous voie demain dans l’après-midi, et demain soir, par la voiture qui part de la Première et Dernière à huit heures, je quitterai Combhaven pour toujours. Vos après-midis sont libres ; je vous attendrai de deux heures à quatre heures sur le communal au delà du bois de Matcherly, près du vieux puits. C’est peut-être loin pour vous ; mais je crois que c’est l’endroit le plus sûr pour notre entrevue.
« Venez, ma chérie ; c’est la seule faveur que vous puissiez accorder à celui dont vous avez brisé le cœur sans le vouloir !
« À vous jusqu’à la mort.
« OSWALD. »
Telle était la lettre. Noémi la lut lentement jusqu’à la fin, puis la mit dans sa poche.
Un cri aigu se fit entendre à la porte de la maison et la tira de sa rêverie.
« Noémi, venez-vous ? criait Judith d’une voix perçante… Nous ne prendrons donc plus jamais notre thé comme des chrétiens ! ajouta-t-elle d’un air mécontent, pendant que Noémi entrait toute haletante dans le parloir. Avez-vous encore vu un fantôme ? Vous êtes aussi blanche qu’une aune de calicot. Et votre père qui n’est pas encore rentré pour le thé. Cela fait la troisième fois cette semaine.
— Il est sans doute retenu par son devoir, ma tante.
— Qui dit le contraire ?… Mais je voudrais qu’il arrivât à combiner ses devoirs avec la ponctualité aux repas. Je déteste l’irrégularité à table. »
Joshua arriva juste comme ils venaient de finir. Sa large tasse de thé avait été mise de côté, bien couverte d’une soucoupe. Il s’assit dans son fauteuil et but son thé en silence ; il paraissait épuisé.
« Je crains que vous n’ayez eu un travail pénible cette après-midi, Joshua, dit Cynthia en s’asseyant timidement à côté de lui.
— J’ai été dans la maison de la mort, ma chère ; c’est toujours une épreuve pour la faible humanité ; et j’ai fait une longue course au soleil. »
Noémi s’assit près de la fenêtre, tricotant des bas pour James. Tante Judith se retira dans son rayon de nouveautés. Joshua se renversa dans son fauteuil, les yeux fermés. Cynthia prit un livre ; c’était le Paradis perdu de Milton, un des quelques ouvrages d’imagination que M. Haggard ne désapprouvait pas.
Ils restèrent ainsi pendant quelque temps dans un silence qui n’était interrompu que par le beuglement du bétail dans le lointain et le bruit harmonieux des vagues paisibles sur les cailloux de la plage. Puis James vint regarder à la porte et appela Cynthia. Elle se leva aussitôt et sortit avec lui ; Noémi resta seule avec son père.
C’était l’occasion qu’elle attendait. Après avoir lu la lettre d’Oswald, elle en était arrivée à une résolution désespérée. Ces natures élevées ont parfois une certaine dureté, comme si, se sentant exemptes de faute et de faiblesse, elles devenaient des juges au cœur de pierre pour les erreurs de l’humanité. La mauvaise conduite d’Oswald avait éveillé cet élément latent de dureté dans la nature de Noémi. Elle pensait ne faire que son devoir en prenant une mesure désespérée ; elle sortit la lettre de sa poche et regarda son père.
« Père, dit-elle à voix basse, voici une lettre qui n’est venue par accident, et j’ai pensé que vous deviez la voir. Elle est d’Oswald à votre femme !… »
Elle lui plaça la lettre dans la main et le laissa ; elle n’osait pas attendre le résultat de son acte.
Joshua lut la lettre lentement ; chaque mot lui allait au cœur comme la lame d’un couteau. On lui avait dit qu’un homme avait adressé un aveu de coupable amour à sa femme, et la connaissance de ce fait avait produit sur lui l’effet d’un poison corrosif. Mais dans tout ce qu’il avait souffert depuis la révélation de Judith, il n’avait jamais envisagé la grandeur du mal comme il le faisait maintenant, avec la lettre du traître dans sa main, l’audacieuse confession délibérément tracée en noir sur blanc.
« Il a osé écrire cela ! murmurait-il ; il a osé !… à ma femme !… Oh ! Dieu ! comme il faut qu’elle soit tombée bas dans son estime pour qu’il lui ait écrit cette lettre ! »
C’était là le coup le plus cruel. Oswald aurait-il pu écrire cet appel passionné, s’il n’avait pas été sûr d’être écouté ? Cette lettre ne montrait-elle pas qu’il se savait aimé ? Oh ! il y avait là des mots odieux qui brûlaient le papier : « Ce mutuel amour qui fait notre mutuel chagrin ! » Le misérable était bien sûr d’être aimé ! Ne fallait-il pas qu’il en fût bien sûr pour demander à une honnête femme de lui accorder un entretien secret ?
Joshua restait assis, la lettre à la main ; dans ses yeux noirs, sous ses épais sourcils menaçants, brillait un feu sombre qui aurait frappé de terreur le cœur de son troupeau dévoué, s’il avait été vu dans cette solitaire agonie. Qu’allait-il faire ? Comment trouver une vengeance assez grande pour cette faute immense ? La vengeance !… Ce n’était pas la pensée de son esprit ! Châtiment ! justice ! voilà ce qu’il demandait. Il se sentait fatalement marqué comme Oreste, oui, désigné pour massacrer. Les Furies pourraient venir ensuite ; mais, à l’heure présente, il lui semblait qu’il était en droit de réclamer le sang de cet homme.
Le duel, cette institution de gentilshommes, était en pleine vigueur à l’époque où vivait Joshua Haggard ; il n’y avait guère plus d’une année que deux lords anglais avaient tenté de se tuer l’un l’autre dans un chemin creux de Hyde-Park. S’il avait été un homme du monde, rien de plus clair et de plus simple que sa conduite. Mais lui, le pasteur des âmes, lui qui prêchait la paix, prendre l’épée ! N’eût-ce pas été le désaveu de tous les principes pour lesquels il avait vécu ? Combien de fois de sa chaire il avait anathématisé l’homme meurtrier de son frère, et lancé ses foudres contre cette société corrompue dans laquelle le meurtre pouvait être jugé honorable !
Il restait assis, la lettre à la main, et tout était sombre devant lui. Pourrait-il encore avoir confiance en sa femme, croire en sa pureté, chérir avec un amour et un orgueil presque paternels cette douce innocence de jeune fille, idéal de la complète ignorance du mal, fraîcheur et beauté du matin de la vie, qui l’avait pour la première fois rendu amoureux ?… Jamais plus !… Jamais plus !… Son Eve avait cueilli le fruit fatal ; le serpent avait levé son dard venimeux du milieu des fleurs ; l’éclat de la vie du paradis s’était évanoui ! Jamais plus il ne pourrait l’aimer, l’honorer ou avoir confiance en elle ; dorénavant, il devait l’avoir en horreur !… Si elle avait reçu cette lettre, comment l’aurait-elle accueillie ? Aurait-elle écouté les supplications du tentateur ? Se serait-elle dérobée en secret pour aller le trouver, pour entendre ses serments empoisonnés, pour plaindre ses misérables lamentations indignes d’un homme ?
« Je voudrais le savoir, se dit-il ; j’aimerais à savoir comment elle aurait répondu à cette lettre ? »
Il lui vint alors à l’esprit qu’il pouvait facilement la mettre à l’épreuve. Le cachet avait été brisé ; mais le papier autour n’était pas déchiré. Il serait facile de recacheter la lettre en faisant le second cachet un peu plus large que le premier. Du reste, Cynthia n’examinerait pas l’extérieur de la lettre trop attentivement.
Il alluma une chandelle et recacheta la lettre violée, puis s’arrêta quelques instants, se demandant de quelle manière il pourrait la faire parvenir à sa femme !…
« Elle la trouvera quelque part, pensa-t-il ; sa conscience coupable lui dira qu’elle vient de son amant !… Peut-être lui a-t-il déjà écrit auparavant !… Dieu seul sait la grandeur de sa faute, Dieu qui nous a créés et qui connaît la noirceur de nos cœurs !… Et je pensais qu’il pouvait y avoir une exception, une âme exempte de l’universelle corruption de l’humanité !… Fou ! fou ! fou !… »
Il monta lentement dans sa chambre à coucher, bien aérée et rangée soigneusement, avec un solide mobilier ancien et un air de confort intérieur ; chambre qui avait été celle de son père. Ici était la grosse montre d’argent, en forme d’oignon, du vieil épicier ; elle était placée au-dessus de la cheminée, faisant entendre son tic-tac aussi fortement que lorsque son vigoureux propriétaire la portait à son gilet de drap gris américain. Il y avait là des échantillons du travail et de l’habileté de la mère et de la femme de Joshua : des pommiers en pyramide, vierges de feuilles ; les figures anguleuses d’Adam et d’Ève dans le jardin, avec un serpent enroulé se tenant entre eux sur l’extrémité de sa queue. Le soleil du soir, pénétrant dans la chambre, brillait sur les tournesols éclatants des rideaux de perse du lit et scintillait sur les poignées de cuivre du bureau de Joshua. Sur la table, un vase de roses et d’œillets fraîchement cueillis parfumait toute la chambre. Joshua savait quelles mains avaient cueilli ces fleurs, et leur vue lui causait une douleur poignante. Oh ! cœur blessé, pour lequel chaque nouvelle pensée tait une nouvelle torture !
Le bureau était ouvert, et le volume des Chagrins le Werther se trouvait encore à la place où il l’avait laissé après sa longue nuit de veille. Cynthia n’avait plus sentir de besoin de cacher le livre qui avait raconté son histoire.
Le sombre regard de Joshua s’arrêta sur le volume.
« Maudit livre, qui leur as enseigné le mal ! s’écria-t-il ; sans toi, ils n’auraient peut-être jamais approfondi la perversité de leur propre cœur ! »
C’était dur pour l’innocente et noble Charlotte, pour l’aveugle, mais généreux Werther.
Une pensée pleine d’amertume et de colère vint à l’esprit de Joshua en regardant Werther. Il mettrait la lettre d’Oswald entre les pages de ce livre détesté ; elle la trouverait là, il n’en doutait pas, ce livre étant l’histoire de son amour et lui parlant de son amant. Il se la représentait penchée sur ces pages et suçant la douceur empoisonnée de chaque ligne. Werther et Oswald, dans l’esprit de Joshua, ne faisaient qu’un.
Il mit la lettre dans le livre et allait redescendre lentement quand il s’arrêta, la main sur la rampe, et réfléchit une minute ou deux.
La pensée lui vint qu’il ne pourrait ce soir prier avec sa famille, faire une instruction ou une exhortation ; il était comme si un mauvais esprit, se tenant à ses côtés, lui eût interdit ce saint et familier exercice. Il sentait que ce serait une profanation de poser sa main sur la Bible, l’ancre de sa vie, qui jamais auparavant ne lui avait semblé insuffisante pour maintenir sa barque contre les menaces des vents orageux.
« Pas ce soir ! murmura-t-il ; pas ce soir ! »
Il appela sa fille du haut de l’escalier ; elle rentrait précisément du jardin.
« Dites à votre tante de lire un chapitre et un psaume, Noémi, dit-il ; je suis trop malade pour redescendre ce soir. »
Noémi courut à lui, pleine d’appréhension.
« Cher père, qu’avez-vous ? Puis-je faire quelque chose ? puis-je vous apporter quelque chose ? »
Sa conscience la tourmentait. Pourquoi aussi l’avait-elle affligé en lui montrant cette misérable lettre ? Il eût été mieux de la porter à Cynthia et de lui faire des remontrances chrétiennes ! Pourquoi l’avait-elle fait souffrir, lui qui était ce qu’elle avait de plus cher sur la terre ?
« Non, ma chérie ; vous ne pouvez rien. C’est l’esprit qui est malade et non le corps. Mon âme est trop troublée pour être en communion avec son Dieu ! Le coup a été dur !
— Cher père, c’est bien mal à moi de vous avoir montré la lettre, et c’est un mauvais acte de vengeance. Après tout, la faute peut ne pas être aussi grande qu’elle vous paraît. Ils ne sont que des enfants faibles, fous, aisément entraînés. Plaignons-les, et pardonnons !
— Je pourrai quelque jour, lorsque la vieillesse me fera radoter, avoir pitié d’elle ; mais, quant à lui, je ne pourrai jamais lui pardonner. »
Puis, quittant sa fille, il rentra dans sa chambre et ferma la porte. Noémi n’osa pas le suivre ; elle descendit lentement et toute troublée.
C’est une chose bien différente de lancer la foudre, ou de regarder ensuite la ruine qu’elle a faite.
Joshua Haggard se tourna vers le mur et s’abandonna aux plus sombres pensées. Dès le point du jour, il se leva, et son premier regard fut pour Werther. La lettre n’y était plus !… Oui ! il n’y avait rien maintenant entre les pages que quelques feuilles de rose desséchées et des brins de fougère qui çà et là marquaient un passage favori.
Du livre, il porta son regard sur sa femme, couchée : elle avait la figure tournée vers le jour ; son bras blanc et rond, plein de fossettes comme celui d’un petit enfant, était placé au-dessus de sa tête. Était-ce la tranquillité du sommeil avec ce secret coupable dans son cœur, ou bien feignait-elle de dormir ? Il n’aurait pu le dire.
« Elle est toute dissimulation, pensait-il. Si belle et si douce en apparence, mais au dedans amertume et cendre !… »
Dans l’étouffante après-midi, alors que la terre resplendissait sous le splendide éclat du soleil, Oswald Pentreath se rendit au communal de Matcherly. C’était une longue course, surtout par une forte chaleur ; mais, dans ce beau pays, il y avait plus d’un endroit ombragé, de frais sentiers recouverts d’épais feuillages, où le chêne et l’aubépine, les pommiers sauvages et les sureaux formaient des arcades naturelles, et d’où l’on pouvait apercevoir la mer tellement étincelante qu’il était presque impossible de la regarder. Il y avait un bois à traverser, une profonde et fraîche retraite, où les branches entrelacées dans les jours d’été offraient un concert perpétuel. De loin en loin apparaissait un rayon de lumière éblouissante à travers les branches des hêtres, pendant que de temps en temps la queue rouge d’un écureuil se montrait comme un éclair de couleur dans l’obscurité.
Oswald marchait lentement, les mains jointes derrière le dos, s’abandonnant à la douce influence du paysage et pensant à Cynthia.
Accèderait-elle à sa prière ? Viendrait-elle au rendez-vous ? L’amour et l’espérance lui disaient oui, et la pensée d’une entrevue lui était un ravissement, quoique le désespoir fût au bout. Il devait mourir ce soir, ou du moins devait mourir en lui tout ce qui pour lui était la vie ; mais il allait être heureux dans ce court espace de temps pendant lequel il pourrait la presser dans ses bras et baiser son front innocent, la bénir… puis la quitter !…
La pensée que sa lettre pouvait être tombée en d’autres mains ne lui était pas venue ; il avait vu Cynthia assise dans la solitude et avait jeté la lettre presque à ses pieds. L’arrivée de James lui avait fait opérer sa retraite subitement ; mais il n’avait jamais songé que Cynthia pouvait ne pas avoir vu la lettre et James l’avoir vue.
Le communal s’élevait au-dessus des bois ; c’était un vaste espace de terrains onduleux, couverts d’ajoncs, avec des mares d’eau çà et là, et offrant à peu près le même aspect que l’endroit où Joshua Haggard avait trouvé sa seconde femme. Les mines, dont les puits abandonnés déparaient cette grande étendue de fleurs dorées, n’avaient pas été exploitées depuis l’époque où Watt appliqua la vapeur aux mines pour la première fois ; elles avaient été assez productives dans leur temps, en avaient enrichi quelques-uns, en avaient ruiné d’autres. Aujourd’hui, les ruines des bâtiments d’exploitation, avec leurs hautes cheminées, étaient disséminées à travers le communal, semblables à des tours en sentinelle sur le rivage d’une mer dorée.
Cynthia était là ! Oswald la trouva assise sur un tertre jaune à la base du puits abandonné, assise avec un livre ouvert sur ses genoux et essayant de lire. Elle se leva en tressaillant quand elle le vit approcher ; elle avait un air effrayé comme si sa venue avait été une surprise pour elle, et elle resta devant lui pâle, les mains jointes.
« Ma chérie, comme je vous remercie ! s’écria-t-il en prenant ses mains et en les baisant dans le ravissement de la reconnaissance.
— Ne me remerciez pas, Oswald. J’ai vraiment peur d’avoir très mal agi en venant ; vous n’auriez pas dû me le demander ; vous n’auriez jamais dû revenir à Combhaven, à moins qu’il ne soit dans votre cœur d’être fidèle à Noémi. Oswald, pourquoi ne pouvez-vous pas l’aimer comme elle le mérite, comme vous l’avez aimée ? Elle est si bonne, si noble, et, de même que mon cher mari, n’a que des pensées élevées ! Pourquoi votre cœur ne peut-il revenir à elle ? Pourquoi serions-nous tous malheureux parce que vous êtes inconstant ? »
La pauvre petite était venue pour dire cela ; elle était venue avec une intention honnête dans l’esprit, venue pour ramener l’être égaré dans le sentier du devoir.
« Un homme peut-il s’opposer à sa destinée ? dit Oswald avec tristesse. C’est ma destinée de vous aimer ; je vous aimerai jusqu’à ma mort. Mais ne craignez rien, Cynthia, je ne serai la cause du malheur d’aucun de vous ; je vais en Amérique ; ma volonté est tout à fait arrêtée sur ce point.
— Et vous briserez le cœur de Noémi ! Si vous pouviez voir le changement qui s’est fait en elle depuis que vous nous avez quittés, vous ne pourriez vous empêcher d’en être attristé !
— J’en suis affligé. Mon âme est malade de chagrin ; mais mon cœur ne peut revenir à Noémi, il n’a jamais été à elle. Je n’ai jamais su ce que c’était que l’amour avant de vous aimer. J’ai commis la fatale erreur de prendre l’affection pour de l’amour. J’en suis affligé pour elle, affligé d’avoir blessé une si noble créature, affligé pour la perte de cette paisible existence que je pensais partager avec elle. Mais je ne peux revenir à ce qui n’est plus. Vous pourriez aussi bien me demander de redevenir enfant. Mon étoile a brillé pour moi quand je vous ai vu !
— Je voudrais être plus sage, dit Cynthia avec tristesse ; je voudrais pouvoir parler aussi bien que je sens, aussi bien que je devrais parler. Peut-être arriverais-je à vous convaincre.
— Non, même si vous aviez l’éloquence de Brougham et la sagesse de Bacon. Noémi et moi, nous sommes séparés à jamais, ma chérie, et selon son propre désir. Il est préférable qu’il en soit ainsi. La Providence a été bonne pour moi en déliant un lien qui aurait rendu deux existences malheureuses ! »
Puis il ne dit plus rien de Noémi, mais commença à parler de lui, de son amour, de la destinée, de la séparation et du désespoir, toutes paroles insensées qui ont été dites si souvent. Paroles vides pour la plupart et n’apportant sur la terre que chagrins et larmes inutiles, et cependant signifiant tant de choses pour celui qui les dit et pour celui qui les écoute !
Cynthia n’était pas venue là pour entendre des plaintes passionnées et des protestations ; elle était venue pour faire à Oswald de pieuses remontrances, lui parler de grâce et de rédemption, de la source sacrée qui lave tous les péchés, pour le ramener dans le chemin du devoir. Et pourtant elle restait à l’écouter. C’était pour la dernière fois ! Ils allaient être séparés à jamais. Pourrait-on les blâmer pour cette dernière heure, qui resterait dans la vie de chacun d’eux comme un abîme séparant la jeunesse et la passion de l’âge mûr et du devoir ? Il ne pouvait importer à personne qu’ils se fussent vus ainsi pour la dernière fois.
« Vous essayerez de mener une bonne vie ! plaidait Cynthia lorsqu’Oswald lui eut fait son triste récit, qu’il lui eut raconté comment il avait lutté honnêtement pour l’oublier et n’y avait pas réussi. Vous vous attacherez à la croix ! Oh ! laissez-moi espérer que, lorsque vous serez loin, au delà de cette vaste et cruelle mer, votre âme sera sauvée, que vous serez un des élus, que je vous reverrai dans le monde glorieux de l’Agneau divin ! Vous essayerez d’être bon, Oswald ! Promettez-le-moi !
— Je porterais des vêtements en poil de chameau et une corde de chanvre pour l’amour de vous, ma chérie !
— Vous irez à la chapelle ; l’Église est si froide et si triste ! elle n’a aucun pouvoir pour ouvrir l’âme, pour rappeler le foyer perdu ! Vous chercherez quelque zélé prédicateur, comme Joshua, et vous le laisserez vous conduire à l’abri du rocher ; vous boirez l’eau qui donne la vie, et vous serez sauvé ! »
Oswald regardait cette jolie figure, dont les yeux se tournaient vers lui avec une expression si sérieuse, pendant qu’il n’y avait pas une pensée terrestre dans la supplication de cette âme, mais une croyance entière en un monde plus élevé et meilleur que la terre, en une récompense pour laquelle il fallait lutter et vaincre. Dans une course fameuse des Grecs, les coureurs portaient une lampe allumée à la main, et les gagnants étaient ceux dont la lampe brûlait encore quand ils atteignaient le but. De même, dans la course chrétienne, une fois la lampe éteinte, il n’y a que peu d’espoir pour le coureur. On peut certainement dire de Cynthia qu’au moment où elle regardait son amoureux avec ses yeux innocents, lui demandant de penser à l’éternité, sa lampe brillait encore du plus pur éclat.
Oswald la regardait à travers un brouillard de larmes.
« Oui, dit-il, par amour pour vous, j’essayerai de me rendre digne du ciel. J’ai été insouciant de ces choses. J’aurais laissé Noémi faire de moi un chrétien ; mais elle aurait eu tout le mal. Par amour pour vous, pour vous revoir dans un monde meilleur, pour voir cette chère figure briller encore parmi les anges, je lutterai, je tâcherai de rendre ma vie meilleure.
— Dieu vous bénisse, vous console et vous fixe dans le bien ! dit Cynthia. Maintenant, adieu ! Je ne dois pas rester un moment de plus. J’ai déjà été trop longtemps. »
Elle regarda à sa montre : quatre heures !… et elle avait trois milles à faire avant cinq heures. Il y aurait bien des questions étonnées si elle n’arrivait pas exactement au thé.
« Vous me laisserez vous accompagner et traverser le bois avec vous, n’est-ce pas ?
— À quoi cela servirait-il ? Je vous ai dit tout ce que j’avais à vous dire ; cela n’aboutirait qu’à nous rendre plus malheureux.
— Cela nous donnerait une heure de plus à passer ensemble, dit Oswald, une heure dans le paradis !
— Les sentiers qui mènent au paradis des chrétiens sont plus rudes que ceux du bois de Matcherly, répondit Cynthia avec un air de reproche. Adieu, Oswald !… »
Son expression sérieuse le domina, quelque faible et enfant qu’elle parût avec ses beaux cheveux blonds se déroulant en boucles enfantines sous son chapeau de jardin ; sa figure, très douce et très gentille, mais très ferme en même temps, montrait une volonté inébranlable, et Oswald lui obéit.
« Puisqu’il faut qu’il en soit ainsi, adieu alors ! dit-il tristement. J’ai promis que je serais heureux d’un court moment d’adieu, pareil à celui qu’obtiennent les condamnés pour crimes. Vous m’avez fait un petit sermon par-dessus le marché ; je dois être plus que satisfait. Adieu, ma chère bien-aimée ! La mer roulera bientôt ses vagues entre nous, et il ne me restera rien que le souvenir de cette journée, rien que les rêves qui hantent mon oreiller, la douce mais imaginaire présence de celle que j’aime ! »
Il l’attira contre sa poitrine ; elle n’avait pas plus de force pour résister à ces bras qui l’enlaçaient qu’un lis pour repousser la main qui veut le cueillir : il la serra doucement et solennellement contre son cœur et posa ses lèvres sur son front. Ce fut un baiser long et fervent ; mais, s’il y avait là de la passion, cette passion n’avait aucun sentiment bas et sensuel ; ce n’était que la passion d’un grand amour et d’un profond désespoir.
« Soyez bénie, ma mignonne ! s’écria-t-il. Dieu vous bénisse et vous garde, et fasse votre vie paisible et heureuse, quand je serai parti ! »
Et ils se séparèrent ainsi pour toujours. Cette entrevue, ce tendre embrassement, ce fervent baiser avaient eu un témoin, qui malheureusement n’avait pu entendre les paroles dont ils étaient accompagnés.
Les journées tranquilles et monotones se traînaient comme des nuages au-dessus de la petite famille de Combhaven. Le train journalier des travaux, des repas économiques à la mode spartiate, des prières et des instructions religieuses, continuait avec une impitoyable régularité ; mais plus aucune joie d’intérieur, et presque plus d’affection de famille. Un sombre changement s’était opéré chez Joshua Haggard. Il était encore l’apôtre enthousiaste du méthodisme primitif, il était prêt à aller prêcher l’Évangile dans les lieux sauvages et barbares, à porter la bonne nouvelle auprès de ceux qui devaient l’accueillir par le mépris, à s’exposer aux huées d’une populace brutale, à se transporter de village en village au péril de sa vie, et à échapper à ses persécuteurs par la force de ses bras, comme John Wesley le fit plus d’une fois dans sa longue et difficile carrière. Il était prêt à tout endurer. Chaque jour, ses sermons devenaient plus fervents ; mais, hélas ! ils étaient chargés de couleurs sombres qui ne convenaient pas à la bonne nouvelle ; sa bouche ne proférait que les paroles d’un Dieu offensé et vengeur ; le Christ, le Sauveur, était presque exclu de ses exhortations. Quand il parlait du Rédempteur des hommes, il le représentait détournant sa face d’un monde pervers, où il ne se trouvait presque personne qui dût être sauvé. S’il eut vécu à cette époque maudite qui précéda le déluge, alors que toute la terre était peuplée de réprouvés, à peine eût-il pu désespérer davantage du suprême destin de l’humanité.
Ses auditeurs n’étaient nullement offensés de cette manière sombre d’envisager leur condition spirituelle, quoiqu’elle impliquât une triste opinion de leur conduite et de leur mérite personnel ; plus les sermons de Joshua devenaient véhéments, plus ils s’empressaient de venir l’entendre, comme s’ils eussent aimé à s’entendre dénoncer et réprimander. Peut-être chacun pensait-il que le trait lancé allait atteindre son voisin et ne retombait pas sur lui-même. Quand Joshua parlait de la frivolité et de l’extravagance d’une race dégénérée, Mrs Pycroft pensait au dernier chapeau nouveau de Mrs Spradgers, qui était évidemment une dépense superflue et coupable : un tel chapeau ne convenait pas à Mrs Spradgers au point de vue économique, et cette dame s’en était pavanée devant la congrégation dans les premiers jours d’octobre. Si Joshua dénonçait la sensualité et la bassesse de ceux qui se laissent entraîner aux plaisirs charnels, Mrs Pentelow appliquait ces paroles à la famille Polwhele, connue pour avoir des soupers chauds, des pâtés de pigeons et autres mets savoureux, tous les soirs de la semaine ; on pouvait voir la graisse suinter sur leur visage, l’après-midi du dimanche, comme si la digestion, ainsi que la respiration, était une fonction de la peau.
Du jour où il tint l’humanité pour perdue, où il le dit hautement, la popularité de Joshua augmenta dans une proportion remarquable. Plus sombres devenaient ses doctrines, plus sa congrégation aimait à l’entendre. Ce n’était pas du lait qu’il leur fallait, comme à des enfants, mais un mets substantiel, pour des hommes aux nerfs de fer et pour des femmes à la constitution vigoureuse, ayant une force d’esprit masculine. Ils aimaient à entendre dire que le démon était parmi eux, à leur côté, les poussant au mal, luttant pour arriver à posséder leurs âmes.
« Je puis le voir, je puis sentir sa présence, criait Joshua dans un accès de désespoir qui allait jusqu’à l’extase. Il est parmi nous ; son haleine de soufre me brûle comme un avant-goût du feu éternel ; son murmure siffle dans mon oreille, comme le sifflement du serpent pénétra dans l’oreille d’Eve. Il ne lâchera pas sa proie ; il combat pour la possession de mon âme ; il s’efforce de m’entraîner dans l’abîme. Que ferai-je pour être sauvé ? Comment remporterai-je la victoire contre un adversaire si redoutable, si puissant pour détruire, si fort pour asservir et enchaîner les âmes ? Il veut peupler les enfers, mes frères ! Il n’est pas satisfait de sa victoire sur les pécheurs volontaires ; les libertins et les scélérats sont une proie trop facile pour lui : il veut avoir l’homme vertueux dans son royaume ; il eût aimé prendre John Wesley, George Whitfield ou William Law ; il a travaillé contre eux, et il travaille contre nous. Il est lui-même un ange déchu ; et il lui plaît de surprendre les hommes les plus saints, de s’emparer du chrétien au milieu même de ses efforts ! »
Noémi entendait et frissonnait. Était-ce là son père, lui qui avait prêché autrefois la foi infinie en la miséricorde divine, en la grâce rédemptrice du Christ ? Il parlait maintenant comme si l’humanité eût été abandonnée ainsi qu’une proie au démon, sans un gardien, sans un champion pour la protéger et la sauver, sans un juge miséricordieux pour contrebalancer le mal ; comme si l’humanité, oubliée par Dieu, eût été laissée seule dans sa lutte contre les pièges du grand ennemi. Quant au Rédempteur et à son intercession, quant aux anges gardiens et aux saints qui combattirent et remportèrent la victoire, Joshua n’en parlait presque plus maintenant ; il peignait un monde livré au prince des ténèbres.
Ce n’était pas le seul changement que Noémi remarquât avec un chagrin plein de remords, se croyant elle-même à blâmer en un certain sens pour cette sombre transformation. Dans son intérieur, tout comme dans sa chaire, le ministre était un nouvel homme. La nature ne le portait pas à devenir un tyran domestique : il ne s’opposait à la liberté ou au bien-être de personne ; mais il restait au milieu des siens comme une statue. Il excluait toute gaieté par sa présence silencieuse ; il exhalait une atmosphère de sombre tristesse.
Judith elle-même regrettait ce changement dans le caractère de son frère, quoiqu’elle eût souvent trouvé dans des jours plus heureux qu’il était un père trop indulgent. Comme Noémi, elle avait ses moments de remords, en pensant que ce changement était son ouvrage. Il eût peut-être mieux valu qu’elle eût tenu sa langue au sujet de ce jeune fou, qu’elle eût laissé le temps et la providence le guérir de sa folie. Le mariage de Noémi aurait été un honneur pour la famille, et, quoique miss Haggard eût été disposée à blâmer sa nièce de cette élévation, c’eût été une grande douceur de recevoir les condoléances d’amis dont la sympathie affectée n’aurait été qu’un masque à leur dépit intérieur. Oui, en prenant en considération toutes choses, Judith commençait à regretter de ne pas s’être tenue tranquille ; elle avait agi évidemment pour le mieux, – quand du reste avait-elle fait autrement ? – mais le pire était arrivé au lieu du mieux.
Cynthia portait sa croix sans murmurer ; elle ne trouvait ni bienveillance ni compassion chez personne, excepté chez James Haggard. Celui-ci pensait que c’était une dure chose pour sa petite belle-mère de mener une existence aussi triste. Elle n’avait pas même pour se consoler les soins du commerce et la délicieuse perspective des bénéfices ; elle ne savait pas non plus restaurer sa nature épuisée par une poignée de figues ou de raisins secs, quand le dîner avait encore été plus spartiate que de coutume. James était fâché pour « la pauvre petite femme », comme il l’appelait, et il était toujours bon pour elle, ce dont elle le récompensait par une affection sans bornes.
Mais son mari, le maître, le guide et l’ami qu’elle avait aimé si tendrement, révéré si profondément, à qui elle avait toujours rendu hommage, envers qui elle avait toujours conservé son affection, même quand elle avait été assez faible pour payer de retour la passion romanesque d’Oswald, son mari lui avait retiré ses faveurs ; il ne l’aimait plus ; il regrettait sans doute de s’être enchaîné à une créature aussi faible et aussi inutile !…
« Que suis-je dans sa vie ? se demandait-elle avec le plus profond découragement. Je ne puis même tenir sa maison ; d’autres le font ; je m’assieds à son foyer comme une étrangère. Il ne veut pas me laisser partager son existence élevée ; si je lui fais une question sur les livres qu’il lit, ou si je lui parle de notre religion, je surprends un sourire dédaigneux sur ses lèvres.
Cette pensée était un poison. Cynthia cherchait dans sa vie ce qui avait pu offenser son mari ; elle n’y découvrait rien qui pût expliquer sa colère. Elle avait commis une faute en laissant Oswald l’aimer et en laissant son propre cœur aller à Oswald, elle le savait ; elle avait versé sur sa faute bien des larmes, et, après avoir dit un éternel adieu au coupable, elle considérait cette erreur comme une chose du passé ; elle s’en était repentie et en quelque sorte l’avait expiée. Elle ne croyait pas que la jalousie fût la cause du changement de son mari : la jalousie est alliée à l’amour ; et sa plus grande crainte était que Joshua n’eût pour elle de la haine. Elle ne savait pas qu’elle était en butte à un genre de jalousie ayant ses racines dans le plus profond amour, un amour qui a les apparences de la haine et va souvent jusqu’au meurtre, une jalousie semblable à celle qui poussa Othello à frapper Desdémone devant les envoyés vénitiens, en un mot la passion des natures fortes. Elle supportait la dureté de son mari avec une douce soumission, qui aurait pu adoucir un caractère plus dur que celui de Joshua et l’aurait assurément adouci lui-même sans la corrosive influence d’une jalousie toujours éveillée, jalousie du passé, jalousie d’une ombre ; car Oswald, parti, n’était plus qu’une ombre.
Joshua n’avait pas dit un mot à sa fille au sujet de la lettre d’Oswald. Toute la journée pendant laquelle Cynthia se trouvait à Matcherly, Noémi avait été pleine d’anxiété et de crainte. Comment son père agirait-il ? Sa colère contre Oswald prendrait-elle une tournure de violence. C’était assurément à craindre ; c’était un malheur qu’elle n’avait pas prévu quand elle avait donné la lettre à Joshua ; mais la passion est fatalement aveugle. Le mal étant fait, elle pouvait envisager trop clairement le danger possible.
Pendant toute cette longue journée, elle fut inquiète et attentive ; que craignait-elle ? Elle ne le savait pas, ou plutôt elle n’osait se dire à elle-même ce qu’elle craignait. La matinée se passa très tranquillement ; Cynthia, assise dans le parloir, faisait de la couture ; Noémi était occupée à ses travaux habituels du ménage. Elle entra dans le parloir et en sortit un bon nombre de fois, et toujours elle trouva Cynthia dans la même attitude et travaillant assidûment.
Joshua avait-il parlé à sa femme de la lettre ? Noémi pensait que oui. De brillantes couleurs couvraient les joues pâles de Cynthia et trahissaient une agitation soigneusement contenue ; à une phrase que Noémi lui adressa, elle répondit avec distraction. Noémi pensait bien qu’elle devait savoir quelque chose de la lettre.
Après dîner, Cynthia monta dans sa chambre à coucher et redescendit au bout de cinq minutes, avec son chapeau. Comme on était ce jour-là très affairé à la boutique, tante Judith et James étaient à leur travail. Joshua était sorti. Il n’y avait que Noémi au parloir quand Cynthia redescendit, prête à sortir.
« Je vais faire une longue promenade, Noémi, dit-elle ; je serai de retour pour le thé. »
Il n’y avait nul danger que Noémi offrît d’accompagner sa belle-mère : elles ne s’étaient pas promenées ensemble depuis le départ d’Oswald ; de jour en jour, l’abîme s’était élargi.
Celle promenade de Cynthia étonna Noémi. Pouvait-elle être allée voir Oswald ? Cela paraissait tout à fait invraisemblable. Joshua avait la lettre ; c’était Joshua qui irait au rendez-vous ! Et alors qui pouvait prédire l’issue de la rencontre ?
Noémi allait et venait dans la maison et le jardin, errant comme une âme en peine ; cette attente lui devenait intolérable : elle devait suivre son père au vieux puits ; elle était bien sûre qu’il y était allé ; elle devait s’y rendre aussi, ou du moins tout près, quelque malheur qui pût arriver. Oh ! pourquoi lui avait-elle donné cette misérable lettre ! Aveugle et méchante rage qui lui avait fait commettre un acte aussi odieux !
« Avais-je besoin, s’écriait-elle, de faire le malheur de mon père et celui d’Oswald ? Oh ! hier, j’étais folle de colère et de jalousie ! »
Elle mit son chapeau et sortit sans être vue : Sally était dans la cuisine, occupée à laver les briques rouges. Les maisons blanches brillaient d’un éclat éblouissant ; le soleil étincelait sur la gentille petite ville. Les œillets et les roses rouges formaient çà et là des plaques de feu ; la rouge lumière de la forge pâlissait sous le soleil. Noémi ne se préoccupait pas de la chaleur ; elle marchait rapidement, suivant le sentier qui conduit à Matcherly ; puis elle se mit à courir dans le chemin étroit et ombragé jusqu’à ce qu’elle fût à la lisière du bois. Là, elle s’arrêta un moment, haletante et épuisée : ils pourraient être rentrés pendant ce temps, Cynthia, Oswald et celui qui était venu pour épier leur rendez-vous ou pour le troubler !… Elle pouvait se trouver face à face avec le perfide ! Son cœur battait violemment à cette pensée.
Il existait au centre du bois un chemin bien tracé, pour le bétail ; c’était sans doute la voie que l’on prendrait pour aller dans la direction du vieux puits. Noémi pouvait facilement côtoyer ce large chemin plein d’herbes, en suivant un étroit sentier sous bois, parmi les troncs lisses à l’écorce argentée et les troncs rugueux des chênes à la teinte grisâtre. Le sentier courait comme un fil à travers la fougère. Par ce chemin étroit, Noémi alla rapidement jusqu’au terrain élevé qui dominait le communal de Matcherly. Elle choisit là son poste d’observation derrière un gros chêne garni de lichen et à moitié étranglé par du lierre. Ce Mathusalem des arbres, dont les branches étaient tombées l’une après l’autre sous la main du temps, mais dont la cime conservait encore un abondant feuillage, semblait surveiller ou menacer la nature environnante. On pouvait s’imaginer quelque druide prophète transformé en arbre et annonçant à la terre le mal à venir.
Abritée par ce large tronc, au milieu des fougères et des aubépines, Noémi attendit pour voir passer son père et Oswald et s’assurer que tout allait bien. Ils ne pouvaient guère passer que par le chemin du bétail ; c’était la seule voie directe pour se rendre à Combhaven ; le sentier sous bois était trop étroit et trop sauvage pour tout autre que les habitants fourrés ou emplumés de la forêt.
Elle attendit ; le temps lui parut long et pénible. Un peu après quatre heures, elle vit Cynthia qui s’avançait lentement, très pâle, portant sur ses joues blanches des traces de larmes, et ayant un air résigné comme quelqu’un dont l’âme est tranquille.
Elle vient de le voir, et cependant elle n’a pas l’air honteux d’une coupable, pensa Noémi, qui commença à prier Dieu que Joshua n’eût pas vu ce rendez-vous clandestin et n’eût pas été exposé à la tentation de quelque acte coupable.
Le temps pendant lequel elle eut à attendre l’arrivée de son père lui parut interminable, tellement lui pesait le poids d’une crainte inconnue. Cependant il n’y avait pas une demi-heure que Cynthia était passée, lorsque Joshua vint lentement le long de la clairière et passa à un mètre à peine de l’arbre derrière lequel sa fille le guettait.
Elle se leva à son approche et s’appuya contre le gros chêne, regardant la figure de son père comme elle n’avait jamais rien regardé sous la lumière du ciel ; jamais rien ne l’avait encore à ce point épouvantée et glacée. Il eût été moins terrible pour elle de regarder la mort en face.
Blanc jusqu’aux lèvres, avec de larges gouttes de sueur sur le front et sur les joues, la bouche rigide, ses yeux noirs presque cachés sous le froncement de ses sourcils, Joshua, le prédicateur chrétien, l’homme assuré du salut et de la grâce, passa sous le jour vacillant et sombre comme quelque horrible vision du péché et de la vengeance ! Il passa et disparut.
Noémi s’appuya contre l’arbre, les mains jointes, ses yeux regardant l’espace vide, les rayons du soleil dans lesquels dansaient et étincelaient des millions d’atomes, dont chacun était un être vivant : elle voyait toujours cette terrible et blanche figure, ressemblant à la figure d’un homme revenant directement de quelque horrible scène de meurtre, la figure d’un homme chargé d’un crime.
« Ô mon Dieu, s’écria Noémi dans un appel d’immense désespoir, pourquoi nous as-tu créés, pécheurs prédestinés, jugés et condamnés dès avant notre naissance ? Le meilleur de nous, le plus loyal, le plus sincère, le plus noble, est une proie livrée au démon ! Mon père lui-même, mon père devenu le plus bas, le plus noir des pécheurs !… »
Elle restait dans la même attitude, soutenue par le tronc moussu ; elle restait comme en extase, et voyait derrière le feuillage sombre s’abaisser le soleil, dont la lumière passait de l’or au rose, du rose au rouge, et du rouge au pourpre le plus tendre. Elle considérait ces changements de nuance, à demi inconsciente de ce qu’elle avait devant les yeux et comme incertaine de sa propre identité. Cette Noémi Haggard, appuyée contre un arbre, lui semblait à elle, dans son individualité présente, une créature malheureuse et abandonnée, digne de pitié. Elle avait compassion d’elle-même, et cette compassion allait presque jusqu’au mépris. C’est ainsi qu’elle resta dans un rêve tout éveillée ; mais la nature finit par céder, et elle tomba épuisée sur un amas de feuilles au pied de l’arbre.
Là, faible et épuisée, mais n’ayant pas perdu connaissance, elle guetta encore jusqu’à ce que la nuit épaisse fût descendue sur le bois et qu’elle entendît le cri du hibou et vît les lièvres courir à quelques pas de l’endroit où elle était. Elle ne se leva pour rentrer que lorsque la nuit l’eût complètement enveloppée ; elle connaissait trop bien le bois pour se perdre, même au milieu de l’obscurité profonde. Elle rentra lentement, se préoccupant peu si l’on s’étonnerait ou s’inquiéterait de son absence.
Et, pendant tout le temps qu’elle avait guetté, elle n’avait pas vu passer Oswald !
Sous une surface tranquille, l’existence de la famille de Joshua cachait des eaux troublées.
Noémi n’oubliait pas la terrible expression qu’elle avait vue sur la figure de son père dans le bois. Ce souvenir la poursuivait partout, à tous moments, et ne pouvait s’effacer de son esprit. Que signifiait cette expression ? Elle ne le savait pas, ou du moins n’osait donner une forme à la pensée qui était dans son esprit ; mais il y avait là certainement l’indice d’un mal, – mal dans l’âme de son père, malheur pour Oswald !
Si elle avait été sûre qu’Oswald eût mis à exécution l’intention qu’il exprimait dans sa fatale lettre à Cynthia, elle aurait été comparativement heureuse et tranquille ; mais elle ne savait rien à ce sujet ; elle ignorait s’il était réellement parti pour l’Amérique, quand et comment il avait quitté Combhaven. Cynthia peut-être le savait ; mais Noémi, même pour tranquilliser son anxiété et ses craintes, n’aurait pu s’abaisser au point d’aller chercher des informations près de la femme pour laquelle elle avait été abandonnée. Non, si Cynthia savait quelque chose de certain, elle devait garder ce secret dans son sein. À part des relations de pure forme et cérémonieuses, à part la simple politesse dans les rapports de chaque jour, il ne pouvait y avoir rien de commun entre Noémi et sa belle-mère. L’abîme qui les séparait était infranchissable.
La lettre d’Oswald annonçait qu’il avait l’intention de quitter Combhaven par la diligence de nuit. Il n’était point parti par cette voiture ; car James Haggard, qui aimait à se promener le soir quand les volets étaient mis et qui prenait un grand intérêt aux affaires des autres, avait assisté ce jour-là au départ de la diligence, et il fit à la famille pendant le silence du souper un récit détaillé de cet évènement intéressant dans la vie journalière de la ville.
« Il n’y avait à l’intérieur, dit James, qu’une seule personne, la vieille Mrs Skevinew, allant à Exeter voir sa fille mariée ; elle avait trois cartons, deux parapluies, une paire de socques à l’anglaise et une paire de socques à la nouvelle mode, achetées l’avant-veille à tante Judith, une manne de pois, une jeune oie, une corbeille d’œufs, un pot de crème caillée, un mouchoir de coton rouge plein de prunelles, deux pâtés enveloppés dans du papier brun et une tête de cochon. Ses amis ne seront-ils pas contents de la voir ?
— Qui est-ce qui était à l’extérieur ? » demanda tante Judith.
James débita tous les noms en les comptant sur ses doigts.
« Il n’y avait personne autre dans la voiture ? demanda Noémi en regardant son père, qui, assis à sa place accoutumée, les sourcils froncés, ne buvait ni ne mangeait.
— Personne. »
Il n’est point parti par cette diligence, pensa Noémi. Mais alors il lui vint immédiatement à l’esprit que, le retour de M. Pentreath à Combhaven ayant été secret, il avait dû s’arranger pour n’être pas vu en quittant la place. Or le départ de la diligence était un évènement public. Prendre cette voiture au point de départ, c’est-à-dire à l’auberge de la Première et Dernière, sans être vu, était donc absolument impossible, à moins d’aller se cacher dans le coffre avant l’arrivée des curieux. Non, si Oswald s’était déterminé à voyager par cette diligence, il s’était sans doute rendu à pied dans quelque endroit tranquille pour y attendre le passage de la voiture.
Cette réflexion apaisa les craintes de Noémi, en quelque mesure, mais ne fit pas le calme dans son cœur. La figure de son père lui apparaissait comme quelque image impie envoyée par Satan pour suggérer le mal. Que s’était-il passé entre Joshua et ce coupable si faible ? De quelle violence le ministre avait-il usé dans ses reproches à l’amant de sa femme ? Qu’il y eût eu une rencontre pleine de colère, Noémi n’en doutait pas. Il fallait que Joshua se fût abandonné violemment à une passion coupable, qu’il se fût livré entièrement au tentateur des hommes, pour que sa physionomie eût pris une telle expression. La noirceur de l’esprit du mal s’y reflétait. Dans le sombre éclat de ses yeux noirs brillait une flamme échappée des portes ouvertes de l’enfer. Il y avait eu de dures paroles prononcées, des paroles de haine et de fureur, peut-être même quelque acte de violence, un coup frappé par la main vigoureuse de Joshua, qui aurait pu écraser le coupable comme s’il avait été le tentateur lui-même sous la vile forme du serpent. Mais cela était passé, et Joshua commençait sans doute à se repentir de sa violence ; et Oswald était en route pour un monde éloigné, pour commencer une vie nouvelle et plus sage.
« Dieu le protège, le garde et le conduise dans le droit chemin ! pensait Noémi. Qu’il fasse de lui un homme juste et bon ! Je pourrais supporter la douleur de la séparation, si je pouvais être assurée d’un heureux avenir pour lui sur la terre et dans un monde meilleur. »
Oh ! existence vide de laquelle il avait disparu à jamais ! Oh ! tristes jours qui étaient comme un fardeau pour ce jeune esprit et la courbaient dans la poussière ! oui, véritablement, dans la poussière ; car, en son désespoir extrême, il lui semblait que ce serait une fin bonne et désirable d’être couchée dans quelque coin de terre solitaire, d’être couchée la tête cachée dans les fougères et les fleurs sauvages, et d’y attendre la mort. Assurément l’ange de la mort prendrait pitié de sa triste destinée, viendrait l’envelopper dans l’abri de ses ailes, la consolerait et la guérirait.
« Il n’y a pas d’autre consolation, pas d’autre guérison ! » se disait-elle, oubliant dans son désespoir toutes les anciennes et pieuses leçons, oubliant même dans l’âpreté de sa douleur de faire du bien aux autres.
Elle ne demandait de consolation à personne, pas même à l’honnête James, qui était malheureux de voir autour de lui ces figures pâles et désespérées, et qui s’empressait de prodiguer les consolations à sa manière.
« Allons, Noémi, du courage, et soyez gaie comme une fille sensible, disait-il ; il y a toujours dans la mer de beaux poissons qui peuvent en sortir, et, quoique vous ayez manqué un beau saumon par la folie de votre père, vous aurez bientôt votre filet rempli, je vous le garantis ; une jeune fille bonne et gentille comme vous ne manquera jamais d’amoureux !
— James, si vous me parlez comme cela, je vous détesterai, s’écriait Noémi. J’irai seule dans ma tombe, vous le savez ; et, si vous pensez autrement de moi, vous n’êtes pas digne d’être mon frère.
— Bah ! répliquait James. Quelles jolies idées dans notre famille ! Le père refusant le seigneur du manoir pour son gendre, et vous, parlant de mourir vieille fille, parce que votre première affection a été flétrie ! Eh bien, si mon premier amour prend une mauvaise direction, je tournerai mon cœur dans la bonne route aussi facilement que je guide le gris Dobbin dans un chemin où il ne veut pas aller ; seulement une secousse des rênes ou un coup de fouet, et nous partons. »
Écrasée par la fatigue de l’existence, Noémi s’efforçait néanmoins de faire son devoir. Tante Judith elle-même ne trouvait pas de sujet de plainte contre Noémi ou Cynthia, à moins que leurs yeux égarés, leurs figures pâles, leurs voix contenues, sans aucun éclat de joie, ne fussent des motifs suffisants pour les réprimander. Les travaux de la maison étaient fidèlement accomplis ; l’empesage, le raccommodage, le repassage, l’époussetage, tout était régulièrement fait. Cynthia avait fini sa douzaine de chemises, sans un seul faux pli et sans dévier de la droite ligne dans la couture perlée du col et des poignets. Actuellement, elle avait entrepris de tricoter des bas de laine grise pour Joshua, ce qui était une agréable occupation, permettant de rêver et ne demandant que très peu d’exercice des facultés intellectuelles jusqu’à ce que l’on soit arrivé au talon ; elle avait l’habitude d’aller s’asseoir dans le jardin ou dans la solitude, par les calmes après-midi de septembre ; sa figure grave et réfléchie, penchée sur ses aiguilles luisantes, trahissait un chagrin constant. Les demoiselles Webling auraient à peine reconnu leur joyeuse petite servante dans cette sérieuse jeune femme, dont le teint était presque aussi blanc que son bonnet. Joshua voyait rarement la patiente jeune femme, assis à sa place à lui sur la pelouse ; car, il devenait de plus en plus infatigable dans ses visites aux membres épars de son troupeau, parcourant de longues distances pour aller vers les habitations isolées, vers les cabanes des laboureurs. Quand il n’était pas occupé de la sorte, il passait ses après-midi dans des excursions solitaires au bord de la mer ; le mouvement des flots était en harmonie avec le trouble de son âme.
Sauf pour la prière en famille et les repas, on le voyait rarement chez lui ; il avait presque entièrement déserté la boutique. Tante Judith se lamentait sur la perte des bonnes vieilles habitudes qui avaient donné le premier rang commercial dans Combhaven à la maison Haggard. Le salut d’une âme était sans doute une chose importante ; mais un homme sûr de son salut dans l’éternité pouvait bien se permettre de s’occuper de ses affaires temporelles au lieu d’errer comme Jean-Baptiste dans des lieux désolés sans avoir personne à baptiser.
« Il pourrait tout aussi bien vivre au sommet d’une colonne comme saint Siméon… comment s’appelle-t-il ? et avoir ses repas montés jusqu’à lui par une échelle, disait Judith avec dédain, si son esprit n’est jamais à ses affaires ! »
Pour Noémi, c’était une petite chose que Joshua fût indifférent à la perte et au gain, et s’éloignât du commerce par lequel son père et son grand-père avaient maintenu leur importance et leur respectabilité dans la petite ville. Le changement qu’elle voyait en lui était plus alarmant que cette négligence des devoirs journaliers ; ce changement, elle l’associait involontairement avec le souvenir de ce jour affreux où elle avait vu sa sombre figure de meurtrier passer devant elle dans l’obscurité du bois.
Durant les soirées d’automne, lorsqu’elle pouvait s’échapper de la triste maison, Noémi se sentait attirée comme par un effet magnétique vers le bois de Pentreath : ce n’était pas qu’elle y trouvât la paix ou la consolation. Elle aimait ces ombrages sous lesquels elle pouvait nourrir son chagrin, de même qu’une personne inconsolable visite la tombe de son mort bien-aimé. Combien l’endroit paraissait désolé à cette saison du déclin de la nature ! Tous les chemins étaient pleins de feuilles tombées déjà à moitié pourries dans les creux où séjournait l’eau de la pluie ; les grenouilles coassaient dans les places marécageuses ; çà et là, quelque couleuvre morte gisait au milieu des mares.
Rarement Noémi arrivait en vue de la maison abandonnée, où les vieux serviteurs vivaient dans une paresseuse réclusion, attendant les ordres de leur maître. Cette maison ressemblait presque à celle qui dans les contes de fée dormit pendant cent ans ; mais il ne s’y trouvait pas une aimable princesse brillant comme un joyau dans la pièce la plus reculée ; il n’y avait que chambres vides, poussière et solitude.
Un soir, au commencement d’octobre, Noémi avait poussé sa promenade un peu plus loin qu’elle n’en avait l’intention, et, pour rentrer en temps convenable, il lui fallait prendre le plus court chemin, qui était à travers le parc ; elle se trouva conduite ainsi tout près de la maison. La soirée était splendide. Le soleil était couché rouge derrière les arbres avant qu’elle entrât dans le bois ; et maintenant la lune s’était levée et brillait au loin au-dessus de l’immensité de la mer : une belle soirée douce et paisible.
Elle ne retournait qu’avec peine chez elle, pour entendre l’exhortation du soir de son père ; ces exhortations étaient toujours d’un caractère si sombre qu’elles la portaient plutôt à désespérer qu’à guérir son âme du chagrin profond où elle s’abîmait.
La porte du vestibule était ouverte ; à l’intérieur brillait une faible lumière. Nicolas, le vieux sommelier, était assis sous le porche. Il reconnut Noémi pendant qu’elle suivait le bord du jardin ; il se leva promptement et vint à elle :
« Je vous demande pardon, miss Haggard, mais je viens de vous voir, et j’ai pris la liberté de vous suivre. Avez-vous appris quelques nouvelles de notre jeune seigneur ? J’ai souvent désiré en demander quand je suis allé à la boutique pour acheter mon thé et mon sucre ; mais votre père n’était pas là, et je n’aurais pas aimé à questionner votre tante ; elle est si brusque !
— Non, Nicolas, nous n’avons eu aucune nouvelle : il vous serait plus facile qu’à nous d’entendre parler de votre maître.
— Oh ! mon Dieu ! je m’attendais bien à quelque chose de mal, quand il revint aussi subitement et qu’il me recommanda de n’en rien dire ; quand il ajouta qu’il partait pour l’Amérique et que je devais tenir la maison en ordre jusqu’au retour de M. Arnold, qui serait alors le maître ici. Tant de changement en si peu de temps, n’est-ce pas, miss ? Il me semble que le monde est tout sens dessus dessous, depuis que le pauvre vieux maître est parti ! Il était horriblement regardant, c’est vrai ; mais j’étais habitué à lui, et je regrette même sa parcimonie. Il regardait à chaque bout de chandelle. Et le nez qu’il faisait, lorsqu’il soupçonnait que nous faisions frire un morceau de lard pour notre souper ! Eh bien, il est parti pour un monde où l’avarice et les économies ne l’aideront pas, pauvre gentleman ! Il n’y a pas de bouts de chandelle dans la Jérusalem céleste. »
Nicolas soupira tristement, comme s’il doutait qu’un tel monde, dans lequel l’économie des épluchures de fromage ne pouvait se pratiquer, convînt à son défunt maître.
« Et vous n’avez rien appris, miss ?
— Rien, répondit Noémi ; mais c’est à peine s’il y a eu le temps.
— Je ne puis le dire, mais je présume qu’il n’y a pas eu le temps ; et cependant je commence à me sentir l’esprit inquiet à son sujet ! Il y eut quelque chose d’étrange dans son départ…
— Que voulez-vous dire ? demanda Noémi en le regardant attentivement.
— Eh bien, voici ! il me dit : « Nicolas, vous porterez ces deux grandes malles à la diligence, ce soir, et ce sac de voyage. » Les malles, il les avait remplies de ses livres, de ses effets et de différentes choses, le latin, afin de les emporter avec lui en Amérique. « Je marcherai devant, et je me ferai prendre par la diligence vers la barrière de Henbury ; vous mettrez ces malles dans le coffre de la voiture, » qu’il me dit. Alors, le jardinier et moi les avons mises dans une brouette, et nous les avons conduites à la diligence et mises dans le coffre avant sept heures.
— Et ensuite ? demanda Noémi avec une impatience contenue.
— Ensuite, miss Haggard ? Eh bien, les malles et sac de voyage sont maintenant dans la chambre du jeune maître ! Revenus comme un mauvais penny !…
— Revenus ?
— Oui. La diligence ne le rencontra pas vers la barrière de Henbury. Le cocher ne le vit pas tout le long de la route et arriva à Exeter sans qu’il y eût personne pour prendre les malles, ni aucune instruction donnée à leur sujet ; alors il les rapporta, et, si le jeune squire est parti pour l’Amérique, il est parti sans ses bagages. Ah ! mon Dieu, miss, qu’avez-vous ? J’espère qu’il n’est rien arrivé de mal ; mais parfois je pense que les choses ne sont pas tout à fait naturelles.
— Il peut avoir changé d’idée au dernier moment, dit Noémi en balbutiant. Il peut ne pas être parti pour l’Amérique.
— Peut-être, miss ; mais, en quelque endroit qu’il soit parti, il y est allé sans ses bagages, sans même le sac de nuit avec ses rasoirs et ses vêtements de nuit.
— Il peut avoir eu d’autres bagages à Londres.
— Il avait une valise noire à l’auberge où il s’était arrêté à Londres ; mais elle n’était pas grosse et n’aurait pas été suffisante pour aller en Amérique ou en n’importe quel pays étranger. Et puis les livres et les choses qu’il aimait tant, son pupitre pour écrire, la plus grande partie de ses habits… C’est étrange qu’il ne les fasse pas demander.
— Il peut ne pas en avoir eu besoin.
— Mais c’est singulier qu’il n’en ait pas eu besoin pendant tout ce temps. Et si la diligence ne l’a pas pris, – et nous savons qu’elle ne l’a pas pris, – comment est-il parti ? Personne ne l’a vu partir, personne n’a entendu parler de lui. Seigneur Dieu ! miss, comme vous êtes pâle !… Je n’aurais pas dû dire toutes ces choses ; mais elles pèsent si lourdement sur mon esprit ! Cela me console d’en parler. L’homme d’affaires de Londres m’envoie mes gages mensuellement et une indemnité de nourriture pour moi et les autres de la maison. Nous pourrions vivre grassement ; mais nous sommes habitués à la parcimonie, et nous l’aimons. Nous ne pourrions avoir une meilleure place ; seulement ces deux malles me tracassent l’esprit, et je ne serai pas tranquille tant que je n’aurai pas une lettre de mon maître. »
Quelle consolation Noémi pouvait-elle lui donner, elle dont les pensées étaient pleines de crainte ? Elle rentra et trouva le cercle de famille qui l’attendait. Le temps ordinaire de la prière était passé d’environ dix minutes.
« Des promenades encore, Noémi !… » dit son père avec sévérité.
Il ouvrit la Bible et commença à lire un chapitre de Jérémie qu’il expliqua ensuite, s’arrêtant sur tout ce qu’il y avait de plus sombre dans le texte.
La prière qui suivit fut plutôt un cri d’abaissement de soi-même et de désolation qu’une supplication, étrangement différente de ces simples prières que le divin Maître enseignait à ses disciples. Joshua ne s’adressait pas à Dieu pour obtenir les choses nécessaires à la vie ; il ne demandait pas d’être pardonné comme il pardonnait : il se courbait dans la poussière devant un Dieu courroucé, répandait des cendres sur sa tête et s’abaissait avec une humilité qui approchait du fanatisme.
« Qu’est-ce qui vous a retenue si longtemps, sœur ? demanda James au souper.
— Nicolas, le sommelier de la métairie, m’a arrêté pour me parler de son maître ; il est très inquiet à son sujet.
— Pourquoi ? demanda vivement son père.
— Parce qu’il est parti depuis si longtemps et qu’il n’a pas encore écrit.
— Comment une lettre aurait-elle pu arriver ? Il n’y a pas trois mois qu’il est parti ; et même, s’il y avait assez de temps, pourquoi écrirait-il à Nicolas ? dit Joshua.
— Dans tous les cas, Nicolas est inquiet, » répondit Noémi.
Elle ne parla pas du retour des bagages, qui était la principale cause de l’inquiétude du vieux serviteur.
« Tout ce que je puis dire, c’est qu’un jeune homme qui possède une semblable propriété est un fou d’aller en Amérique ! » conclut James.
C’était alors un fait généralement accepté que le jeune squire était parti en Amérique, et il y avait des versions variées sur le motif de cet exil. Les hommes mettaient cette idée que Noémi et lui s’étaient querellés et que cette querelle d’amoureux avait été la cause de son départ. Les femmes penchaient pour l’inconstance du jeune homme : il s’était repenti de son engagement avec la fille de l’épicier et s’était éclipsé pour en éviter l’accomplissement.
« C’était très bien tant que son père vivait, et il semblait qu’il dût vivre cent ans, disait Mrs Spradgers ; le jeune homme alors n’avait pas seulement un billet de cinq livres à lui ; il savait que M. Haggard était un homme à son aise, et il pouvait plus mal faire que d’épouser Noémi, mais ce fut une toute autre chose quand le vieillard eut cessé de vivre, et que le jeune homme se vit en possession d’un bien plus considérable qu’il ne s’y était jamais attendu. C’est tout naturel qu’il ait alors regardé plus haut. Les choses changent avec les circonstances. »
L’année arrivait à sa fin et on n’avait reçu aucune nouvelle du jeune squire. Il n’y avait peut-être aucune raison pour qu’il se donnât la peine d’écrire à quelqu’un de Combhaven ; c’est ce que tâchait de se dire Noémi, pour se délivrer du fardeau de pensées inquiètes qui l’oppressaient. On ne pouvait guère s’attendre qu’il écrivît à ses vieux domestiques ; il avait pourvu à leurs besoins chez un solicitor de Londres. Ses loyers étaient touchés par un agent local et payés au même homme d’affaires. Il n’y avait personne à Combhaven qui fût en droit d’attendre une lettre de lui. Il avait rompu avec toutes ses anciennes relations et commencé une nouvelle vie dans une contrée nouvelle. Il était peut-être un aventureux voyageur au cœur léger, pendant qu’elle pensait à lui avec une si grande inquiétude.
« Pourquoi ne puis-je le bannir de mon esprit ? se demandait-elle. C’est une faute de s’arrêter avec autant de persistance sur une perte terrestre. « Si ta main droite t’offense, coupe-la ! » Il s’était mis entre le ciel et moi ! car je l’aimais trop ; même maintenant qu’il est bien loin, sa pensée me rattache à la terre. Pourquoi ne puis-je l’oublier ? »
Il y avait une autre question dans son cœur : « Pourquoi ne puis-je oublier la figure de mon père dans le bois ? »
La nouvelle année commença ; et il n’y avait aucun changement dans la tranquille maison, sauf pour Cynthia, un changement qui s’était opéré si doucement qu’il était invisible aux yeux de ceux qui la voyaient chaque jour. La jeune femme du ministre avait langui et dépéri depuis cet été si troublé. Son corps svelte avait perdu sa tournure gracieuse ; ses bras n’étaient plus ronds et pleins ; l’ovale de ses joues avait disparu ; ses paupières aux veines bleues tombaient languissamment sur ses deux yeux, dont l’expression semblait demander la pitié et le pardon.
Cet hiver, la popularité de Joshua atteignit son apogée. Sa parole ardente, l’éloquence de ses foudres théologiques agissait sur ses auditeurs comme un stimulant et un tonique. On venait de villages éloignés pour l’entendre. Il était fier de sa popularité, exalté par l’idée qu’il ramenait des pécheurs à Dieu, luttant corps à corps contre le démon et tous les mauvais anges. Il vivait à part de tous les siens, comme un étranger parmi eux, quoique assis au même foyer.
On eût dit des gens de l’ancien temps donnant abri à un prophète. Ils osaient à peine lui parler et l’approchaient avec un respect craintif. C’était une chose entendue qu’il n’avait plus rien à faire avec le commerce qui dans les années passées occupait la moitié de son temps. James prenait maintenant le gouvernail des affaires ; il se sentait l’étoffe des grands capitaines. Joshua ne paraissait guère avoir conscience du changement qui s’était opéré dans son existence ; c’était un rêveur vivant dans le monde des rêves.
Ainsi commença l’année ; puis vint le printemps. Noémi sentait que sa jeunesse était partie et que le années ne pouvaient plus lui apporter que la vieillesse et la mort : elles ne lui promettaient plus rien, plus l’ombre d’une espérance.
On était au mois de mars ; il y avait juste un an que le vieux squire avait été atteint de sa fatale maladie. Les asphodèles commençaient à fleurir dans les endroits exposés au soleil ; une faible teinte de verdure se voyait sur les haies.
Noémi était assise seule dans le parloir, par l’obscurité d’une soirée bien calme ; elle avait accompli tous ses devoirs de la journée et pouvait se permettre de se reposer. Elle regardait le point de vue familier, la mer et la courbe de la route autour de la montagne du côté de la métairie, avec des yeux tristes et désespérés. Aucun messager de bonheur ne viendra jamais à elle par cette route où elle a vu passer le convoi du vieux squire, descendant lentement avec ses panaches de deuil, il y avait moins d’une année.
« J’ai éprouvé ce jour-là l’étrange sentiment d’une perte irréparable, pensait-elle en se rappelant le triste cortège et ses propres sentiments lorsqu’elle le regardait s’approcher. Il me semblait que la fin de mon bonheur était arrivée ; que le changement, le chagrin ou la mort étaient là tout près ! »
Le crépuscule s’assombrit, et le paysage prit un aspect fantastique.
Qui était celui qui descendait la colline d’un pas tranquille, avec une allure insouciante et aisée qui paraissait lui être familière ?
Noémi sentit battre son cœur vivement ; elle devint froide, prête à défaillir : ce n’était pas un paysan revenant de son travail ; elle connaissait bien la tournure des gens de Combhaven. Cette taille mince, élancée, cette aisance de mouvements, n’appartenaient pas à un enfant de la campagne, à un rude laboureur habitué aux travaux de l’agriculture, ni à un pêcheur sentant le goudron et les herbes marines, avec des vêtements humides.
Elle se leva et ouvrit la fenêtre ; la fraîche brise de mars caressa sa figure frappée de terreur : cette fois, elle croyait réellement voir un fantôme.
« Il est revenu ! pensait-elle ; il n’est pas mort ! Oh ! folles craintes ! Oh ! malheureux doutes sur le meilleur et le plus loyal des hommes ! Il est sauf, et il est revenu ! Je le reverrai encore une fois vivant et heureux ! Oh ! merci, mon Dieu !… »
Il approcha. Oui, c’était Oswald Pentreath ; dans le demi-jour, elle voyait cette figure bien connue. Qu’il avait bon air ! Comme il paraissait fort et brave ! Le voyage et les contrées étrangères lui avaient fait beaucoup de bien : la poitrine était plus large ; il marchait d’un pas plus ferme, tenant sa tête plus haut. Il venait à la maison de son père hardiment, non d’une manière furtive ; il venait comme un homme qui n’avait fait aucun mal, qui n’avait nulle cause de crainte.
« Il est guéri de sa folie ! il est encore mon loyal et noble fiancé ! Ô Dieu, tu es plein de miséricorde ! Ton amour est immense ! »
La figure connue était tout près ; il n’y avait que l’étroit jardin au-devant de la maison qui la séparât de Noémi ; et cependant alors il se produisit une chose étrange : le cœur de celle-ci se glaça. Le jeune homme regardait la maison comme quelqu’un qui cherche, comme un étranger qui s’oriente dans un endroit qu’il ne connaît pas. Il regardait en haut et en bas de la rue, entièrement privée d’êtres humains en ce moment. La jeune femme solitaire, avec une corbeille, qui faisait son petit trafic, était rentrée. Il regarda encore la maison et aperçut la figure pâle de Noémi à la fenêtre.
« Je vous demande pardon, commença-t-il avec courtoisie ; est-ce ici chez M. Haggard ? »
Les chagrins de toute une vie ne sont pas aussi terribles que le coup soudain qu’elle ressentit au cœur : il tuait à jamais ses espérances ; ce n’était pas la voix d’Oswald. Il y avait dans le ton une ressemblance qui se rencontre assez fréquemment chez les membres de la même famille ; mais la voix était plus forte, plus décidée ; elle manquait de la poétique langueur, de la gracieuse douceur de la voix d’Oswald. Celui qui parlait avait été habitué à commander en mer. Ce n’était pas un flâneur ayant passé insoucieusement la moitié de sa vie, couché avec nonchalance pendant l’été sur la mousse des bois, ou allant en automne se promener, la canne à la main, sur le bord des torrents grossis par les eaux.
Ce n’était pas Oswald ! Pendant une minute Noémi fut presque aveuglée par le sang qui lui afflua au cerveau ; pendant un instant, sa raison se troubla et elle fut presque sur le point de perdre connaissance. Puis son âme forte reprit le dessus, et elle comprit qu’il n’y avait rien de surnaturel, mais que c’était là le frère de son bien-aimé perdu, le deuxième fils du squire.
« Oui, répondit-elle d’une voix ferme, c’est la maison de M. Haggard ; désirez-vous voir mon père ?
— Ah ! alors vous êtes Noémi, s’écria vivement l’étranger. Je préfère vous parler à vous plutôt qu’à votre père ; vous pourrez m’en dire davantage. Je ne fais qu’arriver à la maison, et je suis très malheureux au sujet de mon frère. Puis-je entrer ? »
Comme cette voix résonnait agréablement dans sa ressemblance avec celle d’Oswald ! Ces intonations familières consolaient un peu Noémi de l’amer désappointement qu’elle venait d’éprouver ; son cœur se relevait de son désespoir. Arnold était de retour ; il découvrirait ce que son frère était devenu.
À cette pensée, une frayeur soudaine s’empara du cœur de Noémi ; elle eut comme la vision d’un jugement terrible ! S’il y avait quelque mystère coupable dans le sort d’Oswald, son frère ne mettrait-il pas à jour tous les faits ? Ces craintes vagues se dressaient devant elle comme une tête de Méduse. Elle ouvrit la porte à Arnold et resta muette quand, à son entrée, il lui tendit la main.
« Votre main est mortellement froide, dit-il ; ma venue si soudaine vous aurait-elle effrayée ? On dit que je ressemble beaucoup à mon frère ; et je crois que vous êtes très inquiète au sujet d’Oswald. »
Il était entré avec elle dans le parloir et s’était assis avec une amicale familiarité tout près de la chaise de Noémi.
« Oui, j’ai été très inquiète, dit-elle d’une voix faible.
— Je le vois. Plaise à Dieu qu’il n’y ait aucune cause de crainte, quoique le vieux Nicolas m’ait un peu effrayé par ses paroles de mauvais augure ! La dernière lettre que j’ai reçue de mon frère est de Londres, à la date du 14 juillet. Il me suppliait de revenir et me disait qu’il avait l’idée d’aller en Amérique, et que, s’il y allait, je devais prendre soin du domaine en son absence et me considérer comme en étant le maître, ajoutait-il avec sa générosité habituelle, aussi prêt à abandonner ses privilèges qu’Ésaü à changer son droit d’aînesse contre un plat de lentilles. Cette lettre me suivit de port en port, et je ne la reçus que huit ou dix semaines plus tard à Shanghaï, où mon vaisseau attendait une cargaison. J’allai directement chez l’agent d’Oswald à Londres, quand je quittai les docks ; il ne put rien me dire, si ce n’est que mon frère avait pris tous ses arrangements pour une longue absence d’Angleterre. Il devait être parti pour New-York le 14 août. Mais une chose qui étonnait cet homme de loi, c’est qu’Oswald n’avait pas encore demandé d’argent depuis son départ. « Il peut en avoir pris suffisamment, répondis-je ; car vous savez qu’Oswald a été habitué à faire durer longtemps un peu d’argent et même à s’en passer. – Cela se peut, dit l’homme de loi ; mais je sais que les jeunes gens, en général, dépensent vite l’argent quand ils ont une source où en puiser et même quand ils n’en ont pas ; c’est leur habitude. » Je devins inquiet et je partis aussi vite que ces affreuses diligences le permettent. Elles feraient à peine six nœuds à l’heure ! La vieille maison m’a paru si solitaire et si triste sans Oswald que la simple vue m’en rendait malheureux ; les paroles de mauvais présage du vieux Nicolas m’ont achevé : on eût dit le croassement d’un corbeau. Je suis venu alors directement à vous pour chercher une consolation.
— Je ne puis rien vous dire, répondit Noémi avec un soupir.
— Nicolas m’a dit que vous n’aviez reçu aucune lettre. C’est étrange ; car c’est à vous qu’il aurait écrit avant tout autre, je présume.
— Non ; je n’ai aucun droit pour attendre une lettre de lui.
— Quoi ! comme sa fiancée ?
— Notre engagement a été rompu quelque temps avant son départ ; ne le saviez-vous pas ?
— Du tout. Son dernier mot sur vous était plein d’affection… Pas dans sa dernière lettre, mais dans celle qui m’annonçait la mort de mon père : je devais revenir, et je vous aimerais beaucoup ; nous serions très heureux tous ensemble !
— Oui, je sais ! » dit Noémi avec une angoisse d’amer souvenir.
Combien de fois Oswald avait-il parlé de leur union d’amour et de bonheur, douces joies domestiques qu’Arnold devait partager !
« Mais pourquoi votre engagement fut-il rompu ? demanda brusquement le marin. Vous êtes-vous querellés ?
— Querellés ?… Oh non !
— Il doit alors s’être très mal conduit ?
— Non, non ! ce fut le désir de mon père. J’ai obéi à mon père en rendant Oswald libre, et il a accepté sa liberté ; il a été reconnaissant d’être délié ! L’amour ne dure pas toujours toute la vie… Je crois qu’il m’a aimée, mais… »
Ici, les larmes tombèrent sur ses mains tremblantes. Arnold se rapprocha d’elle et pressa doucement une de ces mains glacées avec une bienveillance fraternelle.
« Ma pauvre demoiselle !… Vous qui deviez être ma sœur ! Il s’est mal conduit, je le crains ; il y avait quelque chose de bizarre et de mystérieux dans sa dernière lettre. Et puis cette soudaine résolution d’aller en Amérique ! J’aurais dû voir que les choses allaient mal pour lui. Pauvre Oswald ! et je m’attendais à le trouver si heureux avec vous !
— La Providence en a ordonné autrement. J’étais trop heureuse avec lui, je le crains, trop absorbée dans les joies de ce monde.
— Pourquoi ne serions-nous pas heureux en ce monde ? Dieu n’a pas fait un monde aussi beau pour qu’il soit un lieu de souffrance. Vous ne pouvez vous imaginer, vous tous qui restez chez vous, comme cette terre est belle. Les oiseaux et les animaux, les reptiles, les insectes sont heureux ; toute la création libre se réjouit depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Pourquoi l’homme serait-il malheureux ? Pourquoi la Providence aurait-elle été offensée de ce que vous et mon frère vous vous aimiez tous deux et étiez heureux ? »
Noémi ne pouvait répondre ; c’était un article de sa religion que le Ciel désapprouvait les trop grands bonheurs sur la terre.
« Mais vous devez savoir où il est allé. Il vous aura certainement fait part de ses intentions ? demanda Arnold.
— Non, je n’ai rien su, rien connu de ses intentions… directement, » répondit Noémi.
Et une faible rougeur colorait ses joues pâles.
« Ne l’avez-vous pas vu quand il revint à la métairie au commencement d’août ; il vint pour vous dire adieu, je présume ?
— Non, je ne l’ai pas vu.
— Alors pourquoi est-il revenu à Combhaven ? Je n’ai rien pu savoir de ce qu’il y est venu faire, si ce n’est qu’il a fait ses malles et qu’il les a laissées. Quelle était donc la cause de son retour ?
— Vraiment, je ne puis vous le dire, » murmura Noémi dans une cruelle angoisse.
Arnold parut troublé ; il se leva et marcha dans la chambre, comme plus d’une fois il avait marché sur le gaillard d’arrière dans les moments de doute et de difficulté.
« Je ne puis comprendre cela, dit-il. C’est une affaire des plus étranges. Pourquoi est-il revenu faire ses malles et les faire porter à la diligence ? Et pourquoi n’a-t-il point paru pour les réclamer ? S’il n’est point parti par la diligence, comment est-il parti ?
— N’y a-t-il pas des navires qui vont de Rockmouth à Bristol ? suggéra Noémi ; il peut être parti par là.
— Une route lente et détournée à choisir après avoir décidé de partir par la diligence… Je commence à me trouver aussi inquiet que Nicolas. Oh ! mon cher Oswald, où êtes-vous ? Et pourquoi ce mystère ? Dieu veuille qu’il soit sauf et heureux quelque part ! Dieu veuille qu’il n’y ait pas eu un crime commis ! »
À ces paroles, la figure de Noémi devint d’une pâleur mortelle ; mais la chambre était trop sombre pour qu’Arnold vît ce changement.
« Si un malheur, quel qu’il soit, lui est arrivé, Dieu garde les coupables ! Car je ne leur ferai pas grâce : je les traquerai et je les trouverai. Mais non, je ne veux pas penser à cela. Je ne veux pas croire qu’il soit mort avant son temps, le frère qui me portait dans ses bras, qui était si doux, si aimant, et que j’aimais, Dieu le sait, de tout mon cœur, malgré mon éloignement. Combien de fois ai-je pensé à notre réunion et fait des projets pendant toutes les années écoulées ! et je reviens pour le trouver parti ! Et son sort est un mystère ! »
Il se laissa tomber sur une chaise et sanglota tout haut ; honnêtes larmes d’un homme au cœur loyal !
Ce fut au tour de Noémi d’être la consolatrice. Elle se pencha vers lui et posa légèrement la main sur son épaule.
« Je vous en prie, ne dites pas qu’il lui est arrivé malheur, dit-elle. Il peut avoir changé d’idée à la fin sur sa manière de voyager. Qui sait quelle chose insignifiante peut l’avoir influencé ?
— Qu’a-t-il fait toute cette journée ? demanda Arnold. Nicolas m’a dit qu’il avait quitté la métairie avant une heure, et la diligence ne devait le prendre qu’après huit heures du soir. Où était-il ? avec qui a-t-il passé son temps ? Il paraît n’avoir d’autres amis dans Combhaven que vous et votre famille. Et il n’était pas avec vous ?
— Non.
— Pouvez-vous m’aider à trouver où il était ?
— Non, je ne le puis pas.
— C’est malheureux. Si je trouvais les gens qui l’ont vu en dernier lieu, ils pourraient m’éclairer sur ses intentions. Il faut que je voie ce que je puis faire ailleurs. Je suis venu naturellement à vous pour vous demander votre aide ; mais j’ignorais que votre engagement était rompu. »
Sally apporta les chandelles allumées et tressaillit en voyant le capitaine de marine.
« Ne soyez pas effrayée, Sally, dit Noémi. C’est le capitaine Pentreath, le frère du squire.
— Seigneur ! murmura la servante ; je le prenais pour le fantôme du jeune squire.
— Votre père est-il ici ? demanda Arnold. J’aimerais à le voir.
— Non, il est à sa classe du soir ; il ne sera pas rentré avant près d’une heure, et je sais qu’il ne pourrait rien vous dire de plus que ce que je vous ai dit, ajouta Noémi.
— Peut-être non ; mais il pourrait me donner un avis. J’ai entendu dire que c’était un homme supérieur. J’aimerais à le voir ; je viendrai demain. Bonsoir, Noémi. Je puis vous appeler ainsi, n’est-ce pas ? en souvenir de mon frère ; il me disait de vous considérer comme une sœur.
— J’aimerais à vous voir me considérer toujours ainsi, si vous le pouvez, » répondit doucement Noémi.
Il lui serra la main et partit.
Il y avait une sorte de consolation dans l’amitié du marin, de cet être brave et vigoureux, soudainement introduit dans une existence malheureuse. Il ressemblait tant à Oswald, et cependant il en était si différent ! Il aimait si tendrement son frère ! Le sort d’Oswald ne serait pas longtemps un mystère. Toutes les craintes secrètes, toutes les inquiétudes qui avaient pesé sur elle seraient démontrées vaines et folles. Il était sauf ; il était heureux dans quelque pays étranger ! Avec un peu d’habileté et d’énergie, on découvrirait où il était ; et Arnold était homme à déployer ces deux qualités.
Le souvenir lui revint tout à coup ; elle pensa à ce terrible moment dans le bois, lorsqu’elle avait vu son père passer avec une expression qui lui semblait comme le sceau de Caïn, d’une terrible signification.
« Père, dit Noémi au souper, le capitaine Pentreath est venu, et il désire vous voir demain.
— Le capitaine Pentreath ! répéta-t-il en pâlissant et en la regardant. Qui est-ce ?
— Le frère d’Oswald.
— Ah ! Arnold ? le plus jeune, celui qui est parti en mer ? Il est revenu pour prendre possession du domaine probablement ? C’est une bonne chose.
— Pas pour prendre possession, père, pour prendre soin du vieux château peut-être. Il n’a aucun droit pour prendre possession du vivant de son frère.
— Pas avant qu’on soit resté sept années sans entendre parler de lui, interrompit James, dont l’esprit anglais se tenait fortement à cette idée des sept ans.
— Quelqu’un pourrait-il supposer qu’il est mort ? demanda Noémi avec une expression moitié indignée, moitié craintive. Il n’est parti que depuis un peu plus de six mois. Son frère est revenu pour s’occuper de lui ; il est résolu à le trouver.
— À quoi sert de chercher à Combhaven, quand tout le monde sait qu’il est en Amérique ? dit James.
— Je veux dire que le capitaine Pentreath va chercher tout ce qui a rapport à son frère : quand et comment il a quitté l’Angleterre.
— Pauvre vermisseau ! s’écria Joshua avec un grand mépris. La destinée de son frère est dans les mains de Dieu. Comme s’il pouvait y faire quelque chose et l’améliorer !
— Mais il a le droit de le savoir, père, et il est naturel qu’il s’en inquiète.
— Cela prouve qu’il n’appartient pas aux régénérés, dit James, content d’avoir à donner un coup de patte à cette croyance, et incapable d’en apprécier les mérites. S’il était bien sûr de son propre salut, il n’aurait pas besoin de s’agiter pour savoir ce qu’est devenu son frère…
— Peut-être pas en ce monde passager, dit Joshua d’un air terrible. Mais quelle affreuse chose de l’avoir perdu pour l’éternité ! Mieux vaut rester pour toujours ignorant du sort de ceux que nous aimons que d’être assuré de leur damnation…
— Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugé ! » dit Noémi.
C’était la première fois de sa vie qu’elle osait élever la voix contre son père.
« Qui peut être certain de la damnation d’un autre ? ajouta-t-elle. C’est blasphémer que de dire une pareille chose !
— Quel est ce nouveau Daniel ? s’écria Joshua avec dédain. Ma fille veut-elle devenir mon maître ? Je vous dis, Noémi, qu’il y a quelques fautes dont on ne peut se repentir : il y a une culpabilité qui assure la condamnation du coupable et l’envoie convaincu coupable recevoir la sentence du Créateur.
— Je n’ai pas peur qu’Oswald soit un pareil coupable, dit Noémi en regardant l’air sombre de son père avec des yeux pleins de défi. Faible, égaré, entraîné par quelqu’un de plus égaré que lui, oui, il peut être cela ; mais ce n’est pas un criminel délibéré, un coupable obstiné ! »
Quel était ce nouveau sentiment qui la faisait parler à son père comme si elle argumentait contre un adversaire ? Elle éprouvait un tressaillement d’horreur de sa propre audace ; mais elle n’avait pas été maîtresse d’elle-même en entendant son père juger sévèrement Oswald Pentreath. Sa raison s’obscurcissait, et la voix de la passion criait haut pour la défense de son amant perdu. Il était faible, et elle ne laisserait pas l’homme fort le mépriser. Il était absent et elle ne voulait pas l’entendre condamner !
Cynthia restait silencieuse et les écoutait parler de l’homme qui ne l’avait que trop aimée, dont la seule faute avait été de laisser son cœur aller à elle, comme un jeune oiseau fuit de son nid vers la joie d’un monde nouveau. Il l’avait aimée, et cet amour avait rendu son existence malheureuse. Elle croyait le voir encore la regardant ce dernier jour où, pâle de passion, il lui soupirait son éternel adieu. Quel rêve ç’avait été, si beau, si doux et si peu réel ! Elle avait permis qu’on l’aimât et avait aimé ; dans cet état rêveur, à demi conscient, elle avait goûté un ineffable bonheur. Elle regrettait ce monde du rêve. Elle n’aurait pas voulu en faire renaître la douceur évanouie ; elle était honnêtement repentante de sa faute contre le mari qu’elle honorait ; mais le passé était ineffaçable : c’était une partie de son être.
« I cannot but remember such things were
That were most precious to me[2]. »
Quoique plein de pensées inquiètes, Arnold amena de la gaieté et des jours agréables à la vieille métairie, et tout subit son influence. Sa figure intelligente et ouverte, la franche cordialité de ses manières avec une nuance de la brusquerie du marin, et cette ferme assurance qui venait de l’habitude de commander les autres et de se contenir soi-même, tout cela lui donna une immédiate supériorité de maître sur les gens simples de Combhaven. Les vieux serviteurs adoraient. Dans son enfance, il avait été le plus hardi et le plus diable des deux frères, et naturellement le plus populaire. Il avait défié son vieux père, et ses révoltes juvéniles lui avaient conquis une réputation excellente parmi les gens de la maison. Il revenait homme aux épaules larges, fortement bâti, bronzé par le soleil des tropiques et la rigueur des climats, et d’autant plus beau aux yeux de cette population maritime, qu’il avait les joues plus bridées par le soleil. Il se plaisait avec ses compatriotes bien plus qu’Oswald ; et, au lieu de rêver sur Childe Harold dans les bois de Pentreath, il était dehors toute la journée, visitant les environs, faisant connaissance avec chaque paysan qui travaillait sur ses terres, prenant dans ses bras vigoureux les petits enfants des chaumières, ayant une parole bienveillante pour chacun de ceux qu’il rencontrait.
Il n’était pas depuis trois jours à la métairie que le fait de son retour était connu au loin et amenait à la vieille maison des visiteurs de tout genre, venant demander des faveurs qu’aucun intendant n’aurait accordées. Il écouta toutes les plaintes avec une égale bonté et prêta son attention aux plus petits détails : c’étaient des ardoises enlevées par les grands vents ; c’était un grenier de chaume qui, vers le milieu de l’été, après un orage, avait pris feu d’une manière si mystérieuse que le vieux fermier Westall était fermement convaincu que l’incendie était l’œuvre de Nancy Dowben, la sorcière.
« Car voyez-vous, squire, elle est sorcière, disait le fermier ; c’est bien connu. Et j’ose dire qu’il n’est pas juste qu’une méchante vieille femme comme elle ait le pouvoir de lancer les éclairs.
— Eh bien, fermier, si c’est la sorcellerie qui a mis le feu à la grange, vous ne pouvez demander que je paye un nouveau chaume ! interrompit Arnold.
— Mais voyez, squire ; c’est le vieux gentleman, votre père, qui en a été cause. Tous ces sorciers avaient le mauvais œil contre lui. Il était si dur pour eux, qu’il ne leur donnait jamais une goutte de lait ou un fagot.
— Mais n’est-ce pas vous maintenant, fermier Westall, qui refusez les fagots à la vieille Nancy ? riposta Arnold.
— Eh bien, vous êtes un peu sorcier vous-même, squire. Il y eut un jour que la vieille femme vint me demander un peu de bois pour faire bouillir sa bouilloire ; je n’étais pas dans un de mes bons jours, parce que notre vieille truie avait tué sept petits cochons, et j’ai pensé que c’était encore l’œuvre de Nancy Dowben ; aussi je l’ai renvoyée. « Faites attention à ça, Nancy, que je lui ai dit ; vous avez eu un fagot hier, et un autre avant-hier, et je n’ai pas fait ce tas de bois pour vous, je pense, ma vieille ! » Elle répondit par un grognement et s’en alla. Il y avait une semaine de cela quand le feu prit au chaume de ma plus grande grange. Et je suis un homme chargé d’une nombreuse famille, squire ! J’ai couvert le toit avec quelques vieilles planches et de la toile goudronnée, parce que Bill Stowell, le couvreur de chaume, me demande de l’argent avant de commencer.
— Nous verrons ce qu’on pourra faire. Peut-être pourrai-je partager la dépense si le toit est fait à ma satisfaction. Je ne suis réellement qu’un régisseur, une sorte d’intendant pour mon frère. »
Le fermier soupira et prit une mine refrognée.
Le vieux Nicolas, le sommelier, avait répandu parmi ses connaissances les sombres idées qu’il avait conçues au sujet du seigneur de la métairie, en sorte que, suivant l’opinion générale, le vaisseau sur lequel Oswald s’était embarqué pour l’Amérique avait sombré.
« Il y a des gens qui ne peuvent jamais avoir de chance avec la mer, disait la voix de l’opinion publique représentée par les pêcheurs de Combhaven. Rappelez-vous cette tempête et la manière dont le Dauphin fut mis en pièces. Les deux matelots furent sauvés assez facilement, mais le jeune squire aurait été noyé ou brisé sur les rochers sans Joshua Haggard. Et à quoi cela a-t-il servi de le sauver ? Il n’a jamais fait aucun bien aux Haggard, et à la fin il est au fond de l’eau, comme c’était son destin. On ne réussit pas à fuir ce que nous réserve la Providence. Vous pouvez sauver la cargaison d’un navire : c’est l’affaire de l’homme et une honnête manière de pourvoir aux besoins de sa famille ; mais ceux qui sont à bord du navire sont sous la garde de la Providence, et c’est une véritable impiété de risquer sa vie pour les retirer de l’eau. »
Le capitaine Pentreath était allé à toutes les sources d’informations, sans rien découvrir sur ce que son frère avait fait après cette journée d’août dans laquelle il avait quitté la métairie avec l’intention avouée de se rendre par la diligence du soir à Exeter, et de là à Londres. Arnold était retourné à Londres, avait revu le solicitor, avait fait des recherches dans toutes les directions, vraisemblables ou non, mais n’avait rien appris. L’homme de loi de Londres ne connaissait pas le nom du vaisseau sur lequel Oswald avait retenu sa place pour New-York. Son client ne lui avait rien dit, sauf qu’il était décidé à aller en Amérique et qu’il avait besoin que ses affaires fussent administrées en son absence. On ne devait faire aucun changement dans le personnel de la métairie, et, quand Arnold viendrait, il serait le maître. « Jusqu’à votre retour… lui avait dit l’homme de loi. – Mon retour est éloigné dans l’avenir, lui avait répondu Oswald ; je puis ne jamais revenir. »
Arnold alla à Liverpool, et le résultat de ses recherches le convainquit qu’Oswald n’avait quitté ce port dans aucun navire à destination de l’Amérique, à moins qu’il ne fût parti sous un nom supposé. De Liverpool, il alla à Cork ; de Cork, il gagna par eau Bristol ; de Bristol, il se rendit à Plymouth. Toutes les recherches et toutes les enquêtes dans ces villes eurent le même résultat qu’à Liverpool. Aucune trace du départ d’Oswald pour l’Amérique ne se trouva dans les offices maritimes. Il revint à la métairie fortement abattu. Le sort de son frère commençait à prendre une nuance de mystère qui donnait place aux plus sombres craintes.
Sa conversation avec Joshua Haggard ne lui avait rien appris de plus que ce qu’il avait su de Noémi. Le ministre l’avait reçu avec une réserve glaciale. Le franc et expansif marin s’étonna que son frère eût pu lui écrire des louanges aussi vives sur un tel homme.
Il revint chez Joshua le lendemain de sa tournée d’enquête.
« C’est une mauvaise affaire, monsieur Haggard, commença-t-il, en attaquant tout de suite le sujet qui lui tenait le plus au cœur. J’en ai assez vu pour être sûr que mon frère n’est point parti pour l’Amérique. »
La grave contenance de Joshua ne trahit aucune surprise.
« Quoi ! cet individu n’est donc qu’une machine ! » pensa Arnold indigné.
« Vous ne paraissez pas comprendre combien la question est sérieuse, reprit-il tout haut. Si mon frère n’est pas allé en Amérique en août dernier, qu’est-il devenu ?
— C’est une question à laquelle je ne puis répondre, capitaine Pentreath. Nous sommes tous entre la main de Dieu ! Dans la vie aussi bien que dans la mort, il agit avec nous comme bon lui semble. Il peut avoir destiné votre frère à une mauvaise fin. Le mieux pour vous serait de tout laisser aux soins de Dieu.
— Voulez-vous dire que, si mon frère a fait une fin malheureuse, je dois laisser son assassin s’en aller sain et sauf ? cria Arnold indigné. Pensez-vous que je me croiserai les bras en attendant que la Providence venge mon frère ? Mais, si je le faisais, Dieu aurait le droit de me demander comme à Caïn : « Où est ton frère ? » Vous ne savez pas combien nous nous aimions, monsieur Haggard.
— La vengeance est à moi ; je l’exercerai, cita Joshua avec solennité ; soyez assuré que si votre frère a été assassiné, idée que je n’admets pas un seul instant, son assassin a souffert ou souffrira une punition plus forte que celle que toute votre vengeance pourrait lui infliger.
— Puisse Dieu infliger à sa conscience un remords éternel qui lui ronge l’âme ! dit Arnold ; mais mon affaire sera de conduire son corps à la potence. »
Joshua l’écoutait en silence, assis, les mains jointes, avec une contenance aussi mystérieuse, dans sa solennelle réflexion, que la tête de Memnon.
« Allons, monsieur Haggard, vous devez être capable de m’aider dans cette affaire, si vous le voulez, insista Arnold chaleureusement. Mon frère a été le fiancé de votre fille, son futur mari, jusqu’au jour où, pour quelque motif personnel, vous vous êtes opposé à leur mariage. Il y a une histoire derrière cet acte de votre part, une histoire qui pourrait jeter un peu de lumière sur le sort de mon frère ; vous avez dû avoir de fortes raisons pour agir ainsi ; un homme ayant vos principes se serait difficilement laissé conduire par un caprice. Dites-moi franchement quelle a été cette raison. Rappelez-vous que j’ai le droit de le demander.
— Je ne puis vous donner aucun détail sur ce point, répondit Joshua après quelques instants de profonde réflexion. Mais je vous dis ouvertement que mon motif pour désapprouver la conduite de votre frère a été dans ses relations avec une autre femme. J’ai eu des raisons pour savoir que son cœur n’était plus à ma fille. Il aurait tenu sa promesse et l’aurait épousée ; il aurait cru agir comme un homme d’honneur ; mais il aurait menti devant l’autel de Dieu, et son mariage aurait offensé le Ciel !
— Vous croyez que le cœur de mon frère s’était égaré ?
— Je le sais.
— Alors, pour l’amour du Ciel, dites-moi tout ce que vous savez. Cette histoire d’amour peut jeter de la lumière sur sa conduite et peut nous donner le fil de sa situation actuelle. Ce serait une fausse délicatesse, une cruauté absolue, de me cacher quelque chose à moi, son frère, que les plus horribles appréhensions poursuivent.
— Je ne puis rien vous dire de plus, répondit Joshua avec une froide résolution qui glaça Arnold jusqu’au cœur. Je ne vous cache rien qui puisse vous aider dans le plus petit degré. Votre frère a été coupable, et il est parti. Vous devez vous contenter de n’en pas savoir davantage.
— Je ne veux pas m’en contenter ! s’écria le marin avec véhémence. Vous vous jouez de moi, vous un prédicateur de la parole de Dieu, qui devriez être sincère comme le jour ! Mais j’oubliais : les prophètes étaient obscurs dans leurs discours, et Dieu instruisit son peuple choisi par des paraboles et des allégories ; et vous cherchez à imiter ces mystérieuses manières. N’avez-vous aucune pitié humaine, ni comme homme, ni comme chrétien, pour le chagrin d’un frère qui a perdu son frère ? Vous pourriez me dire quelque chose qui éclaircirait ce mystère, et vous fermez vos lèvres ; vous m’abandonnez à l’agonie de l’incertitude ! Mon frère vous respectait, vous admirait, même vous aimait, monsieur Haggard. »
Ces paroles arrachèrent un soupir à cette poitrine qu’Arnold avait cru de marbre.
« Je vous répète que je ne cache rien qui puisse vous apporter un soulagement, dit Joshua en baissant la tête d’un air sombre. Je déplore le sort de votre frère et le mystère qui l’entoure. Cependant, pour vous, pour ma fille qui l’aimait, je dis : Puisse le voile ne jamais se lever !
— Pourquoi ?
— Parce que je crains qu’il n’ait fait une mauvaise fin.
— Il faut que vous ayez une raison pour cette crainte. Vous savez quelque chose ! s’écria Arnold, qui suffoquait.
— Je suis guidé par la connaissance que j’ai de son caractère, de l’état de son esprit pendant l’été dernier.
— Vous pensez qu’il s’est tué ?
— Je le crains. »
Arnold pencha sa tête sur ses mains crispées ; sa vigoureuse nature était ébranlée par l’agonie de ce moment. Être resté éloigné de son frère toute sa jeunesse, revenir plein d’espoir et de bonheur et s’entendre dire cela !… La coupe était amère !
Quand Arnold releva la tête, Joshua était parti.
Il resta dans la chambre vide, regardant au dehors, dans la rue, où une vieille femme serrait un fichu sur ses épaules osseuses ; mais ses yeux ne voyaient pas ; il pensait aux paroles de Joshua.
Que signifiaient-elles ? Beaucoup ou peu ? Cette idée du suicide d’Oswald était-elle une simple supposition de la part du ministre, ou en avait-il quelque preuve ?
« C’est très mal à lui de me laisser ainsi dans les ténèbres, pensait Arnold. J’ai le droit de savoir tout ce qui peut être dit ou pensé au sujet de mon frère. C’est un misérable au cœur dur ! Ces gens dévots sont de pierre. Et cependant il a sauvé la vie à mon frère, au risque de la sienne. Oswald m’a raconté l’histoire ; et les pêcheurs ne se lassent jamais d’en parler. Je ne dois pas oublier cela. L’homme est meilleur que ses paroles. Et il m’a dit qu’il ne cachait rien. Mais penser que mon frère s’est lui-même ôté la vie, qu’il a été assez malheureux pour recourir au dernier refuge du lâche contre les difficultés !… Je ne veux pas le croire. »
Il se leva pour partir ; mais, avant qu’il fût arrivé à la porte, Noémi entra, et ils se trouvèrent face à face ; tous deux furent saisis et troublés par cette soudaine rencontre, quelque naturelle qu’elle fût.
« Oh ! Noémi, j’ai besoin de vous ! cria le marin en lui prenant les deux mains et regardant cette figure pâle avec une ardeur suppliante ; j’ai besoin de vous pour me conseiller, pour m’encourager, pour m’éclairer. J’ai causé avec votre père, et il m’a presque brisé le cœur. Dites-moi, par pitié, la vérité, comme de frère à sœur. Dites-moi que vous ne croyez pas qu’Oswald se soit tué lui-même.
— Tué lui-même ? répéta-t-elle en devenant très blanche. Non !… Qui dit cela ?… Qui pense cela ?
— Votre père.
— Mon père dit cela ? Mon père croit cela ?
— Oui, ma chérie ! Il vient de me le dire il y a cinq minutes. Dites-moi seulement que vous ne croyez pas cela.
— Je ne le crois pas, répondit-elle avec des yeux étincelants. Je sais qu’il était malheureux ; mais je ne peux croire, je ne veux pas croire qu’il ait pu être si faible, si coupable. Non ! il n’y avait aucune pensée semblable dans son esprit. Il avait fait ses plans pour commencer une nouvelle vie ! il avait retenu son passage pour l’Amérique…
— Vous savez cela de lui-même ? » cria Arnold vivement.
Noémi pencha la tête en signe d’assentiment.
« Dieu vous bénisse, sœur ! dit le marin. Vous m’avez consolé plus que je ne puis le dire. Vous le connaissiez ! vous l’aimiez !
— De tout mon cœur, de toute mon âme, beaucoup trop pour le devoir, la paix ou la justice.
— Et vous pensez que réellement il est allé en Amérique ? »
La figure troublée de Noémi s’assombrit davantage.
« Je sais qu’il avait l’intention d’y aller.
— Cependant il est étrange qu’il n’ait pas pris la diligence après avoir dit à Nicolas qu’il devait la prendre, très étrange qu’il ait laissé ses malles après les avoir faites.
— Il peut au dernier moment avoir changé d’avis. Il avait l’esprit troublé, et il peut avoir été insouciant de choses qu’une personne dans un état ordinaire d’esprit considérerait comme importantes.
— C’est vrai, ma chérie. Comme vous voyez clairement chaque chose ! Oui, cela a été ainsi ; et il est parti de quelque petit port, peut-être même de l’autre côté du détroit, du Havre ou de Brest. Le fait que je ne puis rien découvrir sur lui ne signifie rien. Nous attendrons et nous espérerons, Noémi ; nous espérerons pour le retour de votre mari et de mon frère.
— Pour le retour de votre frère, répondit Noémi avec une tendre gravité. Il ne pourra jamais plus m’être autre chose qu’un frère ; et, jusqu’à la fin de ma vie, je l’aimerai d’une affection de sœur !
— Pauvre garçon ! dit Arnold, l’air rêveur. Il a été privé d’un joyau inestimable quand il vous a perdue ! »
L’idée du suicide de son frère ne resta pas dans l’esprit d’Arnold après sa conversation avec Noémi ; mais il ne put toutefois en repousser la possibilité. Que son frère ait pu éprouver quelque désappointement, qu’un nuage eût assombri sa vie, il était prêt à le croire. La dernière lettre d’Oswald avait trahi un esprit tourmenté. Cette soudaine détermination de quitter son pays, alors que l’indépendance était encore une chose nouvelle pour lui, avec tout ce qui pouvait rendre la vie d’un jeune homme heureux, indiquait l’existence de quelque chagrin profondément enraciné, un malheur lui rendant odieux les lieux qui lui étaient familiers, et lui faisant voir dans l’exil un moyen d’échapper aux souvenirs obsédants qui suivent une passion fatale.
Mais, après s’être décidé à l’exil, Oswald pouvait-il avoir été assez faible, assez coupable, pour chercher l’oubli dans l’affreux suicide ? Arnold se disait que son frère était trop brave et trop bon pour commettre un tel crime. Mais Arnold n’avait pas lu Werther, l’apothéose du suicide !…
Il revint à la métairie, après son entrevue avec Noémi, incertain plus que jamais sur le sort de son frère, plus que jamais résolu à en éclaircir le mystère. Son premier acte fut de faire des recherches se rapportant à la question du suicide. Au lieu d’entrer à la métairie par la porte du vestibule, il se dirigea vers la voûte de pierre qui conduisait dans le carré sur lequel donnaient les écuries et les cuisines, étant presque sûr d’y trouver Nicolas, le sommelier, assis au soleil sur le vieux banc massif à côté de la porte de la cuisine.
Le vieillard était assis, la tête nue, se chauffant au soleil du printemps. Il ne durait pas longtemps le soleil de ces après-midi d’avril ; mais, tant qu’il durait, une chaleur agréable était répandue dans l’atmosphère embaumée, avec une teinte dorée embellissant toutes choses. L’éclat des giroflées rouges et jaunes se mêlait aux teintes grises et pourpres de la vieille voûte de pierre, aux ombres brun foncé sur les portes des écuries et les croisées profondes, au brillant vermillon des toits de tuile. Les orpins sur les pignons, les joubarbes autour des cheminées, les nuages floconneux courant bien haut dans le ciel bleu, – tout était beau à contempler ; mais tout ce tableau, familier à l’œil assoupi du vieux Nicolas étendant ses vieilles jambes au soleil comme il les étendait devant le feu lorsqu’il ne sortait pas, était pour lui presque comme lettre morte. S’il avait une idée à ce sujet, c’est que les giroflées, les orpins, les joubarbes devraient être arrachées, et les murailles remises à neuf par une couche de chaux.
Il fumait lentement sa pipe quand Arnold entra ; à la vue de son maître, il se leva en signe d’obéissance.
« Asseyez-vous, Nicolas, et continuez votre pipe, dit le marin d’une voix amicale ; je désire causer tranquillement avec vous. »
Le sommelier obéit ; Arnold s’assit sur le banc à côté de lui, prit une courte pipe allemande qu’il portait dans sa poche et commença à fumer. À cette époque, une pipe allemande dénotait un voyageur, et, chez un gentleman, une pipe de n’importe quel genre indiquait un esprit tourné aux idées républicaines.
Le capitaine Pentreath sonda des yeux tout le carré ; il ne vit personne à portée de l’entendre. À l’extrémité de la cour, le garçon d’écurie jetait un seau d’eau dans les jambes de derrière de Herne, liberté que l’animal supportait avec la résignation engendrée par l’habitude. Deux pigeons gonflaient leur poitrine et battaient des ailes, perchés là-bas sur les tuiles rouges ; et, dans un coin reculé, une bande vagabonde de volatiles prenait ses ébats sur une montagne de paille, qui aurait rendu le vieux squire furieux, s’il avait vu une telle dépense de litière ; le lit de Herne maintenant était une couche de sybarite, Arnold ayant pris sous sa protection spéciale le cheval de son frère.
« Vous vous rappelez le jour où mon frère sortit pour la dernière fois, Nicolas, le jour où vous avez porté ses malles au bureau de la diligence ?
— Oui, capitaine, aussi bien que si c’était hier.
— Savez-vous au juste le moment où il quitta la maison ?
— Oui, il m’appela dans le vestibule, comme il allait sortir, pour me donner ses derniers ordres au sujet des malles.
— Savez-vous s’il emporta des pistolets ? Il y en avait une paire qui restait suspendue au-dessus de la cheminée dans sa chambre à coucher. On en voit la marque sur le panneau, qui a changé de couleur. Savez-vous s’il les avait pris avec lui ?
— Oui, capitaine, j’ai vu la crosse d’un pistolet sortant de sa poche à portefeuille ; il portait une redingote boutonnée jusqu’en haut, et on apercevait juste le bout d’un pistolet. C’était de jolies petites armes, aussi petites que justes, et il en était extrêmement fier ; elles avaient appartenu à son grand-oncle, vous savez, le colonel. – « Squire, lui dis-je, vous ne devriez pas emporter ces pistolets, » – car je pensais que c’était dangereux. Mais il me dit qu’il désirait les emporter avec lui et qu’il avait oublié de les mettre dans leur boîte. « Et peut-être est-ce aussi bien, dit-il ; car il n’est pas sage d’aller faire un voyage en diligence sans armes à feu. » Je lui répondis alors : « Mon Dieu ! maître Oswald, » – car je m’oubliais quelquefois avec lui et m’imaginais qu’il était encore un enfant, – « vous n’avez pas peur des voleurs de grands chemins à cette époque, n’est-ce pas, avec le bill de réforme qui vient rendre les choses agréables à tout le monde ? » Mais il se contenta de rire, hocha la tête et sortit sans dire un autre mot. »
Avec une paire de pistolets dans sa poche ! pensait Arnold, grandement troublé par cette information, car elle paraissait s’accorder avec l’idée de suicide qu’avait émise Joshua Haggard. Il ne fit pas d’autres questions au vieux Nicolas, mais alla lentement dans sa chambre, pièce large et aérée, dont les fenêtres donnaient du côté de la mer et qui avait été la chambre à coucher d’Oswald ; il s’assit au bureau de son frère pour méditer sur le mystère qui voilait le sort de l’absent.
Il y avait là un mystère quelconque, Arnold en était complètement sûr. Le temps passé depuis le départ était assez long maintenant pour qu’on eût dû recevoir en Angleterre des nouvelles du voyageur ; les deux frères avaient correspondu plus ou moins régulièrement dans toutes les années de leur séparation, et Oswald avait toujours été le plus régulier dans sa correspondance. L’homme de terre avait toujours excusé le marin, quand les lettres d’Arnold étaient en retard, et lui avait écrit par chaque courrier. Aussi le capitaine Pentreath trouvait-il souvent un paquet de lettres l’attendant, quand son vaisseau entrait au port ; toutes ces lettres étaient pleines d’agréables causeries sur la vieille demeure qu’il aimait beaucoup, tout en lui préférant la mer. Il paraissait donc improbable jusqu’à l’impossibilité qu’Oswald, éloigné depuis près d’un an déjà, n’eût pas encore communiqué avec son frère.
« Où est-il allé quand il a quitté la métairie dans cette journée d’août ? se demandait Arnold. Quelqu’un doit l’avoir vu ; quelqu’un doit savoir quelque chose sur lui. La femme qu’il aimait, et pour laquelle il abandonna cette noble fille, pourrait me donner la clef de ce mystère, peut-être, si je savais seulement où la trouver ! »
Qui était-elle ? quel était l’objet de cette fatale passion qui avait rendu l’existence d’Oswald malheureuse juste au moment où elle paraissait la plus heureuse ? se demandait Arnold. Peut-être une personne qu’Oswald avait connue à Londres ; car ce pouvait être difficilement une personne de Combhaven, sans que tout le monde de l’endroit en eût connaissance ; et les gens qui parlaient à Arnold de son frère ignoraient certainement la raison pour laquelle son mariage avec Noémi avait été rompu. Non, ce ne pouvait être quelqu’un du pays, ou il en aurait entendu parler à tous les coins de rue ; et pourtant il était évident pour lui que Joshua Haggard en connaissait plus sur les circonstances de la faute ou de la folie d’Oswald qu’il n’en voulait dire. Il en avait su assez pour se sentir justifié en brisant l’engagement de sa fille, grave mesure assurément, puisque Noémi avait tout à gagner dans le mariage projeté. Comment la conduite d’Oswald à Londres était-elle arrivée à la connaissance du ministre méthodiste ? Cela paraissait fort difficile ; mais le village le plus reculé a généralement quelque canal de communication avec la grande cité, quelque rustre curieux dont le frère ou un cousin, vivant dans le cercle des cancans, lui fait cadeau, à l’occasion, d’un plat de scandale. Aucune nouvelle récente, aucune insinuation mystérieuse sur la cour ou les princes, n’est aussi intéressante pour M. Chawbacon que les nouvelles données par son frère qui habite Londres !…
Les deux grosses malles d’Oswald étaient dans un enfoncement près de la cheminée, l’une au-dessus de l’autre, juste comme elles avaient été placées quand la diligence les rapporta d’Exeter. Une de ces malles ne pouvait-elle pas contenir quelque explication sur les intentions de son propriétaire quand il avait quitté la demeure ? Arnold avait sous la main son nécessaire à outils ; il possédait une assez grande adresse en mécanique : c’était toujours lui qui arrangeait sa cabine, qui y disposait les rayons pour les livres et les tasseaux à trois coins, qui y faisait les petits arrangements propres à parer d’un air confortable et civilisé un appariement où l’œil de l’homme de terre ne voit qu’une grande cabane à lapins.
Arnold eut enlevé la serrure de la première malle avant d’avoir pris le temps de raisonner sur son idée. C’était une vieille malle couverte en cuir, ayant appartenu à son père, noircie par le temps, avec des encoignures en fer et si lourde par elle-même qu’il était indifférent à la personne qui la portait qu’elle fût pleine ou vide. Oswald enleva le couvercle d’un mouvement brusque et nerveux, comme s’il allait voir cachée immédiatement au-dessous quelque soudaine et effrayante révélation.
Cette malle contenait la modeste collection de livres d’Oswald : le Shakespeare et le Byron, salis à force d’être lus, les bizarres petits in-douze, Tom Jones et Joseph Andrews. Arnold les prit un par un et les regarda avec tendresse. Lui aussi était un des adorateurs de cette poétique étoile, connue depuis si peu de temps. Il emportait Childe Harold et Don Juan dans ses voyages sur mer, et il avait passé plus d’une nuit à rêver sur leurs pages, n’ayant d’autre lumière pour lire que la large lune des tropiques ; lui aussi était un amateur de Shakespeare et de Fielding. Il tournait avec méditation les pages de ce vieux Byron délabré ; il lui semblait que le livre s’ouvrait aux plus tristes passages, comme pour témoigner que le lecteur s’était appesanti avec une passion maladive sur les plaintes d’un désespoir semblable au sien.
Sous les livres, il y avait un vieux pupitre en cuir, puis au-dessous rien que des vêtements et des chaussures emballés avec un insouciant désordre qui indiquait la hâte ou les préoccupations d’esprit de celui qui les avait emballés. Dans tout cela, Arnold ne vit rien qui pût lui donner un éclaircissement, et il se mit à replacer les choses, les remettant soigneusement avec ordre et les resserrant, ce qui en diminuait considérablement le volume. Il replaça les livres un à un, et il avait presque fini sa besogne quand son attention fut attirée par un petit volume usé, sans titre sur le dos, qui avait jusque-là échappé à sa vue ; ce volume était relié en maroquin rouge bruni par l’usage.
Arnold ouvrit le livre : c’était un manuscrit contenant des lignes de l’écriture d’Oswald, entremêlées de croquis au crayon, et çà et là quelques vers, avec beaucoup de mots ajoutés ou changés, qui indiquaient le travail de la composition.
« Ceci doit me dire quelque chose, » pensa le marin.
Le crayon révélait les goûts du propriétaire de ce petit volume ; les premières pages étaient pleines d’esquisses de marine, de croquis des sites familiers de la côte. Ces dessins rappelèrent à Arnold les années de son enfance, les anciens jours pendant lesquels son bonheur le plus grand était de monter dans une barque de pêcheur et de rester en mer, depuis le point du jour jusqu’au coucher du soleil, ou encore mieux depuis le coucher du soleil jusqu’à l’aube. Il avait plusieurs fois offensé son père par ces excursions non autorisées ; et sa dernière offense avait été une absence de trois jours et de trois nuits. Il était revenu et avait demandé pardon de sa faute ; mais le squire, qui avait éprouvé quelque angoisse d’anxiété paternelle pour la première fois de sa vie, eut un profond ressentiment de cette légèreté et infligea au coupable une féroce correction ; sur quoi le garnement, amateur de la mer, fit son paquet et partit la nuit à pied pour Bristol.
Il y avait quinze ans qu’il n’avait vu ces côtes pittoresques, la pointe de Glovelly et de Hartland, et les beautés plus éloignées de Bude et de Tintagel : chaque angle de la baie, chaque point de rocher lui rappelaient l’ardeur et la fraîcheur de sa jeunesse, alors que son amour pour la mer était une adoration et non pas seulement une ardeur professionnelle.
Les esquisses d’Oswald représentaient le Dauphin emporté sur la mer houleuse ou se mirant dans les eaux calmes comme celles d’un lac, par les chaudes journées d’été. Il y avait dans cette première partie du volume une grande quantité d’essais poétiques tout imprégnés de Byron, des adresses à ma barque, des invocations à la tempête et à l’Océan, tout cela non terminé.
Vers le milieu du volume venait une figure de femme ; c’était Noémi Haggard : quoique la ressemblance fût loin d’être parfaite, on ne pouvait méconnaître la noblesse du front, la profondeur des yeux noirs, avec leur expression réfléchie, et la masse des cheveux noirs. Cette figure était répétée plusieurs fois, les yeux baissés, les yeux levés, de profil, en trois quarts, de face ; puis les épanchements poétiques prenaient un essor plus hardi, et il n’était plus question de la mer ; mais l’amant célébrait sa maîtresse. Le titre des vers était quelquefois : « À N…, » ou bien : « Minuit, après avoir quitté N… » Ce premier amour faisait résonner les plus tendres sentiments. Toutes les vieilles platitudes, toutes les comparaisons connues étaient mises en œuvre ; le Pégase conventionnel se livrait correctement à ses exercices. Ce n’était pas le cheval ailé qui s’élance au sommet du Parnasse, mais bien un tranquille poney pouvant gravir à la selle ou à la voiture, un coursier qui menait son maître sur un terrain connu, d’un trot doux et régulier, et ne montrait jamais la plus légère velléité de prendre le mors aux dents.
Le milieu du livre était entièrement rempli d’esquisses de Noémi et de vers à Noémi ; ici et là, un murmure contre la froideur de Noémi, noté en prose. Puis survenait un changement ; Noémi disparaissait ; il n’y avait plus de tentatives poétiques, mais des pages qui se suivaient, d’une écriture serrée, un journal évidemment tenu jour par jour. La première date était du mois de mars de l’année précédente.
Maintenant paraissait une figure qui était inconnue d’Arnold, une figure de jeune fille avec un bonnet puritain, délicatement tracée, comme si le trait le plus léger du dessinateur n’avait pas été assez fin pour rendre le caractère éthéré du sujet ; – une douce figure, tantôt grave, tantôt pensive, tantôt exprimant une vague mélancolie, et un peu plus loin la plus profonde tristesse dans ses yeux levés, des yeux qui semblaient se plaindre et implorer.
« Voici la femme qu’il aimait, » se dit Arnold.
Il passa au journal et lut une page au hasard, page datée du 12 avril, dix jours avant la mort du squire :
« Elle est encore ici ! C’est une nouvelle existence que je mène depuis qu’elle est près de moi. Rien ne peut en advenir que le chagrin et la séparation ; cependant le plus léger bruit de son pas me fait tressaillir de joie ; un contact accidentel de sa petite main me fait battre le cœur ! Je ne puis être malheureux en sa présence ; cependant le désespoir plane sur mon âme de temps à autre, comme un nuage au travers d’un paysage ensoleillé. Ma chérie, ma bien-aimée ! Pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés plus tôt ? Deux existences sont sacrifiées à un caprice de la destinée, à une cruelle et inexplicable fatalité qui, tournant comme une roue de fer, broie le cœur des hommes dans la poussière ! Je suis presque un incrédule quand je pense comment la nature avait créé ma douce aimée pour moi et m’avait créé pour elle et comment le sort s’est mis entre nous et nous séparés.
« Pauvre Noémi ! comme elle est bonne et loyale, comme elle est noble, candide, franche et nullement soupçonneuse ! Il n’y aura plus d’outrage de la destinée. Je lutterai avec cette passion coupable ; je lutterai, et je serai victorieux ; ou bien, si je succombe tout sera fini ! »
« Ou bien, si je succombe, tout sera fini ! » répéta Arnold en proie à de sombres réflexions.
« Oui, ma Noémi, je me rappelle les jours où vous étiez tout pour moi ; quand je n’avais pas de plus douce espérance qu’une vie tranquille passée en votre compagnie ; quand cette calme amitié et cette respectueuse admiration que j’éprouvais pour vous me semblaient tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus noble en amour. En souvenir de ces jours, je veux me vaincre et vous rester fidèle ; et, s’il ne peut plus y avoir de bonheur pour moi, j’aurai du moins la paix et des jours tranquilles avec une conscience en repos. Peut-être, après tout, ces choses constituent-elles le bonheur réel, et ce rêve fiévreux de passion n’est-il qu’une trompeuse béatitude comme les ardentes et courtes joies du délire, les élans déraisonnables d’un bonheur aveugle qui exalte pour un moment le cerveau d’un insensé et le laissent perdu dans la tristesse la plus profonde. Oh ! non : je ne crois pas que passion signifie bonheur, pas plus que les orages et les éclairs ne signifient le beau temps. Tous les deux sont grands, sont beaux ; mais tous les deux laissent la ruine et la mort derrière eux.
« Quand l’honneur cessera d’être mon guide, que je périsse !
« La mort plane auprès de nous ! Nos pensées sont pleines de tristesse. Quelques jours, quelques heures peuvent amener la fin inévitable ! Où elle est, il y a toujours un rayon de soleil ! Sa présence me calme comme la plus tendre musique, comme les chants que ma mère chantait à côté de mon berceau.
« Dieu me protège ; car mon cœur se brise ! »
Arnold lut pendant une heure. Le journal continuait sur le même ton, comme une répétition du même motif, l’écrivain discutant avec lui-même et prenant de bonnes résolutions qui étaient évidemment aussitôt rompues que formées. C’était la vieille histoire d’une fatale passion insurmontable. Quelquefois le chagrin allait jusqu’au désespoir ; et Arnold lisait, le cœur abattu, comprenant qu’un homme qui écrivait ainsi pouvait ne pas être loin de l’idée du suicide.
Le nom de l’objet d’un si malheureux amour n’était pas écrit une seule fois ; et il y avait dans le journal un vague qui laissait Arnold au milieu des ténèbres. Il savait seulement que la femme aimée de son frère avait vécu près de lui, avait été avec lui en rapports presque journaliers ; c’était donc une personne de Combhaven. Qui pouvait-elle être ? Arnold était très sûr de n’avoir jamais vu l’original de ces portraits délicats que contenait l’album de son frère. La ressemblance de Noémi était assez grande pour prouver qu’il devait y avoir quelque degré de ressemblance dans les autres portraits, – à moins que ces dessins ne fussent pas des portraits, mais seulement l’image d’une fantaisie idéale née dans l’imagination du dessinateur.
Non, la même figure apparaissait trop souvent pour ne pas être réelle. Cette figure et l’aveu d’un fatal amour se trouvaient trop rapprochés l’un de l’autre dans le livre pour qu’Arnold pût douter de la fidélité des portraits.
« Je suis allé à l’Église de la paroisse tous les dimanches depuis que je suis revenu, et je n’ai vu aucune figure qui ait la plus légère ressemblance avec celle-ci », pensait Arnold, profondément perplexe.
Noémi pourrait peut-être le renseigner. Noémi devait savoir à qui le cœur de son bien-aimé était allé quand elle l’avait perdu ; mais il eût été trop cruel de faire à Noémi une telle question.
« Et quand je saurais tout, cela me dirait-il le sort de mon frère ? » se demandait Arnold, rempli de chagrin ; car, depuis qu’il avait vu le journal d’Oswald, il lui semblait que le suicide n’était pas une fin improbable pour celui qui l’avait écrit.
« Quand une fois un homme s’est détourné du droit chemin, qui peut dire jusqu’où il s’égarera ? » pensait le marin.
Le capitaine Pentreath retourna à Londres pour des affaires personnelles. Il avait à régler son compte avec les armateurs qui l’avaient employé depuis le commencement de sa carrière ; et ce n’était pas facile, car ils avaient rarement eu un aussi bon capitaine et n’étaient pas disposés à le perdre. Arnold avait décidé que sa place serait pour quelque temps sur la terre ferme. Son frère lui avait laissé la direction de son domaine, et il voulait être digne de cette confiance jusqu’au jour où Oswald viendrait réclamer son bien, s’il plaisait à Dieu de le lui ramener, ce qu’Arnold désirait de tout son cœur. La négligence dans laquelle tout était tombé préoccupait vivement le capitaine, qui avait un grand amour de l’ordre : c’était pour lui un plaisir de remettre les choses en état. Il prenait le commandement à Combhaven avec autant de décision que s’il avait été à bord d’un vaisseau ; les gens lui obéissaient aussi bien que l’avaient fait les matelots ; et il est à remarquer que le capitaine le plus populaire est celui qui se fait le mieux obéir.
Les affaires le retinrent encore quelque temps à Londres ; puis il revint libre à Combhaven, pour commencer sa carrière de commandant sur terre et la poursuivre jusqu’au retour d’Oswald. Ce retour, Arnold en avait d’abord discuté en lui-même la possibilité, partagé entre la crainte et l’espoir ; mais il s’habitua ensuite à penser que l’idée du suicide d’Oswald était une illusion maladive de Joshua Haggard, et que tôt ou tard la lettre si désirée viendrait de quelque coin éloigné de la terre, pour dire que le jeune homme avait oublié ses chagrins, qu’il était heureux et qu’il allait revenir.
On était au mois de mai quand le capitaine Pentreath rentra à la métairie dans cette disposition d’esprit, et avec un peu plus d’espérance. La diligence d’Exeter arriva à Combhaven à cinq heures du soir ; et, après avoir dîné à la hâte, Arnold alla directement à la maison du ministre. Il n’avait aucun ami dans son pays natal, où Noémi Haggard était pour lui la personne la plus chère. Si Oswald était resté fidèle, elle aurait été sa sœur ; il se sentait déjà pour elle une affection toute fraternelle.
« Elle sera ma sœur, se dit-il, mon amie et mon conseil. Notre vie à tous deux est devenue solitaire. »
La famille de M. Haggard venait de finir le thé quand Arnold fut introduit dans le parloir. Sally emportait le plateau ; elle l’entendit frapper, et fut si troublée par une circonstance aussi extraordinaire qu’elle put à peine déposer son fardeau sur la table de la cuisine sans rien casser. Lorsqu’elle ouvrit la porte et vit le capitaine Pentreath, elle poussa un de ces cris contenus par lesquels elle accueillait toujours la ressemblance d’Arnold avec Oswald. « C’est comme si l’on voyait revenir le jeune squire plus large de poitrine et l’air plus noble, » disait-elle à James, avec lequel elle était dans des termes plus confidentiels qu’avec aucun autre membre de la famille. Tante Judith était retournée à la boutique ; Noémi était assise près de la fenêtre ouverte et lisait ; Joshua était dans son fauteuil, la tête renversée sur le dossier, les yeux à moitié fermés, se reposant après une excursion dans la vallée et sur la montagne, qui l’avait exténué : il menait une vie beaucoup plus fatigante que jamais ; des traces de fatigue se montraient clairement dans les traits tirés de sa figure, dans sa pâleur et le cercle bistré de ses yeux. Il n’y avait pas d’autre personne dans la chambre.
Joshua Haggard ouvrit les yeux et parut se réveiller comme en sursaut. Il regarda Arnold d’une façon étrange pendant quelques instants, comme s’il le reconnaissait à peine, ainsi qu’un homme qui se trouve encore sous l’empire d’un rêve.
« Je crains de vous avoir dérangé dans votre sieste, monsieur Haggard, dit Arnold.
— Non, je ne dormais pas ; je me reposais simplement.
— Vous paraissez avoir beaucoup besoin de repos.
— Est-ce vrai ? demanda le ministre d’un air rêveur. Ah ! le fourreau doit s’user avec le temps, je présume ; mais il m’importe peu, pourvu que l’épée reste brillante jusqu’à la fin.
— Vous ne me demandez pas si j’ai découvert quelque chose sur mon frère à Londres ? dit Arnold.
— Parce que je ne crois pas que vous ayez rien découvert. Je vous ai dit mon opinion, répondit Joshua d’un air sombre.
— C’est une opinion que je ne partagerai pas jusqu’à ce que j’y sois forcé par une preuve positive. Mon mot d’ordre est : Espérance. Oui, Noémi, Espérance ! » ajouta-t-il en se tournant vers la fille de Joshua qui le regardait gravement, sans lui répondre par un rayon d’espoir dans ses yeux tristes.
Il lui tendit la main, et ils se donnèrent une affectueuse poignée de main fraternelle. Joshua se renfonça dans son fauteuil, prit sur la table un volume ouvert et continua sa lecture, comme s’il eût voulu faire comprendre qu’il n’avait plus rien à dire au visiteur.
Cette réception était si froide qu’elle était à peine polie ; mais Arnold ne s’offensait pas facilement. Il désirait connaître Noémi davantage. Dans son esprit, elle était la seule personne qui pût complètement sympathiser avec lui et partager son impatience du retour de l’absent ou son chagrin de sa perte. Elle seule dans Combhaven avait profondément aimé son frère. Il commença à causer de sujets indifférents, essayant d’amener un peu de gaieté dans la conversation ; mais il y avait un nuage de plomb dans l’atmosphère du parloir de M. Haggard, et Arnold n’avait pas le pouvoir de le dissiper. Noémi l’écoutait et lui répondait avec une grave attention.
Elle était douce et aimable ; mais il ne pouvait lui arracher un sourire ; elle paraissait dominée par une insurmontable mélancolie.
« Sourient-ils jamais ? je me le demande, pensait Arnold. La maison a-t-elle toujours cet air funèbre ? Est-ce le chagrin de l’absence d’Oswald qui la rend si triste ? Je lui aurais cru une assez grande force de caractère pour surmonter un tel chagrin, ou tout au moins pour le cacher. Quant au ministre, je suppose que cette contenance sombre est chez lui simplement professionnelle. »
En dépit du manque de gaieté de Noémi, le capitaine Pentreath fut intéressé par cette expression de mélancolie qui prêtait un air poétique à sa beauté ; il sentait en elle une femme aux sentiments profonds, une femme qui n’aime qu’une fois et pour toujours. L’inconstance d’Oswald n’avait pas affaibli son affection. Arnold aurait donné beaucoup pour être seul avec elle pendant quelques instants, pour causer avec elle librement, à cœur ouvert ; il lui semblait qu’il aurait pu parler de son frère et de ses erreurs sans la blesser. Mais la personne du ministre, placée entre lui et la lumière, l’oppressait comme un cauchemar. Il se fit un silence embarrassant ; Arnold sentit qu’il n’avait plus rien à dire et qu’il devait prendre congé. Il venait de se lever pour partir quand la porte s’ouvrit ; et une jeune femme aux cheveux blonds, à la figure pâle, portant un bonnet puritain, entra dans la pièce.
En le voyant, elle poussa un faible cri et porta la main à son cœur ; puis, avec un grand effort pour se contraindre, elle lui fit une grave révérence, traversa la chambre et alla s’asseoir près de Joshua.
« Mon Dieu ! » s’écria Arnold en devenant très pâle.
Cette apparition subite lui arracha son exclamation avant qu’il eût le temps de se dominer : c’était la figure qu’il avait vue dans l’album de son frère. Elle était la jeune femme de Joshua, cette femme dont il avait entendu vanter souvent la beauté enfantine, mais qu’il n’avait jamais vue jusqu’ici, car elle était souffrante depuis quelque temps et gardait souvent la chambre. Voilà donc l’objet du fatal amour d’Oswald, amour si violent, si fou, si profondément déshonorant, qu’il pouvait bien causer la ruine de celui qui le nourrissait !
Joshua leva la tête quand la porte s’ouvrit ; il entendit le cri de Cynthia et l’exclamation d’Arnold ; il vit la figure pâle et frémissante de l’une et l’air complètement étourdi de l’autre.
« Peut-être en sera-t-il de lui comme de son frère ! » pensait Joshua.
Et une ombre de colère se répandit sur sa figure brune. Il regarda sa femme, qui venait de s’asseoir tranquillement à son côté. Elle était très pâle, et ses lèvres tremblaient. Cette soudaine apparition du frère d’Oswald Pentreath l’affectait comme la vue d’un fantôme.
Arnold prit congé précipitamment du ministre et de sa fille ; il fit un grave salut à Cynthia et sortit ; il n’aurait pu parler avec calme après la révélation qui l’avait surpris et choqué. C’était une chose terrible de savoir que son frère avait été assez coupable pour fixer là ses affections.
Joshua savait-il ou soupçonnait-il la vérité ? Oui, pensa Arnold, il la soupçonne ; et ce soupçon est la cause de sa froideur au sujet d’Oswald, et de ces sombres accents qui révèlent de l’animosité.
Après avoir découvert quelle était la fatale sirène qui avait détourné son frère du sentier de la paix, le premier désir d’Arnold fut de pouvoir la questionner sur le sort de son frère. Qui aurait plus vraisemblablement connu le secret des intentions d’Oswald, à l’époque où il avait quitté Combhaven, que la femme qu’il aimait ? Sans doute il était arrivé à la voir pendant son court et dernier séjour à la métairie, et il lui avait dit ce qu’il comptait faire.
La difficulté pour Arnold était d’obtenir une entrevue avec la femme de Joshua, sans qu’il en résultât aucun trouble. Joshua était très peu amical dans ses manières, et sans doute prêt à suspecter le mal chez quiconque portait le nom de Pentreath. Arnold avait aussi à considérer les sentiments de Noémi. Il était possible qu’elle ignorât le rôle de sa belle-mère dans le drame de sa vie.
Le hasard amena une rencontre qui n’aurait pu avoir lieu sans difficultés. Arnold était sorti pour faire une longue excursion avec Herne, le troisième jour après son retour à la métairie, et il rentrait lentement l’après-midi, par un beau soleil ; il aperçut Cynthia Haggard se promenant seule dans un des verts sentiers tout près de Combhaven. Elle marchait très lentement, d’un pas distrait, la tête penchée, comme une personne dont les pensées sont bien loin de ce qui l’environne.
Le soleil couchant se montrait derrière les feuilles nouvelles des chênes ; les aubépines étaient des masses floconneuses de fleurs blanches et parfumaient l’air ; la mer brillait au-dessus de la ligne ondulée de la haie, et, à travers la profonde ouverture dans le rivage, la petite ville de Combhaven montrait ses toits de tuile et de chaume, ses pignons, ses grises ardoises et les murs brillants qui semblaient faits d’un rayon de soleil.
Arnold se laissa glisser doucement de cheval et passa la bride autour de son bras. Herne, qui avait eu une allure fougueuse dans la première partie de la promenade, était maintenant d’une calme et philosophique humeur et mangeait tranquillement les jeunes fougères.
« Mistress Haggard, puis-je avoir un petit entretien avec vous ? » demanda Arnold avec douceur.
Cynthia avait tressailli et levé la tête au bruit du sabot du cheval ; elle fit un salut et répondit nerveusement :
« Si cela vous plaît, monsieur.
— Vous vous demandez probablement ce que je peux avoir à vous dire ?
— Oui, monsieur.
— Et cependant vous devez savoir que mon esprit est plein d’anxiété sur le sort de mon frère. »
Elle rougit, puis pâlit.
« Je suis… nous sommes tous très anxieux, dit-elle ; il est si étrange qu’il ne vous ait pas écrit. Il n’était pas à présumer qu’il écrivît à un autre ; mais à vous son frère, qu’il aimait tant !…
— Vous l’avez entendu parler de moi ? demanda Arnold.
— Très souvent. Il était si impatient de votre retour.
— Plût à Dieu que je fusse revenu plus tôt ! J’aurais peut-être pu le retenir ici. Allons, mistress Haggard, soyez franche avec moi. Ce mystère à propos de mon frère me rend très malheureux. Ne pouvez-vous pas m’aider ? Vous savez peut-être quelque chose qui pourrait m’éclairer sur ses intentions quand il partit ? Pour l’amour de Dieu, soyez sincère ; ne craignez pas de vous confier à moi. Je connais la cause qui lui a fait quitter son pays ; un journal de lui m’est tombé entre les mains, il y a quelque temps ; et j’y ai trouvé écrite l’histoire de son malheureux amour ; je sais que c’est à cause de vous qu’il s’est exilé. Je vous supplie de me dire tout ce que vous pouvez savoir, pour m’aider à découvrir ce qu’il est devenu. »
Cynthia tremblait ; elle devint mortellement pâle, et cependant elle regarda son interlocuteur avec assurance. Son regard avait une innocence qui frappa Arnold ; ce n’était pas là une épouse coupable, et néanmoins c’était une femme très malheureuse.
« Je sais qu’il devait aller en Amérique, répondit Cynthia ; mais je ne sais rien de plus.
— L’avez-vous vu le dernier jour ?
— Je l’ai vu. Je vous en prie, ne le dites pas à Noémi ni à qui que ce soit. Personne ne connaît notre entrevue ; c’était un secret. Il désirait me dire adieu avant son départ.
— Avez-vous été la dernière personne qu’il ait vue ?
— Je le crois. Quand je l’ai quitté, il allait prendre la diligence.
— Êtes-vous sûre qu’il voulait prendre la diligence ?
— Il me l’a dit. »
L’abattement se marqua sur les traits d’Arnold. L’affaire prenait à ses yeux un aspect plus sombre.
« À quel moment de la journée l’avez-vous vu ?
— Vers quatre heures de l’après-midi.
— Et où vous êtes-vous rencontrés ?
— Voulez-vous me promettre de ne le dire à personne ?
— Oui, je vous le promets.
— Sur le communal de Matcherly, près du vieux puits.
— Je connais l’endroit ; nous y avons joué plus d’une fois quand nous étions enfants. Êtes-vous sûre que personne n’a connu votre rendez-vous ?
— Tout à fait sûre.
— Et que personne ne vous a rencontrée ou épiée, cette après-midi ?
— Je n’ai vu personne ; je ne crois pas que personne m’ait vue.
— Mon frère vous a dit qu’il prendrait la diligence ; cependant il ne l’a pas prise. Vous l’avez vu à quatre heures ce dernier jour, et je n’ai trouvé personne qui l’ait vu plus tard. C’est étrange, très inquiétant même, n’est-ce pas ?
— Très étrange ; mais j’ai confiance en Dieu, et j’espère qu’il est sauf, quoique nous ne sachions pas où il est.
— C’est une manière facile d’arranger les choses, dit Arnold avec une nuance d’amertume.
— Personne ne peut être plus inquiet sur lui que moi-même, répondit Cynthia en sanglotant tout à coup. C’est l’expiation pour moi.
— Pauvre enfant ! pardonnez-moi de vous avoir parlé si durement ; je crois quelquefois que tout le monde, excepté moi, est indifférent au sort de mon frère. Votre mari pense qu’il s’est suicidé ; mais je ne puis et ne veux pas croire cela. Vous ne le croyez pas, n’est-ce pas ? ajouta-t-il en se tournant vivement vers elle.
— Oh ! non ! non ! non ! s’écria-t-elle avec un frémissement de douleur, comme si cette idée était nouvelle pour elle. Il ne ferait jamais cela ; il ne serait pas si égaré, si coupable que de se tuer, comme Werther !
— Qui est ce Werther ?
— Le héros d’un livre que votre frère nous a lu. C’était un personnage réel qui avait été très malheureux et qui se tua, sans paraître savoir que le suicide est un crime. Mais je ne puis pas croire qu’Oswald ait été si insensé. Oh ! non, non ! Dieu l’aura préservé d’une aussi terrible fin ! Je ne puis croire cela ! Il était très calme quand nous nous sommes dit adieu ; il m’a bénie et m’a promis de prendre plus de souci des choses sérieuses dans les jours à venir qu’il n’en avait pris dans les jours passés.
— Et il n’y avait aucune étrangeté dans sa manière d’être ? Il ne causait pas comme un homme désespéré ?
— Non, pas vraiment.
— Je vous remercie d’avoir été franche et sincère. C’est une triste histoire. Plût à Dieu qu’il fût resté constant et fidèle à cette noble fille… votre belle-fille ! »
Il ne put lui épargner ce reproche implicite… Le sort de son frère lui semblait plus obscur après ce qu’il venait d’entendre. Et, pour tout ce chagrin et cette incertitude, la belle et jeune créature qui était à son côté était en une certaine mesure à blâmer. Ce dernier rendez-vous pouvait même avoir été en quelque sorte le moment fatal de la destinée.
« Aviez-vous l’habitude de voir mon frère secrètement ? demanda-t-il. L’aviez-vous vu souvent ainsi avant cette journée ?
— Oh ! jamais, répondit Cynthia d’un air indigné. Je n’aurais même pas consenti à le voir ce jour-là, quoiqu’il me le demandât comme une dernière faveur, si je n’avais pensé pouvoir le ramener à Noémi. Je savais qu’il l’avait tendrement aimée ; et je croyais que peut-être il n’y aurait que quelques mots à dire pour réveiller dans son cœur l’ancien amour.
— Et vous pensiez être le meilleur apôtre pour prêcher ce sermon ? demanda Arnold… Vous avez agi pour le bien, je le crois, et, encore une fois, je vous remercie de votre franchise ; mais je ne suis pas plus près de la vérité sur le sort de mon frère que je ne l’étais il y a une heure. Adieu ! »
Il leva son chapeau et la quitta après une salutation un peu cérémonieuse, ne lui offrant pas la main ; il avait dans le cœur un ressentiment contre cette jolie jeune femme qui avait gâté la vie de Noémi et la sienne. Il conduisit Herne au bout du sentier, puis, arrivé là, le monta, et un trot rapide le ramena à la métairie ; le sagace animal sentait le trèfle et l’avoine dans sa somptueuse écurie.
Cynthia marchait lentement et pleurait ; elle était habituée maintenant à la solitude et aux larmes.
Le bruit du sabot de Herne se perdait dans l’éloignement ; une alouette chantait d’une voix vive et perçante dans le ciel bleu ; les abeilles bourdonnaient dans les aubépines ; tout le reste de la nature était silencieux. Tout à coup, le silence fut rompu par un fort bruissement du feuillage, et un homme passant à travers une trouée de la haie se trouva face à face avec elle.
Elle leva la tête, tout effrayée, s’attendant à voir quelque bandit inconnu, un voleur ou un assassin ; mais la sombre figure remplie de colère qui la regardait était la figure de son mari.
« Joshua ! comme vous m’avez fait peur !
— Sans doute. Les femmes qui ont des rendez-vous secrets avec leur amant sont faciles à s’effrayer.
— Mon amant !… Joshua, êtes-vous fou ? Je viens de causer avec le capitaine Pentreath, qui m’a rencontrée par hasard, il y a quelques instants.
— Par hasard !… Pensez-vous que je vais croire cette histoire, madame ? Je vous connais trop bien ! Satan vous a placée sur mon chemin pour mon malheur, pour la perte de mon âme, pour ma ruine et ma perdition en ce monde et dans l’autre… Fou ! fou ! fou ! – Il disait cela avec un cri d’angoisse, en frappant son front de ses poings crispés. – J’aurais dû voir que c’était un piège, la belle figure inconnue sous le ciel brûlant… la bohémienne sans nom, sans foyer… étrangère au Christ et au salut !… Race de Belzébuth, comment ne vous ai-je pas reconnue ?
— Joshua ! par pitié ! je suis votre loyale épouse. Je vous ai toujours honoré et respecté.
— Honoré ?… Est-ce pour m’honorer que vous avez conduit ce jeune homme à sa perte ? est-ce pour m’honorer que vous alliez le voir et que vous l’embrassiez ?… Oui, je l’ai vu, vous tenant dans ses bras, sous l’œil de Dieu qui voit tout, vous serrant contre sa poitrine… comme je vous tenais cette nuit maudite pendant laquelle je me croyais le plus heureux des hommes parce que vous étiez à moi… À moi ! Oh ! fausseté incarnée ! Belle comme un ange en apparence, impure comme le péché pour le cœur qui te connaît ! Ayant tenté un frère, l’ayant entraîné à la mort, à la damnation éternelle, vous venez tendre vos filets à l’autre. Vous voulez l’avoir aussi !… Vous êtes comme ces créatures qui guettent au coin de la rue, au crépuscule du soir, dans l’ombre et les ténèbres de la nuit… Elle habite le chemin de l’enfer, qui mène aux demeures de la mort. Oui, véritablement ses pas conduisent à la mort, à l’enfer !… Arrière, loin de moi, beauté du démon !… »
Son bras était levé pour frapper ; mais elle tomba sur ses genoux, et ainsi, par une heureuse chance, échappa au coup avilissant et évita à son mari cette dernière honte.
« Joshua ! quelle folie s’est emparée de vous ? Je ne vous ai jamais offensé volontairement, Dieu le sait. Si je vous ai offensé, c’est parce que la nature humaine est faible et que Dieu ne se tient pas toujours auprès de nous. Il nous laisse quelquefois seuls, afin de nous montrer combien nous sommes faibles sans lui, combien vite nous chancelons et tombons quand cette main céleste se retire de nous. Oui, mon mari, j’ai péché ! Dieu a caché sa face pendant quelque temps. Oswald m’a aimée, et je l’ai aimé ; j’ai oublié ma perversité dans la douceur de son amour. C’était comme un rêve !… Mais, quand il me parla de son amour, mon cœur s’éveilla, et je restai votre fidèle épouse. Je ne lui ai pas dit un mot, non, jamais un mot, du commencement à la fin, que je puisse craindre de vous répéter, ou que je sois honteuse de me rappeler. Je suis votre loyale épouse, et je vous honore, vous révère, comme le jour où vous m’amenâtes au seul foyer honorable que j’aie jamais connu. Ai-je oublié ce que je vous dois, Joshua ? Oh non, non ! Je ne suis ni si vile ni si ingrate !
— Vos paroles sont comme votre figure, dit Joshua les dents serrées, extrêmement belles ! extrêmement belles ! Mais je vous connais… Oui, regardez-moi, yeux bleus comme le beau ciel de Dieu ! regardez-moi avec un triste et innocent étonnement !… Mensonge ! mensonge ! rien que mensonge ! Satan vous a faite ainsi ; il a coloré vos joues, il a dessiné votre sourire et chacun de vos traits délicats, afin que vous puissiez entraîner les hommes de bien à la mort et à l’enfer ! Peut-il travailler sans ses instruments ? Il ne parcourt pas cette terre sous sa forme véritable, de peur que nous ne le connaissions et ne l’évitions ; mais il se cache sous un joli visage, comme le vôtre, et compte alors ses adorateurs par vingtaines. Chaque prêtresse telle que vous amène une foule à son autel. Mais j’en ai fini avec vous, j’ai rompu le lien ; je n’aurai plus de rapports avec vous ; je ne veux plus voir votre figure fausse !
— Joshua, ayez pitié !
— Un homme peut-il mettre le feu dans son sein et ne pas brûler ?
— Joshua !
— Voilà comment on perd son âme ! Après la blessure, le déshonneur et une honte qui ne s’efface plus.
— Joshua ! pouvez-vous croire qu’il y ait eu quelque mal, quelque faute contre vous, dans ma rencontre de tout à l’heure avec le capitaine Pentreath ? s’écria Cynthia, toujours aux pieds de son mari, le regardant dans une suppliante angoisse, essayant de prendre ces cruelles mains qui la repoussaient.
— Je sais que vous êtes fausse jusqu’au cœur ; je sais que Satan vous fit pour me conduire dans l’abîme !… Ce que je sais sur vous et le capitaine Pentreath ? Très peu de chose. Je ne suis arrivé qu’à la fin de votre entrevue. Je venais à travers champs, et je vous ai vus par une éclaircie de la haie. Vous étiez en conversation mystérieuse avec lui, comme l’autre fois avec son frère…
— Ah ! s’écria Cynthia, toute frémissante ; vous étiez là ce jour-là ! Vous nous avez vus !… Vous venez de le dire.
— Les baisers avaient été donnés, continua Joshua, beaucoup trop hors de lui pour s’occuper de cette interruption, les baisers avaient été donnés avant que j’arrivasse. Il a entendu peut-être mon pas, et il vous a quittée avec un salut cérémonieux, comme si vous eussiez été étrangers l’un à l’autre. Hypocrites ! menteurs ! tous deux enfants du maudit !… Mais j’en ai fini avec vous. Je détourne ma face de Satan et de ses maléfices, et je veux faire ma paix avec Dieu avant de mourir. Retournez à vos tentes, aux enfants de Baal ! retournez à vos jongleries et à vos momeries, laissez-moi me repentir de ma folie, me couvrir de cendres et aller seul au milieu des collines, comme Elie, pour attendre la venue de mon Dieu !
— Joshua par grâce, soyez calme ; parlez-moi tranquillement ; que je sache ce que réellement vous voulez. Je n’ai d’autre désir que de vous obéir. Si vous me dites que je dois m’éloigner de vous, que je dois retourner me mettre servante et travailler pour gagner mon pain, comme je le faisais avant d’être votre femme, j’irai et je ne me plaindrai pas ; mais je suis quand même votre épouse loyale et obéissante. Ne doutez pas de cela. Je veux vous obéir quand vous êtes cruel, comme je vous obéissais quand vous étiez bon. Jamais je ne me plaindrai.
— Belle de paroles et belle de figure ! murmura Joshua. Oui, Lucifer, son maître, était beau comme l’étoile du matin !
— Voulez-vous dire que vous me fermez votre porte, Joshua ? Voulez-vous dire que votre demeure ne sera plus la mienne ?
— Oui. Vous avez apporté le malheur et la honte dans ma maison ; vous avez empoisonné ma coupe, changé mon pain en cendres ! Je désire être délivré de vous pour toujours ! Je ne puis servir Dieu pendant que vous êtes auprès de moi. Satan est trop fort contre moi, tant qu’il agit sous un tel masque !
— Et vous désirez que nous nous séparions, dit-elle lentement… pour toujours ?…
— Oui ; j’aime mon âme impérissable, mieux que le vil cœur humain qui s’est attaché à vous ! Dans le ciel, il n’y a ni époux ni épouse. Dans le ciel, j’oublierai ses angoisses d’un amour non satisfait.
— Joshua, je suis votre servante pour vous obéir en cela comme en toutes choses. Vous n’avez qu’à dire que vous désirez que je parte, et je partirai. Puisque vous cessez d’avoir pitié, Dieu pardonnera et prendra pitié de moi ; il ne fait pas nos fardeaux plus lourds que nous ne pouvons les porter. Vous rappelez-vous cette nuit dans le bois de pins, Joshua, quand vous me prîtes sur votre cœur et me dîtes que j’étais précieuse à votre vue ? Je disais alors que je n’étais pas digne d’être votre femme, que ce serait un bonheur pour moi d’être votre servante, de vous obéir, de travailler pour vous, de recueillir des paroles de sagesse de vos lèvres. Mais vous avez voulu qu’il en fût autrement. J’étais plus sage en cela, vous le voyez ; car maintenant vous êtes fatigué de moi et vous voulez me renvoyer. Qu’il en soit donc ainsi ; j’oublierai que je suis votre femme et me rappellerai seulement que je suis votre servante, obligée à vous obéir en toutes choses. Je suis votre servante, et vous m’avez renvoyée !… Je puis retourner à Penmoyle et travailler pour gagner ma vie… dans un lieu éloigné, où je ne vous ferai pas honte… Adieu, monsieur ! »
Elle prit sa main et la baisa, toujours à genoux. Il frémit au contact de ces lèvres roses, mais ne la regarda pas. Ses yeux étaient fixés au loin sur la mer, ils étaient tout grands ouverts, regardant confusément la lumière bleue et brillante.
« Dois-je réellement partir, Joshua ? » demanda Cynthia avec douceur après un court silence, pendant lequel le bourdonnement des insectes, le cri vif et précipité de la cigale remplissaient l’air.
Il passa sa main sur son front, comme excédé.
« Va-t’en loin de moi, Satan ! Oui, va, va, va ! Je ne pourrai jamais franchir les murs de l’éternelle cité de Dieu tant que je porterai le poids de cette passion terrestre !… Allez hors de mon atteinte, de peur que je ne vous tue, et pensez à votre bien-aimé… mort !… repentez-vous de votre faute !…
— Quoi ! il est mort !… Et vous le savez !… s’écria-elle dans un élan d’amère douleur.
— Oui, répondit Joshua en la repoussant avec violence. Allez, pleurez, et consumez-vous pour lui ! Ce fut votre crime qui le tua. »
Elle resta quelque temps là où il l’avait fait tomber en la repoussant, sur l’herbe desséchée, parmi les fougères et les fleurs sauvages. Elle n’avait pas tout à fait perdu connaissance ; mais dans son cerveau les images étranges ou familières tournaient follement comme une ronde infernale. Puis tout devint confus pendant quelques instants, – instants d’un bienheureux repos ; et ensuite elle se releva chancelante, regardant autour d’elle. Le sentier était désert ; Joshua avait dit son dernier mot et était parti.
Elle resta encore à regarder aux alentours, sous les rayons du soleil couchant, se demandant ce qu’elle devait faire. Elle ne pensa pas un instant à se révolter contre l’ordre de son mari : il lui avait ordonné de le quitter ; elle partirait avec humilité, sans se plaindre, comme Agar s’en alla dans le désert.
« Ah ! se dit-elle tristement en se comparant à Agar, moi, je n’ai pas un Ismaël pour être ma consolation et mon espérance ! »
Il ne lui vint nullement à l’idée de retourner à la maison de son mari et de réclamer la place qui était la sienne de droit et qu’aucune action de sa part ne lui avait fait perdre. Elle ne pensa pas même à retourner pour réclamer ce qui était à elle, les vêtements, les livres et tous ces petits objets chers aux femmes qu’elle avait acquis depuis son mariage. Les mains vides et sans argent, telle que Joshua l’avait trouvée assise auprès de la mare d’eau sur le terrain inculte de la Cornouailles, elle quitta les lieux de sa courte et infortunée existence matrimoniale. Elle n’avait ni une bourse, ni rien, pas même quelques shillings pour l’aider dans sa route ; mais elle tourna sa figure pâle avec fermeté vers l’ouest et se mit en marche pour Penmoyle. Dans tout ce vaste monde, elle n’avait pas d’autres amis que les vieilles demoiselles, les deux sœurs, près desquelles elle pût se rendre pour chercher un refuge dans sa désolation ; elle ne pouvait même pas être absolument certaine d’une bienveillante réception de leur part. Elles lui avaient offert leur amitié, lui disant, le jour où elle les quitta, de s’adresser à elles dans une heure de besoin. Mais comment la recevraient-elles quand elle leur dirait que Joshua l’avait chassée, elles qui respectaient Joshua comme un saint et un prophète ?
Elle devait se tourner vers elles dans sa détresse, n’ayant pas d’autre asile sur la terre. Elle les avait servies fidèlement dans le passé et avait gagné leur faveur ; elle désirait les servir encore, afin de gagner le pain du jour et l’abri de la nuit, afin de pouvoir adorer Dieu selon la croyance que Joshua lui avait enseignée. Elle pensait au vieux ministre à cheveux blancs, avec ses douces manières de l’ancien temps et sa bienveillance continuelle ; elle se rappelait combien ses louanges l’avaient fait tressaillir, à la pensée que Joshua apprendrait sa bonne conduite et serait content d’elle. Maintenant, tout était fini ! Joshua la haïssait ; Joshua la repoussait avec mépris, comme une créature vile et coupable. Aucune louange d’un homme, aucune faveur d’une femme ne pourrait jamais plus la relever dans l’estime de Joshua ; elle était avilie et repoussée pour toujours !…
Eh bien, elle pouvait encore être servante, travailler pour gagner son pain, et servir son Dieu aussi longtemps que le fardeau de la vie pèserait sur elle. Elle se disait que la route le long de laquelle elle avait à porter son fardeau n’était pas interminable. Un peu de temps encore, et elle arriverait à cette région cachée sous de mystérieux nuages, où elle trouverait la paix, où elle quitterait ses peines et reposerait sa tête sur le plus doux des oreillers, laissant ses paupières fatiguées se fermer sous les rayons du soleil divin, dont la lumière serait semblable à celle du matin, quand le jour ressuscite, et que les rayons joyeux de l’astre éclatant semblent danser sur le sommet des collines.
Il y avait un long parcours de Combhaven à ce petit village, perché dans les montagnes de la Cornouailles. Cynthia n’aurait pas pu dire au juste la distance ; mais elle savait que Penmoyle était très loin, à plusieurs journées de marche ; elle irait lentement, car un gros rhume accompagné de fièvre l’avait laissée très faible.
« Heureusement je sais comment on dort sous une meule de foin, et je ne suis pas honteuse de demander mon pain quand je vois une bonne figure à la porte d’une chaumière, » se dit-elle.
Elle avait sa montre d’argent et sa chaîne, qu’elle pensait pouvoir vendre dans une des villes qu’elle irait à traverser. Elle avait aussi le cercle d’or de son anneau de mariage, dont elle pouvait disposer, si elle était pressée par le besoin ; mais, si les gens étaient bons et qu’elle pût se passer d’argent, elle conserverait tout entier ce cher souvenir.
C’est ainsi qu’elle commença son voyage, nouvelle Agar ; mais elle n’avait pas pour compagnon un doux enfant qui pût faire fleurir le désert comme la rose.
Après son entrevue avec Cynthia Haggard, le capitaine Pentreath réfléchit, l’esprit plus calme, sur son frère absent. Sa nature sanguine le portait à voir le meilleur côté des choses. Oswald avait été calme et résigné quand il s’était séparé de l’objet de son fatal amour ; il était parti pour commencer une nouvelle existence ; il avait brisé les chaînes de la passions, il était devenu libre.
« J’entendrai parler de lui en temps voulu ; tout ira bien, » se dit Arnold.
Ainsi résolu à l’espérance et entretenant la conviction que l’énigme de la destinée de son frère se dénouerait avec le temps, Arnold Pentreath considéra comme son devoir d’inspirer à Noémi la même espérance. Il s’affligeait de voir sa figure pâle et triste, ses mouvements lents et distraits. La consoler et l’égayer devint son plus ardent désir.
Il allait donc très souvent dans la maison du ministre ; il s’asseyait dans le tranquille parloir et conversait avec Noémi, tandis qu’elle cousait. Personne ne le dérangeait dans ses visites. Tante Judith était à la boutique ; Joshua était dehors, on ne savait où. C’était son habitude maintenant de rentrer à la maison fatigué, vers la tombée de la nuit, sauf les soirs de classe, ou de réunion pour la lecture de la Bible ou bien encore quand il y avait quelque service dans la chapelle.
Cynthia était partie ; Joshua avait brièvement expliqué son absence en disant qu’elle était ailée voir ses amies de Penmoyle.
« Vous feriez bien de lui envoyer sa malle par la diligence, dit Joshua à Noémi.
— Mais pourquoi, père, est-elle partie si subitement ? demanda Noémi.
— Pour suivre son caprice ; et il ne m’a pas plu de m’y opposer.
— Est-elle partie par la diligence ?
— Je le suppose.
— Et quand doit-elle revenir ?
— Quand il me plaira de lui dire de revenir. »
Noémi obéit en soupirant à l’ordre de son père. Hélas ! il y avait chez son père un changement qui la faisait lui obéir avec crainte et en tremblant plutôt qu’avec amour et confiance. Noémi n’avait point pardonné à Cynthia tous les malheurs qu’elle avait causés ; mais dans cette soudaine disparition de la jeune femme elle redoutait une injustice commise par son père. Avec quelle cruauté avait-il renvoyé cette humble et triste coupable ? Elle avait observé la conduite de Joshua envers sa femme ; elle avait vu sa froideur, sa dureté, son aversion croissante, – ce masque glacial de l’amour passionné quand la jalousie ronge le cœur.
Cynthia était partie, et l’existence de Noémi maintenant était tout à fait solitaire. Elle était heureuse des visites d’Arnold et trouvait quelque consolation dans ses paroles d’espérance sur le maître absent de la métairie.
« Il reviendra à sa demeure et à vous, Noémi, disait le capitaine ; il reviendra un homme nouveau, honnête et heureux de vous redonner sa foi.
— Revînt-il demain, je ne pourrais l’accueillir qu’avec une affection de sœur, répondit Noémi ; non, jamais je n’aurai pour lui plus qu’une affection de sœur. Il m’a brisé une fois le cœur ; je ne veux pas qu’il me le brise de nouveau.
— Mais s’il était vraiment repentant et sincère, Noémi ?
— Il pourrait se croire sincère. Je ne pourrais pas avoir confiance en sa parole. Ne pensez pas que je sois irritée contre lui. Je suis seulement fâchée qu’il se soit trompé au point de croire à la réalité de son amour pour moi. Il n’a jamais su ce que c’était que l’amour avant de donner son cœur à qui il n’aurait pas dû le donner.
— Noémi, vous êtes peut-être sage. Le navire qui refuse d’obéir à son gouvernail dans l’heure du danger n’est pas un navire auquel on puisse avoir confiance. Eh bien, nous ne parlerons d’Oswald que comme d’un frère absent, et nous espérerons son retour.
— Dieu sait que je tâche de l’espérer, dit Noémi avec un soupir.
— Pourquoi ne serait-il pas réellement votre frère, frère de fait comme de nom ? dit Arnold en lui prenant les mains. Faites-le votre frère en me faisant votre mari. Nous ne nous connaissons pas depuis très longtemps, mais notre chagrin mutuel nous a rapprochés plus que des années d’une commune existence n’auraient pu le faire. J’ai vu votre cœur, Noémi, et j’ai pu en apprécier la valeur. Laissez-moi prendre la place de mon frère. Mon amour ne s’égarera pas, ne changera jamais. Il est fondé sur un roc, car c’est mon estime pour votre noble nature qui m’a appris d’abord à vous aimer. »
Noémi retira ses mains, qu’il avait prises dans les siennes, et se leva, le regardant sérieusement avec des yeux pleins de larmes.
« Qu’il ne soit jamais question de cela entre nous, Arnold, dit-elle ; cela ne peut jamais être.
— Pourquoi ?
— Il y a une raison que vous ne devez jamais savoir.
— Mais cette réponse n’est pas suffisante, Noémi.
— Il n’y a aucune raison que je puisse admettre, à moins que vous ne me disiez que vous ne m’aimez pas et que vous ne pourrez jamais arriver à m’aimer.
— Alors, c’est ce que je dirai… je ne puis jamais vous aimer.
— Et vos yeux sont remplis de larmes ! et vos lèvres tremblent en parlant ! Ce n’est pas vrai, Noémi ; c’est un mensonge, un mensonge contre la puissance de l’amour ! Vous m’aimez comme je vous aime. Nous avons été créés l’un pour l’autre et pour le bonheur. Pourquoi serions-nous malheureux, vous ou moi, parce qu’un jeune homme insensé a fui la félicité ? Noémi, ma bien-aimée, faites-moi la vie heureuse !
— Vous êtes bon, et je vous estime. Vous ressemblez à Oswald, et mon cœur penche vers vous, » répondit la jeune fille en balbutiant.
Il lui semblait en ce moment que le tableau d’une nouvelle existence se déroulait devant elle ; la vision était merveilleusement brillante.
« Mais je ne pourrai, ajouta-t-elle, être jamais rien de plus pour vous que votre amie et votre sœur.
— Je vois que vous aimez encore le coupable. Ne l’avais-je pas bien dit ?
— Sa mémoire m’est très chère. »
Arnold ne dit plus rien. Ces yeux éloquents, ces lèvres tremblantes lui avaient appris qu’il était aimé, et cependant on lui niait cet amour. Que devait-il penser ? Il n’était pas enclin au désespoir, ni porté à accepter comme définitive cette réponse de Noémi.
Elle avait sans doute quelque fausse idée sur la fidélité due à un amour mort ; elle voulait sacrifier l’amour présent – une affection réelle et vivace – à l’amour inconstant et passé.
« Patience, pensa Arnold ; tôt ou tard, je pourrai lui parler de sa folie. »
En attendant, il était heureux d’être accepté sur un pied fraternel et amical. Il voyait Noémi très souvent. Il la suivait jusque dans la solitude, ce jardin funèbre des joies mortes et des souvenirs amers. Il la rencontrait dans toutes ses promenades. Elle pouvait difficilement se défendre de voir en lui son bien-aimé revenu avec un esprit plus noble et des idées plus larges. Ce n’était plus cette languissante indolence, cette placide indifférence pour le bonheur des autres, tant que le ciel d’été restait bleu, tant qu’on pouvait s’étendre à son aise sous les hêtres et lire Byron. Arnold était plein de sollicitude pour les travailleurs de son domaine, plein de sympathie et de bienveillance pour ses fermiers et leurs laborieuses femmes, pour les jeunes gens qui désiraient un peu plus d’éducation et d’instruction qu’ils n’en avaient reçu de leurs pères. Avec Arnold, les actes de bienveillance n’étaient pas des châteaux en l’air, des rêveries utopiques dont l’exécution se trouvait renvoyée à un avenir incertain, mais des projets exécutés immédiatement, le jour même.
Arnold était heureux d’avoir quelqu’un d’aussi intelligent pour sympathiser avec ses soucis, en qualité de régisseur de la fortune de son frère. Noémi était toujours prête à l’aider de ses conseils et de son expérience. Elle avait visité les pauvres paysans, connaissait leurs besoins, les points faibles de leur misère, et comment la fièvre venait les saisir dans leurs misérables demeures.
« Je ne sais vraiment pas ce que je pourrais faire sans vous, » disait Arnold.
Et c’était un nouveau bonheur pour Noémi de sentir qu’elle était utile. Sa vie était si vide, si triste, ses devoirs à la maison si mécaniquement accomplis, ses services si méconnus ! Le changement de son père avait rendu l’atmosphère du foyer domestique triste et accablante.
Cynthia était partie depuis près d’un mois, et l’on n’en avait eu aucune nouvelle. Ceci semblait étrange à toute la maison ; mais, comme Joshua n’exprimait ni étonnement ni inquiétude, on supposait que l’absence de sa femme était autorisée et approuvée par lui.
« Pauvre faible esprit mortel ! soupirait tante Judith après avoir discuté la question avec sa nièce à leur thé solitaire. La première fois que je vis cette petite créature blanche et rose franchir le seuil de la maison, je compris ce que mon frère s’était préparé. Un homme de son âge ne pouvait fixer son cœur sur une poupée de cire et ne pas en payer la peine, et surtout une poupée sans parents, sans une bonne provision de linge, sans un avoir convenable ! Je savais ce qui arriverait, criait tante Judith avec un air de triomphante ironie ; et la seule chose qui m’étonne, c’est que les choses n’aient pas tourné plus mal.
— Pauvre créature ! soupira Noémi avec un sentiment de compassion pour cette pâle et triste figure de laquelle dernièrement elle avait si froidement détourné ses regards. Pensez-vous que mon père l’ait renvoyée ?
— S’il l’a fait, il n’a rien fait que de très juste, dit tante Judith, et, s’il l’avait fait la première fois que j’ai voulu lui ouvrir les yeux sur elle, il aurait été bien plus sage. Mais, que votre père l’ait renvoyée ou qu’elle soit partie de sa propre volonté, cela nous importe peu. Elle est partie, conclut la vieille fille d’un air décidé ; et je ne crois pas qu’il soit mal de désirer qu’elle ne revienne jamais. »
Ayant chassé de son esprit l’idée du suicide de son frère, Arnold n’avait pas attaché une signification bien sombre à son entrevue avec Cynthia ; ses paroles lui paraissaient naturelles et croyables, et plutôt faites pour rassurer que pour alarmer. Oswald l’avait quittée, calme et résigné, annonçant l’intention d’aller au Nouveau-Monde pour commencer une nouvelle vie. Il n’y avait pas lieu de supposer qu’un homme dans de semblables dispositions d’esprit eût été assez lâche pour attenter à ses jours. Arnold envoya acheter les Chagrins de Werther chez un libraire d’Exeter et lut attentivement cette histoire ; mais il n’était pas aussi sentimental que son frère et n’était pas amoureux de la femme d’un autre homme : il trouva cette lecture plutôt fatigante, et Werther lui parut un esprit faible, ayant la fatale habitude de raconter d’une manière fastidieuse ses propres émotions.
« Dieu préserve à jamais mon frère de suivre l’exemple d’un tel nigaud ! dit-il quand il eut vu Werther couché dans sa tombe non consacrée, avec son mémorable habit bleu et son gilet jaune, et ayant le nœud du corsage de Charlotte dans sa poche. J’aurais autant de mépris pour son manque de bon sens que de regrets pour son manque de religion. »
Arnold n’avait pas encore été visiter l’endroit où Oswald s’était séparé de Mrs Haggard. Il connaissait dans tous ses détails ce communal solitaire, avec ses monticules, ses creux, ses parties marécageuses au-dessus desquelles le pluvier aux ailes rapides volait légèrement, disparaissant avec des cris perçants dans le bleu lointain. L’endroit lui était si familier qu’il n’avait pour lui aucune signification spéciale ; jamais il n’avait pensé que ce petit coin de terre brûlé du soleil auprès de la mine abandonnée pouvait être une place fatale, qu’il y avait là une tombe naturelle béante, prête pour la fin d’une tragédie.
Par une après-midi, il se rendit à une vieille ferme pour terminer une affaire de toiture et de chaume depuis longtemps en discussion. C’était la dernière maison sur la route de Matcherly, à la lisière du bois, presque dans le bois ; les fenêtres à treillage donnaient sur une clairière de hêtres. C’était un endroit solitaire, ombragé et frais, un agréable lieu de repos en un jour d’été comme celui par lequel Arnold, à cheval, allait en finir avec le fermier Westall au sujet de la toiture de ses granges.
Herne avait été bien installé dans une spacieuse écurie, où les bons vieux chevaux de labour sommeillaient au-dessus de leur foin et de leur trèfle, ne remuant que de temps en temps leur longue crinière pour chasser une mouche, et mâchant lentement l’avoine au milieu du silence. Le capitaine avait fait son inspection des lieux et buvait un verre du fameux poiré de Mrs Westall, avant de partir, quand le fermier attaqua un sujet qui toujours rendait Arnold attentif.
« Vous n’avez pas de nouvelles de votre frère, je présume, capitaine ?
— Non, point du tout ; mais je ne désespère pas d’en avoir d’ici peu. Il n’y a pas encore un an qu’il est parti, monsieur Westall ; et ce n’est pas un long espace de temps pour un homme qui traverse la mer. Il peut avoir renoncé à l’idée d’aller en Amérique et avoir préféré la Nouvelle-Galles du Sud, le voyage est bien de six mois.
— C’est là où vont les forçats, n’est-ce pas, capitaine ? Certainement le jeune squire ne serait jamais allé là.
— On ne peut pas savoir jusqu’où peut aller un homme, quand une fois il s’est mis en tête de courir le monde, dit gaiement Arnold.
— Ah ! soupira le fermier ; notre monde est un monde bien étrange ; il s’y passe des choses qui étonnent mon pauvre vieil esprit presque autant que ce toit de chaume prenant feu le même jour où j’avais refusé un fagot à la vieille sorcière. »
Il y avait dans cette remarque un air de mystère qui attira l’attention d’Arnold.
« Vous avez appris quelque chose sur mon frère ? s’écria-t-il. Vous pouvez me dire quelque chose ? Pour l’amour de Dieu, ne me cachez rien ; c’est une question de vie ou de mort.
— Le garçon n’est pas menteur, reprit le fermier ; sans quoi, je ne l’aurais pas écouté.
— Quel garçon ?
— Ce n’est pas parce qu’un garçon gagne son pain en gardant les vaches qu’il n’a pas une âme à sauver, continua le fermier aussi résolument que s’il poursuivait un argument philosophique ; et je ne puis pas dire que jamais j’aie trouvé celui-ci en défaut sur la vérité.
— Pouvez-vous m’expliquer ce que vous voulez dire ? Comment cela se rapporte-t-il à mon frère ? cria Arnold, qui suffoquait d’impatience.
— Ma femme et moi nous sommes sous la direction de M. Haggard depuis dix ans. Il a été le premier qui nous ait dit que nos âmes étaient en danger du feu éternel, et il nous a toujours instruits depuis ; il n’est pas vraisemblable que je veuille mal parler le lui.
— Dans tous les cas, parlez clairement, s’écria Arnold, si vous avez quelque chose à me dire ; et il est visible que vous avez à me confier quelque chose. Qu’est-ce que ce garçon dont vous parlez a à faire avec la destinée de mon frère ?
— Ce n’est pas ce qu’il a à faire, mais ce qu’il a à lire. C’était une chaude journée d’été, on peut se le rappeler, le jour où le jeune squire fut vu pour la dernière fois à Combhaven, un vrai temps de moisson. Tim était dans la forêt, où il gardait les vaches. Mais peut-être préféreriez-vous apprendre la chose de ce garçon lui-même ?
— Je ne m’occupe pas de savoir qui me l’apprendra, pourvu que je l’apprenne vite.
— Eh bien, je vais appeler le garçon ; il est là tout près occupé à bêcher.
— Allons le trouver, » dit Arnold en prenant sa cravache et ses gants.
Le fermier jugeait plus convenable de faire venir le garçon au parloir ; mais le capitaine était trop pressé pour supporter la cérémonie ; il se hâta d’aller dans le vieux jardin potager derrière la maison, où d’anciens espaliers, qui avaient depuis longtemps dépassé leurs appuis, étendaient leurs larges branches contre l’azur du ciel.
Là, ils trouvèrent, déterrant des pommes de terre, le jeune vacher du fermier, un enfant à l’œil bleu, à l’air franc, au teint bruni, le front tout mouillé de sueur par le travail.
« Approchez-vous, Tim, dit le fermier. J’ai besoin que vous disiez au capitaine ce que vous avez vu et entendu dans le bois de Matcherly, le jour où le jeune squire passa devant vous. »
Le garçon s’essuya le front avec sa manche de chemise, passa sa bêche d’une main dans l’autre et après quelques moments d’un embarras évident, retrouva sa voix.
« Je gardais le bétail dans la forêt, vous savez monsieur, dit-il, et il y avait une vache à tête blanche ; c’était une nouvelle bête que le maître avait achetée au dernier marché de Barnstaple, et elle était toute dépaysée, la pauvre bête ; elle s’écartait tout au bout jusqu’en haut du communal, et je courais après elle quand je vis le ministre devant moi se dirigeant vers le communal.
— Vous voulez parler de M. Haggard ?
— Certainement ; et il marcha devant moi jusqu’il ce qu’il fût sorti du bois, juste où est le vieux puits ; il regarda autour de lui quand il fut sorti des arbres et alors entra dans le bâtiment aux machines. Je regardai quelque temps, me demandant ce qu’il allait faire là. Alors je le vis à l’intérieur du portail, là où il y a une masse de pierres tombées et de mauvaises herbes aussi grandes que de jeunes arbres ; il restait là, regardant au dehors et cependant se tenant caché comme s’il guettait quelqu’un. J’aperçus la vache à tête blanche, déjà bien loin dans le communal et je courus après elle.
— C’est étrange, n’est-ce pas ? dit le fermier ; mais il y a autre chose à raconter.
— J’attrapai la vieille vache, et je la ramenais dans le bois quand je me trouvai en face du jeune squire. Je fus un peu étonné de le voir, car j’avais entendu dire qu’il n’était pas à Combhaven. Il ne fit pas attention à moi ; mais il continua son chemin en faisant tourner sa canne et en fredonnant. Moi, je ne pensais pas plus loin, et j’allais çà et là avec mes vaches ; elles voulaient aller vers le communal, quoiqu’il n’y ait pas là beaucoup d’herbe pour elles, et j’en étais tout près environ une heure plus tard quand j’entendis un coup d’arme à feu, puis un autre, si rapprochés tous les deux qu’on aurait pu les prendre pour un seul. »
Une pâleur livide se répandit sur la figure d’Arnold ; dans l’horreur du désespoir, il resta quelques moments avant de pouvoir parler.
« Vous avez couru pour voir ce que signifiaient ces coups de feu ? s’écria-t-il.
— Je ne pouvais dire d’où ils venaient, je n’en étais pas certain ; mais je pensais que c’était par là, près du vieux puits, et j’y allai quelques instants après. On ne voyait rien et personne autour. J’entrai dans le bâtiment aux machines ; mais le ministre était parti.
— Pourquoi cela m’a-t-il été caché ? demanda Arnold. Pourquoi, au nom du Ciel, ne me l’avez-vous pas fait savoir plus tôt, Westall ? Vous saviez combien j’étais inquiet de mon frère.
— Je n’ai appris cela que l’autre jour, quand Tim causait à notre Prudence, la servante de la laiterie ; il lui racontait les coups de feu.
— Ne pensez-vous pas que c’était votre devoir de le dire à votre maître, mon garçon ? demanda Arnold.
— Je ne pensais pas qu’il y eût du mal à cela : ce pouvait être quelqu’un qui tirait sur un lapin ou sur une mouette ; il y a beaucoup de mouettes sur le communal de Matcherly.
— Vous n’avez pas vu autre chose, pas entendu autre chose ?
— Non, il n’y eut rien après cela. C’était l’heure de traire, et il me fallait ramener les vaches.
— Maintenant, voyons, Westall, dit le capitaine Pentreath en prenant à part le fermier. Ces coups de feu peuvent ne rien signifier ou signifier beaucoup ! Je sais que mon frère était près du vieux puits ce jour-là ; je sais qu’il avait un ennemi, qu’il était guetté et suivi. Je n’ai aucune preuve qu’il ait été vivant depuis ce jour-là. Jusqu’à aujourd’hui, j’avais caressé l’espérance que mon frère vivait dans quelque contrée éloignée et que le temps viendrait où j’entendrais parler de lui ; je commence à croire que l’espérance est une illusion et qu’il n’a jamais quitté ce voisinage. S’il a été assassiné, c’est mon affaire de faire aller son meurtrier à la potence, mais d’abord il faut que je retrouve son corps. Voulez-vous m’aider ? Vous avez beaucoup d’ouvriers à votre service ; voulez-vous m’aider à faire des recherches sur le communal de Marcherly et dans la vieille mine ? »
Noémi pensa longtemps et sérieusement à sa dernière entrevue avec Arnold Pentreath. Elle était bien loin d’admettre qu’un temps pourrait venir où le capitaine de marine prendrait dans son affection la place de l’absent, où son cœur, qui s’était si librement et si entièrement donné à Oswald, pourrait jamais appartenir à un autre ; mais, tout en regardant comme impossible ce changement dans ses sentiments, Noémi comprenait qu’Arnold commençait à exercer sur elle une puissante influence et que l’aveu inattendu de son amour l’avait profondément émue.
Il ressemblait à son frère, et il aimait son frère. Ces deux circonstances seules étaient suffisantes pour assurer au capitaine l’estime de Noémi. Il lui avait payé le plus haut tribut qu’un homme puisse payer à une femme ; il lui avait donné son cœur loyal, ce cœur dont elle avait pu apprécier la bonté dans plus d’une action ; il lui avait livré son bonheur, son avenir, et elle n’avait trouvé qu’une froide réponse à sa prière : « Cela ne se peut pas ! »
« Même si je l’aimais mieux que je n’ai jamais aimé Oswald, ma réponse devrait être la même, se disait-elle dans ces longues heures de triste méditation qui composaient la plus grande partie de son existence sans joie. Tant qu’un nuage obscur enveloppera le sort d’Oswald, je ne puis avoir qu’une réponse pour tout amoureux, et pour vous, Arnold, plus que pour tout autre. Comment sais-je si j’ai le droit de tenir la tête haute parmi les honnêtes gens quand mon cœur est torturé par la pensée que mon père – lui qui prêche l’Évangile et exhorte les autres au repentir – est peut-être le plus criminel, le plus vil de tous !… »
C’était là le fin mot des méditations de Noémi. Elle avait essayé de chasser cette terrible crainte, mais n’avait pu la déraciner de son cœur. Les semaines et les mois s’écoulaient, sans apporter aucune nouvelle d’Oswald ; la crainte devenait plus forte, et à la crainte se joignaient le remords et une angoisse dévorante. Ah ! si elle avait été patiente, si elle avait pu porter son fardeau en silence et garder le secret de cette cruelle lettre, l’horreur qui l’oppressait maintenant n’aurait jamais existé. C’est elle qui avait mis le scorpion dans la main de son père, – le scorpion par lequel cette nature autrefois si noble avait été blessée jusqu’à la folie.
« Oh mon père… père égaré et perdu ! s’écria-t-elle dans un moment où sa crainte était devenue presque une conviction. Plaise à Dieu que je porte le poids de votre faute ! Ce fut moi qui vous tentai, ce fut ma vile jalousie qui vous poussa au désespoir et au crime. Que la verge vengeresse s’appesantisse sur moi ! Oh ! mon Dieu, pitié et pardon pour lui, vous qui avez promis pitié et pardon aux plus grands coupables ! »
Qu’il pût y avoir un pardon même pour cette suprême et hideuse faute du sang versé, Noémi le croyait fermement ; mais pouvait-il y avoir un pardon pour un pécheur qui ajoutait le péché de l’hypocrisie à son horrible crime et se tenait la tête haute parmi les hommes quand il aurait dû se courber dans la poussière sous le poids de sa honte ? Pouvait-il y avoir un pardon pour le pécheur qui gardait le secret de son crime et prétendait conduire les autres dans le sentier brillant du ciel ? Non, assurément non ! Cette hypocrisie au masque impassible – contre laquelle le maître et le rédempteur des hommes lança ses plus terribles menaces – devait tripler l’infamie du crime et rendre le pardon impossible ! Au pécheur qui se repent Dieu a réservé la miséricorde et la paix ; mais quelle miséricorde a jamais été promise au pharisien qui sous l’apparence d’une extrême piété cache une infamie plus grande que la pire action du publicain méprisé ?
Ces pensées occupaient l’esprit de Noémi, un soir de juin, qu’elle était assise à son banc étroit de sapin, écoutant son père prêcher. La chapelle était comble à suffoquer ; car c’était une de ces réunions que les habitants de Combhaven affectionnaient particulièrement, un service dans lequel on s’attendait à voir Joshua Haggard se surpasser et dans lequel Satan – si souvent et si directement nommé qu’il semblait être un membre actuel de la congrégation – devait être vaincu et jeté dans la confusion par éloquence du ministre. Quelques-uns allaient jusqu’à appeler ces services du soir la « chasse au démon », la part que la congrégation y prenait n’était pas toujours négative ou calme. Il y avait des instants où les esprits les plus ardents y prenaient une part active, quand, au milieu des soupirs contenus, des branlements de tête et des gémissements sourds qui dénotaient le désordre intérieur de tous les assistants, quelqu’un d’entre eux mis hors de lui par l’influence de Satan élevait la voix et confessait ses épreuves à la congrégation silencieuse et terrifiée. Joshua n’encourageait pas, ne favorisait pas de telles scènes ; sa puissante influence et sa vigoureuse éloquence réussissaient souvent à contenir son troupeau ; mais il ne pouvait pas toujours arrêter le flot de l’inspiration.
« Vous êtes un puissant prédicateur, maître Haggard, disait un vieux pécheur dont Joshua essayait l’arrêter les discours vagabonds ; mais, quand un mourant sent qu’il est inspiré du Saint-Esprit, il ne peut s’arrêter avant d’avoir tout dit. L’éducation ne compte pour rien avec le Saint-Esprit ; il n’a pas besoin de grammaire. »
Ce soir-là, le troupeau s’était contenté d’exprimer ses sentiments au moyen de gémissements, de soupirs et d’humbles exclamations. Joshua était dans sa chaire carrée, une bible ouverte sur le coussin de drap vert ; il parlait des égarements des hommes et de leurs péchés favoris. Ses sermons, toujours improvisés, n’avaient plus depuis quelque temps ni plan ni méthode ; c’était un changement en mal, que Noémi avait reconnu, mais qui avait été à peine aperçu par les autres auditeurs, satisfaits d’un langage vigoureux et d’un flot d’âpre éloquence, et s’inquiétant peu de la précision logique. Joshua tournait les pages de sa bible et paraissait puiser de nouvelles idées dans la page qu’il regardait.
Il avait prêché plus longtemps que de coutume, quoique ses sermons fussent généralement longs ; et le crépuscule s’assombrissait, tandis qu’il se tenait, dans sa chaire, penché en avant, son coude sur le pupitre et l’autre main tournant nerveusement les feuillets de la bible, qu’un reste de clarté lui permettait à peine de lire. Il avait la pâleur de la cendre sous cette lumière grise ; mais ses grands yeux noirs brillaient d’un sombre feu en regardant les figures de son troupeau tournées vers lui. Quelquefois ses regards s’arrêtaient fixement sur le banc où Noémi était assise et sur la place vide de Cynthia.
« Oui, mes frères, mes compagnons de péché ! chacun de nous a son péché favori. Le monde ne le sait pas, ne le voit pas ; le monde nous honore ; nous jouissons de ses sourires et de sa faveur ; les hommes nous désignent comme des exemples d’une sainte vie. Cependant le péché favori est là, au fond de notre cœur ; nous l’y enfermons, nous le cachons à tous les yeux humains. Mais dans le silence de l’insomnie, la nuit, il sort comme un serpent de son trou, élève sa tête venimeuse et nous mord avec l’horreur de notre faute. Nous nous appelons nous-mêmes soldats et serviteurs de Dieu ; cependant nous savons que notre maître réel et notre commandant est le démon. Oui, mes frères, le grand sergent recruteur nous a enrôlés. Nous avons reçu l’argent du démon. Sur la monnaie se trouvent l’image et la légende de Satan !
« Hélas ! mes frères, savez-vous comme on tombe vite ? La chute de Lucifer ne fut que l’acte et l’affaire d’un moment : il n’y eut pas une longue délibération ; il n’y eut pas un long espace de temps entre le ciel et l’enfer. L’ange de lumière se tenait près du trône ; l’heure d’après, il se révolta, tomba, fut banni et devint le prince, le chef des démons. De même avec nous la chute est rapide, la chute est soudaine. Nous sommes choisis et élus, appelés à la grâce ; tous nos anciens péchés sont pardonnés ; cette régénération est l’œuvre d’un moment. Nous regardons en arrière, et nous nous rappelons l’heure dans laquelle la lumière descendit sur nous, comme à la Pentecôte. Mais nous pouvons éteindre cette lumière dans les plus noires ténèbres ; nous pouvons perdre ce divin héritage, perdre notre place dans la cité éternelle, et cette extinction, cette perte peuvent être l’œuvre d’un moment ! »
Des gémissements prolongés et profonds, des soupirs plaintifs, des exclamations entrecoupées, des hélas ! disaient la conviction des pécheurs assemblés.
« Ô mes frères, frères infortunés, rampant dans la poussière et les cendres de ce monde, si à ce moment la trompette dernière résonnait, et que les cieux déchirés s’entr’ouvrissent, que le grand Juge parût éclatant dans sa splendeur indicible, appelant les hommes au jugement, combien parmi nous pourraient répondre à ce terrible appel sans craindre et sans trembler, et ne mériteraient pas la mort éternelle ? Dans la foule qui remplit cette chapelle, combien s’en trouverait-il de dignes de se tenir devant lui ? Combien y aurait-il de ces âmes bénies pour lesquelles le jugement dernier signifierait miséricorde ou récompense ? S’en trouverait-il vingt, ou dix, ou cinq ? Hélas ! mes frères, s’en trouverait-il une ? »
Il leva les bras au ciel à cette solennelle question et sembla voir le jour terrible, le grand trône resplendissant de blancheur, les légions d’anges, les saint et les martyrs, le divin Juge lui-même dans toute sa gloire éblouissante.
« Oh ! ne venez pas encore, terrible Juge ! s’écriait-il ; nous ne sommes pas prêts ! Laissez-nous un peu plus de temps pour lutter contre Satan, pour nous repentir de nos iniquités, pour briser l’esclavage de ce séjour terrestre, avant de nous présenter devant votre trône ! Lequel, parmi tous ceux qui sont ici est prêt à paraître devant vous ? qui ne tremble pas, comme je le fais, à la pensée de votre colère ?
— Ah ! tremblez, coupable ! tremblez devant le Dieu que vous avez blasphémé ! cria une voix vibrante au fond de la chapelle. Tremblez, hypocrite ! car les consciences de ceux que vous prétendez enseigner sont blanches comme la neige à côté de la noirceur de votre crime. »
Il y eut un mouvement subit parmi la foule ; chacun se tourna vers la porte au fond de la chapelle, d’où venait la voix.
Le cœur de Noémi fut pénétré d’une horrible terreur. Elle connaissait trop bien cette voix, quoiqu’elle ne l’eût pas encore entendue s’élever à ce ton de colère dénonciatrice.
« Un digne maître ! cria Arnold Pentreath en regardant tous les sectaires qui s’étaient levés sur leurs bancs et fixaient les yeux sur lui, debout au milieu de la foule près de la porte ; un digne maître pour rappeler les pécheurs au repentir, pour exposer la vérité de l’Évangile ! un homme dont l’âme est plongée dans l’hypocrisie, dont les mains sont teintes de sang ! »
Il s’éleva un chœur de réclamations, et un des disciples les plus zélés de Joshua, un robuste fermier, sortit de son banc et se fraya un passage vers la porte.
« Faites attention, capitaine Pentreath, dit-il ; je ne suis pas ici pour voir maître Haggard outragé. Vous retiendrez votre langue ; et, si vous êtes devenu fou, vous emporterez votre folie hors de cette chapelle. »
Sur cela, un cri de réprobation s’éleva contre la conduite du capitaine. Joshua se tenait dans sa chaire, regardant son troupeau effaré ; il semblait ferme comme un roc, mais était pâle jusqu’aux lèvres.
« Sortez, sortez tous, et vous verrez le témoignage que j’apporte contre lui. Vous pensez que je l’accuse sans motif. J’ai ma preuve toute prête, une preuve d’infamie ! Qu’il vienne en présence de ce témoignage, s’il l’ose. Savez-vous que cet homme, votre guide, votre maître, est un meurtrier, un assassin ?
— C’est un mensonge ! rugit l’homme qui avait déjà parlé, et je vous ferais rentrer vos paroles mensongères dans la gorge si je pouvais vous atteindre.
— C’est la vérité, et il le sait. Regardez-le ! Il ne nie pas, vous le voyez. Regardez votre maître ; il est muet. Il ne craint pas d’insulter à son Dieu par ses oracles menteurs ; mais il recule devant la face de l’homme qu’il a offensé. Sortez, Joshua, et venez en face de votre accusateur. Il est à la porte ; il attend – oh ! bien patiemment ! – que vous veniez le regarder en face. »
Noémi, à la lueur douteuse du crépuscule, pouvait distinguer la pâle figure du marin qui s’élevait au-dessus de la foule, sur le seuil de la porte.
Tout était donc fini. Ce qu’un Dieu vengeur pouvait amener de pire était arrivé. Son père était accusé devant tous du crime dont elle l’avait soupçonné dans ses longues heures d’angoisse. Par quel moyen le secret avait-il été découvert ?… Les voies de Dieu sont mystérieuses ! elle avait toujours pensé qu’il en serait ainsi… Le sang de celui qu’elle avait aimé criait vengeance, et le grand Vengeur avait entendu le cri !
Enfin Joshua parla, et sa voix ferme et forte, qui avait si souvent ému et gouverné ce troupeau, imposa le silence. Les yeux de tous se tournèrent vers lui ; tous attendaient un démenti indigné de l’accusation portée contre lui.
« Je suis accusé de meurtre, dit Joshua avec calme et fermeté, et l’on nous dit que la preuve de mon crime est à la porte. Allons la voir ! Ceux qui me connaissent savent si Dieu m’a créé pour verser le sang d’un de mes frères ! Il y a des vases d’élection et d’honneur, d’autres de déshonneur. Jusqu’ici, j’ai obtenu l’honneur ; vous tous qui me connaissez, vous pouvez dire si j’ai mérité le déshonneur.
— Il n’y a pas un homme meilleur dans le pays ! cria le fermier qui le premier s’était fait le champion de Joshua.
— Pas un plus pieux, pas un plus charitable ! crièrent plusieurs autres.
— Dieu, qui sait toutes choses, dit alors Joshua en élevant la voix dans un élan soudain d’inspiration, sait que tout ce que j’ai enseigné dans ce sanctuaire l’a été du fond de mon cœur ! J’ai travaillé pour ceux qui m’entourent ; je les ai aimés, et j’ai lutté pour eux. Je ne les ai pas trompés par de douces paroles, quoique mon cœur m’entraînât vers eux. Où d’autres ont châtié avec le fouet, j’ai châtié avec des scorpions ; mais j’ai prêché l’Évangile avec un esprit sincère. Je n’ai eu d’autre pensée que d’instruire et de sauver. Oh ! Seigneur, si j’ai été le plus vil des pécheurs, tout au moins ici, dans ta maison, j’ai été un sincère et fidèle serviteur !
— Oui, c’est ce que vous avez été ! dit un chœur de femmes.
— Maintenant, laissez-moi aller en face de mon accusateur, » dit Joshua, qui ouvrit la porte de sa chaire et descendit lentement les gradins.
Noémi s’était avancée dans le bas-côté ; elle se trouva là comme il passait et mit son bras sous le sien ; ainsi réunis, ils suivirent ensemble l’étroit espace.
Joshua ne repoussa pas sa fille ; il la laissa tenir son bras, paraissant à peine avoir conscience de ce contact. Ses yeux noirs profondément enfoncés regardaient droit devant lui sous leurs sourcils froncés ; ses lèvres fermes étaient contractées ; il avait l’air d’un homme prêt à affronter Satan lui-même sous une forme corporelle.
« Venez ! cria Arnold hors de lui-même, mais contenant sa colère. Votre accusateur n’est pas bruyant et ne pousse pas de clameurs. Il attendra tranquillement jusqu’à ce que vous alliez à lui. C’est moi qui suis impatient de vous mettre face à face avec lui ! »
Joshua et sa fille étaient arrivés à la porte ; ils s’avancèrent tout près d’Arnold. Noémi le touchait presque, poussée par la foule.
« Ô Arnold ! qu’avez-vous fait ? dit-elle tristement.
— Mon devoir envers mon frère. »
Ils furent hors de la chapelle l’instant d’après. Par cette claire soirée d’été, les étoiles brillaient au firmament ; les grandes montagnes vertes se détachaient contre le ciel. Tout avait son aspect ordinaire de paix champêtre. Devant la chapelle, quatre hommes se tenaient auprès d’un brancard sur lequel était un corps immobile recouvert d’une couverture.
« Venez, et regardez mon témoignage ! dit Arnold saisissant Joshua par le bras, l’attirant vers le brancard, et se penchant pour relever le coin de la couverture qui cachait ce corps inerte.
— Arrêtez-vous ! cria Joshua avec un frissonnement ; vous n’avez pas besoin de le découvrir ; je puis deviner : c’est la mort que vous voulez me montrer !
— Oui, la mort… le corps de l’homme que vous avez assassiné, mon frère, que vous avez calomnié dans sa tombe, en me disant qu’il s’était suicidé. Voyez, voisins ! cria Arnold en se tournant vers la foule frappée d’horreur, c’est mon frère !… Oswald Pentreath, qui est étendu là, frappé au cœur par ce misérable, il y a un an ! Dieu seul sait s’il y aura assez de preuves pour le conduire au gibet. Mais Dieu sait et je sais qu’il a commis le crime. Devant vous tous, je l’accuse, lui, votre prédicateur, votre pasteur, votre exemple de loyauté ! C’est le meurtrier de mon frère. Le corps étendu là est le témoin silencieux de son crime. Lui, votre prédicateur, a été vu guettant mon frère tout près de l’endroit où le corps fut trouvé. Des coups de feu furent entendus par le témoin qui le vit ; et mon frère n’a jamais été revu après ces coups de feu, jamais revu ! Il était étendu au fond du vieux puits, assassiné, et jeté là pour pourrir oublié et inconnu… Et le meurtrier me regarda en face et me dit que mon frère était un lâche et qu’il s’était tué !… Si la justice humaine ne peut l’atteindre, si la sagacité humaine ne peut prouver son crime, puisse la justice de Dieu le punir comme jamais homme n’a été puni par un vengeur mortel ! puisse le Ciel faire sa destinée plus amère que l’arrêt le plus cruel de la justice des hommes !
— Portez votre cadavre à la maison des morts, dit Joshua avec un calme méprisant, comme si ces menaces furieuses d’Arnold eussent passé devant lui semblables au souffle du vent, et faites votre plainte au coroner ; c’est son affaire de découvrir la cause de la mort de votre frère. Tout le monde ici sait que j’ai sauvé la vie d’Oswald Pentrcath au péril de la mienne. Voilà ma réponse à votre accusation.
— Oui, nous le savons ! » crièrent toutes les voix.
Et la foule se tourna furieuse contre Arnold Pentreath.
« Nous nous rappelons comment il sauva le jeune squire, il y a quatre ans, risquant sa vie comme si elle ne valait pas plus d’une obole, et le ramena vivant du milieu des flots ; un autre ne l’eût jamais fait ! Ne craignez rien, maître Haggard, nous vous défendrons !
— Rentrons, père, rentrons ! » murmura Noémi, blanche comme une morte et tremblant tellement qu’elle pouvait à peine se tenir, mais conservant assez de fermeté pour prendre soin de son père, qui avait toujours été le premier dans son amour et son respect et qui l’était encore même en ce moment où le corps de celui qu’elle avait aimé se trouvait là devant elle, caché sous ce manteau, sans mouvement, chose effrayante à laquelle elle ne pouvait penser qu’avec horreur !
Elle prit son père par le bras et l’arracha à ce terrible spectacle ; à peine capable elle-même de marcher, elle l’aidait et le soutenait. La foule le suivit, comme pour le protéger. Tous s’assemblèrent autour des grilles du jardin pendant que Joshua entrait dans sa maison ; et Arnold fut laissé seul avec le cadavre de son frère et le petit groupe de laboureurs qui l’avaient aidé dans sa triste découverte.
Les exigences des affaires avaient retenu Judith Haggard éloignée du Petit-Béthel pendant le service de ce soir ; elle vint à la porte, surprise et alarmée par l’apparition de cette foule empressée derrière son frère, encore plus alarmée de la pâleur livide de Noémi pendant que la jeune fille conduisait son père dans le passage à peine éclairé.
« Quoi ! qu’y a-t-il, en grâce, ma fille ? s’écria Judith. Votre père s’est-il trouvé mal que vous le tenez ainsi, comme s’il ne pouvait pas se tenir sans votre aide, et qu’est-ce qui amène toute la ville derrière lui ? »
Les yeux fixes de Joshua et sa contenance rigide, terriblement calme, sa figure sans expression, ressemblant à celle d’un mort, pouvaient justifier l’idée qu’il avait été frappé d’un mal subit et qu’il sortait à peine d’un évanouissement.
« Non, Judith, répondit-il avec un reste de son ancienne fermeté, l’épreuve n’est pas ce que vous pensez ; et cependant la main de Dieu s’est appesantie sur moi ; je suis sous le coup d’une calamité que vous n’auriez jamais prévue, une calamité qui apporte la honte sur mon nom et sur les miens, qui met à néant tous les jours que j’ai passés ici honoré. Arnold Pentreath a trouvé le corps de son frère, et il m’accuse d’être son meurtrier.
— Vous ! dit Judith en poussant un cri perçant ; vous un meurtrier ! vous assassiner le jeune squire, quand vous avez risqué de vous noyer pour sauver sa misérable vie ! Si Arnold Pentreath porte cette accusation contre vous, il est encore pire que je ne l’avais jugé, connaissant la méchanceté de sa famille comme je la connais et attendant si peu de cette race indigne.
— Il m’a pourtant accusé.
— Mais comment ? sur quels motifs ? Pourquoi suppose-t-il que son frère a été assassiné ?
— Son corps a été trouvé dans le vieux puits.
— Son corps a été trouvé ; mais cela ne prouve pas qu’il ait été assassiné. Il peut être tombé dans le puits.
— Épargnez-nous vos arguments ce soir, dit Joshua d’un air accablé ; nous en saurons davantage demain. Je suis fatigué, et mon cœur souffre ; j’ai besoin de repos. Je suis entre les mains de Dieu ; il en agira avec moi comme il le jugera le meilleur. Oui, dans les mains de Dieu ! pas dans celles des hommes ! »
Il les laissa sans ajouter un mot et monta lentement à sa chambre. La foule s’était retirée tranquillement pendant ce temps-là ; quelques-uns s’empressèrent de retourner à l’endroit où ils avaient laissé Arnold et son triste fardeau ; d’autres entrèrent à la Première et Dernière pour discuter l’évènement qui avait bouleversé le paisible village. Tous étaient de la même opinion au sujet de Joshua Haggard, et pensaient que l’accusation portée contre lui était insensée et extravagante, qu’elle était infâme.
« J’ai toujours dit qu’il en serait ainsi, grognait le vieux Jabez Long, le pêcheur, assis à sa place favorite au coin de la cheminée, où il se tenait près des bûches qui brûlaient doucement sous les cendres, même au milieu de l’été. J’ai toujours dit qu’il arriverait du mal d’avoir retiré le jeune squire de la mer. Il n’arrive jamais rien de bon de sauver un homme qui se noie. Laissez-le dans l’eau, c’est sagesse ; autrement c’est folie. Eh bien ! vous le voyez, celui-ci ne peut rester tranquille dans sa tombe ; il faut qu’il fasse une injure à Joshua Haggard. Il se lève de son tombeau contre son libérateur. »
Une enquête se fit le lendemain dans la chambre de justice, longue et basse de plafond, à la Première et Dernière. Le corps d’Oswald Pentreath était à la métairie et attendait la visite du coroner et du jury. Il était couché dans le long salon blanc, ce salon imposant qui avec son aspect solitaire et non habité avait toujours quelque chose de funèbre. Là était étendu le maître de la maison, dans les habits qu’il portait lorsqu’il avait quitté la métairie ; il n’était plus reconnaissable que par ses vêtements et la couleur de ses cheveux bruns dorés. Un portefeuille bourré de bank-notes, la montre du vieux squire et son cachet avaient été trouvés sur le corps : ceci prouvait que le mobile de l’assassinat n’avait pas été le vol.
La visite du jury à cette triste chambre fut courte. On avait entendu la déposition d’Arnold Pentreath et celle des paysans qui l’avaient aidé dans la recherche du corps. Cette recherche avait été longue et difficile. Guidé par les indications du petit valet du fermier Westall, Arnold était allé directement au vieux puits. Il avait d’abord fouillé le terrain près de l’ouverture ; et à quelques mètres du bâtiment des machines, sous une touffe d’ajoncs, il avait trouvé un des pistolets de son frère déchargé ; le second ne s’était pas retrouvé. Alors, au moyen de cordes et d’échelles, et après avoir pris les précautions indispensables contre les gaz délétères s’échappant de la mine abandonnée, Arnold et deux hommes étaient descendus dans le puits. Leurs recherches avaient été bien vite terminées : Oswald Pentreath était étendu au fond du puits ; une balle lui avait traversé le cœur. Pour sortir le corps de la mine, ce fut un travail de grande difficulté ; mais le temps, l’énergie infatigable d’Arnold et la bonne volonté de ceux qui l’aidaient surmontèrent tous les obstacles. Au moment où les premières étoiles brillaient dans le ciel pur, le capitaine Pentreath était seul dans le bâtiment des machines, gardant son frère mort, pendant que les hommes allaient à la ferme chercher un brancard pour transporter le corps à la métairie.
Cette lugubre promenade à travers le bois et le sentier prit un long temps ; l’horloge de l’église sonnait dix heures lorsque la procession entra dans la rue du village. Les fenêtres du Petit-Béthel brillaient au milieu de l’ombre, et la voix de Joshua s’élevait dans une véhémente exhortation.
C’est le son de cette voix qui poussa Arnold à entrer dans la chapelle et à dénoncer l’homme sur la culpabilité duquel il n’avait plus l’ombre d’un doute.
Le vieux Nicolas, le sommelier, avait été un des témoins appelés à reconnaître le corps de son dernier maître. Il se rappelait les vêtements qu’Oswald Pentreath portait ce dernier jour ; il l’avait aidé à mettre sa redingote, et il pouvait faire un serment au sujet du pistolet trouvé sous la touffe d’ajoncs. Il insista pour raconter toute l’histoire du départ de son maître, ses propres craintes et son étonnement quand ses malles avaient été rapportées d’Exeter. Le coroner de Combhaven était patient et habitué aux discours prolixes ; il écouta tranquillement l’explication du sommelier. Il y avait là un mystère à découvrir, et on ne savait pas d’où jaillirait le premier rayon de lumière.
Mais quand le témoignage d’Arnold prit la forme d’une accusation contre Joshua Haggard, le coroner l’arrêta court.
« Je ne puis écouter de telles suppositions, monsieur Pentreath, qui peuvent discréditer un homme dans la position de M. Haggard.
— Ce ne sont pas des suppositions, répondit Arnold chaleureusement ; ce sont des convictions. Écoutez ce que le second témoin a à dire, et alors vous verrez quelles raisons j’ai pour accuser Joshua Haggard du meurtre de mon frère, quoique vous ne puissiez pas savoir tous les motifs que j’ai pour en être certain, les regards, les paroles par lesquels l’assassin a trahi son crime. J’aurais dû m’en douter la première fois qu’il me parla de mon frère ; c’était assez clair, si j’avais eu des yeux pour voir ou un esprit pour comprendre. »
Le coroner protesta contre l’irrévérence de telle assertions. Alors Timothée, le petit vacher, fut appelé ; il raconta de nouveau l’histoire de cette après-midi d’août, pendant laquelle il avait vu Joshua Haggard sur le communal de Matcherly.
Ce tableau de l’homme se tenant près de la porte du bâtiment des machines, comme s’il guettait quelqu’un, impressionna et embarrassa les membres du jury ; mais il ne put les ébranler dans leur conviction que Joshua Haggard était un homme de bien, un homme qui les avait instruits et sermonnés pendant des années, et qui s’était toujours comporté honorablement avec eux dans les questions d’affaires temporelles, un homme dont les paroles étaient justes comme le cadran solaire sur la tour de l’église et dont les marchandises étaient de première qualité. Il était impossible qu’un tel homme pût commettre un crime ; la sorcellerie seule aurait pu expliquer une chose aussi monstrueuse.
« Il n’aurait pu faire cela à moins d’être ensorcelé , dit un des jurés au moment de la délibération.
— Qui sait si sa jeune femme ne l’avait pas ensorcelé ? disait un autre. On a remarqué un changement en lui à partir du jour où elle vint parmi nous. Ses pensées semblaient comme vagabondes la moitié du temps ; il vous regardait tout étonné, si vous lui parliez soudain, et il devint insouciant de son commerce ; on ne le trouvait jamais derrière son comptoir.
— Joshua Haggard n’est pas homme à faire du mal à un insecte, dit un troisième juré. Il venait s’asseoir auprès de ma pauvre vieille femme dans sa dernière maladie ; il lui faisait la lecture pendant une heure, et elle le regardait comme un saint. Je n’admettrai aucun verdict qui jetterait un blâme sur Haggard.
— Qui parle de rendre un verdict contre M. Haggard ? Mais nous devons rendre un verdict quelconque, n’est-ce pas ?
— Cette mort est peut-être le résultat d’un accident.
— Mais il n’a pas pu être jeté dans le puits par accident.
— Il pourrait y être tombé, n’est-ce pas ?
— Mais qui lui a tiré le coup de feu ?
— Il a pu se le tirer lui-même et avoir ensuite assez de force pour se laisser tomber dans le vieux puits. »
La discussion fut chaude ; mais les membres du jury finirent par admettre qu’Oswald Pentreath avait été assassiné par une ou plusieurs personnes inconnues.
Arnold alla chez le coroner immédiatement après la clôture de l’enquête et réclama un mandat d’arrêt contre Joshua.
« Mon cher monsieur, c’est tout à fait hors de la question. Il n’y a aucune preuve qui m’autorise à lancer un mandat d’arrêt.
— Pas même le fait que l’homme fut vu là attendant mon malheureux frère et se cachant dans le bâtiment des machines ? Cela n’est-il pas une preuve ? s’écria Arnold indigné.
— Il n’y a aucune preuve qu’il était caché, aucune preuve qu’il guettait votre frère ; le seul fait d’avoir été vu à cet endroit peu de temps avant que les coups de feu fussent tirés ne prouve rien, même si nous pouvions être sûrs que les coups de feu entendus par le vacher furent ceux qui tuèrent votre malheureux frère. Joshua Haggard est un mystique, un fanatique, un homme qui passe la moitié de son temps à errer dans les endroits solitaires ; il n’y a rien d’étrange dans le fait qu’il ait été vu là-bas ce jour-là. Donc encore une fois, absence de toutes preuves, et absence de motifs, de la part du ministre.
— Je vous demande pardon, interrompit vivement Arnold ; il y avait un motif et un puissant motif, mais je ne pouvais en parler dans une réunion publique, par la raison qu’il implique une erreur, non toutefois une faute accomplie, de la part de mon frère. »
Il raconta au coroner l’histoire de l’attachement d’Oswald pour Mrs Haggard et leur rendez-vous ce jour-là.
« Nous n’avons pas de preuve que M. Haggard connût ce rendez-vous, dit monsieur Penruddock qui n’était nullement disposé à s’aliéner tous les habitués de la chapelle par un arrêt mal fondé contre Joshua Haggard.
— Nous avons la preuve qu’il était à cette heure en cet endroit. »
Arnold invoqua le fait, mais en vain ; et il quitta Penruddock avec l’idée qu’un coroner campagnard était le plus inepte et le plus inutile des officiers ministériels.
Encore une fois, Noémi entendit la cloche de la vieille église résonner lugubrement par une belle journée. Encore une fois elle vit le char funèbre rouler lentement sur la route sinueuse de la montagne, avec les mêmes panaches agités par une fraîche brise venant de la mer, les mêmes figures solennelles, les mêmes chevaux noirs, le même luxe imposant. Cette fois, elle se retira de la fenêtre derrière laquelle elle était cachée, et dans son désespoir se jeta à terre, essayant de ne pas voir la lumière du jour et priant pour le mort.
Celui qu’on menait à la tombe de ses aïeux était son fiancé assassiné, tué par la main cruelle de son propre père, et elle-même en avait été la cause. Si elle n’avait pas mis cette lettre fatale entre les mains le son père, tout cela ne serait pas arrivé… Oswald aurait suivi en paix son chemin vers un nouveau monde et vers le repentir ; Joshua Haggard n’aurait rien su de cet adieu secret.
« La moitié de la faute est à moi ! s’écriait-elle. Que j’en porte tout le châtiment ! Mon Dieu, soyez miséricordieux pour mon père égaré, rendu fou par la jalousie et l’amour blessé ! Ô mon Dieu ! ne lui faites pas supporter le châtiment de sa faute ! »
Elle ne s’était pas trouvée seule avec son père depuis le soir où elle l’avait ramené de la chapelle. Ils s’étaient assis à la même table, et elle avait regardé sa figure, qui ne dévoilait ni crainte ni agitation. Il était allé à ses affaires avec une tranquille régularité ; il enseignait dans son école, visitait ses malades, lisait et exhortait comme auparavant ; ou même pendant que l’enquête se faisait à la Première et Dernière et que tout son troupeau était dans un état de violente émotion à son sujet, il continuait se occupations journalières. Il y avait à la porte de la chambre de justice un grand nombre de ses fidèles qui manifestaient leur indignation, d’un ton contenu sur le passage d’Arnold Pentreath. C’était parmi eux un sentiment général que leur pasteur était persécuté à cause de sa foi. L’accusation d’Arnold leur paraissait trop insensée pour être crue, même par l’accusateur : c’était une invention de Satan, conçue pour infliger la honte à ce fidèle troupeau ! Ce sentiment dominait dans le village, et, partout où le ministre allait, il recevait quelque nouvelle preuve de sa popularité. Les fermiers sortaient sur la porte de leur chaumière lorsqu’il passait et lui serraient la main, lui offrant leur sympathie dans cette grande épreuve. Il tâchait de se soustraire à ces démonstrations.
« Laissez-moi porter mon fardeau, disait-il ; il n’est pas trop lourd pour moi. »
Et ensuite, quand il était seul, il joignait ses mains dans la prière et criait :
« Ô Dieu ! récompense-les pour leur affection et leur confiance ! car je ne peux que leur attirer la honte. J’ai construit un temple en ton honneur, et je l’ai renversé ; j’ai ruiné et avili ton saint lieu de mes propres mains ! Je t’ai donné la moitié de mon cœur et vendu l’autre moitié au démon ! Qu’ils n’aient pas à souffrir de mon iniquité ceux que j’ai aimés et instruits ! Que leur foi subsiste jusqu’à la fin, quoique ma vie se trouve maintenant un mensonge ! »
Il n’y avait pas encore eu de funérailles pareilles à celles du jeune seigneur de la métairie de Pentreath. Le vieux cimetière était envahi par tous les habitants de Combhaven et par une foule d’étrangers des hameaux éloignés dans les montagnes et sur le rivage. Ce lieu sacré, situé sur le versant d’une colline, était accidenté, embelli de nombreux fuchsias et de myrtes qui étaient devenus des arbres ; c’était un endroit abrité et agréable ; il n’avait pas la vue de la mer, mais en était assez rapproché pour que le murmure des vagues pût être comme un doux chant berçant le sommeil des tranquilles dormeurs étendus sous la terre verdoyante.
Arnold Pentreath se tenait devant la tombe béante, pâle, l’œil égaré, avec une contenance que le chagrin avait faite rigide comme le marbre. Il était tout à fait seul près de la bière, unique parent du défunt. Il y avait quelque sympathie pour lui, mais bien moins qu’il n’y en aurait eu sans cette accusation portée contre Joshua Haggard. Cela, pour les Petits-Béthélites, ne pouvait pas être pardonné ; quelque fausse et monstrueuse que fût l’accusation, elle avait été un déshonneur pour la secte. C’était un fait que l’on se rappellerait et qui subsisterait contre eux dans l’avenir, une sombre tradition qui serait grossie et faussée par leurs ennemis.
Cette cérémonie suprême accomplie, – et combien elle est courte et précipitée pour l’affligé en deuil qui sait qu’elle est la dernière ! – le cercueil placé dans la niche de pierre, le corps livré aux vers et à la pourriture qui le défigurent à jamais, Arnold sortit lentement du cimetière, le cœur brisé. Ayant en horreur de se montrer à tout ce monde, il ne retourna pas à la grande porte du cimetière, où la voiture l’attendait ; il ne voulait pas se renfermer encore une fois dans le lourd chariot de l’entrepreneur de Barnstaple, pour cacher son chagrin derrière un mouchoir de batiste et être reconduit ainsi à travers le village, comme le personnage principal et l’objet de l’intérêt de la multitude assemblée. Il quitta le cimetière par une autre porte qui donnait sur les montagnes sauvages et désertes, où il pouvait laisser le champ libre à son chagrin, à son désir de vengeance non assouvie et à sa douleur amère.
C’était là sa blessure : savoir son frère assassiné, n’avoir pas l’ombre d’un doute sur l’assassin et ne pas pouvoir le frapper ! La conscience a ses tortures sans doute, et le Ciel tient ses coups en réserve pour l’hypocrite et le meurtrier ; mais ce n’était pas assez pour le frère qui avait aimé son frère. Arnold aurait voulu mener cet homme au gibet, être l’instrument de sa punition directe et immédiate. Rien autre chose ne pouvait satisfaire son affection brisée : les cendres de son frère lui criaient vengeance !
Une seule considération se mettait entre lui et cette soif d’une prompte vengeance. Il se rappelait le regard suppliant de Noémi, sa Noémi !… la plus noble de toutes les femmes, la femme qu’il avait espéré conquérir dans les jours à venir ! la femme qu’il s’était représentée assise à sa table, dirigeant sa maison et lui faisant une existence douce et honorable.
Pouvait-il jamais espérer de la conquérir maintenant ? Dans son esprit, il ne l’associait pas au crime de son père. Elle n’en était pas moins pure à ses yeux, parce que les mains de son père étaient teintes de sang. Il croyait, même dans sa plus grande colère, que le crime commis par Joshua l’avait été dans un moment de folie, de jalousie insensée, et n’était pas l’acte réfléchi d’une nature criminelle.
Il pouvait comprendre maintenant pourquoi Noémi lui avait défendu d’espérer, alors que ses regards et le ton de sa voix lui disaient qu’elle l’aimait. Elle connaissait ou soupçonnait le crime de son père, cela expliquait cette profonde mélancolie qu’aucune parole d’espérance de lui n’avait pu dissiper.
Et s’il menait Joshua Haggard au gibet ?… Quoi ! N’était-ce pas tuer la femme qu’il respectait, la femme qu’il aimait passionnément ?… Noémi pourrait-elle survivre à une si profonde honte, à une si cruelle angoisse ? Ou bien, si elle y survivait, pourrait-elle voir un autre sentiment que de la haine pour l’homme qui lui aurait apporté la honte et la souffrance ? Il se rappelait sa voix suppliante dans la chapelle, quand elle lui avait dit :
« Arnold, que faites-vous ? »
Et il lui avait répondu froidement, quoique cette réponse signifiât la ruine de ces nouvelles espérances qui lui avaient été si chères. Il la connaissait assez pour savoir qu’elle s’attacherait à son père jusqu’à la mort, qu’elle le suivrait même au gibet, si c’était possible, et qu’elle lui resterait fidèle au delà de la mort. Poursuivre Joshua jusqu’à ce qu’il fût condamné, comme il voulait le faire, ce serait perdre Noémi à jamais.
« Qu’il en soit ainsi ! s’écria-t-il. Que sont mon bonheur et son repos mis en balance avec le sang de mon frère ! J’ai un devoir à accomplir, un devoir certain, absolu, inexorable ; je l’accomplirai, puis je retournerai en mer, et j’oublierai que j’ai un jour rêvé d’être heureux sur le rivage. »
Le Petit-Béthel était entièrement comble le dimanche qui suivit l’enterrement d’Oswald. Non seulement la congrégation s’était assemblée au complet pour entendre son pasteur, qui sans doute profiterait de l’occasion et s’étendrait sur le mal que lui avaient fait les Philistins ; mais encore plusieurs habitants qui n’appartenaient pas à la secte de Joshua avaient été attirés là par la curiosité et venaient voir comment cet homme se comporterait dans des circonstances bien faites pour éprouver la force de l’âme humaine.
La congrégation ne fut pas trompée dans son attente sur l’attitude de son ministre. Jamais Joshua n’avait présidé à son modeste service avec une si grande dignité. Ses prières, ces éloquentes supplications improvisées, modelées sur la théologie de William Law, avec quelque chose du brillant chaud coloris de Jérémy Taylor, entraînaient ses auditeurs avec lui, comme des eaux qui se précipitent avec une flotte de frêles bateaux, entraînés tumultueusement et sans savoir où ils vont. C’était par son éloquence dans ses prières que Joshua avait établi son pouvoir sur ses fidèles. Leurs âmes, élevées par son enthousiasme, montaient à une hauteur spirituelle que par eux-mêmes ils n’auraient jamais pu atteindre. Ils l’entendaient déposer au pied du trône céleste leurs soucis et leurs chagrins, leurs doutes et leurs difficultés, leurs défauts, leurs imperfections et leurs mauvaises actions, et implorer le pardon et la pitié en des termes que leurs tristes esprits n’auraient pu jamais formuler, que leurs lèvres sans éloquence n’auraient jamais su prononcer. Joshua les prenait dans ses bras, les portait aux pieds de leur Sauveur et appelait sur eux l’éternelle miséricorde. Il se servait des Écritures dans leur intérêt, comme un avocat habile se sert des précédentes décisions pour tirer son client d’affaire ; il trouverait de libérales promesses auxquelles ils n’avaient jamais songé dans les paroles familières des livres saints, des gages et des assurances de grâce et de miséricorde. Il possédait une clef d’or avec laquelle il ouvrait le trésor du ciel et en tirait des promesses et des faveurs pour son peuple.
Ce jour-là, ses prières prirent un ton de profonde humilité personnelle. Il se tenait prosterné devant un Dieu offensé, sans rien avoir de la triomphante fierté que la congrégation s’attendait à trouver dans ses supplications, sans rendre au Ciel des actions de grâces pour une conscience pure et une âme innocente du mal, pour la droiture qui peut rire jusqu’au mépris des insultes de l’esprit du mal. C’était le républicain, non le pharisien, qui priait dans ce temple champêtre.
L’hymne qu’il choisit était d’un caractère triste ; mais, depuis quelque temps, tous ses offices avaient pris un sombre caractère. Quand il monta en chaire, qu’il regarda toutes ces figures levées vers lui et ouvrit lentement sa Bible, il y eut un silence d’attente. On s’attendait à un texte qui aurait quelque rapport avec les évènements de la semaine écoulée ; on pensait que dans son sermon il saisirait l’occasion de déclarer publiquement la fausseté de l’accusation portée contre lui. Mais, lorsqu’il eut lu son texte avec sa clarté de diction habituelle, il y eut un sentiment de désappointement, tellement les versets qu’il avait choisis semblaient avoir peu de rapport avec le sujet qui occupait l’esprit public.
« Dans ces jours, on ne dira plus : Les pères ont mangé une grappe aigre, et les dents des enfants ont été agacées. Mais chacun mourra de sa propre iniquité. »
Noémi seule comprit la signification de ces paroles : à chacun le fardeau de sa propre faute ; les enfants innocents de l’assassin n’auront point de part à la honte et à l’angoisse de son crime. Joshua Haggard s’étendit sur ce texte avec une puissance encore plus grande que de coutume. Le tableau qu’il fit du châtiment du coupable sur la terre était terrible ; les pesantes angoisses de la conscience ; la honte lui faisant éviter ses concitoyens ; les caresses de ses enfants le blessant comme le dard des serpents ; le respect et l’obéissance de ses serviteurs lui devenant une moquerie et un reproche ; la lumière du jour se changeant en supplice, la tranquillité de la nuit en malédiction ! Et quand, de ce tableau des souffrances du pécheur sur la terre, il se tourna vers la contemplation de son châtiment dans l’éternité, la vision prit un aspect plus sombre et plus terrible : devant les gigantesques tortures du pays des ténèbres, les petits tourments de cette terre ressembleraient à la piqûre d’une mouche comparée à la morsure du cobra ou du serpent à sonnettes. Joshua évoquait ces terribles visions avec une étrange et téméraire audace comme si le démon eût levé un coin du rideau de l’enfer et lui eût montré la fournaise incandescente. Il semblait prendre un sombre plaisir à ces terreurs, il parlait de l’enfer avec une connaissance familière comme s’il eût plongé son âme dans les feux éternels.
« Mais les enfants du coupable, cria-t-il à la fin arrachant avec effort son esprit à cette contemplation du profond abîme, les enfants du coupable resteront libres ! Le Ciel ne fera pas peser sur eux le fardeau de la faute de leur père !… Il périra, il ira à son châtiment ; mais ils seront épargnés. Sur la terre, leur partage sera peut-être la honte et la souffrance, les jugements de la terre sont menteurs ; mais Dieu est juste, il tiendra sa promesse et ajustera la balance. »
En sortant de la chapelle, au milieu de la foule, Noémi se trouva près d’un étranger qui parlait de son père.
« Je puis me faire une idée de cet homme, maintenant que je l’ai entendu parler, disait-il.
— Pourquoi ? demandait son compagnon.
— Parce que je suis bien sûr qu’il est fou.
— Je ne vois pas cela, disait l’autre, étonné de cette assertion ; son sermon était violent et sombre, mais assez sensé.
— Jamais un homme sain d’esprit n’a prêché comme cet homme, et vous pouvez m’en croire. »
La foule sépara Noémi des causeurs ; mais ce qu’elle avait entendu l’avait profondément impressionnée, ce n’était pas une pensée nouvelle qui venait de lui être ainsi brusquement présentée. Le changement de son père lui avait inspiré des craintes auxquelles elle n’avait pas osé donner leur forme actuelle. Qui pouvait faire la différence entre la sombre tristesse, l’humeur silencieuse, la réserve continuelle de son père, et les marques, les indices d’un esprit dérangé ? Le caractère de son père avait subi une altération depuis le jour de la disparition d’Oswald Pentreath, elle le savait bien. N’était-il pas possible que, depuis lors, sa raison se fût évanouie pour toujours ? Depuis cette heure fatale, il avait rompu tous ses anciens nœuds ; il avait été comme un hibou dans le désert, un pélican dans la solitude.
Mais avec l’horreur de la pensée vint également le sentiment béni de soulagement. Si la raison l’avait abandonné à l’heure de la tentation, si la lumière s’était éteinte avant l’accomplissement de cette fatale action, son père n’était pas responsable de sa faute. Ce n’était pas avec toute son intelligence qu’il avait violé la loi de Dieu : son cerveau obscurci n’avait pas mesuré toute l’horreur de son acte.
C’était un soulagement au profond chagrin de Noémi. Quelque terrible que pût être la pénalité de ce monde, – une honte révoltante, intolérable, – c’était la colère du Ciel qu’elle redoutait le plus pour le père qu’elle aimait tant. Certaine du pardon de Dieu et de sa miséricorde pour le pécheur, elle pourrait le voir périr sur l’échafaud et n’éprouverait ainsi qu’une douleur terrestre pour une perte terrestre ; elle aurait l’assurance de le retrouver dans le bonheur éternel, dans le séjour du repos et de la paix, où la robe du pécheur repentant sera rendue plus blanche que la neige.
Quelque terrible que fût cette pensée d’aliénation mentale, elle y trouvait une consolation ; elle pouvait s’attacher plus étroitement à son père affligé, le plaindre, lui pardonner, pleine de remords elle-même pour la part qu’elle avait dans ses souffrances et s’attribuant la moitié de la faute.
« Si je lui avais épargné la connaissance de cette lettre, le Ciel aurait pu m’épargner cette angoisse, pensait-elle.
Ce dimanche-là, Joshua resta absent et ne fut pas présent au dîner de la famille ; ce fut un repas peu agréable, composé de viandes froides, ce que James Haggard considérait comme une des privations et une des épreuves de son existence. Les autres gens de Combhaven se régalaient de rôtis chauds et de pommes de terre bien savoureuses, cuites au jus, puis d’une belle tarte aux fruits ou d’un pâté et peut-être d’un bol de crème.
« Je n’appelle pas cela honorer le sabbat que de manger un dîner moins bon que les jours ordinaires, remarqua James. Et tout cela pour que Sally puisse s’asseoir dans un coin de notre banc et respirer bruyamment pendant le sermon.
— Mangez votre dîner, et soyez-en reconnaissant, dit tante Judith avec sévérité ; ou laissez-le, et retenez votre langue. Je m’étonne que vous puissiez avoir l’esprit assez bas pour penser à vos repas dans un tel moment, avec une affliction pareille à celle qui tombe sur notre maison.
— Voulez-vous parler de l’accusation que le capitaine Pentreath a portée contre mon père ? demanda James avec mépris. Je ne suis pas assez fou pour me tracasser à propos de cela. Un insensé peut nous accuser de meurtre, d’incendie, de haute trahison ou de complot. La tête du pauvre Pentreath lui a tourné quand il a trouvé son frère au fond de la mine de Matcherly. J’étais à la Première et Dernière quand l’enquête se faisait, et j’ai entendu tout le monde dire que c’était que de la folie d’accuser mon père d’un tel crime. Il n’y a pas dans tout Combhaven un homme qui voulût croire un mot contre lui.
— Ce serait trop fort s’ils pensaient autrement, remarqua Judith, après la vie que votre père a menée parmi eux depuis des années, sans que personne ait eu un reproche à lui faire, à part la folie d’avoir épousé une jeune fille niaise, par amour pour sa jolie figure.
— Je n’ai jamais vu que Cynthia fût niaise, dit James ; et, pour ma part, je désirerais qu’elle fût encore à la maison. Sa jolie figure me manque, quoiqu’elle fût assez triste depuis un an, Dieu le sait. Mais je ne pense pas qu’aucun de nous l’ait rendue bien heureuse.
— Elle est beaucoup mieux loin d’ici, répliqua Judith d’un ton aigre. Elle détournait votre père de la pensée de ses devoirs ; elle n’a jamais apporté rien autre que le trouble dans cette maison. Qu’elle reste avec des amis de son rang, si elle en a !
— N’est-ce pas absolument comme si on la mettait à la porte, que la laisser éloignée si longtemps ? demanda James.
— Je ne savais pas que ce fût l’affaire d’un fils de trouver des fautes dans les actions de son père, dit Judith. Votre père est le meilleur juge de ses devoirs envers sa femme. Ce n’est pas à nous d’intervenir, il ne nous a pas demandé de permission quand il l’a amenée à la maison ; et il n’est pas vraisemblable qu’il ait besoin de notre permission pour la renvoyer.
— C’est un malheur que les choses ne peuvent aller mieux, poursuivit James avec persistance ; et elle est une jolie petite femme, une bonne petite femme, qui ne ferait jamais de mal à personne.
— C’est tout ce que vous savez, monsieur l’habile. Peut-être feriez-vous bien de garder votre opinion jusqu’à ce qu’on vous la demande… Pourquoi ne mangez-vous pas, Noémi ? demanda Judith avec aigreur. C’est un excellent morceau de bœuf, et j’espère que vous n’êtes pas assez difficile pour ne pas manger de la viande froide le dimanche ?
— Je n’ai pas faim, ma tante, dit Noémi.
Elle avait son assiette devant elle, ne pensant pas à manger, écoutant sa tante et son frère, mais ne les comprenant pas. Ses pensées étaient avec son père, dans sa chambre solitaire. Il s’était plaint d’un mal de tête et s’était retiré dans sa chambre, au retour de la chapelle. Comment allait-il supporter sa souffrance, sans consolation, sans sympathie ? Oui, sans sympathie humaine ; mais pour ce croyant, même dans la profondeur du désespoir, il restait une oreille compatissante qui écouterait ses gémissements et prendrait en considération son angoisse. L’ami des pécheurs ne serait pas sourd à ses cris.
« Je vais voir comment est mon père et lui demander s’il a besoin de quelque chose, dit Noémi en se levant de table.
— Si j’étais à votre place, je n’irais pas le tourmenter et le déranger, dit Judith ; mais vous pouvez faire ce qui vous plaira à cet égard. »
C’était un ordre indirect de n’y pas aller ; mais, pour une fois dans sa vie, Noémi désobéit et se dirigea vers la chambre de son père. Elle frappa et ne reçut pas de réponse ; elle entra doucement, espérant le trouver endormi.
Il était assis devant son pupitre, les bras croisés, les yeux fixés sur la terre. Il ne bougea pas, ne regarda pas sa fille quand elle entra, ni même quand elle s’approcha de lui et posa doucement la main sur son épaule. Elle se tint là quelques moments en silence, attendant qu’il fît attention à elle ; mais il resta comme une statue et ne leva pas les yeux.
« Cher père ! commença-t-elle d’une voix tendre et contenue, comme elle lui aurait parlé s’il eût été dans son lit, malade, aux portes du tombeau. Je n’ai pu résister au désir de venir vers vous ; je ne pouvais supporter la pensée que vous étiez seul et malheureux. Mon bon père, c’est une lourde affliction qui est tombée sur nous ; mais elle n’est pas telle que nous ne puissions la supporter… Père, ajouta-t-elle en tombant à genoux près de sa chaise et en l’entourant de ses bras, si votre faute est grave, je suis coupable aussi ! J’ai péché gravement quand je vous ai donné la lettre ! Je me suis laissée dominer par mes mauvaises passions ; mon cœur était plein de rancune et de haine. Repentons-nous, et implorons ensemble miséricorde ; nous sommes coupables tous les deux.
— La lettre ! murmura Joshua avec un rire amer, la lettre n’était pas tout ! Je l’ai vu, lui, la tenir dans ses bras et l’embrasser ; je l’ai vue, elle, céder à un amour qui était plus fort que l’honneur, le devoir ou même que l’amour de Dieu !
— Ce fut ma faute, père ; car, sans cette lettre, vous n’auriez jamais vu cette dernière rencontre. Ce n’était qu’un adieu secret, et tous deux étaient résolus à faire leur devoir. Ils étaient si jeunes ! leur faute venait d’un manque de réflexion.
— Ils réfléchirent assez pour me tromper. Et je la croyais la plus pure de toutes les femmes, exempte de toute souillure ! Ne parlez pas d’elle ou de lui. Ils ont été coupables et ont récolté le fruit de leur faute : le salaire du péché est la mort.
— Père, nous avons péché gravement, vous et moi, et nous ne pouvons avoir aucune espérance de miséricorde si nous ne nous repentons pas, dit Noémi terrifiée de la rudesse du ton de Joshua, paraissant indiquer qu’il n’avait pas conscience de la grandeur de son crime.
— Ma vie a été une longue expiation ; j’ai toujours travaillé à l’œuvre du salut !
— Mais, par une seule mauvaise action, tout peut être perdu ; dans une heure de ténèbres, le labeur de toute une vie peut être annulé, » dit Noémi.
Son père ne répondit pas.
« Mon père bien-aimé, ne voulez-vous pas vous agenouiller et prier avec moi ? supplia-t-elle. Ne voulez-vous pas m’aider à décharger mon âme de ce fardeau ? Je suis anéantie sous le poids de ma faute, je l’aimais bien, et cependant je l’ai trahi auprès de vous. Oh ! c’était l’acte d’un Judas ! Judas aurait dû aimer son Maître : c’est la jalousie qui le rendit traître. Père, si vous ne pouvez avoir de regret pour votre faute, ayez-en pour la mienne ! »
C’était en vain ; les yeux de Joshua ne quittaient pas la terre. Noémi regardait cette figure rigide. Oui, la lumière de la pensée y paraissait éteinte, au moins momentanément. Il ne l’écoutait pas ; il ne la regardait pas. Il resta ainsi quelque temps, Noémi se tenant agenouillée à côté de lui, mais silencieuse. Puis il étendit la main vers la Bible ouverte sur son pupitre et commença à lire.
« Laissez-moi, ma chère, dit-il ; je suis mieux seul.
— Je voudrais tant rester avec vous, cher père ! Je ne vous dérangerai pas.
— Allez, chère enfant ; je désire être seul. J’ai à réunir mes pensées ; l’heure de la chapelle va bientôt sonner.
— Je m’en irai, mon père ; mais, pendant que nous sommes seuls, laissez-moi vous dire une seule chose.
— J’écoute. »
Elle passa ses bras autour de son cou et posa sa tête sur son épaule.
« Vous savez combien j’aimai Oswald, père, jusqu’à la fin, même après que son cœur se fut éloigné de moi. Mais je vous ai dit alors, comme je vous le dis aujourd’hui, que vous aviez toujours la première place dans mon cœur, que vous étiez toujours l’objet le plus cher de mon respect et de mon amour. Cela ne changera jamais. Aucun acte de vous ne pourra amoindrir mon affection ; aucune affliction envoyée par le Ciel ne pourrait vous abaisser dans mon estime. Rappelez-vous toujours cela, père. Quoi qu’il arrive, je serai jusqu’à la fin votre fille affectueuse. »
Sur cette assurance, elle le laissa, un peu plus en paix avec elle-même après avoir ainsi parlé.
Le service de l’après-midi se passa très tranquillement. Joshua avait l’air fatigué et abattu, comme s’il eût été exténué des efforts de la matinée. Sa congrégation était moins ardente, moins exaltée dans sa piété, comme il était naturel chez des gens qui avaient dîné copieusement et s’étaient laissés prendre aux pièges charnels sous la forme de pâtisseries trop substantielles. Les hymnes mêmes avaient un ton endormi et agissaient comme des berceuses sur quelques vieillards dont les genoux faibles étaient une excuse pour rester assis.
Après le service, Joshua enseigna pendant une demi-heure dans son école et dit quelques paroles sérieuses aux jeunes gens de la classe des adultes, classe à laquelle il s’intéressait d’une manière spéciale : c’étaient de fort touchantes paroles, que l’on ne devait pas oublier.
Joshua ne parut pas au thé. Son mal de tête avait empiré, dit-il à sa sœur, et il allait se coucher. Ce soir, Noémi avait une classe où elle lisait les Écritures, ce qui l’occupait pendant une heure. Elle sortit à six heures et demie pour accomplir ce devoir, pendant que Judith jouissait du seul plaisir qu’elle permît le dimanche, une demi-heure de sieste dans le fauteuil couvert de perse, près de la fenêtre du parloir, dérobée aux yeux des passants par les plis gracieux des rideaux bien empesés.
Joshua était seul, assis à son bureau ; il avait fermé sa porte à clef, décidé à se soustraire à toutes visites, à se soustraire même à l’affection compatissante de sa fille. Il ne voulait rien entre lui et cette solitude dans laquelle il avait vécu dernièrement, l’isolement qu’un esprit troublé se fait à lui-même.
Il resta ainsi jusqu’à ce que le crépuscule se fût épaissi et que les pages de sa Bible fussent devenues obscures. Dans le trouble croissant de son esprit, ce livre était son roc de défense, sa planche de salut. Il regardait dans ces pages pour y trouver une justification, une assurance de grâce et de rédemption, et il y regardait rarement en vain. S’il avait péché, David n’avait-il pas péché aussi et cependant gardé sa place élevée dans l’amour de Dieu et des hommes ? Devait-il s’humilier plus que David ne s’était humilié ? David avait-il jamais cessé d’être roi, grand prêtre, chef suprême ? S’il avait failli, Pierre n’avait-il pas aussi failli et cependant reçu cette divine mission qui lui donnait la charge du troupeau du Christ.
« Je prêcherai l’Évangile et l’enseignerai tant que je respirerai ! protesta Joshua en posant sa main sur le livre sacré. En quoi le fardeau de ma conscience empêche-t-il mon enseignement ? Qu’importe que je me sache un pécheur, si je peux exposer la parole de Dieu. Il m’a donné un don, et je l’emploierai jusqu’à la fin et dans toute sa force. Si c’est être un hypocrite, mon hypocrisie ira avec moi dans la tombe. »
C’était là le résumé de ses pensées dans les moments calmes ; mais son esprit ne resta pas toujours aussi clair, ses vues toujours aussi fixes, aussi nettes. Il y eut des moments la nuit, lorsqu’il se trouva dans l’obscurité et que l’ombre s’augmenta autour de lui dans sa chambre, où les objets les plus familiers qu’il connaissait depuis son enfance prirent des formes grotesques. Il y eut des intervalles pendant lesquels son cerveau s’obscurcit ; le passé et le présent devinrent vagues ; ses pensées s’égarèrent comme les rayons vacillants d’une lampe, éclairant tantôt quelque scène du passé, tantôt plongeant dans le sombre abîme de l’avenir. Il se revit tel qu’il avait été au début de sa carrière laborieuse, prêt à se sacrifier lui-même, insouciant de toute perte mondaine, soutenu par l’enthousiasme d’espérances exagérées et par une indifférence enthousiaste pour la souffrance. Il avait travaillé et avait été largement récompensé ; il avait été une lumière errante brillant dans les endroits ténébreux et les coins oubliés de la terre ; il avait ramené un grand nombre de brebis égarées au bercail. Alors son père était mort ; il avait été rappelé dans son pays natal, où il s’était trouvé, après tout, n’avoir rien perdu de ses gains terrestres par sa constance ; car le vieillard, en dépit de ses menaces, avait tout laissé à ce fils unique.
Ce jour d’héritage avait été en une certaine mesure pour Joshua une époque de tentation et de faiblesse ; il s’était détourné du désert et des lieux isolés pour se fixer dans une oasis fertile ; il s’était alors assis sous sa vigne et son figuier, et avait enseigné un petit groupe de fidèles au lieu d’errer de village en village, cherchant ceux que l’Église avait oubliés ou soignés avec tiédeur. À la vérité, il avait travaillé ardemment pour son troupeau, il avait parcouru à pied bien des milles, poussé sa sollicitude pour les âmes aux plus extrêmes limites, enseigné les jeunes gens, et porté la lumière de l’éducation spirituelle et séculière dans les endroits les plus obscurs ; mais depuis cette époque il avait cessé d’être un étranger et un pèlerin sur la terre, un disciple ayant tout abandonné pour son maître.
Puis vint son heureux premier mariage, la naissance de ses enfants, de nouveaux liens qui l’attachèrent à son foyer.
Combien ces premières années lui paraissaient étranges et éloignées, à présent que la lumière du souvenir brillait sur elles !
Le tableau changeait. Ces jours paisibles et monotones étaient passés. Il se voyait sur le communal en Cornouailles, aux rayons d’un pur soleil, le vaste Atlantique étincelant dans le lointain, le sable des monticules et des creux tout brillant des fleurs jaunes des ajoncs, le parfum subtil de ces fleurs dorées montant dans l’air, et lui se tenant sur le seuil d’une nouvelle existence. Jamais, après cette heure, il ne devait être le même homme, indépendant de toute influence humaine. Dès lors il devait être enchaîné à l’humanité par la plus grande faiblesse de cette humanité, un amour fou pour une faible créature.
« J’ai véritablement cru que je l’aimais dès ce jour, pensait-il. Son image ne me quittait plus. Elle était toujours devant moi, assise au soleil, avec ses cheveux tombant comme de l’or pâle. Puis-je douter que Satan l’ait placée là pour mon égarement et ma ruine ?… « Son cœur sera tout accablé de son amour pour elle, et il sera si troublé qu’il deviendra muet » disait le démon. Mais je n’ai pas laissé au démon sa proie. Il a eu mon cœur, il l’a brisé et broyé ; mais il n’a pas éteint mon esprit. J’ai porté mon fardeau, j’ai continué d’enseigner et d’exhorter, et je continuerai. Aucun piège du tentateur se cachant sous une belle figure ne pourra m’abattre ! »
Alors suivit un moment d’attendrissement :
« Elle paraissait si innocente, si pure. Elle était si douce, si obéissante, mais en même temps si faible qu’elle a été tentée, qu’elle a péché en écoutant pendant quelque temps le tentateur. Ô Dieu ! il ne peut pas y avoir de bassesse dans l’âme de celle qui me regardait avec des yeux si doux. Et je l’ai repoussée avec violence et mépris ! je l’ai renvoyée à la servitude et à la dépendance, ma femme que j’aimais par dessus tout sur terre ! »
Il joignait les mains et regardait au ciel dans son exaltation d’esprit.
« Ce fut certainement une expiation de ma faiblesse ; ce fut une épreuve du Ciel. Et cependant je n’ai eu depuis ce jour aucune paix d’esprit ; le Ciel ne m’a donné aucun signe d’approbation ou de pardon. »
Cet égoïsme intense qui est un des traits caractéristiques d’un esprit troublé avait pris possession de lui. Il faisait de lui-même le centre de l’univers. Il se tenait en face de son Créateur et se jugeait digne d’être sauvé.
Sa fille frappa à la porte en ce moment et lui demanda s’il ne voulait pas avoir une lumière.
« Non, répondit-il ; mon âme peut se mettre en communion avec Dieu dans l’obscurité. Je suis seul comme Elie sur la montagne, attendant la voix du Seigneur ! »
Il était plus de minuit lorsqu’il se mit sur son lit épuisé par ces méditations, dans lesquelles son cerveau s’était surexcité. Fatigué de cette journée, de ses deux offices, de la longue soirée et de la persistance de ses pensées, il ne put pas facilement s’endormir et quand, à la fin, ses paupières alourdies se fermèrent, son sommeil ressembla plus à une sorte d’extase qu’à un sommeil.
Il voyait la figure de sa femme le regardant, comme elle l’avait regardé ce dernier jour dans le sentier, d’un air suppliant qui implorait la pitié, les yeux remplis de chagrin et d’amour. Il la voyait plus clairement qu’on ne voit une figure dans un rêve ; il la voyait tout près de l’oreiller sur lequel il reposait, ayant presque conscience dans son sommeil de l’endroit où il se trouvait et de l’heure de la nuit ; cette figure le regardait d’une distance éloignée, quoiqu’elle lui parût si près qu’il aurait pu l’atteindre avec sa main et la toucher.
Puis il entendit une voix qui le fit tressaillir :
« Joshua ! Joshua ! venez à moi ! »
Il fut éveillé et debout en un instant ; il lui semblait que ses oreilles avaient réellement entendu ces mots, qu’il y avait là quelque chose de plus qu’une partie de son rêve. Il resta debout, écoutant pendant quelques moments, s’attendant presque à entendre répéter le cri.
Il ouvrit la porte et regarda sur le palier. Non ! il était vide ; la partie inférieure de la maison était dans l’obscurité et silencieuse. Rien n’était arrivé ; ce n’était qu’un rêve !…
« Mais c’est un rêve envoyé par le Ciel, se dit-il ; je l’écouterai, et j’irai. Oui, ma bien-aimée, je vous pardonne. Je vais à vous… Je vous apporte pardon et amour !… »
Il fit du feu avec le vieux briquet, alluma sa chandelle et se mit à s’habiller à la hâte ; il avait regardé à sa montre en se levant, s’étonnant que la nuit fût si peu avancée. Il était une heure vingt minutes.
Joshua prit sa montre sous son oreiller, leva le verre, posa son doigt sur les aiguilles et les arrêta. Une autre fois dans sa vie, il avait fait la même chose, et ç’avait été au moment de sa conversion, à l’instant dans lequel la divine assurance de sa vocation, de son élection, s’était révélée à son âme. À ce bienheureux moment, il avait arrêté sa montre, afin qu’elle rappelât à jamais cette heure sainte. C’était la montre dont il s’était servi étant jeune homme, et elle était toujours restée depuis lors dans son bureau ; il ne l’avait jamais portée par la suite et n’avait jamais regretté de ne pas en avoir, jusqu’à ce que la belle vieille montre de son père lui arriva comme une partie de son héritage.
C’était une curieuse fantaisie qui le poussait à faire la même chose cette nuit. Il n’aurait pu en donner aucune raison ; mais il lui obéit aveuglément, et le bruyant tic-tac de la montre devint silencieux à un heure vingt minutes.
C’était encore par une belle matinée de juin ; des roses nouvellement écloses se montraient aux fenêtres ouvertes, roses nées, comme les papillons, pour un jour. Noémi s’était levée de meilleure heure que d’habitude, après une nuit sans sommeil, pleine de crainte pour son père. Oh ! si ce doux souffle de l’air si agréable à l’homme heureux, pouvait enlever le sentiment de la douleur, pouvait apporter la promesse d’un soulagement ! C’était ce que Noémi pensait en se tenant à sa fenêtre ouverte et regardant le sommet des paisibles montagnes, d’où la brume s’élevait comme un voile lentement déplié par des mains invisibles.
Elle était à la porte de son père avant six heures, frappant et attendant sa réponse, le cœur agité ; que craignait-elle ? elle ne le savait pas… Elle ne reçut pas de réponse. Des craintes terribles la saisirent ; il lui semblait que le plancher manquait sous ses pieds. Elle frappa fort, presque violemment, et toujours pas de réponse ; elle essaya d’ouvrir la porte de ses mains tremblantes, s’attendant à la trouver fermée à clef, comme elle l’avait trouvée la veille lorsqu’elle était venue pour apporter de la lumière, mais la porte céda sous sa main, et elle entra dans la chambre de son père.
La chambre était vide. Noémi regarda autour d’elle avec des yeux inquiets et presque hors d’elle-même, dans l’angoisse d’une grande crainte. La chambre était tout à fait vide. Le lit avait été défait, la chandelle avait été laissée allumée et avait brûlé jusqu’à la bobèche du cuivre. Il y avait sur le bureau une lettre que Noémi saisit vivement ; cette lettre lui était adressée.
Elle l’ouvrit, toujours sous l’influence de la crainte ; car la lettre pouvait révéler quelque terrible détermination. À l’intérieur se trouvait une autre lettre, cachetée et adressée au capitaine Pentreath.
« Ma fille bien-aimée, je vais à Penmoyle auprès de ma femme, et je ne reviendrai plus à Combhaven. Mes devoirs y sont terminés. J’ai enseigné aux gens à connaître le droit chemin ; je puis les laisser entre les mains d’un nouveau ministre. J’irai là où les ténèbres n’ont jamais été dissipées par la lumière de l’Évangile ; je trouverai de nouveaux devoirs à remplir dans des lieux désolés ; mais d’abord il faut que je voie ma femme. Je veux lui pardonner et la bénir avant de partir. Ne me suivez pas ; ma volonté est immuable.
« Ne manquez pas de remettre la lettre ci-incluse avec le cachet non rompu, entre les mains du capitaine Pentreath.
« Votre père affectionné,
« JOSHUA HAGGARD. »
Noémi éleva son âme en actions de grâce. Il n’était pas parti pour commettre une mauvaise action désespérée ; il était allé auprès de sa femme, portant avec lui le pardon et l’amour. La glace s’était fondue. Qui pouvait dire quelle guérison pour l’esprit et l’âme annonçait ce changement ?
Mais cette lettre à remettre au capitaine Pentreath ? Il y avait là dans sa pensée un grand sujet de crainte. Si c’était une confession du crime de son père, une confession qui mit sa vie au pouvoir d’Arnold ? Arnold s’était déjà montré sans miséricorde… retenir la lettre serait désobéir à la volonté expresse de son père ; la donner pouvait mettre sa vie en danger. Que devait-elle faire ? Elle se tenait devant le bureau avec la lettre dans sa main, on ne peut plus inquiète. Puis elle tomba à genoux et pria Dieu de la guider ; elle pria longtemps, avec ardeur.
Quand elle se releva, elle était résolue, quoi qu’il dût arriver, à suivre l’ordre de son père, à donner la lettre, en se confiant à la grâce de Dieu et à sa propre influence sur Arnold. Il avait prétendu qu’il l’aimait, et, pour mieux dire, il l’avait aimée avant cette horrible découverte de la mort de son frère ; elle devait avoir encore quelque pouvoir sur lui ; ses supplications ne seraient pas sans efficacité. Oui, elle obéirait à son père, et en agissant ainsi elle montrerait sa confiance en la Providence !
« Je me mets entre les mains du Seigneur, car sa miséricorde est grande, dit Noémi. Puis-je douter que mon père soit dans les mains de Dieu aujourd’hui, quoique les hommes paraissent maîtres de son sort ? »
Elle ne voulut pas différer d’exécuter sa résolution, retourna à sa chambre, mit son chapeau et descendit promptement.
Elle gagnait la porte de la rue, quand il lui vint subitement à l’esprit que l’absence de son père serait promptement découverte et ferait une révolution dans la maison si elle n’était pas expliquée. Noémi alla à la cuisine, où sa tante était occupée, comme tous les matins, à donner les provisions pour la consommation de la journée, provisions qu’elle tirait d’un buffet rigoureusement fermé à clef.
Noémi lui annonça tranquillement que son père s’était mis en route de bonne heure ce matin pour Penmoyle, où il allait voir sa femme.
« De bonne heure ! cria Judith, incrédule. Quoi ! la diligence de Truro ne part pas avant sept heures et demie, et il n’est pas encore le quart. Que voulez-vous dire par de bonne heure ?
— Il peut avoir eu l’intention de faire à pied une partie du voyage, tante, répondit Noémi. Vous savez combien il aime à marcher. Il était déjà parti à six heures, quand je suis entrée dans sa chambre, et il m’avait laissé une lettre pour m’informer de son départ à Penmoyle.
— Je crois qu’il aurait pu m’écrire, dit Judith avec son air offensé. S’il voulait partir, il aurait dû le dire. Il met en désarroi tous les arrangements de la maison. Vous ne ferez pas rôtir le mouton aujourd’hui, Sally. Le bœuf froid sera assez bon pour nous… Il aurait pu au moins avoir la politesse de m’adresser à moi ses explications. Après avoir tenu sa maison pendant près de trente ans, c’est dur de me voir traiter avec aussi peu d’égards.
— Le bœuf, madame ? répondit Sally ; il n’y a plus guère que des os.
— C’est une absurdité. Il y a bien assez à retirer entre les os ; et, si j’ai le temps, j’en ferai un pudding. »
Noémi s’éclipsa pendant cette discussion. Son cœur était très oppressé en allant à la métairie. Elle n’était pas entrée dans cette maison depuis l’époque où elle avait été fiancée à Oswald, alors que l’avenir était plein de promesses de bonheur ; maintenant, il y avait une pensée d’horreur sur cette même route qu’elle suivait : deux fois le corps de son bien-aimé assassiné y avait été porté ; et maintenant il reposait dans sa tombe, et toute espérance en ce monde était enterrée avec lui.
La vieille maison paraissait paisible à la gaie lumière du matin. Les jardins et les pépinières étaient mieux tenus depuis le retour d’Arnold ; les plates-bandes et les bordures étaient remplies de fleurs odorantes. Les fenêtres étaient toutes ouvertes, et un beau chien roux, favori d’Arnold, était étendu sous le porche.
Noémi fit résonner la vieille cloche bruyante, à laquelle, après une longue pause, il fut répondu par Nicolas le sommelier ; celui-ci traversait le vestibule, portant le déjeuner de son maître sur un de ces vieux services d’argent qui avaient été tenus sous clef pendant la vie du vieux squire et que le marin, moins regardant, avait sorti pour l’usage journalier.
À la vue de Noémi, le vieillard s’arrêta court d’un air stupéfait.
« Dieu ! miss, comme vous m’avez surpris ! s’écria-t-il.
— Puis-je voir votre maître, Nicolas ?
— Certainement vous le pouvez, miss. Il déjeune dans le parloir bleu, la pièce qui était le cabinet du squire, vous savez ; mais l’architecte l’a toute changée et repeinte. »
Le sommelier ouvrit la porte de cette petite pièce à la gauche du porche et introduisit Noémi en présence du capitaine Pentreath.
Celui-ci se leva en poussant un cri, moitié de surprise, moitié de bienvenue, comme s’il éprouvait, rien qu’à la voir, un si grand bonheur qu’il lui fît oublier toutes les pénibles circonstances de leur entrevue. Cet oubli ne dura qu’un instant ; sa figure se rembrunit, et il la regarda d’un air suppliant.
« Noémi, j’ai langui après une telle entrevue. Je désire vous dire, vous faire comprendre, si je le peux, que dans tout ce que j’ai fait j’ai été contraint par mon devoir envers le mort. Si votre père m’avait offensé, – de l’offense la plus grave qu’un homme puisse faire à un autre homme, – je l’aurais enduré par amour pour vous ; mais mon devoir envers le mort est sacré. Au risque de vous briser le cœur, avec la certitude de perdre votre considération, j’étais forcé de faire ce que j’ai fait.
— Hélas ! dit-elle, ne parlez pas de moi ni de mes sentiments. Vous nous avez causé un grand malheur, une honte irréparable ; il peut être en votre pouvoir de rendre notre malheur encore plus grand. Je ne puis que faire mon devoir envers Dieu et mon père. Mon premier devoir envers tous deux est l’obéissance. Je vous apporte une lettre.
— Une lettre ?
— De mon père. Mais, avant de vous la donner, promettez-moi que vous n’en ferez aucun mauvais usage ; que vous ne vous servirez pas de ses propres paroles pour le perdre. Je ne puis pas deviner ce qu’il a écrit. Je sais que pendant toute la journée d’hier son esprit était horriblement troublé, qu’il était oppressé et tourmenté. Promettez-moi que vous ne vous servirez pas de cette lettre contre lui.
— Je vous le promets, répondit Arnold avec une nuance de dédain. Il n’est pas vraisemblable qu’une lettre que votre père m’écrit de sa libre volonté puisse me donner une arme pour le frapper. »
Il ouvrit la lettre, préparé à y trouver une narration artificieuse et étudiée, établissant l’innocence du ministre au sujet du crime qui lui était imputé, un défense plausible et subtile, comme celle qu’un homme habile et réfléchi peut élaborer à son loisir. Le papier lui tomba presque des mains après avoir lu les premières lignes.
« Arnold Pentreath, vous m’avez accusé justement. Ce fut cette main qui tua votre frère. Mais l’acte ne fut pas aussi bassement exécuté que vous le pensez. Nous étions face à face, chacun avec une arme dans la main. Ce fut ce que les fils de Bélial appellent un honorable rencontre, quoique ma conscience me dise que c’était un meurtre. Il m’avait volé le cœur de ma jeune femme ; il s’était mis entre moi et le plus parfait bonheur que le Ciel puisse jamais donner à l’homme. Je le rencontrai avec les baisers de ma femme encore chauds sur ses lèvres. Je les avais vu se séparer, comme des amants dont les cœurs sont déchirés, en se quittant. Je lui dis qu’il me devait sa vie, et il consentit à accepter la dette. « Ma vie est de si peu de valeur, dit-il, que vous êtes le bienvenu de vouloir la prendre ; j’ai souvent pensé à m’en débarrasser moi-même ! » Il avait une paire de pistolets sur lui et il me proposa de nous battre sur le lieu même ; mais il retira sa proposition l’instant d’après, se rappelant que je n’avais aucune pratique dans l’usage des armes.
« Je lui dis que je voulais essayer mon manque d’habileté contre sa mauvaise cause. « C’est vous qui êtes l’offenseur, m’écriai-je ; le Ciel sera de mon côté. »
« Nous nous battîmes, et il tomba. J’étais seul avec son corps mort ; et toute l’horreur de ma position me fut soudainement révélée. Selon ma propre croyance, j’étais un meurtrier, et aux yeux du monde je serais considéré comme un meurtrier si j’étais découvert avec cet homme mort à côté de moi.
« Satan, qui m’avait aveuglé sur la culpabilité de mon acte jusqu’à ce qu’il fût accompli, m’inspira alors la bassesse de vouloir le cacher. Je tirai le corps sur le bord du puits, je l’y jetai, et je revins rapidement à la maison ; je gardai le silence sur le sort de votre frère jusqu’au jour où je parlai de lui avec vous.
« Je vous ai dit que dans mon opinion votre frère s’était suicidé. Je dis encore qu’il abandonna la vie avec insouciance. S’il avait discuté avec moi, ma passion aveugle aurait pu être subjuguée. Il mit l’arme qui le tua dans ma main.
« Dieu ait son âme et me pardonne ma faute !
« Je m’en vais pour mener une existence aussi désolée que celle de saint Jean dans le désert. Puisse Dieu me donner ma punition en ce monde, afin que je puisse ne pas perdre ma part de la gloire éternelle !
« JOSHUA HAGGARD. »
Noémi se tenait devant le capitaine Pentreath, lèvres desséchées, le regardant pendant qu’il lisait la lettre, priant en silence et ayant dans l’efficacité de ses prières, même en ce moment d’incertitude, confiance que pouvait donner seule une foi aveugle. « Dieu merci ! s’écria Arnold en lui remettant la lettre ; Dieu merci ! la faute ne fut pas aussi grave que je le croyais. Cette confession a le cachet de vérité, et… il est votre père ! »
Aucune parole ne pourrait exprimer la profonde tendresse avec laquelle il prononça ces quelques mots, ni définir le regard qui les accompagna, mais tout cela fut perdu pour Noémi, dont les yeux étaient rivés à la lettre et dont la figure s’illuminait de connaissance et de joie.
« Ce n’était pas un meurtre ! s’écria-t-elle. Il n’y eut pas de déloyauté, pas de surprise ; ils étaient face à face, coupables tous deux, aveuglés tous deux par la folie de la passion. Ce n’était pas un meurtre. Père, comment ai-je pu vous offenser avec d’aussi basses pensées, moi qui vous connaissais et qui vous aimais depuis tant d’années ? Coupable ! Oui, je connais votre culpabilité ; mais pas un traître assassin ! Mon Dieu, je te remercie ! »
À l’époque où les plus hauts gentilshommes armaient leurs sentiments d’honneur et leur supériorité sur la foule vulgaire en tuant un autre homme, dans les règles, l’idée d’un duel n’était pas aussi révoltante qu’elle l’est de nos jours. Même pour Noémi élevée comme elle l’avait été dans une croyance tout à fait différente du code de l’honneur, savoir que son père s’était tenu face à face avec son ennemi, risquant sa propre vie contre la sienne, était un soulagement infini. Dans d’horribles cauchemars, elle l’avait vu avec une figure d’assassin rampant furtivement jusqu’à sa victime. Cette horrible image l’avait poursuivie dans son sommeil et dans ses veilles ; et maintenant cette horreur était chassée pour toujours ; sa croyance à la confession de son père était aussi complète que sa foi en Dieu.
« Arnold, supplia-t-elle avec une profonde humilité, comme quelqu’un qui demande une faveur impossible, pouvez-vous arriver à pardonner à mon père égaré ?
— Non, répondit-il résolument ; mais je ne le considérerai plus avec mépris. Un moyen de réparation lui est laissé ; il peut se mettre face à face avec moi, comme il l’a fait avec mon frère, et laisser Dieu juger entre nous. »
Noémi se jeta à ses pieds, lui étreignant les mains, comme s’il eût tenu les clefs de la vie et de la mort.
« Non, non, non ! s’écria-t-elle, vous ne serez pas si cruel, si méchant, vous qui condamnez l’effusion du sang !
— Il me faut la vie de l’homme qui a tué mon frère, et il vaut beaucoup mieux que je l’aie d’une façon honorable. Oui, Noémi, nous nous rencontrerons comme des hommes d’honneur doivent le faire ; et la cause la plus juste sera victorieuse !
— Arnold, s’écria-t-elle, je pensais que vous m’aimiez ! »
L’accent pathétique de cet appel l’émut ; il se pencha vers elle, tandis qu’elle était agenouillée à ses pieds, s’attachant à ses genoux dans son angoisse, suppliant comme les femmes seules savent supplier pour ceux qu’elles aiment.
« Si je pensais que vous puissiez m’aimer et me donner amour pour amour, dit-il avec une tendresse passionnée, j’épargnerais sa vie ; oui, je le laisserais aller impuni dans sa tombe ; oui j’oublierais que j’ai eu un frère unique et bien-aimé. C’est une offre basse, un misérable marché prouvant mon égoïsme, ma lâcheté ; mais je suis homme, et je vous aime. Mon amour, mon seul amour, répondez-moi !
— Pouvez-vous me pardonner d’être la fille de mon père ?
— Quand je croyais de lui ce qu’il y a de pire, je vous aimais et je vous considérais comme non souillée par sa faute.
— Il faut lui pardonner, Arnold ! Vous lui pardonneriez, si vous saviez tout ce que je sais. Il n’était pas dans son bon sens, en ce jour terrible. Je l’ai vu aller à travers le bois. Oui, j’étais là le guettant, craignant un malheur ; depuis lors, sa figure m’a poursuivie partout. C’était la figure d’un fou ! Ce fut ma faute qui causa tout, oui, Arnold, la mienne ! Vous ne savez pas combien je suis vile. Je donnai à mon père la lettre que votre frère avait écrite à ma belle-mère, une lettre d’amant pleine d’un amour désespéré. Cette lettre le rendit fou, comme elle m’avait rendue folle. Il n’était pas dans son bon sens ce jour-là. Il n’a jamais été depuis le même homme, mais sombre, âpre, se tournant contre ceux qu’auparavant il aimait. Nous qui avions vécu avec lui, nous le savions et le sentions. À genoux, ici, devant Dieu, je ne crois pas que mon père fût responsable de ses actes ce jour-là. »
Arnold la releva et la mit dans un fauteuil près de la fenêtre ouverte. Elle était sur le point de s’évanouir, mais la force de son âme lutta contre la faiblesse de son corps.
Arnold arpenta la chambre pendant quelques moments, plongé dans de profondes réflexions.
« Que dois-je faire, Noémi ? demanda-t-il enfin. Je vous aime, je voudrais donner ma vie pour vous ; mais j’ai un devoir à remplir envers mon frère. C’est une charge solennelle. Il m’aimait ; il était si bon pour moi. J’ai ses lettres me rappelant à la maison : elles sont pleines d’affection et débordent de générosité. Que dois-je faire, Noémi ? Conseillez-moi, si vous le pouvez. Vous l’aimiez ?
— Si je l’aimais ! Oui ; ce fut mon amour qui me rendit folle de jalousie ; ce fut mon amour qui se dressa contre lui et fut cause de sa mort. S’il vous faut une vie pour la sienne, prenez la mienne. Je suis la plus coupable. Ce fut ma jalousie qui le tua !
— Noémi, nous sommes tous les deux très misérables. Je ne puis rien faire ; je suis lié, enchaîné. De quelque côté que je me tourne, je vois une faute et un malheur. Je vous aime, et je suis un misérable en vous aimant. J’ai la mort de mon frère à venger, et cependant je ne puis me décider à nuire à votre père. Oh ! ma bien-aimée, votre triste figure accusatrice m’a poursuivie depuis ce soir où vous vous tournâtes en me regardant à la porte de la chapelle. Que puis-je faire ?
— Pardonner, dit Noémi solennellement. C’est ce que l’Évangile nous enseigne, – pardonner à nos ennemis, même aux ennemis qui ont offensé ceux que nous aimons. Nous ne pouvons jamais nous tromper en étant miséricordieux : « Aussi souvent que mon frère péchera contre moi, je lui pardonnerai, jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » Cela veut dire qu’il faut pardonner les offenses que les hommes croient impardonnables.
— Vous pouvez m’enseigner à croire toutes choses, Noémi. Je suis comme un enfant entre vos mains.
— Puisse Dieu vous enseigner à juger et à agir sagement. Il ne vous inspirera pas des pensées de vengeance. Il a dit : « La vengeance m’appartient ; je me payerai moi-même. » Mon malheureux père a souffert pour sa faute, et il continuera à souffrir jusqu’à ce que la mort lui apporte la paix ; mais mon cœur me dit que Dieu lui pardonnera.
— Et si Dieu peut pardonner, l’homme ne doit pas s’obstiner à ne point pardonner !… C’est ce que vous voulez dire, Noémi. Nous avons une foi illimitée en la miséricorde de Dieu ; cependant, nous autres pécheurs, nous trouvons si dur de pardonner à notre semblable. C’est un problème obscur.
— Priez pour comprendre la volonté de Dieu, Arnold. Il vous conduira et vous soutiendra.
— Non ; une passion terrestre me guidera. C’est mon amour pour vous qui me pousse à pardonner à votre père.
— Je voudrais vous voir agir avec des vues plus élevées et suivre un meilleur guide, » répondit Noémi d’un ton de doux reproche.
Elle sentait que son père était à l’abri de toute violence de la part d’Arnold après cette entrevue. Elle le quitta pleine de confiance, assurée que la sagesse viendrait et que l’esprit de vengeance qui avait menacé Joshua de la ruine et de la mort serait calmé et apaisé. Elle savait qu’Arnold l’aimait ; et, quoique toute pensée d’elle-même fût secondaire dans une crise où il s’agissait du sort de son père, elle était heureuse de l’amour d’Arnold par rapporta son père.
Joshua était déjà bien loin sur la route avant que Noémi eût quitté la métairie. Il avait parcouru à pied plusieurs milles à la triste lumière grise du petit jour, avant que les ténèbres eussent disparu et les étoiles commencé à pâlir sous les rayons du soleil levant. L’énergie qui le soutenait, l’ardeur qui l’animait, lui firent au commencement de son voyage oublier le temps et la distance. Il avait entendu Cynthia l’appeler ! Oui, c’était le cri de sa femme, faible et plaintif comme le cri de quelqu’un en détresse, qui résonnait encore dans son oreille tandis qu’il se hâtait sur cette route bien connue, dont l’aspect lui paraissait étrange et fantastique aux premières lueurs de l’aube obscure et grise. Il l’avait entendue l’appeler, et il allait répondre à son cri.
« Ma chérie, je vais à vous ! répétait-il intérieurement. Moi qui vous ai chassée avec des reproches immérités, je viens demander votre pardon ; moi qui ai été cruel, sauvage, injuste et inhumain, parce que je vous aimais trop aveuglément, je viens implorer la pitié du pauvre cœur que j’ai blessé. Ma bien-aimée, j’étais fou, et j’ai souffert par ma folie… une longue nuit de souffrance. Le matin est venu, et avec lui la paix et le pardon. Mes yeux sont ouverts. Je vois et je comprends ! »
Ce fut seulement lorsqu’une faiblesse soudaine l’étourdit et le fit chanceler, qu’il s’aperçut que le soleil ardent lui frappait sur la tête et qu’il avait fait déjà une longue route.
Il était à près de vingt milles de Combhaven. Après avoir traversé les montagnes rocheuses, il était revenu machinalement sur la grande route ; il se trouvait au sommet d’une haute colline, quand il vit la diligence qui montait lentement à travers la poussière. Tout à coup, il s’aperçut que ses forces l’abandonnaient complètement, comme si elles l’avaient quitté pour toujours, et il remercia Dieu de l’arrivée de la diligence. Il lui semblait que c’était par un soin spécial de la Providence qu’il était revenu à travers ces montagnes sauvages vers la route, à temps pour le passage de la voiture.
Il y avait une place vacante sur le siège derrière le conducteur. Joshua héla la voiture et grimpa à cette place avant que le cocher eût le temps d’arrêter les chevaux.
« Vous n’auriez pas dû faire cela, monsieur Haggard, dit l’homme ; c’est dangereux. »
Joshua ne prit pas garde à la réflexion ; la voix de cet homme résonnait pour lui faiblement, comme dans un rêve. La diligence tour à tour montait et descendait à travers des campagnes sauvages et cependant fertiles, au milieu de montagnes et de bois que Joshua connaissait aussi bien que sa Bible. On s’arrêtait pour changer de chevaux dans de petits villages où il avait prêché durant les jours de sa jeunesse ; et les gens qui se rappelaient ces jours, sortaient de leurs maisons, le regardaient en haut de la voiture et lui parlaient. Il répondait machinalement à leurs questions, les reconnaissant à peine. Il éprouvait un singulier sentiment de supériorité sur tous ces gens, comme si l’univers eût été créé pour lui et qu’ils n’eussent été dans le monde que des accidents. Cependant de grosses mouches noires bourdonnaient autour de la tête des chevaux, patientes bêtes auxquelles la Providence n’avait accordé pour protection que la crinière et la queue.
Autrefois, il aurait voulu descendre de la diligence et pénétrer dans ces blancs cottages ; il avait alors de bonnes paroles et des conseils pour chacune de ses anciennes connaissances. Aujourd’hui, ces figures qui le regardaient ne lui disaient rien ; il ne les reconnaissait même pas. Les figures de la foule groupée autour de saint Etienne pouvaient avoir paru ainsi au saint martyr dans son angoisse de la mort.
L’esprit de Joshua allait devant lui ; il se voyait arrivant à Penmoyle au coucher du soleil. Elle serait peut-être à la porte, l’attendant, comme il l’avait trouvée dans cette soirée non oubliée, deux années auparavant ; il verrait cette douce figure éclairée par les rayons du soleil couchant ; il verrait ses beaux yeux briller d’amour et de bonheur en l’apercevant. Il avait presque oublié ce jour amer de la séparation, où il l’avait bannie avec plus de cruauté que n’en avait montré Abraham contre Agar ; et en cette occasion le patriarche pouvait difficilement être regardé comme le modèle des époux.
Oh ! combien il lui était doux de s’appesantir sur ce tableau de réunion et de réconciliation ! Le fardeau qui pesait sur sa conscience lui avait été enlevé depuis les tortures de la veille ; il était absolument comme s’il l’eût déposé sur l’autel des pécheurs ; il oubliait toutes les douleurs silencieuses, tous les tourments de l’année écoulée, comme si une nouvelle vie de bonheur était ouverte devant lui. Il porterait la lumière de l’Évangile dans les contrées encore abandonnées aux ténèbres ; il prêcherait sur le bord des chemins, comme dans sa jeunesse ; il ne porterait ni bourse ni sacoche, mais irait de village en village à travers ces contrées ignorantes du Nord dont il était fait mention dans les biographies de Wesley et de Withheld, ou encore plus loin parmi les païens de la mer du Sud.
Telle était sa vision d’un glorieux avenir. Et elle serait avec lui, sa compagne, son soutien, sa consolation ! C’était la carrière après laquelle elle avait aspiré ; sa noble nature avait été révoltée par la mesquinerie de la vie du marchand ; elle avait désiré voir son mari accomplir l’œuvre d’un apôtre.
De semblables pensées l’occupèrent pendant tout le jour. Elles montaient dans son cerveau, puis s’évanouissaient, aussi régulièrement que les vagues de l’Atlantique s’élevaient et tombaient sur le long rivage sablonneux au delà de ces brunes montagnes de la Cornouailles. La journée lui sembla très longue, car l’activité exagérée de son cerveau changeait les minutes en heures ; et cependant il était on ne peut plus heureux. Aucune crainte de déception au bout de son voyage n’obscurcissait sa vision radieuse ; il n’appréhendait aucun coup d’une destinée fatale. Dieu, qui l’avait puni avec cet immortel ver rongeur que l’on appelle conscience, avait entendu ses prières et lui avait pardonné. Il ne craignait rien.
C’est dans l’après-midi que la diligence roula sur la rue pavée de Truro. Le cocher fut obligé de rappeler respectueusement à Joshua qu’il devait sa place ; dans son empressement, il était sur le point de partir sans payer.
« Votre esprit est occupé de meilleures choses, je le sais, monsieur Haggard, dit l’homme ; mais vous ne trouverez pas mauvais que je vous le rappelle.
— Merci, Norman, dit Joshua d’un air distrait ; mon esprit était très occupé, agréablement, aussi agréablement qu’il est possible avec la certitude de la grande miséricorde de Dieu. »
Il donna à l’homme une couronne pour lui. C’était le double du prix de sa place, une étonnante gratification.
« Vous pouvez ne plus avoir à me conduire d’ici quelque temps, dit le ministre avec bienveillance.
— Merci, monsieur. Il n’y en a pas beaucoup qui se comportent aussi généreusement que vous ; et je suis toujours fier de vous conduire. Mais ne prenez pas cela pour une trop grande liberté si je vous donne un petit avis : n’essayez pas de monter sur l’impériale d’une voiture avant que les chevaux soient arrêtés. Vous êtes dans la force de l’âge, monsieur, je ne dis pas non ; mais vous êtes d’un bon nombre d’années trop vieux pour faire cela en sûreté.
— Oui, oui, Norman, j’y ferai attention, » dit Joshua, qui partit sans s’arrêter à la confortable auberge pour y prendre un petit souper, comme le remarqua ensuite Norman.
« Le fait est que le ministre était fatigué d’être en route, disait ce soir-là le cocher à ses camarades ; il a aujourd’hui des manières bizarres ; on dirait qu’il ne sait pas la moitié de ce qui se passe autour de lui. »
Comme Joshua l’avait calculé, le soleil se couchait quand il entra dans le tranquille Penmoyle. La route à pied depuis Truro l’avait fatigué plus qu’il ne l’aurait cru ; il pouvait à peine se trainer pendant les derniers milles sur la route poussiéreuse, entre des haies où les églantiers et les chèvrefeuilles grimpaient bien au-dessus de sa tête, et où les digitales ouvraient leurs clochettes rouges. Le vent salé de la mer, en passant par-dessus les montagnes lointaines, semblait avoir perdu son pouvoir rafraîchissant. Il tourna ses yeux pleins de lassitude vers le point extrême de l’ouest, – le sauvage cap Land’s End, avec ses rocs et ses blocs de granit aux nuances variées, sur lesquels les goélands et les cormorans étaient perchés dans la teinte rose du couchant. Le tableau lui était si familier qu’il pouvait en voir tout l’ensemble dans la claire vision de son esprit, quand il tourna ses regards vers l’ouest.
« Y a-t-il sur cette vaste terre, se demandait-il, quelque chose de plus beau que cette extrémité sauvage du sol anglais, avec les vagues du vaste Atlantique battant les rochers, forteresse naturelle, imprenable, siège rocheux des géants morts, défiant toujours les assauts de l’Océan ? »
Ses pensées erraient de toutes parts durant ces derniers milles, alors que son corps était abattu par la fatigue. Il pensait à Nicolas Wild, son ancien disciple, et à la petite chapelle au milieu des montagnes. Le jeune homme lui avait écrit de longues lettres, lui parlant de la riche récompense qui avait couronné ses labeurs et de l’école qu’il avait construite pour les enfants de ses fidèles. Joshua avait été trop préoccupé pour faire attention à ces lettres, et le souvenir de cette négligence le frappa maintenant qu’il se rapprochait de la demeure de son disciple.
« Pauvre Nicolas ! il a toujours été fidèle et affectionné ! Nous irons le voir, ma femme et moi, » se disait Joshua.
Enfin la vieille tour carrée de l’église de Penmoyle s’éleva dans sa grise sévérité au-dessus de l’avenue qui y conduit ; puis vint la rue qui lui était bien connue ; puis les marronniers sous lesquels jouaient les enfants le soir, l’auberge, la fontaine du village ; les coqs, les poules, un petit cochon vagabond cherchant sa nourriture parmi les choses abandonnées au milieu de la route ; la vieille charrette jaune mise au repos après une journée de travail.
C’était une pure folie sans doute, et Joshua se blâmait d’une telle faiblesse ; mais il se sentit étrangement désappointé quand il arriva en vue de la petite porte verte devant le cottage des demoiselles Webling et qu’il n’aperçut pas la gracieuse tournure de sa femme debout là comme il l’avait vue, deux années auparavant, en ce jour heureux où il était venu plein de bienveillantes intentions, ignorant encore le mystère de son cœur. Il avait compté l’y voir. Ç’eût été l’accomplissement naturel de son rêve. Elle l’avait appelé ; et, par un pouvoir mystique au delà des limites de la chair et du sang, il avait entendu son appel. Pourquoi ne guettait-elle pas son arrivée, pleine de foi dans son obéissance ?
Il dépassa le bouquet de marronniers ; il lui semblait que les enfants étaient moins tapageurs qu’autrefois. Ils étaient là sous les larges branches, les mêmes petits garçons, les mêmes petites filles, avec leurs jaquettes de futaine et leurs tabliers d’indienne, les petits babys en jupes, avec des joues vermeilles et de grands yeux bruns étonnés ; mais il régnait un calme inaccoutumé. Les plus âgés étaient réunis en petits groupes et causaient. Quelques-uns d’entre eux l’aperçurent tout à coup ; il y eut alors un mouvement immédiat parmi eux, puis des chuchotements ; quelques-uns le montraient vivement du doigt, et il put se convaincre qu’ils arrêtaient tous leurs causeries et leurs jeux pour le regarder.
Joshua se dirigeait lentement vers la porte verte ; il était étrangement désappointé et oppressé. Les fenêtres de la maison des demoiselles Webling donnaient au sud-ouest. Il était très naturel que les persiennes fussent fermées pour abriter l’intérieur contre les éblouissants rayons du soleil couchant ; mais elles donnaient un aspect triste à la maison : les fenêtres ne lui adressaient aucun sourire de bienvenue.
Cependant il y eut un accueil amical de la part d’une personne inattendue. Avant que Joshua eût ouvert la porte, M. Martin, le bon vieux ministre, vint en hâte de sa maison lui presser les deux mains, le regardant avec des yeux remplis de larmes.
« Dieu vous bénisse ! Dieu vous soutienne et vous console, mon bon ami ! s’écria-t-il. Je guettais votre arrivée. Oh ! soyez calme, mon ami, soyez calme… Une véritable sainte !… La précieuse âme de mon Elisabeth n’était pas plus pure ni plus digne du ciel. Cher ami, entrons ensemble. »
Joshua se tourna vers lui avec des yeux étonnés, puis s’arracha soudain à l’étreinte amicale du vieillard.
« Non, non, murmura-t-il ; je n’ai pas besoin de vous. Je vais seul voir ma femme. Cynthia ! appela-t-il en ouvrant la porte… Cynthia ! d’une voix plus haute et plus pressante… Cynthia, où êtes-vous ? »
Une vive impatience s’était emparée de lui ; il ne voulait s’attarder à des formalités d’aucune sorte. Les demoiselles Webling allaient venir, et il y aurait des salutations cérémonieuses, des gâteaux et du vin sortis de l’armoire et du buffet, et toutes sortes de cérémonies avant qu’il pût ouvrir les bras à la femme qu’il avait si fort maltraitée, la presser sur son cœur, pleurer avec elle et lui pardonner.
Deborah sortit de la cuisine et lui prit les mains, comme le vieux M. Martin l’avait fait, et le regarda aussi avec des yeux remplis de larmes.
Les gens ici étaient-ils fous, ou bien était-ce lui ?… Les enfants eux-mêmes avaient paru le regarder étrangement.
« Mon bien cher ami ! dit Deborah, c’est une cruelle épreuve pour nous tous. Priscilla a eu des attaques de nerfs toute la journée ; elle sortait d’une crise pour retomber dans une autre. C’est vraiment terrible ! Les plumes que nous avons brûlées et le vinaigre que nous avons employé n’y faisaient rien. Elle a un cœur si sensible ! »
C’était donc Priscilla qui était malade. Voilà tout ce que cela signifiait.
« Je veux voir ma femme ! dit brièvement Joshua.
— Tout de suite ? murmura Deborah en le regardant, craintive.
— Oui, tout de suite ; à l’instant. N’ai-je pas parcouru tous ces milles pour la voir ? Je le veux à l’instant même.
— Oh ! cher monsieur, quelle impatience ! Soyez calme, je vous en prie. »
Les portes des deux parloirs étaient ouvertes, Joshua y avait jeté un coup d’œil, et il avait vu que ces deux parloirs étaient vides.
« Où est-elle ? demanda-t-il ; en haut ?
— Oui, dans notre chambre de réserve, » répondit Deborah.
L’étroit escalier en colimaçon était sombre comme l’escalier d’une tour d’église. À moitié chemin, Joshua s’arrêta comme s’il avait été frappé d’une balle et resta immobile.
Il y avait une odeur pénétrante d’herbes fraîchement cueillies ; un parfum qu’il n’avait pas senti sur le seuil d’une chambre à coucher depuis la mort de sa femme.
« Mon Dieu, s’écria-t-il, est-ce du romarin ?
— Oui, sanglota Deborah ; nous en usons toujours ici ! Nous en avons un buisson dans le jardin pour cet usage. Les voisins viennent en demander quand ils ont un mort dans leur maison. »
Joshua gravit précipitamment les quelques marches, leva le loquet de la petite porte basse et entra dans cette chambre où il avait dormi il y avait deux ans, alors que les nouvelles joies et les craintes de l’amour avaient commencé à germer dans son cœur.
Cette odeur de romarin l’avait prévenu de ce qu’il allait voir : non pas une femme vivante se tenant sur le seuil pour l’accueillir, avec deux beaux bras prêts à entourer son cou, avec des yeux pleins de douceur levés timidement pour rencontrer les siens, avec des paroles tremblantes entrecoupées de sanglots ; mais seulement une belle statue de marbre étendue sur un lit jonché de fleurs, les mains jointes, les paupières aux veines violettes fermées sur des yeux éteints, – une vie à jamais brisée, un cœur voué à l’éternel repos !
Il resta longtemps à la regarder, tenant ses yeux attachés sur cette silencieuse beauté ; puis dans un transport de désespoir il éleva les bras avec un cri étouffé et tomba sur le plancher à côté du lit.
Il resta sans connaissance pendant plusieurs heures, respirant à peine, étendu comme une masse inerte sur le lit, où ses amis dévoués l’avaient étendu. Le docteur du village l’avait saigné et lui avait administré divers remèdes orthodoxes, mais avec peu de résultat. M. Martin, le bon vieux ministre, passa la nuit entière auprès de lui, une nuit qui pour Joshua pouvait ne pas avoir d’aurore en ce monde. Les deux sœurs étaient infatigables. Priscilla oubliait sa prérogative particulière de crises de nerfs pour se rendre utile.
Le soleil s’était levé, et on entendait chanter les oiseaux par les fenêtres ouvertes, quand Joshua leva lentement ses paupières alourdies ; il regarda autour de lui avec des yeux troubles et injectés de sang.
Quelques minutes après, il luttait pour reprendre connaissance ; il y avait un trouble dans son cerveau aussi bien que dans ses yeux, et il regarda avec une expression vague les figures qui se trouvaient autour de lui. Alors la mémoire lui revint avec une cruelle lucidité.
« Dites-moi… tout, dit-il.
— Cher ami, pria M. Martin, laissez votre esprit se reposer encore quelque temps. Reposez-vous, mon cher monsieur ; vous avez été fortement malade, et vous avez eu une attaque qui aurait pu être fatale, si Dieu eût refusé d’entendre mes faibles prières.
— Dites-moi tout ce qui regarde ma femme ! insista Joshua avec véhémence.
— Elle repose en paix ; elle est partie pour sa demeure céleste ! Moi qui fus avec elle jusqu’à la fin, je n’ai aucun doute sur son salut ! Elle était une des enfants choisies de Dieu, avec un esprit naturellement enclin aux choses célestes, comme cet esprit pur, ma bienheureuse Elizabeth, dont j’eus le précieux privilège d’écrire les dernières paroles à son lit de mort pour l’édification de plusieurs !
— De quoi est-elle morte ? demanda Joshua en repoussant tout ce flux de paroles par un mouvement de sa large main. Est-elle morte de douleur ? est-elle morte de mes mauvais procédés envers elle ?
— Vos mauvais procédés, ami !… Votre esprit doit être égaré. Elle parla toujours de vous comme du meilleur et du plus honoré des maris… De mauvais procédés, et de vous !… Elle vous aimait par-dessus tout sur la terre. Votre nom fut sur ses lèvres avec son dernier soupir.
— Oui, s’écria Joshua, elle m’appela, et je l’entendis. Donnez-moi ma montre, ajouta-t-il en désignant la commode sur laquelle elle se trouvait. Voyez, j’ai arrêté les aiguilles au moment où j’entendis sa voix m’appeler dans une sorte de rêve, non un rêve ordinaire, remarquez-le, mais deux fois aussi réel que si j’avais été éveillé. C’était dimanche après minuit. Voyez, une heure vingt minutes.
— C’est l’œuvre de Dieu ; c’est merveilleux ! s’écria M. Martin. C’est à cette heure même que son âme s’envola.
— Pourquoi ne m’a-t-on pas averti qu’elle était malade ? mourante ? demanda Joshua.
— C’était son désir que vous ne fussiez pas inquiété. « Il m’enverra chercher ou viendra lui-même, quand il désirera que je retourne avec lui, disait-elle ; il a mieux à faire qu’à penser à moi ! » Elle était si sérieuse dans ce désir que nous n’avons pas voulu lui désobéir.
— Et puis personne ne la croyait dangereusement malade, ajouta Deborah. Le docteur n’y comprenait rien : voilà ce qu’il disait toujours. C’était un des cas les plus étranges qu’il eût jamais rencontrés. En certains jours, elle paraissait si bien portante ! elle était toujours si active, si désireuse de faire quelque chose pour nous ; nous ne lui donnions jamais assez à faire.
— Son voyage pour venir ici lui causa, je crois, beaucoup de mal, dit Priscilla, quoiqu’elle n’ait jamais voulu l’avouer : elle avait fait une bonne partie de la route à pied, je présume ; elle était très faible et avait les pieds ensanglantés lorsqu’elle arriva. Je lui ouvris la porte ; c’était le soir, à la tombée de la nuit ; je la prenais pour un fantôme. « Je désire être votre servante, chère miss Priscilla, dit-elle, comme je la fus dans les heureux anciens jours. – Quoi ! mistress Haggard, dis-je, que penserait votre mari d’une telle idée ? » Mais j’avais à peine prononcé ces paroles qu’elle tomba évanouie à mes pieds ; et pendant une semaine nous l’eûmes malade, aussi bas que possible.
— Et vous ne me l’avez jamais écrit ? s’écria Joshua dans un douloureux reproche.
— La vérité est que nous ne l’aurions pas osé. Nous pensions qu’il était arrivé quelque chose de mal, une querelle de famille peut-être ; les seconds mariages souvent tournent ainsi. La pauvre créature semblait être venue se réfugier auprès de nous, s’attacher à nous ; et quand nous parlions de vous écrire elle paraissait si affligée ! Nous l’avions toujours beaucoup aimée, et elle nous avait bien manqué depuis son mariage. Il nous semblait que c’était une fille qui nous revenait ; et nous avons pris soin d’elle dans sa maladie comme si elle avait été réellement notre fille.
— Elle ne pouvait avoir, dit le ministre, de meilleurs soins ni un traitement plus amical.
— Ce ne fut qu’à la fin qu’il fut question de danger, continua Deborah. Samedi matin, le docteur la trouva très faible, la pauvre enfant, et délirant un peu ; il parut tout à fait inquiet en descendant avec moi et comme saisi de la trouver en cet état. « Je n’aime pas du tout sa figure ce matin, miss Webling, me dit-il. Je commence à craindre que nous ne la perdions. Je n’ai jamais rencontré dans ma vie un cas semblable. » Priscilla et moi, nous fûmes bouleversées de chagrin, et c’est tout ce que je pus faire de vous écrire une lettre, vous demandant de venir aussitôt. Vous ne paraissez pas avoir reçu cette lettre.
— Non ; elle a dû arriver après mon départ. La poste est si lente ! Vous auriez dû envoyer un messager. Dites-moi, pour l’amour de Dieu ! mourut-elle heureuse ? et m’aimait-elle à la fin ?
— À la fin et toujours ! répondit vivement M. Martin. Elle me découvrit son cœur. Je connaissais tous ses secrets, ses luttes, ses faiblesses. Elle vous a toujours aimé et respecté. Elle a été tentée, la pauvre enfant ; et son imagination l’a entraînée vers un autre, pendant un instant seulement. Le cœur et l’esprit furent fidèles au devoir. Elle était digne de votre amour le plus profond. Elle est digne de votre plus grand chagrin.
— Et je l’ai repoussée loin de moi, je l’ai répudiée, je l’ai méprisée comme la plus vile des coupables ! Oh ! ami, son âme offensée peut-elle me regarder du haut du ciel et me plaindre ? Dieu pourra-t-il jamais me pardonner ma faute ? Il m’avait donné cette douce fleur à porter dans mon sein, et je l’ai jetée loin de moi ; je l’ai écrasée sous mes pieds ! J’ai avili mon âme par le péché ! J’ai souillé mes mains de sang !
Les deux vieilles filles et le ministre se lancèrent des regards d’une terrible signification. Ces paroles dictées par le remords leur paraissaient les signes d’un esprit en délire. Que cet homme, leur modèle, leur exemple de droiture, eût pu pécher gravement, ce n’était pas, ce ne pouvait pas être dans les choses croyables.
Les journées s’écoulaient très lentement pour Noémi en l’absence de son père. Son cœur était accablé d’inquiétude à son sujet ; mais il lui avait dit de ne pas le suivre, et, quelque inquiète qu’elle fût, elle lui obéissait aveuglément. Un grand poids lui avait été enlevé depuis la confession de Joshua. Quelque terrible qu’il fût pour elle de savoir que son bien-aimé était mort de la main de son père, que cette jeune et brillante existence avait été enlevée précocement, comme une fleur arrachée de sa tige, dans un élan de coupable colère, cependant il y avait une différence pour le monde entre un combat loyal et un lâche assassinat. Maintenant elle pouvait penser de son père ce qu’elle pensait des autres duellistes dont elle avait entendu parler ; ils étaient tous des coupables aux mains ensanglantées, mais pas au delà de la pitié humaine.
Elle était réconciliée même avec l’idée de l’absence prolongée de son père, séparation qui pouvait durer des années. Il serait préférable pour lui d’aller dans des champs inexplorés et de faire une œuvre difficile pour l’amour de son divin Maître. Ce pieux labeur serait sa pénitence ; dans les terres païennes, il trouverait des œuvres d’expiation, qui le délivreraient du fardeau de son crime. Elle avait elle-même désiré aller dans les pays étrangers pour enseigner l’Évangile aux petits païens. Quoi de plus naturel que son père, avec la conscience d’une terrible faute à expier, eût désiré braver les dangers et endurer les épreuves et les fatigues pour la grande cause ?
« Qu’il me revienne dans dix ans, vieux, courbé et les cheveux blancs, disait Noémi ; et je remercierai Dieu de son infinie miséricorde. Je dirai que notre existence a été pleine de bénédictions, même après tous nos chagrins. »
Telle était sa prière, – qu’il pût aller au loin comme messager de l’Évangile, accomplir son œuvre d’expiation et lui revenir purifié et heureux ! C’était l’ancienne et héroïque idée grecque de l’expiation, mais sous une forme meilleure et chrétienne.
Une lettre vint de Penmoyle pour Joshua ; elle fut mise de côté, non ouverte, en attendant de ses nouvelles. Personne ne lui supposa une importance particulière. Ce qu’ils attendaient tous avec anxiété, c’était une lettre de Joshua lui-même.
On était au jeudi, et Oswald reposait dans sa tombe depuis plusieurs jours. Il semblait déjà tout naturel de penser que son corps se trouvait avec ceux de ses ancêtres, et il était presque possible d’oublier que ce corps était resté près d’un an dans les ténèbres de la mine abandonnée, personne ne sachant ce qu’il était devenu. C’est étrange comme la pauvre nature humaine se résigne vite à l’inévitable ! Arnold supportait la perte de toutes ses espérances au sujet de son frère bien mieux qu’il n’aurait cru pouvoir le faire. Cet horrible chagrin qu’il avait éprouvé quand il avait supposé Oswald victime d’un lâche assassinat s’était amoindri par la confession de Joshua. Au moins il était tombé face à face avec la mort. Le meurtrier n’avait pas rampé derrière lui le couteau levé, venant sur sa victime avec un silence de fantôme : c’était une cruelle destinée, mais pas aussi mauvaise qu’il l’avait cru. Et la pauvre Noémi, l’innocente victime de l’inconstance de son fiancé et de la faute de son père ! Pourrait-il jamais être assez affligé de son affliction ? pourrait-il jamais être assez bon et prévenant pour elle ? Ces pensées plaidèrent éloquemment contre son désir de vengeance. Que Joshua échappe donc à la vengeance humaine et ne reçoive son châtiment que de Dieu ! Tel fut le résultat des longues et pénibles réflexions qui suivirent l’entrevue d’Arnold avec Noémi.
Le jeudi matin, il arriva une autre lettre de Penmoyle, de la même écriture que la dernière, mais adressée à Judith.
Miss Haggard rompit le cachet avec un léger tremblement, pendant que Noémi attendait, pleine d’inquiétude. Pourquoi son père n’avait-il pas écrit ?
« Cottage des Marronniers, Cornouailles, 26 juin.
« Chère miss Haggard,
« J’espère que vous me pardonnerez l’extrême familiarité ; mais, quoique nous n’ayons pas eu le plaisir de nous rencontrer, vous ne pouvez être étrangère à quelqu’un qui aime et révère votre frère comme je le fais.
« Je regrette profondément de vous informer que M. Haggard est actuellement au lit, dans un état fort grave. Notre docteur et un autre gentleman, appelé sur son avis, ont peu d’espoir de guérison. Le choc causé par la mort de sa femme, survenue avant son arrivée, lui causa une attaque d’apoplexie. Il reprit connaissance après plusieurs heures d’évanouissement ; mais, depuis cette attaque, il n’a jamais recouvré toute sa lucidité d’esprit.
« Étant persuadée que vous et votre famille désirerez être auprès de lui dans un tel moment, je m’empresse de vous faire savoir le triste état des choses, et vous prie d’user comme il vous plaira de notre petite demeure. Elle est entièrement à votre disposition ; et ma sœur et moi considérons comme un privilège de faire tout ce qui sera en notre pouvoir pour amoindrir votre chagrin par les attentions que des cœurs sympathiques peuvent offrir. Les funérailles de notre pauvre Cynthia ont lieu aujourd’hui. C’est peut-être un bonheur que, dans l’état de souffrance de votre frère, il ait à peine conscience des évènements qui se passent autour de lui.
« Attendant votre prompte arrivée, je reste, chère miss Haggard,
« Votre servante obéissante,
« PRISCILLA WEBLING. »
Avant d’avoir lu la moitié de cette lettre, Judith Haggard poussa un cri de surprise et de terreur. Sa nièce regardait par-dessus son épaule et lisait avec elle. Les deux femmes étaient debout l’une à côté de l’autre, dévorant ces lignes ; pâles, pleines d’angoisse, elles sentaient, chacune à sa manière, que cette affliction était la mort de tout espoir.
James était dans la boutique, affairé, heureux, ignorant ce malheur. Il sifflait le dernier air populaire, tout en faisant son ouvrage. Comme cela paraissait affreux de l’entendre !
Le chagrin de Noémi ne se répandit pas en larmes, en sanglots ou en discours passionnés ; elle restait là debout, la lettre dans sa main, les lèvres tremblantes.
« La diligence, tante, la diligence ! dit-elle en suffoquant. Est-il trop tard ?
— Elle est partie il y a une demi-heure, mon enfant. Il faut prendre une chaise de poste… James ! »
Sa voix vibrante résonna dans la maison et dans la boutique ; James se montra tout effrayé à la porte du parloir.
« Qu’y a-t-il, tante ?
— Votre père est mourant… nous partons. Trouvez-nous une chaise de poste. »
James les regardait toutes deux dans un affreux étonnement. Noémi essaya de parler ; mais elle ne le put pas et lui donna la lettre de Priscilla.
« Quoi ! s’écria-t-il en lisant à la hâte ; la pauvre petite belle-mère est morte et enterrée ! La fin du monde est-elle venue ?
— Quel garçon indifférent vous êtes ! se récria Judith. Penser à quelque autre quand votre père est dans un pareil état !…
— Mon père en reviendra, plaise à Dieu ! mais la pauvre petite Cynthia !… enterrée hier… si jeune et si jolie ! n’est-ce pas terrible ?
— Allez pour une voiture, James, par pitié ! cria Noémi. Père peut mourir pendant que vous restez là étonné. Oh ! que j’aille vers lui ! que j’y aille ! que je l’arrache à la mort ! »
James courut à la Première et Dernière, le seul endroit de Combhaven où l’on pouvait se procurer des chevaux de poste. Il y eut un élan de sympathie de la part du gros hôtelier quand il entendit les nouvelles de James. La voiture serait prête dans dix minutes… les meilleurs chevaux de son écurie.
Il se passa une demi-heure avant que la chaise fût à la porte, en dépit de la promesse de l’hôtelier. Noémi et sa tante avaient mis leurs chapeaux et placé quelques objets indispensables dans un sac de nuit, puis attendu longtemps, à ce qu’il leur semblait, avant que le vieux coupé peint en jaune s’avançât devant la porte du jardin.
« Vous resterez à la maison à vous occuper des affaires jusqu’à ce que je revienne, James, dit Judith.
— Je préférerais aller auprès du pauvre père ; mais peut-être est-ce mieux ainsi, répondit James. S’il allait très mal, vous me préviendriez, n’est-ce pas, tante ? Je voudrais le voir avant… »
Un sanglot étrangla les paroles du jeune homme, et il rentra dans la maison, les laissant monter dans la voiture sans les aider. Quelqu’un était à côté de Noémi avant qu’elle eût posé le pied sur le marchepied. C’était le capitaine Pentreath, essoufflé d’avoir couru.
« Noémi, je viens d’apprendre à l’instant votre malheur, dit-il doucement ; un de nos hommes vient de me le dire, comme je traversais la prairie. Chère sœur, laissez-moi aller avec vous. Laissez-moi aller avec vous, miss Haggard, ajouta-t-il en suppliant Judith. J’aimerais à vous être utile… Je voudrais demander pardon à votre frère pour ma violence de l’autre soir.
— Vous devez en être fâché, je pense, répondit Judith. Mais à quoi peut servir que vous alliez près de lui ? Il désirera voir les siens, le pauvre ami ; cela ne peut pas lui faire grand plaisir de vous voir.
— Je puis vous être utile pendant le voyage. Laissez-moi partir. Deux femmes sans protecteur, inquiètes, agitées comme vous l’êtes, ne doivent pas entreprendre un tel voyage. Ces garçons de poste sont de tels vauriens ! Je pourrai empêcher quelque perte de temps et vous assurer un traitement poli. »
Judith parut un peu céder. Les garçons de poste étaient une race difficile et exigeante, âpre au gain ; ils étaient capables d’abandonner leurs voyageurs sans secours sur une route solitaire ou de s’associer à des rôdeurs de grand chemin pour dévaliser des gens sans défense. Peut-être Judith, quoiqu’elle montrât à la maison un esprit fort devant lequel chacun tremblait, sentait-elle qu’elle pourrait être bien faible au dehors. Elle n’avait jamais dans sa vie voyagé plus loin que Barnstaple ; et aller seule dans cette partie sauvage, stérile et déserte de la Cornouailles, le véritable pays des sorciers, un pays où la moitié des habitants étaient de sauvages mineurs et l’autre moitié des contrebandiers et des pillards, enfin se trouver à la nuit peut-être au milieu d’une lande où les druides faisaient des sacrifices humains avant le règne du roi Arthur !
C’était beaucoup trop de crainte pour Judith. L’escorte proposée d’un jeune homme courageux, à la main ouverte, toujours prêt à faire usage de sa bourse pour les gratifications aux garçons de poste, n’était pas à dédaigner. Il avait porté une fausse accusation contre Joshua dans une heure de folie momentanée ; mais il s’était repenti, et l’acte d’aujourd’hui était une confession de sa folie passée. Tout Combhaven saurait cela et verrait qu’Arnold ne croyait plus du tout à la culpabilité de Joshua. Judith céda, mais maintint sa dignité au moment même où elle cédait.
« Il m’importe peu que vous veniez ou que vous restiez, dit-elle. Mon esprit est beaucoup trop préoccupé de mon pauvre frère pour me soucier de toute autre chose ; mais Noémi peut être contente de votre compagnie sur les routes pendant la nuit ; les jeunes filles sont si timides…
— Vraiment, tante, je n’ai pas peur, s’écria Noémi.
— Je vais avec vous, » dit Arnold d’un ton décidé.
Il y avait une place sur le derrière du véhicule, une sorte de siège pour domestique, et il s’y installa après avoir dépêché un petit garçon à la métairie avec un mot pour Nicolas le sommelier, qui devrait envoyer la valise de son maître à Truro par la diligence du soir. Arnold n’avait pas demandé plus de cinq minutes de délai, dans la crainte que Judith ne changeât d’idée et ne refusât sa compagnie. Le postillon fit claquer son fouet, et la voiture roula avec fracas le long de la rue du village, à la grande joie des habitants, qui sortaient en foule de leurs habitations pour voir ce spectacle extraordinaire.
C’était un long voyage, et pour des cœurs dans l’angoisse un voyage pénible. Noémi regardait tristement par la portière le paysage qui se déroulait devant ses yeux ; mais ni les montagnes, ni les vallées, ni les bois, ni les ruisseaux qui serpentaient dans la campagne, n’avaient aucun charme pour elle. Le voyage se terminerait-il jamais ? Les heures s’écoulaient si lentement. Y aurait-il une fin à cette succession de vertes haies, de buissons de chèvrefeuille, d’églantiers grimpants, de fougères poussiéreuses au bord du chemin, de cavités et de saillies subites dans le flanc des montagnes ? Ces perpétuelles montagnes, au pied desquelles les voyageurs descendaient pour marcher dans un lugubre silence jusqu’au sommet, d’où l’on apercevait toute la splendeur de la vallée, ne pouvaient amener un sourire sur les lèvres glacées de Noémi.
Arnold ne fit aucune tentative de consolation. Il supplia ses compagnes de voyage d’espérer pour le mieux, et après cela il ne fit plus aucune allusion à leur chagrin. Il leur parla très peu, se montrant seulement attentif à leur procurer tout le repos et le bien-être possibles. Il leur épargna tout ennui avec les postillons et le souci de tous les autres détails. Elles n’eurent rien à faire qu’à être patientes et attendre la nuit et la fin du voyage.
Même pour des yeux habitués à la rustique solitude de Combhaven, Penmoyle paraissait être un curieux petit endroit tout à fait retiré, quand la chaise de poste entra dans la large rue du village, après le coucher du soleil, par cette soirée de juin. Des lumières vacillaient faiblement à deux ou trois fenêtres, éloignées les unes des autres, comme si la majorité des habitants était allée au perchoir dès le moment du couvre-feu. Il y avait une lumière plus brillante que les autres et qui pour Noémi eut l’éclat d’une étoile. Un instinct du cœur lui dit que cette lumière éclairait la chambre de son père malade.
« Là ! cria-t-elle en mettant sa tête hors de la portière et en appelant le postillon, arrêtez-vous là ! »
Mais Arnold avait pris ses informations à l’entrée du village, et le postillon arrêtait déjà ses chevaux. Cette fenêtre éclairée appartenait au cottage des Marronniers. L’approche de la voiture avait été entendue à l’intérieur, et les papillotes défrisées de Deborah s’agitèrent à la porte ; elle venait recevoir ses hôtes.
« Oh, chère miss Haggard, chère miss Noémi, dit-elle haletante. Dieu merci ! vous êtes venues.
— Pas trop tard ? cria Noémi en entrant dans la maison. Pas trop tard ?
— Non, grâce au Ciel ! Il vous a demandée si souvent !
— Conduisez-moi vers lui, je vous prie… tout de suite…
— Mais il faut que vous soyez préparée au changement…
— Dieu me donnera la force quand sa tête bien-aimée sera sur ma poitrine. Père, je viens ! cria-t-elle, comme si sa voix devait porter de la force et de la vie au malade. »
Elle monta l’escalier en colimaçon aussi vite que si elle l’eût connu toute sa vie. La porte de la chambre de son père était ouverte ; la fenêtre l’était aussi. Le lit antique, avec ses tentures festonnées et sa frange au filet, faisait face à la porte.
Qui était étendu là, ressemblant à une statue de pierre avec une étrange figure blanche, des yeux noirs caverneux, – une figure que Noémi n’avait jamais vue. Pendant un instant, son cœur faiblit, et elle recula comme si elle voyait quelque chose de plus terrible que la mort. Était-ce son père ?
Oui ! ces yeux profondément creusés brillèrent en l’apercevant, les lèvres pâles tremblèrent, et il murmura :
« Noémi ! »
Au même moment, elle fut à genoux auprès de son lit, étreignant ses mains alourdies, pleurant, l’embrassant avec ces baisers passionnés du désespoir que la vie donne à la mort.
« Cher père, je viens pour vous soigner, pour vous guérir. Dieu m’aidera. J’ai prié pour vous tout le temps de notre long voyage. Père, vous vivrez pour moi.
— Je me meurs, Noémi. Le docteur et mon vieil ami Martin me l’ont dit tous les deux. Ne pleurez pas, ma chérie ; je souffre si peu… Ce dernier passage m’est rendu si facile… J’ai une foi infinie et inépuisable en l’amour de mon Rédempteur. Je vais à lui sans crainte ! Il m’a soulagé du poids de ma faute. Oui, Noémi, ce n’est pas un vain orgueil, je sais et je sens que je suis pardonné ; mon châtiment m’a été infligé ici. Mon cœur brisé s’est réconcilié avec son Dieu.
— Vous ne mourrez pas, dit Noémi. Dieu ne peut pas être aussi cruel que de nous séparer, maintenant que je puis vous aimer et vous honorer comme je l’ai fait depuis mon enfance. Père, vous vivrez pour moi !
— Ma chère enfant, j’ai terminé ma vie en ce monde. Dieu eut la miséricorde de me frapper quand je vins dans cette maison et que je trouvai ma bien-aimée morte. Oh ! Noémi, mes derniers jours ont été remplis de péchés ; j’ai été l’esclave de la passion. Et cependant je pouvais être si heureux !… Je la vois encore… assise au soleil… ses cheveux comme des flots d’or… si belle et si dénuée de tout, si ignorante du bien et du mal… comme Eve quand Dieu la donna à Adam !… »
Son esprit délira un peu après cela. Toute la nuit, il resta dans la même attitude, ressemblant à un cadavre, l’âme suspendue entre la vie et la mort. Noémi ne bougea pas de sa chaise à côté de son oreiller, excepté pour s’agenouiller et prier. Judith et Priscilla se tenaient un peu plus éloignées, veillant toutes deux, s’approchant seulement à divers intervalles pour humecter les lèvres du moribond avec une plume trempée dans de l’eau-de-vie.
Environ une heure après le lever du jour, Arnold, qui avait passé la nuit dans le parloir au-dessous, monta doucement et se tint sur le seuil de la chambre.
Joshua était resté longtemps les yeux fermés, respirant difficilement ; mais au son du pas d’Arnold, qui pourtant marchait avec une grande précaution, il ouvrit les yeux, et ses mains agitées serrèrent convulsivement la couverture.
« Est-ce le capitaine Pentreath ? demanda-t-il à sa fille.
— Oui, cher père.
— Que les autres sortent, dit-il en dirigeant ses regards vers les deux femmes. J’ai besoin d’être seul avec vous et lui. »
Priscilla et Judith quittèrent la chambre, tout étonnées.
« Vous avez reçu ma lettre ? dit-il.
— Oui, monsieur Haggard, et je suis ici pour vous demander pardon de l’accusation que j’ai portée contre vous. Quand je trouvai mon pauvre frère dans sa tombe secrète, je le crus victime d’un meurtre. Je crois volontiers maintenant qu’il fut la victime de sa propre folie et qu’il risqua volontairement sa vie contre la vôtre. »
Joshua était silencieux ; une sorte de lutte l’agitait ; sa lèvre inférieure avait des mouvements convulsifs ; ses veines se gonflaient sur son large front.
« Ma lettre vous faisait connaître la vérité, dit-il après cette pénible pause, mais pas toute la vérité. Je vais paraître devant un Dieu offensé ; je vais à lui confiant dans sa miséricorde infinie. Noémi, ne me haïssez pas quand je serai mort. »
Ses mains s’agitèrent inquiètes pendant un instant, puis il les passa autour du cou de sa fille, et il laissa sa tête s’appuyer sur son épaule.
« Ne me haïssez pas, ma chérie. Votre fiancé a été assassiné… Il fut généreux, et je fus un lâche ! Nous étions face à face, ayant chacun un pistolet à la main. « Je vais compter trois, me dit-il ; et alors visez. » – Mais, comme je levais la main pour le viser au cœur, je vis son bras levé et son pistolet dirigé vers le ciel. Ce ne fut qu’un instant, plus rapide qu’un souffle ; j’avais dirigé mon coup en pleine poitrine. Il y avait trente ans que je n’avais touché une arme, – depuis l’époque où j’étais un jeune garçon oisif et où j’allais à la chasse aux lapins avec la vieille espingole de mon père. Cependant mon coup fut mortel. La balle lui avait percé le cœur. Il avait tiré en l’air. J’avais juste eu le temps de voir et de comprendre ce qu’il faisait, avant de le frapper. C’est là le crime qui a pesé sur mon âme et qui m’entraînait dans l’abîme. Ô Dieu ! je le vois encore, le soleil donnant sur sa figure, tandis qu’il avait le bras levé pour tirer en l’air. Ce ne fut qu’un éclair, à peine le temps de penser ; mais, quand ce fut fini, je me sentis un meurtrier. Ô Dieu ! cet instant me précipitera de la gloire sans fin dans la condamnation éternelle, à moins que ton sacrifice infini n’efface mon iniquité ! »
Il y eut un silence. Le visage de Noémi était caché dans la couverture. Arnold alla vers la fenêtre ouverte et resta là à regarder le ciel gris du matin, réfléchissant profondément.
« Mon Dieu ! ma faute est grave, dit Joshua avec ferveur, après un silence ! Toi seul as connu ma tentation. Moi qui avais prêché contre le duel, je suis devenu un duelliste ; moi qui avais enseigné aux hommes l’amour fraternel, j’ai teint mes mains du sang de mon frère ! Je ne puis espérer qu’en une miséricorde sans limite ; mais qui peut dire que la cause d’un pécheur est sans espoir, quand Dieu a donné la promesse du pardon ? »
Il resta longtemps, après cela, presque sans connaissance. Le docteur leur dit qu’il s’en allait lentement. Ce n’était que la vigueur de sa constitution qui l’avait fait si longtemps résister à la mort. Le corps solidement constitué avait involontairement lutté contre le dernier ennemi de l’homme, pendant que l’esprit aspirait au moment de franchir la mystique rivière pour aller se reposer dans le beau monde de là-haut.
La journée s’écoula et la nuit, puis une autre longue journée qui semblait différente à Noémi, même pour la couleur du ciel, de toutes les autres journées de sa vie. Le soleil s’étalait sur le mur blanc, rehaussait d’une touche d’or plus brillant les dorures ternies des vieux cadres ovales des tableaux, et faisait ressortir les tasses, les soucoupes, les modestes petits vases sur l’étroite cheminée. Joshua était toujours là dans sa terrible immobilité, ses yeux mornes tournés vers la lumière.
Ce fut au coucher du soleil que le terrible moment arriva. Ils étaient tous à genoux, priant silencieusement, quand Joshua se redressa sur son lit, les bras étendus vers l’occident, où s’affaiblissait l’éclat des rayons du soleil.
« Cynthia !… élue !… bien-aimée !…, cria-t-il ; innocente comme un petit enfant !… ignorante du mal !… Pour tes semblables est fait le royaume des cieux !… »
Et, après un long soupir, il retomba sur l’oreiller. Au moment où le soleil disparaissait derrière la ligne sombre des marécages, cette petite lampe de la vie s’éteignit aussi, non moins certaine de sa résurrection.
Joshua Haggard repose dans sa paisible tombe, au milieu des montagnes de la Cornouailles, depuis trois ans. L’été est encore revenu, et le long village éparpillé de Combhaven a son air le plus joyeux, qu’il doit à la nature et non à l’art. On y sent une vie et un mouvement inaccoutumés. Les habitants sont dans leurs plus beaux vêtements, avec de nouveaux chapeaux à rubans aussi variés que les couleurs des papillons, – tous dans l’attente, impatients. Noémi se tient devant la fenêtre ouverte du parloir, pâle, avec une sorte de robe de quakeresse en soie grise, une robe presque aussi jolie que cette robe de noce qu’elle donna il y a quatre ans ; mais ce n’est pas la main de son père qui cette fois a examiné la qualité de la soie, et la bénédiction de son père n’a pas ajouté au présent un doux prix.
Noémi a été indépendante depuis trois ans. Car le testament de Joshua Haggard, fait immédiatement après le renvoi d’Oswald, laissait à sa fille les cinq mille livres qui devaient composer sa dot. Elle avait supporté la tyrannie domestique de sa tante avec la même douceur qu’autrefois, malgré son indépendance ; elle avait vécu comme autrefois dans le foyer de la famille, si désolé sans son père ; elle avait donné ses leçons à l’école du dimanche et aidé le nouveau ministre par plus d’un service rendu simplement ; elle avait conservé sa place dans les cœurs des dissidents de Combhaven, qui honoraient toujours la mémoire de Joshua comme celle d’un grand homme de bien. Aucune honte, aucun déshonneur n’avaient jamais été attachés au nom de son père dans l’esprit public. Le secret du sort d’Oswald n’était connu d’aucun être vivant, sauf Arnold et elle-même.
Ce jour est un grand jour pour Noémi, le plus heureux qu’elle ait eu depuis la mort de son père ; car la chapelle commémorative – le nouveau Béthel qu’elle a construit avec une part de son héritage – doit être inaugurée aujourd’hui. C’est une belle et haute construction de pierre grise, ressemblant un peu trop, pour le goût perfectionné de notre temps, à une halle au blé sur une petite échelle ; mais, pour l’époque, c’était un temple d’une grande beauté. Il y a quatre hautes et étroites fenêtres de chaque côté, une chaire de chêne avec un pupitre, une galerie, un portique dorique ; et, aux yeux des habitants de Combhaven, l’édifice ne le cède qu’à la cathédrale d’Exeter et au marché de Barnstaple.
Pour Noémi, ce qu’il y a de plus beau dans la nouvelle chapelle, c’est une tablette de cuivre devant la galerie, avec cette courte inscription :
CETTE CHAPELLE
FUT ÉRIGÉE EN SOUVENIR AFFECTUEUX DE
JOSHUA HAGGARD,
Ministre.
Noémi quitte la chapelle après le service d’ouverture, appuyée sur le bras d’Arnold Pentreath. Elle a des larmes dans les yeux ; cependant elle ne se sent pas malheureuse. Des amis se rassemblent autour d’elle et sont chaleureux dans leurs louanges sur le nouveau Béthel ; mais il y a un respect inaccoutumé dans le ton de ses anciennes connaissances, et Mrs Spradgers, renommée pour l’extravagance de ses toilettes, fait une profonde révérence à miss Haggard au lieu de lui tendre sa main gantée de dentelle noire.
Debout sur le seuil de la nouvelle chapelle, Noémi est aussi sur le seuil d’une nouvelle vie. Son fiancé, constant et fidèle pendant ces trois années d’épreuve, est à son côté, et demain doit être leur jour de noce !…
FIN DU SECOND VOLUME
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en juillet 2026.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Muriel, Yves, Alain, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Braddon, Marie Elizabeth. Joshua Haggard (tome 2), Paris, Hachette et Cie (1879) (œuvre originale : Joshua Haggard’s Daughter, London : John Maxwell (1876), 3 vol. ; paru également en feuilleton dans Belgravia (déc. 1875 – déc. 1876) ; traduction Marie Bougy-Létant). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de Vieil homme dans son fauteuil, anonyme. s.d. (www.crayon.com).
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Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…
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