Joë Bousquet

LE ROI DU SEL

1977

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Table des matières

 

PROLOGUE. 4

1. 4

2. 6

3. 9

4. 15

PREMIÈRE PARTIE. 23

1. 23

2. 27

3. 29

4. 32

5. 35

6. 39

DEUXIÈME PARTIE. 41

1. 41

2. 49

3. 55

4. 58

5. 62

6. 68

7. 72

8.. 80

9. 81

10.. 88

11. 94

12. 99

13. 102

14. 106

15. 109

16. 114

17. 116

18.. 119

19. 124

20.. 128

21. 132

22. 135

23. 137

24. 140

TROISIÈME PARTIE. 146

1. 146

2. 149

3. 163

Ce livre numérique. 187

 

À Jean Dubuffet

PROLOGUE

1

Un village du Midi noir.

Le train s’est arrêté au bord de la mer, devant une baraque entourée de tamaris qui semble le rendez-vous des eaux et des vents.

Cette halte ne voit pas le village, mais un bout de sentier en cherche la route entre des joncs et des roseaux qui montent plus haut que les pins.

Pas plus que la voie ferrée, l’artère départementale ne mène à Saint-Souris. Détournée de la gare, elle ignore aussi la bourgade qui, du pied de la montagne, lui expédie un plat chemin que ses maisons ne suivent pas loin. À l’embranchement, deux constructions isolées tournent leurs fenêtres vers le village dont elles ne voient que le clocher, avec son horloge : un ancien caboulot où un crime a été commis ; une usine rouillée où s’amoncelle le romarin qu’on y traitait naguère et qui mêle à l’odeur du sel et de l’anguille le soleil évanoui des herbes distillées.

Le vent d’ouest a fait ce pays : il en a dissipé l’humus ; aux habitants qu’il parquait contre la colline a abandonné quelques étangs taris, payant leur minime labeur avec la vendange de ces terres pleurées.

Ces fils de marins enterrent leurs morts au faîte de la colline, face à l’extrême horizon. Leurs demeures sont bâties de roches noires, marbrées de lueurs qu’il faut arracher aux veines du calcaire. Ils édifient eux-mêmes les murs de pierres sèches qui séparent leurs jardinets où chaque vigneron surveille un laurier-rose : le soleil qui épanouit cette fleur marque la date des labours.

Ils ont tenu la route à distance et leurs rues appartiennent aux morveux, aux commérages, aux chèvres qui regagnent seules leurs étables.

Redoutant la fumée autant que la mer, ils ont relégué la voie ferrée au bord des vagues, sur le rivage le plus lointain des étangs, une lagune qu’un raz de marée déplace quelquefois ou allège de quelques voyageurs. Saint-Souris ne s’émeut qu’à ce qu’il aurait su prévoir, mais de ce qu’on y raconte, dans son patois qui chante, toujours s’émerveille.

Un paysage plat comme l’eau : tout s’y étale, tout y est caché. De très loin, on voit l’heure du clocher de cette bourgade qu’on ne voit pas. Les chemins se démêlent sous les pieds du passant, s’effacent derrière lui : il faut les yeux d’un oiseau pour le suivre jusqu’à la route. Après, celui qui veut quitter le pays marche une heure avec les arbres, se jette enfin au milieu des joncs et droit vers la mer où la gare siffle, haute, aveugle, comme un phare mort.

2

Premier conte à l’enfant qui passait : Aventure de celui qui avait le cœur dur comme le front.

Sur la falaise qui domine le village s’arrondit une hutte où personne ne pénètre sans avoir à se maîtriser : des couleuvres que le jour effraie et attire filent entre les pieds de celui qui a poussé la porte de l’abri. La Fiancée du Vent passe ses nuits dans cet affût. On ne l’a jamais vue et tout le monde parle d’elle, mais à voix basse.

Le garçon le plus pauvre du village, enivré une nuit de fête par les défis de ses danseuses, osa se diriger vers le sommet de la colline, assez loin escorté par les plaintes de son amie qui se retournait souvent pour quereller ceux qui l’avaient poussé à boire. La lune les éclairait, mais ils découvraient à peine la hutte qu’un nuage passa et fit de l’ombre sur une voix qui murmurait : « Dis-moi ce que tu aimes et je le ferai plus lourd que tous les cœurs. » Assez haut pour être entendu par les plus prudents, le garçon s’écria que sa fiancée s’appelait Marie. Ce nom posait plus de jour sur ses lèvres que le doux visage ensoleillé n’en avait bu pour captiver ses yeux. Soudain, il sentit dans sa main droite le poids et le froid d’une pierre ; il l’avait ramassée d’instinct en entendant une voix trop glaciale pour ne pas l’effrayer ; cependant, il lui paraissait plus naturel de l’empocher que de la jeter : « Que disait cette voix ? » lui demandait, longtemps après, son amie.

On préparait la fête suivante que le garçon se demandait encore si le grand jour ne lui montrerait pas bien des pierres mordorées à installer sur le manteau de la cheminée, à côté de celle qu’il y avait posée en évidence. Elle jetait les lueurs qui font la ressemblance du scarabée et de l’oiseau, mais recelait une lumière plus vive qu’on découvrait en la brisant : elle trompait le regard. La jeune fille, qui ne voyait dans ce fétiche qu’un silex à pousser du pied, supplia son amant de ne pas abandonner pour une illusion l’atelier où il gagnait son pain. Elle le vit bientôt revenir chaque soir avec les chèvres, derrière un tombereau qu’il ne perdait pas des yeux. Il ne dansait plus, on l’en plaisantait ; et elle, qui le suivait d’un groupe à l’autre, répondait aux rieurs que l’éclat de l’or illuminait les pierres qu’il déterrait mais que le poids du métal ensorcelait son cœur. Il ne paraissait pas entendre les quolibets d’une autre oreille que les plaintes : ses pensées étaient des pensées de pierre, ses yeux s’éteignaient. Il n’avait plus du visage que la mâchoire de visible.

Ne se fiant plus à ses lèvres, il ne parlait plus sans s’aider de tous ses membres. Si bien qu’on l’eût entendu, il lui restait toujours à se faire comprendre d’un sourd ou d’un idiot. Un doute le tourmentait : il avait confié à Marie les paroles saisies près de la hutte aux couleuvres ; elle en avait fait un souvenir où il ne les reconnaissait pas. À ses remontrances, elle s’entêtait à répondre : « Une voix a crié : Dis-moi ce que tu aimes et je le mettrai tout dans ton cœur » mais enfin convint, non sans pleurer, qu’elle ignorait si ces paroles ne lui étaient pas venues avec son amour et si elles ne l’avaient point empêchée de comprendre l’appel qu’il lui avait répété.

Un jour, comme il s’était enfoncé dans les entrailles de la colline, il posa doucement son pic, durcit les épaules comme s’il avait voulu grandir et demanda au gamin qui pelletait derrière lui s’il n’avait rien entendu : « C’est une source, peut-être, répondit le manœuvre. — Ce n’est pas une source, articula faiblement le chercheur d’or, c’était une voix. — La voix d’une source ! » conclut l’autre en saisissant à deux mains la corbeille qu’il avait remplie. « Une parole comme celle-là, soupira l’homme, ne sera la source de rien de bon » et, dans un souffle, ajouta ces mots que l’enfant n’aurait pas perçus s’ils n’avaient pas été exhalés dans l’obscurité souterraine : « Mieux valait aimer ma pioche et que mon amour ne fût qu’à moi ! »

Quand le manœuvre revint à la galerie, il ne retrouva plus l’endroit par où il en était sorti. Un éboulement avait enterré son maître. Le cadavre ne fut dégagé qu’à l’aube. Le vent d’ouest avait soufflé toute la nuit, éteignant les torches ou déplaçant comme une mer trompeuse le champ rouge et doré de la recherche aux étoiles.

3

Deuxième conte à l’enfant qui n’avait pas de voix : Cueillir l’herbe de mer et sa fleur qui chante.

Près de l’église gîtait un garçon méfiant. Il ne supportait pas que l’on se tût à ses côtés. Avec le besoin d’être rassuré avait grandi en lui l’estime pour ce qui se disait à haute voix. Acheva de se convaincre, en comprenant de travers le curé, que nulle parole ne savait mentir.

Ses parents rêvaient de le marier. Les filles, comme il tendait l’oreille à tout ce qui se racontait de leurs étourderies, ne voulaient pas de lui, le jugeant incapable de ne croire qu’elles. Enfin, le curé supposa qu’il conviendrait à la pauvre Marie qui, depuis son malheur, entrait chaque jour dans l’église.

Quelle bonne idée ! Il ne laissait sa maison que pour sa vigne et montrait à tout le monde l’anneau d’or que sa femme avait passé à son doigt. Mais, un jour, il entendit que des richesses dormaient à quelques pas de sa pioche et crut qu’en poursuivant les fouilles commencées il deviendrait riche à ne plus redouter ce qu’il ne connaissait pas. Une nuit, il escalada la colline. Comme la sorcière était venue à sa rencontre, il la prit d’abord pour une importune qui traversait ses projets, mais la connut dès qu’elle lui eut parlé de son anneau. Il l’interrogea au sujet de son avenir : elle répondit par des moqueries.

« Tu as envie de t’enfoncer sous la terre et tu ne t’es jamais regardé. Comment sauras-tu qui tu as enterré si tu n’en reviens pas ? Tâche de savoir à quoi tu ressembles, c’est le principal. »

Au clair de la lune, elle lui tendait un miroir grand comme une main de femme. Il y chercha ses yeux, les aperçut entre les doigts de la fée qui suivait de l’index la fine ligne de ses sourcils.

« Il a un oiseau sous le front, chantonnait-elle, et il n’est jamais parti.

— Je ne vois pas de quoi j’ai l’air, dit le garçon.

— Tu as l’air, lui répondit-elle en regardant le ciel nu, du beau temps qu’il fera demain. Prends ce miroir : je te le donne en échange de ton anneau.

— Que feras-tu de ma bague ?

— Je la donnerai au vent de ta part. Tu auras de lui tout ce qu’un bon vent procure à un homme.

— Et que dois-je faire, demande le garçon, pour que le bon vent me reconnaisse ?

— Ce n’est pas difficile. Un oiseau, dit-elle, se cache sous ton front. Regarde le miroir jusqu’à n’y voir que cet oiseau. Les horizons ne verront que toi.

— Tu ne veux pas dire qu’il faut que je parte ? s’écria-t-il.

— Marche avec le matin, poltron. Le matin te ressemble. Il n’est pas un jour qui ne porte un oiseau sous son front.

— Je désire, répondit le garçon, ce qui m’approche de chez moi.

— Eh bien, poursuis ton image, rien de plus sûr ! La nuit l’a faite et c’est ton image qui mène le jour.

— Je ne veux pas, s’entêta-t-il, m’éloigner de mon logis.

— Si tu aimes ton logis, il te sépare de ton amour. »

La nuit s’était épaissie, effaçant la colline dont il ne restait qu’une voix. Le garçon se hâtait en s’approchant de la maison. Mais s’arrêta, ne la reconnaissant pas. Jamais il n’en avait vu la porte ouverte que sa femme n’y veillât pour l’embrasser sur le seuil. L’entrée était toute noire comme si le battant avait manqué et la sombre nuit qui entourait la terre ne venait pas d’ailleurs.

D’une pièce à l’autre, il appela et, après le nom de sa femme, perdant la tête, cria le sien, ameuta les voisins qui l’appelèrent ivrogne, enfin s’allongea sans ôter ses souliers sur le lit qui ne paraissait pas avoir été défait. Le lendemain, tout le monde se moqua de lui et l’accueillit comme s’il n’avait jamais été marié. On aurait dit que son bonheur n’avait existé que pour lui.

« Il n’arrive que le plus juste », pensa-t-il après quelques jours. Se promit de ne plus pleurer. Il n’existe qu’une souffrance : le sentiment de l’injustice et elle ne tourmenterait pas les hommes si la justice ne les avait créés.

Et, à force de marcher, de se mettre en boule et de maudire à dents serrées son échange, il se souvint du miroir qu’il avait rapporté de la colline et se dit : « J’ai donné plus que je ne croyais parce que je n’avais pas conscience de tout ce que j’avais reçu. »

Se souvenant de la fée, il regarda dans le miroir la double sinuosité de ses sourcils, crut y reconnaître la silhouette d’un goéland qu’il avait aperçu en poussant les volets et arriva tout essoufflé dans la rue pour voir l’oiseau de mer élever l’horizon sur ses ailes immobiles.

Le jour même, il appareilla, franchit la nuit, prit bien des matins dans ses voiles, tantôt poussé par le vent qui fleurit les vagues, tantôt menacé par le vent qui flétrit les eaux. Il aborda des terres si éloignées qu’il n’y reconnaissait pas le ciel, vit des montagnes où les arbres et les torrents le faisaient douter de ses yeux. Il n’obtenait rien qu’il ne l’eût cent fois gagné. Et jamais la lumière ne l’enveloppait si entièrement qu’il ne se levât de ce qu’il avait perdu une aube intacte pour la bercer.

« J’ai mérité mon épreuve », s’avouait-il. Son cœur aussitôt battait plus vite, s’emportait comme s’il eût effleuré l’absence.

Se regardant dans le miroir, il ne reconnut plus son visage parce que l’oubli y avait passé en ôtant toute l’ombre, y versant en échange la fraîcheur intacte de tous les jours envolés. Sous son front qu’éclairait la longueur du temps, il découvrait les traits d’un homme qu’il n’avait auparavant connu qu’à moitié.

Et, quand il reposa ses yeux sur la terre où pointait son bateau, il s’avoua en haletant qu’il n’en avait jamais vu de pareille. Il connaissait toutes les côtes du monde sauf celle qui venait à sa rencontre avec ses longues plages de sel, sa falaise coiffée de quelques cyprès et le haut village qui montait derrière une route de tamaris. Il ouvrait les yeux à en perdre le souvenir. Avec leur plus fugitive apparence, chaque arbre, chaque maison l’ensorcelait de ce qu’ils étaient. Les avirons aux poings, il peinait dans le calme plat qui avait flétri sa voile et écartelait lentement l’horizon embrasé.

Par une étourdissante rencontre, tous les bateaux de la petite crique où enfin il aborda portaient les noms de filles avec qui, jadis, il avait dansé et, à tous ces prénoms, il n’en manquait qu’un seul, celui qu’il avait gravé à la poupe de son embarcation. Sur le rivage que, pour la première fois, il avait vu de la haute mer, courait une femme qui lui parut jeune parce qu’il la voyait sourire et qu’à ce sourire il reconnut. Elle portait son joli nom depuis trop d’années, la jolie Marie, et, sur la peau de son cou, plus de grand jour que de fraîcheur, mais le marin ne s’en avisa pas et n’eut jamais à le dire parce qu’il lui rendait en l’approchant la joie de sa jeunesse et ne leva plus son regard sur elle sans la rendre entièrement heureuse. Tout le monde lui parlait comme s’il ne s’était rien passé et qu’il eût rêvé son départ. Quand il racontait son histoire et que les goguenards lui demandaient ce qu’il avait gagné à naviguer si loin, il répondait :

« J’y ai gagné de voir mon village depuis le fond de mes yeux.

— C’est un avantage, ripostait un bavard, si on pense que tu aurais pu le revoir depuis le fond de la mer, mais je te ferais plus de compliments si tu nous apprenais à quoi tu l’as reconnu.

— Je ne l’ai pas reconnu, protesta le marin, mais chaque chose que j’y ai vue m’a tiré des larmes et il m’a semblé que mes yeux en devenaient la fleur. »

On l’appela le cap Blanc ce promontoire où le marin avait trouvé le bout du monde.

À sa femme qui lui montrait quelquefois le miroir merveilleux contre le mur le plus sombre où ils l’avaient accroché, il tenait un autre langage. Quand, le doigt pointé sur l’ovale de bois où s’étalait ce clair de lune souterrain, elle interrogeait et, à voix plaintive, lui demandait pour finir s’il reconnaissait, dans cet asile lumineux, la clarté de son départ ou celle de son retour, il répondait que la lumière n’était pas au monde et que l’absence seule avait pâli le miroir.

« Et qu’y découvres-tu quand tu le regardes depuis le fond de tes yeux ? »

Et le crédule :

« J’y vois ce que j’avais été en vain voir se lever – mon amour – sur le peu que je suis. »

4

Conte de l’arc-en-ciel et de l’ombre à prendre sous la terre : « Dis-moi ce que je suis afin qu’il ne m’arrive jamais de tuer mon frère. »

Tous les enfants savaient les aventures du marin. Un homme qui venait d’enterrer sa femme se les faisait répéter. Une nuit de grand vent, il s’embusqua près de la hutte aux serpents. À l’accalmie de l’aube, une femme grandit en descendant d’un amandier. « Que ne m’appelais-tu ? » lui demanda-t-il avec hypocrisie. Pour lui faire deviner son intention, il ôta son anneau de mariage.

Elle le rafla promptement et, après avoir allongé au trompeur un miroir grand comme un écu, s’enfonça dans la nuit.

« Je ne t’ai pas dit, fit-il en s’essoufflant à la poursuivre, ce que j’attendais de notre échange.

— Crois-tu que je l’ignore ? lui répondit-elle. Tu souhaites de tout connaître comme si cela pouvait te cacher que tu n’as rien à aimer. »

Ils se séparèrent. À sa porte, il eut la surprise de trouver la fée qui l’attendait. « Quand tu connaîtras tout, lui cria-t-elle, à quoi te reconnaîtras-tu ? »

À la pointe du jour, il consulta le miroir, il y vit les meubles qui l’entouraient rapetisser, dévorer les murs entre lesquels il avait grandi, disparaître derrière un univers aussi vaste que s’il l’avait inspecté du haut d’une montagne. À la place de ses traits couraient des chemins, des allées un peu roses sous des figuiers. Il découvrit même l’entrée d’une église entre les mâts d’un voilier naufragé. Vainement il cherchait son visage entre les algues et sur les eaux.

« Il ne m’apparaît, se dit-il, qu’abîmes et hauteurs : je disparais derrière eux. Que devenir ? Il faut que je demande conseil au Roi du Sel. »

Ce personnage avait réponse à tout. Ce n’était pas un miracle. Il désensorcelait les questions de ce qu’on leur ajoute en y cherchant son profit.

« Quelle est la créature, répéta le Roi, qui découvre la mer en voyant la montagne ?

— Tu veux parler de l’animal qui voit le monde avec les yeux d’un oiseau. Il a le ciel à la place du cœur : c’est tout. »

Le vent qui brûlait d’en savoir plus long courut inutilement après les merles et les calandres. Peut-être parce que les oiseaux voient tout, il ne voyait pas un oiseau ; finit cependant par soulever un épais papillon poussiéreux et qui, heureusement, parlait. Il apprit de lui que les oiseaux n’avaient pas d’ombre.

Il demanda où cela les mènerait d’avoir le ciel à la place du cœur s’ils ne savaient où prendre leur ombre.

« Ils seront comme toi quand tu as cherché de l’ombre et que tu te retrouves dans un jardin. On les attendait pour édifier l’arc-en-ciel. »

La deuxième fois que le malin consulta son miroir, il n’y vit pas son image, mais toutes les roches souterraines et les feux qu’elles avaient absorbés. Il demanda au Roi du Sel quel était l’animal qui voyait la lumière dans les endroits qui ne voient pas le jour.

« C’est celui, répondit le Roi, qui suit ce qu’il aime avec des yeux de serpent. »

« Plus je connais de choses, se disait l’homme en grimpant vers le soleil, moins je sais qui je suis ». Et frappait le sol du talon comme s’il avait voulu, de la commençante journée, faire émerger à flanc de colline un sentier qui ne menait à rien. La fatigue, bientôt, le terrassa. Pris de sommeil, il vit en songe le vilain papillon qui l’avait naguère renseigné, mais, cette fois, le trouva beau comme la promesse du jour : il avait pris la place de ses yeux.

Il apprit en rêvant que les reptiles n’avaient pas d’ombre parce que les ténèbres qu’ils aimaient leur avaient mangé le cœur. « Leur mort, se disait-il en s’éveillant, est leur miroir. Qu’est-ce que ça veut dire ? »

L’aube rougissait les plus hauts cyprès avant de fleurir la mer. Le malin soufflait les pierres dans l’immense four de clarté où la chaleur bougeait sous des ossements.

Chassant l’obscurité du monde, il s’enfonçait lui-même sous la nuit peureuse qu’il y dissipait. Des villageois le prenaient pour un rocher s’ils l’avaient vu de loin au grand midi où il se tenait debout, pensif. Parfois, des filles l’ayant à distance interpellé et salué, gravissaient la colline pour ne trouver qu’un bloc de granit à la place où elles avaient pensé le rejoindre.

« Je ne puis échapper à ce que je vois », confiait-il au Roi du Sel. Ou bien il lui montrait son miroir épais et rapetissé qui ressemblait maintenant à un bloc de larmes gelées. Une fois, le Roi répondit :

« Pourquoi ne pas vivre hors du noir ? On a la nuit que l’on veut, c’est beaucoup. »

Le miroir lui cachait-il toujours son image ? La troisième fois qu’il le consulta, il y distingua tout ce que l’ombre fait naître, les lapins, avec du vent au bout de l’oreille, et, sur le fourmillement des eaux et des mousses, la course aérienne d’une ténèbre ailée : un corps qu’il voyait voler et qu’il ne voyait pas.

« Quel animal ai-je vu ? demanda-t-il au Roi du Sel. Ses ailes s’élevaient et s’abaissaient comme si j’avais eu des paupières sous le miroir. »

L’autre riait, fermant son visage comme un masque d’écorce sur ses yeux trop clairs où de l’orage était embusqué.

« C’est une créature plus vieille que la nuit : elle n’a pas d’ombre. La nuit est son ombre. Mais tu la vois telle que tu es. »

« Si cette créature a vu naître la nuit, se disait le malin en gagnant la garrigue, elle est aussi vieille que le cœur de l’homme. »

Une chauve-souris se hâtait à sa rencontre. Il lui confia que le besoin de connaître était plus fort que lui.

« Si tu n’avais besoin que de n’y point voir, lui répondit l’animal, le jour se lèverait dans tes yeux.

— J’ignore qui je suis » gémit-il, ajoutant par déférence que rien ne le satisferait autant que de l’apprendre par elle.

« Eh bien, dit l’autre, oublie que tu existes.

— Comment faire ?

— Cherche la plus présente de toutes les créatures. Tu ne la verras pas, tu la verras s’élever.

— Quelle est la plus présente de toutes les créatures ?

— Elle a reçu un corps et elle n’a pas de corps. Il lui faut une ombre pour apparaître. »

Les arbres regardaient les arbres, les branches saluaient les branches. Pour autant qu’il écarquillait les yeux, le veuf voyait l’eau courante avec les yeux de l’eau croupie. Un ciel lui montrait les choses, il y avait dans son cœur une immensité pour les lui prendre.

« Roi du Sel s’écria-t-il, comment un être me ferait-il oublier que je suis ?

— En faisant le jour dans ton regard et la nuit sur tout le reste, même sur toi. Si tu avais pu apprendre ce que tu es, tu ne le serais plus.

— Mais toi, du moins, me connais-tu ?

— Ton secret, dit le Roi, est dans ton cœur. Et ton cœur ne t’appartient pas.

— Ah ! s’écriait le malheureux. Qu’est-ce que mon cœur ? » Et c’était une poignée de terre qui le séparait de la terre et qui, chaque jour, l’en séparait un peu moins.

Il avait les yeux trop dilatés pour s’apercevoir qu’il avait perdu son ombre.

Pêcheurs et bergers, hommes de grêle, hommes de vent, le virent cent fois cent jours errer d’une heure à l’autre. L’un l’avait rencontré, l’autre reconnu au bruit défunt de ses os. Nul n’aurait su dire s’il redoutait de le voir ou de ne plus le voir et chacun croyait le deviner derrière soi. Or, tête baissée comme s’il avait creusé la terre, le claquedent assaillait la chauve-souris de la même question : « Où sont les reptiles ? Et les oiseaux, où sont-ils ? Mène-moi vers ceux qui n’ont plus leur ombre : nous avons les mêmes yeux.

— Ce n’est pas toi qui la leur rendras : toute ombre est l’ombre du cœur.

— Pourquoi m’as-tu dit qu’ils dressaient l’arc-en-ciel ?

— Auras-tu bientôt fini, drôle, s’écria l’animal, de me tracasser ? Tu n’as pas fait tant d’embarras avec ton nom que tu ne m’as jamais avoué.

— Quand on appelle Narcisse, je réponds, convint piteusement le drôle, bien que ce soit un nom qui n’aille bien qu’aux chevaux. »

De loin, il paraissait petit, grand de près, portant haut sa prunelle jaune et menaçante. Le soir, agitant ses jambes creuses, il rompait le cercle silencieux de ses pensées et se mettait à courir, comme si, de son pas de spectre, il avait pu s’approcher d’elles, les entendre. Il s’était accumulé un nuage dans la voix humaine. Les jeunes gens portaient entre les sourcils une étoile de plomb. Un ordre d’en haut avait coiffé le plus criard d’une omelette et la longue-vue à l’œil, il apprenait aux autres à ramper.

La chauve-souris volait pour les arbres et les pierres. Ou, réunissant chevêches, chats-huants et les saules, les soirs où elle s’élevait le plus haut, elle leur faisait un songe de ce qu’ils étaient et, pour les enfermer dans ce songe, leur parlait d’une inconnue que, vieille comme elle était, elle voyait avec le fond de ses yeux.

« Elle est la sœur jalouse de la nuit et la nuit se ferme à son approche. Son ombre est son miroir.

— Je l’ai vue quelquefois, disait un chat-huant, dans un arbre qui prenait feu si je m’en approchais.

— Elle est la plus présente de toutes les créatures, la mort est ton miroir, son ombre est le sien : elle est la pitié de ce qui donne l’existence.

— Me fera-t-elle oublier qui je suis ? cria Narcisse qui avait trouvé le chemin de la colline comme il fuyait les tambours qui l’appelaient par son nom. Et comment la toucher ?

— Tu n’as qu’à sauter par dessus l’arc-en-ciel, répondit la chauve-souris, comme les filles qui veulent devenir garçons.

— Où est l’arc-en-ciel ?

— Là où se réunissent ceux qui cherchent leur ombre. Va où vont les serpents qui fuient les oiseaux et les oiseaux qui fuient les serpents.

— Pour toutes les ombres perdues, cria le chat-huant, il n’y a qu’une ombre à retrouver : elle est à prendre sous la terre.

— Et c’est en dressant un arc-en-ciel, demanda le veuf, qu’on la retrouve ?

— L’ombre n’est que de l’ombre, murmura la chauve-souris. Il faut toucher le ciel pour la faire grandir. »

« Ce n’est pas en t’écoutant, garce ! que je retrouverai ce que j’ai perdu, s’écria enfin l’ensorcelé.

— Sûrement, riposta l’animal dont le jour levant effaçait lentement les ailes.

— Et que veux-tu faire d’une ombre, bougre d’enterré ? Tu ne ressembles qu’à toi-même. »

Et Narcisse se trouva seul devant le grand jour qui faisait le ciel aussi net que le creux de sa main.

Et c’était la dernière fois qu’il consultait le miroir. Il vit une tête de mort et mourut pour avoir cru qu’elle était sienne quand c’était seulement sa femme et toute l’ombre dont il s’était détourné qui venaient lui faire un sourire.

PREMIÈRE PARTIE

1

La Fiancée du Vent. Les mots que dicte l’amour et le mot qu’il n’entend pas.

Devant les tout jeunes, les vieux nommaient la Fiancée du Vent : une façon à eux de défendre la justice, la course des astres. Ils familiarisaient leurs auditeurs avec ce qui leur paraissait le moins à craindre dans la mort. Leurs fils, qui pensaient à vivre, avaient baptisé Roi du Sel le plus fantastique de leurs aînés et donné le nom de la fée à une pauvre garce, rouge comme le feu, qui se prêtait à tous les renifleurs en âge de lever la pioche. Les uns l’avaient renversée pour une croix d’argent, les autres en lui payant ou lui promettant l’apéritif.

« Tu dis qu’elle est maigre ? Tu l’as pas vue passer devant ma cave, droite, avec le cul comme une lampe ! Pour la faire entrer cinq minutes, je lui aurais donné la maison… »

Elle n’avait accueilli leurs dons et serments qu’afin de ne pas rebuter leur humeur généreuse : lui eussent-ils offert un château, elle aurait accepté, elle ne voulait pas qu’ils eussent, par sa faute, à démordre d’une illusion.

Ses yeux ouvraient des portes quand on lui demandait ce qu’elle aimait.

Folle de son pays et de son corps qui en avait l’odeur, l’amour d’un seul ne la contentait pas.

Quand elle quittait le bal au bras d’un homme, elle attirait l’attention, ne parlant bas que d’elle-même et tout haut de ce qu’elle allait accorder afin que tout passant lût dans sa voix comme dans son grand œil éveillé qu’elle avait sa place là où le désir était plus solitaire et pesant.

Suivait-elle un riche dans sa cave ? Elle se flattait qu’elle allait à Baise-le-Vin. Emmener un pauvre aux Trois-Oliviers que le vent nocturne allumait sur la pierraille s’appelait pour elle se rendre à Baise-la-Brise. Et, pas plus au reluisant qu’au pouilleux ne demandait salaire ; sauf une fois où on la vit heureuse et décoiffée s’échapper d’un grenier, illuminée par la promesse que le boulanger lui achèterait des souliers. En récompense de l’heure passée à Baise-la-Fouace, elle exigea de robustes chaussures, renforcées ; une fois pourvue, se dépita d’elles et les troqua contre des brodequins de facteur.

On lui demanda ses raisons. Elle répondit qu’avec ces bottines, pas plus qu’avec ses savates, elle ne saurait marcher sur la plage et languissait depuis assez longtemps, disait-elle, de se rendre à Baise-la-Mer. Promènerait-elle, ainsi chaussée, dans le sable à ne fouler que pieds nus ? « Nous irons, dit-elle, lui et moi, sur des semelles pareilles, aussi le vent ramassera nos traces sans les avoir démêlées. »

La Fiancée du Vent connut un veuf. Il était plus grand qu’un cheval et possédait des chevaux plus grands que lui. Elle le découragea.

Il lui offrit un miroir : elle y reconnut les trois beautés d’une fille : ses yeux, ses cheveux, ses dents.

« C’est moi ? demanda-t-elle.

— C’est ton image, dit le veuf.

— Et mon image, que voit-elle avec des yeux si tristes ?

— Elle voit ce que tu caches avec ton sourire. »

Elle laissa tomber le miroir qui se brisa entre eux. De vendange en vendange, il ne put la convaincre de l’agréer pour époux. Même, elle refusa de le suivre dans sa chambre, enfin s’entêta à le craindre.

« Son regard m’effraie, disait-elle, je ne sais pas ce qu’il voit autour de moi. »

Il faisait le généreux, comptait son argent au café, consultait l’endevineuse devant le monde.

Un jour, il commença à défendre sa réputation.

La fille apprit de ses amants qu’il la disait honnête et se piqua contre lui parce que son idée les faisait rire. Outrée que, par sa maladresse, on entendît malice de ses amours, elle surveilla la sortie de la messe afin de l’appeler devant témoins, enflé, cornard, bâtard d’un âne. N’ayant plus le cœur à rien, l’amoureux voulut mourir.

Il alla tremper les pieds dans la mer, attendit en fermant les yeux la vague qui l’emporterait.

Après cette tentative, il vide quelques bouteilles, arme son vélocipède et s’achemine en rotant vers le remblai de la voie ferrée. Sur les rails qui bronzinent entre l’étang et la mer, il s’étend, bientôt endormi par un lointain convoi qui le jette sur un pied en fondant sur lui.

Il n’échappa à la locomotive que pour sombrer dans l’étang d’où on le retira, au matin, des anguilles dans les poches, glacé et marqué pour la congestion pulmonaire qui l’emporta en quelques jours. Soutenu par le médecin, la Fiancée du Vent suivit son cercueil en se lamentant et mourut pile au cimetière, après avoir dit à ceux et celles qui lui prêchaient la résignation : « J’avais trop peur : avec ses grandes manières, il voulait m’apprendre le oui ; mais c’est un mot qui dure plus qu’un homme et une femme ; et, avant que le souvenir en soit passé, ses écus seraient devenus tout juste bons à allumer le feu. »

Quelques méchants dirent bien que la Fiancée était allée à Baise-la-Mort ; mais madone elle est au village.

On y pense son parler que, nul, après elle, n’oserait adopter. Mais quelques rageurs en sous-entendent l’efficacité quand, envoyant au diable un outrecuidant, ils lui enjoignent, par un hommage indirect à la tendre folle, de se faire foutre à Baise-le-Cul.

2

Les événements nous regardent. Il faut leur fermer les yeux pour les voir.

De ceux qui se marient ou amassent un magot, nous ne dirons rien : les bonheurs nuls se passent de commentaires. Mais, ici, les commérages exploitent tous les événements qu’en des lieux moins singuliers on se refuserait à concevoir : le viol d’une idiote par un ivrogne ; un assassinat manqué. Les Saint-Sourissins ne comprennent que les faits et pensent à coups d’étonnements. Ils ont besoin de craindre ce qu’ils connaissent. Débordés par l’ardeur du jour et la clarté de leurs nuits, ils cherchent le plus noir dans le plus familier.

Quand l’envie de travailler les prend, ce qui arrive quelquefois, ils s’acharnent si bien après leur tâche que le moment où elle prend fin leur échappe. Ils continuent à tourner autour d’elle, égarés, actifs en vain. On dirait que la pioche ne leur sert qu’à fortifier leurs muscles de batailleurs. S’ils flânent, mains aux poches, le nez levé, ils ont l’air de chercher des querelles.

Tous chasseurs. Avec des fusils au canon allongé, sans doute à cause du gibier d’eau qui se tire de loin, l’un d’eux disait : « J’ai voulu un fusil plus grand que moi pour ne pas être tenté de me suicider s’il m’arrive de tuer ma femme. »

Leurs chiens étonnent. Ils ne les achètent pas à des éleveurs ; les obtiennent de chasseurs heureux. La réputation des bons tireurs rejaillit sur l’animal qu’ils ont dressé après l’avoir pris n’importe où, au mépris de la race, sur le préjugé que l’espèce a bon nez et court tant qu’elle a de pattes.

Un gros homme à tête de mule parcourait la garrigue sur ses courtes jambes de jockey. Du bout de son Lefaucheux, il battait les buissons, aidant un fox gros comme un lièvre qu’il avait, disait-il, dressé. Bref, le chien chassait, on l’avait vu arrêter des cailles, on parlait de lui. Le jour de l’ouverture, qui coïncide avec la fête de la Vierge, son maître le cherche et, son arme sous le bras, le siffle à tous les coins de rue parmi les endimanchés qui l’interrogent et regardent avec lui si le chien ne revient pas. L’animal a reparu pendant la grand-messe, à l’offertoire, sorti en bâillant du tabernacle où des inconnus l’avaient enfermé, sans arrière-pensée sacrilège, d’ailleurs. Et l’intention de taquiner le curé a paru si peu vraisemblable que les soupçons sont tombés sur un idiot, ce qui était une façon d’excuser la faute et d’exclure tout projet d’enquête.

3

Les trois tailleurs de pierre. Le mot choisit sa pensée. Il faut une vie d’homme pour penser un nom.

Le village est bâti au pied des roches avec la dure pierre du sous-sol. La terre où s’alignent les espaliers a été vomie par la vague ou semée par les foudroyants vents d’ouest qui boivent l’eau des lagunes ou la repoussent vers la mer. Entre les tamaris, les amandiers, les cultures, affleure la roche gris-bleu.

Saint-Souris compte trois tailleurs de pierre : des frères, on ne sait lequel est l’aîné. Les étrangers ne réussissent pas à les distinguer, même quand on leur a nommé l’Innocent, le Poète et l’Ingénieur. Ces trois sobriquets désignent le même individu. Paresseux ou maladroit à extraire la roche, il écrit ses mémoires. De plus il paraît qu’il taille un énorme éclat de granite ; et ses frères, comme s’ils savaient mieux que lui ce qu’il en veut tirer, annoncent qu’il l’arrondit au ciseau et qu’il le suivra dans les airs quand il lui aura donné la forme d’une bulle. Il ne s’agit que de réduire à rien le point par où le bloc tient à la terre.

Ils lui font aimer son œuvre en ne lui parlant que d’elle. Fainéants, eux aussi, grands diseurs d’histoires et accréditant avec lui la maxime qu’on n’accomplit de bon cœur que la tâche d’un autre, on les nomme l’un le Travailleur, par antiphrase, il dort en marchant ; et le troisième, à qui les autres doivent leur subsistance, est appelé le Pauvre, Bastou le Pauvre.

Il a beaucoup donné, non seulement des sous et des pièces, mais des privilèges et des grâces, l’opinion lui attribuant la faculté de lire l’avenir des enfants, peut-être de le diriger. De sa prétention on lui a fait un office.

Avant qu’un enfant ait quitté le sein, sa mère, un jour de petit vent, le transporte vers la caverne où le Pauvre a monté sa paillasse et rangé et étiqueté ses outils. Noir comme il fait dans l’antre, comment distinguerait-elle à quel membre de la trinité elle adresse sa requête ? Ils acceptent tous les trois la décadence du métier paternel.

Ils se sont tellement contemplés qu’ils se ressemblent. Et, à force de parler des mêmes choses, ils se prennent l’un pour l’autre. Bastou sourit à l’enfant, salue la maman et, d’une voix assurée, avant que les pèlerins ne soient sortis du soleil, il déclare : « Sois le bienvenu, Petit Voyageur ! » Ou bien il s’exclame : « Tiens, tiens ! Monsieur le Curé ! » Le nourrisson retourne au village, lesté d’un sobriquet que personne ne lui disputera et qui déterminera ses soins et son avenir.

Un jour, le bruit courut qu’un nouveau-né avait été sacré Aéronaute dans la chaumière aux prophéties. Le Vaillant, qui attendait, au soleil, la fraîcheur du soir, trouva le pronostic si plaisant qu’il ne soupçonna pas la très probable erreur d’oreille et se rendit auprès de l’Ingénieur.

Le ballon s’arrondissait entre les amarres qui, maintenant, le liaient au sol. Sans un regard pour le reflet de ciel qui en orientait déjà le flanc sombre, l’homme tourna le dos à son œuvre : il examinait ses outils pour leur apprendre qu’il venait de naître un enfant capable de l’imiter. Ses yeux brillèrent aussi fort que le jour où lui était venue l’ambition qui embellissait sa vie. Après, levant son ciseau : « Soit ! déclara-t-il au Vaillant, d’ici que l’autre ait l’âge de savoir mon nom, j’aurai appris à la montagne à voler. — Mais, répondit l’autre, qui n’avait jamais soupçonné des conceptions si entières, que sera-t-il réservé à l’Aéronaute et comment nous étonnera-t-il ? Tu sais bien que le frère ne se trompe jamais.

— Si ce n’est pas Croque-notes, répondit-il, qu’il a appelé le morveux : et alors, il accorderait des pianos et ferait danser les abeilles, il faut bien qu’après moi il grandisse quelqu’un pour faire voler les oiseaux. »

4

Les « poutous » ou la voie des baisers. Un homme possédait trois jardins : à quel géant il les devait. En s’approchant du ciel, on fait croître les ombres.

Un chemin vicinal relie Saint-Souris à la route qui surveille la mer. Par ce plat sont venus les courtiers en vins sur des vélos, en automobile, les négociants que saluait le maire en faction sous la première ampoule électrique ; tout révérences. Par la même avenue, les jeunes gens s’en éloignent, à toutes pédales, s’interpellant dans le vent et criant pour les fenêtres le nom du village où ils vont danser. Si la montagne aussi envoie à Saint-Souris une piste, ce serait endurer un calvaire que de la gravir. Lit d’un invisible torrent où le passant croit fuir un fusil embusqué, les plantes y sont tombées du ciel avec le triangle d’humus qui les enracine aux ravines. Un chemin à ne monter qu’à genoux, on le descend en courant. Cette pente où personne ne saurait arrêter ses pas s’appelle « Les Baisers ».

La main remue comme un feu de bois une terre acide, poudrée d’étincelles, et se tend vers des fruits rares qui semblent mûris dans un nid de froide cendre. Même la peau bleue des raisins et le cuir de la caroube reflètent de l’or. Les baisers sont chauds, brûlants la nuit. Les bras des filles donnent le goût du sommeil et l’illusion qu’on ne peut jouir d’elles qu’en songe.

Le village compte plus de riches que de richesses. Annonce-t-on un mariage, il n’est parlé que de millions ; les vieux se réunissant au café réactionnaire pour bouder la pingrerie du père qui ne les donne pas, les jeunes groupés dans la buvette socialiste, supputant avec fièvre ce que l’état des cultures permettrait aux conjoints d’emprunter. Les uns et les autres surévaluent avec complaisance des terres maigres comme les leurs et tout aussi invendables. La cérémonie sera devancée par un enlèvement qui, engageant l’honneur des deux familles, précipitera les discussions d’intérêt dans l’obscurité consécutive du travail en commun. Personne, ici, n’est vraiment riche, personne n’y connaît sa pauvreté. Chacun vit en maître sur une terre inexploitable qui donne une petite quantité de produits si exquis que les indigènes ont, seuls, le goût assez formé pour les apprécier. Comme un bois peuplé d’oiseaux-lyres, ce pays désespérerait ceux qui ne l’auraient pas cultivé pour leurs propres délices. La vigne y prospère aux prix d’une lutte tuante contre le soleil qui musque les grains mais incendie le sel partout mêlé à l’humus, contre une terre d’or et d’azur refroidi qui sucre et dessèche les grenades, les figues, les pêches. Chevaux et mulets même se montrent rétifs, peut-être parce qu’on les nourrit avec une sorte de sucre végétal, des gousses couleur de vieux harnais que l’on cueille sur les caroubiers et que les morveux vont, à la tombée de la nuit, chiper dans les mangeoires.

Plus de riches que de richesses, moins de riches que d’ambitieux. De ceux qui se décavent à force de souhaiter la fortune on dit, en les voyant dépenaillés et hagards, tête basse parmi les vignes des autres, les bras croisés et les yeux dans la gibecière, qu’il y avait bien assez de nuages au ciel pour les engraisser aussi, mais qu’il leur a plu du soleil sous le front.

J’ai vu un riche. Il portait le prénom d’un roi européen qu’il appelait son frère de lune parce qu’ils étaient nés le même jour, marchait avec application sur de longs souliers or vernis. Sa maison enfermait plusieurs pianos. Il s’excusait de n’en pas jouer sur le fait qu’il était en deuil. Debout sur son seuil, il regardait, aux heures de travail, défiler ses chevaux, les examinait avec une bonne provision de regard au-dedans de lui. Ils paraissaient pourvus d’ailes qu’il fût seul à voir.

Il habitait derrière des portes de fonte, possédait un jardin de fruits, un jardin de fleurs, un jardin d’oiseaux, des enclos, en outre, où il avait enfermé des jets d’eau, de l’ombre, du silence et haut gardés au faîte de leurs murs par des débris de toutes les bouteilles qu’il avait vidées. Pour arriver au fond de ses jardins, on aurait usé des sandales de corde, on n’aurait pas touché le bout de ses vignes sans chausser des souliers de fer.

« Il était né sans rien, me confiera un jour le Roi du Sel, mais il a grandi : ça veut dire que tout ce qui l’endormait s’est éveillé à sa place.

« On te dira qu’il n’a eu qu’à souhaiter sa fortune. D’accord. Nous ne formons pas un vœu sans qu’un géant s’éveille. Tu veux une épée ? C’est un défi à celui qui forge les épées. Tu n’as qu’à le désarmer si tu n’as pas la voix assez juste pour l’endormir. »

5

Ici, les mots chantent les choses. Ce qu’on leur fait dire chante les hommes. Jésus-Christ. Regarde bien ce que tu vois et donne-lui ton ombre à boire. Écris pour te former un cœur.

Ils sont bavards. Après les avoir écoutés quelques jours, on ne reçoit plus le vent d’ouest sans y démêler des mots de leur patois qui chante.

Le silence n’est cependant pas inconnu à Saint-Souris : il y a pris la forme d’un homme. Ce haut et muet témoin, étiré comme un pieu hors de l’eau, écrase leur besoin de se faire entendre.

Il est si reconnaissable à sa dégaine que l’on ne cherche pas ses traits. On dirait que son ombre s’étend sous la terre.

Il s’endort où l’aube le surprend, s’éveille au bruit des pas qui reviennent de la vigne ou de la mer. Sa silhouette marque le milieu de la route où sonnent, au cou des chèvres qui rentrent, des cloches de fer. Il se déplace, droit comme le clocher qui recule dans le soir, un regard impénétrable et toujours le même, cousu à ses yeux ; et de plus en plus grand sous le ciel descendant où se ferme sa mine hostile, il croise sans les voir tous les habitants du village qui s’enfonce derrière lui. Tout d’un coup, un arbre, un haut piquet de la clôture, une roche levée prennent sa place. Il a disparu comme l’oiseau dont les ailes se replient.

L’air réfléchi et assez occupé en apparence de ce qu’il est, il ne paraît pas savoir depuis quand il est né et on ne saurait quel âge lui donner. À plat ventre dans l’herbe qui croît nuit et jour, il lève sur ses coudes sa tête de Christ et voit les chemins se rouvrir à la course des bêtes.

Ses yeux de lièvre examinent les brèches. Il s’accommode de fruits, de volailles. On dit qu’il ne vole pas mais qu’il a pris à ferme la part des renards et des pies.

On l’appelle Jésus, j’ai voulu qu’il me dise pourquoi et ai perdu ma question en le voyant de près. Sa raideur d’un autre monde fait penser à un sabre rouillé. Son visage n’a que des yeux, mais comment les voir ! Sous le béret, il n’est que regard.

« Le pays d’où je suis venu est au diable, me dit-il. Si je m’éloigne d’ici, je m’en approche. »

Ses mains trop blanches s’étaient allongées à caresser des oiseaux volés. J’osai le lui dire. Il me félicita de parler une langue qui ne s’écrivait pas. Il existait donc un langage qui se refusait à l’écriture. C’était sa conviction.

« Les mots qui te ressemblent t’épouvantent, me confiait-il. Si tu devais les écrire, tes yeux auraient peur de ta main.

« On paie des professeurs, ajouta-t-il avec assurance, pour empêcher les enfants de s’en amuser.

— Les professeurs savent tout, répliquai-je, et ils n’ont qu’à fermer les yeux pour se le rappeler. Cependant, ils enseignent que rien ne durera comme ils ont appris. Ils défendent les pauvres.

— Ils défendent les pauvres dans une langue qu’ils n’apprennent qu’aux riches. Si tu essaies de dire comme eux, tu deviens sourd et muet.

— Que gagneraient-ils, demandai-je, à avoir voulu cela ?

— C’est un mensonge qui les gagne et peut-être qu’il les nourrit. Un peu comme s’ils déclaraient n’être bons à rien de façon à convaincre ceux qui s’en foutent.

— Ils veulent le bien, dis-je, la peine des autres les atteint.

— Ils ne sentent pas la souffrance. Ils croient que l’envie est la seule douleur. Et s’ils écrivent sur les pauvres, c’est qu’ils ne se sont pas mis à leur place.

« Ils ne sont pas assez éveillés, ajouta-t-il, pour appeler ceux qui s’élèvent. On n’enseigne bien que ce qu’on invente. Encore faut-il se souvenir qu’on a eu à naître. » Je lui demandai s’il n’avait point écrit.

Il me répondit que cette envie venait à tout le monde et qu’il me conseillait de boire le contenu de mon encrier pour faire passer la mienne.

Nous n’avions plus rien à nous dire. Il avait répondu du bout des lèvres à mon salut, sans toucher son béret, ni me tendre la main. De nouveau, je courus à lui.

« Et si le besoin d’écrire ne passe pas, lui demandai-je, comment le conduire ?

— Je souhaite, me répondit-il, qu’on écrive pour se former un cœur.

— On n’écrit donc pas pour les autres ! m’écriai-je.

— Les autres, jeta-t-il en s’éloignant, si tu as à les chercher, c’est que tu n’existes pas.

— Ça rend service de savoir qu’on n’est rien. »

On l’appelait Jésus-Christ par dérision. Il ressemblait de loin à une croix amputée.

Un jour, les gendarmes vinrent le chercher. Sans un mot il se mit entre eux, les suivit jusqu’à la voiture où un officier les attendait.

« Regarde, Papielon, s’écria-t-il, en voyant le chef, ces polichinelles que je t’amène. » Et, comme l’autre se courrouçait, il s’excusa : « J’ai pas voulu te peiner : j’aime bien que les hommes s’amusent. »

6

Nuit de Saint-Souris. Le clocher.

Légère, la nuit n’enveloppe ici que l’espace : on la voit sortir des églises et, lentement, prendre les fruitiers, les roseaux et les tamaris. Elle contourne l’obscurité sans âge des cyprès.

Ce n’est le noir que pour les fleurs, les plantes à parfum, le souci des visages : un murmure allège ces ténèbres frêles comme un reflet et, sur le chemin vicinal, elles paraîtraient plus transparentes encore si ne les épaississait le goût des hommes pour l’ombre. Une sorte de tressaillement suspend le silence dont l’espace a touché le fond. Les garçons éteignent leur cigarette, écoutent le pas des filles dans l’immensité obscure où les paroles vont seules et referment le ciel sans bord sur le rivage argenté d’une voix. Feux de Saint-Souris ou feux à l’horizon, l’éloignement parle à la pensée et c’est la même nuit sur le village et sur la mer, elle a l’éclat des yeux qui se rendent.

Une blancheur dans une brise, des filles qu’un groupe aborde, leur murmure s’étend sans toucher personne, il parle de la montagne aux arbres du chemin, à l’aubépine du marais. Ce qu’elles disent ne sait rien d’elles, leur parole a dépassé dans le noir son beau chant de gorge.

Une voix qui avait bu les noms des choses sous la terre s’est refermée sur les eaux plates. Sa transparence s’accroît, elle est le lit d’une étoile qui se rapproche.

 

À deux pas des maisons, les lampes cueillent les visages ; elles orientent d’un reflet minéral les paroles qu’une onde reparcourt.

Un jeune passant a salué des yeux les filles.

Elles chantent, dans leur patois embaumé, que Célestin promenait un sourire d’enfant endormi.

 

Plantée dans le clocher, l’horloge sonne certaines heures pour les hauteurs nocturnes, les autres pour les hirondelles. Le village croit reconnaître en rêvant ses coups de gong les plus étouffés. Ils s’adressent aux habitants du clocher que personne n’a jamais vus. Il est une note exceptionnelle et difficile à saisir dans les coups de l’heure où elle est cachée. Seuls, les sourds le savent et disent qu’ils l’ont perçue à la veille de ne plus entendre. Ce bruit que la cloche paraît recevoir, non produire, répond toujours au grincement d’un portail manié par le vent dans quelque cave abandonnée. On dit que ce signe s’adresse à ceux qui n’ont plus le temps dans la tête.

DEUXIÈME PARTIE

1

Vacances à Saint-Souris. Adrien était mon frère. Joseph Bousquet, mon grand-père. Nous ne vivons que nos jours, un événement aura-t-il vécu notre vie ?

Tous les trois mois, un adolescent sautait lestement du train dans le vent de la halte déserte. Il portait mon nom et mon prénom comme le grand-père qu’il venait embrasser à Saint-Souris ; mais j’ai oublié les pensées qu’il ramenait du collège. Maintenant qu’il m’apparaît, je ne sais plus comment il se voyait.

Un enfant courait vers lui, les sourcils froncés à cause du vent qui tourmentait et fleurissait la mer voisine : il avait du soir dans les traits, ce petit, peut-être était-il seulement hâlé par quelques jours de grand air. Le plus jeune des deux frères avait écourté le trimestre d’études : tombé le premier chez la grand-maman, il l’avait surprise en larmes et n’avait reçu ses raisons qu’une fois mis hors d’état de rien entendre.

Penché à la portière, j’avais de très loin reconnu mon frère à sa minceur obscure et à la haute et grave lumière de l’endroit où le vent l’avait posé en sentinelle, empli d’un calme noir par les nouvelles qu’il allait m’apprendre et qui me chantent aujourd’hui son cher visage évanoui. Je courais à lui. Un sourire à la lèvre, il prenait un dandinement d’homme gros et, fasciné par son aîné, s’avançait dans son regard, balançant sa menue personne comme s’il en avait, à chaque pas, dissipé l’image. Après, agrandissant ses yeux pour détourner les miens de ses joues embellies par le haut vent des Corbières, il me prenait les mains et me jetait :

« Tu verras Bon Papa : grand-mère dit qu’il est toujours le même et, tout de suite, elle pleure en ajoutant qu’elle ne le reconnaît plus.

— Elle veut dire qu’il ne cessera jamais de l’étonner. Il a une nouvelle amie ?

— Oui, mais, tu sais, il n’y a rien à faire », ajoutait-il avec profondeur. Et moi, feignant une indifférence qui me coûtait beaucoup :

« Est-elle jolie ?

— Malheur ! »

Cette exclamation ne doit pas suggérer que l’enfant prenait part entière à la déconvenue de notre grand-mère.

Malheur ! dans la langue que mon cadet parlait couramment et que je m’efforçais de pratiquer aussi n’est qu’une parole de choix pour signifier à propos d’un fait que, comme le malheur, il est sans mesure. Mon frère me dissuadait avec ce mot à imaginer le visage qui avait enchanté le grand-père et il n’était, dans sa bouche, que l’abréviation du mot « malheureux ».

Le patois de Saint-Souris sent la fureur et le naufrage. Le gosse, qui, après son bain, ne retrouve pas sa deuxième chaussette est appelé maquereau par sa maman et, bientôt, bougre, cornard et maquerellas si la recherche n’a rien donné.

Tandis qu’en surveillant son pied nu, il sautille au bout du bras qui le remorque vers la terre ferme, la commère expose à des femmes penchées comme des arbres que chaque bain enlève à son fils une pièce de son costume. L’empoignant alors par l’oreille et, mesurant du visage la colline que son regard a rapprochée, « Maquerellerie ! » s’écrie-t-elle comme pour désigner l’institution que la puissance maternelle défie du moment qu’elle ne se possède plus.

Tout le monde parlait le même langage, sauf notre grand-père qui avait forgé le sien.

Mon frère et moi, il nous appelait « drôles » en nous serrant sur son cœur. Cette injure affectueuse allait bien à son air. À notre âge, il avait dû l’accepter en riant, puis s’en offenser tout d’un coup. À dix-huit ans, il avait querellé un jaloux qui dut ajouter à ses cornes l’hommage d’un coup d’épée. Puis vint la guerre où il disparut pour revenir méconnaissable, les yeux changés. Flattés par l’espoir de lui ressembler, nous contemplions sur un portrait ovale ce joli rôdeur, innocent comme une image, mais dangereux à force d’ignorer que la douleur pleurait. Des tentures invisibles s’écartaient devant son étroit visage que son regard séparait du monde. On aurait dit qu’une prudence amusée approchait son habit bleu d’une vision à laquelle se refusaient ses lèvres.

J’ai connu mon aïeul en renaissant d’une crise qui m’avait laissé toute une longue année de mon enfance muet et comme idiot. Je dus me raisonner pour lui donner un âge, il me paraissait moins vieux que mon père. La guerre lui avait pris son rire ou le lui avait donné à boire en le relevant d’entre les morts. Ma grand-mère, dès que j’osai la comprendre, me confia qu’elle n’était restée sa femme que pour l’espoir de le faire souffrir et de le voir extrême-onctier. Elle prenait une voix d’homme pour parler de lui. Avec une courtoisie d’un autre âge, il saluait ses diatribes et, encore incliné, ouvrait de grands yeux à ses injures comme s’il s’était étonné de ne pas voir passer de si gros mots.

Il regardait grêler sur elle les années qui l’épargnaient lui-même. « Il ne craint pas les orages », disait-on. Cela signifiait pour les viticulteurs qu’il vendangeait après ses voisins. Il me parlait de bon cœur et, plus d’une fois, m’avait fait une fête de ses raisons.

« Je ne vois rien de plus vrai que cette parole, me disait-il, on n’a qu’à l’entendre pour l’avoir dans le sang. Comment supporter que l’on soutienne le contraire : le vin des peureux n’a saoulé personne. »

Il s’était un peu ruiné ; ou bien craignit-on pour mon imagination l’influence de ses malheurs : on s’effrayait de me l’avoir donné pour parrain. Il m’apprenait en cachette le baccara, le poker. Ma grand-mère avait éliminé les consonnes intérieures du prénom que je portais après lui et, dans le désir de l’offenser, m’appelait Joë sans soupçonner qu’elle inventait de l’anglais.

Plus naïvement, mon frère qui me voyait, par grande exception, apprivoisé aux façons du grand-père, soupçonna quelque fabuleux secret dissipé entre nous.

Mais, que lui apprendre ?

J’entrais dans un monde inconnu aussitôt que mon séduisant aïeul ne parlait que pour moi : il me semblait que mon cœur me voyait.

Il avait choisi son image de ses pensées, levait à peine sa tête grise et bouclée dans la nuit que les mots avançaient vers nous. Toute parole le dépassait, mais levait une lumière pour le voir et sa voix ne fêtait qu’en tremblant cette lumière où il s’était insinué avec la grâce d’une apparition. Après quelques hésitations, il s’ensorcelait de l’événement à me conter, y devenait obscurément l’otage d’une romance ensevelie.

« Une sorcière, m’avoua-t-il une fois, m’a prédit que mes peines et mes joies se ressembleraient comme les deux faces d’un sou usé. Elle m’a dit que je connaîtrais la souffrance par les larmes que je ferais couler. »

Je l’ai aidé à démantibuler son violon : il ne l’avait pas tiré de son étui depuis son mariage.

En jetant devant moi sa boîte de couleurs dans le puits du jardin, il m’avait promis des générations de poissons rouges et un seau d’argent pour les remonter si je ne vieillissait pas, me prêchait-il à voix basse, avant d’avoir grandi. Sa femme ignorait qu’il fût peintre. Il lui avait caché ses outils, il attendait que j’eusse l’âge de raison pour détruire ces reliques en ma présence, ne les sacrifiant peut-être qu’afin de m’apprendre qu’il avait peint.

Ma grand-mère avouait, le menton tremblant, que le sommeil pétrifiait les traits de son homme sans abaisser ses paupières. Moi, je l’avais vu s’enfoncer dans son regard, en devenir la proie : on aurait dit que ce qu’il vivait de tous ses yeux lui suggérait une vie différente.

À l’entrée du jardin, il s’arrêtait. La porte avait battu le mur, tournant vers son visage immobile le vent des treilles et le soleil liquide et frissonnant des feuillages emmêlés. Il contemplait un azerolier qui ombrageait le puits, dessinait d’un geste l’essaim des baies qui le criblaient :

« Les choses ont un air, me disait-il, on s’y prête, pas assez : il faut qu’elles nous prennent la vue. Alors, elles nous enveloppent de notre regard : nous avons les mêmes yeux, mais ce sont des yeux où le jour s’est fait homme. »

 

Je ne voyais pas mon grand-père chaque fois que je descendais à Saint-Souris. Bien qu’il n’exerçât officiellement aucun métier, il disparaissait des saisons entières et dès la première feuille de mars. On ne nous disait jamais à quel endroit il avait pris la mer : c’était toujours du continent africain qu’on le supposait revenu quand il nous apparaissait au fond du logis, toujours aussi pâle, ramassé contre une fenêtre dont il avait tiré les volets bien qu’elle donnât sur une cour sans lumière. Nous ne nous étonnions pas, c’était lui.

Je ne sais pas si je ressemble au mort qui m’a légué tout son nom. Je crois que le même événement est revenu, après un demi-siècle, méduser ma jeunesse avec le spectre de la sienne.

Ma grand-mère a porté son deuil dans une robe usée, moisie aux coutures. Elle parlait de son malheur avec tant de précipitation qu’à l’entendre de loin on aurait cru qu’elle en riait. Cela lui donnait de l’assurance que mon grand-père se fût soudain transi en tournant la poignée d’une porte et qu’il fût tombé raide mort dans l’embrasure. Je me suis souvenu alors que toutes les portes intérieures de la maison que j’avais habitée avec eux restaient ouvertes par ordre, de jour comme de nuit.

Elle le craignait encore et, le jour des morts, insultait son nom en lui apportant des chrysanthèmes revenus, après un demi-siècle, emporter ma jeunesse au même abîme que la sienne. Elle l’appelait « drôle », mais avec les injures les plus raides, ne ressuscitait pour nous tous que le joli querelleur tué à Saint-Privat ou le revenant sans âge dont les lèvres masquaient du sourire. Je ne sais pas ce qu’elle disait de lui aux enfants de mon frère ni au moyen de quelles calomnies elle vouait Joseph Bousquet à leur exécration. Un jour, le plus jeune de mes neveux se jette sur les genoux de son arrière-grand-mère, tremblant d’une joie plus forte que lui. Comme on vient d’arracher de sa poche la photo de mon grand-père en uniforme qu’il avait volée : « Dis, Bonne-Maman, s’écrie-t-il en extase, c’est le bon-à-rien ? »

On a suspendu à la tête de mon lit le portrait au plastron gris perle. La peinture qui représente mon grand-père est de sa main, je viens de l’apprendre. Les lèvres serrées, il ne regarde que ce qu’il regarde. On dirait que cet adolescent inspecte l’avenir et qu’il m’y voit et se demande ce que j’y fais si longtemps.

J’ai demandé ses photographies. Sa barbe m’amuse. Voici la bonne épreuve : un lieutenant pendant la guerre de 1870 peu de jours avant la bataille où il devait tomber. Il a l’air très bon, éveillé, cabochard. Je l’ai connu faible, lointain, secret.

Je remarque la ressemblance avec mon père, mais ne m’étonne pas longtemps qu’elle ait été si entièrement démentie par une humeur sauvage et jalouse dont ma mère a souffert avant moi, avant d’en être martyrisée et, justement, à mon sujet.

Ma grand-mère, me rappelle-t-on, nourrissait mon père et portait depuis trois mois le deuil de son mari quand elle vit, sur son seuil où elle s’était assise, un beau diable barbu et en haillons qui inspectait, avec des yeux tendres et amusés, le costume noir, l’enfant au maillot. Elle appela au secours, s’évanouit. Enfin, revint à elle. Mais jamais ne voulut savoir comment mon grand-père avait échappé à la mort et traversé les lignes ennemies. Elle soignait son nourrisson.

Mon père souffrit longtemps, son corps s’était couvert de croûtes. Il devint grand, généreux, emporté. Mais avait souvent de l’humeur et porta toutes les peines d’un homme empoisonné par le lait maternel.

Ma grand-mère avait accueilli son mari comme un revenant. Elle s’était sentie la femme d’un spectre, avait allaité son fils avec cette épouvante.

Médecin, afin de voir la mort de plus près, mon père parut oublier qu’un couple l’avait conçu. Il se réfugia dans sa force, dans sa foi en lui-même et ne douta plus que de tout.

2

Thaïs, la porteuse de nouvelles. Sa fille, mes amours. Le souvenir a ses visions. Nos jours se forment sous la terre ou les pêches de l’amandier.

Il y avait à Saint-Souris une veuve sans âge que son père avait nommé Thaïs en souvenir d’une chienne qui attrapait les lièvres à la course. Ses babines découvraient de hautes dents de mule un peu moins jaunes que sa tignasse. Elle riait mais seulement pour effrayer les enfants qui la fatiguaient d’assiduités et de caresses.

Sa fille avait les mêmes dents mais si blanches qu’en pleine nuit on la voyait sourire et, quand disparaissait la lune, on n’apercevait que ce sourire sur le chemin où les couples erraient entre deux danses. Sa marraine l’avait baptisée Hermance.

Thaïs distribuait les dépêches.

À peine avait-elle déchiffré le ruban qui confirmait mon arrivée, la receveuse se montrait.

Un gamin quittait le jeu. Pour informer la mère d’Hermance qu’il y avait, à la poste, des nouvelles en souffrance, il rassemblait ses camarades et les poussait vers un enclos où elle engraissait quelques poules et donnait un peu d’eau à des melons et des muscats ; enfin s’esquivait tandis que les autres, en essaim derrière la messagère alertée, se partageaient la grenade ou la grappe qu’elle leur avait cueillie : le fruit n’aurait pas eu la même saveur s’ils l’avaient mangé loin d’elle.

Le gosse trottait plus vite que Thaïs : il savait qu’elle se recoifferait avant d’entrer à la poste mais la devançait au logis, prévenant Hermance de mon arrivée et, récompensé selon la saison d’un gâteau, d’une grappe ou d’une fleur, il déambulait pendant qu’elle changeait de robe, à la rencontre de la diligence qui longeait déjà, d’ombre en ombre, les salines abandonnées.

Aux vacances de Noël, je me savais attendu quand j’avais rencontré un gamin mordant dans une oreillette. La semaine avant Pâques, une branche de lilas blanc venait au-devant de moi. Aux grandes vacances, traîné trop lentement pour voir encore du raisin aux pinces du gourmand, sur toutes les frimousses rencontrées, je cherchais anxieusement les traces juteuses du régal, me penchais à la portière, prodiguais inutilement les appels et même les sous, rassénéré quelquefois par la mine rassasiée, lustrée et lointaine d’un joli siffleur poursuivi d’une abeille.

La rayonnante colline berce le village de pierre bleue qui a la couleur de son ombre. Elle le suspend à des haies d’amandier où serpente une piste que les paysans appellent l’endroit des baisers. Quand le soleil a passé la sierre, on verrait seulement son clocher et ses fumées s’il n’aventurait quelques maisons vers la route et son cimetière vers le ciel. Détachés en effet de l’agglomération, un promontoire aux oliviers suspend ses tombes sur des vignes de plage, une large avenue mord comme une jetée l’horizon de tamaris où passe le grand chemin. Un peu de vent bleu tremble aux branches de quelques arbres plantés sur la place entre la poste et le bureau de tabac. Où s’ouvre l’éclaircie d’un chemin, il pleut du sable sur le feuillage d’un acacia. Personne ne s’arrêterait dans cette odeur de sel sans s’émouvoir au bruit des ruisseaux qui, à l’ourlet blanc des nappes salées, s’échouent au milieu des joncs. Où l’eau se tait s’ouvre une clarté sans limites sous un soleil plus doux, fleuri d’azur : de regard en regard, par le chemin des oiseaux, on s’enfonce dans l’uniforme étendue liquide et scintillante et où les miroirs d’eaux révèlent et défendent un carrefour de ciels. Et, dans le silence des hauteurs, depuis toujours, le grand vent de soleil comme une bataille de lions.

Hermance ralentissait le pas dès qu’elle m’avait aperçu, jouait à la balle avec un caillou, me disait n’importe quoi en pensant à autre chose.

Après, assise loin de moi, elle vilipendait d’une belle voix de gorge les fillettes de Saint-Souris, les réputant toutes fausses et s’en étonnant toujours. La plus sage était jugée quand Hermance avait avancé qu’elle la connaissait.

Un nœud rouge dans les cheveux, une veste grise de garçonnet, son nez était poudré. Ou elle regardait l’horizon ou elle feignait de dormir. En murmurant son nom, je faisais durer ce sommeil.

Je n’avais pas appris à l’appeler Hermance.

Devenue grimacière, elle se courrouçait que je l’eusse baptisée Carmagnole, acceptait sans trop de vergogne le prénom de Capucine : il lui donnait pour marraine une fleur dont elle avait entendu parler.

« Où as-tu pris ces mines, façonnière ?

— Sous l’amandier de ma mère où je pense à la ville en mangeant mon goûter.

— Tu me mèneras cueillir des amandes ?

— L’arbre les a mangées, maintenant, il donne des pêches. » Et elle faisait le geste de partager le fruit sur une assiette. Avait-elle trop joué à la dame et mis en fuite la fillette ? Elle a pris les yeux d’une enfant pour se voir grandir et ne disposera plus que de regards empruntés.

Une fois, elle m’a avoué l’inquiétude qui l’avait changée.

Par amour pour les cérémonies, elle a enfoui sa poupée, imitant ainsi ses amies. Quand elle a voulu, comme elles, la ressusciter, elle n’a déterré que de la terre.

Elle avait les traits contractés, elle ressemblait au fétiche enlisé. À sa boutonnière, elle plantait un ruban ou une fleur, comme les garçons, ceinturait sa taille avec une bretelle de fusil. Maintenant que le sable avait mangé son poupon, elle devenait son propre frère et, comme si elle avait senti ce changement, fredonnait à mon côté :

 

Mon petit frère a voulu mettre

Ses pieds menus avec les miens

Mais n’a plus su les reconnaître

Et j’ai fait seule un long chemin

Avec les jours qui l’ont vu naître

Pour l’endormir dans mon jardin.

 

En passant par le pré, je lui ai montré le pied de porte où je l’avais vue pour la première fois : « Tu n’avais pas depuis longtemps l’âge de jouer seule. Je t’ai regardée. Tu m’as tiré la langue. Preuve que tu habitais là.

— Ce n’est pas vrai, s’écrie-t-elle avec colère. Tu me montres une maison où on ne peut entrer que par le toit. Tu vois bien que la porte est démolie.

— Il a bien fallu que quelqu’un y pénètre : les volets sont ouverts.

— Ça ne veut rien dire. Si tu touchais la porte, les fenêtres se fermeraient et tu ne verrais plus la maison.

— Autrefois, Carmagnole, tu ne mentais pas.

— Je ne mens pas, je me questionne.

— Pourquoi me dis-tu n’importe quoi ?

— Pour te faire parler : tu me tiens, je te tiens.

— Prends garde, garnement. Si tu ne m’accueilles plus comme avant, je ne te croirai jamais.

— Eh ! toi, là, qui veux m’apprendre où je suis née. Quand je ne mentirai plus, j’aurai fini de grandir. Tu seras bien avancé.

— Quand parleras-tu comme ta mère ?

— Quand mon bras sera assez long pour cueillir des pêches sur l’amandier. Hou ! qu’ils ont grandi, les arbres. Je lèverai les deux mains, tu me tiendras. »

Fête après fête venait le souvenir dont la fête espérée, un jour, ne se distingue plus qu’à peine. Trois fois l’an, je reprenais le chemin de Saint-Souris. Mon amie m’attendait, mais un jour, ne récompensa plus l’enfant qui m’annonçait. Ou bien il ne venait plus à ma rencontre ou je ne savais pas que c’était lui.

N’avait-elle plus besoin que l’on sourie avec elle de ma venue ? Je me chagrinais déjà pour des misères. Elle me fit sa mine la plus grave.

« Si c’est ça qui te tracasse, me dit-elle, au bout d’un moment, la prochaine fois je t’enverrai le chien. »

Je la tourmentai avec ma peine, soutins que les enfants ne l’aimaient plus. « Il n’y a qu’à les voir passer », lui dis-je.

Elle se mit à rire en tournant autour de moi. Les gosses avaient les dents plus longues, ça oui ! Pas assez pour expédier plus vite qu’autrefois les gâteaux qu’elle leur donnait. Et, d’abord, plus on grandit, moins on mange vite.

Mais, depuis longtemps qu’il courait le même trajet, le cheval qui tirait l’omnibus avait perdu la vue. J’étais trop distrait pour m’apercevoir que je revenais de la gare à l’allure d’un corbillard, dans une caisse tirée par de l’ombre.

3

Capucine, ou comment se font les enfants. Toute créature est née de ses propres yeux.

Capucine m’avait arrêté devant une habitation à trois étages qui dressait cinq hautes portes-fenêtres sous sa coiffure d’ardoise.

Elle appartenait à une veuve myope et ornée que les bourgeoises appelaient Zorilda et plaignaient de concert, non sans menacer de la dent le mari et le fils unique qui l’avaient crucifiée.

M’épargnant ces détails, Capucine désigna du doigt et du menton toutes les portes de la rue, mais très vite, comme pour les exclure, puis, les mains derrière le dos, plantée devant l’immeuble le plus voyant du village, elle me dit :

« J’entre dans toutes les maisons avec ma mère. Je ne viens pas dans celle-ci : j’y suis née.

— Je m’en doutais », lui répondis-je. Elle me ferma le bec.

« C’est ma maison : on n’y reçoit jamais une fille.

— Zorilda habite ce piège à mouches, lui fis-je.

— Non ! on ne me parle pas d’elle.

«  Tu n’as pas à le savoir, tu n’es pas d’ici. Elle est folle comme tous les chats. Comme je m’en suis aperçue avant tout le monde, elle ne me dit plus bonjour.

— Carmagnole ! Tu me prends pour un autre. Tu t’en repentiras.

— Vite ! Dis-moi ce que tu me feras.

— J’ouvre mon couteau, je coupe une branche dans chacun de tes ragots, je fais une cage où je te mets et je la ferme avec ton nom. Qui sera attrapée ? Toi, qui ne sais pas comment il s’écrit. Quand on te dira : Te voilà ! tu seras obligée de répondre : Ce n’est pas vrai !

— Eh ! cria la gosse dont la bouche se hérissait. Tu es comme les corbeaux, toi. Tu as toute la connaissance dans le bec. Si on te montre de la crotte, tu sais ce que ça n’est pas.

« Zorilda, tu l’as vue seulement ? On ne t’a pas dit que les huissiers lui ont pris le chat, le chien, la chemise et qu’elle n’a plus que ce qu’elle mange à se mettre sur le dos et la maison qu’on ne lui achète pas parce qu’il faut du temps pour la balayer. C’est moi qui ai porté toutes les dépêches. On t’a pas dit qu’on l’avait rendue folle avec un gâteau de fête et qu’elle était reine quand elle a préféré faire la mendiante. Et maintenant, elle déteste son fils parce qu’il ne veut pas la reconnaître et elle lève le tablier à tous les garçons pour regarder si ce n’est pas lui.

« Moi qui porte les nouvelles, je peux réciter tous les endroits où il n’est pas. Elle n’a qu’à m’appeler. Je monte les marches, j’entre sans frapper. Et, ma jupe sur la tête, je plante mon pouce entre les dents et je lui dis :

« Grouille-toi qu’on s’embrasse, Carpeigne ! voilà votre enfant ! »

Tandis qu’elle reprenait son souffle, je la tirais vers la pompe municipale avec l’intention de la fourrer sous le robinet et d’essuyer sur ses joues les traces de pleurs que la colère ou la joie y faisaient reparaître. Elle m’échappait. Un peu haletant, je criais sur sa tête :

« Tu parles du gosier, comme celles qui ne savent pas mentir, tu apprends la vérité à tromper. Attends ! Attends ! Si je réussis à te couper la langue, je la jette dans le puits.

— Hou ! Et ma mère, qu’est-ce qu’elle te dira ?

— Qui c’est, ta mère, farceuse ?

— C’est la Zorilda, on te l’a dit.

— Alors, je ne risque rien : elle déteste son garçon.

— Elle le déteste, dit Carmagnole, mais attends qu’elle meure : elle prononcera son nom et il arrivera qu’elle l’avait aimé.

— Mais toi, tu n’en sauras rien.

— Je serai là, puisque je porte les nouvelles.

— Ce n’est pas toi, mais ta mère qui porte les nouvelles.

— Pas cette fois ; puisqu’elle meurt. Et d’abord, c’est ma mère qui ne veut pas qu’on lui parle de son garçon. »

4

Zorilda. Reine et mendiante. La vie est à mettre au monde.

J’interrogeai mon grand-père sur Zorilda. Nous passions devant sa porte.

Édifié dans le recoin où pissait la pompe municipale, l’immeuble avait trois fois plus d’ouvertures que de pièces et se rétrécissait comme un placard derrière l’immense façade qui ne regardait rien.

La veuve recevait ses amies au bord de sa fenêtre et, tout en énumérant les fautes de son fils, affichait sous la vitre un visage pelé où bayaient des yeux minuscules et noirs comme trous dans la vase. Parlant toujours des mêmes histoires, chaussait ses lunettes pour regarder l’heure, les ôtait pour voir le temps qu’il faisait et, lourde comme grêle au ciel, avait l’âge des mitaines, de l’odeur et des embarras.

Détestant comme le diable une belle-fille que son garçon avait gardée deux semaines, elle épousait, après un lustre, les griefs stupides du fils qu’elle avait dû chasser le lendemain de son divorce. Et répétait les plaintes du disparu qui n’avait pas su pardonner à sa femme les désillusions d’un voyage de noces à Paris sans tournée dans les beuglants. Elle avait les yeux de son enfant pour juger la malheureuse qui l’avait, avant elle, vu tel qu’il était. Peut-être accusait-elle le sans-gêne de la bru, qui exhibait sur toutes ses toilettes, les diamants achetés pour ce mariage de quinze jours.

Mon grand-père m’apprit que Zorilda avait une passion. Elle aimait la conversation des plus jeunes gamins, les retenait en dépit de son âge et de sa laideur de pain pas cuit. Avec des grâces de vieux pierrot, frissonnant jusqu’aux talons et fouillée de volupté jusqu’au fil de sa voix vénérable, elle trottait après le manœuvre, l’enfant de chœur, les saluant à chaque mot, les singeait affectueusement, semblait de ses grandes mains prendre la mesure de leur visage avec un tremblement anxieux dans toute sa gélatineuse hauteur, prête à défaillir d’un refus mais gloussant et ravalant une chanson quand elle les avait menés où elle voulait.

Son vice, c’était de leur donner à manger. Ne voyant pas plus loin, mais jamais amoureuse n’apprêta de regards plus gourmands. Elle rougissait en entendant sous leurs dents craquer les petits pains pétris sur ses recettes et leur tournait autour ou reculait d’un coup, baissait la tête comme un sanglier et, faisant mine de se jeter sur eux : « Prends garde, criait-elle, de m’en laisser un morceau. »

Elle s’exaltait seule à contempler les muscats et les pêches soustraits à l’appétit de la bonne, s’enfonçait dans la chair avec un zèle de martyr, le regard hargneux que la servante sevrée avait affûté à chaque dessert rentré : « Madame, disait celle-ci, il faut qu’elle leur attise l’envie ; et alors elle se contente. Tout ce qu’elle veut, c’est leur donner faim. »

« Quel mal lui a fait son mari, demandai-je à Joseph Bousquet, qu’il lui faille tant de singulières façons pour s’en guérir ?

— Peuh ! répondait mon grand-père, rien de très grave. Ils avaient décidé ensemble d’abandonner leurs terres, leur maison, leurs souvenirs. Il l’a aidée à emballer leurs richesses, les a installées sur son dos. Arrivés devant un fleuve, il lui dit : “Laisse-moi passer notre fortune, je reviendrai te prendre.” Et la voilà : une relique. Que ne s’est-elle tenue tranquille. »

Je ne répondis pas tout de suite. Je la plaignais. Pauvre âme avec son nez long ! Elle avait craint le rire de ceux qui liraient dans ses rides, le dégoût de ceux qui liraient dans ses yeux. « Elle est devenue ce qu’elle a pu ! dis-je à mon grand-père.

— Oui ! mais pas si vite. On se console des peines qu’on n’aurait pas su imaginer. Elle a encaissé une autre disgrâce, une vraie.

— Quelle est l’infortune la plus vraie ? demandai-je.

— L’infortune du cantonnier : celle qui l’écrase au bout du chemin qu’il a construit. Nous parlons légèrement du malheur : ce n’est pas notre malheur si nous n’y avons pas travaillé.

— Qu’est-il arrivé à Zorilda ?

— Elle a perdu la tête pour avoir voulu sauver ce qui lui restait de son bien. Le jour des Rois, dans sa part de brioche, elle a tâté de la dent le talisman qui sacre la reine et l’endette d’un présent. Pour escamoter ce coup du sort, elle engloutit sa portion et s’étrangle aussitôt. À d’autres, la fève ! Une épingle de nourrice malencontreusement tombée dans la pâte s’est ouverte entre ses dents et, de ses branches écartelées, barre et martyrise son œsophage.

On ne trouve qu’à Paris un chirurgien capable de la délivrer. Il a dessiné un bec de cigogne qui ferme l’épingle avant de l’extirper, mais l’outil ne sert pas deux fois et il ne se laisse forger que sur une enclume de platine. On paie pour en entendre parler, il faut repayer pour le voir, si on n’a pas vidé ses poches, il ne fonctionne pas bien. C’est une méthode inaugurée par les oto-rhinos : ils sèchent le gosier du patient au lieu de l’insensibiliser.

Elle, pour concentrer l’attention du chirurgien sur l’endroit douloureux, elle s’est nippée en mendiante. L’autre marche et, pour lui éviter de la dépense, la réexpédie toute pâle après l’avoir délivrée. Mais, soudain, il se ravise. Zorilda a été poursuivie. Sa supercherie lui a coûté cher.

« À quoi le chirurgien a-t-il reconnu qu’il était joué ?

— Il a compris qu’elle était riche parce qu’elle avait négligé de lui dire merci.

— On s’y attend. Est-ce pour faire pénitence qu’elle bourre de son pain tous les galopins qu’elle attrape ?

— Peut-être oui ! dit mon aïeul. Elle s’initie à la reconnaissance en les apprenant à remercier », ajouta-t-il en scandant la phrase comme s’il avait pu, par ce moyen, en mettre la vraisemblance à l’épreuve. Et soudain, dépité :

« Non, non ! elle s’instruit pour une autre fois. Elle court après sa vie. Comme si elle pouvait prendre les choses au point où elles l’ont laissée. On est tous les mêmes, va. On dirait que nous avons à redevenir ce que nous avons été par hasard. »

5

Comment naquit Capucine (fin). Mon petit frère a voulu mettre ses pieds menus avec les miens.

J’amenai mon grand-père devant l’ancien cabaret où un crime avait été commis. Planté plus bas que la chaussée où roulaient les vents, poussant un jardinet immobile entre des digues qui retenaient les marais, il respirait un air croupi de cave à ciel ouvert et recevait dans une ombre montée du sol l’ombre pluvieuse des tamaris.

« Les parents de la petite Hermance, lui demandai-je, n’ont-ils pas habité cette maison ?

— Ils y vivaient avant que le père ne se perde en mer. Ils venaient à peine de s’y installer quand leur petit garçon est mort.

— Un garçon, le frère de la fillette ?

— Bien sûr. » J’appris ceci :

Le pêcheur avait restauré cette maisonnette maudite. Pour des raisons à lui, il s’y était enfoui avec les siens dans le bruit de la mer. La première nuit leur parut longue. Bien que le renversement des vents eût jeté pour une fois la campagne dans un calme plat, les portes avaient battu sans arrêt. Le coq, le lendemain, tua une poule à coups de bec, le chien devint enragé.

Bientôt, un cheval noir que l’homme conduisait depuis dix ans brisa sa longe et gagna la montagne où on chassa aux flambeaux vingt chevaux fantômes sans que personne pût se flatter d’avoir effleuré l’animal.

Mais le hennissement de la bête introuvable allait poursuivre le pêcheur : elle emplit les couloirs de sa demeure, en chassa le bonheur et la paix.

Enfin, le pêcheur commanda une messe.

Mais il ne suivit pas les siens à l’église avant d’avoir confié son garçon à un oncle qui, justement, achevait d’atteler son cheval. Il prit même la précaution de lui demander où il emploierait la matinée.

« Que veux-tu que je te dise ? répondit l’autre qui faisait un peu le braconnier. Je ne vais jamais à mon champ sans traverser le bois. Ce que nous ramènerons nous aura menés.

— Empêche le petit de toucher ton cheval : il ne me plaît pas, il a les oreilles du mien. »

La famille du pêcheur vit, en sortant de la messe, une très vieille femme brandir le poing vers l’église et s’enfuir aussitôt. Un peu plus loin, par la fente d’un volet, ils entendirent des voix gémir sur le sort d’un enfant et la fillette frissonna. À ses parents qui l’interrogeaient de plus en plus âprement sur la cause de son trouble, elle ne put que répéter : « C’était à moi d’aller au bois avec l’oncle. » Elle balbutiait. Et, comme les siens commençaient déjà à épouser son inquiétude, elle leur échappa avec des airs emportés, fit mine de retourner à l’église : il semblait qu’elle se pénétrât avec épouvante d’une grâce qu’elle venait de recevoir. Pour pleurer son petit frère, elle dut s’arracher à l’étonnement d’avoir reçu la vie une deuxième fois.

 

C’était une de ces catastrophes qui soulèvent l’admiration des ivrognes. Le braconnier avait entassé des fagots sur son véhicule et hissé le gosse sur le chargement.

Au retour, il tire la bête entre deux murs de pierres sèches sur le raidillon au bas duquel s’ouvre sa remise. Il se hâtait, c’est un braconnier.

La cloche de l’église lui a fait lever la tête. Bien qu’il n’ait jamais osé l’avouer, je suppose qu’il a risqué un signe de croix. Il a eu tort de perdre le brancard de vue.

Une pierre, détachée par l’extrémité d’un fagot, a quitté le mur : elle s’est butée contre une roue de la charrette qui a escaladé l’obstacle avant de se renverser sur le petit, dégringolé au premier heurt.

Le pêcheur a fermé la porte de la maison maudite ; il a jeté la clef dans la mer où il s’est noyé lui-même au premier orage. Quand les volets se ferment seuls, on dit qu’il revient les rouvrir. Si ce n’est pas lui, ce n’est pas le vent. La maison est bâtie dans un creux et elle respire de l’air mort depuis cent ans.

Il ne m’avait pas été facile de traîner Capucine jusqu’aux abords de la maison maudite. En l’arrêtant dans tous les bouquets d’arbres qui la cachaient, je l’en avais toutefois approchée.

Elle n’avait en tête que d’embrouiller mes intentions et, courant à tort et à travers, se donnait l’air de n’aller nulle part.

« Je veux marcher partout où il y a des pierres.

— Si tu tombes, tu te ramasseras seule.

— Il ne s’agit pas de me ramasser : chaque fois que la tête me tourne, la mer me regarde. Et, si je m’arrête, quelqu’un s’envole derrière moi. »

L’ayant saisie à bras-le-corps, je la forçai à reconnaître entre deux figuiers le pied de porte où je l’avais vue jadis jouer seule.

« Tu as perdu ton petit frère, lui dis-je brutalement.

— Ce n’est pas vrai, c’est le garçon de Zorilda qui est perdu.

— Tu veux dire qu’on ne sait pas où il est.

— Qu’il est perdu, ça veut dire qu’elle le perdra. Une bête le fera mourir. C’est moi qui annoncerai la nouvelle à la vieille.

— Quelle est cette bête ?

— Elle fait si peur à tout le monde qu’on n’a pas osé lui donner un nom. Mais on donne le même nom à tous ceux qu’elle fait mourir.

— Que me racontes-tu là ? Tu l’as vue, cette bête ?

— Oui, sur une affiche collée à la porte de Zorilda. Comme ça, tout le monde la voit, mais pas elle qui ne sort jamais. C’est te dire.

— Je la connais, cette bête ? demandai-je un peu intrigué.

— Malheur ! Elle a des yeux comme ta bonne et un fil de langue, des cornes ! Quand elle entre dans une maison, personne ne peut guérir : elle a trop de queues.

— Et comment sais-tu qu’elle fera mourir le garçon ?

— Puisque c’est moi qui le dis. »

Et, tout d’un coup, m’épiant de son bel œil gris, sournois :

« Respire, respire ! » Nous tirant l’un l’autre par la main, nous étions remontés sur le chemin vicinal.

« On dirait que la route monte, elle est si large, qu’elle vient vers nous et les yeux te manquent. Respire ! ça sent l’âne et le romarin, l’eau rouillée. Ne te tourne pas ! Une chèvre te regarde.

— Où est-elle ?

— Oh ! toi, toujours. Tu ne vois pas que tu lui as fait peur en demandant où elle était. Alors, non ? Tu ne peux pas écouter tranquillement ce que je te dis. »

Et, m’interrogeant soudain avec âpreté :

« Pourquoi fais-tu ces grands yeux comme si tu n’avais que des yeux ? Quelque chose t’étonne ?

— Tu avais un vieil oncle, lui dis-je. Pourquoi ne me parles-tu jamais de ta famille ?

— Bien sûr, j’ai un oncle. Tu as le tien, j’ai le mien. Ça n’étonne pas : on l’a toujours su. Et toi, cria-t-elle, dis-le, dis-le, qu’est-ce qui t’a le plus étonné depuis que tu n’es plus une fille ? »

J’essayai de sourire : « Allons, viens, petit voyou ! » Elle se caressait à mon épaule. Je devais feindre de l’injurier si je voulais l’émouvoir. Elle avait besoin de me faire peur, c’était sa façon de tenir à moi…

Je ne sais pas si je l’ai aimée : elle m’a appris à reconnaître les signes avant-coureurs de l’amour. Son souvenir me hérisse encore : Capucine m’attirait avec l’humeur le mieux faite pour me repousser.

Une fois, nous nous promenions de nuit sur une route. Je voulus entraîner Carmagnole dans le fourré.

Elle me tirait vers le milieu de la chaussée en me baisant la main ; enfin, d’un coup de dent au pouce, elle me découragea. Je la grondai.

« Si je te suis, me répondit-elle, je suis foutue. Ce n’est pas que ça me dérange mais, maniaque comme tu es, tu m’en voudras que ça soit passé. Tu me diras encore bonjour, mais tu ne m’écouteras plus.

« J’aime mieux rester sur la route. Il passe des voitures, leurs lanternes t’inquiètent et, moi, ça me fait rire que tu ne sois plus le même. » Soudain, s’écartant de moi :

« Voilà comme tu es, monsieur ! Tu n’as pas vergogne de parler vite du ciel, mais une lampe te fait peur, éhonté. Tu peux prendre un air renseigné, va ! Tu n’as jamais vu ce que moi j’appelle de la lumière ! »

6

Un enfant naît, il meurt. Son rêve a pris sa place et grandit pour lui. Un village dont tous les habitants sont heureux. Les trois couseuses. Comme l’herbe, le conte croît nuit et jour.

À Saint-Souris s’était écoulée ma petite enfance. La résolution de m’en éloigner entre les vacances était déjà prise quand une fièvre typhoïde avait menacé de m’y enterrer.

Des enchantements devaient me guérir. Ma bonne, Généreuse, et ma nourrice, Gracieuse, s’enfermaient avec moi et récitaient des oraisons à l’envers tandis que mon aïeule, grande renifleuse de catastrophes, cousait mon linceul et faisait repasser ses robes de deuil.

Après une guérison réputée miraculeuse, demeuré cependant idiot et muet, je reçus les soins d’une troisième femme qui s’appelait Mélanie. Elles me rendirent la parole.

Redevenu un enfant, puis un adolescent normal, j’entrai au lycée et, à chaque changement de saison, passai mes vacances à Saint-Souris entre mes grands-parents et les deux veilleuses, Gracieuse et Généreuse, qui m’avaient guéri.

Je n’ai jamais quitté ce village sans dévorer des larmes. Je m’imaginais n’y aimer que les agréments des eaux mortes et n’ai jamais, en ce temps-là, rencontré à l’intérieur des terres une touffe de jonc, une eau opaque, sans trembler de tous mes membres et lever les yeux vers le bleu du ciel comme si je m’étais attendu à y voir glisser une voile.

Les mois d’études passés, je grimpais dans un wagon et, après peu de route, croyais descendre dans le seul endroit du monde qui ne comptait que des habitants heureux. Le jour et le soir, ce qu’on y mangeait, ce qu’on y entendait, la peine même, y avaient alors la saveur de l’inespéré. Peut-être à cause de ceux qui m’y accueillaient ou parce qu’un grand tas de ténèbres y avait longtemps tenu ma place, je redécouvrais chaque rue comme si elle s’était anéantie en mon absence. Allant et venant dans Saint-Souris, je croyais m’envelopper dans la lumière d’une apparition. Je n’avais plus mon âge, j’y menais mon amour et, le nez baissé aussitôt qu’on me parlait, pour mieux recueillir le chant, toujours le même, qui traversait les voix ; marchant ensuite dans le vent qui me pétrissait le visage, aussi fier que si j’avais, à force de me sentir présent, éternisé les terres, les façades, les oliviers et toutes les apparences rêveuses de qui je recevais la vie. Mes regards parcouraient les trottoirs irréguliers où poussaient de grêles fleurs jaunes. D’un perron à une entrée de cave, illuminant ce qu’ils voyaient, ils en buvaient la lumière comme pour en toucher dans mon cœur l’éloignement impénétrable. J’allais, sans l’atteindre jamais, vers la clarté intacte dont se revêtent les maisons dans les yeux d’un enfant sans parents.

Voir, c’étaient mes yeux et j’étais mes yeux, entendre devenait une aventure inconnue : j’arrêtais un camarade, lui faisais un récit flambant de la pêche aux grenouilles qui avait dramatisé des vacances lointaines. Comme si la mémoire avait été un miracle plus grand que l’existence, je lui aurais décrit les couleuvres bleues et dorées qui avaient filé entre les pointes de nos tridents. Cherchant avec lui le roi de nos souvenirs, je lui aurais appris que le souvenir même était le seul roi ; mais, si on nous avait interrompus pour m’annoncer que la maison familiale s’était effondrée, cet événement capital n’aurait intéressé en moi qu’un absent et j’aurais dû attendre un très long temps qu’une créature inconnue vînt m’en ouvrir la barrière.

Les rues et les maisons de Saint-Souris me séparaient du monde quand Gracieuse et Généreuse me racontaient comment elles m’avaient guéri. Aussitôt que j’écoutais l’une ou l’autre, j’appartenais à ce village comme le lourd vent d’ouest qui emportait vers le large le sifflet des trains. Pendant que ma grand-mère préparait ma robe funèbre, les deux servantes, à bout d’incantations et d’oraisons, avaient empoigné les pincettes et le pique-feu. Tenant chacune par un bout ma chemise qu’elles venaient de m’ôter, elles l’avaient flagellée, s’épuisant à la réduire en loques ; après, unissant leurs efforts, m’avaient roulé dans ses lambeaux.

« Tout ce qui t’enchante ici nous endort, me disait Généreuse et ce sont tes yeux maintenant qui nous veillent, il devait le falloir. Rien n’est pour toi comme pour nous : c’est depuis que nous nous sommes levées entre ta plainte et ta mort. Tu nous as prises pour des peurs, tu as joint les mains comme si tout ce qui voulait grandir était venu te consoler de rester petit, un songe comme celui-là, personne n’en revient. Tu te crois un jeune homme, maintenant, goujat, mais tu n’as grandi que dans ce rêve et tu sais pourquoi tu as pris cette grosse voix et ces airs et ces joues qui m’empêchent de te voir.

« Pauvret ! Tu t’es fait à la vie pour que le petit mourant s’enfonce dans sa souffrance et dans son regret. Ça va bien, va, flambard ! Piétine-la, cette nuit où nous t’avons veillé. Tu ne te rappelles même pas les histoires que je te racontais quand tu avais perdu la parole. »

Je ne méritais pas ce reproche que, justement, Généreuse aurait mérité. Elle ne se souvenait plus de ses paroles ; ou bien le conte avait vécu comme moi, grandi, et maintenant il mettait ses pas dans cette existence qui s’en allait.

Aucun mystère n’enveloppait plus le personnage de Narcisse. Meneur de chevaux et seul à Saint-Souris de son état, il avait été maudit dans sa descendance. Deux voituriers se partageaient aujourd’hui les voyageurs ou se les disputaient à coups de poing. Ils étaient ses arrière-neveux et opposés par une haine plus forte que tout ; si ingénieuse qu’elle semblait les avoir fait naître par jeu. On ne nommait pas l’un sans penser à l’autre. Le plus épais s’appelait Pibouleau, c’est-à-dire peuplier ; le grand maigre, Rivière et on ne leur avait pas appliqué de sobriquets.

7

Conte de Narcisse et du miroir qui devint plus petit qu’une larme. Une cloche s’ébranle dans ta poitrine, tu es plus loin d’elle que de tout. Sois le trésor de ton propre regard. Tu n’auras vécu que tes jours, mais une ombre vivra ta vie : elle était la nuit de tes yeux.

La légende recommençait avec la guerre. Narcisse ne voulait pas qu’on l’envoie à la guerre.

Il attendait qu’on le réforme parce qu’il avait perdu son ombre.

Ce n’était pas le moment de rire : il savait tout, même comment finirait la guerre : il ignorait à quoi ça engageait un homme de tout savoir. Il regrettait le marché consenti par la fée et, maintenant qu’il ne trouvait plus le miroir, il aurait bien changé ses yeux contre l’anneau de sa défunte.

Un matin, il avait fui un cortège de tondus qui tapaient ensemble sur des chaudrons. Il se lança sur un chemin qu’il ne connaissait pas. Un grand papillon promenait son ombre sur ses pierres couleur d’eau profonde, si bleues au grand soleil qu’elles faisaient voir du brouillard sur la mer.

Métamorphose ou illusion dissipée, l’animal, en se laissant approcher, avait repris l’apparence d’une chauve-souris.

« Où vas-tu ? demanda-t-il à Narcisse.

— Je fuis la figure humaine : sa grimace me fait peur.

— C’est parce que les hommes tremblent qu’ils t’épouvantent.

— Pourquoi ces menaces, ces cris ?

— Tu ne comprends pas qu’ils veulent échapper à leur ombre. »

Le claquedent baissa la tête.

« Qu’est-ce que l’ombre d’un homme ? demanda-t-il enfin.

— Elle ne ressemble à rien, répondit l’animal. Tout ce qu’on dit d’elle peut être.

— Mais moi qui n’ai plus la mienne, quel espoir ai-je perdu ? » Déjà la chauve-souris s’éloignait. Mais, revenant d’un coup d’aile, elle lança :

« Né d’hier ! C’est parce que les hommes ont une ombre qu’ils se remettent au monde avant de mourir. »

Vint l’hiver : les paysans faisaient courir l’œil d’une vigne à l’autre, ils ne reconnaissaient plus les souches que le sel avait attaquées, les plus graves s’avisant qu’il les faudrait brûler.

L’ensorcelé, se divertissant à fureter une armoire, souleva par hasard une dentelle morte ; d’où se détacha, aussi légèrement qu’une paillette, le miroir qui, maintenant, n’avait plus de forme et ne pesait rien.

Il ne l’aurait pas retrouvé, dans ce labour d’étoffes accumulées, si la lumière, en y aiguisant un rayon, ne le lui avait montré.

Et, résigné cette fois à n’y pas voir son image, il s’étonne bientôt de ce que son attention y faisait apparaître.

Le long d’une route à perte de vue se recueillaient des femmes, immobiles comme des saules métamorphosés. Leurs visages et leurs mains s’effaçaient dans l’ombre de leurs corps à genoux. Elles n’avaient pas d’âge : voûtées et comme approchées ensemble de l’enfance par une même douleur, mais si affreusement ployées sur elle qu’elles semblaient, à cette blessure commune, désaltérer de l’éternité.

« Roi du Sel ! Roi du Sel ! cria le supplicié, quelles sont toutes ces femmes en pleurs qui semblent presser une même ombre sur leur sein ?

— Tu les appelles des femmes, répondit l’autre en franchissant le seuil, mais, si tu les vois pleurer, c’est leurs ombres que tu vois.

— Où sont-elles ? On les dirait blotties dans un même cœur.

— Il n’y a qu’une nuit pour tous les cœurs à l’écoute.

— Cependant, je ne vois qu’elles et ne vois pas cette nuit.

— Comment la verrais-tu ? répondit le Roi. Tout ce qu’elle est te regarde. »

Alors, pris d’un espoir déraisonnable :

« Elle qui voit tout, qu’attend-elle ? » demanda le malheureux. Et le Roi dit :

« Elle attend que la nature donne entièrement son fils humain.

— Et après ? » demandait Mélanie. Gracieuse approchait sa chaise et, sans me regarder, continuait à la place de Mélanie : « Narcisse a gémi comme s’il sortait d’un songe sans commencement. Il a dit : “Que ne suis-je cette ombre ?” et c’est tout le conte.

« “Tu voulais que ton regard soit ton trésor !” a crié le Roi du Sel. Il te fallait lui donner tes yeux. Alors, le jour se serait levé dans ton cœur. C’est ça qu’il lui a dit : “Le jour se lèverait dans ton cœur.” »

Et Généreuse de reprendre :

« Un soir, toutes les cloches s’étaient mises à sonner. Pour peu de chose : un incendie, un armistice ou moins encore.

« Quelqu’un tira Narcisse par la manche et lui montra, au sommet d’une tour, la grande cloche qui battait : il reconnut le Roi du Sel et, aussitôt :

« “Est-ce le vent d’ouest, lui demanda-t-il, qui m’empêche de l’entendre ?

« — Ce n’est pas le vent qui t’assourdit, mais une autre cloche qui s’ébranle dans ta poitrine.

« — Je n’entends pas non plus la cloche que tu dis.

« — Si elle sonne en toi, tu es plus loin d’elle que de tout.

« — Et quelle est cette cloche que je n’entends ni ne vois ?

« — C’est la cloche qui sonne les agonies.”

« L’autre, aussitôt, frissonna comme le vent.

« “Tu veux m’apprendre, cria-t-il, que je vais mourir ?”

« Et le Roi du Sel :

« “S’élever aussi est une agonie.”

« L’homme spectre n’hésita pas. Sa parole allait plus vite que toute pensée.

« “Ah ! J’ai perdu mon ombre, cria-t-il. Puissé-je me perdre pour elle !

« — Donne ton ombre à ce qui n’a que le souffle. Si tu as donné ton ombre à une créature, tu ne verras le jour que sur elle.”

« Les vents se taisaient. Le silence faisait le jour plus grave que la nuit fidèle. L’homme est monté sur la colline. Il ne savait plus pour quelle raison il y était venu la première fois. Tout ce qu’il avait accompli lui ressemblait, mais ce n’était pas lui.

« Comme il cherchait l’anneau d’or qu’il avait perdu, il entendit une femme se plaindre, c’était une voix qui donnait des ailes au soleil.

« Il avait souhaité de n’être qu’une ombre, il avait prié pour la faire apparaître et, maintenant, cette femme lui cachait le monde. Mais, pour le voir, il n’était plus lui-même, il priait pour le mieux voir, il était le trésor de son propre regard. Tout ce qu’on murmure à part soi, quelqu’un d’invisible l’écoute. Passèrent deux hirondelles, elles se poursuivaient dans un espace disparu. Une voix agitait l’air. L’homme ne reconnaissait pas sa voix dans ce qu’il disait de lui-même.

« Il ne chercha plus le miroir : il le voyait partout : dans la poignée de sa porte, sur la panse de sa marmite, sur l’abat-jour.

« Il avait essayé de s’endormir : il dut courir à la fenêtre. Les cloches appelaient le village à l’église. Il se dirigea vers sa porte et ne la trouva plus.

« Il comprit que la vie le quittait en entendant le Roi annoncer sur son deuil : “Faites son travail, il ne viendra plus.”

— Et après, Généreuse ?

— Après, rien.

— Qu’avait-il gagné, qu’avait-il perdu ?

— Un homme ne vit que ses jours, son âme lui cherche une ombre qui vive sa vie… »

Je n’avais pas écouté la fin du conte avec beaucoup d’attention. « À tout à l’heure, Généreuse !… Tu seras là, Mélanie, quand je reviendrai. » Les couseuses secouaient la tête et soupçonnaient ensemble que j’allais à la recherche de Capucine.

« Il te faut maintenant des poupées qui marchent seules. Quel fennassier tu seras, petit ! »

Je faisais l’innocent, demandais le sens de cette prophétie :

« Ça veut dire, expliquait Mélanie, que tu deviendras un prie-madone. » Et, si je répondais que les deux jugements ne se ressemblaient pas :

« Tu seras un prie-madone, aussi les filles voudront t’écouter et, quand elles viendront te prendre, tu ne sauras plus comment se dit non. » J’insistais.

« Gracieuse ? Qui c’est, un prie-madone ?

— C’est celui qui parle pour nos yeux quand nous n’avons plus de visage.

— Et que voit-il dans vos yeux ?

— Il ne les regarde pas, nigaud ! Il ne voit que ce qu’il dit. Et ainsi, il a parlé pour l’enfant qui est dans les femmes. »

Sans reconnaître mon pas, je parcourais Saint-Souris où tous mes regards me reconnaissaient. J’errais à travers l’enchantement d’une créature métamorphosée.

Plus tard, plus d’une fois au revers d’une peine extrême, j’ai exploré au grand jour un beau songe caressé de tendresses, mais qui se brisait sur une plainte obsédante comme s’il avait langui dans ses profondeurs l’inexprimable tristesse d’un enfant caché.

Entre la rentrée de Pâques et les mois brûlants, j’arrêtais mes promenades dans les endroits solitaires : j’écoutais en me cachant le roulement d’une charrette ou le hoquet d’une pompe. Transporté par ces bruits éternels et regardant s’allumer les étoiles rouges de la terre, je revoyais Saint-Souris, ses maisonnettes, ses grilles et les créatures sans âge que, de saison en saison, je revenais embrasser et toucher hors de mes années. J’appelais Capucine, je répétais à voix basse, avec ses intonations étonnées, le plus doux des noms que mon amour lui avait donnés. Un instant m’apparaissaient ses yeux de pierre ensoleillée, intérieurement allumés par de l’ombre. Sous la nuit languedocienne où fermentaient des clartés s’étirait une route, mes yeux y embranchaient ce long chemin qui échoue parmi les rues en impasse de Saint-Souris, dans la baie pétrifiée par des siècles de travail sans illusion, sans amertume.

Ce village sans avenir vivait mon avenir. Si je levais les yeux sur ses maisons, ses caves, la rouge écurie de sa forge, je me sentais longuement regardé. C’est parce que ces rues étaient là que je devais rencontrer ma destinée quelque part.

8

… Et toute son enfance a pris le cœur de cet enfant.

Une fois cependant, je ne trouvai pas l’envie de gravir avec Capucine le sentier des baisers qu’elle devait suivre, l’avant-veille de mon départ, pour quitter le village. Même, j’attendis avidement les deux grands jours de solitude que me promettait notre séparation prématurée. Je les imaginais, l’espoir de retrouver la liberté de mon enfance les faisait grandir. Je trouvais Capucine aussi belle que toutes les fleurs, mais son absence était le mois des fleurs.

Agité par cette pensée, je marchais si vite à sa rencontre que je dépassai plus d’une fois le lieu de notre dernier rendez-vous ou m’y arrêtai sans le reconnaître et ne restai ainsi fidèle et exact que par hasard. Les regards que je croisai semblaient non point tant me reconnaître que déchiffrer mon trouble et rêver en me saluant que cela n’arrivait qu’à moi. Je m’apaisai quand un brin de lilas blanc, de son odeur grasse, aigre, sucrée, parut me suggérer la même leçon et même m’envoûter aussitôt que je l’eus cueilli.

J’avais souhaité de le conserver, je le jetai, irrité peut-être qu’il ne vînt pas d’elle.

Un enfant est cruel au moment où son enfance le quitte pour devenir son cœur.

9

Pâquettes. Où l’on entend parler le Roi du Sel. Il a peur des prêtres, il ne sait pas qu’il est un officiant. Un jugement hérétique sur la parole et la pensée. Le vaisseau qui rend le vin amer. La croix de sel.

Le lundi de Pâques, nous nous levions matin et les uns à pied, les autres sur des ânes, nous gagnions à travers champs un oratoire carré où le curé célébrait la messe pour une fois.

Sous le toit délabré, les pèlerins poudrés de soleil s’entre-regardaient sans embarras ; comme si chacun y était venu à la prière de tous les autres.

Pas d’ornements visibles, point d’idoles ! Il arrivait qu’entre les souches du seuil, le sabot d’un bœuf déterrât une minuscule poupée de bronze, une Isis.

Le nom de Saint-Brancat appliqué à ce lieu consacré ne rappelait rien à personne. On ne savait pas à quels dieux il apportait les vœux et oraisons.

Après un déjeuner au soleil, nous reprenions le chemin du village, mais y pénétrions en bandes avec des mines d’étrangers, dédaignant les maisons pour les caves qui avaient ouvert leur portail. Les viticulteurs y recevaient nos souhaits entre le pressoir et les foudres.

Nous nous désaltérions l’un après l’autre dans un haut verre à apéritif dont le pied manquait. Ainsi dépourvu, le récipient ne se posait qu’à l’envers. Sur le bord du pressoir où on l’avait retourné, le minaret de cristal dessinait une fine lèvre rouge : la dernière goutte du breuvage avait tracé en s’écoulant la figure symbolique d’une libation. Le verre n’était jamais rincé. Le vin qu’on y versait le lavait de celui qu’on venait d’y boire.

Dans un haut bâtiment voûté, un homme d’âge mûr nous reçut.

Il m’inspecta de son bel œil bleu, vite détourné vers l’aîné du groupe qui le provoquait.

« Vous aviez des raisons pour nous attendre dans votre cave au lieu d’aller comme les autres à Saint-Brancat et d’en revenir avec nous ?

— Comme je n’ai plus votre âge, répondit-il, cela me dérangerait d’écouter le curé.

— Vous trouvez qu’il parle trop ? demandai-je.

— Il parle, jeta-t-il, et c’est trop. »

Après ces mots, l’homme repoussa difficilement le portail monumental qui se referma derrière nos talons, nous séparant de la route ensoleillée et, tandis qu’il furetait les abords du pressoir, nous laissa dans les lourdes ténèbres odorantes. Quand il revint, grommelant des paroles rieuses, je l’interrogeai sur le prêtre et, justement, il ne pensait à rien d’autre et me dit avec un empressement un peu forcé :

« S’il pensait son idée, il lui semblerait qu’elle l’examine et il s’apercevrait que là où elle regarde, il n’y a personne. »

Nous avons resserré notre cercle. Un pâle rayon, entré par la chattière, éclairait le sol de terre battue, répandant sous les foudres une aurore dérisoire, « un jour de souris », fit soudain observer mon frère ; et je croyais entendre encore notre hôte autour de nous quand une bougie s’alluma à quelque distance, enveloppant son profil rajeuni dans sa tremblante et rouge lueur. Je marchai, non sans hésitation, vers la flamme, et le chandelier s’éleva comme pour me happer dans un filet lumineux.

« Ici, ce n’est plus l’ombre d’autrefois, me disait le porteur de flambeau d’une voix grossie par la résonance des murs. Il n’y fait pas tout à fait noir. Cependant, un curé devrait s’habiller de rouge pour y être vu.

— On dirait, murmurai-je en l’accompagnant seul, que vous craignez de le rencontrer chez vous. »

Non ! il ne craignait pas ceux qui se lavent les mains au moment de boire. Et celui-là, encore moins que les autres. « Il est plus poltron que sa peur et plus bavard que la poltronnerie. Il fait pisser de l’eau dans son vin pur.

— Vous croyez qu’il faut du courage pour courir des messes ?

— Il en faut beaucoup, fils, dès qu’on n’est plus ce dont on a l’air. Lui, il écoute son pas de l’autre côté de l’existence. »

Je le suivais.

« On a peur, dis-je machinalement tandis que je respirais avec précaution une étrange odeur noire qui mêlait l’humidité et la poussière.

— Justement, s’écria-t-il, et c’est pour tous la même terreur, mais lui il la mange et il la boit ; il s’en engraisse et, après, il voit des épouvantails partout. Allons ! Tiens la bougie au-dessus de ma tête : les autres nous attendent : je ne peux pas me dispenser de descendre dans le caveau. »

Et, le voyant se consulter devant un escalier de pierre velue, je lui tirai quelques excuses gênées en réponse à l’offre maladroite de le remplacer :

Il ne craignait pas les ténèbres. « Mais la nuit, me dit-il, ne vaut rien à personne quand elle est enfermée.

— Vous redoutez, lui demandai-je, la nuit du sous-sol.

— Je n’aime pas m’y trouver seul. Ne me parle pas de l’ombre qu’on emprisonne. Elle est la vie de ceux qui ne sentent plus leur prison.

— Vous croyez que cette terre couvre des squelettes ? » Il ne le croyait pas.

« Pas des ossements, me dit-il. Tu n’es pas au cimetière. Mais des pierres à figure humaine.

— Là où je suis ? » C’était un peu plus loin, au bas d’une rosace aveuglée qu’il fit apparaître en levant sa bougie. Il fit jouer la lumière sur le mortier qui bourrait l’ouverture et murmura :

« Ce que le jour n’a pas aidé à enterrer n’est jamais mort.

— Et le vitrail ? demandai-je, où est-il ?

— Le vitrail ? Il est dans le bouquet de mon vin rose. » Il me passa la lumière. Je la tenais à bout de bras, ramassant la nuit sous le ventre des foudres. Sans se retourner, il descendit dans le caveau.

Quand le bonhomme me reprit la bougie, il serrait dans sa paume une broche dont je ne voyais que l’agrafe ; et, entre le pouce et l’index, présentait un calice d’argent cabossé où se devinait l’empreinte d’une croix. Il planta sa bougie sur une barrique et, à travers le roulement amorti des carrioles et le chant ivre de la route, nous demanda, en élevant la voix d’une réplique à l’autre, dans quel récipient il nous plairait de goûter son vin de roche : « Le plus grand ! » répondit l’un de nous.

« Le bon récipient, répondit-il, c’est le plus long à vider : au moins, tu lui laisses le temps de se remplir avec ta soif. » Il avait tendu au suivant une encombrante mesure de métal et, esquivant sa protestation : « Bois, bois, pria-t-il, ta timbale n’est pas plus lourde qu’il ne faut. »

J’avais saisi une timbale, le bonhomme m’attrapa l’épaule :

« Toi, me dit-il, tu n’as pas nos habitudes ; la dernière goutte sera pour toi. »

J’avais répondu au hasard. Le soleil baissait, plusieurs vignerons nous avaient reçus, la tête me pesait. Avais-je posé une question ? Les mots qu’un individu prononce n’atteignent jamais sa mémoire.

« Je remplirai pour toi, me dit-il, le vaisseau qui rend le vin amer. Il faut l’empoigner à deux mains, et il est si lourd que tu le videras sans t’en apercevoir. »

Comme il se penchait pour emplir le calice, je devinai que ce vase d’argent où je voyais s’ensoleiller le breuvage avait ici même annoncé l’Offertoire. Nous fêtions Pâquettes dans une chapelle désaffectée.

J’appuyai mes lèvres sur le rebord de métal ; élevant sa bougie, le bonhomme m’enveloppa de clarté et, dans l’oblique profondeur du vin sombre, fit apparaître mon visage pâli par l’ivresse commençante tandis qu’une sphère de silence se fermait, me semblait-il, en me soulevant.

« Eh bien, me dit enfin l’homme. Tu as bu le vin jusqu’à la dernière goutte et tu es aussi pâle que si on te retirait de la mer. Tu croyais avaler mon rancio, c’était de la nuit que tu buvais, mais sa dernière goutte t’a ranimé, elle fait briller ton regard comme s’il sortait de l’enfer. Il ne fait jamais assez noir pour le jour que tu as dans le sang, tu entends, face de crabe, et celui qui vivra jusqu’à la fin du monde n’aura qu’à semer de la terre pour relever le monde. Il n’est homme qui ne le dise et chacun le comprend à sa manière. Patiente, goutte d’eau, que le temps te fasse des yeux ! »

Sa main s’ouvrait. J’aperçus une croix incrustée de minéralisations couleur d’amiante ; et je l’avais à peine vue qu’il l’épinglait à mon veston par une agrafe qui la doublait.

J’avais cru reconnaître un des modèles de laiton que les bohémiens vendent quelques francs après les avoir mis à cristalliser sous les eaux sursaturées d’un étang.

« C’était une croix de cristal, me dit-il. Quelqu’un l’avait abandonnée dans une eau claire qui la faisait invisible, mais elle n’était pas cette eau et elle n’a eu qu’à se connaître pour croître.

« Un autre est passé comme personne ne la cherchait plus. Il faisait soleil et elle éclairait la transparence. Je te la donne et, si jamais tu apprends pourquoi, ni les vieillards ni les années n’auront plus rien à t’enseigner. Prends garde de ne pas la confier maintenant à l’étang où elle a fleuri : tu la ferais disparaître. »

Le soleil tombait. Quand nous nous retrouvâmes sur la route, un reste de jour unissait l’étoile du soir à la clarté d’entre les eaux. Contournant le bourg pour retourner au logis, nous longeâmes le rivage et vîmes les ailes en croix sur le ciel d’un goéland couleur de cendre ou de fumée qui, à maintes reprises, gagna de la hauteur avant de fondre sur une proie qu’à chaque coup son ombre paraissait lui ravir.

Ivre à me croire endormi, je rêvais que l’oiseau visait en vain dans sa chute une croix de sel qu’en s’élevant il attirait une nouvelle fois à la surface du flot. Et, quand je demandai le nom de l’homme qui nous avait si généreusement reçus, je crus entendre sans m’en étonner que tout le monde l’appelait le Roi.

Ma grand-mère exprima le jus d’un citron dans une tasse de café et me fit boire ce mélange. Pas un ivrogne n’expérimentera cette recette sans accorder son estime à la terrible épouse du ressuscité.

10

Petite enquête sur les origines de la croix. Clair-de-lune exerce la profession de crieur d’eau douce. L’eau vive endormie dans l’eau morte. Le nom d’une source est-il tout le nom d’une femme ?

Mon grand-père, à qui je racontais mes aventures, avait retourné la croix dans sa main et, la soupesant : « Bah ! » exhala-t-il, les yeux ailleurs.

Je lui demandai d’où sortait l’homme de qui j’avais bu le vin et quel mérite on lui reconnaissait pour l’appeler le Roi sans lui marquer du mépris.

« Bah ! bah !… bah ! » soupira-t-il une troisième fois sur un ton plus relevé qui trahissait son désir de changer mes pensées. Comme je l’avais pris aux épaules pour l’embrasser, je l’entendis murmurer dans sa barbe :

« Un homme sorti avant l’heure. La mer l’a mené plus loin que le vent. Ce n’est pas tout de naviguer, il y a des mots à dire pour être tout à fait retenu. Il les cherche là où le vent se lève. »

Je me tournai vers Capucine : elle me renseignait toujours et sans exception, de façon à m’aventurer quelque part ; puis me suivait à pas comptés et observait d’un peu loin comment je me tirais d’embarras. Se mordait la lèvre en tendant l’oreille, filait derrière elle un regard sur le chemin qui nous avait amenés puis, les mains nouées sur les fesses, battait des paupières en signe d’approbation, se félicitait en se léchant les lèvres ; ou tournait plusieurs fois sur les talons, les bras au ciel, s’exhortant par des rires sournois à plaisanter mes déboires. Jamais, cependant, ne s’enfuyait : elle semblait ne plus savoir où nous avions laissé le village.

« Interroge Clair-de-lune, me conseilla-t-elle. Tu le trouveras en train de chercher comme toi. Autant de gagné !

— Mais que cherche-t-il ?

— Il le saura quand il l’aura trouvé. »

On l’appelait Clair-de-lune parce qu’il avait appliqué ce nom à son matou dont il avait les mœurs.

La bûcheronne dont il était le fils avait, dans ce pays sans arbres, tout son temps à elle et le passait à parler seule. À sa vieille peau, à son regard épineux, on l’estimait capable de faire son bois là où boivent les fontaines. Fainéant comme sa mère, il mâchait amèrement sa paresse qui l’avait autrefois et dans une année orageuse amadoué au métier facile de marchand d’eau douce. Depuis la sécheresse, il soldait la fatigue de son travail à la pompe par des sommeils de toute une nuit et, jaloux de son chat et boudant le soleil, crachait de vagues défis à l’adresse de l’un et de l’autre : son propre nom devenait, dans sa bouche, une insulte à la permanence du beau temps.

On écoutait ses grondements, tout le monde y cherchait des assurances contre la ruineuse stabilité des soleils. Même, les viticulteurs avaient tiré de ses vanteries que les pluies reviendraient pour sept ans après avoir chômé toute une longue semaine d’années et se consolaient de trouver la mort aux racines de leurs vignes en comptant que les chutes du ciel purgeraient les plages autrefois arrachées à la mer.

Capucine avait épié le garçon.

« Dès qu’il est seul, me confia l’enfant, il n’est plus lui.

« Il prie la terre : je l’ai vu de loin, c’était bien sa casquette.

« Après, il se crache dans les mains et retourne la roche en se fâchant : on dirait qu’il y sème des jurons. »

Un mauvais signe pour la vis des pressoirs que le flemmard cherchât la pluie sous la roche avec des hargnes de fossoyeur.

Nous le surveillâmes : « Regarde-le piocher, me soufflait Capucine qui m’avait rejoint sous un bouquet de genévriers. Ça ne lui ressemble pas. Il ne voit que ce qu’il fait. »

Il s’endiablait à son travail et, bouillant, aveuglé, crachait, râlait un nom que nous n’entendions pas. On aurait dit qu’il allait faire jaillir de terre une main pour arracher ce nom qui lui mangeait la poitrine.

Je rampai quelques pas. J’entendais son souffle et deux sortes de voix dans son murmure. Tantôt il donnait des noms à l’eau invisible, tantôt il la flattait :

« Main d’huile ! appelait-il. Douce-amère ! Les pierres vous entendront… Jolie, jolie, jolie… »

Il passait pour un peu sourcier, sorcier, selon ceux qui étaient durs d’oreille. J’hésitais à l’interpeller. Clair-de-lune se redressa et, comme s’il m’avait deviné :

« Elles y sont, affirma-t-il, elles se taisent. »

Je m’avançai, un peu emprunté : « C’est vous, bafouillai-je, le marchand d’eau claire ?

— De quoi ! protesta-t-il en me toisant d’un long coup d’œil qui le fit paraître plus grand que les arbres. Marchand, moi ? Si on te le demande, tu diras que je suis le crieur d’eau douce. »

Comment pouvait-il savoir qu’il passait de l’eau sous ces roches calcinées ? Il m’apprit que des sources débouchaient sous les eaux saumâtres qui croupissaient entre la colline et la mer. À un pied de la surface, elles coulaient silencieusement entre des lèvres de pierre. Inaperçue comme un chat blanc dans le clair de lune, leur nuit d’eau pure ruisselait dans la bouche salée de l’étang.

« Et vous connaissez leurs noms ?

— Je les appelle, me répondit-il, de tous les noms que j’ai retenus. Après, on verra bien. »

De la pente pierreuse qu’il avait entamée, on n’apercevait plus le village. Il ne cherchait pas l’eau ensevelie pour se donner la peine de la transporter si loin. Il comptait que le chant des sources appellerait l’eau du ciel.

Paroles lentes, prononcées à regret. Les pêcheurs avaient baptisé « Main d’huile » et « Douce main » ces infiltrations. J’eus de la peine à lui arracher des renseignements et il refusa de me les répéter. Il avait ramassé un caillou et menaçait Capucine qui lui criait de loin :

« Vous l’appelez Jolie, je vous ai entendu.

— Tu vas te taire ? lui cria-t-il, langue de pétasse !

— C’est parce que vous ne la tenez pas, dit-elle un peu plus bas, que vous l’appelez Jolie. » Et se pavana au grand soleil pour nous faire admirer sa robe couleur de braise qui allait bien à sa chevelure de charbon.

Feignant d’oublier la fillette, il regardait la croix de sel que j’avais agitée devant lui. Délicatement, il me la prit des mains, chacun de ses doigts paraissait la reconnaître et s’essayer sur elle aux précautions d’un homme qui ne piocherait plus. Tout son visage respirait. Ses lèvres remuèrent comme si tout son corps avait écouté avec elles une parole intérieure. Je m’étais approché. Il jurait tout bas. Sur le bijou logé dans sa main gauche, il avait tracé un signe rapide, une croix de vent sur une croix de sel. Ce que j’entendis, peut-être avais-je cru l’entendre :

« Par la montagne qui voit tout, par le soleil qui entend la mer… »

Clair-de-lune m’embarrassait. Je n’étais qu’un enfant. Dans ma hâte de lui rendre une attitude naturelle, je l’interrogeai avec une passion feinte sur l’origine de la croix. Au lieu de répondre, il l’effleurait délicatement de l’index en hochant la tête. À la fin, agacé par mon insistance :

« Vous voulez savoir qui l’a donnée au Roi, me demanda-t-il ? C’est le curé, vous feriez mieux de la perdre. Au moins, celui qui la trouverait ne demanderait rien.

« Et toi, cria-t-il à Capucine qui se rapprochait, toi, fous le camp. Tu le mèneras au curé. »

Le curé ? Héritier d’une bibliothèque, m’apprit mon grand-père, il avait, devant tant de livres, nourri d’abord les illusions ordinaires.

Rattrapant des mies de latin, devinant ce qu’il ne comprenait pas, il était allé cahin-caha d’un Père à l’autre, heureux de ce qu’il apprenait comme s’il l’avait inventé. Il riait de bonheur, le pauvre, quand une de ses ouailles l’avait écouté un instant.

« C’est un commencement ! » me disait-il, ignorant que l’esprit ne se menait jamais plus loin.

Il retournait au presbytère, les poches bourrées des livres qu’il avait lus en tournant autour de la jonquasse.

Une idée lui faisait allumer sa lampe mais, du temps qu’il se rasseyait, un inconnu avait pris sa place, il fallait beaucoup de logique pour ne pas la lui céder.

Courageusement, il composait des allocutions de plus en plus longues, mais s’apercevait en les relisant qu’elles ne s’adressaient à personne : « Les noms des saints, des vices et des vertus, me dit mon grand-père, lui ont fait oublier les nôtres. Il m’appelle Clair-de-lune. »

11

Histoire de la fille sans baptême. Le cheval qu’on entendait partout et que personne n’avait pu voir.

« Je sais ce qui le met en colère, me dit Capucine en faisant des mines. Il est amoureux d’une fille qui n’a pas de nom. Tu n’as pas vu qu’il se fâchait comme s’il allait pleurer ?

— Il s’est fâché parce que tu l’avais appelée Jolie.

— Non ! ça l’agace que je la connaisse.

— Elle est de tes amies ?

— Elle ne sait pas si j’existe ou elle l’a oublié. Elle est vieille mais, comme il l’aime depuis longtemps, il s’imagine qu’il l’a vue naître. Ce sont nos parents qui l’appellent Jolie. Et nous aussi, pour nous moquer d’eux. » Elle me raconta cette histoire :

Quand Jolie vint au monde, son père était prisonnier en Afrique ; sa mère voulut l’attendre pour lui choisir un nom. Cela ne plut pas au curé. Il n’aimait pas baptiser celles qui avaient l’âge de connaître leur marraine.

Le père se fit tellement attendre que personne ne le reconnut. La fillette lui raconta sur la route que sa mère avait les jambes trop lourdes pour quitter son lit.

La malade embrassa son mari et reçut avec chaleur ses encouragements. Puis lui apprit que la fillette attendait encore son baptême et lui fit promettre qu’ils la mèneraient à l’église le jour de sa guérison. Le vieux soldat baissait la tête, il avait deviné que ce matin ne se lèverait jamais et, quand le prêtre osa lui demander qui serait la marraine de son enfant, il répondit en regardant la terre qu’elle n’aurait bientôt besoin de personne pour trouver un nom.

Enfin, la paralytique mourut et, au retour du cimetière, le père dit à sa fille qu’il n’y avait plus d’inconvénient à fixer la date de son baptême et que, pour le nom, elle n’avait qu’à relever celui de sa mère qui n’était plus. « Puisque j’ai assez grandi, répondit-elle en rougissant, pour la remplacer à la maison, ce sera avec le prénom que m’aura choisi mon époux. »

Le père s’inquiétait encore de ce propos quand il se laissa rejoindre sur la route par un garçon de haute taille qui ne pouvait revenir que de la gare ou de la mer. Il le regarda mieux en entendant qu’il avait connu sa fille à la ville voisine et s’étonna davantage de son visage pâle et de ses traits consumés quand l’autre lui eut juré qu’il ne voulait pas une autre femme.

« Vous ne savez pas de qui vous m’avez parlé, s’écria le père qui n’avait jamais permis à sa fille de quitter la malade. Il faut qu’on vous ait menti et qu’une rôdeuse se soit servie de mon nom pour attraper le vôtre. »

L’étranger tint bon : il n’épouserait qu’elle. D’une voix où il n’y avait que la tristesse de sensible, il jura qu’il saurait bien mourir si elle ne s’accordait qu’à regret.

« Soit ! décida le père. Si vous plaisez à la petite, elle vous épousera et sous le nom que vous voudrez, vu qu’elle n’en porte aucun, l’heure de la baptiser n’étant jamais venue.

— Je l’appellerai Blanchebelle », dit l’inconnu après avoir été agréé. Il revint, apportant des couronnes de roses et des colliers sculptés qui n’avaient pas deux grains semblables, toujours aussi triste et ne faisant pas un pas plus long que l’autre, il était l’homme de cet événement, il y menait sa vie. Un soir, on entendit un galop. Les chèvres se jetaient contre les clôtures, un cheval sans cavalier effrayait les oiseaux et personne ne pouvait le voir. Trois jeunes gens, partis à la recherche de l’animal, revinrent dans le noir, portant le corps du fiancé qui n’avait plus de visage.

Du temps passa : la jeune fille devint si belle qu’on venait la voir de partout, toujours vêtue d’étoffes pâles, couleur de feuille ou de glacier. Ses yeux avaient beaucoup pleuré. Ses cheveux noirs couvraient une partie de son front, ils y cachaient une mèche blanche dont elle n’aurait voulu rien dire : elle s’était montrée après la mort de son amoureux comme pour enlaidir l’endroit où il avait coutume de l’embrasser.

Derrière la montagne, on voit une tache de sel dans un désert bien plus grand de pierre et de soleil. Personne ne s’en approche : les oiseaux de passage fuient toute cette mort où l’eau dansait quand Jolie avait l’âge de plaire.

Peu d’années après son deuil, elle suivit au bord de l’étang un gentil musicien qui avait déserté l’estrade pour la promener. Elle se laissa décoiffer par ce garçon qui parlait à l’aventure et qui ne voyait rien qu’il ne pensât l’avoir rêvé. Elle respirait sur lui sa chevelure et tressaillit d’entendre qu’il en aimait le flot sombre pour la blancheur d’un autre monde que la lune y faisait miroiter.

Le lendemain, craignant plus que tout de le désabuser, elle détacha la mèche blanche et courut la noyer dans l’étang.

Le musicien revint, il demanda la main de Jolie.

« Bien sûr, lui répondit le veuf, vous l’épouserez mais pas avant de lui avoir trouvé un nom : elle n’a pas reçu le baptême. » L’homme s’éloigna, pensif : on ne devait plus le revoir. Un autre joueur de crincrin tenait sa place dans l’orchestre ambulant. La fille sans baptême ne le chercha pas et n’entendit plus un violon sans prendre la fuite. La mèche de cheveux blancs avait poussé : aussi n’osait-elle plus consulter un miroir.

Un jour, elle se mit en peine d’apprendre comment son galant avait trépassé, s’avisa qu’elle ignorait son nom. Ce qu’elle savait de lui ne pesait rien au prix de ce détail que son amour avait tenu pour négligeable.

Ne sachant que devenir, elle courut au presbytère, se répétant tout le long du chemin qu’elle se ferait appeler Bellotte : « C’est le nom de ma vache blanche », se disait-elle en heurtant le seuil.

Si tôt qu’elle se fût levée, elle avait été devancée ; s’endiablait après le marteau, frappait l’huis du poing et de la tête. Vint enfin une femme qui lui commandait de s’en aller, la servante du curé, qu’à sa grosse voix elle reconnut dans le jour levant.

« Il ne faut pas frapper tant de coups, grognait la tête grise, à la porte d’un mort. »

Ne devint pas folle en apprenant que le prêtre venait de mourir, mais toute blanche. Et, depuis ce temps, n’a réussi qu’à changer de peine parce que le village a reçu un nouveau curé ; et, au lieu de baptiser Jolie, il prêche qu’il faut la tondre et l’envoyer prier Dieu.

Clair-de-Lune rôde autour de l’étang au sel en rêvant qu’elle a pris sa place et s’endort dans le lit qu’elle vient de quitter.

12

La croix de sel et le trésor du marin. Les actes sont des mâles, et les paroles des femelles.

« Tu veux connaître le Roi, me dit mon grand-père, eh bien, regarde-le. »

Un quadragénaire engraissé tâtait lentement le pavé, jetant sa tête à droite, à gauche, vers les horizons qu’il ensemençait de regards. Je reconnus le vigneron qui m’avait enivré.

« Avant de savoir signer son nom, il a appris que le plus vieux des Bastou l’appelait le Marin. Pendant dix ans, il a lu tous les livres qu’il ne comprenait pas.

« Un jour, il vend son jardin et sa mule pour faire construire un bateau. On a dit qu’il avait honte de son père qui faisait le sorcier. Mais ce n’est pas un homme à ça. Il ne voulait rien laisser derrière lui comme si c’était le seul moyen d’arriver quelque part.

« Tu vois, ce fanfaron sur un bateau large comme un sifflet, avec trois évaporés et une voile de quarante sous ? Habillé en marin et l’air de cligner de l’œil parce qu’il portait à sa veste une croix que le curé lui avait donnée : “C’est pour faire entendre, disait-il, que je ne m’arrêterai nulle part.”

« Quand il a été rapatrié après avoir perdu sa faconde et son bateau, il avait traversé tant de tempêtes que la croix avait blanchi, incrustée de sel par les vents et son visage paraissait avoir pleuré tout le sel qui blanchissait la croix. On le plaignait d’avoir gagné, après tant de voyages, des écus plus légers que le vent et des louis bons à allumer le feu. Mais, pauvre comme un furet, au moins avait-il rapporté une petite plume que tout le monde allait voir, une plume bleue. C’était à qui se flatterait d’en avoir plaisanté devant lui. Une plume ! Trésor de marin, cela ne touche à rien et tout vous attache à lui.

— Je ne vois pas encore, dis-je, comment il est devenu monseigneur.

— Oh ! me répondit le grand-père, l’air du café a voulu cela. Du moment que l’on peut tout dire, il faut quelqu’un pour faire le roi ou pour raconter comment on le devient.

« D’ailleurs, l’homme racontait que sa plume bleue portait bonheur, les filles voulaient la toucher et les garçons lui ont attribué un pouvoir qui le condamne à garder sa porte ouverte. On l’appelle le Roi des Vents. Entre nous, ça veut dire qu’il connaît le ciel.

« On se figure qu’il a voulu ce qu’il n’avait fait que prévoir. Quand on le supplie de renverser la brise, il n’a qu’à faire le fâché s’il voit que le couchant annonce une autre voile. On lui apporte des présents. Il faut bien que le vent change : tout l’honneur lui en revient.

— Il fut bien inspiré, suggérai-je à mon grand-père, de quitter son pays. Personne ici n’est revenu d’aussi loin. »

Mon aïeul me regarda longuement : « On peut, me dit-il enfin, revenir de plus loin et n’émouvoir personne. La grandeur du roi est l’œuvre d’une parole. »

Mon grand-père savait le prix de la voix humaine : « On ne prononce, ajoutait-il, que des mots : et la pensée qui les entend a fait le tour du monde. »

Entre les massifs de notre maigre jardin, nos pas, comme une eau souterraine, se liaient sous l’herbe-au-vent silencieuse. Je m’éveillais aux propos de cet homme sombre, tout ce que je regardais avec lui avait grandi derrière eux, même son jardin, même ses yeux, ses grands yeux qui tantôt semblaient l’endormir et tantôt le mettaient au monde.

« Il a atteint le bout du monde, lui rappelais-je ironiquement, pour en ramener une plume…

— Et une croix, continua-t-il sans se dérider, qu’il portait au cou. Il a parcouru les mers pour que cette croix revienne de sous les eaux.

— Quelle est la parole, demandai-je, qui l’a fait roi ?

— Il a murmuré qu’en gardant le sel aux lèvres, on forçait les vents à demander leur chemin. Et il a dit cela si naturellement que chacun s’est imaginé l’avoir pensé avant lui.

— Un mot, dis-je avec dédain, ne peut changer le sort d’un type qui a couru les mers. Tu es bien de mon avis ? »

Je n’ai vu à mon grand-père un air sentencieux qu’en cette occasion. Il sembla même qu’avant de me répondre, il m’avait regardé sans tendresse :

« Les paroles sont des femmes, me dit-il assez vivement, les actes sont des mâles, et, quand une parole se laisse engrosser, il ne naît jamais que des mots, mais ce sont des mots qu’aucun acte n’arrêtera. »

13

Jolie est-elle une fille ou une source ? Le vin de lune. Apologue du pou.

La nuit montait de la terre, elle atteignait les toits d’ardoise assemblés au bas du coteau. Où s’étaient formées les paroles qu’apportait le vent affolé ? L’envie ne venait pas de les comprendre. Capucine m’entraîna sous un buisson. Deux hommes s’attardaient sur la route.

« Tu ne veux pas qu’on me voie t’embrasser ? demandai-je à la petite.

— Que tu m’embrasses, me répondit-elle avec force, je m’en fous bien. Mais il faut que tu te taises. S’ils t’entendent, ils ne parleront plus. » Elle conclut :

« Quand on veut bien regarder, il faut être là : il n’y a plus qu’à se faire petit, je t’apprendrai.

« Mais, pour entendre, tu te caches : l’ombre devient ton oreille. Chut ! »

J’avais reconnu Clair-de-lune : une soutane l’accompagnait. Un grand pirate, épais comme un âne chargé. Il menait un bruit de souliers neufs, ne regardait nulle part comme s’il avait parlé à la mer.

« Je vous aurai l’eau la plus douce, monsieur le curé, disait Clair-de-lune, les sources de Saint-Souris n’ont jamais chanté, elles voient le jour dans les vagues. Mais il y a dans leurs noms comme un air de montagne. Celle que je cherche porte un nom beau comme l’aube. »

« Ils parlent d’une fille », murmura Capucine.

« Ce nom perdra sa beauté, mon ami, répondait le prêtre, quand la source ne sera plus cachée.

— Ça peut arriver, riposta le crieur d’eau douce. Dès qu’un garçon a trouvé sa femme, il la voit vieille ou bien il ne la voit plus. Mais ce que vous dites n’est pas vrai pour moi.

— Heureusement la source restera cachée, articula le prêtre avec méchanceté. Vous me vendrez de votre vin, cela vaudra mieux pour tout le monde.

— Ce n’est pas sûr, plaça Clair-de-Lune d’un air ambigu.

— Qu’est-ce qui n’est pas sûr ? demanda le pirate avec une espèce d’inquiétude. Je ne saurais pas où est l’intérêt du monde ?

— La source restera cachée, s’écria le grand diable. Cachée elle est tant que vous ne savez où la trouver et, si vous y plantez votre pioche, cachée elle sera parce que vous ne la regarderez plus. Vous direz “la source” en pensant à autre chose. Que voulez-vous que je vous donne en échange de votre vin ? »

Ils s’éloignaient sans nous avoir aperçus. Capucine se dégagea en riant et, marchant sur les genoux et sur les mains, fit d’abord mine de les suivre à quatre pattes ; après, avec l’index de chaque main, figura de part et d’autre de son front une paire de cornes.

« Clair-de-Lune n’a pas de vignes, lui fis-je observer. Dans quelle cave prend-il son vin ?

— Tu ne le sais pas ? s’écria-t-elle avec candeur. Il vendange chez les autres les couches qui sont à lui. Je te les montrerai : on les reconnaît de la route.

— Tu vas encore mentir.

— C’est dans les vignes de ton grand-père qu’il a ses muscats et tu as bu de son vin blanc, filou, sans le lui payer. Tu ne regardes que ce que tu fais, aussi cela ne t’apprend rien. Lui, il apprendrait la malice à un pou : il ne sait rien faire et rien ne se fait sans lui.

— Tu ne veux pas que je sache d’où il tire son vin ?

— Tu n’as qu’à le suivre quand il va d’un endroit à l’autre et, si tu écoutes grincer sa brouette, tu entendras : “Il est trop tard pour l’attraper, il est trop tard pour l’attraper.”

— Il a besoin d’une brouette pour faire du vin ?

— Il transporte les plants des autres. Il y mêle des greffons à lui qu’il reconnaîtra à la feuille : si ce sont des muscats qu’il attend elle aura la couleur de l’herbe sous le vent. Le propriétaire passe trop raide pour y voir si bien et, cependant, remarquera du raisin blanc, mais un peu trop tard pour le cueillir. Il dira que le clair de lune en a fait du vin.

— C’est ça ! demandai-je, la malice du pou ?

— Mais non, tu n’as pas compris. Il se change en pou pour te suivre sans être vu et il voit tout ce qu’un homme ne voit plus. »

La nuit était tout à fait venue, il ne restait un peu de clarté qu’entre nos visages. Capucine grondait, je ne voyais que ses yeux, elle se mettait à soupirer, je ne voyais que sa bouche.

Étendue sur un lit de pierres, elle s’endormit cette fois en prononçant mon nom, il me sembla que je m’éveillais dans sa voix…

14

La voix de l’hérésie. Vivre est un fait hors de pair, il ne faut pas lui donner de synonymes. Notre existence n’a jamais commencé. Où est le salut ?

Une voix dominait le recueillement de l’église pleine jusqu’à la sacristie. Depuis près d’une heure, le curé prêchait.

Du salut de ses pénitentes il faisait dépendre le sien, grandi par le souci d’éviter la damnation, mais ne voyant ses preuves que d’un côté et buté comme le commerçant en faillite qui a rebrassé ses comptes pour éviter la prison.

Il s’épongeait, le dos tourné au bon Dieu, portant dans sa face pâle la force du vent qui resplendit et foudroie : il dévisageait celle dont il n’avait pu remuer l’indifférence.

« Vous faites vos Pâques en serre-tête et vous recoiffez pour ramasser des pâquerettes et des primevères. Attendez un peu… »

Mais sa langue avait perdu le goût du pain, il en sortait des paroles qui n’étaient des paroles que pour lui.

Depuis qu’il savait où retrouver chacun de ses livres, les choses ne lui parlaient plus ; il ne savait comment les prendre, ne décoiffant un encrier sans se tacher les doigts, obligé d’appeler au secours parce que sa lampe filait.

Il redoutait la sonnerie. Ses rêves, plus d’une fois, l’avaient éveillé ; cela devenait grave et à qui en parler ? Des coups à sa porte l’arrachaient du lit avant l’aube, il avait entendu que la nuit voulait entrer ; sur la rampe de son escalier, sur les maisons à peine évadées du noir, sur ses mains même, il suivait anxieusement le fil opaque que l’ombre enroule autour des choses en se retirant. Et, ce matin-là, tout en débitant son homélie, il le voyait courir autour des visages et séparer les paupières de leurs yeux sournois qui s’ouvrent plus bas que la terre.

« Femmes, femmes ! filles ou démon qui se lie aux entrailles de l’homme… »

Il avait osé s’interroger avec des mots de plomb ; s’en repentait depuis qu’ils lui avaient fermé les consciences ; enfin, tracassé par une odeur de cave qui souillait l’air depuis toujours : « On existe, pensait-il, ce fait est indescriptible. Vivre n’est pas notre problème ; c’est, ma foi, notre lot : ce que nous sommes n’a jamais commencé, ce n’est pas un homme qui en verra la fin. Il n’y aurait de mérite à faire surgir de l’inattendu ; et, comment s’y prendre ? se demandait-il, et regardait cinquante visages hypocrites ou distraits et si tendrement caressés par la brise ouvragée des vitraux que le regard croyait y rendormir une espèce d’odeur.

Jolies, les pétasses, au point que le jour paraissait plus coupable qu’elles : l’une ressemblait à un petit cheval de verre, l’autre était appelée l’oiseau-cerise par les vauriens qu’elle apprenait à danser ; sa voisine évoquait le mariage d’une abeille. « Elles sont là, se disait-il, et ne savent pas qu’elles sont la vie » ; et, se souvenant qu’il ne reconnaissait pas les fruits de sa table et que le pain se pétrifiait sous sa dent : « Le salut n’est pas de les condamner, mais de devenir, dans le bien, dans le mal, le principe d’un événement. » Et, comme si une bouche s’était ouverte dans sa bouche, il entendit soudain des paroles que ses lèvres rendirent plus pénétrantes en s’efforçant de les maîtriser.

« Je ne vous ai pas eues vivantes, femmes, je vous aurai mortes. Et vous, goujats, vous ne venez ici que pour regarder les filles. Méfiez-vous : le papillon tombe dans la flamme parce qu’il l’avait prise pour un papillon. Votre cœur vous échauffe avec l’envie de vous brûler vifs. Ne riez pas. Un curé est un curé et j’aimerais mieux vous voir boire que de vous voir flamber »…

[1]

15

Chaque mot choisit sa pensée, un ange chante ce mot. Le drame de Clair-de-lune. Ne sois pas fou de ta personne, fais d’elle ta plus secrète folie. Et tu chanteras à l’église.

J’avais passé mon bachot. En parcourant mon programme de l’année suivante, je m’aperçus que Clair-de-lune était devenu savant. Il portait lunettes. Peut-être avait-il déterré des monnaies et obtenu que le curé les lui payât de quelques brochures ?

« Il me semblerait que vous ne m’entendez pas, me dit-il, si je ne vous voyais pas bien ; et je ne saurais plus vous parler. »

J’avais pris ma voix des dimanches pour lui demander s’il cherchait toujours la même source et de quel nom il l’appelait :

« La source que je cherche, me répondit le crieur d’eau douce, je l’appelle Jolie parce que c’est le nom qui m’éveille ; quand je l’aurai trouvée, les autres la nommeront Clair-de-lune. L’air de ce pays l’a voulu ainsi : chaque mot choisit sa pensée, mais il y a dans la voix un ange qui chante ce mot et tout ce qui respire en fait un espoir.

— Ils ne vous auront pas baptisé Clair-de-lune pour rien.

— Oh ! ils m’aiment bien, riposta-t-il un peu piqué. Presque trop. Ils ont toujours l’air de fêter mon nom et c’est une rumeur qui se tait aussitôt que je m’approche. Dès qu’ils me voient, je leur manque, et ils ne sont plus les mêmes.

« Pourtant, je flatte leur idée, je ne dis rien qu’ils ne me l’aient fait dire et ça les amuse comme s’ils m’avaient inventé. J’encourage leur rire.

— Ils ne se moquent pas de vous ?

— Eh non, ils se mettent à ma place : ils se figurent que ce qui nous distingue est une illusion. Les voilà emballés ! »

Cette parole m’ouvrit l’oreille. Il y ajoute cette déclaration singulière :

« Ça m’arrangerait qu’on m’enlève celui que je ne peux pas faire voir.

— Auriez-vous tant de honte, lui demandai-je, à vous montrer ? »

Il biaisa :

« Comme vous dites ! À chacun sa façon de ne ressembler à personne. Ce n’est pas que mes yeux cachent beaucoup de choses : des étangs, comme partout où marche la mer ; des roseaux, la jonquasse : il n’y passe que les ânes et des nuages dans les eaux immobiles.

— C’est sous ces eaux que vous cherchez les sources…

— Je fais ce qu’on veut : je vole parce qu’on m’appelle voleur.

— Tout le monde aime à parler de vous : les hommes vous donnent un nom qu’ils ont choisi en rêvant.

— Qu’ont-ils fait du mien ? Il n’y a plus que le curé pour me le donner. Ça me démoralise de peser si peu. Il faudrait être plein de sa personne jusqu’aux yeux pour se consoler d’exister.

« C’est vrai, continua-t-il, qu’il me manque pour être l’un d’eux tout ce qu’ils apprennent en s’interrogeant à mon sujet. Je ne suis que leur fantôme ou le mien. Et je cherche des sources. »

J’avais repris ma trogne de bachelier.

« Vous les trouverez, lui dis-je, dans les livres du curé. »

Son œil se plissa.

« Justement ! Je lui prends des livres pour les brûler. Ça me rassure que vous me compreniez.

— Quel intérêt y prenez-vous ?

— Eh bien, me répondit-il avec une candeur un peu scandalisée. Je mets les livres au feu parce que je ne peux pas y mettre le curé. Ce n’est pas que je veuille du mal à l’église…

— Que gagneriez-vous, Clair-de-lune, à détruire ce travail ?

— Ça m’irait bien. Il me semblerait que j’ai foudroyé le monde avec mon portrait. Croyez-moi, si vous voulez, ça me reposerait.

« Je ne suis pas comme les arbres qui se connaissent en voyant croître leur ombrage. J’en ai assez de promener le nom de mon chat et de crier l’eau douce.

« Ah ! si on voyait l’homme que je cache, on croirait que je fais l’innocent. Il faudrait une femme pour comprendre par où il tient à mon cœur. Oui, ces bougresses n’écoutent rien, mais la honte les attire. »

C’était en demeurant son propre fou que Clair-de-lune durait dans ce crieur d’eau douce. Séparé par son surnom de sa personne, il avait fait d’elle son étoile. Il tenait à Jolie parce que cet amour ne signifiait rien.

Il reprit sa pioche quand je lui demandai son nom de famille et eut tout l’air de croire que c’était assez de l’avoir avoué au curé.

« Il n’a eu qu’à le répéter pour me le prendre. Chaque fois qu’il le prononce, on dirait qu’une chanson l’effleure. Il lui fait dire ce qu’il veut, ce gros bandit ; prend une voix de femme pour m’appeler et prétend en rigolant qu’il boit et qu’il mange chaque fois qu’il m’interpelle. Il raconte que je suis son champ et sa vigne et, si je n’avais pas la tête à autre chose, il me le ferait croire.

— Mais, comment vous appelez-vous ? lui demandai-je.

— Je m’appelle Panis. » Et, après un temps : « Ça veut dire boulanger, c’est un mot qui se chante à l’église.

— Pourquoi le curé pense-t-il à boire chaque fois qu’il vous rencontre ?

— Tu veux le savoir ? Fais-le boire : il ne te dira plus que c’est à cause du vin qu’il m’achète. Ah ! le foutu patarin, il trouvera sa langue de femme pour se confesser : je l’empêche de se reconnaître et ça l’arrange. Parce que, depuis le temps qu’il se disait amen, il a fini par comprendre et il a peur.

— Peur ! m’écriai-je, et peur de quoi ?

— Rien, petit. Celui qu’on est ne se laisse pas regarder en face, c’est tout. »

Clair-de-lune me quitta pour entendre la grand-messe, non par dévotion, mais crainte de décevoir ses amis de café qui ne manquaient plus un office. Le curé ne lui avait acheté sa récolte de maraudeur que pour les attirer au presbytère.

Il les écouta au lieu de les haranguer, apprit des hymnes à ceux qui chantaient le mieux nos romances. Une fois, ayant suivi le crieur d’eau douce, je les écoutai, le dos tourné à l’autel, un silence plus grand que l’église dans le cœur. À plusieurs reprises, il est vrai, le chant versa dans un air de ronde et m’en rappela si bien les paroles qu’il me faut aujourd’hui les fredonner pour aller à la recherche de ce souvenir. Je ne me reproche rien. Le ciel, c’est le regard de l’homme qui habiterait l’enfer sans le brûler.

Comme j’ai entendu cette réconfortante déclaration à Saint-Souris, je mets au rang d’une prière le couplet qui me ressuscite le village à travers l’odeur de ses mariages, de ses baptêmes, de son encens :

 

Trois petites îles dans un golfe noir

Trois petites villes dans un golfe bleu

Trois petites filles dans leur robe bleue.

16

Le photographe ambulant. La lumière aveugle de Saint-Souris.

Après la fête de Pâques, un photographe arrêta sa roulotte sous les ormeaux de la place. De toutes les maisons sortirent des enfants qui voulaient toucher l’appareil, les mères les suivirent. Le professionnel leur tourna le dos et, afin de saisir quelques bons clichés, reprit à pied le chemin qui l’avait amené.

Il contemple les épreuves au grand jour, les villageois les examinèrent par-dessus son épaule : ils n’y voyaient ni leurs champs, ni leurs vignes, ni le ciel, mais leur superficie comme un envers désolé. Il s’étonna lui-même que cette terre illuminée n’eût livré qu’une étendue vide et amère au coup de faux de l’obturateur.

Il espérait se racheter par l’exactitude des portraits qu’avec quelques moues on lui avait demandés. Mais, à ce coup, il n’eut pas loisir de se refuser des éloges, tellement il dut mettre de hâte à emballer son matériel que quelqu’un avait proposé de jeter dans la mer. La lumière n’éclaire pas ce pays, comme si elle y devenait aveugle elle le cherche. Photographiée, elle déshabillait l’espace, momifiait les traits de ceux qui s’étaient immobilisés devant l’objectif.

Généreuse, ma vieille nourrice, avait cédé aux sollicitations du charlatan. Il l’avait assise en habits de fête devant un mur qui recevait le reflet de la mer et élargissait jusqu’aux bords du cliché la blancheur du bonnet qu’elle avait serré sur sa chevelure. Ainsi se vit-elle emmurée jusqu’aux tempes dans l’aveuglant crépi et, ne regardant que ses rides, ne se reconnut pas et piétina le carré de bristol en se couvrant la face : « Vise ce que tu viens de faire, bougre d’empaillé ! cria-t-elle à l’ambulant. On dirait qu’il m’a fallu labourer la pierre pour avoir une figure, et ceux qui trouveront ce papier croiront que je ne sais plus où j’ai les yeux. »

Le Roi du Sel passait. Il regarda prudemment la photo, fit courir l’œil sur les vignes et les haies qui, de part et d’autre de la route, buvaient le soleil de midi, puis s’adressant à celles qui avaient posé :

« Vous ressemblez, sur ces papiers, leur dit-il, à des poissons tirés de l’eau. Je sais pourquoi :

« On vous reconnaît, mais on ne reconnaît pas le jour. Je vois bien la lumière, mais on dirait qu’elle ne vous voit pas. La boîte de ce couillon ne photographie pas les ombres. »

17

Capucine me fait connaître mon cousin Zénon, des chèvres et deux sortes de coqs blancs.

J’avais soutenu que le Roi du Sel était un poète.

« C’est tout le contraire, répondit Capucine, il dit qu’il n’y a pas de poètes.

— C’est à toi qu’il a parlé ainsi ?

— À quoi ça aurait servi ? C’est aux poètes qu’il le dit : à ton cousin Zénon qui écrit des vers…

— Première nouvelle : j’ai un cousin poète et je ne le connais pas.

— Ta grand-mère lui tourne le dos. Il a deux filles de mon âge. Depuis qu’elles se promènent avec lui, sa femme est devenue une méchante femme de bois.

« Il me plaît, ton cousin : il a de la lumière dans sa petite barbe et des regards légers qui font rire. Pour gagner sa vie, il fabrique des boîtes : des boîtes d’or qui se ressemblent toutes, des coffrets d’argent si jolis qu’on ne les oublie jamais. Il a monté surtout des cassettes de cuivre qui s’ouvrent et se ferment seules, si travaillées qu’on n’y voit pas deux fois les mêmes personnages.

— Tu m’as dit qu’il était poète.

— Il n’écrit pas. Mais il ne se sert pas de ses mains sans se raconter quelque chose. Quand il saisit un bougeoir ou n’importe quoi, il l’approche de son oreille. Comme s’il y avait une voix dans tout ce qu’une main a façonné.

« Il a toujours l’air d’accompagner une chanson. Il faut qu’on se taise dès qu’il a mis à fondre un grain de sucre : il ne paraît pas savoir s’il le contemple ou s’il l’écoute. Si tu l’entendais ! Il te dira que si les pierres n’y voyaient pas, il n’y aurait pas de lumière et que ton sommeil ne te connaît pas ; mais que les choses t’ont fermé les yeux avant de les prendre pour regarder dans ton âme.

« Il est comme ça : il se fait comprendre en te faisant rire de quelque chose qu’il ne dit pas et que tu vois sous lui. Le curé ne le salue même pas. »

Capucine connaissait quelques chèvres : nous les visitions ensemble. Elle me montra le plus beau coq du village, si blanc qu’il survivait un peu d’aube dans les ténèbres où on l’enfermait, le soir. « C’est le plus beau, me dit-elle, mais il n’est pas aussi blanc que le mien. »

Elle m’introduisit auprès de ce haut volatile. Il était noir, avec un plastron jaune et un petit soleil méchant dans l’œil.

« Il est plus blanc que l’autre, m’assura Capucine. Et, en plus, curieux, volontaire et batailleur. Tout le monde le sait. »

Une fois, il avait escaladé le clocher pour surveiller les corbeaux. La nuit lui a fait une cravate. Il a volé si haut pour retrouver sa maison qu’il a plu du soleil sur son jabot.

« Il s’est battu avec la flamme, sa crête brûle encore. »

Il avait piqué un grain de grenade et nous regardait, une goutte de sang au bec. À le voir, on croyait l’entendre. Capucine ne mentait plus : ce qu’elle avait à me dire lui ouvrait les yeux. Il m’arrivait d’ajouter à ses paroles ces mots qui me venaient d’elle : « C’est vrai, puisque ça fout le feu à ce qu’on en pense. »

18

Entrevue avec Zénon. Qu’est-ce qu’un cousin, qu’est-ce qu’un outil ? Des objets qui ne semblent toucher à rien, pas même à ce qu’ils sont.

Zénon exhibait, au revers de son veston rouge, une églantine sculptée dans le cœur d’un ormeau.

« Votre cousin », déclara-t-il en guise de présentation comme il pénétrait dans la salle à manger. Puis, le doigt pointé vers une poule de porcelaine blanche qui coiffait une corbeille à gâteaux : « Tiens, tiens ! la pannetière du vieux tonton : regardez-moi si ce n’est pas le diable en forme d’araignée ! » Ma grand-mère, qui s’était dressée, ramassa son tricot et, marchant sur les talons, s’éloigna sans l’accueillir dans un grand tin-tin de chapelets, de mâchoires, de clochettes.

« Tu as vu la vieille », me dit le nouveau venu, avec la mine épanouie d’un présomptueux à qui on rend justice.

Il se donnait pour notre parent malgré l’aïeule qui le réputait né d’une bonne engrossée à notre service. Sitôt son nom entendu, elle se raidissait depuis le faîte de sa coiffure en cimier et rétrécissait son visage comme pour l’embusquer sous un mufle de lion. Il avait lu dans ma gêne.

« Elle t’a dit que nous n’étions pas cousins, avoue-le, avoue-le.

— Je n’ai pas retenu ce qu’elle m’a dit de vous : je ne vous connaissais pas.

— Elle prenait bien mon papa pour son cousin : elle s’est servie de lui pour obtenir l’héritage de l’oncle Jean-Flour. Elle a voulu qu’il conseille au vieux de faire testament : “Eh bien, il lui a dit, Hortense, tu me donnes une jolie commission !”

— Je sais bien, répondis-je un peu emprunté, que Jean-Flour a sauvé ma famille.

— Tu peux t’en souvenir : s’il n’avait pas été si bon, vous ne seriez pas si fiers. Seulement, le Juel n’était pas homme à promettre et ta ménine, elle, voulait dormir.

— Pourquoi appelez-vous mon grand-oncle : le Juel. Ça veut dire qu’il était juif ?

— Je ne sais pas s’il était juif. On l’appelait Juel parce qu’il avait deux mètres.

— Juel est donc un mot patois qu’on applique aux géants ?

— Eh non, Juel, ça veut dire goujon.

— Je comprends, répondis-je. C’est curieux que mon grand-père ne m’ait pas dit le sobriquet de Jean-Flour.

— Ça ne m’étonne pas. Ton grand-père a de bien grands yeux mais, dès qu’on lui parle, on ne le trouve plus.

— Il n’est pas heureux : on dirait qu’il sait tout et qu’il n’en pense rien.

— Ton vieux, c’est un poète, mais un poète qui ne veut connaître personne…

— Dites-moi, Zénon, ça vous amuse que le couvercle de ce plat ait la crête et la queue d’une poule ?

— C’est drôle… Regarde, foutralet : sept, huit, neuf, tu comptes les plumes du cou. Si ta grand-mère servait la bouillabaisse dans cette pièce de l’héritage, tu verrais la poule fumer.

« Mais, dis donc ! ajouta-t-il avec un air de gravité que tempérait une mine conciliante, l’important, ici-bas, est que la soupière ne rappelle pas trop un pot de chambre. »

Sa vulgarité me faisait perdre contenance. Elle me coûta une jeanfoutrise que mon aïeule aurait appréciée : « Jean-Flour ne vous a-t-il pas nommé dans son testament ? » La réponse était prête. « Il m’a laissé son os bertrand pour en faire un sifflet. » J’attrapai mon chapeau et, tout en le pilotant vers la sortie :

« Si vous fondiez un chandelier, lui glissai-je, vous lui donneriez l’aspect d’un éteignoir.

— Peut-être, me répondit-il pensif, ou d’un plat à barbe. Pourvu que ce travail me fasse oublier la liberté qu’il me coûte. Mais ça m’irait mieux de forger des charrues.

— Tiens ! Et pourquoi ?

— Pour leur imposer des formes en l’air. Ce serait une façon de sourire à celui qui ne les emploiera pas pour son plaisir… Le travail, déclama-t-il, le travail a honte de nous. Ça lui coûte de s’avouer.

— Un marteau, comment le dessineriez-vous ? demandai-je en riant.

— La tête en bas, le pauvre, avec des oreilles de rat, la queue longue. Il me semblerait qu’il va courir et ça me ferait moins peur que de le voir respirer.

— Vous redoutez tellement la vue des outils ?

— Ils sont les majuscules d’un devoir qui n’est jamais fini. On en voit d’aussi beaux que les lettres de l’alphabet. »

Il reprit : « Ça me démoralise qu’un outil me plaise. Si ses formes sont justes, il faut que je l’admire. Tu vois le drame ? Contempler des signes de servitude avec les yeux de l’âme… »

Au bout du couloir qui sentait la cruche, la toile à sac, la pierre rafraîchie, nous longeâmes le salon entrouvert.

« Tu entres ? me proposa Zénon comme s’il était chez lui. Tu ne veux pas que je fasse quelques mines à la vieille ? Non ? Eh bien, revenons à la poule…

« Cette poule blanche, continua-t-il, pousse-la, qu’elle se casse ! Tu feras plaisir à ton bon papa qui ne s’amuse pas beaucoup… C’est un martyr, tu sais. »

D’un geste du menton, il désignait le salon où remuaient des sièges et me souffla :

« J’ai vu des choses qui paraissaient ne toucher à rien ; pourtant, le bon Dieu ne les avait pas faites : il aurait plutôt conseillé de les briser.

« J’avais acheté un perroquet de porcelaine. Ses pattes serraient la branche comme pour la broyer. Les ailes arrondies, il ne savait plus s’envoler, ses ailes l’étouffaient, il était embarrassé de son bec, il avait peur.

« Ma femme l’a foutu par la fenêtre, la garce ! Mais je l’aurai comme elle a eu le perroquet. Un saxe, dis donc ! Je n’avais pas assez de regards pour le connaître : dans les débris, tu ne sais pas ce que j’ai trouvé ? Les morceaux du serpent qui menaçait le perroquet. Je ne l’avais jamais vu. Crois-tu ?

« C’est ça, une chose belle. Tu ne vois qu’elle et tu n’y vois rien. »

Et, changeant de ton :

« Tu n’as pas envie que je tire la révérence à Mme Manières ? Ça ne fait rien. Dis-lui que je t’ai parlé d’elle : ça l’occupera. »

19

Le labyrinthe blanc et les trois laveuses. Confidence de Zénon ou l’homme qui sut se rendre plus minuscule que le pou. L’homme crée en écoutant tout ce qui croît.

Nous passâmes entre des baraques foraines.

Zénon protégeait un théâtre ambulant qui portait un nom singulier à l’étymologie incertaine. Il me consulta sur la pièce à monter.

Ce pays célèbre ses saints entre la Noël et l’an neuf. Le refroidissement des cimes a jeté des torrents de vent sur ses plages toujours tièdes. Pendant la danse, les volets, les portes battent partout. Le cers souffle si fort que, par intervalles, on entend s’éloigner la rumeur des orchestres. Les petits marchands et les amuseurs qui viennent ramasser quelques sous pendant les trois journées de la réjouissance l’appellent la foire du Vent.

Zénon souhaitait qu’on débitât des vers. Je lui répondais de façon à cacher mon ignorance ; je ne regardais nullement où nous passions.

Je revins à moi dans un flottant couloir de draps mis à sécher. Nous déambulions dans l’étendoir communal. Parfois, l’étoffe blanche, soulevée par le vent, claquait tout près de mon visage. Dans une bouffée humide, une main m’effleurait invisiblement, tournant mon regard distrait vers une jeune fille en robe rouge qui disparaissait aussitôt, mais que la farandole des linceuls faisait reparaître en robe bleue dans un autre endroit de l’enclos. Des voix fraîches, jeunes répondaient aux plaisanteries d’une vieille :

« Je vous connais depuis longtemps, disait la vieille, je vous prends l’une pour l’autre. Quand vous ne cacherez plus rien à vos amants, ils feront comme moi.

— Ce n’est pas à craindre, disait une voix, il ne me voit pas où je suis…

— Et moi, disait le vent, il m’a dit que j’étais ses yeux. »

Zénon aimait son pays plus que lui-même. Il l’avait quitté une seule fois pour étudier les monuments du chef-lieu. Aucun édifice ne justifiait qu’on se levât avant le jour.

Je le laissais bavarder. La voix des lessiveuses ajoutait des traits à la sienne ou bien, répondant de moins près à des mots que j’avais cru entendre, les faisait courir en même temps sur deux portées.

Il avait abaissé la vitre du wagon qui le ramenait à Saint-Souris. Maisons, granit bleuté, champs d’oliviers faisaient le même éloignement comme s’ils l’avaient reçu ensemble d’une étoile. Mais Zénon portait cet éloignement dans son corps qu’il sentait de moins en moins comme s’il n’avait été que l’éclair de cette descente infinie.

« Mon regard ne me trouvait plus, disait Zénon, mais, quand le train siffla, il me sembla que c’était le son qui prenait ma place et je me sentis soudain aussi minuscule qu’un grain de sel dans l’odeur marine qui s’engouffrait dans le wagon. J’étais loin de tout et si petit que j’aurais pu passer par la pupille de mon œil. C’est curieux : l’étendue m’entourait, mais j’entourais l’étendue comme si je l’avais faite captive de son étoile la plus lointaine. »

Je feignis de le comprendre, lui mentionnai l’apologue du géant changé en un pou et qui voyait ce que les hommes ne voient pas. Me regardant avec des yeux ronds, il continua :

« Une peur confuse m’empêchait de voir plus loin : à la fois une horreur et un besoin d’actes inhumains.

« Tiens, conclut-il, imagine un désir de tuer qui se donnerait pour l’envie de chanter…

— Quelle bonne raison aviez-vous eue, lui demandai-je, d’aller en pèlerinage ?

— D’abord, m’éloigner de Thècle : c’est ma femme, ta cousine, et aussi que j’avais voulu, une fois, devenir architecte. Aussi, le ciment m’intéresse. Il y avait à l’autre bout du département une prison à visiter. Mais je n’ai rien à t’en dire. Ça sentait la peinture et le sapin, comme un jouet. J’ai pensé tout le temps à un arbre de Noël. »

« Tu ne vois pas qu’il faut rentrer ? dit une fille : j’ai froid.

— Je rentre, dit une autre voix, je n’y vois plus.

— Il faut que nous rentrions, dit une voix brisée, j’ai les mains vides. Il fait assez clair pour qu’on vous regarde encore. Vous deux, passez devant. »

Le vent avait cessé quand nous sortîmes de l’enclos où le poids des cloisons blanches épaississait l’ombre. Derrière une femme aux cheveux morts qui gigotait sur une canne, une fillette tirait en s’éloignant un fil de chanvre qu’un coup de ciseaux trancha derrière elle. Et, aussitôt, surgit de l’étendoir une leste enfant coiffée d’une câline qui ne laissait apercevoir que le feu de ses yeux. En me dépassant, elle examinait Zénon, mettant ses pas dans les miens comme si je n’avais pas existé. Il ne voyait pas les lavandières, il parlait.

« N’écoute pas le vent, me disait-il, tu es l’oreille du vent. Ne te fie pas à la lumière, il n’y a que des visions. S’il fait clair, c’est en passant, si tu veux que la clarté demeure, il faut que tu deviennes ses yeux.

— J’essaie, répondis-je, de ne pas oublier ce que vous dites, c’est beaucoup.

— Non ! non ! cria-t-il vivement. Ne retiens les paroles de personne. Mais comme moi : écoute grossir les eaux, écoute le feu prendre et crépiter et, si tu peux, écoute l’herbe qui croît nuit et jour. Il y a des mots à démêler dans ce que la terre mûrit…

— Et vous les entendez, vous ?

— Il faut un peu dormir pour les entendre. N’attends pas qu’ils t’éveillent. Ils apportent une réponse à l’âme qui s’interroge. »

20

Fête au village. Le théâtre Papecu. Le mal. Faire la nuit sur son âme pour élever un peu de jour jusqu’à ses yeux. Un danger menace Saint-Souris.

Jeunes et vieux buvaient ensemble aux deux cafés. Sournoisement, on comparait les recettes des musiques rivales qui, promenant polkas et tangos, quêtaient aux fenêtres, l’une dans un casque colonial, l’autre dans un béret.

Zénon et le Roi du Sel maintenaient la paix entre les deux groupes. Pendant deux semaines on ne voyait plus l’un sans l’autre. Ils s’entendaient parce qu’ils ne se disaient rien.

Le Roi administrait les joutes nautiques et réglait le cortège de la rosière que l’on exhibait sur une barque renversée. Le théâtre Papecu ne se serait pas monté sans la promesse que Zénon soufflerait les rôles.

Le curé avait prêté les bancs et gardait les yeux sur son bien tout le temps du spectacle. Il ne s’asseyait pas.

Un empereur tenait la scène. On annonçait le connétable. Les femmes répétaient ce mot à l’oreille de leurs enfants. Le souverain leur fermait la bouche. « Dis-lui qu’il m’attende dans l’escalier. »

À l’acte suivant, une table bien garnie trompait tout le monde sur les intentions du dignitaire qui avait longuement flétri l’appétit des tyrans. Courbé en deux, il allait d’une porte à l’autre, tourmentant les impatients qui le voyaient perdre trois fois le temps d’emporter le poulet. À chacun de ses gestes, il donnait le relief d’un coup de théâtre. Extirpant de son pourpoint une haute bouteille, il l’inspectait en ricanant. Pour la regarder de tous ses yeux, il reculait lui-même comme si elle avait pétrifié son bras, puis déchiffrait l’étiquette et n’avait qu’à regarder l’assistance pour qu’elle crût entendre le mot poison. Il n’y avait pas de jeu de scène plus difficile dans tout le répertoire.

« C’est Hamlet », laissa tomber un homme en redingote qui écoutait debout, appuyé à un platane.

On pouvait en douter.

Le souverain élevait le verre, y allumait son regard, après, il faisait courir l’œil d’un angle à l’autre comme s’il avait imaginé toutes les précautions de son assassin ; enfin, humant le breuvage :

« Ce vin, lançait-il, a un goût que je n’y comprends rien. »

Une lande nocturne. Un domino noir avait planté un rat-de-cave sur un aiguillon de bouvier. Imitant dans le vide les gestes d’un sacristain qui illumine un autel, il figurait une ronde de flammes, en imposant la vision avec des cris : « Ce sont des feux follets. » Brandon au poing, il louvoyait vers la rampe en se répétant ; puis, renonçant tout d’un coup à l’aide de Zénon : « Des feux follets ! Quoi ! » tranchait-il, fasciné par sa propre mimique, mais ne se dispensait pas d’une charitable adresse aux imaginations lentes : « Des feux follets qu’on dirait des ballons. ».

L’empereur graciait le criminel que la peur des feux follets avait disposé au repentir.

Soudain, Zénon m’apparut. C’était bien lui que je voyais de loin monter la garde dans le vent noir devant la porte de sa maison. Il avait lâché le spectacle, jaloux, pensai-je, parce que le Roi du Sel était monté sur le plateau pour commencer.

Et le Roi apprenait aux spectateurs que la dignité souveraine consistait à comprendre le mal et à l’excuser. Plus haut qu’un acteur, il criait que la force avait dû se posséder pour engendrer la pensée. Même, il courut après moi me répéter sa leçon. Après, m’arrêtant devant les bancs sans dossier qu’avait cédés l’église, il m’en fit tâter l’étroitesse et me démontra qu’il y manquait une bonne main pour qu’ils s’ajustassent à l’embonpoint moyen des filles de Saint-Souris.

 

« Je voulais rédiger un mémoire sur l’étymologie du mot “papecu” que je dérivais, comme papegay, du patois d’Avignon. Mais c’est inutile : le mot a cours ici parce que nous y possédons les bancs les plus étroits. Et, si jamais tu as à l’écrire, c’est palpe-cul qu’il te faudra l’orthographier pour me faire plaisir.

— Oui ! oui. Pas de doute possible ! » lui avais-je crié en courant vers Zénon. Tête baissée, mon cousin promenait son fardeau dans la dansante lueur qui balayait le carrefour. Il ne parut pas m’écouter quand je lui résumai l’argument moral que le Roi du Sel avait soutenu sur la scène ; puis sortit son mouchoir, cracha et, lentement, comme s’il avait mâché une herbe amère : « La parole de ce croquant ressemble à la croix qu’il t’a refilée : la poussière y a pris la place du sel.

— Les mots sont des femelles », lui dis-je pour lui faire plaisir et, les propos de mon grand-père me revenant à l’esprit, j’allais ajouter que les actes étaient des mâles. Il me coupa la parole :

« Celui qui fait le mal m’intéresse et non celui qui s’efforce de l’ignorer. » Et, après un temps, il ajouta :

« Il faut faire la nuit sur son âme pour élever un peu de jour jusqu’à ses yeux…

« Quelle patience ! Moi, je n’ai jamais grandi qu’en me prêtant à ce qui m’abaissait. Ça ne m’avait pas fait de mal de me marier…

— La cousine Thècle ne me semble pas si mauvaise, dis-je prudemment.

— Elle ? se récria-t-il étonné. Bonne comme l’eau qui n’a goût à rien. Cousin, tu n’es pas difficile. C’est comme si tu me disais que tu ne veux pas la voir. »

Et, m’ayant tendu sa patte courte et molle, il tira des deux poings les revers de son pardessus et entra dans son jardin que la lune, réapparue, peuplait de formes blanches.

21

Danger. Les choses tuent.

Le village reçut sa première automobile.

Un négociant de Perpignan avait voulu qu’elle fût livrée à son fils qui surveillait, au bord de la mer, les vignes de sa famille.

Le garçon enthousiasma ses amis paysans et pêcheurs en leur présentant le véhicule et, gagné par leur entrain, offrit de les promener.

J’assistai au départ. La voiture luisait dans une cave, entre des foudres pleins. Sa couleur de légume me plut et j’aimai son odeur de cuir ardent, de caoutchouc, d’huile rôtie. J’aidai à la sortir.

Le jeune conducteur concédait en s’habillant qu’il atteignait tous ses moyens au-dessus d’une certaine vitesse, mais déclarait aussi qu’une automobile se menait facilement et promettait à tous ses invités de leur confier le volant. Il faisait beau, ce qu’il disait l’animait.

Le véhicule respirait. C’était une sorte de soleil docile que le vent n’osait pas toucher et qui rémoulait un bruit si agréable que les enfants l’imitaient. Nous nous entre-regardions en l’écoutant s’éloigner comme pour nous convaincre silencieusement qu’après l’avoir entendu une fois, nous le reconnaîtrions toujours. La voiture était loin, mais le ronflement de ses moteurs nous tenait, nous n’avions d’yeux pour rien.

Les automobilistes qui avaient attrapé la grand-route atteignirent derrière l’horizon un endroit dérobé où retourner la voiture à bras avant de la lancer vers le village. Tous à la fois ils avaient regrimpé dans le phaéton. Nous les attendions entre des bornes après avoir réglé nos montres et les yeux déjà attelés au cadran. Je regardais tourner une aiguille pour la première fois : il me sembla que le temps confondait les secondes et qu’il courait les minutes par bonds.

Nous n’avions jamais vu, parce qu’ils nous étaient inutiles, les poteaux qui se levaient à tous les embranchements et, en démêlant les directions, embrouillaient les regards. Nos amis automobilistes les découvrirent ce jour-là. Celui qui savait lire déchiffrait les pancartes, un autre traduisait l’avertissement en patois et la voiture allait plus vite que la parole ; et le vent n’entendait ni l’une ni l’autre.

Les chronométreurs, lassés, retournèrent au village, moi étonné d’avoir vu l’aiguille d’or aller au pas, nous demandant par intervalles jusqu’où l’ivresse du départ avait conduit nos amis. À l’entrée du bourg, je m’attardai près de l’étendoir où la plus jeune des lavandières pliait les draps séchés par le vent et les entassait dans une voiture attelée d’un petit cheval gris. Elle ne regardait que le cheval. Dans son visage de lionceau dormait un sourire rose.

La nuit tombait quand le curé gagna la route sur une carriole traînée par un âne. Des nuages amoncelaient des feux bleus sur la mer.

La voiture avait quitté la route et nous sûmes que le conducteur ne la reverrait pas, d’abord parce qu’on n’en ramassa que les morceaux et, deuxièmement, parce qu’il s’était fendu la tête et qu’il en mourut aussitôt.

22

Effroi. Violence. Brebis blanche, brebis noire. Je suis approché de moi par ce que je vois sans l’entendre. Ne suis-je qu’éloignement ?

« Si je te battais ! »

Des portes claquèrent. De ma fenêtre, je vis une adolescente blonde s’enfermer dans le logis de Zénon.

Capucine passait. Je dévalai l’escalier. Elle avait entendu voler des calottes. Mon cousin faisait expier à sa femme la destruction du perroquet. Incident en l’air. Un des huit ou dix bruits à recueillir dans un village prospère.

Or Thècle reconnaissait ses torts.

En approuvant son mari, elle l’avait endiablé. Zénon tenait à se montrer injuste. L’aveu qu’elle l’avait provoqué l’insultait dans sa violence, y faisait discerner du gémissement. Bien disant, comme on le savait, il osa la réputer pute, puis putasse, enfin putarasse. Il ne se reconnaissait pas. Des flâneurs se réunirent à l’endroit où j’avais quitté mon cousin la dernière fois. Une lessive mise à sécher dans le jardin cachait les mouvements de l’algarade. Les témoins se pliaient en deux, glissaient un œil entre les longues chemises et les draps étendus. Enfin, devinant derrière eux tout un peuple en émoi, levèrent la main et, sans se retourner, l’agitèrent horizontalement pour refuser du renfort et signifier que l’affaire ne débordait pas le cadre ordinaire.

« Il la dresse, dit quelqu’un.

— Il la tuera », souffla Capucine derrière moi. Une bouffée chaude m’enveloppa, amusant mes yeux d’une lueur qui me tournait la tête. Par un portail qui s’ouvrait prudemment, je vis flamber l’écurie rouge où l’on argentait les socs et les faux. Le forgeron sortit du café, inspecta le groupe en surveillance et, les mains sur les hanches, s’absorba dans son examen, attendant patiemment quelqu’un à interroger.

Mes pieds ne sentaient pas le sol. Furtivement, je jetai les yeux sur la forge pourpre et silencieuse. Ce que les autres observaient ensemble paraissait regarder derrière moi et n’était nulle part. Mais le vent s’était couvert d’un voile gris et il endormait le soleil. À l’autre bout de l’avenue, des brebis blanches suivaient des brebis noires. Un cheval de labour traînait silencieusement une calèche couleur de caroube.

J’étais approché de moi par tout ce que je voyais sans l’entendre.

23

Un ange noir a mis ses yeux dans les yeux de Capucine. Les trois dentellières. La vie est-elle le rêve de ce qui existe le moins ?

Capucine avait ralenti le pas en m’apercevant comme pour me faire languir ce qu’elle avait à me dire. J’étais d’humeur à trouver dans ses propos autant de mensonges que de paroles. Elle me répondit qu’elle avait un rêve à me raconter et s’était recueillie à ma vue afin de n’en rien perdre en venant à moi.

Elle errait dans une ville inconnue. Les rues y étaient assombries par le malheur d’une fille qui ne voyait pas le jour et toutes ces rues conduisaient vers la maison qui la cachait.

Devant sa porte, trois dentellières, leur métier sur les genoux : c’étaient les trois demoiselles qui savent ce qui se fait et tout ce qui se fera.

La première tramait une dentelle d’argent. Toujours silencieuse, mais savait dire pourquoi elle ne parlait pas :

« Une ombre, avouait-elle, sépare ma voix de ce que j’entends dans ma voix. Et, comment la nommer ? La prisonnière ?

— On la nomme la vie ou, comme elle, on se tait, disait sa voisine qui tissait des feuilles de saule. »

Elle ne parlait pas de la captive, mais le peu qu’elle disait faisait penser à elle.

« Comme si c’était une vie ! » murmurait-elle plus bas.

La troisième ne tissait que du vent. Elle pencha la tête, attentive à ce que les autres n’entendaient pas.

« Elle rit ? lui demanda la dentellière au feuillage.

— Elle sait rire, je me demande depuis quand, répondit l’autre, mais jamais n’a souri ; c’est sûr, ça.

— Elle a appris à vivre, dit la première, et c’est de cela qu’elle rit. Elle ne s’arrêtera plus.

— Je sanglotais, me confia Capucine. Dans le demi-sommeil, tenant mon drap à deux mains, je regardais ma chambre sans la reconnaître. Des gouttes tièdes tombaient de mes yeux et se mêlaient à ma sueur. J’ai mordu mon drap pour que ma mère ne m’entende pas crier.

« Je n’ai pas osé toucher mon visage tant j’avais peur de voir du sang sur mes mains.

« Laissant derrière moi la bougie allumée, j’ai couru à ma toilette. Le miroir ne m’a pas renvoyé mon image. Pourtant, je n’ai pas eu peur. J’ai passé la main sur la glace, je l’ai essuyée avec la paume et j’ai vu mon bras nu et mes yeux ; les pleurs avaient bu mon regard.

« Je n’avais jamais vu des larmes pareilles : on aurait dit qu’elles étaient vivantes. Si ce sont là mes pleurs, je ne me connais pas.

— Tu as appelé ta mère ?

— Non ! j’ai cru que je l’avais appelée. Elle n’est pas venue, mais je ne pensais plus à elle.

« J’essayais de me rappeler une phrase qui n’était pas dans le songe, mais qui venait avec lui, comme apportée par le sommeil.

— Quelle était cette phrase, espèce de petite endormeuse ?

— Je ne me suis pas du tout rappelé. Ça disait à peu près : la vie est le rêve de ce qui existe le moins. »

Afin de cacher mon trouble, je me gaussai de l’adolescente, c’était de mon âge. Elle rit plus haut que moi, me tira la langue :

« Tu en fais, toi, des histoires, me dit-elle, pour rien du tout. Personne ne te demande ton avis. Si tu crois que mon rêve n’était pas un bon rêve, nous le raconterons à une fleur et il ne se réalisera pas. »

24

Le cheval qui n’est venu de nulle part. Orage. Le crime à la chaufferette. Le Midi noir nous façonne des âmes qui font envie à l’enfer.

La longue aiguille de l’horloge marquait une heure qui n’avait pas sonné. Tout devenait sombre.

Capucine me fit lever les yeux. Le temps s’était couvert. Une lueur, qui venait peut-être du soleil, toucha la crinière d’un nuage roux et disparut à la vitesse d’un éclair. J’avais cru voir au ciel un cheval emporté et les ailes d’un aigle qui lui crevait les yeux.

Les jambes lourdes, nous fîmes quelques pas dans un silence épais, menaçant, qui paraissait sorti des pierres. Derrière les maisons, un galop foula le sol et, à l’instant où nous débouchions sur la place, s’arrêta net comme s’il était remonté dans les airs. Je poussai la petite à l’abri d’une barrique. Raidi sur ses quatre pattes, un haut cheval, planté à un croisement, frémissait comme s’il allait tomber, il ne regardait rien.

Immobile, la bête cachait une maison, chacun de ses sabots aurait couvert une assiette. Elle leva la tête, montra ses dents et, dressée sur ses pattes postérieures, se lança de côté, heurtant un contrevent ouvert. Le cheval s’abattit, se releva d’un bond. Deux hommes sortirent d’une écurie : il leur échappa.

« Il est aveugle, cria une voix.

— Il est noir, me dit Capucine, et il porte une étoile noire sur le front. »

Des cris éclatèrent à l’autre bout du village. J’avais couru avec les hommes. En me retournant, je reçus dans mes bras Capucine qui paraissait fuir un nouveau danger et tendait le bras derrière elle comme pour éloigner ce qu’elle avait vu. Je ne remarquai rien. La place était déserte sous le poids d’un ciel à l’orage.

« La femme de Zénon a crié au secours, me souffla l’adolescente. Je l’ai vue sortir de son jardin : elle se sauve et il y a dans ses cheveux une fumée qui la suit. »

Une porte se ferma, une porte s’ouvrit. Personne, nulle part. J’entraînais la fillette. Un petit rougeaud, en blouse bleue, sortit obliquement d’une maisonnette, barrant le trottoir avec les grandes cruches de fer qu’il portait à chaque main :

« Ça ne te suffit pas, cria-t-il en me dévisageant, qu’il existe des gendarmes ? Il faut encore que tu les voies ? »

J’avais reconnu le laitier. Il posa ses bidons.

« C’est ce tracassier de Zénon qu’on a arrêté, nous déclara-t-il avec une moue de dédain. Ça devait arriver. Sa femme lui a refusé des signatures.

— On n’a pas d’autres raisons pour l’arrêter ? demandai-je.

— Si fait ! Il lui a crié de son balcon que sa lessive brûlait. Elle s’est engouffrée dans un réduit sans fenêtre où elle avait pendu ses draps à l’abri de l’orage. C’était là qu’il l’attendait : il avait soigné le réchaud et venait d’y jeter des morceaux de soufre. »

Après une grimace de sévérité indulgente qui n’accusait que l’étourderie : « Il n’est pas fort, Zénon, ajouta-t-il d’un air bénin. Avec elle, il avait enfermé le tisonnier.

« Une femme comme la sienne ne se résigne jamais. Il n’avait pas descendu l’escalier que la porte sautait. Elle est arrivée dehors avant lui. Vous ne l’avez pas entendue gueuler ? »

La forfanterie du laitier cachait une grande émotion. Il n’y a pas de honte à traire sa vache pourvu que l’on ait au moins l’étoffe d’un assassin. Saint-Souris est la perle du Midi noir. Dieu n’y est jamais passé. Mais son absence s’y poursuit et le mal de l’attendre nous a façonné des âmes qui font envie à l’enfer.

La menace d’orage avait gagné la haute mer. Un peu de jour se montra à l’heure crépusculaire où Zénon sortit de la maison communale, jaune comme le soleil qui va tomber. Sa femme, qu’on avait laissée en liberté, racontait quelque part sa mésaventure, probablement au presbytère. Il s’enquit de sa santé avec un intérêt véritable et, sans passion, sans amertume, me glissa, aussi doucement que s’il l’excusait de passer aux yeux des hommes pour son égale :

« Elle ne m’a jamais fait un mérite de rien. On aurait dit que j’étais né pour la récompenser d’exister. »

Ce soir-là, Capucine entra chez mes grands-parents où des commères nous avaient précédés. Évitant la cuisine où les langues se dénouaient entre l’évier et le fourneau, nous nous glissâmes dans la salle à manger. Je réfléchissais, c’est-à-dire que j’espérais : le drame avait vécu, il ne nous demandait rien. À Saint-Souris, les yeux n’ont pas besoin de questionner le cœur. L’événement avait passé comme l’éclair dans la foudre, restait Zénon qu’il livrait aux pédants du chef-lieu. Enfoncée dans le fauteuil de l’oncle Jean-Flour, ma petite amie me considérait sans se surveiller. Hochant la tête, je lui montrai douloureusement la poule blanche, mais ne sut rien lui en dire. Le lustre s’était allumé. Par l’entrebâillement de la porte, Gracieuse m’annonça en patois qu’elle allait dresser le couvert. Comme si elle exécutait un ordre, la fillette descendit du fauteuil et, par un couloir dérobé, qui longeait l’office et la buanderie, gagna la cour où je la suivis.

Le jour venait encore du ciel. Sa dernière lueur faisait lever de terre les masses vivantes qui le menaient vers nous. Trois silhouettes en surveillance devant la maison s’agglomérèrent au passage de Capucine. Une voix prononça mon nom, je revins sur mes pas sans comprendre qu’elle m’avait appelé. La porte battit très fort sur mes talons, mais ne tarda pas à se rouvrir lentement sur une odeur de sel, d’algue, d’encens. En me retournant, je me trouvai devant trois hommes qui avaient marché sans bruit. Je reconnus le Roi du Sel et le curé. Derrière eux venait Clair-de-lune que la soutane m’avait caché : il portait son ombre sur le visage.

Le Roi me tendit un papier ramassé chez Zénon, feignit de l’examiner avec moi et voulut que je lise à Clair-de-lune et au curé la conclusion de cette page obscure : « La transparence, avait écrit le criminel, est le jardin des filles qui nous ressemblent. »

« Écoute », me dit le Roi en tendant l’oreille. Les clochettes grelottaient au cou des chèvres que ramenait la nuit. Il secouait la tête et prit Clair-de-lune à témoin qu’il y avait un son nouveau dans la rumeur qui s’approchait.

« Écoute, me dit-il, ce tintement de chaînes. Juste la note qui manquait à la voix de ce village prospère. Elle ne cessera plus de se faire entendre. » Il éveillait dans chaque événement ce qui lui faisait sentir comme un don. Le curé avait haussé les épaules. « C’est votre idée, bougonna-t-il.

— Peut-être un rêve, murmurai-je.

— Notre idée, ce n’est que nous, déclara tristement le Roi, nos rêves, notre vie nous les souffle et se chauffe avec eux et, même, il se fait qu’ils l’endorment et c’est malheureux qu’elle soit née vieille et n’en sache pas plus tirer le fil ni jamais s’arrêter de faire aller les doigts et attrape de la flamme quand elle ne sait plus si elle voit ou si elle ne voit pas. »

Me reprenant le papier que nous avions lu ensemble, il le plia soigneusement avant de l’insérer dans son portefeuille. Ensuite, consultant de l’œil ses adjoints, il m’enjoignit de prendre le train pour le chef-lieu.

« Tu confieras à ton frère ce qui s’est passé. Après, vous préviendrez votre père. Le tribunal doit savoir que Zénon est votre parent. Il ne s’agit pas de le défendre, mais de le sauver.

— Telle était mon intention, lui dis-je. Ne m’accompagnerez-vous pas ?

— Je paraîtrai à l’heure qu’il faudra. En m’attendant, agis comme si je n’existais pas. Ton cousin a toutes les excuses. »

Je baissais le nez. Sentant enfin que c’était à moi de rompre le silence, j’interrogeai le Roi sur les motifs de ce crime avorté ; il cria :

« Une action insensée a tous les motifs : chaque juge choisit le sien et c’est toujours une raison qui le rassure. »

J’insistai, souhaitant qu’on me parlât de ces actes irraisonnés. Je voulais apprendre comment on les prévoit.

« Du moment qu’il s’agit d’affaires humaines, trancha le Roi, comprendre, c’est avoir pitié. » Et, un peu radouci : « Tu n’as pas besoin d’arguments pour prendre le parti d’un pauvre homme. Si tu devais les invoquer, tu ne mériterais pas qu’on te les dise…

— Voyons ! » demandai-je sans ménagements.

Clair-de-lune se démasqua : le menton en avant, fort pâle, il me regardait avec toute la face et, soudain :

« Fils ! me dit-il, regarde bien tout : tu verras où est le malheur. Ton cousin n’est que le malheureux.

— Eh bien ? demandai-je impatiemment tandis que ses yeux, avec une espèce de lenteur menaçante, s’abaissaient durement sur le prêtre :

— Le malheur, dit-il, est que sa fille est un peu jeunette. Et, comme ils sont amis, il l’écoute trop. »

Je leur emboîtai le pas. Sur le seuil, nous rencontrâmes mon grand-père qu’ils saluèrent sans parler. Les rues changeaient d’aspect : la lune avait ouvert le ciel noir. Les ormeaux retenaient une cendre légère. Je voyais Saint-Souris dans le rêve de Zénon qui ne le verrait plus.

TROISIÈME PARTIE

1

Petite note sur une séance d’assises.

Mon père m’avait interdit de nommer Zénon en sa présence. Le médecin désigné pour l’examiner le déclara responsable. Plus humain fut l’avocat, rompu d’ailleurs au mensonge par son mandat de sénateur. Retenant que le meurtrier passait à Saint-Souris pour notre cousin, il suggéra que sa condamnation nous offenserait injustement et le couvrit, à ma prière, d’une parenté de raccroc avec un membre de notre famille, qui avait, depuis quatre jours, sa statue dans un lieu public et sa photo dans les journaux de l’avant-veille.

L’ingéniosité du défenseur n’aurait pas sauvé le prévenu. Il dut presque tout à la simplicité des témoins qui parlèrent beaucoup de lui et haussèrent les épaules chaque fois qu’on les ramena à la question. L’événement s’émiettait. Le jury considérait la chaufferette déposée parmi les instruments du crime, le président des assises, le buste de la République et paraissait se taire volontairement. Quand le Roi du Sel, après avoir prêté serment, déclama le dernier poème de Zénon, personne ne se montra étonné.

Le président souhaitait d’être ailleurs, cela se devinait. Tout le monde regardait sa petite tête de foutral comme pour le sommer d’éclaircir l’affaire. Il avait posé à la victime quelques questions incertaines. Elle le rabroua. Il perdit contenance. Thècle promenait sur l’assistance un regard martyrisé. Elle avait senti son malheur, mais ne supportait pas qu’on le lui donnât en spectacle. Et montrait si bien sa pensée que le magistrat meurtri l’interrogea sur ses griefs et ne comprit jamais qu’elle reprochait au tribunal d’exister.

Enfin, il fallait prononcer un jugement. Interrogée sur le caractère du meurtrier, sa femme avait sobrement répondu qu’il était brave. À bout de logique, le magistrat se fia à son inspiration :

« Voyons, demanda-t-il, si nous vous le rendons, madame, le reprendrez-vous ? »

Au milieu d’un silence passionné, Thècle se recueillit longuement, tête baissée. Après, un sursaut de révolte la redressa et son regard courut du greffier au procureur.

« Pas tout de suite ! cria-t-elle, pas tout de suite ! » Et, plus bas, sans que l’on pût savoir si elle redoutait pour lui l’influence du tribunal ou celle de la prison :

« Que voulez-vous que je fasse de lui après ce qu’il a vu ? »

Les jurés se montrèrent indulgents. On infligea au poète quelques mois de cellule. Il ne revint jamais à Saint-Souris et sa famille disparut avec lui.

 

Vingt ans ont passé.

J’avais perdu ma jeunesse et ma santé. J’ignorais le repos.

Pour me déshabituer des hypnotiques, un médecin me conseilla de changer d’air. J’avais déjà rempli de livres une mallette : il me pria de ne point l’emporter. Il parlait peu, ne s’expliquait jamais.

Un matin, je me hissai dans une auto.

2

Dernier séjour à Saint-Souris. Évangile du Roi du Sel.
(I)

L’artère départementale longe les étangs avant d’envoyer un chemin vicinal vers le village. Abritée du vent de terre par la montagne où nichent les maisons, cette route reçoit de l’horizon la brise salée qui a sauté la voie ferrée avant d’effleurer l’étang, puis ses plages.

Quand on marche vers Saint-Souris, on ne voit, à gauche, que le sable illuminé par le large ou blanchi par le sel qu’il a craché entre les herbes.

Mais, dominant cette étendue qu’un étroit fossé sépare des voitures se dresse une monumentale porte de fer entre des piliers carrés, hauts et isolés comme des tours et qui ne terminent rien, mais flanquent inutilement chaque vantail, fermant l’espace à l’espace. Plantés à l’arête de la route en remblai, quelques bouleaux dépenaillés promènent un peu d’ombre sur les panneaux de fer. Le passant imagine que cette porte colossale dénonce un parc enseveli sous la plate immensité qui regarde le ciel. On ne saurait pas si la grille géante regarde la mer ou lui tourne le dos, faute des deux chiens noirs pétrifiés sur ses piliers et qui gardent l’étendue marine de la route où chantent les vents.

Les terres défendues par ce portail appartenaient au Roi du Sel.

« Vous ne l’appelleriez pas le Roi, maintenant, me dit mon conducteur, il a de l’argent. »

Après de ruineux voyages, le monarque avait échoué dans le village qui s’appauvrissait. De ses oncles, de ses tantes, il avait hérité des calèches, des friches, des bâtisses effondrées, tant de ruines que leur nombre l’aurait rendu riche s’il y avait eu assez d’argent à la ronde pour les ressusciter. Il les avait cédées contre de tremblants acomptes soufflés de promesses que la mévente des vins n’avait pas permis à ses acheteurs d’honorer. Dix ans il avait parcouru les vignes grillées de la commune, n’attendant que d’un retour général à la prospérité une amélioration de son bien-être. Il ne savait plus espérer sans imaginer le bonheur des autres.

Il avait acheté des lagunes qui séparaient la route de la mer, employant ses derniers sous à édifier devant elles ce gigantesque portail qui ne fermait rien.

Il préméditait d’installer sur son terrain des marais salants et son projet survivait à la déception d’apprendre que le sol spongieux absorberait les eaux et le sel avec elles. Plus pauvre que jamais, mais espérant encore s’enrichir, il voyait son espoir et il n’y avait qu’à regarder ses yeux pour le partager. Chaque jour, en se rendant, la bêche à l’épaule, dans leurs vignes dépéries, les villageois évaluaient entre eux le poids du sel que le soleil pouvait extraire en une semaine et le nombre des tombereaux qu’un franc travailleur recenserait après une journée de travail aux pièces. Tout le monde savait en combien d’années les pousses de salicorne remplaceraient les algues et prépareraient avec leurs racines la couche imperméable d’humus. Les vieux calculaient les gains de leurs fils, achetaient en pensée des bicyclettes à leurs neveux, les hommes choisissaient les ruines qu’ils relèveraient, les gosses supputaient les années à sacrifier pour nourrir le magot qu’ils dépenseraient à la ville. Le Roi du Sel n’imaginait que la prospérité du village. Il en trouvait l’emploi, communiquait ses idées à ceux qui lui payaient à boire, gardait pour lui des vues plus excellentes que l’on devinait à le voir caresser la pierre de Saint-Souris, veinée comme le marbre.

Il rêvait d’édifier sur la place aux ormes un monument qu’il se représentait accompagné d’un bassin et argenté d’eaux jaillissantes.

« Et l’eau, où est-elle ? demanda un buveur. On ne la cherche même plus. » Clair-de-lune avait enlevé Jolie. On ne savait même pas s’ils existaient quelque part.

« Est-ce là ? demandai-je au Roi du Sel en quittant le café, tout ce que vous attendiez de la vie ? » Il sifflotait, s’interrompit pour murmurer, les yeux dans une romance :

« C’est beaucoup si ma vie vous apporte de quoi m’oublier. »

Puis, se faufilant dans la ruelle qui menait chez lui :

« Vous viendrez voir Bastou, le tailleur de pierres. Il a vieilli dans une idée à lui. »

Bastou, depuis dix ans, poursuivait le rêve qui lui avait obtenu sa réputation d’innocent.

Protégé des quolibets par une enceinte de planches, du matin à la nuit et au fil de la lune quelquefois, il taillait en forme de sphère un bloc de granit noir et en ôtait au ciseau les plus imperceptibles aspérités.

Depuis que l’énorme bille devenait ronde, il l’amarrait sous des câbles entrecroisés et nous apprit qu’il retardait son ascension jusqu’à ce qu’il l’eût lestée d’une nacelle où il prendrait place.

« Vous croyez, lui demandai-je, que cette pierre s’envolera ?

— Tu ne la vois pas ? me répondit-il avec un accent de pitié. Ronde comme elle est, on la dirait enceinte du ciel.

— Sans doute, avouai-je. Mais, enflée comme elle apparaît, elle ne fait pas mine de vous échapper.

— Je le sais et ce n’est pas que je l’aie manquée, continuait-il en gravitant autour d’elle. Mais il reste à faire, ça oui !

« Il faut que j’efface sur elle toutes les traces de mon travail, c’est le plus difficile.

« Dix ans que j’y travaille, vingt ans que j’en parle ! Tant d’heures que j’y ai versées ! Des jours d’hiver que j’ai guéris de la pluie, des jours chauds qu’elle a purgés du soleil. Quel courage il faut pour donner à ce qui n’était rien la profondeur d’une jeunesse ! J’ai enfermé dans ce bloc le salut de mes mains et de mes yeux : pourtant, il ne s’envole pas. Il y a trop de passants comme toi pour l’appeler une pierre. C’est que tu y vois la dent de mon ciseau et un plus malin que toi y lirait les lettres de mon nom.

« Regarde les routes, dit-il en reprenant son maillet. Elles ont été la trace d’un pas. Que de journées pour que les souliers n’y impriment plus leurs clous et qu’elles deviennent cette étendue où les voitures roulent seules. C’est toujours pareil. Je connais un pont où les chevaux refusent de passer aussitôt que l’on prononce le nom de l’ingénieur qui l’a construit.

« Moi, je suis ici tout le jour, à taper sur ma pierre, on dirait que je veux chasser de moi ce qui me fait vivre. Ça me peine d’être, ça me donne le vertige. »

Le Roi du Sel m’entraînait. Riant à moitié :

« L’homme est partout le même, me dit-il.

— Est-ce son exemple, lui demandai-je, qui vous a mené ?

— Non, me dit-il, mais d’autres vies inimitables et dont l’exemple est dans la sienne. »

Et, après une pause :

« Je lui dois d’admirer ce que je suis indigne de comprendre. »

 

Une vieille revenait du cimetière : elle se retourna pour regarder la grille refermée.

« Chaque jour, me confia le Roi du Sel, elle vient parler à son fils et lui apporter des fleurs qui font rire : elle n’a plus d’yeux et ses mains ne distinguent pas la marguerite de l’ortie. Elle l’aime, maintenant qu’elle ne le voit plus, mais s’était détachée de lui quand la guerre le lui avait rendu aveugle. Tant qu’il vivait, c’était pénible de la voir porter son affection à des poules, à un chat malade, à un serin. La faute venait des sorciers qui lui avaient promis de le guérir. Elle n’a pas pu porter cet espoir qui devenait chaque jour un peu plus semblable à une folie.

— Vous ne voulez pas dire, interrompis-je, qu’elle maltraitait son fils.

— Oh ! non, s’écria le Roi. Elle n’a jamais été mauvaise et, peut-être, celles qui ne l’ont pas comprise agiraient plus mal qu’elle.

« Guillaume avait mon âge. Ses amis l’appelaient Peau-de-pioche : il se levait avant l’aube pour entamer le sillon. Il n’avait pas besoin de voir ce qu’il faisait pour remuer la terre.

« Nous entendions la pioche en suivant la route de nos champs. La nuit lui avait conseillé toute sa besogne du lendemain, c’était un plaisir de le voir et même de l’entendre. Voulait-il apprendre la lumière à faire comme lui ? “Hardi !” criait-il en levant son outil et, aussitôt : “Bonne terre !” murmurait-il et s’évertuait dans le jour levant qu’allongeait son ombre ; après, dans le midi qui la raccourcissait. Puis, le soir, la bêche à l’épaule et un reflet suspendu au tranchant, marchait vite en racontant au vent marin et les yeux posés sur le large comme s’il y avait vu refluer le jour dans les flots qui chantaient. Quand il est revenu de l’hôpital, le crâne bandé, il n’y voyait déjà plus. Sa mère a tenu de vilains propos, maudissant le jour où il était né et la France qui le lui avait pris, mais fatiguant les médecins et les sorciers avec l’espoir qu’il y verrait de nouveau quand, depuis longtemps, il désespérait de la lumière.

« Il travaillait du matin au soir, la nuit même, sans sortir jamais, il tournait des manches d’outils. Chaque jour, sa mère paraissait plus accablée. Non qu’elle l’entendît se plaindre. Mais il avait des façons singulières d’accepter son malheur et en témoignait avec des mots qui renouvelaient sa douleur : “Que ne prend-il son infortune en patience !” s’écriait-elle. Rien qu’à respirer les fûts d’acacia ou de peuplier alignés sur son établi, il tombait de si haut dans son infirmité qu’il aurait fallu bien peu l’aimer pour ne se sentir retourné. Sa mère lui parlait avec précaution et vite comme si elle avait craint de l’entendre et de deviner des larmes dans ses propos. Très bas et haletante : “Voici le jour”, lui disait-elle en le menant à son escabeau et : “Le ciel est bas, il fait gris, tu ne perds rien”, ou bien, quand le soir venait : “Hâte-toi, disait-elle, les chèvres sont rentrées et personne ne travaille.” Et lui, en la suivant, ou bien le matin, quand il essayait de la retenir près de lui, il l’interrogeait sur tout ce que les regards font aimer et croyait ainsi lui cacher les regrets que trahissait sa voix d’homme.

« “Y a-t-il du soleil ? lui demandait-il, sur le morceau d’étang que l’on voit. Les barques sont-elles sorties ?”

« Dans ces moments, elle lui parlait de tout comme s’il avait dû le voir et décrivait avec complaisance le monde que, cependant, elle ne regardait guère depuis qu’il n’y voyait plus. “Des mouettes suivent les voiles, lui disait-elle, et tu les verrais de ton établi si tu avais tes yeux. De la chambre que tu habites, on voit tous les passants et plus de mer que de ciel. J’ai fait peindre les murs de l’endroit où tu passes tes journées, il n’y a pas de logement plus beau.” Il soupirait et répétait : “Les mouettes, les voiles, les couleurs”, et sans savoir si sa mère l’entendait ou pouvait le comprendre, murmurait en tâtant ses outils : “Mon malheur habite le jour et il habite la mer, il est dans toutes les choses dont je ne suis pas sorti ! Je n’ai que lui pour les connaître et je n’ai que leur souvenir pour peser ma peine.” Et se redressait à son établi, levant haut le visage tout le temps qu’allaient ses mains comme s’il avait pu tirer de lui-même un peu de lumière et ressusciter ses yeux avec le flot de jour que sa mère lui avait décrit.

« Tous les jours, à la même heure, la mère et le fils recevaient la visite d’un enfant qui leur apportait le pain.

« L’aveugle l’interrogeait et il aurait souhaité de l’embrasser. Mais le petit se réfugiait dans les jupes de la vieille et il était difficile de le faire parler.

« Un jour, le blessé qui était seul reconnut le pas de l’enfant et l’appela plusieurs fois sans réussir à l’approcher de lui.

« “Est-ce parce que je te vois pas, lui demanda-t-il, que je te fais peur ?

« — Ce n’est pas cela, répondit l’enfant.

« — Et que crains-tu ? Allons, parle.

« — C’est la nuit où tu es qui me fait reculer. Pourquoi te caches-tu sous l’escalier ? Je redoute tout ce qui s’y réfugie avec toi. Il me semble que ce que tu ne vois pas me regarde.”

La réponse de cet innocent parut incompréhensible à l’aveugle, comme le silence de sa mère quand il l’eut questionnée et son embarras aussitôt qu’il essaya de l’interroger sur les belles choses que l’on découvrait de son établi. Un jour, enfin, l’infirme sut, comme s’il ne l’avait jamais ignoré, qu’il habitait l’endroit le plus noir et le plus aveugle de la maison et s’en désespéra pour ce que signifiait cet abandon. Cependant, il s’entretenait de sa peine comme s’il y avait effleuré quelque chose de plus obscur que la nuit où elle l’avait saisi. Et, trouvant une sorte de soulagement à y pénétrer avec sa voix, il se disait :

« “Mon malheur est dans mon infirmité, comme il est entré dans les choses dont je ne me suis pas détaché : il habitait la nuit, il a peuplé le jour. Il est plus grand que ma pensée, il contient ma mémoire”. »

Il travaillait. Plus il devenait habile à tourner ses manches d’outils, plus il leur consacrait de temps. Il ne savait même plus ce qu’il lui en coûtait d’heures pour raboter et polir les tiges et les adapter de ses mains à l’effort d’autrui. Le manche de la pioche ou de la hache était fini quand celui qui devait le manier le lui ôtait des doigts et lui en révélait la qualité par sa joie de le recevoir. Sans interrompre son travail, il causait, par politesse interrogeait ses clients sur leurs travaux, leur répondait avec patience quand ils lui demandaient s’il ne se trouvait pas malheureux.

Après des années, il distingua un visiteur aimable entre tous parce qu’il parlait pluie et beau temps comme s’il avait été aveugle lui-même et lui laissait tant de paix qu’il sentait son regard sur lui quand son pas déjà ne s’entendait plus. Il aimait tant la compagnie de cet adolescent qu’il devait se contenir pour ne point lui apprendre combien il souffrait d’avoir été relégué sous l’escalier de la maison. Et, sitôt qu’il l’avait reçu, il recommençait à méditer sa peine, chaque fois avec moins d’amertume.

« “Si profonde la nuit où mes yeux m’ont plongé, ma mère a créé une nuit plus grande dont je fais le tour avec ma douleur. Il faut que Dieu ait mis plus de vie dans mon cœur qu’il n’en pouvait détruire en moi.”

Ou bien, polissant ses manches comme si toute la nuit du monde lui avait tenu les mains, il se reprochait son souci et s’étonnait d’y prendre la force de vivre et, quelquefois, de se sentir heureux.

« “Mon malheur était dans ma vie, se disait-il, pourquoi faut-il que je le trouve dans les songeries qui me la faisaient oublier ?” »

Un jour, il osa parler de sa tristesse au jeune homme qu’il aimait, peut-être afin de le retenir, car il sentait, à la fraîcheur de l’air, que l’autre s’apprêtait à refranchir la porte ouverte ; ou bien, ému d’imaginer la grande lumière dont ce passant amenait le souffle jusqu’à lui. Mais n’aurait pas su dire de quelle façon ni avec quels mots il avait ouvert l’entretien, si prompte fut la réponse de l’inconnu à les lui faire oublier.

« “On n’est pas à plaindre, lui avait dit le garçon, quand on ne sait pas les limites de sa peine. Avec le malheur de vos jours vous connaissez celui qui est dans l’existence.”

Guillaume cherchait encore sa réponse quand il entendit la porte se refermer. Ce jour-là, il rêva longtemps.

« “Mon malheur, se disait-il, dépasse ma mémoire : il est plus grand que mon esprit, il est plus grand que lui-même. Mon malheur est son propre maître.” »

Il tourna encore beaucoup d’outils. Sa peine ne l’avait pas quitté. Comme elle avait tenu dans sa nuit d’homme, elle rampait dans l’ombre qui l’enveloppait, mais ne gîtait pas dans les objets, il ne les avait connus qu’en les détachant de lui-même.

Maintenant que la nuit du ciel avait couvert sa nuit, le jour se levait et se couchait dans l’outil que fabriquaient ses mains. On lui parlait avec respect. Chacun portait plus d’années dans ses pensées et dans son cœur et entrevoyait des ressources merveilleuses dans le temps diminué qui lui restait à vivre. Le bruit se répandit qu’il s’attachait un pouvoir surnaturel aux outils façonnés par l’aveugle. Il ne se trouva personne pour en douter parmi ceux qui l’avaient connu clairvoyant et heureux.

« “Ta pioche m’a désenguigné”, disait l’un en lui offrant du seigle, ou bien : “Ton outil a fertilisé mon champ”, disait un autre en répandant un sac de mil sur le sol. À cause de ces présents qui ranimaient dans sa demeure les odeurs respirées autrefois sous le vent, l’aveugle échappait à sa peine et il pensait, non plus par instants, mais par saisons et, bientôt, par années. Pénétré, grâce à la joie des autres, par ce qui l’avait voué à son sort, s’il sentait encore son mal, il voyait dans ce qui l’avait fait la médiocrité de sa nature qui n’aurait pas pu s’affirmer à moins.

Il chantait quelquefois et, devant son épreuve, se sentait, de toute sa vie, plus grand que l’aveugle dont il portait le nom, transporté dans son travail même comme s’il avait enseigné son métier au jour qui fait les jours, à la nuit qui fait les nuits.

Regrettait seulement de ne plus recevoir la visite du jeune homme qui l’avait adroitement consolé et se répétait chaque jour les paroles qu’il prononcerait devant lui pour lui prouver qu’il n’avait pas oublié ses leçons :

« “Je lui dirai que mon malheur n’est plus à moi… Il n’est, se répétait-il, que sa perfection et son éclat et, comme il ne peut se comparer à rien, il ne fait aucune différence entre ce que je pouvais être et ce que je suis. Il est le faîte de l’existence.” »

Enfin, il demanda où trouver le jeune homme qu’il avait eu pour ami. Personne ne se souvenait de lui. À peine les plus âgés pouvaient-ils reconnaître son nom et rapporter la banale aventure d’amour qui l’avait embarqué pour l’Afrique.

Et Peau-de-pioche apprit en cette occasion que ce passant s’appelait Guillaume, comme lui-même, et reconnut en lui l’enfant porteur de pain qui lui avait révélé l’étendue de sa déchéance et, peut-être, à cause de cette illumination, était-il devenu un homme sans que l’aveugle vît le temps s’écouler et, ensuite, une ombre, la seule pour lui visible entre la nuit du ciel et celle de ses yeux.

 

Le Roi du Sel me jura que personne n’avait entendu Guillaume se plaindre ; un jour, il répondit à un passant qui avait loué son courage : « L’homme ne connaîtrait son malheur que s’il avait pu le pressentir. Tout ce qui atteint notre corps est déjà passé quand nous commençons à en souffrir. »

« Toi aussi, me dit le Roi du Sel, ta vie est dans ton cœur. Si tu me dis que tu l’as vue, ce n’était pas elle. Elle est le jour qui fait tes jours.

— Et à quoi, lui demandai-je, un homme reconnaîtrait-il que sa propre vie vient à lui ?

— La vie est ce qui fait oublier le pain aux affamés et le temps à ceux qui veulent vivre… Leur étoile », ajouta-t-il pensivement.

Le Roi du Sel regardait hommes et femmes à travers son silence et son obscur amour dont jamais une pensée n’avait trouvé le fond.

Quand un individu lui apparaissait, le bruit du vent, le cours de l’heure se refermaient derrière ce passant et il ne gardait le souvenir que de leur rencontre ou notait un détail de son ajustement qui l’avait frappé. Il devait rêver de ce passant s’il voulait le revoir ; bientôt, il s’aperçut qu’il était étranger à la vie puisque la vie des autres devenait son rêve.

« J’aime à regarder de loin mes semblables, me disait-il, on dirait qu’ils ne touchent à rien, pas même à ce qu’ils sont. »

Un jour, il me livra cet aveu :

« Quand tu ouvres les yeux, devant ce qui se passe, c’est ton regard que tu contemples comme s’il avait commencé avant toi. »

 

Au bord de la route qui mène aux étangs s’accroupissait l’auberge maudite et courait la haie de roseaux jusqu’au sentier où ne passerait plus Capucine. Dans l’accalmie d’entre deux vents s’immobilisaient les tamaris, masquant les abords de la route noire. Il n’est de silence qu’appartenant à des vies qui se recueillent. La lumière n’existe pas, il n’y a que des choses. Au jour levant, la nudité d’une fleur éveille une fleur.

Ceux qui ont rêvé le savent. Ce qui les avait endormis n’éloignait qu’un aveugle, n’insensibilisait qu’un sourd. Les yeux se rouvrent pétrifiés à demi.

« La nuit ne nous lâche jamais, m’apprenait le Roi du Sel. Même éveillés, nous demeurons la proie d’un songe qui a ouvert nos yeux entre ses griffes. Il nous suit comme un animal et, partout, ses tentations nous attendent. Un songe fait les songes et c’est sous la terre qu’il mûrit. »

L’ombre avait empli la mer ; elle embrassait le ciel noir. Une clarté montée du sol fleurissait le faîte des collines.

3

Dernier séjour à Saint-Souris. Évangile du Roi du Sel.
(II)

Le père du Roi avait eu la réputation d’un sorcier.

Les uns énuméraient les chevaux et les mulets qu’il avait guéris de la morve, les autres l’accusaient d’ensorceler les basses-cours afin de se réclamer ensuite des rares volailles qu’il avait épargnées.

Personne ne savait aussi exactement que son fils de quelle façon il exerçait son art.

Le vent tombé, au tournant de la nuit, aplati sur le ventre, il observait les grenouilles qui se tiraient de l’eau. Il attendait de reconnaître, à l’étoile noire de son front, celle qui comprend les paroles d’homme. Après l’avoir capturée et liée au cou avec un crin de cheval, il priait sur elle, puis, à genoux, lui apprenait une leçon qui durait un très long temps pendant lequel la bête enflait, s’arrondissait et changeait si bien de peau que le plus habile l’aurait prise pour un goret.

Le lendemain, la poche lestée d’un mauvais vin d’herbes noires, il se dirigeait avec ce cochon d’un jour vers la ville voisine, ne rencontrant personne sans le lui proposer et finissait par le vendre sur la route à un paysan qu’il avait abreuvé.

L’animal ne tardait pas beaucoup à redevenir grenouille. L’acheteur, ne retrouvant que son licol, se reprochait d’avoir dormi, criait inutilement au voleur. Ne revenait pas tout à fait à lui sans avoir maudit trois fois au moins le sommeil.

Le Roi du Sel avait gardé tous ces cris sur le cœur et il n’osait plus regarder son père dans les yeux.

Il trembla quand celui-ci, déjà touché par la mort, l’appela près de son lit afin de l’initier.

Dévisageant le sorcier, il le vit si pâle de son agonie et si blanc de ses longues années, si vénérable et si perdu qu’il osa lui refuser le don et, sans attendre sa riposte, gagna la montagne d’où il ne revint que pour prendre la mer.

J’ignorais cette histoire que le Roi du Sel ne m’aurait pas racontée plus légèrement s’il l’avait inventée, mais qui faisait, selon lui, la preuve que je devrais le croire sur parole. Il ajoutait que la vie se formait hors de nous et que chaque homme était la peur de la sienne :

« C’est un songe, me disait-il, que nous faisons durer en rêvant qu’il nous éveille. »

Mon séjour se prolongeait, je regardais le village que nous parcourions ensemble avec des yeux de ressuscités.

Une bossue aux cheveux jaunes avait traversé la place, une dépêche entre les doigts.

J’avais reconnu la mère de Capucine ; sa fille n’habitait plus Saint-Souris.

« Elle m’écrit de Bordeaux, me dit-elle, où son mari la retient. Elle languit. Tout est trop grand pour elle.

— Qui a-t-elle épousé ? demandai-je à la porteuse de nouvelles.

— Capucine a épousé un prince. L’église était si pleine d’étrangers qu’on n’avait pas la place de tourner sa chaise. Elle ne pouvait pas parler tant ça l’étonnait.

— Elle est heureuse ?

— Il lui faut le temps d’apprendre. Son mari est prince, il a un château, l’instruction, la bicyclette et tout. Et du travail ! Tant qu’il en tomberait malade s’il pouvait le faire. Mais il est italien et il faut se faire comprendre pour avoir ses services. S’il pouvait venir, vous le verriez. Malheureusement, il n’a pas le temps de prendre le train.

— Je regrette de ne pas le connaître. À quoi s’occupe-t-il ?

— Il cimente des cuves. Ici, on n’a rien vu de pareil. Il parle si bien que je ne le comprenais pas quand il m’a demandé ma fille. Il a fallu que Capucine me fasse saisir avec des gestes de quoi il avait envie.

— Je suis content pour vous, dis-je. Ses yeux se mouillèrent.

— J’avais perdu mon mari et le petit, murmura-t-elle. Et, maintenant qu’elle s’en est allée avec mon nom dans le cœur, Saint-Souris n’est plus Saint-Souris. Ceux qu’on y voit, c’est qu’ils y restent, je ne les appelle pas des habitants. Et les morts vont ressusciter plus loin : ce n’est pas un village pour des revenants. Le cimetière languit, il y a trop de croix et rien que des vieux. »

Un riche descendait vers la mer, contenant un étalon couleur de crépuscule.

« Le commerce des mulets, me confia le Roi du Sel, lui a permis d’acheter des percherons qu’il a troqués contre une écurie de courses. »

Grand, musclé, il posait sur le village des yeux clairs qui voyaient tout à la fois. Les femmes voulaient lui plaire à cause de sa narine relevée qui donnait de l’ardeur à tous ses traits.

Nous l’arrêtâmes. Sa parole dissipait des incertitudes ; elle ne remuait pas ses lèvres sans immobiliser son corps. Le silence et la méditation enflammaient ses joues et lui agitaient jambes et bras.

« Il n’est pas comme nous, m’avait soufflé le Roi, mais c’est tout comme, ajouta-t-il rêveusement.

— Ce que nous disons nous endiable, avais-je suggéré.

— Ce qu’il dit le galvanise, répondit mon guide. Sa parole le connaît, on dirait qu’elle le voit. C’est un homme sans pareil et tous les hommes qu’on voit font penser à lui. »

J’interrogeai l’éleveur sur sa réussite ; il secoua la tête.

« Je n’ai jamais travaillé, dit-il, j’ai aimé les chevaux.

— Vous avez eu de la chance », lui dis-je. Il apporta beaucoup de politesse à ne pas m’entendre.

« Je n’ai pas eu à me regarder, trancha-t-il enfin avec violence. Je m’étais vu avant de naître. Heureusement, j’ai éloigné ce regard, j’ai marché. » Et, plus vivement encore :

« Je n’ai pas été. Tout ce que je voyais était derrière moi.

« J’étais mon avenir. Dès que je l’ai su, le temps est devenu mon cheval. »

Il s’éloignait sur sa monture. L’ombre venait, on ne voyait que lui.

« Il chevauche, me dit le Roi, un animal couleur de temps qui est blanc le jour, noir la nuit.

— Est-ce à la solitude, demandai-je, qu’il doit tout ? Il parle des choses qui le suivent comme s’il les voyait.

— Pour guider les autres, me répondit le Roi du Sel, il faut les convaincre que l’on revient de l’endroit où on les conduit.

« Un soir de sa jeunesse, l’homme qui s’éloigne allait seul, sur une route sans fin où il n’y avait que son pas à entendre.

« Au crépuscule, il se retourna, se croyant suivi. “Si c’est le sabot d’un cheval, se dit-il, la bête a la couleur du chemin”.

« Quand la nuit fut venue : “Ce qui me suit, se confia-t-il, est à l’image de l’ombre”. Aussitôt, il perçut un hennissement. Un haut animal noir piaffait à son côté. Il n’hésita pas à l’enfourcher.

« Le cheval le transporta devant un château noir qui semblait enfermer un soleil. Il vida les étriers, traversa des pièces magnifiquement meublées, découvrit enfin une table dressée au bout d’un appartement où il n’y avait de convive que lui. Il écarta des chaises et, entre les viandes et les flacons, aperçut, sous une corbeille de lumières, un croûton de pain noir.

« “On a pensé à moi”, se dit-il. Après avoir détaché un morceau de ce pain, il gagna la cour d’entrée où le grand jour était revenu…

« — Le pain qu’il grignotait, dis-je en riant, avait donc la couleur du château où il ne s’attardait pas. »

Sans paraître m’entendre, le Roi continua :

« Le cheval avait disparu. Il était ici et c’est lui que tu as vu. Le château attire tous les yeux aussitôt que le temps s’éclaircit. Pendant que cet homme rongeait son pain noir, un géant l’avait transporté pierre après pierre. Il l’a payé avec les pas du géant. Ça lui est égal qu’il soit à lui : il l’a acheté pour ne plus le voir.

— Singulière histoire ! » lui dis-je.

Le Roi ne me répondit pas directement.

« Il faut qu’un homme se fasse petit devant sa vie, me dit-il, plus petit que ce qu’on voit à peine briller.

« Alors, chaque jour couvre tous les autres, sa vie est son étoile, il l’habite sans la voir, elle le voit. » Je le croyais absorbé dans une autre pensée quand il reprit après un long moment :

« Malheur à qui a allumé son étoile si un jour il marche sur elle. Il lui faudra saigner : il ne reste qu’un clou d’une étoile qui s’éteint. »

 

Un jour, le Roi du Sel me raconta ce qui suit :

« Un homme retourna dans son village.

« Il vendit la maison où ses parents étaient morts et en fit plusieurs fois le tour sans se demander où il voulait aller.

« Rien n’avait changé sauf que la clarté du jour lui paraissait creuse. Dans les endroits où son enfance s’était écoulée, il passait comme un étranger et son regard y était plus seul que lui.

« Le village lui semblait si triste sous cette lumière aveugle et abandonnée qu’il en sortit sans s’en apercevoir et revint à lui sous trois oliviers que le vent agitait à peine, on n’entendait rien. Il était là, il ne s’y voyait pas.

« Un changement se fit. Dans le calme que rien n’entamait, il apparut à ce passant que le silence était une feinte. À quelques pas de lui se démasqua une fille blonde qui, longtemps effacée dans l’ombre, avait sans l’alarmer posé sur lui ses yeux bleus.

« “Pourquoi ne l’ai-je entendue ? se demanda-t-il. Et, si elle était là, où avais-je les yeux ?

« Il apprit son nom. Elle ne paraissait guère faite pour écouter des hommes pareils à lui. On aurait dit que cette grande femme avait été élevée par des enfants.

« Ils gagnèrent le haut du village, lui racontant ses voyages ou se promettant de quitter l’ombre natale pour toujours.

« “Pourquoi un homme va-t-il si loin ? demanda-t-elle comme si elle n’avait interrogé que ses pensées.

« — Je ne le sais pas, répondit le voyageur. J’avais une haute taille et les yeux de mon grand-père qui avait couru les océans. J’ai voulu devenir celui dont j’avais l’air.

« — Cela me paraît incroyable, répondit la fille en souriant. Y êtes-vous parvenu ?

« — Comment le savoir ? répondit le garçon interdit. Je crois que chacun veut être pour lui-même l’homme qu’il est pour les autres.

« — De quoi vous mettez-vous en peine ? s’écria la fille. Un homme est-il jamais celui qu’il croit ? Aussitôt que nous souhaitons d’être quelqu’un, celui que nous sommes s’éloigne.”

Ils se séparèrent. Le jeune homme oublia la jeune fille, il retint cependant toutes ses paroles. Mais elle, elle ne se souvint que de lui. De grands événements avaient tout changé. Les villes croissaient sur des terres au riche sous-sol.

L’homme avait mûri ; sa compagne d’un soir gardait les mêmes yeux et une égale jeunesse, soit qu’elle en dût le privilège à la fidélité de son cœur, soit qu’elle eût reçu la grâce de ne pas vieillir. Et, peut-être était-ce une même faveur que de rester jeune et de toujours aimer ? Sur ce visage préservé, les yeux de l’homme n’auraient su revoir leurs regards d’autrefois, ils avaient vieilli avant lui. En plus, il se trompait sur les femmes et croyait aimer toutes celles qui lui semblaient jolies ; ainsi n’aimait-il jamais. Il n’était qu’amour, mais n’avait pas de cœur.

Au bord de la mer, un soir, il errait, ne reconnaissant pas son village dans la riche cité qui avait marché vers la mer.

Une jeune fille passa. Il se figura, en la voyant rougir, qu’elle regardait s’éloigner un amant, l’aborda. Il parlait vite, bien, peut-être tout occupé de la contempler et ne pensant plus à elle, mais rêvant qu’elle l’écoutait. Et changeait si souvent de propos qu’il en vint bientôt à son avenir. Trop âgé pour s’enchanter de promesses, il laissa des souhaits se montrer, mais ne faillit pas à les nommer des regrets.

« “Partout où j’apparaissais, disait-il, un autre aurait pu prendre ma place. Puissé-je perdre mon apparence et qu’il suffise à une femme de me voir pour s’assurer qu’elle m’attendait.

« — Ce que vous dites est étrange, répondit la fille, mais vous êtes plus étrange encore. Plus je vous comprends, moins je vous connais. Comment une femme vous attacherait-elle ? Vous n’avez d’yeux pour rien. Et une femme s’efface aussitôt qu’on ne voit qu’elle.”

« Et il répondit :

« “Il me suffirait de me perdre pour elle. Il me semblerait qu’elle est mes yeux et que je suis mon regard…

« — Eh bien ?” demanda-t-elle en rougissant pour la deuxième fois. Un cotre prenait la mer, il se détourna pour le regarder tailler sa route. Ne savait rien imaginer sans se souvenir de lui-même. Toute sa vie il avait grandi mais en y pensant comme un enfant qui veut tuer l’enfance. Il était né fantôme, trop vieux pour jamais apprendre que notre personne éloigne de nous ce que nous sommes.

« Toute leur jeunesse, ces amants l’avaient errée ; des ombres. Ils s’étaient vus, avaient parlé sans se rencontrer vraiment parce que ce n’était pas leur parole qui les avait rapprochés. »

« La terre est partout différente, me disait le Roi du Sel, mais il n’y a pas un endroit qui ne rêve d’en former le visage. Quand tu sais cela, tu as tout vu.

« Suis-moi sans te demander ce qui nous mène. N’écoute rien, n’écoute pas la rumeur marine, tu es l’oreille de la mer. L’âme d’un poète est simple, elle pèse comme la pierre, elle s’étend avec l’eau, elle veut que tu deviennes la chose de ce qui est.

« Fie-toi à ce que tu es sans le savoir. Ton âme serait ta mort si le monde n’était pas l’œuvre d’un unique amour… »

Or j’avais vieilli. J’interrompais parfois le Roi pour lui montrer une peine dont je lui déguisais les raisons.

« Capucine, monsieur, a épousé un prince. Avec toute sa vie d’enfant, mon âme a fait de la peine. »

« Si c’est une âme, me répondait-il, elle frémit d’être ton âme et cette obscure crainte, c’est toi. »

« Et pourquoi cette crainte ? lui avais-je demandé, et cette ignorance, pourquoi ? »

« — Tais-toi, drôle, la tristesse d’être au monde porte le monde… »

« Vois, me dit le Roi, cette bâtisse qui ressemble à une grange : elle est marquée, cette maison. Tu n’en vois d’ici que les murs. Il faudrait un bon cheval pour courir après ceux qui l’ont abandonnée.

Longtemps, elle a été habitée par un homme que j’ai connu après tout le monde. Il n’achetait rien. On pouvait se demander s’il mangeait.

Grand et mou, on aurait dit qu’on lui avait fait les yeux avec de la salive ; il ne se retournait sur rien. Quand tu le rencontrais, tu avais envie de lui porter secours : il te regardait comme s’il avait eu une arête au fond du gosier.

Un jour, son bien s’accroît d’un jardin où l’eau coulait entre les souches. Il en parle à tout le monde : « “Il y vient des pies et des corbeaux, dit-il. Je les tuerai avec une broche qu’on me prêtera, je n’aurai pas le temps d’oublier le goût de la viande qui vole.” Les voisins riaient. On lui montre que son héritage n’est pas une aubaine s’il ne l’emploie à soigner son estomac.

Après réflexion : “Vous ne prétendez pas, répond-il, me faire nourrir les oiseaux qui pourraient s’engraisser chez les autres.” Il ne regrettait pas son argent, il ne supportait pas qu’un autre le reçût. Cela le tracassait qu’il existât des avares.

Il vécut de rapines, mangeant les animaux dont tous les hommes jettent la chair ; on ne voyait plus une bête morte sans penser à lui. “Quelle est la viande la plus coriace ? lui demanda-t-on une fois. Celle de la couleuvre ou celle du chat-huant ? »

« — Je préférerais la couleuvre à l’anguille, répondait-il, si elle n’avait pas goût à savon. Les oiseaux de nuit sentent le chien, mais le goût ne reste pas. Une fois, j’ai mangé une buse. Je l’avais mise à cuire le matin, le lendemain soir elle n’était pas à point, je me la suis servie à minuit.

« “Après, le pot sentait si mauvais que j’ai dû le briser. Je viens d’en acheter un autre. Mais les buses ne se laissent pas approcher ou bien mon fusil ne porte pas assez loin. Il faudra que j’emploie des chevrotines.

« — Si vous cassez chaque fois la marmite, lui fit-on remarquer, vous auriez profit à vous nourrir de vanneaux et de sarcelles… »

« — Je déteste les avares, répondit-il, et l’avarice me fait peur.

« Un pêcheur avait trouvé dans son filet un poisson noir. Au lieu de le rejeter, il se promit de le donner à Mange-tout.

« L’autre ne sourit même pas. Il racla le poisson, le refendit, le tourna sur le gril.

Une vieille passait :

« ” N’y mets ni sel ni persil, s’écria-t-elle. Quand on mâche une chair plus noire que la poêle, on l’enfarine avec de la suie.

« — Je n’ai pas fait autre chose », répondit-il sans que l’on sût s’il disait vrai.

« — Tu ne vas pas manger du pain avec ce poisson, dit alors la passante ! – quand tu as tant de bonne cendre dans le foyer.”

Et ne s’en alla pas sans l’appeler grigou et raconta qu’elle l’avait vu dîner d’une poignée de terre.

On ne sut jamais la saveur du poisson, l’homme même n’en connut rien, l’insulte à digérer lui en ôtait le goût. “Me voilà bien traité ! se disait-il, parce que mon appétit enrichit les terres où jamais un chasseur n’était passé.” Et, se carrant devant un bout de miroir :

« “Voici donc un avare : il faut que je me prenne pour l’homme que je vois si je veux rester celui que je suis.”

Cependant, il ne pardonnait pas ceux qui l’avaient obligé à se reconnaître et, lui qui ne se connaissait pas, il maudit celui qui avait appelé le premier “Mange-tout”.

« “Qu’il crève, cria-t-il. Ça lui apprendra. On s’étrangle avec le nom de celui que rien n’empoisonne.”

Or, ce farceur mourut… Le bruit courut que Mange-tout avait la langue noire et que sa parole tuait. Cette rumeur le fit rire. Il répondit que le plus bavard avait le venin du poison dans la bouche et, bientôt, les cloches sonnèrent la sépulture de l’imprudent. Tout le monde eut peur et se détourna de l’avare.

Colère ou ressentiment, il se plaignit bientôt de ne plus voir son frère qui habitait à deux rues de sa maison.

« “Il sait bien, s’écria-t-il, que ma langue ne tue pas depuis le temps que je le maudis de m’abandonner.”

Le jour même, on appela le curé auprès de ce peureux qui mourut en accusant le mangeur de charognes.

« “Il vaut mieux que vous ne parliez jamais de lui, murmura-t-il. Vous l’avez appelé avare pour vous cacher qui il était.”

Mange-tout se résignait à passer pour un ladre. Il ne supporta pas de changer ce nom contre une injure à imaginer. Il regardait dans le miroir son visage convexe et tout hérissé de touffes terreuses, ses mâchoires de criquet.

« “Celui que je vois, se disait-il, c’est celui que je ne suis pas.

Quel homme suis-je dont ce visage n’est que la peur ?”

 

Une fois, il trouva de la compagnie. Un vagabond avait accepté de défricher un coin de son champ. Personne n’aurait travaillé à ce prix, surtout un dimanche : il pensa que le gueux avait ses raisons qu’il n’avouait pas et ne lui posa pas de questions, respectant un secret dont l’obscurité se reconnaissait dans le sien.

On apprit bientôt que cet inconnu languissait en prison et qu’on l’accusait d’un crime commis au loin pendant que Mange-tout l’embauchait. Le pauvre homme invoqua contre sa mauvaise mine le témoignage de son patron d’un jour :

« “Est-ce à l’avare, répondit l’autre, que vous demandez de perdre sa journée ? Si vous répondez de lui, comment répondriez-vous de vous-même ?”

Le maire promit de l’indemniser et lui proposa même de le transporter dans sa voiture : “Témoignerez-vous, lui demanda-t-il, en faveur de cet homme ?

« — Le ciel m’en garde, répondit-il. Je ne connais personne depuis que l’on m’accuse de tuer ceux que je reconnais.”

Le juge l’envoya quérir. Il pénétra dans le tribunal entre deux gendarmes.

« “Il est vrai qu’un gueux a fait mon travail, répondit-il au magistrat, et personne ici ne lui ressemble autant que ce tondu, ajouta-t-il en montrant l’accusé.

« “Mais il est coupable, conclut-il avec hypocrisie. S’il a fait mon travail, il a voulu qu’en échange je fasse le sien. J’ai tué l’homme à sa place. Je respirerai quand cet aveu vous aura permis de remplir votre office. Ainsi, aucun de nous n’aura existé en vain.”

« L’homme a peur de lui-même, conclut le Roi du Sel : cette peur le mange.

« C’est par une terreur plus grande qu’il s’habitue à son visage et l’accepte : la peur d’agir et d’apprendre, par son acte le plus naturel, que son visage était son déguisement. »

Tous les matins et chaque soir, le Roi du Sel me prenait dans la maison de Jean-Flour où j’étais retourné en qualité de locataire. Un gendarme en retraite l’avait achetée à ma grand-mère. Sauf des sièges Louis XVI, sauvés de la vente, l’ameublement était le même. Seulement, la poule de porcelaine avait quitté la desserte pour le salon toujours sombre où elle faisait une plaisante tache blanche. Je la regardais.

« Un homme, me racontait mon ami, ne savait pas comment il était né. On le mena au pied d’une montagne d’or. Chaque pièce portait une effigie différente et elle était la monnaie d’un pays étranger à tous les autres.

Il demanda à qui appartenait le trésor.

On lui répondit qu’il avait servi à le racheter. C’était à lui d’accomplir l’acte dont on avait payé un prix si haut le seul espoir.

« Tu m’écoutes, reprenait le Roi en me saisissant le coude. Allons ! viens. Et ne te sers pas trop de tes yeux ou ne te sers que de tes yeux. Tous tes regards ne sont pas à toi et, ce qu’ils voient, tu ne le vois pas tout. Fais attention ! Regard qui se cache, porte qui s’ouvre et il n’y a que des portes dans la maison qui n’est pas. »

 

La maison marquée avait été bâtie, au siècle passé, par un nommé Marquié que les gendarmes avaient bientôt emmené. La mauvaise réputation du logis aurait déformé le nom du propriétaire et caché son souvenir avec des événements obscurs.

Un marin s’était pendu dans son grenier après l’avoir acquise à la criée. Malheur que le Roi attribuait à l’inspiration fatale d’acheter son foyer sur la place comme un bateau de rebut. Le dernier occupant avait perdu sa femme : en creusant sa tombe dans un coin du jardin, il avait exhumé un couple de squelettes et s’était enfui sans rien emporter que son fils, un avorton plus ridé que lui.

Un étranger acheta à la commune cette maison où il souhaitait d’installer son atelier de peintre.

Le toit dépassait à peine une route aussi basse que la mer. Il fallait dévaler un talus pour atteindre son seuil qui baignait, le soir, dans une ombre plus lourde que celle des arbres. Des corbeilles d’hortensias qui, dans cette humidité argileuse, ne prenaient jamais leurs couleurs, séparaient quelques allées étranglées, étonnaient dans ce lieu désolé parce qu’elles paraissaient entretenues avec soin.

La maison présentait un trait plus déplaisant que ce bout de jardin fleuri par des mains invisibles. Sur la porte se découpait une croix en relief, mais placée la tête en bas, soit par un caprice du sculpteur, soit qu’une malfaçon d’architecture eût contraint le menuisier d’assujettir le vantail à l’envers.

Le chandail rouge du peintre et ses grands yeux de bête avaient attiré les enfants ; les femmes avaient peur de ses regards et de ses mains longues, les vieux s’étonnaient de ses paroles et ils jugeaient ses silences. Il avait une voix lasse, comme assaillie de cris lointains ; seul, semblait-il, à parler une langue que tout le monde comprenait.

Il fit danser les filles et obtint l’amitié des deux plus belles, Lise et Isel.

Blondes, on ne pouvait les regarder qu’au péril de les aimer, toutes les deux, comme lui. L’une donnait le désir de l’autre.

Il accompagnait les filles dans la montagne où elles posaient devant lui. Lise se cachait derrière Isel pour se dévêtir ; après, nue comme l’eau, effaçait sa sœur qui, à son tour, retirait sa robe. L’artiste, même, avait peint cette scène. Il avait réussi à la rendre naturelle.

On ne s’étonna pas d’apprendre qu’il était malade et ne quittait plus son lit. Un printemps prématuré ouvrait ses fenêtres. On l’entendait crier : “Quelqu’un me conseille de veiller, quelqu’un m’a commandé de dormir.”

Il mourut difficilement. Lise et Isel cueillirent les hortensias décolorés qui s’étaient ouverts dans les bordures du jardin ensorcelé. Après l’avoir habillé, elles s’assirent pour le veiller ensemble dans un haut fauteuil rouge que Clair-de-lune avait charrié de l’église. Je parus alors.

On avait battu le village à la prière des deux folles : elles exigeaient une croix qui n’eût jamais tenu aux dizaines d’un chapelet : le curé, sur cette précision, avait refusé celles de l’église. J’arrivai un peu avant minuit et, faute d’un fétiche plus respectable, remis aux veilleuses la croix de sel que j’avais ramenée de mes voyages. Devant moi, elles la plantèrent entre les mains jointes du mort.

Or, au milieu de l’aube, comme le vent changeait, rabrouant la mer, elles tombèrent, l’une derrière l’autre, dans le sommeil. Et, comme elles se suivaient dans le songe, l’homme qui les avait aimées ensemble ouvrit ses yeux de lune noire et dépassa de quelques tressaillements l’immobilité éternelle. Il vit les fleurs, les flammes et retourna à l’oubli de tout. Lise aperçut ses yeux en s’éveillant la première et il lui sembla qu’en appelant Isel elle les faisait disparaître.

Les deux filles attendaient le soleil dans un long chuchotement et, au grand jour, s’étaient juré de se taire quand la preuve apparut que le mort avait brisé ses chaînes le temps de les voir s’endormir. Entre les doigts du cadavre, la croix s’était retournée, elle avait la tête en bas comme celle que l’artiste avait vue chaque jour sur la porte de son logis.

De blanche, elle était devenue noire, comme si la chair sans vie avait bu tout le sel des orages où elle avait trempé.

— « Vous avez décidé aussitôt, demandai-je étourdiment, de me donner la croix. »

« — J’ai cédé au besoin de la reprendre. Mais j’ai pensé qu’il me fallait te la donner quand je t’ai vu si enfant. »

« Elle ne m’aura pas apporté la chance », dis-je niaisement. Le Roi sourit :

« Une belle garce, commença-t-il, habitait une contrée d’argent, de perle et d’odeur et se plaignait d’être la lumière d’un pays toujours gris… »

« Et après ? » demandai-je comme il se taisait.

« C’est tout, fils ! Qu’elle meure de sa tristesse et le monde mourra de ne plus la voir. »

« Si cette histoire te paraît trop longue, voici comment tu la raconteras de façon à n’emmerder personne :

« Une fois, la pluie se plaignait du mauvais temps. » Une espèce de tristesse envahit sa voix comme il reprenait :

« Tu étais plus jeune que le vin de l’année. Je t’ai donné la croix : elle me rappelait tout ce que j’avais été. Mais rien de plus. Tu étais un enfant : au moins, elle aurait pu te faire penser à une croix. »

« — Elle avait perdu sa blancheur, dis-je, qu’elle ressemblait encore à une croix, c’était un miracle ! »

« Bien sûr ! La lune ouvre la nuit, même par les ciels sans lune. » Nous nous tûmes longtemps. Il m’avait raccompagné.

Il me restait peu de jours à passer auprès de mon ami. Assis sur le parapet du pont, à l’embranchement de la route et du chemin vicinal, nous attendions la voiture que nous avions envoyée ramasser des journaux à la ville. Lassés de consulter nos montres, nous retournions au village : une carriole nous héla : elle allait dépanner l’automobile.

Je me hissai dans le véhicule. Peu d’heures après, certain qu’il me faudrait quitter Saint-Souris par la voie ferrée, je me fis déposer à la station et appelai l’employé qui soignait un carré de légumes sur un lopin disputé aux marécages. Le vieil homme me reconnut, il me donna tous les renseignements que je ne lui demandais pas et, comme je m’apprêtais à remonter dans la voiture :

« Vous ne verrez plus, me dit-il, celle que vous appeliez Carmagnole. »

« Je sais qu’elle a quitté le village. »

« — Elle devait le regretter. Au tournant de la voie, avant l’arrêt de Mandirac, elle s’est penchée pour voir les étangs une dernière fois et elle est tombée par la portière. »

« — Elle s’est blessée ? »

« — Non, elle a pris froid. Elle a vécu encore un an, mais la moitié du temps dans un sanatorium. »

« Ne cherche pas à en savoir davantage, me recommanda le Roi après avoir retourné les déclarations de l’homme d’équipe et celles qu’elles démentaient. Il y a le temps des hommes, il y en a un autre qui traverse tout, fait grandir les arbres et quelquefois nous donne l’oubli des jours. Le temps des hommes tombe des montagnes, s’empêtre dans les averses, joue avec la terre comme avec la mer. Ton sang est dans l’un, mais il tourne dans l’autre. Ne te pose pas de questions et regarde ce qui t’entoure comme si le monde appartenait aux goélands gris. »

Et, le lendemain, comme s’il regrettait de ne point m’en avoir dit assez :

« Tu vois le monde, m’enseigne-t-il, avec les yeux d’un oiseau. Mais toutes les choses se lèvent à l’horizon d’un regard qui n’est pas à toi, tu ne les découvrirais pas si un exil plus grand que ta pensée ne les détachait pas de ce qu’elles sont.

Il était une femme de terre avec un sourire, visible entre ses rides, et la tristesse, dans ce sourire, d’un enfant perdu sous une forêt.

Elle rencontra un homme qui lui apprit cette ressemblance, le suivit, mais, à la sortie des buissons, se retrouva seule. Bientôt après, elle mit au monde une fille de sel et une fille de lumière. Tout le village se ligua pour la chasser.

Une nuit, elle but en se cachant toute l’eau d’un lac. À sa fille de sel, elle fit boire les ruisseaux et l’eau d’un torrent à sa jumelle de lumière. Quand les étoiles marquèrent minuit, elles s’éloignèrent en longeant la mer.

Les souliers de la femme tombèrent en pièces. Sur ses pieds nus, elle fit sa route, de jour, de nuit, tant que se défirent aussi les chaussures de la fille de sel, et, après une nuit, celles de la plus légère, qui était la jumelle de lumière.

Au bord d’une crique les attendait une maisonnette où elles entrèrent avec le vent qui les avait suivies mais, à elles trois, le chassèrent et réussirent à le fermer dehors ; aussitôt, entreprirent de tisser pour mériter la vie parce qu’elles savaient que tout est au monde pour nous récompenser d’exister.

Tout ce que leurs doigts avaient touché se tramait : la paille de leur litière, les cendres du foyer, les herbes du toit et même leurs chansons et les paroles de leurs regrets ; tout ce qui s’étirait entre leurs doigts devenait blanche toile, enfin blancheur. À la porte, le vent pleurait cette blancheur dont elles étaient les ouvrières et paraissait attendre d’elles le silence et le grand jour que lamentait sa tristesse. Et fit tant que les eaux, comme s’il avait pleuré la mer, montèrent jusqu’à la porte avec leurs barques et les marins et leurs yeux d’horizon où l’azur s’assombrissait ainsi qu’une eau noyée.

Les hommes se partagèrent la toile : ils l’attachèrent à des branches, emportant le printemps sur elles comme s’ils avaient souhaité de ne pas atteindre sans lui les îles qui ne sortent jamais de l’hiver.

Et le vent souffla dans les voiles dont il devint l’éloignement et la blancheur et, à la fin, l’oubli. Alors tombèrent du ciel, pour ne jamais se poser, goélands et goélands, les grands oiseaux d’entre les airs et la mer qui ont la blancheur de l’écume et retiennent de la cendre sous les ailes.

Et, comme j’avais demandé au roi ce que signifiait cet apologue, il me répondit qu’il ne fallait pas lui donner un sens et qu’il faisait la clarté sur le monde qui s’éteint au passage de la pensée. M’avait-il raconté un songe ? Il me dit :

« Un ange noir met ses yeux dans les miens et ce ne sont que mes yeux, mais ils font le jour dans mon âme où la lumière d’ici passe comme une voile. »

Pendant quelques jours, je crus que le Roi du Sel avait quitté le village avant moi. Personne ne le rencontrait. En dépit de ses défenses, j’interrogeais ses compatriotes, espérant qu’ils m’aideraient à le mieux connaître. Mais lui-même n’aurait su rien présumer de ce qu’il était : « On n’est pas », disait-il.

Un jour, je m’assis auprès de trois vieillards très sages dont on venait depuis l’horizon admirer les longues barbes.

Après avoir hypocritement consulté ses amis des yeux, l’un d’eux me jura que le Roi avait hérité le secret ; qu’il ne changeait pas grenouilles en cochons de lait mais que, d’un seul mot, il s’ouvrait le cœur de toutes les femmes. Après, il me dévisagea en riant. Je crus qu’il voulait former le nom de Capucine et que son horrible bouche s’y refusait.

« Ce charme, lui dis-je avec humeur, on le trouve naturellement quand on n’en a plus que faire. Le connaissez-vous ? »

« — On se fait aimer d’elles, me répondit-il sans me regarder quand on sait les consoler d’être vivantes. »

« — C’est votre avis ? » demandai-je au deuxième vieillard.

— Oui ! je pense tout ce qu’on pense. Mais ce ne doit pas être celui du Roi. » Et, après un temps :

« Je crois qu’il les console de n’être pas des hommes. »

Le plus blanc des vieillards hocha la tête. Pendant que chevrotaient les autres, il s’était mis debout. Trois grands pas il fit sans s’appuyer sur sa canne et, devançant mes questions :

« Les femmes sont lasses d’apparaître : il faut les enivrer d’elles-mêmes. Le Roi me l’a appris. »

Je trouvai le Roi du Sel à la porte de mon logis. Nous allions nous séparer pour toujours, je lui avouai que Capucine ne m’avait pas aimé et ma douleur d’apprendre que sa disparition ne m’enlevait rien. Sans mentionner la conversation avec les vieillards, je lui demandai si quelqu’un possédait le secret du cœur féminin et s’il le croyait bon à ravir un homme ou à le désenchanter.

Il ne me répondit pas sur-le-champ. Il regardait le ciel où je ne voyais pas un oiseau. Attendait-il l’instant de nos adieux pour me consentir sa confidence et me laisser seul avec elle ? Tout d’un coup, il me tapa sur l’épaule.

« Le secret de l’amour, me dit-il, c’est d’éveiller la charité des femmes sans les éveiller elles-mêmes ; esclaves de leur beauté, elles ne veulent l’être que de leur cœur qui est plus grand qu’elles.

Le plus déshérité serait le plus aimé s’il n’avait honte d’être né – il est l’enfant de toutes les femmes. »

Et, se détournant comme s’il voulait éviter une question, il ajouta d’une voix sans timbre ces paroles qui s’appliquaient peut-être à Zénon ou à mon grand-père :

« À force de vivre dans le noir et l’erreur, l’homme aura pleuré de la lumière – et où est celui qui pleure s’il n’est pas dans ses larmes ? »

Le Roi du Sel disparut le lendemain. On parle encore de ce mystère. Dans un précipice, on trouva près de sa canne des ossements blanchis. Personne ne voulut croire qu’arraché depuis longtemps à la vie, il n’avait vécu qu’en apparence au milieu de nous. Je l’avais connu assez dissimulé pour juger que, derrière quelque disparition forcée, il nous avait ménagé ce sujet d’étonnement.

 


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bousquet, Joë, Le Roi du sel, roman, suivi de Le Conte des sept robes, Paris, Albin Michel, 1977. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Lagune occitane, a été prise par Laura Barr-Wells le 10.04.2013.

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[1] Une page illisible dans le manuscrit.