
Jean de Boschère
MARTHE ET L’ENRAGÉ
Préface d’Antonin Artaud
1927
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Table des matières
« Marthe et l’enragé » de Jean de Bosschère
(Nouvelle Revue Française
n° 168, septembre 1927)
Pourquoi un livre d’impressions d’enfance ? Et pourquoi tout d’un coup, si tard ? Croit-on qu’il soit si amusant que cela d’écrire un roman et un roman comme celui-là qui soit une sorte d’amer pensum. Mais qui n’a été terrifié par cette idée qu’il allait un jour oublier sa vie. Avant que cette idée ne soit définitivement enfouie, Bosschère la reprend et la fixe. Mais à travers cette vie passée on retrouve l’ossature de sa mentalité éternelle. Impressions d’enfance soit, mais d’où une sombre philosophie se dégage, une sorte de pessimisme désespéré auquel participe l’ample tournoiement de la nature, avec cet air d’éternité répandu sur telles pages de Breughel, telles toiles de primitifs oubliés.
Jamais un effort d’objectivation de la nature extérieure ne s’est fait jour comme dans le livre de Jean de Bosschère. L’ossature charnelle du monde, cette espèce de système planétaire à même les bois, les rocs, les plaines, les plantes. Et l’esprit de l’homme jeté là-dessus comme un pont.
Qu’une cloche vibre : voici que se déclenche instantanément le système aérien des sons. Jean de Bosschère n’a rien laissé perdre de toutes ces impressions flottant à même l’atmosphère. Tout le trésor spirituel de l’enfance se trouve rassemblé, déballé. Impression d’un plat comme d’un paysage. Jean de Bosschère n’a rien oublié.
Et il arrive que cette œuvre écrite comme une torture, et qui a tout le caractère d’un mémoire appliqué, prend une vigueur et une force qui le met bien au-dessus de tant de romans autobiographiques écrits ces dernières années.
Marthe et l’enragé, au sortir d’un tel livre nous n’ignorons rien ni de l’aspect extérieur ni de la configuration morale de ces deux types singuliers. Mais de plus ils vivent devant nous sur un pied anormal, et ils semblent nous demander des comptes. Les connaissant comme nous les connaissons, la fin du livre ne nous étonne plus.
Après avoir démonté les rouages psychologiques de ses personnages, jusqu’aux plus fins, jusqu’à ceux qui ont une sensibilité de membrane, Jean de Bosschère les lance dans un drame effroyable dont les moindres péripéties sont décrites avec un sens de l’orientation des lieux, avec des effets de perspective mentale qui ont quelque chose de véritablement hallucinant.
Ce livre si dur et si compact laisse un goût de vérité extrême, mais curieusement éparpillée. Est-ce la vie, est-ce le paysage vrai de la conscience, cela ? Mais pourquoi en nous ce peu d’ennui, cette douleur, cette peine ?
Une volonté d’objectivation peut-être anormale y fixe les choses de la pensée avec des miroitements durs de stalactites. Chaque atome de sentiment prend corps, prend un corps et des vertèbres. Une merveilleuse floraison de micas tremble au milieu des lueurs sous-marines de l’inconscient mis à jour.
Antonin ARTAUD
Je m’appelle Pierre Bioulx d’Ardennes, je suis né en…, mais qu’importe ? J’aimerais d’être poète, romancier, artiste, et ne le suis point…, mais qu’importe. Ce qui importe est d’enfin quitter mes cruels souvenirs en les alignant dans les cahiers que je viens d’acheter. Enfin ! Un jour je dirai comment me fut enlevée la pudeur que j’avais à me confesser sans mentir.
Pourtant, cette nuit encore, avant de prendre ma grande décision, j’ai beaucoup hésité. Il me semblait que je serais arrêté par quelques grandes difficultés, peu accoutumées, et qui paraîtraient infranchissables à un esprit plus timide que le mien. D’abord, je l’ai dit, je ne suis pas romancier ; ensuite, il me sera nécessaire de faire la peinture d’une ville qui semblera imaginaire tant elle est restée enfouie dans les mœurs et coutumes du Moyen-Âge. En vérité, je ne dessinerai que les tableaux indispensables à faire comprendre, à faire excuser, peut-être, les actes anormaux des deux êtres dont je veux dire la vie. Et la dernière, comme aussi la plus grande difficulté, me semblait de parler sans horreur ni colère de mon passé.
Non pas que je veuille plaider pour eux, Marthe et Pierre, blanchir leurs fautes, disculper Pierre de son crime, tenter d’accorder l’inceste avec quelque morale inouïe, antique ou moderne ; non ! mais je voudrais montrer assez de leur vie, parfois avec une minutie impudique qui semblera inutile, je le crains, et suffisamment de la vie de ceux qui les entourèrent pour qu’au moins mes mémoires ne les chargent ni de culpabilités trop lourdes, ni ne les purifient déloyalement, mais leur apportent simplement de la justice.
Je veux donc raconter nos erreurs et nos crimes, et les raconter sans colère. Voici d’abord deux souvenirs très anciens et encore très vivaces. Le premier est de l’instant où je fis la découverte, où mon intelligence toucha l’horreur que serait la vie de ma sœur Marthe défigurée, horreur que je n’avais jusque-là qu’obscurément pressentie. L’autre souvenir : Marthe, âgée de huit ans, s’éloignant vers la lisière d’un champ de blé mûr. Ses deux compagnes, s’accroupissant parmi le chaume, vont lui divulguer un secret. Il y avait peu de jours que j’avais eu la vision claire de son malheur, et l’angoisse que je ressentis, connaissant les pratiques qui allaient lui être découvertes, provenait, il me semble, de ce que ma sœur n’était pas, ainsi que les deux prosélytes, jolie ou seulement normale. Je n’avais pas d’opinion précise à ce moment-là, rien qu’un sentiment de tristesse amère comme celle qui, plus tard, me passait sur le cœur quand la pensée de la mort me visitait. La connaissance de divertissements semblables ne m’a jamais donné même un furtif tourment. Qu’elle fût dévolue à Marthe ne rendait pas cette initiation plus noire, non, elle était terrible parce que son masque déformé mettait une barrière entre elle et tous les plaisirs des sens dont ceci était les prémisses boiteuses.
Sorcellerie empoisonnée, lesbienne laide !
Marthe était pâle ; plus grande, plus maigre que la plupart des enfants de son âge, elle avait d’ardents yeux noirs au regard velouté ; un front trop blanc, poli, sur un visage ovale ; des cheveux si bruns qu’ils en semblaient noirs. La narine gauche s’élargissait, s’affaissait légèrement : au-dessous, les chairs mal recousues avaient crû autour d’une cicatrice blême, partant du nez, descendant en petites courbes brisées vers la lèvre supérieure ; celle-ci avait été absorbée par l’opération de suture ; l’autre lèvre était jolie et pulpeuse.
Et voici venir Marthe avec deux compagnes dont je parlerai bientôt. Je suis assis sous le tablier d’un pont de fer, large comme une place publique, tendu sur de hautes piles de pierre où parfois surviennent les vibrations terrifiantes de longs trains, sous le pont où un vieux pêcheur m’avait enseigné quelques menées infaillibles pour séduire le poisson. Cet endroit, depuis lors, me sembla plus propice ; j’y étais comme dans une loge de théâtre, enfermé de tous les côtés, sauf celui qui faisait face à la rivière ; l’eau se frayant des canaux parmi les pierres et les cailloux, arrivait, précédée d’une bave jaune, jusqu’aux iris du bord. Mes lignes étaient oubliées bien vite. Je m’occupais, le cœur battant de délices, à soulever les grosses pierres, abri de maints insectes aquatiques inconnus. Sous la voûte du pont, l’eau pénétrait dans une crique, y demeurait entre deux remous, puis repartait, y laissant toutes les merveilles du fond des eaux, animaux rares, étranges anguilles pattues et, comble de l’émotion, peut-être dangereuses ! Une boîte de fer-blanc recevait mes trouvailles qu’il importait de déchiffrer en détail pendant que j’en ferais l’inventaire. Contempler le mouvement alterné de l’eau, voir comment les bêtes prises dans les marées basses de la crique se sauvaient, était une source permanente de plaisirs. Les poissons y étaient rarement entraînés, sauf parfois quelque cent mille, aussi menus que des moustiques, voyageant en troupe comme des hirondelles, couvrant le sable pendant cinq secondes d’une écharpe mouvante faite de paillettes d’argent.
Au-dessus de moi, sur la passerelle soudée aux voies ferrées du pont, passèrent Mimi, le Scarabée et Marthe ; elles s’arrêtèrent ; je les entendis se concerter.
— Nous irons derrière le château, disait Marthe.
— Dans le champ de blé, personne ne peut nous voir, objecta le Scarabée.
— Dans celui-là, dit Mimi, montrant le champ de sa main que je vis dépasser le parapet du pont, celui de l’autre semaine, il y a encore la place où nous avons dormi, j’ai vu le blé foulé, samedi.
— Tu es allée sans moi ! cria le Scarabée avec violence.
— Mais j’y suis simplement entrée ! dit Mimi, que tu es jalouse !
Elles s’embrassèrent, descendirent du pont longeant la berge opposée, elles contournèrent le seul château blanc, qui, des boulevards, se découvrait dans la plaine verte. Se retournant, elles m’auraient aisément trouvé du regard, mais elles n’eurent pas ce mouvement de prudence, s’affairant trop autour de Marthe, qui, je le déchiffrais dans l’attitude des deux autres, les accompagnait pour la première fois et n’avait pas encore de raisons d’être jalouse.
Imitant une peinture aimable, ces trois petites filles gracieuses avançaient leur légère silhouette sur cette berge et sur le beau ciel d’été ; Marthe était vêtue de blanc, portait un de ces chapeaux nommés cabriolets qu’elle adorait parce qu’il lui cachait presque totalement la figure. Ses compagnes robes claires, chapeau tressé de joncs secs, jaune doré.
Quand elles s’assirent, à la lisière du champ de seigle mûr, je pus admirer un tableau réaliste de l’époque : la rivière, le ciel bleu, large, le château blanc, les épis scintillants avec les petites filles s’approvisionnant de fleurs, brillant au soleil comme si elles allaient éclater en sonneries joyeuses.
Avec les fleurs, toutes les femmes font des couronnes ; quand ces trois-ci eurent accompli le rite sacré, elles se levèrent pour fouiller du regard les alentours, ensuite elles entrèrent dans un sillon entre les blés, disparurent.
La science que Marthe allait acquérir là, me semblait lourde de conséquences, sans qu’entrât dans ma pensée la question de savoir si elle était du bien ou du mal ; toutes mes réflexions convergeaient vers Marthe désemparée, sans espoir, plus inapte que moi à trouver des consolations ; je maniais si mal tout thème philosophique qu’il m’eût été impossible de connaître si sa découverte d’aujourd’hui valait mieux pour elle que d’être brusquement secourue par le frisson de la prière, si à son intelligence suffisait l’abstrait au point d’être consolée, nourrie par le pain mystique, la vision, juste salaire des prières et des jeûnes ; je pouvais au moins me demander si l’acquisition n’était pas un désastre dans sa vie dont l’horizon se restreignait, se desséchait pendant qu’elle-même grandissait. Chaque jour sa séparation d’avec le monde s’aggravait, ses possibilités de communier en qualité de créature normale avec lui diminuaient ; elle n’avançait en âge que pour découvrir plus désert pour elle le monde qu’elle croyait un jardin florissant de joie, imbibé de paix, de fervente beauté.
Si elle n’avait pas été maudite, retranchée de tout amour par son défaut labial, je n’aurais pas réfléchi à l’événement.
Pour Marthe défigurée, c’était, il me semblait, un nouveau poison versé dans ses veines misérables, un poison qui allait lui faire sentir plus âprement encore son excommunication. Les Pythagoriciens savent exactement ce qui est bien, et le mal pour eux n’a pas de limites ; l’Église répond sans trouble à nos doutes sur la valeur de nos actions, mais ni ces Grecs heureux, ni nos prêtres ne peuvent répondre à des questions qui, avec peine, se formulent dans le fond secret de notre âme.
Paradis obscur.
Je ne pêchai plus ; montant sur le pont, je m’y assis attendant Marthe ; les deux jolies prêtresses revenaient lentement ; Marthe marchait au milieu, sombre, absorbée. Quand elles me joignirent, Marthe s’arrêta sans s’apercevoir que Mimi et le Scarabée, après m’avoir parlé, continuèrent leur route, portant les couronnes de fleurs dans leurs petits doigts roses.
Couronnes. Volupté. Paradis terrestre.
Marthe regarda distraitement les animalcules qui flottaient dans ma boîte, se remit en marche, somnambule ; s’apercevant de ma présence, pendant que nous rentrions côte à côte, elle commença immédiatement de faire des questions dans sa manière saccadée, d’une simplicité, d’une crudité bibliques ; elle questionnait comme un être neuf, se dégageant de la fange de la nature et qui, encore tout meurtri, presque aveugle, regarde la lumière ennemie, métallique, brusquement substituée au chaud velours de l’obscurité. Cette fois, ses requêtes d’explications semblaient celles d’un être opprimé ayant guerroyé en vain contre l’injustice, se réveillant dans une autre existence dont il ignore tout, et s’il faut espérer ou craindre. Quand elle s’apaisa, j’entendis sa dernière question surprenante :
— Sais-tu ce que c’est, le mariage ?
— Je crois que oui, dis-je. » Elle me regarda, n’ajoutant rien, comme elle avait accoutumé chaque fois qu’elle croyait révéler la principale des pensées qui l’occupaient.
Des voyous triturant de la boue nous firent rentrer par la porte verte du jardin.
Fuite ; nous échappons à la boue.
Un prêtre, le doigt au menton, lit en marchant, un petit livre noir.
Mais j’anticipe, il nous faut maintenant retourner vers l’époque de notre arrivée à Rupel.
Rupel, trois fois circonscrite par des glacis, des fossés, des prairies, n’est plus qu’un squelette de ville, document séché, oublié, archive grise et brune.
Sous la tour, des spirales de vent se contrarient, hésitant, se dépassant en trombes précipitées, rompent en vibrations supplémentaires les hurlements des chiens, les subdivisent comme la clameur broyée d’un navire de femmes qui sombre. Les façades sont lisses et peintes, il y a, aux portes, des judas et aux fenêtres, des grillages ; le silence d’un vaste couvent règne dans ses corridors et ses couloirs déserts ; un silence aigre qui dénude, après les disputes. C’est une ville où coule le fluide aérien d’une épidémie : le peuple a fui vers les sables stériles mais salubres. Les fenêtres et les portes sont fermées. Au bord d’un mur, trois charrettes attelées de chiens qui hurlent « à la mort ». Les chiens gémissent ; ma mère, me tirant par la main, traverse l’ancien cimetière avec ses graminées sèches, tordues dans le vent, et pas une fleur, ni un papillon, ni un moucheron.
Poussière d’os sur un sous-sol en pâte d’os, ivoire imperméable.
— On n’y enterre plus, dit ma mère, montrant les quelques vieilles tombes blanchies comme des cuirasses de pierre. » Des mâchoires ont remonté à la surface du sol, une cuiller de fer est piquée parmi les maxillaires, une vieille gamelle se hisse du sol pourri vers la coupe du ciel. C’est la première fois qu’un cimetière m’impose ses questions, plus nombreuses que ses os dégradés. Ici j’imagine qu’on dépose les morts : j’ignore qu’ils s’enfouissent sous terre ; je me les représente sans voix et très raides sous la pluie, vêtus de robes ou de blouses soulevées par les bourrasques. La mort est une chose rare, un déchirement exceptionnel ; quand elle survient, ce n’est jamais dans notre voisinage ; pourtant une seule mort affecte le monde entier comme les inondations, les incendies. Aucune mélancolie, ce jour-là, ne me vint de cette rencontre ; la curiosité, l’inconciliable, tous les vers moroses de la pensée accablaient mon esprit, y accaparaient trop de place pour laisser agir mon cœur, comme à l’instant, dans les années jeunes, de posséder une nouvelle maîtresse, il semble que la sensualité soit débordée par l’intérêt poétique du mystère.
Un homme brun comme une ordure, presque mort, est penché sur le mur : mais je devine qu’on les y porte ; ils ne vont pas seuls s’y coucher ; va-t-il tomber sur les poussières d’os ?
La ville plus déserte de ce qu’on y parle une langue inconnue, le vent gémissant avec les chiens maigres, ma mère disant « Nous avons perdu notre route », tout cela fit battre mon cœur bien davantage que notre passage sur ce boulingrin aride avec ses fruits-de-cul-de-chien, cuiller, gamelle, os blancs. Des paroles que j’avais entendues avant notre départ pour Rupel, où nous venions de nous égarer, avaient formé devant moi l’image d’une ville hostile, froide, comme certains hameaux maudits, avec leur danse de Saint-Guy, leurs ivrognes faits de loques brunes où bâille du linge, certains hameaux de ce Moyen-Âge que les diseurs de légendes racontent avec des hochements de tête archaïques et réprobateurs. Impression fortuitement juste, car l’atmosphère de Rupel n’a pas changé depuis plusieurs siècles ; l’air y est corrompu par un microbe vulgaire, inconnu comme l’électricité, qui rafle dans les âmes les impulsions généreuses ; le sable de la Campine, si brûlant parmi les pinèdes, s’y glisse détestablement sur l’aile des tempêtes. Dans ses jours tolérables, elle est une image d’Épinal fanée, mélancoliquement décolorée, sur quoi les carillons dissonnent, avortements dans les lymphes de la ville. Le prêtre propre y est maître ; l’auberge y vexe les couples amants. Il y a deux ou trois familles, et chacun connaît le bisaïeul de son voisin. L’avarice, seule vertu, s’y étale, prenant toute l’aire réservée théologiquement dans nos âmes aux vices et aux vertus ; le luxe, en vérité, entraîne infailliblement les hommes en cour d’assises, les femmes au dévergondage.
Les hurlements des chiens sont plus distants ; nous avons retrouvé notre route ; elle traverse le Béguinage admiré des touristes pressés et des peintres à moelle de mollusque.
Ma mère était pâle, la robe fouettée par le vent ; je ne puis me souvenir d’aucun trait de sa personne, à cette époque. La première image d’elle date des jours, un peu moins anciens, où je traçai mes premiers dessins avec la crudité du génie de l’enfant. Assis devant elle, je demeurais de longues minutes immobile à regarder ses trop grands yeux noirs dont ceux de Marthe avaient reçu la couleur, sa carnation olivâtre, mate comme celle des Espagnoles, sa bouche un peu mince et longue, la lèvre inférieure formant une courbe avec une légère dépression au centre : l’autre sinueuse, relevée au milieu en deux arcs courts ; la forme de cette lèvre : souvenir du sang anglais de ma mère. Plus tard, je m’aperçus que ses pommettes slaves et son nez pareil à celui de Marie-Antoinette formaient un voisinage étrange, inconciliable, peu classique. Entre les sourcils, le nez était large, plus bas, très mince : il formait ainsi un méplat triangulaire attaché au corps même du nez. Celui-ci proéminait, poussé légèrement en avant par les arcs tendus des narines fines et longues. Depuis ce menu triangle, si large entre les yeux, une légère ligne à peine perceptible divisait le masque jusqu’au-dessous du menton, dur, net.
Reine de Navarre. Holbein portraitiste cruel.
Près du Calvaire de ce Béguinage, je regardais ma mère. Son effroi presque palpable, soit qu’il fût écrit profondément dans l’altération de ses traits, soit que ses frissons me parvinssent réellement, je le partageais non par devoir filial, mais par le canal de ma main serrée dans la sienne. Et son angoisse, et la ville morose, tout pesait sur mon cœur tendre, encore sans colère, encore tendre au moins à cet âge, avant les tourmentes corruptrices de l’expérience. Devinant qu’elle plaignait Marthe plus que les autres, je trouvais même que cela manquait d’équité ; mais le sentiment de cette injustice n’était pas localisé tant ce que j’avais vu me semblait manquer de grâce, trompeur, partial ; ces rues grises figées dans le silence, l’herbe jaune entre les pavés où hurlaient les chiens : une évocation immobilisée pour nous blesser à dessein.
J’ai toujours été attentif, non par piété de bon fils ; j’étais attaché à ma mère par des cordes secrètes pareilles à d’autres, imparfaites et souvent simulées, qui lient des adultes dégradés par une même aberration ; je n’étais pas un fils qui aime sa mère comme je n’en ai rencontré que dans le personnel des romans ou dans le bec des marionnettes à discours. Très tôt, j’ai démêlé en mon âme des sentiments qui me la désignaient comme le seul être qui comprenait que j’étais né pour une vie anormale de fautes contre notre morale, peut-être de crimes du même ordre ; le seul être qui pût surprendre, sous ses voiles, mon intelligence si obscure qu’elle empêcherait les plus beaux dons, s’ils existaient, de se formuler, de s’épanouir ; elle ne m’eût pas plus entièrement accepté si j’avais été un enfant angélique, indemne du poison étrange qui avait dénaturé, noyé les mécanismes de ma cervelle. Ma mère eût consenti, dans son cœur, que je fusse crétin et d’une pénible obscurité. Les mères, on le sait, on l’a dit, excusent leur fils de ne pas être « là » ou « ici avec les autres » si leur fils montre du génie ; un jeune Napoléon, un jeune Victor Hugo est salué avec satisfaction. Ma mère pressentait dans cette alvéole de nous qui n’est pas l’intelligence, que je pouvais tuer, et elle n’avait pas la consolation de pressentir qu’à l’âge mûr l’ascétisme me tenterait autant que le crime. Qu’elle me connût mieux que moi-même, avait pour moi, je suppose, plus de vertu réconfortante que de posséder son amour.
Mère qui défend la chair de sa chair. Connu.
Aujourd’hui à quarante ans, je ne possède plus l’art qu’il faudrait pour faire comprendre ce lien qui nous attachait ; ce n’était pas ce que l’on nomme l’amour. Elle me favorisait jusqu’à l’injustice. Voici deux accidents où l’attitude qu’elle prit me semble autoriser cette opinion ; et des gens sages, moralistes mesurés, eussent, je le crains, fort désapprouvé ma mère. C’est à l’époque de mes premiers dessins, tracés avec une foi cavalière avant même de pouvoir former l’alphabet. Un dessin d’enfant est parfait à ses yeux ; vingt ans après, remuant les papiers d’un mort donataire d’un feuillet où nous avons dessiné un cheval, ce feuillet passe brusquement sous nos yeux comme la carte gauchement imitée d’un pays inconnu. À trois ans nous y avons jeté les traits infaillibles, expressifs, d’un cheval galopant, fier de sa course, aimable pour son maître. Le feuillet retrouvé parmi les paperasses ne porte que six ou huit traits où rien ne désigne un cheval. Pourtant mes dessins commis à l’âge de cinq ans sont moins informes et, s’ils avaient attiré l’attention d’un pion malfaisant, ils eussent valu un nouveau peintre sur la liste sans fin de ces malheureux.
Voici les deux œuvres de ma cinquième année que ma mère défendit encore après le verdict de mon père. L’un représentait la parturition violente d’une voisine, une boulangère que j’avais vue, immense, sur le seuil de sa porte. Le volume des mamelles était de plus de cube que celui de la panse. Or, j’entendis dire qu’un enfant allait crever hors de cette boulangère aux bosses immondes. Quand, après l’extraction de la tumeur, je la revis, infiniment moins épaisse, je fis le récit de l’aventure, sous forme de dessin schématique, récit saugrenu, mais moins sinistre que la vérité. Le corset de la boulangère éclatait, envoyant au loin, avec des lambeaux d’étoffe et des débris de coquilles d’œuf, un jeune enfant de forme ovale. Ici tout mon dégoût de l’œuf et de la multiplication. Mon père, pessimiste, augurait mal de la morale d’un tel dessinateur, et davantage quand, selon lui, je récidivai. Le second dessin : j’avais découpé dans du papier une petite bouilloire, j’appelais ainsi l’appareil génital masculin dans la seule position qu’à cet âge je lui connaissais. Mon père avait sans doute raison, car dans l’avenir beaucoup de formes de cet ordre et de curiosités à l’entour d’elles m’occupèrent : peut-être que cette impression de nombre provient uniquement de ce que les souvenirs de ces curiosités s’enfoncent plus profondément dans notre mémoire. Ceux gardés des incidents considérés comme normaux s’évanouissent plus tôt. La vie dans une petite ville étroite, écrasés par l’ennui et l’isolement où nous tenait tant le malheur de Marthe que notre réputation de mécréants, permit peut-être ou provoqua naturellement un plus grand nombre de ces curiosités.
La maison de Julienne St… est la plus large, la plus haute de Rupel ; elle fut choisie pour ses proportions importantes et pour son étendue qui assure que sa façade n’est pas un vain masque ; dans la cour et dans le jardin, remises et écuries, colombiers et volières. C’est un ancien hôtel particulier dont l’humidité, le salpêtre, les champignons chassent les locataires. Dès que la porte cochère s’ouvre, l’odeur cotonneuse du moisi nous arrive avec le froid des caves à grenouilles que l’eau guette pendant toute l’année. Julienne St…, sœur aînée de ma mère, femme du major qui commande le fort, souffre déjà des exhalaisons des mousses froides qui couvrent les murs, mais le rang social, dans une petite ville, se tient et s’affirme par la longueur des façades, etc.
— Chère Hélène !
— Bonjour Julienne ! Merci de m’avoir trouvé ces adresses !
— Qui eût pu t’aider, sinon moi ! Je n’ai pas hésité non plus à te donner un conseil. Y as-tu bien réfléchi ? Tu sais que je suis heureuse de ce que tu penses à te rapprocher de moi, pourtant mon affection pour vous tous crée, il me semble, l’obligation de te dire que, dans votre cas, ce n’est pas Rupel qu’il faudrait habiter !
— Il le fallait, Raymond doit, comme ton mari, résider dans la ville où il est nommé, dès ce mois-ci.
— Vous auriez obtenu du Ministre l’autorisation de demeurer à X…, Raymond aurait fait la navette. » Ceci était impossible ; un médecin militaire ne peut ni jour, ni nuit quitter la ville où il est seul, sans collègue.
— Marthe, dit Julienne, tu ne l’as pas amenée ?
— Outre la fatigue, son impressionnabilité.
— Elle grandit, me dit-on.
— Oui ! répondit ma mère. Ne verrai-je pas ma nièce ?
— Si ! Honorée écoute son professeur de musique dans le salon vert ; elle fait des progrès qui surprennent ses maîtres, elle écrit les deux langues (flamand-français), dit Julienne en se tournant vers moi, m’attirant vers elle.
— Sage, le petit Pierre ? Es-tu gentil pour ta pauvre maman ? » (Pauvre ? me dis-je). Elle questionnait sur moi ma mère d’un ton de voix moins guindé ; je ne pouvais porter ombrage au bon renom des dignes personnages de cette grande maison. Elle questionnait avec ingénuité, sans se douter qu’un jour très proche mon arrivée à Rupel, ma conduite à l’école, mes vagabondages et, plus tard, mes mœurs immondes seraient une source d’humiliation dont le désagrément serait mal contre-balancé par la joie de se sentir albatros immaculé, une source d’humiliation plus accablante que l’innocente figure de Marthe.
Passent devant les vitres des prêtres noirs, dos bombés, et des voyous gris traînant un chat mort.
Julienne St… exprima avec une modestie naïvement emphatique ses regrets de ne pouvoir nous accompagner ; elle ne pouvait quitter la maison avant la fin des exercices de piano dont nous entendions les sons vagues dans la maison, se hissant, s’ébrouant contre les portes fermées, puis fondant, étouffés par les grelottements du carillon, puis renaissant progressivement dans le salon vert.
Elle nous donne l’adresse de la femme qui garde les clefs d’une maison à louer. Cette habitation n’est pas aussi vaste que la sienne, mais possède un jardin plus spacieux, une sortie sur la campagne, un voisinage d’arbres agréable, enfin assez d’importance pour attirer sur le nouveau médecin militaire un respect calqué sur l’exacte portion qu’appellent son rang, son degré de fortune, sa parenté avec Julienne St…
Quelques secondes après la fin du voyage par les chambres des musiques tronquées, Honorée nous rejoignit dans le vestibule large et nu comme un préau de couvent.
— Accompagne ta tante, lui dit Julienne, débonnaire, toujours plus modeste : elle connaît la ville mieux que moi, elle est brave jusqu’à la témérité parfois, mais surtout judicieuse, économe.
Par des rues désolées nous longions les murs borgnes de couvents ou de dépôts militaires ; au faîte on voyait émerger de vieux arbres, une tourelle où tintait une aigre clochette, un pignon espagnol couvert de mousse verte ; des ponts se substituaient souvent aux rues pour passer au-dessus des deux rivières qui se cherchent, se quittent, se rejoignent, coupant, recoupant la chair de brique de Rupel, formant ainsi une esquisse de Bruges ou permettant aux voyageurs d’expliquer Venise. Places publiques habitées aux jours de marché soit de poisson, soit de bétail ; les autres jours si désertes qu’elles semblent trop grandes, ou qu’un incendie ou quelque catastrophe publique ait refoulé le frai entier vers une zone protégée, distante. Un vannier travaille le jonc devant sa boutique ; la rue est bordée par la rivière contenue dans de hauts quais de pierres. L’hôtel de ville est le plus généreux édifice de Rupel, bâtisse âgée de quatre ou cinq siècles, sévère beffroi carré d’où débordent quatre poivrières, beffroi d’une montée comme la jambe immobile du compas qui a tracé de l’autre le demi-cercle de maisons : grand-place. La tour porte un toit coquet, seul sourire qui plane sur la ville ; une étroite ruelle qu’une brasserie adopta il y a des siècles ; rinçage de ses tonneaux ; ceux-ci nettoyés, brillants, quittent la brasserie sur de longues charrettes, mêlant leurs grondements aux sonnailles des chevaux, aux coups de fouet du conducteur rougissant sous l’effort.
Avec une gaule armée d’un clou, deux chlorotiques pêchent une pomme par le grillage d’un égout. L’odeur du houblon bouilli, des flegmes tièdes qui combinent leurs parfums aquatiques avec ceux des mélasses et des clous de girofle de l’épicerie voisine, avec les miasmes des caves ; toutes ces odeurs flottent, épousant les relents des feuilles pourries du marché-aux-herbes qui a étalé ses comptoirs et ses paniers ici ce matin. Séparé de la brasserie par une ruelle voûtée, le commissariat de police, bloc blanc et sévère, fenêtres à meneaux étroits, grilles ; en face la plus grande auberge de la commune, les maisons de quelques dignitaires politiques, de gros commerçants et la maison moderne en briques rouges style flamand, espagnol, où demeure le riche marchand de grains, M. Colen, dont la femme provoqua un scandale, dont le récit paraîtra dans cette histoire parce qu’il fut un sujet de méditations pour Marthe.
Rupel déserte. Fusillade de fouet. Ruelles moisies.
Honorée marchait à deux pas devant nous, avec l’assurance impudente des bambins qui à Venise nous montrent leurs canaux, leurs façades dorées. Je découvris plus tard que, tels ces drôles, elle fit plus d’un détour pour nous exhiber, surtout pour tirer, avec une notion juste de son mérite, la gloire totale que lui valait la direction de la promenade.
Honorée était un caractère, cela sans alliage ; l’excédent de son être semblait habité par ce même gaz d’imbécillité confortable qui exclut tout autre fluide spirituel du crâne d’un vieux militaire.
Au physique, petite fille que l’on peut sans danger lâcher dans la vigne d’un satyre.
Elle avait le don de s’ajuster aux opportunités pratiques, à l’épargne sordide, sacrifiant les plaisirs innocents à son goût de la lésine qui plongeait ses racines amères jusque dans l’abstrait, jusque dans l’économie de ses mouvements, dans le labeur qu’il lui semblait nécessaire de mesurer rigoureusement même à ses tripes. Elle appliquait avec naïveté les démonstrations de faits utiles, articulées en sa présence par ses parents. Un proverbe, un adage était sa proie s’il servait sa vertu de rapace.
À Rupel, de tels êtres sont nombreux ; je n’en aurais pas montré la fleur exemplaire si Honorée n’avait pas été l’amie de Marthe la plus considérée, modèle précoce, dans cette ville.
Ici habite la gardienne des clefs. Sa fille âgée de six ans fut la deuxième amie de Marthe, à l’autre pôle de la société, celle des boutiquiers, des commerçants ; une de ces amies admissibles jusqu’à treize ans dans la situation de ma sœur qui n’avait pas le droit d’être difficile dans le choix de ses amies, droit des têtes pâles d’une léproserie.
Sa mère est une veuve, au masque rouge, joviale, ne se refusant pas certaines douceurs. Elle élève sa fille dans une boutique et arrière-boutique minuscules. Odeur du sucre, du raisin sec, mêlée à celle du lard, de l’anis ; des billes, de menus jouets. La fille de la veuve elle-même ressemble à une poupée de bois qu’un scélérat aurait travestie en diable, licence comique, perversion pure. Son nom est Mimi, sa position : gouverner avec énergie la boutique et sa mère, despotisme qui donne de bons résultats. L’attitude de la mère, au nez saupoudré de plus de rouge que les joues, est un gracieux désir de juxtaposer par anticipation sa volonté à celle de sa fille, d’obtenir l’unisson par l’éternel assentiment aux ordres impérieux, irrévocables, aux gestes de sauterelle qui accompagnent les regards vifs de ses yeux bleu pâle, dont les rayons fouettent circulairement autour d’elle, faisceaux impudents d’un réflecteur. Des mèches de cheveux mettent sa figure sous une quenouille, ses joues entre des parenthèses blondes, un ruban noué en libellule au sommet de sa tête lui fait deux cornes noires. Diablotin blond, abcès où toute la dose d’allègre corruption possible dans cette ville est venue, comme un levain chaleureux, s’agglomérer ; un enfant de l’amour en qui la mère continue de choyer un souvenir délectable.
Chair de sa chair, chair de l’autre.
Voilà la deuxième amie de Marthe, lacérant des dents un immense quignon de pain où voluptueusement sont déposées deux ellipses de saucisson ; elle nous suit dans la maison que sa mère nous ouvre.
Elle chasse un idiot et des enfants vautrés sur les marches de l’entrée ; ventre nus, pelures, crasse, pipi.
C’est une maison construite par le propriétaire, voisin, bourgeois riche ; large façade à front de rue, trop chargée d’ornements ; deux grandes fenêtres à droite de la porte double sont celles du premier salon ; une autre, à gauche, sera celle du boudoir de ma mère. Quatre marches de pierre s’élèvent au niveau du vestibule, spacieux, fermé à l’autre extrémité par une double porte vitrée s’ouvrant sur le jardin, et dans le même axe que cette dernière et celle par où nous venons de pénétrer, une autre porte très large, de bois peint en vert, tout au fond du jardin, à côté des remises bâties à droite. Cette porte cochère fermée, presque toujours, ne s’ouvre que pour les voitures, pour les charrettes qui emportent le fumier de l’écurie. Derrière le boudoir, la cage de l’escalier en lente hélice, puis, se faisant suite, l’office avec l’entrée des caves, les cuisines, la buanderie, la chambre à provisions, le potager s’étendant jusqu’au fond du jardin, à gauche de la grande porte verte. L’autre aile de la maison se composait de trois pièces, un deuxième salon séparé de l’autre par de hautes portes se repliant comme des volets à quatre panneaux, et la salle à manger d’où l’on voyait le jardin à travers les vitres d’une serre, sorte de fumoir.
Rez-de-chaussée plein d’évidence.
Vue des fenêtres, aux étages : à l’est, côté rue, des pommiers fleuris au printemps, une prairie couverte de patineurs en hiver, la rivière ; au septentrion, un des boulevards qui entourent Rupel, la « maison des pestiférés » au bout ; à nos pieds, la rue large. À l’ouest, le paysage plus compliqué demande une description détaillée, étant le lieu géographique de beaucoup d’événements que je vais raconter sans colère. Ouvrant les fenêtres, nous fûmes assaillis par le chant des cloches qui pénétra dans la chambre, chant anxieux qui a demandé vainement l’accès de la pièce pendant des nuits d’absence. Les sons avaient une sorte de matérialité qui nous saisit et nous força un instant à la contemplation silencieuse. Les sons du bronze de toutes parts identiques nous avertissent de leur présence, nous assurent de l’indéfectibilité de leurs murmures à nos oreilles pendant toutes les années que nous vivrons dans leur vassalité.
Au nord, parallèle à l’axe du jardin, la suite du boulevard que nous avions vu de l’autre côté de la maison et que notre rue interrompait un moment pour y placer une chaussée, ses deux trottoirs, et ses deux pavillons blancs, restes des assises de la vieille porte de l’enceinte militaire. Les boulevards qui entourent Rupel sont maintenant des promenades plantées de grands peupliers et de buissons : anciens glacis des fortifications. Plus loin devant nous, entre la file d’arbres et un mur antique, l’ancien jardin des Chartreux transformé en potager. Au midi, nous voyons une église gothique à bases romanes, dépasser les toits de la sacristie et de la maison du Sacristain, toutes deux bâties, ainsi que l’abside, dans l’ancien cimetière. À nos pieds, notre jardin, puis celui du Receveur des Contributions, notre futur voisin, ceux de deux ou trois maisonnettes dont celle de Mimi, puis une ruelle qui conduit à l’église gothique dédiée à Sainte Clotilde. Au fond des modestes jardins, touchant la maison du Sacristain, nous voyons une fabrique de brosses dont le moteur à vapeur, comme le balancier d’une montre, bat les secondes à l’aide d’un petit jet de vapeur blanche qui ne semble reprendre haleine que pendant l’expansion des clameurs surgissant des cloches qui l’anéantissent. Entre le potager de plusieurs hectares et le boulevard aux arbres musclés comme de la lave, est un ancien tertre où se trouvait il y a quelques années un des nombreux moulins à vent de ces parages. L’argile dorée du tertre, entamée comme un pain de beurre, est emportée par charretées à mesure que les entrepreneurs de bâtisses la réclament pour la mêler à la chaux et au poil de vache. Cette éminence de terrain semblable à un demi-fromage de Hollande, avec ses parfums d’herbes sauvages, ses ronces abritant des insectes, ses nids d’oiseaux, me plaît autant que le jardin et les étages de la maison aux recoins pleins de surprises.
Étages romantiques, jardin d’acanthe, cachettes suaves.
Je devine que ma mère louera.
Honorée nous ramène ; elle évite la longue rue qui aboutit à la Grand-Place ; nous passons dans « l’allée » qui s’en détache obliquement, ruelle de misère, propriété du Substitut du Procureur du Roi. Deux murs percés de portes étroites et basses ; un châssis vitré éclaire la première des deux chambres où de la rue on pénètre directement. L’autre n’est pas mieux éclairée. La cambuse se nomme d’ailleurs, non pas foyer ou habitation, mais tout crûment trou ; et la rue s’appelle parmi les pauvres, les épaves, les réprouvés, l’Allée-aux-Poux ; les misérables qui s’y cachent de la pluie, mendiants, rétameurs, marchands de peaux de lapins, de vieilles nippes, donnent leur adresse avec dure poésie : sixième trou de l’Allée-aux-Poux. Extases des touristes, au béguinage ; émotions, dans l’Allée-aux-Poux. L’allée émeut parfois les rapaces de Rupel ; le cannibale qui a élevé ces « maisons de rapport » condamne parfois, à son tribunal, les gentlemen qui les habitent.
Charité, fumée de banquets, vapeur fugitive dans la convalescence, obole propitiatoire.
— Faut marcher au milieu de la rue, dit Honorée, à cause des puces. » C’est un endroit célèbre, une des « curiosités » de la ville, dont, à force de la montrer aux visiteurs, le citoyen est devenu fier. La tête droite, une expression « neutre » sur le visage, Honorée marche vite sans mépris ni trop de pitié de crainte des abus, on est trop vite mué en dupe ! La situation n’est pas compliquée ; elle sait comment une petite fille de son rang passe dans les rues pauvres, particulièrement dans celle-ci, fort nettement qualifiée. Il n’est ni convenable de sourire, cela désarme, ni de regarder, c’est le premier pas vers la faiblesse. À une des extrémités de la rue, là où elle touche des rues plus décentes, il est unanimement reconnu préférable, malgré le danger que l’on court de laisser parfois le don s’égarer entre les mains d’un faux pauvre, de faire l’aumône d’un sou, étendant le bras à peu près horizontalement, le coude au niveau de l’épaule.
Charité géométrique, balance, justice.
Le racleur de peaux de lapins, malgré la porte ouverte, gratte dans un nuage de poussière. Une bossue, aussi large que haute, allaite un enfant ; deux autres, dont l’aîné louche selon le canon classique, jouent avec une cuiller cassée, un manche de parapluie, des chiffons crasseux ; plus loin, dans une odeur de charnier, un vieillard pèse des os vêtus de charogne brune dans une balance de bois.
Un prêtre aux paupières rouges salue le vieillard, nous, Honorée.
Comme une aire de glace le pavé de la Grand-Place sonne sous les fers d’un cheval, des maquignons en sarreaux bleus examinent la valeur de ses jambes. Il n’y a pas d’autres mouvements à ce cœur de la ville, sauf quelques files d’enfants qui, venant de quitter les écoles, retournent chez eux accompagnés d’un maître gris, cravate remontée dans la nuque, œufs aux genoux, quadragénaire, dégradé, humilié. Voici un pont de bois, de hauts quais où des barques, fesses goudronnées dans l’eau, voiles brunes, joues de mulâtre, revenues de la pêche en pleine mer, montrent un ventre découvert gonflé de moules bleues.
Pendant que nous déjeunons, ces voiles par une corde divisées comme des sexes se balancent devant les fenêtres, surgissent du quai.
Les fenêtres percées dans l’autre façade nous offrent de petits tableaux de la rive droite, un pont vieux à l’angle de la maison, quelques pignons de maisons blanches, moulin à eau noir et vert, moulin à vent bleu ; derrière la maison, au-delà des remises, s’étale la prairie que nous avons vue au loin des fenêtres de la maison vacante.
Vermeer de Delft, Ruysdael.
Le mari de Julienne St… est revenu du Fort. Major, sorte d’équarisseur-retiré-des-affaires, est rarement en uniforme. Grand corps rose toujours enveloppé de drap noir ; sur le ventre, un gilet blanc, et comme si rien ne pouvait le mieux garder contre les atteintes du ridicule, une puissante double chaîne d’or tendue comme une barrière.
Son masque semblait plus rose de ce que ses cheveux, du reste depuis son adolescence, étaient absolument blancs comme un scalp fait de la toison d’un mouton. Ses lunettes produisaient un miracle en faveur de ses gros yeux, du bleu de certaine porcelaine hollandaise ; ils semblaient déborder les larges verres de ces lunettes, formant loupes, ils prenaient tantôt la forme de bulles de savon s’empressant de mirer le plus de choses diverses possible, tantôt celle de longues lentilles bleues tracassées par la lumière frivole, tantôt celle de poires violettes incrustées de petits rectangles et losanges blancs, images convexes des fenêtres. Cette grosse tête ronde et vitreuse, quoi qu’il fît pour s’entourer d’une atmosphère respectable, lui donnait, associée à ses gestes empesés, l’allure grotesque d’un scaphandrier ramené sur terre ; semelles de plomb, tête de bronze, intestins rouges.
Ses yeux, enfin, avaient tant l’air de n’être que des objets bizarres en butte aux divagations malicieuses d’une païenne lumière, de simples globes en cristal multicolores, que l’on pouvait les rendre responsables de l’air célestement imbécile du Major des Scaphandriers. Ce portrait suffit, si j’ajoute qu’il avait deux cannes, l’une pour l’aider à aller au Fort, assez semblable à celle d’un garde-champêtre flamand, l’autre, rotin précieux, bec d’or, sur lequel le dimanche il feignait d’appuyer sa main rouge aux poils blancs.
Cochon puritain, scaphandrier rouge.
Magnanimes, sacrifiés, pendant le déjeuner ils semblèrent accepter les rigueurs de l’injuste fatalité : notre venue pleine de menaces dans Rupel, où dans la quiétude ils jouissaient d’une réputation non frelatée.
— Julienne est présidente de l’œuvre du bas et de la ventrière de laine, dit le Scaphandrier à ma mère.
— N’es-tu pas Président du Club des Excursionnistes ? » dit Julienne en posant sur nous un regard humble où se prélassaient les expressions opposées de la dissimulation du plaisir et celle de sa contrariété, les expressions du dévouement indicible et des lassitudes accablantes de ceux qui sont sur la brèche sans repos, forcés par leur noblesse responsable à des besognes sans saveur, et dont l’ingratitude des favorisés est la seule récompense.
— J’étais l’aîné », répondit le Major, s’excusant. Dans la modestie, ses yeux s’écarquillent, montrent deux cartilages bleus, analogues aux éclairs métalliques qui luisent entre les viandes pourprées aux potences des boucheries.
Morale des petites villes ; castrati contegnosi, modesti.
— Nous sommes prêts.
— Nous irons par les boulevards.
— Pierre et moi, nous sommes fatigués, dit ma mère.
— C’est à peine un détour », disent les époux. Je ne sais quelle était la raison de Julienne St… Quant au Scaphandrier, des signes apparus plus tard m’assurèrent que la robe de ma mère lui semblait d’une couleur, d’une coupe trop inattendues à Rupel.
Il fallait longer le quai jusqu’à la « maison des pestiférés », traverser son couloir, descendre les boulevards. Au-dessus de l’arabesque horizontale de la ville, une multitude de clochetons avec leur croix indiquent aux dévots la position des couvents, ouvrant leurs abat-sons aux corneilles ; une grosse tour représente le citoyen, porte sur un parallélépipède sévère un bonnet chinois ; l’autre est la religion de Christ sous l’aspect troublant d’un phallus gigantesque ; d’autres tours moins affirmatives ne sont là que pour nourrir des curés tous les jours, des bigots moins souvent. De toutes parts, des prairies vertes, vernies, glissent jusqu’au pied des murs de briques rouges.
Côté nord : des boulevards, des prairies sillonnées des traits métalliques des eaux qui y ruissellent pour l’irrigation ; au fond : près d’un immense pont de fer où s’avance, poussé par le bras blanc de sa fumée, un train chargé du foin coupé dans les prairies, l’unique fabrique du paysage, château blanc dont la vue me fait frissonner d’émotion à cause de sa ressemblance avec la tendre maison qui, près de Bouillon, sommeille depuis qu’il n’y a plus que mes grands-parents pour en animer les vastes chambres, les jardins dont les limites se confondent avec les broussailles au bord du plateau.
Maison de Bouillon : trente années de repos parmi celles des émigrations.
La rivière coule entre des berges, d’une hauteur parfois effrayante, d’où l’on voit à dix mètres sous soi l’eau rapide brouiller son cours, le reprendre, se quereller avec les herbes, écumer sur la pile des ponts ; d’humeur acariâtre toujours, fronçant le sourcil comme un bouledogue prêt à engloutir l’impudent.
Ainsi Rupel trois fois circonscrite, défendue par des glacis, une eau mauvaise, des prairies.
Sous le rempart d’une haie de charme, arcs rompus d’un aqueduc antique, trois gamins sont accroupis, attentifs à malaxer une boue au foyer du triangle qu’ils forment. Les tignasses feuillues, impénétrables comme un fouillis de vieille ferraille ramifiée, se creusent soit en niche d’église, soit en confessionnal trilobé. Dans une niche, ouverte, valve de mollusque, les trois gnomes laborieux mêlent le fluide au solide ; s’intéressent au développement d’un rite, le liquide corrompant l’intégrité de la poussière, celle-ci souillant l’eau languide, féminine ; ils pétrissent les espèces pour les vases : une terrine de terre cuite, un tamis étroit de fer-blanc et des écailles de moules. Un des officiants qui sacrifient aux dieux des formes, d’une saleté emblématique, est le fils de la Bossue de l’Allée-aux-Poux, le Louche que je nommerai ainsi, ayant toujours ignoré son nom ; l’autre est son frère dont le costume ne le couvre pas mieux qu’une charpie transparente ; le troisième porte de moins ambigus vêtements, soudés par des pièces bien adaptées ; son mouchoir qui vocifère une terrible couleur rouge, me servira, dans la suite de ce récit, à désigner ce jeune héritier.
Le Louche, le Garçon au mouchoir rouge.
Terrine, écailles, matrices qui servent à la frappe de pâtés luisants de boue noire. Avec ces reliefs, ils ont imité le vantail d’une porte profondément sculptée. La glaise noire étant épuisée, la fontaine trop loin, le ruisseau trop voisin du pré où des prêtres promènent des fantômes noirs, ils demandent à leurs petites bouilloires roses le liquide tiède dans lequel se tamise puis se mêle la terre. Une fragile vapeur s’élève maintenant de l’autel qu’à l’insu des officiants vous dédiez aux potiers palustres.
Mimi, le diablotin blond, les rejoindrait si elle n’avait charge de nous escorter, ce qu’elle fait avec ironie et mépris pour nous, fière seulement d’elle-même qui, en connaissant l’inanité, le ridicule, s’applique à son devoir : nous conduire chez un maraîcher. Pour la première fois nous sortons seuls ; je ne sais quelle circonstance en est la cause.
Mimi, se désarmant du sourire de sage humour, sauta de joie quand elle sut qu’elle conduirait Marthe et moi : une aubaine, possibilité d’aventures, de passages périlleux. Hélas, ma mère congela ses esprits, son ardeur, lui faisant cent recommandations, lui traçant la route à suivre. Mimi marcha boudant, un peu soucieuse, la main refermée sur un billet destiné au maraîcher, une liste de légumes dressée par la cuisinière. Tant de recommandations eussent extirpé l’initiative des âmes les plus originales, et comment céder aux doux appels de l’ombre aventureuse si sollicitations, quémandes, insultes mêmes doivent être ignorées, si jusqu’aux moments de passer d’un bord de la rue à l’autre sont prévus dans l’itinéraire ?
Nous marchons entre les bosquets du boulevard ; je demande à Mimi qui rougit davantage :
— Pourquoi es-tu si rouge ?
Sur les pommettes on voyait deux petites ampoules plates et rouges, sous la glande des yeux le bleu de la paupière semblait violacé, les cheveux s’ébouriffaient en désordre.
— Tu es bête, je ne suis pas rouge, répondit-elle en haussant les épaules, me quittant pour mettre Marthe entre nous.
— Que fait cet homme ? » demanda Marthe, car toute notre conversation était faite, de notre part, de questions d’un enfantillage repoussant, de réponses sévères, sarcastiques ou seulement lassées, de Mimi.
— Tu ne sais pas ce que c’est, pêcher à la ligne ? Il prend du poisson ; un fil avec un crochet, le poisson s’y pend par la bouche.
— Pourquoi ?
— Mais parce qu’on veut le pêcher !
— Mais pourquoi s’y pend-il ?
— Comme il est bête… » Malgré son intelligence, le rôle de l’hameçon ne lui semblait pas d’une importance plus grande que celle de la canne à pêche ; la présence du ver ou de la boulette était si évidente qu’il était impossible que le « pourquoi » provînt de ce que j’ignorasse l’existence de ce truchement cruel et constant.
— L’autre le regarde ; pourquoi ne prend-il pas du poisson aussi ? demanda Marthe.
— Il n’a pas de canne.
— C’est dangereux, si près de l’eau ?
— Oui ! À la fin de l’année, il y en aura cent qui pêcheront ici, pour gagner un prix ; le pêcheur qui prend le plus gros reçoit le prix.
— Mais, puisque c’est le poisson qui s’y prend lui-même ? » dit Marthe. Question trop stupide ; Mimi ne dit rien pendant quelques minutes. Nous marchions, minuscules sous les peupliers géants, comme des tours grises, droites avec un univers de feuilles au sommet, dans un chemin bordé d’herbes, de buissons de lilas ; parfois un chemin secondaire s’éloigne un instant du principal, avec un blanc d’où l’on découvre, à travers la haie de charme, plusieurs toises sous ses pieds, l’eau qui coule mauvaise, entêtée, courbant les herbes ; puis le chemin retourne au tronc d’où il s’était séparé. Tout se tait, sauf un train qui murmure au loin ; on pourrait y assommer en plein jour un homme timide ; seulement deux vivants sur la route qui nous fut assignée, deux amoureux assis sur un banc, s’embrassant, nez à nez, confondus.
— Que font-ils ? » interroge Marthe. Éclat de rire de Mimi ; sorte de dégoût pour les mioches qu’elle avait d’abord si allègrement entrepris d’escorter.
Un silence ; Mimi salue les amoureux, disant leurs noms.
— Tu les connais ; alors que font-ils ? insiste Marthe.
— Ils se donnent des baisers ! Qu’ils sont bêtes ces petits », ajouta-t-elle en marchant plus vite, comme pour se sauver des miasmes contagieux de la bêtise. Or, je devais me souvenir de cette insistance de Marthe, plusieurs années après ce jour-ci, quand elle me questionna sur l’amour physique.
— Il y en a qui tombent ? » demandai-je ; Mimi comprend, répond comme une personne lasse, que l’on ne surprendra plus jamais !
— Oui ! Mais pendant trois jours on les cherche. Deux hommes avec le garde, dans une barque, avec un long bâton ils fouillent dans l’eau. Après ils l’en tirent. Il est tout gros, tout noir, je l’ai vu.
— On le met au cimetière ?
— Non, il reste sur le bord, à midi vient le médecin Roux ou sinon celui qui est parti, qui était habillé comme ton père, alors on le met sur un brancard de toile cirée noire. » Mimi ne peut dire si on le dépose au cimetière avec les os et la gamelle, couché tout mouillé sur l’herbe pleine de vent.
Puis nous voyons une vieille porte monumentale d’un style rude et carré, une des deux ou trois reliques qui, outre les deux pavillons voisins de notre maison, subsistent des anciennes fortifications de Rupel.
— Pourquoi est-il là ? dis-je, en montrant un soldat avec l’uniforme coloré de l’époque, jaune, rouge, gris-bleu, noir.
— C’est la sentinelle !
— Tu la connais ? demandai-je sans m’apercevoir que Mimi maudissait notre idiotie.
— Je ne connais pas tous les soldats ! répondit Mimi, avec, pour la première fois, une nuance d’humilité dans sa voix.
— Mais il n’y a pas de guerre, dis-je.
— C’est pour la poudre, dit avec autorité Mimi, trouvant ma question moins absurde que les autres.
— Et à l’autre porte, il n’y a pas de poudre, dit Marthe.
— C’est pour les ennemis. » Mimi ne peut pas dire pourquoi il y a des sentinelles, de la poudre, des portes, pas de guerre. Elle est d’ailleurs définitivement excédée par ses compagnons qui ignorent tout, divaguent puérilement, questionnent avec stupidité. Elle hâte le pas, voulant terminer au plus tôt sa mission. Cependant, derrière la haie du jardin potager où nous allons, elle sait qu’il y a des abeilles. Aventure où il faut de la bravoure, approcher des abeilles en traversant une des haies où les rameaux plus minces cèdent ; mais aujourd’hui, chargée de la vie de ces deux gosses idiots, elle se contentera de regarder de loin le rucher.
— Il y a des abeilles ! dit-elle en montrant la haie.
— Beaucoup ? demanda Marthe, le désir de la frayeur peint dans ses yeux noir brillant de curiosité.
— Dans les ruches, répond Mimi.
Nous passons la tête par l’ouverture de la haie.
À quelques pas de là, les trois dieux font leurs pâtés de boue noire. Le Louche dessine l’arc des portiques, les deux autres sculpteurs préparent des rosaces faites de moulages d’écailles placés en forme d’étoiles.
Autour des cinq ruches, dans le jardin, se meut un voile d’abeilles partant, revenant ; c’est un bourdonnement anxieux que nous n’avons jamais entendu. Quelques-unes nous frôlaient ; brusquement un léger souffle d’ailes fit reculer Marthe, elle porta la main à la nuque : l’abeille, se croyant attaquée, enfonça le poignard brûlant.
Marthe poussa un cri, une sorte de râle du fond de sa gorge mal fermée par un palais en or, elle commença un gémissement, qu’elle domina vite, ayant découvert les trois sculpteurs de boue noire qui s’étaient levés. Mimi enlevait le dard ; il y avait dans les yeux de Marthe une expression bien plus terrible que ne l’étaient ses larmes de douleur ; j’y voyais une frayeur inexplicable, qui la faisait haleter, oublier la brûlure de l’abeille. Elle partait toute tremblante, nous oubliant.
Alors le Louche cria l’insulte que Marthe connaissait bien ; je l’entendais pour la première fois, et devais l’entendre pendant dix ans. Malgré ma décision de ne rien cacher, d’écrire comme si j’allais, non pas permettre de l’imprimer après ma mort, mais même de brûler mon manuscrit dès que mon récit serait terminé, je ne puis écrire cette insulte qui accompagnait Marthe dans toutes ses sorties. Insulte crapuleuse, plus simple que bec-de-lièvre. Il me semble que tous les hommes, le lecteur et moi-même, du fait d’être homme, nous soyons responsables, ayons notre part dans l’abjection que formulaient ces deux mots jetés pendant plus de dix ans à un enfant. Je dois nous faire grâce de ces mots. On ne m’accusera pas d’éprouver de la honte : ailleurs, je m’efforcerai de ne point me laisser arrêter par des sentiments de pudeur.
Raconter sans colère, spectateur, dilettante.
Marthe s’en allait courbée vers le sol, comme si son cœur au centre de son être se fût tordu sur soi-même, raccourcissant les muscles de sa poitrine, de son ventre, lui contractant l’épigastre au point de la casser en deux comme une main brûlée dont la paume se referma douloureusement. Il me sembla que je la visse pour la première fois ; depuis, cette image, découverte dans une seconde de surprise poignante, demeura la plus persistante parmi les visions déchirantes qui me restent d’elle. Constamment fort pâle, elle était alors de la couleur du sable blanc, couleur vitreuse avec des marques bleues là où la peau touche les os du masque. Elle ne pleurait plus, mais le blanc de ses yeux était rose ; ses pupilles n’avaient aucun éclat, semblaient tirées d’une substance molle, bleuâtre. Avant de la suivre, Mimi plongea dans le jardin potager pour porter le billet de ma mère. Le gamin au mouchoir rouge la voyant courir vers le maraîcher, son père, tenta de la rattraper : lui demander le silence. Mais il était trop tard ; le maraîcher, ayant mis le billet dans sa poche, avec sa ceinture de cuir flagella le garçon ; nous l’entendîmes hurler grâce, ce n’était pas lui, criait-il, qui avait insulté la demoiselle ; le père mettait tant de zèle à fouetter le malheureux parce qu’il allait bientôt être notre voisin, locataire du potager situé derrière notre maison, nous fournir lait, œufs, beurre, légumes, volaille.
Mimi, contrite comme si elle eût été responsable d’une part du mal, me rejoignit ; Marthe nous avait oubliés ; elle courait ; je réfléchissais, accablé par des questions constituées de trop de membres compliqués pour mon âge :
« Ce garçon qui louche, en quoi diffère-t-il de Marthe ; Marthe, je le sais, est laide ; d’où vient cette laideur ; ceci est-il irrévocable ; – à qui proposer de me répondre à ce “pourquoi” ; – que pensent ma mère, mon père ; – Marthe ne semblait-elle pas prévoir qu’elle entendrait cette insulte ? » Autres pensées obscures.
Une nouvelle sœur ; masque qui brille comme un astre noir.
Marthe ne se plaignit pas à notre mère.
— Venez, mes enfants ! » appela-t-elle quand nous rentrâmes. Elle voulait nous montrer à M. et Mme Napoléon de Toow et leur fille Gabrielle, un peu plus âgée que Marthe. Brusquement, après la scène qui venait de se dérouler près des alvéoles de la haie, j’étais devenu apte à pressentir l’angoisse qui devait tourmenter le cœur de ma mère quand, pour la première fois, un étranger rencontrait ses enfants. Ma sœur défigurée, moi, une autre variété de misérable dont elle devait toujours craindre qu’il ne fût reconnu pour ce qu’elle savait par anticipation qu’il serait un jour.
Pierre l’enragé.
Napoléon de Toow, le Substitut cannibale, causait avec mon père. Ce dernier n’occupe qu’une place minime dans l’histoire de la vie de Marthe, mais je dois indiquer son attitude effacée dans la vie domestique, nulle comme influence directe sur nos vies, et faire comprendre l’effet pourtant désastreux de cette neutralité, aux moments où un geste sage, viril, eût atténué des souffrances morales. Ni lui, ni le Substitut ne peuvent se décrire en un mot qui permette de les ranger dans une classe définie d’hommes médiocres, ils ne sont remarquables par aucune qualité extraordinaire ; la vanité que lui donnait son grade dans la magistrature enlevait à M. de Toow, nul même dans la société de province, le peu de fermeté de pensée que sa femme et sa cuisinière, sous la tyrannie desquelles il végétait en tremblant, lui eussent pu laisser ; la vanité de mon père ne se devinait pas si aisément, n’étant pas d’habitude l’ornement du grade qu’il avait atteint. Il était de ces hommes de science qui expérimentent, vérifient toutes les découvertes de la chimie et tirent de ce labeur sans inspiration la conclusion inattendue qu’ils sont progressistes, attitude d’esprit noble et flatteuse dont ils croient juste de s’enorgueillir ; il s’enfouissait dans le travail complexe de ces éternels contrôles, dans l’organisation de congrès de médecine ou de microscopie. Mon père ne voyait ni les joies, ni les souffrances qui l’entouraient. J’ai connu depuis quelques savants sceptiques qui traitaient la science comme un art, gratuitement, au jour le jour, des hommes authentiques, des êtres vifs, attentifs, cotant les jouissances de la vie avant celles de l’art, de la cuisine avant celles du théâtre. Les autres savants, spéculateurs aimant à confondre leur labeur avec celui des saints, prononçant avec autorité le mot progrès, au contraire sont fats, mesquins, distraits, parlent volontiers de l’humanité ; certains prennent la folie des grandeurs ; d’autres sont de lâches poltrons, beaucoup sont sales, ignorant le bain, les jeux de l’amour, presque tous se marient tôt, avec la fille de leur maître ou de leur concierge, avec une bonne ou une paysanne.
Fonctionnent comme les animaux sans imagination.
Dans le ménage Napoléon de Toow, la situation était nette au point de vue mâle ; sa femme, pièce de bœuf immense, épaisse à crever, barbue de noir, le poignet solide dans le concret, ferme au moral, avec l’esprit construit à angles droits, sans une courbe qui désunît ceux-ci, n’ouvrant dans la pensée pas un arc à l’humour, bref une mentalité faite au poinçon, à l’emporte-pièce. Taillée irrévocablement comme un rouleau de pianola, sa fille, au menton de qui une barbe blonde m’intriguait perversement, partageait avec la matrone le pouvoir suprême sur le ménage. Son ancienne nourrice, maintenant leur cuisinière, cantinière féroce, ressemblant à une pyramide de courges roses, ne reconnaissait d’autorité qu’en ces deux femelles barbues.
Napoléon, âme fripée, et sa femme, paquet de chair, aigrie comme les grosses femelles qui ne disposent que d’un hareng saur comme mari, d’une sardine comme amant, en signe d’affection appelaient leur fille Gabrielle : Gaga.
Napoléon était petit et malingre ; mon père était de taille moyenne, le front haut un peu conique, le nez épais, celui des savants qui ne pensent point ; yeux bleus, barbe noire.
— Mère ! mère ! un autre traître ! » disait Marthe, à mi-voix. Ma mère, cessant de lire, levant la tête, vit par la fenêtre un jeune curé. Nous sommes à l’époque où en Flandre et en Brabant on nommait les ecclésiastiques des « corbeaux », à cause de leur costume noir et des actes de rapacité dont on les accusait autour du lit des moribonds. Nous avions entendu les mots, trahison, traître, prêtre ; les deux derniers voisinant si souvent sur les lèvres de mon père, que Marthe et moi nous les confondions.
Une grande horreur s’emparait de nous à la vue des prêtres ; nous avions d’eux une peur analogue à celle que d’autres enfants ont de l’Ogre ; ils ont une robe longue, noire, et pourtant ne sont pas des femmes, un chapeau large jette de l’ombre sur l’éclat de leurs yeux. Ils circulent en liberté dans les rues, presque toujours redoutablement seuls ; quand ils sont escortés, c’est par un des personnages louches que nous avons entendu notre père dénoncer avec rancœur comme dangereux. Des spectres noirs bien visibles, tandis que l’Ogre, malgré les injonctions des mères, omet classiquement d’accourir ; mous, parodiant des hommes en caoutchouc, prenant l’aspect décoloré des humbles, ils infligent le martyre par leurs vengeances.
Des paroles de mon père, particulièrement, mirent en nous cette image redoutable que nous y avions du prêtre. Il se croyait, était certes au point de vue du confort matériel, une victime du nouveau gouvernement clérical ; il avait été envoyé dans la petite ville de Rupel, ville sans mouvement « intellectuel » ; supprimant les cours donnés par des libéraux, on lui avait enlevé une chaire de professeur dans une ville universitaire que les Allemands détruisirent en 1914, on l’avait, pensait-il, séparé des hommes de science, des conférences, des bibliothèques. Son ressentiment d’avoir été sacrifié agissait sur son esprit, déjà invétéré de vengeance, lui faisait couvrir la prêtraille d’une couleur affreuse qui nous impressionnait, dont le souvenir forma une hantise sévère, pas facilement révoquée. Nous les voyions dissimulant mal sous leur robe des mains couvertes de sang, sortir des maisons innocentes, emportant les biens des victimes, fuyant avec des enfants sur lesquels ils opéraient le baptême. Le baptême, dont nous ne savions rien, était un acte cruel et noir, se perpétrant sur le corps des jeunes enfants dans un lieu solitaire, obscur, d’où nul cri ne pouvait atteindre les oreilles des parents. Peut-être avec le baptême confondais-je une histoire de circoncision qui m’avait semblé douloureuse.
Le faîte de notre erreur fut atteint quand nous découvrîmes que les prêtres cachaient avec persévérance sous leur chapeau noir une tonsure, marque indélébile de leur réprobation. L’impression que nous donnait cette tonsure était pareille à celle que nous donnaient les Saints Sépulcres qui, sous les chapelles de campagne, surgissaient hideusement de l’ombre, sculptés et peints dans l’obscurité pour nous édifier sur le plus grand crime de ces créatures sinistres, d’ailleurs rigoureusement tonsurées, dénonciation permanente qu’il eût été périlleux d’oublier.
Ogre ; prêtre tonsuré, galérien numéroté, fer rouge.
Pendant mon enfance, Marthe pendant une partie de la sienne, nous eûmes, en passant près de la maison de quelqu’un de ces « corbeaux », la même angoisse que les enfants qui, par mégarde, s’approchaient de nous dans la ville. Nous étions pour ces derniers des « gueux » ou des « juifs » puisque nous n’étions pas « catholiques ». Deux autres enfants, dans la même situation que nous, n’en souffrirent point ; leur père, médecin en chef de l’Hôpital, étant d’extraction paysanne, le fils et la fille entrèrent tôt en contact intime, une intimité un peu secrète, avec les habitants de Rupel ; de plus, « toute la ville » fournissait l’Hôpital ; les commandes devaient être approuvées par le Chef. Nous étions les seuls que molestassent les cris de Gueux, de Juifs : parfois un esprit plus déductif ajoutait « assassins » ou « Judas ».
Assassins. Judas.
Ma mère fut obligée de nous emmener en visite chez M. van Trier. Faire une visite à ce marchand allait à l’encontre de toutes ses idées de classe ; elle avançait comme circonstances atténuantes qu’il n’était pas possible de garder avec ce voisin, notre propriétaire, la distance que nous maintenions entre nous et les autres marchands ; de plus, elle s’affirmait à elle-même que celui-ci exerçait une sorte de métier, n’était donc pas un « vil revendeur » ; en outre, il nous fallait, dans ce monde où croupissait pour nous du poison, pouvoir nous appuyer sur quelque personne qui y fût considérée. Mon père ne se souciait point de rectifier les conventions aristocratiques de sa femme ; lui-même s’estimait davantage de ce qu’il croyait appartenir à la phalange sacrée des savants et des artistes, que de ses titres nobiliaires qu’il rangeait bizarrement avec ses grades universitaires.
Champignons démocratiques.
Ma mère, indolente saupoudrée d’un peu d’ironie, avait abandonné les gentilles robes, frayeur du Scaphandrier ; son indifférence lui faisait adopter des toilettes simples, pauvres, selon le jugement des commères avisées. Des toilettes montrant plus de déférence aux goûts de la ville eussent fait diminuer de moitié les quolibets qui nous accablaient, purifié l’atmosphère de haine cent fois ramifiée où nous vivions ; cependant, déjà à cette époque ma mère ne sortait presque plus.
Nos propriétaires étaient de ces « libéraux » qui le dimanche vont à l’église. Nous entendions ces sortes de gens lacérés par des mots tels que hypocrites, lâches, abjectes canailles, « calotins » dégradés ; nous allions chez eux, grande appréhension.
L’odeur du tabac nous fait grossièrement éternuer, sans même nous excuser pour ne pas prolonger encore par le bruit de nos paroles la démonstration impolie, involontaire. Bien que les ateliers de manipulations fussent dans l’immeuble voisin, l’odeur du tabac imprégnait toutes les chambres, blottie dans les angles, assise sur les rayons et les comptoirs, elle sortait avec le bruit de la soie des fauteuils, tombait des lustres, se précipitait comme du poivre d’entre les feuilles d’albums. Une petite porte éternellement ouverte laissait s’échapper et se répandre partout ces effluves plus denses que celles du savon. Si j’avais l’esprit moins inquiet, si je possédais le talent d’écrire, je pourrais montrer combien cette odeur duveteuse du tabac s’installa profondément dans le tissu de ma mémoire, combien son chatouillement est semblable pour les nerfs olfactifs aux morsures multiples de l’ortie pour la main, comment, quand cette odeur me frappe, reviennent en foule vers mon esprit les images des jours où l’essaim de petites abeilles brunes parfumées du tabac m’assaillait.
Éternuer : pardon, Marchand, votre luxe sent le tabac. Démocratie.
Le monticule où anciennement s’était trouvé un moulin, que l’on voyait de nos fenêtres, leur appartenait ; grâce à eux j’y pus me repaître de journées dorées de soleil, j’y accumulai des poèmes que j’eusse écrits plus tard si mon cœur fût demeuré tendre, contemplatif : j’avais certainement alors un goût pour la rêverie dissolvante que rien ne pouvait refréner.
Dès que nos parents nous eurent indiqué le jardin, je m’étais précipité vers la butte d’argile où avec les yeux, les oreilles, le nez, on prenait les choses savoureuses que la lumière y tamisait comme une pluie de curiosités. Mais des cris débordèrent mon silence, de véritables hurlements me firent retourner en courant vers le jardin.
Raconter sans colère. Je me souviens sans rancune ? Non !
Marthe, demeurée à l’écart des autres enfants, ne voulant pas être rabrouée ouvertement, d’une manière flagrante qui eût nécessité des représailles violentes de sa part, avait remarqué qu’une très petite fille, quatre ans, s’exaltait, divaguait de plaisir chaque fois que les « grandes » daignaient la déposer sur le dos de l’âne, à ce moment leur favori. Croyant que ceci, tout en ne dérangeant pas à cette minute le jeu, lui vaudrait même quelque gratitude de la part de la petite, Marthe sortit de sa réserve, voulant à son tour la poser sur le bât de l’âne : l’enfant poussa alors les hurlements qui m’avaient fait revenir précipitamment de la butte. L’enfant ne s’interrompait que pour crier : « Pas elle ! pas elle ! je ne veux pas ! pas elle ! »
Les van Trier et ma mère crurent qu’un accident abominable survenait ; quand ils connurent les faits, Mme van Trier obligea sa fille à « jouer avec » Marthe. Cette fille des propriétaires, élève des Ursulines, s’était jusqu’alors balancée sur une escarpolette, ne goûtant pas aux jeux, neutre, et, s’attendant à des revers, ne voulant pas approuver l’attitude de ses amies, ni en être responsable ; avec une sagesse scélérate elle se ménageait un alibi ; tournant le dos aux jeux, elle n’eût pu être induite par aucune force familiale à témoigner, accuser, défendre. Elle semblait faire le compte des gouttes d’eau qui tombaient lentement des claies où séchaient les feuilles de tabac lavé ; semblait examiner les grandes manivelles qui actionnaient les guillotines à couper les feuilles sèches, brunes de nicotine. Parfois elle échangeait quelques mots avec Antoinette, cousant, assise à sa fenêtre qui donnait sur le jardin de van Trier. Antoinette, la fille du Sacristain, passait à cette fenêtre beaucoup de ses après-midi. De là, elle pouvait regarder les plates-bandes de notre jardin, et disposait de la moitié du paysage que nous voyions de nos fenêtres, le potager avec son étable et son grenier, le boulevard aux arbres immenses. Marthe, les yeux secs, était inconsolable, je repartis pour la butte en tenant sa main dans la mienne qu’elle lâcha bientôt sans cesser de me suivre.
Nous nous couchons à plat ventre dans les sauges et les bruyères ; des sorbiers et des églantiers au-dessus de nous couvrent le ciel de mille ramilles, baies rouges, feuilles. À notre gauche, émergeant du sommet de la butte, les puissantes tours des peupliers du boulevard, une haie tressée par l’été, sarments de ronces et de clématites. Parfums ! La menthe en fleur. Sous nos visages, la face abrupte du tertre coupé comme un demi-gâteau jaune ; je regarde entrer et sortir les martinets, des dards bleus de flèches qui pénètrent vivement dans la masse du sable ; l’entrée de chaque nid est marquée par une traînée de fiente blanche ; il y en a plus de cent, profonds, à l’abri des plus persévérants ennemis.
Marthe demeure immobile, front sur les bras, elle pleure sans remuer, sans essuyer ses larmes. Je ne puis la distraire des peines qui dans son cœur se lèvent en murmurant pour accueillir ce nouveau tourment.
Au loin, la voix des enfants qui jouent, le bruit des guillotines coupant le tabac, le cornet d’un tramway vicinal à vapeur qui amène, des sables de la Campine, des œufs et du beurre, des paysans qui les viennent vendre et, plus près de nous, le bruit des cloches qui comptent à coups précipités les béguines qui pour le « salut » passent sous le porche des églises ; tous ces bruits voilés s’agrafent l’un à l’autre, se soudent pour nous arriver comme un souffle où l’on doit avec attention cueillir les sons, formant un fond velouté au silence qui règne plus près de nous.
Raconter sans colère la colère de Marthe.
Parmi les ronces de la haie naturelle, j’ai entendu une première interruption dans ce silence, comme une goutte de pluie brusquement détachée des autres sonne à l’intérieur de la chambre, un bruit de feuilles froissées ; je regarde et découvre le Garçon au mouchoir rouge ; il avance, ramasse un caillou ; j’avertis Marthe, elle ne bouge pas ; je ne comprends pas ce qu’il murmure, c’est toujours la barrière troublante, mystérieuse de l’idiome. Ne pouvant défendre ma sœur immobile du ressentiment de ce garçon, je cherche un compromis, lui montre du doigt les nids d’hirondelles ; lâchant le caillou, il s’approche, Marthe se lève aussitôt, s’écartant de l’arête du précipice. Le garçon se penche pour mieux observer les oiseaux qui voyagent dans un bruit de moulin à soie soutenu par leur gazouillis.
Plus décolorée que ne l’avait jamais rendue son anémie, Marthe, les yeux par les pleurs cachés dans les paupières gonflées, bondit vers nous, fonçant comme une chèvre furieuse, précipite le curieux dans le vide. Je ne veux pas tenter de pallier la violence de ce geste d’une révolte longuement macérée dans les douleurs accumulées ; peu de lecteurs sont moins capables d’analyse psychologique que moi ; ils expliqueront, condamneront, identifieront, épingleront le document.
Marthe s’éloigne, ses jambes tremblantes s’efforcent de la porter, l’empêchent avec peine de chavirer.
Sa victime saigne du nez et des genoux ; le sable l’a reçu dans son onctuosité de pâte levée ; son bras m’inquiétant fort, je le suspends d’après ses indications. Malgré les intentions qu’avait symbolisé le caillou vengeur, malgré la rude avanie qu’il vient de subir non plus sous forme de correction paternelle, mais d’une sorte de taillon asymétrique, il ne semble plus, à cet instant, contenir de la méchanceté. Le consolant en français, plus quelques mots de flamand concassé, j’en extrais finalement un sourire : il comprend ma promesse de lui montrer des chardonnerets et même le grand puits que j’ai creusé dans notre jardin.
Un tonsuré l’arrête, lui touche l’épaule, le console avec des injures pour les juifs.
J’avais laborieusement creusé le puits, dont j’avais parlé à la victime de Marthe, dans un chemin écarté du jardin ; il était fermé avec des volets de remise et des planches ; les planches étant recouvertes de terre, le chemin était rétabli par-dessus, intact. Entre les buissons de lavande, l’entrée était en outre dissimulée sous les palmes rabattues d’un large taxus toujours vert. Dans cette caverne, grande comme une caisse à piano, de la fraîcheur régnait en été, et une obscurité presque complète ; un seul mince faisceau de lumière tombait confusément sur une niche creusée dans la paroi de terre ; elle contenait soit des pommes prises au verger, soit des fruits de caroubier achetés chez Mimi, soit des raisins secs.
Un jour j’y fis une nouvelle niche pour ce genre de provisions et plaçai dans l’ancienne une petite statue de porcelaine représentant, je crois, Saint Roch. J’avais lu Fabiola et d’autres descriptions des catacombes. Mais je suis certain que ce goût de me blottir sur des fougères mortes dans cette alcôve brumeuse, n’était pas le produit de rêveries sur des thèmes mystiques. Peut-être y entrait-il un peu de ce que nous appelons en anglais « secretiveness » et davantage peut-être étais-je poussé dans cette morne pénombre par le sentiment de disgrâce où nous vivions, qui annihilait en nous les fibres de sociabilité, criblait notre cœur de blessures, nous rendait farouches jusqu’à l’hystérie ; car ce que je connaissais alors des avanies subies par Marthe, ce que je comprenais de l’attitude agressive des indigènes, avait fait plus que m’éloigner des autres, m’en avait donné des accès de répulsion sauvage. Mon cœur sentait moins de fièvre dans ce puits où chaque carillon venait déposer tendrement ses notes comme des pas étouffés sur la neige. Ses parois, compagnes invisibles, toutes proches de mes épaules, me gardaient contre l’amertume de la lumière, étaient une sorte d’œuf où à volonté il m’était permis d’imaginer n’être pas encore né au monde que les déceptions, l’absence du droit à l’espoir fanaient pour nous anticipativement.
Goût de s’appuyer à un mur dans une foule, concert, théâtre.
Dès lors était né en moi ce sentiment d’inaptitude à participer à la vie sous les aspects que l’on estime devoir s’accorder pratiquement à lui voir. Les hommes instruits, donnant un contenu précis au mot instinct, diront que c’était l’instinct propre à mon individu ; d’autres, superstitieux, ayant terminé la lecture de cette histoire, affirmeront que l’éloignement que j’éprouvais était un pressentiment. Je recommande aux uns et aux autres de faire bonne part de culpabilité au monde extérieur, Rupel ; pas une influence du milieu, mais des expériences précoces agissant sur une intelligence inférieure ; mais moi-même j’avoue attribuer une part de mon goût pour ce souterrain ténébreux, pour la solitude peuplée seulement de racines et d’insectes, de mon mépris fébrile pour les jeux avec d’autres enfants, à ma « nature », ajoutant qu’on n’eût pas pu semer une fève de cette « nature » dans un sol plus propice à sa croissance, à son développement aboutissant dans son type parfait. Quelque don et moins de faiblesse eussent fait de moi un de ces antéchrist que la société dénonce de temps en temps à la coalition secrète, force potentielle, des honnêtes gens.
Posté à la fenêtre du boudoir de ma mère, isolé du reste de la maison, j’y pouvais surveiller l’arrivée de celui que Marthe avait précipité du haut de la butte. Il vint, j’ouvris sans bruit la porte, le menai en marchant sur la pointe des pieds, vers le jardin ; il était important que nul ne sût que j’achetais le silence du fils de notre maraîcher ; or, dès que nous fûmes au jardin, j’entrevis Mère dans le salon rouge qui, comme on avait accoutumé à cette époque, devait son nom à la couleur de ses tentures.
Pour nous soustraire aux regards qu’elle pouvait à chaque minute diriger vers le jardin, je fus contraint, malgré mon intention de trahir ma promesse, de faire entrer le grand garçon dans mon puits. Sauf Marthe, nul autre n’y est jamais descendu.
— Il faudrait une bougie ? me fit-il comprendre.
— Non, dis-je, ce n’est pas la même chose.
— Mais pourquoi ne voulez-vous pas ?
— Voici des noix », répondis-je, sans me soucier de l’absence de points de contact par lesquels eussent pu se toucher sa question et ma réponse. Il les mangea toutes avec ferveur, puis les gousses de caroubier qu’il approuva moins. Leur goût sauvage me plaisait, c’était un désir morbide et enfantin de macération qui me faisait aimer cette paille mâchée, à peine sucrée, plus que les fruits savoureux.
Après les gousses mangées, cette obscurité de tanière n’ayant pas pour lui le charme sévère qu’elle me prodiguait, dont elle me comblait avec douceur, il avait fort envie de s’en aller ; il demeurait immobile, attendant sans doute mon signal. Je ne bougeais pas dans ma crique de paix où n’arrivaient que vaguement les remous du monde.
Silence. Qu’il aille au diable.
Doucement de la main il m’effleura le bras, et je vis dans le vague faisceau de lumière qui pénétrait là, qu’il me montrait sa petite bouilloire sous un aspect qui m’effraya, et dont pour m’initier il s’occupa ; le résultat me donna beaucoup d’angoisse ; je crus deviner que cela concernait l’horrible mystère des prêtres.
— C’est ça le baptême ? » lui demandai-je. Il ne comprit pas, cependant me répondit d’un signe de tête affirmatif, voulut alors que sa science me guidât. (Trop de barrières étaient entre la possibilité d’un tel abandon et le reste de ma vie de toutes parts séparée de celle des autres.) Il ne s’agissait pas de baptême, puisque, pour vaincre mon obstination, il me donna des détails persuasifs et me parla de fréquence, mais cela n’existait indubitablement que pour les gamins qui nous injuriaient dans les rues.
Me quittant, il tenta d’ouvrir la porte verte du fond du jardin, elle était fermée, sa clef suspendue parmi les autres dans l’office.
Je me débarrassai de lui, sans plus songer à ma mère, ni à ma promesse de lui montrer mes cages d’oiseaux. Telle fut mon initiation à une pratique que J.-J. Rousseau et Stendhal ont avouée – le premier en en tirant des conclusions, une sorte de plaidoyer, de pièce justificative, l’autre avec la grâce brutale qui règne partout dans son premier « journal » de voyage. Nouveau document pour les psychologues, cette pratique intermittente dans mon adolescence contribua, dans une mesure que je ne sais si je dois nommer grande ou petite, à la formation de mon « caractère » anxieux, nerveux et bizarre.
— Approche, Pierre , » me dit ma mère quand je revins de la porte par où le Garçon au mouchoir rouge venait de sortir.
— Qu’as-tu ? demanda-t-elle, en mettant son visage exactement en face du mien.
— Rien, mère ; toi-même, tu as pleuré.
— Oui, j’ai pleuré, mais c’est fini. Dis-moi pourquoi es-tu troublé ?
— Rien, mère », répétai-je. Le secret de l’incident survenu près des abeilles, de la féroce représaille sur la butte, de la visite du gamin, tous ces mystères, je les partageais avec d’autres ; il était difficile de démêler rapidement quelles parts m’en appartenaient, pouvaient en être détachées sans déranger, entraîner avec elles des fragments qui découvriraient les autres, comme en enlevant un puceron d’une rose on ne peut éviter de froisser les cristaux de sa texture. Ma mère m’attira vers ses genoux, elle était assise sur le banc du piano ; elle me regarda très longuement comme elle le faisait souvent, prononçant un « c’est bien » qui ne me donna aucun remords, sentant que si elle ne connaissait pas la forme, les contours de mes dernières actions, elle en connaissait et les bonnes et les mauvaises couleurs, le suc même qui les perméaient, les faces obscures ou lumineuses de mon âme qui s’y étaient compromises.
— Sois bon pour Marthe, me dit-elle, la voilà au jardin, rejoins-la.
Je ne pouvais faire un don plus précieux à Marthe que l’offre de visiter ma caverne borgne, sachant que mon goût pour cette loge de terre la rendait perplexe. Hélas ! mon présent venait de perdre sans retour le lustre de sa rigoureuse pureté ; on y était entré, profanant sa solitude.
L’ignorance blasphémant contre la splendeur unique que j’y exaltais.
— Oui, vite, dit-elle, toute frémissante, confiante devant cette offre si longtemps différée.
— Par ici, cinq marches, prends garde.
— Pas de lumière ? » demanda-t-elle ; l’énigme grossissait au lieu de prendre quelque transparence.
— Aucune !
— Tu ne peux rien faire ici, conclut-elle, s’asseyant sur le banc de terre, les pieds sur les feuilles de fougères crépitantes.
— Je n’y fais rien, répondis-je.
— Tu penses, sans doute ?
— Oui ! c’est ça, je pense !
— À quoi penses-tu ? interrogea-t-elle tant de la voix que du regard de ses prunelles veloutées ; l’ombre me dérobait le reste de son visage.
— Mais comme on pense, dis-je.
— Comme moi ?
— C’est bien possible, toi, tu es triste aussi, dis-je, comme m’excusant de ma pensée qu’elle devinait.
— Oui ! mais toi, tu n’es pas comme moi, on peut te regarder !
— Notre vie est la même, ici ! dis-je, du ton de voix d’un aîné capable de raisonnements.
— Suis-je très, très laide ? demanda-t-elle.
— Je t’aime beaucoup, m’empressai-je d’affirmer, pensant à la vision que j’avais eue d’elle le jour où une abeille lui avait fait cette méchante piqûre. « Tu as de très, très beaux yeux », ajoutai-je, ne sachant plus rien imaginer, ne trouvant pas une parole dorée de réconfort.
— Je suis très, très laide, Pierre, très laide !
— Non, interrompis-je, idiot.
— Tu te souviens, commença-t-elle avec hésitation, comment cet horrible homme qui est le maître de l’hôpital me fit me placer de profil pour cette photographie de nous tous qu’il fit dans la bruyère ?
— Oui, je me souviens.
— Dans son regard, tourné vers sa femme, j’ai vu qu’il lui demandait de l’aider.
Trop lourd pédant pour confronter une chose difficile lui-même, il mettait si bien à nu son désir d’empêcher que nous vissions son signal de détresse !
— Crois-tu que les hommes soient plus bêtes que les femmes ?
— Ici, tous sont bêtes, criai-je avec désolation.
— Les personnes de Rupel sont très, très bêtes. Ailleurs c’est, j’en suis presque sûre, différent.
— Oui, tante Julienne disait, il y a deux ou trois ans, qu’une grande ville eût été plus aimable pour nous.
Marthe dit alors :
— Et une autre tante, d’autres gens dans les rues, d’autres enfants à l’école, d’autres promenades, tout autre, différent. » Elle cessa de parler. Au-dessus de nous, par la trappe entrouverte nous voyions les branches dans l’air bleu se mouvoir légèrement comme des algues sous l’eau qui se calme, nous entendions un pinson rejoindre en chantant le sommet du poirier où il avait mis ses œufs, puis l’air se divisa en très petites miettes, toutes contenant un atome de carillon.
Marthe demanda :
— Que te dit Mère ?
— Mais à propos de… ?
— De moi, répondit-elle avec courage.
— D’être bon pour toi, et de me promener avec toi ; tu vois, je t’ai montré ma maison », dis-je, avec peu d’esprit, puisque n’ayant aucun scrupule de mentir, j’eusse pu lui dire n’importe quelle opinion flatteuse, au lieu d’afficher cette pitié qui, en même temps qu’elle lui était ainsi révélée, lui montrait sa trop justifiée et naturelle présence en nos cœurs meurtris.
— Tu n’es pas encore très intelligent, Pierre, dit-elle avec une naïve cruauté. Mais pourquoi as-tu cela ? » ajouta-t-elle en montrant dans sa niche le Saint Roch, discernable sous la caresse d’un maigre pinceau de lumière jaune.
— C’est joli, dis-je en me tournant vers la statuette qui n’était pour moi ni celle du Saint, ni celle d’une divinité païenne.
— Rien que parce que c’est joli ?
— Oui, Marthe.
— Tu ne penses jamais aux anges et aux saints ?
— Non ! Je ne crois pas…
Pierre n’est pas encore très intelligent.
— Viens, je vais maintenant te montrer ma chambre », s’écria Marthe, dans l’accès de confiance qui n’était pas épuisé ; et je sentis que mon Saint Roch l’avait décidée et qu’elle ne pouvait croire à mon innocente dénégation.
Cette chambre m’était aussi inconnue que mon puits l’avait été jusque-là pour Marthe. Dès la porte, – sur ce palier il n’y avait que les deux portes des chambres de mes parents, et celle de la toilette en face de celle de Marthe, – on reconnaissait les soins extrêmes qu’elle prenait de sa personne, la minutie amoureuse dont elle entourait ses propriétés. Elle avait obtenu que l’on mît devant sa porte, sur le parquet du palier, un rectangle de peau de chèvre noire, dont les longs poils débordaient l’encadrement de drap rouge. Aucune poussière ne passait cette frontière, velue comme un glacis avec ses herbes, mise entre le reste de la maison et sa chambre immaculée. Jusqu’à hauteur d’homme, les murs blancs étaient recouverts d’un lambris de toile rose, interrompu par les meubles blancs qui avec le tulle de neige des fenêtres, des miroirs et du lit faisaient flotter la pièce au centre d’un nuage fragile ; j’étais emporté sur une de ces nuées où Gentile da Fabriano dépose une petite vierge paysanne ; j’étais emporté dans une bulle de savon, sans ombres.
Marthe me montra le musée de toutes ses « choses » bien à elle, les inévitables conques marines ramassées sur les plages, les dentelles qu’elle s’exerçait à exécuter, ses livres. Livres de ses toutes premières années de lecture acharnée : Mme d’Aulnoy, Mme de Murat, Mlle de la Force ; des livres anglais dont elle regardait les images ; ceux, plus récents, parmi lesquels L’éducation des Filles de Fénelon lui était alors le plus cher. Elle me le montra comme un pendant à mon pauvre Saint Roch, dont j’ignorais tout, comme j’ignorais en quoi pouvait consister la sainteté. C’était une jolie petite édition de 1762 ; je possède encore l’exemplaire édité à Porto : chez Clamopin Durant, Grouteaux et Compagnie. Je lus : « Concluez que nous ne sommes ici-bas que comme des voyageurs dans une hôtellerie, ou sous une tente ; que le corps va périr ; qu’on ne peut retarder que peu d’années sa corruption ; mais que l’âme s’envolera dans cette céleste patrie, où elle doit vivre à jamais de la vie de Dieu. » Près de son lit, dans un angle, un crucifix dont l’air plus las que douloureux m’était connu par la gravure ; enfin un collier de perles à facettes, qui se nommait, me dit-elle, un chapelet.
— Ne dis pas que tu as vu cela, Pierre », me dit-elle, et je compris qu’elle n’avait pas eu l’intention de me révéler autre chose que son Fénelon. Or, comme j’avais vu ces outils religieux, signes uniques dans notre maison, elle n’avait pas hésité à me montrer aussi son Imitation : elle me comblait de sa confiance.
Entendait-elle ces livres comme leurs auteurs désiraient qu’ils le fussent, et d’où étaient-ils venus chez elle ? Aujourd’hui encore je l’ignore, de même qu’il m’est difficile de démêler ce qui se passait en elle, à quelle profondeur tout ceci avait pénétré sa conscience ; je ne puis que soupçonner, avec le lecteur, qu’elle avait cru découvrir une île de salut au milieu de notre univers chaque jour plus noir pour elle, encerclé de murs s’élevant davantage à chaque nouvelle apparition de la réalité affreuse.
— Assieds-toi là, Pierre, près de la fenêtre », et elle ajouta avec bravade : « Tu vois, je ne vis pas comme toi dans un puits obscur ; je vis dans une chapelle blanche entourée, protégée par l’aile des anges. »
Anges. Tous les démons des angoisses, des paniques.
Le paysage, rangé sur plusieurs plans devant sa fenêtre, offrait à la pensée une bifurcation que je suivis avec moins de stupidité que je n’en avais montrée jusque-là. Je l’avais aimé dès la première inspection que ma mère et moi, nous fîmes de la maison, quelques années auparavant ; d’ici on voyait mieux que de la fenêtre de ma chambre les jardins des alentours : celui du receveur des contributions, voisin immédiat, négligé, sauf de beaux pêchers en espaliers contre le mur du fond, puis successivement celui de Mimi, deux étroites cours avec une pelouse malade, un baquet démantibulé, une niche à chien vide ; puis le jardin du Sacristain, plein d’ombre, d’humidité, et de buis ; plus haut la tour de Sainte Clotilde, la fabrique de brosses, avec son jet intermittent de vapeur blanche.
Regardant le buis, entendant les sons de l’harmonium d’Antoinette s’échapper de la fenêtre ouverte, je pensai qu’elle avait peut-être aimanté Marthe dans la voie des inquiétudes révélées par les livres que je venais de voir dans sa bibliothèque laquée en blanc.
— D’ici tu peux parler à Antoinette ?
— Non, dit Marthe, elle parle très mal français ; elle va partir pour Mons où habitent ses tantes, sortes de religieuses, m’a dit Gabrielle.
— Très instruite, je crois…
— Elle ne connaît que très peu le français, mais à Mons on parle mieux qu’à Charleville, qu’à Bouillon, aussi bien, dit Père, qu’en Touraine.
— Tu la connais, toi ? ajouta Marthe.
— Non… elle est si grave… elle nous regarde comme si elle nous connaissait fort bien… nous aimait…
— Pourquoi, interrompit encore Marthe, ne dis-tu pas ce que tu as sans doute observé aussi bien que moi ? Elle nous regarde avec pitié, n’est-il pas vrai ?
— Non, balbutiai-je avec lenteur.
— Oh ! Dieu ! que je suis malheureuse, cria Marthe, des deux mains se cachant la figure.
Pourquoi n’eus-je pas l’esprit de dire qu’en effet elle semblait avoir pitié de notre abandon, de notre séparation d’avec l’Église, mais était-elle de mon âge, une telle charitable roublardise ? Je ne suis pas de ces romanciers qui, déformant au besoin la vérité, donnent solution à tout problème, l’expliquent sans sourciller, avec l’assurance d’un tireur qui de toute la cible ne veut reconnaître que le point noir du centre, mais, bien au contraire, ma vie criminelle m’ayant forcé à renier tout respect humain, je fais sans pudeur des questions, tout en sachant que la plupart des réponses me seraient données par de malicieux imposteurs, de candides philosophes, de falots moralistes. La question dans l’occurrence présente : un garçon d’une dizaine d’années pouvait-il avoir l’esprit assez inventif pour formuler une réponse qui rassurât Marthe, lui permettant de croire que cette pitié ne s’adressait pas à elle seule, donc nullement produite par la vue de son visage que la « nature », blasphémant comme un enfant laissé sans gardien, avait balafré dans le geste d’une déesse capricieuse qui ignore les droits humains que nous donnons à l’individu ?
Sur l’appui extérieur de la fenêtre, près d’une soucoupe contenant des miettes de pain, des moineaux viennent voltiger, intimidés par ma présence insolite.
— Ce pain est à eux, murmura Marthe, se dégageant avec peine de son chagrin ; pas pour les autres, ajouta-t-elle, se penchant pour me montrer les poules. Notre cuisinière, Christine, la seule domestique que les intrigues de confessionnaux laissassent à notre service, élevait là des poules dans un enclos de toile métallique.
— Voilà, du pain pour vous », dit-elle, semant sur les poules du pain destiné aux moineaux. Elles se précipitèrent.
— Sais-tu pourquoi elles sont si saines, Pierre ?
— Je crois que oui, répondis-je.
— Tu ne le diras à personne ?
— Non, certes, je ne dirai rien de ce que tu me dis !
— Jamais, jamais ! Même si tu le croyais nécessaire à mon existence ?
— Jamais », dis-je avec énergie, pour effacer entre nous l’impression que ma balourdise avait fait planer sur cet après-midi.
— Ne l’oublie pas ! dit-elle souriant enfin, mais je n’insiste pas pour ce que je vais te dire ; je voulais te faire rire, et brusquement il m’est venu dans l’esprit d’exiger cette promesse – ce n’est rien de sérieux – là, n’y pense plus maintenant. » J’étais affligé de rester muet dans un cas dont, malgré son ultime observation, je sentais le sérieux s’emparer d’un coin obscur de ma conscience. Je dis avec une indifférence jouée de clown, mauvais mime, souriant même :
— Les poules de Christine, pourquoi si grosses, plumes si luisantes ?
Marthe répondit, imitant l’attitude, la voix de son médecin :
— Les poules doivent leur crête rouge, leurs pattes jaunes, leur santé à l’excellence des pilules que je leur donne ; mes sottes pilules contre l’anémie qu’elles avalent ; elles aiment aussi les fortifiants que l’on me fait porter à onze heures, le matin. Ai-je l’air d’une malade ? », dit-elle, parmi l’articulation difficile d’un rire dédaigneux, aigu, qui se termina dans un râle de son palais misérable.
— Non, non, Marthe ! Tu es grande et forte ! m’écriai-je, mais prends les fortifiants, jette les pilules.
Dépitée par ce râle, la banqueroute de sa gaîté, elle eut un sourire blême : son regard avait à ce moment plus de cent ans.
— Retournons au jardin, lui dis-je, je le connais bien, il y a mille choses que tu n’as jamais vues.
— Tu ne diras rien ! dit-elle, comme si mon silence était devenu, depuis qu’elle avait proféré les dernières paroles, la condition, non seulement sous laquelle elle acceptait la promenade au jardin, mais davantage celle qui consoliderait notre amour.
— Tu mangeras les fortifiants, je le sais, répondis-je, sans voir, dans le désarroi de ma triste cervelle, la grossièreté de ce marchandage.
— Je ne pensais plus à cela !
— Quoi ?
— L’Imitation ! dit-elle tout bas, comme nous étions déjà sur le palier.
— Ah !… non, jamais, rien, rien, dis-je.
Ma mère nous confia à l’école fort tard ; Marthe, comme je le dirai plus loin, n’y put résister longtemps aux cruautés que lui infligeaient ses compagnes. Quant à moi, chargé de colère, taciturne, je ne demandai pas l’affection de ces puantes canailles. La moindre bise d’hostilité semait autour de moi la poudre de ma rage latente ; un regard égaré contenant encore le germe d’un sourire, un geste mal mesuré y faisait explosion.
Pierre l’enragé. Raconter sans colère.
Je fus brusquement enfermé entre les quatre murs d’une cour entourée de galeries, des bâtiments de l’école, des couronnes vertes de très vieux mûriers, des hauts contreforts d’une église ; c’était une sorte de fosse, non un puits obscur creusé dans la terre, où je rumine, morose, non ! une fosse où je suis enfermé avec des gamins auxquels je vois la tête de reptiles de mes cauchemars qui me font hurler la nuit devant des serpents ailés, des batraciens griffus, entrés dans ma vision à une représentation de marionnettes. Je reconnais la plupart de ces têtes qui me semblent hideuses ; elles se superposent, s’associent à des moments de terreur soufferts par Marthe ; l’impression qu’elles cinglent en moi se mêle aux souvenirs des frissons que nous donnent les cris de « Juifs », « assassins ». Quelques-unes de ces réductions de brutes grimacent un sourire pour lâchement se dissocier des autres qui me jettent des pierres sur les boulevards. Leur trogne : inventaire de toutes nos douleurs enfantines, des avanies plus terribles, de toutes les blessures qui guérissent mal, flétrissent le don d’espoir.
Or, ils m’injurient en craignant que je ne me plaigne ; leurs maîtres, mornes farceurs, ne me répugnent pas moins qu’eux. Habitant des maisons sordides que je connais, j’ignore encore qu’ils ne les ont pas adoptées par prédilection ; ces fils de merciers qui nous volent, de paysans vêtus de sarreau bleu que je vois aligner des légumes au marché voisinent dans ma pensée avec les prêtres dont ils sont, je l’ai deviné, les protégés ; toutes ces conditions avilissantes jointes aux bas qualificatifs avec lesquels mon père les dégrade bien imprudemment en ma présence, tout cela aiguise en moi un mépris vivace, exalté, affolé, qui s’amalgame finement, formant un levain de haine, à mes émotions accumulées, quotidiennes, de la rue.
Sans colère.
Me voilà brusquement dans la cage où grouillent ces esclaves protégés des prêtres, ces enfants de boutiquiers veules et plats, de militaires aux noms bourgeois. Il me semble que je m’enveloppe d’une cuirasse de révolte ; elle me brûlait parfois d’une telle ferveur d’homicide qu’il me semblait impossible qu’on ne la vît pas luire comme une flamme ; la pression sur mon esprit devenait souvent intolérable ; les plus légères molestations s’enroulaient autour de moi comme des bêtes torturantes. Agressif jusqu’à l’insanité, occupé à défendre tous les points de ma personnalité d’enfant plein de sombre rancœur, je ne me souviens pas d’un seul moment de soumission, d’attention. Une telle tension eût rendu fou tout autre enfant, elle a, il me semble, fait de moi un inapte, un « déséquilibré » que les gens aimables se contentent de nommer « exalté ». Cette dernière épithète s’appliquant au moi qui a montré cette tension d’âme pervertie dans ses passions moroses d’artiste sans génie ni œuvres.
Rancœur. Homicide.
Taciturne au regard inquiétant, d’une force anormale pour mon âge, j’inspirais un respect de mauvaise sorte, mais bienfaisant. On connut vite mon injustice de procureur général : tous étaient condamnés d’avance, irrévocablement, aucun péché n’était remis, j’attaquais sur les indices les moins probables, ne m’épargnant aucune rixe ou bataille rangée. Pas mêlé à leurs jeux ; le moindre heurt maladroit fait voltiger mes poings ; parfois le dégoût seul m’empêche de battre ceux dont il me semble trop évident que la vocation soit d’être fouettés. Les maîtres, paisibles bourgeois ou fanatiques énergumènes, me respectent et comme un fauve qui mord et comme un fils de « notable », d’ailleurs un idiot parfait ; jamais je ne réponds à leurs questions. Une fois, dans la cour de récréation, l’un d’eux, fanfaron qui voulait s’exhiber, me toucha. Du groupe où l’on parlait de mon inexplicable rébellion, il étendit le bras pour me saisir l’épaule, me faisant une question du ressort de son métier de pion ; comme il me retenait malgré ma sommation impérative, je lui fis lâcher prise en lui détachant un coup de pied sur la jambe.
De véritables agressions avaient lieu hors de l’école ; soit que nous nous promenions avec Fernand et Louise, les enfants du médecin en chef de l’Hôpital, soit avec la vieille cuisinière, si Marthe et moi, nous rencontrions quelques élèves, un léger sourire me donnait le choc qui me lançait sur le rieur. Fernand et Louise avaient reçu et volontiers admis l’ordre de leurs parents de s’enfuir dès le début de ces attaques. On suggéra plusieurs fois à mon père de me retirer de l’école : il oubliait immédiatement après son départ les visites du directeur.
Heures d’école : délicate et pure essence, esprit concentré de l’ambiance où s’écoulait notre vie à Rupel, oh !
Des jours moins désolés étaient ceux où nous partions goûter les délices de l’école buissonnière ; nos ennemis enfermés dans des classes y respiraient la puanteur de la chaux humide, le cuir frotté de vitriol et de noir de fumée. Nous renvoyions Christine qui obéissait, les précédents l’assuraient que les coupables ne seraient pas inquiétés, car je ne me souviens pas d’une seule punition, ni admonestation, si parfois on nous offrit un conseil ! La liberté que nous prenions avec ivresse ces jours-là était d’ailleurs plus pure, plus honnête que les heures d’emprisonnement auxquelles nous refusions nos âmes.
Marthe et moi, assis sur le bord d’un quai, regardant accoster les barques de moules, nous entendions les heures sonnant, devant nous, au beffroi, derrière nous, à la tour de la grande église. Ces voiles heureuses allaient « jusqu’à la mer ». La ville en était moins close, perdait son caractère de réceptacle immonde, où éternellement il fallait rôtir sans gloire sur le gril de morveux plébéiens. Ainsi, pendant des années, le bruit des moules versées dans les seaux par les pêcheurs me fit sonner le cœur ; le comble du bonheur eût été de s’en aller avec ces marins, de flotter au loin dans une de leurs grosses barques à voiles rouges. Les servantes qui descendaient les escaliers du quai vers les barques, un seau dans le crochet de chaque main, n’étant plus des esclaves, devenaient des demoiselles nimbées de bonheur que nous ne nous lassions pas d’envier ; ce spectacle, exotique, nous inspira et nous garda le goût des repas de poissons, des moules bouillies avec du céleri, de l’oignon, du poivre, du clou de girofle et des autres herbes spirituelles qui sont la phrase des violons dans la mélodie de la cuisine.
Fesses brunes assises dans l’eau lourde. Voiles divisées comme sexes rouges.
D’autres fois, nous partions vers les prairies : Marthe emportait une gourde, des biscuits ; sur mon dos était suspendu le grand « vasculum » de mon père ; Christine nous aidait à sortir secrètement, ainsi chargés, de la maison. Christine était notre bouclier dans bien des circonstances ; elle nous protégeait contre les autres domestiques qui ne faisaient que passer par notre maison, y demeurant un, deux ou six mois, l’espace variable de temps nécessaire aux curés pour les tirer de la maison maudite. Les premiers effets des menaces des docteurs confessionnaires se montraient dans l’ingéniosité des cruautés que nous appliquaient ces servantes. Christine surveillait en mon absence mes gluaux et mes bourdons apprivoisés ; elle nous protégeait aussi dans la rue, était notre confident et notre oracle ; notre secours en maint tournant de nos vicissitudes, elle semblait dans un état d’immunité complète contre les conseils hypocrites, tortueux, voire violents des prêtres. Une faute, il me semble, l’avait damnée à ses yeux bien davantage que n’eût pu le faire son séjour chez des athées.
Dans nos sombres existences d’enfants, Christine sépara quelques jours pour en faire de petites étoiles plaisantes, elles brillent encore aujourd’hui d’une joie que n’ont pu engloutir les vagues noires de toutes nos banqueroutes.
Les bourdons domestiqués et la pêche à la ligne m’ont laissé des souvenirs aussi émouvants que nos longues stations sur le quai aux moules. On prend dans une berge un rayon de cire, propriété de quelques bourdons jaunes, on le dispose dans une minuscule ruche. Pour les vêtir sportivement, on enferme quelques bourdons dans une boîte contenant de la couleur en poudre ; secouant la boîte, la poudre se logeant entre les poils de l’insecte lui donne l’aspect d’un animal fabuleux ou d’une étrange fleur animée. À un ou deux kilomètres de distance, j’allais ouvrir une telle boîte, à quelque minute fixée d’avance avec Christine ; celle-ci vérifiait l’heure d’arrivée du bourdon vêtu de bleu, qui quittait ma boîte de poudre comme le plomb un fusil. Pêcheur distrait, fasciné par la vie des berges herbues, par le musée des choses naufragées sur les hauts-fonds, je ne me souviens pas d’avoir mené beaucoup de poisson dans mon panier ; j’adorais le bord de la rivière avec la ferveur qui m’a toujours animé pour les endroits protégés par de grandes probabilités de solitude.
Bourdons bleus et rouges ; cruche cassée, maison d’anguilles ; débris d’ancre ; barque abandonnée.
L’école, tumulte nombreux, combattait tous mes goûts ; j’ai dit que je n’y fus jamais un moment attentif ; or, même pliant avec docilité, je n’eusse pas fait de progrès, ma mémoire étant, non seulement aussi faible, mais il me semble que j’en eusse moins qu’aujourd’hui où la discipline, dont je manquais alors, vient corriger, apporter quelque remède à cette maladie du cerveau. Toutefois, je suis toujours privé de cette mémoire que Platon admirait comme une déité, Balzac comme une des trois ou quatre vertus indispensables à l’artiste, donc à l’homme dont les gestes de la conscience sont dignes d’arrêter la curiosité.
Un des motifs qui firent de moi un raté ? La Rochefoucauld ne dit-il pas en être doué, Montaigne en manquer ?
Hélas ! Pierre Bioulx d’Ardennes vivait avec plus de muette passion que de sagesse intelligente ; moins de passion souterraine inemployée, plus de raison et de mesure eussent maintenu plus de sanité dans l’atmosphère où malgré lui il était enchaîné.
Remémorant les menues joies qui scintillent dans le morne souvenir de notre enfance, je ne dois pas omettre celles que nous savourions dans notre « navire », un puits pour l’hiver, pour les matinées pluvieuses, pour les dimanches. Idée étrange d’un bâtiment marin ; je ne sais jusqu’où cette idée avait été volontairement altérée pour mieux adapter un navire à mon goût de solitudes obscures ; ce navire où Marthe se plaisait autant que moi, où elle amenait Sylvie, encore nourrisson, était mon lit transformé en tente de toile hermétiquement close. Il y régnait une pénombre blanchâtre qui suffisait pour transposer nos pensées ; tout s’imprégnait de mystère ; nous avions une peur réelle quand, entrouvrant la tente, nous imaginions être assaillis par des pirates féroces. Des frissons délectables nous secouaient devant une attaque imaginaire, attaque qui prend une étrange réalité à mesure que l’on pousse des cris de guerre, que l’on lance des flèches aux cruels mécréants toujours plus nombreux. Bientôt ils sont vaincus, on échappe à leur funeste esclavage, et dans la tiédeur de la tente on fait un repas mérité ; c’est encore Christine qui, entrant dans le combat entre notre esquif et les cannibales au moment de la victoire, nous apporte notre breakfast.
Ce n’est pas, il me semble, l’esprit d’aventure qui me fit construire ce navire imaginaire, après avoir creusé mon puits, sans que l’inspiration ne m’en fût venue d’ailleurs. Marthe y mêlait de l’aventure, des pensées de fuite vers d’autres terres ; elle se sentait transfigurée dans le sens objectif du mot ; elle se figurait être des femmes admirables qu’elle me nommait, voulant que je la traitasse comme telle, ajoutant ainsi des traits réels à la fragile vraisemblance de ses rêves. Après avoir été la mère de Sylvie, elle devint l’amante que j’avais enlevée à des parents monstrueusement tyranniques ; on poursuivait notre navire, dans un bruit anxieux de rames et de cris, Sylvie accompagnait ces personnages imaginaires comme suivante fidèle jusqu’à la mort.
À midi, nous sortions du navire, déments, pleins de fièvre, fort près de pleurer dans la lumière blafarde de la réalité.
École buissonnière. Solitude. Puits. Navire.
Vers cette époque il y eut quelques conciliabules à la porte de notre maison ; avant l’heure où les classes se ferment pour le repos de midi ; Honorée, Gaga et Marthe, qui chuchotaient sur le seuil, avaient dû quitter l’école avant cette heure officielle. Mission des deux aînées : reconduire chez ses parents la plus jeune ; celle-ci pleurait, mais s’efforçait de se calmer aux injonctions précipitées de son escorte. Elles ne dépassaient pas la fenêtre du boudoir de ma mère et quand Marthe, ayant essuyé ses yeux avec courage, se précipitait vers la porte, ses guides s’en allaient, soulagées, presque en courant ; Marthe touchait très légèrement le marteau de la porte. Si Christine ne pouvait répondre elle-même à ce signe de malheur qu’il était tacitement convenu d’employer, elle envoyait ouvrir la porte très prudemment. Mais si, d’autres bruits le couvrant, elle ne percevait pas le léger frôlement du marteau, Marthe, faisant le tour de la maison du propriétaire, arrivait devant la grande porte verte du fond de notre jardin, qu’elle battait de son petit pied ; Christine, sûre qu’un nouveau malheur déchirait le cœur de Marthe, s’élançait vers la lourde clef pendue à l’office, allait ouvrir le pesant vantail.
Maison : forteresse.
D’autres fois, les aînées s’étant dérobées, mission trop compromettante, Marthe revenait avec Mimi, pour qui un monsieur payait, disait-on, l’écolage ; une autre petite fille noire les escortait, que nous appelions le Scarabée, ses cheveux crépus et ses yeux ayant des reflets métalliques. Ces enfants, moins soucieuses de leur réputation, du décorum, montraient à Marthe un cœur fidèle, révérent, naturel ; malgré, peut-être à cause de l’espièglerie immorale de Mimi, sa compagnie réconfortait mieux que celle d’Honorée, persuadait ma sœur de l’exagération de ses griefs. Marthe, pendant ces retours palpitants d’angoisse, s’attacha à ces deux enfants-de-pauvres ; ma mère devinant la quiétude reposante dont leur présence enveloppait la misérable, ne fit rien pour rompre une union formée entre des associés si dissemblables.
Marthe s’obstinait à ne rien divulguer des molestations qui lacéraient son cœur, malgré les questions que ma mère lui faisait au sujet de ses yeux rouges. Elle craignait, je crois, de pénétrer dans la tragédie qui, elle le devinait, martyrisait Marthe à l’école ; peut-être espérait-elle que les bourreaux se lasseraient ; quand elle abandonna son espérance, un matin, au lieu de Marthe, ce fut elle qui se rendit à l’école.
Quoique jeune et belle, les regards, l’attitude des enfants, la reçurent comme la mère de leur précieux souffre-douleur ; dès qu’elle fut entrée dans le cabinet de la directrice, elle entendit derrière elle commencer leurs murmures.
— Je vous attendais, Madame ! dit la directrice.
— Vous m’attendiez…
— Oui ! J’ai heureusement terminé cet incident. » Devant la surprise de ma mère, elle se troubla, ajoutant : « J’ai apaisé parfaitement les parents de la petite. » Mais on ne put lui arracher que des explications embrouillées ; elle ne voulut pas dire ce qui s’était passé, voyant avec étonnement que ma mère l’ignorait.
Mutisme de Marthe, seules ses larmes toujours dénonçaient sa douleur.
Quittant la directrice, ma mère vint elle-même me prendre à la porte de mon école, ayant le désir de me voir, m’assura-t-elle dans la suite, bien plus que celui de parler de sa visite à son mari qui s’engagerait, à propos de l’événement, dans de vastes considérations philosophiques, vêtues d’une plate rhétorique de Sorbonne, mais qui ne prononcerait pas une parole de tendresse originale, n’exprimerait pas une pensée juste sur nos peines, et qui, enfin, après quelques formules, passerait à des généralités dont s’enorgueillissent les hommes cultivés, sans génie.
— Ne traversons pas le centre de la ville, dit ma mère.
— Ni le cimetière, près des chiens qui hurlent, répondis-je.
— Marthe n’ira plus à l’école, Pierre, dit-elle après avoir évité en silence le boulingrin avec ses tombes, sa poussière d’os.
— Tu sais ? mère ?
— Sais-tu ce qu’on lui a fait, toi ? demanda ma mère.
— Non, dis-je, mais je le devine.
— Quoi, une chose terrible ?
— Je ne sais pas quelles choses, mais beaucoup de mal », puis je me tus, imaginant que l’école de Marthe devait lui être un enfer plus sombre que le mien, mais, comme j’avais accoutumé de le faire, je cachai mes pensées et dis :
— Et moi, mère ?
— Tu iras, Pierre », et comme je ne répondis rien, elle ajouta :
— As-tu peur ?
Je ris avec une amertume qui devait être féroce.
— Tu les bats encore ? dit-elle en voyant mon sombre sourire sous mes cils frémissants.
J’inclinai la tête.
— C’est bien ! » Et il était juste qu’elle m’encourageât : le poing règne partout au figuré comme au réel ; il nous faut, ici, une armée de généraux sabreurs, d’aviateurs venimeux, à l’école, des poings agressifs.
Ma mère, n’ayant pas le désir de retourner à la maison, revenue dans les rues, entra chez quelques fournisseurs ; comme elle me soupçonnait de m’ennuyer, elle m’envoya me promener sur le boulevard où elle me prendrait en y passant elle-même.
Dès mes premiers pas sur cette promenade, je fus rattrapé par Mimi et son inséparable Scarabée ; je n’avais plus depuis longtemps parlé à Mimi, mais aujourd’hui je leur dis hypocritement bonjour, ayant peut-être déjà formé antérieurement, dans un pli caché de ma conscience, le projet de les interroger.
— Que s’est-il passé à l’école ? » demandai-je immédiatement. Sans me répondre elles m’escortèrent, l’une à droite, l’autre à gauche, comme les chevaux des deux côtés du timon, me touchant presque l’épaule, têtes tournées vers moi comme pour compter mes cils. Je n’ai jamais été depuis sous le feu d’une inspection plus uniquement perverse ; c’était la jeune ardeur de la femelle qui m’auscultait du regard ; j’étais fait d’une autre substance, plus rare, plus satinée, que les petits garçons, leurs amoureux selon le caprice des jours. Malgré mon air absorbé, je leur semblais un mystère appétissant. Les yeux noirs du Scarabée brillaient d’impétuosité, semblaient s’emparer de moi avec la curiosité d’un chien qui attend un geste favorable ; elle saisit délibérément ma main, ce que l’autre, malgré son impudence invétérée, ne tenta pas, dans la crainte de m’offenser ; elle était moins ignorante, plus gentiment dépravée que le Scarabée. Les regards bleus de Mimi pénétraient comme des objets chauds, leur jeu était plus difficile à conjurer qu’une main naïve, ils me semblaient plus changeants que ceux du Scarabée parce que les fluctuations de la pupille sont mieux visibles dans l’iris bleu, et que ce bleu change de densité, de couleur.
Pupille noire sur noir ; pupille noire sur bleu. Méditerranée pleine de cris, Île-de-France où l’on pense.
Elles marchaient dans un silence prudent, comme si une parole eût fait expirer leur plaisir, elles m’encadraient d’une grille faite de leurs regards attentifs, comme des gendarmes, ayant capturé un ivrogne fantaisiste, lui lient les mains derrière le dos ; j’étais une sorte de proie qu’elles ne restitueraient qu’à la dernière extrémité ; aussi ne me répondaient-elles pas.
Voyant arriver Fernand, je m’empressai de demander une dernière fois aux voisines qui me gardaient ce qui s’était passé à l’école.
Elles avaient fait alliance avec Marthe, elles ne divulgueraient rien.
Fernand, me voyant avec ces petites-filles-du-peuple, eut un sourire oblique de chien, je dis de chien, non un sourire de petit garçon précoce, connaissant une sorte de rêve vaguement voluptueux où les femmes sont à peine plus réelles que les magiciennes des contes, non, un sourire de chien vicieux, de garçon crasseux qui se fait « servir » pendant qu’il suce des bonbons : et de cette association doublement désorganisatrice lui reste une veulerie dans l’amour sexuel qui rend sa vie un blasphème aux yeux des poètes qui ont créé l’amour pour nous sauver à la fois des stupres moroses des lupanars et des bassesses de notre vaste atelier de moulage d’enfants.
Raconter sans colère.
Malgré la répulsion que j’éprouvais, dès que les petites filles furent parties, je demandai à Fernand ce qu’elles avaient refusé de me dire. Nous étions arrivés à la hauteur de la butte de sable jaune ; par une ouverture de la haie naturelle, que le Garçon au mouchoir rouge avait traversé un jour, nous montâmes sur la butte éclairée par un ciel si limpide que l’on voyait fort bien les villages dans la plaine, entre les colonnes des peupliers, et, devant nous, les moindres détails des façades postérieures des maisons, la nôtre, celle du propriétaire, et plus près de nous celle du Sacristain, semblant prêter son échine à l’extrémité du toit de l’église Sainte-Clotilde et à sa tour.
— Marthe a voulu tuer Lisette, me répondit Fernand comme un lâche qui fuit mes batailles.
— Explique ? dis-je, sans montrer mon dégoût.
— Mais comme ça ! elle bat tout le monde !
— Comme moi ? demandai-je.
— Tous les jours, dit-il, ne faisant pas face à ma question.
— Mais Lisette n’est pas morte ? lui demandai-je, en réprimant mon envie de le battre.
— Son crâne a failli être fendu… avec une ardoise », dit-il, ajoutant, regardant vers le nord : « Qu’est-ce ? » C’était une montagne noire qui grossissait, bouillonnant à l’horizon, mais je n’avais pas fini, il me fallait extraire davantage de Fernand.
— Dis-moi comment cela s’est passé !
— Mais tu sais bien ce qu’elles font, ce qu’elles disent ?
— Dis ! dis-je, le provoquant comme un cocher en menace un autre.
— Elles faisaient semblant de se couper le nez avec leurs ciseaux à ouvrage…
— Et… ?
— Elles s’aplatissaient le nez avec le doigt…
— C’est tout ? criai-je, plus menaçant.
— Alors elle a dû réciter… toutes les élèves l’ont accompagnée, murmurant…
— Imitant sa voix, n’est-ce pas ?
— Oui ! » dit-il, plus composé, me craignant moins à mesure que la butte se peuplait d’une foule accourue pour voir grossir la montagne noire semblable à un chou monstrueux.
— Mais quand a-t-elle frappé ? insistai-je, prêt à détromper son assurance.
— La maîtresse l’avait calmée avec de très bonnes paroles, tout semblait fini.
— Puis ?
— Lisette lui souffla généreusement un mot qu’elle oubliait dans sa récitation. Alors, de toutes ses forces, elle frappa avec son ardoise sur la tête de cette pauvre fille.
Nous nous tûmes. Il y avait plus de cent spectateurs : on venait d’apprendre qu’une immense poudrière avait fait explosion ; les gens supputaient les dommages possibles, le nombre des morts. Parmi la foule, je vis le Sacristain avec sa fille ; Fernand, qui n’avait plus du tout peur au milieu de cette foule où pas un individu ne m’était favorable, me montra Antoinette.
— Ta jolie voisine ; elle est instruite ; elle se moque de toi, j’en suis certain, elle sait que tu es par trop bête. » Je pensais au geste de désespoir, au transport de révolte de Marthe ; je demandai à Fernand :
— Comprends-tu pourquoi Marthe a donné ce coup ?
— Vous êtes tous des sauvages ! cria-t-il, haussant la voix pour que tous l’entendissent. » Un coup de poing le fit rouler dans les épines et les ronces. Se relevant, il demeura derrière la haie et, prêt à fuir, articula distinctement :
— Graine de Flibbertigibbet ! » Il ne te manque vraiment que d’être louche ! Je ne m’occupai pas de le poursuivre, à nouveau intrigué par ce mot étrange sur ses lèvres avachies par l’absence d’imagination, me souvenant qu’il avait déjà donné à mon père ce nom grésillant, fait d’une feuille capricieuse et d’une autre amère.
Les spectateurs s’en allaient, ayant observé que le vaste chou noir avait atteint toute sa croissance ; quand le monticule fut rendu à la solitude, Marthe, m’ayant vu de sa fenêtre, vint prendre sa part du spectacle ; je la vis de loin, s’avancer, fine et légère, d’une démarche tendrement animale, celle des jolis ruminants rêveurs, très jeunes.
Quand elle fut plus proche, je ne voulus plus regarder.
Elle était moins sombre, causa même avec une jeune fille, un peu plus âgée que moi ; nous formions un petit groupe ; Fernand s’était esquivé, suivant la foule. La jeune fille, très agréable, avait le teint obscur ; Marthe antérieurement m’en avait parlé, je devinai qu’elle l’aimait beaucoup.
— Vous devriez vous aimer, nous dit-elle.
— Je le veux », dis-je, et cette amourette dura trois jours ; se terminant soudain quand la jeune fille, s’autorisant avec candeur de notre accord amoureux, m’écrivit un conventionnel billet où elle me traitait comme son égal. J’ignore si ce fut l’orgueil, la crainte d’une emprise sur ma solitude, sur mon âme de tortue ou de colimaçon qui me fit reculer, me cabrer avec une hauteur grotesque, injustifiée. Cet amour dura pourtant deux jours de plus qu’un autre, décidé d’une manière analogue par Marthe ; je dis aussi : « Je le veux », sans qu’aucune émotion ne soulevât mon cœur.
Le premier devoir que l’on m’imposa fut de faire balancer Louise, mon amoureuse, dans l’escarpolette bucolique, un des décors de notre pacte ; ensuite elle voulut m’embrasser, y réussit malgré ma surprise, provenant non pas de l’ignorance, mais de la sorte d’effronterie inopinée de ce geste qui, dans mon esprit, alors seulement dépravé par les révoltes rageuses, était la suite d’une musique divine, etc. J’estimai que Louise était digne d’être la sœur de Fernand : cette amourette, fille de la curiosité de Marthe, se trouvait terminée.
Deux amours de Pierre l’enragé.
Après l’échec de l’école, ma mère l’y ayant décidé, mon père emmena souvent Marthe dans ses voyages à B… ; ils partaient le matin, revenaient le soir. Marthe, heureuse au début, se laissa vite retomber dans la mélancolie de Rupel ; ne voulant en sortir, disait-elle, que pour toujours. Lors d’une de ces visites, mon père rejoignit chez un notaire, pour je ne sais quel motif, nos parents de Charleville et de Bouillon ; les dames restèrent à l’hôtel avec Marthe ; à divers indices je connus qu’elles avaient parlé à Marthe de ses premières années là-bas, que de leur conversation elle avait tiré très peu de joie, beaucoup de nouveaux motifs de chagrin.
Je devinai l’un des sujets de leur conversation un jour que, descendant de l’étage où j’avais ma chambre, elle ouvrit sa porte, m’appela du geste, sans y joindre un mot, avec ce mystère mêlé de terreur qui de plus en plus altérait l’expression de sa figure qu’avait saccagée un des démons dont la nature s’est peuplée pour faire pièce aux anges que nous inventons.
Elle me conduisit, muette, à sa fenêtre. L’été était dans son milieu, le ciel ravissant agité horizontalement par les remous de la chaleur ; dans le vaste plan du potager, le Louche et le Garçon au mouchoir rouge aidaient à charger des brouettes de légumes ; le paysage n’avait d’autres bruits que celui des guillotines coupant le tabac chez le propriétaire, les conversations affairées des poules sous la fenêtre où nous étions.
Marthe, depuis que j’avais été là, dans sa chambre, pour la première fois, avait fort maigri, sa figure était plus tourmentée, plus fiévreuse ; une sorte de voile d’inquiétude était tiré sur son masque, l’ombre la terrifiait, elle traversait sa vie douloureuse comme on chemine avec angoisse dans un bois dangereux d’où, à chaque seconde, un monstre ou un cri peut surgir. Je ne puis appeler cet état d’esprit la folie de la persécution, puisqu’elle était en effet persécutée, harcelée, lacérée avec une constance infernale analogue à celle des éléments contre lesquels nous défendons vainement notre existence.
Antoinette, en face de nous, ouvrit sa fenêtre et disparut aussitôt.
— Tu sais qu’elle part pour Mons, chez ses tantes ? demanda Marthe distraitement.
— On te l’a dit ?
— Oui ! dit-elle, je crois qu’elle deviendra religieuse.
— Nonnette ? demandai-je.
— Religieuse, oui ! répondit-elle.
— Pourquoi crois-tu cela ?
— Mais c’est beau, Pierre, sais-tu que l’on n’y voit personne, au couvent, que l’on apprend à ne jamais penser, on me l’a dit.
Je sentais bien que ce n’était pas cela que, m’appelant, elle avait voulu me dire ; pourtant elle semblait décidée à ne plus ajouter un mot, ne plus attendre que mon départ ; je demandai à voir ses nouveaux livres, elle m’en montra ; nous étions debout, je voulais m’en aller ; les doigts sur le pommeau de la porte, elle dit :
— Sais-tu, Pierre, que j’ai été baptisée ?
Je ne répondis point.
— À Charleville, peu après ma naissance », dit-elle, sa voix prenant une intonation où je reconnus un désir de bravade, de défi, de provocation.
— Par qui ? demandai-je.
— N’importe ! Je te le dirai... nos grands-parents… n’en dis rien », ajouta-t-elle avec une étrange satisfaction de m’avoir communiqué ce secret, s’exagérant son plaisir comme si elle voulait se persuader que de me confier qu’il avait eu lieu, donnait plus d’efficacité, plus d’authenticité à ce sacrement.
Gueux. Juifs. Chapelet et baptême.
Vers cette époque, une sorte de langueur mina Marthe ; elle se plaignait d’insomnies pendant lesquelles la hantait la vision de tous ceux qu’elle avait une fois rencontrés ; ils venaient, seuls ou par groupe, trompeusement la consoler ou, se masquant d’un sourire perfide, la narguer ; parfois cessant brusquement de l’offenser par d’ignobles invectives, commençaient des louanges infâmes. Quand elle dormait, ses rêves étaient plus éperdus que ses hantises ; elle y était dépouillée par des mains répugnantes, tournée en dérision par le louche et la bossue, tiraillée en tous sens par les enfants de Rupel ; souvent, battue, elle s’éveillait pleurant de honte.
Le médecin roux faisait les ordonnances pour le pharmacien, mais mon père s’occupait de Marthe, contrôlant ainsi certaines théories de savants français ou allemands. Cette tendance puérile le poussait, malgré son conservatisme de vaniteux, à adapter des théories neuves, qu’il appliquait avec, souvent, une négligence totale des contingences spéciales qui entouraient le cas ; il voulut que de la lumière intense inondât la chambre et, selon les idées alors arrivées de l’Angleterre sur le continent, que la fenêtre de Marthe fût toujours ouverte ; l’autre médecin entretenait des idées différentes ; mon père avait pour lui un dédain bien conditionné, inébranlable ; on plaça donc le lit de Marthe devant la fenêtre ouverte nuit et jour : Marthe pouvait de son lit continuer à nourrir les moineaux.
Pensant au sort des pilules contre l’anémie, je montai au second étage de la maison où, à côté de ma chambre, était le cabinet de travail de mon père : je frappai à sa porte, entrai et dis, en me parjurant :
— Je veux te dire un secret, père, tu ne le diras pas à d’autres ?
— Certes, mais quelle idée de parler d’autres, qui ?
— C’est de Marthe que je voudrais te dire une chose », murmurai-je, déconcerté par l’immensité de la faveur où il se tenait, ne pouvant concevoir quels seraient, à côté de lui, simplement les autres.
— Marthe n’a jamais pris de pilules contre l’anémie.
— Heureusement, mais, en somme, elles étaient inoffensives, elle eût pu les prendre sans danger, dit mon père, souriant comme un diable sans talent personnel.
— Elle les donnait aux poules », ajoutai-je. Mon père rit franchement, dépouillant l’austérité du savant, comme il aurait ri d’une clownerie à condition qu’il n’y eût pas de témoins.
— Bon ! Pierre, je crois que tu es un petit imbécile, maintenant, va.
Je partis, lui dis encore, rassemblant tout mon courage :
— Elle peut jeter ses médicaments aux poules.
— Maintenant, va, dit-il riant, me regardant comme si j’avais été un commis idiot ; je l’entendis ajouter dans un rire décroissant : « Ah ! mon cher collègue, tu ne drogueras sans doute que des poules ! »
Tremblant de honte, de dégoût, plein de répulsion pour moi-même, j’allai immédiatement me dénoncer à Marthe ; elle se dressa dans son lit, rougit horriblement ; je ne compris pas ses premiers mots ; son corps était tordu par la colère qui s’empara d’elle ; un lâche, un traître, un hypocrite, un garçon sans honneur…
— Je ne te regarderai plus jamais, cria-t-elle transportée, soulevée par le mépris, jamais ! jamais !
Depuis le jour où, une abeille l’ayant blessée, j’avais découvert sa figure, je n’avais plus été aussi troublé, et cette fois-ci à la douleur s’ajoutait le sentiment de ma déchéance.
— Je croyais que tu me demandais avant tout le secret pour les livres, dis-je, ne mentant probablement que dans une certaine mesure.
— Hypocrite, répéta-t-elle, avec un gémissement de démence, va, de toute ma vie, je ne te regarderai plus.
Mère accourut effarée, je ne lui dis pas une parole, obéissant à la puissance occulte du silence qui assombrissait notre maison.
Imbécile, hypocrite.
Le paroxysme dans ses heures désolées vint une nuit où elle se trouva au milieu d’une chambre aux tentures, au plafond ensanglantés. Elle se dressa, se jeta hors du lit ; ses mains, sa robe étaient rouges ; une cloche se mit à sonner à toute volée ; son état fut tel le lendemain, que nous crûmes qu’elle avait eu une crise de folie.
Elle se leva, pleine de frissons, tous les muscles de son corps mollissant, se détendant ; elle put sur le palier obscur ouvrir la porte, mais s’arrêta sur la carpette de peau de chèvre. Défaillant, perdant le contrôle de ses entrailles, elle poussa un cri comme si cette humiliation l’eût projetée hors du rêve, perdue sans retour dans cette déchéance extrême qui semblait maintenant frapper jusqu’à sa volonté même, jusqu’au jeu misérable de ses viscères.
Elle hurla, traquée, bête capturée, criblée de blessures.
Comme ce hurlement mourait dans le râle de sa gorge épuisée, Christine descendit, ayant vu les mêmes rougeurs illuminer le ciel et sa chambre ; moi-même réveillé par le tocsin et les lueurs de flammes, je suivais Christine. Celle-ci s’empara de la carpette noire et disparut pendant que ma mère se réveillait, accourait auprès de Marthe qui, grelottante, s’était remise au lit.
Marthe maniaque de l’ordre, mortellement humiliée comme d’un crime horrible, un crime sorti d’elle-même, non plus celui de sa laideur, ne voulut voir personne pendant plusieurs jours, ni sa mère, ni le médecin ; Christine seule pouvait approcher de son lit.
Quand on a habité, au cours de ce dernier quart de siècle, un port de mer, avec des entrepôts de bois, de coton, de grain, ses réservoirs à pétrole, on connaît de magnifiques incendies, particulièrement splendides si les grévistes ont bien machiné le théâtre. Les flammes amaranthe à base rousse, lourdes, rampantes, du pétrole qui coule enflammé, comme de la lave, sont imposantes, mais celles du bois sont plus spirituelles. Les flammes qui nous avaient réveillés étaient de ces dernières : rien que toute la provision de bois sec et le bois déjà travaillé du fabricant de brosses, voisin de l’église. La bâtisse, accolée à la maison du Sacristain, ressemblait à une gigantesque lanterne ; le feu occupait, laborieux, toutes les fenêtres, montait majestueusement au-dessus des murs d’où le toit s’était effondré dès le début de l’incendie.
Je pris place dans la « chaîne » ramifiée qui apportait de main en main l’eau vers les pompes ; les lamentations qui avaient d’abord rempli la ville s’étaient apaisées ; à travers le tocsin on ne percevait plus qu’un vague murmure, comme si les spectateurs et ceux de la chaîne craignaient que leurs souffles, s’unissant, n’activassent la flamme ; cette flamme large, unique, montait au milieu de notre silence, surmontée par une chape lourde de fumée noire, rompue de-ci de-là par des panaches de vapeur comme des aigrettes d’autruches vite retirées de peur qu’elles ne prissent feu.
À une fenêtre, pourtant, une femme n’avait cessé de gémir selon une cadence abominable, la fatigue avait élimé sa voix, mais elle continuait ses gémissements affaiblis comme si elle ne doutait pas que si notre devoir était de « faire la chaîne », le sien, comme femme enceinte, maladive, était de gémir devant cet éblouissement subit, devant ce volcan crevé par l’enfer.
Le Substitut envoya un agent faire taire cette femme ; le commissaire de police s’était chargé de quelques arrestations, mais le feu n’était pas maîtrisé ; au contraire, on vidait la maison du Sacristain, des flammes allongées léchaient sa façade. La chambre d’Antoinette avait été brusquement envahie par une âcre fumée.
Antoinette évanouie fut transportée hors de la maison ; pendant qu’on la portait en longeant la « chaîne », elle se ranima, souriant de honte, tourna la tête. Me découvrant parmi ces hommes, un grand seau se balançant à tout instant dans mes mains, elle eut un autre sourire ; il me sembla qu’elle pensa que nous étions également ridicules.
Je ne revis Antoinette qu’après plusieurs années.
Marthe demeura pendant longtemps dans un état de stupeur qui débuta par quelques jours de colère, d’humiliation éperdue, pendant lesquels elle ne voulut plus nous voir, je dis nous, quoique déjà j’eusse été banni de sa présence depuis plusieurs semaines.
Les nouvelles de la maladie de Marthe s’altéraient, s’assombrissaient de pessimisme, s’ornaient d’inventions comme le Christ et sa croix dans leur voyage légendaire jusqu’à nous ; à chaque trajet entre une bouche et une nouvelle oreille, elles s’ajoutaient quelque noirceur, quelque curiosité, comme, dans chaque zig-zag, l’hirondelle s’augmente d’un moustique ; au bout des trajectoires, du fait de cette disposition naturelle « qui porte les hommes, dit Tite-Live, à donner cours à des bruits incertains », elles étaient des nouvelles d’agonisante. Des gens pessimistes, connaissant les opinions de mon père sur les praticiens, ses collègues, disaient qu’elle était victime d’une opération au palais, que des soins rigoureux eussent pu la sauver ; hélas ! ses parents eux-mêmes, disait-on, se lamentaient d’avoir négligé les avis d’un chirurgien, pour qui, imaginaire, on empruntait le nom d’un fameux vivisecteur d’hommes et d’animaux ; d’autres prétendaient qu’elle se mourait d’un froid pris lors du récent incendie ; quelques-uns, plus clairvoyants, sinon devins infaillibles, disaient qu’elle était devenue folle de peur la nuit de cet incendie ; or, après les années de hantise à Rupel, ceci eût été une fin misérable qui ne semblait pas impossible. Tous témoignaient de la commisération, soit qu’ils fussent enfin saisis de pitié, soit pour parodier ce sentiment qu’il était bienséant d’afficher. Ainsi, Marthe enfermée dans sa chambre de fièvres, d’insomnie, créait une mode éphémère à Rupel : il y était de bon ton de gémir sur le sort de Marthe, puis sur celui d’autres malheureux ; on vit de saints avares donner un sou, des dames, jusque-là prudentes, s’inscrire pour des sommes insensées sur les listes d’une œuvre charitable ; on citait des exemples de maladies extraordinaires, de morts étranges, des accidents tragiques avec, toujours, quelque femelle demeurant avec sept petits, un modèle de père aveugle avec une petite fille de six ans ; on arrivait ainsi à exhumer les crimes célèbres de Rupel, les crimes, par les pistes du sang, conduisaient aux tortures de l’inquisition.
À mes parents, les amis parlaient d’espérance, le visage funèbre, nous traitaient un peu comme les membres d’une famille de sinistrés pour qui l’interlocuteur a versé une bonne somme ; des marques d’attention vraie, de comédie sociale, nous arrivaient sous des formes bizarres, par des canaux imprévus. Un jour, ce fut Honorée qui, avec sa domestique, Léonie, traversa toute la ville, protégeant entre elles deux une corbeille de fruits ; Honorée marchait pompeusement avec l’absence complète de cette nuance de modestie affectée qui eût, dans une grande ville, accompagné en l’émoussant la même pompe grotesque ; elle connaissait le prix des fruits, Rupel aussi, et cette ville savait en outre qu’Honorée, modèle, portait à la malade ces fruits, notes de couleurs vives, où devaient s’accrocher les regards.
— Ceci est de ma part, etc… » On la pria de bien-vouloir-se-donner-la-peine, etc. « J’entrerais si ce n’était pas dangereux », dit-elle avec une assurance mathématique.
— Mais ce n’est pas dangereux, cria-t-on.
— Non ? » dit-elle, rectifiant sur son masque géométrique son expression de componction, pour y faire place à celle de la réjouissance, « alors je reviendrai demain, tous les jours » ; ce fut dit avec une générosité de sainte n’ignorant pas qu’elle est dupée, mais qui, d’une bienveillance illimitée, est prête à s’élancer elle-même dans l’arène des fauves.
Sainte de village. Piété. Rhétorique.
Elle ne revint qu’une fois. Sa mère arriva maussade, confidentielle, il y a des gens dont les enfants sont toujours malades, des gens qui prennent une attitude impossible à comprendre, êtres peu raisonnables, qui d’ailleurs sont blâmés par le bon sens de toute une ville : voilà ! je suis venue, semblait ajouter Julienne St… ; il n’y a vraiment pas de raison pour faire du mal à Honorée parce que Marthe est malade ; du reste, n’est-on pas toujours bien aimable pour Marthe ? Ce discours était enfermé en elle, elle en était enflée, il filtrait lentement de ses yeux, s’écrivait dans ses gestes, coulait le long de la pente triste de ses épaules, remuait comme des aspics autour de sa tête penchée sous la pression de son juste accablement ; elle n’articula que peu de mots.
— Tu comprends que j’ai dit à Honorée que c’est dangereux ? » Honorée est fort impressionnable ; il valait mieux qu’elle ne vît pas la malade.
Ma mère, comme un feu s’éteint rabattu par le vent ennemi, écrasée par les revers, depuis longtemps flétrie par le désespoir, ne répondit rien, ne fit pas un geste : tous les jours, sous l’égide protectrice de ceux qui ont aboli la noblesse, les lois somptuaires, de tels coups sont lancés par la veulerie bourgeoise.
Gaga, qui inclinait son esprit selon des courbes « poétiques », apporta non des fruits, mais des fleurs, « offrande plus éthérée » ; les remettant, elle y sema comme un « parfum d’âme » des compliments, des vœux qui sonnaient comme des alexandrins à peine fendus par de petits accrocs de mémoire. Avec son duvet blond au menton, sa poitrine résignée, elle ressemblait à un éphèbe grec récitant devant une statue d’Apollon, car malgré ou peut-être à cause de ses formes douteuses, elle était alors physiquement moins repoussante qu’Honorée : si on avait trouvé dans quelque buisson la main d’une jeune fille, coupée par un stupide monsieur sans imagination qui veut faire l’expérience pratique de ses spéculations sexuelles, on aurait pu être certain que cette rosacée séparée de sa tige n’appartenait pas à Honorée, mais on aurait été autorisé à croire que Gaga en fût la propriétaire défunte.
Le plus gentil témoignage vint d’un quartier d’où on n’eût pas soupçonné qu’il viendrait : il m’aurait donné un peu d’espoir, si j’avais été capable, à cette époque, de faire des déductions ; il m’aurait prouvé que l’on pouvait, au moins jeune, nourrir une flamme pour Marthe. La différence des positions sociales, y aidant peut-être, n’en diminuait pas la valeur pratique. Il s’agit d’une lettre que je possède encore, elle est signée Vivi, pour Virginie, le nom de baptême du Scarabée ; elle est écrite en français, langue que Vivi parlait comme elle l’écrivait :
Chère Amie,
On dit que vous êtes malade, mais je vous aime plus que Mimi. Jé cueilli une petite feuille pour mettre dans l’envelop.
Maman di que vous serai bien de nouveau, nous nous marierons. J’iré avec vous au marché pour espliké toutes les choses de cuisin.
Tou les jours si tu voulais nous irons promené.
Soi vite non plus malade
Vivi.
Ce billet et les démonstrations pétulantes de Mimi inspirèrent à ma mère, sacrifiant ses préjugés, d’inviter cinq ou six amies de Marthe ; elle les réunit dans la chambre où la lumière était tamisée par les tulles blancs ; on y avait porté un divan, où s’assirent immédiatement Honorée, obligée de venir par respect humain ; Gaga goûtant conventionnellement la couleur poétique de la situation ; Louise prête à s’ennuyer de bonne grâce ; Marthe, enfoncée dans un fauteuil, installée en face de la cheminée où brûlait du bois pétillant ; Mimi et le Scarabée, agenouillées sur le tapis assoupli par des coussins. Entre le fauteuil et le foyer, Marthe nourrissait mal deux conversations à la fois, l’une avec les deux petites « pauvres », l’autre avec les trois fleurs de la bourgeoisie ; quand elle voulut faire servir le chocolat par Mimi, Honorée, prenant décidément le gouvernement de la « fête », dit :
— Gaga, tu es l’aînée, c’est toi qui dois servir le chocolat ; moi, je dois faire le reste.
Louise, fort satisfaite de cet ordre, glissée du divan, se chauffait au feu, comme une poule le derrière au soleil.
Moment consacré aux évolutions des raviers de confiseries, à la navette des plats de friandises ; moins étriqué que le reste de cette « party » avortée dont, en somme, je ne sais pas grand chose, m’en étant vu exclure et par son caractère uniquement féminin et par l’obstination de Marthe à me tenir rancune. Elles parlèrent mariage ; je devine combien cela devait être piteux et pourtant très curieux, cette conversation où des deux parts on « se faisait trotter » l’une pour l’autre, en prétendant ignorer la présence même de celles pour qui l’on posait ; j’imagine Marthe entre leurs diverses évocations d’idéal ! Mimi ne se marierait jamais, elle semblait avoir d’autres plans, allègres, plus variés ; le Scarabée, possédant avec ferveur la main de Marthe, ne voulait se marier que si celle-ci en faisait autant ; les demoiselles du divan semblaient considérer ce sujet depuis longtemps épuisé, et dont il n’y a plus lieu de parler ; elles savaient avec qui, en quelle année, elles se marieraient ; seule, Louise faisait quelques restrictions : comme Mimi, elle ne semblait pas résignée à se priver délibérément des choses délectables qui se cachent à peine ici-bas, comme dans un bois les fraises ; d’ailleurs, son père n’était pas qualifié pour connaître ses goûts, ses appétits dans l’avenir, puisque, aujourd’hui même, il la considérait encore comme une petite fille : cette cécité baroque, cette sotte ignorance le dégradait à ses yeux.
Tous les carillons sonnaient pour six heures.
Les demoiselles partirent, n’épargnant pas leurs protestations d’affection, mais il fallait cependant que nous puissions noter qu’elles étaient vexées ; les petites « pauvres » s’en allèrent ensuite, laissant Marthe plus sombre qu’avant leur visite.
Les invitations ne furent plus renouvelées ; Marthe demeura seule à lire, à rêver devant un grand feu ; ma mère lui tenait souvent compagnie, l’assurant qu’elle serait bientôt guérie, qu’avant la fin de l’hiver elle nous accompagnerait aux « patinages ». Marthe s’était divertie l’hiver précédent à patiner sur les vastes nappes de glace s’étendant autour des rivières ; au printemps, elle avait suspendu ses patins hollandais en bois jaune dans l’armoire vitrée où dormaient en brillant ses reliques précieuses, et avait elle-même graissé leur lame d’acier creusée imperceptiblement d’une rainure subtile ; mais pendant l’hiver dont je parle, ses patins demeurèrent dans l’armoire comme de jolies bêtes léthargiques.
L’après-midi, Rupel se vidait, se rendait sur les lames luisantes que la gelée avait couchées sur l’eau des prairies inondées ; aux abords de la ville, la foule des patineurs grouillait, très noire sur la glace bleue et le ciel clair d’hiver. Des propriétaires de pâturages, entourés de canaux d’eau courante ne se congelant pas, exploitaient ces prairies comme de larges skating-rings à ciel ouvert ; là, il n’y avait ni fille « en cheveux » ni garçons déguenillés, mauvais farceurs ; tous les amateurs s’y connaissaient ; sous une tente on vendait des boissons chaudes, du bouillon, des tartelettes brunes, des brioches dorées, des petits pains fourrés et des bouchées à la reine. Le soir, comme un feu d’artifice désorganisé, des lanternes vénitiennes y cherchaient vainement la route du ciel. Ces prairies privées s’appelaient des « patinages » ; en été, quelque blanchisseuse y étalait du linge. L’heure favorite pour s’y rendre correspondait avec celle du « cercle », du thé ; les élégantes toilettes d’hiver y étaient inaugurées.
À ces divertissements publics, Marthe préférait nos longues excursions ; nous partions, jeunes patineurs avec quelques vieux, longeant l’une des berges de la rivière ; à deux lieues de la ville, nous traversions les ponts en marchant sur nos patins. Après une halte à l’auberge isolée, tenue par l’éclusier, nous retournions vers Rupel, suivant la rive opposée. Si le niveau de l’eau descendait dans les prairies, les écluses ayant été ouvertes, la glace demeurait suspendue sur les berges des ruisseaux secondaires qui barraient les prairies, formant tous les trois cents mètres une colline de glace soulevée comme les deux pentes d’un toit ; au faîte de ces toits, la glace rompue ouvrait une crevasse profonde, parfois large. Nos grandes délices pendant ces excursions de patinage : nous élancer sur la première pente de ces toits, enjamber lestement, en plein vol, la crevasse, et retomber debout sur l’autre pente, glisser, le corps raidi voluptueusement, vers l’autre ascension. Cette année, Marthe n’avait pas touché à ses longs patins, terminés par une petite crosse semblable à une jeune feuille de fougère.
Quand la neige tombait, Rupel rentrait dans les maisons ; alors, les autres hivers, j’emmenais ma sœur dans les champs, plus déserts qu’au printemps, bien que les oiseaux y semblassent plus nombreux, soit qu’il y en eût vraiment davantage qu’aux belles saisons, soit qu’ils devinssent plus visibles sur le fond universellement blanc ; il fallait deviner les courbes des sentiers, les retracer sur la neige vierge ; dans les branches, les feuilles mortes imitaient des oiseaux frileux ; les faubourgs résonnaient du jeu des enfants qui lâchaient les traîneaux de bois du haut des rues en pente ; sur les chaussées, des citoyens fortunés faisaient courir des traîneaux noirs et or, attelés de trois, de quatre chevaux dont les grelots d’argent faisaient sonner les aigrettes, les panaches de couleurs vivaces ; de la fourrure des traîneaux émergeaient deux têtes poilues de blanc ou de noir ; l’on n’y reconnaissait les sexes qu’à la présence d’une plume de couleur piquée dans la toque de fourrure, comme à Marken une petite croix brodée sur le bonnet des enfants dit si, sous la robe identique, se cache un futur pêcheur d’anguilles ou la miniature d’une Ève de Cranach.
Neige. Corps de plébéiens dans les fourrures.
Sur les routes moins encombrées, presque solitaires, brusquement nous arrêtait le geste impérieux d’un jeune braconnier se détachant d’une bande de gamins cachés derrière une pyramide de fagots ; peu d’instants après, une troupe multiple d’oiseaux, verdiers, pinsons, moineaux, s’élevait en sifflant du bord de la route ; quelques pépiements douloureux partaient du sol que quittait cette troupe les plaintes de quelques victimes prises dans les trappes rivales de la bande ; il était prudent de dépasser cette scène pendant que les « trappeurs » retendaient, dissimulaient à nouveau leurs engins. L’ultime minute du jour, le coucher du soleil sur la neige, se dissolvait plus doux qu’une roseraie chantée par les poètes qui s’amusent à nous rafraîchir de l’image de ces choses.
Marthe, du cadre de sa fenêtre, regardait souvent le soleil glisser vers l’horizon, puis, caché dans une lanterne rouge, se coucher, transformant avec ses rayons les peupliers du boulevard en féeriques grenadiers rouges. Le potager, grande nappe blanche, déserte, avec des groseilliers couverts de neige par les nuits froides, divisé par une seule route, la piste tracée par les paysans qui allaient à l’étable ; loué au maraîcher chez qui, escortés de Mimi, nous avions un jour porté un billet. Le fils de celui-ci, le Garçon au mouchoir rouge, y attrapait des oiseaux parfois en compagnie du Louche, qui devait bientôt servir dans la ferme bâtie à l’extrémité du champ. Au-dessus de l’étable, une ouverture rectangulaire fermée d’un volet de bois servait à la fois de fenêtre et de porte au grenier à fourrage ; de cette fenêtre, par-dessus le mur, on pouvait me voir entrer dans mon puits, voir tous les jardins voisins, la fenêtre d’Antoinette, toujours fermée depuis son départ. L’unique fois que j’avais parlé au Garçon au mouchoir rouge, depuis que, en termes d’adultes, il avait pollué mon puits, il m’avait montré comment se préparent et se posent des gluaux.
À l’aube, j’allais au jardin y dresser ces bâtons sournois, guetter les oiseaux ; la neige ayant épaissi pendant la nuit, il fallait la balayer, jeter du grain de chènevis, entourer celui-ci de perchoirs englués, absolument comme la finance dispose l’amorce dans la trappe. Souvent, Marthe, lasse d’insomnies, déjà à sa fenêtre nourrissant les moineaux auxquels s’était joint un rouge-gorge, me reprochait ma cruauté ; mais les oiseaux, pépiant en sourdine, choisissaient la fenêtre de Marthe pendant que le soleil, comme un grand cytise d’or, éclairait le sommet de la tour, où, sous un bonnet de neige, les clochers faisaient le programme de la journée, chassant de leurs abris les choucas bleus qui traçaient dans le ciel des orbes comme des gammes, poussaient des cris comme des virgules.
Un rémouleur éveille en sursaut les maîtres. Un prêtre se hâte vers son breakfast retardé par sa messe.
Julienne St…, notre tante, avait choisi le moment de la maladie de Marthe pour rassembler chez elle les enfants de ses amis. Cette infortunée dame avait incontestablement souffert d’être la-sœur-de-la-mère de Marthe ; c’était une situation intolérable et presque inconvenante. Elle invita un monde charmant ; on ne rencontrerait pas la « défigurée ».
Comme beaucoup des invités, ma mère, ma sœur Sylvie et moi, nous y allâmes à pied ; quelques-uns y arrivèrent en voiture, d’autres en traîneaux. Des quartiers les plus éloignés de la ville jusqu’à la maison de Julienne St…, il y avait huit minutes de course en traîneau, un quart d’heure en voiture par une journée de neige. Quand nous entrâmes, les deux salons du rez-de-chaussée, n’en formant qu’un dans les occasions comme celle-ci, étaient déjà pleins de monde. Quoique les « grandes personnes » ne fussent là vraiment qu’au second rang d’importance, il y en avait plus que de jeunes gens et d’enfants ; je connaissais tous ceux-ci, sauf une jeune fille venue passer les vacances de Noël chez Gaga, sauf un ou deux adolescents, dont le front bas et les cheveux taillés en brosse dénonçaient la vocation militaire.
Sylvie et moi, nous fûmes étrangement scandalisés de voir dans un groupe un curé, un curé authentique avec sa grande robe noire ! Un peu plus tard, il en vint un second ; Julienne s’empressa, avec un air de gravité évidemment prémédité, autour du dernier venu, une longue figure pâle aux larges épaules qui devait « faire » de la religion avec les poings, ce qui n’est pas une manière inférieure à celle qui procède par allusions, allégories, paraboles jésuitiques ; soucieuse, elle le quitta cependant pour s’approcher furtivement de ma mère, lui dire :
— Tu vois, dans une petite ville, il faut être conciliante, recevoir les honnêtes gens de toutes les « couleurs », de tous les « partis ».
Ma mère, dégoûtée, murmura en s’éloignant vers un angle du salon où elle jetait des regards depuis quelques instants :
— Julienne, ne vas-tu pas à l’église, le dimanche ?
— Ça ! c’est pour les domestiques, pour l’exemple…, répondit tout bas Julienne » ; ma mère se dirigeait vers le Substitut du Procureur du Roi, Napoléon de Toow, parlant, le doigt en l’air, les sourcils levés comme dans une gravure de Hoggarth, très sérieux, quêtant l’inévitable approbation, parlant à un vieux monsieur à favoris gris, apparemment le père du jeune homme qui l’accompagnait, un des héros qui, glorieusement, allaient installer leur nullité dans la carrière militaire ; les deux derniers continuèrent la conversation pendant que ma mère parlait au premier.
— Il est donc certain, disait ma mère, que je pourrais obtenir une concession de terrain au cimetière ?
— Certainement, madame. Tous nos cimetières sont propriété communale, aujourd’hui.
— Et le rectangle pris sur le cimetière, entouré d’un mur de briques… avec une porte spéciale sur la grande route, dit ma mère, avec un peu d’hésitation.
— Ce qu’on nomme ici le cimetière des chiens ? » demanda en souriant le Substitut. C’était cela. Le magistrat répondit, avec un peu d’ironie protectrice, qu’il ne fallait rien craindre, etc.
— Mais la population elle-même se montre si hostile ! Il ne faudrait, en somme, que deux criminels pour déterrer un cercueil !
— Ceci est du roman, madame, permettez-moi de vous le dire, vous vous laissez entraîner dans des rêves fantastiques, impossibles.
— On a vu des choses semblables…, répliqua timidement ma mère.
— Nous sommes dans un pays civilisé, madame, et oserais-je vous rappeler humblement que s’il se trouvait des criminels comme ceux que vous imaginez, il y aurait moi, ma fidélité dans le service du roi consiste à garder cette ville pure de toutes souillures, morales et autres. » Le Substitut prononça, il me semble, une phrase à peu près comme celle que je viens d’écrire.
Ma mère, agitée par son dépit de ne pas avoir rencontré de quoi tirer quelque indice confirmant ses inquiétudes, m’amena près d’une des trois hautes fenêtres, d’où l’on pouvait voir un « patinage » au-delà du jardin de la maison. Elle comptait s’occuper de me distraire, mais on s’arrangea pour lui faire joindre un groupe.
En regardant les patineurs habiles tracer des courbes compliquées, je tirais des conclusions de ce que je venais d’entendre. Ma mère, me disais-je, est donc certaine que Marthe va mourir, et elle craint la méchanceté de Rupel, elle croit que l’on y trouverait des violateurs de sépultures, qui transféreraient secrètement un cercueil du cimetière dans l’autre, non consacré et où ne se voit pas une tombe. Il ne pouvait être question d’Anne, puisque cette troisième fille, née depuis trois ans, quoique débile ne semblait pas condamnée à mourir jeune.
Obsessions cultivées dans la douleur et l’ennui.
Par cette même courbe de pensée, je revins vers Marthe. Avec elle j’avais été un soir, avant notre brouille, à ce cimetière, s’étendant au bord de la route qui court vers L… ; un immense rectangle de terrain où, au lieu d’arbres, se plantaient des morts ; un des angles en était séparé comme l’extrême carré d’un échiquier, entouré par de sombres murs, ne contenant que des hautes herbes folles ; la grosse grille semblait ne pouvoir s’ouvrir, tant elle était pesante, couverte de toiles d’araignée, de feuilles mortes prises dans les toiles, de rouille épaisse comme une écorce de chêne-liège. Cette grille bâtissait des légendes ; des réprouvés, des gueux, des juifs, des suicidés, des maudits de toutes sortes auraient été enterrés derrière son voile rouge.
Charogne de chien lancée par-dessus le mur : abri, puanteur.
Passés devant les deux cimetières en quittant le « salut » où Marthe m’avait entraîné. J’étais sorti de l’église, un poids de culpabilité m’opprimant le cœur, que la vue des cimetières alourdit encore, aggravant le désarroi que je ne pouvais avouer à Marthe ; il me semblait être coupable d’une grande trahison ; c’était la seconde fois que je voyais l’intérieur d’une église, la lugubre maison des prêtres ! La première fois, ce fut encore en compagnie de Marthe, le cœur vacillant, dans l’église Sainte-Clotilde, dont la tour se voyait de sa fenêtre, au-dessus de la maison du Sacristain ; l’église était vide, encombrée d’une buée grise, odorante, sonore comme un foudre géant. Marthe, pas entrée plus souvent que moi dans une église, ne faisait aucun progrès dans cette voie religieuse qui la tentait. J’avais entendu dire qu’il fallait aspirer à la grâce de la révélation, attendre la foi dans un état d’âme précis ; Marthe faisait-elle ce qui était prescrit à ceux qui veulent de leur corps faire le glorieux vaisseau de Dieu ?
Cimetière pour les glorieux vaisseaux. Cimetière pour les mécréants, les chiens et les juifs.
Dans le groupe des hommes adultes, un gros personnage d’une trentaine d’années attira mon attention.
De ses yeux bordés de rouge, M. Colen, le gros marchand, n’avait cessé de regarder sa femme dans le groupe des dames, près de la fenêtre ; de sa femme, ses regards erraient vers les patineurs dont le nombre grossissait, puis vers les jambes de Louise qui riait des boutades de Sylvie.
Mme Colen : d’une taille peu en dessous de la moyenne, son corps était plutôt gracile que potelé, des poignets et des chevilles charmants révélaient des membres jolis, mais auxquels manquait cette inutile gravité, si voluptueuse dans des formes jeunes ; pourtant ils n’étaient pas gâtés par cette frivolité des lignes qui d’emblée supprime toute possibilité d’émotions secrètes, de significations à extraire d’un style complexe, barbare. Un de ces corps réfléchis, spirituels, sans être éthérés, diaphanes ; une jolie demoiselle pas trop sèche du Moyen-Âge, plutôt qu’une figure de Lamartine ou des peintres idéalistes récents. Sa figure un peu ronde, pas joufflue, si bien charnue, un nez à peine busqué, ses yeux noisette étaient remarquables par des sourcils magnifiques comme déposés par un pinceau vif et sûr, non pas faits de ces poils apparents qui rappellent sans grâce nos voisinages suspects sur l’échelle des animaux. De magnifiques cheveux brun foncé pleins de bonheur, une fossette de santé au menton, offraient un contraste inattendu, pénible, avec sa bouche incurvée par la mélancolie depuis son arrivée à Rupel. Ses mains aux doigts généralement joints étaient si menues qu’il semblait qu’elles pussent à peine couvrir ses joues. Son pied, étroit comme celui d’une Irlandaise, était cambré comme celui d’une Romaine, j’ai dit que ses chevilles étaient minces. Une jeune Auvergnate qui n’a jamais rencontré de ladies voit apparaître la Madone, fraîche et bonne, sous la forme d’une vision très semblable à celle qu’offrait Mme Colen.
Je ne sais pas d’où elle vint ; jeune et jolie, elle fit plus scandale que ma mère, car Colen, millionnaire, était allé chercher cette femme ailleurs qu’à Rupel où vingt jeunes filles « aussi jolies et même fortunées » eussent accepté le gros marchand.
Le marchand et la madone.
Je n’avais pas écouté les conversations, mais je tendis l’oreille à ce que disait Julienne St…, presque en aparté, parlant bas avec ma mère qui lui avait confié, avec un peu de faiblesse lassée, quelques-unes de ses douleurs :
— Je t’avais prévenue… une grande ville… mais tu exagères… ! et tu pourrais la quitter.
— Ce serait différent, oui ! mais cela ne pourrait plus effacer ce qu’il y a dans son cœur, à elle ! » Alors Julienne dit quelques mots abominables à propos de culpabilité, comme ces gens bizarres qui exigent que diminue notre peine dès qu’ils nous en découvrent l’origine, celui qui l’a fait tomber sur notre vie.
Les deux sœurs.
On arrangeait les sièges dans l’autre salon : le moment de réciter, de chanter était ainsi annoncé aux héros de ces sports ; je ne bougeai point ; j’avais sur les genoux des journaux illustrés réunis en volume ; le juge et le médecin de l’hôpital non plus ne bougèrent ; pour satisfaire aux convenances, ils tournèrent leur siège vers le salon, continuant à voix basse leur conversation.
— Pourquoi serait-elle malheureuse ? demandait le médecin.
— Elle souffre de la grossièreté de son mari, ce marchand, et puis…
— Je sais que son père était un marchand ruiné !
— Pourquoi cela l’empêcherait-elle de connaître la veulerie de cet état ? dit le juge.
— Tous les métiers sont honorables si l’homme…
— Il n’y a pas une jeune fille bien née qui pense cela, avant que ses parents et son éducation n’aient dépravé son esprit.
— Je ne puis mépriser le monde marchand.
— Les fables d’Ésope que vous admirez certainement, vous, plus que moi, vous montreront, si vous les comprenez, dit méchamment le juge, que ceux qui s’approprient le travail des autres sont des vilains.
— Il faut des revendeurs ! répondit le médecin, comme on parle à un enfant pour calmer son caprice fou.
— Comme il faut des militaires, dit le juge, et tout homme, sur son lit de mort, s’il n’est pas un goujat moraliste, évangélique, doit se réjouir de n’avoir été ni militaire, ni marchand, ni banquier, ni financier.
— Je sais, je connais vos idées, vous ne laisseriez pas une chose intacte dans notre société. Or, vous ne m’avez jamais exposé votre programme entier de réforme.
— Mais, grâce aux dieux, je ne suis pas un réformateur ; si, la « baïonnette de notre système social » sur la gorge, on m’obligeait de dire vers quel parti j’incline, il me faudrait me déclarer conservateur.
— Quel sarcasme ! vos volte-face sont presque de l’impolitesse pour moi qui vous écoute !
— Pardon ! pardon ! s’excusa le juge, ne voyez-vous pas que je m’attache à toutes les antiques idées d’honneur, de pureté, de droiture ?
— Et vos opinions sur le mariage, ce que vous avez dit il y a une demi-heure, à propos des filles ?
— Justement parce que l’honneur intime…
— Vous parlez d’une sorte d’honneur que je ne connais point, s’écria le médecin.
Puis, ils conversèrent avec moins d’acrimonie. Or, après un court moment, le juge acheva d’une voix plus nette une phrase.
— Justement, si la sculpture n’est pas sexuelle, elle n’est qu’une pâte n’intéressant ni Dieu, ni le Diable. Qu’elle fasse l’image de l’homme ou de la femme, elle est sexuelle, dit le juge avec trop de feu.
— Je ne veux vous accuser que de dévergondage de langage…
— Certes… » Se levant, se tournant vers le récitateur qui finissait, je l’entendis murmurer : « Plat imbécile. »
On félicita le déclamateur qui avait vraiment, dans le style du vieux juge, le masque de quelque Œdipe sacrificateur de ses yeux ou de tout autre appareil ; on le louangeait en le comparant à d’autres jeunes gens, même à moi. Pour qu’il brillât mieux sur un fond très sombre, on racontait mon ignoble attitude à l’école que je venais de quitter. À ce moment, Gaga vint pour chanter ; comme il fallait sacrifier un peu de pudeur à la grandeur de l’Art, elle défit une agrafe de la gaine montant sur son col qu’elle étira pour lui donner plus de souplesse. On sait, sans que j’en dise rien, comment elle chanta ; je demanderai plutôt pourquoi, toute ma vie, j’ai éprouvé précisément la honte que je croyais devoir être le lot de ceux qui dansaient, déclamaient, chantaient en public ? J’étais choqué de leur voir un visage ravi pendant qu’ils se déshonoraient ainsi, je trouvais canaille de goûter du plaisir à des actes tuant dans sa source même l’aristocratie de l’individu, je les assimilais toujours à une variété de personnages prêts à s’exhiber davantage pour un salaire nouveau ou pour des louanges octroyées par un groupe de libidineux : ils étaient les princes des ventriloques.
Rôle d’Œdipe aux yeux sanglants : prince des ventriloques.
Acteurs : fils de concierges.
Après que Gaga se fut retirée, Louise dit une chanson comique, où une Anglaise excentrique et prude, par inadvertance, montre ses bas blancs. Dans le hô ! choqué de l’auditoire il n’y eut qu’une molle satisfaction ; je cherchai des yeux M. Colen : son visage était impassible, comme son ventre volumineux, à deux étages, dont le second s’effondrait d’une façon peu ambiguë, entre ses cuisses courtes et grosses, où reposaient ses mains courtes comme les pattes antérieures d’une taupe ; sa tête ressemblait à une masse de lave qui aurait coulé du sommet vers le cou, formant des bourrelets autour des yeux, plus bas, plusieurs sous le menton ; sa bouche avait adopté deux de ces bourrelets crus comme des muscles sans peau ; ses paupières enflées cachaient presque constamment ses yeux gris pâle. Regardant les bourrelets de cette bouche, je ne pouvais, malgré mon admiration pour elle, me défendre d’un peu de mépris pour Mme Colen, et j’ignorais pourtant que la cruauté d’un homme pût aller jusqu’à imposer ces muscles obscènes à de jolies lèvres.
Raconter sans colère.
Je fus interrompu dans ma contemplation du marchand de grains par Honorée qui réunissait ses jeunes invités ; nous ne fîmes qu’esquisser des jeux, les jolies robes n’en permettant pas beaucoup ; un jeu de cache-cache se prolongea assez pour me permettre de suggérer à Élodie, l’amie en vacances chez Gaga, de se cacher dans un grenier à fourrage ; elle le fit : je mis le verrou ; on ne put la découvrir ; nous retournâmes dans les pièces de réception ; là, les jeunes filles firent voyager les biscuits, offrirent les tasses de thé.
Le propriétaire partit ; pendant qu’on se saluait, le traîneau rouge et or, chevaux attelés en flèche, vint s’arrêter devant les fenêtres du premier salon où une vingtaine de personnes demeurèrent après le départ du propriétaire, de sa femme, de sa fille.
Le traîneau partit dans un large carillon de sonnettes, bruissant, comme en été bondit subitement le jet d’eau de l’arroseur sur l’asphalte.
Il avait à peine eu le temps de faire les trajets de l’aller et du retour qu’il réapparut devant la porte ; il avait dû glisser, rapide comme l’éclair. Le Scaphandrier, assis près d’une des fenêtres, fit un mouvement d’hébétude, sa chair rose pâlit ; derrière ses globes de lunettes, son regard ahuri chercha sa femme qui siégeait avec une attention appuyée près de la cheminée. Le choc que produisit sur le visage de cette dame l’atterrissage du regard en loupe du Major, n’échappa à personne ; remontant à sa source, tous tentèrent de voir le traîneau, puis, dépités, fixèrent la porte d’entrée du salon ; quelques secondes s’égrenèrent dans un silence non fardé, indiscret, de province.
La porte fut ouverte par une apparition enveloppée d’une pelisse noire ; Julienne, sincère cette fois, s’élança vers Honorée dont elle prit la main ; le nouveau personnage, immobile, reconnu par tous dans le froid glacial de grotte qui envahissait la pièce, semblait avoir par mégarde ouvert devant tout ce monde une armoire où aurait été dissimulé quelque appareil sanitaire tout intime. Nulle de ces personnes raisonnables n’eut l’idée de saluer la créature, de lui faire le signe du vivant à un autre vivant : la pesanteur d’esprit étant le trait sordide des avares moraux, il ne leur est pas aisé de mesurer rapidement les dimensions, les formes à donner avec l’équité du bon sens à notre générosité à laquelle il est trop inopinément fait appel.
C’était Marthe évanouie que ma mère reçut dans ses bras ; alors un remous éventa la masse pesante, elle remua, se déracina, soulagée ; les moins épais aidèrent ma mère à transporter la malheureuse dans une autre pièce. Ma mère nous défendit de la suivre ; Sylvie pleurait ; je me préparais à battre le mufle de celui qui allait le premier tirer la fiole de baume où il avait pris le temps de mixturer louchement de justes paroles de générosité. Or, on chuchotait sans me parler, ni regarder ; mais je devinais que l’on expliquait aux deux vieilles tantes d’Antoinette Marthe et nous : Marthe, jeune fille de seize ans environ ; Pierre, brebis galeuse ; Sylvie, enfant terrible excessive.
Jamais le Sacristain n’eut de contact avec ce monde distingué, mais ses deux sœurs, les tantes d’Antoinette, authentiques bourgeoises, étant « une des grosses fortunes de Mons », portaient sur elles les signes visibles d’une tradition aristocratique, religieuse. Aussi n’étaient-elles pas descendues chez leur frère, mais « au contraire », chez le doyen de l’Église principale, le grand athlète qui les avait amenées chez Julienne St…, et depuis qu’elles avaient fait leur apparition à Rupel, pour y passer trois jours de fêtes religieuses, on soupçonnait le Sacristain du crime affreux de s’être ruiné, menant le « diable à quatre » dans quelque grande ville ; en outre, on se souvenait, depuis l’avènement des sœurs au respect, d’avoir toujours plaint cet homme jaune et maigre, soucieux hors de propos puisqu’il avait une bonne situation.
Ses sœurs, ni moins maigres, ni moins jaunes, étaient plus grandes que lui ; l’une, aux bandeaux de cheveux gris bleuâtre, aussi haute que le curé, avait la bouche élimée par le jet continuel des oraisons, les yeux baissés, mais brillants sous une ample membrane bistrée : toutes deux, cigognes de la même couvée, avaient le nez long, recourbé, un petit front carré, un menton volontaire. Elles étaient des bigotes qui tyrannisaient même les prêtres ; leur science, leur énergie les faisaient obéir autant que leur fortune ; l’aînée reprochait à la seconde des goûts vaguement littéraires ; on savait à Rupel que ces deux femmes allaient procurer à Antoinette une vie dont l’issue logique serait le couvent. Mais, qui sait, peut-être Antoinette reviendrait-elle ; et, puisqu’elle serait l’héritière unique de ces hautes tantes, la vertu de Rupel ne pouvait négliger ces sévères modèles de justice, d’édification divine…
Quand elles partirent, tous les invités se groupèrent autour d’elles, leur formèrent une escorte déférente, remuant vers le traîneau rouge et or qui attendait toujours. On ne se réinstalla pas, demeurant debout près des portes ; l’autre traîneau des St… et une ou deux voitures stationnaient ; la neige tombait, les patineurs partaient par grappes sombres ; Mme Colen, sa jeune nièce qui n’avait pas dit un mot, se préparèrent à prendre congé, M. Colen était parti après les jeux sportifs de la voix.
À ce moment, un coup de théâtre moins terrible que l’autre se produisit ; Élodie, délivrée de son grenier à fourrage, entrait, la face violette ; gonflée par les hurlements et les pleurs. Elle m’accusa : je crois bien que la brute rouge, le Scaphandrier, m’aurait donné un soufflet s’il n’avait su que je l’eusse payé d’une grêle de coups de poing.
Dire à mes neveux d’étudier la boxe.
Pour moi, qui avais alors une quinzaine d’années, une punition plus profondément blessante qu’un soufflet me frappa instantanément. Mme Colen me regarda comme pour trouver dans mes traits, pour y vérifier les signes de la cruauté, de l’idiotie qu’on venait de lui dépeindre. Or, nourrissant pour elle ce feu d’ardente admiration que l’on nomme le grand amour, je fus écrasé de honte ; elle partit sans voir mon salut tordu par l’humiliation.
Sans nous faire prévenir, ma mère et Marthe étaient retournées depuis une demi-heure. Sylvie et moi, nous nous en allâmes dans la neige sans dire mot, comme deux réprouvés qu’il est impossible d’apprivoiser.
L’apparition de Marthe avait été provoquée par une crise cardiaque de Christine ; la femme de chambre étant sortie, Marthe s’était précipitée, malgré sa faiblesse ; sur le seuil de la porte, reconnaissant le traîneau du Major, ramenant notre voisin, elle y prit place ; son énergie n’abdiqua qu’en face du bloc compact des invités dont, sur les visages, elle lisait l’épouvante.
Environ trois ans après les scènes que je viens de raconter, Marthe et moi, nous passâmes les vacances d’été ensemble ; Sylvie avait accompagné mon père et ma mère à Dieppe, ville balnéaire alors moins bourgeoise qu’aujourd’hui. Ma mère souffrait de ce repos auquel on la forçait ; elle nous écrivait tous les jours ; était d’autant plus malheureuse qu’Anne, âgée de quatre ou cinq ans, déjà phtisique, avait dû, malgré l’avis de mon père contre celui du médecin roux, rester dans une atmosphère plus calme, saturée d’essences sylvestres. Nerveuse, sa maladie lui faisait abhorrer tous les bruits, toutes les compagnies ; son grêle corps jeune n’était habité que par la vie d’une femme de quarante ans, dépérissant.
Anne était soignée par une gouvernante, jeune spécimen maigre de Parisienne futile, qui avait importé ses « manières » de conservatoire, y compris une façon mécanique de froisser « sa bouche en cœur », consistant à lui donner l’aspect d’un anus irrité, ondulé d’hémorroïdes. Elle avait acquis des connaissances étendues dans la lecture des revues populaires ; du reste, grande, gentiment chiffonnée comme un enfant prématurément averti. Ayant pourtant réussi à demeurer chez nous pendant ces vacances entières, dès que ma mère revint, elle partit. Quant à moi, je profitai de mon idiotie pour ignorer ses manifestement bonnes dispositions à mon égard.
Bouche en cœur, cœur vide.
Cependant, mon idiotie, devenue moins apparente, donnait plus de relief à mon caractère furieusement farouche et taciturne. Après l’école de Rupel, envoyé à un collège de B…, où ma gentille « nature » me fit rapidement classer parmi les intraitables. J’étais chef des bandes qui attaquaient les « Jésuites », élèves de collèges cléricaux ; mais aussitôt rentrées dans l’enceinte de notre propre collège, les bandes se licenciaient sans mon ordre, se liguaient contre moi qui ne résistais qu’à force d’énergie et d’audace, car la puissance pourtant dangereuse de mes muscles n’eût pu suffire. Il fallut aussi renoncer à ce collège ; mon père me mit alors « en serre chaude ». Mes nouveaux maîtres firent tant d’efforts courageux, ayant aussi Marthe et même Sylvie à instruire, que je parvins, stupéfié de fatigue, à subir avec succès l’examen qui m’avait coûté l’effort dont il fallait récupérer la dépense physique pendant les vacances d’été, pendant les belles après-midi que je passai avec Marthe au balcon de la maison.
Le troisième jour des examens, j’eus une première expérience avec une femme capable de m’apprendre davantage que les gouvernantes novices, les actrices en tournée. J’ai passé sous silence des accidents avec des femmes inférieures, les contacts de ma première enfance ; tous les lecteurs connaissent ces courtes aventures bestiales, plates, sans esprit, tellement localisées dans la jeune virilité, que la tête, l’imagination mélodique, l’art plastique n’y ont pas le rôle musical qu’elles y prennent parmi les adolescents.
Si l’expérience de B… avait été préméditée, elle n’aurait pas trouvé l’accomplissement révélateur que je dis ; la beauté de la femme, sa position étrange au milieu des fabrications conventionnelles de la vie, la splendeur nouvelle de son corps surprise aux derniers instants, tout cela m’eût occupé l’imagination, se fût interposé entre mes appétences sexuelles et leur satisfaction. Mais la femme, avec une dextérité admirable, mit mon jeune corps brusquement au noyau même des choses de la chair, comme, pour forcer un étalon à traverser une écurie en feu, on empêche l’effarement, la folie de prendre son esprit, en couvrant des mains ses yeux.
Le balcon où nous passions les après-midi chaudes formait un berceau de feuillages et de fleurs, dissimulé à tous les regards ; des fleurs inclinées nous venaient caresser les joues ; à midi, le soleil prenait la rue en enfilade, puis l’ombre croissait, peignant de bleu le balcon, enveloppant de pourpres transparentes les façades. L’après-midi, nous y lisions, languissamment repliés dans cette ombre parfumée par les émanations balsamiques des héliotropes et des roses. En face de nous, des jardins avec des carrés plantés d’arbres fruitiers ; à droite, la suite du boulevard, dont nous voyions les arbres par les fenêtres postérieures de la maison ; plus loin, la maison dite des pestiférés, une maison-écluse sous laquelle l’eau, passant par des vannes, se jette dans la grande rivière : à côté, couverte de linge blanc, la prairie qui était le patinage étalé en hiver devant les fenêtres de Julienne St…
Parfum des roses et des héliotropes.
Berceau d’ombre, ravissant, séparé d’une manière romantique de la rue, séparé des chambres grises de la maison déserte, réclusion totale, douce aux longues lectures, pendant que le soleil, voyageant derrière la maison, étendait lentement sa cape d’ombre sur le paysage étendu à nos pieds. Sans paroles, comme naguère dans mon navire, Christine elle-même nous apportait le thé, des friandises de sa confection. Plus solitaire qu’auparavant, cette tonnelle de feuillages était bien le puits de mon enfance, moins lugubre, plus raffinée.
Réconcilié avec ma sœur ; non plus seulement à elle, mais encore à moi-même, j’avais promis de ne plus jamais trahir sa confiance, même s’il s’agissait de son confort, de sa joie, de sa vie même, comme il m’avait semblé être le cas quand j’avais, dans une ridicule audience avec mon père, dénoncé le sort de ses pilules contre l’anémie. Nous avions gravi les tendres plateaux successifs qui mènent vers l’intimité ; nous jouissions de l’extrême degré de confiance possible entre deux êtres habitués de soupçonner des embûches, des froissements profonds dans toutes les courbes de la vie, comme à tous les angles de la ville. Avant de parler, il nous fallait non pas seulement tourner sept fois la langue dans la bouche – comme le conseilla un homme qui souhaitait que se tût l’humanité loquace –, mais il nous fallait chaque fois à nouveau faire passer le calumet de la paix entre nous, pour que se rassérénât le paysage trop gonflé de souvenirs affreux, grossis encore par des êtres dont l’imagination cultivait leur passé douloureux, comme Bouddha étudie le cratère philosophique de son propre nombril.
Confiance limitée par la constance des misères.
Marthe, jeune fille d’environ dix-huit ans et demi – j’avais un an de moins qu’elle –, avait encore les beaux yeux noirs de son enfance, cependant, même sans voir sa bouche tordue, on eût été frappé, la voyant pour la première fois, par l’empreinte profonde de douleur inscrite sur tous ces traits et mêlée à la fluidité de ses regards ; je ne puis dire où, comment, ces signes étaient gravés, ils semblaient former le tissu de son visage ; on ne pouvait la regarder sans qu’une sombre angoisse vînt appuyer sur le cœur ; et c’est peut-être le seul acte de bonté que j’aie accompli dans ma vie, de passer avec elle sans rien ménager toutes les heures dont nous disposâmes, car il fallait une subtilité au-dessus de celle qui m’est donnée pour ne pas laisser déchiffrer sur mon visage combien je souffrais pour elle ; je ne vois pas dans ma vie une autre action belle, mais je me plais dans ce désert de médiocrité et de violence, de regarder le souvenir de la souffrance si bien cachée que j’endurai, comme un vieux général, mourant obscur, considère sa seule médaille d’or, gagnée au hasard de sa seule bataille.
Le corbeau se pare d’une seule plume de paon.
Marthe semble me cacher peu de ses pensées, nous causons longuement ; de curieux silences s’étendant comme des vagues muettes entre les questions et les réponses ; elle semble considérer un problème inavoué adjacent à celui qui nous fait converser, pendant qu’elle ne paraît exprimer que la part la moins impétueuse de sa pensée, ce qui s’offre d’abord comme moins agressif, plus normal, si bien que, différant perpétuellement ou ne disant qu’avec répugnance ce que notre causerie serait soucieuse d’agiter, elle ne fait que dessiner des énigmes, des sortes de rébus sous lesquels nous suivons nos pensées devenues sinueuses à cause de sa pudeur, de sa crainte, de sa honte, et aussi de son besoin d’exactitude, exactitude à laquelle on arriverait certainement après quelques tâtonnements, mais qu’il lui faut atteindre d’un seul coup, immédiatement, à défaut de quoi elle s’abstient ou pose quelques notes, quelques mots formant des propositions obscures qu’il me faut traiter comme des devinettes, des prophéties paraboliques.
Si j’avais eu trente ans, une claire intelligence, une solide mémoire, je pourrais aujourd’hui raconter des « souvenirs psychiques », révélations précieuses, uniques à certains égards.
Obscurité. La plume de paon tombe dans la nuit.
Dans ce nid charmant de fleurs, nous reçûmes un matin Honorée : violation que nous n’eûmes pas le temps de prévenir. Non plus vêtue comme une jeune fille, Honorée ressemblait déjà à ce paquet bien fait qu’est une dame respectable ; pas une désobligeante macule de grâce, de fantaisie.
— Ne restez pas ici, cria-t-elle avant de répondre à nos saluts, à nos hypocrites souhaits de bienvenue. Vous ne pouvez pas demeurer ici, quand, à côté, la porte est tendue de noir !
— Nous sommes aussi invisibles que si nous étions dans nos chambres, dit Marthe.
— On sait que vous êtes là ! Toute la ville passera ici dans la prochaine demi-heure ! dit Honorée.
— Si tu veux, nous attendrons à l’intérieur de la pièce.
— Certes, moi, je ne resterai pas ici, voilà les messieurs qui se groupent, attendant qu’on leur ouvre la porte, pour déposer leur carte. À propos, papa est malade, vous le savez ; Pierre, veux-tu déposer ta carte dans la corbeille, en même temps que celle de mon oncle ? demanda Honorée, venue pour cela.
— J’ai donné la carte de mon père à l’un des hommes des pompes funèbres, dis-je, il la jettera dans la corbeille dès que la porte s’ouvrira.
— Cela n’est pas possible ! cria Honorée, vous habitez à côté ! » Elle oubliait le filet de pose qui habituellement accompagnait toutes les expressions de sa sagesse infatigable ; elle était naturelle, à présent, prodigieusement scandalisée.
Malgré les messieurs vêtus de noir qui, par groupes, stationnaient déjà dans la rue, malgré qu’apparût dans le lointain le corbillard avec ses chevaux empanachés de plumes d’autruche noires, Honorée, ayant vu arriver un coupé à l’autre extrémité de la rue, céda à ses sentiments d’ordre, de justice, en demeurant un instant de plus sur le balcon. Son but : jeter un coup d’œil dans le coupé qu’elle avait reconnu, savoir s’il était vrai que Mme Colen narguait la ville ; il lui semblait urgent, indispensable de s’en assurer ; une jeune fille telle qu’Honorée, représentant, avec un style si serré, la plus digne part des jeunes coteries, se devait autant qu’elle devait aux autres de moduler le ton que ceux-ci devaient prendre dans des circonstances brusquement créées par l’inconduite, voire la dépravation d’un de leurs membres ; c’est elle qui, avec quelques autres non moins intelligents, devait choisir, parmi les mille variétés de sourires que l’on donne aux amis, aux connaissances, celui que les jeunes filles offriraient dorénavant, fondu dans une agréable grimace, pendant que, penchant la tête avec douleur, elles salueraient Mme Colen. Certainement, la curiosité d’Honorée l’incitait moins que la fougue mystique de son sentiment du devoir, de solidarité, du style dans l’avarice du cœur, de modèle d’intransigeance.
— Sa voiture, dit-elle à mi-voix.
Nous regardâmes avec elle ; très myope, elle ne voyait pas encore la figure animée de Mme Colen à travers la glace d’avant du coupé ; à côté de la jolie femme, un jeune homme s’appuyait dans l’angle de la voiture. Nous connaissions « de vue » ce type du beau jeune homme, gracieux, sans méchanceté, j’en suis certain. Il était né pour le plaisir d’une femme assoiffée de gentillesses, qui avait été violée par un mari tel que le gros marchand de grains. Ce cube de bois verni et vitré isolait mal un des milliers de couples qui chaque saison esquissent une passion illuminée, ensuite malheureusement déchirée sans grandeur. Dans une grande ville nous éprouvons de la pitié, à peine voilée par de l’ironie, pour ces faibles qui complotent de vivre un grand amour avec de médiocres ressources ; à Rupel on crie comme Honorée :
— Je les vois, c’est donc vrai ! puis Honorée ajouta, plus responsable que les autres jeunes filles, parce qu’elle allait bientôt entrer dans la phalange d’airain des « gens mariés », elle ajouta avec une colère dont elle sut jusqu’où mener la chaleur :
— C’est une provocation !
La voiture, au contraire, comme une bijoutière qui exhibe, met en valeur les précieux bibelots, montrait deux créatures effarées de trouver tant de monde dans une rue où, à cette heure, on ne voyait d’habitude qu’un chien pelé, une servante sortant rapidement d’une maison pour s’engouffrer avec son panier dans une boutique voisine, un colporteur étranger, sonnant aux portes, le dos tourné à la chaussée ; tandis que les gens qu’il importait de ne pas voir étaient à leurs petites affaires, les femmes, toutes occupées pratiquement dans la maison, souvent dans la cuisine ; car ce n’est que l’après-midi que les femmes s’installent aux fenêtres où, dans un miroir, suspendu de telle sorte que la rue entière y est révélée, elles étudient cachées, comme espionnant par le trou d’une serrure, les mœurs de leurs concitoyens.
Avares, délateurs, espions. Sans colère.
Rentrée dans la chambre, Honorée ne parla plus de l’imprudence de « cette dame », elle nous voyait indifférents, n’appréciant pas sa découverte ; et, en effet, quelle était la responsabilité de deux êtres si délibérément campés hors des cadres sociaux ? Quel pouvait être notre intérêt à la beauté morale de la ville ? à nous, « Juifs », « Gueux », « Assassins », « graine de Flibbertigibbet ».
Honorée parla des arrangements pris pour son mariage très proche avec le lieutenant d’artillerie, Poutry. Antique conformisme ! Quant à Poutry, il était à un tel point le modèle de tout ce qui est convenable, dépouillé de vices, reluisant de qualités, que je ne puis en faire le portrait sans impatienter, sans blesser le lecteur ; il faisait son service comme une poulie, comme une courroie de transmission, comme un diurétique infaillible ; toutefois ce qui lui valut, dès son retour dans la ville comme lieutenant au fort, l’estime des connaisseurs d’hommes à Rupel, fut qu’il étudia, mit sur fiches toutes les ressources économiques de la ville, des villages d’alentour, des fermes environnantes ; il fit cela avec un soin jaloux, ignoble, réussissant à économiser glorieusement la moitié de son revenu.
Poisson le vendredi. Vin le dimanche.
Le mari de Louise, mariée déjà malgré ses opinions sur la liberté des femmes, semblait moins exemplaire, aussi n’était-il pas, comme Poutry, né à Rupel ; certes il n’avait aucune maîtresse, mais il marchait par les rues avec trop de désinvolture, et comme s’il ignorait qu’une charmante humilité, une certaine attitude expectante, de quémande, de soumission enfin, seule pourrait lui valoir la grande naturalisation chez nous. Honorée nous fit comprendre tout cela avec un tact remarquable, feignant d’éprouver quelques difficultés inattendues à juxtaposer la conduite des deux officiers. Quoique se montrant une « jeune fille supérieure » elle ne put bien cacher sa colère de demeurer là, la carte de son père au fond du sac, sans être parvenue à la faire remettre. Partant, elle fit l’éloge de notre balcon plein d’ombre : nous comprenions bien qu’elle y voyait un poste d’observation excellent, agréable, avec cent fleurs excusant, en justifiant sa présence, le sycophante.
Avares. Sycophantes.
La chaussée entre les deux trottoirs est une rivière blanche, parsemée de paillettes colorées : les femmes y ont tamisé du sable pur comme de la neige, les enfants y sèment des confettis brillants. Au bout de la rue, se dressait depuis une heure un autel portatif décoré de vases d’où s’échappaient des bouillons de fleurs, de draperies rouges brodées d’or, de statues de saints, de symboles votifs inattendus ; des torchères ressemblaient à des bras armés sortant des fenêtres, de grands cierges y brûlaient comme des épées rouges ; sur les rebords des fenêtres étaient attachées des pièces de velours, des étoffes liturgiques sur l’appui intérieur où s’accoudaient déjà quelques curieux prêts à annoncer dans les chambres l’arrivée de la procession.
Aux premiers sons de la musique, arrivant en même temps que l’odeur de l’encens, se montrèrent les fervents se préparant à se mettre à genoux au bas des cadres décorés, leurs mains jointes et leur chevelure seules visibles, têtes penchées prêtes à être tranchées sur ces billots de velours rouge. Des regards indignés se tournaient vers notre maison sans ornements, sans d’autres fleurs que la décoration permanente du balcon, et quelques brins de paille, vestiges qu’avaient laissés le déménagement de la veuve. Manifestation : tous les gamins des ruelles où le cortège ne devait pas passer, se retrouvèrent, grappes crapuleuses montant sur l’appui de nos fenêtres où ce débordement de morveux obscènes remplaçait les coussins liturgiques. Ils crachèrent, souillèrent avec ravissement la façade, égratignant les châssis, marquant de graffites philosophiques les murs, n’omirent aucun des droits que leur garantissait, surtout ce jour-là, notre dénûment de sympathie.
Des petites filles voilées, vêtues de blanc ; des prêtres blindés de lourds costumes byzantins que je ne connais pas, des baldaquins, comme d’immenses couvercles de boîtes de confiseurs, des châsses où est caché un fémur, une dent ou un os pubis, des bannières, des messieurs porteurs de cierges, dont Napoléon de Toow, Colen, le Propriétaire, Poutry, le futur mari d’Honorée.
Puis arriva dans un silence étrange, d’abord encombré de « chut » et de « oh », puis à peine troublé par le murmure des prières, hissée comme une colombe sur une pyramide de fleurs blanches, la Vierge Immaculée. Le rôle insigne de représenter ce saint personnage était donné chaque année à une pucelle de Rupel ; toute l’année les prêtres tremblaient dans l’attente de la bataille, des jalousies, des calomnies, dont ils auraient à apaiser la virulence quand viendrait l’époque de la procession ; cette année, parmi les candidates qui prétendaient sans pudeur à une pureté analogue à celle de cette image de la pureté, la lutte menaçait d’extirper de l’ombre des secrets qui fleuriraient en scandales improductifs, inutiles désordres. Pour rendre vaines les menaces, calmer les férocités qui déjà bouillonnaient comme du levain dans un fumier, les prêtres avaient choisi une jeune fille dans une classe qui publiquement ne prétendait pas d’habitude à cette gloire ; à peine revenue dans la ville, les curés répondaient pourtant de l’orthodoxie de son éducation. Ainsi au moins la victoire ne resta à aucune des chastes amazones.
La Pucelle semblait étrangement belle ; mais derrière son voile, je ne vis que le port de sa tête, et, au moment où elle passa sous le balcon, le contour suave de son visage.
— Comme elle est belle ! s’écria Marthe.
— Je la vois mal.
— Cette belle femme est Antoinette ! dit Marthe, revenue il y a trois jours.
— Revenue ?
— Oui ! pourtant elle n’est pas brouillée avec ses tantes de Mons, mais sans trêve, elles se chamaillaient à propos d’Antoinette ; toutes deux en voulaient faire une sainte, sans toutefois pouvoir s’accorder sur la question de savoir quelle méthode est la plus convenable ; l’aînée était pour le système ordinairement ajusté à l’esprit de ceux qui ont la vocation.
« Stupéfier après avoir châtré », pensai-je.
— L’autre voulait y parvenir à travers toutes sortes de connaissances ; » Antoinette, suivant son penchant naturel, lisait, lisait, s’entourait de jolies choses, pourtant ne négligeait pas le système de l’aînée ! Celle-ci, d’une voix de Jugement dernier, reprochait à sa cadette ce goût pervers que montrait leur nièce pour les vanités du siècle. Antoinette assistait, dès le matin, aux disputes abjectes de ses tantes, comme un petit griffon que des amateurs se disputent, enivrés d’une ardeur si aveuglante qu’ils ne reculeraient pas devant un écartelage. Elle dut s’en aller.
— Alors les projets dont on parlait il y a trois ans chez Julienne St…, dis-je.
— Louise dit, me répondit Marthe, que l’on fouille, délibère, questionne à Rupel pour découvrir si les tantes, ainsi aigrement divisées, doteront Antoinette.
— Elle a bien le temps de songer à cela ?
— Oui, elle a mon âge, dit Marthe pensive, elle n’est comme aucune des jeunes filles d’ici ; on dirait qu’elle brille, ajouta naïvement Marthe.
— Pourquoi aurait-elle consenti à ce jeu ? demandai-je en pensant à la procession.
— Peut-être pas comme jeu, pour la beauté, dit en rougissant Marthe qui avait un chapelet prohibé dans sa chambre.
— Mais elle est croyante !
— Je me demande comment on est vraiment religieuse, quand on est née avec un Dieu, dit Marthe ; me regardant, elle reprit après quelques instants :
— Si c’était à cause… ou pour… la poésie, on apercevrait les effets de ces dispositions poétiques dans les autres actes de leur vie, dans leurs idées, la délicatesse de leurs sentiments, surtout dans leur amour… si cette religion était un complément naturel de leur âme poétique, Honorée et Louise ne se marieraient pas avec qui elles viennent de choisir…
— Elles n’ont pas choisi ! dis-je.
— Je ne comprends pas comment cela est possible…
— Il n’y a place à Rupel pour rien de beau et de généreux comme l’amour !
— Tu sais ce que c’est ?…, dit-elle, puis voyant mon embarras, ajouta :
— Pas encore, nous parlerons de cela plus tard.
Après le déjeuner nous retournâmes dans notre loge de feuillages et de fleurs. Sous nos pieds, dans la rue déserte, sur le seuil de la maison vide, dormait l’Idiot de Rupel. Parfois un des rares gamins, allant marauder au-delà du pont, lui jetait un petit caillou, lui criait une sottise, le secouait, puis ayant ainsi témoigné amicalement qu’il ne passait point si près de lui sans prendre acte de sa présence, fuyait nonchalamment ; du reste, depuis longtemps ces garçons avaient tiré de cette créature tout le plaisir original, qu’il pouvait recéler ; lui adresser une insulte usée était un vieux rite accompli sans conviction, qui ne les fascinait pas, ne contenait pas la saveur épicée dont les poursuites contre Marthe regorgeaient. La ligue comptait aussi des adultes ; les prêches des curés, tous les dimanches, articulaient des allusions aux « Juifs ». En outre, Marthe était une victime consciente des outrages, sa rougeur, les larmes qui couvraient ses cils, étaient pour les insulteurs le poivre et le piment ; tandis que des avanies qu’ils lui infligeaient, l’Idiot semblait se divertir avec eux ; ils n’en tiraient pas un murmure d’impatience, sa vie semblait une longue carrière de joies, de rires ouverts comme des notes de flûte. Un sourire, don réel de Dieu, épanouissait sa large et douce figure dès qu’il voyait les gamins s’égayer.
S’amuser dans l’arène de muettes victimes où la griffe des fauves, loin de tirer du sang, étoilerait les visages de frais sourires ?
— Est-il heureux ? » me demanda Marthe, comme si elle attendait de moi une réponse à une question qu’elle avait accoutumé de se faire à elle-même, tous les jours. À ce moment un bruit de pas nombreux et légers nous vint du bout de la rue ; c’étaient les musiciens de la fanfare des orphelins, de jeunes garçons pâles, vêtus d’uniformes noirs, retournant, ayant reçu quelque déjeuner en ville, après la procession, où ils avaient figuré ; en avançant, parfois ils jouaient quelque fragment populaire. Pendant que nous les regardions, ils s’arrêtèrent.
L’Idiot, éveillé, s’élança vers les musiciens encore silencieux, se remplissant de vent moteur comme des vessies de gaz ; de la main il caressa un à un tous les instruments de cuivre, semblables à de grosses bêtes jaunes tournées en spirales dans des coquilles ; il caressait, impétueux, avec une ardeur, une passion croissante ; son exaltation l’avait tellement soûlé que d’abord il oublia de les suivre quand, partant, ils commencèrent à jouer ; puis il s’élança d’un bond, le visage rouge, grave, réservant ses gestes, réduisant son activité non requise comme un avare qui ne veut pas perdre une miette ; toujours sans sourire, il s’affole, danse sur place, mais avec une rigoureuse observance du rythme, puis repart ; parfois, n’y tenant plus, prêt à éclater, il se prend la tête entre les deux mains, pâlissant de l’excès des délices, semblant secoué des frissons d’un orgasme inconnu.
— Est-il heureux ? répéta Marthe, à voix basse.
— Une question pour laquelle nous proposons des réponses chaque fois que nous rencontrons un idiot ; j’ai entendu des gens braves répondre avec la plus grande assurance ; d’autres parlent de possession, d’obscurité de l’âme…
— Que penses-tu, toi, Pierre ?
— Je me heurte à une autre question, dis-je, peut-on être heureux sans savoir qu’il y a autre chose, sans avoir ressenti soi-même le malheur, et, alors, cette épreuve n’annihile-t-elle pas toute possibilité de bonheur dans l’avenir ? Hélas ! Marthe, je ne sais rien, rien…
— Les hommes ne savent rien, dis, Pierre ?
— Rien… je ne sais…
L’Idiot revenait attristé, semblait-il ; il alla s’asseoir sur le seuil de la maison de Mimi. La mère de Mimi avait disparu dans une aventure assez vulgaire, dont on savait bien qu’elle reviendrait ; sa fille, belle, spirituelle, pleine de vivacité physique délectable, vendait, dans sa boutique, toutes les choses imaginables ; tout ce qui peut se vendre, je crois, sauf une seule : de celle-là elle faisait don avec passion, glorieuse barbarie. Elle avait maintenu son vœu de ne pas se marier ; elle ne croyait même qu’à des aventures très courtes, dont elle sortait fraîche, se recueillant pour un nouveau saut, avide comme devant. Amoureuse, généreuse, franche, connaissant l’acide corrosif des vœux de constance et la pauvreté des caresses répétées devant un paysage d’yeux identiques, elle blâmait avec compétence la naïve sentimentalité de sa mère ; elle eût répondu avec science à la question que Marthe m’avait faite sur l’amour, tandis que le Scarabée, il me semble, demeurait sur la scène des victimes.
Devant sa boutique hétéroclite passa une microscopique fillette chargée d’une bouteille remplie d’eau ; l’Idiot se leva, pencha son vaste corps vers l’enfant, lui prit la bouteille qu’il choya comme il avait caressé les instruments en cuivre des musiciens, il la flatta tendrement comme le cou d’un cheval, attendant qu’elle lui parlât ; ensuite il but, caressa encore, rendit la bouteille à la petite fille qui avait trouvé tout cela naturel.
— Voilà un fragment de réponse pour toi, Marthe ; son monde est peuplé d’une grande foule d’êtres aimables, dociles, qui ne repoussent pas son amour des bouteilles vivantes, des trombones qui chantent, etc…
— Il semble aussi entendre la musique autrement que nous, plus fort, plus profondément, ailleurs… », acheva Marthe avec hésitation. Plus tard je sus que cet ailleurs de Marthe prouvait un sens prodigieux d’intuition innocente : la musique produisait dans l’existence sexuelle de l’Idiot ce qu’aucune femme, et peut-être aucun homme, n’y aurait pu provoquer.
— Et il s’amuse sans effort, sans compagnons visibles, pour nous, au moins.
— Il s’amuse sans être obligé de donner un nom à ses jeux, sans le secours prémédité de personne. Ne pourrions-nous pas dire que le bonheur serait de pouvoir supporter la vie sans, pour ses joies, dépendre d’autres créatures… ? demanda Marthe.
— Oui ! oui ! » criai-je, effrayé, sans me demander si elle avait raison ou si elle se trompait ; je voyais seulement que si cette théorie était juste, Marthe pourrait vivre, malgré la malédiction qui pesait sur elle.
— Tu te souviens, Pierre, que j’ai tenté de m’accaparer d’une de ces joies, la vision du vrai ciel, avant même de connaître combien j’étais séparée du monde ?
— Ne parle pas ainsi, Marthe, si tu n’avais pas d’amis, tu m’aurais, moi, toujours ; ne parlons pas de ces choses absurdes ; connais-tu une joie plus douce que celle contenue dans les semaines que nous passons ensemble, à présent ? Qui peut nous prendre ces plaisirs ?
Marthe eut un sourire de détresse que je ne puis décrire, puis me tendit la main avec reconnaissance ; je rougis de notre sentimentalité ; heureusement l’intérêt de Marthe pour cet Idiot fit virer nos regards vers lui. Mimi, sortie de sa boutique, lui ayant donné un cerceau de tonneau de fer, il l’attachait à son cou au moyen d’une ficelle qui le maintenait devant lui en manière de grosse caisse ; avec une baguette, il frappait avec précision une marche religieuse sur l’anneau sonore, une des marches de la procession du matin.
— Oui, il aime la musique ! dit Marthe fascinée.
L’Idiot s’en allait ; pas un trait de sa belle figure de Bouddha qui ne frissonnât de plaisir, elle était animée secrètement d’une pensée voilée par sa pauvre viande humaine ; des passants prétendent l’admirer, mais il lance seulement quelques regards sur les spectateurs ; il est tout pénétré de son office magistral. Cependant sa figure, comme celle d’un sauvage, trahit ses émotions ; malgré l’air de grave responsabilité qu’il assume, son ivresse de bonheur vibre dans tous ses traits. Une malice diabolique qu’il ne peut connaître se mêle à ses regards candides ; une malice dont j’eusse bien voulu pénétrer le sens précis, la source, savoir s’il en avait conscience dans quelque infime mesure. En tout cas, un faisceau de cette malice semblait venir de ce qu’il nous associait au secret de la fraude, de ce qu’il nous mettait de force, mais amicalement, de connivence avec lui ; « ne vous y laissez pas prendre plus longtemps », semblait dire son regard, « ceci n’est pas la vraie procession ; vous riez, moi aussi, je m’amuse, vous à peine, votre plaisir, en comparaison du mien, est une chose étroite et piteuse ; je m’amuse célestement, et quoique vous riiez avec raison, je possède une joie authentique. »
— Il est heureux », murmura encore Marthe, comme si, entourée des voiles d’une transe de visionnaire, l’Idiot avait cessé d’être le sujet de sa pensée. Pour faire refluer ses idées vers un objet moins fiévreux que celui qui semblait les emporter, je lui demandai :
— As-tu remarqué combien, avec ses moustaches noires, il ressemble au sous-chef de gare ?
— Non ! non ! dit Marthe, celui-là est un imbécile !
— Celui-ci, en effet, n’est qu’un idiot.
Marthe rit de cet aveu, j’étais satisfait.
Descendant vers l’Angleterre et l’Amérique, le soleil avait fait avancer son ombre jusqu’à la prairie, dorait le pignon d’une maison de briques, glaçait les rivières comme deux cuisses où, après en avoir teinté les joues, on aurait étendu le même rouge. Les cloches sonnaient les vêpres, je suppose, la rue jouissait de cette paix pressée, toute bossuée de cris qui vont crever, qui précède la fin des heures de travail ; moment de calme qu’il était bon de choisir, si nous voulions arriver dans la campagne avant que les rues fussent envahies par les méchants apprentis.
Méfiance venue de la constance des misères.
Nous prenions par le boulevard que nous voyions du balcon en fleurs ; plus isolé que celui où la butte du moulin laisse glisser son argile ; le chemin y était bordé de pelouses vertes semblables aux prés émaillés, que, pour nous les montrer, Van Eyck peint dans le cadre d’une fenêtre ouverte ; tout au bout, il s’arrêtait brusquement devant la maison des pestiférés dont, depuis quelques minutes, brillait le pignon doré par le soleil, comme les pyramides sur les jolies images qui, à cette époque, avaient autant d’attraits que les paquets de chocolat qui les recelaient ; plaisir esthétique. À l’intérieur de la bâtisse rustique, un couloir ouvert aux deux bouts permettait aux piétons de passer la rivière au-dessus des écluses que voûtait le vaste bâtiment à toit pointu, aux fenêtres fermées par des volets de bois. S’arrêtant à peine devant l’obstacle, le vent traversait les charpentes, sifflant, gémissant notre angoisse, pendant que l’eau grondait sinistrement sous les arches qui soutenaient la maison ; dans les couloirs, nos pas résonnaient comme sur les dalles d’une cave obscure, faisant fuir les chauves-souris de cette maison d’Ogre des légendes nordiques.
Juifs. Bec-de-lièvre. Pestiférés.
Au-delà, la série des boulevards étant épuisée, les glacis de sable n’étaient plus couverts que d’herbes folles. À droite des prairies, une caserne, à gauche toujours la rivière, d’autres prairies. Passant le pont, nous entrions dans une campagne admirable ; d’abord des brasseries avec des paons bleus sur les toits, des dindons dans les cours ; des huileries avec leur bruit de balancier, des barques chargeant de la brique, de l’argile de potier, du sable.
Plus loin nous nous sentions déjà rôder sur les confins de la Campine, grande et sublime, qui était bien à nous si l’on devient propriétaire d’un terrain à force de s’y promener avec amour.
Ni les plaines lombardes, ni les tragiques marais de Mantoue, ni la campagne romaine et les Marais Pontins, ni les montagnes rouges de l’Écosse, ni les douces campagnes vertes du Surrey et du Kent, ni aucun autre site, ne m’ont jamais donné un bonheur plus complet que les sables de la Campine. Et si Marthe a connu parfois de vraies joies, des moments d’oubli total, ce fut là.
Dans une des pauvres lettres de ma mère nous en trouvâmes une de mon père, nous annonçant l’arrivée à Rupel du baron Müller. Cet événement serait sans intérêt pour moi, je n’avais jamais vu le personnage ; mon père en avait parlé comme d’un camarade de ses années d’université où se formèrent entre eux des liens d’amitié. Müller avait échoué dans toutes ses entreprises, médecine, professorat, journalisme ; il ne disposait plus que d’un mince revenu, un nombreux et splendide mobilier, porcelaines et miroirs anciens. Un jour, nous avait dit mon père, il était revenu de Saxe, portant lui-même tout le long du voyage un service à café de fine porcelaine ; c’est pourquoi, dès que nous connûmes un épisode semblable dans la vie de Goethe, nous l’avions, sans beaucoup de subtilité, surnommé Goethe, avant même de le connaître.
À présent, Goethe venait habiter la maison vide à côté de la nôtre ; mon père la lui avait si fortement recommandée qu’il l’avait louée de confiance, et allait arriver bientôt, en prendre possession ; une dépêche devait m’avertir du jour, de l’heure de son arrivée ; la lettre de mon père contenait toutes les recommandations que l’on pouvait faire, dans un tel cas, à un buffle toujours rebelle. Il ne me témoignait jamais aucun intérêt, il n’était jamais curieux de ce qui pouvait étoffer ma vie ou ma pensée, mais cette fois sa vanité désirait que son fils ne fît pas mauvaise impression sur son ancien camarade d’études. Ses doutes sur mes capacités, surtout quand il me recommandait d’inviter l’ami à l’auberge en son nom, ne me froissèrent nullement, je me mis seulement en colère quand l’idée m’apparut que ces deux hommes disposaient de moi sans égards, je ne découvrais pas comment, par quel faux jugement, ils croyaient s’en être acquis le droit ; j’étais plein de pensées contradictoires, et sans exception toutes de révolte.
Le buffle à l’auberge ; l’ami du père du buffle.
La lettre en poche, j’allai proposer à Marthe une promenade matinale ; l’air dissoudrait ce que j’appelle aujourd’hui le frai de mauvais microbes qui enveloppaient de colère ma cervelle de toqué.
Marthe ne pouvait m’accompagner ; assise dans son fauteuil près de sa fenêtre, elle avait écarté le plateau portant son breakfast à la mode anglaise, que ma mère adorait pour toutes les choses de la vie domestique. Elle me renvoya lentement à un autre matin, me regardant doucement de ses grands yeux noirs où brillait une petite flamme rose à côté d’un reflet bleu métallique. Son joli corps maigre dessiné clairement sous un peignoir blanc et cerise, son cou de pigeon blanc, son bras de la couleur de la racine de guimauve, toutes ses formes étaient dures, mais articulées avec souplesse. Souvent j’ai rêvé d’apprendre à dessiner pour montrer des formes à la fois si sévères et si voluptueuses. L’odeur de l’eau de lavande qui chassait les fumées du breakfast, se mêlait au parfum candide de la violette, qui était celui de sa chambre.
Elle me disait que, encore toute frémissante de ses rêves, elle ne pouvait, si tôt, affronter la rude réalité.
— Mauvais ? demandai-je.
— Souvent… presque toujours… depuis cet été, parfois j’ai des rêves de tendresse si intense qu’ils me réveillent, ravie ; je me sens alors toute confuse des délices qui me tiennent sous leur charme éblouissant pendant plusieurs minutes.
Elle avait des larmes dans les yeux : me comprend-on quand je dis que Marthe me semblait belle en ce moment ? Elle, sentant l’impression que me donnait cette confession qu’elle avait faite à voix basse, tourna la tête vers moi qui m’étais agenouillé près de son fauteuil.
Son beau bras sort du peignoir ; habilement elle prend avec la fourchette de petits morceaux de lard et d’œufs frits, étendant le bras, fait tomber des miettes, par la fenêtre, dans le poulailler où ces dames les reçoivent en piaillant comme des petites filles dans une cour d’école.
Alors, dans un de ces revirements accoutumés, où il y avait une sorte de brusquerie cruelle, elle fit un petit geste qui me donnait congé.
Je l’embrassai sur le front, sur son beau bras, sortis. La confidence de Marthe voyage dans les ruelles de mon esprit, la lettre est oubliée dans ma poche à côté d’une petite édition du Rouge et le Noir, que Marthe m’a prêtée.
Ravissement. Horreurs de ses rêves de tendresse. Réveil.
Le boulevard et le couloir de la maison des Pestiférés sont déserts. Les gamins s’étaient amendés, estimant la largeur de mes épaules d’adolescent vigoureux, ne crient plus d’insultes après moi ; les adultes de « notre société », au contraire, avaient visiblement gardé leur prudence, leur mépris s’étant même accru ; j’étais une galle morale, un incapable, malgré l’examen qu’il vient de réussir, ou peut-être un personnage « capable de tout et même davantage ». Cela me donnait d’une manière inattendue, peu enviable, absolument déshonorante, la solitude que j’aimais et qu’il m’eût été difficile d’acquérir par d’autres termes.
Au-delà du pont de Peers, où, après les paons bleus, les huileries, les péniches, commencent les paysages campinois que je ne puis oublier, je ralentis mon pas, tentai de lire. Or, à plus de dix-sept ans, ayant pris l’habitude de repousser tout contrôle, tout guide, la seule discipline constante étant le refus d’accepter les choses telles qu’elles vous sont présentées à cet âge, et surtout dans un esprit médiocre, les idées se forment lentement ; elles fuient, n’ont comme caractère solide, très distinct, actif dans sa poussée aveugle, qu’une ardeur mystérieuse qui fourvoie, désordonne au lieu de guider les pensées. Pendant des heures je pensai, sans qu’un point fixe s’établît, sans qu’un membre solide se dressât parmi mes architectures violentes. S’il y a d’autres médiocres qui ont senti, sous les couches épaisses de la stupidité, des tronçons pointus de vérité, qui ont perçu au fond du puits de leur mentalité des lumières, des valeurs qu’ils ne peuvent faire remonter à la surface, ils savent que, après ce travail qui n’a pas trouvé d’issue dans le domaine philosophique, ils se trouvent brusquement devant le résultat d’une révolution sentimentale qui s’est accomplie ailleurs, dans des zones indéfinies de leur personnalité ; ils ne la découvrent qu’au moment où elle a atteint sa maturité, où elle se présente comme un tout achevé, d’une évidence indiscutable ; ils se trouvent brusquement habités par une chose nouvelle, et il semble que cette chose se soit développée secrètement avec une hypocrite ironie, profitant de ce que l’esprit inhabile s’occupait vainement de découvrir son corps mort, son individu chiffré, son masque théorique inanimé. Mais ce mécanisme regarde les savants. Quant à moi, dans l’instance de ce jour-là, après avoir été assis au fond des fossés d’enceinte du château Marnix, je me retrouvai, après mes inutiles efforts intellectuels, imbibé, fasciné par un sentiment, une certitude du cœur nouvelle : Marthe, une âme fière et adorable, devait être aimée. Sans amour elle mourrait.
Rêves de tendresse du paria.
Des carillons sonnèrent trois quarts d’une phrase musicale, puis les grosses cloches frappèrent dix coups : il était dix heures moins un quart ; – par le costume des paysans revenant, éparpillés, de la messe, j’appris que ce jour était un dimanche ; quelques citadins déjà se promenaient, quittant les églises, traversant le pont de Peers, ils allaient rentrer dans la ville par un des cinq autres ponts qui y donnent accès.
Dans le parc, des palefreniers menaient un escadron de chevaux pommelés vers un pâturage ; le grand œuvre du comte Marnix était de produire ces chevaux blancs maculés de grandes taches baies, à crinière blanche ou baie. Au milieu du parc, merveille de sylviculture, les arbres s’ouvraient largement au château rouge, où, sur le perron, Marnix, homme rabougri, simple d’esprit, fumait sa pipe les yeux mi-clos, admirant ses chevaux. Ainsi vivait, admirant et fumant, le dernier rejeton de ce Bourgmestre d’Anvers qui, en 1584, défendit la ville pendant treize mois contre le prince de Parme ; cet ami de Calvin ; ce traducteur de la Bible en hollandais, s’occupant de controverse, composant en latin un traité que je n’ai jamais vu : De l’éducation des princes et des enfants.
Du parc, entouré de larges avenues de chênes, dépendent des fermes élevées dans les champs fertiles, car les sables où ne croissent que la bruyère et le pin ne commencent qu’au-delà du village de Peers, perché sur l’unique mamelon du paysage ; plus près de moi, d’autres propriétés ombragées de vieux arbres ceignant des pelouses bien rasées où les parterres dévident des parfums de fleurs.
Ma promenade continue par un chemin qui passe entre deux moulins à vent, immobiles, les ailes dominicales, la toile rouge roulée aux bords des échelles quadrillées, semblables à des squelettes de feuilles où demeure un peu de parenchyme mort. Le moulin à cette époque : caractère essentiel des paysages qui entourent Rupel. Lisant, j’arrive près d’une coupole herbue et farinacée, tertre du premier moulin ; levant la tête, j’échange un regard avec l’homme qui est assis près du mur, des livres sur ses genoux ; j’ai déjà vu ce personnage qui m’a laissé une impression que je ne puis définir encore, vagabond gentilhomme, figure unique à Rupel, peu rare à Londres ou à Paris ; son costume est le nôtre, mais le temps l’a mué en loques fabuleuses, qui étonnent à cause de la propreté frappante, brillante de l’inconnu ; sa belle figure d’un jaune de masque espagnol, ses cheveux du noir que l’on voit en Sicile aux têtes jeunes, sa barbe courte, mauresque, qu’il taille lui-même avec une paire de ciseaux, son corps trop long pour avoir du génie, l’intelligence qui étincelle dans ses traits, pétille autour de son regard, et enfin ses gestes mêmes, tout appelle en moi, la suscitant en un seul choc brusque, une sympathie claire contre quoi, d’emblée, je me rebelle.
Quand nous nous regardons, il sourit. Malgré ses yeux bleu sombre cerclés de noir deux fois, un des cercles entourant l’iris, l’autre formé par les cils de geai, ce sourire alors me semble un blasphème ; je ne l’avais pas encore vu se mouvoir avec une patiente ironie sur la bouche de toutes les personnes qui depuis m’ont semblé autre chose que des brutes, des cochons, des vaches. Cependant, malgré mon intrépidité ordinaire, ma « mauvaise tête », je m’intimide, souffrant de ce qu’il me sourit comme il le fait ; et dans mon obscurité mentale naissait la crainte que ses paroles ne sauraient pas combler l’agréable émotion qu’il me donne.
— Vous lisez Le Rouge et le Noir. » Ce n’est pas la voix des nègres du Midi ; ces intonations viennent d’une gorge de Celte.
Je ne dis rien.
— Je me demande si ce livre fut jamais lu par ce crétin, dit-il, en désignant le château rouge visible entre les arbres.
— Oui ! un dégénéré », dis-je. Il me regarda d’une manière étrange.
— Dégénéré… de quoi ?… plutôt idiot, corrigea-t-il, pour agréablement nous mettre d’accord.
— Idiot ? dis-je malgré moi, hésitant.
— Si vous ne voulez point, soit, pas idiot ; l’idiot est une phase, une époque, un stade des cellules qui génèrent la masse homme, un intermédiaire entre l’homme beau et son superlatif l’épileptique », dit-il en souriant poliment, pour effacer la nuance impérative de ce qu’il venait d’avancer, pour ne pas m’imposer son idée avec rigueur comme le fait un pasteur protestant, un pion.
« Paradoxe », pensai-je. Lui continua :
— L’épileptique, être dans un état intuitif plus élevé que l’idiot, serait un Dieu s’il n’y avait cette sale chair pendue autour de son âme, comme une femme funestement accrochée à l’esprit d’un jeune artiste.
Je ne disais rien, il ajouta :
— Allons, assez de paradoxes, comme vous le pensiez il y a deux secondes précisément. Asseyez-vous, voulez-vous. Nous mangeons un peu au même râtelier, comme dirait le crétin, là-bas.
— Comment ? lui demandai-je, étant curieux de sa réponse plus que je ne le supposais moi-même.
— Pardon, dit-il, il me semble que je vous étonne ! je suis un raté qualifié, j’ai fait le tour, c’est bien fini, je ne me plains pas, je suis arrivé à un coude de la route où l’on jouit de ravissements incompréhensibles, oui, incompréhensibles, si l’on n’y est parvenu soi-même. Il se tut un instant. « Je me demande si vous connaissez une assez grande part de vous-même, la place que vous donnera dans le monde votre… “mauvais caractère” – vous m’excuserez, oui ? – pour avoir déjà découvert et regardé en face le genre d’existence qui vous attend ?
— Continuez, priai-je, regardant avec curiosité sa canne, une sorte de jonc creusé, avec à l’intérieur une forte tige d’acier qui lui ajoutait une puissance vraiment inutile.
— Mais je vous ai parlé sans motif, c’est tellement inconvenant de ma part de vous parler ainsi sincèrement, donc grossièrement, après vous avoir imposé de m’écouter. » Il me donne la lourde canne que ma curiosité mérite.
— Vous ne m’avez forcé à rien, je vous prie au contraire de continuer. » J’examinais la canne, la faisant plier fort, fier de voir sa surprise, son admiration qui me rencontraient comme un doux serrement de main. Puis il continua :
— Je vous connais à peine, ce que je dis ne peut donc avoir de valeur bien grande. Comme vous êtes vigoureux, dit-il, très peu d’hommes réussissent à la courber à tel point.
— Vous me connaissez, lui dis-je, en lui rendant sa canne, alors il est temps de me dire votre nom.
— Sterne, dit-il.
— Sterne !
— Oui, Trim Sterne.
— Pardon, c’est impossible… il me semble, c’est une plaisanterie.
— Bon ! bon ! ne vous tracassez pas, c’est une farce, mais nommez-moi ainsi.
— Trim Sterne ! dis-je avec sérieux.
— Oui ! je vois que vous comprenez.
— Si vous êtes vraiment le fils de Lawrence, Trim, j’aime encore davantage de vous avoir rencontré.
— Merci, de tout cœur, car moi aussi je me félicite, vous êtes plus instruit que l’on ne dit.
— Merci, et merci de la manière gracieuse d’effacer en même temps que de dire… presque… une chose qui m’eût désobligé de votre part », dis-je, l’esprit excité d’aise par Trim ou Sterne, je ne sais lequel. « On vous a dit ma conduite aux écoles ? » ajoutai-je avec une certaine nuance de défi craintif qui ne lui échappa point.
— On m’a parlé de cela ; de vous en général, c’est la moitié de mes documents sur vous ; je puis facilement composer les autres en vous voyant dans cette ville, établissant avec précision comment elle doit réagir sur une… une âme noire comme la vôtre.
Le buffle et la canne plombée.
Non seulement sans ressentiment ; mais avec plaisir croissant, je l’écoutais.
— Vous êtes absolument mûr, me dit-il.
— Pourquoi ?
— Pour vous en aller aujourd’hui de cette aimable bourgade, dit-il.
— Où ?
— À B…, pour débuter, puis ailleurs ; vous avez à compléter les expériences dont, depuis plusieurs semaines, votre ami parle avec tant de dégoût.
Fernand G… venu en vacances me valait donc l’ostracisme définitif dont j’étais frappé ; certes, lui n’avait pas fait un seul geste imprévu à B… ; dès le troisième jour, après dîner, il avait accompagné des aînés, goûté aux aventures que vendent des anges misérables à des blaireaux puants, derrière l’enseigne d’un phare rougeoyant. Pensant à Fernand, j’eus l’inspiration de questionner Trim au sujet du mot cocasse dont ce blaireau marquait mon père.
— Quand vous aurez, me dit-il en souriant, comme je le fis, étudié les légendes et les superstitions populaires, vous connaîtrez ces démons, ces princes noirs qui régnèrent, sous des noms bizarres, parmi les paysans, les mendiants, les voleurs ; cependant, je n’ai rencontré votre Flibbertigibbet que parmi les fous de Bedlam dont Shakespeare a prolongé le souvenir.
— Mais pourquoi graine de Flibbertigibbet ?
— Veut-il dire que votre père est un poseur ! Flib étant le démon des contorsions allégoriques, des grimaces, si vous étiez louche j’expliquerais le choix du sobriquet.
— Je me souviens qu’un jour il me dit qu’il ne me manquait que d’être louche.
— Alors, s’exclama Trim, vos yeux furent malades, ou vous eûtes, enfant, l’habitude de loucher, car l’Edgar du Roi Lear dit que ce démon donne la taie, la cataracte, fait loucher les yeux, donne le bec-de-lièvre, jette la nielle…
— Ha !… criai-je en interrompant Trim, pensant que l’outrage nous venait même des pédants, car Fernand n’avait jamais lu Shakespeare, tandis que son père le lisait avec des lunettes de cuistre.
Graine de Flibbertigibbet.
— La ville n’est pas laide, dis-je pour reprendre par un sujet neutre notre conversation.
— Non, peut-être que non, elle est utile à l’archéologie, on y peut étudier les « mœurs et coutumes » du Moyen-Âge ; je parle sérieusement, on le pourrait comme en étudiant les Romains d’aujourd’hui on se représente parfaitement la vie romaine antique : il n’y a pas de différence, eux n’ont pas bougé, nous avons remué, eux non.
— Paradoxe !
— Passez un ou deux ans à Rome !
— Vous êtes Italien ?
Il fit un léger geste de contrariété, éprouvant de la répugnance à répondre.
— Pardonnez-moi ! lui dis-je.
— Questionnez, et laissez-moi le temps de répondre à certaines questions.
— Vous aimez Rupel ?
— Non, je regarde ses hommes, ses façades, attendant l’argent qu’il me faut pour partir.
Il va partir, pensai-je, sentant le curieux rétrécissement de la poitrine que l’on nomme sans doute « serrement de cœur ».
Étrangers passent. Trim Sterne regardait les réclames à la fin de mon exemplaire du Rouge et le Noir, qu’il avait perché au sommet de ses livres.
Les promeneurs, trois jeunes gens, deux jeunes filles, un jeune homme ; la plus menue des trois figures, jeune femme vêtue de bleu, avec cheveux bruns lustrés de légers reflets dorés, est mince avec des hanches repoussant un peu le linon, elle marche comme une alouette quand celle-ci, accomplissant quelques derniers pas plus flexibles, va s’élever vers le soleil ; ses chevilles terminent délicatement des jambes renflées, sans doute, par un muscle apparent comme au mollet d’un jeune garçon. Je devine son corps avec un large sillon aussi maigre, aussi grandiose qu’au dos d’un homme, creusant une moulure de portique entre les omoplates ; je travaille avec tant de minutie à cette reconstruction de formes perdues sous le linge, que je n’ai conscience qu’après coup du fugitif regard de connaissance que la jeune fille m’a prêté parce qu’elle croyait que j’allais le lui rendre à l’instant, ni ne remarque l’attention de Trim Sterne.
Elle s’éloigne de son pas sans insistance, qui évoque l’acier ne pliant qu’avec dignité, attentif à ne plier que sous des forces incapables de diminuer son honneur, son aristocratie intransigeante. Beauté du Nord où les fesses ne bougent avec les hanches qu’au stade de matrone, quand la femme ne peut plus être confondue avec le mâle. Du Nord jusque chez les nègres les déhanchements « andalous » se font de plus en plus prononcés ; toutes les races qui vivent sur les territoires antiques voisins de la Méditerranée ont ce négligent remuement des fesses qui fait songer à l’écurie de juments, à la ruelle, à l’habitude de porter des savates.
Je dis à Trim ce que je pense de ce mouvement.
— C’est un héritage, dit-il, dans les classiques on trouve l’éloge des Romaines pour ce balancement qu’elles savaient imprimer à leur viande. Et nous-mêmes nous ne le détestons pas à toute heure dans les femmes qui appartiennent au public, celles dont, avec nos mœurs discrètes, nous ne nous sentons pas responsables.
— Je comprends cela au point de vue de la bête…, dis-je.
— Ah ! évidemment… vous en êtes là… la bête ; l’autre c’est l’ange d’amour ? demanda-t-il.
— Mais il y a autre chose…, dis-je, affirmant.
Trim me regarda, puis me tint un discours d’homme de trente ans qui ne trouve pas place dans cette histoire.
La femme en bleu s’éloignait ; son cou blanc sortait du col droit, sous le chapeau canotier affreux ; un chignon très large, descendant sur la nuque, s’enroulait entre deux jolis petits coquillages roses, les oreilles ; du visage je n’eus qu’une impression de suavité. Trim, se levant, après un silence, regardant les étrangers :
— Cette petite Vierge bleue ne demande qu’à jeter ce chapeau grotesque aux chiffons ; elle demande d’autre pain que le dieu capitaliste de Rupel ; elle est trop belle pour lui…
Les mots de Vierge bleue ajoutent un relief à l’impression que j’ai de la figure, je découvre en moi de vieilles et de récentes images qui s’y superposent, mais, comme dans les rêves, aucun masque ne se précise.
Perspective de visage confus.
En nous levant, Trim me tendit mon livre.
— Prenez ceux-ci, dit-il, poussant dans ma main les volumes qu’il avait tenus sur les genoux. Lisez cela ! dit-il, vous ne les connaissez pas tous.
— Non ! dis-je, vous les aimez tous ?
Il sourit de ma puérile malveillance à l’égard de quelques-uns des livres.
— Vous pourrez ne les aimer plus quand vous les aurez lus, comme avant d’être sorti de la barbarie on étudie avec raison les Grecs, même les Romains, ne les aimant jamais plus ensuite, sauf par aveuglement volontaire, par hypocrisie opportuniste.
— Mais encore aujourd’hui une éducation complète…
— Oui ! Aujourd’hui, car la paresse, la prudence, la politique s’entendent pour donner à tout cela une solidité analogue à celle de la religion, du patriotisme, du militarisme ; habilement on a fait un blasphème de ne pas respecter les classiques ; on ne discute pas de leur valeur ; je comprends qu’en Italie, dans le midi de la France, on trouve ces modèles recommandables, malgré leur grossièreté, et dont j’excepte à peine Platon. Mais à Paris, où l’humour est la plus gentille vertu, je ne comprends pas ce fétichisme. Quant à l’Angleterre, c’est de l’indifférence, du conformisme paresseux, car, outre que le moindre membre de la middle class ne souffrirait pas l’odeur de ces héros, leurs idées superstitieuses, leurs morales presque toujours basées sur des à-priori insoutenables, leurs idées de boutiquiers sur l’art de la peinture les feraient honnir s’ils n’étaient tant protégés par les conservateurs qui aiment glisser par cette courte vie dans une douce et confortable obscurité où l’on dort comme l’après-midi dans les clubs. Le vers d’ailleurs est une forme curieuse, une chose animale, un rythme physique qui est souvent obscène et me fait penser à un commentateur de Saint Augustin, qui était capable de péter à volonté selon les vers qu’on lui récitait.
— Vous avez un degree ?
— Évidemment, comme votre père, comme tous ceux que vous connaissez, comme vous-même dans quatre ans, comme ici, à Rupel, il faut avoir une religion, une opinion politique à étiquette officiellement timbrée si l’on ne veut porter celle où l’on inscrit avec des ordures le mot voyou.
— Paradoxe encore ? Paradoxe sceptique !
— Ô ! jeune ami, nous venons de naître, on va peut-être cesser de peindre, de rimer, nous allons vivre ; sceptique, mais regardez mes guenilles, j’espère « la hache à la main » !
— Quoi ?
— C’est une chose dont on ne parle pas. Depuis mille ans il y a eu des gens, rares, qui étaient dans l’état d’espoir, et cela était bon pour eux ; c’est une sorte de foi qui nous vient si nous nous cachons des dieux, qui n’est voluptueuse que pour nous-mêmes ; il serait fou de tenter de vous la donner, comme un prêtre de campagne donne la recette des petits plats chers aux anges ; je vous la souhaite.
Nous marchâmes en silence ; dans ma cervelle se précisait la pensée qu’il est injuste qu’une telle chose ne puisse se transvaser d’un cœur dans un autre ; différente, nouvelle frustration de Marthe, pensai-je encore ; il me semble que, écrivant ceci, je rougis ; mais le lecteur sait que j’étais très jeune, très simple pour mon âge.
Pierre simple et enragé.
Avant de me quitter, Trim me donna son adresse : une rue où je ne voyais pas une maison qui pût héberger un gentleman, fût-il déguenillé.
Il s’en allait, fumant une cigarette ; je retournai par une route plus étroite que les avenues de vieux chênes ; elle embrassait le monticule du second moulin, puis, devant une maisonnette de conte de fée, s’élargissait un moment comme sur le linoléum des hôtels pour étudiants la piste des pas s’agrandit devant chaque porte ; un antique noyer la surplombant de sa vaste couronne vernie laisse traîner une branche devant la porte, les deux fenêtres du bas, et la troisième ouverte dans le toit, dressée sur la façade selon l’invention de Mansart. Il y a des fleurs partout où une surface horizontale permet de déposer un pot de terre cuite, une caisse de bois remplie de terre noire ; des géraniums, des fuchsias, des héliotropes ; les fleurs mauves et rouges font des bords lumineux aux rideaux blancs qui, derrière des vitres brillantes, ferment toutes les fenêtres. La nourrice d’Anne habite ici ; que son mari est jardinier, le jardin le montre à suffisance ; pendant qu’on regarde des jardins semblables, ils nous murmurent avec une tendresse grisante que la sagesse est tapie entre leurs murs, nous persuadant de demeurer avec eux, de nous établir là sans tarder, notre salut y est certain. Conseils évanouis, réfutés par les agents de la réalité et des conventions dès que nous brisons le cercle de leurs émanations parfumées. Sur moi, ces jardins firent une impression pareille aux désirs que donnent les cloîtres émouvants où les couples de moines furtifs promènent leur passion, ou quelque retraite suave et ténébreuse telle que fut pour mon enfance le puits creusé au jardin. Cette attraction des jardins clos, bien que commune, fut si forte sur mon esprit de misanthrope obscur que, plusieurs fois dans ma vie, j’ai tenté de réaliser sur un carré de terre étrangère un tel jardin où il ne manque peut-être que l’autre moine. C’est en Angleterre que j’y réussis le mieux ; là chaque homme pense à la paix de son voisin.
Les livres de Trim Sterne étaient des contrefaçons hollandaises des environs de 1842 et 50, il me semble ; je lus dès lors sans relâche tous les Balzac que je pus trouver[1] ; j’entrai dans une fièvre de romantisme avec hantises malsaines de personnages irréels ; je lisais jusqu’à la nausée, j’étais comme une jeune fille qui, affolée par la lecture, ne contrôlant plus ses nerfs, un jour s’évanouit, épuisée par le travail téméraire de son imagination.
Si les volumes de Trim avaient moins pué le tabac, je les aurais prêtés à Marthe ; pour elle il me semble que de ce parfum exotique n’eût pas émané le charme délicieux avec quoi il me prenait le cœur que je lui abandonnais par une dépravation candide.
J’attendais sur la plate-forme le long de laquelle le train viendrait s’arrêter ; les rails fuient vers les villes, le fleuve avec le port fameux ; l’autre perspective de fer lance une flèche bleue sur les sables de la Campine, heureux désert de bruyère, perdrix, lapins, faisans sous un ciel blanc ; plus loin, le rail joint l’Allemagne, les villes rhénanes le touchant par le viscère compliqué de leurs gares.
Ici, dans cette station, je n’ai jamais vu plus de vingt personnes à la fois, sauf certains dimanches de fêtes religieuses ; maintenant il y a une demi-douzaine de voyageurs, dont trois sont les jeunes gens que j’ai rencontrés près des moulins ; aussitôt qu’elle me voit, la jeune fille en bleu se tourne vers les autres, me cachant sa figure « puisque je n’ai pas voulu la reconnaître la veille ». Un train verdâtre arrive de la Campine, le jeune homme et l’autre jeune fille s’y ajoutent aux deux ou trois voyageurs qui ne sont pas des paysans ; il repart, des adieux, la jeune fille, la tête sous l’ombrelle, passe à côté de moi de son pas d’alouette qui chante : je ne vois que sa longue main gantée de gris perle.
Voici, dans un grincement plus imposant que l’autre, le train qui vient du grand port ; je dois reconnaître le baron Müller à sa barbe d’une longueur inconnue à Rupel, à sa vaste serviette de maroquin gris ; je m’adresse au seul voyageur qui soit descendu de ce train-ci.
— Oui ! monsieur », me répond-il. Et nous partons, lui comme un homme pressé qui sait où il va, moi, suivant, désorienté ; cette hâte dure peu ; dès qu’il se trouve au milieu de la grande place bordée par la gare, par le « Cercle », avec son parc noir et serré, il ralentit le pas, me regardant, non plus comme une théière sourde et aveugle, mais comme un objet animé, peut-être doué d’intelligence.
— C’est joli Rupel ? Il y a des monuments anciens ? Qui est ce monsieur… tenue d’un notable ? Quelles choses vous intéressent le plus ? Où est cette maison ? C’est le casino ? Combien de grands cafés ? Des auberges bien chauffées en hiver ? » Et d’autres questions que j’oublie ; au mot auberge, toutefois, je sortis de l’accablement dont m’inondaient ces questions, pour lui dire cette invitation, qu’avec imprudence mon père m’avait commandé de faire en son nom.
Je choisis mal, il va sans dire ; pas le premier restaurant de Rupel, mais une auberge de second ordre où je n’étais jamais entré, se recommandant à mon âme farouche, par sa situation presque secrète, ses étroites fenêtres qui certainement devaient bannir avec malice le monde extérieur.
Puits, navire, pêche, auberge obscure.
À l’intérieur, pendant que je lui faisais choisir une table, il regardait avec méfiance autour de lui. Grand, d’épaules larges, petits yeux foncés, front bas à peine ridé, barbe, comme je l’ai dit, longue, étalée, fort noire, pas le noir profond des cheveux de Trim. Il avait aux doigts des bagues brillantes. Un complet brun, presque noir, de coupe ample, l’élargissait de toutes parts, lui prêtant un aspect gigantesque. Sans que j’eusse découvert la cause qui pût chasser sa méfiance, il sembla prendre possession de l’endroit, s’installa à la fenêtre, voisine d’une autre plus étroite, ouverte dans l’angle de la pièce. Sa méfiance eut un sursaut quand il vit un « garçon » habillé d’un veston de fantaisie lui apporter une ardoise, au cadre de bois peint en rouge, où était figurée à la craie la nomenclature des victuailles, pêle-mêle, telle que l’avait dictée la cuisinière aux joues d’hippopotame, que l’on voyait à travers un guichet pratiqué derrière le comptoir. Pendant que je pensais à ce que dirait mon père du choix qu’il m’accuserait d’avoir fait par perfidie, Müller, lisant les promesses de l’ardoise, battant des paupières, se tourna vers moi, questionnant d’un regard sarcastique.
— Oui ! dis-je, poussé par les circonstances, la meilleure cuisine de Rupel.
— Bien locale ? demanda-t-il, comme si son seul souci eût été que ce fut une cuisine en tout point spéciale à cette ville qu’il ne connaissait pas.
— Lisez, s’il vous plaît, monsieur, dis-je, sans savoir ce qu’il allait lire.
Flibbertigibbet. Que pensera le père du Buffle ?
Il ne s’inquiète plus beaucoup de moi pour son programme de divertissement ; il commande avec l’autorité d’un vieil habitué, avec en plus une pointe de morgue, qui, on le sent, n’a plus depuis longtemps, même dans son estimation, le droit de figurer dans la composition de son attitude. L’adversité l’avait contraint à une modestie fort gênante quand il voulait faire la noce ou simplement un bon repas. Il s’était assis, s’élargissant sur sa chaise, couveuse, tel un homme sans coquetterie, habitué à prendre ses repas seul. Satisfait de cette conduite, je me sentais dégagé, les responsabilités se détournant quelque peu de moi.
Comme était faite la carte, il mangea sans ordre, sans suivre les usages que le goût nous a imposés, sans distinction des genres, des espèces. En ce moment, il dévore une perdrix aux choux, servie dans la marmite de terre qui l’a vue cuire ; sa bouche s’ouvre immense crevasse qui sert de gueule aux géants des cortèges brabançons, dont la barbe mobilise six queues de cheval ; s’il lui arrive d’y perdre une cuisse avec son fémur, il le casse d’un coup de mâchoire, rit comme un lion bonasse, s’arrête, boit largement de la bière veloutée, sombre comme l’ale des bars anglais.
Lion d’asbeste. Moi.
Pour connaître cette trattoria rupeloise, je regarde autour de moi ; une jeune fille, derrière le comptoir, dès notre entrée, s’est arrêtée de causer avec un client invisible, dont je découvre les pieds, les jambes guêtrées et les genoux immobiles pointés vers elle, ces membres appartenaient certainement à l’autre personne du discours, dont le reste du corps était caché par une cloison de bois. La position sociale de la sœur de cette fille : être la maîtresse « officielle » du lieutenant célibataire de la garnison du fort, quel qu’il fût, long ou court, blond ou brun, riche ou pauvre ; le fort change de lieutenant célibataire, la demoiselle en change « automatiquement » ; cela était si bien ordonné que la sage ville considérait ces promotions parallèles comme si elles avaient été dues à une vénérable institution ; l’opinion publique se fût cabrée devant une infraction à cette règle de bienséance, de même que la sœur, plus jeune, n’eût pas, sans danger de vertes critiques, de blâme terrible, peut-être de châtiments sérieux, pris la place de sa sœur. La cadette, n’y pensant pas le moins du monde, s’était réservé une entière liberté ; d’ailleurs une amie de Mimi, et, si je me souviens bien, du joli Scarabée.
Müller faisant des signes de délices lâchait dans sa crevasse des carbonades flamandes ; la bière qu’il buvait comme de l’eau contenait des esprits vulgaires, car le sourire du camarade du père de l’Enragé luisait, gras. Je ne pouvais lui tenir tête, même quant aux vivres qu’il semblait simplement faire passer dans un large entonnoir ; pourtant j’étais un jeune homme plein de santé, grand, avec de fortes épaules, un estomac qui n’avait nullement souffert de mes humeurs sombres ; je mangeais avec plaisir, presque autant que notre camarade Paul qui carried the day sur tous les étudiants quand on empiffrait des saucisses, buvant de la bière jaune comme l’urine du cheval, dite bière de Louvain ; je n’étais pas fait, je crois, pour l’existence morose, secrète, que Rupel m’avait imposée, du moins je le crois ; chez moi, le « coffre », dirait le médecin roux, est plus solide que « l’esprit », dirait l’autre médecin, le pédant de l’hôpital de Rupel.
Le père dédaigne ce jargon. Science !
Le garçon débraillé portait une salade et du saucisson à un client qu’une cloison me cachait, sauf les mains blanches et maigres. Il n’avait pas fait un mouvement à notre entrée ; me penchant, je reconnus Trim, qui, dès que Müller, apaisé par une première gaie bataille, se mit à parler haut, se penchant à son tour, me reconnut ; je dis à Müller qu’il y avait là un ami qui m’avait prêté des Balzac.
— Ah ! vous avez des amis de cette sorte. Bravo ! Il lève sa chope de bière noire… « Vous prête des livres, moi aussi, je vous en prêterai, de solides, sel, poivre, piment, oignon roussi, Dieu, le Diable, les anges d’en haut et d’en bas ; mais… vrai, je les ai vendus. Bah ! il m’en reste et des meilleurs. Vous prête Balzac ? Une blague ! Foin, paille ces études-là ! Vous verrez j’ai du comique, de la poudre qui s’enflamme, des… j’ai donné des livres à un jeune homme comme vous, il me remerciait, pleurant, non, pas en pleurant, mais enfin, c’était un garçon intelligent, il était très content, me remerciait ! Me doit sa culture, sa situation même, est devenu journaliste… moi pas… à propos, vous savez que j’ai été journaliste ? »
Trim écoutait ; Müller, élevant l’ardoise à la hauteur de son front, cherchait de nouvelles substances chaleureuses ; il me demanda ce que signifiait la côte de veau avec rognon ; mon explication le ravit, sa morgue comme sa serviette faisaient du linge sale à ses pieds, sous la table. J’avais appelé Trim qui, debout, près de notre table, m’étonnait en parlant (sans sourire) avec mépris à Müller.
— Faire un homme de ce garçon, Sterne, dit-il, me désignant, puis se tournant vers le garçon : « Trois », cria-t-il, trois rognons-côtes de veau, voulait-il dire. Nous forçâmes Trim à s’asseoir.
C’est ainsi que le délégué de mon père prit un repas étrange entre un vieux bougre rodomont, glouton, et une belle créature mâle, montrant une peau blanche où la guenille cessait, de beaux yeux, un front magnifique sous les mèches noires des cheveux.
Ragoût de mouton, Waterzooi, potage de bœuf, de poulet et de saucisson à l’ail, grives à la liégeoise, c’est-à-dire étuvées avec des baies de genévriers, presque tout ce que l’ardoise avait promis. Müller, s’épatant, aussi large que la table ; sa barbe ruisselle.
Nous ajoutons une fière pièce aux précieux dons que déjà nous avons faits à la ville !
Müller traitait Trim avec une familiarité qui me vexait ; Trim souriait, tel un philosophe des bois, regardant dans la rue étroite où les rares chiens étaient plus nombreux que les passants.
Un bourgeois timide entra, cherchant une figure connue parmi les attablés, venant visiblement à un rendez-vous. Celui qu’il venait retrouver n’était pas l’homme qui avait causé avec la fille, car, s’approchant du comptoir, avec bassesse le bourgeois salua militairement ; deux voix firent écho à son souhait ; il s’assit, le dos tourné vers nous et à la fenêtre voisine de la nôtre.
Alors, d’une voix gargouillant sur des litres de liquide, Müller revint à sa proposition de faire de moi « un homme ».
— Pas docile, dit Trim, me faisant signe de laisser ce Müller manger et parler comme un âne qui joindrait à l’appétit du porc celui du canard.
— Je ne veux pas étudier d’abord, dis-je pour indiquer qu’il m’était agréable de l’avoir lui, Trim, comme partenaire contre le glouton vantard.
— Bravo ! cria le baron. » À ce moment entra, conscient de n’être pas dans un lieu digne de lui, le fameux marchand de grains, M. Colen, inquiet, hésitant ; il se rassura, ne voyant, outre le bourgeois qu’il salua cordialement de la main, que trois étrangers, dont un jeune homme, moi, qui tournais le dos à la porte.
— Bravo ! » ne cessait de crier Müller, dissimulant devant ma colère l’envie qu’il avait de me frapper sur l’épaule. M. Colen s’assit, réconforté, face au bourgeois et à la rue dont il voyait entre nos têtes les maisons à façades obscures. Alors apparurent, très penauds, ne pouvant plus demeurer cachés derrière la cloison près du comptoir, deux lieutenants du fort ; l’un, le mari de Louise, fréquentait cette auberge le plus secrètement possible pour se délasser des fatigues que lui commandait sa pose de jeune homme sûr de lui-même, allègre, plein de désinvolture, comme se repose le demi-dieu jetant ses attributs dénonciateurs derrière une porte pour, incognito, embrasser les filles. L’autre, futur mari d’Honorée, incapable de dépenser un sou sans le noter avec aigreur dans son carnet, était là, je suppose, pour faire gratuitement le quatrième de la partie de cartes qui s’engagea entre Colen, le bourgeois et les deux mercenaires gradés. Colen avait trop de respect pour les vertus d’ordre qu’avait si tôt développées ce jeune homme, pour ne pas le défrayer des pertes qu’il pourrait faire dans cette auberge où il venait à son appel, sous son égide. Rupel savait sans doute que M. Colen fréquentait cette auberge, mais il était tellement énorme qu’il pouvait se permettre cet abus contre le décorum de la province, sa présence ayant même le pouvoir occulte de protéger ceux qui l’y suivaient. Nous sûmes que cette partie de cartes avait une place fixe dans l’horaire quotidien de ces messieurs, que Colen en était le gros tyran gonflé ; cependant, ni celui-ci ni les deux patriotes, dans cet endroit suspect, ne jugèrent convenable de me reconnaître.
Pierre est satisfait. Dégoût satisfait.
Ils jouèrent en pleine sécurité ; Colen avait le droit, jetant ses atouts, de hurler le plus fort, il annonçait de la voix et du poing, le bruit bondissait jusque sur la chaussée, où il cherchait un écho dans la gueule d’un chien qui, jappant de peur, fuyait, puis bientôt revenait fouiller les ordures du ruisseau que surplombait une charrette dételée, barrant presque totalement la rue, et dont les chevaux se reposaient à l’écurie de l’auberge, ancien relais des postes.
Müller n’avait cessé de nous approuver, criant son bravo pâteux, parfois remplacé par un excellent juron tudesque irréfutable.
— Parce que ce sont des mensonges !
— Bravo !
— Parce que je préfère l’autodidacte dont l’esprit n’est pas empoisonné !
— Bravo !
— Parce qu’à l’université on se commet avec des fils de marchands !
— Excellent !
— Avec des fils d’épiciers !
— Bravo ! Trim accompagnait chaque cri de Müller d’un coup dur de sa canne terrible, attirant tous les regards.
— Avec des fils de prêtres, de ministres !
— Bravo ! Bravo !
— De nobles tombés crapuleusement dans la finance !
— Bravo !
— Avec des aristocrates allemands, ivrognes qui ont trébuché dans le journalisme !
— Bravo ! » dit-il, mais il nous regarda avec une bonhomie étonnée, comme si, ayant joué avec nous, il avait naïvement oublié de tricher.
— Ho ! ha ! » dit-il, voulant me mettre la main sur l’épaule. Trim, pour éviter ma riposte qu’il voyait cuire, véhémente, lui prit cette main et la serra.
— Sans rancune, hein ! dit bourgeoisement Trim à Müller, imitant finement, avec une ressemblance audacieuse, la voix de Colen ; celui-ci leva la tête comme s’il venait de découvrir Trim, Müller et moi ; or j’avais remarqué qu’il nous écoutait : des expressions de dégoût peintes sur son masque.
Pour le mettre entre les brancards de la charrette, on avait tiré le cheval de l’écurie, fermant ainsi le passage au premier être humain qui se proposerait de traverser cette ruelle. Ce passant vint, une élégante, la seule, je gage, qui y fût passée depuis des années ; les traits de sa figure étaient brouillés par une épaisse voilette, elle tenta de passer derrière la charrette mais, entre la fenêtre et les heurtoirs du véhicule, il y avait à peine quelques centimètres ; elle resta donc près de la fenêtre, successivement surprise, impatiente, effrayée. M. Colen, penché sur la table voisine pour mieux voir la femme arrêtée dans une telle ruelle, la reconnut en même temps que moi : c’était Mme Colen qui vraisemblablement avait pris cette voie étrange afin de couvrir sa piste. Trim regardant cette figure, jolie affiche, dit, riant, imitant encore l’accent du marchand de grain :
— Hé ! c’est cette petite poupée qui va rejoindre le gentil muscadin !
— Excellent, dit Müller, par habitude ; puis, l’œil droit élargi, convoitant, s’adressant à moi : « Alors les petites dames font de petites coupures dans les petites paperasses des états-civils ! »
Ce fut Trim qui lui répondit, après m’avoir soufflé un « bimétalliste » :
— Qu’en savons-nous, baron ! je reconnais celle-ci parce que je l’ai vue en voiture, fascinée par le rossignol de Boccace. Son compagnon est joli, marchant dans cette ville, bien convexe, comme vos jeunes gens de Berlin, baron, acheva-t-il avec adresse.
Colen, qui avait oublié son jeu, regardait Trim avec un visage fripé par des pensées rapides, douloureuses ; les deux soldats ayant assisté, muets, à la scène, en attendaient sournoisement les suites immédiates ou futures. Sauf Müller et Trim, nous savions tous que le sang, après quelques tours glacés, avait pris un cours plus fiévreux dans le gros corps de l’impérial marchand.
Clefs. Enfermer madame. Bile du déshonneur.
Müller, après la dernière boutade de Trim, avait lancé à celui-ci un regard furtif, rapide. Trim, étrangement après ce coup droit, convexe, avait soutenu ce regard avec une absence totale d’animosité. Trim ressemblait à un chimiste qui, l’éprouvette tendue vers la lumière, y reconnaît, dans une émotion de triomphe vaniteux, ce qu’il s’attendait à y trouver, tandis qu’en moi sonnait une alarme bizarre, indéfinie, analogue à celle qui agite la jeune femme prête, sans que des motifs s’en soient montrés, à déchirer de ses ongles un adversaire encore inconnu, imaginaire, de son amour en fleur.
Colen, levé, appuyait sa masse endolorie au comptoir ; Trim se disposa à partir. « À bientôt », dit Müller avec chaleur ; Trim, nous quittant, suivi de Colen, lui répondit de même. Quoique mieux vêtu que la veille, quand je l’avais rencontré près du moulin, Trim n’était peut-être pas un « monsieur ». Colen, indécis, ne voulant pas faire d’imprudence, ne le rejoignit point comme, d’abord, il semblait en avoir pris l’initiative.
Müller était étranger à cet œuvre collectif, mi-comédie, mi-pantomime. Dans ses larges vêtements, il ressemblait à ces immenses « femmes-à-barbe » qui s’exhibent dans des baraques foraines ; une de ses mains baguées, perdue dans la vaste poche de son veston, froissant l’étoffe en une dizaine de plis, rejoignant son pantalon drapé comme une jupe.
— Rupel est gentil ! dit-il. Votre ami est presque aussi gentil que vous. Je me trompai, il y a une heure, je n’ai pas grand-chose à vous apprendre », puis, après un silence, me regardant, continua : « Je croyais que Rupel aurait été ma dégradation, ma mort ! » et, disant cela, téméraire, il appuya sa main libre sur mon genou. Je sautai en arrière, comme sursautent les très jeunes, absolument purs, ou ceux qui déjà en eux ont reconnu des aimantations vers l’acquiescence ; moi, je sursautai parce que j’étais presque ignorant, et que Müller était une laide, impudente prostituée, dont l’esprit, plus laid que le corps, est nuisible et répugnant.
Quoi ? Bimétalliste.
Müller, à mon sursaut, fit semblant de redresser un verre, nul ne soupçonna son imposture qui couvrait la cause de ma frayeur. Il prenait du café, gorgées qu’il alternait avec de petits verres de ce Hulskamp dont Verlaine fut si curieux, quelques années plus tard.
Le bourgeois parti, le fiancé d’Honorée ne resta pas longtemps, le mari de Louise vint me serrer assez aimablement la main, un peu comme deux voisins qui, ne s’étant jamais parlé, se rencontrent avec cordialité sur le théâtre d’un incendie.
— Ce… monsieur qui était avec vous, me dit-il, a fait de la bonne besogne. La femme ce n’est rien, mais lui, le professeur au collège, sera certainement, dès la première note scandaleuse, envoyé dans une autre ville.
— Vous le connaissez aussi », dit Müller avec une vivacité dont l’impression qu’elle fit sur moi, jointe au contexte diffus avec seulement quelques points brillants de son attitude envers Trim, me fit détester ce goinfre impie.
— Non, dit l’autre en suivant le fiancé, je ne l’ai jamais vu.
Me vint alors la liste de nos fourrages, que je payai.
Sur le boulevard, Müller fut plus raisonnable : les bières nouvelles l’avaient trahi. Sa serviette était si lourde qu’elle me semblait contenir des pierres ; je ne me fusse pas étonné d’en trouver dans ce vaisseau curieux, tant cet homme m’avait impressionné par ses manières frelatées, dont même la morgue était affectation, montrant crevasses : une pose équilibrée sans art. Pourtant, las, lourd de l’addition de tous ces vivres généreux, dès que nous fûmes dans la maison vide, dont j’avais les clefs, il s’affala sur l’escalier, le seul membre d’architecture qui imitât un siège ; de sa serviette : deux coupes de porcelaine de Rouen, pesantes, de couleurs épaisses, chaudes et grasses ; il m’expliqua la différence entre celles-ci et les vases d’Urbino ; se calmant, d’un air docte, me parla de sa collection de poteries. Comme à propos de ses livres, il se souvint qu’il avait vendu, vendu, mais de même qu’il lui restait des livres, il avait encore de fines vaisselles pour « surprendre et acheter maint cœur », dit-il, abject, incorrigible, pensai-je.
— J’ai apporté cela pour l’offrir à vos parents », me dit-il, déposant ce qui avait pesé si lourd dans sa serviette sur une des marches de l’escalier. Péril : je cherchai prudemment par la maison un endroit où les vases seraient en paix ; il n’y avait aucun meuble, sinon une petite échelle, appartenant au propriétaire, une étagère de jardin pour des fleurs ; je plaçai sur celle-ci les Rouens.
Pierres, poteries, pour séduire les cœurs.
Nous visitâmes la maison, qui se composait, me semblait-il, et je le lui dis, de beaucoup trop de chambres.
— Peut-être… oui !
— Combien serez-vous ? demandai-je.
Il me parut incertain du nombre, je crus deviner qu’il serait seul.
— Oui ! continua-t-il, on trouve un bon domestique ici ?
— Je ne sais.
— Si la maison est trop grande, je peux sous-louer des chambres.
— Non, ce n’est pas dans les coutumes de Rupel ; le propriétaire, craignant de discréditer son immeuble, ne le permettrait pas.
— Des amis ?
Je fis un geste d’ignorance.
N’ayant bu que de l’eau, il me semblait que j’eusse la pensée moins obscure que d’habitude ; le suprême bonheur auquel j’aspirais en ce moment était d’être débarrassé de Müller ; nous redescendîmes ; j’ouvris une porte vitrée par où la véranda communiquait avec le jardin ; tout au fond, pendues à l’espalier écartelé contre le mur, brillaient quelques pêches. Cueillir. Plusieurs fruits, faute de tendres mains, tombant dans la plate-bande d’herbes redevenues sauvages, s’étaient gâtés, minés par les vers. Ceux qui tenaient encore à l’arbre s’offraient aussi beaux que les seins inutiles des vierges brunes avant les fécondations qui les sert comme le temps les nèfles. « Je veux les offrir à Mademoiselle d’Ardennes », dit-il, montrant qu’il connaissait la constitution de notre famille. Sur sa demande, j’allai prendre les coupes de Rouen ; j’y déposai les fruits à mesure que je les cueillais.
Quelques pêches demeuraient encore au sommet de l’espalier ; je m’en fus prendre la petite échelle, Müller rentrait dans la maison avec la coupe remplie, j’étais occupé à parfaire dans l’autre la pyramide de globes d’ambre rose.
Pêches, sexes vierges, seins d’ambre ; nèfles mûres.
Arrivé sans bruit au sommet de l’échelle, je demeurai immobile : une femme, la tête penchée sur un livre, Antoinette lisant à sa fenêtre, comme elle avait accoutumé de faire quelques années auparavant ; la jeune fille en bleu, la Vierge Immaculée de la procession, une délicate peinture de jeune fille vue de profil. Un nez peu recourbé, un menton, au contraire, relevé et qui frémit à la moindre émotion, un front menu, bombé. J’étais si près de cette vision de grâce que je pouvais du regard éprouver le velouté de sa paupière supérieure très grande, reconnaître les signes qui, sous la peau de l’orbite, traçaient les filets de sang vif, voir la courbe transparente contournant l’iris de l’œil presque trop grand, et si, sous l’angle où je me trouvais, il m’était impossible d’en voir la couleur, je savais qu’il changeait du bleu foncé au bleu de pervenche violacé selon la lumière qui les frôlait à travers les longs cils bruns. Les lèvres, le miracle de cette figure, étaient légèrement gonflées, de partout détachées par une étroite rainure tracée avec le bout arrondi de l’ébauchoir. Son cou, l’exquise moulure ronde, blanche, presque droite, que j’avais devinée la veille, était dégagée de l’horrible carcan d’étoffe que l’on portait à cette époque. Ses mains pâles avaient cette couleur de rose vivante, où du regard on touche les palpitations, une sorte de respiration muette, spirituelle. Pour les coquettes : les jolies mains longues et du rose des églantines sont mieux faites pour prendre les cours sans conventions esthétiques, que les mains aussi blanches que celles des statues en marbre.
C’était la première fois que par les yeux m’arrivait, d’une vision de femme, de tels flots brûlants sur le cœur ; je tremblais, de tout mon corps je demeurais collé à l’échelle, sans force, oubliant où j’étais perché. Il me fallut entendre des pas derrière moi pour que je revinsse de ce violent voyage de mon âme dans d’inouïes délices, pour que je me retrouvasse, perché sur une échelle, à deux mètres d’un profil vivant, appartenant, authentique, à ce monde-ci.
Pierre l’enragé en cage. Le Buffle et la Pervenche.
Descendant de l’échelle, je sentis une douleur bien nette au cœur, je compris que j’étais, comme tout homme naïf au moins une fois dans sa vie, « blessé d’amour ». Plus tard, ce souvenir nous abandonne, ou, humiliés, nous rendant compte que cette blessure n’est pas dans un monde paradisiaque à nous seuls révélé, presque tous nous nions d’avoir reçu un coup de flèche aussi horriblement prévu.
Cœur percé, colombes, images, myosotis.
Ayant dans l’âme la vision qui venait de prendre possession de la candeur de mon inexpérience amoureuse, je passai une soirée douloureuse avec un baron répugnant qui accepta de dîner avec nous, invitation que je lui avais faite au bout d’une perche hésitante de politesse. Marthe n’avait pas quitté sa chambre où une de ses féroces migraines la tenait dans l’obscurité. Anne, le matin, après mon départ, avait effrayé le médecin qui, depuis, parlait de la Riviera française. Sa gouvernante rôdait sans but dans les salons du rez-de-chaussée.
Nous dînâmes à trois : la gouvernante, Mlle Alice, plaisante, animée ; lui, redevenu civil, attentif, correct de manières, modulait sa voix, aussi prévenant pour nous qu’un jeune artiste médiocre pour ses maîtres médiocres, célèbres ; moi, il me semble, grossier, tant m’énervait l’illusion que j’avais de salir la splendeur qui venait de se tapir en moi, dont j’étais le gardien suprême, affolé. Müller s’emballa dans des fantaisies dès qu’il se fut imbibé des vieux vins de mon père, gardant prudemment quelque mesure qui le maintint dans le genre que la gouvernante devait appeler « amusant », qui ne faisait qu’accroître mon dégoût pour lui, car, plus maître de sa pose que le matin, il ne m’en paraissait que plus redoutablement visqueux. Aujourd’hui encore, malgré l’horreur qui monte en moi, m’étouffe et me torture, quand je pense à Müller, je ne puis m’empêcher d’affirmer que ce soir-là, avec ses manières plaisantes, ses flatteries assez bien bâties, il était infâme.
Raconter sans remords, sans rancune, sans colère.
Au dessert, oubliant la destination qu’il leur avait donnée, il fit déposer une des coupes de pêches sur la table ; il connaissait cinq manières de manger ce fruit aujourd’hui, et plusieurs autres des temps passés ; il en pela pour la gouvernante, avec qui il avait pris l’attitude ambiguë et de jeune père et de vieux cousin qui l’aurait, quand elle n’était encore qu’une « petite fille », portée sur ses épaules ; de telle sorte, il pouvait s’ingénier sans contrainte à la charmer. Éternel conquérant, il se plaisait à son métier qui, je n’en doute pas, devait lui rendre profits avec des gens soit plus gracieux d’esprit, soit moins « mauvaise tête » ou simplement moins dégoûtés que je ne l’étais.
Impossible de causer avec ce personnage qui avait vu le monde entier, disait-il, dépensé des fortunes pour exercer six métiers, tous beaux, excellents, distingués. Il ne lui répugnait pas, se laissant entraîner sur la pente funeste de la vérité, de conter aussi les histoires où il semblait avoir joué un rôle louche. L’anecdote vraie finie, il avait reçu quelques coups de pied ou avait été chassé honteusement par des domestiques, il prenait un air sombre. Puis, soucieux de ne pas voir se ternir les titres brillants qu’il se forgeait, il nous regardait avec une malice de patriarche qui a traversé sa vie sans la tacher, vie dont rien ne pourrait altérer la pure gloire, nous regardait avec pitié, disait triomphalement :
— Avouez que vous fûtes sur le point de croire cette histoire ?
La gouvernante, riant, tordait ses lèvres en derrière de dinde non, comment pouvait-il croire ; quant à moi, j’avais envie de les battre, d’ajouter une collection solide à leurs coups de pied. Ce penchant à parler avec les poings et les pieds me venait de Rupel, où nul langage ne parle plus efficacement, n’est mieux obéi ; certainement une innervation dangereuse dans un individu « sans morale ».
Maintenant Müller offre une de ses coupes de Rouen à la jeune femme. Le vieux voyou, sans pudeur, murmure qu’il en a « de plus belles encore », qu’il veut que mes parents choisissent ; comme j’omets de sourire, il m’offre l’autre coupe.
Hâte que cette soirée soit bientôt terminée !
Müller, parlant de son train qui partira dans une heure, demanda de l’encre ; de sa serviette efflanquée, veuve de ses poteries, il tire une feuille de papier portant son adresse en tête de la page. Il écrit. Levant la tête quand la femme de chambre entre – café –, il la regarde comme un chien que l’on aime bien, elle baisse les yeux, ravie. Müller se lève, me dit :
— Voici ce que j’écris pour remercier votre père de son obligeance, de cette journée où il vous a si aimablement délégué auprès de moi !
Il lut une lettre bien inférieure comme abondance, comme résonance, à ses discours ; une réclame de marchand de vin méridional. La femme de chambre qui a traîné, faisant je ne sais quoi, sort émerveillée ; quand elle monte un plateau à Marthe, un instant après, elle dit, pénétrée de respect :
— C’est un poète, Mademoiselle, il a écrit de beaux vers, il y parle de tous, de Monsieur, de Madame, de vous, de tous.
Marthe détache un moment la main de son front pour lui dire de sortir.
— Prenez bien soin de ce message », me dit Müller, en me donnant la lettre que j’oublie sur le dressoir.
Enfin il part, je prétexte un mal de tête violent.
— Ah ! cher jeune ami ! c’est l’eau, trop d’eau, vous avez bu trop d’eau à déjeuner, c’est exécrable, indigeste, l’eau vous enseigne à détester les hommes, comme le poisson le pêcheur.
— Je vous crois », dis-je, pendant qu’Alice, la gouvernante, au milieu de ses effusions silencieuses, me regarde, estimant que je ne suis qu’un reptile jamais satisfait.
Buffle indigeste.
Il ne devait pas revenir si tôt qu’il l’avait lui-même décidé. Moi, vivant avec la splendide blessure que j’ai dite, avec la poignante désillusion que je vais bientôt raconter, je l’oubliai totalement jusqu’à son retour.
Contemplation des étoiles. Non. Mon instinct d’homme des cavernes : sans faire la moindre toilette de nuit, comme si l’eau avait été l’ennemie de ma tendre fièvre, je me déshabillai à la hâte pour m’ensevelir, me cacher dans mon lit. Me cacher afin de mieux laisser mon cœur se saturer de la nouvelle, comme je me cachai souvent dans ma vie, bien que cet instinct de me blottir loin des choses hostiles, de la respiration même de la nature, eût pu me rendre lâche, si mon indomptabilité maladive aux injures, ma bonne inclination aux batailles n’étaient venues m’en empêcher. La peur qui parfois engendre la lâcheté n’est connue que de créatures plus intelligentes que moi.
Puits, navire, s’ensevelir.
Cependant, le lit est trop chaud en ces mois d’été. Je m’assis dans l’obscurité, pour contempler la nouvelle image. Cette infecte soirée avait prévenu que j’en fisse le tour ; mentalement elle était restée comme la vision même qui l’avait produite, une émotion de profil, ardente, immaculée, étoilée dans ma pensée comme une balle de neige, s’aplatissant contre un mur, y fait une étoile pure, image frappée comme le relief d’une médaille ; les minutes n’y avaient encore mis aucune poussière, ma pensée l’avait laissée en place comme une icône dans sa niche, derrière son grillage, n’ayant pas considéré la possibilité de l’en voir sortir, de la voir agir selon ma volonté ou la sienne propre, image immense oblitérant le monde et ses contingences. Toute proche, sans avoir un sentiment de localité ; je ne pensais pas à son âge, à ses tantes, à sa vie quotidienne ; ce n’est que plus tard que peut nous affecter le fait que nous connaissons qu’une femme dort, déjeune, se lève, se baigne, est forcée de céder aux horribles appels des viscères que, comme une sanglante, molle bouillie, les Dieux ont suspendus dans la cage de notre thorax, aux os de nos membres.
Boyaux, fermentations, matrice.
Le menton sur la paume des mains, les ongles s’enfonçant dans mes joues sans que j’y prisse garde, je voyais le rectangle de lumière voilée que faisait le store baissé dans le quadrillage de sa fenêtre ; ce quadrillage, grille mobile, semblait celui d’une vierge idéalisée par les adorations anciennes. On trouve dans tous les romans d’amour un héros qui regarde la fenêtre illuminée de sa belle : donc je passe, le lecteur étant un de ces héros, s’il est homme ; s’il est femme, pendant cette station de l’amoureux, le lecteur demeurait dans sa chambre, ignorant encore que des nuits de feu s’avançaient tissées parmi la trame de ses jours, jusqu’à cette première nuit où ses bras tendus de la fenêtre toucheraient d’autres bras levés, imitant une aquarelle de Maeterlinck, ou de quelque confiseur.
Plus tard, la lumière étant éteinte, le store fut relevé, découvrant une caverne noire jusqu’à ce que la lune vînt à travers le grillage peindre en bleu d’acier les vitres, éclairer toutes les façades, le fond de notre jardin et, à côté, dessiner en traits jaunes l’échelle que Müller n’enleva jamais du mur où je l’avais appuyée. Quand la lune eut fait quelque route sur le velours bleu, prenant les vitres de biais, je ne vis plus que l’obscurité de la chambre d’Antoinette ; à travers les barreaux de fer, d’où la lune n’avait pas encore retiré ses rayons, je voyais une faible lumière rose, la veilleuse qui brûle devant l’image de la Vierge dans la chambre des jeunes filles catholiques du Nord, dans le vestibule des maisons humbles, et jusque chez les épiciers en Flandre comme dans Rome, ici toutefois une ampoule électrique remplace chandelle ou veilleuse, et ce n’est pas plus comique que le moulin à prières.
Faible lueur rouge : premier signe que fit pour me rappeler sa prééminence la cruelle réalité.
Je ne comprenais pas la dévotion qui allume un cierge au pied d’une image. À quel point mon ignorance de mécréant me séparait-elle d’Antoinette ? Mais, pensai-je, si cet acte est un geste d’amour émané de la même cellule de l’âme, de la même chaleur du sang, que l’autre amour, Antoinette est peut-être une étoffe tissée d’amour dès l’enfance ? Pendant longtemps je demeurai ainsi à la fenêtre, tâchant de me représenter quelle tournure ses deux tantes avaient pu donner à son esprit, quelles aspirations à son cœur ; j’y demeurai perdu jusqu’au moment où apparut une lumière, balancée au fond du potager, avançant vers l’étable, construite trop près de nos écuries, séparée d’elles par un mur. La lumière brillant dans une lanterne que portait le Louche suivait le chemin qui l’hiver se détachait en noir sur la neige ; le Garçon au mouchoir rouge l’accompagnait pour coucher dans le grenier à fourrage au-dessus de l’étable.
Plus rien ne remua, sauf lentement l’ombre des arbres, à mesure que la lune tentait de joindre le soleil qui garde vilement, sans générosité, son avance hiérarchique.
Quand j’eus les reins fatigués, je me remis au lit, m’endormant presque aussitôt ; je suis un peu confus de devoir l’avouer : ainsi que les héros de ces tristes constructions de l’esprit humain, les romans, j’eus un rêve ; je ne dirais pas sa nature s’il n’était revenu en partie dans mes sommeils, depuis ma première enfance jusqu’à présent, toujours vers les mêmes époques de l’année ; d’ailleurs, raison plus sérieuse de dire ce rêve, Marthe aussi en était affectée ; et plus sérieuse encore, il montre de nouveau comment les larves malignes débilitaient nos possibilités de vivre dans une sagesse résignée, normalement. L’origine de ces rêves périodiques, provoquant un malaise recrudescent à chaque nouvelle apparition, était une scène fantastique montrée à un théâtre anglais itinérant ; derrière un voile planaient, volaient, s’élançaient, puis se battaient, se dévoraient, des monstres de la famille des reptiles ; verts, noirs, tous hideux, à écailles ou coquilles, ailés ou griffus ; la scène représentait un cauchemar terrifiant. Nous avions regardé cette scène pleins de réelle terreur, d’agréable alarme : dès la nuit suivante, nous eûmes tous deux des rêves monstrueux. Pour ma part, éveillé, je parlais à mes parents accourus à mes cris ; je leur montrais les horribles reptiles poilus, hérissés de dards, d’ailes, circulant dans ma chambre, occupant les fissures des portes, mêlant leurs replis à ceux des couvertures, et, comme un jeu dans cet orchestre d’horreurs, sortant, entrant par les serrures comme un refrain surgit dans une complainte, en ressort, puis revient. Mon père, pour me rassurer, posait le pied sur le serpent que je lui indiquais : le serpent continuait avec mon délire sa route tortueuse.
Les rêves de Marthe, comme les miens, se perfectionnaient, s’adjoignaient les documents que nous leur fournissions ; en ayant d’abord vu, imités dans des toiles par les peintres, puis, serpents véritables, dans des collections, enfin quand nous eûmes des lézards dans une boîte, nos rêves secourus par ces rencontres devinrent plus zoologiquement exacts, si non moins terribles ; aujourd’hui que j’ai moi-même tué des serpents dans la Sabine, ces reptiles, s’étant mis avec moi dans un contact si direct, si déplorablement funeste pour eux, dans mes cauchemars se sont aussi rapprochés, sortant de la scène fantastique de mes rêves.
Un de ces rêves s’installa sur ma poitrine dès que je fus pris par le sommeil ; quand les animaux des marais couverts de ténèbres se furent bien établis, je distinguai au milieu d’eux Antoinette qu’ils semblaient torturer ; muette, elle ne fit pas un seul geste de souffrance ; je tâchai de la délivrer des étreintes visqueuses ; comme, après les avoir tués, les serpents roulaient assoupis sous ma botte, mes pieds glissaient maintenant sur les corps mous, sans réflexes, je ne faisais que de lents progrès vers elle qui ne tournait pas la tête, demeurait de profil, calme, la tête penchée, semblant perdue dans une lecture captivante, ou bien voilée comme une vierge de procession que l’on sauverait d’un incendie voilant un instant les nœuds des reptiles, ou bien encore une ombrelle remplaçait brusquement le visage et je ne voyais plus qu’une longue main gantée de gris et, finalement, elle n’était plus qu’une alouette chantant, mais, quand je trébuchai sur les dernières grenouilles ailées, je vis qu’elle s’était remise à sa lecture, l’air heureux, attentif, sans s’apercevoir des monstres qui d’ailleurs se résorbaient dans des moulins à vent, des vieux chênes.
Alors un jeu d’aiguillages s’étant vraisemblablement produit au moment de l’évocation de la démarche d’Antoinette que j’avais mentalement comparée à celle de l’alouette qui va chanter, mon rêve changea brusquement de décor, plantant la scène de divers moulins dont l’image était conservée en moi. Je reprenais la route après être allé ramasser une alouette blessée dans un champ couvert d’éteules, je vis ensuite qu’elle n’était que folle, enivrée avec les baies de genévriers de la route, et ensuite encore, une traînée de fiente de la couleur de l’andrinople foncé teintant mes doigts, je sus que son ivresse provenait d’avoir dévoré des ronces sauvages. Une grande inquiétude me prit, je savais que ce n’était pas du sang, mais le petit animal me semblait exposé à un effroyable danger. Me regardant avec confiance, il s’envola, m’entraînant avec lui ; nous volâmes tous deux dans la nuit brusquement venue, vers la fenêtre fermée d’Antoinette ; la petite lumière rougeâtre y demeurait encore immobile, mais la chambre prit la forme d’un corridor sans fin, avec, vers ce qui semblait devoir en être l’extrémité, à peine une tache de lumière où voyageait rapidement une forme de femme. J’ouvris la grille de la fenêtre, nous traversâmes, en volant, le vaste couloir, ressortîmes de l’autre côté en pleine lumière du soleil revenu parmi les moulins.
Là Antoinette se promenait doucement, me regardant comme lorsque je l’avais vue à cet endroit, vêtue de bleu ; m’approchant d’elle, je lui tendis l’oiseau ivre, elle ouvrit la main où l’alouette se mit à l’aise, prit son vol ; nous la regardâmes pendant longtemps, comme si sa première divergence de la série ascendante de courbes qu’elle avait adoptée allait décider du sort du monde.
Des chiens hurlaient en courant devant les charrettes de légumes allant au marché ; il était cinq heures, je m’étais éveillé au bruit de ces chiens tirant des charrettes plates bondées de choux robustes ; puis vint le bruit officiel d’un tramway vicinal à vapeur.
La fenêtre d’Antoinette déjà ouverte, je me souvins d’avoir entendu affirmer que son père, depuis son retour, l’obligeait à l’aider aux soins multiples que réclamait l’église ; cette créature incomparable rangeait, pensai-je, les chaises, attendant les bigotes puant le drap compissé.
Alouettes. Bigotes.
Ma mère, appelée par un télégramme, arriva par le premier train ; s’en fut chez le médecin ; puis me trouvant à la maison, nous préparâmes, elle et moi, le départ d’Anne. Celle-ci irait passer quelques semaines de paix dans l’endroit le plus sain du pays, les confins de la Campine, près des moulins dont j’ai parlé, précisément chez son ancienne nourrice, dans sa maison de conte de fée.
— L’ami de ton père, est-il venu ? », demanda ma mère en arrangeant du linge dans une malle. « Comment est-il ? » Je regardai ma mère. « Oui ! », dit-elle, sans que je lui eusse parlé, « je savais d’après des monographies tendancieuses qu’il était ou un ange ou un effroyable mollusque dangereux ! » Ma mère, on peut le supposer, m’a peut-être inculqué mes violences de langage.
— Cette coupe est, je crois, pour toi, dis-je, montrant une des coupes de Rouen. L’autre appartient à la gouvernante.
— À Alice ? dit ma mère surprise. À propos, il faut que je lui annonce que nous ne pouvons plus compter sur ses « bons soins intelligents, etc. » pour Anne. » La gouvernante, que nous appelions ainsi entre nous, croyant de cette façon l’éloigner de notre intimité, vint, – comprit très bien les raisons de ma mère, – fit immédiatement ses adieux, ma mère, Anne et moi étant obligés de quitter la maison quelques minutes plus tard. Avant de prendre sa coupe de Rouen, elle tira de sa poche un petit carnet, copia l’adresse de Müller de sa lettre que j’avais oubliée sur le dressoir. Quand elle fut sortie, ma mère me questionna du regard.
— Elle prend l’adresse de Müller.
— Peut-elle lui servir ?
— Oui, dis-je.
Chez le jardinier nous installâmes Anne dans l’unique chambre de l’étage ; la nourrice promit de dormir dans le grenier pour n’être qu’à deux ou trois mètres de la malade, si lasse, les nerfs si fatigués par la tension fiévreuse, qu’elle fut un peu réconfortée par l’idée de ne plus voir Alice, ni même aucun de nous. Pendant que nous prenions du lait chaud et des œufs, Anne voila un peu – elle avait une petite âme trop mûre pour son âge – voila un peu son attitude de sérénité retrouvée précisément parce qu’elle n’allait plus nous voir, en faisant des projets pour l’hiver : des promenades en traîneau avec ma mère ; promesse d’apprendre à patiner pour nous accompagner. Je connaissais les effets de la fièvre dans un visage ardent comme celui de Marthe ; or, dans des traits indolents comme ceux d’Anne, d’ailleurs tout enfant encore, cela semblait une chose étrange, incompatible avec sa lenteur maladive, son indifférence ; elle ressemblait à un oiseau rêveur des pôles, transporté, pour y mourir certainement, dans des siroccos brûlants.
Ma mère, sachant Anne en absolue sécurité, et mon père ne voulant pas porter la responsabilité des espiègleries de Sylvie, retourna le soir même à Dieppe.
Maisonnée diminuée de deux unités, Anne et Alice.
Retournant, je rencontrai Trim : changé à mon égard, sans que j’en pusse deviner la raison.
— Ma mère est venue, dis-je, sinon je vous aurais déjà rapporté quelques livres.
— Ne vous pressez pas, je ne partirai pas avant le 30 de ce mois, nous sommes à son début. » Qu’a-t-il ? pensai-je, et pour ne pas accepter immédiatement cette brusque transposition d’attitude qui me glaçait, je dis encore :
— Le baron Müller est reparti hier soir. » Trim me regarda dans la figure avec des yeux moins lustrés que ceux que j’avais tant admirés ; il semblait chercher à s’assurer si je ne lui posais pas un piège ; je ne compris pas, alors, ce regard ; aujourd’hui je sais qu’il hésitait parce que Müller n’était reparti que le matin, après une nuit de débauche à laquelle tout le monde m’associa toujours. Mais le grief de Trim contre moi était autre, plus justifié, croyait-il.
— Je n’ai pas à vous juger, dit-il avec retenue, mais en dénonçant cette fille vous avez mal agi. » Il partit, grognant un au revoir insultant.
— Mais expliquez-vous donc », criai-je, vraiment désespéré de l’attitude de ce vagabond-gentilhomme qui m’était devenu trop précieux dès notre première rencontre ; et voici qu’à la troisième il me repoussait avec un regard méprisant de ses yeux admirables ; c’était douloureux, comme l’attitude de Rupel n’était que révoltante.
Sans colère, sans colère.
Trim ne se retourna pas.
Dès que la femme de chambre m’eut ouvert la porte :
— Mademoiselle R… (Alice) est partie, dit-elle d’un air malheureux.
— Je sais, dis-je en entrant.
— Elle était si aimable, nous causions le soir dans sa chambre.
— Vous étiez des amies, dis-je, pendant que, sans son aide, je me débarrassais de ma canne, de mon chapeau.
— Si j’osais, je dirais à Monsieur que je vais partir aussi, la maison va être plus triste encore ; si j’osais… je dirais que c’est mal de l’avoir dénoncée.
— Dénoncé qui… », dis-je, pensant au reproche de Trim.
— Mademoiselle R… », dit-elle, étonnée. Je ne comprenais rien à cette conversation que j’avais laissée se développer par distraction. Je me mis à monter vers ma chambre.
— Mademoiselle demande si vous voulez prendre le thé avec Mme Verbeeck et elle.
Sur l’escalier qui tournait en hélice, au premier palier, je rencontrai Fernand que je regardai sans lui tendre la main. J’avais le regard impétueux qui, dès l’âge de dix ans, venait à la surface de mes yeux quand j’allais céder à des impulsions dangereuses ; Fernand, à deux pas de la porte de ma sœur, se croyant en sûreté, fit une grimace de dédain et de dégoût : un petit chien qui, dans les bras de la vieille fille, aboie contre le bouledogue.
— Que tu ne me donnes pas la main, dit-il, me rend plus facile de rompre carrément avec toi.
— Tu dépasses mes espoirs, lâche ! » Il recula.
— J’éviterai ainsi d’être confondu avec quelqu’un de la clique que tu fréquentes la nuit », répondit celui qui, satisfait au bordel, allait par la ville raconter mon aventure de B…
— Ah ! je comprends », dis-je, ne pensant qu’au secret inviolable de ma nuit d’insomnie, interrompue par le rêve suave d’une alouette chantant.
Le Buffle et l’Alouette.
Je lui laissai le passage libre, me demandant toutefois si ce n’était pas une dégénérescence de ma fierté que de ne pas ajouter sur-le-champ deux soufflets à ceux qu’il avait reçus de moi tout au long de sa carrière d’écolier vertueux.
Louise, maintenant Mme Verbeeck, s’arrêta de parler quand j’entrai chez ma sœur ; elle sembla l’engager à me demander quelque témoignage.
— Toute la ville parle de Mme Colen », m’annonça Louise ; je me demandai si son mari lui avait avoué où il avait pour ainsi dire assisté à la naissance du scandale, et que j’étais là quand Colen avait pris le premier soupçon.
— Il y a si rarement ici des événements importants », lui dis-je, mettant dans cette opinion un cynisme qui n’était pas mien, alors.
— Je savais que vous diriez cela, s’écria-t-elle, légèrement amusée, mais quel désastre pour ceux qui l’aiment.
— Il y en a beaucoup ? demanda Marthe.
— Ceux qui l’aiment se réjouissent de son bonheur, les autres l’envient », dis-je, avec méchanceté. Louise sourit, disant :
— C’est très drôle, et peut-être vrai. Il y en a beaucoup », répondit-elle à Marthe, puis encore à moi : « Pensez à la figure qu’ils vont faire, passant par les rues, avec ce scandale écrit sur leur visage ! »
— Ils seront importants, au moins une fois dans leur vie, dis-je, encore dans le même rôle.
— Vous ne tenez pas au respect de vos concitoyens ! » cria-t-elle, prenant coquettement une attitude pompeuse dont elle accentua gentiment le ridicule.
— Chère amie ! » criai-je, imitant son ridicule en l’inclinant vers le lugubre, « si nous y avions tenu, nous serions depuis longtemps morts de déception ! »
— Voyons, Louise, ne put s’empêcher de dire Marthe.
Il y eut un silence, Louise n’aimant pas remuer des souvenirs qu’elle pressentait sinistres.
— Que reproche-t-on donc à Mme Colen ? » demanda Marthe, de sa voix hésitante, naturellement voilée.
— De s’être montrés trop souvent ensemble ; on sait où ils se rencontrent ; on sait quand… Vous ne saviez vraiment rien ? ajouta-t-elle.
— Non !
Puis Louise s’en alla ; je reconduisis l’invitée de ma sœur.
— Je rejoins mon frère au thé des de Toow », me dit-elle, pour s’excuser de partir si tôt ; près de la porte, je lui dis :
— À propos de Fernand, nous sommes brouillés pour toujours.
— Comment ? souffla Louise.
— Il me calomniait ; je ne lui donnerai plus la main.
— Ah ! cette histoire d’Alice ! dit-elle, vous exagérez, vous regardez la vie comme une suite de tragédies, qui toutes vous entraîneraient personnellement dans leurs cercles sanglants, vous êtes une sorte plus noire d’Hamlet, de Roi Lear…
— De Flibbertigibbet ! » interrompis-je ; sa rougeur subite me fit honte de mes sentiments vindicatifs.
— J’exagère, soit », dis-je, pour rompre notre silence embarrassé, « mais quelle est cette histoire » ?
— Je le pensais bien, répondit-elle, ce n’est pas vous, ce serait trop laid !
— Je vous assure que je ne sais pas de quoi ou de qui vous parlez !
— Demandez à Marthe ! nous en parlions quand vous êtes entré.
Aussitôt qu’elle fut partie, je remontai auprès de Marthe.
— Ils m’ennuient tous avec une histoire mystérieuse, je viens d’apprendre qu’il s’agit d’Alice.
— Ils sont stupides, dit Marthe, tu te serais amusé comme une brute, toute la nuit, avec un ami que tu as », dit-elle avec une nuance indéfinie de reproche.
— Je t’en parlerai, dis-je, il n’a été « mon ami » que pendant vingt-quatre heures !
— Avec cet ami et Alice, ajouta Marthe.
— Ah ! Marthe, criai-je, si tu savais comment j’ai passé la nuit dernière.
— Je ne le sais pas, dit-elle.
— Tu sais bien que je te le dirai, goûtant le plus profond plaisir à tout te décrire en détail.
— Cette malheureuse Madame Colen !
— Oui ! mais comme nous sommes immoraux !
— Nous avons été mal élevés. Elle aime certainement ce jeune professeur, n’est-ce pas ? » ajouta-t-elle avec inquiétude, comme si elle prenait un extrême souci d’être équitable.
— Je crois que ce qu’elle était décidée à perdre en l’aimant doit valoir plus pour elle que pour nous ; elle doit donc, me semble-t-il, l’aimer.
— Oui ! nous sommes élevés sans soins, sans morale, redit-elle, puis avec inquiétude « pourquoi dis-tu qu’il te semble » ?
— J’ai dit cela ?
— Oui, tu l’as dit, cela me fait mal. D’autant plus que tu allais me parler de ta nuit dernière.
— Oui ! dis-je avec une prodigieuse surprise devant cet instinct de divination.
À ce moment on frappa le gong : dîner. Marthe descendit avec moi ; on ajouta son couvert ; nous prîmes ce repas ensemble, ne parlant plus ni de Mme Colen, ni de moi.
Nous quittant le soir, elle me dit tout bas : « Je veux te parler. » « Je t’accompagne », dis-je. « Non ! attends… bientôt… je t’avertirai… demain, dans quelques jours. »
Pendant que je l’embrassai tendrement sur les deux joues, elle demeura immobile dans la pénombre, à côté de sa porte ; elle m’embrassa à son tour : ses lèvres étaient froides, surtout celle qui était intacte.
Marthe, le Buffle ; baiser sans nom.
Pendant cette journée mesquine, à l’épigastre m’avait cuit la boule-de-feu qui ressemble tant au mal d’indigestion sexuelle des premières heures « d’amoureux combats » avec une nouvelle maîtresse, ou des premières nuits de noce qui ne sont pas condamnées, comme ces premières nuits, du mot débauche sur le tarif des confessionnaux. La brûlure que je ressentais me semblait située plus haut, dans le cœur même, être au physique l’opposé de celle de l’épigastre ; cette dernière est une usure des nerfs qui collaborent aux caresses et les conditionnent, une usure jusqu’à l’inflammation ; l’autre provient de l’ardeur du sang dans quoi, à l’âge que j’avais, je reconnaissais uniquement de l’amour « platonique ».
Toutefois, cette boule-de-feu, – le pylore attaqué de Mme de Mortsauf peut-être –, de même que la vision de profil que j’avais captée et enfouie en moi, me brûla toute la journée sans développer mes pensées d’amour, comme l’image était demeurée sans relief, penchée sur un livre. Ma pudeur morbide que l’on connaît me gardait d’examiner l’image sacrée au grand jour, trop voisine des horreurs corrosives qui se tissaient à ma vie ; je ne me retrouvais en sa présence que la nuit venue, les médisances, les bassesses de la journée remisées par l’obscurité. Dès l’aube, je sautai à la fenêtre : elle travaillait, les mains sur les genoux ; je ne pouvais voir à quoi elle s’occupait ; sa fenêtre fermée, les barreaux de fer, qu’elle ouvrait dans la journée, étaient disposés de telle sorte que, vus en enfilade, ils formaient une masse compacte ne me permettant de voir que son divin profil, doux, plein d’énergie, et ses mains ; je demeurai en contemplation une bonne part de la matinée, pendant que, lentement, les soucis de la journée revenaient avec les heures.
Amour en cage. L’enragé sort de son puits.
Breakfast. Je demande à la femme de chambre comment elle a appris que la gouvernante s’est évadée l’avant-dernière nuit. Mademoiselle R… le lui a dit, elle-même ; cela me suffit, elle veut ajouter quelque chose, mais je la fixai une seconde du regard trop connu de tous ; je pense que l’adresse de Müller peut lui servir davantage et mieux que sa coupe de Rouen.
M’informant de Marthe, on me dit qu’elle avait bien dormi ; et je fus certain que c’était un mensonge pareil au bon-jour que nous échangeons tous les matins dans les rues.
Puis, me chargeant de livres, je sortis du jardin par la grande porte qui, depuis longtemps, n’était plus fermée à clef ; seul, un verrou, que l’on faisait mouvoir des deux côtés de la porte, attachait les battants peints en vert ; la clef couverte de rouille florissante ne quittait jamais le clou sur le tableau de l’office.
Pierre, clef florissante, Antoinette.
Au sommet de la butte de sable jaune, les splendides filets des ombres violettes des feuillages ; les hirondelles nourrissaient leur dernière couvée, tous les oiseaux piaillaient, les chants de la saison des amours ayant fait place à une loquacité pimpante ; les feuillages mûrs laissaient voguer vers les graminées et le sable leurs parfums plus résineux, plus subtils que ceux des fleurs de mai. Je choisis une place tendrement abritée par un églantier où les fruits, déjà rouges, voisinaient avec les dernières fleurs rosées ; sept tiges épineuses élevaient sa couronne scintillante à deux pieds du sable ; m’asseyant à côté de ce candélabre ardent, je vis, sous les fruits et les fleurs, le beau visage surpris d’Antoinette. Debout, m’approchant, la figure assise m’avait été dissimulée par la couronne de l’églantier ; assis, il n’y avait plus entre nous que les tiges épineuses défeuillées ; je demeurai assis, ouvrant, sans y jeter le regard, le premier livre de la pile que j’avais apportée ; elle continua de lire. Selon certaines règles tacitement admises, mais non selon les belles lois des forêts et des ruisseaux, j’aurais dû m’en aller, chercher plus loin une ombrelle de fleurs.
Elle me regarda ; le regard, comme on le sait mieux que moi, est composé d’un faisceau d’autant de millions de rayons que nous avons en nous d’émotions, de pensées-émotions qui une fois sont descendues jusque dans notre cœur. Les choses appartenant à la raison pure, à la science, ne sont pas réverbérées par ses rayons, elles trouvent place sur des fiches dans les boyaux de notre cervelle, je crois ; un beau regard, d’un criminel passionné ou d’un grand poète sans rimes, est si touffu, si nombreux, qu’il nous fait baisser les paupières, si toutefois le beau regard s’oublie dans ses yeux, ce que j’ai toujours vu qu’il évitait, sauf dans l’amitié rare, sauf dans un moment d’amour mâle où l’esprit se croit toute la chair.
Le voleur, comme le génie : ils baissent les paupières.
Un des rayons que je distinguai dans le faisceau d’Antoinette m’était connu, j’y trouvai subitement le reflet d’une émotion très ancienne en elle, qui s’y était associé la nuit où, revenue de son évanouissement, transportée chez le propriétaire, elle m’avait regardé. À côté d’un peu de moquerie pour moi, pour elle-même, à ce moment-là, je me souvenais d’y avoir vu passer ce rayon encore fragile parmi les autres, obscurs et moins actifs. Ce n’était pas de la pitié, mais de l’amour, énergique avec toute la tendresse que l’énergie peut contenir ; vu de plus près aujourd’hui, je pouvais mieux détacher des autres ce rayon d’amour, c’était le même qui se lia à une fugitive expression de reproche, lors de notre récente rencontre près des moulins ; il avait aussi traversé le voile de la Vierge Immaculée, je le sentais, à présent, bien qu’alors les traits de sa figure me fussent demeurés cachés.
Dire un regard : décrire l’eau.
Antoinette regarda mon livre, mes mains, puis nos regards se croisant, nous y lûmes tous deux la même émotion.
Suivant les mêmes lois adorables des forêts dont je parlais, c’est le moment où le personnage sylvestre, stigmatisé des signes du mâle, coupe un roseau, le taille en chose à musique, chante devant la femelle blanche, blonde et bleue, jusqu’au soir ; puis vers la nuit, les deux créatures d’un dieu vraiment généreux boivent à une source, mangeant quelques fruits des soleils, avant de cueillir ceux de la journée de chants. Mais nous sommes sur la butte d’un ancien moulin, en face d’une fabrique de tabac, je suis le fils d’un noble tombé au médecin militaire ; la femelle est la fille du Sacristain dont on voit la maison, près de l’église dédiée à Sainte Clotilde. Mais cette fois, la révolte ne put grouper son armée sauvage dans mon cœur où pesait le bagage fantastique, gonflé de promesses, des jours d’amours. Je me levai, partis comme un fou, emportant non plus une image de profil, mais un corps amoureux dans mon corps ; c’est ce qu’ils peuvent nommer la présence réelle, et rien d’autre.
Le juif, le gueux amoureux.
Rentrant, je ne m’aperçus pas de l’absence de mes livres laissés sur le lieu de la victoire sournoise que la nature avait remportée sur nous ; à ma fenêtre, dans un délire immobile, le cœur bruyant, je regardai un point brillant sur la butte, Antoinette. Quand elle fut partie, commença ce temps atroce et délectable, d’affres et de béatitudes où chaque minute que nous ne voyons pas le rayon suave dans les yeux de notre amour, semble une nuit obscure de muet, d’aveugle, de sourd.
Le juif enragé et la Vierge des Processions.
Après le déjeuner, Antoinette n’étant ni à sa fenêtre, ni sur la butte, l’impatience me faisait circuler fiévreusement par la maison ; ne pouvant demeurer sur le balcon, je proposai à Marthe une promenade dans la campagne ; assez forte, elle m’accompagna.
— Du reste, lui dis-je, comme on emploie plus facilement un stratagème quand il est devenu inutile, tu veux me parler.
— Pas encore, tu dois me dire aujourd’hui ce qui t’agite, qui tu aimes.
— Tu sais que je le ferai, passons le long de la rivière.
Or, je n’eus rien à révéler à Marthe. Antoinette, une petite corbeille à la main, revenait, s’avançant sur la digue verte. Quand elle fut à vingt pas, Marthe, prenant mon bras, s’y appuyant avec amour, regarda Antoinette, toute proche maintenant, dit :
— Que tu es heureux !… Qu’elle est belle !… Il y a en elle une merveilleuse chose, qui n’existait pas pour moi avant que je ne l’eusse regardée !
Marthe tendit sa main demeurée libre, garda dans la sienne les jolis doigts d’Antoinette ; nous étions tous trois rouges de honte et d’amour ; nous ne pensions pas à parler. Des personnes nous dépassèrent sans nous tirer de la transe de joie qui nous paralysait ; Marthe, habituée à penser, à réfléchir avec la rapidité qu’elle enlevait à ses discours, se détacha de nous deux, doucement, pour ne pas nous réveiller, sans quitter nos mains, elle nous regardait avec ravissement. Peu après, il me semble, un cheval de halage nous forçant à nous déplacer, il y avait déjà l’expression d’une curiosité retournée vers elle, dans son regard de paria misérable ; elle semblait vouloir découvrir de quoi étaient faits, d’où étaient nés les signes d’amour qu’elle voyait briller dans nos visages ; dans ses yeux avait surgi une telle avidité de comprendre, mêlée à une candeur si profonde, que je n’hésite pas à la comparer au sentiment primordial, originel de l’enfant qui, pour en connaître le mécanisme, éventrerait le pantin s’il ne le croyait animé d’une vie plus dorée, plus puissante que celle de ses aînés omnipotents.
— Vous êtes beaux, dit Marthe ; est-ce parce que vous êtes beau que vous vous aimez ? Mais on ne peut aimer sans être beaux…, » ajouta-t-elle, sans se rendre compte de ce qu’elle disait. Antoinette laissa cette phrase atroce, pensée par ma sœur défigurée, s’éloigner de nous, puis embrassa Marthe, tendrement, mais ces paroles avaient mis pour toujours une goutte de poison dans notre amour, elles devaient l’envelopper souvent d’une mélancolie comparable à l’angoisse qui plane sur un beau jardin voisin d’une maison d’aliénés, d’une prison, d’un hôpital.
Marthe chassa ses larmes, disant pour nous ramener tous à nous-mêmes :
— Pierre vous a dit combien nous sommes détestablement élevés, immoraux ?
— Nous ne nous sommes jamais parlé », répondit Antoinette, souriant comme la Joconde avant qu’elle n’eût commencé à sourire pour tous.
— Et vous vous aimez déjà si fort ! » s’écria Marthe. Ce n’était pas la première fois que je devinais que, pour Marthe, l’amour avait plus de rapports dans le mode corporel qu’il n’en a pour beaucoup de jeunes filles qui, quoique connaissant comme elle les spasmes externes du sexe, continuent bizarrement de situer l’amour en des jardins séraphiques, où le baiser est le plus précis, l’ultime des contacts.
— Mais, dis-je pour compléter l’avant-dernière phrase de Marthe, pour déplacer encore une fois une pénible impression que je savais pourtant devoir surgir constamment en présence de ma sœur, je dis donc : Antoinette sait que nous n’avons pas de croyances religieuses.
— Oui ! dit Antoinette.
— Vous avez la foi ? » cria Marthe, comme si elle l’eût questionnée sur une chose précise, toute nouvelle, quoique étant un autre de ses pénibles sujets de cogitations secrètes.
— Je crois certainement, répondit-elle, ici, ensuite chez mes tantes, j’ai évidemment été élevée dans la plus grande dévotion.
— Mais la foi qui donne, dit-on, le ciel dès avant la mort ? demanda encore Marthe.
— Oui ! la foi, dit Antoinette, mais cela n’est pas à mon éloge ; je n’y suis pour rien ; tandis que je suis coupable, à leurs yeux, de mes doutes, comprenez-vous cela ?
— Oui, si la foi est comme on dit, répondîmes-nous à peu près dans les mêmes paroles, Marthe et moi.
— Ah ! mais cela n’importe pas, je n’y comprends rien, rien. Il n’y a pas une personne que je comprenne, je n’en ai jamais rencontré ; elles s’accordent sur un seul point : nous imposer également ce qui me semble juste et ce qui me semble faux, c’est qu’elles veulent uniquement notre bonheur. Cependant, dès l’enfance j’ai cru qu’elles ne désiraient rien, qu’elles n’avaient pas de désirs personnels, au fond. Elles sont à soixante-dix ans ce qu’elles étaient à mon âge ! elles ne veulent pas agir.
— Vous ? demanda Marthe.
— Oui ! dit Antoinette, on veut agir, à moins d’être idiote.
— Pas idiote !
— Non, vous avez raison, dégénéré, peut-être…
— Non ! dis-je à mon tour, ce n’est ni idiot, ni dégénéré qu’il faut dire ; je ne sais pourtant quoi mettre à la place de ces mots. Avez-vous lu Stendhal ? demandai-je à Antoinette.
— Oui, cela fait partie de mes lectures prohibées. » Nous étions surpris, malgré notre ignorance en matière de lectures permises par l’Église. Pendant qu’elle parlait, elle tira du fond de sa corbeille les livres que j’avais oubliés sur la butte. « Comme ceux-ci », ajouta-t-elle, en me rendant les livres.
— Vous souvenez-vous du genre d’individus qu’il nomme des bâtards ?
— Oui ! dit-elle.
— Je crois qu’il faut être le contraire de cela pour vivre hors des monstruosités sociales, il faut être révolté.
— Oui ! dit-elle d’un beau geste de sa tête admirable. » Ce fut notre pacte spirituel, nous ne parlâmes plus jamais de ce qui est beau ou laid, sans nous souvenir que nous avions échangé ces paroles importantes, mises à la base de notre accord amoureux. Une seule fois, au crépuscule même de cette journée enflammée d’émotions, Antoinette, que j’étais allé admirer dans l’église où elle circulait, me demanda rapidement, près d’une colonne, s’il était bien que nous nous vissions dans cet endroit consacré à l’amour de Dieu ; je lui dis que je l’ignorais, qu’il n’y avait qu’un seul amour ; elle inclina la tête avec énergie, disant oui, me regardant avec des yeux si chargés de vraie, de pure beauté, que je vis bien que, étant semblable à la belle vierge immaculée, elle ne voudrait cependant nier ni refuser les dons flamboyants du Diable.
Quand la nuit entra dans l’église, j’en sortis, pour rejoindre Marthe qui m’attendait, selon l’engagement que nous avions pris après notre promenade avec Antoinette.
Blatte nuisible : je suis regardé par un prêtre. Deux voyous chantent.
Une chaise près de son fauteuil, en face, cadre illuminé de la fenêtre d’Antoinette, qui avec son grillage fermé ressemblait à une gaufre d’or. Marthe me dit, suivant les pensées qui l’occupaient au moment de mon arrivée :
— L’aimerais-tu si elle était à un autre ?
— Je ne sais, répondis-je.
— Ce n’est pas impossible… Mme Colen, n’est-ce pas ?
— Oui ! elle est à un autre, tu connais M. Colen ? demandai-je.
— Non ! ils ne s’aiment pas, tu veux dire ?
— Elle ne l’aime pas, je l’espère.
— Alors elle le lui a dit, à son mari ? » Je ne pus m’empêcher de sourire respectueusement devant cette sûreté de jugement exprimée si simplement.
— Pourquoi ne partent-ils pas ? » continua Marthe ; je fis signe que je l’ignorais. Après quelques instants, pendant lesquels je voyais sa figure s’assombrir, ses joues rougir et pâlir, toute sa contenance s’affaisser au fond du fauteuil, elle ajouta encore faiblement :
— Ils s’embrassent sur la bouche ?
— Mais… oui.
— Pierre… peut-on aimer sans des baisers sur la bouche ? Je ne suis pas une enfant, ajouta-t-elle, dans l’amour il y a une chose que je n’ignore que parce que je suis une jeune fille… est-elle… cela est-il sans baisers, je veux dire des baisers sur la bouche ? (Je comprenais son horrible pensée). N’aie pas peur de me répondre… tu m’as dit que tu m’aimerais toujours… ne me trompe pas, réponds », finit-elle, mettant sa main sur mon bras. Ainsi, pensais-je, elle ne sait pas encore, ou elle croit que la barrière entre elle et le monde n’est pas infranchissable ! Que répondre ? Même si j’avais été plus malin, si j’avais eu plus de lecture, peut-on me dire ce que j’aurais dû répondre ? D’ailleurs, ni elle, ni moi, en somme, n’étions préparés à parler d’un tel sujet, à le diviser en sections, à le considérer analytiquement d’abord, etc.
L’émotion de Marthe semblait atroce : audiblement, elle haletait ; n’ayant confiance qu’en moi seul, je portais en ce moment sur les lèvres le fragile bonheur de ses jours à venir ; une masse de jours qui pouvaient encore passer avant que l’effroyable vérité ne lui apparût ; mais Marthe, au bord du précipice, sentait vraisemblablement s’user son illusion, s’étudiait comme un malade condamné, ainsi disent les connaisseurs, quoique sa main continuât, insistante, de presser mon bras, que ses yeux noirs ne discontinuassent de fixer les miens de leur regard doux mais tenace, inexorable.
— C’est trop… je te demande trop… je le sais. Mais, ajouta-t-elle d’une voix éteinte, nous savons que je n’ai pas de… » elle ne put dire le mot, et montra simplement, comme un fantôme, son fantôme de bouche.
Ce beau corps, aux yeux merveilleux, ne pouvait être embrassé sur la bouche, moins qu’une lépreuse qui, elle, a parfois des lèvres.
Vaine colère de Pierre.
Le milieu de septembre ; au jardin avec ma mère vêtue d’une robe noire. Frappé par l’aspect de sa figure ravagée, je la regarde avec une anxiété qui augmente quand elle me dit avec une ardeur mal contenue :
— Pierre, en qui as-tu plus confiance qu’en moi ?
— En nulle autre que toi… » dis-je, la prenant par la taille pour l’embrasser ; pas par sentimentalité, je cherchais à calmer le désarroi où je la voyais ; puis continuai : « … non, je n’ai d’égale confiance qu’en Marthe. » Ma mère les connaissant depuis longtemps, depuis toujours, il eût été vain que je lui mentisse sur les sentiments que je ressentais pour mon père.
Le savant sans entrailles : père du Buffle enragé.
— Oui, j’ai voulu cela, j’ai été récompensée, dit-elle, maintenant, je veux te demander de me rendre un service immense ; tu peux m’enlever une grande part de mes tortures », ajouta-t-elle, le regard de nouveau troublé, égaré… « Veux-tu, chaque fois que tu passes dans les environs… non, pas ainsi… veux-tu aller au moins une fois par jour au cimetière… y bien observer la tombe d’Anne, t’assurer que la terre n’y ait pas été fraîchement remuée… ». Je devinai sa pensée ; elle continua :
— Si j’en parle à ton père, il me traitera de folle » ; je voyais bien que, en cette occurrence, mon père eût à peine exagéré ; je regardai encore, la tenant dans mes bras, ses épaules amincies, ses yeux brûlants enfoncés dans des orbites dont la peau brune et les plis amers autour de sa bouche flétrissaient brutalement son visage, la vieillissaient, appauvrissaient sa silhouette. Toutes les horreurs qui nous avaient été servies depuis le matin où nous avions traversé le boulingrin de l’église pendant que les chiens hurlaient, chaque perfidie, chaque insulte, les plus petites avanies avaient roulé lourdement sur son âme, ajouté au poids douloureux de son cœur, imprimé les griffes néfastes dont je découvrais, désespéré, les cicatrices irrémédiables.
— Je crains Marthe ; quand nous sommes revenus de Dieppe, elle pleurait chaque fois que nous nous trouvions seules. Elle aimait de se soulager par des larmes ; maintenant elle ne me confie plus rien, ne me parle plus ; je la crains : que te dit-elle ? Je ne puis songer à sa douleur silencieuse sans perdre la tête ; je ne la comprends plus ; elle ne s’est jamais cachée de moi, à présent, je crains…
J’embrasse encore ma mère, qui me dit de parler à Marthe, de lui dire à elle quelle chose j’imagine que Marthe lui cache.
— Je vais au cimetière, lui dis-je.
— J’y suis allée aujourd’hui, mais va, va pourtant ! » implora-t-elle ; ensuite elle rentra dans le silence dont, depuis l’enterrement civil d’Anne, elle n’était pas sortie.
Je partis, désespéré, me retournant vers cette mince figure vêtue de noir, dépouillée. Ainsi ils ont réduit l’intelligence de Mère à cet état ; ils, étaient tous ceux de Rupel, les hypocrites, les sournois, les prêtres ; je ne sais pourquoi, à ce moment de haine, la pensée d’Antoinette me vint, mêlée à des soulèvements profonds de révolte, d’esprit de vengeance.
Raconter sans colère.
Au cimetière. L’espace des « chiens » avait toujours sa grille aussi rouge que la clef de notre jardin ; la tombe d’Anne attendait, intacte, qu’on y mît quelque pierre funéraire. Je revins, faisant, pour allonger cet intervalle de solitude, un détour par les chemins des moulins, pensant au désespoir de ma mère, à son égarement. Je devais voir Antoinette vers la nuit seulement, car nous avions dû abandonner les rendez-vous diurnes ; il semblait que toute la ville se fût liguée, vigilante, pour nous former une garde inlassable.
Une promenade me donnerait le temps du recueillement, j’ignorais quels événements allaient survenir, sachant, étant assuré que de grands déplacements dans notre univers étaient nécessaires, inévitables. Arrivé au second moulin, qui était le premier pour moi dans cette promenade, je vis, sur le même tertre que quelques semaines auparavant, je vis Trim assis, le visage tourné vers moi ; il ne fit aucun mouvement ; simplement de la main levée à peine, il me salua comme un très ancien camarade avec qui la rupture fut décidée à l’amiable.
Je pensai qu’un mot suffirait pour me disculper, mais soit qu’agît en moi le même sentiment qui m’empêcha toujours de me défendre, soit que j’ignorasse quelle unique, irréfutable parole prononcer pour ne pas paraître bas, soit que je ne voulusse pas révéler à quel prix démesuré j’estimais son opinion sur moi, soit enfin qu’une sorte de fibre bourgeoise me le fît considérer comme hors d’état de porter, sur moi, un jugement qui m’affectât, je passai, lui rendant son salut dont il ne soupçonnait pas qu’il m’offensait si péniblement.
Continuant à marcher, je rougissais de honte ou de ma lâcheté, je ne sais ; usant ce sentiment contre un autre dont je disposais, un léger mépris que j’avais pour lui et que j’exagérais pour lui donner plus d’aptitude à ce que je lui demandais – je l’englobais injustement dans la répulsion que j’éprouvais pour Müller – et qui s’accrut immédiatement pour me servir. L’impression qu’ils m’avaient laissée de leur entente subite à ce fameux déjeuner pris à l’auberge, m’empêchait, connaissant trop peu Trim, de dissocier facilement les impressions que j’avais de celui-ci de celles qui me venaient de l’autre. Ce mépris injuste, je l’entretenais avec peu de droiture, pour combattre les mille sensations contraires qui m’avaient été d’abord si douces, si nouvelles, qui m’assaillaient depuis que je n’avais pas voulu dire à Trim les deux mots nécessaires qui m’eussent purifié de ses soupçons. Une sorte de rancune me vint contre lui de cette faiblesse qui ne s’était révélée pourtant que dans le fond le plus secret de mon cœur.
Antoinette, Trim dans l’âme obscure du Buffle.
Rues de la ville. Je vis devant moi le Major, le scaphandrier rouge, quittant brusquement le trottoir où il marchait ; je crus qu’il voulait m’éviter, mais, le voyant tourner imperceptiblement les yeux vers un personnage avançant dans le même sens que moi, je compris qu’il désirait échapper aux regards de celui-là. C’était Müller, dans l’ample draperie de son costume, portant sa serviette noire, « gonflée de quelque poterie », pensai-je ; il était revenu dans l’après-midi ; devant sa porte on déchargeait ses meubles, Müller s’arrêta ; je changeai de trottoir ; le Scaphandrier, croyant que je voulais lui parler, ne put s’empêcher, s’arrêtant, de parler avec moi ; mais il tira de cette obligation l’occasion de faire de la morale, une conclusion sans doute, je ne me souviens plus !
— Vous saurez, dit-il, quand vous serez plus âgé, que dans une petite ville il faut mieux choisir ses amis que dans une grande. » Je n’ai pas d’amis, pensai-je, regardant, qui s’éloignait, le dos du monstre rouge arrondi par la vulgarité, l’assurance dans la Vulgarité. Mais je pensais mal, car Müller me cria :
— C’est de moi qu’il parle, ne croyez pas cette patente officielle, vous avez en moi un ami fidèle. » Il était revenu sur ses pas, avait attendu que me quittât le Major, à qui il avait été indiqué le soir même de la fameuse débauche.
— Voilà, je suis revenu, comptez sur moi, ce soir je dîne chez vous, fini de s’ennuyer, venez demain m’aider, il y a de la ressource dans le vieil ami de votre père ! » Il continua de bouffonner, de me donner sur les nerfs, au point de le vouloir pousser dans quelque cave de boulanger ouvrant sa gueule chaude dans la rue ; je n’ai plus jamais rencontré un homme, aussi insignifiant, dont la gorge me semblât appeler davantage deux solides mains qui l’étranglassent.
— Pour vous prouver que je suis un ami fidèle et utile, ceci est pour Trim », dit-il, avec un sourire de crapuleux sarcasme, désignant les objets qui gonflaient sa serviette. Trim, pensai-je ; mais le souvenir de leur nuit de débauche me revenant, je compris ce Trim ; pendant ce temps, il entrouvrait sa serviette, découvrant deux babouches de maroquin rouge à talons noirs.
— C’est pour lui », dit-il, on devine avec quelle expression dans ses traits.
Raconter sans colère.
J’étais vivement surpris. Cela ne m’était encore jamais apparu sous une forme ignoble. Et, bien stupidement, j’en eus de la colère, peut-être parce qu’il trahissait Trim, peut-être parce qu’il ne me montrait pas ses babouches sans qu’il y eût des intentions définies dans sa basse caboche, ou peut-être parce qu’il enlevait un peu de la poésie dont j’avais orné Trim. Si vraiment celui-ci pouvait considérer l’autre comme un homme, s’il pouvait contempler sans dégoût cette poissarde, il ajoutait automatiquement une raison à mon mépris pour lui, mépris jusque-là injuste.
Je m’enfuis.
— À ce soir ! » cria-t-il. Il se trompait ; ma mère, tant qu’elle put, remit ce dîner, puis l’empêcha. Venant ce soir-là, il ne vit que mon père qui ne le retint pas à dîner ; plusieurs fois il revint le soir, mais mon père ne parla plus de lui, il était heureux, je pense, de ne pas nous montrer cet ami dont, s’il avait pu l’ignorer anciennement, il devait avoir, à l’époque où nous étions, reconnu le caractère.
Ma toilette du soir fut faite avec la minutie, la coquetterie dans les détails dont j’étais alors capable. La chaudière qui ne donnait l’eau qu’au rez-de-chaussée ne pouvait du reste abreuver qu’un bain à la fois, réservé le soir à mon père. Christine me fit porter un grand broc d’eau bouillante, que je versai dans le tub anglais que ma mère estimait indispensable dans une maison où, en l’imitant, l’on s’ingéniait à aimer l’Angleterre. Je crois bien que nos tubs étaient les seuls de Rupel, où les jeunes filles mettaient une chemise spéciale pour se baigner, dans les rares maisons où ce confort existait. Le bain du soir n’est ni une boisson, ni une liqueur, mais un plaisir pour les cinq sens ou tellement imprécis dans ceux-ci qu’on peut le comparer à l’ivresse psychique que donne un parfum, une chaste caresse pour l’esprit, une ablution de l’âme ; les noirauds intellectuels du Midi ont bien tort de tant mépriser cette ablution ; elle est de l’esprit, sauf que, pendant qu’elle dure, le sang semble courir à l’intérieur et à l’extérieur de notre corps, fluer sur les deux faces de notre peau. Dans mon bain, je mis quelques gouttes d’un parfum dont j’ai oublié le nom, dans ma mémoire flotte l’odeur du benjoin et une autre que je ne puis fixer ; ce n’était pas une eau de toilette ; l’eau tiède prit immédiatement des marbrures opalines semblables aux fils nuageux qui, le matin, dessinent le Tibre pour ceux qui le cherchent à vingt kilomètres de distance ; et en la brassant elle devint de ce bleu de verveine pareil au cristal des burettes vénitiennes d’où le vin est retiré depuis cent ans. Sortant de cette eau candide, j’exhalais une odeur bucolique qui eût bien fait rire une petite maîtresse de Paris ; bien qu’elle n’eût pas dédaigné mon jeune corps, droit et solide, sans un défaut, sinon que les épaules s’ouvraient trop, fortes comme celles d’une terre cuite étrusque, car je n’étais pas alors, dans mon lit, le paquet d’allumettes que j’y figure aujourd’hui.
L’Enragé parfumé, Étrusque bucolique.
Je passai une chemise d’été, pareille aux chemises de tennis, m’assis à ma fenêtre, attendant le signal convenu. Le côté technique de mon incursion n’offrait aucune difficulté ni danger ; il fallait arriver à la porte de notre jardin sans être aperçu, l’ouvrir sans bruit, faire quelques pas pour arriver à la fenêtre d’Antoinette, ensuite, avec la clef que j’avais, ouvrir la grille solide qui protégeait cette fenêtre dont Antoinette pousserait un châssis dès qu’elle m’apercevrait ; un rétablissement me projetterait dans sa chambre. Derrière celle-ci, il y avait une autre pièce inhabitée, puis un couloir donnant sur la cuisine, un salon qui servait aussi de salle à manger, une troisième pièce, vaste débarras, cellier, buanderie, un de ces abris, comme on en trouve faisant partie d’une ferme médiocre. La maison, collée à l’église entre deux contreforts, l’ancienne sacristie, transformée en maison d’habitation avait en effet à l’étage une porte s’ouvrant directement dans un recoin de l’église, d’où l’on descendait dans celle-ci par un escalier de pierre. La chambre où s’ouvrait cette porte était occupée par des objets d’église, décors pour procession, candélabres, provision de cierges et moules à cierges, prie-Dieu de velours rouge de familles absentes ; la seconde chambre, séparée de celle-ci par l’escalier de la maison, celle du sacristain, s’élevait au-dessus de celle de sa fille, mais n’avait pas de grillage ; de cette chambre, il pouvait, sans bruit, presque sans se vêtir, courir dans l’église dont il avait la garde.
Ecco !
Impatient, je descendis au jardin ; la nuit était déjà venue ; chaque bruit semblait devoir être le dernier de ce jour ; de la lumière brillait encore chez ma mère ; tous les voisins avaient éteint les leurs ; dans la cuisine un bec papillon à demi fermé, faible lumière, faisait vaciller un rayon tâtonnant sur Christine, assise, le menton sur la poitrine ; je m’arrêtai près de la fenêtre, l’incomparable domestique s’éveilla, vint à la porte de la cuisine.
— Ne vous faut-il rien, monsieur ? » demanda-t-elle, me regardant dans l’ombre avec ses yeux clairs. Elle avait noté mes préparatifs insolites, ma toilette dont d’habitude je ne faisais qu’une partie le soir ; ma chemise rejetée après le dîner ; mes chemises de tennis laissées en grand désordre après en avoir choisi une ; enfin le parfum inaccoutumé de l’eau de mon tub ; tout cela, elle l’avait vu elle-même, étant seule ce soir-là ; je me souvenais vaguement qu’elle m’avait expliqué le départ de la femme de chambre, auquel j’avais été préparé par les paroles de cette fille, et dont je m’aperçus le lendemain.
— Faut-il vous attendre ? » dit-elle tout bas. Je fis non de la tête, omettant l’autre signe que d’habitude, dans les minutes graves, le héros fait au confident ; je ne lui fis donc pas l’affront de me mettre l’index sur la bouche ; je lui souris pendant qu’elle éteignait le reste de la flamme, et, portant une bougie dans une jolie lanterne, elle allait disparaître, quand je lui dis : « Ne fermez pas cette porte. » Je levai la tête ; dans la chambre de ma mère, seule une veilleuse devait brûler dans l’œil d’or de son huile. Je remontai chez moi ; sur la nuit sans lune se détachait la fenêtre d’Antoinette ; onze heures sonnèrent.
Le cadre lumineux s’étant dissous dans l’obscurité, je redescendis ; la fièvre de cette fin de soirée m’avait subitement abandonné. Tout ayant été jusqu’à cet instant voilé par les mouvements tumultueux de mon sang, je repris du calme, avec aisance je me dominai, comme s’il m’avait été imposé de traverser une rue bordée d’un peuple qui me regardait en silence. Trois minutes me suffirent pour joindre Antoinette dans sa chambre où ne brillait que la faible lumière votive devant l’image de la Vierge. Antoinette referma la grille de la fenêtre et les volets, puis ralluma sa lampe dont la lumière se tamisait dans une soie jaune.
Le gueux et la lumière votive.
Me trouvant auprès d’elle dans cette soudaine clarté, j’eus un frisson ; elle me regarda, ses longues mains appuyées sur mes épaules étrusques ; puis elle mit le feu aux bûches préparées dans la cheminée ; cette occupation pratique qui semblait l’absorber me permit un instant de pénétrer dans cette nouvelle réalité où il m’était malaisé de prendre pied, après mon séjour dans la toute puissante réalité du rêve que je faisais d’Antoinette depuis tant de jours. Sans expérience, elle ne semblait pourtant pas déçue, seulement intriguée par ma curieuse roideur. Elle ne pouvait imaginer l’ardue transposition que, dans le foyer de la véritable illusion poétique, l’amant doit effectuer pour donner à son amoureuse le visage de son amour.
Passons : lieux communs.
Ma raison veillait sur moi, me la fit prendre entre mes bras et sans parvenir à y entraîner mon âme, sautant maints détails que l’émotion absente ne pouvait suggérer progressivement à mon imagination, je l’embrassai, puis touchai de mes lèvres les siennes ; son attention dévia, elle s’abandonna, goûtant ses émotions. C’était une heure noire pour moi ; mes lèvres étaient froides, non pas de ce froid qui fait frémir de volupté quand, les ayant un instant quittées, pendant les plus vives caresses, on revient aux lèvres de sa maîtresse, d’où tout le sang a disparu, courant ailleurs où l’appelle une combustion ardente, rapide, – pas ce froid, mais le froid d’une laide bouche de mécréant, médiocre chimiste de l’abstrait.
Le baiser du Buffle.
L’aventure de B… m’ayant pris à l’improviste, s’était adressée directement à mon corps ; ici, l’imagination excitée par des rêves d’ardeur, en était imprégnée, prenait à elle seule toutes les chambres de la maison des voluptés, n’y laissant pas une cellule où pussent se déplier les désirs véritables ; car, à ma vive humiliation de novice, je ne pus bientôt plus douter que j’allais demeurer dans cet état de défaillance physique ; je sentais l’entrave de mes pensées bousculées de respect pour une puissante Antoinette imaginaire, de crainte, de soupçons sur mes forces viriles ; je sentais cette entrave enveloppante s’imposer à mes membres. Et à ce moment-là, je me souvins, comble de ma mauvaise fortune, avoir lu que, pour peu qu’une nature un peu fine s’attende à ce que Stendhal appelle un « fiasco », celui-ci vient inéluctablement s’opposer à ce que les caresses se précisent ; j’étais donc frappé de ce maléfice que les écrivains avaient nommé « ces plaisantes liaisons », faisant allusion aux caprices du corps de l’homme que les superstitions attribuent aux nouements d’aiguillettes.
J’ignorais que, à moins d’être un cosaque, un des généraux de Napoléon, tous un peu Murat, coiffeur, il n’en pouvait être autrement ; c’était la première fois que cet amour demandait la connivence de mon corps, et lui-même, mon amour, obstruait, comme je l’ai dit, toutes les voies de communications avec les alvéoles sournoises où nichent les désirs, flammes pointues, capricieuses, indisciplinées.
Une femme expérimentée eût détourné ma pensée de ses graves problèmes de beauté, de crainte, d’ajustement ; une fille m’eût appliqué le remède de certaine jeune maîtresse d’Ovide. Antoinette, que souille ce voisinage, même ici sur le papier où j’écris, était d’une pureté, d’une ignorance charmante devant les instants qui devaient venir, comme une bouffée de parfum le matin entre par la fenêtre ouverte, s’il est vrai qu’une jeune fille puisse être pure, quand le brûlant amour l’habite.
Agenouillée près du feu de bois, elle appuyait doucement sur moi ses regards suaves, attendant une nuit de paix, loin du monde, de tendresse infinie dans une sécurité absolue ; me voyant débordant d’émotion, paralysé par mon amour, elle ne pouvait se douter de la nature de mes craintes ; et je sauvai cette nuit en abandonnant aux Dieux terrestres la volupté qui se goûte dans le conflit de deux désirs. Dès que j’eus accepté cette fortune qui m’était imposée, la roideur de mon esprit se relâcha, s’assouplit, et je fis don à Antoinette de toute la poésie qui demeurait encore dans mon âme.
Pierre sort de son puits.
Je pus parler, dire ces sortes de prières à une idole que tout homme peut chanter dans les premières nuits d’amour. Ces chants qui, à un âge plus mûr, font souhaiter que la société, révolutionnée, découvre enfin la valeur de ces « premières ». Un peu plus d’habitude, des liens déjà éprouvés entre mon corps, mes caresses chastes, et mes chants magnifiant l’amour, l’habitude de l’expérience me permettant d’être distrait, je fusse entré dans les vagues sexuelles. Mais, pour notre souvenir, ce furent des heures célestes, sans ombre pour Antoinette que j’avais posée sur son lit, devant lequel je demeurais agenouillé ; parfois je m’éloignais d’elle, et, revenant lentement, je lui disais la splendeur de son image grandissante, parlant d’une voix étouffée qui ajoutait aux rites mystérieux de cette adoration. Sans bruit, j’empilais des bûches sur les flammes qui brûlaient dans la cheminée.
Vieille chanson.
Alors comme à une statue couchée qui sous la marée de l’admiration va s’animer, je défis ses légers vêtements, découvrant progressivement ses épaules fines, aiguës au sommet, polies comme de l’ivoire, sa poitrine large avec les seins ronds comme ses épaules, une taille étroite, presque rectiligne, attachée à des hanches d’abord maigres, puis s’élargissant, continuées par deux convexes courtes jusqu’au haut des cuisses. Son ventre, légèrement déprimé comme un pétale de catalpa, remontait au centre pour former un mamelon distinct, à peine moins haut que le renflement du mont de Vénus ; l’ombilic petit montrait un onglet de pétale rose dans une ombre large et veloutée.
Quand je la découvris plus loin, mon extase fut si visible que, de bonheur, Antoinette joignit les mains : elle n’avait pas eu d’autre geste. Ses cuisses, bien moins longues que ses jambes, étaient pleines au milieu, creusées vers les deux convexes venant de la taille, et creusées encore vers le sexe caché dans une ombre faite de plumes de mésange dorée, proéminent, un peu haut, comme chez les petites filles à peine nubiles. J’embrassai pendant longtemps ses pieds, longs, rosés comme ses mains ; puis je me reculai de deux pas, demeurant dans une sorte de suffocation du cœur.
Je l’ai annoncé : ecco !
Mes regards ne l’avaient pas fait rougir, mais ils avaient brûlé son corps ; il brûlait sous mes lèvres que je posais doucement, sans appuyer, sur tout son jeune corps merveilleux.
Des bûches s’écroulèrent ; j’en mis de nouvelles sur les cendres rouges ; me retournant, je vis qu’elle avait tiré sur elle les draps ; je ne voyais que ses mains jointes, les doigts étendus, et son visage d’ange diaboliquement beau, les yeux clos. Je m’agenouillai à côté d’elle sur le lit ; et c’est ainsi que nous passâmes la nuit.
Ecco, ecco, ecco !
La Vierge, les mains jointes dans sa niche, derrière sa lumière votive, n’avait pas connu un tel amour, mais peut-être que dans son âme il y avait un vide où eussent pu couler les flots d’une admiration semblable à celle dont je remplis les heures de cette nuit-là.
Comme des aiguilles bleues, des fentes brillaient vaguement aux volets quand je partis.
Je suis absent de tout et de moi-même ; Marthe me regarde comme un Dieu ; elle maigrit étrangement, semble, plus que naguère, brûler intérieurement. Elle ne me questionne pas, mais dévore ce que mes paroles, mon attitude mystérieuse, malgré moi, lui apprennent. Mère, le regard perdu, affolée, m’envoie au cimetière tous les jours.
Quand, la nuit, je retourne chez Antoinette, le souvenir de la réalité, non plus du rêve, m’a rendu mes forces viriles ; je me suis agenouillé devant elle, assise dans un fauteuil bas, l’entourant de mes bras ; un baiser ardent a mis un voile sur notre plus grande caresse ; depuis, l’éternel feu, qui donne des minutes de splendeur même à ceux qui ne les désirent pas, nous brûle. Antoinette m’aime comme on maudit, comme on blasphème.
Une fois, avant de refermer la fenêtre, elle me désigne le Louche qui, le dos tourné vers nous, monte l’échelle de son grenier, suivi du Garçon au mouchoir rouge. Le volet de bois ouvert nous faisait face ; la réverbération de la lumière qu’ils portaient nous éclairait.
— S’ils tournent la tête, ils nous voient, dit Antoinette, leur lumière souvent réveille mon père la nuit, et, quand ils jouent aux cartes, il ne peut plus se rendormir, sa chambre n’ayant pas de volets comme la mienne. Les voilà qui vont refermer les volets de bois, là, recule, demeure là, immobile, me dit-elle.
Je lui dis, et j’avais raison, que sans imprudence impardonnable ils ne nous découvriraient jamais, et j’ajoutai :
— Ton père me donne plus de soucis !
Elle m’expliqua que la porte de la chambre voisine était le soir fermée à clef, et que, de la sienne, il ne pouvait nous entendre si nous parlions bas ; puis, nous tenant cachés de ces maraîchers, se tournant vers la maison de Müller où une lumière avait paru pendant un instant, elle demanda s’il était vrai que nous étions amis.
— Je crois qu’il y a beaucoup d’hommes comme lui », répondis-je, parlant très bas, selon notre agréable habitude, « cependant, il possède en outre une hideur que je ne m’explique pas, sa vue seule me jette dans des spasmes de dégoût, il m’a touché une fois, il m’a fait me contracter comme un papier que l’on jette à la flamme, je le hais incommensurablement ; s’il devait encore mettre la main sur moi, je l’écraserais comme un crapaud !
— Il faut quitter Rupel, tout y est laid ! » dit-elle, avec sagesse : elle était d’ailleurs mon aînée d’environ un an.
Un matin, quittant Antoinette dans la lumière rose de sa chambre, sous la Vierge orante de la niche, je trouvai ma mère m’appelant, égarée, pour avoir des nouvelles de la tombe d’Anne ; immobile devant la chambre de Marthe, écoutant, elle m’avoua qu’elle venait ainsi, souvent, au cours des nuits, s’arrêter, retenant son souffle, près de cette porte. Je souhaitais souvent que mon père s’inquiétât ; on sentait sa présence dans la maison comme une possibilité de dangers inconnus, mais il s’était éloigné de nous, ne sortait plus que pour son service, prenait presque tous ses repas chez lui, dans son cabinet de travail. Si j’avais moi-même tenté d’attirer ses soins sur sa femme, il m’aurait reçu avec un sourire de pitié, m’aurait renvoyé sans même essayer de comprendre ce que je serais venu lui dire.
Je dis à Mère que, dans trois ou quatre jours, on placerait de lourdes pièces de marbre et de pierre bleue sur la tombe, qu’elle ne devrait plus alors nourrir aucune crainte ; cela parut la soulager ; elle me demanda d’assister au travail quand les tailleurs de pierres monteraient le monument ; je partis donc pour le cimetière, passant d’abord par le chantier de l’entrepreneur des monuments funéraires.
Avant de partir, je montai changer de vêtements ; dans le jardin voisin, on battait des carpettes ; pour les battre, on avait suspendu les carpettes du plancher de Müller à la petite échelle ; en même temps que je reconnaissais la femme occupée à ce travail, je me souvins que Marie m’avait annoncé son brusque départ de chez nous. Elle n’a pas perdu de temps, pensai-je.
Revenant du cimetière, j’eus une autre surprise que je m’abstiendrais de noter, si ce n’était nécessaire pour faire comprendre la fin de cette histoire. Je revins du côté opposé à notre maison, j’en voyais de face la porte et les fenêtres, pouvais donc fouiller du regard le cadre profond où était enchâssée la porte de la maison habitée par Müller. Cet encadrement avait une telle profondeur que deux hommes auraient pu y trouver un abri confortable ; arrivant, je vis Trim s’y arrêter, tirer de sa poche un canif, et, armé de ce corps plus dur que ses doigts, donner rapidement deux coups sur la boîte aux lettres ; il ne lui fallut pas attendre un quart de minute ; on l’avait guetté, ou au moins guetté son signal ; Müller lui-même ouvrit. « Celui-là, non plus, n’a pas perdu de temps », pensai-je, cette fois avec une sensation de froid autour du cœur, semblable à celle que donne la jalousie, mais de qui pouvais-je être jaloux à cet instant ?
Que le Buffle jaloux raconte sans colère.
Mon père avait ordonné que l’on me priât de me rendre auprès de lui dès son retour. Il se leva quand j’entrai, vint à ma rencontre, me poussant dehors :
— J’ai promis à Müller que tu irais l’aider à ranger ses livres ce matin. Va, tu me feras plaisir. » Il referma la porte. J’attendis pour lui obéir, espérant que Trim aurait déguerpi ; cependant, j’arrivai un peu trop tôt, car, pendant que notre ancienne femme de chambre m’introduisait avec une hauteur dédaigneuse, qu’elle pouvait aisément, si les circonstances tournaient contre elle, faire passer pour le plus beau style, pendant qu’elle m’introduisait dans une chambre, j’entendis Trim prendre congé dans une autre.
Müller, d’une amabilité extrême, et brutale et onctueuse, me montra ses livres, ses gravures, ses poteries. Mais nous ne fîmes rien, ses livres restèrent là, éparpillés par terre, sur les meubles. Près du foyer, il avait disposé deux fauteuils et une table, ayant sélectionné cet endroit de la maison pour l’habiter. Sonnant pour une sorte d’apéritif, il prit lui-même, à la porte, le plateau des mains de la femme de chambre.
— Ne laissez jamais une femme toucher à vos livres, dit-il, elle ne saurait comment il les faut manier ; jamais les femmes n’entrent où je travaille », ajouta-t-il avec une emphase ironique. Je ne voulus pas boire, d’ailleurs en présence de cet homme je ne pouvais plus que me taire ou cracher à son visage, tant j’avais peu l’habitude de la modération !
L’Enragé.
Avec surprise, je vis qu’il me montrait la terrible canne doublée d’acier de Trim :
— Il paraît que vous êtes rudement fort, dit-il, vous la courbez comme ça, hein ? » Je ne répondis rien. « Il ne la portera plus, je viens de lui offrir la plus belle canne de ma collection. À votre tour d’en choisir une », ajouta-t-il. « Ce n’est pas mon tour », pensai-je avec colère.
Alors, nous fîmes la visite des autres chambres, où il voulait me montrer ses meubles ; ceux-ci étaient vraiment beaux, je n’en avais jamais vu d’aussi précieux, ni d’aussi curieux. Dans une des pièces, je vis, près des chenets, les babouches rouges que j’avais entrevues au fond de la serviette de Müller ; voyant mon regard, il sourit comme une bonne femme sceptique, dont le cœur est pourtant demeuré bon :
— Oui ! voilà les babouches, et voici une belle robe de chambre à ramages, que je lui destine aussi. Nous passerons des soirées charmantes avec mes livres, mes gravures, buvant ces choses que vous semblez mépriser », puis il ajouta avec la suprême audace que montrent souvent les joueurs :
— Nous serons heureux comme des amoureux !
Sourire à dégoûter des délices de tous les vices.
Pose des pierres funéraires sur la tombe d’Anne ; retourné auprès de ma mère qui, entendant que tout était terminé, sembla fort désemparée, tel un monomane auquel on soustrait nettement la cause apparente de son trouble mental ; mais elle retomba bientôt dans l’égarement où ses folles frayeurs l’avaient menée en ces derniers jours ; alors, le salut secret de midi à Antoinette, cela veut dire que j’avais mis sur l’appui de ma fenêtre les fleurs de ma chambre répondant aux siennes placées de même, grille ouverte.
J’avais déjeuné avec ma mère, servis par un neveu de Christine, jeune garçon de dix-neuf ans qui, ayant vaguement appris le métier, l’exerçait vaguement chez nous ; le nombre de ses attributions l’agitait, lui, nous énervait, nous ; il montait le déjeuner de mon père, faisait tout le service de celui-ci, le mien, presque tout celui de ma mère. Ma sœur était servie par le Scarabée qui, devenue jeune femme, avait gardé son adoration pour Marthe. Mimi, demeurée fidèle dans son cœur, quoique très peu en relation avec le Scarabée, nous l’avait expédiée dès qu’elle avait connu la vraie détresse où nous mettait le départ brusque de notre femme de chambre.
Six mois après la mort de mon grand-père, à l’opposé de ce qui arrive habituellement, nous n’avions plus ni cocher, ni jardinier. La vanité que l’on nomme dans ce cas-ci d’un de ces mille pseudonymes polis, hypocrites, imbéciles, « l’esprit de famille », avait poussé mon père à engager Mère à abandonner ses droits de succession en faveur de son frère cadet qui spéculait sur les conjonctions heureuses des inspirations de son intelligence avec les probabilités de hausse et de baisse. De sorte que, au lieu de grossir au moment où notre âge autant que celui de nos parents semblait l’exiger, le revenu de mon père diminuait de ce qu’il lui enlevait pour aider son frère dès que celui-ci eut perdu le principal. C’est ainsi que, aujourd’hui que Marthe était souvent trop faible pour faire même quelques pas sur les boulevards, nous étions forcés d’user d’un coupé de remise, si ma mère ou moi, nous l’accompagnions en promenade, d’un affreux landau de même provenance, si nous étions trois.
Image : landau, famille de province, gueux.
Marthe ne voulut pas, ce jour-là, quitter le balcon ; une des dernières journées de septembre, brunes et pourpres, les roses du balcon non cueillies s’étaient concentrées en menues poires rouges ; les vignes vierges ressemblant à des rameaux japonais de laque vermillonnée, lâchaient lentement leurs feuilles dans la rue où les ménagères les ramassaient, regardant notre balcon d’un œil critique, les servantes maugréant contre ce désordre auquel rien ne nous autorisait, négligence dont nous surtout n’avions pas le droit de faire porter le fardeau par ceux qui déjà se tuaient à s’embrouiller dans mille travaux, honnêtes, au moins, ceux-ci. Notre maison de feuillage prenait une grâce nouvelle de la délicate mélancolie, de la douce tristesse que lui donnaient les ciselures de bronze, de rouille, de vermillon des végétations mortes qui la tapissaient.
Kakémonos.
Marthe me parle avec langueur de sa voix étouffée de plus en plus sujette à faillir sur les consonnes qui demandent une rapide contraction de la gorge ; elle parle de Mme Colen, qui a dû, ouvrant ses petites mains, lâcher la proie après quoi toute la ville s’acharnait ; on la croit enfermée par son mari ; le beau jeune homme trop faible a été envoyé dans un collège, à l’autre bout du pays, il y pourra exercer à nouveau son charme, bâtir avec du sable, peindre à l’aquarelle ses promesses de bonheur inconciliables avec sa faiblesse, son absence de sang-froid. Il me semble que ces amoureux n’aient répété l’antique pitrerie, justement ici à Rupel, que pour tourmenter l’imagination de Marthe ; car le scandale n’y était pas nécessaire, la ville raisonnable se suffisant à elle-même, trouvant ses vrais divertissements dans le déchiffrement de ses fortunes, l’évaluation des profits, la perquisition des poches commandées uniquement par l’esprit de l’ordre, par la discipline du citoyen qui protège son semblable pour prévenir les intrigues de crever en scandale qui, en somme, s’il renferme quelque jus savoureux, outre qu’il est vite ingurgité, est dangereux, éminemment, pour tous ceux, et il y en a, parmi les jeunes, qui ne sont pas bien imbibés de l’esprit de Rupel, ceux dont le bisaïeul, par exemple, est venu d’ailleurs.
De ce sujet d’anxiété, Marthe passe à celui de notre amour qui lui donne autant de curiosité que d’allégresse ; elle semble déposer comme un gril des questions sur moi, saccadées, interrompues par de brusques silences, puis, comme je ne lui réponds, en général, que par des regards, elle se tait, et nous continuons cette conversation sans voix. D’ailleurs, on s’en souvient, ses questions sont étrangement directes, émanation d’une monomanie de la pensée de l’amour, et comme elle est égratignée en pleine face par le diable, ces pensées tournent d’abord autour des points obscurs de la physique de l’amour, comme s’il lui fallait d’abord débloquer ces problèmes, investiguer dans ces domaines, comme pour sauter un ruisseau nous conduisons d’abord sur sa berge notre cheval intelligent, afin qu’il connaisse l’ampleur de la tâche que nous allons lui imposer tendrement de la voix, plus explicitement du talon, du genou.
Semblant parler d’une trouvaille d’application pratique d’une science, elle commence par avouer sa promenade dans les blés avec Mimi et le Scarabée, dont bien des années nous ont éloignés. Elle dit cela sans rougir, sans que rougissent davantage les taches roses qui ne quittent plus ses joues, m’en parle comme on attaque un préambule stupidement utile, indifférent en soi, mais dont il faut connaître comment il est fait avant de passer au drame, à la comédie.
Flibbertigibbet fils s’inquiète. Terrifié.
Je devine ce qui s’organise derrière ses paroles doucement fermes, elle a longuement réfléchi, me dit-elle, elle veut savoir comment, de quoi est faite sa malédiction, connaître ce corps dans quoi elle a été frappée, détruite.
Terrifié de ne pouvoir avec rapidité trouver en moi un poste de tendresse d’où lui parler devant l’effroyable révélation du souhait que je devine : situation trop subitement créée pour me donner le temps d’y découvrir la ligne qui serait de charité, de beauté. Il me faudra dans un instant des paroles uniques que je ne possède pas. Après un long silence où nous demeurions dans un tourbillon de fragments de pensées aveuglant notre esprit, tous nos sens, Marthe dit, m’entraînant dans sa chambre :
— Viens.
Craintes du Buffle.
Soleil, lumière d’ambre à travers les stores baissés, tulle blanc de ses tentures.
Marthe se tint debout pendant un instant, comme fait un enfant pour reprendre équilibre, après avoir vertigineusement tourné sur lui-même pour goûter la volupté d’un âcre mal de mer.
— Je devais encore te dire beaucoup de choses, avant…, dit-elle – mais je les oublie, je ne suis pas honteuse de ce que je vais te dire ; mais je veux que tu voies mon… droit à ceci ; il me semble que c’est une sorte de devoir sacré et mystérieux pour toi, tu es mon frère, tu as souffert avec moi, autant que moi, différemment, mais autant », ajouta-t-elle généreusement. « Je n’ai uniquement que toi ! » Puis elle se tut, reprit, déviant du sentier, comme pour retarder ce que seule son énergie folle, tenace, pouvait l’aider à exprimer.
— Crois-tu que ma mère deviendra folle ? » Un frisson de froid, brusquement ouverte une cellule secrète de mon esprit. « Je sais, tu penses que je ne suis pas très saine d’esprit moi-même. » Elle continua :
— Tu as tort ! Je sais l’inouïe immoralité de ce que je vais te demander ! Nous avons été élevés sans guide moral, j’ai failli là », dit-elle, montrant le chapelet pendu sous l’image, « je sais que l’on appelle inceste un crime condamné depuis longtemps dans la plupart des sociétés modernes de la terre, je veux dire peuples d’hommes ; ce n’est pas cela que je veux… » Elle recommença : « Je dois mourir jeune ; même cette certitude ne me soulage pas… pourtant je ne suis pas folle, le crois-tu, que je sois folle ? »
— Non, fis-je de la tête.
— Ceci est unique, cependant, avant moi, fut-il jamais un bec-de-lièvre » – elle articula nettement pour la première fois de sa vie – « jouissant d’une sorte de facilité de penser, de déduire, d’imaginer !… Pourquoi n’ai-je pas en même temps le sentiment du renoncement ?… Si j’étais stoïque, crois-tu que je pourrais vivre encore ? »
Je crus un instant que je m’étais trompé ou que, changeant de résolution, elle allait me demander de la tuer ; un vertige de doutes prévenait ma pensée ; sa douleur me confondait ; j’entendais mon sang battre sous mes oreilles, je m’appuyais d’une main au lit vers lequel elle venait de me conduire. Elle dit, s’asseyant, me regardant avec l’émotion provenant de ce qu’était arrivée à un terme sa grande décision :
— Est-ce comme les petites filles cette fois-ci ?
Aujourd’hui j’ai encore de grands doutes sur ce qu’il eût fallu répondre ; alors, dans cet instant monstrueux, j’étais aussi loin de pouvoir dire naturellement un mot aimable que d’inventer un mensonge, un stratagème utile, un substitut à la réalité.
— Non, dis-je.
Elle demeura comme privée de vie, assise sur le lit, regardant avec angoisse aux traits de mon visage les expressions de mes pensées se suivre, désordonnées. Bien qu’elle sût qu’il s’agissait d’une chose mécanique, elle ignorait qu’il y a un processus, un développement physique dont la maîtrise appartient à une action, un travail, souvent indépendant de notre volonté, de nos pensées sur notre corps. J’étais là, évidemment sans frein moral, mais dans le tourbillon des doutes que j’ai dit, le cerveau ivre de questions rapides, de conjectures affolées. Si l’amour y avait suffi j’aurais pu répondre à Marthe.
Je dis sans affectation, à ce point important de mon histoire, que je méprise le lecteur qui me juge immoral ; ceux qui m’ont accompagné jusqu’ici à travers l’exhumation pénible de notre vie morte, savent que je n’ai pas été ménager du choix de mes termes, que je n’ai pas été empêché dans l’expression de mes jugements, de mes affirmations, par des principes de morale ou de pudeur.
— Tu ne dois pas m’embrasser » , murmura Marthe. Je l’embrassai : son corps brûlait comme dans un accès de fièvre, ses yeux étaient pleins de larmes que j’essuyai de mes lèvres ; sa volonté faillissait en elle, s’étant imposé une trop violente épreuve. Je la voyais sur le point d’entrer en syncope ; mais je ne pus pas même lui faire don d’un simulacre, d’un subterfuge lénifiant, d’une splendide imposture, je la tenais embrassée de mes deux bras ; le sang dans ma tête faisait le bruit houleux du vent coupé par les cordages. Elle se mit à se tordre d’une manière qui me remplit de terreur ; puis comme le froid montait en elle, je la regardai : elle était évanouie.
On me jettera des pierres, soit pour mon idiotie, soit pour mon immoralité. Je ne me sens coupable que de ne pas avoir pu la tromper, de lui avoir donné au contraire une vision de la réalité irrévocable ; car Marthe était trop intelligente pour ne pas extraire de ceci des conclusions définitives, des raisons de tourments épouvantables.
Je rétablis ses pauvres vêtements, appelai du secours ; ma mère eut une crise nerveuse, pendant que Christine et le Scarabée ranimaient Marthe.
Le Buffle incestueux, infidèle. Antoinette.
Depuis ce moment plein de poussières tragiques, Marthe me demandant tous les jours, je passais, assis dans sa chambre, la plus grande partie des après-midi ; nous ne sortîmes plus souvent en voiture ; elle était devenue beaucoup plus maigre, le médecin roux continuait de la traiter pour l’anémie, et peut-être l’anémie ravageait-elle ma sœur, mais seulement comme une des conséquences du mal qu’on ne connaissait pas ; dispensée de tout médicament, on lui servait les plats pour lesquels il lui était arrivé de montrer de la préférence.
Müller venait le soir, nous ne le vîmes jamais ; mon père par entêtement continuait de le voir ; quand il attendait Trim, le baron ne venait pas chez nous. Ces soirs-là, la femme de chambre était renvoyée, dès six heures, chez sa mère, à l’autre extrémité de la ville ; les deux amis librement festoyaient dans la nuit. J’évitais de penser à ce « mollusque dangereux », comme l’avait nommé ma mère, avant d’être tombée dans cette confusion d’esprit où je la voyais maintenant, soit assise sans mot dire chez Marthe, soit dans sa chambre, regardant venir l’automne sur les arbres du boulevard, soit au jardin où je la forçais de se promener avec moi, après déjeuner.
Il y a dans le cortège de toutes les amours de notre vie une vertu cachée, qui donne à chaque nouvelle élection l’ardente douceur de la découverte. Comme dans la mémoire de l’oiseau s’efface immédiatement l’endroit où cesse l’air de la chambre et se dresse le verre où il se heurte, comme les femmes disent qu’elles oublient les douleurs que leur donne l’entrée chez nous d’un nouveau monstre, comme l’ivrogne cesse sans effort de penser au mal aux cheveux et qu’il semble donc l’avoir oublié, ainsi nous oublions les phases, surtout les phases douloureuses de la croissance des amours, comment elles passent toutes par des zones successives et identiques de l’âme avant d’être mûres, de se mettre à tomber vertigineusement. Notre honneur, notre habitude de nous accrocher à ce que nous avons une fois possédé, nous font imaginer cent obstacles que nous plaçons sur la route de cette inévitable trajectoire du fruit mûr ; or, soit par ironie diabolique, soit pour contempler un instant les deux joueurs naïfs qui s’opposent à sa chute, soit pour multiplier la détresse de leur fierté par une nouvelle déception, il s’arrête parfois, repos éphémère, dans un rayon de lune, vieil astre de l’amour, puis replonge dans l’abîme où sa flétrissure nouvelle n’enlève rien à la sûreté de ses bonds. Mais l’amertume de cette chute n’est pas rappelée dans notre esprit avant celle qui lui correspond dans l’amour suivant, et c’est ainsi que jusqu’à leur maturité, leur âge d’or qui précède la fin, toutes nos amours sont une belle miette du ciel, la vérité sur la beauté même.
Pierre l’Enragé est amoureux.
Ni Antoinette, ni moi, n’avions nulle expérience de ce mouvement de va-et-vient obstiné de nos cœurs, nous ne pouvions pas concevoir une période de déclin dans notre amour. Antoinette, au contraire, semblait mûrir, sans que son âme se remplît, elle ne perdait aucune fleur des émotions, elle continuait à les contenir toutes, son âme semblait grandir à mesure que les émotions nouvelles lui venaient demander plus d’espace. Il semblait qu’aucune maturité ne fût possible dans le cœur apte à contenir l’immensité des mondes de l’amour, de la passion. C’est pourquoi Antoinette avait encore cette fameuse sensation de l’éternité de l’amour qui fait du premier amour d’une femme, étant le premier (elle ne peut encore y reconnaître successivement les phases qu’elle aurait oubliées), le visage du bonheur complet, et lui permet de considérer comme licites les voluptés que, si elle pouvait imaginer un amour plus pur de l’âme ou seulement qu’il y en eût d’autres semblables, sa raison aurait regardées comme des horreurs pornographiques, dissections érotiques qui lui auraient paru des blasphèmes contre son harmonie.
Pour moi, dont les fibres de tendresse n’avaient jamais vibré qu’en même temps que celles de la colère, de sorte que ma tendresse était immédiatement flétrie sous l’haleine des invectives, pour moi l’inamovibilité de l’amour d’Antoinette était un spectacle plein de délices, et le déchaînement de sa passion était tôt devenu la révélation qui vient à tous, un jour. Et quoique la promiscuité des grandes douleurs qui torturaient les deux femmes de ma maison empêchât que cette passion et cet amour vinssent exalter mon cœur, purifier mon âme, souvent je demeurais confondu d’admiration devant une parole ou un geste ou une promesse d’indissolubilité de la foi, du courage d’abnégation d’Antoinette.
Une nuit, j’avais pleuré dans un accès de rage que me donnait mon impuissance à remonter avec elle le courant des maux incrustés dans mon âme, la faisant trop lourde, prévenant mon essor. Cette nuit, où Antoinette me traita comme un oiselet malade, est demeurée dans ma mémoire parce que le matin avant l’aube, rentrant dans notre jardin, un spectacle trivial me frappa ; il semble grotesque d’associer ce spectacle, bien qu’il en fût la cause, à l’horrible choc qu’en reçut mon esprit, et qui, ensuite, inonda mon cœur ; dans l’ombre du crépuscule du matin, brillaient sur l’aire du poulailler quelques débris où il m’était impossible de ne pas reconnaître le dîner de Marthe ; il avait été renversé là, le soir, par Marthe étendant le bras hors du lit placé près de la fenêtre comme lors de sa première maladie. Les poules, dès leur réveil, le feraient disparaître.
Devant cette évidence, je m’enfuis dans les champs, pesant dans mon intelligence le pour et le contre, également obscur, de l’acte de Marthe, et s’il y avait grandeur ou félonie, justice ou crime à me taire. Je ne pouvais concilier la morale du monde avec mes constructions philosophiques exagérées, entachées de monstrueuses idiosyncrasies. Et, même maintenant, je n’ai pas réussi à découvrir quel parti il m’eût fallu prendre. C’est une nouvelle question que je fais au lecteur. Quant à moi, elle ne m’a jamais quitté.
Disent le prêtre et le général : « le problème de morale de l’incestueux ! »
Assis à côté d’un oiseleur qui m’avait, un jour, vendu des oiseaux. Ses gluaux dans le matin qui grandissait, gris, bleu pâle ; il m’explique les méfiances des oiseaux, ce qui étrangement les cause. Froid de ce matin d’automne pointu, stagnant, attendant le lever du soleil. J’écoutais avec une attention exagérée ses renseignements, comprenais, devinais surtout ; il parlait le marollien, un patois partie français, partie brabançon, partie flamand, avec quelques étincelles d’espagnol. Le hibou de l’oiseleur ayant attiré sur les gluaux quelques pauvres bêtes, celui-ci allait les prendre parmi les arbres de la sapinière, puis, revenant, nettoyait avec de la cendre recueillie dans le four du boulanger la glu qui abîmait leurs ailes.
Une traînée blanche sur l’horizon, puis une rouge, une pourpre, enfin le soleil, tout cela se superposa en quelques minutes. Mon trouble ne s’éclaircit pas avec l’aube et le soleil montant ; ma nuit de souffrances morales, adoucies pourtant par la tendresse d’Antoinette, avait été un prélude à la torture que j’endurais depuis ma rentrée dans notre jardin. La lumière du jour, pendant que je retournais dans la ville, ne me donnait aucune détente ; il semblait superflu de tenter de rejeter cette coiffe d’horreur qui me serrait les tempes. À mesure que je luttais, attirant toutes mes forces de pensée vers le problème qui était venu me surprendre, me tenait obstinément, s’enfonçait en moi, je laissais à découvert le fond naturel de sauvagerie de mon âme, où je favorisais la croissance d’une rage infâme, sans nom, sans but, ce qui donnait une ampleur féroce à son déchaînement.
Ivresse matinale de la colère.
Quelques fantômes de paysans, encore peu visibles, traversent les champs ; peu après, les charrettes attelées de chiens allant au marché ; puis quand le jour se fut entièrement ouvert, une voiture arriva dans ma direction, elle passa, figure noire au masque presque jaune : ma mère qui allait au cimetière. Son regard coupa ma silhouette à la hauteur de ma figure, mais elle ne me vit point ; elle dut arriver avant l’ouverture des grilles. Pas une lueur de pitié ; mon cœur, non pas sans limites comme celui d’Antoinette, était si comblé par la rage que rien n’eût pu s’y joindre.
Ivresse de la colère.
Je m’enfermai sous prétexte de migraine, la migraine étant comme un loquet aux portes de la vie domestique. À midi, j’oubliais le signal fleuri, quand on vint me dire que mon père voulait me parler chez lui. Cette brisure dans le silence me permit de revenir suffisamment ici pour me souvenir qu’il fallait mettre mes fleurs sur l’appui de la fenêtre ; elles répondirent à celles d’Antoinette qui s’y trouvaient déjà.
Mon père m’attendit vainement.
Deux heures plus tard Marthe m’envoya le Scarabée ; se sentant capable de sortir, elle avait, le matin, envoyé secrètement un billet à Antoinette, lui demandant de faire une promenade avec elle l’après-midi. Antoinette entrant chez nous aurait provoqué un scandale à Rupel à peu près semblable à celui qu’y aurait créé une profanation d’église par l’un de nous, juifs, Gueux, visiblement, doublement maudits dans leur existence. Nous devions donc rejoindre Antoinette, au-delà de la rivière, de ce côté-ci du pont ; le Scarabée était envoyée pour savoir si j’accompagnais les jeunes filles, pour pouvoir, dans ce cas, envoyer Gaspard, le neveu de Christine, faire remplacer le coupé par le landau que nous détestions.
Après-midi, solstice dans ma rage, du moins jusqu’au moment où de nouveaux motifs de colère vinrent le rompre. Prolongeant une matinée froide, l’après-midi était pourtant aussi belle qu’une journée d’août ; nous prîmes la chaussée qui mène au petit village de Sainte-Anne ; la voiture nous porta doucement vers une sorte de point stratégique du système des eaux ; canaux, rivières, ruisseaux viennent s’y joindre, se croiser, se grossir les uns par les autres. Une multitude d’écluses, de passerelles, de ponts, surmontés de roues dentées, de manivelles, de mâts, de signaux, suggère la présence d’un magicien, assis dans une tour, agissant avec infaillibilité sur ce mécanisme obscur, et semble-t-il, inextricable ; alentour, des prairies vertes qui ne cessent qu’avec l’impuissance de l’œil à les suivre plus loin ; au centre de ces industrieuses complications d’écluses, la maison du magicien, vieil homme blanc qui semble bien modeste malgré ses batailles subtiles et inlassables avec l’eau. Un jardin fleuri s’étend à côté de la tonnelle de charme où nous nous asseyons.
— Passons tout l’après-midi ici, – Antoinette, voulez-vous ? Pierre, disons au cocher de revenir vers…
— Cinq heures ? demandai-je.
Elle se tourna vers Antoinette.
— Pas plus tard », dit celle-ci, souriant des excuses.
— Mais c’est parfait ! s’écria Marthe, plus tôt si vous voulez, c’est bien tard, d’ailleurs.
— Non, dit Antoinette, il est si triste de se quitter ! Je puis rester avec vous jusqu’à cette heure-là.
— Dis-lui d’aller prendre des couvertures avant de revenir », ajouta Marthe ; pendant que je m’éloignais, je vis qu’elle était toute épuisée d’avoir articulé ces quelques phrases. Elle n’avait rien dit en voiture, bien que les petites aventures n’eussent pas manqué au long de la route ; nous avions d’abord rencontré Trim, j’étais seul à le connaître, c’était la dernière fois que je devais le voir à Rupel ; nous avions en outre rencontré à peu près tous ceux dont il était important de ne pas être vus ; il y avait une cérémonie, une sorte d’inauguration de nouvelle margelle à un puits d’eau miraculeuse ; tout ce qu’il y avait de bien à Rupel, en s’y rendant, nous dépassa, ou nous rencontra, spectateurs, témoins assis dans des voitures de formes variées, mais toutes découvertes.
Les maudits avec la fille du Sacristain.
Retournant, je vis les deux jeunes femmes, causant très doucement, sans se retourner à mon approche ; je ne crois pas que ce fût pour me témoigner que le cercle de leurs pensées n’allait pas s’ouvrir aux miennes volontiers ou que parlant de moi, elles ne désiraient pas que le héros de leurs éloges les entendît, cependant je ne m’approchai pas et, passant devant elles, entrai dans le jardin fleuri.
Louanges du Buffle.
C’était un jardin délicieux, mais, sauf quelques grandes ancolies bleues, je ne me souviens que de couleurs éblouissantes, frappant douloureusement ma cervelle pleine de violence, d’invectives, de fureur. Alors, après quelques moments ou après une heure, j’ignore le temps qui s’écoula avant mon acte étrange et brutal, je me trouvai devant ces belles ancolies fauchées, piétinées, avec dans les bras les échos des mouvements violents qu’ils venaient de faire, car il n’y avait pas de doute que ce fût moi qui les avais massacrées. Idiots habitant des cavernes, dis-je avec désespoir, sans penser que si l’idiot des cavernes avait coupé les fleurs, ç’aurait été un geste calculé, utile, pratique, ou tout au moins religieux. Tandis que chez moi, sans doute, ce massacre provenait d’une sorte d’empoisonnement de mon sang bouilli avec des herbes de rage et des écumes de fauve mis en fureur.
Ivresse matinale, ivresse pomeriggienne.
M’asseoir sur un banc, loin des fleurs tuées, les mains à la figure ; je demeurai là longtemps. Une idée très nette montait en moi, sans que je la pusse définir encore. Brusquement, je me levai, j’avais découvert : il fallait que l’on me protégeât immédiatement, je courais un danger immense, une imminente folie couvait en moi.
Je courus vers les deux jeunes femmes leur dire ce qui m’arrivait ; Müller était assis à côté de Marthe…
Rage. Raconter sans colère.
Sérieux comme le jour où je l’avais vu descendre du train, il faisait haïssablement le gracieux, s’adressant à Marthe principalement, ne regardant Antoinette qu’à la dérobée, comme pour prendre sournoisement des mesures qu’il lui serait agréable de retrouver plus tard. Au moment où je m’assis, prétendant ne pas voir sa main tendue, il faisait l’éloge de ma mère qu’il n’avait jamais vue, mais qui lui avait interdit notre maison ; c’était une femme unique, une héroïne, mais il était trop grossièrement équilibré pour sentir que certains mots jetaient immédiatement dans notre pensée des questions ; si je lui avais demandé pourquoi ma mère était unique, surtout héroïque, sa subtilité dans la méchanceté se serait trouvée à court, puisqu’il lui était interdit d’exprimer à notre face ce que seulement il insinuait.
Marthe le regardait avec des yeux, à son insu, suppliants ; il était le dernier homme de la terre pour manier avec art ces gerbes de sarcasmes envenimés. Nous étions dans les glaces de la terreur, Antoinette et moi, chaque fois qu’il dévidait, avec une grotesque pose à la sobriété, une nouvelle phrase filigranée de vilenies. Il parlait seul, malgré qu’il eût été si propice, afin de lui fermer la bouche, de commencer une longue histoire. Il parlait à Marthe comme s’il s’était entretenu d’elle avec un étranger. Comme celle d’un philosophe optimiste qui parle à une âme sortie de l’enfer d’une prison, sa commisération était, dans ses formes cauteleuses, un chapelet d’insanités. Il y avait dans tout ce qu’il disait moins de vilenies, de lâcheté que sa grossièreté mal bridée n’y semblait donner. L’ignoble dans cette situation fût qu’un tel homme pût parler à Marthe, fût autorisé à lui témoigner de la sympathie ; toutefois, sa grossièreté s’arrêtait par miracle devant les courbes d’expression ou de nuance qui, malgré la présence de Marthe et d’Antoinette, lui eussent valu, il n’en pouvait douter, des soufflets retentissants.
Sauvageries. Cavernes.
Marthe se leva, elle voulait aller à la rencontre de la voiture ; alors, cet homme, qui avait été tacitement chassé de notre maison, osa offrir son bras à Marthe ; je mis la main d’une telle façon sur son coude qu’il recula un peu.
Or, ce fut moi qui frissonnai.
Nous prîmes un sentier d’où l’on voyait la chaussée, la voiture ; quelques minutes passèrent, que je n’oublierai de ma vie. Il marchait à côté de Marthe, je le suivais avec Antoinette, de si près que plusieurs fois je faillis le toucher. Quelques instants après, montant en voiture, Marthe allait se trouver mal. Müller, l’air impertinent d’un papa qui donne une petite leçon de politesse à un enfant, voulut nous suivre, je fermai la portière. Il eut la bassesse de rire :
— Et moi qui étais venu exprès pour causer avec mes amis ! Je fus ravi de cette occasion, quand Trim m’apprit que vous étiez par ici ! » Disant au cocher d’avancer, je cherchai quelque objet à jeter à la tête de cette bête féroce déchaînée : elle cria, ne cachant plus le désir infâme de vengeance qui l’avait amenée :
— Venez donc tous voir ma collection !
Je ne sais si Marthe l’entendit, ses yeux étaient clos, sa figure presque verte tant y demeurait peu de sang sous la peau. Nous l’enveloppâmes des couvertures afin qu’elle se ranimât. Jamais ma sœur n’avait été plus insultée, ni avec un plus grand désir de nous faire mal à tous ; les invectives que l’on nous avait jetées à Rupel semblaient s’être donné rendez-vous dans l’esprit de ce voyou exécrable, pour y brasser l’essence de leur venin, le jeter, avec un faux geste d’offrande, sur le cœur de cette jeune fille mourante.
Nouvelle gorgée de venin. Ivresse de colère dans le crépuscule.
Le vent s’était levé, poussant devant lui de gros nuages noirs, secouant sur nous des gouttes de pluie. Les chevaux fuirent, nous entrâmes rapidement dans la ville enveloppée de cette obscurité humide qui précède les orages faits d’autant de pluie torrentielle que d’éclairs. Alors, sans que nulle raison de le faire subsistât, comme l’expression d’une pensée devenue futile devant le drame qui venait de nous agiter, Antoinette s’excusa.
— Je ne t’ai pas dit pourquoi je devais rentrer. Mon père revient à cette heure-ci de Mons, où il a été assister à l’enterrement de sa sœur.
— Votre tante, dis-je sans penser à ce que je disais.
— Oui ! l’aînée.
Je pris seul le dernier repas de cette cruelle journée, dans une sorte de fureur que l’on s’imagine si je n’ai pas failli dans mon dessein de montrer le caractère de Pierre. Gaspard me dit, quand je me levai, que mon père, une seconde fois aujourd’hui, m’avait demandé. Près de la porte, celui-ci se trouva devant moi, étant descendu lui-même ! Me tendant une enveloppe, il allait me tancer d’une manière dolente, comme nous interpellons une branche qui nous a fouetté la figure, quand, me regardant prendre sa lettre où je semblais lire l’adresse, il tourna sur ses talons, s’en alla, haussant les épaules. Or, je ne vis l’adresse écrite sur l’épaisse enveloppe qu’après plusieurs secondes ; je la mis machinalement dans ma poche, sans faire aucun rapport entre Müller à qui elle était adressée et celui qui nous avait si grossièrement offensés, je me promis simplement de glisser l’enveloppe dans la boîte aux lettres du « mollusque dangereux ».
Au lieu de le faire immédiatement, avec l’horreur que je sentais ce soir-là de la solitude que mon père venait d’exacerber en se montrant non mon ennemi, mais méprisant, je montai demander admission chez ma sœur. Elle était couchée non dévêtue sur son lit, le visage aussi pâle qu’il l’avait été dans la voiture ; elle semblait en proie à une hantise active ; l’intonation de ces gémissements ressemblait aux râles qui précèdent le cri infernal de l’épileptique. Ma mère, les yeux fixes, dirigés devant elle, sans regard, était assise près du lit ; elle avait laissé glisser une lettre à terre.
— Marthe, dis-je tout bas. » Elle ouvrit les paupières, elles étaient sèches, mais la cornée dans l’ombre de la lampe brillait comme celle des yeux de l’autruche ; après m’avoir regardé, elle tourna légèrement vers ma mère le regard de quelqu’un qui n’assiste à tout cela que provisoirement, puis de la main fit un geste de lassitude vers la lettre. Je la ramassai, lus la lettre d’un cocher ivre… Müller m’accusant, s’excusant, avait produit en quelques minutes une œuvre d’une si parfaite fourberie outrageante, si atroce dans l’énoncé de la suavité de son dévouement, qu’il eût fallu plusieurs jours à un romancier pour l’ourdir ; la trame en avait des aspérités qui sortaient subtilement des fleurs parfumées du style pour rapidement se dissimuler à nouveau. Sauf le tact qu’il faut pour le poli final, la présentation artistique de la connaissance de la psychologie des autres, cet homme avait une espèce de génie de la perfidie, où la crapule seule entachait les œuvres.
En somme, c’était, renouvelées, ses protestations de l’après-midi, il était trop vieux pour épouser Marthe, mais son abnégation, son dévouement, seraient des choses neuves sur cette terre.
« Il faut détruire cette ordure », dis-je tout bas. Les deux femmes ne bougèrent pas ; le silence ressemblait à un grondement d’orage sans intervalle ; si je demeurais debout, ma volonté n’y était pour rien. Alors, comme obéissant à un ordre ancien qui remonte à la surface de la conscience, je fus poussé vers la porte de la maison, sans savoir que cet ordre me pousserait encore jusqu’à la maison du voisin. Avant d’ouvrir notre porte, je pris dans la boîte une enveloppe, y vis mon nom, l’ouvris, lus le billet sans que mon intelligence donnât signe de réaction : « Il faut partir, Pierre, dès demain. Tu m’as dit que ta mère t’aiderait. Pars, envoie-moi ton adresse. A. » Mettant ce billet dans ma poche, mes doigts y rencontrèrent l’autre enveloppe qui me fit souvenir qu’on m’avait donné l’ordre, avant de monter chez ma sœur, d’aller immédiatement déposer cette lettre dans la boîte du voisin.
Quand j’ouvris la porte, une salve de mille gouttes de pluie m’accueillit. Je courus me placer sous la profonde voûte de la porte de Müller. Je sentis alors, regardant cette pluie torrentielle imposant sa réalité physique à mon regard, que j’avais passé cette journée de colère dans un étouffement de l’âme, un obscurcissement de l’esprit, dans une étrange suspension du travail de la raison, mais la fraîcheur des nappes d’eau qui venaient s’écraser à mes pieds ne me rendait même pas la petite mesure d’équilibre qui souvent habitait mon esprit sauvage, sans contrôle, sans la discipline assagissante de la mémoire spirituelle qui vous fait souvenir que d’autres horreurs déjà s’oublièrent. Car, comme beaucoup d’animaux, j’avais la mémoire des sensations, des impressions frappées sur mes sens. C’est pourquoi, s’il m’eût été malaisé de me rappeler sans effort les différentes péripéties de cette journée, je n’en ressentais pas moins combien mes nerfs, malmenés, se trouvaient dans un état de surexcitation virulente. De même, si je ne me rappelais pas sans effort comment Müller m’était devenu odieux, me touchant les genoux à l’auberge, s’accaparant Trim que j’avais aimé soudainement, l’éloignant de moi, et, aujourd’hui même, des faits plus rapprochés, mais qui, moins mûrs parmi les impressions faites sur mes nerfs, étaient plus distants, sa conduite aux écluses, devant la voiture, finalement sa lettre de cocher ivre, tout cela avait néanmoins comblé mon corps d’un venin amer, n’y laissant pas espace pour une seule pensée harmonieuse, comme les poumons, le cœur, les tripes d’un animal, à mesure que le boucher en remplit un vase, s’y substituent à l’eau et finalement l’en excluent.
Sans m’en apercevoir, j’avais dû révéler ma présence à une oreille d’apache aux écoutes à l’intérieur de la maison, car sans un grincement la porte s’ouvrit.
— Je savais bien que vous viendriez, mais, ma parole, je ne savais pas que ce serait si tôt, voilà qui est gentil », s’exclama Müller, refermant la porte et se dirigeant vers la chambre où il vivait. Je l’y suivis.
— Oui, je le savais ! répéta-t-il, vous êtes un peu impoli, un peu, oh ! un très petit peu ; vous vivez trop seul, trop loin des jeunes gens de votre âge, votre père me l’a dit », conclut-il, insinuant que mon père et lui méprisaient mon idiotie, condamnaient mon impopularité parmi les jeunes gens.
— Mais où sont les autres ? » eut-il l’imbécillité de dire, car il fallait être imbécile pour lâcher une aussi grosse pierre sur les larges épaules d’un garçon irrité. Mais s’il était trop bête pour connaître les mesures, pour connaître le jeu de la mentalité des autres, son visiteur était trop plein d’amertume pour encore prendre note de cette nouvelle bravade. J’étais là, contrôlant la masse de ma rage, occupé de l’étrange question de savoir ce que ferait un homme de trente ans, placé exactement dans la situation où m’avait mis ce voyou.
Il me regardait en silence, je crois qu’il commençait, dans son ignorance des réactions psychiques, à me prendre pour un couard. Sans savoir ni comment, ni pourquoi, je m’étais assis dans le fauteuil à droite du foyer, il était debout devant l’autre fauteuil, tournant le dos à la porte vitrée du jardin. À côté de la table, il y en avait une plus petite, à ma gauche ; la grande table était couverte de livres, de bouteilles de vins, de flacons de liqueurs, d’ustensiles pour faire le café ; sur la table placée plus près de moi, je voyais la robe à ramages que Müller avait offerte à Trim, à côté de la canne d’acier que ce dernier avait abandonnée pour la belle pièce de collection que son ami venait de lui offrir, et, sous cette table, les fameuses babouches rouges. J’étais ivre ; sans doute mes traits s’étaient-ils détendus ; j’avais, il me semble, fermé les paupières à différentes reprises. Müller, me voyant si calme, vint vers moi, disant :
— Voyons, soyons amis !… » mais il n’acheva pas. Au moment où il me toucha l’épaule, je sautai, le repoussai vers le fauteuil qu’il renversa. Vingt mots me venant à la fois à la gorge, y firent une vocifération informe, la colère semblait me soulever du sol.
À travers les vagues rouges qui se ruaient devant mes regards, je vis Müller sourire et, malgré sa terreur, il ne put se retenir de lâcher une idée qui lui semblait victorieuse.
— Ah ! je sais que vous avez des amis plus appétissants que moi ; mais ne vous trompez pas ; croyez-vous être seul ? Voyez, dit-il en écartant le rideau sur la tempête de pluie, par cette échelle je peux… et qui sait… je puis être bien reçu par votre petite pute…
De la main gauche, je saisis la canne de Trim et, de toute ma rage accumulée, je frappai sur la tempe droite, car il s’était baissé pour éviter mon coup dirigé vers ses épaules. Le bout de la canne, derrière lui, brisa les carreaux, et pendant que les morceaux de verre s’éparpillaient avec bruit, Müller s’écroula, s’affaissa comme un manteau vide.
L’homme qui avait décidé de mettre la lettre à la boîte écouta attentivement la chute des morceaux de verre, l’autre homme qui était en moi jouissait d’une détente, d’une fraîcheur infinie. Le lecteur n’a sans doute pas tué un homme, et dans ce cas, je ne puis lui faire comprendre rien qu’avec des paroles, la tendresse exaltée de cette détente. Depuis longtemps, je n’avais plus pleuré ; or, pendant ces minutes de suspens, je versai quelques larmes de joie ; je me retrouvais, viable, à côté de ce mort, car je savais qu’il l’était, et la plus grande douceur de ma détente venait de ce que je ne doutais pas qu’il fût mort.
Dans le silence blanc qui suivit, arrivait le bruit précipité de la pluie qui travaillait comme à une fonction éternelle, et, régulièrement, une gouttière engorgée crachait plus fort. Parmi ces bruits, deux petits coups secs retentirent dans le vestibule ; je me levai ; la lettre craqua dans ma poche ; je l’en retirai ; et comme si la dernière demi-heure avait été effacée du temps et que j’accomplissais l’ordre que je m’étais donné en recevant la lettre des mains de mon père, je m’en allai vers la porte pendant que les deux petits coups se répétaient. Je mis la lettre dans la boîte, sans qu’une lueur d’émotion ne me vînt d’accomplir cet acte étrange, posthume. À ce moment j’entendis la voix de Trim :
— Ouvre donc, Maurice, il pleut, je dois partir ! » Devant moi se dressa l’image de Trim, prenant le train à la gare, pour ne plus jamais revenir, l’image telle qu’elle m’était apparue quand il m’avait annoncé qu’il partirait à la fin du mois, qu’il attendait de l’argent.
La main sur la porte, j’allais ouvrir…
Retournant dans la chambre, la scène m’assaillit comme si, étranger, j’y assistais, sauf que, au moment où passa dans ma mémoire le dernier mot qu’il avait prononcé, je sentis le même carcan de fer écraser ma gorge, une force extérieure, absolument hors de moi, me jeter vers ma victime. J’allai vers le carreau brisé par où un peu d’air frais et de poussière d’eau me vint toucher la figure.
Lequel avait le plus de droit d’agir sur mes mouvements, le fait que j’avais découvert mon amour du haut de l’échelle mise moi-même contre le mur, ou le fait que cette échelle avait servi à une assertion atroce du mort ? Obscurément, il me semblait que je n’avais pas le droit de m’en aller par ce chemin rendu immonde par des associations infâmes ; obscurément, il me semblait que me retirer par là de ce lieu-ci était reprendre le chemin de la beauté et de la vérité.
Je ne ressentais pas l’ombre de peur, dans mon esprit vint la pensée comique que si j’avais découvert à Trim ce que je venais de commettre, sa première pensée aurait été que je me fusse vengé, et ce soupçon, injuste, dans une mesure dont j’ignore l’étendue, pour moi qui savais ne pas avoir voulu me justifier d’une calomnie de Trim, me sembla à ce moment plus difficile à endurer qu’un verdict d’homicide.
Suivant une loi sans doute apprise dans la lecture des journaux et des romans, l’assassin « se pencha vers sa victime pour s’assurer », etc. Elle était glacée ; je ne vis pas sa figure ; peut-être que ceci eût été trop pour un jeune homme qui n’avait pas deux fois dix ans.
La transe nerveuse qui me secoua ensuite pendant que je traversais le jardin et montais sur l’échelle, n’était pas de la peur. C’était la réalité dans le jour de laquelle les autres allaient voir ce crime qui m’assaillait de ses visions, confuses d’abord, puis précisées dans les raideurs inamovibles de la convention. Je ne prévoyais pas combien ma vie serait différente d’avoir tué un homme, mais j’entrevoyais que, immédiatement, il me fallait chercher d’autres adaptations à mes pensées, que je venais d’entrer dans un nouveau cercle de l’Enfer, je le savais, sans y rien reconnaître encore.
À mon premier coup à la fenêtre, Antoinette l’ouvrit sans bruit ; elle tremblait en rallumant la lampe ; cela fait, se tournant vers moi, elle cria, tombant à genoux :
— Dieu !… Pierre !…
Quand je fus revenu d’une étrange crise de nerfs, elle m’enleva mon veston mouillé, m’entoura d’une couverture. Assis devant le feu flamboyant, je n’avais pas dit un mot, mais elle savait tout, sauf les détails instrumentaux de ce qui était arrivé. Retombée à genoux, les mains jointes devant la Vierge et sa lumière votive, la tête tournée vers moi, elle me fit quelques questions, comme pour pouvoir immédiatement communiquer mes réponses, entourées de ses ardentes prières à la Madone de Bon Secours.
— Irrémédiable ?
Je répondis par des signes.
— Cet homme ? Quand ?
Je ne répondis pas, pourquoi ? Je fis un troisième oui de la tête, accompagné de ce signe impoli du menton qui dit « mais à l’instant même ! »
Sur le visage d’Antoinette le désespoir avait été brusquement remplacé par les signes, tant admirés par moi, de son énergie étrangement active ; elle était debout, je ne lui semblais plus qu’un accessoire qui lui redeviendrait cher, quand elle cesserait la comédie qu’elle allait jouer. Sa figure affairée, distraite de moi, à ce moment-là, et ce que je vis ensuite, me permet sans doute à présent de définir l’expression de sa figure comme je viens de le faire.
S’étant approchée de la fenêtre, la tête inclinée, semblant vouloir réfléchir, sans perdre une seconde, elle me dit :
— Il y a combien de temps, vingt minutes ? » Oui, dis-je, d’un signe de tête ; j’avais tenté de prononcer ce oui, mais ma gorge étant demeurée dure, entourée de muscles raidis, comme si c’était d’un cri épouvantable que j’avais tué, et non de mes muscles chargés de fureur. Après cette réponse, hésitant un instant, malgré la pluie, elle ouvrit toute grande la fenêtre. Mon étonnement devint de la terreur quand, laissant la fenêtre ouverte, elle revint s’agenouiller près de moi dans le cercle de lumière projeté par la lampe.
— Antoinette, on va nous voir ! » pus-je enfin crier ; elle me regarda comme pour tâter le pouls de ma clarté d’esprit, comme si elle avait craint pour mes facultés ou comme si elle voulait savoir si je pouvais, à ce moment même, comprendre une explication, ou si elle devait provisoirement me mentir. Elle m’affirma que l’on ne pouvait pas nous voir, mais pour me tranquilliser elle retourna à la fenêtre dont elle ferma un des battants. Au même moment, à travers le bruit de la pluie qui diminuait, j’entendis des voix dans le potager ; une seconde après, des grincements de pieds sur l’échelle. Je voulus me précipiter vers la fenêtre ; Antoinette se jeta sur moi, m’enfermant de ses deux bras, pour m’empêcher de fermer la fenêtre. Quand je pus me dégager, bien en face de nous, dans le cadre de leur fenêtre ouverte, le Louche et le Garçon au mouchoir rouge nous regardaient avec une surprise qui n’avait pas encore eu le temps de faire place à de la malice. Puis ils commentèrent l’importance de leur découverte, debout dans les rayons de lumière de leur lanterne.
Le courage, comme une explosion, sortit de moi, je demeurai inerte, ne pensant pas que la situation pût s’aggraver. Elle s’aggrava cependant, prit des dimensions qu’Antoinette n’avait pas prévues. La lumière de la lanterne du Louche, jouant bien plus longtemps que d’habitude sur le mur intérieur de la chambre du Sacristain, qui ne dormait pas, rentré de Mons un peu « excité », celui-ci alla ouvrir sa fenêtre et, voyant les deux hommes examiner la fenêtre de sa fille, se pencha, vit la lumière, la grille ouverte, cria au Louche :
— Qu’est-ce ! Il y a un malheur ! » Or, au moment où j’avais entendu la fenêtre s’ouvrir à l’étage supérieur, m’étant précipité, j’arrêtai la réponse du Louche, en très mauvaise voie.
— Un malheur ! cela dépend !… » eut-il le temps de dire, avant de voir mon doigt impératif posé sur ma bouche. Le Garçon au mouchoir rouge le tira alors vers l’intérieur du grenier, l’empêchant de rien ajouter au renseignement :
— D’ailleurs cela ne nous regarde pas.
Le Sacristain n’avait pas écouté la deuxième réponse, il s’était élancé hors de sa chambre, arrivant à la porte de la pièce vide, à côté de celle d’Antoinette, au moment où celle-ci l’ouvrait.
— Qu’est-ce ? » cria-t-il, en se précipitant dans la seconde pièce. Me voyant sortir par la fenêtre, il lâcha une injure, une seule, mais grosse de toutes ses années de rétention. J’entendis Antoinette user son dernier souffle, son dernier courage à dire cette phrase futile, hors de propos, au milieu de ce malheur :
— Mais Papa, tu ne dormais pas ! Il est déjà neuf heures ! » Sa voix s’éteignit, elle avait été jusqu’au bout de ses forces.
Si, en disant l’heure à son père, Antoinette avait agi en mettant en œuvre une merveilleuse prévoyance, après l’effort du premier sacrifice accompli, moi, je fus habile sans m’en douter, sans préméditation. Au lieu de rentrer dans notre maison endormie, je montai l’échelle du Louche. Ils me reçurent sans empressement, je ne pensai pas à leur demander le silence, mais je leur dis ne pouvoir rentrer avant que les domestiques n’aient ouvert la porte. À vrai dire, il m’était impossible de prendre aucune initiative, je n’avais plus une fibre de vie à quoi j’eusse pu commander. Je me couchai sur la paille de leur grenier ; il me semblait que mon salut dépendît de leur faire croire que je dormais. Ils se turent, se consultant du regard, mais ils remirent le jeu de cartes sur la chaise où ils l’avaient pris, éteignirent la lanterne. L’heure sonna à Sainte-Clotilde ; à mesure que les coups passaient, je pensais à sa voix brisée, à ce qu’elle avait dit ; au dernier coup, je prononçai machinalement :
— Neuf heures.
— Il est plus tôt que d’habitude ! dit le Garçon au mouchoir rouge, s’adressant au Louche à qui cela semblait être égal.
Avant l’aube, je me levai pour partir ; le Louche, couché encore, me regarda ; je m’approchai pour lui demander de se taire, d’y obliger l’autre.
— Et le Père ?… vrai, il ne dira rien, lui, répondit le Louche presque imperceptiblement.
Depuis quelques moments, j’étais couché tout habillé sur mon lit, quand ma mère entra ; elle m’avait cherché la nuit, il lui semblait que Marthe allait brusquement s’éteindre. Me levant pour accompagner ma mère, celle-ci, voyant mon visage sortir de l’ombre du lit, cria :
— Pierre ! que t’est-il arrivé… Pierre ! qu’as-tu fait ? » Elle me prit dans ses bras, je continuai à m’avancer vers la porte, elle ajouta :
— Elle dort, à présent… Pierre ! » répéta-t-elle. Je m’assis ; ma mère se jeta à terre, me regardant, tâchant de lire parmi les traits de mon visage la gravité de ce qui m’était arrivé ou de ce que j’avais perpétré. Christine, à qui je criai d’entrer, demeura interdite ; elle voulait visiblement me trouver seul, je lui dis pourtant de parler.
Elle était descendue pendant que le Garçon au mouchoir rouge, apportant le lait pour la journée, racontait une histoire au Scarabée. La provision étant complète, Christine l’avait retenu, admonesté vertement pour sa mauvaise langue ; mais il avait répondu avec la hauteur d’un petit bourgeois, bon citoyen qui a toutes les lois derrière lui pour protéger sa bonne foi, son droit contre les révoltés, oubliant que toutes nos pauvres institutions, légales aujourd’hui, sont les fruits des rébellions antiques. Christine, refoulant son indignation, le supplia de se taire, alors il lui apprit que « toute la ville » le savait déjà.
— Que j’ai passé la nuit dans la chambre d’Antoinette ? demandai-je, voyant qu’il s’agissait de la moins ténébreuse part de ma nuit.
— Oui, et qu’avant de s’endormir son père est venu vous surprendre. Que faut-il faire ? » demanda Christine, comme si l’on pouvait arrêter mille bouches de se divertir innocemment d’une détresse, injustement leur dérober le bénéfice d’un peu de verbiage fébrile autour d’un incident qui n’en serait pas, ni plus, ni moins, démontré ensuite. Le mouvement en avant des cancans, précoces parasites du jeune scandale, fut irréductible. On eût dit qu’à toutes les portes de la ville, à tous ses carrefours se trouvait un chanteur public, brassant un violon à côté d’un compère montrant d’une baguette, sur une toile peinte, les péripéties de notre amour dont les scènes auraient été dessinées dans les carrés successifs divisant la toile. C’est ainsi que l’histoire des grands crimes eux-mêmes, à cette époque, était confiée au peuple sous forme de complaintes, accompagnées d’images grossières. Mais notre amour avait cent chanteurs, les paysans arrivant en ville, les servantes revenant de faire leurs emplettes de vivres à la première heure du jour, les balayeurs de rues avançant lentement avec leur balai, et l’histoire, tous la passaient comme une friandise, un agréable souhait du matin, aux domestiques qui ne la connaissaient pas encore. Des carrefours, elle monta comme un jeune chien, lâché le matin, vers l’intérieur des chambres. S’il n’était nécessaire de gouverner et la calomnie et la politique de partis, les journaux seraient superflus dans les petites villes ; d’ailleurs ils ne peuvent jamais publier ce qui, un matin comme celui-ci, est dit dans la chambre des maîtres, et, le soir, ayant été incorporé à la vie de la journée sordide, par les membres du « Cercle », dont la majorité est formée d’anciens militaires ou de commis voyageurs établis « pour leur compte ».
Ma mère semblait soulagée ; ce n’est que cela, pensait-elle, sentant au cœur le léger flot d’une joie qu’elle n’avait pas connue depuis longtemps. Christine, voyant cet apaisement à la souffrance de ma mère, nous quitta, disant que le père d’Antoinette gardait le lit. Je réprimai avec honte la pensée qui me vint que le Sacristain avait peut-être pris mal aux cheveux la veille, à Mons. Mon meurtre prenait peu de place dans ma mémoire, n’ayant laissé en moi d’autres traces qu’une fatigue invincible et des nausées physiques.
Abject, la santé du Sacristain ne m’intéressait pas. À peine si Marthe demeurait là, dans mes nerfs, comme une habitude invétérée de l’inquiétude. Quant à Antoinette, elle avait fait dans mon imagination révolutionnée plus que de se sacrifier à ma cause, elle me semblait être devenue ma complice ; par une aberration étrange, à mesure que je me réveillais, du moins il me semblait, ne s’abolissait pas cette impression de culpabilité d’Antoinette. Sans doute, dans ma cervelle dont toutes les cellules s’étaient renversées quelque part dans un angle mal éclairé, une mauvaise superposition ou une erronée association d’idées causait cette démence.
Or, quand Christine eut disparu, ma mère, voulant m’embrasser, encouragée par sa petite bouffée de joie fugitive, s’approchant de ma figure, répéta soudain son cri de détresse :
— Pierre !… Pierre !… » Je lui fis signe : plus tard. Elle s’en alla, finie cette courte trêve ; tous les coins de cette maison et du monde étaient également vides, ténébreux pour elle ; elle descendit dans son boudoir après avoir demandé si Marthe dormait encore.
C’est dans son boudoir que je la retrouvai, après avoir erré sombrement dans la maison ; une sorte de poussée se faisait irréductiblement dans mon esprit, je sentais une pensée se gonfler, demandant accès dans ma raison : la pensée qu’il fallait agir ; après viendrait, peut-être, celle de comment agir. La fenêtre du boudoir était entrouverte ; je fus subitement frappé par le remous d’une foule déjà nombreuse stationnant sur la chaussée. Ma mère, après m’avoir jeté un regard pour voir si le moment de parler était venu, se résigna ; elle semblait ne prêter aucune attention aux conversations, aux bruits que faisait l’assemblée dans la rue. Moi, au contraire, j’écoutais.
Je vais maintenant relater ce que j’entendis de la cachette où j’avais été fortuitement amené. Tout d’abord j’appris l’arrestation de notre ancienne femme de chambre, Marie. Nous sommes donc perdus, pensai-je, m’associant toujours à Antoinette.
— Marie a fourni un alibi absolument satisfaisant », dit un agent de police qui, revenant du commissariat, se rendait chez lui ; il continua, son importance grandie de connaître déjà des détails judiciaires sur ce crime.
— Marie, ce matin, est entrée la première dans la maison », dit une femme, une boulangère voisine ; l’agent ne répondit pas.
Le médecin passait devant la maison du propriétaire ; celui-ci l’ayant appelé, il arrêta un instant sa voiture, immédiatement entourée dans un silence religieux, il me semble. On ne put récolter que quelques paroles, d’où il résultait qu’il avait fait office de médecin légal, que la mort de Müller datait de la nuit, pas avant dix heures du soir ni après une heure du matin.
J’entendis ma mère murmurer : « Ce n’est donc pas Marie ! » Je n’étais nullement affecté de cette nouvelle ; aucune idée précise ne m’occupait plus, aucun problème pratique, pas un instant l’idée, même fragile, de fuir. Je les sentais, là, devant la maison voisine, hostiles comme lors du passage des processions religieuses ; ils ne me semblaient pas plus hostiles ; peut-être, au fond de moi, une sorte de conscience me criait-elle qu’ils l’étaient moins qu’ils n’avaient le droit de l’être ? Je ne pensais même pas que ma liberté s’achèterait peut-être au prix de « l’honneur » d’Antoinette, je ne faisais aucune des réflexions qu’il nous est facile de faire aujourd’hui, à vous, lecteur, et à moi, homicide. Alors, comme impatientée par les conclusions du médecin, la boulangère dit :
— S’il vous plaît, pourquoi on ne relâche pas Marie ? » On ne répondit pas, Mimi éleva la voix, raconta pour la dixième fois, ainsi affirmait-elle, ce qu’elle avait répondu au commissaire de police qui l’avait interrogée la première, ce matin.
— Vous savez que l’on vient m’acheter le pétrole à la première heure du jour. En manquant hier soir, je fermai mon magasin et courus moi-même en commander. Ils me promirent de venir dans une heure, et furent exacts : la charrette s’arrêta devant ma porte à neuf heures et demie très précises, je venais de contrôler l’heure. Il pleuvait terriblement, j’aidai l’homme à rentrer les bidons. À ce moment nous vîmes ce vagabond si joli qui allait tous les soirs chez Monsieur le Baron (tous se signèrent sans doute, car il y eut un court silence).
— Trim, dit quelqu’un.
— Soit, dit Mimi, il marchait vite, se précipita vers la porte, là, et sonna.
— Il ne sonna pas », dis-je, articulant à peine. Ma mère eut un frisson, un frisson qui avait mûri en elle en même temps que la vision de l’horreur de notre vie, en même temps que ma violence grandissait. Elle s’effondra davantage, mais ne me regarda plus. Pas plus qu’à moi, l’idée de fuite immédiate ne lui vint. Mimi acheva :
— Il entra et y demeura jusqu’au train de onze heures, on a déclaré l’avoir vu partir par ce train. Il ne pleuvait plus.
— On a retrouvé des chemises marquées S. R. qui n’appartenaient pas à… », dit une femme (un nouveau court silence). Mimi, fâchée d’être interrompue, ajouta, non plus un morceau de sa déposition, mais un document de sa propre observation :
— Et sur la table du commissaire, avec les chemises dont vous parlez et d’autres objets que je n’ai pas reconnus, il y avait la fameuse canne en acier de ce joli homme. » Ceci fut confirmé par le marchand de pétrole qui avait déjà été appelé pour vérifier les assertions de Mimi, et qui était venu là, dans le lieu si émouvant où il avait été une heure avant le crime.
— Pourquoi ne relâche-t-on pas Marie ! » dit avec obstination la boulangère qui, sans doute, regardait avec hauteur toutes ces petites gens ignorants.
— Elle est peut-être complice, lui répondit-on.
— Il était peut-être déjà mort avant l’arrivée de Trim, dit un autre qui n’avait pas entendu la déclaration du médecin.
— Je puis encore vous répondre à cela, dit Mimi, vous ne l’avez pas entendu ? Je l’ai déjà dit vingt fois ! Hier, Aldo, le facteur, accompagné de celui du quartier de Rupel qui avait fini son service, a sonné à la porte, là, pour remettre un paquet, c’est Monsieur le Baron lui-même qui a ouvert, il leur a dit « Merci » comme ça, très gentiment. C’était la dernière distribution. Ils disent qu’il était neuf heures. Nous avons vu entrer Trim à neuf heures et demie précises, n’est-ce pas ? » dit Mimi : l’homme au pétrole dit que c’était exact. On a retrouvé le paquet ouvert, c’était un livre avec des images d’assiettes et de pots.
J’écoutais avec une sorte d’intérêt, sans me demander comment tout ce que j’entendais allait influencer ma situation ; le principal me semblait, en ce moment, de pouvoir communiquer avec Antoinette ; non que j’y visse de l’utilité, mais parce que le premier retour de ma raison réveillait d’abord mon cœur. Or, par un jeu « inconscient » de mon esprit, une conclusion fut élaborée, se présenta à moi, toute armée, bien conditionnée. Trim est entré à neuf heures et demie ; avant neuf heures toute la ville me voit en imagination dans la chambre d’Antoinette en présence de son père. Peut-être que cette conclusion était déjà dans mon esprit, à mon insu, quand j’avais souhaité de voir Antoinette ; que ce fût elle qui fit naître ce désir, ou que ce désir fît venir à la surface de ma conscience la conclusion déjà faite, je ne sais. Mais ce fut une seconde après que le deuxième échelon fut gravi par ma raison, je pensai : que Trim meure subitement ou qu’il fuie ! sans laisser de traces. Laisser peser sur Trim cette accusation, s’il vivait loin, en Amérique, ou s’il était mort, ne me semblait alors qu’une question de morale stupide, digne de fournir un sujet onctueux à Corneille ou, grandiloquent, à Sophocle.
Les gestes de défense se déclenchèrent en moi.
Christine, entrouvrant la porte, me montra une lettre ; sans bouger je tendis la main, elle entra malgré la présence de ma mère, attentive, effondrée sur son fauteuil. Dans la lettre, il y avait un billet d’Antoinette qui l’avait remis au Scarabée, envoyée à l’église par Christine elle-même, troublée depuis l’ébruitement du scandale. Le billet disait : « Courage, Pierre ! et ne m’abandonne pas ! » Dans l’enveloppe, il y en avait une autre, déchirée, chiffonnée ; je la reconnus, je l’avais moi-même mise dans la boîte de Müller. Elle était vide ; sans doute, Antoinette ne doutait pas que tout ce qu’elle pouvait recueillir ou entendre devait infailliblement m’être utile, guiderait ma conduite.
La nouvelle alerte de défense qui était en moi fit que je fus d’abord décomposé par le souvenir de cette lettre. Ma mère fit un mouvement, je la regardai, elle me questionnait du regard.
— Ce n’est rien, dis-je, parlant de la lettre.
Alors elle ajouta en montrant à travers le mur la foule qui continuait à discuter :
— Mais ça ?
— Non ! dis-je.
À ce moment, mon père, qui me cherchait, ouvrit la porte, m’appela. Je ne pus me lever.
— Viens, dit-il, accompagne-moi, je dois parler au Substitut au sujet de cette grave affaire, au sujet de la lettre que tu as portée hier », ajouta-t-il, malgré son désir de cacher l’existence de cette lettre à ma mère.
— Mais, Raymond ! cria ma mère, attends qu’on t’appelle, pourquoi nous mêler à ceci, si ce n’est pas nécessaire ?
Je m’étais levé pour dire à mon père que j’avais récupéré l’enveloppe, et lui demander d’attendre ; ma mère s’était précipitée vers moi, me tenant dans ses bras, pleurant, enfin, sanglotant si haut que mon père, soit qu’il craignît d’attirer ridiculement l’attention des groupes de la rue, soit qu’il ne pouvait pas, ou ne voulait pas avouer ce que contenait l’enveloppe, soit qu’il fût, malgré son aveuglement, frappé par notre émotion, s’en alla en disant :
— Soit, mais quelle ridicule sensiblerie à propos d’un crime qui ne nous touche d’aucune manière !
Ma mère me conduisit dans ma chambre. J’avais tout oublié, ma pensée était abolie, engloutie dans une insurmontable fatigue, ma tête était si douloureuse que, la posant sur l’oreiller, je poussai un cri ; peu après, je m’endormis.
Dans la journée, en m’éveillant, je pensai à Antoinette d’abord, puis à Marthe. Une espèce de rêve infernal tenait ma mère qui circulait entre la chambre de ma sœur et la mienne. Mes idées demeurèrent brouillées par une sorte de délire, et je ne sais pas au cours de quelles journées j’appris d’abord que notre médecin désespérait de la vie de Marthe et que l’on attendait un médecin de B…, qu’Antoinette était enfermée par son père, que l’opinion de la justice ne pouvait plus varier et que l’on avait suivi les traces de Trim jusqu’à B…, que l’on détenait Marie parce qu’elle avait avoué avoir pris, dans son égarement, une enveloppe adressée à Müller qui contenait deux mille francs, sans rien d’autre, et qu’elle avait jeté l’enveloppe dans un des confessionnaux de l’église Sainte-Clotilde.
Je fus le premier à recevoir des nouvelles de Trim. Ce fut, je pense, six jours après le soir qui m’avait avili pour la vie, que je reçus deux lettres. L’une était de Trim, me demandant de lui envoyer à Vérone une grande feuille attestant qu’il avait servi dans l’armée italienne, quoique n’étant pas celle de son pays ; je trouverais cette feuille dont il avait le besoin le plus urgent, dans un des livres qu’il m’avait prêtés et qu’il n’avait pu me redemander parce que l’argent qu’il attendait lui était brusquement arrivé sous son vrai nom à L… Il me remerciait et me disait que ce vrai nom, j’étais seul à le connaître, sauf quelques amis. Il signait S. Riccardo. Je fis envoyer la feuille en toute hâte, comme si en faisant sortir cette pièce de la ville, j’en chassais le dernier espion, je coupais au poulpe le dernier bras cruel. Une seule fois, je le revis en ma vie. À Vérone, plus de dix ans plus tard, le reconnaissant sous les cyprès du Jardin Giusti, je m’approchai, mais il me reçut d’une manière qui ne m’encouragea pas à m’arrêter auprès de lui :
— Non, dit-il, je me nomme Stefano Riccardo. » Voyant que je ne doutais pas de l’identité de Riccardo avec Trim, il ajouta : « Certes, il y a des personnages qui adoptent plusieurs noms au cours de leur vie ; mais cela ne les empêche pas d’être polis, reste aux autres de se montrer également civils, ne se souvenir que du nom qu’on leur affirme être le véritable. »
Je le quittai sur cet affront, lui laissant ignorer qu’un des éphémères personnages qu’il avait été et qui m’avait même écrit de Vérone, avait, d’après la police, assassiné un baron allemand.
L’autre lettre était d’Antoinette, qui me suppliait de me défendre par la fuite, si la situation changeait ; elle n’est pas désespérée, disait-elle, me suppliant, véhémente, de ne pas l’abandonner. Sa tante, ayant reçu deux gentilles lettres anonymes, avait écrit au père d’Antoinette, dans un style mi-religieux, mi-passionné, d’être clément, de laisser partir sa fille immédiatement pour Mons, en attendant. Elle écrivait aussi à Antoinette qu’elle l’attendait avec la tendresse d’une mère pour sa fille. Antoinette m’écrivait tout cela de Mons, où elle avait fui, croyant que son sacrifice m’avait sauvé.
Je lui répondis avec une joie naturelle, profondément immorale, qu’il était presque certain que l’on ne découvrirait jamais T…, l’auteur présumé du…, que j’irais à Mons dès que je pourrais quitter Marthe et ma mère, dont, selon sa demande, je lui donnais des nouvelles.
Ma mère, heureuse de me voir échappé de mes délires, me dit qu’elle avait pensé à mon départ, nécessaire, disait-elle ; elle avait tout préparé : je m’en irais avec le consentement de mon père. Dix jours après, si Marthe allait mieux, car, malgré la certitude où nous étions de sa mort prochaine, nous prononcions encore des mots frileux d’espoir, je partirais avec des lettres pour des camarades d’études de mon père et même pour un de ses amis d’enfance de Bouillon, établi à Paris. Comme il en avait été disposé, pendant que mon esprit courait éperdu dans une prison plus terrible que celle des hommes, non pas la prison des remords, mais des doutes sur le droit de tuer, et non pas sur le droit de tuer les autres, mais bien de se supprimer soi-même, idée qui avait sans doute trouvé accès en mon esprit par deux méats, dont j’ignorais l’un, et dont l’autre agissait avec une constance glaciale et sans un instant de trêve, comme il en avait été disposé, je partis pour Paris. Ce problème, qui me tourmentait d’une manière intolérable, comme la nuit un refrain informe, qui finit par faire bondir de colère, s’était peut-être installé en moi moins inconsciemment que je ne le supposais, et plus que la piteuse idée que je me faisais de la vie sans Antoinette et la facilité avec laquelle j’avais pris la vie du « mollusque dangereux », y avait contribué la décision que Marthe avait prise à l’insu de tous, et que rien ne pouvait altérer. Ainsi entre cette mort que j’avais provoquée et qu’un rien, un hasard, un objet inanimé, l’intervention la plus mélodramatique eût pu empêcher, en montrant ainsi l’essence si volatile et presque frivole comme réalité, entre cette mort et celle que Marthe avait, d’un simple tour de pensée de la durée d’une fraction de seconde, imposée à son corps infortuné, qu’elle avait spontanément décidée sans qu’aucune force de l’univers pût venir entraver la marche en avant de son anéantissement, je me trouvais brusquement éperdu, comme je l’ai dit, devant ces valeurs que je pouvais avec justice considérer comme instables. Mon âge, mon peu de développement intellectuel, mon absence totale de connaissances de l’arsenal moderne des psychologues et surtout la médiocrité de la substance cérébrale dont j’étais doué, me mettaient dans une passe, devant une levée de questions auxquelles je ne pouvais tenir tête, et auxquelles, aujourd’hui encore, je ne pourrais assigner des postes relatifs dans la morale, ni ensuite y répondre.
J’étais encore submergé par ces questions, par le besoin de sécurité qui était enfin venu à mon secours, par l’obsession de ne pas connaître le sort prochain de ma mère, qui m’avait pardonné mon crime « dix ans avant » que je ne le commisse, par la crainte que le remords dont parle la littérature vînt me torturer un jour, quand mon train arriva à Mons. Je ne le quittai pas comme j’avais eu l’intention de le faire en prenant un billet circulaire pour Paris. De Paris, j’écrivis à Antoinette tout, c’est-à-dire tout ce que j’avais fait avec mes mains misérables et violentes, tout ce que j’avais remué dans mon esprit rétracté bizarrement par l’exaltation de penser. Je lui promettais, sans savoir si cela faisait partie de ses supplications, de ne pas l’abandonner, je lui promettais de ne pas me laisser entraîner à déplorer trop de « choses », car cette attitude pourrait contenir les prémices du remords, et enfin que j’étais certain de ne pas résister aux tentations du remords tel qu’on le voit dans les criminels dont l’esprit est cultivé ou dans les criminels ayant de la religion. Je lui disais avec mon amour inaltéré, plus profond, qu’elle ne devrait jamais m’attendre qu’avec sur mon âme le crime inexpié, ignorant le repentir. Que si le remords entrait en moi, estimant que cela équivaudrait à la mort, elle ne me verrait plus jamais. « Sinon, attends-moi pendant deux ans, nous stabiliserons, rétablirons mon âme en nous écrivant tout. »
Buffle immoral.
Quand ma mère m’annonça que mon départ était convenu, je lui dis, avec l’amertume qui n’avait pas attendu ce moment pour s’accumuler en moi :
— Et toi, mère, et Marthe !
— Viens la regarder ! souffla-t-elle doucement, mais la détresse avait une sonorité si douloureuse dans l’intonation de sa voix, que je crus ma sœur déjà morte.
Quand nous entrons le soir dans une chambre dont aucune lumière n’a encore avalé l’obscurité, nous percevons avec un sens fait de l’extrême finesse de chacun des autres accordés ensemble, si une créature vivante y est assise en silence. Au moment où ma mère me fit passer devant elle, je me sentis seul dans la chambre blanche. La volonté de Marthe était-elle si uniformément tendue vers un même but ? connaissais-je si bien ce but qu’il s’était incorporé à mon « intellect » de manière à me donner une telle illusion de réalité ? la paix venant de cette uniformité même avait-elle la puissance d’abolir tout remous moral en moi ? je ne sais, mais cette chambre ne me sembla plus habitée.
Dans son lit tendu de tulle blanc, toujours tiré près de la fenêtre entrouverte, elle était couchée face à la lumière. Sa bibliothèque fermée, sa table de toilette aux rideaux joints sur le miroir, prenaient une expression des choses terminées. Au mur, la statuette que j’avais vue pour la première fois quand dans mon puits elle m’avait invité à voir sa chambre, était là avec le chapelet, résidu grotesque d’un effort qui pourrait témoigner pour elle dans le ciel du folklore de Rupel. En m’approchant pour voir son image, j’effarai son rouge-gorge qui était revenu avec l’automne.
Elle n’était rien qu’un masque de cire transparente, avec des ombres verdâtres ; ses yeux étaient fixes et pour prendre son regard je dus me pencher à un angle qui me permît de l’enchâsser au mien. Elle me reconnut lentement, il me semble, mit un rayon de sourire dans son regard, mais mon désir d’être exact m’interdit l’effort de tenter la description de ce qu’il y avait à côté de ce regard éphémère.
Nous étions assis, ma mère et moi, devant le lit, quand le Scarabée vint annoncer l’arrivée du médecin de B…, et le nôtre. Je montai l’escalier qui conduisait vers ma chambre ; or, au lieu d’entrer, je m’assis sur la dernière marche. Je dus alors penser au cas particulier de Marthe, car lors des « grèves par la famine » des Irlandais, je me souvins de ce moment passé sur l’escalier. Une simple ligne dans un code d’erreurs horribles, de blasphèmes contre la beauté éternelle forçait des ministres de laisser ces misérables se suicider par la faim, la justice assistant à cela, comme une borne muette, car on a tort d’accepter l’allégorie qui la représente sous la forme d’une femme aux yeux bandés : une femme, même momentanément aveuglée, a des entrailles. Et c’est moi qui le dis, un homme si petit, si rabougri par l’habitude de la crainte de cette figure voilée, que je ne puis permettre de publier cette histoire qu’après ma mort.
Les bourgeois munis de pouvoirs fallacieux, les deux médecins, sortirent ; la porte fermée ils se communiquèrent leurs opinions.
— Mais mon cher collègue, c’est de l’inanition !
— Oui !… je n’y comprends rien, elle mange… comme une malade… mais elle mange, répondit l’autre.
— En tout cas, il est trop tard ; quoiqu’elle ait passé la période des crampes, il faut adoucir le reste de vie physique qui est en elle. » Ils prirent alors des mesures pour lui faire boire du jus d’orange dont il fallait imbiber un linge.
Je pensais : « Il faut que ce soit… peut-être. » Alors, une seconde terrifié, cette idée me prit que je disposais hideusement, dans l’obscurité de mon âme, de la vie des autres.
Marthe, condamnée à l’enfer dès sa jeunesse, nous quitta deux jours plus tard. L’horreur allait se dissoudre dans de nouveaux modelés. L’asymétrie semble, dans la nature passive, sans esprit, l’œuvre du Diable ; nous n’en voyons peut-être pas la symétrie, comme ne regardant qu’une feuille d’eucalyptus nous la trouvons asymétrique, alors que l’arbre entier est harmonieux. Il nous manque de savoir ce qui est un tout, où il se limite, pour connaître les équilibres de sa forme. Dans une vaste créature que nous ignorons, Marthe était un organe parfait, bien balancé quant aux volumes et aux rapports avec les autres organes ; cette création, extérieure à notre pouvoir de conception, était, il se peut, d’une beauté parfaite, et, alors, le coup de griffe dans le visage de ma sœur n’avait peut-être pas de force détériorante, un accroc dans l’écorce d’un arbre splendide.
En la veillant, la dernière nuit, je ne pouvais m’empêcher de penser ces choses incohérentes, mais je sentais la grandeur de ce qui s’éteignait là devant moi. Une seule fois, je tentai de me faire donner une réponse, par son masque inerte…
— Qu’as-tu fait, Marthe ma tant chérie !!
Elle me regarda dans les yeux.
— Tu es heureuse ? » demandai-je encore, car il me semblait que son regard me voulait dire cela même. Alors, un faisceau de joie sortit de ses yeux immobiles, et avec lui sans doute le dernier frisson de vanité humaine qui voulait que moi, au moins moi, je pusse apprécier la beauté de ce qu’elle avait voulu.
Je l’embrassai, me rassis, la regardant toute la nuit, mais je ne saurais dire à quel instant elle cessa de vivre, tant sa volonté avait toute la nuit, sous mes yeux, précédé cet instant.
a été édité par la
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en avril 2024.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marc, Alain, Yves, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Jean de Bosschère, Marthe et l’enragé, édition Luc Pire, coll. « Espace Nord », Christian Berg (éd.), Bruxelles, 2010. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La première page reproduit une illustration de Jean de Bosschère, pour L’Histoire de Don Quichotte de la Manche de Cervantes, 1922, (coll. particulière).
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