Joë Bousquet

LA TISANE DE SARMENTS

1936

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Table des matières

 

I 4

II 14

III 17

IV.. 24

PREMIÈRE PARTIE. 29

I. 29

II. 40

III. 53

IV.. 57

V.. 65

DEUXIÈME PARTIE. 69

I. 69

II. 75

III. 93

IV.. 107

V.. 113

VI. 122

VII. 130

VIII. 141

IX.. 147

TROISIÈME PARTIE. 155

I. 155

II. 159

III. 168

IV.. 171

V.. 175

VI. 181

VII. 183

VIII. 188

Ce livre numérique. 193

 

À mon maître

François-Paul Alibert

I

Un baiser, ce n’est rien.

Une bouche apprenant à ma bouche que l’espace est né d’une étoile.

Tristesse, ma sœur volage, viens vers moi.

Tu vivras de ma vie, chanson pour toujours en enfance…

Autrefois, je n’éprouvais pas le besoin de me parler de ma peine. J’étais heureux, bien que déjà malade, un peu troublé seulement par la persistance d’une joie à laquelle chacune de mes nouvelles épreuves ajoutait un son plus étrange. Depuis que mes meilleurs amis me tiennent à l’écart, je ne comprends plus cette joie, ni les paroles qui se levaient pour la bercer, et dont l’accent paraîtra fort bizarre et mélancolique dans les pages de ce cahier où les considérations les plus singulières sont venues leur faire cortège.

Je sais bien comment l’envie m’est venue d’écrire. J’ai voulu donner l’idée à mes semblables des sensations qui me forgeaient au milieu d’eux une existence d’étranger. On allumait plus rarement les feux, un jour je me représentais avec des couleurs de pierre précieuse et de soie le jardin où j’avais grandi et le soleil restait dans mes pensées, je revoyais la ville de mon premier amour. Je venais de prendre la décision d’y revenir. Un souvenir souriait dans la chair du présent. Le printemps sortait à peine de la neige et Françoise apportait des bûches dans un panier. J’ai pensé que le retour de la belle saison me serait annoncé, comme tous les ans, par le vol crépitant de ce coléoptère rouge qui monte de la cave, au mois de mars, avec le bois où il a dormi tout l’hiver.

L’année dernière, le premier insecte de l’été, je l’ai vu avant de l’entendre comme il tournait dans la fumée de ma cigarette autour d’une lampe qu’une atmosphère orageuse faisait battre des ailes. Il y a un an aujourd’hui, c’était le douze mars. J’avais noté son arrivée par une phrase qui me parut soudain, en se chargeant d’un double sens, ajouter une suite à un texte que je lisais. Je demeurais la plume aux doigts, pris aux entrailles par ce rapprochement poétique dont le monde réel avait fait les frais. Alors, sur le livre qui était resté ouvert, la petite bête ailée tomba comme une graine arrachée au vent par le vent, et je la vis un long moment, parmi les lignes qui étaient comme pleines de sa venue, peiner sous le fardeau couleur de feu de ses élytres. Dans un songe que j’ai fait cette nuit, Paule Duval venait vers moi, les mains tendues. Me souvenant que je n’avais pas encore lu sa dernière lettre, je la priais d’aller m’attendre dans un café où je me promettais en moi-même de ne me rendre qu’après avoir pris connaissance de ce qu’elle m’avait écrit. Elle me quittait avec un peu d’amertume. À peine s’était-elle éloignée que j’entrais dans une boutique peinte en bleu, sous les yeux d’un vieil abbé occupé à épier du dehors ce qui se passait à l’intérieur. J’entendais un homme dire à une gamine dont il scrutait les traits : « Dix-sept ans ? Tu es trop jeune. » Retournant sur mes pas, je supposais que c’était une secrétaire que ce monsieur cherchait, et que ma jeune amie remplirait bien ces fonctions, disposée qu’elle était, selon moi, à prendre un métier.

Or, cet homme me suit et répond avec mollesse, négativement au fond, à mes suggestions. Nos débats nous ont conduits dans un quartier inconnu de Paris où la pluie nous surprend, et, redoublant soudain de rage, nous oblige à courir de plus en plus vite sous une averse diluvienne. L’auvent sous lequel nous nous réfugions abrite le seuil d’un café-chantant et c’est dans cet établissement que je vais perdre mon compagnon. Beaucoup de spectateurs, plusieurs de mes amies, peut-être toutes. Une jeune femme que j’identifie, mais sans mettre un nom sur elle, comme si je me trouvais dans un monde où de telles précisions sont superflues. Et puis, ailleurs, avec une enfant au visage voilé, un camarade que je ris sous cape de voir s’exposer, en s’exhibant dans ce mauvais lieu, à la jalousie de la précédente qui ne peut être que Paule Duval. Un avertissement que je donnais de loin n’ayant pas été compris, je prends cet homme par le bras, je le secoue. Je tiens la manche vide d’un pardessus suspendu à un clou et devant lequel je suis seul, maintenant, hésitant à endosser ce vêtement qui est à moi, je viens de le comprendre. Ici mes souvenirs se perdent. Le plus certain, le plus émouvant est que je me trouve à Paris et que tout me le confirme. Ma famille y séjourne avec moi, changée, plus heureuse. Derrière ma sœur, mon père et ma mère sortent avec moi d’une maison sans fenêtres qui doit être un hôtel. Il est étonnant que nous n’y fréquentions pas tout le monde. Mais des femmes très belles y sont pour nous tout sourires et nous ne tarderons pas à les avoir pour amies. Il y en a trois que je voudrais connaître, des filles un peu dédaigneuses que je me retourne pour regarder, ma sœur m’ayant désigné la plus belle par une sorte de nom magique qui m’échappe et que je cherche, tandis que, derrière ma famille, je quitte l’hôtel pour le boulevard. Par compensation, sans doute, d’une femme assise dans l’ombre de l’entrée et qui mange, un beau sourire. Je la regarde : c’est Paule Duval. Elle croque de minuscules bonbons contenus dans un grand œuf de sucre candi qu’elle a déballé sur ses genoux. Et, spontanément, elle en tend une poignée vers moi. Je les refuse, ce qui a pour effet de lui faire tirer la langue à mon adresse. Je lui dis alors : « À ces bonbons je préfère ce geste qui n’est pas conscient. » Phrase prétentieuse à laquelle elle riposte avec malice : « Inconscient, mais qui passe le seuil de la conscience. »

Cette réponse me ravit. Je me la répète en mangeant les sucreries multicolores qui roulaient sur ses genoux ; car le contentement où m’a plongé son aisance intellectuelle m’a mis dans la main ces friandises que je refusais. Toutefois, il y a un bonbon rouge, très gros, un œuf de sucre que je voudrais bien donner à mes neveux. Ils doivent se trouver au cinéma où je découvre, pour commencer, mon grand-père assis, dormant dans une position bien incommode qui renverse sa tête comme celle d’un homme évanoui sur le dossier tranchant de sa chaise. Il me demande de le laisser dormir alors que je l’ai prié de me donner un papier pour envelopper mon œuf. Là, par une confusion assez naturelle il ne comprend pas de quelle sorte de papier je peux avoir besoin et après m’avoir tendu un billet de mille francs, il se rendort cette fois dans mes bras qui le soulagent et lui rendent moins fatigant son sommeil.

J’ai les membres rompus par l’agitation de la nuit. Toute ma chair me lie au parent dont je viens de revoir le visage en songe et qui est mort il y a vingt ans dans une maison de santé. Il m’a donné son prénom, sa fortune et même sa maladie, je crois. De tout ce dont il a abusé j’abuse à mon tour. Il paraît que c’est un crime contre la société que de vivre comme il a vécu et comme je vis. Considération qui me laisse assez froid. Non pas que je sois l’ennemi de mes semblables. Mais ils se conduisent si bêtement que je me méfie des règles qu’ils se vantent d’observer et je compte beaucoup plus sur mon instinct pour me guider que sur le besoin naturel à l’homme d’imiter toujours quelqu’un de plus heureux que soi. Vivant à ma guise, j’ai l’air de vivre avec facilité, et moi seul sais ce qu’il m’en coûte de me conformer à ma fantaisie. J’ai voulu qu’une très haute vigilance soit, avant ma pensée, le fondement de la continuité dans cette existence qui semble se poursuivre à rebours. Ce serait à ce perpétuel effort pour m’éveiller de rétablir dans ses voies ma ligne morale. Mais y aura-t-il en moi un appétit assez grand pour me faire couper à la loi de tous ceux que je représente en venant au monde le dernier de tous ? Il faudrait agir, non pas avec patience, mais avec dureté, se défier de tout, n’accepter aucune nourriture que le corps entier ne puisse penser en même temps que la bouche l’absorbe. Voilà encore une de ces idées qui mettent mon médecin en émoi. Le malheureux ! Comme il est laid toujours, et particulièrement hideux aussitôt que je peux lire dans son visage la pensée que je deviens fou. On dirait qu’il a pleuré, qu’il a bavé sa figure. Je n’ai jamais vu un homme pareil. Il est brouillé avec les éléments, et sent le chien mouillé quand il fait beau. La pluie par contre ranime sur son pardessus de longues nébuleuses grises qui, longtemps après son départ, emplissent ma chambre d’une odeur de poussière.

J’écris en général le matin, quand je viens de m’éveiller, c’est-à-dire assez tard. Mon courrier traîne sur mon lit avec mes journaux ou reste dans les mains de Françoise qui bouscule mes ustensiles de toilette pour me cacher qu’elle s’impatiente. Et j’ai tant de choses à noter quand je sors du sommeil que l’on me trouve souvent à midi en train de relire une page ou de me raser. Mais ce matin-là, par extraordinaire, j’étais prêt, et c’était moi qui attendais Françoise quand ma sœur est entrée, le visage à l’envers, mal fardée : « Écoute, ne va pas te faire trop de mal avec la nouvelle que j’apporte. Il ne te faut pas croire que mes paroles sont pour te préparer à un malheur plus grand : la petite Duval est bien malade.

— Paulette ? Elle était là hier. Je la vois encore.

— Oui, Paulette Duval. Elle s’est asphyxiée accidentellement cette nuit avec un poêle à charbon. Les médecins ne savent que penser. Elle s’est évanouie six fois. »

Ah, je voudrais tuer les paroles que j’ai dû entendre. C’est la deuxième fois dans l’espace d’un an que la vie de cette enfant est en danger, et les suites de son premier accident vont la rendre dix fois plus sensible aux effets redoutables de celui-ci. Le dernier jour où je l’ai vue, je me suis ému de trouver si petite sa main droite que je serrais en lui disant adieu. Comme j’en faisais l’observation sa mère a souri : « On ne trouve pas de gants pour elle, il faut les coudre sur mesure. »

La présence de ma sœur me pèse. Sa parole donne une espèce d’ampleur mondaine à l’événement dont elle m’a fait part, et je l’entends déballer des propos futiles où il n’y a plus trace de sa très grande amitié pour cette jeune fille qui va peut-être mourir. On dirait qu’elle n’a d’autre but que d’arracher à mon silence la peine qu’elle vient de m’apporter. Mais tout d’un coup comme si mon angoisse avait trouvé un chemin pour la gagner, elle a pâli. Je la vois se lever, grandie, me semble-t-il, par la peur qui vient de la prendre. D’une voix légère comme un souffle, elle me dévoile la cause de son effroi : « J’ai entendu un pas étouffé, comme s’il y avait eu de l’autre côté de la muraille une couche de cendres où quelqu’un marchait. » Je lui ai répondu que c’était la ramasseuse de sarments. C’est de ce nom que j’appellerai la mort dans un conte que je pense à écrire.

 

Françoise me dira tout à l’heure que la porte dérobée s’est ouverte, et qu’un pas s’est avancé dans le couloir, puis, précipitamment retiré au moment où s’élevait la voix de ma sœur.

Oh, Mort, tu es venue si près de moi que j’ai pu te fermer les yeux, te donner le goût de ma chair qui n’est pas encore pour tes lèvres, mère du vent.

Mais quelle absurdité d’évoquer la mort comme si elle était distincte de moi. Il fait clair aujourd’hui, je n’entends pas le vent, et ce calme inusité prendrait comme en se jouant Paule Duval dans mes pensées pour l’introduire dans l’immobilité éternelle. Elle a des mains trop petites pour qu’il soit affreux de la savoir perdue. Il n’y a pas de nuit où ceux qui l’ont aimée ne sauraient pas la reconnaître. C’est justement cette pensée qui faisait le ciel léger au-dessus d’elle.

Un jour, elle m’a dit : « Je voudrais être dans votre cœur celle que je suis en moi-même. » Il n’y a que les enfants pour trouver avec tant d’aisance une juste définition du désir.

Mais je crois qu’il n’y a que les hommes sans âge pour si bien rêver des enfants. L’unique fleur du magnolia était tombée, il m’avait fallu perdre l’esprit pour la retrouver, fermer les yeux de mes pensées afin de deviner sa cachette. Elle était tout le bien d’une petite fille que ne savait rien de ce monde et qui ne connaissait même pas son prénom, mais cela se passait dans un songe où cette idée n’était pas triste. Une fillette que je tirais par la manche levait ses yeux avec les miens pour découvrir, au bout de mon regard, dans la claquante lumière des feuilles le long doigt végétal que la chute des pétales avait laissé rose et nu devant le miroir du ciel. Pourquoi suis-je absorbé par le souvenir de ce rêve ?

Cette question en appelle une autre. Pourquoi me détournerais-je de ce rêve ? Parce qu’un homme craint toujours d’aller trop loin et d’ôter à ses semblables l’envie de le rappeler. Quarantaine qui le ferait aussi totalement seul au-dehors qu’il l’est au-dedans, dans celles de ses tentations dont il a le plus de honte.

Paule m’avait rassuré contre le tremblement que je percevais dans sa voix. Son visage était la conscience de mes pensées. Depuis que Paule me permettait de penser à elle, ma solitude n’était plus pour moi une prison, mais une prisonnière…

J’ai lu cependant dans l’œuvre d’un écrivain oublié que la femme n’avait été donnée à l’homme que pour l’empêcher de se comprendre, et mettre fin à cette curiosité fatale qui revient pour lui à nourrir l’envie de se tuer. Que ne sont-elles toutes folles, dépossédées d’elles-mêmes par notre amour qui ne sait ce qu’il veut. Des pensées comme celle-ci m’inspirent justement les actes pour lesquels on me surveille, et je les aime davantage de passer pour dangereuses et de me transformer en un individu inquiétant. Le coup de sonnette du docteur toutefois m’inspire chaque jour un peu plus de colère.

Court et rond, attentif à me cacher qu’il ne vient pas seulement en ami. Sa suffisance me fournit dix occasions pour une de l’observer. L’indication à laquelle il attache le plus de prix, je la devine à l’effort qu’il accomplit pour me cacher qu’il est à sa recherche. Il ne me reste alors qu’à l’égarer pour voir à quoi sa pensée le raccroche.

« De tous les rêves que j’ai faits, lui ai-je dit à brûle-pourpoint, le plus récent se distingue par l’envie que j’ai de vous le raconter. »

Ce n’est pas parce que ses yeux se détournent qu’il est moins intéressé par mon récit. À la hâte qu’il a de m’échapper je devine que son esprit emporte quelque chose qu’il va, pendant que je parle, dévorer en courant comme un chien.

« Un homme allait être supplicié, tel était mon rêve ; et je me faisais un plaisir d’assister à son agonie. Pour expier le vol d’une ceinture, il devait être scié à hauteur de la taille après avoir été lié entre deux planches. Ma mère se trouvait avant moi sur les lieux, apitoyée il est vrai, mais fort prise par les préparatifs auxquels la victime n’était pas le moins empressée à se prêter. Prompt à deviner les gestes que ses bourreaux attendaient de lui, on aurait dit que cet homme trouvait dans sa docilité un adoucissement à sa peine. Il paraissait mortifier en lui la volonté de ses tourmenteurs. Je me suis éveillé trop tôt, comme toujours. »

Le docteur Bernard a remué imperceptiblement les lèvres avant de rouvrir les yeux, et j’ai pensé en écoutant sa réponse qu’il était au fond un peu plus malade que moi.

« Quand on est cruel, a-t-il dit, il faut avoir le courage d’épouser sa cruauté. » Et ce que cette parole avait de plus significatif, c’était l’accent de détresse qu’elle avait mis dans sa voix.

« Les méchants ne sont pas tels qu’on les croit, ai-je dit à mon tour. Les méchants ne seraient pas si méchants s’ils n’étaient pas corrompus par l’impossibilité de se montrer tels qu’ils sont. »

Une portière claqua. Je tendis l’oreille au bruit d’une auto qui démarrait devant ma porte, Françoise entrait, les bras chargés de branches d’amandier en fleurs.

« Voyez ces fleurs, dit-elle, elles tomberont demain ; c’est bien dommage, blanches comme elles sont. » Pendant que le docteur me disait adieu, elle plantait les tiges parfumées dans une grande lampe d’autel au fond de laquelle brillait une ampoule électrique. Renvoyée par un réflecteur, la lumière jaillissait à travers les corolles, en même temps que du plafond elle retombait sur elles comme une averse d’argent. Ne sachant pas d’où me venaient ces fleurs, il me semblait que je voyais la neige ensevelir doucement la pensée qui me les avait destinées.

« Une jeune fille, disait Françoise, est descendue d’une automobile pour me les donner. Il n’y avait rien d’aussi blanc que sa robe. »

Je le savais que le printemps allait venir. J’ai trouvé le petit insecte qui annonce son retour dans les draps de mon lit. Il y en avait un autre qui se cachait dans la lumière de la lampe.

Pourquoi Paule ne guérirait-elle pas ? Je viens de lui écrire que je l’embrassais. Françoise saura-t-elle me dire ce que j’ai fait de cette lettre ?

II

Dans ce rêve que je me garderai de raconter au docteur je suivais un très gros mouton blanc dont la toison, plus frisée qu’il n’est naturel, ressemblait par sa blancheur floconneuse à ces fleurs délicates apportées par Françoise. Je descendais avec lui le perron d’une villa, accroché par les mains à ses cornes d’argent. Quand je me suis éveillé, j’ai vu que les fleurs d’amandier avaient répandu leurs pétales autour du récipient de cuivre qui, dans l’ardente flamme du réflecteur, illuminait et pillait les corolles.

Ensuite, Françoise, comme chaque jour, a déposé sur une table mes ustensiles de toilette. Le souvenir de mes songes ne m’empêche pas d’entendre son pas qui va et vient dans la cuisine, sa toux, le tintement de sa pelle contre la fonte du fourneau.

Parfois, elle chante : une voix dédorée pleine de noms inconnus, comme une mémoire sans âge prenant ses songes où elle peut. Soudain, elle demande à la porte :

« Monsieur, vous m’attendez ?

— Pas encore, j’écris à l’encre rouge le plus ancien de mes souvenirs. »

 

Dans la cour de la maison que mes parents habitaient à Narbonne je jouais avec un grand mouton de bois, si haut que je ne pouvais me hisser sur son échine sans faire appel à l’assistance de ma sœur. La maison est toujours la même et c’est pour cela que je ne l’ai pas reconnue. Le jour de l’année dernière où j’y suis entré pour la dernière fois, je n’ai vu que le regard désenchanté de mon père qui cherchait sur ces murs étrangers le fantôme de sa jeunesse. Dans l’idée qu’il se faisait jadis du bonheur, son fils devenait probablement un autre homme que ce malade sans métier. La vie est ailleurs toujours : elle n’a que ce moyen de se faire aimer jusqu’au bout.

— « Monsieur, vous êtes prêt ? a demandé Françoise.

— Attendez, ma fille que j’aie bien vu quel temps il fait. »

Si ma servante est entrée malgré moi, ce n’est qu’afin de mieux m’entendre. Elle a les mains chargées de ces rameaux d’amandier qui, dépouillés de leurs fleurs, lui paraissent tout au plus bons à alimenter le feu d’un matin de mars. Une grande lueur rouge emplit la cheminée.

« Qu’avez-vous fait, malheureuse ?

— Ces branches d’amandier, il n’y a qu’un jour qu’elles sont coupées, et elles ont flambé comme de la paille. »

Une chanson d’amour est moins douce que les paroles que j’entends au fond de ma peine. Personne aussi bien que moi n’aura connu que j’étais en ce monde comme un peu de vent dans le vent.

 

« Est-ce que Monsieur m’attend ? demande encore Françoise.

Je lui ai répondu que j’achevais d’essuyer mon rasoir. Cette parole s’inscrit à propos dans une préface, et elle est pleine de sens pour moi qui sais si bien avec quoi je vais faire un livre. Qu’on se souvienne de cet aveu quand on lira les pages qui suivent. Elles sont l’œuvre d’un écrivain non pas obscur, mais ennuyeux, et qui ne s’est jamais mis en peine de séduire. Il lui en coûtait bien assez d’exister maintenant qu’il savait comment on prend figure humaine, et que c’est dans nos pensées, c’est-à-dire dans notre cœur que la lumière met la main à notre visage. Il était l’ami de la vérité, mais ce qu’il avait trouvé lui paraissait si difficile à faire entendre qu’il se contentait d’en donner à ses amis un aperçu sous la forme d’une direction morale. Il leur disait : « Il faut que l’être sensible soit le noyau de l’être intérieur. » Ce qui ne sort pas ou ne sort qu’à moitié de l’à-peu-près.

« Françoise, allez-vous en, je vais me recoucher. Vous avez tort de brûler ces branches d’amandier. Mettez au feu ces lettres, ces catalogues. Il est inutile de m’éveiller, je ne déjeunerai pas. À propos, je ne vois pas le soleil, il fait beau ?

— Je ne suis pas sortie, mais j’ai compris à l’air du temps qu’il ne faisait pas froid. On ne peut pas supporter les vêtements. »

III

Par l’effet de quelle coïncidence y a-t-il tant de magasins d’alimentation dans le tout petit village dont j’ai parcouru en rêve la rue principale ? La gérante du mieux achalandé me reçoit avec amitié, m’offre des sucreries acceptables, ce qui me donne le regret d’une sorte de friandise lumineuse dont elle me dit que le fils du Sonneur vient de lui prendre la dernière tablette. Je suis triste, le Sonneur n’a pas de fils.

Des avions dans le ciel enfumé sous les nuées couleur de feuille et de cigale. J’espère qu’ils vont s’entre-heurter et me donner le spectacle d’un accident. Mais le scintillement du soleil voilé me fait baisser les yeux. Je suis assis dans une chambre éclairée par la lampe rose que j’éteins avant de m’endormir. Ma mère s’approche avec mille précautions de l’abat-jour et je vois se débattre entre ses doigts prudents une libellule qui s’était posée sur le parchemin transparent et qu’elle veut jeter sur le tapis. Je remarque alors que cet insecte est double et qu’en même temps qu’à une libellule, c’est à un papillon qu’elle pense rendre la liberté. La libellule s’élève, tourne dans l’air, supportée par ses magnifiques ailes de verre brun et revient, obstinément, se poser sur la lampe où ma mère l’abandonne à la fin pour retourner son attention vers le papillon qui est sous une chaise, occupant le cube d’air délimité par les quatre pieds avec ses ailes qui montent jusqu’au siège. Cet animal a autant d’ailes qu’une fleur de pavot a de pétales ; et il les tient autour de lui verticalement déployées comme pour faire chatoyer sur cette corolle dont son corps sphérique occupe le centre leur couleur bleu-de-fumée doucement pointillée de perles rousses.

Nous ne sommes pas d’accord avec ma mère qui craint pour la vie de cet insecte que je trouve, moi, tout à fait gaillard. Elle m’ouvre aussitôt un livre plein de formules et de descriptions où je ne tarde pas à reconnaître l’image de ce papillon au-dessus d’une courte notice dans la lecture de laquelle je m’absorbe. Car je viens de voir selon quelles très précises mesures il faut couper en deux son corps menu pour obtenir deux parcelles ailées qui se dirigeront par des pentes naturelles, l’une vers les étoiles et l’autre vers un lieu dont le nom ne me dit rien et que je renonce à définir, mais que je crois reconnaître dans ce magasin de sucreries où m’accueillait si cordialement la femme à laquelle je regrettais de ne pouvoir acheter des friandises lumineuses. Ma jeunesse n’est peut-être pas morte, mais personne ne la voit plus dans mes yeux. On m’a dit que Paule n’était qu’une enfant. Que m’importe son âge. L’amour n’est rien sinon l’anéantissement du temps.

Je partage ses rêves et ses désirs en la regardant. J’attends que la vie s’éteigne autour du grand silence qui naît d’elle. Elle a ses yeux de huit ans, une sagesse d’adolescente pleine d’heureuses surprises, comme un champ de blé avec des fleurs. Elle parle peu ; et tout le temps qu’elle se tait on dirait qu’elle écoute.

Des voix montent de la cour dans un calme plein de cahots dorés : « Voyez, il fait de l’air », dit une femme. Une porte s’est ouverte dans la maison, quelqu’un demande si je dors. Les hirondelles volent avec le ciel changeant ; cette fois-ci elles sont revenues pour toujours. On a frappé : c’est un homme affreusement pâle. Son visage et ses mains ont la couleur des racines d’iris.

« Tiens, Sabbas, lui dis-je, d’où sors-tu ?

— De prison, tel que vous me voyez. Contrebande d’alcool.

— Bien, bien, assieds-toi. »

Sabbas est ce qu’on appelle un malfaiteur. Les gendarmes l’apprécient et le ménagent. Ils le surveillent de très près pour savoir où le prendre quand un ordre pressant les oblige à donner des preuves de leur activité. Sabbas qui ne voit pas que son existence est comprise dans celle de la maréchaussée et que ses relations avec elle sont en raison inverse de tous les hauts et bas de la discipline, le sage Sabbas s’étonne d’avoir à m’avouer qu’il sort de prison quand six mois auparavant il m’offrait sans forfanterie de me faire enlever un procès-verbal. Il fronce le nez, arrondit ses yeux bleu-pâle dont j’ai toujours eu peur ; son infortune à demi consentie est comme une clarté morale dans la pâleur de ses traits gagnée à l’ombre du cachot. Il n’en est que plus laid, car on croit voir un peu plus clair dans l’horreur qu’il inspire.

Un jour du mois de mai, me promenant tout seul au bord de l’Aude, j’avais trébuché sur un cadavre que de hautes herbes couvraient en partie. À peine revenu de mon émotion, je courus vers une maisonnette visible entre des cyprès. Je n’avais pas fini de parler que la femme à qui je m’étais adressé me disait : « Ce doit être Sabbas », ajoutant entre ses dents quelque chose que je ne compris pas, où je distinguai toutefois les mots suivants : « … il n’y a que lui… » Amenée devant le cadavre, elle confirma sa déclaration en présence du garde-champêtre qui semblait bien plus embarrassé qu’elle pour mettre le nom du colporteur sur ce visage en marmelade. Mais quelque chose dut la gêner, soit dans notre attitude à tous les deux, soit dans la façon dont l’homme assermenté avait interprété ses paroles ; car elle s’enfuit précipitamment après avoir un instant caché sa face sous son tablier. Or, Sabbas n’allait pas tarder à reparaître. Le juge d’instruction me convoqua avec lui. Je devais dire si sa ressemblance avec le mort était telle que la paysanne ait pu, de bonne foi, s’y tromper. Je ne sais plus ce qu’il advint de cette enquête. Le magistrat ne m’ayant pas offert une place dans sa conduite intérieure, je revins à pied avec Sabbas qui m’apprit qu’il était contrebandier, et, si je l’entendais ainsi, à mes ordres : « Voulez-vous du phosphore, des cigarettes espagnoles, des dentelles, de la cocaïne, des livres artistiques ?… »

Il ne devait révéler que bien plus tard son véritable métier. Il avait une femme qui cuisait dans un antre des Corbières une mixture dont il faisait le trafic. J’avais bu de la tisane de sarments. Je connaissais les effets de cette préparation : ils étaient effroyables. Quiconque en avait goûté ne pouvait jamais plus éprouver un sentiment sans souhaiter d’en faire, la drogue aidant, une ivresse. C’était un philtre qui donnait tout ce qu’on n’avait pas, mais avec une magnificence si épuisante qu’il n’était plus possible de rien obtenir par la suite d’une façon naturelle. Pendant que je demandais à Sabbas s’il n’allait pas me céder un flacon de cette liqueur défendue, Paule Duval était dans mes pensées, comme une image un peu folle qui épiait la réponse avec moi.

Après, je me suis couché, il faisait froid. Vers une heure du matin, j’ai été éveillé par un chien qui hurlait à la mort sous ma fenêtre. N’ayant pu me rendormir, je me suis senti malade, tout d’un coup, avec la gorge enflammée pour comble de malheur et le pouls rapide. Je me disais avec tristesse que j’étais trop diminué pour qu’il me convienne d’aimer même une morte.

Je le sais. Je souffre d’avoir à le dire autrement que par des chants, des vers, des baisers, des caresses. La présence de Paule changeait ma nature et me donnait le goût d’aimer. Cependant si enfant qu’elle fût, il y avait quelque chose d’obstiné sur son front pour corrompre le regard égaré dans son visage d’ange. Et je n’osais plus m’avouer que je la voulais. Ma vie n’était que la grande tristesse de la vie autour d’une pensée qui la suivait des yeux.

Il faut que je signale ici que mon esprit est le théâtre d’un phénomène étrange, presque scandaleux. Il arrive que, n’ayant pas dormi, je prenne conscience d’un songe que je viens de faire et que l’activité de mon esprit me dérobait aussi complètement que le sommeil le plus profond. Ce n’est peut-être qu’une erreur de la mémoire. Mais il est assez singulier que ces échappées de l’imagination soient toujours et comme nécessairement liées à une idée de la mort.

Je viens de m’apercevoir que, dans le soir tombant, j’avais vu passer un train formé de wagons extrêmement courts et hauts sur roues. Faits de parois pleines, ils étaient coupés en leur milieu par la large glace d’une porte vitrée, derrière laquelle se tenait un homme vêtu de noir. Je devine, je sais depuis toujours que chacun de ces wagons contient un mort et le logement d’un gardien qui veille le mort à la lueur d’une bougie.

Il a fallu que je gagne ma place dans un de ces véhicules. Tournant le dos au colis sinistre dont il est chargé, je suis assis en compagnie de Paule Duval à une petite table de bois ornée de gros clous, seul avec elle, libre, enfin, de lui déclarer mon amour. Mais son air froid me rappelle que j’ai un devoir à remplir. Je pleure devant elle, non pas sur le mort que nous convoyons, mais sur une lettre que je vais écrire sous ses yeux à une femme qui m’a fait souffrir. Timidement toutefois et non sans craindre de mettre un peu de comédie dans une scène aussi pathétique, avec prudence et hypocrisie, je caresse les mains de Paule Duval sans parvenir ni à l’émouvoir, ni à l’alerter. Mais l’ombre d’une femme vieillie passe soudain entre nous et, par la bouche de ma jeune amie, me signifie qu’elle va veiller le mort, ou bien la morte, à notre place.

Un rêve qui vient sans la nuit fait le matin avec ses ailes. Une aube perpétuelle dans mes yeux ouverts essuie le front du jour et c’est tout le temps l’heure et ce n’est jamais l’heure. Mon cœur sonne minuit dans les abîmes du jour toujours levant.

 

Mais je tiendrai ma manière d’être pour rien, ayant toujours pensé que l’on devait aller vers soi à travers le silence de celui que l’on est. Je négligerai d’analyser mes sensations pour me mettre enfin à ce travail, la seule étude que je sois en état de poursuivre. Maintenant que l’on m’accueille avec amitié dans quelques revues je me trouve dans les conditions les plus favorables pour donner un public à ce troubadour languedocien dont j’ai eu tant de mal à traduire l’œuvre. Ou il écrit de travers, ou je ne connais pas si bien que je crois le dialecte d’oc employé au XIVe siècle. Que veut-il dire en parlant du tiers amour ? Son œuvre me paraît riche de significations que ses contemporains n’ont pas soupçonnées. Son nom est peut-être d’origine arabe. Mais pourquoi ce prénom de Bernard ? Il faut croire que les moines le lui ont imposé quand il est entré au couvent. J’ai lu, en effet, qu’il était mort en odeur de sainteté après avoir signé un pacte avec le diable.

Je n’ai pas adopté de bon cœur une interprétation si facile. Même si l’opinion publique est seule responsable de cette affirmation, je me demande dans quelle écrasante supériorité Dom Bernard Bassa puisait la force de mettre la calomnie aux abois et de quelle hauteur il fallait qu’il la dominât pour l’amener si bien à se surpasser. Il a beaucoup écrit, mais je n’ai de lui qu’un recueil de Conseils aux dames, une prière à la Vierge pleine d’assertions incroyables et enfin un langage des fleurs et une Clef philosophique, ce dernier ouvrage étant de beaucoup le plus étonnant.

« Vous êtes là, Françoise ? Je vous croyais sortie.

— Deux jeunes filles vous ont demandé et je n’ai pas voulu qu’elles vous dérangent. J’ai dit que vous dormiez.

— Pas possible, vous devenez folle. Quelles étaient ces jeunes filles ?

— Vous croyez que je le sais ? Je n’ai pas vu quelle était celle qui conduisait l’autre. Oh, vous les reverrez. »

Plus je vais plus je suis irritable : « Françoise, je n’ai pas à me louer de vos initiatives. La communication que j’attendais est de celles qui ne souffrent aucun retard. Je vais par votre faute, passer toute une nuit d’inquiétude. » J’ai maintenant la voix si faible que Françoise n’a pas eu à aller bien loin pour échapper à mes cris. Je l’entends me donner à haute voix raison, se promettre de ne plus tomber dans la faute que je lui reproche. Puis une autre parole domine la sienne qui prend aussitôt le ton de l’action de grâces. C’est triomphalement qu’elle me crie : « Tenez, voilà la personne que vous attendiez. »

IV

Ce visiteur est le docteur Bernard, et il tombe mal. Je commence à avoir assez vu cet homme qui ne sait même pas se raser, et qui arrive avant moi à la fin de mes phrases. Une fois de plus je peste contre ma politesse qui lui déguise mon aversion. Nos conversations ont souvent reflété l’humeur que me donnait sa présence ; et certains jours, ne trouvant pas un seul sujet qui ne m’irrite, il est parti sur l’impression que j’étais de tous ses malades le plus foncièrement aigri. Je n’attendrai pas que cet individu m’interroge sur mes rêves. Il n’a qu’à prendre l’air suffisant du psychanalyste pour m’engager à lui mentir, faute de mieux, sur-le-champ. Un homme qui habite un monde plus petit que le mien, je ne sais comment m’y prendre pour mieux le supprimer.

« Dites-donc. Prescrivez-moi un peu de Dial. Je sais ce que vous allez me répondre, mais considérez je vous prie qu’on ne soigne pas les gens avec des principes. J’ai vraiment besoin de ce sommeil sans rêves qui est le Paradis des hommes comme vous.

— C’est de grand air que vous avez besoin. Je suis venu pour vous parler d’une décision que vous prendrez ou que nous prendrons pour vous. On va vous installer à la campagne.

— Je ne dis pas non, lui répondis-je.

— Oui, vous vous dépêchez de me dire oui : est-ce pour me donner raison, ou pour vous dispenser de m’entendre jusqu’au bout ? Il faut vous changer d’air, vous rêvez trop.

Moi, je voulais parler : « Mes rêves, lui dis-je, me conservent. Ce sont eux qui m’endorment, ce sont eux qui m’éveillent…

— Allons, il suffit. Vous avez assez vécu en vase clos. Il faut partir. Vous laisserez vos rêves ici avec bien d’autres choses qui sont de trop dans votre vie.

— Ce ne sera plus ma vie, lui répondis-je, si vous en ôtez quelque chose… » Une porte craqua. Je crus que quelqu’un épiait mes paroles. Si ce n’est pas Françoise, je ne vois que ma sœur pour écouter avec tant de maladresse, et il me sembla aussitôt reconnaître le parfum qu’elle employait d’habitude. Une pendule sonna six heures. Je feignis de l’écouter pour prendre le temps de me recueillir. Puis je pensai que le printemps était venu : le petit insecte rouge habitait mes songes, et je ne le voyais plus, c’était lui qui me voyait… Bizarre et lourde, une idée s’installait : je m’assurais que les minutes ne s’écoulaient pas de la même façon pour ce savant que pour moi et que nous vivions face à face des instants différents. Il fallait sortir de cette ornière et parler, être quelque chose entre nous deux. Malgré moi j’élevai la voix comme pour me faire entendre de tous les coins de la maison :

« Mes rêves, lui dis-je ? Mais ce ne sont des rêves que pour moi qui suis un rêve comme un autre. Je vous les raconte pour que les bienfaisantes clartés de l’illusion m’absorbent tout entier. Car j’ai voulu que ma vie soit la transparence d’une pensée préparée à s’aimer en moi. Vous m’écoutez ? J’espère que tous mes actes finiront par s’éclairer de la lumière qui engendre les songes. Si bien qu’il n’y aura plus, à travers mes joies et mes peines, que le moyen pour un esprit en enfance de cristalliser sa vérité dans le conte le plus clair qu’il pouvait former. Écoutez-moi avec attention, ai-je répété tout en rassemblant mes souvenirs. Et je disposais hypocritement dans un ordre d’avant ma pensée les menus faits de ces derniers jours :

J’ai rêvé que j’étais malade et que je me trouvais dans un appartement pareil à celui que j’habite. Entrait une femme avec des cheveux de grand-mère les bras chargés de fleurs blanches. La lampe au-dessus de laquelle elle les avait disposées éclairait les fleurs et les fleurs mettaient son visage dans la nuit. Mais c’est l’ombre du bouquet que je voyais au plafond dans la lumière de ses mains qui allaient et venaient comme des lis volants, révélant et cachant son visage. Un petit insecte rouge parcourait les draps de mon lit, il y en avait un autre accroché à l’abat-jour d’une lampe. Des voix de femmes disaient que le beau temps était venu, un printemps ailé, long deux fois comme l’ongle.

Cependant, nous sommes deux ; un homme un peu plus âgé que moi et les traits tirés comme ceux d’un malade me tend une fiole emplie d’un liquide scintillant et chargé de particules huileuses. Je n’ai pas bien vu à quel moment il me quittait parce que mon attention était accaparée par les hurlements d’un chien aboyant à la mort. Et comme, anxieux de retrouver l’animal, je m’enfonçais dans la nuit où il avait disparu, deux jeunes filles se tenaient assises à la place que je venais de quitter. Je les entendais de loin déplorer mon absence, de plus en plus triste de ne savoir comment leur montrer que j’étais à portée de les entendre et si désireux de leur parler.

« Je n’ai pas vu quelle était celle des deux qui conduisait l’autre », me dit une vieille femme en jetant des branches mortes dans le feu qui jonche mes regards de grands lis rouges. Le bouquet n’est plus dans la lampe d’autel. C’est le matin, nous sommes deux, moi qui me rase et un homme singulièrement vieilli dont le visage m’apparaît dans le cadre d’une glace Louis XVI.

 

Le docteur ne m’écoute plus, et ma sœur qui est entrée comme je finissais mon histoire n’a regardé que lui.

Devant la porte, un chauffeur répondait par des cris de colère aux injures d’un charretier. Le docteur se rongeait les ongles, Françoise grondait le fox-terrier : chacun disait à sa façon qu’il fallait se hâter.

Il y avait deux automobiles le long du trottoir : c’est dans la seconde qu’on m’a fait monter, avec Françoise que j’entends d’ici remuer de la vaisselle dans la cuisine de cette villa claire comme une cage. Je parle avec elle de Paule Duval, mais le plus souvent je préfère me taire et penser à la route que nous avons suivie pour nous éloigner de Châtillon, au visage décomposé de ma sœur et à la précipitation qu’elle a mise à m’avouer que Paule allait mieux après m’avoir inexplicablement raconté qu’on ne pourrait pas la sauver.

Quand je n’ai plus la force de penser, j’écris. Certains jours mon cahier reste ouvert du matin au soir sur mon lit. Au début, la tisane de sarments m’a aidé à trouver mes mots, après, c’est le besoin que j’avais de ce breuvage qui me talonnait. Mon désir de me détruire a donné cette forme à mon activité de reclus. On dirait que j’écris pour donner à la mort une occasion d’arrêter ma plume et de trouver ainsi en moi quelque chose à frapper.

Du fond de la voiture qui m’emportait, j’ai vu Sabbas passer sans lever la tête devant la porte de ma maison. Il ne s’est pas retourné quand je l’ai appelé, et j’ai compris que ce n’était pas lui, mais un homme que je prenais, moi aussi, pour Sabbas. C’est dans la méditation de ce bizarre souvenir que je trouve la force d’attendre et peut-être de convoiter la mort.

PREMIÈRE PARTIE

I

Voilà une heure que je suis étendu sur mon lit. Tous les bruits du monde sont la vie de ce qui me protège. J’entends à peine le souffle de la servante qui dort dans la chambre à côté.

Il y a dans ma douleur un mystère plus grand que dans mon existence elle-même. Cette douleur est peut-être plus forte que moi, mais mon esprit est son maître. Quant à la vie, vraiment, elle n’est rien. Les jours se suivent, toujours les mêmes et toujours différents.

J’ai feuilleté avec une grande émotion le manuscrit de Dom Bassa. Après avoir traduit une page insipide je suis tombé sur les phrases suivantes.

 

« … L’homme a voulu penser, il a créé en lui l’espace et c’est ainsi qu’il s’est retiré de l’unité.

« Il est devenu le fou du soleil. Il s’est empli de l’immobilité de l’astre resplendissant comme d’un terrible vertige.

« Il s’est si bien abandonné à la sollicitation de la beauté qui lui fermait les yeux, il s’est si bien perdu dans les filets du beau qu’il en a complètement négligé de remplir son rôle de Dieu, et c’est ainsi qu’il devait s’éveiller homme dans l’œil clos de la chair comblée… »

Quand je veux me faire une idée de celui qui a écrit ces textes, je lui prête une figure de rôdeur prématurément vieilli, à la voix lente et obscure. Je revois dans l’endroit même où je l’ai aperçu pour la première fois le visage que je prête au personnage de Dom Bassa.

 

C’était au mois d’août dans l’antichambre d’une prison. J’avais quatorze ans : un magistrat, M. Ramon, m’avait demandé d’assister en qualité d’interprète à l’interrogatoire d’un prévenu. Les professeurs de langues vivantes se trouvant en vacances, il fallait bien avoir recours à leurs élèves.

On m’introduisit dans une petite pièce bien éclairée où le juge attendait, ouvrant des yeux noirs et tristes dans une maigre face jaune à moustaches de chinois. Il parlait sur un ton ennuyé comme pour exprimer l’horreur qu’il avait de toute vaine parole.

Le prévenu entra. Je fus heurté par la vue du gendarme monumental qui le poussait devant lui. Cet encombrant militaire avait l’air non pas féroce, mais bête jusqu’à la férocité. Il roulait de gros yeux brûlants et effrayés en regardant le misérable qu’il tenait en laisse, et paraissait, non le menacer, mais le craindre et grossir ainsi sa méchanceté congénitale de toute la malice qu’il découvrait dans le pauvre hère.

Je prononçai quelques mots anglais. Je vis se tourner vers moi un visage hirsute où brillaient de grands yeux verts très doux, pleins de tendresse, amusés d’un rayon un peu doré. Enfin, cet homme ouvrit la bouche et parla longuement, il forma une phrase que je ne compris pas mais qui me semblait répondre à ma question. Je fis un geste d’impuissance. Ce n’était ni de l’anglais ni de l’espagnol, je ne savais un peu que ces deux langues. Le juge me déclara que ce n’était pas du russe et qu’on ne savait plus à qui avoir recours pour traduire les réponses du rôdeur. Pendant ce temps, le gendarme tournait des regards de plus en plus soupçonneux vers son prisonnier et mettait au compte de sa mauvaise volonté l’embarras où nous nous trouvions. Je l’entendais grommeler : « Et cela viole les filles, les enfants, » tandis que sa figure de goret reflétait de son mieux l’épouvante présumée des victimes, et que ses yeux allaient, sur les menottes du prévenu, quêter une impression rassurante.

Je n’ai jamais oublié l’étrange douceur du langage inconnu à travers lequel l’homme perdu s’enfonçait dans les souvenirs d’un autre pays, et d’une autre vie peut-être. En descendant l’escalier, penaud comme si j’avais été moi-même en faute, je me demandais si je ne venais pas de voir un fantôme.

 

Cette impression devait disparaître assez vite. Maintenant elle renaît pour donner des attaches poétiques au but que je me propose dans mon âge mûr. Mon enfance est avec moi dans les pensées de Dom Bassa, et ceci risque de communiquer le ton du rêve aux pages que j’écris sur lui. Mais il ne faut pas en conclure que je suis un poète, ceux qui me prennent pour un poète me connaissent bien mal. Ce n’est pas une raison parce que quelqu’un a manqué sa vie pour refuser de rendre hommage à son ambition. La mienne, une des plus hautes qu’un homme puisse nourrir, m’éloignait de la poésie : j’avais l’intention de devenir un savant, et bientôt, ne pus prétendre à autre chose, ma misère physique ayant dressé ma raison contre le monde qui m’avait vomi.

Je me suis cru capable d’ôter son masque à l’univers. L’étendue de ma douleur était si grande que je croyais y surprendre comme une intempérance du sort. Et il me semblait que l’ordre des choses serait plus facile à connaître là où on pouvait dire qu’il ne se connaissait plus. Je n’avais besoin que d’un peu de sang-froid pour trouver derrière mes épreuves une contradiction à examiner et il me semblait que dans mon analyse l’amour, enfin, serait compris sous la forme d’un rapport, d’une manière de formule algébrique que je prendrais dans la main comme un coléoptère d’espèce courante.

Seulement, ce savant commençait par où les plus sages finissent. Je nourrissais, à l’endroit des sciences exactes une méfiance instinctive qui me gardait de tout savoir dont je n’aurais pas posé les principes moi-même. Aussi n’ai-je rien appris, je n’ai fait qu’enfermer dans mon ignorance une bonne foi de primitif. Mais il y a une forme de connaissance que l’homme invente à force de se sentir isolé. J’étais triste, seul avec la voix qui console, la plus amère de toutes car elle ne parle que de vivre. Je l’écoutais mettre mon nom à la place de mon désespoir. Tout d’un coup, il m’a semblé que les choses pesaient avant moi mes pensées.

Il était entré dans ma chambre une belle jeune fille dorée avec un étrange regard qui, par instants, la cachait tout entière.

C’était Paule Duval, habillée de noir comme toujours. Elle m’embrasse en souriant : « Regarde, lui ai-je dit, tu as oublié ton bracelet. »

Cet objet était chez moi depuis l’avant-veille et Lucienne, une amie de ma sœur, l’avait essayé la première. Pour ouvrir le bracelet, j’avais dû faire glisser de bas en haut une plaque de cristal noir qui rapprochait les deux bouts d’une lame d’argent. Le bijou attaché au poignet, cette fillette me regardait d’un air fâché : « J’ai les yeux, me disaient ses yeux, de quelqu’un qui se chauffe devant un feu qui s’éteint, mon cœur est rond comme une cerise… » La marchande de journaux avait fixé l’anneau à son bras, elle aussi, une fille silencieuse et belle, qui me faisait rêver de ces très belles nuits où l’on préfère la paresse au sommeil.

« Voulez-vous me l’ouvrir, a-t-elle demandé ? » tandis qu’un collier de cristal plusieurs fois enroulé autour de son cou riait de tous ses grains petits et silencieux sur la dentelle à grosse trame de sa blouse.

 

Pour la troisième fois dans la journée, j’avais ouvert le bracelet pour la porteuse de pain. C’est une passante qui parle à peine ; mais qui jamais ne se tait tout à fait. Elle m’a dit qu’il y avait un nom gravé à l’intérieur du bijou.

Alors, ma mère est entrée, elle a cru un moment qu’elle pourrait passer le bracelet sans l’ouvrir. Puis elle me l’a rendu en me disant que les objets d’argent portaient malheur aux amoureux.

Après m’avoir embrassé, Paule Duval a glissé sa main d’un seul coup dans le cercle de métal. Et quand elle a compris que je m’étais préparé à manœuvrer le fermoir, elle a posé sur moi ce beau regard qu’elle a trop lourd pour elle : « Je n’avais jamais pensé, m’a-t-elle dit, que cet anneau pouvait s’ouvrir. »

Voilà un événement qui ne peut être conçu que sous la forme qu’il a prise pour avoir lieu. Il y a un autre fait que je veux noter avec l’attention scrupuleuse du savant, une incidence poétique qui s’est produite dans les limites de mon amour sous la menace de la Mort que j’ai vue tant de fois m’apparaître sous l’aspect d’une Ramasseuse de Sarments, rose et ridée comme ces vieilles métayères que l’on rencontre dans les vignes, un foulard en serre-tête, une chemise blanche passée par-dessus leurs vêtements d’hiver.

Une nuit, Paule Duval a quitté son lit. Elle a jeté un manteau sur sa chemise, elle est venue me surprendre dans ma chambre où je m’étais attardé à déchiffrer un manuscrit de Dom Bassa.

Quand le jour est venu, je me suis demandé comment elle traverserait sans être reconnue le village qui s’éveillait. Avec l’idée de la déguiser en paysanne, je me suis mis en quête d’un foulard qui vieillirait sa silhouette en emmitouflant son visage comme son corps. Je n’avais pas achevé de fouiller un tiroir que je demeurai en arrêt, vivement ému.

Elle avait quitté son manteau. Je la vis ôter sa chemise, et sans aucune gêne, prendre le temps d’en bien couvrir sa tête et ses oreilles avant de draper le manteau couleur de brouillard sur ses membres nus. L’étonnement, l’émotion, je ne sais quel sens parfait de l’instant m’arrachent un cri inexplicable :

« Mais tu ressembles à une ramasseuse de sarments », ai-je dit à cette adolescente qui ne savait pas, qui ne pouvait pas savoir de quelle arrière-pensée cette exclamation était chargée.

Pourquoi a-t-elle pâli ? On peut donc éveiller ses propres terreurs dans la voix de celle qu’on aime. Ou bien, la réalité entre sans nous dans la maison de nos paroles, et c’est dans ce que qu’elle crée hors de nous qu’elle pense nos pensées. Je vois les lèvres de Paule trembler. Avec une angoisse inexprimable, une angoisse à laquelle il conviendrait de donner un nom, je l’entends articuler tout bas :

« Je ne pensais pas qu’il me fallait passer devant le cimetière. Je n’oserai jamais. »

Qu’à cela ne tienne, je vais la raccompagner. Mais ma sollicitude n’a pas désarmé le mauvais sort. La pauvre petite a été renversée par une camionnette, le lendemain. Le choc a été si rude qu’elle a failli en mourir, et elle souffre encore des conséquences de cet accident. Je n’allais pas tarder à apprendre que le véhicule transportait un cercueil, un cercueil vide.

Sur les incidents de chaque jour je veux me jeter comme un loup. Gauche et inexpérimenté comme je le suis au moment où j’entreprends à nouveau de me raconter, une impression, cependant, me verse un peu de courage. À peine formé le désir d’écrire, tout le poids de la maladresse m’est devenu sensible. Comme si, dans le fait que le vent ne peut pas remuer une pierre, soudain, j’étais non pas la pierre, mais le poids de la pierre, c’est-à-dire le vent.

Je parlerai de l’amour. De l’amour comblé où l’amant doute deux fois de son existence avec ses entrailles fondues dans un plaisir qui commence et finit loin de lui, avec ses regards qui revêtent l’être possédé d’une beauté qui n’est pas de ce monde, qui lui montrent comme une création de la pensée le personnage féminin où son corps approfondit l’inexistence de la chair.

Je suis malade, on me l’a assez dit : atteint, jusque dans mes facultés, je le crains bien, par ma diminution physique. Parfois, mon esprit se désintéresse des choses au moment où il va les comprendre le mieux. Les heures me poussent devant elles, il me semble alors que je suis sur une place dont on a coupé tous les arbres. J’ai tout perdu, sauf une disposition à me juger qui s’est remplie soudain de sang-froid.

Je sais quelle est la vocation de l’homme. Je vois ce qu’il y a de mauvais dans mon cœur pour l’empêcher d’être la mienne. Chacun tient sa vie d’une ombre qui le suit enfoncé dans son cœur, à chaque instant prête à le lui reprendre. Cependant il a les yeux ouverts à la beauté de toutes les choses. Il devrait dire : « Tout ce qui m’a été donné, tout, je veux l’assigner comme contenu à la faculté que j’avais de me connaître… » Je m’exprime mal, mais je n’écris que pour apprendre à mieux m’exprimer, et me déduire de mon propos une tâche facile.

 

Dom Bassa maniait fort bien des pensées semblables. Il croyait en un Dieu à qui il ne craignait pas de s’adresser directement. Il écrivait :

« Ce que tu m’as donné d’esprit, Seigneur, vois bien que je te le rends, intact et éclos sous la forme d’une vie qui en fut la plus haute incarnation, d’une vie où rien ne se produisit en vain, car de tout ce qui était moi j’ai su faire une transparence pour la lumière qui me fut donnée. Dans les limites de la phrase la plus brève de toutes je te restitue la pensée que tu avais cachée dans tes desseins et qui est propre à mener chaque homme dans son sentier quand il aura répété après moi : « Il n’y a pas d’adversité. »

 

En marge de ce passage, j’avais écrit, l’année dernière, dans ma traduction :

« Et si Dieu existait, considère quel chemin il aurait pris dans ton indigente nature pour se rendre sensible. Dérision de le connaître à travers soi. Honte insoutenable de n’entrevoir sa face que souffletée par la laideur des images où perce sa lumière. C’est bien là ce qui ne peut être évoqué. Comme si je devais porter toute l’humiliation de mon existence à travers la notion de la sienne. Hélas, ces flammes de sang, ce bol alimentaire du regard ce n’était pas lui. C’était moi. L’ardeur de la chair consumait l’esprit qui voulait s’y complaire. Peur de cette sensualité fardée dans la lumière du cœur, éclairée de l’aube d’outre-tombe. Visions, visions à en perdre le repos, si déchirantes qu’on ne peut imaginer que la mort pour faire l’oubli sur elles.

Ces visions nous mangent les yeux. Mais toute leur force s’éteint aussitôt qu’elles ont perdu leur nature de chimères. Soudain, ce dont l’image affolait mon esprit n’est plus rien pour moi qu’un four éteint, ce qui ressemble le plus à une tombe. Toutes mes obsessions en effet, j’ai eu la force de les mettre au monde. Elles ont réfléchi mon ennui sans me guérir de la fureur de les évoquer. »

Dans les difficultés qui me paraissaient insurmontables, j’ai toujours vu surgir une créature pour me porter secours. Je vivrai là où je suis, dur et fort, et l’amour de ma solitude mènera vers moi le ciel rose qui est sur le jardin et toute cette transparence qui marche. Je ne dirai pas que je vis, je dirai que quelqu’un m’a rendu ma vie et qu’il n’y avait que moi pour l’aimer.

Il était assez tard, je voyais renaître du soir un soir de mon enfance. Un village, au plus lointain de mes souvenirs, dans les saveurs si fortes du premier âge auxquelles je redemande un corps aussi pur qu’en ce temps perdu. À distance, je savourais la fraîcheur du cruchon que j’élevais entre mes mains pour boire avant de me coucher l’eau de la fontaine. Bruit des jarres marchant sur la pierre de l’évier. Souvenir d’un ami qui prétendait accroître dans la chasteté volontaire la force de son désir, et ainsi donner une impulsion nouvelle à son génie d’écrivain. Ne puisait-il pas l’enrichissement de ses facultés dans la nécessité qu’il forgeait à son corps d’être à la fois la source et l’objet d’un désir, d’être tout à la fureur de se connaître, et, pour ainsi dire, de se posséder lui-même ? Soudain j’essaie d’appliquer ce que j’imagine d’un tel équilibre physique à la sensation que j’ai de mon corps enseveli vivant dans son désir que rien ne partage avec lui. À cet instant précis, un petit support de bois noir cloué au mur à cinq pas devant moi se déplace vivement de haut en bas, singeant le dandinement d’une souris, hallucination qui projette sur ce mouvement inattendu, le frisson même dont je suis parcouru et aboutit à une seconde d’inconscience où le monde prend le temps de refermer sa blessure.

J’ai écrit malaisément ces quelques lignes. Plusieurs feuillets de ce papier jaune sur lequel je note des impressions dorment, roulés en boule, sur le fauteuil bleu qu’on a rapproché de mon lit. Une heure sonne, j’ai tressailli. Françoise est là qui me parle :

« Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi j’ai eu peur d’une hirondelle qui traversait la cour, et maintenant il m’a semblé que ce fauteuil était plein de roses. »

Elle plonge la main dans la poche de son tablier, me remet une enveloppe où mon adresse est écrite par une main inconnue, une main de femme qui a oublié de glisser sa lettre dans ce pli vide qu’on m’a fait parvenir.

C’est l’instant où un peu d’or descend des hauteurs. Une chanson est dans le jour, je me demande si je l’entends. Sa tristesse est la mienne depuis que je suis triste et pour toujours.

Deux voix se partagent ma voix, un silence est en elles pour les unir, comme un amour en deux personnes. Ce n’est pas trop de Dom Bassa et de moi pour donner des ailes à ce silence. Et nous exprimerons ici, chacun à notre manière, les raisons qu’a un homme d’appeler un peu de lumière sur ses écrits. Il y avait une langue que ce troubadour était le seul à parler et que tout le monde aurait comprise. Il disait :

« Celui qui invente se pénètre de la pensée d’une révélation qu’il va faire, et donc, se dépouille de soi dans l’idée de la plus haute perfection imaginable, on dirait qu’il est seul avec Dieu.

« Ainsi est-il amené à concevoir la parole comme plus élevée que la pensée et plus riche de sens. Il faut qu’il s’exalte pour la saisir au lieu de s’abaisser. Ce qu’il dit est incomparable. La définition de chaque personne et de chaque objet montera droit comme une flamme vue de partout. Transparente pour les yeux, chargée d’une réverbération pour le regard. »

Quant à moi, j’ai pris ma plus belle plume pour finir mon premier chapitre avec la page qui suit :

 

Chante que tu chanteras, le voyage continue. Parfois, on salue de tout près, et d’autres fois de loin des nomades qui vont, eux aussi, leur chemin. Quand la nuit tombe ou que la pesanteur du jour ferme tous les yeux, on entend des voix d’enfants dans les grelots de l’attelage.

Le temps a trois chevaux qui marchent l’un derrière l’autre. En tête, le plus grand, ses oreilles sont plus longues que le fouet du roulier.

Derrière la carriole, dans la grande ombre où il fait toujours froid trotte un petit âne d’hiver. Il ne voit jamais les chevaux, mais regarde les hommes et les femmes, comme si c’était à eux de mouvoir le véhicule qu’il suit, attaché par le museau.

Que de chants sont montés et de plaintes, souvent, dans la vapeur et la froidure ; et quel poids, en d’autres jours, de silence et de lumière autour de l’attelage tout entier immobilisé, comme un reflet du jour dans la goutte de rosée qu’aspire lentement le grand papillon bleu de l’été.

Cependant, quand l’attention de tous se détournait, moi, enfoncé sous les paquets, dans le coin le plus reculé du chariot, je retirais le bras de sous mes couvertures ; et, d’une main furtive et affectueuse, sans que personne y attachât de l’importance, je caressais le petit âne d’hiver.

Ceux qui nous croisaient ne pouvaient pas me voir faire sans penser que j’étais, moi aussi, de ceux-là qui connaissaient les chevaux. Et, certainement, ils se trompaient. Ni plus, ni moins que d’autres hommes très forts, installés sur la voiture, et qui n’avaient pas hésité à me prendre pour le petit âne d’hiver.

II

Il faudrait que l’esprit prenne sa lumière dans les choses. Or, le malheur de l’homme c’est que le jour se lève pour ses rêves avant de se lever pour lui.

Sa mémoire hors de lui, son imagination hors de lui, il vivra. L’espace et le temps formeront le dedans de sa pensée. Non pas dépasser l’espace et le temps, mais en faire de la pensée, voilà quelle sera sa folie. Il ne lui restera plus qu’à tourner en dérision ceux qui, poètes ou mystiques, se seront affranchis des conditions de cette vie pour avoir découvert la libre route des images.

Notre pensée ne vient pas seule : elle est hantée de notre mort qui nous sépare du monde.

C’est ainsi que plus qu’aucun autre, moi que la vie a rejeté, je me satisfaisais autrefois de l’idée que j’allais grandir à l’écart ; non pas dans la solitude, mais dans l’exception où ce serait mon bonheur de mettre ma vie au secret. Un jour j’ai eu peur d’avoir réussi. Il est trop facile de discréditer toutes les choses dans une âme où scintillent comme des étoiles les larmes d’un enfant chassé du jeu.

Je me suis repris, j’ai chassé de mes pensées tout ce qui pouvait y noircir l’image de ce qui est. J’ai tout fait pour édifier une idée intacte de mon bonheur dans un moi que les événements avaient rendu misérable. Non pas en abusant du privilège moral que tout malade acquiert en rançon de l’erreur dont il se croit la victime. Mais par l’effet d’une soumission de plus en plus animale à ma nature étrange et facile qui jamais n’a su comment séparer l’idée de perfection de l’idée d’existence. Si j’examine aujourd’hui mon cœur, je le trouve, à travers tout ce qui m’atteint moi-même, plus immensément enfoncé dans un amour qu’il avait en naissant pour ce qui partageait avec lui le don d’exister. Et je ne me connais de volonté que pour broyer la contradiction de surface que ma vie physique semble introduire de force dans ce sentiment si pur, et qui n’aurait qu’à se défaire de moi pour que rien en lui ne le distingue plus de ce qu’il a pour objet. Impression, idées étranges. Toute ma peine est de me sentir inférieur à ce qu’il y a de grand et de fécond dans la souffrance qui m’a été imposée. Et ma vie est devant moi un délai supplémentaire ; tout ce qui me reste de loisir pour combler ce retard de mon cœur sur mon amour. Incroyable que, de ce tourment qu’il y a dans tout homme ma maladie ait fait une pure et simple espérance mais à fondement physique, coïncidant avec l’acte de vivre. Frappé d’un mal terrible, j’ai voulu non pas me guérir mais guérir le monde de moi, l’absoudre en moi de ce qui pouvait me paraître d’abord entacher d’une souillure l’acte de me frapper. Résultat qui ne pouvait être atteint que par un lent, un sûr progrès de conscience, et seulement dans la mesure où ma conscience se donnait pour le suprême témoin de la cohérence du monde.

 

Lourde comme une coupe d’or, ma soif est devenue ma vie pour toujours.

J’irai au fond de ma solitude. Je me mettrai tout entier au service de ce qui en moi ne peut pas être partagé.

Il y a dans l’être que je suis quelqu’un que je ne peux produire qu’en tout brisant.

Les mains tristes, le cœur enfoncé dans le noir, ce n’est pas si désagréable d’être malheureux. La tristesse du vent devient un langage le plus clair de tous, des mots dont le sens était perdu se raniment ; alors la vie se fait de mille riens dans le plus humble desquels elle est toute mon image. Au temps de mon exil moral, je ne trouvais dans son immense corps que le désert illimité de mon attente. Je souffrais, faute de concevoir mes tourments. Le bonheur, quand il m’était donné de le rencontrer, me paraissait trop étendu, trop complet pour un homme sans substance comme moi. Ce n’était pas la joie que je connaissais mais la difficulté de me faire assez grand pour la contenir. Il a fallu qu’elle devienne toute petite et menue afin de se mettre à ma portée, qu’elle retourne aux balbutiements de l’enfance pour donner la main aux rêves où je la retrouve et la suis maintenant, pas plus haute que mes paroles. Et c’est elle-même, maintenant, qui est mon espoir et mon amour de la joie ; éduquant mes sens, les éveillant à la connaissance de ses formes les plus hautes. Par un effort jamais démenti de l’attention, réduisant à rien la différence entre le bonheur et la pensée qui en est en moi le symbole, j’annule devant la joie de ce qui est la médiocrité congénitale du cœur qu’elle est faite pour élever. Et je maintiens ainsi, ou crois maintenir le caractère transcendant de l’idée aux phases de la vie où je la vois s’accomplir. C’est un exemple frappant du cas où l’illusion est aussi féconde que la vérité. Car elle me persuade que j’ai signé un pacte avec le Temps ; et par l’intermédiaire d’un expédient intellectuel, me fait répudier cette valeur imaginaire. Cette affirmation a le droit d’être obscure, elle est la clarté éclatante de mes actions. Je suis l’homme qui a fait un pacte avec le Temps. On le vérifiera plus loin, dans les phases lumineuses de ma vie où j’ai vu le premier que, d’un instant à l’autre, il y avait unité et non pas succession. Car à certaines époques, les heures ne se sont écoulées que pour donner plus d’être et de poids à une idée posée et développée en dehors de leur cours.

Je suis descendu dans le jardin. Des femmes vont et viennent de l’autre côté de la grille. Les pétales d’une fleur de pêcher touchent le sol où mon pied se pose avec une prudence que soudain je remarque. Dans tout ce que je vois je suis tout. L’idée que je me propose d’un monde infini n’est séparée par rien de ce drame d’un instant. Elle ne s’en distingue par rien. Sinon par l’interprétation rationnelle qu’il serait tentant d’en tirer : les fleurs tombent des arbres fruitiers quand le moment est venu pour elles de pourrir sur la terre où s’avance l’été.

Il faisait beau. Une musique de foire passait sur les toits. La clarté du jour ne pouvait pas chasser ma tristesse ; mais elle m’aidait à la connaître et à en adoucir l’expression. Je me suis dit qu’il me fallait envelopper un sentiment fort clair de toutes les choses dans l’effort que je fais pour lire dans mon cœur. Aller au-dedans de moi mais sans perdre le souffle et sans fermer les yeux. Si mon amour n’aimait pas le monde rien de ce que je suis ne m’appartiendrait.

Je ne veux plus quitter mon être d’un pas. Un homme peut devenir assez grand pour que sa vie, d’un bout à l’autre, demeure son bien. Quel qu’il soit il n’est la proie de rien, ni de personne. Rien ne lui advient qu’attaché d’avance à la pensée qu’il va rendre universelle pour peu qu’il s’y emploie et que sa néphrite ou sa tuberculose lui fasse grâce quelques jours… Il tremble, il a envie de pleurer en écrivant cela, mais ce n’est pas à cause de la mort, c’est à cause de la vie. Ah ! quelle transparence il y a dans son esprit pour accueillir les événements qui font de lui un homme et dont il tire une légende à laquelle rien de ce qui est créé ne demeurerait étranger s’il avait assez de ténacité, assez de vigilance, assez de foi en ce qu’il ne comprend pas : Regarde, regarde toujours autour de toi comme si la Vérité lisait à travers tes yeux que chaque chose est à sa place encore et uniquement disposée à lui donner plus d’accent. Tu crois que tu as ton œuvre à défendre contre ta vie ? Non, ton œuvre n’est rien. Elle est née du besoin de te détruire, et anticipe dans ta douleur sur ta mort que tu dois lentement mériter.

Il n’y a pas d’œuvre à accomplir. Il y a ce que l’avenir verrait dans les choses que tu vois, et tout ton cœur pour se briser entre vous deux et dissiper jusqu’à l’illusion que tu étais né pour devenir quelqu’un. Regarde, c’est un jour sans oiseaux, et tous les yeux s’en sont émus sauf les tiens. Car ta peine est née loin de toi et tu as dû la chercher. Assise sur une pierre, elle t’attendait, tu ne sauras que trop tard avec le visage de quel amour…

 

J’ai dix-sept ans : Une jeune femme ferme avec rage les rideaux de la chambre où je suis entré derrière elle. Elle se promet et se reprend, elle est folle ; et ne sait pas que c’est du désir de se donner. Le jour tinte doucement sur les carreaux : « Dans vingt ans, dit-elle, et moi : Dans vingt ans la guerre sera finie… » et de rire. Puis soucieux : « Pourvu qu’elle ne finisse pas cette année. »

Il y a vingt ans de cela ; je me suis éveillé sous le massif où Françoise avait traîné ma chaise-longue. J’ai rêvé qu’une femme me donnait un baiser plein d’une saveur infinie, tandis que je demeurais un peu contraint par la nécessité de tenir en équilibre une coupe de champagne qu’elle m’avait auparavant glissée entre les doigts. « C’est Paule, me dis-je. »

Je vis entre elle et moi. Penser qu’elle était jolie et même que je l’aimais, c’était bon autrefois, ce fut une façon assez douce de rêver la fin du monde où nous vivions séparés. Maintenant, je fouille mon cœur comme si je voulais y trouver un jour extraordinairement pur et qui tire toute son existence de mon amour. Joie si pleine et profonde qu’il n’y a rien en ce monde dont elle ne fasse son aliment. Joie si totale que rien de réel ne peut prévaloir contre elle et que tout ce qui aspirerait à la démentir se révèle par là comme inexistant. L’adversité ne trouve aucune complaisance dans l’esprit de celui qui a mis tout son être dans son amour.

Je reconnais dans mes pensées les clartés qui guidaient mon adolescence. J’aurai chassé de cette vie tout ce qui est hors de soi et comme à charge à sa douceur charmante. Tout ce qui sortira de la lumière aura d’abord été sa chance merveilleuse dans le cœur qui y aspirait, et le printemps même, l’amour l’avait appelé comme s’il s’était senti capable de le créer à lui seul et contre le ciel. J’ouvre les mains, j’écoute. Voici le moment où, légèrement soulevé sur l’heure qui passe je me dis tout bas : « Le Temps vient. » Le temps vient, il m’a laissé un moment de liberté pour que je sache l’attendre, et je me sens, sur une vague plus haute que les autres, rapproché de toute la mer par toute la profondeur de jour que mes yeux cherchent sous les eaux.

Si je pense que Paule viendra me voir, j’éprouve une joie si grande qu’il n’y a rien au monde qui puisse m’en écarter. Rendue à sa véritable nature, mon existence s’enfermera toute dans les limites de ce que mon cœur peut souhaiter. Découvrant ce cœur comme un abîme qu’elle ne peut, à elle seule, combler, elle est obligée pour s’accomplir de penser qu’elle fut autre et de s’embellir ainsi des tristes instants sur lesquels elle affirmera sa victoire.

Même sous les rudesses de mon style ma vie exprimera sa passion qui est toujours passion de la vérité.

Le cœur, égalant l’instant où il éprouve et l’instant où il se souvient. La vie dévêtue soudain de l’uniformité qu’il y a dans la succession. L’amour, les mains, les yeux rivalisent dans la découverte de certains sommets dont il est indifférent, justement, que ce soit la pensée ou le corps qui les invente, le tout étant de ne plus s’en désormais éloigner.

Il y a longtemps que j’ai souhaité d’avoir une sensibilité forte et fidèle qui mette chaque chose à sa place et, dans une relation exacte avec l’unité dont mon amour est le miroir. Mon ambition était démesurée. Il n’y a pas d’occasion pour la poésie de former un poète comme celui que je voulais devenir. Il n’est en son pouvoir que de nous en donner l’idée. Et nous savons reconnaître une inspiration valable au sentiment qu’un homme serait en elle rapproché d’une idée cohérente du monde.

Qu’un artiste découvre la constitution secrète de l’univers, non pas son origine, mais selon quelle suite de valeurs connues il s’échelonne de l’un au divers, quel service va rendre à cet artiste la connaissance qu’il vient d’acquérir ? Je crois le savoir. Dans une idée convenable et correcte de ce qui est, il ne pourra spontanément rien énoncer qui ne soit du même coup aussi réel qu’un phénomène, aussi rigoureusement matériel. Se laissant traverser de la vie, il devra reconnaître dans ce qu’il voit, ce qu’il imagine et ce qu’il dit des expressions partielles, mais également appropriées de l’unité à travers lui manifestée. L’aisance rendue au génie, la facilité dans la création, l’inconscience et la force ne faisant qu’un dans une pensée qui s’agrandit sans cesse, car il n’y a rien pour s’en retrancher.

« Chacun naît de sa vie, écrivait Dom Bassa, et s’il souhaite de la transformer, ajoutait-il, c’est qu’il n’a pas pu parvenir encore à connaître en elle l’unité suprême du tout. »

Réflexion qu’il faut, je crois, rapprocher d’une autre parole que j’ai trouvée à la dernière page de ses Conseils aux dames. « L’être est créateur. Ce qui est rencontre en soi-même la création tout entière comme un pressentiment du spectacle des mondes auquel il ne peut pas ne pas assister… »

Ces dernières lignes, j’aurais pu les écrire moi-même ; bien que je n’aie signé à ma connaissance aucun pacte avec le diable. Quand j’avais plus de force, bien souvent, les extases où me jetait l’abus de la tisane de sarments m’avaient procuré des intuitions dont je crois reconnaître l’accent dans les dernières lignes que je viens de recopier. Il est vrai que mon éducation philosophique m’avait préparé depuis mon extrême jeunesse à recevoir cette illumination. Jamais je n’avais pu concevoir l’étonnement de l’homme devant l’immensité de l’univers. Je ne comprends pas davantage que l’on dise, je ne comprends pas que l’on écrive : l’immensité de l’Être. L’être est créateur, c’est même par son pouvoir illimité de créer qu’il se définit ; et concevoir l’être sous la forme de l’immensité, c’est nous représenter seulement ce qui nous sépare de lui. C’est la création qu’ainsi nous nous figurons et avec des signes forgés à la mesure de ce qui est créé.

Ici, tout raisonnement perd sa vertu ; et chacun ne peut que se baigner avec délices dans le sentiment qu’il a d’exister. Pour la première fois il s’apercevra que la lumière et le regard ne font qu’un et que de la profondeur de son attention dépendent la qualité du jour et sa nuance.

Tel est le fond de ma pensée et cette pensée est le chemin de ma mort. En remuant ces impressions, j’ai marché jusqu’à la grille qui me sépare du faubourg. À droite, au bout d’une rue sans maisons l’œil effleure les arbres pelés et froids d’une placette ; et dévie vers une énorme construction voyante et triste, et, quoiqu’un peu basse pour une caserne, plantée au bord de la rue comme un bâtiment militaire au fond de sa cour. Aspirée si bien par la perspective de la rue, si bien happée jusque dans le ciel misérable par les poisons qu’elle suinte, si détachée de tout ce qu’elle inspire qu’à d’autres instants on la prendrait pour un tramway prêt à démarrer avec son bariolage de fenêtres, de briques naturelles, de pierres d’angle. À droite, un jardin dont on ne voit que le mur, un bout de branche reverdissante. Verts aussi les arbres distribués entre le ciel gris et le sol de cendre autour de la placette triste, bordée de constructions très pauvres et coiffées de cheminées où il passe plus de pluie que de fumée.

Le silence étire ses feuilles. Bonne odeur de plantes grasses. Basse lumière comme une tendre fraîcheur venant vers moi sur un lit de roseaux. Il me semble que tout ce qui est visible est hors de soi et qu’il doit mourir pour atteindre à l’être.

Un homme pense : Aussitôt que ses yeux se sont fermés, il n’y a pas de plus belle fleur que le vent.

Sa main pense comme son cœur, comme son front, il murmure : « Ce monde a tout pour lui, je ne savais pas que j’en avais conscience, car je ne savais pas que j’étais moi. »

Quand il songe qu’il se trouve au fort du mois de mai, cela veut dire « comme ce mois de mai aura été court ». Le temps ne lui apparaît qu’en proie à quelque chose de plus fort que le temps et dont, à chaque instant, il est un peu le maître. Peut-être que le temps n’est plus pour lui qu’un point de vue sur les choses.

Je n’avais pas plus tôt écrit cette dernière ligne que je fouillais la clef philosophique de mon troubadour. Je savais qu’elle contenait un passage bien fait pour illustrer ma rêverie poétique. Mais je n’aurais pas cru qu’il fût si exactement approprié au côté caché de mon inspiration. Je me contente de le recopier :

« La relation entre un homme et sa vie est la même qu’entre la graine et la plante. De l’homme intérieur à l’homme visible, lentement, se poursuit l’accord, édifiant à travers soi ce concert de circonstances où les hasards du monde mettent de la couleur, mais où s’est exprimé directement le dedans de l’homme qui n’est presque pas dans le temps encore qu’il y touche. »

Ceci m’aiderait à donner son nom à un sentiment qui ne me lâche plus. Un mécontentement de moi sans répit, si égal que je ne peux même pas me concevoir comme allégé même partiellement de lui.

Un peu ce que doit éprouver le serviteur infidèle à la pensée désagréable que son impunité ne peut durer toujours. L’impression se dégage mieux aussitôt que j’entends me donner l’image d’une joie complète dont je sais que l’exemple existe, l’ayant ressentie dans ma jeunesse : à table avec ses meilleurs amis, fortune faite… Cette joie n’est plus faite pour m’absorber tout entier. J’ai appris que mon temps n’était pas à moi.

J’ai voulu que ma vie soit assez brève, et dans sa brièveté aussi longue et transparente que possible. Monter, monter sans fin, mais au-dedans, le jaillissement vers le haut de ce qui est interrompu dans sa course. Car de l’immobilité dans le monde il n’existe que l’image. L’immobile est toujours ailleurs.

Ce besoin de sauver de moi le meilleur, je voudrais l’analyser dans toute sa profondeur, en chercher la correspondance physique. C’est au fond, une âpreté d’avare, le désir de faire rendre le plus haut effet à chacune des qualités dont on se sent doué ; et se faire, par elles toutes, emporter hors de soi. Ce n’est pas la recherche du bonheur qui est le grand mobile de mes actions, mais plutôt le désir, j’en ai peur, de ne pas être celui que je suis.

Sans doute que le souvenir de Dom Bassa me hante. L’image de cet homme occupe mes pensées et son histoire semble se poursuivre autour de moi. Je prête les traits de Françoise à la paysanne dont il est le fils et qui recueillit ses cendres pour les ensevelir auprès d’un noisetier dans un jardin qu’autrefois le troubadour avait travaillé de ses mains, il n’est pas étonnant que ma pensée si souvent transpose la sienne et que tout mon art n’aboutisse qu’à redonner quelque vigueur aux expressions dont il se servait. Il faut un peu se mettre à sa place pour ressentir une profonde émotion à la lecture de la parole ci-dessous que je me promets, quitte à favoriser des contresens, d’introduire dans le florilège que publiera mon éditeur : « Le péché originel est enfermé dans la nécessité pour l’être d’être sa manifestation… »

À force d’absorber des flacons de la drogue que Sabbas m’a vendue j’ai aperçu en moi une espèce de gisement. Que le trésor sorte en morceaux pourvu que je ne l’emporte pas en mourant. Restituer, c’est tout le but de ma vie désormais. Pour devenir un autre il faut que je donne une forme durable à ce qui me faisait celui qu’en ce moment je suis encore. Le style approprié à ce dessein, je finirai par le trouver, clair, persuasif, solide.

Sentir toujours comme je le sens ce soir que ce que je pense de plus étonnant, cela justement n’est pas à moi et que je dois le donner à tous pour qu’il m’appartienne, mais dans le passé et sous le signe de ce qui fut, le fait de posséder nous installant dans le domaine de la mort. Ce n’est pas un paradoxe, mais un espoir déchirant.

N’est-ce rien ? Avoir trouvé ce qui est pour moi le principe même de l’acte d’écrire. On dirait que dans les limites de mes membres tremble une espèce de fantôme que je dois rendre à la nuit, au repos, au néant. Je donnerai une forme à ce que j’écris, je le séparerai de ma pensée, me fuyant dans un moi-même inconnu. Parce que je ne sais pas où j’ai pris ce qui est moi, je n’ai en tête que de le rendre. Ainsi échapperai-je à la responsabilité que j’assumais en me taisant. Je ne veux pas souiller le silence. Ma place est là-bas dans le noir. J’arriverai sans pensée, sans chagrin. Il n’y aura personne pour distinguer mes mains de mon visage.

 

Je sais comment cela a commencé et le chemin que j’ai suivi depuis les premières heures de mon amour. Ce fut d’abord le besoin d’être connu par cette jeune fille qui apprenait le dessin sous ma direction. Non pas avantageusement connu, ni envisagé sous les espèces d’un homme susceptible de l’émouvoir.

Mais connu dans toute la profondeur de mon être intellectuel et moral.

 

C’était l’espoir le plus exaltant. Je voulais me révéler tel que j’étais à la conscience de celle que j’aimais. J’aurais complété pour elle mon portrait avec mes mauvais côtés ; et aussi avec ceux d’entre les bons qu’un homme passe le plus souvent sous silence.

Je lui disais que je l’aimais, que je voulais lui appartenir. Tant que le don de moi-même m’a paru n’aller que dans l’ombre de ma passion, j’ai mal compris la force des mots que je maniais. Soudain j’ai connu mon désir, comme une extraordinaire faim de vérité. J’ai compris que l’amour marchait dans l’ombre du don de soi, lequel n’était qu’un coup d’audace désespérée dans l’entreprise de se connaître.

J’ai fouillé pour elle tous mes souvenirs. Il y avait là des amours à base de vanité, des amours fondées sur ma niaiserie, d’autres pleines d’allusions voilées, et telles que je croyais y frôler le symbole même de l’un de mes vices. Des folies sorties de mon enfance et que jamais je n’ai pu arracher de mon imagination d’homme, je les ai revues qui portaient des fruits dans certains contacts que ce visage, mieux qu’un autre, pouvait éclairer d’une pensée défendue, d’une pensée maudite. Vraiment, cet amour m’avait fait une âme neuve. Il était comme un dieu qui m’aurait donné soudain assez d’esprit pour le connaître.

À huit heures, j’ai jeté les yeux sur ce que j’avais écrit dans l’après-midi. Il n’en a pas fallu plus pour que je sente mon cœur bondir. Je pense à la nuit qui viendra. Peut-être que pour être fou je n’aurai plus besoin d’aucun élément de folie. Après tout, c’est surtout une affaire de lampes et de miroirs que l’apparition de la plus aimée dans ma victoire sur le sommeil. Et ma fatigue, après, une fatigue d’homme intact, le silence éternel sur tant de pensées venues du cœur.

C’est la plus belle nuit. Une tendre petite fille s’asseyait sur mon lit. Je ne la connaissais pas, mais je pourrais la reconnaître. Sourire, voix amicale d’un être sans poids et sans pensées avec de jolies manières d’amie. À ma droite, il y en avait une autre qui s’attristait, une femme qui ne voudrait jamais de moi. J’ignorais pourquoi elle avait de la peine. Je songeais à m’éveiller. Une voix se plaignait, c’était la voix de ma mère. On lui avait volé ses brillants d’oreilles. Deux diamants auxquels elle tenait beaucoup, expliquait-elle. Elle les avait donnés à une vierge noire pour obtenir la guérison de son fils quand il n’était qu’un enfant. L’enfant était guéri. Et elle avait dû racheter les brillants quand le désir lui était venu de nouveau de s’en parer. Maintenant, ces diamants étaient perdus. Le fils, cependant, se taisait. Il savait que ces deux diamants étaient devenus ces deux femmes, si joliment nues l’une et l’autre, si affectueuses, si bien faites pour être pleurées.

III

Ce n’est pas en moi que les instants s’ajoutent aux instants. Comme s’il y avait des jours derrière moi et qu’il n’y eût devant moi que des choses.

Mon regard, à travers ce que je vois, se cherche un corps autre que le mien. Il veut se faire chair dans un horizon qui à mon humanité refuserait l’entrée.

Si je consultais une montre, je reviendrais de loin, ce serait retourner dans un autre monde où je ne me trouverais pas à l’aise. Car je ne vis que porté et dépassé dans les tendresses créatrices d’un univers qui ignore les détours du réel et semble ne s’accomplir qu’en expulsant de son sein la matière. Je n’ai rompu le cercle de mon humanité que pour devenir le centre d’un cercle nouveau où je m’efforce de retrouver mon aplomb, mon naturel. Accablé d’un fardeau dont le poids brut m’a changé d’hémisphère, il s’agit pour moi de faire passer dans le monde des formes ce qui me poussait en avant sans se révéler.

 

J’ai connu des journées entières de ce bonheur. Tout pouvait arriver, à chaque instant, le monde était un palais aux portes ouvertes, de jour comme de nuit. Le regard me conduisait tout droit dans le rêve, et de là dans mon cœur. Je me souviens que la nuit me donnait tout. Le lendemain je la revoyais dans les yeux ouverts sur les miens.

Je me sentais jeté hors de la vie qui se déshabillait pour me suivre. Et, bizarrement, je mêlais en pensée la panique de l’amour et le rire éternel de l’existence. Tous les événements, non pas l’un à l’autre enchaîné mais portés à la fois sur un chant qui est pareil à celui de la mer…

 

Il y a une vérité assez enfoncée dans notre nature pour ne se révéler qu’à la faveur d’une minute exceptionnelle de bonheur. Cette vérité, c’est que l’homme a besoin d’imaginer des actes. Il n’a que ce moyen de dissiper une force dangereuse, qui le pousserait à se concevoir lui-même sous la forme de l’acte pur qu’est le moi.

Or, cet acte pur n’est jamais imaginé qu’approximativement et sous la forme d’une représentation que l’homme fuit : le meurtre de la femme. Ainsi voilé et revêtu de notre épouvante, il est le squelette mental de l’homme, le spectre de toute vie réelle.

Il faut craindre la folie. La pensée et l’acte ne demandent qu’à coïncider, et sous la forme d’une manie burlesque, inassimilable à une pensée et pour cette raison incapable d’entrer dans la vie de l’esprit ; inassimilable à un acte sans que cet acte fasse éclater les limites de la notion d’homme.

Seuls, les hommes que l’on dit pervertis comprendront avec moi pourquoi chacun veut précipiter dans une aventure d’un instant tout l’élan dont sa vie est douée, et en exprimer tout le sens dans une scène rapide, irrationnelle qui foudroiera le réel et le ressuscitera dans les mouvantes limites où la volupté de la chair enveloppe l’amour. Satisfaction d’un désir où le regard remonte à sa source éternelle et ne fait qu’un avec la peau pour se montrer en elle plus fort que ce qui est. Alors les amants se rencontrent dans des inventions incroyables, car leur raison a rebroussé chemin dans les plaisirs auxquels ils choisissent de se livrer ou devant l’image desquels toute leur curiosité les tient sidérés. Car c’est dans le temps et l’espace que celui qui aime veut dresser contre le Temps et contre l’Espace le mythe foudroyant de son amour.

Pour mes amis les pères confesseurs, j’ajouterai que c’est dans les excès dictés par la passion qu’un mortel exploitera sa dernière chance de salut. Celui qui aime nie ce qui est : il tomberait au-dessous de la matière hors de laquelle il n’est pas d’aspiration à l’esprit, au-dessous du mouvement, si, dans un instant de clairvoyance infernale, dressé contre l’espace, contre le temps, il ne les obligeait l’un comme l’autre à se faire passion dans son amour. Je vois bien que ces paroles sont obscures, mais il est bon d’ajouter que je n’ai pas voulu qu’elles soient claires.

 

Paule, avec ses yeux d’hiver, sa voix de fond du parc. Elle parlait sans effroi de la mort. Ses sourires ailés étaient comme une fièvre de l’ombre. Le Temps était comme un chien qui aurait mangé dans sa main.

Je me souviens des grands soirs de lumière errante où les images de l’amour étaient pénétrantes comme des yeux. Son regard me disait :

« Mon corps n’est pas pour nous séparer. »

L’enfant que j’avais été marchait devant nous et devenait une lumière de plus en plus transparente à mesure qu’il nous distançait. À la fin, je ne me distinguais plus de lui dont j’étais l’ombre.

Lumière, désorientée dans ses regards, d’une feuille de saule que la brise traînerait au soleil. La beauté de ses formes vivait, pensait pour elle. Impudeur ignorante qui voulait entrer avec sa fraîcheur d’aurore dans son mystère intérieur. Sa nudité, c’était celle de ses gestes, ou celle de mes idées que je voyais parfois m’éclairer son visage.

Parce qu’elle était ma pensée, il fallait que tout son corps fût mon enfance et le désir de combler celle-ci avec toutes les terres du monde.

Le véritable amour voudrait que le regard entrât dans le regard comme s’il en était la source ; et que la sensation physique fût en même temps la pensée.

Au moment de la volupté, chacun refranchit au-dedans de soi tous les degrés qui vont de l’instant de la naissance à celui qu’il est en train de vivre. Je viens de noter cela tout d’un coup, abasourdi qu’une fois écrite, cette pensée se montre si complètement insignifiante. Je ne voyais sans doute en la considérant que quelque grande vérité dont elle doit être la conséquence. Ou, peut-être s’apaisait en moi l’angoisse qui me fait souhaiter que cette vérité existe et que je puisse sortir de moi-même, un jour, pour lui donner un corps.

 

L’instant qui mit un homme au monde continue à l’emprisonner tout entier et c’est la persistance de cet instant qui assure en lui l’unité de la vie affective, de la vie intellectuelle, de la vie morale. Le temps cependant poursuit son évolution autour de l’étincelle dont cet homme a fait son étoile. Ainsi va le monde où chacun édifie son propre corps entre son être et lui. Il faut avoir beaucoup aimé pour entrevoir cette idée à l’horizon des joies les plus grandes et qui sont si peu faites pour nous que nous croyons nous en éloigner en nous en souvenant. Il faut avoir senti dans ses entrailles la chair de l’enfant que l’on n’est plus et tout voir à travers ses yeux comme une splendide survivance de ses rêves naïfs et de ses contemplations innocentes où son regard était l’asile de sa vie.

Ainsi va la douceur d’aimer, seule avec elle-même, avec des paysages pour s’y rendre réels, aériens et profonds comme des voix d’enfants et si nécessaires au bonheur qu’ils semblent créés par une femme qui se serait par là consolée de ne pouvoir se donner à nous. Tu seras l’amant de ton cœur, et d’un amour plus grand que toi qui te prenne à la fin dans ses bras, te berce, tout petit dans l’ombre des vérités que tu as trouvées en la cherchant, celle qui est toujours infidèle ou qui ne voudrait voir dans tes paroles que le voile où tu te cachais. Tu ne seras l’amant que de ton amour dans l’attente passionnée de la Mort qui est le seul Dieu.

IV

Je suis un homme comme les autres, fouillé, comme chacun, par l’horreur de se connaître si différent de ce qu’il aurait pu devenir. J’ai eu quelquefois le sens de la vérité, allié à la désespérante pensée que ce que je pouvais encore découvrir ne changerait rien à rien. Mais aujourd’hui ma vie s’enferme dans l’idée de sa plénitude. Il me semble qu’elle m’a pris dans ses bras et tous les mots que je prononce paraissent faits pour lui être murmurés à l’oreille.

Une lampe s’est allumée, ouvre les yeux. Élimine tout ce que cette lumière te révèle de superflu. De plus, regarde bien où se trouve chaque chose. Il faut que tu saches te diriger aussi bien qu’aujourd’hui quand cette clarté s’éteindra.

Bizarrement diminué, soudain, inquiet ; et cette hésitation dura un rien de temps, j’étais pris. J’avais senti que je prendrais encore de la Tisane de sarments et qu’il me faudrait bientôt en mourir.

Mais lis, écris, ne sombre pas. Que chaque instant de ta vie prenne la couleur que tu penses donner à toute la suite de tes jours. Il faudrait si peu de chose pour remplir ton but. Il ne manque que l’éclat d’un point lumineux à chaque objet que tu regardes : un peu plus de présence dans le souvenir de l’hiver, lequel est tout ce qui te manque en juin, comme en hiver c’est l’été. Il te faut, quoi ? Le mouvement des choses perçu ailleurs que dans les choses elles-mêmes, dans le mouvement de mon cœur ? Soit. Qu’il t’appartienne d’engendrer la continuité de ta vie au lieu de la subir. Source retrouvée de la joie que ce serait pour toi de vivre sans angoisse…

Je sais que tout ce que je vois est à réinventer tel qu’il est, c’est-à-dire dans sa folie, amante et mère de la mienne. Ma pensée pour y parvenir doit s’exercer hors des cadres où se poursuit mon existence. Et il faut que sans tarder je trouve en moi la profondeur où l’objet se révèle comme extérieur à ce que je sais de lui. Longtemps, mon erreur fut de croire que cette recherche avait déjà abouti dans le domaine de l’art. Et, ayant tout le temps confondu l’outrecuidance et le génie, j’ai pensé que des études consciencieuses pouvaient me communiquer une vérité que j’avais à retirer de mon cœur. J’ai perdu des années entières à lire des essais sur la peinture et des œuvres absurdes de littérateurs.

Au cours de ces dernières années, j’ai appris cependant que les femmes avaient été mises au monde pour nous aider. Créatures faites d’irrationnel et dont les moindres actes seraient bien plus surprenants encore si elles ne lisaient pas dans nos yeux ce goût d’ordre que chacun devrait s’efforcer d’écraser. Je me souviens de Paule. Je me dis qu’elles sont toutes à chaque instant prêtes à tout, et que c’est déjà beaucoup de le savoir, car toute notre joie a toute notre douleur pour le sentir.

Je les aimerai, je percevrai leur existence au fond de leurs yeux, comme une incertitude dont c’est à ma folie de les sortir.

Au moment où j’écris cela je vois une femme en robe blanche qui descend un escalier dont son ombre remonte les marches, et s’enfonce dans une nuit qui s’est à peine ouverte sur les pierreries de son collier et la soie vivante de son vêtement. Et je pense, je ne sais pourquoi : ce n’est pas un mot d’amour ou quelques expressions privilégiées qui éclairent d’un regard la voix qui les prononce mais tous, toutes les paroles…

Trois heures du matin. J’ouvre les yeux et la vie est partout ce qu’elle est dans ma peine. Furtivement cette sensation m’envahit, puis me quitte. Le silence vibre, il est la fin d’une voix dans une âme trop grande pour s’exprimer.

Personne pour te voir, la nuit n’est que la peur du silence. Après, sa peur s’endort, le cœur ne bat que pour donner ton silence au silence.

De bon matin, un pas descend l’escalier. Une voix dans le vent des portes ouvertes, je ne sais pas si c’est le vent qui est une voix. Un jour étincelant du mois de juin, ce n’est l’été que pour les fleurs, pour la rosée, pour tout ce qui meurt de l’été.

Le corps d’une femme te lie à l’essence du monde ou te délivre de lui. Toute sa chair est une prison où la nature entière ne demande qu’à s’enfermer avec toi. Belle aventure, le mal était à découvrir. Tu viens d’apprendre que la route de la vérité, tu peux aussi la jalonner avec les pas qui te perdent.

« Dom Bassa fit un pacte avec le diable qui lui enseigna le moyen de commettre avec celle qu’il aimait le crime de sodomie… »

Il ne faut pas se hâter de comprendre. Notre troubadour était trop avisé pour engager sa vie éternelle en échange d’une faveur qu’il pouvait sans le secours de personne obtenir à chaque instant par force ou par manœuvre, voire même par dialectique ; et qu’il avait peut-être obtenue la première de toutes – comme cela se voit dans les bonnes époques – ou qu’il ne se souciait pas d’obtenir, pour si invraisemblable qu’apparaisse une telle continence aussitôt qu’il s’agit d’un futur homme d’église.

D’ailleurs le crime de sodomie n’est pas de ceux que l’on peut définir par des considérations purement physiques et comme extérieures à l’amour lui-même. Il me paraît aller de soi qu’il engage l’être entier et retourne complètement l’idée qu’un homme se fait de sa destinée. Il définit le rôle de l’amour dans une conception satanique que l’homme se fait de lui-même. En somme, je crois que le crime de sodomie ressort du pacte signé avec Satan sans en représenter une clause additive.

Par la permission de Satan, Dom Bassa connut l’amour comme un miroir magique où son esprit se contemplait dans sa nudité. Si mal que je le dise, on comprendra que la possession physique fut pour ce clerc une invention perpétuelle, un champ libre pour la vie de son esprit qui, dans les visions les plus caressantes remontait aux sources de la révélation ; et, seul avec soi-même, se séparait, dans l’idée qu’il était tout, du monde qu’il lui avait été donné d’habiter. Je ne peux en dire très long sur une conception que je ne fais qu’entrevoir et qui me plonge dans une angoisse insurmontable dont le troubadour a dû connaître avant moi les effets démoralisants.

La geste voluptueuse d’un corps absorberait toutes les lumières dont l’esprit d’un homme est doué. Cet individu entrerait par ses yeux, par ses mains dans une profondeur capable de lui forger autant de mythes qu’il en faut à son esprit pour se connaître. De son premier baiser à son dernier souffle, cet amant irait se déifiant dans un épanouissement de sensations au-delà desquelles il ne verrait rien subsister de réel. Cette passion fabuleuse est la négation du monde et même la négation de l’humanité dans l’amour.

Je ne comprends tout cela qu’à moitié. Mais je me porte garant que ce péché et nul autre est appelé, dans les livres de Bernard Bassa, sodomie. Le troubadour damné connaissait son âme comme un corps plus pur et que le sien possédait dans la nudité d’une créature. Comme il était poète, il exprimait avec une certaine grâce ces pensées horribles :

« Au cœur de mes yeux, écrira-t-il, se dort le cœur de ce que j’aime. Quand je la prends entre mes bras, c’est ce qui est en nous qui nous lie, je voudrais lui donner la mort ; et de mes mains la tuer si ce n’était mourir. Bafouer en elle son sexe c’est me rendre l’amant de celui que je suis. Dans ce que la vie retranche de mes propos grandit la contradiction qui nous fait, elle et moi, des êtres réels et nés pour mourir. »

La pensée de Dom Bassa me semble avoir été puisée dans la doctrine cathare et représenter la dernière convulsion de l’hérésie extirpée en 1209 par les soins conjugués de Simon de Montfort et de saint Dominique. Croyant comme ses inspirateurs albigeois qu’il existait deux dieux, le troubadour avait rêvé de les réconcilier dans sa chair, ce qui constitue un dessein abominable, une telle union ne pouvant s’opérer que par la destruction du monde.

Dom Bassa signa un pacte avec le diable. Il lui était imposé un certain nombre de conditions étonnantes : ne se nourrir que de viscères, communier au coucher du soleil, porter toujours un peu de terre dans son aumônière. La vie de sa chair, en échange, lui devait ouvrir les portes du Temps.

Mais Bassa fut sauvé par la naïveté de celle qu’il nommait sa compagne. Elle l’aima tellement, dit-on, et se soumit avec une telle innocence à ses caprices qu’il n’y a que l’amour maternel pour fournir un aussi haut exemple d’un sacrifice total et don entier de soi-même. Plus il niait le monde dans son amour, mieux il le voyait grandir autour de lui dans un amour dont il était l’objet et où il se sentait, par la liberté de ses sens, réuni à l’innocence d’un enfant à peine venu à la vie. Quand il se présenta devant le diable celui-ci ne le reconnut pas et laissa passer l’heure de l’emporter. Aussitôt Bassa se réfugia au cloître où il devait mourir peu d’années après dans la vision des vérités éternelles. Pour duper complètement le malin, on s’empressa d’enterrer sous son nom un condamné à mort, lequel avait été par chance pendu le même jour, ce qui permit de faire à Dieu avec éclat son compte de prières.

La légende ne s’en tient pas là : le misérable enterré sous le nom de Dom Bassa ne força pas les portes de l’enfer. Il est dit que son malheur l’exile sur la terre où il est à la recherche d’un homme assez pervers pour remplir à sa place le rôle qui le tient entre le vivre et le mourir.

Après avoir lu l’histoire de Dom Bassa, j’ai refermé ma fenêtre. J’ai lu des vers d’autrefois. Je me suis réfugié au fond de la villa pour n’écouter que de loin les chansons anglaises que je connais depuis ma première enfance. À peine assez de lumière pour me parler du jour, juste assez de musique pour me donner l’amour de l’ombre.

J’aime la musique. Elle seule a pu me faire comprendre l’idée de malédiction. La malédiction met un homme hors de la vie ; et de l’horreur de son bannissement lui tire des raisons de se condamner lui-même. Car c’est à l’homme maudit d’expier l’injustice commise à son détriment. Il est toute l’erreur dont il porte le poids, et, par conséquent, ce qui doit être anéanti. Le plus absurde et le plus admirable est qu’ainsi grandi hors du juste il soit homme.

La musique dit cela. Il faut qu’un individu soit maudit pour que la malédiction soit. Cette damnation faite homme nie le monde et n’en concevrait l’existence que comme la nécessité de se détruire elle-même.

Un musicien comme Beethoven me rend cette idée transparente parce que la malédiction appesantie sur lui n’a pas pu revenir à ses sources. À travers son œuvre et son histoire elle est restée. Ses ouvrages l’ont imprimée dans le monde réel qui éclaire ainsi l’image la plus forte qu’un homme puisse forger et rendre éternelle pour la substituer à l’idée inconcevable de Dieu… Le musicien sourd, le sculpteur aveugle, le poète muet…

Chaque homme a son unité dans ce qu’il est le moins. Il est un mort. Nous sommes un peuple de fantômes. La dissolution hideuse du corps sera la fin de cette inexistence où nous n’aurons dû qu’à nos gestes l’ombre de vie qui nous faisait si avides et si désespérés. Ici, chacun a travaillé pour nourrir sa fausse réalité. Il a mangé et bu ses actes.

Je me souviens d’avoir écrit, et le moment est venu de m’en souvenir, que le diable et Dieu existent sans doute mais à la manière du mouvement, de la chaleur. Ils ressortent de notre existence, et un homme brutalement précipité comme moi au-dessous de l’humain engendre un démon dans sa chute, et qui devient son ombre, le menaçant sans cesse de s’emparer de sa vie. La route des individus les plus misérables emprunte les voies de Satan qui les égare dans son ardeur de personnage incréé. Abandonné à son instinct, le plus déshérité ne peut désormais que nourrir de ces pensées profanatrices pareilles à celles dont les convulsives fureurs me réconcilient avec l’idée que je suis vivant.

Un matin d’insomnie. Le sentiment du froid qu’il fait, mais soudain adouci dans une tendre image où il s’appuie et où je reconnais à la fois la soie blanc changeant d’un vêtement de jeune fille, et, par une miraculeuse coïncidence de couleurs, le scintillement blanc de soie dont une belle après-midi de ma jeunesse avait revêtu le givre où nous marchions, un de mes amis et moi, vers nos plaisirs ou nos illusions, je ne sais. Au cœur de cette rose blanche, une épingle d’or, je veux dire que de cette réverbération de blancheurs s’élève une sorte de dissonance, une note stridente que mes yeux traduisent par l’image d’une épingle d’or autour de laquelle la lumière s’étoile. Une porte a battu, cela passe, de cet épanouissement de visions il ne reste que l’espace où elles apparaissaient ; et qui enveloppe en s’élargissant indéfiniment l’étendue qui veille sur la chambre où j’écris. Françoise essaie d’attirer mon attention. Elle introduit de force des sarments dans le poêle froid, froisse du papier résistant, essuie doucement les briques. Si je travaillais ? Si j’entrais dans l’œuvre de Dom Bassa sans me défaire de toutes ces sensations qui me rendent, si profondément, pour un instant, apte à tout comprendre. Coûte que coûte, je ferai l’unité de ma pensée et de ma vie.

Soudain, un soupçon fort inquiétant m’occupe. Plus je l’approfondis et plus je jette bas l’idée assez réconfortante qu’à de certains instants j’ai su me faire de moi-même. La force que j’ai mise à me créer, l’énergie que j’ai déployée dans ma lutte contre le désespoir n’étaient-elles pas l’expression intellectuelle d’un pur et simple désir de vengeance ? Je voulais toucher au fond de ma douleur les limites d’une iniquité qui condamne la création. Ne puis-je plus me comprendre sans devoir me ravaler au rang de ceux qui ne comprennent rien et que, pour cette raison, je méprise ?

V

Celui qui écrit est soutenu par l’espoir que son livre sera pour quelqu’un la fin de toute lecture. Toujours la même folie. On veut créer un homme à force de se combattre soi-même et de se renier. Mais vis donc, chien de vivant. Aie un peu d’amour pour ce que tu adores. Plante des ongles dans la chair. Personne ne sera celui que tu n’as pas le courage de devenir. Mais c’est toujours la même absurdité ; Il aime écrire. Il se plaît à persuader les autres qu’il est maître de lui. Il laisse entendre qu’il quitte un instant sa belle vie pour leur parler alors qu’il n’a pas de véritable existence en dehors de ce ridicule commerce. Et il est l’amant de toutes les misères physiques et morales qui lui ont gagné quelques lecteurs.

Quand je sens trop ce que je dis une voix s’élève pour parler à ma place : elle dit plus et moins que moi. Ce soir de juin que je passais dans ma chambre tout près de ma fenêtre, il en a été de même que les autres jours. J’entendais ma bonne pester en secouant le poêle, une voix a dominé la mienne, je ne sais pas si j’ai été bien inspiré en notant les paroles qu’elle prononçait. Cette voix disait : « Pourquoi faut-il qu’un homme ait deux façons d’être lui ? »

Ma peine, mon inquiétude, et cette peur toujours présente, quand je m’endors sans souffrir dans une chambre confortable de n’avoir pas touché le fond de la douleur humaine. Mon imagination me représente aussitôt le forçat plus cruellement éprouvé que moi ; et je vois bien quelle quantité de bien-être nous départage à mon profit, je ne vois pas la différence de mérite. Et je sais bien qu’objectivement on ferait consister cette dernière dans la considération du crime qu’un seul de nous deux a commis. Or quelque chose en moi se refuse à en tenir compte. Je nous vois, lui et moi, en dehors de nos actes déterminants. Car ce n’est qu’au-dedans de nous que nous sommes nous-mêmes. L’espace et le temps où nous sommes agissants sont des formes de notre perception et non pas de notre pensée.

Voilà qui est à ajouter à la liste des inconséquences et des contradictions parfois assez graves dont mon cahier de notes est à plus d’un endroit obscurci. On ne pouvait pas espérer une conception plus correcte d’un écrivain qui a vécu dans le souci constant d’être un peu plus chaque jour l’ennemi de celui que l’on voyait en lui. J’aimais en effet dans mon cœur tout ce qui m’éloignait de moi-même, le pressentiment d’une vie où je n’étais pas attendu ; un temps qui fût la mort du temps et mon amour exilé dans la mienne et – j’aurai vécu d’y songer – les yeux en moi ouverts de mon personnage inconnu.

À travers mes peines, toutes profondes, je n’ai jamais vu se manifester les dons qui de moi auraient fait un homme ; et ce sentiment si aigu de mon insuffisance, je ne suis même pas parvenu à le verser à mon actif. Je me sentais plein de complaisance pour ce qui me perdait. Cette pensée m’écrase de tout son poids dans les moments où le bonheur pourrait m’échoir. Si seulement je n’étais rien. Je suis la déchéance de ce que j’aime.

Ma mort est dans mon amour penchée sur elle-même. Voici l’heure la plus décourageante de toutes, toute pleine d’étoiles, une heure creuse comme une carcasse d’âne. Le vent est attelé au vide éternel de la nuit. Je suis seul et pas un nom à me donner.

Il me semble que j’attends quelqu’un ; et qu’il y a en face de moi une passante aux cheveux gris pour lire dans mon visage l’étendue de ma déception. Avant de m’endormir, je chercherai malgré moi une âme à qui confier que je suis plus seul que jamais.

Me faisant des réussites qui, l’une après l’autre, échouent ; et surpris de voir les cartes se disposer à chaque fois dans le même ordre régulièrement contraire à la bonne marche du coup, je me surprends à marmotter entre mes dents, sans cesser de retourner des figures : « Quel est donc le salaud qui bat les cartes à ma place ? »

Un très court instant je me sens enveloppé dans l’action mystérieuse d’un être un peu plus grand que moi dont les gestes invisibles remonteraient le cours des miens. Je veux dire que la réussite est, pour cet être, finie alors que pour moi, elle commence, et que nous vivons au rebours l’un de l’autre, opposés, justement, dans mes actes de chaque jour comme le sont les deux visages d’un valet ou d’un roi sur une vignette du jeu. L’heure s’épaissit, j’écoute le tic-tac de la pendule, attentif au passage des fourmis de fer jusqu’à ce qu’il y en ait une qui tombe…

J’avais fermé les yeux, préoccupé par une drôle de maladie qui immobilisait mon fox-terrier. Un souci que je ne peux semer, qui prend sur lui de me laisser en route, une pensée qui, sans se séparer d’elle-même aura changé de nature. Pris dans les sables, il y a un oiseau que je regarde me suivre tristement des yeux. Impression que ressuscitera demain la présence sur la terrasse d’une étoile de mer dont l’une des cinq branches est cassée. Et le chien, l’oiseau, l’étoile, au sein de ce qui, identiquement, les entrave, se donnent l’un pour l’autre. L’étoile et l’oiseau sont, dans les lacets du sable, le regret de la mer et du ciel, comme l’air triste du chien la plainte de la chair qui se veut mouvement afin de se rêver absente d’elle-même.

DEUXIÈME PARTIE

I

Qu’il n’y ait plus dans mes yeux de limite entre la nuit et le jour.

Et la lumière ne m’apparaîtra que pour me faire remonter en elle aux sources de mes désirs. Mes sensations me verseront le même apaisement que mes rêves.

À travers les propos de celle que j’aimais le mieux j’épiais malgré moi la voix qui voulait me mener ailleurs et ne disait jamais où. Une erreur monstrueuse était avant moi dans mes jours mais je grandissais de me savoir son otage, et cette clairvoyance mortelle me faisait bondir avec rage par-dessus les conversations amicales et les heures de plaisir. À travers l’atroce impression du temps perdu j’enterrais l’espoir d’employer proprement une heure de ma vie.

Et j’allais mon chemin, avec une obstination dérisoire je cherchais ce que la continuité du rythme donne à la poésie, la mélodie à la musique, l’évanouissement du monde extérieur à l’instant d’extase où l’on contemple un visage que l’on aime ou un corps que l’on va blesser.

 

Je ne sais pas où vont mes chants sur les blés éternels du sable et de la mer où s’abreuve de nuit la voleuse d’étoiles.

Me pénétrant de toutes mes forces, je ne trouve en moi que mon passé, un peu souillé de m’avoir appartenu, mais tout pétri d’une splendeur que respire en moi l’avenir.

Il me semble que je vis à rebours, je crois descendre le cours d’une inspiration qui n’est pas la mienne. Toute mon existence, à travers mon cœur incréé crie après un amour capable de la transformer. Car un regard de femme briserait ma sécurité intellectuelle. Je sais que sa présence à mon côté me révélerait combien j’étais présomptueux en croyant que je m’attendais à tout…

Amour, ton ciel dans ton eau pure, ton clocher de village pour rire parmi le vent de mille fleurs, caché derrière un cerisier, ton cimetière pour les chats.

Amour, le ton léger d’une femme qui ment.

Ainsi se plaint mon corps de n’être pas ma vie. Je n’arriverai qu’en mourant à ne faire qu’un avec lui…

 

Pense avec ta peau, souviens-toi avec ta chair, aime ton être dans ta mémoire.

Ton corps se connaît lui-même dans le souvenir, tu lui as glissé entre les mains, il se détourne de toi, dans les empreintes de ce qu’il fut il emprunte un chemin vers celui que tu es.

Ce n’est pas une explication en l’air, mais une interprétation plus convenable qu’aucune autre dans un domaine où l’analyse ne peut que suivre des voies théoriques et figurer non pas le réel mais le monde supposé que notre esprit parvient à calquer sur lui.

 

Va, Don Quichotte de la Connaissance. Reclus, vivante antithèse du chevalier errant, comme celui-ci le dernier peut-être de ton espèce, va dans la vaine entreprise de penser, d’aimer et d’écrire. Ton journal est l’histoire sans tête ni queue de tes combats, de tes incertitudes, de ta passion dérisoire et sans fruit.

Mais tu vas te représenter ton œuvre à venir à travers l’illusion qu’elle a existé et que son souvenir est perdu. Tu peux être heureux de te tenir comme un pauvre à sa porte.

Après tout, laisser mourir sa vie, ce n’est pas si triste. Cela dépasse l’imagination, voilà tout. Un monde à découvrir, l’éclosion d’une romance étrange, plus que notre souffle faite pour nos lèvres, une chanson qui dit qu’il est plaisant d’avoir des yeux.

 

Je voudrais m’exprimer avec naturel, laisser mon sentiment parler sa langue, exhaler cette faible voix d’un enfant qui appelle et qui fait reproche à l’amour qu’il lui faut de n’être pas plus grand que la nuit, que l’espace, plus grand que tout ce dont on peut prononcer le nom. Le plus vrai est que je voudrais m’approprier le monde en de certains moments, l’immobiliser autour de mon regard quand mon regard est mon roi. Et je me plains sans bruit, j’oblige ma vie à s’enfermer toute dans la pâleur, dans la détresse de ma plainte.

Qu’une femme soit l’unité de ce que j’ai dû diviser pour être un homme. En elle est écrite la fin de tout divertissement.

Et je pense à ce don qu’elle aurait de me divertir d’elle-même.

 

Justement, je me trouvais la nuit dernière au lendemain d’une inondation dans le lit très encaissé d’un torrent où dormait une ombre boueuse et désolée. Au-dessus de nos têtes une journée extraordinairement calme et toute faite de soleil semblait se poser très doucement.

Une jeune fille regardait avec moi l’eau claire qui rejaillissait sans aucun bruit sur les rocs brisés.

 

Le bonheur reviendra, sûr de lui. Paix du cœur que son calme enveloppe de toutes parts. Loin, le vent marche à côté des chemins, et parfois il se hâte comme un homme qui suit des chevaux.

Va, il n’est pas si seul celui qui connaît la profondeur réelle de son exil. Il n’est pas si perdu, l’homme qui sait appeler au secours. J’ai attendu celle qui m’aiderait à vivre, à voir le même instant à travers tous les autres.

Où est-elle créée pour me comprendre, allant avec la même passion que moi à la recherche d’une vérité qui, justement, serait la mienne, ou mue dans tout son corps par une image de cet amour qui se fait en moi connaissance ?

Vers minuit, je me suis étendu, gardant sur un cahier ouvert le crayon d’or que Paule Duval m’a donné il y a un an. Soudain, une sorte d’assoupissement s’est emparé de moi, un poids terrible oppressait ma poitrine. Éveillé en sueur sous le regard bleuâtre de la veilleuse, j’ai vu tous les objets de ma chambre se découper dans une atmosphère d’une limpidité inattendue. Non que cette transparence ne fût pas celle de tous les jours, mais parce que l’horreur sourde de mon être préparait mes sens à autre chose que je ne voyais pas et dont l’absence me gênait. Enfin, j’ai perçu en imagination une sorte de fumée humide, une pâleur que je touchais du front. Ce n’était pas quelque chose d’aigre, d’ennemi, non, au contraire, une présence terriblement neutre, indifférente, attachée à ce crayon, une peur errante qui faisait bloc soudain et se durcissait au contact de ma vie afin de ne se plus distinguer d’elle.

Je me suis éveillé. Tout le poids de ma vie portait sur la lumière qui ne formait qu’une clarté avec ma voix.

Chaque pensée n’était que son fardeau de jeunesse et de charme, l’odeur des prés après le passage du vent.

Puis, ce fut la nuit pour tout ce qui n’était pas mes yeux. Le silence appelait le silence, et toujours il restait quelque bruit pour se laisser recouvrir.

Rien ne vivait plus en moi que moi. Le souvenir de son nom est le dernier qui se retire. Est-ce que je la nomme mon amie, est-ce que je la nomme mon amour ?

 

L’acte d’écrire élargit le domaine de la liberté, et revient à nous faire parler comme plusieurs.

C’est en écrivant que ce malade a pris conscience de l’aversion qu’il avait pour la vie de ce monde où il ne pouvait pas se posséder tout entier. Le jour l’indispose en lui apportant avec la conscience qu’il avait éclaircie dans le sommeil quelque chose d’extérieur à elle. S’éveiller, c’est pour lui sentir qu’il se contrôle enfin, mais avec sa rancune toute prête contre ce qui en profitera pour le garder prisonnier… On lui parle d’un incident qu’il peut comprendre sans mettre toutes ses facultés en jeu. Ses heures peuvent donc se gaspiller ? Quelque chose s’oppose à ce qu’il arrive, au long du jour, à identifier parfaitement tout le temps qui s’écoule et l’être réel qu’au-dedans de lui-même il sent bien qu’il est. Il s’interroge, il médite sur les bienfaits d’une règle monastique, aussi étroite que possible, mais où l’amour qui est accès à soi-même se réserverait le meilleur.

 

Il tremble, il se dit : « Mes lèvres, serez-vous un jour la chair de mon cœur ? » Mais pourquoi seul entre tant d’hommes aspire-t-il au privilège inconcevable de se faire plus réel qu’on ne l’a créé ? Ce bienfait ne l’engagera-t-il pas à payer une rançon trop grande pour ses forces ?

Un jour ses blessures le font moins souffrir. Il se dit qu’il y avait en lui quelqu’un pour être blessé, quelqu’un pour s’en trouver heureux. Entre le même et l’autre il a découvert cette route magnifique où il voit tomber derrière lui tout ce qui gardait une chance de le désespérer. Il se dit : ce monde tient assez de place pour que la pensée qu’il existe tue en moi ce qui n’est que d’un homme. Approfondir cette idée, c’est se préparer à faire de la joie avec tout.

Mais comment cette joie serait-elle possible tant qu’il y a des individus mis, matériellement, dans l’impossibilité de la concevoir et de l’accomplir pour leur compte ? Là est le premier terme d’un problème auquel on ne peut apporter que des solutions de violence.

Refaire tout à coup de poings. Réinventer l’amour, me baigner dans l’eau courante du mot toujours. Toutes les fois que j’ai regretté de n’avoir pas de vie où épouser mon cœur, je succombais sous le poids d’un découragement prématuré. Serait-ce donc le pire sort de se voir pour toujours à la source de tout ? Être comme une goutte dans l’eau qui s’éveille et sort de son murmure avant de se frayer dans l’herbe son chemin avec une étoile ?

Éblouissement. Je porte en moi la tombe de celui que je suis né. Avec le secours de son âme j’entre dans la peau de l’individu que l’on connaît en moi. Parfois, je sens cette âme s’emparer de moi, usurper les forces de mon corps entier où elle répand jusque dans la volupté la fraîcheur de sa transparence enfantine. Ah, je crois que j’y suis et que mon cœur finira par combler tout l’espace que mes yeux avaient en eux. Je vivrai dans l’éternel instant à tout prix.

Je n’ai jamais su ce que je voulais. Souvent, j’ai eu recours à des moyens poétiques pour communiquer, non pas ma certitude, mais mon anxiété. Mon langage avait rompu ses limites, il les retrouvait à travers l’invention des images. Chemin faisant, il m’apportait quelques lueurs sur mes préoccupations dominantes : Absorber l’espace et le temps, aimer l’impossible. Être celui que je n’étais pas.

II

Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que Françoise avait envie de me parler. Elle prononçait des mots indistincts en refermant les tiroirs de ma commode, faisait plus de bruit avec ses mains qu’avec sa langue. Comme chaque fois, j’ai mis fin à son tourment en l’interrogeant :

« Ce que j’ai ? » m’a-t-elle répondu en se retournant, « cette dame qui m’a demandé comment vous alliez, je sais de quel pays elle est venue. C’est une ville où un cousin de mon mari a fait son service militaire.

— Une dame vous a demandé de mes nouvelles, Françoise ? Est-ce que je la connais ?

— C’est la fille qui m’a parlé. Elle m’a demandé à quelle heure vous ne dormiez pas.

— Comment cela peut-il l’intéresser ?

— Eh, pardi ! Parce qu’elle ne viendra vous voir que si ça ne doit pas vous fatiguer.

— Mais qui doit venir me voir, la mère ou la fille ?

— Toutes les deux, mais pas la mère. »

Je ne comprends pas. Je demande des explications que ma servante s’irrite d’avoir à me fournir.

« Toutes les deux : elles étaient venues vous voir à l’autre maison. Vous n’avez pas voulu les recevoir. Elles sont ici avec une femme de mon âge qui doit être leur mère. J’ai entendu qu’elle menaçait la plus jeune de lui donner une gifle.

— Et l’autre, est-elle beaucoup plus grande ?

— À peu près, c’est parce qu’elles se battaient que cette dame s’est fâchée. »

 

Et soudain illuminée :

« Mais vous le savez bien, elles vous avaient apporté ces branches d’amandier qui ont failli mettre le feu à la cheminée… »

 

Drôle de vie, où, de jour comme de nuit, n’apparaît jamais que la double face du songe. Il y a des heures qui sont le rêve de l’avenir, d’autres le rêve du présent. Il n’est de réel qu’en l’ardeur où l’on se consume à les réunir.

Profondeur rusée de ce jardin sans yeux où j’ai aperçu pour la première fois, la plus jeune de mes nouvelles amies.

Elle est haute et souple, si bien que quand elle se dresse on ne la voit bien qu’accoudée. Les mouvements secrets de son corps ont des complicités dans ses expressions et ses sourires, mais son visage ne dit pas du tout qu’elle en a conscience… Une bouche à faire la moue, à tirer la langue, et qui semble toujours mimer qu’elle est déçue d’un baiser. Le front plissé autour des yeux noirs, et c’est avec ses yeux, croirait-on, qu’elle pense.

Il faisait un temps bizarre ; une sorte de vent rosé qui paraissait venir de partout. Je tenais difficilement en place. À la porte du jardin qui venait de s’ouvrir, une fille assez grande et grasse comme une rose passa rapidement sous le nez d’une vieille grondeuse qui dut courir pour la rattraper.

Un instant après, elles étaient toutes les trois devant ma sonnette. Tout en les observant, je me récitais un poème d’Eucheria qui peut passer pour le seul texte surréaliste de toute la littérature latine :

Nunc etiam urticis mandemus lilia jungi

Cette vieille bourgeoise, que je devais baptiser la dame de peine, avait une figure de portier. Ce n’est pas avec ses yeux mais avec ses bajoues qu’elle commande ses enfants et les intimide. Mais il est plaisant de les voir toutes les deux fuir sa fureur, d’un vol égal, sur leurs sourires.

 

Celle qu’elle a appelée Paule est devant moi pour toujours.

Blonde, une jeune fille avec un gros nez avide et joueur.

Ce qui m’a tout d’abord frappé c’est son éclat, le charme dont il a fallu que je me défende pour examiner ses beautés. Sous le rayonnement rose de ses cheveux la transparence de son teint, l’embonpoint de ses joues s’unissant dans une lumière un peu trouble et à travers laquelle je voyais ses traits légèrement déformés. C’est bien cela, il y avait des traits inattendus dans la lumière de ses traits. Elle m’apparaissait comme une claire créature qui aurait porté un masque non pas devant mais derrière son visage.

Une face pure, transparente, faite d’un museau et d’un baiser.

Je ne précise pas encore assez. Ce qui m’a le plus remué, c’est de voir son visage disparaître dans son regard où, caché comme une bête, il attendait. Plus il devenait limpide et mieux je sentais qu’il la reflétait tout entière. Et, comme un mot, soudain, l’avait ramenée du fond d’elle-même il me semblait que je buvais des yeux un de ces instants où l’incroyable s’amorce, où germe l’impossible.

J’en dis trop ou trop peu. Hélas sur ce monde où le songe veut être tout, veut assimiler toutes les choses par la ressemblance qu’elles n’ont qu’un instant avec lui.

Incompréhensible besoin que j’éprouvais de prendre ce visage au fond de mes yeux pour le détruire avec lui-même.

 

« Je viens de lire, me dit-elle, la correspondance de Baudelaire. C’était un type comme moi. Il avait toujours des embarras d’argent… »

Un visage mutin autour d’un gros nez, l’air de la légèreté sur une tendre et calme face de bon chien dormeur, on dirait que cela va la faire rire de m’avoir charmé, et qu’il y a une volonté de comique dans la physionomie qu’elle me montre, assimilable au geste plaisant d’une jeune fille qui s’introduit en vous regardant un brûle-gueule dans la bouche.

Une femme peut-être belle, encore faut-il qu’il y ait un de ses traits qui marque son visage et soit uniquement voué à le rendre sien, un signe, parmi tous ceux qui attirent les regards sur elle, où l’admiration reçoive le coup de grâce et soit comme frappée de l’avertissement singulier que cette créature est seule de son espèce. Il y a aussi des filles parfaitement jolies, étrangères à la beauté qu’on aime en elles et qui semble beaucoup plus propre à faire apprécier le jour qu’à les révéler elles-mêmes à la pensée d’amour qui les suit des yeux. Je me souviens d’un visage trop beau, celui de Paule Duval, si transparent qu’il s’effaçait devant la beauté dont il était la chair, il ne devait qu’à mes yeux de reprendre une forme humaine et chacun ne voyait jamais en lui que son propre rêve. Douce résurrection au sein de l’amour du regard dans lequel cet amour se perdait.

Ma nouvelle amie était l’une et l’autre de ces femmes. Parfaitement belle et parfaitement laide.

 

Je crois que déjà je l’aimais. Je me récitais en la regardant le poème d’Eucheria :

Jungatur fesso concita dama bovi.

Pendant ce temps, la dame de peine s’était installée. Elle ressemblait à un kiosque à musique. Et la façon qu’elle avait de s’asseoir faisait penser à l’insolence d’un regard dardé à travers un monocle. Elle avait des yeux bleu cuit, une bouche immangeable, une face passée à la lessive et prête à faire de la dignité avec n’importe quoi. On aurait dit qu’elle était fière d’avoir les moyens d’éternuer. Une tête vraiment à se faire enterrer avec son dentier.

Il faut répondre, elle vient de m’interroger. Elle me demande pour la deuxième fois comment je me suis aperçu que j’étais poète. Je suis tenté de l’informer que c’est en lisant les œuvres de Dom Bassa. Mais les yeux de ces enfants me demandent une histoire et je me laisse prendre au désir de les intéresser.

 

« Je pouvais avoir huit ou dix ans, commençai-je, quand un ami de mes parents me fit don d’un chat siamois. Je cherchai dans les tragédies de Racine un nom qui convînt au petit fauve, et finalement optai pour celui de Minos. Cet animal partageait mes repas et mes jeux. Endormi par mes bons traitements, il n’avait de commun avec ceux de sa race que l’égoïsme et l’orgueil.

« Quelques mois après, une camarade de pension donne à ma sœur pour son anniversaire un autre chat, un Persan, celui-ci. Nous lui installâmes une niche à côté de la corbeille où dormait Minos. Ce fut le diable pour le baptiser. Nous dûmes avoir recours à l’imagination d’un poète de nos amis qui nous dit : “Appelez-le Eaque, c’est le nom d’un juge des Enfers qui siégeait à côté de Minos. Eaque avait toute la méchanceté et toute la nonchalance d’un magistrat.”

« Quelques années plus tard, rentrant sous la pluie d’hiver d’une représentation de Robert le Diable, je fus suivi par un chat noir que je pressai ma mère d’adopter. Il partagea les jeux de Minos et d’Eaque, et, comme je me passionnais déjà pour la mythologie, je n’eus besoin de nul conseil pour nommer Radamante notre nouveau pensionnaire. Il était sournois et gourmand, et passait ses nuits sur les toits.

 

« Un jour du mois de septembre, à la campagne où nous achevions de passer nos vacances, ma mère entreprit de cuire du raisin. La cuisine était encombrée des chaudrons où refroidissait le mélange de fruits et de sirop. Soudain, une bonne poussa un cri et, se penchant sur une terrine, cueillit une souris qui venait de tomber dans la confiture tiède.

« Aussitôt la fantaisie me vint de livrer à mes fainéants de chats le petit rongeur que sa chemise de sucre empêchait de fuir.

« Minos entra le premier. Il flaira l’animal perclus de peur et, le dédaignant, alla d’un bond s’asseoir sur le buffet.

« Eaque retourna la proie avec son nez. Puis, sans se hâter, il alla chercher Radamante, et se tint à bonne distance pendant que ce dernier s’approchait de la malheureuse souris.

« Le chat de gouttière, d’un mouvement habile de sa patte, tourna et retourna la souris, puis se mit en devoir de lécher toute la confiture qui souillait son pelage. Quand il fut venu à bout de sa tâche il sauta à côté de Minos pendant que l’animal délivré s’enfuyait en trottant de toutes ses forces.

« Tout le monde riait, sauf moi… J’avais peur. La nuit suivante j’ouvris ma fenêtre. Les trois chats étaient assis dans un rayon de lune, attentifs à un remue-ménage qui agitait faiblement un massif d’hortensias.

« C’est la souris, me dis-je. Mais on ne peut la voir.

« Je me recouchai en frissonnant. Le lendemain, on appela un docteur. Il réfléchit longuement avant de déclarer que j’étais malade. Pendant ma convalescence qui survint après deux mois de lit, je lus des poèmes de Shelley et j’écrivis mes premiers vers. »

La dame de peine se moucha et dit :

« C’est comme moi, j’écris des vers toutes les fois que je suis malade. Je mets en sonnets les plus belles paroles des apôtres. J’ai fait ce que je pouvais pour poétiser les évangiles. »

Paule sourit. Un regard dont nul secret, me semble-t-il, ne dérobe encore les sources. Je l’interroge sur l’existence qu’elle mène l’hiver, dans la pension où sa mère l’enferme. Sa beauté déborde de fraîcheur. Elle a la voix ensoleillée et profonde.

Elle ne porte pas le même nom que sa sœur. Je me suis mariée deux fois, déclare la dame de peine avec l’air de trouver cela naturel. Je lui ai demandé le nom de famille de sa fille aînée, mais je n’en crois pas mes oreilles… Duval ? Vous vous appelez Duval ?

— Non, me répond-elle. Deval. Je m’appelle Paule Deval.

Cette jolie fille qui est devant moi, je l’invente comme l’univers m’a inventé. La fraîcheur de sa peau, c’est de la transparence d’une peau jadis entrevue qu’elle est faite. Comme si mon regard était en soi antérieur à toute sensation de cette nature et qu’il ait dû éclore et s’ouvrir, descendre dans la vie afin de se reconnaître à la fois dans le souvenir et dans la sensation, et, ainsi extérieur au temps.

La petite sœur était attentive, et se cachait pour nous observer sous une feuille de fougère…

 

Et soudain, il a plu. Par la porte ouverte, quelques grêlons ont rebondi sur les briques en damier du hall, et, l’un sur un carreau blanc, l’autre sur un carreau noir, dessinent en fondant l’empreinte d’un pied nu, pas plus long qu’une cigarette.

Passe une de ces filles qui font la folie du monde, elle dit que le rayon de grêle marche de Floure à Montréal.

Après le dernier coup de tonnerre, quand les lampes s’allument sous les feuilles, à l’entrée des rues,

il y a de grands loups noirs qui vont mourir dans la lumière.

 

La pluie fouettait la pluie, ne rencontrait parfois que le vent. Sur la route qui passait entre deux haies d’acacias bleus s’avançait une voiture envoyée au-devant de mes visiteuses. Monte d’abord dans la torpédo la dame de peine avec ses lèvres qui calculent et ses filles la suivent, j’ai des yeux verts, j’ai des yeux noirs. J’entends de loin Paule qui dit : « Il ne faut pas me parler de fermer les portes, je ne les ferme que quand je suis en colère. » Moi j’achève de reconstituer dans ma mémoire le poème d’Eucheria, j’allume une cigarette, chacun voyage comme il peut :

Altaque jungatur vili cum vulpe leaena

Perspicuam lyncem simius accipiat

Junctaque cum corvo pulchra columba cubet

Haec monstra incestis mutent sibi tempora fatis

Rusticus et servus sic petat Eucheriam.

Et tandis que le ciel, déjà s’éclaircit, appuyé à ma fenêtre, je regarde s’éloigner par l’avenue – coup de tête à droite, coup de tête à gauche – la voiture à odeur de sapin et de savon, couleur de bougie et de poussière, avec la dame de peine assise sur le pont arrière entre deux chapeaux d’écolière dans l’ombre et dans la fumée d’un paysan à panama.

Dans le corps d’un homme brisé le désir de vivre s’identifie au désir d’aimer. Une fois encore, oh, toute une nuit, se perdre dans l’inconnaissance. Se jeter à la mer, se jeter au ciel, tomber, toujours debout.

Je ne sais pas pourquoi certains de mes amis me prennent pour un poète. On trouverait une preuve du contraire dans la sécheresse abstraite des notes que je prends après avoir vécu mes heures les plus heureuses. Je ne peux pas penser à l’amour sans me sentir naturellement porté à analyser l’idée de Temps. On dirait que je me mets en peine d’une bonne règle morale, et que le retour des mêmes notions indique que je suis en passe de la trouver. Après le départ de mes nouvelles amies, j’ai écrit les lignes suivantes :

« Recherche passionnée d’une idée assez forte pour y cristalliser dans le sens de l’élévation chaque minute de cette vie.

Une idée qui, en étant parfaitement claire et, comme telle, grosse de toute la vie de l’esprit, soit en même temps moi.

C’est-à-dire la réalité hors de laquelle rien ne peut être conçu comme connaissable.

Est-ce l’idée du temps, principe de notre élévation en même temps que principe de notre perte ?

Et faut-il que l’homme soit celui qui aspire à intégrer le Temps, de même qu’il s’efforce d’intégrer l’espace ? »

 

J’ai écrit autrefois que le temps existait pour la matière qui est une, et l’espace pour la forme qui est l’élément du divers.

L’identité d’un corps à travers le temps serait son identité à travers l’espace s’il ne s’agissait que d’un corps aussi grand que la terre.

À ces idées fort superficielles je n’ajoute encore que les éclaircissements suivants :

Aussitôt que je prends un objet dans la main, mon porte-plume par exemple, je m’aperçois qu’il donne des racines dans ma sensation à une partie de l’étendue. Et ces racines sont celles de la longueur, de la largeur et de la profondeur. C’est la forme de mon corps qui tire ces dimensions d’elle-même : elles ne sont pas les composantes, mais le produit de cette forme.

Quant à la portion de l’espace sur laquelle nagent les objets, elle n’est que le champ d’action de ce qui, dans l’homme, est espace. C’est un lieu géométrique qui se dégage de notre forme et a sa source en elle comme la clarté dans la flamme. Je vois le lieu comme un poudroiement que l’apparence des corps rejette hors d’elle, le vent de sable qu’il fallait autour de la dureté que la forme doit acquérir pour se rendre indivisible alors qu’elle est étendue.

Or, cet espace sans profondeur enveloppe l’espace réel. Je ne sais comment m’y prendre pour faire admettre cette idée si importante : l’espace à trois dimensions est le contenu d’un espace sans dimensions…

Cependant, la lumière jusque dans notre sang donne du poids aux choses.

 

Que l’espace n’existe pas en tant qu’espace, au fond, cela se conçoit assez bien. Contrairement à notre intuition, l’espace n’a pas de corps, il n’est que la répétition indéfinie de lui-même, un pur et simple rayonnement.

Aussi, si nous reprenons ces notions dans leur acception vulgaire, nous avons le droit d’écrire, en nous exprimant, cette fois, comme tout le monde :

Ce qui transforme la pensée en acte, c’est sa tendance à intégrer l’espace et le temps.

Ou bien :

L’espace est avant tout ce que l’esprit s’efforce de combler.

Toute opération de la pensée voudrait se ramener à une réduction de l’espace comme à l’élimination de ce qui, en elle-même, est irrationnel et comme aliéné.

 

Au passage nous aurons considéré un instant l’esprit négateur qui se contente de nier l’espace et le temps.

Considérant que la pensée veut ou nier, ou absorber l’étendue, je coupe en deux une conception philosophique fort respectable. Un juif a écrit que la pensée et l’étendue étaient deux des attributs de Dieu. Avant lui on considérait l’étendue et la pensée, par conséquent l’âme et le corps comme radicalement différenciés. Aucune de ces philosophies ne tenait assez compte du temps et du devenir.

Si je m’en rapporte enfin aux écrits de Dom Bassa je trouve les lignes suivantes qui me semblent rejoindre par un détour les thèses que je viens de proposer.

« Quand on affirme que Dieu est partout, cela veut dire que l’étendue ne peut être qu’intérieure à lui et, prise en elle-même, inexistante. Ce qui amène à comprendre pourquoi il n’y a pas de conception de l’étendue qui ne soit en même temps l’idée d’une autre chose.

« Il est inexact de dire que la nature de la matière consiste dans l’étendue. Pour tant qu’elle se manifeste sous la forme de l’étendue la matière est, en substance, atomique et elle crée du même coup sa divisibilité et l’espace lui-même. Non pas cette divisibilité feinte qui qualifie une faculté de l’esprit, mais la divisibilité sensible et vérifiable où l’on voit le réel épuiser ses possibilités, échelonner sur la série des corps simples l’édification irréversible de l’univers.

 

Il y a une vérité si claire, écrivait Dom Bassa, qu’il devrait être inutile de l’apprendre aux hommes. Et sa place est si bien marquée dans le cœur que j’ai eu du mal à trouver un biais pour l’amener sur mes lèvres. Sous sa forme inétendue la matière est Dieu.

Aussi peut-on penser qu’une tête bien faite conclurait tout naturellement que l’atome n’est pas une unité spatiale, mais le principe de l’espace. C’est par sa disposition à se muer en espace qu’un élément se sépare de l’infini.

En ajoutant espace à espace on ne s’approche pas de l’infini on le fuit.

On saura maintenant d’où me sont venues ces préoccupations douloureuses que les médecins s’obstinent à considérer comme des songes de malade. Longtemps j’avais cru, j’ai peur de croire encore que j’avais réussi à comprendre comment l’espace était né. Je me disais : Ce que l’on nomme l’atome ne devient-il pas étendu sans cesser d’être indivisible ? et il me semblait que j’avais ainsi défini l’épanouissement de la forme humaine et pénétré la nature de ce germe plastique qui est à la fois le foyer et l’image de l’étendue. Je ne sais pas s’il est sage pour moi de remettre ces idées au jour. Elles sont comme des fragments arrachés de nuit à la terre et dont le retour de la clarté m’aurait rendu la vue insupportable au point que rien n’égalerait mon impatience de les savoir enfouis à nouveau. Ces idées ne mènent sans doute nulle part. Elles ne représentent pas tant un moment de ma vie intellectuelle que le symbole inerte et pesant de la passion qui m’est venue de me détruire. Le cœur me bat aussitôt que je les vois accélérer en moi la chute du temps, engendrer avec mes vertiges de véritables mirages de profondeur où le monde s’évanouit sous de fausses raisons d’être, et, sous couleur de m’expliquer ce qu’il est, me fait consentir en somme à sa négation. Je dirai clairement que je suis tombé sur ces idées dans l’ivresse que me procurait la tisane de sarments, et que l’envie de m’enivrer encore est tout ce qui se fait jour à travers l’éclat dont je les vois revêtues. Ce qui se propose en elles d’aussi engageant qu’une promesse de vérité, c’est le bonheur que l’on trouve dans l’abus d’un poison mortel.

La vérité est un rêve comme un autre, mais qu’il faut plus d’un instant pour former. Elle est le rêve de tous nos rêves, ce qu’un homme peut entrevoir de plus haut dans l’horreur qui le prend du monde où il est né. Elle est un sommet si étranger aux choses humaines qu’elles semblent, d’un même aveu que nous, le déclarer inaccessible, et, quand même, se soumettre dans notre cœur à l’espoir que nous formons de l’atteindre un jour. La vérité est toujours en dehors de la vie, c’est-à-dire en dehors d’elle-même. On dirait qu’elle veut hâter le cours de notre destinée et qu’elle nous fait la proie de notre esprit dans son désir de nous associer à cette hâte.

Ainsi la conscience irait fournissant, semble-t-il, un effort désespéré pour concevoir sa mort au lieu de se laisser traîner vers elle. J’ai cru à la vérité, je l’ai cherchée, je lui ai procuré mille occasions de me perdre. On aurait peur de mes écrits si l’on savait à quoi cela mène d’avoir la même notion que moi de l’espace et de penser comme moi qu’une certaine portion de l’étendue peut s’avérer indivisible. Si j’avais été plus fort et plus têtu, si j’avais eu la sagesse de mettre en doute le contenu de mon inspiration, je ne serais pas si malade, ni prêt à tressaillir d’épouvante et de honte devant l’affirmation que l’on va lire : La forme humaine pénètre dans l’étendue, mais elle n’y prend jamais la place de la matière. Ce n’est pas sans une grande émotion que je poursuis mon raisonnement dans la manière suivante :

Cette forme est extérieure à la matière, mais ne peut pas s’étendre sans devenir matérielle. Ainsi est-elle une dans son être et consubstantielle à l’esprit, diverse dans son devenir.

Idées qu’il est difficile de comprendre et plus difficile encore de rejeter une fois que l’esprit s’est donné la peine de les admettre. Au fond, ce sont moins des idées que des forces, une disposition fondamentale de notre esprit qui s’introduit pour se rendre claire dans des symboles à notre convenance et s’ouvre dans notre imagination un chemin vers notre langage. Comme si la structure la plus secrète de notre nature avait conçu en nous un songe à son image, et qu’avant de retourner dans la nuit de l’âme elle laissât un peu d’elle-même en gage à l’avidité insatiable de notre pensée. Tout ceci s’exprime avec plus de facilité depuis que j’ai vu celle qui était là ce soir, tant il est vrai qu’un des premiers effets de l’amour est de faire concevoir des doutes sur la valeur absolue de la pensée. Pour un peu, j’aurais cru énoncer une vérité scientifique en écrivant dans mes notes que la matière est issue du dédoublement de l’un. Il me semblait que tout ce qui était visible était de l’espèce des nébuleuses et constituait un monde subliminal où il n’y avait de réel que notre forme, c’est-à-dire ce qui nous fuit. Cette explication n’en est pas une. Tout au plus rend-elle un compte assez fidèle du besoin que j’avais de sortir de moi-même. Sous prétexte de comprendre le monde, je l’avais enfermé dans une définition de mon angoisse. En faisant usage d’une hypothèse, je paraphrasais la douleur que chacun éprouve à se sentir bâti hors de soi, car l’homme est un individu contre-nature, et il faut être homme pour en douter.

Ces certitudes puisaient un surcroît de force dans le fait que ma nouvelle amie venait à peine de s’éloigner. Sa présence habitait encore mes sens, il me fallait la reprendre à mon corps pour en refaire un souvenir, je me disais que son image serait longue à redevenir une étoile au fond de mon cœur. Je pensais à cette enfant avec mes yeux, avec ma bouche, avec ma main qui avait touché la sienne, avec ma voix qui lui avait donné des sentiments et des idées. Aussi me semblait-il que toute ma chambre évoquait avec moi l’heure où nous avions été rapprochés.

Cependant, longue comme elle était à retourner dans mon cœur, il me semblait déjà que pour la retrouver je devais créer son fantôme, m’appuyer sur la pensée qu’il se dressait à ma gauche, un peu à l’écart, et mon attention se partageait entre cette ombre immobile et les impressions de fraîcheur et de charme qui achevaient de se dissoudre en rayonnant comme des fleurs dans la lumière où un instant auparavant, Paule Deval se tenait.

Ma vie, un instant, fut la pensée que cette femme était la vie. Dans la clarté du jour ma chair buvait à la source de la sienne. Joie d’être seul, joie de la mer où le ciel entre sans la consumer. Seul : J’aurais voulu croire à l’existence de Dieu pour pouvoir l’insulter.

Dieu est au fond de ma douleur comme une cible pour ma haine, quand la douleur, quand la haine, par la vertu purificatrice de mon amour, se trouvent sans objet.

Ce n’est pas une raison parce qu’on a l’idée de Dieu pour ne pas être désespéré. Même quand je disais que le monde était issu de l’un je ne lui prêtais aucunement la faculté d’y retourner. D’ailleurs, je n’allais pas tarder à trouver dans Dom Bassa l’exemple d’un croyant qui puisait dans sa foi la force de comprendre et d’aimer le néant. N’a-t-il pas écrit des paroles que l’on dit terribles et dont j’ose à peine avouer qu’elles ne me font pas frémir.

 

« Si Dieu existe, sa vérité ne peut-être proclamée que par l’Anti-Dieu, et celui-ci ne trouve Dieu que sous la forme susceptible de lui faire accepter son propre anéantissement ou sa damnation éternelle…

« J’ai donné la mesure de mon mépris dans la connaissance de tout ce qui est immense, dans l’implacable haine de ce qui me dépasse… »

 

Il y a une maison que j’habite dans le sommeil, un logis dont mes rêves veulent que je sois moins l’habitant que le fantôme. L’intérieur est fait de salles immenses formant plusieurs appartements ainsi agencés et liés par tant de chemins que je peux y passer d’un étage à l’autre sans presque m’en apercevoir. Ce que cette demeure a de plus remarquable, c’est que chaque pièce n’y a pas son affectation particulière et qu’on y voit des chambres uniquement adaptées à la liberté qu’on se donnera en les occupant de les prendre pour d’autres. Il est encore ajouté à cette impression par l’absence parfois totale de l’ameublement, mais alliée à un tel luxe du plancher ciré, des lambris de couleur blanche que nulle idée d’abandon ne peut se faire jour. Cette multitude de pièces, ainsi dévastées, ne se coordonne dans mon imagination que pour me permettre sans doute d’allier l’idée d’étendue et l’idée de solitude, et, de la représentation qu’elle a puisée je ne sais où me forcer d’extraire la pensée que solitude et illimitation de l’espace ne font qu’un. Ma présence dans un endroit se vérifie dans l’existence d’un autre endroit semblable à celui-ci, n’en différant que par le fait que j’y pourrais être alors qu’en celui-ci je suis. Mais il y a un coin occupé par une scène garnie de décors avec des bancs en face du tréteau dans une salle unique, celle-ci. Preuve affligeante que je suis au fond de mon âme, plus bassement que je ne le crois, un écrivain.

Il faut toute une vie pour s’apercevoir que ce bâtiment est aussi important qu’une ville. Où je voyais une maison se développe une citadelle, intérieurement creusée de mille pièces étonnantes par leur étendue et que l’esprit ne saurait comment associer à l’idée du fort et des maçonneries visibles de l’extérieur. Je suis en rêve le maître de cette construction et surtout l’inspirateur de son agencement mystérieux. Je suis la pensée d’un certain itinéraire qui permettrait d’envelopper dans la pure et simple idée de déplacement, de passage, toute la complexité d’un logement aux affectations multiples, de dépasser et de comprendre ces affectations dans la joie de rôder comme un enfant qui découvre le grenier de sa maison et, y scrutant un autre aspect de l’appartement où il vit, habite un instant l’étendue ressuscitée de ce que son existence a scellé dans la chaîne des gestes quotidiens.

Cette monstrueuse demeure est la maison de solitude. Et j’y vois l’image concrète du néant où je m’enfonce soit que je m’emploie à la recherche de la vérité ou à la poursuite de l’amour : deux ambitions équivalentes dans la faculté qu’elles ont de s’égaler à ce qui en moi est plus grand que tout le reste, et dont il n’y a que le désespoir pour donner la mesure.

On ne sait pas ce que c’est qu’un homme déchu. Il dit à une femme qu’il l’aime quand il n’a que le besoin d’habiter son odeur comme un chien. Il ne peut pas aimer quelqu’un sans se savoir voué à son mépris par la nature de son amour, et c’est cette connaissance qui l’engage jusqu’aux épaules dans sa passion.

La drogue qu’il me faut, le poison enveloppant et tenace, capable de tuer le vivant dans le cœur que je suis,

Il n’y a que la solitude pour ouvrir des ailes assez grandes sur la hauteur où sa vertu, même en pensée, m’élève…

Le silence avec toute ma vie au-dedans de lui, la musique, la main sur l’épaule du soir, ouvre les yeux à la nuit terrible dont ils sont gorgés, attends. Les larmes sont un corps plus petit dans le tien et fait d’une autre chair dont il te faudra te séparer.

En attendant, demeure étranger à tout cela que tu élevas autour de toi à ton image.

Le poison qu’il a fallu à ces hommes, la nourriture spirituelle qui les plongeait dans l’oubli d’un monde fait de fumée,

Je dis qu’il est un poison et je veux y substituer mes dangereuses paroles.

Elles ne sont pas la vérité mais autre chose de mortel et dont un poignard de cristal serait une assez exacte image,

l’extrême pointe dans la parole de ce qui fait le silence aussi grand que l’éternité ;

l’interdit soudain jeté sur le monde par un mot le plus clair de tous.

Une transparence sans fond sous la tristesse que nous devenons, de tous nos yeux, de tout notre visage donnés en otage à ceux qui croient encore et pour si peu d’instants que la vie est la vie.

 

Mais l’éternité, le silence et la tristesse n’ont rien à voir avec ce que les hommes ont invoqué sous leurs noms. C’est mon silence à moi qu’il faut d’abord aimer pour triompher de la folie qui a été mise au monde avec nous.

Allant au-devant de cet amour j’ai donné à ce qui m’entoure une chair arrachée au-dedans de la mienne.

Et cette ambition aura fait ma vie plus belle de tout mon cœur que je refuse de garder pour moi.

III

À une heure du matin j’ai appelé Françoise :

« Écoutez avec moi, ma fille. Je crois que quelqu’un s’appuie à ma fenêtre.

— Vous ferez bien de dormir, me répond-elle sans quitter son lit. Il y a toujours du bruit quand on écoute.

— Ce n’est pas ce que j’entends qui me fait peur. Mais ce bruit trahit l’approche de quelque chose qui se tait. Écoutez avec moi, vous entendrez ce que j’entends.

— Vous ne m’aviez pas appelée que je l’avais entendu, dit-elle en tournant le commutateur, qui voulez-vous qui fasse du bruit à cette heure ?

— C’est un froissement long et léger, on dirait des pas dans le vent. Je veux quitter mon lit et descendre dans le jardin.

— Vous pouvez être bien tranquille. C’est une bête qui se cache.

— Ou bien une souris qui ronge mes manuscrits… Levons-nous. Allumez toutes les lampes. Nous ne sommes pas seuls dans la maison, il y a un rongeur dans le placard. Peut-être un rat, Françoise, un mulot.

— Ou un grillon… »

Mais ma servante s’est levée et se tient un instant dans l’encadrement de ma porte les yeux fixés sur le coin le plus obscur de la pièce où un bouquet de fleurs retient quelques rayons. Au pied de la console, dans l’ombre du fauteuil, le parquet est constellé de taches roses.

« C’est une pivoine qui s’est effeuillée, dit Françoise. Vous ne pouvez donc pas passer votre nuit à dormir comme tout le monde ? »

 

Je dormirai, j’ai dormi. Mais mon attention ne s’est pas démentie pour cela, et je dois à cette merveilleuse survie de ma vigilance d’avoir pris ma conscience en flagrant délit de haute sorcellerie. Mes yeux étaient clos. Déjà ma respiration devenait plus large. Je voyais distinctement, dans ses moindres détails, le pont d’un croiseur qui était en même temps la surface accidentée et rugueuse d’un grain de sucre. Il n’y avait pas à s’étonner de cela. Dans chacun des deux univers où cet objet formait tout l’espace, rien ne pouvait intervenir pour lui disputer son étendue. Le grain de sucre était aussi grand que le croiseur puisque mon esprit, sans avoir à modifier son angle d’incidence, les substituait l’un à l’autre. Je me suis éveillé sous l’empire d’une pensée qui m’échappe aux trois-quarts maintenant. À peu près ceci : à l’étendue concrète notre esprit superpose l’idée d’une étendue abstraite. C’est au sein de cet espace fictif que s’établissent les rapports auxquels nous devons de savoir différencier les objets en plus grand et plus petit. L’idée de rapport a besoin de quelque chose de plus que les deux objets rapprochés pour commencer à s’établir. Chacun de ces deux objets est le père d’un espace déterminé qui reçoit cet objet. La conciliation de ces deux espaces ne s’opère que par l’idée d’un troisième espace, imaginaire celui-ci, qui absorberait les deux premiers, mais concrétiserait sur ces deux objets l’impossibilité pour ces deux espaces de se substituer l’un à l’autre.

C’est par l’intervention tout intellectuelle de ce troisième espace, me suis-je dit, que l’étendue est créée au lieu d’être création.

Je devais trouver un apaisement infini dans les pensées qui me sont venues ensuite. Ce songe me rendait ma vie et même un peu plus que ma vie car il m’avait soulagé d’une peine dont je ne connaissais pas l’étendue. Ce qu’il m’apportait était trop grand pour moi, je devais prendre un peu sur mon espoir pour en connaître le prix et prêter à ce que j’avais tout le poids de ce qu’il me donnait à désirer. Avec une confiance illimitée dans l’avenir je formais des promesses que je n’avais pas, à moi tout seul, assez de force pour tenir. Je m’encourageais à éliminer pour toujours de ma perception la fausse idée que tout homme a de l’espace.

L’espace sans contenu matériel n’est qu’une vue de l’intellect, un écriteau sur le chemin que prend l’esprit pour se nier. Si l’on veut enfoncer, en effet, sa conscience dans le néant, on n’a qu’à concevoir un espace qui ne serait qu’espace, et s’illimiterait sans fin devenant, au-delà de toute conception humaine, son propre temps et ainsi, la parodie de l’éternité.

Voilà qui est vrai, me dis-je. Je continuai à retourner cette idée, l’examinant sous toutes ses faces. Un rayon de soleil avait ouvert ma fenêtre ; il faisait beau. Je regardais des fleurs fraîches dans un vase de fer où rien n’égalait l’éclat d’une rose incandescente. Il y avait des insectes étranges sur la margelle du bassin où les poissons rouges et jaunes dormaient, des libellules avec une feuille de saule en guise d’abdomen, larges, plates et d’un vert élémentaire plus fort que la lumière. Je me mis à penser que j’avais déjà vu ces insectes ailleurs, et, par une mobilisation difficile de mes membres perclus j’entrepris une lente exploration de ma mémoire, trébuchant sur des images inattendues qui retenaient mon attention plus longtemps que je ne voulais. C’est ainsi que j’entrai dans une succession d’instants inoubliables pendant lesquels il me sembla que je mordais à même la chair du temps. Je vis la tunique d’une artère, je ne sais pourquoi, puis, le frêle tissu d’un végétal, enfin, j’évoquai la précieuse substance d’un poisson rouge. Sous l’un quelconque de ces trois aspects, la matière m’apparaissait comme délivrée de sa valeur négative et tout à fait étrangère à l’image qui surgit dans l’esprit quand il s’interroge sur elle. La matière n’est nulle part que dans les limites d’une imagination qui suit sa pente ensevelie sous l’aspect chaotique et caduc qu’il faut lui prêter pour ne voir en elle que le synonyme de la mort. La matière elle-même contredit donc l’idée que je m’en fais, et sur la mort à quoi ma pensée l’assimile sa présence se détache, resplendissant comme la manifestation à chaque instant vérifiable de ce que les hommes nomment Dieu. Il est surprenant que j’aie conçu cela, mais plus frappant encore qu’il ait fallu un temps si long à notre siècle pour mettre dans leur voies les idées morales dont est sortie la révolution qui nous a créés. Et que, même au moment où je parle on doive paraître, selon les uns, un retardataire, selon les autres outrageusement avancé parce qu’on entend rendre toute son actualité au sentiment de la nature en le considérant comme le premier degré et la période larvaire du culte de la matière qui fournira son cadre à la mystique de l’avenir.

Se lève une image très précise que je situe soudain au fond d’un jardin que l’on voit d’ici, de l’autre côté d’un mur bas où le ciel s’appuie entre des pins géants. Puis la pensée fait son chemin. La preuve de l’existence de Dieu ne réside-t-elle pas dans le fait que l’être se spécifie, qu’il dégorge du coup dans notre esprit, qui en tire une idée égarante de l’espace, sa chance d’être n’importe quoi. Ainsi s’abrite-t-il, comme d’une trop vive lumière, dans l’ombre que fait sur lui l’immensité vide et noire et lourde qu’il serait s’il n’était pas. Car c’est ce qui n’est pas qui est pesant. C’est la légèreté, le non-pesant qui est positif.

Dom Bassa ne m’a pas suivi jusqu’ici, mais je me souviens d’une de ses pensées dans la méditation de laquelle mes vues intellectuelles se sont fortifiées :

« Il ne faut pas que le regard cherche les limites de l’espace.

Pas plus que le feu qui, en lui-même froid, et recevant sa chaleur de l’air, ne saurait chercher et moins encore trouver les limites de cette chaleur dont il est l’occasion »…

Je suis sorti dans le jardin, j’ai tout revu, mais n’ai rien retrouvé. Je ne me sens plus aussi profondément engagé dans les séductions de cette campagne que j’aspire de plus en plus, et pour de bonnes raisons, à ne jamais quitter. Que m’est-il arrivé ? Comme il a fallu soudain que je me transforme pour me maintenir égal à celui que j’étais. Je ne me comprenais plus que par calcul. Entre un sentiment qui me tenait tout entier et le sentiment qui, soudain, le remplace, je vois une telle discontinuité s’établir, dans le dernier venu l’autre est si continué que je ne peux pas croire qu’un personnage qui serait moi s’affirme à travers leur succession. Du jour au lendemain, je me sens changer d’âge, et de superstition, et de saison. Il ne tient, me semble-t-il, qu’à la présence de quelques images. On dirait maintenant que la réalité extérieure a fait le tour d’elle-même dans le sentiment qu’elle m’inspire, que, de la profondeur de mes secrets elle a tiré l’apparence qui me la fit un instant si fortement attirante ou antipathique, qu’elle me pavoise en un moment de tous ces reflets où son destin s’empreint dans le mien et qui se donnent à moi comme la pure expression de mon cœur mis, si j’ose dire, sur la piste de sa passion. Et cependant, à cette continuité défaillante à la place de laquelle mon instinct installerait une toute nouvelle dévotion au hasard, voilà que je vois se substituer une continuité régénérée qui est celle des merveilles s’ouvrant comme des pivoines dans la fumée des jours. Car ici, le feu et la fumée ont, pour des yeux humains, strictement, la même apparence. J’entends des voix enfantines dans le bruit assourdissant d’une cascade qui coule sous mes fenêtres, et son écho lointain, c’est de nouveau à un cliquetis de chaînes qu’il me fait penser. Comme autrefois, comme au temps où je portais encore ma pure jeunesse, précieusement, sur les eaux du mal et de la mort. Comme si toutes ces années écoulées, changeant incessamment mon orientation intérieure, me disposaient à recevoir les mêmes coups qu’autrefois. Je ne sais pas m’exprimer plus clairement. Que cette impression se confirme ou qu’elle doive s’évanouir, les choses qui, hier encore m’aidaient à vivre, je ne comprends plus en cette minute par quel bout elles tenaient à moi.

J’avais passé l’après-midi seul, au bord de l’étang. Il était près de six heures quand j’aperçus de loin, dans le bois de tamaris, une jeune fille qui paraissait regarder dans ma direction : « C’est Paule Duval », me dis-je. En dépit de moi-même, mes souvenirs la reconnaissaient et, me forgeant des raisons, justifiaient son retour par la solennité dont devait se revêtir une reprise de Parsifal qui avait lieu le soir même, dans la ville voisine… « C’est Paule Duval », me dis-je. Elle aime assez la musique pour que la fatigue du déplacement ne l’ait pas effrayée. Passa sur la route une automobile que je suivis si longtemps des yeux que je ne vis plus en me retournant la robe blanche dans le bois. Je revins à moi. Six heures venaient de sonner. Sur le chemin de ma demeure, dans un bouquet d’arbres, du haut d’une pente que je venais de gravir, soudain j’aperçus une fillette assise, un livre sur les genoux. Je remarquai qu’elle avait les cheveux courts et de loin elle me parut plus jeune que celle à qui je pensais. Elle ne levait pas la tête pour me voir, à peine eut-elle un geste imperceptible pour écarter une mèche de cheveux, une façon de témoigner qu’elle prenait ma présence au sérieux. Je fis mine de rentrer, passai derrière un mur et, Dieu me pardonne, comme aurait dit Dom Bassa, il s’en fallut de peu que mon premier mouvement ne me ramenât chez moi. Une dernière fois, cependant, je regardai attentivement la mystérieuse étrangère. Ses bras sont trop grêles, me dis-je, ce n’est pas elle. Elle se levait, je la vis prendre son livre et soudain, me faire de la main un geste d’amitié. Bêtement, je me retournai pour voir s’il n’y avait personne derrière moi pour répondre à ce salut, mon regard rencontra celui de Françoise que ce manège intéressait beaucoup et qui, dans ce témoignage d’incrédulité, lut, probablement, une mesure de précaution. Il n’y avait plus à douter. Je me dirigeai vers cette jeune fille qui était non pas Paule Duval, mais Mlle Deval, j’en étais sûr. La charmante rondeur de son visage m’aidait à la reconnaître. Je vis d’où venait mon incertitude. Mes pensées la vieillissaient. J’étais ému, je ne savais que lui dire. Je regardais sa robe de flanelle blanche. Sa voix non plus n’était pas la même. Elle me choqua tout d’abord. La musique en était un peu brouillée, une voix qui retrouverait tout son charme en se faisant plus intime et secrète… Quelques mots pour l’amener à me suivre, et nous allons ensemble au bout de l’avenue transversale où elle s’assied au pied d’un platane.

Je regarde ses cheveux blonds et son petit collier de perles. Échange de banalités. Pourquoi est-elle là et jusqu’à quand. Elle va ce soir à Orange entendre Parsifal. Lieux communs. Je languis. Je ne sais pas la regarder. Tout cela est tellement naïf. Je le lui dis, elle ne m’entend pas. Et tout d’un coup épouvanté de mon audace, je lui demande de ne rentrer chez elle, cette nuit, qu’après m’avoir raconté la pièce de Wagner. Elle tient à rester dans le cercle de cette menace puisqu’elle me répond adroitement qu’elle se sait incapable de mener une telle analyse. Je la presse d’essayer quand même, lui exposant combien il est facile de pénétrer dans ma chambre au milieu de la nuit. Elle m’avoue qu’elle est déjà venue à une heure du matin regarder ma fenêtre où il y a toujours de la lumière. Mais que dirait Françoise ?

« Françoise ? Elle dirait : c’est une pivoine qui s’effeuille. »

La jolie fille ne soulève que des arguments battus d’avance. Elle promet à moitié pour ce soir, à coup sûr pour demain. Je lui demande quel prétexte elle trouvera pour semer sa mère. La ruse qu’elle m’expose est fort ingénieuse. On dirait que c’est Paule Duval qui la lui a enseignée.

Des nuages couleur de feu dans le ciel, couleur d’aigue-marine dans le regard. Un instant encore, je voudrais garder près de moi ce jeune ange doux et rieur, sage comme un gosse…

Un sot ne manquerait pas de la trouver grande. J’ai failli me dire en la voyant s’éloigner : « Regarde comme elle s’élève. » Son corps est bien fait pour souligner l’élan qui délivre la beauté de la pesanteur, et sur sa chair l’espace, semble-t-il, a replié ses ailes.

J’écrirai le bonheur d’envelopper, jour après jour, son corps de mes regards, de prendre ce visage dans le mien, et de le serrer comme avec une main.

Je voudrais mieux exprimer cela, avec plus de naturel, comme si je m’endormais en le disant. Aimer, c’est remonter aux sources de l’amour qui est la chair du regard.

Un joli visage, et fait pour me plaire, mon regard en fait le tour sans toucher mes yeux, et la femme de ce visage, je lui parle avec des mots de lumière, je lui parle avant que ma voix ne soit mienne.

 

J’aime les choses et les êtres qui font la nuit derrière moi.

Le visage de Paule a bu la lumière. Il n’a pas laissé le moindre rayon de jour en ce monde, sauf mon regard où il est tout.

Son image est là, toujours. Je n’agis, ni ne pense que pour me rapprocher d’elle. Esquisser un geste, former un souhait, vivre enfin, c’est agir comme l’enfant qui hâte un peu le pas afin de rattraper celle qu’il suit, et qu’il appelle sa grande sœur.

Je l’aimerai avec ma vie, comme si le monde ressemblait à l’amour et n’était fait que de lumière.

Je ne verrai pas toutes mes pensées et mon cœur dans le soir qui marche avec moi vers ma maison comme un gorille énorme.

Avec une sorte de candeur ravie, je m’aperçois que tout redevient dansant, facile. Le paysage n’est qu’un gage de volupté dans l’étonnement d’un homme que son bonheur chasse devant lui. Et le jour est très calme au-dessus des bois, et la mer éclatante au bout de l’avenue pour me cacher la fuite du temps dans l’espoir qui me prépare à prendre la place de mon amour. Tout ce qui m’entoure est une si souriante image de la promesse de s’aimer que ma pensée, comme dans les plus clairs aveux où elle ne trouve que des rêves, n’y voit que de la lumière à absorber, et sous les espèces d’un lointain si pur, si vraiment au-delà du beau que tout y doute de tout. Et il n’y a plus qu’une douceur inconcevable pour matelasser les bruits qui disent : cette minute est réelle, elle peut durer toujours.

Doucement étourdi. On a levé ma peine. Mais quelle peine et qui ?

Mon bonheur, à force d’être intense, parle la langue de l’amour qui nie le temps avec le temps, et comme lui, il dit toujours pour m’imposer sa vérité.

Le bonheur dit : « Toujours. » Il ne connaît pas d’autre mot, il ne sait même pas qui je suis et, s’il a quelque chose de commun avec moi, ce n’est qu’à force d’être tout.

Le bonheur est l’ère de la vérité dans une âme qui met ce qu’elle aime à la place de sa passion. Cette fille est dans mes songes pour y incarner la vie éternelle de l’univers qui nous séparait.

Ainsi suis-je perdu dans un bonheur sans fin toutes les fois qu’il y a quelqu’un en moi pour me séparer de mon cœur où ma mort est écrite.

Dans les moments où l’on aime, les choses ne suivent plus le cours des heures, et s’alimentent seulement afin de demeurer aussi réelles de toutes les couleurs et de tous les aspects que le temps met en jeu. On voit l’amour, comme s’il allait à la recherche de son être glorieux, se parcourir de toutes les nuances que les saisons jettent aux fenêtres, aux ruisseaux, aux pavés. Chaque fois que j’ai mis tout mon cœur à aimer, j’ai vu la matière prendre insensiblement la place du temps.

Bientôt, ce que je pense sera toute la force de ce que je sens, et tout ce que je sens sera la vérité de ce que je pense. Je me contente de jeter un peu de jour sur ma volonté d’être esclave de mon bonheur, et de faire de toute ma vie la condition de ce bonheur, ma pensée n’étant rien autre chose qu’un facteur essentiel de la béatitude à laquelle j’étais promis.

Des poètes, avant moi, ont vu respirer l’ombre, et, depuis longtemps, on n’avait rien éprouvé d’aussi bouleversant. L’ombre respirait, tout ce qu’on pouvait connaître était vivant. Ce n’était pas parce qu’un homme devenait fou que toutes les choses partageaient avec lui le plaisir d’aimer. Ce n’était pas sa folie, mais celle du monde qui retentissait dans la douceur de l’air où il s’enfonçait avec sa proie… Après, la peine du fou, sa lassitude infinie et la guérison, belle de tout ce qu’avait contenu le mal lui-même. Des idées claires, un esprit prenant le parti de ce qui le dirige, une vérité à jamais fixée, facile à suivre et à garder sur soi, toujours : les individus ne sont pas la lumière de ce qu’ils éprouvent, ils en sont le miroir. Chacune de nos sensations est sensible à elle-même, et chante dans l’être entier dont nous ne sommes qu’une émanation. Quand des amants se livrent à leur amour tout ce qu’ils voient se perçoit à travers eux, ils ne conçoivent leur existence qu’en y absorbant la vie de l’être même. Peut-être que leur extase se vit en dehors d’eux et qu’elle est dans le vent, dans les rayons lunaires, dans le battement des ailes des oiseaux. Ils ne font que participer à quelque chose dont ils sont l’image, lourde comme la mort, mais pareille à une promesse de pensée dans le sommeil de la terre.

Ce qui me transmettait la sensation était de la même nature que la sensation elle-même. Idée claire et distincte, du moins pour un esprit primitif. La sensation est sensible à elle-même et ce n’est pas le moi qui la fait éclore. Telle serait l’expression du véritable matérialisme.

Huit heures. Je perçois un son de cloche tandis que se survit en moi l’état précédent où je n’entendais rien. Cette impression de silence, sous-jacente à la sensation de bruit, est comme l’espace que celle-ci parcourt pour me parvenir. Elle se mêle à la sensation nouvelle, me l’apporte, me semble-t-il, et, ne disparaissant qu’au contact de mes sens requis par l’impression nouvelle, donne à ce sens l’illusion qu’il a franchi l’espace pour recueillir le bruit. C’est mal dit, mais je me comprends. Peut-être, il est vrai, parce que je suis tout à fait incapable de comprendre autre chose.

Vers minuit, un bruit imperceptible m’avertit qu’elles sont là. Pour donner le change aux regards possible des voisins, elles sont venues bras-dessus, bras-dessous, la plus jeune des deux qui est la plus grande, habillée en homme, la cigarette au bec. Il faut à peine insister pour qu’elle sorte de son déguisement. Et maintenant, elle est une femme cachée dans une chemise de petite fille.

Joie tranquille entre la nuit et les belles couleurs des voix, entre l’odeur du chèvrefeuille et du champagne. Quand tout, dans la joie qui danse, est si clair que le temps n’y fait qu’un avec nos désirs.

Une autre vie et qui naissait de moi. Il n’y avait, hors de mon amour, que la peur de ne pas lui appartenir assez.

Paule est une singulière fille. On dirait qu’il y a une légère fêlure dans son cœur de porcelaine, le regard tire sur le sourire, sa voix résonne tout de travers. Mes pensées, maintenant, devancent ses moues et ses sourires. Mon rêve, ainsi, se glisse dans la légère chanson que fait dans mes yeux sa beauté, et dans cette moelleuse confusion du réel et du songe, mon âme se contemple longuement.

Mes regards ont voilé ce visage d’enfant. Un peu de ma vie est autour de la sienne et neutralise une moitié d’elle-même pour mieux détacher ce que je cherche dans ses traits.

Je n’aurai qu’à m’interroger si je veux tout à fait la connaître. On dirait que sa vérité est dans la mienne, et qu’un jour, je l’aurai comprise à force d’être moi.

 

Comme sa voix, ma voix tremblait en trouvant ses mots. Elle ne s’élevait que pour atteindre on ne savait quoi en elle-même, elle était hors de toutes paroles.

Et quand mon cœur parlait de moi, c’était peut-être avec ma peine, chacun va comme il peut vers sa joie.

Ou bien je me taisais, je pensais en la regardant :

« Je suis avec toi dans tes yeux. Ils ne sont là ni pour m’aimer, ni pour me voir. Je les crois faits pour me cacher. »

Une nouvelle vie m’aurait-elle pris, pieds et poings liés, où celle qui m’aurait délivré devrait rester ma geôlière ?

Cependant, chaque minute de plaisir me rend plus lourd le sentiment que j’ai d’être un homme coupable. Si je pense que je n’ai pas fait le mal, ce répit me semble encore avoir aggravé ma faute. Comment porter sur mes épaules le poids de cette vie que je ne peux pas rejeter à la vie ?

Dans un amour chaque jour plus grand de ce qui est je fais grandir l’horreur de celui que je suis.

Chaque jour, il me devient plus difficile de m’identifier à l’individu que mes malheurs ont mis à ma place. Je n’accepte pas cet homme. Le goût que j’ai d’écrire m’empêche de revenir sur ce refus.

Chaque acte vraiment créateur, chaque impulsion poétique annule en moi ce qui me fait ce que je suis, me dresse contre mes circonstances. Je m’y trompe. Il me semble que j’invente par un effet de la force physique que j’avais perdue et que je crois retrouver. Partout où je vis, l’acte poétique dresse un homme que je confonds, intact comme il est, avec le souvenir de celui que j’ai cessé d’être. Opération où la part actuelle de ma vie, bien entendu, s’engloutit.

 

Je vais m’endormir et, soudain, je surprends mon existence à douter d’elle-même.

Tout d’un coup, il m’apparaît que ce que je pense est ce que je viens de penser. Ceci est très singulier, sans précédent dans le domaine de la vie intérieure.

Avoir une idée, c’est me souvenir que je l’ai eue. Avec ceci de particulier qu’une différence de mise au point empêche de faire coïncider les deux images. À une image qui se présente à l’esprit sous une forme soudain plus plastique, je donne une réplique dans la pensée de la forme plus enveloppée qu’elle pourrait avoir. C’est l’image se faisant sensible à la solitude qui est la sienne dans le rêve.

Mon fox-terrier était malade. Après l’avoir vu aller à la guérison j’ai observé en rêve que le mal revenait en lui. Une étincelle tombée de ma cigarette sur le lit où il était couché l’avait deux fois enveloppé de fumée.

Fraîche est la mort, ce matin, sur les traits du masque nègre que la dernière nuit a ressuscité. La lumière troue ses yeux faits d’un peu d’ombre et d’une larme. C’est une chose vivante et qui ne pense pas, un être bizarre dont la vie n’a pas desserré les dents, mais dont elle maintient la jeunesse intacte en inspirant ses hasards de son hermétique beauté.

La nuit dernière, je me suis aperçu que ce losange d’écorce vivait. Mes petites amies venaient de partir. Ma chambre était éclairée par une ampoule électrique voilée d’un abat-jour. Tout ce qui m’entourait gardait son apparence la plus naturelle, et le masque, j’avais longuement considéré son bariolage, déjà, sans que mon regard ait réussi à l’enflammer. Il faut que l’atmosphère ait changé à mon insu pour que sans variation de la source d’éclairage elle ait pu tirer à la fin des mines significatives de cette chose.

Le plus étonnant est bien que je n’ai ressenti nulle surprise. Ce n’est pas à travers mon étonnement que le phénomène extraordinaire s’est révélé. Le miracle avait-il déjà commencé dans mon âme ? La disposait-il à accueillir sa manifestation extérieure tandis qu’il la préparait sous mes yeux ? Toujours est-il qu’une sorte d’entretien muet s’était entamé à mon insu, et de mes yeux aux yeux du masque, l’échange des regards se poursuivait depuis longtemps quand c’est au-dedans de mes souvenirs que je me suis senti soudain frappé de stupeur.

Sentiment obtus et, par mon attention présente profondément voilé, que cette figure était artificielle. Comparable à la voix perdue qui vous rappelle qu’en cette femme que vous vous reprenez à aimer, tout est mensonge. Pour une fois, c’est de mon ombre que venait le rappel à l’ordre, et il ne parvenait pas à traverser ma vie.

IV

Paule vint me voir plusieurs jours de suite. La nuit, elle entrait dans ma chambre en tenant sa petite sœur par la main. Le rêve qui les avait éveillées brillait faiblement dans le premier regard qu’elles tournaient vers moi. Sans le vouloir elles m’apprirent bien des choses. Quand le vent se levait, je savais, par exemple, que je les attendais en vain. Je m’enrageais contre ces tourbillons qui épaississaient leur sommeil et qui, pour alourdir ma solitude, dispersaient les coups de l’horloge avant que je n’aie réussi à les compter. Puis il vint un vieux monsieur avec des souliers de toile et une barbe couleur d’ouragan, et il emmena la petite sœur. Paule me déclara en pleurant qu’elle n’oserait pas venir seule.

Je ne sais comment on peut raconter une histoire. Mon intention n’est pas d’entreprendre un récit, je vais dans mon passé pour y rendormir une voix. Je prends la place de mon cœur dans les heures qui ne sont plus, je m’efforce de vivre sans lui les peines auxquelles il a survécu.

La pressante douceur du temps que j’évoquerai ne fait qu’un avec la tiédeur un peu fiévreuse de mes mains. Entre les verdures d’été, l’eau caressante de la mer et le contact particulier de l’air dans la minute qui me fait vivant, il n’y a rien, rien, sinon la vie de mon sang comme le battement de la profondeur où ces paysages sont en ce moment perçus par moi, au peu au-delà d’eux-mêmes. Je me passe la main sur le front, je soupire et la moindre pensée m’émeut. On dirait que c’est la succession des instants qui me fait tressaillir. Le bruit de la pluie d’août, à la joie que j’ai de vivre ajoute un peu de vérité. Car la saison est une des formes que mon amour a prises pour me dire : Tu es là et je suis tous tes instants en un seul.

Je saurai tout, mon cœur ne battra pas sans moi cette fois. Dans tous les pas de mon nouvel amour, le souvenir de mon adolescence se lève, éclairant comme une lampe chacun de mes gestes et chacune de mes pensées…

Ensuite, il se tait…

Il lève la main. De nouveau, le frisson de la vie parcourt ses joues, lui rend tout le bonheur accessible sous la forme d’un corps qu’il sent bien à lui.

Or, c’était un homme qui valait un peu moins que les autres, et il le savait, le plus fort est qu’il le savait et qu’il en avait de la peine. Lent à aimer, asservi à une exigence terrible qui prenait pour le tromper la forme de l’amour.

Homme diminué, médiocre, sans élans. Son goût immodéré de la jeunesse donnait à croire qu’il avait le culte du Beau. Les plus avisés s’y trompaient.

Il ne faut pas aller trop loin dans la connaissance de son propre cœur. Celui dont nous parlons n’analysait plus ses penchants mais les forces par lesquelles il était mis hors de lui-même.

Il se sentait comme condamné à mort dans l’idée qu’il se faisait de la grandeur d’un homme. À chaque instant, entre la conscience qu’il avait de sa misère et l’immensité de son ambition morale, il sentait son vide se creuser, et ce fut toute sa vie de jeter quelques planches sur cet abîme, sûr à l’avance qu’il les y verrait s’engloutir.

« Je ne suis rien », se disait-il. « Je ne suis rien que le désespoir de n’être rien. » Il n’y avait pas de réussite matérielle capable de changer quelque chose à sa peine, laquelle n’aurait jamais pu s’apaiser que dans une muette estime de soi. Même les hommes qu’il appréciait il les devinait inférieurs, dignes d’admiration non pas en eux-mêmes, mais de par la soif qu’il avait d’imaginer à sa ressemblance quelqu’un de meilleur que lui. Car, à la rigueur, disait-il, l’idée que quelqu’un, une fois, a mérité d’être vivant me guérirait de la tristesse que je ressens en les trouvant tous aussi vides que moi.

Cependant mon cœur se dressera toujours pour cacher à la vie ce qu’elle a fait de moi. Un bruit de porte. J’entends les roues des voitures sur les dures ornières dans l’odeur du vent qui monte de la mer. On n’entre jamais qu’à travers le souvenir de son enfance dans la pensée de son amour.

Elle est venue celle dont toute ma conscience n’avait jamais été que le pressentiment. Je me suis dit : « Je l’aimerai, j’irai un peu plus loin dans mon amour que sa présence… »

L’aimer c’est être seul avec mon regard dans la lumière de mon amour. La pensée que je suis se perd dans une contemplation où celle que j’aime est – en elle comme en moi – cela même qui l’aime. Je ne suis plus un homme, elle n’est plus une femme.

Le bonheur est revenu. Mon petit chien blanc saute sur mon lit et bâille en me regardant. Le pain que je mange est bon, l’eau est froide, il fait beau. Le soleil de septembre s’expose au soleil, le long des treilles couvertes de grappes. À chaque instant, je suis tenté de dire : « Je me souviens », en pensant à des plaisirs que je n’ai connus que de nom.

Ma joie est celle du grand jour traversé par le silence d’été. Hier encore, j’aimais, maintenant, le monde entier est avec moi dans mon amour. Mon regard se reconnaît dans la beauté de celle qui est devant moi, comme s’il n’y avait dans ce regard, ni des yeux d’homme pour la connaître, ni son corps de femme pour la cacher.

« Il me semble que je m’enfonce dans tes yeux pour mieux te voir, et mes mains te saisissent comme si je pouvais te mettre à ma place. La couleur sombre de tes yeux, est-ce la peur que j’ai de toi ? »

« Nous sommes unis dans ta voix, nous sommes au fond de moi-même comme l’union de nos regards avec le jour.

« Tu ne fais qu’un avec ce qui est, et rien en toi pour me séparer de mon amour, tu ne fais qu’un avec toi-même. »

 

« Quand mes regards sont tes regards, quand ce que j’entends tu l’entends, que les odeurs, je les respire en toi,

« Il n’y a plus d’espace en ce monde pour séparer le jour de la clarté qu’il est en moi.

« Je veux être aussi léger qu’un rêve dans la réalité dont je suis à la fois l’amour et l’image. »

 

« Écoute, un acte d’amour est dans chaque parole et chaque homme l’entend avec ses chansons. Le silence est toujours le silence du ciel,

« Il ne s’agit plus de se demander si l’on est heureux, on est le bonheur même. »

Une inflexion de la voix aimée donne tout son prix à l’idée que l’on est vivant. L’émotion dont cette parole était pleine n’avait pas besoin d’être pensée pour se transmettre. Qu’elle soit claire dans la bouche que j’aime et mon cœur saura m’en découvrir la source.

Son charme enfantin a une espèce de hauteur : à chaque instant, des rires d’évadée. Le mot d’amant ne lui inspire aucune crainte. Comment croirais-je qu’il est en mon pouvoir de l’étonner quand elle me déclare qu’elle aimerait d’être infirmière, et me demande avec gourmandise s’il ne va pas y avoir bientôt une autre guerre. C’est évidemment une transposition poétique du regret qu’elle a d’être une tard-venue.

Ce soir, elle est arrivée en courant dans le petit bois de pins où je l’attendais. Elle tenait un cahier à la main, et m’a demandé de l’aider à écrire une composition française. Sa robe était bleue, comme le livre que je lisais.

J’ai été vivement déçu quand une femme de chambre est venue la prendre. Ses livres près de moi je patientais depuis plus d’une heure quand, du sentier qu’elle avait pris pour s’éloigner, j’ai vu surgir une robe jaune. S’avançait vivement vers moi une jeune fille que je pris tout d’abord pour Paule Duval. De ce même élan qu’elle avait jadis pour échapper aux siens, elle revenait vers l’endroit de ce monde où je pensais à l’amour. Mon erreur fut de courte durée. J’avais été sur le point, un mois avant, de faire la même confusion, et de ce rapprochement j’induisis « logiquement » que l’arrivante était simplement Paule Deval, vêtue d’une autre robe. « Pourvu, ajoutai-je en moi-même, que ce changement ne me l’ait pas métamorphosée. » Et c’était elle, en effet, si pressée de me dire mille choses qu’elle embrouillait tout. La comparaison avec mon amie perdue s’imposait de plus en plus à mesure qu’elle me racontait ses amusements de petite fille et comment elle adressait, au mois de juin, des prières à la lune. J’observais toutefois, en dépit de l’exactitude de la superposition, une espèce de décollement, plus sensible encore quand elle me parla d’une de ses camarades d’enfance à qui elle reprochait un goût trop vif du plaisir. Et tandis qu’elle me racontait des écarts innocents, ajoutant, pour me désoler sans doute, qu’elle les blâmait, tandis que je m’avouais que c’est cette mystérieuse jeune fille qu’il aurait été charmant peut-être d’approcher, je ne sais quel diable me poussait à lui demander son nom. Je n’oublierai jamais sur quel ton naturel et comme étonné de me voir encore dans cette ignorance, elle m’a répondu : « Ben, Paule, comme moi. Paule Duval, pas Deval. »

 

Je me suis détourné, j’ai regardé la mer. Cette enfant est belle comme le jour. La considérer froidement, c’est désormais juger mon goût, mon cœur et non pas ses traits. Je me taisais, elle s’exprimait à voix basse, chacun de mes silences appelait un aveu. Et c’est ainsi que j’ai appris qu’un autre homme était plus près d’elle que moi : Il s’appelle Misty. Elle espère bien l’épouser.

« Un joli nom, lui dis-je, pour un chat.

— C’est aussi le nom de mon chat, explique-t-elle.

Elle me regarde en plissant les yeux. Ajoute gravement :

— Et lui, il est docteur »…

Les mots tendres que je lui dis alors ne font qu’exprimer des choses émouvantes que sa simplicité vient de m’apprendre. Mon esprit se reconnaît avec délices dans les naissantes ardeurs qui la tourneront avant peu vers un autre que moi.

 

« Et si elle vous ennuie avec ses devoirs, m’a dit sa mère qui venait la chercher, n’hésitez pas à la mettre à la porte. Vous savez qu’elle n’est pas encore une jeune fille, mais une gamine. »

… Ce qui ne l’a pas empêchée de m’avouer sans difficultés qu’elle était prête à aimer les femmes. Son passé est plein de curiosités mêlées, si profondes qu’elles donnent de l’importance au plus innocent des incidents qu’elle a vécus.

V

Elle ne sait rien de l’amour, elle danse dans ses pensées, nue comme la danse,

Nue comme le vent, sur la route du vent où l’étoile naît de l’étoile.

Comme un astre qui va plus loin que sa lumière, cette fille était elle-même et elle était une autre.

 

Ma nature était toute absorbée et toute remise au jour dans son image.

Et j’étais tout entier dans l’idée qu’elle était elle et tout entier dans l’idée qu’elle était autre.

Un aspect particulier de la continuité en laquelle je suis à la fois celui qui sera et celui qui n’est plus… Gouffre de chair et de lumière où mon enfance me prenait les yeux et se faisait regard dans l’image d’une nudité deux fois femme. Ce qu’il fallait enfin comprendre et sentir pour découvrir en moi la trace brûlante de l’Unité.

Maintenant, si j’analyse mon amour, je vais trouver dans ses images l’empreinte de ce dédoublement hors duquel tout le réel est fraudé, comme dans la musique, comme dans la danse où le même et l’autre aspirent à n’être qu’un.

À travers l’image de celle que j’aime, j’ai pu vaguement entrevoir l’unité de l’une et de l’autre. Il m’a semblé que ce mythe consolidait la volonté que nous avons d’absorber le Temps et l’Espace. Il fallait un esprit plus rassis que le mien pour s’apercevoir que ce n’était pas là toute sa fonction.

Déjà, je comprenais pourquoi les hommes ont une si grande horreur de l’hypocrisie. Ils s’épouvantent d’avoir touché en elle quelque chose d’essentiel et dont la force inouïe les fait reculer.

Il y a deux façons d’envisager l’hypocrisie. Ce qui apparaît sous ce nom peut-être un comble de fausseté, une double façon de ne pas être soi, ou un comble de sincérité, l’affranchissement total de l’être qui se fait révélation de ce qu’il y a de contradictoire à l’origine de toute existence.

Je tiens là une source psychologique du plus haut intérêt. Tout ce que j’ai jamais pensé s’y ramène.

La conversation de Paule est excessivement agile. Mais, elle ne réussit pas à cacher à quel point elle s’amuse ni qu’elle divise mentalement en rubriques le programme complet de mes assiduités.

Hélas, on lui donne de liberté long comme un bout de corde à sauter. On dirait qu’elle vient d’avoir treize ans dans un livre de la bibliothèque rose et qu’elle a brûlé le livre. Notre sécurité est pour bien peu de temps encore dans cette illusion de tous ceux qui la prennent pour une enfant.

Plus nous allons et mieux je la vois. Et affranchie, enfin, de ce que mon amour me fit tout d’abord penser d’elle. Ce n’est plus à mes yeux de me la montrer. La lumière qui me l’éclaire vient de plus loin.

Elle m’a confié que Misty, l’avait un jour dévêtue et couverte de baisers sur tout le corps en exceptant les lèvres. Cette aventure qu’elle s’est crue obligée de raconter à sa mère est une vaccination avec laquelle ses amoureux devront longtemps compter.

Ses folies, elle les risquera comme ces gros atouts que la main accompagne sur le tapis.

Cependant, si attentivement qu’elle joue, elle tient mal ses cartes, ou accepte de me les montrer à l’avance comme pour me battre deux fois. Tout ce qu’elle dit me la découvre et sa perversité lui est si naturelle que lorsqu’elle quitte sa mère pour venir avec moi, elle peut changer de conversation sans modifier son langage.

Elle a des mains chaudes et douces avec de longs doigts rebelles. Je lui parle d’elle. Elle rayonne et ne sait plus s’en aller.

Sa chaude image revient la nuit près de moi : qu’elle se taise. Ce qu’elle pense importe si peu, et ne risquerait que de ternir en moi son image.

Ce soir, elle est sortie en cachette, et s’est assise auprès de moi dans le bois de pins. Elle était absente sans être ailleurs. À vrai dire, elle aime les gamins, leurs conversations saccagées, leurs mille désirs, et, plus que tout, son image. C’est une jeune fille du monde. Elle mêle je ne sais quels amis à toutes les conversations et cet invisible public est ce qui la contraint. Elle ne sait pas être seule.

Ces réflexions m’avaient assailli à deux heures quand, la quittant d’assez mauvaise humeur, j’étais monté vers le hall où elle devait revenir avec sa mère cette fois. Je me souvenais d’un présage que j’avais favorablement interprété quelques jours avant. Un soir que je l’attendais, une coccinelle rouge et noire s’était posée sur une manche de mon veston. Au même instant, elle entrait, et je voyais à son poignet un bracelet d’argent pareil à celui de Paule Duval, mais incrusté de cabochons rouges et assimilables par leur forme à l’insecte qui m’avait annoncé sa venue. Je lui demande si ces bêtes ne sont pas des coccinelles. Elle dit oui, ajoutant qu’elle a elle-même effacé les points noirs qui faisaient la ressemblance parfaite.

Je la regarde à la dérobée ne sachant comment la définir. À la longue, je me sens envahi par un malaise qui se résout dans un besoin maladif de la dénigrer.

Son sourire lui met une sorte de masque élastique, elle a une démarche à ne jamais rencontrer une chaise entre la porte et la fenêtre. Tous mes jugements avaient en commun quelque chose d’agressif que rien, au fond de moi, ne justifiait. Ils étaient une série de tentatives vaines, maladroitement dirigées contre un penchant qui me la faisait à chaque instant plus lointaine et plus proche, qui approchait sûrement de moi une image de plus en plus insaisissable de sa beauté.

Son regard et son sourire ne parlaient pas la même langue. Parfois, ses traits pliaient sous le poids de ses mille visages. À chaque parole, elle tirait de ses lèvres une mine neuve.

Elle portait à la main de ces vastes fleurs jaunes que l’on nomme soleils dans les fermes et tournesols dans les livres. L’amour que l’on ressent pour un être s’accroît sans cesse des mille raisons que l’on recueille en l’approchant de le détester.

Ou je me désole, ou je crains. Hier, Paule me déplaisait. Aujourd’hui que c’est au souvenir d’hier de me paraître un mauvais rêve, je crains que mon bonheur ne soit également réel pour d’autres que pour moi. Dommage, car ce soir son air mauvais sujet avait plus d’éclat que jamais. Je n’ai pas encore vu de fille qui pût, si jeune, le prendre de si haut et en restant naturelle. Sa chambre est assez écartée pour lui permettre une évasion nocturne. Pourquoi ne recommencerait-elle pas seule l’équipée qui l’avait conduite chez moi à minuit, en compagnie de sa sœur ?

Comme je m’insurge à la pensée qu’elle peut craindre davantage mon humeur que les embûches du jour, elle me répond gentiment qu’elle a peur de tout, et surtout de sa peur. Si ces obstacles intérieurs sont tout ce qui la sépare de moi, je déplore que le silence et la nuit la fassent à la fois mon amie et mon ennemie. Je pèse devant elle le peu d’obstacles qu’il y a entre nous quand sa mère est couchée. Ici, l’action devient purement dramatique. Ses yeux se mouillent, droite, glacée sur un ton de reproche : « Et de Misty aussi, j’ai été séparée par bien peu de chose. Il y avait moins à traverser que cette forêt de pins. Et la nuit, dans la même maison, alors. » Et elle jouit de ma confusion, forte de son triomphe. Je ne sais quelle tête je dois faire. Elle ajoute pour parachever la leçon : « Vous voyez ? Juste une porte nous séparait, et qui n’était pas fermée à clef. » Interloqué, pressentant dans cette évocation ma définitive défaite, je ne sais que répéter sous une forme interrogative son dernier propos, afin de rester dans la confidence et, un peu emprunté, je redis : « La porte n’était pas fermée à clef ? – Oui, répond-elle parce que je l’avais laissée ouverte. – Et alors ? – Eh bien, c’est comme ça qu’il est venu dans ma chambre, la nuit et qu’il m’a embrassée ailleurs que sur la bouche. » Complètement abasourdi, je me taisais, son ton était si parfaitement naturel, elle était si bien persuadée que cette évocation sous-entendait une espèce de victoire morale, que je ne pouvais que me taire, la vie passait, il n’y avait qu’à s’incliner. Sans doute, le défi que lui avait jeté le diable devait-il suffire à ses yeux, si outré, pour donner une haute idée de la vertu qu’il avait eu à renverser. Je lui déroule en riant le syllogisme sentimental qu’elle vient de forger. Elle partage de bonne grâce mon hilarité, et c’est alors qu’elle me fait un aveu. Elle m’a vu en rêve prendre avec elle les mêmes libertés que Misty. Ce n’était pas lui, ce n’était pas moi, et cependant c’était Misty…

« C’était Misty, le chat », lui dis-je.

 

Nous en sommes là quand sa femme de chambre vient la prévenir que sa mère l’attend. Je lui rends son bracelet que je tenais à la main. Elle a le temps de me dire avant de s’éloigner que si elle a raclé les points noirs qui faisaient les cabochons coccinelles, c’était pour donner un caractère ancien au bijou. Avertie de ce que ce nettoyage enlève de prix à la coïncidence, elle parle avec assurance de moucheter à nouveau les cabochons avec l’encre de son stylo…

La réalité des choses est étrangère à leur apparence comme le ciel à la masse des nuages. L’esprit qui fait les choses ce qu’elles sont règne sur elles de très loin, du haut du ciel où se tient justement ce qui me fait ce que je suis. C’est pourquoi voir les choses et comprendre qu’on les voit c’est entrer dans la profondeur où elles continuent d’être créées.

 

Je ne sais pas pourquoi je me sentais si triste. Françoise était venue à ma rencontre pour m’annoncer que mon petit fox recommençait à souffrir de son rhumatisme. Dans le coin de la chambre où sa corbeille est installée, il a tremblé longtemps avant de s’endormir. Ses frissons soulevaient et déplaçaient sans cesse un foulard de soie rouge à points noirs que ma bonne servante avait étendu sur lui. Quand j’ai voulu remettre cette étoffe en place je me suis aperçu que certaines mouchetures étaient effacées et qu’ailleurs il y avait des taches d’encre. Aux questions que je pose à Françoise je ne peux pas obtenir de réponse précise :

« Cette écharpe fait partie de votre Saint-Frusquin, me déclare-t-elle avec simplicité. Si cela vous ennuie que je la donne au chien, je lui mettrai un pyjama à la place. »

Je la prie de se taire. Je suis triste, mais triste de bon cœur, comme s’il y avait en moi quelqu’un de très fort pour partager ma peine.

Si j’éprouve un double mécompte, que deux événements également attendus et étrangers l’un à l’autre soient inexplicablement contrariés à la fois, ils m’apparaissent aussitôt comme dominés par une certitude qui me contente.

Dans l’ignorance où je me trouve des causes réelles de ces contretemps, je ne suis pas éloigné de les rendre solidaires, de voir à travers eux la réalité à laquelle ils sont soumis et qui se dessine vaguement dans la volonté de les abolir l’un et l’autre.

Maintenant que je lis un peu mieux dans ma nature, je ne me pardonne plus quelques menus travaux littéraires dont j’ai fait des livres. L’acte d’écrire n’est qu’une forme particulière du geste que fait un esprit pour s’emparer de sa vie. Il suffit d’apercevoir cette vérité pour se sentir plus heureux et comme plus libre, entièrement dégagé de ce qu’on ne contribue pas à créer. On sent que l’on est sur le chemin du bonheur, que cette vérité montre la route à suivre, que le désir de lui donner une forme peut combler une existence.

Il ne faut pas que le soin d’écrire réduise une expérience à des paroles. Il est dans cette expérience la condition de son élargissement, la possibilité pour elle de se confondre à la totalité du réel que la vie met en jeu. Un paysan traduirait cela dans sa langue, il dirait : « J’écris avec les bras et non avec la main. » Au fond, chacun sait cela, mais sans savoir qu’il le sait. Nul n’a jamais tenu une plume que pour unir ce que ses désirs trouvaient séparé, et beaucoup moins pour s’exprimer que pour s’intégrer. Il y a, lié à l’acte d’écrire, une fatalité dont l’homme prendra conscience si enfoncé qu’il soit dans l’erreur traditionnelle. La lumière du jour, les accords musicaux qui résonnaient au contact de ses phrases les plus retenues, les plus avares, c’est au-dedans de sa parole qu’il les éveillera désormais comme le pressentiment de tout ce à quoi elle doit s’adapter et se promettre pour qu’il n’y ait rien en une vie qui ne lui soit intérieur. Ah, le texte que l’on n’a pas envie de relire et que l’on ne cherche à connaître que dans ce qu’il devient, je voudrais l’avoir derrière moi, sur des cahiers qui ne verraient que par hasard le jour des librairies.

L’homme qui pense veut changer son être intérieur en une image parfaite de ce qui est. De cette façon, son esprit est à la fois l’image et la formule du monde qui l’a conçu et il forge à la vérité une expression en deux personnes où il n’y aura plus que la folie du moi pour restaurer les droits de l’erreur.

Ah, c’est nous qui sommes responsables de notre solitude morale. Je veux, désormais, connaître jusqu’à m’abolir. Peut-être approfondirai-je le sens de cette aberration particulière qui consiste à se perdre dans celle que l’on aime, à se noyer en elle jusqu’à lui inventer un nouvel amant. Se saouler ainsi de son inexistence.

La nuit, comme un ruisseau tari, par l’été finissant déjà rempli d’herbe fraîche.

Le rire perd ses dents, il est tard. Du haut de la cheminée, le petit ramoneur me jette ses yeux.

Je veux me renverser, les yeux ouverts, dans les beaux bras de ce sommeil aux dents de lait.

 

Comme s’il était dans sa nature de ne pas vouloir de mon amour… Je m’endors, je rêve qu’elle entre dans ma chambre où je suis seul et ôte sa robe avant de s’asseoir sagement sur une chaise. Plus je m’approche plus elle s’immobilise. Et, quand je suis tout près, tout son être glacé ne se meut que dans ce murmure étrangement sensible et qui traverse toutes les couches du rêve. « Je ne te veux pas, je ne te veux pas », a-t-elle articulé avec force. Et alors, en toute hâte, comme si je n’avais attendu que son congé, je lui serre la main pour la lâcher aussitôt comme si je lui signifiais que je suis de moitié dans sa décision.

C’était elle que je voyais dans cette salle basse, l’affreuse certitude. À tous ceux qui se trouvaient là il manquait des membres. En vain les avait-on habillés d’uniformes revêtant d’un faux semblant d’héroïsme leur misère physique. L’atmosphère du dehors était terriblement épaissie par un brouillard qui était la chute même du ciel décomposé. C’était le ciel de la Somme en hiver. Et il y avait le mouvement de ces mutilés qui, dans l’épaississement de cette ténèbre diurne, tiraient sur les cloches du brouillard, finissaient dans leurs efforts d’infirmes par ouvrir la porte.

VI

Alors, la dame de peine est intervenue. Cette femme qui, de toute la force de sa sottise, devient agissante pourra-t-elle faire tomber la pièce quand elle est la seule à ne pas savoir ce qu’elle veut ? Et sa vérité machinale aurait-elle le secret d’anéantir d’un mot l’événement qui se prépare ?

Son autorité enlève le commandement à la vertu de Paule, et oblige cette dernière à penser davantage aux moyens de me voir. Cette gamine comprendra-t-elle cette fois qu’elle a des ennemis plus redoutables que mon désir ? Les entrevues qu’elle ne se permettait pas de préférer à nos innocentes rencontres du jour sont, avec tous leurs périls, les seules que, plus libéral que sa mère, le ciel nous accorde.

Mais il fallait agir avec prudence. L’acculer à une entreprise dont elle n’avait jamais vu que les dangers, c’était l’induire à les grossir encore et l’emprisonner dans une incertitude qui pouvait ne pas tourner à mon avantage. Le sentiment réduit en elle au désespoir était peut-être assez fragile pour mourir de cette mise en demeure. Sans doute ne m’aimait-elle pas assez pour me prouver son amour quand on l’empêchait de me le manifester avec des mots.

Je sentais toutefois que la manœuvre de la dame de peine nous donnait à tous les deux la nécessité pour alliée, elle nous montrait une espèce de vertu dans notre amour, appelait la nuit à donner des lois à nos rencontres.

Cette équipée, Paule ne pouvait pas l’imaginer sans mourir de peur, et c’était encore sa sensibilité qui la préservait le mieux.

 

Pourquoi isoler une pensée de ce qui nous l’inspire ? Il n’est pas un sentiment qui ne contienne son objet, qui ne soit l’aperçu d’une chose concrète à laquelle ainsi nous adhérons. Paule, c’est le nom même dont celle qu’autrefois j’aimais signait ses lettres tentatrices. Paule… La gamine était déjà comme annoncée dans ces jours anciens, et c’est avec la voix même de cette ancienne amie, sa contenance et presque ses traits qu’elle vient à moi. Ces ressemblances ne sont pas une illusion. Elles confirment dans le concret ces parentés profondes, font éclater la preuve que tout ordre, ici-bas, vient du dedans.

C’est sur le chemin qui va de l’incréé au créé que notre vie échappe à la loi de causalité.

D’autres fois, son visage me rappelle des froideurs qui sont restées en moi, liées à la naissance d’un amour comme une menace de mort. Alors je n’ai aucune peine à restituer dans sa vérité une impression qui fit jadis mon désespoir et qui est aujourd’hui la mort de ce désespoir. Elle s’appelait Paule, elle aussi, je la regardais, je l’aimais. Tout mon être allait au-devant du sien. Elle demeurait sagement assise et distraite, polie, à mille lieues de penser que mon amour c’était elle et rien d’autre, elle dans la tristesse d’une vie condamnée à habiller un homme d’une figure sinistre de forçat et à le tenir accablé sous le poids de tout ce qu’il avait à dire.

Un misérable qui se sent triste, un soir, comme si sa misère était tout. Au fond de sa douleur, subsiste la peur de laisser s’évanouir ce qui le crucifie. J’ai connu un homme pareil, et ce n’était pas moi, mais j’étais lui. Il disait : « Attention, celle-ci va me faire payer cher l’indécence d’être vivant. Tout ce que je vais souffrir est contenu dans la simplicité qu’elle met à se garder. »

Je suis allé au fond de cette douleur. Sentir quelque chose se dérober soudain dans le cœur qui bat plus vite, et l’amour lui-même, oui l’amour, souffler sur la lumière qui éclairait dans mon regard les sources du sien. Moment de rage sous la lente pluie de cendres qui voile un instant la beauté de ses traits, bronze sa chair que l’œil trouvait douce, douce au toucher. Dans un instant effrayant je sens grandir en moi un spectre ingrat qui m’inspire de la trouver laide. L’œil fureteur analyse un défaut, le fait germer. Cela irait loin si un sanglot ne menaçait pas d’interrompre l’opération. Car, à travers cette imperfection la vie a révélé sa présence, éclairant les sources de ce que j’aime dans les sources de mon amour. Et on a juste assez de présence d’esprit pour détourner la tête et poser un mot froid n’importe où. Pendant ce temps, le vent s’est levé. Il est temps de reprendre le chemin de la maison. Paule agite le bras. L’automobile attend. Je me suis assis sur le strapontin, le froid venait avec la nuit. Tout d’un coup, j’ai eu peur. Peur d’elle, peur de ce qui se passait et qu’elle regardait sans le voir. Ah, il n’y a en moi que ma mort pour être à la mesure de mon amour.

Le silence balancé sur les ailes des oiseaux pleurait parfois doucement sur les arbres d’une avenue que je regardais de ma fenêtre tout en l’attendant. La sensation présente a son être dans un grand nombre de sensations passées, elle me fuit en moi, remonte en s’élargissant jusqu’aux sources tremblantes de mon être.

Je ne peux plus ouvrir la bouche, je suis voué au silence, ou bien, le front baissé, le vent écoute en moi le vent, c’est la pluie qui fouette la pluie, l’odeur des menthes respire les menthes, la fuite du temps soupire doucement dans l’espoir que je forme d’entrer enfin dans un temps sans bords.

Mais il y a dans ma chambre une fille irréelle qui l’attend avec moi et se perd dans ses yeux aussitôt qu’elle me regarde avec un peu d’amour.

 

Voilà donc ce qui se cachait sous ces folies. Chacun tire de son cœur la matière même de ce qu’il aime. Rien ne m’apparaît que pour éveiller avec son visage ce qui dormait au-dedans de moi. Car mon corps n’est qu’un aspect privilégié du monde où je vis. On ne sort jamais de soi-même. Et posséder une femme c’est m’étreindre moi-même dans ses bras, posséder sur elle l’essence de celui que je suis.

« D’un certain point de vue, écrivait Dom Bassa, qui fait peu de cas de l’existence terrestre, je suis la femme que j’aime avant d’être moi-même, et mon être de chair est le pouvoir que mon âme se donne sur cette femme inconnue, il m’est le moyen de la tirer de moi-même. »

 

Je m’en apercevais maintenant que je voyais moins souvent cette petite fille. Tout mon esprit s’employant à la créer dans mon corps, c’était ma vie, désormais, qui pensait pour moi. Elle pensait, elle sentait comme moi. Je ne l’ai jamais entendu me dire : « Vous me trompez en déclarant que vous m’aimez », mais :

« Les cartes m’ont révélé de qui je devais être jalouse, et alors, vous m’avez fait des tas de mensonges, voilà. »

Ses lèvres n’ont plus rien à me dire, jamais, maintenant que tout parle pour elle, et que son cœur lui retire les choses des mains, certains jours, et les laisse derrière elle quand elle s’en va à regret, son sac, son bracelet. Et qu’à travers l’inconscience de ses gestes, son amour se pose sur ses bras, sur ses mains, comme les colombes du couchant sur une grande statue de l’oubli.

L’amour est en elle aussi près de la vérité que son cœur l’est de sa poitrine. En elle comme en moi, il est la présence de la vérité dans notre gaucherie d’aveugles. Je devine pourquoi le climat d’une passion inaugure le particulier, l’arbitraire et destitue ainsi la loi commune.

J’interroge chaque événement, j’interroge un jeu de cartes. Les sensations et les pensées dont je suis fait sont tout ce que j’aime dans les objets que je regarde.

L’homme a tort de croire qu’il n’y a de continuité que de son fait. L’ordre est dans les événements, un ordre dont il est lui-même l’objet. Et ce moi que je prenais pour un principe de continuité n’est que désordre, il n’a d’autre ordre que celui que met en lui l’ordre du dehors.

Quand l’automne embrume le jour, les profondeurs de l’eau s’éclairent, lissent sous les roches immergées des ombres qui deviennent vivantes. Criblés de baies rouges, déjà, les houx attendent le vent.

Toute la liberté du monde est le domaine de ce cœur qui croit tout ce qu’il veut.

Beauté, vérité, bonheur. Tristesse, autrefois, de la trouver toujours triste. Soudain son rire donne à croire que sa joie lui vient de moi. Et je ne trouve que cette joie, le spectacle éblouissant de cette joie partout où était mon horreur de moi-même.

Longtemps j’ai cru qu’elle était une fille sans entrailles. Sa blancheur n’avait de vie que pour mes yeux.

 

Quand elle me regarde il me semble que son enfance est dans ses traits. Je dévoilerai son âme dans cette gaucherie des membres nus que l’on caresse et que l’on fait balbutier des blancheurs.

Transparences de la chair qui sont l’égarement du regard, sa nudité où la vérité de notre nature a ses vertiges éternels.

Comment ne pas aimer les petites filles de seize ans qui à travers mes perversités me font l’amant de mon enfance ?

 

Penser, imaginer, comprendre, c’est prendre part à une action terrible dont la lutte pour la vie est une pâle image.

La terre se pense, et c’est à travers le rêve qu’elle fait de se comprendre que l’activité de mon esprit s’exerce. S’exerçant afin de savoir s’exercer toujours, détruisant ce qui l’entraverait rien que de venir au monde.

Penser, c’est anéantir parce que c’est créer.

Et, parce que je suis, moi, une pensée, tout ce qui aidera cette pensée à s’acheminer vers elle-même est compris en moi. Mes rencontres, mes destins se sont donné des étoiles en sculptant mon visage, en fouillant mes yeux.

Aucun élément réel ne manquera jamais à une imagination en quête de sa pure lumière.

Tous les éléments de ma vie remontent la pente de la conscience où ma pensée se redécouvre mienne. Je vis à rebours. Vérité provisoire, qui doit ainsi se présenter tant que je n’aurai pas renversé le point de vue hérité. L’étoile qui nous guide, c’est dans notre vie qu’elle nous a, lentement et à tâtons, cherché un cœur, cela est trop sûr.

Inlassablement j’ai cherché la substance. Je veux dire ce qui, dans mon expérience à moi était à la fois l’élément objectif et absolu de ma pensée et des choses que cette pensée se donnait.

En somme, j’ai cherché ce que Dom Bassa prétendait avoir trouvé. Pour le moment mes conclusions sont assez différentes des siennes.

Depuis longtemps, une vérité m’apparaissait : « Le moi est du domaine de l’objectif. Il n’y a pas de moi subjectif. »

Le moi m’est donné du dehors. Il n’y a en moi que la lumière qui le fait apparaître.

Nous sommes le théâtre de convulsions qui ont pris leurs feux dans les abîmes les plus inaccessibles à notre réalité et sur les cimes les plus reculées.

Je suis une lumière qui ne jouit d’elle-même qu’en se mêlant à ce qu’elle éclaire.

 

Mon corps n’est pas à moi. Il est tout ce que j’aspire à quitter, tout ce sur quoi j’aspire à m’élever.

Sentir, redevenir à moitié le parfum que l’on respire et cet amour des couleurs, retour passionné à la lumière primitive.

La beauté pense.

Paule m’apprend à la dérobée que tous les baigneurs nous épient, commentent. Bref, toute la vie de ce village tourne autour de nos devoirs de vacances. Elle ajoute que l’autre soir elle serait sortie de rage à minuit si l’escapade avait été matériellement possible. Plus elle a envie de sortir, plus elle voit d’obstacles. C’est sur son caractère que cette observation me renseigne.

Il s’agit de ne pas attacher le goût de l’étude à ce plaisir toujours impur de voir l’œuvre s’achever. Il faut dans la beauté enfin conquise de l’expression que l’on cherche découvrir une manière d’absolu, je veux dire une hauteur à l’exaltation où achève de se perdre la pensée que notre esprit d’invention l’a déterminée. Être conduit par la recherche dans le domaine impersonnel des formes et des mots.

Celui qui a l’idée de perfection pense le point où connaître et aimer ne font qu’un.

 

Évidemment, je me suis mis à l’école de Dom Bassa qui a été deux fois damné par son goût de la beauté et son amour de la vérité. Il y a quelques lignes notées dans mon cahier d’une écriture appliquée et qui sont peut-être de moi, mais qui pourraient être de lui.

« Ce qui est mal, c’est d’entreprendre ce qu’un autre ferait aussi bien à ma place, et de me détourner ainsi de mon plus authentique devoir. »

« Chaque homme doit tirer le meilleur parti possible de ses dons. Il faut qu’il vive, non pas par ce qu’il a en lui de commun avec tous. Mais dans un très grand effort qui tend à universaliser, à donner à tous ce qui n’était qu’à lui. Si c’est sous la forme d’une douleur exceptionnelle que sa singularité lui fut donnée, il doit ajouter aux trésors de l’humanité ce que ce travail de mineur auquel il fut rejeté l’obligea à découvrir lui-même.

VII

Que fait Paule ?

Si je pense à son corps, à ses gestes d’enfant, je deviens encore plus triste. Ils ne me disent pas que je l’ai perdue, mais ils sont dans la lumière d’un souvenir qui découvre son éternité sans moi. Je change de monde en la regardant. Je deviens un regard dont sa mort ou sa chute ne trouveraient pas le fond.

Quand mon cœur resuit dans un événement les caractères d’un autre événement qui le désespéra ma raison n’y voit d’abord rien, se répète le nom de celle qui, aujourd’hui comme l’autre fois, est au centre de ce que je nommerais pour un peu pressentiment. Mais, dans la semblance des deux aventures, mon être le plus profond épouse si bien l’identité d’un même caractère qu’il peut tirer de lui-même sans en passer par l’événement la douleur que tout ceci réclame de lui.

À travers la pensée d’un tel événement la réalité d’un être humain prend en nous la place de son image. Alors, toute la cruauté déserte du monde répond à l’idée que nous nous faisions de l’amour.

 

Dom Bassa avait été toute sa vie dominé par le désir d’écrire une œuvre susceptible de rester.

Conception un peu particulière, en tout cas, bien rare à son époque, mais pas si absurde.

 

Il n’approfondissait pas la nature du sentiment qui lui faisait souhaiter d’entrer dans l’éternité. Cette éternité devait s’accomplir en dehors de lui et il se dupait dans l’espoir de duper autrui. Pourtant sa conviction est là, qui me touche.

Chaque écrivain puise son œuvre où il peut. S’il réussit à la prendre dans un monde intérieur, étranger au temps, s’il met au jour de la profondeur intacte, c’est sur un sommet de l’évolution qu’il aura transporté la forme même de son écrit. Son livre, écrit avec du feu, éclairera toujours ceux qui viendront après lui.

Ce n’est pas affaire de talent, ni de génie. Le plus sot des hommes porte en lui-même l’œuvre de génie. Il est plus ou moins transparent à elle, et le travail opiniâtre peut tenir lieu de tout, la patience aussi.

L’œuvre qui reste met au monde ce que l’homme portait en lui de toute éternité. L’avoir écrite constitue pour lui la plus magnifique certitude de survivre, non pas dans la pensée des hommes, mais dans une existence dont l’éternité littéraire est une sorte de reflet. La stabilité relative dont cette éternité de pacotille, malgré tout, témoigne, avère qu’il a pu s’installer vivant dans une profondeur contre les hôtes de qui le temps ne peut rien.

Se plonger dans les profondeurs spirituelles pour échapper aux dévastations du jour. Tous les effets de l’art et, justement, s’ils restent authentiques, les plus inattendus, témoignent que les profondeurs se desserrent peu à peu.

Il n’y a de salut qu’individuel. Les découvertes des autres ne valent qu’à partir du moment où elles ont été par nous assez assimilées pour que nous nous trouvions en état de les poursuivre nous-mêmes.

Nous devons tout connaître de nos élans, ne rien nous refuser, aller au fond de chaque tentation, accepter l’aberration comme un moyen de désintégrer la loi. Tout ce qui répand sur la terre une atmosphère de séjour doit être rejeté par les hommes, évidemment, comme ennemi.

Mais il ne faut pas se dissimuler les difficultés de l’entreprise. L’homme a peur de ce qui n’est qu’en lui. Il a une peur effroyable de sa conscience quand celle-ci se donne comme manifestation de sa solitude.

Je le dis bien mal. Mais ceux qui ont éprouvé cette terreur me comprendront. L’homme a une peur affreuse de ce qui ne se trouve qu’en lui. Plus peur encore de rendre le monde témoin de ce qu’il nomme une déformation.

J’ai connu un homme qui avait des passions singulières, faciles à satisfaire et qui lui communiquaient un bonheur complet. Il avait recours à la complicité de partenaires discrètes et auxquelles, pour plus de sûreté, il n’avouait pas son nom véritable, car ce nom lui-même était un aveu d’infamie.

On devrait savoir gré à un homme de la candeur qu’il apporte à dévoiler ses faiblesses. Et qui donc pourra soutenir quand une fois j’aurai posé la question, que ce facile aveu ne lui en épargnerait pas un autre, bien plus affreux ? Si c’était le meurtre que cet homme avait aimé ? Chanson, ô chanson, écoute. La musique est le soleil de ce qui ne voit pas. Si j’exprime incomplètement ma pensée, c’est par l’effet d’une hésitation naturelle de ma voix. De même se refuse à jaillir le cri d’un homme là où il n’y a visiblement personne pour l’entendre. Essayez donc de lire à haute voix dans une chambre où vous êtes seul.

La musique est la voix de la matière qui veut être au cœur d’elle-même.

Paule me montre de loin qu’elle a changé de robe. Le billet que je lui ai glissé sous le nez de sa mère ne semble pas avoir diminué sa bonne volonté.

En refusant de m’envoyer sa fille sans escorte la dame de peine a révélé que sa prudence de bête était à la mesure de ma fourberie. C’est drôle, elle est la victime, et c’est moi qui suis l’offensé. Je la regarde avec tristesse. Je lui inflige la honte de remporter toute l’ignominie de l’accusation avec le poids de ses chaînes inutiles. Le résultat de mes efforts ne se fait pas attendre.

Ce soir, elle est revenue lestée de son cahier d’écolière. Sur le chemin de ma maison, elle chantait tout bas, pour elle seule. Elle s’est interrompue afin de serrer la main à une femme essoufflée qui avait couru derrière elle.

Cette personne qu’elle appelait « ma tante » n’était pas laide, mais désagréable à regarder. Elle avait une espèce de sourire criard et usé qui semblait encore plus blessant quand elle tournait vers sa nièce son visage farci de remontrances.

J’ai tout de suite compris qu’elle était mon ennemie. Malgré cela je me tenais bien, je lui parlais poliment, je l’examinais : cheveux d’un noir nourri sur une face où la beauté végète. Parfois une pensée trop claire pour elle et qui avait choisi son visage pour y mourir. Je ne pouvais pas m’empêcher de la regarder alors avec sympathie, comme si j’avais été sûr que quelque chose d’assez bien allait enfin se montrer plus fort qu’elle. J’attendais le moment où sa vie lui sauterait aux yeux.

Nous nous sommes assis. Les dernières lueurs du jour allumaient des reflets d’argent dans le ciel de plomb. Une clarté d’une autre nature apparentée à l’invisible était dans les lignes qui élevaient le sémaphore sur le miroir du vent. Tout près de l’étang, la terre devenait noire entre les barques mises à sec. Des voix lointaines approfondissaient le calme du soir. Les gens ne parlent nulle part avec autant de lenteur que dans ce pays qui les tient réunis quand la nuit tombe à l’entrée des rues où circulent des chèvres. Les regards des hommes et des animaux ont des couleurs vivantes qui s’ajoutent en silence à la douceur un peu violette de la nuit qui danse et qui prie.

 

À quoi Paule a-t-elle pensé depuis que nous ne nous sommes plus vus ? Il me semble que c’est avec une intention cachée qu’elle vient de m’interroger sur l’histoire du style. Jamais je ne lui avais vu aussi bien que ce soir ce visage d’enfant jouant dans un orage.

« Au commencement, ai-je dit à Paule, était la chanson. Puis, la chronique est venue dans les pas de cent mille chevaux. Elle a conquis le théâtre pendant que les soudards gravissaient les marches des trônes.

« Une fois montée sur le tréteau, elle a enfanté des personnages pour être à son tour enfantée par eux. Car, le désir de pourvoir des tempéraments d’acteurs se traduisait peu à peu par la nécessité d’inventer des faits dramatiques. Le programme, l’imprimerie aidant, s’allongeait. Et, à force de mêler acteurs et personnages il a fini par rendre les représentations inutiles : Le roman était inventé.

« Le roman disparaîtra, asphyxié par la vie elle-même. Chaque heure est trop pleine, trop lourde, pour revenir sur ses pas, même par fiction. Il faut à nos contemporains, désormais, des livres où le temps va de l’avant et se met à rêver.

« Ce qui frappe le plus dans cette évolution, c’est son extraordinaire lenteur. Si on veut sortir de son siècle, il faut se sentir capable de sortir, du même coup, de tous les autres… »

 

La dame m’interrompt. À quoi cela rime-t-il d’être écrivain ? Elle ignorait qu’il y eût encore des auteurs.

« Écrire, Madame c’est composer avec une vocation que l’on n’a ni la force de remplir, ni le courage de renier… »

« Vous savez, me dit alors ma petite amie, tout le monde trouve qu’il fait un peu sombre dans vos écrits… »

Je le sais. La lumière qu’il y a dans mes essais est incertaine, mais comme le crépuscule du matin. Elle est si brumeuse qu’il faut, de toute ses forces, imaginer qu’il fera clair pour y voir aussi loin que le bout de son nez.

Mon langage n’a fait le tour que de ma voix, que de mes yeux.

« Écoutez, leur dis-je, je sais qu’après des années, il viendra un homme transparent et dont la parole sera pure invention, étant la vie même. Un poète qui entrera par son corps dans la douceur de contenir l’univers entier, et sans que le temps s’éveille, sans que l’espace frémisse.

« L’enfant ou le fou de sa voix qui sera la langue de tous les vents. Il fera chaque chose soumise à la vérité dont elle était l’amour.

 

— Parfaitement, dit Paule en regardant son chaperon, je vous préviendrai.

— Ne m’aviez-vous pas dit, répond cette personne avec un air impertinent, que nous venions voir un poète ?

La méchanceté de l’intention m’a fait un peu de mal. J’ai répondu que, sans être un poète moi-même, j’étais le frère des poètes.

« Je suis un peu comme eux. J’ai de la sympathie pour les poètes et de l’amour pour les amants, Madame, si vous savez ce que ce dernier mot veut dire. Leur cœur a bu leur regard, ils ne voient jamais rien, mais je les crois dans le vrai. Aveugles ils sont, mais comme une chanson où tout est dit d’un seul coup… »

 

« Ma cousine, dit Paule, s’étonne qu’on vous prenne pour un bon auteur. Elle trouve que vous écrivez des phrases trop courtes… »

Je me suis toujours efforcé de montrer les choses sous l’angle du merveilleux qui est la simplicité même de leur existence. L’amour, la douleur sont les passions qui me soutiennent. Aussi n’est-il pas facile aux gens sans cœur de m’entendre. Bientôt, je ne parlerai plus que pour ceux qui me devineront.

« En reconnaissant dans mon discours des parties mortes je me suis aperçu que mon langage était vivant. J’enterre chaque jour un plus grand nombre de termes sans vertus… »

« Si vous supprimez des mots, me dit cette dame de peu, on ne peut pas vous comprendre.

— Longtemps, Madame, j’ai écrit comme tout le monde, comme vous. C’est malgré moi que l’âne jadis obéissant des métaphores a fourré son museau dans ses paniers. Ce n’est pas ma faute si je dis : les étoiles de l’argent, les dents brûlées de la pierre.

— Tiens, j’ai lu cela quelque part, répond la dame de peu, il y longtemps…

— Quand vous étiez jeune, dit Paule. »

Du coup, notre interlocutrice se met à vieillir. Elle avale son souffle, ses joues, et, quand elle n’a plus de bouche, se lève, se lève à la force du menton. Elle est furieuse.

« Pour qu’un livre ait des chances de rester toujours jeune, lui dis-je aussi poliment que je peux, il faut qu’il naisse avec des cheveux blancs. »

J’ai dû la raccompagner jusqu’à la porte pour lui caser ma réplique jusqu’au bout. Sur le seuil, elle se retourne, invitant Paule d’un ton sec à ne pas se retarder. Elle ne s’est pas plus tôt éloignée que ma petite amie se jette sur moi et d’une voix haletante :

« Laissez votre fenêtre ouverte, cette nuit, même s’il pleut. »

Je n’ai pas le temps de lui répondre. Elle courait sans se retourner sur les traces de la dame de peu.

 

Soudain, tous les ennuis d’un homme prennent le temps avec eux et se retirent devant un espace, pur comme un songe, où chaque événement qui surgit est la pensée de tous. Le jour n’est plus le jour ni même l’attente d’un autre jour, mais l’innombrable jaillissement d’une futaie où rayonne la course en tous sens de chiens blancs et la fuite des cerfs poursuivis. Contempler cette forêt, c’est penser à la mer, à la foule, à l’éternité du bonheur.

Mes yeux vont de chose en chose. Ils gardent l’image et tuent l’objet. À la fin ils ne sont plus mes yeux et c’est mon amour qui me mène.

 

J’aime la pluie, l’odeur du vent dans les arbres qui sentent l’hiver, les choses que l’on ne voit qu’une fois.

Et la musique, enfin, reine des rois, soleil des rues qui conduisent au cimetière.

 

Est-ce bien l’amour, où l’âme en peine de ses romances, la pureté du temps si semblable au sourire que je tourne vers l’avenir,

Quand j’entends une voix là où il n’y avait que de l’ombre, et que toute parole n’est qu’un pleur perdu pour les pleurs.

L’excès du bonheur ferait de l’amour avec tout, même avec l’idée de la mort. Celui qui aime s’imagine qu’il n’est plus lui-même. Il est moins surpris se trouver un regard sans yeux dans le sien.

Il n’y avait que mon cœur pour tenir ma mort endormie. Il l’enfermait dans ses rêves de coureur de chansons.

Soudain se lève une pensée singulière, et qui pouvait surgir à chaque instant, mais qui m’est venue tandis que je regardais tourner un poisson rouge dans un bocal couleur de fumée. Pourquoi chacune de mes joies me donne-t-elle un sentiment si aigu de mon insuffisance ? On dirait même qu’elle me reproche de ne pas savoir la rendre parfaite, comme si elle n’avait trouvé entre mes rêves et moi que des occasions de se dénaturer et que je dusse connaître comme un effet de mes tares morales ce qui la rendait dans mon cœur l’ennemie d’elle-même. Chacun de mes bonheurs s’adresse à quelqu’un de plus grand que moi et à qui je ne pourrais pas m’égaler sans bouleverser le monde.

Il fait tiède et mon phono vient de jouer ma chanson préférée. Le silence est peint partout, sur les arbres, dans l’enduit miroitant d’une route sinueuse faite pour les yeux. Je suis amoureux et seul, et du spectacle qui est devant moi je ne parviens pas à faire l’image d’une joie totale. Je ne sais comment, à travers la sensation que je suis heureux, aboutir à une connaissance plus profonde de l’être et, ainsi, réussir à le représenter dans ce qu’il a de meilleur. On dirait que mon bonheur d’amant est une expression exceptionnelle d’un monde qui, en lui-même, nie cette expression, la condamne et moi avec. Rien ne peut m’apparaître sous l’angle du bonheur qu’en tranchant son lien avec le réel.

Je ne mériterai pas de m’appeler poète tant que je n’aurai pas compris, c’est-à-dire devancé mon époque. Je sais depuis longtemps que les hommes les meilleurs de ce temps sont communistes, il m’a fallu scruter leurs passions pour connaître qu’ils le sont naturellement et que c’est à force d’être vrais et pour répondre à une exigence sentimentale qu’ils ont jeté les bases de leur doctrine. Il est venu un temps où tout homme, au fond de sa joie, n’avait à rencontrer que son néant. Pour tant qu’elle fut pressentie en lui par une tendance éternelle, chacune de ses voluptés n’en restait pas moins un fruit du hasard. Elle était comme échappée d’un monde hostile à tout ce qui lui ressemblait. Alors tout homme bon et fort inventa le bien-être des autres en cherchant sa voie. Il ne fut que l’attente de ce bien-être alors qu’il se croyait plus enfoncé que jamais dans l’entreprise de sauver son cœur. Car il arrive un moment où un problème individuel ne comporte plus que des solutions collectives.

J’attends la jeune fille que j’aime. Mais comment me déclarerai-je heureux quand tout ce qui est me sépare d’elle, le monde entier et elle et moi.

J’ai lu dans Dom Bassa que l’homme était perverti. Il est étranger, dit le troubadour, à ce qui le fait ce qu’il est. Il est entre son âme et lui-même, entre son cœur et soi.

« Et Dieu, ajoute-t-il, est tout ce qu’est cet homme moins l’idée absurde que cet homme se fait de lui-même. »

Aussi ne s’agit-il point pour un individu d’être mais de rayonner. Il n’y a d’à peu près réel dans un homme que ce qu’il pourrait donner et de réel que ce qu’il donne.

« Le mal, dit encore Dom Bassa, c’est la séparation. L’homme est une créature, il est séparé de Dieu, c’est-à-dire de lui-même car il a Dieu dans le cœur. »

Mon petit chien blanc s’est traîné sur un tas de feuilles sèches, mais la lumière le fait fuir. Minuit sonne. Il sort de l’eau de chaque pas.

Elle gravit la pente en courant. Le ciel est loin, le ciel est là.

Ma joie n’avait pas de mots. Il y avait quelque chose dans mon cœur pour la trouver naturelle.

Paule était dans mes bras.

Son amour l’enflammait tout entière. Il n’était que du plaisir apprivoisé et docile à ma voix.

 

« Je ne serai jamais tout à fait la maîtresse de personne, mais c’est à toi que je pense quand j’ai envie de danser. »

Aucun de nous deux n’est dans son bon sens et notre folie est la même.

Elle dit : « Oh, je voudrais chanter, te faire peur sans avoir besoin de crier, rien qu’en te regardant. »

Elle a des lèvres pour me parler, et pour chercher mes lèvres.

Jardin des familiarités où on va voir tout d’un coup qu’il y a une bête cachée. « Je ne suis pas assez fardée pour me montrer dévêtue. » Crayon de rouge, poudre de riz, sardanes, hop, un éclat de rire.

 

Chaque minute était entre nous l’appel de quelqu’un d’égaré, ce qu’un baiser peut apaiser d’une douleur surhumaine dans le passage d’un instant perdu.

Au comble de l’amour, sa passion toute nue, purifiée de moi, un cri.

Jaillissement, clair comme le jour, d’un jeune corps où la pensée rayonne, perce la nuit de toutes les douleurs du monde.

Visage de mon visage, beaux yeux de mes yeux, fin des temps où je fus celui qui t’attendait, mais la voix qui te parlait, la pensée qui était toi.

Et ses aveux, enfin, une histoire banale, mais toute parée pour moi de ses pleurs.

Être à moi, n’était-ce pas une façon pour elle de renier l’amour en appartenant au premier venu.

VIII

La fin des vacances approchait. La cueillette des raisins avait commencé depuis plusieurs jours. Et les paysans, jusqu’à une heure assez avancée de la nuit, surveillaient dans les caves le travail des pressoirs. Paule venait me voir quand sa mère était couchée. Bien qu’elle s’habillât en homme pour traverser le village, il arrivait qu’un paysan intrigué par ses boucles blondes se lançât sur ses traces en essuyant ses mains rougies par le jus de l’alicante. Mais, feignant de s’adresser à un interlocuteur invisible, elle parlait alors à très haute voix autant pour se donner du courage que pour effrayer l’audacieux. Moi, le front collé à ma fenêtre, je voyais le garçon revenir en courant de toutes ses forces, comme s’il voulait donner aux autres métayers l’idée de son courage et du danger qu’il avait couru. Parfois sur le seuil de la cave éclairée avec des bougies, il laissait tomber une grosse pierre que son premier mouvement de terreur lui avait inspiré de ramasser.

Toutes ses escapades étaient dangereuses. Elle n’entrait pas dans ma maison comme un cambrioleur indifférent au théâtre de son exploit et qui ne voit que son mauvais coup.

De ma chambre et de moi c’était ma chambre qu’elle paraissait regarder avec le plus de goût.

Par elle, à chaque instant, j’étais ailleurs, j’étais autre. Entre Françoise et mon chien infirme, à peine diverti par les propos des fournisseurs, tous gris et mal vêtus, je me sentais aussi fort, aussi riche d’avenir qu’avant de tomber malade. On redevient jeune parce qu’on sent que les autres n’ont pas d’âge, et que se sentir vivre, c’est toujours commencer.

Elle me donnait bien des sujets de tristesse. J’avais peur de son rire tranquille et de son air si sûr de soi. Cependant, petit à petit, je comprenais qu’on peut aimer un être pour ce qu’il nous cache et, bien plus encore, pour ce qu’il apporte avec lui d’infernal et d’inconnu de lui-même.

Certains soirs, ce qu’il y avait de bouleversant pour moi dans le visage de Paule prenait son vol, avouait. Alors, elle parlait de Misty et déjà ne parlait plus de Misty, comme une rôdeuse allonge le pas pour passer au plus vite devant un magasin éclairé.

L’expression de son visage était sujette à la laideur. Chaque mine y mourait sans y laisser de cendres.

Et de chaque mine envolée je voulais faire une pensée, maintenant. Un visage ne m’a jamais intéressé que par la part d’irréel qu’il approchait de moi. D’autant plus aimable que ce qu’il me propose et avance sur ma vie s’annonce plus scandaleux en ses traits.

Je dois entamer maintenant la partie la plus triste de mon récit. Les premiers jours d’octobre étaient calmes et ensoleillés comme tous les ans. Le beau temps avait ses fleurs sur les toits dans le scintillement des feuilles humides qui tombaient de l’air comme des oiseaux. Un silence était dans l’espace où la transparence du jour continuait la transparence des eaux tranquilles et semblait unir dans les arbres dépouillés la limpidité des étangs et celle du ciel. Toute tendresse était perdue sous la nudité frissonnante des amandiers et des saules. Comme mon cœur dans son espoir, comme l’amour dans un mot d’amour.

Paule m’avait montré des lettres de son beau-père qui la rappelait près de lui. Mais en dépit du ton impératif de ces missives, elle se rendait à ma demande et prolongeait son séjour. Elle se pliait avec une espèce de soulagement à mon désir de la garder près de moi, comme si mes prières ne lui avaient fourni qu’un prétexte pour obéir à des raisons plus cachées qu’elle avait, me semblait-il, de rester.

Mais, si bizarre que cela paraisse, je m’intéressais assez peu à ce qu’elle pensait. Il n’y avait pour m’émouvoir que ce qui me parlait d’elle, comme des voiles sur la mer et des bruits dans le bois, et les chants d’oiseaux où la Belle au bois dormant cueillait ses rêves sans le savoir.

J’avais d’autres sujets de tristesse. Avec l’aide de Françoise je soignais tous les jours mon petit fox, et je comprends aujourd’hui que la douleur de cette bête me faisait souffrir dans mon cœur et dans mes pensées. Je ne pouvais pas la plaindre sans me souvenir que j’étais comme elle un être déchu, l’idée me venait ensuite que ma déchéance allait plus loin que la sienne puisque de nous deux j’étais le plus intelligent.

Quand il venait se traîner près de moi au soleil, j’osais à peine le regarder. Si je prenais mes béquilles pour m’éloigner de lui, il poussait quelques gémissements, peut-être pour me rappeler, mais j’ai souvent pensé que la vue de mon infirmité lui donnait la peur de la sienne, et je dois dire qu’il agissait parfois comme s’il avait tenu de moi-même le mal dont il allait mourir. Il évitait soigneusement de s’approcher de mon lit.

Ce sont des instants dont je ne parle qu’avec peine parce que j’ai été inégal à eux, et n’ai pas su les vivre avec la générosité qui devrait être celle d’un homme. Les douleurs de l’animal ne m’étaient pas sacrées. Je veux dire qu’au lieu de faire appel à ma sympathie elles me remplissaient de crainte, me faisaient m’attendrir sur moi-même beaucoup plus que sur lui. Comme si la pauvre bête n’avait eu le pouvoir de mettre du désespoir que dans une de mes pensées et que mon esprit, dans l’image de ses souffrances, s’assombrît d’un présage que mon amour se chargerait de vérifier.

Je m’endormais, il y avait toujours dans mon rêve une statue de pierre à la fenêtre. Une araignée que je ne savais comment ôter de mon veston avait son logis dans une anfractuosité de la statue. Je m’éveillais. L’araignée était devant moi cramponnée à mon verre à boire.

Mais pourquoi de telles manifestations dont la réflexion me démontre qu’elles dépassaient mon jugement n’alertent-elles pas du premier coup la terreur religieuse de nos sens ? Pourquoi ne les éveillent-elles pas à l’évidence qu’ils sont de toutes parts pressés de se contredire et sommés de n’accorder à la réalité qu’une existence dangereuse pour la leur ? On devrait savoir sur-le-champ qu’on n’est plus en ce monde.

Je me sentais malade, et j’avais passé une mauvaise journée, le froid dans les membres, la faim aux dents, vide et gelé comme un pendu. Sur le soir, excédé de me sentir si faible, je quittais le bord de l’étang quand j’ai vu Françoise qui courait à ma rencontre en me criant des paroles que le bruit des pierres roulant sous ses pas m’empêchait d’entendre. Sa voix était à la fois agacée et satisfaite et je compris qu’elle avait à m’annoncer une nouvelle ennuyeuse pour elle et désagréable pour moi. Du plus loin qu’elle me voit, elle crie :

« Ça va bien que vous êtes malade, parce que j’ai quelqu’un à dîner.

— Vous avez invité quelqu’un, lui ai-je demandé avec effroi ?

— Ça ne risque pas, je ne connais personne.

— Alors, quelqu’un s’est invité ? »

Elle me regarde en dessous. Elle n’aime pas avoir à formuler une réponse directe. Sa franchise est toute en gestes, en images. Elle finit par dire :

« Vous le connaissez. Il est si bien installé que je ne peux pas mettre la table. C’est ce jeune qui parle plus que vous.

— Est-ce le docteur Bernard ?

— Oui, dit-elle, le docteur. »

 

Au même moment, je le vois qui vient à ma rencontre, la main offerte. Il est petit et rond. Il a de grands pieds qui sont, avec son nez volumineux, les seuls attributs visibles de l’importance qu’il se donne. Il marche en roulant les épaules comme s’il voulait se mettre à la mesure de son pardessus :

« Je veux bien ne pas vous laisser dîner seul, me dit-il. Mais j’ai autre chose à vous demander. »

Je le supplie de s’expliquer. Mais la présence de Françoise le gênait. Il a fallu que j’attende de me trouver à table avec lui pour apprendre l’objet véritable de sa visite. Il paraît qu’il a une amie à voir dans les environs, et que je lui rendrais service en lui accordant l’hospitalité cette nuit.

« Tenez, mon brave ami, vous vous couchez à toutes les heures. Cela me fera plaisir de veiller dans votre compagnie. »

 

Je ne sais comment lui dire qu’il me dérange. Il m’a toujours paru difficile d’exprimer ma volonté, quand elle contrariait un projet que je ne connaissais qu’à moitié. Je préfère sacrifier mon rendez-vous avec Paule. Encore faut-il que je la prévienne.

Après avoir demandé quelques minutes de liberté à mon convive, je me préparais à sortir de la salle à manger quand je fus arrêté net par le manège de mon chien. Il s’était dressé sur ses pattes de devant tandis que je gagnais la porte, et maintenant qu’il me voyait prêt à la franchir, il grognait dans la direction du docteur ne se détournant qu’un instant pour fixer sur moi le regard si sombre et si émouvant de ses yeux durs et désespérés. Ce qui me poussa à hâter mon départ ce fut la peur d’avoir à satisfaire la curiosité que l’état de mon chien allait susciter chez le médecin dont j’étais encombré. Sans doute y avait-il beaucoup de lâcheté dans le mouvement qui m’arracha à la salle où nous venions de prendre notre repas. Je craignais les paroles qu’il me fallait employer pour décrire une maladie où le docteur reconnaîtrait tous les traits de la mienne.

 

Heureusement, je n’eus pas à effectuer un long parcours. J’avais à peine franchi les limites de mon jardin que je reconnus Paule dans une silhouette qui venait vers moi, légère comme une apparition dans le clair de lune et le vent. À peine lui eus-je exposé l’objet de ma sortie qu’elle me répondit avec beaucoup de vivacité qu’elle savait que ce docteur était mon hôte, et que justement, elle avait décidé de venir bien plus tôt, cette nuit, sa mère étant absente jusqu’au lendemain. Je me trouvais aussi dépourvu devant son désir que devant les projets du docteur. Je lui représentai que mon visiteur se trouverait dans ma chambre au moment où elle entrerait.

« Raison de plus, me dit-elle. Il verra que vous n’avez pas été long à trouver des amis. Si seulement je pouvais lui demander de me raccompagner, il m’éviterait bien des terreurs. »

Quand j’ouvris la porte de la salle à manger je surpris Françoise en grande conversation avec mon hôte, et le chien étendu entre eux sur un fauteuil où ils avaient hissé son coussin. La figure de mon savant ami était aussi tendue et pénétrée de graves pensées que s’il n’avait eu d’autre but en venant me déranger que de soumettre l’animal à cet examen qui s’était poursuivi hors de ma présence. Je n’avais pas eu le temps d’ouvrir la bouche que Françoise s’enfuyait vers sa cuisine, cependant que le docteur comme pour couvrir le désordre de sa retraite, s’écriait d’une voix claironnante en me regardant dans les yeux :

« Vous savez, il est foutu votre chien… »

Puis il baissa la tête, et lentement et avec patience, comme pour ménager ses forces, mais les yeux durs et injectés de sang, il entra dans des explications qui peu à peu lui faisaient le visage féroce d’un ogre qui n’aurait plus eu que sa voix à manger :

« Une sclérose de la moelle consécutive au travail d’un microbe filtrant… »

IX

Paule, en fermière d’opérette, avec un souci dans ses yeux verts, et comme un désir de savoir où est passé cet âne en chocolat qu’elle était chargée de conduire au moulin.

Je revois le moment où, tandis que je rallumais la lampe, éteinte un instant pour lui signifier qu’elle pouvait entrer, elle tirait doucement sur ses talons les deux battants de la porte à travers laquelle elle venait de se glisser. Un peu éblouie par l’ampoule électrique, le front baissé, elle regardait le docteur en souriant, elle paraissait lever ce sourire devant la lumière pour tamiser son regard. Je vis tout de suite avec quel soin elle s’était fardée. Les mouvements qu’elle avait pour s’asseoir près de moi, pour m’embrasser, étaient plus alanguis que de coutume, peut-être parce qu’elle sentait que ces tendres gestes dont elle avait l’habitude servaient mieux sa grâce naturelle et qu’elle mettait le soin de plaire avant les intérêts de mon amour. Devinant cela dans un éclair et momentanément à court, j’entamai la conversation sur le ton convenable, c’est-à-dire en riant, et je demandai à Paule comment elle avait pu aujourd’hui déjouer de si bonne heure la surveillance de sa mère.

Nous nous regardions avec beaucoup d’émotion. La vigilance de la dame de peine en fermant les eaux autour de notre liberté nocturne en avait rendu chaque minute plus précieuse. Et puis le sourire de Paule étincelant dans l’encadrement de la porte refermée sur ses talons, son beau visage fardé adressant un regard réjoui à mon ami quand je ne l’imaginais ce soir-là qu’ardente, dépoudrée et amoureuse, cette beauté inattendue qui semblait dans ses traits mêmes se défaire de son amour afin de mieux me surprendre, venaient d’en faire une lumineuse étrangère dont mon cœur ne reconnaissait pas la conduite. Pas un instant, au cours de cette heure, mon impression première ne fut démentie. Elle était assise sur le bord de mon lit, et s’exprimait avec une aisance parfaite. Son ton manifestait qu’elle avait repris à son insu toute son indépendance. Mais il fallait la perspicacité de l’amour pour saisir ces nuances.

« Je suis venue de meilleure heure, me dit-elle, parce qu’il faut que je rentre plus tôt. Ma mère arrive dans la nuit. Pourvu que la métayère ne lui raconte pas qu’elle m’a vu sortir.

— Comment, me suis-je écrié. La métayère vous a surprise et vous ne nous en dites rien.

— Je ne suis pas sûre qu’elle m’ait vue sortir, mais il est probable qu’elle me verra rentrer. Sa lumière n’était pas éteinte. Si elle a décidé d’attendre ma mère, je suis perdue. »

 

Ces paroles m’auraient moins alarmé si je n’avais vu mon hôte changer aussitôt de couleur. D’un geste, il m’impose silence pour tendre l’oreille. Il est visible qu’il a peur, et je trouve étrange la réflexion qu’il fait pour nous cacher sa crainte :

« Votre mère, dit-il à Paule, s’en prendrait à toute la terre. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de l’interrompre, et cette fois, j’aurai parlé sans prendre le temps de réfléchir :

« Tout le monde connaît donc la dame de peine. Même vous ? lui ai-je demandé avec émotion.

— Mais oui, répond Paule, on s’était vus, vaguement et quelle enfant j’avais été d’irriter ma mère contre lui.

— Les petites filles parlent toujours trop, » professe le docteur en me regardant d’un air singulier.

Il est pusillanime, mais sa méchanceté a toutes les audaces. Il m’a déclaré un jour que l’être vivant dans la douleur qu’il infligeait fuyait l’assujettissement à la douleur. Et j’ai fini par le croire quand j’ai souhaité moi-même de fuir l’assujettissement à la mort en donnant la mort.

« Paule, dit-il, c’est vous qui rendez votre mère méchante en l’obligeant à vous connaître. Pourquoi lui donnez-vous les clefs de votre jeunesse ? »

J’ai voulu me mêler à la conversation. J’ai répondu d’un air dégagé :

« La jeunesse des autres est la mort de ceux qui n’ont plus d’âge… »

Ni l’un ni l’autre ne m’écoutait. Sans doute étaient-ils également préoccupés par les difficultés que présentait le retour.

 

Si la mort venait maintenant elle ne m’arracherait pas à moi-même, mais au désir que j’ai d’elle.

Ah, il vient assez vite un temps où les peines d’amour se traduisent par une douleur physique. On souffre avec un cœur qui se met à craindre pour lui-même les effets mortels de la souffrance.

Ainsi se révèle une des limites de la tristesse, un heurt dans la nuit effrayante où l’on s’enfonçait. Par réflexe on analyse les effets physiques du désespoir, cela suffit à rendormir la peine. Et l’homme se sent prêt à se retirer de cette vie. Il ne pense plus qu’à ajouter un peu de ce jour à ce qui le rejette dans l’ombre.

Une heure venait de sonner. Paule tressaillit et marcha vers la porte. Puis elle revint et me demanda si je ne croyais pas qu’elle courait un danger. Sa voix était altérée. On aurait dit, tant elle était émue, qu’elle n’avait même pas la force de regarder devant elle. Elle ne redevenait naturelle que par instants, pour adresser au docteur un long sourire où se ranimait son regard. À la fin celui-ci dut lire une pensée dans ses yeux car il lui proposa tout d’un trait de la raccompagner.

Elle disait oui, mais demeurait incertaine, promenant ses regards autour d’elle comme si elle cherchait un prétexte pour avancer une idée dont elle avait un peu peur. On aurait dit qu’elle avait une lubie dont elle souhaitait que le côté séduisant nous éclairât tous les trois à la fois, et fit comme fondre d’un coup sur nous tous l’ordre d’agir contre notre caractère. Je ne sais quelle tentation me traversa. Elle venait de dire qu’elle voudrait revêtir un déguisement. D’un air qui voulait passer pour plaisant je lui répondis en tremblant d’émotion : « Enveloppe-toi d’un manteau et habille ton visage, on te prendra pour une ramasseuse de sarments.

— Mais je n’ai pas de foulard à serrer sur ma tête, dit-elle sur un ton de comédie.

— Mais si, répondit le docteur d’un air faussement décidé, qui nous permettait à tous les trois de rebrousser chemin, votre robe imprimée. »

 

Rien, dans ce qu’avaient dit les deux hommes n’engageait encore l’incident. Elle le sentit sans doute, et que la moindre exclamation de ses lèvres allait dissiper notre ivresse, car, adorablement caressée par la perspective de se déshabiller devant nous, elle prononça justement la parole de bravade qui devait mettre une pente douce sous notre désir. Elle nous regarda un moment, hésitante, je crois qu’elle cherchait ses mots. Puis, et c’était une espèce d’indulgence qui tombait avec sa voix sur ce que nous préméditions pour l’absoudre par avance, donc, la favoriser : « Je me déshabillerai si cela ne doit pas vous obliger à me laisser seule. »

Et, sans attendre notre réponse, traversant la pièce d’un bond, elle se planta devant la glace, ne se retournant un instant que pour murmurer très vite à mon adresse d’une voix basse, émue, précipitée : « On va voir ce que vaut votre idée. » On aurait dit qu’elle était impatiente d’avoir lancé ces mots, d’avoir enfin toute cette simagrée derrière elle pour appartenir à l’instant que ses gestes allaient créer.

 

Alors, sans cesser de faire face à son image, elle saisit sa robe à deux mains et, la faisant passer pardessus sa tête, nous apparut complètement nue. Sans doute cette audace était préméditée et elle n’avait eu souci que de la préparer pendant que je l’imaginais en proie aux tourments de l’amour. Le plus étrange est que cette pensée ne me fit pas autant de peine qu’on peut le croire. Son corps rompu à tous mes vices tirait de la lumière où elle sentait que mon ami le voyait un voile vivant qui le lavait de mes caresses. Elle se défaisait dans mes yeux de ma vie.

Il est agréable d’envelopper une existence en épousant étroitement ses plaisirs et ses mystères. Aujourd’hui, je suis obligé de m’avouer que sans la bizarre inspiration qu’elle eut de se dévêtir devant mon ami, je ne serais plus par rien attaché à son souvenir. Cette excentricité a-t-elle déchiré sur mon rêve quelqu’un de ces voiles qu’on n’entrouvre jamais ? Le regard du docteur peut-être isolait notre folie d’un soir de la commençante habitude qui neutralisait nos plaisirs.

 

Mais ces réflexions ne me sont venues qu’après ce terrible instant. Au moment où je vis Paule entraîner le docteur vers la porte, je ne pus que me répéter tout bas : « C’est Misty, et ce Misty est donc un homme comme les autres. »

Mon cahier était devant moi. Je n’avais eu qu’à détourner les yeux de la porte qui s’était refermée.

Je tombais de toute ma hauteur. Mais devant l’image de ma joie détruite, il me semblait que j’avais laissé quelqu’un d’agenouillé.

Avaient-ils bien refermé cette porte ? Présents, ils se taisaient. Maintenant je n’entendais pas leurs pas, mais le bruit de leurs voix me parvenait. Ils marchaient plus légèrement que d’habitude. On aurait dit que chacun des deux était un peu porté par les jambes de l’autre.

La pente à dégringoler était si rapide que la terreur elle-même fermait les yeux. Ce ne serait rien d’attraper une balle ou de rouler sous une voiture si la blessure soufferte il ne fallait pas la recevoir vingt fois et lui offrir le cœur quand la peau est arrachée. Le corps a des limites et non la douleur.

On ne serait, me suis-je dit, jamais seul, s’il n’y avait tout d’un coup un amour pour mettre tout l’oubli du monde entre nous et lui.

Je me suis retourné vers le mur. Il y a la photographie de Paule Duval qui me regarde en riant. Son sourire est tout brillant d’une parole qu’elle m’apporte. La neige est derrière elle, sa face est noire de soleil. Quand je regarde la porte qu’ils ont ouverte pour me quitter, c’est son visage que je vois.

Pauvre passant, quel que tu sois, va, tu n’étais pas fait, homme de rien, pour être homme.

Même ta déception te demeure étrangère. C’est un chagrin qui vient de très loin. Il te semblerait pour un peu qu’il a déjà servi et qu’il est tombé sur toi sans te reconnaître. On est ainsi fait, le plus triste des hommes trouve dans sa douleur l’impression qu’il y succombe pour la deuxième fois. Et c’est une façon en fin de compte, de s’appuyer sur le sentiment que la plaisanterie continue et que l’on vit avec le même calme que si c’était pour toujours.

 

Ce qui m’a fait tant de mal est comme une fatalité de bonheur pour celle qui me quitte. Mais pourquoi au fond de cette souffrance y avait-il quelque chose pour me réchauffer de cœur ?

J’avais vu une image du destin des hommes dans la source de mon humble douleur.

Car être, c’est être en dehors. Tout ce qui a une conscience est intérieurement pétri de cet arrachement dont mes yeux m’ont montré qu’il était une image si triste.

Cependant, il était tard. Trois ou quatre heures du matin peut-être. J’étais resté près d’une nuit ainsi, hébété, ne sachant plus par quel bout prendre mon rôle de douleur. Que cette fille était jolie. Elle était elle, mais elle n’était pas elle. Sa vie était pleine de la lumière que je voyais soudain dans ses traits me défendre de la toucher. Paule était au-dessus de l’existence. J’ai pensé qu’elle était dans un monde où ma disparition ne bouleverserait rien.

Ma souffrance ne vient pas de mes pensées, ce sont mes pensées qui naissent de ma souffrance.

Voici l’aube, il n’y aura rien de vivant bientôt, rien qui chante entre ma pâleur et moi. Je suis sur le point de tuer ce qui m’aimait dans mon amour.

 

Au sein d’une peine comme la mienne, ma vie d’homme se rend justice. Mon désespoir est la lucidité de celui à qui rien d’extérieur ne peut plus porter secours. Il n’est que la rencontre de mes limites, ce désespoir c’est moi.

Paule aime l’homme qui l’aime et, à travers lui, l’image de tout ce qui ne me ressemble pas. Je me suis rappelé, avant de m’endormir, une importante pensée de Dom Bassa :

« Quand on dit d’un damné qu’il est privé de la vue de Dieu, cela veut dire que le regard de Dieu le traverse sans le voir… »

TROISIÈME PARTIE

I

Un corps de femme revient tout pâle du sommeil, nu comme le vent. Les ailes roses d’un oiseau qu’elle a dans les cheveux tremblent au rythme de ses hanches. Elle a ses yeux de huit ans,

Une sagesse d’adolescente pleine d’heureuses surprises, comme un champ de blé avec des fleurs…

Non pas les larmes. La peine toute seule qui regarde la vie de loin, sans être vue. L’enfance, toujours plus près d’un cœur que la mort s’est donné.

 

« Nous ferions bien, disait Françoise, de revenir à la ville avec le docteur. Voilà que Monsieur a les cheveux longs comme un âne d’hiver.

« Cette Mademoiselle Paule, ajoute-t-elle, c’est quelqu’un de si changeant qu’il faut la connaître pour la trouver jolie.

« C’est trompeur, vous savez, Monsieur, d’être blonde… »

Oui la beauté des choses que j’aimais a fait ce qu’elle a pu vraiment et n’a jamais pu m’arracher que des pleurs.

J’achevais de m’habiller quand Misty est entré dans ma chambre :

« Mon brave ami, m’a-t-il dit, vous savez déjà la tuile qui vous arrive ?

— Mais non. D’abord, à moi, il ne m’arrive jamais rien. »

Ma réponse l’impatiente. Regardant sans vergogne une lettre de Paule que Françoise vient de me donner :

« Puisque Paule vous a écrit…

— Je n’ai pas lu sa lettre jusqu’au bout. Je rêvais à des changements que j’observais dans son écriture, et voilà que vous la reconnaissez à deux mètres de vos lunettes.

— Je ne reconnais pas l’écriture, mais le papier à lettres…

Puis, très vite :

— Mon pauvre ami, sa mère l’a pincée au moment où nous rentrions. Dans son intérêt, j’ai préféré avouer qu’elle venait de chez vous.

— Dans son intérêt ?

— Dans l’intérêt de son honneur, si vous voulez, a-t-il rectifié avec un peu de gêne. »

 

Je n’ai pas l’esprit très vif. J’ai été assez ridicule pour demander à Misty en quoi il était honorable pour une jeune fille de venir chez moi. Il ne demandait pas mieux que de dissiper mon incertitude. Mais il n’en eut pas le temps. La dame de peine venait de se jeter sur moi.

Une mine agressive qu’elle s’efforçait de rendre intelligente. Elle m’interroge avec passion sur le rôle que j’ai pu jouer dans l’incident de la nuit passée. J’ai répondu par des mensonges. Il y a des gens qui n’ont droit qu’à des mensonges.

Elle s’est perdue en discours bourrus auxquels j’ai répondu avec le plus de mesure que j’ai pu et sans manifester d’irritation, sauf à un moment où, poliment, et sous une forme détournée, j’ai dû lui signifier qu’elle était une imbécile, ce qui, du reste a semblé lui apporter une espèce de soulagement moral. Un coup de sonnette a précipité son départ qui m’a laissé comme affamé d’être seul.

C’est à peine si je remarquais que Françoise revenait de la porte en dissimulant un paquet :

« Cela vient de la pharmacie, me dit-elle. C’est pour le docteur. »

Les mains sur les yeux, cet homme écoute une voix, il n’était donc pas seul : « Tu n’aimeras que ton amour. »

Il ne pense pas, faible comme il est, il pense à des pensées.

Tristesse d’un enfant à qui on a mis dans la main un oiseau mort… Un espoir que je ne me connaissais pas, elle l’a tué, me montrant qu’il était en moi, bon à jeter. Le mal que j’ai enduré vivra, car il me semble qu’elle s’est servie de mon cœur pour me blesser. Elle a été dure comme une chose. Toute sa vie donnait un sens à ce qu’elle m’écrivait. Comment supporter l’idée de la revoir, moi qui ai fui la vie dans le cœur des femmes ?

Je l’ai revue, elle m’a parlé, il me semble que j’ai reçu un coup sur un membre mort.

Ce n’est pas parce que leurs yeux se mouillent qu’on ne peut pas dire qu’elles s’amusent. La mélancolie est le plaisir de celle qui se distrait avec la peine des autres. Son amour est à elle, non elle à son amour.

Si seulement je l’aimais parce que je la trouve jolie. Non. J’ai encore tout mon cœur pour découvrir qu’elle est jolie quand j’ai déjà mis tout mon cœur à l’aimer.

La vie qui a su si bien me briser, va-t-elle enfin se faire voix, parler ?

À l’heure des cloches j’ai cherché cette vérité qui m’était par elle signifiée et dont ma douleur n’était que le contre-coup.

Il me semble que j’ai trouvé, mais que c’était si terrible qu’il ne m’en reste au fond de l’âme qu’un endolorissement sans souvenir. Je ne suis plus moi. À travers mes crises sentimentales j’ai cherché les vestiges d’une personnalité qui m’a été retirée. Un sort absurde veut que mes efforts pour me retrouver prennent l’aspect d’une nouvelle dégradation. L’amour en qui j’avais mis tout mon espoir n’aboutira jamais pour moi qu’à l’inexplicable honte d’avoir un cœur.

Je sais y voir clair. Mais mon sort m’épouvante. Un homme physiquement déchu n’a son salut que dans la déchéance morale. J’ai tout fait pour m’arracher à cette fatalité d’abjection pour laquelle j’étais né. Et le dernier secours vient de m’être retiré. Ne t’attends pas à entrer avec ton corps dans ta pensée, m’a-t-il été dit à peu près.

L’excès de ma douleur m’est venu de l’extrême pureté de toutes choses. Rien, dans ce qui me brise que je ne doive admirer. C’est-à-dire connaître avec le cœur de mon amour qui est la pureté même, mais qui hélas, est mien, c’est-à-dire uni à un homme expulsé de son rêve.

 

Chercher un être pur, faut-il être inconséquent et fou quand on sait si bien que l’on représentera pour lui le chemin de l’impureté.

Mais puisque toute la réalité qui nous presse condamne cette soif d’infini que nous portons en nous à ne faire jamais le tour que d’une grandissante solitude morale, puisqu’elle donne des noms hideux à toutes nos aspirations vers le bien, entrons avec joie dans la nécessité qui nous est forgée, et aux dernières heures de cet automne qui clôt l’époque de mes plus tendres illusions, promettons-nous de trouver notre pureté à travers l’épuisement de nos instincts les plus vils. Le silence est sillonné d’éclairs. C’est un samedi après-midi, j’entends au loin le bruit métallique d’un marteau sur les pierres d’une rue. Dans le frisson des premiers froids, je pense à moi comme à un étranger qui reviendrait de très loin les tempes ridées. Un rire plus grand que nous deux est sur nous, triste dans ses yeux et triste sur mes lèvres, un de ces rires morts qui ne savent plus le chemin des ruisseaux, le douloureux éclair d’argent de l’heure et de l’heure dans un songe qui ne veut pas finir. Ah, je sais aujourd’hui que ma force seule était attendue là où je portais à deux mains mon cœur, que j’ai tout négligé pour me reposer sur un univers qui n’était que ma foi en cet univers. La fille que j’aimais n’était éprise que d’elle-même. Ses yeux verts de naufrage c’est pour noyer plus de regards qu’ils s’ouvraient si grands quand je lui prenais les mains. Soit, qu’il en vienne une autre et je ferai le tour de ses curiosités, je les mettrai dans sa mémoire afin de mieux me connaître moi-même. À quoi bon s’attrister ? Ce que la vie a voulu, elle l’a voulu. Mon cœur ne sera jamais que le cauchemar de ma pensée.

II

La nouvelle que Paule ne m’aimait pas, il y avait en moi un homme pour en rire, un homme pour s’en plaindre.

Et le premier survivant seul, c’est qu’il y avait en moi quelqu’un pour en mourir.

 

Je ne me sentais plus le même. Pendant que Françoise vidait les commodes, et, dans la maison aux fenêtres ouvertes, ficelait des paquets en vue du départ, je subissais avec patience la compagnie du docteur que ces préparatifs semblaient amuser et presque exalter, comme si l’odeur de la poussière avait éveillé dans sa chair une femme de chambre qui, depuis qu’il était pubère, s’y trouvait engourdie dans le rôle d’une Belle au bois dormant de souillarde. J’avais fermé mes livres, ne pensais plus à Dom Bassa, même j’écrivais si irrégulièrement dans mes cahiers que je dois maintenant reconstituer pas à pas les menus incidents qui ont marqué la fin de ma villégiature forcée et le retour de l’hiver.

Il était six heures du soir. Françoise serrait sa cravate sous le menton en regardant, à travers la fenêtre, une gamine qui l’attendait dans l’avenue, un panier vide à la main. Le docteur interrompit sa réussite et repoussant le jeu de cartes sur le tapis, il me prit vivement par le bras :

« Dites-moi. Et ce chien ?

— Eh bien, le chien, vous savez mieux que moi ce qu’il a.

— Oui. Il a fait de la sclérose des cordons postérieurs.

— Et vous dites que ça ne se guérit pas.

— Je dis que nous ne pouvons pas l’emporter comme ça. Je suis à votre disposition pour lui administrer une piqûre.

— Tuer ce chien ! »

Il n’y a pas d’entreprise aussi effroyable que celle d’exécuter un animal. Ce n’est rien d’abattre un homme, car tout homme a l’idée du crime et il est en partie solidaire du geste qui le supprime. Mais tuer une bête apprivoisée ! Comment un homme peut-il l’attirer au fond de l’amour qu’elle a pour lui et la frapper sauvagement. Il me paraîtrait plus facile d’égorger un aveugle.

« Ce chien ne peut pas guérir, reprend le docteur. Il est absurde de le laisser vivre. Et qu’en feriez-vous dans votre chambre ? »

Françoise revenait. Je l’ai laissée seule avec le docteur après l’avoir priée d’agir comme elle l’entendait. Le soir, j’ai évité de traverser la salle à manger pour regagner ma chambre, et je n’ai rien demandé à ma servante qui m’apportait une tasse de bouillon. Déjà, l’image de Paule était devant mes yeux et j’allais m’endormir, comme tous les jours, en pensant à elle. Mais au moment, où je glissais dans l’inconscience je me suis surpris à prononcer une de ces phrases étranges que notre pensée le plus souvent évite de reconnaître comme si elles étaient issues d’un monde où notre vie se poursuit sans nous. Les yeux clos, je voyais Paule passer très vite devant un magasin éclairé. Au fond de l’ombre où je m’étais caché pour mieux l’observer j’approfondissais la douleur de la trouver si belle, je disais :

« J’affecte de la mépriser, mais mon chien s’aplatit devant elle, et mon chien c’est moi... »

 

La fenêtre était ouverte et j’avais entendu des voix avant de voir le jour. Je me suis éveillé en sursaut, l’œil fixé sur un grand tableau de Max Ernst qui était d’abord tout petit et par conséquent fort loin, et que j’ai vu distinctement grandir dans les quelques secondes qu’il m’a fallu pour reprendre mes esprits. Avec une sorte de stupeur charmée je venais de vérifier comment mon corps, tout lentement, avait bu mon regard. Il ne me restait plus qu’à comprendre la phrase que la voix de Françoise prononçait sur la terrasse à quelques pas de moi :

« C’est bien étonnant, dit-elle, si ça ne fait pas pleurer Monsieur.

— Je n’ai jamais vu quelqu’un pleurer une bête répond la voix du docteur.

— On ne pleure déjà pas tant sur les personnes, a répliqué la voix amie. »

 

J’ai quitté mon lit. À pas menus, en m’aidant d’une chaise, je me suis traîné jusqu’à la fenêtre. Le docteur était debout les mains dans ses poches, écrasant de ses deux talons une plate-bande d’œillets. Il me vit, et c’est vers moi qu’il lança sa réplique, presque joyeusement :

« On ne pleure pas sur les personnes, on ne pleure jamais que sur des pensées. »

Je lui ai répondu que chacun pleurait comme il pouvait. « J’en ai connu, lui ai-je dit, qui pleuraient pour demander leur chemin.

— Mais non, mais non, a répondu le bourreau, on ne pleure jamais que sur soi-même, et si vous voyez quelqu’un verser des larmes sur un cercueil, ne croyez pas qu’il soit peiné d’avoir dû se séparer d’un parent, il se désespère à la pensée qu’il lui faudra mourir s’il veut le retrouver. »

 

Et moi, j’appelais Françoise de toutes mes forces : « Vous ne voyez pas, lui ai-je crié, qu’il y a du soleil partout, il va être midi et vous ne m’avez pas appelé. Il faudra que j’achète un réveille-matin si je veux me trouver sur pied à onze heures. Pourquoi ne m’avez-vous pas éveillé comme je vous l’avais demandé ?

« Eh, répond-elle, vous ne m’avez même pas entendu entrer dans la chambre. Je ne pouvais pas vous appeler, vous dormiez. »

Nous sommes partis avec la rage du soleil comme disait Françoise. Mais la nuit tombe vite aux approches de la Toussaint. Rues plus vivantes que leurs habitants, routes goudronnées, je voudrais habiter partout.

L’ombre des acacias sur la route du soir. Une auto blanche, sur un chemin accidenté, fuyant le danger dans le danger. Une église romane, un tram, un musée. Dans les quartiers déserts, les belles maisons particulières ont fait la paix avec les avenues.

Au moment où nous sommes entrés dans la ville on aurait dit que la clarté du jour était menacée. Comme s’il y avait eu de la cendre sur les montagnes. Le vent avait un accent de mort et il éveillait d’étranges rumeurs dans tous les mots qu’on prononçait autour de moi : « Il y a un troupeau sur la colline, disait Françoise, j’entends la flûte, mais aucun de nous n’a vu le berger. » On aurait dit qu’il ne se produisait rien que pour ouvrir une source d’air pur à des paroles que l’invisible prenait soin d’orner. Et si le docteur avait ouvert la bouche, nul n’aurait compris maintenant ce qu’il avait à proférer.

Il y a des instants où l’on voudrait passer sous les roues d’un train. Comme si l’on était, vivant, la proie de tout le mal que l’on a commis.

Je prendrai de nouveau de la tisane de sarments. Mais je saurai maintenant pourquoi je me drogue. Avec tout le soin, toute la sollicitude qu’il faut, je me détruirai. Dans le ciel froid des rencontres inattendues mes rêves brilleront comme des choses.

Entre les échos de ce qui se brise éclate soudain, prix des hasards, une note juste.

J’interrogerai la nuit, la nuit du noir, trop plein de mon amour pour tenir compte des réponses.

Le soleil me l’avait donnée, une chanson me l’a prise. Parfois encore elle reparaît dans le visage allongé d’une femme qu’une pensée pâlit…

La tentation ne me viendra pas d’insister davantage sur la réalité matérielle des incidents que j’ai rapportés. Après j’énumérerai peut-être dans l’ombre de ce qui n’est plus les raisons qui me restent de sourire à cette vie que j’aime follement malgré tout et qui est si grande de porter tout mon cœur plus grand qu’elle. Je bégaierai de joie dans le sentiment de ce qu’il y a d’illimité dans ma faculté de souffrir.

Il fallait en passer par là, couvre la lampe et cache tes yeux. C’est pour mieux rafraîchir ton front qu’on t’avait fait des mains si froides.

Que ta parole enfin cesse de mentir à ta pensée. Tous les secrets tu les connais, même ceux qui permettent de vivre à celui qui souhaitait de n’être jamais né.

Beau chant sans voix, souffrir, penser une chanson.

Rêver qu’un être très grand t’apparaît pour te dire : Va, ta vie est à toi.

C’était une peine, mais une vraie alors, une douleur de tous les instants,

un désespoir qui est venu partager mon pain.

Et ma vie, à la fin, rêvait pour moi d’une autre vie.

Personne ne comprendra ma parole. Je serai sorti de l’obscurité pour entrer dans une obscurité plus grande.

Qu’on ne me blâme pas trop si je m’arrête. Parfois je pense qu’on se détourne en m’entendant venir.

Qui suis-je, tel qu’on me voit, flottant entre mes deux personnes, celle de mon cœur et celle de ma mort ?

 

Avant de m’endormir, deux réflexions de la plus haute importance, la première se dégageait de la peine que j’ai éprouvée à perdre mon petit chien. Mais elle tendait à prendre la forme d’un récit, à peu près celui-ci :

Dans un village de la montagne, il y avait un mauvais garçon, méchant, querelleur, ivrogne. Il se battit tant et si bien avec les drôles du voisinage qu’il fut ramené un jour à ses parents, les reins rompus. Le médecin déclara qu’il ne s’en relèverait pas et qu’il faudrait le nourrir à ne rien faire, couché dans son lit comme un paralytique qu’il était pour toujours.

Le mauvais garçon supporta son mal c’est-à-dire qu’il prit sa vie en patience. Buvant, fumant, s’ennuyant. Bâillant à si grand bruit qu’un voisin à la fin eut l’idée de lui donner un petit chien pour le distraire. Au grand étonnement de tous, le paralytique s’éprit de l’animal, et on le vit le retenir toute la journée sur son lit et en faire la bête la plus gâtée du monde.

Mais voilà qu’un jour le chien se met à souffrir et devient incapable de bondir auprès de son maître. Chez l’animal aussi, une attaque de paralysie s’était déclarée. Exilé tout le jour dans un coin de la chambre, il regardait avec tristesse le grand lit d’homme sur lequel il n’était plus invité à prendre place.

Nul ne sait ce que pensait le malade. Chaque soir, se débarrassant avant de s’endormir de ses oreillers, il veillait à les asseoir sur une chaise, hors de la portée du chien qui les guettait et qui n’en aurait pas vu tomber un à terre sans se traîner jusqu’à lui, car il cherchait l’odeur et le contact du maître qui ne voulait plus de lui à son côté.

En voyant le malade prendre tant de soins pour le tenir à distance de ses coussins il le considérait avec étonnement, droit dans les yeux, comme s’il avait attendu un mot qui ne venait pas.

Puis, le chien fut atteint d’une nouvelle crise si grave et si douloureuse que son maître dut le faire abattre. C’est peu de jours après cet événement que de bien bizarres pensées vinrent assaillir l’homme infirme qui venait de perdre son compagnon.

Ce n’était pas la première fois qu’il était frappé par la similitude du mal qui les avait atteints son chien et lui. Mais en ressentant la perte de l’animal il était blessé à vif par l’abîme qu’un identique sort avait creusé entre eux. Plus il se disait que la mort du chien était nécessaire, plus il se sentait honteux que la sienne ne le fût pas et, ainsi, chargé de sa vie comme d’un fardeau écrasant de responsabilités de toutes sortes, mais dont il ne pouvait même pas concevoir la nature. Si la mort du chien était naturelle, sa vie à lui était contre nature et ne pouvait sortir de cette impasse que par un effort qu’il se sentait bien incapable d’accomplir.

Il pleura le chien. On aurait dit qu’il habillait de ses larmes une pâle figure qu’il venait d’entrevoir, il n’y avait que des pleurs pour donner un corps au fantôme de l’homme qu’il venait de voir tout droit entre la bête morte et lui-même. Pour la première fois, il sondait la valeur suprême de la Raison et se sentait comptable du privilège qu’elle confère à la créature. Il sentait que l’homme était bien plus bas que la bête s’il ne prenait pas sur lui de devenir bien plus grand qu’elle, il commençait à comprendre la notion de responsabilité sociale.

L’autre réflexion, la voici :

Quand je me nettoie un peu de mon intoxication, il me semble que je retrouve, aussi vif qu’autrefois, l’amour de l’espace et le goût de mon sang, la pente à redescendre dans la nuit vers le pur, le tendre contact avec l’existence universelle. Joie faite de l’absence de tout objet précis, l’amour de la vie pour elle-même s’élevant jusqu’au cœur, lequel ne bat plus que pour oublier qu’il est moi.

Pourquoi ne puis-je, sans avoir recours à la tisane de sarments, atteindre à la continuité dans cet ordre de sensations à part, et me rendre aussi heureux par le contact avec ce qui me fait vivre que par l’absorption de ce qui me fait mourir ?

Le rêve que j’ai eu ensuite m’a paru très inquiétant :

C’était l’exhumation de Paule Duval à laquelle assistait, avec moi, l’amie que je venais de quitter. Il fallait la changer de cercueil et c’était cette jeune fille qui, de nous deux, avait le plus de courage, s’opposant plus mollement que moi à l’initiative du fossoyeur qui se mettait en devoir de déchirer le linceul pour nous montrer un visage que je craignais de voir. Cependant le corps était là : on pouvait le toucher. S’avançaient des ciseaux vers la peau bleue et rose pendant qu’une voix de croque-mort me demandait si je voulais accepter un bout de chair en guise de relique. Je disais non, et, d’abord exprimée par ce refus, ma sollicitude pour le repos de la morte me penchait peu à peu vers ce visage d’amie si miraculeusement intact comme me le montrait maintenant la déchirure de ses voiles. C’est à peine si ses yeux s’étaient un peu creusés, mais à la manière de ceux des vivants qu’une mauvaise nuit a entourés d’un cerne. Les mains remarquablement blanches attiraient les miennes, et répondaient à la pression de mes doigts par cette élasticité des branches vertes qu’en rêve j’ai déjà trouvée aux membres de ceux qui ne sont qu’endormis. Alors je criais que cette enfant n’était pas morte ou que sinon j’étais mort. Et elle sortait de son cercueil, je la suivais. Mais, mon attention s’étant détournée un instant, je ne pouvais plus séparer la résurrection de Paule Duval de la pensée que mon fox-terrier était vivant, et c’était ainsi le temps que je venais de vivre qui sombrait dans l’inexistence.

III

Quoi qu’il m’arrive et pour tant que je sois d’abord accablé, je me retrouve en définitive bien plus vivant que mon malheur. Qu’on me retire ma vie et j’en invente une autre. Je n’ai pas grandes prétentions, mais je me sens pareil à un animal devenu roi et je pense qu’une race d’hommes faits comme moi serait une race très forte et une race perdue.

Encore a-t-il fallu que de l’édifice de ma vie sentimentale il se soit détaché une pierre pour me frapper en pleine poitrine.

Ce fut d’abord un vrai soulagement de comprendre que ma tristesse durerait autant que moi. Elle est la fin du temps dans le temps qui vient. Rien ne l’ôtera de ma pensée, elle est ma pensée même.

Tourment effroyable de me concevoir, de me créer à travers la considération positive de ce qui me manque pour être un. C’est la pensée du ciel dans un ciel éteint, vraiment.

Mais, peut-être, dans une idée que je me formerai de plus en plus exacte de ma nature, je verrai enfin l’amour se contempler lui-même. Il n’y aurait pas de place pour un autre être à côté de moi. Ceux qui s’approcheraient seraient dévorés par la lumière en laquelle je les changerais.

Ainsi, il ne m’aurait jamais manqué qu’une chose que chacun de mes sentiments pleurait à sa façon. Je ne le dirai jamais assez clairement, il y a une connaissance dont l’amour est le cœur et qui, ainsi, ne laisse rien hors d’elle.

 

Prisonnier, mais de l’hiver, mais du silence.

Moi qui jamais ne fus le cœur de quelque amour qu’on eut pour moi.

Sincère par hasard, pour me tromper moi-même.

 

Ah, solitude, et, pendant des heures, afin que, de nouveau, le temps, ce soit moi.

Le corps en ruine, les yeux ouverts, je me tiens là, ma conscience, déjà, est autre chose.

La lumière d’états intérieurs que le sentiment de mon individualité ne parvient pas à contrôler.

Suis-je bien sûr que mon enfance m’a suivi ?

 

Il faudrait apprendre, lentement, à marcher, savoir comment l’on tient quelqu’un de tout petit par la main.

Je me pencherai, je lirai dans ses yeux ce qu’on voudrait trouver dans ma voix.

 

Que les nuits étaient longues avec leurs yeux fermés, leurs arbres où mon ombre attendait avec moi l’heure la plus grande de l’hiver.

Notre attente était longue, le froid déshabillait le ciel.

J’écoutais une voix que nul n’avait comprise, une voix qui disait : « Plus les arbres sont hauts, plus la route est étroite. »

Ce que je comprenais je n’osais pas le croire.

La main d’un enfant, sur le tableau de l’école, écrivait mon nom à la craie.

Sur le matin, j’ai jeté le flacon vide, je me suis couché sur le côté gauche, comprimant de toutes mes forces mon cœur qui battait. Je ne vois plus rien maintenant, mes yeux ne peuvent se fermer.

Ressuscite en toi l’enfant défunt qui ne pouvait que rêver ta vie, s’inspirer d’elle et penser son mystère. Regarde-toi avec ses yeux maintenant que tu vis aux heures où il se couchait. Crée avec le secours de son imagination l’homme que tu es.

Ainsi te tiendras-tu comme un gardien au sein du songe de ta vie, tu te feras au grand jour le symbole de ton secret.

 

Je marchais en rêve vers une métairie, accompagné par une jeune femme du peuple qui se tenait dans mon ombre. D’un commun accord, nous regardions la façade de la maison qu’elle habitait, caressée d’une treille et coiffée d’un arbre qui portait trois très beaux fruits d’aspect exotique. Tourné soudain vers la gauche, avec une grande joie contenue, je contemplais des chênes géants.

La nuit venait. Je me tournais vers un enclos qui était derrière moi. Soudain j’ai vu une eau transparente à toute la noirceur de la nuit, noire comme la pleine mer est bleue, revêtue d’un éclat invraisemblable qui rejaillissait sur un arbre dressé de l’autre côté. Je fondais en larmes parce que je sentais que ce spectacle comblait le besoin de beauté que j’avais éprouvé de nuit et dans la menace de la mort pendant la guerre.

Suivi de la femme qui me demandait la raison de mes sanglots, j’entrais alors dans un bâtiment abandonné où elle me disait que des amants avaient la coutume de se réunir précisément à cette heure de la nuit. Et nous voyions soudain entrer un couple d’êtres énormes, ronds comme des planètes et si laids que ma compagne épouvantée s’enfuyait en criant de toutes ses forces que cette eau était l’eau de mort…

IV

C’est une bien dure épreuve. Je vois la vérité. Mon malheur veut que je me connaisse dans cette révélation qui ne dure que quelques secondes, et il n’y a plus rien de grand, désormais, que le sentiment de mon indignité, de mon insuffisance. Dans des intervalles très courts, j’ai voyagé vraiment à travers l’espace et le temps, avec un bonheur indicible, et mon corps était comme mort, car le sentiment que je le réintégrais était en même temps l’abolition à peu près complète de la vérité entrevue.

Je ne savais comment trouver une phrase claire et vraie et qui parle aux sens, car il faut qu’une parole rende sa vérité sensible dans le monde de l’erreur.

Comme un prisonnier qui écrirait sur le mur avec un morceau de sa chaîne, je prenais tous mes mots dans le temps, m’efforçant de former avec eux une vérité créatrice, donc, susceptible d’engendrer du temps.

J’ai cru que je pouvais atteindre le cœur du monde dans mon langage. J’étais comme un mourant qui aurait cherché à s’établir entre son souffle et ses lèvres.

 

Enfin, un soir Sabbas est entré, poursuivi par Françoise qui voulait le mettre à la porte.

« Je ne suis rien, ni personne. Faut-il que vous soyez barloque, la fille, pour ne pas savoir que votre maître m’attend toujours… Et moi je pense à lui avant de le voir et longtemps après l’avoir vu. À chaque marche de son escalier, je l’appelle ce cher ami quand je viens et ce bon Monsieur quand je m’en vais… »

Il faudrait être aussi criard que lui pour réussir à l’interrompre. Ce n’est pas pour moi qu’il parle, mais pour Françoise qui ne peut que l’entendre même si elle se bouche les oreilles au fond de la cuisine où elle s’est enfermée :

« C’est au moment où l’on croit que je m’en vais que je m’installe, et le plus malin ne saurait comment s’y prendre pour se défaire de moi. Vous ne parviendrez même pas à tirer mon nom de votre tête car il est rond et clair comme une goutte d’eau. Et quand même vous le liriez à l’envers vous m’y trouverez toujours debout et prêt à vous répondre…

— Il faut que votre nom, lui ai-je dit, pour faire le pédant soit deux fois votre nom, comme une goutte d’eau est dans sa forme ce qu’elle est dans sa clarté.

— Tiens, a répondu mon visiteur en riant, vous avez bonne mémoire. Vous savez qui vous a enseigné cela ?

— Je l’ai lu sans doute dans l’œuvre d’un troubadour qui porte un nom presqu’aussi barbare que le vôtre. »

Sabbas se lève, et se dirigeant vers la porte :

« J’aurais juré que vous aviez appris de moi ce que vous dites. »

Je l’ai arrêté :

« Vous ne me laissez rien aujourd’hui ».

Mais il hausse les épaules.

« Je me méfie, vous avez des commissaires dans le quartier.

— Reviendrez-vous au moins ?

— Si je ne reviens pas, je vous enverrai quelqu’un. »

 

Au moment où Sabbas refermait la porte de la rue, mon cœur s’est mis à battre avec une violence inusitée. Puis il m’a semblé que ce battement cessait et qu’un autre corps prenait la place du mien, comme un grand nuage froid où le poids de mon estomac se faisait sentir. Les objets que j’avais devant moi disparaissaient, je les cherchais avec ma mémoire qui ne trouvait que des bruits et une hauteur dans le ciel pour en précipiter les tintements sur moi sous la forme d’une chanson. Une douleur que je ressentis dans l’épaule gauche remit de l’ordre dans mes perceptions.

« Cette drogue me tuera, me dis-je… » Mais que signifie le moi et la peur de le voir se perdre quand la compréhension des vérités éternelles n’est que la forme humaine et intellectuelle du détachement de ce moi.

Comprendre, en effet, c’est se quitter, de plus en plus dépouiller celui que l’on est, mais sans cesser d’être.

Je m’en suis voulu tout d’un coup d’avoir si longtemps négligé les œuvres de Dom Bassa. Sur le cahier où j’avais noté des pensées en marge de ma traduction, j’ai relu la page suivante :

« Si nous voulons avoir l’intelligence du monde, au moins faut-il que rien dans notre pensée ne se retourne contre lui.

« Chacun acceptera son mal comme s’il en était lui-même l’auteur.

« Dans tout ce que l’on souffre cacher que l’on est homme, n’y laisser briller que le mystère d’une action qui nous brise.

« Et dans ce qui nous nie, être, de préférence, ce qui nous nie, à travers ce qui nous blesse et défendre qu’on nous appelle sages pour cela.

« Tout accepter sauf qu’on nous admire d’avoir accepté. »

La lecture de cette page me rendait mes forces. Je me suis promis de mettre de l’ordre dans mes pensées, et j’ai cru un instant me trouver assez intelligent et assez fort pour jeter les bases de l’œuvre morale à laquelle je voudrais donner mon nom. Après une nuit d’efforts j’ai réussi à noter quelques idées. Je ne sais même pas si elles sont des points de départ ou des points de chute. Mais quelque chose me dit qu’elles sont à leur place à cet endroit de mon journal :

« Celui qui écrit doit connaître la dominante de son temps, son élément moteur, ce par quoi il fait reculer le passé.

« Notre époque a été dominée par le désir de conquérir l’espace. Et en s’emparant de l’espace, elle tournait le dos à l’esprit qui en pose la négation.

« Or, par une contrepartie nécessaire, l’esprit s’efforçait d’incorporer chaque jour une plus large part d’irrationnel à la vie de la pensée.

« Ce qui, en soi-même, ne serait rien si on ne savait que l’irrationnel, c’est du spirituel qui ne peut être conçu qu’en termes d’espace.

« La soif de l’espace a nié l’esprit, mais la conscience a nié l’espace dans la mesure où elle intégrait de l’irrationnel. »

Voici donc des affirmations qui paraîtront à la fois vagues et catégoriques. Elles sont l’aveuglante clarté de l’étoile qui me guidait.

Un poète devait donner son nom à cette époque belle comme le sang. C’est lui qui s’est aperçu qu’en intégrant de l’irrationnel on spiritualisait de l’espace. L’époque Paul Éluard a été marquée par le bouleversement de la musique et de la peinture.

Une création nouvelle était dans l’air, l’œuvre surréaliste et strictement poétique. Elle ne venait pas de la vie, la vie venait d’elle. On était sur le point de tout comprendre. On savait enfin ce que c’était que la mémoire.

Je l’ai écrit depuis longtemps dans des papiers que j’ai perdus. Qu’est-ce que la mémoire ? Le corps échappant au présent dans la perception de lui-même.

V

« L’homme qui pense est hors de soi. Et sa vie, disait Dom Bassa, serait aussi misérable que celle d’un animal s’il ne lui avait pas été donné un corps fait de songe afin qu’il pense en lui sa pensée.

« L’union des corps, disait-il encore, fait vaciller les trônes, et, pour la joie des hommes, accouple monstrueusement le verbe et sa vérité. Il n’y a pas d’excitation plus efficace pour un mortel que de faire parler son patois à la lumière de Dieu. »

Et moi, je me demandais en méditant ces paroles, ce que devenait le délire amoureux d’un homme sans vie.

Toute sa douleur, me disais-je, éclaire brillamment le coin d’être qui lui reste, son corps, condamné à se voir anéanti jusque dans la chair vivante qu’il pourrait aimer. À celui qui n’est que lui-même il ne reste que son corps et le désir d’y trouver assez de ressources pour nier le monde dont il est la mort. Ce n’était pas assez pour moi de quitter la vie, il me fallait encore assassiner son ombre que j’avais mise entre mon cœur et moi.

Ce fut toute ma force de regarder la mort en face, et ma folie de croire que je réussirais à la saisir par le nez.

Parfois, maintenant, dans les après-midi d’hiver, je voyais une espèce de pâleur blesser le jour, un léger effondrement dans l’édifice d’ombre où la lumière d’hiver s’était enfoncée. C’était tout. Le vent suivait le vent, chaque bruit faisait son chemin. À peine si je souffrais en pensées de mon laisser-aller, de mon manque subit de chaleur. J’acceptais d’être en moi comme un invité, de me considérer comme à part de ce qui me faisait croire à mon existence réelle. Il ne me fallait pas une bien longue recherche pour comprendre de quel mal j’étais atteint : « Il y a une image à chasser, me disais-je, pour tout remettre dans l’ordre. » Il n’est pas en mon pouvoir de chasser une image, et, retourner à la clarté de son intelligence, je savais que c’était recommencer à être deux. Recherche de l’unité, les yeux fermés, les deux yeux fermés, on est roi dans son ombre, une Ombre. Et admis une bonne fois que un et deux sont ici des déterminations symboliques.

Tous mes sens appliqués à comprendre que je reste le prisonnier d’une pierre. Je suis le désert dans ma solitude ; un homme condamné à ne se nourrir que de choses réelles et qui voudrait boire son sang pour en finir.

Je suis fantôme, mes chaînes en témoignent. Je comprends pourquoi mes jours ne sont pas faits d’instants, mais de coïncidences. Assujetti à la vie, je vois loin sur la route des spectres. Jamais un homme normalement constitué n’accepterait de prendre ce chemin.

Personne n’aura jamais été si près que moi de penser sa négation. Et cette clairvoyance exceptionnelle m’aide un peu à supporter ma tristesse de tous les instants.

Je n’ai jamais eu tant de force et tant de faiblesse à la fois. Il me semble que je vis de toutes mes fibres, avec tous mes sens, un drame où l’événement fait défaut. À tout ce qui existe je pense avec une égale fureur et il n’y a rien au monde qui ne me soit bon à briser.

Un vide est devant moi comme le plus haut recours du monde qui me résiste. Déjà, je ne suis plus l’homme de la pitié qu’on aurait pour moi. Après tout, il n’y avait là qu’une vérité à comprendre : Il faut devenir l’ennemi de ce qu’on n’est pas.

D’où sors-tu ? Un soir, tu as crié seul : « Je n’ai jamais eu peur que de moi. » Il fait soleil, tes yeux te brûlent.

Personne n’aura compris comme moi la nécessité d’entrer dans son être véritable. Tout s’élimine ou se dissout un jour autour de cette joie que l’on n’identifie qu’à la réflexion au bonheur de se changer en soi-même. Tout est bien plus facile. Je sens que mon geste le plus inconscient, pour peu de peine qu’il me coûte, n’en est pas moins à moi, et, comme tel, unique, chargé à lui seul de toute la quantité d’être que j’ai été créé pour manifester. Il n’y a plus de danger de le prendre maintenant pour un sous-produit de l’activité des autres. On est fort, et plus que fort, opaque. C’est-à-dire, à l’origine d’une transparence possible, lié qu’on est au Temps. On sent que tout ce qu’on va dire est nouveau, et que l’on a vraiment tout le monde créé derrière soi. Et, évidemment, personne n’avait jamais parlé de ces noces de l’homme et de sa durée propre. Qu’il m’a fallu de temps de fatigue et de folies pour y parvenir !

Mais on dirait que j’ai usé sur moi ce qui sépare le personnage intérieur de celui que l’on peut voir. Qui se demanderait en me voyant si je suis riche, ou bien pauvre ? Ou même qui je suis. Mes actes ne m’enchaînent plus au monde qui leur donnait un sens.

Toujours furieux, j’attendais, j’attendais en vain. Rien ne devait venir. Mon être était la mort de ce que j’attendais. Et trois fois en un jour le poids des larmes dans mes plus insignifiantes pensées. Je me souvenais de tout, je m’accusais d’avoir parlé d’amour quand je n’étais qu’un malade s’opiniâtrant à vivre.

Mais, un soir, entre la clarté crépusculaire des veilleuses, et la couleur assoupie des fleurs, j’ai trouvé juste la place de sortir de ce monde-ci. La musique me traînait derrière elle, il n’avait fallu qu’une note pour m’enchaîner.

Je venais enfin d’apprendre que l’amour était une commune nécessité de l’être et du connaître. Et ce soir-là, je souffrais d’une phrase que je ne comprenais qu’à moitié : « Aime, avait écrit Dom Bassa, pour que ton âme à la fin s’envole de ta bouche et non pas de ton sexe. »

À peine eus-je le temps de me dire : « C’est la vision de Dom Bassa. » La lumière pensait pour moi, j’étais pris.

Je voyais les génies, ils vivaient sur les cimes du jour, soutenus sur la clarté par des voilures très grandes, excessivement souples et mobiles et qui ne les portaient pas à travers l’espace mais leur donnaient la force de le créer autour d’eux. Ces ailes étaient bâties d’une étoffe très fine où le mouvement allumait un poudroiement d’étincelles.

Et par l’intermédiaire de cette irrigation argentée, la créature aérienne s’illuminait tout entière comme si le tissu dont elle était formée eût respiré par ce double parenchyme d’étoiles. C’est cela, ces êtres merveilleux respiraient par leurs ailes qui, de toute leur surface soyeuse, buvaient la lumière dont le corps tenait sa densité.

Ainsi, leur robe étincelante était déjà eux-mêmes, et par elle ils avaient leur commencement dans l’illimité.

Je ne remarquai pas sans étonnement combien cette enveloppe éclatante présentait à la fois de consistance et de fluidité. Sa partie inférieure se recourbait en une pointe où résidait toute sa force, mais aussitôt que ces génies laissaient flotter leur robe derrière eux, celle-ci rougissait légèrement, comme si elle avait été sous le coup d’une espèce de combustion.

Des mots d’explication m’étaient venus aux lèvres, une fable sans doute, mais où se réduisait à rien la différence entre le vrai et le faux : « Ces êtres, me dis-je, sont faits de ce qui dans mon corps, est ma vie même. Moi aussi, j’ai des ailes dans ma poitrine, prisonnières d’une obscurité qui leur est moins meurtrière que le jour. »

 

Je regardais mieux, je cherchais à voir leur face, l’ai-je vue ?

Leur visage était comme un secret dans leur visage. Il y avait une autre bouche comme une image du silence sous cette bouche qu’ils avaient de la même couleur que leurs ailes, mais plus brillante encore et qui faisait penser au scintillement bleuté d’une étoile. On aurait dit que, sur leurs lèvres, la lumière se nourrissait d’elle-même. Comme si le jour eût dû y favoriser dans une corolle merveilleuse je ne sais quelle opération qui remplissait le ciel de romances. Leur bouche était la source miraculeuse où la lumière en eux se faisait chair et peut-être par l’intermédiaire de la parole. Toujours est-il que leurs yeux étaient extraordinairement sombres, noirs comme on ne peut rien rêver d’aussi impénétrable. Ils semblaient absorber en eux tout l’azur du ciel où ils se déplaçaient. Sur leur tête brillait un diadème composé de trente-deux perles d’ivoire.

Je ne craignais pas que la vision disparût. Elle me semblait inoubliable, toutes mes facultés intellectuelles étant en elle comme pressenties et déterminées. Enfin, la lumière se fit dans mon esprit : ce que nous appelons la forme sur la terre, ces génies l’ont dans le cœur. Au fond d’eux-mêmes, ils ont leurs limites et non pas comme nous un vide sans fond. Leur bonheur doit être infini.

« Ils ne sont qu’intelligence, dit Dom Bassa des génies, et leur être spirituel les sépare de leur corps, la matière est en eux le contenu de la pensée : leur chair est dans leur sein comme le cœur de sa propre beauté et l’image de la sensation qui crée les corps pour se connaître. »

Il m’a semblé soudain que je voyais Dom Bassa, c’était un homme plongé dans une nuit sans fin, où il faisait très froid. Le vent posait ses mains sur lui. Il a parlé, il m’a dit :

« Il y a des hivers d’argent et des hivers de plomb. Ce décembre-ci, outre qu’il est laid, donnerait froid à un reptile.

« Mais écoute et pense : il faut que chaque homme soit au-dedans de lui le dieu de tous, et leur clarté.

« Regarde le jour dans les yeux. Te voilà plus sage qu’hier plus fort et pour toujours. Sentir est la récompense de comprendre. Sois vigilant. Une vérité éternelle a sa plus haute expression dans la beauté de ce qui passe. »

Mais moi, je suis, hélas, ce qui passe et sans doute tuerai-je la femme que j’aime, ce qui sera une façon de m’immoler moi-même. Car je suis venu trop tôt pour être un de ces hommes auxquels pensait Dom Bassa, et il n’est en mon pouvoir que de les annoncer.

VI

« Dans ce monde on discute de tout, comme dit Françoise, mais en fait, chacun suit son idée. »

En effet, tout homme est l’homme d’une pensée qu’il est incapable de rendre claire, qu’il ne peut pas plus faire admettre qu’il ne la peut rejeter.

Moi, j’ai cru que l’être était, à l’origine, impénétrable en son centre et qu’il voyait ensuite sa forme l’envelopper de cette impénétrabilité dont il était l’émanation. Ce qui est le germe de l’être peut entrer dans l’étendue tout en restant indivisible.

 

Un jour, je me suis dit que Dom Bassa s’était perdu pour avoir nourri des conceptions semblables.

« L’âme, écrivait-il, est une force dévorante à laquelle rien ne résiste, ni dans le temps, ni dans l’étendue ; mais qui, du temps et de l’étendue, justement, est séparée par un corps doué de sensibilité, et, par cette sensibilité même gardé, non pas contre le monde extérieur, mais contre l’envie congénitale à tout homme de se détruire. »

La force de son esprit causa sa perte, ma faiblesse physique aura été l’instrument de la mienne. Je suis fait d’une chair qui ne m’appartient qu’à moitié. Et c’est une damnée affaire pour un homme que d’avoir à se connaître dans les limites d’un corps qui n’est pas à lui.

Vu de loin, je veux dire par un esprit subtil, cela n’a l’air de rien. « Troubles trophiques, me disait le docteur, en plus de votre paraplégie spasmodique, vous avez des troubles trophiques qui insensibilisent l’une ou l’autre de vos jambes. »

Je l’ai regardé avec colère. Sans doute pensait-il à autre chose, car il avait l’air malheureux : la tête de quelqu’un qui a passé l’été à tuer des mouches, et qui, l’hiver venu, ne sait plus que faire de ses bras.

Or, j’avais une considération très particulière pour cette sensibilité dont j’accueillais le retour comme l’entrée en scène d’un personnage réel, et devant lequel reculait notablement l’idée que je me faisais de moi-même.

Oui, cette sensibilité revenait, elle s’insinuait entre mon corps et moi, l’enveloppait comme un ange de feu pour me défendre contre ma tentation la plus naturelle, celle de me dévorer.

Comment expliquer cela à ces gens réputés normaux que je n’hésite pas à considérer comme la plaie de l’humanité.

Une jambe insensible se révèle à celui dont elle est la jambe comme de la chair à couper, simplement. Non pas par un réflexe de colère, mais par un geste de défense, issu d’une nécessité sur laquelle il n’y a pas à délibérer.

Pourquoi un homme trouve-t-il tant de plaisir dans la pensée qu’il mord sur son être matériel sans s’atteindre soi-même ? On dirait que le rôle de la sensibilité n’est pas de nous mettre en garde contre les contacts meurtriers, mais de nous défendre contre la férocité qui a été mise au monde avec nous et qu’il est de notre intérêt de ne laisser s’exercer qu’à notre avantage. L’homme est séparé par cette barrière de flammes d’un corps qu’il ne peut que souhaiter de détruire.

Là, ma pensée se heurte, s’abat dans sa sueur comme un cheval frappé au front. Elle ne veut pas poursuivre, impuissance qui s’accompagne du sentiment qu’il n’y a pas à aller plus loin et qu’elle a saisi une idée d’avant la pensée.

« Ne pense pas à tes pensées », me dit la voix la plus douce du monde. Pense à des êtres et à des choses, tu verras qu’ils penseront pour toi.

Alors je me souviens de cette fille, je voudrais bien savoir ce que cela veut dire de l’aimer. Il me semble que je la regarde avec toute ma chair à chaque instant.

Elle sera tout dans mon cœur jusqu’à ne plus rien être en elle-même. Nous nous confondrons l’un à l’autre dans l’instant d’une tendresse belle et forte comme la mort et qui sera la mort, soit pour elle, soit pour moi.

VII

Puis, il est venu des soirs où j’ai cru que je pourrais tuer la femme et garder l’amour.

À mes amies perdues, je disais en pensées : « Mon cœur est tout vous. Il met sa force à vous anéantir. Ma voix pèsera-t-elle enfin assez lourd sur le monde où vous êtes réelles ? »

 

Chaque passante portait sur elle un peu de la beauté que la lumière et les vents m’avaient reprise. Elle était l’ennemie du cours d’eau où mes yeux ne voyaient même plus l’ombre la plus fragile pour tant de cris, pour tant de pleurs. Elle était la bête noire des arbres et des fruits.

Je l’aurais tuée si j’avais pu la toucher. Mais elle était cachée derrière la vie. Si je l’avais frappée, c’est moi que j’aurais blessé.

J’aurais voulu que sa beauté fut la mort pour elle et l’éternité pour mes yeux. On peut dire que je suis vraiment malheureux. Triste à des profondeurs que ma pensée et la conscience même de ma tristesse sont impuissantes à atteindre.

Personne pour me comprendre, je suis un pauvre homme très seul avec des joues mortes et des regards pleins de pluies. Françoise et le docteur plissent le front pour me regarder. On dirait que mon visage leur apparaît à travers des vitres sales dans une pièce très sombre où on m’aurait enfermé. Alors, je sens qu’une force immense me soulève : il faut que je me contraigne pour ne pas leur crier que cette force est en moi assez formidable pour anéantir ce qui les fait ce qu’ils sont.

Quand un homme commence à perdre la tête, tout le monde avec lui devient fou. Il lui semble que chacun se met soudain à la hauteur de sa destinée, et, ignorant ce qu’elle lui réserve, fait un sentiment avec tout le poids de son ignorance.

Je vois l’ombre du fou que je suis, certains jours, comme à la faveur d’un calme d’eaux mortes s’embusquer dans le maintien d’un commensal ou d’un parent.

Un soir aigre de décembre, regardant le docteur qui, doucement, suivait le fil d’une conversation paisible, j’ai frémi tout d’un coup, j’ai pensé que cet individu calme comme un nénuphar allait se lever tout d’un coup en hurlant, m’injurier, s’exprimer selon des lois où la vie laisserait tout son contenu social derrière elle.

Il va danser, me dis-je, jusqu’à la mort, trancher son sexe…

 

Le soir même, à l’heure où tout dormait j’ai eu une vision. Il faisait du vent. Allongé dans mon lit et le dos tourné à la porte ouverte, je relisais une page que je venais d’écrire, m’impatientant d’entendre sans cesse le mugissement de la tempête dans les couloirs et sur les toits. Soudain ce bruit familier s’interrompit net, sans raison, et je pensai qu’il était impossible que le fracas de l’air ait pu cesser sans auparavant décroître, je m’étonnai de n’avoir pas entendu le tumulte du ciel faire place à des rumeurs plus légères qui en auraient annoncé la fin prochaine. Ce fut brusque et terrible comme si le silence avait soudain glacé le bruit. Et, dans la torpeur de fer qui parut alors saisir toutes choses, j’entendis dans le hall, derrière moi, tout près, une latte du plancher s’écraser. Non pas un craquement, ce que je percevais était plus étouffé, plus effrayant. On aurait dit qu’un poids incalculable s’enfonçait dans le bois comme dans un tapis. Je ne sais pas comment je pus ne pas bouger. Mon cœur tremblait. Je pensais : si je me retourne, cela que je ne sais pas et qui est effroyable sera. Et puis, j’entendis le souffle, un souffle court d’animal blessé, et qui sur ma peur passait en courant comme une araignée.

Après… La même force qui me tenait perclus fut celle qui m’obligea à me retourner. L’étonnement, d’abord, fut plus fort que tout. Je voyais une sorte d’arbrisseau métallique appuyer contre le chambranle de ma porte un amoncellement de tiges noires. Cela semblait fait de baleines de parapluies, de nuées et de peluche verte. Je ne criai pas. Je regardais, et déjà je m’habituais à mon regard quand tout d’un coup, avec un sentiment d’horreur indicible, je m’aperçus que cette étrange chose vivait. J’ouvris la bouche pour crier. La colère du vent entra de nouveau dans la chambre, balaya mon sommeil.

Je suis sorti malade de cette nuit qui m’a porté d’un bord à l’autre d’un pays inconnu. Le temps est à la neige. Jour immobile et blanc qui, pour toucher les choses, se couvre d’un voile rose.

J’ai souhaité de mettre un peu d’ordre dans mes angoisses, comme on fixe le foyer d’un mal avant de penser à le guérir. Il me semble que j’ai voulu douer de raison les forces ennemies qui me détruisent afin de trouver au moins, à qui parler dans mon désespoir si lourd, si entier, si maître de moi.

Je ne sais pas si j’ai bien fait de donner à la Mort des yeux pour me voir et un visage pour me prendre.

Malheureux, mon malheur signifie toujours pour moi quelque chose, et c’est cette fatalité de clarté qui rend ma vie si difficile à supporter. À certains moments, le fardeau de l’existence est si lourd que je pousse, naïvement comme une bête, un cri terrible, mais qui s’achève en paroles comme pour révéler à mon essence la plus profonde la vérité surhumaine de ma douleur. Plainte où toute ma vie, sans doute, se débat contre ma volonté de la chasser comme un songe. Avec un frisson de peur, j’enterre mon dernier espoir.

Je comprends que c’est une méchante folie que de vouloir enfermer la vie des autres dans une expression de sa tristesse. Et au fond, je n’ai jamais rêvé que de confiner l’être de ce qui m’exile dans les limites de mon exil.

Je me dis : « Écoute, écoute. » Car je peux m’adresser la parole alors que je ne puis me voir. Je me dis : Écoute, et m’effondre aussitôt dans la plus noire solitude. Le bruit des arbres et des eaux est en moi, torrent que je ne sais comment donner pour voix au rêve qui monte dans mon cœur, et je murmure : les arbres, l’eau qui se brise, cet individu toujours seul qui voudrait que la terre, comme pour dormir toujours, s’enroule mollement dans le crime qu’il commettra.

Mais parfois il éclate un incident de rien, où il me semble que ma tristesse touche terre et s’appesantit, se prend à préciser d’une sorte de regret défini ou d’espoir son obscurité congénitale. Elle se sent chez elle, on dirait qu’elle respire. Ici, me dis-je, reposent profondément enfouies les assises d’une réalité dont tout mon être est la perte.

Hier soir, j’avais vu se poser près de moi sur un jeu de cartes la petite bête rouge qui m’annonce le retour du printemps, le 18 janvier. J’épousais toute la douceur de ce présage favorable. Distraitement, j’ai déplacé quelques fils électriques pour régler la source lumineuse que je veux sur moi pendant que je dors. Comme si j’avais provoqué un court-circuit toutes les lampes se sont éteintes. Mais de l’ombre au-dessus de ma tête déjà se détachaient de furtives lueurs en éventail, de brefs éclairs bleus et verts venus du poêle. Et soudain, comme une grande fille blanche, l’électricité brûle sur moi dans la sphère d’une ampoule que, par inadvertance, j’ai laissée sur le courant, tandis que je vérifiais tout à l’heure que la lumière ne m’obéissait plus.

Je me confondrai au tourbillon dont je n’étais que le jouet. Je pousserai dans le sens de ma force et non pas de mon amour. Mes lèvres tremblent maintenant quand j’écris, la chair de mon visage est soudain lourde sur mes os. Tout ce qui marche autour de moi pèse mille morts dans les hautes futaies de mon sang.

VIII

Aujourd’hui, vers dix heures du soir, il a plu, des gouttes espacées faisaient tinter un auvent de tôle de l’autre côté du mur. Il pleuvait dans ma pensée et mon imagination semblait se replier sur elle-même afin qu’il y eût toute ma vie et rien que ma vie entre elle et moi. Cette chute de gouttelettes faisait un bruit changeant où il y avait des hauts et des bas, et comme la trace dans cette averse inanimée de forces qui se fussent intelligemment ménagées.

Françoise est entrée, elle m’a dit qu’il pleuvait, et que c’était bien triste pour ceux qui n’avaient pas de maison. Entre ses paroles et ses lèvres, une sorte de silence s’enflait, et la contrainte que visiblement elle s’imposait finissait par devenir si gênante que je cherchai bientôt les moyens de l’en faire sortir.

D’un geste de la main je lui intime l’ordre de se taire, ce qui l’engage aussitôt à parler plus vite et plus fort. Je la prie d’aller m’acheter des cigarettes, elle s’assied. Enfin, comme je faisais mine de me lever, elle m’a attrapé par la manche de mon pyjama. Elle me demande de la laisser aller à l’église où elle a une messe à suivre. Ce n’est pas que la personne qui se marie loin d’ici lui semble tellement digne que l’on prie pour elle. Mais toutes les occasions, me dit-elle, sont bonnes pour s’adresser à Dieu, et, en fait, on ne prie jamais que pour soi.

« Vous mariez quelqu’un, Françoise ?

— Je n’ai personne à marier, me répond-elle. Je veux prier pour une que sa mère doit être bien contente de voir partir. »

Et, plus bas, en me regardant fixement :

« Je dirai des prières pour qu’elle ne pense pas à vous pendant la cérémonie. Ce serait un grand malheur pour elle et pour vous, et celui qui l’épouse en porterait les conséquences. »

Il s’agit, paraît-il, de Paule Deval qui épouserait le docteur Bernard. Je pense si peu à eux qu’il me paraît invraisemblable qu’ils soient encore occupés l’un de l’autre. Un souci bien plus grave me tient. Depuis des mois que je n’ai pas vu Sabbas ma provision de stupéfiant s’est épuisée, et je commence à sentir cruellement les effets de la privation. Je dors mal, ou plutôt, il me semble qu’une partie de mon corps veut dormir, quand l’autre aspire à penser. Mes mains sont parcourues de crispations douloureuses. Je parle malgré moi et ma pensée suit un autre chemin que mes paroles. Quand la fatigue vient et mon silence avec elle, je m’aperçois que celui-ci est plein de desseins affreux.

La femme que j’ai envie de tuer ne se tient jamais bien loin. Elle était dans tous mes songes, cette nuit, verte de colère sur le matin, comme je venais en ricanant de lui refuser des caresses. La sueur couvrait mon front, l’insupportable chaleur du poêle m’éveillait parlant encore à celle que je dédaignais comme pour lui rendre plus claire ma réserve.

« Je veux que tu ne sois plus que ta beauté afin que tu meures de ta beauté. »

Le geste de tuer me délivrerait car il me chasserait de la nature, il me ferait marcher loin de moi dans un monde de pure création, enfin. Des hommes plus forts que je ne suis ou héritiers de je ne sais quel splendide passé de crime et d’orgueil n’ont pas eu besoin d’agir pour que le ciel continuât à éternellement saigner à travers leurs mains de poètes et de peintres. Et chacun de leurs regards était un coup de faux dans les belles avenues du jour. Mais moi, j’étais faible, désarmé.

Aussi ceux qui viennent se tromperaient fort en me suivant. Mon ardeur à moi n’aura jamais été qu’un consentement enflammé à ma mort. Me comprendre c’est me nier et je n’aurai jamais chanté que ma fin. Et ma gloire serait d’obtenir que cette fin soit l’anéantissement de tout ce qui a été avec moi.

J’aurai dégagé de ma vie la clarté dont elle était le couchant. La nature enfin s’éteint, s’enfonce dans ses cuisantes blessures comme un blessé dans son sommeil.

Je regarde encore les femmes, j’entends des pensées dans leurs voix, je regarde leurs yeux quand elles sourient.

Je m’associe à la joie de ces êtres à travers la beauté desquels je vois la lumière entrer chez elle et pour toujours.

Ce qui, dans la lumière, reste extérieur au changement, cette éternité du jour dont je ne perçois et sous une forme sensible que l’élément spirituel, il y a au fond de mon cœur assez d’écho pour en apprécier l’éclat et le côté impersonnel, mais celui-ci comme la manifestation saisissable d’un moi qui se détache de ma conscience et semble la réduire au désespoir. On dirait que dans l’acte de percevoir ce qui est perçu veut entrer pour une part et qu’il y a toujours dans la sensation quelque chose pour me porter secours comme si cette sensation trouvait, pour son compte, le chemin d’une unité faite de lumière et à laquelle, en attendant et faute de mieux, la mienne ne peut que tendre la main.

Et je venais de me coucher quand ma sœur est entrée dans ma chambre. Je ne l’avais pas vue depuis longtemps, et son visage m’a paru changé, peut-être parce que je souffre des yeux, peut-être parce que ma sensibilité était modifiée par l’importance de la nouvelle qu’elle avait à me communiquer. De même qu’elle m’avait annoncé la mort de Paule Duval, elle m’a révélé que Sabbas était mort. Elle ne m’a pas caché qu’elle avait été étonnée d’apprendre qu’un rôdeur avait manifesté en mourant le regret de ne pas m’avoir à son chevet. Il lui semblait par-dessus tout étonnant que de tout ce mince bagage que les infirmières avaient mis sous son oreiller, en attendant de le brûler, le vagabond ait pu distraire un paquet qu’il me destinait et que je n’avais plus qu’à ouvrir.

J’ai attendu d’être seul pour ouvrir la boîte de carton que ma sœur m’avait remise. Je pensais bien qu’elle cachait un flacon, mais je ne m’attendais pas à trouver un goût si bizarre au liquide vert qu’il contenait.

Et je ne sais pourquoi je me mis à rêver que Sabbas venait de me donner le moyen de le rejoindre. C’est du poison, me suis-je dit. Mais ce n’étais pas une crainte faite pour m’empêcher d’y goûter. J’ai bu cette mixture qui avait le goût du romarin. Et puis je me suis mis à écrire :

« Le docteur fit mine de se rapprocher et recula aussitôt en adressant un signe à Françoise. Le malade ne respirait plus.

« Le pauvre diable venait de mourir. Il se trouva debout dans une plaine couverte de neige. À quelques mètres de lui il vit un cheval noir, au poil luisant, qui montrait dans sa bouche ouverte une rangée de dents éblouissantes.

« Il eut peur, vit que la bête était nue, et aussitôt, fit un effort pour bouger car elle se jetait sur lui. Il n’eut pas le temps de se dérober, ressentit un choc violent. Il était mort au plus secret de lui-même, enfin broyé par la mort que son imagination lui avait choisie. »

Puis j’ai appelé Françoise qui n’est pas venue. De l’autre côté du mur des pas, de plus en plus rapides montaient et descendaient un escalier dont je n’avais jamais soupçonné l’existence.

 


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Alain C., Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bousquet, Joë, Œuvre romanesque complète, tome 1, Paris, Albin Michel 1979. D’autres éditions notamment l’édition : Paris, Denoël et Steele, 1936, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Pieds de vigne au printemps près de l’étang de Vendres, a été prise par Laura Barr-Wells le 05.04.2013.

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