Joë Bousquet

CONTES DU CYCLE DE LAPALME

1982

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Table des matières

 

LA YARPE. 3

MATINETTE. 8

L’INFIRMIÈRE. 12

L’HOMME QUI AVAIT TROP DE CŒUR.. 16

DEMAIN, C’EST TOI….. 22

L’ARCHÉOLOGUE. 27

CARLINA.. 30

EN MARGE DU « ROI DU SEL ». 35

MORTE-LA-VIVE. 53

CONTE. 72

CONTE (inachevé) 80

CELLE QUI NAQUIT LES YEUX OUVERTS. 88

LA SORCIÈRE BLONDE. 94

AMARANTE. 97

FIN DU ROI DU SEL. 100

CONTE. 104

CONTE (inachevé) 107

LA FIANCÉE DU VENT. 117

Ce livre numérique. 118

 

LA YARPE

(Bastien ne demandait qu’à se montrer bavard, et dès le lendemain je lui arrachai sans peine le récit que je rapporte sans y rien changer :)

Tous les ans, entre la Noël et l’an nouveau, nous célébrons pendant trois jours la fête du pays. C’est l’époque où le refroidissement des montagnes jette des torrents de vent sur nos plages toujours tièdes. Les couples dansent sur la place dans un véritable ouragan. Les contrevents battent si fort que par moments on entend à peine le bruit des orchestres. Les petits marchands et les amuseurs qui viennent ramasser quelques sous pendant les trois jours que durent les réjouissances les appellent la « foire du vent ».

C’est pendant la foire du vent que Maugars avait rencontré Eugénie. C’était une belle fille à l’air réfléchi et qui avait trop de front pour rire bien longtemps. Quand on la voyait au bras d’un galant en tête de la jeunesse, on s’étonnait un peu de son visage calme et patient : elle avait l’air de se moquer un peu de ce qu’elle faisait là. Mais l’année après la guerre, on la vit tant se plaire à ouvrir le bal qu’on comprit bien qu’il lui était venu un amour et comme elle n’avait pas quitté Maugars de tout le soir, on sut bientôt qu’ils étaient fiancés. Tout le monde approuvait cette union. Son promis était un bon garçon, travailleur et sérieux. Il était très capable et on n’avait qu’à regarder le visage d’Eugénie pour comprendre qu’elle n’avait besoin que de bonheur.

On les vit tous les soirs se promener ensemble de l’étang au village, sauf un jour où Maugars vint tout seul parce qu’elle était retenue auprès d’une parente malade, une vieille tante très méchante et que le garçon n’aimait pas.

La nuit, déjà, était venue. Au bout du chemin vicinal, le gars s’était arrêté : il regardait l’étang. Et à sa façon de contempler la campagne, on comprenait qu’il avait fini sa promenade et n’interromprait sa rêverie que pour retourner se coucher. Une vieille toute cassée, comme il se remettait déjà en marche, sortit d’un sentier et s’approcha de lui. Il l’avait à peine remarquée et n’aurait pas fixé les yeux sur elle si elle ne lui avait parlé. C’est en l’entendant prononcer le nom de sa fiancée qu’il tressaillit : « Si tu regardes trop les endroits où tu promènes l’Eugénie, lui avait dit ironiquement la vieille, tu n’auras plus tes yeux pour la voir elle-même. » Le jeune homme s’arrêta, bouleversé.

Dans la nuit éclairée par la transparence des eaux il avait cru reconnaître la tante de la jeune fille et pensa tout de suite que sa fiancée lui avait menti en prenant le prétexte de sa maladie pour ne pas l’accompagner.

« Vous n’êtes pas malade ? » lui demanda-t-il, un peu troublé par l’indiscrétion qu’il commettait. « Malade, je le suis pour moins longtemps que toi », répondit la vieille et, comme une heure sonnait à l’horloge du clocher, elle faisait mine déjà de s’éloigner, mais, se ravisant, revint au jeune homme et lui dit : « Fais bien attention ! Un homme n’a pas le droit de trop regarder ce qu’il aime. Ne te sers pas trop de tes yeux. Tous les regards ne sont pas à toi. Fais attention qu’ils n’ouvrent pas la porte à ce qu’on ne voit pas ! »

Le jeune homme regagna tout pensif son logis. Avant de monter dans sa chambre, il eut l’idée de pousser jusqu’à la porte de sa fiancée. Une forme noire refermait le battant et il reconnut le curé : « Il n’y a personne de malade, monsieur le curé, lui demanda-t-il, chez Eugénie ? » — « Il n’y a plus personne à guérir, répondit le prêtre, mais des femmes à consoler : la tante de ta fiancée vient de mourir. »

Maugars ne raconta pas à la jeune fille la rencontre qu’il avait faite. Mais il la regarda plus attentivement que d’habitude et s’aperçut qu’il ne savait pas se souvenir de son visage. Cela le troublait de penser qu’éloigné d’elle, il la voyait encore mais sans distinguer ses traits : elle était en lui, elle était la lumière de ses yeux et il lui sembla, le lendemain, en retrouvant ces grands yeux bleus et ces cheveux blonds que son regard était un miroir qui l’éloignait de lui. Il lui fit part de cette réflexion, il lui disait tout. À son grand étonnement, la fille devint toute rouge et, à voix très basse, comme si ses paroles lui faisaient peur : « Ne m’aime pas trop avec les yeux, lui dit-elle, tu ne seras plus maître de ton regard. » Il la pressa de questions. Enfin la jeune fille lui raconta qu’un grand danger menaçait les hommes perdus d’amour.

« Il existe une fée très méchante », lui raconta-t-elle enfin très embarrassée par le récit qu’elle avait à faire. « Elle s’appelle la Yarpe. Elle apparaît aux hommes amoureux et prend les traits de la jeune fille à qui elle veut les ravir. Si tu la vois seulement une fois, tu ne me reconnaîtras plus, tu ne m’aimeras plus qu’en souvenir d’elle et parce que tu te diras que je lui ressemble. Tu voudras la retrouver et elle t’emmènera là où ne souffle jamais le vent. Elle te prendra avec tes regards. »

Le jeune homme était bien trop amoureux pour écouter sans rire sa fiancée. « Ne ris pas », lui dit-elle. Il rit plus fort, alors la jeune fille éclata en sanglots : « Mon Dieu ! Tu l’as vue », s’écria-t-elle.

« Quand un homme l’a seulement aperçue, on ne peut plus lui parler d’elle sans le faire éclater de rire. »

Pendant plusieurs jours le jeune homme se rendit à son travail. Il se sentait un peu inquiet. Tout le troublait. Il croyait entendre la voix de sa fiancée quand il était loin d’elle. Même quand il pensait à elle avec calme, son cœur tout d’un coup se mettait à battre parce qu’un trait extrêmement précis du visage qu’il aimait avait soudain effacé l’image un peu brumeuse qui réchauffait son cœur. Quand il était loin d’elle et se berçait sur la vague de son souvenir, il lui semblait que c’était s’arracher à elle que de distinguer soudain ses traits. Et il était heureux d’entendre le grand vent se ruer à travers les feuillages parce que tout ce tumulte où se mêlaient les bruits les plus divers empêchait le recueillement où le visage aimé fût venu jusqu’à lui. Il fallait que la douceur de l’approcher fût la récompense si lumineuse d’un chemin parcouru et qu’il ne s’éloignât pas d’elle sans se sentir éloigné de lui-même.

L’automne était venu. Plusieurs fois déjà le vent était tombé pendant la nuit éveillant les hommes avec le silence qui leur annonçait la brume du matin. Une nuit, rendu nerveux par le silence inaccoutumé qui pénétrait le village, il céda au besoin de se lever, s’habilla et se trouva dans la rue.

La nuit était extrêmement claire. Les ombres de toits découpaient sur le chemin de l’étang une étroite sente couleur d’étoile. Maugars s’avança. À ses premiers pas sur ce chemin enchanté, il lui sembla que ses chaussures pesaient à peine à ses pieds : il n’entendait pas le bruit de ses pas. Aussitôt il lui sembla qu’une voix avait murmuré à son oreille : « C’est le chemin qu’on suit les pieds nus. »

Il continua. Au bout du chemin il voyait un coin de la plage baigné par un reflet bleu qui bougeait doucement. Il lui sembla que toute la côte était éclairée par la pierre bleue qui fait la couleur de la mer. Il marcha, contourna un massif de tamaris et comme il s’était approché de la source lumineuse, vit une lanterne allumée sur le sable et chercha des yeux le pêcheur qui l’avait laissée là. Alors, au bord d’un ruisseau qui débouchait dans la mer, il vit de dos un homme assis, coiffé d’un capuchon très haut qui paraissait plongé dans la contemplation de l’horizon. Il s’avança doucement et vit alors, dans le rayon de la lanterne, une barque que le courant paraissait entraîner. Il fit quelques pas et faillit crier de surprise. Au fond de la barque Eugénie était assise, la tête un peu penchée et le visage de profil comme si elle avait voulu le cacher sous une vague de ses cheveux répandus. Avant de se tourner vers l’homme, il s’élança dans la barque, et avec tant de force que l’amarre se défit. Emporté par le courant, il fit un effort pour saisir Eugénie et se sauver avec elle, mais elle avait disparu, et il ne vit plus en se retournant l’homme assis qu’il avait cru attiré, comme lui maintenant, par la jeune fille qu’il aimait. On le trouva au matin, grelottant de fièvre, incapable de s’expliquer et si malade que l’on dut bientôt l’emmener dans une clinique. Il n’en sortit qu’accablé, l’œil vide comme celui d’un innocent à qui il ressemble de plus en plus, depuis que sa fiancée a oublié ses promesses et refuse de l’épouser.

MATINETTE

Voilà longtemps habitait à Lapalme une innocente que l’on nourrissait par charité et qui dormait, la nuit, dans les bergeries. Une fois un pêcheur, qui devait prendre la mer le soir même, l’envoya dans un port très voisin retirer à sa place un grand filet qu’il avait commandé à Marseille. Sotte comme elle était, elle hésita longtemps sur le chemin à suivre et un paysan qui la voyait contempler de loin la falaise nue où elle avait pour repère quelques maigres haies de tamaris, s’approcha d’elle et, dans un mouvement de bonté, lui donna un moyen de ne pas se perdre et de ne pas exposer sa pauvre tête vide à une insolation. « Tu veux aller à La Nouvelle », lui dit-il, « marche toujours sous les arbres et ne sors de leur ombre qu’en reconnaissant l’endroit où tu vas ». La fille partit et tout se passa bien à l’aller : on lui donna le filet qu’elle chargea sur son épaule et elle s’enfonça dans l’ombre qui venait au-devant d’elle parce que c’était le soir. Sur la falaise, elle prit bien soin de choisir les endroits où les ténèbres étaient le plus épaisses, retournant dans la nuit d’où elle était venue quand une lueur, reflet du ciel ou de la mer, l’avait accueillie au sortir d’un buisson. Errant ainsi, elle s’exténua sous le poids de sa charge et, effrayée de voir disparaître l’horizon, décida d’attendre le jour qui lui montrerait la maison qu’elle cherchait. Elle étala le filet, se roula dans les mailles et s’endormit après avoir dit la prière aux étoiles.

Un rayon de soleil l’éveilla. La maison du pêcheur lui apparut à quelques pas ; elle y pénétra en même temps que l’homme dont elle avait accepté sa mission ; et se fit beaucoup plaisanter en racontant son aventure de la nuit. Déjà on ne parlait plus à Lapalme de la sotte randonnée de la fille, quand on la vit s’épaissir ; et bientôt tout le monde dut convenir qu’elle était grosse. Les uns racontèrent qu’elle avait été violée pendant son sommeil et d’autres soutinrent gravement que le premier rayon du jour l’avait fécondée ; et que ces faits ne se voyaient jamais parce que les vierges couchaient sous des toits.

Enfin elle mit au monde une fille que l’on baptisa Matinette, et bientôt personne ne douta plus qu’elle fût fille du jour en la voyant radieuse comme l’été et si belle qu’on ne croyait pas voir une femme quand on la voyait. Elle avait des cheveux couleur de pain, de grands yeux bleus et un visage si pur qu’on croyait toujours le voir pour la première fois. À force d’économiser les sous qu’on lui donnait, sa mère avait pu acheter une maisonnette au bord d’un bassin où il n’y avait un peu d’eau que les jours de pluie. Dès que finissaient les rares averses qui tombent sur Lapalme à la virée du vent, la jolie Matinette courait vers la nappe d’eau et, avidement, regardait son visage. Mais jamais elle ne le reconnaissait. On aurait dit que ses traits lui faisaient oublier le jour et le souvenir qu’elle avait gardé d’elle. « D’où vient, demandait-elle à sa mère, que je me suis étrangère ? Qui m’aimera si je ne me reconnais pas moi-même ? » Et la sotte lui répondait : « Un homme t’aimera si ton visage lui fait oublier qu’il a des yeux. » Mais cette réponse ne satisfaisait pas la fille. Et tout le jour, en cueillant le romarin, ou le soir, en se tissant des robes d’herbes sèches, elle pleurait doucement.

Un jour, il vint dans le village une diseuse de bonne aventure que tout le monde accueillit mal parce qu’elle prédisait sept ans de sécheresse. Matinette, qui était bonne, reçut la bohémienne qui était vieille comme un chemin et noire comme un caillou. Avant de s’en aller, la jeteuse de sorts retira de sous ses vêtements un petit miroir ovale et, en le lui donnant, lui dit : « Regarde-toi chaque jour dans ce miroir, tu te reconnaîtras quand tu seras heureuse. » Et, appuyée sur son bâton, elle prit lentement la route des garrigues et s’éloigna, toujours en montant, si bien qu’elle paraissait devenir de plus en plus grande et on ne la reconnaissait plus quand l’éloignement l’emporta.

Chaque matin Matinette courait à son miroir et, toujours avec le même étonnement, contemplait l’étrangère qui lui rendait tristement ses regards. Tout le jour, étrangère à elle-même et ne se sentant pas vivre, elle errait au soleil, ses blonds cheveux dénoués sur ses épaules. Elle fuyait les hommes, lassée de surprendre ceux qui la connaissaient et triste d’être appelée madame par ceux qui, la veille encore, l’avaient tutoyée. Changeante comme la lumière, elle n’attendait rien, elle ne pleurait sur rien. Un jour, elle entendit raconter qu’un jeune homme dépérissait faute de voir le jour, parce que ses jambes ne pouvaient plus le porter. « Il est si pâle, lui dit-on, qu’on ne voit que ses yeux et il est tout à ce qu’il regarde si bien qu’il ne parle plus. Vous devriez aller le voir. Il est prisonnier de ses yeux, et bien sûr qu’il vous reconnaîtrait la deuxième fois parce que vous seriez toujours pour lui celle qui le change de lui-même. »

Elle entra, en effet, dans une maison très sombre où son beau visage apportait le jour et vit, sur un matelas, un pauvre garçon étendu sous une lampe qui n’éclairait que ses mains. Quand il entendait une voix, il baissait les paupières parce qu’il savait tous les visages, et s’étonna à ses premières paroles et dut lever la lampe pour la voir. « Comme vous êtes belle, lui dit-il, je n’ai pas souvenir de vous avoir jamais vue. » Elle lui promit de revenir et, en effet, revint le lendemain. « Vous êtes belle, lui dit-il de nouveau, quand je vous vois je ne me reconnais plus. » Elle rentra chez elle tout heureuse ; et les yeux pleins du visage triste qui l’avait si avidement contemplée. Le lendemain elle ne savait pas dire si elle avait pensé à se regarder dans le miroir, peut-être parce que ses yeux étaient restés dans la chambre où un malheureux se souvenait d’elle.

Le temps passait, ses yeux avaient découvert qu’elle était heureuse et ils en faisaient la confidence à son cœur. Et elle se sentait pleine d’une reconnaissance infinie qui se traduisait naïvement par des prières, par des vœux, par une peur continuelle de blesser quelqu’un. Bientôt elle souffrit de porter seule un amour si grand et même se reprocha la jouissance égoïste que lui donnait sa vie enchantée de garde-malade. Elle se regardait dans le miroir, mais, depuis qu’elle était amoureuse, son visage la décevait. Elle voyait tout ce qui manquait à sa beauté, comme si ses yeux n’avaient plus été de ce monde. Avec des mûres de haie elle rougissait ses lèvres, elle avivait ses joues avec du fard, noircissait ses sourcils. Elle se voulait plus belle que l’oubli du jour. Femme, elle avait vu sa beauté, amante, elle ne vit qu’elle-même. C’est qu’elle avait vu le jour dans un être qui n’était que son propre cœur.

Maintenant elle était étrangère à elle-même, mais sans cesser de se reconnaître. Celui qui ne s’appartient plus veut être tout ce qu’il est dans ce qu’il adore et quand il dit : « C’est bien moi », sentir que la réalité n’est plus la réalité.

L’INFIRMIÈRE

La pierre que l’on extrait à Lapalme est noire et dure, belle comme le marbre quand on l’a polie. Elle effraie les maçons et ils n’acceptent jamais de l’utiliser sans avoir consulté un architecte. Quand on n’est pas assez riche pour payer beaucoup d’ouvriers, il faut renoncer à construire avec la pierre trop belle de ce pays et bâtir sa maison avec des briques. Aussi le village est-il composé de quelques très beaux édifices et de nombreuses masures qui sont terrées avec eux contre la colline rocheuse qui les préserve du vent. Mais depuis quelques années une villa toute blanche s’est élevée au-dessus de l’agglomération dont elle domine les toits. Elle est plantée à l’endroit le plus escarpé du chemin comme pour marquer l’endroit où commence la solitude de la crête, et de cet emplacement on a une vue unique sur la mer dont toutes les habitations la séparent. Avant de remarquer ces particularités, j’avais été frappé par le nom très singulier de cette demeure. Et chaque fois que je passais devant la haute grille qui fermait le maigre jardin, je relisais avec le même étonnement ces deux mots écrits en lettres noires sur une pancarte : « Qui sait ? »

J’ai vu par hasard, entre les barreaux du portail, le maître de cette maison. Et comme il me tournait le dos, j’ai pu l’examiner assez longuement. Assis dans un fauteuil roulant où il se tient immobile comme une statue, c’est un officier infirme qu’un casque abrite du soleil. Sa maigreur m’a étonné. Ses vêtements kaki sont trop grands pour lui et on pense en voyant tirebouchonner l’étoffe de sa culotte sur des cuisses raides et invisibles qu’il n’existe pas d’habits à sa mesure et qu’il n’a plus que son squelette pour maintenir en place ces pièces d’uniforme qui le font ressembler à un épouvantail. Je ne sais pas combien de temps je suis resté à le regarder. Je me sentais fasciné par son immobilité jusqu’à oublier que j’existais. Il fallut qu’une porte s’ouvrît dans la villa pour que me chasse la peur d’être surpris en flagrant délit d’indiscrétion.

Le lendemain, je gravissais les Poutous en compagnie de X…, quand je revis l’officier. Cette fois la voiturette où il était assis venait à notre rencontre et il était si parfaitement identique au mannequin contemplé la veille que je crus un moment qu’on venait de l’arracher à l’endroit où je l’avais laissé. Au lieu de penser que je le revoyais, je m’abandonnais à l’impression absurde que je le voyais encore. Mon attention était absorbée par une rangée d’éclatantes décorations qui pendaient sur sa poitrine creuse, neuves comme la vareuse flottante où il me semblait n’avoir jamais respiré. Naïvement étalées sur ce buste sans vie ces décorations me serraient le cœur, et je tombai en les regardant dans une si profonde rêverie que mon compagnon dut me pousser du coude pour m’éveiller. Je dus rougir. Le visage de l’infirme qui venait vers nous m’aurait inspiré plus de discrétion s’il n’avait été barré par de hautes lunettes noires où le soleil éclairait l’image du chemin que nous gravissions, le reflet bleu des toits échelonnés derrière nous et l’image lointaine de la mer… Alors seulement je vis l’infirmière qui poussait le fauteuil roulant et faillis m’arrêter pour la contempler. Je suis tenté d’écrire que sa beauté forçait l’admiration. Mais ce n’est pas cela que j’avais vu tout d’abord. Ce qui avait captivé mon attention au point de m’égarer, c’était l’expression lointaine et extraordinairement reculée de ce visage éblouissant qui semblait boire la conscience et l’entraîner avec lui dans je ne sais quel monstrueux oubli. C’était, à la réflexion, très surprenant. Cette face extraordinairement pure semblait gardée de toute pensée par la beauté exceptionnelle de ses yeux : elle n’était pas faite pour rendre les regards. On la contemplait comme si l’attention ne pouvait pas y appeler de la pensée et cette indifférence surnaturelle qui se confondait avec son éclat éloignait toute réflexion, empêchait même que l’on s’avisât de son extrême jeunesse. Le vent s’était levé ; comme nous croisions ces deux êtres, je vis distinctement sur le bandeau de l’infirmière une croix de rubis et je remarquai qu’elle était poudrée et fardée.

Mon guide, à voix basse, me confia que cette jeune fille si belle s’était attachée à cet officier paralytique qu’un hasard avait voué à ses soins dans l’hôpital où elle était infirmière bénévole. « Elle ne le quitte jamais, me dit-il, ne parle à personne. C’est elle qui l’habille et lui attache ses décorations qu’elle paraît heureuse de montrer à tout le village. »

Tout le temps de notre promenade, je demeurai songeur ; et parlai à peine, et cependant nous prolongeâmes notre randonnée si loin qu’il faisait presque nuit quand nous repassâmes devant la villa « Qui sait ? »… Sans doute avais-je la tête baissée, le bruit du portail qui tournait sur ses gonds attira mon attention. L’infirme attendait dans son immobilité de pierre que la jeune femme l’engageât dans l’allée qui conduisait à son lit. Alors j’entendis sa voix. Sur un ton de colère atroce, il adressait à celle qui le menait deux ou trois mots brefs comme des injures…

Nous avions marché, nous taisant. Les mêmes pensées nous occupaient tous les deux. Comme si j’avais pensé tout haut, je m’étonnai enfin que cet officier marquât si peu de reconnaissance à celle qui s’était vouée à lui. Alors, le paysan, à voix très basse, dans la nuit qui était tout à fait venue : « Il ne sait pas, me dit-il, à qui il parle. Il ne l’a jamais vue, il est aveugle. Et comme il ne parle qu’à elle, il ne sait pas qui elle est. Elle le soigne, mais il croit qu’il la paie. Elle, elle distribue en aumônes tout l’argent qu’il lui donne pour sa rétribution. » Et après un silence : « Elle est tout ce qui lui reste de ce qu’il a perdu pour toujours. On dit qu’il n’ouvre la bouche que pour l’insulter. Une fois même, il a été si méchant qu’elle a feint de le quitter, et s’est présentée, en revenant, comme une nouvelle infirmière qui remplaçait la sienne. On ne sait comment elle a pu le tromper. Mais elle l’aime comme un enfant et prend la voix qu’elle veut quand elle lui parle… »

Et soudain, en allumant une cigarette, mon camarade eut cette conclusion inattendue : « Pauvre femme ! Que deviendra-t-elle, quand elle ne l’aura plus ? »

L’HOMME QUI AVAIT TROP DE CŒUR

Une jeune femme, qui n’avait jamais quitté le village, confia à une très vieille femme de matelot combien elle était malheureuse de n’avoir pas d’enfants. La vieille posa son tricot et tira de son armoire un vieux livre tout rongé que la femme stérile prit d’abord pour un grimoire. Comme si elle avait deviné la pensée inquiète de la visiteuse, elle lui fit lire le titre de l’ouvrage, qui était un atlas d’écolier, avant de lui montrer, page après page, les cartes en couleurs qui le composaient. Un peu rassurée, la jeune femme lut, sur l’indication de la vieille, un nom de ville où elle lui conseillait de passer avec son mari une année de retraite en attendant la naissance tant désirée. Quelques jours après elle s’embarqua avec son mari pour ce lieu de pèlerinage mais garda pour elle l’impression fâcheuse qu’en feuilletant l’atlas avec elle la vieille y avait lu par-dessus son épaule des choses qu’elle-même n’y voyait pas.

Le voyage fut heureux. Après neuf mois de séjour dans une cité aux toits en terrasse, la femme mit au monde un joli enfant que des accoucheuses de couleur noire avaient aidé à naître. Seulement elle resta de longs mois très troublée par un souvenir dont la longue traversée du retour, même, ne put la débarrasser : par la fenêtre ouverte, avec le rayon de soleil qui accueillait l’enfant en ce monde, il était entré une lente chanson en une langue étrangère, et, sans doute, avait-elle apporté quelque menace avec elle car une servante de couleur avait précipitamment fermé la fenêtre et esquissé sur le front du nouveau-né un geste qui était peut-être un exorcisme.

À Lapalme, où le couple était revenu, l’enfant grandit et joua avec ses camarades dans la colline, où Bastien exploitait sa carrière. L’innocent, qui le rencontrait chaque jour, lui souriait mais souvent le considérait d’un air rêveur et, quand le petit lui parut d’âge à le comprendre, il lui adressa des recommandations étranges et qui ne devaient recevoir un sens que beaucoup plus tard comme si les événements qui devaient faire sa vie devaient apporter de la lumière à ce qu’il avait entendu avant de se connaître.

« Petit, tu as trop de cœur ! » disait le tailleur de pierre.

Et comme l’enfant avait grandi et que, touché par la voix affectueuse de l’innocence, il levait vers lui de grands yeux tendres et attentifs :

« Tu as trop de cœur, petit, et je te le redirai toujours parce que tu n’as jamais ri des avertissements que je t’ai donnés. Si tu te souviens de moi, mes paroles n’oublieront pas de te servir. »

— « Et quelle est la peine », demanda un jour le petit, « de ceux qui ont trop de cœur ? »

— « Il faut que tu te méfies », reprit Bastien, « de ce que tu souhaites. »

— « Et qu’est-ce que je souhaite ? » interrogea l’enfant très étonné.

— « Crains de le savoir, petit, la vie te l’accorderait. »

— « Vous m’étonnez », dit l’enfant, « mes parents répètent tous les jours que la vie n’accorde jamais aux hommes les souhaits qu’ils ont formés »…

— « Tes parents se trompent, dit Bastien, tous nos souhaits s’accomplissent, mais il n’est pas question de nous en réjouir, parce que nous aurions voulu n’avoir pas à vivre pour être exaucés. On dirait que nous reprochons à notre vie d’avoir pris notre place. »

L’enfant grandit. Ses parents moururent. Un jour il dut quitter le village pour recueillir au loin l’héritage d’un cousin qu’il ne connaissait pas. Il arriva dans un pays montagneux et fut conduit vers une ferme qui désormais lui appartenait. Dans une écurie à moitié ruinée se trouvaient deux chevaux blancs dont l’un était aveugle et l’autre boiteux. Ils étaient soignés par une sorte de géant borgne qui parlait une langue étrangère. Le jeune homme fit comprendre au serviteur qu’il le prenait pour domestique et, en lui montrant un cheval, il sauta sur l’autre et, comme la nuit venait, prit en hâte le chemin du retour.

Il faisait tout à fait sombre que les deux voyageurs n’avaient pas encore reconnu la route où ils s’étaient aventurés. À cause de la lune la campagne était claire, mais la lumière luisait d’un ciel si haut qu’on n’y voyait pas une étoile et les arbres et les pans de mur se confondaient avec la terre et n’étaient de loin reconnaissables qu’à leur ombre. Enfin, une petite lumière se découvrit à l’horizon et les deux cavaliers égarés pressèrent leurs montures et, tant ils avaient hâte d’arriver, les mirent au trot sur un sentier montant et caillouteux où le cheval du jeune homme s’abattit pour ne plus se relever. Bientôt le cheval boiteux tomba à son tour. Ils durent continuer leur route à pied. Il faisait grand jour quand ils arrivèrent devant une haute bâtisse de granit.

Ils étaient arrivés au château d’une fille que l’on disait maudite. Personne ne la voyait jamais et on l’accusait de déchaîner toutes les calamités qui s’abattaient sur la région.

Or cette fille était belle, avec de grands yeux tristes et un haut front illuminé où l’on ne pouvait pas poser ses yeux sans se perdre en rêveries. Sans doute qu’elle attendait le passage du beau jeune homme et peut-être le serviteur étranger était-il à son service, car elle n’attendit pas un jour pour déclarer à son hôte qu’elle l’aimait et lui demander s’il consentirait à devenir son époux.

Or le jeune homme ne se lassait pas de contempler cette fille si belle ; mais il fut pris d’une grande anxiété en entendant la proposition qu’elle lui adressait. Bien plus encore quand elle lui dit que, depuis longtemps, elle savait tout de sa vie et se mit à lui dire ses goûts d’adolescent, ses jeux, même à lui apprendre un nom charmant qu’elle lui avait donné en l’attendant. Le jeune homme tremblait. Comment prendrait-il tout d’un coup la place de celui qu’il avait été sans le savoir ? Tout le temps qu’il avait passé dans l’insouciance, il s’avisait maintenant qu’il avait vécu ailleurs sans se trouver vraiment nulle part. Il devait réintégrer un personnage dont il n’avait été que l’apparence, et c’était aussi angoissant qu’une menace de mourir : il connaissait enfin l’implacable obligation de se définir. Il se souvenait de toute sa vie, s’étonnait qu’elle eût été un objet d’amour ; et se souvenant combien il avait été libre et quelle prison allait être la sienne, il se demandait si c’était son passé insouciant ou son avenir qui était pour lui un objet d’horreur…

… Le fait est qu’au milieu de la nuit il s’éveilla dans la salle basse de la tour où son perfide serviteur l’avait transporté sous les ordres de son hôtesse. « Je t’ai demandé de m’aimer », lui déclara le lendemain la fille, « comme si ta vie ne m’avait pas appartenu ; je ne voulais que soulever en toi des hésitations et te faire penser à tout ce que je te forçais à me sacrifier. Tu t’es interrogé. Tout ce que tu quittes pour m’appartenir, il me semble que tu me le donnes. »

Prisonnier de la fée, le jeune homme fut abreuvé d’amour et de douleur. Il savait que jamais il ne retournerait dans son pays et pas un instant il ne cessait d’y penser. Seul dans la tour, il chantait, mais en tremblant. On aurait dit qu’il avait peur de ne pas reconnaître sa voix. Vieilli dans la captivité, anéanti de fatigue et d’oubli, il parlait bas, sur un autre ton que les vivants, car c’était là, peut-être, son secret : parler n’était pas pour lui le même acte que pour eux, et cela se connaissait bien à son accent étranglé, à la menace de silence qui grandissait dans les imperfections de son dire : il ne parlait pas pour les autres, mais pour lui-même. On aurait dit qu’il s’écoutait pour essayer de savoir ce qu’il était. Désespéré, si ses propos avaient l’odeur de la prison où il vivait enfermé. Il voulait que son existence dépassât sa personne et restât la voix de ce qui était quand rien de vivant ne se reconnaissait plus en lui.

Un jour enfin, comme il était très vieux et qu’il allait mourir, il demanda à sa maîtresse pourquoi elle l’avait ainsi gardé auprès d’elle, maintenant qu’il était trop vieux pour mériter son amour de femme toujours jeune et toujours aussi belle.

« C’est afin de demeurer jeune et belle, lui dit-elle, que je t’ai sauvagement gardé auprès de moi. »

— « Est-ce mon amour », lui demanda-t-il avec une amère ironie, « qui t’a gardé les traits de ta vingtième année » ?

— « Ce n’est pas ton amour », dit-elle, « que tu m’as retiré dès que tu as su que tu étais mon captif. Mais tu m’as donné tout ce que tu avais perdu pour m’appartenir. Grâce à toi j’ai eu le grand ciel bleu que tu ne voyais plus et dont tu croyais avoir perdu le souvenir ; j’ai eu dans le tremblement de ta voix tous les lieux dont tu cherchais les noms, un à un perdus pour ta mémoire »…

Alors le captif trembla de bonheur ; et regarda avec ravissement cette fille qui était restée jeune et belle et qui, grâce à lui, irradiait toute la lumière dont il avait été retranché. Il connut quelle avait été sa détresse comme il cessait enfin d’en éprouver le poids, et se dit confusément : « J’ai été un homme si, d’être un homme, consiste à rendre vaines les injustices du sort. J’ai donc réussi à trouver dans mon cœur ce qui avait été retiré de moi-même. Et sans doute était-ce ce que j’avais souhaité quand je voulais, pour aimer les choses, me faire un cœur aussi grand que celui de Dieu ; quand je souhaitais naïvement le bonheur. »

Il avait souhaité d’imposer son bonheur à la vie… C’est qu’il avait trop de cœur pour ne pas souhaiter d’être l’amour même. La vie était passée avec ses serviteurs borgnes, ses chevaux aveugles… L’homme capable de donner à la vie ce qu’elle retire de l’homme.

DEMAIN, C’EST TOI…

Une jeune fille habitait avec une très vieille femme dans une maison plus haute que l’église et qui ressemblait à un sémaphore désaffecté. Bien qu’elle appelât cette vieille maman, elle savait qu’elle ne lui devait pas la vie, mais ne l’en aimait que davantage. Quinze ans avant, comme elle venait de naître, elle avait été abandonnée sur la plage par des voyageurs que l’on avait vus regagner la haute mer à force de voiles… Elle avait été recueillie par la servante du curé qui, bientôt, avait quitté son maître afin de se vouer entièrement à elle ; et demeurait maintenant avec cette femme vieillie. Depuis longtemps elle ne l’interrogeait plus sur les siens, les faits accomplis ne l’intéressaient guère, et d’ailleurs la vieille se souciait peu du passé, mais un peu sourde et lisant les pensées des gens dans leurs yeux, n’était curieuse que de choses à naître et ne parlait avec goût que de l’avenir, comme les marins s’inquiètent du temps qu’il fait sous l’horizon. Souvent, le soir, assise au coin du feu, la jeune fille, pendant que sa mère adoptive rangeait la cuisine, s’assoupissait la tête dans les mains et, emportée tout d’un coup loin d’elle-même, entendait battre des ailes dans le froissement du balai sur le pavé et s’éveillait éblouie par un vol d’oiseaux blancs qui l’avaient, lui semblait-il, sauvée du sommeil. Elle ne disait rien à la vieille, elle ne parlait jamais de ce qui se passait près d’elle ; on aurait dit qu’elle craignait ce qui l’avait arrachée à ses pensées et n’aimait pas à se souvenir de ce qui lui arrivait et qui lui paraissait décevant comme le songe. Quand sa bienfaitrice la voyait ainsi absorbée, elle s’efforçait de la distraire en lui montrant une jolie robe qu’elle avait taillée pour elle, ou bien l’adjurait de se rendre au bal avec les fillettes de son âge ; mais la petite hochait la tête et se défendait d’espérer des plaisirs, prétendant qu’on ne pouvait se réjouir d’un bonheur qui pouvait finir.

— « Méfie-toi ! » disait la vieille, « ne cherche pas le bonheur loin de toi. Quand tu regardes trop loin, c’est toi-même que tu cherches et c’est bien la seule chose que tu n’aies plus à trouver »…

— « Et quel est le moyen », demandait la fille, « de devenir heureuse ? »

— « C’est d’aimer ce qui sans toi ne serait pas le bonheur. »

— « Et comment ? » demanda l’enfant étonnée. « Je pense à ce qui sera. Je me demande si je me marierai… »

— « Le secret d’être heureuse », redit la vieille en prenant son balai, « c’est de se donner à ce qui sans toi n’aurait pas été. »

— « Ah ! » dit l’enfant découragée, « je suis triste ».

— « Eh non ! » s’écria la vieille en frottant énergiquement de son balai de bouleau le pavé de la cuisine. « Tu n’es pas triste, tu es une triste ! »

Chaque jour, à peine sa soupe avalée, la fillette quittait la table. Vivement elle grimpait l’escalier jusqu’au grenier et, regardant par la lucarne les plaines marines jusqu’à l’horizon, elle interrogeait des yeux l’espace bleu d’où elle était venue, tout en mangeant, à lentes bouchées, un morceau de pain qu’elle avait emporté sous le toit pour achever son repas. Elle pensait à ce qu’elle n’avait jamais vu, se demandait si elle se marierait et combien elle aurait d’enfants. C’était comme si elle avait voulu prendre la place de ceux qui la verraient. Elle ne pensait même pas à elle ; on aurait dit qu’elle voulait être la pensée de ceux qui la connaissaient ; et se voyait toujours si loin de la maison où elle avait grandi, qu’elle n’avait pas ses yeux à elle et ressemblait à un enfant qui se hâte un panier sous le bras. Elle était toujours attendue dans un endroit si éloigné d’elle que tout l’espace l’en séparait et que ses yeux étaient dans ses songes, comme de sévères témoins qui, de loin, la regardaient languir.

— « Mamie, demandait-elle à la vieille, que serai-je dans un an ? »

— « Un an, répondait l’autre, c’est trop peu… »

— « Et dans deux ans alors ? » enchérissait-elle.

— « Deux ans, c’est hier », criait la vieille en riant.

— « Eh bien, dis-moi ce que je serai dans dix ans. »

Alors la vieille se taisait et, à grands coups de son balai, frottait le pavé luisant comme un miroir : coup d’aile ici, coup d’aile là. Comme si elle avait craint de s’assoupir au bruit du balai, la fillette se dressait vivement et, son morceau de pain dans la poche, elle grimpait au grenier.

Depuis si longtemps qu’elle répandait des miettes devant les lucarnes ouvertes, des oiseaux étaient venus plus d’une fois picoter à la place où elle s’était assise et, à force de la voir familiarisée avec (sa) leur présence, ne s’effrayaient plus de ses gestes très doux et continuaient à voleter çà et là (en sa présence), oiseaux blancs qui venaient de la mer, oiseaux gris envolés des amandiers, pigeons bleus du clocher, lourds comme un bruit de cloche.

Le temps avait passé. Une guerre avait pris fin. De tous les jeunes gens revenus au village, le plus grand et le plus hâlé montra bientôt qu’il était amoureux d’elle ; et lui demanda de la rencontrer au bal. Mais elle hocha mélancoliquement la tête. Elle ne voyait pas que le jeune homme était beau, elle cherchait sur lui un signe évident de bonheur.

Un soir il entra dans la maison alors que la jeune fille était couchée. Il parla longtemps à voix basse avec la vieille et celle-ci, lorsque enfin il se retira, l’accompagna jusqu’à la porte et souleva la lampe au-dessus de sa tête pendant qu’il descendait les marches du perron. Le lendemain tout le monde sut que l’amoureux éconduit était parti pour le bout du monde. La jeune fille ne comprit même pas qu’il était parti à cause d’elle ; cependant, elle pensait un peu à lui. Mais il n’y avait qu’à lui dire qu’il reviendrait pour l’attrister.

Il faisait gris. Jamais le printemps n’avait été si long à venir. Et la jeune fille attribuait à ce bouleversement des saisons le fait qui l’avait intriguée. Depuis que le jeune homme avait parlé à voix basse avec sa mère d’adoption, il ne venait plus un oiseau dans le grenier où chaque jour elle montait manger son pain.

Elle s’étonna d’abord, puis, inquiète peut-être, ferma la lucarne et ne s’étonna plus de se trouver seule dans le grenier où les oiseaux ne pouvaient plus venir…

Elle passait toutes ses journées dans le grenier et, un jour, elle vit un oiseau tout noir se poser contre la fenêtre. Après quoi, elle le vit s’envoler et le clocher le lui cacha…

Un jour sa mère adoptive se plaignit devant elle d’avoir perdu ses forces. La jeune fille eut honte de sa paresse : elle força la pauvre femme à se reposer et entreprit de vaquer à sa place aux soins du ménage. Le premier jour elle alla chercher l’eau, puis elle mit l’eau à bouillir sur le feu. Enfin, quand la vieille se coucha, elle prit le balai et frotta à sa place les briques de la cuisine. En entendant le bruit que faisaient les branches au contact du sol, elle se souvint des rêves qu’elle formait jadis, assoupie devant le foyer. Mais, maintenant, c’était avec un rire au coin des lèvres et comme si l’instrument avait été enchanté : elle ne le tenait pas plutôt entre les mains qu’une chanson lui venait aux lèvres, celle que sa bienfaitrice avait coutume jadis de fredonner en la regardant. Elle sourit du temps où elle partageait son pain avec les oiseaux. Sa vie était près d’elle, elle était le pain qu’elle mangeait, le passant qu’elle regardait. « Et quand je crois attendre ma vie », se dit-elle enfin, « elle est à mes côtés qui attend avec moi… Ma vie est dans ce que je touche. Il n’y a que ce que j’attends pour me séparer d’elle… Ma vie est près de moi, il me semble que mon enfance l’a touchée et qu’il m’a suffi de grandir pour m’éloigner d’elle. Maintenant, ce qui nous sépare est en moi, et c’est immense et ce n’est rien ; quelque chose comme le regret d’une étoile… »

Et un soir elle s’approcha de la vieille femme qui ne quittait plus son lit.

— « Mamie, lui demanda-t-elle, que serai-je demain ? »

— « Demain, c’est toi… L’instant est plus grand que le jour qui est plus grand que l’année. La vie d’une créature, seule, est indivisible et plus insaisissable que l’instant dont elle est le contenu. Elle est la plus petite cellule de notre sang qui nous en fit un rêve où nous nous sommes follement débattus. »

L’ARCHÉOLOGUE

Chaque jour je rencontrais un homme jaune et court avec de grandes mains molles et des yeux humides et apeurés. Il saluait tout le monde et j’avais inutilement demandé son nom. On interrompait mes questions en me disant qu’on ne savait de quoi je m’inquiétais ; j’apprenais que le grotesque était curieux de minéralogie, qu’il appartenait à des sociétés savantes et que son nom était facile à retenir, mais plus facile encore à oublier. Un jour ma bonne m’éveilla pour me remettre une carte de visite sous le nom de Tom M… ; je lus une longue énumération d’occupations vagues, une copieuse liste de sociétés savantes où mon visiteur avait sa place de membre et, en guise d’adresse, trois noms de grandes villes qui paraissaient suffire à peine à contenir tant d’associations studieuses. J’hésitais à faire introduire ce gêneur quand, sous une tenture qui se soulevait, se glissa dans ma chambre un bras armé d’un chapeau, puis une tête plate et blanche qui demeura un instant immobile à observer mes traits et prête à rejoindre son corps dans sa prudente retenue. Avec un peu d’agacement je criai qu’il fallait entrer et quand j’eus tout le personnage devant moi reconnus à sa façon de faire aller ses mains l’homme qui m’avait intrigué dans la rue.

Son propos, long et décousu, ne s’éclaircit un peu qu’à la menace que je lui fis de le planter là. Alors, vivement, il me pria – et presque avec brutalité – d’entrer un jour chez lui pour le conseiller sur des travaux qu’il avait entrepris.

J’entrais le lendemain dans une maison sans apparence, mais qui, dès l’entrée, me surprit par la lumière étouffée qu’y admettaient de hauts vitraux rouges, jaunes, bleus. L’intention visible de l’homme qui avait ainsi accommodé ces ouvertures était d’encadrer de la lumière et de la faire servir à la décoration de cette galerie où nous venions d’entrer. Sur les murs, au plafond, dans les coins se dressaient des draperies, des bibelots, des meubles, tous dans le style Charles X, et si richement hérissés de sphinx, de lions, de dragons que cette profusion d’appliques donnait à l’ensemble la physionomie d’un décor chinois. Je m’en étonnai. Tom M…, avec beaucoup de naturel, m’expliqua qu’il habitait la maison depuis cent cinquante ans, consentant à peine à m’expliquer que c’était du moins l’ancienneté de la famille à laquelle son existence de célibataire mettait fin.

Nous avions gagné une autre galerie assez surprenante pour me faire oublier la première. Tapissée de noir et coupée de grecques rouges, elle offrait le spectacle d’une espèce de tombe étrusque extrêmement triste, mais je ne m’arrêtai pas longtemps à considérer ce décor. Sur un piédestal se dressait une statue de femme sculptée dans le bois. « C’est mon œuvre », dit Tom M…, « une Manon, voyez, j’ai écrit le nom sur le socle ». Et je vis un buste assez vigoureux et délicat où des qualités artistiques réelles faisaient accepter une audace invraisemblable de créateur. Ce visage de bois était figuré la bouche ouverte et toutes les dents visibles dans l’attitude d’une chanteuse lançant sa note la plus élevée. « C’est Manon », me dit le petit vieillard, « dans le rôle de Manon ». Et il ajouta faiblement « une Manon qui ne saurait rien de sa vie, sauf ce qui nous la fait aimer ». Un peu détourné, je m’éloignai et collai mon front à la porte vitrée qui fermait la galerie, troublé par le clair-obscur ensoleillé et orageux qui, par cette ouverture, inondait d’une atmosphère tremblée le cabinet étrusque. La vision de cette singulière Manon me suivait… Mon hôte m’avait suivi ; il appuya sa main sur le bec-de-cane et la porte s’ouvrit devant moi. Nous étions dans une cour profonde comme un puits entre des murs verdis qui la séparaient des jardins voisins. Des orangers et des citronniers, rangés côte à côte, portaient d’énormes fruits éclatants qui me rappelaient les couleurs vives que j’avais remarquées dans les vitraux de l’entrée. Ce qui me frappa plus encore c’est le tronc noueux de ces arbres en pots qui avaient à peine la hauteur d’une plante d’appartement. « Nous avons le même âge », me dit l’érudit ; « ils ont été plantés par mon grand-père l’année de son mariage ». Cette inexactitude évidente m’avait un peu gêné et, pour dévier l’attention de mon interlocuteur, je l’interrogeai sur la belle couleur de ces fruits. « Je les arrose avec du sang », me répondit-il simplement, « du sang de bœuf qu’on m’apporte de l’abattoir dans de grands seaux ».

Je me taisais. Le petit vieillard me reconduisit bientôt. Mais en franchissant son seuil, lui tendant la main pour un adieu, je lui demandai assez faiblement quel intérêt il prenait à tout cela et comment il avait été conduit à sculpter sa Manon. « Je ne sais », me dit-il ; « je sais que je n’aurais pu agir autrement ». Et après un silence, timidement, il ajouta : « J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai essayé d’imposer ce qui faisait de moi un être à part. » Je le quittai…[1]

CARLINA

Carlina était aimée de Martin. On savait qu’ils devaient se marier un jour prochain ; aussi personne ne s’étonnait de les voir ensemble. Mais chaque soir, une heure avant la visite de son fiancé, la jeune fille sortait de sa maison par une fenêtre et courait vers la colline, le visage caché sous un fichu noir où l’on n’apercevait que l’éclair de ses yeux. Serrée dans ses vêtements comme si elle avait eu froid, elle se hâtait et personne ne l’aurait reconnue ; elle ne regardait rien, mais à la voir marcher comme si elle fuyait on n’aurait jamais imaginé qu’elle allait revenir sur ses pas.

Un soir une vieille voisine, qui la guettait depuis longtemps, la vit revenir, puis hésiter tout d’un coup et parcourir en tous sens et les yeux baissés la rue de ses escapades. Il était visible qu’elle cherchait un objet entre les cailloux du chemin et découvrant maladroitement son visage comme si elle n’avait plus eu sa tête à elle, murmurait je ne sais quoi en tenant les yeux baissés. Enfin elle jeta un cri de joie, ramassa une fleur qui ne se serait pas trouvée là si elle n’y était passée, et se jeta vers sa maison où son nom était crié, déjà, par la voix inquiète de son amoureux.

Le lendemain la vieille voisine lui avoua ce qu’elle avait vu et lui demanda des confidences. La fille trembla beaucoup mais, après avoir fait jurer à la curieuse qu’elle garderait le secret, lui raconta ce qui suit :

« À la dernière fête, comme j’étais déjà promise à Martin, il est venu au bal une demoiselle inconnue. Elle ne parlait à personne, ne souriait jamais et sans doute son silence avait-il intrigué mon fiancé car je ne l’avais jamais vu contempler si longuement une créature. Un peu jalouse, je le serrai dans un coin de la salle et lui demandai ce qui l’attirait vers cette étrangère. Sa réponse redoubla mon irritation, un peu parce que je ne la comprenais guère, mais surtout parce qu’il me semblait lui-même ni comprendre ni, peut-être, entendre ce qu’il me disait. “Elle m’intéresse, me dit-il, parce qu’elle me fait oublier toutes les paroles et il me semble que je n’aurais qu’à me taire pour la revoir.” Avant la fin du bal, traversant la cohue, je m’arrangeai pour lier conversation avec cette étrangère ; et bien qu’il ne fût pas facile de s’adresser à elle, je lui dis quelques mots et lui demandai inutilement si elle était venue pour demeurer dans le village. Mon fiancé s’était approché de nous. Je ne sais ce qui me passa par la tête. Peut-être m’étais-je figuré qu’il cherchait sa compagnie, non la mienne, et humiliée qu’il me vit si embarrassée de cet accueil glacial, je lui dis assez haut pour être entendue de tous : “Toi aussi tu as voulu t’approcher de Mlle Silence ?”

« Il me sembla que l’orchestre s’était interrompu. Mais les couples se séparèrent naturellement et, sans doute, mon trouble m’avait empêchée d’entendre les dernières mesures de la danse. La fin du bal passa comme un rêve. Tout d’un coup je me trouvai dans le vent noir de la rue, séparée de mon fiancé par la foule qui s’écoulait. Près de moi se tenait la jeune inconnue : elle était blême, ses yeux agrandis par une épouvante qu’elle semblait lire dans mes yeux. “Venez”, me dit-elle en se dirigeant vers l’endroit le plus désert de la rue. Et là, me parlant rudement :

« “Tant pis pour vous ! me dit-elle, vous avez vu qu’une de vos pareilles pouvait craindre de parler, vous ne l’oublierez jamais.”

« Effrayée davantage par son accent rauque que par ses paroles, je lui demandai ce que cela voulait dire.

« “J’ai été si malheureuse, répondit cette femme, que ce me serait une souffrance d’entendre quelqu’un prononcer mon nom. Je ne parle jamais à un homme. Mais malheur à celle qui m’aura rappelé mon chagrin. Parce que je vous ai montré l’étendue de mes peines, vous serez un jour jalouse de ce qu’elles ont fait de moi.”

« Pour cacher mon trouble j’éclatai de rire. Mais les jours suivants je réfléchis longuement et méditai les paroles menaçantes de la belle inconnue. Aussi, bien que Martin fût chaque jour aussi assidu et aussi tendre, je fus réconfortée de rencontrer l’étrangère un soir, au bord de la mer. Elle ne m’avait pas vue venir et, cependant, ne paraissait pas ignorer ma présence. On aurait dit qu’elle n’était venue que pour me rencontrer ; et me parla la première.

« “Attention à toi ! me dit-elle, l’homme qui t’aime ne connaît pas sa fortune. Il est riche d’un trésor sans fond, il sera généreux avec toi. Plus il te donnera plus grossira son trésor. Malheur à toi s’il t’épouse ! Son trésor se perdra dès qu’il aura voulu le partager avec toi. Et lui qui n’en soupçonnait pas l’existence, il ira le chercher jusqu’au fond de l’oubli.”

« Je n’avais pas bien compris les paroles de cette fille, et je ne savais même pas si elle me jetait un sort ou si elle voulait m’épargner un malheur.

« “Que me faudrait-il faire ?” lui demandai-je avec un accent suppliant, “pour échapper à ce qui me menace ; lui faire oublier toutes ses promesses ?”

« Elle me répondit avec pitié : “Tu es jolie, me dit-elle, mais pour faire oublier à un homme les paroles qu’il t’a dites, il faudrait être belle. J’ai pitié de toi. Souviens-toi que dans les grottes de la colline il pousse une fleur qui ne voit jamais la lumière. Chaque soir, avant la venue de ton amoureux, cueille la fleur de l’ombre et cache-la entre tes seins. Ton fiancé n’aura qu’à respirer cette fleur pour oublier les promesses qu’il te fait. Il t’aimera tant qu’il s’enchantera de ce qu’il te dit. Mais retiens bien toutes ces paroles, ajouta-t-elle assez énigmatiquement, elles t’empêcheront de trop penser à toi.” »

La vieille voisine avait écouté avec beaucoup de curiosité les confidences de la naïve enfant. Elle pensait au trésor dont avait parlé l’étrangère et que la fille amoureuse paraissait avoir oublié : rentrée chez elle, elle rêva longuement aux moyens d’exploiter ce qu’elle savait, ne trouva rien et, chaque jour, alla à la rencontre de la jeune voisine, l’observant en dessous, lui donnant des conseils, et lui racontant, à elle qui n’était qu’espoir, tout ce qu’au cours de sa longue vie elle avait elle-même perdu. « J’ai perdu mon enfance, et puis j’ai perdu mon amour, et ma beauté s’est perdue comme si elle suivait les larmes qui ont pleuré mon bonheur. Il faut garder ce que l’on a : pourquoi ne demandez-vous pas à votre amoureux de vous épouser ? »

La jeune fille entendait chaque jour son fiancé lui parler de son mariage. Mais le lendemain, à cause de la fleur qu’elle portait entre les seins, tout était oublié…

Le jeune homme fut trop heureux d’exécuter sa promesse ; et épousa Carlina au milieu d’une foule d’amis. Mais bientôt on s’avisa qu’il était triste. Un camarade lui demanda pourquoi il avait perdu sa joie : « Je ne sais pas, répondit-il ; depuis que nous vivons ensemble je n’ai plus rien à lui promettre. Je suis comme une barque à sec sur les galets de la plage. » Carlina voyait la transformation de son mari ; elle maudissait sa vieille voisine et cherchait avidement un moyen de le ramener à elle. Elle ne se pardonnait pas d’avoir oublié les leçons de l’inconnue et, un soir, enveloppée de son fichu noir, elle courut vers la grotte cueillir la fleur qui, si longtemps, lui avait gardé la fidélité de son amoureux. Mais il ne lui parlait jamais plus maintenant ; oublier, c’était pour lui l’oublier elle-même, et s’oublier lui-même. Maintenant, chaque soir, à l’heure où il rencontrait autrefois son amie, il marchait lentement vers la mer et s’arrêtait interminablement devant les vagues. Il regardait l’horizon comme un homme qui a vu sa fortune s’engloutir dans les flots. Un jour, enfin, il prit un engagement sur un bateau. C’est qu’il ne pouvait plus supporter son propre silence… se taire devant l’immensité…

EN MARGE DU « ROI DU SEL »

Le père du Roi avait la réputation d’un sorcier. Comme tous les hommes utiles il avait ses courtisans et ses détracteurs. Les uns énuméraient les chevaux et les mulets guéris par lui de la morve, les autres l’accusaient d’ensorceler les étables et les basses-cours afin de se recommander ensuite en sauvant quelques bêtes. Or il était vraiment sorcier et personne ne savait aussi bien que son fils de quelle façon il exerçait son art. Quand le vent tombait, au tournant de la nuit, le vieil homme, aplati sur le ventre au bord de la Pacherasse, observait patiemment les grenouilles qui se tiraient de l’eau. Il attendait de reconnaître, à l’étoile noire qu’elle porte sur le front, celle qui comprend les paroles d’homme ; et, après l’avoir capturée, et lui avoir lié le cou avec un crin de cheval, il disait sur elle des prières ; puis, à genoux, il lui apprenait, à voix très basse, et patiemment, une leçon qui durait un très long temps pendant lequel la bête enflait, s’arrondissait et changeait si bien de peau que le plus habile l’aurait prise pour un goret. Le lendemain, après avoir lesté sa poche d’un mauvais vin noir qu’il composait avec des herbes, il se dirigeait avec ce cochon d’un jour vers la ville voisine et le vendait comme cochon de lait à un paysan qu’auparavant il avait fait boire. Bien sûr l’animal ne tardait pas à redevenir grenouille et l’acheteur qui ne retrouvait que son licol se maudissait d’avoir dormi et criait inutilement au voleur. Le Roi du Sel avait gardé tous ces cris sur le cœur et il n’osait plus regarder son père dans les yeux. Aussi fut-il très gêné quand celui-ci, déjà touché par la mort, le fit venir près de son lit pour l’initier à son art. Et levant soudain les yeux et regardant son père au visage, il le vit si pâle de son agonie et si blanc de ses nombreuses années, si vénérable et si perdu qu’il osa lui refuser le don et, sans attendre la malédiction du vieillard, s’enfuit dans la campagne.

Après la mort de son père, le Roi du Sel se trouva très triste et très seul. Il distribua en bienfaits l’argent qu’il avait reçu en héritage et vit ses familiers le quitter tour à tour, parce qu’il avait déprécié son amitié en mesurant à chacun une part de son trésor ; et ses obligés l’aimaient trop naïvement pour mettre du sang-froid à calculer ce qu’ils avaient reçu.

Un jour, comme il venait d’entrer dans ses trente ans, il apprit, par une conversation, qu’il existait dans les villes des constructions admirables, des églises ornées de statues qu’on ne se lassait pas de contempler. On lui dit que ces œuvres étaient belles et il demanda ce que cela signifiait. Quelqu’un lui dit : « Ce sont des choses qui ont été faites par des hommes, et qui paraissent ne toucher à rien, pas même à ce qu’elles sont. » Et comme il demandait à son interlocuteur de préciser, celui-ci acheva en ces termes : « Quand tu ouvres les yeux devant elles, c’est ton regard que tu contemples, comme s’il avait commencé avant toi. »

Le Roi du Sel pensa beaucoup à cette conversation et comme il vivait seul et que personne ne lui adressait plus la parole, il s’habitua à regarder les êtres et les animaux à travers son silence dont jamais sa pensée ne trouvait le fond. Quand une femme passait sans tourner la tête, il lui semblait que le bruit du vent et le cours même de l’heure se refermaient derrière elle ; l’envie lui venait de pleurer parce qu’il lui semblait que le jour, afin de la rendre plus éclatante, la faisait disparaître en lui. Et justement, il ne gardait le souvenir que de leur rencontre ou notait uniquement un détail de son vêtement qui l’avait frappé ; il devait rêver d’elle s’il voulait la revoir et bientôt il s’aperçut qu’il était comme hors de la vie puisque la vie des autres était son rêve. Et il pensa que l’existence des hommes serait moins facile si certains de leurs semblables ne consumaient pas leurs jours, comme lui, à l’imaginer comme si leurs yeux unissaient la nuit et le jour.

Un jour, il fit la connaissance d’un marin qui avait longtemps vécu dans les mers chaudes. Il l’écouta décrire des contrées tropicales où les papillons étaient grands comme des oiseaux et les arbres si hauts que l’on pouvait camper sous leurs racines. Il pensa que ce jeune voyageur avait traversé des pays où la beauté n’était pas étrangère à la vie et il lui dit combien il l’enviait de connaître un pays où chacun marche dans le bleu de son regard et peut sans doute admirer chaque plante et chaque visage sans avoir à le partager avec l’heure qui s’écoule. L’autre, après avoir réfléchi, répondit : « Il n’y a pas plus de beauté dans l’Inde qu’à Lapalme, mais rien ne la cache. À Colombo tout est plus présent qu’ailleurs, peut-être parce qu’on ne fait qu’y passer, et comme on n’y peut rêver de rien, en fait, c’est l’existence qui y semble une illusion. On voit des arbres, des femmes, des fleurs, on voit le soir se former de leurs ombres. Ce sont des images que l’on voit avec les yeux d’une image. Quand je suis revenu de ma dernière traversée, j’ai continué à fumer quelque temps une sève noire que l’on extrait en Chine de grandes fleurs de soie qui couvrent les champs. Aussitôt j’ai oublié pourquoi j’aimais la vie et, alors, tout m’est apparu avec la même beauté que je trouvais aux choses de là-bas. »

Mathias, qui ne pouvait s’habituer à la solitude, acheta de l’opium et apprit à fumer. Pendant quelque temps il se trouva heureux. Le brouillard embaumé atténuait ses peines, il lui faisait craindre les bruits parce qu’il en exagérait l’intensité, et même lui donnait l’horreur de la voix humaine. Maintenant il se plaisait dans l’exil où l’avait autrefois plongé la vue des hommes et des choses et la beauté de ce qu’il voyait autour de lui ne lui paraissait plus déchirante. Il ne désirait rien.

Quelque temps après, le médecin dut soigner des troubles cardiaques qui lui enlevaient le sommeil. À ma prière, il me présenta à lui et je fus assez heureux pour mériter sa confiance. Un jour de grand abandon je le fis rire en lui répétant ce qu’on m’avait raconté de lui. Il me dit qu’il ne fumait plus et qu’il connaissait cependant le plus rare (des) bonheurs. Pressé de questions, il consentit à m’avouer comment il avait échappé à son habitude mortelle.

« Je ne m’étais pas livré sans regrets à mon vice nouveau », me dit-il ; « ma quiétude me faisait peur. C’est bien menaçant de ne plus souffrir. Il me semblait que chacun de mes instants effaçait quelqu’un de ce monde ; et mon cœur battait dans l’oubli. Je ne savais pas me souvenir à la façon apaisée des autres hommes. Ce que j’avais vécu se levait tout droit et se dressait devant moi comme si j’avais eu le moyen de le recommencer et d’y effacer des fautes ou des insuffisances de ma jeunesse. Et à la place de ce passé rebelle s’installait dans mon ombre verdâtre et moisie une existence imaginaire dont je portais toute l’ignominie morale, une liaison infâme avec une très jeune sœur que je n’ai jamais eue et que je voyais à mon côté, innocente, meurtrie et malheureuse, dans une atmosphère végétale et empoisonnée qui nous pervertissait tous les deux. Voyez, mon malheur c’était de mon cœur qu’il venait. Je ne pouvais rien aimer de ce qui devait finir et il fallait à mon âme des faits ayant commencé je ne savais où. J’avais la nostalgie des aventures dont j’avais été la fin, enfin des aventures humaines…

« Mon existence devait me paraître bien cruelle puisque je décidai, un soir, d’y mettre fin. J’avais bu plus que de coutume et, pour faire croire à un accident, je disposai tous les objets de mon logis dans un ordre familier, aménageai mon appartement comme s’il attendait mon retour. Même, je laissai bien en vue sur ma table mes ustensiles de fumeur et, à côté de la veilleuse, un pot entamé de ce lait noir qui m’avait ôté la raison. Puis je me dirigeai vers la voie ferrée qui longe la plage et, ivre de vent et de désespoir, à l’heure où le train de Paris brillait doucement à la station voisine, je m’étendis sur les rails qu’il parcourrait dans peu de minutes, à la vitesse de la ligne droite. Ainsi étendu, j’entendais le bruit aérien de la mer et mon corps oscillait au frémissement des vagues répercuté par la terre, et ce double murmure qui m’enlevait et me liait à la terre m’entraîna bientôt dans un profond sommeil. Le fracas de l’express m’éveilla, me jeta hors du sommeil comme un rêve de feu qui me rendît l’oubli inhabitable. De la racine du talus où j’avais dégringolé je vis les wagons fuir dans un émiettement de lueurs jaunes où volaient des poussières et des étincelles.

« J’avais eu peur, je regagnai ma maison, extrêmement las, par la route noire et fraîche, dans l’air désaltéré par les étoiles. Les voix du village me parvenaient, distinctes et enjouées ; je les entendais dans ma conscience alourdie de sommeil et pénétrée par un rêve récent et invisible qui semblait tendre à m’endormir à nouveau. Bientôt la première lampe du village m’apparut. Je la vis se montrer et disparaître derrière un rideau de tamaris et, tout d’un coup, je retrouvai le songe qui m’avait visité dans le sommeil qui avait failli m’être mortel, le songe qui, peut-être, m’avait endormi. Une voiture sans chevaux s’était arrêtée devant ma porte, marchant toute seule, les brancards levés et la portière ouverte, comme si elle avait attendu de se refermer sur moi pour suivre je ne sais où un cheval que je ne devais pas voir. Ce rêve me tracassa quelques instants. Je me souvins que mon père, quand j’avais toute sa confiance, m’avait confié une vision pareille qu’il avait eue tout éveillé toutes les fois qu’il avait une affaire grave à entreprendre.

« J’ouvris la porte de ma maison : rien n’avait changé. Sur la table voisine de mon lit, le pot d’opium reposait, entrouvert, prêt à accueillir la pointe de l’aiguille. Je m’étonnai seulement de n’avoir pas à allumer l’électricité pour vérifier que toute ma demeure restait dans l’état où je l’avais laissée. Attribuant à l’exaltation de mon départ l’oubli qui m’avait détourné d’abaisser l’interrupteur, je m’étendis sur ma couchette et, un coussin sous la tête, commençai de préparer une pipe d’opium. Approchée de la flamme la première boule se recroquevilla et tomba sur la mèche qui se mit à fumer ; une deuxième préparation se carbonisa à la chaleur. Après vingt essais infructueux, je massai une pipe assez consistante mais que je ne pus fumer. Noir, consistant comme à l’habitude, le contenu du pot semblait ne plus contenir ses vertus habituelles. Effleuré par le soupçon qu’on l’avait malhonnêtement remplacé en mon absence, je me remontrai qu’il n’existait pas un individu dans le vil âge pour tirer profit de la supercherie et que le voleur aurait dû bien vite s’enfuir bien loin pour ne pas me rencontrer sur la route unique qui m’avait ramené de la voie ferrée. Je regardai mieux la pâte noirâtre qui, à la lueur de la lampe, se sillonnait de reflets pourpres ; si je ne l’avais pas reposée précipitamment, je me serais persuadé sottement qu’elle était mélangée de sang. Lentement une idée absurde s’emparait de moi. Je la chassai, elle revint. Pour mieux l’oublier je la formulai : la vertu de l’opium avait suivi dans un autre monde l’homme qui s’était couché sur les rails et ne laissait qu’un résidu infumable à celui qui revenait, régénéré ou désert, de son suicide manqué. L’opium était mort et cependant il gardait, comme moi-même, les apparences de la vie.

« Personne n’avait eu vent de ma sortie nocturne. Je sortais de chez moi avec plus de plaisir. On discerne mieux la vie des choses quand on a pénétré dans l’une d’elles un secret de mort. L’air que je respirais avait des frémissements d’oiseau. Les chauves-souris étaient les aveugles jouets d’une âme qui palpitait dans l’ombre ; l’eau était amoureuse de l’eau. Dans la rue, des jeunes filles venaient à moi en souriant ; quand elles disaient Mathias, elles pensaient le fils du sorcier et sans doute avais-je beaucoup changé puisque je m’étonnais et peut-être me reprochais déjà d’avoir refusé le don. Un jour une grande fille est venue à moi, les cheveux dorés par le soleil qui hâlait son teint, on aurait dit que le soleil se levait dans ses cheveux, mais qu’il était couché pour son visage aux yeux sombres qu’elle paraissait avoir ramassé dans la terre. Debout devant moi sur la route et regardant de toute la tête vers le village, vers la mer, comme si sur cette avenue droite et déserte un espion avait pu surprendre nos paroles, elle me demanda de passer une nuit dans la maison qu’elle habitait avec une vieille tante ; et de mettre tout mon art en œuvre pour en chasser un fantôme qui la faisait mourir de peur. Je l’avais suivie ; et déjà elle marchait en me parlant à un demi-pas derrière moi, comme si elle avait souhaité de me montrer au fantôme avant d’apparaître elle-même dans sa demeure. Elle avait été très malheureuse. Pour n’avoir pas su parler d’amour à un jeune homme qu’elle adorait d’un cœur trop gros, elle l’avait vu s’enfuir à motocyclette, dépité et peut-être désespéré, hors de lui à coup sûr, puisqu’une maladresse le jeta sur une muraille qui lui brisa le crâne. Elle ne savait même pas s’il était mort de son silence ; et se demandait si son âme ignorante et désolée n’était pas ramenée dans sa maison chaque nuit par un massif de roses rouges et merveilleuses qu’elle avait plantées en pleurant dans la semaine de son deuil. Et comme elle avait poussé la porte de son jardin en m’apprenant ces faits, je m’étais arrêté, immédiatement conquis par la beauté de ces fleurs éclatantes, toutes trop lourdes pour leur tige et qui, tournées vers la terre, semblaient y verser la nuit pourpre et divisée éclose entre leurs pétales. Étonnée que je fusse en extase devant des fleurs qu’elle voyait chaque jour, gênée, peut-être, par un silence qu’elle ne savait pas rompre, elle tendit la main vers le massif que je contemplais et me dit d’une voix rauque et troublée : “En plantant ces fleurs je pleurais, et parfois une larme tombait sur ma main : voyez comme elles sont devenues belles.” Je lui répondis : “Vous ne m’aviez pas averti qu’à la venue du soir ce massif était couronné d’un vol de libellules.” Sous le frémissement des ailes brillantes et translucides, les longs corps bleus des insectes se croisaient dans l’air au-dessus des fleurs, ou se recourbaient au flanc d’une rose quand la tête de l’insecte s’enfonçait entre les pétales. La fille ne parut pas m’entendre. Elle fuyait mes questions et c’est seulement dans la pièce d’entrée où elle m’avait introduit qu’elle se tourna enfin vers moi et, à voix très basse, comme si toutes les portes avaient caché des oreilles attentives, elle me dit que le fantôme venait par le toit puisqu’on l’entendait, à minuit, descendre l’escalier du grenier, mais que, partout ailleurs, son pas était sage et silencieux et qu’elle y devinait sa présence au vide qui s’y faisait si puissant que sa tante et elles pouvaient traverser une pièce sans sentir le sol sous leurs pieds.

« Mon hôtesse avait envoyé sa tante dormir dans un coin éloigné de la maison. Moi qui avais cru que la fille m’avait attiré chez elle par une ruse amoureuse, je la regardais maintenant avec une peur naissante, assise sur son lit, les cheveux brillamment éclairés sous une résille de soie blanche et parfois, quand elle levait les yeux sur moi, agitée d’un sourire qui semblait la pâlir. Minuit sonna, si près de nous qu’à chaque coup on eût dit que la pendule s’approchait de nous, et je fus surpris, après avoir compté les heures, de ne pas entendre le mécanisme. J’allais faire une réflexion quand la fille se jeta dans mes bras, son cœur battit un instant contre le mien et un coup sourd lui fit écho dans l’escalier du grenier, suivi d’un second qui retentissait comme le choc d’un poing sur une caisse, et, à entendre, à intervalles réguliers, le troisième et le quatrième, je me figurai qu’en écho à l’heure égrenée douze chocs identiques allaient ébranler l’ossature de la maison. Mais comme la pauvre enfant gémissait de peur, je l’écartai de moi, et la lampe au poing, marchai vers l’escalier en murmurant une parole d’exorcisme.

« D’abord je ne vis rien, ébloui par la lumière que je tenais, mais, l’ayant élevée au-dessus de ma tête, sur une marche de l’escalier où elle roulait doucement, je vis un objet rond, une pomme bien lourde qui, de degré en degré, roulant et tanguant, dégringolait vers le tapis du palier. Je l’arrêtai du pied et, en trois enjambées, gagnai la soupente où je crus voir, sur les solives, un animal en fuite, un rat ou un mulot, qui n’avait pas eu la force de traîner le fruit dans son repaire.

« J’essayai de faire rire la fillette de sa peur. Dans mes bras où elle avait tremblé elle se rassurait, mais lentement, me cachant ses yeux et même m’aveuglant de son odorante chevelure blonde où je ne voyais que de la lumière et du soleil, comme de la neige à flocons sur une gerbe de blé. Je mis un baiser sur son front, elle me le rendit. Alors mes lèvres touchèrent son épaule et, comme si elle m’avait deviné, elle ouvrit un peu plus son décolleté et je la caressai doucement, tantôt effleurant sa chair de mes doigts, tantôt le tissu très fin de sa chemise. Quand elle a été nue elle n’a plus parlé. Je la regardais avec émotion, captif d’un sentiment que je n’avais jamais éprouvé. Dévêtue comme elle était, elle me faisait léger comme la lumière qui la touchait, il me semblait qu’à la voir je devinais ses pensées et l’oubliais elle-même et que le fait dont elle avait eu si peur était comme un rêve que l’on eût fait en la regardant. Une larme troublait mon regard ; elle m’a demandé pourquoi je pleurais. Je lui ai répondu que je n’en savais rien, mais que j’avais vu les flocons blancs de la résille de soie comme de la neige sur du blé et que le silence s’était emparé de moi comme s’il était monté à la fois du jour et de la nuit pour me chasser de mon cœur. Jamais je n’avais rien éprouvé de pareil. Tous les pays que j’ai traversés me rapprochaient d’elle et je les sentais présents comme s’ils m’avaient délivré de ma mémoire. Alors elle m’a dit tout bas : Mathias, et cela m’a été exquis comme si mon nom s’était posé sur moi.

« Que cette fille était jolie ! Je ne sais pas tout ce que je lui dois. Depuis qu’elle m’avait appelé tout bas en me pressant sur son sein, il me semblait que mon nom m’était entré dans le cœur. Je marchais la tête plus haute et tout enveloppé de ma propre présence, elle me suivait partout sans que j’aie à la revoir ou à me souvenir d’elle. Quand une commission à faire ou un rendez-vous à ne pas laisser passer me forçaient à l’imaginer, je me sentais un peu séparé d’elle et retournais bien vite à cette heureuse inconscience où mon souffle était le sien. Et j’aurais perdu alors jusqu’au sentiment de mon existence si mes lèvres ne s’étaient reprises à des paroles qui, sans m’éveiller moi-même, ranimaient tout autour de moi. Je me répétais doucement qu’elle avait rougi, comme s’il était des faits charmants et incroyables que mon âme n’arrivait jamais à m’apprendre, je me disais : “Elle a rougi et j’ai été ébloui comme si elle avait disparu derrière la nudité d’une rose.” Il y avait derrière ces mots un fait trop grand pour l’enfant que j’étais devant elle et les paroles ne me les rendaient pas, mais me faisaient un cœur assez vaste pour le concevoir. Il me semblait alors que mon passé s’envolait sans m’abandonner, j’étais dans le mépris de ma vie oubliée celui que mes souvenirs avaient patiemment attendu. Je ne me rappelais rien parce que mon regard séjournait dans la présence du monde. Comme il était exaltant de vivre auprès d’elle, dans un miracle perpétuel que ses yeux voyaient se former en moi. Une nuit, elle atteignit à tâtons, sur sa table de chevet, un sac de pastilles acheté chez un pharmacien, et, partageant pour m’en offrir la moitié un bonbon à la menthe, s’étonnait avec moi de voir jaillir une étincelle qui n’éclairait pour moi que son visage et le reflet du mien dans sa pâleur. Elle m’attribuait la responsabilité de ces faits merveilleux et je hochais la tête et lui disais qu’ils venaient de notre amour où nous entrions avec nos corps et nous efforçant de nous y prendre l’un pour l’autre. Je la déshabillais tout à fait. Nous nous enlacions, nous pressions comme si chacun des deux avait voulu avec le corps de l’autre effacer le sien et nous sentions tout d’un coup retenus aux entrailles par le poids vivant de la chair qui refermait entre nous une profondeur mobile comme la mer… Je m’en allais, au matin, en me parlant d’elle ; et un espoir plus grand que le jour se découvrait en moi sur le silence de mes souvenirs submergés, une pleine eau où la lumière venait de partout, me faisant l’âme nue comme elle l’avait été elle-même dans mes bras, et transparente comme une aurore où mon être était devenu mon séjour. Je ne fumais plus. Je me demandais comment j’avais pu sombrer dans cette imbécile manie. Depuis que j’avais échappé à la locomotive de l’express je ne me reconnaissais plus et, regardant cette fille aimée, je ne me disais plus qu’elle m’avait changé, mais que mon essai de suicide nous avait réunis et que je m’étais couché sur les rails avec la trompeuse intention de mourir, tandis qu’elle venait vers moi de la mer, dans une épaisse nuit où elle ne voyait que les vitres illuminées du train en vitesse. Ce n’était plus la vérité, la vérité ne venait pas jusqu’à moi, j’en recevais la lumière avec la vie et me contentais de m’y bercer, comme un enfant s’éveille dans la chanson pour l’endormir et regarde devant lui, les yeux grands ouverts, et ajoute le monde à la tendresse qui l’observe. Depuis qu’elle m’appartenait je portais dans mon cœur un être dont ma vie était fille, et j’étais la pensée des paroles qu’il disait avec ma bouche, et je m’approchais de lui dans mon cœur, sous la rumeur de mes paroles, je les touchais dans le silence qu’il m’apprenait quand mes paroles l’avaient éveillé.

« Je n’essaierai pas davantage d’analyser ce qui se passait en moi, je n’y comprenais rien, mon bonheur était si grand qu’il me pardonnait de vivre, et je ne pensais pas à mon père sans un soulagement infini, comme si mon innocence l’avait délié ou plutôt comme si cette chasteté du cœur où je me trouvais tout d’un coup m’était venue de l’avoir délivré sans savoir comment. J’étais mon père et il était mon fils.

« C’est alors que s’est produit le fait étonnant que je voulais vous conter en m’engageant dans cette histoire. Depuis longtemps on parlait dans la montagne d’une fille singulière qui avait attristé plus d’une femme en ôtant à son fils le goût du travail et même, ajoutait-on, le goût de l’amour. On l’appelait la Verte, à cause d’un voile couleur de feuille où elle serrait si étroitement ses cheveux qu’on ne l’aurait pas tenue pour blonde n’eussent été ses cils blonds et ses yeux couleur de cire qu’on ne voit pas aux filles quand elles ont les ténèbres sous la peau. Je l’avais rencontrée plusieurs fois sur la route de Fitou, longue et transparente, si blanche et rose qu’on ne pouvait pas la regarder sans en être rafraîchi ; et tout désaltéré d’une soif insoupçonnée que l’on gardait aux lèvres, même quand elle était loin. Au fond d’une vallée, près d’une source, elle habitait seule une grande maison qui finissait on ne savait où, et sans doute sous la terre et qui sait ? Quand une hirondelle s’y égarait par les fenêtres toujours ouvertes, on ne la voyait pas ressortir. On disait qu’elle avait les yeux sans ombres de celles qui n’ont jamais perdu personne et que le temps n’a pas appris à pleurer.

« Sur le devant de sa porte, à la chute du soir, son voile vert serré autour des tempes, la fille dansait, penchée en avant soudain et frissonnante comme si une musique qu’on n’entendait pas lui avait coulé dans l’échine, et sa tête se levait la première, les yeux, sous son front éclatant, ouverts au ras de l’ombre, comme si son regard s’était levé de sous la terre au battement de ses pas. Ses bras nus écartaient d’elle une ombre prête à se refermer sur ses seins, mais à la mieux observer, on voyait sa main droite édifier gracieusement dans l’air des végétations imaginaires, tandis que de la gauche, à gestes vifs, égaux et coupants, elle semblait anéantir tout ce que sa fantaisie avait mis au monde. Plus d’une fois un homme s’était arrêté sous un arbre pour l’admirer de loin ; elle avait une façon de les regarder en dansant qui leur faisait perdre la tête : ils s’approchaient d’elle sans s’aviser qu’ils s’éloignaient de leur chemin ; alors, d’un geste rapide, elle ôtait son turban vert, répandait autour de son visage aigu et étroit les flots bouclés de sa chevelure blonde, et comme elle éclatait de rire en même temps, celui qu’avait fasciné sa beauté ne voyait tout d’un coup que sa jeunesse et le jour lui paraissait changé comme s’il en avait découvert la source au fond de ses yeux où s’allume un désir. Elle souriait à qui l’aimait, aimait les sourires qui la désiraient, mais on sait qu’elle n’acceptait pas les hommages sans reculer vers le centre de sa demeure où le jour précipitait l’ombre de la montagne. Les passants auraient souhaité de l’étreindre devant sa porte et de toucher sur son corps la lumière qu’elle était restée dans leurs yeux. En la suivant dans sa maison où il faisait presque nuit, ils sentaient le regret de la route où continuaient à courir les autres et les hauts mulets catalans qui revenaient des labours la charrue au cul. Comme un miroir où le monde entier se fût invisiblement reflété, elle était la pureté et la douceur de toutes les images qui l’environnaient, mais elle n’était pas assez réelle pour prendre leur place. On les oubliait en la suivant, on ne croyait plus à rien en la touchant, jusqu’à douter de son propre plaisir, comme si elle était entrée elle-même dans l’oubli qu’elle avait creusé. Ceux qui l’ont suivie n’ont jamais retrouvé le chemin de leur maison : ils ont revu leurs parents sans les reconnaître.

« Ce qu’on m’avait dit de cette fille en folie excitait beaucoup ma curiosité. Sans doute mon amie aux libellules enchantait mes jours, mais elle ne m’avait pas délivré de mon imagination, au contraire. Je voyais bien que ma présence la transfigurait, mais je ne partageais pas son ivresse, parce que je me sentais las de moi-même, en lui donnant mon cœur je faisais l’oubli sur moi-même et ce sont de mauvaises conditions pour s’abandonner : je ne pouvais pas assez m’aimer pour être tout à son amour. Il ne me sembla pas coupable de regarder danser, moi aussi, la fille sauvage ; et à peine eus-je résolu de l’épier, je me trouvai devant sa porte, longtemps avant l’heure de sa danse. Voyez, chaque homme a sa folie ! En ce temps-là je cherchais la mienne. Sans doute ai-je un grand pouvoir sur les femmes. Comme si j’avais fait oublier à celle-ci qui elle était, elle consentit à s’asseoir auprès de moi, devant sa maison, et même ne tarda pas à me suivre, sur ma prière, dans l’ombre d’un olivier qui couronnait la colline.

« Cette fille me parut sotte : elle comprenait mal mes paroles, mais ce qu’elle me disait me jetait dans une méditation infinie. Comme l’autre elle avait perdu un amoureux et me dit qu’elle dansait pour les hommes grands et blonds parce qu’ils lui ressemblaient. “Mais chaque nuit”, ajouta-t-elle, “je rêve un homme très différent dont la présence m’est si douce que je garde continuellement son souvenir devant les yeux. Il est brun et sournois, avec des yeux méchants et clairs où il n’y a que du regard. Il m’a semblé que tu avais ces yeux transparents des hommes sans réalité à qui on ne peut se donner, et parce que tu es pareil à celui qui me possède sans venir au monde, je t’ai abandonné mon corps pour que tu t’en souviennes.”

« Je lui ai demandé qui elle croyait reconnaître dans ce visiteur nocturne et si elle savait le nom de cet homme que j’étais en effigie. Elle me fit une singulière réponse.

« “L’homme que je vois en rêve, c’est celui que j’ai perdu. Blond il était comme ceux pour qui je danse. Il me revient brun, pour tromper mes illusions et ainsi me prendre tout entière. Le désir veut être tout et les morts savent qu’il ne veut pas se partager avec le souvenir.”

« Eh bien ! la parole de cette fille m’inquiète. Parmi divers souvenirs de ma mère, j’avais gardé des boucles que l’on m’avait coupées quand j’étais enfant. Et personne ne m’ayant dit que j’étais devenu brun, je me croyais encore de teint clair et de crin doré et, sans les paroles de cette fille, j’aurais conservé cette illusion sous mes cheveux blancs. »

Le Roi du Sel avait bien des choses à me raconter encore, mais je ne le vis pas de plusieurs jours. Et tout plein de ses récits, quoique tenu par ma promesse de n’en rien dévoiler, je ne pouvais me tenir de nommer mon ami auprès de mes compatriotes, espérant acquérir quelques renseignements qui me le feraient mieux connaître. Un jour je m’étais assis au bord de la Pachérasse avec trois vieillards, connus dans le village et célèbres pour leurs barbes également fournies, mais, sauf l’une que le plus sage avait laissée blanche, jaunies – la plus soignée par une teinture et l’autre par la fumée du tabac. L’un d’eux, après avoir hypocritement consulté ses amis des yeux, déclara que le Roi avait hérité le secret, et que c’était un grand avantage pour lui parce qu’il lui ouvrait le cœur de toutes les femmes. Bien vite, je demandai à l’homme teint quel était ce charme apprécié. Il sourit, non sans suffisance, et à demi-voix :

« On se fait aimer d’elles quand on sait les consoler d’être vivantes. »

— « C’est votre avis ? » demandai-je au fumeur.

— « Pas tout à fait », répondit-il, « et ce ne doit pas être celui du Roi : je crois qu’il les console de n’être pas des hommes. »

Le blanc vieillard hochait la tête. Pendant que les autres répondaient il s’était mis debout. Sans attendre ma question, il proclama :

« Elles sont lasses d’apparaître. Il faut les enivrer d’elles-mêmes. Le Roi me l’a appris. »

Peu de jours après je rencontrai le Roi du Sel et, tout en lui cachant la conversation que j’avais eue à son sujet, je lui dis que j’aimais une jeune fille et que je la sentais éloignée de moi. Je souhaitai ensuite à haute voix de connaître ce secret du cœur féminin qui apporte tant de bonheur et aussi de désenchantement à ceux qui le détiennent.

Il ne me répondit pas sur-le-champ. Soit qu’il ait hésité avant de me renseigner, ou que, revenu près de moi vers le village, il ait attendu l’heure de me quitter pour me laisser seul dans la nuit avec la confidence qu’il me consentait ; et, devant sa porte, après avoir tiré la clef de son gousset, il me tapa sur l’épaule :

« Le secret de l’amour, me dit-il, c’est d’éveiller la charité, mais sans les éveiller elles-mêmes, parce qu’elles savent que la beauté de leurs corps les fait naturellement esclaves, et elles ne veulent être esclaves que de leur cœur, de ce qui, dans leur cœur, est plus grand qu’elles. Le plus déshérité serait le plus aimé s’il n’avait pas honte de lui-même et ne se refusait, par pur orgueil, à un amour dont sa faiblesse serait le trésor. Mais les hommes veulent dominer les femmes et, pour cela, régner sur leur propre amour. »

Je ne devais pas revoir le Roi du Sel. Il disparut le lendemain. Huit jours passèrent avant qu’on ne le retrouvât. On parle encore de ce mystère. Dans le précipice où il était tombé on trouva près de sa canne quelques ossements blanchis qui, au dire des docteurs, appartenaient à un squelette depuis longtemps décomposé. Personne ne voulut croire qu’arraché depuis son suicide à la vie, il n’avait vécu qu’en apparence au milieu de nous. On l’a connu assez dissimulé pour juger qu’il a, derrière une disparition forcée, aménagé ce sujet d’étonnement, comme si une mort naturelle ne lui avait pas paru assez troublante pour éclipser aux yeux des hommes le secret de son être.

MORTE-LA-VIVE

Depuis que nous nous étions rencontrés, le peintre Simon m’avait toujours paru triste. Bien élevé par les siens et libre, après leur mort qui l’avait enrichi, de se consacrer à son art, aimé d’une jeune femme en deuil qu’il connaissait depuis l’enfance et qu’il entendait épouser à l’issue de son veuvage, il se poussait sans entrain dans cette existence toute bâtie, montrant à sa mine qu’elle ne lui plaisait pas et, de ses airs désenchantés et presque mortifiés, témoignait même, si on le regardait bien, que nulle autre vie ne lui aurait agréé. Il allait d’un pas égal chez sa promise et chez son barbier : à chaque heure du jour il était le même et le nez aussi long au grand soleil de la mer que s’il était passé sous la pluie. Sous les tamaris du Coustellas ou le long de la Pacherasse occupé inlassablement à recommencer, non sans habileté, le même paysage qu’il n’achevait jamais, ou bien s’escrimant à esquisser de mémoire un portrait de sa maîtresse qu’il paraissait craindre de pousser jusqu’à la ressemblance ; lent à s’installer et rêvant plus qu’il ne travaillait, il ne mettait de promptitude qu’à abandonner ses pinceaux et ses godets, aussitôt glacé, du reste, par la sympathie du passant qu’il avait si vivement saisi et serrant les lèvres sur les soupirs de soulagement qui lui étaient venus à le voir. Forcé enfin de parler, il employait un langage empesé, hautain et gauche, qui semblait exclure à l’avance toute intimité et même afficher son ignorance des mots qui disent la confiance, l’amour, le bonheur. Il prononçait chaque parole comme si elle lui avait coûté un effort de mémoire et comme s’il avait dû s’interroger pour dire n’importe quoi, prenait un air contraint même pour gronder son chien. À aucun moment ses propos ne prenaient la place de sa pensée.

Un soir, je l’ai vu de loin appuyé sur son bâton et immobile, dans le crépuscule, à l’entrée du chemin. Il regardait le ciel et l’horizon, attendant peut-être la nuit, peut-être la venue d’un passant, comme s’il avait souhaité de ne pas retourner seul au village ou d’y retourner sans être vu. Je l’abordai cordialement et des paroles de sympathie à la bouche, mais aussitôt interloqué par son maintien crispé et le regard craintif et avide qu’il posa sur moi après avoir fait vivement un pas comme pour s’arracher à quelque vertige souterrain. On aurait dit qu’il sentait dans la nuit quelque chose de singulier et d’inexplicable qu’il voyait avec soulagement se personnifier dans mes traits. Ne trouvant pas une parole à lui adresser, je bavardai d’abord au hasard et parce que, soucieux de ne jamais le heurter, je pensais près de lui à tout ce qu’il taisait, je ne fus pas long à tomber dans une étourderie et à prononcer justement les mots que je retenais par égard pour son humeur. En bref, je fus berné par ma prudence qui me fit déclarer tout haut ce que je me commandais de ne jamais lui dire : « Vous pensez à l’Hirondelle blanche », lui demandai-je. Et tout étonné et déconfit d’entendre mes propres paroles, je m’excusais déjà sur la beauté de ce surnom et l’indiscrétion que j’avais commise en lui témoignant que je le connaissais. Il posa sur mon bras une main qui tremblait un peu, et, avec beaucoup de douceur, me remercia de l’occasion que je lui avais fournie de me parler avec liberté. Moi, je me justifiais, non sans gaucherie. Je lui dis que les hirondelles volaient plus lourdement quand on les voyait de loin s’aventurer dans les clartés venues de la mer, que je m’étais souvenu de son amie en le reconnaissant, que l’on donne les couleurs du matin à l’objet qui nous sort d’un rêve, je lui dis n’importe quoi… sur un ton pénétré. Après une minute de marche silencieuse, il murmura, un peu essoufflé, cherchant ses mots : « Il est tard, je vois le soir comme je vous vois. Quand le soleil se cache, le jour apparaît sur ce qu’on nomme avec l’âme. » Puis il se tut longuement, s’arrêta au bord de la route et, tirant de sa poche un mouchoir qui remplissait ses deux mains, s’essuya longuement le front. Après : « Je rencontre cette jeune femme chaque jour », me confia-t-il, « son image m’attend sur tous les chevalets de mon atelier, mais je ne puis me retrouver seul sans avoir envie de l’appeler ; je ne pense pas à elle sans une espèce de désespoir, comme si, en la quittant, je l’avais éloignée de la vie. Quand nous ne sommes pas réunis, elle n’est nulle part, il me semble que son absence est vaste comme le jour et qu’il lui faudrait revenir d’un autre monde pour la combler. Mais justement, continua-t-il, elle n’est pas assez près de la vie, pour me faire oublier ce que je sens loin d’elle, elle ne s’émeut pas assez pour compenser dans mes bras ses absences. Vous la savez jolie, sa bonté ne connaît pas de bornes. Si elle ne partage pas tout à fait l’amour que je lui porte, au moins s’y montre-t-elle docile ; je ne peux pas nier son affection, mais elle me paraît vouée à moi par le goût de s’humilier ou de s’appauvrir, et, qu’elle m’accorde son temps ou ses membres si doux, ne me donne rien qu’elle ne semble tenir en mépris. Elle se hâte, afin de me joindre sur la grande route où nous nous rencontrons, mais il me semble que son visage désabusé dépayse toute clarté et que la passion ne me la montre qu’à contre-jour. Belle comme le ciel, elle est dans la lumière comme une mendiante à la porte d’une église.

« Je ne m’appesantirais pas sur ces impressions plus fortes que ma pensée, si je n’avais la preuve qu’elles survivent à l’oubli de ce monde-ci. Elles se fortifient, en effet, et peut-être commencent dans mes songes qui ne me l’ont pas donnée une fois sans me désespérer et me rendre au jour haletant, effrayé que l’inconscience ait endormi ce que nous incarnions sans fondre tout à fait ce qui nous séparait. Je ne rêve jamais d’elle sans emporter dans le jour une tristesse qui me fait douter de la nuit. Car là où l’abeille blanche n’a d’existence que dans mon désir, elle ne me donne pas sans m’affliger l’illusion de la vie. On dirait que notre grand amour, dont le jour semble se détourner et comme s’exclure, a sa place dans les raisons les plus secrètes, les plus souterraines de l’aimer.

« La nuit passée encore, j’ai vécu un de ces rêves sinistres que la venue du soir rend plus lourds et plus opprimants, mais qui, depuis l’aube, pèsent comme un reflet louche du petit jour sur la solitude du cœur. Près d’elle, j’éprouvais assez exactement le désarroi des enfants éveillés par une séparation qui ne reconnaissaient pas dans l’aisance de ceux qui partent le moindre assentiment à leur grande douleur. Il n’était pas un mot au monde pour lui faire partager ce que m’inspirait sa froideur et même si ses allées et venues ne me la prenaient pas, la liberté de sa personne signifiait cet éloignement qui me désespérait sans l’effleurer. Elle est là. On dirait qu’elle ne s’avise pas de ma tristesse quand je me sens implacablement perdu et accablé par les clartés naissantes comme si j’allais mourir de la clarté que je suis. Elle se hâte, une voiture nous attend et je lace mes souliers comme si je devais la suivre, mais en vérité pour lui dérober la tristesse de mes yeux ; et le jour croît lentement dans la chambre que nous quitterons ensemble mais où elle se déplace, les yeux absents déjà. Je souffre comme un gamin qui verrait sa sœur grandir sans l’emmener avec elle hors de l’enfance et qui se trouverait deux fois plus triste à cause de l’heure, parce que celle qui s’apprête et, distraitement, lui tend la main, s’est levée avant l’aube pour l’entraîner et le perdre dans une vie où leur innocence ne les unira plus. »

Il m’avait confié son chagrin d’une voix très sûre et dont la force me troublait. Ses paroles lui restituaient un sentiment que je ne pouvais partager qu’à force de les entendre. « Vous m’avez raconté votre songe », lui dis-je, « ce n’est pas assez pour mon imagination qu’il a émue et je vous demande, maintenant, de me parler de lui. »

— « Je renonce à vous traduire ma tristesse », reprit-il, « mais je sais que le lent dépouillement de l’ombre y tient beaucoup de place, comme si le jour qui vient partageait ma douleur ou que sa sournoise beauté m’en apportât l’amertume. L’ombre se couvre de pâleurs, le blanc prend un éclat froid, presque métallique : je souffre cette dure aurore qui se referme sur elle-même et me traîne comme une victime. Qu’est-ce que je fais dans cette chambre où le jour dresse les fenêtres, grandit splendidement derrière elles comme s’il éprouvait ma solitude avec son silence implacable ; on dirait qu’il est l’horizon de ceux qui me quittent ; je devine qu’il serait mes yeux, s’il n’était l’abîme insondable de toute pitié. »

Il se tut, s’essuya le visage avec un mouchoir vaste comme une serviette, et, sous la faible lueur d’un bec de gaz lointain, tendit vers moi une face meurtrie et comme bariolée qui me fit penser à la trogne d’un clown.

« C’est affreux, continuait-il un moment après, qu’une fille si belle soit pour moi la naissance du jour et que ce fait devienne, dans la vue seconde du songe, une certitude si déchirante. Une heure a sonné, on en parle à voix basse. Il est très tôt pour moi, sinon pour elle qui, depuis longtemps, a quitté son lit. Je me répète douloureusement qu’il est huit heures moins vingt et je ne sais plus ce qui est le plus accablant ou de ce lent effritement du temps ou que cette grande fille vaque, sans me voir triste, aux menus soins qu’elle accomplit d’ordinaire autour de mon sommeil. »

Je l’avais écouté sans l’interrompre. À peine si j’avais, vers la fin de son récit, risqué une observation qui, prononcée entre haut et bas et comme à regret ne fut pas entendue de lui, ou lui resta obscure. Je me demande s’il aurait senti, tout fin qu’il était, la nuance mélancolique que je mettais dans mon opinion : « L’heure que vous entendez en rêve n’est pas le symbole du temps. Ce qui vous désespère, c’est que la naissance du jour soit pour vous la connaissance des nombres. » Un homme plus positif que moi aurait cherché moins loin l’interprétation de ce rêve. Depuis longtemps je savais que l’amie de Simon ne lui refusait rien, mais qu’elle s’opposait au projet de mariage qu’il avait formé.

Elle habitait au fond d’un parc très abrité où avaient démesurément grandi des chênes que jamais n’avait agités le vent. Après avoir traversé plusieurs allées, j’arrivai près d’un salon dont je trouvai la porte ouverte. J’y entrai et quand j’en eu vu toute la magnificence à la faveur d’un lustre de cristal où il y avait quelques bougies, je ne doutai point que je ne fusse chez une grande dame. Le pavé en était de marbre noir et blanc, le lambris très artistement doré, le plafond me parut peint avec goût.

À l’un des côtés du salon s’entrebâillait une porte que je poussai. J’aperçus toute une enfilade de chambres dont la dernière seulement était éclairée. Je m’enhardis, je traversai des pièces immenses et démeublées, si nombreuses et descendant de l’une à l’autre trois degrés si hauts que je me demandais à quelle profondeur était creusée sous la terre la chambre où débouchait la dernière. Mais, dès que je franchis le seuil de cette demeure souterraine un autre étonnement me retint. De hautes fenêtres, obstinément closes, occupaient, au nombre de trois, le mur qui me faisait face, et cependant un jour malade régnait dans la vaste pièce où je venais d’entrer. Je fus long à comprendre que cette clarté d’aquarium provenait d’un miroir de Venise où j’avais en entrant vainement cherché mon image et qui m’intimida un peu moins quand je devinai qu’un ingénieux arrangement l’avait transformé en source lumineuse.

Sur des guéridons, sur des consoles, sur le marbre noir de la cheminée, des statuettes hautes comme le doigt, des vases minuscules, multipliés et rapprochés par une fantaisie baroque, attiraient les yeux mais sans les retenir. Ces objets semblaient métamorphosés et comme alourdis par le passage d’une fée, ennemis de la lumière. On aurait dit que la terre s’entrouvrait dans cette clarté souterraine pour dresser contre le jour le muet tonnerre de sa lumière ensevelie. Le silence se terrait, l’or était plus lourd que l’or. Sur la cheminée de pierre noire, parmi des objets dont je ne savais pas l’usage et d’opaques flacons, languissait une pendule de cuivre massive comme un lingot, dont les aiguilles arrêtées marquaient une heure immuable. Je m’aperçus que, dans le miroir aveugle qui lui faisait face, ce cadran, barré d’un signe éternel, se reflétait vaguement.

Les propos de l’abeille blanche justifiaient l’opinion que l’on avait d’elle. « Elle languit », disait-on. Rien ne lui arrivait qui ne lui fût déjà arrivé et dont elle ne sût prévoir l’heure. La vie lui venait avec le temps et jamais de plus loin : il lui manquait de voir sur l’avenue égale et insipide de ses souvenirs l’ombre étendue d’un instant espéré. Quand on pérégrine dans un pays sans arbres, tout le soleil paraît venir de la route et bientôt des bornes kilométriques où le chiffre des distances énonce le taux de la fatigue. Elle était belle. Ses traits dévêtaient la lumière, mais elle semblait faite pour ne rien comprendre aux sentiments qu’elle semblait faite pour inspirer. C’était un beau corps dans une âme sourde et muette. Elle ne pouvait pas croire à l’amour qu’elle inspirait, ni même en douter. « L’amour, me disais-je, est sa présence, elle en est la statue. » La solitude paraissait lui peser et sans doute ne l’avait-elle pas choisie, mais elle y était emprisonnée par son horreur de se lier. En tout, me disais-je, belle et amère comme un lys.

Sans me décourager, je l’interrogeai sur son enfance, sur son mariage possible, et surtout sur l’étrange demeure où je la voyais. Elle parlait de tout ce qui m’entourait avec la même indifférence, on l’aurait fait pleurer en lui rappelant que ces objets étaient les siens, que cette maison était la sienne. Elle avait peur de ses biens, mais craignait de souhaiter autre chose. Je ne compris pas cela sans partager, en quelque mesure, une sorte d’effroi où parfois je la voyais prise. On aurait dit que son imagination était habitée.

Je venais de lui demander si elle ne rêvait pas. Je regrettai de ne pouvoir ressaisir ma question : elle rougissait et sur ce visage pâle comme la cire, sa rougeur[2] était effrayante. Je lui dis vite n’importe quoi mais sans arrêter ses aveux que je craignais soudain après les avoir tant souhaités. « Dans mes rêves, dit-elle, je suis souvent une princesse qui a oublié son rang. Et je reviens à moi en accueillant un prince qui m’appelle sa sœur. »

Le jour suivant, je pensai beaucoup à elle et à son amant. Ils parlaient leur amour comme une maladie dont le siège n’eût pas été en eux. Ils en supportaient les conséquences sans s’être passionnés pour elles, et liés, cependant, étroitement et comme sans le savoir. Il faut croire que notre existence réelle est celle des événements qui nous concernent, et qu’extérieure à notre conscience elle subit des épreuves dont nous cherchons inutilement en nous la responsabilité et la raison, dont notre réalité satellite reçoit l’à-coup sans parvenir à s’éclairer sur elles.

Un jour elle me parla des autres femmes avec envie. Je compris qu’elle était un peu jalouse de celle que Simon avait quittée pour la suivre : « D’autres sont assez fortes, disait-elle, ou assez éprises pour effacer le temps ; et quand on les voit, victorieuses, sûres d’elles, on dirait que les heures sortent de leurs pas. Elles se connaissent, elles se surveillent. Le regard de Dieu abandonne leur personne pour tomber dans leurs yeux. »

— « Pourquoi vous interroger ? lui répondis-je. Épousez l’homme qui vous aime… »

— « Être moi, hélas, reprit-elle en tremblant un peu, c’est n’être rien de nous deux. Je ne puis pas aimer mon amant, je l’envie. Le bonheur même le blesse. » Je la regardais, je l’écoutais. Peut-être ses propos m’auraient-ils moins attaché si elle avait été moins belle. La vérité est ce qu’on ne peut pas s’empêcher de croire et qui donne le cœur de celui qui parle à celui qui écoute.

« On dirait que Simon, avait-elle repris, partage ce qu’il sait avec les choses qui l’entourent. Il n’accomplit aucun acte dont il ne soit l’objet et, pour ainsi dire, le trésor. Même, nul fait ne s’accomplit devant lui que son imagination ne s’en empare, faisant de lui la proie de ce qu’il a vu. »

Ou bien, revenant furtivement sur le rêve qui le tracassait, elle me parlait en rougissant du prince inconnu qui lui faisait aimer le sommeil, m’avouait quelquefois qu’il était dans le rêve son frère et son amant, mais démentait aussitôt son aveu, tandis que je me disais, en baissant les yeux, que ce prince, c’était elle-même.

Nous sortions. Elle s’intéressait aux objets les plus humbles. Chaque jour, dans les plus pauvres maisons du village où je l’avais suivie, elle achetait une jarre, un flacon et, après les avoir largement payés, envoyait au paysan qui les lui avait vendus un objet d’or dont son acquisition prenait la place dans le salon souterrain. Des heures entières, sans quitter des yeux l’objet de son caprice, elle s’asseyait dans un fauteuil, n’interrompant sa contemplation que pour tourner vers moi son visage énigmatique et tendu sur un mystère à déchiffrer ; on aurait dit qu’elle me provoquait inconsciemment à[3] lire un avertissement dans sa physionomie où les yeux opaques et éclatants paraissaient emprunter leur lumière au silence voulu de ses lèvres.

Au crépuscule, nous allions à la rencontre de son ami qui s’acharnait à exécuter son portrait de mémoire. Je marchais devant elle, elle croisait peureusement ses bras sur la poitrine, quand je lui avais demandé de me suivre. Sa voix changeait : on aurait dit qu’elle apprenait à obéir, et, dans ces rares instants, on aurait dit que sa vie venait de se poser sur elle. Le dernier rayon doré s’attachait à ses bras nus, elle portait mieux ce surnom d’Hirondelle blanche que je n’avais pas toujours compris : elle n’était pas dans la nuit, elle n’était pas dans le jour, je la voyais dans la perpétuelle migration de l’ombre à la lumière, comme au sein d’un orage passant sur elle et où elle souhaitât d’entrer.

Longtemps elle contemplait en silence le portrait qu’exécutait Simon. Parfois avec le désir un peu enfantin de grandir à ses yeux, il nous faisait lire un article où il fût loué ; elle appuyait alors sur lui un regard illuminé d’admiration et peut-être de tendresse, mais si, trompé par cette muette adhésion, je lui demandais, au cours de notre retour nocturne pourquoi elle n’épousait pas son ami : « Je suis lasse », avouait-elle. Et, par une contradiction singulière, se jetait aussitôt dans une louange de l’action.

« Je voudrais donner mes yeux à ce que je regarde, et que ce que je vois y voie, que ce que j’écoute entende. Les événements ne viennent pas de nous. Ils ne sont ce qu’ils nous semblent que pour le monde. C’est là le secret. »

Et de retour dans le salon souterrain, elle s’approchait d’une épinette que l’on avait, depuis peu de jours, installée au-dessous de la glace, et transfigurée par le rythme, chantait dans une langue inconnue. Des ombres ailées passaient dans la profondeur du miroir lumineux où je plongeais les yeux. Je vivais cette scène comme si tout ce qui m’entourait l’avait vécue avec moi. On dirait que tout événement a son sujet dans le décor où il se produit. Rien n’est tout à fait éprouvé ou senti que dans notre façon de voir le monde, de reconnaître sa profondeur et sa capacité symbolique illimitée. Un événement n’est lui-même que par notre faculté d’y voir le miroir d’un événement opposé à lui. Et longtemps il m’avait semblé qu’il manquait à l’Hirondelle blanche la faculté de puiser dans la vision des choses la vérité de ce qui lui arrivait.

Mais on aurait dit que, tout d’un coup, lassée de la continuité qui est dans la conscience, elle aspirait à fermer les yeux devant ce qui venait à elle, à préparer des actes auxquels elle s’abandonnerait sans avoir à se reconnaître. Sans doute est-ce un grand besoin inconnu pour les êtres que de se livrer, dans ce qu’ils ont voulu, à ce qu’ils ne sont pas.

L’Hirondelle blanche avait le sens tragique du temps. Sentant que chaque instant efface celui qui l’a précédé, elle s’efforçait d’échapper par ce qu’elle avait de meilleur à cette inévitable dégradation. Le temps nous a été donné pour que nous tirions de notre cœur la force de le surmonter et ensuite de le prolonger indéfiniment. Elle veillait sur ses pensées, sur sa personne, ne se laissait jamais distraire, droite, attentive, comme si elle avait voulu ne recevoir que dans les yeux le regard qui la faisait vivante, et, chaque nuit, exténuée tombait dans le sommeil, ensevelie sous la fatigue et se voyait prisonnière au centre d’un océan noir où venait la délivrer un prince pâle qui lui ressemblait comme un frère.

Parfois elle rêvait : au sein d’une forêt elle ramassait sans arrêt les pièces éparpillées d’un trésor dont le montant exact et inconnu devait la libérer. Mais elle devait à chaque minute vaincre la tentation de finir trop tôt son épreuve, car jetée sur une terre fraîchement remuée, chaque pièce semblait marquer l’emplacement d’un nouveau trésor. Parfois, rêvant qu’elle avait cédé à la tentation, elle s’éveillait, terrifiée par la vision d’un monceau d’or qui, cent fois supérieur au montant de sa rançon, représentait les années incalculables de sa captivité. Elle s’éveillait, chassait peu à peu cette peur de la conscience qui se fixe sur les objets ; pour se rassurer, elle regardait les humbles fruits de sa quête quotidienne. Tout allait changer, lui donner une vie où chaque instant apporterait son ombre et son repos et doué de son relief, baigné d’inconscience, sans déviation possible vers le rêve. Et elle souhaitait de se jeter hors d’elle et qu’un appel inattendu la sommât de venir telle qu’elle était, la voix, enfin entendue d’un prince à sa ressemblance qui vînt la prendre dans ce désert. Elle n’aurait qu’à le suivre, elle serait dans l’obéissance, réelle, enfin, comme un objet. Chaque pensée ferait sur elle le jour et la nuit, elle serait transportée et grandie par un instant qui eût grandi en elle à sa ressemblance. Elle ne surmonterait pas le temps sans y engloutir sa personne, et, dans chacun de ses actes, ainsi, deviendrait l’image non de ce qu’elle était, mais de ce qui avait voulu qu’elle vécût.

Un événement banal força l’Abeille blanche à cacher son amour. La femme de Simon était venue passer quelques jours près de lui pour régler amicalement la procédure de leur divorce. Un jour, pour ne pas être vue de cette femme qu’elle détestait, elle se jeta derrière une roulotte et ne put échapper à une gitane qui voulait lui dévoiler son avenir. Jusqu’alors, ne le rencontrant qu’aux heures qu’ils avaient arrêtées, il lui semblait que le calendrier en savait aussi long qu’elle sur leurs rendez-vous. Elle dut soudain se hâter, tourner sur elle-même pour le rencontrer… (son avenir[4]). Elle lui dit des phrases obscures et assez belles, mais enfin la frappa beaucoup parce qu’elle parut avoir deviné son nom, et avant de la laisser s’éloigner, lui jeta cette phrase énigmatique :

« Les abeilles sont les images du jour et de la nuit, elles voient le soleil dans une fleur. »

L’amie de Simon s’éloignait en courant. Je demeurai auprès de la gitane, mais lui demandai en vain des révélations sur mon propre avenir, et les yeux fixés sur la belle fille qui s’éloignait, avec un accent très grave dans la voix, comme pour briser une intention moqueuse qu’elle avait discernée dans ma prière : « Vous regardez celle qui s’éloigne, mais vous ne la voyez pas : vous ne voyez que son ombre. On ne voit pas le jour. » Et elle ajouta cette parole singulière : « La lumière est entre ses mains : elle a fait passer le plus grand chevalier du monde par un trou de souris. »

Depuis cet incident, j’écoutai plus attentivement les paroles de l’Abeille blanche. Elles me semblaient chargées d’un sens qu’elle n’y avait pas mis, et plus significatives aussitôt qu’au lieu de les comprendre, je les effleurais distraitement et comme en rêve. Comme si je n’avais été moi-même qu’une ombre, je reconnaissais le jour dans ce que ses propos réfléchissaient sans la comprendre. Il faut que des êtres rêvés voient le jour dans un miroir. L’Abeille blanche disait-elle autre chose ?

« Je regarde ce vase de porcelaine », me disait-elle en maniant une assez belle poterie. « Quand le jour se pose sur un objet que je puis toucher, j’oublie le soleil. Il me semble que je suis devenue mon propre regard. »

Le soir, après avoir allumé une lampe à l’entrée de sa maison, sur une terrasse où nous nous étions installés ensemble, elle regardait les insectes ailés tourner dans le rayonnement qui les fascinait, et, les suivant des yeux et du visage, elle disait, en serrant sur ses épaules un voile trop transparent et léger pour la couvrir :

« Les papillons tournent autour de la lampe : ils voient dans la flamme la naissance des papillons. »

Je me rappelai longtemps ses paroles. « Où est la source du jour pour une vie qui est sa propre image ? Les êtres imaginaires voient le jour dans une image, mais ils voient dans cette image la naissance de leur être. »

Un jour, comme elle avait dû quitter Lapalme et se rendre à la ville pour de menus achats, à la devanture d’un libraire, sur une revue d’art, elle vit le nom de Simon, et, illustrant l’article où il était loué, la reproduction d’un tableau où elle reconnut son propre portrait.

Elle a lu, elle a relu l’article. Il fait nuit dans son salon où elle est revenue. Sur son appel un domestique a apporté au fond de sa demeure la lampe à abat-jour qui était, comme tous les soirs, allumée sur la terrasse, et des papillons ont suivi la lumière dans la chambre où elle lit et relit les phrases qui l’ont troublée. Comme le vent vient de tourner, au moment où je viens d’entrer, une porte s’est fermée avec fracas et retirée de son sommeil mécanique par la violence du choc, la pendule sonne plusieurs coups de son timbre fêlé que nous ne comptons ni elle ni moi. Le vent est fort, on entend la nuit, on dirait que c’est la naissance du temps. L’Abeille blanche a voulu ranger la revue dans sa bibliothèque : un paquet de lettres s’effeuille à ses pieds. Ce sont les paroles amoureuses de son ami : La vie n’est pas le produit des circonstances, elle les produit.

Comme à toutes les femmes il lui faut de ces drames improvisés qui soulèvent la vie sur des paliers sombres. Elle a soudain senti que le bonheur renaissait avec le temps de ces instants que traverse, comme une aile nocturne, la volonté d’autrui ou l’ordre du destin. Le cœur bat, il faut que la vie batte comme lui, pareille à l’oiseau qui fait son vol de chute en chute ; qu’enfin arrachée à la monotonie plane d’un temps sans histoire, l’imagination épouse dans les faits le flux alternatif des jours et des nuits.

Un soir, entré chez elle sur des sandales, je m’avançais sans bruit d’une pièce à l’autre, et du dernier salon que je traversais, je la vis dans sa chambre dont la porte était restée ouverte. La revue d’art ouverte à son côté, elle jetait, de temps à autre, les yeux sur son portrait, tout en enroulant un turban bleu autour de ses cheveux. Je m’étonnai qu’ainsi déguisée, elle cherchât son image dans la glace de Venise où je n’avais jamais vu se réfléchir que de vagues irisations lumineuses. Sans bruit je m’avançai et, en suivant la direction de son regard, vis, en effet, son image dans le miroir, mais changée, un peu durcie comme si la lumière de ses yeux y était montée de ses lèvres. Sans doute trouva-t-elle dans la vue de son reflet un aussi vif sujet d’étonnement. Avec un cri étouffé, elle recula, jetant loin d’elle l’étoffe dont elle se coiffait, puis me vit, et, dans sa physionomie soudain fermée, je vis une expression égarée et presque hostile que je ne lui connaissais pas. D’instinct, je l’interrogeai sur son trouble, comme si, en l’empêchant de le dissimuler j’avais voulu la faire prisonnière de notre amitié.

« Ce que j’ai, me dit-elle, vous ne voyez pas que ce miroir m’a renvoyé mon image. »

— « De quoi vous troublez-vous, lui dis-je. Toutes les lampes du village sont éteintes comme celle qui brûle derrière cette glace. Et les bougies qui brûlent près de vous ont éclairé vos traits dans l’ombre que vous regardez. »

— « Les bougies brûlent, redit-elle lentement. Un papillon est entré, il a tourné autour de la flamme. Un papillon blanc. D’un geste distrait je l’ai capturé. De ma main qu’aussitôt j’ai rouverte, il s’est enfui un papillon noir. »

— « Ce n’est pas, lui dis-je sans lui répondre directement, ce miroir qui vous étonne, mais les traits que vous y voyez. Ce sont les vôtres et on dirait qu’ils vous rappellent ou vous annoncent quelque chose. »

Elle devint pâle.

— « Ce reflet, dit-elle, c’est l’image du prince qui est mon amant incestueux. Enfin, ajouta-t-elle, avec une espèce de colère, qu’est-ce qu’il signifie ce rêve ? »

Je ne voulus pas lui répondre que le prince c’était elle-même. « Le rêve ne signifie rien, dis-je, c’est son accomplissement qui compte. La nuit vient vous chercher… »

J’avais eu tort de prononcer cette phrase. Ses traits se décomposèrent. « Ah ! Vous me faites peur, s’écria-t-elle. Vous avez dit la nuit pour ne pas dire un autre mot. »

— « Quel mot ? »

— « Un mot que je n’ai jamais pu retenir et que je ne prononce jamais, car j’ai oublié ce qu’il était dans mon langage natal ; le mot que l’on jette sur le nom de ceux qui se retirent d’eux-mêmes. C’est une parole que vous prononcez légèrement : on dirait qu’elle vous désigne un événement passé…

— « La mort, un événement passé ? lui demandai-je avec stupeur. Si vous pensez sans cesse à elle, vous n’auriez pas eu besoin de lui donner un nom. Vous l’avez baptisée. On dirait que vous voulez affirmer qu’elle n’est pas. »

Et soudain, et tandis que je me demandais si elle n’était pas une ombre :

« Vous êtes des spectres, vous tous, les lieux contiennent votre temps dont vous n’êtes pas le regret. Vous êtes des fantômes-nés, ceux qui soutiennent qu’il n’est pas de fantômes. »

Et soudain, cette parole :

« On dirait que, dans une société de revenants, seule je suis vivante… »

Je baissais les yeux : elle crut que je regardais un service de porcelaine que l’on avait posé près d’elle, m’offrit du thé en chantonnant les yeux brumeux encore de ses chagrins écervelés : « Voyez, dit-elle en riant faux, vous vous taisez. On n’entend que le bruit de la cuillère que je pose. Un grain de sucre fond dans la tasse que je vais vous offrir. Si le silence n’était pas la lumière, vous l’entendriez chanter… »

Je me tus, le rêve ne sait pas qu’il est des rêves. L’Abeille blanche a épousé Simon, mais elle n’est plus elle-même. Peut-être n’a-t-elle pas eu tant à changer pour ressembler à n’importe qui. Les poètes se trompent. Et je m’aperçois que je deviens un poète depuis que j’efface mon souvenir des événements que j’ai vécus.

CONTE

Mon guide m’avait montré une vieille qui revenait comme à regret du cimetière et se retournait plus d’une fois, regardant de loin la grille refermée derrière elle.

« Chaque jour, me dit-il, elle vient parler à son fils et lui porter des fleurs qui font rire parce qu’elle n’a plus d’yeux pour les connaître et ses mains ne font plus de différence entre la marguerite et l’ortie. Elle l’aime maintenant qu’elle ne le voit plus, mais s’était détachée de lui quand on le lui avait rendu aveugle, après la Grande Guerre. Tant qu’il vivait, c’était pénible de la voir porter son affection à des poules, à un chat malade, à un oiseau. C’était la faute des sots qui lui avaient promis de le guérir. Elle n’a pas pu porter cet espoir qui devenait chaque jour un peu plus semblable à une folie. »

« Vous ne voulez pas dire, interrompis-je, qu’elle maltraitait son fils ? »

« Oh non, s’écria le bonhomme. Elle n’a jamais été mauvaise et peut-être celles qui ne la comprennent pas n’auraient pas pu faire autrement que de l’imiter. »

Guillaume avait le même âge que moi. Je n’ai connu personne de plus vaillant. Il se levait avant l’aube pour commencer le sillon avec le jour ; et justement il était de ceux qui n’ont pas besoin de voir ce qu’ils font pour remuer la terre. Nous entendions déjà sa pioche en suivant la route qui nous menait à nos champs. Il avait médité dans la nuit toute sa besogne du lendemain et c’était singulier de le voir et même de l’entendre. On aurait dit qu’il voulait apprendre la lumière du jour à faire ce qu’il faisait. « Mardi », criait-il en levant son outil. Et puis, comme s’il avait voulu apprendre le jour à parler : « Bonne terre ! » murmurait-il, « Bon outil ! » Et s’évertuait dans le jour levant qui allongeait son ombre, et dans le midi qui la raccourcissait, comme s’il avait voulu, avec son aide, l’enfouir ; puis le soir, la bêche à l’épaule et un reflet suspendu à l’acier, marchait vite en racontant je ne sais quoi au vent marin et les yeux posés sur le large comme s’il avait rapporté le jour mourant dans les flots qui chantaient.

Quand il est revenu de la guerre, blessé au crâne, il n’y voyait déjà plus. Sa mère a tenu de mauvais propos, maudissant le jour où il était né et la France qui le lui avait pris, mais courant les médecins et les sorciers pour qu’on le lui guérisse et espérant qu’il y verrait un jour quand, depuis longtemps, il désespérait de la lumière.

Il travaillait du matin au soir et la nuit même, sans sortir jamais ; il tournait des manches d’outils. Et chaque jour sa mère paraissait un peu plus accablée. Non pas qu’il se plaignît. Bien au contraire. Mais il avait des façons à lui d’accepter son malheur et disait à sa mère qu’il acceptait d’être aveugle avec des mots qui renouvelaient sa douleur. Ou même, rien qu’à respirer les fûts d’acacia ou de peuplier qu’on lui apportait à son établi, il paraissait tomber de si haut dans son infirmité qu’il aurait fallu bien peu l’aimer pour ne pas se sentir retourné. Et sa mère lui parlait avec précaution et vite comme si elle avait craint qu’il lui répondît et de deviner des larmes dans ses propos. Et très bas et haletante : « Voici le jour ! » lui disait-elle en le menant à son établi, et « le ciel est bas, il fait gris, tu ne perds rien à n’y pas voir », ou bien, d’un pas rapide quand le soir venait : « Hâte-toi », disait-elle, « les chèvres sont rentrées et personne ne travaille plus ». Et lui, en la suivant, ou bien le matin, quand il essayait de la retenir près de lui, il l’interrogeait sur tout ce que les regards font aimer et croyait ainsi lui cacher les regrets que sa voix d’homme trahissait jusqu’à la désespérer. « Y a-t-il du soleil ? » lui demandait-il, « sur le morceau d’étang que l’on voit ? » Et « les barques sont-elles sorties ? »

Ce n’est pas dans ces moments-là qu’elle se montrait bavarde et lui parlait alors de tout ce qu’elle imaginait comme s’il avait dû le voir un jour ; et décrivait avec complaisance le monde qu’elle ne regardait plus depuis qu’il n’y voyait plus. « Des mouettes volent autour des voiles », lui disait-elle, « et tu les verrais de ton établi si tu avais tes yeux. De la chambre que tu habites on voit tous les passants et plus de mer encore que de ciel. J’ai fait peindre les murs à l’endroit où tu passes tes journées, et il n’y a pas d’endroit plus beau dans tout le village. » Et puis il soupirait, bien sûr, et répétait : « Les mouettes, les voiles, les couleurs » ; et sans savoir seulement si sa mère pouvait l’entendre ou le comprendre, répétait à mi-voix en prenant ses outils : « Mon malheur habite le jour et il habite la mer, il est dans toutes les choses dont je ne suis pas sorti. Je n’ai que lui pour les connaître et je n’ai que leur souvenir pour mesurer ma peine. » Et s’asseyait à son établi, levant haut le visage tout le temps qu’allaient ses mains comme s’il avait pu ressusciter ses yeux éteints avec le flot de jour que sa mère lui avait décrit.

Tous les jours, à la même heure, la mère et le fils recevaient la visite d’un enfant très jeune qui leur apportait le pain. L’aveugle l’interrogeait avec plaisir et il aurait souhaité de l’embrasser. Mais le petit se réfugiait dans les jupes de la vieille et il était difficile de le faire parler. Un jour, comme le blessé se trouvait seul dans la maisonnette, il reconnut le pas de l’enfant et dut l’appeler plusieurs fois pour le décider à s’approcher de lui.

— « Est-ce parce que je ne te vois pas, lui demanda-t-il enfin, que tu as si peur de moi ? »

— « Ce n’est pas de ça que j’ai peur », répondit l’enfant en s’approchant un peu.

— « Et que crains-tu. Voyons, parle… »

— « C’est la nuit où tu es, répondit l’enfant, qui me fait peur. Pourquoi te caches-tu sous l’escalier ? J’ai peur de tout ce qui s’y cache avec toi. Et comme tu vis dans l’ombre, il me semble que c’est toi qui me regardes. »

L’aveugle fut très intrigué. La réponse de cet innocent lui parut longtemps incompréhensible. Comme le silence de sa mère quand il l’eut interrogée, et son silence plus lourd encore quand il essaya désormais de l’interroger sur les belles choses que l’on voyait de son établi. L’infirme apprit ainsi qu’il habitait l’endroit le plus noir et le plus aveugle de la maison et s’en désespéra pour ce que signifiait cet abandon. Cependant il s’entretenait de sa peine comme s’il y sentait quelque chose de plus obscur que la nuit où elle l’avait trouvé. Et trouvant une sorte de soulagement à y pénétrer avec sa voix, il se disait : « Mon malheur est dans mon infirmité, comme il est entré dans les choses dont je ne suis pas détaché. Mon malheur est dans la nuit comme il a été dans le jour. Il est plus grand que ma pensée, il est plus grand que ma mémoire… »

Et il travaillait. Plus il devenait habile à fabriquer ses manches d’outils, plus il leur consacrait de temps. Il ne savait même plus ce qu’il lui en coûtait d’heures pour raboter et polir les tiges de bois et les adapter de ses mains à l’effort d’autrui. Le manche de la pioche ou de la pelle était fini quand celui qui le devait employer le lui ôtait des mains et lui faisait connaître sa qualité à la joie qu’il avait de le recevoir. Sans cesser de travailler il causait, quelquefois assez longuement, avec ses clients, par politesse les interrogeait sur leurs travaux, leur répondait avec politesse quand ils lui demandaient s’il ne se trouvait pas malheureux. Mais il était un visiteur qu’il aimait entre tous parce qu’il lui parlait du beau temps et de la pluie comme s’il avait été aveugle lui-même, et lui laissait tant de paix qu’il croyait sentir son regard sur lui quand il n’entendait déjà plus son pas. Il aimait tant la compagnie de ce jeune homme qu’il devait se raisonner pour ne pas lui apprendre combien il souffrait d’avoir été relégué par sa mère sous l’escalier de la maison. Et chaque fois qu’il l’avait reçu, recommençant à méditer sa peine, chaque fois avec plus de courage et se parlant de ce qui l’éprouvait avec moins d’amertume. Et il se disait :

« Si profonde que soit la nuit où je suis plongé ma mère a mis au monde une nuit plus grande dont je fais le tour avec ma douleur. Il faut que Dieu ait mis plus de vie dans mon cœur qu’il n’en pouvait détruire en moi. » Ou bien, polissant ses manches comme si toute la nuit du monde lui avait tenu les mains, il se reprochait son souci et s’étonnait d’y prendre la force de vivre et, quelquefois, de se sentir heureux : « Mon malheur était dans ma vie », disait-il, « pourquoi faut-il que je le trouve au fond des rêveries qui me la faisaient oublier ? »

Un jour, enfin, qu’il était seul avec le jeune homme qu’il aimait, il osa lui parler de sa tristesse, peut-être afin de le retenir, car il sentait à la fraîcheur de l’air que le visiteur tenait la porte ouverte et s’apprêtait à la repasser ; ou bien ému d’imaginer la grande lumière dont ce passant amenait le souffle jusqu’à lui. Mais il n’aurait su dire de quelle façon, ni avec quels mots il avait ouvert l’entretien tellement la réponse de l’inconnu fut prompte à les lui faire oublier :

« On n’est pas à plaindre », lui avait dit le garçon, « quand on ne sait pas les limites de sa peine. Vous connaissez avec le malheur de vos jours celui qui est dans l’existence. »

Peau-de-pioche cherchait encore sa réponse quand il entendit la porte se refermer. Et, ce jour-là, il rêva longtemps.

« Mon malheur, dit-il, est plus grand que ma mémoire, il est plus grand que mon esprit, il est plus grand que lui-même. Mon malheur est son propre maître. Je le suivrai où il me mènera : il le faut. »

Et Peau-de-pioche tourna encore beaucoup d’outils. Son malheur ne le quittait pas. Comme il avait été dans sa nuit d’homme, il était dans l’ombre qui l’enveloppait et où nul ne s’aventurait qu’à regret et devancé par des propos amicaux qui étaient des paroles d’angoisse. Mais son malheur n’était pas dans ces objets qu’il n’avait connus qu’en les détachant de lui-même. Maintenant que la nuit du ciel avait couvert sa nuit, il lui semblait que le jour se levait et se couchait dans l’objet qu’il fabriquait de ses mains. On lui parlait avec respect. Chacun portait un peu plus de temps sur les épaules, aussi, ce qui lui restait à vivre lui semblait plus merveilleux parce qu’on en pouvait rêver, et comme le bruit se répandait qu’il s’attachait un pouvoir magique aux outils façonnés par l’aveugle, il ne se trouvait aucune âme pour en douter parmi ceux ou celles qui l’avaient connu clairvoyant et heureux.

« Ta pioche m’a porté bonheur », disait l’un en lui offrant du seigle ; ou bien : « Ton outil a fertilisé mon champ », disait un autre en répandant un sac de mil sur le sol ; et à cause de ces présents qui ranimaient dans sa demeure les odeurs autrefois respirées sous le vent, l’aveugle échappait à sa peine et il pensait, non par instants, mais par saisons et bientôt par années. Et, pénétré par la joie des autres de ce qui l’avait voué à son sort, s’il sentait encore son mal, voyait dans ce qui l’avait frappé la médiocrité de sa nature qui n’aurait pas pu s’affirmer à moins ; et maintenant qu’il chantait quelquefois se réjouissant ; et, devant son épreuve, se sentait plus grand de toute sa vie que l’aveugle dont il portait le nom ; transporté au sein même de son travail, comme s’il avait appris son métier au jour qui fait les jours, à la nuit qui fait la nuit. Regrettait seulement de ne plus recevoir la visite du jeune homme qui l’avait une fois si adroitement consolé, et se répétait chaque jour les paroles qu’il prononcerait devant lui pour lui prouver qu’il n’avait pas oublié ses leçons. « Je lui dirai, se répétait-il, que mon malheur n’est plus à moi. Mon malheur, répétait-il, n’est plus le mien, il n’est que sa perfection et sa grandeur, et, comme il ne peut se comparer à rien, il ne fait aucune différence entre ce que je pouvais être et ce que je suis. Il est le faîte de l’existence. »

« La terre », se disait-il encore, « est un chemin infini qui atteint le cœur de l’univers : elle y mène ceux qui sont aveugles comme elle. »

« Que mon regard s’étende jusqu’à mes doigts, et pour cette ouverture large d’un pouce, le ciel se répand dans le ciel et la terre n’est nulle part. »

Et ne résistant plus au désir de communiquer ses certitudes au jeune homme qui avait été son ami, il demanda où le trouver. Et il se trouva que personne ne se souvenait de lui, qu’à peine les plus âgés pouvaient dire son nom et rapporter la banale aventure qui l’avait fait s’expatrier à la suite d’un chagrin d’amour. Et Peau-de-pioche apprit en cette occasion que ce garçon s’appelait Guillaume, comme lui-même, et reconnut en lui l’enfant qui lui avait révélé l’étendue de son malheur, et, peut-être à cause de cette révélation était devenu un homme sans que l’aveugle vît le temps s’écouler, et ensuite une ombre, la seule visible pour lui, entre la nuit du ciel et celle de ses yeux.

CONTE
(inachevé)

Depuis que je me suis retiré à L… je n’ai pas quitté le coin de mon feu ; une seule fois je suis sorti, il faisait beau, je me suis approché de la baie en longeant la voie ferrée, et tout ce que j’ai vu m’a paru si singulier que je ne suis plus sûr de ma mémoire et je me demande si je ne suis pas dupe d’une fantaisie de mon imagination. L’air était tiède et moite autour des choses que j’ai vues pendant cet après-midi de liberté et si je m’obstine à le replacer dans la saison froide que je viens de passer ici, ma raison se défend comme si plusieurs hivers s’étaient engloutis dans celui dont je me souviens.

Je m’avançais, le long du quai désert, les yeux sur un bateau si grand que, de l’entrée du port où il s’engageait à peine, il obstruait la vue de la mer. Pas un membre de l’équipage, pas un passager sur le pont et cette particularité accapara si bien mon attention que je ne pris pas garde à un fait très singulier qui ne me frappa qu’à la réflexion. Comme si le port s’était élargi autour du navire, la mer se découvrait de nouveau derrière lui ; enfin, il paraissait rapetisser en s’approchant de moi. Bientôt il s’arrêta et je le vis de tout près, silencieux et désert, mais empli d’une rumeur qui ne tarda pas à s’expliquer. De la coque métallique où une porte venait de s’ouvrir, une courte passerelle jaillit et un à un, armés et casqués, des soldats noirs sortirent en une file interminable qui se hâtait pour traverser la chaussée et se rassemblait hors de ma vue, derrière des maisons qui regardaient la mer. Hors leur couleur noire ces soldats ressemblaient à tous ceux que j’avais vus et je ne remarquai qu’à la longue une particularité difficilement explicable. Chacun d’eux portait une couronne de fleurs passée au bras gauche et la trimballait sans ménagements d’avant en arrière : ce laisser-aller faisant une très grande agitation ; et je m’étonnais que dans tout ce désordre il ne tombât pas sur le sol une seule de ces fleurs fragilement entrelacées. (L’explication de cette anomalie me fut donnée[5]) par une passante que je n’avais pas d’abord remarquée parce qu’elle était venue par le même chemin que moi et, silencieusement, s’était immobilisée derrière moi pour regarder le régiment fleuri par-dessus mon épaule : « Ce sont des fleurs qu’ils n’ont pas choisies », me dit-elle, « ce n’est pas la peine de les regarder, elles se ressemblent toutes (en un point : ce sont des fleurs qui ne meurent pas »).

Je restai si longtemps à regarder défiler ce détachement que la nuit était avancée quand je décidai enfin de revenir au village. Le train était en gare, je montai dans un compartiment où je me trouvai, à peine assis, en face de l’inconnue dont la nuit m’avait fait oublier les traits et je reconnus à son cou le fil de perles roses qui avait attiré mon attention sur elle. À l’autre extrémité du compartiment se tenait un homme en uniforme que je pris pour un contrôleur, à tort sans doute, car il ne semblait pas avoir envie de nous demander nos billets. Silencieux tout le temps qu’il nous fixait, il fermait soudain les yeux et la mine profondément absorbée, poussait à deux reprises une espèce de cri d’oiseau, un croassement long et rauque qui m’aurait paru sinistre si je l’avais entendu dans un arbre ou dans une maison en ruine. Le train roulait ensevelissant la campagne et la mer lointaine dans les ténèbres qui s’épaississaient derrière lui. Un grincement régulier montait de la voie, une sorte de cri d’oiseau où je croyais entendre le nom de la femme qui me faisait face et qui me souriait maintenant, et hochait la tête et me regardait attentivement comme s’il lui avait appris mon nom. Cependant que, tout près de nous, dans une ombre que ses vêtements d’uniforme paraissaient répandre, le voyageur mystérieux, toujours debout et très grand, paraissait s’enfoncer. Il fermait les yeux pour jeter son cri, puis reculait grogner dans la nuit, et ce n’était plus un homme que l’on entendait, ou bien il n’était plus là, et c’était l’ombre qui battait des ailes…

« Quel est ce personnage ? demandai-je à ma compagne.

— Nous sommes seuls, me répondit-elle, mais nous venons d’entrer dans le tunnel. »

Cette réponse me fit une pénible impression. Je me levai et ne m’aperçus qu’au bout du couloir que ma compagne m’avait suivi. Le wagon était désert. Précipitamment je revins m’asseoir et, la tête baissée, m’absorbai dans mes pensées. Quand je relevai la tête, je vis l’inconnue assise sur la banquette qui me faisait face, le visage absorbé dans une profonde méditation qui animait faiblement ses lèvres. Il me sembla qu’elle priait comme une femme installée pour un temps indéterminé au chevet d’un malade. Elle était blonde et très belle avec un cou un peu gras, où je ne voyais plus le collier de perles qu’elle portait quand je l’avais vue pour la première fois et je voyais dans ses yeux une brume un peu dorée qui semblait transformer ses regards. Je ne sais pourquoi je me pris à penser qu’elle pensait et priait dans une langue étrangère et que ce monologue l’absorbait si entièrement que mes paroles ne la toucheraient que de loin comme une chanson dont on ne sent que la joie ou la tristesse ; et qu’elles ne l’arracheraient jamais aux devoirs qu’elle me rendait et dont elle était seule à savoir le prix : si je lui avais demandé qui elle était, elle aurait répondu qu’elle me gardait.

Et cependant je lui parlai, encouragé par des signes d’assentiment qui devançaient la fin de mes phrases et qui me confirmaient la nature de sa vigilance, et que dans l’intérêt qu’elle me portait, l’expression de mes sentiments était tenue pour vaine. Et cette constatation m’emplit d’une amertume si apparente que je dus m’excuser auprès d’elle de ma tristesse. Ma voix était près des larmes et ce fut un grand réconfort de croire qu’elle me comprenait.

— « On dit tristesse – murmura-t-elle enfin – et c’est l’espoir qui toujours pleure. »

Et un moment après, comme j’avais cru percevoir une réponse dans ses propos décousus :

— « La tristesse attend, et jamais elle ne passe, mais on l’oublie. Il ne lui reste que nos paroles pour se connaître. »

— « J’ai entendu des paroles joyeuses », lui dis-je.

— « La parole est toujours triste », repartit l’inconnue. « Nous ne parlons que de ce qui n’est plus. »

— « Ne parle-t-on jamais d’autre chose ? »

— « On parle de ce qui jamais ne sera… »

Et moi, comme si j’avais lu dans ses yeux un souvenir encore tout proche, je l’interrogeai sur l’étrange débarquement que nous avions contemplé ensemble et lui rappelai les fleurs que les soldats portaient au bras, m’étonnant à haute voix qu’il m’ait paru déchirant de les voir toutes semblables.

« Les fleurs qui ne meurent pas ne sont pas des fleurs, me répondit-elle. Rouges, bleues, faites pour les morts. Elle n’est pas faite pour les yeux la beauté souterraine que le jour ne peut pas emporter. »

Je regardai mieux ses traits. Ses yeux brillaient dans un visage peint, immobile. On aurait dit qu’elle était l’image d’une idole ensevelie. Entre les doigts allaient et venaient de petites billes nacrées, un peu moins roses que ses ongles, et je reconnus en les regardant plus attentivement les grains du collier de perles qui avait disparu de son cou. Peut-être craignant le voisinage d’un homme inconnu avait-elle prémédité de dissimuler ses bijoux, et le mouvement convulsif de ses mains préparait-il le retour de son collier à une cachette plus sûre ; ou bien vérifiait-elle les nœuds qui assuraient la solidité du collier ? Mon esprit languissait dans ces questions vagues, tandis que je l’interrogeai d’une voix ferme et une inquiétude très étrange. Comme si son sort et le mien avaient dû recevoir une explication des réponses claires et promptes qu’elle m’opposait, chaque fois si précises qu’elle paraissait y revivre une scène lointaine dont elle aurait connu l’issue.

La nuit, maintenant, devait être assez avancée. Le train roulait régulièrement, sans un coup de sifflet, sans un ralentissement qui annonçât le passage d’une station. Depuis longtemps nous aurions dû arriver, mais, détail fort singulier, je ne m’avisais pas de ce retard, je n’avais même pas l’idée que la course du train pût cesser et qu’il dût nous déposer quelque part. Sans doute, cette aberration du train m’était-elle imposée par le comportement de la voyageuse et par l’influence que ses gestes exerçaient sur moi. Elle se levait, traversait le compartiment pour coller son front à la vitre, allant et venant sans que le mouvement du plancher fît hésiter son pas : elle se déplaçait aussi naturellement dans ce véhicule en mouvement qu’une garde-malade entre un lit et la fenêtre où va blanchir le jour. Après, penchée sur moi et observant attentivement mon front, elle me disait des mots d’encouragement, parlant d’une heure dangereuse qui était passée, d’une heure bienheureuse qui allait se lever.

J’avais vu que le mouvement du train ne troublait pas sa démarche, mais je ne tirais pas de cette observation une conclusion immédiate, et ce qui me fut d’abord inspiré en l’écoutant, c’était le soupçon qu’elle me prenait pour un autre homme : je ne l’interrogeais pas. Elle parlait d’un bal travesti et semblait s’excuser d’y avoir soulevé une manière de scandale, mais ses paroles étaient basses et je devais les lui faire répéter à cause du bruit du train que j’entendais seul.

— « J’avais mis ce costume de ma grand-mère », me dit-elle comme si j’avais su de quoi il s’agissait, « et j’ai été heureuse que les invités m’accueillent avec des transports d’admiration. Puis ils ont parlé ensemble de mon costume et de la figure que j’y faisais et je me suis assise à l’écart, toute refroidie de les voir réunis loin de moi par l’opinion qu’ils avaient de cette malencontreuse réussite. Je ne savais pas qu’ils riaient parce que je leur faisais peur. Allons, ajoutait-elle, le jour viendra bientôt. Ne pensez plus à tout cela ! »

Peu à peu je reconstituais les faits, ou plutôt j’inventais une fable qui me rendît moins insupportable l’atmosphère de ce compartiment abandonné à sa course folle et qui répandait la nuit autour de lui. Je n’essayais pas de comprendre cette femme, mais de me mettre à sa place.

Invitée à un bal travesti, elle avait revêtu le costume d’une aïeule qui vivait encore, toujours couchée dans la maison qu’elle-même venait de quitter pour danser. Heureuse de son succès, puis un peu humiliée de paraître naturelle dans cette image des temps fanés, elle avait fui les compliments pleins d’arrière-pensées des convives. Mais ici ma pensée se perdait. Elle parlait d’un homme qui avait voulu danser avec elle et qui avait pâli et était tombé évanoui au moment de la prendre dans ses bras. Elle avait donné ses soins à ce danseur, elle les lui donnerait jusqu’au bout, elle lui rendrait les derniers devoirs…

Je ne m’attachai pas à l’absurdité de cet engagement qu’elle remplissait si mal en accompagnant un inconnu dans un train qui, à chaque tour de roue, l’éloignait de son malade ; mais comme elle avait repris son maintien de garde-malade et serrait à nouveau les lèvres sur une parole intérieure, je regardai mieux le collier qu’elle tenait aux doigts et vis qu’il était devenu tout noir. Je doutai non de ce que je voyais, mais de mes souvenirs. Si ces instants n’avaient pas eu de passé, je l’aurais regardée sans émoi comme une garde-malade installée au chevet d’un moribond. Et cette pensée s’ancra en moi si profondément, me donnant un si pressant besoin de savoir, j’avais eu si peur de revenir à moi devant elle et dans un lit qu’elle aurait surveillé que, sans attirer son attention, je plongeai les doigts dans mon gousset pour y chercher le ticket que, machinalement, j’avais dû prendre au guichet avant de monter dans le train. La poche était vide, mais déjà un sujet d’étonnement bien plus poignant me tenait, je ne reconnaissais plus la défroque qui m’habillait et, dans ma fièvre, fouillant frénétiquement mes poches vides et tirant sous mes yeux l’étoffe de mon veston, j’attirai l’attention de l’inconnue qui m’invita à me calmer.

« Ne vous agitez pas ! me dit-elle, c’est moi qui vous ai habillé. Je me suis souvenu qu’il avait fallu trois hommes pour envelopper mon père de sa redingote, et il était devenu si lourd qu’il paraissait se défendre contre ceux qui lui rendaient les derniers devoirs. L’année dernière j’ai été fiancée à un homme très pâle qu’on a habillé pendant qu’il vivait encore pour n’avoir pas à profaner son corps… »

(… inachevé. Les lignes suivantes nous donnent quelques indices sur la fin) :

Quand elles (?) descendront du train… Un accident : il ne revoit pas cette femme mais apprend qu’à la descente du train on est venu la hâter de retourner chez elle : on l’attendait pour habiller sa grand-mère qui était morte en son absence.

CELLE QUI NAQUIT LES YEUX OUVERTS

Passefleur n’était pas venue au monde d’une façon naturelle. Cela se connaît à son nom que les habitants du Midi noir continuent à donner aux filles sans naissance. Sa mère n’avait pas eu de mari et ne sut jamais ce qu’il aurait fallu répondre à celles qui s’offensaient de la trouver grosse. Elle fuyait les hommes et ne pouvait pas souffrir les compliments qu’ils lui faisaient de sa très grande beauté. Elle se souvenait d’avoir pleuré toute une nuit parce qu’un conscrit l’avait prise dans ses bras et baisée sur la bouche l’année où elle devait concevoir. Le médecin qui recueillit cet aveu dit que tout s’expliquait et qu’elle avait été fécondée par ses larmes. Innocente comme elle était, elle crut à la sincérité du savant et attendit sans honte la naissance de son enfant. Et apprit à sa fille qu’elle l’avait mise au monde à force d’être seule et de pleurer ce qui n’avait jamais été.

La fille naquit de nuit, pendant une tempête d’équinoxe qui engloutit plus d’un bateau. Elle paraissait si frêle et si prête à mourir que la sage-femme conseilla de la baptiser sur-le-champ. Et elle s’apprêtait à prononcer elle-même les paroles du sacrement, quand l’escalier de la pauvre maison gémit sous le pas d’un homme que l’on vit bientôt se présenter au seuil de la chambre, enveloppé dans un ciré de matelot et tout ruisselant, comme s’il avait longtemps marché sous une averse. Comme toutes les femmes lui avaient demandé en même temps de servir de parrain à la fillette, on ne put jamais apprendre d’elles comment il avait expliqué sa présence, ni de quelle façon, le service rendu, il avait disparu. Le peu de mots qu’il avait dits avaient produit une impression si forte qu’on avait cru l’entendre encore quand, depuis longtemps, il s’était éloigné. Et tout le monde avait eu si peur de lui que longtemps après le jour et quand on sut qu’il n’avait pas plu de la nuit, on n’osa pas se souvenir que ses vêtements étaient trempés d’eau et il était loin qu’on affectait de le voir encore. On était obligé de se répéter ses paroles pour croire qu’on l’avait vu et ses paroles avaient paru trop extraordinaires pour ne pas faire oublier comment il était parti.

« Je serai ton parrain », avait-il dit à l’enfant, comme s’il n’avait vu qu’elle et comme si elle avait pu l’entendre. Et, la regardant dans les yeux ouverts : « Tu auras des yeux de nuit pour voir les vivants et les choses et tu auras des yeux de lumière pour te voir toi-même. »

L’enfant grandit, étonnant tout le monde par sa sagesse. Et comme elle ne méritait jamais un reproche, on fut long à s’apercevoir qu’elle était en un point différente de toutes les femmes. Il fallut un grand et tragique incendie où elle courut à l’aide avec tout le village pour la voir, les yeux secs, au milieu de toutes les fillettes en larmes, et se désoler comme les autres des morts qu’on y avait laissés, mais sans un cri. Elle ne savait pas pleurer. Et, à mesure qu’elle grandissait, devait plus sûrement à ce trait de passer pour insensible, car une à une mouraient les femmes qui l’avaient vu baptiser et bientôt, la plus indulgente et la plus sage de toutes qui, à tout propos, rappelait l’étrange grâce du passant aux vêtements de naufrage, et disait : « Elle pleure, mais elle pleure de la lumière et ses larmes, il faudrait ses yeux à elle pour les voir. » La mère de Passe-fleur prit sa fille dans ses bras et lui avoua le secret de sa naissance. Elle ne se souvenait pas qu’un homme l’eût touchée. Mais un soir, en dansant avec elle, un marin que personne ne connaissait, l’avait appelée son amour. Et la nuit entière et le lendemain elle avait pleuré toutes ses larmes parce qu’il avait pris la mer sans l’embrasser ni la revoir. Il ne lui avait parlé qu’un instant à peine et qui avait duré le silence d’un violon : ou d’une corde pour se briser.

Une guerre avait dévasté le pays et bouleversé les mœurs. Les riches bourgeoises s’habillaient en infirmières et visitaient les prisons.

Un soir l’une d’elles reconnut Passefleur dans un cachot, s’étonna de la voir et s’indigna de la trouver déshonorée par le sarrau gris des condamnées. En vain interrogea-t-elle le geôlier. Cet homme n’avait pas le droit de dévoiler aux visiteuses les crimes de celles qu’il gardait.

L’infirmière chercha longtemps dans ses armoires une robe qu’elle pût jeter sur les épaules de la jolie fille, n’y trouva rien. Depuis la défaite tous les vêtements avaient été ou distribués aux pauvres ou livrés aux pillards. Enfin, dans un coin reculé d’un placard, il se trouva une sorte de tunique pourpre que cette femme charitable avait portée dans un bal.

Cependant, longtemps après l’avoir remise elle-même au geôlier, elle revit sa protégée toujours aussi belle et silencieuse, mais revêtue comme par le passé du sarrau gris qui était l’uniforme de la prison.

— « Pourquoi ne t’habilles-tu pas, demanda-t-elle à la prisonnière, de la robe que je t’ai donnée ? »

— « Je ne puis », dit l’autre.

— « Et qui t’en empêche ? »

— « C’est une robe de bal », répondit la jeune fille avec l’accent d’une terreur contenue.

Et cette fois le geôlier, touché par le chagrin de la visiteuse, consentit une espèce d’aveu.

— « C’est parce que la robe est rouge, lui dit-il, qu’elle lui fait peur. »

Bientôt l’infirmière apprit avec horreur que la jeune fille avait assassiné sa mère ; d’un coup de hache elle lui avait tranché le cou. Puis, traînant le cadavre hors de la maison, elle l’avait brûlé dans un tas de foin.

— « Pourquoi a-t-elle assassiné sa mère » ? demanda-t-elle un jour au geôlier.

— « Parce qu’elle ne lui avait pas permis d’aller au bal. Après avoir brûlé son corps, elle a couru où elle voyait de la lumière et a dansé toute la nuit. »

— « Comment as-tu pu danser alors que tu venais de commettre ce crime ? » demanda l’infirmière qui s’était fait ouvrir de nouveau la porte de la cellule.

— « J’entendais la musique », répondit la fillette, « je la reconnaissais et j’ai cru que la nuit ne finirait jamais ».

— « Malheureuse ! tu as tué ta mère ! »

— « Jamais ! » hurla la fille. « Je ne l’ai pas tuée. J’ai donné un coup de hache à un homme noir et luisant que je voyais pour la première fois. Mais depuis longtemps il m’observait avec des yeux de loup, je le sais. Aussitôt que je fermais les yeux, il ouvrait les siens. »

On envoya des enquêteurs au village : ils n’apprirent rien le premier jour. On sut cependant que la fille montrait une grande curiosité de la musique : on n’avait qu’à lui dire qu’un orchestre s’installait quelque part pour la faire courir. Et, cachée dans un coin sombre, elle écoutait la valse ou la polka, non avec le ravissement que l’on aurait supposé, mais la mine longue et comme déçue par ce qu’elle entendait. L’infirmière, qui avait pris la fille en affection, l’interrogeait sans se lasser sur ce penchant où elle devinait du mystère, et un jour, enfin, obtint une réponse qui accrut sa curiosité.

— « Je n’allais pas au bal pour danser. Je cherchais tous les endroits où il y avait de la musique à entendre. »

— « Et pourquoi, pauvre fille ? »

— « Je voulais garder en moi, dit la fillette, en revenant du bal public une chanson qui m’empêche d’entendre mon cœur. »

— « Que me dis-tu là ? »

— « Je dis la vérité. Depuis que je suis grande j’entends battre mon cœur. Et je me suis plainte à ma mère que j’aimais plus que mes yeux. Et je sais ce qu’elle m’a dit. Elle saurait, bien sûr, le répéter encore. »

— « Que t’a-t-elle dit ? »

— « Elle m’a dit qu’elle l’avait entendue une fois : c’est un air si doux qu’on ne sait plus, en l’écoutant, si l’on est vivante. Malheureusement je n’ai pas pu apprendre à le chanter à mon tour. »

— « Et que serait-il arrivé si tu l’avais chanté ? »

— « Tout ce qui a une voix l’aurait répété et cela aurait fait par le monde une si grande rumeur qu’il n’y aurait eu de paix qu’à écouter mon cœur. »

Tout le monde dit qu’elle était folle et il fallut beaucoup de patience et de sagesse à l’infirmière pour conserver l’espoir qu’elle verrait clair dans les pensées de cette fille et l’arracherait à sa folie. Le jour de la condamnation approchait. Ou on décapiterait la malheureuse ou on l’emmènerait au-delà de la mer et on ne la ramènerait de l’exil qu’assez vieille pour voir les traits de sa mère dans les siens. La charité inspira à la visiteuse de lui faire décrire l’homme qu’elle avait cru frapper. À l’entendre, elle crut voir à son tour un homme aux yeux pleins d’eau et de sel et tout luisant comme les profondeurs où l’on se noie.

— « Il m’avait fait ce corps que je n’osais pas regarder. »

On sut ainsi qu’elle avait l’horreur de son propre corps, comme si sa beauté de femme lui avait donné le vertige.

— « C’était un mort, dit-elle. Il m’avait donné ses yeux pour me voir et je l’ai vu lui-même quand, entendant de loin la musique, toute la nuit a pris la place de mes yeux… »

« Et j’ai cru que la nuit ne finirait jamais… »

Elle savait, à cause de ses yeux de lumière, qu’il faut une nuit sans limites pour que nos paroles prennent notre place… que nos paroles font de nous leur secret…

LA SORCIÈRE BLONDE

Du château de Lapalme il ne restait que des murs en ruine. Les arbres et les ronces avaient poussé tant de rejetons sur ces débris que, de loin, on ne voyait qu’eux. Les voyageurs se détournaient de cet amas verdoyant que, de loin, ils prenaient pour une forêt. Aussi, disait-on avec beaucoup d’à-propos que les touristes cherchaient le château partout où ils ne le voyaient pas. Qu’un hasard menât le passant jusqu’à la ruine et il s’étonnait que toute la végétation de cette commune pelée s’y fût rassemblée. De loin, il n’avait vu que des arbres ; de près il ne voyait que les pierres et les anfractuosités où tant d’essences différentes poussaient leurs racines. Comment n’auraient-ils pas imaginé le sous-sol où cette vie échevelée s’abreuvait ?

Dans ces ruines s’était installée une vieille dont personne ne savait l’âge. On la disait sorcière. Certains voyaient en elle la châtelaine même qui avait jadis fait construire la demeure et la disaient prisonnière d’une malédiction qu’elle avait attirée sur elle au temps de sa beauté.

Autrefois, blonde et belle, mais hautaine et dure aux pauvres, on disait qu’elle n’avait de cœur que le minuscule signe pourpre dessiné par ses lèvres. Ses cheveux faisaient penser à l’or enfoui, ses yeux avaient les clartés de la vague. Sa chair pâle la faisait ressembler à une apparition.

Les hommes la craignaient-ils ? Jamais elle n’avait trouvé d’époux. Elle faisait penser à un aigle d’or posé sur la neige, à une épée nue. On disait qu’elle ne dormait jamais, mais que son regard endormait ceux qui se laissaient regarder par ses yeux couleur d’ailleurs.

Un jour il vint dans le village un très jeune voyageur qui ne laissa pas ignorer à l’aubergiste le but de sa visite. Tout près de se marier, il cherchait un endroit paisible et beau où préparer son séjour conjugal. Un étourdi lui conseilla de voir la châtelaine qui lui vendrait peut-être son château.

Prié de dîner à la table de la dame, il ne s’étonna pas de ne trouver aucun serviteur, ni dans les couloirs, ni dans la haute salle où elle servit elle-même. Cependant, un peu ému par la beauté de son hôtesse, il ferma la porte de la chambre où elle lui avait préparé un lit.

Au milieu de la nuit, il fut éveillé par une âcre fumée qui pénétrait jusqu’à lui, bien que la porte fût restée close, comme il s’en assura en quittant son lit. Mais respirant une odeur roussie dans ces émanations, il se mit à craindre que le château ne fût en feu, ouvrit sa porte et demeura stupéfait de voir son hôtesse devant lui, une torche à la main.

L’instant d’après, elle se trouvait avec lui dans la chambre et le regardait en souriant tandis qu’une inertie étrange s’emparait de ses membres. Sans aucun désir il regardait ce pâle visage encore pâli par le sourire, quand la châtelaine, avec une audace rageuse, délaça son corsage et commença à se dévêtir.

Il allait parler quand un fait étrange cloua ses paroles à sa langue. Des vêtements féminins violemment arrachés, il vit émerger une plate et vigoureuse poitrine d’homme un peu cuivrée, et avant d’avoir pu former une idée, vit au milieu de la fumée épaissie un haut et sombre homme nu qui le regardait comme s’il allait se jeter sur lui.

Dans son désarroi et se croyant près de sa fin, il murmura une prière et pensa à sa fiancée avec tant de force qu’il crut l’entendre crier et s’avisa, en effet, qu’il venait lui-même d’appeler au secours d’une voix féminine et rompue que l’horrible Africain étouffa en le prenant dans ses bras.

Alors il se passa un événement horrible, qui persuada le malheureux adolescent qu’il roulait au fond d’un cauchemar. Étreint par des bras vigoureux, il tomba sur le lit où le poids énorme d’un corps l’écrasa, et se mit à sangloter comme une femme violée dans son impuissance à lutter contre l’hercule qui jouissait de lui.

Au moment le plus atroce de sa honte, il reçut sur le visage l’averse parfumée d’une chevelure blonde et, l’instant d’après, abandonné sur le lit ravagé, revint à lui comme en rêve, étonné de ses membres frêles et blancs, transformé en jeune fille dans le nuage de fumée qui le suffoquait.

On raconte qu’en reprenant sa forme première, persuadé qu’un songe l’avait abusé, il courut vers la maison de sa fiancée, mais ne la trouva plus vivante. Elle avait été piquée dans son lit par une vipère rouge…

AMARANTE

Le prince Amarante perdit ses parents sans avoir atteint l’âge de les connaître. Des voisines désœuvrées l’apprirent à rire, à jouer, et enfin l’élevèrent. Et la nuit, à tour de rôle, déshabillaient l’enfant et poussaient son berceau dans un coin noir où le matin revenait avec elles, même l’hiver.

Au lieu de fermer les yeux, Amarante pleurait, et aussitôt il lui venait sur les lèvres un goût de lumière et de mer et il savait que tout ce qu’enveloppait la nuit pleurait avec ses larmes, même le vent, même les étoiles, tant qu’il lui plut un soir de demander à la vieille qui le voulait endormir si elle savait pleurer et ce que c’était que les pleurs.

« Toutes les larmes, lui dit cette femme, sont des larmes d’enfant.

— Demeure-t-on si longtemps un enfant ?

— Un enfant se plaint d’avoir à grandir. Quand tu seras devenu un homme, tu pleureras cet enfant.

— Et où prendrons-nous, lui demanda-t-il, tant de larmes ?

— Ce sont, lui répondit la vieille, les mêmes larmes, parce que ce sont les mêmes yeux. »

Et le petit se désespéra d’avoir à grandir. Une nuit, il sanglota si fort qu’il pensa faire lever le jour, et déjà se préparait à sauter de son lit, comme la nuit paraissait se pencher, mais les ténèbres s’épaississaient derrière une forme qui se penchait sur lui.

« Je suis la nuit, la mère de toutes les nuits, la plus longue nuit de l’hiver, et je pleure comme toi, tant de neige, tant de larmes…

— Je veux toujours, dit Amarante, demeurer un enfant.

— Mais tu grandiras, lui dit la nuit. Tu grandiras comme j’ai grandi.

— « Je voudrais, dit-il, garder les yeux de mes larmes d’enfant. » Un grand silence suivit.

— « Que me demandes-tu ? Si tu gardais tes yeux d’enfant tu deviendrais le plus malheureux des hommes et je n’y pourrais rien.

— Je veux, insista l’enfant.

— Eh bien, soit ! dit la nuit, mais tu vas me donner tout ton sang. Ainsi tu porteras ton malheur dans ta poitrine.

— Et quel avantage y trouverai-je ?

— Il grandira à ta place et ne sera jamais deux fois le même. Aussi il te semblera que tu n’es jamais le même pour le souffrir. »

Amarante grandit. (On le trouvait beau et surtout les femmes.) Ses yeux clairs et profonds étonnaient comme l’azur quand il annonce l’orage. Ceux qui se recherchaient dans ses yeux s’étonnaient de ne pas y voir leur image. Elle ne se voyait pas dans ses yeux, elle y voyait son étoile.

Lui, il croyait toucher son propre regard quand il la tenait entre ses bras. Si ému au contact de sa tendre chair qu’il se prenait pour elle. Il lui donna tous ses biens, ne gardant qu’un cheval pour la fuir au bout du monde si un jour elle cessait de l’aimer. Il était si heureux qu’il ne se souvenait plus d’avoir pleuré jamais. Il était la source de ses gestes, de ses rires, de ses regards. Il était l’étoile qu’elle voyait dans ses yeux.

Tout le monde le regardait avec pitié. On savait qu’il mourrait bientôt. Dès qu’il paraissait au grand jour un silencieux chevalier noir s’attachait à ses pas et devenait plus visible quand le ciel était plus bleu et plus haut. Et ce qui doublait la curiosité de ceux qui le connaissaient, c’était la fidélité de ce long personnage d’ombre qui ne s’évanouissait qu’au crépuscule et qui ne lui était si fidèle qu’il ne se montrât aussi fidèle à la nuit.

Un jour on l’entendit pleurer. Puis un gros oiseau noir se posa devant sa porte et battit des ailes en le voyant.

Il sauta sur son cheval et l’oiseau le suivit, tantôt le devançant comme s’il lui montrait le chemin, tantôt se posant sur une croix au bord de la route pour le regarder venir.

Enfin il arriva au bout de la nuit, et comme son cheval s’était abattu, il se retrouva étendu, tremblant comme un enfant. Si bien qu’il lui sembla n’avoir jamais quitté la chambre où il avait fait son vœu.

Et la nuit – c’était la plus longue de la nuit – se pencha sur lui. Il entendit :

« Le prince Amarante gardera la vie, à la condition qu’on ne lui parle jamais.

— Tant mieux pour ma fille, répondit la nuit. Je n’ai que des filles muettes… »

FIN DU ROI DU SEL

Janvier 1947

Les nouveaux contes (à suivre sur le cahier semblable)

Contes à la rainette du noir :

Chercher ce style impersonnel dans les voix de celle qui m’a fait conteor.

Mythe. Sens peut-être du rocher de Sisyphe. L’homme ne se distingue pas du rocher, mais à force de le rouler l’un des deux porte sa peine et la peine de l’autre.

La goutte d’eau que l’on ferait tourner dans un lac à la longue tournerait toute seule, et se demanderait pourquoi. Comprendrait qu’elle a des ailes invisibles, mais qu’elle entend, s’arrêterait pour les voir.

Ce qui n’a pas de fin se connaît : ce qui finit ne peut se connaître.

— Histoire d’un cheval de bois qui était devenu intelligent à force de tourner dans le même cercle.

Je l’ai aimée avec mes yeux : mes yeux m’ont dit.

Je l’ai aimée avec mon cœur… mon cœur m’a dit qu’elle avait une bouche cachée.

Éléments

Elle entend les grillons, la voiture qui n’arrive jamais, homme épousé (mot illisible). Ses yeux devenaient bleus quand le temps était à la neige.

Mythes ! une rainette naquit dans une prairie, son ombre d’un côté… ou de nuit : Le soleil la retrouva et lui donna son apparence… L’ombre s’éloigna… mais il y avait de l’or dans le noir.

Un géant tout noir dans un puits sans fond se plaint tristement.

Recommencements

Le Roi du Sel

« Si je veux savoir ce qu’ils sont, disait le Roi du Sel, je leur fais boire de l’encre. Je ne les regarde pas sans les nourrir de la nuit qui est dans mes yeux.

« Ils continuent à vivre, mais deviennent aveugles à ce qu’ils pouvaient auparavant comprendre sans se connaître.

« Ils deviennent pareils à la grenouille, aux trois moineaux du village, à la couleuvre, à la sauterelle, au crapaud dont la douleur est de ressembler à la grenouille qu’il ne peut suivre sous les eaux. »

Il était timide, il a épousé une fille plus craintive que lui et n’en a eu que de la peine. Si seulement il avait pris conseil de lui-même et qu’il l’eût prise pour avoir quelqu’un à dominer, sa déconvenue n’aurait pas été sans mélange, et, dans l’infortune de la trouver mauvaise et criarde, il aurait eu sa raison à accuser. Mais tout en était allé autrement : comme lui-même elle détournait les yeux aussitôt qu’on lui parlait, trop embarrassé pour en rien déduire et, parce qu’il tremblait toujours, ne voyait rien que des yeux et elle, d’aussi loin que les autres, mais, marchant un jour à sa rencontre, s’aperçut qu’elle agitait vers lui son mouchoir ; et troublé par ce signe, s’attacha à ses pas, se souvenant toujours de l’audace qu’elle avait eue, ainsi la prit pour femme parce qu’elle était sortie de sa nature.

Il l’aima d’abord avec ses yeux : et ses yeux qui la lui avaient montrée si avenante lui apprirent bientôt qu’elle était l’image de ce qu’il pensait d’elle. Puis il l’aima avec son cœur, et son cœur lui apprit qu’elle avait une bouche cachée. Mais elle restait à ses côtés figée et silencieuse, n’ouvrait la bouche que pour crier, car il fallait qu’elle eût perdu la tête pour rompre le silence. S’irritait après le vent, la pluie qui ne venait pas, criait contre les poules, les lapins qui dépérissaient, nommait le Bon Dieu qui faisait le mauvais temps, la maladie qui tue les couvées, s’endiablait après la méchanceté des voisines quand elle ne voyait pas le chat ; et devenait elle-même redoutable comme le mauvais temps, comme la maladie, comme les voisines ; elle devenait tout ce qu’elle craignait, et, par malheur, se mit à craindre son mari parce qu’il l’avait appelée méchante et sorcière, et, du coup, grossit sa voix, bougonna et jura, agissant en sa présence comme s’il n’avait pas existé.

Ne fumait pas… lui ressemblait à cela près qu’elle ne fumait pas, mais lui cachait sa pipe et l’accusait de l’avoir perdue. Enfin, devint redoutable comme une abeille, menaçant partout à la fois et appelant ces tapes écrasantes qui broient la main avec le bruit à anéantir, si bien qu’il la tua un jour de colère, mais eut le temps de lui demander pardon et de lui rappeler, pour l’attendrir, le signe affectueux qui avait engagé leur malencontreux amour. Et, le lendemain, mené en prison, puisqu’on prend leur liberté à ceux qui ont tué ce qu’ils aimaient, disait obscurément aux gendarmes qui l’enchaînaient : « Elle m’avait pris la vie avec un signe de son mouchoir ; il a fallu qu’elle devienne ma femme et qu’elle fasse mon malheur pour m’apprendre qu’elle chassait une abeille. »

L’innocent avait une sœur : dans un bois perdu loin des routes : et qu’il voyait dans une opale quand il pleurait de son amour pour la sœur…

Où est le bois ? Son cheval en est revenu, une rose blanche au poitrail, et la fleur d’écume à la bouche. Son épée en sait le chemin. Et c’est le long fil d’un chemin. Que le creux de sa main dérobe. Aux signes tracés de sa main.

CONTE

Un homme avait passé la moitié de sa vie à comprendre la beauté des montagnes, des arbres et de l’eau. Il lui vint enfin le désir de les enchanter avec sa voix et il chercha des yeux une fille si belle et si vraie qu’il n’eut de chair en lui que pour la reconnaître à son pas. Un soir, il suivit une enfant blonde qui portait le nom d’une fleur, Rose ou Marguerite, on ne sait, la seule fleur qui ne s’épanouit pas au pays des roches salées. Il l’aima tout de suite, elle était si transparente que son ombre se faisait craindre comme un loup commis à sa garde.

Elle le suivit chez lui, partagea son logement. Elle paraissait aimer davantage la vie depuis qu’il paraissait frémir à la nommer. Lui, il croyait l’embrasser même quand elle était loin ; ils avaient, lui semblait-il, la même odeur. Elle se mettait à gronder le chat et il ne voyait que ses yeux ; elle soupirait, il ne voyait que sa bouche, elle s’endormait en prononçant son nom, il ne voyait que sa voix. Ils étaient heureux.

Mais la fille au nom de fleur ne sentait pas son bonheur ; et se mit à quereller le vieil homme, lui reprochant de ne jamais rien lui défendre. Le pauvre, il ne lui avait interdit aucune fantaisie, tout ce qu’elle lui racontait de ses actions l’enchantait. Cependant, pour satisfaire son caprice, un jour qu’elle avait formé le projet de visiter des amis, il grossit, affermit sa voix et, sans oser tout à fait la commander, l’amusa d’une menace : « Fais cela, et tu verras ce qui nous arrivera. »

Sans doute, depuis qu’il comprenait si bien les arbres et les pierres, tout ce qui a une vie se soumettait à ses paroles et y soumettait tout ce qui a un regard pour menacer la vie. Le jour où il avait ainsi parlé, le vent tira un peu de soleil des nuages, le soleil ferma tous les volets et mena sur son seuil une vieille lourde et molle qui avait dû naître escargot et n’arrêtait pas de parler de peur de le redevenir. Embusquée sous un bonnet de pierre, elle bavait une chaussette dont elle étirait le fil entre ses doigts, et dès qu’elle entendit un pas de femme, éleva au-dessus de ses lunettes ses yeux de colimaçon et, maille à maille et mot à mot, tricota, autour de sa chaussette, la nouvelle que la fille au nom de fleur était entrée dans un jardin. Puis se leva, rangea ses ragots du lendemain et se transporta chez le vieil amoureux à qui elle devait, justement, livrer son travail.

Or la fille ne mentit pas à son amour. Dès qu’elle imaginait l’avenir, elle s’effrayait du jour où elle ne le verrait plus, aussi ne pensait-elle qu’à elle-même et se racontait sans arrêt de peur de s’oublier. Mais le lendemain de son escapade, effrayée de ne pas reconnaître son ami, se rendit chez la vieille et la fit confidente de sa peine, non qu’elle attendît d’elle de la pitié, mais parce qu’elle la savait assez curieuse pour l’écouter jusqu’au bout.

Et raconta qu’elle avait eu d’autres amis… Chaque fois qu’il me refusait une permission – dit-elle – il poussait un arbre à l’endroit où il me défendait d’aller ; et j’y trouvais tout le monde autour de cette plante qui avait grandi dans la nuit, les vieux étonnés et empêchant les enfants de la toucher. « Regardez cet arbrisseau, lui disait-on, hier il n’était pas là. » Seule, elle ne voyait pas le végétal, mais y découvrait une fleur que les autres ne remarquaient pas ; et il lui était facile de la cueillir et de l’attacher dans sa coiffure, où elle s’effeuillait bientôt, mais répandant sur elle une odeur dont ses moindres mots paraissaient s’enivrer. Et il lui semblait alors que la grâce lui était faite de parler les paroles mêmes de son amant ; et tous les hommes qu’elle rencontrait la regardaient avec admiration, il lui semblait recueillir des regards que les hommes tournent vers ce qu’ils regardent sans en croire leurs yeux ou qu’ils écoutent pour ne jamais l’oublier.

Si la fleur n’était qu’un souvenir aussitôt qu’elle passait son seuil, elle en était toute devenue le parfum, et s’enivrait des extases de son amant : il la regardait sans se reconnaître. Elle, il lui semblait qu’elle se cachait dans son ombre pour le voir la regarder.

Mais après que la vieille eut apporté la chaussette, l’amant devint silencieux et, jamais plus, il ne lui défendit rien, triste comme un arbre dont les fleurs s’ouvrent dans un autre soleil. Et bientôt, ne sut plus la reconnaître, ou se reconnaître dans son amour… Parce que, dit le Roi du Sel, depuis toujours elle était pour lui le parfum d’un fruit qu’il se défendait.

CONTE
(inachevé)

Il existait à Lapalme un jeune homme triste dont personne n’avait vu les yeux parce que sa laideur lui faisait craindre tous les regards. On le voyait dans la fumée au fond du cabaret où il buvait plus que les autres. Mais fuyant le soleil ou le jour dans la fumée des pipes, se hâtait de retourner à la rue avec l’ombre qu’y chassait vers le soir la flamme de toutes les lampes. Et pensait, en regagnant la maison qu’il occupait au bord de la route, à une promesse qui lui avait été faite dans son enfance et à la condition qui lui restait à remplir. Son aïeule était morte avant de le voir grandir, non sans lui léguer le secret d’un bonheur qu’il lui restait à accomplir. « Tout ce que ton corps te promet », lui disait-elle, « tu l’auras, mais sans en apprécier la saveur. Mais tu connaîtras la saveur de ce que ton corps te refusera et tu la connaîtras si bien et la verras dans tant de choses que tu ne pourras les nommer sans en devenir le trésor »…

— « Un trésor, demandait l’enfant. Et comment aller jusqu’à lui ; et quelqu’un m’en donnera-t-il la clef ? »

— « La clef du trésor, disait la vieille, elle est attachée à l’anneau qui brille au fond du vin frais… »

Puis la vieille mourut. Et le jeune homme devint si laid qu’il cassa de dépit toutes les glaces de la maison et vécut le dos tourné à la lumière : au cabaret, où il fuyait le soleil dans la fumée des pipes et promptement retourné à la rue, aussitôt qu’on allumait les lampes, avec les ombres qu’elles y chassaient.

Un jour qu’il avait, au fond de son verre, vu l’anneau de métal monter à la surface du vin et disparaître dans la transparence du verre, il regagna tout songeur son logis, tourna autour de la maison sans en trouver la porte et s’endormit enfin sur le seuil, la casquette enfoncée sur les yeux. Et, pendant qu’il dormait, la nuit se fit si noire que plus d’une fois il souleva les paupières sans que rien ne pût lui apprendre s’il était éveillé. Et tout d’un coup, sans qu’un bruit lui ait annoncé une présence, il vit devant lui un haut manteau couleur de vent et de mer qui découvrait en s’entrouvrant une nudité plus miroitante encore qui le faisait penser à la nudité d’une épée. Il se taisait : le silence qui l’enveloppait avait paru s’accroître de tout son cœur. Il lui sembla que toutes les paroles de sa vie étaient derrière lui. En entendant les réponses de cette singulière visiteuse, il prenait conscience des questions qu’il lui avait posées.

— « Je suis tes yeux », avait dit le spectre.

— « Ai-je jamais eu des yeux ? » pensait tristement le déshérité.

— « Tu ne douterais pas de tes yeux si tu ne désespérais pas de ta vie. C’est moi qui empêche ton regard de prendre ta place. »

— « Et que verrai-je ? »

— « Ce que ton âme voit. »

— « Qu’attends-tu de moi ? » demanda le buveur.

Mais ne sut pas distinguer s’il avait entendu ou prononcé cette phrase, ni s’il avait dévoilé clairement ce qui manquait à son bonheur, nommé les biens dont il avait soif ni si ces biens même buvaient cette soif, maintenant qu’il n’avait plus son regard pour inspecter tous les lieux où ils n’étaient pas.

— « Donne-nous ton âme », lui disaient ses yeux.

— « Et que m’arrivera-t-il ? »

— « Les choses que tu nommeras te cacheront toutes les autres et parce que tu les auras nommées, il n’existera rien qu’elles ne soient. »

— « Et après ? » demanda-t-il très anxieux.

— « Quand ton regard (aura) recouvré tes yeux, c’est que ton âme se regarde, et quand ton âme se regarde, c’est ton amour qui te voit. »

Au jour levant, le jeune homme que le froid avait éveillé pénétra dans sa maison et usa le temps de son mieux. Il avait oublié l’apparition, mais comme si chaque objet lui faisait sentir cet oubli, il allait indolemment d’une occupation à l’autre, et accomplissait cette journée avec des heures qui appartenaient au souvenir. Au frais bleu du soir, comme le vent se levait, il y crut entendre la plainte du silence qu’il dissipait, et c’était un nom que le jour n’avait jamais porté. Des charrettes roulaient entre la mer et lui (et) lançant et rendormant la plainte d’une route qu’il ne voyait pas, mille chariots s’éloignaient sur la mer.

La nuit lui avait pris les yeux, mais, à la clarté montante de la lune, son regard devenait lentement l’oubli de ses yeux et tout ce qui prenait une forme le regardait avec lui, les arbres et leurs ombres, l’image et la fraîcheur de l’eau, et le silence venait de l’eau. Il reparlait, mais (sans éveiller sa voix) il était comme une oreille dans ses paroles.

Sa propre voix le fuyait dans les rumeurs lointaines où s’enfonçait l’horizon ; son silence passait dans les choses et lui fermait les lèvres avec les noms qu’il leur donnait. « Mon âme se regarde, pensa-t-il, il n’est rien qui ne me voie. »

Et à peine avait-il effleuré cette pensée qu’un froissement agile agita les roseaux, un pas prudent, surveillé, se fit entendre autour de la maison. Sa légèreté charmante le troubla, fit qu’il se sentit de trop dans la nuit où cette marche furtive était attendue. Et se mit à parler et à chanter, comme s’il n’avait pas envisagé d’autre moyen de disparaître ou de se cacher. Et ne chantait pas pour lui-même, mais pour la chanson dont tout ce qui l’environnait savait la suite, et dont il ne portait en lui que la fin. Il se tut, n’entendant plus ces pas et les entendit aussitôt s’éloigner, et suivit longtemps leur bruit décroissant, puisqu’il ne se reconnut pas lorsqu’il revint à lui.

Maintenant, chaque nuit il chantait sur la terrasse et n’avait qu’à nommer la terrasse et ses lauriers-roses et le bout de route et ses tamaris pour devenir incapable d’imaginer un autre lieu. Depuis qu’il n’avait plus ses yeux, rien ne l’affranchissait de ce qui se voit avec les yeux. Il entrait dans toutes les visions dont il se serait autrefois pénétré et, au bruit rythmé du pas que toutes les choses guettaient, il leur partageait son cœur comme pour leur inspirer d’expulser sa personne. Et nommait le sable qui s’enfonçait sous le pas inconnu et les grenouilles qui se taisaient soudain à son approche ou le gras baiser où l’eau épaisse avalait leur saut : il donna un nom à l’arbre où s’appuyait cette présence attentive, en chercha un pour fixer sa course désordonnée à travers les herbes et mit dans ses chants un sentier dont jamais le grand jour n’avait vu la trace. Étonné, le lendemain, de trouver l’herbe foulée et un peu froissée de place en place comme si s’y était essayé au vol un passereau d’avant les ailes ou un oiseau blessé. Enfin, espérant un miracle de ce chant noir qui se faisait sans lui et où il semblait que la voix fût l’œuvre de la parole, il se mit en peine d’un nom pour approcher de ses lèvres la passante inconnue ; et choisit le nom d’une fleur qu’il n’eût jamais vue et dont tous les noms de fleurs qu’il savait paraissaient porter le regret. Et ce fut le mot liseron qu’il choisit à cause de sa douceur si grande que tous les mots de son poème paraissaient le porter et parce que, dans toute la nuit de ce pays où la fleur était inconnue, il n’y avait rien de vivant, sauf quelque inaccessible étoile, pour y trouver sa ressemblance, mais pour abuser le vent avec elle, le souffle retenu sur une bouche féminine.

On ne le voyait presque plus au café. Mais personne n’en fit la remarque, si peu il intéressait. Pendant ce temps, errant entre les arbres dans l’impatience de la nuit, il croyait devenir aussi léger que l’idée qu’on avait de lui ; et levait les yeux vers le ciel dans l’espoir d’y voir monter l’ombre de la montagne et, avec elle, l’ombre de tous les arbres et s’y éveiller en mille étoiles celle qui dort sous l’eau. Effacé de plus en plus, sans pas et sans poids sur le sable où il ne faisait pas plus de trace qu’un lièvre, léger à donner de la légèreté à une pierre ou à un arbre pourvu qu’il les eût assez longuement contemplés, il voyait l’olivier se réduire en fumée et brasser du soleil, comme le vent avec le sel et s’élevait sur les changements qu’il avait cru voir et qu’il croyait ordonner jusqu’à ce que l’immensité le perdît à nouveau et rendît le poids de sa personne aux coteaux, aux arbres, aux maisons, aux roseaux immobilisés par l’éloignement de la mer.

Il avait inventé la fable de la fleur qu’il ne voyait pas ; il fit la nuit sur l’olivier en inventant la fable de l’olivier, dans chaque arbre, dans chaque pierre, ne vit que des images quand son cœur voulut qu’ils fussent les œuvres de l’arbre, de la pierre, et, désormais, recueilli sur la légende de chaque objet et chaque fois un peu plus transi d’en avoir descellé la source dans sa chair, s’immobilisait dans la nuit, enraciné à la terre et léger, léger comme s’il avait été la statue de sa pesanteur.

Maintenant la nuit ne venait plus de l’horizon : elle montait de la terre et s’élevait dans les herbes et les arbres et les pierres comme pour les faire vivantes dans les noms qu’il leur donnait. Et son silence même l’agitait : il était une voix plus unie que les autres et pleine comme la mer. Son silence d’entre les paroles était le nom d’un objet qui ne s’éveillait pas à la voix sans enfermer tout l’espace dans son sommeil.

Un autre changement avait transformé la vie du chanteur. Les yeux qu’il ouvrait sur les choses restaient trop grands pour se souvenir qu’il les avait vues. Il ne reconnaissait plus les choses qui se reconnaissaient dans ses chansons. Et guettant, tous les soirs, le pas qui glissait vers lui, il croyait l’attendre pour la première fois. Ce qu’il allait entendre et voir le faisait douter de tout ce qu’il avait été.

Il ressemblait à ces joueurs qui semblent recevoir la vie des cartons qui leur prennent les yeux. Et tout se déroulait autour de lui en l’ignorant : le jour chassait le jour, le crépuscule le couvrait de cendres, le soir l’enveloppait de vase, il ne respirait que dans la nuit qu’il voyait autour de lui noire comme l’âtre.

Souvent la chanson lui faisait oublier celle qui l’écoutait. « C’est ma chanson qu’elle écoute, se disait-il, non pas moi ! » Et il s’étonnait de sa chanson et croyait voir au loin, à peine l’avait-il nommée, la grande Vierge d’or, que le passant attardé voit briller dans un arbre qui ne le laisse pas approcher sans brûler l’arbre. Celui qui a foi dans l’apparition ne revoit jamais les marques du feu ; celui qui doute ne les revoit pas davantage, parce qu’il est devenu lui-même l’arbre calciné.

Un soir, il avait chanté plus longtemps que de coutume. Le ciel approchait sa lumière des toits, on ne pouvait pas regarder une étoile sans faire la nuit sur les autres. Il sentait l’odeur de la terre au premier moment de la pluie. Une heure sonna très loin, à coups espacés, comme si elle s’était éloignée avec la mer et il n’entendit plus les derniers coups : il s’était endormi.

Il se réveilla sur le sentier que le pas invisible avait tracé autour de sa maison : une jeune femme, debout à quelques pas de lui, le regardait en souriant, mais agitant les lèvres et se parlant, semblait-il, à elle-même, si librement abandonnée à tous ses gestes qu’elle paraissait le croire très éloigné… comme si son premier regard l’avait approchée de lui alors que, libre et étourdie, elle croyait le découvrir du fond de l’horizon. Il lui parla, elle eut un geste de surprise et, furtivement, jeta un regard derrière elle avant de lui tendre la main.

Elle lui avoua qu’elle l’aimait pour ses chansons et croyait les entendre encore quand elle le regardait dormir.

Elle fut son amie, elle fut son amour ; ils se marièrent et aucun des deux ne savait depuis combien de jours ils étaient unis. À la voir et à l’entendre, il oubliait tout ce qu’il avait été. S’il la voyait se pencher sur le puits pour tirer de l’eau, il lui semblait que le jour se levait à la fois dans son regard et dans ses pensées. Les arbres se taisaient, l’eau rêvait, tout ce qui éclairait les gestes de sa femme le regardait. Toujours pauvre comme un furet, mais ne sachant plus l’usage de l’argent. Silencieux comme s’il n’avait plus su l’usage de la parole, silencieux sauf le soir, où il chantait toujours avec une joie de plus en plus vive, comme si le pas nocturne s’était approché de son cœur. Alors dans la pensée qu’il l’aimait, il faisait passer la raison de toutes les choses, et, dans la pensée qu’il leur faudrait mourir, il faisait passer comme un ouragan la raison qui lui avait donné son amour. Et chantait plus fort alors comme s’il avait pu enraciner leurs jours à tous les objets qui trouvaient leurs noms dans sa voix. Ainsi sa raison devenait la déraison, il s’imaginait que sa parole était plus forte que son amour et qu’elle préservait la beauté du monde.

« Ne chante plus ! lui demanda un jour Liseron. Je ne me reconnais pas quand je t’écoute. »

Mais il chantait sans tenir compte de ses plaintes. La voyait, sans s’alarmer, s’assombrir et changer de visage comme si sa chanson avait fait la nuit sur elle. Il l’aimait toujours, mais son regard n’était plus son dieu.

Même s’il avait vu le visage doré, cette apparition n’aurait pas fait la nuit derrière lui. Il y aurait eu des pensées et des raisons pour le conduire vers la haie de saules où l’étoile était redescendue.

Il était heureux mais incapable de porter son bonheur, cela se voyait à sa démarche égarée : il ressemblait à ces oiseaux dont on ne voit jamais bien le plumage et qui n’ont d’yeux que pour l’aube, et semblent nager dans leur vol, comme s’ils étaient une mer où se perdre eux-mêmes. Il chantait, non pour… mais pour le souvenir… mais en souvenir de ses chansons et ivre de tout ce qu’un homme n’est pas, mais lassé de son ivresse, s’inquiétait de lui-même et, pour la première fois de sa vie, se demanda quelle était la couleur de ses yeux. Un peu troublé, cependant, la nuit suivante, par un rêve confus où il entendit que tout ce qui se colore au soleil habite sous la terre.

Il parla à Liseron de celui qu’il avait été avant de la connaître et de leur amour comme si l’amour pouvait commencer et de lui-même comme s’il avait tenu sa personne de ses paroles, comme s’il avait existé avant que de naître. Il s’occupait de ce qu’il adviendrait comme si l’avenir était différent de lui-même, ne savait plus voir son aventure dans le regard qui lui ouvrait les yeux. Il ne savait pas qu’un homme est le jour même quand son regard est devenu ses yeux. Tout lui faisait peur. Aussitôt que Liseron regardait la route, il l’interrogeait sur son passé et son propre passé entrait dans l’heure avant lui ; et il sombrait derrière ses souvenirs comme si son existence s’était faite sans lui et que sa fin ne le connût pas. Se prenait-il pour un jour échappé au soleil… ? Il était où il passait la lassitude d’un événement où l’acte s’est aboli. Il chantait sans autre dessein que de sa chanson.

Enfin, de l’enchantement d’exister ne connaissait que lui-même. Agissant comme s’il n’avait pas eu à naître. Et se promenait affectueusement avec Liseron, lui promettait de l’amener à la ville et de lui acheter des robes et des chapeaux avec l’argent de ses chansons. L’aimait, mais ne savait pas qu’il était l’amour dont l’autre tenait la vie. Ne l’écoutait plus et riait quand elle se plaignait qu’il chantât encore après l’avoir conquise. Il fêtait les anniversaires de son mariage.

Avait mis son passé, c’est-à-dire lui-même dans sa mémoire, au lieu de se souvenir que toute l’existence l’attendait, se consultait sur lui en se voyant dans ses yeux, couleur de feuille. Il ne savait pas recevoir les jours de l’étoile, qui est l’étoile de ce que nous ne connaissons pas.

Dérobé à son sort, si Dieu l’avait cherché, il n’aurait su où le prendre. Dieu, qui nous a créés, ne trouve que sa création et notre peur d’avoir à y paraître.

Mais Liseron, comme une ombre d’avant le jour (c’est elle qui est le point du jour… et) ……

LA FIANCÉE DU VENT

Le vent est libre. Si vous essayez de le mener, il vous mènera plus loin que la vie.

Il pleure aux portes hautes, ne les franchit pas. Il ne sort jamais seul des villes que la peur a fermées.

On dansait tous les ans derrière la porte des fortifications.

La plus jolie fille du village n’avait pas atteint l’âge de se marier. Elle était pâle et obscure, ressemblant tout enfant à la clarté d’avant le jour. Elle a dansé avant son heure.

C’était la dernière valse. Elle l’a dansée au point du jour quand tous les danseurs avaient emmené les filles et rendu l’esplanade au vent de la poterne. Son père l’a prise dans ses bras et ils ont tourné ensemble, il y avait assez de lumière pour la voir sourire.

Il n’était resté qu’un violon et les autres les accompagnaient en s’éloignant. Le vent soufflait de plus en plus fort et, comme il arrive dans des cas très rares, il avait fait la lumière avant l’heure. Le musicien, bien qu’un peu troublé, ne s’en apercevait pas à cause de l’ombre immense que faisaient le père et la fille dans cette aube en colère.

La fille n’a pas passé l’année. Si la fille avait vécu, elle serait devenue folle, mais elle n’a pas fini l’année. Elle n’avait pas quinze ans quand on a passé son cercueil sous la porte. Et quel vent, ce dimanche !…


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bousquet, Joë, Contes du cycle de Lapalme, in Bousquet, Joë, Œuvre romanesque complète, tome 3, Paris, Albin Michel, 1982, pp. 27-114. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Le grand Salan inondé, a été prise par Laura Barr-Wells le 03.05.2012.

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[1] Il n’y a rien, dans ces pages, qui ne soit l’expression de la plus stricte vérité. Gustave Mot, archéologue, habitait Carcassonne et sa demeure répondait exactement à la description qu’en fait Bousquet. Il est mort en 1979, après avoir publié une histoire de sa ville. Le buste de Manon existe toujours.

[2] Pâleur, dans le manuscrit.

[3] De, dans le manuscrit.

[4] Écrit entre parenthèse puis rayé sur le manuscrit ainsi que toute la phrase. Réécriture sans doute envisagée ?

[5] Entre parenthèses : fragments de phrases rayés sans remplacements.