
Jean de Boschère
VÉRONIQUE DE SIENNE
1933 (2025)
bibliothèque numérique romande
Table des matières
À l’aube de cette nuit d’amour, dans la confusion de l’esprit que provoquent les longues caresses, mes regards la retrouvèrent près de la fenêtre ouverte. Virginie était debout dans l’ample jarre que, pour nous fournir d’une baignoire, la fille de l’aubergiste nous avait apportée.
Mon amertume n’était pas celle qui tire des larmes de dépit de Don Juan. Celui-ci butine les corolles avec une douleur croissante, sans trouver dans aucune coupe fleurie le miel spirituel qu’y cherchent tous les hommes. Je savais déjà que l’amour, l’art et la musique étaient des jardins soignés par les Anges, que ceux-ci proclamaient pourtant l’urgence de vaincre les tentations éphémères de l’amour, de l’art et de la musique. Je savais que ces tentations transitoires avaient été mises sur notre route terrestre par les Anges d’un Dieu qui aurait écouté les paroles de charité du Christ, un Dieu qui, par des mensonges sublimes, caresserait notre esprit pour l’assoiffer d’un autre idéal. Ma souffrance depuis longtemps surgissait d’une telle recherche.
C’était précisément la pitié qui m’avait attiré secrètement vers Virginie. Mais j’ignorais encore que je n’avais nul motif d’être pitoyable. Elle se coiffait là, très près de mon lit, quoique plusieurs fois j’eusse insinué qu’elle fît sa toilette plus loin, dans une étroite chambre que nous avions provisoirement aménagée pour cet usage. Cependant, on verra bientôt comment elle craignait que je ne me volatilisasse. Avec une intuition que j’admirais, elle s’était pénétrée de cette crainte comme si, depuis vingt ans, elle eût suivi la genèse de chacune de mes amours, comme si elle eût compris que j’étais entré avec elle dans cette chambre d’auberge, victime d’une erreur que je ne me permettrais pas de tolérer.
Peu d’instants plus tard, je sus que seul ce sentiment de bonté gratuite que je m’imposais, m’avait contraint de retomber dans ce que les multiples scrupules qui gouvernaient ma nouvelle vie m’obligeaient logiquement à nommer le péché.
Virginie, en rejetant son peignoir, retourna vers notre baignoire terminer ses ablutions qui me semblaient occuper une part précieuse de la matinée.
Moi, je me laissais glisser vers de nouveaux examens, des études comparées du passé et du présent. Je me croyais guéri, puisque je m’étais persuadé qu’il fallait guérir du goût de la perfection, du goût des voyages dans les étoiles de l’absolu. Je désirais me pencher sur les hommes, les vrais, tous les hommes ; je ne faisais pas de progrès. Sans doute que ma conscience et ma longue habitude de vivre dans l’extrême tension m’en empêchaient.
Pendant que je regardais Virginie et ses exercices aquatiques, ma défense relâchée me laissait prendre la voie des dissections inutiles. Révolté de la vanité de mes décisions, je surprenais mon esprit au milieu de généralisations, d’analyses et de synthèses mortelles. Je me laissais séduire par ce jeu tellement extérieur à la poésie des jours, ce jeu sinistre qui nous instigue diaboliquement de dissocier, avec l’œil d’un alchimiste, les éléments d’un coucher de soleil. En ce moment, je regardais Virginie, un corps humain qui contient une gloire à la fois terrifiante et décevante. Mes regards suivaient la courbe de l’échine de cette femme, ce sillon de soie, embué d’azur, dont elle était fière, cette suture qui coule le long du dos, s’approfondit et disparaît pour remonter, s’attacher à l’ombilic, partager la poitrine et se prolonger pour diviser le menton. C’était, me disaient mes sottes réflexions, à la fois la suture du moulage éternel, et la ligne que suit la hache du boucher quand, par une décision du hasard, cette ligne se trouve sur une de ses victimes, mammifères déshérités. Dans de telles visions, je me complaisais ignoblement, malgré mes résolutions de ne plus penser que selon le mode paisible et orné de l’helléniste. Et voilà que, devant mon imagination, le boucher ouvrait une victime entre les murs d’une chambre d’auberge qui n’appelait le cauchemar que dans le cerveau d’un frénétique visionnaire. Donnant un violent coup de frein, je revins dans la chambre dont les murs avancèrent et reculèrent, comme quand on cherche leurs détails à l’aide d’une paire de jumelles. Mes yeux aussi durent reprendre l’équilibre ; des voiles s’abaissaient devant mon regard, puis celui-ci prenait une acuité inconnue.
Quand les cloches de l’église, en face de la fenêtre, vinrent appliquer leurs notes de bronze aux murs, aux rideaux et sur mon visage, je sortis de mon rêve. Virginie avait eu l’idée incompréhensible de se faire les lèvres sans quitter le disque d’eau de notre singulier tub. Virginie que je voyais de dos, laissa échapper de ses doigts un menu tube d’argent. En tombant, le tube disparut près de son oreille et réapparut dans l’ogive des jambes. Dans la jarre, le tube s’arrêta entre ses pieds où il cracha un bâton de rouge.
Ce petit bout de fard attira mon attention, mais trop peu pour que je m’aperçusse du regard profondément scrutateur de Virginie. Que pouvaient-ils lui dire mes traits que ne sût déjà cette femme, très tôt arrivée dans la désolation qui torture les femmes de Don Juan, les femmes des bons prêtres que les remords frappent, les femmes des idéalistes, les femmes de tous ceux qui s’abandonnent à des macérations métaphysiques ?
Virginie, quittant enfin la coupe d’eau, s’en alla vers l’extrémité du couloir qui conduisait à la porte d’entrée de notre appartement. Au bout du couloir se cachait un placard où elle avait suspendu ses robes. Les talons de Virginie, pendant qu’elle s’éloignait laissaient sur la carpette grise, alternativement une trace ronde d’humidité, une autre rouge, la graisse cramoisie du bâton de fard à lèvres qu’elle avait écrasé sous son pied nu au fond de la jarre.
J’examinais cette piste qui me montrait une de ces incuries, de ces à-peu-près de la vie des femmes, qui me donnaient de si inexplicables colères. Mais comme je l’avais oubliée quand elle était tombée des doigts de Virginie, j’oubliai derechef la graisse du rouge à lèvres.
Mon attention venait d’être attirée par une étrange alerte mentale. Pas un instant, je ne doutai que cette piste irrégulière sur la carpette avait provoqué mon alerte et je tâchais de renouer dans un passé proche ou lointain les liens qui associaient un événement, une idée, un sentiment, encore non découvert pour moi, à ces macules alternativement rouges et grises qui traçaient une route symbolique que je m’évertuais à faire suivre par ma pensée.
La lumière se fit soudain sur le rappel obscur qu’étaient ces pas alternés et sur ce que me rappelait l’irrégularité de ces empreintes. En effet, je retrouvais dans mes souvenirs l’instant de vive pitié que j’avais éprouvée en voyant s’éloigner Virginie, boitant, dans le jardin de Lady Joan. Les pas étaient alternativement longs et courts, les empreintes étaient alternativement rouges et grises. Les unes m’avaient rappelé les autres par quelqu’une de ces associations bien connues du subconscient.
La première impression que je reçus de Virginie avait été de pitié. Or, par un effet nouveau de ma volonté, je m’appliquais à cultiver en mon cœur les vertus humaines de la charité et de la pitié. Déjà je me trouvais mal défendu contre les insinuations des sentiments altruistes. Ceux-ci m’avaient, en séduisant mon imagination, mené vers Virginie. Tel était l’incident psychologique qui nous avait conduits à Guildford, dans cette chambre que je n’avais pas tardé à haïr. Elle était le témoin de ce que je considérais comme une nouvelle défaillance.
Nous sortîmes sans que Virginie eût demandé le chocolat qu’on lui servait dans de beaux cuivres roux, pleins d’écume violette comme une anémone des bois. Une pâtisserie nous montra ses coupes et ses fruits rouges comme des signaux optimistes. Hélas ! ce ne fut pas une picorée d’amoureux ; cela ressemblait à un repas. Déguster des friandises était si propice au silence, et le silence nous était tellement utile, que nous entrâmes, à peine sortis de la pâtisserie, dans un restaurant qui nous semblait un nouveau refuge provisoire. Là, je pouvais réfléchir et choisir les couteaux dont il faudrait user pour rompre ce lien que, encore une fois, un homme et une femme avaient noué suivant toutes sortes d’impulsions de race, d’atavisme, de conventions sociales et surtout sans doute de la superstition et du prestige de l’amour.
Après ce sombre déjeuner, nous rendant dans le petit square qui s’était habitué déjà à nos étranges visites, nous marchions dans le vide, ou plutôt dans un tel travail, quant à moi, un tel travail de mine, que nous avions l’impression de nous promener seuls, séparément, chacun dans un pays différent. Ah ! si Virginie, si cette femme avait l’esprit de m’insulter, me disais-je, de ridiculiser ce misérable rôle d’homme que l’erreur m’avait fait reprendre depuis quelques jours !
Enfin, assis sous la ruine d’un donjon, dans le square de la ville, je me demandais : « Quels sont les droits que prend sur nous l’erreur ? » Il s’était maintenant établi dans ma pensée que j’étais ici, à côté de Virginie, à la suite d’une erreur. Virginie ne boitait pas ou plus, et d’ailleurs j’avais reconnu que seule l’influence de la pitié m’avait mené vers ce qui ne pouvait être que des journées de ténèbres.
En respectant les sentiments qui s’étaient peut-être formés dans le cœur de Virginie, je me condamnais à d’étranges tortures, éternelles. « Sont-elles, me disais-je, plus terribles que celles qui entrent dans le cœur de tous les époux quand leur intelligence horrifiée leur dévoile la vérité ? Leur erreur n’est-elle pas semblable à celle qui m’a conduit sur ce banc sinistre, sous un donjon, dans un square de petite ville ? » Et pour la millième fois dans ma vie, je reconsidérais la valeur du serment. Gardait-il intacte sa dureté intransigeante quand tout en nous et autour de nous, sauf ses termes, avait changé ? Effroyable est l’idée que le monde est basé sur de telles notions, si puissantes, plus puissantes que les sentiments qui les défendent, l’honneur, l’altruisme, la générosité. Reste à adopter la vie du martyr ou celle du bourgeois mécanique.
Virginie, le crayon en main, suivait bien plus attentivement les traces de mes pensées sur mes traits, que le texte que je lui avais sournoisement recommandé.
— Pierre, me dit-elle, vous m’avez promis vendredi de me faire comprendre les motifs de votre troisième rupture avec Ghislaine, qui fut votre femme.
— Ce soir, chère Virginie.
— Il vous faudrait plusieurs mois pour me raconter les histoires que vous remettez toujours au soir de me conter, me répondit Virginie, qui avait raison. Je devais lui dire « un soir » notamment quelle sorte de poésie était morte, comment un penseur vrai était toujours au-dessus et au-dessous de la philosophie.
— Je promets, lui dis-je, sans être certain de ne pas mentir.
À ce moment, je la regardais comme un objet qu’il importe de connaître. Jusque-là, je n’étais pas sorti de moi-même, de mes méditations fort étrangères à ce qui m’entourait. Les regards de Virginie ne me permettaient plus de m’abstraire. Ces regards contenaient tout ce qu’ils pouvaient manifester de douleur contenue. Avec mélancolie, ils semblaient me demander quand je sortirais de mes ridicules problèmes pour regarder le ciel du soir qui à l’horizon se couvrait de teintes pourpres. Depuis longtemps, par les bonnes des enfants, le square avait été abandonné à sa terre sableuse, à ses herbes sèches et grises. La nuit venant, le donjon, dans ses jupes de lierre retournait lourdement vers les temps obscurs qui l’avaient construit. Au cours de l’après-midi, Virginie m’avait assuré que l’on me donnait à Londres l’âge de ce donjon. Et comme je mimais de la surprise qu’elle prit pour de l’humeur, elle ajouta : « Pour moi aussi, vous êtes parfois un centenaire, mais en même temps jeune et sans plus de défense que les pâquerettes qui jonchent le sable à nos pieds. »
— En vous, Virginie, vos yeux me rappellent les pâquerettes. Je dirais bien certain aster bleu, mais aucune variété ne possède le bleu sombre de vos iris, traversé de rayons pâles qui partent de la pupille. Je n’ai vu qu’une seule fois ce blanc verdi d’or dans un œil de femme.
— Oui, je sais, dit Virginie, était-elle jolie ? C’était à Sienne ? Je veux revoir Sienne avec vous !
— Jamais je n’y retournerai, lui dis-je, et cette affirmation était l’expression de la terrible dépression morale qui m’accablait, après cette journée usée à voyager stupidement dans mon passé.
— Virginie, ajoutai-je avec l’espoir d’exprimer comme d’une éponge l’acide qui imprégnait les prémices de cette soirée, Virginie, je n’ai jamais vu vos cils plus noirs, ni vos sourcils.
Elle approcha de mes yeux son masque joli, presque beau, afin que je lui dise que ce noir, tout cela, était naturel. Un peu de confort lui revenait dans ses inquiétudes, pendant que je m’arrêtais ainsi à examiner ses traits.
— Je sais que j’ai le cou trop long et les jambes trop courtes. Dites-moi si mes yeux rachètent ces défauts.
— Et votre bouche d’œillet très jeune, votre petit nez comme un pétale de rose blanche à peine recourbé… J’aime aussi votre menton que Lady Joan trouve trop petit.
— Pierre, ne pouvez-vous aimer Virginie qui n’est pas laide avec les yeux, la bouche que vous dites ?
— Virginie, nous n’avons pas vingt ans. Si vous saviez quel prix ont pour moi quelques instants d’abandon, vous ne poseriez pas de telles questions.
— Vous n’aimez pas, vous ne pouvez pas aimer, Pierre !
— Qui en pourrait être juge, Virginie ? Tout jeune, l’amour dont vous parlez était le grand geste que j’attendais, je ne croyais même n’attendre que le grand surgissement de ce drame que je nommais mieux qu’adoration. Aujourd’hui, je sais qu’aux belles années où notre esprit et notre sang sont légers, je mettais l’amour au sommet de mes rêves. C’était sur la pente ascendante de la plus belle montagne. Je gravissais la pente en contournant des merveilles, j’admirais, je vénérais, mais aucune n’était le prodige que j’attendais, puisque je n’étais pas arrivé au sommet de la montagne. Il se peut que j’aie éprouvé mieux que ce qui se nomme l’amour et que, à mon insu, ce que j’éprouvais fût imperfectible, insurpassable.
— Vous aimiez l’amour, dit mélancoliquement Virginie.
— Peut-être, chère Virginie, mais je dois vous dire une chose étrange, et qui bien souvent troubla mes pensées à propos de l’amour. Voici. Chaque fois qu’éphémèrement j’ai eu un ami de mon âge et du même ordre d’esprit que moi, et que je lui ai parlé d’amour, j’ai été surpris de voir que je croyais à ce sentiment plus que lui n’y croyait, et que ce que j’avais éprouvé pour quelques hommes était fatalement plus grand et plus profond que ce qu’il considérait, lui, comme le plus bel amour.
— Mais ce grand et ce profond concernaient-ils une femme, un être auquel vous pussiez le dire, cet amour ?
— Certes, mais cela ne fit jamais que des ruines.
— Vous ne m’avez raconté que celles de vos amours qui furent ruinées dès leur naissance. Il y en a donc d’autres dans votre vie ?
— Ce soir, criais-je en pensant à la cruauté que je commettais en faisant pour Virginie de telles peintures, au moment où elle sentait bien que je ne pensais qu’à me libérer des liens de notre aventure. Ce soir, répétai-je, en lui proposant de faire une promenade en canot sur le Guildford qui avec ses canards courait tout près de nous.
— Vous me raconterez ces merveilles dans la barque, me dit Virginie.
— Nous oublions que ce soir je dois vous dire pourquoi je rompis une seconde ou une troisième fois mes singulières fiançailles.
— Soit, demain soir, répondit-elle, en me frappant, sans s’en douter, d’un pressentiment affreux pour elle et pour mes remords. À ce moment, je voyais pourtant bien clairement que nous séparer aujourd’hui serait moins douloureux que de rompre plus tard. J’avais, pensais-je, toujours trop tardé à fuir. Cela était-il vrai ?
En sortant de la barque, Virginie proposa de dîner dans un curieux restaurant tout brun, établi dans le hall d’une vieille bâtisse de style Tudor. Malgré les deux repas consécutifs que nous avions pris au milieu du jour, j’avais faim ; mon estomac se creuse toujours à mesure que mon esprit prend du souci. Virginie n’était plus accoutumée aux menus de la province. Quant à moi, il ne me fallut point user des flacons de sauce que l’on trouve dans les boutiques. Ma voracité ramena un peu de gaieté entre nous. Nous respirions puérilement quelques bouffées de plaisir.
— Vous dévorez tout cela comme si vous n’aviez jamais goûté à d’autres plats que le joint et le welsh rarebit des collèges d’ici.
— J’aime tous les fruits, dis-je en reprenant des groseilles rouges que je saupoudrai de sucre blanc qui avait neigé sur ma salade verte, sans autre condiment que ce sucre.
Nous rentrâmes en nous donnant le bras, geste qui m’a toujours horrifié comme un signe d’égalité et de sujétion. Cependant, aussitôt revenus dans nos chambres, la jarre vide dressée contre le mur du couloir, le tilleul qui bouchait la fenêtre, la tour de l’église qui semblait se pencher pour boucher l’autre fenêtre, enfin les relents moraux de la nuit précédente, tout cela me conseilla de fuir au plus tôt. Le soir même.
Je sortis pour acheter des cigarettes. Virginie savait sans doute que le dernier train avait déjà fait trembler les hangars de fer de la gare.
La gare de Guildford n’est pas moins lugubre que celle d’Enghien, par exemple. Les gares des petites villes ne permettent jamais d’augurer bien de la campagne. Toutes semblent le péristyle d’un cloaque industriel, une barre de fer écrasant les campanules et les cœurs qui cherchent roses et rosée, soleil et parfum. Je m’en fus d’abord vers cette noirceur déjà plongée dans les robes de la nuit. La flamme d’une allumette me permit de voir qu’il n’y avait plus de train et à quelle heure il y en avait un le lendemain.
Les cigarettes, enveloppées d’un papier jaune et or, que je tâtais dans ma poche, me donnèrent soudainement un grand allégement. Peut-être qu’un certain aérage de l’esprit que je sentais n’était pas loin du plaisir. Fallait-il que je fusse dur ou d’humeur aisément changeable, pour ressentir à un tel moment, m’éloignant de la gare où j’avais cherché un document qui me permettait de fuir, une sorte de joie ? Je m’aperçus que les Gold Flake dont je venais d’allumer la première avaient ouvert cette source de soulagement. C’étaient les mêmes cigarettes qui m’avaient charmé pendant l’été que je passai à Cranleigh non loin de Guildford.
Mes souvenirs, quand, passant le pont, je fus sur la route de Cranleigh, me poussèrent à demander une place dans la carriole d’un countryman qui passait. Je ne voyais plus de but plus évident, plus salubre que d’aller à Cranleigh où je n’arriverais qu’au début de la nuit. Nous roulions sur la route. À la lanterne s’ajoutaient les deux feux de nos cigarettes. Le countryman reconnaissait en moi un personnage qui avait provoqué maints cancans scandalisés à Cranleigh où nous nous rendions au pas d’une mule flegmatique. Il m’était pénible de ne pas reconnaître les sites que nous traversions ; je n’avais jamais fait cette route à pied ou en voiture. Cette déception me fit prendre une décision encore plus extravagante que la première. Après avoir retrouvé tous les objets de mes souvenirs à Cranleigh, me disais-je, j’irai à Hombury S. Mary. La route, si la lune sort des nuages, me saluera partout de mille souvenirs que j’y ai laissés aux branches des grands arbres, sur les ponds, sur les petites façades. Un frisson de joie m’agita quand je pensai que j’allais voir une petite cambuse, cachée sous un fuschia géant qui d’abord n’avait eu l’ambition que d’encadrer la porte qui s’ouvrait entre les deux seules fenêtres, très petites, de la maison. Une passerelle faite de deux planches était le pont qui conduisait à cette forteresse de bonheur. Du moins il me semblait que telle était la qualité de ce home qui, sur une planche noircie et encadrée annonçait : M. Patkings chimney sweep. Mrs Patkings, laundress. Et j’imaginais la curieuse pintade tachetée de noir qu’était la blanchisseuse quand son homme, pris d’un peu d’ale, devait la bousculer de ses mains noires de ramoneur. J’allais revoir cette hutte orgueilleuse, les parcs peints selon des règles sévères, le lavender cottage, et d’autres où j’avais travaillé dans l’oubli absolu du monde et, surtout, de l’assiette incroyable que j’occupais dans ce monde.
Mais il fallait d’abord me gorger des mémoires de Cranleigh dans la nuit. À Hombury, je versai des larmes. Quel mystère que ces larmes, et où se cachaient-elles quand je voyais Virginie en proie à ma sublime insensibilité ?
À l’aube j’atteignis Cranleigh à temps pour prendre le premier train chauffé me ramenant à Guildford. En arrivant, je trouvai la jarre et la chambre vide. Une sueur de terreur m’humecta, mais elle était piquée des fleurs d’un espoir que je ne dois plus cacher au lecteur après tous les aveux qui ont précédé.
Virginie avait reçu une dépêche, et était allée elle-même y répondre par téléphone. Il s’agissait de partir le lendemain. Virginie, pâle encore de sa nuit de douleur, voulait que nous partions le jour même.
Elle m’accueillit sans une question, et même son visage n’était pas, comme il arrive, une question énorme et intimidante. Son visage qu’elle avait eu la présence d’esprit de farder en hâte, faisait penser à un carrefour piétiné où des rustres à fourches auraient lutté avec la maréchaussée. Tout y était défait, saccagé par la nuit de souffrance qu’elle venait de traverser pendant que je fumais sur la route. Je commençai d’aligner avec peine les excuses que j’avais préparées, comment j’avais accompagné dans sa carriole un homme que je connaissais. Elle me disait d’une voix poussiéreuse qu’elle avait deviné, compris. Virginie désirait ardemment que je mentisse, pour qu’il me fût plus difficile de laisser échapper une parole définitive.
— J’achève ma toilette, dit-elle. Nous partirons aujourd’hui. Puis elle ajouta : « Je partirai aujourd’hui. »
Je m’étendis tout vêtu sur le lit de ma chambre et fermai les yeux, comme les oiseaux qui veulent faire disparaître en même temps que son objet, leur terreur même.
Or, pendant que Virginie s’occupait de dépêches, je me levai, courus à la gare, partis pour Londres.
C’était à une party chez Lady Joan, où figuraient plusieurs personnages que l’on retrouvera dans mon histoire, que je rencontrai Virginie. Elle était muette, assise à côté du fauteuil que Lady Joan occupait parfois pendant une minute entière. Toujours elle le quittait pour aller exciter les conversations, houspiller sans tact les moroses ou les quelques types intelligents égarés dans la mixture de bipèdes falots qui étaient accourus à cette soirée.
Son salon était l’un de ces curieux réceptacles que les plus fortunés parmi les gros et les gras de l’Angleterre, improvisaient pour le profit éphémère du reste des oisifs des arts et de la littérature. Quelques-uns de ces milieux difficilement qualifiables acceptaient le privilège d’être à la mode. À l’origine de ces tentatives, il y avait presque toujours quelque artiste d’entre deux zones qui, soit pour mystifier une bonne dame, soit pour offrir à ses amis un havre moins raide que celui des clubs, soit pour préparer quelque collecte de fonds destinés aux jeunes rapins, avait assuré à quelques mondains que rien n’était plus agréable et rafraîchissant que d’inviter des intellectuels, fous inoffensifs et souvent nécessiteux. De plus, il paraissait que cela donnerait un relief, non pas éminent au point de vue de la politique, mais pas du tout négligeable. D’ailleurs, les maris, s’ils l’osaient, ne se montraient pas ou, les sourcils affectant des préoccupations internationales, ne faisaient qu’une courte apparition à ces fêtes.
Je voyais Lady Joan debout devant une statue de Epstein qu’on lui avait conseillé d’acheter. Elle couvrait la statue de sottises énormes qui ne pouvaient se résorber qu’en elles-mêmes, tous les échos refusant de répondre. Elle ne posait pas une question, mêlait d’une manière gênante les éloges et les diffamations que la critique avait consacrés à la sculpture. Epstein n’assistait pas à ce touillage de macaroni, mais Wyndham Lewis, le grand peintre, semblait écouter une discussion sur la toilette d’une boutiquière du East-End. D’ailleurs, l’hôtesse avait déjà orné de ses stupidités le tableau de Lewis qu’elle avait acquis le jour même.
Sauf le comte de Z., les compagnons qui avaient sombré ici en même temps que moi avaient disparu. Je ne m’en souciai pas d’abord. Un homme de mon âge qui occupait un fauteuil à côté de celui, toujours vide, de l’hôtesse, attirait mon attention et même un intérêt qui devait rapidement grandir. Z. nous présenta l’un à l’autre.
C’était Macrube qui occupe une large place dans l’histoire que l’on lit ici. Ses traits étaient graves, mais il sourit fugitivement pourtant quand nous nous trouvâmes isolés près de la statue de Epstein, placée entre les deux pianos.
— Oui, dit Macrube, vous êtes aussi surpris que je le suis, moi, que notre rencontre ait lieu ici. Je ne connais pas fort bien votre œuvre, pourquoi mentir entre nous qui sommes si proches, n’est-ce pas, je reconnais que je lis peu ce qui s’écrit en ce moment, mais si je connais peu mes contemporains, dès que je vous ai vu, ce soir, je vous ai reconnu.
Je m’inclinai sincèrement, heureux de trouver en ces paroles l’opinion que, moi aussi, je m’étais soudainement faite de lui.
— Pourquoi ? lui demandai-je.
— Je n’ai fait qu’accompagner mon fils, dit-il, ayant bien compris que je m’étonnais encore de sa présence dans ce tas de tessons multicolores. Pendant qu’il m’expliquait sa présence, son regard, qui me semblait exprimer plus d’anxiété que l’on eût pu s’attendre de trouver dans les traits d’un sage, restait attaché sur un jeune homme lourdement assis, exagérant son mépris de tout ceci. Il était assis derrière Virginie, qu’il gratifiait parfois d’une remarque, sans doute concernant les musiques sauvages et très mauvaises qu’échangeaient les pianos, soutenus par le nasillement de canard et de chevreau de l’accordéon. Ce jeune homme avait un long visage troué de deux yeux gris de fer, d’une bouche étroite pas tout à fait parallèle à la ligne des yeux. Blond au teint mat, il me sembla être affecté par un tic des sourcils. Son habit irréprochable était fait à merveille. Sans doute pouvait-il dédaigner la terre entière, mais jamais il ne pourrait négliger le harnais de ses vêtements rigoureusement demandés aux dernières façons.
Dès cette première rencontre, nous apprîmes à nous connaître. Macrube était aussi dépaysé à Londres que dans tout autre coin du monde ; je ne l’étais pas moins.
Il s’arrêta, debout entre un parterre de fleurs pourprées et un vase ornemental. La galanterie qui soutenait son attitude dans la salle, près des femmes et des pianos, et de la musique cocasse, l’abandonnait. Il semblait se retrouver dans l’atmosphère bleue que la nuit étalait sur le jardin.
— Mes réflexions, Monsieur…
— Je vous prie, on vous a dit mon nom, Pierre Bioulx d’Ardennes ; dites Bioulx, nous ne le regretterons jamais.
— Mes réflexions, Bioulx, sont d’une effrayante banalité. Y aura-t-il toujours des hommes comme nous qui ne peuvent s’intercaler dans aucun ordre ? Il ne s’agit pas de savoir s’ils sont doués de grandes qualités, si leur philosophie les sépare du monde, ils sont séparés, voilà. Quant à moi, je n’en ai jamais souffert de cette solitude. Mais je m’étonne encore parfois que jamais ceux-là n’aient trouvé d’issue et que jamais, en se trompant évidemment sur leur vraie nature, quelques contemporains ne leur firent aucune place.
— Les petits enfants, dans la rue, distraits un instant de leurs jeux, vous reconnaissent-ils ? demanda Pierre, avec une subite curiosité.
— Oui ! répondit simplement Macrube, et la police des petites villes me traite avec plus de méfiance qu’elle ne montre aux vagabonds qui, au moins, ont un titre et appartiennent à une série.
— Moi, dit Pierre, j’inscris sur les formules : écrivain et artiste.
— Et moi, « propriétaire » mais je ne les satisfais pas mieux que vous, Bioulx ! Le mépris de nos propres enfants, dit péniblement Macrube. J’ai un fils, ajouta-t-il, en me questionnant dans l’ombre.
— Non, répondis-je, aucun, ni fille…
— Le monastère laïc, y avez-vous pensé ?
— Hier encore… Je cherche à me relever de la plus noire désespérance. Cependant, je crois que cela même, notre martyre intérieur et ses sources, le cours entier de notre destinée doit avec toutes ses souffrances se développer au milieu de l’indifférence ou de la haine des hommes. Notre damnation, ainsi…
— Est-ce une pensée morale ?…
— Je n’ose le croire !…
— Vous avez, Bioulx, une armure, une raison qui vous maintiendront dressé par tous les temps. Vous n’arriverez pas sur la route qui me mène à un précipice.
Quelqu’un ouvrait la fenêtre qui illuminait des rhododendrons. Nous entrâmes dans le péristyle de l’hôtel.
— Hiérarchie, dit encore Macrube. Même devant ceux qui semblent s’abandonner aux mêmes poursuites que nous, s’ouvre un abîme. Eux, ils auront toujours tous les droits sur nous. Mais sommes-nous au bas ou au haut d’une certaine échelle des valeurs sociales, je ne dis pas humaines ?
— Il est temps de nous échapper d’ici, dis-je.
— Et pour moi de ne plus jamais me montrer devant des visages d’hommes, répondit Macrube, en souriant.
— Pourtant, reprit Macrube, nous sommes obligés à des contacts, si nous avons des parents. Ainsi, lundi, je serai attendu chez Lady Colf, où je demanderai sa protection pour mon fils dans une sphère qui m’est totalement inconnue.
— Pour vous revoir, j’irai y prendre le thé.
— Ne vous imposez pas cela…
— J’irai et nous verrons comment nous pourrons, dans l’avenir, trouver en nous-même protection.
— Contre qui ! quoi ! s’écria Macrube, son visage prit une expression hagarde dont je devais me souvenir plus tard.
— Partons, dis-je encore, j’achèverai la nuit en me promenant sur l’Embankment et ailleurs, le long de la Tamise.
— Je ne puis, mon fils est là, dit-il, en montrant le jardin d’hiver.
Cependant, je ne pus me promener sur l’Embankment.
Ceux qui avaient écouté l’accordéon envahirent le jardin et se dirigèrent vers la grille, où dormaient les chauffeurs dans une obscurité complète.
Une femme seule s’avançait en boitant devant moi. Quand Lady Joan vit la boiteuse, elle quitta la grille pour lui prendre le bras. Ensemble elles retournèrent vers les voitures. Notre hôtesse était pleine de sollicitude pépiante pour la silencieuse Virginie qui boitait péniblement. Avais-je remarqué cette infirmité pendant la soirée ? Je l’ignore. En tout cas, je ne puis dire quelle suavité l’entoura pour moi, quelle sorte d’appel j’entendis mystérieusement pendant que me pénétrait le sentiment pénible que me faisaient éprouver ses pas inégaux. Je fus pris d’une pitié qui s’exalta immédiatement.
J’ai déjà montré comment cette pitié me perdit ou nous perdit. Mais je ne puis dire comment se fait, bien souvent, dans le cœur de l’homme cette superposition des sentiments de la pitié et de l’amour. On sait que les effets de ces sentiments sont dissemblables, bien que les aspects des deux puissent se confondre. Ne peut-on pas supposer que chacun de ces deux sentiments affectent des loges contiguës dans notre cœur ? s’il est entendu que l’on puisse les domicilier là. Un trait indiscernable pour la raison, une marge psychologique excessivement étroite les sépareraient. Certes, nos gestes sont de nature et de nombre très limités. Les nuances sont infimes entre ceux qui déterminent et expriment la pitié et l’amour. Sans doute que ces épanouissements psychiques, réactions visibles de nos sentiments, peuvent nous induire en erreur sur la véritable essence de ces floraisons.
Si une telle confusion est possible, elle fut certainement, je l’ai déjà fait pressentir, l’origine de l’éphémère attention que je donnai si imprudemment à Virginie.
Les voitures partaient en grand silence vers la ville, plongées dans l’indigo réconfortant de la nuit. N’ayant pas retrouvé Macrube, je partis dans le taxi de maraude que j’avais surpris attendant à quelques mètres des fenêtres éclairées de l’hôtel. Cependant, le maraudeur s’arrêta, deux silhouettes claires vinrent obstruer le cadre de la portière. Augmentées de leurs fourrures et de l’ombre quelles projetaient, elles ressemblaient à ces têtes immenses que certains peintres tracent sur une petite toile.
— Déposerez-vous mon amie chez elle ? me demanda Lady Joan. Vous serez un ange.
Je m’empressai, je l’avais vue avec Virginie quelques instants auparavant. Oui ! je me hâtai d’installer cette compagne imprévue, déjà entraîné par la belle mélancolie que m’inspirait sa cheville raidie.
Ce qui m’arriva ensuite provoqua une sorte de nausée. Nous avions à peine quitté le rayonnement des dernières voitures que je me tournai avec joie vers ma compagne. Ce n’était pas Virginie. C’était une femme qui, se trompant sur le sens de ma vivacité et de ma joie, me serra sans ambages le genou dans sa main dégantée.
— Those foreigners, what lovers they are !
J’eus un sursaut intérieur. Ma douleur fut de constater naïvement que le sentiment d’onction qui en moi accompagnait alors ma pitié fût si peu visible. Je croyais, et d’ailleurs je le crois encore, que les bons observateurs surprennent sur nos visages nos pensées et nos sentiments cachés. Mais combien d’observateurs de cette espèce avaient assisté à la mascarade décevante de la nuit ?
Un autre sentiment m’occupait, dont eut certainement souri le jeune homme aux sourcils méprisants. Malgré la certitude du ridicule que prenait mon attitude, je me révoltais d’être considéré, parce qu’étranger, et avec une si impudique candeur, et en outre avec une telle assurance qu’un étranger devait accueillir comme un geste prévu sa pression de main, je me révoltais d’être considéré comme une viande dégustable. Enfin, déjà plein de projets concernant Virginie, sans doute criminels aux yeux de ceux qui me connaissaient mieux que moi-même, je me sentais troublé d’avoir si peu à donner, quand, quelques instants auparavant, je m’étais senti débordant d’une tendresse dont j’eusse voulu, à ce moment même, envelopper la pauvre boiteuse.
Le foreigner et cette femme passèrent la nuit morose et sans résonance que l’on devine. De telles nuits, je me les permettais, tout en fuyant les circonstances qui pouvaient les provoquer. Il ne s’agissait pas de serments. Ici l’on prenait sans rien engager, sans rien exiger non plus. La force de ma rancœur, de mon dégoût et de mon remords, me fit pourtant découvrir que le voyageur inhumain et abstrait agonisait en moi. Peut-être entrevoyais-je sincèrement que j’apporterais un fastueux message dans la vie de Virginie. Et en effet, je me préparais, je crois, avec confiance. Or, de tous les sentiments qui se contredisaient ou s’amalgamaient, jaillit une haute gerbe d’ardeur où je ne distinguais plus ce qui appartenait à la pitié, à la vengeance, à l’amour.
Quand j’arrivai chez Lady Colf, Macrube avait déjà obtenu les lettres de recommandation qu’il était venu solliciter. Il les rangeait dans son portefeuille noir quand la maîtresse de maison me vit et m’interpella sans tarder. On ne pouvait douter que Lady Colf avait promis à ses invités de me faire répéter une opinion extravagante que j’avais émise et dont elle n’avait pas compris la portée, soit qu’elle n’en eût entendu qu’une partie, soit que réellement le sens de mes paroles, fort simple pourtant, lui eût échappé.
— Il semble que vous êtes cruel pour nos hôtes anglais, me dit le comte Chigi, aux longs pieds étroits, à la figure de croque-mort, au corps plus filandreux que maigre.
— C’est une boutade, dis-je, où vous trouverez sans doute les erreurs où nous poussent les généralisations.
— Dites, s’écria André, qui venait d’entrer et qui connaissait l’impertinence que j’allais dire.
— Soit, dis-je, j’ai dit que certains Anglais m’ont donné l’impression d’avoir nul besoin de patriotisme.
— Pourquoi ? me lança-t-on.
— Le patriotisme ne peut exister que relativement à d’autres pays…
— Comment ! m’interrompit-on.
— Laissez achever, réclama Lady Colf.
— L’Anglais n’est pas une race supérieure ni à part, ou étrangement douée.
— C’est une idée, dit-on, nous ne croyons pas aux idées.
— Le premier jour, dis-je, Dieu a créé l’Anglais, le second jour le cheval et le chien, le troisième jour, l’homme et les autres animaux.
— Voilà l’opinion que l’on a de nous de l’autre côté du Channel, cria-t-on sans l’ombre d’inquiétude. Il me sembla même discerner une sorte de fierté et de consentement à mes paroles.
— Je ne crois pas que le continent pense comme moi ; on vous connaît peu, on vous admire, dis-je, en pensant qu’il était temps de m’arrêter. Mais je récidivai bientôt comme ceux qui connaissent Pierre doivent le prévoir.
— Nous aimons les arts et la littérature, dit Virginie, en se tournant vers le jeune André avec qui elle était entrée dans le salon.
— Nous avons les plus belles sculptures grecques qui soient dans les musées du monde entier, dit une immense grosse dame, amie de Lady Joan. Macrube et moi nous échangions un regard en pensant aux sculptures volées au Parthénon par Lord Elgin.
Macrube regarda les portes en me proposant de prendre ce qu’en Angleterre on nomme french leave et chez nous filer à l’anglaise. Mais à ce moment entra le plus jeune fils de Lady Colf. Tout rouge, les yeux et les joues pleins de larmes, il attendit qu’on lui permît d’avancer. On l’entoura, mais sa mère intervint cruellement.
— C’est un petit menteur ! dit-elle. Il ment sans arrêter. Il dit des choses que tout le monde reconnaît immédiatement comme des mensonges. C’est tout à fait inutile…
— Vous mentiez, n’est-ce pas, à cet âge ? me dit fort bas, Macrube.
— Certes, dis-je, je racontais surtout des choses dont on vérifiait l’inexactitude en regardant par la fenêtre ou en ouvrant une porte. En juin, j’avais fait un homme de neige. Un pédagogue prédisait pour moi le plus sombre avenir, peut-être la prison.
— Celui-là ne mentait pas, me souffla Macrube, en me montrant Chigi. Il est le mensonge personnifié ; s’il disait la vérité, cela deviendrait pour nous soudainement le « mensonge ».
Il sortit doucement du salon. J’y retournai et m’assis à côté de Virginie Damois. Je désirais vivement lui dire au moins quelques paroles aimables et, surtout, connaître le moyen de la revoir. Ce fut fait. Nous nous vîmes souvent, d’abord dans les salons où nous allions à ce moment, chez Mrs Peton, chez la princesse Alice. Bientôt elle vint chez moi. Dieu sait quelles séductions ma pitié et mon rêve avaient déployées. Il fut bientôt trop tard pour m’arrêter sur la pente qui aboutissait dans la souffrance.
Avec quelle mélancolie je regrettais de ne pouvoir finir mes jours dans le Surrey, à Abbinger Hatch, à Hombury ou même plus près de Dorking où je me rendais. Il y a de plus beaux sites dans ma mémoire, mais aucun n’y est doué d’une paix plus encourageante. Je pouvais m’y cacher, en dessinant parfois, ce qui me donnait une réputation de fou ou d’innocent classé une fois pour toutes. Je serais dispensé, comme lunatique, d’aller boire de l’ale, à l’Inn, en face des ceps pénitentiaires qui bordent la place carrée du green communal.
Mon désir de me cloîtrer là fut si profond que j’y pensais encore, vingt-quatre heures plus tard, pendant que le train noir et bas sur roues m’emportait vers la côte. Nulle part, la sensation de « s’en aller » est mieux définie que sur cette route droite qui lance la locomotive vers le rivage et ses falaises. La nuit, c’est un trajet monotone, où la plus belle rencontre est, brusquement, l’aspérité vive de la cathédrale de Canterbury, noire sur le ciel noir de brumes.
En arrivant à Douvres, les brumes qui d’abord s’étaient gonflées de pluie et de suie, montèrent vers le ciel d’encre comme pour ouvrir le champ à un vent subitement dur et solide, balayant par grandes brassées alternatives la terre et la mer.
Quelques passagers prudents remirent au lendemain l’entreprise de rejoindre sous un tel vent la ville de Calais qui les attendait certainement, grise avec des canaux de charbon, des façades peintes de désespoir, ses bourgeois enchaînés que Rodin a rappelés d’un fond malheureux de l’histoire.
Ceux qui partirent en suivant l’impulsion que leur avait donnée la course nocturne du rapide, avaient en vacillant sur la passerelle trouvé le pont d’un navire tout à fait d’accord avec les intentions sauvages des vagues et de l’ouragan.
L’embarquement avait été périlleux ; le vent du large fondait comme des oiseaux géants sur le bateau, le traitant comme une méprisable balançoire de guinguette. Dans ses mouvements contradictoires, l’escarpolette qui s’amusait avec l’écume des vagues et les reflets vert sale des pontons, envoyait nos tripes et notre cœur dans notre gorge, toujours un peu à gauche, vers l’épaule. Puis, en hissant le bateau vers les nuages roux et noirs, le mouvement relâchait subitement tous ces organes qui, en bouillie, s’aplatissaient sur la vessie, pesaient sur les reins, paralysaient les cuisses. De nouveaux vertiges du pont lançaient tous les viscères, comme décrochés de l’hameçon d’une boucherie, en lourds paquets, contre les côtes, les os du bassin. La peau du ventre éclatait, gonflée comme celle des grenouilles malades, puis se creusait comme celle des poissons morts.
Outre Pierre, un seul passager demeura d’abord à la surface des planches du bateau. Ce voyageur, enveloppé d’un imperméable était accroché aux cordages, les pieds baignés par les flots d’eau huileuse. Il ne semblait pas se soucier des ruisseaux de bave humaine qui avec les flots se précipitaient dans le Channel. Peut-être avait-il parié qu’il ne lâcherait les cordages que si on lui coupait, avec une hache, les deux poignets.
Pierre, attaché au grillage d’une bouche d’air, admirait comment le bateau, en plongeant dans l’abîme, semblait vouloir passer sous l’horizon, rejeter les horizons d’enfer par-dessus les mâts, comme une voile perdue, et au-delà du gouvernail. Ensuite, quand la proue s’échappant soudain du gouffre, se relevait en jetant les fleurs d’eau et de bave à l’arrière, la mer se creusait comme un arc maudit et arrivait vers Pierre, l’homme au pari, et le bateau, comme une haute trappe à la poursuite de notre navigation tourbillonnante. Puis l’horizon semblait rejoindre obliquement le plus haut du ciel sans reflets ni plus un seul nuage.
Plusieurs fois, la porte d’une des cabines du pont s’était entrouverte. La tempête, d’un coup de son mufle terrible, l’avait refermée avec une violence qui pouvait fracasser la main que je voyais tordue dans l’effort de repousser la porte. Malgré le gant dont elle était recouverte, je voyais que c’était une main d’homme qui espérait vaincre les tonnes d’eau et le vent qui s’écrasaient sur le navire.
Nul n’avait pronostiqué pareil déluge et l’on pensait avec louanges à ceux qui avaient refusé de quitter Douvres. Le vertige et l’autre mal affreux qui, je ne sais pourquoi, n’est jamais nommé sans l’ornement d’un sourire moqueur, avaient dès le départ nettoyé le pont et toute la surface de la nef dansante, de ses hommes les plus braves, de ses femmes découragées, de ces enfants curieux dans leur terreur.
Cependant, pendant un sursis de la tempête, le poing ganté réussit à ouvrir la porte de la cabine et à se jeter en avant pour éviter d’être écrasé. Je devais, la même année, me souvenir de la manière dont ce voyageur eût pu être broyé là, sous mes yeux, par la porte, instrument innocent d’une tempête vociférante.
Bien que je n’ignorasse pas que le bateau portait plusieurs de mes connaissances, je fus surpris de reconnaître le jeune homme qui était sorti de la cabine. J’avais rencontré ce visage aux sourcils méprisants chez Lady Joan, mais j’ignorais son nom et ses qualités. Chaque fois qu’une vague, éclairée d’une âpre lumière intérieure, passait sur le navire, je pouvais voir le profil du jeune homme, son nez court et joli, son front un peu têtu sous le suroît ciré. Qu’allait-il chercher sur le continent ? Mais peut-être appartenait-il au continent ?
Peut-être allait-il où je me rendais moi-même, mais où allais-je ? Et où allait-elle cette poignée d’hommes qui s’était confiée au ventre du navire ? Cette troupe désordonnée, versicolore, qui représentait tant d’incolore, était-elle appelée de l’autre côté de la tempête avec plus de nécessité que les autres bandes, celles qui en ce moment, ou hier, passaient sur la forêt des vagues dans le sens inverse ? J’imaginais que le gros homme, qui m’avait heurté en montant sur la passerelle, était rappelé en Normandie par un seul mot obscur dans une courte lettre de plaintes. Avait-il une autre importance que le poids de son corps, chair ample et gros os ? L’autre homme, qui traînait tristement ses valises, sans doute un mari, retournait, nul ni lui-même ne savait pourquoi, vers une petite maison sans joie, quand il aurait pu, sans crime, demeurer couché au soleil du Brésil, entouré d’un choix de négrillons et de négresses dénués délicieusement de tout intellect blanchâtre, pellicule transparente sous nos crânes. J’avais assisté aux adieux d’un autre homme, jeune et naïf, et j’avais pu comprendre qu’il était sur notre bateau pour rejoindre la fiancée qu’on lui avait choisie, et qu’il connaîtrait si la tempête ne l’engloutissait pas avec nous et son projet naïf. Une mère du Berry m’avait fait comprendre qu’elle revenait d’Oxford où elle avait conduit son fils à quelque école macabre. Elle était sans excuses !
Celui qui avait été d’abord seul, avec moi, à contempler chutes et cascades, s’était attaché au bastingage à l’aide de la ceinture de son imperméable. Cette ceinture, achetée par lui, Anglais authentique, dans un magasin où l’on ne vendait, par le service de commis anglais, que des articles fabriqués dans les usines de la province anglaise, cette ceinture était douée de toutes les qualités et de toutes les puissances infusées dans les matériaux, si un insulaire britannique daigne les toucher de la main, dans un court moment de loisir, pris entre deux tasses de thé. Et comment douter d’elle, à quelque point de vue que ce soit, puisqu’il avait adopté cette ceinture ? On sait que c’est toujours la ceinture du voisin qui se rompt, comme la mitraille ne touche jamais que l’inconnu de droite ou celui de gauche. Votre imagination seule peut vous suggérer sottement le contraire. Je sus quelques instants plus tard que l’homme à l’imperméable était un important employé de banque, un de ces Anglais de la bourgeoisie moyenne que ses compatriotes les plus civilisés s’empressent toujours de renier. Cela explique la confiance inébranlable, et qui résistait aux avertissements que hurlait la tempête, qu’il mettait en toutes ses possessions tangibles, dont la valeur était inscrite sous son crâne, en livres, pences et farthings. Il croyait en son affreuse casquette, adoptée par les maquignons de tous ordres, si différente de l’aimable et spirituel bonnet basque. Ses souliers étaient confortables, mais plus rien que confortables ; sa ceinture était la ceinture car ailleurs, partout où on ne lit pas le Times, du titre au colophon, les ceintures ne sont pas des ceintures. En tout cas, jusqu’ici elle avait parfaitement limité à la surface du bateau, les bonds du respectable et confortable idiot.
Le jeune homme que j’avais vu sortir de la cabine se cramponnait maintenant à la rampe de cuivre. Parfois, soulevé avec le navire, il retombait sur les genoux, mais rien ne l’avait lassé jusqu’ici. Sa bouche irrégulière reprenait parfois le souffle que l’ouragan semblait lui refuser. Le tic de ses sourcils paraissait calmé dans des circonstances aussi violentes. Et je me demandais encore ce qui me remplissait de méfiance en le regardant. Il me semblait capable de très beaux gestes, et pourtant, je pensais qu’il pouvait agir avec astuce, peut-être pis. Pourtant, il n’était pas méchant. Je dois avouer que dans ce déluge, sous ce costume aquatique, je ne retrouvais pas la malice ou l’ironie que j’avais remarquée sur ses traits à la fameuse party, qui avait fini pour moi si incongrûment. Bien qu’il n’eût pas beaucoup plus de vingt ans, son visage abandonné, sans contrôle, me paraissait porter tous les signes d’une précoce désolation. Mais provenait-elle de l’incapacité où se trouvait son âme de redresser les tristes jours quotidiens pour les traverser avec triomphe, ou n’était-ce que le produit de cette paresse immonde qui crée tant de crimes ?
Nous eûmes brusquement la certitude que le cyclone ignorait la valeur de la ceinture du gros employé de banque. Sans doute l’ouragan international n’avait-il pas choisi de faire sur celui-ci l’épreuve de sa force, mais rencontrant l’amarre de l’imperméable, il avait méprisé ce produit d’une des quatre villes noires. Il fut perdu dans les flots comme un footballeur sans célébrité.
Ce fut rapide comme un trait de foudre. Pour prendre note de la chute et la décrire, je prendrai cent fois plus de temps qu’il ne fallut à la tempête pour achever le chapitre de cette grosse vie. Pendant les minutes qu’il faut pour dire ce malheur et comment il s’opéra, la tempête noierait successivement cent personnages beaucoup plus volumineux.
Pendant que le navire cédait sous nos pieds et se penchait avec la rapidité de la foudre, une trombe d’eau opaque comme les mille poings d’une foule grondante, fouetta les jambes suspendues de l’employé. Ses pieds piquèrent d’abord le ciel puis parurent enfourcher les coussins pleins d’écume des vagues d’ébène et d’émeraude nocturne. L’effort du vent ou le poids de l’homme arracha la ceinture. C’était une trahison, j’ai le loisir de le penser aujourd’hui.
Dès que ce lien avec un monde très réel pour cette victime fut rompu, la balle, selon une trajectoire rare et régulière, descendit vers le niveau incertain des nappes d’eau. Il disparut avant d’atteindre ce qui était fort éloigné de pouvoir être nommé le miroir des eaux. Une folle compagnie de vagues se retirait avec cette proie, prochain régime des crevettes.
Le jeune homme s’élança pour essayer de percer le chaos infernal de l’eau. Sans le quitter du regard, je rampais à quatre pattes, dont l’une glissant, accrochée à la rampe de cuivre. Je me hâtais d’aller prévenir de l’accident les marins qui seraient sans doute impuissants. Pas un instant je ne perdis de vue le jeune homme accroché, plus loin, à la même barre de cuivre que moi.
Était-ce un moment propice à vérifier l’exactitude de l’opinion que je m’étais si rapidement formée de lui ? Qui pourrait jurer que, dans un tel instant, nous domine un autre sentiment que la curiosité ? Sans mentir, on ne peut prétendre que la considération ou l’épouvante s’installe immédiatement dans le cœur du spectateur d’un drame si rapide que son origine se confond avec son prologue. Et moi-même, au lieu de songer au désastre, j’étais tout rempli de questions dont les réponses n’avaient aucune urgence, étaient absolument indifférentes à ce que l’on pouvait tenter en faveur du noyé. Aussi, ce n’était pas la curiosité que, sous les traits nettoyés d’autres traces d’expression, je pourrais, aujourd’hui, reprocher au jeune homme. Moi-même, je n’éprouvais aucune émotion, et m’étonnais à peine de l’attention que je donnais aux réactions d’un inconnu. Évidemment, comme en ce moment le lecteur, j’ignorais alors combien il pouvait m’importer de connaître la véritable nature de ses défauts et qualités.
Le jeune homme continuait à chercher le noyé du regard. Cela était inutile. Savait-il que j’allais prévenir, bien que comme lui, je savais que nul espoir n’était possible ? Cependant, quand il abandonna ses recherches, son flegme me frappa. Peut-être était-il trop jeune ? Il me regarda avec des yeux brillants qui semblaient me dire : « Hé ! ce que nous avons vu ! Cela au moins c’est un véritable accident ! » Or je ne pouvais savoir si ce regard presque enthousiaste n’était pas le signe du retour précipité à son attitude habituelle d’insensibilité, peut-être plus factice que réelle. D’ailleurs, nous avons tous observé les étranges réactions des hommes devant le malheur des autres. Quelques minutes plus tard, il me fut donné d’observer quelques-unes de celles-ci.
Les hommes qui accoururent, le jeune homme et moi-même, nous étions tous moins émus que nous ne le fûmes sans doute plus tard aux moments où, dans le calme, le souvenir de l’accident nous revint. L’eussions-nous été davantage si nous avions été moins convaincus de l’inutilité de tout secours ? Toutefois, selon des lois peut-être plus commandées par l’administration que par le sens de l’humanité, le bateau tenta quelque immobilité. Un autre malheur survint pendant les vains efforts que firent les hommes. L’un de ceux-ci se fracassa le crâne pendant que le vent jetait trois marins de l’équipage sur une écoutille. Celui-là fut ramassé avec toutes les précautions que permettaient les coups de massue de la tempête. La syncope, le sang étaient des choses visibles, bien différentes de l’abstraction que représentait un noyé étranger, perdu dans l’univers des eaux qui allaient le digérer.
L’équipage, groupe affairé, n’avait nul besoin d’amateurs. Je descendis au salon du bateau, où il avait été convenu que je retrouverais Macrube. Arrêté entre les deux comptoirs du bar que partageait la porte d’entrée, je retrouvais sur les traits de Macrube, assis non loin de là, les signes obscurs qui m’avaient attiré vers lui. Je ne sais comment préciser ce que je voyais. Un désespoir qui a cessé d’être actif, qui s’est à jamais déposé dans le sang, dans le cœur, dans la substance même de l’individu ; une âme qui se survit ayant cessé toute spéculation, tout compte avec demain, tout regret du passé. Le temps avait sans doute déposé ses armes. Macrube, il me semblait, ne pouvait plus vieillir. Rien ne pouvait plus altérer son destin. À cinquante ans, il était encore beau, ou du moins il devait paraître très beau à côté de Pierre, d’une laideur comique avec son front disproportionné de fœtus et son nez en bec pointu de vieille cigogne. Cette différence s’affirmait encore davantage pour moi, au moment où j’avais été convaincu que, depuis longtemps, il avait cessé de souffrir de son désespoir, que son désespoir ayant pris toute son âme, il n’y avait plus pour lui d’heures claires, qu’il ne ressentait plus de contrastes. Ce n’était pas en vérité une absence d’espoir. Je me mis d’ailleurs à douter que l’on pût assimiler ce qu’exprimaient tous ses traits, au désespoir plein de réflexes des hommes. Enfin, je ne pouvais plus nommer ce que je découvrais. Cet homme, qui avait dépassé les affres du vide, où avait-il atterri ?
Quelques minutes plus tard, en même temps que le jeune homme, entra dans le salon la nouvelle de la noyade et du crâne fracassé. Le salon fut immédiatement semblable à un corps de garde alerté, où chacun se précipite sur son fusil et son sac. Sans changer de place, à peine de posture, tous les passagers se transformèrent singulièrement. Le fusil, c’était les regards soudainement chargés d’un fluide que l’on n’eût pas soupçonné dans ces yeux ; le sac était un certain redressement moral avantageux. On n’a pas encore nommé les ondes qui se mirent à circuler autour de nous et à travers nous quand la nouvelle se fut installée sur toutes les banquettes, à toutes les tables, sur tous les masques refardés à la hâte. Il n’importe pas qu’elles soient déterminées, ces vibrations dont l’existence se traduisait par des troubles insolites. Elles véhiculaient des esprits étranges, des humeurs inconnues de ceux qui s’en trouvaient brusquement inondés. Les esprits faibles attaquent en bloc tout ce qu’ils ne peuvent nommer ou le nomment superstitieusement, en rejetant la possibilité de l’existence de mille rapports inconnus, qui lient mystérieusement entre eux les hommes. Pierre n’a découvert cette nuit-là aucun secret, mais il vit palpiter ou se cabrer sous les ondes intruses tous ceux qui s’étaient réfugiés dans ce salon.
Il observait toujours Macrube. Celui-ci ne montrait aucune surprise d’avoir voyagé cette nuit-là sur un bateau où mourraient deux des centaines de mille qui meurent chaque jour sur la terre ou sur la mer. Ce n’était vraiment une sorte de gloire sinistre que dans l’esprit de ceux pour qui ces malheurs éclairaient un instant l’ennui ténébreux de leur vie.
À côté de Macrube, Pierre voyait une femme, à peine sortie d’une crise de mal de mer, appuyant la tête au lambris d’acajou du salon. Elle fermait les paupières, soit pour mieux capter la vision des accidents, soit pour les maintenir en elle, soit pour les éloigner de son esprit, les empêcher de prendre place dans ses souvenirs. Une autre femme, après avoir considéré dans l’espace imaginaire la parabole du noyé, rougissante sous mon regard qui pourtant ne pouvait voir ce qu’elle espérait cacher, se remit à dévorer des rôties et des confitures. De légères écharpes bleues, issues des cigarettes, striaient sa figure d’un voile bien venu. Cependant, dans les roulis et le tangage, elle chassait le voile d’une main nerveuse, ce qui devait me prouver qu’elle n’avait rien à cacher. La fumée se vengeait en aveuglant fragilement sa voisine, et mettant dans ses cheveux blonds des asters violets d’automne.
Complètement abandonnée, une autre femme confie son corps aux inclinaisons heurtées du tangage. Elle semble élaborer, ainsi dominée par la folie de la tempête, une vision atroce de tout ce que racontent les passagers valides, inspirés par la catastrophe. Visiblement elle accomplit un travail féroce de l’imagination, qui surprend dans un masque où la frivolité seule imprime son passage égoïste.
En même temps que je la reconnais, elle me découvre suspendu dans mon espionnage de ce qui a lieu dans le secret d’elle-même. Les joues, le front et le cou même le Lady Joan, s’empourprent. Si j’avais ignoré qu’elle avait pris ce même bateau, ses bagages amples et bien marqués, débordant toutes les malles, tous les coffres, toutes les valises, m’eussent averti, au départ, de sa présence parmi nous. Or, comme il lui faut revenir du ténébreux freudisme où mes yeux l’ont rencontrée, elle ne me permet pas de la saluer, encore moins d’aller m’incliner hypocritement devant elle.
Vêtue de satin noir, une juive qui naguère, le coude haut, pesait encore le sucre pour ses clients, commença de geindre, s’imaginant que c’était la réaction qu’une femme bien née devait manifester immédiatement. Quelques femmes bêtes pleuraient sans affectation, non pas par bêtise seulement, mais surtout parce qu’elles ne connaissaient pas d’autre sauce dont elles pussent assaisonner les récits des accidents qui, déjà, s’amplifiaient de circonstances qui leur avaient été absolument étrangères. Les ondes se promenaient comme des diablotins dans l’assistance décoiffée et écervelée par la tempête. Une jeune fille, sursaturée d’émotion, qui ne trouvait pas en d’autres gestes ou pensées un dérivatif sauveur, eut une crise de nerfs. Les femmes bêtes l’imitèrent mal.
Quant aux hommes, il était rassurant de constater que seule la peur, don de l’enfer, pouvait les troubler. Comme des trombes d’eau envahissaient le pont, au-dessus de nos têtes, la peur inondait toutes les cervelles.
Heurté au-dehors par mille cadavres antiques et fantômes gigantesques qui secondaient la tempête dans ses assauts contre la coque, dans un vacarme fantastique dominant les histoires de naufrages et d’hécatombes, la peur cruellement enfonçait les yeux dans leurs orbites, creusait les joues et les tempes, agitait les mains des cardiaques, défonçait le ventre des hépatiques. Il y avait des sourires atroces.
L’océan et son détroit, cette nuit-là étaient trop vastes pour se satisfaire d’un seul mort. Le cercueil versait à gauche, à droite, et cherchait un tombeau insondable dans les flots. La vision de chacun apparaissait brusquement comme une charge en trop pour le navire, une espèce dangereuse de jeteur de sort que l’on n’eût pas dû embarquer si inconsidérément.
Macrube n’avait pas fait un geste au moment où, quittant la porte encadrée des deux sections du bar, je me dirigeais vers lui. Nous nous serrâmes la main en silence. Nos deux mains un instant soudées sévèrement, étaient le pont qui devait nous transborder de l’autre côté du désastre. Macrube fut, en effet, le seul passager qui ne raconta aucune histoire de noyade ou de nef qui sombre. Il était blanc, sans que je pusse discerner si c’était l’émotion ou la tension de son esprit qui provoquait cette pâleur. J’ignorais quelle place pouvaient prendre dans sa vision du monde les accidents qui avaient bourré le salon des fantômes de cent noyés. Et je ne savais pas ce qu’il pensait de la mort violente ou tout simplement quelle figure avait pour lui la mort survenue, toute proche, tangible, sous l’aspect de l’arrêt de la vie dans un individu circonscrit. Il avait sur elle, je ne pouvais en douter, des idées qui me faisaient haleter de désir, et qui occupaient ou avaient occupé la substance entière de sa pensée. Pourtant, la manière dont il avait commenté un suicide, un soir chez Lady Colf, m’indiquait au moins une des faces de sa pensée.
Macrube et moi nous nous levâmes pour quitter ces lieux où les larves et les chauves-souris de la peur se multipliaient avec tant de verve. Dans quelque interstice des cloisons, à la surface du bateau, nous ne retrouverions que les démons rustiques des eaux en délires démoniaques. Ce serait moins contagieux. Cependant, à l’entrée du salon, le jeune homme ruisselant d’eau salée et de pluie nous rejoignit. Macrube me le présenta. C’était son seul fils, Léon, qui était pour Macrube bien plus qu’un être humain. Il était la relique sacrée que lui avait laissée « l’amour céleste » de sa première femme. Nous saurons plus tard ce que, malgré des renoncements, continuait de figurer dans l’univers, ce fils unique. Celui-ci, déjà, était repris par son tic d’espèce mentale, qui s’exprimait par ce haussement périodique des sourcils que j’avais observé.
Léon nous accompagna dans un angle reculé de la salle où la raison s’évertuait encore en vain de chasser les miasmes de la terreur.
— Un spectacle unique vient de t’échapper, toi qui te moques de la mort ! dit Léon à son père.
— Me moque…, répéta Macrube, qu’une douleur visible étreignit subitement.
— Je ne sais comment tu ris de la mort. Je veux dire qu’elle ne t’apparaît pas comme la voient les autres philosophes, reprit Léon, que tu ne vis pas comme eux dans la crainte avilissante de la mort, continua-t-il, et il n’était pas difficile de voir qu’il récitait des bouts d’opinions exprimés par d’autres, que tu ne la vois pas sous l’aspect d’une borne terrifiante.
— Bien sûr, interjecta son père.
— … qui chaque jour que nous la rencontrons sur notre route est précurseur d’insomnie dans la nuit qui suit ce jour néfaste.
Macrube se tourna vers moi, et je lus dans son regard un grand désir d’excuser ce que les paroles de son fils contenaient d’ironie mêlée à de l’ignorance. Or Pierre surprenait dans ces paroles beaucoup plus une question, une curiosité qu’une attaque sarcastique. Certes, Pierre comprenait qu’il connaissait des pensées de son père sans doute ce que Pierre en avait déjà deviné, mais que le fils avait surpris que le grand œuvre de son père avait été de s’approcher de la mort avec un consentement total et que n’avait montré aucun homme du passé ou du présent. Pierre devinait que la dissimulation qu’il avait découverte en Léon et que devait peut-être exprimer son mépris accoutumé, était née des réticences, des secrets qu’il devait constamment contourner ou écarter. À vingt ans, si l’on n’était pas doué d’une intelligence suprême, il semblait à Pierre que vivre avec un sage n’était pas un bonheur, mais une situation pleine de dangers, de menaces de destruction morale. Macrube, qui avait fermé les yeux, était sans doute visité par la même pensée que Pierre.
— Tu es pâle, lui dit Léon, comme on bouscule un enfant rêveur qui refuse de revenir sous la lampe familiale. Cette noyade t’affecte, j’en suis surpris.
Macrube fit un geste pénible en entendant cette insolence.
Léon évoqua les péripéties de la noyade avec un talent que je n’avais pas soupçonné, et même avec un peu d’imagination dans l’utilisation de ses lectures. Le noyé aurait, selon lui, désespérément hurlé un nom, ce qui est aussi classique que le prétendu examen de tout son passé dans la cervelle d’un condamné. Puis il se leva.
— Viens, viens voir la mer, viens voir comme la mer est belle, au moins si une forêt de geysers est encore l’océan, cria-t-il à son père, car la tempête avait crû avec une telle rage que l’on ne pouvait plus s’entendre sans hurler. Mais Macrube qui ne pouvait dissimuler une grande souffrance, regarda son fils sans faire un mouvement. Léon hurla alors trois mots qui peut-être n’étaient qu’une bravade d’étourdi, ou qui étaient peut-être nés du désir de se cacher à lui-même son impuissance à pénétrer dans la douleur qu’exprimait le regard de son père.
— Tu as peur, hurla-t-il. Ces mots firent se tordre toutes les larves de la terreur qui accaparaient les cervelles. Ces mots, dits d’une voix retentissante, étaient sans doute pour tous autant une question qu’une affirmation qui jouait cruellement, à présent, dans l’atmosphère fébrile du salon dont la frontière était un bar.
Nous laissâmes Léon retourner sur le pont où l’odeur des cataractes et du soufre avait depuis longtemps chassé les relents de graisse et de goudron si chers aux aventuriers en chambre. Nous le suivîmes bientôt, mais restâmes séparés par les murailles de la tempête. Le capitaine avait renoncé à entrer dans le chenal du port. De toute part les explosions des canons avertissaient du danger.
Pendant qu’on se pressait autour des canots de sauvetage, Macrube qui avait déjà surpris mon inquiétude au sujet de la brutalité de son fils, et sans doute dans le but de connaître ma pensée quelle qu’elle fût, me raconta comment, une fois que le danger n’était pas moins apparent que cette nuit-ci, son fils avait, cyniquement, disait Macrube, gardé un sang-froid bouleversant.
— Vous, avez-vous jamais eu peur ?
Nous souriions dans l’obscurité. Cependant, je m’étonnais de sa question. Peut-être était-il, pensai-je, un de ces esprits abstraits qui connaissent l’humanité et même les hommes, mais que tout homme rencontré déroute.
— Ceux qui n’ont pas peur, ont presque tous aimé, reprit Macrube. Avez-vous aimé ?
— Je le crois. Un jour je vous dirai, vous me direz si j’ai aimé.
— Moi aussi, dit-il, je vous dirai…
Ce qu’il fit, dès le lendemain, car à l’aube nous pûmes atterrir à Calais.
Macrube et Pierre ne prendraient que le train du soir, le train pour Paris, Léon conseillé par Lady Joan s’était couché dans la lumière grise d’une grise chambre d’hôtel.
— Nous serons bien seuls, dit Pierre, j’attends votre histoire qui, en ce moment, a pour moi l’attrait d’une légende.
Ils avaient choisi pour y déjeuner, une table à l’écart que nul ne leur disputerait. Jamais ni l’un ni l’autre ne s’apercevait de la hideur des ornements et des murs des bons restaurants. Pierre était pourtant gourmet, et Macrube l’avait certainement été.
Pendant qu’ils découpaient des fruits parfumés, de vrais fruits mûris sur de vrais arbres, que l’on s’étonnait de voir apparaître sous l’obscurité du ciel brouillé encore, Macrube regarda Pierre. On sentait qu’il ne refuserait pas de parler du passé, de reconstituer ce que Pierre nommait d’avance une légende.
— Est-ce bien du bonheur que vous me parlerez ? demanda Pierre, n’est-ce pas d’une certaine paix intermittente… ?
— Je crois que la paix est non seulement le cadre, mais, bien plus, le véhicule ou le vase du bonheur.
— Le bonheur ! s’exclama encore Pierre.
— L’un et l’autre manquent de définition, cher ami Bioulx. Avez-vous parfois imaginé ce que serait la paix pour un artisan, un professeur, un paysan. Nous n’en voudrions pas !
— La paix, dit Pierre, c’est ce qu’il n’est pas encore l’heure de surgir, ce que nous ne croyons pas encore possible de nous échoir.
— Tel est aussi le bonheur. L’espoir du bonheur proche ou lointain est le point suprême, insurpassable que peut atteindre la « réalisation » de notre conception du bonheur dans la vie. Si cette conception n’est pas pour nous le bonheur même ou la paix même, il n’y en aura jamais pour nous.
— Oui ! le bonheur est toujours à côté, celui qui viendra après l’instant que nous vivons.
— Je vois encore une autre ressemblance entre les conditions qui pourraient donner le bonheur et celles qui pourraient permettre notre paix, dit Pierre.
— Sans doute, l’un ne peut s’acquérir sans l’autre, c’est une première condition.
— Admettons que la poursuite du bonheur ne soit pas un enfantillage. On ne le basera, même s’il n’était qu’une illusion puérile, que sur plusieurs exigences qui sont des crimes contre la société. Des siècles de religion nous ont donné un fonds chrétien inextinguible, notre morale en est la fille immortelle, peut-être.
— Si vous voulez obéir à cette morale-là, abandonnez tout espoir.
— Justement, l’altruisme ferme toutes les issues de ce que nous cherchons.
— L’égoïsme du penseur ou de l’artiste ! nous lancent ceux qui naissent pour nourrir des enfants qui nourriront des enfants.
— Morale et devoir ont un sens nouveau, il se peut qu’il ne s’agisse plus que du bonheur des autres.
— Ce serait le seul moyen, absolument sûr, de perdre la chance de paix ou de bonheur.
— Vous ne m’avez pas compris, je parlais des problèmes qui durent à travers les générations d’hommes, auxquels nul ne pense, l’immortel, enfin, pas les religions. Et que nous importe de savoir que peut-être nous mourrons avec la certitude que nos plus violents efforts n’ont pas déplacé une poussière ? L’effort a en soi la vie de ce qui est éternel. L’effort de l’homme est plus puissant, plus vivant que l’homme. Notre éducation religieuse, notre morale judéo-catholique exige des buts et des résultats. Or l’effort est son propre résultat.
— Cependant, dans cet effort gratuit, vous consumez votre paix… dans laquelle devait éclore le bonheur.
— Si cet effort était simplement de vivre avec plénitude, et niaisement… Car le spectacle du bonheur serait toujours une comédie niaise, où il semblerait que l’intelligence soit par définition proscrite.
— Pour ne penser qu’à soi, il faudrait vaincre la morale dont nous parlions il y a un instant. Celui qui pourrait goûter une seule minute du bonheur qu’il imagine, sans avoir la certitude que ce bonheur sera pour tous, qu’il pourrait le donner à tous, qu’il viendra demain pour tous, serait un esprit mort, un esprit éponge qui absorbe la vie comme une matière inorganique.
Nous parlions depuis longtemps. On sait ce que nous pûmes nous dire et que je ne répéterai pas pour cette raison. Mais on ne sait pas comment Macrube avait jadis atteint, d’abord, la paix intérieure, puis l’autre qui lui avait donné trois années de bonheur.
— Voilà, disait Macrube, ce qui paraît incroyable pour moi-même quand, actuellement, je pense à ces années. Est-ce dans la foule, sur une plage, au jardin du Luxembourg le dimanche, à Venise le soir, place Saint-Marc, que vous faites le plus profondément, le plus durement le point ? C’est à Venise que j’allais pour fixer en moi une posture, une assiette qui me permettrait d’appeler Dominique vers moi. Je ne pouvais pas me réserver une certaine nonchalance et m’abandonner à une négligence heureuse en acceptant d’un autre être sa vie et tous les sacrifices. Notre bonheur ne pouvait exister s’il n’était la nourriture du bonheur de quelqu’un.
— Vous avez pensé à cela ! Quel âge aviez-vous quand vous alliez faire de telles ablutions avant de vous consentir Dominique ? dit Pierre, en pensant à ses cruelles exigences.
— Près de trente ans, répondit Macrube.
— Et que fit l’alchimiste, le chercheur d’or à Venise ? demanda Pierre.
— Comment vous convaincre d’une vérité dont je ne doutais pas alors, c’est-à-dire quand je revins de Venise, mais dont je ne suis plus convaincu moi-même aujourd’hui ? Comprenez-vous si je vous dis que je m’étais convaincu de mon impuissance à inculquer n’importe quel désir ou science à mes contemporains, de mon incapacité absolue d’être sur un pied tel avec les autres qu’il me permît un colloque efficace ? J’étais pénétré de cette croyance, inébranlable alors, que toutes mes paroles créeraient le mal, que le trouble dans les esprits serait tout ce que je pourrais y déposer. Comme je n’avais jamais contrôlé les voies où me menait une discipline dure et sévère, je me sentais désorbité, ou placé dans une zone où régnaient le silence et la solitude. J’avais donc la conviction de mon incapacité. En outre, le seul travail que je concevais et que je conçois encore est la peinture de mes pensées sur la réalité du monde.
— Vous avez écrit les plus belles pages modernes.
— Pardonnez-moi, Bioulx, je n’ai jamais fait que me préparer à les écrire.
— Cette conviction que vos mains étaient vides ne vous poussait-elle pas à vous haïr ? N’étiez-vous pas écrasé, ne vous sentiez-vous pas déchu ? Et pouviez-vous vraiment n’aimer que parce que toute cette absence, ce vide s’étaient faits en vous ? Vous offriez à l’amour d’une femme votre amour ; celui-ci n’allait-il pas habiter qu’en un homme déçu et ne croyant plus que sa vie eût une destinée suprême ?
— Cher ami Bioulx, j’ai découvert plus tard que ma certitude n’était pas d’une profondeur insondable. Mais alors, sans doute, étais-je soutenu par ma foi sincère. Je sais maintenant que cette conviction de mon impuissance, de mon incapacité à communiquer ressemblait à la maladie inéluctable du vin. Tout est trouble et désagrégé et cela semble définitif. Le vin lui-même ignore la transmutation qui s’accomplit, comme notre âme ignore ce qui se fait en elle, sans elle. C’est sans doute elle qui, en secret, nous ordonne le renoncement et la patience, l’abandon de tous désirs ou espoirs pour que mieux se fasse la transsubstantiation ?
— Vous ne pensiez pas qu’un jour vous vous révolteriez ?
— S’il m’arrivait une subite angoisse de ce vide, il me semble que chaque fois, comme une personne qui, un doigt sur la bouche, vous incite à vous taire, mon âme m’imposait silence en me soufflant des louanges, et appréciant ma volonté d’écrire un jour les dix pages qui importent dans la vie de chaque homme. Vous voyez, Bioulx, je ne croyais pas que l’on pût vivre un jour dans la douceur du définitif renoncement. Parfois, fugitivement, je m’en souviens, je m’assurais que la paix que j’avais acquise me donnerait un secret, me ferait trouver ce que je cherchais comme, quand on cesse de chercher un mot, il apparaît dans notre mémoire, si sincèrement on a cessé de le chercher. Alors, avec une nouvelle ardeur, je me donnais à cette paix avec une joie inimaginable, je me donnais comme un objet insensible à cette paix. Je laissais faire en moi sans plus me sentir déchiré par les affres de la construction philosophique. Vous en tracer l’image serait en même temps vous dire notre bonheur. Car Dominique aima en moi cette paix qui lui semblait être la sérénité divine qui justement donnait la plénitude de notre amour.
— Dites ? demanda âprement Pierre.
Mais les masques frivoles de Lady Joan et de ses complices de loin regardaient Pierre et Macrube comme s’ils eussent assisté à une saynète de comédie.
— Attendons. Voyez ce que nous veulent ces anémoscopes qui notent tous les vents artificiels, dit Macrube.
Lady Joan, accompagnée de la grosse dame dont nul ne se souciait de retenir le nom, s’était arrêtée à l’entrée principale du restaurant. Trop grande et trop musclée, elle représentait fort bien pour les commis voyageurs et les mercantis qui achevaient de déjeuner là, le prestige de la riche Angleterre. La grosse dame était le symbole des riches dominions. Léon qui l’accompagnait aussi, s’il n’eût été Français, aurait pu représenter la retenue et la pose tout artificielle de l’étudiant des grandes écoles des provinces britanniques où, sauf aux heures de sport, tout dans les âmes semble être amertume et dégoût.
— Le mince garçon que vous voyez à côté de mon fils, dit Macrube, est son ami, André Nolage. C’est son père qui a mis à ma disposition et à celle de mes amis, sa maison d’été à Fontainebleau. Venez avec moi, si vous pouvez vous arrêter à Fontainebleau.
— Je le puis. Nous avons beaucoup à nous dire…
— Léon et André sont les invités des Lozinges à Valvins, vous les connaissez ?
J’inclinai la tête. Lady Joan évoluait, avec une certaine connaissance de l’art de marcher sous le regard des esclaves de toutes les fortunes. En somme, c’était une de ces femmes qui atténuent, par du bruit et des couleurs empruntées, la grisaille des salons. Parfois, elles se rendent ainsi supportables à ceux qui, quelque soir, s’égarent dans leur sphère inepte. Avant de quitter la chambre où Lady Joan s’était reposée, elle avait repeint son masque où elle avait laissé transparaître, non sans coquetterie, celui que lui avait mis la nuit de tempête. Plus que parmi les meubles et les lambris de son hôtel, elle ressemblait à un Gainsborough sorti d’un musée à l’heure des cocktails, du jazz ou de la drogue. Elle était un peu plus tolérable parce qu’elle avait raté son grimage de ménade. Un presque imperceptible décollage faisait sans doute vaciller toutes les opinions que les hommes tentaient de se former sur sa personnalité.
D’un geste volontairement élargi, emprunté aux ballets russes à travers les déformations de la musical comedy, elle ramène Léon vers elle pour se diriger vers Pierre et Macrube. Pour ces derniers, découragés par son approche, elle est une matrone gréco-saxonne qui se drape en jeune fille moderne. Mais Léon était-il un esclave capturé et vendu à la matrone, ou le petit désenchanté que Pierre vit d’abord en lui ? Son amertume, sa bouche tirée vers la droite comme celle de Stendhal, sont-ils des signes de désespoir ? Sans doute, pense Pierre, le fils de Macrube traversera-t-il encore bien des territoires avant de connaître la fontaine rafraîchissante de l’espoir.
Espoir et désespoir, les deux états se rencontrent sur la même route morale ; parfois la distance qui les sépare est un abîme, parfois ils sont prêts à se confondre. Pendant que la jeune fille moderne et l’esclave s’approchent, celui-ci la regarde comme ceux qui cherchent à surprendre, au-delà des paroles prononcées, les gestes muets qu’il importerait davantage de comprendre. Ce qu’il veut comprendre est le sens caché de ce que vient de dire Lady Joan, qui a murmuré le nom de Virginie Damois.
— J’ignore tout, dit Léon.
— J’attendais de ses nouvelles pour partir, rien n’est venu, aucun indice, dit Lady Joan en s’installant à une table voisine.
— Où est-elle, Lady Joan ? demanda Léon.
— Peut-être sais-je où elle était hier, répondit Lady Joan.
— Dites, je vous prie ?
— Demandez où elle est maintenant à M. Bioulx, notre ami, le grand ami de votre père.
Elle avait dit cela à voix très basse, mais en se tournant vers moi comme si nous avions traversé cette nuit de tempête en causant comme des camarades, alors qu’elle m’avait empêché de m’approcher d’elle dans le salon du bateau.
Léon s’est assis à droite de Lady Joan. Il a trahi beaucoup de trouble pendant que l’hôtesse de cette table lui parlait de Virginie. Il se penche vers moi et me demande confidentiellement si celle-ci était sur le bateau qui nous a amenés.
Une bouffée de fraîcheur me caresse. Je ne sais pourtant pas si son trouble cache l’intérêt d’un amoureux. Une sensation de renouveau m’habite soudain à la pensée qu’il en pourrait être ainsi, mais immédiatement une petite angoisse traverse cette aube suave, quand je pense avec terreur que Virginie, quittant Guildford à la hâte, pourrait, en effet, être arrivée à Douvres à temps pour prendre le même bateau que moi.
André, gai et peut-être spirituel, s’efforce de dérider Léon, absorbé dans des réflexions qui laissent ses sourcils immobiles. La grosse dame examine le visage de Lady Joan avant de se permettre de rire aux boutades d’André. Or Lady Joan n’écoute pas les sketches d’André Nolage. Elle se penche avec une malice bien étudiée vers Macrube et Pierre qui s’en iront dès que cela leur sera possible.
— Vous savez, dit-elle, il y eut grand danger cette nuit, une tempête épouvantable. Vous ne pouvez vous imaginer. Comme nous ne prétendons rien demander à notre imagination, elle continue.
— Ah ! vous vous êtes vraiment aperçus qu’une tempête menaçait de nous détruire tous ? Vous étiez tellement occupés de vos affaires, vous ne saviez pas seulement où vous étiez, je gage.
— Nos affaires, dit Macrube, en souriant.
— Certainement, répondit Lady Joan, vous avez des affaires. Tous les grands artistes anglais ont des affaires.
— Les grands, sans doute, dit Pierre, sans sourire. Cette femme ne peut comprendre que nos affaires furent entreprises il y a de nombreux siècles et quelles ne se termineront jamais. Cependant, son ignorance de ce qui nous retient ici-bas est telle, qu’elle m’attaque à nouveau comme on houspille un égal, un homme de même calibre qu’un member of Parliament, qu’un flibustier en chambre de la City, ou qu’un académicien.
— Qu’avez-vous, Bioulx, dit-elle, vous avez les yeux aussi frivoles que ceux d’une chevrette effrayée ? J’aimerais montrer vos regards légers à vos amis.
Sans doute y voyait-elle les restes de la joie que me donnait la rencontre de Macrube.
— Ah, je ne vous croyais capable que de cogitations ténébreuses et vaines, de scrupules de casuistes, ajouta-t-elle, à mon grand étonnement, en baissant la voix.
Mais mon étonnement cessa quand je ne doutai plus que Virginie avait sans doute écrit tout récemment à son amie. Je sus que je ne me trompais pas quand elle ajouta : « Mon amie Damois a oublié quelques traits dans le nouveau portrait qu’elle a fait de vous dans sa lettre. »
Léon, sortant de sa rêverie, la regarda vivement quand elle parla d’une lettre récente de Virginie, mais ce regard échappa aux autres.
Un nouveau portrait, pense Pierre, depuis trois jours Virginie a fait de nouvelles découvertes. Une nouvelle bouffée d’espérance l’envahit. Pour cacher à Lady Joan, penchée vers lui dans la fumée des cigarettes, d’autres regards de chevreau qui devaient animer les yeux de Pierre en pensant à l’évolution possible de l’amour de Virginie, il tourne la tête vers Léon dont il rencontre les yeux pleins de questions. Puis il jette un regard sur Macrube. Lui a-t-on parlé de Guildford ? Il paraissait voguer sur des mers lointaines. Ses yeux étaient aussi inhabités que pendant les minutes où il avait, au cours de la nuit, regardé les parois du bar avec leur sauvage symphonie de bouteilles.
Lady Joan et sa suite se levèrent. Tous prenaient le train pour Paris. Elle nous invita à prendre le thé, le lendemain, à son hôtel.
— Puis vous irez à Sienne ! affirma-t-elle, en nous regardant, Macrube, Pierre et Léon, non sans jeter aussi un regard à André. Son attitude ne questionnait pas plus que ses paroles. Jalouse de son autorité devant laquelle tous fléchissaient, elle s’étonna quand elle eut nos réponses. Nous devions d’ailleurs changer d’avis. Elle s’étonna : elle était manifestement étonnée que l’on pût ne pas aller à Sienne.
Sans nous concerter, il était décidé que nous ne prendrions pas ce train tout honoré par la grande matrone gréco-anglo-saxonne. Léon n’entrevoyant pas l’occasion de me questionner en secret sur Virginie, retourna jusqu’au soir dans la chambre où il s’était reposé pendant la matinée. André Nolage prit sa place de chevalier servant dans la suite de Lady Joan.
Macrube qui ne fumait jamais, fit apporter des cigares. Je considérais cela comme un signe de plaisir, et j’étais convaincu qu’il éprouvait, en effet, un véritable plaisir.
— Nous disposons de notre après-midi, dis-je à Macrube, quand il eut allumé gauchement un cigare qui, d’ailleurs, ne semblait pas reconnaître les doigts d’un amateur. Cela était touchant et puéril dans les mouvements d’un tel homme.
— Et vous, dit-il, j’aimerais vous voir fumer. Plus jeune et même adolescent je frissonnais de délices quand je voyais le facteur, par exemple, allumer sa pipe après sa tournée. Il me semblait au comble du plaisir. Il allait jouir en paix sans rien soustraire aux autres. Symbole de sa confiance dans l’heure qui allait venir. Image d’un plaisir qui, répété, faisait une sorte de bonheur.
— Dites-moi le vôtre, Macrube, comme vous y étiez décidé.
J’ignore si le cigare fut plus satisfait de moi que l’autre l’avait semblé de Macrube.
— Je ne pourrai, commença l’ami, montrer la vérité de notre bonheur ; Dominique n’était pas une femme. J’ai dit, et personne n’en doute, que le spectacle du bonheur est une comédie niaise. Et, tantôt, pendant que la cour de Lady Joan déjeunait à côté de nous, je pensais au moyen de vous montrer cette félicité. La première condition qui nous l’accordait s’énonce en une seule phrase.
Macrube s’arrêta, cherchant à mieux exprimer sa pensée.
— Dominique était sans défauts. Veuillez prendre avec le plus profond sérieux cette phrase qui serait parfaitement à sa place dans un conte de fées. Pourquoi faut-il qu’une telle affirmation, d’un homme déjà chargé de beaucoup d’années, dite à un sage qui n’est pas sans expérience de la vie, doive être entourée de précautions oratoires ? Tout autre homme à qui je l’eusse dite, m’eût pris pour un savant naïf, ou peut-être pour un sourd et aveugle. Peut-être pensez-vous qu’une telle chose est impossible ou que je ne voyais pas ses défauts ou que je n’y étais pas sensible ?
— Je vous comprends.
— En tout cas, jamais je ne dus faire appel à ma patience. Une seule fois appeler ce secours, eût à jamais détruit la plénitude de mes sentiments. Pensez, Bioulx, que la seule nécessité d’user de patience, c’est le mot, eût contenu un poison, vite mûr, pour cette paix que vous qualifiez sans doute justement de miraculeuse. L’homme de sincérité et de vérité avec soi-même, ne peut fermer les yeux ; un seul mensonge serait une fissure par où paraîtrait l’humidité pleine des champignons qui tuent la gloire et le respect de la vie intérieure.
— Je vous comprends et je vous approuve quand vous pensez que le secours, la nécessité de recourir à la patience comporte une dose latente de mépris…
— … une insulte, acheva pour moi Macrube.
— Pardonnez-moi, cher ami, je n’en puis douter. Vous me voyez chercher les possibilités, les causes, la prodigieuse situation qui…
— Acceptez ma légende féerique, interrompit Macrube. Dominique croyait, ce qui n’est pas rare chez une très jeune femme, qu’en aucune circonstance je n’eusse pu la décevoir. Et cela était la vérité. Oui ! elle était seule, pas de maille vivante, pas d’entourage de hasard.
— Mais vous viviez sur la terre, où il y a des hommes, des événements, des morts, des héritages, des sangsues, des moustiques bavards…
— Figurez-vous une ville comme Rouen, répondit Macrube, à ma question que nous trouverons tous naturelle. La ville est bâtie sur le versant est d’une colline. De la mer que regarde l’autre versant, la ville est invisible. Cependant, du troisième étage de ma petite maison en forme de tour, le regard plongeait, en passant au-dessus de la crête de la colline, dans les rues et même sur la place du Marché de la cité. Au pied de celle-ci, le fleuve faisait un brusque coude qui versait ses marées hautes dans la mer. Avec ses transatlantiques, ses bateaux noirs, le fleuve apparaissait au nord de notre colline à une distance d’où le bruit des sirènes ne semblait être que leur propre écho. L’estuaire était la route vers tous les peuples de la terre. La cité était habitée par des hommes de la terre et de la mer, de tous les métiers et de toutes les religions.
— Bibliothèque humaine, dit Pierre.
— C’est bien cela et bien plus encore. Car si la ville avait ses quais internationaux, l’estuaire avait ses plages pour les bateaux de pêche. Là aboutissaient les efforts des mois d’hiver dans les brouillards d’Islande, pendant que les chalands apportaient dans la cité historique, le charbon, le blé de l’intérieur des terres. De l’autre côté du fleuve, en face de la ville, dans de vastes chantiers que nous découvrions aussi de nos hautes fenêtres, on construisait, ou réparait les nefs de rivière ou de haute mer. Dans les vitrines des boutiques de la Grand’place, avec des jumelles nous voyions des objets, tous les objets, les instruments, ancres et filets, rames et gouvernails. À côté, l’avalanche des bibelots, des masques et des dieux exotiques. Plus loin, les fruits de toutes les latitudes, des instruments de musique anciens, des tambours nègres, des poissons d’eau douce, des poissons de mer.
— Votre ville est sur les côtes de la Charente-Maritime, dit Pierre.
Macrube s’approcha pour me dire dans un souffle le nom de la ville qu’il chérissait encore. Sans doute étais-je à cet instant, le seul auditeur digne de recevoir de lui la vision qu’il gardait de cette ville. Il ne cessa de m’en peindre les perfections que lorsque je lui promis de l’y accompagner un jour.
— Je vous ai dit, continua Macrube, que le coude du fleuve passait au nord de notre colline. Au sud, notre jardin incliné vers la plage assez lointaine se muait progressivement en pinède. Celle-ci se prolongeait en forêt bientôt très dense et compliquée d’arbres de toutes les espèces. À un mille de notre porte, nous trouvions une sorte de forêt vierge, où les coupes périodiques étaient bientôt remplacées par de nouvelles végétations d’arbres. Au nord, la plaine qu’aimait comme moi Dominique, au sud les bois et leurs bêtes qui étaient moins pourchassées qu’ailleurs.
— Vous possédiez le monde dans son aspect universel !
— Nous ne fîmes jamais un souhait qui déjà ne contenait de réalisation.
— Vous m’effrayez, ici, dit Pierre.
— Détrompez-vous, nous étions accoutumés à ne remplir la journée que par la journée, non par les projets destinés au lendemain. Peut-être dois-je dire que le vœu n’avait jamais le malheur de paraître dans les moments obscurs qui font toute la vie des hommes qui ne possèdent pas une ville cachée derrière une colline, ni estuaire, ni forêt. Le souhait n’était jamais le fruit mal fait d’une heure de joie avortée. Je ne puis vous expliquer psychologiquement l’effet de cette presque inutilité de l’aspiration à mieux, à ailleurs. Cela semble contredire si décidément nos idées générales sur le besoin d’opposer, pour les goûter, la joie à la douleur.
— Sans désir, prononça Pierre, qui s’exaltait secrètement et poussait ainsi Macrube à parler. Celui-ci continua longtemps. Dans le restaurant, les tables étaient déjà dressées pour le thé, que Macrube n’avait pas encore terminé.
— Pensez encore, Bioulx, aux journées qui accompagnent le cours du soleil. Je vous ai dit que spectaculairement le bonheur est niais. Mais est-ce plus niais que de s’évertuer à écrire un roman, à peindre une toile périssable ?
— La Poésie, proposa Pierre.
— La Poésie, dit Macrube, et je sais que vous m’approuverez, vous avez montré quelques-uns des plus…
— Je me suis préparé à écrire le plus beau poème, interrompt Pierre en rendant à Macrube la phrase que celui-ci lui avait offerte quand il avait parlé de l’œuvre de Macrube.
— La Poésie, reprit Macrube, n’est-ce pas la réalité profonde atteinte par la vision la plus réelle de la vie du monde ? Connaissez-vous plus divine exultation de liberté que d’observer, voir enfin, ou mieux, regarder et constater sans relier immédiatement tout cela à une œuvre, à un système, à une théorie ? Dieu regarde le monde…
— Mais cela est impossible… sans doute toujours à cause de notre sacrée morale qui inclut notre sacrée superstition du travail.
— Dominique pouvait vivre de la sorte.
Chaque fois que Macrube prononçait ce nom, je tâchais de me représenter et la personne et la place qu’elle occupait dans ce bonheur que Macrube avait possédé. Il venait de répondre à la curiosité naturelle que je ne lui avais pourtant pas exprimée. Quant à la personne, je ne pouvais lui faire la question que répétait Virginie souvent quand je lui parlais de mes amours tronquées. D’ailleurs, qu’importait à Macrube que Dominique fût jolie ? Pourtant ! Je dis à Macrube, espérant qu’il me parlerait d’elle, que notre vraie compagnie était de sentir toujours présent en nous le personnage débordant qui voit et comprend.
— Et la vraie compagne est celle dont le regard ne contient jamais une chose étrangère. Le regard de Dominique exprimait toujours avec tous les signes de la délectation harmonieuse, mes propres plaisirs et l’effet du plaisir que lui procuraient mes pensées, du moins l’aspect de mes pensées qu’il est donné aux humains de traduire. Dans ses yeux bleus, à peine un peu mauves, je voyais le bonheur d’assister à notre vie, d’être les ondes mêmes où tout cela avait lieu.
— Des yeux bleus, dis-je, comme on pose un piège.
— Un nez très peu busqué, un nez celte, un masque haut, le front légèrement bombé et le menton classique, oui, classique de la tendresse et de la charité. Ses cheveux de soie faisaient penser aux étamines blondes de certaines clématites. Vous ai-je dit qu’elle était un peu plus grande que moi ?
Ici, Macrube ajouta une phrase que je répéterai et que je crois l’expression d’une grande vérité, bien que je sache que peu d’hommes seront d’accord, ici, avec Macrube et Pierre. Peut-être d’ailleurs l’affirmation ne reste-t-elle vraie que s’il s’agit d’hommes que leurs aptitudes et leurs poursuites ont rendus inaptes aux luttes quotidiennes.
— Dominique enfin, dit Macrube, était pour moi le type de ces femmes audacieuses et fortes qui sont nées pour protéger un homme puissant et fort…
— Vous ne quittiez pas votre colline en hiver ?
— L’hiver ne changeait que le décor. Nous restions aussi curieux et avides de la densité des événements et des heures. Un jour que j’avais, en cherchant un livre à la poste, entendu dire peut-être à mon intention que seul un sot pouvait se satisfaire de l’entourage d’oiseaux et de fleurs, je m’appliquai pendant une seule journée à noter toutes mes surprises devant oiseaux et fleurs, mes réflexions les plus banales comme les autres. Au midi de cette journée, semblable à toutes les autres, je dus m’arrêter, mes notes avaient déjà pris l’ampleur d’un volume.
— Entendez-vous, Bioulx, dit Macrube en étendant vers moi une main tremblante au souvenir de ces journées inexprimables, touffues et pleines d’ivresse réelle. Concevez-vous ce que cela veut dire ?
— Vous n’en doutez pas !
— Pardonnez-moi, Bioulx, si je vous déclare que tous les volumes que vous avez publiés, en publiant en même temps notre amour des fleurs et des oiseaux, ne suffiraient pas à faire donner le contenu d’une seule de mes journées.
— Ni d’une des miennes ! dit Pierre, si nous contions une seule de nos journées extra-littéraires, extra-philosophiques, nous prendrions pour le public figure plus risible ou sotte que celle d’un sauvage qui muse dans sa forêt.
— Pendant trois ans, murmura Macrube après un long silence, puis vint le terme, sans maladie, sans avertissement. Que ce fut le sourire aux lèvres qu’elle reçut la mort ne changera jamais rien à ma douleur, ni tous les sophismes dont on décore notre fin fatale.
— Oui, Léon est la seule trace de ces jours.
— Mon ami, reprit en gémissant le sage, cela est injuste, je ne puis encore le croire, il y a un secret central, une chose principale que nous ignorons dans cette cruauté abominable, injuste, arbitraire, folle.
À l’hôtel Hélios, nous fûmes introduits dans l’appartement que Lady Joan y occupait pendant ses séjours à Paris. Tout le ciel semblait décidé à y entrer par les fenêtres. Il nous appela devant celles-ci. Vieux sites et la terrasse des Feuillants. Plus près de nous, sur un fil invisible, les autobus ne cessent de relier Vincennes à Neuilly. Et sous les lignes qui serpentent, le boyau du métro, comme l’œsophage caché sous la trachée, les rames électriques des trains imitent cursivement les autobus.
Lady Joan nous pria de l’accompagner dans les salons de l’hôtel. Soit affectation de sociabilité, soit fausse démocratie, elle désirait que nous prenions le thé non dans son appartement, mais parmi les tables miscellanées. Autour des tables, les petits cercles de gens anonymes et fragiles s’ennuyaient ; aucune cloison ne cachait leur lassitude…
Celle qui nous invitait racontait volontiers que, lors de sa première visite à Paris, elle avait été frappée par notre goût de prendre le thé dans la gouttière, the gutter. Elle nommait ainsi la terrasse des cafés, que l’on cherchait en vain à Londres. Dès ses premières paroles, nous sûmes que, malgré son désir de s’asseoir parmi les cercles d’inconnus, son opinion sur notre chère ville n’avait pas changé.
— Me voici revenue dans ce Paris sale et en désordre, dit-elle sans politesse.
— Paris n’est pas sale, Madame, répondit un jeune peintre qu’elle avait étourdiment invité la veille. Elle défendit son opinion. Il fallut que Pierre lui demandât si elle avait jamais passé les ponts de la Tamise pour marcher à pied dans Old Kent Road, si elle connaissait, à Paris, des taudis aussi effroyables que ceux qui entourent China Town et, plus loin, l’est de la ville.
— Ce qu’il y a de pis, surenchérit-elle, pendant que la grosse dame, André et Léon étaient chargés de distribuer les friandises du thé que l’on venait d’apporter, ce qu’il y a de pis, est que les peintres immortalisent cette crasse.
— Ils font des horreurs plus abominables, intervint Chigi qui devait s’en aller l’après-midi. Ils remplissent leurs toiles de lignes et de couleurs enchevêtrées sans but, incompréhensibles ; ils ne sont pas fous, mais ils croient que nous le sommes assez pour les prendre au sérieux.
Lady Joan n’osait répondre. Nous savions tous que dans son jardin d’hiver mué en salle de musique, elle avait accueilli des tableaux et sculptures que Chigi devait abominer.
— Vous ne comprendrez jamais ces peintures, dit encore le jeune peintre, parce que vous nourrissez la singulière idée que les artistes travaillent pour vous amuser ou vous distraire, alors qu’ils se délectent douloureusement dans l’effort de vaincre, de forcer à paraître ce qu’ils ont trouvé. Croyez bien que s’ils cherchaient, ce ne serait pas à nous distraire, nous…
La grosse dame, la bouche ronde et humide, attendait les ordres psychiques de sa patronne gréco-anglo-saxonne. Pierre et Macrube étaient déjà las de ce verbiage inutile ; il était temps de fuir.
— Restez, je vous prie, s’écria Lady Joan, nous remonterons, nous fumerons près de mes fenêtres. Non ! vous êtes empêchés ? Dans ce cas, nous ne nous verrons plus, je crois, avant l’été, à Sienne. Vous m’avez promis, ajouta-t-elle, sans trop nous surprendre de sa manière d’interpréter par le mensonge les lois de la politesse.
— Venez, insista-t-elle, j’ai là un prêtre, Don Perrudi, qui trouvera pour vous des homes étonnants. Je lui dirai que vous cherchez dans le genre hiboux nostalgiques. Surtout en ce qui concerne Bioulx. Pour M. Macrube, on trouvera une maison ensevelie sous de noires images, une première loge sur les gibets, dit-elle. Mais elle se retourna vers moi, frappée, comme nous, de l’expression ténébreuse de Macrube.
— Vraiment, pour vous Bioulx, il faudra en outre un jardin, un paradis terrestre pour le chevreau…
— Don Perrudi, dit-elle encore, je parlerai à Don Perrudi.
— Don Perrudi, répéta vaguement Macrube, déjà fort loin des pensées que l’offre d’un gibet avait fait naître dans son esprit.
— Mon père connaît Don Perrudi, annonça Léon.
— Virginie viendra, souffla encore Lady Joan en tournant légèrement le regard vers Léon, mais en me faisant un signe qui devait me prévenir qu’elle mentait. Or elle mentait deux fois, et le résultat d’un de ses mensonges fut que je n’évitai pas Sienne.
Macrube partit avec son fils. Ils aimaient vérifier la puissance des lettres de recommandation que leur avait données Lady Colf. Vaines démarches d’ailleurs, et surtout parce que Léon s’évertuait à les faire échouer.
Dès Melun, la beauté de la forêt avait effacé l’affreuse mélancolie qui nous saisit en traversant les banlieues de la grande capitale. En nous rapprochant de Fontainebleau, le train traversa plusieurs fois un véritable chemin creux fait des feuillages des hêtres, des ormes, souvent séparés par des pins sombres. Et nous espérions, Macrube, désolé des procédés de Léon qui refusait tout travail, et moi, nomade dans tout mon sang, que les indigènes et les visiteurs de ces sites si simplement enchanteurs eussent l’esprit de comprendre les dons splendides qui leur étaient offerts.
Quant à Léon, il fumait des cigarettes dans le couloir.
— Je n’ai pu le convaincre, dit Macrube, en désignant son fils. Bientôt, je ne pourrai plus le secourir d’aucune manière. Pour le reste du trajet, Macrube resta aussi silencieux que moi.
Dans la gare, nous trouvâmes ces Lozinges et André qui déjà était arrivé le soir de la veille. La voiture nous conduisit d’abord, à travers Avon, tout au fond de Fontainebleau où nous nous arrêtâmes devant la maison de Nolage, dissimulée dans des feuilles. Puis Léon et André s’en allèrent à Valvins avec ceux dont ils étaient les invités pour quelques jours de vacances.
Je crois inutile de décrire cette ville célèbre que les voyageurs de tous les continents ont visitée. Peut-être que beaucoup de ceux-ci connaissent la petite place solitaire où nous étions arrêtés. Au fond se dresse le bâtiment de l’ancienne préfecture. Peu de villes de province possèdent une solitude aussi douce dans les richesses de ses souvenirs.
Très peu de voyageurs auront remarqué la grille noire, recouverte d’une plaque de tôle qui cache les bases d’un jardin fait de feuillages persistants de houx, de lauriers fleuris, de conifères. Quand la grille s’ouvre, un péristyle blanc apparaît, s’élevant sur une terrasse de cailloutis de la Seine. Entre deux colonnes, un escalier monte vers une maison fort modeste, un type de maison de bourgeois que les soucis et la jeunesse ont quittés en même temps. Nolage est à Cannes, la maison, toutes paupières baissées, ne nous attend pas.
C’est au fond du jardin vert sombre, vers un étroit pavillon que nous conduit la femme âgée qui gouverne en ce moment ce royaume de verdures et de secrets. Les ordres de ses maîtres sont de nous servir dans ce pavillon. Il y a deux chambres à l’étage, séparées par un passage qui prolonge l’escalier. Une porte basse permet de rejoindre une petite ruelle latérale. Nous prenons possession des chambres pendant que l’on procède à la livraison de nos bagages, très minces, ceux de Macrube comme les miens.
— Pas encombrants, vos bagages, dit Macrube, vous voyagez pour vous, non pas pour un personnage qui irait quêter des invitations aux ambassades. Vous voyez ma mallette, mes valises, bien moins que mon fils, évidemment.
— Léon, je le crains pour lui, dit Pierre, médite profondément sur l’ordonnance de sa toilette. Les amoureux d’aujourd’hui ne sont pas les fous de Shakespeare qui oublient de serrer leurs jarretières et négligent le peigne.
Mais, Macrube ne répondant pas à cette insinuation de Pierre, qui se représente agréablement Léon amoureux de Virginie, il ajouta une question à sa supposition sur la coquetterie du fils.
— Votre fils ira-t-il avec nous à Sienne ?
— Je veux bien que nous allions à Sienne, répond Macrube. Lui, je ne sais… que fera-t-il dans l’avenir… il me paraît si vieux… mon fils… !
— Il y aura des amis de Lady Joan. Léon n’est pas misogyne ?
— Il me fait penser à une vaste salle d’attente qui n’aurait jamais servi, la ville tout autour est détruite, la salle elle-même tombe en ruine. Sauf quelques jeunes qui vont consumer leurs sentiments de noblesse dans la politique et quelques rares bénévolement catholiques, quels sont ceux qui, aujourd’hui, trouveraient une réponse à leur ferveur de vivre ? Nous étions trop exigeants pour qu’il nous fût possible de nous agenouiller devant les autels antiques ou les portiques de la poésie de Virgile ou de Dante. Maintenant nous voyons, dans le cœur de nos fils, l’héroïsme salubre se flétrir entre les trépieds des hymnes faux, sous les croix, les marteaux, les flèches des démagogies irresponsables.
— Misogyne, demandez-vous, Bioulx. Personne qui dans sa conscience prend une charge noble du monde, qui ne soit misogyne, cependant, si rares sont la conscience et la foi, que le chiffre des pertes pour la société n’a jamais une longueur appréciable. Si l’amour ou son ombre vous interrompt, nous ne cessons pas d’être misogynes.
Je me promis de reprendre plus tard ce sujet. Macrube, je le savais depuis les premiers pas que fit notre amitié, après la soirée de musique, à Londres, ne me dissimulerait pas ses pensées. Nous avions reconnu notre insondable scepticisme plein d’ardeur qui nous logeait dans une sphère mystérieuse où il n’y avait pourtant aucune contradiction. Mais peut-être, pensait Pierre, cette ardeur que je vois dans sa vie, n’est-elle plus qu’un souvenir crucifié ? Quant à lui-même, Pierre, curieusement latentes en lui, ces ferveurs ardentes l’entravaient et dans ses élans et dans ses adhésions. On a vu comment Pierre se débattait sur un plateau obscur où, croyant toujours y pouvoir créer de la lumière, il s’était efforcé de s’établir.
Au bord de Fontainebleau, l’historique et belle, dans les deux chambres défendues par des houx et des épicéas, nous éprouvâmes des jours de confiance inoubliables. Tout le potentiel d’intégrité, je dis bien et j’insiste, qui nous imbibait comme des êtres étrangers aux accommodements sociaux, s’exprima peut-être naïvement dans nos colloques. Parmi les liens qui nous réunissaient, il y en avait un qui me resta inconnu pendant quelques mois. Nos routes, avant que je n’eusse découvert ce secret, suivaient, pour moi, les mêmes courbes. Celle de Macrube, comme on le verra, se barra, ou faut-il dire quelle aboutit à une conclusion merveilleuse ?
Certainement, nos plus belles heures étaient faites des commentaires muets de notre accord inouï. Nous ne pouvions jamais prévoir quand le silence, pour de longues heures, allait rendre muette notre ferveur. Il y eut des journées tissées entièrement d’une sorte de plénitude telle qu’il faudrait, pour les faire comprendre, noircir d’écriture de trop nombreuses pages. Il n’y a pas d’autres amis tels que les deux amis que nous étions devenus si rapidement.
Si au milieu de telles journées, Léon, André et leurs hôtes souvent accompagnés de jeunes gens vêtus pour la rivière ou le tennis, venaient nous surprendre agréablement, ils brisaient toutes nos moissons de pensées, poursuivaient le silence jusqu’au fond de nos esprits. Nous nous empressions de les conduire au parc du château ou dans quelque pâtisserie où ils pussent secouer leurs grelots sans briser nos pierres précieuses.
En cris conventionnels et rythmés, en traits sans vigueur, les tragédies bourgeoises du XVIIIe siècle ont tracé quelques portraits d’individus modèles. Corneille nous eût choisis comme le spécimen de quelque diable criminel sans religion d’église, sans patience devant les mensonges utiles au Roi, à la banque ou à l’État, quelque diable, ignorant qu’il est ordonné de collaborer, niant qu’il est commandé de pousser à la roue, c’est un lieu commun, je l’espère, de dire qu’il est heureux que cette roue trouve à travers tous les temps des mains assez sales pour la toucher sans danger de se les poisser plus que déjà elles ne le sont.
Nous étions bien d’accord, Macrube et moi, sur la valeur de cette occupation de pousser à la roue.
Une belle nuit que nous avions passée sinistrement à Valvins, se maintint belle et pleine de lune bleue jusqu’à notre retour au pavillon de Nolage. Macrube, universitaire affiné, mais renégat, Pierre, vieux mondain dissident, avaient été d’une taciturnité plus intraitable encore que d’accoutumée.
— Nous sommes naïfs, murmurait Macrube, plus aimable que moi, qui lui assurais que « idiot » nous déterminerait encore mieux et plus étroitement.
— Certes, « idiots », accepta Macrube. Mais vous, cher Pierre Bioulx, vous êtes arrivé à l’idiotie par des émondages sévères de l’orgueil.
— J’aime que vous vous décidiez pour l’orgueil. J’ai toujours été rebelle et la vanité eût été un grand empêchement dans la vie ardente, libre et détachée d’un rebelle. La vanité fait de l’homme un esclave, un esclave veulement satisfait.
— Je sais que, non la vanité, mais un orgueil peut-être livresque, vous a fait dès le plus jeune âge répudier les « roues ».
— Vous connaissez, dis-je à Macrube, depuis hier mon enfance comme d’ailleurs mon adolescence. Je vous ai dit l’immense foi qui me possédait, et mon désir de m’élancer sans souhaiter de secours. Toutefois, en province, et dans une solitude jalouse, ce fonds de noble ardeur ne distinguait ni sa propre nature ni quels fruits en pouvaient naître. C’était un élan encore trouble vers une lumière encore inconnue. Je fus idéaliste, je fus mystique selon la lettre et le signe extérieur. Mon âme n’était pas engagée.
La vieille gouvernante-femme-de-ménage-maître-d’hôtel apporta à Macrube une lettre dont l’aspect le fit sombrer dans une méditation douloureuse. Des premières lignes de la missive s’échappa un cruel vampire d’âmes. Les traits de Macrube se défirent. Je le laissai discrètement dans une sorte de crise hypnotique.
Quand j’arrivai près de la fontaine de Diane, où cette déesse, coulée en bronze avec son cerf favori, cherche vainement à décocher ses flèches pour une victoire cynégétique impossible, je vis sur le banc circulaire qui entoure la sculpture de l’exilée, deux jeunes filles que je crus d’abord appartenir à l’école américaine du château. Elles n’étaient que des licenciées en vacances, venues visiter des amies inscrites à l’école. Elles s’étaient assises en se tournant le dos, comme si leurs échines eussent été des dossiers de chaises de jardin. Les genoux ramenés sous le menton, elles avaient tiré leurs talons contre leurs buttocks. Pour ne pas remarquer ce que leur pose avait d’excessivement libre, il eût fallu détourner la tête. Je fis du regard le tour des visages et compris que je pouvais m’asseoir à la place qui m’était familière depuis quelques jours.
Connaissant le style direct qu’il convient d’adopter avec ces libres et très modernes petites femelles, je ne tarde pas, après quelques mots destinés à prendre la température, de leur demander des nouvelles de leurs amours à Fontainebleau. L’une affecte un mépris étudié. L’autre répond à Pierre que tous les Français posent cette question. Et cela est vrai, car tous les Français qui ont rencontré quelques-unes de ces grandes filles bestiales, savent que la galanterie, ici, oblige à cette question, qu’elles attendent que l’on reconnaisse en elles l’absence de toute convention, de toute retenue, enfin ce qu’elles appellent la liberté ! Et voilà, cette question impossible en France, dans les mêmes circonstances et posée à des jeunes filles du même âge, devient naturelle s’il s’agit de femmes de Boston, par exemple, qui ont décidé de rejeter les entraves puritaines y compris la pudeur, la sincérité, la tendresse…
Si l’une des deux filles confortablement assises comme dans un lit, fait mine de se cabrer, ce n’est qu’une prétention en plus à la liberté qu’elles affichent dès leurs premiers pas sur notre sol. La poésie qui entoure encore chez nous l’amour, est cocktail pour elles.
— Quels souliers ravissants, dis-je.
Ce ne sont pas de petites grues. Elles choisissent selon les apparences physiques, le poids et le muscle, peut-être avec une science héréditaire. Des développements amoureux les agacent, elles donnent si peu. Elles ne croient pas. Or on ne peut être un parfait athée sans avoir une idée de Dieu. L’épithète de grue perd son sens si boire des cocktails, danser et faire l’amour sont sur le même plan. Un peu de snobisme, très peu, et très superficiel, suffit à occuper leur mentalité. Toutefois, dans le cas présent, c’est par snobisme que Édith, celle aux jolis souliers, m’invite à dîner à son hôtel pour le soir.
Voyons, où en suis-je ? Préférerais-je n’avoir que du dégoût pour cet attrait sans autre charme que la soirée et les sucreries qui suivront ?
Une bande joyeuse qui vient de pénétrer au jardin de Diane, arrête là mes réflexions. Au milieu, je vois Macrube, rapetissé, me semble-t-il, par le poison qu’il a sans doute trouvé dans la lettre avec laquelle je l’ai laissé chez nous. Autour de lui, les villégiatureurs de Valvins qui déjà me hèlent du regard et du geste. On déjeunera, il y a quatre canots, annoncent les Lozinges, on passera l’écluse de Samois, thé sur l’herbe, plus loin.
Dans la voiture qui nous mène comme au secours d’une maison incendiée, je crois comprendre que Macrube a enfermé sa peine et qu’il ne m’en dira rien. Il fait des efforts louables pour sortir de sa douleur, qui reste pourtant bien visible pour moi. C’est André qui anime le déjeuner, d’ailleurs lestement achevé ; les provisions déjà embarquées expliquent le peu d’importance que nous avons tous accordé à ce repas.
Ce fut pourtant cet après-midi-là que nous goûtâmes, moi surtout, les plus belles heures de notre amitié profonde.
Macrube et Pierre ne passèrent pas l’écluse. Ils ramèrent vers Champagne, pendant que tous les autres faisaient transborder leurs canots au-delà du barrage. Macrube connaissait sous Thomery quelques saules surplombant la Seine habillée de fleurs et de feuilles de nénuphars blancs, descendants de ceux qu’a chantés Mallarmé, à cet endroit. Sous cet ombrage paisible, les deux amis, qui bénissaient les circonstances qui les avaient réunis, communièrent dans une rare vérité sur le monde et sur la vue qu’ils en avaient à cette période de la maturité de leur âge.
Macrube avait peut-être oublié la lettre qui l’avait atterré ; Pierre avait absolument oublié le rendez-vous stupide qu’il avait accepté dans le jardin de Diane.
Macrube qui s’était d’abord occupé de cueillir sur l’eau de grandes fleurs de nénuphars, de couper les tiges comme des tuyaux, et les algues brunes quelles entraînaient avec elles du lit du fleuve, de ranger méthodiquement ces fleurs au fond du canot où elles formèrent bientôt une longue gerbe, Macrube après avoir fini ce travail distrait, me regarda, surpris de trouver devant lui une gerbe de fleurs si voisine du Lotus de l’oubli.
— J’ai beaucoup pensé à vous, Bioulx, à notre dernière conversation…
— Vous avez découvert, j’espère, que depuis longtemps ce n’était plus l’artiste qui vivait en moi ? N’oubliez pas que, à ma grande joie, d’autres aspirations m’assaillirent bientôt et que j’eus même deux crises qui, chez d’autres, se terminent par une conversion.
— Ces conversions proclamées dans et hors du temple, me troublent d’inquiétude. Il me semble surprenant que l’on songe à publier que l’on est arrivé à cet épisode transitoire de la croissance de toutes les âmes dignes de Dieu.
— Ce n’est qu’à partir de la solitude spirituelle absolue que tout commence. On reconnaît alors qu’il est plus sot encore de donner un régent à notre foi, qu’un maître de dessin au jeune garçon qui montre des « dispositions pour la peinture ». À ceci, Macrube répondit avec plus de vigueur que je n’eusse alors attendu de celui qui avait si mollement et aimablement disposé une gerbe de nénuphars au fond de notre canot.
— Ils contrôlent orgueilleusement, dit-il, ce que Dieu dépose et fait croître sans relâche dans notre cœur. Vous avez la foi ? ajouta Macrube, après un assez long silence.
— On cache mal cette lumière qui est en soi, répondit Pierre, généralement ceux qui la surprennent la nomment satanisme.
Il y eut un plus long silence, puis Macrube les yeux pleins d’une expression de fureur, eût-on dit :
— Je crois mortellement, dit-il lentement, et je sentais fort bien, depuis quelques jours, en somme depuis l’instant où je l’avais rencontré à Londres, ce que sa foi pouvait contenir de mortel.
— Mortellement ? demandai-je pourtant.
— Mortellement. Ce n’est que dans la mort que nous sommes éternels. L’annihilation de l’individu, c’est son abandon total à l’amour qui l’absorbera.
— Le Christ ?
— C’est la grande tentation…, dit Macrube qui ne semblait plus parler que pour soi, rien ne doit nous retarder… nous confondre au véritable amour…
— Mortellement, répétai-je encore, on vous appellera faible, lâche peut-être ; pour moi, puis-je vous le dire, vous êtes candide, un géant blanc, pur et sans secours, qui dit non au péché de vivre, et oui, jusqu’au « mortellement » à Dieu.
Candide, lui avais-je dit, et, quelques jours auparavant, Léon avait dit enfantin. Et moi-même je me demandais puérilement s’il n’existait pas, dissimulées, certaines routes où l’effort ne serait pas une illusion, et si j’avais droit à l’effort qui trouverait la paix définitive, si l’homme avait droit à la paix, si celle-ci n’était pas une invention, un besoin imprévu dans son organisation spirituelle, un état impossible créé par l’esprit utopique de l’homme.
Quand nous nous taisions, la surface de l’eau, les méats entre les feuilles et les branches, la rive et les souches des saules, tout semblait habité par nos pensées muettes, mais actives. Pas une barque n’avait passé à côté de nous ; dans la ferme, l’horizon avec sa grange qui était une vieille chapelle, une seule fois un chien avait aboyé, quelques canards, en passant pleins de sonneries nasillardes, avaient, un instant, fait passer les souvenirs de Guildford dans la mémoire de Pierre. Il les avait repoussés comme on traverse rapidement une bagarre populaire. D’ailleurs, Pierre jouissait de la quiétude que donne la confiance. Pour cent raisons, Macrube lui était une douce compagnie.
Dès les premiers jours, Pierre avait deviné que Macrube n’appartenait à rien, ne possédait rien sauf ce qu’il avait d’avance réservé à Léon, maigre avoir qui déjà s’effritait. Peut-être était-ce à cela que Macrube pensait en silence pendant que le soir mettait le bout des pieds sur l’eau. Il demanda, en effet, écho probable de ses réflexions, si jamais un homme en eût aidé un autre.
— Votre question effrayerait tous les catholiques. Ils ont des prêtres tout prêts à vous aider, et dont vous n’avez pas le droit de repousser le secours, qui vous guident, ramènent de force à leur Dieu vos plus nobles doutes, vos plus pures pensées et sentiments de foi et d’espérance. Dès que l’inquiétude vous envahit, on vous présente un petit flacon où nage le remède.
Et nous arrivions bientôt, ainsi devisant, à l’idée destructive de l’individu qui dirigeait toutes les pensées de Macrube.
La journée était finie, mais une belle soirée commençait à peine. Notre canot était suspendu sur une eau presque immobile. Depuis une heure, j’avais vu, sous l’arche extrême du pont, les barques des Lozinges aborder au petit ponton. Bientôt on nous chercherait comme des coupables, de noirs misanthropes. Pour garder la splendeur de l’abri de saule où nous avions agité nos plus chères pensées, je proposai à Macrube de retourner vers Valvins. Mais Macrube me laissa prendre les avirons. Il semblait un peu adresser à moi ses paroles à peine chuchotées pourtant.
— Dans toutes les religions, disait-il, l’homme a la grosse part, parfois la seule part, l’individu accomplit une course héroïque vers son moi transposé, sacré. C’est lui, l’homme dont la mesure est de soixante années, le héros, le réceptacle de Dieu.
Je regardais Macrube et j’avais à nouveau le sentiment que ses traits s’amenuisaient rapidement. D’ailleurs, il touchait à peine aux légers repas que, à une heure de l’après-midi, nous apportait dans ma chambre, plus claire que l’autre, la vieille gouvernante. Le matin, nous déjeunions chez nous. Aussitôt après, j’entendais le vieux parquet grincer sous les pas de Macrube. Sans doute faisait-il de longues stations près de la fenêtre. De celle-ci mon ami voyait la place absolument déserte. Nul n’était obligé de traverser cette place sauf le laitier, le matin, et la vieille un peu plus tard, qui apportait des vivres du marché. La lumière de Sienne aura-t-elle le pouvoir de ranimer ces traits, pensais-je, pendant que je ramenais le canot parmi les autres au débarcadère des Lozinges. La maison était vide. Nous verrions tout le monde sur la route, nous dit-on, croyant cette consolation nécessaire. Nous prîmes par les sentiers qui courent dans la forêt.
Le lendemain, Macrube descendit devant moi l’étroit escalier, où une lumière de cave entrait par deux carreaux verdâtres. Il s’arrêta, s’appuyant des deux mains aux parois de la cage mal éclairée, puis tendit le cou pour écouter et mieux séparer du silence le son des voix qui nous parvenait.
Dans le cadre vif de la porte, l’ombre chinoise de la vieille gouvernante s’effaçait pour laisser entrer une femme, silhouette maigre et noire. Petite et chevrotante, la femme leva la tête vers Macrube qui, les mains aux murs, toujours en suspens, s’était arrêté de descendre.
C’était le drame rapide et douloureux de la rencontre des proies dans la nature. « Si le fauve me voit, je suis perdu ; s’il vient de faire un repas, je suis sauvé », dit le bélier. Inquiétude féroce qui concentre en quelques secondes la souffrance de nombreux jours passés. Pour ces deux vivants qui se regardaient avec terreur, Pierre n’était plus qu’un balustre ou un motif peint, étalé sur la paroi de l’escalier. Cependant, il remonta vers sa chambre afin que le spectacle silencieux de cette confrontation n’eût aucun témoin, fût-il un grand sage.
Derrière Pierre, sans un mot, sans qu’un salut vînt faire vibrer l’atmosphère d’acier, sans un mot, comme deux prisonniers dans la file muette qui avance cagoulée entre les cellules, Macrube et l’ombre qui avait d’abord fait frissonner quelques paroles, se glissaient vers le cubicule de paix où l’homme avait vécu quelques jours dans une solitude pure comme le marbre.
Pierre devinait que l’apparition inattendue était la première maîtresse de Macrube. Il connaissait l’histoire de cette alliance tempétueuse et pleine de gémissements, de jours noirs, traversés en tous sens d’épines cruelles. Dominique, dans la mémoire de Macrube, comme dans l’esprit de Pierre, avait dissous les sombres souvenirs de ces temps de sujétion diabolique.
Dans la cellule soudainement profanée de Macrube, Pierre entendait trébucher des phrases russo-françaises à l’élocution larmoyante. Toutes les victimes, pense Pierre, parlent russe. Il lui parvenait non des paroles, mais un flot incertain de rr entourés des coussinets de graisse du ou, de ll très mouillés, semblables aux premiers effets d’un chant de bateliers. Macrube ne prononçait pas une parole. Malgré le palier qui l’en séparait, Pierre pouvait bien imaginer ce qu’exprimait la face de celui qui lui avait donné sa confiance avec une divination prodigieuse. Sur la figure de Macrube ne devait, en ce moment, se lire que le désir furieux de s’anéantir instantanément. Peut-être était-il dominé par un autre désir impossible, par exemple, celui qu’inspire chez les animaux l’instinct de la défense de l’individu, ou celui de substituer magiquement à son entité défaite, un habile cuisinier de la vie, un mari moralement cruel qui mépriserait cette pleureuse spéculatrice.
Voici Macrube devant l’objet vivant d’une erreur vieille de plus de vingt ans. Il se refuse dans une sinistre bataille contre toutes les morales. Sans doute pèse-t-il aussi, comme le fit maintes fois Pierre et hier encore pendant sa fuite de Guildford, dans une balance étrangement mystique, sans parenté avec les leviers de notre physique de la vie, les droits des hommes et des femmes dans notre société férocement et immuablement insensible aux réalités humaines.
Macrube apparut un instant dans ma chambre. Il semblait mal reconnaître cette pièce où nous déjeunions et où, une fois, il m’avait entouré de son bras d’un geste qui était l’allégorie de la confiante sécurité que développait notre amitié. Comme séparé de moi par une cloche de verre, il s’avança vers la table, les sourcils à peine levés, mais suffisamment pour que je retrouvasse dans ses traits quelques menus accents que le tic de Léon m’avait fait connaître. Macrube ne me voyait pas. Il prit ses cigarettes, les laissa choir. Quand je les lui eus remises entre les doigts, il partit en trébuchant.
Un petit homonculus, sans valeur, sans noblesse, sans droits sur celui dont il devient très tôt le ver infâme, naît dans celui qui est forcé d’accepter le colloque social, les lois de la vie en bandes trimantes et exploitantes. Les conventions et les mensonges en l’homme, les habitudes dans les bêtes, procréent des parasites tout-puissants qui étouffent le cœur et l’esprit. En ce moment, le parasite présentait à Macrube de vieilles créances, des devoirs, des serments dont les termes ne représentaient plus aucune chose vivante. Tous les huissiers de la morale accouraient prêter leur office au parasite, ou à la larve repue d’hypocrisie opportune.
Quand Macrube rentre chez lui, les bruissements d’étoffe et le frappement de la porte, me disent que l’ombre gémissante se précipite vers lui, se suspend à ses épaules avec des gestes où il y a sans doute quelques traces qui n’appartiennent pas uniquement à l’éloquence sournoise. Où est le rustre brutal qui résiste aux larmes ? Quand les événements sont-ils mûrs ?
Bientôt, l’odeur de la fumée de tabac m’apprend que la femme mêle au sel de ses larmes le salpêtre du tabac.
En hiver, Fontainebleau garde les façades lumineuses que la ville montre pendant la saison des vacances. Je veux dire l’aspect honnêtement forain, les spectacles de cité balnéaire où s’alignent les bazars de souvenirs, je veux dire enfin que l’atmosphère de fêtes estivales n’y est pas amortie par l’ombre des nuages. D’ailleurs, en été, la chaleur n’y est jamais aussi tranchante qu’à Versailles. Qui tentera en août de traverser l’esplanade, l’immense terrasse qui s’étend devant la façade du palais du Roi-Soleil ? Les ondes torrides y sont plus impénétrables que le halo vibrant d’un four de verrier à Murano. La chape de chaleur, à Fontainebleau, est plus légère. Une buée sylvestre s’avance jusque par les rues un peu écartées. La forêt envoie sur la place de l’Étape et la place d’Ennecourt ses odeurs de champignons humides et de pins moussus qui désaltèrent les rayons du soleil conciliant. Et plus loin le parc mélancolique est sur le cœur un baume de patience et de mélancolie.
Quittant Macrube, dont la sérénité était si soudainement foudroyée, je me rendis non au parc, mais dans ce jardin de Diane qu’il m’avait appris à aimer et que ni les bonnes d’enfants, ni les vieillards aigris, ni les Américaines libérées, ni les orgues tracassées de l’école de musique, ni rien ne pouvaient souiller pour moi.
Rien, dans ce jardin, n’empêchait une descente profonde dans mes méditations. Ce cadre grave qui avait perdu l’esprit vivant de l’époque où il avait été tracé, cette sorte de caverne de verdure sombre, étroitement pessimiste dans les chances de son avenir, convenait à mes pensées, qui ne voulaient trouver d’aliment qu’en moi-même, dans mon propre désarroi.
— J’ai prétexté une affaire, moi qui n’en eus peut-être jamais. Elle est fatiguée, se repose sur mon lit, dit simplement Macrube quand il me rejoignit dans notre jardin de Diane où il n’avait pas douté qu’il me trouverait.
— Elle pleurait, dis-je prudemment.
— L’arme puissante des larmes, répondit-il d’une voix éteinte. Il était plus blême que d’habitude, et les ombres dans les orbites étaient frottées du gris que le chagrin répand sur tout ce qu’il touche.
— Vous aussi, dis-je avec une ardente curiosité, les larmes ! Est-ce une lâcheté de céder devant les larmes ? Le croyez-vous ?
— Non, répondit Macrube, c’est un signe tellement rigoureux de la souffrance qu’il nous est impossible de le voiler immédiatement par nos minces raisons, de l’admettre avec stoïcisme, de l’attaquer avec notre perversion, que sais-je ? Pour moi, sans en tirer de conclusion ni rien augurer pour l’avenir, je ne puis consentir à faire souffrir. Pensez, Bioulx, que cela m’enlève toute liberté, j’y perdrais même la liberté de m’anéantir, ajouta-t-il, en laissant errer son regard sans rien voir, sur les ifs sombres.
— C’est l’affirmation, dis-je, violente et dernière du libre arbitre…
— Autre chapitre !… s’écria derrière nous Léon Macrube, en venant s’asseoir à côté de nous sur notre banc préféré. Ce n’était pas la première fois que Léon venait nous rejoindre à cette même place favorite. Je l’y avais déjà vu aux prises avec le problème actif des jolies femelles qui fréquentaient le grand parc, et parfois même s’arrêtaient dans le jardin de Diane.
C’était la seconde fois que Léon attaquait si impertinemment son père. « Autre chapitre », avait-il dit, comme sur le bateau dans la tempête, nous l’avons entendu lui reprocher sarcastiquement ses idées sur la mort. Léon était-il pourtant à l’âge où toutes les théories du cynique n’entament pas la pureté du fond ? Pierre, en regardant à la dérobée le fils de Macrube, alla même plus loin dans ses suppositions généreuses. Il tâchait de se convaincre que Léon, comme une jeune fille qui ne regarde pas les hommes et d’autant moins qu’elle ne pense qu’à l’amour, se garait, se réservait, évitait les heurts qui pouvaient contenir du désenchantement. Or il se trompait, il attribuait à Léon des qualités d’enthousiasme qui avaient soutenu la jeunesse de Pierre lui-même comme celle de Macrube, peut-être. Léon était de ces âmes pauvres dont la couche d’ardeur n’a qu’une très mince épaisseur. Si elles sont capables d’attachement ou de foi, il est indispensable que, de l’extérieur, on vienne constamment nourrir foi ou attachement. « Salle d’attente vide », avait suggéré Macrube.
Macrube, une cigarette éteinte étrangement restée entre ses doigts, portait encore sur ses traits les marques grises de l’horrible visite. Léon souriait méchamment et accompagnait ses réflexions de vifs mouvements des sourcils et d’un ricanement des lèvres. Les jeunes Américaines revenaient dans le jardin. Elles étaient maintenant luxueusement habillées. Avec elles s’approchait André Nolage aussi indifféremment jovial devant toute circonstance qu’il serait encore à cinquante ans. Cette rondeur, cette sociabilité, en somme, était plus haïssable que la prudence transparente de Léon.
Dès qu’elles nous eurent rejoints, celle qui ne s’appelait pas Édith invita Macrube, sans se soucier de Léon. Macrube s’excusa. Nous nous dispersâmes à la grille de la place d’Ennecourt.
— Quant à moi, dis-je à Macrube, je me suis laissé séduire sottement. Ces sortes d’aventures me sont encore possibles. Comment tourner la chair à mon âge ?
— Voilà, dit Macrube, la seule barrière qu’il faudrait franchir, ou plutôt la dernière, pour vivre ou pour mourir hautement et intègrement à la vie, est celle que dresse devant nous la nécessité de ne pas faire souffrir, de se garder de la chair. Nous ne pouvons pas, bien que nous ayons découvert le sens véritable de la liberté, nous arroger des droits qui ne nous ont pas été consentis par les autres hommes. Que croyez-vous ? Si l’homme est incapable de liberté, est-ce une preuve qu’il doive en rester là, demeurer avec les superstitions du travail, de l’amour… Prométhée n’a pas cessé d’être martyrisé, l’esprit est encore écartelé entre Dieu et le diable. C’est le diable qui a raison. Je veux dire le diable qui brûle la chair, non pas en enfer, mais qui détruit les corps sujets aux enlisements.
Macrube voulut prendre congé de moi devant le café des Glaces d’où nous arrivait la musique du banjo des Américaines. Il se ravisa pourtant après avoir jeté un coup d’œil à travers les vitres de ce local célèbre.
— C’est la jeune fille qui s’est noué un turban rose et vert autour de sa tête blonde ? me demanda-t-il.
— Je sais ce que vous allez dire. Cela est indifférent, dis-je.
— Bioulx, puis-je vous demander si vous avez aimé autrement ?
— Vous connaissez mes amours, répondis-je.
— Si je vous contrarie, ne parlez pas, dit-il, en me tirant vers une rue écartée.
— Je crois pouvoir nommer amour, ce qui me fit profondément souffrir après que j’eus quitté Fryne.
— Vous m’avez dit comment vous l’aviez quittée, vous aimait-elle ? Je voudrais savoir… cela ne m’expliquerait pas la nature de l’amour, mais me dirait si cela peut vivre et comment un cœur comme le vôtre et… je saurais si Dominique eût été heureuse si la mort ne nous avait pas séparés.
— Fryne m’aimait comme je n’ai connu nul autre amour. Je vous ai dit… Elle pâlissait en regardant entre ses doigts quelques petites écailles blanches qui se détachaient sinistrement de sa peau. Elle pâlissait de terreur en me regardant, puis en regardant ce que nous croyions alors, peut-être avec raison, un héritage de son père mort de delirium tremens. Elle voulait disparaître et se trouvait comblée d’un vaste bonheur quand je lui assurais que je l’aimerais toujours, quand bien même elle serait couverte de ces troublantes plaques d’eczéma. Mais cela ne l’empêchait pas de verser des larmes. « Je me tuerai », disait-elle, car elle n’était pas encore baptisée.
Ici, quoique Pierre se souvienne parfaitement de cette soirée et de la nuit qui la suivit, il juge inutile de la décrire du moins dans ce que cela eut de classique. Faut-il que se lamente celui qui n’en peut retrouver dans sa mémoire un échantillon personnel ?
Édith était vêtue en canari ou, plutôt, en orange non mûre. Cela eût été un foyer trop lumineux pour la salle du restaurant. On dîna dans la chambre d’Édith. Mabel, celle qui avait invité Macrube, insistait pour brasser et battre les cocktails. Elle était fameuse pour leurs couleurs indéfinies… rêveuses. Elle s’occupa de la cantine de voyage et ne toucha sérieusement à aucun des plats qui nous étaient montés en triomphe, avec tout l’apparat que produit le prestige des fortunes américaines. Dès que la table fut enlevée et que nous fumâmes, Mabel s’éclipsa.
— Elle ne veut pas voir nos ébats, dit Édith, avec un cynisme en grande part emprunté, pourtant.
— Et son amant n’est pas ici ? demanda Pierre.
— Elle est très pimbêche, figurez-vous qu’elle fait du « chichi » romantique.
Voilà le plan sur lequel se déroulèrent les heures jusqu’au matin.
Le matin, en m’approchant du paisible pavillon de Nolage, entouré d’arbres éternels, je fus pris de ces nausées qui assaillent le débauché au début de sa carrière. J’avais hâte de revoir l’ami qui, je le sentais fort bien, possédait une pureté que nous avions déjà nommée candide. Je me souvins alors que Macrube était soudainement devenu le prisonnier d’un passé qui avait perdu toute sa vérité, toutes ses lois.
La vieille gouvernante m’annonça que M. Macrube l’empêchait d’entrer chez lui. À ce moment, Macrube vint dans ma chambre. Quand je lui parlai d’Édith, il pensa à lui-même, aux heures affreuses qu’il venait de vivre.
— La vie n’est-elle donc faite que de désastres ? N’est-elle qu’un vil désordre, un poisseux désordre ? Ne peut-il, l’homme, mettre les choses imbéciles et provisoires à leur place, définitivement ?
— Quand tout cela est décortiqué de son romantisme, dit Pierre, il reste encore trop de choses qui nient, qui se nient, qui nous nient et qui renient ! Sagesse ! Notre âge !
Macrube serra le bras de Pierre dans ses doigts fiévreux.
— S’il y a un art de vivre, dit-il, c’est d’être avec un ami, entier, sans mensonge !
Pierre mit la main sur l’épaule de Macrube, pour répondre.
— Pourquoi un art de vivre ? Si vivre demande de l’art, pourquoi vivre ? Quel but stupide se proposerait cet art ! La vie serait et son propre objet et son propre but.
— L’art serait peut-être de lui donner une architecture purement inspirée des Évangiles, dit Macrube. Mais un être sain d’esprit constate partout leur échec, échec qui semble être le destin même de l’homme, nous l’avons bien dit, l’autre jour.
— Une certaine énorme vision de l’infini de l’humanité, infini dans le sens d’éternité, n’est pas loin, me semble-t-il, répondit Pierre, d’apparaître à celui qui croirait aux Évangiles, et tenterait de donner à sa vie dans le siècle une tournure et une pensée mystiques impossibles à soutenir.
Dans le silence qui suivit, nous entendîmes des pas dans la chambre de Macrube. Il ne sortit pas d’emblée de notre sujet. Bientôt sa figure redevint noire d’angoisse. Il ajouta pourtant :
— Si la vie était le but, si on le croyait vraiment, nous refuserions tous de vivre.
Ce matin, j’ai vu partir Macrube. Sous le bras, il portait un paquet fort gros, maculé d’une étiquette, qui contenait certainement des livres ; à l’autre bras était accrochée la « Russe ». Plus jamais je ne la revis, je ne revis sa silhouette, car j’ignorais quelle était sa figure, ni n’entendis sa voix gloussante mouillée de pleurs. Sans doute retournait-elle vers le passé récent avec un lest dont la soustraction faisait la ruine de Macrube. Elle n’avait passé à Fontainebleau que les heures misérables qu’il fallait pour torturer Macrube, lui rappeler l’organisation que la société impose à l’amour, la toute-puissance de droits pris en une seconde pour dominer toute une vie sage ou folle. Malgré les gémissements et peut-être les menaces, voici qu’il était prouvé que les vingt années de séparation pouvaient sans malheur, sans danger, sans rime se prolonger. Le bras qui traînait la « Russe » fut déchargé à la gare. Le paquet contenait les livres que Don Perrudi avait prêtés à Macrube.
C’est une lettre de Lady Joan qui avait le matin même, au nom de Don Perrudi, réclamé ces livres. Mais cela ne faisait que deux lignes dans une lettre pleine d’inconséquences et de contradictions. Il y avait des souhaits pour tous ; elle n’oubliait pas même les Lozinges. Des coups de griffes qu’elle voulait aussi pointues que spirituelles, alternaient avec des nouvelles culinaires et de lourdes plaisanteries sur l’Italie que nous aimions tous.
Cependant dans cette lettre que Macrube fit lire à Pierre quand ils se furent, encore une fois, réfugiés au jardin de Diane, il y avait une nouvelle qui alarmait terriblement Pierre, et à peine moins Macrube parce qu’il voyait le trouble de son ami.
— Partons aujourd’hui même, dit Macrube quand il vit que la lecture de Pierre était parvenue à la ligne où l’arrivée de Virginie était annoncée. Le départ fut décidé sans autre parole à son sujet. Or, en retournant au pavillon de Nolage, nous trouvâmes un billet de Léon qui, malade, demandait à voir son père. La voiture qui avait apporté ce message nous attendait. Nous ne partirions qu’après avoir vu Léon.
L’après-midi, pendant que nous étions assis près de la fenêtre de Léon, il fallut renoncer à partir le lendemain. J’étais certain que Léon n’était pas malade. Dans l’impression de la belle scène que nous avions devant nous, la nappe unie de la Seine, la forêt au-delà, le ciel gris de perle, prolongé de l’Île-de-France jusqu’ici, dans cette impression, on ne sentait nulle de ces ondes qui infailliblement dénoncent la présence de la souffrance physique. Du reste, André confirma mes soupçons. Ceux-ci se transformèrent en certitude quand, repoussant légèrement quelques magazines étalés sur la table, près du fauteuil de Léon, je reconnus l’écriture de Lady Joan sur une enveloppe que les journaux avaient cachée. Léon connaissait donc, depuis ce matin sans doute, l’arrivée de Virginie à Fontainebleau et savait que nous étions tous appelés frénétiquement à Sienne.
La journée était radieuse, Léon nous supplia de revenir le lendemain. Macrube proposa de retourner sous les saules avec le canot que nous prépara sans tarder André, toujours souriant malicieusement. Le canot laissait un sillage blanc dans la nappe d’or de l’eau. Dès que nous eûmes passé sous les arches du pont, une ère nouvelle dans ces jours très sombres pour Macrube et très troublés pour moi, s’ouvrit devant nous.
Nous ne parlâmes pas du malade, ni de la « Russe ». Macrube redressé sous les rayons païens du soleil, m’engagea à partir dès le soir, il me retrouverait bientôt, à Chambéry ou à Gênes.
Hélas ! le lendemain, pendant que Macrube continuait vers Valvins, je m’arrêtai à la gare pour traiter de mon départ. Ce fut un geste fatal.
Virginie, suivant de près la lettre de Lady Joan, fut devant moi, se séparant de la foule qui sortait de la gare.
— Vous êtes venu à la gare ! s’écria-t-elle avec joie.
Je ne voulus pas mentir, et lui dis pourquoi je me trouvais là.
— Vous partirez demain, dit-elle.
— Virginie, si je ne pars aujourd’hui, vous savez bien que je quitterai Fontainebleau comme j’ai quitté Guildford, de la même manière honteuse, humiliante pour vous et pour moi, d’une manière que les simples nomment certainement lâche.
— Donnez-moi la journée de demain, supplia Virginie.
— Je vous jure que je partirai après, vous savez aujourd’hui qu’aucune paix ni joie ne sera entre nous, ni pour personne, dans ma compagnie.
— Je vous jure, Pierre, de vous laisser partir sans un mot, sans une larme, sans un reproche, vous n’entendrez plus jamais un reproche de ma part. Des espoirs et des rêves, seuls, m’empêchaient, hier encore, de comprendre. Je ne puis vous accuser que d’être vous, Pierre, de cela ni moi ni vous ne sommes responsables.
Macrube revint seul de Valvins. Léon, que j’étais sûr de voir apparaître à côté de son père, ne l’accompagnait pas. Ce sera pour demain, pense Pierre, quand Léon sera informé de l’arrivée si rapide de Virginie.
Celle-ci dîna avec Pierre au vieux restaurant, ancien relais qui était alors à la mode. Elle devina immédiatement qu’Édith, assise non loin de nous, m’avait donné « ses faveurs ». J’augurais bien de son impassibilité pendant le dîner où l’Amérique prenait la plus large place dans la salle. C’était une assemblée nasillarde, mais les banjos prêts pour la soirée, étaient encore suspendus au vestiaire.
Virginie voulait-elle, sans une parole, me faire céder ? Elle m’entraîna dans les larges avenues qui déjà se prenaient d’obscurité. Le parc était fermé. Seul ou avec Macrube, cette promenade vespérale eût été admirable. Pourtant, Virginie ne la disqualifia par aucune incartade sentimentale.
À l’obélisque, nous prenons l’avenue, splendide sous la lune qui se lève, qui longe le jardin anglais du parc. Virginie proteste de son dévouement maternel dans l’avenir. Il me faut une protection, dit-elle, non contre les aventures ridicules, mais…
— Je n’ai jamais eu, interrompis-je, les yeux d’aujourd’hui pour regarder ce parc sous l’éclairage pur de la nuit.
— Pourquoi ne prenons-nous pas dans la vie justement les plaisirs que nous admirons dans les romans ? Comme nous dormons lourdement pendant que la nuit vit dans les arbres et que les oiseaux y remuent ! dit-elle en sautant le fossé qui longe la route. Puis elle passa par une ouverture de la haie dans le jardin anglais, non loin de l’école et du vieil amphithéâtre.
— Venez ! me dit-elle en baissant la voix, car elle avait deviné que la garde du jardin était fort sévère.
— Venez, jouissons du parc comme nul ne le fit sans doute depuis plus de cent ans.
Comme une mère qui veut obliger son enfant à la suivre, Virginie s’avance et disparaît entre les buissons ; je la vois s’arrêter près du socle d’une statue, puis disparaître.
La nuit chaste dans ce parc ne peut être comprise et aimée que par ceux qui, précisément, se passent bien de ma description de ces heures où je compris que, sauf imprudence de ma part, je ne devais pas craindre de nouvelles larmes de Virginie.
Une seule fois, je pensai que la liberté que nous reprenions ne servirait sans doute que Léon. Quant à moi, de quels malheurs nouveaux pouvais-je assommer stupidement cette chère liberté ?
Comment avait-il été alerté ? Léon connaissait sans doute la date de l’arrivée de Virginie. Le lendemain, guéri soudainement, il se promenait avec elle pendant que Macrube acceptait le manuscrit que je lui confiais. Je ne dois pas dire que nous étions assis près de la statue en bronze de Diane, ni que, quand il nous vit, Léon entraîna Virginie vers l’esplanade que l’on nomme la cour des adieux. Je leur souhaitai beaucoup de bonheur avec, il me semble, une alacrité sans réticence.
Léon nous rejoignit seul. Virginie était retournée à la poste. Léon avait deviné qu’elle était dénuée de tout argent au moment de quitter Guildford et de prendre le train, à Victoria. Aussi, deux jours plus tard, quand vint le signal du départ, Virginie resta-t-elle à Fontainebleau. Léon retourna avec André à Valvins après avoir cordialement embrassé tout le monde. Macrube, qui m’accompagna seul à la gare, me promit de m’écrire au sujet du manuscrit que je lui laissais, et de me rejoindre à Sienne, s’il le pouvait.
J’ignore combien il existe de conceptions cristallisées de Sienne. Rome, Paris et Londres contiennent chacune plusieurs villes, trop de villes et toutes déformées par l’histoire et la littérature. Peut-être ne peut-on pas parler de déformation s’il est vrai que ces villes différentes ont été presque entièrement construites dans l’abstrait à l’aide de documents poétiques, romantiques surtout, dont il est malaisé de dégager une seule image nette. Le mythe de la ville est plus fort que la ville.
Quoique de Sienne l’on n’ait pas révélé tant de visions différentes qui obligent à un émondage, ou à un procédé d’amalgame ou de superposition, il y a là au moins deux villes offertes aux touristes. Le vieux bourg de ceux qui se sont laissés séduire par l’un de ses caractères et y reviennent, en artistes, chaque année pendant quelques mois. Je ne puis, seul un Siennois le pourrait, d’ailleurs, décrire la ville des Siennois, née sur leur colline de pierre.
Une troisième Sienne est la nôtre, le sentiment d’elle qui s’est marié à notre cœur. C’est l’authentique, la vraie, la seule que nous comprenions et nulle phrase de littérature ou de guide ne peut l’entamer ou l’obscurcir.
Pour décrire la ville que je possède, il faudrait la tirer de mon cœur et la placer comme un bouquet de fleurs devant moi. C’est ainsi que je pourrais en faire la peinture. Si, en présence d’un Siennois, je trace les premiers traits de cette image, il en nie l’exactitude.
— La mélancolie de la ville me serre le cœur. Le jour, ou la nuit, m’envahit dans ses murs une sensation ténébreuse que j’adore, que je sens motivée, qui est faite d’un poids séculaire, de mélancolies anonymes et d’adorations encore plus secrètes et semblables à ma tristesse brûlante. Cette tristesse est tellement active et actuelle que je cherche son expression dans une chose concrète, un repas merveilleux, une bouffée d’une fumée d’un tabac extraordinaire.
— « On fume peu à Sienne », m’a-t-on répondu. Mais écoutons ceux qui ont compris ce que je cherchais à exprimer. Ils s’insurgent d’abord contre la sensation de tristesse. Évidemment, ils ne connaissent pas de ville plus tendre, plus universellement cordiale, malgré l’opposition manifeste où se trouvent les habitants des quartiers de la vieille cité. Puis, ceux qui refuseront ma tristesse, me montreront le bonheur qu’ils goûtent à se connaître tous, au long des générations qui précèdent et suivent la leur. Ils parlent des réunions intimes, des cafés. Leur amour pour l’un de ceux-ci, noir et brillant, ne tarit jamais. Au milieu de la ville, l’étranger doit d’abord le découvrir, mais quand il est trouvé, il devient le centre chaleureux de ses promenades. Les promenades ne feront pas un moindre objet des louanges triomphales du Siennois. Les promenades du Corso, où ce ne sont pas les voitures de Naples qui font le cortège, mais des piétons se promenant comme sur le tapis d’un interminable salon. Vingt fois on se rencontre, on s’arrête, on se quitte avant d’avoir épuisé les propos du jour, mais on reprend ceux-ci dans la rencontre prochaine, quelques minutes plus tard.
Puis-je leur dire que j’accepte ce qu’ils disent de la tendresse de leur ville, une tendresse immanente vivant dans l’âme des citoyens, une tendresse que je crois d’abord faite d’effluves religieux ? Pitoyable d’être vide, pense celui qui vient d’arriver, d’être trahi par les temps dans son essence spirituelle. On me présente aussi la liste des choses admirables et que l’on admire comme en toute autre ville historique.
Mais si j’exalte un coin plein d’émotion qui m’est apparu inopinément, ils ne le retrouvent pas dans leur ville. À Sienne comme à Florence, tout ce qui est beau figure depuis longtemps dans les catalogues. Il est scandaleux de prendre de Sienne une vision qui n’existe pas, qui est pure imagination de poète.
Sienne, plus qu’aucune autre ville d’art, a gardé une allure d’architecture ancienne. À l’époque désastreuse des romanisants, elle était sans doute trop pauvre pour détruire ses monuments et les reconstruire selon la rhétorique de lignes emphatiques à la mode. Ses plus belles bâtisses ne furent pas abîmées.
De toutes parts, des routes blanches montent vers Sienne. Une rude escalade est d’abord infligée au piéton. Mais, dès les portes passées, on oublie, sauf en hiver quand le froid le rappelle, que la ville est assise sur un plateau rocheux. Dans la ville, où les promeneurs grouillent, on est soudainement pris dans la foule qui se presse entre les hauts remparts des façades comme au fond de gorges étroites.
C’est une ville faite de beaux ruisseaux de pierre, qui coulent dans des ravins profonds. Pendant quelques minutes, au cours de la journée, le soleil dépose dans quelques plis profonds une lame éblouissante d’éclat, puis l’enfonce dans d’autres lézardes du plan de la cité. Mais pour échapper à l’obscurité des ravins, il y a cent tours carrées, vigies des nuages, prudentes cheminées par où s’exhalent les désirs de lumière. Au fond des ruisseaux de pierre, la vie entre par les boutiques dans la roche des façades. Au-dessus de celles-ci montent trois ou quatre étages, brûlant d’un curieux feu de couleurs brunes et chaudes. Les fenêtres semblent mortes. Sans doute ont-elles possédé des vitraux. Dans les tympans bouchés on voit encore les lancettes géminées soutenues par une ou deux colonnettes et des maçonneries en trèfles, en roses, en ogives. L’impression de ruisseau, de profond tunnel est renforcée par le grand nombre de ponts qui passent d’une façade à l’autre, au-dessus du flot des passants ou au-dessus des ruelles désertes. Une série de longues cavernes animées converge vers la grande ventouse de la place principale qui occupe le centre de la ville.
Pierre, qui n’eût voulu se montrer à Lady Joan qu’une semaine après son arrivée à Sienne, fut surpris par la vieille dame esclave et complice de Lady Joan. Il travaillait, s’empressa-t-il d’affirmer. Cependant, bientôt il fallut accompagner ces deux monstres, ainsi les nommait Pierre, à Florence. La voiture de la matrone gréco-saxonne y allait recueillir Virginie et Léon qui arrivaient de Fontainebleau.
Comme d’accoutumée, j’avais complètement oublié ou perdu contact avec le passé le plus récent. Virginie et Léon m’apparurent, pendant que nous roulions vers Pistoia, enveloppés d’un nuage d’oubli. Tout cela était classé. Je ne fis aucun effort pour découvrir si un lien s’était établi entre eux. Je me laissais entraîner avec une curieuse insensibilité pour tout le reste, par le bonheur que me donnait l’assurance qu’ici dans la voiture, et tantôt à Pistoia, il y avait et il y aurait assez de langues pour me dispenser de tout mensonge verbal.
Si je ne me souciais pas d’observer mes compagnons arrivés de Paris, Lady Joan était si bien absorbée par eux, que, arrivés à Pistoia, elle me chargea de faire le menu, pour tous. Pendant ce repas, qui me plut évidemment, j’écoutai fort mal les propos des convives qui s’éparpillaient dans un désordre et une absence d’idées d’ensemble déconcertants, où l’on distinguait, parce que plus bruyantes, les flèches mal dirigées de la perversion enfantine de notre matrone.
Le petit bagage d’idées qui logeait anarchiquement sous le crâne de la ménade de ballet me permit de voguer sur le charmant flot des souvenirs que je gardais de la terrasse où nous dînions. Pour m’aider des parfums et des fumets, je répétai comme je pus le menu qui fut le mien un midi, célébré par moi seul, que je fis jadis sur cette place, où tables et chaises étaient perdues, toutes petites sur le vaste désert du pavé. Dans les hors-d’œuvre, je ne choisis que ce qui m’avait attiré ce jour passé, trop lointain : très ordinaire mortadelle, jambon de Parme, je crois, olives farcies dont chacune fête le palais du goût, et ces minuscules artichauts, sacrifiés tout jeunes pour les confire, afin qu’ils fondent sur la langue de l’ogre végétarien.
Lady Joan ne touchait à rien, elle parlait et tentait de faire parler les deux compagnons, assez las de leur voyage pour y trouver un prétexte au silence. Mais ce silence ne se prolongeait jamais longtemps.
Pierre s’adonnant délibérément aux délices du gourmet, ce qui était d’autre part un excellent alibi, s’apercevait pourtant que Lady Joan tentait de découvrir ce qu’elle nous voulait faire croire qu’elle connaissait déjà. Il voyait aussi que sa fureur viendrait vite, si elle était confirmée dans ses soupçons. Et enfin, Pierre comprenait par une intuition qui ne le quittait même pas en présence de la montagne de fruits (que l’aubergiste lui-même venait de déposer devant les voyageurs) que la ménade se promettait de martyriser selon tous ses pouvoirs la pauvre Virginie. Elle ne doutait pas que, quand un amant part, on en prend un autre sans tarder, et que cette âme fraîche prend exactement, dans toutes les dimensions, toutes substances et géométries de l’esprit, exactement la place de celui qui vient de reprendre sa liberté. Pour elle, Léon pouvait sans délai prendre la place de Pierre ou de quelque autre.
Pendant que les autres mangeaient de l’ignoble zuppa inglese, j’admirais ma montagne de fruits, en espérant que nul n’en ferait dégringoler le sommet.
Avec la première pêche qui fut soustraite de mon trésor s’en alla le charme. D’ailleurs depuis quelques instants la violence avec laquelle Lady Joan imposait son patronage à Virginie, nous gênait tous. Léon lui-même avait abaissé, puis contracté ses sourcils. Pour les surprendre et les faire avouer par quelque signe et sans peut-être voir combien cela était inconvenant vis-à-vis de Pierre et de Virginie, elle faisait sous-entendre que déjà elle s’occupait du ménage, du nouveau couple. Dans sa course à travers les pensées chavirantes, ses projets s’ouvraient en éventails d’où naissaient constamment d’autres projets, elle posait des questions auxquelles elle répondait immédiatement elle-même. Par indiscrétion de sa part je fus ainsi confirmé dans l’idée que Virginie était plus que pauvre, que Lady Joan était son seul soutien pécuniaire dans la vie. Vision affreuse pour moi.
La ménade un peu desséchée ne voyait pas combien elle péchait contre sa morale et contre les conventions de son entourage. Elle était de ces femmes qui à la fin nauséeuse d’un bal musette, pleines de rogue, se souviennent pourtant de la valeur unique de l’argent, du pouvoir unique de l’argent, qui dans une nuit d’amour, où chez toute autre le flamboiement de la chair a écrasé et consumé l’esprit, restent absolument lucides pour ce qui concerne la Bourse. De telle sorte que Virginie sentait sa sujétion, bien que sa douceur faite surtout d’humilité, ne lui arrachât jamais de plaintes.
Quand la pyramide de fruits fut saccagée, et que nous partîmes de Pistoia pour reprendre la route de Sienne, Lady Joan, outrée de mon silence qui condamnait ou méprisait ses bavardages, me montra qu’elle n’abandonnait pas le projet d’exercer sa dictature pénible sur mon séjour dans sa ville.
— M. Bioulx, me dit-elle, j’ai oublié de vous dire que vous quittez l’hôtel. Vous serez content de votre home. C’est Don Perrudi qui l’a trouvé, ce refuge silencieux selon vos goûts. Un homme universel, un homme à tout faire, Don Perrudi. Il sue de dévouement, vous verrez. Léon, vous aurez deux chambres chez moi, ajouta-t-elle, en se tournant vers le fils de Macrube, qui s’était assis à côté du chauffeur. J’ai deux étages vastes dans un palais. Il n’y a que des palais à Sienne, n’est-il pas vrai, M. Bioulx ?
Elle ne parlait pas de l’installation de Virginie. L’univers entier savait que celle-ci demeurerait chez elle, à la plus petite distance possible du cabinet de toilette de sa « patronne ». La vieille esclave, grosse et obéissante, pâlissait devant une proie plus jeune, plus sensible, plus apte à des réactions douloureuses aux coups lourds ou légers de la ménade. Elle détailla le contenu et les dispositions de tous ces nouveaux domiciles et appartements.
Pierre n’écoutait pas. Il pensait que la petite mercière qu’il avait déjà remarquée était une princesse de conte ancien, que son bottier était sans doute un prince, que l’un des garçons serveurs du café Greco était un chambellan, plus mou et onctueux qu’un élégant prélat, un homme sans échine ou du moins d’une échine faite de prévenances et d’assentiments. Pourtant, il se retrouva assis à côté de Lady Joan, quand un spectacle qu’il connaissait bien s’offrit à lui dans sa gloire peut-être impérissable.
C’était San Gimignano voguant au sommet de sa colline, séparé, comme en rêve, de la terre par une épaisse buée couleur de nuit. Les tours sombres, et les fenêtres éclairées faisaient penser aux heures nocturnes d’un voyage maritime. Quand nous virions lentement, le navire voguait plus vite en montant et descendant les vagues invisibles.
L’obscurité avait régné dans la voiture, mais Lady Joan demanda de la lumière. Éclairé, je pus alors examiner Léon. Le chauffeur se plaignait de cette lumière. Mais la vision que j’avais prise du jeune homme me prouvait que les dispositions d’esprit où l’avaient plongé les élucubrations de la ménade ne s’étaient pas altérées. Sa figure continuait de marquer une terreur pleine de colère. Il avait croisé les bras et tentait de se renfermer en lui-même. Pendant que Lady Joan, à table, insensible à la poésie des lieux, à la merveille des fruits, à notre volonté de paix, avait soufflé de grosses phrases qui organisaient la vie de Virginie et même celle de Léon, celui-ci, plein de rage, avait affecté de ne pas se soucier de la présence de Virginie. Ainsi, il se dispensait de voir des preuves de l’esclavage où était tenue cette femme, et de prévoir quelle pauvre existence l’attendait dans la ville qui s’approchait, sans déployer le faste océanique de San Gimignano. Quant à Virginie, elle essuyait quelques larmes de dépit. À table, je l’avais vue plusieurs fois soustraire ses larmes à sa persécutrice, en penchant la tête afin que discrètement les perles salées glissassent sur son épaule.
Pierre, sachant ou espérant que la patience était plus aisée pour tous les autres qu’elle ne l’était pour lui, pensait que Virginie surmonterait sa souffrance. N’avait-elle pas subi sous bien d’autres formes, la stupidité de la matrone ?
À mesure que l’on approchait de Sienne, la certitude d’avoir reconquis sa liberté s’affermissait dans l’esprit de Pierre. Il lui semblait qu’aussitôt que cette caisse automobile qui les portait cesserait de rouler, ses dieux chéris de la liberté le prendraient par la main, que ce serait la délivrance que Virginie avait d’ailleurs consentie.
La nuit était venue, nous entrions dans la pierre rouge de Sienne, toute baignée d’ombres violettes par les soirs d’été. Mais ce n’est pas ainsi que l’on doit entrer à Sienne. C’est en plein été qu’il faut l’aborder, à pied dans la poussière dorée, par les routes qui gravissent la colline. On y entre alors comme si s’ouvraient devant nous les paysages de pierres du XVe siècle. La forteresse se dévoile par lambeaux, ravinée profondément de rues burinées dans l’antique brique de glaise cuite au soleil.
Quelques jours plus tard, Léon m’amena dans l’appartement du fameux palais. Le brun et le noir piqué d’or des intérieurs siennois s’y incrustaient, mais les rectangles bleus qu’y taillent les fenêtres y faisaient déplorablement défaut. La plus grande des deux pièces était même sans baie aucune, l’autre prenait le jour sur une cour profonde, encastrée dans les blocs des maisons voisines.
Dans cette cour obscure, sauf quelques reliefs d’un jardin abandonné depuis longtemps, ne vivait plus qu’un laurier très sombre, dont les branches se déployaient avec tristesse devant la porte et la fenêtre d’une maison peut-être abandonnée. Les feuillages qui s’évanouissent chaque automne sont rares dans la ville de sainte Catherine, mais les feuilles persistantes s’associent partout à un grand faste de fleurs, dès que l’on s’éloigne des murs crénelés.
Pierre eût pu aimer la chambre que lui montrait Léon. Sur le palier, deux marches permettaient d’entrer dans une autre pièce, nette le jour, mais qui, pour la nuit, contenait le lit d’une femme de chambre de la ménade.
En descendant les marches, Lady Joan, un carnet à la main nous arrêta un instant pour énumérer les divertissements qu’elle avait notés sur les premières pages de son registre.
— Pas un jour sans entertainement, cria-t-elle, en fuyant pour chercher d’autres distractions.
— Je crois, dis-je à Léon, dès qu’elle se fut dissoute dans la pénombre, que les divertissements qui se préparent seront des taches d’huile, des îles de crème rose et insipide, des sottises qui traverseront notre paix comme des motocyclettes lancées dans des parterres de fleurs.
— Promettre tout cela à mon père, dit Léon, sera le meilleur moyen de le retenir à Fontainebleau. Mais il y a là, cette noble pleureuse.
Je lui appris que la « Russe » était partie avant nous.
— En tout cas, il n’est prudent pour personne de venir ici, au milieu de ces caveaux noirs, ajouta-t-il en montrant les salles ouvertes sur le palier. Dans cette bâtisse vétuste dont les propriétaires sont sans doute de douces brutes.
Léon ne se trompait pas. Ce que les brutes n’avaient pu abîmer, était un cadre médiocre pour un mauvais musée de province. Des natures mortes du siècle passé offraient dans des bois dorés, ici un lapin écorché qui attendait la casserole ; là des légumes raides apportés par un jardinier de ballet russe ; ailleurs, un chasseur dont le sourire avide est dirigé vers la table, flairant dans la même direction que son chien.
La chambre de musique, dont je me souvins en écoutant des récitals chez Chigi, était décorée fraîchement. Les fresques représentaient tous les monuments célèbres de Sienne, très peu de bleu, beaucoup de bruns fumés. On pénétrait rarement dans cette salle, où Lady Joan avait fait transporter ses œuvres d’art moderne. Des fenêtres on voyait, le retrouvant avec surprise dans cette atmosphère stupidement luxueuse, le campanile de la couleur des anémones de printemps. D’ici l’on rentrait soudainement dans la vraie Sienne, véhicule de tristesses et de méditations, une sorte de stage préparant l’éternité, espèce de solstice de durée certaine.
Léon, qui était un peu maître de céans, me regardait du fond des profonds fauteuils qui entouraient les chevalets de musique. Sans doute devinait-il mes pensées.
— Certes, vous n’auriez pas dû venir, un poète…
— Je ne suis pas poète !
— Vous savez ce que j’entends…
— Je vous assure que je ne suis ni poète ni artiste, votre père vous le dirait parfaitement.
— Vous avez pourtant une idée, vous vous occupez d’une sorte de recherche, vous croyez, dit-il, avec, malgré lui, une expression qui dénonçait la curiosité.
Je crois que Léon voulait me convaincre que tout, à Sienne, me serait hostile. Peut-être étais-je une entrave pour lui, peut-être aussi me haïssait-il, ce qui eût été bien naturel. Certainement il s’insurgeait secrètement contre ma présence. Mes regards, à ce moment où, assis dans un autre fauteuil, je lui faisais face, se fixèrent, perçants, sur ses yeux. Il ne me lâchait point, ou sinon, pendant une seconde, pour lancer un coup d’œil vers une des portes ouvertes. Je suivis l’un de ces regards et fus surpris de voir Virginie, au fond de la pièce qui formait un vaste palier. Elle pleurait souvent. Nous la vîmes s’éloigner et rectifier ses fards dans la chambre bien nette où l’on voyait, pourtant, le lit de la femme de chambre.
— Elle est douce comme une mère d’élégie, me dit Léon. Vous comprenez cela, vous, M. Bioulx, avec vos sentiments de folle charité.
— Vous parlez de ma charité comme d’un vice plus que ridicule, lui répondis-je, en découvrant qu’il avait vaguement surpris la nature de mes inquiétudes.
— Puis-je vous dire toute ma pensée, me demanda Léon, elle est d’ailleurs presque informe ; votre réponse, si vous daignez me répondre, me sera peut-être un bienfait. Dois-je ménager mes paroles ? Pardonnez-moi si je ne prends pas avec vous les ménagements que je devrais observer. Vous m’inspirez de la terreur et… une espèce de commisération, voilà ! Votre pitié ne donne pas de bonheur aux autres, moins sans doute que ce vaste soleil que mon père voit briller dans son âme, comme une promesse inhumaine. Cette vaste lumière qui ne l’empêche pas… Et vous, vos amours…, acheva-t-il, et avec une insolence brutale, une sorte de colère, me sembla-t-il. Une colère certes, et qui grossit pendant le silence qui se prolongea entre nous.
— Vous menez votre vie comme si vous portiez votre esprit dans un ciboire, dit-il avec sarcasme et, à la fois, avec la visible intention de me tirer de mon mutisme. Devais-je le plaindre de posséder une sorte d’intuition qui n’avait aucun effet ni sur son cœur ni sur son intelligence ? En lui répondant, je devançais, sans le savoir, les souhaits que devait un peu plus tard me révéler Macrube à propos de son fils.
— Moi, je vous aime, lui dis-je. Or Léon avait parlé comme un enfant précoce qui ne comprendra jamais les traits de vérité qui, par miracle, traversent sa vie condamnée d’avance à la grisaille. C’était du dépit, peut-être, de ne pouvoir saisir parfaitement les pensées qui traversaient son esprit. Il était rouge de honte et de colère. De chaudes larmes bouillaient sous son crâne. Elles parurent sur ses paupières ; je crus qu’il allait crier, hystériquement. D’une voix rauque, il ajouta quelques mots qui me semblaient vouloir me déclarer que lui, Léon, savait bien que je trompais les femmes.
Pierre se leva, s’avança vers Léon. Mais il se sentit brusquement incapable de se laver de ce reproche. Il me faudrait, pensa-t-il, lui raconter toute ma vie. Cela n’était pas simple !
Virginie revint, le visage raccommodé. Cependant, immédiatement, Lady Joan, le carnet à la main, reparut, ayant quitté vivement ses pourvoyeurs de distractions toscanes. Quand elle me vit, constatant que Virginie ne serait pas seule avec Léon, elle retourna vers ses invités que, pour visiter les chambres de Léon, nous avions laissés sous ses griffes.
La main que me tendit et leva vers moi Virginie était presque glacée sous mes lèvres. Elle s’approcha de Léon, l’enveloppant du doux regard que je connaissais bien. Elle n’avait que ce regard à sa disposition, toujours doux et sincère, d’ailleurs.
— Constatez, dit-elle, en surprenant l’atmosphère qu’avait créée notre étrange colloque, et en lançant ses paroles entre Léon et moi-même, que je me conforme avec joie à notre pacte.
Puis, se tournant nettement vers moi, elle ajouta :
— J’ai promis à cet enfant de ne pas me dissoudre dans les futilités qui se préparent à absorber les jours de nos compagnons. Il aime sa vie sérieuse, dit-elle sans que je pusse discerner dans ses paroles l’ironie qui m’eût semblé motivée.
— La vie profonde, acheva-t-elle, en utilisant un cliché qui prend un sens différent sur chaque bouche qui le prononce.
Léon me regardait, les yeux encore brillants de ses larmes récentes de honte et de rage. Ne savait-il pas que je connaissais la vie sérieuse qu’il pouvait désirer ? Il voulait, pour sa défense personnelle, que l’on ménageât autour de lui une paix sans problèmes, à peine habitée par un amour protecteur. Et craignant ses propres dégoûts, ou son incapacité de nourrir de sa propre âme les plus belles aventures, il souhaitait que l’objet, dont il consentait de recevoir une protection caressante, fût grand et pur, grand et pur à la fois pour lui et pour moi. La moindre perte de confiance dans son égoïsme le laisserait effroyablement vide, sans ressources, « une salle d’attente déserte », froide, feux éteints.
Alors, et bien souvent dans les jours qui suivirent, je m’aperçus que Léon cherchait à comprendre ce que j’avais soustrait de l’intégrité de Virginie, de sa beauté d’âme. Mes faux principes avaient-ils contaminé la vie intérieure de cette femme ? Il grondait contre moi. Pourtant, il ne comprenait pas encore que les deux pactes, dont il ne connaissait que celui où il était partie, concordaient de si belle façon qu’ils lui assureraient, s’il s’y prêtait, cette sérénité de faible à laquelle il aspirait. Ensuite, avec l’absence de discrétion et l’impertinence violente qui souvent accablaient ses amis, il demanda à Virginie :
— Si vous aviez un fils, Virginie, le souhaiteriez-vous semblable à cet homme, je veux dire, M. Pierre Bioulx d’Ardennes ?
— Oui, s’exclama Virginie, et cela était vrai, malgré les tortures que je lui avais imposées. Pendant notre séjour à Sienne, elle mit une grâce presque intelligente, incomparable en tout cas, à me prouver son estime. Je voulais croire, j’aimais de croire qu’elle devinait quel être était véritablement Pierre, férocement candide.
— Soyez amis ! dit Virginie qui ne pouvait traverser les ondes d’hostilité qui s’opposaient à ses intentions de bonté. Léon se contracta ; il me gardait une mystérieuse rancune de sa propre agression.
Lady Joan, comme si elle eût retrouvé l’atmosphère de snobisme de ses salons de Londres, revint cette fois accompagnée d’une véritable foule. C’étaient ses invités, chargés tous de fournir des notes à son carnet, programme interminable, qu’ils fussent des amis des années précédentes ou des amis de ses amis, des types pêchés aux environs. Il y avait tant de monde que l’on dut servir le thé dans la salle de musique. Partout ailleurs, pour les déposer on eût dû placer les tasses sur les têtes serrées des invités.
Un gros prêtre, parmi ceux-ci, attira mon attention, non pas par sa graisse qui créait un volume démesuré, ni par sa franche gourmandise, mais par la puérilité de ses idées, de sa religion. Je lui exprimais mon étonnement qu’il y eût tant de quartiers à Sienne qui avaient choisi un oiseau pour orner leur écu. Il me répondit avec pitié que l’oie, que je citais, n’était pas un oiseau. Il rit en me considérant d’un air bizarre. Pour lui, les oiseaux, c’était tous des ailés qui ont la taille du moineau. Sa classification en valait une autre, mais qu’avait-il observé au cours des décades où il était devenu si énorme ? Cependant, quand il me demanda si je me plaisais dans l’appartement qu’il avait découvert pour moi, je sus que la grosse soutane était Don Perrudi.
— Lady Joan va mettre beaucoup d’animation dans la vie de Sienne, dis-je, avec toute la sottise que je pus mettre dans cette phrase.
— Elle est très vivante, dit Don Perrudi.
— Trop ! dis-je, pour comprendre dès notre première rencontre de quoi il était capable.
— Non ! dit le prêtre. Elle est plus sérieuse que l’on ne se l’imagine, plus qu’elle ne le croit elle-même.
Quant à la psychologie du gourmand, j’étais fixé, surtout quand il ajouta, un gâteau entamé suspendu devant son ventre :
— Elle est l’ange de Madame Damois, qui est très malade, très. Je jetai un regard sur Virginie qui s’était approchée de la porte, croyant que je la suivrais.
— Ici, conclut Don Perrudi, les médecins ne croient pas qu’elle vivra longtemps.
Je me souvenais, en effet, des toux courtes et sèches de Virginie. Tuberculeuse, me dis-je avec un dangereux élan vers elle.
Virginie me fit admirer sa chambre et une sorte de grande alcôve où étaient rangés ses robes, ses poudres et ses parfums. Je songeai à notre baignoire improvisée de Guildford. Elle ne semblait pas s’apercevoir de ce qu’avait d’étrange notre réunion dans cette chambre, où j’eusse dû tout examiner avec les yeux d’un amant, ou tout au moins avec la mélancolie simulée d’un amant d’hier.
Sa chambre était située en dessous de celle de Léon, un immense palier et un escalier de marbre les séparaient. De leurs fenêtres, ils ne pouvaient jouir que de la vue du laurier sombre et du jardin abandonné que j’avais tristement regardé une heure plus tôt pendant que Léon versait des larmes imprévues.
Nous descendions sans bruit les vieilles marches de marbre, quand Don Perrudi roula vers nous. Il nous accompagnait, disait-il, n’abandonnant sans doute la place qu’après avoir dépassé toutes les mesures de la gourmandise. Un très noir cigare était comme une branche tordue et noire entre ses doigts qui ressemblaient à des sachets pleins de billes roses. Virginie remonta vers la Ménade entourée de sa cour opportuniste, avide de publicité et peut-être de dons de toute nature.
Don Perrudi me conduisit chez moi, en me faisant traverser deux ruelles que j’avais à peine remarquées. Nous avions suivi les trois côtés d’un quadrilatère, ce qui nous avait ramenés exactement derrière le palais de Lady Joan. Toutefois, ce palais s’élevait dans le Corso populeux, tandis que la maison, devant laquelle nous étions arrêtés, se cachait vraiment dans la solitude presque absolue d’une ruelle enfouie entre les hautes falaises des façades rougeâtres. C’était la maison où Don Perrudi m’avait logé, et que j’allais appeler mienne cet été.
Au rez-de-chaussée, en contrebas, au lieu de boutique, il y avait un dépôt de tonnes et de cuves bombées comme des cachalots dans l’obscurité, fleurant la champignonnière. Dès que l’on arrivait dans la ruelle, cette odeur de moisissure vous saluait avec insistance, peut-être avec la joie d’une personne qui vit dans le désert, heureuse d’imposer un instant sa personnalité à un nez humain. Il n’y avait, du reste, aucune boutique dans cette rue. Plusieurs portes réduites à la taille d’un homme donnaient secrètement accès aux palais du Corso. L’une permettait d’entrer à la dérobée chez Lady Joan, je ne le sus qu’après quelque temps de séjour dans mon étrange désert, si providentiellement établi à quelques pas du bruit de la cité.
Don Perrudi après s’être déclaré satisfait des chambres que m’avait louées le sacristain, me quitta en trébuchant sur les marches usées, mais solides, du perron. L’une des deux pièces empruntait un peu de lumière à la ruelle silencieuse ; j’y prenais mes repas et j’y dormais la nuit et, souvent, pendant les après-midi torrides, où nul ne s’aventurait entre les façades brûlantes. Je travaillais, ou plutôt, j’avais décidé de travailler dans l’autre, qui était un joli réduit orné des indispensables photos de la maison de sainte Catherine, des peintures d’autres saintes galvanisées. Il me suffît de tourner, face au mur, les reproductions qui me parurent trop odieuses. Là, comme tant de fois dans la vie de Pierre, il crut trouver la paix de cellule où l’on travaille, où les pensées farouches s’apprivoisent et reviennent après chaque vol se poser en nous comme un oiseau fidèle sur la main qu’il connaît. Qui espère un bonheur plus suave et serein que la méditation entre quatre murs blancs, épais comme ceux d’une forteresse ? Je dirai donc, qui connaît le bonheur d’être gardé par une forteresse imprenable ?
Pendant que j’ouvrais avec peine la fenêtre de ma cellule, dont je ne m’étais encore approché que fort distraitement, j’entendis au loin les coups d’un marteau dans une forge. Ces seuls sons, le son de cristal à la centième puissance, je les saluai avec amour. C’était le seul bruit qui allait accompagner en sourdine mes pensées. C’était l’image, pensai-je, de la vie ferme et intégrale que je voulais mener ici. Or, à cet instant, ayant réussi à ouvrir la porte, mon bonheur se recroquevilla en reconnaissant que, en effet, j’étais exactement placé derrière le palais de celle qui était née pour briser tous les silences de la terre.
Je reconnus les herbes folles du jardin abandonné, les plaques de terre stérile entre les herbes. Quelques marches me permettaient de descendre dans la courette ou dans ce jardin en jachère. En m’avançant jusqu’au mur, très bas et surmonté d’une antique balustrade, qui séparait mon jardin d’une cour étroite du palais, je pus voir en me retournant que le laurier sombre que l’on voyait des fenêtres de Léon était le mien, si toutefois le sacristain maussade m’avait loué le jardin en même temps que les chambres.
Virginie, dont je m’étais si inconsidérément approché parce que je la croyais boiteuse, serait donc ma voisine, séparée par une balustrade et un mur insignifiants. Et voilà, pensai-je, que le destin m’ayant bénévolement repris la boiteuse, me mettait en présence d’une malade.
J’achevai d’étudier, comme j’avais négligé de le faire jusque-là, les alentours. Je me souvins alors, en pensant à la petite porte bâtarde du palais, que Lady Joan avait eu à se défendre, l’année précédente, à propos de je ne sais quels soupçons. Il s’agissait de drogues, mais l’affaire fut rapidement étouffée.
Avec peine et à grand fracas, je refermai la porte-fenêtre en me promettant de ne plus jamais l’ouvrir. Puis j’allai reconnaître l’escalier que j’avais emprunté distraitement ces premiers jours. Il s’arrêtait d’abord, je n’omets pas de le dire parce que les dispositions de la maison doivent être connues pour la bonne compréhension de certains événements qui ne tarderaient pas à se produire ; l’escalier s’arrêtait donc d’abord à un petit palier, devant ma porte. Quatre marches menaient à un entresol sans doute condamné. De l’autre côté, l’escalier tournait à angle droit pour monter à l’appartement que le sacristain et sa femme s’étaient réservé. En rentrant dans ma chambre, j’allai me pencher à la fenêtre d’où je voyais la ruelle solitaire, se perdant dans les lignes de la perspective, mais se butant dans l’autre direction à une grande façade. La ruelle se détournait pour éviter ce mur et rejoindre la via Galluzza, sombre et étroite, puis descendait sous tous ses ponts en viaducs privés vers la via Benincasa qui aboutissait à la Fontebranda.
La femme du sacristain, Donna Emilia, vint dresser la table pour le dîner que, du moins au début, je prenais rarement chez moi. C’était une petite femme, modèle de netteté, avec une expression directe, sans couverture si je puis dire, dans ses yeux bleu grisâtre. Elle remuait doucement comme si la maison eût été un globe de cristal l’enfermant, la séparant du monde extérieur. Pendant plusieurs semaines pas un mot ne fut échangé entre nous. Je supposais qu’ils achevaient leur dîner quand elle s’occupait de m’apporter silencieusement le mien. Mais plus tard je sus que je ne me trompais pas quand je supposais qu’Emilia, après m’avoir servi, descendait chaque jour à l’entresol d’un pas rapide et prudent, et remontait sans bruit les quatre marches de l’entresol. À ce moment, je croyais qu’il y avait là, non une pièce abandonnée, mais une sorte de cuisine. D’ailleurs, le sacristain lui-même sortait parfois furtivement de cette chambre, et je crois qu’il était le cuisinier de ce ménage sans enfants. Pour le reste, je ne me connaissais aucun voisin, et il était rare que l’on vînt fouiller parmi les tonneaux du rez-de-chaussée ou de quelque autre cave du voisinage.
Don Perrudi revint. Il m’apportait une lettre volumineuse de Macrube qui avait été envoyée au presbytère.
— Vous irez aussi prendre le thé dans mon verger, me demanda-t-il, en me quittant. Je dis oui en devinant pourtant que c’était une party organisée par Lady Joan. Il hésita, puis montrant la lettre qu’il avait apportée :
— Vous êtes son ami ? me dit-il en manifestant une sorte de terreur.
— Il viendra cette année, n’est-ce pas, ajouta-t-il, mais ne dit pas ce que je croyais qu’il pensait. C’est un homme de cœur, certes, je suis prêt à tout pour le servir, pourtant, quand, en plein soleil, je me promène à côté de lui, la moelle de mes os se fige.
Comme ce n’était pas la justice des hommes qui m’avait cloîtré dans ma cellule, mais bien au contraire un geste conscient de mon plus grand amour de la liberté, je répondis à l’appel éternel du soleil. Je sortis, et par les rues tièdes, m’éloignai de la ville, en passant devant le couvent pris dans ses pierres comme une émeraude dans sa gangue. Ce que j’appelais un couvent, était aussi une sorte d’asile, une île noire où étaient réfugiés des malades incurables. On racontait l’histoire lugubre de quelques-unes des femmes emprisonnées dans ces murailles sans sourire. Certains parlaient d’une épouvantable ruine humaine qui n’avait plus ni bras ni jambes. D’autres avaient d’atroces crises de désespoir ; peut-être la folie possédait-elle plusieurs de cette vingtaine de sinistres victimes. Une lépreuse, disait-on, y habitait depuis cinq ans, sans que nul n’eût vu sa figure toujours couverte. Certains prétendaient qu’elle n’avait plus de figure. Pourtant les religieuses comme les malades et les fous étaient astreints aux plus sévères règles conventuelles.
Pierre hâtait le pas quand il passait devant ce lieu de torture. Il se remémorait chaque fois la course qu’il prenait, enfant, pour traverser le couloir d’une vieille maison, isolée près de la rivière, où l’on avait au siècle passé enfermé des pestiférés.
Il passa donc rapidement, pour aller lire la lettre de Macrube sous une arche en ruine qui avait, en laissant tomber ses pierres, formé une niche solitaire. Assis dans cette alvéole, nul ne pouvait le découvrir ni même se douter de sa présence.
La lourde lettre était un commentaire du manuscrit que Pierre avait prêté à Macrube. C’était une sorte de journal, de document bien fait pour peindre Pierre et ses pensées secrètes. Trop long pour l’intercaler ici, il convient pourtant que le lecteur en connaisse l’esprit pour que la surprise ou le mépris, la révolte ou la douleur, ne l’empêchent pas de saisir le sens véritable des gestes irrémédiables que Macrube devait accomplir quelques jours plus tard.
Macrube écrivait d’abord qu’une lecture superficielle de ces notes pourrait permettre de croire que Pierre est arrivé à une solution identique à celle de Macrube. Or Pierre semble croire qu’il est positivement situé dans des années bien déterminées, une position historique, enfin ; il est une chose qui réagit dans un ensemble fini, organisé, bien qu’il ne montre nulle part qu’il comprend ou cette position ou celui qui l’occuperait. Pierre, dit le commentateur de son manuscrit, n’est pas intelligent, et ce même commentateur sait que Pierre n’ignore pas cette absence qui, d’ailleurs, n’est pas coupable de ne l’avoir pas mené à comprendre ce que nul ne comprend, c’est-à-dire ce temps et cette surface de l’univers où l’homme est jeté sans motif visible. Ce n’est pas l’intelligence qui sauvera le monde si le monde doit et peut être sauvé.
Il hésite alors et demande à Pierre s’il lui a dit sans le blesser qu’il ne lui semble pas intelligent. Et quelle est vraiment la valeur ou l’avantage de l’intelligence, comparée à la santé de l’esprit, à l’intuition poétique des choses ? Et, Pierre l’a-t-il remarqué, l’intelligence pénètre peu l’esprit du monde, on dirait qu’il y a un instrument inconnu, bien plus efficace, simplement efficace à cette exploration et que nous nous efforçons misérablement, depuis que l’homme pense et se pense hors de soi, à percer l’obscurité avec un outil qui pouvait servir à notre malice de chasseur et de constructeur de huttes, mais qui convient à questionner ce que nous nommons abstrait comme une mèche de coton pourrait servir à vriller un pertuis dans le feu.
Macrube discernait facilement que Pierre ne croyait plus que notre vie fût une réalité en dehors de notre perception personnelle. Pourtant, partout il avait trouvé, gisant parmi les plus vivantes remarques, des traces d’un espoir qui ne pouvait cohabiter avec cette sagesse, cette notion de la non-existence. Parfois, disait-il, il touchait au catholicisme par la tangente, bien que toutes ses autres croyances dussent s’y opposer. Baudelaire eût pu rejoindre l’Église parce qu’il se plaignait dans un monde et d’un monde auquel justement s’adressent les religions. Mais vous ne pouvez, vous n’avez jamais cherché la vie par les sens, or le fond sur lequel se détachent les dogmes appartient et ne quitte pas les plans sensuels de l’humanité. Dans ce sens vous êtes le Diable, vous n’avez pas donné prise au péché, vos amours sont plus creuses et plus dénuées de l’idée de sexe et de plaisir que celles du meilleur type des Don Juan.
Ce qui en vous est une tare qui empêche votre affranchissement est un certain résidu des Évangiles, nous en avons parlé. Lui-même, écrivait Macrube, portait encore ces stigmates, bien qu’il refuse aujourd’hui sa participation à l’éternité des souffrances toujours vainement recommencées. Mais comment repousser cela définitivement ? Le monde est encore si jeune, nous marchons à peine sur deux pattes.
À cet endroit, Macrube ouvrait une parenthèse à propos de son fils, de ce lien qui le rattachait au monde. Il le considérait avec beaucoup de cœur comme il eût fait d’un petit chien recueilli, et dont il ne pouvait ni ne voulait négliger la responsabilité. Plus loin il revenait sur les propos que nous avions échangés au sujet de la liberté. Il y avait la nôtre et la leur, disait-il, deux choses irréconciliables. Nous, notre suprême liberté est de nous retirer dans l’éternité en niant totalement la valeur de la vie, l’amour de l’humanité. Quelle forme a jamais pris cet amour ? Rien ne milite en faveur de celui-ci, ni l’assassinat ni l’altruisme ; qui oserait dire quelle serait la plus logique, la plus forte expression de cet amour ?
Quant à la pitié de Pierre, sans y employer aucune ingéniosité, il ne la dissociait pas de la charité. Avec la pitié ou la charité, affirmait-il, on entretiendra simplement le monde dans son interminable coma, c’est-à-dire tout ce qui est éloigné de la mort. Puis il consacrait quelques lignes au suicide, qu’il ne m’est pas permis de répéter ici, si je puis pourtant en résumer quelques passages. Le suicide n’est pas une marchandise, une forme d’arme ou de chantage suprême et ultime. On ne se suicide pas, écrivait-il, avant d’avoir atteint l’âme angélique. Quand l’âme est encore noire, bourrelée de souffrance, le suicide prend l’aspect de la haine ou de la vengeance. À ce moment, on n’a pas encore obtenu de soi-même toutes les absolutions. Pour atteindre à ce pardon, il faut se maintenir dans une vérité si pure, à une hauteur telle qu’il est rarement possible d’y parvenir sans avoir perpétré des sacrifices aux allures de crime.
Revenant à mes amours, il ne me ménageait pas davantage. Selon lui, mes amours pas très anciennes avec une négresse, étaient simplement le crime de bestialité des théologiens.
Quant à moi, je pensais toujours que c’était une manière rustique de questionner la vérité de l’homme ou peut-être de procéder inconsciemment, par élimination, pour atteindre un jour à une gigantesque réponse. Faut-il dire, au point où en est cette confession que Pierre, peu après son arrivée, avait déjà été rappelé vers l’amour de la femme auquel ni son âme ni son esprit ni son corps n’aspirait ?
J’étais très heureux de posséder cette grosse lettre de Macrube, où bien des sujets qui ne regardent pas cette histoire d’une part de ma vie, avaient été évoqués. Cette manière de me traiter comme si je n’eusse ni amour-propre ni respect humain me montrait à la fois son amitié et sa confiance. Je désirais vivement son arrivée.
Sortant de ma niche, je pris un sentier qui pouvait me faire éviter les parages du couvent ténébreux. Je me préparai à recopier dans un nouveau cahier tout ce que j’avais écrit depuis que j’avais donné mes notes manuscrites à Macrube. Ma provision de cahiers étant épuisée, je remontai la colline pour rentrer à Sienne où je me procurerais d’autres carnets.
Pour retarder notre douloureux travail, quelle douce providence, à tout instant et si diaboliquement, nous tend des prétextes extensibles selon la profondeur de nos affres ! Je veux dire qu’il semble en notre pouvoir, sans manquer à notre honneur intime, de grossir ces prétextes de délai jusqu’à y puiser un tel réconfort que l’appel trop urgent, d’abord du papier et de la plume, se peut transformer en insinuations caressantes. Notre discipline nous avait imposé une tâche, parfois la plus enthousiasmante des tâches, et nous retardons notre angoisse de nous y attacher, devant notre table, en nous promettant d’abord une promenade autour d’une pelouse grande comme une table de conseil, de fumer trois cigarettes, de faire une recherche dont l’utilité immédiate est problématique. Sans doute sommes-nous débordés dans une telle mesure, que le début du travail de chaque jour nécessite souvent un douloureux effort. Mais quel suave sentiment nous pénètre, quand enfin, l’état magique d’être assis, la plume à la main, nous enveloppe et nous défend.
Aujourd’hui, Pierre se précipite sur le prétexte des cahiers qu’il doit se procurer immédiatement, la ville de Sienne serait-elle en feu. Quelle brute d’ailleurs, se dit-il très sincèrement, demeurerait enfermé dans sa chambre soit en compagnie d’idées éternelles, soit traçant des images de lignes et de couleurs, quand le soleil éclaire les toits de la ville, en faisant briller sur les façades rouges les longs oriflammes de ses rayons d’été, quand le soleil peint une lune d’or sur la place du Municipio, quand il surveille du bout de ses rayons insinuants les dormeurs de l’après-midi, quand, pris dans les ravins des rues qui s’étirent du Midi au Nord, il balaie toutes les pensées violettes des ombres de son plumeau d’or.
Et quel vaniteux savant que celui qui, sous cette vie pétillante tombée du ciel toscan, s’escrime le sourcil dur, devant les fresques mortes, aiguise sa mémoire sur les inventaires d’héritages dissous. N’est-il pas l’heure où l’on s’enferme dans le parfum des roses ? L’heure où apparaîtra, sous les sequins que le soleil jette dans la chambre, le flanc d’ivoire et de pétunia d’une femme endormie ? Pierre, à cette pensée, se cabre. Pourquoi encore cette vision classique d’une femme pendant les après-midi méditerranéens ?
Dans la Grand’rue je choisis une petite papeterie. C’est une maison étroite et profonde qui touche à la fois au Campo et à la Croce del Travaglio. Sur un tourniquet en miniature, toutes les images des monuments de Sienne se donnent rendez-vous dans une étrange anarchie de la topographie. Ce sont des dômes sur fond d’azur, des beffrois, tout rouges du soleil sur la brique, qui font la roue devant les touristes. Enfin, il y a là toutes les cartes postales qui vont semer par le monde l’image blanche, rose, brune et noire des palais, des églises, des ruelles de la ville de sainte Catherine. Pour ne pas faire choir les « souvenirs » alignés sur une tablette devant le tourniquet, je bouscule un peu toute l’architecture de papier. Les monuments fragiles sur leur lamelle de carton, cèdent devant ma distraction. Je pense à la cruauté qui gît dans cette dissolution en graine de cartes postales des monuments innocents, qui ne peuvent se défendre contre la tendre imbécillité de l’industrie des hommes avides.
Enfin, une grande et jeune femme me vend des carnets hideusement décorés de dessins sur la couverture. Ses yeux sont de ce bleu pâle pailleté d’or, et à l’iris encerclé de noir, très rares partout et surtout à Sienne. Elle semble possédée de cette mélancolie que j’ai observée ici, mais qui est une sorte de sérieux invétéré, très peu personnel.
Je remonte par la via Pellegrini vers S. Giovanni où par les escaliers j’atteins le Dôme, en ne cessant de penser à cette mélancolie d’expression sourde des visages toscans. Il est difficile de la dire. C’est comme si les regards accoutumés à l’altitude et à contempler de vastes horizons se préparaient sans cesse à regarder à distance. Mais barré soudainement dans sa volonté de regarder au loin, le regard est obligé de se replier, de se voiler étrangement devant la réalité des objets trop proches. Il y a alors comme une eau tiède de pensées qui glisse doucement sur les visages des femmes d’ici, les cils s’abaissent harmonieusement. Rarement on voit à Sienne un sourire cru, c’est la belle papetière qui me force à l’observer. Ce ne sont ni les lèvres ni les yeux qui sourient, une sérénité mélancolique farde naturellement leur visage. La mélancolie n’est plus que pour celui qui admire la délicatesse de leurs traits où s’étale ce secret inaccessible qui, au début d’un séjour à Sienne, fait éprouver des sentiments de tristesse, devant cette chose mystérieuse dont on est si totalement exclu. Et, d’ailleurs, dans quelle mesure sont-elles toutes, ces merveilleuses Toscanes, elles-mêmes enveloppées dans cette tristesse peut-être trompeuse ?
En nulle autre Siennoise je n’avais observé si justement une contradiction qui se résout constamment dans un remous très doux, cette sorte de réconciliation secrète entre deux antinomies, leur vie saine, active et pure, si peu intellectuelle, et cette opposition d’un voile presque mystique ou seulement fait de rêves.
Je me trouvai assis sur les bancs de marbre de la Fonte Gaia. Cette fontaine quoique de pierre est pourtant un léger radeau qui, s’apprêtant à descendre la pente qui le mènerait au Municipio, se trouve arrêté par la grille qui l’entoure. Ce monument est intact, peut-être protégé au ciel par les artistes inspirés qui avec amour l’ont placé au centre de leur ville. À côté de moi, sur le même banc, une femme âgée toute saturée du sentiment de ses devoirs ; une autre plus jeune ramène un enfant vers elle pour l’installer sur ses jolis genoux que découvre sa courte jupe. Plus loin, un homme du peuple, certainement enrichi, sans idéal ni passion. Près de lui une troisième femme porte sur son sein un enfant pas plus grand qu’une poupée, mais si gras que, le vent soulevant sa petite cotte, y trouve cachés deux potirons. J’examinai d’autres voisins. Un homme qui depuis des années cultive le mépris du travail est endormi, couché sur le dos, les bras en croix au milieu de ce cercle de loisirs. Une vieille au châle noir voudrait arrêter le jeu de quelques enfants qui s’amusent follement en s’exerçant à jeter un citron dans la bouche ouverte du dormeur.
En face de moi, là-bas, au pied du Municipio, paraissent sur le haut trottoir Virginie et Léon. Ils ne me pouvaient voir où j’étais, coincé entre le parvenu du peuple et la vieille au châle noir. Léon, un livre à la main, semblait y lire des notes que Virginie écoutait ou semblait écouter dans une attitude réservée. Parfois, sous l’ombre de son chapeau, je voyais pourtant fort bien qu’elle regardait le profil sec de Léon, puis les fleurs qu’elle avait déposées sur ses genoux dès qu’elle fut assise. Virginie, je m’en apercevais maintenant, ressemblait, du moins par la mélancolie, aux belles Toscanes. Mais sa mélancolie avait certes des sources réelles. N’était-elle pas malade ? L’idée de contagion ne me vint pas, elle m’eût fait frémir de honte et peut-être fatalement rapproché de Virginie. Parfois, se détournant, elle toussait sur un petit mouchoir.
À cet instant, mieux qu’aux instants où, Léon étant à côté de moi, j’étais dérouté par sa pose ou son désenchantement, à cet instant-ci je ne pouvais me cacher que Léon était doué de quelque grâce. Le port de sa tête surtout était joli, ses membres très fins et souples. De loin, je lui trouvais quelque ressemblance avec un oiseau blessé, jeté sur le sol, les ailes trop faibles, incertaines. Lui aussi était un malade, mais sa maladie, me semblait-il, était uniquement morale.
Dès que Léon me découvrit, au moment où la vieille poursuivait les jeteurs de citrons, il remit le livre à Virginie et s’en alla avec une naïveté qu’il eût juré ne pas être sienne. Virginie vint à moi, s’assit sur le banc de marbre.
Certes, Virginie était belle. Il me semblait remarquer pour la première fois cette beauté souffrante, qui n’avait pas été le motif de mon attention à la fameuse soirée de Lady Joan. Je contemplais cette beauté, rendue fragile par son mal, dont je ne pouvais plus douter.
Elle se taisait, mais je sentais fort bien qu’elle voulait m’inspirer une confiance définitive. Elle me cachait ses sentiments actuels, de crainte que je ne les confondisse avec les reflets d’un amour qui était mort.
— Je sais très bien, aujourd’hui, ce que toute votre vie vous avez tenté d’atteindre, me dit-elle, à brûle-pourpoint, comme si l’on pouvait dire ou même savoir ce que l’on voulait, d’une manière continue, dans une vie qui, elle-même, ignorait ses courbes inattendues ou tellement invisibles qu’elles nous transportent ailleurs sans que nous nous apercevions des circuits quelles nous imposent.
J’inclinai la tête pour lui dire que tout cela était entendu. Puis, pour lui faire accepter d’autres pensées, je lui parlai du Municipio qui se dressait devant nous comme l’image du développement de toute pensée, de toute croissance d’œuvre avec ses ajouts, ses restrictions, ses agrandissements provisoires.
Pierre prouvait pour Virginie que, en élevant la façade et le beffroi, on avait obéi bien davantage à des nécessités militaires, à des lois de la résistance des matériaux, à des manifestations de puissance et d’orgueil, bien plus qu’à des vues esthétiques. Et aujourd’hui encore, bien que ce campanile soit un organe émouvant de la vue panoramique, nous sentons la logique qui l’a dressé au milieu de la ville qui surveille les campagnes pour défendre les tanneries et l’amour même des citoyens pour cette ville.
Virginie manifesta le désir de se promener avec moi sur les vieux remparts. Je lui montrai d’un air désolé mes cahiers en prétextant du travail, mais je souhaitais surtout de me retrouver seul, craignant d’être entraîné dans l’affreux gâchis des fêtes de Lady Joan. Celle-ci se trouva d’ailleurs devant nous au moment où, près de son palais, je quittais Virginie. Je dus encore prétexter du travail urgent pour me dégager d’une invitation. Elle prétendait m’emmener chez un de ces nobles qui découvrent sans trêve, au profit de leurs amis étrangers et de leur propre compte en banque, de vieux et authentiques meubles, sans trêve et sans épuiser les ateliers de fabricants d’antiques.
— Tous ces gens triment, me lança-t-elle, vous n’allez pas ce soir même noircir tous les cahiers neufs que vous portez là, comme un écolier renifleur ? Tous ces gens triment, répéta-t-elle. Figurez-vous, Léon a tellement écouté de mauvais conseils, peut-être les vôtres, ou sinon, j’ignore ce qui lui est arrivé, en tout cas il veut travailler, gagner de l’argent. Est-ce que l’on gagne de l’argent en travaillant ! Il m’a demandé des recommandations pour quelques journaux anglais.
Certes, pensais-je, en m’en allant d’un pas préoccupé, Léon s’amende, lui qui refusait tout à Paris. Lady Joan, en lançant un regard de reproche à Virginie, m’avait permis de croire que sa présence dans l’orbite de Léon n’était pas sans doute étrangère au revirement dans les dispositions de Léon.
J’allais me réfugier dans la niche de la ville basse que je m’étais sauvagement réservée. C’était un endroit solitaire. Tous les soirs, vers cinq heures, je me libérais et de la foule et de ma chambre, pour descendre, par le quartier de l’Oca vers cette agglomération enchevêtrée de maisons qui entourent le souvenir de sainte Catherine, comme un minutieux cadre de missel gothique.
Cette fois, non loin de ma niche, je m’assis sur une des bornes qui protègent du charroi, d’ailleurs absent, ce céleste temple de l’eau que l’on nomme la Fontebranda. J’y fis une longue station que nul ni rien ne vint troubler. A-t-on jamais, tout en l’asservissant, mieux honoré l’eau, mieux protégé l’eau, cet autre sel de la vie ? Les anciens Siennois lui ont érigé une habitation où les dieux aquatiques ont pris domicile très visiblement si coitement. Le pavement du temple est de l’eau de cristal, entourée de briques rouges. Tout est rouge, S. Dominique là-bas, la maison de Catherine, que je viens de revoir, et même le temple de l’eau. Le quartier de l’Oca est le plus fier de tous ceux de la ville, c’est l’antique quartier des tanneurs. Et les habitants de l’Oie sont fiers de leur eau. Je les entends murmurer sans vergogne. « Que d’un autre quartier, ils viennent boire de notre eau, tant qu’ils en peuvent boire, qu’ils en boivent à en crever. C’est dans le quartier de l’Oie qu’est née sainte Catherine, nous défendions avec notre sang la maison de cette fille dont le père fut, comme nous tous, un noble tanneur. » Mais celui de Bruco, quartier ennemi, répond : « Certes, mais c’est la seule femme honnête qui jamais naquit dans votre quartier. » Cependant, j’étais loin de ces gentils colloques imaginaires. J’éprouvais là un sentiment de paix dans la plénitude que je croyais nécessaire à ma purification, hélas !
Bien qu’il n’y eût pas de raison pour quitter cet antique lieu de silence, l’homme qui était Pierre, c’est-à-dire la bête la plus inquiète de la création, se levait comme si l’aventure, la grande révélation pouvait se produire ailleurs que dans la soudaine révolution de son cœur. Je remontais le sentier pierreux qui débute derrière la fontaine par une pente très raide, puis forme un coude pour continuer à s’élever vers l’énorme cube rose de S. Dominique.
De ce côté de la route, le mur du monastère se confondait avec l’enceinte de ce lieu qui inspirait aux Siennois une sourde crainte. La route étroite se rétrécissait davantage devant le bâtiment de briques brunies par le temps. C’était une haute muraille de prison presque borgne. Quelques fenêtres éteintes, sans vie, interrompaient à peine la surface de pierre.
Or, en face de cette tristesse, avait été aménagé un jardin paradisiaque qu’une simple haie défendait contre de très problématiques intrusions. Un fuschia vivace cachait de sa pluie pourpre une cabane, élevée au fond du jardin. Un chemin rectiligne, bordé de pieds d’alouette et de digitales, conduisait à la cabane. Pierre vit dans ce jardin de rêve, successivement croître et s’anéantir les fleurs que les jours y appelaient selon l’ordre assigné aux plantes. Ce jardin était un baume sur son cœur hésitant, troublé, plein de questions. Chaque fois qu’il arrivait au bout du chemin, avant de le prendre, surgissait la question : fallait-il passer devant le monastère pour voir le jardin ? D’ailleurs, celui-ci était un beau spectacle pour les êtres, frissonnant de fièvre ou de désespoir, qui, des fenêtres du couvent, lui jetaient un regard avide ou inquiet.
— J’aimerais montrer ce jardin à Macrube, pensais-je, au moment où des éclats de voix m’annoncèrent la bande qui, avec son bruit et ses drapeaux idiots, traversait à toute heure la belle atmosphère de la ville. Lady Joan marchait en tête. Elle avait montré, comme une propriété à elle et qu’elle seule pouvait donc estimer, la nef de S. Domenico. J’eus le temps de m’échapper et de fuir vers les oliviers gris dont la troupe silencieuse commence au-delà, attendant comme les hommes la visite des anges pacificateurs. Mais comme ceux-ci, entendant encore les voix de la bande que je fuyais, n’osaient descendre parmi les feuillages des arbres à olives, je continuai de fuir vers l’ancien fort Sainte-Barbe. Je ne pus rester qu’un instant dans ce noir édifice, souvenir de la sotte méchanceté des guerriers qui tant nous retardent sur les voies sacrées.
Revenant sur mes pas, je remarque le sacristain au moment où lui-même découvre ma présence. Voilà, pensai-je pour des raisons que j’ignorais, mais que je devais bientôt connaître et qui allaient créer en moi la plus sombre souffrance, voilà, pensai-je, une créature plus sauvage que je ne le suis moi-même actuellement. Il disparaît pour ne pas m’offrir, je n’en doute point, la toute première occasion de prendre contact avec lui. Pourtant il me plaît, ce n’est pas un hypocrite. Son comportement de renard inquiet ressortit à une profonde douleur, ou au besoin de dissimuler. Peut-être porte-t-il en lui un secret qui, pour rester intact, demande l’exercice de toutes les capacités de prudence ; il surveille l’expression de ses lèvres minces, de ses gestes de porteur de vases trop remplis.
Soit, on me fuit et je fuis. J’imagine la solitude céleste qui baignera pour moi la ville quand la Ménade emmènera vers d’autres villes les victimes désemparées ou pauvres, les coupables et les complices de sa frivolité de vaine bâtisseuse de divertissements, quelle offre sans voir les splendeurs qui l’entourent. Hélas ! cette solitude céleste, où je ne tolérais que la présence de Macrube, le trop vrai, le trop grave Macrube, n’est pas encore venue me béatifier.
Ce n’est pas la paix que nous irons rejoindre aujourd’hui dans le verger de Don Perrudi, comme me le rappelle une des dernières pages du carnet, auquel je fais succéder un cahier neuf. Je remarque à cet instant que je n’ai acheté qu’un seul cahier qui me convienne. Comme un inconnu frappe à une porte lointaine, il se murmure, tout au fond de ma conscience, que je savais fort bien que je n’achèterais, parmi les autres, qu’un seul cahier utilisable. Et, en effet, l’un des multiples Pierre qui sont en moi a refusé de choisir convenablement, mais quelqu’un des autres Pierre sait-il pourquoi et pourrait-il à l’instant dire pourquoi ?
Pour chasser cette question dont la réponse me troublerait peut-être, je me hâte d’imaginer ce verger de prêtre qui ne doit pas attendre avec alacrité la visite de la troupe caquetante de Lady Joan. Sans doute est-ce l’endroit du monde le moins fait pour servir de cadre à d’aussi monstrueuses floraisons de vanités.
Ce verger où nous prenons le thé n’appartient pas à Don Perrudi, mais c’est là qu’il promène le plus souvent son bréviaire.
La colline d’herbe et d’arbres fruitiers descend d’une ruine de vieux château fortifié, et glisse vers le fond du vallon. Que reste-t-il du doux rayonnement d’un verger dans la description poétique la plus suave que l’on en ait jamais réussie ? Spectacle trop simple pour le poids des paroles.
Les pommiers en fleur étaient tout semés de corolles roses et de boutons plus roses encore, soutenus par l’argent verdâtre des rares et jeunes feuilles. Sur le sol couvert d’herba medica, des coquillages blancs imitent la floraison des arbres, et des criquets gris soudainement carminés ou azurés, fuyaient en volant devant notre invasion du verger.
Quelqu’un apporte à Pierre une fleur qu’il ne connaît pas, puis un autre, l’un des criquets sauteurs.
— Je ne suis ni botaniste ni entomologiste, dit-il.
— À l’entendre, il ne serait rien, dit Léon, ni poète, ni philosophe, ni rien, enfin. Pour se défaire des questions, Pierre leur dit que le nom qui importait était celui que donnent aux choses ceux qui vivent avec elles, que seuls l’intéressaient, lui, les noms populaires. « Demandez les noms à celui-là », dit-il, en montrant le jeune paysan qui arrivait vers nous, aidant à porter les accessoires du thé.
— M. Bioulx n’est pas davantage un artiste, dit Lady Joan, riant comme un petit faune vieilli qui prépare des pièges aux naïfs. « Voici un artiste », dit-elle, après avoir attendu en vain une réponse de Pierre. Elle présenta un jeune peintre italien qui était venu, accompagné de sa sœur et de son frère. Tous trois se ressemblaient abominablement. Trois adhérents à toutes les sottises, trois bourgeois de quelque école des Beaux-Arts subsidiée, trois peintres pour parfaire la ressemblance d’objets industriels fabriqués en série comme des vers classiques. Il y avait aussi, pas très différent des trois abominations, un ténor, le plus pur ténor de tous les ténors de l’Italie. Et un Anglais en qui Pierre voyait un ressuscité ou au moins un frère de celui qui s’était noyé pendant la traversée de Calais. Celui-là, comme l’autre, était un Anglais selon toutes les exigences de perfection possibles.
— Quelle belle toile que ce verger, dit une vieille lubrique dont André Nolage, sortant de sa bonne humeur d’étudiant sans âge, avait dit un jour que sa bouche violacée appelait la… gifle. La vieille pourtant s’adressait aux trois peintres. Ceux-ci se préparaient lentement à donner leur avis de spécialistes, fermant les paupières pour vérifier l’exactitude de l’observation de la vieille. Cependant, comme les réponses s’élaboraient trop lentement, l’amant de la vieille, un ancien ministre de l’agriculture russe, que l’exil et la ruine avaient formé à l’opportunisme, se chargea de répondre.
— C’est un Corot.
— C’est un idiot, murmura Léon, qui chargeait malicieusement l’assiette de Don Perrudi de telle manière qu’il lui était difficile d’y prendre un seul gâteau sans en faire choir tous les autres. Il fut, on le devina, parlé des paysagistes, de romantiques griffonneurs, puis de Picasso dont les prix des toiles traduits en chèques étaient ce que tous comprenaient le plus rapidement.
Pierre n’écoutait plus, Macrube venait d’entrer dans le verger, l’émotion de retrouver celui qui lui semblait avoir été toujours son ami lui faisait bourdonner les oreilles. C’était dans son cœur et ses intentions toujours désorientés qu’il éprouvait la joie de son arrivée. Il l’avait chaque jour attendu avec une brûlante impatience. Dans la candeur que Macrube avait reconnue, dans ce que tous les amis de Pierre appelaient sa férocité, il imaginait un départ nouveau et plus propice dans la vie. Au plus vite, il se promettait d’entraîner son ami vers le marbre d’une de ses fontaines, vers sa niche sous l’arche ; il lui montrerait le jardin paradisiaque, il lui montrerait la grande et belle papetière. Cette dernière promesse qu’il se fit étonna Pierre. Cette jeune femme avait donc à son insu pris une valeur d’objet d’art dans sa pensée ? Pierre se hâta de jurer qu’il ne lui laisserait pas prendre une autre valeur, dangereuse, non pas pour lui-même, mais pour cette femme qu’il connaissait depuis quelques heures, mais qui, certainement, aurait besoin des retouches si douloureuses qu’il voulait imposer aux femmes pour l’avantage de leur beauté, pour leur honneur, et pour leur joie, pensait-il. Il est donc certain qu’il la montrera comme les gargouilles du temple de l’eau. Cependant, Macrube connaît peut-être mieux que Pierre, la ville enchantée.
Ils étaient là, je dis eux, car Macrube et moi ne pouvions être là, dans cette troupe, que comme des princes anciens ou comme des parias intouchables, ils étaient une douzaine de misérables assis sur des bancs vermoulus placés en cercle, sur quelques chaises qui enfonçaient sans pitié leurs pattes dans les pâquerettes. Déjà on pouvait prévoir que Lady Joan, pour illustrer l’immense verger, demanderait quelque chant à la gorge de fer blanc du ténor. La vieille dame, sans nom, se préparait à réclamer avec sa patronne de la musique. Don Perrudi, qui sucrait son estomac de gâteaux, prodiguait les miels de sa sincère commisération à Virginie. Une toute jeune fille seule eût pu placer dans sa chevelure quelques fleurs de pommier sans faire fuir les esprits de l’harmonie. Elle était du reste très déconcertée, et ne comprenait certainement pas pourquoi on avait transféré ces esprits disloqués de salon dans une prairie de Beato Angelico. Sa grâce de graminée s’opposait malgré elle à la sœur du peintre, fille grosse de charpente, au chignon long et lourd qui ressemblait à un matelas éventré. Le frère du peintre avait oublié de fermer la bouche depuis le matin et y enfonçait donc facilement tout ce qui atterrissait dans son assiette. Tous ces peintres, heureusement, étaient parfaitement muets. Léon non plus ne disait mot. Dédaignant de lever les sourcils méprisants, il avait, cet après-midi, adopté son attitude de brebis blessée.
Derrière nous, le plus large des pommiers travaillait à l’élaboration de ses fleurs, il se préparait là une splendeur incomparable. Dans le creux d’une branche morte que voilaient les bouquets d’une belle branche pleine de sève, des mésanges légères et bleues comme les lambeaux de nos fumées de cigarette, construisaient malgré notre présence, leur nid de mousses fragiles.
Plus loin dans la maison se préparaient d’autres éditions de thé. Des clématites entouraient la fenêtre de leur nouveau feuillage qui se mêlait aux plumeaux de fruits de l’automne précédent. À cette fenêtre, je vis apparaître Léon qui, agacé, y avait entraîné le ténor. Il ignorait encore l’arrivée de son père. J’entraînai celui-ci discrètement.
En longeant la haie nous entendîmes que l’on commentait les récents suicides de jeunes soldats qui se succédaient comme les cas d’une épidémie. Dans un autre groupe, Lady Joan prononçait avec une prétentieuse lenteur :
— Pour moi, l’ordination est une patente comme une autre. Virginie doucement protestait. Don Perrudi répondit :
— Souvent cela n’est, en effet, peut-être qu’une patente.
Nous n’en entendîmes pas davantage. Je regardais Macrube, illuminé de son soleil intérieur.
— Quelle veulerie que celle de ces jeunes hommes qui croient fuir en se donnant la mort, dit Macrube en me prenant le bras. C’est dans la joie qu’il convient de mourir, au moment où l’on n’a plus aucune plainte à formuler. Dans la pure plénitude d’un de ces instants que l’on pourrait vivre dans ce beau verger, par exemple, ajouta-t-il, en me montrant du milieu de la route le sommet des arbres fruitiers que nous venions de quitter.
— Mais n’est-ce pas toujours une fuite, lui dis-je, en revenant sur ce qu’il venait d’affirmer.
— Vous n’avez pas la foi ! Puis d’une fuite on tire un profit, ne fut-ce que d’être ailleurs.
Quittant ce sujet que nous avions déjà agité un autre jour, il me demanda : « Est-il vrai que Léon ait demandé des recommandations pour collaborer à des journaux anglais ? Il ne peut réussir, je le sais. Cela est inutile, qu’il patiente un peu de temps. »
Ce que Macrube venait de dire au sujet de la mort, et ce qu’il m’en avait déjà dit ailleurs, me préoccupait vivement. Je lui dis qu’il y avait danger à vulgariser l’insignifiance de notre passage ici, en ne donnant plus aucun sens terrifiant à la mort. Le tortionnaire, cette entité faite des banquiers, des politiciens, des industriels d’aujourd’hui, le tortionnaire pourrait en abuser, l’utiliser au moins pour fournir à ses guerres. Le jeune homme n’hésiterait pas devant le danger de mort dès la première désillusion, il en finirait…
— Cependant, répondit Macrube, cet allégement de l’idée de la mort pourrait signifier un retour vers un idéalisme réaliste.
Pendant que, presque silencieux, il m’entraînait vers la porte Ovile, je devinais qu’il aimait comme moi les fontaines de Sienne. Aussi, dès la porte passée nous descendîmes vers la vieille fontaine qui, comme les autres, sert de lavoir aux ménages du quartier. Ses voûtes en ogives surplombent une immense réserve d’eau claire. Elle est aux confins de la campagne qui vient se briser contre l’énorme mur d’enceinte d’où émerge S. Francesco. Le lavoir fourmillait de femmes et d’enfants, gesticulant parmi les linges de couleurs. Nous ne trouverions pas le silence que j’escomptais pour parler à Macrube de son énorme lettre.
Puisque, à tous deux, une fontaine de Sienne nous semblait le lieu le plus propice à la méditation, je pensai à la Fonte Nuova. Nous remontâmes la rampe, traversâmes la route. Assis sur le bord des vasques, je parlai à Macrube de sa lettre qui avait éclairé et révélé tant de recoins obscurs en moi. En l’écrivant, je sus qu’il n’avait pas oublié un instant l’homme fragile et malheureux qui n’a pas été ressuscité par ses pensées ni par aucune vision. Et je me demandais comment dans une âme aussi douce, presque passive, avait pu s’accomplir le plus formidable travail de rébellion que je connusse. Nul n’avait si totalement et définitivement nettoyé l’illusion, nul n’était arrivé à un tel scepticisme sans plus une trace décevante de pessimisme, nul n’avait d’autant de négations bâti sa certitude.
Macrube me semblait plus lumineux que dans les jours où je l’avais connu. Nous étions sur la marche où, me disait-il, pendant ses séjours à Sienne, il venait s’asseoir même quand les femmes y lessivaient bruyamment. Soudainement, regardant Macrube, immobile, le visage penché vers l’eau, les traits figés comme ceux d’une statue et colorés des reflets verts de l’eau, j’eus l’impression d’une sorte de terrible sérénité qui devait l’habiter à cet instant.
— L’eau est toujours identique à elle-même, elle n’a pas de forme, quelle image simpliste et compréhensible de l’éternité, dit-il sans lever la tête.
Nous retournions pour aller au palais de Lady Joan, où sans doute les plus tenaces de la troupe étaient déjà revenus du sinistre thé au verger. Macrube ne voulait plus tarder d’annoncer à son fils son arrivée inopinée. Il semblait avoir oublié ma présence. Il me dit pourtant qu’il désirait se procurer un « tout petit carnet ».
— Vous saurez pourquoi je veux immédiatement ce carnet, me dit-il, et cela ne concerne que vous seul au monde. Je n’ai pas de bagages, dit-il, dans mon sac je n’ai ni papier, ni crayon, il me faut aussi un de ces crayons qui ne servent qu’une seule fois dans la vie. Je n’ai plus rien, je suis léger comme une momie millénaire. Mon notaire fait le compte, en ce moment, de ce que possède votre ami, mon cher Bioulx.
Nous entrons dans la petite papeterie où la grande et belle jeune femme me reconnaît au moment où je retrouve sur ses traits la belle mélancolie active de Sienne. Ce n’est pas cela. Sa tristesse est peut-être une sorte de désenchantement plus personnel. Macrube, un carnet de blanchisseuse à la main, depuis quelques moments m’attend en me regardant étrangement. Je remarque que mes regards ont sans doute trop insisté. La jeune femme rougit, un charme prodigieux enveloppe son visage comme une eau silencieuse envahit un parterre de fleurs. Enfin, je rejoins mon ami.
— Comme vous êtes sensible aux tentations ! me dit-il. Je me croirais avec un très jeune frère.
Je souris sans honte.
Alors, sans se soucier de la foule vespérale qui remue à un carrefour, près de la Loggia della Mercanzia, ayant emprunté mon canif, il s’occupe de tailler une pointe à son crayon tout neuf d’écolier. Les marchands désœuvrés regardent cette opération d’un vieux visiteur de leur ville. La jeune femme, debout près des tourniquets de cartes et de souvenirs, me regarde, rougissant une seconde fois. Me retournant vers Macrube, je vois qu’il est devenu un objet très intéressant pour deux ou trois des oisifs qui fument à ce carrefour de boursiers et de commis sortis des offices noires.
Macrube a appliqué le carnet à un pilier de pierre. Il calligraphie sur la couverture verte :
Appartenant à Pierre Bioulx d’Ardennes.
Très surpris, du regard je questionne Macrube.
— Oui, répond-il, si j’écris ici quelques lignes, elles seront là pour vous seul « mon jeune frère ». Puis, voulant sans doute éviter d’autres explications, il ajouta une remarque à celle qu’il avait faite au sujet de mon imprudence.
— Voyez comme vous êtes négligent de vos regards, la jeune femme qui m’a vendu ce carnet est revenue au seuil de sa boutique pour vous revoir.
Or il me semblait ne pas avoir été imprudent. Et je croyais même ne m’apercevoir de l’existence de cette femme qu’aux courts instants où je la voyais. D’ailleurs, dans les zones de la substance spirituelle de l’homme, où de telles pensées se composent et se décomposent à son insu, il n’y eut bientôt plus aucun danger quelles y vinssent se développer. Le lendemain un obstacle insurmontable devait dissoudre tous les germes de naissance mystérieuse connus et inconnus dans mon esprit comme dans mon cœur.
Dès le matin je cherchai Macrube. Craignant d’aller prendre son adresse chez Léon où je courais le danger de le trouver avec quelque brouillon, je m’en fus d’abord à la Fonte Nuova. Ce fut sans succès. Entre les palais, tous soutenus par des boutiques où brillent les fruits et les légumes, les étoffes et les chapeaux de couleurs vives, je retournai vers mon refuge où je trouverais peut-être un mot de mon ami.
Je n’étais plus fort loin de chez moi quand j’éprouvai une émotion qui est, je crois, la plus forte et la plus inusable qui me pénétra au cours de ma vie entière. Immédiatement, je fus certain que des fibres de mon être qui jamais n’avaient été touchées, frissonnaient à cet instant inoubliable. Un être chaud et régénéré profondément sembla d’abord m’emboîter le pas, puis me devançant, laissant derrière lui une dépouille méconnaissable qui avait été moi jusqu’à cette minute de trouble indicible.
C’était l’obstacle dont j’ai parlé. Je faisais la rencontre la plus fantastiquement extraordinaire qu’homme puisse faire. Cette rencontre avait lieu dans des mondes dont j’avais jusqu’alors tout ignoré. Ce n’était pas seulement la beauté jamais imaginée de la jeune fille qui me troublait à en perdre tout contrôle de mes pas. Elle était excessivement jeune, je craignais même d’être trop sûr qu’elle était à peine une femme. Je m’efforçais de lui donner seize ans.
Avant de rentrer chez le sacristain, chez moi, je veux dire, j’avais voulu me recueillir quelques instants près de ma belle fontaine. Je ne sais où cela prit une place dans ma vie. Je me souviens pourtant fort bien que c’est dans la via Galluzza que je la rencontrai. Il n’y avait que nous dans la rue étroite, mais elle ne me vit pas, je crois.
Aussitôt qu’elle m’eut dépassé, je dus m’arrêter. Peut-être regardai-je avec le nouvel esprit qui était en moi, la vitrine d’un antiquaire comme si j’y avais découvert l’objet de longues convoitises. L’antiquaire se montra prêt à traiter comme il convient un sot touriste. Je lui avais acheté récemment un délicieux navire. Pendant que nous échangions quelques mots, je pus voir la merveilleuse jeune fille se confondre avec les corolles scintillantes de la fleuriste du coin de la rue, puis disparaître dans la rue que j’habitais.
Énigme de beauté, mais pas seulement de beauté, je le sentais bien, pendant que cette splendide comète se résorbait pour moi dans les fleurs. Malgré ma hâte, j’arrivai trop tard à l’angle de la rue, devant les fleurs. Ni dans ma rue, ni dans aucune des ruelles voisines je ne retrouvai la jeune fille.
Je trouvai Emilia dressant l’unique couvert. Pouvais-je m’entretenir un instant avec son mari, lui demandai-je. Je savais bien qu’il ne me répondrait pas avec l’amabilité des autres Siennois, qu’il hésiterait, feindrait de ne pas me comprendre. En vérité, je ne savais pas ce que j’espérais tirer des questions que je lui poserais, sans doute au hasard, ne pouvant pas lui avouer que je voulais connaître le nom d’une jeune fille d’un âge que je n’eusse osé lui avouer et que lui ne pouvait reconnaître parmi les autres jeunes femmes, même si je lui assurais qu’il s’agissait de la plus belle aurore du monde ou seulement de la plus belle femme ou enfant de Sienne.
Il était naturel de lui parler de la maison de sainte Catherine. Cette antique maison était-elle habitée, le musée installé là appartenait-il à la ville ou à la contrada ? Puis je lui demandai s’il était vrai que de terribles maladies étaient soignées dans le couvent de si lugubre renommée. Le sacristain qui m’avait récité des phrases de guide à propos de Catherine, prétendait être absolument ignorant de tout ce qui concernait le couvent. Il ne fut pas plus loquace au sujet du jardin paradisiaque qui s’étendait en face des rares fenêtres percées dans ce mur presque aveugle. « Ce n’est pas avec cet homme que je parlerai utilement, pensai-je, j’ai beau lui dire que j’aime Sienne, qu’elle m’est précieuse, je ne puis le tirer de son mutisme qu’il me faut bien appeler entêté. Car je ne lui demandais aucun secret. J’abandonnai tout espoir pour l’instant. Enfin, je lui dis que je l’avais appelé pour le prier, s’il le pouvait, de me faire réserver deux places d’où j’assisterais sans bousculade au Palio, où j’irais avec Macrube évitant la troupe de Lady Joan.
Après mon léger repas de fruits, je pris successivement quelques livres. Tous me parurent noirs, les caractères ne formaient qu’une tache noire aux contours brouillés. Sans doute ne pouvais-je espérer, dans l’avenir, aucun secours de l’être doué de raison et de discipline que j’avais subitement dépouillé une heure auparavant. Quoique j’eusse fait plusieurs fois l’obscurité dans ma chambre, l’autre, l’ancien moi ne revenait pas me calmer. Je m’étendis, fermai les yeux, mais la glorieuse fièvre qui m’habitait comme si j’eusse été sa vieille coquille familière, ne me permit d’espérer aucun sommeil ni repos. Si je m’endormais, mon sang immédiatement se mettrait à bâtir des rêves avec la vision qui m’avait arraché d’une manière si foudroyante à moi-même.
Dans ma chambre violette de nuit, je ne parvenais pas à attirer un seul souvenir. De ceux-ci aussi j’étais dépouillé. « Sans doute, me disais-je, une telle chose remplit-elle l’âme entière et ne pourrai-je jamais plus y remettre ou ajouter rien. »
Devant ma fenêtre je voyais pourtant, comme des nuages sont vaguement surpris dans leurs fluctuations, quelques gestes des ombres mouvantes derrière les vitres du palais de Lady Joan. Que porte celle-ci sur sa tête ? Une amphore, un grand hibou, un hennin de carnaval ? Virginie passe constamment comme une silhouette sans épaisseur sur les rideaux de la fenêtre. Leurs gestes pourraient être ceux qui rythment une dispute. Les ombres disparaissent en même temps avec la lumière, puis la fenêtre de Léon s’illumine. Je vois la main de femme gantée qui a fait tourner le commutateur. Léon surpris se dressa, il était assis, de profil dans sa chambre plongée dans l’obscurité, les mains en poche, endormi ou effondré de lassitude. Derrière les deux je vois vaguement l’officier, très long imbécile, qui fit le service d’amant auprès de Lady Joan l’année dernière. Tous les quatre s’éloignent. À travers les balustres du petit mur, en regardant de biais, à travers le palais, je les vois s’embarquer dans l’immense voiture noire et blanche.
Voici que s’avance la première nuit du renversement de toutes les valeurs en moi. Je ne puis vaincre le bouleversement que provoque l’émotion de la rencontre dans la rue Galluzza. Parfois, pendant un court instant, Pierre frappe faiblement sur l’épaule du nouveau Pierre. Il est surpris, les mains abandonnées, la poitrine oppressée, totalement absent.
Malgré l’heure, il me faut courir dans la campagne fouetter de brise ma fièvre. En descendant, je me heurte à une porte hermétiquement close, tous les verrous sont enfoncés dans leurs alvéoles, la clef est enlevée, vois-je avec colère. J’appelle, ma voix résonne comme dans un tunnel, la colère aiguise sans doute ma voix.
— Que ferais-je, dis-je au sacristain quand, répondant à mes cris, il vint m’ouvrir cette porte de prison. Que ferais-je, si un incendie s’allumait dans ma chambre ? Il me répondit sans s’émouvoir. Peu d’années auparavant, je l’eusse serré de mes poings contre cette porte encore fermée.
— Il y a la courette, dit-il, plus le mur qui n’est pas haut, on passe facilement.
— Étrange ! mais si vous fermez vos portes pour les voleurs, ne craigniez-vous pas qu’ils prennent pour entrer le chemin facile que vous m’indiquez pour sortir d’ici en cas de danger ?
— Au-delà du mur, vous ne trouveriez pas la rue, mais le secours urgent en tout cas, répondit-il, en ouvrant la porte avec une mauvaise humeur qu’il ne cherchait pas à me cacher, au contraire.
— Il n’y a pas de larrons à Sienne, dis-je à cette espèce de geôlier nocturne. Le sacristain ne me répondit pas. « Est-il mon ennemi, me dis-je, c’est incompréhensible. Le vois-je au naturel ou me cache-t-il le désir de me renvoyer à la bande de Lady Joan qui certainement scandalise cet obscur cagot ? »
Il me refusa la clef, en m’assurant qu’il allait remettre tous les verrous, qu’il copiait pendant une grande partie de la nuit les livres de comptes d’une corporation, qu’il m’ouvrirait au premier signal de ma part. Plus tard, il ne me confia jamais la clef, quoi que je pusse dire. À ce moment, je vis l’avantage que je pouvais tirer de ce chien de garde intraitable. Je lui enjoignis sévèrement de ne jamais admettre de visiteurs pour moi, sans que je l’eusse averti de quelque exception à cette règle.
Sans s’attarder à la nature de l’émotion qui l’a bouleversé ce jour qui restera sacré pour lui, Pierre se demande si jamais une autre émotion éprouvée à quelque autre époque de sa vie, sépara si inexorablement et avec un si délicieux triomphe, son existence de pauvre créature humaine, toujours aspirant et espérant sans redevance d’aucune sorte. Il sait certainement comment il appellera le sentiment écrasant et désorbitant qui le possède ; mais il n’y reconnaît que de lointaines ressemblances avec le phénomène d’amour qui le surprit peu de temps après avoir quitté Fryne, cette jeune fille qui l’avait si aveuglément adoré, et qui pleurait sur ses mains frappées par un mal humiliant et irrémédiable. Cependant, glissant par les rues enveloppées dans les prismes d’opale et d’azur des rayons de la lune, il se dégagea des tentacules dont ce passé voulait l’entourer.
Pierre marchait par les ombres bleues et mauves de la nuit, dans un présent qui, rompant les lois du temps, semblait posséder les vertus du passé et du futur. Il lui semblait aussi que lui, Pierre, participait à un sentiment qui n’aurait jamais d’âge, comme pensait-il, la densité minérale du diamant ne peut vieillir ni perdre son éclat éternel.
Les longs écheveaux que la lune traînait comme des pinceaux dans les rues, sur les façades roses et les toits, émettaient cette odeur propre à Sienne et qui, réveillée dans le souvenir, fait passer dans la mémoire des images de grottes à salpêtre, des incendies de pinèdes résineuses, et même les étalages des pizzicherie qui mêlent aux exhalaisons des sucres celles des salamis et des melons. Puis, la nuit étant complètement assise sur la ville, les pinceaux de la lune entrèrent par toutes les issues et jusqu’au fond des caves, où dans un rectangle bleu ils dessinaient en noir les grillages du soupirail.
Pourquoi de telles nuits italiennes nous portent-elles à rendre un hommage d’amour à Shakespeare, toujours ? Et d’ailleurs voici que près de S. Giovannino était assis un pitre nocturne du grand poète. Il paraissait garder, en compagnie d’une fiasque, un monticule de plâtre qui, de la porte d’une maison, débordait dans la rue violette et grise. Un panier renversé lui servait de siège. Il but quelques gorgées de vin ; n’allait-il pas chanter, au pied de ces gravats séculaires ? Certainement séculaires, me dis-je, en me penchant vers ces débris maculés de noir, de jaune d’ocre, de rouge poudré de temps et de poussière de chaux. J’y découvre des traits, les tracés bruns qui cernent les figures, je découvre le dessin détérioré d’un feuillage ; sur une autre plaque je vois des dessins symétriques effacés par l’usure des murs.
La sentinelle sans âge qui me regarde du fond d’une comédie de Shakespeare, me dit :
— Vous ne trouverez rien, Signore, on a tout examiné. Je lui tends un toscani très noir, il prendrait bien deux de ces racines pétrifiées que l’on fume dans cette province. Continuant mes fouilles je lui en promets plusieurs, pendant que mes doigts chassent la poussière jaune d’un fragment qui a les dimensions d’une petite ardoise d’écolier.
Est-ce un piège de quelque industriel de l’antiquité ? La sentinelle n’est peut-être placée là que pour donner innocemment l’adresse du malin qui a déposé parmi les plâtras quelques débris habilement fabriqués. Le soupçon extravagant qui m’avait saisi au moment où je découvrais sous la poussière une image délicieuse, s’évanouit quand l’homme accepte, en même temps que mes derniers cigares, une obole pour en acheter d’autres. Je dissimule pourtant ma trouvaille, « base is the slave who pays » et je disparais.
Je monte dans le clair de lune de l’art siennois, sans encore oser m’assurer de la valeur de ce que j’ai ramassé parmi les plâtras. Tout cela n’est-il pas à nous, non seulement aux Italiens, mais à tous ceux qui ont fait de cet art la merveille qui doit tout à notre vision, à notre poésie, à notre sens de la magnification.
De la petite esplanade, non loin de Servi di Maria, le hasard des constructions a réservé un parvis rectangulaire intime où ne pousse nulle herbe égarée. Sur le mur bas qui le borne vers la campagne, je dépose la feuille de plâtre enluminé. Chassant les dernières miettes qui voilent l’image, je reconnais le travail des peintres du XVe siècle.
C’est un visage de femme ou d’ange qui apparaît pendant que j’enlève ce voile qui a gardé cette face comme le souffle d’un dragon défend la princesse qu’il a enlevée pour son vainqueur. L’état d’exaltation qui est le mien depuis quelques heures, me fait délirer de joie devant ce visage et joindre les mains comme une figure en prière.
Il n’est pas difficile aujourd’hui, pour l’esprit de Pierre, de penser avec calme à l’art qui a produit ces trésors suaves éparpillés en Toscane et… en Amérique par les soins de quelques voleurs. Mais les princes ne commandaient que des fresques, souvent mesquines. Les anges, à cette époque, campaient sur la colline et se divertissaient parfois, malgré les podestats idiots, à conduire la main des peintres, après les avoir ensorcelés. C’est pourquoi les têtes célestes apparaissaient sur les murs, et peut-être surprenaient-elles les peintres quand ils sortaient du cercle magique.
Le plâtre qui brillait sous la lune, déposé entre mes mains pleines d’adoration, était le témoin de ces jeux malicieux des anges tout-puissants. Or la nuit prodigieuse qui succédait à la journée la plus haute de ma vie, n’était pas finie. Je reçus un autre don de la Providence qui voulait m’affoler de bonheur. La tête d’ange ou de femme, sans être aussi belle, avait précédé par son type et ses yeux, précédé dans les siècles le visage qui m’avait sans doute révélé l’amour quelques heures auparavant.
Pierre ne douta plus que cette image divine n’eût pas été peinte s’il n’avait été ordonné qu’un jour, lui, le misérable assoiffé de rêves et de perfection, dût naître pour la rejoindre par une nuit embaumée.
Je chéris la geôle où je rentre vers l’aube. C’est ici que tout me sera témoin, et d’abord moi-même, des floraisons qui vont naître de la chaleur de mon cœur nouveau. Le sacristain, sans mot dire, remonte derrière moi, après avoir verrouillé la porte, bien qu’il fût déjà ce qui se nomme d’une manière charmante le petit matin, après avoir examiné à la lumière de sa lanterne déjà inutile l’état des autres portes, celle de l’entresol, et même la petite fenêtre de l’entresol. Le grillon dans son alvéole secrète doit éprouver une sécurité aussi ineffable que la mienne, en me retrouvant de toutes parts défendu dans cette prison divine. Mais quel noir geôlier !
Dans une heure j’en sortirai pourtant. L’antiquaire qui fut la première personne que je vis après la rencontre inouïe, me dira où je pourrai trouver une mince lame de verre, puisque je ne trouverai pas de cristal, qui protégera mon image de plâtre. Le souffle des temps, en lui enlevant les marques de l’outil et de la main du peintre, lui a donné cette vie bouleversante des choses nées de l’esprit, travaillées par la main de l’homme qui subjuguera cent générations et se nourrira de leurs plus pures adorations. Peut-être déposerai-je le visage qui depuis cinq siècles n’est plus un visage peint dans un coffre au couvercle en verre. Ces merveilles vivent des ondes chaleureuses de notre âme autant que de la lumière du ciel.
Alors, avec un esprit pratique qui ne m’étonna point dans la nécessité où je me trouvais de partager un instant mon cœur entre l’image de l’ange et la jeune fille qui en ce moment dormait sans doute comme une fleur fermée, je me décidai à courir chez l’antiquaire acheter l’écrin qu’il me fallait sans tarder découvrir, avant que les plus affairées des jeunes femmes ne fussent descendues dans les rues. Il me semble qu’aucun remords de ne pas avoir cherché Macrube la veille ne m’occupait. D’ailleurs, la journée que je passerais certainement à fouiller la ville, espionnant tous les visages de femmes, serait tout à fait favorable à la recherche de Macrube. Pourtant, le lecteur sait déjà qu’il me serait difficile de quitter les voies qui conduisaient de la fleuriste de la via Galluzza à ma porte.
Dans Sienne, les amis se rencontrent plusieurs fois chaque jour à la promenade. En peu d’heures toutes les rues peuvent être visitées. Mais ne sortira-t-elle pas de sa maison sacrée, pendant que je serai au sud et n’y rentrera-t-elle pas quand je surveillerai une rue à l’ouest ? Il y a plusieurs milliers d’itinéraires mathématiquement réalisables et combien de milliers de fois l’un peut-il rencontrer tous les autres, et tous ensemble plusieurs autres. Un véritable désespoir douloureux m’arrêta à cette pensée si élémentaire. Une autre angoisse me traversa quand, près du mur où j’ai presque prié devant ma trouvaille la nuit précédente, j’imagine que ni ange ni femme, le visage est peut-être celui d’un chérubin. Non ! dis-je, ni elle ni ma peinture ne sont des visages d’enfant.
Pourtant, Pierre ne peut ignorer comment les bonnes gens interpréteront la folie que doivent exprimer à cet instant ses yeux. Et justement, la méprise peut-être fatale pour la grande et belle papetière qui accourt naïvement sur le seuil de sa boutique. Elle lit dans le regard de Pierre tout ce que l’incurie de celui-ci l’empêche d’en soustraire. Un peu de rêve ou de gloire d’amour peut pénétrer dans l’âme mélancolique et désenchantée de cette jeune femme. « Comme vous êtes négligent de vos regards, mon jeune frère », a dit Macrube.
Où est-il ?
Las, et déjà désespéré, je revins pour la dixième fois au cœur de la ville. Entrer au Greco ? Ne va-t-elle pas passer devant un autre café ? Je ne m’éloignerai pas des grandes portes vitrées. Or la belle papetière m’a vu entrer là, et ne quitte pas sa porte. Peut-être est-ce une méthode éprouvée. Je jurerais qu’elle est pure. Quel regard a-t-elle surpris, errant sur elle comme sur l’entière matinée, sur les moindres objets exposés dans les vitrines, sur tous les visages ? Il y a dans le visage de cette femme une expression de naïveté grave, sans dissimulation. « Non, vous ne me frapperez pas » semble exprimer son attitude de sauvage. Elle s’est élancée, sans calcul, on ne peut en douter, vers un seul point de l’univers, oubliant tout, vers ce qu’elle croit contenir pour elle le regard fou de Pierre. Si son cœur peut ainsi être comblé, c’est d’abord qu’elle possède un cœur. C’est abominable.
À Sienne, le matin, les rues sont des lits de rivières dont toutes les vannes ont laissé fuir les eaux. Il règne une fraîcheur de cave au Greco ; les meubles n’ont pas encore repris leur place diurne et les chaises sont empilées dans un angle. Le chambellan onctueux, attachant son tablier, se glisse vers les chaises, en détache une et coule vers moi déjà assis. La seconde chaise qu’il apporte est immédiatement occupée par Don Perrudi que le garçon avait découvert roulant sa soutane en cloche noire vers le café et ses confitures. C’est du chocolat qu’il boira et il ne peut en boire sans manger des gâteaux.
Malgré le plaisir que peignent sur son masque rond les sucres, je vois sa détresse. « Macrube a disparu », me dit-il.
— Depuis hier, ajouta André qui, entrant, fait accourir vers lui une chaise et le chambellan minaudant respect et cordialité serviles. Léon ne pouvait pas donner de renseignement, me dit-on, ni Lady Joan. Don Perrudi voyant la terreur où m’avait jeté la nouvelle, me conseilla de ne pas être inquiet.
— Vous connaissez son goût de la solitude ? L’an dernier il disparaissait parfois pendant plusieurs jours.
Nous reçûmes Léon qui, nous ayant vu, entrait à ce moment, avec quelque espoir d’avoir de lui des nouvelles de son père. Il ne savait rien de plus que nous.
— D’ailleurs, dit Léon, mon père m’a annoncé qu’il écrivait quelque chose dans le vide, dans ce vide dont il semblait faire partie à cette minute où nous étions tous les trois beaucoup plus affectés que lui.
Nous nous levâmes pour commencer d’autres recherches. Il était dix heures ou bien près de dix heures. Léon nous proposa de demeurer là encore quelques minutes. Pierre consentit immédiatement ; il avait décidé qu’il ne retrouverait la vision de la veille qu’au coin de la rue où elle avait disparu, près des fleurs. Quand Virginie arriva, je compris pourquoi nous avions attendu.
Elle est tout étincelante, mais s’est enveloppé le cou d’une écharpe délicieuse. Tout en elle semblait proclamer qu’elle avait trouvé sa vocation et que c’est à moi qu’elle devait cette découverte. Quant à Léon, son attitude ne permettait pas de deviner si Virginie avait cessé d’être pour lui une amie protectrice et maternelle.
Cette fois, c’est moi qui intrigue non pas pour rester où nous sommes, mais pour déjeuner dans une trattoria, non loin des gerbes, que je connais, non loin des bouquets de la fleuriste qui sont pour moi les palmes lumineuses de mes hâtives fiançailles spirituelles.
Dans les hautes falaises de briques rouges brunies par l’âge, le restaurant est comme une excavation cubique, profonde. Tout y est brun ou noirâtre ; heureusement, les tables y sont toujours garnies de fleurs. De la cuisine vient flotter vers nous l’odeur de l’huile chauffée qui mêle ses parfums de fleurs à ceux de l’ambre brûlante. Sans attendre, je prends le siège qui se trouve près de la fenêtre « d’où je verrai les fleurs », dis-je. Virginie s’assied à côté de moi, à côté de Don Perrudi qui étudie déjà sur la carte la liste des desserts. En face de nous, André et Léon ont pris place. On me tire de mon observation de la rue. Je choisis au hasard parmi les antipasti, alici, carctofi, que sais-je. Mais pas tout à fait au hasard on me servira ensuite la frittura de poisson où je cueillerai avec toute l’attention qui me sera permise aujourd’hui, les petites couronnes de calamars qui depuis l’âge de dix-huit ans, époque de mon premier voyage, font ma joie gustative.
Don Perrudi qui se réserve pour la conclusion m’a dit, quand nous marchions tantôt, que Léon lui a avoué beaucoup souffrir de la sujétion où le tient la sévérité de Lady Joan. Sans doute a-t-il mal compris et s’agit-il de la domination de cette Ménade sur Virginie. Je le crois d’autant plus que Don Perrudi ajouta d’un air fort alarmé qu’il avait surpris que Léon voulait fuir avec Virginie. Comme je lui répondis que Léon semblait se cacher de moi, Don Perrudi ne put achever sa confidence.
Pierre fouillait la rue solitaire comme un réflecteur le ciel. Il ne voyait pas ses convives et écoutait mal les propos qu’ils assaisonnaient d’arrosto et d’insalata, sauf Don Perrudi qui, lui, arrosait ses fragole con pana, du charmant Est-Est dont il était friand.
— Il est malheureux, disait Léon d’une voix maussade, de ne pouvoir jouir du présent, d’attendre un futur, l’après-midi prochain, en étranglant, le présent.
— On ne peut faire autrement, répondit André, approuvé par Virginie qui semblait désirer mon intervention dans le débat qui, sans doute, durait depuis quelques minutes. Puis me voyant muet et absorbé, elle tenta discrètement de voir ce qui, dans cette rue déserte, pouvait à tel point m’absorber.
— Ne peut-on vivre dans le jour même ?
— Nous nous projetons fatalement dans le futur, dit encore Léon qui n’avait pas été toujours sourd aux discours de son père. « La philosophie commence là », dit Virginie en cherchant dans mon approbation la preuve qu’elle avait bien répété ce qu’elle avait lu. Don Perrudi m’étonna quand il s’arrêta un instant de déguster une pomme, pour intervenir.
— D’ailleurs, si vous croyez à la jouissance, n’est-ce pas le plus sûr de vivre ainsi dans l’espoir, la joie que vous goûterez demain n’a pas plus d’espace et de longueur de temps que celle dont vous jouissez aujourd’hui pendant cinq minutes, car elle n’est déjà plus, elle n’a pu être que par le fait de sa destruction.
Don Perrudi, allumant un bâton de tabac noir, nous propose de chercher Macrube aux environs de la Fonte Nuova. Il sait comme moi que c’est elle qui a toujours été la favorite de notre ami. Nous descendons vers cette fontaine. Léon et Virginie s’arrêtent pour s’asseoir sur la nef de marbre de Fonte Gaia.
En revenant de mes vaines recherches je retrouve Virginie seule, rêvant à la place où, tantôt, elle s’est assise à côté de Léon.
— Léon est allé téléphoner au bureau de poste, me dit-elle. Lady Joan n’aime pas que l’on emploie son numéro : on écoute.
Alors, je devine à quelques paroles qui lui échappent que l’on surveille, cette année encore, la bande turbulente. Sans doute, un traître figure-t-il parmi les amis de fortune. Je suis frappé par l’air détaché, presque enjoué de Virginie.
— Peut-être que Léon préfère, d’ailleurs, cacher ses démarches.
— Ah ! vous savez donc. Savez-vous aussi qu’il veut partir ?
— Vous habiterez tout l’été chez Lady Joan ? demandai-je. Elle ne me répondit pas, elle avait frissonné.
— Lady Joan est-elle bonne pour vous, chère amie ?
— Elle est jalouse ! cria-t-elle, et je vis fort bien qu’elle regrettait cet aveu et eût voulu retirer cette déclaration.
Absolument certain que la jeune fille merveilleuse ne circulerait pas dans les rues au crépuscule du soir, je relâchai l’observance du devoir que s’était imposé mon ardeur à découvrir celle dont la beauté m’avait transfiguré. Je rentrai donc, portant, comme une vraie relique, l’écrin que j’avais été prendre chez l’antiquaire. Je lui avais confié la feuille de plâtre, elle s’insérait parfaitement entre les parois du coffret.
En extrayant mon trésor de cet écrin, qui m’était déjà cher, pendant que mes regards se jetaient littéralement sur l’image, je prononçai un nom. D’où venait que je dis nettement Véronique ? La tête d’ange sous le voile que lui avait imprimé les siècles, les circonstances et surtout la nuit mémorable parce qu’elle était la première de mon avènement à l’amour, dussé-je ne jamais revoir l’inconnue, le fait que les mêmes hésitations naissaient et devant l’image et devant le visage de la jeune fille, cela avait-il créé une muette, mais indomptable communion entre ces figures voilées et le souvenir du linge sacré de sainte Véronique ?
Me sentant pris de vertige bien naturel après les vingt-quatre heures que je venais de vivre dans le triomphe de la découverte, aussi bien que dans la peine que nous éprouvions au sujet de Macrube, je cachai l’image au fond de l’écrin. Mais le visage continua de précéder mes regards partout où je les portais. Au lieu de réussir à amortir mon exaltation, de la faire dériver vers des joies plus transparentes, je me sentais approcher avec inquiétude d’une longue nuit où le sommeil me serait rigoureusement interdit. Je tentai de pulvériser la folie sous la roue des moyens cabalistiques ordinaires. Je lui opposais, en les exhumant, les souvenirs de malheurs anciens, je tentais d’occuper ma pensée de projets qu’il me tardait de réaliser et dont j’évoquais l’urgente nécessité pour ma paix et celle des autres que je voulais considérer comme définitive.
Si l’insomnie menace d’être douloureuse, je me figure couché au milieu d’un désert de neige. De ce champ imaginaire je rejette jusqu’au moindre fétu de paille et tous les objets qui y naissant du travail du subconscient pourraient distraire ou plutôt occuper les regards. Devant cet immense désert, si ma pensée n’est pas engloutie et ne me permet pas de dormir, au moins il arrive souvent que le calme me revienne. Si le système du champ de neige reste sans succès, et que mes idées et mes peines, mes projets ou mon exaltation m’obsèdent jusqu’à la souffrance, j’évoque pour faire fuir toute vigueur, le souvenir d’une ténébreuse dispute bien concrète, celui d’un tort qui me fut attribué dans le passé, bref je canalise ou chasse la hantise présente dans l’ornière de la haine ou des griefs par trop usés. Restent les rites des transmutations magiques et la sorcellerie noire dont, aujourd’hui, il ne convient pas de parler ni d’écrire.
Le cœur traversé d’aiguilles, la tête cuisante, dans le cube solitaire et imprenable de ma chambre, je dus renoncer à la neige et à la magie. Je laissai agir les heures. J’évitais de donner de nouveaux prétextes à mon esprit en me défendant d’ouvrir l’écrin qui contenait tout le tangible et l’essence de mes dernières heures vécues.
Les bruits d’abord trébuchants s’étaient résorbés dans la nuit. Un univers venait de passer dans l’ombre, pas fort loin, plusieurs villes dormaient. Ce sommeil apparaît brusquement monstrueux à celui qui dans l’insomnie possède le noyau de la joie qu’il tente de supporter sans défaillir.
Cette deuxième nuit après la rencontre vient affirmer à Pierre que sont vains les efforts de la volonté, la recherche d’une ouverture qui donnerait accès aux pensées justes et de délivrance. Ces efforts, qui tentaient d’acquérir la liberté et d’agir selon une étroite conception de la charité, étaient anéantis par un simple, mais prodigieux mouvement du cœur.
Pourtant voici Pierre solidement fixé en lui-même, comme s’il n’avait jamais esquissé un seul geste hors de son étroit et illusoire individu vivant. Il ne pourrait plus vivre s’il se détachait de son amour qui l’a frappé comme le tonnerre laboure de ses fourches l’humus sec autour des racines d’arbre agonisant. Mais, après ce coup de herse, les racines vivifiées envoient des sèves nouvelles dans la couronne de feuilles. Pierre ne vivra, en somme, que de cette seule nourriture nouvelle, indicible, comme une flamme ne peut, sans mourir, se séparer de l’huile qui est son sang. Il avait lutté avec soi-même, il s’était dicté le cours de sa vie, avait commandé à son esprit comme s’il se fut agi d’un autre Pierre.
Or, de tous les autres, le plus puissant est celui qui aime, et justement c’est de celui-là qu’il s’agit. La gloire de l’amour s’est révélée si extatique, que, cette fois, enfin, il ne peut plus se dissimuler que l’on ne décide pas d’aimer, ni n’accepte l’amour des mains pâles de la Charité ou de la Pitié.
Voici, à quarante ans, le grand événement. L’amour est entré dans son cœur avec la force d’un ange et la cruauté d’un meurtrier.
Il n’est pas probable, il est impossible qu’une telle descente de la vérité ait soudainement pris place dans l’âme de la grande et belle jeune femme qui surveille, sous les rayons du soleil, ses tourniquets et ses trappes à touristes. Pierre s’insurge contre une telle pensée. « Pourtant, se dit-il, l’amour s’informe-t-il, avant de frapper, de la valeur du cœur dont il s’approche, de l’accueil qui lui peut être réservé, du traitement qu’il recevra dans les tristes jours, lots de tous les hommes ? Je ne veux pas qu’il en soit ainsi », crie Pierre, qui était encore récemment le maître illusoire d’au moins prononcer de telles paroles, « ce serait criminel de briser un cœur. » Ce qui se passe dans le dernier-né des Pierre lui assure que ce serait un horrible crime de ne pas immédiatement, par de la douceur et même des menaces, étouffer ce qu’il a vu luire dans la rougeur de cette femme. L’a-t-il encouragée ?
Pierre voulut chasser ses inquiétudes. Il avait posé la main sur l’écrin fermé quand il frissonna comme devant un sacrilège. Immobile, il lui semblait entendre la fuite ouatée de la grande nuit. À ce moment, un bruit de pas lui parvint de la rue. De lourds souliers, malgré la prudence de celui qui en était chaussé, brisaient de leurs chocs sur le pavé le silence, non pas de la grande nuit, mais de la nuit qui habitait bien concrètement la ruelle. De la fenêtre, il vit deux hommes qui, s’arrêtant, s’appuyèrent mollement à la façade qui faisait face à la sortie bâtarde du palais de Lady Joan. Pierre pensa à la drogue favorite de celle-ci. Mais son esprit, cette nuit-là moins qu’en toute autre insomnie qu’il eût connue, ne pouvait penser à des espions, à des jugements ou à des ordonnances. Il ne vit donc qu’une allégorie imaginaire. Il vit une poudre blanche comme la neige. Elle tombait, mais restait mystérieusement invisible en s’étendant sur la terre malheureuse, broyée par le mensonge relayé par l’ennui. Des misérables partout tendaient les mains sous cette manne d’oubli. Cependant d’autres figures noires, sensibles et morales, opportunément nuisibles et abominablement morales, pour défendre la santé de l’esprit social qui n’a pas de forme, coupaient comme on abat des têtes, les mains tendues vers l’avalanche de poudre pâle.
Pourtant, son insomnie s’était muée en un étrange état d’alerte. Il retourna s’asseoir près de la porte-fenêtre de l’autre chambre. De légers coups étaient frappés à la vitre de cette porte. Il ne fut pas surpris. « Sans doute, pensa-t-il, le vent fait-il balancer les branches de laurier sombre. Pourtant, il n’y a pas de vent, cette nuit. » Il n’était sans doute pas revenu tout à fait des rêves troubles de l’insomnie, car il se trompait sur l’état du ciel. De larges coups de vent semblables aux paquets lourds que l’averse jette contre les vitres, avaient pris la rue et le jardin abandonné. Pierre pensa à Macrube dans le vent de la tempête qui avait voulu fracasser le navire au milieu du Détroit.
Le vent reprit avec plus de vigueur, il me sembla entendre qu’à ses sifflements venaient se mêler des murmures de voix humaines. Le loquet de la porte grinçait plus fort qu’il n’avait accoutumé de le faire à la moindre poussée de la brise. Il me fallait, comme j’en avais pris l’habitude, fixer le loquet. J’entrouvris la porte très peu, puis dans un violent effort je repoussai le vantail pour faire retomber profondément le fer de la fermeture dans la mâchoire du chambranle. Après ce geste violent, qui navrait ma nuit de recueillement et rappelait en moi toutes les destructions dont ma violence et ma rage avaient semé de débris ma vie, je frémis en pensant à celle qui dormait dans l’écrin, sur ma commode, et qui certes était ici le témoin de mes gestes et de mes pensées, et que je ne pouvais dissocier de Véronique.
Quelques pas, distraits par cette pensée, me portèrent vers l’autre fenêtre. Les deux ombres, emballées dans leur manteau, immobiles, peut-être dormaient. Puis les frappements ayant repris, non sans curieux intervalles, je me précipitai vers la porte dont un volet cachait les vitres. Je l’ouvris avec colère, me préparant à la lancer de toutes mes forces à la rencontre du vent haineux.
Pendant que je soulevais le loquet, une puissante poussée du vent me rejeta en arrière. En m’arc-boutant lestement je lançai la porte qui craqua comme des pétards sous mon effort. Un obstacle s’opposa en gémissant comme d’une bouche fermée sous un tampon. Ce gémissement arrêta le second effort auquel je me préparais. Entre le chambranle et la porte s’effondrait devant moi un corps d’homme à peine vêtu. Je ne me demandai pas à quel moment ses coups s’étaient substitués au frôlement des branches du laurier. Le sang dont il se couvrait me montra que je l’avais blessé au bras et peut-être au crâne. Il n’était qu’évanoui.
Je ramassai Léon, inerte encore, sans connaissance. Bien qu’il ne fût pas pesant, je dus le traîner vers mon lit. Ce n’est que pendant cet effort que je me rendis compte de ce qu’avait occasionné ma violente colère contre un élément qui ne faisait qu’accomplir des balayages sanitaires. Un peu plus de rage et je le tuais. Je pus lui donner les soins les plus urgents. Le cuir chevelu était affreusement contusionné, mais le crâne était intact. C’est la douleur que provoquait la rupture de la clavicule qui l’avait jeté dans une syncope. Le haut de l’épaule, qui saignait maintenant, avait été écrasé dans mon élan terrible. Moi-même, j’avais souffert d’une telle blessure, mais les deux segments de l’os enveloppés dans la chair n’avaient pas quitté leur position. Peut-être cette rupture-ci était-elle plus dangereuse. Contraindre son bras et son épaule à la plus stricte immobilité était mon seul rôle jusqu’à l’arrivée du chirurgien.
Pour obtenir du secours, je ne devais employer, qu’en ultime ressource, les deux hommes qui avaient guetté toute la nuit la maison d’où s’était échappé Léon pour venir malheureusement tomber dans mon pressoir mortel. D’autre part, je ne pouvais sortir de la maison sans réveiller le sacristain. Plusieurs longs hurlements de douleur me firent retourner vers Léon. Pourtant, quand j’approchai du lit, il eut le courage surprenant pour moi, de se mordre le poing afin d’étouffer ses cris. Il s’était laissé glisser en silence d’une fenêtre du palais, avait très légèrement frappé à ma porte, ses cris détruiraient le résultat de sa prudence.
Les premiers hurlements de Léon avaient certainement dressé l’esprit soupçonneux du sacristain. Cependant, je n’entendis aucun bruit dans la maison si hermétiquement bouclée de verrous et de chaînes. À la porte-fenêtre que je n’avais pas refermée, le laurier se balançait, libéré de la limite des vitres. Par là était entré le mal, j’y courus pour y chercher le remède, dussé-je escalader le mur et tomber aux pieds de Lady Joan. Mais pas une âme ne veillait à cette heure nocturne. Sauf Virginie, à peine vêtue, écartant le rideau, verte de pâleur et haletante, me semblait-il, dans la lumière qui précède l’aube. Je fis un pas sur les marches qui descendaient vers le jardin, Virginie, les deux mains appuyées aux vitres, là-bas, les yeux agrandis de terreur, me regardait, me questionnant désespérément. À ce moment, où le ciel envoyait déjà une sorte de lumière de grenier sur nous, un bruit de ma part pouvait faire s’effondrer ce que la prudence de Léon et la présence d’esprit de Virginie avait caché. D’une voix étouffée, moins expressive d’ailleurs que les mouvements de mes lèvres et mon geste, je lui fis comprendre qu’un médecin était nécessaire ici, sans une seconde de retard.
Je m’empressai de retourner vers Léon qui gémissait en écrasant sa bouche sur l’oreiller. Le sang gonflait les serviettes que j’avais glissées sous sa chemise, autour de son épaule. Il n’entendait pas mon exhortation au calme et les encouragements que je croyais lui donner en lui promettant du secours dans quelques instants. J’attendais avec plus d’anxiété que lui. Je pensais à la jalousie que Virginie avait nommée le jour précédent, mais je sus plus tard que Lady Joan, en pleine nuit, ou plutôt à la fin de la nuit, s’était approchée de la porte de Virginie, y avait frappé et demandé accès.
Pendant que Virginie, le diable sait comment, s’occupait de téléphoner au médecin, Pierre s’occupait hâtivement à découvrir un mensonge spécialement destiné au sacristain, mais dont on pourrait aussi éteindre la fureur de Lady Joan. Au sacristain que j’avais surpris écoutant devant sa porte légèrement ouverte, j’expliquai qu’un jeune homme, habitant le palais, en essayant de fermer les volets pendant les bourrasques de la nuit, était tombé dans la courette. Sans doute, lui dis-je, avez-vous entendu ses plaintes. L’homme me demanda ce que je voulais qu’il fît dans ces circonstances si inattendues pour des gens raisonnables. Quelques minutes me furent nécessaires pour le convaincre que cette fois il enlèverait, malgré l’heure matinale, volets, verrous et chaînes, qu’il guetterait le médecin afin que le blessé fût secouru dans le plus bref délai possible.
Quand enfin je revins à ma porte que j’avais omis de fermer je trouvai Léon sans mouvement. Pas une seconde pourtant, je ne pus avoir de doute sur un mystérieux changement qui venait de se produire dans son état. Une vie étrange, une sorte de chaleur faite d’ondes certaines émanaient de son corps et surtout de ses yeux. Les macules de sang avaient cessé de s’étendre dans le tissu des serviettes. Au moment où j’entrai, il roula la tête vers moi. Ce n’était pas un sourire ou un rictus causé par la douleur et qui eût pu se confondre avec l’expression de celui qui, bravant son mal, essaie de sourire pour encourager les gens et les choses et lui-même dans l’heure de catastrophe où toute foi s’éparpille. Son regard me rencontra chargé d’une telle exaltation, et même de tant de bonheur, que je ne doutai pas un seul instant que chez lui le délire avait précédé la fièvre. Les traits exprimaient ce candide émerveillement que les peintres inspirés tentent de donner, on le devine devant leurs œuvres, aux saints que la Vierge éblouit de son apparition en forme d’amande d’or. Le ravissement qui le transfigurait, était une phase glorieuse du délire qui, sans doute, l’empêchait de souffrir comme s’il eût été une bête blessée.
— Là ! dit-il. Ce seul mot qu’il prononça en tournant ses regards vers la porte que je refermais, me fit souhaiter ardemment l’arrivée du médecin. Voyant ma frayeur, car je craignais qu’il ne bougeât dans son délire, Léon se tut, ferma les yeux, mais sur tous ses traits l’extase restait très visiblement imprimée. Peut-être souriait-il.
Il m’eût été difficile d’ignorer que le sacristain était à ce moment plein de colère. Il devait lui sembler hors de toutes lois et permissions octroyées à un locataire, de recueillir dans des chambres louées très provisoirement, un jeune homme tombé d’une fenêtre. « S’il fallait recueillir tous les voisins qui tombent dans la rue ! » murmura-t-il quand je retournai vers lui, comme si toutes les nuits des pluies de voisins semaient le sol des cours et des jardins. Je sentis le besoin bizarre de m’excuser, en lui prouvant toutefois que mon acte était celui d’une stricte humanité. Il refusait de comprendre. On sentait qu’il enrageait d’avoir loué à un particulier qui ramassait des jeunes blessés dans les jardins couverts de nuit. Le sacristain me priait de m’engager immédiatement à faire transporter le blessé ailleurs, dès le début de la matinée.
— D’ailleurs, criait-il, mais d’une voix toujours étouffée, j’irai voir Don Perrudi qui vous a recommandé.
— Monsieur, répondis-je, non sans révolte et éprouvant du dégoût pour sa bêtise entêtée, je n’ai commis aucun crime en aidant un homme qui serait peut-être mort sans mon intervention rapide.
— Je ne louerai plus jamais mes chambres, articula-t-il, d’une voix rauque, mais à peine audible, même pour obliger Don Perrudi. Il rentra dans la pièce d’où j’avais eu bien du mal à le faire sortir une seconde fois.
Voici Pierre, bon samaritain malgré lui, menacé d’expulsion immédiate. Son impatience de voir arriver le médecin ou n’importe quelle face humaine, était montée jusqu’à l’énervement frémissant. Léon semblait dormir, ce qui était impossible. Il avait pourtant posé la main sur son épaule fracturée.
Au loin, la ville s’éveillait. Pierre devant la commode regardait l’écrin qui contenait un antique portrait, un visage qui une nuit lui avait été donné comme un gage, pensait-il. La main sur l’écrin, il se ravisa pourtant. Il n’ouvrit pas le coffret.
Le sacristain provoqua une autre algarade, non moins cruelle et incompréhensible, quand, un peu plus tard, il vit entrer Virginie, tout à fait comme on s’insinue dans une maison ordinaire, qui appartient à un homme sans ordre ni volonté, une maison qui n’appartiendrait pas au sacristain et à sa femme, Emilia, ménage extrêmement honorable si, pourtant, privé de descendants mâles ou femelles.
Le chirurgien venu ne resta qu’un instant. Il était reparti pour préparer l’appareil où il moulerait le bras de Léon. J’introduisis Virginie qui, bien que je lui eusse demandé du secours, ne connaissait pas encore la gravité de la blessure de Léon. Quand j’ouvris la porte pleine de verrous, celle du palier que je n’avais jamais vue que fermée, s’entrebâilla. Le mari et la femme, pour la première fois depuis mon séjour sous ce toit, étaient réunis derrière cette porte dont la couleur même parlait de mystère. Je ne pus surprendre qu’une seule phrase dans le murmure qui me parvint en passant par l’étroite ouverture de la porte.
— Avant midi, ils seront tous hors de cette maison, disait le sacristain, d’une voix embarrassée d’une terrible colère, j’ai une parole, moi !
Ceci sans doute insinuait que sa femme ou Don Perrudi n’avait pas de parole, car ce dernier avait promis formellement que je ne recevrais personne, comme je l’avais automatiquement promis, moi-même, en priant mon propriétaire de n’admettre personne qui vînt chez moi sans invitation. Le sacristain semblait avoir perdu toute mesure de raison et de politesse. Il suffoquait de colère.
Virginie ne gravit pas l’escalier. Debout sur les marches usées de l’entrée, elle me suppliait. Pourtant, elle comprit que nous devions prévenir Don Perrudi de ce qui était arrivé et, peut-être avant tout, de la rage bouillante et incompréhensible du sacristain. Virginie, prenant la première voiture qui circulât dans les rues, s’en fut chez le prêtre. Il connaissait, dit-il à Mme Damois, les raisons de la colère de mon propriétaire. C’était un homme d’un esprit étroit, mais inconcevablement honnête, d’une honnêteté fanatique qui irait jusqu’au crime. Don Perrudi calma d’ailleurs la frayeur que cette dernière affirmation avait ajoutée à la peine de Virginie, en lui disant qu’il l’accompagnerait tout à l’heure chez moi. Il vida d’un trait une immense jatte de chocolat, alla se vêtir d’une soutane moins usée, puis monta dans la voiture à côté de Virginie impatiente de revoir Léon.
Après la visite de Don Perrudi, la colère du sacristain ne s’exprima plus en paroles véhémentes, ni en murmures menaçants. Il nous regarda obliquement avec une haine insondable, ferma toutes les portes avec un fracas qui eût éveillé Léon s’il avait dormi comme ses paupières baissées eussent pu le faire croire.
Léon n’ouvrit pas les yeux quand Virginie lui demanda si le premier pansement que le chirurgien venait d’appliquer sur son épaule et sur son front le soulageait. Il ne répondit pas davantage. Je le voyais encore plongé dans l’atmosphère étrange où j’avais bien vu que son délire l’avait entraîné. Pourtant, à travers ses sourires et malgré ses yeux fermés, il souffrait visiblement. Mais aucun mouvement ne revint trahir ses sentiments, pendant que Virginie s’informait de ses souffrances.
Quand enfin nous pûmes tirer quelques signes de son inertie, nous sûmes qu’il était à peine affecté de ce qui lui était arrivé, qu’il semblait avoir oublié que sa blessure était une suite de sa fuite. De sa main valide, il nous priait de faire silence, de prolonger le silence dans lequel il s’enfermait avec, sur son masque, cette étrange expression où l’extase était à peine dérangée par les tractions douloureuses que son épaule brisée ne pouvait manquer de lui infliger.
Virginie se penchait sur le blessé pour lui arracher quelques paroles. Il semblait indifférent à ses efforts. Si son délire brouillait ses idées, il me semblait que son instinct eût pu l’avertir de la présence de cette femme. Et n’était-ce pas son instinct de la conservation, son désir de protection dans sa vie sans initiative personnelle, sa soif d’une sécurité maternelle qui l’avaient attiré vers Virginie ? Quant à elle, ce nouvel amour la séduisait sans doute par les aspirations enfantines et la faiblesse qu’elle avait découvertes en Léon.
Sans avoir tiré une parole de Léon, elle partit quand le chirurgien revint avec ses accessoires. Comme Léon n’en était pas à sa première drôlerie, nous comptions qu’il serait facile de cacher son état à Lady Joan qui, elle, se sentant peut-être le cœur peu net, prétendrait ne pas s’apercevoir que son départ coïncidait avec la nuit où, pleine de soupçons, elle était venue frapper à la porte de Virginie. Nous réussirions à lui inspirer beaucoup de joie de la bonne farce de Léon, et qu’il n’écrirait pas serait pour elle l’occasion de remarques bruyantes sur la folie de certains, de tous ceux dont elle avait l’art bouffon de composer son entourage. Quant à Macrube, dès que celui-ci réapparaîtrait, son fils pourrait lui écrire et lui raconter, de tout ceci, les fragments qu’il lui plairait de divulguer à son père.
— Dès qu’il sera rétabli, m’avait confié Virginie en nous quittant, je m’en irai de Sienne ; je ne puis plus endurer le tourbillon de la gentillesse, dénuée de toute trace d’affection, où me plonge et m’asphyxie Lady Joan. Je suis un objet de luxe, une bague dont elle fait parfois renouveler la monture, ses attentions me torturent.
— Choisissez un appartement, comme le mien, dis-je.
— Elle ne peut s’imaginer qu’à Sienne, au moins, je pourrais vivre sans elle, sans qu’elle m’en offre les aliments spirituels, c’est bien « spirituels » qu’elle dit, sans qu’elle me nourrisse et m’achète des robes.
— Vous vous êtes offert des reproches réciproques ?
— Elle m’assure que je suis la cause du prochain départ de Léon.
— Partira-t-il, quand il le pourra ? demandai-je.
— Je le crois.
— Vous partirez aussi ?
— Peut-être. Serait-ce manquer à ce que vous imaginez de plus salutaire pour moi ? demanda-t-elle. Cette conversation, qui avait lieu sur mon étroit palier, fut constamment coupée par les accès de toux lamentables de Virginie. Sans doute avait-elle aggravé son mal, en s’exposant, à la fenêtre ouverte, pendant le grand vent, le vent glacé de la nuit désastreuse qui venait de prendre fin.
— Vous ne m’en voulez pas, dit-elle, en toussant et parce qu’elle ne pouvait s’en empêcher et parce qu’elle voulait ainsi voiler la curieuse impression qu’elle éprouvait en cessant de tutoyer Pierre qui avait eu, au cours de semaines à peine révolues, une si large place dans la vie de son cœur de femme.
— Imaginez-vous une raison qui pourrait me donner contre vous la moindre humeur, lui demandai-je, avec la tendresse qui était redevenue possible entre elle et moi. Jamais je ne vous en voudrai, Virginie !
Quel espoir pouvait-elle nourrir pour les jours à venir ? Ignorait-elle de quelle sinistre chose sa toux était le présage, et pensait-elle que Léon était capable d’être fidèle ou seulement affectueusement attaché à une femme qui serait bientôt vieille pour lui ?
Nous n’échangions que de rares paroles, bien que je ne quittasse Léon que fort rarement, et toujours pendant de courts instants. Le médecin put nous croire des amis, puisqu’en sa présence nous prononcions quelques mots qui étaient souvent les seuls que nous éprouvions le besoin de dire, malgré la longueur que prennent les journées pour un malade et pour celui qui le soigne. Ce n’était pas avec dévouement ou affectueuse sollicitude que je veillais sur Léon. Je ne crois pas que beaucoup d’hommes se refuseraient à consacrer quelques jours à réparer l’aile d’un oiseau tombé dans leur jardin, ni l’épaule d’une créature humaine aimable ou repoussante. Pourtant quand le médecin espaça davantage ses visites, nos paroles devinrent plus rares. Une gêne que j’oserais nommer abstraite, régnait entre nous. Plusieurs fois, aux premiers jours de sa lucidité revenue, il m’avait assuré, les larmes de dépit aux yeux, qu’il était désespéré d’être entré de force chez moi, surtout, et d’une manière si inévitable et sotte, et enfin de m’imposer sa présence, de me forcer à passer mes nuits sur un matelas comme un garde-malade dans une ferme. Cependant il ne parlait pas d’un transport possible.
— Vous qui cachez si hermétiquement votre vie, me dit-il pour terminer ses excuses.
— Je ne cache rien de ma vie ! lui répondis-je, assez vivement et très naturellement.
Or je cachais certainement la chose prodigieuse qui avait surgi en moi peu d’heures avant celle où je blessai Léon à l’épaule. Mais ce n’était certainement pas à cette gloire secrète qui habitait mon cœur, qu’il faisait allusion. Il pouvait voir dans mes yeux se refléter le bonheur des initiés, et n’est-ce pas tout ce que j’eusse eu à cacher à ce moment ? Voulait-il insinuer que, depuis plusieurs jours, j’avais dû porter loin de son lit de blessé l’écrin dont je visitais le contenu si souvent ?
S’il voyait s’illuminer mon visage comme si le fond de l’écrin eût été verni d’un plaisir qui se fût reflété chaque fois dans mes traits, il observait sans doute, non moins clairement que, après l’illumination de joie, venaient les contractions amères de l’angoisse.
Je m’absentais pendant si peu de minutes, qu’il m’était impossible de continuer dans la ville mes fouilles. Aucun système ne s’appropriait à ces recherches fugitives, privées de toutes indications et de toutes suppositions. Peut-être Véronique passait-elle en ce moment dans la rue Galluzza, achetait-elle des fleurs à la fleuriste. Je pâlissais sans doute quand je pensais qu’il était impossible que d’autres que moi n’eussent remarqué que Sienne abritait la plus belle femme d’Italie. Là commençaient tous les matins les pensées qui me torturaient. Ces pensées se succédaient dans un ordre toujours identique jusqu’à la minute où, avec la soudaineté de la foudre, me traversait la vision de son mariage, peut-être bien, aujourd’hui ou demain, peut-être le jour où le blessé qui est là, me regardait essayant de lire en moi mes pensées. Les affres de la terreur me faisaient alors trembler comme le sol sous un charroi d’engins de mort.
Léon avait pris l’habitude de me regarder ainsi, longuement, quand il se croyait sûr de mon inattention. J’étais certainement pour lui un être énigmatique. En vérité, je devais lui sembler plus obscur que je ne l’étais jamais apparu aux autres. Une fois, un soir où il m’avait demandé de retarder l’instant où j’allumais la lampe, il me fit une question qui me remplit d’angoisse. En effet, je devais en ressentir pendant longtemps le choc. Léon me connaissait si peu, que cette question pouvait, dans sa pensée, s’adresser à un vrai criminel.
— Avez-vous jamais tué ? me dit-il, sans que je pusse voir l’expression de ses traits dans l’obscurité qu’il avait désiré garder dans nos chambres. Je le regardai, sans doute heureux de ce qu’il ne pût voir la pâleur qui avait certainement pris mon visage. Il précisa :
— Tué un homme !
C’était avant la guerre, je ne pouvais me méprendre sur le sens de ce qu’il voulait me faire avouer. Sans lui répondre, je m’approchai pour, malgré l’obscurité, surprendre quelque indice qui me permît de comprendre pourquoi il me posait une si affreuse question. Cherchait-il en moi des culpabilités atroces ou des actes qui lui eussent permis de me disqualifier dans le secret de son esprit ? Je ne sais. Il faut pourtant que j’affirme que son attitude silencieuse, son abstention de toute conversation suivie, ne contenait plus jamais cette insolence, cette hostilité qui imprégnaient naguère sa conduite vis-à-vis de moi. Dès le premier instant de délire qui l’avait saisi pendant que, l’ayant laissé seul, je parlais au sacristain, il avait laissé toute insolence. C’était certainement depuis cet instant, où j’avais trouvé sur son visage une surprise et une confiance réelles, une confiance d’enfant, qu’il me traitait, non pas avec affection, mais au moins avec des égards et une prudence qui chassaient l’idée d’hostilité.
Certes, je n’allais pas répondre à sa question surprenante. En pensant au meurtre, je m’aperçus que j’avais ici, à ma charge, dans mes chambres, le corps et sans doute l’esprit d’un de mes semblables. Je pouvais agir sans contrôle sur l’esprit fragile de Léon, pliant, prêt à toute concession, pensais-je, pour acquérir d’abord son confort spirituel, c’est-à-dire un ordre définitif, juste ou faux, du monde, du seul monde où il voulait vivre sans que se montrassent autour de lui, et à tout pas, des problèmes. Sa question me prouvait que, pendant les heures où il m’avait observé en silence, il avait longuement tenté de pénétrer mes pensées, mes buts. J’étais certain, à cet instant, où j’ignorais la vraie cause de son revirement ou de sa prudence nouvelle, qu’il était poussé à m’étudier si opiniâtrement par quelque intérêt moral, une question qui le regardait étroitement.
— Si vous m’aviez tué, l’autre nuit, en m’écrasant avec fureur…, prononça-t-il, après une demi-heure de silence. Cette évocation d’une mort affreuse, après un silence qui avait permis à nos pensées de voyager autour de plusieurs idées macabres, me plongea dans une surprise plus douloureuse que la première. Qu’il osât me présenter une telle image me prouvait, à l’instant même où je pouvais soupçonner l’existence dans son esprit, qui l’avait abandonné dès le premier instant, malgré la sorte de haine qu’il me témoignait alors, que j’eusse pu avoir l’intention de l’écraser… « Le choc a troublé la mécanique de ses facultés », pensai-je, mais je ne dis pas une parole.
— Dès que je me suis réveillé sur votre lit, où vous m’aviez porté sans secours d’autres bras que les vôtres, j’ai su que vous ne m’en vouliez pas, que vous aviez seulement voulu me repousser. Je croyais encore que Virginie vous était chère, plus qu’un ami, je croyais encore que Virginie mentait, qu’elle vous aimait et que vous…
Était-il possible que moi, créature incertaine, pauvre idéaliste, bourrelé de peines, travaillé d’efforts… je pusse donner l’impression que, selon la terrible pensée que Léon venait d’exprimer, j’étais capable d’un geste ou d’une vengeance crapuleuse ?
— Maintenant je sais que vous vous cachiez de tous !
Je me taisais, sûr que Léon ignorait l’existence de Véronique, et que jamais il n’avait pu marcher jusqu’à l’écrin déposé sur ma commode. Curieusement, je constatai que par une aberration étrange, j’étais certain que Léon ou tout autre eût appris mon secret en ouvrant le coffret. Mais je consignai cette singulière idée en pensant que Léon, ou tout autre, pouvait s’imaginer que chaque fois que j’allais boire aux délices du visage caché au fond de l’écrin, j’allais naïvement contempler une photographie d’un visage de femme.
Léon, bien que je l’y encourageasse, ne voulut rien ajouter à ce qu’il m’avait révélé de ses réflexions au sujet de la nuit de grand vent qui avait failli être tragique. Il détourna mes questions quand, enfin, je me décidai à parler du départ de Virginie.
— Elle me l’a dit, ici même, il y a quelques jours ! lui dis-je.
— Donc, elle est tout à fait décidée à partir, s’écria-t-il vivement… et je comptais partir aussi, ajouta-t-il. Puis comme il se taisait, et pensant à ses projets d’entreprendre quelque travail, je lui dis :
— Votre père vous aime, je le sais.
— Figurez-vous que j’ai d’abord cru que vous ressembliez à mon père, dit-il, un idéaliste, mais un idéaliste dont les toutes premières bases de départ se devinent placées déjà ailleurs ou plus loin que sur la terre.
— Vous ne voulez pas croire que votre père est un utopiste ?
— Vous, M. Bioulx, vous savez ce qu’il pense sur tous les sujets qui vous intéressent, dit Léon, qui avait bien compris que notre intimité de Fontainebleau n’avait pas laissé beaucoup d’ombre sur nos pensées.
Je lui conseillai encore d’avoir confiance en son père. Je le croyais à nouveau désemparé et je sentis qu’un peu de mépris ou de rancœur se mêlait aux sentiments qui, pensais-je, l’attachaient pourtant à cet homme qui seul s’est soucié de lui depuis sa naissance. Mais la confiance était évanouie. Entre parents, elle ne se reforme jamais, une barrière est là, insurmontable.
— Et maintenant, dis-je à Léon qui depuis longtemps semblait s’être abandonné à d’autres pensées, vous ne croyez plus que je ressemble à votre père ?
— Non, je ne le crois plus. Vous avez quelque chose d’enfantin dans le cœur, dit-il.
— Si vous voulez dire candide, vous êtes d’accord avec l’opinion de votre père.
— Candide, peut-être, mais comment associer ce… vice… ou cette vertu… à votre grande volonté d’agir, à votre philosophie peut-être cruelle ? Vous voulez des choses impossibles, mon père n’en désire plus, parce qu’il n’est pas naïf ni enfantin. Parfois, vous semblez méchant, d’autres jours vous avez des pensées ravissantes… altruistes. Vous, vous croyez à une foule de choses. Je suis sûr que vous avez adoré des idoles et d’autres dieux.
Vers le soir de cette même journée, en revenant d’une course rapide, d’une exploration haletante des rues du voisinage, je trouvai Léon dans les mêmes dispositions d’esprit. Il n’avait pas, me semble-t-il, fait un seul mouvement en mon absence. D’ailleurs il ne pouvait encore quitter le lit. Sa faiblesse ne m’avait pourtant pas empêché d’enfermer pendant la nuit mon écrin dans ma commode.
— Puis-je vous poser une question qui, depuis les premiers instants que vous m’avez sauvé la vie – peut-être m’avez-vous sauvé la vie – me brûle la langue ? Pour entendre la réponse que je lui ferais, il se dressa dangereusement sur son coude valide. Il me regardait avec une telle curiosité, une crainte si vive, que l’on eût pu croire que son bonheur dépendît de la nature de la réponse qu’il me posait avec tant de délai et de prudence.
— Vous êtes très jaloux, n’est-il pas vrai ?
Oubliant de lui répondre, je m’occupais à considérer le problème que m’offrait sa question. Je cherchais hâtivement en moi des réflexes du passé qui eussent pu dénoncer le sentiment que Léon venait de nommer. Mais comme Léon continuait de me regarder plein d’attente, je repoussai la question de savoir si j’avais été jaloux dans le passé et si ce vice avait influencé ma vie et celle des autres, pour examiner le sujet en me cantonnant uniquement dans le présent, dans les jours mêmes que nous avions vécu à Sienne.
— Je n’ai nul motif d’être jaloux, dis-je.
Il ne me souvient pas d’avoir vu sur un visage l’expression d’une plus profonde surprise que celle qui vint se dessiner sur les traits de Léon. « Vous ne seriez pas jaloux », semblait-il dire, non sans une expression de souffrance mystérieuse, « toute votre vie ici chaque nuit que vous passez dans cette chambre, rien ne me permet de vous croire, pardonnez-moi, quand vous m’assurez que vous n’êtes pas jaloux. » Sans aucune parole, sa mimique et ses regards montraient qu’il ne pouvait me croire ni comprendre pourquoi je niais l’évidence. Pourtant il ignorait la rencontre sans précédent que j’avais faite. D’autre part, il avait si facilement admis, non, il avait salué avec plaisir l’annonce du départ de Virginie, qu’il ne pouvait m’accuser de jalousie au sujet de cette pauvre malade.
Une autre fois, le sacristain ayant opposé de la résistance à André, qui était venu prendre des nouvelles de Léon, et m’étant moi-même montré récalcitrant, Léon me demanda pourquoi je vivais si isolé, sans famille, sans domestique, je ne parle pas de ceux que vous cachez, ajouta-t-il.
Maintenant que nous menions parfois assez loin quelque dialogue, il me questionnait sur le sens des religions, sur leurs origines, leur histoire. C’était, à ce moment-là de la vie de Pierre, une forme de la pensée humaine dont l’aspect terrible n’échappe qu’à ceux qui ont une fois pour toutes accepté la loi qui conseille d’être satisfait de vivre, d’accepter en naissant une économie spirituelle et matérielle préétablie, d’être satisfait d’être une part informe d’un fumier itinérant par les siècles. Ensuite, Léon me citait des foules de superstitions et des séries de leurs frères : les proverbes et les dictons. Enfin, je sentais qu’il approchait du but auquel tout ce qu’il venait de dire ne formait qu’une préface. Il me voulait demander si je croyais aux apparitions de fantômes et s’il était vrai que rien ne m’était étranger de la magie noire.
— Croyez-vous, me demandait-il, en me regardant avec un feu de curiosité que je ne lui avais pas vu jusqu’alors, que moi, par exemple, moi, Léon Macrube, je croie à la magie ? Croyez-vous que vous pourriez me faire admettre, disait-il, avec une sorte d’élan hargneux, que vous pourriez m’expliquer certains événements par l’existence, la possibilité de l’intervention et même de la présence soudaine de ces êtres fallacieux que l’on nomme des fantômes, des apparitions ?
Pendant cette question, qu’il n’avait pas réussi à formuler clairement ni surtout avec l’indifférence qu’il eût voulu, ses yeux n’avaient pas été moins expressifs que ses paroles. Léon semblait tenter de surprendre ma pensée et en même temps chercher une réponse derrière mon front où nous supposons tous que de telles choses s’élaborent. Ce n’est que plus tard que je devinai qu’il voulait découvrir jusqu’où pouvaient s’étendre mes capacités de mensonges, et comment je garderais le contrôle de moi-même dans certains cas, et notamment dans celui-ci, où il pensait que je pourrais aisément perdre ma présence d’esprit. C’est aussi plus tard que je compris quelle importance sa dernière question présentait alors pour lui. Je souris très vaguement pour éloigner de nous ce que je croyais né seulement du caprice de nos propos. Lui ne put sourire.
Quelques heures plus tard, vint une autre séquelle de questions. Cette fois, il ne fit aucun détour et me demanda ce que je pensais du sacristain, de la maison que j’habitais, de la ménagère qui, comme une sourde-muette, apportait nos repas, et enfin pourquoi on n’entendait jamais, dans cette maison pourtant italienne et catholique, la voix des enfants du sacristain. Il n’y avait pas d’enfants… Il m’interrompit pour me dire qu’il n’avait pas voulu dire des bébés… C’était vers la tombée de la nuit, je ne pouvais voir la figure de Léon, qui se tut brusquement. Après quelques minutes de silence, il me dit que je ne lui avais pas expliqué la curieuse attitude du sacristain, plus muet que sa femme.
— Ce sont des caricatures que vous avez dessinées pour moi, me dit-il. Dites donc tout ce que vous savez de cette étrange maison et la place certainement plus étrange que vous y avez prise depuis votre arrivée à Sienne ; montrez-moi, enfin, si vous le pouvez sans indiscrétion, les portraits que vous admirez si souvent au fond de l’écrin qui est maintenant enfermé.
— Il y a de l’indiscrétion, lui dis-je, parce que c’était la manière la plus explicite de répondre, sans lui permettre d’autres questions.
Je suis absolument certain qu’il ne croyait rien des choses pourtant tout simplement véridiques que je lui répondis, en somme, très complaisamment, et je suis tout aussi certain que malgré ses soupçons, il s’attachait chaque jour davantage à moi. Pourquoi, je n’eusse pu le dire à cette époque, Léon ne parlait-il plus de partir ? Il s’informait aimablement de Virginie qui, peu après l’imprudence qu’elle avait commise en s’exposant à la nuit de tempête, garda le lit, écrivant parfois un mot qui, porté par un domestique de Lady Joan, ne devait contenir que des propos sans mystère.
— Quand je serai guéri et qu’il me faudra quitter cette chambre où vous avez été si charitable pour moi, je reviendrai vous voir tous les jours, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
— Non ! dis-je assez sèchement en ne considérant que la partie pratique de cette éventualité. Je souris même en prononçant ce non tout à fait dénué de la civilité la plus élémentaire. Ces visites m’avaient paru drôles encore plus qu’impossibles. Après, car il y avait un après heureusement, après le départ de Léon commencerait pour moi une vie tellement dense, si occupée de Véronique, si profondément enfouie dans le bonheur suprême, qu’il m’avait paru presque comique d’y voir intercaler des visites aussi grises, aussi étrangères à la beauté qui saturerait, dès ce départ, ma vie nouvelle. Puis, revenant dans cette réalité des choses, sur ce plan moyen que l’on partage avec les autres, je vis l’incongruité grossière de mon non catégorique. Devant la mine atterrée de Léon, je corrigeai comme je pus ce que ma réponse, faite d’un seul mot tranchant, avait de blessant et sans doute d’insultant.
Je lui rappelai alors quelle sorte de réception le sacristain avait réservée à André et à tous ceux qui avaient voulu nous rendre visite. Je lui racontai la singulière conduite de cet homme le jour de l’accident qui l’avait depuis tenu cloué sur mon lit. Cette fois encore Léon crut que je lui cachais mes véritables pensées.
— Vous, vous seul, ne voulez pas que je revienne ici, voilà, dit-il, avec un désespoir comique et incompréhensible.
— Nous nous verrons, lui promis-je, plus que naguère. D’ailleurs, n’irez-vous pas rejoindre Virginie, dès qu’elle pourra voyager et s’éloigner de la sinistre compagnie qui lui impose de réelles souffrances ?
— Si Virginie, cette douce âme, était ici près de nous, je ne prononcerais pas le « non » que vous m’avez si vigoureusement, si péremptoirement opposé il y a quelques minutes. Mais puisque nous sommes seuls, je puis vous dire que je ne quitterai Sienne que lorsque je me sentirai chassé de toutes les manières et par toute la ville.
J’étais abasourdi ; que s’était-il passé dans cette âme, hier encore si molle, sceptique ou au moins irrésolue ? Certes, il ne pensait pas à son père, que nous cherchions avec inquiétude.
— Vous, reprit Léon, vous quitterez sans doute très prochainement cette triste maison ? Le bonheur sera pour vous dans une maison plus vaste, au milieu d’un jardin comme le verger de Don Perrudi, par exemple.
— Je n’ai pas de projets, lui répondis-je, en pensant que je ne pourrais jamais plus faire de projets si je ne retrouvais Véronique, jamais certainement avant de l’avoir revue.
— Vous osez dire que vous n’avez pas de projets ? cria-t-il.
Pendant la nuit, je retirai l’écrin de sa retraite, et, comme un jeune homme romantique, j’adressai les plus folles pensées à l’image allégorique qu’il protégeait pour moi, qu’il me gardait dans cette atmosphère trouble et pleine d’une suspicion que je ne tolérais que grâce à l’appel constant que j’adressais à ma patience.
C’est au verger de Don Perrudi que Léon m’accompagna dès qu’il put supporter la promenade. La chaleur dissolvait le crin de la voiture qui nous porta jusqu’aux sentiers secs que nous voulions suivre. Ils nous accueilleraient avec moins de cyclones de sable brûlants que la route qui mène vers les sévères collines du sud.
Pierre était terrifié d’avoir engagé Léon à faire cette excursion vers le verger. Le jeune homme était peut-être plus près de la mort qu’il ne l’avait été quand son compagnon d’aujourd’hui avait failli lui fracasser le crâne. Léon était écrasé, pulvérisé par les meules brûlantes du soleil. N’allait-il pas succomber et rendre au destin toute la friperie de sa chair avec son âme au milieu ?
Des chiens réveillés se mirent à hurler à la mort. Ils semblaient de leurs abois briser toutes les vitres qui protégeaient les refuges contre l’incendie de ce jour d’été. Plus loin une charogne qui avait été une corneille stimula par son odeur abominable notre courage à courir dans cet or fondu. Puis nous avions attendu dans l’ombre éparpillée du seul arbre de la route. Un chemineau devant un miroir fendu, se rasait, l’eau et sa mousse envoyaient au nez du soleil la buée qu’il tirait du bol de neige.
Le verger qui avait été le beau cadre d’une malheureuse réunion de pauvres snobs, était vraiment méconnaissable. Immédiatement nous sentîmes que la maison et le jardin étaient enveloppés d’une atmosphère d’angoisse que ne lui donnait pas seulement la chaleur mortelle. Malgré l’abondance des fruits, les milliers de fleurs dans l’herbe et quelques papillons qui ne craignaient pas de brûler leurs ailes, une tristesse infernale était suspendue sur le verger.
Depuis notre première visite, ce jardin était devenu un but d’excursion. Certains s’y étaient acclimatés d’une manière abusive. On venait y lire des romans d’aventures, d’autres venaient y peindre d’innocents troncs d’arbres fruitiers. Aujourd’hui, la même bande qui s’y était bruyamment rendue naguère, y était conviée à une sorte de répétition générale des adieux que Lady Joan ferait à ses complices, à ses amis, à tous ceux dont la douce idiotie bafouait la merveilleuse ville de Toscane.
Lady Joan partait donc enfin, les rues et les campagnes seraient purgées de tous ces mensonges et ces comédies conventionnelles. La colère ne quittait plus la matrone depuis la nuit où Léon avait si dangereusement fait irruption dans mes chambres. Elle connaissait l’épisode presque tragique. Sans doute appelait-elle la conduite de Léon, une sale trahison. Lady Joan s’en allait, trois mois plus tôt que les autres années, où elle avait fait l’honneur à Sienne de la choisir comme résidence d’été. Peut-être qu’à la « trahison » s’ajoutait un autre motif de laisser la ville à la splendeur qu’elle ne pouvait, d’ailleurs, goûter. Elle avait, pensait Pierre, tendu trop visiblement les mains à la poudre blanche qu’il avait, dans sa vision, vu tomber du ciel comme une neige fine. Les mains avaient failli être coupées par les gardiens insensibles du trésor de la salubrité publique. On ne savait rien.
Virginie accompagnerait Lady Joan. Elle avait dû renoncer à comprendre le subit revirement de Léon, dont d’ailleurs les motifs restaient pour moi dans une obscurité où je ne parvenais pas à enfoncer le moindre rayon de lumière.
Léon et moi, nous ne pénétrions pas dans le verger. Nous sentions affreusement l’interdiction qui le dominait. L’atmosphère avait cette mystérieuse structure horizontale qui appartient aux sites calmes, mais habités par le malheur ou sa légende. Elle est alors faite de couches superposées, serrées, étouffantes, pressées comme les feuillets d’un livre fermé. Tous les arbres, ici, dans ces couches immobiles, semblaient arrêtés dans une désolation définitive. Les anémones, près de nos pieds, ont refermé leurs corolles ; les pâquerettes plus loin sous les pommiers, ont cessé de se mirer au soleil, sans doute à l’instant où l’angoisse secrète est venue pétrifier le jardin ; les fruits rouges, sur les branches crient au secours ; les feuilles se tordent de toutes les soifs sur leurs ramilles.
Quelques sons de cloches, courts et étouffés, sonnèrent, vite avalés par le coton de la chaleur. Cependant rien ne pouvait troubler l’immobilité de cette scène, où il semblait que la mort se préparait à faire un repas de tout ce qu’elle venait de toucher. Tout cela semblait sursaturé d’un sourd grondement, un grondement négatif, si je puis dire, de ces signes profonds qui marquent incompréhensiblement le néant, de ces accents qui ne se peuvent définir et qui semblent obscurément appartenir à toutes les négations et, enfin, qui ne possèdent de vie que ce qu’il faut pour déceler très secrètement leur présence occulte.
Léon s’était réfugié dans la maison. Je remontai la pente du jardin.
Arrivé près du grand pommier sous lequel nous avions pris le thé quelques jours auparavant, j’entendis que des mésanges n’avaient pas abandonné le verger. Ces derniers oiseaux avaient bravé la ténébreuse interdiction qui planait ici. Ils nourrissaient avec précaution leur dernière nichée. Ils volaient fort haut et se laissaient choir comme si l’arbre en feu ne leur eût permis en ce monde que de sauver leurs petits de la famine. Non loin du nid, on avait attaché une grosse corde, peut-être une escarpolette, dont les nœuds compliqués touchaient l’herbe et ses fleurs.
Faisant un pas de plus sous l’arbre, je fus touché au front par un objet qui avait été suspendu dans ses branches. En levant la tête, mes regards furent attirés par une tache blanche qui brillait dans le cadre noir de la fenêtre de la maison. J’avais vu naguère, à cette même fenêtre le ténor italien, accompagné de Léon. C’était les linges de blessé de celui-ci qui avaient attiré mes regards. Léon n’était pas pâle, sa figure était transformée en un masque grisâtre, presque noir, si sombre que les yeux y paraissaient n’être que des orbites vides. Il se tenait immobile, sans doute n’avait-il aucune conscience de ma présence. En me penchant, je vis que, raide comme une figure de cire, il fixait du regard, étrange dans ces orbites qui semblaient ne plus contenir de globe, le pommier sous lequel je m’étais arrêté. Il regardait précisément l’endroit sous lequel je m’étais penché pour regarder son visage grisâtre. Tout ceci s’était passé en deux secondes, je n’avais pas interrompu le mouvement de tête que j’accomplissais à l’instant où l’écharpe blanche de Léon m’était apparue à la fenêtre. Mon regard quitta alors la silhouette de Léon, pétrifié de terreur, pour découvrir l’objet qui m’avait heurté le front.
Pierre avait du front touché les jambes de Macrube, pendu dans le pommier, couvert de ses fruits qui mûrissaient dans l’été. Immédiatement, malgré la douleur écrasante qui m’envahit, je cherchai des yeux le visage de Léon. Dans ses traits grisâtres, il me regardait comme si, malgré la stupeur, il eût accompli quelque acte surhumain, au-dessus de toute puissance d’homme. Plus tard, il me dit que sa première pensée, ou une de ses premières réactions après avoir découvert de cette fenêtre le corps que survolaient les mésanges, avait été l’impression qu’il lui avait paru évident que, à sa première sortie, il eût rencontré cette solution absurde, mais depuis longtemps prévue.
Léon, depuis fort longtemps, s’était détaché de son père, avec la même facilité que nous eûmes, Don Perrudi qui venait d’arriver, et moi-même, à couper la corde dont les nœuds sur l’herbe avaient d’abord arrêté mes pas. Ce fut Don Perrudi qui s’occupa de toutes les conséquences immédiates de cette mort et des formalités qu’elle entraînait. Aidé du jeune paysan, qui avait porté les gâteaux au thé de Lady Joan, nous avions porté le cadavre dans la maison.
Léon n’était pas descendu. Je le trouvai dans une chambre tapissée de très petits bouquets d’œillets et de violettes. Il s’était étendu sur le lit sans couvertures ni draps qui remplissait les deux tiers de la pièce. Sur ce grand sarcophage gris, avec son bras ramené sur sa poitrine par l’écharpe blanche, il ressemblait à une statue gisante sur son socle démesuré. Pas un mouvement ne me dit s’il m’avait entendu pénétrer dans cet espace étroit. Ses yeux étaient pourtant ouverts largement, son regard avait sans doute d’abord fixé l’anneau de fer que je voyais au milieu du plafond, puis l’anneau s’était brouillé devant sa vue. Maintenant, sans que le globe de ses yeux bougeât, son regard semblait tâter les contours des solives, les lézardes du plâtre. Il n’avait pas ramené son autre main de statue sur sa poitrine, les veines s’y gonflaient singulièrement. En m’approchant de lui, je vis que ses pommettes portaient un macule rosâtre, et son front une buée de sueur.
— Voilà, dit-il, vous étiez prévenu, je crois.
Ce qui impliquait qu’il aurait pu l’être avant moi, si son père avait été un être normal. En somme, j’ose à peine le dire, j’étais soudainement certain qu’il ne pensait qu’à la situation nouvelle que ceci créait pour lui. Je ne puis douter qu’il était absorbé avec fièvre dans un travail égoïste de reconstitution de sa vie selon les termes neufs qu’offrait cette tragédie. D’après tout ce qu’il m’avait confié, tantôt brutalement, tantôt avec ironie, parfois avec émotion, je pouvais croire qu’il accusait son père, que lui, Léon, seul était mis en cause par cette mort absurde. Sans aucun lien profond avec l’homme qui venait de se soustraire au monde, pour Léon cette mort ne prenait que des aspects purement physiques. Il s’agissait d’un déménagement difficile, d’objets qu’il fallait insérer dans des encoignures encore inconnues. Quand il me vit, il fut un peu décontenancé, sans doute, d’avoir été surpris bien loin de la douleur qu’il devait, qu’il eût dû éprouver. Mais il ne songea encore qu’à lui seul, et me le dit d’ailleurs indirectement.
— Il n’a pensé qu’à lui ! dit-il, et cette phrase, ou le sens de cette phrase, fit jaillir deux larmes sur ses paupières.
— Vous ne m’abandonnez pas ? cria-t-il, alors. Votre bonheur ne me repousse pas ? ajouta-t-il, en me rappelant qu’il était certain que je cachais une félicité mystérieuse. Je lui promis de faire tout ce que je pourrais pour le fils de mon ami. Ce fut alors seulement que le malheur me pénétra dans sa véritable et horrible signification. Nul ne pouvait faire peu d’état des souffrances, des tortures morales qui avaient traversé la vie de Macrube. Le geste qu’il venait d’accomplir était-il une exaltation de joie ou le dernier coup de massue d’un long martyre ?
Quant à ceux qui allaient arriver bientôt à la répétition générale, plusieurs se trouveraient en difficile posture. Ils seraient en mal d’appliquer sans étude préalable les signes de deuil, sans doute, très spéciaux qu’il convenait d’afficher au bord du lit d’un suicidé. Tant de familles ne possédaient pas d’exemplaire de cette sorte de mort. Que disaient à ce sujet les traditions et le bon ton ? Une fois encore, en me défendant contre l’atroce douleur qui commençait à me paralyser le corps et m’étourdir l’esprit, je fus bouleversé par l’idée bien nette que les hommes vivent à côté de la vie et des événements.
Un grand trouble, une sorte de désespoir venait en moi s’ajouter à ma peine immense, quand je pensais qu’un tel homme ne laisserait en disparaissant pas plus de vide que si Chigi, Lady Joan ou l’un des satellites quittait la scène. Je ne demandais pas pourtant que l’un deux comprît le geste de Macrube. Moi-même je sentais bien que seule mon intelligence acquiesçait.
Pour mesurer la souffrance de Léon, si elle parvenait à dominer la mince couche spirituelle qui recouvrait un bien banal égoïsme, je m’appuyais sur ce que Macrube m’avait dit de son fils. Il me fallait à peine y ajouter quelques documents que j’avais pu recueillir pendant les tout derniers jours qui venaient de s’écouler. Sa force d’âme suffisait à peine aux besoins immédiats de ses luttes contre l’ennui, pensai-je, tout en m’apercevant que je ne tenais pas compte de ce que, très récemment, j’avais découvert qu’un aliment mystérieux, nouveau, n’avait plus quitté son esprit. Une hallucination semblait nourrir la pauvreté de son imagination.
Léon, il me semblait, n’était plus l’asthmatique de l’esprit que j’avais rencontré pendant la tempête dans le Détroit. Pourtant l’événement de cette mort avait été depuis longtemps classé par lui de telle sorte qu’il avait pu, immédiatement après la découverte dans le pommier, donner une place prévue, j’allais dire réservée, à ce drame. Peut-être que la réalité l’avait un instant débordé ; pourtant il s’était vite remis en équilibre sur la très petite plate-forme de son étroite personnalité.
Et à nouveau me venait la pensée de cette révolution qui s’était accomplie en Léon. Ce cri, ce seul mot qu’il avait prononcé quand il m’avait semblé que le délire chez lui avait devancé la fièvre. Il y a en Léon, me dis-je, quelques grains de sensibilité toujours refoulée dans la vive terreur de ceux qui craignent morbidement de remuer des émotions.
Léon n’avait pas bougé. Cependant, quand j’entendis les voitures des invités qui avançaient dans la poussière, qui avait failli nous arrêter, je voulus descendre. Il me retint un instant. Sans qu’il eût prononcé une parole je compris qu’il comptait sur nous, Virginie et moi, pour faire de ceci, au plus tôt, une image palpable, définitive qui ne contiendrait plus rien de neuf. Une propriété endormie, intouchable.
On voit que Lady Joan avait remis son départ. Mais demain ou très tôt elle partirait. Elle descendit de voiture en s’aidant de mon bras tremblant d’émotion, mais elle était faite d’une substance trop lourde pour sentir mon trouble et l’atmosphère qui planait sur le jardin et la maison. Elle voulut se précipiter comme un personnage sacré que tous attendent pour reprendre courage et vie. Pour elle, la catastrophe que je lui annonçais représentait surtout une désillusion. Elle prit très mal que Macrube se fût pendu ce jour et dans le jardin qu’elle avait choisi comme théâtre de ses adieux. Puis se ressaisissant, elle se lança dans des considérations qui rendaient vain tout effort de lui faire comprendre ce qui s’était passé.
— Dans une telle extrémité, dit-elle, on s’adresse à ses amis ! Il me détestait, cela était évident, mais ne suis-je pas l’amie de son fils, ajouta-t-elle, en se retournant vers Virginie qu’à cet instant j’aidais à descendre de la voiture. Elle sortait pour la première fois, entourée de couvertures dans la fournaise de l’après-midi. Je conduisis Virginie vers l’escalier qui menait à la chambre où Léon s’était étendu sur le vaste sarcophage gris. Derrière nous, Lady Joan venait de découvrir qu’une femme bien née devait, sans tarder, cueillir dans ses accessoires mondains, quelques larmes, au nombre approprié à ce cas ; pas trop, car il ne s’agissait ni d’un parent ni d’un homme célèbre, d’un acteur, d’un sportsman. La vieille maîtresse payante de l’ancien ministre russe, insinua qu’on aurait pu le sauver, s’entendre avec Don Perrudi, par exemple, qui discrètement l’eût secouru. La grosse dame sans nom, voyant les larmes de Lady Joan, laissait méthodiquement couler les siennes qui s’arrêteraient en même temps que celles de sa patronne vénérée et généreuse.
Pierre avait décidé de ne rien tenter pour éclaircir le sens de cette tragédie. Nul n’aurait compris ses commentaires. La petite jeune fille qui, seule, naguère dans ce verger avait racheté l’absurde party par sa jolie tendresse d’âme, ne comprendrait qu’avec son cœur. Elle s’était assise sur l’accotement de la route et pleurait très simplement comme on pleure à cet âge. Bien qu’elle fût une jeune fille, Pierre lui prit la main où elle le laissa déposer ses lèvres. Elle resta là, assise dans l’herbe brûlée, jusqu’à l’arrivée des autres jeunes gens : le peintre, sa sœur au lourd chignon, le ténor, d’autres invités.
Pas de doute que je ne puisse arrêter les trois matrones. Le thé fut oublié, mais elles prirent quelques gouttes des liqueurs qui les avaient accompagnées. Lady Joan s’échappa un instant, pour revenir galvanisée par la drogue.
Dans la chambre presque entièrement comblée par le lit, je trouvai Léon calmé dans une grande mesure. Sur l’unique chaise, Virginie enfouie dans ses couvertures, semblait avoir reçu depuis un moment le coup de grâce. Léon sans doute avait tiré de ce suicide je ne sais qu’elle arme invincible. Cette femme me semblait avoir fondu, ses yeux hagards occupaient tout son visage. Elle ne put sans mon aide descendre au jardin pour rejoindre les invités qui repartaient. Je vis alors qu’elle ne luttait plus, elle était légère et voûtée, toute petite. On s’embarqua en silence, après cette malheureuse cérémonie des adieux. Don Perrudi, revenu d’une démarche hâtive, crut devoir insister pour que Léon passât au moins cette nuit près du corps du défunt. Un tel désespoir se peignit sur le visage de Léon, que je l’appuyai quand il insinua qu’il ne pouvait se passer de soins ce soir. Après il pourrait obéir. Pierre promit de revenir, dès qu’il aurait ramené Léon chez lui.
Nous arrivâmes à temps à la grille de bois du verger pour trouver place dans la voiture de Lady Joan qui renvoya les femmes vers une autre voiture.
— Vous serez bien seul, dit la Ménade, qui ignorerait encore dans cent ans que rien n’était plus agréable à Pierre, sinon de partager cette solitude avec Macrube, et, depuis quelques jours, de l’illuminer par la présence, fût-elle imaginaire, de Véronique.
— L’année prochaine, dit-elle, en arrivant sous la porta Camollia, je ne reviendrai pas ici, j’ai déjà choisi une maison de campagne plus près de la côte.
Pierre effaça avec bonheur Lady Joan des paysages de Sienne.
— Oui ! vous êtes trop seul ! dit-elle, et l’on sentait qu’elle cherchait quelque méchanceté à offrir à Pierre. Peut-être adopterez-vous notre cher Léon ? Mais on dit que vous êtes très soucieux. Est-ce l’ennui, dites ? On dit aussi que vous vous promenez la nuit pour récolter des coquilles, des pierres, de simples morceaux de plâtre ! Il vous faudrait une voiture pour explorer des champs un peu plus vastes, l’Italie est toute semée de pierres.
Quand on arriva devant la porte du sacristain, Léon descendit de voiture en même temps que Pierre.
— Nous voici libres, chuchota le jeune homme, pendant que le cortège de véhicules se remettait en marche et que les deux hommes entraient dans la chambre où dormait la merveille dans son écrin.
— Vous habiterez Sienne pendant toute l’année ? questionna Pierre.
— Je vous suivrai n’importe où vous irez, dit-il, mais vous ne partirez certainement pas ?
Celui-ci aussi, pensa Pierre, s’imaginerait-il que la jeune papetière pourrait le retenir ? Léon confirma :
— Voulez-vous que nous habitions dans la même maison, vous seriez pour moi… un père… faillit-il dire, mais il rectifia sa pensée en ajoutant : vous seriez pour moi un guide moral ; vous feriez de moi un homme…
Une réelle terreur prit Pierre en étant ainsi forcé à se représenter comme guide, comme quelqu’un qui serait capable de faire de quelque semblable un homme. Cet homme qu’il formerait n’inspirerait-il pas à Pierre lui-même une sorte d’effroi et de remords ? Cependant, il répondit à Léon :
— Vous connaissez les conditions du sacristain, je serais obligé de déménager pour vous donner asile. J’aime mes chambres et cet espace où le silence admet toutes mes pensées, où rien ne les attaque jamais, continua-t-il, en pensant comment il s’était attaché à cette retraite qui eût paru morose et peut-être sordide à tout autre personnage, fût-il misanthrope.
— Déménager ! s’était écrié Léon, pendant que Pierre faisait cette dernière réflexion. Comment pourriez-vous quitter un tel paradis ! Non ! Le sacristain ne me fermerait pas toutes les maisons ; je trouverais un appartement à quelques pas d’ici. D’ailleurs, si le palais ne se loue pas, j’y habiterais quelque chambre perdue, et il me serait possible de vous aller voir secrètement.
Cela était prodigieux, pensa Pierre. L’affection qu’il découvrait en Léon, lui faisait concevoir un peu d’estime pour ce jeune homme incertain, non pas parce que ce sentiment lui était voué, mais parce qu’il dévoilait en lui des capacités morales insoupçonnées. Toutefois, mes ondes pénétrantes n’étaient pas émoussées au point de ne pouvoir plus me révéler que Léon trouvait un intérêt pratique dans ma compagnie, que lui, au moins, était encore insensible à mes mystérieux effluves. Je sentis même dans son rayonnement immédiat une sorte de dépit, ou de rage dont je ne pouvais discerner l’origine. Comme on tire une épée ou comme on lance une injure, je lui dis alors et cela était le produit, non de nos dernières paroles, mais me semblait surgir comme une réponse à sa colère dont il m’était impossible de douter :
— Il faut nous attacher à suivre les Évangiles !
— Une fois, cette fois prit toute une journée, me dit Léon, sans voir ni l’épée ni entendre l’injure, je me suis cassé la tête en m’évertuant à juxtaposer les Commandements à tous les thèmes que nous propose la structure réelle du monde. Je suis très curieux d’entendre les arguments que vous opposerez à la conclusion qui arrête mes réflexions, comme elle termine, sans doute, toutes les journées que l’on consacre à cet examen. Je conclus donc que pour obéir, il ne m’était donné que je me couche au bord de la route de notre monde terrible, et surtout sans manger, même de pauvres sauterelles qui sont aussi des prochains.
— Il me serait affreusement pénible, mon cher Léon, de croire que vous regarderiez ma réplique comme un habile chantage. Qu’y puis-je, sinon vous affirmer que je ne vais vous dire que la vérité la plus nue.
— Dites, je vous crois et vous croirai toujours.
— Si vous veniez avec moi, vous vous trouveriez tous les matins devant des journées comme celle où vous vous cassâtes la tête.
— Pourtant, la manière dont vous vivez ? dit-il, en riant presque, les lèvres écartées de surprise.
— J’attends une certaine guérison de l’âme, mais jamais encore je n’ai pu soustraire mon attente à des crises d’agressivité. Jamais je ne pourrai être un tiède ni dans tout ce que l’on nomme le bien ni dans ce que l’on croit être le mal.
— Alors je puis croire, dit Léon, que c’est le Diable qui vient de me souffler de nous attacher aux Évangiles. Pauvre petite fille, acheva-t-il, dans une sorte d’éclat de rire qui était plutôt peint dans tous ses traits qu’audible dans son murmure. Son rire ne me troubla point. Comment aurais-je su, à cet instant, qu’il ne pensait pas à la jeune papetière, en plaignant la pauvre petite fille.
Il se reprit, se contrôla et fut reconnaissant de mon silence, de ce que je m’abstins de prendre note de son rire qu’il semblait regretter, d’ailleurs. Il me parla de sa nouvelle situation, sans prononcer un seul mot à propos de la mort de son père, qui créait pourtant cette situation. Enfin, se souvenant du message, il tira de sa poche un carnet que je reconnus immédiatement. C’était celui où, sur la couverture, près de la Croce del Travaglio, Macrube avait écrit mon nom.
— Je l’ai lu, dit Léon, en me remettant ces pages qu’il avait trouvées parmi les papiers de son père.
Or je ne les lus moi-même que pendant la nuit, veillant celui qui m’avait laissé ce carnet.
Nous étions assis sur les blocs d’un mur ruiné, au pied de la grande façade du couvent. Au rez-de-chaussée de celui-ci, aucune fenêtre n’était visible, et seulement une ou peut-être deux s’ouvraient à l’étage, au-dessus de nos têtes. Cette disposition des baies assurait la solitude que je recherchais souvent, en face du jardin paradisiaque, qui était le motif de mes promenades.
Je fus frappé de l’attitude de chien de garde qui était à ce moment celle de Léon. Ni le couvent silencieux ni le jardin ne l’intéressaient, c’était mes pensées qu’il tentait d’espionner. On eût dit que depuis des heures il était là, regardant un homme, s’évertuant à extraire de lui un salaire immense. Il semblait engagé dans la poursuite d’une découverte prodigieuse, et qui aurait une action sur le reste de ses jours.
Pendant un instant je fus occupé par l’idée basse de faire un marché avec Léon. J’ose à peine confesser que je pensai à prendre avantage de la sorte de subordination où je le sentais à cet instant, à choisir cet instant sans défense qui me l’offrait tendu et attentif, pour lui rappeler comment, sur la route, il avait ri du Diable. Heureusement, cette intention fut immédiatement chassée par la vision de la lâcheté qui serait mienne si je tentais d’ouvrir en Léon, désarmé, une voie à ce que je croyais la beauté et la route de la vérité, à la faveur de cet abandon qui pouvait même être une candide confiance. Nous étions assis près du jardin depuis très peu de minutes. Au-dessus des pieds d’alouette, des pluies de fuchsias rouges et de digitales pourpres, nous pouvions voir le toit de la cabane construite au bout du chemin fleuri. Or, pour admirer les festons de verdures et de couleurs qui drapaient le mur de la cabane, Léon, sortant enfin de son observation immobile, monta sur l’un des blocs de pierre. Vivement il en descendit. Pourquoi une étrange crainte marquait-elle sa voix quand il m’annonça qu’une religieuse, à la fenêtre, isolée dans le lierre et les moineaux, nous regardait, croyait-il, à travers un épais voile noir.
— Sans doute, dis-je à Léon, sommes-nous des figures insolites ou neuves dans le paysage.
Nous quittâmes nos majestueux sièges de pierre, moi, esquissant pour lui, peut-être le lui proposant comme modèle, le plan actuel que je formais pour une vie nouvelle.
Je continuai en lui apprenant que j’avais l’intention d’écrire mes mémoires, pour moi seul, peut-être.
— N’oubliez pas, observa Léon, d’y donner une place tout à fait importante au jardin et au couvent.
Cette recommandation avait pris la forme vocale de l’interrogation. M’avait-il surpris, pendant que bien souvent, j’avais admiré le jardin paradisiaque, troublé par des sentiments qui pouvaient être ou superstitieux ou simplement des émotions provoquées par des souvenirs de mon enfance ?
— J’étudierai la peinture siennoise, lui dis-je, en évitant de répondre à sa curiosité alarmante, bien que la surface peinte ici se soit bien rétrécie si l’on peut la comparer à celle qu’acquérirent les bibliothèques des commentaires et d’études qui furent consacrés à cet art. Quant à moi, je voudrais connaître et l’altitude et la profondeur de son inspiration et de ses sources. Cela est très actuel pour moi.
— Oui ! dit Léon.
— Un herbier, continuai-je, cette fois encore sans enregistrer sa remarque, son oui presque sarcastique, composer un herbier, me tente fort aussi. Et pour ne pas rompre douloureusement avec l’habitude de la plume et du papier, je céderai peut-être au désir d’écrire des descriptions des belles fontaines de Sienne.
Causant devant ma porte, nos voix firent apparaître le sacristain qui se planta dans l’encadrement de pierre comme un aubergiste bouche l’entrée de son gîte aux chemineaux déguenillés. Au lieu d’écarter ce dogue, nous allâmes dîner aux Stanze.
Vers le soir, je rejoignis Don Perrudi, dans le verger. Malgré ma douleur, qui entamait d’une singulière façon plus mon esprit que mon cœur, peut-être, je n’omis pas devant cette nuit pénible, de faire l’opération mentale que, avec peu de profit, je pratiquais depuis plusieurs années. Je fis donc le point, sans autre instrument qu’un astrolabe impitoyable de vérité. Je pus ajouter une nouvelle page grise à mes fiches noires. Cela ne ressemblait pas du tout au compte d’une journée de quelqu’un qui proposait à Léon de si sévères règles d’éthique. Le bilan de ce jour fit frissonner les anges que j’avais eu l’impudence de convier à cet examen de conscience.
À plus de quarante ans, j’étais épris d’un immense amour pour une jeune fille à peine entrevue. Son image, dans mon écrin, n’était pas un signe mystique de l’amour. Aujourd’hui, sa présence dans mon esprit avait dominé toutes mes facultés. La souffrance humaine que me faisait éprouver la mort de Macrube, dont le corps n’était qu’un rappel semblable à celui que provoque dans la chair une ecchymose, n’avait pu mener qu’une très faible lutte contre la puissance de mon amour. Tous mes gestes, tout cet étouffement de gloire intérieure avaient été automatiques. Mes paroles me revenaient, comme des étrangères. L’être que je cultivais en moi avec une ardeur inlassable, comme un moraliste sévère et avec une foi dans ma foi qui déjà durcissait ses contours, s’était heurté, s’était vu dépouillé de ses nouveaux trésors, s’était engouffré dans un vaisseau d’amour profane. Il m’était impossible, du fait de la vérité accoutumée que je m’étais imposée, de faire dériver l’effet de ma prostration amoureuse vers l’image que je lui avais donnée et qui, malgré mes efforts, demeurait un symbole ; et non un ornement précieux de l’autel que j’érigeais lentement pour une autre prière, dans mon âme.
Il m’était impossible de me dissimuler que les élans les plus vifs de cette journée étaient sortis de cet amour ; qu’aucun sans doute n’était né de ma chaleureuse volonté de vérité, cette volonté que je nourrissais âprement en moi. Quand j’avais parlé des Évangiles à Léon, il était probable que les sons mêmes de mes paroles avaient pris leur chaleur de cet amour qui brûlait en moi. À d’autres époques de ma vie, cette substitution d’objets m’avait fait errer gravement, parfois non loin des terres du crime. Cette fois encore, j’avais ignoré que l’amour terrestre, en semblant l’alimenter, avait enlevé la vie au sacré. Cette certitude me faisait m’effondrer devant mon impuissance. Je constatai un nouvel échec, peut-être le plus horrible. Celui-ci était plus épouvantable que la plus cruelle de mes autres chutes. Le cours de ma vie semblait avoir pris une direction, un ordre à maintenir dans l’être, et voici que l’ancienne soif de perfection de l’individu, orgueilleux et exigeant, impérieux et intransigeant remontait m’arracher à la vie spirituelle et charitable. Et j’étais en même temps terrifié par l’évidence du rachitisme de ma raison qui reculait devant les mirages éphémères de l’amour. Je cherchais dans ma mémoire, pour me condamner, les images les plus noires, les peines les plus féroces. Pour calmer la voix de l’amour qu’osait écouter mon cœur dans cette chambre mortuaire, je sortis pendant un instant dans la nuit du verger. À la lueur d’un ciel éclatant d’étoiles, j’ouvris le carnet de Macrube. Je résume la page qui se fit lire la première comme si le carnet eût obéi à la volonté posthume de mon ami.
« Vous, Bioulx, à qui la vie apparaît comme une seule chaîne d’idées, indépendantes du poids et de l’apparence des objets, vous fûtes déçu, immédiatement, chaque fois que vous mettiez sur votre chaîne idéale un acte réel de vos semblables, ou que vous entraîniez dans votre route une femme. Soudain, elle vous semblait aveugle, sourde et muette. L’appétit sexuel ne vous voilait pas l’abîme. Vous persévériez pourtant, parce que vous vouliez, avec une cruauté inconsciente, que vous vous étonniez de ne pas voir acceptée comme un don inouï, faire fleurir dans l’âme d’une femme la conception d’un plan idéal qui, pour vous-même, dont vous-même ne conceviez ni le lien ni le mode d’équilibre.
— Je ne crois pas que, même aujourd’hui, vous ayez séparé la femme, ce que vous croyez la femme, de la nécessité suprême à laquelle vous avez cru tout sacrifier.
… …
— C’est encore avec peine que chaque matin vous retrouvez cette pensée que la vie ne contient pas une seule chose enviable, nul instant, nulle créature que, intelligent, on puisse considérer comme un don sacré, sauf la liberté.
… …
— Avez-vous compris combien les saints aimaient la liberté ? Et la suprême liberté est d’arrêter en soi les causes et les effets de tout ceci, de tout effacer. La seule conception de l’existence d’un but, abroge l’idée de liberté… »
Pierre ne lut pas davantage. Macrube, pensa-t-il, en retournant au chevet du mort, ne savait pas quelle cendre accumulait en moi un feu divin que je ne pouvais voir et dont je ne savais comment dégager définitivement les flammes. Je me chauffais pourtant à un tel feu de cendres.
À ce moment, comme s’il eût été présent dans cette chambre mal éclairée par les cierges, le visage de femme que j’avais construit de deux émotions, réunies dans mon écrin, m’apparut divin, divin comme je ne pouvais admettre qu’il ne fût pas. Je ne luttai point, tout en maudissant la complaisance que je m’accordais. Je m’y abandonnai même pendant que nous allâmes déposer le corps de Macrube au champ des dépouilles humaines. Léon n’avait cessé de me surveiller ; je n’avais pas cessé, pendant une seule heure, de chercher Véronique.
La nuit est terminée car, dans le brouillard des matins d’août, émergent comme des bouées, séparées des maisons roses, les sphères grises des oliviers. J’ai erré dans la campagne doucement vallonnée. Plusieurs fois je suis revenu dans la ville pour, d’un regard aigu, fouiller les rues. Là, dans le sommeil, brûle le foyer qui a consumé la cellule de vie que j’avais édifiée.
Si parfois, comme un soupir mal étouffé d’une peine récente, la pensée de l’ami mort me traversait, que son image m’apparaissait dans la nuit de la nuit qui la gardait, immédiatement elle s’effaçait, emportée, tel un tourbillon du vent, de sa spirale balaie les reliefs d’un marché. Je ne suis plus que l’objet d’un amour au fond duquel rampe un pressentiment d’horreur.
Seulement à l’aube, assoupi contre le parapet où l’ange était apparu sur ma feuille de plâtre, je revins dans ce qui est nommé la réalité. Mais la réalité dépassait tous les rêves. Du rêve tordu que j’avais eu en dormant, je tombai dans le rêve d’opale du paysage. Il ne s’étalait pas progressivement dans la pure lumière de l’aube, il montait plutôt dans le brouillard mauve. Au-dessus du brouillard, le Campanile, le Dôme, S. Giuseppe, S. Agostino, tous les sites se reconstituaient lentement, dans une gloire qui cette fois, sans doute, serait définitive.
Quand tous les paysages furent assis saintement sur un plateau de buées bleues et roses, j’eus une des plus puissantes émotions de ma vie. Elle naissait de la simplicité. Elle n’avait employé aucun artifice pour entrer dans mon cœur. Une église de village pourtant eût-elle pu faire ceci ?
Pendant que le sein rouge de soleil, le sein du Dôme, qui a refusé l’amour tendre, sort des voiles de l’aube, le Campanile libère une seule syllabe de sa lourde cloche de bronze. Cela suffit. Tout renaît sous nos pieds tremblants. Puis les cloches d’argent et de bronze, progressivement, annoncent l’ouverture de temps nouveaux. Malgré les peines, la vérité ne sera jamais vaincue. Elle sera encore là, même si aucune oreille humaine ne survit pour l’entendre.
Comme je le faisais à vingt ans, je confonds maintenant l’origine et l’effet de cette gloire qui entre en moi. Dans leur chant de vertige céleste les cloches n’ont plus qu’une raison d’être : envelopper mon amour, celui qui me fait à la fois frissonner de bonheur et me déchire de douleur. Les paroles sont vaines, non pas parce qu’elles n’exprimeraient rien, ou quelles sembleraient folles, mais parce qu’elles failliraient au moment où les sentiments ne peuvent plus avoir d’expression que sons et parfums. Je ne parle pas de la musique informe, mais précisément de ce qu’il croît à l’autre extrémité du pouvoir d’expression. Là où l’on voudrait serrer dans des formes plus précises les phénomènes de l’esprit, si l’on ne relègue pas l’amour que dans le cœur uniquement, et que l’on ne le considère plus que comme une construction, une acquisition suprême de la spiritualité de l’homme. C’est pourquoi, continuai-je à penser dans le vol des cloches et de leurs anges, l’homme conscient de la poésie divine, aime les toutes jeunes filles, qu’il sait que son amour est une illusion, que cette science le remplit d’aise, et qu’il ne tentera pas de matérialiser son amour.
À ce moment, les cloches se turent, peut-être, le sol trembla et ce fut une sorte de soufflet qui m’écrasa en même temps que la conclusion que je venais de former. Je frappe le parapet, je gronde, je me révolte contre cette pensée venue d’une puissance protectrice sublime, mais que je nie avec une rage qui prend toute sa force dans le fait que je sens bien que ma conclusion est juste.
Au moins une fois, ô mon Dieu, ne faites pas un crime de ma rencontre de ce que Vous-même avez permis au merveilleux. Donnez-moi la force que nul n’eut jusqu’ici. Laissez-moi créer dans la suite même de Vos intentions.
Les sons de cloches, avec gravité, emportent mon murmure. Elles disent, il me semble :
La lirela, la lirela, la lirela
tau-au-au-mm tout tou………
dans l’argent aigu et le bronze sombre.
C’est la foule qui me porta jusqu’au moment où Dieu voulant m’éprouver, la jeune fille, la toute jeune vierge se trouva à un pas de moi. Rien ne pouvait ajouter à mon délire. Depuis les premiers sons de cloches, j’étais comblé. La présence vint seulement y ajouter ce sentiment d’éternité qui nous terrifie parce qu’il contient la vision de la fragilité de l’homme.
Sans qu’elle remarquât ma présence, je suivis le cortège qui se rendait à l’église. Malgré le peu de largeur des rues, je ne pus m’approcher d’elle. Une garde de jeunes filles et de femmes semblait la défendre. Je ne pus que voler des traits séparés de sa grâce, mais je revis bien où les replacer dans l’ensemble. Une seule rencontre avait à jamais imprimé son image dans mon âme éternelle. Est-ce un blasphème ?
Puis elle s’évanouit. Et ce n’est qu’un peu plus tard, à l’église, que je pus faire son portrait. Je demande grâce si je me trompe, mais je crois que ce travail divin que je fis en adorant cette créature de Dieu, valait les plus ferventes prières qui montaient autour de moi. Tous les portraits de Madone qui surgissent dans les églises de Sienne me font sourire quand je contemple au fond de mon âme ce portrait de Véronique. Ce nom qui avait surgi en moi un jour que je contemplais le plâtre, appartient bien à cette divine merveille. C’est elle d’ailleurs qui règne sur toutes les pages qui précèdent. C’est elle qui par sa beauté, son innocence, sa substance surnaturelle peut-être me faisait le plus souffrir pendant que j’écrivais ces pages où je raconte mes efforts, mes doutes, mes désespoirs ou mes dégoûts.
Dans ma mémoire, cette matinée est un passage dans le merveilleux. Même à partir du moment où Véronique cessa d’illuminer cette matinée, elle demeura incomparable.
En entrant dans le dôme j’étais toujours à jeun. J’avais échappé à Léon. Il savait pourtant que je viendrais là pour entendre le largo de Haendel. La musique, cette musique-ci, dans l’air de bronze et d’or de ces voûtes toscanes, n’est pas comme des ailes qui nous soulèvent. Elle arrive, nous prend de toute part ; un instant elle nous noie, s’arrête à la surface de nous, comme de l’eau qui ne peut pénétrer avant d’avoir imbibé la pelure d’un objet. Puis on ne peut mieux dire que le largo entre et remplace notre sang même par un feu délicieux qui est une douleur ineffable.
Dans cette neige de gros flocons d’or et de musique, j’étais debout près du lion de la chaire de Pisano. Léon qui m’avait retrouvé, était venu s’asseoir derrière moi. Il n’y avait plus d’autre monde que celui-ci. Je m’efforçais de rester là, de ne pas chercher dans l’église ce qui, si profondément enfoncé dans mon cœur, me semblait devoir venir vers moi encore, ne pas rester séparé de ses racines. Je me forgeais cette vision. J’étais dans une sorte de plénitude musicale qui me comblait, pas tant la musique, que l’âme actuelle soulevée par celle-ci, à cause de celle-ci.
Pour la première fois de ma vie, j’étais dans un puits de merveilles sans ombres noires. D’autres cœurs y battaient. Il y avait de vraies prières autour de moi, qui murmuraient. Les cierges mêmes semblaient approfondir l’or de l’obscurité.
Puis vint vers moi entre les groupes, la jeune papetière qui portait des images. Je ne sais si elle les distribuait ou les vendait. En arrivant près de moi, elle m’en donna une, déposa le paquet sur la chaise où elle s’agenouilla, et laissa lentement glisser sa tête dans ses mains.
Je voyais sa nuque de Toscane et ses cheveux légers d’où émanait peut-être l’odeur d’encens qui toujours me grisait. Elle était là pour moi. Don Perrudi m’avait dit ce qu’elle était. Une victime de son cœur, mais est-ce dupe qu’il faut dire ? L’amour vrai dans une femme est-il la preuve d’une faiblesse intellectuelle ? En tout cas, voilà l’amour avec minimum d’artifice.
Je lui dis très bas :
— Voulez-vous que nous nous promenions un instant au Fosso di S. Ansano ?
Elle dit oui, sans baisser la voix, sans relever la tête.
Au moment où elle parle, Léon se lève vivement, se penche devant moi pour tâcher de voir la figure de la jeune femme. Toute politesse l’a abandonné. Mais il se reprend, sa curiosité inexplicable, presque insolente, tombe et il songe à s’excuser d’un regard attaché sur moi. Léon se rassied. Je prends conscience de ce que je viens de donner un rendez-vous. J’ai un peu le vertige des cauchemars où l’on ne peut se reconnaître soi-même ni fixer un seul instant un des cent personnages qui prennent successivement possession de notre corps. Qu’ai-je fait ? Cent fois on a donné un rendez-vous auquel on ne comptait point se trouver. J’irai à celui-ci, je le sais. Je découvre alors que ma paradoxale et neuve morale est ici seule responsable. J’irai au rendez-vous pour prêcher ! Je rougis de honte.
Mais j’oublie de me macérer dans cette honte, car regardant au-dessus de la tête baissée de la papetière, le profil de Véronique, immobile, léger comme une rose que porte un oiseau abolit l’univers. Autour de sa tête, la foule et la lumière dansent comme l’air chaud au-dessus des blés en été. C’est l’éclosion d’une fleur d’églantine, une éclosion qui n’aurait jamais commencé et qui ne se terminerait jamais. L’éclosion prise au moment où les pétales, s’écartant dans leur grave sourire, on entrevoit les perles d’or des étamines. Perspective de ce visage : les yeux d’une femme morte dans nos bras, pour moi peut-être, yeux pervenche, yeux de celle que j’appelais Douce.
Je fais alors un portrait dont je suis fier. Mais toute cette géométrie abîme le splendide modèle pour tout autre que moi. Je le résume. Véronique est une pâquerette qui serait la fille d’une étoile et d’un rouge-gorge.
Et brusquement les voûtes de l’église qui avaient disparu, reviennent m’enfermer. Je suis encore dans le Dôme. Les fidèles se lèvent. C’est fini, je ne sais ce qui est fini, je sais que la foule quitte. En se levant, la jeune papetière me cache un instant Véronique ; puis en partant, radieuse, elle me la découvre entièrement. Ses regards s’arrêtent un instant sur moi, tout droit, comme si dans un jeu confiant elle regardait une autre jeune fille.
Léon à ce moment me bouscule singulièrement et je vois bien qu’il suit Véronique fort accompagnée. La jalousie est peut-être comparable à une épée, à un fer rouge qui fouille le cœur. Peut-être est-elle une des formes les plus épouvantables de désespoir. Je ne sais. Ici, ce qui m’écrasa le cœur le plongeant dans une obscurité, comme faite de parois de sang, fut si effroyable qu’un soupir, qu’une sorte de râle grinça dans ma gorge. C’était vraiment un cri, j’appelais à mon secours des puissances étrangères à cette terre brusquement déserte. Des forces que je ne connaissais pas seules eussent pu me secourir. Je restai en place sans mouvement. Puis me précipitai.
L’esprit tout à fait séparé de ce que je faisais avec folie, je courus dans toutes les rues de Sienne. Je revenais au Dôme par toutes les routes où s’avançaient les grappes de fidèles qui rentraient. La première fois que je m’approchai de l’église, je fus soulagé comme si la vue seule de Léon devait supprimer tout un avenir de souffrances infernales. Il était là, sans doute s’était-il, comme moi, immédiatement égaré dans le damier des rues.
Je m’enfuis, descendant par la ruelle qui longe l’archevêché vers le Fosso di S. Ansano. C’est en voyant la jeune papetière que je me souvins de notre rendez-vous.
Elle m’attendait, le visage rose de plaisir, légèrement doré, où transparaissaient les teintes du sang agité. Il faudrait dire ici le visage doré de plaisir. Ma venue était, sinon naturelle, tout à fait dans l’ordre de ce qu’elle avait imaginé et selon l’idée qu’elle se faisait de notre rencontre. Il me semblait qu’elle eût pu battre de ses jolies mains pour manifester sa joie très primitive. Elle sautillait, sa joie submergeait la timidité qui, sans doute, eût fort empêché une femme plus savante ou en qui un premier désastre de l’amour eût attaqué les racines de la confiance.
Elle attendait, les regards fixés sur moi, comme sur une source de bonheur. Elle était là pour que je lui dise des paroles douces, rien que des paroles douces. Je comprenais que si je l’eusse tendrement entourée de mes bras, elle ne se fût pas reculée ; elle se serait laissée fondre, le visage plus doré encore. Elle était, sans ambages de toutes sortes, arrivée au point de maturité sentimentale. Peut-être n’avait-elle jamais pensé que j’étais un étranger qui se déplace selon la mystérieuse pente des saisons.
J’étais moins un homme de corps et de puissance que je n’étais la suprême friandise qu’elle pût désirer. Celle-ci était l’amour. Sans se douter qu’il y eût des conventions en toutes choses, l’amour prenait pourtant dans son esprit une figure conventionnelle. Mais au-dessus de l’image connue, comme chaque midinette de Paris, comme chaque vendeuse de verrerie de Venise, elle mettait les formes adorables et primitives de l’animal sentimental, du tempérament, de la naïveté individuelle. De sorte que d’un sentiment stéréotypé par des conventions, ces petites esclaves retournent vers l’origine du désir, de la caresse, de la musique. Et ceci, dans son aspect d’éternité retrouvé, transforme pour le civilisé en une rare originalité, ce qui simplement et inopinément est retourné à la pureté poétique et rustique. Comme je me perdais au milieu des difficultés que j’éprouvais à lui faire reprendre, en sens inverse, dans son esprit, la route qu’elle avait faite vers sa friandise, elle fit la plus banale des remarques.
— Je vous croyais Anglais.
— Et vous, vous n’êtes pas de Sienne ?
— Je suis de Venise, dit-elle, avec plaisir.
Il y avait là l’occasion d’une foison de questions inoffensives. Cependant il fallait au plus tôt la faire sortir du cercle enchanté. Mais j’avais horreur des paroles que je devais prononcer, puisque tout son petit individu y serait engagé. Elle avait atteint ses limites à elle, il avait donc une chose parfaite. Je n’avais pas le droit de lui opposer les capacités d’autres femmes que j’avais connues. Près du parapet, devant la conque maraîchère qui se creuse entre le Fosso, la rue Paolo Mascagni et l’ancienne muraille de la ville, cette jolie image attendait que je lui dise, que je lui joue le délicieux air de guitare qui est rythmé par trois mots, à peine plus. Elle attendait simplement, c’était le moment, que je lui dise que je l’aimais, elle était prête à accueillir ces mots qui lui caresseraient doucement l’échine pendant quelques minutes de ravissement. Elle trouva encore, comme si elle découvrait qu’il me manquait ce mot pour exécuter la mélodie.
— Je m’appelle Nella.
Ô ! mille et cent mille Nella, pensai-je, toutes ces petites soifs, ces modestes cœurs altérés dont trois gouttes de la rosée d’amour peuvent combler le cœur. Peu suffit à les combler, mais si elles ne trouvent cet atome, elles tendent leurs petites mains d’ouvrières.
Je souhaitais un cataclysme, car celui que l’on appelait Satan n’avait jamais volontairement trompé.
— Êtes-vous libre, dis-je, ajoutant imprudemment : aujourd’hui ?
— Non, dit-elle, mais à partir d’aujourd’hui, je serai toujours libre. Je vais le leur dire. C’est affreux !
C’était affreux. Pierre allait de presque rien créer des semaines, des mois de pauvres souffrances. Pourtant, qu’est-ce, une pauvre souffrance ? N’apportent-elles pas toutes une grande richesse à la douleur ? Et la souffrance se mesure-t-elle au nombre de jours où elle se prolonge ou à la profondeur de la blessure ?
Ils se quittèrent sans que Nella, dans sa sécurité naïve, se fût assurée d’un autre rendez-vous.
Pierre rentra dans ses chambres, mais ni là ni dans les rues il ne trouva aucune assiette solide. Il se souvint de la foule, de la grande fête du Palio qui déjà commençait. Pierre y courut, emportant ses jumelles. Malgré ses efforts, il ne découvrit pas son idole parmi la foule qui, pressée aux fenêtres semblait s’étager en amphithéâtre. Mais, phénomène qui, peu de jours après le Palio lui sembla monstrueux, il perdit contact avec la question de morale que son rendez-vous avait un instant soulevée dans son esprit. Parce qu’il était revenu dans ses chambres toutes habitées par Véronique, par son image et la sphère d’amour où il vivait avec cette image, il fut rappelé dans les rues de la ville où il reprit ses recherches dans la foule qui inondait la belle coquille de la place publique. Avant de sortir de la maison, il avait dit à donna Emilia qu’il ne reviendrait que fort tard le soir. Il avait décidé, pour s’arracher à la fièvre, qui sans doute s’envenimerait, de se faire conduire en voiture à San Gimignano. Il ne pouvait douter que cela enchanterait le sacristain et sa femme. Être libres un pareil jour, pouvoir lâcher cette maison pendant un tel jour de fête dériderait, peut-être, leur austérité incompréhensible.
Et ce fut ainsi que Pierre trouva, vers six heures, ayant mangé quelques sandwichs au fond du Greco, la maison du sacristain absolument déserte. Elle ne semblait être connue que par un rayon jaune et ardent de la lumière du milieu d’août. Mais ce ne fut pas par la porte qu’il entra dans cette maison gardée par le soleil. Au moment de passer dans sa rue, il aperçut Léon, debout à l’endroit où une nuit, il avait vu les deux hommes surveillant le voisinage. Il s’enfuit. Il avait oublié Léon, comme pendant plusieurs heures on avait oublié Macrube. Après avoir contourné le bloc des maisons, pour échapper à Léon, il s’enfonça sous le porche du palais que Lady Joan avait abandonné, et où vivait encore Léon. Voilà l’escalier, en haut, la chambre de Léon. Il ouvre la fenêtre, se suspend à la barre d’appui, se laisse glisser dans la courette, puis rentre chez lui par la porte ombragée par le vieux laurier, dont il cultivait une ramille. Sans se dévêtir, il se couche sur son lit. Léon était toujours là. Pierre sut le lendemain en lisant le billet qu’il avait glissé dans la boîte, que ce n’était pas seulement son étrange besoin de voir Pierre qui l’avait posté devant la porte de celui-ci. Léon, navré de ne pas avoir vu Pierre, partait le même soir, appelé d’urgence par Lady Joan. Virginie était mourante. Léon ne la vit plus vivante.
Une sorte de palpitation sourde du cœur me restait de cette journée pleine des remous de tant d’émotions. J’avais l’esprit d’un convalescent, encore tout endolori. Mes pensées se brouillaient dans un assoupissement fiévreux.
Des souris, ces esprits légers qui portent si aisément tant de symboles, des souris qui ont souvent traversé les sites où je blasphémais ou adorais, me tirèrent de mon engourdissement. Dans cette maison que l’on avait quittée, croyant que je ne reviendrais que le soir, je tendis l’ouïe pour suivre le bruit des poursuites des souris derrière les panneaux des lambris. Elles cessèrent de circuler. Je les imaginais, dressées, écoutant comme moi.
Dans le désert des chambres, le souffle divin d’un harmonium s’élevait lentement. Sa respiration mélodieuse et ténue remplissait pourtant le volume de la maison. Celle-ci fut brusquement tapissée de toutes les foules orantes peintes par les Italiens, qui furent poètes avant l’arrivée de l’habile Raphaël. Mais elles demeuraient muettes non pas comme des peintures, mais comme des sortes de témoins célestes et humains de mon ravissement. Elles étaient muettes. Or une voix monta dans les fils d’or de la musique.
D’abord ce fut une crainte atroce de perdre cette musique. Ensuite, je laissai toute ma substance nerveuse couler dans le souffle séraphique de cette voix que soutenait l’harmonium. C’était bien dans la maison que se déroulait le miracle de sons.
Je me trouvais devant ma porte : j’avais dû m’en approcher et l’ouvrir comme si les sons m’eussent aspiré vers elle. Puis j’avançai dans le couloir en même temps que, ravi, je sortais de la réalité. L’ineffable chant se dévidait dans la chambre condamnée où, une seule fois, j’avais entendu la voix de Donna Emilia.
Je touchais presque du front la porte. À mon cou, pendant un temps que la musique se taisait, mon monocle se balançait au bout du cordon. À une reprise du chant, je me penchai encore davantage. Ma lentille de cristal donna sur le bois de la porte quelques coups très nets et clairs. Immédiatement, la musique cessa, et la voix effrayée de la chanteuse murmura :
— Avanti !
J’entrai dans la chambre, en même temps que dans la dure épreuve, car je me trouvai presque agenouillé devant Véronique. Elle me regardait avec une crainte infinie, mais qui ne dura qu’un instant. Elle me dit en français, avec un accent léger qui n’appartenait pas à l’italien :
— Je vous demande pardon, vous me pardonnez, Monsieur ?
Je lui pardonnais sa beauté, sa voix merveilleuse, je ne savais ce qu’elle me demandait de lui pardonner. Elle resta interdite, encore pendant quelques secondes.
— Je vous croyais absent. Je sais que vous détestez la musique. J’ai toujours chanté en votre absence. Je ne savais pas.
— J’aime beaucoup la musique, dis-je tout bas. Celle que je venais d’entendre était depuis un instant devenue toute la musique. Véronique se redressa. Combien enfantin encore l’esprit dans ce corps déjà formé par une gracile souplesse !
Elle se rassérénait.
— On croyait que vous détestiez la musique.
Elle s’approcha, voulut me prendre naïvement la main pour me faire asseoir à côté de l’harmonium. Mais elle s’abstint de ce geste en se rappelant que je détestais aussi toute l’humanité. Je m’assis, elle allait en pleine candeur continuer de jouer, puisque j’aimais la musique ! Toutefois, elle hésitait, elle tentait de froncer son front lisse.
— J’ai souvent pensé à vous, dit-elle, je ne vous voyais pas, mais je me demandais pourquoi vous détestiez tous les hommes. Le jour où le blessé, le jeune homme, était étendu sur votre lit, je fus jusqu’à votre porte. Il était pâle et me regardait avec une sorte de terreur. Vous n’êtes pas méchant ? répéta-t-elle, en achevant ce gazouillis.
Alors je compris que l’on m’avait caché Véronique. Pour s’assurer de sa prudence, de sa complicité, on m’avait dépeint comme une sorte de monstre détestable, et qui dévorerait les petites filles.
— Je ne hais personne…
— Alors, ce n’est pas le monde entier que vous fuyez ? chanta la voix qui avait arrêté la course des souris.
— Jamais ! dis-je pour débarbouiller ma figure de cette suie trop noire qu’y avait appliquée le sacristain.
— Et moi, est-ce que vous m’aimez ?
Elle n’avait pas encore montré plus de candide gravité qu’en me faisant cette question. Je ne pus répondre ; mais elle vit bien qu’elle n’était pas comprise dans ma condamnation des hommes, sans comprendre à quel point elle y était une exception bénie.
Sa question a penché sur moi la conque merveilleuse de Sienne et, d’ailleurs, tout l’univers m’assiste. C’était une vaste main de rêve qui m’enveloppait dans une gloire divine du cœur. C’était, celle-ci, la minute suprême de la vie de Pierre Bioulx d’Ardennes.
Et immédiatement – celui qui m’a écouté jusqu’ici le pressent –, immédiatement le feu noir des plus horribles souffrances s’enflamma pour moi au centre de cette merveilleuse conque qui m’enveloppait. Le quadragénaire, dont toutes les fibres spirituelles ont été tentées et consumées, se trouva devant la femme pure, à l’état ingénu de cristal primitif. Puis la réalité mécanique de la vie, interrompt la terreur qui est sortie de l’ineffable même de la rencontre.
— Pourquoi êtes-vous entré ? Ah ! c’est ma faute, dit-elle. Ho ! on vous fera du mal ! s’écria-t-elle. Je souris en considérant soudain les martyres comme des gnomes.
— Il ne faut pas rester, dit-elle, je leur dirai que je vous ai invité à entrer.
Voilà, c’est sans doute à elle qu’on ferait du mal.
— Ne dites rien.
— Je le dirai à Mamma ! dit-elle.
— Attendez, dis-je, demain.
— Demain ? demanda-t-elle, fort surprise.
— Vous voyez que je ne suis pas méchant, que j’aime la musique, que j’aime… votre musique. Je dirai à Mamma de vous convaincre de tout cela, demain.
— Je dirai que vous avez écouté mon chant.
— Demain, dis-je.
Elle s’obstinait très naturellement, elle avait seize ans. Puis elle s’anima sans donner une autre pensée à son léger souci.
— Oui ! vous le direz vous-même à Mamma, puis vous viendrez avec moi, dans mon jardin.
Je devinai – pourquoi ? – qu’il s’agissait du jardin paradisiaque.
— J’y vais presque tous les jours ; ici, il n’y a pas de jardin.
— Il y a un laurier devant ma fenêtre, protestai-je, en lui tendant la ramille que j’avais cueillie en rentrant chez moi par la courette. Elle regarda ce petit rameau comme une amie retrouvée, l’embrassa affectueusement. Puis elle regarda la blessure de la ramille, l’endroit sectionné. Elle en détacha deux feuilles luisantes, les plaça au bord d’un vase de terre qui semblait attendre un bouquet de fleurs. La ramille me fut rendue comme une bouchée d’une miche partagée. Depuis, au fond de mon écrin, le portrait de Véronique ou de son ange gardien me regarde gravement sous un rameau de laurier.
Je contemplais en tous ses traits les reflets d’un bonheur si simple que je sentis mon cœur se tordre de douleur. Il me semblait qu’elle avait fait un pas et un geste pour m’embrasser. C’était d’une telle candeur, que je sortis rapidement, suivant, en m’échappant, la route que j’avais prise pour entrer dans la maison vide. Mais je ne m’arrêtai pas dans les rues de la ville, je partis quand même pour S. Gimignano. Il fallait me dégager de ces murailles, de ces fontaines, de ces églises immergées dans ma folie d’amour et où rien ne pouvait plus ni me défendre ni protéger Véronique.
Je ne me souviens pas de ce court voyage. J’emportai mon univers avec moi. Peut-être que je vis quand même le monde qui m’entourait, mais seulement comme un poisson de l’intérieur de l’aquarium dont il ne sortira plus jamais. Un instant, je m’en souviens, j’eus la surprenante envie de parler de ma découverte inouïe. Pierre le solitaire muet, pensa que Macrube eût compris. Aujourd’hui, il pense que beaucoup d’hommes comprendront. Les témoignages d’un tel amour ne se peuvent trouver que dans les mémoires sincères. Sans doute, tous ceux qui se développent selon la ligne d’un idéal qu’ils conçurent fort jeunes, tous ceux qui, avec horreur ont refusé les basses camaraderies, tous ceux qui ont refusé les chaînes conventionnelles qui parquent l’amour moderne dans les lupanars, les villes balnéaires, les lits des voisins et le parc public d’un veule quiétisme, et surtout, enfin, tous ceux qui n’ont pas admis les règles classiques de l’amour comme celles du baccarat, du tennis, de la versification, sans doute que tous, ceux-là, ces misérables sacrés, ont conservé à leur âme une telle pureté qu’ils n’en reconnaissent d’équivalent que dans l’idole née de leur imagination.
Ensuite vient l’être qui méritera la merveilleuse robe de cette pureté mythique, car le signe suprême est, ici, que la vie de la jeune fille pure prend, pour l’homme de foi, naissance dans la lumière de son propre mythe. Cependant, vers la maturité, l’homme est revenu de son voyage parmi les étoiles ; certains, les plus vigoureux, ont ramené les étoiles sur la terre. Ces derniers sont les humains qui si parfaitement connaissent la prodigieuse et secrète vérité qu’ils la peuvent retrouver dans la feuille d’arbre comme dans le visage du mourant qui se libère.
Dans la jeune vierge il y a pendant quelques heures, quelques mois, l’essence de la pureté gratuite, involontaire.
L’exaltation de Pierre l’étourdissait, et sa terreur était profonde. Le rapide passage de l’une à l’autre de ses sensations, lui faisait éprouver un vertige douloureux. Sa terreur se formait tout au fond de sa conscience, dans les vieilles couches morales qu’il n’avait pu défoncer. Il craignait justement que l’autre, celui qui avait si longtemps habité sans contestations son corps, n’élevât la voix pour venir souiller de principes, de thèses, d’éthique la réalité dépourvue d’artifice de ce qui se trouvait aujourd’hui sur sa route. N’allait-il pas, comme naguère, entreprendre de façonner cette âme pure et candide selon un idéal étranger à la vie, selon une philosophie extra-terrestre ? Et d’abord, ne devait-il pas disparaître sans délai ? Or il ne partit point. Après une fièvre de vingt-quatre heures où les hommes et les choses ne l’avaient touché que par des tangentes accidentelles, il se trouva, le lendemain après-midi, dans le jardin paradisiaque.
Véronique sortit de la cabane et vint à ma rencontre en marchant comme une perdrix légère. Elle m’avait déjà dans sa pensée assigné une place sur un banc de pierre d’où l’on voyait, bordé de delphiniums, le sentier qui conduisait à la route.
— Ce sera votre place, dit-elle.
Je la regardais, les yeux encore brûlants des vingt-quatre heures ardentes que je venais de vivre. Sa figure me plongeait dans une admiration, traversée de profondes surprises ; elle me troublait maintenant par des ressemblances avec le visage d’autres femmes que j’avais aimées, ou cru aimer, surtout avec Douce dont, à Fontainebleau, je racontai l’histoire à Macrube. Mais dans ces traits je retrouvais aussi des courbes ou des accents difficiles à localiser et qui me rappelaient le masque d’un homme que je ne parvenais pas à nommer.
Elle me posait cent questions qui, dans le monde, eussent été impolies, impudentes, scandaleuses et qu’une femme ne peut se permettre.
— Vous n’avez pas d’autre ami que moi, demanda-t-elle quand je lui eus dit ma vie à Sienne.
— Non, dis-je, vous êtes ma seule amie.
Elle se blottit contre moi. Je ne connus jamais une expression de plus haute pureté. C’était un de ces instants où, à vingt ans comme à soixante, on souhaite que pour toujours la vie soit faite uniquement de telles minutes de plénitude.
— Vous aimez la musique, vous m’aimez. Aimez-vous les fleurs ?
Je lui dis que je les connaissais et les aimais. Elle me fit un signe de la main à peine levée. Un rouge-gorge était venu se percher, pour chanter, sur une branche de jeune cerisier. Je pensai que cet oiselet ressemblait bien plus à l’idée que je me faisais du père de Véronique, qui ne pouvait être le sinistre sacristain. J’étais humilié de cette parenté. C’était lui qui, le matin tôt et le soir, arrangeait et cultivait le jardin. Pourtant, malgré mon dégoût de ce gardien, je ne pouvais m’empêcher d’approuver les soins qu’ils mettaient, le sacristain et sa femme, à cacher presque férocement Véronique.
— Demain, on plantera les verveines !
— Oui, dis-je, en regardant ses belles mains dont les expressions me semblaient familières, pendant que mon cœur se serrait d’angoisse incompréhensible. Il me semblait que j’eusse pu poser des questions à ces mains mieux qu’à cet esprit de fleurs et de chants. Hier, je l’avais quittée dans une folie d’amour, aujourd’hui, une angoisse terrible se mêlait à cet amour.
Je me disposais à partir, craignant d’être surpris par le sacristain.
Mais elle avait tendrement mis ses bras autour de moi, et me regardait de très près avec, reflétée dans ses yeux, toute cette part d’amour qui, en elle, existait sans y avoir de nom. Je dus me rasseoir sur le banc. Puis elle me conduisit jusqu’à la petite porte pratiquée dans la haie, en face du couvent.
Je retournai en faisant un léger détour par la Bibliothèque communale et la rue des Pittori. Nella sortait de la Bibliothèque, j’eus à peine le temps de me glisser sous un porche. Je me souvenais lui avoir demandé, au cours de notre si trébuchante conversation, si elle avait des livres, si elle en lisait. Naturellement, elle avait été emprunter des volumes à la Bibliothèque. Ensuite, j’allai non pas m’asseoir à ma place favorite, sur la fonte Gaïa, où il semble que l’on soit déposé sur le bord d’une coupe, dans le bouillonnement des légendes, non pas là, mais dans un petit bar, dans l’angle du Campo, près de la rue Cesare. Les coudes sur la table, le front dans les mains, j’y restai jusqu’à l’heure du dîner.
Je ne retournai pas au jardin avant le troisième jour qui suivit. Le lendemain de ma première intrusion dans ce nid de fleurs et de parfums, en descendant l’escalier, une marche céda inopinément sous mon poids. Je fis une très mauvaise chute, mais pas aussi désastreuse qu’elle eût pu l’être. La douleur m’empêcha d’abord de me relever. Mon menton s’appuyait sur la marche. Il était impossible que celle-ci eût cédé, si elle n’avait pas été descellée de la mâchoire de granit qui l’enserrait. Peut-être l’avait-on enlevée pour réparer l’escalier, et ne l’avait-on remise que provisoirement avec trop peu de prudence.
Or, quoique j’eusse fait beaucoup de bruit en tombant, personne ne vint à mon secours. La cheville tordue, je me traînai et me hissai vers la porte de la cuisine. Là le sacristain se présenta, me barrant l’entrée de cette pièce mystérieuse. Soutenu par sa femme, je pus remonter chez moi.
L’après-midi, Don Perrudi, prévenu, me trouva étendu sur mon lit, incapable de me servir de la jambe droite. Une longue écorchure me faisait souffrir plus que la cheville tordue, mais l’état de celle-ci m’empêchait de sortir.
— Vous avez vu l’état de cette marche ? demandai-je à Don Perrudi.
Il fit oui avec consternation, mais nous n’en dîmes pas davantage. Il n’osait pas parler de Macrube. Don Perrudi avait reçu des nouvelles relatant la mort de Virginie. Léon reviendrait immédiatement à Sienne, peut-être cette semaine. Don Perrudi me promit de revenir le surlendemain. J’oubliai cette promesse.
Malgré ma cheville douloureuse, le troisième jour, sorti de la maison sans être inquiété par aucun espionnage, ni par la mobilité de la marche de pierre qui avait simplement repris l’oscillation presque imperceptible et ancienne que j’avais remarquée depuis mon entrée dans cette maison. Descendre vers Fonte Branda, puis remonter vers S. Domenico me donna de grandes peines. Je m’assis plusieurs fois, n’avançais qu’en rampant.
Arrivant près du jardin, j’entendis chanter une voix d’homme. Certainement cela ne me fit pas marcher plus vite. Mais ce chant me rappellera toujours le sentiment de frayeur que j’éprouvai quand je m’aperçus que des maçons remplaçaient la haie du jardin paradisiaque par un mur. L’un d’eux ne cessait de reprendre les mêmes chansons.
On m’y avait donc vu. Il y fallait donc une enceinte et une porte solides, résistant aux voleurs. En même temps que je faisais cette réflexion une autre vint s’y greffer, s’y mêler presque. Si l’on n’avait pas voulu me tuer, me disais-je, la marche avait certainement été descellée pour me blesser, pour entraver ma liberté. Quel fanatique énergumène ce sacristain !
Un primo de l’équipe des maçons chercha pour moi une voiture quand j’eus constaté que le jardin était vide.
Dans la maison, je grimpai les escaliers jusqu’à la chambre de Véronique. La porte était mal fermée. Elle avait sans doute était appelée au moment où s’était arrêtée la voiture qui me reconduisait. Qu’avait-on dit à cet ange de candeur, pour l’obliger à une complicité singulière ?
Je ne pus sortir pendant deux autres jours, puis il y eut un mieux rapide. Ce qui se passait alors en moi ressemble fort à certains récits de soldats blessés, oubliés dans une plaine, sans voix, et pas loin de tout ce qui ferait leur salut, pendant qu’ils perçoivent déjà par l’odorat la pourriture de leurs plaies. Je ne cherchais pas à excuser ma rage. Ceci était injuste. Avais-je péché même en pensée ? Le sacristain était un tortionnaire.
Celui-ci, cet homme affreux, vint me voir, pendant que sa femme mettait le couvert. Pour la première fois, il laissa son regard de bouledogue baisser de plusieurs tons sa férocité sournoise. Il s’informa. Parla du temps. Il me proposa même de nous promener. J’étais horrifié. Me promener avec ce bourreau ?
Pourtant, malgré moi, je me promenai à côté de lui dès ma première sortie. La veille, j’avais dit mon intention de sortir au sacristain. Sans doute m’espionna-t-il. Car, arrivé près du jardin maintenant entouré de murs, porte fermée, il me rejoignit. Il tenait à la main un cigare éteint, lui que je n’avais jamais vu fumer. Me rejoignant, il m’offrit un cigare. Je me croyais au milieu des cauchemars du blessé. Je pris distraitement ce qu’il m’offrait. Nous étions debout devant la nouvelle porte du jardin, en face de la haute façade du couvent. Il prétendit allumer mon cigare. Quelle comédie jouait-il ainsi sans spectateurs ? Se moquait-il de moi, enfin ? Cependant, il alluma mon cigare en s’arrangeant pour que je tournasse le dos à la porte. Craignait-il que je fusse tenté de lui échapper en entrant dans le jardin ? Je pensai que, quelques années auparavant, une telle outrecuidance, venant après les mauvais traitements qu’il m’avait infligés, aurait de ma part été reçue par une série de gifles. La dose de patience dont je me trouvais capable m’étonnait.
Le cigare allumé, le comédien cessa de m’importuner. Sa petite saynète jouée, je voyais bien qu’il ne pensait plus qu’à s’en aller. C’était incompréhensible. Il me laissa pousser la porte du jardin, y entrer, sans qu’il fît mine de me suivre. Il restait là regardant les fenêtres aveugles du couvent, pour se donner une raison, sans valeur du reste, de ne pas me suivre. Enfin, il s’ébroua, me rejoignit et montra beaucoup de connaissances et un véritable amour des fleurs. Toutefois, j’avais peine à ne pas voir en lui un insolent et dangereux chien de garde, plutôt qu’un père tendre et charitable. Il fit des efforts pour être aimable. Ce fut lui qui chercha une voiture. Je le déposai chez lui, moi j’allai m’asseoir au fond de cette sombre grotte fraîche du Greco où, à présent, je ne craignais pas d’être rejoint par des brouillons. Aurais-je dû parler au sacristain ? Que pensait-il en ce moment de mon silence, alors qu’il était évident que nous savions tous les deux pourquoi ce mur était élevé devant le jardin, pourquoi Véronique ne s’y trouvait pas ?
Malheureusement, j’avais oublié qu’il restait une personne qui pouvait me découvrir dans ce lieu où l’on ne peut se cacher que si l’on ne connaît personne à Sienne. Nella y vint, les traits assez défaits, acheter sans doute les brioches de son goûter. Malgré son joli tablier, elle n’osa s’approcher de moi, dans cet endroit consacré aux rendez-vous élégants des étrangers, des oisifs… Mais je n’avais aucune excuse de ne pas la saluer. Évidemment, je ne pouvais sortir de cette trappe, sans qu’elle ne me vît de la porte de la papeterie, où elle se tiendrait certainement. Je n’avais plus pensé à cette jeune femme, ni comment j’allais l’empêcher d’enfoncer en moi ses petites racines de joli lierre.
Souffrir, faire souffrir ? Celui qui se refuse à ce dilemme est un mystique, à moins d’être ce que l’on appelle avec tant d’étourderie un fataliste, comme si la fatalité n’était pas la chair de la vie, la vie même. On ne pourrait arracher à la vie un seul détail, un seul mouvement qui n’eût le caractère du fatal.
Ni mon esprit, ni mon cœur, ne me fut d’aucune utilité. Je ne pouvais choisir. Je me retrouvais, une nouvelle fois, devant la crainte d’agir, la peur d’écraser autrui pour vivre. Alors, retombant à la surface du problème, je décidai de mentir.
J’allais mentir pour éloigner de moi Nella qui serait malheureuse, elle que j’avais trop regardée soit par seule distraction, soit par mollesse impardonnable. Mais si elle avait facilement, trop facilement cru à mon attention, restai-je aussi coupable ? Satan possède aujourd’hui l’esprit du casuiste ! Pas moyen d’être pitoyable sans prendre un aspect ridicule ! Je pensais à ce que le jeune Léon disait des Évangiles.
Dès que je sortis et tournai vivement l’angle de la rue pour me perdre dans la petite place de l’indépendance, Nella me rejoignit. Nous allâmes vers S. Giovanni et au-delà.
— Oh ! je vous croyais parti, me dit-elle, affreusement grave pendant que nous montions les escaliers vers la place de Dôme.
— Je partirai bientôt.
— Oui ! mais j’aurai le temps de me préparer. J’irai avec vous, n’est-ce pas. J’ai de belles robes, vous m’en donnerez d’autres.
Cela sortait de la bouche d’une femme absolument pure de calcul.
— Mais je ne suis pas seul, dis-je.
— Je n’y avais jamais pensé, dit-elle.
Voyant qu’elle n’était pas plus affectée, j’ajoutai avec vilenie.
— Je partirai avec ma femme.
Elle s’assit sur les marches du Dôme, détruite. Son mince corps se recroquevillait. C’était pauvre, une grande misère brusque, douloureusement vide de toute l’absence d’imagination. Ses cheveux semblaient défrisés, à sa taille, sa robe et son joli tablier faisaient cent plis sans grâce ; ses pieds étaient sans force, mal placés, un petit bout de combinaison orangée pointait vers la tristesse désemparée de la vie, de sa petite vie. Car tous ces derniers jours, quand elle s’habillait le matin, elle avait pensé à son amant, si telle soie lui plairait, ce qu’il dirait de la délicatesse de son corps. Car elle avait un corps qui déjà avait résonné. En pensant à cela, je pensai pour la première fois au corps de Véronique. Mais mon amour n’avait pas encore donné de corps à Véronique.
Je regardais Nella à mes pieds. Elle fixait sans les voir les voûtes immenses de la cathédrale abandonnée. Elle était comme une pauvre statue brisée. Quand elle me regarda, je vis que, dans les conventions amoureuses du peuple, la barrière mensongère que j’avais posée entre nous faisait partie des empêchements prévus et acceptés. Elle se tordait les doigts, ses bras semblaient avoir maigri. Elle n’avait certainement pas envie de rencontrer sa rivale comme l’eût désiré une bourgeoise. Elle me dit en se levant.
— Pendant que vous serez ici, nous nous verrons tous les jours.
C’était la transition souhaitée dans ces cas. Est-ce lâcheté ? Mais qui peut résister aux larmes, disait Macrube ?
En revenant de cette triste alerte, je fis un second mensonge. Avons-nous jamais tenu compte, dans un carnet, de tous nos mensonges grands et petits, s’il y a là des dimensions ? Il faudrait peut-être un gros carnet pour qu’il ne fût noirci en une semaine. Je ne parle pas des marchands pour lesquels serait moins oiseux de tenir compte des rares paroles véridiques qu’ils se permettent.
Ce second mensonge s’adressait à Léon qui se trouva brusquement à côté de moi.
— Vous voilà revenu, je suis très content, nous partirons ensemble, mardi, dis-je, pour gagner le temps qu’il me fallait pour réfléchir.
— Je ne pars pas… ni vous ? demanda-t-il, effrayé. En tout cas, vous ne voulez pas me renvoyer, n’est-ce pas ? Que ferais-je ici ? Je le laissai à la porte du palais qu’avait quitté Lady Joan.
Une autre minute tragique de la vie de Pierre arrivait vertigineusement. Il ne lui fut pas donné une heure pour réfléchir.
En rentrant, je trouvai sur ma table un billet, écrit par une main que j’étais sûr de connaître. Mais je n’essayai pas d’abord de l’identifier.
« Venez me voir, immédiatement. J’ai presque le droit de vous sommer de vous rendre à mon appel. »
Puis le billet disait que le sacristain me conduirait vers le mystérieux auteur du billet. Immédiatement, je fus décidé. Le sacristain y était mêlé, je trébucherais donc certainement sur quelque marche ; je me trouverais devant un mur qui s’écroulerait sur moi. Ma situation serait éclaircie, ma mort n’achèverait pas que moi.
Je descendis quelques marches, m’arrêtai devant la chambre de Véronique. Elle était vide. Je voyais fort bien, au bas de l’escalier, ceux qui me regardaient. D’ailleurs, ce n’était pas ici que cela devait se passer. Si l’on m’assassinait, ce serait ailleurs. Me réjouissant presque à la pensée qu’il serait convenable d’être assassiné ailleurs, et aussi pensant fugitivement à la mort de Macrube, mes regards s’arrêtèrent sur un horaire manuscrit épinglé dans le vestibule, au bas de l’escalier, où j’étais arrivé. Je tirai de ma poche le billet que j’avais trouvé sur ma table, le comparai et dis au sacristain qui semblait attendre là ma question.
— Ceci est votre écriture ?
— Je l’ai écrit sur dictée.
— S’il s’agit d’une chose grave, vous êtes bien imprudent de vous y mêler, dis-je.
— Ce n’est pas dangereux, je vous donne ma parole, dit-il gravement et je le crus.
— Qu’est-ce ?
— J’ai aussi donné ma parole de ne pas vous le dire.
— Nous allons ?
Nous partîmes. Il y avait en moi une sorte d’exaltation. Je frémissais d’une joie obscure, en allant vers de l’inconnu, une chose où j’étais forcé, que je n’avais intellectuellement aucun pouvoir d’analyser, où la morale ne pouvait se mêler. Un acte extérieur à ma volonté. J’étais si fatigué des grandes et des petites responsabilités, de macérations inutiles. Je leur donnais congé avec joie. Provisoirement je balayai tout, attendant ce que nous allions rencontrer, les risques, les malheurs, les épilogues.
Nous descendîmes par la via Galluzza, et je vis que, par d’autres ruelles, nous allions vers S. Domenico. Je pensai que cela se passerait dans le jardin. Mais nous passâmes devant le nouveau mur de celui-ci, pour nous engager dans une étroite ruelle. Là semblait éternellement close une immense porte. Et, en vérité, elle ne servait qu’à laisser entrer, pour toujours bien souvent, les malades et les incurables qui étaient reçus dans cette partie du couvent, dont deux ou trois fenêtres moroses regardaient le jardin paradisiaque.
Entrés au couvent, on nous conduisit dans un vaste hall, aussi haut que large. Le sacristain s’assit sur un banc, après avoir dit quelques mots à la sœur qui nous avait ouvert l’immense porte. Je fus introduit dans une pièce plus petite et fort sombre. Un portillon de chêne avec judas donnait sur l’intérieur du couvent, un autre, qui avait également une petite ouverture grillagée, donnait sur le hall que je venais de quitter. Le dos tourné à la pièce, je regardais à travers cette étroite grille, pensant que de cette ouverture viendrait pour moi l’explosion que j’attendais. Or c’est derrière moi que j’entendis le bruit de glissement que produit dans les plis d’une robe, une démarche hésitante et malaisée.
Je me retournai et me trouvai devant une femme vêtue de l’habit des religieuses, déjà assise, la tête penchée vers le dallage noir. Sous le voile brun, qui l’enveloppait de quelques plis profonds, eût dû apparaître son visage, si un autre voile épais et noir ne l’avait recouvert comme un rideau où des taches plus sombres révélaient très vaguement les creux d’ombre des orbites.
Un siège me fut désigné, à quelques pas de ce fantôme obscur, non loin du judas extérieur. Quand je fus assis, la femme vêtue de brun leva la tête sous les voiles qui cachaient son visage. L’ombre ne cessa de régner autour d’elle.
— Je n’ai que quelques paroles à vous dire, je vous supplie de ne pas parler. Il faut que je vous dise…
Elle ne s’était pas nommée. Ce fantôme était Fryne dont Macrube avait entendu l’histoire à Fontainebleau. Celle que j’avais abandonnée à Perth, dans les premières adorations de l’amour.
— Quand je quittai Londres, je vins d’abord ici avec ma tante. Puis j’allai en France accomplir ma vocation, la seule qui pût écarter de moi les désespoirs qu’aujourd’hui, tout près de ma mort, je ne dois plus nommer. Ma mort est de la même source que celle de ma mère, cessez vos remords, dit-elle, un peu plus animée. Il y a cinq ans que je n’ai plus de visage, il n’y a rien sous mon voile.
— Maintenant, j’ai tout disposé pour ma mort, pour vous aussi. L’homme qui vous a conduit ici sait tout. Suivez ses avis, il m’est dévoué, je le sais, jusqu’au crime. C’est chez lui, c’est entre les mains de donna Emilia que je remis Anne – celle que Pierre appelait Véronique –, dès que je pus me lever du lit où elle était née.
— Un jour, le dernier, je vous demandai de me répondre par un signe. Vous le fîtes. Ma vie dans le siècle était terminée. Je n’étais plus une femme. Puis, il y a cinq ans, le mal atteignit mon visage. Je ne puis vous montrer ce qui a envahi la place de ce visage que nul n’a vu depuis que le rongeur a dévasté, nul et même ma fille. Anne ignore encore que je suis sa mère.
— Aujourd’hui, dit-elle, en se redressant avec peine, je vous demande un autre signe, pas une parole. Puis-je vous donner, devant Dieu seul, devant ce seul témoin, la garde de votre fille et les ouvertures de bonheur qui, peut-être, seront alors le lot de Véronique ? (Je lui garderai ici ce nom qui était attaché à l’amour qu’il fallait tuer en moi.) Attendez, le signe que je demande doit répondre encore à une autre question. Vous sentez-vous la force de ne pas lui enlever sa foi ?
— Allez, dit-elle, après avoir accepté mon signe. Je prie encore pour vous, dit-elle, pendant que deux religieuses qui l’avaient sans doute amenée, soutenaient ses pas qui l’éloignaient et la faisaient disparaître à jamais à ma vue.
On permit au sacristain de venir me prendre où je m’étais écroulé. Il s’occupa de moi. Je ne puis comparer les heures qui suivirent au déroulement d’un cauchemar, car quelque incohérents que soient ces rêves horribles, des événements y prennent place, y ont lieu dans des circonstances dont la mémoire capte certains détails. Ici, commença une longue absence de moi-même.
Ce que le sacristain avait à me dire, je le compris et l’approuvai bien avant qu’il n’eût achevé son message. Véronique partirait avec moi, avec l’ami que j’étais. Elle pleurait depuis qu’on nous avait séparés. Lentement je pourrais lui apprendre la vérité.
Le mardi fut, malgré l’abominable révolution qui avait scindé en deux tronçons mon existence, le mardi fut le jour de mon départ, comme, avant la catastrophe, je l’avais annoncé à Léon. À cet instant, j’étais fort éloigné de croire que ce mensonge deviendrait une si mémorable vérité. Toutefois ce n’était plus mon départ ; c’était le départ d’un homme terrassé par le destin, le départ d’un tel homme avec une très jeune fille, avec une splendide petite fille, avec une petite fille qui ne pouvait pas s’approcher davantage de son cœur, une merveilleuse jeune fille qu’il devait chasser de son cœur d’amour… selon la morale et l’ordre de tous les siècles.
Léon, qui m’attendait, prêt à m’accompagner, sur le quai d’où partirait le train de l’après-midi, me surprit au-delà de toute prévision. Il nous regardait, très pâle il est vrai, avancer vers la voiture où nos places étaient déjà marquées. Pas le moindre signe visible d’un étonnement qu’il ne pouvait manquer, je le croyais, d’éprouver en voyant Véronique, appuyée sur mon bras comme les feuillets ouverts d’une plaquette de beaux poèmes.
La déroute de la révélation m’était entièrement réservée. Très simplement, sans une trace d’émotion ou de trouble, Véronique, sans que ce fut son but, me tira de ma perplexité pénible. Elle me dit qu’un soir, elle avait entendu plusieurs hurlements de douleur dans la maison là-bas. Pour soulager, peut-être, celui qui gémissait dans ma chambre, elle était montée jusqu’à la porte de celle-ci. Elle avait vu alors, étendu sur mon lit, sans mouvement et s’arrêtant soudain de râler, le jeune homme qui s’avançait maintenant vers nous.
J’étais tellement troublé ce jour-là, dans cette gare qui était une borne entre deux existences, que je ne compris qu’après de longs jours que Véronique, entrée dans ma chambre pendant que je forçais le sacristain à déverrouiller la porte, que Véronique était l’apparition qui avait transformé le délire de Léon en cette incompréhensible exaltation de bonheur qui me fit croire que, déjà, sa fièvre provoquait des hallucinations. Cette révélation métamorphosa le drame sourd, qui s’était déroulé près de moi, en une atroce certitude, et il m’apparut que Léon connaissait la présence, l’existence même de Véronique bien des jours avant que son chant ne vînt saccager mes résolutions, ma nouvelle discipline.
— Le fils de mon ami décédé cet été, Léon Macrube, dis-je quand nous nous rejoignîmes sur le quai.
— Et votre ami ! implora Léon, en me regardant pitoyablement.
Je le pris par le bras pour l’éloigner de quelques pas. Avec une férocité de l’instinct blessé, mais encore furieusement vivant, je lui ordonnai de nous quitter immédiatement. Il cherchait à lire dans mes yeux, à travers les larmes enfantines qui brouillaient son regard. Malgré ma pitié, une tension de mes vieilles fibres me donna la force de le repousser. Le train partait.
— Je ne veux pas que vous voyagiez avec nous !
Il eût été au-dessus des forces d’un homme d’imagination d’accepter, à la fois la ruine de son cœur et les commandements de sa volonté, encore novice, d’abnégation charitable.
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en avril 2025.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Yves, Marie-Joëlle, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Boschère, Jean de. Véronique de Sienne, Œuvres complètes, Paris : Éditions de la différence, 1999. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail, centré sur la tour du Palazzo Publico, de la photo, Piazza del Campo, Siena, prise le 13 mars 2005 par Phillip Capper (licence CC BY 2.0.) (Flickr, dossier flissphil/6416813/).
— Dispositions :
Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…
— Qualité :
Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…
— Autres sites de livres numériques :
Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.