Joshua Haggard (tome 1)

Mary Elizabeth Braddon

JOSHUA HAGGARD

(tome 1)

(Joshua Haggard’s Daughter)

traduction Marie Bougy-Létant

2026 (1879)

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  L’ÉCUME CRUELLE ET RAMPANTE  3

CHAPITRE II  LE CERCLE DE LA FAMILLE. 17

CHAPITRE III  PÈRE ET FILS. 23

CHAPITRE IV  BOIS ET SOLITUDE. 28

CHAPITRE V  LE MINISTRE VA EN VOYAGE. 40

CHAPITRE VI  CYNTHIA ENTRE EN SERVICE. 51

CHAPITRE VII  LE JOUR DE CONGÉ DE NOÉMI 61

CHAPITRE VIII  LE SQUIRE FAIT UN MARCHÉ. 74

CHAPITRE IX  L’AMOUR S’EMPARAIT DE SON CŒUR   83

CHAPITRE X  OH ! QUE MA JOIE AIT UN PEU DE DURÉE ! 91

CHAPITRE XI  NOUS SOMMES AUJOURD’HUI DANS LE PAYS DE L’AMOUR   101

CHAPITRE XII  ELLE EST MA FEMME. 111

CHAPITRE XIII  JE M’APPUIE SUR TOI, MA CHÉRIE  118

CHAPITRE XIV  TROP BELLE POUR MOI ! VOILÀ MON TRÉPAS ! 123

CHAPITRE XV  UN TABLEAU DE FAMILLE. 127

Ce livre numérique. 133

 

CHAPITRE PREMIER

L’ÉCUME CRUELLE ET RAMPANTE

Les ténèbres s’étaient répandues sur la terre, des ténèbres épaisses. Au milieu de la chaude saison de la moisson, alors que la nature était dans toute sa beauté et que les fermiers des environs de Combhaven se félicitaient entre eux de la splendeur du temps, l’orage arriva : une étrange teinte noire s’étendit sur le ciel, teinte métallique, chargée de tempête ; ce n’était ni un nuage ni plusieurs nuages, mais un obscurcissement général de la voûte du ciel. On eût dit un subit crépuscule en plein midi.

« Il doit y avoir une clipse, je pense, dit le vieux Jabez Long, le pêcheur, en contemplant les profondeurs du terrible horizon, où une ligne de teinte cuivrée établissait une étroite séparation entre la mer et le ciel.

— Une clipse, l’homme ! se récria son voisin ; comment cela serait-il ? Il n’y en a point d’indiquée dans l’almanach. À mon idée, c’est plutôt une punition du ciel qu’une clipse ; une punition contre les fermiers pour avoir mis le pain si cher à la dernière fête de Noël. Ce serait bien fait si leur blé était noyé avant qu’ils pussent le mettre à couvert. »

Il ne pleuvait pas encore. Mais, quand tout à l’heure la pluie se mettra à tomber, ce sera comme un torrent, pensait ce petit groupe de pêcheurs saisis de frayeur et réunis devant le cabaret du Son des cloches, au bout du quartier des pêcheurs de Combhaven.

« Regardez la mer, » s’écria Jabez en la montrant du doigt.

Il avait un singulier aspect, cet Océan, qui dans les beaux jours d’été ressemble à un lac d’émeraude diapré de nuances de pourpre. Ce jour-là, l’eau était d’un rouge foncé qui passait par intervalles à l’indigo ; les vagues se gonflaient, et la mer se soulevait comme un sein passionné qu’agiterait une profonde colère. Une blanche écume venait mouiller le sable, et, à chaque vague qui se retirait, un grondement se faisait entendre, semblable au bruit du tonnerre dans le lointain.

« Une mer en colère !… s’écria Jabez. J’espère que le jeune squire n’essayera pas de revenir de Clovelly par un temps pareil.

— Est-il allé à Clovelly ? » demanda Mike Durran, le plus jeune des deux hommes, tous deux déjà vieux cependant.

Ils avaient les cheveux gris, l’air rude, et paraissaient plutôt vieillis par les intempéries des saisons que par le nombre des années. Pour ces villageois, le temps s’était écoulé lentement, les hivers et les étés se traînant avec peine l’un après l’autre dans leur marche indolente ; pour eux, beaucoup de travail, peu de plaisir : on pourrait dire qu’ils avaient vécu au moins un siècle.

« Oui, il a mis à la voile hier matin, et il devait revenir aujourd’hui, lui, Jack et le garçon Peter. Ils n’ont pas assez d’expérience pour diriger comme il faut son grossier baquet ; je crains qu’il ne lui arrive malheur un jour ou l’autre.

— L’argent est rare pour lui, je crois, dit Mike.

— L’argent sera toujours rare tant que vivra le vieux squire, répondit Jabez. Il y a assez d’argent d’économisé et caché quelque part ; mais personne n’en verra jamais la couleur tant qu’il vivra.

— Oh ! certainement, » grogna Mike Durran.

Et, sur ce, un grognement général du petit groupe d’oisifs se fit entendre et fut comme un tribut accordé au squire.

« Il est dur pour tout le monde, dit Jabez.

— Plus dur par-dessus tout pour son propre sang, ajouta un autre. Sa dureté a conduit son second fils à la mer.

— Arnold ! dit Jabez. Ah ! un beau garçon, celui-là ! Je me souviens bien de lui ; il avait toujours une bonne parole pour chacun.

— Oh ! c’était bien le meilleur, dit Mike. Ce n’est pas comme M. Oswald : il ne parlerait pas à un chien ; il est tout concentré en lui-même et orgueilleux comme Lucifer ; et, pour la couleur de son argent, je ne l’ai jamais vue. »

Voilà bien ce qui vous fait descendre au dernier degré de l’impopularité, – ne vouloir pas ou ne pouvoir pas donner.

Il se fit alors un moment de silence dans la petite assemblée, et tous les yeux se portèrent dans la même direction, pour regarder un homme qui venait le long de la falaise, dont l’étroite saillie s’avance vers la mer en un dangereux récif et sépare cette partie éloignée du rivage de la petite ville proprette qui est établie, comme dans un nid, dans un repli des fertiles montagnes du Devonshire. De ce côté du promontoire se trouvaient le pittoresque village des pêcheurs, – rangée d’anciennes cabanes aux toits de chaume, adossées à la falaise, – et la populaire maison de réunion, le Son des cloches, vieille construction à toit peu élevé, avec des pignons en pente, de curieux arcs-boutants, et un plafond dont les poutres grossières dépassaient à peine la tête des plus grands des habitués.

La personne dont l’approche attirait l’attention générale était un homme d’un aspect quelque peu remarquable. Grand, aux épaules larges, avec une tête noblement posée sur un cou de gladiateur, des yeux noirs pénétrants, des traits hardiment accentués, le teint halé, la mâchoire inférieure carrée, les sourcils épais et fortement marqués, c’était un homme qui partout devait attirer l’attention. L’intelligence et la volonté avaient empreint leur sceau sur sa figure, et son allure était celle d’un homme habitué à commander ; ce personnage, d’un esprit supérieur, échoué pour la vie dans un pays tel que Combhaven, pouvait naturellement s’en considérer comme le roi.

Le costume du nouveau venu était celui des gros fermiers ; il portait une culotte courte, de gros bas gris tricotés et de solides souliers à boucles. Son seul caractère distinctif était une cravate blanche ; mais c’était un symbole qui marquait sa puissance et son autorité sur ce petit groupe de grossiers pécheurs. Mrs. Jakes, la cabaretière, qui se tenait sur le seuil de sa porte, écoutant les propos de ses habitués, fit une profonde révérence en voyant l’homme à la cravate blanche.

Joshua Haggard jouissait d’une grande influence dans la petite ville de Combhaven ; il était le surveillant principal des âmes de ses habitants, depuis miss Tremaine, la riche châtelaine de Tremaine-Place, jusqu’à la fille de cuisine du Son des cloches, qui se lavait une fois par semaine et qui, la figure encore rouge du vigoureux emploi de savon marbré et de la dure serviette de toile, allait au Petit-Bethel pour entendre prêcher M. Haggard. C’était sans doute sur le sexe féminin que Joshua avait le plus de puissance ; mais, comme il arrive le plus souvent que les hommes, lorsqu’ils vont dans un temple, le font pour plaire à leurs femmes, le Petit-Bethel se trouvait toujours rempli d’un foule compacte pendant les chaudes soirées d’été, tandis que le vicaire aux cheveux blancs de Combhaven débitait son monotone sermon orthodoxe aux enfants de l’école, à l’ouvreur des bancs, au bedeau et à la demi-douzaine de zélés fidèles de l’Église-Établie qui n’avaient pas trop mangé ni bu outre mesure au copieux et joyeux repas du soir.

Il y a cinquante ans, l’Église-Établie n’était rien à Combhaven, en comparaison de Joshua Haggard et du Petit-Bethel. La grande renaissance anglicane a sans doute réveillé de son sommeil cette vieille paroisse et lui a redonné la vie et la vigueur, en rejetant le Petit-Bethel au dernier rang ; mais, à l’époque dont il s’agit, Bethel dominait, et, dans l’opinion de Combhaven, se trouver sous la direction de Joshua, c’était tenir la droite voie du salut, en exceptant toutefois certaines vieilles familles, propriétaires du sol, et les plus aisés des fermiers, qui se cramponnaient à l’Église-Établie, comme des coquillages à la carène d’un navire, sans être beaucoup plus capables que les coquillages de raisonner leur foi. Ils restaient fidèles à l’Église d’Angleterre principalement parce que leurs pères avaient fait ainsi, et ils regardaient Joshua comme un méthodiste et un partisan de ce méprisable individu, John Wesley.

M. Haggard avait ses occupations temporelles et ses affaires dans la vie commune, de même qu’il avait sa profession spirituelle ; un homme doué de moins d’énergie et d’intelligence aurait difficilement mené aussi bien que lui les deux choses. Il avait hérité de son père ses occupations matérielles ; il s’était fait à lui-même sa position cléricale. Il n’avait pas reçu d’éducation dans un collège ; il n’était membre d’aucune assemblée de clergé. S’il suivait quelque autre lumière que la sienne propre, c’était assurément ce flambeau que John Wesley avait allumé près d’un siècle auparavant ; et cependant les partisans de Wesley auraient désavoué Joshua Haggard. De bonne heure, il avait commencé à prêcher dans les campagnes et avait fait sur ses auditeurs bienveillants une impression aussi grande qu’en faisait Whitfield dans les bois près de Bristol. Quand son père était mort réconcilié à la fin avec ce fils unique, il lui avait laissé son commerce et une respectable petite somme d’argent par-dessus le marché. Joshua se construisit une chapelle et, renonçant à ses prédications errantes, se fixa dans sa ville natale. Il appartenait plutôt à la classe des méthodistes primitifs, fondée par Vincent Bourne, qu’à toute autre secte ; mais c’était un homme d’un esprit plus original et d’idées plus larges que n’en ont d’ordinaire les prédicateurs méthodistes : il aimait à étudier les anciens auteurs puritains.

La boutique de Joshua Haggard était une des meilleures de Combhaven. Ostensiblement consacrée à l’épicerie, elle avait un comptoir pour la nouveauté, fournissait à ses clients la papeterie, et généralement procurait tout ce que l’on pouvait désirer à Combhaven, tirant la plus grande partie de ses produits de Barnstaple ou des docks inépuisables d’Exeter. Quelque enthousiaste que fût en religion Joshua, il ne négligeait jamais son commerce. L’ordre et l’attention étaient sa règle de conduite en affaires ; une honnêteté scrupuleuse le recommandait aux ménagères soigneuses. Il ne sortait de chez lui ni café falsifié ni sucre de qualité inférieure. Dire qu’un article quelconque venait de chez Haggard, c’était dire qu’il était le meilleur que l’argent pût procurer. Le thé mélangé de Haggard, à huit shillings, était un spécifique contre les maux de tête ; et pour les cataplasmes, dans les cas urgents, personne ne songeait à employer d’autre moutarde que celle de Haggard.

Joshua étant veuf depuis quelques années, l’élément féminin était représenté dans ses affaires par sa sœur, Mlle Judith, femme d’un esprit commerçant, ayant des habitudes frugales et économes, et une énergie aussi grande que celle de son frère. Elle avait le caractère de Joshua en ce qui concernait les choses mondaines ; mais elle manquait de ses hautes aspirations et de ses vues spirituelles. Chez elle, la piété était plutôt machinale, dépendant du nombre des offices auxquels elle assistait. Prenant la vie au point de vue ascétique, spécialement en ce qui regardait la vie des autres, elle retranchait continuellement quelque petite distraction, quelque plaisir intellectuel ou sensuel, comme étant « un piège ». Elle était la seule et despotique directrice de la famille et des serviteurs de Joshua. La famille consistait en un fils et une fille ; les serviteurs étaient une vigoureuse bonne à tout faire, un commis et un garçon qui portait les commandes en ville dans une voiture à bras ou dans un panier et qui de temps à autre commettait une maladresse, renversait un panier d’œufs ou brisait une bouteille de vinaigre.

La maison et le jardin de Joshua Haggard étaient toujours admirablement tenus ; sa boutique était un modèle d’ordre et de propreté. Sa vie était si sagement réglée, si sobre, si régulière, si honorable, qu’il paraissait être lui-même le plus grand exemple de cette sage vie chrétienne qu’il prêchait aux autres. Quand il lisait le premier psaume, de sa voix riche et sonore, sa congrégation pensait qu’il était bien l’homme dont « le bonheur est dans la loi du Seigneur et qui la médite jour et nuit.

« Et il sera comme un arbre planté au bord d’une rivière, qui donne ses fruits dans sa saison ; ses feuilles aussi ne se dessécheront pas, et il prospérera en toutes choses.

« Les impies ne sont pas ainsi… »

Ah ! avec quelle pieuse onction, avec quel sentiment triomphant de supériorité, avec quelle confiance, quelle sécurité contre la possibilité d’une sensation venant l’assaillir, Joshua Haggard récitait les versets accusateurs qui suivent !

Le ministre, comme on appelait Joshua à Combhaven, ne venait pas au Son des cloches pour boire ou se divertir. C’était le plus sobre des hommes ; sans s’abstenir absolument, à part un pot de petite bière à son dîner et à son souper, il buvait rarement autre chose que de l’eau. Il venait à la taverne du rivage pour exhorter et gronder. Mrs. Jakes s’était absentée de la chapelle les deux derniers dimanches, et cette infidélité au Seigneur était un fait qui méritait une enquête de la part d’un pasteur soucieux du bien de son troupeau.

« Les samedis soirs ont été si fatigants, répondit Mrs. Jakes à la grave remontrance de son pasteur. Les pêcheurs sont restés si tard et ont été si querelleurs ; c’est assez pour qu’on se sente fatigué et troublé le lendemain matin.

— Si vous étiez plus soucieuse du bien de votre âme que du gain impur, mistress Jakes, vous ne laisseriez pas les hommes rester assez tard pour vous fatiguer, ou boire assez pour devenir querelleurs.

— Ah ! soupira la cabaretière, en remuant tristement la tête, c’est un bonheur pour ceux qui ont de vertueuses occupations. Mon commerce m’est arrivé ainsi de ceux qui y étaient avant moi, et je suis obligée d’en supporter les conséquences.

— Abandonnez-le, si vous pensez qu’il soit une cause de péché, mistress Jakes ; abandonnez-le, si vous voyez qu’il conduise les autres au mal. Vendre à boire aux gens qui se livrent à la boisson, c’est en quelque sorte s’associer avec Satan ; fermez votre maison, ma chère femme, et mettez votre confiance en Dieu !

— Je le voudrais bien, monsieur Haggard ; mais comment affronterai-je le receveur des taxes, ou le marchand de bière, ou le régisseur du vieux squire, quand il viendra pour toucher mon loyer ?

— Avez-vous oublié Celui qui prend soin des petits oiseaux, mistress Jakes ?

— Ah ! monsieur, c’est bon pour les oiseaux, et encore ; j’en ai vu souvent tombés hors du nid, les pauvres petits ! Les oiseaux n’ont pas grande intelligence, et il est nécessaire que quelqu’un prenne soin d’eux. Mais je crois que la Providence veut que nous fassions par nous-mêmes et que nous agissions de notre mieux dans la position où nous sommes placés.

— Vous me rappelez le jeune homme de l’Évangile, mistress Jakes, lequel s’en allait tout triste parce qu’il était attaché à ses grandes richesses.

— Ce n’est pas aux richesses que je suis attachée, monsieur Haggard, c’est à mon gagne-pain. Le léopard pourrait tout aussi bien changer les taches de sa robe que moi cesser de servir le public ; et, s’il m’était possible de prendre un autre commerce, je risquerais de mécontenter mes voisins ; vous ne vous soucieriez pas de me voir ouvrir une boutique d’épicerie maintenant, n’est-ce pas, monsieur ? »

Joshua eut un sourire qui dénotait sa confiance en lui-même ; il savait que son commerce était établi sur des bases qu’on ne pouvait facilement attaquer. Beaucoup de capitaux, un jugement droit, une longue expérience, un travail incessant et la protection spéciale de la Providence : qui pouvait prévaloir contre cela ?

« Regardez, s’écria Jabez Long en sortant sa pipe de sa bouche et en désignant la ligne blafarde de l’horizon ; regardez, camarades, voici le Dauphin. »

Un morceau de voile blanche, rendue plus blanche encore par ce ciel de plomb, ressortait sur la surface de la mer. Tous les yeux se tournèrent de ce côté avec une anxieuse attention, de la frayeur même. Pauvre voile ! comme elle luttait, tantôt s’enfonçant et disparaissant, et tantôt revenant à la surface ! C’était comme une âme humaine luttant contre les eaux troubles de l’affliction et du péché.

Le vent s’était élevé depuis que Joshua était entré dans la cuisine aux dalles de pierre, pour faire ses sages remontrances à Mrs. Jakes ; c’était un vent impétueux qui venait de la mer en mugissant, balayait les fertiles montagnes et s’engouffrait dans les gorges boisées, tel qu’un esprit malin qui voudrait la ruine de l’humanité.

Mais le vent n’était pas encore à son maximum ; car, au loin sur les vagues, une ligne d’écume se montrait comme une blanche déchirure entre le ciel noir et la mer. Les pêcheurs savaient ce que cela voulait dire : un grain violent se préparait.

« Il aurait dû rester à Clovelly, dit Mike Durran. Ne faut-il pas être fou pour naviguer sur une semblable coquille, par ce coup de vent ? Elle sera engloutie par la mer, ou bien démâtée et jetée sur les rochers, où elle se brisera comme une coquille de noix, s’il n’y prend garde.

— Il est bon marin, n’est-ce pas ? demanda Joshua Haggard.

— Bon marin, oh ! c’est sûr ! S’il ne l’était point, il ne serait jamais capable de diriger le bateau comme il le fait avec une mer aussi houleuse. Il n’y en a pas de meilleur dans ce pays. Son frère et lui ont toujours soupiré après la mer ; mais, s’il n’en a pas trop pris cette fois, je ne suis qu’un Hollandais. »

Il y avait dans ces paroles une froideur qui étonnait M. Haggard ; mais la vie est peu de chose sur ces rochers, sur ces rives pleines de récifs, et un homme noyé de plus ou de moins ne fait pas grande sensation. Le jeune squire n’était pas sympathique à ces pêcheurs : il était réservé, et ceux-ci le trouvaient orgueilleux ; il sentait la contrainte et l’injustice de sa position comme fils d’un père avare ; il n’avait rien à donner à ses concitoyens, et il était jugé comme son père.

« Quoi ! s’écria Joshua, pensez-vous que ce bateau soit en danger ?

— Oh ! oui, en danger, répondit Jabez. Voyez ; le grain est tout au-dessus de lui ; je serais surpris que nous le voyions encore quand l’horizon s’éclaircira. »

Se rapprochant toujours de plus en plus du Dauphin, la ligne de blanche écume arrivait, suivie du vent et de la pluie. Encore un moment, et la trombe atteignait l’embarcation. On la vit s’abattre sur elle avec le premier souffle de la tempête !… Un instant après, la voile blanche disparut !…

« Elle n’y est plus, s’écria Haggard.

— Non ! le mât est emporté : il a été arraché comme une carotte ; rien ne peut la sauver maintenant ; elle sera jetée sur les rochers, et la mer se chargera du reste.

— Et vous restez là tranquillement, buvant et fumant, pendant que la vie de vos semblables est en péril, vous, des marins ?… »

Pendant ce temps, le grain qui avait accompli le sort du Dauphin était arrivé jusqu’à eux ; la pluie les aveuglait, et ils pouvaient à peine distinguer quelque chose du côté de la mer. Ce qu’ils pouvaient voir n’était pas encourageant, car les vagues gigantesques venaient se briser sur le rivage en mugissant et se dressant devant eux comme des monstres marins altérés de leur sang.

La plus grande partie de leurs bateaux étaient en sûreté, hissés sur le rivage au-dessus de l’embouchure d’une petite rivière qui se jetait dans la mer à une courte distance de la ville ; ils pouvaient donc facilement lancer leurs barques à l’eau ; mais auraient-ils osé affronter sur la mer le vent et la tempête ? Et, s’ils le faisaient, arriveraient-ils à temps ? Le Dauphin était poussé avec vitesse sur les récifs ; ne serait-ce pas hasarder leur vie inutilement ?

Les pêcheurs se regardèrent les uns les autres, puis regardèrent Joshua d’un air indécis ; il n’y avait pas un jeune homme parmi eux ; c’étaient plutôt des vieillards usés par le temps et la fatigue.

« Nous avons des femmes et des familles auxquelles nous devons penser, dit Durran ; elles sont d’un plus grand intérêt pour nous que le jeune squire.

— Et nous gagnerions tant à risquer notre vie pour ramener le Dauphin au rivage ! ajouta Jabez.

— Et vous regarderiez périr un de vos semblables ! » s’écria Haggard, terrifié de cette inhumanité.

Ils faisaient partie de son troupeau ! C’était à eux qu’il prêchait l’Évangile quelquefois le dimanche soir, l’abnégation personnelle, l’amour du prochain.

« Rien ne dit encore qu’ils périront, dit l’un d’eux.

— Il aurait dû rester à Clovelly, » dit un autre.

Joshua Haggard abrita ses yeux de ses mains et regarda du côté de la mer. La tourmente avait épuisé ses forces, quoiqu’il y eût encore de furieuses rafales ; la pluie, qui avait été poussée par le vent, s’était dissipée, et on pouvait voir le Dauphin comme un point noir sur la mer agitée. Entre l’embarcation et le rivage, une ligne de noirs rochers et d’écume moutonneuse indiquait les récifs allant d’un point à l’ouest de la baie dans la mer. C’était une étroite chaîne de rochers qui se trouvaient à découvert lors de la marée basse ; elle se terminait par un rocher plus large et plus haut que les autres, lequel montrait sa tête au-dessus des eaux même dans les plus hautes marées. À ce moment, la marée était basse, et de temps en temps toute la ligne des récifs pouvait s’apercevoir, tandis que les grandes vagues s’élevaient et s’abattaient ; au milieu de la blanche écume, ils apparaissaient noirs comme de l’encre ; et tout autour d’eux le flot se précipitait comme une cataracte.

Un peu vers l’ouest du Son des cloches et près des rochers était attaché un bateau unique ; c’était une ancienne chaloupe de vaisseau marchand, petite et vieille, mais cependant forte encore : elle pouvait être lancée à l’abri de la falaise dans des eaux presque tranquilles. Joshua jeta un coup d’œil vers la chaloupe, puis vers le Dauphin qui courait vite à sa perte.

« Je puis manier une paire de rames aussi bien que tout autre homme de Combhaven, dit-il ; prêtez-moi votre chaloupe et un rouleau de cordes, Jabez.

— Quoi ! vous allez lutter contre un vent semblable, maître Haggard ? s’écria Long.

— Je vais sauver la vie d’êtres humains, si je le puis, répondit Haggard. Celui qui marchait sur les eaux et apaisait les tempêtes sera avec moi.

— Non, maître ; nous irons à votre place, s’écria Jabez.

— Pour sûr, nous irons, » dit Durran.

Et il y eut un murmure d’assentiment dans le reste du groupe et un mouvement vers la petite embouchure où les bateaux étaient amarrés, tremblant et gémissant sous les coups de vent qui secouaient leur vieux bois vermoulu.

« Non, s’écria Joshua d’un ton décidé ; vous avez vos femmes et vos familles à soutenir. Les miens ne manqueront pas de ressources temporelles, si les flots m’engloutissent. Et, s’ils étaient sans argent, je les confierais à Celui qui règne sur la mer et la terre. »

Joshua courut vers la chaloupe et la poussa à l’eau, malgré les remontrances des pêcheurs, tous prêts maintenant à s’élancer au secours des naufragés.

« Aucun de vous ne viendra avec moi, cria-t-il avec cet ardent enthousiasme qui lui donnait une si forte influence sur son troupeau. Le Seigneur a confié ces existences à son serviteur ; et mes seules mains jetteront les cordes et manœuvreront les rames. »

Ils lui obéirent avec soumission ; mais, plus bas sur la plage, un bateau plus grand était prêt en même temps à être lancé en mer ; il n’était plus maintenant question de femmes et d’enfants à laisser aux soins charitables de la paroisse.

Joshua ne s’était pas trop vanté quand il s’était donné comme bon rameur : c’était un homme adroit dans bien des choses, un homme capable de dominer en tout. Le sort l’avait fait ministre dissident ; s’il en eût fait un soldat ou un marin, il n’aurait pas moins été au premier rang.

La tâche n’était pas facile. Pendant un faible parcours, il fut abrité par la falaise ; mais, quand il en fut éloigné, il sentit toute la fureur du vent qui s’acharnait sur lui. Il était encore à l’abri des vagues, grâce au récif qui faisait l’office d’une digue naturelle ; mais, comme les lames houleuses se choquaient sur les flancs et le sommet des rochers, elles produisaient une écume, bouillonnant comme dans une chaudière, et rendaient extrêmement difficile la marche de Joshua : le petit bateau était ballotté en avant et en arrière, et les rames ne pouvaient presque pas le faire avancer.

Joshua regarda derrière lui pendant qu’il luttait désespérément. Environ à cent mètres, il aperçut le Dauphin, qui peut-être n’était pas encore sur les brisants, mais dérivait un peu plus bas, en face du large rocher placé au bout du récif. L’équipage ne s’était pas encore abandonné au désespoir : quelque critique que fût la situation, les passagers, à l’aide d’une paire de petites rames qui se trouvaient toujours en réserve dans la barque, essayaient d’éviter le récif ; mais, voyant que c’était impossible et apercevant le vaillant petit bateau qui venait à leur secours, ils gouvernèrent vers un étroit passage qui se trouvait dans le récif et leur donnait la meilleure chance d’être emportés par les vagues sans périr sur les rochers.

Plus loin, sous le vent, ils pouvaient voir un bateau plus grand, conduit par six vigoureux pêcheurs, luttant contre le vent et la mer ; mais leur sort devait être décidé avant que ce bateau pût les atteindre : le petit bateau était leur seule chance.

Joshua ne lança qu’un coup d’œil ; et ensuite, avec une fervente prière aux lèvres, il mit toute son énergie à accomplir sa tâche.

« Le Seigneur est plus puissant que le bruit des mers, oui, certainement, plus grand que les puissantes vagues de l’Océan ! » s’écria Joshua.

Il n’était vraiment pas trop tôt. À peine arrivait-il à la hauteur de l’endroit où il avait aperçu le Dauphin quelques instants auparavant, que ce dernier fut jeté sur le roc : emporté au sommet d’une vague, il tomba sur la pointe du récif, et un seul choc détruisit ce vieux bateau de plaisance, peu solidement construit. Un moment après, deux formes humaines furent aperçues luttant dans l’écume près du récif, à demi étourdies par le choc et à moitié suffoquées par l’eau. Joshua recueillit l’un après l’autre dans la chaloupe ces deux êtres : le premier était le garçon Peter, le second Jack, le patron. Mais où était le jeune squire ?

Les yeux perçants de Joshua scrutèrent attentivement le ressac et les rochers, et enfin il l’aperçut : il était sur la partie la plus élevée du récif ; la vague n’avait pu le porter si haut, mais l’avait laissé sans doute gardant encore juste assez de vie pour grimper instinctivement au sommet du rocher. Comme tous les marins le savent, les vagues se succèdent avec une force et une hauteur différentes : c’est d’abord une série de vagues moyennes, puis quelques-unes plus hautes, et enfin deux ou trois qui surpassent tout le reste. Le jeune squire avait été jeté sur le récif par la dernière grosse vague de la série. Une grosse vague prochaine pouvait ou le submerger, ou l’emporter dans le tourbillon du reflux et lui arracher le peu de vie qui lui restait. Aller à son secours, c’était risquer de partager son sort ; mais aucun danger personnel ne pouvait empêcher Joshua de voler à son aide, quoiqu’il fût bien difficile d’arriver jusqu’à lui.

Débarquer sur le rocher n’était pas seulement extrêmement difficile, mais encore très périlleux pour la propre vie de Joshua aussi bien que pour celle des deux naufragés qu’il venait de recueillir. Ils étaient maintenant en quelque sorte revenus du choc qu’ils avaient subi, alors que, roulés par les immenses nappes d’eau, ils avaient presque entièrement perdu connaissance.

Le bateau restait bien abrité du vent par le récif ; mais le flux et le reflux des vagues rendaient plein de péril tout essai de débarquement.

Joshua remit les rames au patron et à son compagnon ; puis, se plaçant à l’avant du bateau, il se prépara à s’élancer sur le rocher. C’était un acte bien périlleux. À un moment, le bateau était au niveau, presque au-dessus du récif ; l’instant d’après, il était à plusieurs pieds au-dessous : si, en retombant avec le flot, l’avant de la chaloupe touchait le roc, ils étaient tous perdus ; si Joshua venait à glisser et que le pied lui manquât, sa mort était presque inévitable.

Mais la perspective de ce danger n’avait aucune influence sur Joshua et ne pouvait le faire reculer. Les textes de l’Écriture, qui lui étaient si familiers, se présentaient même en ce moment à son esprit, et, au milieu du mugissement des flots, il élevait sa voix vers Dieu. Et si la mort venait le surprendre dans l’accomplissement de cette bonne action ? Ce n’était qu’un plongeon dans le sombre fleuve qui sépare le chrétien de son éternelle patrie !

« Là, au sein de la gloire du Seigneur, couleront de larges rivières, d’immenses cours d’eau, où ne se verront ni galères à bancs de rameurs, ni hardis navires. Car le Seigneur est notre juge, le Seigneur est notre législateur, le Seigneur est notre roi. Il nous sauvera. »

Il pensait aux infortunés qu’il avait recueillis plutôt qu’à lui-même : le salut de leurs âmes n’était peut-être pas sûr ; ils étaient peut-être deux pécheurs non encore réconciliés avec leur Dieu.

« Ramez à tribord, s’écria-t-il. Bien ! Un coup ensemble !… En arrière ! »

À peine le dernier ordre était-il donné que Joshua s’élança sur le roc… mais un peu trop tard !… Il avait cependant bien calculé son élan ; mais les marins même les plus exercés auraient trouvé fort difficile de rester ferme sur ce bateau, ballotté comme une coquille au milieu de l’écume. Quand il se leva sur le bord du banc, il chancela en arrière, et, quoiqu’il se fût remis à l’instant même pour prendre son élan, le moment favorable était passé : au lieu de se précipiter avec une vague montante, ce fut avec une vague descendante ; il atteignit le rocher, mais non sur ses pieds. Il tomba lourdement sur le flanc du récif, meurtri et blessé grièvement ; avec ses doigts, il s’accrocha au roc et réussit, après une lutte acharnée, à gagner un endroit où il pouvait poser le pied. Il était sanglant et épuisé ; mais quelques mètres seulement le séparaient du but de sa tentative hasardeuse, quelques mètres bien difficiles à franchir. L’eau des vagues battait toujours le récif, et, bien qu’elles se brisassent avant de l’atteindre, il était au-dessus des forces de Joshua de pouvoir leur résister et se tenir sur ses jambes.

Deux fois elles lui firent perdre pied ; chaque fois, de ses mains ensanglantées il s’accrocha au roc et s’y tint jusqu’à ce que la vague fût passée et qu’il se trouvât en état de lutter encore.

Si le jeune squire avait retrouvé ses forces et sa connaissance, il aurait pu en quelques secondes se traîner assez loin pour échapper au danger d’être emporté par les flots, lors même qu’il se fût trouvé trop faible pour nager du côté du bateau, à travers les eaux tourmentées par le vent. Mais Oswald Pentreath n’avait pas vu le bateau. La vague qui l’avait jeté sur le sommet du rocher semblait lui avoir arraché la vie, et il restait là étendu, sous l’écume qui le léchait toujours, hors de toute autre atteinte que celle des plus grandes vagues.

Joshua était arrivé tout près de lui ; mais la période des hautes vagues était revenue. Avant qu’il eût pu l’atteindre, la première de ces gigantesques masses d’eau, poussées par le vent, s’élança contre le rocher. Une énorme montagne verte frappa le roc et se brisa en formant une masse d’écume qui rejaillit jusque sur le jeune naufragé. Elle n’était pas assez forte pour l’entraîner, mais le reflux fut assez fort pour le ramener en arrière. C’en était fait de lui, si Joshua, en ce moment même, n’eût lutté contre le courant. La vague l’entraînait ; Joshua résistait ; Joshua fut le plus fort ! Il parvint à amener Oswald au sommet du récif, puis à le mettre en sûreté à l’abri du vent.

Joshua héla les hommes de la barque, qui, dans la contemplation de cette scène, étaient allés à la dérive ; il leur cria de chercher à se rapprocher et de se maintenir pour le recueillir avec Oswald. Son intention était de se plonger avec le jeune squire encore inanimé, mais la vague suivante lui en évita la peine ; elle les emporta tous les deux du rocher et les jeta presque contre le bateau. Quelques secondes après, le patron et son compagnon hissèrent leur jeune maître sur le plat-bord et aidèrent Joshua à y monter. Dix minutes plus tard, la chaloupe avec son lourd chargement voguait près du rivage, au milieu des bruyants hourras poussés par les femmes et les enfants de pêcheurs, rassemblés pour regarder cette lutte terrible.

Joshua arriva sur la plage, portant son fardeau avec une aisance admirable, quoique Oswald Pentreath pesât un peu plus qu’une plume.

« Dites à Mrs. Jakes de faire un feu flambant, » cria Joshua, pendant que lentement il se dirigeait vers le Son des cloches.

Puis il réfléchit et dit :

« Je le porterai dans ma propre maison ; il y sera mieux, avec un meilleur lit, et il aura en outre ma sœur Judith, qui vaut un médecin. Que l’un de vous me donne un coup de main, et nous aurons bien vite monté la rue. »

La maison de M. Haggard se trouvait au commencement de la Grande-Rue, la seule rue de Combhaven, et n’était pas à plus de cinq minutes du Son des cloches. Une demi-douzaine d’hommes se précipitèrent, pour aider le ministre à porter son fardeau ; mais il demanda seulement au plus jeune de prendre M. Pentreath par les pieds, tandis qu’il le tenait lui-même par les épaules, et tous deux le portèrent ainsi facilement jusqu’à la rue au coin de laquelle s’élevait la maison de Joshua Haggard, qui avait vue sur la mer. C’était un cottage carré en pierres, auquel on avait ajouté d’un côté une boutique, de l’autre quelques pièces supplémentaires, et l’ensemble formait une construction de quelque importance. Il y avait un bon jardin, à l’ancienne mode des jardins utiles, et derrière le jardin un verger, sur la pente rapide d’une de ces montagnes qui mettaient Combhaven à l’abri du vent et de la tempête. Joignant la maison était une écurie, dans laquelle le ministre avait son vieux double poney, animal utile, qui menait Joshua ou l’épicerie avec une parfaite égalité d’âme.

Comme architecture, la maison de M. Haggard n’avait aucun droit à l’admiration. Il ne serait pas facile d’imaginer une construction plus ordinaire et dans laquelle l’utilité l’emportât plus complètement sur l’ornement. Mais, dans ce fertile pays dévonien, il y a partout une richesse de couleurs qui rend belles les choses les plus vulgaires, et, par un jour bien ensoleillé, la maison et le jardin de Joshua auraient pu faire un objet d’étude pour un Turner ou un Millais. Il y a aussi, heureusement pour les esprits humbles, une beauté dans la propreté et l’ordre ; et certes cette beauté existait au suprême degré dans la maison de Joshua, qui du reste en était fier. Les planchers étaient sans souillures, les murs sans une tache ; le vieux mobilier était reluisant, les vitres bien transparentes ; les vases de porcelaine étaient remplis de fleurs qui embaumaient l’atmosphère ; on voyait briller le garde-feu de cuivre et les garnitures de foyer. La fraîcheur et la propreté qui se montraient partout auraient charmé l’habitant d’un palais. La cuisine, avec sa rangée de brillantes casseroles de cuivre et de chaudrons en fer poli, soigneusement entretenus, mais pour la montre plutôt que pour l’usage ; le parloir, avec ses tables à ornements de cuivre, les chaises aux vastes dossiers, aux larges sièges de crin, aux pieds torses, avec un blason inconnu peint sur le dossier, rappelaient le riche et harmonieux ensemble d’ombres et de lumières d’une peinture hollandaise. Le large passage sablé, avec le plafond bas, les murs à panneaux et une vue du jardin à travers la porte ouverte, offrait une délicieuse perspective. Le grand parloir était un sanctuaire de fraîcheur et de repos, parfumé avec des feuilles de rose desséchées, des épices et de la lavande, – une pièce vraiment faite pour y sommeiller voluptueusement par la chaude après-midi du dimanche, oubliant le monde, et plus sûrement encore oublié du monde.

Judith Haggard accourut à la porte au moment où la foule entrait par la petite barrière de bois vert qui séparait de la rue l’étroite bande de jardin au devant de la maison.

« Quoi ? qu’est-il arrivé, Joshua ? » cria-t-elle, effrayée de voir ce corps inanimé.

On la mit sommairement au courant de la situation.

« Il y a un bon feu dans la cuisine, cria-t-elle ; portez-le là ! Noémi, allez aider Sally à descendre les matelas du lit inoccupé et une ou deux couvertures, avec un oreiller pour lui mettre sous la tête. Quoi ! Joshua, vous avez été aussi dans l’eau.

— Oui, Judith ; par la grâce de Dieu, j’ai eu le bonheur de les sauver.

— Hum ! murmura sa sœur d’un air indécis. Je souhaiterais que vous eussiez sauvé quelqu’un de meilleur qu’un rejeton de la famille du vieux Pentreath. »

Le vieux squire se tenait enfermé dans son domaine, n’allait jamais à l’église et ne donnait rien aux pauvres. Aussi tout Combhaven le regardait comme un suppôt de Satan, qui n’aurait pas besoin d’un enterrement chrétien avec la cloche et le livre saint, mais dont le corps serait emporté par son maître quand l’heure sonnerait.

Il circulait dans Combhaven une vague tradition d’après laquelle le squire dans sa jeunesse avait été un républicain et un partisan de Wilkes, avait participé aux excès et aux blasphèmes des moines turbulents de Medmenham, et était devenu dans sa vieillesse sordide et avare, pour contrebalancer la prodigalité et le gaspillage de sa jeunesse. Il y avait là un léger anachronisme ; c’est que le squire n’était pas assez vieux pour avoir connu John Wilkes dans sa gloire. Mais le fait restait que la jeunesse du vieux M. Pentreath avait été mauvaise et orageuse. Il avait gaspillé son bien en dissipations dont les gens de Combhaven parlaient à mots couverts, comme d’une chose que l’on ne pouvait ouvertement exprimer, telle que les vices de Commode ou d’Héliogabale, – des horreurs qu’il aurait fallu envelopper sous le voile d’une langue morte, ou qu’il fallait communiquer en un langage muet, par des hochements de tête, des haussements d’épaules ou quelque mouvement significatif des lèvres. Il avait emprunté sur hypothèque et gaspillé son argent en nuits d’orgie, passées à boire et à jouer, et les parcimonieuses économies de ces dernières années avaient été en quelque sorte nécessaires. Vingt ans auparavant, il devait avoir été pauvre, disait-on à Combhaven, avec cette certitude qui prend sa source dans une soigneuse étude des affaires de nos voisins ; mais les hypothèques avaient été payées vers cette époque, et ces vingt années devaient avoir rendu riche le vieux squire. Un homme qui possédait sept cents acres de terre cultivée, qui ne dépensait rien et ne donnait jamais rien, devait être devenu un Crésus dans son étroite sphère. Combhaven ne pouvait imaginer un avare plus riche, et on y considérait son avarice comme un mal public.

Quoique miss Judith Haggard regardât avec quelque peu de mépris cet être inanimé couché devant elle, la tête penchée, sur un des meilleurs matelas de la maison, elle ne s’employa pas avec moins de vigueur à le rappeler à la vie. Elle le frictionnait, le secouait, le frappait dans le dos et cherchait à ramener la chaleur dans ce corps inerte et à y retenir l’âme qui semblait vouloir s’échapper de son enveloppe mortelle, après la rude épreuve qu’elle venait de supporter.

Judith, sans avoir, pour se guider, les instructions imprimées de la Société humanitaire, entendait fort bien son affaire, et elle s’y prit si habilement qu’elle fit rendre au patient toute l’eau de mer qu’il avait avalée ; elle le tenait, à moitié assis, la tête appuyée sur ses genoux. Ses efforts furent couronnés de succès ; les paupières alourdies se levèrent lentement ; les yeux gris foncé du naufragé regardèrent tour à tour chacune des figures inquiètes qui l’entouraient, avec une expression de vague étonnement, et un soupir s’échappa de ses lèvres entr’ouvertes.

« Dieu soit loué ! s’écria Joshua d’un son solennel.

— Cela a pris vingt minutes à la pendule de grand-mère, » dit Judith, jetant un coup d’œil sur cette autorité, vieille pièce d’horlogerie marchant huit jours, qui était dans une boîte d’acajou et que surmontaient trois personnages de cuivre ; c’était une pendule où quelques signes mystérieux devaient indiquer le cours du soleil, de la lune, des étoiles, les mois et les semaines, mais qui, de mémoire d’homme, n’avait jamais été juste.

Jusqu’alors, à part quelques chuchotements de ceux qui étaient un peu à l’écart, le silence avait régné dans la pièce, mais les yeux d’Oswald Pentreath, en s’ouvrant, semblèrent donner un signal qui délia la langue de chacun.

« Ma foi ! je suis content qu’il en soit revenu, dit confidentiellement Long Jabez à son voisin, qui était son camarade favori, Michael Durran ; mais je préfère que le ministre l’ait sauvé, et non pas moi.

— Pourquoi cela, camarade ?

— Ne le savez-vous pas ?

— Non !

— Quoi ! je vous croyais trop fort sur les proverbes pour ne pas savoir celui-là.

— Lequel donc, mon brave ?

— Eh ! qu’il n’arrive rien de bon d’aller au secours d’un homme qui se noie. Vous retirez un homme de l’eau au péril de votre vie, n’est-ce pas ?… Oui !… Eh bien, cet homme doit vous faire du mal ! On ne peut éviter cela. N’y a-t-il pas, camarade, un proverbe qui se dit partout :

« Save a stranger from the see

And he’ll turn your enemy[1] ? »

Le plus grand tort fait au ministre lui viendra de ce jeune homme ! Ceux qui vivront assez pour voir cela pourront se rappeler mes paroles. »

Dans son animation, il avait élevé la voix, et ses paroles furent entendues de Joshua, qui se tenait en face de lui.

« Je savais que vous étiez un ignorant, Long, dit Joshua en se tournant vivement vers le naïf pêcheur ; mais je ne pensais pas que vous fussiez fou par-dessus le marché !

— C’est vrai, comme le soleil et la lune, maître Haggard. Prenez garde à ce jeune homme ; il ne peut éviter de devenir votre ennemi !

— Parce que je lui ai rendu le plus grand service qu’un homme puisse rendre à son semblable ? C’est une absurdité ! je suis honteux d’une telle folie.

— Ceux qui connaissent le proverbe savent que c’est vrai, dit Long en grognant.

— Allons, mes amis, dit Joshua, qui méprisait trop une telle sottise pour discuter plus longtemps ; M. Pentreath est très bien, vous le voyez ; vous pouvez vous retirer et nous laisser l’installer aussi confortablement que possible ; plus nous lui donnerons d’air, mieux il s’en trouvera.

— Comment ! vous ne vous êtes pas encore changé, Joshua, dit Judith ; si vous n’attrapez pas de rhumatismes après cela, j’en serai surprise. Un homme a besoin de prendre des précautions quand il a vu passer son quarante-cinquième anniversaire. »

Les pêcheurs se retirèrent lentement ; et le jeune squire fut laissé avec Judith et son frère. Noémi Haggard et Sally, la servante, avaient été renvoyées de la cuisine pendant qu’on opérait la résurrection du noyé ; elles attendaient au dehors dans le passage, avec une fiévreuse curiosité ; Noémi tremblait un peu et serrait le bras robuste de Sally.

« Lâchez-moi, miss, s’il vous plaît ; vous me faites mal, dit Sally à la fin, comme l’étreinte devenait trop forte.

— Je vous demande pardon, Sally ; je suis si anxieuse.

— Il n’y a pas à être anxieuse, miss. Il est noyé et bien mort, le pauvre jeune homme, et not’maître perd sa peine. Avez-vous vu comme ses lèvres étaient bleues ? à peu près autant que ma robe du dimanche.

— Oh ! Sally, j’espère qu’il n’est pas mort.

— Seigneur !… Miss, ce n’était pas un bien grand malheur ! Ils ne valent pas grand’chose ces Pentreath ! »

Les pêcheurs étaient sortis par une porte qui ouvrait de la cuisine sur le jardin ; Noémi et la servante restèrent donc dans l’ignorance du succès obtenu par les soins de Judith. Noémi avait été trop bien élevée pour penser à ouvrir la porte de la cuisine, à l’ouvrir même le moins possible, lorsqu’on lui avait dit de se tenir à distance. Il y avait certainement de l’affection dans la famille de M. Haggard ; mais l’affection s’y trouvait en quelque sorte à l’état d’élément latent, et la règle la plus ostensible était la crainte. Depuis leur plus tendre enfance, Noémi et James avaient regardé leur père comme le seul terrible pouvoir au monde ; ils l’aimaient et étaient fiers de lui, mais leur affection était réservée, et à leur fierté de posséder un tel père se mêlait un sentiment respectueux qui n’admettait aucune familiarité. Ils n’avaient jamais sauté sur ses genoux ni dévalisé ses poches. La plus large condescendance qu’il accordât à ses enfants, c’était de leur permettre de se tenir auprès de sa chaise les après-midi du dimanche, entre l’heure du dîner et celle de la chapelle, et de lui entendre raconter l’histoire de Joseph et de ses frères, ou celle de ces enfants qui se moquaient de la tête chauve du prophète ; sa voix pleine et sonore ajoutait encore à la solennité du langage de la Bible.

Pendant que Noémi et Sally prêtaient, mais en vain, l’oreille pour saisir le moindre bruit à travers la solide porte de chêne, la porte s’ouvrit soudainement, et Joshua parut, portant dans ses bras un corps soigneusement enveloppé. C’était Oswald Pentreath roulé dans des couvertures.

« Allumez du feu dans la chambre de réserve, » Sally, cria Judith.

Et la fille courut chercher du bois, pendant que Joshua montait difficilement avec son fardeau. La chambre de réserve de M. Haggard n’était pas souvent occupée ; et il aurait pu tout aussi bien employer cette chambre pour son utilité personnelle, en faire un cabinet de travail ou une bibliothèque. Mais, dans l’opinion de Judith, il était nécessaire qu’une maison respectable eût une chambre à coucher disponible, et elle mettait son orgueil à tenir cette pièce dans un ordre parfait, avec un certain luxe, et même imposait pour cela quelque sacrifice aux chambres habitées. Ainsi, tandis que le lit à quatre colonnes unies de Joshua était de bois peint, avec des rideaux de perse lavés et un grossier couvre-pied tricoté, le lit de la chambre de réserve avait des colonnes torses et une corniche ouvragée avec une grande quantité de franges et de basin festonné, des porte-montres faits de morceaux de soie et une courte-pointe du même travail industrieux, le tout un peu fané, il est vrai, mais encore fastueux, dont le satin et le brocart étaient des morceaux choisis que miss Patterson, la couturière, avait donnés à sa cousine germaine, Mrs. Marthe Haggard.

La table de toilette dans la chambre de réserve était un meuble ouvragé, avec de nombreux tiroirs, une glace ovale et de légères traces d’une ancienne dorure effacée sur la peinture vert pâle ; cette table de toilette avait évidemment orné, dans son temps, une chambre plus vaste.

La descente de lit était de Bruxelles, ou bien de Hollande, bordée et frangée par Judith elle-même. Le garde-feu en cuivre, à jour, le foyer également en cuivre, étaient l’objet de l’admiration de toutes les connaissances femmes de Judith, qui venaient dans la chambre de réserve retirer leur chapeau pour le thé ou pour la promenade faite ensemble dans l’après-midi. On y voyait des tasses et des soucoupes de Swansea, reliques d’un vieux service, sur l’étroite cheminée, et, comme ouvrages d’art, des tableaux à l’aiguille dans des cadres ovales, sur les murs, – Adam et Eve dans le jardin, et la rencontre d’Isaac et de Rebecca.

C’est dans cette chambre que M. Pentreath devait reposer, enveloppé jusqu’à la suffocation dans ses couvertures, plus réchauffé encore par le brandy et l’eau chaude, et invité à dormir. Ses vêtements seraient séchés et lui seraient apportés, lui dit-on, le soir avant la nuit ; un messager serait envoyé à son père pour lui annoncer qu’il était sauvé, ce à quoi le jeune squire avait répondu, dans un demi-assoupissement, qu’il n’était pas besoin de se donner tant de tourments, son père devant être peu inquiet sur son compte.

« Je suis fâché pour le Dauphin, dit-il ; et je pense que j’aurais aussi bien fait de m’en aller avec lui pendant que j’y étais. »

M. Haggard lui reprocha doucement, mais gravement ces paroles.

« J’aime à croire que vous ne parleriez pas ainsi, si vous étiez entièrement revenu dans votre bon sens, monsieur Pentreath, dit-il.

— Mais qu’ai-je besoin de vivre ? Pensez-vous que je tienne beaucoup à la vie ? répondit le jeune squire avec insouciance.

— Nous pouvons tous rendre notre existence bonne, pour nous-mêmes et pour les autres, si nous suivons le droit chemin et si nous obéissons à une bonne direction, répondit Joshua.

— Ah ! vous voulez dire en priant et en prêchant ! Ceci en dehors de ma sphère.

— Je reviendrai causer avec vous quand vous aurez dormi, dit Joshua, choqué par ces paroles de réprouvé, et je vais dire une courte prière avant de vous quitter. »

Le ministre s’agenouilla à côté du lit et prononça à haute voix une de ces prières qu’il savait si bien rendre expressives. Oswald souleva ses paupières alourdies et considéra cette tête placée au niveau de la sienne, tête rayonnante de foi et d’enthousiasme. Il pensait peut-être plus à l’homme qu’à la prière pour ce pécheur égaré dans les ténèbres ; mais il était impressionné. Jusque-là, il avait pensé que Joshua était une langue dorée, aux paroles mielleuses, faisant marcher ses affaires en affectant une grande piété. Pour la première fois qu’il se trouvait face à face avec lui, il se sentait ému d’étonnement et même de respect.

Après avoir dit sa prière, Joshua alla changer ses vêtements, qui s’étaient séchés sur lui. Lorsqu’il eut fini, l’heure du thé était arrivée, et toute la petite famille, selon l’habitude de toute l’année, s’était réunie autour de la table, dans le parloir, où tante Judith, portant la robe et le bonnet qu’elle mettait dans l’après-midi, était assise devant le plateau à thé d’acajou, versant le thé d’une théière en porcelaine à fleurs, basse et carrée, laquelle contenait un liquide doux, nullement excitant, et toujours de la même force et de la même couleur. Il ne faut pas supposer que la maison de M. Haggard manquât de la théière en argent, signe de vraie respectabilité. Tante Judith avait une boîte bien garnie de bonne vieille argenterie, enveloppée dans du drap et placée en sûreté sous son lit, retraite d’où les trésors de famille ne sortaient que dans les occasions solennelles.

Cette réunion de l’après-midi dans le parloir de M. Haggard était assez triste. Judith avait toujours vécu avec l’idée fixe que la gaieté, les rires et toutes les bagatelles qui amusent la joyeuse jeunesse étaient autant de pièges et de trappes imaginés par l’infatigable ennemi de l’humanité. Elle était, elle, heureusement exempte de ces faiblesses, souriait rarement, sauf de ce sourire invariable qu’elle gardait pour les salutations au sortir de la chapelle. Lorsqu’elle prenait le thé en société d’amis, elle suspectait du mal dans chaque élan inconsidéré de gaieté chez les jeunes gens de sa connaissance. Une judicieuse éducation et des reproches à propos (je veux dire par là à tout propos) avaient rendu Noémi presque aussi sérieuse que sa tante ; mais James, plus jeune que sa sœur de quatre ans, ne se laissa pas dompter aussi facilement. Noémi avait eu dans sa vie peu d’occasions de sourire ou de plaisanter. James plaisantait avec chaque vaurien et chaque polisson de Combhaven ; il était souvent en retard pour le thé et causait des désagréments à la laborieuse Sally par le passage de ses bottes sales, qui laissaient partout des traces sur les briques rouges de la cuisine.

« L’ordre et la propreté sont exclus de tout endroit où se trouve James, » remarquait tante Judith d’une manière vindicative.

Ils avaient tous pris place ce jour-là à la table à thé, quand Joshua descendit vêtu de son excellent vêtement noir, avec une cravate de batiste fraîche, et ressemblant à un évêque, à ce que trouvait Judith, qui le regardait avec admiration. Son frère était le seul objet de l’amour et de la vénération de Judith. Elle n’était pas démonstrative et rarement le gratifiait ou le fatiguait de quelque expression affectueuse ; mais depuis son enfance elle avait comme un culte pour lui ; elle avait travaillé pour lui, cru en lui, et son esprit simple l’entourait d’un dévouement qu’un frère rencontre rarement. Cette affection, comme tous les sentiments intenses, n’était pas sans un mélange de jalousie. Judith, et c’était son espoir, aimait à voir les premiers regards de son frère, à recevoir ses plus chaleureuses félicitations et à se tenir toujours le plus près possible de lui. Elle aurait été blessée si elle eût pensé que ses propres enfants pouvaient lui être aussi chers qu’elle.

Il se peut que la femme de Joshua, qui reposait sous les marguerites dans le cimetière de la paroisse depuis dix ans, eût langui quelque peu dans l’ombre du foyer domestique, rejetée dans l’obscurité par la figure plus imposante de sa belle-sœur ; mais, s’il en avait été ainsi, il est certain que Mrs. Haggard ne s’était jamais plainte. Elle avait aimé et honoré son mari, loué ses vertus, et avait été pleine de gratitude pour la grave tendresse qui protégeait et entourait son existence monotone. Elle était entrée dans la maison de son mari avec une douceur tranquille, et elle avait disparu de la vie avec autant de calme quelle y était venue ; aucun élan de jalousie, aucun désir de dominer n’avaient jamais allumé la fatale étincelle de la discorde domestique.

« C’était une pauvre créature inoffensive, disait Judith, en manière de douce approbation, et elle remplissait son devoir envers mon frère. Je ne cache pas que je me suis toujours demandé ce que Joshua pouvait trouver à admirer en elle ; mais plus un homme a d’esprit, plus facilement son imagination est satisfaite, et une figure de poupée semble faire aussi bien qu’une autre, si elle est blanche et rose. »

Le teint blanc et rose qui, dans l’opinion de Judith, avait constitué le principal attrait de Mrs. Haggard aux yeux de son mari, ne s’était pas transmis à la fille de M. Haggard. Noémi avait le teint olivâtre de son père, des cheveux noirs, des sourcils épais et des yeux noirs. C’était une jeune fille sur laquelle les avis étaient partagés. Quelques personnes de Combhaven la déclaraient ordinaire, parce qu’elle manquait de ce teint frais et blanc qui était essentiel à la notion de beauté telle qu’on la concevait à Combhaven. Mais drapez ce corps grand et svelte dans la robe flottante de Cléopâtre, mettez un bandeau d’or autour de ces cheveux d’un noir de corbeau, sur ce front large peu élevé, et vous aurez une image de la fille de Ptolémée, aussi pure qu’un peintre l’a jamais représentée sur la toile ou un poète dans ses vers. Combhaven n’appréciait pas le type de beauté de Cléopâtre, et on y parlait de Noémi avec une pitié protectrice, comme d’une jeune fille qui aurait dû être beaucoup plus belle, ayant une mère aussi jolie.

« Père, commença gravement Noémi, quand Joshua se fut assis et que sa tasse et sa soucoupe lui eurent été servies, votre vie n’était-elle pas en danger pendant que vous sauviez M. Pentreath ?

— Ma vie était sous la garde de mon Maître, Noémi, tout aussi bien que maintenant.

— Quoi ? quand vous glissiez sur ce rocher glissant ? demanda James, dont l’esprit était positif et qui précisément venait de revenir d’une course pour affaires dans une ferme éloignée, juste à temps pour apprendre l’héroïsme de son père.

— J’étais aussi en sûreté que Daniel dans la fosse aux lions, ou que Shadrach, Meshach et Abednego dans la fournaise ardente, répondit Joshua.

— Je n’aurais pas la même confiance, dit James, qui se mit à argumenter (James aurait discuté avec un évêque). Je ne me jetterais pas avec confiance, même si j’étais vous, au milieu des lions affamés, parce que Daniel eut la force d’en sortir si aisément. Voyez les premiers chrétiens dans l’amphithéâtre romain ; ils ne furent pas aussi heureux que Daniel ; ils furent bien dévorés, chair et os.

— Combien de fois devrai-je vous dire, James, que de tels arguments sont irrévérencieux ? » lui demanda son père d’un ton de reproche.

Noémi prit la large et vigoureuse main de son père et la baisa.

« Comme vous êtes bon, père ! comme vous êtes brave et généreux ! dit-elle avec un élan de sentiment. Tous ces pêcheurs étaient là, et vous seul, un homme de terre, avez été prêt à secourir celui qui se noyait !

— Ma chérie, je n’ai eu qu’à donner l’exemple, et ces pauvres gens étaient prêts tout aussi bien que moi : ils étaient apathiques plutôt que lâches ; ils étaient lents à entendre l’appel du devoir, mais ne refusaient pas d’affronter le danger. Quant à être un homme de terre, je me suis trouvé dans ma jeunesse presque autant sur la mer que sur la terre.

— Quand vous pouviez passer votre temps sur un bateau, au lieu de vous occuper de vos affaires au rivage, dit tante Judith, vous étiez presque aussi paresseux que James, et ce n’est pas peu dire.

— J’aime la mer, dit Noémi. La première chose que je puisse me rappeler est l’eau arrivant jusqu’à mes pieds et l’odeur des algues marines, et les rochers verts et glissants, et le flot mugissant. J’aime beaucoup la campagne avec ses bois, ses montagnes, ses vallées vertes et profondes, où le sol en avril ressemble à un tapis de primevères, et le communal de Matcherly, tout brillant de joncs dorés ; mais, quelque beau que soit tout cela, la mer est encore mieux. On dirait que la mer est vivante et que la terre est muette et morte.

— Je présume que vous n’auriez pas moins aimé la mer, si elle avait englouti votre père aujourd’hui, » remarqua Judith avec aigreur.

C’était peut-être pour se venger du petit élan d’affection avec lequel Noémi avait récompensé la belle action de son père ; la jeune fille n’était pas toujours aussi démonstrative.

« Oh, tante ! s’écria Noémi sur un ton de reproche, pensez-vous que j’aurais pu regarder la mer sans désolation, si elle m’avait tué mon père ?

— Je ne sais pas ; mais je suis sûre, répondit sa tante, que, lorsque les jeunes filles sont aussi fantasques que vous l’êtes, il n’y a pas à compter sur elles. »

Les grands yeux noirs de Joshua se fixèrent sur sa sœur avec un air de sévère désapprobation.

« Fantasque ! répéta-t-il ; j’espère que personne n’est fantasque dans ma famille ; mes enfants ont été élevés de façon à avoir un esprit raisonnable et ferme dans le droit chemin.

— Je voudrais bien que nous eussions été élevés à avoir plus de variété dans les repas, dit James, en laissant l’empreinte d’une belle rangée de dents sur sa quatrième tartine de beurre. Être au vert, c’est une très bonne chose dans son genre ; mais du pain, du beurre et de la verdure toutes les après-midi, c’est un peu trop d’une même bonne chose ; il me semble que je deviendrai un Nabuchodonosor avant la fin de l’été.

— La laitue est bonne pour votre sang, mon garçon, dit Judith.

— Elle est aussi salutaire pour votre corps que le sensuel désir d’une chère délicate est malsain pour le bien de votre âme, ajouta son père.

— Est-ce que c’est un péché, mon père, demanda l’audacieux James, de manger des crevettes, parce qu’elles ne valaient que quatre pences le quart cette après-midi ? Il y a bien des péchés de ce genre qui courent la rue.

— Si vous n’aviez pas grogné, j’aurais pu vous donner des crevettes pour le thé de demain, dit Judith ; mais, après vos méchants murmures, je n’en ferai rien. »

James fit une grimace derrière sa tartine ; il n’avait pas une foi bien grande dans les bonnes intentions ainsi annulées de sa tante Judith.

« Elle a toujours des intentions qu’elle n’exécute jamais, avait-il l’habitude de dire. Si réellement elle voulait nous donner quelque chose de bon, elle le ferait au moins une fois par hasard, au lieu de toujours nous raconter comment elle avait l’intention de le faire si nous ne l’avions pas offensée. »

Quand les tasses furent vides et que James eut réduit à néant la pile de tartines de beurre, Joshua profita de l’occasion pour faire un sermon, dans lequel il montra à son fils le tableau des défauts de sa jeunesse comme reflétées dans un miroir. Il prit pour texte les paroles du Sage disant qu’ « un cœur content est une fête perpétuelle ». Il dépeignit le péché de gourmandise, l’amour des mets savoureux qui fit perdre à Ésaü son héritage et la bénédiction de son père, puis il tomba dans les lieux communs sur les devoirs de la reconnaissance, sur l’action de grâces volontaire et les louanges à un Créateur bienfaisant.

Il y avait dans ses discours une véritable éloquence ; mais c’était de la graine jetée sur un chemin pierreux avec James, pour lequel de telles exhortations pouvaient avoir perdu un peu de leur puissance, à cause de leur retour trop fréquent.

« Tout ce bruit pour un plat de crevettes ! » pensait James.

Et il désirait que son sort eût été jeté sous un autre toit que celui d’un disciple de Whitfield et de Wesley.

CHAPITRE II

LE CERCLE DE LA FAMILLE

Oswald Pentreath dormit du sommeil de l’épuisement dans le silence de la chambre de réserve. Judith avait baissé les jalousies et tiré les rideaux de basin ; l’obscurité d’un crépuscule d’été régnait dans la chambre, imprégnée d’une odeur de lavande. Quand Oswald ouvrit les yeux, le crépuscule existait aussi bien au dehors qu’au dedans, et il faisait à peine assez clair pour qu’il pût s’habiller avec les vêtements qui lui avaient été préparés, vêtements qui appartenaient pour la plupart à Joshua, les siens n’étant pas encore assez secs pour qu’il pût les mettre. Il se plongea le visage et la tête dans un bassin d’eau de source et s’arrangea le plus convenablement possible dans les habits du ministre, lesquels étaient beaucoup trop larges pour sa frêle nature. Il était encore étourdi du rude choc que lui avaient fait éprouver le vent et les vagues ; il était incertain sur les détails de son accident, mais il avait conscience que Joshua l’avait préservé de se noyer et que le Dauphin était perdu.

« Pauvre petit bateau ! se dit-il tout triste. Il se passera longtemps avant que je puisse en avoir un autre. Pauvre vieux petit Dauphin ! mes plus heureux jours se sont écoulés à son bord ! »

La maison était très tranquille au moment où il descendit avec timidité, comme dans un lieu où il n’était pas tout à fait sûr d’être bien accueilli. Même l’homme qui lui avait sauvé la vie pouvait le considérer comme un importun, maintenant que le danger était passé. Il descendit doucement l’escalier sombre, s’arrêta dans le passage et regarda autour de lui, ne sachant dans quelle chambre il fallait entrer. Il existait une porte de chaque côté du passage ; celle de gauche était entr’ouverte ; il l’ouvrit doucement et regarda à l’intérieur de la pièce, s’attendant à y trouver le ministre et sa famille réunis dans la demi-obscurité.

C’était l’heure où se fermait la boutique et Joshua et sa sœur étaient tous deux occupés. Les gens de Combhaven avaient la manie de toujours courir chercher quelque chose d’indispensable juste au dernier moment, avant que les Volets fussent entièrement mis ; cette dernière heure du soir était quelquefois le moment le plus affairé de la journée et réclamait l’énergie sereine de M. Haggard, de son commis et de sa sœur. Pour certaines raisons qui lui étaient personnelles, Joshua avait élevé sa fille en dehors des affaires, faveur qui avec Judith était devenue une pierre d’achoppement.

« Je sais bien qu’elle serait plutôt un embarras qu’une aide dans la première année, remarquait celle-ci, et il faudrait me déranger de mon travail pour lui enseigner le commerce ; mais cependant je tiendrais à ne pas conduire une jeune fille à la paresse.

— Dieu la préserve d’être paresseuse ! répliqua Joshua ; mais vous pouvez, je crois, lui trouver assez d’occupations dans la maison, sans la mettre derrière le comptoir pour que tous les jeunes gens de Combhaven viennent faire connaissance avec elle, sous le prétexte d’acheter un cahier de papier à lettres ou un bâton de cire à cacheter.

— Dieu me bénisse ! se récria Judith ; je ne savais pas que nous avions dans la famille une beauté telle qu’elle pût attirer tous les jeunes gens après elle.

— Je n’ai point parlé de beauté, Judith, répondit gravement Joshua d’un ton de reproche.

— J’avais seize ans lorsque je vins dans la boutique, dit Judith ; mais je suis heureuse de dire que je sus tenir les hommes à distance aussi vite que je sus peser une once de thé. Cependant, si vous avez vos intentions sur Noémi, je serai la dernière à m’y opposer.

— Je n’ai aucune intention, répondit l’imperturbable Joshua ; mais je ne veux pas que Noémi se mêle du commerce.

— Et quand je serai dans la tombe, la boutique pourra, je présume, aller à sa ruine.

— Je ne vois pas cela. James héritera du commerce ; et j’espère qu’il pourra trouver une femme travailleuse et intelligente pour le seconder comme vous m’avez secondé, Judith, ajouta le ministre d’un ton plus doux.

— Son intelligence et son industrie réunies ne serviront pas beaucoup à James, à moins qu’elle ne soit élevée dans le commerce de l’épicerie et qu’elle n’apprenne à reconnaître la qualité des indiennes et des calicots, répliqua Judith d’un ton décidé.

— Alors, espérons que la Providence donnera pour femme à James la fille d’un entrepositaire général, » répondit Joshua.

La discussion s’arrêta là ; mais il restait dans l’esprit de Judith un ressentiment caché, à la pensée que son frère faisait de sa fille une lady. Ces saintes femmes de la dernière génération étaient portées à regarder avec un œil de jalousie les tendances à s’élever de leurs nièces. Ce qui avait été assez bon pour elles, arguaient-elles avec une certaine raison, devait être assez bon pour celles qui venaient après elles. Il y a cinquante ans, un puissant élément conservateur dominait à Combhaven, et le conservatisme y signifiait stagnation.

Oswald Pentreath regarda dans le parloir non encore éclairé et ne vit rien qui pût augmenter ses craintes. Une jeune fille, grande et svelte, aux cheveux noirs, aux sourcils épais, se tenait debout à la fenêtre ouverte, regardant avec distraction dans la rue du village, à travers une rangée de giroflées et de résédas qui ornaient le bord de la fenêtre. Un garçon de quinze ans environ, à cheval sur sa chaise, se penchait aussi en sûreté, ayant le coude sur la table.

« Dans 74 combien de fois 9 ? Allons, il doit y être six fois ; ce n’est pas un chiffre trop faible, murmurait ce jeune écolier ; peut-être bien y est-il sept fois. Il y a 7 fois 10 dans 70 ; par conséquent, en retirant une unité à chacune de ces dizaines, on trouve que 7 fois 9 donnent 63, et, en ajoutant encore 1 fois 9, on aura 72, ce qui fait que dans 74 il y a 8 fois 9 et deux unités en plus. J’aime à croire que l’homme qui inventa l’arithmétique a fait une mauvaise fin, n’est-ce pas, Noémi ?

— Pourquoi, James ? demanda Noémi, dont la pensée était absente.

— Mais songez donc à toutes les misères qu’il attira sur l’humanité ! S’il n’y avait pas d’arithmétique, il n’y aurait pas de journal ni de grand-livre ; et, s’il n’y avait pas de livres de commerce, personne ne ferait de dettes. C’est le numéro un. En second lieu, s’il n’y avait pas d’arithmétique, il n’y aurait pas d’usure, car les prêteurs d’argent ne pourraient calculer les intérêts. À mon avis, l’homme qui inventa les chiffres fit une aussi grande faute qu’Eve lorsqu’elle mangea la pomme. C’est en comptant son peuple que l’esprit de David se troubla, si vous vous le rappelez ; la condamnation de la Bible contre les chiffres !

— Puis-je entrer ? » demanda Oswald doucement.

Les jeunes gens élevés il y a cinquante ans dans les villages reculés étaient disposés à la timidité. Ils n’étaient pas doués de cette placide assurance en leur propre mérite et de ce calme dédain pour les autres que possède avec tant de distinction notre jeunesse d’aujourd’hui.

« Oh ! s’écria Noémi avec un tressaillement, c’est M. Pentreath. Entrez, s’il vous plaît, monsieur ; mon père sera heureux de vous voir mieux.

— À part un mal de tête, je me sens aussi bien que je l’ai jamais été, miss Haggard. Mais, sans votre père, je serais couché au fond de la mer ; je voudrais le remercier de sa bonté.

— Je ne crois pas que mon père désire être remercié, dit Noémi. Il regarde tout ce qui est arrivé comme l’œuvre de la Providence ; mais si vous souhaitez lui parler ?… et elle s’avança en hésitant un peu… il va venir pour les prières et le souper dans un instant, et je suis certaine qu’il sera charmé de vous voir. »

Oswald se dirigea vers la fenêtre et regarda les giroflées et le point de vue qui laissait apercevoir une partie de la baie, au delà de l’angle d’un jardin sur le versant de la montagne. En face de la maison du ministre, il y avait des terrains libres avec une rivière courant entre deux routes qui faisaient une fourche à l’entrée de la ville. À l’angle de la fourche se trouvait la principale auberge de Combhaven, la Première et Dernière, où les voitures s’arrêtaient, et où descendaient les voyageurs de distinction, oiseaux rares dont l’apparition était à peine signalée une fois tous les cinq ans. Cette auberge était supposée être la première maison qu’apercevait le voyageur en arrivant à Combhaven, et la dernière sur laquelle ses yeux s’arrêtaient à son départ.

Oswald regardait dans le lointain un coin de mer, obscur sous le ciel gris. L’air était étrangement calme et embaumé après la tempête. Ensuite son regard s’arrêtait sur la figure placée de l’autre côté de la fenêtre. Elle ne lui était pas tout à fait inconnue. Il avait rencontré Noémi plus d’une fois le dimanche soir, au sortir de la chapelle, lorsqu’elle se promenait avec son père et son frère, et il avait admiré cette figure brune, à laquelle les gens de Combhaven trouvaient si peu de beauté. Pour M. Pentreath, la figure de Noémi avait un plus grand charme que la beauté au teint frais et rose qui faisait le principal attrait des filles du pays. Cette jeune fille lui offrait un type étranger, paraissant venir d’un pays plus chaud et plus brillant ; et il ne fut pas surpris d’apprendre que Joshua avait du sang espagnol dans les veines, et que, si sa destinée n’en avait pas fait un disciple de Wesley et un quiétiste du genre de William Law, il aurait été un disciple de Loyola dans le pays de ses aïeux.

Sally entra dans ce moment, portant deux chandelles moulées dans de grands chandeliers de cuivre, et un porte-mouchettes ; après les avoir déposés sur le buffet, elle commença à mettre la nappe. Le souper, dans la famille du ministre, était un repas dans les formes, bien qu’il consistât généralement en un morceau de pain et de fromage, ou au plus en un morceau de viande froide. De la tarte aux fruits ou du pâté suffisait à réjouir James, dont les appétits gourmands étaient fort rarement satisfaits. Les idées de Joshua sur la tempérance et la sobriété comprenaient une entière renonciation aux plaisirs de la table. Il mangeait juste assez pour se maintenir bien portant et vigoureux, et sa nourriture était des plus simples. Murmurer parce qu’un rôti était ou trop ou pas assez cuit, coriace ou sans goût, soupirer après une sauce savoureuse ou demander un assaisonnement appétissant, manger pour le simple plaisir des sens, alors que la faim était apaisée, tout cela aurait été, pour Joshua, céder aux plaisirs sensuels et commettre un péché d’ingratitude contre les faveurs de la Providence ; toutes ces faiblesses de la chair se résumaient dans le honteux marché d’Ésaü. Ce gros homme, fort, robuste, assuré de son revenu, s’asseyait à une table aussi pauvrement servie que celle d’un condamné dans sa prison ou d’un mendiant dans un workhouse. Judith s’était conformée facilement à la manière de voir de son frère. S’il contentait ses idées personnelles, elle satisfaisait son penchant à l’économie, vertu qu’elle portait jusqu’au vice ; et tous, excepté James, étaient satisfaits. Il y avait abondance de cette nourriture si simple ; personne ne restait sur sa faim ; et la servante et les commis de la maison, voyant qu’ils n’avaient pas moins que cet homme si bon, leur maître, ne faisaient entendre aucun murmure.

Noémi et M. Pentreath contemplaient en silence les giroflées et les résédas, pendant que Sally mettait sur la table le gros pain de ménage et un copieux morceau de fromage ; ils étaient silencieux, uniquement parce qu’ils n’avaient rien à se dire. Ils ne pouvaient pas se lancer dans une conversation animée sur l’Académie royale ou sur les parades du soir au Jardin botanique, sur l’École de cuisine, ou le dernier Skating-rink, comme l’auraient fait un jeune homme et une jeune fille de notre époque. Ils ne pouvaient pas parler de chasse, car Noémi n’avait jamais de sa vie monté à cheval ; ni de théâtre, car elle connaissait à peine la signification du mot ; ni de livres, car leurs lectures, limitées des deux côtés, étaient tout à fait différentes.

James, qui n’était pas doué de timidité, vint à leur secours, juste au moment où le silence devenait embarrassant. Il avait fini son calcul à sa propre satisfaction, quoiqu’il ne fût pas certain que les résultats auxquels il était arrivé eussent l’approbation de son père.

« Je regrette que vous ayez perdu le Dauphin, commença-t-il en se plaçant en travers de la fenêtre d’un air dégagé, les deux mains dans les poches de son pantalon. C’était une gentille petite embarcation ; j’ai désiré bien souvent y monter.

— C’était la meilleure que je pouvais avoir, répondit Oswald.

— Mais maintenant vous en aurez une meilleure, sans doute ?

— Il n’y a pas grande chance pour cela ; j’ai dû travailler beaucoup pour avoir celle-là.

— Quelle honte ! Et le squire si riche ?… car il est riche, n’est-ce pas ?

— James, s’écria Noémi d’un ton de reproche.

— Je ne lui ai jamais adressé cette question, répondit Oswald. Il convient à son humeur de se dire pauvre ; et que cette pauvreté soit réelle ou imaginaire, je dois en supporter les conséquences. Elle a conduit Arnold sur la mer, mais je présume que je n’ai pas autant d’esprit que mon frère. Je reste ici à ne rien faire, et j’arrive tant bien que mal à aller mon petit bonhomme de chemin. »

C’était tout à fait là un élan de confidence de la part d’Oswald Pentreath, qui rarement faisait part de ses pensées à quelqu’un de Combhaven. Il vivait comme un petit seigneur du moyen âge parmi ses vassaux et ne conversait avec eux que sur les questions indispensables de la vie quotidienne.

Noémi le regarda sérieusement, avec sympathie et étonnement :

« Ne voudriez-vous pas être soldat ou marin ? demanda-t-elle.

— Je ne me suis jamais senti de vocation semblable.

— Je crois que je serais l’un ou l’autre, si j’étais un homme ; je serais si fatiguée de Combhaven…

— Ce n’est certainement pas la ville la plus animée du monde, en dehors de la saison de la chasse.

— Et je voudrais aller bien loin, dans les pays étrangers, dans l’Inde par exemple.

— Pour mourir au milieu des serpents et des sauvages ? dit Oswald.

— Mon père nous a lu des récits sur les missionnaires dans l’Inde. J’aimerais à être un missionnaire féminin !

— Et être étranglée par les Thugs, ou mangée par quelque cannibale, ou enterrée jusqu’au cou dans le sable brûlant, et entendre une litanie récitée au-dessus de vous, comme préparation à votre sacrifice, en l’honneur de quelque dieu sanguinaire ! dit Oswald. Quelle destinée pour faire soupirer une jeune femme !

— Je pourrais faire quelque bien à ces pauvres païens ; je verrais les palmiers et les hautes montagnes qui touchent le ciel, les temples, les éléphants, les jungles et les palanquins.

— Et les tigres, les serpents à sonnettes, les moustiques, les upas ! ajouta James. Quel agréable mélange ! J’aurais cru qu’il vous suffisait de prêcher à la maison, Noémi, sans vouloir aller prêcher les nègres. »

Noémi soupira ; c’était une jeune femme d’un tempérament énergique ; et son énergie commençait à se sentir entravée par les liens étroits de Combhaven. Les événements de la journée l’avaient peut-être un peu trop excitée, et elle se sentait portée à exprimer des rêves à demi formés, des espérances dont elle aurait hésité à parler si elle avait été dans des dispositions plus calmes.

« Il ne peut jamais y avoir trop de ce qui est réellement bon, » dit-elle en adressant un regard de reproche à James.

Joshua et sa sœur entrèrent en ce moment ; leur travail du soir était terminé. Oswald alla droit à son sauveur et lui serra la main.

« Je sens tout ce que je vous dois, monsieur Haggard, dit-il. Je désirerais seulement que vous eussiez sauvé un être meilleur que moi, ou que je fusse dans une meilleure situation pour vous prouver ma reconnaissance.

— Je ne désire point de reconnaissance, monsieur Pentreath, car je n’ai rien fait que mon strict devoir ; mais, si vous voulez travailler à prouver que j’ai sauvé un homme de bien, je serai doublement récompensé.

— Ah ! soupira Oswald, j’ai bien peur que vos idées et les miennes sur le bien dans la vie, ne s’accordent jamais ! Je ne crois pas avoir un penchant particulier pour le mal ; mais je ne me sens pas un entrainement vigoureux vers l’autre direction.

— Sans cet entraînement vigoureux, comme vous l’appelez, monsieur Pentreath, il n’y a pas beaucoup de chances pour un homme.

— Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, monsieur Haggard ; si vous me permettez d’aller chez moi avec mes habits d’emprunt, je vous les ferai rapporter demain matin.

— Vous êtes le bienvenu ici.

— Ce sont des vêtements qu’il a cessé de porter, dit Judith ; ainsi vous n’avez pas besoin de vous en préoccuper ; mais je les ai toujours raccommodés, et je les ai tenus proprement : tout ce qui vaut la peine d’être gardé, doit être tenu convenablement.

— Bonsoir, monsieur Haggard, dit Oswald en lui tendant encore la main.

— Mais vous ne nous quitterez pas sans avoir mangé un morceau avec nous, dit Judith, qui, en dépit de son aversion pour le nom de Pentreath, ne voulait pas voir partir ce jeune homme avec la faim. Notre table n’est pas la plus abondamment pourvue de Combhaven, je l’avoue ; mais ce que nous avons est bon ; et si ce n’est que vous êtes accoutumé à manger chez vous !…

— Nous ne sommes pas à la métairie des épicuriens, miss Haggard, répondit Oswald ; et je serai heureux de manger un morceau de pain et de fromage avec vous avant de m’en aller. »

Oswald ne savait pas que, en acceptant cette hospitalité, il était entraîné à assister à la prière du soir du ministre. Il ne fut pas peu surpris de voir le garçon de boutique, le garçon de courses et la servante entrer et aller s’asseoir contre le mur du parloir avec une solennelle contenance et les mains fraîchement lavées, pendant que Joshua se levait, sa Bible de poche ouverte dans la main, feuilletant le livre d’un air réfléchi comme s’il cherchait un chapitre approprié à la méditation du soir.

Il commença par le trentième psaume : « Je veux te louer, ô Seigneur ! car tu m’as relevé et tu n’as pas permis que mes ennemis se réjouissent sur moi ! » – un cri de pécheur reconnaissant, plein d’espérance et même heureux, et ayant cependant le plus profond sentiment de sa faiblesse. Puis il lut le trente-troisième psaume : « Réjouissez-vous dans le Seigneur, ô Jésus ! car la louange est belle pour les cœurs droits ! » – Lorsqu’il eut lu ces psaumes, il fit un court sermon, montrant, d’après le texte, le devoir de gratitude imposé au chrétien ; et, sans être absolument personnel, il rappela à Oswald quelle dette immense il avait contractée envers son Créateur pour l’avoir sauvé ce jour-là.

Oswald fut impressionné par la parole simple et pathétique, la force sans affectation de l’orateur. N’étant pas foncièrement irréligieux, mais incliné à ridiculiser la fervente piété des dissidents, le jeune squire était ce soir-là plus ouvert que de coutume aux bonnes impressions. Il était réellement reconnaissant à Joshua de l’avoir sauvé, et en second lieu à la Providence, comme envers un bienfaiteur plus éloigné et moins palpable ; et ce soir il ne voyait rien d’absurde dans les longues prières, la lecture des saintes Écritures et de leurs commentaires. Cela dura près d’une heure ; et la pendule sonna dix heures quand la famille et leur hôte s’assirent pour souper, le commis à la table de son maître, la servante et le garçon de courses à une table plus petite près de la porte, arrangement curieusement primitif qui fit sourire le jeune squire et dont Noémi fut honteuse ce soir-là pour la première fois.

M. Pentreath, qui n’avait rien mangé depuis son déjeuner à Clovelly, fit honneur au simple repas : il loua le pain et la bière de ménage, à la grande satisfaction de Judith Haggard, la principale directrice dans la confection de ces deux choses. Joshua était toujours gai et aimable au souper. Les devoirs de la journée, spirituels et temporels, étant accomplis, il pouvait jouir alors des plaisirs innocents de la vie. C’était pour lui la société de ses enfants et une petite causerie avec Judith sur les affaires de la journée et le constant progrès du commerce : combien la dernière caisse de thé avait vite été enlevée, et quel empressement il y avait eu pour les fromages de Hollande et les impressions de Manchester depuis quelque temps.

Ce soir-là, Joshua évita toute conversation commerciale ; M. Pentreath et lui discutèrent les espérances de Combhaven, que l’on supposait faire de rapides enjambées dans la voie du progrès.

« Si quelqu’un voulait exploiter nos mines, nous pourrions avancer plus vite que nous ne le faisons, disait Joshua ; mais, tant que nous n’aurons dans le pays d’autre commerce que la pêche et une petite construction de bateaux, nous ne pourrons espérer un grand développement. Je m’étonne quelquefois que le squire n’exploite pas ces vieilles mines de plomb sur le communal de Matcherly. Les mines lui appartiennent, je crois ?

— Oui ; mais, à son avis, le filon est épuisé. Il ne se soucie pas de risquer son argent, répondit Oswald. Si une Compagnie voulait exploiter les mines, je suis sûr qu’il en serait très content.

— Mais si elles sont épuisées, une Compagnie ne ferait que perdre de l’argent ; ce serait aussi mauvais pour les actionnaires que pour votre père.

— Évidemment, répondit Oswald ; mais je ne crois pas que mon père l’envisage de cette manière. »

Le souper terminé, le jeune homme se retira en renouvelant ses remerciements, et il exprima timidement l’espoir que la connaissance qu’il avait faite de M. Haggard et de sa famille ne s’arrêterait pas là.

« Je crains qu’il n’y ait ni profit ni plaisir pour aucun de nous dans sa continuation, monsieur Pentreath, répondit Joshua ; c’est poli de votre part de la désirer ; mais vous voyez, nous ne sommes que des marchands, rien de plus, menant une humble existence, et vous êtes le fils d’un gentleman avec de grandes espérances. Que peut-il y avoir de commun entre nous ?

— L’amitié, dit hardiment Oswald. Je ne pense pas qu’elle doive se mesurer aux positions sociales. Si je puis respecter un homme, il est plus que mon égal, car je le respecterais difficilement si je ne pensais pas qu’il est meilleur que moi-même. Et assurément je vous respecte, monsieur Haggard !

— Vous êtes libre, et vous serez le bienvenu ici lorsqu’il vous plaira de venir, répondit Joshua ; je ne vous fermerai pas ma porte. Mais je craindrais, si l’on vous voyait venir souvent ici, qu’on en causât dans Combhaven et qu’on se dît que vous vous oubliez.

— Foin de Combhaven et de ses mesquines distinctions ! Je n’ai pas tant d’amis dans cette ville abandonnée de Dieu pour que je puisse me permettre d’en sacrifier un bon !

— Abandonnée de Dieu ! répéta Joshua scandalisé. Pouvez-vous penser un seul moment que nous soyons plus abandonnés de lui, parce que nous vivons dans un des coins les plus tranquilles de cette terre ?

— Oh ! évidemment non ! ce n’est que par manière de parler. Encore une fois bonne nuit ! Je dirai à mon père tout ce que je vous dois, et je viendrai vous voir quelquefois le soir, monsieur Haggard, puisque vous m’avez promis de ne pas me fermer votre porte.

— C’est un jeune homme très poli, dit tante Judith d’un ton approbateur immédiatement après qu’Oswald fut parti. Je ne me serais pas attendue à trouver chez un Pentreath d’aussi bonnes manières, en considérant la façon dont ils ont été élevés. Que pensez-vous de lui, Joshua ?

— C’est un jeune homme d’une bonne nature, mais faible, un arbrisseau ployant à tous les vents, et non un chêne pouvant résister à l’orage. »

CHAPITRE III

PÈRE ET FILS

Ce n’était pas une demeure joyeuse ni brillante que celle où Oswald Pentreath retournait par cette soirée d’août, après avoir soupé chez M. Haggard. Il est même possible, s’il n’avait pas soupé avec le ministre, qu’il eût été obligé de se coucher sans souper, car ce n’était pas chose facile que d’avoir à manger à la métairie après neuf heures.

La maison était à mi-chemin entre la grande route montueuse de Rockmouth et le bord de la falaise, au milieu de terrains qui, sauf un petit espace en avant de la maison, semblaient plutôt à l’état sauvage qu’à l’état de parc, tellement on en avait peu de soin. Ces bois et ces jardins étaient néanmoins excessivement beaux dans leur état sauvage et négligé. La mer bleue s’apercevait entre chaque échappée de feuillage ; les fougères et les fleurs sauvages croissaient en abondance dans ce climat de l’Ouest : partout des couleurs fraîches et éclatantes.

La maison, grande et sombre, tombait en ruines depuis quarante ans, pendant lesquels il n’y avait pas été dépensé quarante livres pour des réparations ou des améliorations. Heureusement, les vieux panneaux de chêne pouvaient avec du travail être tenus brillants ; et cela, le squire ne l’épargnait pas. Les chambres maigrement meublées étaient dans un ordre parfait ; les draperies mesquines n’avaient pas de poussière accumulée ni de duvet. La maison était aussi propre qu’elle était peu confortable, sauf dans cette unique pièce sacrée, le cabinet de travail du maître, petite chambre placée près de la porte du vestibule, véritable cabinet d’espion d’où le squire voyait tous ceux qui entraient dans la maison ou en sortaient. Ici régnaient le désordre et la poussière ; ici, l’araignée tissait sa toile et les mites déposaient leurs œufs ; ici, le charançon affamé cherchait un refuge et la souris rongeait les boiseries. C’est seulement à de longs intervalles, et après de mûres réflexions, que le squire permettait le nettoiement de son cabinet. Comme mesure préparatoire, il vérifiait et mettait sous clef chaque morceau de papier, chaque parchemin, livre de compte ou mémorandum. En temps ordinaire, il fermait simplement à clef la porte du cabinet en le quittant et mettait la clef dans sa poche.

Quelque sordides que fussent les arrangements de la maison, elle était tenue avec un faible semblant de demeure de gentleman. Il y avait un vieillard qu’on appelait le sommelier, avec un garçon sous ses ordres, un orphelin, son neveu ; personne autre n’aurait voulu lui être soumis. Il y avait une cuisinière, en même temps femme de charge, qui faisait des dîners assez bons. Le squire aimait les bons dîners, à condition qu’ils fussent bon marché. Il y avait une fille de service d’un âge mûr et d’un aspect sévère, qui passait ses journées à nettoyer les grandes chambres à l’air désolé et les escaliers que l’on montait rarement ; elle semblait, par suite d’une longue habitude, en être venue à aimer le nettoyage pour le nettoyage lui-même, de même que les hommes aiment les exercices athlétiques. À l’extérieur, il y avait un homme de peine qui s’occupait des chevaux, de la basse-cour, et faisait un peu de jardinage dans la partie cultivée des terrains auprès de la maison, avec l’assistance de temps à autre d’un garçon ou d’un homme de journée. À ce minimum de domestiques, le squire demandait le maximum de travail ; et peut-être n’y avait-il pas à cinquante milles à la ronde une maison mieux tenue que la métairie, et un jardin mieux entretenu que les plates-bandes de fleurs, les étroits sentiers et les quinconces sur le devant du cabinet du squire. L’œil du maître n’était-il pas sur le jardinier ou sur son aide pendant qu’ils travaillaient, cet œil qui menaçait d’une vengeance sommaire les paresseux ?

Le squire regardait hors de son cabinet, au moment où le sommelier ouvrait la porte du vestibule à Oswald. Il n’y eut aucun élan d’affection ni du côté du père ni du côté du fils, quoique la vie de l’un d’eux eût été en un mortel danger depuis leur séparation. M. Pentreath dévisagea son fils à travers ses lunettes, peut-être pour s’assurer qu’il n’était pas ivre.

« Ainsi vous avez perdu votre bateau ? dit-il après l’avoir observé.

— Oui, mon père !

— C’est malheureux pour vous ! Vous n’espérez pas, je pense, en avoir un autre ?

— Je n’ai jamais rien espéré !

— C’est le meilleur pour vous, grommela le squire. Ainsi c’est le ministre méthodiste qui vous a retiré de l’eau ? Chien cafard ! je suis sûr qu’il espérait gagner quelque chose par là.

— Je ne le crois pas, répondit froidement le jeune homme ; il savait que je dépendais de vous. »

Le père regarda son fils d’un air indécis pendant quelques instants ; mais il ne fit pas de réponse. Il se tenait sur le seuil de son antre, ayant à la main un des grands flambeaux d’argent ; il n’y avait pas d’autre lumière dans le vestibule. La lampe à huile qui était suspendue au plafond avait été éteinte à dix heures.

« Vous avez soupé, je présume ? demanda-t-il avec une paternelle hospitalité.

— Oui, mon père !

— C’est heureux pour vous ! Nicolas a débarrassé la table il y a une heure. Vous ferez mieux d’aller vous mettre au lit et de bien vous reposer cette nuit.

— Bonne nuit, mon père !

— Bonne nuit ! Et ne restez plus aussi tard, pour faire rester debout Nicolas et brûler de la chandelle.

— C’est bien, mon père ; cela n’arrivera plus. Un homme n’est pas tous les jours sauvé au moment où il allait se noyer. »

Oswald prit un bougeoir sur la table du vestibule de l’antichambre et en alluma la chandelle à celle que tenait son père. À la lumière, les figures de ces deux hommes étaient bien différentes. Le plus jeune des deux, avec des traits délicats, un teint inclinant à la pâleur, des yeux gris foncés, des cheveux châtains ondulés, offrait dans sa beauté une certaine douceur féminine et une nuance de mélancolie, comme quelqu’un qui a peu d’espérance. La figure du squire était bien celle d’un avare, méchante et dure ; il avait les yeux petits et trop rapprochés l’un de l’autre, le nez recourbé comme celui d’un oiseau de proie, les lèvres minces s’inclinant aux commissures. L’habitude de s’exposer à toutes les intempéries du temps avait séché la peau du vieux squire ainsi qu’une pomme rousse ridée par une longue conservation. L’air, qui avait donné de la douceur et de la délicatesse au teint du fils, avait tanné la peau du père jusqu’à lui donner l’apparence du cuir. Ses maigres mâchoires, par un tic singulier, étaient agitées d’un mouvement musculaire dans les mauvais moments, en sorte qu’il paraissait alors mâcher quelque chose ou se parler à lui-même. Elles s’agitaient ainsi pendant qu’Oswald allumait sa chandelle ; c’était un signe de mécontentement de la part du squire.

« Je crois que je vous ai donné cinquante livres pour ce bateau, dit-il alors.

— Il est vraisemblable que ni l’un ni l’autre nous n’avons oublié cette circonstance, car ce sont les seules cinquante livres que vous m’ayez données de votre vie, répondit Oswald.

— Ne soyez pas insolent, monsieur ! Cinquante livres, cinquante livres tombées au fond de l’eau par votre folie et votre maladresse de marin.

— Vous n’avez pas besoin de vous rendre malade pour cela ; c’est à moi qu’incombe la perte.

— Non, monsieur, cela n’est pas, répondit le vieillard avec fureur. C’est moi qui subis la perte ; l’argent était le mien, le fruit de mes soins et de mon économie… Cinquante livres ! Un quart du revenu de la ferme de Withycomb, perdu pour toujours ! Cinquante livres à intérêts composés, savez-vous ce que cela aurait fait au bout de cinquante ans ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Comme je n’ai jamais eu aucun capital, on ne peut s’attendre à ce que je connaisse beaucoup les règles d’intérêt.

— Vous êtes un fou ! s’écria le squire en tournant sur ses talons. Allez vous coucher avant que je perde mon sang-froid. »

Oswald monta sans ajouter un mot, content d’échapper à de plus longs reproches. Il avait une chambre à coucher spacieuse et, à son idée, suffisamment confortable, mais qui aurait semblé comme un donjon à un sybarite. Les fenêtres profondes donnaient du côté de la mer. Il y avait un lit à quatre colonnes assez large pour quatre personnes, avec des rideaux de perse fanés et passés par suite de nombreux lavages ; il y avait une vieille bibliothèque qui contenait la maigre collection d’Oswald : Shakespeare, Milton, Byron, Shelley, un vieux volume de Wordsworth, quelques classiques, Robinson Crusoë, Tom Jones, Roderick Random, les Aventures d’une guinée, et trois ou quatre volumes des Drames britanniques. Une table en chêne sculpté, sur laquelle il écrivait, une douzaine de chaises à haut dossier, plus ou moins délabrées, et une grossière garde-robe de noyer, composaient tout le reste de l’ameublement. Au-dessus de la haute cheminée était suspendu le seul tableau de la chambre, le portrait à mi-corps de la mère d’Oswald, morte il y avait plusieurs années. Le portrait, peint avant le mariage de Mme Pentreath, représentait une innocente figure de jeune fille qui ressemblait singulièrement à Oswald pour les traits et l’expression ; la jeune fille n’avait qu’une simple robe blanche avec une touffe de fleurs : c’était un de ces portraits à l’ancienne mode, qui rappelaient faiblement le style de Reynolds et de Gainsborough.

Oswald était fatigué, mais nullement d’humeur à dormir, ayant dormi dans la tranquille chambre du ministre, après avoir été retiré de l’eau. Il allait et venait dans sa chambre, pensant aux évènements de la journée et se demandant si c’était un bonheur pour lui d’avoir échappé aux vagues de la mer.

« Je pense que la vie est meilleure que la mort, » se dit-il à lui-même.

Et alors il répéta involontairement ces paroles qui dépeignent l’horreur de l’humanité pour la mort :

To lie in cold obstruction and to rot ;

This sensible warm motion to become

A kneaded clod[2].

« Oui, je suppose qu’en thèse générale la vie est meilleure. Si seulement je savais ce que deviendra la mienne ! Cependant quelques-uns envieront mon sort, d’avoir un père qui thésaurise, entasse, cherche à enrichir et à étendre un domaine qui, selon les lois de la nature, doit me revenir un jour. Oui ; mais les lois de la nature sont lentes à s’accomplir dans certains cas. Me préserve le Ciel de désirer que la vie du vieillard soit raccourcie seulement d’une heure ! Mais c’est une bien longue perspective d’attente. »

Le jeune homme fut debout de bonne heure le lendemain matin, et il alla à l’écurie. Ayant perdu son yacht, il n’avait plus à s’occuper que de son cheval. C’était un cheval de chasse, osseux, aux longues jambes, au long cou, avec des hanches mal faites et une vilaine tête, mais un bon sauteur et un bon marcheur. Sa bête n’était pas gâtée par une nourriture trop abondante ; mais elle recevait une nourriture plus variée qu’il n’est dans l’habitude d’en octroyer aux autres animaux de son espèce. Le squire approvisionnait son écurie avec les débris et les rebuts du jardin. Dans la saison des pommes, Herne, le cheval de chasse, mangeait tant de fruits tombés qu’il ressemblait à une sorte de pressoir à cidre ambulant et animé.

C’était un animal affectueux ; il léchait la figure de son jeune maître quand ils échangeaient leurs bonjours, et il l’aurait suivi comme un chien si on le lui eût permis. Après une promenade en mer sur le Dauphin, ce qu’Oswald préférait, c’était une course à travers la campagne, monté sur Herne le chasseur, courant par monts et par vaux, insouciant du terrain sur lequel il allait, possédant la conviction que l’expérience et l’intelligence de Herne le dirigeait à coup sûr. On n’avait pas à la métairie une idée bien exacte de l’âge de l’animal ; il avait déjà dépassé la limite au delà de laquelle on ne peut plus reconnaître l’âge à la bouche, quand le vieux squire l’acheta d’un propriétaire de diligences, qui le vendit bon marché, parce que sa tendance à s’emporter exerçait une fâcheuse influence sur le reste de l’attelage. Oswald, à partir du jour où il avait quitté le jupon pour la culotte, avait toujours monté à cheval sur n’importe quel animal, depuis le cheval de labour flamand jusqu’au poulain pur sang, et, pour lui, Herne le chasseur était la plus délicieuse des acquisitions. Herne avait tous les vices qu’un cheval puisse avoir et ne possédait qu’une seule qualité, celle de marcher comme le vent dans ses courses à travers la campagne. Oswald chassait avec lui quatre jours par semaine en hiver et le montait ou l’attelait tous les jours en été ; et tous les deux étaient dévoués l’un à l’autre.

Un vieux poney blanc, que le squire conduisait lui-même à une voiture légère, complétait le haras de Pentreath ; et ces deux bêtes habitaient des écuries aménagées pour contenir huit chevaux de chasse et quatre chevaux d’attelage. M. Pentreath avait mis des cochons et des bœufs dans plusieurs des box vides et avait fait une grange d’une des belles et vieilles remises. La cour de l’écurie était une sorte de désert pierreux, où la volaille errait dans une sauvage liberté. Un petit garçon prenait soin des deux chevaux, sous les ordres de l’homme de peine, et offrait un étrange tableau de l’influence dominatrice de l’homme sur la bête, quand on le voyait amener de l’écurie cet animal géant, Herne le chasseur, par une bride qu’il pouvait à peine atteindre en se haussant sur la pointe des pieds.

« Bon vieux Herne ! dit Oswald, pendant que l’animal aux longues jambes arpentait la cour avec sa selle bien usée ; à l’avenir, vous devrez me porter un peu plus souvent, maintenant que j’ai perdu le Dauphin. »

Il sauta légèrement en selle et sortit de la cour, se dirigeant vers la pépinière ; c’était, sur un des côtés de la maison, un fourré de lauriers, d’arbousiers et de sorbiers, qui se trouvait au delà de cette étroite portion de terrain comprenant les plates-bandes hollandaises, le jeu de boules et le jardin de plaisance, que le squire voulait voir tenus avec soin. Un petit chemin à travers la pépinière conduisait dans le parc, qui ressemblait beaucoup plus à un bois qu’à un parc, et qu’une clôture en ruine, ayant de loin en loin une brèche béante, séparait d’une longue et ancienne forêt abritant la métairie contre les vents du nord-est et les ouragans qui arrivaient du canal.

Il y a beaucoup de promenades agréables aux environs de Combhaven ; ce village est situé dans une vallée profonde entre des montagnes aussi pittoresques que les Trossach, quoique sur une moins grande échelle que ces montagnes écossaises. N’ayant pas de but particulier dans cette promenade matinale, Oswald se laissa conduire par son cheval ou du moins s’imagina le faire ; et le chemin qu’Herne suivit fut la grande route montueuse, sur laquelle à sept heures et demie les affaires et la vie étaient déjà en plein mouvement.

La première maison à gauche ayant quelque importance était celle de Joshua Haggard. Combien cette construction carrée semblait belle et brillante à Oswald, en comparaison des majestueuses ruines de la métairie ! Toutes les fenêtres étaient grandes ouvertes pour laisser pénétrer l’air frais du matin ; des rideaux de mousseline d’une blancheur éclatante flottaient à l’intérieur, et, entre ces nuageuses draperies, Oswald aperçut la tête brune d’une jeune fille penchée au-dessus d’une rangée de pots de fleurs. Le déjeuner était terminé chez M. Haggard, et Joshua lui-même, cette lumière spirituelle, pouvait être vu dans la boutique, soigneusement rangée, s’occupant des besoins temporels de son troupeau, empaquetant de l’épicerie dans du gros papier brun et paraissant aussi soucieux de faire son paquet solide et serré que s’il avait été un de ces juifs pieux qui, par pur amour de l’œuvre sainte, s’efforçaient de relever le temple de Salomon. Tante Judith était occupée dans son département spécial, le commerce de la nouveauté, rangeant des paquets d’agrafes et d’épingles sur papier rose dans différentes petites boîtes de bois ; son front était ridé par le froncement d’une attention absorbante. Oswald s’arrêta devant la boutique, au grand mécontentement de Herne, qui était assez revêche quand il fallait s’arrêter et qui eut préféré se recréer par un bon temps de galop.

« Bonjour, monsieur Haggard, cria le jeune homme. Il ne vous est rien arrivé de fâcheux d’avoir été mouillé hier, j’espère ?

— Non, monsieur, merci ! Je suis heureux de vous voir sorti aussitôt : vous n’avez pas attrapé froid, n’est-ce pas ?

— Grâce aux bons soins de miss Haggard, je n’ai rien. Entre parenthèses, j’ai à vous remercier de m’avoir envoyé mes vêtements à la première heure ce matin. J’ai dit à notre garçon de vous rapporter ceux que vous avez eu la bonté de me prêter ; mais, à la métairie, le service se fait plus lentement.

— Ce n’est pas pressé, monsieur. »

Il y avait une différence marquée entre les manières du ministre de la veille, se faisant un devoir d’exhorter et même de blâmer, et l’épicier de ce matin. Joshua, dans sa boutique, était le commerçant ayant de la déférence pour le fils de son seigneur et client M. Pentreath. Ce n’était pas que le squire fût en aucune façon un bon client ; il y avait des ménages de fermiers dans les montagnes et les vallées entre Combhaven et Rockmouth qui consommaient trois fois autant que la maison de l’avare M. Pentreath.

Oswald frappait doucement le long cou de Herne, laissant sa crinière en désordre, s’amusant avec le mors et le bridon pendant quelques instants, comme s’il eût désiré rester encore, quoiqu’il ne sût plus que dire. Il avait une superbe tournure à cheval, Judith était elle-même forcée de le reconnaître, et Judith, quoiqu’elle vécût au milieu de conservateurs, était au fond du cœur une radicale inconsciente ; elle tenait son radicalisme de Jérémie et d’Isaïe, de ces passages dénonciateurs dans lesquels les prophètes flagellent comme avec un fouet de scorpions les fautes et les folies des grands de la terre ; mais elle n’en avait pas moins dans son cœur le poison du radicalisme, tout comme si elle l’eût tiré de Wilkes ou de Horne Took.

Elle regardait les bonnes vieilles familles de la noblesse du voisinage avec animosité et malveillance ; elle avait cette fierté mal placée et erronée qui voit dans la supériorité de position ou d’éducation une injure ou même une insulte à ceux dont la position est plus humble. Cependant, en jetant ce matin un regard de côté sur Oswald Pentreath, tandis qu’elle semblait profondément occupée à contempler ses petits paquets, Judith s’avoua qu’il était d’une race différente de celle des jeunes commerçants et des fils de fermiers du district. Il n’était ni plus beau, ni mieux fait, ni plus fort, ni mieux portant ; il avait seulement la supériorité de la grâce et de la distinction, une autre tournure, une autre manière de parler, d’autres inflexions de voix, une autre manière de se tenir. La différence était indéfinissable, mais il y avait une différence sensible de tournure et d’expression.

Avec ses yeux gris foncé aux grands cils bruns, son beau teint blanc un peu pâle, son nez long légèrement aquilin, ses lèvres minces fraîchement rasées, ses favoris bruns, ses cheveux de même couleur, sa taille grande et élancée, il rappelait un portrait de cet âge d’or pour l’esprit et la beauté, mais pour aucune autre vertu sous le soleil, le règne de Charles II. Il avait toute la grâce et toute la faiblesse qui caractérisaient la jeunesse de cette époque. Judith ne l’observait pas assez sérieusement pour s’en apercevoir, mais elle sentait en lui quelque chose d’efféminé qui l’offensait ; et elle ne tarda pas à exprimer son opinion, lorsqu’Oswald eut obligé Herne à remonter la rue, opération pour laquelle Herne faisait inutilement un grand bruit de sabots et d’étranges mouvements, à la grande frayeur des petits enfants qui jouaient dans le ruisseau.

« Je hais les petits maîtres, » dit Judith.

Elle avait décidément modifié son approbation de la veille ; en cela, elle ne faisait que suivre la pente de son caractère, toujours tourné à l’aigreur.

« Je ne crois pas que le jeune Pentreath mérite à cet égard de vous déplaire, répondit Joshua en continuant tranquillement son ouvrage derrière le comptoir qui faisait face à celui de sa sœur. Il ne porte pas de beaux habits, et je n’ai jamais entendu dire qu’il eût des habitudes de dépense.

— Pour une bonne raison : c’est qu’il n’a pas d’argent ; mais rappelez-vous ce que je vous dis : il s’habillera comme un paon et dépensera son argent comme un lord aussitôt que le vieux squire sera dans sa tombe. Je puis voir tout cela dans sa manière languissante de baisser les paupières.

— Vous devez être plus habile que moi, Judith, à apprécier les caractères, pour en voir tant dans si peu, répondit Joshua avec son tranquille sourire, – ce sourire qui avait une certaine expression de hauteur, comme s’il planait au-dessus de la faiblesse féminine de Judith, de même qu’on prend en pitié la vie chétive d’un village, du haut de la solitude grandiose des montagnes. – Quant à moi, ajouta-t-il, je suis plutôt disposé en faveur de ce jeune homme.

— Eh bien, pas moi ! protesta Judith en fermant avec violence un des petits tiroirs ; il est trop joli pour mon argent. Je n’ai jamais pu supporter un joli homme. J’aurais pu me marier quand j’avais vingt-sept ans, si je m’étais souciée de la beauté. Le jeune Chandler, le fils du meunier, qui avait le teint d’une jeune fille et était toujours souriant, me demanda bien souvent ; mais j’avais l’habitude de le fuir, et rien qu’en le voyant je me sentais le cœur affadi comme si j’avais trop mangé de mélasse ; la douceur de son regard me rendait de mauvaise humeur. Quelle vie je lui aurais fait mener, si j’étais allée assez loin contre mes idées pour dire oui ! Pauvre créature blanche et rose qui allait et venait autour de nous et voulait se faire passer pour un homme !

— Mais oui, et malgré tout ce fut une femme de tête qu’il épousa, Judith.

— Très heureusement pour lui. S’il avait épousé une femme d’un caractère faible, tous deux se seraient perdus l’un l’autre, et quelque jour ils auraient été dormir dans les bois, où le rouge-gorge les aurait couverts de feuilles, et tout aurait été fini pour eux. »

CHAPITRE IV

BOIS ET SOLITUDE

La perte du Dauphin pesait lourdement sur l’esprit d’Oswald Pentreath : ses journées lui semblaient bien plus longues, et la vie était pour lui sans éclat et sans couleur, maintenant qu’il n’avait plus de yacht. L’amour de la mer était inné en lui, et ses heures les plus heureuses s’étaient passées à côtoyer le rivage pittoresque de son pays natal, à faire en été un voyage sur les côtes plus sauvages de la Cornouailles, où le rocher de Tintagel soutient l’effort des vents furieux, et même jusqu’au cap Lizard et au Land’s-End.

Le yacht n’était plus. Oswald sentait que toute son activité était partie avec lui, et, pour la première fois de sa vie, il se trouvait réellement paresseux. Il n’avait point de profession, aucun espoir de carrière ; il était absolument sans ambition. Son avenir était tout tracé. À une époque quelconque, son père descendrait dans la tombe : il déclinait graduellement comme ces grands ormes du parc qui perdaient une à une leurs vieilles branches pourries jusqu’à ce que le tronc creux restât sans feuilles et dépouillé, – parfaite image de la ténacité avec laquelle la vieillesse tient à la vie. Le vieux squire mourrait, et Pentreath appartiendrait à Oswald ; c’était un beau domaine, amélioré par un demi-siècle d’économie et de bonne administration : tel était l’avenir d’Oswald. Il n’existait pas beaucoup d’affection entre le père et le fils ; et les calculs du jeune homme n’étaient troublés par aucune considération sentimentale. Il avait une trop bonne nature pour désirer la mort de son père ; il se disait seulement que c’était un événement qui devait forcément arriver et qui changerait toute son existence. Il aurait environ quarante ans, très probablement du moins, quand il hériterait du domaine, et alors Arnold pourrait cesser ses longs voyages sur mer et revenir à la demeure de son enfance. Ils s’étaient toujours beaucoup aimés, avant qu’Arnold, blessé au vif par la brutale punition que lui infligea son père pour une faute d’enfant, se fût enfui à Bristol et se fût enrôlé sur un vaisseau marchand en partance pour Bombay. Le vieux squire n’avait jamais prononcé le nom de son fils depuis sa fuite ; mais les deux frères avaient correspondu fidèlement ; et, une fois tous les trois ou quatre mois, une lettre venant de quelque pays étranger apprenait à Oswald les pérégrinations d’Arnold. Le jeune homme avait prospéré ; et, à vingt-trois ans, le deuxième fils du squire était second à bord d’un clipper de la Compagnie des Indes orientales. Il racontait à Oswald que son existence était rude, mais lui convenait, et que les armateurs le feraient capitaine avant qu’il eût ses vingt-six ans. Il avait sauvé un de leurs vaisseaux par son habile direction, pendant que son capitaine, frappé à la tête par la chute d’un mât, était dans l’impossibilité de commander ; il tenait une large place dans l’estime des chefs de la Compagnie.

« C’est une existence meilleure que celle que vous menez à la métairie, mon cher garçon, écrivait le marin ; mais, comme vous êtes appelé à en devenir le maître, il vaut mieux que vous ne quittiez pas ce navire. Je vois le monde, les hommes et les mœurs des pays étrangers, pendant que vous êtes un de ces dormeurs qui ne s’intéressent à aucun changement de cette vie. Cependant je m’imagine que cette existence endormie vous convient ; vous avez toujours pris les choses plus facilement que moi. »

La séparation n’avait guère amoindri l’affection des deux frères ; et le plus agréable rêve que pût faire Oswald pour le jour où il serait le maître, c’était le retour d’Arnold.

« J’aurai le plus beau yacht possible, se disait Oswald, et Arnold en sera le patron. Je lui donnerai mille livres par an ; et, quand il se mariera, il aura la plus jolie habitation sur le domaine et cinquante acres de fermes de plaisance, sans aucun loyer. Il y a eu assez de ladrerie et d’avarice dans cette famille pour un siècle : Arnold et moi, nous jouirons de la vie. »

Il était malheureux qu’un aussi joli rêve ne pût être réalisé au moment de la fraîcheur et de l’éclat du printemps de la vie. Les idées de bonheur d’un homme changent à mesure que les années s’écoulent. Elles deviennent plus complexes, prennent une plus large étendue, et cependant se font plus personnelles.

Privé de son yacht et ne sachant que faire, quand il ne montait pas Herne le chasseur, Oswald se livra à des promenades pleines de rêveries dans les montagnes et les bois, avec un volume de poèmes dans une poche et un album de dessin et un crayon dans l’autre. Il avait quelque talent comme dessinateur, un coup de crayon facile et délicat, un amour inné du beau, et il trouvait agréable d’être assis pendant une heure ou deux devant une touffe de fougères croissant dans le creux d’un mur de pierres, et de reproduire chaque ondulation, chaque ombre avec son crayon. Son amour de la poésie était aussi un don naturel ; et de même qu’il essayait de reproduire les arbres et les fougères, les fleurs, les rochers et un coin de mer à travers quelque éclaircie dans les bois, de même, mais d’une manière moins brillante et moins artistique, il essayait de répéter les vers du grand poète de son temps, celui dont la harpe venait de faire entendre ses dernières notes et dont la mort récente avait laissé comme une blessure au cœur à ses plus jeunes et plus ardents disciples. En secret, il éprouvait des accès de mélancolie, comme s’il manquait quelque chose à son existence oisive ; il faisait quelques vers, qu’il gardait dans son carnet de poche et qu’il relisait quelquefois en rougissant. Un homme médiocrement doué aurait pu être fait poète par les riches beautés dont la nature entourait Combhaven et par une vie d’oisiveté rêveuse telle que celle d’Oswald ; mais il faut convenir que le jeune M. Pentreath ne s’éleva jamais au-dessus de la versification des magazines de poche, qui adressaient leurs vers plaintifs à Célia sur son mariage avec un rival plus heureux ou déploraient en un monologue la mort de la princesse Charlotte.

C’était une chose agréable, même pour lui, qui n’avait que le goût de la poésie sans le talent poétique, de s’étendre à son aise parmi les fougères dans le bois de Pentreath et de lire Manfred ou le Corsaire.

Par une après-midi du mois d’août, Oswald se reposait ainsi, une semaine après avoir failli se noyer, quand il entendit une voix aiguë de garçon résonnant clairement à travers le bois et le frou-frou d’une robe de femme, puis une voix plus douce que celle de son compagnon s’émerveillant sur la beauté des fougères.

« Nous n’en avons point de pareilles dans notre solitude, James ; vous devriez m’en emporter quelques-unes, » disait la voix.

Oswald fut debout en un clin d’œil ; il avait reconnu la voix de la fille du ministre. Elle avait un joli timbre, était pleine comme celle de son père, mais adoucie, ainsi qu’il convient à une femme.

« Vous aimez les fougères, miss Haggard ? demanda-t-il après qu’ils se furent serré la main.

— Nous sommes grands amateurs de fougères, James et moi, » répondit-elle timidement, se tenant devant lui comme si elle ne savait pas si elle devait s’arrêter ou continuer sa promenade après cette première salutation.

James piqua sa canne en terre et s’appuya dessus de tout son corps, comme un noble Romain sur son épée.

« Parlez pour vous, Noémi, dit-il en se dandinant ; je ne m’en soucie guère, et elles sont très difficiles à arracher. J’ai toute la peine et vous toute la gloire. Elle a tourmenté papa pour qu’il lui donnât un coin de terre perdu de l’autre côté de notre verger, – il s’adressait à Oswald en manière d’explication, – et elle y a planté des fougères, des primevères, des pervenches et une quantité de toutes sortes d’herbes ; elle appelle cela une solitude ; ah ! c’est une jolie vie qu’elle me fait mener, toujours à la recherche de quelques nouveaux brins d’herbe ! Je planterais quelque chose de bon à manger si j’avais un coin de terre. Tante Judith peut bien appeler cela folie : la folie de Noémi, voilà le nom que j’ai donné à sa plantation.

— Ne soyez pas méchant, James ; vous y avez passé plus d’une heure agréable à lire.

— Oui, quand je pouvais attraper une de ces rares bonnes histoires comme Rob Roy ou Caleb Williams, ou les Mystères d’Udolphe. C’est un endroit très agréable pour ne pas être sur le chemin de tante Judith, je le reconnais ; c’est trop loin de la boutique et de la caisse pour qu’elle y vienne nous ennuyer.

— Ce doit être un endroit délicieux, j’en suis sûr, dit Oswald en admirant la figure animée de la jeune fille sous son chapeau de jardin en grosse paille. Ne voulez-vous pas vous asseoir un peu et vous reposer après votre promenade, miss Haggard ?

— Mais je le veux bien, s’écria James en s’étendant tout de son long sur l’herbe ; nous avons été assez grillés sur la route avant d’arriver jusqu’ici ! Il est très joli, votre bois. »

Noémi s’assit sur une petite hauteur près de l’endroit où son frère s’était étendu, tenant en forme d’angle aigu ses jambes revêtues de velours de coton à côtes. Les manières communicatives de James l’avaient mise à son aise. Elle regardait avec curiosité le livre de M. Pentreath, posé retourné sur le banc de mousse ; c’était un livre cartonné couvert d’un gros papier bleu : nos ancêtres se contentaient pour leur littérature la plus choisie de ces grossières enveloppes.

« Est-ce une histoire ? demanda James en désignant le volume.

— Non, c’est une pièce de lord Byron ! »

Noémi poussa un petit soupir moitié de surprise, moitié d’horreur, comme si elle se fût subitement trouvée en la compagnie du diable.

« Vous lisez lord Byron ? demanda-t-elle.

— Jusqu’à ce que j’en sache chaque ligne par cœur, répondit Oswald avec un élan d’enthousiasme. Il n’y eut jamais de semblable poète et il n’y en aura jamais. Toute autre poésie, sauf celle de Shakespeare, est de la prose à côté : c’est triste, mort, sans couleur, une chose de règle et de grammaire, un enchaînement de mots soigneusement choisis. Ou, pour mieux dire, tous les autres poètes ont écrit avec la tête, lui seul avec le cœur. Et penser que Byron admirait Pope ! C’est comme si le mont Blanc admirait Holborn-Hill.

— Voulez-vous parler d’Alexandre Pope ? demanda Noémi, comme s’il existait tout un clan de poètes de ce nom.

— Évidemment.

— J’ai quelques morceaux de lui dans un livre que mon père m’a donné, et je les aime beaucoup : Vital Sparky et la Prière universelle, et une élégie sur une pauvre jeune dame qui commit le crime de suicide. Les connaissez-vous ?

— Oui, ils sont assez bons dans leur genre, et l’essai sur l’homme est le meilleur. Je ne nie pas son talent. Pope est plein d’esprit, de force et d’intelligence ; mais je ne puis appeler poésie ce genre d’étude sans passion, pas plus que je ne pourrais appeler Holborn-hill une montagne. Comparez cela avec Manfred par exemple, ajouta-t-il en ouvrant son livre.

— Mais la poésie de lord Byron n’est-elle pas très, très immorale ? demanda Noémi.

— Certes, il y en a une bonne partie dont je ne voudrais pas recommander la lecture à une jeune femme ; mais, en laissant cela de côté, il en reste assez pour faire de ce poète le plus grand génie lyrique de tous les temps, répondit Oswald avec chaleur. Laissez-moi vous lire une page de Manfred.

— Oh non ! s’il vous plaît ; mon père nous a défendu de lire Byron. J’en ai lu quelques extraits dans le Pocket Magazine. Ils m’ont semblé très beaux ; un d’eux, la Fiancée d’Abydos, m’a fait pleurer. Je voudrais bien en lire davantage ; mais je ne le puis pas ; mon père nous l’a défendu, et il ne change jamais d’idée.

— Comme mon père quand il m’a refusé de l’argent, dit Oswald ; il s’en tient à ce qu’il a dit.

— Y a-t-il des brigands dans ce Manfred ? demanda James, qui ne se souvenait pas toujours qu’il avait été bien élevé.

— Non !

— Alors je ne me soucie pas de le lire. J’aime un homme comme Rob-Roy. Il y a un garçon appelé Mazeppa dans une des histoires de lord Byron. On l’a attaché sur le dos d’un cheval sauvage, et on le laisse écartelé ainsi. C’est là le genre de personnage qui m’intéressent.

— Vous aimez les romans de Waverley, je présume, miss Haggard ? » demanda Oswald sentant que la littérature avançait sa connaissance avec cette jeune fille aux cheveux noirs.

Noémi secoua la tête avec dédain.

« Je n’en ai pas lu un, dit-elle ; mon père désapprouve les romans. James a tort de lire Rob-Roy.

— C’est stupide, s’écria James en enfonçant ses mains dans les poches de son pantalon de velours côtelé ; un homme peut tout lire. Il ne faut pas ! est un mot inventé pour les filles.

— Je crains que votre père ne désapprouve tout ce qui est agréable, dit Oswald.

— Oh ! non, il est très bon, très bienveillant ; mais il aime à nous voir lire des livres sérieux, et la Bible par-dessus tout. Il dit qu’il y a tant de choses dans la Bible que nous ne pourrions jamais arriver au bout, si nous la lisions toute notre vie ; que nous y trouverions toujours quelque chose de nouveau, quelque nouvelle merveille.

— Ah ! j’ai éprouvé cela… avec Shakespeare. »

Noémi parut extrêmement blessée. Comparer un profane auteur dramatique avec la Bible, et si légèrement !

« C’est malheureux, poursuivit Oswald. Les romans de Waverley sont si beaux. Quelques personnes disent qu’ils sont de Walter Scott ; mais je ne saurais croire qu’un homme qui a écrit si bien en vers ait pu tout à coup produire une prose aussi splendide ; d’ailleurs, les romans sont meilleurs que les poèmes de Walter Scott. »

Noémi soupira ; elle comprenait qu’il parlait d’un monde dont elle était exclue, et même dont elle serait toujours exclue. Ce serait un acte de rébellion, de péché actuel, que de franchir le seuil de ce monde merveilleux que son père lui avait appris à considérer comme la région du mal et de la tentation.

« J’espère que votre père n’a pas souffert de la bonté qu’il a eue pour moi l’autre jour, dit Oswald, en s’apercevant que les sujets littéraires étaient épuisés. Il n’a pas pris froid, je pense ?

— Oh non ! mon père est très fort ; je ne me rappelle pas l’avoir vu malade.

— C’est un homme puissant de corps et d’esprit. »

Les joues brunes de Noémi se colorèrent de plaisir.

« Il est bon, dit-elle, et il exhorte les gens à faire le bien. Il y a longtemps, avant qu’il fût marié, il errait dans la campagne, prêchant au grand air. Il nous a raconté comment les mineurs accouraient pour l’entendre, et comment les larmes coulaient sur leurs faces noircies, de même que lorsque Whitfield prêchait les paysans rudes et sauvages des environs de Bristol.

— J’ai bien souvent désiré ne pas être le fils d’un tel saint, dit James en bâillant et en levant les yeux vers l’azur du ciel sans nuages. C’est quelquefois ennuyeux : il y a trop de sainteté à la maison et pas assez de pudding.

— Ah ! James, j’espère que le Ciel un jour changera votre cœur, dit Noémi avec reproche, et vous fera voir les choses différemment.

— J’aimerais voir plus de choses sur la table au souper. Si tante Judith avait le cœur changé, nous pourrions trouver de l’amélioration dans le ménage. C’est très bien de parler des goûts charnels et des appétits sensuels ; mais pourquoi les pommes mûrissent-elles, si ce n’est pour être mises dans les tartes ? Je voudrais que la Providence m’eût fait naître dans une ferme où il y aurait du pâté et des friandises autant qu’on en voudrait. Nous n’avons jamais de friandises, à moins qu’une de ces saintes personnes ne vienne prendre le thé ; et encore gâtent-elles le plaisir de manger de bonnes choses par leurs cantiques. »

Oswald se mit à rire de bon cœur ; et, comme le rire est une chose contagieuse, la sérieuse Noémi rit également, en dépit de son regret de voir James critiquer les enseignements paternels.

« Tante Judith est bien plus rigide sur les petites choses que mon père, dit-elle, et elle et James ne s’entendent pas très bien.

— Tante Judith mêle la religion à tout, dit James ; elle ne peut faire cuire une pomme de terre sans citer les Écritures. Papa a plus de bon sens. »

Après cela, la conversation tomba sur les fougères ; et Oswald dit à Noémi le nom des différentes espèces, noms latins, bien longs, qui lui faisaient ouvrir les veux d’étonnement. Ils se levèrent ensuite, et il leur montra les endroits où certaines variétés croissaient le mieux, leur indiquant le sol et les pierres qu’elles préféraient. Les lapins se sauvaient en redressant leurs queues grises, à mesure que les promeneurs arrachaient les fougères. Les branches des ormes et des hêtres répandaient leur ombre sur le gazon ensoleillé. Il y avait une chaude teinte dorée au milieu de ces bois parfumés par l’odeur de pins invisibles.

Oswald leur montrait ses endroits favoris, de petits coins de paysage, boisés, admirables dans leur genre. Ils étaient tous familiers à Noémi, car ce bois était sa promenade habituelle dans les après-midi d’été, et lui offrait en automne des mûres et des noisettes à cueillir, en avril un paradis de primevères et de violettes, en mai des touffes d’aubépine. Cependant, quoiqu’elle connût ces retraites depuis son enfance, il lui semblait y trouver de nouvelles beautés, maintenant qu’un esprit artistique les lui révélait.

« Comme vous devez être heureux de penser que ce beau bois est à votre père, que vous appartenez à ce bois et qu’il vous appartient ? dit-elle.

— Oui, je l’aime beaucoup ! Notre race a enfoncé profondément sa racine dans le sol. Les Pentreath ont vécu sur cette terre depuis le règne du roi Etienne. Nous avons notre généalogie de père en fils, Pentreath de Pentreath ; nous nous sommes presque toujours mariés entre cousins, nous en tenant à nous-mêmes et à notre pays ; c’est peut-être pour cela que nous avons dégénéré en une famille affaiblie d’un vieillard et de deux enfants. Il y a, je le sais, abondance de Pentreath dans le monde ; mais, de notre branche particulière du Devonshire, il ne reste que mon père et ses deux fils. Cependant je suis heureux de dire que mon père n’épousa pas une de ses parentes. »

La douce lumière dorée du soleil s’inclinant vers l’Ouest rappela à Noémi qu’il était bientôt l’heure du thé. Elle n’aspirait pas au thé ni aux tartines beurrées ; elle serait même restée avec plaisir au milieu des fougères, à l’ombre vacillante des branches de hêtre, jusqu’à ce que la lune, flottant là-bas au-dessus du sommet des arbres, eût quitté sa teinte grise pour revêtir l’éclat de l’argent, puis l’éclat de l’or. Mais l’inexactitude aux repas était considérée comme une faute grave par tante Judith, et Joshua lui-même n’était pas content quand ses enfants s’absentaient de la table de famille. En conséquence, Noémi fit une révérence pleine de dignité et dit :

« Bonsoir monsieur ; il faut que nous partions. Venez James. »

Celui-ci était sérieusement occupé à regarder un écureuil qui venait de se montrer à une haute branche d’arbre ; il abandonna à regret son occupation.

« C’est vrai, Noémi ; je présume qu’il est l’heure du thé, et nous pourrions le manquer si nous restions plus longtemps.

— Venez demain dans l’après-midi, dit Oswald ; vous pouvez venir dans le parc, si vous le préférez. Ce n’est pas qu’il soit mieux tenu que le bois ; mais nous y avons quelques beaux vieux arbres de haute futaie.

— Et des écureuils ? demanda James.

— Oui, toutes sortes de bêtes.

— Alors nous irons… Maintenant, Noémi, faites attention ; voici vos fougères. »

James lui mit dans les bras une botte de verdure et resta libre de faire le moulinet avec la branche de coudrier dont il avait arraché l’écorce, tout en marchant à côté d’elle.

« Laissez-moi porter les fougères, dit Oswald.

— Oh ! non, vraiment, je ne voudrais pas vous déranger de votre chemin, répondit Noémi.

— Me déranger de mon chemin ?… Oh ! mon chemin conduit n’importe où. Ce sera du moins une occupation pour moi ; et votre père m’a dit que je pouvais aller le voir quelquefois. »

Cela fut dit avec un air si décidé que Noémi finit par céder et abandonna les fougères aux soins de M. Pentreath. Ils sortirent ensemble du bois et descendirent la colline, se dirigeant vers la petite baie ou plutôt la petite anse, – car elle était vraiment trop étroite pour une baie, – à l’embouchure de cette insignifiante rivière qui serpentait au-dessus de la grande rue de Combhaven. Comme il paraissait endormi, ce vieux Combhaven, par cette étouffante après-midi d’été ! Un chat errant courait furtivement sur les tuiles recouvertes de mousse du toit opposé, et il paraissait un important personnage dans la tranquillité de l’endroit ; un petit groupe d’enfants jouait devant le Son des cloches ; un cheval oisif contemplait la route déserte par-dessus une haie ; le gros maître de la Première et Dernière fumait sa pipe sous le porche au soleil : c’était tout ce que le village présentait d’êtres animés.

Noémi ouvrit la petite porte verte du jardin et introduisit son compagnon dans un paradis de giroflées, d’œillets et de pois de senteur, d’environ vingt pieds de large. La boutique était précédée d’un espace sablé et sans fleurs ; mais ce petit jardin ou avant-cour donnait à la maison une grâce et une certaine originalité que ne dédaignait pas Judith Haggard, en dépit de ses tendances radicales. Il faut dire que le radicalisme de miss Haggard s’appliquait principalement aux autres.

Le parloir, avec son plafond haut et peint et son papier à fleurs, avait un air de douce fraîcheur par cette après-midi. Le sombre plateau et l’ancien service à thé du Staffordshire à fleurs bleues sur fond chamois, les tables de noyer brillantes et les chaises à large siège, les rideaux de croisée en basin avec leurs franges et leurs glands tricotés, les fleurs qui faisaient comme une barrière de verdure et de pourpre devant la fenêtre ouverte, tout, pour Oswald Pentreath, semblait agréable à l’œil. C’était certainement un intérieur assez ordinaire, mais c’était assurément plus un intérieur que le majestueux délabrement de la métairie.

Judith, droite et raide devant le plateau à thé, offrait un portrait vivant de la vieille fille, compassée dans sa robe grise, avec son grand col de mousseline blanche, ses boucles d’oreilles de corail, et sa broche carrée en mosaïque. Joshua, dans son grand fauteuil recouvert en crin, près de la fenêtre ouverte, paraissait fatigué et épuisé. Il revenait d’une longue tournée pastorale dans des habitations et des cottages éloignés, où il avait coutume d’aller lire et expliquer les Écritures ou prier avec les fervents pour les infidèles. Une grande partie du travail qui, dans un meilleur état de choses, aurait été fait par le prêtre de la paroisse, était laissé à Joshua. Il soignait et surveillait mieux ses fidèles que ne le faisait le pasteur subventionné de l’Église-Établie ; il n’était pas étonnant que le pasteur dûment qualifié vît son troupeau diminuer, pendant que celui de Joshua s’était augmenté tous les ans, jusqu’à devenir trop nombreux pour la petite construction carrée assez semblable à une grange, le Petit-Béthel, qui se trouvait au sommet de la Grande-Rue.

« Nous avons rencontré M. Pentreath dans le bois, mon père, dit Noémi, et il est venu vous voir.

— Oui, et je crois que vous avez assez paressé, s’écria tante Judith, et les serviettes à thé ne sont pas encore ourlées, je le garantirais !

— J’ai fini la dernière de la douzaine avant le dîner, ma tante, répondit Noémi avec sa grave douceur, qui n’avait rien de la timidité ni de la niaiserie, mais qui dénotait uniquement une tranquille soumission à la suprême autorité.

— Elles devraient être piquées, dit Judith. L’ourlet ne les empêchera pas de se déchirer entre les mains d’une fille telle que Sally.

— Je les ai piquées, ma tante ; et vous savez que Sally lave rarement les services à thé.

— Jamais, je l’espère ! se récria Judith. Il n’en resterait plus beaucoup si elle le faisait ; et c’est un modèle que vous ne pourriez pas réassortir aujourd’hui, même en les payant au poids de l’or.

— Quelle bonne chance que les choses laides ne soient plus de mode ! riposta James, ne prévoyant pas le jour où les plus communes de ces tasses et de ces soucoupes du Staffordshire pourraient prendre place parmi les curiosités de choix sur une étagère de collectionneur.

— Ah ! soupira Judith ; c’étaient celles de votre grand’mère ; mais cela vous est bien égal. Vous n’avez aucune déférence pour ceux qui étaient avant vous. »

Celle conversation avait été faite à voix contenue, près de la table à thé, où Joshua avait souhaité une amicale bienvenue à M. Pentreath. Ils se mirent tous ensuite autour de la table. Tante Judith remplit les tasses avec précision, et la conversation devint plus générale et plus cérémonieuse. On n’avait pas à causer de grand’chose ; il n’y avait pas beaucoup de commérages locaux à Combhaven ; mais ils trouvèrent néanmoins quelque chose à dire. Joshua causa des gens qu’il avait visités dans sa tournée pastorale, – des tenanciers du squire pour la plupart ; – il parla de leurs ennuis, de leurs indispositions : celui-ci s’était brûlé avec la bouilloire à thé ; celui-là s’était blessé avec sa faucille ou sa serpette ; tel autre avait des bestiaux malades. M. Haggard bornait sa conversation aux choses de la vie usuelle, plus sage en cela que quelques-uns de ses confrères.

Oswald se sentait tout à fait à son aise, au milieu de ce cercle de famille ; il ignorait heureusement la triste opinion que tante Judith avait de lui. Il buvait son thé et mangeait sa tartine de beurre, en regardant les fleurs de la fenêtre et les bustes peints de George Whitfield et de John Wesley, en porcelaine de Bow, sur la cheminée ; il se familiarisait avec l’aspect de la pièce. Une bibliothèque d’acajou, ayant des portes vitrées sur un des côtés du foyer, contenait plusieurs rayons de livres soigneusement rangés et reliés, livres qu’on eût dits conservés par leur propriétaire pour ne pas s’en servir à la différence de ceux d’Oswald, qui étaient tenus sans ordre, abîmés, et toujours hors de leur place.

« Vous aimez la lecture, monsieur Haggard ? demanda Oswald en regardant la bibliothèque.

— Beaucoup ; je consacre toutes mes heures de loisir à mes livres ; seulement, mes heures de loisir ne font pas beaucoup de jours au bout de l’année. J’emporte un volume dans ma poche quand je dois aller loin, et je lis en chemin. C’est ma meilleure chance de lecture.

— Et quels sont vos auteurs favoris ?

— Bunyan, Baxter et Law. »

Ces auteurs étaient inconnus à Oswald, si l’on en excepte un vague souvenir du Voyage du pèlerin, qu’il avait dévoré dans son enfance et dont il avait été émerveillé.

La conversation s’arrêta un moment, mais sans qu’il en résultât aucune gêne. Une pause dans le cours de la causerie n’est pas une aussi terrible chose dans un village du Devonshire qu’à Londres, dans un dîner, où la fontaine de l’esprit est supposée inépuisable et où un silence jette de la déconsidération sur l’assemblée.

« Allons au jardin, » dit Joshua, quand chacun eut vidé sa seconde tasse de thé.

James avait retourné sa tasse et la balançait sur sa cuiller, ce qui scandalisait tante Judith, dont le froncement de sourcils réprobateur n’avait aucune influence sur lui.

« Oui, et je vous montrerai la solitude de Noémi, » dit le jeune homme à Oswald d’un ton confidentiel et à voix basse.

C’était une des soirées de loisir de Joshua : il n’y avait pas de service au Petit-Bethel, et, jusqu’à la fermeture, il n’y avait rien à faire pour lui dans la boutique ; il pouvait se permettre de flâner dans son jardin et se rafraîchir par un peu de repos, après sa journée de travail.

Tante Judith alla à la boutique, où l’on venait généralement chercher du ruban, du fil, des aiguilles, du coton et toutes sortes de fournitures, dans les heures calmes de la soirée. Les bonnes ménagères avaient été trop occupées pour toucher leur boîte à ouvrage dans la journée ; elles s’apercevaient après le thé de ce qui leur manquait et couraient chez Haggard pour se le procurer, et peut-être aussi pour y passer cinq minutes et demander des nouvelles de « cet excellent homme, le ministre ».

Les autres allèrent au jardin, morceau de terrain de forme oblongue d’environ un acre, qui se continuait par un autre acre de forme irrégulière et dont on avait fait un jardin depuis un siècle.

Il n’y avait rien de pittoresque dans le jardin de M. Haggard ; il était proprement entretenu et consacré à l’utile, n’ayant d’autre ornement que d’étroites bordures de fleurs communes, placées en avant de plants de légumes, et une rangée d’espaliers abritant des couches d’oignons et de raves. C’était un jardin où tout montrait la fertilité, depuis les jeunes poiriers, dont les branches inférieures toutes vivaces s’entrelaçaient gracieusement, jusqu’à la citrouille s’étendant sous les rayons du soleil couchant, et jusqu’aux vieux cognassiers difformes s’avançant au-dessus du réservoir dans un angle du mur. Les allées étroites étaient proprement tenues, et il y avait fort peu de mauvaises herbes parmi les légumes et les fleurs : James était responsable de l’état des choses ; il y travaillait tous les jours avec un peu d’aide de la part du garçon de boutique et beaucoup de la part de Noémi, qui aimait passionnément les fleurs.

M. Haggard alla jusqu’au bout du jardin avec les jeunes gens ; puis, se sentant fatigué après sa longue promenade dans les montagnes et dans la vallée, il s’assit sur un banc près des cognassiers, qui, avec un vieux noyer, constituaient tout l’ombrage du jardin. Il y avait une pelouse de forme carrée sur laquelle était une table rustique, spécimen du talent en menuiserie de James ; dans la chaude après-midi, tante Judith se laissait quelquefois persuader de prendre le thé à l’air ; c’était de sa part une concession, à laquelle on n’arrivait qu’avec beaucoup de diplomatie.

Joshua aimait son jardin d’une manière platonique ; c’était là qu’il méditait les samedis soir sur le sujet de ses sermons du lendemain ; c’était là qu’il lisait les auteurs religieux non conformistes, ou qu’il se livrait à cette étude intérieure de son propre cœur, qui formait une des bases de son système. Il n’y avait cependant pas beaucoup à chercher dans le cœur du ministre, pas de démon secret à en chasser. Sincère dans ses intentions, droit dans ses actions, simple dans sa vie, il approchait de la perfection autant qu’il est donné à l’homme d’en approcher.

Les jeunes gens suivirent l’étroite allée qui les conduisit au verger, laissant Joshua à ses méditations. Si Judith avait été là, elle se serait empressée d’entraver ces relations sans contrainte du jeune seigneur et de Noémi ; mais son frère, dans sa contemplation des choses d’en haut, n’était pas capable de s’apercevoir des bagatelles qui se passaient à sa portée, et il ne voyait aucun danger à la réunion momentanée de ces jeunes âmes.

« Venez voir notre solitude ! » s’écria James en ouvrant la porte du verger.

Le verger était un enclos de forme bizarre, un morceau de terre se terminant en pointe ; l’extrémité du triangle en avait été abandonnée jusqu’au quinzième anniversaire de la naissance de Noémi ; elle avait alors demandé à son père, comme cadeau de fête, ce coin de terrain perdu ; depuis ce jour, ç’avait été pour elle un continuel plaisir de l’orner des plantes sauvages de la forêt, des landes et de la vallée, ce à quoi James l’aidait suivant son caprice.

Cette solitude était un terrain merveilleux ; tout y poussait : les plantes qui aiment le sable et celles auxquelles il faut une terre grasse, les fleurs qui demandent le soleil et les fougères amoureuses de l’ombre. Toutes croissaient en harmonie, comme l’heureuse famille des oiseaux et des insectes, pour plaire à Noémi ; on y trouvait des primevères jaunes et pourpres, des jacinthes des bois, des digitales, des serpentines, des guimauves, des bruyères violettes, des genêts dorés et argentés, des fougères de tous genres.

« Je crois que les algues marines mêmes y pousseraient, dit James, si nous le voulions. »

Le vieux, vieux verger, ressemblait à un hôpital d’estropiés, tellement les arbres antiques y étaient tordus, contournés, bossus, ayant plus de crevasses gommeuses à leurs branches que de fruits, présentant une écorce grise avec des blessures béantes dans leurs troncs. Le gazon était épais et doux, plein de monticules et de creux ; et, placées dans un coin plein de soleil, se trouvait une rangée de ruches dont le produit était généralement vendu par tante Judith, comme une faveur et à bon prix, à quelques-uns de ses principaux clients.

« Les autres ont le miel, et nous le risque des piqûres ; disait James, peu satisfait de cet arrangement ; voilà ce qu’il advient d’être élevé par une tante. Si ma mère eût vécu, nous aurions eu quelquefois des gâteaux et des friandises, je le garantis. »

James n’avait qu’un vague souvenir de sa mère morte ; et il associait très bien son souvenir à la perte des gâteries qui auraient été naturellement prodiguées par la bonté maternelle.

Ils se promenèrent dans le verger, causant avec un laisser-aller parfait de choses et d’autres. L’heure du dîner chez le squire était passée depuis longtemps, et Oswald savait bien qu’il avait perdu son dîner par son absence ; on ne servait jamais à la métairie un repas en dehors des heures réglementaires. Mrs Nichols, la femme de charge, connaissait trop bien son devoir pour faire de pareilles concessions ; mais Oswald était consolé de la perte de son dîner. La société d’une femme était presque une nouveauté pour lui, le squire vivant comme un reclus et jouissant du privilège d’être éminemment peu populaire, privilège qui, dans son opinion, lui épargnait cinq cents livres par an.

« Votre homme populaire est l’ami de tout le monde, excepté de lui-même, remarquait le squire dans son humeur philosophique : les gens lui demandent toujours une faveur. À moi, personne ne me demande jamais rien ! »

Oswald, qui, comme fils d’un ermite avare, était privé d’argent de poche, mais qui avait une nature trop généreuse pour vivre sous le poids d’une obligation, visitait à peine quelqu’une de ces plaisantes maisons de campagne dispersées parmi les montagnes et les vallées de son pays natal. Il menait une existence aussi solitaire que jamais jeune homme ait eu à en supporter, et il se trouvait dans une meilleure position pour cultiver le caractère byronien que la plupart des disciples du grand poète. Heureusement, la nature l’avait doué d’une disposition à prendre la vie facilement, plutôt que d’un esprit misanthropique ; toute solitaire et retirée que fût son existence, il essayait d’en tirer le meilleur parti, s’amusant simplement à sa façon, et ne se plaignant à personne. Quelquefois une nuance d’amertume apparaissait dans ses entretiens avec son père, les lésineries et la suspicion du vieillard étant quelquefois trop fortes pour être endurées ; il n’avait pas d’autres moments d’humeur. Pour ce jeune homme, réduit par nécessité à la société des paysans et des matelots, c’était une nouveauté de se trouver en compagnie d’une belle jeune femme, qui parlait avec une certaine distinction et s’exprimait bien, quoique dans un ordre d’idées limitées. Ces vagues aspirations de Noémi pour quelque chose de plus large et de plus brillant que l’existence restreinte de Combhaven répondaient à ses propres sentiments. Il y avait déjà de la sympathie entre eux, bien qu’ils se rencontrassent seulement pour la seconde fois.

« Je crois, miss Haggard, que vous ne resteriez pas à Combhaven, si vous étiez un homme ? dit Oswald après une causerie sur la monotonie du pays.

— Oh non ! Si j’étais homme, je serais ministre, et j’irais prêcher les mineurs de la Cornouailles, comme mon père le faisait quand il était jeune homme, ou bien je serais missionnaire et j’irais dans les Indes.

— Ah ! vous parliez de cela l’autre soir.

— Oui, j’aimerais à instruire ces pauvres créatures ; je voudrais les faire renoncer à leurs hideuses divinités, à leurs sacrifices humains, à leurs cruautés. Pourquoi les laisserions-nous avec de si horribles croyances ?

— Je crois que cette œuvre de conversion est au-dessus de nos forces. Un missionnaire peut accomplir son œuvre dans un coin, établir sa petite école et baptiser une poignée de ces gens au teint cuivré, qui retourneront à Shiva aussitôt qu’il aura tourné le dos ; mais faire renoncer l’Inde tout entière à ses idoles est un projet au-dessus des rêves de l’homme ; c’est l’impossible. Quand Burke parlait à la Chambre des communes sur le mauvais état de notre gouvernement dans l’Inde, le territoire de la Compagnie des Indes orientales était plus grand que la Russie et la Turquie. Depuis cette époque, nous avons étendu nos conquêtes, et nous ne sommes qu’une goutte d’eau au milieu de cette vaste population. Je crois que vous ferez bien d’abandonner vos idées sur l’Inde, miss Haggard. Les Thugs vous étrangleraient, et les Khoords vous enterreraient jusqu’au cou pour vous sacrifier ensuite à leurs dieux, ou bien les tigres vous mangeraient.

— Assurément ! approuva James. Combien peu de gens sont allés dans les Indes qui n’aient pas été dévorés par les tigres dans leur long voyage. Je n’ai jamais ouvert un magazine sans y voir le tableau d’un tigre dévorant un voyageur. »

Pendant ce temps, ils étaient arrivés à la solitude, coin rempli de fougères entrelacées et de fleurs odorantes, avec des blocs de pierres rugueuses apparaissant çà et là au milieu de la verdure ; ce travail de pierre avait coûté beaucoup de peines à James. Quelques vieux arbres d’un verger voisin se penchaient au-dessus de la plantation de Noémi, et les branches étendues d’un mûrier ombrageaient un des côtés du petit enclos. Il s’y trouvait un banc de pierre que James avait trouvé dans les ruines d’un vieux manoir et dont la base rugueuse disparaissait sous les bruyères et les primevères ; il y avait aussi un vieux cadran solaire de pierre, provenant des mêmes ruines. Ce cadran solaire et le banc monacal donnaient au jardin un air d’antiquité. C’était tout à fait en dehors des habitudes de Combhaven, et comme une oasis dans le désert. On aurait pu vivre toute sa vie dans la Grande-Rue et ne jamais soupçonner l’existence de la solitude de Noémi. Un mouton à la tête douce regardait à travers une ouverture pratiquée dans la haie, près du mûrier ; il se demandait peut-être s’il pourrait manger ces fleurs et ces fougères. Mais, n’eût été le mouton, il eût été bien difficile de trouver signe de vie dans le verger voisin.

Oswald fit l’éloge de l’endroit, comme l’exigeaient les convenances : il ne pouvait y trouver une bien grande beauté auprès de la pittoresque nature inculte du parc et du bois de Pentreath, mais un gracieux agrément qui n’était pas sans charme. Il s’assit à côté de Noémi sur le large banc de pierre et la regarda quelques instants en silence d’un air réfléchi. Elle avait sorti un tricot de sa poche, et les aiguilles s’agitaient avec vitesse sous ses doigts légers ; les mains étaient brunes, mais minces et bien faites.

« Elle est très belle, pensait Oswald, beaucoup plus belle que les beautés du Devonshire, avec leur teint de rose et de crème. »

La figure était noble, les traits hardiment accentués, les yeux profonds et noirs, avec de grandes paupières comme il se rappelait en avoir vu souvent, plutôt dans des sculptures que chez des êtres animés. La bouche était ferme et bien dessinée, le menton un peu trop carré pour une femme. Si sa figure avait un défaut, c’était d’être trop semblable à celle de son père : elle était empreinte d’une fermeté virile plutôt que de la douceur féminine. Mais Oswald ne pouvait voir une imperfection dans cette noble expression. Il était attiré vers la jeune fille par la plus grande sympathie. Ce n’était pas de l’amour à première vue, mais de l’amitié, de la confiance, une sorte de camaraderie, et il ne voyait là aucun péril. Quel péril en effet pouvait-il y avoir pour lui, même avec un sentiment plus vif ? Il n’avait pas d’argent à dépenser, mais il était le maître de son cœur ; il pouvait en disposer comme bon lui semblait.

« Épousez une laitière si cela vous plaît, lui avait dit un jour le squire de son ton brutal ; mais je vous prierai d’attendre pour la produire que je sois sous le gazon. Un domaine appauvri ne peut permettre de reconnaître des mariages prématurés, à moins qu’ils n’apportent avec eux des terres ou de l’argent. »

Ils étaient dans la solitude depuis une demi-heure ; James montrait des échantillons choisis, à la poursuite desquels il avait, selon son dire, plus ou moins risqué sa vie, se suspendant au-dessus des précipices, comme celui qui recueille le fenouil de mer, gravissant des montagnes inaccessibles et se perdant dans des bois sans chemins frayés, habités par les reptiles. Le soleil s’était retiré derrière le vieux toit de tuiles et derrière les toits de chaume de la Grande-Rue ; Joshua avait quitté son tranquille jardin pour l’agitation et les affaires de la boutique.

« Nous ferons bien de rentrer, James, dit Noémi en roulant son tricot ; vous avez votre calcul à faire pour demain. »

Oswald comprit qu’il n’avait aucune excuse pour prolonger sa visite. Il revint vers la maison avec Noémi et son frère ; mais il n’entra pas avec eux : une porte de côté donnait sur la rue, et là il s’arrêta pour leur souhaiter le bonsoir.

« Vous pourriez bien rester à souper, dit James ; le repas serait moins triste si vous restiez.

— Je crois avoir été déjà trop importun, » répondit Oswald avec cérémonie.

Et, comme Noémi n’appuyait pas l’invitation de son frère, il leur donna à tous deux une poignée de main et partit.

Tante Judith était à la porte de la maison quand ils rentrèrent, – grande surprise pour tous deux, car à cette heure elle avait coutume d’être dans la boutique.

« J’espère que vous avez perdu assez de temps avec votre beau gentleman, dit-elle d’un ton très aigre.

— Je n’ai pas perdu mon temps, ma tante ; j’avais emporté mon tricot, répondit Noémi, et il n’y avait pas d’ouvrage pour moi à la maison.

— C’est malheureux qu’il n’y en eût pas ! Aller perdre votre temps dans un jardin avec un jeune homme d’une position au-dessus de la vôtre ! Je me demande ce que votre père dira de cela.

— Mon père a été avec nous une partie du temps, dit Noémi.

— Y était-il réellement ? Et qu’avez-vous fait le reste du temps, pendant qu’il n’était pas avec vous ? Belle conduite pour la fille d’un épicier, vraiment ! Il n’est jamais rien advenu de bon de ces sortes de choses, miss Noémi, je puis vous le dire.

— Il ne pourra jamais en arriver du mal, tant que je serai là, s’écria James, rouge de colère. Je frapperais l’homme qui dirait une parole inconvenante à ma sœur. Quant au jeune squire, c’est un gentleman aussi délicat en paroles qu’une fille.

— Je n’ai jamais eu confiance en vos beaux parleurs, » répondit Judith.

À ce moment, un cri perçant de : « Miss Haggard, on vous demande, s’il vous plaît ! » vint de la porte ouverte sur le derrière de la boutique et détourna l’attention de la vieille fille ; elle courut mesurer du calicot ou de l’indienne à une impatiente ménagère.

Le souper, la prière et la lecture des Écritures semblèrent, ce soir-là, un peu plus tristes à Noémi. La tranquille monotonie de l’existence lui pesait comme un fardeau. Elle s’était déjà demandé si sa vie s’écoulerait toujours de la même manière invariable, sans évènement ; si ce qui paraissait satisfaisant à tante Judith pourrait suffire à la contenter elle-même ; si ces vagues aspirations vers quelque chose de plus élevé, de plus large, qui se débattaient dans son cœur comme les ailes d’un oiseau emprisonné, se consumeraient par leur propre effervescence et resteraient stériles.

Ce soir-là, toutes ces questions semblaient la tourmenter plus que d’habitude. Oh ! comme ce serait mieux d’être un missionnaire féminin, d’instruire les petits infidèles dans quelque clairière des jungles, ou de visiter les prisons empoisonnées par la fièvre, comme Mrs Fry ! Combien plus belle serait une existence où il y aurait du péril, et avec le péril la récompense des actes de courage, l’espérance de la gloire !

« De quelle utilité suis-je dans ce monde ? pensait-elle à genoux pendant le solennel silence qui suivait la prière improvisée de Joshua, silence que la famille du ministre devait consacrer à l’examen de conscience et à une pieuse méditation. Si je mourais demain, personne ne souffrirait de ma perte. Mon père aurait du chagrin peut-être, parce qu’il est bon, mais non parce que je lui suis de quelque utilité ou que mon existence lui rend la vie plus agréable. Il n’y a rien de ce que je fais que tante Judith ne puisse faire mieux que moi si je n’y étais plus ; et ce que je fais avec nonchalance, elle le ferait avec vivacité, y mettant tout son cœur et son esprit. Mais si j’allais au loin convertir les petits païens, je sens que je pourrais travailler honnêtement et sérieusement, comme ces saintes femmes dont j’ai lu les aventures. »

Telles étaient les réflexions que Noémi faisait ce soir-là, à genoux. Aucun projet de vie ne s’offrait plus beau à son imagination de jeune fille que celui de devenir missionnaire. Elle résolut de travailler à atteindre ce but, de lire davantage, d’être plus attentive aux enseignements de son père, de s’élever à un tel niveau qu’elle pût de cette hauteur répandre des lumières sur les âmes ignorantes des païens. Et voilà que, au milieu de ces grandes résolutions, ses pensées suivirent une autre pente.

« Si j’étais M. Pentreath, je serais soldat, se disait-elle. Je me demande s’il est fatigué de Combhaven. Mais il a son cheval, et jusqu’ici il avait son yacht ; c’est différent pour lui. Cependant, si j’étais libre comme lui, avec un bon vieux nom, j’essayerais d’être quelque chose de plus qu’un oisif gentleman campagnard. On estime son frère d’être allé courir la mer ; je le sais par la manière dont on en parle à Combhaven.

— Vous feriez bien de prendre votre chandelle et d’aller au lit, mon enfant, dit miss Haggard à Noémi immédiatement après souper. J’ai besoin de dire quelques mots à Joshua. »

De toutes les choses qui déplaisaient le plus à la faiblesse humaine du ministre, c’était que sa sœur Judith eût quelques mots à lui dire. Cet exorde lui semblait présager quelque chose de mauvais, aussi sûrement que le cri du chat-huant ou le hurlement plaintif du chien. Jamais il n’arrivait rien d’agréable des quelques mots de Judith.

« Eh bien, Judith, maintenant, qu’y a-t-il ? » lui demanda son frère aussitôt qu’ils furent seuls.

Il préférait arriver directement au but, quel qu’il fût, plutôt que de battre les buissons.

« Je pense que c’est une pitié que vous n’ayez pas les yeux assez ouverts pour voir ce qui se passe sous votre nez. C’est très bien de regarder vers la nouvelle Jérusalem, et je serais la dernière à vouloir perdre ma place dans cette cité bénie ; mais, tant qu’un homme habite parmi les Philistins, il doit avoir un œil sur sa propre maison !…

— Qu’y a-t-il, ma chère ? La nouvelle barrique de beurre irlandais n’est pas rance, j’espère ? Je l’ai payée un demi-penny par livre de plus que le précédent.

— Non, Joshua, le beurre est aussi bon qu’une noix nouvelle ; mais je n’aime pas à voir votre fille aller avec M. Pentreath.

— Que voulez-vous dire, Judith ? s’écria le ministre avec un élan naturel d’indignation.

— L’amener à la maison pour le thé, comme s’il était son égal, c’est une jolie chose pour faire marcher les langues à Combhaven !

— Je ne vois pas ce que les gens auraient à dire, parce que le fils du squire prend une tasse de thé dans ma maison. Il est de meilleure naissance que ma fille, je vous l’accorde ; mais il n’a pas une meilleure éducation. Noémi est une lady par l’éducation et par la nature ; elle n’est inférieure à aucun homme. Et elle ne serait pas ma fille si elle se respectait assez peu elle-même pour ne pas se faire respecter par un homme, quel qu’il soit.

— Tout cela est très beau, répondit Judith ; mais vous feriez peut-être mieux de prendre garde à ce qu’aucun malheur n’advienne de tout cela. Vous avez entendu ce que Long Jabez disait lorsque je travaillais comme une esclave à ramener la vie chez ce jeune homme : c’est un malheur de sauver un homme qui se noie ! Il faut prendre garde que le malheur n’entre chez nous. Je n’aime pas à voir venir ici M. Pentreath.

— Eh quoi ! Judith, vous ne pouvez avoir l’esprit assez faible ni assez méchant pour ajouter foi à de telles superstitions du vulgaire.

— Je n’en sais rien ; il y a quelquefois un grain de bon sens dans ces superstitions du vulgaire.

— Quelquefois peut-être ; mais, dans celle-ci particulièrement, il n’y en a pas l’ombre ; nos pêcheurs l’ont tirée du Nord ; c’est une croyance commune aux îles Shetland.

— Est-ce votre manière de voir ? dit Judith d’un air offensé… J’ai peur que vous ayez beaucoup trop étudié les livres pour être sage dans les choses de cette vie. »

CHAPITRE V

LE MINISTRE VA EN VOYAGE

L’existence s’écoulait bien tranquillement à Combhaven. Jamais aucune de ces bulles éphémères nommées évènements ne venait bouillonner à la surface tranquille de cette eau dormante du Devonshire. Chaque jour et chaque semaine amenaient les mêmes devoirs, les mêmes petits soucis, les mêmes plaisirs paisibles, plaisirs si peu faits pour attirer l’attention qu’ils eussent échappé à tout observateur étranger examinant cette calme vie rustique. Les changements de saison eux-mêmes n’amenaient que peu de variations dans les occupations des habitants de la Grande-Rue. Les cultivateurs, les fermiers avaient l’époque de la moisson, de la récolte des pommes, de la fabrication du cidre et toutes les variétés de la vie champêtre ; mais au village (par politesse à la ville), la triste et invariable roue du temps tournait de janvier à décembre avec la même uniformité. Sans la réverbération du feu sur les fenêtres des cottages et l’air gai de la forge par les courtes soirées d’hiver, l’on y aurait à peine distingué l’hiver de l’été. La gelée visitait rarement ce climat favorisé. Il y avait quelquefois beaucoup de brouillards et de pluie, et de temps à autre des vents violents venaient de la mer déchaînée, aussi furieux que s’ils voulaient déraciner tout Combhaven ; mais l’hiver traditionnel, cet hiver du Nord couronné de glaçons et recouvert de neige, était étranger à la localité.

Noémi, qui venait d’avoir ses dix-neuf ans dans le milieu de novembre, faisait tous ses efforts pour supporter cette calme existence et accomplissait ses devoirs journaliers avec une douce tranquillité qui aurait paru la patience même à celui qui aurait pu regarder au fond de son cœur et y voir ses vives aspirations pour une vie plus active. Elle avait parlé à son père de son désir d’être missionnaire, et il lui avait répondu par les paroles de saint Paul : « Que les femmes gardent le silence dans l’Église, car il ne leur est pas permis de parler. »

Ces paroles paraissaient bien dures à Noémi.

« Mais je n’ai pas besoin de prêcher, mon père, disait-elle ; je ne veux qu’instruire les petits enfants.

— Vous avez assez d’enfants à instruire ici, Noémi. Je ne suis pas encore satisfait de votre école du dimanche : les garçons sont arriérés, et les filles, quoiqu’un peu plus avancées, sont d’une ignorance pitoyable. »

Noémi soupira et se soumit : c’était une réponse à laquelle il n’y avait rien à répliquer. Si elle ne pouvait rien faire avec ces petits chrétiens anglais, nés et élevés dans la croyance des saintes Écritures, comment pouvait-elle espérer convertir de petits païens parlant un langage qui lui était complètement étranger ? M. Pentreath lui avait donné une grammaire hindoue, laquelle avait appartenu à son oncle, le capitaine Tremaine, et elle avait étudié cette langue en secret, apprenant un peu tous les soirs, pendant le quart d’heure où elle pouvait se risquer à laisser sa lumière allumée avant de se mettre au lit ; plus d’un quart d’heure employé aurait pu lui attirer des reproches de la part de sa tante Judith, qui veillait avec soin à la consommation des chandelles dans les chambres à coucher et qui aurait supposé qu’on lisait des romans profanes ou que l’on passait son temps à la criminelle coquetterie d’arranger ses cheveux, si elle s’était aperçue que la chandelle diminuait trop vite. Ainsi Noémi, convaincue qu’elle n’était ni assez intelligente ni assez bonne pour être missionnaire, commença à désespérer d’échapper à cette existence de prisonnière dans un village. Elle n’avait aucune aspiration pour les belles robes, ou les plaisirs, ou tout autre objet qui se serait présenté à l’esprit d’une jeune fille élevée dans un pensionnat ; mais elle soupirait pour quelque chose de plus que ce que pouvait lui donner Combhaven, ou peut-être avait-elle besoin pour la maintenir dans ces eaux calmes, d’une ancre plus forte que les liens de la famille.

Son père l’aimait. Elle n’avait aucun doute à ce sujet ; mais son affection était si peu démonstrative qu’elle paraissait voisine de la froideur. Il était grave dans ses entretiens avec ses enfants, plus enclin à blâmer qu’à louer, à conseiller qu’à caresser. Étant enfant, – elle s’était trouvée toute enfant sans mère, – elle avait voué à son père un amour presque romanesque, le suivant avec une sollicitude constante, pleine de craintes s’il était loin d’elle un peu plus longtemps que de coutume, craignant qu’il ne fût parti pour toujours et qu’elle ne le revît jamais, répandant des larmes passionnées et enfantines à la pensée de le voir mourir comme sa mère était morte, la laissant seule au monde. Le père avait répondu à cette affection avec une ardeur presque égale, tenant sa petite fille sur ses genoux plus d’une fois dans ses heures de pieuse méditation, l’emmenant souvent dans ses excursions, la portant quand elle était fatiguée, veillant près de son petit lit pendant les fièvres et les petites maladies de l’enfance, prenant en quelque sorte la place de la mère morte, au grand déplaisir de Judith, qui soutenait qu’une femme devait savoir bien mieux soigner les maladies d’enfant qu’un homme, fût-il vingt fois père.

Peu à peu, lorsque Noémi, d’enfant devint jeune fille, cette sympathie entre père et fille diminua du côté de Joshua, mais non du côté de Noémi. Cette dernière était toujours aussi aimante, mais plus réservée dans l’expression de son affection. Elle était trop grande pour s’asseoir sur les genoux de son père ; il lui fallut abandonner ses agréables excursions en compagnie de son père ; elle avait ses leçons à apprendre, ses devoirs journaliers, scolaires ou domestiques, à accomplir. Tante Judith lui enseignait son esprit d’économie dans le ménage ; Joshua lui formait l’intelligence. Le père s’était transformé en maître d’école, et Judith prenait soin de persuader à son frère que, s’il était trop indulgent, Noémi le respecterait trop peu pour profiter de ses leçons.

« Quand nous étions enfants tous deux, nous avions l’habitude d’appeler notre père et notre mère monsieur et madame, disait Judith. Il faut vous rappeler cela, Joshua !

— Oui, Judith ; mais je crois que nous ne les en aimions pas davantage. Père ! c’est un beau nom. Je regretterais d’entendre Noémi le changer pour celui de monsieur ! »

Par pur cas de conscience et en vue de cultiver l’esprit de Noémi, Joshua abandonna ces manières affectueuses, qui étaient si chères au cœur de sa fille. Le changement se fit si graduellement qu’elle put difficilement en suivre les progrès. C’est seulement quand elle se rappela plus tard ces heureux jours de son enfance, qu’elle connut tout ce qu’elle avait perdu des douceurs de la vie. Cependant elle ne pensait pas à se plaindre, car, à son idée, la bonté de son père ne s’était pas amoindrie. Il était toujours l’homme le plus parfait qui pût exister dans son petit monde, parfait comme le meilleur de ces hommes de bien dont elle avait lu la vie dans les rares livres qui composaient son étroit domaine littéraire.

M. Pentreath profitait de la permission de Joshua pour venir le voir quelquefois et passer de temps en temps la soirée avec lui, ou bien, à la brune, il prenait une tasse de thé dans le vieux service de Staffordshire bleu et fond chamois ; quelquefois il restait pour la prière et le souper : il écoutait attentivement le ministre expliquer les psaumes et les chapitres. Peut-être retirait-il de ces soirées une connaissance plus réelle des Écritures que de tous les offices auxquels il avait assisté, distrait et endormi, dans la vieille église de la paroisse, où le banc de famille des Pentreath était aussi large qu’une petite chambre, pourvu d’un petit foyer et abrité des regards du vulgaire par un panneau de vieux chêne et des rideaux verts fanés glissant sur des tringles de cuivre, – un superbe endroit pour sommeiller. Joshua considérait les visites du jeune homme comme une chose toute naturelle : Judith exprimait son mécontentement en haussant les épaules, en levant les yeux au ciel, en pinçant ses lèvres minces.

« Comme le jeune squire nous aime tous ! disait-elle. Nous devrions être extraordinairement fiers. Je me demande si c’est pour vous ou pour moi qu’il vient. »

Sur quoi, le froncement des sourcils de Joshua l’avertissait de ne pas pousser plus loin ses insinuations.

On était encore au commencement de l’été, la douce et fraîche saison des roses nouvellement écloses et des foins nouveaux. Les jeunes fougères déployaient leurs tendres feuillages verts sous chaque haie, sous chaque banc de pierre : les scolopendres déroulaient leurs extrémités pointues. Dans les champs s’épanouissait la pourpre des trèfles, ou le blanc d’argent des fèves en fleur. C’était le moment où l’atmosphère est imprégnée des senteurs les plus douces. La mer au loin, d’un vert transparent, brillait à travers chaque éclaircie du terrain inégal, à travers les trouées des haies d’aubépine, au-dessus des trèfles et des fèves, et apparaissait comme un autre monde, encore plus beau que la terre.

Par ce doux et beau temps, Joshua quitta Combhaven pour faire un voyage qui devait durer toute une semaine. Il avait mis son costume du dimanche, ses solides souliers à boucle, et emportait dans un petit sac de cuir du linge de rechange et ce qui lui était absolument indispensable pour sa toilette. Son voyage devait s’accomplir en grande partie dans de lourdes diligences ; mais les vingt derniers milles devaient se faire à pied. M. Haggard allait assister à l’ouverture d’une modeste petite chapelle dans la campagne sauvage de la Cornouailles, entre le cap Lizard et Penzance. Le ministre de la nouvelle chapelle était un de ses élèves et disciples, un jeune cordonnier de vingt-cinq ans, aux sourcils épais, venu un soir avec des mains salies par le cuir pour lire et étudier sous la direction de Joshua Haggard ; il nourrissait une tendre passion pour Noémi, passion qu’il n’avait jamais osé avouer : peut-être était-ce parce qu’il avait conscience que cette affection était inutile, que Nicolas Wild s’était décidé à s’éloigner de Combhaven depuis environ deux ans et à prendre son bâton de prédicateur errant. Il avait pourvu à ses besoins matériels en réparant les chaussures de ses auditeurs, et il avait dirigé les âmes de ses différents fidèles sans salaire ni récompense, heureux si dans ses pérégrinations au milieu des champs il pouvait voir des figures attentives s’empresser en grand nombre autour de lui, et entendre ces voix ignorantes épeler en plein ciel les hymnes qu’il leur dictait vers par vers. Après une carrière errante de deux années, Nicolas était devenu si populaire dans un certain district, qu’il songea à s’y établir ; et sa congrégation s’était cotisée pour lui construire une chapelle, un curieux petit tabernacle dans l’angle d’un champ, aussi solitaire que s’il était tombé du ciel. Les murs étaient en gravas ; le toit était couvert de larges et épaisses ardoises grossièrement taillées comme des dalles de pierre ; une petite porte se trouvait à l’extrémité de l’édifice, avec une grande fenêtre de chaque côté : il existe à peu près autant de beauté architecturale dans ces arches de Noé qu’on donne en jouets aux enfants. Mais le temple de Salomon ne parut jamais plus beau à son fondateur que cette grange grossière à Nicolas Wild. Il écrivit à son maître et pasteur bien-aimé pour lui faire part de sa bonne fortune, lui dire combien la parole divine avait, par ses humbles efforts, prospéré dans ces villages reculés de l’Ouest, et lui demander, comme une faveur au delà de toute expression, de venir prêcher le sermon d’ouverture dans cette nouvelle chapelle.

« Votre parole fera descendre la bénédiction du ciel sur mon œuvre, écrivait-il à Joshua, et touchera le cœur de mon fidèle troupeau, comme je ne pourrais jamais espérer de le faire, quoique le Seigneur ait béni mon enseignement. Je veux que l’ouverture de cet humble temple reste comme une page dorée dans leur mémoire aussi longtemps qu’ils vivront. Je voudrais qu’ils sentissent que ce tabernacle au milieu des montagnes a été sanctifié et glorifié par une voix inspirée, par un messager choisi de l’Évangile, doué au-dessus de tous les autres serviteurs de Dieu. »

À un appel tel que celui-là, Joshua aurait considéré comme un péché de faire la sourde oreille. L’intelligence et la piété de Nicolas Wild avaient entraîné son affection ; il était fier des succès de son élève, comme étant en grande partie son ouvrage, et son cœur s’émut à la pensée de cette petite chapelle au milieu des montagnes solitaires, près de ce rivage rempli de rochers au-dessus desquels volaient les cormorans aux ailes noires et la mouette blanche, tournant, criant et jasant.

Ces côtes de la Cornouailles étaient aussi chères à Joshua qu’elles lui étaient familières. Lui aussi les avait explorées dans la vigueur de sa jeunesse : il avait enseigné et prêché depuis Gamelford jusqu’à Penzance, et ses leçons avaient porté des fruits ; son nom avait de la puissance dans l’Ouest, et il laissait rarement passer un été sans faire un voyage semblable à celui qu’il entreprenait maintenant ; il y allait prêcher, inspecter les écoles de village, passer une journée ici et là au milieu de vieux amis, et accomplir tous les devoirs de sa profession.

La petite chapelle fut ouverte à une foule empressée par une belle matinée de juin ; les hommes, les femmes et les enfants, dans leurs plus beaux habits, comme pour un jour de fête, étaient tous accourus de vingt milles à la ronde, tellement ces dissidents étaient désireux d’entendre Joshua Haggard. Des prières ferventes furent adressées au Ciel par cette foule assemblée ; tous se tenaient debout, selon leur coutume ; ils chantèrent des hymnes enthousiastes, hymnes qui comparaient la grange avec ses murs blanchis au temple magnifique de la cité sainte. Ensuite Joshua monta en chaire, ouvrit sa Bible sur un coussin de drap vert, et fit un sermon de deux heures sur un de ses textes favoris : « J’étais heureux quand ils me disaient : Allons dans la maison du Seigneur ! »

Personne ne trouva trop long ce sermon de deux heures, si ce n’est peut-être les enfants, dont quelques-uns bâillaient piteusement ou se remuaient sur leurs bancs, mais étaient secoués et admonestés par des personnes plus âgées, tandis que d’autres, d’un âge plus tendre encore, dormaient tranquillement, entraînés au sommeil par la chaleur de l’atmosphère et le murmure sonore de la voix mélodieuse de Joshua.

Nicolas Wild était plein de gratitude quand il revint chez lui dans le village voisin avec son ami.

« Ils n’oublieront jamais vos paroles d’aujourd’hui, ni moi non plus, dit-il. Elles sont gravées dans mon cœur. Vous nous avez dit ce que le ministre d’un tel troupeau devait être : ce sera là toute la préoccupation de ma vie, d’approcher autant que possible de ce type sublime. Cela devrait m’être facile, après vous avoir connu ; je n’ai qu’à imiter mon maître sur la terre, afin d’approcher le plus possible de mon Maître dans le ciel.

— Doucement, Nicolas, doucement ; vous m’offensez par de telles paroles. La Providence a toujours été très bonne pour moi ; mon chemin m’a toujours conduit dans des endroits agréables ; la vie m’a été rendue facile. Je n’ai pas été éprouvé comme tant d’autres l’ont été ; je n’ai pas eu les tentations que bien d’autres ont subies. Je n’ai éprouvé que très peu de chagrins ; ma foi n’a pas été ébranlée par l’adversité. Je n’ai connu ni la faim, ni la soif, ni la maladie, ni la perte de la fortune. Ma femme était bonne ; mes enfants sont affectueux et se conduisent bien ; mon commerce prospère. Je suis comme Job avant que Satan eût demandé à le tenter. Que suis-je pour me vanter ou pour souffrir que les autres me vantent ? »

Ce à quoi Nicolas répondait avec un enthousiasme fervent ; « Tout ce que je suis, je vous le dois, comme Saül devait tout à Samuel. Et votre aimable fille, monsieur Haggard ? L’avoir connue, avoir vécu dans sa compagnie quelque temps, c’est avoir vécu dans la société des anges.

— Il ne faut point parler ainsi, Nicolas. Ma fille est une bonne fille, mais…

— Elle a plus que de la bonté ordinaire. Mes sœurs sont d’excellentes femmes ; mais elles ne sont pas comme Noémi. Elle est forte et noble, comme les femmes de l’ancien temps : c’est une femme capable de se sacrifier pour les autres, de souffrir en silence, d’accomplir de grandes actions, ainsi que Jaël ou Judith.

— Je préférerais qu’elle ressemblât à Ruth ou à Esther, répondit Joshua en souriant d’un enthousiasme qui trahissait le secret de l’orateur. Je préférerais pour elle une vie simple, où elle se montrât douce, obéissante, fidèle, femme d’intérieur, où elle fût heureuse elle-même et devînt la source du bonheur des autres.

— Nous avons parlé souvent ensemble des choses spirituelles, monsieur Haggard ; et peut-être Noémi m’a-t-elle ouvert son cœur plus librement qu’elle n’aurait osé vous le faire : elle brûle intérieurement d’accomplir quelque chose de bon et de grand ; elle aimerait aller dans les missions étrangères, instruire les enfants des païens, porter la lumière au sein des pays qui sont encore dans les ténèbres.

— Cela n’a pas le sens commun, s’écria Joshua avec mépris. Qu’elle reste à la maison et s’occupe de ses propres affaires, voilà la mission d’une femme. Rappelez-vous ce que saint Paul disait des femmes.

— Saint Paul n’avait pas le privilège de connaître Noémi Haggard, riposta Nicolas d’un air transporté, avec ravissement. Mais je ne veux pas me permettre de discuter avec vous, monsieur ; dites-moi seulement qu’elle est bien portante et heureuse.

— Elle est bien portante, je le dis avec reconnaissance, et je crois qu’elle est heureuse ; elle n’a aucune raison pour être malheureuse.

— L’esprit féminin est une chose bien délicate, monsieur Haggard ; et le bonheur ordinaire ne lui suffit pas toujours, Noémi ne pense-t-elle pas à s’établir ?

— Vous voulez dire à se marier ? dit Joshua. Non, je crois qu’elle n’y pense pas ; nous n’avons pas encore entendu parler de rien de pareil.

— Un homme supérieur seul peut convenir à Noémi.

— Je ne crois pas, et son seul admirateur – non toutefois un admirateur déclaré jusqu’à présent – est si fort au-dessus d’elle comme naissance et fortune, que je doute si je fais bien d’encourager leur connaissance. »

À ces mots, les joues de Nicolas Wild pâlirent. Il avait depuis longtemps désespéré de conquérir Noémi ; mais ce n’en était pas moins une souffrance d’apprendre qu’elle pourrait appartenir à un autre, et que cet autre était un homme d’un rang plus élevé que le sien. Cette pensée rendait plus aigu le poignard qui le blessait au cœur, car Nicolas, quoique bon garçon, avait l’esprit étroit, et inclinait à croire qu’être gentleman de naissance et de fortune c’était appartenir aux enfants de Bélial.

« Il serait difficile de trouver quelqu’un qui fût digne de Noémi, dit-il, et le pire de tous serait un opulent oisif n’ayant pour le recommander que de beaux habits et un beau nom.

— Le jeune homme dont je parle n’a pas été traité avec faveur par la fortune, quoiqu’il soit né gentleman et qu’il soit destiné à avoir plus tard un beau domaine. Vous vous rappelez le jeune Pentreath, le fils du squire ?

— Si je me le rappelle ? Oui, un jeune homme à la figure pâle ! Il descend d’une méchante race, si tout ce que les gens disent sur le vieux squire est vrai.

— Ce que les gens disent sur leurs voisins est rarement vrai, répondit Joshua. Je crois que le squire mena une existence désordonnée dans sa jeunesse, et je sais qu’il est dur et peu charitable dans sa vieillesse ; mais il n’y a aucune raison pour que son fils lui ressemble par le caractère, pas plus qu’il ne lui ressemble de figure, et il y eut rarement père et fils si dissemblables. »

Joshua raconta à son disciple le naufrage du Dauphin et l’amitié qui depuis s’était formée entre Oswald et sa famille.

« J’ai très peu de raisons pour supposer que ses sentiments à l’égard de Noémi aient quelque chose de plus ardent que l’amitié qu’il a pour nous tous, conclut Joshua, mais ils ont été très souvent réunis, et ils paraissent avoir beaucoup d’idées communes.

— Il ne se pouvait pas qu’il la connût et ne l’aimât pas, répondit Nicolas avec chaleur. Comment le vieux squire prend-il cela ?

— Vous voulez demander s’il approuve l’intimité de son fils avec moi et les miens ? dit Joshua. Autant qu’il m’est possible d’en juger, il n’approuve ni ne désapprouve. Il laisse son fils libre de faire tout ce qu’il veut, excepté de dépenser de l’argent. Sa pauvre âme sordide est trop absorbée par le soin d’entasser chaque penny qu’il peut arracher à la terre, pour se soucier et s’occuper de l’existence de son fils. Le jeune homme qui parcourt les mers n’est pas plus éloigné de son père que le fils qui vit dans la même maison que lui. »

Là finit la conversation ; ils étaient arrivés au village où vivait Nicolas. Il avait un logement confortable, composé de deux petites chambres bien propres, dans un cottage de pierre, construit sur le coin d’un carré de terrain spécialement consacré à la culture des pommes de terre, mais embelli par quelques rosiers et une rangée de lis tigrés, bordant l’étroit sentier qui conduisait de la petite barrière en bois à la porte du cottage. Le propriétaire de Nicolas avait préparé un véritable banquet en l’honneur du ministre, un gâteau de pommes de terre et une cuisse de porc bouilli, avec assez de choux pour une nombreuse famille.

Joshua passa la nuit dans cette maison. À sept heures, le lendemain matin, après un déjeuner confortable, il partit pour faire la première étape de son retour chez lui. Il aurait pu prendre la diligence à Helston, à neuf milles seulement de distance ; mais il s’était mis dans l’esprit de marcher au moins jusqu’à Truro, en ne choisissant pas toujours les routes les plus directes pour y arriver, visitant les divers endroits qui lui avaient été chers et familiers dans ses excursions de jeunesse, alors qu’il portait la bonne nouvelle de hameau en hameau, d’habitation en habitation, bien loin des chemins du monde, comme s’il eût été bien réellement un messager envoyé du Ciel.

« Je crains que vous ne trouviez le voyage fatigant, avait dit Nicolas en le quittant ; le soleil est si chaud et les routes si poudreuses.

— J’aime la chaleur du soleil, et je dois être habitué à la poussière, répondit gaiement Joshua. Cela me fera du bien au cœur de revoir les anciens endroits par où j’ai passé et les gens que j’ai connus, et de m’assurer que je n’ai pas été oublié. »

Il mit son sac sur son épaule, serra la main de Nicolas pour la dernière fois, lui donna sa bénédiction de tout cœur, et suivit la route blanche avec la rapidité ordinaire de sa marche, qui témoignait combien cet exercice lui était familier.

Il faisait une journée magnifique ; le ciel était bleu, sans un nuage ; la terre exhalait de toutes parts des parfums. Le village, au milieu des montagnes, avec ses deux rangées de cottages écartés les uns des autres bordant la large grande route, semblait être placé au sommet de ce monde de l’ouest. Là venaient battre les flots de la mer verte et brillante qui s’avançait jusqu’au bord de la falaise. On n’apercevait de là aucune apparence de rochers bordant le rivage de leurs arches rocailleuses, de leurs pics ou de leurs masses inégales, mais partout des champs de blé et des prairies suivant les pentes de la falaise ; dans le lointain, un château crénelé s’élevait gigantesque et solitaire au milieu du sol, comme le castel du géant Blunderbore.

Jamais Joshua Haggard n’avait été dans de meilleures dispositions d’esprit pour profiter de cette belle matinée de juin. Il aimait le soleil, la douce brise de l’ouest, qui lui paraissait plus chaude encore que le soleil. C’était peut-être quelque instinct héréditaire venant de ses aïeux espagnols, quelque amour inné des sierras brûlées par le soleil et par un ciel torride, qui lui rendaient si agréables les ardeurs au milieu de l’été et le soleil brûlant de midi. Il marcha plusieurs milles sans faire halte, et, durant cette promenade solitaire, il se mit à méditer sur ses enfants et sur leur avenir. La conversation qu’il avait eue la veille, dans l’après-midi, avec Nicolas Wild, l’avait amené à penser à sa fille et à Oswald Pentreath.

Il n’était pas ambitieux, ni pour lui ni pour ses enfants : il n’était pas homme à penser aux distinctions terrestres ou à mettre ses affections dans les choses de ce monde. Cependant il lui plaisait de penser que sa fille pouvait être élevée dans l’échelle sociale par un mariage avec un gentleman, un homme qui tirait son rang de la terre. Dans l’esprit de ces gens de la campagne, il y a un amour naturel du sol qui fait que les domaines riches en terres leur semblent au-dessus de toute autre fortune. Un manufacturier avec un million aurait été un bien petit homme à Combhaven, comparé au squire, dont la famille avait possédé la terre depuis un temps immémorial.

« Pourquoi ne la choisirait-il pas pour femme ? se disait Joshua, discutant avec lui-même ; elle est une lady par l’éducation et les principes ; elle a les manières d’une lady et une beauté qui est donnée à bien peu de femmes, même du rang le plus élevé. Quant à la fortune… Eh bien, je puis lui donner assez pour que le mariage ne soit pas une chose imprudente de la part d’Oswald Pentreath. Il faut que j’arrive à connaître la nature des sentiments de ce jeune homme. Judith peut après tout avoir raison ; nous avons peut-être été trop faibles. Il faut que je m’assure des sentiments du vieux squire. Je ne veux pas que ma fille soit dédaignée ni qu’on se joue d’elle. »

Arrivé à cette conclusion, Joshua Haggard abandonna le sujet ; il avait un esprit trop clair et trop positif pour retourner ses idées comme dans un moulin. Il n’y avait jamais eu ni hésitation ni confusion dans son esprit sur aucun sujet. Aucune question ne s’était encore posée à lui qu’il n’eût pu saisir et à laquelle il n’eût pu répondre d’une manière satisfaisante ; mais, comme il le disait lui-même à Nicolas Wild, son existence avait toujours été facile jusque-là ; le sort ne lui avait pas encore donné de difficultés à résoudre. Mais tout homme, à son heure, rencontre le sphinx et doit lui répondre ou mourir ; l’heure de Joshua n’était pas encore arrivée.

Cette contrée reculée de l’ouest semblait bien belle par ce beau soleil d’été ; elle avait une beauté grandiose et sauvage, sans tristesse ni désolation. Les champs au terrain onduleux avaient un aspect fertile et prospère ; les sentiers étaient dorés par les fleurs des genêts, et toutes les petites mares brillaient comme des joyaux étincelants sous les rayons de l’astre lumineux. À quelques milles de Penmoyle, village qui lui était cher par d’agréables souvenirs de jeunesse et où il avait résolu de se reposer, il abandonna la grande route sablonneuse, qui n’était guère meilleure qu’un sentier sur ce versant escarpé de la montagne, et il alla errer sur un espace de terrain accidenté, tout composé de monticules et de creux, avec de l’eau çà et là dans les trous les plus profonds et des genêts éclatants sur tous les monticules : il pensa que c’était un endroit agréable pour une demi-heure de repos. Il avait fait à pied sept ou huit milles, et il en avait encore trois à faire jusqu’à Penmoyle, où il voulait dîner avec quelques-uns de ses vieux amis. L’heure du dîner à Penmoyle serait passée d’une heure ou deux quand il arriverait ; mais le pays avait des ressources. Il y aurait une tranche de bœuf fumé ou de jambon, avec un morceau de pâté froid, à son service, sans parler des gâteaux croquants, des pommes de terre frites et du lard, friandises que le ministre repoussait comme dangereuses pour son âme et sentant beaucoup trop le fatal repas d’Ésaü.

Rien ne pouvait être plus joli dans son genre que ce petit coin de terre, sur le sommet de la montagne sablonneuse. Peut-être était-ce la tranquillité qui le rendait si beau, ou bien l’atmosphère de l’été, si délicieuse par elle-même qu’elle aurait embelli un désert. Il régnait un silence profond, troublé seulement par les bruits doux et vagues d’un jour d’été, le bourdonnement des insectes, le murmure de la brise d’ouest, et, s’élevant dans l’air avec des vibrations éclatantes, le chant de l’alouette semblait un point noir dans le ciel bleu éblouissant.

Joshua Haggard eut un soupir de contentement parfait en s’étendant sur la terre moussue (il poussait là plus de mousse que d’herbe) et en aspirant le parfum d’amande des genêts, parfum si chaud que ces fleurs dorées semblaient exhaler le soleil dont elles avaient reçu leur couleur et leur éclat.

Comme si ce soupir avait éveillé la nymphe endormie de ces lieux, il lui vint une réponse, un faible bruit, tel que celui d’une robe de femme, non pas le frôlement ou le frou-frou d’un tissu de soie, mais le bruit sourd d’une étoffe plus humble, comme les pauvres gens en portent.

Joshua Haggard retourna la tête et regarda à travers les genêts qui surmontaient le monticule sur lequel il s’était étendu. Il y avait une flaque d’eau dans le creux au-dessous, et sur le monticule de l’autre côté était assise une fille, nu-tête sous le soleil d’été ; un petit paquet était posé sur la mousse auprès d’elle ; elle avait ses pieds nus dans l’eau : ils semblaient être d’ivoire, tellement ils étaient blancs dans cette eau claire, et le cœur de Joshua eut un curieux tressaillement, moitié crainte, moitié surprise, comme s’il se trouvait en présence d’une fée.

Il lui revint à la mémoire certaine histoire qu’il aimait dans son enfance, avant qu’il fût arrivé à croire qu’il n’y avait pour un homme d’autres histoires à lire et à admirer que celles de la Bible. Il lui revint confusément à l’esprit une légende d’une journée d’été comme celle-là, et d’une princesse transformée par de méchants artifices en une mendiante et lavant ses pieds blessés par la route.

Il ne pouvait, de l’endroit où il était placé, voir le visage de la jeune fille qui lui tournait le dos ; mais il voyait que, comme la princesse, elle avait de longs et beaux cheveux, blonds comme le lin et brillants comme la soie que ses enfants, quelques années auparavant, s’amusaient, dans les soirées d’automne, à dévider des cocons de leurs vers à soie.

« Je ne ressemble pas beaucoup au prince qui rencontra la princesse déguisée, se dit-il en riant de sa fantaisie, ni à l’heureux aventurier dont me parlaient les contes de fée. Pauvre enfant ! je crois que c’est la fille de quelque mineur, qui est allée sur la montagne là-bas porter le dîner à son père ; je me demande si elle a jamais lu sa Bible. J’instruisais beaucoup de ces enfants aux beaux cheveux quand autrefois j’étais dans cette partie de la campagne. »

Comme il se penchait pour mieux voir au-dessous de lui cette tête nue au soleil, avec ces beaux cheveux blonds dénoués, les genêts, sur lesquels il s’appuya, firent du bruit ; la jeune fille tressaillit et le regarda ; un petit cri de frayeur lui échappa en voyant cette figure brune attentive penchée au-dessus d’elle. Elle sortit vivement ses pieds de l’eau, saisit son paquet et se redressa comme si elle voulait fuir ; mais Joshua descendit promptement du monticule et se plaça à côté d’elle.

« Pourquoi vous sauvez-vous, mon enfant ? Avez-vous peur de moi ? »

Elle le regardait avec de grands yeux bleus, ces yeux absolument bleus qui sont si rares et qui sont comme l’azur d’un ciel d’été ; elle le regardait avec une évidente terreur.

« Laissez-moi aller, cria-t-elle, tandis que la forte main du ministre lui prenait le bras doucement, mais avec fermeté.

— Mon enfant, je n’ai aucun désir de vous retenir ; mais il ne faut pas que vous vous sauviez de moi comme si j’étais un monstre. Je ne veux vous faire aucun mal ; je vous ferais du bien si je le pouvais, pauvre agneau errant. Hélas ! je crains que le monde n’ait pas été bien bon pour vous ; sans cela, la vue d’un étranger ne vous aurait pas tant effrayée.

— Vous ne voulez pas me ramener à eux ? s’écria la jeune fille en frémissant.

— Je ne vous mènerai nulle part où vous ne désireriez aller ; mais quels sont ces gens que vous craignez tant ?

— Les gens auxquels j’appartiens.

— Votre père et votre mère ?

— Non ! je n’ai jamais eu ni père ni mère ; je ne les ai pas connus.

— Quels sont ces gens alors ?

— Les comédiens ambulants. J’étais à la foire d’Helston avec eux, hier, et je me suis enfuie ; j’ai dormi sous une meule de foin la nuit dernière, et je suis venue ici ce matin. Oh ! je vous en prie, je vous en supplie, mon bon gentleman, ne me ramenez pas à eux ! s’écria-t-elle en joignant les mains avec une expression suppliante.

— Des comédiens ambulants !… Des saltimbanques vous voulez dire ?

— Oui ! ils jouent, dansent et font des tours dans les foires ; ils ont quelques chevaux, et quelquefois ils se donnent le nom de cirque ; ils me font danser sur les chevaux et sauter à travers des cerceaux. Je suis tombée une fois, et j’ai failli me tuer ; ce ne fut, ont-ils dit, que la sciure de bois qui me sauva.

— Pauvre enfant ! Avez-vous été longtemps avec eux ?

— Toute ma vie ! répondit la jeune fille en ouvrant ses grands yeux bleus innocents. Je leur appartiens ; je n’ai jamais eu d’autre maison, d’autres amis.

— Mon pauvre agneau égaré ! et étaient-ils méchants ? »

La lèvre inférieure rouge de la jeune fille, plus épaisse que la lèvre supérieure comme celle de Sophie Western, s’avança légèrement comme elle réfléchissait à cette question.

« Ils ne m’ont jamais privée de manger, dit-elle ; ils ne me battaient pas souvent.

— Mais ils vous frappaient quelquefois ? s’écria le ministre indigné.

— Oui, quand j’étais stupide et que je ne pouvais pas apprendre ce qu’ils voulaient. J’aimais les chevaux et les sauts à travers les cerceaux, quoique ce fût dangereux ; mais ils voulaient m’apprendre des tours de cartes et des sorcelleries. J’étais stupide pour cela ; les nombres me brouillaient, et alors le Capitaine noir (c’était notre maître à tous) se mettait en colère et me maltraitait en jurant des mots terribles. »

Le souvenir même en était effrayant, car elle se mit à pleurer et à sangloter pendant une minute ou deux. Joshua était habitué à recevoir les confidences et à consoler les gens de leurs chagrins ; il frappa doucement sur l’épaule de la jeune fille et la consola par quelques paroles amicales.

« Vous ne retournerez pas avec ces gens-là, mon enfant, si je puis l’empêcher, dit-il, et vous apprendrez à lire la Bible ; je crains que vous n’ayez jamais appris cela.

— Est-ce ce livre qu’on lit dans les églises ? demanda-t-elle.

— Oui, et dans les chapelles et dans toute famille chrétienne.

— Qu’est-ce que cela ? demanda la jeune fille avec étonnement ; je ne sais pas ce que cela signifie. »

Alors Joshua essaya, par des mots simples, faciles à saisir, de lui expliquer ce que voulait dire le mot : christianisme, et ce que son fondateur avait fait pour les hommes ; elle écoutait attentivement et comprenait une partie de ce qu’il disait, mais ne le comprenait encore que bien vaguement. Le voile de l’ignorance qui entourait sa jeune intelligence était trop épais pour être facilement pénétré par les lumières de la vérité.

— « Racontez-moi comment vous êtes tombée entre les mains de ces saltimbanques, dit ensuite Joshua.

— Je ne sais pas ; je leur ai toujours appartenu.

— Vous n’avez aucun souvenir antérieur à cette vie errante ? Votre esprit ne voit rien derrière cela ? quelque chose de bien éloigné ?… à moitié oublié ?… une vie différente ?… un intérieur fixe ?…

— Non ! La seule chose que je puisse me rappeler est une petite chambre fermée sur des roues, une chambre qui se mouvait toujours, les arbres et les haies sur le bord de la route. J’avais pour habitude de les regarder marcher ; je pensais que c’était la route qui marchait, et non pas nous ; et je me rappelle le petit coin noir, où je dormais pressée contre le mur et où quelquefois j’étais presque étouffée. C’était quand ma première mère vivait : elle était bonne pour moi, et je l’aimais beaucoup ; mais la pauvre femme s’enivrait quelquefois. Elle dansait sur la corde et était très habile ; elle avait dansé sur la corde à Londres, disaient-ils ; et à Truro, un soir qu’elle avait bu, elle laissa tomber son balancier, tomba de sa corde et se heurta la tête contre un poteau ; elle fut très malade, et bientôt après elle mourut. »

Les larmes vinrent aux yeux de la pauvre fille en parlant du triste sort de sa protectrice.

« Comment savez-vous que cette femme n’était pas réellement votre mère ? demanda Joshua.

— Parce qu’ils m’ont tous dit que je n’avais ni père ni mère. Je ne sais pas comment ils m’ont eue, mais je leur appartenais et aucun d’eux ne m’appartenait. Quelqu’un m’a dit une fois qu’ils m’avaient achetée. Quand Susannah Beck fut morte, j’eus une autre mère appelée Harriet Long ; elle était méchante et me battait, si je n’apprenais pas assez vite ou les pas, ou les chants, qu’elle m’enseignait. C’était aussi une danseuse, mais pas une danseuse de corde : elle chantait, jouait et essayait de faire tout ; elle ne buvait pas, comme la pauvre Susannah ; mais elle aimait l’argent et m’envoyait avec un tambour de basque faire la quête au milieu de la foule, quand le Capitaine noir, qui faisait des tours de force, ne regardait pas ; puis elle me prenait l’argent. Un jour, le capitaine apprit cela ; il la battit et moi aussi ; alors elle me prit en haine et se mit à me battre continuellement. Je grandis, et elle dit que j’étais trop grasse pour mon métier ; alors je me mis en tête de m’enfuir aussitôt que je le pourrais ; je veillai, et j’attendis. La nuit dernière, nous étions à Helston ; Harriet dormait dans le chariot ; les autres étaient presque tous ivres ; je m’enfuis dans les champs. Il faisait chaud et clair de lune ; je me sentis tout à fait heureuse. Je courus longtemps, longtemps, jusqu’à ce que j’entendis la mer frapper les rochers ; alors j’allai près d’une ferme et m’étendis sur des foins épais à côté d’une meule qui sentait bien bon, et j’oubliai que j’avais faim ; je m’endormis, et, quand je m’éveillai, le soleil brillait et une petite souris des champs me regardait avec ses yeux brillants, et j’avais bien faim.

— Pauvre enfant ! n’avez-vous rien mangé depuis ?

— Si ; une femme, dans un village que je traversai, me donna un gros morceau de pain avec du fromage.

— La bonne femme ! et maintenant dites-moi ce que vous avez l’intention de faire.

— Travailler dans les champs, si l’on veut de moi.

— Travailler les champs ! vous ne paraissez pas faite pour cela. Montrez-moi vos mains. »

Elle mit avec confiance dans la large paume brune de Joshua une petite main effilée, une main tout à fait délicate, brune en dessus, mais rosée en dedans, avec des ongles taillés en amande, une main qui n’avait jamais fait de gros ouvrage et qui, selon les idées populaires, pouvait être considérée comme l’indice d’une noble naissance.

« Mon enfant, vous n’avez jamais été faite pour le travail des champs, dit le ministre d’un air sérieux et bienveillant ; nous vous chercherons un autre travail. Il serait mieux pour vous d’être servante, si quelqu’un pouvait être assez patient pour vous apprendre pendant quelque temps : je suis sûr que vous apprendriez.

— J’apprenais tout, excepté les tours de cartes, s’écria innocemment la jeune fille. Je sais le tour du lapin, et j’ai appris le tour du bouquet et celui du mouchoir très promptement ; mais les nombres étaient si embarrassants !

— Êtes-vous adroite dans les travaux d’aiguille ?

— Personne ne m’a jamais appris à travailler. Je raccommodais quelquefois les robes ; j’y cousais des dentelles d’or et des paillettes ; mais je crois bien que les points n’étaient pas très réguliers : c’étaient de si gros points ! »

Et la jeune fille indiquait sur son doigt mince la longueur des points.

« On pourrait vous apprendre à travailler ; on pourrait vous apprendre tout ce que l’on voudrait, j’en suis sûr, » murmurait Joshua en regardant attentivement cette douce figure si délicate, aux traits si purs, ayant les teintes nacrées d’un tableau de Greuze, et les yeux d’azur que cet artiste aimait tant à peindre, tout à fait cet idéal exquis de la jeune fille innocente qui approche aussi près de l’ange qu’il est possible à un être humain.

C’est avec cette simplicité innocente, inconsciente du mal, si divinement belle, que Gretchen devait avoir apparu à l’étudiant dans cette vision, au milieu de la cuisine de la sorcière. Cette fille avait la beauté d’une Gretchen, cette fraîche beauté saxonne qui semble faite pour l’amour, mais qui semble aussi avoir vécu sa dernière heure et être arrivée à sa fin quand elle a trouvé son premier amour ; ce n’était pas la beauté de Cléopâtre, créée pour subjuguer une pléiade de héros, mais la beauté passagère d’une rose de juin, qui ne fleurit qu’une fois et pour un être seulement.

« Si vous voulez vous confier à moi et venir avec moi, je vous trouverai un travail qui vous conviendra mieux que le travail des champs, dit Joshua. J’ai beaucoup d’amis dans le village voisin ; et je trouverai quelqu’un qui, par égard pour moi, vous donnera un abri et la nourriture. Vous devez travailler pour gagner votre pain, évidemment, et être obéissante.

— Je faisais toujours ce que Harriet me disait de faire, répondit la jeune fille ; je ferai n’importe quoi pour gagner mon pain.

— Quelque chose qui soit honnête, reprit le ministre de sa voix grave. J’aime à croire que vous connaissez la différence entre le bien et le mal.

— Je sais qu’il est mal de mentir et de voler ; mais la plus grande partie de mes compagnons le faisaient.

— Vous ne l’avez jamais fait, je pense ?

— Non. J’ai essayé une fois de dire un mensonge ; mais les mots ne voulaient pas venir. Quelque chose au dedans de moi semblait me retenir ; il me semblait que j’allais étouffer ; et puis je pensais qu’après tout ils ne pouvaient que me battre, et je leur ai dit la vérité.

— C’était brave et bien de votre part. Quand vous aurez appris à lire votre Bible, vous aimerez encore plus la vérité et vous saurez beaucoup de choses que vous ne savez pas maintenant.

— J’ai peur que ce soit bien long, dit la jeune fille d’un air de doute, car je connais seulement les lettres que connaissait notre poney savant ; c’est lui qui m’a appris à compter.

— Un poney vous a appris ?

— Ou bien peut-être me suis-je appris toute seule quand je le faisais travailler en public. « Maintenant, monsieur Macaroni, montrez-nous le nombre 10, » lui disais-je, et le poney posait son sabot sur le carton portant ce chiffre ; et puis il pouvait dire les jours de la semaine et bien d’autres choses encore.

— Vous apprendrez à lire votre Bible, mon enfant, et à travailler à l’aiguille, à être industrieuse dans des travaux utiles, et vous oublierez tout ce qui a rapport au poney.

— Pauvre Macaroni ! soupira la jeune fille ; je l’aimais beaucoup ; il mettait sa bonne vieille tête sur mon épaule, contre ma joue, et je m’imaginais qu’il me plaignait. Il était si intelligent, vous savez ; je crois qu’il comprenait que j’étais malheureuse !

— Quel est votre nom, ma chère enfant ? » demanda Joshua, tout pensif.

Même dans Penmoyle, une sorte d’introduction serait nécessaire, et il était au moins convenable de connaître le nom de sa protégée avant de la présenter à ses amis du village.

« Oh ! j’ai eu bien des noms, répondit-elle avec franchise ; quelquefois ils m’appelaient Mlle Fantini et quelquefois la Petite Merveille.

— Oh ! ma chère, ces noms ne conviennent pas, s’écria Joshua. N’avez-vous jamais été baptisée ?

— Si c’est quelque chose qui se rapporte à l’église, je ne pense pas, répondit la jeune fille. Mais généralement on m’appelait Cynthia. Peut-être était-ce mon nom ?

— Cynthia ! mais ce n’est pas un nom commun ; il est assez gentil, et il conviendra. »

Dans la Cornouailles, on aime les noms pittoresques, et M. Haggard ne redoutait pas ce nom fantaisiste de Cynthia, même pour une servante.

« Allons, dit-il en regardant à sa grosse montre d’argent, belle montre dans une double boîte, si vous vous êtes assez reposée, nous ferions bien de partir.

— Vous n’allez pas me ramener à eux ? demanda encore la jeune fille d’un air effrayé.

— Mon enfant, ne pouvez-vous pas croire que la parole d’un honnête homme est aussi bonne qu’un serment ? J’ai promis de ne pas vous ramener à ces gens-là ; je vais vous conduire dans un endroit où vous pourrez gagner votre vie et apprendre à être chrétienne.

— Est-ce aussi difficile que la sorcellerie ? demanda Cynthia avec simplicité.

— Oh ! enfant ! enfant ! quelle triste ignorance ! Ici, dans ce pays de lumière !… Quel besoin y a-t-il de s’en aller bien loin pour convertir les païens, quand nous en avons autour de nous, près de nous, passant sous nos yeux ? Pauvres créatures muettes, négligées, dans l’affliction ! »

Cynthia avait séché ses pieds nus sur l’herbe brûlée par le soleil, de bien jolis pieds cambrés et mignons. Si de tels petits pieds avaient pu se mettre aux enchères, des pairesses se seraient disputées pour les avoir. Elle les enferma dans une paire de bottines délabrées, misérables chaussures qui traînaient à ses pieds comme des sandales déchirées. Si elle eût été Ecossaise ou Irlandaise, elle aurait marché nu-pieds, et elle se fût trouvée bien mieux ; mais, étant Anglaise, ce semblant de chaussures lui paraissait mieux que rien.

Elle reprit son petit paquet et fut prête à suivre son nouvel ami. Ils marchèrent l’un à côté de l’autre sous ce ciel sans nuages ; l’alouette jetait dans l’air son chant clair et vif ; les abeilles bourdonnaient ; les jolies fleurs des champs abondaient sous leurs pas ; la mer brillait dans le lointain au-dessus des collines comme une bande de lumière éclatante en face du ciel. Ils semblaient seuls sur cette terre solitaire, seuls sous ce ciel d’azur. On n’entendait aucune voix humaine, mais seulement le chœur heureux de la nature, – l’oiseau et l’insecte, le frémissement des arbres agités par les vents, et le murmure de l’eau.

« Allons ! » dit encore Joshua.

Et ils marchaient sur la grande route blanche, l’un près de l’autre, et en silence.

CHAPITRE VI

CYNTHIA ENTRE EN SERVICE

« Vous n’êtes pas trop fatiguée pour faire encore trois milles ? demanda Joshua avec bienveillance, après qu’ils eurent marché un moment sur la route, au soleil.

— Oh non ! je me suis reposée ! et les pieds ne me font pas souffrir comme auparavant, maintenant que je les ai baignés.

— Vous étiez fatiguée quand vous vous êtes assise pour vous reposer en cet endroit ?

— Très fatiguée. Il me semblait que j’allais tomber sur la route et que je ne me relèverais plus ; je pensais cependant que je marcherais peut-être tout le jour, et qu’à la nuit, lorsque je me sentirais tout à fait épuisée, je trouverais une meule de foin comme celle près de laquelle j’avais déjà dormi, et que je m’endormirais, au milieu de la douce odeur du foin, pour ne plus me réveiller. J’aurais mieux aimé rester endormie pour toujours que de retourner près d’Harriet et du Capitaine noir.

— Vous ne retournerez jamais près d’eux. Si votre père et votre mère ne sont pas dans leur société, ils ne peuvent avoir aucun droit sur vous. Rappelez-vous toujours cela ! Je vous placerai chez des personnes bonnes et bienveillantes ; et, si jamais ces saltimbanques vous trouvaient et voulaient essayer de vous emmener, il faut refuser d’aller avec eux. Vous êtes maîtresse de votre existence ; ils n’ont aucun droit de vous prendre.

— Ah ! mais vous ne savez pas combien le Capitaine est fort, » dit la jeune fille d’un air de doute.

Joshua vit qu’elle n’était pas encore capable d’apprendre la confiance en elle-même, ce dont il voulait l’instruire cependant. Elle n’était pas beaucoup plus qu’un enfant par l’âge, et elle n’avait que la connaissance qu’un enfant possède de la vie.

« N’ayez nulle crainte du Capitaine ou d’aucun autre aussi longtemps que vous apprendrez à lire votre Bible et que vous ferez votre devoir tel qu’elle vous l’enseignera. Le Capitaine noir est un bohémien, je présume ?

— Il est très brun avec une peau cuivrée et des yeux noirs. Oh ! des yeux si méchants ! Il porte des anneaux d’or à ses oreilles.

— Oubliez que vous l’ayez jamais vu, dit Joshua. Je doute que maintenant il trouble jamais votre vie. »

Il pensait à la transformation que la vie domestique pourrait opérer dans cette fleur sauvage qu’il avait trouvée sur le bord du chemin. Ces cheveux blonds, qui tombaient maintenant en un pittoresque désordre sur son cou et ses épaules, seraient soigneusement relevés sous un bonnet de mousseline. C’était pitié que de cacher quelque chose d’aussi joli ; mais aussi « il est bon que la tête d’une femme soit couverte, » et une fleur dans un jardin bien soigné ne peut fleurir, avec toutes les prodigalités de la nature, comme la clématite des haies. Une robe de coton bien propre, un mouchoir de mousseline et un large tablier blanc remplaceraient ces haillons en désordre qui pendaient trop larges pour ce corps si frêle ; ses anciens compagnons reconnaîtraient difficilement la fugitive sous ce costume décent, si le hasard les amenait à Penmoyle, qui était éloigné des chemins battus et certes le village le plus tranquille qu’il fût possible d’imaginer.

Joshua commença à marcher de son pas ordinaire de quatre milles à l’heure ; mais il s’aperçut bientôt que sa compagne était trop faible pour le suivre, et il mit son pas à l’égal du sien. Ils furent une heure et demie pour faire ces trois milles : le ministre questionna Cynthia sur tous les détails de sa vie passée, sur cette misérable enfance vagabonde qui ne lui avait laissé aucun souvenir joyeux des plaisirs enfantins, cette enfance que rien n’était venu protéger contre les mauvais exemples et les esprits grossiers qui l’entouraient. Il vit que c’était une pauvre créature plongée dans les ténèbres, ignorant toutes ces choses qui dans son esprit étaient les plus nécessaires ou les plus saintes ; mais il ne trouva aucun vice en elle. Elle avait vécu au milieu de pêcheurs, et cependant elle paraissait être restée pure. Aucune pensée impure ou dégradante n’avait laissé son empreinte sur ces belles lèvres. Il semblait à Joshua que dans sa beauté et sa jeunesse il y avait une pureté spirituelle qui, même en contact avec les choses impies, avait échappé à toute souillure.

Ils suivaient une grande route brûlée par le soleil, quelquefois gravissant des collines, d’autres fois les descendant. Ils étaient à un demi-mille de Penmoyle quand ils tournèrent dans un étroit sentier entre de grandes haies inégales, remplies d’églantines et de chèvrefeuilles.

« Est-ce le chemin de l’endroit où je dois m’arrêter ? demanda Cynthia très fatiguée.

— Oui, nous sommes très près du village maintenant.

— Demeurez-vous ici ?

— Non, ma maison est dans le Devonshire, bien loin d’ici.

— J’en suis bien fâchée ; j’aurais mieux aimé être votre servante que celle de tout autre ; vous êtes si bon pour moi ! »

Ses grands yeux bleus si doux le regardaient pleins de confiance ; c’était, lui semblait-il, les yeux les plus doux qui jamais se fussent levés sur lui.

Ce village de Penmoyle était peut-être le village le plus endormi que l’on pût découvrir sur cette terre. Il n’y avait aucune raison à son existence, si ce n’est que les champs devaient être cultivés et les troupeaux soignés, et que les bêtes de somme humaines chargées de ces travaux devaient vivre quelque part. Cependant, tout endormi et isolé qu’il fût, Penmoyle offrait un ensemble complet et une beauté dont la Providence n’avait pas doté tous les villages de la Cornouailles. C’était un ancien village, qui possédait sa vieille église de prieuré et son saint patron ; on y trouvait encore les traces de l’ancien prieuré qui avait donné à l’endroit et son nom et sa dignité. C’était le centre d’une fertile oasis au milieu des montagnes sauvages, et les prairies environnantes étaient d’une grande fertilité. Sur un côté de la rue du village se trouvait le bureau de poste ; sur l’autre, une vieille auberge, avec beaucoup d’écuries vides. En face de l’auberge était un bouquet de marronniers d’Inde, respectables vieux arbres à l’abri desquels celui qui venait de faire une longue excursion aimait à se reposer dans les étouffantes journées d’août, à oublier sous l’ombre des branches étendues ses fatigues et ses soucis, et où les enfants du village jouaient à la tombée de la nuit. À droite de ce bouquet d’arbres habitait la maîtresse d’école du village ; ce n’était pas une institution libre, mais une école particulière, qui demandait à ses élèves quatre pence par semaine. Le cottage de la maîtresse d’école était construit en bois blanc, avec des fenêtres treillagées et de vertes palissades, un porche treillagé couvert de myrtes ; la porte verte, avec son marteau de cuivre, rappelait exactement la porte d’une maison de poupée ; une cage d’osier se trouvait à la fenêtre de droite du parloir, et une cage de fer à la fenêtre de gauche ; une rangée de géraniums et de résédas dans des pots rouges s’étalait sur le rebord de chaque fenêtre.

Il était trois heures de l’après-midi, un samedi, quand Joshua et sa compagne entrèrent dans le village. L’école était terminée pour la semaine, et les enfants, avec leurs voix perçantes, jouaient bruyamment sous le feuillage des marronniers. Joshua alla directement vers le porche couvert de myrtes et frappa avec le brillant marteau de cuivre. La jeune fille, qui se tenait un peu derrière lui, s’étonnait qu’il osât s’approcher d’une aussi splendide demeure.

La porte fut ouverte par une demoiselle d’un certain âge, grande et mince, avec des cheveux noirs soigneusement arrangés en petites boucles raides de chaque côté de son front carré ; elle portait une robe de chalis à fleurs, que Cynthia trouva tout à fait belle ; elle avait une large ceinture de ruban à fleurs, assorti au châle, que serrait étroitement une grande boucle dorée ; son col carré en mousseline était garni d’une dentelle, et sa broche était un bijou curieux. Autour du front, elle portait un cercle de velours noir étroit, et le bout de ses longues boucles d’oreilles d’or touchait ses épaules. Ses yeux étaient noirs et brillants comme des perles de jais ; son nez pointu, et d’une remarquable longueur ; son teint, rouge brun, tel qu’une pomme d’hiver.

À la vue de Joshua, elle poussa un cri qui dénotait tout à la fois l’étonnement et le bonheur.

« Mon Dieu, s’écria-t-elle, est-ce possible ? Qui l’aurait pensé ? Debbie, ma chère, venez donc ! »

Cet appel à une personne invisible fut fait sur un ton plus élevé ; et du petit parloir à droite émergea une seconde figure dans une robe de châle, si semblable à la première comme personne et comme toilette que Cynthia portait ses yeux de l’une à l’autre, interdite d’étonnement.

Elles n’étaient pas sœurs jumelles, ces vieilles demoiselles ; mais deux sœurs qui vivent ensemble et taillent leurs vêtements dans la même pièce arrivent à être l’image l’une de l’autre. Les demoiselles Webling avaient passé quarante-cinq ans de leur existence constamment ensemble ; elles avaient les mêmes pensées, mangeaient et buvaient les mêmes choses et en même quantité, s’habillaient de même, marchaient de même, parlaient de même, articulaient les mêmes phrases avec la simultanéité d’une seule machine.

Deborah leva ses mains et ses sourcils, en voyant M. Haggard, exactement comme Priscilla l’avait fait une minute plus tôt.

« Mon Dieu ! s’écria-t-elle, est-ce possible ? Qui l’aurait pensé ? »

Puis il y eut un véritable élan de joie des deux vieilles filles, qui prirent chacune une main du ministre et l’entraînèrent dans le plus beau des parloirs. Les deux parloirs étaient des modèles de propreté et ornés chacun dans son genre ; mais le parloir dans lequel était la cage de fer était le beau par excellence. C’était la pièce où l’on passait l’après-midi le dimanche et où l’on servait le thé les jours de cérémonie, la pièce dans laquelle on disposait le dessert le jour de Noël.

« Le vin de primevère, Priscilla ! cria la sœur aînée.

— Et le gâteau parfumé, chérie ! » ajouta la plus jeune.

Cynthia, pendant ce temps, restait sous le porche, muette d’étonnement.

« Quelle providence bénie vous a conduit ici, cher monsieur ? » demanda Deborah, pendant que Priscilla ouvrait un cabinet noir à moitié aussi grand que la chambre et en tirait une carafe de vin d’un brun foncé avec un gâteau placé sur une assiette à dessert verte.

M. Haggard expliqua brièvement sa mission dans l’ouest, tandis que Priscilla remplissait un verre de vin et coupait une tranche de gâteau.

« Et vous êtes venu ici à pied afin de voir vos anciens amis ? dit Deborah. Comme vous êtes bon ! Vous ne savez pas combien vos instructions bénies nous manquent, et combien nous avons pensé à vous, combien nous avons parlé de vous depuis votre dernier voyage à Penmoyle. Trouvez-vous le pays amélioré ? demanda-t-elle avec un air de secrète fierté.

— Il paraît aussi beau et aussi tranquille que jamais, répondit-il.

— Mais n’avez-vous pas remarqué qu’on a construit une nouvelle maison à main gauche en venant par la route de Truro ; cela complète le village. Ensuite Mrs Simmons a agrandi la devanture de sa boutique, dont elle a peint elle-même une partie, et la girouette de l’église a été dorée. Nous avons été très occupées le printemps dernier.

— Et votre école ? J’espère qu’elle va toujours en prospérant ?

— Nous avons été très heureuses sous le rapport des élèves ; mais je crois que les enfants deviennent chaque année plus nonchalants et plus bornés, et qu’ils sont de plus en plus difficiles à instruire. Si nous n’avions pas la consolation de savoir que nous avons gagné un gentil morceau de terrain, ce serait trop fatigant ; mais, quand on sait que la vieillesse est assurée, on peut supporter bien des ennuis. Vous êtes venue, j’espère, pour faire un petit séjour, monsieur Haggard ?

— Non, vraiment ; je regrette d’avoir à dire que je ne suis pas libre de le faire. Il faut que j’arrive à Truro assez à temps pour prendre la voiture de nuit, et que je sois à Combhaven pour le service de demain ; il n’y a aucun ministre qui prenne soin de mon troupeau quand je n’y suis pas. »

Sur ce, les deux sœurs se confondirent en lamentations ; elles avaient espéré qu’il resterait, qu’il prêcherait dans leur sanctuaire, lequel consistait en un petit bâtiment avec un toit en pente, à deux pas de la boutique ; cette construction avait été d’abord une étable.

« Je veux voir tous mes anciens amis de Penmoyle, dit Joshua, dont ce village avait été un des séjours favoris, à l’époque de ses excursions dans la Cornouailles ; mais je suis venu chez vous en premier lieu, miss Webling, parce que j’ai une faveur à vous demander. Il y a une fille dehors…

— Oui, je l’ai vue, s’écria vivement Priscilla, une vagabonde ! Et elle est encore là, dit-elle en regardant du côté du porche. A-t-on jamais vu une telle impudence ?

— Je l’ai amenée, dit Joshua.

— Vous ? Je croyais qu’elle vous demandait l’aumône. Elle a une tournure abominable.

— Je ne crois pas qu’il y ait aucune méchanceté en elle, dit le ministre. Rappelez-vous celui qui disait qu’il était envoyé pour ramener les brebis perdues d’Israël. C’est le devoir de ses ministres de chercher et de sauver ceux qui sont perdus. J’ai trouvé cet agneau égaré sur le bord du chemin.

— Ah ! cher monsieur Haggard, je crains qu’elle n’en ait imposé à votre bonté.

— Je ne crois pas ; je l’ai questionnée sérieusement, et elle m’a paru innocente et bonne ; elle est presque encore un enfant et a grand besoin d’aide et de protection. Maintenant, mes bonnes amies, il m’a semblé que vous étiez bien les personnes faites pour la protéger et l’aider.

— Nous ! Oh ! monsieur Haggard, quand vous savez que nous n’avons jamais pu souffrir un grain de poussière chez nous !… Une créature comme celle-là !… avec des cheveux jaunes en désordre et pas une chose sur elle qui ne soit en loques !… Que ferions-nous d’elle ?

— Prenez-la et rendez-la propre ; habillez-la convenablement ; et apprenez-lui à lire sa Bible et à gagner sa vie honnêtement. Voilà ce que j’attends de vous, miss Webling.

— Mais, monsieur Haggard, pensez aux enfants. Une créature avec des cheveux comme cela !… Quel exemple pour eux !

— Faites-lui tordre ses cheveux en un nœud comme les vôtres, ou coupez-les, si vous le préférez ; seulement faites-en une chrétienne. Vous vous intéressez aux œuvres des missionnaires, miss Priscilla !

— Oui, cher monsieur Haggard ; mais je n’ai jamais confondu les choses qui doivent être séparées. Convertir les païens est une bonne et charitable chose ; mais vous ne voudriez pas confondre les païens avec les chrétiens. Évidemment, il y a peu de choses que Deborah et moi nous ne fissions pour vous obliger. Et en même temps…

— Mettez-moi hors de la question, miss Priscilla, et pensez à un plus haut motif : « J’étais un étranger, et vous m’avez fait entrer. » Cette pauvre enfant attend toujours, et je sais qu’elle est faible et fatiguée. Faites-la entrer, et faites pour elle ce que vous pourrez ; je vous raconterai ensuite son histoire. »

Priscilla regarda Deborah ; Deborah regarda Priscilla ; et alors les deux demoiselles regardèrent obliquement par la fenêtre, dévisageant la figure languissante de la pauvre Cynthia à travers le treillage du porche.

« Elle a l’air fatigué, dit Deborah ; elle n’a pas l’air méchant des vagabonds ; elle ne paraît pas violente.

— Il nous serait impossible de vous refuser quelque chose, monsieur Haggard, dit Priscilla. Mais, quand nous l’aurons habillée convenablement et que nous lui aurons donné un bon repas, que ferons-nous d’elle ?

— Nous déciderons cela ensuite ; faites-en votre servante, si vous pouvez. Elle paraît intelligente et pleine de bonne volonté ; vous n’avez pas de servante je crois ?

— Non ; nous avons essayé plus d’une fois de prendre une fille ; mais les filles causent plus d’ennuis qu’elles ne font de besogne et salissent plus qu’elles ne nettoient. Qu’est-ce qu’une fille comme celle-là peut faire ? Je voudrais bien le savoir.

— Elle ferait peut-être beaucoup mieux que la plupart des filles ordinaires ; elle me paraît avoir une intelligence plus qu’ordinaire.

— Eh bien, dit d’une manière décisive miss Webling, pour vous obliger, cher monsieur Haggard, nous allons la faire entrer, la vêtir décemment et lui donner quelque chose à manger. Cela me rappelle que j’ai une question à vous faire, ajouta la vieille fille avec solennité. Avez-vous dîné ?

— J’ai dîné en venant, répondit Joshua ; mais j’avoue que j’accepterais bien un morceau de pâté froid.

— Vous l’aurez chaud dans moins d’une demi-heure ; il y a deux pâtés au four. Nous cuisons toujours le samedi, afin d’avoir quelque chose de froid pour le dimanche. Ils seront prêts dans vingt minutes à peu près ; vous pouvez mettre la nappe dans l’autre chambre, Priscilla, pendant que je verrai la jeune fille.

— Si je n’avais pas su que vous étiez une bonne âme, je ne serais pas venu ici aujourd’hui, miss Webling, » dit Joshua d’un air reconnaissant.

Deborah retourna vers le gentil petit passage et ouvrit la porte ; la jeune fille la regarda avec une expression presque de frayeur. Cette image de la respectabilité féminine avait pour elle quelque chose de la tête de Méduse, quoiqu’elle admirât la robe de châle à fleurs et la boucle dorée.

« Entrez, et venez vous laver, jeune femme, » dit Deborah un peu sévèrement.

L’invitation était si peu engageante que Cynthia se recula et aurait peut-être refusé d’entrer si Joshua ne fût sorti du parloir au même moment.

« Il faut faire ce que vous dit cette bonne dame, mon enfant, » dit le ministre avec une douce autorité.

Alors Cynthia obéit aussi docilement qu’un agneau et suivit miss Webling dans les pièces du fond, au bout de l’étroit passage. Elles entrèrent dans une cuisine bien propre, carrelée en briques rouges, où la grille et la porte du four brillaient comme une boutique d’orfèvre, et derrière laquelle était le lavoir de cuisine, également carrelé en briques rouges, avec un évier et une pompe dans un coin, une chaudière de cuivre dans un autre, et deux cuviers à lessive dans un troisième. C’est dans cette chambre de purification que Deborah conduisit la vagabonde ; elle prit un des cuviers et le posa sur la pierre d’évier, après avoir retourné sa robe étroite et l’avoir attachée autour de sa taille par mesure de précaution ; puis elle le remplit presque entièrement d’eau de source bien claire.

« Là ! dit-elle en montrant à la jeune fille le savon dans une petite écuelle de bois. Voici du savon et de l’eau pour vous ; maintenant, si vous avez quelque notion de propreté, profitez de l’occasion.

— Je serai bien contente de laver toute cette poussière ; merci, madame, » répondit la jeune fille avec soumission.

Miss Webling jeta un coup d’œil autour du lavoir, comme pour s’assurer qu’il ne s’y trouvait rien de facile à dérober, puis elle laissa la vagabonde à ses ablutions, après lui avoir indiqué l’essuie-main, morceau de toile assez vieux pour ne pas tenter un fripon.

« Quand vous serez tout à fait propre, vous pourrez venir dans ma cuisine, dit miss Webling, et je verrai ce que je pourrai faire pour vous en ce qui concerne les vêtements.

— Merci, madame, j’aimerais une robe à fleurs comme la vôtre ! répondit-elle innocemment.

— Quelle sottise, enfant ! Ç’a été ma robe du dimanche pendant les trois dernières années. Je viens seulement de la prendre pour les après-midi de tous les jours. »

Et miss Webling sortit, fermant le lavoir à clef.

Priscilla était dans la cuisine, plaçant sur un plateau diverses choses pour le couvert, et M. Haggard était sorti pour voir quelques vieux amis pendant la préparation de son repas.

« Montez avec moi, Prissy, et nous regarderons si nous pouvons trouver quelque chose pour cette fille, » dit Deborah.

Et les deux demoiselles montèrent un escalier en colimaçon qui menait à leur chambre à coucher, laquelle embaumait la lavande. Elles s’agenouillèrent l’une à côté de l’autre devant un grand coffre dans lequel elles serraient leurs vêtements hors de service. Tout était soigneusement plié et rangé ; on y sentait un parfum de feuilles de rose et d’épices dans les plis du linge et des étoffes de laine.

Les deux sœurs firent minutieusement leur choix, s’arrêtant longtemps sur certains objets et les remettant dans le coffre, comme trop bons encore pour être donnés.

« Si nous savions qu’on en fît un bon usage, nous serions mieux disposées à en faire le sacrifice, dit Priscilla ; mais une créature de ce genre peut les vendre aussitôt qu’elle nous aura quittées. »

Finalement, après maintes réflexions sérieuses, le choix fut fait : c’étaient de respectables et antiques vêtements de dessous, ayant beaucoup de garnitures et dont l’étoffe était jaunie par le temps ; c’était une robe de coton imprimé, d’un dessin que l’esprit moderne consacre aux garnitures de lit et qu’il serait difficile de trouver, de nos jours, pendant en longues pièces du haut du plafond élevé de la fabrique d’impressions de Hoyle, ou bien tournant sur les métiers sans fin, ou bien encore bouillant dans les chaudières géantes.

Miss Webling revint à la cuisine avec le paquet de vêtements, ouvrit la porte du lavoir et dit à sa prisonnière de venir. L’amour du beau chez la vieille fille n’était pas développé, et cependant elle fut émue jusqu’à l’admiration devant la vision qui apparut à son appel.

La jolie figure de la jeune fille était fraîche et rose à la suite du bain ; ses yeux étaient clairs et brillants ; ses lèvres ressemblaient à un bouton de rose entr’ouvert ; ses cheveux dorés pendaient sur ses épaules en boucles abondantes ; son cou et ses bras étaient aussi blancs que de l’ivoire et formaient contraste avec le corsage sombre de son jupon. Elle n’avait pas mis la robe en guenilles de coton bleu et blanc qui lui avait servi de vêtement de dessus.

« Est-elle gracieuse ! s’écria miss Webling. Vous paraissez beaucoup mieux après vous être servie d’un peu d’eau et de savon. Venez ici, Prissy, et rendons-la aussi convenable que possible. »

Priscilla s’approcha, armée d’une brosse très dure et d’un peigne en os. Deborah étendit un journal sur les brillantes briques rouges et fit asseoir la jeune fille sur un petit tabouret, ayant soin qu’elle mît les pieds sur le journal, de peur que ses souliers sales ne ternissent les briques, qui avaient été rougies le matin. Alors Priscilla vint, armée de sa brosse, prit les cheveux de la pauvre enfant et les releva avec une certaine douceur.

Trouvant que ces cheveux étaient propres, elle commença à les brosser vigoureusement et réunit les longues tresses en une torsade compacte qu’elle roula bien serrée sur le derrière de la petite tête. Cette nouvelle coiffure changeait étrangement la physionomie de la jeune fille et donnait quelque chose de puritain à cette belle figure ovale. Tout ce qu’il y avait de sauvage et de pittoresque dans cette jolie tête avait été chassé par le peigne et la brosse de miss Priscilla.

« Maintenant, dit Deborah d’un air approbateur, vous commencez à être convenable.

— Cela me semble si étrange d’avoir un chignon derrière la tête ! dit Cynthia en essayant de secouer la masse serrée de sa chevelure.

— Ah ! je crains que vous ne veniez d’un endroit où l’on ignore toutes les choses chrétiennes ! » soupira Priscilla.

Puis vint l’opération de la toilette. Tous les vêtements étaient trop larges et trop longs pour ce corps mignon ; ils furent noués et boutonnés comme on put. Quand vint le tour de la robe, cette étoffe de coton brun et jaune, Cynthia eut un petit frémissement devant sa laideur ; mais ce fut tout ; la sienne était en haillons, et elle était obligée d’être reconnaissante de l’échange. Les énormes manches à gigot l’auraient enveloppée tout entière, et un des cols tuyautés de miss Webling lui tombait sur les épaules comme une petite pèlerine.

« Vous paraissez propre et respectable, dit décidément Deborah, et c’est avoir fait beaucoup pour vous. »

M. Haggard était revenu pendant ce temps-là. La table était mise dans le parloir de tous les jours, et les pâtés avaient été sortis du four ; ils avaient une appétissante odeur. Du bœuf, des pommes de terre et des oignons entraient dans leur composition, et la croûte était brune et croustillante. La pauvre Cynthia les regardait avec des yeux d’envie, pendant que miss Webling les examinait sur le dressoir, choisissant le mieux cuit pour le régal du ministre.

Joshua ne semblait plus guère disposé à s’asseoir à la table proprement servie. Il consultait sa montre, calculant l’heure du départ de la diligence, allant à la fenêtre, regardant tout distrait la rue pleine de soleil ; il paraissait ignorer que son dîner fût prêt.

« Le pâté sera froid, cher monsieur Haggard, dit Deborah, toute contrariée de cette distraction.

— Je vous demande pardon. Oui, le pâté semble excellent. Entre parenthèse, cette pauvre enfant n’a rien pris qu’une tranche de pain depuis la nuit dernière : elle doit avoir faim ; si elle pouvait avoir un morceau de cet excellent pâté maintenant ? »

Miss Webling intérieurement se refusait à cette idée. Quoi ! ce pâté de pommes de terre, qu’elle avait fait de ses propres mains avec des fournitures de premier choix, et qu’elle avait fait cuire avec le plus grand soin pour le repas du dimanche ! Elle se rappelait, en manière d’excuse, que M. Haggard avait toujours été insouciant sur la nourriture.

« Je crois que Priscilla va lui couper un morceau de pain et de fromage,… commença-t-elle.

— Ceci semble bien meilleur, dit le ministre. Faites-la venir ici, et qu’elle en ait un peu. Je veux vous faire raconter l’histoire de la pauvre enfant, car je pense qu’elle gagnera votre sympathie par sa simplicité. »

Miss Webling, quoique intérieurement récalcitrante, acquiesça à ce désir ; elle ouvrit la porte du parloir et appela :

« Fille, venez ici. »

Alors elle coupa une tranche de pâté et la servit sur une petite table près de la cage d’osier. C’était une table à part ; il ne pouvait être permis qu’une vagabonde vînt s’asseoir à la même table avec le ministre. Le Maître du ministre s’était bien assis à la table de gens infirmes ; mais il y avait de cela bien longtemps ; c’était avant que les mœurs eussent atteint ce point extrême de raffinement qui se voyait à Penmoyle.

Cynthia s’avança timidement, comme si, dans sa robe brune et blanche, elle ne se reconnaissait plus elle-même.

« Elle est bien gracieuse ! s’écria Joshua d’un ton fort peu approbateur. Que lui avez-vous fait ?

— Nous avons fait de notre mieux pour la rendre propre, répondit Deborah avec dignité ; mais évidemment nos affaires ne conviennent pas tout à fait à sa position.

— Ça ne ferait pas grand’chose si elles lui allaient, dit Joshua ; cependant c’est propre et pas déchiré, et j’espère qu’elle est à son aise dedans. Maintenant, Cynthia, asseyez-vous et dînez ; vous direz à ces bonnes dames tout ce que vous m’avez raconté à l’endroit où je vous ai trouvée. »

Cynthia obéit et prit doucement la place qui lui était assignée par miss Priscilla.

Le pâté était très bon, et la faim le rendit absolument délicieux. Les vieilles filles furent choquées de voir que la protégée de M. Haggard mettait quelquefois ses doigts dans son assiette.

« Elle ne paraît pas connaître l’usage d’une fourchette, dit Deborah.

— Elle apprendra chaque chose en son temps, » répondit Joshua avec bienveillance.

Sa voix grave n’avait jamais pris une intonation plus douce, pas même quand il causait de sa fille.

Après avoir dîné, Cynthia raconta aux deux sœurs son histoire, pas tout à fait aussi naïvement qu’elle l’avait racontée à Joshua, mais avec une franchise à laquelle ni Deborah ni Priscilla, inclinées toutes deux cependant à regarder d’un œil soupçonneux la jeune vagabonde, ne pouvaient se tromper. L’histoire de cette épave, sans père et sans mère, sans amis, laissée en dehors du monde chrétien, était assez touchante pour remuer quelque tendre sentiment dans le cœur des maîtresses d’école du village.

« Maintenant je vais vous dire ce que je vous prie de faire pour elle, dit Joshua. Prenez-la pour servante et pour élève ; ne lui payez pas de gages pour son travail, qui d’abord ne vaudra peut-être pas grand’chose. Je vous payerai pour son école, et je lui fournirai des vêtements. Qu’elle apprenne à lire sa Bible, à écrire une lettre correctement et à additionner une colonne de chiffres. Je ne vous demande pas plus que cela. Apprenez-lui à être adroite avec son aiguille et à être une bonne servante ; elle est assez jeune et assez active pour apprendre promptement et se rendre utile. Et vraiment, miss Webling, ajouta le ministre en faisant un appel à l’orgueil féminin, des dames aussi distinguées que vous et votre sœur ne peuvent pas rester sans une servante.

— Nous avons déjà essayé d’avoir des filles, monsieur Haggard ; nous les avons toutes trouvées désagréables. Nous avons une femme qui vient deux fois par semaine pour frotter, rougir les briques, laver la pierre et mettre à la mine de plomb, mais nous faisons le reste nous-mêmes. Une dame n’en est pas moins une dame parce qu’elle sait se servir de ses mains.

— Évidemment ! dit le ministre ; mais, à mesure que les années viennent… »

Priscilla se redressa, tant soit peu vexée.

« Nous ne prétendons pas être de jeunes femmes, s’écria-t-elle ; mais je ne pense pas que ni Debbie ni moi nous sentions la vieillesse nous approcher encore. »

Joshua s’aperçut qu’il avait commis une maladresse.

« Cependant, pour vous obliger, monsieur Haggard, dit Deborah, je crois que nous pourrions faire un essai avec elle. Évidemment, puisqu’elle vient à nous sans qu’on la connaisse, c’est un risque ; mais elle semble docile. Je conviens qu’il y a beaucoup à nettoyer après le départ des enfants, qui salissent énormément avec leurs chaussures sales, et je ne serais pas fâchée de ne plus m’occuper de ce nettoyage. Quant à payer pour lui apprendre à lire sa Bible, je ne crois pas que Priscilla ou moi voudrions accepter de l’argent pour cela ; il nous faudra pourtant commencer par le commencement, et tout le monde sait que c’est le plus difficile. Pour les vêtements, elle peut avoir recours à vous, monsieur Haggard ; ce sera à peine une dépense pour vous qu’une robe de temps en temps ou une douzaine de mètres de calicot, et deux ou trois paires de bas de laine pour l’hiver : tout cela se trouve dans votre commerce.

— Certainement, dit Joshua ; cela ne me semblera pas bien lourd. Je vous remercie de tout mon cœur, miss Webling, pour votre généreux consentement à m’obliger. Si Cynthia ne profite pas de vos soins, ce sera sa faute, et je ne m’intéresserai plus à elle.

— Je ferai tout pour leur plaire, par rapport à vous, » dit Cynthia en le regardant avec reconnaissance.

Oh ! quel beau regard c’était ! Et combien la gratitude semblait bonne, partie de l’azur de ces beaux yeux !

« Ces dames vous enseigneront à être chrétienne, Cynthia, dit Joshua ; et, quand je reviendrai à Penmoyle, j’espère vous entendre lire un chapitre de l’Évangile.

— Quand reviendrez-vous ? demanda vivement la jeune fille.

— L’année prochaine peut-être. Je suis toujours heureux de venir visiter mes anciens amis de l’Ouest.

— Une année !… c’est bien long !

— Non, ce n’est pas long pour ceux qui ont bien employé leur temps, répondit Joshua. Vous aurez beaucoup à apprendre dans l’année, Cynthia. Aussi le temps passera vite pour vous ; il vous faut apprendre à travailler de la tête et des mains, apprendre à aimer et à adorer Dieu et à faire votre devoir envers votre prochain.

— Je désirerais bien aller avec vous, dit Cynthia.

— C’est un désir qui n’est pas raisonnable ; je vous laisse avec des dames qui seront très bonnes pour vous.

— Elle aura la petite chambre sous le toit pour dormir, dit Deborah. La chambre est un peu lambrissée, et il lui faudra prendre garde de ne pas se heurter la tête ; mais, dans le milieu, elle est assez haute pour qu’elle s’y tienne debout, et c’est une chambre gentille et chaude sous le chaume.

— Je ne m’inquiète pas de l’endroit où je dors, dit Cynthia. N’importe quoi, ce sera toujours meilleur que le chariot : c’était si petit et si étouffant ! Je dormirai sous une meule, si vous le voulez, madame.

— Il faut m’appeler miss, dit Deborah ; je ne suis pas mariée. Et maintenant, Cynthia !… Quel nom bizarre, pour sûr !… Voyons si vous pouvez lever gentiment la table et emporter les choses du dîner sans rien casser ; puis vous prendrez la nappe et vous irez secouer les miettes dans la cour pour la volaille. Nous ne perdons jamais rien, Cynthia, quoique nous ayons habituellement une table bien servie. »

La jeune fille obéit, heureuse d’être occupée ; elle emporta les plats et les assiettes vivement et soigneusement. Elle avait été un souffre-douleur sous la tente de sa troupe errante, et elle avait appris à être agile des pieds et des mains. Deborah la regardait d’un air tout à fait approbateur.

— « Elle s’en tire mieux que les filles que nous avons eues, je le déclare, » dit-elle quand Cynthia fut sortie pour distribuer les miettes à la volaille.

La vieille demoiselle commençait à croire que, en faisant un acte de bonté, elle s’assurait peut-être un avantage réel. Cette fille semblait plus adroite que les filles de mineurs ou de laboureurs du district, et toutes demandaient des gages exorbitants, une livre ou même vingt-cinq shillings tous les trois mois.

Joshua regarda encore à sa montre ; il avait à faire une marche de douze milles pour arriver à Truro, et la diligence de nuit quittait cette ville à dix heures. Il était alors cinq heures ; le village avait cet air délicieux de repos que de semblables endroits ne possèdent qu’au déclin du jour.

« Je crois qu’il faut que je parte, dit le ministre.

— Oh ! monsieur Haggard, pas avant que vous ayez pris une tasse de thé ! s’écria Priscilla. Notre heure est déjà passée ; et la bouilloire va bouillir. Le thé sera prêt dans cinq minutes, et vous nous ferez peut-être la faveur de nous expliquer un chapitre pendant que le thé s’infusera. C’est un privilège dont nous ne jouissons pas souvent. »

Elle courut à la cuisine, où Cynthia pliait proprement la nappe, avec une adresse toute naturelle. Priscilla lui montra comment il fallait servir le thé, les tasses et les soucoupes bleues : tout cela paraissait admirable à la jeune fille. Il y avait un sucrier blanc doré ovale avec des paysages coloriés de chaque côté ; Cynthia n’avait jamais rien vu de si beau. D’une réserve placée dans sa chambre à coucher, Deborah descendit une brillante théière d’argent à manche noir, qui avait appartenu aux grands-parents des Webling et était une marque évidente de respectabilité, une théière d’argent dans des familles de cette classe tenant la place d’un blason. Ce souvenir des ancêtres fut tiré de son écrin de cuir pour faire honneur au ministre.

Cynthia apporta le service à thé dans le parloir. Priscilla suivait avec la théière, de peur que la pauvre enfant, si on la lui confiait, ne s’élançât vers la porte et ne s’enfuit avec le trésor de famille.

« Asseyez-vous sur cette chaise près de la porte, Cynthia, dit Deborah, quand le plateau eût été installé ; et tâchez de mettre à profit l’instruction de M. Haggard ! »

Cynthia prit la chaise qui lui était indiquée et s’assit en fixant ses grands yeux étonnés sur le ministre, se demandant s’il allait faire des tours de sorcellerie avec les cartes ou manifester sa connaissance de l’arithmétique et des jours de la semaine, comme le poney savant.

Les deux sœurs s’assirent près de la table, les mains jointes, ayant une contenance attentive et semblant attendre quelque chose, comme si elles allaient se rencontrer à moitié chemin avec la lumière apportée par une intelligence supérieure. Joshua s’assit commodément, ayant un bras posé sur le dossier de sa chaise ; il ouvrit sa Bible de poche et commença à lire.

Il choisit cette saisissante description du jugement dernier, que déjà dans l’après-midi il avait citée aux deux sœurs : « Et devant lui toutes les nations seront réunies, et il les séparera l’une de l’autre, comme un berger sépare les moutons des boucs. »

Quand il eut lu le chapitre jusqu’à la fin, il fit sur ce texte un court sermon, simple et touchant commentaire qui arracha des larmes à Deborah, celle des deux sœurs dont le cœur était le plus sensible, tandis que Priscilla était la plus instruite et la plus brillante. Cynthia écoutait, tout étonnée. Elle était trop ignorante pour être émue par le texte. Mais quand Joshua, avec cette éloquence familière qui lui appartenait, expliqua le devoir de la charité et de la compassion, ses paroles lui arrivèrent plus au cœur, et un faible rayon de lumière se glissa au milieu des ténèbres de son âme. Elle joignit ses mains et regarda avec reconnaissance Joshua et les deux sœurs.

« Maintenant, vous pouvez aller vous asseoir à la cuisine, Cynthia, jusqu’à ce que l’on ait besoin de vous pour desservir, dit miss Webling avec une condescendance toute familière. Je vous préparerai quelque travail d’aiguille lundi, pour employer votre temps l’après-midi. »

Sur quoi, Cynthia fit une révérence (elle avait appris à faire des révérences gracieuses après ses petites danses sur le devant de la baraque foraine) ; et elle se retira.

— « Il y a une chose sur laquelle je ne suis pas tranquille, dit Priscilla quand elle fut partie ; avec une fille comme celle-là, qui vous est tombée du ciel, comment peut-on être en repos sur l’argenterie ? »

Cette argenterie de famille consistait en une demi-douzaine de cuillers à thé usées, une pince à sucre semblable à des ciseaux, un plat à gâteaux et la théière.

« Si je suis un bon juge des caractères, cette fille ne vous volera pas, dit le ministre. Mais vous serez bientôt capable de la juger par vous-mêmes. Si elle est honnête dans les petites choses, vous pourrez être assurées qu’elle le sera dans les grandes ; si elle dit la vérité, soyez sûres qu’elle ne volera pas. »

M. Haggard fit l’éloge du thé, dont il but trois tasses au grand contentement des deux sœurs. Il y a peu de points sur lesquels les ménagères soient plus sensibles à la flatterie que sur leur manière de faire le thé ; et le thé et le sucre à cette époque étaient précieux, coûtant beaucoup plus que maintenant ; leur emploi indiquait une certaine aisance.

« À présent, il faut réellement que je parte, mes bonnes amies, dit Joshua. Je ne parlerai pas de ma gratitude pour votre bonté d’aujourd’hui, quoique je la considère comme une faveur qui m’est faite à moi-même ; vous avez fait un acte chrétien, et vous obtiendrez votre récompense. J’aimerais à dire quelques mots à Cynthia avant de partir.

— Faut-il l’appeler ?

— Non, j’irai la voir à la cuisine. »

Il alla dans le passage et ouvrit la porte qui était au bout et donnait accès dans la cuisine, située à l’ouest ; elle était toute rayonnante sous le soleil couchant ; des roses et des chèvrefeuilles encadraient la fenêtre basse et large, et des pots de giroflée sur le rebord des croisées parfumaient l’air chaud : cette cuisine aux carreaux rouges, avec son dressoir aux rayons garnis de faïences coloriées, de vaisselle d’étain et de cuivre brillant, ressemblait à une peinture hollandaise. Dans la lumière adoucie de la fenêtre se tenait Cynthia, regardant curieusement dans le jardin, un jardin qui allait en pente douce jusqu’à la grande haie qui le séparait des pâturages que l’on apercevait au-delà ; les haies étaient touffues et pleines de fleurs blanches. Il y avait un puits dans un coin, une étable à cochons dans une autre, et sur une petite pelouse carrée, devant la fenêtre de la cuisine, une bande de petits poussins s’ébattaient sous la garde d’une poule magnifique.

« Je viens vous dire adieu, Cynthia, dit M. Haggard avec bonté. Vous vous trouverez heureuse ici, j’espère ?

— Oui ; c’est si paisible : je sens que personne ne me grondera ni ne me battra ; mais je voudrais vous voir rester.

— Pourquoi, ma chère enfant ? demanda Joshua, touché du regard affectueux qui accompagnait ces mots plutôt que des mots en eux-mêmes. Quel bien vous ferais-je ? Je ne pourrais pas vous apprendre à coudre et à être une servante adroite, comme ces bonnes dames le peuvent.

— Non ; mais je vous aime mieux, répondit naïvement Cynthia.

— Je viendrai vous voir l’été prochain, rappelez-vous le, ma chère. Ce serait me faire bien plaisir si pendant ce temps vous aviez appris à lire votre Bible.

— Alors je l’apprendrai, répondit Cynthia d’un ton décidé.

— Et à être utile et industrieuse. Il faut être obéissante en toutes choses à vos bonnes maîtresses, car je suis sûr qu’elles ne vous commanderont jamais que de bien faire. Vous irez à la chapelle deux fois chaque dimanche, et le soir dans la semaine chaque fois qu’il y aura un service.

— Oui, je ferai tout ce que vous me dites.

— Que la bénédiction de Dieu soit sur vous avec la mienne, ma chère enfant ! dit Joshua solennellement en posant sa main sur les cheveux si doux de la jeune fille ; et puisse-t-il vous recevoir parmi ses enfants et ses serviteurs ! Adieu.

— Adieu, monsieur, » dit Cynthia en faisant une profonde révérence.

C’est ainsi qu’ils se séparèrent pour plus d’un jour et plus d’un mois. Le ministre emporta, comme un tableau dans son esprit, le souvenir de cette cuisine où le soleil brillait et de sa fenêtre enguirlandée de roses ; et son esprit conserva tous les traits de ce tableau sans que la vivacité en fût altérée par le temps.

CHAPITRE VII

LE JOUR DE CONGÉ DE NOÉMI

Le milieu de l’été était passé, et on se trouvait encore une fois au mois d’août, dont la chaleur était accablante, juste une année après la perte du Dauphin et l’existence dans la maison du ministre s’écoulait toujours douce et monotone, le jour présent étant l’image fidèle de son frère défunt d’hier. Joshua avait un peu plus veillé sur Oswald et Noémi, à la suite de sa conversation avec Nicolas Wild ; puis, ne voyant ni dans l’un ni dans l’autre rien qui dépassât les limites de l’amitié, il s’était abstenu d’aucune intervention. Quand le moment serait venu, il serait prêt pour parler et agir ; mais il lui semblait que le temps n’était pas encore venu. Il ne voulait offrir sa fille à personne ; or, interroger Oswald Pentreath sur ses sentiments et ses intentions, ce serait une manière de la lui offrir. Il éprouvait une sincère affection pour Oswald Pentreath ; et il avait confiance dans l’honneur du jeune homme et dans ses principes. La vie d’un homme qui habite dans un endroit comme Combhaven est assez exposée à la surveillance générale et personne ne pouvait reprocher à Oswald une seule mauvaise action. La sincérité de ses intentions supposées était commentée par ceux qui le connaissaient le moins, et dont le squire idéal était un jeune homme ayant beaucoup d’argent à dépenser et se laissant aller à s’enivrer avec ses inférieurs ; ceux qui l’aimaient le moins avaient seulement à dire qu’il était dur à la détente et orgueilleux ; ceux qui le connaissaient bien en faisaient chaleureusement l’éloge et pensaient au jour où il remplacerait son père.

Joshua, après avoir réfléchi à tout cela, resta en paix.

« Je prendrai mon temps, disait-il quand Judith l’attaquait sur ce sujet ; je n’ai rien vu qui prouve de l’amour entre ma fille et M. Pentreath.

— Comme s’ils vous le laisseraient voir ! s’écria Judith. Ils ont bien assez de temps pour se dire de douces paroles derrière votre dos, dans la solitude, le soir quand il lui apporte des plantes avec des noms baroques ! des rebuts ! pas une fleur parmi elles qui vaille un chrysanthème ou une capucine ! des fougères !! Les fougères n’avaient aucune valeur quand j’étais jeune fille. Vous supposez que ce n’est pas de l’amour ? Et elle va rarement se promener dans l’après-midi sans le rencontrer !

— Combhaven n’est pas si grand, dit Joshua.

— Évidemment non, et il est facile aux jeunes gens de dresser leurs plans pour ne pas se manquer.

— James est toujours avec sa sœur.

— Oui ! et il a les yeux sur chaque buisson et sur chaque oiseau ; il court devant la moitié du temps pour grimper aux arbres. Je sais cela par l’état de ses habits.

— Je puis avoir confiance dans ma fille, répondit Joshua avec une dignité qui réduisit sa sœur au silence. Noémi ne gardera jamais un secret pour son père. »

Un soir de bonne heure, dans ce mois des moissons dorées, le ministre prit sa fille à part et la questionna sur Oswald Pentreath.

« Nous avons fait un nouvel ami, Noémi, depuis l’année dernière, commença-t-il, un ami que vous voyez plus souvent que moi. Que pensez-vous de lui ? »

Ses paupières aux longs cils noirs s’abaissèrent sur ses yeux songeurs, et une vive rougeur se répandit sur ses joues.

« Vous voulez parler de M. Pentreath, mon père.

— De qui pourrais-je parler, ma chérie ? Nous ne faisons pas souvent de nouveaux amis. Dites-moi franchement si vous l’aimez.

— Beaucoup, mon père.

— C’est une réponse directe dans tous les cas. A-t-il jamais déclaré autre chose que de l’amitié pour vous ? une amitié que tout homme bien né peut naturellement ressentir pour une jeune femme d’un esprit supérieur ?

— Jamais !

— Et vous pensez qu’il est bon et sincère, Noémi ?

— Certainement, et je serais très contrariée que quelqu’un pensât autrement de lui.

— Pourquoi, ma chérie ? Il nous est si peu de chose que, si ce n’est pour suivre les préceptes de la charité, nous devons fort peu nous occuper de ce que les gens pensent de lui.

— Je regretterais que l’on pensât mal de lui, parce que je sais qu’il mérite que l’on dise du bien de lui. Je sais combien il est bon ; je sais combien il est patient avec son père, combien il serait heureux de faire mieux les choses avec ses fermiers ; je sais combien il aime tendrement son frère absent, combien il est bon pour les êtres faibles, pour James et pour moi !

— Il a ma sympathie, Noémi ; et je suis content de vous entendre dire du bien de lui ; mais si jamais il cherchait à être plus que votre ami, si jamais d’ami il devenait amoureux, vous me le diriez, n’cst-ce pas, ma chère enfant ?

— Oui, père ; je ne penserais pas à vous garder un secret. Vous êtes toujours le premier dans mes pensées.

— Il y a des gens sans doute qui disent que j’ai tort de tolérer une amitié entre vous et M. Pentreath, à cause de la différence de vos positions réciproques ; mais, à mon avis, une jeune femme qui a des principes élevés et une bonne éducation n’en est pas moins une lady parce que son père tient une boutique ; et, quoique je n’aie pas un nom aussi ancien que Pentreath, je pense que, en mettant mon honorabilité dans la balance avec la mauvaise réputation du squire pour contre-poids, nous pourrions bien balancer à notre avantage la différence. »

Après cette explication avec sa fille, M. Haggard se sentit tout à fait à son aise au sujet d’Oswald Pentreath ; il savait que Noémi avait une nature grande et noble. Cette union avec elle serait plutôt une élévation pour Oswald ; et il ne voyait pas que les convenances pussent être outragées par le mariage du fils du squire avec la fille d’un épicier : il avait toujours été considéré par ses concitoyens de Combhaven, et il pouvait par suite se croire aussi distingué que le squire ; il se savait mieux aimé que lui, et dans un conflit il serait sûr d’avoir la majorité.

Il avait raconté à sa sœur et à ses enfants son aventure sur la route de Penmoyle. Noémi avait écouté avec intérêt, approuvant chaleureusement la conduite de son père envers l’abandonnée ; Judith, avec sa manière glaciale d’envisager les choses, avait affirmé que Joshua se repentirait de sa bienfaisance.

« Je n’ai jamais vu qu’il arrivât rien de bon de se mêler de la vie des autres, dit-elle avec conviction. Vous les voyez marcher droit quelque temps, peut-être ; mais vous êtes sûr de les voir revenir au mal aussitôt que vous avez le dos tourné ; c’est très bien de les instruire, évidemment c’est notre devoir ; et il n’est jamais arrivé de mal en les instruisant, s’il n’en arrive pas toujours quelque chose de bon. Mais, quand un ministre va au delà de sa sphère et remédie aux besoins matériels d’une paresseuse vagabonde rencontrée sur la route, il est parfaitement sûr de mal faire ; c’est du moins mon opinion.

— Heureusement pour les pauvres que ce n’est pas une opinion basée sur l’Évangile, répondit Joshua.

— Vous ne voyez pas que saint Paul allât par le monde cherchant des positions pour les jeunes filles et s’engageant à la dépense de leur habillement, répliqua Judith. Il leur prêchait ; c’était sa mission, et il s’y tenait. »

Joshua ne prit pas la peine de défendre sa ligne de conduite : il était assez maître de lui et de sa vie pour faire ce qui lui plaisait en toute occasion, sans explication sur ses motifs ; mais quand il vint à empaqueter les étoffes pour l’habillement de Cynthia, Miss Haggard, qui avait la charge du rayon de la nouveauté, se fit aussi désagréable qu’elle put en cherchant les indiennes les plus vilaines, le calicot le plus gros et de la flanelle qui n’était guère d’une meilleure qualité que celle qu’elle donnait à Sally pour laver les dalles de pierre.

« S’il faut que vous habilliez les pauvres, habillez-les comme il convient, remarqua-t-elle en plaçant sur le comptoir une affreuse pièce d’indienne dont le dessin consistait en trèfles sur un fond jaune foncé.

— Je ne veux pas de jaune, dit Joshua résolument, en se rappelant cette robe jaune et brune dont les demoiselles Webling avaient affublé sa protégée.

— Il n’y a rien de meilleur pour l’usage, rien qui se lave mieux, répondit Judith ; et elle a besoin d’étoffes qui puissent résister à la fatigue. Les servantes ne peuvent se permettre de choisir les choses pour leur gentillesse ; j’ai vendu une robe comme cela à la fille de service de la métairie.

— Je choisirai moi-même, » dit Joshua en inspectant les étoffes.

Il choisit deux dessins bien simples sur un fond frais et agréable à l’œil.

« Ce sont les pièces les plus chères que nous ayons, objecta Judith.

— Je veux quelque chose qui puisse supporter la fatigue, répondit Joshua. Mesurez une robe de chacune de ces deux pièces, pendant que je chercherai quelque chose pour les dimanches.

— Elle peut porter cela le dimanche ; c’est bien assez bon tant que ce sera propre. »

Joshua continua son examen des pièces sans se préoccuper de la remarque ; puis il sortit une pièce de jaconas, avec un dessin tout à fait distingué sur un fond blanc, des boutons d’un rose gris, quelque chose de frais et de jeune.

« Vous n’allez pas couper cette pièce, je pense, Joshua, se récria sa sœur terrifiée. Je l’ai mise de côté pour miss Tremaine ; elle voulait quelque chose de joli et de frais pour faire des robes à ses nièces.

— Il en restera suffisamment pour les nièces de miss Tremaine, lorsque j’en aurai pris une pour Cynthia, » répondit M. Haggard sans rien ajouter.

Il mesura la quantité voulue ; puis il changea le grossier calicot et la flanelle commune pour des étoffes plus belles et de meilleure qualité. Il regarda ensuite dans les tiroirs sous le comptoir et choisit un bonnet à rubans ; il fit un paquet solide du tout, bien enveloppé dans du gros papier brun, pour le remettre à la diligence de Truro.

« Je ne sais que penser de vous, Joshua, en vous voyant vous occuper de semblables niaiseries, dit Judith mécontente.

— Je vous aurais laissé ce soin, Judith, si vous eussiez été disposée à le faire de bonne grâce, » répondit Joshua avec calme.

Il écrivit l’adresse sur le paquet, le porta lui-même à la diligence et le donna au conducteur, avec des instructions spéciales pour le remettre à Penmoyle. Il ressentit ensuite une douce émotion de bonheur, telle que l’éprouverait une mère aimante après avoir envoyé un présent à son enfant en pension.

Peu de temps après la conversation que Noémi avait eue avec son père, Joshua Haggard fit faire à ses enfants une excursion, comme ils avaient contracté dès leur enfance l’habitude d’en faire une ou deux chaque été. C’était un divertissement simple et peu coûteux, consistant en une promenade en char à bancs vers quelque ville ou village éloigné dans lesquels le ministre marchand était appelé par ses devoirs spirituels ou temporels, ou par les deux ensemble. Cette fois, le jour de vacances devait être consacré à une promenade à Rockmouth, où se trouvaient un ou deux petits marchands qui se fournissaient chez Joshua, et plusieurs familles qui lui confiaient la direction de leurs âmes et qui regardaient comme un des plus rares privilèges de leur existence de l’entendre expliquer les Écritures.

Pour James particulièrement, ces promenades étaient délicieuses ; car, pendant que son père opérait ses transactions commerciales, faisait sa tournée de cottage en cottage, lisant et exhortant, lui et Noémi étaient libres de se promener où ils voulaient, pourvu qu’ils se trouvassent à l’auberge à l’heure indiquée pour le retour. Tante Judith aussi était obligée de se relâcher de sa sévérité de Spartiate en ces occasions et de préparer un panier libéralement rempli de provisions : c’était un de ces pâtés froids de pommes de terre que les enfants aimaient, ou par hasard une tourte au persil, dans laquelle de jeunes et tendres poulets étaient étendus sur un lit de persil et de crème, mets préféré dans les campagnes de l’Ouest à tous les pâtés de foie gras de Strasbourg dans leurs terrines de faïence.

Cette promenade à Rockmouth était projetée depuis au moins quinze jours avant que Joshua eût pu trouver une journée de loisir. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que le voyage projeté fût un fait connu d’Oswald Pentreath, aussi bien que de beaucoup d’autres membres de la société de Combhaven, particulièrement du gros hôtelier de la Première et Dernière, qui tout l’été vivait sous son porche et pouvait surveiller les projets des gens par leurs fenêtres ouvertes, s’il ne les apprenait pas d’eux dans la conversation. Le jour vint enfin, par un temps de moisson magnifique et un ciel sans nuages ; Joshua, se voyant libre, fit atteler Dobbin, le cheval gris, à la voiture. James aida à l’opération du harnachement, laquelle donna lieu à de nombreux « allons ! » et « hop ! » dans la petite cour de l’écurie, comme si un attelage de pur-sang eût attendu impatient sous le harnais. Mais quand Dobbin arriva sur la route, bien brossé et brillant, sa noire crinière symétriquement peignée, les pieds de derrière blancs comme de la neige, des rubans aux oreilles, et portant avec un air de fierté son cou ferme et gros, James trouva que sa peine n’était pas perdue, et le ministre l’approuva.

Noémi descendit en hâte le petit escalier, un peu pressée et troublée, car la promenade avait été décidée bien promptement ; mais, tout éclatante de beauté sous son chapeau de campagne, – sorte de maison ou de guérite sous laquelle autrefois une femme s’abritait, se séparant pour ainsi dire du monde, quand elle se promenait au dehors, – elle portait une robe de mousseline lilas empesée et repassée par elle-même. Le chapeau de campagne, en grosse paille de Dunstable, était garni de rubans blancs et rose pâle, un chapeau comme celui que portait Eugénie Grandet le matin de sa triste promenade avec son père. Sa jupe était juste assez courte pour montrer ses pieds minces et cambrés, chaussés de bas blancs et de petits souliers ; sa taille aussi était courte, et une écharpe de soie noire croisée sur sa poitrine était nouée par derrière.

Son père la contempla d’un œil approbateur.

« Vous et Dobbin avez ce matin un air de fête, dit-il.

— Je mets toujours mon beau chapeau quand je sors avec vous, mon père, » répondit gracieusement Noémi, tout en rougissant un peu à la pensée qu’elle avait eue de voir Oswald apparaître au dernier moment et demandant la permission de les accompagner sur Herne le chasseur.

« Il ne pouvait pas savoir que nous partions ce matin, » se dit-elle.

Noémi monta à sa place dans la voiture, la place d’honneur à côté du cocher. James et le panier de provision occupèrent le derrière du véhicule ; le jeune homme reçut une foule de recommandations de ne pas remuer ceci, de ne pas renverser cela, recommandations faites par tante Judith, qui vint à la porte dans sa toilette du matin, les cheveux en papillotes, pour assister au départ.

« Asseyez-vous bien droite et ne froissez pas votre écharpe, Noémi, cria-t-elle. Il n’y a jamais eu un plus beau morceau de soie. Vous aurez bien soin de votre robe de mousseline, si vous voulez la mettre dimanche prochain. Deux robes empesées par semaine, ce serait trop d’extravagances ; ma conscience me refuserait de le permettre ; d’ailleurs, vous n’aurez pas d’autre amidon que celui que vous avez eu lundi, rappelez-vous le. »

C’est avec cette suprême recommandation dans les oreilles que Noémi laissa la maison derrière elle ; mais la terre était trop belle pour se fatiguer l’esprit de la pensée d’une robe empesée. Qu’y a-t-il de plus beau entre le pôle Nord et le pôle Sud qu’un paysage anglais, – les sentiers et les champs du Devonshire, ses bois et ses vallées, les côtes du Devonshire et la mer dans l’éclat du soleil d’août ? La grandeur des Alpes, toute la splendeur et l’éclat des tropiques ne peuvent surpasser cette tendre beauté anglaise, beauté qui s’empare de l’âme et rend heureux, beauté qui fait fondre la glace des cœurs froids, qui réchauffe la vieillesse et lui donne l’exubérance de la jeunesse, qui invite le voyageur à l’oubli de ses soucis et de ses chagrins, qui l’invite à se réjouir : ce soleil est si doux, et la terre est si belle !

Noémi était en humeur de se réjouir ce matin ; mais sa joie était tranquille. Elle se tenait silencieuse à côté de son père et contemplait rêveusement le paysage, pensant à son bien-aimé. Son bien-aimé !… Oui, car elle l’aimait !… Oui, car elle s’en croyait aimée !…

Joshua lui aussi était silencieux ; il avait aussi ses pensées ce matin d’août. Le bon Dobbin était facile à conduire ; en d’autres termes, il ne demandait pas à être conduit : il suivait son chemin d’un pas ferme sur ces routes qui lui étaient familières ; il descendait avec précaution les pentes rapides des montagnes et gravissait joyeusement les côtes, comme un bon cheval qui sait qu’il est né dans les contrées montagneuses et est content de son sort. Aussi Joshua laissait les rênes libres dans sa main gauche et abandonnait son esprit à la rêverie. Les communaux étaient dorés par les genêts ; les moissonneurs étaient occupés dans les champs de blé brûlés du soleil ; une volée de perdreaux, quittant son abri sous quelque haie, se dispersait çà et là avec un grand bruit d’ailes ; les coquelicots montraient leurs têtes rouges au milieu des blés, et les clochettes blanches des liserons pendaient à chaque buisson ; la clématite répandait dans les airs son parfum aromatique ; les vergers sur le versant des montagnes et dans les vallons étaient rouges de fruits mûrs ; toutes ces belles plantes qui fleurissent vers la fin de l’été se montraient dans leur perfection.

Pas le moindre vestige de Herne le chasseur jusque-là, quoiqu’ils fussent à moitié chemin et que Dobbin se fût arrêté pour souffler au hameau de Simondale, hameau composé d’une poignée de cottages et d’un vieux cabaret délabré, et situé au pied de deux montagnes escarpées, – un village dans un puits.

« Il ne viendra pas aujourd’hui, » pensa Noémi en soupirant.

Ce jour de congé ne lui paraissait plus aussi parfait qu’il aurait pu l’être, ni aussi parfait que l’avait été celui de l’année précédente, alors qu’Oswald Pentreath n’occupait pas ses pensées et que la splendeur et la beauté de la nature n’avaient pas pour elle une double signification.

Plus loin, après avoir gravi et descendu plusieurs collines par une route étroite, bordée de bois, ils aperçurent Rockmouth à leurs pieds. À cette époque ce n’était pas un endroit fréquenté par le touriste, mais un obscur petit village de pêcheurs sur un rivage rocheux.

Il y avait là un amas de cottages aux toits de chaume, de modestes parcelles de jardin, des puits et des étables à porcs, des ruches, des meules de foin, des cours remplies de paille, la forge du village ; l’église, construite sur un monticule, dominait les habitations des fidèles. La maison du squire était un bâtiment spacieux en briques rouges, situé sur une pente abondamment boisée d’arbres de haute futaie ; sa façade était tournée vers la mer. À mesure que s’élargissait la courbe de la baie, le mur de rochers de la haute falaise s’élevait, abrupt et dangereux, non cependant assez escarpé pour que les moutons ne pussent aller brouter sur ce terrain rugueux.

« Comme c’est beau ! s’écria Noémi en regardant cette côte et sa sauvage variété de rocs à pic ou en forme de tours. Ne croirait-on pas voir autant de castels, n’est-ce pas, mon père, là-bas, avec leurs donjons et leurs tourelles ? Je me figure des hommes dans leurs armures, tirant leurs flèches contre la vallée, ou montant la garde aux créneaux et veillant sur l’ennemi venant de la mer.

— Comme ce doit être agréable pour les contrebandiers, une côte comme celle-là ! remarqua James. Il y a assez de cavités pour abriter leur pillage, et assez de rochers à escalader pour exercer leur surveillance et hisser leurs signaux sur des barils de goudron ou autre chose semblable. Quand dînerons-nous, mon père ?

— Je n’aurai pas beaucoup de temps à perdre pour le dîner, James, répondit M. Haggard avec indifférence. Vous ferez mieux de vous charger du panier avec Noémi et d’arranger cela entre vous.

— Oh ! allons, papa, il faut que vous ayez votre part du pâté. J’ai vu tante Judith le faire ; elle était dans un moment de bonne humeur ; sans quoi elle ne m’aurait pas laissé là. J’en connais la perfection. Quelle viande juteuse et quelles bonnes pommes de terre ! Le jus s’en échappera quand vous y enfoncerez le couteau, à moins qu’il ne soit changé en gelée. Rien que de le voir, j’en ai faim.

— Ne soyez pas si vulgaire, James, » gronda Noémi avec la conviction humiliante qu’un pareil jeune homme ne conviendrait pas comme beau-frère au jeune squire. Depuis cette sérieuse conversation qu’elle avait eue avec son père, elle avait beaucoup réfléchi aux différences et aux distinctions sociales ; et elle s’était dit avec désespoir que, quelque grand et bon que fût son père, il y avait un large abîme entre la fille d’un prédicateur méthodiste et Oswald Pentreath. Mais aussi l’amour sait combler de tels abîmes, et la bonne vieille histoire du roi Cophetua et de la jeune mendiante se répète toujours d’une manière ou d’une autre.

« Je vous trouverai une bonne place pour dîner, père, dit James. Vous voyez ce rocher là-bas…, le plus grand, qui a la forme d’un château : au bas de ce rocher, il y a un creux plein d’herbes, juste en face de la mer ; c’est un endroit tout à fait sans danger, car la falaise n’est pas à moitié aussi escarpée là qu’ailleurs ; les fougères y sont très belles, ainsi que les mousses pourprées et les joubarbes rouges comme du corail : il s’y trouve toutes sortes de choses que Noémi aime. Voulez-vous y venir avec nous, père, – ce n’est pas à un mille au-dessus de l’auberge où Dobbin s’arrête, – et ouvrir le panier avant de commencer vos visites d’affaires ? »

M. Haggard, tout songeur, regarda sa montre ; il n’aimait pas beaucoup ces repas champêtres ; mais il était content de faire plaisir à ses enfants dans un jour comme celui-ci, lequel était comme une sorte de fête annuelle, une rare occasion où il sortait un peu de ses habitudes pour leur donner du plaisir. Dobbin avait marché d’un bon pas, et il était de bonne heure ; il n’était guère plus de midi et les jours étaient encore longs.

« Très bien, mes amis, dit-il ; j’irai dîner avec vous, et ensuite je vous laisserai vous amuser au milieu des rochers, pendant que je ferai ma tournée. »

Dobbin fut installé convenablement dans son écurie au Repos du voyageur, confortable petite auberge au bas de la colline. Alors James mit le panier sur son épaule et marcha rapidement en tête, pendant que Noémi et son père suivaient d’un pas plus tranquille.

Le chemin qu’ils prirent était sauvage et pittoresque ; c’était un étroit sentier sur le rebord de la falaise. Au-dessous d’eux se voyait la pente rugueuse, riche en fleurs sauvages de couleurs variées et en mousses ; un mouton solitaire broutait çà et là ou s’élançait comme un chamois de pic en pic. Au loin, la mer s’étendait, paisible comme un lac italien et aussi exquise en couleur.

« N’est-ce pas superbe, père ? s’écria Noémi. Je me sens toute reconnaissante envers Dieu de nous avoir donné un monde aussi beau, chaque fois que je reviens à Rockmouth.

— Nous devons être toujours reconnaissants et en toutes circonstances, Noémi, même si notre destin nous avait jetés au fond d’une mine de charbon.

— Oui, je le crois, soupira la jeune fille ; mais la gratitude vient plus facilement aux gens qui habitent de beaux sites. Il peut être difficile de se montrer reconnaissant pour une existence qui n’est que misère. »

Joshua n’avait rien à répondre ; ces problèmes dans l’existence de l’homme ne sont pas faciles à résoudre.

« Il y a un monde meilleur, Noémi, dans lequel la balance est rendue juste, dit-il après une pause.

— Je le sais, père, et, si les malheureux dans les circonstances pénibles peuvent le croire, cela doit les consoler ; mais ce doit être bien difficile pour les gens qui n’ont jamais su ce que c’était que d’être heureux sur la terre, de croire au bonheur du ciel ! »

Ils arrivèrent au rocher-château. C’était un endroit où il y avait une interruption dans le mur escarpé de la falaise, comme si quelques batteries d’artillerie eussent fait une brèche dans les créneaux de l’île ; là, une vallée étroite et bien verte s’ouvrait sur le rivage rocailleux, vallée parsemée de rocs, de galets, de mousse et de fougères.

« Comme c’est beau ! se récria encore Noémi.

— N’est-ce pas parfait ? demanda James, qui était arrivé quelques minutes en avant de ses compagnons et avait déjà débarrassé le panier, ou plutôt la fortification, comme il l’appelait. – Il y a un pâté, ajouta James, des tartes au fromage et une grosse cruche de cidre, des verres, des assiettes, des couteaux et des fourchettes ; tout est au complet. Asseyez-vous, père ; voilà votre place, et voici un siège de mousse pour Noémi, absolument comme s’il avait été mis là exprès pour nous. »

Puis il s’écoula une heure d’une réelle harmonie de famille. Joshua et ses enfants avaient faim ; ils firent amplement honneur au pâté et aux tartes, et quantité de félicitations furent prodiguées à tante Judith, comme organisatrice du festin. Cela semblait une chose si curieuse de faire un repas sans son importune présence, sans craindre d’être rappelé à l’ordre pour un usage trop libre des dons de Dieu, sous forme de beefsteaks ou de pâtés. M. Haggard lui-même, quoique n’aimant pas à en convenir, se régala de ce dîner sur le rocher-château, avec la perspective de la vallée verdoyante et de la mer jaspée qui s’étendait comme un tapis sous ses pieds ; il en était charmé plus que d’aucun repas qu’il eût jamais fait dans son respectable parloir, où il n’existait pour toute perspective qu’un coin de l’auberge, la Première et Dernière, et, à l’arrière-plan, la montagne boisée, aperçue à travers les pots de géranium et de giroflées qui interceptaient tant soit peu la vue du monde extérieur. Aujourd’hui, ces touristes paraissaient avoir tout un univers à eux.

« Il me semble que nous sommes partis sur un vaisseau et que nous avons débarqué sur une île inconnue, dit James. Je me demande si nous n’allons pas bientôt rencontrer quelques indigènes prêts à nous scalper.

— Je pense que rien n’est meilleur que de vous avoir avec nous, père, s’écria Noémi ; c’est préférable au meilleur des festins.

— Je voudrais vous avoir avec nous toute l’après-midi, père, et vous entendre raconter des histoires sur les pays étrangers, dit James.

— Cela ne ferait pas mes affaires à Rockmouth, James, répondit le ministre en tirant encore une fois sa montre. Il est près de deux heures, et nous devons repartir pour la maison à six heures. Il faut que je vous laisse, mes chers enfants. Je vous confie Noémi, James, ne l’oubliez pas. Faites attention à ne pas la conduire dans des endroits dangereux. Vous ferez bien de ne pas pousser plus loin sur la falaise, mais de prendre à travers la vallée, pour aller sur la montagne et dans ces bois là-bas. Vous y trouverez beaucoup de nouvelles fougères pour votre solitude, Noémi.

— Ne vous tourmentez pas, père, dit James d’un air plein de confiance ; j’aurai soin d’elle. »

Joshua partit en réfléchissant sur les devoirs temporels et spirituels qu’il avait à remplir, sur le prix auquel il vendrait le thé, le sucre et les autres denrées coloniales, sur les vieillards malades auxquels il pouvait donner des conseils et des consolations.

C’était l’heure la plus accablante, la plus chaude, de cette journée d’été. Noémi s’assit dans son creux de mousse, au-dessous du rocher qui surplombait, la tête appuyée contre la pierre, les yeux rêveusement fixés vers une voile blanche, loin, bien loin sur l’Océan.

« Je pourrais regarder la mer et le ciel des heures entières par une journée comme celle-ci, dit-elle, dans une paresse trop délicieuse pour tourner ses yeux dans la direction de celui auquel elle s’adressait.

— Et je serais heureux de la regarder à côté de vous ou de nager dans une mer comme celle-ci pour venir à vous, » répondit une voix qui n’était pas celle de James et était tout près d’elle.

La soudaineté de cette approche la fit tressaillir ; elle se tourna toute pâle, et bientôt après toute rougissante.

« Je crains de vous avoir fait peur, » dit Oswald en s’excusant.

Il était arrivé par la vallée ; le bruit de ses pas avait été étouffé par la mousse touffue.

« Vous m’avez un peu effrayée, » répondit Noémi, dont une vive rougeur colorait toujours les joues.

Comment une jeune villageoise peu instruite sur l’art de la dissimulation aurait-elle pu cacher son émotion ?

« Mais vous deviez savoir que je viendrais, dit Oswald en regardant James, qui avait grimpé sur un pic plus élevé et admirait la terre et l’Océan de l’endroit le moins sûr qu’il eût pu trouver.

— Comment l’aurais-je su ? Je pensais peut-être que vous… murmura Noémi en arrachant les pelites touffes de mousse rouge de la roche à côté d’elle.

— Pensiez-vous que je consentirais à supporter Combhaven sans vous pendant toute une journée, quand je pouvais vous suivre ? Je connaissais votre projet de promenade ; mais je ne savais pas quand elle aurait lieu, et je m’étais promis de vous rejoindre. J’aurais été ici plus tôt ; mais mon père s’était mis dans la tête qu’il avait besoin de moi ce matin, et je suis resté enfermé dans son cabinet, lui lisant des baux pendant une couple d’heures. Il était midi quand je suis sorti pour ma promenade à cheval. Je me suis arrêté à la boutique en passant, et le commis m’a dit que vous étiez ici avec votre père ; alors j’ai laissé Herne allonger le pas et m’amener à Rockmouth aussi vite qu’il a voulu ; je l’ai laissé au Repos du voyageur.

— C’est là qu’est aussi Dobbin, dit Noémi.

— Oui, je l’ai vu manger du foin dans une sombre et vieille écurie. Combien de temps restez-vous ici, Noémi ?

— Oh ! bien longtemps. James et moi nous sommes libres jusqu’à six heures, et nous allons faire une récolte de fougères.

— Qu’importent les fougères aujourd’hui ? Laissez-moi vous diriger dans une excursion le long de la plage.

— Est-ce bien sûr ? Papa nous a dit de ne pas aller dans des endroits dangereux.

— C’est tout à fait sûr ! Pensez-vous que je vous conduirais là où il y a du danger ? Je connais chaque coin de cette côte. Nous chercherons des anémones de mer au lieu de fougères ; c’est beaucoup plus intéressant.

— Les anémones de mer ? » s’écria Noémi en ouvrant de grands yeux.

Elle n’était pas sans les connaître, mais elle en ignorait le nom.

« Oui, ces belles fleurs blanches, roses, vertes et bleues, qui déroulent leurs pétales, s’ouvrent et se referment comme des fleurs vivantes ; roses et lis des jardins du vieux Neptune ; animaux et fleurs, disent les naturalistes. Laissez-moi vous les montrer. Nous descendrons sur la plage ; vous ne craignez pas de vous confier à moi, n’est-ce pas, Noémi ? »

Ses grands yeux si nobles rencontrèrent les siens avec une expression toute de franchise et de confiance. La foi, l’espérance et la charité étaient les trois vertus que l’on pouvait lire dans les yeux de Noémi, – une foi infinie dans la bonté des autres, une pitié infinie pour les chagrins des autres, et une espérance infinie en toutes les choses pures et belles de la terre et du ciel.

Noémi tourna ses regards vers la plage. Il se trouvait çà et là des places brillantes d’un sable jaune humide, de petits rochers couverts d’algues marines aux nuances variées, rochers glissants et périlleux sans doute, mais très beaux avec leurs couleurs éclatantes sous ce ciel d’été. Ce serait un plaisir d’explorer cette plage, pensait Noémi ; mais à ce moment ses yeux tombèrent sur le panier que James avait déposé dans un petit creux du rocher.

« Vous n’avez peut-être pas pris votre lunch ? dit-elle. Ne voudriez-vous pas goûter un peu au pâté de tante Judith, avant que nous allions regarder ces fleurs de mer ?

— Le pâté de tante Judith sera on ne peut plus à propos.

— J’en suis heureuse ! » répondit Noémi, toute contente de lui offrir de quoi apaiser sa faim.

Elle ouvrit le panier, en sortit les restes du pâté, étendit une serviette sur le rocher et arrangea le tout fort gentiment ; il restait un peu de cidre dans la cruche de terre. Elle paraissait heureuse au delà de toute mesure ; assise à côté d’Oswald pendant qu’il mangeait, elle lui versait le cidre dans un petit verre à pied de forme ancienne. Il se régala beaucoup de ce repas champêtre, mais ne voulut pas y perdre beaucoup de temps.

« Allons ! dit-il en pliant la serviette et en la remettant dans le panier ; allons chercher des anémones.

— James peut venir avec nous ? demanda Noémi.

— Évidemment, il le peut. »

En regardant tout autour d’eux sur terre et sur mer, ils ne virent pas James. Noémi l’appela, mais elle ne reçut pas de réponse.

« Quel garçon ennuyeux ! Et mon père était si inquiet qu’il n’allât dans quelque endroit dangereux.

— Il est en sûreté ; tranquillisez-vous sur ce point ; les garçons ne risquent jamais rien ; il ne leur arrive jamais rien de sérieux, pas plus qu’à un chat. Les garçons dégringolent et déchirent leurs habits, mais ne se font jamais de mal.

— C’est assez vrai avec James, répondit Noémi ; il est toujours à nous effrayer les uns ou les autres ; mais il ne lui arrive jamais de mal.

— Évidemment ; je suis sûr que nous le trouverons sur la plage. »

James pouvait en effet se trouver sur la plage aussi bien qu’en tout autre endroit ; Noémi fut donc de cet avis, et ils descendirent l’étroit sentier, aussi étroit que possible, et Noémi sautait légèrement de rocher en rocher, sa main dans celle d’Oswald. On eût dit qu’elle allait au ciel, en suivant la direction opposée ; son âme prenait son vol et s’élevait plus haut, toujours plus haut, à mesure que son enveloppe mortelle descendait la falaise.

Qu’elle était belle cette plage, avec ces sables brillants, ces rochers traîtres, glissants, cruels et trompeurs comme le cœur de l’homme ! Quelle beauté dans la mer, dans le ciel et dans la terre fertile, qui s’élevait en pente au-dessus des sables ! Comme il était doux de vivre dans un pareil monde et d’éprouver ce qu’éprouvait Noémi, sa main toujours dans celle d’Oswald, peut-être sans qu’elle y pensât, tandis qu’ils marchaient lentement sur le sable, sous le prétexte de chercher les anémones dans toutes ces flaques d’eau restées au creux du rocher, noires et brillantes comme des diamants noirs.

« Noémi, dit Oswald à voix basse, comme il est doux d’être seul avec vous ! »

Noémi rougit à ces paroles, toutes banales qu’elles fussent.

« Nous sommes souvent seuls dans la solitude, dit-elle timidement… En voici une panachée bleue et rouge ! Comme elle est jolie ! fit-elle en montrant une anémone.

— Je raffole de la solitude, répondit Oswald ; mais nous n’y sommes pas souvent seuls ; James est généralement assez bon pour nous tenir compagnie : c’est un bon garçon ; mais je préfère vous avoir toute à moi, comme ici. Regardez, Noémi ; à part cette blanche voile dans le lointain, nous pourrions nous croire dans une île inconnue de la mer du Sud. Êtes-vous contente que je sois venu vous retrouver aujourd’hui, Noémi ? »

Elle le regarda d’un air pensif et grave ; ses grands yeux si francs se fixèrent sur lui, et elle répondit bien nettement :

« Oui.

— La journée vous est-elle plus agréable, parce que nous la passons ensemble ?

— Oui, vous êtes le seul ami que j’aie à Combhaven, le seul ami qui paraisse comprendre tout ce que je pense, ce que je sens et espère. J’ai d’autres amis sans doute, des gens que j’aime, et cependant ils me semblent presque des étrangers, comparés à vous.

— Cela est-il de l’amour, Noémi ?

— Je ne sais pas, répondit-elle en baissant les yeux.

— Dites-moi que c’est de l’amour, Noémi, et rendez-moi le plus heureux des hommes. J’ai attendu une heure comme celle-ci, un lieu solitaire et calme comme celui-ci, pour vous dire tout ce que je sens, pour vous montrer mon cœur. Il est à vous, ce cœur, depuis longtemps, ma chérie ! Vous m’avez rendu la vie heureuse ; vous m’avez donné des rêves et des espérances que je n’avais jamais eus auparavant. Vous m’avez souvent reproché de vivre à Combhaven comme un être inutile ; ce sont là vos expressions. Ma chérie, je n’ai d’autre but dans la vie que de vivre heureux avec vous, et d’autre ambition que de vous avoir pour femme.

— C’est une bien pauvre ambition ! répondit-elle avec un sourire doux et grave, et c’est peut-être une folie… Je ne veux pas dire que j’en sois surprise, Oswald, dit-elle en levant les yeux timidement sur sa figure sérieuse. Je ne veux pas dire que je n’avais pas pensé que vous songiez à moi. J’y ai pensé depuis quelque temps déjà, et très sérieusement ; mais je suis encore indécise. Je ne vois pas d’une manière certaine si c’est pour votre bien et pour le mien que je vous laisserais me parler d’amour, que je serais plus près de vous que je ne le suis maintenant, comme votre fidèle amie.

— Gentille sermonneuse ! s’écria Oswald en la contemplant avec admiration et en passant son bras autour de sa taille. Pourquoi ces doutes ?

— Nous ne sommes pas du même rang dans la vie ; nous sommes bien éloignés ! Que dirait-on à Combhaven si vous épousiez la fille d’un épicier ?

— Quoi donc ? Je suppose que le verdict de la majorité serait que j’épouse la plus jolie fille du pays, répondit-il gaiement.

— Oh ! Oswald, je vous en prie, soyez sérieux ! Je sais que l’on dirait des choses dures et pénibles. On dirait que vous vous êtes abaissé par un tel mariage ; que mon père vous a tendu un piège ; et vous-même, au bout de quelque temps, vous seriez fâché de ce que vous auriez fait. Comment voudriez-vous avoir dame Judith pour tante, et savoir que votre beau-père se tient derrière un comptoir ?

— Je passerai sur le comptoir et sur la tante Judith pour vous !

— Quoi ! vous feriez un pareil sacrifice, quand vous pourriez épouser une lady ?

— Je ne connais pas de lady meilleure que vous, Noémi, et je ne veux pas avoir d’autre lady que vous pour femme. Je respecte votre père autant que s’il était un évêque, et je ne rougirai jamais de mon alliance avec lui. Je suppose que je suis républicain de cœur ; car je n’ai pas l’idée que le fait de tenir boutique rende un homme mon inférieur. Il n’y a pas au monde de regrattier qui chipote plus longtemps ou fasse un marché d’une manière plus regardante que mon père, quand il a une ferme à louer. En est-il moins un marchand parce qu’il trafique sur le sol ? Il mérite d’autant moins d’être honoré pour sa fortune qu’elle lui vient de son père, au lieu d’être le fruit de son propre travail.

— C’est la manière de parler de beaucoup de gens ; mais bien peu pensent sur ce point ce qu’ils disent, répondit Noémi toute songeuse.

— Je suis un de ceux qui disent ce qu’ils pensent. Allons, ma bien-aimée, ne discutons pas sur des questions sociales ; je demande une réponse à une question qui nous touche de plus près. Je vous aime de tout mon cœur, Noémi ; je vous veux pour femme. Je ne reconnais aucune différence sociale entre nous ; je serai aussi fier de vous conquérir que si vous étiez la fille d’un duc ; je me sentirai aussi glorieux le jour de notre mariage que si vous étiez une princesse du pays et que notre union fit sonner toutes les cloches des églises de cette île. Répondez-moi, ma bien-aimée ; je vous donne un amour sincère et ardent, et vous, n’avez-vous rien à me donner en retour ?

— Je ne veux pas répondre à la légère, dit Noémi, grave jusqu’à la tristesse. Pensez à quelle terrible question vous voulez que je réponde ? Toute notre vie à venir dépend de notre sagesse en ce moment. Nous ne devons, ni vous ni moi, rien décider sans réflexion, et je crains que vous ne soyez irréfléchi dans bien des choses, Oswald, ajouta-t-elle en regardant sa figure souriante.

— Je ne pense pas que l’amour et la réflexion soient intimement liés, Noémi. Je vous aime trop pour analyser mes sentiments ou discuter avec mon amour ; et je crois que si vous m’aimiez seulement un peu, vous seriez moins disposée à faire des difficultés.

— Pensez-vous que vous m’aimerez toute votre vie, Oswald ; que cette fantaisie ne vous passera pas ; que, si je devenais votre femme, le jour ne viendrait jamais où vous regretteriez votre choix et où vous vous apercevriez que vous auriez pu mieux choisir ?

— Ce jour ne viendra jamais, Noémi ; c’est mon cœur qui répond cela. Allons, ma bien-aimée, ne nous connaissons-nous pas assez l’un l’autre pour être bien sûrs de nos sentiments ? Je vous aime depuis un an, ma chérie. Ce n’est pas une soudaine fantaisie que je prends pour de l’amour ; mon affection pour vous commença par une amitié grave, douce et tranquille, et mûrit lentement jusqu’à l’amour. N’ai-je pas le droit de répondre hardiment d’un amour comme celui-là ? Nous nous sommes ouvert nos cœurs l’un à l’autre ; nous n’avons aucun secret l’un pour l’autre ; nous nous sommes agenouillés, nous avons prié ensemble ; nous sommes aussi liés que si nous étions de la même famille. Pouvez-vous craindre le changement ou l’affaiblissement d’un amour qui a crû ainsi ? Assurément, ma chérie, vous ne devez avoir aucun sujet de crainte. »

Noémi avait résolu d’être très sérieuse, très ferme, quand cette question viendrait à être agitée, de ne céder que par conviction et d’être longue à se laisser convaincre ; mais elle sentit que sa puissance de raisonnement allait lui faire défaut. La sincérité était écrite sur le front d’Oswald ; la vérité se lisait dans ses yeux, et elle l’aimait, elle l’aimait avec toute la confiance et l’espérance d’un premier amour ! Que pouvait-elle dire dans un cas pareil ?

« Répondez-moi, Noémi. Dites-moi que mon espérance n’est pas folle et sans fondement ; dites-moi que vous me rendez amour pour amour.

— Je ne veux rien répondre par moi-même, répliqua Noémi en se dégageant de son bras ; mon père décidera pour nous ; il prononcera.

— C’est une bien froide réponse à donner à un amoureux ! dit Oswald, blessé.

— Il s’agit de la vie, répondit-elle ; je ne veux pas répondre à la légère ; je ne veux pas m’en rapporter à moi pour décider.

— Si vous m’aimiez, Noémi, vous ne laisseriez personne autre décider de mon sort.

— Si vous croyez que je ne vous aime pas, chassez-moi de votre pensée, » répondit-elle avec une petite nuance de dignité. Elle pensait plus au bonheur de son avenir, à lui, qu’au sien propre. Ne serait-ce pas pour elle un bonheur ineffable d’être à lui, de lui appartenir, comme sa servante, comme son esclave et à bien plus forte raison comme sa compagne, son égale, la moitié de lui-même ?

« Vous avez le cœur froid et dur !

— Non, Oswald ; j’essaye d’être sage. Je crois que mon père répondra comme vous le désirez ; mais il ne répondra pas inconsidérément. S’il ne pense pas que ce soit pour votre bien, il dira non, lors même qu’il verrait mon bonheur dans ce mariage.

— C’est dur d’avoir affaire à des gens si parfaits. Une autre jeune fille que vous m’aurait répondu différemment.

— Et comment aurait-elle répondu ? demanda Noémi.

— Silencieusement peut-être. Elle m’aurait regardé, et nos lèvres se seraient rencontrées et auraient scellé notre amour ; c’eût été notre premier baiser ; il aurait signifié : pour toujours ! Elle ne m’aurait pas fait un sermon sur les différences sociales et sur mon bien dans l’avenir, » dit Oswald, froissé des réponses mesurées de sa bien-aimée.

Il s’était figuré qu’il n’aurait qu’à parler, et qu’elle mettrait sa main dans la sienne et accepterait son sort aussi docilement qu’Hesther reçut la couronne ou que Ruth se donna à Booz. Il était tout à fait décidé à sacrifier toutes distinctions sociales et à descendre au niveau de la famille de Joshua Haggard : mais il espérait que ce sacrifice serait en quelque sorte regardé comme une faveur.

Ils marchèrent lentement et en silence pendant un peu de temps, et on ne parla plus des anémones de mer. Noémi regardait les flaques d’eau brillant parmi les rochers avec des yeux qui ne voyaient pas ; Oswald regardait fixement la mer. Au bout de quelques instants, il refoula ses sentiments de colère et fut honteux de son mauvais caractère.

« Pardonnez-moi, Noémi, ma mauvaise humeur, dit-il. Je sais que vous êtes la plus noble des femmes, mais il y a chez l’homme un levain d’égoïsme qui le rend impatient contre les grands principes, quand ils s’opposent à ses passions. Vous êtes bonne, non égoïste, sincère et aussi forte qu’un roc. Vous n’êtes pas comme les femmes de Byron, Noémi. Elles sont l’amour incarné, prêtes à se sacrifier, elles ou leurs amants, sur l’autel de l’Amour ; elles ne regardent ni en arrière ni en avant ; avec elles, le présent est éternel et infini, et le présent c’est l’amour. Elles sont merveilleusement heureuses pendant quelque temps, puis elles courent au désespoir et à la ruine, et elles meurent avant l’âge, le cœur brisé. Elles ne sont pas faites pour ce que dit le poète :

Through years or moons the inner weight to bear,

Which colder hearts endure till they are laid

By age in earth[3].

— Voudriez-vous que je fusse comme elles ? demanda Noémi. Cela me semble une dure destinée.

— Non, Noémi ; mais je voudrais que vous eussiez moins de réflexion et plus de sentiments.

— Vous n’avez pas sondé les profondeurs de mon cœur, répondit-elle avec son sourire grave.

— Non, parce que vous cachez trop ses précieux trésors. Allons, ma bien-aimée, dites-moi seulement que vous m’aimez, et je serai satisfait.

— Et vous vous conformerez à la décision de mon père ?

— Oui ; car je ne peux croire qu’il soit assez cruel pour nous séparer.

— Alors je vous dirai la vérité. Je vous aime de tout mon cœur ; vous avez changé toute ma vie. Je me plaisais à la grande pensée d’aller au loin, dans les terres étrangères, faire le bien parmi les enfants des infidèles ; tout cela s’est évanoui maintenant. Je n’ai pas une pensée, à part mon affection et mes devoirs envers mon père, qui ne soit pour vous.

— Soyez bénie, Noémi, pour ce doux aveu. Je ne crains rien maintenant. Votre père nous aurait séparés depuis longtemps, s’il avait dû nous séparer jamais. Je me résigne à attendre sa décision ; mais j’avais besoin que l’assurance de votre amour me vînt de vos propres lèvres. »

Encouragé par cette assurance, Oswald fut très heureux le reste de cette journée ; l’expression tranquille et radieuse de Noémi dénonçait une joie égale et peut-être plus profonde. Ils errèrent sur ce brûlant rivage : ils s’efforçaient de croire qu’ils s’intéressaient à l’étude de l’histoire naturelle ; mais leur conversation les entraînait bien loin des poissons, des coquillages roses et des algues marines, à de vagues projets sur leur avenir. Oswald causait de ce qu’il ferait pour Combhaven, quand le squire dormirait avec ses ancêtres, comment son frère Arnold reviendrait et vivrait avec eux, comment Noémi ferait construire une nouvelle chapelle pour son père et une école pour son propre petit troupeau ; comment enfin le commerce d’épicerie serait confié à James et à tante Judith, en sorte que Joshua aurait plus de loisirs pour ses devoirs de pasteur et de prédicateur.

« Et vous ne serez jamais honteux de votre femme méthodiste et de votre beau-père méthodiste, Oswald ? demanda Noémi avec anxiété.

— Jamais, ma bien-aimée. Mépriserais-je la lumière parce qu’elle me vient d’une lampe dont la forme est différente de celle que l’État prescrit ? Qui sait même si je ne deviendrai pas un jour méthodiste ? Dans le parloir de votre père, j’ai appris de l’Évangile plus que je n’en avais jamais appris avant de venir parmi vous ; et j’ai été plus ému par ses sermons que par les endormantes thèses doctorales que nous fait notre bon vicaire, en délayant Tillotson ou Blair. »

Le soleil, inclinant au couchant, les avertit qu’il était temps de s’occuper de James et de penser à revenir au Repos du voyageur, où ils devaient retrouver Joshua. Oswald regarda une grosse montre qui avait appartenu à sa mère et n’était pas des plus sûres comme justesse ; elle marquait cinq heures moins le quart ; ils revinrent donc lentement vers l’endroit d’où ils étaient descendus et gravirent l’étroit sentier conduisant au rocher-château, où ils eurent la satisfaction de trouver James assis au pied du rocher, avec le panier entre ses jambes et dévorant les restes du pâté.

« Où vous êtes-vous donc caché toute l’après-midi. James ? demanda Noémi.

— Ahi je peux bien le dire ; un moment vous m’avez cherché. Mais où étiez-vous toute l’après-midi ? En bas, sur la plage, vous donnant en spectacle. Vous ne saviez pas que quelqu’un vous regardait, n’est-ce pas ? Vous ne saviez pas que j’étais au sommet de la falaise, jouissant tout le temps de votre vue ? N’importe, Noémi ; je vous pardonne.

— Nous avons passé une après-midi délicieuse, James ; et Noémi a promis d’être ma femme, avec le consentement de son père. »

James battit des mains et exécuta une sorte de danse guerrière sur le petit coin de mousse brûlée au bord du rocher.

« J’en suis bien content, dit-il. Sans doute, je voyais bien ce qui se passait ; du moins je voyais que Noémi et vous, vous vous aimiez ; je pensais que vous étiez d’une nature droite et que vous ne rougiriez pas d’épouser la fille d’un épicier, si vous l’aimiez sincèrement, comme dans le roman, Caroline qui épousa le hardi matelot. »

Et James entonna d’une voix forte et criarde le premier vers d’une ballade populaire :

Caroline was a nobleman’s daughter[4]

Oswald était trop profondément amoureux dans ce moment pour être frappé de l’idée que ce serait là un beau-frère peu convenable ; et peut-être James n’était-il pas beaucoup plus vulgaire que les garçons de son âge en général.

Ils revinrent ensemble au village de Rockmouth à travers la vallée, au lieu de suivre le chemin étroit sur la falaise, et s’amusèrent à flâner, arrachant des plantes dans les interstices d’un mur de pierre peu élevé ; c’était une agréable promenade. Ils arrivèrent à l’auberge juste au moment où l’horloge sonnait six heures. Dobbin était attelé et attendait patiemment devant la porte ; Joshua, assis sous le porche, causait avec un petit groupe d’hommes.

Il montra quelque surprise en voyant Oswald avec ses enfants ; mais il l’accueillit avec une chaleureuse amitié. James mit le panier vide en place ; Noémi s’installa dans la voiture sans perdre de temps. Herne le chasseur fut sorti de son écurie, et la petite caravane se mit en route pour le retour. Herne marchait à côté de la voiture, pendant que son maître parlait à Noémi et à son père.

Quelle délicieuse promenade à travers les vallées et les montagnes, au milieu de ces immenses champs où les genêts dorés pâlissaient avec le crépuscule, dans ces silencieuses vallées où quelques solitaires habitations rendaient encore la solitude plus profonde, à travers ces hameaux qui avaient un air endormi comme si la moitié de leur modeste population eût été déjà couchée ! Et la lune, dans son plein, se leva au loin sur la mer et illumina tout ce beau paysage.

Il y eut dans ce splendide clair de lune quelque chose qui émut Oswald, comme les profondes beautés de la nature émeuvent les cœurs qui aiment ; il se pencha vers Noémi et serra sa main dans la sienne : cette étreinte leur parut à tous deux comme une chaîne qui liait leurs existences pour toujours.

Oswald eut le lendemain une entrevue avec Joshua Haggard ; il mit à plaider sa cause une chaleur et des sentiments généreux, auxquels le père de Noémi répondit par une entière franchise.

« Je ne suis pas assez orgueilleux pour ne pas avouer que je suis fier de votre choix, dit-il. Je sais que c’est en dehors des lois communes de voir le fils d’un propriétaire foncier, un homme d’une ancienne famille, épouser la fille d’un commerçant. Si j’étais un négociant en gros de la cité de Londres et que j’eusse un million d’argent, ce serait bien différent. Je sais bien que l’on jasera sur ce mariage ; et il y aura des gens qui manqueront de respect à votre femme si vous n’êtes pas assez sage pour l’éloigner d’eux. Je sais tout cela, monsieur Pentreath, et cependant, sachant aussi qu’il y a là deux jeunes cœurs, frais et purs, réunis naturellement comme deux amandes jumelles dans la même enveloppe, je ne puis m’arrêter à considérer l’opinion du monde et refuser mon consentement à votre mariage avec ma fille.

— Je savais que vous ne le feriez pas, s’écria Oswald avec impétuosité.

— Tout ce que je demande, – et j’insiste sur cela, – c’est que ce mariage ne se fasse pas sans réflexion ; que vous ayez tout le temps de connaître vos sentiments, de peser les conséquences d’un tel acte, d’être assuré contre la possibilité du repentir. Vous êtes jeunes tous les deux. Noémi est au seuil de l’existence. Donnez-moi votre promesse que vous ne penserez pas au mariage pendant deux ans ; que, dans toutes vos relations avec ma fille, vous vous en tiendrez aux liens de la simple amitié ; qu’il n’y aura pas de folles causeries d’amour entre vous. Et si au bout de ces deux années votre cœur incline encore vers elle, si vous croyez encore que ce soit votre bonheur à tous les deux de vous marier ensemble, je vous donnerai ma bénédiction, et je croirai avoir bien agi.

— Ce sont des conditions bien dures, monsieur Haggard, dit Oswald, qui tombait du ravissement dans le désappointement. Vous me permettrez bien d’être regardé comme le fiancé de Noémi pendant ces deux années d’épreuve ?

— Non, monsieur Pentreath ; vous serez le bienvenu ici comme l’ami de la maison ; mais je ne sanctionnerai aucun engagement entre vous et ma fille jusqu’à l’expiration du délai que j’ai fixé. Je ne vous demande qu’une seule chose : c’est que vous me promettiez d’être l’ami de Noémi, et non son amoureux. Je pense que je puis avoir confiance en vous ; je sais que je puis avoir confiance en ma fille.

— Je me soumettrai aux conditions les plus dures plutôt que d’être séparé de Noémi, répondit Oswald après une pause ; et je sais qu’elle vous obéira, quel que soit votre décret. Il faut donc que ce soit ainsi, monsieur Haggard. Je ne dirai pas à Noémi un mot qu’un ami de la maison ne puisse dire ; je bannirai toute causerie sur notre avenir ; je la respecterai et l’honorerai ; je garderai au fond de mon cœur toutes mes pensées les plus douces et mes espérances.

— Alors voici ma maison, Oswald, dit Joshua, en appelant le fils du squire pour la première fois par son nom de baptême. Désormais vous serez comme le fils de la maison. Maintenant, laissez-moi vous faire une question. Votre père connaît-il votre attachement pour Noémi ?

— Il sait que j’ai passé plus d’une soirée dans votre maison. Je ne lui en ai jamais fait un secret ; et je pense, d’après certains mots à double entente, certaines allusions, qu’il soupçonne la nature du penchant qui m’a entraîné ici aussi souvent. Je ne crois pas qu’il fasse grande opposition à mon mariage avec Noémi ; et, s’il s’y opposait, je refuserais de me soumettre à son autorité sur ce point ; il n’a pas été un père assez tendre pour que je sacrifie mon inclination à ses caprices.

— Il est votre père, dit Joshua, et vous devez lui obéir.

— Oui, dans toutes les choses justes. Mais je ne crois pas qu’il mette obstacle à mon libre choix d’une femme, dès lors que ce choix porte sur une femme bien élevée et incapable de gaspiller l’argent qu’il a amassé. »

CHAPITRE VIII

LE SQUIRE FAIT UN MARCHÉ

Une autre année s’est écoulée dans une douce tranquillité, une année qui n’a été marquée par aucune ombre de trouble, de doute ou de dissension dans la maison de Joshua Haggard. Oswald a été fidèle à sa promesse ; il s’en est tenu à sa position prescrite d’ami de la famille. Ç’a été la même existence simple, sans aucun évènement, et suivant son cours ordinaire : le thé dans le parloir ; les discours de tante Judith sur l’économie et sur les devoirs de la vie ; les soirées passées dans la solitude, soirées pendant lesquelles rien n’avançait, si ce n’est, sous les aiguilles actives de Noémi, le bas de laine grise, qui ne disparaissait que pour faire place à un autre de même forme et de même couleur, ce qui semblait à Oswald une véritable image de l’éternité ; la lecture des saintes Écritures et l’exhortation du soir ; le souper de famille et l’adieu amical à Noémi et à son père près de la petite barrière de bois, – joies douces et monotones qui n’avaient pas encore commencé à fatiguer Oswald Pentreath. S’il y avait eu quelque arrière-pensée, quelque feinte, dans la vie de Joshua, la familiarité l’aurait bientôt fait découvrir ; mais, dans ce tranquille cercle de famille, tout était bon et vrai. Tante Judith elle-même, quoique bien loin d’être agréable, était, à cette phase de son existence, transparente comme le jour. Il n’y avait rien qui ne pût se laisser voir, rien qui pût choquer le regard d’un étranger.

Cette cour que se faisaient les deux jeunes gens était bien paisible et sans passion : ce n’était pas une cour, et cependant, pour les deux acteurs de cette petite comédie, elle signifiait autant que s’ils eussent été des amants du type le plus romanesque et qu’ils n’eussent jamais ouvert la bouche que pour répandre un torrent de sentimentalités. Jamais aucune nonne cloîtrée ne fut plus fidèle à son vœu que Noémi à la promesse qu’elle avait faite à son père qu’il n’y aurait aucune causerie de mariage et d’amour entre elle et Oswald pendant tout ce temps d’épreuve ; et Oswald, quoique ayant parfois de petits élans de rébellion, était forcé de se soumettre et d’accepter de bonne grâce son sort.

« Je suis comme un commis au service de votre père, lui dit-il un jour. Si je me conduis bien pendant mon apprentissage et que je ne mette pas les doigts dans le sucre ou dans les figues, et que je m’abstienne de soustraire des pièces de six pence dans la caisse, je serai pris comme associé une fois mon temps fini. Je suis à l’épreuve, n’est-ce pas cela, Noémi ?

— C’est votre bonheur dans l’avenir qui est à l’épreuve, Oswald. Si vous pouvez rester constant dans l’amitié, vous serez constant dans…

— Chut ! s’écria le jeune homme, mettant sa main sur les lèvres de la jeune fille. Le mot proscrit a été sur le point de sortir. »

Noémi rougit et se hâta de faire marcher ses aiguilles, pendant qu’Oswald riait de bon cœur de sa petite plaisanterie.

Ils étaient innocemment heureux ensemble, dans ces beaux jours d’été, comme des enfants dans l’ignorance de tout le monde en dehors du cercle étroit de leurs propres vies ; ils n’avaient pas une pensée ou un désir caché l’un pour l’autre, et trouvaient aussi naturel d’être ensemble, de penser ensemble, d’espérer ensemble et de rêver ensemble, que s’ils eussent été un Ferdinand et une Miranda et que ce petit coin de terre, Combhaven, eût été une île enchantée.

Avec James pour compagnon, ils erraient dans le bois et le parc du squire, et Herne avait du temps pour rêver dans sa grande écurie, où il restait la tête penchée comme s’il en eût fini avec le monde ou qu’il ne lui restât plus assez de force pour faire encore un mille, pendant qu’Oswald enseignait à Noémi à se servir de son crayon, à copier de vieux ormes aux crevasses béantes ou un petit coin de terrain inégal recouvert de fougères et brillant de digitales. Le grand amour de la jeune fille pour la nature lui rendait l’art facile.

Il ne faut pas supposer que l’existence de la fille de M. Haggard fût entièrement consacrée à une douce oisiveté, – à rêver pendant l’après-midi dans le bois, à cultiver dans sa solitude les produits sauvages de la nature, à s’essayer un crayon à la main. Elle était levée à cinq heures du matin en été et aidait Sally dans les soins du ménage jusqu’à l’heure du déjeuner. C’était Noémi qui arrangeait les parloirs, faisait briller les tables et les bureaux de vieil acajou, nettoyait tous les cuivres et essuyait toutes les vieilles faïences. Cette jeune femme si élancée ne se portait pas plus mal pour se donner tant de mouvement en frottant et en essuyant les meubles ; ce travail la fortifiait et lui développait la poitrine ; son teint clair et pâle gagnait à ces habitudes matinales et à cette vie active. Les pots de fleurs étaient confiés aux soins de Noémi ; c’eût été une sorte de déshonneur pour elle de trouver une feuille sèche sur les fuchsias ou les géraniums ; – Ies fuchsias à cette époque étaient nouveaux et très estimés des amateurs de fleurs. Elle empesait et repassait tous les rideaux de mousseline, et les idées de luxe de tante Judith demandaient une grande quantité de mousseline empesée, comme draperies décoratives.

Le linge de la maison était aussi à la charge de Noémi ; et plus d’une moderne ménagère, payant trente ou quarante guinées pour le service de table, aurait pu rougir en comparant son armoire à linge avec ce vaste placard, embaumé par la lavande et placé en haut de l’escalier, où Noémi serrait ses éblouissantes nappes, ses draps de toile d’Irlande, ses taies d’oreillers toutes soigneusement marquées par elle-même et rangées en piles régulières sur de larges rayons de chêne. Noémi prenait soin des vêtements de son père et de son frère, et tenait tout en ordre, se donnant autant de peine pour faire une reprise difficile qu’une jeune femme de notre époque en consacrerait à l’achèvement d’une dentelle compliquée au point turc ou au point de Venise. Noémi faisait elle-même ses robes, qui n’étaient pas inutilement prodiguées. De temps en temps, elle confectionnait un petit objet de toilette pour tante Judith, dont il fallait ainsi quelquefois apaiser l’humeur.

On peut voir par là que, lorsque la fille de M. Haggard s’accordait quelques loisirs champêtres, elle avait bien gagné le droit de se reposer. Pas un torchon qui ne fût ourlé, pas une chemise qui ne fût entièrement pourvue de sa garniture de boutons ; aucun travail inachevé ne restait caché au fond de quelque tiroir : rien en un mot ne témoignait la moindre négligence. La vie lui souriait de son sourire le plus serein, et aucun remords accusateur de sa conscience ne lui rappelait un devoir oublié.

Il serait difficile de savoir si le squire avait connu l’attachement de son fils pour la fille du ministre dissident, depuis le moment où les visites d’Oswald à la famille Haggard étaient devenues fréquentes, ou bien si le fait lui avait été révélé subitement cet été par les cancans de Combhaven. Le squire était un gentleman qui pouvait être aussi aveugle qu’une taupe, quand cela lui plaisait, ou avoir la vue aussi perçante qu’un furet, si cela entrait dans ses intentions.

En cette occasion, il joua la taupe et prétendit ne rien savoir jusqu’à ce qu’un jour, vers le milieu de l’été, il fondit sur son fils, au moment du dîner, avec cette accusation subite :

« Ainsi, monsieur, s’écria-t-il, vous m’avez trompé ; vous avez profité de la liberté que je vous donnais pour former de basses connaissances !

— Que voulez-vous dire par basses connaissances ? demanda Oswald en devenant pâle ; je ne fréquente personne qui puisse être appelé de ce nom.

— Quoi, monsieur ! N’êtes-vous pas le compagnon habituel de cet épicier Haggard ?

— Je croyais, monsieur, que vous professiez des idées républicaines et que vous méprisiez les distinctions de rang social.

— Oui, c’est ce que je fais quand un duc cède sa terre à plus bas prix que moi et la laisse à si bon marché que la mienne peut à peine me rapporter trois pour cent ; mais je ne veux pas que mon fils, mon héritier, fasse sa compagnie de courtauds de boutique. Le commerce est une honorable profession ; je suis assez républicain pour admettre cela ; mais votre ami est un maître Jacques bon pour tous les commerces, et de plus il parle les dimanches du soufre et du feu éternel. Je pourrais lui pardonner d’être un épicier ; mais je ne puis lui pardonner d’être un fripon hypocrite et cafard.

— Pourquoi l’appelez-vous ainsi ? Vous ne le connaissez pas, et vous qui n’avez aucune religion, vous ne pouvez pas avoir des préventions contre lui parce qu’il est dissident.

— Je l’appelle cafard et hypocrite parce qu’il trafique sur sa piété, et vend son thé, son sucre, sa chandelle, plus vite qu’un autre marchand, à la faveur de ses déclamations d’énergumène le dimanche. »

Oswald se contint avec effort ; entendre mépriser Joshua Haggard, c’était plus que ne pouvait en supporter un homme qui aimait Noémi.

« Je connais intimement M. Haggard, dit-il ; je sais qu’il est honnête comme marchand et sérieux comme prédicateur, que la piété chez lui n’est pas une feinte pour servir son intérêt ; que dans l’ancien temps, quand les persécutions étaient la récompense de la foi, il aurait confessé sa foi sur le bûcher. Oui, monsieur, ce simple petit marchand de village est de l’étoffe dont on fait les martyrs.

— Je voudrais qu’il y eût quelque probabilité de voir cette étoffe rudement mise à l’épreuve et réduite en lambeaux, répondit le squire. Ces dissidents sont très forts pour déclamer sur le feu et le soufre dans un avenir éloigné, très éloigné. J’aimerais à les voir amenés aujourd’hui en face d’un bûcher de fagots brûlants. Cependant, jeune homme, cela est loin de mon sujet. Je désire savoir ce que vous prétendez en courtisant la fille de ce méthodiste ?

— Ce qu’on prétend généralement en faisant sa cour, monsieur, préluder au mariage.

— Quoi ? vous, Oswald Pentreath, vous voulez sérieusement vous marier avec la fille d’un épicier ?

— Certainement, mon cher père, si elle veut de moi. Je pense que vous serez flatté que votre fils se montre un aussi fervent disciple de votre évangile de liberté. »

Le squire, qui avait vu la Révolution française, véritable tourbillon déracinant tout dans l’histoire, avait souvent prêché les préceptes de Marat et de Danton à son fils, sans parler de ceux de Wilkes ; mais il n’était pas préparé à se voir rejeter à la tête, d’une manière aussi pratique, tous ses principes.

« Alors vous voulez épouser cette fille ? dit-il.

— Je le veux, monsieur. Je serai aux regrets si mon mariage vous offense ; mais, comme c’est une question qui a trait au bonheur de toute ma vie, vous ne devez pas être fâché que je choisisse moi-même.

— Un joli choix pour le fils d’un gentleman ! se récria le squire.

— En supposant que ce soit un mauvais choix, ce que je nie, quelles occasions ai-je eu d’en faire un meilleur ? Vous avez préféré vivre pour vous-même, vous renfermer dans cette maison et vous isoler de vos semblables. Vous m’avez toujours laissé si complètement sans un sou que je ne pouvais m’aventurer à me faire un ami de mon rang, à moins de m’exposer quelque jour à un affront à cause de ma poche toujours vide. J’ai accepté la vie assez patiemment ; j’ai affecté une fierté que je n’ai jamais ressentie, pour me sauver de l’humiliation. Je me suis retranché derrière une réserve peu affable afin d’échapper à l’avilissement d’avoir pour protecteurs des hommes qui sont mes inférieurs en tout, sauf sous le rapport de la bourse.

— Combien d’argent votre ministre peut-il donner à sa fille ? demanda le squire en changeant subitement de ton.

— C’est une question que je n’ai jamais pensé à lui faire.

— Hum ! murmura le père avec gravité. Vous auriez dû être un prince des contes de fée. Vous avez à peu près autant de bon sens que le jeune homme qui ramassa la pantoufle de verre et offrit d’épouser la première femme qui pourrait la chausser. Maintenant écoutez bien, monsieur ! Si M. Haggard peut donner cinq mille livres à sa fille le jour de la noce, – ni pension ni règlement de même sorte, mais de l’argent comptant, rappelez-vous le, – vous pourrez l’épouser sans empêchement de ma part et vous pouvez l’amener ici. Une jeune femme de plus ne fera pas grande différence dans la dépense de la maison, je pense, pour la première année du moins.

— Je ne sais rien sur les cinq mille livres, répliqua Oswald ; mais je vous remercie de votre offre amicale. Je crois que M. Haggard a de l’argent de côté ; mais je n’aimerais pas à penser qu’il pût me supposer quelque motif intéressé en lui demandant la main de sa fille. »

Il raconta à son père la promesse qu’il avait faite à Joshua et sous quelles conditions il était reçu dans la maison du ministre.

« J’ai encore une année à faire avant que mon apprentissage soit fini, dit-il. Je vous donnerai connaissance de mon mariage en temps utile, vous pouvez en être certain.

— C’est votre devoir ; mais soyez assuré que vous ne vous marierez pas sans une dot. Quelques milliers de livres dépensées en améliorations, là où les baux sont près de finir, élèveraient nos rentes de vingt-cinq pour cent. En ce qui touche mon goût personnel, je vous laisserai aussi bien vous marier avec la fille d’un épicier qu’avec la plus belle lady du pays ou d’ailleurs. Je n’ai pas besoin ici d’une belle lady pour gaspiller et gâcher, pour trouver des défauts au mobilier à la vieille mode, pour se quereller avec les vieux serviteurs et dépenser de l’argent en fleurs de noms latins, – ce qu’elles font pour la plupart ! »

Oswald fut profondément reconnaissant pour une aussi grande faveur, et le père et le fils passèrent le reste de la soirée dans la plus amicale conversation : le vieux squire parlait de son domaine, des loyers qu’il avait reçus, de ceux qu’il aurait dû recevoir, des baux près de finir et de ceux qui avaient encore longtemps à courir ; mais il ne dit pas un mot de l’argent économisé et placé.

« Je me suis quelquefois demandé ce que vous faisiez de vos revenus, mon père, lui dit Oswald. Nous semblons dépenser si peu, et cependant vous n’avez jamais d’argent.

— Ah ! gronda le squire. J’ai été fou dans mon temps ; j’ai à payer pour mes folies. Et vous ne pensez pas qu’une maison comme celle-ci ne coûte rien à entretenir : des serviteurs à payer, deux chevaux à l’écurie… et tous nous mangeons et buvons, vous le savez bien.

— J’aurais cru que quatre cents livres par an pouvaient payer pour tout cela.

— Vraiment ! cria le squire avec ironie. Vous ne vous entendez pas plus aux chiffres qu’un enfant. Attendez que je sois en terre, et vous verrez jusqu’où vont quatre cents livres dans une baraque de maison comme celle-ci !

— Mais les chambres vides ne mangent ni ne boivent, si nous le faisons, mon père.

— Je ne puis discuter avec un fou ! » cria le père d’un ton bourru.

Oswald était enchanté de voir si bien terminé l’aveu de son engagement avec Noémi. Cette condition d’une dot était sans doute comme une pierre d’achoppement ; mais il était certain que Joshua ne voudrait pas que sa fille se mariât sans rien, et il restait d’ailleurs assez de temps pour les discussions d’affaires. Il se sentait plus heureux en faisant sa cour après cette causerie avec son père, plus à son aise avec Noémi et plus satisfait de lui-même.

Le squire était un homme pratique ; quand il s’était mis une chose en tête, il n’était pas long à mettre ses idées à exécution. Trois jours après son entretien avec son fils, par une étouffante après-midi, le vieillard se présenta à la porte principale de Joshua Haggard. Sally, la bonne à tout faire, se recula en tressaillant, comme devant une vision, lorsqu’elle eut ouvert la porte à ce visiteur redoutable ; elle eut juste assez de sens pour introduire M. Pentreath dans le beau parloir, et juste assez de force pour aller en chancelant dans la chambre opposée, où Noémi était assise devant sa table à ouvrage. Il tombait une petite pluie fine, et il n’y avait pas possibilité d’aller faire des excursions dans la campagne avec ce triste ciel gris. James était dans la boutique, où on l’initiait aux mystères de la tenue des livres.

« C’est le squire ! dit Sally d’une voix suffoquée, et il désire voir votre père. »

Noémi devint pâle à cette nouvelle. Oswald ne lui avait rien dit de sa conversation avec son père, la condition du squire relativement à la dot étant un obstacle à une telle confidence. Noémi crut que le squire venait faire des reproches : cette heureuse année qui était près de finir aurait été le commencement et la fin de son bonheur ; elle allait être frappée par quelque coup terrible qui anéantirait son amour et son bonheur ! Personne n’avait jamais eu une bonne parole du squire, et elle ne pouvait penser à lui que comme à un tyran et à un ennemi.

Elle ouvrit la porte de communication avec la boutique.

« On vous demande, mon père ; M. Pentreath demande à vous voir, dit-elle d’une voix faible.

— Dites-lui que je le verrai au thé.

— Ce n’est pas Oswald, père ; c’est le vieux M. Pentreath.

— Quoi ? le squire ? Alors j’y vais tout de suite. Vous ferez mieux de ne pas continuer jusqu’à ce que je revienne, James ; vous brouilleriez tout. »

Et James, peu fâché d’être débarrassé de son travail, ferma le livre avec bruit, enjamba son grand tabouret et sortit en sifflant de la petite caisse grillée au fond de la boutique.

« Je vais me laver les mains, et je suis au squire, Noémi, » dit Joshua.

Puis, voyant la figure pâle de la jeune fille, il s’arrêta pour lui frapper doucement sur l’épaule.

« N’ayez pas peur, ma chérie ; le squire ne peut nous faire de mal ; nous avons été honnêtes et nous avons agi avec loyauté !

— Il me semble qu’il vient faire fuir mon rêve, mon père !

— La vie est un peu plus qu’un rêve, Noémi ; et le bonheur d’une femme bonne ne peut être éteint par le souffle d’un homme méchant. »

Il alla dans l’arrière-boutique pour se laver les mains ; puis, nullement intimidé de l’importance de son visiteur, il fit son entrée dans le parloir, où le squire examinait la garde de la Bible de famille, sur laquelle le mariage de Joshua et la naissance de ses deux enfants étaient inscrits. M. Pentreath, qui connaissait les noms et l’histoire de ses voisins à quarante milles autour de Combhaven, fut charmé de voir que la mère de Noémi était une Penrose, nom qui impliquait la probabilité d’une dot, les Penrose étant de riches fermiers de l’autre côté de Rockmouth.

Il salua le ministre avec une affabilité qui ne lui était pas habituelle.

« J’espère que je ne vous dérange pas de vos affaires, monsieur Haggard, dit-il gracieusement. Je désirais depuis longtemps venir vous voir ; mais moi aussi je suis un homme occupé ; je suis moi-même mon intendant et mon homme d’affaires, je puis le dire ; je paye moi-même tous mes comptes, et je m’occupe de tous les détails : c’est la seule manière de faire prospérer un domaine médiocre. Je vous en prie, mon cher monsieur, asseyez-vous ; je veux avoir une conversation amicale avec vous, » conclut le squire en s’enfonçant dans le large fauteuil recouvert de perse d’une propreté exquise et parfumée de lavande.

Joshua approcha une des lourdes chaises d’acajou qui étaient adossées au mur et s’assit en face de son visiteur.

« Maintenant, monsieur Haggard, quoique nous n’ayons jamais eu ensemble des rapports d’amitié avant aujourd’hui, je crois que nous nous connaissons l’un l’autre aussi bien que si nous avions vécu dix ans sous le même toit. Personne n’a rien de secret dans un endroit comme Combhaven. Vous savez que j’ai eu ce qui s’appelle une jeunesse désordonnée, que j’ai dépensé beaucoup d’argent d’une façon insensée et que j’ai hypothéqué mon domaine afin de boire et de jouer avec une bande de coquins que je croyais être des gens d’esprit et de véritables gentlemen, et pour lesquels aujourd’hui j’ai un indicible mépris. La seule chose qui me soit restée de cette époque est un certain libéralisme d’opinions qui me place au-dessus du niveau de ces rustres campagnards, parmi lesquels vous et moi nous avons l’infortune de vivre.

— Je ne compte pas pour une infortune de vivre où je vis, monsieur Pentreath ; j’ai une honnête affection pour beaucoup de mes voisins et même une chaleureuse amitié pour quelques-uns d’entre eux.

— Ah ! vous êtes chrétien par profession ! ricana le squire. Je présume que l’espèce animale à Combhaven vaut autant que tout autre bétail du même genre ; mais quand on a vécu avec des hommes qui pensent par eux-mêmes et, en parlant, échangent des idées, – que ces idées soient fausses ou superficielles, il n’importe, – les enfants du sol de Combhaven ne sont plus qu’une pauvre compagnie. Cependant, comme je le disais, mes amis de 95 me volèrent mon argent et ne me donnèrent rien en échange que leur liberté de penser : ce que j’appris à cette école, c’est que le marchand vaut autant qu’un propriétaire foncier.

— L’école à laquelle j’appartiens m’apprend que tous les hommes sont égaux devant leur Créateur, répondit Joshua tranquillement ; mais nous n’en sommes pas à moins prêts à respecter les distinctions de classe qui existent sur la terre et à honorer nos supérieurs.

— Cependant vous avez permis à mon fils de venir courtiser votre fille.

— Oui ; mais avec des restrictions telles qu’elles puissent nous permettre, à lui et à moi, d’être bien surs de ses sentiments, avant que je l’autorise à l’épouser.

— Sur ma parole, monsieur, vous prenez les choses de bien haut. Et il ne vous est jamais venu à l’idée de consulter mes propres sentiments à l’égard de cette alliance ?

— Je regardais votre fils comme assez âgé pour faire lui-même son choix.

— Peut-être ne saviez-vous pas que je pouvais le déshériter s’il m’offensait ?

— Si, monsieur Pentreath ; je sais que votre domaine n’est pas substitué et que vous avez un droit illimité à disposer de vos biens ; mais, comme j’estime votre fils pour lui-même plutôt que pour la possibilité d’un héritage, cette considération n’a eu sur moi aucune influence.

— Vous voulez me dire que vous marieriez votre fille à un gentleman sans le sou ?

— Je veux vous dire que je la marierais à un honnête homme qui l’aimerait honnêtement, et je me confierais en la Providence pour trouver à cet homme une occupation et un gagne-pain.

— Vous en feriez peut-être un prédicateur ?

— Non pas, à moins qu’il n’eût le don et la vocation pour une telle profession. Je lui nouerais plutôt un tablier de toile autour de la ceinture et lui apprendrais à vendre du thé et du sucre.

— Un Pentreath devenu épicier de village ! s’écria le squire, voilà qui serait pousser à l’extrême la liberté d’opinion ! Eh bien, monsieur Haggard, j’admire votre indépendance, et je ne viens pas m’opposer à ce que mon fils courtise votre fille. Il l’épousera si ça lui plaît et si ça vous convient ; et il aura le domaine de Pentreath et tout ce qui en dépend en temps voulu. Peut-être se trouvera-t-il quelques-uns de mes voisins qui me traiteront de fou pour cette indulgence envers une fantaisie de jeune homme ; comme mes voisins et moi nous n’avons jamais été dans des termes très amicaux, je ne m’inquiète pas qu’ils disent de moi par derrière des choses désagréables. Oswald peut épouser votre jolie fille et l’amener à la métairie aussitôt qu’il lui plaira. Maintenant, monsieur Haggard, que nous avons résolu la question principale, nous pouvons nous occuper des détails. Combien d’argent, – vous êtes un homme riche, je le sais, mon bon ami, – combien voulez-vous donner à cette fille unique ?

— C’est une question que je ne me suis jamais faite à moi-même.

— Peut-être bien ; mais c’est une question à laquelle vous deviez vous attendre d’un moment à l’autre. Mon fils n’a pas plus idée des réalités de la vie qu’une petite pensionnaire ; il ne vous aurait jamais fait une pareille question. C’est mon devoir, comme homme du monde, de réfléchir pour lui en cette circonstance. Vous devez avoir économisé beaucoup d’argent, monsieur Haggard. Votre père avait le commerce avant vous ; et pendant que vous faisiez vos excursions dans les montagnes, prêchant aux mineurs et aux paysans, il vendait du thé à douze shillings la livre. Il vous a laissé dans une position confortable, je le sais, et votre femme vous a apporté un joli petit magot.

— Ma femme n’est pas venue les mains vides.

— Évidemment ! Un homme de bon sens comme vous n’aurait pas épousé une jolie tête avec les poches vides ! Maintenant, pour être tout à fait franc avec vous, je serais désireux que mon fils fût en position d’améliorer son domaine. On pourrait faire beaucoup avec quelques milliers de livres, construire des granges plus vastes, drainer les prairies dans les basses terres, et cætera. L’argent ne serait pas perdu, mon bon ami : vos petits-enfants profiteraient des sacrifices que vous pourriez faire.

— C’est bien, dit Joshua Haggard d’un air réfléchi. Je crois que, dans ces conditions, je pourrai donner à Noémi trois mille livres pour sa part.

— Ce n’est pas la moitié de ce qu’il faudrait pour les améliorations indispensables. Si vous pouviez dire six mille…

— Impossible ; j’ai à penser à mon fils.

— Votre fils vous succédera dans votre commerce.

— Pour lequel il faut qu’il ait un capital suffisant. Nous sommes des petits marchands en gros, rappelez-vous le, monsieur Pentreath, et nous fournissons beaucoup de petits marchands de campagne.

— Sans doute. Vous devez faire des affaires splendides. Vous pouvez donner à votre fille six mille livres sans vous en apercevoir.

— Je ne pourrais lui donner autant que cela sans injustice pour mon garçon, et rien ne pourra m’entraîner à le faire.

— Bah ! votre commerce aura doublé avant que votre fils hérite. Voudriez-vous en faire un millionnaire ?

— Je veux agir avec lui et avec sa sœur en toute justice. Le plus que je pourrai donner à Noémi, tant à son mariage qu’à ma mort, sera quatre ou cinq mille livres.

— Dites cinq, et regardons la chose comme arrangée, dit vivement le squire.

— Et vous mettrez sur la tête de ma fille la même valeur en terre, dont le revenu lui sera payé pour son entretien et ses besoins particuliers durant sa vie, et dont la propriété reviendra à ses enfants, avec retour à son mari, si elle meurt sans enfants ? »

La contenance du squire changea, et ses petits yeux brillèrent de colère.

« Quoi ? mais c’est prendre une hypothèque sur mon bien ! s’écria-l-il.

— Non, monsieur Pentreath ; c’est seulement me préoccuper des intérêts de ma fille. Elle est incapable de dépenser un pareil revenu pour elle, et ce ne sera qu’une simple formalité bien certainement ; mais j’ai besoin de savoir que je lui ai donné mes cinq mille livres à elle, et non à son mari ou à son beau-père. Si elle devenait veuve prématurément, elle trouverait dans ces dispositions le moyen de subvenir à ses besoins ; s’il vous venait à l’idée de déshériter votre fils, le revenu assuré à sa femme le préserverait du workhouse.

— Vous êtes un homme d’affaires, monsieur Haggard, s’écria le squire, partagé entre le désappointement et l’admiration.

— Je regretterais de m’occuper d’affaires si je ne m’y connaissais pas. Il y a la ferme de Mallowfield ; j’ai entendu dire qu’elle valait cinq mille livres ; mettez Mallowfield sur la tête de ma fille, et Oswald aura les cinq mille livres le jour de son mariage, ce qui équivaut à dire que vous aurez l’argent pour le dépenser en granges et en drainage.

— Mallowfield ! murmura le squire en suffoquant. C’est la partie la plus importante des propriétés du domaine !

— Je puis garder mes cinq mille livres et ma fille, monsieur Pentreath.

— Il n’y a pas de meilleures terres dans le comté que ces pâturages dans les basses terres. Eh bien, je réfléchirai à la chose, ami Haggard. Si vous disiez six mille maintenant…

— Je ne dis jamais plus que ce que j’ai l’intention de dire.

— Allons, voyons ; je suis venu ici décidé à être libéral. Votre fille aura Mallowfield. Quelle habileté de votre part, monsieur Haggard, d’avoir choisi la meilleure de mes fermes ! Enfin !… nous terminerons la question d’affaires la semaine prochaine, et nous danserons tous deux à la noce de nos enfants avant la fin de la moisson.

— Non, monsieur Pentreath. J’ai dit à votre fils qu’il devait attendre ma fille deux ans ; il y a encore une année à courir avant qu’il l’appelle sa femme.

— Bah ! vous êtes aussi mauvais que le vieillard de la Bible qui fit à son gendre une ruse bien mesquine. Pourquoi ne marierions-nous pas ces jeunes gens tout de suite ?

— Je n’ai pas confiance dans les mariages faits trop vite. Ma femme et moi nous avons été fiancés trois ans avant de nous marier.

— Mais ici il n’y a aucun obstacle.

— Il y a la différence de rang. Je veux être bien sûr que votre fils est sérieux, et qu’il n’y a aucune possibilité de regrets pour plus tard. Il est resté ferme pendant un an, et je crois qu’il aime ma fille. Qu’il soit constant à cet attachement pendant une année encore, et je lui confierai avec plaisir l’avenir de mon enfant ; c’est un bien qui m’est très précieux ; je ne puis pas le laisser aller à la légère.

— Ma foi, je crois que ce sont les cinq mille livres qu’il ne veut pas laisser aller, » pensa le squire.

Il céda sur ce point avec assez de bonne grâce, quelque pressé qu’il fût de tenir l’argent de l’épicier. Après tout, ce pouvait bien ne pas être un mal d’avoir du temps, de peser tranquillement le pour et le contre de l’affaire, de voir s’il n’y avait pas un meilleur mariage possible pour Oswald et plus d’argent à réaliser en tenant ouvert le marché du mariage. Le squire était en mauvaise odeur de sainteté près des gens du comté et était toujours resté grossièrement éloigné d’eux, ne prenant pas la peine de se faire accueillir et de se débarrasser du mauvais renom que lui avait laissé son passé, comme il l’aurait dû avec un peu de déférence pour les préjugés populaires. Son impopularité avait rejailli sur Oswald ; le jeune homme avait grandi sans un compagnon ni un ami et était resté éloigné de ce cercle où se trouvaient les jeunes personnes riches. Peut-être cependant n’était-il pas encore trop tard.

« Il y a des endroits où les jeunes gens trouvent des héritières, pensait le squire ; Tunbridge, Wells, Bath, Cheltenham, Brighton, sont des villes où un jeune homme de bonne tournure, avec un bon vieux nom et un domaine patrimonial, pourrait épouser une fortune, en la demandant. Mais mon fils n’a pas de cervelle ! Un aventurier sans le sou saurait se retourner n’importe où. »

Le squire, se composant la figure avec une grimace de satyre qui avait la prétention de paraître un sourire, demanda à être présenté à sa future belle-fille. Joshua ouvrit donc la porte du parloir et appela Noémi qui vint de la chambre opposée, toute pâle et tremblante, comme si elle allait faire la connaissance d’un ogre.

Le vieux seigneur, ridé avec sa grosse tête et son corps étique, n’était pas trop différent de l’ogre, tel que le représente la tradition populaire. Ses cheveux gris tombaient en mèches éparses sur son front étroit, et par derrière étaient liés en une queue frottant son haut collet de velours vert-bouteille. Un long et constant usage avait rendu ce velours plus lisse et plus luisant que le velours ne doit l’être ; la queue de cheveux, le plus souvent en mouvement comme un pendule, avait laissé cette empreinte sur le velours. À sa ceinture le squire portait un gros trousseau de clefs et de cachets, qu’il agitait en parlant.

Sa grosse montre était connue pour être le plus exact chronomètre de Combhaven ; et souvent, quand la ville tout entière avait honteusement perdu l’heure de Greenwich, la cloche de M. Pentreath pouvait s’entendre faisant l’appel des gens de la maison dans les froides matinées d’hiver avec une rigide exactitude, à l’heure précise marquée par le cadran de l’observatoire national.

Le squire ressemblait absolument à un ogre, quand il attira la tête de Noémi contre ses lèvres desséchées et qu’il l’honora du baiser le moins agréable qu’elle eût reçu dans sa vie.

« Dieu bénisse votre jolie figure ! dit gracieusement le vieillard. À partir d’aujourd’hui, vous pouvez, me considérer comme votre père.

— Je ne pourrai jamais avoir qu’un père, monsieur, répondit gravement Noémi ; mais je vous aimerai et vous honorerai toujours, pour l’amour de votre fils.

— Et vous viendrez habiter à la métairie bientôt, ma chère enfant, et vous tiendrez en ordre mes paresseux serviteurs (ils étaient les plus travailleurs de Combhaven) ; – vous visiterez la vacherie ; je n’ai jamais un morceau de beurre qui soit mangeable. Votre obstiné père dit qu’Oswald devra attendre encore une année ; mais je ne vois pas de raisons pour que vous ne soyez pas mariés dans un mois.

— Mon père sait toujours ce qui vaut le mieux, dit Noémi.

— Quelle gentille minette !… Si c’était votre père qui fût à marier, il serait plus pressé, mon enfant. Je suis un vieillard, je puis ne pas vivre assez pour voir l’été prochain, et je voudrais danser à la noce de mon fils. C’est-à-dire que j’aimerais à le voir convenablement marié, dit le squire en se reprenant ; car, pour les danses de noce ou d’autres niaiseries de ce genre, je n’y ai jamais tenu. La vie est une chose beaucoup trop sérieuse pour qu’on inaugure le plus solennel de ses changements en dansant la gigue au son criard d’un crin-crin. »

Ayant ainsi arrangé l’affaire à sa satisfaction, et s’étant rendu – il le croyait du moins – extrêmement agréable, le squire prit congé, escorté jusqu’à la petite barrière verte du jardin par Joshua, et contemplé de l’autre côté de la rue par le maître d’hôtel de la Première et Dernière.

« Tout est arrangé, ma chérie, dit Joshua en se penchant pour embrasser sa fille. Ma gentille enfant sera une lady, maîtresse de Pentreath, avec de nombreuses occasions de faire le bien à son prochain ; mais j’espère qu’elle n’oubliera jamais qu’avant tout et par-dessus tout elle est chrétienne, et que les biens terrestres ne nous donnent, aux yeux de Dieu, que des charges et des responsabilités.

— Je ne serais pas digne d’être votre fille, si j’oubliais cela, mon cher père, » répondit Noémi avec tendresse.

Elle n’avait jamais tant aimé son père qu’à ce moment où le torrent du bonheur inondait son âme avec une force suprême.

« Votre fiancé vous a été fidèle pendant une année, Noémi ; il a été constant, malgré des restrictions que quelques-uns auraient trouvé dures. Qu’il prouve encore son amour un an de plus, et je pourrai vous confier à lui sans l’ombre d’un doute.

— Il sera constant, père, » répondit la jeune fille avec fermeté.

Elle parlait selon sa propre foi à elle-même, qu’elle savait incapable de changement ou d’indécision.

CHAPITRE IX

L’AMOUR S’EMPARAIT DE SON CŒUR

On était encore en été ; les haies étaient embaumées par le chèvrefeuille, et les champs de trèfle étaient pourpres, quand Joshua arriva de nouveau à pied et seul dans le petit village de Penmoyle, après une année d’absence. Il avait été à l’extrémité de la péninsule pour voir Nicolas Wild et se réjouir du progrès de la congrégation de ce jeune homme, ainsi que de l’accroissement de son influence, et maintenant, en revenant chez lui, il s’était détourné de la grande route à Truro, et venait se reposer dans les gras pâturages de Penmoyle.

Il avait mieux arrangé les choses cette fois qu’à son précédent voyage, et il avait organisé son temps de façon à pouvoir passer un dimanche à Penmoyle et à prêcher devant le petit troupeau du village. Comme à sa dernière visite, c’est un samedi dans l’après-midi, qu’il entra dans le village, et à peu près à la même heure. Quelle paix ! Quelle nature inaltérable ! Une admirable tranquillité enveloppait toutes choses, une tranquillité profonde, semblable à ce calme presque terrible des lacs à surface unie enfermés dans un cercle de montagnes silencieuses. Et cependant la mort venait quelquefois visiter Penmoyle ; les membres de quelques-uns y étaient torturés par les rhumatismes, et la fièvre, comme un Malais furieux, venait aussi se jeter sur les simples villageois ; de mauvais fils y grandissaient pour être les tourments des pères négligents ; l’innocence s’y égarait : tous les maux qui déchirent en grand l’humanité se répétaient en petit dans ce monde restreint de Penmoyle. Mais, avec son air souriant sous un beau ciel sans nuages, à la fin de juin, on pouvait croire que c’était un petit coin du ciel qui s’était brisé et était tombé sur la terre. Tout autour et jusque dans le lointain s’élevaient les sauvages montagnes de la terre, percées çà et là par l’ouverture des mines abandonnées ; mais cette verte oasis devait être un coin du paradis.

Joshua contemplait le pays avec un singulier bonheur. Il ne pouvait sans doute au point de vue pittoresque le comparer à Combhaven ; mais, par la beauté intime, ce paysage au milieu de prairies entourées de haies en fleur l’émut jusqu’à l’admiration.

« Comme ce village est joli ! se dit-il ; je ne m’étais jamais aperçu qu’il fût aussi beau. »

Il retrouva le petit bouquet de marronniers là où la rue s’élargissait en une petite pelouse, juste en face de la simple et vieille auberge ; et ici, au coin de la pelouse, était l’habitation si proprement tenue des demoiselles Webling, le marteau de cuivre brillant, la cage aux oiseaux étincelant sous les rayons du soleil. Toutes les fenêtres étaient fermées, les deux vieilles filles ayant pour principe de s’imposer quelques sacrifices au point de vue de la fraîcheur afin d’éviter la poussière ; les rideaux de mousseline étaient soigneusement relevés ; les pots de fleurs étaient toujours aussi rouges.

Mais quelque chose détourna les regards de Joshua des pots de fleurs et des cages ; ce fut la figure d’une jeune fille, se tenant près de la grille, et regardant d’un air rêveur dans la rue vide du village.

C’était Cynthia, qui s’accordait quelques moments de loisir et contemplait le monde extérieur, après avoir terminé son ouvrage de la journée et avoir soigneusement fait cette toilette de l’après-midi, qu’à Penmoyle on appelait se nettoyer. Il n’y avait certainement pas grand’chose à regarder dans la grande rue de Penmoyle, pas grande excuse pour la flânerie ou la frivole curiosité ; mais pourtant Cynthia regardait. Une vieille charrette, chargée bien haut de foins odoriférants, stationnait devant l’auberge, pendant que son conducteur buvait au comptoir un grand verre de cidre piquant ; les volailles de l’aubergiste picoraient en liberté sur la voie publique ; la corneille favorite de l’hôtellerie faisait entendre sa voix rauque à travers les barreaux d’une cage d’osier placée devant la fenêtre du parloir, dont les rideaux rouges paraissaient si gais par les sombres soirées d’hiver ; les enfants jouaient sous les marronniers et faisaient autant de bruit que si un second Hérode eût lancé son édit pour l’extermination de quatorze mille nouveaux innocents. Puis voilà tout à coup la grande figure de Joshua, avec son habit noir, sa culotte courte, ses bas gris et ses souliers à boucles, remontant lentement la rue.

Cynthia tressaillit à sa vue, ouvrit vivement la grille, et courut au devant de lui toute rougissante, animée, ses yeux bleus pleins de joie.

« Je savais que vous viendriez ! dit-elle. »

Était-elle devenue plus belle pendant l’année qui venait de s’écouler, ou avait-elle été toujours aussi suprêmement belle ? Voilà ce que Joshua, émerveillé, se demandait à lui-même. Il lui semblait n’avoir jamais rien vu d’aussi beau que cette innocente figure qui le regardait avec une expression de tendresse, ces yeux si francs, cette bouche vermeille et souriante, ce teint d’églantine, – de l’églantine qui croît depuis longtemps déjà à demi oubliée dans un jardin, et dont les pétales d’un blanc d’ivoire prennent au cœur de la fleur une teinte de délicieux incarnat.

« Je savais que vous viendriez ! répéta Cynthia. Miss Priscilla disait que vous écririez avant de venir ; mais moi je pensais que vous viendriez comme cela, quand personne ne vous attendrait, montant tranquillement la rue un samedi dans l’après-midi. Et je vous ai guetté tous les samedis depuis que les roses ont commencé à fleurir. Vous aviez dit que vous viendriez dans l’été. Allez-vous retourner à Truro par la voiture de nuit ?

— Non, Cynthia ; je resterai jusqu’à lundi, si mes amies veulent de moi.

— Comme je suis contente ! s’écria-t-elle en joignant les mains. Et vous nous lirez encore dans le beau parloir ?

— Oui, Cynthia. J’espère que vous vous êtes bien conduite.

— J’ai appris à lire la Bible.

— C’est une bonne nouvelle. Et avez-vous été travailleuse et obéissante ?

— Je ne sais pas ; mais je pense que ces demoiselles ont été contentes de moi ; miss Priscilla m’a donné sa robe à fleurs ; et miss Webling m’a donné une boucle ; elles me laissent m’asseoir avec elles le soir quand elles n’ont pas de monde.

— Alors je pense que vous vous êtes bien conduite. Des dames respectables comme les demoiselles Webling devaient vous traiter comme vous le méritiez.

— Elles ont été très bienveillantes pour moi, et je suis très heureuse.

— Et vous n’avez jamais désiré retourner avec ces saltimbanques ?

— Jamais, jamais ! J’aimais le poney ; mais c’était lui seul dont je me souciais. Si j’étais sûre que personne ne le maltraite, je ne penserais jamais à mon ancienne existence ; mais je pense quelquefois à la pauvre bête.

— Vous n’avez jamais vu aucun de vos anciens compagnons ni entendu parler d’eux ?

— Je ne les ai jamais vus ; quelques-uns des enfants de l’école les ont vus en septembre dernier sur la route de Truro, je sais que c’était eux par le poney ; mais ils ne sont jamais venus plus près que cela. J’ai rêvé d’eux plus d’une fois, et je me réveillais en pleurant, pensant que j’étais encore avec eux.

— Vous ne retournerez jamais avec eux, Cynthia. S’ils venaient par ici, maintenant, ils auraient de la peine à vous reconnaître ; vous êtes devenue si… votre tournure est si posée ! »

Elle était proprement vêtue d’une de ces robes d’indienne qu’il lui avait choisies ; elle portait un mouchoir de mousseline croisée sur sa poitrine, un bonnet de mousseline sur ses beaux cheveux qui étaient simplement arrangés par elle à son idée, et sans le vouloir elle avait copié le style d’une statue grecque. Ses bras ronds et blancs étaient nus ; ses mains, un peu rougies par le travail, n’étaient ni grandes ni déformées.

« Je verrai ce que vos maîtresses auront à me dire de vous, dit Joshua en se dirigeant vers la petite porte de la maison ; et, si elles me rendent un compte favorable de votre conduite, je serai plus heureux que je ne peux le dire. »

Il avait peu à craindre leur rapport : la joie innocente qui se lisait sur la figure radieuse de Cynthia n’annonçait pas une mauvaise conduite. La jeune fille l’introduisit dans le beau parloir, puis monta l’escalier pour avertir ses maîtresses, qui faisaient une douce sieste sur leur confortable lit à baldaquin, dont les colonnes avaient été coupées pour les approprier au plafond bas de la chambre des demoiselles Webling. Les deux sœurs reposaient à côté l’une de l’autre sur le couvre-pied, ayant le County Chronicle déployé sous leurs pieds afin de préserver la courtepointe ; leurs cheveux étaient réunis en papillotes, de peur que leurs tire-bouchons ne se dérangeassent pendant le sommeil. En apprenant l’arrivée de M. Haggard, le mouvement simultané des deux sœurs fut de s’élancer vers la petite glace carrée et de sortir leurs cheveux du papier, puis de tirer leurs amples cols de mousseline, assistées dans cette opération par Cynthia, et d’ajuster le velours sur leur front. Elles se lavèrent ensuite les mains avec une fraternelle familiarité dans la même cuvette, n’oubliant pas de cracher dans l’eau[5], pour qu’il ne résultât point de là des disputes peu fraternelles. Après ces préparatifs, elles descendirent l’escalier en colimaçon.

Dans le parloir, les salutations de l’été dernier recommencèrent avec une égale effusion. Le gâteau sec et le vin de primevère furent tirés du buffet, et on demanda solennellement à M. Haggard s’il avait dîné. Cette fois, il put répondre consciencieusement qu’il avait fait un copieux repas de porc et de légumes, à une auberge sur la route : c’était ainsi que l’on dînait à cette époque, et personne n’avait honte de l’avouer.

« Je viens pour passer le dimanche à Penmoyle, dit Joshua ; il y a des amis que je n’ai pas été assez heureux pour voir l’année dernière ; aussi je me suis donné congé pour demain.

— C’est une bonne nouvelle, cria Deborah, et vous resterez ici évidemment. Notre chambre de réserve est toujours prête, quoique nous n’ayons guère de visiteur, si ce n’est le vieil oncle Weston quand il vient de Penzance. »

Quelque petit que fût le cottage, il avait sa chambre de réserve au-dessus du beau parloir, une chambre où brillaient les beaux-arts, sous la forme de divers modèles exécutés en laine par les élèves des demoiselles Webling et couronnés à la distribution des prix.

« Je serai charmé de rester ici, répondit Joshua, si vous êtes sûres que je ne vous dérangerai pas.

— Nous déranger ! se récria la pétulante Priscilla, oh ! cher monsieur Haggard ! nous qui apprécions votre amitié comme un de nos plus heureux privilèges.

— Quant au linge, dit Deborah plus pratique, nous avons tout le linge de maison que notre chère mère nous a laissé, et qu’elle avait elle-même entièrement filé, les draps et les nappes que nous ourlions quand nous étions enfants.

— Maintenant dites-moi ce que vous avez fait de Cynthia, dit Joshua, essayant de ne pas laisser voir que c’était une des questions qui l’intéressaient le plus, et abordant le sujet avec la même égalité d’humeur que s’il eût discuté le bien de l’un des membres de son petit troupeau à Combhaven. A-t-elle été docile ? S’est-elle rendue utile ? Pensez-vous que vous ferez d’elle une bonne servante ?

— Monsieur Haggard, répondit Deborah avec tant de solennité que Joshua crut qu’il allait apprendre quelque chose de fâcheux ; – il se sentit respirer plus vite, comme dans un moment de crainte ; – monsieur Haggard, cette fille est un trésor.

— Grâces en soient rendues à Dieu ! s’écria Joshua avec un soulagement infini.

— Il n’y a pas beaucoup de gens qui ramasseraient une semblable perle sur le grand chemin ; mais il est naturel que sans le savoir les anges viennent à un homme aussi bon que vous !

— Qu’importe ma personne ! interrompit vivement Joshua ; parlez-moi de Cynthia.

— Je ne crois pas qu’il y ait une meilleure fille dans tout l’ouest de l’Angleterre, ou qui soit plus vive et plus adroite de ses mains. Évidemment, ma sœur et moi, nous avons eu de la peine avec elle ; je ne veux pas le nier, ni que nous ayons pris plus de peine avec elle à cause de vous ; mais elle a été si prompte à apprendre, spécialement l’ouvrage des mains ! Je ne prétends pas qu’elle ait un esprit supérieur, non, pas comme ma sœur Priscilla par exemple (Priscilla pinça les lèvres et essaya de ne pas paraître orgueilleuse). Elle n’a pas un esprit à retenir de longues divisions, ou la généalogie des tribus d’Israël, ou les guerres avec les Philistins. (Priscilla hocha gravement la tête comme si son cerveau renfermait autant de données sur les Écritures que le dictionnaire de la Bible du docteur Smith). Mais pour l’adresse, la bonne volonté, la propreté et la bonté de cœur, il n’y en a pas une qui puisse la surpasser. Elle m’a soignée admirablement pendant trois semaines, l’hiver dernier, quand j’eus mon esquinancie. Et si vous aviez vu comme elle orna gentiment ce parloir avec de la verdure et des branches de houx, au temps de Noël, vous en auriez été enchanté.

— Je suis plus satisfait que je ne puis vous l’exprimer, » dit Joshua.

Et une rougeur inaccoutumée sur ses joues brunes affirmait la réalité du plaisir qu’il éprouvait.

« Évidemment vous deviez être très inquiet. C’était bien se risquer. Je vous assure que je m’éveillais très souvent dans le milieu de la nuit pendant les premiers temps qu’elle était avec nous, et je tremblais pour la théière d’argent. Elle aurait pu nous couper la gorge à toutes les deux et partir avec l’argenterie, si elle avait eu de mauvaises inclinations. »

Les deux sœurs frémirent au souvenir de cette effrayante possibilité.

« Et elle a appris à lire, m’a-t-elle dit ? reprit Joshua.

— Merveilleusement ! s’écria Priscilla. Nous n’avons jamais eu une élève jeune ou vieille qui ait appris si promptement. Elle disait qu’elle désirait apprendre pour plaire à son bon ami qui l’avait tirée de l’esclavage, voulant ainsi parler de vous, monsieur Haggard. Cette pauvre enfant a passé plus d’une soirée sur son livre, au commencement, – les lettres mêmes lui étaient inconnues, – et elle ne le quittait même pas quand nous le lui disions.

— Je suis fier de penser que je ne me suis pas trompé quand j’ai lu la sincérité et l’innocence sur sa physionomie, dit Joshua.

— Et il y a quelque chose de si gentil en elle ! poursuivit Priscilla. Elle n’a jamais abusé de la bienveillance de personne, ni oublié sa situation. Je suis sûre que la permission que nous lui avons donnée de rester avec nous le soir aurait tourné la tête à une autre jeune fille ; mais elle s’est toujours tenue à son rang, en respectant le nôtre.

— Tout ce que vous m’apprenez d’elle me réjouit le cœur, dit Joshua. Maintenant, je vais descendre au village et voir mes vieux amis. M. Martin demeure toujours près de la chapelle, je présume ?

— Oui, le pauvre vieux gentleman, et, quoiqu’il soit devenu faible et qu’il ne soit plus le prédicateur d’autrefois, les gens viennent de six milles pour l’entendre ; et la chapelle est si pleine que, par les chaudes journées des dimanches d’été, ma sœur et moi nous sommes obligées de prendre des pastilles de menthe pour ne pas nous trouver mal. Il y aura plus d’un cœur ému si vous prêchez demain, monsieur Haggard !

— N’oubliez pas que le thé est à cinq heures, dit Deborah.

— Non, je reviendrai à cinq heures, » dit Joshua lentement.

Il avait fort peu d’inclination à quitter le beau parloir de miss Webling, quoiqu’il fût venu à Penmoyle pour y voir tous ses vieux amis. Il n’était pas à supposer qu’il perdrait deux jours de son existence, si sérieusement occupée, existence dans laquelle les loisirs étaient presque inconnus, pour s’enquérir des progrès de cette pauvre abandonnée qu’il avait ramassée au coin du chemin ; une lettre aurait suffi pour atteindre ce but. Non, il était venu à Penmoyle afin de voir ses frères en religion, auxquels il avait autrefois prêché la justification par la foi et l’expiation infinie du Sauveur rachetant les péchés de l’humanité ; il était venu pour converser avec ceux dans le cœur desquels il avait été le premier à allumer le flambeau d’une religieuse ferveur.

Il quitta le parloir des demoiselles Webling avec un certain effort néanmoins ; une sorte d’apathie pour visiter ses anciens amis semblait s’être emparée de lui depuis son arrivée à Penmoyle. Il ne désirait rien autant que d’être assis dans cette chambre bien rangée et d’entendre lire Cynthia, ou d’écouter les éloges qu’en faisaient ses maîtresses ; mais l’appel du devoir fut plus fort ; il prit son chapeau et sortit.

M. Martin était un petit vieillard aux cheveux blancs, qui avait connu John Wesley et avait puisé à cette source simple et profonde son enthousiasme et ses principes spirituels. C’était un bon vieillard très aimé de ses coreligionnaires, et, quoique sa vois fût tremblotante, et qu’il se répétât souvent dans ses sermons, et tirât en général ses textes de quelque passage obscur des petits prophètes, il n’en était pas moins écouté avec une dévote attention et admiré comme un oracle. Il était invité aux thés et aux fêtes, où il répétait ses vieilles petites plaisanteries et racontait toujours les mêmes anecdotes sur Wesley, et cela tous les ans. Il avait quelque prétention à l’art littéraire, avait écrit le récit des dernières heures et les suprêmes conversations d’un membre intéressant de son troupeau, – une jeune fille dont la piété avait été le charme d’un cercle d’admirateurs, et qui bien jeune encore était morte de consomption. Ce petit volume de cinquante pages était plus populaire à Penmoyle qu’aucune des pernicieuses œuvres acceptées par une race incrédule des mains d’aussi grands pécheurs que Byron, Moore, Godwin, Lewis et Shelley, noms qui avaient été apportés comme par un souffle sorti de l’enfer et murmurés jusqu’aux oreilles terrifiées de Penmoyle. Un indigène de ce petit pays qui aurait été transporté dans les cercles littéraires de la métropole, serait resté stupéfait en voyant que la biographie de miss Elisabeth Lucas par M. Martin n’était pas considérée comme une œuvre classique et n’égalait pas comme livre de lecture courante Rasselas ou le Vicaire de Wakefield.

Sur l’esprit féminin de Penmoyle, ce livre avait exercé une influence aussi grande que les Confessions de Rousseau ou Werther sur le monde en général : et les jeunes femmes du troupeau de M. Martin pensaient qu’après le bonheur d’épouser un riche fermier et d’avoir sa voiture à soi, le plus grand bonheur était de mourir jeune et de faire de pieux discours à son lit de mort, comme Elisabeth Lucas.

M. Martin portait modestement ses lauriers littéraires ; mais, au fond du cœur, il était plus fier de ce petit livre que de toute sa vie sans tache et de son influence salutaire sur ses concitoyens. Il occupait ses heures de loisir en coquetteries inoffensives avec les Muses et composait des vers sacrés d’un style très faible, qu’il arrachait de son cerveau avec des labeurs infinis ; il avait quelque idée de les publier par souscription, s’il pouvait arriver à donner aux vers une meilleure tournure et résoudre ses propres doutes sur certaines rimes que la nécessité l’avait contraint d’employer, quoique son oreille ne les approuvât point.

Ce pasteur à l’esprit simple vivait dans un cottage composé de quatre pièces près de la chapelle, un petit cottage gentiment meublé et embelli par les divers cadeaux des méthodistes du district. Une veuve âgée, dont la famille se perdait dans l’obscurité de l’histoire de Penmoyle, dirigeait la modeste maison du bonhomme et la tenait très propre, remplissant son office avec une activité et une industrie qui auraient fait honneur à ces plus jeunes servantes connues à Penmoyle sous la dénomination de brins de fille.

Cette fidèle ménagère, proprement vêtue, en robe noire, bonnet de veuve et fichu de mousseline, ouvrit la porte au coup de sonnette de Joshua. Elle portait un bonnet de veuve depuis quarante ans et aurait douté de son identité si elle s’était vue dans une glace avec une autre coiffure.

« Seigneur ! s’écria-t-elle avec une profonde révérence, mais c’est bien monsieur Haggard ! »

Comme la porte ouvrait directement dans le parloir, M. Martin, qui écrivait avec une laborieuse lenteur à sa table, entendit l’exclamation ; il s’empressa de se lever et reçut son visiteur avec une cérémonieuse cordialité pleine d’une certaine dignité surannée, comme un homme habitué toute sa vie à être respecté et à conférer une faveur par sa bienveillance.

« Et qu’est-ce qui a amené mon bon ami dans ce pays ? demanda-t-il. Je suis content de le voir encore une fois à mon foyer. Allez chercher une côtelette de mouton, Martha, ou un beefsteak, que vous ferez cuire convenablement pour M. Haggard ; j’ai un fût de cidre du même verger que celui que vous buviez il y a vingt ans.

— Vous n’avez pas besoin de vous tourmenter pour la côtelette, mistress Hope. J’ai dîné, mon cher monsieur, mais je serai enchanté de boire à votre santé un verre de votre excellent cidre avant de vous quitter. Je suis très heureux de vous voir toujours alerte et bien portant.

— Ah ! reprit le vieillard avec une chevrotante gaieté, la Providence a été très bonne pour moi. À part une petite raideur dans les jointures en hiver et une légère incertitude dans l’oreille que je ne peux guère appeler de la surdité, j’oublierais facilement que je deviens vieux. Je puis encore jouir des nombreuses beautés de la terre, et profiter de mes livres, dit-il en regardant avec fierté sa bibliothèque soigneusement rangée, et fermée par les portes en verre d’une bibliothèque plus ancienne. Je puis toujours employer mes loisirs en essais poétiques, qui peut-être n’auront pas l’estime de l’homme imparfait, mais qui, j’ose l’espérer, seront agréés de Dieu… Ah ! mon cher ami, c’est une étrange et terrible bénédiction pour le vieillard d’être épargné quand la faux du temps abat la jeunesse. »

Ici, le pasteur versa une larme de regrets à la mémoire de sa bien-aimée élève Elisabeth Lucas, et Joshua s’empressa de changer la conversation.

Il avait entendu un bon nombre de fois, des lèvres mêmes du vieux pasteur, l’histoire d’Elisabeth Lucas, de sa longue maladie et de ses pieux discours ; il en redoutait une nouvelle répétition. Ces pieuses platitudes étaient du lait pour les enfants plutôt qu’un aliment pour des hommes forts ; et, quoique Joshua eût une ferme croyance dans les vertus chrétiennes de la défunte Elisabeth, il n’était pas tout à fait certain de sa participation à ces saints dialogues, absolument comme les étudiants qui lisent le Phédon peuvent avoir des doutes sur ce qui est de Platon et ce qui est de Socrate.

Ayant heureusement échappé à ces sables mouvants de la conversation, dans lesquels il se voyait sur le point d’être engouffré, M. Haggard causa agréablement avec son vieil ami de leurs congrégations à l’un et à l’autre, des progrès de leur secte qui, quoique prenant son origine dans le grand mouvement évangélique commencé par Wesley, n’était qu’une petite division de l’Église dissidente. M. Martin parla de sa chapelle toujours remplie ; de son école du soir pour les ouvriers des fermes ; de sa classe de l’après-midi pour les jeunes femmes en service, à laquelle les jeunes personnes d’une position sociale plus élevée étaient invitées à assister si elles pouvaient surmonter assez leur orgueil pour s’asseoir à côté des filles aux mains calleuses, de la classe travailleuse.

« C’est une charmante fille que cette petite créature de là-bas, dit M. Martin en faisant un mouvement dans la direction du domicile des demoiselles Webling ; elle est venue très régulièrement à ma classe et a fait de merveilleux progrès. Je n’ai jamais rencontré une intelligence plus ouverte ; je ne dis pas qu’elle soit profonde ni qu’elle ait des aspirations aussi élevées que ma sainte Elisabeth…

— Je suis enchanté de vous entendre parler d’elle avec autant de bienveillance, s’écria Joshua. Je crois que vous savez…

— Comment vous l’avez sauvée des enfants de Bélial ? Oui, mon bon ami ; elle m’a raconté votre bonté avec des larmes dans les yeux. Elle a un cœur tendre et reconnaissant ; elle a une voix douce et chante agréablement nos hymnes. Dimanche dernier, je fus ému en l’entendant chanter la Terre de Chanaan. Elle avait des intonations qui me rappelaient cet esprit du ciel, cette jeune fille dont les dernières heures…

— Et ma pauvre petite épave a fait des progrès spirituels ?

— Sans doute. Je ne pense pas que vous puissiez lui adresser une question sur les Israélites dans le désert ou sur la construction du temple de Salomon sans qu’elle y réponde correctement. Et maintenant, mon bon ami, dites-moi combien de temps vous allez rester parmi nous, et si vous nous ferez demain un de vos beaux sermons. Nous recueillons des fonds pour une nouvelle chapelle ; notre humble construction devenait tout à fait insuffisante. Un sermon fait par vous assurerait une bonne recette. »

Joshua déclara tout son bon vouloir pour coopérer à une aussi bonne œuvre ; et, après une demi-heure de joyeuse conversation, il laissa son vieil ami à sa versification et sortit pour visiter d’autres connaissances du passé.

Au coup de cinq heures, M. Haggard se trouva à la petite porte verte, où Cynthia le guettait, comme elle l’avait guetté dans l’après-midi à son arrivée.

« Le thé est fait, dit-elle gaiement, et ces dames m’ont dit de guetter votre retour. »

Elle retourna à la cuisine avant qu’il eût le temps de répondre : elle avait la garde de la cuisson de certains gâteaux secs, parfumés, fournis de raisins exquis : c’était à son idée une friandise pour Penmoyle. M. Haggard la regardait curieusement, s’émerveillant de la différence qu’il y avait entre cette délicate tournure qui venait de disparaître au bout du passage, et la robuste et grosse Sally qui le servait chez lui. – Cependant toutes deux étaient faites du même argile, se disait le ministre, et l’une était aussi précieuse que l’autre aux yeux du Créateur.

Les deux sœurs Webling, qui avaient ajouté à leur toilette divers ornements, tels que broches et boucles, – sans être toutefois dans leur toilette du dimanche, que M. Haggard verrait demain, – reçurent le ministre au milieu des splendeurs du beau parloir : il y avait la théière d’argent qu’il connaissait bien, avec son manche de corne et la petite corbeille à jour suspendue au goulot, les tasses et les soucoupes bleues, et les petits pains croustillants cuits à la maison, des tranches de jambon garnies de persil, trois œufs tout frais dans des coquetiers de verre et une assiette de fraises, – une véritable collation.

« J’espère que vous nous apportez un bon appétit, cher monsieur Haggard, dit Priscilla.

— Vraiment, miss Priscilla, je ne suis pas habitué à un tel luxe ! Notre thé à la maison est un repas très simple. J’ai été habitué à vivre simplement, et j’ai élevé mes enfants de la même manière ; mais je ne doute pas de faire honneur à votre excellent repas. »

Cynthia entra avec les gâteaux secs et se retira aussitôt qu’elle les eut servis sur la table, après une modeste révérence faite à la porte.

En dépit du thé fort, des œufs frais, de l’excellent jambon que les deux sœurs lui offraient avec insistance, en dépit de cette appréciation exaltée de ses propres mérites qui débordait de chaque phrase prononcée par les deux vieilles filles, ce thé, qui dura plus d’une heure, sembla quelque peu ennuyeux à Joshua. Ses pensées allaient errer dans la petite cuisine aux carreaux rouges ; il la revoyait lumineuse sous les rayons du soleil, avec la jolie figure de jeune fille dans l’encadrement de la fenêtre ouverte ; il se surprit réfléchissant que c’était un grand bonheur, après avoir sauvé cette fleur sauvage au coin de la route, de la retrouver belle fleur épanouie, et il n’écoutait pas, comme l’aurait demandé la plus simple courtoisie, le récit de Deborah sur un de ses anciens élèves parti pour l’Amérique et en train de faire fortune, lequel avait déclaré dans une lettre à sa mère, – lettre écrite de l’autre côté du vaste océan Atlantique, – qu’il ne serait jamais arrivé à rien de bon si les demoiselles Webling ne lui avaient appris la table de multiplication.

« C’était un garçon indolent, dit Deborah ; plusieurs fois, j’ai dû lui mettre le bonnet d’âne et le faire rester debout sur un banc, quoique cela me contrariât. Et la peine que j’ai eue avec ses griffonnages ! c’était vraiment fatiguant. Mais il est agréable de penser qu’il s’est souvenu et qu’il est reconnaissant si loin d’ici. Voilà qui prouve en faveur de la nature humaine, vous voyez, conclut miss Webling d’un ton protecteur, comme si elle appartenait à une espèce différente. »

Après le thé vint la demande habituelle de la lecture et du commentaire d’un chapitre par M. Haggard. Cynthia, après avoir enlevé le service à thé, alla s’asseoir au bout de la chambre, sur la chaise la plus rapprochée de la porte, pendant que les vieilles filles s’assirent chacune sur leur chaise spéciale, redressant leur longue taille, joignant leurs mains garnies de mitaines, et prenant exactement la même contenance.

Cette fois, Joshua choisit l’histoire de ce voyageur qui se rendait à Jérusalem et qui tomba entre les mains des voleurs. Peut-être quelque faible ressemblance entre cette histoire et la manière dont il avait sauvé Cynthia influença-t-elle son choix ; mais il ne s’en rendait pas compte. Son commentaire éloquent, quoique simple, toucha profondément la jeune fille. Chaque parole de l’Évangile lui était maintenant familière ; elle avait lu le Nouveau Testament avec un fervent intérêt ; l’histoire sacrée, nouvelle pour sa jeune intelligence, avait été une véritable révélation, et elle avait accepté cette croyance, la première qui lui eût été enseignée, avec foi et avec un amour infini. Tous les faits de l’Évangile prenaient pour son ardente nature une réalité intense. Son imagination lui peignait chaque scène, chaque détail. Elle voyait la figure divine devant elle, les petits enfants entourant le divin Maître, les aveugles, les malades, les estropiés, les lépreux, les proscrits, demandant des consolations et la guérison à cette source inépuisable de miséricorde : tout éveillée, elle voyait ces choses comme dans un rêve, elle les voyait aussi réellement qu’une nonne hystérique dans une de ses extases.

Mais, sans Joshua Haggard, elle n’aurait jamais connu cette histoire bénie ; elle n’aurait jamais fait partie de ces âmes heureuses et élues, destinées à partager le repas du divin Maître, après leur court pèlerinage sur la terre. Sans lui, elle aurait mené une existence misérable parmi les âmes perdues, vouée à la damnation après sa mort, privée de la glorieuse lumière qui brille sur cette heureuse fraction de l’humanité élue pour la félicité éternelle. Il n’était jamais venu à son esprit, plus porté à l’enthousiasme qu’à la logique, que sans la médiation de Joshua elle aurait pu devenir une chrétienne, que quelque autre main amie aurait pu lui ouvrir la même porte. Elle acceptait Joshua comme son parrain spirituel, le bienfaiteur qui lui avait donné l’héritage du salut, et sa reconnaissance était illimitée, ainsi que son bonheur d’avoir reçu les dons qu’elle avait été si près de ne jamais posséder.

Il y avait des larmes dans ses yeux, pendant que Joshua exposait l’histoire du Samaritain.

« Vous avez fait pour moi beaucoup plus que cela, dit-elle doucement quand il eut fini ; ce n’est pas mon corps que vous avez sauvé, mais mon âme. Lorsque ce jour-là je m’arrêtai dans le chemin, je ne savais pas que j’avais une âme et que le ciel était autre chose que cette voûte azurée dans laquelle chantent les oiseaux.

— C’est merveilleux d’y penser ! exclama Priscilla, fière de son élève ; maintenant elle peut lire sa Bible aussi vite que personne, sans une faute. Laissez le ministre vous entendre, Cynthia. »

La jeune fille obéit, et elle se mit à réciter les titres des livres saints, tous à la file, comme le lui avait appris Priscilla.

« Maintenant, ma chère, dites-nous les noms des comtés de l’Angleterre. »

Cynthia répéta une ancienne liste rimée des comtés d’une voix bien cadencée : son institutrice l’écoutait avec approbation, la tête penchée dans une attitude de critique, et fière de son œuvre.

« J’aimerais à vous entendre lire un chapitre de l’Évangile, Cynthia, » dit M. Haggard.

La jeune fille retourna alors d’un air réfléchi les feuilles de son Testament et lut l’histoire de la résurrection de Lazare ; elle lut parfaitement, avec le sentiment et l’intelligence de chaque mot. Des larmes de contentement brillaient dans les yeux de Joshua. C’était la plus belle récompense qui pût lui être donnée pour sa bonne action.

Quand elle eut lu son chapitre, Cynthia se retira modestement dans l’endroit qui convenait le mieux à sa position, dans la cuisine, et continua ses travaux de couture aux derniers rayons du soleil d’été, pendant que les demoiselles Webling employaient le reste de la soirée à causer avec Joshua.

À neuf heures et demie, une heure tout à fait tardive pour ces dames, Joshua fut invité à dire une prière du soir, et Cynthia apparut encore une fois au bruit d’une petite sonnette que Priscilla agita près de la porte. Après la prière, qui fut longue et fervente comme toutes les prières de Joshua, et personnelle aussi, relativement à cette jeune et modeste convertie arrachée par lui à l’erreur et à l’ignorance, Cynthia reçut l’ordre de chanter une hymne.

Elle se leva devant eux en joignant simplement les mains, et d’une voix claire, comme celle d’un oiseau, – un soprano brillant et argentin, – elle chanta une des hymnes de cette secte particulière, des vers simples et mélodieux parlant de la terre bienheureuse au delà de cette terrible rivière de la mort, sur un air animé qui était moins propre à inspirer la dévotion qu’un air sacré de Mozart.

Après l’hymne, Joshua fut engagé à se rafraîchir encore une fois avec du vin de primevère et un biscuit ; mais, ayant refusé ce luxe, il fut escorté avec une chandelle que l’on alluma pour lui, et conduit, aussi cérémonieusement que pouvait le permettre l’escalier de clocher en colimaçon, à sa chambre parfumée de lavande, où les rideaux de basin étaient si fort empesés qu’ils se tenaient tout seuls.

La lune le regardait à travers les vitres de sa fenêtre, pendant qu’il se couchait, fatigué d’une promenade de vingt milles et des émotions variées de la journée. Quel était cet étrange sentiment, trop doux pour être de la peine, trop poignant pour être du bonheur, qui gonflait sa poitrine ? Qu’était-ce que ce ravissement inconnu qui l’émouvait jusqu’aux larmes.

« Merci, mon Dieu ! » disait-il involontairement, sachant à peine qu’elle était la nouvelle grâce du Seigneur qui lui inspirait une telle reconnaissance.

Il n’osait pas questionner ses propres pensées. Il était comme quelqu’un qui sort d’une extase et qui se retrouve dans un pays où tout lui paraît étrange. Il s’endormit avec ce vague et mystérieux bonheur dans le cœur et dans l’esprit ; il se vit en rêve au séjour des bienheureux, par delà le fleuve noir, et la première personne qui venait pour l’accueillir, c’était Cynthia avec une figure d’ange.

CHAPITRE X

OH ! QUE MA JOIE AIT UN PEU DE DURÉE !

Le dimanche fut heureux et tranquille comme d’habitude. L’existence de Joshua était si rarement variée que la déesse du foyer pouvait lui pardonner d’éprouver une certaine satisfaction de se trouver hors de chez lui ; la nouveauté d’un dimanche à Penmoyle lui plaisait. Ce lui était un soulagement de ne pas recevoir exactement les mêmes saluts qu’il avait reçus le dimanche précédent, de ne pas entendre précisément les mêmes paroles accompagnées des mêmes intonations, des mêmes regards, des mêmes gestes, des mêmes signes de tête ; et aussi des mêmes mouvements oratoires d’un gros parapluie de coton vert ou d’un bâton de chêne soigneusement poli en forme de canne ; c’était peut-être un soulagement pour son œil de ne pas voir ces étranges chapeaux en formes de seau à charbon et ces spencers vert-bouteille qui ornaient son Petit-Béthel. Les différences entre Combhaven et Penmoyle n’étaient que des différences de détail ; mais il se sentait dans un pays étranger, à l’extrémité de l’Ouest, parmi des gens encore plus simples que son propre troupeau et qui ne l’aimaient pas moins.

Son sermon fut un succès. Les pièces de six pence et les shillings résonnaient en tombant dans les plateaux de métal que les diacres, dans leurs beaux habits du dimanche, tenaient aux portes de la chapelle. Le temple était rempli d’une foule aussi compacte que possible ; on voyait les mouchoirs éventer les figures cramoisies et étancher les fronts en sueur, pendant que les pastilles de menthe et les sels étaient échangés entre amis.

Dans un coin du banc étroit des demoiselles Webling, Cynthia était assise, portant un chapeau de paille, la tête un peu penchée en arrière pour regarder le prédicateur. Il voyait ses yeux bleus si purs fixés sur lui ; il les voyait et était ému de cette passion inconnue, pleine de joie ou de peine, qui l’avait agité la nuit précédente ; il essayait d’oublier cette figure attentive et d’éloigner toute influence terrestre de ses pensées, pendant qu’il plaidait pour la gloire de son Créateur, pour que l’honneur fût rendu au Dieu du ciel et de la terre, en même temps qu’il prêchait avec ardeur le devoir du sacrifice et du renoncement, à ce troupeau qui l’écoutait la bouche béante, le devoir de sacrifier quelque chose des jouissances terrestres, quelque portion de leurs biens temporels pour rendre hommage à Celui qui leur avait tout donné.

« Si nous avions un ami qui nous fît toujours des cadeaux, disait-il dans le langage familier qui lui était habituel, lui refuserions-nous quelque petite offrande en retour de temps en temps ? Pendrions-nous tout et ne donnerions-nous rien ? Ne serions-nous pas avares et égoïstes si nous le faisions ? Ne mépriserions-nous pas secrètement notre égoïsme, même si nous arrivions à le cacher aux yeux des hommes ? Et nous avons un bienfaiteur qui nous donne toujours : notre sommeil et notre veille, notre lever et notre coucher, notre santé, notre force, nos joies domestiques, nos demeures, nos champs, nos jardins, tous ces dons nous viennent de lui ! Ne lui offrirons-nous rien en échange de toutes ces choses, pas même une maison dans laquelle on adore ce donateur universel de tous biens. Mes frères, les païens, dont les dieux n’étaient que folie, faisaient leurs temples si beaux que la beauté du tabernacle a préservé la mémoire du dieu. Oui, depuis deux mille ans, ces fables enfantines ont vécu dans la mémoire des hommes parce que les croyants n’avaient épargné ni l’or ni l’argent pour affirmer leur foi. Les dieux des Grecs étaient aussi réels pour eux que notre Dieu l’est pour nous ; et la splendeur de leurs temples est restée à la postérité comme un témoignage de la réalité de leur foi. C’étaient de misérables païens, les enfants des ténèbres. Et nous, les enfants de la lumière, ne laisserons-nous rien après nous, sur la terre, pour montrer à nos descendants que nous étions croyants et que le Dieu de vérité a eu d’aussi fidèles orateurs que les dieux de mensonge ? »

Vers par vers, il leur lut – commentant à mesure qu’il lisait – la description du temple de Salomon ; son esprit pittoresque se complaisait dans les magnificences du sujet. Il demandait des fonds pour une chapelle qui pouvait être construite avec trois ou quatre cents livres, et il s’étendait en un langage brillant sur les splendeurs de ce temple juif ; il montrait les chérubins sculptés, les palmiers et les fleurs recouverts d’or, les montants de porte en bois d’olivier et les portes en bois de cèdre, l’or recouvrant la voûte en dedans et en dehors, les piliers de cuivre et les chapiteaux d’airain, les entrelacements de marqueterie, les lis et les grenadiers, et cette magnifique mer d’airain supportée par douze taureaux sculptés. Les auditeurs pensaient qu’il fallait bien que Penmoyle fit quelque chose et ne restât pas en arrière de ces Juifs d’autrefois, de ces gens au nez crochu, avec des sacs de vieux habits et de vieux chapeaux, que de nos jours chacun regarde du haut de sa grandeur. Salomon, qui n’était qu’un Juif, avait été capable de construire ce temple sublime ; et même, s’il faut en croire la tradition, il avait envoyé jusqu’à Penzance pour se procurer l’étain et le cuivre nécessaires à l’achèvement de cette grande œuvre : ceci les stimulait beaucoup plus que toute idée sur les Grecs, qu’ils se représentaient d’une manière vague et diverse, chacun selon sa propre imagination.

Ce sermon, qui aurait pu paraître banal et rebattu à cette mordante intelligence moderne qui, comme l’esprit athénien, se blase tout à fait en courant après chaque orateur nouveau, de Mgr Capel à Moody et Sankey, ce sermon semblait à Cynthia plein de couleur et de vérité. Elle ne connaissait rien en roman ; la poésie était pour elle un langage obscur, excepté toutefois la poésie des fleurs et des étoiles, les beautés de la terre et la sublime splendeur du ciel. Elle n’avait jamais entendu de belle musique ni vu jouer une pièce de théâtre, à part les grossières représentations des saltimbanques dans les foires. L’éloquence, les tableaux peints par la parole, étaient nouveaux pour elle ; et en écoutant elle était sous un charme indescriptible. Elle n’aurait pu donner aucune définition de la grandeur ; et cependant dans son esprit elle était sûre que Joshua était un grand homme. Elle pensait à saint Paul arrêtant une foule ennemie par la magie de son discours, et elle ne croyait pas faire un blasphème en comparant Joshua à ce saint apôtre. Sa jeunesse, son ardeur n’avaient rien sur quoi s’appuyer que cet idéal de l’homme bon et parfait ; elle était reconnaissante envers ses maîtresses de leur bienveillance et de leur indulgence ; mais elle sentait vaguement le ridicule dans les manières brouillonnes et les petites manies de ces vieilles filles, et les fleurs de son imagination ne s’entrelaçaient pas autour des images de miss Deborah et de miss Priscilla. Le jardin de son jeune esprit était cependant un sol fertile, et les fleurs qui y poussaient devaient avoir quelque chose où s’attacher et fleurir ; aussi enroulaient-elles leurs tendres et frais rameaux autour de ce chêne vigoureux, Joshua !

L’après-midi fut occupée par un second service, pendant lequel les douces exhortations de M. Martin produisirent un effet tant soit peu soporifique sur ceux qui avaient copieusement dîné. Les esprits étaient alourdis par le rôti et les pommes de terre, et le regret d’avoir eu ce rôti du dimanche une idée trop gras se joignait languissamment à la prière et aux hymnes. Il y eut un sentiment de soulagement quand le service arriva à sa fin ; la congrégation s’élança en dehors de la petite chapelle, qui ressemblait tant à une grange, pour respirer la douce fraîcheur de l’air.

Plusieurs amis allèrent rendre visite aux demoiselles Webling après le service ; quelques-uns avaient connu Joshua autrefois ; d’autres tenaient à lui être présentés : Mrs Gibbs, la femme du boucher, avec sa robe de moire verte et sa montre d’or – une des rares montres existant dans Penmoyle – reposant sur son vaste côté, à peu près la plus grande dame du village ; miss Toothy, de la boutique générale, dont la toilette était tant soit peu excentrique, mais dénotait de la richesse ; M. et Mrs Pamble, fermiers de quelque importance, occupant une maison carrée en pierre à l’extrémité de Penmoyle, tous les deux d’un caractère large et enclins au faste persan avec une certaine fierté de n’avoir jamais mis un jour de retard dans le payement de leur loyer aux six mois, et de pouvoir se fier à la Providence pour les temps mauvais avec la petite fortune qu’ils avaient de côté.

Ces personnes remplirent le parloir de miss Webling et mirent à contribution les ressources en thé et en sucre de la maison. Si Cynthia avait été moins active, les choses auraient pu ne pas marcher aussi bien ; le thé eût été manqué, ce qui aurait pu faire baisser les deux sœurs dans l’estime de Mrs Pamble, laquelle montrait une certaine condescendance en venant les voir. Mais Cynthia eut soin de faire du thé dans la théière de faïence de tous les jours et n’eut qu’à le transvaser dans la théière d’argent qui ornait le plateau ; elle apporta les gâteaux tout chauds, arrangés dans une serviette bien blanche, et elle ne se trouva jamais en retard pour servir les minces tartines de pain et de beurre, délicatement préparées.

« Vous avez une fille adroite, miss Webling, dit Mrs Pamble d’un air approbateur, quand on eut amplement discuté sur la chapelle, sur les sermons de la journée et sur la possibilité d’avoir les fonds pour la construction de la nouvelle église.

— Et elle a bonne tournure ; elle n’est pas ordinaire, ajouta le fermier de sa voix de Stentor ; vous ne l’aurez certainement pas longtemps, je le crois du moins ; plus d’un des jeunes hommes du pays la recherchera bientôt en mariage ; les jolies filles ici sont bien vite mariées. »

Les deux demoiselles prirent un air raide, voyant là en quelque sorte un affront personnel. Elles aussi avaient été recherchées dans leur temps, auraient-elles pu répliquer à M. Pamble, quoiqu’elles ne se fussent pas mariées.

« Si elle est aussi raisonnable que je le crois, elle ne se pressera pas de se marier, répondit Deborah sèchement ; le célibat a ses avantages. »

Miss Webling savait que Mrs Pamble était une de ces femmes désagréables, aussi fières d’avoir trouvé un mari et d’avoir ajouté largement à la population que si tout cela était une chose remarquable et nouvelle dans l’histoire des femmes.

« Ah ! mais elles sont toutes contentes de trouver un mari, même les plus raisonnables d’entre elles, dit le fermier en riant. Il n’y a pas de danger qu’elles laissent échapper celui qui se laisse prendre dans leurs filets. C’est une faiblesse du sexe féminin. »

Ces paroles vulgaires firent rire Mrs Gibbs et Mrs Pamble, au point que leurs robes de soie ou le corset qui les serrait sous leur robe en craquèrent affreusement. Miss Toothy lançait des regards furieux ; elle n’avait jamais pris personne dans ses filets, et elle trouvait que la conversation devenait odieusement personnelle.

« Évidemment je ne parle pas de personnes comme vous, dit le fermier, s’apercevant peut-être qu’il s’engageait sur un terrain dangereux et accentuant ses paroles par une petite tape sur l’épaule maigre de miss Priscilla ; vous avez fait des conquêtes, et vous avez refusé des prétendants, vous et miss Deborah et miss Toothy ; mais les servantes et les filles du peuple ne sont pas aussi difficiles. À leur idée, un mari en vaut un autre, s’il n’est point sourd ni aveugle ; elles ne feraient pas d’objection s’il était muet, je crois, car elles pourraient tenir la conversation à elles toutes seules. »

Cette plaisanterie étant depuis longtemps admise, chacun se mit gaiement à rire, à l’exception de Joshua.

Elle a des cheveux d’une couleur peu commune, cette fille, miss Webling, dit Mrs Pamble. Je ne sais pas si c’est bien joli chez une jeune femme, quoique ce soit charmant chez un bébé. Mon Jimmy a des cheveux juste de cette couleur ; et quand il est méchant, cela me fait plus de peine de le frapper, lui, que ceux qui ont les cheveux noirs. Il a un air si innocent ! Mais je crois que pour une femme des cheveux de ce blond sont plutôt trop fades ; ça lui donne un air niais.

— Qu’importe l’air, si elle n’est pas niaise ! dit Joshua presque avec sévérité. Si vous pouvez amener vos filles à être aussi sages et aussi pieuses que cette jeune servante, vous serez une heureuse femme, Mrs Pamble ; et si Dieu les rend aussi belles, priez-le de leur donner un cœur aussi pur et un esprit aussi innocent. »

De toute autre personne, une telle liberté de paroles aurait offensé la femme du fermier, mais elle en était à considérer Joshua comme un grand prédicateur, et l’on doit attendre des paroles sévères de la part des prophètes et des personnes privilégiées du même genre. Elle se contenta de renifler d’un air de doute, puis regarda à sa montre, une simple montre d’argent, qui contrastait désavantageusement avec la brillante montre d’or suspendue à la ceinture de Mrs Gibbs.

« Je crains qu’il ne soit l’heure de partir, dit Mrs Pamble du ton d’une personne qui va forcément par ses paroles affliger la compagnie. La laiterie n’est jamais tenue convenablement, à moins que je ne sois derrière la fille que j’ai à mon service.

— Ah ! grogna M. Pamble, vous autres femmes, vous ne pouvez rien faire sans bavarder ; les maîtresses et les servantes sont toutes pareilles. Il y a tant de discussions dans la laiterie que je m’étonne que le lait ne tourne pas ; il n’y aurait pas, je pense, besoin de présure là où il y a des langues de femmes.

— Ce ne sont pas les femmes qui restent à discuter sur rien pendant trois heures de suite dans un cabaret, » observa Mrs Pamble, en mettant son châle blanc sur ses robustes épaules et en l’attachant sur sa poitrine avec une large broche en mosaïque représentant Saint-Pierre de Rome.

Puis, après avoir décoché ce trait, elle se leva pour partir ; le fermier la suivait en mari obéissant.

Ces importants personnages étant partis, après avoir pris congé d’une manière à la fois amicale et cérémonieuse, miss Toothy s’aperçut tout à coup qu’on avait besoin d’elle à la maison, parce qu’elle avait promis à sa bonne de lui laisser sa soirée ; et Mrs Gibbs déclara qu’elle était aussi rappelée chez elle pour le même motif. Le vide se fit ainsi dans le gentil petit parloir, et les demoiselles Webling s’enfoncèrent dans leurs fauteuils, joignant les mains, et se sentant aussi épuisées après cette réunion inaccoutumée qu’une femme à la mode lorsque sa réception de trois ou quatre cents des plus hauts personnages se termine et que le rideau tombe sur cette comédie sociale.

« Miss Toothy n’a pas vu grande société, dit Priscilla comme pour l’excuser ; vous ne pouvez pas lui demander d’avoir beaucoup de conversation. Mais c’est une grande liseuse ; et elle en sait plus sur la politique et la famille royale que qui que ce soit dans Penmoyle ; elle a à Londres des amis qui lui envoient un journal toutes les semaines, et elle a aussi quelques livres très jolis, monsieur Haggard. Elle m’a prêté le Roman de la forêt l’hiver dernier, et je l’ai lu en entier à Deborah dans nos longues soirées. Je ne vois pas de mal à lire un bon roman une fois par hasard, si vous ne perdez pas votre temps à cela et que vous ne restiez pas au coin de votre feu la moitié de la journée, fourrant le nez dans votre livre et laissant votre maison aller à la débandade et à la ruine.

— J’ai défendu à ma fille de lire des romans, répondit Joshua en se trouvant aussi directement interpellé, de peur que les choses puériles qu’elle pourrait y trouver ne lui faussent les idées et l’encouragent à former des espérances sans fondement et des rêves irréalisables. Mais quand elle sera mariée et mère de famille, elle pourra passer une heure de distraction dans ses soirées à lire quelque fiction innocente, et il n’y aura aucun mal à cela. Évidemment, à votre âge raisonnable, miss Priscilla, un appel à l’imagination ne peut pas faire de mal.

— Il n’y a jamais eu d’homme plus extraordinaire que mon père, dit Deborah ; il ne pouvait souffrir la vue d’un livre, quand une fois ses enfants eurent appris à lire ; il n’en exceptait que la Bible le dimanche et les hymnes du docteur Watts. Il disait que dans une maison les livres étaient un encouragement à la paresse et que, tant que les femmes pouvaient se servir de leurs mains, elles ne devaient pas perdre leur temps à lire ; et cependant, vous le voyez, Priscilla et moi, nous n’aurions pas une position aussi indépendante si la Providence ne nous avait pas donné le goût d’apprendre. »

Joshua inclina la tête en manière d’approbation. Il était un peu fatigué par le thé, par les compliments que Mrs Gibbs et Mrs Pamble lui avaient prodigués, ainsi que par l’atmosphère étouffante du petit parloir, tout imprégné de l’odeur du thé, des gâteaux et des tartines ; il désirait respirer un peu le grand air.

« Il me semble que j’aimerais à aller faire un tour dans votre joli petit jardin, dit-il, comme s’il en eût demandé la permission aux deux sœurs, qui paraissaient toutes deux avoir envie de dormir et le regardaient les yeux clignotants, comme des hiboux dans un jardin zoologique.

— Faites, cher monsieur Haggard, et tâchez de prendre de l’appétit pour votre souper ; vous avez fait un bien pauvre dîner. »

C’était le second devoir de l’hospitalité, pour les demoiselles Webling, de paraître croire que leurs convives avaient fait maigre chère, tandis qu’au contraire elles regardaient comme leur premier devoir d’inviter si bien le visiteur à apprécier les mets servis, qu’il en arrivait par obligeance à se donner une indigestion.

Il n’y avait pas d’autre moyen de parvenir au jardin que de passer par la cuisine. Joshua se dirigea donc de ce côté et alla à la porte placée au bout de l’étroit passage ; elle était ouverte : la fenêtre, tournée au couchant, brillait comme un bijou dans le fond de la cuisine, qui venait d’être balayée et rangée ; il n’y avait plus signe de vaisselle salie par le thé ni de restes du repas ; la bouilloire d’un poli brillant étincelait à la lumière rouge d’un bon petit feu ; les carreaux rouges qui pavaient le sol de la cuisine étaient aussi propres que dans un tableau ; chaque casserole, chaque ustensile était arrangé avec la grâce qui appartient à l’ordre parfait ; un vase brun rempli de roses et de seringats était placé sur le rebord de la fenêtre. La figure que Joshua avait espéré voir auprès de la fenêtre n’y était pas ; il pensa que Cynthia était allée se promener, peut-être avec d’autres servantes qui avaient le privilège de pouvoir faire une promenade le dimanche soir, peut-être aussi – oh ! l’odieuse phrase ! – en la compagnie de quelque jeune paysan. Cette idée lui répugnait ; il lui semblait qu’il y aurait une profanation dans un pareil contact.

Il traversa le lavoir et se trouva dans le jardin qu’il avait exploré de la fenêtre, ce soir d’été, il y avait juste un an, lorsqu’il était venu dire adieu à Cynthia. Le jardin n’offrait pas grand’chose à admirer, sauf peut-être pour ceux qui ont l’habitude de regarder toutes les choses rustiques comme des peintures et qui voient une étude d’ombre dans un vieux puits et un seau vide placé à côté, ou un effet de nuit, pourpre et or, dans un toit de chaume éclairé par les rayons de la lune. Pour Joshua, dont la seule connaissance en tableaux de paysages se bornait à ceux qu’il avait vus sur les services à thé, ce petit coin de jardin en pente lui semblait assez vulgaire ; même par politesse, il n’aurait pu aller jusqu’à dire qu’il était joli ; et cependant il y trouvait quelque charme. Dans cette vulgaire rusticité résidait une beauté qu’il sentait, quoiqu’il ne pût la reconnaître ou la comprendre. Cette petite pelouse de gazon, ces plates-bandes de fleurs et ces vieux pommiers difformes qui étendaient leurs branches grises sur le ciel doré ; la haie de pois de senteur, les giroflées, les œillets doubles et les roses rouges ; la petite baraque au toit de chaume, pour le porc, placée tout au fond dans un coin de la haie d’églantiers ; la bordure de fraisiers en pente : le charme particulier de ce tableau pénétrait dans son cœur sans qu’il en eût conscience. Il traversa lentement la petite pelouse ; il gravit le petit sentier qui avait été tracé en gradins dans le petit monticule, et au sommet, près de la haie, il aperçut Cynthia debout devant le petit hangar ; elle prodiguait des caresses au porc, propriétaire de cette étable : cet animal se penchait au-dessus de la séparation et témoignait par une série de grognements son contentement d’avoir les oreilles tirées.

« Je pensais que vous aviez été vous promener, Cynthia, dit M. Haggard.

— Non, monsieur ; je vais quelquefois dans les champs, et jusqu’au taillis, dit-elle en indiquant une ligne sombre dans la direction du soleil couchant, et je fais un bouquet de fleurs sauvages, lorsque ces demoiselles me le permettent.

— Vous allez avec vos amies, je présume, quelques-unes des jeunes filles en service ici ?

— Non, monsieur, je n’ai pas d’amies, excepté mes maîtresses.

— Et pas de bon ami, Cynthia ?

— Non ! » répondit-elle avec un petit sourire.

Quel soulagement de savoir que son imagination de jeune fille n’avait pas idéalisé quelque rustre !

« Ah ! le temps viendra où vous commencerez à penser à un bon ami, je le sais ; mais je suis heureux qu’il ne soit pas encore venu. Je vais aller me promener dans les champs, peut-être jusqu’au bois ; voulez-vous venir avec moi et me montrer où poussent vos fleurs sauvages ?

— Oui, monsieur.

— Êtes-vous tout à fait heureuse ici, Cynthia ? » demanda Joshua, quand ils eurent un peu marché.

Il y avait des moutons dans la prairie, et leurs clochettes avaient un son agréable dans ce doux crépuscule.

« Oui, monsieur, tout à fait heureuse, mais je le suis bien plus quand vous êtes ici.

— Ce n’est pas souvent alors, Cynthia, » répondit-il.

Et les grands yeux noirs de Joshua s’adoucissaient, en la regardant, jusqu’à la tendresse. Pourquoi disait-elle cela dans son innocence irréfléchie, et pourquoi ces mots si simples, cette expression enfantine de reconnaissance faisaient-ils battre son cœur ?

« Non, répondit Cynthia, ce n’est pas souvent que vous venez, monsieur ; mais c’est une chose à laquelle je puis penser et dont je peux me souvenir.

— Je ne saurais vous dire tout le plaisir que m’ont causé vos progrès, dit Joshua gravement, mais avec une tendresse tout à fait involontaire dans la voix. J’ai souvent pensé à vous pendant l’année qui vient de s’écouler, et chaque jour j’ai imploré Dieu pour vous dans mes prières ; mais je n’avais pas espéré recueillir une aussi riche moisson ; je n’ai jamais pensé que Dieu me récompenserait si généreusement, en me faisant trouver votre intelligence si brillante, votre cœur si pieux, votre conduite si exemplaire : cela m’est bien doux, bien plus doux que je ne puis l’exprimer. »

Il y avait un brouillard devant ses yeux pendant qu’il regardait là-bas dans la direction du bois, n’ayant pas assez confiance en lui-même pour regarder sa protégée.

« Pouvais-je faire moins que d’essayer d’apprendre ce que vous désiriez que j’apprisse, monsieur ? demanda Cynthia. Puis-je jamais oublier ce que vous avez fait pour moi ? J’étais une païenne aussi mauvaise que ces pauvres créatures dont le missionnaire nous parla l’hiver dernier. Je serais sans vous restée dans les ténèbres ; je serais allée avec les damnés. Je prie pour vous nuit et jour ; mais mes prières sont si peu de chose qu’elles ne pourront jamais payer ce que je vous dois. Je voudrais être votre servante et pouvoir user mes doigts jusqu’aux os pour vous prouver ma reconnaissance. Je prie pour vous, je pense à vous, je rêve de vous quelquefois, et je vois votre figure rayonnante, avec une gloire au-dessus d’elle comme celle de saint Etienne quand les méchants Juifs le lapidèrent.

— Ce sont des rêves insensés, ma chère. Je ne suis ni un saint ni un héros, mais simplement un homme ordinaire avec toutes nos difformités ordinaires, prêt à prêcher quand je suis tenté de le faire, et surtout heureux d’avoir mené une existence exempte de tentation à faire le mal. La Providence a été très bonne pour moi, Cynthia ; ma carrière a été jetée dans un chemin agréable ; je n’ai jamais connu ni un ennui ni un chagrin comme vous, pauvre fragile enfant ; jamais une ombre noire ne s’est trouvée en travers de mon chemin.

— Ce serait bien dur que vous eussiez des chagrins à supporter, vous… qui êtes si bon ! dit Cynthia. Miss Priscilla m’a parlé de vous, m’a raconté comment vous prêchiez aux rudes mineurs – des hommes presque sauvages – et comment vous avez touché leurs cœurs ; elle m’a dit que vous marchiez plusieurs milles et que vous souffriez des privations pour aller faire le bien et enseigner la parole de Dieu, quoique vous eussiez un intérieur confortable où vous auriez pu rester si vous l’aviez voulu. Elle me disait que vous aviez offensé votre père par vos prédications au milieu des champs, que vous étiez menacé de perdre tout l’argent qu’il pouvait vous laisser ; et cependant vous n’avez jamais cédé. N’est-ce pas être un héros cela ?

— Non, ma chère ; c’est seulement être ferme ; l’homme qui n’a pas de fermeté ne fera jamais de bien ni aux autres ni à lui-même. J’ai vu qu’il y avait des champs perdus que l’on pouvait préparer pour la moisson, et j’ai mis la main à la charrue. Dieu m’a donné la santé, la force et l’amour de cette œuvre. Il aurait été beaucoup plus dur pour moi de rester à la maison, derrière le comptoir de mon père, que de supporter les pires fatigues éprouvées dans mes excursions.

— Oui, je puis comprendre cela, dit la jeune fille, en le regardant avec enthousiasme ; c’est parce que vous êtes bon et grand. Il était plus doux pour vous d’aider les autres à être heureux que d’être heureux vous-même. Toute âme arrachée aux ténèbres et à la mort était une riche moisson. Quelques-uns de ceux que vous avez sauvés sont maintenant dans le ciel : comme il doit vous être doux de penser qu’ils prient pour vous devant le trône de Dieu !

— Ma chère enfant, vous laissez votre affection vous emporter trop loin ; je n’ai fait qu’une humble part d’un grand ouvrage ; j’ai seulement suivi le sentier tracé par de plus grands hommes, qui sont partis bien avant moi, et bien nombreux.

— La Bible ne dit pas cela, répondit Cynthia : la moisson est vraiment abondante ; mais les travailleurs sont peu nombreux.

— C’était dans le commencement, Cynthia, quand la lumière de Dieu ne brillait que faiblement au milieu des ténèbres du monde. La prière a été entendue, et maintenant les travailleurs sont nombreux. Prions pour qu’ils travaillent dans la droite voie. Vous avez un vif et ardent esprit, ma chère ; Dieu veuille qu’il ne s’égare jamais ! Pour une nature si fervente et si prête à admirer et à croire, un monde méchant est plein de pièges et de lacets ; mais, aussi longtemps que vous voudrez rester à Penmoyle avec vos bonnes amies, je suis certain que vous serez en sûreté et heureuse. La vie y est un peu monotone, je le sais ; mais j’espère que vous ne vous en fatiguerez pas.

— J’aurai à penser à votre retour, dit Cynthia.

— Et peut-être avec le temps, si vos progrès continuent, les demoiselles Webling vous laisseront-elles donner des leçons dans l’école ; et puis plus tard, comme elles avancent en âge, elles pourront vous donner la direction entière de leurs élèves, et vous accomplirez une œuvre sainte et utile et occuperez une place importante dans votre petit monde. Ainsi, vous le voyez, Cynthia, vous avez à espérer quelque chose de mieux que le service de domestique, si vous faites des progrès.

— J’essayerai d’en faire pour vous plaire, répondit Cynthia. Je n’oublie jamais ce que vous me dites ; je crois que je pourrais vous répéter toutes les paroles que vous m’avez dites depuis la première fois que vous m’avez parlé sur la route. »

Joshua était silencieux. Il y a quelques émotions dont les ineffables douceurs sont voisines de l’angoisse. Il y a des moments d’agitation poignante dans lesquels l’âme éprouve un ravissement qui est presque de l’agonie. Comment devait-il expliquer ces innocentes expressions d’estime, ces petits élans de gratitude ? Prouvaient-ils, signifiaient-ils quelque chose de plus ardent que l’estime, quelque chose de plus profond que la gratitude ?

Pendant ce temps, ils avaient traversé deux prairies et étaient arrivés au bord du taillis : ce n’était qu’un étroit bouquet d’arbres, des pins pour la plus grande partie, séparant une ferme d’une autre, une bordure inégale et inculte sur les limites de terres cultivées et fertiles ; mais pour Joshua, ce dimanche soir, c’était une promenade aussi solennelle que cette sombre promenade de Dante au sein d’une forêt pleine de mystères et de terreur. Il pouvait à peine voir la figure de sa compagne sous les pins ; elle était pleine d’ombre comme celle d’un esprit.

« Il est trop tard pour trouver des fleurs, dit Cynthia ; mais au printemps, c’est un joli endroit ; il y avait des violettes, des crocus sauvages, des volubilis, des gentianes ; on y voyait aussi des lapins. Tenez, les voyez-vous courir derrière ce gros tronc là-bas ? »

Joshua avait l’esprit trop préoccupé pour regarder les lapins : il marchait la tête penchée ; ses mains serraient sa grosse canne de chêne ; ses lèvres étaient étroitement serrées, comme s’il essayait de résoudre quelque problème. On aurait pu croire qu’il avait oublié l’existence de sa compagne.

Il se faisait d’étranges questions :

« Si j’étais assez fou !… Si moi, qui m’étais cru si fort, j’étais assez faible pour mettre ma vie aux pieds de cette jeune fille, pour mettre toutes mes espérances en elle et lui consacrer le restant de mes jours ! Ne serait-ce pas aller contre mon passé que de faire un acte semblable ? Est-ce un péché de l’aimer pour sa jeunesse et sa beauté, pour la douceur de sa voix et de son regard, pour son désir de bien faire ? L’attraction qui m’attire vers elle, en dépit de moi-même, est-elle sensuelle et mauvaise ? Est-ce un piège de Satan pour me prendre par l’orgueil, ou bien le charme est-il aussi innocent qu’il me le paraît ce soir ? Mon Dieu ! éclairez-moi, et faites-moi la grâce d’être sage ; car, que ce soit pour le bien ou pour le mal, je l’aime ! »

Les traits argentés de la pâle lune perçaient le feuillage des pins ; la brise du soir traversait le bois avec un bruit plaintif, moitié murmure, moitié soupir.

Il était temps que Joshua et sa compagne retournassent au blanc cottage là-bas dans le terrain bas, à travers les prairies.

« Il se fait tard, monsieur, dit Cynthia ; et ces dames vont avoir besoin de moi.

— Oui, Cynthia ; mais j’ai une question à vous faire avant de rentrer. À l’aurore, demain, je serai en route pour retourner chez moi, car j’ai l’intention de faire à pied la plus grande partie du chemin. Ensuite, à moins que vous ne le désiriez, je ne vous verrai pas d’une année, peut-être même jamais, car qui peut dire comment en une année peut changer votre esprit ?

— Il ne peut jamais changer assez pour oublier vos bontés, monsieur.

— Enfant, vous faites trop de cas de ma bonté ; ce que j’ai fait pour vous, je l’aurais fait pour l’être le plus abject, le plus laid, un lépreux pleurant devant la porte et demandant de l’aide. J’aurais recueilli une mauvaise herbe sur le bord du chemin, ma chérie, et j’en aurais pris autant de soin que de la fleur ; mais Dieu m’a permis de recueillir la plus belle fleur qui jamais soit éclose dans son jardin terrestre, de la conserver et d’en prendre soin pour orner son paradis dans le ciel ; et cette douce fleur, sans le savoir, m’est devenue très chère. Cynthia, dans votre gratitude enfantine, vous m’avez dit plusieurs paroles dont peut-être vous n’avez pas pesé la signification. Vous avez parlé légèrement, dans l’innocence de votre esprit ; mais vos paroles sont entrées profondément dans mon cœur : vous avez parlé d’être ma servante, de travailler pour moi toute la vie ; regardez-moi, ma bien-aimée, avec vos doux yeux ; regardez-moi, ma chérie, ma mignonne, avec ce regard franc qui va jusqu’au fond de l’âme, et dites-moi si vous pourriez m’aimer assez pour être ma femme, si vous m’aimeriez assez pour vivre avec moi et être une partie de ma vie, la plus heureuse, la plus brillante, la plus belle partie de ma vie, tout ce que la terre peut me garder de bonheur humain ? J’ai donné ma fille à celui qu’elle aime ; je ne tiens plus maintenant que la seconde place dans son cœur. Oh ! Seigneur ! permettez-moi de posséder un cœur qui soit tout à moi ! Je n’ai que peu goûté aux joies de ce monde ; j’ai sacrifié mes espérances et mes désirs pour les autres. Avant que la vieillesse vienne, avant que mon jour soit venu, donnez-moi un cœur sur lequel je puisse répandre tout mon trésor d’amour ! Bénissez-moi dans les joies sacrées du foyer comme Abraham et votre postérité choisie d’autrefois ! Enfant, enfant, c’est le cri du cœur d’un homme fort qui s’adresse à toi !… Répondez… et répondez sincèrement ! M’aimez-vous assez pour être ma femme ? »

Il la tenait dans ses bras, la pressait contre son cœur, la regardant dans les yeux. Ils s’étaient tous deux accoutumés à la demi-clarté du bois, et ils lisaient clairement sur la face l’un de l’autre : la sienne à elle, levée vers lui, était pâle, sérieuse, pleine de douceur et d’un heureux ravissement, comme à la vue de son ciel terrestre ; sur celle de Joshua se voyait la pâleur des sentiments comprimés ; sa bouche était serrée, son œil grave et sombre.

« Répondez, ma bien-aimée, répondez, et, comme Dieu nous voit ici dans ce bois, sous ce ciel étoilé, répondez sincèrement.

— Je vous aime assez pour être votre servante toute ma vie, dit-elle d’une voix contenue, et pour être heureuse d’un regard bienveillant de vos yeux de temps en temps quand vous vous abaisserez à vous souvenir de moi. Je ne pourrai jamais être votre égale ; je ne pourrai jamais me sentir digne de m’asseoir à côté de vous, de porter votre nom ; mais je vous aime de toute la force de mon cœur et de mon esprit, comme on m’a appris à aimer Dieu ! »

Elle glissa de sa poitrine à ses pieds, avant qu’il s’en aperçût, et s’agenouilla les mains jointes en le regardant comme une belle image de piété.

« Pas à mes pieds, mais près de mon cœur, ma bien-aimée, s’écria-t-il en la relevant de cette humble posture. Vous m’avez rendu heureux au delà de la limite du bonheur de l’homme sur la terre. Si j’avais pu savoir, quand le chemin me semblait le plus difficile, que, derrière le rideau des longues années, Dieu me gardait cette joie, ç’aurait été comme une étoile brillant devant moi et me guidant. Combien m’auraient paru légers tous les travaux, toutes les perplexités, dans l’espoir de cette récompense ! »

La lune éclairait en plein ce visage appuyé contre sa poitrine. La pureté, l’innocence, la sincérité, l’amour candide y étaient gravés, un amour où se mêlait si profondément le respect qu’il avait quelque chose de la dévotion. Pourquoi le jeune cœur changerait-il jamais et s’éloignerait-il d’une affection si pure dans son principe, si simple dans son développement ? Pourquoi, en effet, si ce n’est pour la raison que donne le prophète. Le cœur est trompeur au-dessus de toutes choses et désespérément méchant ; qui pourrait le connaître ?

C’était un de ces moments qui ne doivent jamais s’oublier, une de ces crises solennelles dans l’histoire de la vie, qu’il faut se rappeler avec respect durant toutes les années à venir, un moment dans lequel les choses terrestres semblent disparaître et l’âme parler à l’âme !

Ils revinrent ensemble à travers les champs couverts de rosée ; la main de Cynthia était dans celle de Joshua, cette main qui désormais était à lui, un symbole de leur union pour toute la vie. Les moutons couraient dans les champs en faisant résonner leurs clochettes. L’horloge de l’église sonna neuf heures avec un bruit sonore, comme la cloche du temps comptant le nombre des années de l’homme. Encore un peu de temps, encore un peu de temps, et la fin viendra ! Pendant que votre cœur est agité par la passion, pendant que vos espérances s’édifient si hardiment, pendant que votre imagination fait des palais et des paradis terrestres pour y habiter, le temps passe et la fin approche. La vie n’est qu’un voyage, et la maison où vous êtes le plus heureux n’est simplement qu’une auberge dont il faudra partir demain.

« Mon cœur, réveillez-vous ! s’écria Deborah en s’éveillant de son doux sommeil et en se trouvant dans l’obscurité. Qu’est devenue Cynthia ? et pourquoi n’a-t-elle pas apporté la lumière et le souper ? Nous devons avoir dormi longtemps.

— La chaleur m’a tout à fait anéantie, dit Priscilla et M. Pamble est si bruyant et ses grossières plaisanteries et ses éclats de rire vulgaires m’ont donné mal à la tête ; je crains qu’il n’ait froissé M. Haggard !

— Je l’ai vu à sa figure, » répondit Deborah.

Cynthia entra, portant deux chandelles dans des chandeliers de cuivre bien brillants et des mouchettes. Joshua suivait, l’air grave et plus pâle que de coutume.

« Comme vous paraissez fatigué, cher monsieur Haggard, s’écria Priscilla ; je crains que le sermon de ce matin ne vous ait trop fatigué, à moins que ce ne soient ces bruyants Pamble ; il faut prendre un verre de vin de primevère tout de suite ; c’est très réconfortant. »

Joshua consentit, tout distrait, à se réconforter, et but le nectar du ménage d’un air rêveur, pendant que les deux sœurs le regardaient avec curiosité. Son esprit semblait être détaché de son enveloppe mortelle ; le corps était là ; mais les yeux ne voyaient pas, les lèvres ne remuaient pas : ce n’était plus qu’un pur automate.

« Je crains qu’il ne soit malade, murmura Priscilla à l’oreille de Deborah ; et il n’y a pas une goutte de brandy à la maison. »

Joshua leva la tête en ce moment et vit deux paires d’yeux effrayés qui le regardaient comme un spectre.

« Je suis prêt à lire et à prier avec vous, mes chères amies, pour terminer cette paisible journée, dit-il.

— C’est une journée qui restera dans le souvenir des gens de Penmoyle pendant plus d’une année, » s’écria l’ardente Priscilla.

Dans la placide et monotone existence de Priscilla, l’arrivée d’un homme tel que Joshua était un évènement remarquable. Il y avait, d’ailleurs, une raison particulière pour qu’elle n’oubliât pas ses rares apparitions dans ce village éloigné : elle avait pour lui une affection qui datait de quinze ans, depuis que le veuvage du ministre lui avait donné le droit légal de l’honorer d’un sentiment plus individuel que la respectueuse affection du troupeau envers son pasteur.

Joshua ouvrit sa Bible de poche et lut le second chapitre de Ruth ; Cynthia était simplement assise à sa place ordinaire près de la porte. Dans son commentaire du texte, il parla de cet instinct du cœur qu’on appelle de l’amour à première vue, mais qui est plutôt une inspiration, un rayon de l’esprit divin conduisant l’homme vers la compagne qui lui convient ; il parla tendrement de l’impression que la jeune Moabite fit sur l’étranger, et comment il laissa son cœur aller à elle dès le premier instant, même avant que ses serviteurs lui eussent raconté sa pathétique histoire. Il s’étendit sur le bonheur d’une telle union, et montra Dieu couronnant ce mariage du plus grand honneur, puisque David, le serviteur élu de Dieu, naquit de cette tige.

Priscilla pleurait abondamment ; son âme sensible était profondément émue par le discours de Joshua ; et lorsqu’il eut dit la prière du soir elle s’approcha de lui avec un élan d’enthousiasme et s’écria :

« Cher monsieur Haggard, j’ai eu souvent le privilège de vous entendre parler avec éloquence ; mais votre parole n’a jamais été si émouvante que ce soir. Le cœur le plus dur aurait versé des larmes, » ajouta miss Priscilla trop enthousiaste pour s’occuper de la vérité anatomique.

Joshua rougit ; oui, sous cette peau brune apparut une vive rougeur, en même temps qu’il regardait, presque honteux de lui-même, les demoiselles Webling.

« Je pensais que cette tendre histoire aurait votre sympathie, dit-il, et j’en suis heureux, car je désire que vous regardiez ma Ruth avec une faveur croissante. »

Il passa son bras autour de la taille de Cynthia et l’attira près de lui. La blonde enfant se blottit à son côté, regardant ses maîtresses, moitié avec timidité, moitié avec fierté.

« Quoi ! s’écria Priscilla, en poussant un cri ; vous ne voulez pas dire…

— Je suis comme Booz, continua-t-il ; je n’ai pas à douter plus longtemps de l’état de mon cœur. Cette enfant a trouvé grâce à mes yeux, quoiqu’elle soit étrangère. Le Ciel me l’a donnée en ce jour d’été, sur le communal de Springfield ; le Ciel m’a donné de nouvelles pensées et de nouvelles espérances depuis que je la connais. Je suis plus heureux de l’avoir trouvée, elle, que si l’on eût déposé à mes pieds toutes les richesses des mines de la Cornouailles. Puisse Dieu me faire la grâce de l’aimer et de rendre heureuse la vie qu’elle m’a confiée !

— Vous allez épouser cette enfant ! cria Priscilla, – et, dans la violente agitation qui s’empara d’elle, elle arracha de son front son cercle de velours, – vous, un homme sage, sérieux, de quarante ans et plus ; elle, une fillette bien plus jeune que votre fille !

— Si je ne suis pas trop vieux pour trouver une place dans son cœur, je ne me préoccupe pas qu’elle soit si jeune. Le devoir de la protéger et d’en avoir soin n’en sera que plus doux. »

Priscilla jeta son velours, sans s’occuper de la petite broche de deuil qui l’assujettissait sur son front intelligent et qui renfermait derrière un morceau de cristal une mèche argentée des cheveux de son père. Elle regarda tout autour d’elle d’un air effaré, poussa un cri perçant et s’affaissa sur le sofa recouvert de perse, étreignant le coussin convulsivement dans son agonie, puis elle tomba dans une violente attaque de nerfs. Elle resta là étendue, suffoquant et sursautant de temps à autre, avec des éclats de rire violents pendant environ dix minutes, tandis que l’on jetait sur sa tête de l’eau fraîche au détriment de sa toilette du dimanche et de la housse du sofa.

« Vous n’auriez pas dû le lui dire si subitement, lit Deborah, un peu confuse de cette malencontreuse émotion ; elle a tant de sensibilité ! Le choc a été trop fort pour elle ; elle n’a pas eu de crise nerveuse semblable depuis la mort de son père. »

Priscilla revint suffisamment à elle pour être conduite à l’escalier tournant ; et avant de monter elle envoya du côté du ministre un regard plein de tristesse.

« Je serai la dernière à jeter une ombre sur votre bonheur, dit-elle ; mais je pensais que vous ne vous remarieriez jamais. Je croyais que votre esprit était élevé au-dessus de cela et que, si vous le faisiez, ce serait avec quelque femme de votre âge, ayant un esprit à l’unisson du vôtre. Mais le cœur de l’homme est un mystère ! »

Et, avec un sanglot étranglé, Priscilla pencha sa tête en désordre sur l’épaule de sa sœur et souffrit qu’on l’aidât à monter, opération qui occasionna quelques coups à la tête et quelques froissements aux épaules dans les tournants incommodes de l’escalier.

C’était le commencement des ennuis qui devaient atteindre Joshua Haggard par le fait de son second mariage, évènement dans la vie d’un homme, contre lequel sa famille en particulier et ses amis en général sont extrêmement portés à faire des objections ; et cependant la responsabilité de l’acte est tout entière pour lui seul ; le bien ou le mal qui doit en survenir est une coupe à laquelle il doit seul tremper ses lèvres. Qu’il s’enchaîne à une furie par laquelle son existence sera rendue misérable, ou qu’il place à ses côtés un ange par lequel le soleil du bonheur domestique brillera sur sa vie, par lequel ses pas jusqu’au tombeau seront rendus aussi agréables qu’une promenade dans un jardin de roses, c’est lui qui payera la peine d’avoir follement choisi, ou goûtera la récompense d’un choix guidé par la sagesse.

CHAPITRE XI

NOUS SOMMES AUJOURD’HUI DANS LE PAYS DE L’AMOUR

Une nuit d’insomnie répandit la lumière de la sage raison sur ces nuages de sentiment qui avaient obscurci l’esprit de Priscilla Webling.

« Maintenant que tout est fini, lui disait la raison, vous ne savez que trop bien qu’il n’y a plus d’espérance pour vous d’épouser Joshua, quelque convenable qu’eût été cette union, quelque heureuse que vous eussiez pu lui rendre l’existence par votre affection et votre dévouement. Vous vous saviez une créature spécialement faite pour être la femme d’un ministre méthodiste ; mais ses yeux étaient aveuglés, et il ne pouvait percer le voile modeste dont vous enveloppait la pudeur, ni distinguer sous ce voile l’image de l’épouse parfaite. Son esprit, beaucoup trop livré aux choses spirituelles pour bien voir les choses de ce monde, a été surpris par la beauté superficielle de cette sotte enfant. Il y a pour vous à le plaindre plutôt qu’à lui en vouloir d’une erreur qu’il payera sans doute chèrement, quand il se couchera dans des draps humides, ou boira du thé fait avec de l’eau à moitié chaude, ou mangera des pommes de terre aussi dures que des pierres, qu’il souffrira, en un mot, de toutes les méprises d’une ménagère inexpérimentée, sans compter que vraisemblablement une aussi jeune femme sera peut-être coquette et légère, et négligera son ménage pour se livrer sur sa porte aux bavardages de l’après-midi. »

Ainsi conseillée par la raison, Priscilla assista au déjeuner de sept heures avec un maintien tranquille, et sourit même à Joshua avec une apparence de gaieté qui avait quelque chose d’héroïque.

« J’espère que vous ne blâmez pas mon choix et ne le taxez pas de folie, dit Joshua, pendant que Deborah lui offrait des pommes de terre et du lard.

— Vraiment, cher monsieur Haggard, le mariage est une affaire tellement sérieuse, – surtout un second mariage, quand il y a de grands enfants, – que je ne me sens pas qualité pour me faire une opinion. Cynthia est une bonne fille, je regretterais de le nier après la manière dont elle m’a soignée dans ma maladie l’hiver dernier ; mais il y a une très grande différence entre une servante et la femme d’un ministre, et l’on aura beaucoup à lui demander dans cette position.

— Je suis sans crainte, dit Joshua, pourvu que je puisse la rendre heureuse. Dans l’innocence de son cœur, elle m’a donné son amour ; que Dieu me donne la grâce de conserver et de fortifier cette affection dans les jours à venir !

— Elle a tant de raisons de vous être reconnaissante ! commença Priscilla.

— Je ne parle pas de reconnaissance, interrompit Joshua presque fâché. Elle m’a donné son amour. Je ne sais pas pourquoi je suis si privilégié ; mais je sais qu’elle m’aime. C’est la riche récompense de tous mes jours de sollicitudes et de labeurs. Je n’ai jamais trouvé mon travail trop lourd ; je n’ai pas de sotte fierté pour ce que j’ai fait ; mais ce que j’ai fait a peut-être été agréable aux yeux du Seigneur, et cette récompense m’a été accordée : l’amour et la jeunesse renouvelés, une vie qui semble recommencer au point de départ de vingt ans. Je me sens aussi jeune que le jour où je vins pour la première fois à Penmoyle – avant qu’il s’y trouvât une chapelle – et que je prêchai sur un coin de terre inculte, à l’entrée de ce sentier qui conduit vers la ferme de M. Pamble.

« Il y a vingt-quatre ans, dit Deborah ; car c’était l’année même où mon père mourut ; nous vînmes, ma sœur et moi, par les sentiers poudreux dans notre nouveau costume de deuil pour vous entendre. »

C’était là, dans l’esprit de Deborah, un sacrifice presque aussi dur que de marcher sur des socs de charrue chauffés au rouge.

« Nous n’avions pas encore ouvert l’école, dit Priscilla, et on nous conseillait alors de prendre des situations de femmes de charge au lieu de profiter de notre éducation.

— Je me sens aussi jeune que je l’étais à cette époque, il y a vingt-quatre ans, » s’écria Joshua triomphalement.

C’était une ivresse de l’esprit qui parut aux demoiselles Webling pleine de péril, et elles regardèrent positivement comme un devoir de dire quelque chose d’humiliant.

« Ah ! soupira Priscilla, si la pauvre Mrs Haggard avait pu deviner ceci pendant sa longue maladie, elle aurait été bien chagrine ! C’est un bonheur qu’il ne nous soit pas permis de voir dans l’avenir.

— Je ne veux pas agir à la hâte, dit Joshua, sans s’occuper de cette désagréable remarque. J’ai pensé qu’il était de mon devoir de vous faire part de mes intentions sans délai ; mais je n’en parlerai à personne autre maintenant, pas même à mon fils et à ma fille. Je laisserai Cynthia encore quelque temps avec vous ; elle aura le loisir de la réflexion, des jours tranquilles pour penser à la promesse qu’elle m’a faite. Si quelque changement se manifestait dans son esprit, si elle s’apercevait qu’elle s’est trompée dans ses sentiments à mon égard, je serai prêt à lui rendre la liberté. Il n’y aura besoin que d’un mot d’elle pour délier les liens qui nous unissent. Je lui dirai cela avant de nous séparer. Si elle reste ferme dans sa promesse d’hier soir, je reviendrai la chercher avant la fin de l’année. En attendant, je sais que vous serez bonnes pour elle et qu’elle sera heureuse avec vous.

— Nous avons toujours tâché de faire notre devoir envers elle, » répondit Deborah avec quelque raideur.

Elle ne pouvait pas entièrement pardonner à M. Haggard son choix absurde, quand depuis ces vingt dernières années l’esprit supérieur de sa sœur était resté ouvert devant lui, comme un livre de sagesse et de prix, où il n’avait pas eu la pensée de lire.

« Je crains qu’elle ne s’enorgueillisse de ce changement dans son avenir, suggéra Priscilla. Qu’elle soit aussi obéissante et fasse aussi bien son devoir qu’auparavant, nous pouvons difficilement l’attendre d’elle dans de semblables circonstances.

— Je ne pense pas que vous trouviez de la différence, dit Joshua ; elle est sincèrement reconnaissante de vos bontés pour elle.

— Oui ; mais en tout cas sa reconnaissance envers nous n’a pas tourné en amour, » répondit Priscilla presque avec aigreur.

Cynthia apporta la théière pour faire le thé et la remporta pour la tenir bouillante devant le feu, avec une douceur qui semblait donner un démenti aux doutes de ses maîtresses, et lorsque Joshua, ayant fini de déjeuner, alla à la cuisine pour dire au revoir à sa fiancée, il la trouva occupée à laver la table de bois blanc avec une vigueur qui avait amené de vives couleurs sur sa belle et jeune figure.

Elle posa sa brosse. Il la prit dans ses bras et lui donna un baiser qui avait quelque chose de paternel, d’affectueusement protecteur, et en même temps de la passion contenue d’un amant.

« Ma chère bien-aimée, lui dit-il d’une voix douce en la tenant tout le temps dans ses bras et la regardant avec une tendresse sérieuse, je vais vous quitter pour quelques mois ; je vais partir, ma chérie. Vous pourrez donc interroger votre cœur et vous assurer si l’amour dont vous avez parlé hier est réel et non une imagination d’enfant qui peut s’évanouir comme le souvenir d’un rêve quand nous nous éveillons. Dans notre rêve, nous errons au milieu d’un beau jardin et nous étreignons la main d’un ami aimé, mort peut-être depuis de longues années ; le matin, nous nous éveillons, et il ne nous reste rien de notre rêve ; à peine en avons-nous le souvenir. Votre amour pour moi pourrait être comme cela, Cynthia.

— Non, non ! répondit-elle vivement en le regardant dans les yeux, non ! il est réel comme votre bonté, comme votre sagesse.

— Je suis assez vieux pour être votre père, Cynthia ; j’ai une fille plus âgée que vous.

— Qu’est-ce que cela peut faire ? Je ne pensais pas à votre âge quand j’ai commencé à vous aimer.

— Quand avez-vous commencé à m’aimer, ma douce amie ?

— Aussitôt après votre départ, je sentis qu’il manquait quelque chose à ma vie, et je compris que j’avais pour vous une grande affection ; mais peut-être n’aurais-je jamais su que je vous aimais, si… »

Elle s’arrêta en rougissant profondément et en tourmentant le revers de son habit.

« Si quoi, ma chérie ?

— Je n’aimerais pas à vous le dire ; c’est une niaiserie.

— Je vous en prie, dites-le-moi, ma chérie.

— Le jeune M. Price, du Soleil levant, voulait être mon bon ami. Il m’attendit un soir à la sortie de la chapelle et m’arrêta à la porte du jardin pour me parler. Quand il me dit qu’il m’aimait et qu’il voulait m’épouser, je le détestai horriblement ; et alors je m’aperçus que je vous aimais !

— Et j’espère que vous avez fait comprendre tout à fait à M. Price que vous ne l’aimiez pas ?

— Oh oui ! Je le lui ai dit très ouvertement, et il en fut offensé ; et miss Priscilla dit que j’étais très sotte de refuser un aussi bon parti ; mais vous n’avez pas idée combien je le haïssais quand il me parlait de son amour.

— Dieu vous protège, mignonne ! et au revoir jusqu’à ce que je revienne chercher ma jeune femme, ou jusqu’à ce que vous m’écriviez quelques lignes pour me dire que vous avez changé d’idée.

— Je n’écrirai jamais cela, » répondit Cynthia avec conviction.

Après ces mots, ils s’embrassèrent encore une fois et se séparèrent. Joshua retourna chez lui avec le cœur léger d’un jeune homme ; des visions d’un avenir heureux flottaient devant ses yeux, pendant qu’il marchait dans les sentiers embaumés par les églantiers ; ces visions lui montraient le foyer familier qui bientôt serait embelli par la douce présence de Cynthia. Il lui semblait n’avoir jamais su ce qu’était la beauté et la grâce dans la femme avant d’avoir trouvé cette vagabonde sur le communal brûlé par le soleil, avant d’avoir vu ces cheveux d’un or pâle, et aperçu l’éclat de ces pieds blancs ressortant sous l’eau sombre, avant d’avoir admiré ce corps délicat, à moitié assis, à moitié couché, sur le monticule, dans le laisser-aller d’un gracieux repos.

Il cherchait comment il pourrait rendre son ancienne demeure un peu plus belle pour sa nouvelle maîtresse. Ce tapis mesquin dans le parloir ordinaire devrait être échangé contre un neuf. Il achèterait une harpe ou un de ces pianos nouveaux dont on parlait tant, et Cynthia pourrait apprendre à jouer des hymnes. Il achèterait, pour mener sa femme, un cabriolet ou une voiture à quatre roues, à la place du char à bancs. Quand James serait plus fort, il se marierait, – ce qui devrait arriver dans cinq ou six ans, – et Joshua se dit qu’alors il pourrait se retirer du commerce de l’épicerie et se consacrer exclusivement à la chapelle. Il existait sur le versant de la montagne, au bout le plus élevé de Combhaven, un cottage qui, à son avis, serait une charmante habitation pour lui et sa jeune femme, un cottage pittoresque avec un jardin dans lequel un locataire ambitieux avait établi une fontaine. Dans l’imagination de l’amoureux, cette fontaine et ces ormes convenaient mieux comme fond au portrait de sa Cynthia que la lourde et vulgaire vieille maison en face de la Première et Dernière. Cependant il lui en coûterait de quitter la vieille maison ; son père et sa mère y avaient vécu et y étaient morts : c’était la première demeure qu’il eût connue. Non ! si Cynthia était satisfaite, il y resterait ; et d’ailleurs ce cottage avec sa fontaine était peut-être bien humide. Le pittoresque et les rhumatismes vont souvent ensemble !

Et Judith ? Comment cette demoiselle à la taille pincée, aux lèvres pincées, s’accordera-t-elle avec une jeune femme aimable ? Judith devra apprendre à retenir cette langue acerbe et mettre un frein à son caractère emporté : une bourrasque pourrait être mortelle à sa tendre fleur !

« Je ferai comprendre à Judith une bonne fois pour toutes qu’elle doit être bienveillante et douce avec ma femme, pensait Joshua. Elle m’a toujours respecté et obéi, je suis forcé de le reconnaître. »

Il n’était nullement pressé de dire à Judith ou même à sa fidèle Noémi le changement qui était survenu dans son existence, ce merveilleux changement qui l’avait rajeuni. Ce serait bien assez temps quand il amènerait sa jeune femme chez lui. Personne n’avait le droit de discuter son choix ou de douter de sa sagesse.

Il se sentit quelque peu embarrassé, malgré tous ces arguments, lorsque Noémi le questionna avec intérêt sur ce qui concernait la jeune fille qu’il avait trouvée au milieu des champs.

« S’est-elle bien conduite, père ? A-t-elle déjà appris à lire ?

— Oui, ma chérie ; elle a fait de merveilleux progrès.

— Et est-elle toujours aussi jolie que lorsque vous l’avez vue pour la première fois, assise les pieds dans l’eau et ses cheveux tombant sur les épaules ? »

L’imagination de Noémi lui avait dépeint la scène : le brun visage de son père se tournant vers la blonde bohémienne, les monticules garnis de thym, les buissons de genêts et le houx sauvage sous le beau ciel bleu.

« Je crois même qu’elle est encore plus jolie.

— Quelle douce petite créature ce doit être ! Je voudrais bien la voir. Si Sally venait maintenant à se marier, nous pourrions avoir Cynthia pour servante, n’est-ce pas, père ?

— Il n’y a pas beaucoup de chance pour cela, Noémi.

— Pour le mariage de Sally ? Je n’en suis pas sûre, répondit Noémi ; je sais qu’elle y a pensé.

— Vous verrez Cynthia quelque jour, Noémi, et j’espère que vous apprendrez à l’aimer, mais ce ne sera pas comme servante. La nature l’a faite pour être un peu plus que cela. Je ne veux pas dire qu’être en service soit une chose non honorable, ni que tous les hommes et femmes ne soient pas égaux devant leur Créateur ; mais la nature nous a tous marqués pour un but, et nous avons chacun notre rang assigné. Je ne pense pas que Cynthia ait été créée pour travailler comme Sally ou pour prendre plaisir aux choses qui plaisent à Sally.

— Vous pourriez lui trouver une meilleure place, mon père, par exemple bonne chez une dame.

— Être l’esclave d’une belle dame ? Ce serait peut-être pire. Ne vous préoccupez pas d’elle, ma chérie, jusqu’à ce que vous la connaissiez mieux ; j’ai déjà une volonté arrêtée quant à son avenir.

— Comme vous êtes bon, mon père, de prendre tant de peine pour une orpheline sans nom !

— Il y a ici de ma part plus d’égoïsme que de bonté, Noémi ; c’est pour mon plaisir ce que j’ai fait pour elle ! »

Voilà tout ce qu’il dit à sa fille sur Cynthia ; mais il fut satisfait de penser que Noémi avait montré pour elle un intérêt amical, et il s’imagina que la beauté et la douceur de Cynthia lui gagneraient le cœur de sa fille, qu’il était naturel que toutes deux s’aimassent et qu’elles seraient comme deux sœurs. Il ne lui vint pas à l’idée que Cynthia, objet de sa charité, et Cynthia devenue sa seconde femme, seraient deux personnes différentes aux yeux de sa fille, et que Noémi, en raison même de son affection pour lui, répugnerait à partager cette affection avec une nouvelle venue et une inconnue. Dans la plénitude de son contentement qui lui faisait voir tout en rose, il ne pouvait prévoir des difficultés domestiques, à moins que ce ne fût un peu plus d’aigreur de la part de Judith, quelque mouvement d’humeur auquel il mettrait ordre avec fermeté.

Il était très heureux. Il lui semblait que son pouvoir d’être parfaitement heureux n’avait jamais été exercé jusque-là. Son existence avait été prospère : il avait toujours réussi ; mais il n’avait jamais ressenti une pareille joie. Parfois un rayon de bonheur avait traversé son triste ciel gris ; mais ce ciel maintenant était bleu d’azur et tout ensoleillé. Il voyait tout sous un jour nouveau, beau de la beauté d’un rêve. La nature, qu’il avait jusque-là regardée sans grande admiration, lui inspirait maintenant des sentiments enthousiastes ; il remerciait Dieu de l’avoir mis dans un aussi beau monde, de lui avoir donné un si bon héritage.

Dans ses promenades journalières, il se répétait continuellement ces psaumes qui expriment la joie et la reconnaissance au Seigneur, ces cantiques qui disent les triomphes et la gloire du peuple choisi de Dieu. Il y avait dans ses sermons plus d’éloquence, et plus de ferveur dans ses prières ; sa congrégation elle-même se sentait émue par ce flot de joie qui remplissait son cœur.

Dans cette disposition d’esprit, il était naturellement disposé en faveur de l’amour d’Oswald Pentreath. Il se rappelait tout honteux ce que le squire lui avait dit, que si lui Joshua devait se marier, il ne voudrait pas d’un aussi long délai ; et, touché par ce souvenir, il dit un soir à Oswald, dans la solitude, que, s’il le voulait, le mariage pourrait avoir lieu au commencement de l’année, c’est-à-dire en mars, quand les fleurs du printemps commenceraient à paraître et que les jours seraient beaux.

« Maintenant que votre père a donné son consentement, il y a moins de raison pour moi de vous faire tenir votre promesse, dit Joshua. Si vous êtes bien sûr de votre affection pour Noémi, tout à fait sûr qu’elle est la seule femme que vous choisiriez entre toutes, je vois peu de différence à ce que le mariage ait lieu en mars ou en juillet.

— Il n’y a pas à craindre quelque changement dans mes idées, répondit Oswald. Je l’aime davantage tous les jours, et je l’estime plus à mesure que je la connais mieux. Elle est la plus noble et la meilleure des femmes : je me sens petit et faible en comparaison d’elle. »

Oswald ne perdit pas de temps pour dire à Noémi que la durée de son apprentissage, comme il s’amusait à l’appeler, était diminuée.

« Nous serons mariés au commencement de mars, Noémi, quand les bois seront dorés par les fleurs des coucous, et vous viendrez embellir notre vieille demeure. Je serai un homme marié, un homme respectable, au milieu de l’été. Je veux gagner mon père pour qu’il m’achète un cabriolet et que je puisse atteler Herne et vous conduire en voiture. »

Noémi rougit à l’idée de se voir assise à côté d’Oswald dans un cabriolet à hautes roues, avec ce cheval peu dressé qui cahoterait le véhicule à droite et à gauche, contre les haies et les monticules, et se cabrerait aux tournants ! L’idée d’aller en voiture avec son mari, comme de vieux mariés, semblait lui représenter leur bonheur conjugal plus complètement que n’aurait pu le faire un élan poétique de son amant.

« Et nous devons penser à embellir les vieilles chambres un peu avant votre arrivée chez nous, continua gaiement Oswald. Je crois qu’un blanchissage des plafonds sera tout ce que le squire voudra permettre ; mais je veux voir ce que Phébé, vous savez, notre vieille femme de confiance, peut faire avec quelques mètres de mousseline et de perse. C’est une ménagère sans égale, la pauvre vieille, et elle s’est usé les bras à frotter et à nettoyer les panneaux et les meubles. Il n’y en a pas d’aussi brillants dans tout le Devonshire. Je la vois quelquefois à six heures du matin, quand je vais faire avec Herne une promenade matinale, et je me demande pourquoi elle se fatigue pour embellir des chambres où personne n’entre jamais ; je m’imagine que ce doit être une partie de sa religion : il y a la secte des Trembleurs et celle des Sauteurs ; il y a peut-être celle des Frotteurs, une secte extra-dévote, comme les Esséniens. »

Noémi lui parut désapprouver cette manière de parler ; étant elle-même une dissidente, elle n’était pas disposée à penser légèrement même des Trembleurs ou des Sauteurs, qui avaient sans doute quelque raison pour la foi qui était en eux, une conviction innée de la vérité, peut-être assez forte pour contre-balancer le ridicule de leurs manifestations extérieures.

« Mais quand vous viendrez, les vieux panneaux de chêne serviront à quelque chose, dit gaiement Oswald. Ils serviront de miroir pour refléter votre impériale beauté. Je me suis toujours imaginé que vous ressembliez aux vertueuses Agrippine et Julie. Il y a eu, vous savez, une ou deux Julie vertueuses, et il peut y avoir eu une Agrippine convenable, quoique je sois dans le doute sur ce point. Je me suis toujours imaginé vous voir comme une noble Romaine, avec des broderies d’or à vos robes et un diadème sur vos cheveux noirs. »

Noémi n’avait lu ni Tacite ni Gibbon ; tout ce qu’elle savait de Rome, c’était que saint Paul avait obtenu l’affranchissement romain, et que les Romains avaient persécuté les premiers chrétiens. Mais elle comprit qu’Oswald voulait faire l’éloge de sa beauté, quand il la comparait à ces princesses impériales d’un caractère douteux.

Ces deux jeunes gens aussi étaient heureux, mais d’un bonheur plus tranquille que celui de Joshua ; la fleur de la nouveauté était maintenant arrachée de leur amour. Ils s’étaient accoutumés à la pensée de passer leur vie ensemble ; ils se sentaient liés l’un à l’autre. Oswald pensait à l’avenir avec un tranquille contentement. Il aimait chaque jour Noémi de plus en plus ; attiré plus complètement vers elle, il en sentait la supériorité, tandis qu’il sentait sa propre nature plus faible, et il envisageait avec confiance le rôle qu’elle devait jouer dans sa vie. Les sentiments de Noémi étaient plus profonds, et elle ne les exprimait que rarement en paroles ; elle ne pouvait parler en jouant d’un amour qui était l’élément le plus sérieux de sa vie : elle pensait à son bonheur, à ce don parfait que le Ciel lui avait octroyé dans l’amour d’Oswald, avec un sentiment de respect contenu. S’il ne l’eût jamais aimée ? S’il devait lui être enlevé ? Elle n’osait se représenter combien, dans le premier cas, sa vie eût été horriblement vide, ni, dans le second, quelle triste ruine deviendrait sa vie. Quelquefois elle se rappelait cette terrible journée où l’orage s’était déchaîné sur Combhaven, où les bras robustes de son père avaient arraché Oswald aux vagues furieuses. S’il n’avait pas été sauvé, et qu’elle ne l’eût jamais connu ! Elle n’était pas assez versée dans la métaphysique pour contempler la vie sous de telles conditions, qui lui semblaient impossibles.

L’attitude de Judith en face des relations des deux amants était celle d’une égale désapprobation. Elle pensait que Joshua sacrifiait à Baal en donnant à sa fille cinq mille livres, afin que la jeune femme aveuglée pût être élevée de sa position naturelle à un rang auquel la Providence ne l’avait jamais destinée. Cinq mille livres à cinq pour cent faisaient deux cent cinquante livres par an, pensait Judith, et près de cinq livres par semaine ; cette division rendait la chose plus palpable aux yeux de la ménagère. Quoi ! la dépense entière de la maison de M. Haggard, en comptant tout ce que la boutique fournissait au ménage, dépassait rarement cinq livres par semaine, et Joshua allait donner tout cet argent pour faire de sa fille une belle dame !

L’idée de ce sacrifice d’argent pesait lourdement sur l’esprit de tante Judith. Elle avait commencé un système de petites économies, comme une sorte de compensation à la dot de Noémi. Les puddings ne paraissaient maintenant sur le buffet que trois fois par semaine, et c’était des puddings de l’espèce la plus économique, des puddings d’un genre substantiel et cher aux ménagères prudentes, car il n’entre pas d’œufs dans leur composition, et, pour la plupart, ils sont sevrés de beurre ; le thé lui-même était servi d’une manière plus regardante qu’autrefois, et avec l’intention d’épargner le beurre ; la soigneuse ménagère insista sur l’ancien goût de son neveu et de sa nièce pour cette épaisse et gluante mélasse dont se régalait leur enfance. Elle rogna sur la quantité de savon qu’elle donnait par semaine et devint despote au sujet du carbonate.

« Je ne sais pas ce qu’a votre tante, miss Noémi, remarquait Sally, mécontente. C’est tout au plus si je puis laver une paire de bas blancs pour mettre l’après-midi le dimanche, sans qu’elle commence à en débiter sur ma vanité et à me jeter à la tête le nom de Jezabel, comme si j’étais la femme la plus dévergondée de Combhaven. »

Ces épargnes infiniment petites, qui occasionnaient des ennuis à la maison, ne pouvaient pas aller assez loin pour contre-balancer la perte des cinq mille livres ; c’était le laborieux exercice du castor dans la construction d’une digue destinée à refouler les eaux du Niagara ; cependant ces vains efforts donnaient quelques consolations mentales à l’esprit tourmenté de tante Judith. Elle grattait le beurre sur sa tartine et se croyait une martyre domestique.

« Madame se pavanera joliment quand elle sera mariée et sa propre maîtresse, pensait Judith, avec deux cent cinquante livres par an pour sa dépense personnelle. Des robes de soie garnies de dentelles tous les jours, je pense. Je ne crois pas que nous la voyons souvent à la chapelle. Elle ira à l’église pour le plaisir d’être assise dans un large banc de la noblesse. Si j’avais été Joshua, j’aurais préféré voir ma fille morte et enterrée que mariée à un beau gentleman qui nous regardera du haut de sa grandeur. »

Judith n’avait jamais été capable de s’ôter de la tête l’idée qu’Oswald Pentreath, dans le secret de son âme, méprisait les Haggard et leur entourage. Son esprit étroit ne concevait pas comme une chose possible que le fils d’un homme possédant des terres pouvait croire à son égalité avec des boutiquiers ; que l’odeur du savon et de la chandelle n’était pas antipathique aux narines d’un gentleman qui scellait ses lettres avec un cachet armorié d’apparence presque royale, et qui portait un nom gravé sur les plus anciennes tablettes d’airain de la Chancellerie. Elle était incapable de comprendre ce caractère facile d’Oswald, pour lequel le rang et la fortune étaient peu de chose, comparés au bonheur d’être uni selon sa propre inclination. Elle avait la conviction intime que M. Pentreath, quoiqu’il fût poli et respectueux, riait en secret d’elle ; qu’il n’admirait pas sa robe du dimanche et trouvait son accent vulgaire ; qu’il encourageait ce polisson de James à faire des grimaces derrière son dos pendant qu’elle versait le thé ou découpait le rôti froid au souper. Cette persuasion qu’on l’injuriait lui venait principalement de cette dot de cinq mille livres et rendait la compagnie de tante Judith fort désagréable pour elle et pour les autres.

Les jeunes gens étaient heureux selon leurs goûts tranquilles, sans s’inquiéter de ce que pouvait penser cette vieille fille revêche. Ils se livraient ensemble à des excursions dans l’après-midi, et Noémi faisait des progrès dans l’art du paysage ; elle restait des heures assise, copiant les lignes courbes de la scolopendre, le réseau délicat du persil et de la fougère à feuilles de chêne, ou bien les traits plus larges de l’orme et du hêtre, pendant qu’Oswald, couché sur l’herbe à côté d’elle, lisait Marmion ou Ivanhoé. Moments doux et paisibles, – coupe remplie jusqu’aux bords d’une parfaite joie, – dont le souvenir sera gardé précieusement plus tard au milieu des chagrins de la vie !

C’est ainsi que par une après-midi d’août les amoureux avaient été occupés. Oswald avait lu précisément cette forte et dramatique scène de l’une des œuvres les plus romanesques de Waller Scott, dans laquelle Constance de Beverley délie ses juges sans pitié. Il y avait un calme de mauvais augure dans l’air depuis une demi-heure, et les oiseaux poussaient ces petits cris perçants par lesquels ils semblent s’avertir les uns les autres de l’approche du danger.

Mais Noémi avait été beaucoup trop absorbée par l’histoire pour prêter l’oreille à ces signes qui annonçaient l’orage, quand une grosse goutte d’eau tombant sur son dessin l’arracha à ses agréables réflexions. Oswald avait lu les dernières lignes à moitié endormi, la pesanteur de l’air sous ces grands ormes ayant exercé un effet narcotique sur ses sens, et il n’avait pas non plus pris garde au changement survenu dans le ciel.

« Quoi ! c’est la pluie ? s’écria-t-il, quand une de ces grosses gouttes lui tomba sur le nez. Quel ciel noir ! Je crains que nous ne soyons pris par l’orage. Et vous dans cette robe légère, Noémi ! Gagnons la maison aussi vite que nous le pourrons.

— La métairie ? dit Noémi avec un air alarmé, comme s’il lui eût proposé la chose la plus terrible du monde.

— Pourquoi pas, ma bien-aimée ? Ne sera-ce pas votre demeure, à vous, au printemps prochain ? Est-ce trop de demander aujourd’hui à ce vieux toit un petit abri ?

— Le squire pourra peut-être ne pas en être satisfait, murmura Noémi.

— Il sera enchanté. S’il ne vous a pas demandé à vous et à votre père de venir le visiter, c’est que vous n’auriez été que des visiteurs, et qu’il entre dans ses principes de ne pas gaspiller son bien à recevoir les étrangers ; mais, si vous arriviez à l’improviste, il serait enchanté. Allons, ma chérie, la pluie tombe plus fort, et voici le premier coup de tonnerre. »

Il résonnait sous les arbres si près d’eux qu’il semblait au-dessus de leurs têtes et destiné à eux particulièrement.

« Quel son terrible il a, Oswald ! dit Noémi, pendant qu’ils se hâtaient vers la petite porte qui ouvrait du bois dans le sentier.

— Oui, on pourrait imaginer que le premier assassin entendit un coup pareil dans sa fuite. Il résonne comme la voix de Némésis, n’est-ce pas ? Noémi, voici un éclair ; courons vite. »

Pendant ce temps-là, ils étaient arrivés à la porte ; et il n’y avait plus qu’une large étendue de gazon entre eux et la maison. Les bœufs du squire en tenaient toujours l’herbe tondue très ras, ce qui permit à Oswald et à sa compagne de courir plus vite. Noémi arriva sous le porche avec sa robe de batiste mouillée légèrement par la pluie.

La porte du vestibule était ouverte, et Oswald l’y conduisit. Il essaya d’ouvrir le cabinet de son père ; mais la porte de ce sanctuaire était fermée ; le squire était sorti et avait sans doute la clef de son cabinet dans sa poche, selon son habitude. Noémi était debout dans le vieux vestibule sévère, regardant autour d’elle d’un air tout étonné. C’était la première fois qu’elle entrait dans cette maison, où elle devait vivre et mourir. Il lui semblait que c’était un moment solennel dans sa vie, un moment à se rappeler toujours, comme le commencement d’une ère nouvelle. Cette maison devait être dorénavant pour elle quelque chose de plus qu’une tradition ou un point de vue dans un paysage ; elle devait être son intérieur.

Noémi regardait autour d’elle avec une sorte de crainte. Le beau vestibule carré, les panneaux de vieux chêne ornés de cinq ou six portraits de famille plus bruns et plus sombres que le vieux chêne, le large escalier avec sa solide balustrade, les dalles de marbre blanc et noir, avaient sans doute une certaine dignité et une beauté propre. Elle sentait qu’elle était sous un toit qui avait abrité plusieurs générations ; mais il y avait dans tout l’ensemble une nudité, une froideur qui la faisaient frissonner. Une demeure construite pour abriter une grande famille et de nombreux domestiques a nécessairement un aspect triste et vide, alors qu’elle tombe en la possession d’un avare qui n’a qu’un état de maison fort restreint.

« Laisses-moi vous montrer les chambres qui vont être à vous, » dit Oswald en ouvrant la porte d’un vaste salon dont on se servait si rarement, qu’il avait l’air hanté par les revenants et tout plein de vieux secrets de famille, tout attristé par les mystères du passé. C’était une pièce aux panneaux étroits, peints en blanc et saumon ; ces teintes délicates, qui l’auraient rendue gaie dans des conditions favorables, en augmentaient l’aspect froid et presque sinistre par ce jour gris de temps orageux. L’ameublement datait d’au moins un siècle. Noémi ne s’était jamais imaginé des tables avec des pieds si minces, des chaises avec des dossiers si hauts, ni une telle étroitesse, une telle raideur de lignes en toutes choses. L’absence d’ornements, sauf de petits miroirs ovales et des candélabres de cristal, et le manque de couleur frappèrent même ses yeux inexpérimentés, qui cependant n’avaient l’habitude que du plus simple ameublement. Les rideaux de brocart, jadis vert de mer, s’étaient fanés et n’avaient plus qu’une teinte neutre ; les chaises et les sofas étaient recouverts de toile ; il n’y avait ni livres ni tableaux.

Oswald observait sa fiancée, attendant quelque expression d’admiration ; il croyait qu’elle serait charmée de voir des appartements beaucoup plus grands et plus aristocratiques que ceux dans lesquels elle avait vécu toute sa vie.

« C’est une belle pièce, n’est-ce pas ? demanda-t-il ; quarante pieds sur dix-huit.

— Elle est très longue, dit Noémi d’un air presque hébété.

— Peut-être aimeriez-vous à voir la salle à manger ?

— Assurément, beaucoup. »

Ce serait sans doute un soulagement après la vue de ce triste salon, avec ses murs blancs et froids, et son vide général.

Ils traversèrent le vestibule et entrèrent dans la salle à manger, où le brun foncé remplaçait la blancheur de spectre du salon. L’ameublement y était aussi mesquin ; mais il y avait plus de vie, plus d’apparence d’un lieu habité : c’était la pièce dans laquelle le squire et son fils vivaient de janvier à décembre. On voyait des livres, des journaux et de quoi écrire sur une table dans l’embrasure de la fenêtre, des cannes et des fouets dans les coins ; le large buffet de chêne était orné d’une paire de vases en vieil argent massif, et surmonté d’un portrait du squire actuel, peint dans la fleur de sa jeunesse, à l’époque où l’on portait les gilets longs, et où les mots : Wilkes et Liberté ! étaient encore un cri de parti.

La lueur des éclairs sillonnait la figure de Noémi pendant qu’elle regardait, par la large fenêtre, le jardin bien entretenu placé devant la maison et séparé par une haie de houx taillé du domaine situé un peu plus loin, ainsi que la large nappe de gazon autrefois interdite au bétail, mais sur laquelle aujourd’hui les bœufs du squire broutaient à leur aise ; le squire ne voyait rien de bon dans un terrain qui ne produisait que de l’herbe dont il fallait payer le fauchage, simplement pour la jeter au fumier.

Le jour était devenu plus sombre, et les coups de tonnerre semblaient ébranler la vieille cheminée, dans la large ouverture de laquelle s’engouffraient le vent et la pluie. Les mugissements du vent dans cette cheminée étaient effroyables ; bien des fois le squire et son fils, silencieusement assis devant le feu dans les sombres soirées d’hiver, avaient entendu ces bruits sinistres, semblables à de sauvages menaces hurlées contre eux du sommet de la maison par de méchants esprits.

Noémi jeta sur le noir foyer un regard d’effroi, comme si elle eût entendu les menaces de la fée Banshee.

« Quel horrible bruit ! dit-elle.

— Ce n’est que le vent, ma bien-aimée, et maintenant je vais vous montrer les portraits de famille et le boudoir de ma mère, qui sera bientôt le vôtre. Je crois que c’est la pièce la plus gaie de la maison. »

Noémi fut contente de penser qu’elle allait voir quelque chose de gai : la tristesse sombre de la salle à manger avait été plus impressionnante pour elle que la blancheur spectrale du salon.

Ils montèrent, par l’escalier sans tapis, à une galerie qui occupait toute la longueur de la maison, avec une rangée de longues et étroites fenêtres donnant à l’ouest, et un siège profond de chêne dans chaque fenêtre. Là se trouvaient les portraits de famille d’un caractère ordinaire, des tableaux de bataille, des marines, des tableaux de fruits, et une ou deux peintures hollandaises pour donner quelque intérêt à la collection ; il y avait aussi des vases de vieux Delft remplis de feuilles de roses desséchées, roses effeuillées autrefois par des mains qui n’étaient plus que poussière : c’était un souvenir parfumé du passé.

Oswald montra à sa fiancée les chambres inhabitées, toutes proprement tenues par l’infatigable femme de charge. La chambre qui avait été celle de sa mère était la plus jolie que Noémi eût encore vue. Des guirlandes sculptées de fruits et de fleurs ornaient les murs blancs ; les meubles étaient peints en blanc ; de chaque côté de la cheminée se trouvait une antique et étroite bibliothèque ; entre les fenêtres étaient des étagères remplies de coquillages et de plantes marines, que la jeune femme du squire avait collectionnés dans ses monotones et tristes journées.

Noémi alla vivement regarder les livres, dont la plupart lui étaient inconnus, même de nom. C’étaient de vieux poètes, Spenser, Cowley, Waller, Dryden, Prior, Pope, tous en vélin blanc avec des lettres dorées ; les Essayistes, en volumes in-12 à reliure fanée ; les volumineux romans de Richardson en minces in-8° reliés en brun. Noémi en lut les titres avec un vif intérêt. Le grand monde des livres était une région inconnue pour elle, sauf quelques faibles aperçus qui lui en avaient été donnés par le Pocket Magazine, et un Milton in-folio, avec des estampes représentant le Péché et la Mort, qu’elle avait regardées souvent avec terreur dans son enfance, et encore ces livres de théologie et de dévotion qui composaient toute la petite collection du ministre. Joshua n’avait jamais été un grand liseur, si l’on en excepte sa Bible et ces auteurs puritains dont les enseignements étaient selon son propre cœur. Sa vie avait été trop remplie et trop occupée pour lui permettre de prendre les habitudes de l’étude. Il lisait les Écritures, ou quelque ouvrage de Baxter et de Law.

« Quels charmants petits livres ! s’écria Noémi, admirant les rangées soigneusement tenues de ces minces volumes, collection littéraire occupant une large surface.

— Ils ont tous appartenu à mon grand-père, et, après sa mort, à ma mère ; elle les aimait beaucoup, spécialement les poètes.

— Je ne savais pas qu’il y eût autant de poètes, dit Noémi. Je connaissais Pope et Spenser ; mais tous ces autres noms me sont étrangers. Pourquoi ne m’en avez-vous jamais parlé ?

— Ils sont morts, ma chérie, et retombés dans les limbes des génies oubliés. Byron les a tous précipités dans l’Hadès. Ils ont une sorte d’existence fossile dans les vieilles bibliothèques, comme les mouches dans l’ombre ; leur musique était douce jusqu’à la fadeur ; leurs amours et leurs souffrances étaient aussi peu réelles que leurs perruques : ils étaient les poètes de l’époque de la poudre et des mouches. »

Il prit un volume de Waller et lut les Vers à Amour, cette élégante excuse pour être amoureux de deux femmes à la fois :

« Amoret! as sweet and good,

As the most delicious food,

Which, but tasted, does impart

Life and gladness to the heart.

Sacharissa’s beauty’s wine,

Which to madness doth incline;

Such a liquor as no brain

That is mortal can sustain[6]. »

« N’est-ce pas une mauvaise définition de l’amour qui satisfait et de l’amour qui enivre, dites, Noémi ? demanda Oswald en fermant le livre. Ces poètes à perruque réduisaient l’amour à une science. Vous êtes mon amour, Noémi, et vous avez donné la vie et le contentement à mon cœur !

— J’espère que vous ne rencontrerez jamais votre Sacharissa, répondit gravement Noémi, puisqu’il paraît que les poètes peuvent aimer deux femmes à la fois.

— Ma bien-aimée, cela s’écrivait à l’époque de Charles II, quand les poètes étaient des petits-maîtres et des courtisans, et qu’il était obligatoire pour un poète de cour d’avoir une nouvelle maîtresse aussi souvent qu’il changeait d’habit. C’était un siècle de comédie aussi peu réel qu’une pièce de théâtre ; et cependant il y eut de véritables amoureux et des cœurs aimants à l’époque où Charles Stuart était sur le trône, mais vous n’en verrez aucune trace parmi ses poètes.

— Je crains de ne pas être assez intelligente pour aimer ce genre de poésie.

— Mais vous aimez la chambre de ma mère, Noémi ?

— Elle est charmante.

— Je suis si heureux de vous l’entendre dire ! Ce sera la vôtre au mois de mars prochain.

— J’ai essayé de me faire à l’idée que cette maison serait la mienne, Oswald ; mais cette idée m’inspire des sentiments étranges : je ne puis me figurer vivant ici ni me représenter notre nouvelle vie. Tout cela me paraît éloigné et dans l’ombre, comme mon idée sur la vie future, que ni ma propre foi ni les enseignements de mon père n’ont jamais pu me rendre réelle et sensible : je dois avoir une très faible imagination.

— Peut-être avez-vous beaucoup trop de bon sens, Noémi. Vous ne laissez pas votre imagination prendre son essor. Vous pensez à Noémi Haggard vivant dans la maison de son père à Combhaven, et vous ne pouvez regarder comme un fait réel que l’année prochaine vous serez Noémi Pentreath, seule maîtresse de ces vieilles chambres désolées. Votre venue ici changera tout, ma chérie ; mon père lui-même pense à cela avec plaisir.

— Il est bien bon. Si ce n’était pas une sottise ou même une chose mauvaise d’ajouter foi à de telles fantaisies, je penserais que j’ai eu un vrai pressentiment et que Dieu ne me permettra pas de vivre de la vie heureuse dont vous me parlez. C’est aujourd’hui une idée fixe dans mon esprit ; elle se met entre moi et mon bonheur, comme ces nuages orageux entre nous et le jour.

— Noémi !

— Oh ! c’est que je vous aime tant, Oswald ! Je ne puis croire que le Ciel me permette d’être si parfaitement heureuse toute ma vie, sans chagrins ni épreuves, moi à qui l’on a appris que notre voyage sur la terre se faisait à travers des chemins épineux… Votre amour tout entier à moi ! c’est trop attendre de la Providence !

— Ma chérie, on vous a appris une triste croyance. Pensez-vous que la Providence n’a jamais favorisé de vrais amants, jamais souri à une heureuse union avant vous ? Il existe des vieillards qui se sont aimés, il y a cinquante ans, aussi fidèlement que vous et moi nous nous aimons aujourd’hui, qui ont gravi la montagne de la vie et l’ont descendue la main dans la main. La Providence veut que, pour la plupart, nous soyons heureux, je le crois, Noémi ; les hommes les plus misérables sur la terre sont ceux qui se font les artisans de leurs propres chagrins : voilà ma croyance à moi. »

La rude voix du squire se fit entendre en ce moment dans le vestibule au-dessous et interrompit la conversation. Oswald fit descendre Noémi pour saluer son futur beau-père, qui rentrait chez lui, revenant à cheval d’une de ses fermes éloignées, et changeait d’habits et de bottes avec l’assistance du vieux sommelier.

Il interrompit l’opération pour embrasser Noémi.

« Nous avons été pris par l’orage, mon père, pendant que nous dessinions dans le bois, dit Oswald ; j’ai amené ici Noémi pour la mettre à l’abri ; je viens de lui montrer le boudoir de ma mère.

— Très bien ; ce sera le sien quand elle sera mariée. Elle tiendra là ses comptes et y fera ses travaux de couture, n’est-ce pas, ma chère enfant ? Mes chemises et mes cravates sont en mauvais état ; ce sera un plaisir d’avoir une jeune femme adroite comme vous pour y veiller. Quel terrible orage ! il fera un mal immense aux blés non encore coupés, – une excuse toute trouvée pour les fermiers qui ne pourront payer leur loyer à Noël.

— La pluie est arrêtée, je crois, dit timidement Noémi en regardant par la porte ouverte, et je dois retourner à la maison pour le thé.

— Qu’importe votre thé ! Oswald vous en servira une tasse avant votre départ, » dit le squire dans un élan d’hospitalité.

Mais Noémi déclara que son père serait inquiet de son absence ; et l’orage étant réellement passé, Oswald et elle se mirent en route pour Combhaven.

CHAPITRE XII

ELLE EST MA FEMME

Septembre était près de finir ; la moisson était terminée, et dans Combhaven on sentait déjà l’approche de l’hiver ; on pensait que la futaine et le mérinos allaient être bientôt les seules étoffes à porter. Dans les habitations, le feu commençait à avoir un air réjouissant au crépuscule ; les lumières rougeâtres éclairaient les murs et les plafonds des petits parloirs au moment du thé, à cette heure obscure où la ménagère la plus occupée peut abandonner son travail de couture et se croiser les mains quelques instants avec une vertueuse satisfaction d’avoir gagné le luxe du repos, pendant qu’elle discute le caractère ou les actions de ses voisins, ou parle de cet horrible meurtre annoncé par les journaux du comté, ou du dernier scandale sur la reine d’Angleterre sans couronne.

Joshua était parti pour un autre voyage, par une tranquille journée de cet automne. Il n’avait pas dit grand’chose à sa famille au sujet de cette dernière excursion ; il s’était contenté d’annoncer qu’une affaire l’appelait au dehors et qu’il serait absent au plus une semaine.

Judith fut sérieusement offensée de cette cachotterie.

« Je ne sais pas ce qu’a votre père pour vouloir toujours courir les chemins, dit-elle à Noémi. Ce n’est plus le même homme depuis qu’il a été faire l’ouverture de la chapelle du jeune Wild. On pourrait croire qu’il en a eu la tête tournée ; et cependant ce n’était pas un bien grand honneur qu’on lui faisait là… Un petit endroit reculé, où les gens sont, je crois, aussi ignorants que des esclaves nègres !

— Je ne vois aucun changement dans mon père, répondit Noémi ; il est aussi bon qu’il l’a toujours été, et il pense toujours autant aux autres. S’il y a en lui quelque changement, c’est qu’il paraît plus bienveillant que jamais.

— Ah ! se récria Judith, vexée ; à quoi sert de parler aux filles qui sont amoureuses ? C’est jeter ses paroles au vent. Vous n’avez d’yeux et d’oreilles que pour votre bien-aimé. Si vous vous occupiez du commerce, vous verriez bien vite le changement survenu chez votre père. La moitié du temps, il n’a que des distractions.

— Peut-être pense-t-il à ses sermons, ma tante ?

— Il n’a jamais eu l’habitude d’y penser derrière son comptoir. »

Noémi n’avait pas d’autre explication à offrir. Il lui avait vraiment semblé depuis quelque temps que son père était plus bienveillant et plus sympathique qu’elle ne l’avait jamais vu depuis l’époque de son enfance, quand elle était sa petite compagne babillarde dans plus d’une promenade champêtre. Il était entré dans ses sentiments pour Oswald ; il lui avait parlé de son avenir ; et, envers Oswald lui-même, il avait été plein d’indulgence et de bonté. Jamais la maison ne lui avait paru plus agréable, ni sa vie plus heureuse que durant ces trois derniers mois. Peut-être est-ce pour cela qu’il lui semblait si difficile de s’imaginer qu’elle se transporterait dans un autre intérieur, et que son existence n’aurait plus pour théâtre cette simple maison dans la grande rue, mais la sombre dignité de la métairie.

Joshua était resté absent plus de dix jours ; c’était un manque de parole sur lequel tante Judith s’étendait avec quelque amertume.

« Un étranger dans la chaire, et notre dernière tonne de beurre presque vide ! Si ce n’est pas là un changement chez votre père, je ne sais pas ce que ce mot signifie. Mais il y a des gens qui tournent les mots d’une autre manière ; on aurait besoin d’un nouveau dictionnaire pour les comprendre, » s’écria l’anxieuse ménagère, pendant qu’elle et Noémi étaient assises ensemble, prêtes pour le thé, à l’éclat d’un feu flambant.

James était allé à Barnstaple pour y commander des marchandises. Il sortait graduellement de sa chrysalide enfantine et montrait pour les affaires une aptitude que sa tante louait comme la dernière preuve qu’il était devenu un homme. Il était vif et énergique, très positif et plus âpre au gain que son père ne l’aurait désiré, mais malgré tout c’était un bon garçon, au cœur doux et bienveillant.

« Peut-être mon père reviendra-t-il cette nuit ? dit Noémi d’un ton conciliant.

— Ah ! c’est ce que vous avez déjà dit hier et avant-hier ! S’il n’est pas de retour cette nuit ou demain, il n’y aura pas de service dimanche, car M. Scrupule n’a promis que pour un dimanche ; cela produira un mauvais effet. Comment votre père osera-t-il après cela lever la tête dans Combhaven ?

— Je suis sûre que mon père ne négligera pas son devoir.

— Vous en êtes sûre ?… Et pour notre nouvelle tonne de beurre ? d’où nous viendra-t-elle ? J’aimerais à le savoir avant d’être arrivée à la fin de notre irlandais, ce qui n’est pas loin. C’est plus que je ne voudrais prendre sur moi, d’écrire en Irlande pour en avoir une autre.

— Vous auriez pu commander une autre tonne, ma tante.

— Je ne serais pas si aventureuse. De grands remerciements que je recevrais pour ma peine si le beurre était rance ou tourné ! Non, Noémi, si votre père néglige ses affaires, il doit en supporter les conséquences ; et s’il n’y a pas de service dimanche…

— Il y aura un service, cria Noémi, qui se leva vivement de sa chaise au bruit d’une voiture s’arrêtant devant la porte. C’est mon père !

— Quoi ! il n’y a pas de diligence qui puisse ramener à cette heure, enfant ! La voiture de Barnstaple n’arrivera pas avant une bonne heure. Mais quoi ! Dieu nous bénisse et nous sauve ! Si ce n’est pas une chaise de poste ! Et une malle dessus encore ! s’écria tante Judith en regardant par la fenêtre. Votre père n’a rien pris avec lui qu’un sac ; et, à moins qu’il n’ait tout à fait perdu la tête, il ne viendrait pas dans une chaise de poste.

— Il peut être malade, se récria Noémi, alarmée. Car cette apparition d’une chaise de poste était un phénomène étrange qui devait signifier quelque chose en dehors de l’ordinaire, quelque chose de fâcheux peut-être.

— Ce doit être une erreur, dit tante Judith en suivant Noémi dans le passage. Mais non ! voici Joshua qui descend de voiture, et il n’a pas plus l’air malade que moi ! » ajouta-t-elle d’un ton courroucé.

Oui ! c’était bien Joshua qui était en face d’elle, là dans l’ombre, avec un air étrange sur sa brune figure, une sorte de triomphe timide, comme quelqu’un qui serait à moitié honteux de son propre bonheur.

Il attira Noémi vers lui et l’embrassa plus affectueusement qu’il ne l’avait jamais fait après une séparation aussi courte.

« Comment se porte ma chère fille ? demanda-t-il doucement.

— Très bien, mon père, et très contente de vous voir de retour.

— Nous sommes à la fin du beurre irlandais, dit Judith avec aigreur dans l’obscurité du passage.

— Ah ! Judith, c’est vous ? Qu’importe le beurre ! Nous aurons bientôt arrangé les choses, répondit le ministre en retournant à la voiture.

— Vous n’en recevrez pas une autre tonne avant la fin de la semaine prochaine, malgré toute votre habileté. Je pensais que vous vous étiez cassé au moins une jambe : sans quoi, vous ne seriez jamais venu dans une chaise de poste, ajouta Judith.

— Je suis venu ainsi parce que j’avais quelqu’un à amener avec moi, ma chère, » répondit Joshua d’un ton calme.

Il aida une jeune fille à descendre, une jeune fille élancée, avec une figure blanche sous un chapeau bohémien attaché par un large ruban blanc. Noémi aperçut des yeux bleus la regardant avec une expression suppliante et des lèvres roses un peu tremblantes. Elle n’avait pas encore vu une beauté rappelant si bien celle d’une jolie fleur, une beauté si délicate de forme et de couleur. Joshua prit la main de l’étrangère sous son bras et la conduisit dans la maison près du feu, dans le parloir. Judith se rejeta en arrière contre le mur pendant qu’elle passait, comme si elle se fût trouvée en face d’un spectre. Noémi, tout étonnée, suivit son père.

« Je vous ai amené une compagne et une amie, Noémi, » dit Joshua quand ils furent tous deux dans le parloir.

Tante Judith avait suivi automatiquement comme Hamlet derrière le fantôme.

« Je vous ai amené quelqu’un que vous devez aimer par rapport à moi.

— Si vous avez amené cette jeune femme pour vous aider dans le commerce, vous pouvez lui donner le rayon de la nouveauté tout de suite, je m’en lave les mains dès à présent, s’écria Judith, terrible d’indignation.

— Je l’ai amenée pour occuper la première place à mon foyer, répondit Joshua. Je vous présente Cynthia Haggard, ma femme. »

La sœur et la fille regardèrent le ministre, saisies d’étonnement et pâles d’horreur. Cette manière calme de leur annoncer cet évènement dépassait tellement à leur idée le possible, ce fait d’un second mariage était si loin de leurs rêves les plus extravagants, que la tante et la nièce restaient muettes. Il leur semblait à toutes les deux que Joshua avait perdu la tête, que pour parler aussi follement il devait être possédé du démon, qu’il ne pouvait être vrai que cette frêle jeune fille fût la seconde femme de ce grave prédicateur !…

Joshua Haggard regardait les deux femmes, surpris de la consternation que ses paroles avaient causée. Convaincu que Cynthia était la compagne qui lui convenait, qu’elle avait été créée pour lui par son Dieu, comme Eve pour Adam, il ne lui était pas venu à l’idée que les autres pouvaient s’étonner de son choix.

Sa jeunesse, sa beauté étaient des biens que la Providence lui avait accordés avec le libre don de son amour. Elle l’aimait, elle l’avait choisi volontairement, elle s’était mise dans ses bras et lui avait voué un amour qui était presque de l’adoration. Elle avait franchi l’abîme d’années qui les séparait, elle avait volé à lui comme un oiseau vers son nid. Par son choix libre, elle avait justifié la hardiesse qu’il avait eue de l’aimer. Quelque autre avait-il le droit de compter ses années ou de trouver quelque chose à reprendre dans cette union de la jeunesse et de la maturité, puisqu’elle en jugeait autrement ?

Il était peiné de voir sa fille pâle de surprise. De la part de Judith, il s’était attendu à de la rébellion, et ne se préoccupait pas de sa muette horreur.

« Vous ne faites pas à ma femme un accueil bien chaleureux, Noémi, dit-il avec un mécontentement contenu. J’aurais mieux attendu de votre sentiment du devoir, sinon de votre affection.

— Pardonnez-moi, mon père, » dit Noémi d’un air d’indicible douleur.

Ces paroles de Joshua lui avaient montré que la chose était bien réelle.

« J’ai été si surprise que je ne pouvais parler. »

Et alors, s’avançant vers Cynthia, elle lui tendit la main et lui dit doucement :

« Je suis contente de vous voir. »

Cynthia prit la main qui lui était offerte et qui était froide comme de la glace ; elle pencha sa gracieuse tête et baisa ces doigts glacés en pleurant.

« Je suis affligée que vous ayez été ainsi surprise, dit-elle. J’ai demandé à M. Haggard de vous prévenir avant que nous fussions mariés ; il a cru que le contraire valait mieux.

— Je croyais que mon mariage serait une agréable surprise pour ma fille, et qu’elle serait contente de savoir que, lorsqu’elle me quitterait, j’aurais encore quelqu’un pour prendre soin de moi… »

La poitrine oppressée de tante Judith laissa échapper un grognement.

« Quelqu’un de jeune, gai et aimable, pour me tenir compagnie. »

Judith grogna encore plus fort.

« Du reste, je n’avais de conseil ni de permission à demander à personne pour mon mariage. Et maintenant, Judith, vous serez peut-être assez bonne pour nous préparer du thé pendant que je sortirai pour régler avec le cocher. Nous avons eu une longue course depuis Barnstaple. Noémi, vous pouvez montrer à Cynthia le chemin de l’escalier et l’aider à retirer son manteau et son chapeau. Ma chambre est prête, je présume ?

— Elle est prête pour vous, répondit Judith. Je ne sais pas si elle est assez bien pour Mrs Haggard, ajouta-t-elle en mettant une expression de profonde hostilité dans la simple prononciation de ce nom. Elle peut être habituée à quelque chose de mieux… J’aurais pu cependant prévoir ce qui devait arriver quand vous avez ordonné que l’on changeât la perse du lit et des fenêtres.

— Ce qui est assez bon pour moi le sera suffisamment pour ma femme, dit Joshua en regardant affectueusement Cynthia pendant qu’elle quittait la chambre avec Noémi. Et maintenant, Judith, remuez-vous comme une bonne âme, et donnez-nous un thé confortable, une assiette de jambon et des œufs, ou quelque chose de substantiel. Cynthia a à peine dîné.

— Cynthia ! répéta Judith comme si elle se réveillait subitement d’un demi-sommeil. C’est le nom de la jeune femme que vous avez trouvée sur le chemin !

— Oui, c’est elle.

— Et vous avez épousé cette jeune femme, une vagabonde ! une servante !

— J’ai épousé une belle et innocente fille que la Providence a désignée pour faire le bonheur de mes dernières années, répondit Joshua. Dieu me l’a donnée ce jour-là sur le chemin. Elle m’a aimé depuis lors, et je ne suis pas sûr que mon amour pour elle ne soit pas né à ce moment. Mes pensées l’ont suivie tout le temps, et je me suis toujours occupé d’elle, quoique je n’aie su qu’au milieu de cet été combien elle m’était devenue chère. Vous me regardez, Judith, comme si je vous parlais une langue étrangère !

— Ce pourrait être tout aussi bien de l’hébreu pour ce que j’y comprends, répondit Judith. Cependant vous avez fait votre lit, et comme il est fait vous y coucherez. Vous n’avez besoin ni de mon conseil ni de ma permission, ainsi que vous le dites. Jamais un homme n’a besoin de conseil ou de permission pour faire une folie ; c’est un acte de libre volonté propre à beaucoup de gens.

— Allons, Judith, dit le ministre sévèrement ; si vous croyez que je vais souffrir l’insolence ou l’insulte en une question qui me touche de si près, vous vous êtes trompée. Les pires ennemis d’un homme sont ceux qu’il a dans sa propre famille. Je ne veux pas avoir d’ennemi qui partage mon pain et ma prière chaque jour ; si nous devons vivre ensemble vous et moi, il faut que vous aimiez ma femme comme vous m’aimez. Elle est une partie de moi-même, la meilleure, la plus belle ; une insulte contre elle vaudrait deux insultes contre moi, et je la ressentirais deux fois plus vivement. Maintenant, Judith, donnons-nous la main sur ceci, et acceptez-le de bon cœur, ou bien trouvez un autre abri pour vous coucher ce soir ; il n’y aura dans ma maison personne qui soit ennemi de ma femme.

— C’est un bref avertissement, dit Judith d’un air refrogné. Eh bien, voici ma main. Vous avez été un bon frère pour moi, et je n’ai pas été une mauvaise sœur pour vous. Nous ne nous querellerons pas pour une… jolie figure. Puissiez-vous être heureux ! »

Ils se donnèrent la main, de tout cœur de la part de Joshua, avec une certaine nuance de réserve de la part de Judith. Le ministre sentit qu’il avait la victoire ; mais ces victoires intérieures laissent parfois derrière elles le germe de futures hostilités.

Judith alla préparer le repas pour les voyageurs, et bientôt il y eut un joyeux sifflement de bouilloire, une odeur de jambon frit venant de la cuisine, où Judith tenait la poêle avec un air revêche, pendant que Sally obéissait à ses ordres dans la crainte et l’étonnement.

« Sortez le beau service et les chandeliers d’argent, et prenez deux chandelles de cire à la boutique, » dit Judith.

À cet ordre, Sally resta la bouche béante sans pouvoir parler : il n’y avait pas eu de tels préparatifs depuis la dernière réunion pour le thé.

« Votre maître s’est marié, Sally ; nous devons lui montrer combien nous en sommes charmés.

— Marié ! cria Sally. Est-ce avec Mrs Trimly ? »

Mrs Trirnly était une corpulente veuve avec une fortune très respectable acquise dans une tannerie. Elle occupait une grande maison en briques rouges, la sienne propre, au haut bout de Combhaven ; elle portait des robes de soie toutes les après-midi, des lunettes d’or et les bonnets les plus élégants de la ville ; c’était une dévote disciple de Joshua, respirant avec bruit pendant le service tous les dimanches matin et quelquefois se rendant coupable d’un bruit nasal au caractère duquel il n’y avait pas à se tromper.

Sally regardait comme la chose la plus naturelle du monde que Joshua épousât la veuve du tanneur, quoiqu’elle fût son aînée de quinze ans et affligée d’un asthme chronique. Depuis longtemps, depuis l’époque d’un certain thé cérémonieux, Sally s’était mis dans la tête que Mrs Trimly avait pour le ministre des attentions particulières, et que la maison de briques, avec tout son mobilier confortable, ses vingt acres de verger et de prairie, aussi bien qu’une fortune dans les fonds publics, pouvaient être à Joshua s’il le voulait.

« Non, dit Judith, ce n’est pas Mrs Trimly ; c’eût été là, si l’on veut, un mariage sensé. Mais quand les hommes de l’âge de mon frère se marient, ils ne pensent pas à plaire aux personnes sensées ; ils se marient pour le plaisir de leurs yeux, Sally. Votre nouvelle maîtresse a des cheveux blonds et des yeux bleus, Sally ! C’est assez pour mon frère. J’espère que vous l’aimerez et que vous prendrez autant de peine à polir les meubles que vous l’avez fait dans mon temps.

— Vous n’allez pas partir, madame ? murmura Sally, qui eut la vision d’une vie de paradis s’ouvrant devant elle, avec un bonheur éblouissant pour les yeux de son esprit.

— Non, Sally, je ne vais point partir ; mais je ne serai plus ici qu’un zéro en chiffres, » répondit Judith rudement.

Sally ne comprit pas ; elle ne connaissait pas la signification de ce substantif, un zéro ! Mais ce qu’elle comprit, c’est que, tant que miss Judith resterait en scène, sa fatigue ne connaîtrait aucun soulagement.

Cependant les deux jeunes femmes, l’épouse et la fille, étaient montées dans la chambre à coucher de Joshua, se jetant l’une à l’autre de timides coups d’œil, à l’obscure lueur d’une chandelle que Noémi tenait, pendant que Cynthia, debout devant la toilette, retirait son chapeau.

Il y avait des larmes dans les yeux de la jeune femme et une expression de tristesse sur sa bouche rose, tandis qu’elle lissait ses cheveux brillants avec la brosse dure de Joshua, regardant dans la glace mal éclairée sa figure, qui exprimait à la fois et le chagrin et la crainte. Sans expérience, comme elle l’était, des différents caractères de l’humanité, son instinct était assez clairvoyant pour lui montrer que le mariage de son mari déplaisait à sa famille et qu’il n’y avait pas d’accueil affectueux pour elle dans cette maison étrangère.

Elle regardait Noémi avec une indicible crainte. Était-ce là vraiment la sœur affectueuse, la tendre compagne, l’amie que Joshua lui avait promise. Cette taille imposante, cette figure aux traits nobles, avec sa couronne de cheveux d’ébène en une torsade épaisse autour d’un grand peigne sur le sommet de la tête, inspiraient l’admiration, mais tenaient l’affection à distance. Cynthia sentait qu’elle ne pourrait jamais être familière avec cette superbe belle-fille ; et pourtant les traits du visage étaient ceux de Joshua, et pour cette raison il lui semblait impossible de ne pas l’aimer.

« Je suis fâchée que votre père ne vous l’ait pas dit plus tôt, commença-t-elle en balbutiant. Je crains que son mariage avec moi ne vous ait fait de la peine…

— Il m’a beaucoup surprise, répondit Noémi gravement. Je n’avais jamais pensé que mon père se remarierait. Si quelqu’un lui en avait suggéré le désir, j’en aurais été très fâchée… Et vous êtes si jeune !… Vous seriez plutôt sa fille que sa femme !

— Aucune femme ne pourrait l’aimer et le respecter plus que je ne le fais, dit Cynthia, dont les joues se couvraient de larmes.

— Personne ne peut le connaître sans le respecter, répondit fièrement la jeune fille. Ne pleurez pas ; je ne vous blâme pas, et je n’ai aucun droit de le blâmer. Je ne voudrais rien vous dire de désobligeant, et encore moins manquer de respect à mon père ; mais ce mariage est une grande surprise. »

Ici, Noémi se mit à pleurer, et les deux jeunes femmes exécutèrent un duo de sanglots. Noémi fut la première à revenir à elle.

« Je suis très méchante, dit-elle avec remords. Comme si mon bon père n’avait pas le droit d’être heureux à sa fantaisie ! Je suis jalouse, déraisonnable, abominable. Pauvre petite ! dit-elle en attirant Cynthia à elle avec une tendresse protectrice ; ne pleurez pas. Je ne suis pas aussi cruelle ni aussi ingrate que j’ai dû vous le paraître ; mais j’aime tant mon père que je pensais l’avoir toujours à moi toute seule, et l’idée qu’il pouvait aimer une autre personne plus que moi m’a été d’abord trop amère. J’ai été égoïste, cruelle, irrespectueuse. Séchez vos larmes, ma chère ; nous nous aimerons toutes deux pour l’amour de mon père. »

Les sanglots de Cynthia cessèrent ; elle s’appuya affectueusement sur la grande jeune fille, s’y attachant comme le lierre au chêne.

« Oh ! si vous voulez m’aimer un peu, je serai si heureuse, dit la jeune épouse. Il a dû vous le dire… Je sens que je dois ressembler à une intruse. Mais si vous pouviez savoir combien je l’aime, depuis le premier instant où il me prit sous sa protection, moi, une pauvre créature errante, sans un ami, habituée aux durs travaux et aux rudes paroles ! Si vous saviez combien je l’adorai dès le premier instant ! Il était si sincère, si fort, un rocher de défense ! Je ne craignis plus rien quand il m’eut prise sous sa sauvegarde.

— Oui, il m’a dit comment il vous avait trouvée, dit Noémi sérieuse. Pauvre enfant ! »

C’était l’enfant abandonnée dont son père avait parlé, la jeune fille pour laquelle elle s’était senti un tendre intérêt mêlé de pitié ; mais elle n’avait jamais pensé que cette vagabonde sans nom lui prendrait le cœur de son père.

« Vous a-t-il dit que j’étais une païenne alors, demanda Cynthia solennellement, une païenne ne sachant rien, ne croyant à rien, sans une espérance au delà de la vie, sans espoir sur la terre ? Je n’ai pas connu de père sur la terre ; je n’en connaissais pas au ciel. Je pensais que la mort était la fin de toute chose, et quelquefois je demandais à mourir.

— Pauvre enfant ! répéta Noémi avec une grave pitié.

— Pauvre alors, la plus pauvre parmi les pauvres ; mais, depuis ce jour béni, riche au delà de toute mesure ; depuis lors, il y a là-haut pour moi une couronne de gloire. »

Il n’y avait ni bigoterie, ni dévotion maniérée dans ses paroles, mais seulement une foi aveugle et enfantine.

« Oui, répondit Noémi avec une profonde gravité, si vous atteignez le but. »

Sa nature plus sérieuse ne croyait pas si facilement ; les triomphantes exclamations et les paroles enthousiastes des prédicateurs évangélistes éveillaient parfois des doutes et des anxiétés dans son esprit réfléchi. Chez saint Paul, de tels élans de triomphe étaient l’expression naturelle d’une âme victorieuse ; mais chez ces imitateurs de saint Paul, qui n’avaient rien enduré, rien fait, qui n’avaient livré aucun combat, remporté aucune victoire, cette hardie assurance du bonheur éternel lui paraissait de l’arrogance, presque du blasphème.

« Et vous essayerez de m’aimer un peu ? dit Cynthia d’un ton suppliant.

— Je vous aimerai beaucoup pour l’amour de mon père, si vous lui rendez la vie heureuse.

— Je le respecterai et je lui obéirai comme sa servante, s’il veut me laisser faire, répondit Cynthia. Puis-je vous appeler Noémi ?

— Oui, Cynthia. »

Et de ce moment elles s’appelèrent Cynthia et Noémi. Il ne fut pas question du mot de mère ; mais, dans les manières de Noémi vis-à-vis de sa belle-mère, il y eut dès le commencement une sorte de bienveillance protectrice et maternelle, qui se manifestait comme si leurs rôles eussent été intervertis.

La nature plus faible de la jeune épouse, affectueuse, timide, sans volonté, enfantine, avec son exquise tendresse de femme, s’appuyait sur le caractère plus ferme et plus mâle de la jeune fille.

« Je croyais que vous ne viendriez jamais, dit Joshua quand elles descendirent au parloir, où la table à thé avait pris une apparence vraiment splendide ; elle était éclairée par des chandelles de cire pareilles à celles vendues trois shillings et six pence la livre aux clients les plus aristocratiques de M. Haggard.

Judith était assise fière et droite, les mains jointes, regardant les bougies brûler, comme une âme plus grande aurait pu regarder la flamme d’un bûcher consumant la fortune d’une maison impériale. Il y avait une profondeur de désolation dans ce sacrifice de bougies, une amère ironie dans ce luxe déployé pour faire honneur à la mendiante des grands chemins que Joshua avait choisie pour femme.

« De quoi avez-vous donc parlé toutes deux ? demanda Joshua avec une tentative de gaieté ; vous êtes amies, j’espère ?

— Oui, mon père, répondit Noémi avec un regard plein d’affection et de soumission ; nous sommes devenues amies, Cynthia et moi ; nous serons comme deux sœurs. Ce serait une folie de l’appeler ma mère ; car elle est plus jeune que moi de deux ans, et elle paraît plus jeune qu’elle ne l’est.

— Très bien, mes chéries ; vous serez sœurs alors. Je ne m’inquiète pas du nom que vous donnerez au lien qui vous unit, pourvu que vous vous aimiez. Maintenant, Judith, le thé ! »

Miss Haggard s’était placée à un coin de la table, éloignée de sa place accoutumée en face de la théière : elle se tenait raide, impénétrable ; elle ne fronçait pas les sourcils ; aucune expression d’aigreur ne paraissait sur son visage et ne trahissait son mécontentement. Elle avait composé ses traits en une sublime abnégation, comme si elle eût renoncé à toute part active dans la vie qui l’entourait ; elle prenait l’attitude qu’elle avait indiquée dans sa conversation avec Sally, celle d’un zéro.

« Oh ! non ! s’écria-t-elle ; je ne pourrais penser à une chose pareille ! J’ai fini maintenant de servir le thé. Mrs Haggard le versera ; c’est sa place !

— Je vous en prie, ne faites point de changement à cause de moi, dit Cynthia avec un regard timide et suppliant vers cette figure rude et glaciale ; je n’ai jamais été habituée à verser le thé ; je serais tout à fait maladroite,… à moins que Joshua ne le désire, reprit-elle avec un regard envoyé à son mari et qui voulait dire : « Son moindre désir est ma loi ! »

— Je ne désire rien qui puisse causer du désagrément ou de l’ennui dans cette maison, répondit Joshua. Tout ce que je désire, c’est que nous puissions vivre heureux tous ensemble, en parfaite union et en bon accord. Versez le thé, Judith, et qu’il n’y ait pas de bruit inutile à propos de bagatelles.

— Je ne suis pas une femme à faire du bruit pour rien ! répliqua Judith avec dignité. Mais il est bon de mettre tout de suite les choses sur un bon pied. Cela évite des malentendus par la suite. »

Après cette protestation, elle prit sa place accoutumée, que dans l’avenir elle n’offrit plus jamais de céder.

James revint bientôt à la maison ; il fut présenté à la femme de son père ; sa surprise fut aussi grande que celle de sa tante et de sa sœur : mais il reçut le coup beaucoup plus froidement. Son esprit, aiguisé par le cours du gros et du détail de l’épicerie, prit ce changement du côté matériel plutôt que du côté du cœur, lequel avait troublé Noémi. Il ne considéra pas le second mariage de son père comme une folie et un acte indigne d’une carrière grave, mais il se demanda quel effet cette union pouvait exercer sur son avenir à lui.

« Que mon père me donne le commerce ; je serai satisfait, se dit-il ; et ma belle-mère a l’air d’une jolie petite folle qui ne voudrait pas voir de gens malheureux autour d’elle. J’espère qu’elle ôtera à tante Judith la direction de l’intérieur et nous servira du pudding tous les jours. »

Ce ne fut qu’après les prières que Noémi cessa d’attendre Oswald, qui rarement laissait passer une soirée sans venir, ne fût-ce qu’une demi-heure. Mais ce soir-là le squire avait mis dans sa tête d’être bavard, et il garda son fils à la maison pour causer politique auprès d’un bon feu de bois dans la salle à manger, pendant que le vent sifflait et mugissait dans la vaste et vieille cheminée.

CHAPITRE XIII

JE M’APPUIE SUR TOI, MA CHÉRIE

Noémi s’éveilla avec un étrange sentiment de trouble, le matin qui suivit le retour de son père et de sa jeune femme. Il lui semblait que, après avoir éprouvé une perte soudaine, elle rentrait dans l’ancien monde de sa famille et le trouvait vide et désolé. « J’ai perdu mon père ! » Ce fut comme un cri de désespoir qui s’échappa de son cœur troublé ; puis la raison, calme et tranquille maîtresse, vint s’asseoir à son chevet et lui démontrer par la logique que son père ne lui avait fait aucun tort. Elle rougit à la pensée de son égoïsme… Reprocher à son père ce nouveau bonheur, elle qui avait donné son cœur à un autre ! elle qui allait bientôt abandonner le foyer paternel !

« Mais mon père a toujours été le premier, mon père sera toujours le premier dans mon cœur ! se dit-elle comme une excuse… Que seulement elle rende mon père heureux, et je serai satisfaite, pensa-t-elle, comme elle se tenait devant sa petite glace et enroulait ses cheveux autour de son peigne d’écaille. J’aurais voulu seulement qu’elle fût un peu plus âgée ; elle a tellement l’air d’une enfant ! Je ne puis me l’imaginer la compagne de mon père. »

Noémi descendit avec la détermination d’être très bonne pour la pauvre petite femme, de la protéger contre l’acrimonie de tante Judith, si besoin était ; mais pour cette première matinée tante Judith fut scrupuleusement polie ; si elle pécha, ce fut plutôt par excès de politesse. Elle était disposée à se conduire de telle sorte qu’elle fût sans reproche dans ses rapports avec ce nouveau membre de la famille.

James salua sa belle-mère avec une franche familiarité et lui offrit de venir faire une promenade à la recherche des noisettes dans le bois après le dîner.

« Certainement vous aimez les noisettes ? dit-il.

— J’aime beaucoup les bois, répondit Cynthia, dont le cœur débordait de sentiments affectueux pour les enfants de son mari et qui était reconnaissante de la moindre démonstration d’amitié de leur part.

— Je voudrais savoir comment marchera le commerce si vous allez chercher des noisettes toutes les après-midi, » dit tante Judith avec aigreur.

Elle ne perdait pas son temps en politesses pour son neveu.

« Allons ! j’ai été assez exact à la boutique depuis six mois ; je n’ai pas souvent fait l’école buissonnière, et il n’y a pas grand ouvrage pour moi entre le dîner et le thé.

— Évidemment, si Mrs Haggard désire que vous l’accompagniez dans une promenade.

— Appelez-moi Cynthia, je vous prie, » interrompit la jeune femme.

Puis elle ajouta timidement :

« À moins que vous ne vouliez m’appeler ma sœur.

— Vous êtes bien bonne ; mais je ne pourrai pas habituer ma langue à cela. Je n’ai jamais eu de sœur, et je ne pourrais jamais me le figurer. Quant à vous appeler par votre nom de baptême, il me semblerait que je manque de respect à la femme de mon frère, et personne n’aura jamais sujet de me jeter cela à la face.

— Je vous appellerai Cynthia, néanmoins, dit James. Il ne conviendrait pas qu’un grand garnement comme moi appelât mère une aussi gentille petite femme que vous ; les gens se retourneraient pour rire. Viendrez-vous cette après-midi chercher des noisettes ? Il y a des noisetiers et des châtaigniers à n’en pas finir dans le bois de Matcherly ; c’est à trois milles d’ici ; mais vous pouvez bien faire ce chemin, n’est-ce pas ?

— Je suis une assez bonne marcheuse, répondit Cynthia, enchantée d’être en si bons termes avec son beau-fils.

— Laverai-je le service à thé ? demanda-t-elle quand le déjeuner fut fini et que Joshua fut sorti.

— Je l’ai toujours lavé depuis vingt-quatre ans, et je ne voudrais pas qu’il lui arrivât aucun accident, répondit Judith poliment. Ne vous tourmentez pas de cela, mistress Haggard. Tout ce que vous avez à faire, c’est de vous amuser. Vous êtes la maîtresse ici, et c’est votre droit d’être servie.

— Mais vraiment, miss Haggard, je n’y ai jamais été accoutumée, protesta Cynthia.

— Ce à quoi vous avez été accoutumée n’a rien à voir ici, répondit Judith. Vous êtes la femme de mon frère, et vous serez traitée comme telle. Il y a le beau parloir, quand vous voudrez aller vous y asseoir. Nous, nous n’y allons pas les jours de semaine ; mais ce n’est certainement pas une raison pour que vous n’y alliez pas.

— Je préfère rester dans la pièce où vous avez l’habitude de rester, répondit Cynthia, gênée par tant de courtoisie. Je serais très fâchée de causer du trouble ou du changement dans votre existence. »

Noémi, un peu inquiète, allait et venait, montait et descendait les escaliers, dans cette matinée, entre le déjeuner et le dîner ; elle pensait qu’Oswald, n’ayant pas fait sa visite accoutumée la veille, viendrait de bonne heure ce matin, et elle était désireuse d’être la première à lui dire le changement inattendu qui était arrivé à la maison, afin d’atténuer la mauvaise impression qu’il pourrait ressentir de cet acte de son père. Elle ne s’était pas encore habituée à la pensée que personne n’avait le droit de discuter la manière dont Joshua entendait disposer de sa propre vie.

Il y avait les occupations ordinaires du matin, un paquet de rideaux empesés à repasser sur la planche devant la fenêtre de la cuisine, le beau parloir à cirer et à épousseter, les fleurs à arranger et à arroser ; mais, pendant tout le temps qu’elle accomplissait ces différents devoirs, Noémi écoutait et attendait Oswald. L’heure du dîner arriva cependant, et Oswald n’était pas venu.

Joshua sortit immédiatement après le dîner, et Judith se retira dans sa forteresse derrière son comptoir. Cynthia et James partirent pour leur promenade au bois de Matcherly, et Noémi, en toilette d’après-midi, resta à la fenêtre du parloir, à cette heure tranquille où le jour décline et où le ciel prend une teinte dorée au-dessus des bois dans le lointain. Elle y était depuis quelque temps quand elle vit son fiancé au tournant du chemin, marchant lentement jusqu’à ce qu’il l’eût aperçue, et alors pressant le pas et approchant d’elle en souriant. Elle alla à la porte du jardin, à sa rencontre, et ils allèrent tous deux dans le jardin au lieu d’entrer dans la triste et vieille maison. Ils se témoignaient la tranquille affection d’amants dont le bonheur futur est assuré et dont le bonheur actuel n’est pas troublé par des influences extérieures ou des doutes intérieurs.

« Pourquoi n’êtes-vous pas venu hier soir, Oswald ?

— Parce que mon père s’est mis en tête d’être causeur, contre son habitude, et je n’aurais pas voulu le laisser sans auditeur. Je pensais me faire pardonner mon absence d’hier en venant vous proposer une excursion matinale dans les bois ; mais ce matin le squire a trouvé qu’il n’était pas assez bien pour aller à un rendez-vous avec son fermier à Chale, et il m’a envoyé pour le représenter. Après une course à cheval, de dix milles, sur Herne, j’ai eu à me promener dans la ferme toute la matinée, entendant des excuses et des plaintes, inspectant des améliorations sur la nature et les avantages desquelles je n’ai eu que de très vagues idées, bien qu’il fallût m’attendre à être questionné en ce qui les concerne de toutes les façons à mon retour.

— Pauvre Oswald !

— Je crains bien de n’être pas fait pour devenir riche par la terre… Vous êtes-vous réellement aperçue de mon absence, ma chérie ? Ce serait un aveu surprenant de votre part ! Vous ne flattez pas souvent mon amour-propre en me faisant penser que je suis nécessaire à votre bonheur.

— Oswald ! dit-elle avec un tendre reproche et une expression sérieuse de ses yeux qui en disait beaucoup plus que des paroles.

— Vous voudriez me faire croire que le meilleur langage de l’amour est le silence, répondit-il en plaisantant ; mais quelquefois j’ai désiré vous voir plus portée aux douces paroles.

— Il y a des sentiments trop sacrés pour qu’on en parle légèrement. S’il plaisait au Ciel de mettre mon affection à l’épreuve, vous ne me trouveriez pas en défaut.

— Je le crois, ma chérie ; j’ai une foi sans borne en votre sincérité et votre constance ; mais je suis assez exigeant pour soupirer après un peu plus d’ardeur. Il y a des moments où je me suis demandé : Est-ce de l’amour ou seulement une sublime amitié ? Nous nous sommes habitués à une si parfaite tranquillité, nous avons si bien éloigné toutes les agitations et les émotions que les poètes dépeignent cependant comme les accessoires nécessaires de l’amour, et même comme l’atmosphère réelle de l’amour, que je me suis demandé : Est-ce bien réellement de l’amour ? Ou bien est-ce quelque chose de plus calme, de plus doux, un sentiment plus saint, tel que les saints d’autrefois en éprouvaient l’un pour l’autre, un sentiment tel qu’il pourrait être murmuré au travers d’une grille de couvent, ou communiqué par un martyr à un martyr en un soupir plaintif sur le chemin du bûcher ?

— Je ne sais pas si mon amour est comme celui dont parlent vos poètes, Oswald, ce poète de cour, par exemple, qui aimait deux femmes à la fois ; mais je sais que, si mon amour était mis en balance avec ma vie, mon amour l’emporterait.

— Ma chérie, s’écria Oswald tendrement en l’attirant vers lui, je ne répéterai plus jamais les sottises que je viens de débiter. Votre amour est le vrai, le seul profond et solide, et je ne suis qu’un malheureux être futile, incapable de comprendre un sentiment qui ne s’échappe pas en un torrent de paroles. Mignonne, j’ai confiance en vous, même avec votre amour silencieux. »

Ils étaient arrivés au bout du jardin, et dans cette oasis de verdure où il y avait un banc et une table, à l’ombre des arbres dont les feuilles tombaient vite en ce moment, ou bien pendaient sèches et jaunies aux branches. C’était une de ces après-midi d’automne pendant lesquelles la terre semble se reposer dans un silence rêveur, comme si elle était fatiguée des longues splendeurs de l’été : le blé est rentré, les fruits sont récoltés ; elle a fait son ouvrage, cette bonne mère Nature ; elle se croise les mains sous l’influence de cette douce atmosphère de septembre et se prépare pour le long sommeil de l’hiver.

« Ma Noémi, comme vous paraissez grave ! dit Oswald, quand ils eurent parcouru la solitude sans parler l’un ni l’autre.

— J’ai quelque chose à vous dire, Oswald, répondit-elle en le regardant avec anxiété.

— Rien de mauvais, j’espère ? Il ne s’agit pas d’un ajournement à notre mariage ?

— Non ; c’est quelque chose sur mon père, quelque chose qui vous surprendra beaucoup et peut-être vous choquera. »

Oswald fut intrigué. Il s’était habitué à considérer Joshua comme un homme riche, un homme qui gagnait vite l’argent et le dépensait lentement ; mais les manières et les paroles de Noémi le troublèrent, et il ne put imaginer autre chose qu’une difficulté financière.

« Vous voulez dire que le commerce de votre père ne rapporte pas autant que nous l’avions cru, dit-il ; aurait-il quelque crainte de faillite ?

— Ce n’est pas au sujet du commerce. Mon père s’est remarié, Oswald ; il nous a amené sa femme ici hier soir. »

Oswald poussa un long soupir d’étonnement.

« C’est une surprise ! Mais, dès lors que cela ne peut vous rendre malheureuse, mignonne, – et je n’en vois point de raison, puisque vous serez bientôt hors du pouvoir d’une belle-mère, – il n’y a pour moi rien de changé. Quelle est la dame ? est-elle très revêche et terrible ?

— Elle est très jolie et plus jeune que moi.

— Vous n’y songez pas !

— J’espère que vous ne mépriserez pas mon père, Oswald ? dit Noémi.

— Le mépriser pour avoir épousé une jeune et jolie femme au lieu de quelque vilaine vieille ! Non, ma chérie, je ne suis pas aussi inhumain. Le fait est assez subit pour être surprenant, mais il n’est pas contre nature. Et une jolie fille sera difficilement une furie comme belle-mère. Vous n’êtes pas bien effrayée d’elle, n’est-ce pas, Noémi ?

— La pauvre enfant ! Je pense qu’elle est plutôt disposée à avoir peur de moi ! Ce m’est un grand soulagement de vous l’avoir dit, Oswald. Vous ne penserez pas moins bien de mon père, n’est-ce pas, mon ami ?

— Penser mal de lui parce qu’il est assez homme pour devenir amoureux ? Non, Noémi ; je suis trop pris moi-même dans le filet pour ne pas avoir un sentiment de sympathie envers un prisonnier du même genre. Et, pour un homme de l’âge de votre père, l’amour est une affaire très sérieuse. Cupidon fait sentir plus fortement son étreinte à l’âge mûr qu’à la jeunesse frivole et superficielle. Racontez-moi tout, ma chérie. Quelle est cette dame ? Vous dites qu’elle est jeune et jolie. Est-ce que je la connais ? L’ai-je déjà vue ? est-ce une de vos Béthélites ?

— Non, Oswald ; elle est tout à fait étrangère, elle n’était jamais venue à Combhaven avant hier soir.

— Ne savez-vous rien sur elle ? »

Noémi resta silencieuse. Il y avait là un double devoir : Oswald, comme son futur mari, avait droit à posséder sa confiance ; et cependant la loyauté envers son père exigeait qu’elle gardât le secret sur la basse origine de sa femme ; et puis elle avait une sensation de honte personnelle à l’idée que la femme de son père était, il y a un an seulement, une pauvre vagabonde sans asile, courant les grands chemins, sans nom ni amis, une épave dont l’histoire se réduisait à deux mots : dénuement et manque d’usage.

« Est-elle vulgaire ou désagréable ? demanda Oswald, prenant le silence de Noémi comme une preuve d’embarras, et se représentant quelque fille de meunier aux yeux rouges, ou peut-être pis, la servante de quelque, auberge sur la route.

— Non ! elle est douce et tranquille : je ne crois pas qu’elle vous déplaise. Je craignais seulement que mon père ne vous parût avoir fait une folie en choisissant une femme aussi jeune. »

L’horloge de l’église sonna cinq heures, l’heure inévitable du thé ; et Noémi se retourna pour quitter la solitude, où les vieilles fougères étaient déjà brunies et jaunies, pendant que les variétés plus jeunes gardaient encore leur teinte vert pâle.

Ils revinrent à la maison par la longue et droite allée, entre les églantiers et les fleurs d’automne qui bordaient les rangées de légumes soigneusement alignées : les céleris exhalant déjà leur odeur aromatique, les betteraves aux feuilles brunes et les larges choux d’hiver. Oswald éprouvait une douce curiosité à l’adresse de la nouvelle femme du prédicateur ; il n’avait pas entendu sans quelque malin plaisir cette révélation de la faiblesse humaine chez le digne et réservé Joshua, chez un homme qui avait paru occuper dans la vie une place élevée où ne pouvaient atteindre les faiblesses humaines. Il suivit Noémi dans la maison et se tint tout près derrière elle quand elle ouvrit la porte du parloir ; regardant par-dessus son épaule, il vit la femme de Joshua.

Cynthia était à genoux devant le feu que l’on venait d’allumer, son chapeau de paille pendu à son bras ; elle revenait de son expédition à la recherche des noisettes. Ses cheveux défaits tombaient un peu sur sa figure ; ses joues étaient colorées d’une fraîche rougeur par l’air et l’exercice ; ses yeux regardaient rêveusement les flammes claires s’élançant du bois récemment enflammé : joli tableau assurément, où se concentrait toute la lumière de cette pièce obscure. La table était préparée ; mais la famille ne s’était pas encore réunie. Cynthia était seule.

Elle se releva vivement, comme Noémi entrait avec son fiancé, et se tint timidement devant eux, beaucoup trop interdite par la présence d’un étranger pour parler.

« J’espère que votre promenade a été agréable, lui dit avec gentillesse Noémi.

— Le bois est magnifique ; votre frère a été très aimable de m’y conduire.

— Je crois que c’était bien aimable de votre part d’aller avec lui. Je vous présente M. Pentreath ! Je… je lui ai dit le mariage de mon père. »

Cynthia salua, et Oswald lui tendit la main ; elle lui donna timidement la sienne, n’ayant jamais donné la main à quelqu’un de si différent des jeunes gens de Penmoyle, dont les mains étaient toujours rouges avec une tendance à la rudesse, et qui respiraient fortement en société. Elle n’était pas impressionnée ni effrayée par l’apparition d’Oswald, comme elle l’avait été par celle du visage brun et sérieux de Joshua Haggard ; mais elle le trouvait extrêmement élégant. Oswald fut surpris par cette beauté délicate et semblable à celle d’une fleur ; il s’était attendu à voir une jolie jeune femme, fraîche et bien portante, ayant des joues rosées, ornées de boucles de cheveux en touffes épaisses, bien lisses et parfumées de pommade à la bergamote, avec des boucles d’oreilles de corail peut-être et un de ces velours de tête qu’il détestait si cordialement, ce genre de jeune femme qu’il avait vu dans un bureau de tabac à Exeter.

Il regardait Cynthia en silence, perdu dans l’étonnement. Où Joshua Haggard avait-il pu découvrir cette gracieuse créature ? C’était comme s’il fût entré dans ce simple parloir, sans y penser, et qu’il y eût trouvé la Sabrina de Milton ou la Daphné d’Ovide près du foyer.

M. Haggard entra en ce moment, suivi de sa sœur ; il jeta à sa femme un petit regard de bon accueil plein d’une douce tendresse, puis souhaita la bienvenue à son futur gendre par une cordiale poignée de main.

« Vous voyez que je vous ai fait une surprise à tous, Oswald, dit-il. À mon âge, un homme ne se soucie pas de faire du bruit sur son mariage, et je savais que Noémi et vous feriez à ma femme un accueil affectueux ; je n’avais pas de motif pour vous le demander d’avance. »

Cynthia s’était éclipsée pour porter son chapeau en haut. Elle avait été trop bien dressée par les demoiselles Webling pour ne pas savoir qu’un chapeau déposé avec insouciance sur une chaise dans le parloir de la famille serait une offense à tante Judith. Elle revint tout essoufflée, ses cheveux bien arrangés, et alla s’asseoir à côté de son mari, mais pas avant que miss Haggard se fût écriée :

« Est-ce que nous ne nous mettrons jamais à table, je me le demande ? Voilà déjà un quart d’heure de passé ; je ne sais pas ce que devient la maison. »

CHAPITRE XIV

TROP BELLE POUR MOI ! VOILÀ MON TRÉPAS[7] !

L’existence ordinaire, les détails de la vie domestique n’éprouvèrent que peu de changement après le second mariage de Joshua Haggard et l’introduction d’une belle jeune femme dans la calme maison. Le changement existait dans les esprits et nullement dans les choses extérieures. Tante Judith ne céda pas un pouce de son autorité. La prise de possession de sa place accoutumée à la table de thé le soir de l’arrivée de Cynthia, était le symbole du maintien de son autorité suprême dans toutes les questions domestiques. Elle n’offrit même pas de rendre les clefs de ces terribles et impénétrables réceptacles dans lesquels elle gardait le jambon, les gelées, les cornichons et la liqueur de ménage, et toutes ces différentes choses qui, selon l’opinion de James, donnaient de la saveur et du charme à la vie, qui étaient des ornements sur la marge des besoins journaliers, comme les entrelacements de dessins et les enluminures qui ornent le texte d’une Bible du moyen âge. Elle garda l’autorité suprême à la cuisine ; et la venue de cette jeune femme ne fit pas profiter son beau-fils d’un pudding d’extra de plus ou même d’un gâteau au raisin de Corinthe parfumé au safran et ayant cette teinte dorée qu’il aimait à voir le dimanche.

À peine une semaine après que Cynthia eut été installée dans la nouvelle demeure, elle s’aperçut que ses droits et ses devoirs de maîtresse de maison étaient usurpés par une autre ; qu’en cédant la théière, elle avait laissé prendre sa place dans la maison de son mari. Ce fut un désappointement ; car, dans ses rêves de bonheur avec Joshua, elle s’était vue le servant, s’occupant de son confortable, travaillant de ses mains adroites et vives à ce qui lui était nécessaire et à son simple luxe, ajoutant de nouveaux agréments et de nouveaux plaisirs à sa vie de chaque jour, ne fût-ce que par les plus petites choses, telles qu’un bouquet de fleurs fraîches sur sa table à déjeuner ou une assiette de gâteaux légers pour le thé. Elle avait le goût naturel et l’amour du travail d’intérieur, une adresse dans toutes les occupations féminines qui lui avait valu l’approbation de ses maîtresses à Penmoyle, et elle se sentait bien chagrine d’être tenue éloignée de ces occupations.

Pas un mot de plainte ne fut jamais prononcé par elle ; car, si elle l’eut fait, Joshua lui aurait aussitôt remis le sceptre domestique. Elle était d’un naturel soumis, et l’expérience de sa courte vie lui avait fait de l’obéissance une habitude ; elle courbait la tête sous le joug de tante Judith et abandonnait ses privilèges de ménagère sans un murmure, pensant que Joshua trouvait les choses bien ainsi, puisqu’il avait l’air d’approuver. Elle ne savait pas que Joshua, dont les devoirs temporels et spirituels absorbaient le temps et les pensées à l’excès, n’avait jamais réfléchi à cette question. Elle se rappelait ce qu’il avait dit dans cette première soirée ; « Que la paix règne dans la maison et qu’il n’y ait pas de bruit pour des bagatelles ! » Et elle avait accepté ces paroles comme un ordre. Toute opposition à tante Judith serait une rébellion contre son mari.

La position de Cynthia dans la famille semblait être plutôt celle d’une fille que celle d’une épouse. Elle s’asseyait à côté de son mari pendant les repas ; elle employait ses matinées à des travaux de couture, ses après-midi à des lectures sérieuses, quelquefois à une promenade sur la plage ou dans les bois avec James. Elle aurait été plus heureuse d’accompagner son mari dans ses visites pastorales aux habitations éloignées, mais Joshua lui avait dit doucement que sa présence serait déplacée dans de telles occasions. Elle donnait des leçons à l’école du dimanche de M. Haggard, tenue dans un vaste grenier au-dessus de la chapelle. Elle allait souvent faire la lecture à ceux du troupeau de son mari qui étaient malades ou âgés, heureuse d’être ainsi utile à quelque chose ; mais ces occupations lui laissaient beaucoup de temps, et il y avait des après-midi où elle s’asseyait avec la Bible ouverte sur ses genoux, tandis que ses pensées erraient loin du texte.

Quelques tristes pensées se mêlaient à son grand bonheur dans une union qui lui avait semblé royalement triomphante, comme le mariage d’Esther avec Assuérus. Elle s’était bien vite aperçue de la consternation que son arrivée avait occasionnée dans cette première soirée, et elle comprenait que, sous cette froide civilité et cette politesse exagérée de Judith, il se cachait un esprit désapprobateur que l’on ne pouvait se concilier. Quels que fussent ses efforts pour plaire à la sœur de son mari, Judith ne l’en aimerait pas davantage ; bien plus, Judith était arrivée à lui faire savoir, sans paraître y mettre aucune intention malveillante, que le mariage de Joshua l’avait diminué dans l’estime de son troupeau.

« Nous ne pouvons tous être des apôtres et des martyrs, disait Judith ; mais le monde attendait beaucoup de mon frère. « Celui qui n’est pas marié se préoccupe des choses qui appartiennent au Seigneur, de manière à plaire au Seigneur ; » celui qui est marié ne le fait pas ! Saint Paul l’a dit bien clairement, vous voyez ; il n’y a aucune ambiguïté dans la signification de ses paroles. On jettera naturellement ceci à la tête de mon frère. Marié une seconde fois, et avec une femme plus jeune que sa fille ! Je ne vous blâme pas, ma chère. Je crois que, si vous aviez pensé à toutes ces choses, vous eussiez dit non, d’autant plus que votre inclination devait vous conduire à préférer un homme plus jeune.

— Je n’aurais jamais pu aimer et honorer personne comme j’aime et honore mon mari, protesta Cynthia, transportée de colère à cette insinuation.

— Ah ! fit Judith avec un soupir qui contenait tout un monde de pensées ; évidemment c’était une grande chose pour vous de venir dans une maison comme celle-ci et d’avoir un mari dans une aussi bonne situation que celle de mon frère ! Il n’y a pas beaucoup de jeunes femmes en service qui fassent un aussi bon mariage.

— J’espère que vous ne pensez pas… s’écria vivement Cynthia.

— Je crois que je suis trop chrétienne pour penser mal de quelqu’un, répondit tante Judith avec dignité. Je parle de ce que les autres pourront dire. Vous n’arrêterez pas leurs langues. S’il leur plaît de voir que mon frère s’est écarté de ses propres principes et de ceux du premier des Corinthiens pour une jolie figure, et que vous l’avez épousé pour avoir un intérieur, il n’y a pas de loi dans le pays qui les empêche de parler. »

C’est ainsi que, pour la première fois de sa vie, Cynthia entendit parler de ce tribunal invisible et irresponsable qui se tient toujours à notre porte ; elle apprit qu’elle n’avait pas à répondre seulement à son Créateur et à sa propre conscience, mais qu’elle devait aussi conformer ses actions aux vues des autres. Les autres pèseraient sa conduite avec leurs propres poids, sonderaient les profondeurs de son cœur avec leurs propres idées, et sans être entendue ni défendue, ignorant même l’accusation et la sentence, elle serait jugée et condamnée.

Ce fut une glaciale révélation pour cet être, qui savait aussi peu les complications de l’existence que Miranda ou Perdita. Une des rares leçons que Cynthia eût bien apprises à l’école amère du monde, c’était d’endurer avec patience les peines imméritées ; elle supporta les attaques doucereuses de tante Judith et ses coups de poignard acérés aussi patiemment qu’elle avait supporté les mauvais traitements des tyrans de son enfance. Néanmoins elle ressentait vivement sa peine, et déjà, après un mois de mariage, elle se demandait si Joshua avait véritablement agi avec sagesse en l’épousant, et s’il n’aurait pas été meilleur pour elle de l’adorer à distance toute sa vie, de rester tranquille et laborieuse dans la petite cuisine à Penmoyle, faisant son devoir et louée pour son fidèle service, parmi des gens que ne scandalisait nullement sa présence. Ç’avait été une existence bien monotone, contenant peu de chose où le souvenir pût s’arrêter et offrant encore moins d’espérances sur quoi édifier l’avenir. Or le fleuve de la vie, tel que la jeunesse aime à y déployer ses voiles, n’a pas le calme d’un canal immobile, mais le mouvement animé d’un courant rapide. Mais ç’avait été une existence pleine de paix, et déjà elle pouvait sentir que dans sa nouvelle vie il n’y aurait pas de paix.

Malheureusement, les chrétiennes et candides remarques de Judith relatives aux sentiments populaires à Combhaven étaient appuyées sur un fond de vérité. La congrégation du ministre ne regardait pas son second mariage avec une entière approbation ; elle n’était pas disposée à accueillir cette jeune et jolie femme aux cheveux blonds avec un chaleureux et affectueux empressement. On l’inviterait sans doute à venir prendre le thé, et les plus beaux services seraient sortis de leur écrin en peau de chamois, et des gâteaux dorés seraient tirés du four pour la régaler ; mais il y aurait peu de cordialité dans la réception, qui serait cérémonieuse et polie, comme l’accueil fait à une princesse étrangère quand la nation pense que le choix du prince a été insignifiant ou ridicule.

Il y avait tant de choses à dire contre ce mariage de Joshua Haggard. En premier lieu, pourquoi s’était-il marié ? en second lieu, s’il voulait se marier, pourquoi n’avait-il pas choisi une femme dans son propre troupeau, une veuve dans une position confortable, par exemple, – et il y en avait plusieurs parmi les Béthélites, – dont les antécédents auraient été connus de tout le monde à Combhaven, dont la vie depuis le berceau aurait été aussi bien connue de la congrégation que le dessin du tapis de son parloir ou l’ameublement de sa plus belle chambre à coucher ? Un tel mariage, quoique dépoétisant en quelque sorte le pasteur idéal, se serait au moins recommandé aux membres les plus pratiques de la congrégation au point de vue de la prudence et des convenances.

Quelque désappointement qu’un tel mariage eût pu causer à ces grands esprits qui avaient élevé leur prédicateur et directeur spirituel au niveau d’un saint et d’un apôtre, esprits qui se trouvaient principalement parmi les vieilles filles du troupeau de Joshua, il n’aurait guère occasionné de scandale ; mais cette union non annoncée, non expliquée, avec une jeune femme de l’extrême ouest de la Cornouailles, – une fille qui peut-être avait travaillé dans les mines en contact avec des êtres grossiers, à moitié barbares, parlant un langage étrange, – c’était assez pour faire naître des doutes défavorables dans l’esprit de la congrégation de Joshua, pour appeler aux armes toutes leurs préventions contre la belle étrangère.

Qui était-elle, en supposant qu’elle n’eût pas travaillé dans les mines ? Qui était-elle ? d’où venait-elle ? à qui appartenait-elle ? Questions auxquelles personne ne pouvait faire une réponse catégorique ou satisfaisante, quoiqu’il y eût une foule de suppositions. D’où venait cette rumeur fugitive, dont on ne pouvait indiquer la source et qui cependant se trouvait dans toutes les bouches, que Joshua avait trouvé sa jeune femme sur la grande route, une mendiante, les pieds nus, sans asile, sans amis, ne sachant pas même le nom de ses parents, ni le lieu de sa naissance, ni dans quelle paroisse avait eu lieu son abandon, une véritable épave du fleuve de la vie ? Cette rumeur ne pouvait guère provenir de quelque imprudente communication de tante Judith ; car, lorsqu’elle avait été sondée par des amis curieux au sujet du mariage de son frère, elle n’avait jamais exprimé son opinion que par des mouvements impénétrables, tels que hausser les épaules, relever les sourcils, pincer les lèvres, hocher la tête avec une solennelle gravité. Quelle que fût la signification de cette pantomime, tout Combhaven se tint pour assuré qu’elle voulait dire beaucoup et rien de bon.

C’était une conviction générale, toujours croissante, que Joshua avait fait une folie, sinon une mauvaise action, en épousant une jeune étrangère. « Comment ce saint est-il tombé ? » criaient les Béthélites, et, dans leurs lamentations sur la dégradation de leur pasteur, ils se livraient à la déclamation de nombreux passages des Écritures, le tout à son désavantage. Peut-être la valeur de notre Bible ne nous est-elle jamais plus utile que lorsque nous la citons contre les erreurs de notre voisin. Ou sentait que Joshua se trouvait à Combhaven dans la même situation que David à Jérusalem après le lamentable épisode qui abaissa ce grand roi au niveau des vulgaires pécheurs. Le prédicateur lut le blâme sur la figure de ses fidèles, le premier dimanche après son mariage ; il découvrit une froideur, un changement dans les manières de ceux de sa congrégation qui vinrent comme clients à sa boutique. Ceux au contraire qui appartenaient à l’Église d’Angleterre le félicitèrent cordialement de son mariage et firent l’éloge de la jolie figure de sa femme de la façon la plus amicale. Mais ils n’avaient jamais canonisé le pasteur ; ils l’avaient toujours considéré comme un simple marchand ; et quoi de plus naturel, de plus clairement humain, que de voir un épicier dont les affaires marchaient bien embellir l’automne de sa vie par les grâces et les charmes d’une jeune épouse ?

Joshua vit le changement survenu dans son troupeau, et son cœur se révolta contre cette sévérité. La fierté le soutenait, – une fierté à la fois humaine et spirituelle, – lui disant qu’il était meilleur que le meilleur de ceux qui se permettaient de le juger. Lequel d’entre eux avait lutté pour la bonne cause comme il l’avait fait ? Lequel, parmi ces méthodistes, avait marché sur les pas de ce grand fondateur du méthodisme, comme il l’avait fait, imitant fidèlement l’ascétisme de cet homme pieux et son renoncement à soi-même ? Et ces gens pour qui il avait déployé tant de zèle, pour le bien spirituel desquels il avait si laborieusement travaillé, allaient tourner contre lui la lumière qu’il leur avait fait connaître, et, faussant la loi qu’il leur avait enseignée, allaient prononcer une sentence inique contre leur maître ! Il sentit vivement la froideur de leurs regards et le changement de leurs manières envers lui, comme une profonde injustice, et il se retira derrière l’armure de sa fierté offensée. Dieu lui avait donné ce bonheur infini, l’amour d’une pure et aimable femme ; la malice des hommes viendrait-elle empoisonner sa coupe de félicité ?… Non ! se dit-il… il pouvait vivre sans l’estime du monde ; il n’avait jamais servi les hommes pour eux-mêmes, et il pouvait se passer de leur affection. Dans ses prières et ses sermons, à cette époque où le monde s’éloignait de lui, il s’éleva si fort au-dessus du niveau de la vie journalière et des maux de la terre, qu’on ne put découvrir dans aucune de ses paroles aucune teinte de sentiment personnel, aucun murmure contre l’injustice de l’homme, se glissant dans sa communion avec Dieu. Jamais ses enseignements n’avaient été plus clairs, plus élevés ; jamais ses prières ne furent plus ferventes. Dans ce monde spirituel dont il possédait la clef, ni la malice humaine, ni la calomnie ne pouvait le suivre.

D’ailleurs, quelle que fût l’ingratitude de son troupeau, il connaissait dans son auditoire une personne dont le muet enthousiasme était en lui-même suffisant pour l’inspirer. Si, par ses propres forces, il n’avait pas été capable d’élever son âme jusqu’aux portes du ciel, le seul regard de Cynthia, quand elle prenait place dans le banc étroit juste au-dessous de la chaire carrée, aurait été la source de pures inspirations et de saintes pensées. Ses dimanches étaient maintenant des jours véritablement bénis ; car il pouvait consacrer à sa jeune femme tout le temps qu’il ne donnait pas au devoir. Ils se promenaient ensemble au bord de cette mer magnifique, qui, avec ses belles couleurs de joyau, rappelait souvent l’orientale description des livres saints. Ils parlaient de sujets religieux avec un plaisir familier, naturel à ceux dont la seule poésie, dont la seule connaissance du beau a été tirée des Écritures. Le plus grand bonheur de Cynthia en ces moments était d’entendre son mari causer de l’époque de sa jeunesse, de l’entendre rappeler ses découragements, ses succès, ses désespoirs et ses triomphes alternatifs, les élans enthousiastes des nouveaux convertis dont on concevait de si grandes espérances, les tristes désappointements causés par l’infidélité de ses plus brillants disciples chez qui le feu sacré s’était subitement éteint.

Parfaitement heureux dans un amour aussi parfait, Joshua pouvait vivre tranquillement avec une suprême indifférence de l’opinion du monde extérieur ; et cette indépendance de sentiments se révélant promptement aux membres de sa congrégation, il y eut un désappointement général à cette découverte que Haggard n’avait pas été écrasé par leur désapprobation ; alors leurs froids regards cédèrent la place aux sourires d’amitié et aux salutations d’autrefois. Le pasteur fut complimenté de son dernier sermon ; les gens les plus distingués de la communauté furent pressants dans leurs invitations pour des thés d’un genre cérémonieux.

Joshua, qui avait senti ses affections outragées, ne fut pas si facilement ramené dans l’agréable chemin de l’affection fraternelle ; il refusa toute invitation aux thés, répondit froidement aux plus chaleureuses invitations et entendit faire l’éloge de son éloquence sans émotion ; mais, comme autrefois, il était fidèle à tous ses devoirs pastoraux, visitant les malades, enseignant dans son école, faisant une classe du soir trois fois par semaine aux jeunes gens qui, après avoir travaillé aux champs dans la journée, se rendaient dans le grenier au-dessus de la chapelle pour faire des lectures sérieuses et des causeries à la lumière de deux chandelles communes, et chantaient en chœur une hymne avant de se séparer. On peut cependant supposer que, à part les heures tranquilles du dimanche entre les services, il n’avait pas beaucoup de temps à consacrer à sa jeune femme, et que Cynthia avait d’amples loisirs pour méditer sur les choses temporelles et spirituelles.

CHAPITRE XV

UN TABLEAU DE FAMILLE

L’année tirait à sa fin, et la société de Combhaven, qui possédait à un certain point cette faculté de s’adapter aux circonstances, laquelle est caractéristique de la société dans des cercles plus vastes, s’était accoutumée à l’idée du mariage de Joshua Haggard, et, si elle n’était pas tout à fait réconciliée avec cette union, elle s’était en quelque sorte résignée à l’inévitable.

« C’est un grand bien pour M. Haggard qu’il ait une sœur pour s’occuper de sa maison, la tenir en ordre, et voir que les croûtes de pain et les restes ne soient pas jetés à la volaille, remarquaient les soigneuses ménagères entre elles dans l’amicale loquacité de la table à thé ; les choses iraient à la débandade et à la ruine avec une aussi jeune femme !

— Et si jolie aussi ! soupira une matrone en branlant doucement le plus raide des bonnets, comme si la beauté était un crime.

— Jolie et inutile sans doute, la pauvre créature ! Et il paraît si follement épris d’elle ! Je suis sûre qu’en les voyant se promener ensemble tous les deux vous penseriez que ce sont des amoureux dont l’amour est tout nouveau, » remarquait Mrs Pycroft, de la Première et Dernière, dont les conversations avec son mari, après son mariage, avaient eu surtout un caractère de controverse et de dispute.

Une fois, une seule fois, Joshua, dont le genre de prédication était plus personnel et plus familier que celui employé à cette époque dans l’Église Établie, où l’on mêlait rarement aux abstractions de la doctrine les enseignements de la morale et la vérité de l’Évangile, Joshua aborda indirectement le sujet de son mariage. Il avait cité l’Appel aux non convertis, de Richard Baxter, et soudain, s’écartant de la théologie du prédicateur, il s’étendit sur l’auteur et sur sa vie.

« Ce fut de bien des manières une vie d’épreuves, et pourtant ce fut en toutes manières une vie de bénédictions, dit-il. Je ne compte pas comme la plus petite des grâces que Dieu accorda à ce grand homme de bien la faveur qu’il lui fit d’avoir à quarante-sept ans l’affection d’une épouse de vingt-trois ans. Il était arrivé à cette époque de la vie sans avoir jamais connu les douceurs du bonheur domestique ; mais Dieu voulut qu’il fût l’instrument de la conversion de cette jeune fille, et que le cœur de celle-ci se donnât à l’homme qui lui avait apporté le message du salut. Il s’en trouva peut-être quelques-uns qui dans ces mauvais jours furent scandalisés par ce mariage ; car ç’avait été une partie de la croyance de Baxter qu’il était à peine permis aux ministres de se marier. Mais le Ciel sourit à ce couple, qui était vraiment marié dans le Seigneur, et Baxter nous a dit qu’il avait trouvé chez sa femme un soutien, une consolation dans tous ses chagrins, une compagne dans sa prison, et que toujours elle avait fait sa joie. »

Avant que l’année fût écoulée, Noémi s’était complètement réconciliée avec le mariage de son père. Elle avait tout d’abord éprouvé de petits tressaillements de peine, quand elle voyait Cynthia approcher sa chaise de celle de Joshua et mettre sa main dans les siennes, tandis qu’il lisait la Bible le soir. Il lui avait semblé un peu dur de voir les yeux de son père se reposer avec un si ineffable amour sur la figure de l’étrangère ; mais elle avait instruit son cœur à se résigner à cette perte, si l’on pouvait appeler cela une perte, puisque depuis son mariage Joshua était plus affectueux avec ses enfants ; elle avait maîtrisé tout sentiment de jalousie et s’était habituée à être contente que son père eût trouvé une belle et fidèle compagne. Il y avait quelque chose d’extrêmement touchant dans l’affection enfantine de cette jeune femme pour son mari, dans la croyance extrême qu’elle avait en lui, dans son admiration sans bornes pour son talent et sa puissance comme prédicateur et professeur spirituel, dans sa foi aveugle en son jugement. Si la flatterie est un agréable poison, Joshua était en beau chemin d’être empoisonné par la plus douce de toutes les flatteries, l’estime exagérée qui jaillit d’un cœur aimant. L’amour chez une femme de ce caractère n’est qu’un autre nom de l’adoration, et l’amour de Cynthia avait commencé par une idolâtrie spirituelle qui avait placé Joshua presque au niveau des saints et des apôtres qu’il lui avait appris à révérer. Avec un homme aussi sincère que Joshua, l’union devenue plus intime ne révéla pas de faux, la familiarité ne fut pas suivie de la désillusion. Après deux mois de mariage, le mari occupait encore le piédestal sur lequel Cynthia l’avait placé ; mais l’esprit vif et romanesque de la jeune femme commençait à trouver qu’il manquait quelque chose dans son entourage. L’atmosphère de sa vie de chaque jour était accablante ; son esprit jeune et ardent, qui soupirait après quelque travail, était obligé de rester dans une morne oisiveté. Elle aspirait à un air plus vif, à un horizon plus vaste, tout en ne sachant qu’à peine ce qu’elle désirait. Elle avait de secrets élans vers son mari et se révoltait contre ce vulgaire commerce auquel il donnait la moitié de son temps, contre ces achats, ces ventes et ces soucis du gain qui paraissaient à son esprit enthousiaste un démenti à l’Évangile que le marchand prêchait le dimanche et qu’il enseignait dans ses leçons de la semaine. Ces devoirs divisés, ce zèle mis au service des intérêts mondains, la frappaient comme étant en désaccord avec le caractère sacré de son mari. Pour elle, qui n’avait pas connu d’autre Église que cette congrégation dissidente, et qui savait à peine qu’ils étaient des dissidents, Joshua était aussi saint que si les mains épiscopales s’étaient posées sur sa tête, et elle était troublée par ce qu’elle trouvait d’inconvenance entre l’état de marchand et le caractère de prêtre. Cependant, comme Joshua ne voyait rien de choquant dans sa position, qu’il faisait un commerce honnête de même qu’il tenait honnêtement sa place en qualité de ministre, elle n’osa pas élever d’observations, et elle accepta la boutique comme une de ces choses qui étaient, ainsi que tante Judith, un élément inévitable de son existence.

Noël amena de joyeuses pensées et d’amicales relations entre le ministre et son troupeau ; à cette époque, les cadeaux pleuvaient sur Joshua ; et ces membres inflexibles de sa congrégation qui avaient tordu le nez au sujet de son mariage expièrent la malveillance de leurs sentiments par les dindes les plus grasses et les oies les plus jeunes. Christmas était une époque où Combhaven mangeait et buvait beaucoup ; les méthodistes eux-mêmes, oubliant leur rigorisme, se gorgeaient de bœuf et de pudding, et prenaient aux bonnes choses de cette vie mortelle un plaisir si excessif, qu’il aurait fait dresser les cheveux sur la tête de William Law.

L’Église Établie s’éveillait de son doux assoupissement et chantait les chants de gloire de Noël ; le goût ecclésiastique pour la couleur se déployait en branches de houx, attachées çà et là, dans les endroits convenables, par le bedeau et l’ouvreur de bancs ; et une distribution de pain, fournie par un legs de la vertueuse dame Margery Hawker, de cette paroisse, était faite entre vingt-cinq pauvres femmes le matin de Noël. Les chapeaux neufs, modelés sur la forme des seaux à charbon, se voyaient au-dessus des hauts bancs de chêne de Sainte-Marie-Madeleine et embellissaient aussi la congrégation réunie en foule au Petit-Béthel. C’était une époque d’agréables pensées et de contentement général, une époque qui semblait charmante à Noémi lorsqu’elle se promenait dans les bois sans feuillage avec le fiancé qui devait être bientôt son mari. Bientôt, en mars, avant que les oiseaux eussent becqueté les safrans, avant que les asphodèles eussent commencé leurs danses féeriques sous la brise, Noémi et Oswald devaient être mariés à la vieille église de la paroisse. C’était une chose merveilleuse que d’y penser. Noémi serait une grande dame et vivrait à la métairie ; elle aurait pour elle ce joli boudoir avec ces gentilles bibliothèques et ces gentilles éditions in-12 des anciens poètes reliées en vélin blanc. Elle serait au vieux squire et à son fils. Les jardins et le parc où paissaient les bestiaux, et le beau bois mystérieux avec ses clairières et ses vallons, ses vieux arbres aux branches tordues, ses monticules et ses fourrés, que l’on ne pourrait jamais arriver à connaître à fond, seraient à elle, une partie de sa vie, inséparables de toute sa future existence.

« Vous me laisserez aller à la chapelle, Oswald ? de-manda-t-elle sérieusement. Vous n’essayerez jamais de m’éloigner du Petit-Béthel ?

— Ma chérie, j’irais avec vous plutôt que de vous empêcher d’y aller. Vous serez libre, ma chérie. Ces choses vous regardent plus que moi. Ce serait mal si j’opposais une prévention à votre foi profondément enracinée. Et qui peut dire si la croyance de John Wesley est vraie ou fausse ? C’est une doctrine des plus consolantes, assurément, puisqu’elle nous enseigne que le péché nous rapproche du Christ et que, plus nous nous enfonçons dans le bourbier, plus nous nous rapprochons des étoiles.

— Oh ! Oswald, vous ne comprenez pas. C’est notre conscience du péché qui nous rapproche de la source de grâce, et non pas le péché. »

Ils étaient bien heureux. C’était un de ces doux et tièdes Noëls que le préjugé populaire accuse de remplir les cimetières, quoique la nécrologie du Times soit loin de prouver que le vieux bonhomme Noël, avec son diadème de glace et son manteau de neige, est le plus terrible coadjuteur de la mort. Les merles étaient joyeux jusqu’à chanter dans les bois, et les violettes fleurissaient prématurément à l’abri des grandes haies. Oswald dîna avec son père pour cette grande fête ; et, aussitôt qu’il put décemment le faire, il quitta furtivement le coin du feu de la salle à manger, laissant le vieux squire endormi dans son grand fauteuil. Selon toute probabilité, celui-ci y sommeillerait jusqu’au moment d’aller au lit, et alors il s’éveillerait avec une étonnante vivacité pour aller faire sa tournée dans les chambres d’en bas et s’assurer que chaque verrou était bien tiré contre les voleurs et les malfaiteurs ; car, quoiqu’une demi-douzaine de cuillères et de fourchettes et une paire de salières aux corps rebondis et aux pieds grêles composassent tout le service d’argenterie décorant la table du squire, il y avait une collection de vieilles amphores, de grands plats, de soupières et d’autres pièces plus petites de vaisselle plate, serrée dans la grande armoire de chêne que contenait la chambre à coucher de M. Pentreath.

Oswald alla droit à la maison du ministre, mais sans marcher tout à fait aussi vite qu’il avait coutume de le faire quand il suivait cette direction. L’air était étonnamment doux ; le ciel à l’ouest avait des teintes pâles de primevère ; l’horizon boisé était plus bleu qu’à l’ordinaire. C’était un crépuscule d’hiver qui pouvait pousser un homme à la flânerie, et Oswald avait l’esprit rempli de pensées. En mars !… bientôt !… Chez lui, comme chez Noémi, ce mariage, maintenant si rapproché, éveillait l’étonnement, presque l’incrédulité. Son temps d’épreuve, qui au commencement lui avait paru aussi long qu’à Jacob, était près de finir. Sa patience, sa sincérité et sa constance allaient avoir leur récompense.

« Chère fille ! se disait-il en pensant à sa fiancée. Elle est la meilleure et la plus noble des femmes. Où pourrais-je trouver une épouse aussi parfaite ? Je ne crois pas qu’il y ait un défaut dans sa bonté. Je me sens toujours meilleur quand je suis avec elle. Oui, elle est ce qu’une épouse doit être ! »

Alors il répétait à voix basse ce vers familier de Wordsworth :

A perfect woman, nobly planned[8]

tiré d’un poème qui semble concentrer en trente lignes tout ce qui peut jamais être dit ou chanté à la louange de la femme.

Il pouvait voir la teinte rougeâtre du foyer brillant dans le beau parloir du ministre, tandis qu’il arrivait au tournant de la route. C’était l’heure du thé, et sans doute ils étaient tous réunis : tante Judith, dans sa plus belle robe, si étroitement serrée qu’elle ressemblait à une camisole de force ; Noémi, assise dans son coin favori, avec ses cheveux brillants, sur lesquels s’agitait la flamme rouge du foyer, et ses grands yeux noirs si profonds pleins de graves pensées ; de l’autre côté du feu, ce corps et ce visage enfantins, – type véritable de la vierge innocente et pure, tel qu’Oswald se représentait la Marguerite de Goethe, – tout près de Joshua et le regardant de temps en temps avec des yeux pleins d’adoration.

Oswald vit cette scène de famille de loin, comme dans un mirage. Il tourna le bouton de la porte et entra. Le passage était faiblement éclairé par une lampe à huile ; il frappa à la porte du parloir par convenance, et la voix vibrante du ministre lui répondit : « Entrez ! » Oui, la scène était bien comme son imagination la lui avait montrée : tante Judith assise devant le plateau à thé, Joshua tenant la vieille Bible brune, les beaux cheveux de Cynthia avec des reflets d’or pâle à la lueur incertaine du feu, la tête brune de Noémi inclinée rêveusement, James accroupi aussi près que possible du feu, sur lequel il était penché pour faire griller des marrons entre les barreaux du foyer, – un paisible tableau de famille. Ils levèrent tous les yeux et lui souhaitèrent la bienvenue ; mais le sourire avec lequel Noémi l’accueillit surpassa tout le reste.

« Je ne pensais pas qu’il vous serait possible de venir, s’écria-t-elle.

— Heureusement pour moi, mon père, qui s’était permis un dîner un peu plus copieux qu’à l’ordinaire, s’est endormi aussitôt après. Mais de toutes façons je serais venu. J’espère que je suis à temps pour prendre une tasse de votre excellent thé, miss Haggard ? ce n’est pas tout le monde qui fait du thé comme le vôtre.

— Tout le monde ne fait pas depuis vingt-cinq ans du thé dans la même théière, répondit Judith, sensiblement adoucie par ce compliment. Il faut connaître sa théière et son thé pour qu’il soit digne d’être bu. »

Miss Haggard servit le breuvage avec une raideur compassée particulière aux jours de fête et à sa belle toilette. Les réunions de nature joyeuse ne pouvaient engager tante Judith à s’en départir. Dans des occasions de ce genre, elle affectait une inflexibilité de l’épine dorsale qui, à son idée, était la preuve la plus sûre de la distinction et du bon ton. Et cette politesse d’arrière-boutique était acceptée à Combhaven, où miss Haggard était tenue pour une vraie lady.

« Je ne sais pas ce que vont devenir les femmes de ce pays, dit tante Judith, après une pause dans la conversation ; mais je crois qu’elles ont à cœur de dépenser de l’argent plus l’une que l’autre. J’ai compté quatre nouveaux chapeaux dans la chapelle ce matin, sans parler de celui de mistress Spradger, qui était regarni à neuf, et elle ne l’avait que du mois d’octobre ; car je lui en ai vendu le ruban, un beau ruban marron, avec un point orange.

— J’espère que vous aviez à faire quelque chose de mieux dans la chapelle que de compter les chapeaux neufs et de penser mal de vos voisines, Judith, riposta Joshua.

— J’ai des yeux pour voir dans la chapelle aussi bien qu’au dehors, répondit Judith ; et il y a des moments où les esprits chrétiens les plus sérieux peuvent s’en servir, quand l’hymne est unie par exemple ; notre temps est alors à nous, je pense. Tout ce que je puis dire, c’est que si les chapeaux que font les modistes, avec de la soie de mauvaise qualité qu’une seule averse peut gâter, si ces chapeaux ne poussent pas Combhaven à la ruine, rien autre n’est à craindre. Voilà mistress Flitton, à qui j’ai vendu plus d’un bon chapeau de paille autrefois, qui les remplace aujourd’hui par un chapeau de velours avec un oiseau de paradis venant de Barnstaple. Ce fut un semblable luxe qui mena le roi de France sur l’échafaud, à l’époque où nous étions jeunes tous deux, Joshua. Je vous l’ai entendu dire plus d’une fois ; ainsi il ne faut pas le nier.

— Si vous pensiez moins à ce que font vos voisines, Judith…

— Je puis bien y penser quand j’ai quatorze chapeaux de paille de la meilleure qualité qui me restent de mon achat de l’année dernière. La forme sera ancienne l’année prochaine, j’en suis sûre ; la mode change si vite à présent ! Je serai forcée de les vendre aux servantes à moitié prix.

— Pourquoi vous tourmentez-vous pour quelques shillings, tante ? dit James d’un air dédaigneux. Nous faisons plus de notre côté dans la boutique en un jour que vous ne pouvez perdre en une semaine de votre côté.

— Merci, monsieur l’impertinent ; quand votre père perdra de l’argent par mon rayon, j’espère qu’il me le dira, et on ne me l’a pas encore dit.

— Alors pourquoi faites-vous tant de tapage pour une demi-douzaine de chapeaux de paille ? Vous disiez que vous alliez perdre avec eux.

— Si je perds avec mes chapeaux, je me rattraperai avec mes rubans, vous pouvez en être sûr, monsieur James ; et, quand vous connaîtrez l’épicerie aussi bien que je connais la mercerie et la nouveauté, vous pourrez me donner des conseils, mais pas avant.

— Ne parlons plus de la boutique ce soir, Judith, dit Joshua ; nous avons le temps de parler d’affaires.

— La Bible nous dit de ne pas être paresseux, répondit Judith, vexée ; mais j’ose dire que cela contrarie mistress Haggard d’entendre de telles conversations ; elle aurait aimé à avoir pour mari un évêque, avec sa voiture à deux chevaux ! »

C’était une pointe lancée à Cynthia sur son peu de goût pour la boutique, qu’elle avait révélé involontairement dans une ou deux occasions.

« Je serais contente si mon mari n’avait rien pour distraire ses pensées de sa chapelle et de ses écoles, répondit Cynthia. Tout le monde peut tenir une boutique. Cela semble dur que tout le temps de mon mari soit pris à vendre de l’épicerie.

— Cela semble-t-il dur qu’il se soit gagné un intérieur confortable, de l’argent à la banque et une fortune à donner à sa fille ? demanda tante Judith. Il n’aurait pas gagné tout cela avec le petit Béthel ! »

Cynthia soupira. Elle pensait qu’il aurait été beaucoup plus heureux pour elle d’aller avec son mari de village en village, le soignant et l’encourageant dans son pèlerinage, que de mener cette existence prospère dans un intérieur confortable, où il y avait tant de choses pour éloigner son esprit du grand œuvre. Était-ce pour cette maison confortable, pour la nourriture de chaque jour et pour l’argent placé à la banque, que le prédicateur consentait à limiter sa sphère d’action, à mettre sa lumière sous le boisseau ? Noémi avait parlé à Cynthia de cette existence des missionnaires qui lui semblait si glorieuse, et la plus jeune des deux jeunes femmes avait suivi l’enthousiasme de l’aînée. Il lui semblait que la véritable vocation de son mari était bien loin, au delà des mers, parmi les races qui n’avaient jamais entendu prononcer le nom de Dieu.

Heureusement pour la tranquillité de la famille dans ce jour de fête, l’enlèvement du service à thé et le départ de Judith pour aller le laver mirent fin à une discussion qui tendait à être désagréable.

Noémi et Oswald furent libres de se livrer à une douce causerie au coin du feu, pendant que Joshua lisait un de ses auteurs puritains favoris, et que Cynthia, silencieuse auprès de lui, se livrait à de douces pensées et à de rêveuses aspirations vers un bonheur inconnu. James continuait de faire griller ses marrons, qui de temps en temps faisaient entendre une détonation à son grand bonheur et au déplaisir de l’assemblée.

« Comme elle est jolie ! » murmura Oswald à Noémi en contemplant la figure pensive de Cynthia pendant une pause de leur entretien.

Il la regardait avec le même plaisir et le même intérêt qu’il aurait eu à voir une jolie enfant, une créature douce, tendre et faible regardée du haut de son âge mûr.

« Oui ! elle est très jolie et très bonne ; mon père a été tout à fait heureux dans son mariage.

— Pourquoi ne nous accompagne-t-elle jamais dans nos promenades ? L’après-midi doit lui sembler triste quand votre père est absent.

— Elle va se promener avec James quelquefois.

— Oui, mais pourquoi pas avec nous ?

— Je ne sais pas. Elle est très timide ; je croirais presque qu’elle a peur de vous.

— Peur de moi ! ce serait vraiment trop ridicule.

— Elle pense que vous êtes un beau gentleman.

— C’est délicieux !… Vous savez combien il y a en moi du beau gentleman, Noémi. Je crains plutôt qu’elle ne soit un peu niaise.

— Oh non, assurément ! elle est merveilleusement habile et vive en toutes choses.

— Vraiment ? Je ne l’aurais pas cru d’elle… Nous causions de vous, mistress Haggard, poursuivit Oswald en abandonnant son murmure confidentiel. Je demandais à Noémi pourquoi vous ne veniez jamais avec nous dans nos promenades de l’après-midi ; peut-être n’aimez-vous pas beaucoup les bois et les montagnes ?

— Je vous demande pardon ; je les aime, répondit Cynthia ; j’aime beaucoup ce beau pays ; il est plus beau qu’aucun de ceux que j’ai encore vus jusqu’ici.

— Je le croirais bien ! dit Judith d’un air pincé. La contrée des mines d’où vous venez est très nue ; je l’ai toujours entendu dire.

— Vous viendrez quelquefois avec nous, mistress Haggard ? dit Oswald.

— Oui, dit Joshua en levant les yeux de son livre ; il vous sera meilleur de sortir plus souvent, Cynthia. Je vous vois toujours dans le parloir occupée à lire ou à coudre, quand je viens à la maison pour le thé dans l’après-midi.

— Il n’y a rien de si mauvais pour le dos d’une jeune femme que de s’appliquer trop dans un livre, dit tante Judith. Mrs Haggard aura les épaules rondes avant qu’elle ait trente ans, si elle n’y prend garde. »

Le dos de Judith était son côté fort. Les années pouvaient s’écouler ; l’insidieuse approche de l’âge pouvait se montrer par plus d’un fil argenté au milieu des cheveux noirs, par la patte d’oie au coin des yeux ; mais l’épine dorsale de Judith défiait l’assaut du temps. Elle se redressait contre l’ennemi, et à quarante-huit ans miss Haggard était plus droite qu’elle ne l’avait été à dix-huit.

« Oui, ma chérie, il faut réellement que vous preniez plus d’exercice et de grand air, » dit Joshua.

Cynthia poussa un faible soupir : elle était très heureuse dans une soirée comme celle-ci, assise à côté de son mari, pressant sa main de temps en temps dans la sienne, s’appuyant contre son épaule pour lire une page du livre qu’il lisait ; mais à de certains moments elle se sentait isolée. C’était ce qui l’avait amenée à l’amour de la lecture, ou la rendait très assidue à quelque travail de couture. Il y avait pour elle si peu de chose à faire. Elle n’était jamais plus heureuse que quand Joshua lui permettait d’aller dans quelque pauvre cottage s’asseoir au chevet de quelque malade ou de quelque vieillard et de lire le livre qu’elle aimait. Elle comprenait qu’elle aussi avait sa mission dans le monde, et qu’elle était en quelque sorte digne du mari qui l’avait choisie.

La soirée de Noël chez le ministre n’était pas telle qu’on a l’habitude de la représenter, avec le joyeux cercle de famille, les enfants pleins de gaieté, les jeux de cartes à l’ancienne mode, les gages touchés, la main chaude, ce bon vieux Noël immortalisé par Washington Irving et Charles Dickens. On n’avait jamais vu entrer un paquet de cartes dans la maison de Joshua ; quant aux petits jeux et à la main-chaude, il les aurait considérés comme de sots enfantillages. Les enfants n’avaient jamais joui du privilège de ces petites distractions. Du jour où il prit John Wesley pour son guide, il se priva de tout petit plaisir, de toute réjouissance sensuelle. Il était rigoriste de cœur ; et ce soir-là ses idées étaient un peu blessées quand il voyait le buffet chargé d’une dinde froide, d’un jambon et d’un plum-pudding. Il eût été plus heureux de manger son pain sec et son fromage et de savoir qu’il se privait pendant que tout le reste du monde festoyait et se régalait ; il y avait peut-être là une nuance de l’orgueil du pharisien, mais l’orgueil avait sa source dans cette idée d’une mission et d’une grâce spéciale qui s’était implantée dans l’âme du prédicateur. N’avait-il pas été choisi et élu, dans les jours de sa jeunesse, quand il se sentit appelé à faire l’œuvre de Dieu ? Il pouvait indiquer le jour et l’heure. Ce n’avait pas été un éveil lent à la solennelle vérité, le graduel renoncement d’un esprit touché de la grâce, mais une soudaine et absolue conversion, un appel instantané à la justice. Hier, un enfant du mal, aujourd’hui du salut, un citoyen du ciel, un élu de l’éternité ! Merveilleuse, mystérieuse avait été cette époque de la Pentecôte ! Il y pensait avec amour, avec orgueil. Combien était dérisoire le prix dont il avait payé cet immense trésor, lorsqu’il avait abandonné les plaisirs passagers de ce monde !

Et maintenant le Ciel l’avait récompensé par le plus grand des bonheurs terrestres, les heureuses joies du foyer !

Il regardait sa fille heureuse à côté de son bien-aimé ; son fils bien portant, intelligent, actif et soumis ; sa sœur se rendant toujours utile, grincheuse et amère comme une herbe médicinale, mais servante fidèle ; sa femme qui lui était chère au-dessus de tout : et il remerciait Dieu pour le don de toutes ces joies infinies !

 

FIN DU PREMIER VOLUME

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en juillet 2026.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Muriel, Alain, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Braddon, Marie Elizabeth. Joshua Haggard (tome 1), Paris : Hachette et Cie (1879) (œuvre originale : Joshua Haggard’s Daughter, London : John Maxwell (1876), 3 vol. ; paru également en feuilleton dans Belgravia (déc. 1875 – déc. 1876 ; traduction Marie Bougy-Létant). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend Holy Trinity Church, Exmouth de Coplestone Warre Bampfylde (1771) (University of Exeter, Fine Art Collection).

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[1] Sauvez un étranger de la mer et il deviendra votre ennemi.

[2] Tomber comme une froide masse et pourrir ainsi ! Cet être sensible, animé, ne devient plus qu’un amas de poussière.

[3] À travers les années, les nuits, les jours, on doit supporter un poids intérieur, que les cœurs les plus froids endurent jusqu’à ce qu’ils soient couchés par l’âge dans la terre.

[4] Caroline était la fille d’un noble seigneur.

[5] Pour conjurer disputes et discorde. (BNR.)

[6] Amour ! aussi doux, aussi bon que le miel le plus délicieux : ne faire qu’y goûter donne la vie et le bonheur au cœur. La beauté de Saccharissa est semblable au vin qui vers la folie vous fait pencher, une liqueur telle qu’aucun cerveau mortel ne peut la soutenir !

[7] En français dans le texte.

[8] Une femme parfaite au noble aspect.