Mary Elizabeth Braddon

L’INTENDANT RALPH ET AUTRES HISTOIRES

LE BAISER DE GLACE, MES FILLES, LE MYSTÈRE DE FERNWOOD, LA VENGEANCE DE SAMUEL LOWGOOD, LE SECRET DE L’AVOUÉ, MON PREMIER JOUR DE NOËL HEUREUX

traduction : Charles Bernard-Derosne

2025 (1879)

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Table des matières

L’INTENDANT RALPH.. 3

CHAPITRE PREMIER  L’ENTERREMENT DU FILS AÎNÉ. 3

CHAPITRE II  UNE OMBRE QUI ENTEND.. 8

CHAPITRE III  UNE VISITE CHEZ LE RECTEUR.. 14

CHAPITRE IV  LE JOUR DES NOCES. 17

CHAPITRE V  LE RETOUR DE L’INTENDANT. 21

CHAPITRE VI  DANS L’HORREUR DE LA NUIT. 25

CHAPITRE VII  LE MAÎTRE ET LE SERVITEUR.. 28

CHAPITRE VIII  RÉTRIBUTION.. 33

LE CAPITAINE THOMAS. 38

LE BAISER DE GLACE.. 45

MES FILLES. 50

LE MYSTÈRE DE FERNWOOD.. 54

CHAPITRE PREMIER.. 54

CHAPITRE II 63

LA VENGEANCE DE SAMUEL LOWGOOD.. 71

LE SECRET DE L’AVOUÉ.. 81

CHAPITRE PREMIER  DANS LE CABINET D’UN AVOUÉ. 81

CHAPITRE II  DANS LEQUEL UN SECRET EST RÉVÉLÉ, MAIS PAS AU LECTEUR.. 86

CHAPITRE III  APRÈS LA LUNE DE MIEL. 89

CHAPITRE IV  MARGRAVE AU CHATEAU DE BALDWIN.. 94

CHAPITRE V  DE LONDRES À PARIS. 102

CHAPITRE VI  LA CONFESSION DE MARGRAVE. 107

MON PREMIER JOUR DE NOËL HEUREUX.. 117

Ce livre numérique. 124

 

 

L’INTENDANT RALPH

CHAPITRE PREMIER

L’ENTERREMENT DU FILS AÎNÉ

Une pluie fine tombait sur les herbes hautes touffues et sur la mousse des tombes du cimetière du village d’Olney-sur-Trent, dans le comté de Lincoln.

De temps en temps, arrachée par la pluie incessante, une feuille se détachait d’une rangée de sycomores qui bordait le petit mur entourant le cimetière, et tombait tristement sur les pierres tumulaires placées sous les arbres.

Cette sombre journée de septembre ne promettait pas un rayon de soleil, dans la triste teinte grise d’un ciel bas et couvert.

Une demi-douzaine de paysans et quelques enfants étaient réunis par groupes à l’angle du mur irrégulièrement bâti ; ils se serraient dans leurs vêtements trempés, comme si ce mois de septembre eût été un mois de janvier.

À l’un des angles du cimetière on entendait le bourdonnement monotone de la voix du pasteur d’Olney lisant l’office des morts.

Près de la porte blanche, de l’autre côté de l’église, stationnaient trois voitures de deuil, entourées par un autre groupe d’enfants, qui, malgré la pluie continue, restaient, la bouche béante, à examiner les longues queues noires des chevaux et le visage de circonstance des cochers.

Le service funèbre venait de finir, et le conducteur du deuil s’avançait gravement, à travers le cimetière, suivi de sept ou huit personnes qui avaient assisté à la cérémonie.

Il éprouvait évidemment un profond chagrin, ses yeux creux étaient secs, sans larmes, mais il marchait le regard fixé devant lui, absorbé par une tristesse qui faisait mal à voir. Il prit place dans l’une des voitures, accompagné de son oncle, un vieux fermier aux cheveux gris, et du notaire du village.

— Il faut prendre courage…, il faut prendre courage, mon cher Dudley, dit l’homme aux cheveux gris, tandis que la voiture de deuil s’avançait en cahotant sur le pavé inégal de la grande rue d’Olney.

— J’en prendrai, mon oncle Richard, mais c’est plus pénible à supporter que je ne le croyais, répondit celui qui conduisait le deuil.

Et à la stupéfaction de ses compagnons, il baissa la glace de son côté, et se penchant en dehors, il regarda le cimetière qu’ils venaient de quitter. Il resta dans cette position jusqu’à ce qu’un détour de la rue vînt lui masquer le cimetière, puis rentrant sa tête, il releva la glace, en poussant un léger soupir.

— Pauvre garçon, il veut jeter un dernier regard sur la tombe de son frère, ajouta le vieillard aux cheveux gris, en s’adressant au docteur, pendant que son neveu regardait par la portière.

Après ceci, le conducteur du deuil demeura immobile, ne parlant point à ses compagnons, mais regardant fixement la grande route, les feuilles ruisselantes d’eau, et les bestiaux qui tremblaient de froid dans les prairies humides.

C’était un jeune homme de vingt et un ans, mais qui paraissait plutôt en avoir trente. Il avait le teint clair, le nez droit, les lèvres vermeilles comme celles d’une femme, le menton un peu rentré, le front bas, de grands yeux bleus et des cheveux châtain clair. Il était joli garçon et passait pour avoir un extérieur qui prévenait en sa faveur.

Il était le plus jeune fils de feu Arthur Carleon, gentilhomme fermier, et propriétaire de la Ferme-Grise dont les terrains plats, situés sur les bords d’une rivière étroite, étaient souvent, ainsi que les prairies environnantes, submergés par les eaux.

La maison d’habitation de cette Ferme-Grise était située à environ un mille de la grande route, et le sentier qui y conduisait côtoyait le bord d’une rivière, rivière étroite et triste, sur laquelle des bateaux à charbon montaient et descendaient entre Grimsby et Lincoln.

Les terres principales de cette ferme, qui consistaient en trois cent quatre-vingts acres, étaient basses et plates aux bords de la rivière, et s’étendaient jusqu’à la berge, qui seule les séparait de l’eau, qui, comme nous l’avons dit, inondait parfois les prairies les plus proches.

C’est le long de cette berge que s’avançaient, doucement et avec précaution, les trois voitures de deuil ; car la route, dangereuse en tout temps, le devenait bien davantage lorsque venait la nuit.

Le triste cortège arriva au bout d’une demi-heure devant la grille du jardin situé devant l’habitation. Les personnes qui avaient accompagné le convoi descendirent de voiture, se rassemblèrent silencieusement dans une vaste salle basse, garnie de panneaux en chêne, et meublée de cette façon lourde et massive, à la mode il y a un demi-siècle.

Les Carleons étaient une des plus anciennes familles du comté de Lincoln. L’habitation de la Ferme-Grise était remplie de portraits de beaux gentilshommes revêtus de pourpoints, soldats tombés à Bosworth et à Flodden ; cavaliers qui s’étaient battus à Worcester ; braves et hardis guerriers qui avaient contribué à la défaite des rebelles à Marston Moor ; mais depuis les cent cinquante dernières années, l’épée avait été remplacée par la charrue, et les Carleons avaient été fermiers de père en fils.

La propriété de la Ferme-Grise, ainsi nommée parce qu’elle avait appartenu autrefois à une confrérie de l’ordre des Moines Gris, qui bâtirent une abbaye dans cet endroit, fut achetée en 1700 par le plus jeune fils de la maison de Carleon, dont la branche aînée s’était éteinte, et par conséquent tous les autres biens étaient devenus propriétés de l’État ; c’est ainsi que Carleons étaient arrivés à être gentilshommes fermiers.

Dudley Carleon se dirigea vers l’immense cheminée dans laquelle une triste flamme s’élevait au milieu d’une masse de charbon et d’une épaisse fumée blanche. Le jeune homme appuya son bras sur l’angle de la haute cheminée, puis plaça sa tête sur son bras, dérobant son visage aux regards des autres personnes, très embarrassées du long silence qu’il gardait.

Une jeune femme, la servante principale, habillée comme son maître de vêtements de deuil, s’occupait à servir du vin et des gâteaux. Après en avoir offert aux visiteurs, elle s’approcha de Dudley, mais le jeune homme entendant le tintement des verres auprès de son épaule, tourna brusquement la tête et fit un signe négatif rempli d’impatience. Il était fort pâle, et ses grands yeux bleus étaient entourés d’un cercle rouge, ce qui leur donnait un air étonnamment hagard.

L’une des personnes présentes, un notaire d’Olney, fit la lecture du testament du défunt. Il était fort concis. Martin Carleon n’avait rien à laisser que la ferme et ses dépendances, ferme dans laquelle il était né et où il avait passé sa courte existence, un laps de vingt-trois ans. Il était mort d’une maladie produite, selon les médecins, par l’humidité de la Ferme-Grise. Jeune, beau, vigoureux, d’une robuste constitution, le fermier avait succombé à une maladie de langueur, longue et douloureuse. Il ne s’était jamais marié, et Dudley était son seul frère, de sorte que personne n’avait jamais mis en doute qu’il héritât de son patrimoine. La propriété, malgré sa décadence de père en fils, n’avait jamais été entamée, et le testament du père de Martin n’avait pris aucune précaution pour le cas où le jeune homme serait mort sans enfants ; mais l’attachement des deux frères l’un pour l’autre avait été si sincère, que le testament était regardé comme une simple formalité. Il était conçu dans les termes que chacun devinait d’avance :

« Moi, Martin Carleon, étant sain d’esprit, quoique faible de corps, donne par le présent acte à mon bien-aimé frère, Dudley Carleon, toutes les terres, dépendances, constructions connues sous le nom de Ferme-Grise, ainsi que les troupeaux, instruments agricoles, etc., etc. »

Suivaient quelques legs de peu d’importance ; une tabatière en or, pour son oncle Richard Weston, le vieillard aux cheveux gris, présent à la lecture du testament ; sa montre et sa chaîne, à une jeune dame avec laquelle il aurait dû se marier ; et quelques cadeaux pour les domestiques.

Pendant la lecture du testament, le jeune homme n’avait point levé la tête et avait gardé sa même position à l’angle de la cheminée ; mais quand cette lecture fut terminée, et lorsque les visiteurs se levèrent de leurs sièges, et s’approchèrent de Dudley avant de partir, il les regarda avec la même expression de physionomie qu’il avait à la porte du cimetière, une expression qui semblait vouloir dire : « Que dois-je faire maintenant ? »

— Vous êtes bien bons, murmura-t-il, en réponse aux paroles de consolation qu’on lui adressait, oui, je ferai de mon mieux pour supporter cette perte.

Il répétait ces paroles continuellement, d’un air abattu et égaré, et poussa un soupir de soulagement lorsque la porte se fut refermée sur le dernier visiteur, et qu’il fut resté seul avec son oncle. Il demeura silencieux quelque temps, sa tête entre ses mains, tandis que le vieillard le regardait furtivement et comme effrayé de parler. Au bout de quelque temps, il se tourna et dit avec une brusquerie étonnante :

— Savez-vous si Agnès Marlow a beaucoup de chagrin ?

Agnès Marlow était la fille du pasteur et aurait dû épouser Martin Carleon.

— On le dit à Olney, répondit M. Weston ; on dit qu’elle est très malade, et n’a vu personne que son père, depuis la mort de votre frère.

— Elle vint ici la veille de sa mort. Lorsqu’on alla chercher son père, elle entendit faire la commission, se glissa hors de la maison derrière lui, et le suivit jusqu’ici. Je n’oublierai jamais sa figure décomposée pendant qu’elle se tenait à la porte de la chambre de Martin. Jamais je n’oublierai son visage pâle ; cette image me poursuit aujourd’hui plus que la sienne.

— Mon pauvre garçon, ce sont de folles idées, le chagrin d’Agnès n’a rien de commun avec le vôtre. Vous avez rempli votre devoir envers votre frère depuis le commencement jusqu’à la fin.

— C’est quelque chose ! murmura Dudley.

— Quelque chose. Mais c’est tout. Martin était un bon frère pour vous…

Dudley trembla involontairement.

— Un excellent frère. Il avait fort à faire pour payer vos dépenses au collège, je puis vous l’assurer, Dudley. Mais il disait toujours qu’un seul fermier à la fois suffisait dans la famille Carleon et que vous auriez de l’éducation, et seriez un homme bien élevé.

— Et dépendant de la bonté de mon frère, dit Dudley amèrement.

— Non, Dudley, Martin ne pensait pas vous faire une faveur ni avoir de la bonté pour vous, en agissant ainsi.

— Martin… peut-être non ; mais les autres le pensaient.

Le vieillard devait dîner et passer la nuit à la Ferme-Grise, sa résidence étant à Thorpe Grange, à dix milles de l’autre côté d’Olney. L’oncle et le neveu dînèrent dans une salle située derrière la pièce aux panneaux en chêne dans laquelle on avait lu le testament ; et ils étaient servis à table par une servante.

— Alors vous allez vous mettre à la tête de la ferme, Dudley ? dit Weston, pendant qu’ils buvaient leur vin, la chambre seulement éclairée par le feu qui flambait, et le ciel au dehors s’obscurcissant par le crépuscule de septembre.

— Oui ; je puis ne pas connaître l’agriculture aussi bien que le pauvre Martin, mais j’en sais un peu, et je puis en apprendre davantage. Enfin, j’accepterai le sort des Carleons, et je deviendrai gentilhomme campagnard.

— Je ne crains qu’une chose, Dudley.

— Et c’est ?…

— Que vous n’attrapiez la maladie qui a tué Martin. Les médecins attribuent son affection à l’air de la Ferme-Grise.

— Alors, comment se fait-il que les gens qui demeurent ici et sont à travailler dans les champs depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, depuis le premier janvier jusqu’au trente et un décembre, n’ont jamais été atteints de la maladie qui a emporté le pauvre Martin ? Croyez-en ma parole, ce n’est point la Ferme-Grise qui a été cause de la mort de mon frère ; il ne devait pas avoir une bonne constitution.

— Quoi ! un jeune homme si grand, si fort, avec une poitrine si développée, répondit son oncle.

— Est souvent le premier à succomber à une maladie que l’ignorance des médecins ne connaît point. Martin avait vécu vingt-trois ans dans la Ferme-Grise, et si cet automne a été froid et pluvieux, d’autres automnes l’ont été aussi ; si les terres de la ferme ont été à moitié submergées cette année, elles l’ont été à moitié d’autres fois. C’est mon opinion, mon oncle, que la vie de Martin eût pu être sauvée, si son médecin n’eût point été un ignorant. C’est cela en partie qui cause mon chagrin au sujet de mon frère. Je le regarde comme sacrifié à l’ignorance de ces deux praticiens, et je ne me pardonnerai jamais de n’avoir point fait venir un médecin de Londres avant qu’il fût trop tard.

— Quoi, vous en avez demandé un ?

— J’ai envoyé une dépêche télégraphique à Londres, une demi-heure avant qu’il mourût.

— Mon cher enfant, vous avez fait votre devoir. Mais, dites-moi, continua le vieillard, impatient de changer de conversation, quelles dispositions allez-vous prendre pour votre intérieur. Gardez-vous tous vos serviteurs ?

— Tous les laboureurs de la ferme, toutes les servantes de la cuisine. Aucun domestique ne quitte jamais les Carleons, excepté pour aller au cimetière.

— La jeune femme qui a versé le vin après les funérailles paraît être supérieure à sa position ; qui est-elle ?

— Oh ! je suppose que c’était Marthe. Elle était la femme de confiance de mon frère. Elle est la sœur de mon intendant, un jeune homme bien intelligent.

— Elle est jolie fille.

— Vous trouvez ? Trop pâle, trop brune, trop épaisse. Je crois que cette fille n’a jamais été jeune. Je me souviens de l’avoir toujours connue grave et puritaine, avec un visage pâle et sérieux, ses cheveux plats collés sur son front ; mais c’est une excellente femme de charge.

— C’est une femme de charge qui est bien jeune, Dudley, j’en aurais presque peur à votre place. Les fermiers célibataires épousent quelquefois leurs gouvernantes. C’est devenu la mode, et les femmes qui savent cela préparent leurs cartes dans ce sens.

— Il faudrait qu’elle eût un plus beau jeu que celui que je lui donnerai pour m’attraper, malgré toute sa science, répliqua Dudley. J’ai un peu de l’orgueil des vieux Carleons, et on ne se souvient point qu’aucun d’eux ait épousé leurs servantes.

Un peu après dix heures, Dudley conduisit son oncle à l’appartement qu’on lui avait préparé ; ils montèrent un large escalier à rampe en chêne.

Pour arriver à cette chambre, ils avaient à traverser un long corridor dans lequel, d’un côté, de massives portes en chêne donnaient entrée aux chambres à coucher. Devant la première de ces portes, Dudley s’arrêta, le visage pâle, et en s’appuyant contre le mur derrière lui.

— La chambre de Martin, murmura-t-il d’une voix rauque, la chambre dans laquelle il est mort. Voici l’endroit où Agnès était, la nuit de la mort de mon frère. On a parlé de fantômes, dit-il avec un rire forcé, figurez-vous un cadavre auquel la galvanisation a donné cinq minutes d’existence, et vous aurez une idée de ce à quoi elle ressemblait.

— Venez, venez, mon cher enfant…

— Ne me plaignez point. Je suis un poltron, un misérable poltron superstitieux. Je ne me croyais pas ainsi.

Le jeune homme passa sa main sur son front, se redressa, précéda son oncle jusqu’au bout du corridor. Il ouvrit la porte et entra dans un appartement très confortable, quoique meublé à l’antique, qui communiquait avec une autre chambre de la même grandeur. On avait allumé du feu dans les deux chambres à coucher, et une flamme brillante éclairait les lambris de l’appartement. Weston dormit aussi bien la nuit des funérailles de son neveu qu’il avait l’habitude de dormir sous son propre toit, à la Grange. Une ou deux fois cependant, durant les tristes heures de cette longue nuit d’automne, il fut réveillé par le pas monotone du nouveau propriétaire de la Ferme-Grise, qui arpentait de long en large le parquet en chêne de sa chambre à coucher.

— Pauvre garçon, murmurait le vieillard, tout en renfonçant sa tête dans son oreiller et en se rendormant, pauvre garçon, quelle sincère amitié existait entre ces deux jeunes gens !

CHAPITRE II

UNE OMBRE QUI ENTEND

Pendant longtemps il y avait eu une grande curiosité à Olney, au sujet de Dudley, pour savoir de quelle manière il allait gérer sa nouvelle propriété. Chacun savait que les Carleons n’étaient pas riches, et que la Ferme-Grise exigeait de grandes dépenses pour pouvoir rapporter un certain revenu. Les terres avaient besoin d’être drainées, mais le manque d’argent avait, jusqu’à ce jour, été un empêchement à cette opération, et les propriétaires de l’immeuble avaient végété, tantôt avec une bonne récolte, tantôt avec une mauvaise, sans avoir jamais enrichi ni eux ni leurs enfants, et encore bien contents lorsqu’ils pouvaient joindre les deux bouts. Comment donc allait s’y prendre Dudley Carleon, pour prospérer avec un patrimoine dont son père et son frère avaient obtenu si peu, se demandaient les habitants d’Olney.

Mais tout le monde, dans le pays, convint bientôt que Dudley était loin d’être un mauvais fermier. Il se mit activement à l’œuvre, et, à peu de frais, il fit de grandes améliorations. De larges fossés furent creusés dans les prairies basses et l’eau ramenée à la rivière, d’où elle sortait, pendant que de nouveaux troupeaux, supérieurs aux anciens, paissaient dans des pâturages assainis, là où pendant la gérance de Martin ils se nourrissaient dans des prés humides. Enfin, à la surprise de tout le monde, le jeune Carleon parut un meilleur fermier que ne l’avait jamais été son pauvre frère.

Mais lorsqu’on le félicitait de son excellente gestion, il répondait qu’il avait lui-même une bien faible part dans les améliorations apportées à la Ferme-Grise, car elles étaient l’œuvre de Ralph, son intendant et son plus grand trésor.

Si cette observation par hasard était faite par Dudley pendant qu’il montrait la ferme à un voisin, une tête brune, un visage pâle et aux yeux gris, sortait ordinairement de derrière une grange ou une construction extérieure, ou regardait du haut d’une meule de foin ; et Ralph, l’intendant de la ferme, lui-même, apparaissait, tortillant une mèche de cheveux noirs et raides, pour approuver l’éloge donné par son maître.

Les connaissances de Dudley, d’après certaines particularités dans les manières et les habitudes de l’intendant de ferme, remarquèrent que partout où se trouvait le maître, il était certain de rencontrer le serviteur. C’était sans doute un pur hasard, mais ce fait se renouvelait si fréquemment, qu’on en fit l’observation. Si Dudley donnait à dîner, Ralph s’érigeait en sommelier et servait à table, portant dans la salle à manger une forte odeur de foin et de légumes, et généralement cassait deux ou trois assiettes de vieux Chine, qui faisaient partie du service qui ait appartenu à la grand-mère de son maître. Il était certain que la maladresse de l’intendant ennuyait prodigieusement les invités, mais il était certain aussi que son maître n’y prenait point garde, et paraissait consulter plutôt les sentiments de son serviteur que ceux de ses hôtes, ou même les siens.

Ralph, le trésor des serviteurs, poli, brun et pâle, se tenait derrière la chaise de son maître, renversant sur la nappe blanche plus de vin qu’il n’en mettait dans les verres, et écoutant attentivement tout ce qui se disait.

Si, par une soirée d’été, Dudley se promenait avec un ami, en fumant son cigare, sur la pelouse devant la maison, l’intendant se transformait aussitôt en jardinier et s’occupait à transplanter des géraniums, ou à faire des bouture d’œillets. Si, par une nuit sombre, le jeune homme accompagnait une connaissance une partie de la route allant à Olney, l’intendant était continuellement sur ses talons prêt à ouvrir les portes ou à lui éclairer le chemin avec une lanterne. Si, le dimanche, Dudley, après l’office, s’arrêtait pour causer avec un voisin dans le cimetière, Ralph l’intendant, sa sœur Marthe suspendue à son bras, apparaissait regardant une tombe ou lisant une épitaphe, à quelque pas de son maître. Aussi le jeune fermier vantait-il san cesse la fidélité et l’utilité de son serviteur, et généralement il terminait son éloge en déclarant que si Ralph se mettait dans la tête de quitter la Ferme-Grise, il serait bientôt ruiné.

Ralph arrivait toujours à ce moment, et disait habituellement, en ôtant son chapeau et tortillant sa mèche de cheveux noirs :

— Seigneur, monsieur Dudley, je ne vous quitterai jamais.

D’après le dire de son maître, Ralph était au-dessus de sa position. Il savait lire et écrire, et tandis que les autre laboureurs étaient à se chauffer, le soir, au coin du feu de la cuisine, fumant leur pipe ou tirant les oreilles du gros chien de berger, l’intendant se renfermait dans sa chambre et se livrait à l’étude. Dudley et Martin lui avaient appris tous les deux beaucoup de choses, étant jeunes garçons tout en se promenant, pendant les soirées d’été, et surveillant les ouvriers à leur travail ; car Ralph était né dans la propriété, ainsi que sa sœur Marthe, la femme de charge de Dudley.

Le jeune homme avait donné une petite chambre à part dans l’aile du bâtiment réservée aux domestiques, à Marthe et à son frère, et là, à la nuit, ils avaient l’habitude de s’asseoir, elle, se livrant à un ouvrage d’aiguille, lui, écrivait ou lisant avec activité sur un vieux bureau passé de mode qui avait appartenu à sa mère.

Le frère et la sœur se ressemblaient beaucoup, de personne et de manières. Tous deux bruns et pâles, ayant les traits anguleux et forts, les cheveux noirs et lisses, les yeux gris et enfoncés, tous deux grands et minces, tous deux graves, réservés, taciturnes, réguliers et systématiques dans leurs habitudes, précis et prudents dans leur manière de parler. Ils n’étaient pas très aimés des autres domestiques, mais on les respectait beaucoup, et chaque laboureur de la ferme savait qu’il valait mieux offenser Dudley que de courir le risque de déplaire à son intendant. Maître de tous les serviteurs, en possession de pouvoirs illimités, Ralph Purvis, marchait d’un pas assidu et rapide, jour par jour, à la conquête de la Ferme-Grise.

Partout où le propriétaire de la terre se trouvait, ses pas rencontraient l’ombre de son serviteur de confiance. S’il parlait à quelqu’un ou rencontrait quelques personnes, Ralph était là pour écouter ses paroles et épier ses gestes.

Les habitants d’Olney commencèrent à dire que Dudley n’avait cessé de changer, mois par mois, semaine par semaine, jour par jour, heure par heure, depuis ce matin de septembre, jour de l’enterrement de son frère aîné. Il était devenu maigre et pâle, nerveux et brusque dans ses manières, réservé et incertain dans ses discours.

— Le chagrin qu’il ressent de la mort de son frère est tellement absurde, disaient quelques personnes parmi les hommes.

— Il devrait chercher une affection nouvelle et se marier, disaient les femmes.

Mais rien ne paraissait plus éloigné des idées du fermier que le saint état du mariage. Renfermé dans le manoir en pierres, qui avait appartenu à sa famille pendant cent cinquante ans, il ne voyait presque aucune espèce de société ; mais il restait assis tristement près de son foyer lorsque le temps était mauvais, ou bien, par les belles soirées, flânait nonchalamment dans la ferme, causant des affaires du lendemain avec son intendant Ralph.

Trois années s’étaient écoulées depuis l’enterrement de Martin Carleon ; et le troisième mois de septembre après celui qui avait vu tomber cette pluie fine qui avait trempé les crêpes et les manteaux des personnes conduisant le deuil, ainsi que les vêtements des enfants du village, ce mois, dis-je, fut froid et horriblement triste.

Le dernier jour du mois, M. Théodore Broughton, le seul avoué résidant à Olney, dînait avec Dudley. Il était venu à cheval à la Ferme-Grise, pour causer de quelques affaire litigieuses qu’il avait entre les mains pour le jeune fermier, et Dudley l’avait engagé à rester à dîner. Les deux hommes dînaient à cinq heures dans la grande salle à manger en chêne, pièce humide et froide, que le plus grand feu entassé dans l’immense cheminée ne parvenait jamais chauffer totalement. Cette salle à manger, comme le salon était éclairée par trois croisées, dont deux, étaient située sur le devant de la maison et s’ouvraient sur le jardin l’autre donnait sur la rivière et sur la cour de la ferme. Il y avait bien peu de confortable dans la distribution et l’agencement de cette grande ferme isolée et triste ; une portée de porcs bruyants couraient sous la fenêtre de la salle manger, et trois ou quatre robustes chevaux de trait restaient immobiles enfoncés dans de la paille humide, à quelques pas seulement de l’endroit où dînaient les deux hommes.

Habituellement, lorsqu’il y avait société à la Ferme-Grise Ralph se montrait, portant un vieil habit de son maître, une serviette sous le bras. Cette tendance visible à l’étiquette était si éloignée des habitudes ordinaires des Carleons, qui avaient toujours vécu de la façon la plus simple qu’elle faisait l’étonnement de tout le monde, et excitait le mécontentement général.

— Ce butor d’intendant, avec sa figure brune, ne paraissait jamais dans la maison, du temps de Martin Carleon, disaient les invités de la Ferme-Grise, et maintenant il se glisse sans cesse dans les appartements.

Durant cette soirée du 30 septembre, la présence de l’intendant paraissait particulièrement désagréable à l’avoué. Il désirait parler d’affaires, et il ne se souciait pas de le faire tandis que Ralph était là, derrière son maître, dans une attitude pleine de curiosité. Il dit à Dudley qu’ils pourraient bien se servir eux-mêmes, et que sans doute la présence de l’intendant était nécessaire à la ferme, mais ni le maître de Ralph, ni Ralph lui-même, n’eurent l’air de comprendre ce qu’il voulait dire. Le jeune homme était évidemment embarrassé, et l’intendant tint bon à sa place, derrière le coude de son maître, avec un regard bourru et un air résolu peint sur son visage basané.

— La vérité de tout ceci, dit l’avoué, c’est que j’ai besoin de causer quelques instants avec vous, relativement à l’affaire, et…

— Ah ! ah ! Certainement. Vous entendez, Purvis, Broughton a besoin d’avoir avec moi un petit entretien particulier. Laissez-nous.

L’intendant restait immobile, roulant la serviette qu’il tenait autour de son bras, et portant ses yeux de son maître au visiteur et du visiteur à son maître.

— Vous entendez, répéta Dudley, devenant très pâle, mais ayant un éclair de colère dans ses grands yeux bleus. Laissez-nous !

— Très bien, monsieur.

Et avec un salut plein de sécheresse, adressé à son maître, Ralph quitta la chambre. Il ferma la porte en sortant avec une certaine force ; mais deux minutes après, Broughton, qui était assis en face, vit qu’on la rouvrait avec précaution, et qu’on la laissait entrebâillée.

— Vous avez des espions dans cette maison, Carleon, dit l’avoué, en se levant de table et en allant à la porte qu’il ferma avec soin. Je n’aime point mal parler des domestiques des autres, mais je ne puis m’empêcher de dire que je déteste votre intendant.

— Quoi ! Ralph ? Mon cher Broughton, mais c’est un garçon qui n’a pas de prix, le meilleur intendant de tout le pays et d’une fidélité…

— Fidèle jusqu’à l’obséquiosité, je crois, dit tout bas l’avoué en haussant les épaules.

Puis, changeant la conversation, il discuta avec son client l’affaire pour laquelle il était venu à la ferme. Après que ceci eut été réglé d’une façon satisfaisante, ils parlèrent de différentes choses ; puis enfin l’avoué raconta à Dudley les diverses suppositions faites par la population féminine d’Olney, à propos de sa résolution de rester célibataire.

— Par le fait, mon cher Carleon, dit-il en riant, vous devriez choisir un bon parti ; et ceci me rappelle une idée qui m’est venue bien souvent, et cette idée, c’est qu’Agnès Marlow, la fille du recteur, serait la vraie fille qu’il vous faudrait pour faire une bonne femme.

Dudley fit un bond, comme s’il eût été piqué. Une sueur froide perla sur son front pâle, qu’il essuya d’une main tremblante, comme il répondait en hésitant :

— Oh ! non… non… Agnès est la dernière… la dernière que je choisirais. N’avez-vous pas eu connaissance de ses engagements avec mon pauvre frère Martin ?

— Oui, j’ai su qu’ils devaient se marier, et c’est pour cette raison que je crois que ce serait un parti fort convenable pour vous. Vous auriez l’air de remplir les intention de votre pauvre frère, en la faisant maîtresse de la Ferme-Grise.

— Le cœur d’Agnès est enterré dans la tombe de Martin. Savez-vous bien, Broughton, que je crois fermement que le chagrin qu’elle a éprouvé de la mort de mon frère a exercé une certaine influence sur son esprit, et qu’elle…, qu’elle a quelque chose de dérangé depuis cet événement.

Dudley prononça ces mots lentement et comme avec un effort pénible.

— Bon Dieu ! qui a pu vous donner de telles idées ?

— Parce qu’elle m’a témoigné une aversion visible, depuis que je suis devenu propriétaire du domaine. Comme si… comme si réellement elle me détestait parce que suis le maître de la Ferme-Grise.

— Bah ! mon cher ami, pure imagination de votre part, j’en suis certain.

— Qu’il en soit ce qu’il vous plaira ; mais Agnès est dernière personne que je songerais à épouser.

— Comme vous voudrez. Je n’ai pas la prétention vous choisir une femme, mon cher Carleon ; mais ce que je dis, et ce que dit tout le monde, c’est que décidément vous devriez vous marier. Quelle triste existence vous devez mener dans cette vieille demeure sombre, sans autre société que cet obséquieux intendant à la face bronzée et sa sœur également brune et obséquieuse, votre gouvernante. Pensez donc seulement, mon ami, combien la jolie figure souriante d’une gentille jeune femme éclairerait le bout de cette longue table !

— Bien, bien, je verrai ça, dit Dudley en se levant de table avec son ami.

Comme ils allaient quitter la salle, le jeune fermier se versa un verre d’eau-de-vie d’une bouteille placée sur le buffet, et l’avala d’un seul trait. Pendant ce temps, les yeux de Broughton erraient machinalement autour des murs de la salle, regardant les vieilles peintures. En faisant cela, son regard s’arrêta par hasard pendant un instant sur la fenêtre donnant sur la cour de la ferme. Il faisait tout à fait nuit, mais, dans l’obscurité, il aperçut distinctement une paire d’yeux fixés sur eux, derrière un carreau, et il découvrit en même temps une main rouge et calleuse, qui avait soulevé le panneau de la fenêtre à une hauteur d’environ trois pouces.

— Je vous ai dit, Carleon, que vous aviez ici des espions, répéta-t-il en élevant la voix de façon à être entendu de la personne qui était dehors, regardez à cette croisée !

Mais quand l’avoué et Dudley atteignirent la fenêtre en question, ils ne purent rien voir ; seulement, dans la demi-obscurité de la cour, ils aperçurent une figure qui conduisait les chevaux de trait à l’écurie.

— Je ne me trompais point, dit Broughton, l’espion, c’était votre intendant. J’étais sûr de ne pas m’être trompé à cause de l’éclat farouche de ses yeux. Dudley, ma profession me met en rapport avec d’étranges personnages, cela a pu me rendre soupçonneux ou seulement prudent. Tout ce que je puis vous dire en ami et en conseiller, c’est ceci, prenez garde à cet homme !

— Mon cher ami, j’ai le plus grand respect pour votre sagacité magistrale, mais vous vous trompez totalement. Je confierais à Ralph des monceaux d’or.

— Confiez-lui toutes les mines de la Californie, si vous voulez, mais ne lui confiez pas vos secrets.

Le visage de Dudley, qui d’abord était pâle, devint aussitôt écarlate.

— Juste ciel ! dit l’avoué, savez-vous que je regarde ce garnement tellement comme un espion et un serpent, que si je ne le voyais là-bas, hors de portée d’entendre et conduisant ces chevaux, je croirais en me retournant le voir derrière mon épaule ?

— Marthe a servi le café dans le salon, monsieur, dit une voix à quelques pas derrière les deux amis.

Dudley et l’avoué se retournèrent brusquement. Ralph se tenait à une petite distance de la porte ouverte, à l’autre bout de la chambre.

— Je rentrais les chevaux, monsieur, lorsque je vous ai vus tous les deux à la fenêtre, c’est pourquoi je les ai confiés à William, et je suis accouru ici pour vous dire que le café était servi.

Lorsque Dudley et son visiteur entrèrent dans le salon, ils trouvèrent Marthe occupée à arranger les tasses et les soucoupes sur une petite table auprès du feu.

Parée et modeste, vêtue de gris sombre, avec ses cheveux plats et noirs collés sous son bonnet blanc, elle allait et venait dans la chambre éclairée par le feu, aussi légèrement que si elle eût été la reproduction fantastique de l’une des sombres peintures placées sur les murs lambrissés. En marchant dans la clarté pétillante du feu, elle projetait une ombre sur le parquet ou sur les murs, et tout irrégulière et hideuse que parût cette ombre, elle paraissait encore plus sombre lorsqu’elle passait devant le maître de la Ferme-Grise.

On amena le cheval de l’avoué devant la porte d’entrée, quand l’horloge du salon sonnait huit heures. Dudley suivit son ami jusque dans le jardin. Ralph tenait le cheval.

Broughton haussa les épaules à la vue de l’intendant, mais il se mit en selle, sans dire un mot.

— Je vais vous reconduire un peu, Broughton, dit Dudley, comme l’avoué lui souhaitait le bonsoir.

— Irai-je avec vous pour ouvrir la porte, monsieur ? demanda l’intendant.

— Non, je l’ouvrirai moi-même.

Il faisait tout à fait nuit, et un épais brouillard s’élevait de la rivière près de laquelle marchaient les deux amis ; l’avoué avait mis son cheval au pas, et Dudley tenait la bride, pour guider l’animal le long de la berge étroite. Lorsqu’ils eurent atteint la barrière qui marquait la limite de la ferme du côté d’Olney, le jeune homme souhaita une bonne nuit à son ami et retourna lentement à la maison.

Une figure sombre s’éleva des bords inclinés de la berge, et se tint à ses côtés.

— Puis-je vous dire un mot, maître ? demanda l’intendant.

— Vous pouvez parler, je pense, dit Dudley, sans regarder ni témoigner la moindre surprise de l’apparition soudaine de son serviteur sur la berge.

— Mais, m’écouterez-vous ?

— Oui, répondit son maître, marchant doucement, la tête baissée, et les mains dans ses poches.

— Et répondrez-vous à ce que je vous demanderai ?

— Peut-être.

— Il vaut peut-être mieux que je ne parle point ici ; quelqu’un de la ferme peut se trouver dans ces prés, et écouter.

— C’est vrai, cela pourrait gâter votre affaire ?

— Où faudra-t-il que je parle alors ?

— Dans votre chambre. Dans la petite pièce en haut de l’escalier dérobé. Mais que pouvez-vous avoir à me dire ce soir ?

— Ne vous tourmentez point de cela. Voulez-vous l’entendre, oui ou non ? Ou bien, dois-je aller à Olney, et dire à cette dame que…

— Voulez-vous que je vous jette dans cette rivière ?

— Je n’ai point peur, monsieur, répondit Ralph en ricanant, cela ferait trop de bruit dans le voisinage.

Dudley resta silencieux pendant le reste du trajet jusqu’à la maison. Il marchait, son chapeau enfoncé sur les yeux, ne regardant ni à gauche ni à droite ; l’intendant le précédait de quelques pas ; il ouvrit la grille et se rangea respectueusement pour le laisser passer. Comme le propriétaire de la Ferme-Grise traversait la salle et ouvrait la porte du salon, il se retourna et dit à son intendant, d’une voix assez haute pour être entendue des autres domestiques :

— Avant d’aller vous coucher, Purvis, préparez-moi vos comptes, j’irai dans votre chambre les examiner.

Le vent d’automne soufflait avec des hurlements tristes et étranges, et des sons inarticulés et plaintifs s’élevaient des champs plats étaulés. Un brouillard d’automne sortait de ces terres dépouillées et des prairies basses, et s’étendait comme un funèbre voile sur la terre, sous lequel la rivière coulait lentement pour aller se jeter au loin dans la mer. Il semblait qu’il y avait dans la nature de cette profonde et tranquille rivière quelque chose d’analogue à celle de l’intendant. Comme lui, elle était sombre et silencieuse, elle glissait furtivement et était constante dans ses desseins ; comme lui, elle était sur vos talons au moment où l’on s’y attendait le moins, puis s’éloignait à la dérobée pour aller se perdre dans l’obscurité de la nuit. Comme lui, sinueuse et tortueuse dans son cours, on arrivait près d’elle sans y songer, et son aspect, comme celui de l’intendant à la figure sombre, inspirait un dégoût instinctif et déraisonnable. De malheureuses paysannes s’étaient rendues en cachette sur ses tristes bords, et s’étaient noyées tranquillement dans les courants où l’eau était profonde ; à vingt milles de la Ferme-Grise, un fils avait frappé son père d’un coup de poignard au cœur, et jeté le cadavre pendant l’obscurité dans les flots trompeurs, qui avaient rapporté le corps le lendemain matin, et l’avaient déposé raide et défiguré sur le rivage. D’horribles choses s’associaient à ces eaux d’un aspect si triste, et comme elles coulaient en serpentant autour des murs de pierre de l’habitation isolée, elles semblaient encore donner un aspect plus sinistre aux masses sombres des constructions qui composaient la Ferme-Grise.

Au plus épais de la nuit, les mariniers, descendant la rivière sinueuse avec la marée, pouvaient apercevoir une lumière briller à une petite fenêtre derrière l’habitation.

C’était la fenêtre du petit cabinet de l’intendant.

Sur le plancher de cette chambre, un homme était étendu, ses cheveux noirs et plats traînaient sur les planches blanches, et son pâle visage était taché et couvert du sang qui s’échappait d’une blessure qu’il avait au front. Un second personnage, à la figure blême et aux yeux bleus remplis de colère, était penché sur lui, son genou sur sa poitrine, en tenant d’une main les plis de sa grossière cravate de laine.

— Vous pouvez me tuer si vous voulez, maître, dit l’intendant d’une voix étranglée, mais, aussi sûr que j’existe, c’est le prix que j’exige pour me taire.

— Espion, écouteur aux portes, debout, et lavez-vous le visage. Demain, vous et votre sœur, partirez pour Londres, je vous suivrai dans huit jours.

— Et vous nous donnerez le prix convenu ? demanda Ralph en se relevant et s’essuyant vivement le visage plein de sang, avec un mouchoir de coton rouge.

— Jusqu’au dernier sou, bourreau, répondit Dudley, en ouvrant la porte du petit cabinet d’une main prudente.

Puis il descendit avec précaution l’escalier conduisant du côté de son appartement.

CHAPITRE III

UNE VISITE CHEZ LE RECTEUR

Le soleil de juin dorait les eaux de la sombre rivière, et l’herbe avait poussé haute et drue dans les prairies de la Ferme-Grise, quand Dudley revint d’un long séjour dans la capitale, et reprit son existence tranquille et uniforme de gentilhomme fermier. Il avait été absent de la maison une bonne partie de l’hiver et du printemps, ne revenant dans le comté de Lincoln que de temps à autre, pour n’y rester que quelques jours ou parfois une semaine, puis ensuite il retournait à Londres. La sœur de l’intendant avait quitté la ferme pour prendre un emploi à York, emploi moins pénible, car son frère disait qu’elle s’était trop fatiguée dans cette grande habitation ; et une vieille femme d’Olney avait été élevée aux fonctions de femme de charge de la Ferme-Grise.

Dudley, si c’était possible, était encore plus triste et plus taciturne à son retour qu’à son départ, et paraissait certainement encore plus l’esclave de son ombre inséparable.

Côte à côte, le maître et le domestique marchaient tout doucement le long des bords de la rivière ou autour des vastes champs de blé, ou bien, appuyés sur une barrière placée dans les prairies pour entourer la récolte des foins, ils calculaient ce que produirait la moisson. Côte à côte, ils flânaient à la brune, regardant les bestiaux paître au bord de l’eau ; et si, par hasard, quelqu’un eût pu écouter leur conversation, on eût presque toujours entendu Ralph dire à son maître quelle immense valeur aurait la ferme, s’il avait assez d’argent pour y faire des améliorations.

Quelques jours après le retour de Dudley, Ralph fut une fois, par extraordinaire, absent de l’habitation. Son maître l’avait envoyé dans une ville éloignée de dix milles où il y avait marché, pour quelques affaires relatives à la ferme, et il était plus que probable qu’il ne serait pas de retour avant la tombée de la nuit.

Il existait un chemin communal traversant des sentiers de verdure et des champs de blé, ainsi que des prés appartenant à la ferme. Ce chemin partait d’un village situé à peu de distance d’Olney. Dans un de ces verts sentiers, où quelques chevaux de trait étaient attachés, se promenait Dudley, tenant un livre à la main ; les horloges des églises des villages éloignés sonnaient alors trois heures.

Le maître de la Ferme-Grise, ayant toujours la tête baissée en marchant, ne faisait point d’attention aux roses sauvages dans les haies, pas plus qu’aux boutons d’or dans les hautes herbes, mais il fut soudainement tiré de sa rêverie par l’aboiement d’un chien à quelques centaines de pas de lui.

Suivant des yeux la direction de ce bruit, il aperçut, sur une petite élévation, sous un buisson d’aubépine, tout près de lui, quelque chose de si brillant en couleur, d’un aspect si radieux, si léger et si aérien de mouvement, qu’il eût pu se tromper et prendre cette chose pour une nouvelle et jolie sœur des riantes fleurs sauvages de la haie. Mais, s’approchant un peu plus près de la fleur, il se trouva face à face avec une jeune fille, vêtue d’une robe de mousseline rose et coiffée d’un chapeau de paille rond.

Elle avait presque l’air d’une enfant, et était excessivement jolie. Elle était d’un blond très clair, et ses joues roses étaient encadrées d’une quantité de boucles dorées, qui tremblaient et brillaient à la brise d’été et au chaud soleil de juin. Ses yeux étaient d’un bleu tendre, grands et doux, et exprimaient la candeur la plus innocente. Elle était de petite taille, et tout ce qu’elle portait sur elle, depuis la dentelle qui garnissait son fin chapeau de paille jusqu’aux fleurs semées sur sa transparente robe de mousseline, flottait autour d’elle avec une grâce toute particulière. Si vous pouviez vous figurer une fée habillée par une couturière parisienne, peut-être auriez-vous une idée de la grâce exquise de cette charmante créature.

— Seriez-vous assez bon, dit-elle, pour m’indiquer le chemin d’Olney ? J’ai voulu courir seule aujourd’hui, et je suis bien punie de mon entêtement, car je me suis égarée. Voilà une heure que je suis assise ici patiemment, espérant voir passer quelqu’un.

Le son de sa voix était la musique même, et son sourire, lorsqu’elle parlait, était aussi séduisant qu’elle était adorable.

Dudley lui dit qu’il allait du côté d’Olney, et demanda la permission de l’accompagner une partie du chemin. Il y avait un tel cachet d’homme comme il faut dans le ton de sa demande, qu’après un court instant d’hésitation, la jeune fille accepta son offre, et ils marchèrent côte à côte, le chien courant tantôt devant eux, tantôt derrière, en aboyant joyeusement.

Pendant leur promenade, elle lui raconta qu’elle était en visite chez le recteur, qu’elle s’appelait Jenny Trevor, qu’elle était orpheline, que M. Marlow était son tuteur, et Agnès Marlow sa plus chère amie.

Ils avaient à traverser un champ tout proche de la maison de Dudley, et de là, le bord de l’eau jusqu’à Olney.

Comme ils approchaient de la première barrière, sur la rive, un homme à cheval s’avança tranquillement vers eux.

Cet homme, c’était Ralph.

Il se laissa glisser de cheval en apercevant son maître, et, conduisant l’animal par la bride, se dirigea vers la barrière, qu’il ouvrit pour livrer passage à Dudley et à Jenny.

— Vous êtes revenu de bonne heure, Purvis ? dit Dudley.

— Oui, monsieur, les affaires se sont terminées plus tôt que je ne l’avais cru, et je n’ai pas voulu m’amuser. J’ai pris des arrangements au sujet du foin, pour la semaine prochaine, monsieur.

— C’est bien.

Ralph continua à marcher, la bride à la main, auprès de la barrière ouverte ; et sous ses cils noirs, ses yeux gris regardaient furtivement, mais d’un air scrutateur, Jenny.

Dudley paraissait horriblement embarrassé. Il jetait un coup d’œil de l’intendant à la jeune fille, comme s’il hésitait sur ce qu’il devait faire, puis il dit d’une manière fort confuse :

— Je pense, mademoiselle Trevor, que je n’ai plus besoin de vous importuner plus longtemps de ma société. L’avant-dernière barrière s’ouvre sur la grande route, et alors vous irez en droite ligne à Olney.

Il ôta son chapeau, mais ne lui offrit point la main ; et avec un léger mouvement de surprise, elle salua, lui souhaita le bonjour, et s’éloigna.

— Eh bien, maintenant ? dit-il à Ralph, aussitôt que Jenny fut hors de portée d’entendre.

— Eh bien, maintenant, monsieur Carleon, répéta Ralph ; quelle charmante jeune fille que celle-ci.

Son maître ne répondit pas à cette observation, mais s’appuya avec nonchalance sur le haut de la barrière, son menton dans ses mains.

— Vous et elle, vous paraissiez joliment camarades aussi, dit un peu après Ralph, avec un sourire.

— Qu’est-ce que cela vous fait ?

— Peut-être rien… peut-être quelque chose.

— C’est une jeune dame qui demeure chez le recteur, dit Dudley, d’un ton bourru, et comme si on lui arrachait chaque mot par force, et je ne l’ai jamais vue de ma vie avant cette après-midi. Elle m’a demandé de lui enseigner le chemin d’Olney, et je l’ai fait. Cela suffit-il ?

— Presque. Il faut que ce soit une jeune fille assez dégourdie pour être aussi familière.

Huit jours après cet événement, Ralph quitta la Ferme-Grise, et Carleon devint un visiteur assidu du presbytère d’Olney. Ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’est que dans ses visites chez le recteur, il rencontrait rarement Agnès. Si par hasard il arrivait qu’il la rencontrât à la maison, elle paraissait regarder vaguement par la fenêtre, ne lui parlant jamais et ne lui répondant que par monosyllabes, lorsqu’il lui adressait la parole, et elle profitait toujours du premier prétexte venu pour quitter la chambre. Jenny se plaignit d’abord de cela à son amie ; mais Agnès était si silencieuse et si réservée sur ce sujet, que Jenny, qui était toujours un peu dominée par la fille du recteur avec son œil noir, froid et sérieux, et son visage maigre et pâle, n’osa point insister davantage.

— Nous ne pouvons répondre de nos préventions, Jenny, disait-elle ; je n’aime pas Carleon.

— Mais vous n’avez aucune raison pour le haïr, n’est-ce pas, Agnès ?

— Aucune que je ne puisse concilier avec mes devoirs de chrétienne. Jenny, je suis la fille d’un ministre de l’Évangile du Christ, je vais à l’église trois fois le dimanche, je rends visite aux malades, je donne mon argent aux pauvres, et malgré tout cela, je ne puis être une bonne chrétienne, et peut-être ne le suis-je point, quand il s’agit de Carleon ; ne me parlez point de lui, ne me questionnez point. Je le déteste !

Ses yeux noirs brillaient d’un éclat fiévreux, et elle joignit ses mains grêles et minces, en répétant :

— Ô ciel, ayez pitié de moi et de son âme ! Je le déteste !

CHAPITRE IV

LE JOUR DES NOCES

Les gens d’Olney furent surpris de ne plus voir la sombre figure de Ralph parmi les faucheurs dans les prairies de Carleon ; mais le jeune homme dit à ses connaissances qu’on lui avait conseillé d’acheter une petite ferme dans le comté de Buckingham, et qu’il en avait confié le soin à son intendant.

Ralph avait été un contremaître dur et brutal, il ne fut regretté de personne, si ce n’est par son maître, qui recevait presque toutes les semaines une lettre, écrite en caractères mal tracés et grossiers portant le timbre d’un village du comté de Buckingham. Toutes les semaines aussi, Dudley allait à cheval jusqu’à Olney, pour porter un bon sur la poste, payable à Ralph, et ceux qui épiaient les mouvements du jeune homme commencèrent à dire que sa nouvelle ferme lui coûtait plus d’argent qu’elle ne lui en rapporterait. Mais avant la moisson le bruit courut qu’il allait épouser une jeune fille ayant de la fortune, ou au moins ce qu’on appelait de la fortune à Olney. Jenny possédait trois mille livres sterling. Elle serait majeure en septembre, et, d’après l’opinion des habitants, elle était fiancée à Dudley.

Était-elle sa fiancée ? Non. Elle lui permettait de la suivre partout comme un gros chien hargneux mais fidèle suit un maître bien-aimé. Elle consentait à former avec lui un compromis tacite, elle ne repoussait jamais ses silencieuses prévenances, ne se retirait jamais de sa société, malgré la fréquence de ses visites au presbytère.

— Je ne puis m’en défendre, dit-elle un jour à Agnès ; il est dans le salon en ce moment, je le sais, quoique je ne l’aie ni vu ni entendu entrer ; et il faut que j’aille le retrouver, bien que je ne le désire point. Que dois-je faire, Agnès ?

— Venez avec moi à Scarborough ; vous savez que je pars demain, et que je ne reviendrai pas ici avant deux ou trois mois. Choisissez, Jenny, si vous voulez venir avec moi, ou rester ici avec papa pour devenir la femme de cet homme.

— Agnès, j’irai avec vous !

Les deux jeunes filles se mirent immédiatement à faire leurs malles, et prirent toutes leurs mesures pour partir le lendemain matin par le train express pour Scarborough, mais, ce soir-là même, assis dans l’ombre de la croisé ronde du salon du presbytère, Dudley fit promettre à Jenny qu’elle serait sa femme le jour même où elle serait majeure.

Après son départ, Agnès la trouva pleurant d’une manière nerveuse, sa tête sur l’appui de la croisée ouverte et des fleurs de clématite se mêlant à sa brillante chevelure.

— Jenny, qu’avez-vous ?

— Il faut que je reste ici, Agnès, je ne puis partir avec vous demain.

— Vous êtes votre maîtresse, Jenny. Que le ciel vous soit en aide, si vous oubliez ce que je vous ai dit.

Les sanglots de Jenny furent sa seule réponse à cette prédiction.

Avant que le premier épi de blé doré fût tombé sous la faucille, M. Marlow avait béni l’union de Dudley et de Jenny, dans l’église d’Olney.

Le jour de ses noces fut le jour de sa majorité, ainsi qu’elle l’avait promis à son prétendu. Tous les préparatifs se firent en secret, et, d’après le désir de Dudley, on n’avait point envoyé d’invitation à Agnès.

C’était une de ces magnifiques et brûlantes journées d’été que l’on voit souvent au commencement de l’automne, les bestiaux paresseux dormaient dans les prairies basses, l’étroite rivière suivait son cours paisible sous le brouillard doré d’une brûlante après-dînée. Les champs de blé étaient éclatants de bandes de pourpre et d’écarlate, et l’épi jaune bougeait à peine sur sa tige, dans l’air calme. La mariée était ravissante avec sa simple robe de mousseline et de dentelle flottant autour d’elle, avec toutes les boucles de sa chevelure d’or voltigeant au soleil.

— Un beau couple ! disaient les paysans, groupés autour du porche de l’église.

Chacun paraissait joyeux. Le marié lui-même avait quitté sa silencieuse réserve, tandis qu’un éclair d’orgueil et de triomphe brillait dans ses sombres yeux bleus. Un seul événement sinistre vint jeter un nuage sur la fin de la cérémonie. Au moment où Dudley quittait l’autel pour conduire sa jeune épouse dans la sacristie, il se trouva juste en face d’une éclatante tablette de marbre blanc, tablette si nouvellement placée le long du mur, que le mortier et les crochets étaient encore humides, et que les fils de l’ouvrier étaient épars çà et là dans la stalle au-sous.

À LA MÉMOIRE DE MARTIN CARLEON

MORT LE 24 SEPTEMBRE 1849, ÂGÉ DE 23 ANS

CE MONUMENT EST ÉLEVÉ

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PAR SON FRÈRE AFFECTIONNÉ ET INCONSOLABLE

DUDLEY CARLEON

Le marbrier du village, homme négligent et paresseux, avait eu ordre de placer cette tablette il y avait plus d’un an et n’avait terminé son ouvrage que la nuit dernière.

Lorsque la noce fut de retour au presbytère, les invités trouvèrent une voiture de la station arrêtée à la porte.

— Agnès serait-elle de retour ? dit M. Marlow.

Le visage de Dudley eût pu devenir plus pâle que qu’il avait aperçu la tablette de marbre sur la muraille l’église, il le serait devenu à ce moment.

— Jenny, dit-il, saisissant la petite main gantée qui s’appuyait sur son bras vigoureux, Agnès est folle ; n’écoutez rien de ce qu’elle vous dira. Souvenez-vous cela.

— Dudley, que voulez-vous dire ?

— Juste ciel ! que sais-je ce qu’elle peut dire ! Croyez-vous que je n’ai pas remarqué sa prévention contre moi.

Pâle et avec une mise négligée, ses vêtements pleins de poussière et en désordre, attendu son voyage précipité, ses longs cheveux noirs tombant sur son visage amaigri, Agnès rencontra la noce dans le vestibule rempli de soleil.

Elle ne parla ni à son père, ni à Dudley, mais, saisissant avec force le poignet délicat de la mariée, elle lui dit :

— Suis-je arrivée trop tard… suis-je arrivée trop tard, après tout ?… Êtes-vous mariée ?

— Oui, dit Dudley d’un ton ferme, en la regard avec un air d’impatience.

Elle ne sembla ni le voir ni l’entendre.

— Jenny, répéta-t-elle, êtes-vous mariée ?

— Oui, répondit la jeune fille frappée de terreur.

— Oh ! faut-il que j’arrive trop tard, que je n’aie pas été avertie de cela à temps ! Mais venez, Jenny, venez avec moi dans ma chambre.

— Jenny… madame Carleon ! je vous défends de suivre ! s’écria le mari.

— Vous lui défendez ! répéta Agnès avec un rire rauque et discordant, tournant vers Dudley pour la première fois ses grands yeux brillants. Dois-je lui dire ici, au pied de l’escalier, devant les domestiques, devant ces gens rassemblés devant la porte, devant mon père, devant vous, dois-je lui dire ici ce que j’ai à lui dire, Dudley ?

Il se détourna pour éviter ses regards hagards et brûlant, et prenant son père à part, il lui parla bas à l’oreille.

— Venez, Jenny, venez !

Elle traîna plutôt qu’elle ne conduisit la malheureuse jeune fille dans sa chambre, et, fermant la porte, elle tomba épuisée sur une chaise, auprès du lit. Les fenêtres étaient ouvertes, les oiseaux chantaient bruyamment dans les chèvrefeuilles et dans les jasmins qui entouraient la maison ; les rayons du soleil éclairaient les pâles visages des deux jeunes filles.

Jenny tomba à genoux, sanglotant et s’accrochant après la fille du recteur.

— Oh ! Agnès, ayez pitié de moi ! Souvenez-vous que c’est le jour de mon mariage !

— Je ne puis avoir pitié de vous, Jenny ; je ne puis me souvenir de rien. Je vous dis que mon cœur n’est point assez grand pour contenir autre chose que de la haine, de la haine contre lui…

— Agnès !

— Si je broie votre cœur comme mon cœur a été broyé… je flétris votre existence comme la mienne a été flétrie… quand bien même il vous serait aussi cher que défunt son frère m’était cher, je parlerai. Savez-vous ce que c’est que… cet… homme… que vous avez juré d’aimer et de chérir ?

— Agnès !

— Jenny Carleon… oh ! malheur qu’il me faille vous appeler de ce nom !… lorsque je reçus la lettre de mon père, ce matin, m’apprenant votre mariage projeté, je crus que je deviendrais folle ; mais ne me jugez point d’après mes yeux hagards et mes manières excentriques. Écoutez-moi, malheureuse fille ; je ne puis vous dire que ce que je sais, je ne puis vous dire que ce que je crois si fermement que, mes paroles dussent-elles même vous faire mourir à mes pieds, je vous le dirai plutôt que de vous voir franchir le seuil de la porte de la maison de cet homme.

— Oh ! Agnès ! le jour de mon mariage !… le jour de mon mariage !…

Elle élevait les mains pour se garantir de ces cruelles paroles, comme si elle se fût mise en garde contre un coup.

— Dudley a empoisonné son frère Martin !

Un long et douloureux gémissement s’échappa des lèvres blêmes de la mariée, et elle tomba en convulsions aux pieds d’Agnès, les boucles brillantes de sa chevelure traînant à terre en masses entremêlées.

— Je n’ai pas de preuves de cela, sans quoi j’aurais fait retentir ces preuves d’un bout à l’autre du pays. Je n’ai pas de preuves, mais j’en ai la conviction.

Jenny souleva son pâle visage, qui était appuyé par terre, et, se traînant à genoux, elle regarda celle qui parlait.

— Point de preuves ?

— Aucune ; mais je le sais !… je le sais !… J’étais à la Ferme-Grise la nuit de la mort de Martin. J’ai vu cet homme, avec un visage décomposé et la main tremblante, s’occuper des fioles à médecine. C’est sa main qui lui présenta la potion qui devait le calmer, mais qui seulement accrut sa fièvre dévorante ; c’est son ombre noire qui n’a jamais quitté son lit de douleur. Fidélité !… Dévouement !… Oui, la fidélité d’un meurtrier pour atteindre son but épouvantable, le dévouement du bourreau pour son innocente victime. Jeune fille, nos yeux ne se rencontrèrent qu’un instant dans cette nuit terrible, et, dans ce seul coup d’œil, je vis et connu son crime… sa faute. Je le sais, et il sait bien aussi que je le sais !

— Agnès !… Agnès !…

— Martin mourut des suites d’un poison lent, administré par son frère. Maintenant, retournez vers votre époux : j’ai fini, madame Carleon !

— Oh ! Agnès, combien vous êtes cruelle, sans cœur, sans pitié, sans sentiments chrétiens ! Et c’est sur un vague soupçon… sur une idée aussi peu fondée qu’elle est abominable… que vous voudriez flétrir un homme innocent ? Je vous plains, Agnès, d’être victime d’une si horrible erreur.

Elle se releva et, se dirigeant vers une table de toilette, elle essuya les larmes qui l’aveuglaient et arrangea ses boucles de cheveux d’une main qui tremblait à peine. Et s’occupant ainsi, elle interrogeait la réflexion du visage bouleversé d’Agnès dans la glace placée devant elle. Elle commença à croire que Dudley avait raison, et qu’en effet le chagrin avait rendu folle la fille du recteur.

Agnès s’assit sur le petit lit blanc, et, avec des yeux caves elle suivit les mouvements rapides de Jenny devant la toilette.

— Dieu nous vienne en aide à toutes les deux ! murmura-t-elle en joignant ses mains défaillantes ; Dieu nous vienne en aide, et nous envoie sa lumière pour nous éclairer dans ce monde si sombre et si noir ! Je serais morte si je n’avais point parlé.

CHAPITRE V

LE RETOUR DE L’INTENDANT

Agnès retourna à Scarborough. Sa santé était perdue, son esprit troublé ; et il y avait des gens dans Olney qui partageaient l’opinion de Dudley, et pensaient que sa raison avait été ébranlée par la mort prématurée de son prétendu.

Les quatre premiers mois du mariage de Jenny Carleon s’écoulèrent tranquillement. Dudley était un mari tendre et complaisant, et il était impossible de trouver la moindre des choses à dire sur la manière dont il se conduisait dans sa nouvelle position. La Ferme-Grise était certainement un triste séjour pour Jenny, dont la vie s’était passée en grande partie dans un pensionnat du West End, à Londres ; mais elle avait son piano, ses livres, son dessin, un petit chien et un vieux poney gris, sur lequel elle faisait des promenades dans les champs de son mari, tandis qu’il surveillait les ouvriers ; car depuis le départ de Raph, Dudley s’était entièrement consacrée l’exploitation de sa ferme.

Pas un mot n’avait jamais été prononcé par Mme Carleon au sujet de son entrevue orageuse avec Agnès. Souvent au milieu de la nuit elle s’éveillait soudain, à côté de son mari endormi, avec l’écho de ces paroles terribles, qui résonnaient à ses oreilles, comme si quelqu’un venait seulement de les lui répéter sur son oreiller. Elle les avait toujours considérées comme le résultat d’une hallucination provenant d’un cerveau affaibli ; mais elle ne pouvait pas plus les oublier, qu’elle eût pu oublier son propre nom. Assise quelquefois dans la demi-obscurité auprès du feu, dans la grande salle basse, boisée en chêne, entourée des ombres tristes que projetaient les meubles massifs, sur les murailles en bois noirci, ses idées aussi éloignées que possible de la scène du matin de son mariage, et dirigées sur une chose ou l’autre ; en un instant, dans une seconde, un chuchotement sifflait à son oreille, et le plus distinctement du monde, lui faisait entendre ces deux horribles phrases :

« Dudley a empoisonné son frère Martin. »

« Martin est mort des suites d’un poison lent, qui lui a été administré par son frère. »

Mais ce n’était point ce qu’il y avait de plus affreux, car elle crut s’apercevoir que peu à peu elle se répétait continuellement ces mots, comme il nous arrive souvent de répéter, malgré nous, un vers d’une chanson en vogue. À sa couture, occupée de ses pinceaux et de ses couleurs, au piano même, elle se surprenait répétant intérieurement ces affreuses paroles. Elles s’adaptaient aux notes de ses morceaux de musique favoris, et elle tremblait en songeant qu’un jour elle pourrait les prononcer tout haut.

La nouvelle année arriva, froide et pluvieuse. Le temps força Jenny à rester enfermée à la maison. Dudley était souvent dehors. Elle recevait peu de visites de ses anciennes connaissances d’Olney, qui craignaient l’humidité de la promenade sur les bords fangeux de la rivière.

— Pourquoi avait-elle épousé Dudley ?

Elle se posait quelquefois cette question, comme si, à la suite d’un long sommeil, elle se fût éveillée dans un pays inconnu.

Elle ne l’aimait pas, elle ne l’estimait même point, mais elle lui avait laissé prendre un tel ascendant sur elle, que ce n’était que de temps à autre qu’elle s’en souvenait et qu’elle se demandait avec étonnement :

— Pourquoi l’ai-je épousé ?

Elle n’était point malheureuse ; seulement, quelquefois, elle se sentait seule et remplie de frayeur dans cette maison isolée, aux chambres peu confortables, aux plafonds bas en chêne, qui semblaient vouloir descendre un jour, tout doucement, et l’écraser.

La jeune femme si gaie devint grave et sérieuse sous les ombres de cette ferme silencieuse. Dudley, malgré sa tendresse, était froid et réservé, et avait quelquefois des distractions et des préoccupations d’esprit si étranges et si tristes, que sa femme hésitait à lui adresser la parole. Elle s’asseyait devant son chevalet, le crayon à la main, et ses couleurs séchaient sur sa palette, tandis qu’elle examinait son visage sévère et qu’il avait les yeux fixés sur le charbon enflammé.

Quelquefois son silence avait un effet si oppressif sur elle, qu’elle se glissait furtivement hors de la chambre, et restait absente pendant plusieurs heures, puis le retrouvait, lorsqu’elle rentrait, dans la même attitude, sans avoir changé de position, et le regard fixement attaché sur un monceau de cendres noires.

Il s’excusait de ses longues rêveries en disant qu’il était fatigué, qu’il travaillait trop, que la direction de la ferme lui donnait beaucoup de mal ; ou bien, qu’il était inquiet à propos de sa propriété dans le comté de Buckingham.

Un matin, vers la fin de janvier, il trouva une lettre sur la table à thé, et reconnut l’écriture grossière de son intendant. Cette lettre était plus longue que d’habitude, et Jenny vit à la figure de son mari que son contenu n’était pas agréable.

— Jenny, je serai forcé d’aller dans le comté de Buckingham, dit Dudley.

— Dans le comté de Buckingham !… Pourquoi ?

— Ralph m’informe par sa lettre qu’il a quelques difficultés à propos de la ferme, et qu’il a besoin de mes conseils avant de faire la moindre démarche, il faut que je parte ce matin même.

Avant qu’elle eût pu lui répondre, il avait froissé la lettre dans ses mains, l’avait jetée au feu, et avait quitté la chambre. Elle l’entendit donner l’ordre de lui amener son cheval tout de suite. Il rentra en toute hâte, pour lui dire adieu, promit de revenir dans un ou deux jours, et partit au galop pour atteindre le train express de Londres.

Malgré sa réserve et le caractère taciturne de son mari, Jenny se sentit malheureuse de sa première absence. Les domestiques et les grossiers laboureurs de la ferme lui étaient totalement inconnus, leur langage même était inintelligible pour elle. Elle était solitaire et mal à l’aise parmi eux, elle errait de chambre en chambre, dans ces appartements vides, dans lesquels de grandes fenêtres dégarnies s’ouvraient sur un ciel glacé d’hiver, et elle espérait et priait pour le retour de Dudley.

Deux jours, deux nuits, et une bonne partie du troisième s’écoulèrent, et il n’était point de retour.

— Il arrivera cette nuit, dit-elle.

Et elle faisait allumer d’énormes feux dans les cheminées, jusqu’à ce que les flammes arrivassent à hurler dans les vastes foyers, et qu’une lueur rouge se reflétât sur chaque panneau des vieux lambris en chêne.

Il faisait un froid très vif ; cependant à cinq heures, heure à laquelle le train de Londres arrivait, elle sortit avec un châle jeté négligemment sur sa tête, et resta longtemps à regarder avec inquiétude dans la direction du triste sentier qui côtoyait le bord de la rivière. Elle ne revint à la maison que lorsque les horloges d’Olney sonnèrent les trois quarts.

— Il arrivera par le train de neuf heures, disait-elle.

Mais sept, huit, neuf, dix heures sonnèrent, le feu baissait, et son cœur s’affaiblissait d’ennui et d’inquiétude, car il ne revenait point !

La vieille femme de charge et la camériste qui la servaient l’engagèrent à aller se coucher, car dix heures était une heure tardive pour la Ferme-Grise ; mais il y avait un train de poste qui arrivait à Olney à une heure et demie du matin, et Jenny insista pour attendre en cas que son mari arrivât par celui-là. Elle envoya les domestiques se mettre au lit, après s’être fait montrer par l’une d’elles les secrets des verrous, des barres et des chaînes de la porte d’entrée, et les feux ayant été rallumés, elle s’assit sur sa chaise basse auprès du foyer, pour passer les trois heures qui devaient s’écouler avant le retour de son époux.

Elle s’approcha de plus en plus du feu qui flambait ; elle s’enveloppa dans un châle épais, mais, en dépit de tout, elle tremblait horriblement.

— J’ai attrapé la maladie de Martin Carleon, dit-elle, sur le bord de cette sombre rivière.

Ces paroles semblèrent faire courir un frisson jusqu’au fond de son cœur, car elles lui rappelèrent la scène du jour de son mariage et l’épouvantable accusation d’Agnès.

Dans l’ombre, et dans un coin de la chambre, était suspendu un portrait du dernier propriétaire de la ferme, une figure franche et ouverte, avec de longs cheveux châtains et des yeux bleus. L’idée du défunt la poursuivit dans sa solitude. Elle essaya de détourner sa vue de la peinture ; elle tourna le dos au panneau auquel le portrait était accroché. Mais si cette image allait quitter sa sombre toile, descendre silencieusement derrière elle, et mettre sa main impalpable sur son épaule ? Elle n’était point superstitieuse, mais son existence monotone avait affaibli ses nerfs, et elle se sentait comme si elle eût été seule avec la mort. Mais si ce portrait allait prendre la forme d’un fantôme, et s’approcher d’elle ? Que ferait-elle, si, en se précipitant vers la porte pour échapper à son étreinte, elle trouvait cette porte fermée, et découvrait qu’elle était emprisonnée avec cet effrayant compagnon, et si ces lèvres peintes se desserraient par miracle, et d’une voix n’ayant rien d’humain, venaient lui dire que les paroles prononcées par Agnès étaient la vérité la plus solennelle et la plus affreuse ?

Une sueur glacée perla en grosses gouttes sur son front pur.

— Je deviendrai folle, dit-elle, si je reste longtemps seule ici.

Elle se leva une fois de sa chaise, résolue d’appeler une des domestiques, mais elle n’eut pas le courage de traverser la grande salle, ni l’escalier de service conduisant à leurs chambres ; à peine eut-elle le courage de passer devant le portrait qui était appendu entre la cheminée et la porte.

Que deviendrait-elle, si vraiment elle était atteinte de la même affection ou de la même fièvre qui avait tué le frère de son mari et si elle était étendue sur un lit, et pendant des semaines soignée et surveillée par Dudley ? Chacune des syllabes prononcées par Agnès lui revenait à l’esprit, et il lui semblait voir son mari, marchant d’un pas tranquille, avec son visage blême, la main tremblante, faisant tinter le verre mince des fioles à médicaments. Les lentes aiguilles de la pendule tournaient silencieusement. Elle entendait le son éloigné de l’horloge de l’église d’Olney, les quarts lui paraissaient l’heure entière dans son impatience fiévreuse.

Une heure… une heure un quart… une heure et demie… une heure trois quarts… deux heures… deux heures un quart. Les dernières cendres blanches tombèrent à travers les barres de la grille du foyer. Trois coups frappés avec force retentirent sur les épais panneaux de la porte d’entrée.

— Oh ! que le ciel soit béni, que le ciel soit béni, s’écria-t-elle, en s’élançant de son siège, combien j’ai été folle, et comme je puis me moquer de moi à présent qu’il est de retour.

Saisissant une lumière placée sur la table, elle courut vers le vestibule, et commença à ouvrir les fermetures de la porte, tenant la lumière d’une main et de l’autre tirant sur les verrous avec une agitation nerveuse, mais pleine de joie.

— Dudley… s’écria-t-elle, Dudley… je ne serai pas longtemps, ayez de la patience, je ne serai pas longtemps.

Mais les coups violents retombaient sur la porte, et une voix rude, étouffée et rendue indistincte par l’épaisseur du bois, proférait des paroles d’impatience.

Une terreur soudaine s’empara d’elle.

— Aurait-il bu, mon Dieu ? pensa-t-elle, sa voix paraît si creuse et si étrange.

— Dudley, c’est fini… c’est fini… j’en suis venue à bout.

Elle tourna la clef, après un violent effort, et laissant retomber la chaîne, ouvrit la porte à deux battants.

Elle ressentit, pour la première fois, quelque chose, comme si elle eût aimé Dudley. Elle voulait se jeter dans ses bras, et s’attacher à lui pour obtenir aide et protection.

Un homme, portant un chapeau de feutre rabattu sur sa figure, une veste de couleur sombre, des guêtres en cuir et des bottes à gros clous, s’avança sur le seuil.

La partie inférieure de son visage était cachée dans une cravate épaisse en grosse laine ; mais deux yeux gris-sombre brillaient sous les bords de son chapeau.

Jenny ne se rappelait point avoir vu cet homme auparavant, mais le coup qu’elle reçut en rencontrant un étranger au lieu de son mari lui donna un courage qui ne lui était pas habituel. Elle saisit une corde qui pendait près de la porte ; cette corde communiquait à une grosse cloche au faîte de la maison, qui servait à appeler les ouvriers à l’heure des repas, ainsi qu’à les éveiller le matin.

— Qui êtes-vous ? dit-elle, tandis que l’individu laissait tomber avec force un bâton noueux et un paquet enveloppé dans un mouchoir de coton rouge, et se préparait à passer devant elle, se dirigeant vers les cuisines.

— Qui êtes-vous, demanda-t-elle.

— L’intendant de M. Carleon, et peut-être ai-je le droit d’entrer dans cette maison, aussi bien que M. Carleon lui-même, répondit cet homme d’un air insolent.

— Ah ! vous êtes Purvis, l’intendant, n’est-ce pas ? Votre maître vous a donné l’ordre de revenir ?

— Oui, je suis Purvis, mais mon maître ne m’a point donné l’ordre de revenir. Mais vous, ma charmante petite aux cheveux frisés, qui êtes-vous ?

— L’épouse de votre maître, répondit Jenny avec hauteur.

L’individu la fixa avec insolence, pendant un instant, avant de répondre.

— La quoi, de mon maître ?

— Son épouse !… Mme Carleon, dit-elle, le regardant en plein visage, effrayée, mais courageuse, devenue forte par l’insolence de cet homme.

Ralph partit d’un bruyant éclat de rire.

— La femme de M. Dudley Carleon ! Sa femme légitime et véritable ! Ah, vous êtes cela, vous ! Donnez-moi la lumière, dit-il ! en lui arrachant le chandelier d’argent d’entre les mains, laissez-moi vous regarder un peu alors, car vous êtes un objet de curiosité.

La main de Jenny n’avait point lâché la corde, elle la tira avec force, et la cloche résonna dans la tranquillité de cette nuit d’hiver.

Une demi-douzaine d’hommes arrivèrent à demi-vêtus, dégringolant l’escalier de service, avant même que la cloche eût fini de tinter.

— Cet homme dit qu’il est l’intendant de mon mari, cria Jenny, pendant qu’ils se pressaient autour d’elle. Conduisez-le à sa chambre et surveillez-le. Il m’a insultée, mais comme il est évidemment ivre, je n’aurai point d’explications avec lui avant le retour de M. Carleon. Dites à Sarah de monter dans ma chambre, James, ajouta-t-elle, s’adressant à l’un des valets de ferme, dont elle connaissait la figure, je ne veux point dormir seule dans la maison, pendant qu’un tel homme est sous mon toit.

— Oh ! en vérité, la fille ; croyez-vous que je vous assassinerais ?

— Je crois que vous êtes un misérable, répliqua Jenny, retournant vers l’intendant, tandis qu’il montait lentement le large escalier.

— À votre place, je ne resterais point ici du tout, mademoiselle, puisque vous êtes si peureuse, dit Ralph, avec rire étouffé.

— Il y en a d’autres que moi, peut-être, qui ont sujet voir à avoir peur à la Ferme-Grise.

CHAPITRE VI

DANS L’HORREUR DE LA NUIT

Dudley revint de bonne heure le lendemain matin, trouva sa femme retenue dans sa chambre par un viole rhume, et Ralph assis auprès du feu dans la cuisine fumait sa pipe.

Le jeune homme ne s’attendait pas évidemment au retour de son intendant.

— Qui vous a amené ici ? demanda-t-il avec colère.

— Mes affaires et les vôtres, murmura Ralph, sans ôter sa pipe de sa bouche.

Dudley ne répondit point, mais se dirigea vers la salle manger, dans laquelle lui et Purvis se renfermèrent pendant près de deux heures.

Pendant le cours de cette longue entrevue, les domestiques entendirent plusieurs fois les éclats de voix de leur maître, paraissant en colère, mais pas une seule fois celle de l’intendant.

Mme Carleon descendit le soir prendre sa place habituelle auprès de la cheminée, dans le salon garni de bois de chêne. Elle avait raconté à son mari la conduite de Ralph à son arrivée ; elle lui avait dit, en un mot, qu’il lui était impossible de vivre heureuse, tant que l’intendant serait dans la ferme.

— Ma chère Jenny, cet homme m’est malheureusement si utile, que je ne puis me passer de lui, dit Dudley ; je vais le renvoyer dans le comté de Buckingham dans une semaine au plus tard ; pendant ce temps-là, cependant, il faut qu’il vous demande excuse.

Il sonna et l’intendant parut, tortillant son chapeau entre deux grosses mains, obséquieux, poli et respectueux, complétement différent de ce qu’il avait été à deux heures et demie du matin.

Il s’excusa d’une manière étudiée et diffuse, avec une politesse servile, mais avec une figure boudeuse et un regard dans ses yeux gris enfoncés. Il semblait qu’on lui eût tracé d’avance ce qu’il avait à dire, et presque comme si c’eût été une leçon apprise dans un livre. Mais le motif principal de son excuse était qu’il avait bu, et avait la tête peu troublée, comme il appelait cela.

Mme Carleon salua avec gravité, lorsqu’il eut terminé.

— Alors vous réfléchirez à cela, Jenny ? demanda son mari.

— Oh ! certainement, répliqua-t-elle froidement, en tournant la tête, car elle ne pouvait supporter le regard des yeux brillants de l’intendant fixés sur elle.

Si Agnès m’eût dit que cet homme était un empoisonneur, j’aurais presque pu le croire, pensa-t-elle, lorsque Ralph quitta la chambre.

Le rhume de Jenny dura quelques jours, et, sur la demande de son mari, le médecin d’Olney vint un matin lui rendre visite.

— Une légère attaque de grippe, dit-il, pas davantage. Mme Carleon est un peu affaiblie, je lui enverrai quelques médicaments fortifiants.

— Ce n’est point une maladie, n’est-ce pas ? demanda Jenny avec inquiétude.

— Une maladie !… Oh ! certes non, rien de ce genre.

— Ni une fièvre ?

— Non, vous n’avez pas la moindre fièvre.

— Quoi, Jenny, mais à quoi pensez-vous ? demanda mari.

— Je songeais à la mort de votre frère Martin, et je demandais si j’avais quelques-uns de ses symptômes.

Dudley fit un bond sur sa chaise, regarda alternativement le visage de sa femme, puis avec un profond soupir, il dit en se rasseyant :

— Le ciel ne le voudrait pas, Jenny ! Une mort semblable à celle du pauvre Martin est assez dans une famille.

Mme Carleon était assise devant une croisée, et, levant les yeux dans ce moment, elle aperçut le sombre visage de l’intendant, entre elle et le ciel d’hiver.

Il était monté sur une échelle, occupé à couper les branches d’une plante grimpante, qui poussait sur le mur de la maison, et vit qu’il avait ouvert d’environ deux pouces de haut de la croisée pour en retirer une branche qui s’y était introduite.

— Je voudrais bien vous voir renvoyer cet homme à votre autre ferme, Dudley, reprit-elle ; il est continuellement à rôder partout dans la maison.

Les médicaments n’arrivèrent qu’assez tard dans la soirée. Malgré tous ses efforts, Jenny ne pouvait oublier ce qu’avait dit Agnès et elle se demanda si son mari s’offrirait pour les lui administrer.

Il était assis à son bureau, en train d’écrire, lorsque la femme de chambre apporta les fioles, et il ne tourna même pas la tête du côté de Jenny, lorsqu’elle les ôta de leur enveloppe.

— Je vais prendre mes médicaments, Dudley, dit-elle.

— Très bien, Jenny, répondit-il sans lever la tête.

Elle éprouva un grand soulagement, en le voyant si différent ; elle n’avait jamais pu penser qu’elle en arriverait à le soupçonner, mais il lui sembla qu’elle venait d’être délivrée d’un poids énorme par cette circonstance simple.

Le lendemain et le surlendemain elle continua à prendre ses médicaments, sans que son mari y fît la moindre attention. Il était doux et prévenant, demandait des nouvelles de sa santé, mais ne disait rien touchant son traitement ; évidemment il attachait très peu d’importance à cette légère indisposition.

Le troisième jour, le médecin revint à la Ferme-Grise. Il trouva Jenny à sa place habituelle près du feu. Dudley lisait le journal en face d’elle, et Ralph était en train d’arranger la serrure de la porte.

L’intendant était très adroit comme serrurier, menuisier ou peintre, et il semblait toujours avoir quelque chose à faire dans la maison.

Cette fois, le médecin parut soucieux, en tâtant le pouls a malade.

— Vous n’avez point pris mes médicaments, madame Carleon ? dit-il.

— Si, en vérité, je les ai pris régulièrement, n’est-ce pas, Dudley ?

— Mais, pour parler franchement, je ne vous ai point surveillée de très près, pour témoigner de votre sincérité, Jenny, répondit l’époux.

— Alors il y a plus d’affaiblissement que je ne pensais, madame Carleon. Nous allons essayer cependant de vous rétablir.

Les yeux de Jenny se portèrent involontairement sur le portrait de Martin.

— Y a-t-il de la fièvre ? demanda-t-elle en regardant avec inquiétude le visage du médecin pendant qu’il lui prenait le pouls.

— Mais, oui, je crois qu’il y en a un peu, dit-il avec certaine hésitation.

Son visage devint pâle tout à coup, elle se leva de sa chaise, et sembla vouloir se sauver hors de la chambre. L’intendant Ralph, à genoux sur le seuil de la porte à demi-ouverte, faisait du bruit avec la serrure qu’il raccommodait. Agenouillé où il était, il paraissait présenter une barrière infranchissable entre la maîtresse de la Ferme-Grise et le monde extérieur.

Dudley laissa tomber le journal, en se levant avec vivacité.

— Jenny !… Jenny !… Qu’avez-vous ?…

— Je veux sortir de cette maison, répondit-elle, en regardant autour d’elle d’un air égaré ; je veux fuir, je sais que si je reste ici, je mourrai comme il est mort !

Elle désignait le portrait de Martin accroché au mur devant elle.

— Jenny !…

— Oh ! pardonnez-moi ! Pardonnez-moi, Dudley ! reprit-elle, en se jetant dans les bras de son mari, et pleurant convulsivement ; j’ai confiance en vous, je vous estime, je vous respecte et je vous aime ; je sais combien je suis folle, je m’en veux pour ma folie, mais j’ai peur !… j’ai peur !…

CHAPITRE VII

LE MAÎTRE ET LE SERVITEUR

En dépit des soins du docteur, en dépit des soins qu’elle prenait d’elle-même, Jenny ne se rétablissait pas. Elle se sentait devenir de plus en plus faible, elle sentait que peu à peu et d’une façon presque insensible ses forces l’abandonnaient. Ce n’était qu’en se reportant en arrière à la fin la semaine, en se rappelant que sept jours auparavant, elle pouvait faire ceci, ou cela, et qu’il ne lui était plus possible de le faire à présent, qu’elle s’apercevait combien elle était changée. Elle luttait avec énergie contre la perte journalière de ses forces, car elle semblait avoir une indicible horreur de se voir confinée dans sa chambre ; mais enfin elle fut vaincue et garda complètement le lit. Une femme de chambre lui donnait des soins et lui apportait ses médicaments, qu’elle se versait elle-même.

Son mari venait dans sa chambre plusieurs fois par jour, pour s’informer de sa santé. Il lui apportait des piles de romans pris dans un cabinet de lecture d’une ville voisine, mais il continuait à n’avoir pas l’air d’attacher une grande importance à sa maladie, et était tellement occupé de la ferme, qu’il ne pouvait que rarement rester longtemps auprès d’elle.

Elle avait l’habitude de demander tous les matins si Ralph s’en allait ce jour-là ; on lui répondait toujours que non, mais qu’il partirait dans un jour ou deux au plus tard.

Une fois, après avoir reçu cette réponse, elle tourna sa tête avec impatience sur son oreiller, et le visage vers la muraille, elle fondit en larmes.

— Jenny, mais qu’avez-vous ? lui demanda son mari ?

Elle ne répondit point, mais il put voir que son cou délicat était agité par ses sanglots.

— Jenny, je veux savoir ce que ceci signifie !

Elle souleva sa tête de dessus l’oreiller, s’appuya sur coude, et, écartant ses cheveux épars sur son visage larmes, elle lui d’un ton grave :

— Dudley, la présence de cet homme me tue jour par jour, heure par heure. Renfermée dans cette chambre je ne puis le voir ; mais je sens qu’une invisible influence abrège mon existence, et cette influence, c’est la sienne. Si vous n’êtes point son esclave ; si vous n’êtes point lié à lui par un lien trop horrible pour être rompu, renvoyez de cette maison, ou, si j’ai encore assez de force pour me traîner dehors, j’en sortirai moi-même.

— Jenny, Jenny, c’est un caprice de malade. Ne donnez pas lieu de penser que vous êtes aussi folle qu’Agnès.

— Dudley, voulez-vous renvoyer cet homme ?

— Puisque vous êtes si folle ; oui, il partira ce soir.

Elle lui tendit sa petite main amaigrie, en souriant.

— Faites cela, Dudley, dit-elle, et je croirai vous m’aimez.

Quelque chose dans le son de sa voix, dans la triste expression de son visage, toucha la nature froide et peu démonstrative de son mari. Dudley la pressa soudainement sur son cœur, et cachant sa figure sur son épaule, il sanglota tout haut.

— Oh ! ma pauvre petite femme, dit-il, que deviendrons-nous, qu’allons-nous devenir ?

— Dudley !… Dudley !… ne pleurez point, vous m’effrayez, vous me faites du chagrin !

Dudley se leva de sa chaise placée auprès du lit, et essuya les larmes de ses yeux.

— Je suis fou, Jenny, car je vous fais de la peine ainsi qu’à moi. Mais rassurez-vous, Ralph partira ce soir ! Comme il y a un Dieu au ciel, il partira ce soir !

Il sortit de la chambre en finissant de parler. On était près de la fin de février, il y avait eu de la pluie depuis plus d’une semaine, et ce jour-là même elle fouettait contre les fenêtres de la chambre de Jenny. Au dehors le ciel était bas et triste, et le vent sifflait dans le long corridor à l’extérieur. Jenny trouva ses romans bien stupides. Les volumes étaient trop lourds pour elle, et ils s’échappaient de ses faibles mains, puis glissaient de dessus la couverture, par terre. Elle resta pendant des heures à écouter tous les bruits de la maison, les domestiques qui de temps en temps traversaient la salle au-dessous, l’ouverture ou la fermeture d’une porte, le tintement des pendules, et l’aboiement du chien de garde dans les communs derrière l’habitation. La journée était longue et triste, et la malade aspirait après le crépuscule d’hiver et la servante qui lui apportait son thé.

— Qui s’occupe de faire mon thé, Mary ? demanda Jenny, pendant que la jeune fille préparait tout ce qu’il fallait sur une table auprès du lit.

— Moi, madame.

— Et personne autre que vous n’y touche ?

— Personne autre que je sache, madame. Je laisse la théière sur le fourneau lorsque le thé est dedans, afin qu’il se fasse. Je sors quelquefois de la cuisine, mais je ne crois pas que personne y touche.

— Ralph est-il souvent dans la cuisine ?

— Oui, il y est aussi souvent. Le temps est trop mauvais pour qu’il puisse s’occuper dans la ferme, et il est très utile à l’intérieur de la maison.

Une demi-heure après, lorsque la fille vint pour enlever le plateau, elle vit qu’on n’avait pas touché au thé, et sa maîtresse lui dit d’enlever le service, attendu qu’elle n’avait envie ni de boire ni de manger.

La pluie continue et monotone paraissait à Jenny comme si elle devait inonder la Ferme-Grise, cette soirée-là. Un vent glacial passait sous la porte et agitait les plis des lourds rideaux de damas entourant le lit. Les châssis des fenêtres craquaient de temps en temps, comme si une main furieuse les secouait au dehors.

La lampe à abat-jour, placée auprès du lit, laissait les coins de la chambre dans l’obscurité, et l’imagination affaiblie de Jenny croyait apercevoir les yeux brillants de l’intendant la regardant dans l’ombre.

— Oh, quel triste et lugubre endroit ! répéta-t-elle plusieurs fois de suite. Pourquoi Dudley me laisse-t-il ici mourir seule !

Elle pouvait voir son visage dans une glace ovale suspendue le long du mur en face de son lit. La réflexion terne dans l’épaisseur de cette glace lui montrait une figure maigre, pâle et tirée, avec des yeux creux et brillants de fièvre. Cela lui semblait extraordinaire, et elle trembla de reconnaître que c’était la sienne.

— Je ressemblerai à cette affreuse image, dans mon cercueil, dit-elle, excepté que mes yeux seront fermés.

Onze heures sonnèrent avant que son mari vînt dans sa chambre. Il avait couché, depuis la maladie de Jenny, dans un appartement contigu au sien.

Dans le cours de la soirée, elle était tombée plusieurs fois dans un assoupissement fiévreux, et ne pouvait s’empêcher de croire qu’elle avait dormi pendant des heures entières, et que la nuit ne fût très avancée. Comme la pendule sonnait onze heures, elle s’endormit de nouveau ; mais son repos fut troublé par de mauvais rêves.

Elle rêva qu’elle était sur le bord de l’eau, la pluie tombant sur sa tête découverte, et ruisselant sur sa légère toilette de nuit » Elle attendait Dudley, comme elle l’avait attendu la nuit du retour de l’intendant. Tout à coup, elle s’aperçut qu’elle avait un enfant dans les bras, un pauvre malheureux enfant qui s’attachait convulsivement à elle, et, tordant ses petites mains dans la dentelle autour de sa gorge, avait l’air de vouloir l’étrangler. Elle s’efforça de se dégager, mais l’enfant pesait sur elle d’un poids énorme, qui la forçait presque à se courber vers la terre.

La pluie, qui la frappait au visage, l’aveuglait ; ses pieds nus glissaient sur le bord de la rivière ; le faible vagissement de l’enfant se changea en un cri aigu de terreur ; elle s’éveilla, avec une sueur froide coulant de son front, pour entendre l’horloge d’Olney, carillonner un quart ; et elle entendit aussi dans la direction des chambres des domestiques le même vagissement plaintif d’un enfant, qu’elle avait entendu dans son rêve.

Que signifiait tout ceci ? Il n’y avait point d’enfants dans la Ferme-Grise ; et il n’y en avait jamais existé depuis son mariage.

On disait la maison hantée par les esprits. Elle avait entendu raconter une douzaine d’histoires de fantômes qui se rattachaient à cette triste habitation, mais elle en avait ri, les regardant comme absurdes. Quoi, cependant, si l’une de ces histoires était véritable ?

Un désir étrange, fou, de se heurter contre la terreur superstitieuse, si toutefois il y avait terreur, s’empara d’elle. Elle se glissa hors de son lit, s’enveloppa dans un châle, et se faufila dans le corridor. Elle était si faible qu’elle pouvait à peine se soutenir, mais elle avança en s’appuyant sur les murs, et parvint à atteindre le palier de l’escalier principal, du côté opposé duquel se trouvait une porte qui communiquait avec les chambres des domestiques.

Cette porte était mince, et elle put entendre que les cris de l’enfant partaient de l’autre côté.

Elle passa dans le corridor de service, et le son la dirigea vers le petit cabinet qui avait été occupé autrefois par Ralph et sa sœur. Une lumière se voyait sous la porte de cette chambre, par le trou d’une serrure qui avait été grossièrement entaillée dans le bois.

Il n’y avait jamais eu de serrure à la porte, qui n’était fermée que par un loquet et un verrou en fer.

Elle put entendre le vagissement lent et faible de l’enfant, et la voix d’une femme essayant de le faire dormir. Elle tomba sur ses genoux au haut du petit escalier qui conduisait à la porte, et regarda par le trou de la serrure. Son mari était assis, écrivant à une petite table, à la lueur d’une chandelle. Derrière sa chaise, et regardant par-dessus son épaule pendant qu’il écrivait, se tenait Ralph. Une femme, vêtue d’une robe noire et d’un épais châle gris, était assise auprès de la petite cheminée, tenant un enfant dans ses bras, un enfant chétif, pâle et délicat, qui poussait un vagissement continuel. La femme avait ôté son chapeau, et l’avait suspendu au dossier de la chaise, par les rubans.

Jenny reconnut cette femme, à sa ressemblance avec l’intendant, pour être sa sœur Marthe, l’ancienne gouvernante de Dudley.

Aucun des trois ne proférait une parole, et le silence n’était interrompu que par le grincement de la plume de Dudley, sur le papier, et les gémissements étouffés de l’enfant. Lorsque la plume de Dudley fut arrivée au bas de la page, il s’arrêta, jeta un regard sur ce qu’il avait écrit, puis il signa de son nom.

— Maintenant votre signature comme témoin, dit-il en passant la plume à Ralph.

— Je ne signerai point ! répondit l’intendant.

— Pourquoi cela ?

— Parce que je vous répète encore que je ne veux pas.

— Avez-vous lu ?

— Oui… vous laissez cette ferme à votre fils et héritier légitime, Dudley Carleon jeune, qui pleure là sur les genoux de sa mère, votre femme légitime, Marthe Carleon. Vous laissez cette propriété à l’enfant de ma sœur, à condition que nous renoncerons à toute espèce de réclamations à votre adresse, que nous garderons le secret, et que vous partirez pour l’Australie, avec cette jeune frisée qui se fait appeler votre femme ! Je vous répète que je ne signerai point. Ce n’est pas assez. Je veux la ferme, mais je veux aussi de l’argent pour améliorer la ferme, je veux ces trois mille livres sterling, et je les aurai, ou rien.

Trois mille livres ! Jenny répéta machinalement ces mots avec un frémissement. C’était sa fortune, sans aucun doute, que cet homme voulait. Sa fortune qui, si elle mourait sans enfants, reviendrait à Dudley.

La femme assise auprès du feu ne tourna pas la tête pendant ce court dialogue. Dudley prit sa figure dans ses mains en poussant un gémissement, et laissa tomber son front sur le papier placé devant lui.

L’intendant Ralph, debout derrière son maître, frappa sur la table avec son poing fermé, et dit :

— Écoutez, monsieur Carleon ! Reportez-vous un peu en arrière, à quatre ou cinq ans environ, alors que vous étiez jeune homme sortant du collège, et que votre frère Martin vivait encore, et se portait bien ; il était robuste, et promettait de faire de plus vieux os que vous. Vous rappelez-vous que vous vous promeniez tristement dans la propriété, l’air malheureux, et voulant paraître heureux, ce qui ne faisait que vous donner l’aspect encore plus chagrin ? Vous rappelez-vous, un jour que l’on faisait les foins dans l’une des prairies du bord de l’eau, et que vous étiez couché par terre, faisant semblant de lire votre livre, vous souvenez-vous que je vins soudainement derrière vous, et que je vous entendis gémir ? Je vous demandai ce que vous aviez, et ce qui vous tourmentait l’esprit ; et, après beaucoup de paroles, vous me dites que c’étaient des dettes de collège, dettes que vous n’osiez point avouer à M. Martin, parce qu’il avait déjà été bien bon pour vous, et que vous aviez peur du scandale, et d’être renvoyé, et une foule d’autres choses, que vous aviez de la fierté, et que vous vous couperiez la gorge plutôt que de vivre déshonoré. Je vous répondis que j’en étais bien fâché pour vous, et je vous dis que si seulement vous eussiez été le fils aîné, au lieu d’être le cadet, les affaires eussent pu s’arranger facilement, car il eût été très aisé d’emprunter de l’argent sur hypothèque. Nous en reparlâmes de nouveau le lendemain, le surlendemain, le jour suivant, de sorte que nous en parlâmes tous les jours, et nous sommes devenus amis, presque égaux.

— Soyez maudit ! murmura sourdement Dudley, son visage toujours caché.

— À la fin du mois, monsieur Carleon, par une nuit de clair de lune, je fus éveillé par vous, qui étiez auprès de mon lit. Si j’avais jamais cru aux fantômes, j’aurais pu croire que vous en étiez un. Si un spectre est horrible à voir, il ne peut être plus horrible à voir que vous n’étiez ce soir-là. Vous aviez un morceau de papier à la main, sur lequel il y avait de l’écriture fine et contrefaite, ne ressemblant point à la vôtre. « Ralph, me dites-vous, vous allez à la ville pour le marché demain ; ayez-moi de la substance qui est écrite ici chez un droguiste, et ne dites à personne pour qui vous la prenez ! » C’est mot pour mot ce qui se passa entre nous. Je me procurai la substance le lendemain, mais je dis au commis du droguiste de me donner le double de la quantité écrite sur le papier, et de me la livrer en deux paquets étiquetés et cachetés de la même manière, de signer et de mettre la date sur l’un d’eux. La boutique était pleine de monde, ce jour-là étant jour de marché, et le patron ne fit pas attention à moi, ni à ce que je prenais. Je gardai le paquet qui était signé et daté, et je vous donnai l’autre. Ceci se passait au commencement d’août. M. Carleon mourut le 24 septembre. Eh bien, les choses se passèrent assez tranquillement pendant quelque temps : vous payâtes vos dettes au moyen d’hypothèques, ce qui fut assez dur jusqu’à ce que la ferme, grâce à mes soins, s’améliora, et tout fut payé. Maintenant, durant tout ce temps, je ne vous avais jamais rien demandé, pas un centime de plus que mes gages, mais est-ce extraordinaire que je me sois toujours attendu à gagner quelque chose pour vous avoir servi fidèlement ?

— Servi fidèlement !… moi !… Oui ! comme le démon sert ses esclaves.

— Je vous ai servi fidèlement, quoi qu’il en soit ; et je vous dis un jour : « Allons, monsieur Carleon, vous m’êtes redevable de beaucoup, mais surtout pour avoir été discret. Épousez ma sœur et faites-la maîtresse de la Ferme-Grise. » Vous partîtes d’un éclat de rire et me refusâtes. Je pouvais attendre. Trois ans après la mort de votre frère, j’eus avec vous une explication dans cette chambre. Vous m’étendîtes à vos pieds en me fendant le crâne, mais vous composâtes, et un mois après vous épousiez ma sœur, les bans ayant été publiés à Londres dans une église des faubourgs. Vous aviez honte de votre femme et honte de ce que vous aviez fait. Aussi vous l’avez reléguée dans un village de province, et dès que vous aperçûtes cette jolie demoiselle frisée, vous m’envoyâtes pour tenir compagnie à ma sœur. Mais je n’étais point si fou que vous pensiez, monsieur Carleon, j’avais mes espions à Olney, et par eux j’avais de vos nouvelles. J’appris votre mariage, et je connus le chiffre de la fortune de votre femme, mais je pris la résolution d’attendre et de faire tourner les choses à mon avantage. J’attendis trois ou quatre mois après votre mariage, puis alors, vous ayant prévenu de vous tenir sur vos gardes, je me mis en route pour me rendre ici et m’occuper de mes affaires. Je trouvai la pauvre demoiselle légèrement indisposée. Depuis lors elle alla plus mal, et hier j’écrivis à ma sœur pour lui dire d’arriver, car je croyais qu’il était probable qu’elle pourrait faire valoir ses droits avant peu.

Dudley souleva sa figure blême, se laissa couler de dessus sa chaise, et tomba aux pieds de l’intendant.

— Regardez-moi !… dit-il d’une voix étouffée, regardez-moi… je suis tellement dégradé, et un misérable tellement avili, que je suis à vos genoux, vous demandant votre pitié ! Non pour moi, mais pour elle,… la femme sans défense que j’ai trompée. Sauvez-la, et je vous laisserai cette propriété et tout l’argent que j’ai au monde. Sauvez-la, et je quitterai cette maison sans un sou et sans abri, pour mendier mon pain ou mourir de faim. Sauvez-la, et il n’y a rien que je ne sois prêt à endurer.

— Voulez-vous endurer les galères ? demanda Ralph avec un ricanement.

Dudley poussa un gémissement, mais ne répondit point.

— Non, je m’y attendais, dit l’intendant. À présent, écoutez-moi bien. Laissez-moi tranquille et je garderai votre secret tant que je vivrai. Mêlez-vous de mes affaires, ou essayez de contrecarrer mes plans et je ferai savoir à tout le monde ce que vous êtes et comment vous avez empoisonné votre frère Martin.

Jenny, anéantie au seuil de la porte, avait entendu toutes les paroles de Ralph, mais à cette horrible accusation, ses sens l’abandonnèrent, et elle roula en bas des marches de l’escalier conduisant au corridor.

CHAPITRE VIII

RÉTRIBUTION

Lorsque Jenny revint à elle, elle se retrouva couchée dans sa propre chambre, avec un bandage autour de la tête. Il faisait grand jour, et son mari était assis auprès du lit.

Elle porta la main à sa tête, et regardant autour d’elle, elle demanda :

— Qu’ai-je fait ?

— Nous vous avons trouvée dans le corridor menant aux chambres des domestiques. Au nom du ciel, qui vous avait conduit là, Jenny ?

La scène de la nuit précédente traversa rapidement son esprit.

Elle sentit que sa seule chance de salut était d’affecter l’ignorance la plus complète sur ce qu’elle avait découvert.

— Je crus avoir entendu un enfant pleurer, et je me levai pour m’en convaincre ; mais j’étais tellement faible que je pus à peine atteindre l’escalier. Je suppose que je m’évanouis en essayant de le faire.

Son mari la regarda d’un air scrutateur, puis dit alors :

— Folle, l’enfant que vous avez entendu est celui de Marthe ! Mon ancienne gouvernante s’est mariée il y a un an et demi, et elle est venue ici pour savoir si son frère peut lui trouver une place. Essayez de dormir, Jenny, vous vous êtes fait du mal en vous levant hier soir.

Elle écouta le bruit des pas de son mari lorsqu’il quitta la chambre. Elle l’entendit suivre le corridor, les escaliers, traverser la salle, et se diriger derrière l’habitation. Aussitôt que les portes se furent refermées derrière lui, elle se glissa hors du lit, et s’habilla à la hâte avec les vêtements les plus chauds qu’elle put trouver. Le coup qu’elle avait reçu au front lui donnait le vertige, et elle était tellement faible qu’elle était obligée de s’appuyer le long des meubles pendant qu’elle s’habillait.

— Oh ! ciel miséricordieux ! accordez-moi la force de me traîner hors de cet épouvantable endroit, dit-elle, ou je n’en sortirai jamais que couchée dans mon cercueil.

Elle mit son chapeau, et s’entortilla dans un grand châle de laine, se glissa le long du corridor, puis descendit lentement l’escalier. À son soulagement inexprimable, elle trouva le vestibule désert. Elle franchit la porte d’entrée, et la ferma derrière elle. L’air froid de l’hiver la frappa au visage, et la ranima. Elle leva les yeux vers la longue rangée de croisées et la triste façade en pierres de la maison, comme aurait fait un misérable criminel, regardant la prison de laquelle il venait de s’échapper.

Elle avait attaché un voile épais sur son chapeau de paille uni.

— Si je rencontre quelques-uns des ouvriers, ils me prendront pour une des servantes, pensa-t-elle.

Elle se hâta de traverser le jardin, la barrière, et arriva sur le bord de la rivière, sans avoir rencontré personne. La marée était haute, la rivière gonflée par les pluies, les prairies près des rives à moitié couvertes d’eau. Elle semblait avoir une force surhumaine, en cheminant le long de l’étroit sentier.

— Le ciel soit béni ! dit-elle, si je puis seulement arriver à la grande route ; je pourrai trouver de l’aide, en montant dans quelque voiture de paysan allant à Olney.

Mais en arrivant à la première barrière, elle s’arrêta subitement. De l’autre côté de cette barrière, deux hommes travaillaient avec ardeur, avec des bêches et des pioches. Ils venaient justement de finir de creuser un fossé qui coupait le bord de la rivière, et qui formait un canal par lequel l’eau des prairies s’écoulait dans la rivière.

Ce fossé présentait une barrière infranchissable entre la Ferme-Grise et le monde extérieur. Pour gagner la grande route par un autre chemin, Jenny avait à traverser une demi-douzaine de prés, et à parcourir une distance de deux milles.

Son cœur sembla cesser de battre.

— Il faut que je reste ici pour être assassinée, dit-elle, car la fuite est impossible.

Mais, si elle appelait un de ces hommes ? Malgré la largeur du fossé, ils pourraient la soulever par-dessus, s’ils le voulaient. Elle se traina jusqu’à l’endroit où ils travaillaient. L’un d’eux lui tournait le dos tandis qu’elle approchait, mais au bruit de ses pas, il se retourna. Cet homme c’était Ralph.

La présence de l’intendant révéla l’horrible vérité à Jenny. Cette barrière entre elle et Olney était une partie de l’affreux complot, dont le but et la fin en étaient sa mort, à elle.

— J’ai besoin d’aller à Olney, dit-elle avec résolution, mettez une planche sur ce fossé, que je puisse le traverser.

— Je suis fâché, madame, répondit Ralph avec tranquillité, que ceci ne puisse se faire. D’abord et avant tout, il n’y a pas de planche, et quant à aller à Olney, j’ai peur que vous n’agissiez contre les ordres du docteur en étant sortie, madame, et je suis sûr que M. Carleon aurait le cœur brisé de vous voir courir les risques d’attraper un rhume. Mais le voici qui vient justement, il tranchera la question lui-même.

Pendant que l’homme parlait, le maître arriva à cheval.

— Jenny ! s’écria-t-il, vous dehors par cette froide matinée !… Êtes-vous folle ?… Pour Dieu, revenez à la maison !

— Dudley, dit Jenny, regardant son mari en plein visage, je veux m’échapper d’ici, je veux aller à Olney.

— Ma chère enfant, vous n’êtes point du tout en état d’être dehors. Mais c’est à peine si vous pouvez vous soutenir. Soulevez jusqu’à moi votre maîtresse, Ralph, dit-il.

L’intendant souleva Jenny dans ses bras et son mari la plaça devant lui sur son cheval.

— Mais, Jenny, vous tremblez comme la feuille ; vous attraperez la mort.

Elle le regarda avec des yeux graves et pleins de tristesse.

— Oh !… Dudley !… Dudley !… lorsque je vins ici, j’y vins pour mourir : j’étais avertie, mais je ne voulus point douter.

Ralph regarda son maître d’un air significatif.

— Cette besogne doit être terminée ce soir, dit-il en prenant sa bêche. Si vous voulez aller à Olney demain, madame, ajouta-t-il, vous pourrez le faire facilement nous aurons posé les tuyaux et recouvert ce fossé, avant dix heures ce soir.

Dudley se dirigea lentement vers la maison, et porta sa femme dans la salle d’entrée. Il se préparait à la monter, mais elle l’arrêta.

— Laissez-moi me coucher sur le sofa dans le salon, lui dit-elle ; je déteste ces tristes chambres du haut.

Il la conduisit dans le salon, approcha le sofa près du feu, la couvrit avec une épaisse couverture de voyage, et la quitta. Elle resta des heures entières à se répéter continuellement :

— Que dois-je faire ?

Devait-elle appeler les domestiques pour la protéger contre Ralph et son complice, son criminel époux ? Ils ne la croiraient pas. Très probablement Ralph leur avait appris à la regarder comme folle, et les avait avertis de ne point prendre garde aux paroles échappées à un esprit dérangé et malade. Sans doute ils n’ajouteraient point foi à ses accusations, pas plus qu’elle n’avait cru aux paroles d’Agnès, dans cette circonstance, ils pouvaient la trahir, et elle ne ferait que hâter son triste destin.

Toute communication entre Olney et la Ferme avait été interceptée à dessein. Le docteur ne pouvait venir rendre sa visite habituelle. Elle était totalement dépourvue d’amis, et complétement seule. Elle savait que, depuis des semaines, elle avait pris un poison lent, que son meurtrier attendait le moment de lui administrer la dernière dose, et que, celle-ci venant à manquer, il ne reculerait pas devant un moyen plus violent. Il pouvait lui faire avaler de force la boisson mortelle. Comment pourrait-elle résister ? Une main puissante sur sa bouche, et ses cris seraient étouffés jusqu’à son dernier souffle. Ils l’enterreraient comme ils avaient enterré Martin, sans que l’ombre d’un doute s’élevât dans l’esprit du docteur, et personne en dehors de cette habitation déserte ne connaîtrait jamais la vérité. Cette fois, le temps s’écoula avec une effrayante rapidité. La nuit venait ; l’heure à laquelle les gens avaient l’habitude de se couche approchait. C’était cette heure qu’elle craignait plus que toutes les autres, car elle sentait qu’alors elle resterait seule avec Dudley et son intendant.

Elle fixait la pendule avec la plus vive attention, écoutant aussi le premier son de la cloche annonçant le coucher des domestiques. Elle sonnait avec une ponctuelle régularité, lorsque la pendule marquait neuf heures. Il était huit heures vingt-cinq minutes. Il y avait encore trente-cinq minutes, et pendant ces trente-cinq minutes il lui fallait trouver moyen d’échapper. Trente-cinq minutes ! Elle comptait les secondes par le tumultueux battement de son cœur. L’aiguille marquait juste la demi-heure, quand, à sa grande terreur, la cloche tinta bruyamment. Elle se leva vivement de son sofa. Elle entendit les pas précipités de gens de la ferme s’élançant vers la porte de sortie : Ralph leur criait de toutes ses forces de se dépêcher, vivement, vivement ou ils arriveraient trop tard.

Que pouvait signifier ceci ? Elle courut vers l’une de fenêtres, leva les jalousies, et regarda dehors. Une meule de foin dans un champ à quelque distance était en feu. Elle se trouvait placée auprès de plusieurs autres, et les ouvriers se hâtaient pour l’éteindre, afin de sauver les meules environnantes.

Son cerveau travaillait, et l’idée que cet accident imprévu avait attiré Ralph hors de la maison, lui traversa l’esprit. Elle était libre, libre d’essayer encore une fois de s’échapper. Mais comment ?

La porte d’entrée avait été laissée ouverte par les hommes en se précipitant dehors. Une inspiration subite fit remonter le sang chaud de son cœur vers son visage. La rivière qui serpentait derrière la maison et que descendaient fréquemment les barques pour aller à Olney ! Trop désespérée pour se souvenir de sa faiblesse, elle se glissa furtivement vers le derrière de l’habitation, en traversant la cour pleine de litière de la ferme, et de là sur la berge. Il faisait excessivement noir. Elle regarda autour d’elle, d’un air effaré.

— Une douzaine de barques pourraient bien passer, se dit-elle, sans que je puisse en voir une.

Elle pouvait entendre la voix des hommes qui essayaient d’éteindre la meule de foin, sur le devant de la maison. Elle attendit environ dix minutes, dix minutes interminables, et au bout de ce temps, elle aperçut une faible lumière glissant le long de la rivière. Comme elle approchait, elle vit que cette clarté provenait d’une lanterne suspendue au mât d’un bateau à charbon.

Elle appela les hommes qui étaient à bord de cette barque. Sa voix était faible par suite de sa longue maladie, mais ses cris répétés attirèrent enfin leur attention.

— Qu’est-ce qu’il y a par-là ? demanda l’homme qui était au gouvernail.

À cet instant les flammes de la meule en feu, qui avaient été jusqu’alors cachées par la maison, se montrèrent au-dessus du toit, et projetèrent une lumière livide sur les bords de la rivière.

— Mais la maison doit être en feu ! dit l’homme à son camarade, vas à terre, Bill, et vois ce qu’il y a !

L’un des hommes sauta dans un canot à l’arrière de la barque, et le dirigea vers la rive où se tenait Jenny.

— Qu’y a-t-il, demanda-t-il, la maison est-elle en feu ?

— Non, non, emmenez-moi à Olney, cria-t-elle en suppliant ; je vous donnerai dix livres, si vous voulez me conduire à Olney.

Le marinier pensa qu’elle était une des domestiques de la maison.

— Mais de quoi s’agit-il, jeune fille, dit-il, votre maître vous a-t-il maltraitée ?

— Oui, répondit-elle vivement, conduisez-moi à Olney, pour l’amour de Dieu !

— Soit, ma fille, alors donnez-nous la main.

L’homme la porta dans le canot, et du canot dans le bateau ; son compagnon l’enveloppa dans une épaisse vareuse, et la fit asseoir le long de la cheminée de la petite cabine.

— Il fait chaud là, jeunesse, dit-il ; dans um heure d’ici nous ne serons pas loin d’Olney.

Elle ne quitta point des yeux la rouge lumière qui éclairait le ciel et dessinait les angles aigus de la toiture et des cheminées de la Ferme-Grise, jusqu’à ce qu’un coude de la rivière vint à lui masquer la sombre demeure et la lui faire perdre de vue. Elle éleva ensuite son cœur vers Dieu, et le remercia de son heureuse délivrance et de l’avoir préservée de la mort.

L’un des hommes du bateau la conduisit au presbytère, et la remit entre les bras de M. Marlow.

Le digne pasteur fut étourdi et bien étonné à sa vue, mais elle lui dit seulement que son mari l’avait maltraitée, et qu’elle était venue se réfugier chez son ancien tuteur, pour trouver une aide et un abri.

Mais les terreurs qu’elle avait éprouvées pendant ce jour et cette nuit si abominables, avaient été plus fortes que ne pouvait le supporter sa faible constitution. Elle eut un accès de fièvre cérébrale, qui la força de garder le lit pendant des semaines ; dans son délire, elle racontait sans cesse les scènes dont elle avait été témoin. Agnès revint de Scarborough, ayant appris sa maladie, et la soigna avec le dévouement d’une sœur.

Aussitôt qu’elle eut assez de force pour pouvoir être transportée, ils la conduisirent à Burlington, pour changer d’air.

Jamais au presbytère on ne lui avait rien demandé sur la conduite de son mari à son égard, et de son côté Jenny n’avait pris aucune information sur ce qui avait eu lieu pendant sa maladie. Elle éprouvait une singulière tranquillité d’esprit dans la société de ces chers et dévoués amis, et c’est à peine si elle avait assez de courage pour faire allusion au passé, si terrible pour elle. Cependant elle avait remarqué qu’à sa première sortie du lit, Agnès et la servante qui la soignait l’avaient habillée en noir, et que depuis elles lui apportaient tous les jours des vêtements de deuil. Ils étaient simples, mais bordés de crêpe. Le troisième jour après son arrivée à Burlington, étant assise seule auprès d’Agnès, elle lui dit tranquillement :

— Agnès, pourquoi suis-je en deuil ?… Qui donc est mort ?

— Êtes-vous assez forte pour qu’on vous le dise, Jenny ?… pourrez-vous supporter d’apprendre quelque chose qui peut-être vous portera un coup ?

— Oui, dites-moi tout !… qui est mort ?

— Dudley Carleon !

Les joues de Jenny devinrent pâles, mais elle ne proféra aucune exclamation de surprise, ni de chagrin.

— Qu’un Dieu miséricordieux lui pardonne ses péchés ! dit-elle d’un ion solennel.

Ce ne fut que lorsqu’elle fut tout à fait rétablie, qu’on apprit toute la vérité. Dudley s’était noyé dans la rivière, derrière sa maison, la nuit de la fuite de Jenny ; et des démarches judiciaires avaient été faites par Ralph, pour prouver que sa sœur Marthe était la femme légitime du dernier propriétaire de la Ferme-Grise, et que son fils était le véritable héritier du domaine.

Le procès se termina en faveur de la mère et du fils, car on avait acquis la preuve que Dudley avait épousé sa gouvernante, un an avant son mariage avec Jenny. Aussitôt après cette décision, Marthe vendit la Ferme-Grise et toutes ses dépendances, et, accompagnée de son frère et de son enfant, partit pour l’Australie.

Personne autre que ces deux personnes et Jenny ne connurent les véritables causes du suicide de Dudley. La plupart des gens l’attribuèrent à des embarras financiers et pensèrent que l’incendie de plusieurs meules de foin, d’une valeur importante, avait aussi contribué à pousser le jeune fermier à commettre cette triste action. On découvrit quelque temps après que les tas de foin avaient été brûlés par un jeune homme qui avait été renvoyé de la ferme quelques jours avant l’incendie, à la suite d’actes de brutalité commis sur lui par Ralph.

 

*     *     *

 

En avançant dans les terres en Australie, ou trouve une riche ferme pour l’élève des moutons ; elle s’étend à plusieurs milles au milieu de terrains magnifiques. Le propriétaire compte ses troupeaux par centaines, et est sur le point de devenir un citoyen riche et honoré de cette contrée éloignée. Triste, maigre, brun et taciturne, il surveille ses serviteurs dans la ferme, toujours près d’eux, au moment où ils s’y attendent le moins, les observant lorsqu’ils pensent être à l’abri de son coup d’œil.

Aussi brune et silencieuse que lui, sa sœur, vêtue en habits de veuve, se tient assise à la porte de leur cottage grossièrement bâti, allaitant son enfant maladif. Ils ne sont ni l’un ni l’autre aimés par leurs inférieurs et les gens qui dépendent d’eux, mais on les craint, et ils sont mieux servis que ne le seraient un bon maître ou une bonne maîtresse.

Jenny a gardé le secret de Dudley et a vécu assez pour faire un heureux mariage, mais pas assez pour oublier, et ses terribles souffrances, et sa miraculeuse délivrance des mains meurtrières de l’intendant Ralph.

LE CAPITAINE THOMAS

Je mets en principe que neuf hommes sur dix sont malheureux dans leur premier amour ; et je tiens aussi pour règle certaine que c’est un grand bonheur de l’être. Si ma première passion eût été heureuse, je serais aujourd’hui marié à une jeune fille de trente-cinq ans, demoiselle de boutique chez un pâtissier dans les environs de l’Académie royale, où je faisais mon éducation, et de laquelle je devins amoureux à l’âge de neuf ans et dix mois. Naturellement, la dame repoussa mes avances, vu mon âge un peu tendre, quoique je possédasse deux grammaires latines, un livre d’exercices français, un canif, Télémaque, avec les verbes en italiques, et une paire de bottes neuves, que je voulais lui apporter en dot. Je pleurai lorsqu’elle me refusa, et elle me donna un gâteau rassis, qui manqua de m’étouffer au lieu de me consoler. Je crois me rappeler que c’était une femme d’un certain embonpoint, ayant les cheveux rouges ; mais je la voyais à travers le prisme d’un premier amour, et je me figurais qu’elle était un heureux mélange de Marie, reine d’Écosse (j’étais très intime avec cette Majesté si maltraitée, ayant eu l’occasion de la voir dans un salon ambulant de figures de cire), et d’une jeune dame dont j’avais pu admirer le talent chez Richardson, dans la danse du Highland Fling.

De sorte que moi, faisant partie des neuf hommes sur dix dont je parlais plus haut, je fus malheureux dans mon premier attachement.

Je ne puis dire non plus que je fus plus heureux dans mon second, dont la flamme fut allumée par l’éclat brillant des yeux d’une cousine de trois ans plus âgée que moi, qui me tira les oreilles lorsque je lui fis ma déclaration, dans le boudoir, un dimanche qu’il pleuvait. Je sus à quelle cause attribuer cette défaite. Je portais encore une petite veste ronde, et je jetai un triste regard derrière moi, dans la direction où auraient dû se trouver les pans de mon habit, car je sentais que là était mon ennemi.

Ma troisième passion n’eut pas plus de chance ; ma quatrième n’obtint aucun succès ; et je crois réellement que j’avais eu l’honneur de voir ma main refusée au moins dix-sept fois, à partir de la pâtissière, lorsque mon heureuse étoile (je disais heureuse étoile alors, je sais maintenant que la main d’un mauvais génie n’était pas étrangère à l’affaire) me jeta sur le chemin de Rose Mathilde. J’en fis la rencontre dans une réunion où l’on prenait le thé, à Somers Town, où mes sœurs m’avaient emmené dans un cab, dont par parenthèse je fus obligé de payer la course ; j’avais des bottes étroites et un gilet blanc. Maintenant je vous dirai que j’ai toujours considéré que le but et la fin de ce piège, de cette horrible duperie que l’on appelle habituellement la tasse de thé de l’amitié, consistent à rester assis dans une position très incommode, sur une chaise qui l’est aussi ; à boire très chaud du thé très faible, ce qui occasionne une hydropisie temporaire ; à manger des préparations spongieuses, du genre Brioche ou Baba, qui jettent du noir sur vos organes digestifs ; à prononcer des mots vides de sens, et à rester les bras pendants. Je ne suis point un homme qui éblouit, et je crois ne l’avoir jamais été. Je ne me souviens pas d’avoir jamais plongé toute une assemblée dans des rires convulsifs par mes saillies spirituelles, ni de l’avoir électrisée par mon éloquence. Cela cependant a pu m’arriver quelque fois, mais ma modestie ordinaire m’a toujours empêché de m’en apercevoir. Mais, lorsque j’ai le malheur d’être invité à me joindre à quelques amis pour prendre le thé à sept heures, avec le véritable fantôme d’un capitaine fantastique, qui est un Charnier, un Marryat ou un Basil Hall, en comparaison de moi pour égayer une conversation, oh ! alors combien je déteste la souriante maîtresse de la maison, revêtue de sa plus belle robe de soie ! Je connais quelle est son inquiétude au sujet de ses dix-huit pence de crème, quantité trop faible pour aller jusqu’à la troisième tasse, et que le cœur lui manque pour un morceau de muffin tombé du côté beurré sur un tapis neuf ; oui, je sais quelle est bien malheureuse, et je la plaindrais presque. Mais quelle est ma haine pour les « quelques amis ! » J’espère que ce jeune employé aux bureaux de la Guerre a aussi des bottes étroites ; il a un pli aux coins de la bouche qui ne peut venir que de ses cors. Oui, je ne suis ni physionomiste ni physiologiste, si cette grimace nerveuse dans les muscles de la face ne signifie pas que des cors lui font mal, et que le cuir les presse. Lui et moi seulement, dans toute cette foule sans le cœur, sommes amis et frères. Mais quant aux autres, qui paraissent n’avoir aucuns soucis sur cette terre, dont l’élément naturel semble être du thé faible bouillant, trop sucré, et auquel la pâte inculte et spongieuse des muffins paraît être une nourriture saine et fortifiante, pour ceux-ci, ma haine n’est mitigée par aucune marque de sympathie ou de pitié. Nous sommes ennemis, ennemis jusqu’à la mort ou plutôt jusqu’au paillasson de la porte, car une fois hors de l’abominable Château du Désespoir, lorsque leurs cabs les ont conduits vers les Silences Suprêmes, et le mien chez moi, je ne pense plus à eux.

Je fais une digression. Revenons à nos moutons, c’est-à-dire à Rose Mathilde. J’en fis la rencontre dans une réunion où l’on prenait le thé. Oh ! comment pouvait-il se faire qu’une aussi adorable Aphrodite pût sortir d’un océan aussi bourbeux que celui des « quelques amis ! » Je crois que j’eus plus d’imagination que d’habitude ce soir-là. Je lui demandai si elle avait vu la Vallée du Repos, de Millais, et si elle ne trouvait pas les nonnes laides ? Je savais qu’en disant cela je n’avais rien à craindre ; j’avais si souvent entendu faire cette observation. Je lui demandai si elle aimait les gâteaux, et si elle ne les considérait point comme indigestes ? Et si elle ne croyait pas qu’on les servait aux invités qui buvaient du thé, afin de les empêcher de prendre leur part du souper ? Elle me répondit que j’étais une mauvaise langue, qu’elle en était certaine. J’étais heureux de savoir qu’elle en était certaine, parce que je n’en étais pas le moins du monde certain moi-même. Je lui demandai si elle avait lu le Conte de deux Villes, et si elle ne le croyait pas plus touchant que Pickwick ? Je lui demandai lequel elle préférait, de Frédéric II, ou des Virginiens, et quelle était l’héroïne des Idylles elle pensait qui eût fait la meilleure ménagère pour un jeune homme apportant deux cents livres en mariage ? Enid, sans doute, parce qu’il lui était égal de porter de la soie fanée. Elle me dit qu’elle pensait que Geraint était une horrible brute comme époux, et que Lancelot était le seul dans tout le volume qui valût quelque chose ; que Guinevere était bien stupide d’avoir jeté ses diamants, même en quittant son amant. Elle regardait Élaine comme une jeune personne très avancée, qui ne pouvait s’empêcher de courir après les hommes, après sa mort. Elle en dit encore bien d’autres, que j’écoutais, comme vous devez bien penser, avec une attention telle, que je manquai glisser de la chaise brodée de la maîtresse de la maison, en me penchant au-dessus des boucles embaumées des cheveux de l’adorable créature assise près de moi sur une chaise basse. Délicieux moments ! Je remarquais de l’autre côté de la chambre la mère de celle qui me charmait, jetant de temps en temps un coup d’œil inquiet dans la direction de sa fille et de la mienne. Peu de temps après, elle murmura quelques paroles à l’oreille de la maîtresse de la maison, et si mes yeux ne me trompèrent pas, les lèvres de la dame semblèrent articuler les mots : « cinq cents livres sterling par an, et des espérances. » Quoi qu’il en soit, l’effet de cette communication ne parut pas désagréable, et la mère de ma bien-aimée sourit avec joie à son enfant. Après le thé, elle chanta, et je tournai les pages de sa musique : délicieuse occupation !

Je crois que je les tournai toujours mal. Était-il possible d’avoir les yeux fixés sur d’insignifiantes croches, ou doubles croches, pendant qu’elle chantait ? Bref, mon heure avait sonné ! Je contemplais mon premier amour, moins les dix-sept autres. Cette soirée fut un rêve ; elle chanta, je ne savais pas trop ce qu’elle chantait ; elle joua, ce pouvait être du Sébastien Bach, comme ce pouvait bien être aussi des variations sur les mélodies des Christy’s Minstrels, mais c’était pour moi la musique des anges, et je serais resté plongé dans ce ravissement, sans l’interruption occasionnée par l’ordre donné à la servante Polly de tout préparer pour le repas du soir. Je la conduisis à table. J’étais assis auprès d’elle pendant le souper. Je lui offris du poulet et lui découpai un morceau de langue. Dans mon enthousiasme, je renversai sur ses genoux une partie de la gelée colorée qui ornait ce comestible ; mais amare et sapere… ; le proverbe est peut-être un peu vieux, mais vous savez que jamais personne ne l’a fait.

Les fades boissons qui nous étaient servies se changeaient en nectar ; le vin du Cap à deux shillings aussi bien que le Marsala, à deux shillings six pence, pour ne rien dire du Sherry d’Afrique, lorsqu’on le dégustait à ses côtés ! Je la présentai à mes sœurs. Elles dirent plus tard dans le fiacre, en revenant à la maison, que c’était une créature prétentieuse, et que sa crinoline allait horriblement mal. Eh ! que m’importait sa crinoline ? Et qu’est-ce que cela me faisait, que cette soie, comme elles disaient, fût achetée à Saint Paul’s Churchyard, et fût mauvais teint ? Est-ce que cela me regardait ? Mon Enid était préférable au monde entier ; et quant à sa robe de soie passée, eh bien, je lui en achèterais une neuve, ou elle la ferait teindre, et ainsi de suite.

Maman, sa maman, portait un tour de cheveux : mais c’était sa maman, et c’était un puissant effort que je faisais, en ayant toujours l’air de ne pas le penser. Sa maman m’invita à aller les voir ; je leur dis que je connaissais la plupart des directeurs des théâtres du West End (j’espère que ces messieurs me pardonneront, et je crois qu’ils le feront, car eux-mêmes ont dû être amoureux à quelque époque reculée de leur existence), que je pouvais leur avoir des billets de faveur, et que je pourrais les apporter chez les Pocklington. (Pocklington était le nom de famille de ma Rose Mathilde.) Feu Pocklington (Mme Pocklington était veuve) avait été employé à la Poste, je n’ai jamais demandé en quelle qualité ; qu’il eût été facteur rural ou inspecteur général, qu’est-ce que cela me faisait ? J’eus la permission d’apporter des billets, je le fis. Je les eus de mon vieil ami Scrauncher, qui rédige les articles Théâtre dans le Daily Scarifier, et je le régalai d’une prodigieuse quantité de verres d’absinthe, à l’hôtel qui lui donnait abri. De sorte que Rose Mathilde, Mme Pocklington et moi, partîmes dans un fiacre, moi ayant, comme de juste, le dos tourné du côté des chevaux ; mais les fiacres sont étroits, et elle était vis-à-vis de moi ; je ne trouvai donc pas le prix de la course trop élevé, de Mornington Place au Théâtre Olympique.

Oh ! ma Rose, cœur insensible ! où étaient alors les pence que j’avais l’habitude de dépenser dans ces chers omnibus jaunes, qui me sollicitaient toujours dans le Strand, et qui, malgré moi, me conduisaient à Hampstead Road ? Les conducteurs devaient savoir mon secret, il y avait une nuance d’insinuation dans le ton avec lequel ces Circés en velours de coton prononçaient leur cri habituel : « Par ici ? » qui me persuadait qu’ils avaient connaissance de ma faiblesse.

Bref, ma dix-huitième passion paraissait devoir être heureuse ; Rose Matilde et moi fûmes fiancés. Oui, j’avais dit un jour dans le salon (maman avait une visite à rendre et me pria de vouloir bien l’excuser)… nous étions seuls… j’avais dit que mon bonheur… mon existence entière… dépendait… d’un mot… qui pouvait me rendre… heureux ou malheureux. Et Rose Mathilde avait dit : « Dieu, monsieur Strothers ! (J’ai oublié de dire plus haut que mon nom est (Strothers, Benjamin mon nom de baptême, et ce nom m’a causé de grands désagréments en certaines occasions.) Dieu, monsieur Strothers ! que puis-je dire pour vous rendre heureux ou malheureux ? Ce que vous pouvez dire ?… » Puis alors… alors l’immanquable comédie ! cette comédie tour à tour vieille, nouvelle, banale, originale et insupportable. Le visage qui rougit, les sourires, les pleurs, la petite main qui tremble, la surprise, et toutes les vieilles ruses qui sont d’usage ; et je fus accepté ! Dix-sept représentations avaient peut-être ôté un peu de fraîcheur à cette comédie universelle. Dix-sept réveils du même songe rendaient peut-être un peu difficile l’oubli que ce rêve n’était qu’un rêve. Peut-être y avait-il une arrière-pensée, dans ce débordement même d’enthousiasme, et j’ai pu croire qu’après tout je ne faisais que jouer à l’homme heureux. Mais, carpe diem, Mme Pocklington rentra, « jamais elle n’avait pensé à cela !… quelle chose étonnante !… et Rosette, méchante enfant, si rusée… lui avoir tout caché ! » Malgré toutes ces exclamations, je n’ai pas le moindre doute que cette femme et sa fille eussent souvent parlé longuement de moi et de mes projets, ainsi que des avantages d’une union entre nous, et trouvé que j’étais un meilleur parti que Brown, et que c’était une meilleure affaire que la demande très probable de Jones ; sans compter qu’il était fort possible qu’avant peu Robinson lui-même pourrait bien un de ces jours entrer brusquement et s’installer auprès du feu dans leur chambre à coucher pendant notre brève connaissance. Mais après tout, comme dit le poète, mieux vaut avoir aimé et avoir, perdu !… mieux vaut être le plus faible des fous que de perdre les moyens de pouvoir le devenir !… mieux vaut le plus ridicule des rêves sur cette terre que ce réveil plein de sagesse qui nous avertit que nous ne pourrons plus jamais rêver ! De sorte qu’en somme j’étais très content que Rose Mathilde m’eût accepté, et je lui achetai une bague en brillants chez M. Benson, à Ludgate Hill, ce jour-là même, et le soir après le thé je la lui passai au doigt.

De façon que nous étions fiancés. J’avais loué une maison et je l’avais meublée d’après les goûts de ma belle-mère future. Le jour de notre mariage était fixé. Il devait avoir lieu en décembre : nous étions alors en novembre ; oui, nous étions dans cet affreux mois qui vous pousse à la tristesse et au suicide, quand pour la première fois j’entendis prononcer son nom : le nom de mon rival inconnu et mystérieux, le nom de l’être contre lequel pendant plusieurs mois de ma vie j’ai proféré de sourds anathèmes, et sur lequel j’ai concentré toute la haine d’un esprit si paisible jusque-là. Ce fut à cette occasion. Nous avions été au théâtre, nous avions vu représenter une farce ; j’oublie son nom, mais je sais que M. Buckstone, dans cette pièce, a son habit déchiré par derrière du haut en bas, et que personne ne se reconnaît, de sorte que, comme j’ai tout lieu de le penser, de tels incidents ne pouvant se produire que dans une seule pièce, mes lecteurs reconnaîtront sans doute l’œuvre dramatique dont j’ai oublié le titre. Nous avions été au théâtre, et j’étais retourné chez les Pocklington pour souper ; nous avions des huîtres marinées : on m’en servit deux fois ; l’ale en bouteille me sembla délicieuse. Ce soir-là, la vie me parut comme un rêve brillant et doré. Je songeais peu à l’épée de Damoclès qui dans ce moment même se balançait au-dessus de ma tête, suspendue à la rosace blanche du plafond de la salle ! Je ne me doutais guère que le maître du tonnerre tenait la foudre dans ses mains, et n’attendait que le moment propice pour lancer cet instrument à la tête maudite de Benjamin Strothers, d’Inner Temple. Ma fourchette avait fait la moitié de la route entre mon assiette et ma bouche, la lampe modérateur brûlait avec éclat, je pouvais contempler dans un cadre placé vis-à-vis de moi une jeune fille en costume de paysanne, poser son éternelle question à un jeune héros chargé de chaînes ; le feu était ardent et gai ; la cendre tombait dans le cendrier ; je me souviens (dans toutes les époques mémorables de notre existence il en est ainsi, les choses les plus insignifiantes nous impressionnent !) que je me demandais si la domestique se servirait de ces résidus pour allumer son feu le lendemain matin, ou bien si elle les jetterait aux ordures dans l’arrière-cour, lorsque Me Pocklington me dit : « Vous aimez le poisson, monsieur Strothers ? » Je crus que c’était une allusion à mon adresse pour avoir été servi deux fois : si ce fut dans cette intention, c’était bien petit ; car, après tout, ces huîtres de Colchester étaient une partie de celles que j’avais offertes moi-même, et venaient d’un baril qu’elles avaient accepté. « Vous aimez le poisson ?… Rosette, le Capitaine Thomas n’aimait-il pas aussi le poisson ? » L’épée était tombée, la foudre était lancée, le maître du tonnerre mit ses mains dans ses poches, et continua, je suppose, sa petite discussion avec l’œil-de-bœuf, à propos de sa prédilection pour les heures avancées et les vêtements de fantaisie. Le coup était porté ! Le Capitaine Thomas !

Le lecteur fera naturellement cette observation : « Eh bien, et puis après ? Eh bien ! Il n’y a rien d’extraordinaire dans la mention du nom du Capitaine Thomas ; il n’y a rien d’extraordinaire même que le Capitaine Thomas ait aimé le poisson. » Non mais je crois, moi, qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire à ce que Rose Mathilde, à la mention de ce nom, se levât avec précipitation, mit son mouchoir sur ses yeux, et s’élançât hors de la chambre.

— Enfant sensible ! dit Mme Pocklington ; c’est assez singulier, mais maintenant nous ne pouvons pas prononcer son nom devant elle. Ce fut un attachement des plus extraordinaires.

Un attachement des plus extraordinaires ! Ceci était très agréable pour moi, n’est-ce pas ?

— Et je vous prie, madame, dis-je, non sans un ton empreint d’une certaine sévérité, me sera-t-il permis (j’appuyais d’un air sardonique sur le mot permis) de savoir qui (un autre air sardonique en prononçant qui, et alors je manquai de respiration) est ce Capitaine Thomas ?

— Oh ! répondit Mme Pocklington, c’est la créature la plus adorable ! Il était…

Et elle ne dit point qui il était, car à ce moment même Rose Mathilde rentra avec les yeux rouges.

— Pardonnez-moi, cher Benjamin, d’être aussi folle, murmura-t-elle ; je sais que c’est une grande faiblesse, et un enfantillage qui n’a pas de nom, mais il m’aimait tant, pauvre chéri… et moi… moi !… (Nouveaux symptômes de larmes.) Je l’avais eu pendant si longtemps.

Elle l’avait eu pendant si longtemps ! Il ne pouvait pas avoir été… Non ; c’était trop horrible ! Et puis c’était un capitaine, un guerrier, un homme mûr, un amoureux préféré sans doute, que mon prédécesseur dans les affections de cette fille trompeuse ; et Mme Pocklington avalait toujours des huîtres.

Eh bien, que fallait-il faire ? Rompre avec Rose Mathilde, et engager le marchand de meubles à rependre sa marchandise à perte, comme le héros volage du roman de Paul de Kock, Ce Monsieur, qui meublait continuellement de appartements, et continuellement revendait meubles et tentures. Non, la prudence me fit entrevoir qu’en faisant cette transaction je perdrais de l’argent : puis j’aimais Rose Mathilde. Ce Capitaine Thomas, cet officier, marin ou militaire, comme on voudra, était un être des temps passés. Moi j’étais le vainqueur ; et je fis intérieurement le serment qu’une fois marié à Rose Mathilde, je prendrais soin de lui fournir des occasions plus rationnelles pour se rougir les yeux, que le fantôme du Capitaine Thomas.

En sorte que je laissai passer cela tranquillement : et je bus du grog chaud après souper. Rose Mathilde en prit des cuillerées dans mon verre, et tout en badinant elle me brûla la main avec la cuiller ; enfin nous nous comportâmes avec la naïve simplicité d’un couple de tourterelles, auxquelles le chagrin, les larmes et le Capitaine Thomas étaient inconnus.

J’ai déjà dit en quelle occasion le nom du Capitaine fut prononcé pour la première fois ; voici comment il le fut la seconde.

Notre maison était meublée, et nous allâmes la visiter une après-midi. Le tapis était placé dans la salle à manger, les tentures dans le salon. Tout d’après le goût de Mme Pocklington. Pour moi, je ne crois point aux roses bleu du ciel sur un terrain ponceau, mais je pense qu’elle y croyait, car elle voulut que le tapis fût ainsi. Les tapis du premier étage étaient du modèle le plus simple et le plus innocent qui se pût voir. Ils avaient, je crois, la prétention de vouloir représenter de l’herbe, mais par le fait ils ressemblaient à du vermicelle vert ; mais aussi comme ils faisaient ressortir les rideaux blancs, les porcelaines blanches à filets d’or, et l’armoire en bois d’érable avec sa glace, et les boutons de porcelaine aux tiroirs ! Mme Pocklington disait que la maison était un vrai bijou, et que si les deux trésors qu’elle nous avait trouvés comme cuisinière et femme de chambre se comportaient bien, et elle aurait soin que cela arrivât je dis « merci » tout en prenant intérieurement la ferme résolution de ne rien accepter par son intermédiaire ; mais il n’y avait pas de mal à dire « merci », nous aurions la maison la plus parfaite de tout le West End. Nous étions dans Candem Town, mais elle disait West End. Eh bien, nous nous trouvions dans le salon, nous avions tout admiré, Rose Mathilde me faisait ouvrir tous les tiroirs, toutes les portes ; ils étaient durs à tirer, je me faisais mal aux mains : mais nous n’étions point encore mariés, je ne pouvais donc pas par conséquent avoir la grossièreté de refuser, et nous allions justement nous en aller, lorsque Mme Pocklington fut soudainement frappée par la vue du tapis de cheminée.

— Il est adorablement moelleux, et quels adorables petits ne m’oubliez pas ! (Les roses bleues étaient les ne m’oubliez pas.) Ce tapis est d’un goût… comment pourrai-je dire… une poésie… c’est comme si on marchait sur les Idylles du Roi. Il semble que le ciel, si j’ai la hardiesse de me servir une telle périphrase, est descendu devant le foyer.

Moi je dis : « Oh, ah, bien, certainement. » Je ne savais pas au juste ce qu’elle me contait, lorsque Rose Mathilde dit avec volubilité (c’était le défaut de Rose Mathilde, elle parlait fort vite) :

— Oh ! maman !… maman !… Est-ce que Capitaine Thomas n’eût point été heureux ici ?

Oh, sur ma parole ! j’étais près d’un sofa élastique, je m’y laissai tomber comme pétrifié. Moi… j’avais meublé la maison. J’avais eu à supporter plus que personne les extorsions de tous les plus consciencieux marchands. Mme Pocklington payait les notes pour moi ; et je remarquai un canapé neuf, du prix de douze livres douze shillings, sans pence, dans son salon de Mornington Place, dont je ne pouvais découvrir l’origine. J’avais fait tout cela, et maintenant on me disait combien le Capitaine Thomas eût été heureux dans cette maison arrangée par moi. Oh ! je ne suis point un homme porté à me servir d’un langage déplacé, mais je ne pus m’empêcher de dire : « Oh ! » Mais, que Dieu vous bénisse ! ceci n’était pas tout, le maître du tonnerre n’en avait point encore fini avec moi.

— Certainement ! qu’il eût été bien heureux, répondit le vieux serpent de belle-mère, qui devait être la mienne, combien il eût aimé ce tapis de foyer ! Je puis assurer qu’il l’eût plus apprécié que vous, monsieur Strothers.

Ah ! ceci était probablement une épigramme lancée contre mon peu de goût. Le capitaine Thomas eût sans doute compris le sens de ces anomalies bleues sur le tapis, elles étaient aussi larges que des soucoupes.

— Oui, maman, car je l’eusse amené ici, savez-vous, ce pauvre chéri, si nous ne l’eussions point perdu, reprit Rose Mathilde. Vous pouvez bien compter que vous ne l’auriez pas gardé pour vous toute seule.

Oh ! à présent parler de… Bien ! une rivalité entre la mère et la fille ! Mais, sous l’empire romain, dans sa plus abominable période de corruption, lorsque Vilellius mit le feu au Tibre, et jouait du violon pendant qu’il flambait, lorsque Jules César éclairait Athènes avec les bûchers des calvinistes, pouvez-vous trouver quelque chose de pire que ceci ?

Je dis : « Ah ! ah ! » Les mots me manquaient, c’est pourquoi je disais : « Ah ! ah ! »

— Le chéri, continua la femme qui devait être la mienne (mais Desdémone ennuyant Othello, à propos du mouchoir de poche qu’elle voulait qu’il donnât à Cassio, n’était rien à côté de cela !), vous l’auriez tant aimé, Benjamin !

Moi, Benjamin, je l’eusse aimé !

— Oh non, dis-je, non, madame, je ne veux pas de Capitaine Thomas ici. Je…, je… depuis que cela est poussé si loin, depuis que la maison est meublée, et qu’on m’a apporté mon habit de noce à la maison, je ne reviendrai plus là-dessus ; mais point de Capitaine Thomas ici, oh ! non !… non !…

— Vous ne les aimez pas ? dit-elle, comme c’est drôle !

Ah ! c’était drôle ! Eh bien, j’avais aperçu un livre à couverture de papier jaune, à Mornington Place, un livre écrit en langue étrangère, et j’attribuai l’absence évidente de sens moral dans le cerveau de la femme que j’adorais, à la perte graduelle de cette partie de la masse cérébrale occasionnée par la lecture de ces livres étrangers ; et je fis intérieurement un autre serment, c’est qu’une fois mariée avec moi, Rose Mathilde ne lirait rien autre chose que ces bons ouvrages anglais pleins de fiction, qui élèvent le sens moral, tandis qu’ils développent les organes intellectuels. Elle aurait la modeste lecture des publications à deux sous, tirée des pures sources de Fielding et de Smollett, les pieuses élucubrations de Jonatham Sterne (en relation avec l’église, je pense, car je crois qu’il était évêque irlandais), et ne se nourrirait point l’esprit de ces lectures excitantes et empoisonnées dont la source est à Soho Square et à Burlington Arcade, pour ne rien dire de ce cher et obligeant Jeffs, de Brighton ; et de cet amour de petite boutique dans Holborn, tenue par le meilleur de sa race, M. Rocque, chez lequel je me sers.

Eh bien, c’était la deuxième fois que j’entendais prononcer ce nom détesté. Maintenant passons à la troisième ! Ce fut la veille au soir de notre noce, je veux dire que ça au-ait dû être la veille au soir de notre mariage.

La soirée était plus triste que de coutume, la maison était encombrée de boîtes et de caisses aux angles aigus, la vue de ses propres jambes était même désagréable. Rose Mathilde n’était point de bonne humeur, et fondit en armes à la vue de la théière en métal anglais, en disant que c’était la dernière fois qu’elle allait prendre du thé fait dans cette chère vieille théière. Bonté du ciel ! comme si j’eusse été un intrigant, et que j’eusse voulu l’épouser pour la théière, quand j’en avais acheté une en argent, quelques jours avant, dix guinées et demie. Mais comme je l’ai déjà dit, c’était le défaut de Rose Mathilde de parler avec volubilité, et il y avait trop de sensiblerie dans cette candide enfant de Hampstead Road. Je mettais l’adresse sur des cartes pour les malles. Nous devions aller à Paris, et je ne pouvais parvenir à mettre l’orthographe de l’hôtel Meurice, cela compliquait la situation, aussi Rose Mathilde se dérida-t-elle et se moqua-t-elle de moi. Somme toute, je ne fus pas fâché lorsqu’il fut temps de se retirer. Mme Pocklington m’écrasa la main en me la serrant quand je partis, et me dit qu’il n’y avait pas un autre homme dans toute l’Angleterre (comment pouvait-elle le savoir ? elle ne connaissait pas tous les hommes de l’Angleterre !) auquel elle eût pu mieux confier le sort et le bonheur de son enfant adorée ! Elle aurait dit les mêmes paroles, aussi bien à Brown, Jones, ou Robinson, je le savais, mais je faisais de mon mieux pour paraître reconnaissant, puis nous nous séparâmes.

Le maître du tonnerre s’occupait encore de moi !

Je n’avais pas fait trois cents pas, quand je me souvins tout à que j’avais oublié de leur demander à quelle heure je devais les trouver le lendemain à l’église St-Pancrace. Ce pouvait être à sept heures du matin, comme ça pouvait être à quatre heures de l’après-midi. Il me fallut retourner pour m’en informer. Leur servante, comme d’habitude, était à folâtrer avec le policeman à la porte du jardin, de sorte que celle du vestibule était ouverte. Je passai à côté d’elle, et j’entrai, la porte du salon était entrebâillée, et j’entendis, oui, j’entendis sortir des lèvres de la femme que j’allais épouser, ces exclamations passionnées :

— Mon chéri, mon Thomas adoré ! Ô mon Thomas !

Dans tout le cours de notre amour, elle ne m’avait jamais dit, ô mon Benjamin ! Ô mon était évidemment une expression mystérieuse de tendresse spécialement consacrée à l’usage de ce suborneur, soit marin, ou militaire.

— Mon Thomas nous est revenu, mauvais garnement, venez ici.

Après ce « venez ici, » il y eut ce son particulier et confus tenant le milieu entre le gazouillement des oiseaux pendant la pluie, et le bruit que l’on entend sous les arbres, lorsqu’on débouche des bouteilles. Elle, ma future, embrassait le capitaine Thomas ; ou bien le capitaine Thomas l’embrassait, cela importait peu. Le déshonneur était des deux côtés.

Il y avait un porte-parapluie dans le vestibule. Je me réfugiai dans son ombre, pendant que Rose Mathilde s’élançait hors de la chambre.

— Maman ! cria-t-elle du pied de l’escalier, maman, le croiriez-vous ?… il est revenu ! Le Capitaine ! Il est rentré par la fenêtre de la chambre à coucher !

Par la fenêtre de la chambre à coucher ! cela allait bien ! Je voyais en perspective le fait raconté dans les journaux du dimanche sous le titre de : « Horrible dépravation dans Hampstead Road ! »

— Il est si maigre, maman, mais si maigre ! Je suis sûre qu’il a été renfermé quelque part !

L’infâme débauché ! En prison pour dettes, sans doute, au Banc de la Reine ou à White Cross Street.

— Et ses moustaches, maman, ses chères moustaches, elles sont au moins d’un pouce plus longues !

Puis elle s’élança de nouveau dans le salon, où le bruit du gazouillement que j’avais entendu recommença de nouveau.

— Et notre Thomas chéri ne quittera plus sa Rosette, jamais, jamais… n’est-ce pas ?

Ce qui faisait paraître la conduite de cette jeune fille plus coupable encore, c’est que toute l’affection venait de son côté ; car pas un seul mot n’avait été prononcé par et officier, marin ou militaire.

Eh bien, je crois que j’en avais assez entendu ! Ne le croyez-vous pas de même ? De sorte que je sortis tranquillement de la maison, et que je retournai chez moi où je fis mon sac de voyage, pris un cab, et quittai Londres pour Douvres, par le train express ; j’arrivai à Paris où je reçus une lettre de l’avoué de Mme Pocklington.

Je ne suis devenu ni fou ni idiot, et mes cheveux ne blanchirent point dans une nuit, comme cela aurait pu arriver.

Je reçus une assignation pour avoir rompu une promesse de mariage, et j’eus à payer mille livres sterling de dommages-intérêts. Le Capitaine Thomas était un superbe CHAT NOIR, auquel Rose Mathilde était sincèrement fâchée depuis qu’elle l’avait vu naître.

J’offris… j’offris !… tout ce que l’on voudrait je la suppliai de m’épouser et d’oublier le passé, mais elle ne voulut pas, et peu après elle se maria avec Robinson ; mes mille livres ont sans doute été employées à meubler leur élégante petite maison dans Regent’s Park, et l’autre jour en passant je vis par la croisée du salon, se roulant au soleil, mon ancien et plus cruel ennemi, le Capitaine Thomas.

LE BAISER DE GLACE

Il était étudiant : les choses qui lui arrivèrent arrivent quelquefois aux étudiants.

Il était Allemand : les choses qui lui arrivèrent arrivent quelquefois aux Allemands.

Il était jeune, beau, studieux, enthousiaste, insouciant, sceptique et sans cœur.

Et puis, étant jeune, beau et éloquent, on le chérissait.

Il était orphelin, sous la tutelle du frère de son père mort, son oncle Wilhelm, dans la maison duquel il avait été élevé depuis son enfance, et celle qui l’aimait, c’était sa cousine, sa cousine Gertrude, qu’il jurait aimer en retour.

L’aimait-il ? Oui, lorsqu’il le jura d’abord. Mais cela s’effaça bien vite ; cet amour passionné devint à la longue un sentiment bien usé et bien misérable dans le cœur égoïste de l’étudiant. Mais quel rêve magnifique, à son aurore dorée, lorsqu’il n’avait que dix-neuf ans et sortait de l’université, et quand ils erraient ensemble dans les environs les plus romantiques de la ville, au soleil couchant, ou par une calme soirée éclairée par la lune, ou encore par une brillante et joyeuse matinée !

Ils cachent cet amour aux yeux de Wilhelm, car celui-ci a l’ambition d’un père qui cherche un riche prétendu pour sa fille unique : froide et triste vision à côté du rêve d’un amant.

Ils sont fiancés cependant, et se promènent côte à côte, tandis que le soleil vient de s’éteindre et que la pâle clarté de la lune éclaire le ciel. Il passe l’anneau des fiançailles à son doigt, à ce long doigt blanc et effilé qu’il connaît si bien. Cette bague n’était point ordinaire : c’était un serpent en or massif, se mordant la queue, symbole de l’éternité. Cette bague était celle de sa mère, et il l’eût reconnue entre mille ; eut-il été aveugle, qu’il l’eût, rien qu’au toucher, retrouvée dans une prodigieuse quantité de bagues.

Il lui passe cet anneau au doigt, et ils jurent d’être fidèles l’un à l’autre pour toujours dans le bonheur et dans la peine, dans l’opulence et la pauvreté. Son père serait bien forcé plus tard de consentir à leur union ; car ils étaient fiancés, et la mort seule pouvait les séparer, dit-elle plus tard.

Mais le jeune étudiant, tout railleur et sceptique qu’il était, était cependant poétique et enthousiaste. Il répond :

— La mort même ne saurait nous séparer ; je sortirais de la tombe pour vous retrouver, Gertrude ; mon âme reviendrait pour être près de mon amour ! Et vous,… vous, si vous mouriez avant moi, la terre glacée ne vous séparerait point de moi ; vous reviendriez, et ces beaux bras s’élanceraient encore autour de mon cou, comme à présent !

Mais elle lui répond avec un éclair de son œil bleu, éclair qui n’a jamais éclairé le sien. Elle lui dit que les morts qui s’éteignent en paix avec Dieu sont heureux au ciel, et ne peuvent revenir sur cette terre de misère, et que le suicidé, l’être misérable et abandonné sur lequel les anges ferment les portes du paradis, est le seul dont l’esprit maudit hante encore le seuil des vivants.

La première année de leurs fiançailles est écoulée, et elle est seule, car il est parti pour l’Italie, envoyé là par un homme riche, pour copier un Raphaël, un Titien ou un Guide, dans une galerie de Florence. Il est parti pour acquérir de la gloire, peut-être ; mais ce n’en est pas moins bien amer… il est parti !

Sans aucun doute son père souffre de l’absence de son jeune neveu, qui a été comme un fils pour lui ; et il pense que la tristesse de sa fille est celle d’une cousine qui regrette l’absence de son cousin.

Les semaines et les mois se passent. L’amoureux écrit, souvent d’abord, puis plus rarement, à la fin plus du tout. Combien de motifs elle invente pour l’excuser ! Combien de fois se rend-elle au petit bureau de poste, bien éloigné cependant, auquel il doit adresser ses lettres ! Combien de fois elle espère, pour être désappointée ! Combien de fois elle désespère, pour espérer encore !

Mais le véritable désespoir arrive enfin, et ne pourra plus s’effacer. Un riche prétendu paraît sur la scène, et son père a pris sa résolution. Elle doit se marier tout de suite. Le jour des noces est arrêté : c’est pour le 15 juin.

Cette date semble être écrite en caractères de feu dans son cerveau.

La date, écrite en lettres de feu, danse continuellement devant ses yeux.

La date, criée par les Furies, résonne sans cesse à ses oreilles.

Mais il y a encore du temps, on est au milieu de mai, une lettre peut encore lui arriver de Florence ; il a le temps de venir à Brunswick, de l’enlever, et de l’épouser en dépit de son père, en dépit du monde entier.

Mais les jours et les semaines s’envolent ; il n’écrit pas, il ne vient point. Le désespoir s’empare de son cœur, et elle ne peut l’en chasser.

Le 14 juin est arrivé. Elle se rend pour la dernière fois au petit bureau de poste ; pour la dernière fois elle adresse l’éternelle question, et, pour la dernière fois aussi, on lui donne cette cruelle réponse :

— Non, il n’y a pas de lettre !…

C’est la dernière fois, car c’est demain le jour fixé pour son mariage. Son père ne veut rien entendre, son prétendu ne veut point écouter ses prières. Aucun délai ne lui est accordé, pas un jour, pas une heure ! cette nuit seulement lui appartient, cette nuit, qu’elle peut employer comme elle l’entend.

Elle prend un sentier détourné ; elle traverse rapidement les rues de la ville, et gagne un pont isolé, où bien souvent elle et lui étaient restés à regarder le soleil couchant, dont les couleurs se fondaient en mourant sur la rivière.

Il quitte Florence. Il avait reçu sa lettre, cette lettre mouillée de ses larmes, pleine d’angoisse et de désespoir, il l’avait reçue, mais il ne l’aimait plus. Une jeune Florentine, qui lui avait servi de modèle, avait fait son caprice, caprice qui remplaçait chez lui les sentiments du cœur, et Gertrude avait été oubliée. Si elle avait un prétendu plus riche, tant mieux ! elle pouvait l’épouser : c’était le meilleur parti pour elle, c’était la meilleure affaire pour lui. Il ne se souciait point de s’embarrasser d’une femme, n’avait-il pas son art, son éternelle fiancée, sa maîtresse fidèle ?

C’est pourquoi il crut qu’il était plus sage d’ajourner son voyage à Brunswick, de façon à n’arriver qu’après le mariage, à n’arriver juste que pour saluer la mariée !

Et ses promesses, ses idées mystiques, sa foi dans son retour, même après la mort, pour embrasser sa bien-aimée ? À présent, tout est oublié, effacé ; rien n’existe plus de ces rêves insensés de son adolescence.

De sorte que, le 15 juin, il entre à Brunswick par ce même pont sur lequel elle s’était tenue, éclairée par tant d’étoiles, la nuit précédente. Il traverse le pont et descend au bord de l’eau, son grand chien aux longs poils le suit, et la fumée d’une pipe d’écume de mer forme un nuage fantastique dans l’air pur du matin. Il a son album d’esquisses sous son bras ; et, attiré de temps en temps par un objet qui frappe son œil d’artiste, il s’arrête pour dessiner. Ici quelques herbes, au milieu des cailloux, sur le bord de la rivière ; là un rocher sur la rive opposée, un bouquet de saules inondés dans le lointain. Lorsqu’il a terminé, il admire son dessin, ferme son album, secoue les cendres de sa pipe, la remplit de nouveau de tabac, fredonne le refrain d’une gaie chanson à boire, appelle son chien, fume, et se remet en route. Tout à coup il rouvre son album ; cette fois, ce qui attire son attention, c’est un groupe de personnes ; mais que font-elles ?

Ce n’est point un enterrement, car il n’y a personne en deuil.

Ce n’est point un enterrement, mais c’est un corps, couché sur un grossier brancard, recouvert d’une vieille voile, et porté par deux hommes.

Ce n’est point un enterrement, car les porteurs sont des pêcheurs, des pêcheurs dans leurs habits de travail.

À cent pas environ de lui, ils posent leur fardeau sur la rive ; l’un est à la tête du brancard, l’autre se place au pied.

Ils forment un groupe parfait ; il recule de quelques pas, choisit son point de vue, et commence à la hâte une esquisse. Il a terminé avant qu’ils bougent, il entend leurs voix, quoiqu’il ne distingue point leurs paroles, et se demande ce qu’ils peuvent dire.

Il s’avance ensuite et les rejoint.

— C’est un corps que vous portez là, mes amis ? dit-il.

— Oui, un cadavre rejeté sur la rive, il y a une heure environ.

— Noyé ?

— Oui, noyé ; une jeune fille très jolie.

— Les suicidées sont toujours jolies, dit-il.

Puis il reste quelques moments à méditer en fumant nonchalamment et en regardant les angles aigus du corps et les plis raides de la toile grossière qui le recouvre.

La vie est si dorée pour lui, jeune, ambitieux, habile, qu’il semble que le chagrin et la mort ne peuvent avoir rien de commun avec sa destinée.

Il dit enfin que, puisque cette pauvre suicidée est si jolie, il aimerait à en faire un croquis.

Il donne quelque argent aux pêcheurs, et ils s’offrent à retirer la toile à voile qui cache son corps.

Non, il le fera lui-même. Il soulève la grossière toile mouillée qui recouvre la tête. Dieu ! quel visage ?

Le visage qui illuminait ses rêves pendant sa folle jeunesse. Le visage qui fut autrefois la lumière qui éclairait la demeure de son oncle, celui de sa cousine Gertrude, sa fiancée !

Il aperçoit d’un seul coup d’œil, pendant qu’il retient sa respiration, les traits rigides, les bras de marbre, les mains croisées sur sa poitrine glacée, et, au troisième doigt de la main gauche, l’anneau qui avait appartenu à sa mère, le serpent en or ; l’anneau qu’il eût reconnu entre mille, rien qu’au toucher, quand même il eût été aveugle.

Mais il est esprit fort et métaphysicien ; le chagrin, le véritable chagrin, n’est pas fait pour lui. Sa première pensée, c’est de fuir, fuir en n’importe quel lieu éloigné de cette ville maudite, loin des bords de cette horrible rivière, loin du souvenir, loin du remords, n’importe où, pourvu qu’on y trouve l’oubli.

Il est déjà éloigné de plusieurs milles, sur la route qui le sépare de Brunswick, avant de s’apercevoir qu’il a changé de place.

Ce n’est que lorsque son chien se couche haletant à ses pieds, qu’il sent combien il est épuisé lui-même, et il s’assied sur un talus pour se reposer. Comme le paysage tourbillonne devant ses yeux éblouis, tandis que son croquis du matin, représentant les deux pêcheurs et le brancard couvert de toile, lui apparaît dans l’obscurité !

Enfin, après être resté assis longtemps sur le bord de la route jouant nonchalamment avec son chien, fumant avec paresse, paraissant aussi insouciant qu’un étudiant sans ennuis peut paraître, quoique la scène du matin revienne cent fois se présenter dans son cerveau brûlant, il devient plus calme enfin, et se met à songer à sa position en laissant de côté le suicide de sa cousine. À part cet événement, sa position n’est point pire qu’elle ne l’était hier. Il n’a pas perdu son génie, il a dans son portefeuille l’argent qu’il a gagné à Florence, il est son maître, et libre d’aller partout.

Puis tandis qu’il est assis au bord de la route, essayant d’effacer de son souvenir la scène du matin, de chasser l’image du cadavre recouvert d’une toile humide, de songer à ce qu’il va faire, où il irait bien pour s’éloigner de Brunswick et du remords, la vieille diligence s’avance :

Il se le rappelle, elle va de Brunswick à Aix-la-Chapelle.

Il siffle son chien, crie au postillon d’arrêter, et s’élance dans le coupé.

Pendant toute la soirée, durant la longue nuit, quoiqu’il ne ferme point les yeux, il ne prononce pas une parole ; mais quand vient le point du jour, que les voyageurs s’éveillent et causent entre eux, il se mêle à la conversation. Il leur apprend qu’il est artiste, qu’il se rend à Cologne et à Anvers pour faire des copies de Rubens. Il se souvint plus tard qu’il avait parlé et ri très haut, et qu’un voyageur plus âgé et plus sage que les autres avait ouvert la portière et qui avait dit de mettre sa tête en dehors. Il se souvint que l’air frais lui avait frappé le visage, qu’il avait entendu le chant des oiseaux et remarqué les champs et les côtes de la route fuyant devant ses yeux. Il se souvint de tout cela, puis d’être tombé sans connaissance dans le fond de la diligence.

C’était le commencement d’une fièvre qui le força à garder le lit pendant six longues semaines, dans un hôtel d’Aix-la-Chapelle.

Il se rétablit, et, accompagné de son chien, il se met en route à pied pour Cologne. À cette époque, il est redevenu lui-même. La fumée de sa pipe d’écume monte en spirales dans l’air du matin ; comme autrefois, il fredonne une chanson à boire ; il s’arrête encore çà et là pour réfléchir et dessiner.

Il est heureux, et a oublié sa cousine, et ainsi il va jusqu’à Cologne.

Il est auprès de l’immense cathédrale, son chien à ses côtés. Il fait nuit, les cloches viennent de sonner l’heure en carillon, il est onze heures, la lune éclaire les magnifiques colonnes au-dessus desquelles les yeux de l’artiste s’égarent, absorbés par la beauté des formes.

Il ne pense point à sa cousine noyée, il l’a oubliée, et il est heureux.

Tout à coup, quelqu’un, quelque chose, derrière lui, l’enlace de deux bras glacés, en joignant les mains sur sa poitrine.

Il n’y a cependant personne derrière lui, car sur les dalles baignées par la clarté de la lune, il n’y a que deux ombres, la sienne et celle de son chien. Il se retourne vivement, personne, on n’aperçoit rien sur la vaste place que lui et son chien et, quoiqu’il les sente, il ne peut voir les bras glacés qui sont enlacés autour de son cou.

Ce n’est point l’embrassement d’un fantôme, car il est palpable au toucher ; il ne peut être réel, puisqu’il est impalpable à la vue.

Il cherche à se débarrasser de cette froide étreinte. Il serre les mains glacées dans les siennes pour les détacher de son cou. Il sent les doigts longs, effilés et humides, sous son toucher, et au troisième doigt de la main gauche, il sent l’anneau de sa mère, le serpent en or, l’anneau qu’il disait toujours pouvoir reconnaître entre mille, rien qu’au toucher. Il le reconnaît à présent !

Les bras glacés de sa cousine morte sont autour de son cou, les mains froides de sa cousine morte sont croisées sur sa poitrine. Il va mourir ! Il va devenir fou !

— Ici, Lion ! s’écrie-t-il. À moi, mon bon chien !

Et le terre-neuve saute à ses épaules, les pattes du chien posent sur les mains mortes, l’animal pousse un hurlement d’effroi, et s’élance loin de son maître.

L’étudiant reste au clair de lune, les bras morts autour de son cou, et le chien à une petite distance hurle tristement.

Plus tard, un garde de nuit, alarmé par les hurlements du chien, arrive sur la place pour voir ce dont il s’agit.

En un instant les bras glacés se sont détachés.

Il emmène le garde de nuit à son hôtel, et lui donne de l’argent : dans sa reconnaissance, il eût donné la moitié de sa modeste fortune à cet homme.

Cet embrassement de mort, le ressentira-t-il encore ?

Il fait son possible pour ne plus se trouver jamais seul ; il se crée cent connaissances, et partage la chambre d’un autre étudiant. Il se lève toutes les fois qu’il va rester seul dans la salle de l’hôtel, et court dans la rue. On remarque ses actes étranges, et on commence à croire qu’il est fou.

Mais en dépit de tout, il finit par être seul une autre fois, car une nuit la salle commune se trouvant vide pour un instant, il gagne la rue, elle est solitaire aussi, et pour la deuxième fois, il sent les bras glacés de la morte autour de son cou, et pour la deuxième fois lorsqu’il appelle son chien, l’animal s’éloigne de lui avec un hurlement plaintif.

Après cela, il quitte Cologne, voyageant à pied, par économie à présent, car son argent s’épuise. Il se joint à des colporteurs, il voyage côte à côte avec des laboureurs, il parle à tous les piétons qu’il rencontre, et essaye du matin au soir de trouver une société sur la route.

La nuit, il s’endort près du feu dans la cuisine de l’auberge où il s’arrête, mais il a beau faire, il est souvent seul, et il est habitué à présent à sentir les bras glacés autour de son cou.

Bien des mois se sont écoulés depuis la mort de sa couine, l’automne, l’hiver, le commencement du printemps. Il n’a presque plus d’argent, sa santé est complètement délabrée, il n’est plus que l’ombre de lui-même, il se rend Paris. Il arrivera dans cette ville à l’époque du carnaval.

Il pense à cet avenir. À Paris, dans le temps du carnaval, il ne sera certainement pas seul, il ne sentira plus cette horrible caresse, il pourra même retrouver sa gaieté perdue, sa santé, reprendre ses études, et encore espérer gloire et profit.

Avec quelle ardeur il se hâte de rapprocher la distance qui le sépare de Paris, tandis que de jour en jour il devient de plus en plus faible, et que son pas devient plus lent et plus alourdi.

Mais cela va finir, les longues et tristes routes sont passées. C’est Paris où il fait son entrée pour la première fois, Paris dont il a si souvent rêvé, Paris dont les millions de voix doivent chasser son fantôme.

Pour lui, à la nuit, Paris paraît être un immense chaos de lumières, de musique et de confusion, lumières qui sautent devant ses yeux, sans vouloir s’arrêter, musique qui résonne à ses oreilles et le rend sourd, confusion qui qui tourne la tête.

Mais, malgré tout, il trouve l’Opéra, où il y a un bal masqué. Il a assez d’argent pour prendre un billet et pour louer un domino pour couvrir ses vêtements râpés. Il lui semble qu’il n’y a qu’un moment d’écoulé depuis son entrée par la barrière de Paris jusqu’à son arrivée au milieu de la folle gaieté du bal de l’Opéra.

Plus d’obscurité, plus de solitude, mais une folle cohue criant et dansant, et un charmant débardeur s’appuyant sur son bras.

Cette gaieté bruyante, c’est sans doute sa gaieté de cœur qui revient. Il entend des gens parler de la conduite ignoble d’un étudiant ivre, et c’est lui que l’on désigne, lui, qui n’a pas humecté sa bouche depuis la veille ; lui qui, malgré ses lèvres sèches et sa gorge brûlante, ne peut boire. Sa voix est épaisse et enrouée, sa parole indistincte ; mais, malgré tout, ce doit être son ancienne gaieté du cœur qui le rend si follement joyeux.

Le petit débardeur n’en peut plus, son bras pèse sur son épaule, plus lourd que du plomb, les autres danseurs quittent un à un la salle de bal.

Les lumières des lustres s’éteignent une à une.

Les décors paraissent pâles et pleins d’ombre à cette triste clarté, qui n’est ni la nuit ni le jour.

Une lueur mourante s’échappe des lampes, un pâle rayon d’un jour gris traverse les volets entrebâillés.

À cette clarté, les yeux brillants du débardeur se voilent tristement. Il lui regarde le visage. C’est une femme ! Comme le brillant de ses yeux s’éteint ! Il la regarde encore. Comme son visage est devenu pâle ! Encore, et cette fois ce n’est que l’ombre d’un visage qui regarde le sien.

Enfin, tout a disparu, les yeux brillants, le visage, l’ombre du usage. Il est seul, absolument seul dans cette vaste salle.

Seul, et dans un effrayant silence, il entend l’écho de son pas dans cette triste danse, qui n’a plus de musique.

Pas d’autre musique que les battements de son cœur dans sa poitrine. Car les bras glacés sont autour de son cou, ils le font tourner, tourner sans cesse, rien ne peut les faire lâcher prise, il ne peut pas plus échapper à leur froide étreinte, qu’il ne peut échapper à la mort. Il regarde derrière lui, il est seul dans cette vaste salle déserte : mais il peut palper, froids, cadavériques, les longs doits effilés, et la bague de sa mère.

Il fait tous ses efforts pour crier, mais les paroles ne peuvent sortir de son gosier brûlant. Le silence n’est interrompu que par l’écho de ses pas dans cette danse folle qui l’entraîne malgré lui. Les mains glacées sont serrées sur son sein, et à présent il ne fuit point leurs caresses. Non ! Encore une polka, dût-il tomber mort.

Les lumières sont éteintes, et une demi-heure après, les gendarmes viennent avec une lanterne faire leur ronde pour voir si la salle est vide ; ils sont suivis d’un gros chien qu’ils ont trouvé assis, hurlant, sur les marches du théâtre. Près de l’entrée principale ils trébuchent…

C’est le cadavre d’un étudiant, mort de faim, d’épuisement et de la rupture d’un vaisseau.

MES FILLES

J’ai de grandes filles. Peut-être après avoir écrit cette phrase, n’y a-t-il pas, réellement, le plus petit besoin d’écrire quelque chose de plus. Pour les personnes qui savent ce que c’est (c’est-à-dire les personnes ayant elles-mêmes de grandes filles), je suis certain qu’il n’y en a pas, elles peuvent supposer ce que j’ai souffert ; par la raison bien simple que, selon toute probabilité, elles ont souffert elles-mêmes des mêmes maux. Mais à celles qui les ignorent, ce bref récit de mes misères pourra servir d’avertissement.

Je le répète, j’ai de grandes filles et je souffre. Faites attention, je mets une emphase particulière sur cet adjectif composé ce « grandes filles ». Mes filles, tandis qu’elles étaient encore entourées des soins qu’exige l’enfance, ne connaissaient absolument que les maux de petite importance, comme la rougeole, les soirées enfantines, les leçons de danse, les ceintures rouges d’un demi-mètre de large, et des gouvernantes qui ne se laissaient pas mener. Elles descendaient au dessert et se rendaient malades avec des fruits verts, ou barbouillaient leurs figures enfantines avec de la confiture de gingembre, et devenaient ainsi gluantes et désagréables au toucher. Outre cela, elles étaient innocentes, et quand je les voyais entourer la table en acajou brillant après le dîner, avec leurs figures rondelettes et leurs robes blanches, à la manière du titan des caricaturistes, Ch. Leech, je croyais, après tout, que c’était une charmante chose que d’avoir des filles. Ah ! comme j’étais ignorant ! Maintenant elles sont grandes. Elles sont romanesques. Je ne trouve pas que ce fait fasse une différence quelconque dans le compte de mon boucher. Je ne dois pas me moquer du montant de la note de mon boulanger (vraiment je désirerais que ces gens qui vendent le pain acceptassent une pareille rémunération). Si j’ai un caractère assez faible pour permettre que Juliana, Augustina et Frédéricka (ce n’est pas moi, c’est leur mère qui a choisi leurs noms) me conduisent dans le magasin d’un pâtissier, je prouve par-là que je suis un homme plus simple que sage, mais, malgré tout, elles sont romanesques, très romanesques. Elles se complairaient à se couper les veines, à devenir folles, et à laisser tomber leurs cheveux sur leurs épaules. Elles voudraient nier cela, mais je m’y connais. Actuellement je suis un homme épais, moralement un homme très épais ; il y a au-dessus de la tablette de la cheminée, dans la salle à manger, mon portrait fait par Talbo ; personnellement, peut-être ne suis-je pas gros ; il y a dans ce portrait un double menton que je n’ai jamais eu, ce que j’attribue à ce que ce portrait a été dessiné en novembre.

Je ne suis pas romanesque ; je ne suis pas sentimental. Si je voyais un âne mort, je ne pleurerais pas ; au contraire, je considérerais cela plutôt comme une bonne plaisanterie. Personne ne pleurera quand je mourrai, je puis l’affirmer. Mme Blanckstars sera mise en possession des trois mille livres pour lesquelles je me suis assuré, et en sera enchantée. Mes filles ont un beau teint et le deuil leur ira bien ; je ne m’attends pas à être regretté.

Je le répète, je ne suis pas sentimental : si je rencontre une jeune personne avec une chèvre, je ferai mon possible pour l’éviter dans la crainte qu’elle me demande l’aumône. Je ne puis comprendre pourquoi une primevère au bord d’une rivière serait d’une valeur plus grande qu’une primevère dans toute autre place ; je ne la croirais pas d’une moindre valeur, si, comme autre chose, elle était placée dans une position déplaisante. Je suis un homme pratique et je regarde les choses d’une manière pratique ; si je place un demi-souverain sur la table du salon, ou si j’emporte la même pièce en Italie et que je la place sur les rives du lac de Côme, ce ne sera toujours que dix shillings. Pourquoi lors la simple situation changerait-elle la valeur d’une primevère ? Et quelle est la valeur d’une primevère ? Vous pouvez en acheter dans Covent Garden, à raison de deux pence le bouquet, et s’il arrive par hasard que vous habitiez Brompton, comme moi, vous trouverez qu’elles se fanent et deviennent gluantes en les emportant chez vous. Une fois, je pris la détermination de parcourir la moitié d’un des Ridings du comté d’York, avec un grand paquet de jacinthes sous mon bras ; naturellement elles étaient molles et fanées quand j’arrivai à la maison. Les jacinthes sont très bien dans l’abstrait, lorsque les cieux s’entrouvrent sur la terre et toutes sortes de choses semblables ; mais dans le concret, et surtout si vous devez les porter, elles sont d’un grand embarras. De même, mes trois filles, Juliana, Augustina et Frédéricka, sont autant de Voyages sentimentaux personnifiés. Oh ! que j’ai souffert ! Nous avons eu Adam Bède. Parlez plutôt du choléra, de la rougeole, ou de toute autre épidémie à laquelle un père de famille est sujet, qu’est-ce que cela, auprès d’un roman nouveau s’introduisant dans son ménage, et dont chaque membre de son intérieur s’en emparé successivement ! Puis elles reçurent les Idylles du roi. Je n’ai pas encore vu cela. Je crois en toute vérité que, si le Lauréat, cet honorable personnage, pouvait seulement avoir une idée des terreurs qu’il cause de respectables pères de familles, il ne le ferait pas ; je le répète, il ne le ferait pas. Oui ! que Dieu me fasse miséricorde ! ce que j’ai souffert par cet homme depuis que mes filles sont entrées dans leur vingtième année, et même avant, arracherait des larmes à un membre de Comité des travaux publics. Oh ! quelle angoisse j’ai endurée ! Que je refuse seulement à une de ces affreuses filles une robe de soie neuve, une loge à l’Opéra, ou une exposition de fleurs à Chiswick, dès ce moment je me vois assailli par la plainte éternelle que leur vie est ennuyeuse et qu’après tout elles aimeraient autant être mortes. C’est une chose charmante à jeter à la figure de quelqu’un. Tout pour éviter cela. Ainsi j’achète la robe, je prends la loge ou les billets pour la fête d’horticulture, et je désire ardemment être délivré d’elles. En suis-je plus avancé ? Nullement ! Elles dansent autour de moi, m’appellent le meilleur des pères, et immédiatement commencent à dire à Mme Blanckstars de les appeler de bonne heure, car une d’elles doit être « la Reine de Mai, chère mère, » et « demain, jour où la fête de Chiswick a lieu, est le plus heureux jour de l’année. » Si je me hasarde, comme chef de la famille, j’ai droit de le faire, à arrêter les attentions de mon plus jeune clerc, qui gagne cinquante livres par an et qui s’est permis de tomber amoureux de ma cadette, l’on me dit immédiatement que le « cœurs élevés valent plus que des couronnes, » et je me trouve insulté à ma propre table sous le couvert de lady Clara Vere de Vere, et l’on me fait de dures remarques au sujet du jardinier Adam et de sa femme. Il est inutile de dire ici que je suis poursuivi par les œuvres de ce terrible homme même jusque dans mon bureau, où mes commis écrivent des citations tirées de Locksley Hall, sur mon pupitre, abima par là ce petit meuble ; où mon petit clerc récite la Charge des Six Cents, tandis que je suis hors de la pièce, et où tantôt dans son enthousiasme il taille avec son canif les chaises de bureau, ou, par une transpiration d’indignation, change la cire à cacheter en masses chaudes, au sujet de lady Clara ou mon jeune associé lit les Idylles, sous la couverture d’un bail qu’il affecte d’étudier ; et quelquefois je suis accueilli par des parchemins sur le dos desquels il y a In re Stub et Guinivere.

Donc, à peine étions-nous sortis d’Adam Bède, que mes filles s’engouèrent des Idylles. Elles eurent une grande lutte à soutenir : il y avait des demandes tellement formidables pour les retenir chez Mudie, et je suis sûr que, pendant une semaine, notre domestique Higgs, âgé de quatorze ans, passait presque sa vie sur le chemin de Brompton Bloomsbury. À la fin, le petit volume à la couverture verte arriva. Oh ! combien peu je pensais quelle vipère se cacha sous ce livre à l’apparence innocente ! Dans la soirée, les demoiselles eurent de grandes disputes pour savoir qui le lirait d’abord ; toutes auraient voulu l’avoir à la fois, et leur maman rétablit la paix seulement en décidant Egbert, mon fils unique, à lire le poème à haute voix. Mon fils Egbert n’est pas un bon lecteur ; à un âge très précoce, je prévis que l’éloquence ne serait pas son fort. En vérité, j’avais pris une idée tout à fait erronée de plusieurs caractères de Shakespeare, d’après les récitations de cet enfant, et maintenant je puis à peine m’ôter de la tête que le choléra faisait ses ravages en Danemark, pendant le règne de l’oncle d’Hamlet, et que ce prince affligé fut l’homme qui en souffrit le plus. Il y avait de grands effets dans « être ou n’être pas » rendu par mon fils, qu’aucun physiologiste n’aurait pu attribuer à une autre cause qu’à celle d’une complainte fatigante. C’était aussi ma ferme opinion qu’Othello était la victime d’un violent mal de dents : Jago reconnaît en avoir souffert, et je suis sûr que mon fils prit cette partie du caractère du machiavélique Italien comme une délicatesse. Il y avait, dans le Times du jour, un très intéressant cas de testament, et je me promettais une agréable soirée, quand cet affreux garçon se mit à lire en bourdonnant les aventures d’une jeune femme, qui, apparemment, avait un mari très désagréable, dont la conduite aurait été mise sous Vict., cap. 30,3 Geo. IV, cap. 17, et 3 et 4. Ô quelle souffrance ! Je vous assure que pendant la première semaine de la fureur des Idylles, j’étais positivement effrayé d’amener aucun des messieurs de ma connaissance dîner à la maison, car j’étais convaincu que si, par inadvertance, en s’en allant, un d’eux eût dit : « À propos, mademoiselle Blanckstars, puis-je faire quelque chose pour votre service demain, dans la ville ? » ma fille Frédéricka aurait ôté son filet en chenille, aurait arraché ses épingles à cheveux et les attirails de sa coiffure, aurait marché droit sur lui, et aurait dit ; « Je suis devenue folle, je vous aime, laissez-moi mourir ! » Quelle situation pour un père de famille ! Je dînais à la Couronne et au Sceptre, à Greenwich, pendant cette terrible période, avec Bangstaff, ex-fonctionnaire de l’ancienne Compagnie des Indes occidentales, et à peine avais-je le courage de regarder en dehors de la fenêtre de l’auberge, dans la crainte d’apercevoir ma cadette descendant la rivière dans une barque de charbon de Chelsea, dirigée par un jeune homme de l’asile des Sourds-et-Muets. Elles répétaient toujours des passages de ce terrible outrage. Je m’en souviens d’un particulièrement, parce que je croyais que c’était un quolibet ; il était ainsi conçu :

Son honneur enraciné, dans le déshonneur restait,

Et une foi infidèle faussement vrai le rendait.

Je me hasardais à en deviner le sens, et dis ; « Parce qu’il était évêque de Londres. » Mes enfants dénaturés se moquèrent de moi ! Ceci est une faible description de mes souffrances ; nous n’en avons pas encore fini avec les Idylles : rien ne pourra détruire ce fléau, si ce n’est un nouveau poème du même auteur.

Puis encore Frédéric II. Que n’ai-je pas lu de l’histoire de ce potentat, pour ne rien lire des trois cent soixante-deux pages sur ses ancêtres ! Oh ! de quels noms injurieux j’ai été qualifié, lorsque je me suis risqué à faire une observation sur les comptes des modistes ! Dryasduses, imbécile phosphorescent, fantôme putréfié, et toutes sortes d’épithètes injurieuses ont plu sur ma pauvre tête. Aujourd’hui, elles étaient occupées à lire ce cher M. Froude, et elles m’ont dit, quand je suis rentré dîner, que Henri VIII était un époux modèle et avait fait couper les têtes de ses femmes pour le bien du pays. Hier elles ont lu ce charmant M. Capefigue, et elles m’ont assuré que Louis XV était un parfait père de famille et Mme Du Barry une jeune personne des plus respectables. Je suis tout à fait préparé à entendre dire la semaine prochaine que le docteur Jonhson était remarquable par ses manières polies et affables, et que lord Chesterfield était un ours au cœur ardent. Laissons-les venir.

Puis mes filles sont toujours à soulever les idées populaires avancées. Il y a douze mois, elles ne parlaient que de la question italienne ; non pas qu’elles en sussent quelque chose, mais elles mêlaient cela avec l’opéra, les glaces à bon marché, les tableaux de M. Turner, la Jérusalem délivrée les biscuits de Savoie, Promessi Sposi et les petits joueurs d’orgue ; et elles se montèrent la tête, et pendant la période le trois semaines il y eut chez moi autant de demoiselles Whites.

Sans doute, c’est une chose toute naturelle qu’étant favorisés de trois filles à marier, leur établissement dans la vie, fut une question de quelque importance pour Mme Blanckstars et pour moi. Mais, que le Seigneur me prenne en pitié ! Que voulez-vous faire avec des filles qui forment leurs idées sur un mari d’après le dernier livre qu’elles ont lu, et dont le modèle de perfection change toutes les fois que John Thomas apporte une nouvelle cargaison de chez Mudie ? Lorsque la fièvre des Idylles était à son apogée, elles ne voulaient, en fait de mari, n’entendre parler que d’une personne sérieuse, froide, impassible et pleine de dignité, dont la voix fut « creuse et monotone comme celle d’un fantôme », et je mis mon imagination à l’œuvre pour trouver quelqu’un parmi mes connaissances qui répondît à cette description. Je trouvai même la chose, Stiggins, un marchand d’huîtres d’Essex, ayant deux mille livres de rente et une magnifique propriété en dehors de Colchester ; un homme solennel, d’un âge douteux, mais encore vert. Je l’invitai à dîner pour le dimanche suivant. Il aurait été une excellente affaire pour ma fille Juliana ; Juliana apprend toujours quelque chose, et dernièrement elle a entrepris la géologie : je l’ai entendue l’autre jour faire des remarques sur le vieux grès rouge qui m’ont rendu très désireux de la voir établie. Le vieux grès rouge est un mauvais signe et résonne toujours comme si on avait dépassé le mauvais côté de la trentaine. Ainsi donc j’invitai Stiggins à dîner. J’aurais pu m’épargner celle peine ; avant que le dimanche fût arrivé, elles étaient prises par le Conte des deux Villes et ne désiraient personne autre qu’un avocat dissipé, qui attachait des serviettes mouillées autour de sa tête et se rendît malheureux au suprême degré, à propos de rien. Pour cette fois, je ne cherchais pas à les satisfaire, quoiqu’il y eût Montague Bluffers de Fig Tree Court, dans le Temple, qui n’eut jamais un dossier de sa vie et que je surpris une fois, à dix heures du matin, avec sa serviette de bain, toute mouillée enroulée autour de sa tête comme un turban, assis sur son lit, buvant du soda water et du fort thé vert en lisant des romans français. Mais ceci n’était pas mon affaire, et je les laissai terminer Sidney Cartone du mieux qu’elles purent, et la semaine suivante rien ne leur allait que John Halifax, gentleman. Je me figurais que cela avait trait à quelque ville manufacturière et j’amenais chez moi un homme de Manchester que je connaissais ; mais il n’avait pas lu Tennyson et il mangeait le poisson avec son couteau : ainsi il ne pouvait entrer dans leurs vues.

Par bonheur cependant, très peu de chose les satisfait dans les représentations en chair et en os des héros de leur imagination, et souvent je suis étonné d’entendre dire que le jeune Fitz Gigfiz, des Cuirassiers bleus, qui fait sa raie au milieu de la tête et qui n’eut jamais une idée de sa vie, est l’image même de Lancelot du Lac, ou que Hokus (de Pokus, Hokus et fils, banquiers, Lombard Street) est la représentation vivante d’Augustin Caxton. Hokus achète, il est vrai, des livres de magie et des éditions rares ; et il donnera quinze guinées pour un seul volume, si seulement il est sale et vieux. Il est certain que pendant la fureur d’Adam Bede, j’étais très inquiet, tandis que notre menuisier, Humphries, un homme très respectable et n’ayant nullement mauvaise façon, était dans la maison, mettant en place les tapis de l’escalier, car tous les jours je m’attendais à ce qu’Augustina exprimerait le désir de l’épouser et de le faire devenir prédicateur méthodiste.

J’ai encore une autre source de tourment ; mes filles chantent. Le signor Caterwaulini est un homme qui coûte cher ; mais je n’y fais pas grande attention, car il leur apprend des airs italiens, et je n’ai rien à dire aux airs italiens. On ne comprend pas les mots ; on ne peut s’endormir. Qu’est-ce que cela me fait si Una vocepoco fa ? Ce dont je suis certain c’est qu’Una voce serait tout à fait libre de faire quelque chose de ce genre, si cela lui était agréable à lui. Mais, ah ! quelle souffrance que ces chants anglais ! Cette terrible Annie, toujours abandonnée à son chagrin, et qui a l’air de ne pas l’aimer ; cette abominable, fantastique et fantasmagorique (voilà un spécimen du vilain langage que ces filles m’ont appris), cette inanité décomposée, Willie, la jeune personne qui est toujours absente. Vraiment un jour je songeais, en amenant William Williams du Lloyd dîner chez moi, trouver Juliana, assise au piano, chantant : « Oh, Willie, nous nous sommes aperçus de votre absence, soyez le bienvenu, le bien venu à la maison. » Mme Blanckstars chantait une gamme tout à fait différente, car il n’y avait que de la viande pour le dîner, et elle avait un air foudroyant. Quant à cette jeune femme qu’on a priée d’aller sans cesse dans le jardin pendant ces quatre dernières années, et qui, selon toute apparence, n’y a jamais été, je m’abstiendrai d’établir mes sentiments à son égard, car il y a un degré de haine amère dans ces sentiments qui ne peut s’exprimer dans ces pages. Si je n’apprécie pas entièrement la somme de courage qu’il y a dans la nécessité de donner sa main où cela est complètement impossible, et que le cœur peut, soit dans le temps présent, soit à une époque plus éloignée, être son accompagnement, ce n’est pas faute d’en avoir entendu assez parler. Bref, j’ai tellement souffert de Stephen Glover, de Balfe et des Christy’s minstrels, qu’hier, tandis que mes filles disaient en chœur qu’elles allaient partir pour Charlestown, de bonne heure dans la matinée, je me sentis réellement disposé à les prendre au mot et leur donner un bon nécessaire pour les dépenses à leurs préparatifs de voyage. Il n’y a pas de limites aux récits que je pourrais faire de mes cruelles souffrances pendant huit ans ; mais, comme il y a des limites à la patience de mes lecteurs et que, comme l’a dit le sage Herbert, il n’est pas plus convenable de parler de tout fort bien que de manger de tout dans un repas, je ne dirai plus rien ; mais avec un solennel avertissement, avertissement qui ne doit pas être dédaigné, quoiqu’il puisse être une triste vérité mal exprimée, je terminerai mon triste récit.

Que les pères de famille veillent à ce que leurs filles, dès l’âge le plus tendre, sachent que la vie leur demande quelque chose de mieux que de lire des romans, ou même d’adorer des Alfreds sublimes et introuvables ; que ceux-ci, bons dans leur genre, sont des moyens et non une fin ; et que si leurs livres ne leur enseignent pas de meilleures choses que de se coucher tout le jour sur un sofa pour les lire et à employer le reste de la journée à en parler, elles n’ont pas bien lu ces livres. Qu’y a-t-il de meilleur, ou qu’y a-t-il au centième degré d’aussi bon, puis-je dire, que cela ? Enseignons-leur à suivre le précepte de leur propre prophète.

Si le temps pèse sur vos mains,

N’y a-t-il pas des mendiants à vos portes

Ou quelques pauvres sur vos terres ?

Enseignez à l’orphelin à lire,

Enseignez à l’orpheline à coudre.

LE MYSTÈRE DE FERNWOOD

CHAPITRE PREMIER

— Non, Isabel, il ne me semble pas que lady Adela ait bien chaudement appuyé l’invitation faite par son fils.

C’était la troisième fois, en une heure, que ma tante faisait cette réflexion. Nous étions assises l’une en face de l’autre, dans un wagon de première classe de l’express d’York, et les vastes champs de blé presque mûr fuyaient autour de nous comme des ombres jaunissantes, sous le soleil d’une chaude après-midi. Nous allions faire une visite à Fernwood, maison de campagne située à vingt milles d’York, pour que je pusse faire connaissance avec la famille de M. Lewis Wendale, dont je devais épouser le fils unique, appelé Laurence.

Laurence et moi ne nous étions connus que pendant deux mois à peine, lors de la première année de mon séjour à Londres. Orpheline, et seule héritière d’un riche négociant de Calcutta, je demeurais chez ma tante, Mme Maddison Trevor, l’éblouissante veuve d’un major des Life Guards, et l’unique sœur de feu mon père. Mme Trevor avait fait maintes objections à cette courte liaison de six semaines entre Laurence et moi ; mais l’impétueux jeune homme du comté d’York avait écarté tous les obstacles. Que pouvait-on objecter ? disait-il. Il devait avoir un revenu annuel de deux mille livres et la propriété de Fernwood, à la mort de son père, sans compter quarante mille livres d’une tante non mariée, aussitôt qu’il aurait atteint sa majorité, car mon jeune et impétueux prétendu n’avait pas encore vingt et un ans. Quant à sa famille, ma tante n’avait qu’à ouvrir le livre héraldique de Burke pour être édifiée sur les Wendale de Fernwood. Sa mère était lady Adela, la plus jeune des filles de lord Kingwood, du château de ce nom, dans le comté de Kildare. Quelle objection pouvait donc faire ma tante ? Sa famille ne me connaissait point, alléguait-elle, et pouvait ne pas approuver cette union. Laurence se mit alors à pousser un de ces longs éclats de rire, joyeux et sonores, que j’aimais tant à entendre.

— Ne point approuver mon mariage s’écria-t-il. Ne point chérir ma petite Isabel !… La bonne plaisanterie !

Et sur ce arriva immédiatement une invitation à Fernwood, à laquelle étaient jointes quelques lignes de lady Adela Wendale.

C’était précisément à ce billet que ma tante ne se lassait pas de faire des objections. Il était froid, sec et contraint, disait-elle ; il n’avait été écrit que pour contenter Laurence. Combien peu d’attention je faisais à cette lettre ! Et cependant c’était la première et vague indication de ce terrible écueil, contre lequel devait se briser mon existence ; le premier anneau de la chaîne de ce grand mystère, dans lequel tant de destinées étaient enveloppées.

La lettre était froide, c’était évident. Lady Adela commençait par nous déclarer qu’elle aurait le plus grand plaisir à nous voir, et qu’elle brûlait d’impatience de faire la connaissance de sa belle-fille. Puis ensuite elle nous disait combien était triste le séjour de Fernwood, et qu’elle craignait bien que nous ne soyons fâchées d’avoir entrepris ce long voyage dans le centre du comté d’York, pour séjourner dans une maison solitaire, où nous ne devions rencontrer qu’un valétudinaire susceptible, deux femmes nerveuses, et un jeune homme dont tout le temps se partageait entre les travaux de la ferme et les plaisirs de la chasse.

Mais je ne redoutais point la tristesse, là où était mon adoré Laurence ; aussi j’eus bientôt fait justice de toutes les objections de ma tante, commandé une demi-douzaine de toilettes neuves, et poussé Mme Maddison Trevor vers la gare du Great Northern, avant qu’elle eût eu le temps de me faire d’autres remontrances.

Laurence était parti en avant, afin de s’assurer que tout était préparé pour nous recevoir, et avait promis de venir à notre rencontre à York, et de nous conduire de là à Fernwood dans son phaéton. Il était debout sous la galerie lorsque le train entra en gare, le soleil se jouait dans les boucles de ses cheveux, et ses grands yeux bleus rayonnaient de vie et de bonheur.

Laurence était très beau ; mais son plus grand charme consistait peut-être dans cette étonnante vivacité, cette énergie infatigable et cette indomptable volonté, qui le distinguaient de tous les autres jeunes gens que j’avais rencontrés jusqu’alors.

Cette surabondance de vitalité était si grande chez lui, que par une sorte d’influence magnétique, elle semblait se communiquer aux autres. Je n’étais-jamais fatiguée lorsque Laurence était près de moi. C’était avec lui que je pouvais valser le plus longtemps, faire les plus longues promenades à cheval, écouter un opéra, ou examiner une galerie de tableaux, avec le moins de fatigue. Sa présence remplissait toute une maison, son rire franc et joyeux résonnait partout. Il semblait que là où il était, la tristesse ne pût pénétrer.

J’éprouvais plus que jamais cette douce influence à mesure que nous approchions de Fernwood. La campagne était morne et nue ; de larges marécages s’étendaient des deux côtés de la route déserte que nous suivions. Le soleil de l’après-midi s’était caché, laissant derrière lui un ciel froid et gris, chargé de gros nuages couleur de plomb, qui semblaient peser sur le paysage et borner le sombre horizon. Mais l’influence du point de vue ou de l’atmosphère ne pouvait affecter Laurence. Cette après-midi-là il était encore de meilleure humeur que d’habitude.

— On a préparé pour vous, mesdames, les chambres aux boiseries de chêne, dit-il. Des chambres bien solennelles et bien imposantes, avec leurs grands lits à baldaquins, couronnés de panaches funéraires, leurs sombres boiseries en chêne, leurs portraits des Wendale morts et enterrés : Mme Aurora en robe à paniers, une houlette de bergère à la main ; Mme Lydia, coiffée à la Sévigné, avec un collier de perles ; Mortimer Wendale, en perruque à la Ramillies ; Théodore, frisé comme un chérubin, en pourpoint de velours, et en bottes à l’espagnole. Il y en a une véritable collection ! Attendez-vous à les voir quitter tous leurs cadres, la nuit, à l’heure des sorcières, et venir réchauffer leurs doigts glacés au charbon de votre foyer. Votre arrivée connue d’avance a fait événement dans notre vieille et triste demeure. Ma mère a quitté une douzaine de fois son troisième volume du dernier roman qu’elle s’est procuré chez Mudie, pour s’informer si tout était prêt, et depuis le déjeuner, ma chère, active, patiente et infatigable sœur Lucy n’a fait que courir à droite et à gauche, pour inspecter tous les préparatifs.

— Votre sœur Lucy, m’écriai-je, saisissant au vol ses derniers mots ; je l’aimerai bien, Laurence.

— Je l’espère, ma chère enfant, reprit-il d’un ton presque sérieux, car elle a été pour moi la plus tendre et la meilleure des sœurs. Et cependant, je suis presque effrayé ; Lucy a dix ans de plus que vous ; elle est sérieuse, réservée, mélancolique parfois ; mais s’il y a jamais eu sur cette terre un ange proscrit, revêtu d’une forme humaine, certes, ma sœur Lucy est cet ange gardien !

— Vous ressemble-t-elle, Laurence ?

— À moi ?… Oh ! non, pas du tout. Vous savez, nous ne sommes frère et sœur que par mon père, et elle ressemble à sa mère qui est morte jeune.

Comme il disait cela, nous arrivions aux portes de Fernwood, immenses portes en bois, avec des piliers en pierre dégradés et couverts de mousse ; une loge qui tombait en ruines servait d’habitation à une femme d’apparence misérable ; ses enfants jouaient dans un carré de terre planté de houx et de groseilliers, entouré d’une palissade vermoulue et décorée du nom pompeux de jardin. En face de cette entrée s’étendait une avenue longue d’un demi-mille environ, à l’extrémité de laquelle un grand manoir en briques rouges, construit dans le style Tudor, semblait nous regarder avec plus de défiance que de bienvenue. Le parc était complètement inculte ; les arbres étaient étouffés par les ronces ; la fougère envahissait les longues allées, coupées çà et là par des mares d’eau croupissante, dont les bords tranquilles étaient seulement troublés par le battement des ailes du héron et le triste coassement d’une myriade de grenouilles.

Lady Adela avait raison. Fernwood était un triste séjour. Je pus à peine réprimer un frisson, à mesure que nous avancions dans la sombre avenue ; quant à ma pauvre tante, on pouvait entendre ses dents claquer.

Habituée à passer les trois quarts de l’année à Onslow Square, et les mois d’automne à Brighton ou à Ryde, ce sombre manoir du comté d’York était une rude épreuve pour l’extrême sensibilité de son système nerveux.

Laurence sembla deviner le motif de notre silence.

— La propriété est affreusement négligée, madame Trevor, dit-il, sous forme d’excuse, mais je vous assure que ne laisserai pas subsister cet état de choses. Avant d’amener ma mignonne petite Bella à Fernwood, je ferai venir ces jardiniers et tapissiers, afin de convertir ce morne désert en un paradis terrestre. Je ne puis vous dire la raison de cet abandon, ce n’est certes pas faute d’argent, encore moins d’occasion, car mon père est un homme oisif, à qui les travaux et les réparations devraient fournir un agréable passe-temps. Non, en vérité, je ne vois réellement pas pourquoi on a ainsi négligé ce domaine.

C’était plutôt à lui-même, qu’à nous, que ces dernières paroles s’adressaient, et comme si elles avaient été une réponse à une longue série d’idées qui se pressaient dans cerveau ; puis il devint silencieux et retomba dans une tranquille rêverie. J’examinai son visage avec curiosité, car je lui avais rarement vu la physionomie aussi pensive. Reprenant peu à peu son ton habituel, il dit :

— À présent, mesdames, que vous touchez au seuil de Fernwood, je dois peut-être vous avertir de l’état d’abattement dans lequel vous trouverez notre famille. Avec tous les éléments de bonheur, il semble qu’un nuage sombre nous enveloppe sans cesse. Du plus loin que je me souvienne de mon pauvre père, il a toujours baissé peu à peu de même que ce vieux manoir, il se mine tous les jours ; et maintenant, il est malade, sans avoir positivement une maladie. Ma mère passe sa vie à lire des romans, et n’existe qu’au moyen de sels et d’eau de Cologne. Ma sœur, seule personne active de la maison, est toujours pensive, quelquefois mélancolique. Remarquez que je ne vous dis ces choses que pour vous préparer au spectacle qui vous attend, et non dans l’intention de vous alarmer ; car vous pouvez compter que je ferai tous mes efforts pour régénérer cette famille attristée, qui se laisse abattre par un excès de bonheur et le manque d’inquiétudes.

Comme Laurence finissait de parler, la voiture s’arrêta devant un large perron en pierre, et cinq minutes après ma tante et moi, avec son aide, étions descendues du phaéton, et présentées à lady Adela et à Mme Lucy Wendale.

Nous trouvâmes lady Adela, comme son fils nous en avait prévenues, plongée dans la lecture d’un roman. Elle quitta son livre lorsque nous entrâmes, et s’avança vers nous avec beaucoup d’empressement, comme si elle nous fût réellement reconnaissante d’être venues la distraire de sa vie solitaire.

— Comme vous êtes bonne d’être venue, me dit-elle en me pressant entre ses bras amaigris, avec une étreinte presque maternelle, et c’est bien aimable à vous aussi madame Trevor, d’avoir abandonné tous vos plaisirs de ville, pour m’amener cette chère enfant. Croyez-moi, nous ferons tout notre possible pour rendre votre séjour ici agréable, si toutefois vous pouvez vous habituer à une société fort restreinte, car depuis l’enfance de mon fils, nous n’avons reçu personne, et je ne pense pas que je puisse compter plus de cinq ou six noms sur ma liste de visiteurs.

Lady Adela était une femme à la tournure élégante, à la fleur de l’âge, mais son visage, encore beau, était maigre et étroit, des rides prématurées se dessinaient autour de ses mélancoliques yeux bleus et de sa bouche pensive. Tandis qu’elle parlait à ma tante, Lucy et moi nous nous rapprochâmes.

La sœur de Laurence n’était pas jolie ; pâle et maladive, elle avait les cheveux noirs et les yeux gris et presque tristes ; il semblait que quelque chagrin secret eût, depuis sa plus tendre jeunesse, éteint le feu de cette existence ; un chagrin profond, qui, loin de disparaître ou de s’oublier avec les années, n’avait fait que grandir et se fortifier à mesure qu’elle se développait, jusqu’à devenir une partie elle-même ; une affection déçue, pensai-je, un coup terrible qui avait détruit le premier rêve de la jeune fille, et dont le cœur brisé de la femme devait souffrir éternellement. Dans ma complète ignorance de la vie, je croyais que c’étaient là les seules douleurs qui pussent désoler existence d’une femme.

— Il faudra tâcher d’être bien heureuse à Fernwood, Isabel, me dit Lucy avec douceur, en me faisant asseoir côté d’elle, tandis que Laurence, penché au-dessus de nous, nous considérait avec tendresse.

Je ne crois pas, malgré tout son amour pour moi, que Laurence m’ait jamais autant aimée que cette sœur au pâle visage.

— N’est-ce pas que vous tâcherez d’être heureuse, chère Isabel ? Laurence vient de dresser la plus jolie jument baie un de tout le comté, afin que vous puissiez explorer le pays avec nous. J’ai su quelle intrépide amazone vous êtes, pour vous, on a fait accorder les pianos et recouvrir le billard, afin que vous puissiez vous distraire les jours de pluie, et si nous ne pouvons vous présenter beaucoup de monde, nous ferons tout notre possible pour éloigner de tous la tristesse.

— Je serai très heureuse ici, auprès de vous, ma chère Lucy, dis-je ; mais pourquoi tant me parler de la tristesse de Fernwood, tandis que, sans doute, vous devez avoir bien des souvenirs qui vous rendent cher ce vieux manoir.

Pendant que je parlais, elle baissa les yeux et une légère rougeur vint animer la pâleur de son visage maladif.

— Je n’aime pas beaucoup Fernwood, dit-elle d’un ton grave.

C’était donc à Fernwood qu’elle avait éprouvé le grand chagrin qui tourmentait sa vie, pensai-je.

— Voyez-vous, Lucy, reprit Laurence avec un ton presque impatient, chacun sait que ce triste séjour vous tue lentement, et pourtant rien au monde ne saurait vous le faire quitter. Lorsque nous allons tous à Scarborough ou à Burlington, quand ma mère fait un tour à Harrogate, toutes les fois que moi-même je pousse jusqu’à la capitale afin de secouer un peu la poussière de provincial, et de voir de quoi se compose le monde au-delà de ces triste portes, vous vous obstinez à rester à la maison, sous le seul prétexte qu’il faut que vous preniez soin de votre pauvre malade, M. Thomas.

Je tenais la main de Lucy dans la mienne, et je senti trembler ses doigts amaigris aux paroles de son frère. Ma curiosité était fortement excitée.

— M. Thomas ? m’écriai-je presque involontairement.

— Ah ! c’est vrai, Bella, j’ai oublié de vous parler de ce membre de notre famille, mais comme je ne l’ai jamais vu on peut me pardonner cette omission. M. Thomas est un parent peu fortuné de mon père, un malade condamné toujours alité ; n’est-ce pas, Lucy ? Et qui réclame autour de sa personne un homme robuste et une garde expérimentée. Il occupe l’étage supérieur d’une aile de la maison. Ce pauvre M. Thomas, tout malade qu’il est, doit cependant avoir une grande puissance de fascination : ma mère se rend chez lui tous les jours, aussi furtivement que si elle allait rendre une visite clandestine à un criminel condamné.

J’ai souvent rencontré mon père, qui sortait de ses appartements, pâle et abattu, et quant à ma sœur Lucy, son attachement pour le pauvre malade est tel que, comme je viens de vous le dire, rien ne saurait l’obliger à sortir de la maison, tant elle craint que sa garde ou son valet de chambre n’aient pas pour lui toutes les attentions nécessaires.

Je tenais encore la main de Lucy, mais elle ne tremblait plus. Ce parent sans ressources, ce malade à la charge de sa famille, jouait-il donc un rôle dans le sombre mystère qui planait sur l’existence de cette jeune femme ? Et pourtant non, cela ne pouvait être, me dis-je, car elle avait le plus grand sang-froid en répondant à son frère.

— Ma vie entière s’est peu à peu réduite aux soins que je donne à ce pauvre jeune homme, Laurence, et je ne quitterai jamais Fernwood, tant qu’il existera.

Un jeune homme ! M. Thomas était donc un jeune homme.

Lucy elle-même nous conduisit, ma tante et moi, aux jolis appartements qui avaient été préparés pour nous. La chambre de Mme Trevor était séparée de la mienne par un corridor, sur lequel donnaient deux cabinets de toilette et un charmant petit boudoir, ayant vue sur le parc. Ma chambre était située tout à fait à l’extrémité du bâtiment ; elle avait deux portes, dont l’une s’ouvrait sur le corridor et l’autre sur une galerie qui s’étendait sur toute la façade de la maison. En jetant les yeux vers cette galerie, je m’aperçus que l’aile opposée était fermée par une double porte ; je l’examinai curieusement : c’était sans doute la barrière qui séparait du monde extérieur le mystérieux parent de Laurence.

Lucy nous quitta aussitôt que nous fûmes, ma tante et moi, installées dans nos appartements. Comme je faisais ma toilette pour le dîner, la femme de charge, personne forte et d’un âge mûr, vint me demander s’il ne me manquait rien.

— Comme vous n’avez point amené votre femme de chambre avec vous, me dit-elle, Mlle Lucy m’a chargée de mettre la sienne à votre entière disposition. Le service personnel de Mlle Lucy est de si peu d’importance, que Sarah a bien du temps à elle, et c’est une excellente créature.

Je lui répondis que je n’avais besoin de personne. Mais, avant de la congédier, je ne pus résister au désir de lui adresser une question concernant le malade mystérieux.

— Est-ce que les appartements de M. Thomas se trouvent à cette extrémité de la maison ? demandai-je.

Cette femme me regarda d’un air presque effrayé, puis elle reprit après un moment de silence :

— Est-ce que M. Laurence vous a parlé de M. Thomas ? me demanda-t-elle d’un air inquiet.

— M. Laurence et sa sœur m’en parlaient précisément tout à l’heure.

— Oh ! en vérité, mademoiselle, reprit cette femme avec un accent plus rassuré ! Les appartements de ce pauvre monsieur sont au bout de cette galerie.

— Y a-t-il longtemps qu’il demeure ici ? demandai-je.

— Mais environ depuis vingt ans, je présume.

— Ce doit être un de leurs parents éloignés.

— Oui, mademoiselle.

— C’est très beau de la part de votre maître de l’avoir soigné si longtemps et de lui procurer un tel bien-être.

— Mon maître est un excellent homme, mademoiselle.

Bien que cette femme semblât résolue à me donner le moins de renseignements possible, je ne pus résister à lui adresser une dernière question.

— Comment se fait-il que, depuis tant d’années, M. Laurence n’ait jamais vu son parent ? dis-je.

Cette question parut embarrasser la femme de charge plus que toutes les autres. Après avoir rougi et pâli, elle répondit avec hésitation.

— Le pauvre monsieur ne quitte jamais sa chambre, mademoiselle, et puis le caractère de M. Laurence est si gai ; Dieu le bénisse de tout mon cœur ; sa nature est si joyeuse et si bruyante, que sa société ne convient guère à un malade.

Il était évidemment inutile d’essayer d’obtenir d’autres renseignements, de sorte que j’y renonçai, et, souhaitant le bonjour à la femme de charge, je me mis à me coiffer devant la lourde glace, encadrée de bois de chêne.

— Le plus simple de tout ceci, me dis-je, c’est de n’y pas songer davantage. J’ai voulu voir un mystère dans un arrangement de famille des plus naturels ; M. Wendale a un parent impotent, trop pauvre et trop abandonné pour se soigner avec ses propres ressources ; quoi donc de plus naturel que de lui accorder l’hospitalité dans ce vieux château, assez vaste pour loger un régiment entier ?

Je trouvai la famille rassemblée au salon. M. Wendale présentait les restes d’un bien bel homme. Dans sa jeunesse, il avait dû ressembler à Laurence, mais, ainsi que me l’avait dit celui-ci, il semblait que le château, les parcs et le châtelain lui-même fussent tombés en décadence ensemble. Mais malgré le mauvais état de sa santé, notre hôte nous reçut parfaitement, et fit les honneurs de sa table avec la grâce et l’aisance d’un parfait gentilhomme.

Après le dîner, ma tante et lady Adela s’assirent auprès d’une fenêtre et causèrent, tandis que Laurence, Lucy et moi, nous allâmes sur un long balcon en pierre, en dehors du salon, regarder les derniers rayons empourprés du soleil couchant d’août, se fondre en bandes rouges, reflétées par les eaux des étangs cachés dans les broussailles. Nous étions heureux tous trois : Laurence et moi, nous jasions de mille sujets divers, racontant à Lucy nos aventures de Londres, lui faisant le portrait de nos amis à la mode, lui parlant de nos courses en voiture et de nos promenades à cheval, de nos fêtes, de nos bals et de nos dîners ; et elle, avec un sourire sur les lèvres, nous écoutait avec une patience presque maternelle.

— Il faut que je vous fasse visiter le vieux château demain, Isabel, me dit Laurence dans le courant de la soirée.

— Je suppose que Lucy ne vous a point dit qu’elle vous avait logée dans la chambre aux revenants ?

— Non, certainement !

— N’écoutez point cette enfant terrible, ma chère Isabel ajouta Mlle Wendale, Fernwood, comme tous les vieux châteaux, a son histoire de revenants, mais comme personne, même du vivant de mon père, n’a aperçu le fantôme, vous devez bien penser qu’il n’est pas bien à craindre.

— Mais vous avouez qu’il y a un fantôme ? m’écriai-je vivement. De grâce, racontez-moi son histoire.

— Écoutez, Bella, reprit Laurence, et sachez quelle visite vous recevrez, à l’heure où les cloches de l’église de Fernwood, cachée là-bas dans les ormes, sonneront l’heure de minuit. Un certain sir Humphrey Wendale, qui vivait du temps de Henri VIII, fut trompé par sa femme, qui était fort belle. S’il se fût conformé aux usages ordinaires de l’époque, il eût égorgé sa femme et son rival, mais notre ancêtre était d’un esprit plus original, et il trouva par conséquent une manière de se venger plus originale aussi. Il renvoya jusqu’au dernier domestique de Fernwood ; et, un beau matin, tandis que la malheureuse femme était encore endormie, il ferma toutes les portes du château, en boucha toutes les issues, tant au dedans qu’au dehors, puis il s’éloigna tranquillement à cheval, laissant sa femme mourir lentement dans les horribles tortures de la faim. Fernwood est bien encore assez désert aujourd’hui, Dieu le sait, mais il l’était encore bien davantage dans ce temps-là. De temps à autre un voyageur a bien pu jeter un regard vers les cheminées sans fumée qu’on apercevait au milieu des arbres, en passant le long de la clôture du parc ; mais pas un seul n’a jamais pu penser que ce manoir abandonné contenait une habitante infortunée. Quinze mois après, sir Humphrey, de retour d’un voyage à l’étranger, éprouva quelque difficulté à ouvrir la porte de la chambre que vous devez habiter, le squelette de sa femme était étendu sur le seuil.

— Quelle horrible histoire ! m’écriai-je avec un frisson.

— Ce n’est qu’une légende, ma chère Isabel, dit Lucy, comme toutes les traditions, exagérée et altérée dans des proportions convenables à l’horreur poétique ; de grâce, ne laissez point votre esprit s’arrêter sur une fiction semblable.

— J’aime à croire en vérité que ce n’est qu’une fable, répondis-je. Mais pourquoi aime-t-on à mêler les histoires terribles et mystérieuses à celle des anciennes familles ? Et malgré tout, nous ne rencontrons jamais de ces mystères de famille de nos jours.

Je dormis profondément cette nuit-là à Fernwood, sans avoir été troublée par l’ombre de Sybil Wendale, l’épouse infortunée de sir Humphrey. Le soleil faisait miroiter les panneaux de chêne de ma chambre, et les alouettes chantaient dans l’azur d’un ciel sans nuages, lorsque je m’éveillai. Je trouvai ma tante tout à fait revenue de ses préventions à propos de notre visite.

— Lady Adela est une femme fort agréable, me dit-elle ; froide, peut-être à un trop haut degré, mais ayant cet air de bonne compagnie, qui a toujours beaucoup de charmes. Lucy Wendale me paraît une excellente personne, quoique ayant trop les allures d’une vieille fille. Elle vous sera d’une grande utilité lorsque vous serez mariée, c’est-à-dire, en admettant que vous ayez jamais à gérer cette immense propriété qui, nécessairement, sera votre partage à la mort de ce pauvre M. Wendale.

Pour ma part, j’étais aussi heureuse à Fernwood que les journées d’août étaient longues. Lucy montait admirablement bien à cheval, c’était la seule distraction qui lui plût, et un attachement réciproque régnait entre elle et ses chevaux. Laurence, sa sœur et moi étions donc constamment dehors ensemble, gravissant à cheval les coteaux qui entouraient Fernwood, et explorant les environs à vingt milles à la ronde.

À la maison, Lucy nous laissait bien souvent seuls. Elle était l’âme du logis, et sans elle tout fût certainement tombé en ruines. Lady Adela lisait des romans, ou bien faisait de temps en temps quelques efforts de conversation pour amuser ma tante. M. Wendale gardait la chambre la plus grande partie de la journée ; tandis que Laurence et moi jouions, chantions, dessinions ou poussions les billes du billard sur le tapis vert, lorsque le mauvais temps nous confinait à l’intérieur.

Un jour que je dessinais la façade du vieux château, je remarquai un détail étrange, se rapportant aux appartements de M. Thomas. Ces appartements étaient situés à l’angle de la maison et étaient éclairés par six fenêtres. Je fus surprise de voir que toutes ces fenêtres avaient des carreaux dépolis. J’en demandai la raison à Laurence.

— Mais je pense que l’éclat du jour faisait mal à M. Thomas, me dit-il, et mon père, qui est le meilleur être de la création, a fait poser les carreaux opaques que vous voyez.

— Y a-t-il longtemps que l’on a fait ce changement ?

— J’avais alors environ six ans. Mes souvenirs, à ce sujet sont assez confus, et peut-être ne me rappellerais-je rien sans une certaine circonstance. Je me promenais, à cheval, un matin, sur mon poney des Shetlands, lorsque mon attention fut attirée par la vue d’un enfant qui regardait à travers l’une de ces fenêtres. J’étais trop éloigné pour distinguer son visage, mais il me parut avoir mon âge. Il me fit signe d’approcher, et je dirigeais déjà mon cheval de son côté pour répondre à son invitation, lorsque ma sœur Lucy parut à la fenêtre et entraîna l’enfant. Je suppose que c’était l’enfant de quelqu’un qui soignait M. Thomas, et qui avait pénétré inaperçu dans la chambre du malade. Je ne l’ai jamais revu depuis, et le lendemain un vitrier d’York vint faire le changement que vous remarquez aux fenêtres.

— Mais il faut que M. Thomas ait de l’air ; je suppose que les croisées sont quelquefois ouvertes ? dis-je.

— Jamais, elles ont toutes un seul carreau qui s’ouvre, pour la ventilation intérieure, comme dans ce moment-ci.

— Je ne puis m’empêcher de plaindre ce pauvre homme, ajoutai-je après une pause, privé presque de la lumière du ciel à cause de ses infirmités ; éloigné de toute société…

— Il n’en est point tout à fait ainsi répondit Laurence ; personne ne sait toutes les heures que ma sœur Lucy consacre à son pauvre malade.

— Peut-être est-ce un homme studieux, et trouve-t-il des consolations au sein des lettres et des sciences ? dis-je.

— Lit-il beaucoup ?

— Je ne pense pas. Je n’ai jamais entendu dire qu’on lui procurât des livres.

— Mais, poursuivis-je, il y a une chose qui m’embarrasse. Laurence, votre sœur, parlait de lui comme d’un jeune homme, et pourtant Mme Porson, la femme de charge, m’a dit qu’il habitait Fernwood depuis plus de vingt ans.

— Quant à cela, répondit négligemment Laurence ; Lucy l’ayant vu arriver ici, jeune, continue par habitude à se le représenter encore ainsi. Mais de grâce, Isabel, ma petite curieuse, ne vous tourmentez point l’esprit par rapport à notre pauvre parent. Pour parler franchement, je suis tellement habitué à ne pas le voir, que j’ai cessé de penser à lui. Je rencontre quelquefois dans la galerie une hideuse vieille femme, vêtue de mérinos noir, et je sais que c’est la garde de M. Thomas ; ou bien j’aperçois un homme à la figure grave et solennelle, et je suis également sûr que c’est le domestique de M. Thomas, James Beck, qui a blanchi au service de son maître. Lorsque je vois le docteur quitter Fernwood, sur son petit cheval brun, je suis certain qu’il vient de prendre des nouvelles de la santé de M. Thomas ; si ma sœur me laisse seul pendant une heure après le dîner, je sais qu’elle est dans l’aile gauche du château, à causer avec M. Thomas ; mais comme jamais personne ne m’appelle pour faire quelque chose pour ce pauvre homme, je ne m’en occupe pas davantage.

Je sentis que ces mots étaient comme un reproche adressé à ma curiosité, qui pouvait paraître inconvenante. Et cependant l’indifférence des manières de Laurence me choquait. Ce bon et joyeux garçon, que j’aimais si tendrement, était-il égoïste, insouciant aux maux des autres ? Non, ce n’était point ce sentiment qui lui dictait ces paroles inconsidérées. Il était d’une impossibilité matérielle pour celui dont la nature n’était qu’animation, vigueur et mouvement, de comprendre un seul instant les terreurs du malade renfermé dans ses sombres appartements pendant ces journées solitaires.

Il y avait presque un mois que j’étais à Fernwood, lorsque, pour la première fois depuis notre arrivée, Laurence nous quitta. Un de ses anciens camarades de collège, lieutenant dans l’armée, était caserné à York, avec son régiment, et Laurence avait promis d’aller dîner au mess des officiers. Quoique j’eusse été la première à le presser d’accepter cette invitation, je ne pus m’empêcher de me sentir triste et abattue lorsque je le vis s’éloigner et descendre l’avenue, en pensant qu’il nous fallait passer une longue soirée d’automne sans lui. Malgré tous mes efforts, le temps me pesait horriblement. Le coucher du soleil de septembre était magnifique, et Lucy et moi nous nous promenions sur la terrasse tandis que M. Wendale s’endormait dans son fauteuil, ma tante et lady Adela échangeant quelques monosyllabes, assises près du feu, qu’on allumait toujours dans la soirée.

J’essayai en vain d’écouter la conversation de Lucy. Mes idées s’égaraient malgré moi, tantôt allant vers Laurence, à table dans la salle brillamment éclairée au milieu de ces jeunes officiers déjà blasés, et poussant des éclats de rire joyeux ; tantôt, pour faire contraste, se reportant vers les sombres appartements de l’aile gauche, dans lesquels le malade comptait les longues heures ; puis ensuite, prévoyant l’avenir sombre, qui au bout de quelques années, par la mort de notre hôte épuisé, nous rendrait, Laurence et moi, maître et maîtresse de Fernwood. J’avais souvent essayé de me représenter ce lieu tel qu’il serait lorsqu’il appartiendrait à Laurence, et que les architectes et les jardiniers y auraient mis la main, mais je ne pouvais me l’imaginer sous un autre aspect que celui qu’il avait avec ses longues traînées de lierre pendant sur les murs dévorés par la mousse, et ses étangs d’eau stagnante cachés derrière les buissons.

Nous devions nous marier, Laurence et moi, au printemps suivant. Il atteignait sa majorité en février, et de mon côté j’aurais vingt ans en mars. Il y avait un an à peine de différence entre nous deux, et nous étions beaucoup trop jeunes pour nous unir, comme disait ma tante. Après avoir pris le thé, Lucy et moi chantâmes et jouâmes. Que la musique me parut triste ce soir-là ! Je crus que ma voix et le piano n’étaient pas plus justes l’un que l’autre, et je laissai là Lucy au beau milieu de notre duo favori. Je pris vingt volumes placés sur la table du salon, dans le seul but de les rejeter avec ennui. Jamais les romans de lady Adela ne m’avaient paru si stupides, jamais la conversation de ma tante ne m’avait semblé si fatigante. Je jetai les yeux de ma montre à la vieille pendule placée sur la cheminée, au moins une douzaine de fois, pour m’apercevoir qu’il était à peine dix heures. Laurence avait promis de rentrer à onze heures, et nous avait prié, Lucy et moi, de l’attendre.

Onze heures sonnèrent enfin ; mais Laurence n’avait pas tenu sa promesse. Ma tante et lady Adela se levèrent pour allumer leurs bougies. M. Wendale se retirait toujours un peu après neuf heures. J’insistais pour obtenir une demi-heure de plus, et Lucy était trop complaisante pour ne pas me l’accorder tout de suite.

— Isabel a raison, dit-elle. Laurence est un enfant gâté, vous savez, maman, et il sera très blessé s’il ne trouve personne pour écouter la description de son dîner d’officiers.

— Pas plus d’une demi-heure alors, jeunes filles, dit ma tante, je ne puis permettre que vous abîmiez votre teint pour des gens dissipés, qui font vingt milles en voiture, pour assister à un dîner d’officiers. Une demi-heure, pas un instant de plus, ou bien je descendrai vous gronder toutes les deux.

Nous promîmes d’être obéissantes, et ma tante nous laissa, Lucy et moi ; nous nous assîmes de chaque côté du feu qui s’éteignait et brûlait tristement. J’étais trop abattue pour causer, et je restai immobile, écoutant le tic-tac de la pendule, ou la chute d’un morceau de charbon, sur le cendrier en acier poli. Alors la pensée qui vient à tous ceux qui attendent, s’empara de moi. Si quelque chose était arrivé à Laurence ? Je me dirigeai vers l’une des fenêtres, et j’ouvris un des lourds volets. La nuit était magnifique, claire ; malgré l’absence de la lune, des milliers d’étoiles brillaient pans un ciel sans nuages. Je restai à la fenêtre pendant quelque temps, écoutant si j’entendrais le bruit des roues, et si je verrais briller les lanternes du phaéton.

Moi aussi, j’étais une enfant gâtée ; la vie avait été pour moi brillante et douce, et la moindre idée d’un chagrin ou d’un danger, pour ceux que j’aimais, me remplissait de crainte. Je me tournai vivement du côté de Lucy, et je criai :

— Lucy ! Lucy, je commence à avoir peur ; je suppose que quelque chose doit être arrivé à Laurence. Ses chevaux sont si sauvages et si emportés quelquefois. Il a peut-être pris quelques verres de vin, et il a remis les guides au groom, et… Elle s’avança vers moi et me prit dans ses bras, tout à fait comme si j’eusse été un petit enfant.

— Ma bien-aimée, dit-elle, ma bien-aimée Isabel, il ne faut point vous tourmenter avec de telles idées. Il n’est en retard que d’une demi-heure, et quant aux dangers, il est sous l’égide de la Providence, et sans sa protection, ceux que nous aimons ne sont jamais en sûreté, même un seul moment.

Son attitude tranquille calma mon agitation. Je quittai la fenêtre et retournai toute tremblante vers le feu qui se mourait.

— Il est près de minuit moins un quart à présent, chère Isabel, me dit-elle un peu après ; il nous faut tenir notre promesse ; quant à Laurence, vous entendrez sa voiture entrer avant de vous endormir.

— Je ne m’endormirai pas avant de l’avoir entendue, repris-je en lui souhaitant une bonne nuit.

Je ne pus m’empêcher d’écouter si j’entendrais le bruit si désiré des roues de la voiture, pendant que je traversais le vestibule, en montant l’escalier supérieur. Je m’arrêtai dans le corridor pour regarder dans la chambre de ma tante ; mais elle dormait profondément et je refermai la porte aussi doucement que je l’avais ouverte ; ce fut en quittant cette chambre que, jetant un regard vers le fond du corridor, je fus étonnée de voir une lumière dans ma propre chambre à coucher. Je m’attendais bien à y trouver du feu, mais la lumière qui s’échappait par l’entrebâillement de la porte était plus brillante que la lueur rouge du foyer. Je m’étais jointe à Laurence pour rire de l’histoire du revenant, mais ma première idée, en voyant cette lumière, fut de me représenter l’ombre de l’infortunée lady Sybil. Quoi ! Si j’allais la trouver accroupie sur mon foyer.

J’eus presque l’idée de retourner vers la chambre de ma tante, de l’éveiller et de lui raconter mes terreurs, mais un moment de réflexion me rendit honteuse de ma poltronnerie. Je m’avançai et poussai la porte de ma chambre. Il n’y avait pas de pâle fantôme grelottant au-dessus de mon âtre. Il y avait un chandelier d’argent, de forme antique, posé sur la table, et Laurence, mon fiancé, était assis auprès du feu qui flambait, n’ayant plus son costume de soirée, mais entortillé dans une ample robe de chambre en laine grise, et coiffé d’un bonnet grec en velours noir, recouvrant sa blonde chevelure.

Sans m’arrêter à réfléchir sur l’étrangeté de sa présence dans ma chambre ; sans m’étonner de ce qu’il était rentré à la maison incognito ; sans aucune autre idée que celle de la joie de le revoir encore, je courus vers lui en m’écriant :

— Laurence ! Laurence, que je suis heureuse que vous soyez revenu !

Lui, Laurence, mon fiancé, comme je le croyais, cet homme, cette horrible vision, cet être affreux, il se leva de sa chaise, et arrachant quelques papiers qui étaient épars sur la table, les roula en les froissant dans sa puissante main, puis en faisant une boule, d’un geste plein de fierté, il les lança à mes pieds, et poussa un éclat de rire discordant et aigre, qui semblait un écho moqueur du joyeux rire que j’aimais tant, et il sortit par la porte qui ouvrait sur la galerie. J’essayai de jeter un cri, mais en vain, mes lèvres et ma gorge étaient sèches et incapables de produire un son. Les panneaux en chêne tourbillonnèrent devant mes yeux, les murs et le plafond parurent vouloir se resserrer comme pour m’écraser. Je tombai lourdement sur le plancher ; mais en tombant, j’entendis le bruit des roues du phaéton dans la cour, et la voix de Laurence, qui appelait les domestiques.

CHAPITRE II

Je ne me rappelle plus rien de ce qui arriva dans cette épouvantable nuit. J’ai comme un vague souvenir d’avoir vu, en rouvrant les yeux, un million de lumières, qui peu à peu s’évanouirent, pour se réduire en une seule, portée par Lucy, qui se tenait auprès du lit sur lequel j’étais étendue. Ma tante, enveloppée dans sa robe de chambre, se tenait à la tête de ma couche. Mon visage et mes cheveux étaient inondés par l’eau et le vinaigre qu’on avait jetés sur moi, et je pus entendre Laurence, dans le corridor en dehors de ma porte, demander à plusieurs reprises :

— Est-elle mieux ? est-elle tout à fait revenue à elle ?

Mais c’est à peine si j’avais conscience de tout cela. Mon front paraissait écrasé sous un poids de fer, et mes mains semblaient être rivées derrière ma tête qu’elles soutenaient sur l’oreiller. Je n’étais pas plus capable de la soulever, que je n’aurais été capable de soulever un poids de mille kilogrammes. Je ne pouvais que regarder fixement Lucy, avec des yeux stupides et tristes ; son visage était fort pâle, et je souhaitais intérieurement qu’elle et ma tante s’éloignassent pour me laisser seule.

Je crois que j’eus la fièvre et mal à la tête toute la nuit, repassant dans ma mémoire la scène de ma rencontre avec l’ombre de mon fiancé. Toutes les histoires que j’avais entendu raconter pouvaient donc être vraies. J’avais vu le fantôme de l’homme que j’aimais ! son horrible image, formée peut-être d’air impalpable, et cependant aussi terriblement distincte aux yeux que si elle eût été formée de chair et de sang.

Lucy était assise auprès de mon lit lorsque je me réveillai, très un court sommeil, qui avait succédé à une longue nuit de fièvre. Comme ce moment de repos m’avait fait du bien ! Comme l’évanouissement graduel de ces horribles visions, et ce délire affreux, se changeant en un sommeil sans rêve, et furent délicieux ! Lorsque je me réveillai, ma tête était encore douloureuse, et je me sentais brisée, comme si avais gardé le lit depuis une semaine. Mais mon cerveau [ 1] ait dégagé, et j’étais en état de songer tranquillement à qui était arrivé.

— Lucy, dis-je, vous ne savez pas ce qui m’a effrayée et pourquoi je me suis évanouie ?

— Non, ma très chère, pas positivement.

— Mais vous ne pouvez rien en savoir, Lucy, vous n’étiez point avec moi, lorsque j’entrai la nuit dernière dans votre chambre. Vous n’avez point vu…

Je m’arrêtai, incapable de terminer ma phrase.

— Je n’ai point vu qui ou quoi, chère Isabel ?

— L’ombre de votre frère Laurence.

Je tremblai des pieds à la tête, au seul souvenir de ma peur de la nuit précédente, en disant cela ; et cependant je fus capable d’observer le visage de Lucy, et je remarquai qu’elle devint d’une pâleur excessive.

— L’ombre… Isabel !

Elle bégaya, non comme si mes paroles l’eussent surprise, mais comme si elle se sentait obligée de me répondre.

— Oui, Lucy, dis-je en me soulevant sur mon oreiller lui saisissant le poignet, l’ombre de votre frère Laurence, l’image vivante, pleine de vie et de mouvement de votre frère ; chacun de ses traits, chacune des teintes de son teint étaient représentés sur la figure du fantôme comme ils eussent été réfléchis par un miroir ; ce n’était une forme vaporeuse et transparente, mais aussi pâlie que la vôtre en ce moment. Juste ciel ! Lucy, je vous donne ma parole solennelle, que j’ai entendu le pas du fantôme dans la galerie aussi distinctement que j’ai souvent entendu le pas de Laurence lui-même, le pas assuré d’un homme fort.

Lucy resta assise pendant quelque temps, gardant un profond silence, et regardant fixement devant elle, non pas moi, mais la fenêtre à moitié ouverte, autour de laquelle les feuilles de lierre se balançaient, et le paysage que l’on apercevait au-dessus des arbres du parc. Son profil était de mon côté, mais je pouvais voir à ses lèvres serrées et à ses yeux fixes, qu’elle réfléchissait profondément.

Peu de temps après, elle me dit, doucement et avec fermeté, sans tourner ses regards vers moi :

— Il faut que vous soyez bien avertie, ma chère Isabel que ces illusions sont le fait des gens d’un tempérament nerveux. Vous êtes du nombre de ces organisations délicates ; vous vous êtes mise hier soir dans un état de surexcitation très grand, à cause de votre inquiétude pour Laurence. Ayant l’esprit rempli de son image et de toute espèce de craintes à son sujet, qu’y a-t-il d’étonnant que vous ayez évoqué un objet tel que celui que vous pensez avoir vu la nuit dernière ?

— Mais si palpable, Lucy, si distinct !

— Il est aussi facile au cerveau de se représenter une forme distincte, qu’une qui ne l’est point. Accordez les illusions d’optique, fait reconnu par de nombreux témoins et vous ne pourrez pas limiter la nature des illusions. Mais il faut que je vous envoie notre docteur, M. Arden, afin qu’il cause de cela avec vous. Il est aussi métaphysicien que médecin, et aussi capable de guérir votre maladie mentale que de calmer votre pouls accéléré par la fièvre. Laurence est monté à cheval pour aller le chercher à York, je pense qu’ils seront ici tous les deux dans un instant.

— Lucy, souvenez-vous qu’il ne faut jamais dire à Laurence la cause de mon évanouissement d’hier soir.

— Jamais, Isabel. J’allais justement vous faire la même recommandation. Il vaut beaucoup mieux qu’il n’en sache jamais rien.

— Beaucoup mieux, car, Lucy, vous vous rappelez que dans toutes les histoires de revenants, les visions ou ressemblances des personnes vivantes sont un présage de sort pour cette personne ? Cette pensée éveille toutes mes craintes. Mon Laurence ! mon bien-aimé ! si quelque chose de malheureux lui arrivait !

— Allons, Isabel, il faut que M. Arden vous parle. En attendant, vous allez prendre le déjeuner que Mme Porson vous apporte. Pendant ce temps je vais à la bibliothèque vous chercher la Démonologie de sir Walter Scott ; vous trouverez dans ce livre plusieurs exemples d’illusions d’optique dont je vous ai parlé.

La femme de charge arriva affairée, portant un plateau avec mon déjeuner. Lorsqu’elle eût tout arrangé, et élevé ma tête sur une pile d’oreillers, mis le plateau sur la table à côté de mon lit, elle se retourna pour parler à Lucy.

— Oh ! mademoiselle Lucy, dit-elle, ce pauvre James Beck est si affreusement désolé. Si vous vouliez seulement le voir et lui dire…

Lucy, d’un coup d’œil, lui imposa silence, son regard était rapide, mais plein d’avertissements et de reproches. Je ne pus me rendre compte de la raison qu’il pouvait y avoir de faire un mystère du chagrin de James Beck.

M. Arden, le chirurgien d’York, était le plus charmant des hommes. Il vint dans ma chambre avec Lucy, et, par sa conversation pleine de gaieté, par son rire, il m’eut remonté le moral au bout d’un quart d’heure. Il parla tant de maladies nerveuses, d’illusions d’optique, de fausses impressions relativement aux objets extérieurs, des désordres et de l’état anormal de l’organe de la vue, et d’autres infirmités, demi-mentales, demi-physiques, qu’il m’eut bientôt amenée à croire tout ce qu’il disait.

— J’apprends que vous êtes une écuyère accomplie, mademoiselle, Morley, dit-il en se levant pour nous quitter, et comme la journée promet d’être belle, je vous recommande instamment une promenade à travers les bruyères, avec Wendale pour cavalier. Faites un somme jusqu’au lunch ; levez-vous à temps pour manger une côtelette de mouton et boire un verre d’ale. Promenez-vous à cheval pendant deux heures au soleil cette après-midi, dînez légèrement et couchez-vous de bonne heure, et je réponds que vous ne verrez plus de fantômes. Vous ne pouvez vous imaginer combien les indigestions occasionnent ces sortes de visions. Je suis sûr que si je voyais la carte de votre dîner d’hier, je découvrirais que le cuisinier de lady Adela est responsable du fantôme, et qu’il a fait sa première apparition parmi ses entrées. Personne ne peut s’étonner que les Allemands soient le peuple le plus visionnaire du monde, lorsqu’on pense qu’ils mangent de la confiture de framboises avec du veau rôti ?

Je suivis les conseils du docteur, à la lettre, et à trois heures de l’après-midi, Laurence et moi, nous galopions à travers les bruyères, dorées par les rayons du soleil de septembre. Comme toutes les personnes impressionnables, je fus bientôt remise de ma crise nerveuse, et lorsque je m’élançai à bas de mon cheval, devant le perron en pierre du château de Fernwood, j’avais presque totalement oublié mes terreurs de la nuit précédente.

Quinze jours après, ma tante et moi, nous quittâmes le comté d’York, pour Brighton, où Laurence nous suivit à la hâte. Avant notre départ, j’avais tout employé pour engager Lucy à nous accompagner, mais ce fut en vain. Elle nous remercia de l’invitation, mais déclara qu’elle ne pouvait quitter Fernwood. Nous partîmes donc sans avoir pu la décider, comme je m’étais flattée de le faire, à cause de la monotonie de sa vie solitaire, et sans avoir pu voir le malade, parent de M. Wendale, le mystérieux locataire de l’aile gauche du château.

Dans les premiers jours de novembre, Laurence reçut une lettre bordée de noir ; cette lettre était de Lucy, qui lui apprenait la mort de son père. Le domestique de M. Wendale avait trouvé son maître assis sur son fauteuil, la tête renversée en arrière et un livre ouvert à ses pieds : il était mort. Depuis longtemps il souffrait d’une maladie de cœur.

Mon fiancé m’écrivit de longues lettres, du comté d’York, me disant comment sa mère et sa sœur supportaient le coup qui les avait frappées si subitement. C’était un chagrin calme plutôt qu’une douleur bruyante, qui régnait dans le cercle étroit de Fernwood. M. Wendale était malade depuis bien des années, et n’était guère une société pour sa femme et sa fille. Sa mort, quoique subite, était attendue, et sa perte ne fit point un grand vide dans cette paisible demeure. Laurence resta à Fernwood pendant la semaine de Noël, mais il revint vers nous pour le premier de l’an, et il fut convenu que nous retournerions à Fernwood au commencement de février, afin de surveiller la restauration et les changements à faire dans le vieux château.

Tout était prêt pour notre voyage, lorsque le jour même fixé pour notre départ Laurence se présenta à Onslow Square, avec une lettre de sa mère, qu’il venait de recevoir à l’instant. Lady Adela nous priait de reculer notre arrivée de quelques jours, car on avait décidé que l’on transporterait M. Thomas dans une petite maisonnette préparée pour lui auprès d’York, avant le commencement des travaux à exécuter à Fernwood. La mort de son protecteur n’avait point laissé le malade dans le besoin, car par son testament, Wendale avait légué deux cents livres sterling par an à Thomas Wendale.

— Je ne souffrirai pas que notre départ soit différé d’une heure, dit Laurence avec impatience, en fourrant la lettre de lady Adela dans sa poche ; ma pauvre folle de mère et ma sœur sont réellement par trop absurdes au sujet de notre cousin au quatrième ou cinquième degré, Thomas Wendale. Qu’il quitte Fernwood ou qu’il y reste, comme il plaira à sa garde, ou à son médecin, mais je ne veux pas que ses dispositions gênent les miennes. Ainsi, mesdames, je serai tout prêt à vous escorter par le train de onze heures.

Mme Trevor allégua qu’elle préférerait reculer son départ, ainsi que le désirait lady Adela ; mais le bouillant Laurence ne voulut rien entendre, et par une sombre nuit du mois de février nous montions l’avenue de Fernwood.

En entrant, nous rencontrâmes M. Arden, dans le vestibule ; c’était presque un mauvais présage de nous voir reçus par le médecin de la famille, et Laurence en fut un instant alarmé.

— Ma mère ?… Lucy ?… dit-il avec inquiétude, elles vont bien, j’espère ?

— Parfaitement bien, je ne suis point venu pour leur donner mes soins ; je sors à l’instant de chez M. Thomas.

— Va-t-il plus mal ?

— J’ai peur qu’il ne soit plus mal que d’habitude.

Notre réception fut froide, car Lucy et lady Adela étaient évidemment embarrassées de notre arrivée inattendue. Leurs vêtements noirs, à demi couverts de crêpe, les livrées de deuil des domestiques, la place vide du maître, la triste saison d’hiver, et la pluie battant incessamment sur les vitres des fenêtres, donnaient un aspect encore plus triste à l’habitation et semblaient nous glacer jusqu’au cœur.

Tous ceux qui, à une époque quelconque de leur vie, ont éprouvé une affliction que le temps lui-même n’a pu effacer, et dont le poids est si lourd à supporter, qu’on se demande comment on a pu y résister, ceux-là seuls peuvent savoir combien il est difficile de limiter l’heure qui a précédé l’angoisse du moment où elle est arrivée. Je dis ceci de peur d’avoir été influencée par des souvenirs rétrospectifs dans la description des sombres et tristes nuages qui semblaient planer au-dessus du foyer autour duquel étaient rassemblés Laurence, lady Adela, ma tante et moi, le soir même de notre retour à Fernwood.

Lucy nous avait quittés, et lorsque son frère s’informa d’elle, lady Adela répondit qu’elle était avec M. Thomas. Comme d’habitude, Laurence s’emporta à cette réponse. Il lui semblait dur que sa sœur fût devenue une garde-malade attachée à cet homme.

— James Beck est parti pour York pour tout préparer pour M. Thomas, répondit lady Adela, et le pauvre garçon n’a auprès de lui que sa garde.

Le pauvre garçon ! Je m’étonnai que lady Adela et sa fille parlassent sans cesse de M. Thomas comme d’un jeune homme.

Le lendemain matin, de très bonne heure, Laurence insista pour que ma tante et moi l’accompagnassions, pour parcourir le château, afin de discuter sur les améliorations futures. J’ai déjà donné la description de la galerie qui s’étendait tout le long du bâtiment ; à l’un de ses bouts se trouvaient les appartements de M. Thomas, et à l’autre ceux habités par Mme Trevor et moi. L’appartement de lady Adela était tout auprès du logement du malade, celui de Lucy venait ensuite, puis la salle de billard, et, s’ouvrant sur celle-ci, la chambre et le cabinet de toilette de Laurence. De l’autre côté de la galerie se trouvaient les chambres d’amis et celles des domestiques ; de plus, un charmant boudoir, réservé pour lady Adela.

Laurence était de fort belle humeur, indiquant un changement par-ci, une amélioration par-là ; des fenêtres devaient être percées dans cet endroit, des portes ouvertes dans celui-ci, et nous rîmes beaucoup en voyant les notes qu’il avait prises au crayon, et qu’il devait remettre à l’architecte, car nous nous aperçûmes qu’il fallait démolir en entier le vieux château pour le reconstruire à neuf. Nous avions visité tous les coins de l’habitation, à l’exception des appartements mystérieux de l’aile gauche. Laurence s’arrêta un instant devant la porte capitonnée, mais après une seconde d’hésitation, il frappa pour être introduit.

— Je n’ai jamais vu M. Thomas, et il est peut-être très inconvenant de demander à voir ses appartements pendant qu’il les occupe, mais l’urgence du motif me servira d’excuse. L’architecte sera ici demain, et il faut que tous mes plans soient prêts à lui être soumis.

La double porte nous fut ouverte par Lucy, qui fit un bond en nous apercevant.

— Que désirez-vous, Laurence ? dit-elle.

— Voir les chambres de M. Thomas ; je ne le dérangerai pas, je n’ai qu’un coup d’œil à jeter dans l’appartement.

Je pus voir qu’il y avait une porte vitrée derrière celle où Lucy se trouvait placée.

— Il ne vous est pas possible de voir les appartements aujourd’hui, Laurence, dit-elle rapidement ; M. Thomas part demain de très bonne heure.

Elle sortit dans la galerie en fermant derrière elle la double porte, mais lorsqu’elle la tira, j’entendis un son qui me glaça d’épouvante et me força à saisir avec force le bras de Laurence.

Le rire, le même rire strident que j’avais entendu sortir des lèvres de l’ombre de mon fiancé !

— Lucy, dis-je, avez-vous entendu ?

— Quoi ?

— Le rire… le rire que j’ai entendu la nuit que…

Laurence m’avait entourée de ses bras, alarmé de ma frayeur. Sa sœur se tenait un peu derrière lui ; elle mit son doigt sur ses lèvres, en me regardant avec expression.

— Vous devez vous tromper, Isabel, me dit-elle tranquillement.

Il y avait donc un mystère concernant ce M. Thomas, un mystère qui, pour une raison particulière, devait être caché à Laurence.

Une demi-heure après cela, Lucy vint vers moi, pendant que je cherchais un livre dans la bibliothèque.

— Isabel, me dit-elle, j’ai besoin de vous dire un mot.

— Oui, chère Lucy.

— Vous devez être ma sœur, et j’ai peut-être eu tort de vous cacher le secret qui a fait le malheur de mon père, de ma mère, et le mien. Mais depuis l’enfance de Laurence, il a été convenu que le chagrin qui pesait sur nous lui serait épargné s’il était possible. Mon père aimait avec tant de passion son gentil et joyeux enfant, qu’il reculait de jour en jour à lui révéler un secret qui était pour lui la source de tant de chagrins. Nous trouvâmes qu’avec des soins incessants et une continuelle surveillance nous pouvions tout cacher à Laurence, et jusqu’à présent nous avons réussi. Mais il vaut peut-être mieux que vous sachiez tout, car vous nous aiderez à garder ce secret que Laurence ignore, ou bien, s’il le faut absolument, vous pourrez plus tard le lui apprendre peu à peu, et le préparer à une douleur irrémédiable.

— Mais ce secret, cette douleur, concernent votre parent malade, M. Thomas ?

— Oui, Isabel.

Je sais que les paroles qui devaient tout me révéler étaient sur ses lèvres tremblantes, que dans un instant elle allait parler, et que j’aurais tout su. J’aurais tout appris en même temps, mais avant qu’elle eût eu le temps de proférer une syllabe, une domestique ouvrit la porte.

— Oh ! mademoiselle, s’il vous plaît, dit-elle, Mme Peters vous prie de monter à l’instant.

Mme Peters était la garde qui soignait M. Thomas.

Lucy me serra la main.

— Demain, ma chérie, demain, je vous dirai tout.

Elle sortit précipitamment de la chambre, et je me laissai tomber sur une chaise auprès du feu, mon livre sur mes genoux, incapable de lire une ligne, incapable de penser, si ce n’est à un seul sujet, au secret que j’allais apprendre bientôt.

Si elle eût parlé alors ! Quelques mots de plus, et quels malheurs affreux auraient pu être évités !

Je fus distraite de ma rêverie par Laurence, qui vint me provoquer pour une partie de billard. Comme j’invoquai la fatigue, il s’assit sur un tabouret, à mes pieds, et me proposa de faire une lecture.

— Quelle lecture vous ferai-je, Isabel… le Paradis perdu, Martin Chuzzlewit, Byron, Shelley, Tennyson ?…

Tennyson nous convient de toute manière ! La triste pluie par ce ciel sombre qui bât les croisées, et les bruyères dans cet horizon obscur, sont tout à fait dans les cordes de Tennyson. Lisez-moi Locksley Hall.

Sa voix grave et mélodieuse prononçait les vers sonores, mais j’entendais les sons sans comprendre. Je ne pouvais songer à rien qu’au mystère qui avait été si longtemps caché à mon insouciant fiancé. Lorsqu’il eut fini de lire le poème, il jeta le livre de côté, et resta à me regarder avec attention.

— Ma grave Isabel, dit-il, à quoi pensez-vous donc ?

La haute flamme d’un immense feu de charbon de terre éclairait en plein son beau visage. J’essayai de me secouer, et, posant ma main sur son front, je relevai ses cheveux blonds. En faisant cela, j’aperçus pour la première fois une cicatrice sur sa tempe gauche. Une longue coupure paraissant faite par un couteau, mais qui datait de loin.

— Mais, Laurence, dis-je, vous m’avez dit n’avoir jamais fait de chute, et cependant vous avez une cicatrice qui en dénote une terrible. Est-ce que cela vous est arrivé à la chasse ?

— Non, ma curieuse Isabel ! Il ne faut point accuser un cheval de cet embellissement personnel. Je crois que cela m’arriva lorsque j’avais deux ou trois ans, mais je ne me rappelle pas exactement le fait, quoique j’aie un vague souvenir d’avoir porté un emplâtre et un bandage sur le front.

— Mais cela ressemble à une cicatrice provenant d’une coupure, d’une coupure de couteau.

— Je suis peut-être tombé sur l’angle d’une marche en pierre ou sur un décrottoir en fer.

— Mon pauvre Laurence, le coup aurait pu vous tuer !

Il prit un air sérieux.

— Savez-vous bien, Isabel, me dit-il, qu’il est très difficile de ne point associer certains souvenirs d’enfance, que l’on se rappelle vaguement, avec des rêves qui sont presque aussi vagues ? Il y a des jours où je m’imagine avoir reçu ce coup, et que c’est un enfant qui m’a lancé un couteau à la tête ?

— Un enfant ! Quel enfant ?

— Un enfant de mon âge et de ma taille.

— Était-il votre camarade ?

— Je ne puis le dire. Je me rappelle seulement de la circonstance du couteau jeté, et de la sensation du sang chaud qui coulait sur mes yeux et m’aveuglait.

— Pouvez-vous vous rappeler où cela arriva ?

— Oui, dans la galerie en haut.

Nous goûtâmes à deux heures. Après le lunch, Laurence entra dans sa chambre pour écrire quelques lettres, lady Adela et ma tante lurent et travaillèrent dans le salon, tandis qu’assise devant le piano je jouais quelques morceaux de Beethoven.

Nous étions ainsi occupées, lorsque Lucy entra dans le salon, en toilette de promenade.

— J’ai demandé la voiture, maman, dit-elle. Je vais à York voir si Beck a fait tout préparer. Je serai de retour pour dîner.

Lady Adela semblait s’affaiblir de jour en jour, et en était arrivée à se reposer entièrement de toute occupation sur sa fille.

— Je suis sûre que vous ferez pour le mieux, Lucy, répondit-elle. Enveloppez-vous, bien, car il fait un froid excessif.

— Irai-je avec vous, Lucy ? demandai-je.

— Vous !… Oh ! sous aucun prétexte, chère Isabel ; que dirait Laurence si je vous emmenais pour toute une après-midi.

Elle s’échappa de la chambre, et deux minutes après la lourde voiture s’éloigna. Mon motif en lui demandant de l’accompagner était tout personnel. Je croyais qu’elle aurait pu reprendre la conversation interrompue le matin, pendant le trajet.

Si j’eusse été avec elle !

Il est si difficile de nous soumettre aux immuables décrets de la Providence ; il est si difficile de courber la tête avec soumission devant ses ordres, si difficile de ne pas regarder en arrière pour considérer les heures d’insouciance qui ont précédé le coup qui nous a frappé et de calculer de quelle manière il eût pu être évité.

Le noir crépuscule d’un jour de février s’épaississait. Ma tante et lady Adela s’étaient endormies auprès du feu. Je sortis tout doucement de la chambre, pour aller chercher un livre que j’avais laissé en haut. Il y avait plus de lumière dans l’antichambre et dans l’escalier que dans le salon, mais la longue galerie se faisait sombre, les ombres se formaient autour des portraits des ancêtres de mon fiancé. Je m’arrêtai un instant au haut de l’escalier, et je regardai dans la salle de billard. La porte était ouverte, et je pus voir un filet de lumière s’échapper du cabinet de travail de Laurence. J’entrai dans ma chambre, j’essayai de trouver mon livre, et je retournai dans la galerie. En quittant ma chambre, je vis que la porte verte était grande ouverte.

Une invincible curiosité me poussa vers ces mystérieux appartements. Comme je m’approchais de l’escalier, je pus distinctement apercevoir la forme d’un homme debout auprès de la porte vitrée ; il était à l’intérieur ; le feu allumé dans la cheminée située derrière lui et qui éclairait la chambre, faisait ressortir les lignes de son visage et son corps entier. Il n’y avait pas moyen de se tromper sur cette forme si connue, les épaules larges, la tête volumineuse et les boucles de cheveux frisés. C’était Laurence regardant au travers des vitres de la porte du malade. Il était donc entré dans ces appartements défendus. L’idée du mystère ayant rapport au malade et à Laurence, et le désir exprimé par Lucy que ce mystère ne fût point connu de son frère, me revinrent à l’esprit, et je m’élançai vers la double porte. Lorsqu’il m’aperçut, il secoua avec impatience le loquet de la porte à l’intérieur. Elle était fermée, mais la clef était à l’extérieur. Il ne parla point, mais secoua la serrure, me faisant signe avec la tête de lui ouvrir la porte. Je tournai la clef, la porte s’ouvrait extérieurement, et je fus presque renversée par la violence avec laquelle il la poussa, en s’élançant dehors, et en passant devant moi.

— Laurence !… Laurence !… dis-je, que faites-vous ici, et qui vous a renfermé ?

— Il ne me répondit pas, mais suivit la galerie, examinant toutes les portes, jusqu’à ce qu’il fût arrivé vers la seule qui fut ouverte, celle de la salle de billard ; il entra dans cette salle.

Je fus blessée de son impolitesse ; mais j’y fis peu d’attention, car j’étais sur le seuil de l’appartement du mystérieux malade, et je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil rapide dans la chambre, derrière la porte vitrée.

C’était un vaste salon, meublé très simplement ; un grand feu brûlait dans la grille, qui était entourée d’un garde-feu en cuivre, le plus haut que j’eusse jamais vu. Il y avait un fauteuil auprès du garde-feu, et sur le parquet à côté, un tas de livres d’enfants, avec des images aux vives couleurs, dont quelques-unes étaient déchirées et mises en morceaux. Sur la cheminée il y avait un pantin en bois, attaché par des ficelles comme en ont les enfants. En face de l’endroit où j’étais, il y avait une autre porte, qui était à moitié ouverte, et dans laquelle je vis une chambre à coucher, meublée de deux lits en fer, placés l’un à côté de l’autre. Il n’y avait de rideaux ni au lit ni aux fenêtres de la pièce, et celles-ci étaient protégées et garnies de barreaux en fer. M. Thomas était peut-être un fou. La réclusion, les portes fermées, le feu, les fenêtres entourées, les lits sans rideaux, la surveillance continue de Lucy, de James Beck et de la garde, tout tendait à cette conclusion.

L’appartement désert prouvait que le maniaque pouvait se promener dans l’ombre. Je me hâtai de retourner vers la galerie, et me trouvai face à face avec Peters, la garde, qui avait un plateau à thé à la main.

— Sur ma parole, mademoiselle, s’écria-t-elle, comme vous m’avez fait peur, je vous jure ! Que faites-vous ici ? et pourquoi avez-vous ouvert cette porte ?

— Pour faire sortir M. Laurence.

— M. Laurence ! s’écria-t-elle d’une voix remplie de terreur.

— Oui, il était à l’intérieur de cette chambre. Quelqu’un l’avait enfermé, je suppose, et il m’a prié de lui ouvrir.

— Oh ! mademoiselle, qu’avez-vous fait !… Qu’avez-vous fait !… Aujourd’hui surtout que nous avons eu tant de mal avec lui !… Qu’avez-vous fait ?…

Ce que j’avais fait ? je crus que la femme était folle elle-même, d’après son agitation.

Oh, Dieu de miséricorde, j’entendis le rire ! Le rire moqueur et strident, le rire de la folie ! Celle fois, il résonnait en longs et bruyants éclats, se répercutant dans toute la maison.

— Oh, pour l’amour de Dieu, m’écriai-je, m’attachant à la gouvernante, dites-moi ce que c’est… dites-le-moi !

Elle me repoussa violemment, et s’élançant au haut de la rampe de l’escalier, elle cria de toute sa force :

— André !… Henri !… Apportez de la lumière !

Les deux domestiques arrivèrent, deux vieillards qui servaient dans la maison depuis trente ou quarante ans. Ils arrivèrent avec des bougies, et suivirent la garde dans la salle de billard.

La porte de communication entre celle-ci et la chambre de Laurence était toute grande ouverte, et sur le seuil, la lumière de l’intérieur l’éclairant, se tenait l’image vivante de mon fiancé, l’être que j’avais vu derrière la porte vitrée, et que j’avais pris pour Laurence lui-même. Son visage était contracté par un rire sinistre, et il prononça des mots inintelligibles lorsque nous l’approchâmes, des sons gutturaux horribles à entendre. Mais, malgré ma frayeur et mon égarement, je pus remarquer que les poignets de sa chemise étaient tachés de sang.

La garde le regarda sévèrement ; il s’échappa comme un enfant qui a peur et se blottit dans un coin de la salle de billard, tandis qu’il riait et grimaçait en regardant les taches de sang de son poignet.

Nous nous précipitâmes dans le petit cabinet. Oh ! horreur des horreurs ! La table était renversée, l’encre, le papier, les plumes, tout était épars et bousculé sur le parquet, et, au milieu de cette confusion, on voyait Laurence étendu par terre, son sang coulait lentement, avec un triste murmure, d’une horrible blessure à la gorge.

Un canif avec lequel probablement il avait taillé des plumes, lorsqu’il avait été dérangé par son horrible visiteur, était parmi les papiers et teint de sang jusqu’au manche.

Laurence avait été assassiné par son frère jumeau, qui était idiot.

On fit une enquête. Je puis me rappeler à tout moment, à toute heure, les incidents de cette scène. La triste chambre dans laquelle était déposé le corps, le sombre ciel de février, la voix monotone du magistrat et celle du médecin, puis moi-même ou plutôt une malheureuse créature, pâle, tremblante, aux lèvres livides, que je reconnaissais à peine pour être moi, faisant sa déposition. On reprocha à lady Adela d’avoir gardé l’idiot à Fernwood, sans en avoir donné connaissance à Laurence, mais on fit tout pour étouffer cette horrible histoire. Thomas Wendale fut jugé à York et transféré dans une maison d’aliénés jusqu’au bon plaisir de Sa Majesté. Son frère infortuné fut enterré tranquillement dans les caveaux de Wendale, dont le principal mausolée est dans l’église humide et pleine de mousse, située aux portes de Fernwood.

Voilà plus de dix ans que ces événements se sont passés, et cependant l’horreur de cette soirée de février est aussi présente à mon esprit que le jour où je restai, non pas sans connaissance, mais terrifiée d’horreur, étendue sur un sofa, écoutant les gémissements de sa malheureuse mère et de son infortunée sœur.

Le chagrin me changea tout à coup de jeune fille en vieille femme, non pas que mes cheveux blanchirent, mais par la perte soudaine de tous mes sentiments de jeunesse, qui se transformèrent en une monotonie triste et résignée. Ce changement dans mon caractère a amené Lucy à s’attacher à moi par un lien plus fort que celui d’une belle-sœur. Lady Adela mourut deux ans après le meurtre de son fils. Le domaine de Fernwood (d’abord mis sous séquestre à cause du crime de l’idiot) fut restitué ensuite par la clémence royale ; il est passé entre les mains des héritiers légaux.

Lucy vit avec moi dans l’île de Wight. Elle est mon soutien, ma protectrice, ma sœur aînée, sans laquelle je serais perdue, car je suis une créature sans force.

Ce ne fut que plusieurs mois après le tranquille enterrement de Fernwood, que Lucy me parla de la misérable créature cause de tant de malheurs.

L’idiotisme de mon malheureux frère, me dit-elle, fut causé par une chute qu’il fit des bras de sa nourrice, et qui amena une perturbation fatale au cerveau. Les deux enfants étaient bien jeunes alors, et se ressemblaient tant, que nous ne pouvions distinguer Laurence de Thomas que par la couleur des rubans qui attachaient les manches de leurs tabliers blancs. Mon pauvre père souffrit beaucoup du malheur de son fils ; tantôt renaissant à l’espoir, à la suite de consultations d’hommes de l’art, tantôt retombant dans un affreux découragement. Ce fut l’immense chagrin qu’il endura, qui lui fit prendre le parti qui amena enfin cette fatale catastrophe. Il résolut de cacher le malheur de Thomas à son frère jumeau. Dès l’âge le plus tendre, le petit idiot fut placé dans les appartements qu’il occupa jusqu’au meurtre de son frère. James Beck et la garde, ayant tous deux l’expérience des maladies mentales, furent engagés pour le soigner ; par le fait, les plus strictes précautions étaient nécessaires, car, à la première rencontre des deux enfants, Thomas montra une animosité extraordinaire contre son frère, et lui porta un coup de couteau dont Laurence porta la marque jusqu’à la mort. Les médecins attribuèrent cette haine profonde à quelque mauvais sentiment prenant sa source dans la grande ressemblance existant entre les deux enfants. Thomas s’élançait sur son frère, comme certains animaux sauvages se jettent sur leur image reproduite par une glace. Avec moi, dans ses accès les plus violents, il était comparativement plus docile, mais la plus stricte surveillance était nécessaire, et le crime horrible que la misérable, mais irresponsable créature commit enfin, eût pu ne jamais arriver, sans l’imprudente absence de James Beck et la mienne.

LA VENGEANCE DE SAMUEL LOWGOOD

Du commencement jusqu’à la fin, nous fûmes constamment ennemis et rivaux. Il se peut que la haine, qui devint une passion si terrible entre nous, commença de mon côté, cela peut bien être ! En tout cas, il a toujours dit qu’il en était ainsi. Je suis un vieillard, bien des choses se sont effacées, mais la période de mon existence qui se rapporte à lui se présente à mon esprit aussi fraîche aujourd’hui qu’il y a cinquante ans, lorsque Sa Gracieuse Majesté Georges II était roi, et que Christophe Weldon et moi étions petits employés ensemble dans l’importante maison Tyndale et Tyndale, armateurs, à Willborough.

Il était fort joli garçon. C’était dur pour un être pâle, chétif, aux yeux caves, et aussi insignifiant que je l’étais, être placé au même bureau que Christophe Weldon, et de deviner le résultat des comparaisons que devaient nécessairement faire tous ceux qui entraient dans le bureau, lorsqu’ils nous regardaient, si on nous regardait toutefois ; mais il était difficile de ne pas regarder Christophe. Bonté du ciel ! Je le vois encore assis devant le vieux bureau, usé, fendu, tout taché d’encre, et les rayons du soleil de juillet filtrant entre les sombres volets de l’appartement, et se jouant sur les boucles blondes de ses cheveux ; ses yeux bleus brillants, fixés sur les vitres enfumées, regardant la forêt de mâts, les cordages pendants, et les voiles, dans le dock en face, une main efféminée, blanche, posée sur la table devant lui, et les doigts effilés de l’autre plongés dans sa chevelure frisée. Il avait à peine vingt et un ans ; c’était l’enfant gâté d’une veuve, le fils orphelin d’un officier de marine et l’idole adorée de la moitié des femmes du port de mer de Willborough. Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il fût alors un élégant et un jeune homme à la mode, et que sa chevelure bouclée qu’il séparait sur son front blanc, fût attachée sur son collet d’habit, avec un joli ruban rouge, les dimanches et jours de fête. Sa cravate et ses manchettes étaient toujours en fine dentelle, montée par les mains de sa mère chérie, ses habits faits par un tailleur de Londres, qui avait travaillé pour lord March et George Selwyn ; il portait des souliers à boucles de diamants, une fine épée de cour, en dehors des heures de bureau.

Moi aussi, j’étais orphelin, mais j’étais doublement orphelin. Dès mon enfance, j’avais perdu mon père et ma mère. J’avais été jeté dans une maison de correction, j’avais ramassé çà et là des débris d’instruction, sous les plus durs maîtres, et poussé dans les bureaux de la maison Tyndale et Tyndale, à l’âge de dix ans. Garçon pour les courses, porteur de paquets, garçon de bureau, petit commis, un à un j’avais gravi les échelons de cette pénible échelle, que j’avais commencé au premier ; et à l’âge de vingt ans je me trouvai… où ? Revêtu d’un certain caractère commercial, j’étais l’égal de Christophe Weldon, le fils d’un gentleman. Combien de fois, moi, misérable orphelin d’un blatier ayant fait banqueroute, j’entendis cette phrase, « le fils d’un gentleman. » J’avais une position commerciale, dis-je, moi, Samuel Lowgood, qui avais été maltraité, pendant onze longues et fatigantes années, et, malgré tout, j’étais devenu un bon comptable et un mathématicien consommé ; j’étais au même rang que Christophe, qui était dans les bureaux depuis juste un mois, pour voir, comme disait sa mère, si cela lui conviendrait.

Il était aussi utile dans la maison que l’eût été une poupée de cire, et ainsi qu’une poupée, il paraissait très joli : mais M. Tyndale et Tyndale avaient connu son père ; Tyndale aîné connaissait son oncle ; Tyndale jeune était lié avec son cousin qui demeurait à Londres ; de sorte qu’il entra tout de suite dans les bureaux comme employé de dernière classe, mais avec toutes les chances, comme me le disait un ancien commis, d’arriver plus haut, s’il s’y prenait bien.

Il savait autant de mathématiques qu’un enfant au maillot, mais il était très habile à dessiner à la plume l’esquisse de jolies filles, aux cheveux poudrés, aux jupes flottantes, et en robes à paniers, en sorte qu’il s’amusait beaucoup à ce genre de divertissement, ainsi qu’à la lecture des romans de M. Henri Fielding, derrière son pupitre ; les employés supérieurs le laissaient tranquille, tandis qu’ils me gourmandaient pour ne pas faire sa besogne et la mienne.

Je le détestais. Je détestais ses manières infatuées et ses airs de hauteur. Je détestais son visage jeune, radieux et joli, avec un encadrement de cheveux blonds, et ses beaux yeux bleus pleins d’espérance. Je le haïssais à cause de l’épée qui se balançait sous les pans de son habit de brocart, à cause de l’argent qu’il faisait sonner dans les poches de son gilet, à cause des deux montres qu’il portait les grands jours, à cause de son rire joyeux, de sa voix mélodieuse, à cause de ses manières engageantes qui lui attiraient l’amitié de tout le monde. Je le détestais à cause de tout cela, mais par-dessus tout, je le haïssais à cause de l’influence qu’il avait sur Lucy Malden.

Lucy vivait des libéralités de la maison Tyndale et Tyndale, elle prenait soin de l’habitation de ville, touchant à la maison de commerce et qui communiquait avec les bu-eaux.

On ne savait que peu de choses sur son compte, sinon que c’était la fille d’un vieil employé retraité, dont la vue était usée sur les grands livres de la maison Tyndale et Tyndale, et qu’elle habitait avec son père dans cette triste et vieille maison déserte. Une ou deux fois par an, les deux frères se mettaient dans la tête de donner à dîner dans cette demeure abandonnée, et à cette occasion les vieux meubles en chêne étaient vernis, et quantité de bougies allumées dans des candélabres d’argent ; on découvrait alors les tristes peintures des Tyndale morts et disparus depuis longtemps, armateurs et négociants, du temps de Guillaume et de Marie ; mais pour le reste de l’année, Lucy et son vieux père aveugle avaient à eux deux la vaste demeure, avec ses longs corridors obscurs et ses immenses chambres, dans lesquelles la lumière pénétrait rarement. La maison communiquait aux bureaux, et l’habitation et les bureaux formaient les trois côtés d’un carré dont le dock formait le quatrième. Les bureaux dans lesquels Christophe et moi étions employés se trouvaient juste en face de la maison.

Je le surveillais la première matinée qu’il la vit, je le surveillais sans qu’il s’en doutât. C’était par une brûlante journée de juillet, et lorsqu’elle eut arrangé la chambre de son père, ainsi que la sienne, et mis en ordre le petit salon qu’ils partageaient ensemble, le tout faisant partie d’une suite d’appartements au second étage, elle vint à sa fenêtre, qu’elle ouvrit toute grande, et s’assit en se mettant à coudre. Elle pensa à la chétive rémunération que lui accordait la maison en retour de ses travaux d’aiguille, qui étaient très beaux. Une rangée de fleurs dans de grands pots de grès abritaient la fenêtre : elle se plaça derrière ces fleurs.

Il l’aperçut en un instant, et la plume s’échappa de sa main nonchalante.

Elle n’était pas admirablement belle. Je sais qu’elle ne l’était point. Je crois que beaucoup de gens ne l’auraient même pas trouvée jolie ; mais pour moi, de tout point elle était la plus belle, la plus chère et la plus adorable des femmes, et il m’est tellement difficile de me séparer de son image que même aujourd’hui je crois pouvoir esquisser son portrait tel qu’il était réellement.

Elle était fort pâle. La vie monotone et triste qu’elle menait dans cette sombre habitation, au milieu d’une petite ville maritime, dépourvue de toute gaieté, avait peut-être blanchi les roses de son teint, et assombri l’éclat de ses yeux bruns. Elle avait des cheveux blonds, cheveux doux et longs qu’elle portait enroulés sur le cou et attachés en masse sur le derrière de la tête. Par un contraste peu ordinaire avec sa chevelure blonde, ses yeux étaient d’un brun foncé, si profonds qu’on les croyait tout d’abord noirs. Ses traits étaient fins et délicats, ses lèvres minces, son visage fin et allongé. Son habillement consistait en un jupon à raies, une robe d’étoffe brune et un tablier blanc.

Sa plume lui échappa des mains, il regarda sa fenêtre, et commença à fredonner un air d’opéra fort à la mode.

C’était un séducteur tellement sûr de lui, qu’il ne cessa que lorsqu’il l’eut pour ainsi dire forcée à tourner les yeux du côté de la fenêtre du bureau, près de laquelle il était assis.

La chanson attira son attention, elle leva les yeux de dessus son ouvrage et le regarda.

Elle tressaillit et rougit : elle rougit d’un incarnat charmant qui illumina son pâle visage, comme s’il eût été éclairé par la flamme d’un foyer ; puis, me voyant à mon pupitre, elle fit un signe de tête et me sourit.

Nous étions amis depuis des années et je n’attendais qu’un peu d’avancement pour lui dire combien je l’aimais. À partir de ce jour, et sous n’importe quel prétexte, Christophe flânait dans la maison. Il se faufilait dans l’intimité du vieux père aveugle. Il était assez bon musicien ; il mettait sa flûte dans sa poche, et après l’heure du bureau, il se dirigeait vers leur demeure, s’asseyait à la brune, et jouait des airs auprès du père et de la fille pendant des heures entières ; tandis que moi j’étais caché près de la porte extérieure, dans l’ombre, et restant à les épier. Oh ! Combien je le détestais, voyant, entre les fleurs, leurs blondes têtes près l’une de l’autre, et le vieillard aveugle, approuvant du geste, souriant, et applaudissant à la musique. Combien je détestais aussi cet air mélodieux de l’opéra de M. Gay ! Combien j’avais de haine contre Christophe lorsqu’auprès de Lucy, debout près de la porte du vestibule, entre le grand abat-jour et le quinquet qui ne servait plus, ils se souhaitaient le bonsoir. Je croyais voir sa petite main blanche trembler lorsqu’elle lui faisait un signe d’a dieu, tandis qu’il s’éloignait dans l’obscurité naissante de la nuit.

Devrais-je le suivre, et lorsqu’il serait arrivé dans un endroit désert, sur le quai étroit, m’élancer soudain sur lui et le précipiter dans l’eau ? Le pousser dans l’endroit où les bateaux étaient serrés les uns contre les autres, et où il eût fallu qu’il se noyât en passant sous leurs quilles ? Dieu sait combien de fois je me suis adressé cette question !

Je l’épiai pendant des mois entiers. Oh ! misère ! quelle peine déchirante, quelle sourde torture, quelle longue fièvre d’angoisse et de douleur !

Comment lui faire une injure assez forte pour compenser d’un atome la quantité du mal qu’il m’avait fait ? Un mal imaginaire peut-être, car s’il n’avait point obtenu son amour j’aurais pu ne pas le gagner davantage. Mais je priais. Je crois que j’étais assez méchant et assez fou pour prier d’avoir les moyens de lui faire une aussi mortelle injure que celle que je croyais qu’il m’avait faite.

Un jour, il me regarda avec son air gai et insouciant, et me dit, en poussant le pupitre devant lui avec un soupir d’ennui :

— Samuel, savez-vous ce que c’est que la note d’un tailleur ?

Je le maudis de tout mon cœur à cause de l’insolence de sa demande ; mais je jetai un coup d’œil sur la manche grasse de mon habit râpé, et répondis :

— J’ai porté celui-ci depuis cinq ans, et je l’ai acheté d’occasion chez un fripier sur le quai.

— Heureux diable ! dit-il en riant, si vous tenez à voir une note de tailleur, regardez ceci.

Il me jeta une longue bande de papier, et je regardai le total.

Cela me parut si extraordinaire, que je fus obligé de regarder plusieurs fois avant d’en croire mes jeux.

— Trente-sept livres, treize shillings et quatre pence et demi. J’admire les quatre pence et demi, dit-il, cela a un air honnête. Samuel, ma mère aurait le cœur brisé si elle voyait cette note. Il faut que je la paye dans une quinzaine à dater d’aujourd’hui, sans cela elle apprendrait cette affaire.

— Combien avez-vous pour payer cette somme ? dis-je.

Mon cœur battait plus fort à la pensée de son embarras, et le rouge me monta à la figure ; lui s’appuyait la tête avec nonchalance sur sa main, sans faire attention à nous.

— Combien j’ai pour payer cette note, dit-il tristement, ceci, et il retourna les deux poches de son gilet l’une après l’autre. Cela ne fait rien, ajouta-t-il avec son ton habituel d’insouciance, je puis être riche avant la fin de la quinzaine.

Ce soir-là il flânait comme à l’ordinaire dans la maison ; j’entendis l’air de la chanson : Cessez vos jeux, qu’il jouait sur la flûte, et j’aperçus les deux têtes blondes à travers le feuillage sombre du petit parterre de Lucy.

J’étais heureux de son embarras, je l’étais réellement ! C’était peu de chose, il est vrai, auprès de ce que je lui souhaitais, mais c’était de l’ennui, et le joli garçon blond, aux yeux bleus savait ce que c’était que de souffrir.

Les jours se passèrent, et la quinzaine était presque écoulée, mais il ne reparla plus de la note du tailleur. Aussi un jour que nous étions assis comme d’habitude devant notre table, moi travaillant avec ardeur à calculer une longue rangée de chiffres, lui mâchant le bout de sa plume et jetant un regard de tristesse du côté de la cour, je lui dis :

— Eh bien, êtes-vous sorti d’embarras ?

— De quel embarras ? me répondit-il brusquement.

— La note de votre tailleur. Les trente-sept livres treize shillings et quatre pence et demi.

Il me regarda comme s’il avait eu l’envie de me précipiter à bas de mon tabouret ; mais il répondit :

— Oh oui, il y a longtemps que c’est arrangé.

Et il se mit à siffler un de ses airs favoris.

— Il y a longtemps !

Je songeai que son embarras avait duré bien peu de temps.

Mais malgré cela, il n’était plus le même. Il se tenait assis devant son bureau, la tête plongée entre ses deux mains ; il répondait brusquement et brièvement lorsqu’on lui parlait, et nous entendions beaucoup moins les airs de l’opéra du Mendiant et ceux de Polly.

Tout d’un coup aussi, il devint laborieux et se mit à écrire beaucoup, mais il se tournait de façon à ce que je ne pouvais jamais voir ce qu’il écrivait.

C’était pour ses affaires personnelles, je le savais. Que pouvait-ce être ?

Des lettres d’amour, peut-être, des lettres pour elle !

Une curiosité infernale me saisit, et je résolus d’approfondir son secret.

Je quittai le bureau sous un prétexte, et après une courte absence, je rentrai si doucement qu’il ne put m’entendre, et me glissant derrière lui, je me levai sur la pointe des pieds et regardai par-dessus son épaule.

Il écrivait, sans cesse, en long et en travers, sur une demi-feuille de papier à lettre, la signature de la maison Tyndale et Tyndale.

Que signifiait-il cela ? Était-ce préoccupation ? simple distraction d’esprit ? un jeu qu’il faisait avec sa plume ? Le jeune fat avait un petit miroir de poche accroché au-dessus de son bureau. J’y regardai, et je vis son visage.

Je vis alors ce que cela signifiait. Ma haine pour lui me causait une joie si féroce à la pensée de ce que je venais de découvrir, que je me mis à rire tout haut. Il se tourna, et me demanda brutalement ce que je faisais ; et en se retournant, il froissa le papier dans sa main, en tachant d’encre ses jolis doigts blancs avec l’écriture fraîche.

— Espion !… serpent !… dit-il, pourquoi venir ramper ici ?

— C’était seulement pour vous effrayer, monsieur Weldon, répondis-je. Qu’écrivez-vous donc que vous avez si peur de me montrer ? des lettres d’amour ?

— Mêlez-vous de vos affaires et occupez-vous de votre ouvrage, misérable espion, cria-t-il avec force, et laissez-moi faire le mien comme je l’entends.

— Comme vous voudrez. Faites-le, répondis-je avec douceur.

Deux jours après ceci, à trois heures et demie de l’après-midi, Christophe demanda à l’un des employés supérieurs la permission de s’absenter pendant une heure. Il avait besoin de voir quelqu’un dans la Grande-Rue, dit-il, et il ne pouvait le rencontrer après quatre heures.

Je sentis mon blême visage s’empourprer lorsque mon collègue fit cette demande. Était-ce ce que je pensais ?

Il y avait quatre mois qu’il était dans le bureau, et c’était à la fin de novembre. À cette époque il fait presque nuit à trois heures et demie.

On lui accorda la permission qu’il demandait sans la moindre difficulté. Il quitta son pupitre, prit son chapeau et marcha lentement vers la porte ; là il s’arrêta, revint à son pupitre, jeta son chapeau et appuya tristement sa tête sur ses bras croisés.

— Je ne sais pas si j’ai envie d’aller voir cet individu à présent, dit-il.

— Quoi donc, Chris, s’écria un des commis, qu’avez-vous, mon garçon ? Êtes-vous amoureux, ou avez-vous des dettes, que vous êtes si changé ?

— Ni l’un ni l’autre, répondit-il avec un léger sourire.

— Quoi, pas amoureux, Chris ? Où en êtes-vous avec la gentille petite blonde d’en face ?

— Où j’en suis avec elle ? répondit-il brutalement. C’est une petite coquette sans cœur, et elle peut aller au…

Je lançai avec force le grand livre sur lequel je travaillais sur mon pupitre, et, le regardant, je lui dis :

— Christophe !

— Votre humble serviteur, répondit-il en goguenardant. En voilà une figure ! Ai-je chassé sur vos terres, Samuel ?

— Si vous voulez voir votre ami avant quatre heures, vous ferez bien de vous en aller, Chris, dit le commis.

Il reprit son chapeau, le tourna doucement entre ses mains pendant quelques instants, le mit sur sa tête, puis, sans dire un mot à personne, il s’élança hors du bureau et traversa la cour.

Elle était debout à sa fenêtre en face, son front appuyé sur le sombre châssis, et je la surpris qui tressaillit et trembla lorsqu’elle l’aperçut.

— Si je dois porter ces notes sur la place du Marché, je ferai bien de le faire à présent, n’est-ce pas, monsieur ? demandai-je au chef de bureau.

— Vous le pouvez, si vous le voulez.

Il y avait un passage par derrière, en traversant des cours et des ruelles étroites, menant des docks à la Grande-Rue, dans laquelle la maison de banque de Tyndale et Tyndale était située. J’étais en train de courir de ce côté, lorsque je m’arrêtai et changeai d’avis.

— Il passera par derrière, me dis-je. Je vais traverser par la place du Marché, par le chemin le plus fréquenté.

Cinq minutes après, j’étais dans la Grande-Rue. En face de la maison de banque, il y avait un petit débit de tabac dans lequel nos collègues avaient l’habitude d’acheter leur sou de tabac à priser. J’entrai dans la boutique et demandai à la fille de remplir ma boîte. J’avais toutes les manières d’un vieillard, et l’habitude de priser.

Pendant qu’elle pesait mon tabac, je regardai la grande porte de la maison de banque en face.

Un des battants s’ouvrit ; un vieillard, un étranger pour moi, sortit.

Trois minutes s’écoulèrent.

— J’attends un ami, dis-je à la demoiselle de comptoir.

Deux minutes après, la porte se rouvrit. J’avais raison, et je ne fus point surpris. Christophe sortit de la maison et descendit vivement la rue.

La nuit ne me permettait point de voir son visage, mais je connaissais bien sa haute taille et sa marche vive.

— Je ne suis point étonné, dis-je ; je suis seulement content.

Pendant le cours de mes longs services dans la maison Tyndale et Tyndale, j’avais vécu si sobrement que j’avais pu économiser un peu d’argent sur mes modestes appointements. J’étais parvenu à entasser, année par année, la somme de quarante-huit livres quinze shillings.

— J’en économiserai cent, me disais-je, et alors je lui demanderai de se marier avec moi.

Mais le seul rêve de ma vie était effacé pour jamais, et mon petit pécule tout à fait inutile à présent.

Inutile pour acheter l’amour, peut-être il pouvait m’apporter la vengeance.

Je mis dans ma poche tout ce que je possédais, et le lendemain matin, aussitôt que je pus trouver une excuse pour sortir, je me hâtai de courir à la maison de banque.

— Un de nos employés a présenté un billet ici, hier ? dis-je.

Le caissier regarda en l’air avec une expression de surprise.

— Oui, certainement. On a touché un billet hier. Votre gentil collègue le blondin l’a apporté.

— Voulez-vous me le montrer ?

— Sur ma parole, cela me paraît une singulière…

— Demande, peut-être. De la part de MM. Tyndale et Tyndale, je…

— Oh ! dit-il, si vous avez l’ordre de la maison de…

— Peu importe, répondis-je, que j’en aie l’ordre ou non. Puisque vous trouvez ma demande extraordinaire, je vais vous la formuler autrement. Voulez-vous avoir la bonté d’examiner le billet vous-même ?

— Oui, volontiers. Le voici, dit-il, retirant un papier d’un tiroir, un billet de quarante livres payable au porteur.

— Regardez la signature.

— Eh mais, elle est bonne, je pense, je crois la connaître assez bien.

— Regardez l’y dans Tyndale.

Il examina avec attention la signature et fronça les sourcils avec une expression étrange et embarrassée.

— C’est un peu raide, n’est-ce pas ? dis-je. Ce n’est pas tout à fait l’écriture courante du vieux Tyndale. C’est assez bien réussi, et même c’est une imitation assez parfaite, mais ce n’est point tout à fait cela.

— C’est un faux ! s’écria-t-il.

— C’en est un.

— Comment l’avez-vous su ?

— Peu importe, répondis-je. Avez-vous des fils, monsieur Simmonds ?

— Trois.

— Un qui a environ l’âge de Christophe, peut-être ?

— Un très gentil, presque de son âge.

— Alors vous m’aiderez à sauver ce jeune homme, n’est-ce pas ?

— Par quel moyen ?

— En annulant le billet et en remplaçant l’argent.

— Mon pauvre jeune homme, et qui donnera la somme ? Je tirai de ma poche un petit sac de toile, j’en sortis un paquet de billets d’une livre, et j’étalai un tas de guinées sur le bureau du caissier.

— Voilà la somme complète, dis-je, quarante livres argent comptant, pour le chiffon de papier que Christophe a présenté hier à quatre heures moins dix minutes.

— Mais qui fournit cette somme ?

— Moi. Christophe et moi avons été collègues depuis plus de quatre mois. J’ai vu sa mère. Je sais quelle est sa tendresse pour son joli blondin, son fils unique. Je connais une jeune fille qui l’aime, et je ne m’inquiète pas de quarante livres prises sur mes économies, pour que ceci reste un secret. Pour l’amour de votre propre fils, monsieur Simmonds, donnez-moi ce morceau de papier et biffez le billet.

Le vieillard me prit la main, qu’il serra dans la sienne cordialement.

— Jeune Lowgood, dit-il, il n’y a pas dans tout Willborough un garçon capable d’une action aussi généreuse. Si je n’étais un pauvre bonhomme, ayant bien du mal à gagner ma vie, je mettrais vingt livres dans cette affaire ; mais je ne puis que vous admirer et vous respecter. Je n’ose prendre sur moi seul la responsabilité de vous rendre le billet, mais l’employé supérieur est dans le bureau, je vais aller lui parler. Peut-être, lorsqu’il apprendra tous les détails de l’affaire, consentira-t-il à l’étouffer et fera-t-il ce que vous demandez.

Le vieillard me quitta, et fut absent environ un quart d’heure, pendant lequel je restai assis dans le cabinet, silencieux, mon cœur battant avec force. Les commis en second devaient se demander quelle affaire me faisait attendre le retour de leur chef. Il revint enfin en tenant le papier fatal entre ses doigts.

— J’ai eu bien de la peine, me dit-il, mais j’ai réussi.

Je partis d’un éclat de rire, lorsqu’il me remit le faux billet en échange de l’argent que je lui comptai.

— Riez… riez… dit le vieux caissier, vous pouvez avoir le cœur gai, Samuel, car vous êtes un brave garçon.

Dans une pièce derrière notre bureau, il y avait un grand coffre, qui ne servait pas depuis des années. Les employés me l’avaient laissé pour mon usage particulier, j’y avais placé une boîte très solide, à fermeture en fer, que j’avais achetée chez un brocanteur sur le quai. Je renfermai le billet dans cette boîte.

La bonne humeur de Christophe l’avait tout à fait abandonné ; j’avais un si grand plaisir à le voir triste et préoccupé, tandis que j’étais assis auprès de lui, que, tout en ayant l’air de m’occuper de mon travail, j’en négligeai presque ma besogne.

Plus d’airs d’opéras, plus de chansonnettes, plus de musique sur la flûte le soir dans la vieille maison.

— Ce jeune Weldon perd son étourderie et devient laborieux, disaient les commis ; il fera son chemin dans le monde, soyez-en sûrs.

— Laissez-le aller, laissez-le aller, pensai-je, laissez-le travailler, laissez-le s’élever à l’échelle des grandeurs, et lorsque l’orgueil aura atteint l’échelon le plus élevé… alors… alors…

Le mois de mars suivant, on fit des changements dans les bureaux. Les Tyndale et Tyndale avaient une succursale de leur maison dans Thomas Street, à Londres, et Christophe y fut placé avec presque le double des appointements qu’il touchait à Willborough.

Le changement se fit subitement. On demandait dans les bureaux de Londres un employé ayant des dehors et de bonnes manières ; Weldon était l’homme qu’il fallait.

Il y avait plus de deux mois que je n’avais parlé à Lucy, et je crus devoir aller lui apprendre cette nouvelle.

— Je finirai par découvrir si réellement elle l’aime, me dis-je.

Elle était assise à son ancienne place, près de la fenêtre, dans la fraîche pénombre du printemps, lorsque je suivis son père dans l’appartement et lui souhaitai le bonsoir.

Elle n’était point plus pâle, car elle l’avait été toujours, ni plus sérieuse, ayant toujours eu l’air grave ; mais malgré tout, je vis qu’elle avait souffert.

Ma présence ne parut pas plus l’affecter que si j’eusse été tout autre part qu’auprès de la vieille chaise en chêne sur laquelle je m’appuyais en lui parlant.

Elle me regardait lorsque je lui adressais la parole, et me répondait avec douceur et politesse ; puis elle baissait les yeux sur son ouvrage.

Je savais que j’étais venu, comme un lâche que j’étais, pour déchirer ce cœur généreux et innocent, mais je ne pus résister à l’infernale tentation.

— De sorte que notre gentil blondin va bientôt nous quitter, dis-je.

Elle savait de qui je voulais parler, et je vis sa broderie trembler dans ses mains.

— Christophe ?… murmura-t-elle.

— Le jeune M. Weldon, répondis-je. Oui, le commis gentilhomme. Il part pour ne jamais revenir ici, je crois. Il entre dans la maison de Londres pour faire sa fortune.

Elle ne répondit pas, ni ne fit aucune question. Elle était assise et cherchait à assembler les couleurs vives de la soie en s’abîmant la vue sur le patron difficile qu’elle avait devant elle, mais je vis combien j’avais torturé profondément ce pauvre cœur brisé, et combien elle l’avait aimé.

Dix ans après, jour pour jour, j’étais dans la même chambre, elle travaillait auprès de la même fenêtre, et je lui demandais d’être ma femme.

— Je ne vous demande pas, lui dis-je, l’amour que vous avez donné à un autre il y a dix ans. Je ne vous demande point cette beauté que ceux qui me parlent de vous disent être effacée de votre triste visage. Vous serez toujours pour moi la plus jolie des femmes, et votre douce alliance me sera plus chère que l’amour passionné d’une autre Lucy. Voulez-vous m’épouser ?

Elle bondit sur sa chaise, laissa tomber son ouvrage sur ses genoux, et, tournant son visage vers la fenêtre, elle sanglota avec force.

Je ne l’avais jamais vue pleurer avant ce jour-là.

Enfin elle se retourna vers moi, son visage baigné de larmes, et dit :

— Samuel, depuis dix ans, jour par jour, nuit par nuit, j’ai attendu qu’un autre vînt me dire les paroles que vous venez de m’adresser. J’avais droit d’attendre qu’il finirait par me les dire. Il ne l’a pas… il ne l’a pas fait. Pardonnez-moi… pardonnez-moi… si mon cœur se brise de nouveau en entendant ces paroles prononcées par un autre !

— Il est devenu un homme très heureux à Londres, lui dis-je. Lucy, voulez-vous être ma femme ?

Elle sécha ses larmes, et, s’avançant lentement vers moi, elle plaça sa petite main blanche dans la mienne.

— Cela veut-il dire oui ? demandai-je.

Elle ne fit que baisser la tête pour toute réponse.

— Dieu vous bénisse ! et bonsoir.

 

*     *     *

 

Un an et demi après notre mariage, de grandes nouvelles arrivèrent dans la veille habitation de Willborough.

Christophe avait épousé la fille d’un noble et était sur le point de devenir l’associé de la maison Tyndale et Tyndale.

Une ou deux soirées après que nous eûmes appris ces nouvelles, le marteau à tête de dragon de la porte cochère retentit avec bruit. Ma femme et moi demeurions, avec la permission des patrons, dans les anciens appartements, car j’étais devenu premier employé dans les bureaux de Willborough.

J’étais en train de terminer des comptes que je n’avais pu finir dans la journée, de sorte que ma femme, entendant le bruit du marteau, me dit :

— Je vais ouvrir, Samuel, tu es fatigué.

Elle avait été constamment une douce et bonne épouse.

Peu après je me levai vivement et descendis rapidement les escaliers ; je venais d’entendre une voix que je reconnaissais, dans la salle en bas.

Ma femme était étendue sur les dalles froides, et Christophe était penché sur elle.

— Pauvre petite créature ! disait-il, elle est évanouie.

« Ceci me décide… ceci me décide, me dis-je ; avant peu j’aurai la valeur de mes quarante livres sterling. »

Christophe était venu pour nous annoncer, à nous les gardiens de la maison, qu’il allait l’occuper avec sa femme, lady Belinda Weldon.

Le lendemain, un régiment de tapissiers qu’il avait amenés de Londres se mirent à l’ouvrage, et arrachèrent les vieilles tentures. Ma patronne vint aussi dans une chaise dorée, et donna ses ordres pour avoir ici une chambre tendue en bleu, là une en rose, des moulures claires et des panneaux dorés dans le salon, un autre en vert clair et argent ; et une gouvernante en chef vint, après le départ de la maîtresse, avertir ma femme qu’il fallait nous préparer à quitter la maison dans une semaine.

En huit jours tout fut transformé, et, à la fin de la semaine, Christophe devait donner un grand dîner auquel devaient assister les Tyndale et Tyndale pour inaugurer son entrée dans l’association. Comme j’étais premier employé dans la maison, je fus honoré d’une invitation.

Mon ennemi avait atteint le plus haut degré de l’échelle. Riche, aimé, considéré, l’époux d’une charmante et altière femme, associé d’une riche et importante maison dans laquelle il était entré en qualité de simple employé, qu’est-ce que la fortune pouvait faire de plus pour lui ?

Mon temps était venu, le temps voulu pour que je pusse l’écraser.

J’attendrai la fin du dîner, que les toasts aient été portés, et que les beaux discours soient terminés ; puis, lorsque Tyndale aîné aura proposé de boire à la santé du nouvel associé dans un discours plein d’éloges, je lui passerai le faux billet.

La nuit qui précéda le dîner, je fus dans un tel état d’agitation, qu’il me fut impossible de dormir. J’entendis sonner toutes les heures à notre petite pendule dans notre chambre à coucher. Les Tyndale et Tyndale nous avaient donné pour logement des bureaux vides, et assez de mobilier pour les meubler confortablement.

Une… deux… trois… quatre… cinq… les tintements aigus de la pendule semblaient frapper sur mon cerveau. Les heures paraissaient sans fin, et je croyais quelquefois que la pendule de notre chambre et toutes les horloges de Willborough s’étaient arrêtées ensemble.

Enfin, vers six heures du matin, je tombai dans un sommeil fiévreux, et je rêvai au faux billet qui était toujours renfermé dans une boîte, dans l’intérieur du coffre placé dans l’arrière-bureau.

Je rêvai qu’il était perdu, que j’allais vers ma boîte et que le billet faux était absent. L’horreur de cette pensée me réveilla en sursaut. Le soleil donnait en plein par la fenêtre, et les horloges des églises sonnaient neuf heures.

J’avais dormi plus tard que d’habitude. Ma femme s’était levée et était assise, travaillant à sa broderie, dans un petit salon. Elle était toujours très calme et très tranquille, et généralement elle travaillait toute la journée.

Mon premier mouvement en m’éveillant fut de regarder sous mon oreiller pour y trouver ma montre et son ruban noir auquel était attachée la clef de ma boîte. La clef du coffre était accrochée dans le bureau, attendu qu’on n’y renfermait rien d’important. Ma montre et la clef étaient à leur place.

Mon esprit était soulagé, mais j’eus une fièvre d’impatience toute la journée.

— Je ne sortirai pas le faux billet de sa cachette avant le dernier moment, me dis-je ; pas avant l’instant où je mettrai mon chapeau pour aller dîner.

Ma femme me fit mettre des habits couleur foncée, que je portais habituellement le dimanche : elle plissa mes manchettes et arrangea ma cravate de linon aux coins brodés. J’avais déjà l’air d’un vieillard, quoique je n’eusse guère que trente-trois ans, et Christophe était plus beau que jamais.

À quatre heures de l’après-midi, la cour était encombrée de chaises à porteurs et de laquais poudrés. Ma femme se tenait à la fenêtre, regardant la société qui descendait de voiture devant la grande porte.

— Tu ferais bien de partir, je crois, Samuel, me dit-elle ; les Tyndale viennent d’arriver. Ah ! voici milady Belinda à la fenêtre. Comme elle est jolie ! Qu’elle est belle, avec de la poudre, des diamants et son corsage de satin jaune !

— Tu as plus le droit de porter du satin jaune et des diamants qu’elle, répondis-je.

— Moi, Samuel !

— Oui, parce que tu es la femme d’un honnête homme et qu’elle ne l’est pas.

Je crus que, par amour pour lui, elle allait s’emporter et me quereller, mais elle détourna simplement la tête et se mit à pleurer.

— Tu seras en retard, Samuel, dit-elle.

— J’ai quelque chose à prendre dans l’arrière-bureau, et alors je serai prêt, répondis-je.

 

*     *     *

 

Quelque chose d’infernal avait dû s’en mêler. Il n’était plus là. On n’en voyait pas de trace. D’abord, dans ma colère aveugle et folle, je jurai tout haut ; puis après je tombai à genoux devant ma boite ouverte et je pleurai amèrement, je versai des larmes de rage et d’angoisse. Il n’était plus là !

 

*     *     *

 

Après cela j’eus une fièvre cérébrale qui me retint au lit pendant neuf semaines.

Christophe vécut et mourut négociant, riche, honoré, choyé, admiré et aimé.

Ma femme et moi, pauvres et sans enfants, nous avions coutume de rester à notre fenêtre le soir, regardant ses enfants jouer dans la cour, au-dessous de nous, et écoutant leurs voix pures résonner dans la maison en face.

Treize ans et cinq mois après notre mariage, Lucy mourut entre mes bras. Les dernières paroles qu’elle m’adressa furent celles-ci :

— Samuel, j’ai fait de mon mieux pour remplir mon devoir, mais mon existence n’a jamais été heureuse. Je ne t’ai trompé qu’une fois depuis notre mariage. Par l’action que j’ai commise, je t’ai empêché de faire tort à un homme qui ne t’en avait jamais fait. Une nuit, Samuel, tu parlas en rêvant, et j’appris confusément par tes paroles entrecoupées l’histoire du crime de Christophe Weldon. J’appris aussi les intentions que tu avais en gardant ce faux billet, la seule preuve qui existât contre lui. J’appris l’endroit où tu cachais cette preuve, et, pendant ton sommeil, je pris la clef sous ton oreiller et j’ouvris la boîte. Le billet est ici.

Elle le tira d’un petit sac de soie noire qu’elle portait suspendu à son cou par un ruban et me le donna.

— Samuel, mon époux, nous avons lu la Bible ensemble tous les dimanches soir depuis treize ans. Veux-tu faire usage de ce billet, à présent ?

— Non, Lucy, non… ange… non… ma chérie, non. Tu l’as sauvé de la honte, et moi du péché.

 

*     *     *

 

Tous les employés de la maison Tyndale et Tyndale suivirent le convoi de ma femme. Non seulement tous les commis étaient présents, mais pâle, abattu, beau toujours sous son long manteau de deuil, Christophe se tenait debout dans le cercle des personnes qui entouraient la fosse.

Comme nous quittions le cimetière, il vint à moi, et, me serrant la main :

— Soyons meilleurs amis à l’avenir, Samuel, me dit-il.

— Ma femme, en mourant, m’a prié de vous remettre ceci, répondis-je en lui donnant le faux billet.

LE SECRET DE L’AVOUÉ

CHAPITRE PREMIER

DANS LE CABINET D’UN AVOUÉ

— C’est la clause la plus contrariante qui ait jamais été inventée pour annuler les avantages d’un testament, dit la dame.

— C’est une condition qu’il faut remplir, sinon vous perdez la fortune, répliqua le monsieur.

Sur ce, le monsieur se mit à battre un air martial du bout de ses doigts blancs sur la table recouverte en maroquin, pendant que la dame marquait la mesure du bout de son petit pied étroit.

Car le monsieur et la dame étaient de mauvaise humeur, je regrette d’être obligé de dire cela d’elle, car elle était jeune et fort jolie ; et, quoique l’éclair de colère qui illuminait ses yeux noirs lui donnât une certaine beauté, c’était un genre de beauté qui pouvait inspirer des craintes à un homme d’un tempérament nerveux.

Elle était fort jolie. Ses cheveux étaient du plus beau noir et, enroulés autour de sa tête, retombaient en boucles naturelles de dessous son élégant chapeau parisien. Ses yeux, comme je l’ai déjà dit, étaient foncés. Ces grands yeux bruns, ombragés de longs cils noirs, yeux plus dangereux que tous ceux qui furent jamais inventés pour la perdition des honnêtes gens, ressemblaient à deux mares d’eau brillantes, bordées de joncs sombres et ombreux ; ils étaient comme deux étoiles égarées dans un ciel noir, mais tellement beaux que, comme le fanal qui annonce l’arrivée d’un train express près d’atteindre un train de marchandises, ils semblaient dire : « Il y a du danger ! » Son nez était aquilin ; sa bouche petite, nettement dessinée et ferme dans son expression ; son teint brun et un peu pâle. Quant au reste de sa personne, elle était grande, sa tête était placée avec une grâce un peu altière sur ses épaules fuyantes, elle avait les mains petites et les pieds délicatement formés.

L’homme avait dix ou quinze ans de plus qu’elle. Lui aussi était beau, éminemment beau ; mais il y avait dans sa tournure une molle indifférence qui se communiquait même à son visage et jetait une ombre sur la beauté de ses traits, les voilant d’une apparence de fatigue nonchalante qui éteignait l’éclat de ses yeux et effaçait le sourire de ses lèvres.

Pourquoi un individu aussi bien doué par la nature qu’il paraissait l’être, pouvait-il être à tel point fatigué de l’existence ? C’était un mystère. Ceux qui l’examinaient attentivement finissaient par être convaincus qu’il devait y avoir chez cet homme aux dehors tranquilles un profond et orageux secret qui échappait aux yeux superficiels.

Il était brun et pâle, avait les traits fortement accusés et des yeux noirs pensifs, qui regardaient bien rarement en face sous les épais sourcils qui les ombrageaient. La bouche avait une expression spirituelle, les lèvres étaient minces, mais le visage manquait d’une qualité qui est le plus beau type de la beauté masculine. Cette qualité qui lui manquait, c’était la résolution.

Il était assis, tambourinant sur la table avec ses doigts blancs et effilés, les yeux baissés et son beau front couvert d’un nuage de tristesse.

La scène se passait dans le cabinet d’un avoué. Il y avait aussi une troisième personne : c’était une dame d’un certain âge, d’une beauté déjà un peu passée et mise avec la plus grand élégance. Elle ne prenait aucune part à la conversation, se tenant assise dans un fauteuil auprès d’un feu ardent, tournant les feuilles chiffonnées du Times, qui, toutes les fois qu’elle les remuait, faisaient entendre un bruit sec désagréable aux tempéraments nerveux de la jeune femme et de l’homme de loi.

Le monsieur était un avoué ; il se nommait Horace Margrave, tuteur de la jeune fille et exécuteur testamentaire de son oncle. Elle s’appelait Ellinor Arden et était unique héritière et seule légataire de son oncle, John Arden, d’Arden, dans le comté de Northampton, et atteignait sa majorité ce jour-là même. M. Margrave avait été l’ami sincère et dévoué de son père, mort il y avait dix ans, et de son oncle, décédé depuis peu ; et Ellinor avait été élevée dans la croyance que, s’il y avait sur terre de la vérité, de l’honnêteté et de l’amitié, ces trois qualités étaient réunies dans la personne d’Horace Margrave.

Il essaye aujourd’hui de lui expliquer et de lui faire comprendre les clauses du testament de son oncle, conditions qui sont assez particulières.

— Et d’abord, ma chère Ellinor, dit-il en continuant à tambouriner sur la table et en regardant son pupitre et non sa cliente, vous n’aviez aucun droit exclusif pour vous attendre à être l’héritière de votre oncle John Arden, d’Arden.

— J’étais sa plus proche parente, répondit-elle.

— D’accord, mais ce n’était point une raison pour que vous lui fussiez chère. Votre père et lui, selon l’aimable coutume de l’amitié fraternelle mise en pratique dans ce pays très chrétien, ont été presque des étrangers l’un pour l’autre, pendant la plus grande partie de leur existence. Quant à vous, votre oncle ne vous a jamais vue, car votre père vivait dans le nord de l’Europe, dans une petite propriété appartenant à sa femme, et vous fûtes élevée dans cette contrée éloignée, jusqu’à la mort de votre père, qui eut lieu il y a dix ans. Après la mort de celui-ci, vous fûtes envoyée à Paris, pour y être élevée sous la surveillance de votre tante, c’est pourquoi vous ne fîtes jamais la connaissance de John Arden, d’Arden, seul frère de votre père.

— Mon père craignait tellement qu’on ne se méprît sur ses intentions ! S’il avait essayé de faire connaître sa fille à son opulent frère, on aurait pu penser…

— Qu’il convoitait l’argent de cet opulent frère. On aurait pu le penser, ma chère enfant, on l’eût pensé ! Votre père a agi avec toute la fierté des Arden du comté de Northampton ; il a agi comme tout gentilhomme anglais au cœur bien placé eût fait ; mais aux yeux du monde, il a agi comme un fou. De sorte que vous ne vous attendiez pas à hériter de la fortune de votre oncle ?

— Aucunement ! Je ne l’ai même jamais souhaitée. La modeste fortune de ma mère me suffisait.

— Plût au ciel que vous n’eussiez jamais eu un seul sou de plus !

En prononçant ces derniers mots, l’air de nonchalance habituelle s’effaça du visage de Margrave, pour prendre une teinte de tristesse pénible à considérer.

Il lui arrivait si rarement de parler avec feu d’un sujet, quel qu’il fût, qu’Ellinor, effrayée de ce changement de manières, se tourna vers lui pour le regarder tout d’un coup et avec curiosité. Mais l’air d’ennui avait de nouveau recouvert sa figure, et il continua avec son ton d’indifférence ordinaire.

— À la grande surprise de tout le monde, votre oncle vous laissa, et à vous seule, la totalité de sa fortune. Étrangère pour lui comme vous étiez, ce fut un acte non d’affection pour vous, mais un devoir qu’il remplissait envers son frère défunt ; mais la personne qu’il aimait réellement n’était point attachée à lui par des liens de parenté, et il est probable qu’il regardait comme une action injuste celle qui eût déshérité son unique nièce au profit d’un étranger. Cet étranger, ce protégé de votre oncle, est le fils d’une dame qu’il aima jadis, mais qui de son côté aimait aussi quelqu’un plus pauvre et dans une position plus humble que le squire d’Arden, et qui le lui dit franchement, mais tendrement, comme toute brave femme doit l’avouer à un homme, quand bien même cet aveu devrait briser l’espoir de sa vie entière. Elle épousa l’amant le moins riche, George Dalton, jeune chirurgien dans une petite ville de province. Elle l’épousa, et trois ans après son mariage elle mourut laissant un fils unique. Cet enfant, à la mort de son père, qui arriva lorsqu’il n’avait que quatre ans, fut adopté par votre oncle. Il ne voulut point se marier, mais se voua entièrement à l’éducation du fils de la femme qui l’avait repoussé. Il n’éleva pas ce garçon comme devant être un jour son héritier, mais il l’éleva comme on doit élever quelqu’un qui a son chemin à faire cans le monde. Il lui fit embrasser la carrière du barreau, et Henri Dalton plaida sa première cause un an avant la mort de votre oncle, qui ne lui laissa pas un liard.

— Mais…

— Mais il vous légua sa fortune entière, à la condition que vous épouseriez Henri dans l’année qui suivrait votre majorité.

— Et si j’en épouse un autre, ou bien si je refuse d’épouser ce fils d’apothicaire, je perds cette fortune ?

— Jusqu’au dernier sou.

Un éclair magnifique jaillit de sa prunelle comme elle se levait précipitamment de sa chaise, et, traversant la chambre, elle appuya légèrement sa main sur l’épaule de Margrave.

— Qu’il en soit fait ainsi, dit-elle avec un sourire, j’abandonne la fortune. J’ai cent livres sterling de rente provenant de l’héritage de ma pauvre mère… cela suffit pour une femme. J’abandonne la fortune de mon oncle, elle fit une légère pose, et j’épouserai l’homme que j’aime, ajouta-t-elle.

Nous avons dit que Margrave avait le teint pâle, mais tandis qu’Ellinor prononçait ces paroles, son visage perdit sa sombre pâleur habituelle et devint d’une nuance terreuse, sa tête se pencha sur sa poitrine, pendant que ses sourcils noirs fortement accusés se contractaient douloureusement sur ses yeux à demi fermés.

Elle se tenait un peu en arrière de sa chaise, sa petite main gantée légèrement posée sur son épaule, de façon qu’elle ne vit point le changement opéré sur son visage. Elle attendit une ou deux minutes pour savoir ce qu’il dirait de sa résolution, et, voyant qu’il ne faisait pas de réponse, elle s’éloigna de lui avec impatience, et alla s’asseoir de l’autre côté du bureau.

Rien ne pouvait paraître d’une indifférence plus complète que la manière avec laquelle Margrave dit en la regardant nonchalamment :

— Ma pauvre enfant romanesque ! Abandonner une fortune de trois mille livres sterling par an, sans parler du château d’Arden et des vastes dépendances qui y tiennent, pour épouser l’homme que vous aimez ! Ma douce et poétique Ellinor, puis-je me hasarder à vous demander quel est le fortuné mortel que vous aimez ?

Cette question paraissait très simple et posée carrément, surtout faite par un homme d’affaires, de bien des années plus âgé qu’elle, l’ancien ami de défunt son père, son tuteur et conseil ; mais malgré tout, Ellinor paraissait tout à fait incapable de la supporter. Un nuage sombre passa sur son charmant visage, ses cils s’abaissèrent sur ses yeux brillants, et ses lèvres tremblèrent d’une façon qu’il lui fut impossible de maîtriser. Elle garda le silence quelques minutes, pendant lesquelles Margrave s’amusa avec un canif, l’ouvrit et le ferma avec distraction, sans jeter les yeux sur sa charmante pupille. La dame âgée assise auprès du feu eut le temps de retourner plus d’une fois les feuilles bruyantes du Times pendant ce court silence, qui cependant paraissait si long.

Margrave parla le premier.

— Ma chère Ellinor, en qualité de votre tuteur, jusqu’à aujourd’hui j’ai toujours eu le pouvoir de contrôler toutes vos actions ; j’ose espérer qu’après ce jour, j’aurai le privilège, sinon le droit, de vous donner des conseils. J’ai, je le pense, quelques titres à votre confiance ; dites-moi donc franchement, comme vous pouvez le dire à un avoué déjà d’un certain âge comme moi, quelle est la personne que vous aimez. Quel autre que Henri Dalton, le fils adoptif de votre oncle, voudriez-vous épouser ?

Cette fois, il la regarda tandis qu’il lui parlait ; de son côté, elle le fixait en plein visage, de sorte que leurs yeux se rencontrèrent. Il y avait dans ceux de la jeune fille un long regard, triste, inquiet et plein de reproches ; dans les siens, un air de chagrin et de profonde mélancolie impossible à décrire.

Ses yeux se baissèrent les premiers ; il continua à jouer avec le manche du canif et dit :

— Vous mettez tant de temps à me répondre franchement et ouvertement, ma chère enfant, que je commence à croire que ce héros est un être mystérieux, et que peut-être, après tout, votre cœur est encore libre. Dites-moi, Ellinor, suis-je dans le vrai ? Vous avez connu si peu le monde, passé une si grande partie de votre existence dans la profonde solitude d’un couvent de Paris, et, une fois hors de ce couvent, vous avez été si attentivement gardée par les yeux d’Argus de votre respectable tante, que je ne vois pas comment vous auriez pu donner le cher et généreux cœur que vous possédez. Je crois que vous êtes en train de me mystifier. Pour une dernière fois donc, ma chère pupille, aimez-vous quelqu’un ?

Il l’examina en lui posant cette question décisive ; un regard tremblant s’échappa de dessous ses cils noirs, un regard pareil à celui d’un homme qui regarde en l’air, s’attendant à recevoir un coup, et qui sait qu’il faut qu’il tremble et ferme les yeux au moment où ce coup va tomber.

La rougeur disparut complètement du visage de la jeune fille, elle devint pâle comme une morte, et elle répondit d’une voix ferme :

— Non !

— Personne ?

— Personne.

Margrave poussa un soupir de profonde satisfaction, et poursuivit avec son ton habituel, le ton ordinaire d’un homme qui est dans les affaires :

— Très bien alors, ma chère Ellinor. Voyant que vous n’avez formé aucun engagement antérieur, que c’est l’ardent désir de votre oncle, même sa prière formelle, que vous fassiez ce mariage ; voyant aussi que Henri Dalton est un très bon jeune homme…

— Je déteste les bons jeunes gens ! répondit-elle avec impatience. Des êtres horriblement parfaits, avec leurs cheveux blonds et leurs joues roses ; habillés en étoffes pointillées ; portant des bottes à double semelle ! Je les déteste !

— Ma chère Ellinor !… Ma chère Ellinor !… La vie n’est ni une pièce de théâtre ni un roman ; et, soyez-en convaincue, le bonheur de la femme ne dépend pas beaucoup de la couleur des cheveux de son mari, ni de la coupe de ses habits. S’il vous néglige, serez-vous plus heureuse, seule et abandonnée à la maison, en vous souvenant des boucles brunes qui garnissent son front, et qui peut-être dans ce moment-là même traînent sur le tapis vert d’une table de jeu ? S’il vous brise le cœur par les horribles tortures de la jalousie, vous consolerez-vous en vous rappelant les vifs éclairs de ses yeux noirs, qui ne rencontrent plus les vôtres ? Non, non, Ellinor ; oubliez les héros de Biron, rêves de jeunes filles, héros aux cols rabattus, et dépourvus de sens moral. Épousez Dalton ; il est si bon, si honnête, si spirituel, qu’il faut enfin que vous appreniez à l’estimer. De ce sentiment d’estime naîtra plus tard l’amour ; et, croyez-moi, tout paradoxal que puisse vous paraître ce que je vous dis, vous l’aimerez d’autant plus que vous l’aurez moins aimé.

— Comme il vous plaira, mon cher tuteur, dit-elle. De toute manière, alors, Henri Dalton et la succession. Je serais bien fâchée de ne pas suivre votre avis si excellent, si sensé, si empreint du tel cachet d’un homme d’affaires.

Elle essaye de dire ces mots avec une indifférence semblable à celle de l’avoué ; mais elle les prononce avec une emphase moqueuse, et malgré elle une agitation des plus fortes la trahit.

— Si nous devons dîner à six heures… se hasarda à dire la vieille dame assise auprès du feu, qui toutes les trois minutes avait regardé par-dessus le journal, attendant en vain le moment de se mêler à la conversation.

— Il nous faut retourner à la maison immédiatement, répliqua Ellinor. Vous avez raison, ma chère madame Morrison ; je vous oubliais tout à fait. De grâce, pardonnez-moi ; souvenez-vous qu’il s’agit du bonheur de toute ma vie.

Elle ne regardait point Mme Morrison, mais bien Margrave, qui s’était levé et se tenait debout avec nonchalance, grand, gracieux et indifférent, le long du manteau de la cheminée.

— Le bonheur d’une existence entière dépendait peut-être de l’entrevue d’aujourd’hui. J’ai pris mon parti d’après l’avis de mon aimable tuteur. Un parti, qui, sans aucun doute, fera le bonheur de tous ceux qui y sont intéressés. Je suis entièrement à vos ordres, madame Morrison.

Margrave étendit la main vers la sonnette placée près de lui.

— Votre voiture sera à la porte dans trois minutes, Ellinor, je vais vous y conduire. Croyez-moi, vous avez agi avec sagesse, plus sagement que vous ne le saurez jamais.

Il les reconduisit lui-même par le grand escalier à panneaux en bois ; et, mettant son chapeau, il accompagna sa pupille à travers le paisible square, jusqu’à sa voiture. Elle était silencieuse et grave, et il ne lui adressa pas la parole, jusqu’à ce qu’elle fût assise avec sa vieille compagne qui lui servait de chaperon ; alors il appuya sa main sur la portière de la voiture, et dit :

— J’amènerai Henri Dalton à Hertford Street ce soir, pour le présenter à sa future épouse.

— Je vous en prie, dit-elle, adieu.

— Pas avant huit heures.

Il salua et regarda la voiture s’éloigner, puis il se dirigea lentement vers ses appartements, se jeta dans un élégant fauteuil, prit dans une riche boîte vénitienne qui était placée sur une charmante petite table, un cigare, l’alluma, approcha son fauteuil près du feu, allongea ses jambes, plaça ses pieds sur le garde-feu en acier poli, et se prépara à passer une demi-heure de paresse avant le dîner.

En allumant son cigare, il regarda tristement la flamme à ses pieds, et dit :

— Horace Lionel Welmorden Margrave, si seulement tu avais été un honnête homme !

CHAPITRE II

DANS LEQUEL UN SECRET EST RÉVÉLÉ, MAIS PAS AU LECTEUR

Les aiguilles de la pendule d’or moulu qui était dans le petit salon occupé par Ellinor ainsi que par sa compagne, son chaperon et dame de compagnie, Mme Morrison, marquaient huit heures un quart, lorsque le petit coupé de Margrave s’arrêta devant sa porte.

La position de Margrave n’était point ordinaire. Sa clientèle était nombreuse, et surtout honorable au plus haut degré ; elle reposait en partie sur les compagnies de chemins de fer, et comprenait des affaires de haute importance.

C’était un homme de bonne famille, un parfait gentleman, élégant, habile et accompli ; trop bon pour être avoué, comme chacun disait, mais, malgré tout cela, excellent avoué, comme le disaient tous ses clients. Il était encore célibataire à trente-cinq ans ; pourquoi ? Personne ne pouvait le deviner, d’autant plus que pas mal de riches héritières et beaucoup de jolies femmes auraient été très fières de répondre « oui » à une proposition de mariage faites par Margrave. Mais le bel avoué préférait évidemment sa libre existence de garçon ; car si son cœur eût été bien sensible aux attraits féminins, il eût inévitablement succombé dans la société de son adorable pupille.

Ellinor n’habitait Londres que depuis quelques mois seulement ; elle avait quitté la tutelle de sa tante à Paris, pour se lancer dans le tourbillon de la société anglaise, sous le seul abri des vastes ailes d’une dame âgée, choisie avec soin et munie d’instructions nécessaires par la tante et par Margrave. Le monde lui était inconnu, et elle sortait du cercle étroit du couvent dans lequel elle avait fait son éducation, et de quelques tranquilles coteries du faubourg Saint-Germain, que la tante adorait, pour s’établir tout d’un coup à Londres comme l’unique héritière de M. Arden.

Ce fut donc vers Margrave, vers Margrave dont elle avait gardé un heureux souvenir d’enfance depuis que le jeune homme, en partie de chasse, avait rendu visite à son père dans les montagnes de l’Ecosse, vers Margrave, qui voyait de temps en temps sa tante à Paris, et qui lui avait témoigné à elle, jeune fille, toute l’affection d’un frère aîné ; ce fut vers lui, vers lui seul qu’elle se tourna pour avoir des conseils et des avis, et elle se soumit à son influence, comme si en effet il eût été ce tuteur et ce père qu’il représentait selon la loi.

Ses joues se colorèrent lorsque les roues d’une voiture s’arrêtèrent sous ses fenêtres.

— Maintenant attention, madame Morrison, dit-elle avec un rire sardonique ; attention, voici mon futur incomparable. Attention au blondin en bottes à double semelle.

— Ce sera très inconvenant de sa part, s’il vient ici en bottes fortes, répliqua sa protectrice d’occasion ; M. Margrave dit que c’est un si charmant jeune homme.

— Parfaitement, cela, ma chère madame Morrison, un charmant jeune homme. Son portrait est fait en un mot, un jeune homme. Oh ! mon rêve, mon rêve ! murmura-t-elle tout bas.

Souvenez-vous que c’était de ce jour seulement qu’elle avait passé le Rubicon de la sagesse, et qu’elle ne connaissait point l’autre rive. Elle était encore très romanesque, et peut-être très folle.

Le domestique annonça :

— M. Margrave et M. Dalton.

Malgré elle, Ellinor leva les yeux pour examiner ce jeune homme pour lequel elle avait conçu un mépris si profond et une haine si injuste. Il pouvait avoir trois ans de plus qu’elle ; sous le rapport de la taille, ni grand ni petit. Ses cheveux, comme elle l’avait dit sans le savoir, étaient blonds, mais loin d’avoir une vilaine nuance, et ils mouraient en petites boucles un front bombé, large, bas, mais hardi de forme. Ses traits étaient suffisamment réguliers, ses yeux d’un bleu foncé. L’expression de sa physionomie était sérieuse, et ce n’était que par occasion qu’un sourire venait se jouer sur ses lèvres fortement dessinées. Placé à côté de Margrave, il était loin de paraître un joli homme ; mais pour un physionomiste, son visage avait les qualités qui manquaient dans celui de l’avoué : la force, la résolution, l’assurance, la persévérance, en somme, toute les qualités qui font un grand homme.

— M. Dalton attendait avec impatience le moment qui devait l’amener près de vous, mademoiselle Arden, dit Margrave. Depuis longtemps il connaissait les clauses du testament de votre oncle, que vous n’avez apprises qu’aujourd’hui.

— Je suis fâché que mademoiselle Arden les ait jamais apprises si elles lui causent du chagrin, répondit tranquillement le jeune homme.

Ellinor regarda son visage, et vit que les yeux bleus qui plongeaient dans les siens avaient un caractère qui leur était particulier.

« Après tout, il n’est pas si mal, pensa-t-elle. J’ai été folle de me moquer de lui ; mais je ne pourrai jamais l’aimer. »

— Mademoiselle Arden, continua-t-il en s’asseyant sur une chaise près du sofa sur lequel elle était posée pendant que Margrave était appuyé de l’autre côté de la cheminée, mademoiselle Arden, nous nous rencontrons dans des circonstances tellement peu ordinaires, qu’il vaut mieux, pour notre bonheur à tous deux, que nous nous entendions immédiatement. Feu votre oncle était mon meilleur ami ; aucun père ne pourrait être plus cher au plus affectionné des fils qu’il ne me l’était. Quel que soit son désir, il doit m’être toujours sacré. Mais j’ai été élevé de façon à ne compter que sur moi-même, et je suis fier de dire que je n’ai pas de vœu plus cher que de poursuivre ma carrière sans l’aide de la fortune. La perte de cette succession n’en sera donc pas une pour moi. Si c’est votre volonté de refuser ma main et de garder la fortune à laquelle vous seule avez droit, faites-le. Vous ne serez jamais troublée dans la possession de ce qui vous revient de droit M. Margrave, votre avoué et l’exécuteur testamentaire de votre oncle, dressera demain un acte de désistement de ma part pour cette fortune ; et sur un mot de vous, je vous dirai adieu ce soir même, avant, ajouta-t-il doucement en jetant un regard ardent sur son charmant visage, avant que mon cœur soit trop profondément épris pour me permettre de rester juste.

— Monsieur Dalton, dit Margrave regardant avec nonchalance les deux interlocuteurs par-dessous ses épais sourcils, vous apportez les antiques vertus romaines dans le West End. Vous allez purifier l’atmosphère.

— Dois-je m’en aller ou rester, mademoiselle Arden ? demanda le jeune homme.

— Restez, monsieur Dalton !

Elle se leva en parlant ainsi, et appuya sa main sur le dos d’une chaise comme pour y trouver un appui.

— Restez, monsieur Dalton. Si votre bonheur dépend de l’union qui était le désir de mon oncle, qu’il en soit ainsi. Je ne puis garder cette fortune qui n’est pas la mienne, mais je puis la partager. Je vais vous avouer et je sais que votre nature généreuse m’estimera encore plus après cet aveu, que j’ai osé chérir un rêve dans lequel l’image d’un autre avait une part. J’ai été folle, je me suis trompée, j’ai été absurde, comme le sont souvent les jeunes pensionnaires. Le rêve est effacé. Si vous pouvez accepter la fortune de mon oncle et ma propre estime ; l’une est à vous de droit ; l’autre, vous l’avez noblement gagnée par votre conduite ce soir.

Elle lui tendit la main, il la serra doucement, et la portant à ses lèvres, il la reconduisit vers le sofa, et se rassit sur la chaise auprès d’elle.

Margrave ferma les yeux comme si le coup qu’il attendait venait de le frapper.

Le reste de la soirée se passa lentement. Margrave causa ; il causa avec élégance, mais son auditoire était triste : Ellinor était distraite, Dalton pensif et Mme Morison parfaitement stupide. L’avoué réprima deux ou trois bâillements, qu’il étouffa derrière un écran brodé ; et lorsque la pendule, surmontée d’un Pan en or moulu se cachant derrière des roseaux de bronze, annonça dix heures et demie, il se leva pour partir, et Ellinor resta pour méditer sur l’engagement solennel qu’elle venait de prendre sous l’impulsion du moment.

— J’ai envie de prendre un cab pour rentrer chez moi, fit le jeune Dalton, lorsqu’ils sortirent de la maison. Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur Margrave…

— Non, monsieur Dalton, j’ai quelque chose à vous dire, qu’il faut que vous sachiez, et qui, je crois, doit se dire plutôt la nuit que le jour ; si vous n’avez point peur de vous coucher tard, venez dans mon appartement avec moi, et fumez un cigare. Avant que vous revoyiez Ellinor, il faut que j’aie une heure de conversation avec vous. Sera-ce ce soir ? Je vous demande comme un service, que ce soit ce soir.

Dalton parut fort surpris de l’insistance de l’avoué, mais s’inclina et dit :

— Avec beaucoup de plaisir. Je suis entièrement à votre disposition ; si je retournais dans mon cabinet, je lirais pendant deux ou trois heures ; ainsi ne craignez pas de me faire veiller tard.

Dalton et Margrave restèrent assis pendant près de trois heures dans l’appartement de ce dernier ; mais aucun d’eux ne fuma de cigares, et quoique une bouteille de Madère eût été placée sur la table, personne n’y toucha. Un carafon d’eau-de-vie avait cependant été tiré d’une cave à liqueur, le bouchon était ôté, et un verre placé à côté avait été vidé jusqu’à la dernière goutte.

Les horloges sonnaient deux heures, lorsque Margrave ouvrit lui-même la porte à son visiteur attardé ; il s’arrêta sur seuil, et, posant sa main sur le bras de Dalton en l’étreignant avec force, il lui dit à l’oreille :

— Je suis sauvé alors ! Votre parole est sacrée ! Dalton se retourna et le regarda en plein visage. Il regarda fixement ce visage pâle, ces yeux baissés et complètement cachés par ses cils et ses noirs sourcils.

— Les Dalton, du comté de Lincoln, ne sont point d’une ancienne famille, monsieur Margrave, ni d’une famille opulente, mais ils gardent leur serment. Bonne nuit !

Il ne tendit point la main en partant, mais toucha seulement son chapeau et salua gravement.

Margrave poussa un soupir en refermant les portes, puis il rentra dans son cabinet bien chauffé.

— Enfin, dit-il, je suis sauvé ! Mais alors j’aurais pu être heureux. Ai-je été prudent ce soir ? Ai-je été prudent, je me le demande ?

Il murmura quelques mots en jetant les yeux vers un endroit au-dessus de la cheminée, où se trouvaient une paire de magnifiques pistolets et un petit poignard renfermé dans un fourreau d’argent ciselé.

Peut-être après tout que cette explication était inutile ; peut-être après tout que le jeu ne vaut pas la chandelle !

CHAPITRE III

APRÈS LA LUNE DE MIEL

Trois mois s’étaient écoulés depuis l’entrevue nocturne dans l’appartement de Margrave, trois mois, et l’Opéra venait de s’ouvrir pour la saison, et trois nouveaux ténors, deux sopranos et une basse avaient fait leur apparition par la scène classique du Théâtre de Sa Majesté : le roman en vogue avait été mis en vente par Mudie ; Rotten Row était encombré d’amazones à cheval, et d’officiers des Life Guards, blasés, portant d’énormes favoris blonds, mêlés à des cordons rouges ; on vendait des roses mousseuses sur le pavé poudreux des rues du West End ; et le marché de Covent Garden était comme une corbeille de fleurs riches en couleurs et d’un parfum exquis ; en un mot, Londres était en pleine saison, lorsque M. et Mme Dalton revinrent, après avoir passé leur lune de miel du côté des lacs du Cumberland, et fixèrent leur résidence dans la petite maison d’Hertford Street, meublée par Ellinor avant son mariage.

On s’était fait la cour pendant bien peu de temps : les douces incertitudes, les doutes, les craintes, les rêves, les espérances, en un mot tout ce qui constitue le prologue poétique d’une union prochaine, avait manqué à ce mariage, ordonné par le testament de son oncle ; ce mariage fondé sur l’estime, et non sur l’affection ; ce mariage qu’elle avait contracté sous l’impulsion d’une nature généreuse et vive, habituée à ne jamais réprimer un sentiment.

Est-elle heureuse ? Cette froide estime, ce calme respect qu’elle ressent pour l’homme choisi pour elle par une autre personne, peuvent-ils satisfaire le cœur ardent de la jeune femme romanesque.

Voilà déjà six semaines qu’elle est mariée, et elle n’a pas encore vu Margarve, le seul ami qu’elle possède en Angleterre, excepté, sans doute, son mari, depuis le jour de son mariage. Pas depuis cette belle matinée du mois de mai, dans laquelle il prit sa main glacée dans la sienne, et, qu’en sa qualité de tuteur et de représentant de son père décédé, il la remit dans celle de son époux. Elle se souvint que ce jour-là, lorsque sa main toucha sa main, elle était aussi froide et aussi inerte que la sienne, et que sa figure ennuyée était encore plus pâle que d’habitude, sous les rayons du soleil de printemps qui passaient à travers les vitraux de l’église ; mais malgré tout, il avait fait les honneurs de la table au déjeuner, bu à la santé des deux époux, complimenté les demoiselles d’honneur, et ébloui tout le monde avec cette grâce merveilleuse qui n’appartenait qu’à lui. Et si Ellinor avait jamais pensé qu’elle eût quelque droit, pour l’amour de défunt son père ou pour celui de son charmant visage, d’être plus chère à Margrave que la plus indifférente de ses clientes, cette pensée eût été chassée par le sang-froid plein de politesse de son adieu, lorsque les quatre chevaux partirent pour la première poste à Windermere.

Juin est à sa fin, et elle est assise dans son petit salon, attendant les visites du matin. Il y a huit jours qu’ils sont en ville, et Margrave n’est point encore venu les voir. Elle a l’air ennuyé ce matin-là, et elle semble en vain chercher quelque chose pour s’occuper. Elle va à son piano resté ouvert, fait quelques gammes, joue une valse brillante, ou bien encore touche les notes d’un air langoureux, en chantant quelques paroles en italien ; ensuite elle prend sur la table un roman qui n’est point encore coupé, et lit quelques pages, çà et là, à l’endroit où le livre vient à s’ouvrir ; elle va près d’un métier à tapisserie et se donne bien du mal à choisir et à comparer des laines et des aiguilles ; mais lorsqu’elle a terminé cet examen, elle ne fait pas trois points ; elle se promène avec nonchalance dans la chambre, examinant les gravures qui décorent les panneaux gris clair ; puis enfin elle se sent tellement fatiguée, qu’elle se laisse tomber sur un fauteuil auprès de la fenêtre ouverte, et regarde avec paresse à travers une forêt de petits héliotropes et de géraniums nains, dans la rue pleine de soleil.

Elle est charmante à voir, mais elle ne paraît pas du tout heureuse. Les opulentes masses de ses noirs cheveux sont relevées sur ses tempes et ramassées en tresses roulées sur le derrière de sa tête ; sa toilette blanche, consistant en une robe fort simple, n’a pour tout ornement que de gros nœuds de rubans violets ; elle n’a aucun bijou, sauf une chaîne d’or excessivement fine, qu’elle tortille continuellement entre ses doigts blancs.

Elle est assise depuis environ une demi-heure, regardant sans cesse, au travers des plantes sur le balcon, le trottoir d’en face, quand tout à coup elle fait un bond et arrache avec précipitation la chaîne mince qui entourait ses doigts.

Elle a aperçu une personne qu’elle attendait, un monsieur qui s’avance avec indolence de l’autre côté de la rue ; il traverse la route sous la croisée et frappe à la porte.

— Enfin ! dit-elle, peut-être qu’à présent ce mystère sera expliqué.

Un domestique annonce :

— M. Margrave.

— Enfin ! dit-elle de nouveau, lorsqu’il entre dans la chambre. Oh ! monsieur Margrave, je vous attendais avec tant d’impatience !

Il cherche, sur la table encombrée, un endroit pour poser son chapeau, ne peut y parvenir, et le place sur une chaise, et seulement alors la regarde lentement, et dit :

— Impatiente de me voir, ma chère Ellinor ; pourquoi impatiente ?

— Parce que j’ai à vous adresser deux ou trois questions auxquelles il faut que vous répondiez.

Cette expression particulière, habituelle aux yeux de Margrave, et qui était une espèce de tremblement des cils, se fit remarquer alors ; mais elle fut trop courte pour être saisie par Ellinor. Il se laissa aller paresseusement sur son siège, auprès d’elle, mais non en face. Il s’arrêta pour placer sa chaise le dos tourné au jour, puis dit alors :

— Ma chère Ellinor, ma chère madame Dalton, quelles questions pouvez-vous avoir à m’adresser, si ce ne sont des questions d’affaires, et, dans ce cas-là même, votre mari, qui est un homme aussi habile que moi, peut y répondre parfaitement.

— M. Dalton est la dernière personne à laquelle je puisse m’adresser pour avoir réponse à ce que j’ai à demander.

— Et pourquoi la dernière personne ?

— Parce que ces questions l’intéressent lui-même.

— Oh ! je vois ce que c’est, ma chère madame Dalton, n’est-ce point déjà un mauvais commencement ? Vous en appelez de votre mari à votre avoué.

— Non, monsieur Margrave, j’en appelle à mon tuteur !

— Pardonnez-moi, ma chère Ellinor, ce personnage n’existe plus. Il est défunt, il est mort. Depuis l’instant où j’ai placé votre main dans celle de votre époux sur les marches de l’autel de l’église Saint-Georges, mes devoirs, mes droits de vous conseiller, et le vôtre de me consulter n’existent plus. C’est pourquoi vous n’avez qu’un tuteur, qu’un conseiller, qu’un ami, maintenant, et son nom est Henri Dalton.

Un nuage de tristesse couvrit le charmant visage d’Ellinor, et ses yeux s’emplirent à moitié de larmes lorsqu’elle dit :

— Monsieur Margrave, que le ciel me préserve de dire un mot qui puisse être interprété comme un reproche contre vous. Vos devoirs de tutelle, acceptés à la prière de mon père mourant, ont été remplis avec la conscience qu’un homme de votre rang et de votre honorabilité doit avoir ; mais je dois avouer, avec la folie d’une jeune femme, que j’aurais souhaité que, pour la mémoire de mon père mort, qui vous aimait et avait confiance en vous ; que, pour le souvenir de ma jeunesse envolée, pendant laquelle nous fûmes compagnons et amis, un sentiment plus chaud, plus tendre, un peu plus affectionné, quelque chose de la tendresse d’un frère aîné, eût pu se mêler avec votre ponctuel empressement à remplir vos devoirs de tuteur. Je ne voudrais point pour tout au monde vous reprocher, encore moins vous adresser un blâme pour un acte dont je suis seule responsable, et cependant je ne puis oublier que, s’il en eût été ainsi, ce mariage n’aurait jamais eu lieu.

— Alors, ce n’est point un mariage heureux ?

— C’est un mariage des plus malheureux !

Margrave resta silencieux pendant quelques instants, puis il dit gravement, presque tristement :

— Ma chère madame Dalton (il s’applique à l’appeler sans cesse Mme Dalton, comme s’il était désireux de lui rappeler à chaque instant combien leurs relations avaient changé), lorsque vous m’accusez d’un manque de tendresse dans ma conduite envers vous, et d’une absence d’un sentiment plus chaud pour la mémoire de votre père, mon tendre et excellent ami, vous m’accusez d’une chose dont je ne suis pas plus responsable que de la couleur de mes cheveux ou des traits de mon visage ; vous m’accusez d’une chose qui est peut-être le tourment de ma vie ; un cœur incapable d’avoir une véritable affection ou une sincère amitié pour aucune créature vivante. Regardez-moi à trente-cinq ans n’aimant personne, n’étant aimé de personne, sans un attachement plus difficile à rompre qu’une note d’hôtel à payer ou de faire mon portemanteau. Mon existence, dans son plus vif éclat, est une existence monotone ; un présent fort triste qui ne peut regarder en arrière pour voir un passé plus riant, ni en avant pour espérer un avenir plus heureux !

Sa voix grave et mélodieuse a des accents de tristesse en prononçant ces dernières paroles, et il regarde avec chagrin le bout de la canne avec lequel il fait des dessins imaginaires sur le tapis. Après un court silence, il lève la tête et dit :

— Mais vous désiriez obtenir de moi quelques renseignements ?

— Je le désirais, je le désire encore. Lorsque j’épousai M. Dalton, quels ont été les arrangements pris ? Vous ne me dîtes rien alors ; et de mon côté, moi si ignorante en affaires, je ne vous demandai rien. En outre, j’avais alors des motifs pour le croire le plus honorable des hommes.

— Quels arrangements ont été pris ?

Il répète sa question, comme si c’eût été la dernière qu’il s’attendait à entendre.

— Oui, ma fortune ! Quelle somme fut affectée pour ma part ?

— Pas un sou !

Elle fait un bond de surprise, auquel il répond de la façon la plus nonchalante :

— Pas un sou. Il n’y avait rien qui ressemblât à un arrangement dans le testament de votre oncle. Il vous laissait sa fortune, mais il ne vous la laissait qu’à la condition que vous la partageriez avec son fils adoptif bien-aimé, Henri Dalton. Ceci impliquait non seulement une affection considérable pour le jeune homme, mais encore une confiance sans borne en lui. Capitaliser votre argent ou le placer en votre nom eût été annuler le testament de votre oncle. L’homme qui possédait sa confiance pouvait bien posséder la vôtre. Voilà la raison pour laquelle je n’ai jamais proposé d’arrangements. J’ai peut-être agi contrairement aux usages d’un avoué, mais je crois, ma chère Ellinor, que j’ai agi de la seule manière qui était convenable pour remplir les intentions de votre oncle affectionné en faveur des deux personnes qu’il aimait le plus et qui étaient ses plus proches.

— Alors, Henri Dalton est le seul maître de ma… de la fortune ?

— Comme étant votre époux, certainement, oui.

— Et il peut, s’il le veut, vendre la propriété d’Arden ?

— La propriété d’Arden n’est point hypothéquée. Certes, il peut la vendre s’il le désire.

— Alors, monsieur Margrave, je dois vous annoncer qu’il désire la vendre, que telle est son intention !

— Vendre le château d’Arden ?

— Oui !

Un nuage de colère colore son visage et elle cherche sur la figure de l’avoué une nuance d’indignation ; mais c’est en vain.

— Eh bien, ma chère madame Dalton, d’après mon opinion il fait preuve de sens en prenant cette résolution. Arden est la plus coûteuse, la plus froide, la plus décrépite de toutes les vieilles constructions de l’Angleterre. Elle a tous les dehors d’une grande maison de campagne, de magnifiques boiseries en chêne, d’abominables offices ; trois escaliers dérobés, et pas un seul fourneau convenable ; six chambres en tapisseries, et pas de salle de bain ; une douzaine de Léonard de Vinci, et pas une seule porte qui ne donne accès à un assassinat, sous la forme du vent du nord-est ; un parc aux daims, et pas un seul daim ; trois maisons de gardes, et pas assez de gibier pour tenter le plus pauvre des braconniers ! Vendre le château d’Arden ? Rien au monde ne serait plus à désirer ; mais, hélas ! ma chère Ellinor, votre mari n’est pas l’homme que je croyais, s’il compte trouver un acquéreur.

Elle le regarde avec un certain air de mépris, lorsqu’elle lui dit :

— Mais le manque de procédés ; l’outrage fait à la mémoire de mon pauvre oncle ?

— Votre pauvre oncle n’en sera pas oublié un jour plus tôt parce que vous ne garderez point une habitation humide et incommode. Quand Dalton vous a-t-il dit qu’il avait l’intention de vendre Arden ?

— À notre retour de voyage. Je donnai à entendre que nous irions y demeurer, cela bien entendu à la fin de la saison.

— Et il… ?

— Et il m’a répondu qu’il ne fallait pas compter y résider, puisque l’habitation devait être vendue.

— Vous lui avez demandé ses motifs ?

— Oui ; il m’a répondu qu’il ne pouvait me donner ses raisons, et ne pourrait jamais me les révéler. Il m’a dit que si je l’aimais, je devais avoir confiance en lui et le croire, et être persuadée que le parti qu’il prenait, tout étrange qu’il pouvait me paraître, était, en réalité, le parti le meilleur et le plus sage qu’il pût prendre.

— Mais, malgré tout cela, vous n’avez point confiance en lui ? demande-t-il avec inquiétude.

— Comment puis-je faire autrement ? De la fortune que je lui ai apportée, il refuse de me donner un sou. Lui, le mari d’une femme riche, prêche l’économie, l’économie même dans les plus petites choses. Je n’ose point me commander un bijou, un tableau, un meuble élégant, une jardinière ; car si je le fais, il me dit que la dépense dépasse ses moyens, et qu’il faut que j’attende que nous ayons plus d’argent. Puis sa profession lui est mille fois plus chère que moi. Pas un pauvre avocat sans fortune ayant une mère et une sœur à soutenir ne travaille avec plus d’ardeur, ne se dévoue plus religieusement qu’il ne le fait à la routine ardue du barreau.

— Ellinor, votre mari est l’esprit le plus élevé, et l’homme le plus consciencieux qui existe dans le monde entier. Je prends rarement la peine d’avancer une assertion formelle, mais croyez-moi, je vous en prie, lorsque je vous le dis. Croyez-moi, quand même vous ne pourriez pas le croire !

— Vous êtes aussi contre moi, dit-elle avec chagrin. Oh, ne pensez pas que ce soit l’argent que je désire ! Ce n’est pas pour posséder de l’argent que je me plains de lui, c’est seulement parce que mon cœur se brise à l’idée d’être unie à un homme que je ne puis ni respecter ni estimer. Je ne prétendais point l’aimer, se dit-elle en se parlant à elle-même, mais j’espérais au moins avoir pour lui de l’estime.

— Je ne puis que vous répéter, Ellinor, que vous vous trompez sur son compte.

À ce moment, ils entendent dans l’escalier un pas vif et ferme, et Dalton lui-même entre dans la chambre. Son visage est épanoui et riant, il s’avance vers sa femme avec vivacité ; mais à la vue de Margrave, il se recule en fronçant les sourcils.

— Monsieur Margrave, je croyais qu’une des conditions de notre convention était que…

L’avoué l’interrompt.

— Que je ne devais jamais assombrir cette demeure. Oui.

Ellinor jette les yeux de l’un à l’autre, avec une figure pâle et effrayée.

— Henri… Henri ! s’écrie-t-elle. Monsieur Dalton, au nom du ciel, que signifie tout ceci ?

— Rien qui puisse vous affecter en aucune manière, Ellinor. Un désaccord d’affaires entre M. Margrave et moi, rien de plus !

Sa femme détourne les yeux de lui avec chagrin, et, se retournant vers Margrave, elle appuie sa main sur le dossier sculpté de la chaise sur laquelle il est assis.

C’est une action bien simple en elle-même, mais cette action dit aussi clairement que des paroles peuvent le dire :

— C’est en lui que j’ai confiance, malgré vous, en dépit de tout le monde.

Dalton s’en aperçoit, il la regarde avec un air sérieux et lui lance un regard de reproche, en lui disant :

— En présence de pareilles circonstances, alors, monsieur Margrave…

— Je n’avais pas le droit de venir ici. D’accord ! Et je ne serais point venu, mais…

Il hésita un instant, et Ellinor l’interrompit.

— J’ai écrit à mon tuteur pour le prier de venir me voir. Que signifie ceci, monsieur Dalton ? Quel mystère renferme tout ce qui se passe ? Dois-je voir mon meilleur et mon plus ancien ami insulté dans ma propre maison ?

— Une femme mariée n’a point d’autre ami que son époux ; et il ne peut me convenir de recevoir les visites de M. Margrave dans notre maison, répond avec calme M. Dalton.

— La société de M. Margrave ne vous ennuiera plus, monsieur Dalton.

L’avoué se lève en parlant ainsi, et se dirige lentement vers la porte.

— Adieu !

Sa main est sur le bouton de la serrure, lorsque, se retournant, et avec un ton d’émotion contenue dans la voix, il dit à Mme Dalton :

— Ellinor, donnez-moi une poignée de main.

Elle lui tend les deux mains. Il les prend dans les siennes, penche vers elles sa tête brune, pendant qu’il les presse, puis dit alors :

— Pardonnez-moi, Ellinor, et adieu.

Il est parti. Elle s’élance hors de l’antichambre, et l’appelle.

— Monsieur Margrave, mon tuteur ; Horace, revenez !… ne serait-ce qu’un instant, revenez !

Son mari la suit, et, saisissant son frêle poignet dans sa vigoureuse main, il la conduit dans le salon.

— Ellinor, choisissez entre cet homme et moi. Essayez de renouveler connaissance avec lui, ou d’entretenir n’importe quelle correspondance avec lui, qui ne passera point d’abord par mes mains ; et nous nous séparerons pour toujours.

Elle tombe en sanglotant sur sa chaise.

— Mon seul ami !… s’écrie-t-elle, mon seul, mon unique ami, et être séparée de lui d’une telle manière.

Son mari se tient à une petite distance ; il est inquiet et l’examine avec tristesse, tandis qu’elle donne cours à une émotion qu’elle ne peut comprimer.

— Quelle chose misérable ! quelle abominable chose ! dit-il tout haut. Et pas d’espoir d’y mettre un terme, pas d’espoir de voir notre malheur finir !

CHAPITRE IV

MARGRAVE AU CHATEAU DE BALDWIN

Henri Dalton prospérait dans sa profession qu’il chérissait. D’anciens juges aux cheveux gris parlaient en prenant leur verre de vin de Porto, après leur dîner, de la vivacité d’esprit, de l’éloquence déployées par le jeune avocat, dans les causes les plus difficiles et les plus importantes. Une, deux, trois années se passèrent, et le nom de Dalton commençait à être l’un des plus marquants dans le Northern Circuit. Le point du jour le trouvait souvent travaillant dans son cabinet, pendant que sa charmante épouse dansait dans quelque brillante réunion, ou écoutait les fades platitudes de l’un de ses nombreux et silencieux admirateurs. Avec Ellinor être malheureux, c’était être indifférent. Elle avait cette nature facile à émotionner qui ne peut méditer sur ses peines dans le cercle tranquille d’un intérieur solitaire. Elle se regardait outragée par l’économie de son mari, encore plus outragée par sa froide retenue, et elle cherchait dans les cercles les plus fashionables et les plus animés de Londres, le bonheur qui n’avait jamais existé à son foyer froid et abandonné.

— Sa profession est tout pour lui, disait-elle ; mais au moins le monde me reste, et, si je ne puis être aimée, je lui prouverai du moins que je puis être admirée.

Dans beaucoup de maisons où elle était constamment reçue, Margrave était aussi un visiteur assidu. Le riche et fashionable avoué célibataire était certain d’être le bienvenu partout où quelque maman avait des filles à marier, quelque papa de l’argent à placer, ou des hypothèques à effectuer. Mais, malgré les recommandations de son mari, les manières d’Ellinor envers son ancien tuteur ne changèrent pas le moins du monde.

— Vous pouvez refuser de le recevoir ici ; vous pouvez me défendre de lui écrire, je reconnais le droit que vous exercez si rudement, disait-elle à son mari ; mais vous ne pouvez ébranler ma foi dans l’ami de feu mon père. Vous ne pouvez contrôler le sentiment que j’éprouve pour le tuteur de ma jeunesse.

Mais peu à peu elle remarqua qu’on voyait Margrave moins souvent dans les maisons qu’elle fréquentait, que c’était chose rare maintenant pour elle de rencontrer sa belle tête brune dominant avec fierté la foule à laquelle l’avoué se mêlait ; et même lorsqu’elle le rencontrait par hasard, quoique sa voix conservât encore son ancienne douceur, on voyait qu’il essayait de l’éviter ; ce qui, par degré, diminua leur confiance mutuelle. Ceci se passait pendant les deux premières années de son mariage. La troisième, elle apprit accidentellement que Margrave voyageait en Suisse, et avait laissé la direction entière de ses nombreuses affaires à son jeune associé.

L’automne suivant, Ellinor se trouvait avec son mari dans la maison de campagne de son ami, sir Lionel Baldwin.

Depuis le jour où la scène avec Margrave avait eu lieudans son petit salon, Ellinor et son mari n’avaient eu aucune explication à ce sujet. Ce jour-là le jeune homme était tombé à genoux aux pieds de sa femme éplorée, et l’avait instamment suppliée de croire en sa parole et en son honneur, et d’être persuadée que dans tout ce qu’il faisait, il y avait un motif aussi fort que désintéressé qui dirigeait ses actions. Il la pria d’être persuadée que son mariage, de son côté, avait été entièrement un mariage d’inclination, qu’il n’avait été poussé par aucune pensée pécuniaire, et que si aujourd’hui il tenait aussi serré l’argent auquel, en apparence, elle avait autant de droits que lui, c’est qu’il n’était point en son pouvoir de faire autrement. Mais ce fut en vain qu’il implora. Prévenue par les apparences depuis le commencement de leur connaissance, elle n’avait jamais eu grande confiance en lui. Blessée dans son affection pour un autre, réflexion dont la force était telle, qu’elle n’osait se l’avouer à elle-même, ses sentiments pour Dalton se changèrent bientôt presque en aversion. Son simple bon sens pratique, ses manières ouvertes et franches, la fermeté, l’énergie, l’infatigable persévérance qu’il apportait dans la poursuite d’une vocation pour laquelle elle n’avait aucune sympathie, tout cela était incompatible avec son tempérament enthousiaste et romanesque, et empêchait de rendre justice aux véritables mérites de son époux. Le monde, qui s’efforce toujours de tout pénétrer, connut bientôt les clauses excentriques du testament de M. Arden, et les détails du mariage de Dalton.

On sut que c’était un mariage de convenance et non d’affection. Lui était un heureux gaillard, et elle était fort à praindre. Telle était l’opinion générale, que l’indifférence visible d’Ellinor envers son mari ne faisait que confirmer.

Il y avait une semaine que M. et Mme Dalton étaient au château de Baldwin, lorsque le jeune avocat fut contraint par les exigences de sa profession, d’abandonner sa femme aux soins de ses vieux amis, sir Lionel et lady Baldwin.

— Vous serez heureuse ici, chère Ellinor, dit-il ; la maison est pleine de gens aimables, et vous savez combien notre hôte et sa femme vous chérissent. Vous ne vous apercevrez probablement pas de mon absence, ajouta-t-il avec un soupir, en regardant son visage indifférent.

— M’apercevoir de votre absence ! De grâce, monsieur Dalton, ne vous alarmez point ! Je n’ai point l’habitude de vous prendre ni votre temps ni votre attention. Je sais, lorsque vos devoirs vous réclament, combien je suis peu de chose pour vous.

— Je ne travaillerais point tant si je n’y étais forcé, Ellinor ! lui répondit-il avec un peu de reproche dans la voix.

— Mon cher monsieur Dalton, répliqua-t-elle froidement, je n’ai aucun goût pour les mystères. Vous êtes parfaitement libre de vous livrer à vos affaires.

Ils se quittèrent ainsi. Elle lui dit adieu avec autant d’indifférence que s’il eût été son bijoutier ou son passementier. Pendant que le léger phaéton le conduisait à la station du chemin de fer, il regarda vers les fenêtres, garnies de rideaux de perse, de la chambre de sa femme, et se dit à lui-même :

— Je me demande combien de temps durera encore cette infortune imméritée, cette cruelle erreur ?

Le lendemain matin, après le départ de Dalton, comme sir Lionel se mettait à table pour déjeuner et ouvrait le sac aux lettres, il s’écria d’un ton mêlé de surprise et de plaisir.

— Ainsi, le voyageur est de retour ! Dans le fond de ce sac, j’aperçois la suscription de Margrave. Il est donc de retour en Angleterre.

Il fit passer leurs lettres à ses invités, puis il ouvrit le siennes, réservant celle de l’avoué pour la dernière.

— C’est charmant ! Horace sera ici ce soir.

Les joues d’Ellinor pâlirent à cette annonce, car la haine qui existait entre son tuteur et son mari se présenta à son esprit. Elle allait enfin le rencontrer seul, ici. À présent ou jamais elle pourrait apprendre le secret ; ce secret qui, sans aucun doute, cachait quelque bassesse de Dalton, le fils de l’apothicaire.

— Margrave sera une bonne fortune pour nos invités n’est-ce pas, messieurs ? dit sir Lionel.

— Une bonne fortune ! Réellement, je n’en suis pas certain maintenant, dit d’un ton traînard un jeune employé du gouvernement. Savez-vous bien, sir Lionel ? (Tous le jeunes employés du gouvernement appelaient le vieux baronnet sir Lionel, toute autre prononciation de son nom ou de ses titres demandant un travail au-dessus de leurs forces.) Savez-vous qu’on dit, et c’est mon opinion, sir Lionel, que Margrave est usé, tout à fait usé ? Je l’ai rencontré à… à comment appelez-vous cela… Vous savez, dit-il vaguement ; quelque part en Suisse ; bref, c’est en juillet dernier ; et je n’ai jamais vu un homme aussi changé.

— Changé ! s’écria le baronnet.

Le visage d’Ellinor devint encore plus pâle.

— Oui, sur mon honneur, Sir Lionel. Excessivement changé. Vous ne pensez pas qu’il ait commis un meurtre ou quelque chose de semblable, n’est-ce pas ? dit le jeune homme en réfléchissant, et en tirant vers lui le sucrier où il prit quatre ou cinq morceaux de sucre qu’il mit ans son café. Eh bien, sur mon honneur, il avait l’air de l’avoir fait.

— Mon cher Fred, ne dites point de sottises. Il avait l’air de quoi ?

— Vous savez ; d’avoir une conscience coupable, Lara, Manfred, vous comprenez. Sur ma parole, ajouta le jeune employé, regardant la société avec son rire indolent, il avait une apparence de Juif errant, d’ultra byronien tellement prononcée lorsque je le rencontrai parmi des montagnes fort désagréables ressemblant à des chromolithographies, comment dirai-je, que je lui demandai s’il avait un rendez-vous avec le sorcier des Alpes ou autre personnage de cette espèce.

Un ou deux voisins de campagne essayèrent de rire, mais ils ne purent y parvenir ; et les invités de la ville se contentèrent de regarder le jeune homme qui, lui regardait tout autour de la table. Ellinor ne le quittait point des yeux et avait l’air d’attendre avec inquiétude qu’il parlât de nouveau.

— Peut-être que Margrave a été malade, dit le vieux baronnet ; il m’a dit en partant pour la Suisse qu’il quitte l’Angleterre parce qu’il avait besoin de changer d’air et de lieu.

— Malade, répliqua l’employé du gouvernement. Ah ! certes, je n’ai jamais pensé à cela. Au fait, il pouvait bien être malade. Il est quelquefois difficile de tirer une ligne de démarcation entre une conscience coupable et une affection du foie. Peut-être, après tout, que c’était son foie, mais vous ne pensez pas, dit-il, revenant à son idée première, vous ne pensez pas qu’il ait commis un meurtre et qu’il ait enterré le cadavre dans Verulam Buildings, n’est-ce pas ? Cela expliquerait son voyagé en Suisse, savez-vous, car il lui aurait été impossible de rester avec le cadavre. Dites ?

— Vous feriez mieux de lui adresser cette question vous-même, Fred, dit sir Lionel en riant ; si tout le monde avait une conscience aussi tranquille que Margrave, le monde serait mieux fourni en gens d’honneur qu’il ne l’est ; Horace est un noble cœur ; je l’ai connu enfant. C’est un homme charmant.

— Et un bon tireur, dit le jeune officier, la bouche pleine de pain, de beurre et de pâte d’anchois.

— Et un joueur de billard de première force, ajouta son voisin, occupé à couper des tranches de jambon.

— Et un homme des plus habiles comme jurisconsulte, répliqua un vieux monsieur d’un air sentencieux.

— Très joli homme, murmura une jeune femme.

— Et puis, quel cavalier accompli ! hasarda une autre.

— Alors vous ne croyez point réellement maintenant qu’il ait commis un meurtre et qu’il ait enterré le cadavre ? dans ses bureaux ? demanda l’employé de Whitehall, adressant la question à la société tout entière.

Dans l’ombre de cette soirée d’automne, Ellinor était assise dans un petit boudoir attenant au grand salon, qui était une pièce longue, ayant six fenêtres, deux cheminées et quantités de peintures assez insignifiantes, richement encadrées.

Ce petit boudoir était la retraite favorite d’Ellinor. Il était meublé avec luxe, et communiquait par une porte vitrée, entourée de lourds rideaux de damas, à une grande serre, qui s’ouvrait sur une terrasse s’étendant tout le long d’un côté de la maison. C’est là qu’elle était assise dans un demi-jour, pensive et réfléchie, le soir du départ de son mari. Les hommes étaient tous dans la salle de billard, s’escrimant avec les billes et les queues, essayant de terminer une partie engagée pendant la demi-heure qui leur était accordée avant la cloche qui devait les inviter à aller s’habiller. Les femmes étaient déjà à leur toilette, et Ellinor, qui s’était habillée plus tôt que de coutume, était complètement seule. Il faisait trop nuit pour qu’elle pût lire ou travailler, et elle était trop fatiguée et trop ennuyée pour demander de la lumière ; c’est pourquoi elle restait assise, ses mains posées avec nonchalance sur ses genoux, réfléchissant sur ce qu’on avait dit au déjeuner sur son ancien tuteur.

Tout à coup un pas qui s’avançait légèrement derrière elle, assourdi par l’épaisseur d’un tapis, la tira de sa rêverie, et elle jeta vivement les yeux sur une glace placée au-dessus de la cheminée.

À la sombre clarté du feu, elle aperçut, se reflétant dans la profondeur de la glace, le visage hagard et changé de son tuteur.

Il portait un gros pardessus très large, et tenait son chapeau à la main. Évidemment il ne faisait que d’arriver.

Il se recula en apercevant Ellinor, mais comme elle se retournait pour lui parler, la lumière du feu laissa son visage dans l’ombre, et il ne la reconnut point.

— Je vous demande pardon, madame, dit-il, de vous déranger, je cherche sir Lionel partout.

— Monsieur Margrave, ne me reconnaissez-vous pas ? je suis Ellinor !

Son chapeau s’échappa de sa main fine, et il s’appuya pour se soutenir sur le dos d’une chaise haute.

— Ellinor ! Madame Dalton ! Vous ici ! Je… Je… J’avais appris que vous étiez à Paris, sans cela jamais je n’eus… c’est-à-dire que… je…

C’était la première fois de sa vie qu’Ellinor voyait Margrave si agité que le masque de marbre d’indifférence élégante et de sang-froid de bonne compagnie qu’il portait ordinairement tombait tout à fait, et le montrait, lui, lui-même.

— Monsieur Margrave, dit-elle avec anxiété, cela vous contrarie de me rencontrer ici. Oh ! que vous êtes changé ! On avait raison de dire ce qu’on disait ce matin. Vous êtes en effet fort changé, il faut que vous ayez été bien malade.

Margrave reprit son sang-froid pendant ce temps ; il ramassa son chapeau, et, se laissant aller avec nonchalance sur son fauteuil, il dit :

— Oui, j’ai été pris d’une espèce de fièvre d’épuisement… les médecins, par le fait, étaient assez embarrassés de donner un nom à ma maladie, et ont voulu me persuader que j’avais des nerfs, comme une jeune femme trompée par un Life Guard ou que ses parents empêchent d’épouser un curé de campagne, avec soixante-dix livres d’appointements par an, et trois sermons à faire chaque dimanche. Un avoué avoir des nerfs ! Ma chère madame Dalton, pouvez-vous vous imaginer quelque chose de plus absurde ? Sir James Clarke néanmoins exigea que je fisse mon portemanteau et que je me dirigeasse vers le mont Blanc, ou quelque chose de semblable, et moi-même, étant fatigué des tribunaux et de la chancellerie, de Verulam Buildings et de Gray’s Inn, je fus trop content de suivre son conseil et de prendre mon billet de chemin de fer pour Genève.

— Et la Suisse vous a remis ?…

— Un peu, peut-être, mais pas entièrement. Vous pouvez voir que je ne suis point encore très vaillant, puisque même l’agréable émotion produite par la rencontre fortuite de mon ancienne pupille est presque trop forte pour mes nerfs de petite maîtresse. Mais vous disiez, ma chère madame Dalton, que l’on avait parlé de moi ici ?

— Oui, à déjeuner ce matin. Lorsque l’on a annoncé votre visite, un de ces messieurs a dit qu’il vous avait rencontré en Suisse, et que vous paraissiez malade… malheureux.

— Malheureux ! ah ! ma chère madame Dalton, quelle infortune pour un homme d’avoir un teint pâle et les cheveux noirs ! Le monde veut absolument qu’il soit dans un état de dépérissement, et ait un loup dévorant dans la poitrine. Je me suis fatigué en cherchant trop la solution d’une clause testamentaire par laquelle un ennuyeux vieillard a laissé à son fils quarante mille livres sterling, sur une moitié de feuille de papier à lettre ; et le monde, en me rencontrant en Suisse, voyageant pour me remettre, revient ici et me proclame malheureux ! Voyons, n’est-ce pas trop méchant ? Si j’avais été favorisé de cheveux rouges et d’un visage gras et dodu, je pourrais me briser le cœur une fois tous les trimestres, sans que mes sympathiques amis s’inquiétassent des fractures qu’il possède.

— Mon cher monsieur Margrave, dit Ellinor ; sa voix, malgré tous ses efforts, tremblant un peu, je suis à présent déjà une vieille femme mariée, et parlant de là, je puis vous parler avec une entière franchise. Le puis-je ?

— Avec une entière franchise, certainement.

Le tremblement habituel des cils noirs et les mouvements de ses blanches paupières qui s’abaissent sur ses beaux yeux bruns, reparaissent de nouveau tandis que Margrave regarde son chapeau qu’il balance entre ses mains distraites.

— Alors, monsieur Margrave, mon cher tuteur… car je veux… je veux vous appeler de cet ancien nom, que je me souviens avoir prononcé pour la première fois le jour de l’enterrement de mon père bien-aimé. Oh ! ajouta-t-elle avec passion, comme je me le rappelle bien, ce triste, ce malheureux, ce terrible jour ! Je puis vous voir maintenant, comme je vous vis alors debout dans la profonde embrasure de la fenêtre, dans la petite bibliothèque, dans cette chère vieille maison d’Écosse, me regardant avec tant de compassion, les yeux pleins de tristesse. J’étais si enfant alors ! J’entends encore votre voix grave et lente, comme je l’entendis alors, me disant : « Ellinor, votre père en mourant m’a chargé d’une tâche sacrée. Je suis jeune. Je puis ne pas paraître un homme aussi bon et aussi bien placé qu’il le pensait ; il peut y avoir en moi quelque chose de faible et d’irrésolu, qui ne me rend peut-être pas aussi apte qu’un autre à être votre tuteur ; mais je suis si profondément touché de la confiance qu’il m’a accordée en mourant, que je jure, sur mon espérance dans le ciel, sur la mémoire du mort, sur mon honneur d’homme et de gentleman, de m’acquitter des devoirs qui me sont imposés ! »

— Ellinor ! Ellinor ! par pitié ! s’écria-t-il d’une voix brisée, couvrant son visage convulsivement agité à l’aide d’une de ses mains blanches.

— J’ai tort, dit-elle, de rappeler cette triste journée. Vous l’avez fait, vous avez rempli votre devoir, noblement, honnêtement, honorablement ; mais à présent, à présent vous m’abandonnez entièrement au mari, non de mon choix, mais au mari qui me fut imposé par une lourde et cruelle nécessité, et vous faites tout ce que vous pouvez pour que nous devenions étrangers l’un à l’autre. Malgré tout, mon tuteur, Horace, vous n’êtes point heureux !

— Point heureux !

Il relève la tête, et rit avec amertume.

— Ma chère madame Dalton, c’est une conversation d’enfant, sur le bonheur et le malheur : deux mots qui ne sont employés que dans un roman de femme, où l’héroïne est malheureuse pendant deux volumes trois quarts, et immanquablement bénie dans le dernier chapitre. Dans le monde pratique, nous ne parlons pas de bonheur et de malheur ; nous ne connaissons que les deux mots : succès et insuccès. Un homme arrive à être lord-chancelier du royaume, il a réussi, ou bien il essaye d’y arriver durant tout le cours de son existence, sans y parvenir ; nous haussons les épaules, et nous disons qu’il est malheureux. Mais un homme heureux, ma chère Ellinor, en avez-vous jamais rencontré un seul ?

— Vous vous moquez de moi, monsieur Margrave, mais vous ne me répondez point.

— Parce que pour vous répondre, madame Dalton, il faut que je m’interroge moi-même ; et, croyez-moi, il faut un bien grand courage à un homme pour se demander si, dans ce pénible voyage de la vie, il a pris le bon ou le mauvais chemin. J’avoue être un poltron, et, je vous prie, ne me forcez point à être brave.

Il se leva en finissant de parler, et, regardant son costume, il continua :

— Le premier coup de cloche du dîner est sonné depuis un quart d’heure ; et vous me voyez encore en toilette de voyage ; la faute en est à vous, madame Dalton. Jusqu’à l’heure du dîner, adieu !

Ellinor, laissée seule, tomba dans une triste rêverie.

— Quel peut être le mystère de la vie de cet homme ? se dit-elle tout bas. Si j’osais, mais non… non… je n’ose pas répondre à cette question.

Il était difficile de reconnaître le triste et sombre Margrave d’il y a une demi-heure, dans le brillant convive assis à la droite de sir Lionel, dont les flots incessants de spirituel persiflage faisaient éclater la nombreuse assemblée assise à table en rires bruyants. Ellinor, charmée malgré elle, entraînée par l’animation de cette conversation, s’étonnait de la puissance extraordinaire que possédait cet homme.

« Si brillant, si accompli ! pensait-elle en elle-même, si admiré, avec de si belles qualités, et cependant si malheureux ! »

Ce soir-là, Ellinor reçut une lettre qui lui avait été adressée à sa maison de ville, et qui, de là, lui avait été renvoyée chez sir Lionel.

Elle tressaillit en voyant la suscription, et, prenant cette lettre, elle l’emporta dans le petit boudoir qui n’était encore occupé par personne, et la lut à la clarté des bougies qui étaient sur la cheminée. Après avoir replié sa lettre, elle rentra dans le grand salon ; en le traversant, elle s’approcha d’une petite table près de laquelle Margrave était assis, occupé à feuilleter un album ; elle se plaça près de lui, en disant :

— Monsieur Margrave, je viens à l’instant de recevoir une lettre venant d’Ecosse.

— D’Ecosse !

— Oui, du bon et cher vieux ministre, James Stewart. Vous vous souvenez de lui ?

— Oui, un vieillard avant des cheveux blancs et toute une famille de filles, dont la plus petite était plus grande que moi. Êtes-vous en correspondance avec lui ?

— Oh ! non. Il y a si longtemps que j’ai quitté l’Ecosse, que mes chers vieux amis ont disparu un à un. J’aurais tant aimé à pouvoir leur faire bâtir une nouvelle église à Achindore ; mais M. Dalton, comme de raison, a objecté l’inutile dépense, et sur ce point je ne me querelle jamais avec lui ; j’ai donc abandonné cette idée ; mais cette fois, M. Stewart m’a écrit pour un motif particulier.

— Et ce motif ?…

— Pour m’annoncer que ma vieille nourrice Margaret est devenue aveugle et infirme, et a été obligée de quitter sa place. Pauvre chère vieille créature ! Elle était entrée en service à Édimbourg, après la mort de mon pauvre père, et je l’ai entièrement perdue de vue. J’aurais pourvu à ses besoins il y a longtemps, si j’avais su où la trouver, mais à présent cette question est résolue, et je vais immédiatement placer cent livres sterling de rente sur sa tête, malgré l’économie rigide et louable de M. Dalton.

— Je crois que Dalton trouvera que cent livres de rente est une somme trop considérable. Cinquante livres par an, pour une vieille femme qui habite le nord du comté d’Aberdeen, seraient déjà une fortune fabuleuse ; mais vous êtes si généreuse, ma chère Ellinor, que des hommes rompus aux affaires, tels que Dalton et moi, peuvent à peine lutter contre vous.

— Ne vous comparez point à M. Dalton, dit Ellinor d’un air tranquille.

— J’ai peur en vérité de ne pouvoir le faire, répondit-il gravement ; mais nous disions…

— Qu’à ce sujet je ne supporterai point de refus, aucune excuse de n’importe quelle espèce. Je lui écrirai par le courrier de demain. Je ne puis avoir de réponse que le jour suivant. Si cette réponse est un refus, ou une excuse, je sais quel parti prendre.

— Et ce parti ?

— Je vous le dirai lorsque j’aurai reçu la réponse, de Henri. Mais je suis injuste envers lui, dit-elle, il ne peut refuser d’accéder à cette demande.

Trois jours après cette conversation, juste à l’instant où, une demi-heure avant le dîner, la cloche avait sonné, et que les invités de sir Lionel se hâtaient d’aller changer de toilette, Ellinor posa doucement sa main sur le bras de Margrave, comme il sortait du grand salon, et lui dit :

— De grâce, il faut que je vous parle pendant quelques minutes. J’ai reçu la réponse de M. Dalton à ma lettre.

— Et cette réponse ? demanda-t-il en la suivant dans le petit boudoir communiquant à la serre.

— Est, comme vous l’aviez prévu, un refus.

— Un refus ?

Il fronce légèrement ses noirs sourcils, mais paraît très peu surpris de la nouvelle.

— Oui, un refus. Il ne cherche même point une excuse, il n’invente pas même une raison pour sa conduite. Quarante livres, dit-il, seront parfaitement convenables pour une vieille femme du nord de l’Ecosse, où très peu de ministres de l’Église presbytérienne ont plus de cette somme pour tout revenu. Il lui assurera ce chiffre immédiatement, et il m’envoie un bon pour les premiers six mois. Mais il ne veut pas faire plus, et n’essayera point d’expliquer les motifs de sa résolution, qui sont toujours mal reçus. Que pensez-vous de sa conduite ?

Pendant qu’elle parlait, la porte vitrée qui séparait le petit boudoir de la serre, se mit à battre, poussée par le vent d’automne qui soufflait par la porte extérieure ; car la journée ayant été d’une chaleur exceptionnelle, cette porte avait été laissée ouverte.

— Ma chère Ellinor, dit Margrave, si quelqu’un entrait dans la pièce à côté, on pourrait nous entendre parler de votre époux.

— Tout le monde s’habille, répondit-elle étourdiment. Et puis, si quelqu’un était là, personne ne serait surpris de m’entendre déclarer mon mépris pour Henri. Le monde ne nous regarde point, j’espère, comme un couple bien heureux.

— Comme vous voudrez, mais je suis sûr d’avoir entendu quelqu’un remuer dans cette serre. Mais cela ne fait rien. Vous me demandez ce que je pense de la conduite de votre mari qui refuse d’accorder plus de quarante livres de rente à votre nourrice ? Ne me regardez point comme un misérable sans cœur, si je vous dis que je crois qu’il a parfaitement raison.

— Mais retenir mon propre argent ! Empêcher que je fasse mes aumônes ! Contrôler mes actes de charité ! Je pourrais lui pardonner, s’il me refusait un collier de diamants ou une paire de poneys ; mais dans ce cas, où mon cœur est en jeu, que son économie vienne contrecarrer mes vœux les plus chers… cela est trop cruel.

— Ma chère madame Dalton, comme toutes les personnes au cœur impétueux et chaud, vous êtes portée à arriver tout de suite aux conclusions. Vous dites que M. Dalton vous retient votre argent : votre argent, à l’exception de la propriété d’Arden, qu’il a vendue lors de votre mariage, votre argent, dis-je, s’est trouvé engagé dans le trois pour cent. Maintenant, supposons, faites bien attention que je n’ai pas le moindre motif de penser qu’une pareille chose soit arrivée, mais c’est uniquement pour poser un point de départ ; supposons que Henri, en homme très habile en affaires et très entreprenant, ait eu l’envie de spéculer avec votre argent.

— Sans me consulter ?

— Sans vous consulter ! Décidément les femmes s’y connaissent peu en spéculation !

— Monsieur Margrave, si Henri a agi ainsi, il n’est plus un avare, mais… un escroc. L’argent que m’a laissé mon oncle était bien à moi. Je devais le partager avec lui, il est vrai, mais il m’appartenait néanmoins. Aucune supercherie, aucune chicane d’avoué ne pouvaient faire qu’il ne fût pas à moi. Si donc, sans mon consentement, sans m’en avoir donné connaissance, il a spéculé avec cet argent, je ne le méprise plus comme un avare, mais je le déteste comme un malhonnête homme. Ah ! monsieur Margrave, vous qui avez du sang noble dans les veines, vous un gentleman, un homme honorable, que penseriez-vous de Henri, si cela était possible ?

— Ellinor, avez-vous une idée de la folie que les hommes ont appelé le jeu ? Savez-vous ce que c’est qu’un joueur ? Savez-vous ce que ressent cet homme qui hasarde la fortune de sa femme, les faibles ressources de sa mère veuve, l’héritage de ses jeunes enfants, l’argent qui suffirait à l’éducation de son fils aîné, la dot de sa fille, les sommes dues à ses créanciers trop confiants, ou l’or que lui a confié un commis fidèle, sur le tapis vert d’une table de jeu du West End ? Croyez-vous que dans ce moment de folie, lorsque les lampes à gaz éblouissent les yeux, que des monceaux d’or s’amassent et disparaissent sur le tapis vert, et que la voix du croupier qui crie : « Faites votre jeu ! » est multipliée par un million, et assourdit ses oreilles égarées comme la clameur des démons ; pensez-vous que dans ce moment il suppose qu’il va perdre l’argent qui n’est pas à lui honnêtement ? Non ! il va doubler, tripler, ou quadrupler cet argent, multiplier par cent chaque reluisante pièce d’or, et la porter ensuite à sa femme qui meurt de faim, à ses enfants inquiets, et leur crier : « Étais-je tant à blâmer ? » Vous êtes-vous jamais trouvée aux courses d’Epsom, et avez-vous examiné les figures blêmes des parieurs, entendu le bruit de leurs voix aigres au moment du dernier élan vers le poteau gagnant ? Chaque homme sur cette estrade pleine de la foule ; chaque créature sur ce champ encombré, depuis le gros bonnet qui est là pour gagner un quart de million, jusqu’au misérable apprenti qui a volé une demi-couronne dans le comptoir pour placer cet argent sur le cheval favori ; chacun croit qu’il a parié pour le cheval vainqueur. Voilà la grande folie du jeu ; voilà la terrible magie de la maison de jeu et du champ de courses ; et c’est aussi là la misérable hallucination de l’homme qui spécule avec la fortune d’un autre. Plaignez-le, Ellinor. Si l’homme indélicat mérite la pitié des honnêtes gens, cet homme mérite la vôtre.

Il avait parlé avec une énergie qui ne lui était point habituelle, et il se laissa tomber sur une chaise à moitié épuisé par cette véhémence inaccoutumée.

— Je croirais plutôt que l’homme que je suis obligée d’appeler mon mari est un avare qu’un fripon, monsieur Margrave, dit Ellinor avec calme ; et je suis fâchée d’apprendre que si, en effet, il était capable d’un tel déshonneur, son crime trouverait en vous un avocat.

— Vous êtes sans pitié, madame Dalton, dit Margrave après une pause. Que le ciel soit en aide à l’homme qui ose vous nuire !

— Ne parlons pas davantage de Henri, monsieur Margrave. Je vous ai dit que s’il me refusait cette faveur, qui est un droit, j’étais décidée à prendre un parti.

— Vous l’avez dit, et, maintenant, puis-je vous demander quel est ce parti ?

— C’est de le quitter.

— Le quitter ! s’écria-t-il avec inquiétude.

— Oui, de le laisser en possession de cette fortune qu’il garde si soigneusement, ou bien qu’il a perdue, en le supposant le misérable être que vous pensez, s’il a spéculé avec elle. Le quitter !… Il n’a jamais fait grand cas de moi. Il a refusé toutes mes demandes, m’a frustrée dans chacun de mes désirs, a consacré toutes les heures de son existence, non à moi, mais à sa profession qu’il chérit tant. Ma tante me recevra. Je quitterai cet endroit cette nuit, et Londres pour Paris, demain matin.

— Mais, Ellinor, le monde ?…

— Que le monde nous juge ! Que peut dire le monde sur mon compte ? Je vivrai avec ma tante comme je faisais avant que cette fortune cruelle me soit tombée entre les mains. Monsieur Margrave, mon tuteur, vous m’accompagnerez à Paris, n’est-ce pas ? J’ai si peu d’expérience en ces sortes de choses, je suis tellement peu habituée à me conduire moi-même, que je n’ose entreprendre ce voyage seule. Vous m’accompagnerez ?

— Moi, Ellinor ?

Le tremblement des paupières qui cachaient ses yeux noirs et tristes reparut de nouveau.

— Oui, qui mieux que vous peut me protéger, vous auquel les lèvres mourantes de mon père confièrent ma tutelle ? En son nom, vous me rendrez ce service, n’est-ce pas ?

— Un service, Ellinor ! Puis-je vous rendre un service en vous séparant de votre mari ?

— N’en parlons plus alors, dit-elle avec chagrin. Vous refusez de me venir en aide ; je partirai seule.

— Seule !…

— Oui, seule. Je pars ce soir, et seule.

Un éclair brillant illumina le pâle visage de Margrave, et une éclatante lumière éclaira ses beaux yeux.

— Seule, Ellinor ? Non, non, dit-il, ma pauvre enfant, ma pupille, mon orpheline abandonnée, ma charmante petite Écossaise des temps passés, je vous protégerai pendant ce voyage, je vous remettrai saine et sauve entre les bras de votre tante, et serai responsable de ma conduite vis-à-vis de Henri. Pour ceci, au moins, Ellinor, je serai digne de la confiance de votre père. Prenez vos arrangements pour le voyage. Vous avez votre femme de chambre auprès de vous ?

— Oui ; Ellis est une excellente créature. Alors, à ce soir, mon tuteur, par le train de la malle.

— Je serai prêt. Il faut que vous présentiez vos excuses à sir Lionel, et que vous parliez avec le moins d’explications possible. Au revoir !

Au moment où Ellinor et Margrave quittaient le petit boudoir, un homme, en gros paletot, avec un plaid sur les épaules, sortit sur la terrasse, par la porte de la serre, et, allumant un cigare, il se promena de long en large pendant environ une demi-heure, en réfléchissant profondément.

CHAPITRE V

DE LONDRES À PARIS

Tandis qu’elle s’habillait, Ellinor donna l’ordre à sa femme de chambre de faire immédiatement les malles. Ellis, qui était une personne très grave et fort au fait du service, ne parut point surprise, mais se mit tranquillement à l’ouvrage, mettant ce que contenaient les portemanteaux dans les malles, et plaçant les flacons aux bouchons d’argent dans leurs écrins de velours comme si elle n’eût jamais su ce que c’était que la hâte et la précipitation.

Ce fut une longue soirée pour Ellinor. Chaque quart d’heure qui sonnait à la pendule qui était sur la cheminée, lui semblait une heure entière. Jamais les voisins de campagne ne lui avaient paru si insupportablement stupides, et les invités de Londres aussi fatigants. Le jeune employé au ministère de la guerre la conduisit à table pour dîner, et insista pour lui raconter une histoire fort amusante sur un autre employé du gouvernement ; cette charmante anecdote dura, sans compter les interruptions, depuis la soupe jusqu’au dessert, sans contenir la moindre chose spirituelle. Après le dîner, qui fut triste, la fille aînée de la plus ancienne famille du pays se mit à travailler à un crochet très difficile, et commença à éprouver toutes les tortures en confectionnant une rose que la jeune femme déclarait continuellement ne pouvoir bien réussir. Mais malgré toute sa distraction, Ellinor remarqua que Margrave n’était point-là, le Margrave du monde du West End. Il parla politique avec les sommités des familles de province ; bourse avec les habitants de la Cité ; sport et Tattersall avec les dandys campagnards ; discuta les derniers débuts au théâtre de Sa Majesté avec les jeunes gens de Londres ; par le désir John Hersehel et de sa dernière découverte à un savant squire de la campagne, et des nouvelles améliorations agricoles à un fermier ; adressa des compliments à de jeunes dames de province, et causa du dernier scandale de Mayfair aux jeunes femmes de Londres ; bref, il eut quelque chose à dire à chacun, sur tous les sujets désirables, et parvint à faire plaisir à tout le monde, sans mécontenter personne. Que n’importe qui essaye dans un salon rempli de monde de dire après cela que Margrave n’était point un homme habile !

— Eh bien, Horace, dit sir Lionel, tandis que l’aimable avoué s’appuyait le long de la cheminée, causant avec un groupe de jeunes gens, et à une jeune dame qui était faufilée dans leur cercle, sous le patronage d’un père, à la grande indignation de ses compagnes à l’esprit plus timide, assises modestement à l’écart, les yeux braqués sur l’admirable Crichton Margrave, comme l’appellent ses amis ; eh bien, mon cher ami, dans quel endroit vous êtes-vous donc caché ce matin ? Nous avions eu besoin de vous pour juger une partie de billard, et envoyé partout, dans la maison et dans toutes les dépendances du monde pour vous trouver.

— Je suis allé à cheval à Horton, après le lunch répondit Horace. J’avais besoin de passer quelques heures dans cet endroit pour affaires électorales.

— Vous êtes allé à Horton ? demanda sir Lionel, avec une certaine nuance d’inquiétude.

— Oui, mon cher sir Lionel, à Horton. Mais vous paraissez effrayé ! J’espère que je n’ai rien fait de mal. Un de mes clients se présente, c’est de tous points le moins élégant et le moins convenable pour l’endroit. Mais, sûrement, vous n’allez point détourner les électeurs du comté, et vous présenter vous-même pour le petit bourg de Horton ? dit-il en riant.

Sir Lionel parut un peu confus, et les familles des environs devinrent tout à coup sérieuses ; une jeune dame en rose, qui était connue par sept confidentes au moins pour avoir une certaine tendresse pour le bel avoué, serra convulsivement le bras de sa jeune sœur, en bleu ; et écouta en tremblant la conversation qui se tenait auprès de la cheminée.

— Comme tout le monde est devenu silencieux ! dit Horace en continuant de rire. On dirait que j’ai lancé la foudre sur cette terre hospitalière, en annonçant ma visite dans la petite ville manufacturière de Horton. Pourquoi et comment cela ? demanda-t-il en souriant à tous ceux qui l’entouraient.

— Parce que, dit sir Lionel avec hésitation, la vérité est que ce n’est point pour se moquer de vous, en somme ; vous devez savoir que la fièvre règne à Horton. Le classes ouvrières et les gens employés dans les manufactures l’ont prise, et elle est très mauvaise, et l’endroit est comme en quarantaine. Mais sans doute, ajouta le vieillard, essayant de paraître gai, vous n’êtes point allé dans les petites rues, ni parmi la classe ouvrière. Vous n’avez fait que traverser la ville, et je suppose que vous en êtes sorti sain et sauf, mon cher Horace.

Les familles campagnardes respirèrent largement, et la jeune femme en rose lâcha le bras de sa sœur.

— Je suis allé, mon cher sir Lionel, dit Horace avec indifférence et en souriant, dans environ vingt petites rues dans l’espace d’une heure et demie, et j’ai causé avec au moins quarante ouvriers des manufactures, car je tenais à m’assurer de l’esprit politique de la bonne ville de Horton. Ils m’ont paru tous excessivement malpropres, et je me souviens à présent, que beaucoup d’entre eux paraissaient très malades, mais je n’ai pas peur d’avoir attrapé la fièvre malgré tout cela, ajouta-t-il, en regardant le visage sérieux de ses auditeurs, une demi-douzaine de cigares, et une course à cheval à travers un pays découvert, doivent être un véritable désinfectant. Sinon, continua-t-il amèrement, il faut mourir tôt ou tard, et pourquoi pas d’une fièvre attrapée à Horton ?

La jeune femme en rose eut de nouveau recours au bras de sa sœur en entendant ces paroles.

Horace par sa gaieté dissipa bien vite l’idée du danger qu’il avait couru, dans son excursion de l’après-midi, et quelques minutes après, il chantait une chanson à boire allemande en s’accompagnant au piano.

Enfin cette longue soirée s’avançait, et Ellinor, qui n’avait rien entendu de l’histoire de la fièvre de la table éloignée où elle était à travailler, reçut avec plaisir la nouvelle de la fin de la soirée annoncée par l’arrivée d’un domestique portant une rangée de flambeaux reluisants. Comme elle allumait sa bougie à une petite table à l’écart, Margrave vint y allumer la sienne.

— J’ai parlé à sir Lionel, dit-il ; une voiture nous attendra dans une heure. Le train pour Londres ne passe qu’à une heure, et nous arriverons en ville assez à temps pour prendre le train qui part pour Paris. Mais, Ellinor, il n’est pas encore trop tard ; dites-moi, êtes-vous toujours dans les mêmes résolutions ?

— Tout à fait, dit-elle. Je serai prête dans une heure.

Les appartements de Mme Dalton étaient situés au bout d’un long corridor, le cabinet de toilette ouvrait sur la chambre coucher, et la porte de communication était entrouverte lorsqu’Ellinor entra. Ses caisses étaient préparées. Elle les regarda rapidement, examina les adresses que sa femme de chambre y avait collées, et allait entrer dans le cabinet de toilette lorsqu’elle s’arrêta subitement sur le seuil, en poussant une exclamation de surprise.

Son mari était assis à la table, ayant un portefeuille ouvert devant lui ; il écrivait avec rapidité. Sur une chaise, auprès du feu, étaient son pardessus, son plaid et son portemanteau.

Il regarda un instant Ellinor avec calme et sérénité, lorsqu’elle entra, et continua d’écrire.

— Monsieur Dalton !

— Oui, dit-il, écrivant toujours. — Je suis venu par le train de 5 heures 30 minutes. Je suis revenu plus tôt que je croyais.

— Par le train de 5 heures 30 minutes, dit-elle avec inquiétude : par le train qui quitte Londres à cinq heures et demie, je suppose ? ajouta-t-elle.

— Par le train qui arrive ici à cinq heures et demie, dit-il sans relever la tête, ou qui devrait arriver ici à cette heure-là, car il est toujours de cinq minutes en retard.

— Vous êtes ici depuis six heures ?

— Depuis six heures moins dix, ma chère Ellinor. J’ai donné ma valise à un porteur, et j’ai mis un quart d’heure à venir à pied, de la station ici.

— Vous êtes ici depuis six heures, et ne m’avez rien dit de votre arrivée ; vous ne vous êtes point montré dans la maison !

— Je me suis montré à sir Lionel. J’avais une affaire très importante à mettre en ordre.

— Une affaire importante ? demanda-t-elle.

— Oui, à préparer pour ce voyage de Paris, que vous êtes si bien résolue à entreprendre.

Une vive rougeur colora son visage, et elle s’écria :

— Monsieur Dalton !

— Oui, dit-il tranquillement, en pliant et cachetant une lettre, tout en causant. C’est bien méprisable, n’est-ce pas ? Étant entré sans être attendu dans la maison par la serre, ce qui, vous le savez, pour ceux qui arrivent de la station, abrège le chemin d’environ deux cents pas ; j’ai entendu involontairement une partie d’une conversation qui a eu une telle influence sur moi, qu’elle m’a forcé à rester où j’étais, et à écouter volontairement la fin.

— Espion ! dit-elle d’un air de mépris.

— Oui, cela va avec tout le reste, n’est-ce pas ? Un avare, un misérable grippe-sou, et peut-être plus, un homme indélicat, qui spécule avec l’argent d’autrui. Oh ! Ellinor, si jamais le jour venait (le ciel sait si je voudrais le hâter d’une heure), où je serais libre de vous dire une demi-douzaine de mots, avec quelle amertume vous regretteriez vos paroles d’aujourd’hui ! Mais je ne veux point vous faire de reproches ; c’est votre mauvaise fortune, la vôtre et la mienne, d’être engagés dans une bien pénible situation, dont rien ne pourra nous sortir, si ce n’est la rupture de la chaîne qui nous unit. Vous avez pris le devant. Vous vouliez me quitter et retourner chez votre tante à Paris, soit. Allez !

— Monsieur Dalton !

En dépit de sa longue aversion pour lui, il y a dans ses manières quelque chose qui l’impressionne et l’affecte, et elle lui tend les mains en l’implorant.

— Allez, Ellinor ! Moi aussi, je suis fatigué de cette longue lutte, de ce long conflit, où toutes les apparences me condamnent. Je suis fatigué de ces perpétuels appels à votre générosité et à votre confiance, fatigué d’essayer de gagner l’amour d’une femme qui me méprise.

— Monsieur Dalton, si… si… je m’étais trompée, dit-elle, avec un ton de tendresse inusité, en s’adressant à son mari.

— Si vous vous étiez trompée, s’écria-t-il avec force. Non, Ellinor, non ! il est trop tard à présent pour des explications ; au reste, je ne pourrais vous en donner de meilleures que celles que je vous ai données déjà : il est trop tard à présent pour une réconciliation, la brèche s’est agrandie lentement, depuis trois ans, et, ce soir, je vous regarde à travers un abîme infranchissable, et je m’étonne que j’aie jamais pu songer, comme le ciel en est témoin, à gagner un jour votre amour.

Il y a des larmes dans sa voix, lorsqu’il prononce ces derniers mots, et l’émotion, si peu ordinaire chez le jeune avocat, touche profondément Ellinor.

— Monsieur Dalton !… Henri !…

— Vous désirez aller à Paris, Ellinor. Vous irez ! mais l’homme qui vous y accompagnera doit être votre mari !

— Vous m’y conduirez ? dit-elle.

— Oui, et je vous placerai sous la protection de votre tante. À partir de ce moment, vous serez débarrassée de moi à jamais. Vous aurez environ deux cents livres sterling pour vivre. Ce n’est pas beaucoup sur les trois mille, n’est-ce pas ? dit-il en riant amèrement. Mais je vous le jure sur l’honneur, je vous donne tout ce que je puis, j’aurai besoin du reste pour moi-même.

Il regarda à sa montre.

— Minuit un quart, dit-il, enveloppez-vous chaudement, Ellinor, il fera froid durant ce voyage. Je vais sonner les gens pour descendre vos malles à la voiture.

— Mais, Henri… elle prit ses mains dans les siennes, Henri, quelque chose dans vos manières, ce soir, me fait croire que je vous ai méconnu. Je n’irai point à Paris. Je veux rester avec vous. Je veux avoir confiance en vous.

Il serra doucement la petite main qu’il tenait dans la sienne, et dit, en la regardant sérieusement et tristement avec ses yeux bleus pensifs :

— Vous ne le pouvez pas, Ellinor ! Non, non, vous prenez le parti le meilleur, croyez-moi. J’ai supporté la lutte pendant trois ans. Je ne crois pas que je pourrais la supporter un jour de plus.

— Ellis ? dit-il.

Lorsque la femme de chambre entra, venant à son appel, il lui dit :

— Veillez à ce que cette lettre soit remise tout de suite à M. Horace Margrave, puis voyez à ce que ces malles soient descendues.

— Maintenant, Ellinor, êtes-vous prête ?

Elle s’était entortillée à la hâte dans un grand manteau de velours, tandis que sa femme de chambre lui apportait son chapeau et arrangeait les choses auxquelles elle ne pouvait songer à cause de son agitation.

Elle s’arrêta dans le vestibule et dit :

— Il faut que je dise adieu à M. Margrave et que je lui explique ce changement dans nos plans.

— Ma lettre l’a fait, Ellinor. Vous ne direz point un mot à Margrave tant que je serai sous ce toit.

— Comme vous voudrez, répond-elle avec soumission.

Elle a tout à coup appris à se soumettre à son mari, sinon à le respecter.

Dalton est très silencieux durant le court trajet qu’il y a à faire pour arriver à la station, et, lorsqu’ils montent en wagon, il dit :

— Vous désirez avoir Ellis avec vous, n’est-ce pas ?

Elle y consent, et la femme de chambre monte dans la voiture. On dirait que son mari évite d’être en tête à tête avec elle.

Pendant le trajet de quatre heures, Ellinor se surprend à examiner le visage calme et grave de son mari, à la triste lueur de la lampe de la voiture. Il est impossible de lire aucune émotion sur ces sourcils lisses ou dans ces yeux bleus pensifs et calmes, mais elle se souvient de l’agitation de sa voix lorsqu’il lui parlait dans la chambre.

— Il est susceptible de quelque émotion, pensa-t-elle. Mais quoi, si, après tout, je l’avais méconnu ? S’il y avait une autre cause à cet étrange mystère, que l’avarice et la bassesse ? Si réellement il m’aime et que je me sois trompée sur son compte, combien il doit me trouver misérable !

Le lendemain soir, à la nuit, ils arrivèrent à Paris, et Ellinor se trouva de nouveau, après un intervalle de près de quatre ans, dans le petit salon de sa tante, dans la rue Saint Dominique. Elle fut reçue à bras ouverts.

Dalton glissa sur la singularité de leur arrivée en disant que c’était une visite provenant de sa propre volonté.

— Tout s’expliquera plus tard, Ellinor, pour le moment, laissons croire que ce n’est qu’une séparation momentanée. Je ne voudrais point effrayer votre pauvre tante !

— Vous aurez votre ancienne chambre à coucher, Ellinor, dit la tante. On n’a rien dérangé depuis que vous nous avez quittés ! Regardez !

Et elle ouvrit la porte d’un petit appartement contigu au salon, dans lequel des pendules, des glaces, des rideaux roses tranchaient sur d’autres objets d’ameublement.

— Mais vous paraissez très malade, ma chère enfant ! dit-elle avec inquiétude, pendant qu’Ellinor repoussait un poulet froid, sans vouloir y goûter, et que sa tante s’efforçait de lui faire accepter. Vous paraissez réellement bien malade, ma chère Ellinor.

— Mon voyage m’a un peu fatiguée ; si vous voulez m’excuser, chère tante. Il est près de onze heures.

— Oui, et le repos vous fera plus de bien que toute autre chose. Bonne nuit, mon enfant chérie. Lisette, vous vous souvenez de Lisette, vous servira exclusivement, jusqu’à ce que votre femme de chambre soit accoutumée à nos usages.

Fatiguée par un jour et une nuit de voyage non interrompus, Ellinor dormit profondément, et, en s’éveillant le lendemain matin, elle trouva sa tante assise au pied de son lit.

— Ma chère enfant, vous avez bien meilleure mine depuis votre nuit de repos. Votre mari n’a pas voulu vous déranger pour vous dire adieu, mais il a laissé cette lettre pour vous.

— Est-ce que M. Dalton est parti ?

— Oui, il a dit qu’il avait une affaire très importante, je ne me souviens plus où, mais cette lettre vous apprendra sans doute son départ. Il a tout arrangé pour votre bien-être pendant que vous resterez avec moi, ma chère Ellinor. Il paraît un mari plein d’attention.

— Il est bien bon, dit Ellinor en soupirant.

Sa tante la quitta, et elle ouvrit la lettre ; elle l’ouvrit avec une inquiétude qu’elle ne put réprimer. Sa vie avait si complètement changé depuis ces quelques jours, remplis d’événements, qu’en dépit de son indifférence, de son aversion même pour Dalton, elle se sentait sans soutien et abandonnée, à présent qu’il l’avait quittée. Elle ne pouvait croire que cette lettre ne contînt pas quelques explications sur sa conduite, quelque proposition de réconciliation. Mais la lettre était très courte et ne répondait pas à ses secrètes espérances.

« Ma chère Ellinor,

« Lorsque vous recevrez ces quelques lignes d’adieu, je serai en route pour l’Angleterre. En accédant à votre désir, et en vous reconduisant dans les lieux où vous avez passé votre jeunesse, j’espère que vous penserez que j’ai agi pour le mieux. Combien vous m’avez méconnu !… Comme vous vous êtes méprise sur les intentions qui ont motivé la ligne de conduite que j’ai été forcé d’adopter !… Combien j’ai souffert de cette terrible méprise de votre part ; il me serait impossible de vous le dire. Mais oublions ce triste passé, dorénavant nos routes dans cette vie seront entièrement différentes.

« Cependant, s’il arrivait un moment dans l’avenir où vous auriez besoin d’un conseil ou d’un ami sincère et désintéressé, je dois vous supplier de ne point vous adresser à un autre qu’à

« HENRY DALTON. »

La lettre s’échappa de ses mains.

— Maintenant, maintenant, je suis réellement seule. Qu’ai-je fait, dit-elle, pour n’avoir jamais été sincèrement et véritablement aimée ? La victime d’un mariage d’intérêt ! C’est bien cruel. Et l’homme, le seul homme que j’aurais pu aimer m’abandonne ; non… non… son indifférence m’est trop pénible.

CHAPITRE VI

LA CONFESSION DE MARGRAVE

La vie, dans le faubourg Saint-Germain, paraissait bien triste à Ellinor, auprès de celle de la brillante société de Londres, à laquelle elle avait été habituée depuis son mariage. La liste des invitations de sa tante était fort limitée. Quatre ou cinq vieilles douairières, qui croyaient que la gloire de l’univers s’était éclipsée avec les Bourbons, et que la France, marchant à grands pas à l’avant-garde de la civilisation, était la première entraînée dans une espèce de ronde infernale ne pouvant conduire qu’à la destruction de l’établissement d’une nouvelle guillotine sur la place de la Révolution ; deux ou trois vieux aristocrates honorablement conservés, de l’ancien régime, dont les principes politiques n’avaient point changé depuis 1783, et qui, comme les pendules de cette époque, servaient à orner et à embellir, mais étaient incapables de marquer l’heure ; trois ou quatre jeunes filles élevées au couvent, et ne s’intéressant à rien autre chose qu’à la poésie de M. de Lamartine, et aux fabriques de dentelles ; et un monsieur terriblement barbu, qui avait écrit un volume de vers intitulé : Nuages et Brouillards, mais qui n’avait pas encore eu la chance de trouver un éditeur ; voilà la composition du cercle des intimes de la rue Saint-Dominique, et, pour cette réunion, la tante d’Ellinor avait une soirée désignée pour rester chez elle, avec adjonction d’eau sucrée, de thé très faible et de biscuits épais comme des pains à cacheter.

Le jour même de l’arrivée d’Ellinor se trouve juste le jour de réception de sa tante, et il lui semble que ces ennuyeuses heures ne finiront jamais, ni que les ennuyeux visiteurs ne s’en iront point. Elle se souvient combien les choses eussent été différentes, si Margrave eût été présent. Comme il eût gagné la bataille du tiers état contre les vieilles têtes blanches, partisans de l’ancienne noblesse, comme il eût discuté et fait une analyse critique des odes de Lamartine, avec les jeunes pensionnaires du couvent ; comme il eût flatté la vanité du poète barbu ; et regretté les Bourbons, avec les vieilles douairières. Mais il était parti, effacé de sa vie peut-être entièrement.

— Je ne le reverrai jamais plus, dit-elle, ce cher et honorable tuteur, aux soins duquel mon père m’avait laissée.

Le lendemain, elle alla avec sa tante au Louvre pour voir les améliorations faites par les ordres de ce gouvernement qui avait déjà commencé son œuvre de régénération. Les peintures ne firent que la fatiguer, les couleurs de Rubens même lui semblèrent avoir perdu la moitié de leur beauté, depuis qu’elle ne les avait vues, et Marie de Médicis, florissante et resplendissante, l’ennuya terriblement. Elle trouva beaucoup de nouvelles acquisitions surenchéries d’une façon exorbitante, et elle pressa sa tante pour sortir de cette splendide exposition, avant d’y être restée plus d’une demi-heure. Elle fit quelques achats au Palais-Royal, et flâna pendant quelque temps chez une modiste, rue de l’Échelle, marchandant un nouveau chapeau, puis elle se déclara fatiguée par sa promenade matinale.

Elle se renversa dans sa voiture et fut taciturne pendant qu’elles retournaient à la maison, mais, tout à coup, en tournant de la rue de Rivoli dans l’espace compris entre le Louvre et les Tuileries, elles croisèrent une voiture de place, dans laquelle un monsieur était assis, et Ellinor s’écria en tressaillant :

— Ma tante ! mon tuteur ! ne l’avez-vous point vu ? Il vient de passer à l’instant, dans une voiture de place.

Elle tira le cordon avec force, tout en parlant, et le cocher de sa tante arrêta, mais Margrave était hors de vue, et le véhicule dans lequel il était assis, se perdit dans la foule des voitures montant et descendant la bruyante rue.

— Cela ne fait rien, ma chère Ellinor, dit la tante à sa nièce, qui baissait le carreau de la voiture et regardait dehors avec inquiétude, si vous ne vous êtes pas trompée, sur le visage de la personne qui vient de nous croiser, et si c’est réellement Margrave, il est certain qu’il viendra immédiatement nous rendre visite.

— Me tromper sur le visage de mon tuteur ! Non certes. Mais sans aucun doute il viendra nous voir, comme vous le dites, ma tante ?

— Oui, il viendra ce soir, très probablement. Il sait que je sors bien rarement.

« Quel motif a pu l’amener à Paris ! pensa Ellinor. Je sais qu’il me fuirait plutôt que de me chercher, car depuis la froideur qui existe entre lui et mon mari, il a toujours paru m’éviter : aussi je ne serai pour rien dans sa visite. Mais pour sûr, il viendra ce soir. »

Toute cette soirée, et la matinée suivante, elle s’attendit constamment à ce que l’on annonçât l’avoué, mais il ne vint pas.

« Il avait peut-être d’importantes affaires à terminer hier, pensa-t-elle, et il peut avoir été retenu ce matin, mais il est certain qu’il viendra ce soir. »

Après dîner, elle s’assit auprès du feu, dans le petit salon de sa tante, tournant les feuillets d’un livre, qu’elle s’était vainement efforcée de lire, et regardant à chaque instant, à la petite pendule de Boule placée sur la cheminée ; mais la soirée se passa lentement, et, malgré tout, point de Margrave. Elle l’attendit le jour suivant, mais pour être encore désappointée, et de cette façon, la semaine s’écoula, sans qu’elle reçût de ses nouvelles.

« Il a dû quitter Paris ! pensa-t-elle ; quitter Paris, sans être venu une fois me voir. Rien ne pouvait plus que cela témoigner de sa complète indifférence, ajouta-t-elle avec amertume. Sans aucun doute, ce fut uniquement pour l’amour de mon père qu’il a jamais pris intérêt à l’orpheline, restée seule au monde. »

La semaine suivante, Ellinor alla une ou deux fois à l’Opéra avec sa tante, et à deux, ou trois réunions dans le Faubourg dans lesquelles son charmant visage et ses élégantes manières firent quelque sensation ; mais, malgré tout, point de Margrave !

« S’il eût été à Paris, il est plus que probable que nous l’eussions rencontré à l’Opéra, » pensa Ellinor.

Cette semaine s’écoula, et le soir du dimanche, Ellinor était assise, seule dans sa chambre, écrivant plusieurs lettres à quelques amis en Angleterre, lorsqu’elle fut interrompue par un appel de sa tante. Quelqu’un demandait à la voir immédiatement dans le salon.

Quelqu’un dans le salon qui voulait la voir ! Serait-ce son tuteur, à la fin ?

— Un monsieur ou une dame ? demanda-t-elle au domestique qui vint lui faire la commission.

— Une dame ! une sœur de charité.

Elle se hâta d’aller dans le salon, et trouva, comme le domestique lui avait dit, une sœur de charité en conversation avec sa tante.

— Ma chère Ellinor, ma sœur désire que vous l’accompagniez pour visiter une personne malade que vous connaissez mais dont il lui est défendu de prononcer le nom ; que veut dire ce mystère ?

— Une personne malade, qui désire me voir ? dit Ellinor. Mais je connais si peu de monde à Paris… personne qui puisse me demander…

— Si vous avez confiance en moi, madame, dit la sœur de charité, et si voulez m’accompagner chez cette personne, je crois que votre présence sera très utile. L’esprit du malade est, j’ai le regret de le dire, dans un état de grande exaltation ; et vous seule, je le pense, serez capable, avec l’aide du ciel et de l’Église, de le soulager.

— Je vais y aller, dit Mme Dalton.

— Mais, Ellinor… s’écria sa tante avec inquiétude…

— Si je puis être de quelque utilité, ma chère tante, ce serait de la dernière cruauté, de la dernière lâcheté, de n’y point aller.

— Mais, ma chère enfant, lorsque vous ne connaissez point la personne chez laquelle vous allez.

— Je me confie à cette sœur, répondit Ellinor, et j’irai. Je vais mettre un châle et un chapeau, et je vous rejoins, madame, dit-elle à la sœur de charité en s’élançant hors de la chambre.

— Une fois que ces jeunes filles se marient, il n’y a plus moyen de les tenir, murmura la tante d’Ellinor, en joignant ses mains grêles et blanches, ornées d’une quantité de vieilles bagues, superposées les unes sur les autres. Je vous en prie, tachez qu’on ne la garde point longtemps, dit-elle tout haut à la sœur de charité, qui regardait gravement les quelques morceaux de braise dans la petite cheminée anglaise. Je vais souffrir les plus horribles tortures jusqu’à son retour.

— Elle sera parfaitement en sûreté avec moi, madame.

— Maintenant, ma sœur, je suis entièrement à vos ordres, dit Ellinor en rentrant dans la chambre.

Au bout de quelques instants elles furent assises dans une voiture de place roulant dans le tranquille faubourg.

— Allons-nous loin ? demanda Ellinor à sa compagne.

— À l’hôtel Meurice.

— À l’hôtel Meurice ? Alors la personne que je vais voir n’habite point Paris ?

— Non, madame.

Qui cela pouvait-il être n’habitant point Paris ? Quelqu’un d’Angleterre sans doute. Qui pouvait-ce être ? Son mari ou Margrave ? C’étaient les deux seules personnes qui se présentaient à son esprit, mais dans l’un ou l’autre cas, pourquoi ce mystère ?

Elles atteignirent l’hôtel, et la sœur de charité indiqua elle-même le chemin en traversant une salle fermée, et puis montant jusqu’au troisième étage, où elle s’arrêta tout à coup devant la porte d’un petit salon, dans lequel elle entra, suivie d’Ellinor.

Deux messieurs, évidemment des médecins, étaient à causer tout bas dans l’embrasure d’une croisée. L’un des deux leva les yeux en voyant les deux femmes entrer, et la sœur de charité s’adressant à lui, dit :

— Votre malade, monsieur Delville ?

— Il est plus calme, ma sœur, le délire est passé ; il a maintenant tout son bon sens, mais il est très faible, répliqua le médecin. Est-ce-là la dame ? dit-il en regardant Ellinor.

— Oui, monsieur Delville.

— Madame, dit le docteur, voulez-vous m’accorder quelques instants d’entretien ?

— Avec plaisir, monsieur. Mais avant tout, laissez-moi vous supplier de vous adresser une question. Pour l’amour de Dieu, dites-moi le nom de la personne malade ?

— C’est ce que je ne puis faire, madame. Son nom m’est tout à fait inconnu.

— Mais les gens de l’hôtel ?

— L’ignorent aussi. Son portemanteau n’a point d’adresse. Il est probablement venu ici pour un court séjour, mais a été retenu par une maladie très grave.

— Alors, laissez-moi le voir tout de suite, monsieur ; je ne puis endurer cette incertitude. J’ai des raisons de penser que ce monsieur est un ami qui m’est bien cher, laissez-moi le voir et alors je saurai tout.

— Vous le verrez, madame, dans dix minutes.

— Monsieur Leruce, voulez-vous préparer le malade à une entrevue avec madame ?

L’autre docteur salua gravement et ouvrit une porte communiquant à un appartement intérieur dans lequel il entra, fermant soigneusement la porte après lui.

— Madame, dit Delville, je n’ai été appelé ici que depuis trois jours seulement, pour visiter la personne couchée dans la chambre voisine. Mon collègue lui donnait des soins depuis quelque temps pour un cas très grave de fièvre typhoïde. Il y a quelques jours, la maladie devint encore plus compliquée et plus difficile, à cause d’une affection du cerveau qui survint, et M. Leruce, ne se sentant pas assez fort pour combattre ces difficultés, crut de son devoir d’appeler un autre médecin. Je fus donc invité à venir. Comme mon collègue me l’avait annoncé, je trouvai le cas des plus extraordinaires. Il n’y avait pas seulement une faiblesse physique à combattre, mais aussi un affaiblissement moral ; affaiblissement moral d’un caractère si triste et si terrible, que tous deux, M. Leruce et moi, nous crûmes que si nous parvenions jamais à sauver la vie du malade, nous pourrions échouer à sauver sa raison.

— C’est terrible !… c’est terrible !… dit Ellinor.

— Pendant les trois jours et les trois nuits que je l’ai soigné, continua le docteur, nous n’avons pu obtenir que ce soir un moment de lucidité, mais pendant son délire, notre malade a toujours eu deux ou trois idées fixes qui, malgré leur caractère différent, peuvent, par un enchaînement de circonstances, se rattacher à une même source dans sa pauvre intelligence. Dans ses divagations, il a eu constamment un nom sur les lèvres.

— Et ce nom, c’est ?…

— Ellinor Dalton !

— Mon propre nom !

— Oui, madame, votre nom, mêlé à de continuelles demandes de pardon, de pardon pour un grand préjudice, un préjudice commis il y a longtemps, et scrupuleusement caché.

— Un préjudice commis ! Si c’est la personne que je suppose, elle n’a jamais été que l’ami le plus fidèle ; mais, par pitié, laissez-moi le voir. Cette torture de l’attente me tue.

— Un instant, madame, j’ai eu de la peine à vous trouver, mais répétant partout le nom de la dame que je cherchais, j’eus le bonheur de m’adresser à un ami de votre tante. Cette dévouée et bonne sœur Louise était prête à se mettre en route pour une œuvre de charité, et j’ai pensé que peut-être vous auriez plus de confiance en elle qu’en moi.

À cet instant, la porte de communication s’ouvrit lentement, et l’autre médecin entra.

— J’ai préparé le malade à votre visite, madame, dit-il, mais faites attention vous-même à ne point trop vous impressionner en le voyant. Il est très malade.

— En danger ? dit Ellinor.

— Malheureusement oui, en très grand danger !

Durant son court entretien avec les médecins, Ellinor s’était dit à elle-même :

— Quoi que ce puisse être, il faut que je le supporte, et que je l’endure bravement pour l’amour de lui, je le supporterai courageusement.

Son charmant visage était aussi blanc que la mort, ses lèvres minces et fermes, fortement serrées contre ses dents, ses yeux bruns calmes et sans larmes ; mais son cœur battait si fort dans sa poitrine qu’elle croyait entendre chaque pulsation dans le silence de la chambre.

Ses plus terribles pressentiments se réalisaient.

Margrave était couché, la tête renversée sur des oreillers superposés, et sa main inerte tombait sur le bord de la couverture qui l’enveloppait. Sa tête était couverte de linges mouillés, par-dessus lesquels la garde avait attaché un foulard rouge, dont la nuance vive faisait encore ressortir davantage la pâleur cadavérique de son visage. Ses yeux noirs avaient perdu leur expression rêveuse et brillaient d’un éclat fiévreux. Ils étaient fixés avec une expression vague sur la porte par laquelle Ellinor devait entrer.

— Enfin ! dit-il avec un cri nerveux, enfin !

Elle appuya fortement sa main sur son cœur, pour en comprimer les battements, et, tombant à genoux auprès de son lit, elle lui dit tranquillement :

— Horace… Horace, que signifie ?… Pourquoi… pourquoi vous retrouvé-je ainsi ?

Il fixa sur elle ses grands yeux brillants, en lui répondant :

— Ce que c’est, Ellinor ! Faut-il que je vous le dise ?

— Oui, oui, si vous pouvez me le dire sans vous agiter.

— M’agiter !

Il se mit à rire avec un ricanement rempli d’amertume tout à fait extraordinaire.

— M’agiter !… regardez ceci !

Il allongea une main maigre, à demi transparente, qui trembla comme une feuille, jusqu’à ce qu’il la laissât retomber sans force sur le lit.

— Depuis quatre ans, Ellinor, j’use lentement ma vie, minée par une longue fièvre nerveuse ; et vous me dites de ne point m’agiter.

Il poussa un soupir d’impatience et d’inquiétude, et soulevant sa tête fatiguée sur les oreillers, il tourna son visage du côté du mur.

Ellinor regarda autour de la chambre dans laquelle le brillant, l’accompli, l’admiré, le fascinateur Margrave était couché depuis onze tristes jours, onze nuits douloureuses.

C’était un petit appartement, confortablement meublé et chauffé par une grille. Sur la table, auprès du lit, un livre d’Heures était ouvert, avec un chapelet sur la page où la lectrice en était restée. Auprès de lui se trouvait une bible anglaise, également ouverte. La sœur de charité qui avait soigné Margrave lui avait procuré cette bible, dans sa propre langue, dans l’espoir qu’il la lirait. Mais lorsque le malade avait sa raison, il lui parlait en français, et lorsqu’elle le suppliait de voir un prêtre catholique, il refusait avec un geste plein d’impatience, qu’il répétait lorsqu’elle lui parlait d’un ministre protestant qu’elle connaissait, et qu’elle pouvait lui amener.

La triste lampe était cachée aux yeux du malade au moyen d’un abat-jour en porcelaine blanche, qui masquait la lumière et projetait les grandes ombres du mobilier le long des murs de la chambre.

Il resta quelque temps tout à fait tranquille, son visage détourné d’Ellinor, mais par le mouvement continuel de sa main sur la couverture, elle voyait qu’il n’était point endormi.

Le docteur ouvrit tout doucement la porte et regarda.

— S’il vous dit quelque chose, dit-il tout bas à Ellinor, écoutez-le tranquillement, mais ne lui faites aucune question, et surtout ne montrez aucune agitation.

Elle baissa la tête en signe d’assentiment, et le médecin sortit et referma la porte.

Tout à coup, Margrave tourna son visage de son côté, la regardant fixement avec des yeux hagards, il lui dit :

— Ellinor, vous me demandez ce que ceci signifie, je vais vous le dire. Le jour même où vous quittâtes l’Angleterre, un hasard étrange me conduisit au centre d’une ville manufacturière ; une ville ravagée par une fièvre pernicieuse. Ma santé était faible, et, comme on devait s’y attendre, j’attrapai cette fièvre. Je fus averti lorsqu’il était encore temps de prendre des précautions, qui auraient pu me sauver ; mais je n’en fis rien. J’étais trop lâche pour me suicider. Quelques gens prétendent qu’un homme est trop courageux pour se détruire ; je ne l’étais pas, j’étais beaucoup trop lâche. La vie m’était insupportable, mais j’avais peur de mourir. Malgré cela, je ne voulais point éviter un danger que je n’avais point cherché. La fièvre pouvait me tuer, si cela lui plaisait. Ellinor, mon souhait s’accomplit rapidement, je vais mourir.

— Horace !… Horace !…

Elle tomba de nouveau à genoux auprès du lit, et, prenant sa main amaigrie dans les siennes, elle la porta à ses lèvres.

Il la retira comme si elle eût été piquée.

— Pour l’amour de Dieu, Ellinor, si vous avez un peu de pitié, point de tendresse ! je ne pourrai le supporter. Depuis quatre ans, vous ne m’avez jamais vu sans masque, je vais le laisser tomber. Vous allez me maudire ; vous allez bientôt me haïr, Ellinor !

— Vous haïr, Horace ! jamais.

Il agita sa main avec impatience, comme pour éviter des protestations qui bientôt seraient inutiles.

— Attendez ! dit-il, vous ne savez pas !… Après une courte pause, il continua : Ellinor, n’ai-je pas été de plus tendre et le plus complaisant des tuteurs, dites, envers ma charmante pupille ? Vous m’avez reproché ma roide indifférence, un jour, peu de temps après votre mariage, dans le petit salon d’Hertford Street.

— Vous vous souvenez de cela ?

— Je me souviens de cela ! Ellinor, vous ne m’avez jamais dit un mot dans votre vie dont je ne me souvienne aussi bien que de l’accent avec lequel il fut prononcé, et l’endroit où il fut dit. Je le répète, n’ai-je pas été un tendre et affectionné tuteur pour vous, Ellinor ?

— Vous le fûtes autrefois, Horace, dit-elle.

— Je le fus autrefois ? Quand donc, Ellinor ?

— Avant que mon oncle me laissât cette maudite fortune.

— Cette maudite fortune !… Oui, elle nous sépara tout de suite, et pour toujours. Ellinor, il y avait deux raisons pour cette misérable comédie et pour cette froide indifférence. Pouvez-vous en deviner une ?

— Non, répondit-elle.

— Vous ne pouvez pas ? J’affectais une indifférence que je ne ressentais point, et je feignais une apathie qui n’était que mensonge, parce que, Ellinor, je vous aimais de toutes les forces de mon cœur et de mon âme, depuis le commencement jusqu’à la fin.

— Oh ! Horace !… Horace !… par pitié !

Elle étendit les mains comme pour l’implorer, et comme si elle eût voulu l’empêcher de prononcer des mots qui semblaient briser son cœur.

— Ellinor, lorsque vous n’aviez que dix-sept ans, vous n’aviez point l’idée d’hériter de la fortune de votre oncle. Il eût bien mieux valu, et c’eût été une chose plus naturelle, qu’il l’eût laissée à son fils adoptif, Henri Dalton. Votre pauvre père s’attendait à cela, ainsi que moi. Votre père me confia la gérance de votre modeste fortune, et je m’acquittai de cette tâche avec probité. J’étais un spéculateur habile, je jouais avec des milliers de livres, et je jetais des sommes très fortes comme un joueur jette une carte sur la table de jeu ; et pour moi la modeste fortune de votre mère était un gage si insignifiant que je n’y faisais aucune attention. Dans ce temps, j’étais en train de devenir un homme riche ; par le fait, j’étais riche, et, Ellinor, j’étais un homme honorable. Je vous aimais… je vous aimais comme je ne croyais pas pouvoir aimer ma belle et innocente pupille ; comment pouvait-il en être autrement ? Je ne suis point fat, Ellinor, et, s’il y a un caractère que je méprise, c’est celui de séducteur ; mais j’osais me dire « j’aime et je suis aimé. » Ces yeux bruns et profonds, Ellinor, m’avaient appris le secret d’un cœur jeune et confiant ; et je me crus trop heureux, trop souverainement heureux. Oh ! Ellinor !… Ellinor ! si j’avais parlé alors…

Sa tête était cachée dans ses mains, tandis qu’elle était agenouillée près de son oreiller, et elle sanglotait tout haut.

— J’avais le temps, me disais-je, Ellinor, ce temps fut le plus heureux de ma vie. Vous souvenez-vous de nos tranquilles soirées dans la rue Saint-Dominique, lorsque je laissais les affaires et leurs soucis derrière moi, dans Verulam Buildings, et que j’accourais ici pour passer une semaine dans la société de ma jeune pupille ? Vous souvenez-vous des livres que nous lûmes ensemble ? Grand Dieu ! Il a une page dans les odes de Lamartine que je puis voir encore. Je puis voir les ombres et les clairs que je vous appris à mettre sous la coupole d’une église de Munich, d’un jour vous étiez en train de peindre à l’aquarelle. Je puis me rappeler toutes les pensées, tous les mots, tous les plaisirs et toutes les émotions de ce temps tranquille, pendant lequel, Ellinor, j’espérais et je croyais que vous seriez ma femme.

Elle leva son visage inondé de larmes, et, le regardant pendant un instant, elle laissa retomber sa tête dans ses mains.

— Votre oncle mourut, Ellinor, et le bel échafaudage du palais de ma vie que j’avais élevé avec tant de confiance s’écroula tout à coup. La fortune vous était laissée, à la condition que vous épouseriez Henri Dalton. Les femmes sont ambitieuses. Vous ne refuseriez jamais une telle fortune. Vous épouseriez le jeune Dalton. C’était la réponse que faisait l’avoué à toutes ces questions importantes ; mais ces tendres yeux foncés, regardant au travers du voile orné par ces cils noirs, lui avaient révélé un tendre secret, et peut-être que votre cœur généreux regarderait comme trop peu de chose cette fortune pour la préférer à l’homme que vous aimiez. C’était la réponse de l’amant ; et j’espérais encore, Ellinor, obtenir ma bien-aimée. Vous ne deviez apprendre les conditions du testament de votre oncle qu’à l’époque de votre majorité. À sa mort, vous aviez à peine vingt ans, ce n’était donc qu’au bout d’un an que vous apprendriez la condition attachée à cette fortune inattendue. Pendant ce temps, moi, comme unique exécuteur testamentaire (votre oncle, comme vous voyez, avait la plus grande confiance en moi), j’avais la gérance de la fortune laissée par John Arden, d’Arden. Je vous ai dit, Ellinor, que j’étais un spéculateur. Ma profession me poussait dans le chemin de la spéculation. Confiant dans la puissance de mon intelligence, je mis en jeu ma fortune sur les étonnants hasards de l’année 1846. Je doublai cette fortune, je la triplai, la quadruplai, et lorsque je l’eus réalisée, je la doublai de nouveau. Elle n’était plus entre mes mains, mais je la croyais aussi en sûreté qu’entre les mains de mon banquier. La compagnie de chemin de fer, dont j’étais directeur, était une des plus riches et des plus florissantes d’Angleterre. Ma propre fortune, comme je viens de vous le dire, était placée et se doublait rapidement. En qualité de curateur, et comme votre ami dévoué, vos intérêts m’étaient plus chers que les miens. Pourquoi ne spéculerais-je pas avec votre fortune ? Ne la doublerais je point pour vous dire après : « Voyez, Ellinor, voici deux fortunes, dont vous êtes la maîtresse, l’une que vous devez à Henri Dalton, d’après la condition du testament de votre oncle, l’autre vous appartient à vous seule. Vous êtes riche, vous êtes libre, sans faire aucun sacrifice, d’épouser l’homme que vous aimez, et ceci, Ellinor, est mon ouvrage ! » Voilà ce que je croyais pouvoir vous dire à la fin de cette grande année de spéculation 1846.

— Oh !… Horace !… Horace !… Je vois tout. Épargnez-vous, épargnez-moi ! n’en dites pas davantage.

— M’épargner ! non, Ellinor, pas une seule angoisse, pas un seul brisement de cœur. Je mérite tout. Vous aviez raison dans ce que vous disiez dans le boudoir de sir Lionel. L’argent ne m’appartenait pas. Nul sophisme, nul ingénieux arrangement de faits ou de conclusion forcée, ne pouvaient jamais le rendre mien. Comment, même aujourd’hui, puis-je savoir si votre intérêt seul me guidait ? Comment sais-je si ce n’était point la folie du joueur qui me poussait au crime ? Le sais-je ? La catastrophe arriva, votre fortune et la mienne furent engouffrées dans cette perte immense, et moi, le curateur, l’ami de votre père, l’avoué consciencieux, dont le nom était devenu synonyme d’honneur et de probité ; moi, Horace Welmorden Margrave, descendant en ligne directe du capitaine royaliste Margrave, qui périt à Worcester, combattant pour son roi et l’honneur de sa noble race, moi, Ellinor, j’étais un escroc et un fripon… un malhonnête homme et un misérable !

— Un homme déshonoré, Horace ! Non, non, seulement un homme qui s’est trompé.

— Trompé… Ellinor. Oui, c’est le mot inventé par les malhonnêtes gens pour cacher leur improbité. Le banquier frauduleux qui ruine des milliers de personnes qui ont eu confiance en lui, a été entraîné, comme disent ses amis, et s’est seulement trompé. Un commis qui a volé son patron avec l’espérance insensée de rendre ce qu’il a pris dans sa caisse s’est seulement trompé, comme le plaide son avocat devant des jurés attendris par l’exemple de leurs propres fils. Le spéculateur qui joue le grand jeu du hasard commercial avec l’argent d’un autre, lui aussi ose regarder le monde avec un visage pitoyable et s’écrie : « Hélas ! je me suis trompé ! » Non, Ellinor, jamais je n’ai mis cette excuse en avant. Depuis l’instant de cette terrible catastrophe, qui a jeté mon existence dans la ruine et la désolation, j’ai au moins essayé de regarder mon destin en face. Mais je n’ai point supporté seul mon fardeau. Le poids le plus lourd de mon crime a pesé sur les épaules innocentes de Henri Dalton.

— Henri Dalton, mon mari ?

— Oui, Ellinor, votre mari, le plus loyal, le plus honorable et le plus consciencieux des hommes.

— Vous le louez trop, dit-elle presque avec amertume.

— Oui, Ellinor, je suis assez faible et assez méchant pour ressentir une peine cruelle en étant forcé de le faire ; c’est le dernier misérable service que je puisse lui rendre. Le ciel sait si je lui ai assez fait de mal !

Une conversation aussi prolongée l’avait complétement épuisé, et il tomba en arrière sur ses oreillers, à moitié évanoui. La sœur de charité, appelée de la chambre voisine par Ellinor, lui administra un cordial, et il continua d’un ton bas et brisé :

— Depuis le moment de ma ruine, je sentis et je reconnus que vous étiez perdue pour moi ; je pouvais supporter ce coup, je ne croyais point que mon existence serait longue ; elle n’avait jusqu’alors été éclairée par aucune étoile d’espérance, ni par le soleil de l’amour. Vogue la galère ! qu’elle poursuive sa route jusqu’au bout. Je dis que je pouvais supporter cela, mais je ne pouvais supporter la pensée de votre mépris, de votre aversion pour moi ; c’était trop amer. Je ne pouvais venir à vous, et vous dire je vous aime ; je vous ai toujours aimée, je vous aime comme je n’ai jamais aimé, comme je n’espérais jamais pouvoir aimer ; mais je suis un fripon et un escroc, et vous ne pouviez jamais m’appartenir. Non, Ellinor, je ne pouvais faire cela, et cependant vous étiez à la veille d’atteindre votre majorité. Il fallait prendre une mesure, et la seule chose qui pouvait me sauver de cette alternative était la générosité de Henri Dalton. J’avais beaucoup entendu parler du fils adoptif de votre oncle et je l’avais souvent rencontré à Arden ; je le connaissais pour être l’homme le plus noble et le plus sincère qui jamais ait existé. Je pris donc la résolution de m’adresser à sa générosité et de tout lui révéler. Il me méprisera, mais je supporterai mieux son mépris que le dédain de la femme que j’ai aimé. Je me dis cela à moi-même, et un soir, le soir que Henri vous eût vue pour la première fois et avait même été ébloui par l’éclatante beauté de mon adorable pupille, le lendemain que vous veniez d’être majeure, je fis venir Dalton dans mes bureaux à Verulam Buildings, et, après l’avoir lié par un serment de garder le secret le plus absolu, je lui racontai tout. Vous comprenez à présent la cruelle position dans laquelle Dalton était placé. La fortune qu’il était censé posséder, en vous épousant, n’existait point. Vous étiez sans fortune, excepté pourtant les cent livres sterling de rente venant de l’héritage de votre mère. Son serment solennel lui défendait de vous le révéler, et, depuis trois ans, il a enduré votre mépris et s’est tu. Jugez à présent du mal que je lui ai fait ! Jugez à présent du noble cœur sur lequel vous avez marché et que vous avez torturé !

— Oh, Horace !… Horace !… quels malheurs cet argent nous a occasionnés !

— Non, Ellinor, quels malheurs a attiré sur nous la déviation de la ligne droite de l’honneur ! Ellinor, la seule femme que j’aie aimée, pouvez-vous pardonner à l’homme qui vous a véritablement aimée, et cependant si profondément blessée ?

— Vous pardonner !

Elle était à ses genoux, elle se releva et, lissant ses noirs cheveux sur son front pâle avec une main tendre et miséricordieuse, elle le regarda fixement.

— Horace, dit-elle, quand il y a longtemps vous avez cru que je vous aimais, vous avez lu dans mon cœur, mais vous n’avez jamais pu deviner la profondeur de cet amour. À présent que je suis l’épouse d’un autre, d’un autre auquel je dois tant d’affection, en réparation du mal que je lui ai fait, je puis vous dire, sans rougir et sans pécher, combien je vous aimais, et vous me demandez si je puis vous pardonner. Aussi volontairement que j’eusse abandonné cet argent par amour pour vous, je puis vous pardonner pour sa perte. Cette confession a tout arrangé. Je serai une bonne épouse pour Henri, et vous et lui pouvez encore être sincèrement amis.

— Quoi, Ellinor, pensez-vous que si je n’eusse point su que j’allais mourir, je vous eusse fait cette confession. Non vous me voyez à présent sous l’influence de stimulants qui me donnent une force factice, une excitation assez puissante pour maîtriser la mort même. Demain soir, Ellinor, les médecins m’ont dit qu’il n’y aurait plus sur cette terre de chagrins et d’ennuis, une créature faible, vacillante et déshonorée, appelée Horace Margrave.

Il étendit ses mains amaigries, l’attira vers lui et imprima un baiser sur son front.

— Le premier et le dernier, Ellinor, dit-il, adieu. Son visage devint encore plus pâle, et il tomba en arrière, privé de connaissance.

Le médecin, passant sa tête par la porte entrouverte, supplia Ellinor de s’éloigner.

— Il faut que vous le quittiez à l’instant, ma chère dame, dit-il. Si je n’eusse vu l’horrible trouble de son esprit, je n’eusse jamais permis cette entrevue.

— Oh ! monsieur, dites-moi, pouvez-vous le sauver ?

— Par un miracle seulement, madame. Un miracle bien au-dessus de la science médicale.

— Alors, vous n’avez point d’espoir ?

— Pas l’ombre d’espoir.

Elle baissa la tête. Le médecin prit sa main dans la sienne, et la lui serra paternellement, en la regardant avec pitié et chagrin.

— Envoyez-moi chercher demain, dit-elle en l’implorant.

— Votre présence ne peut que le rendre plus malade, madame, mais je vous enverrai de ses nouvelles. Adieu !

Elle baissa de nouveau la tête, et, sans prononcer une parole de plus, elle se hâta de sortir de la chambre.

Le lendemain matin, comme elle était assise dans sa chambre, on l’appela encore une fois dans le salon.

La sœur de charité était là, causant avec sa tante. Toutes deux paraissaient graves et pensives, et jetèrent un regard d’inquiétude sur Ellinor lorsqu’elle entra dans la pièce.

— Il est plus mal ? dit Ellinor à la sœur, avant qu’un seul mot eût été prononcé.

— Malheureusement, oui, madame, il est…

— Oh ! par pitié, ne m’en dites pas davantage, s’écria-t-elle. Si jeune, si bien doué, si admiré ; et c’est dans cette même chambre que nous avons passé des heures si heureuses, il y a quelques années.

Elle marcha avec des yeux secs vers la fenêtre et, appuyant sa tête sur la vitre, elle regarda dans la rue, puis le ciel triste d’une journée d’automne.

Elle pensait combien le monde allait lui sembler nouveau et étrange, à présent que Margrave était mort.

On éleva une modeste tombe sur les restes d’Horace Margrave, dans le cimetière du Père-Lachaise. On avait d’abord songé à faire conduire ses cendres dans son pays natal, afin qu’elles pussent reposer dans l’église de Margrave, petit village dans le Westmoreland, le sanctuaire de l’église de cet endroit étant décoré d’une statue d’Algernon Margrave, chevalier tombé à la bataille de Worcester ; mais comme le défunt n’avait pas de parents plus proches que des petits cousins, dans l’armée et dans l’Église, et un grand oncle, amiral retraité ; que, de plus, on découvrit que l’avoué accompli de Verulam Buildings, Gray’s Inn, ne laissait pas un sou, on abandonna bien vite cette idée, et les dépouilles mortelles d’Horace, tant admiré, furent abandonnées à une tombe étrangère.

On ne sut jamais qui fit placer la simple inscription qui décorait l’endroit où il reposait. C’était un bloc de marbre uni, sans épitaphe latine, ni de longues listes de vertus ; mais une torche à demi brûlée, éteinte tout à coup, était sculptée au milieu de la tablette, tandis que de la fumée de la torche s’élevait un papillon. Outre ce dessin, il n’y avait que le nom et l’âge du défunt.

La nuit qui suivit les funérailles de Margrave, Dalton était assis, travaillant avec ardeur, dans son cabinet du Temple.

La lumière de la lampe du bureau, en tombant sur son visage calme, révélait une expression de tristesse qui ne lui était point habituelle.

Il paraissait vieilli de dix ans depuis son mariage avec Ellinor.

Il avait combattu dans la bataille de la vie et perdu cette bataille si légère pour les uns, si rude pour les autres ; il l’avait perdue en essayant de gagner la confiance de la femme qu’il eût si tendrement et si sincèrement aimée.

Il ne lui restait donc rien à présent, que sa profession, pas d’autre ambition, pas d’autre espoir.

— Je vais travailler dur, afin que, quoique séparée de moi pour toujours, elle puisse au moins goûter quelques plaisirs, quelques-unes de ces pauvres joies qu’elle pourra acheter avec l’argent gagné par mon travail.

Il ne savait rien du voyage de Margrave, ni de sa maladie, ni de sa mort. Il n’avait pas l’espoir d’être délié du serment qui lui imposait le silence, silence qu’il avait juré de garder tant que vivrait Margrave.

Fatigué, mais persévérant quand même, absorbé par une difficile affaire qui demandait toute l’habileté du jeune avocat, il lut et écrivit jusqu’à onze heures.

Juste au moment où les horloges sonnaient la demie après onze heures, il entendit la sonnette de la porte extérieure qui tintait, comme si elle eût été tirée par une main agitée.

Ses appartements étaient au premier étage ; en bas étaient ceux d’un monsieur qui quittait la maison toujours à six heures.

— Je n’attends personne à pareille heure, mais ce pourrait bien être pour moi, pensa-t-il.

Il entendit son clerc ouvrir la porte et continua d’écrire sans lever la tête.

Trois minutes après, la porte de son cabinet s’ouvrit, et une personne entra sans être annoncée. Il leva soudain la tête. Une dame vêtue de deuil et le visage caché par un voile épais se tenait près de la porte.

— Madame, dit-il avec surprise, puis-je vous demander ?…

Elle s’avança vivement de la porte près de laquelle elle se tenait, et, tombant à genoux, tandis qu’elle relevait son toile :

— Ellinor !

— Oui, je suis en deuil de Margrave, de mon malheureux tuteur. Il est mort il y a huit jours, à Paris. Il m’a tout raconté, Henri, mon ami, mon mari, mon bienfaiteur, pouvez-vous me pardonner ?

Il passa rapidement sa main sur ses yeux et détourna la tête.

Quelques moments après, il l’enleva dans ses bras, et, l’attirant sur sa poitrine, il lui dit d’une voix brisée :

— Ellinor, j’ai souffert si longtemps et si cruellement, que j’ai peine à supporter cette forte émotion. Mon adorée, ma chère et bien-aimée femme, sommes-nous enfin délivrés de ce terrible secret, qui a exercé une si cruelle influence sur notre existence ? Margrave…

— Il est mort, Henri, je l’ai aimé autrefois avec tendresse. Je lui ai volontiers pardonné le mal qu’il m’a fait ; dites-moi que vous lui pardonnez aussi.

— Du fond de mon cœur, mon Ellinor.

MON PREMIER JOUR DE NOËL HEUREUX

Tous les élèves du pensionnat du docteur Martinet, à Rilston Kagster, dans le comté d’York, avaient des amis et des parents ; tous les élèves allaient passer les vacances chez eux ; tous les élèves avaient des mères qui venaient les voir, qui pleuraient lorsqu’ils avaient la rougeole, et qui leur apportaient des gâteaux et des oranges, ou leur envoyaient de grands paniers remplis de tartes aux prunes, des amandes, du raisin sec, du pâté de porc, de la pâte ferme, du fromage de Stilton, des pommes sèches et des poires fondantes. Tous les élèves écrivaient d’énormes placets à l’adresse de leurs « honorés parents » sur du papier d’une énorme épaisseur, que l’on appelait lettres de vacances, mais qui ressemblaient plutôt à des lettres de sursis, à des poursuites du greffe, à des pièces de haute trahison, à des testaments, ou enfin à quelque chose d’aussi affreux ; c’est dire tous les élèves du pensionnat, excepté les deux internes des Indes occidentales et moi. Les deux internes des Indes occidentales n’écrivaient jamais à leurs parents, parce que leurs parents étaient à Démérara, et je suppose que les ports de lettres auraient été trop chers ; je n’écrivais jamais aux miens parce qu’ils étaient morts.

Quand j’étais un bien petit, mais tout petit garçon, à peine capable de me souvenir de quelque chose, je me rappelle d’avoir été habillé en noir. J’aimais cela, le noir, parce que cette couleur déteignait sur mes mains, et me transformait en « homme et en frère. » Je me rappelle aussi d’avoir été conduit dans un cimetière de quelque grande ville (un cimetière tellement encombré de tombes, qu’il paraissait extraordinaire de ne point les voir tomber les unes sur les autres, passer par-dessus le mur d’appui et se renverser dans la rue) par une dame très jeune, je crois, et très jolie (je sais que j’aimais à la regarder, parce qu’elle avait un teint clair et radieux comme certaines charmantes peintures, et paraissait toujours vouloir s’évanouir), et tout habillée comme moi de noir. Je me rappelle qu’elle s’asseyait sur une tombe et me prenait dans ses bras en me disant bien bas, car elle pleurait tout le temps, que je ne trouverais jamais dans le monde des amis pareils à ceux qui étaient enterrés là, que jamais je ne retrouverais un amour semblable à celui qui était enfoui dans ce petit coin de terre, et que si jamais je devenais homme et qu’il me vînt à l’esprit l’idée de commettre une action basse ou mauvaise, je devais venir à cet endroit auparavant et lire ce qui était gravé sur cette pierre, ce que je ne pouvais faire encore. J’ai appris depuis que cette dame était ma tante. Comme toutes les choses les plus brillantes et les plus belles que j’ai connues sur cette terre, elle en partit peu de temps après, et je portai des blouses noires jusqu’à l’âge de sept ans ; et lorsque j’eus atteint cet âge, je fus mis en pension chez le docteur Martinet, à Rilston Kagster, dans l’est du comté d’York.

Je n’ai rien de mal à dire en jetant un regard rétrospectif sur mes premières années, je n’ai rien de mal à dire du docteur Martinet. Somme toute, nous étions très heureux à Rilston Kagster. Nous avions du mouton rôti en abondance, du mouton bouilli en quantité, et beaucoup d’un liquide douteux, que nous supposions être du lait et de l’eau, beaucoup de propria quæ maribus, de discours d’Enfield, de coupe de cheveux et d’église. Deux fois, chaque dimanche, nous nous placions dans l’aile centrale de l’église de Sainte-Marie de Rilston Kagster, et deux fois, chaque dimanche, nous prenions des notes sur le sermon du vicaire ou du curé, afin de le reproduire selon notre propre volonté, pour notre édification et notre amusement pendant la soirée. Mon opinion personnelle est que le curé et le vicaire nous détestaient cordialement. Figurez-vous trente-quatre gamins vous regardant fixement pendant que vous prêchez, et trente-quatre crayons griffonnant vos paroles sur un papier criard, aussi vite que vous les prononcez. C’est ce que le curé et le vicaire, je veux dire le vicaire et le curé, avaient à endurer tous les dimanches de la part des élèves du docteur Martinet. Mais, comme je le disais plus haut, en somme, je n’étais pas malheureux. Durant la demi-année de leçons et d’exercices, la demi-année de propria quæ maribus, et des discours d’Enfield, de bons et de mauvais points, d’instants de repos volés dans le sombre dortoir, et des jeux de barres dans la grande cour de récréation, je fus passablement heureux. Mais le jour de Noël, ce Noël que trente et un élèves sur trente-quatre attendaient avec tant d’impatience, Noël qui, pour ces trente et un individus, signifiait la maison et l’amour, dinde rôtie et monceaux de délicieux plum-pudding baignant dans l’eau-de-vie brûlée, poignées de châtaignes et corbeilles d’oranges, attaques de nerfs et baisers sous le gui donnés par de jeunes cousines, colin-maillard et cache-cache, et tant d’autres bonnes choses qui, pour moi et pour les deux élèves de Démérara, n’étaient que des mots inconnus et vides de sens, le jour de Noël était une époque triste, cruelle et amère. Ce personnage allégorique, vieux, gai, jovial, à la face rubiconde, à la chevelure blanche et flottante, à la couronne de feuilles de houx, au sourire engageant, était pour moi un mauvais démon qui me disait tout bas : « Je ne suis point pour toi ce que je suis pour les autres ; je ne viens à toi que pour te rappeler un amour qui est à jamais perdu, pour te faire souvenir d’un intérieur que tu n’as jamais connu, des chères petites sœurs et des bons et aimables frères que tu n’as jamais eus, du foyer pétillant et gai près duquel tu ne t’es jamais assis, des douces paroles que tu n’as jamais entendues, des baisers maternels qui n’ont jamais pressé tes misérables lèvres, des tendres prières qui n’ont jamais été murmurées pour toi. » Est-ce donc étonnant si je détestais Noël ? si je détestais les tas de neige dans la cour des récréations, que les autres élèves aimaient tant, et avec lesquels ils construisaient d’immenses fortifications et simulaient la bataille de Waterloo, comme si cette fameuse rencontre eût été un siège ? Est-il donc étonnant que je détestasse les chanteurs de complaintes et la musique de minuit ? Est-il donc étonnant si, au moment de nous quitter, je me grisais avec du vin sucré fait avec du sherry du Cap, à dix-huit pence la bouteille ; si j’avais l’ivresse triste, maussade, au lieu de l’avoir gaie et joyeuse comme les autres jeunes gens, et si j’étais tout disposé à chercher querelle à ces beaux messieurs lorsqu’ils venaient me raconter les plaisirs qu’ils allaient avoir pendant ces vacances de Noël ? Je remarquais que les jours de Noël qu’ils allaient passer devaient être encore plus amusants que ceux qu’ils avaient déjà passés, et qu’à leur rentrée en classe ils se disputaient pour savoir lequel d’entre eux s’était le plus diverti pendant le congé, et en venaient même aux coups à propos de plum-pudding et de pâtés de hachis.

Mais ils s’en allaient ; ils partaient tous. Ceux qui habitaient la ville de Rilston Kagster étaient emmenés par leurs grandes sœurs, tantes ou oncles, pères ou mères ; ceux qui demeuraient plus loin avaient plus de chance, peut-être, parce qu’ils s’en allaient par la diligence la Rapide qui allait de Londres à York, et qui sortait de la rue des Messageries avec des variations sur le cornet du conducteur, qui pénétraient jusqu’au fond du cœur des internes de Démérara et du mien. Ils partaient tous, et nous autres, trois malheureux grelottants petits êtres, nous restions seuls dans la grande salle d’étude, triste et déserte ; et nous allions, de long en large, nous racontant des histoires de revenants, jusqu’à ce que nous n’osions plus lâcher nos blouses dans la demi-obscurité causée par la neige ; nous griffonnions sur les livres des autres élèves, nous jouions à des jeux tristes et ennuyeux, et dans lesquels le bruit de nos pas était répété dans la salle vide ; nous rongions le bout de nos crayons et mâchions le coin de nos livres, et, par-dessus tout, nous causions tout bas de ce que nous ferions lorsque nous serions des hommes, ayant femme et enfants. Notre intention était de tenir ferme nos femmes et notre famille je puis vous l’assurer, et l’un des élèves de Démérara allait même si loin, qu’il donnait à entendre que si jamais il trouvait sa femme le moindrement en défaut, il aurait recours au châtiment corporel. Mais nous ne fûmes point de son avis, et il fut contraint de retirer sa motion. Il y a cependant un certain jour de Noël dont je me souviens, et j’ai une raison toute particulière pour m’en souvenir. Il faisait une belle journée, claire, froide et sèche, une journée de Noël telle que je m’en rappelle peu de semblables, une journée qui est passée de mode, je crois, ainsi que les habits bleus et les boutons de cuivre, les diligences, les gardiens de nuit, les comédies en cinq actes et l’intérêt pour l’agriculture ; une journée très froide, une journée de décembre avec laquelle on ne badine pas. Les deux élèves internes des Indes occidentales avaient le bout du nez aussi rouge que des piments du Chili. Nous ne fîmes que trembler de froid durant tout le service de l’église, dans les stalles vides et solitaires ; le vent passait sous la porte et nous coupait les jambes ; nous soufflions alternativement sur les engelures de nos mains, excepté lorsque le Docteur nous regardait, et alors, par un puissant effort de la nature, nous restions un instant tranquilles et paraissions avoir chaud, et n’avoir jamais tremblé de notre vie.

Du côté opposé à notre banc se trouvait le banc d’un officier de marine en retraite, qui s’appelait Bowster. J’ai depuis eu des raisons de croire qu’il était lieutenant en demi-solde ; mais je sais que nous tous, chez le docteur Martinet, nous pensions qu’il était au moins amiral, et que même il aurait dû avoir un grade plus élevé sans l’ingratitude du gouvernement.

Drake, Nelson et Bowster, voilà les seuls héros que nous connaissions dans la marine, et Bowster était pour nous le plus chéri des trois. Si quelqu’un se fût avisé de nous dire qu’il n’était pas présent à Trafalgar ou que Nelson eût pu gagner cette bataille sans lui, ou que tout homme eût pu faire son devoir et répondre à l’attente de l’Angleterre sans son concours, je ne crois pas qu’il eût fait bon pour le contradicteur. Je le répète, nous avions foi en Bowster ; il avait le teint coloré ; il était gros et avait l’air jovial ; il avait une jambe de bois, et, excepté à l’église, jamais on ne le rencontrait sans un télescope ; il avait un drapeau qui flottait sur sa petite maison de campagne, située à trois milles de Rilston Kagster ; il jurait continuellement et parlait toujours très haut, avec une voix forte, puis il avait la réputation d’être le meilleur buveur de tout le comté, d’enterrer sous la table les plus hardis convives, tout en restant parfaitement sobre lui-même ; de sorte qu’à nos yeux, c’était le type du parfait capitaine, et c’est pourquoi nous le vénérions comme tel. À présent, je dois vous faire remarquer que ce jour, de Noël là l’amiral (je prendrai la liberté de lui donner le titre que dans ce temps-là je croyais lui appartenir), l’amiral Bowster nous fixa très attentivement pendant la plus grande partie du service, et il regardait bien en face, lorsqu’il s’y mettait, moi et les deux élèves des Indes occidentales ; et au moment où le froid était le plus intense dans l’église, et quand le vent nous coupait les jambes, lui (Bowster), au beau milieu du sermon du vicaire, nous cligna de l’œil à nous trois. Personne autre qu’un homme qui s’était battu à bras le corps avec six Français à la fois, à la bataille de Trafalgar, n’eût pu commettre une telle action. Mon admiration contemplative et ma consternation furent telles, qu’elles me réchauffèrent et que je ne sentis plus mes engelures durant le reste du sermon. Mais ce n’était rien encore.

Figurez-vous mon étonnement, et l’étonnement des deux élèves de Démérara, lorsqu’en quittant la cour de l’église, et après avoir échangé les compliments d’usage avec notre respectable professeur, le grand Bowster s’écria de sa voix la plus retentissante :

— Docteur, n’avez-vous aucune raison particulière à m’objecter si j’emmène ces trois gamins à la maison avec moi ? Nous étions trois jeunes gamins, mais ces paroles ne pouvaient être à notre adresse ; c’était quelque chose de trop étourdissant pour être compris par nous de prime bord. Tous trois nous retenions notre haleine.

— Ces jeunes garçons ? demanda le Docteur interrogativement.

— Ces jeunes garçons, monsieur, répliqua Bowster affirmativement, en m’appliquant sur les épaules une claque dont je me rappelle encore le bruit aujourd’hui ; mais malgré tout j’en étais enchanté. Ces jeunes garçons, Docteur ; ma voiture m’attend, je les conduirai dans la maisonnette, je leur offrirai leur dîner de Noël, et avant dix heures Scrother les ira reconduire. Dites oui, si cette jeunesse veut accepter.

Nous étions cramoisis tous les trois, étouffant de plaisir et d’attente. Cela ne pouvait être vrai, malgré ce que j’entendais. Dîner avec Bowster ! Passer le jour de Noël avec Bowster ! Non, non, c’était un rêve impossible ! Le Docteur répondit qu’il n’y voyait aucun empêchement. Aucun empêchement, en vérité ! aucun empêchement ; cela lui économisait trois tranches de bœuf, et trois morceaux de plum-pudding, et trois demi-pintes de la bière la plus faible ; voilà ce qu’il gagnait à ce marché : je le crois parbleu bien !

— Sautez vivement dans la carriole, mes enfants, s’écria le noble Bowster, et je vais vous conduire à la maison d’un tel train, que vous ne vous apercevrez point si le vent est chaud ou froid, sautez vivement !

Nous étions à la porte de l’église, et tout le monde sortait du temple, mais nous poussâmes un cri d’allégresse aussi accentué que pouvaient nous le permettre nos faibles poumons, tandis que le plus glorieux des commandants de la marine nous hissait dans sa vieille calèche à quatre roues, et que d’un coup de fouet et d’une secousse sur les rênes, il fit prendre à son gros poney brun un trot allongé. C’est tout au plus si nous pûmes saluer le Docteur avec nos casquettes, pendant qu’il se tenait à la porte avant d’avoir quitté l’endroit, et en un instant nous étions déjà loin sur la route, passant rapidement devant les haies blanchies par le givre, et regardant d’un air narquois les figures vermeilles des paysans et les grosses fermières qui passaient à nos côtés dans des charrettes, chargées d’enfants au teint rosé, qui allaient passer le jour de Noël en ville.

Avant que nous fussions complètement remis de notre enlèvement rapide, le voyage était terminé, et nous étions arrivés. Nous étions dans la charmante maisonnette aux fenêtres basses à l’ancienne mode, aux embrasures profondes, aux rideaux rouges, aux armoires garnies de curieux coquillages des mers du Sud, et de toutes les merveilles de l’Océan, remplis d’oiseaux empaillés des tropiques et de plantes marines des plus curieuses : pleines de porcelaines indiennes et de coffrets en ivoire venant de Chine, que jamais personne n’ouvrait, et que personne n’eut pu fermer s’ils avaient pu être ouverts. Le délicieux petit cottage, ayant un crocodile empaillé dans l’antichambre, tué par le vaillant Bowster bien au-delà de la seconde cataracte du Nil : les portraits peints à l’huile de Bowster et de Mme Bowster, morte depuis longtemps, pauvre créature, ainsi que nous le dit le commandant ; le joli salon et la charmante petite salle à manger, avec sa table scintillante de verrerie taillée et d’argenterie à l’ancienne mode, et par-dessus tout, Bowster lui-même, rouge et radieux, le cœur joyeux et content, frappant çà et là le parquet, avec sa glorieuse jambe de bois, et racontant à sa séduisante nièce comme quoi son cœur s’était serré à la vue de nos nez rougis par le froid et de notre mine gelée à l’église ; et comme quoi aussi il lui était venu subitement à l’idée l’envie de nous emmener dîner avec lui.

— Et c’est pour cela que je vous fis signe de l’œil, mes garçons, au beau milieu du sermon ; c’est pour cela que je vous fis signe, s’écria tout haut le joyeux vieux marin, tout en disant à sa jolie nièce et gouvernante (elle était très fière d’être sa gouvernante) d’avoir soin de nous, tandis qu’il allait s’occuper de monter du vin.

La dernière fois que j’allai à Rilston Kagster, je descendis à cheval jusqu’au cher vieux cottage, pour le voir encore une fois ; hélas ! il n’existait plus. On bâtissait à la place qu’avait occupée la maisonnette hospitalière, et le long de son toit effondré, une immense maison de correction dans l’architecture du temps d’Elisabeth ; et tout ce que je pus, apprendre de l’amiral Bowster me fut fourni par une inscription gravée sur une pierre tumulaire érigée dans le cimetière par son affectionnée, reconnaissante et désolée nièce.

Mais tous ces souvenirs me reviennent tous frais, et je suis un gamin en blouse, comme autrefois, et je vois encore le cher vieux Bowster, revenant à la salle à manger, avec une bouteille dans chaque main, puis une autre bouteille sous chaque bras, et un tire-bouchon dans la bouche, se mettre en devoir de se servir de cet instrument.

— Ceci, dit-il en tirant le bouchon numéro un, c’est du madère, enfants, et le madère a son bon côté, surtout lorsqu’il a fait le voyage d’Angleterre à Calcutta trois fois, tel que celui-ci ; et celui-là, enfants, c’est du porto, continua-t-il en retirant le bouchon numéro deux, et le porto n’est point une si mauvaise chose, quand il date de la comète de l’an 1811 et qu’il a été acheté à la vente des caves d’un marquis ; et celle-ci dit-il en débouchant le numéro trois, c’est de l’eau-de-vie française, aussi douce que du lait, et aussi pâle que de l’ale des Indes ; et le numéro quatre, mes garçons, c’est du schiedam, et c’est tout, mes enfants, et vous les goûterez tous (sans parler du punch au rhum, que ma gentille petite nièce va nous préparer plus tard) avant que vous retourniez chez vous ce soir.

Nous retenions notre respiration de nouveau ; nous avions entendu parler de ce royaume merveilleux où les cochons de lait couraient tout rôtis, le couteau et la fourchette plantés dans les côtes ; mais nous crûmes que la maison de l’amiral Bowster dépassait tous ces récits. Mais, ô mon Dieu ! le dîner ! quel dîner ; et quel dîner prolongé ! Seulement, l’amiral, et sa jolie nièce, et un jeune lieutenant assis à côté d’elle, ayant tant de choses à lui dire, qu’il ne se souciait que fort peu, l’insensé, de toutes les bonnes choses qui fumaient devant lui. Et dire qu’il n’y avait que l’amiral, sa nièce, le jeune lieutenant, un vieux chirurgien de marine de Rilston Kagster, et nous trois ! pour un pareil dîner ! Du bœuf rôti. Un aloyau tellement fort, que je ne voyais pas l’amiral qui se trouvait derrière, et dont je ne pouvais entendre que la voix, rauque et forte, qui faisait trembler les branches de raifort avec ses puissants accents. Du bœuf rôti, et du dindon bouilli, avec de la sauce aux huîtres, et de la langue, et un plum-pudding monstre tout enflammé d’eau-de-vie sucrée, et un immense plat de pâtés au hachis, enflammé encore avec plus d’eau-de-vie ; de sorte que le second service ressemblait à l’ouverture d’une scène de pantomime, éclairée par des feux du Bengale. Et le vieux cher amiral, remplissant nos assiettes, d’abord avec du bœuf, puis du dindon, du plum-pudding par-dessus du pâté de hachis, et de ce même pâté, sur des tranches de plum-pudding ; et ne cessant pas de nous servir jusqu’à ce que nous disions que nous avions eu un morceau de tout et que nous eussions déboutonné le dernier bouton de notre veste du dimanche.

Oh ! quel dîner ! Nous bûmes du madère comme si c’eût été un vin ordinaire ; et, toutes les fois que nous buvions à la santé de l’amiral, nous poussions des : Hip, hip ! hourras ! de façon que les assiettes en dansaient. Je sais que le chirurgien de marine insista un instant, en disant que le madère était peut-être trop capiteux pour des écoliers ; mais le bon vieux Bowster le réduisit au silence, en lui demandant si lui, détestait le madère, lorsqu’il était en pension ? Cet argument nous parut d’une telle force, que nous secouâmes la table à la renverser, tandis que l’amiral était allé en chercher une autre bouteille. Bonté divine ! nous étions des garçons si timides, qu’il nous était impossible de rendre la santé à qui nous la souhaitait ; mais sous l’influence de Bowster et du madère de Bowster, et du plum-pudding de Bowster et de son eau-de-vie brûlée, nous devînmes trois lions, et nous dîmes à la compagnie, au dessert, aussi clairement que le permettaient nos bouches alternativement remplies de châtaignes, de figues, d’amandes, de raisins secs, de macarons et d’oranges notre opinion sur le docteur Martinet, sur la grammaire latine, sur le mouton du docteur Martinet, ainsi que sur la grande quantité de gras qu’il nous fallait avaler, contrebalancée par le peu de maigre ; et puis nous leur racontâmes nos vues pour l’avenir, et comme quoi nous avions l’intention d’être marins tous les trois ; et je me rappelle que je fis savoir à l’amiral que le premier navire que j’aurais, et cela ne dépasserait pas un an, après mon entrée au service, porterait le nom de Bowster, du vaillant Bowster. Et cette idée, si pleine de droiture, si spontanée, si simple et si vraie, impressionna tellement ce pauvre marin au cœur si généreux et si bien placé, qu’il déboucha une autre bouteille de porto provenant des caves du défunt marquis de n’importe quoi, afin que nous pussions baptiser convenablement et avec honneur le vaisseau de Sa Majesté le Vaillant Bowster. À ce moment, je commençai à éprouver une sensation si singulière, que, depuis le temps qu’elle est passée, il me paraît difficile de la décrire convenablement. En premier lieu, mes idées d’espace et de temps furent complètement renversées, et j’eus beaucoup de peine à savoir si aujourd’hui était demain ou hier. Puis Bowster, mon Dieu ! comme il me parut diaphane et transparent. Par moments, Bowster me semblait s’éloigner si rapidement de moi que je ne l’apercevais plus qu’au loin, derrière les carafes et les bouteilles, à une demi-lieue au moins. Ceci n’était encore rien, mais lorsque Bowster se rapprochait de moi, dans ma manière de voir alors, il semblait s’avancer vers mon individu avec la rapidité d’une locomotive, faisant soixante milles à l’heure. Et les internes des Indes occidentales ! S’ils avaient seulement voulu rester deux, pendant quelques minutes, je leur aurais pardonné ; mais ils ne le voulaient pas. Pendant une minute ils étaient là, calmes et souriants, peut-être un peu pâles, mais très heureux et dans leur nombre normal : deux ; je les regardais ensuite et ils étaient quatre, au moins ; et trois minutes après, ces affreux garçons enflaient, se dilataient et se multipliaient d’une telle façon, que je me trouvai en face d’un régiment entier de figures jaunes, de cheveux frisés, tous natifs de Démérara, et formés en carré ! Je crois que nous nous rendîmes dans le salon, et je sais qu’en traversant l’antichambre, quelqu’un, dont j’oublie le nom, tomba dans le seau au charbon ; et, chose étrange à dire, mes tibias me firent mal toute la soirée ! Puis ensuite, la nièce de l’amiral chanta une romance, une romance si douce et si jolie, ayant rapport à l’amour, à la fidélité, une si jolie romance, que le lieutenant dit que c’était la plus jolie romance qui jamais eût été composée ; mais tandis qu’elle la chantait, cette romance se transforma aussitôt en la Baie de Biscaye, et le vieil amiral conduisait les chœurs, et nous chantions de toutes nos forces, la baie de Biscaye, caye (c’est ainsi que nous prononcions).

Oh ! cher jour de Noël ; jour qu’il ne faut jamais oublier, que de changements et de hasards j’ai éprouvés depuis. Combien de tristes jours de décembre ! Combien de chagrins amers pour effacer l’éclat luisant du houx consacré, oublier la douceur du riche plum-pudding, et faire prendre en exécration le dindon, et changer les joyeux sons du festin en coups frappés sur une cloche funèbre ! Combien de chocs cruels, pour changer la face de cette joyeuse époque, en un pâle et morne visage, terrible à envisager, et plus terrible encore à se rappeler. Mais jamais cependant, jamais tant que je vivrai, je n’oublierai le 25 décembre et ce vaillant vieux Bowster, chantant à tue-tête ses glorieux refrains, avec cette honnête et grosse voix de basse-taille, qui ne se fera plus entendre ici-bas !

Mais avant qu’il eût fini de chanter la Baie de Biscaye, nous étions déjà loin sur la route sombre, sans étoiles et couverte de neige. Je n’ai jamais pu découvrir comment nous nous étions trouvés là, mais nous étions empilés ensemble et entortillés dans un gros paletot appartenant à l’amiral, et conduits dans une voiture à quatre roues par l’homme de confiance de l’amiral, James Scrother. James Scrother ne nous dit pas un seul mot, et quoique je me souvienne que j’avais une envie terrible de lui parler et de lui donner des détails sur le vaisseau de Sa Majesté le Vaillant Bowster, les paroles se séchaient sur mes lèvres, et je ne pouvais rien lui dire, et après avoir parcouru une certaine distance, qui me parut être incalculable, Scrother donna une secousse et me dit de descendre.

Il me dit de descendre. Ce James Scrother me dit distinctement de descendre. Mais comme je lui faisais comprendre que non seulement nous n’étions pas chez le docteur Martinet, mais bien dans le cimetière de Sainte-Marie de Rilston Kagster, et comme je disais à Scrother que je ne demeurais point dans le cimetière, Scrother se contenta de me répondre de nouveau de descendre : et quoique ce ne fût pas mon intention, malgré moi je descendis, et restai à grelotter dans l’intérieur du cimetière, tandis que Scrother et les deux élèves disparaissaient dans un char de feu ; et pour la première fois, je remarquai qu’au lieu du gros poney brun, Scrother conduisait le crocodile empaillé qui était dans l’antichambre de Bowster. Ils étaient tous partis et j’étais seul, seul parmi les vieilles tombes couvertes de mousse verte ; pas une étoile ne se montrait au ciel, pas une lumière ne se faisait voir dans la grande rue de Rilston Kagster, pas un son de voix humaine, pas le plus faible écho d’un pas humain ne se faisait entendre, pendant cette triste nuit d’hiver. Je n’entendais que ma propre respiration et le bruit de mes pas sur la neige nouvellement tombée. Je n’avais que treize ans, j’étais d’un tempérament nerveux, et je savais plus d’histoires de revenants que quiconque dans la classe, de sorte que j’étais tant soit peu effrayé.

— De sorte que vous voilà revenus enfin, dit-on derrière moi.

Je me retournai pour regarder la personne qui avait parlé. C’était un fantôme d’assez bonne mine ; il était assis sur une tombe, une bêche à la main et les jambes croisées. Je sais que je m’étonnai de le voir se balancer ainsi.

— Revenu, monsieur ? dis-je, car je n’avais pas bien compris sa question.

— Revenu. Oui certes. Croyez-vous que nous souffrirons ces sortes de choses ?

Je savais qu’il était un fantôme, parce qu’il n’était point opaque, comme la plupart des gens, il était tellement transparent par le fait, que je pus lire au travers de son mollet : « À la mémoire de. »

— Croyez-vous, dit-il, que nous pouvons tolérer que nos garçons (il prononça distinctement nos garçons) s’amusent à courir ainsi, et à s’étouffer de nourriture chez le vieux Crowsterses ?

— Je vous demande pardon, monsieur, chez Bowster, répliquai-je.

— Oh ! Très bien, me répondit-il avec vivacité, Bowster ou Crowster, cela m’est égal ; mais ce que je dis est ceci : nous ne pouvons avoir nos fosses vides ainsi, et nous ne pouvons tolérer que des enfants qui ont été enterrés dans notre propriété se promènent de cette manière.

— Enterré dans votre propriété, m’écriai-je, je vous demande pardon, monsieur, mais je n’ai jamais été enterré, parce que (je cherchais une bonne raison), parce que je ne suis pas mort.

Le fantôme du fossoyeur partit d’un éclat de rire fantastique, un rire tellement fort, quoique ce fût un petit homme, que toutes les urnes et tous les ossements du cimetière tremblèrent et sautèrent au bruit de ce tonnerre.

— Pas mort ! en voilà une bonne. Pas mort ! mais ne vous souvenez-vous point d’être mort de la rougeole en…, voyons, en quelle année êtes-vous mort, je crois que c’était en 1803. Oui, c’était en 1803. Ne vous souvenez-vous point d’être mort de la rougeole et d’être venu ici pour être enterré ?

Je lui répondis que je ne pouvais pas l’affirmer.

— Vous avez peu de mémoire, dit-il, ainsi que la plupart de nos gens. Eh bien, je vous assure que nous avions un vieux monsieur qui fut enterré ici il y a un mois environ, et qui était continuellement dehors, et nous ne réussîmes à le faire rentrer qu’en lui montrant sa magnifique pierre tumulaire avec une épitaphe en latin. Mais mon temps est précieux, ajouta le fantôme du fossoyeur, ainsi laissez-vous tomber au fond.

Et je regardai en bas dans la direction que me montrait le fantôme, et, regardant ainsi, je vis une fosse tellement profonde que je ne pouvais en voir le fond.

— Laissez-vous tomber dedans, dit-il, vous avez le n° 47.

Je crois que je répondis, ou du moins que je voulus faire des observations, mais je ressentis une sensation que je ne puis comparer qu’à celle que m’aurait fait éprouver la diligence la Rapide, en tombant sur moi avec son conducteur et ses quatre chevaux, pour ne rien dire de ses voyageurs et du bagage, le tout appuyé sur ma poitrine, les voyageurs sortant de ma gorge ; j’étouffais, je ne pus prononcer une seule parole. En sorte que je tombai dans le n° 47. Dans le n° 47 ! Dans 47 millions de lieues de néant, dans 47 royaumes d’espace, moi, pensionnaire chez M. Martinet, à Rilston Kagster, voilà dans quoi je tombai en tombant dans le n° 47.

— Des sels et un peu de séné, et il sera mieux, dit une voix au fond du n° 47.

C’était la voix de Marte Morris, la jeune femme qui prenait soin de notre linge, raccommodait nos effets et nous nettoyait dans la pension du docteur Martinet.

J’étais couché dans mon lit, dans le dortoir à huit lits, et nous étions au lendemain matin, et je n’avais jamais été du tout dans le cimetière de Sainte-Marie, et James Scrother m’avait ramené à la pension profondément endormi et sain et sauf, mais un peu indisposé par la quantité de madère, de porto et de punch au rhum que j’avais prise. Mais une dose de sels et de séné m’eut bientôt rétabli, et l’amiral promit au docteur qu’il serait plus prudent une autre fois. Et aussi longtemps que je restai à Rilston Kagster, c’est-à-dire encore cinq années après cette époque, je passai mes jours de Noël dans le vieux cottage hospitalier et chéri, et je dînai dans la salle à manger meublée en acajou du vieil amiral Bowster.

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Muriel, Yves, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Braddon, Mary Elizabeth. L’intendant Ralph et autres histoires (traduit de l’anglais par Charles Bernard-Derosne), Paris : Hachette, 1879. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est extraite du tableau The Rock of Salvation (1837) du peintre britannique Samuel Colman (1780-1845), conservé au centre d'art britannique de Yale, New Haven, États-Unis.

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