
Jean de Boschère
SATAN L’OBSCUR
1933
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Table des matières
CHAPITRE CINQUANTIÈME ET UNIÈME
Dehors, par la ville, il y avait l’invincible ciel humide des nuits de Londres. La fumée de soufre, sur la Tamise, roulait comme des continents jaunes. De terribles fantômes de la misère colportaient les plaies de l’interminable hiver tragique.
Dans la chambre lambrissée de noir, où nous demeurions depuis le début de la nuit, l’odeur du bois calciné rôdait chaque fois que Douce, invisible dans l’ombre, déposait une nouvelle bûche sur le foyer.
Les étincelles qui jaillissaient de la bûche, montraient à peine nos spectres sans mouvements. Ils étaient trois, Douce, Fryne, sa fille et moi, Pierre.
Or, aujourd’hui je sais mieux de quoi était faite l’obscurité amère de la chambre que les étincelles illuminaient un instant, déposant des lueurs pourpres sur le peignoir de Douce. La poussière lumineuse, avant de s’abolir, frôlait ses cuisses d’ange et, le geste d’offrir les bûches ayant écarté le peignoir, envoyait ses derniers pétales pourpres s’éteindre dans l’ombre tendre où dort un magnolia. Cette image incarne pour moi la tendresse, la majesté de tendresse dont cette femme tous les jours voulait envelopper la vie.
D’une façon qui surprend par son mystère, cette candide fleur exprimait la même douceur angélique que sa figure, aux traits doucement joints par des courbes d’amour, que ses yeux de pervenche, où la réverbération des étincelles jetait des paillettes de bronze, que ses yeux, où brillait cette invulnérable charité des matins, quand elle sortait pour distribuer autour d’elle la joie.
Mais cette nuit-là était un bloc de souffrances, loin de ces matins glorieux, où elle pouvait exercer son amour de la création. Cette nuit-là passait avec lenteur, prise dans l’écheveau brouillé de nos angoisses.
Depuis le coucher du soleil, Douce aux lueurs du foyer qu’elle entretenait, assise sur un escabeau de bois, Douce en tournant la tête, avait pu nous voir, Fryne et moi, enfoncés dans le grand divan noir. Nous avions grandi dans la fièvre, progressivement sans nous mouvoir, jusqu’au point culminant de la nuit, moi, brassant mes délires, elle ressassant des idées dont je ne connaissais pas la véhémence. Et le matin pâle ne fit que préciser l’horreur de cette nuit de veille dans la tortueuse attente d’une parole, d’un geste, d’un effondrement même, un dénouement enfin, un geste moins dur des décrets mystérieux qui nous tenaient broyés sur ce mauvais rêve, accroupis dans une sorte d’envoûtement maléfique.
De rares fois seulement Douce avait pu voir Fryne, s’élevant à l’aide de ses mains jointes sur ma poitrine, m’embrassant sur la bouche, puis glisser, se remettant dans le creux qu’elle avait occupé en cette nuit interminable.
Chaque baiser de Fryne devait provoquer en Douce un écho aussi indéfinissable que l’éphémère mouvement d’une feuille d’arbre. Sa silhouette ne subissait aucune fluctuation, mais j’étais si certain que ces baisers devaient éveiller des sentiments précis en Douce que, dans mon imagination, j’en reconnaissais des traces, sans pouvoir dire de quelle nature ils fussent.
Dans la tour de l’église, de l’autre côté de la petite place, les cloches sonnent plusieurs coups. Les souris, qui la nuit trouvent la sécurité dans la mangeoire des oiseaux, s’ébrouent. Elles fuient pour ne pas être prises aux faisceaux de la nouvelle lumière. Quant aux oiseaux, ils continuent de dormir dans la cage, près des fenêtres. Seul le bouvreuil, aimé de Douce, murmure déjà sa courte phrase, tout empêché d’un amour trop large pour son sein, comme pliant sous le faix d’un si vaste chant, ne pouvant souffler que, comme de fort loin, six gouttes de chant parfumé sur nos cœurs harassés.
Le diable cabriolant dans la littérature est comique. Pierre inclinant vers le satanisme de Baudelaire, n’eût pas été sans dégager de son contact un charme de bibliothèque. Mais Pierre ignorant son obscurité, aspirant au contraire à l’idéalisme-mystique qui la lui cachait, cette obscurité infernale prenait un aspect sinistre et devenait redoutable. Deux fois il s’était approché de l’Église. Plusieurs fois, à des jeunes femmes, il avait offert une coupe d’amour angélique. Il les entourait de rites magiques, leur imposait un idéal intraitable. Mais tout cela vainement. Il connaissait donc, quand il rencontra Douce, les barrières spirituelles qui le séparaient de la réalité.
Pierre sembla oublier, alors, que c’est de l’intérieur d’une cage grillagée qu’il parle aux autres, et que cette perception à distance, du parfum abstrait et de l’écho seul de la vie, la déformait toujours, lui donnait des physionomies, des volumes étrangers à la vérité. Sa vision de la vie était une création, une œuvre originale de Pierre, où peu d’éléments se mêlaient à la fiction utopique.
Ainsi au début de nos relations, quand Douce venait me voir dans ma petite maison de la rue de Sky, j’étais obligé pour m’approcher de la réalité de soumettre mon esprit à des contorsions qui finissaient par des crampes dans les tempes, et de soumettre mon corps à des massages presque toujours vains. Déjà alors je savais pourtant, et cela eût dû me la rendre plus désirable ou au moins me dégager plus aisément des liens du rêve, je savais que Douce était une femme qui ressentait l’amour physique à sa seule évocation ou même dans la seule expectation des plaisirs sensuels, du moins celui de ces plaisirs qu’elle connaissait. Mais bien plus, je savais aussi que dans les émotion vives, de la pitié ou de l’admiration, que dans les émotions les plus éloignées de l’amour physique, chez elle se produisaient les signes matériels du désir. Il y avait en sa vie quotidienne une telle harmonie, dans les gestes les plus ordinaires comme dans ceux qui reflétaient ses émotions profondes, qu’il était parfois malaisé d’isoler ces gestes et qu’ils restaient confondus en une longue chaîne de merveilles.
Malgré ce que je savais, malgré la sécurité confiante où ceci devait me tenir, je ne pouvais désirer Douce, dont la beauté incomparable et l’attitude originale de l’esprit étaient pourtant incalculablement supérieures aux êtres imaginaires que pouvait construire mon rêve exsangue et infernalement froid. Et si cette beauté n’arrivait pas à me faire rejoindre Douce dans la chair, le don suprêmement innocent qu’elle faisait d’elle-même ne m’y aidait pas davantage. Or, dans l’angoisse que me causait l’inertie de mon corps, je me plongeais, avant l’arrivée de Douce, qui venait pourtant vers moi avec des brassées de charité dans le cœur, je me plongeais avec un dégoût défaillant dans des lectures aphrodisiaques, des évocations troubles d’expériences tissées dans ma chair ancienne, des songes qui ne parvenaient pas à être brûlants. Je me livrais même à des pratiques misérables dont la mécanique me donnait des nausées. Tout ceci, en faisant fuir mon amante de rêve, éloignait aussi la vision réelle de Douce. Dès son arrivée, l’enveloppe de mon « âme » se durcissait, devenait de la corne impénétrable à toute tendresse charnelle. En moi se dressait un ennemi révolté de celle que j’eusse dû adorer avec simplicité.
Pierre habite une de ces maisons qui, au fond des jardins en Angleterre, ne sont qu’une vieille remise, une écurie, ou une buanderie aménagée en habitation de célibataire. Dans la rue de Sky s’alignaient ainsi des petites maisons qui semblaient être nées de l’une des transformations que j’ai dites. D’autres, d’écuries étaient devenues garages, quelques-unes ateliers de peinture ou salles de musique d’où, l’après-midi, s’échappaient des phrases de sonates célèbres. Des jardins séparaient cette rangée de miniatures des immeubles dont elles avaient été les dépendances. En face, tout au long de la rue, courait un mur bordant un grand parc de verdures impénétrables au regard. À cette rue en pente, le romantisme, la propreté, l’isolement au milieu de la ville, donnaient une curieuse atmosphère d’irréel, et qui ne s’usait pas à mesure que vous pénétraient ses secrets.
Multiples étaient les secrets qui s’y cachaient, grande la somme de poésie et de souffrance qui s’y réfugiait, loin des clubs et des familles, ces deux rives du ruisseau redoutable de la vie publique. Tournant l’angle de cette rue, se préparant à gravir sa pente, sous les branches de platanes et de marronniers qui débordaient du mur, même si le matin aucune fauvette ne chantait, si le soir le merle ne se couchait pas en sifflant, la figure des habitants de la rue changeait. La bouche semblait prête à former des sons joyeux pour répondre aux oiseaux cachés dans les feuilles, le corps se redressait, jetant son fardeau aux pieds de la foule pressée, qui n’entrait pas dans cette rue bénie par la paix.
À l’une des fenêtres des deux chambres de l’étage, Pierre regardait souvent les arbres penchés vers lui. Ceux-ci n’obstruaient pas la vue et ne l’empêchaient pas d’examiner les rares passants, à peu près tous habitants de la rue. Il cueillait sur les visages des sourires confiants, car il était entendu tacitement que nous ne nous approcherions jamais, nous avions en commun cette intime poésie du secret, cette conviction que nous avions tous découvert un trésor, fait un vol identique dans le magasin des loques sociales. Même les jeunes filles ne rougissaient point. Elles étaient toutes merveilleuses. Car la beauté vous amenait dans cette rue avec l’infaillibilité qui vous conduit, si vous désirez cacher au loin un bel amour, dans le quartier où se groupent les agences de voyages. Plusieurs avaient déjà sur la figure cette résille de charme qu’y met le goût précoce de la liberté, la saveur sauvage de la révolte, quoiqu’elles n’appartinssent pas encore à la rue, ni ne possédassent encore des carnets de billets pour l’Italie ou seulement pour les rhododendrons fleuris de Cornwall. Elles me connaissaient et ne baissaient les yeux qu’après avoir mis dans les miens un regard doucement complice, presque dévoué. Aussi, quand elles descendaient la rue en marchant ironiquement au pas et sifflant, je pensais que je trouverais là, s’il le fallait, une troupe d’amazones, aux longues jambes, aux petits seins, au ventre menu et musclé.
Je connais aussi les peintres qui, l’après-midi, vêtus d’une jaquette qui leur donne l’aspect guindé du hanneton, s’en vont prendre le thé chez les dames dont les salons sont à la mode. Leur mélancolie à cette heure et leur similitude de costume ajoute à l’aspect de parenté que leur octroyaient déjà leur haute taille, leurs cheveux blonds, leur teint rose. Ces hannetons vêtus de blouses le matin, sont d’aussi délicieux voisins que les jeunes filles, discrets, sans rides au front. Pourtant, dès les premiers jours, mes besoins d’angoisse, la noirceur de mes pensées ont revêtu tout ce monde innocent de lourds manteaux noirs. Souvent, quand elles me souriaient, ou qu’un des artistes me considérait avec l’œil savant du peintre en quête d’une tête de fou ou d’aigle décharné, je me retirais de la fenêtre pour que ne se lisent pas sur ma figure des sentiments que nul n’eût pu interpréter, mais qui eussent effrayé cette élégante bohème rentée.
Souvent aussi Pierre voyait monter le facteur, s’arrêtant aux portes où, glissant les lettres dans le bec de la boîte, il frappait ensuite deux coups de marteau qui résonnaient dans le silence des maisons. En regardant le progrès que faisait le facteur, qui semblait clouer le courrier dans les maisons avec des marteaux gracieusement pendus aux portes, j’avais le pressentiment ce jour-là qu’il m’apportait la notification d’un nouveau malheur, s’ajoutant à celui qui emplissait encore mes nerfs d’un frémissement de déception et de rage. Il m’avait été annoncé que je n’étais plus professeur de français et de latin au Cusacks Collège, près Greenwich. J’aurais pu m’en réjouir, si mes moyens d’existence ne s’en étaient trouvés réduits à l’extrême.
Or, le facteur avait bien pour moi la lettre que je craignais. Il s’était arrêté sous ma fenêtre ressemblant, avec son grand casque de landwehr à un seau noir renversé. Malgré l’assurance où j’étais, je courus si rapidement prendre la lettre dans sa cage de fer, que j’y aurais pu trouver la chaleur du sac de cet homme, si je m’étais attardé dans une telle curiosité. Hâtivement je l’ouvris, trouvai une lettre toute semblable à celle que j’avais reçue une semaine auparavant de la Westminster Gazette. Celle que je lisais avec précipitation était de la Pall Mall Gazette et me disait, comme l’autre, et dans des termes aussi inconcevablement aimables, qu’elle était désolée de devoir renoncer à mes articles. La censure – nous étions au milieu de la guerre – amputait ceux-ci avec une fougue si ardente qu’elle ne m’avait laissé dire, dans les derniers, que ce qui pouvait tenir en une douzaine de lignes, le reste était couvert, sur l’épreuve, d’un grillage soigné, tracé au crayon bleu.
Au moment où Pierre prend contact avec les grands désastres, à l’instant où il s’imagine que l’espoir qu’il met même dans une débâcle va être comblé, il se sent élevé par un pouvoir suprême. Il connaît peu d’émotion plus naturelle, sauf l’instant où il quitte une maîtresse pour toujours ou seulement avec la conviction qu’il l’abandonne. Ensuite viennent les réflexions, dont il est bien forcé de sentir le peigne sur sa gorge.
Son premier mouvement devant les frondaisons des arbres où un oiseau chantait, fut de fuir se repaître de sa joie dans la campagne. Il désirait se cacher surtout, car, dès l’enfance, Pierre aimait s’enfermer soit dans des greniers, soit dans des puits qu’il creusait dans la terre. Puis, l’oiseau insistant, il lui sembla reconnaître le chant du bouvreuil, ce qui ramena sa pensée vers Arabella Windson, qui lui avait dit qu’une de ses amies adorait les bouvreuils.
Ensuite je pensai, au cours de l’exécution d’une sonate dans un studio voisin, que le second effort que j’avais tenté pour me rendre favorable la vie pratique venait d’échouer. Après les leçons et les journaux, il me restait peu de chance de découvrir de nouveaux moyens d’existence.
Enfin Pierre se souvient que la veille, en examinant des documents que lui portait Arabella pour ses articles, celle-ci l’a invité chez une amie, à la campagne.
Le village enfoncé au creux de la plaine. Un château de l’autre côté, montrant, au-dessus de la mer d’arbres, le bonnet noir des tours. Plus près, autour de la gare, un désert bleu et jaune sous un ciel blanc, où des files de corbeaux parfois tendent des chaînes rattachant le village au château. Dans le midi accablant, je vais à la recherche de l’ancien pavillon de l’amie d’Arabella : j’en trouve deux, dont l’un semble inhabité.
En m’approchant de l’autre, je ne puis douter : le léger gazouillis d’un bouvreuil m’arrive du porche. Rien ne bouge au milieu de l’immensité muette, où la solitude est si entière que le cri d’un train ou seulement l’éclatement d’une graminée mûre fait tressaillir. En m’éloignant, je vois, sur les branches d’un pin, des tourterelles, le collier noir au cou, me regardant, sans souffle. Elles ont mis leur robe trempée de café au lait, le grain de poivre où vit leur regard se voile parfois d’une paupière mauve, puis, du bec d’ardoise, elles semblent articuler pour soi-même des paroles confuses. Revenant vers la maison, où un rideau me semble avoir glissé, une nuée de guêpes me barre la route. Près de la fenêtre, dans une lente respiration, le rideau s’éloigne et se rapproche tour à tour de la vitre : il ne cache personne. C’est du porche que Douce se précipite quand, une guêpe s’étant arrêtée sur moi, enfonçant son dard dans ma nuque, je pousse un haut gémissement.
Selon les prescriptions populaires, auxquelles elle croyait, comme maintes fois je le constatai plus tard, Douce se hissa vers mon cou, de ses lèvres en suça le venin qu’y avait injecté la guêpe. Douce faisait ainsi la connaissance de Pierre, un homme qu’une rage obscure d’idéal, de perfection, jetait en enfer, de Pierre qu’elle allait bientôt s’accoutumer à voir rue de Sky, puis recevoir dans la chambre lambrissée de noir, à la vie duquel, enfin, sa vie allait être ténébreusement mêlée.
Or, après ce soin charitable qu’elle m’avait donné, nous fîmes – je fis, serait plus exact – plusieurs bonds en arrière dans l’ignorance où nous étions l’un de l’autre. Ces bonds, c’est bien moi qui les fis, moi, si peu sociable, si farouche, si plein de mille considérations troublantes, « retardantes ». Elle, je m’en aperçus dans la suite, dut me suivre, dans cette retraite, avec un étonnement que je lui vis souvent quand, en sa présence, on s’empêchait de formalités qui avaient perdu leur sens, de conventions gênant la vie sentimentale.
Toutefois dans l’état douloureux des nerfs où je me trouvais à la suite de ma dernière débâcle, état qui me rendait plus farouche encore qu’à l’ordinaire, la piqûre de la guêpe avait achevé complètement de me bouleverser. Cette piqûre dans la boursouflure de mon individu physique donnait le dernier coup de bistouri qui fait crever l’abcès. Douce, comme à un malade trouvé à sa porte, me donna un verre d’eau, du parfum de lavande. Elle me fit asseoir dans un petit salon pendant qu’une syncope achevait de me terrasser.
Par une délicatesse dont elle était maîtresse, quand son ardeur ne la poussait pas d’emblée à l’extrême, en revenant à moi, je me trouvais laissé seul au milieu de meubles qu’une longue période de poussière avait patinés. De précieux buffets délabrés, une table trop grande pour la petite maison, des rideaux larges comme des lambrequins d’église, gris, aux fibres presque réduites en poussière. J’étais parmi des objets pleins de la vie ardente de Douce. Ainsi se préétablissait un lien entre cet intérieur et la chambre noire dont j’ai parlé, parce que tous les meubles qui s’y pressent seront transportés bientôt dans cette chambre obscure, de sorte que l’impression que je garderai du pavillon sera rétrospectivement contaminée par les ténèbres qui viendront. De même, ma syncope et la douleur physique qui la provoqua se confondent avec les souffrances profondes que me donnaient mes nouvelles angoisses, récemment tombées sur mon âme détériorée par le venin des rêves.
Sur ce fond de couleurs brouillées de noir, pendant que je sortais solitaire de mon évanouissement, se reformait progressivement l’image de Douce. Elle m’apparut entourée de circonstances qui eussent auréolé même une plus mince beauté de femme. Quand, dans les formes de l’image qui se formait, vinrent s’incruster celles de Douce elle-même, Pierre oublia qu’il s’était sacrifié à des spéculations d’orgueil, qu’il n’avait plus de pain ; il oublia qu’il portait, n’en sentant plus le faix sur son cœur, la grande croix de celui qui est excommunié du sourire du monde.
Malgré le projet que j’avais de ne pas parler de cette excommunication, je suis maintenant convaincu que je ne puis m’en dispenser. Sachant que ces confessions seront lues par quelques personnes qui ne connaissent pas Pierre, qui ignorent jusqu’où reculent les limites de sa rage, de sa désolation, de son orgueil secret, et qui dans cette ignorance ne pourraient comprendre les pensées et les actes de cet homme, sachant cela, je placerai ici quelques lignes que pourront négliger de lire mes amis, car malgré les ailes de chauve-souris qui le dissimulent, Pierre a des amis.
D’une part, il faut considérer son enfance et son adolescence tragiques, à côté d’une sœur défigurée qui fut la martyre d’une petite ville de cagots, puis, les vices mêmes que son habitude de la révolte, de la souffrance, de la colère avait dans la solitude fait naître en lui. D’autre part, il faut considérer qu’il avait pris dans la culture moderne la notion, très tôt incorporée à la texture de son âme, d’un idéal impossible, exclusif, féroce. En Pierre il y avait plus que cette exaltation morose qui le précipitait hors du réel. Toujours s’élançant, il s’accoutuma à ne plus revenir, il y eut la séparation redoutable à laquelle je faisais allusion au début de ces mémoires, et on verra, au cours du développement de ceux-ci, qu’une crevasse profonde devait définitivement le séparer des hommes, l’empêcher de rejoindre l’amour des femmes qu’il ne cessa d’adorer, demeurant pourtant avec désolation sur l’autre bord de la crevasse.
Et ces déceptions méritées de l’impossible et de l’amour, ces déceptions accueillies, dans des affres toujours plus profondes, avaient aigri de leurs poisons, progressivement, toutes les loges de ma personnalité, et d’abord celles qui se trouvaient les plus voisines, le plus directement en contact avec le jeu des organes sensoriels. Ainsi, cette action extérieure produisit une sorte de coagulation, comme le froid met de la glace sur une mare, et la chaleur une peau de terre cuite sur les champs. À la périphérie de mon corps s’étendait cette coagulation, en une couche immunisée contre les actions et les réactions qui font la trame de la vie quotidienne, et même de la vie poétique. Cette couche, où les fluides naturels avaient été corrompus, empêchait toute adaptation de la vision intérieure à l’objet. Nulle confrontation, nulle fusion momentanée, nul parallélisme même n’était possible de l’image abstraite avec celle formée d’os recouverts de chair, et dressée comme un défi.
C’est, accablé par une telle déchéance, nourri de cent échecs, que les routes de Pierre le mènent devant Douce. Arabella, en lui expliquant Pierre selon ce qu’elle avait cru deviner, a fait naître la pitié qu’il voit sur la figure de Douce. Mais en même temps cette figure est illuminée par l’espoir de mettre en œuvre la grande cantate de charité qui chante en elle depuis son enfance.
Quand Arabella arriva, j’avais déjà pris congé. J’ignore combien de temps j’étais resté là, et ne me souviens d’aucune des paroles que nous dîmes. J’emportais une vision que je me promettais de ne pas abîmer. Je quittais avec l’espérance de vaincre mes manies de mauvais alchimiste, l’espérance de ne pas attirer cette vision de la réalité dans mes châteaux de fantômes.
Je ne puis dire par quels signes la silhouette de Douce exprimait la suprême altitude de la bonté qui semblait être l’étoffe même de sa beauté, ni ne puis, par mes paroles, faire comprendre comment toutes les parties de son corps semblaient baignées de la même charité que l’on lisait dans ses beaux yeux bleus, où cette charité semblait être continuellement présente, jaillissante. Par l’effet de sa beauté, elle réussit, du moins avant que je n’eusse eu le temps de réagir, à m’imposer sans phrases cet altruisme familier qui est un gâchage de beauté et d’énergie. Toute la mièvrerie des moyens, le ridicule, contenant, avec de la vanité bourgeoise, toute la menue cuisine de l’altruisme, était, par la force de son intelligence, lancé plus haut, sur un plan intangible à l’ironie. Sa charité était pour elle l’élément indispensable, celui où elle s’épanouissait largement, comme un oiseau dont on contemplerait avec délectation s’ouvrir les deux ailes, puis d’autres ailes qui continueraient à se multiplier, pour s’ouvrir sans fin, couvrir le ciel de fleurs, d’ocelles, de sourires célestes.
Au retour, dans la gare, à côté du large et profond lit de cailloux où courent les rails, je fus repris par mon désespoir invétéré, il retomba sur moi, m’enveloppa de ses plis noirs. J’étais éperdu. Ma frayeur devant cette nouvelle victoire de mon obscurité sur la lumière angélique, que je venais, sans me défendre, de laisser briller sur moi, ma frayeur me plongea dans une douleur qui arrêta le jeu de ma pensée.
Je poursuivais mollement du regard un papillon gris qui ressemblait à une cigale sur le Pont Vieux de Florence. Un lézard captura le papillon, puis, parmi les cailloux, se fit un chemin jusqu’au milieu de la place de Sienne, où j’avais, en effet, suivi un lézard malheureux. Le grêle animal me ramena à ma désolation, et je me trouvai alors, les regards levés vers les fenêtres du Municipio, les implorant successivement du regard.
Vers cette époque, je me découvris ce qui fut plus tard nommé un « second métier ». Comment ce métier vint s’ajouter à ma terrible incapacité de vivre, et me fit perdre une quinzaine d’années de ma vie, serait le motif de pages curieuses, d’anecdotes et de révélations étonnantes sur beaucoup de célébrités d’aujourd’hui, et sur moi-même. Mais tel n’est pas le but de cette partie-ci des mémoires de Pierre Bioulx d’Ardennes.
Aujourd’hui, il suffit d’indiquer qu’il fut noyé dans une période de travail. Celui-ci pourtant lui laissa quelques journées de clarté. Il les employait à écrire, sous la pression de ses souffrances, des poèmes tristes comme une gerbe mortuaire. Sauf que ces poèmes montraient son scepticisme douloureux, mais sans pessimisme, et sa colère mystique contre les Dieux, il n’y a rien à en dire ici. Toutefois, ils eurent sur ses jours d’alors une action, dont les conséquences furent certes tragiques. Pierre donna un exemplaire imprimé de ces poèmes à Arabella qui le prêta à Douce. Celle-ci le renvoya à Pierre, enveloppé d’une gerbe de lavande. Elle voulait ainsi, peut-être inconsciemment, lui faire entendre qu’elle essuyait de ce voile de Véronique, parfumé de lavande, le masque désespéré qu’était ce livre. Il pensa aux nuits passées dans les bruyères au bord de la mer. Le parfum fit apparaître dans son souvenir une femme qui vivait dans la gloire de la confiance, et lui tendait la main avec cette pitié qu’il avait discernée dans ses beaux yeux, lors de leur rencontre.
Depuis cette heure je n’avais point cessé de la voir, car je croyais aimer ou voulais aimer toutes les femmes que je rencontrais, et effectivement toujours un des deux cas se produisait. Or, cela ne durait que quelques heures, quelques jours. Douce au contraire demeurait dans mon esprit et peut-être dans mon cœur. Quand je m’arrêtais au milieu de mon travail forcené, la femme qui s’était précipitée vers moi pour arrêter le progrès du venin de la guêpe, Douce, ardente et splendide, se dressait devant moi, image brillante dans ma nuit.
Peut-être seulement pour recevoir d’elle cette pitié qui étrangement m’enivre, mais plus vraisemblablement, poussé par l’esprit d’orgueil, qui refuse l’obsession venue de la misérable réalité, se révolte de se sentir sur le point de devoir nier sa puissance de constructeur d’idéal, ou peut-être simplement, sournoisement, à l’insu de ma raison jugeante, pour nourrir lâchement des chairs mêmes de Douce son image qui grandit en moi, se sépare de sa réalité que je suis enragé de ne pas encore avoir pu supplanter, peut-être enfin pour toutes ces raisons réunies en un bouquet trouble, fait de fleurs à la fois fanées, vénéneuses et fraîches, je me rends à l’invitation des lavandes. Sans prévenir, j’arrive près du Pavillon.
Le silence parfumé de l’odeur de la résine que le soleil fait couler des pins est si émouvant cette fois, que, pendant certaines nuits passées dans la chambre obscure dont j’ai parlé, le souvenir de la plaine que je traverse m’obsédera. Plus un bruit. La vibration des rayons du soleil est muette sur les graminées rôties. Plus de collier de corbeaux, ni de tourterelles. Plus un mouvement. Le large paysage s’est enroulé comme un chien d’or. Il s’est couché dans le giron de ce milieu d’après-midi torride, pour dormir au centre dormant de l’univers.
Sous le porche verni de soleil, les roses en foule brusquement arrêtée par la surprise, ont enfin captivé les moucherons. Ensorcelés, ils dorment le front dans les baumes. Je regarde par les vitres la chambre que je connais, ses meubles délabrés, les draperies vétustes, le faste déchu d’un trésor d’église dévasté.
Je m’éloigne. À chaque pas je soulève une poussière de sauterelles silencieuses ; je ne dépasse pas l’endroit où la guêpe m’attaqua ; je reviens vers le porche. Passant sous les roses, j’entends les pas d’une femme qui approche, puis apparaît sous les fleurs.
Fryne me semble avoir dix-sept ans ; plus grande que sa mère, elle est une Anglaise noire qui a pris, dans les essences exotiques, un esprit aigu, critique, que ne peuvent contenir les brouillards. Ceux-ci toutefois laissent à ses bandeaux sombres la légère ondulation que les pays bleus impriment aux chevelures. Elle est blanche comme un mur pâle qu’il nous surprend de trouver brûlant encore après le coucher du soleil.
Sans préambule, avec l’assurance de la jeunesse, elle me parle avec vivacité de livres et de peintures. Vertigineusement, montrant ainsi une mémoire verte et claire, elle traverse tous les champs connus dans une de ces chevauchées démesurées que nous entreprendrons bientôt, elle et moi, tous les champs où l’esprit peut s’ébattre, se cabrer, questionner, répondre avec ironie. Ma pensée la suit, aidée de ma mémoire obérée, chargée de rouille. Je suis surpris de tous ces sauts savants, de ces habiles déductions, de ce juste scepticisme, enfin. Je ne trouve pas dans sa courte existence ne fût-ce que le nombre d’heures nécessaires à achever cette accumulation de denrées spirituelles. Après quelques instants, je m’aperçois qu’il n’y a pas trace ici de la présomption accoutumée de la jeunesse qui étudie. Sans vanité, elle parle avec un sérieux qui me procure une curieuse délectation. La candeur de son regard dans ses phrases viriles m’empoigne, me remplit de craintes pour elle, car je sens en moi les griffes mauvaises qui se raidissent à mesure que cette jeune fille s’élève. Car c’est bien de hauteur qu’il faut parler ; son intelligence, si hardie soit-elle, est débordée partout par son intuition et son sens de l’humour, et de celui, fort perçant, de la poésie dans les œuvres de l’homme.
Et la voici, les yeux vifs comme des narcisses, renversant toutes les idoles anciennes, pendant que honteusement, je me demande si une telle femme, – je ne réalise pas qu’elle vient d’enjamber le petit ruisseau de l’enfance, – est capable d’un sentiment aussi étroitement humain que l’amour. La voici causant avec moi comme une femme de trente ans, armée d’un vocabulaire souple, d’un nombre effarant, connaissant tous les systèmes et leur vanité, avançant en pleine lumière selon une courbe compliquée mais sans interruption ni hésitation, rebondissant sans lâcher prise, se chargeant au passage d’accessoires, de documents qui feraient plier un vrai philosophe, les prenant, les triant, les utilisant au moment qu’ils sont requis, avec la grâce qu’une autre jeune fille met à composer un bouquet, choisissant avec sentiment les fleurs. Et je me demande encore si une telle femme est capable d’un sentiment aussi étroitement humain que l’amour.
Pierre n’est pas un bouffon quand il affirme qu’une pareille femme était pure, absolument. Trop pure dira bientôt sa mère, déplorant cette pureté, qu’elle appelait la froideur de l’indifférence, sans se douter de la grandeur de ce scepticisme actif, tellement puissant qu’il transfusait de la vie à tout ce qu’il s’efforçait de détruire.
« Trop pure d’esprit et même de corps », disait sa mère. Cette mère, magicienne de la charité, que nous verrons un peu plus loin s’intensifier jusqu’au point de lui faire souhaiter en sa fille l’avènement d’un vice qui la brûlerait, la chasserait de ses antres intellectuels.
L’iris de ses yeux que je ferais mieux de comparer non pas à des narcisses, mais à des corolles de myosotis foncé, au cœur noir, entouré d’un fil d’ébène, était bagué une seconde fois par les paupières aux grands cils noirs et puérils.
La grâce immobile de ses regards était si réservée, que, jointe à son léger prognathisme, elle suggérait parfois de la cruauté. Sa mère, se méprenant sur le sens véritable de cette expression qui pouvait certainement sembler cruelle, était déroutée par sa sagesse inqualifiable, effrayée par ses connaissances incommensurables, vu son âge, et qui faisaient songer à de la sorcellerie. C’est sans doute aux moments où la pensée durcissait le masque de Fryne que la bonté de parfum et de velours de sa mère se fondait en terreur.
Certes, pour la tendresse, pour l’amour, Fryne s’est montrée, le jour de notre première rencontre, pleine de mépris, comme elle se refusera toujours de s’apitoyer sur des souffrances passées, sur celles, par exemple, que sa mère subit avant d’être libérée, par la mort, d’un mari ivrogne, noble pilier de club. Or, je ne l’ai jamais vue agir cruellement.
Se levant du banc où nous causions sous le porche de roses, je vis que le corps souple de Fryne, d’une souplesse où effectivement il restait des points durs, avait déjà des contours de femme amoureuse, mal ajustés à la silhouette d’une adolescente encore gauche. Les lignes hésitaient, dans les courbes, entre les accents de volonté forcenée et les fléchissements vers la tendresse.
Elle s’avance vers un cadre où le célèbre poème de Plantin sur Le Bonheur s’aligne puérilement. Je vois son front plein de feu contenu, ses lèvres ourlées en coquilles ouvertes et recourbées comme la corolle du liseron. Quelle nouvelle explosion d’esprit va jaillir de cette bouche pourpre qui, si elle est vorace, ne ménage pas ses dons de paroles !
Arrivée près des vers elle se retourne, me fait signe d’approcher. Devant sa figure, une belle araignée descend des grappes de roses, glisse devant les yeux de myosotis qui, souriant, me jettent hors de tous les lieux où il est possible de voir des femmes dans le parfum enivrant des roses chaudes. Son sourire accompagne l’araignée rousse, lentement, jusqu’à la terre, puis le sourire de curiosité se mue en rire ironique quand elle me montre le vers où Plantin conseille « un seul amour ».
— Un seul illégitime, suppose-t-elle.
— Il n’y en a jamais qu’un seul vrai de cette sorte.
— Un seul pour un même temps, je suis forcé d’ajouter, car elle a ri de ma première réponse. Bravade de petite fille qui ne veut pas que l’on prenne barre sur elle, ne veut pas être prise en défaut d’intelligence ? L’heure que nous venions de passer ensemble – moi dans un rêve mental hallucinant – m’assurait qu’elle était en ce moment absolument naturelle, je veux dire sincère.
Or, ce qui, à chaque nouvelle révélation, ajoutait à ma stupéfaction ravie, était de découvrir qu’elle émettait aussi des idées fort rarement exprimées dans la littérature, dans la philosophie, et d’autres qui ne le furent jamais ni là, ni ailleurs ; qu’elle proférait, sans que j’eusse fait luire à ses yeux mes opinions sur ces choses, les mêmes idées que moi sur la famille, l’État, les parents, soumis, sacrifiés, veules, faibles.
— Je refuserai toujours d’avoir des enfants, dit-elle.
Une seule fois en sa vie, pendant quelques jours, cette décision faillit être renversée, laissant Fryne, ensuite, avec quelque amertume qui lui venait de considérer la déchéance qui fut sienne pendant qu’elle avait renié sa décision. Cela eut lieu au moment où elle devint femme, fort tard, la nature n’ayant pas eu plus tôt, semblait-il, de prise sur ce corps où bouillaient pour sa défense, toujours d’autres forces que celles des humeurs vitales. Alors, pour une durée très courte de temps, elle se pencha sur la tristesse des misères qui allaient chroniquement traverser, comme des insultes répétées à sa volonté de beauté, toutes les années fraîches de sa vie de femme. L’esprit de l’espèce la dominant, infernal traître à la liberté, au libre arbitre, elle chercha un motif pour ennoblir quand même la boue ; elle dit à sa mère que la récompense offerte pour avoir subi cette atteinte à la beauté spirituelle était sans doute la possibilité de procréer des enfants.
— Quelle récompense ! dit-elle, car elle pouvait se tromper, n’ayant pas, malgré la souplesse et l’envergure de son esprit, ne pouvant pas contenir la vision de l’univers qu’en possède Satan.
Mon esprit avait accompli un si étrange voyage dans l’ombre, sa situation sur le monde était telle, que je considérais Fryne comme une hérétique. Je perdais absolument de vue qu’elle n’était, à ce moment de défaillance, qu’une pauvre brebis docile. L’occasion de lui reprocher sa faiblesse, à laquelle je donnais des noms atroces, ne se présenta pas, car, soit que nous nous ressemblions depuis nos racines jusqu’aux menus fruits de nos réflexions, soit que cette ressemblance ne s’affirmât que peu après, mon influence ayant été monstrueusement rapide, cette occasion de lui faire des reproches ne se présenta point, Fryne étant retournée vers des idées plus justes, plus saines selon le système du monde que Pierre avait conçu et reconstruit jusqu’au Jugement dernier.
Et malgré tout ce qui arriva ensuite, la sublime navigation sur les lacs brûlants de l’amour, Fryne était incapable d’une action impure, quoiqu’aux yeux du monde, ses opinions sur la famille, sur la littérature, sur toutes les bouffonneries sinistres de la société, l’eussent déjà alors, fait accuser de perversion incurable.
Nous avions oublié les pitreries de ce monde-là, quand l’aboi des chiens nous rappela à ses réalités. Fryne, à peine rose aux joues, était pourtant visiblement enfiévrée ; Pierre sortait d’une de ces exaltations qui le faisaient pendant leur durée ressembler à un idiot. Peter, le frère de Fryne, ne sembla pas s’apercevoir du mal que se donnait Pierre pour revenir dans des zones normales ; il calma ses chiens et, avec une intelligence pas comparable à celle de Fryne, mais néanmoins exceptionnelle, il se mit à considérer Pierre, comme on prend aimablement les mesures d’un objet agréable.
Puis vint Douce, précédée du parfum de santal, saluée par son bouvreuil, auréolée de bouquets, de soleil et de joie, toute vêtue et encadrée de cette grâce de sourires qui flottait toujours incompréhensiblement autour d’elle, la suivait comme la nuée de pigeons blancs celui qui les soigne.
Je lui énumère rapidement mes nouvelles décevantes, mettant une telle véhémence dans mes commentaires que, confrontant cette facilité de m’enfiévrer à ce que Arabella lui a dit de mon exaltation ténébreuse, elle me regarde avec cette pitié enveloppante que je connais déjà, cette pitié sans bornes qui lui donne le goût de trouver des vertus, des grâces même dans un criminel, ce goût de l’optimisme qui souvent donnera du malaise à Satan. De son côté, Douce m’apprend qu’elle va quitter le Pavillon, s’installer dans une maison de Saint-John’s Wood, que la mort d’un parent vient de lui donner.
Fryne, qui s’était éloignée dès l’arrivée de Douce, prenant en passant des mains de celle-ci sa longue canne et son grand chapeau de paille, revint chargée de plus de fleurs qu’elle n’eût semblé pouvoir en porter. Elle me les offrit, se tournant à demi vers sa mère, qu’elle appelait toujours par le nom que ses deux enfants lui avaient donné :
— Avec vous, Juliette, on peut rarement causer, vous êtes trop bonne, l’exercice de votre bonté prend et tous vos soins et tout votre temps ; voulant être bonne pour tous, souvent il ne vous reste plus que le temps de nous donner des reliefs, des maigres miettes.
Douce pâlit sous ce reproche, reculant dans un coin de la chambre délabrée, s’asseyant avec trouble sur un fauteuil usé, effrayée même à la pensée que cela pût être vrai, regardant, comme si elle se fût sentie coupable, Fryne qui acheva sa pensée :
— Avec lui, dit-elle – ne pouvant m’appeler monsieur après notre conversation extra-sociale, et qui nous avait réunis alors que la guêpe n’avait pu supprimer les distances entre Douce et Pierre – j’ai pu causer, j’ai pu – ici l’enfant parut un instant en elle – parler des choses belles et compliquées qui valent davantage que vos prêches économiques et sentimentaux à des petites gens auxquels vous portez avec affectation des papiers de couleurs, des corbeilles de fruits.
Douce pâlit encore, quoique ce que Fryne avait dit de moi eût ramené un instant le sourire sur sa figure. Ce double reproche, double injustice, car elle donnait mieux que des miettes, et ne connaissait pas l’affectation, la frappait au cœur car, comme beaucoup d’êtres bons, elle ne discernait pas, au premier moment, les teintes d’ironie qui coloraient une pensée. Fryne n’avait pas été cruelle. Quand elle s’aperçut de l’émoi de Douce, elle lui promit sur un gentil ton qui, imitant encore le persiflage badin, lui permettait de passer de celles de l’ironie aux nuances de l’affection :
— Vous aurez aussi des fleurs, Juliette, quand vous passerez une journée entière avec nous, sans même écrire des lettres à vos protégés. Mais, en vérité, je devrais vous en apporter de grandes charretées car, quand je regarde les jours de cet été, j’en vois beaucoup où vous remplîtes les conditions que je vous impose.
Pendant que je partageais mes fleurs avec Douce, malgré son sourire revenu, elle semblait avoir quelque mal à chasser l’amertume qu’avaient déposée sur son cœur les injustes reproches de Fryne. Toutefois, cela n’était visible, je pense, qu’à l’œil de Pierre, expert en la connaissance, la détection des traces que laissent dans la chair les souffrances intimes.
Était-elle coupable, semblait-elle se demander, si Fryne, n’appréciant pas sa tendresse, la refuse comme une douceur inopportune, qu’elle la repousse peut-être, en somme, parce qu’elle ne se sent pas complètement immunisée contre son attrait ? L’ultime partie de cette pensée n’appartient probablement, non pas à Douce, mais à Pierre, – je devais faire cette réflexion quand je les connus mieux, Douce et Fryne. Je n’eus cette pensée, en vérité, qu’après avoir découvert en Fryne une barrière la séparant du monde, pareille à celle qui me l’interdisait. Mais cette cloison chez Fryne était faite d’autres éléments : son intelligence, son dégoût de ce qu’elle avait vu dans le ménage de sa mère avant que celle-ci ne recouvrît sa liberté.
Fryne s’apercevait parfois du fossé qui s’ouvrait entre elle et la vie conventionnelle. Poussée par cette découverte qui lui semblait toujours neuve, poussée par le dépit que la vue de ce fossé infranchissable faisait naître en elle, et aussi poussée par l’incommensurable amour qui allait survenir un jour et croître rapidement en elle, Fryne tenta pourtant de réagir, de retraverser alors ce fossé, pour vivre. Nous verrons qu’au moins une fois elle y réussit totalement.
Comme elle avait pâli deux fois sous le porche de roses, je vis souvent, brusquement, le visage de Douce prendre toutes couleurs. C’était quand se révélait devant elle par des paroles, par des actes, quelque foncière absence de cœur, surtout si celle-ci se montrait en Fryne. Combien souvent pâlissait-elle ainsi sans que je le visse ? Après la catastrophe qui termina la vie de Douce, une de ses amies m’assura qu’elle souffrit prodigieusement d’être séparée moralement de Fryne, d’être sans communication avec sa fille. Elle me démontra presque irréfutablement que nous pouvions trouver dans cette absence détestable de communion, une des origines du mal épouvantable qui l’assassina.
Et pourtant Fryne n’était pas cruelle, je le répète sans autoriser que l’on me soupçonne de demander pour elle une grâce que je pourrais partager, dont je pourrais subtilement prendre ma part, arguant de quelques similitudes dans nos caractères. Mais celles-ci, ces similitudes, n’étaient qu’apparentes, n’apparaissaient que pendant des instants éphémères. Elle était accablée d’une grande sensibilité, mais n’ayant pas encore conscience des termes auxquels nous est donnée la vie, ni de la longueur de celle-ci, elle était pressée, intellectuellement. Elle refusa systématiquement, jusqu’au jour où elle aima, de consacrer des minutes précieuses à des émotions qu’elle croyait accessibles à tous. Toutefois quand elle avait discuté jusqu’à blesser autrui, de l’émotion la prenait.
Ainsi, le jour dont je parle, pendant que Douce tâchait à se remettre de sa déception nouvelle, elle se sentit brusquement les mains empêchées de violettes et de pervenches que Fryne y déposait avec des baisers pleins de tendresse.
Au crépuscule, l’heure de partir vient qui nous mène tous vers la gare. Avant de m’y conduire, Fryne me charge d’une petite cage où s’effarent des oiseaux, des boutons-d’or pris dans une grande volière. Évidemment, j’ai moi-même dit ma préférence, dans mon amour pour tous les animaux qui ne sont pas des hommes, pour les oiseaux, mais il est surprenant que, au cours de ma vie, il ait toujours été fait grand état, grand discours, de cette passion pour l’oiseau, comme si on se trouvait heureux, sous cet élégant prétexte, de ne pas devoir parler de l’essentiel.
Je portais mes fleurs et mes oiseaux. Douce, ses violettes dans les cheveux, écoutait Fryne et Pierre qui discutaient. Elle admirait en sa fille précisément les prédilections spirituelles qui éloignaient celle-ci de sa vie de chatoyante bonté.
Dans la plaine jaune et bleue, Peter, le frère de Fryne, lançait ses chiens aux yeux gris, les exerçait aux sauts, à la course, revenait souvent aux côtés de sa mère qu’il idolâtrait. Douce semblait l’aimer mieux et davantage qu’elle n’aimait Fryne. Cette injustice, apparente ici, eût été naturelle, excusée, en toute autre femme. Douce, malgré les souffrances que lui imposait Fryne, n’aurait pu préférer un de ses enfants, le soupçon qu’elle le pût, l’eût désespérée.
Devant le train, nous nous quittâmes remplis des émotions qui nous avaient pénétrés en faisant des projets pour de futurs plaisirs. Innocemment, Peter et Fryne bâtissaient des palais de joie, cependant qu’à côté d’eux marchait l’ennemi des choses. Mais Pierre allait lutter, se disait-il, faire abnégation des chimériques promesses du rêve.
Fryne, ayant appris ce jour-là, que, immédiatement, elle pouvait reprendre ses promenades à cheval après plusieurs mois d’interruption, exultait de joie. Elle m’annonça que, dès ma première visite, elle me rencontrerait à la gare. En effet, les quelques fois que je retournai au Pavillon, je trouvais, quand le temps était radieux, ou simplement quand les routes étaient sèches, qu’un paysan avait amené deux chevaux passables à la gare. Nous y montions comme on s’élève vers le sommet d’une montagne pour se griser de liberté. Au pas, nous ne causions jamais des livres, jamais des hommes. De même que je préparais un peu plus tard, honteusement, comme je l’ai dit, les visites de Douce rue de Sky par des lectures érotiques, je me préparais aux promenades à cheval, en lisant des livres sur les bêtes sauvages. Au galop, nous nous montrions les fleurs, les oiseaux, les ensembles d’arbres, de maisons. Une claire ivresse nous tenait dans son enchantement. Parfois, en bondissant au-dessus d’une haie, j’éprouvai du bonheur authentique. Fryne adorait la course ; aux obstacles elle fermait ses yeux merveilleux, serrait les mâchoires, puis atterrissant avec énergie, décollait ses lèvres pourpres comme un pétunia. Cette bouche entrouverte mettait en moi qui l’admirais, pendant une seconde, un trait de la foudre du désir.
Après une de ces courses, en parlant à nouveau de Fryne au seul ami que j’avais alors, il fit la remarque que dorénavant je n’irais plus au Pavillon pour « admirer » la mère, mais pour « agiter avec la fille de vains problèmes intellectuels ». Il me savait incapable de poursuivre avec une persévérance logique toute autre joie.
Nos courses romantiques dans la campagne bleue et jaune, toujours fraîche, printanière même au noyau de l’été, cessèrent quand mes amis s’établirent à Saint-John’s Wood. Dès ce moment, Douce, avec la parcimonie qui lui était imposée par le grand nombre des autres « œuvres de charité » qu’elle s’était imposées, me fit des visites rue de Sky. Elle ne s’étonna pas d’y trouver la cage des boutons-d’or, entourée d’une vraie meule de fleurs séchées, où il n’était pas difficile de reconnaître les dons qui m’avaient été faits au Pavillon. Douce ne vint jamais sans fleurs, elle s’était fait une idée exagérée de la signification de ces dons. Sa vie était remplie de fleurs et sachant que je les aimais, elle en désirait tellement remplir la mienne, que parfois, sur mes nerfs trop tendres, leur couleur, leur parfum produisaient le même effet que les flots de sa bonté sur mon cœur, qu’elle noyait de tendresse, suffoquait de soins multiples, lassants, enfin. Mais, lors de ses premières visites, elle n’était pas encore arrivée à ce point de la tendresse, moi seul m’étais engagé ardemment dans la voie de l’amour.
Sa vision s’était incorporée à mon âme, je l’aimais avec ma raison. Tout le bagage que la poésie met en nous, lui donnait le relief unique de l’objet aimé.
En mon esprit brillaient tous les feux et toutes les étoiles de rêve qui obligent l’homme, distrait de ses sommets, à se laisser convaincre par l’amour. À trente ans je me retrouvais brusquement, par une régression vers elle, accomplie sans heurt, à cette époque depuis longtemps morte de ma vie, où la réalité de l’amour n’a pas encore été mise en doute, où par définition il est un sentiment capable d’inonder tous nos pays intérieurs, d’y tuer toutes les herbes folles de la pensée analysante. Elle était donc une idole invincible, aussi grande que le Dieu des autres. Car pendant quelques jours – les amis de Pierre s’en souviennent –, l’amour d’Antoinette fut pour lui un univers complet, harmonieux, contenant la solution provisoire du grand mystère.
Alors, dans cet amour partagé – l’autre mystère devant subsister jusqu’à la mort, devant se substituer en quelque sorte à cet amour –, il lui semblait pouvoir s’abreuver déjà aux sources divines, car nul sentiment, nulle tentative de l’esprit, à cette époque, ne pouvait se comparer à cet amour.
Et à présent, Pierre ayant rencontré Douce, il s’apercevait de la cohabitation surprenante en lui, d’une telle religion de l’amour avec les ruines qui excluaient tout rayon de joie de son âme. Mais la fragilité de cette religion était qu’elle avait grandi séparée de son objet. Cela s’était composé, sans son consentement délibéré, de légères miettes certes prises à l’amour de Douce. Mais ces miettes s’étaient immédiatement transmuées, agglomérées à l’être de divin amour, dont il s’efforçait d’empêcher la domination sur les sentiments qu’il éprouvait pour Douce.
Or, l’effort que demandait cette adaptation du rêve à la réalité, je l’ai dit plus haut, provoquait en Pierre de longs combats. Il attendait Douce, suspendu sur la rue pleine de paix, ou couché sur un grand divan noir. Il tentait de s’animer à l’amour, avec une telle précision concentrée que s’en obscurcissait toute la tendresse de Douce que chaque jour, pourtant, il découvrait plus profonde.
Sur les façades roses de la campagne toscane, parfois le coucher du soleil projette un autre rose plus vivant, ces deux nuances alors, se reconnaissant, s’unissent dans un familier embrassement, le mur s’abolit, renonce à sa fonction immobile, c’est un monde rose amoureux qui grouille avec ardeur, et l’on ne sait si deux bouches seulement se prodiguent des baisers, ou si les corps mêmes des amants s’y tordent de délices, sous l’ardent voyage de leurs lèvres dans la lumière rose. Un tel phénomène lumineux se produisit sur le visage de Douce quand, un jour que je la vis arriver, le soleil, pour l’atteindre, insinuait des rayons à travers son grand chapeau pourpre ; puis sans plus rencontrer d’obstacle, ils baignèrent d’or sa robe d’un mauve presque rose, aussi. Il est incroyable que les anges, ce jour-là, n’aient pas vêtu cette femme, pour l’accompagner ensuite de leur amour.
— Juliette, dis-je, à cette apparition de bonheur. Elle s’arrêta, perplexe une seule seconde, puis souriant me tendit sa main à baiser. Je m’approchai vivement des livres érotiques, mais elle les vit, les prit avec curiosité. Comment eût-elle pu deviner pourquoi ils étaient là, cet après-midi de lumière, quand elle avait annoncé sa visite qu’elle savait être attendue avec passion ; quand, en elle, précisément la chose que je cherchais d’évoquer par ces lectures, vivait, ou brûlait, ou chantait, comme le rose d’amour sur une maison toscane ?
Se penchant vers la cage, elle dit aux oiseaux :
— Avez-vous dit à ce mauvais imaginaire combien nous l’aimons là-bas, que nous l’aimerons si bien qu’il se retrouvera pur comme une coquille sans souci, bercée par l’écho des vagues…
— C’est vous, Juliette ! lui dis-je.
Elle me prit dans ses bras suaves de mère, un peu gras. Cette écharpe m’entoura assez inopinément pour me permettre de triompher de moi-même. Je la possédai pour la première fois, le jour où vraiment les anges l’avaient lustrée pour moi. Ce fut de ma part une reddition totale. Si j’eus quelques velléités de me retrouver, certes je n’y parvins point, lié à ce corps maternel, tissé de pitié et d’amour, entouré de la vision que j’avais eue d’un pourpre coucher de soleil toscan.
Puis je m’accrochai à sa robe mauve que mes larmes d’amour et de regret avaient maculée de taches d’un mauve plus sombre.
Debout, je sentis mon ivresse, je saisis à peine ce qu’elle me voulait faire comprendre, étendant le bras vers la porte, et me tendant un crayon de pastel de la couleur de ses yeux brillant encore des exhalaisons du plaisir. Je fermai la porte ; elle s’en approcha, presque nue, Bilitis un peu ronde, et y traça des signes d’oubli.
— Tout ce qui fut avant n’existe plus, dit-elle, montrant ainsi qu’elle savait de quel poids le passé m’avait pour toujours chargé. Je dus y ajouter un autre signe d’oubli tiré de la cabale.
Je ne sais quel des jours qui suivirent, jours où toutes les contingences furent submergées par le trouble des caresses, je fis parmi celles-ci une seconde découverte. La première me révéla que je ne connaissais pas la volupté totale qui, nous prenant comme la foudre ou le parfum du sureau en fleur, ne se localise point, mais vibre à la fois dans tous les sens, et verse son chant brûlant dans chaque cellule du grand monastère secret qu’est notre corps. J’avais pris du miel à bien des sources, non pas comme un amoureux, mais comme un bourreau d’âmes ; Douce me révéla le miel véritable de la volupté. C’était d’autant plus inattendu que – et ceci est ma seconde surprise – elle ne partageait mes transports qu’en se versant à elle-même les voluptés que Sélénis enseigne à Bilitis. Dès l’enfance, s’entourant de choses belles, décorant la chambre de fleurs, l’inondant de parfums, elle se laissa entraîner par une amie. Elle n’abandonna plus jamais cette habitude. Ce plaisir oblitéra – d’autres cas me prouvèrent que cela est possible –, la part des organes où se précise l’effet des caresses plus normales ; déviation d’attention nerveuse que les brutalités d’un mari grossier avaient accentuée. Elle était donc longtemps demeurée lesbienne. Comme beaucoup de ces délicates amoureuses arrivées à la maturité ou simplement adultes, sa bonté semblait non seulement puiser dans ses caresses constamment de nouvelles forces, mais aussi ne point cesser d’aiguiser cette bonté, d’en multiplier les raisons.
C’est aux ivresses de Sapho qu’elle faisait allusion, quand elle souhaitait que la chair prît plus d’importance dans la vie de Fryne, même si ces signes d’humanité devaient, d’autre part, affaiblir son goût pour les spéculations spirituelles. Elle désirait si vivement que Fryne se rapprochât d’elle, respirât, souffrît comme elle, se grisât aux mêmes plaisirs humains, qu’elle semblait prête à lui révéler elle-même, ce que les bien pensants appellent un vice.
Douce, racontant à une de ses sœurs notre amour, dont le fil était constamment interrompu, pendant qu’elle lui expliquait aussi mon caractère, me montrant dans le passé déjà « mélancolique », aujourd’hui profondément « neurasthénique », Douce fit immédiatement surgir dans l’esprit de sa sœur l’urgence de nous réunir. Trop impatiente pour tolérer quelque retard, voulant faire cesser cette situation odieuse, cette sœur fit elle-même préparer pour moi une chambre et un studio dans la maison de Douce, à Saint-John’s Wood. Elle croyait ainsi, en terminant mes souffrances, donner à Douce qu’elle chérissait le bonheur que celle-ci pouvait prendre. Elle avait dit à sa sœur qu’elle était « the happiest woman in the world ». Elle n’avait pas encore rencontré en Pierre, le Mauvais, car vraiment c’était lui, sauf pour ceux qui n’ont pas cessé de voir en Satan le Mauvais romantique qui rôde encore dans les salons de province, le mauvais fourchu, antithèse du Bon tombé en enfance.
C’est posté à ma fenêtre, ignorant ce qu’elle venait faire, que je vis descendre de voiture la sœur de Douce. Je ne l’avais jamais vue, mais elle lui ressemblait comme se ressemblent deux buires de cristal avant qu’on y verse dans l’une de l’eau, dans l’autre du vin. Dans son impatience, qui ressemblait aussi par certains côtés à l’ardeur fébrile de Douce, elle se mit à ranger des objets qui lui étaient inconnus, pendant que j’apprenais qu’elle allait me conduire chez Douce, m’installer dans deux pièces de la maison, déjà préparées. Quand nous fûmes prêts, emportant quelques bagages, ma cage de boutons-d’or, quelques livres, elle me répéta, avec la surprise d’une personne qui apprend l’existence d’un rite pour elle incompréhensible, ce que Douce avait dit après que l’arrangement eut été conclu :
— N’est-ce pas injuste, de le mettre auprès de moi ?
J’avais déjà de Douce une connaissance bien plus étendue que celle où sa sœur pût jamais atteindre ; je compris donc que, malgré le plaisir qu’elle prenait déjà à nos amours, le dévouement joyeux qu’il lui était loisible de me prodiguer, elle craignait, ayant entrevu mon caractère, que j’empêchasse le flot de sa charité active, que je n’en détournasse le cours fécond. Toute cette abondance était due au monde qui souffre, mais elle m’en donnait certainement une part qu’elle ne songeait pas à mesurer.
Elle eut aussi, dès le début, je n’en puis douter, une sorte de sourde crainte de la chambre même où nous vivions. C’était le studio qui n’avait pas longtemps gardé l’aspect aimable qui lui fut donné pour me recevoir. J’y avais fait porter les meubles les plus noirs du Pavillon. Aux fenêtres j’avais fait suspendre les gros, immenses rideaux qui assombrissaient la maison de campagne. Les tapis noirs, le divan noir de la rue de Sky, tout y voisinait dans l’esprit même de l’obscurité. Pour qu’ils jouissent d’un peu de clarté, j’avais déposé la cage de mes boutons-d’or sur un meuble devant une fenêtre ; le bouvreuil, quand Douce ne mettait pas la cage tout près d’elle, était placé devant l’autre fenêtre, car nous avions chargé cet oiseau innocent et les miens d’une sorte de rivalité imaginaire, d’un tel antagonisme que, pour Fryne et moi, le bouvreuil était devenu un être mou, méprisable, sans trace de beauté ni d’énergie.
Cette pièce était tôt devenue l’antre d’angoisse que j’ai évoqué en commençant ces mémoires, y montrant nos trois spectres à l’époque que mon récit vient de rejoindre.
Même dans l’immobilité où Douce passait alors des soirées et plusieurs fois des nuits entières quand Fryne restait avec nous, elle irradiait de la tendresse, de la confiance, de la charité qui, débordant en moi, m’obligeait d’en reconnaître la valeur. Certes, il eût fallu que je ne fusse plus qu’une imitation mécanique d’homme pour ne pas ressentir, pour ne pas être vaincu par sa « naturelle » volonté de tendresse, pour ne pas m’émerveiller devant cette pitié active et tellement efficace sur son esprit que celui-ci lui fit découvrir la science des caresses où, pourtant, rien ne la guidait.
N’éprouvant pas elle-même les jouissances normales de l’amour, mais les comparant aux spasmes qu’elle connaissait, elle se faisait de celles-là une idée exagérée. Sachant, d’autre part, quels sacrifices infinis font les hommes pour goûter à ces plaisirs, les crimes qui entourent leur recherche, la moindre lueur de fléchissement dans mon humeur, dans ma joie, la lançait aux extrêmes caresses, s’offrant comme une corne d’abondance, me donnant ce qu’elle croyait être pour moi le vin enivrant de la vie amoureuse.
S’il y avait eu quelque tranche de sadisme en Pierre, il eût trouvé son plaisir aiguisé d’être goûté dans l’affreuse angoisse qui régnait dans cette chambre, et surtout de lui être donné, au début, par une femme poussée par la pitié, n’y prenant qu’un rôle passif. Ensuite elle partagea étrangement les joies de la chair. Entraînée par la confiance, elle avoua les goûts que j’ai dits, et sur lesquels il me faudra donner plusieurs fois des éclaircissements pour la compréhension de la suite de ces mémoires. Les convulsions suprêmes de son plaisir, confondues avec le spasme viril, avec mes chants amoureux de froid poète cérébral, ce genre de plaisir, simultané à celui de Pierre, prit sur elle un empire plus sévère qu’il ne l’avait été jamais. Beaucoup de bonheur lui vint de se sentir enlisée, envoûtée par ces plaisirs. Elle en abusa avec véhémence, dans des fièvres furieuses où elle mit toute l’ardeur qu’elle possédait pour la joie. C’était une espèce de revanche égoïste, si je puis employer ces expressions au sujet de Douce, une sorte de frénésie qui faisait luire ses yeux étrangement, battre son sang audiblement dans la chambre obscure, où régnait l’inquisiteur, Pierre, esclave d’une vaine perfection mystique. Je considère cette passion consumante comme une autre des origines de l’épouvantable maladie qui devait bientôt me remplir de terreur. Je l’appellerais terreur superstitieuse, si le mot convenait à cet homme qui ne trouve plus une seule superstition, encore vivante, dans son attirail moral pourtant plein d’outils faussés, de denrées falsifiées.
Mais la maladie qui rôdait nous laissait pourtant capables de traverser quelques heures calmes, qui n’étaient troublées que par de surprenantes humeurs de Fryne.
— Trois lettres où vous vous divisez en trois petits fragments, Juliette. Comment pouvez-vous croire que vous êtes vraiment utile à ces pauvres femmes, dit Fryne, lisant les adresses sur les enveloppes que lui donnait Douce.
— Je n’aime plus répondre à cette sorte de remarque, que vous répétez chaque jour, Fryne.
— Vous ne m’avez jamais répondu.
— Ce sont des paroles de réconfort ; cela leur est doux, je le sais, de me sentir autour d’elles, et prête à me dévouer.
— C’est semblable à cette gymnastique, dit Pierre, que vont pratiquer les simples, une fois par semaine, pendant une heure, et qu’ils s’imaginent répandre leur action salutaire sur toutes les autres heures.
— Ou qui vont à Bath, à Vichy…, dit Fryne.
— Ceux que je réconforte, me remercient avec des larmes, dit Douce.
— Ceci est de l’orgueil, répondit immédiatement Fryne.
— Quelle preuve puis-je vous donner ? Je ne veux plus répondre, jamais.
— Vous deviendrez toute ronde d’aise, Juliette, comme votre bouvreuil.
— Comme un mandarin, ajouta Pierre.
— J’aime cet oiseau pour son innocente confiance, pour cette phrase qu’il murmure dès que je m’approche de lui ; il dépend de moi, il est reconnaissant de mes soins.
— Vanité, cette fois, dit Fryne, mais Douce se tait, elle ne peut expliquer son cœur, que le bouvreuil, on ne sait par quel mystère semble comprendre car, effectivement il ne chante qu’en sa présence une plainte émaillée de joie.
Nos conversations, toujours difficiles, se terminaient souvent par notre éparpillement dans différentes pièces de la maison. Les plus belles discussions, les moins offensantes, se terminaient par le renvoi de Pierre et de Fryne à leurs plaisirs. Ceux-ci se composaient principalement des promenades à cheval, que nous avions reprises ici. Fryne avait reçu de sa mère une fort gracieuse jument blanche, qui bientôt adora le beau cavalier de tableau espagnol qu’était Fryne, vêtue de velours noir. Quant à moi, j’avais découvert une jument noire, si belle de forme et de style, qu’elle semblait, non pas être un cheval de louage, mais bien appartenir au cavalier blanc qui la montait. J’avais eu, en effet, la hardiesse de me vêtir d’une culotte de daim blanc, d’une tunique de velours blanc. Dès notre première apparition, un dimanche matin à Rottenrow, les regards, les commentaires même, lâchés sur le couple que nous formions – Pierre possède encore la lettre scandalisée d’un ami, à ce sujet – nous firent comprendre que nous devions chercher d’autres lieux pour nos promenades, si nous aimions garder la paix intérieure, qui permet la poésie dans ces chevauchées.
Si Fryne nous laissait seuls dans l’atmosphère que j’avais rendue funèbre, nous tâchions de tourner le cap de l’amertume, de nous oublier dans d’étranges caresses, mal assorties, bizarrement entrecroisées. C’étaient de gémissantes tentatives d’oubli dans cette chambre brune, lourdement chargée d’amour fou, traversée par les lames d’or du soleil qui, croyant éclairer une fête de joie authentique, déchirait l’ombre à travers les ouvertures des rideaux. Or, cette chapelle obscure, où l’on sacrifiait à des dieux ambigus, se remplissait progressivement de cendre. Une peur profonde, mystérieuse, était venue y imprégner toutes les minutes, les faussant sinistrement, leur donnant une sorte de corps qui nous étouffait.
En somme, déjà à cette époque, Douce ne pouvait plus douter de la véritable nature de l’homme obscur qui était entré dans sa maison, y dévorant glacialement les dernières bulles d’air salubre. Cette femme, dont l’esprit même de la vie était la bonté, avait trouvé un ennemi en son amant. J’ai dit, en effet, que toute femme qui s’approchait de Pierre, après avoir passé quelques heures, quelques jours dans le rôle de divinité, devenait ensuite, infailliblement, son ennemie. On sait aussi que Douce commettait, à son insu, la faute impardonnable – faute qui précisément retenait Pierre auprès d’elle, impatient, menaçant –, d’avoir supplanté et de maintenir encore sa suprématie corporelle sur l’image d’elle, sur sa déification élaborée dans l’imagination de Pierre. Il se croyait trahi à la faveur d’une surprise de sa faiblesse, trahison imaginaire, qui parfois lui donnait des crises de rage inexplicables et qui dépassaient toutes les températures, toutes les mesures connues des aliénistes.
Au lieu d’avoir été confronté à la disette, je me trouvais dans une situation de fortune, non pas égale à celle de Douce, mais suffisante pour m’épargner les sordides soins que réclame l’économie. Pourtant, accompagnés de Fryne et de Peter, nous nous trouvions, Douce et moi, sur l’impériale populaire d’un autobus, arrêtés dans un océan de brouillard plein de soufre. Sans la voir, j’entendais Fryne :
— C’est d’ici qu’il faut recommencer toutes les aventures. Elle croyait donc à d’autres aventures que celles de l’esprit, ou celles dont aux pages imprimées on suit les contours, assis près d’un feu de bois, dans une chambre lambrissée de confort, gardée des intrusions, même domestiques, par une femme de chambre infaillible ?
— Laquelle choisir ? dit Peter, qui avait encore dans le sang leurs jeux d’enfance pleins de hasards, d’inventions fantasmagoriques.
— Choisir enlèverait aux plus belles précisément leur caractère d’aventure, objecta Pierre, à qui Douce, invisible dans le brouillard, comme nous l’étions tous, quoique assis l’un à côté de l’autre, répondit affectueusement.
— Il n’y a pas de place pour un choix d’aventures dans notre vie qui est notre propre aventure.
— Mais, peut-être est-ce cela que je dis, reprit Fryne.
— Non, dit Pierre à Fryne, vous pensez à des histoires inventées par les conteurs arabes…
— Non ! cria Fryne, et Pierre devina le geste énergique de sa tête, qui accompagnait toujours ses affirmations catégoriques.
— … ou le récit d’une belle vie tragique authentique, corrigea Pierre.
— Non ! dit encore Fryne.
— Nonsense ! murmura un autre voyageur dans notre brouillard épais, car si l’on ne pouvait pas se voir, on s’entendait pourtant, les voix traversant, pour atteindre nos oreilles, une double voilette de tulle. J’expliquai à Fryne que cette interruption, surprenante en Angleterre, n’eût surpris personne en France, même survenue au grand jour. Le reste de raideur que l’éducation anglaise donne aux enfants, pour les rendre charmants quand ils l’assouplissent, se cabra encore. Ce fut une de ses dernières surprises, car ayant découvert cette ankylose en elle, elle s’appliqua à la détruire, ne laissant subsister que ce joli style qui donne de l’aisance aux manières de ceux qui sont dans l’obligation d’avoir des contacts avec d’autres hommes.
Nous nous tûmes après la remarque du loustic. Nous constatâmes alors que les centaines de personnes, comme nous assises dans les véhicules arrêtés sur cet océan roux, étaient demeurées silencieuses. Puis nous fûmes frappés de ce que nul bruit ne rompait cette paix d’aquarium. Nous savions qu’à l’annonce du brouillard, dès qu’il eut manifesté ses intentions de s’intensifier jusqu’au point de cacher, même à un pas, les phares allumés, tous les véhicules s’étaient arrêtés avec ordre, serrés comme par un embouteillage d’aujourd’hui, de telle sorte que l’on pouvait toucher les voitures voisines qui portaient, comme sur des plats rouges, des centaines de têtes lentement ensevelies dans le coton jaune du brouillard. L’ensevelissement avait été de ceux qui, faisant perdre toute notion de localité, provoquent une grande surprise quand enfin le nuage roux s’élève, quitte la rue. Alors émergent en premier lieu les plats offrant les têtes, puis les casques de la police qui remet en marche les voitures rouges, noires, jaunes.
Dans Tottenham Court road, lisière ondulante du quartier des étrangers, où les odeurs de Naples croisent, sous les chapeaux, celles d’Amsterdam, de la Chine et de la Californie, nous accompagnâmes Douce au sommet d’un escalier, dans une chambre étroite, où deux femmes s’occupaient à relier des livres. Par la fenêtre, des toits, des lucarnes, des gouttières, tant de détails qui n’intéressent que si l’on vit en face d’eux et qui se meublent alors, s’animent de secrets multiples comme le mouvement d’une place publique. Nous nous éloignâmes de la fenêtre avec le même projet : Fryne, Peter, Pierre s’en iront, fuiront ce grenier où tout a le parfum de l’amidon moisi que Douce, amoureuse de fleurs pourtant, respire sans grimace, en subissant l’aigre prétention des relieuses, laides évidemment et réformatrices de quelque institution obscure.
Descendu, Peter, qui retourne à Eton cet après-midi, s’échappe pour courir vers les magasins d’outils et d’objets mécaniques de cet Holborn captivant qu’il a hâte de fréquenter, dans quelques mois, comme client sérieux.
Depuis Tottenham Court Circus, jusqu’au Garrick Theatre, Fryne et moi nous n’omettons pas de fouiller toutes les vitrines de vieux livres. Dans les boutiques, des Chinois, des Hindous, des nègres, élèves à Kensington, vendent des bouquins, se procurant ainsi les moyens d’achever leurs études. Le patron, crépu de blanc comme un bouc, de noir comme un mérinos, est sorti d’une Nativité de Hunt ou détaché d’une frise assyrienne du British Museum qui s’élève bien près d’ici. Entre les vitrines de ces libraires, des marchands de sucreries et d’appareils d’hygiène intime, s’engagent dans une lutte étonnante d’éclat ; les roses, les jaunes, les blancs des dragées cherchent à éteindre ceux des porcelaines et des caoutchoucs voisins. Toutes ces couleurs n’attirent pas Fryne, elle n’entre pas davantage dans les boutiques de livres. Elle ne peut lire que les livres qui demeureront avec elle. Emprunter un livre lui semble aussi sordide que d’emprunter une lime à ongles. Les livres anciens, rares, qui ne se peuvent acheter que vieux, lui donnent un grand malaise, il lui semble les lire dans une bibliothèque publique, dans un métro. Comment a-t-elle pu lire tant de livres ?
Nous quittons le brun et odorant quartier du Soho, nous dirigeant par Trafalgar Square vers Victoria, Fryne pour aller s’enfermer pendant une heure, prendre une leçon – je n’ai jamais su quelle –, moi, pour aller à la recherche d’une Scandinave, médecin psychologue, qui disparut brusquement de Florence l’année précédente, me laissant en possession de ses livres, de documents, et même de ses objets de toilette. Nous avions passé quelques délicieux jours pleins de caresses crues et sans ordre, il était donc évident que, dans cette intimité, elle avait pris peur de moi, encore qu’elle fût moralement peu développée. Une indiscrétion d’un jeune architecte boursier, qui résidait alors au même hôtel florentin que moi, m’a vaguement appris que ma fuyarde Scandinave demeurera quelques semaines, Buckingham Palace Road N°… Or, je ne la revis jamais, et je n’ai dit le but de ma promenade, en quittant Fryne, que pour faire sentir qu’il m’arrivait d’être par des hasards exceptionnels, dans une humeur frivole.
Je l’avais quittée près de la Basilique, dans une de ces rues où un menu jardin précède chaque maison, mais dont les fleurs sont remplacées par des dalles herbues derrière les grilles basses. Je n’étais pas encore arrivé à la gare de Victoria, que je sentis Fryne à côté de moi, à peine essoufflée. Elle n’avait pas dû entrer dans la maison grise devant laquelle je l’avais quittée.
— Assez de ces choses-là ! dit-elle, en se rabougrissant une seconde dans une pose de lassitude, puis, se dressant avec un geste de révolte, qui semblait naître dans son menton proéminent pour se répandre de là dans tous ses muscles. Elle semblait vraiment une proue fendant la foule, pendant qu’elle m’entraînait vers une voiture. En vérité, elle ne me dit pas quelles étaient « ces choses », ces leçons ; mais se répandit en plaintes dont la véhémence m’étourdit, et qui me montrait jusqu’à quel point s’étaient encore réformées ses idées, combien rapidement elles mûrissaient à la chaleur intensive de son esprit et il faut l’avouer, à la lumière crue, acide, de mon influence. J’avais d’abord trouvé grâce devant elle parce que j’approuvais son refus d’accepter des rapports sociaux avec d’autres êtres. Ensuite, il me semble que j’étais devenu le seul objet digne des sacrifices qu’elle me faisait de beaucoup de ses opinions. Cependant je ne sais comment qualifier nos relations, à cette époque.
Au lieu des restes d’un brouillard effiloché, nous trouvâmes, sous le ciel de Saint-John’s Wood, les belles gerbes d’or du soleil. Fryne passa devant moi, droite, têtue, ferme dans la décision qu’elle avait prise. Elle ne me suivit pas d’abord au jardin où, entre les hauts flox, sous les glycines parfumées, nous avions entrevu Douce, déjà revenue, écrivant des lettres sur une petite table rustique.
Toutefois, pendant que nous nous enlacions mélancoliquement, Fryne survint, renfrognée subitement, car malgré sa souplesse, elle n’avait pu encore s’habituer à maîtriser les expressions de sa figure. Puis elle s’approcha, vêtue déjà pour monter à cheval, m’annonçant ainsi qu’elle comptait sur moi. N’étant pas assurée du succès de la décision qu’elle avait prise, elle mit une main affectueusement sur mon épaule, disant, pour conclure, pour ne plus revenir sur ce sujet :
— Assez, je n’irai plus à Victoria. Ensuite, elle laissa glisser sa main, passa le bras entre sa mère et moi, m’embrassa presque rituellement. Pendant cet instant, Douce lui saisit rapidement la tête pour l’embrasser à son tour, de sorte que aucun de nous trois ne pût être sûr que Fryne ne l’eût pas embrassée sans y être contrainte par ce geste de sa mère.
Fryne m’entraîna dans une course impétueuse, dont les courbes violentes devaient cacher ses sentiments. Elle me poussa dans ma chambre pour que je m’habillasse, pendant qu’elle téléphonerait pour demander les chevaux. Presque sans mot dire, nous exécutâmes des courses folles dans la bruyère que nous avions choisie près de là, et que nous appelions la plaine du Roi Lear. Ensuite, calmée un peu par le mouvement, elle me dit à nouveau son amour de la liberté, que cet amour, s’il était authentique, devait pousser les hommes au suicide. Elle alla plus loin encore, mais, s’apercevant qu’elle perdait la pondération d’esprit qui, d’ailleurs, à cette époque, ne contrôlait plus constamment ses pensées, elle se mit à parler de peinture où, nécessairement, elle introduisait dans la théorie une liberté destructive effarante. Or, il lui était aussi venu, d’autre part, une docilité que nul n’eût pu prévoir. Elle écoutait, approuvait avec peu de rébellion, tout ce que je lui disais. Elle semblait avoir trouvé, dans nos conversations, une nouvelle raison à son existence. Je n’eus à briser en elle que de rares scrupules. En vérité, je la séparais dangereusement de tout cela qui fait l’essence même et le cadre ordinaire de la vie d’une femme. Nous travaillions à une mauvaise transmutation, nous étions plongés dans le secret, comme dans une cave deux faux-monnayeurs.
Nous passions de longues soirées qui souvent se prolongeaient dans la nuit, blottis, Fryne et moi, dans la mollesse du grand divan noir, où Douce et Pierre goûtaient leurs bizarres amours. Fryne m’entourant d’un de ses bras, m’embrassait chaque fois que je la forçais à rire. Chacun de ses éclats sourds de rire laissait après lui un silence brouillé de gêne.
Je ne puis dire ce que Douce éprouvait au cours de ces soirées, ni ce que Fryne pensait de nos amours, ni ce qu’elle pensait de Douce à cette époque. Un matin, que la beauté d’un orage m’avait attiré vers la tour qui de quelques mètres dépassait la maison, un matin que m’avaient enchanté les feux pourpres et orangés dont l’orage baignait les nuages tout autour de l’horizon, j’étais descendu me réchauffer sous les draps, oubliant de refermer la porte.
Par quelle circonstance inattendue Fryne entra-t-elle dans la chambre, située au-dessus du Studio que j’avais sinistrement transformé ? Quand elle nous vit, dans la clarté que l’aube d’un jour d’orage envoyait sur les oreillers, sur nos cheveux d’un brun très semblable, taillés de même, elle recula, montrant un vif désarroi, ne pouvant faire un second pas en arrière. Dès qu’elle fut moins interdite, rajustant ses idées qui s’étaient précipitées en désordre, elle articula avec la confusion de l’inconscience :
— Cela est souvent ?
Dès ce moment, nos promenades s’allongèrent. La glace et la neige nous interdisaient le cheval pendant presque tout l’hiver. Mais tous les jours, à pied ou en voiture, nous nous promenions dans les bruyères.
D’ailleurs, sous les prétextes les moins plausibles, Fryne m’entraînait au jardin. La toilette de celui-ci n’avait pas été faite, les délicieux cadavres des asters et des dahlias sortaient de la neige comme des calvaires brûlés, des délicats squelettes de plantes y dessinaient des géométries de cristaux. Les toiles d’araignées que les perles de rosée congelée n’avaient pas déchirées ; le vieux nid de becs-croisés dans le plus grand rosier ; les outils eux-mêmes dans le hangar ; le chapeau de paille où nous avions respecté un nid de souris, rêve d’habitation secrète, tout parlait d’attente, de temporisation et de mort. Dans ce jardin de ville, notre intérêt, notre curiosité, trouvaient toujours de nouveaux motifs à des arabesques vivantes, à de curieux repliements moraux. Comme à mes lectures de Hudson et de White, j’avais bientôt ajouté la lecture d’ouvrages spécialement consacrés aux plantes, Fryne m’avait évidemment suivi sur ce nouveau sentier. Notre curiosité éveillée ne connut pas de bornes, au moins quant à ses exigences, dans deux individus aussi insatiablement voraces que nous l’étions.
— Le jardin, ses plantes fanées, tout est triste ici, dit un matin Douce, qui nous avait innocemment accompagnés. Fryne immédiatement insinua qu’elle le préférait ainsi, avec ses belles plantes noires sous la neige, que plein, le matin, de fleurs éclatantes qui, le soir, étaient portées à des malades qui ne pouvaient en souffrir la présence dans leurs chambres. Elle dit tout cela en français, et comme sa mère connaissait mieux le français qu’elle, à ce moment, elle voulait sans doute par cette inauguration, marquer un changement dans nos positions respectives. Peut-être était-elle mue par un sentiment d’égoïsme plus obscur. En même temps que nos promenades s’allongèrent, elle cessa du reste progressivement de parler l’anglais. C’était toujours en français qu’elle faisait à Juliette des reproches, mais ceux-ci étaient enveloppés d’une telle politesse, qu’ils ne proéminaient dans la conversation que ce qu’il fallait pour que Douce en fût frôlée. Souvent il n’était question que d’erreurs dans le choix d’un vocable, de langage négligé, d’un mot dont l’invention mal soignée nous offusquait, nous qui aimions donner la vie, pour quelques instants, à des mots inexistants, mais vivement expressifs. D’autres fois elle se cabrait devant des idées erronées, témoins d’un monde qu’elle haïssait. Toutefois, jamais je ne découvris en Fryne la préméditation de nuire à sa mère, même pendant qu’inconsciemment elle employait des formes de langage, exprimait des idées qui eussent pu amoindrir celle-ci. Jamais elle n’avait honte des faiblesses de sa mère, jamais ne semblait craindre – même au milieu des curieuses colères qui la saisissaient – que ces erreurs, ces fautes, auxquelles elle donnait une ampleur surprenante, n’étendissent sur elle-même leurs ombres défavorables. Une seule fois elle l’accusa nettement, mais ni elle ni moi nous n’eussions pu dire si elle était injuste. Du reste, elle ne répéta jamais son attaque. Ce fut le jour au matin duquel elle avait, dans son trouble extrême, balbutié son étonnement de nous découvrir ensemble, dans la petite clarté de l’aube après une nuit orageuse.
— Juliette ne vous aime pas, me dit-elle, sans moins de crudité, sans autre commentaire.
Nos promenades journalières d’une nouvelle envergure, n’avaient pas, du moins dans cette part de la volonté que l’on peut contrôler, pour but avéré de me séparer de Douce. En tout cas, Fryne s’accrochait à ces promenades. De son imagination elle tira des trousses entières de prétextes pour qu’elles ne discontinuassent point. Elle attaquait des obstacles qui semblaient pourtant insurmontables. L’hiver même qui s’aggravait ne put la vaincre. Quand il menaçait d’interrompre le charme presque morbide qu’elle prenait à ces promenades – que nous y prenions –, elle fit faire une immense cape de drap noir, doublée de satin violet. Cette cape nous intrigua fort par sa longueur, sa largeur et la ressemblance qu’elle montrait avec une tente de campagne.
Un soir obscur et glacial, qui semblait interdire tout espoir de fuite dans la neige, Fryne m’entraîna pourtant. Je sus alors pourquoi cette cape avait adopté des formes si étranges. Dès que nous fûmes dans les étroites sentes tracées dans la neige des bruyères par quelques courageux passants, Fryne nous enveloppa tous les deux de cette cape, immense, nous protégeant véritablement comme une tente.
Peu souvent, je me suis enivré en même temps que de la chaleur douce d’un corps de femme, de la satisfaction profonde de mon goût d’agiter gratuitement des idées. Ces deux jouissances simultanées désorbitaient mon esprit et mes sens ou, peut-être, les ajustaient selon un mode qui serait plus près de la normale que leur froide séparation. Fryne n’avait pas dix-huit ans, son esprit, qui m’avait ravi de surprise dans le Pavillon, avait pris de nouvelles formes, des ailes, les ailes de chauve-souris que j’y avais ajoutées, les ailes de la mouette légère, qu’elle avait trouvées elle-même.
Sous ce manteau, j’éprouvais très certainement ce qu’eussent senti tous les hommes dans une telle situation. Mon sang bondissait plus vite, frappait dans les artères aux bifurcations des membres, me gonflait le cœur et la bouche. J’éprouvais tout ce qui donne aux hommes l’illusion enchanteresse d’un renflouement définitif, d’un gonflement poétique de l’âme. Les êtres bénis dans la chair se tournent alors vers la femme intelligente qui est enfermée avec eux dans le cercle magique, et tentent de lire sur son visage s’il y a communion entre son esprit et son corps. Ils veulent découvrir si cette femme, aussi, est déjà baignée dans les prémices du désir, dans les premières heures de la volupté. Pierre lui-même, dont la sécheresse se réchauffe – bien qu’à cette époque il soit empêtré dans les liens de son amour bizarre –, est pris par les doux lacets de la tendresse amoureuse. Ces lacets qu’il lui semblait délicieux de ne pas serrer, pour prolonger l’attente, lors de ses premières amours.
Sans une parole, Fryne et Pierre avancent dans la neige, traînant avec eux leur cape noire, comme un escargot sa coquille. Des arbrisseaux offrent à la lune d’argent leurs petites coupes de feuilles mortes. Frôlées, ces coupes versent une pincée de neige sur le manteau. Des nids abandonnés évoquent des désastres. Un écureuil surpris s’élance suivi d’une poussière de neige bleue. Très loin, un traîneau en retard glisse. Des corbeaux dans les branches maudissent vaguement ses clochettes. Nous regrettons les traîneaux de notre enfance et nos courses équestres de la belle saison, mais nous ne prononçons pas une parole dans ce désert de neige.
Nous marchions chaudement enveloppés. Sous mes doigts roulaient faiblement les hanches étroites de Fryne, la chair les recouvrait d’une lame si douce qu’à chaque pas je les sentais se tendre subtilement, puis s’élever pendant le passage du poids de son corps d’une jambe à l’autre. Mes doigts étaient ainsi chaque fois rencontrés par une délicieuse ascension de sa croupe. Mon autre main avait rejoint les siennes dans son manchon.
Toute notre attention, à peine divergée vers la poussière bleue de l’écureuil, les clochettes du traîneau, demeurait dans le cercle des sensations que procure la douce chaleur d’un corps. Je ne souhaitais rien, elle semblait recevoir et posséder de moi tout ce qu’elle désirait.
Peter était revenu en vacances, aspirant à sa prochaine délivrance qui le mènerait directement à la campagne, exercer ses goûts pour la terre et la mécanique. Il occupait en face de celle de Pierre la chambre qui lui avait toujours été réservée. Pierre n’avait aucune animosité contre son homonyme. Il se sentait au contraire attiré vers lui, ce qui semblera une monstrueuse impossibilité à ceux qui commenceront de lire la page qui suit immédiatement celle-ci.
Pierre, en effet, souffrait abominablement du voisinage de ce garçon qui n’avait pas dix-sept ans. La jalousie qui lui broyait alors l’esprit est le seul de tous ses vices, non pas auquel il trouve des excuses, mais qu’il tente d’expliquer pour l’adoucir, encore que les circonstances atténuantes qu’il voudrait faire admettre, soient le produit de défauts et de maléfices plus ténébreux que cette jalousie elle-même.
La certitude qu’il n’aimait pas Douce était si bien cachée dans les couches inaccessibles, dans les retranchements jamais fouillés de sa conscience, que lui-même presque toujours était la dupe des manifestations extérieures qui quotidiennement semblaient affirmer de l’amour. Il l’aimait de telle sorte que, si une tierce personne eût pu alors s’approcher de la scène, elle eût reconnu toutes les apparences de l’amour.
Les détails que nous avions agglomérés dans le cadre de notre vie, annonçaient un amour féroce, semblaient des témoignages irréfutables. L’un des plus importants de ces témoignages était certes que Pierre avait séquestré Douce, moralement et physiquement. Elle n’eût pas osé sortir sans son consentement tacite. Ses pensées passaient par un crible étroit, cruel, toujours en mouvement.
Pendant qu’il y avait là des signes d’amour qui trompaient presque Pierre lui-même, il savait fort bien, d’autre part, qu’il ne lui procurait pas dans le coït, la volupté que l’homme donne à la femme, qu’il ne représentait à cet égard qu’une source de plaisirs très minces, que, si elle agissait sur son imagination, la mécanique du plaisir n’avait pourtant pas d’effet direct sur son corps, n’opérait pas où avaient lieu ses spasmes à elle. Pierre savait qu’ils étaient comme deux étrangers parlant chacun leur langue, cordiaux, mais ne comprenant rien, ignorant chacun le sujet des paroles de l’autre. Elle avait trouvé depuis son enfance des voluptés où l’homme ne pouvait être représenté. Plus tard, même si elle eut la curiosité, éveillée par quelques lectures ou confidences, d’appeler la présence et l’action de l’homme imaginaire, ce fut toujours ailleurs, dans les fibres qu’elle avait éduquées, que duraient et culminaient ses plaisirs.
Il manquait donc entre nous, malgré de vives apparences, l’intérêt érotique, le lien intransgressible de la chair qui, ignoré dans les romans que la censure rend pudiques, est le seul lien indiscutable, la clé de voûte véritable de l’union des sexes, l’unique, et qui fait se désagréger cette union dès que l’habitude a blasé les nerfs, pendant que le temps modifiait le romantisme des amants… En ceux-ci, l’accoutumance des trépidations érotiques dissout les humeurs et surtout l’honneur. Cette désagrégation, cette démoralisation, permettent de traverser quelques milliers de jours sous la coupe d’air raréfié, dans la privation de la liberté, sous la coupe de la formule blasphématoire de la vie à deux.
En outre, même quand Douce eut découvert la tare spirituelle de Pierre, elle continua à l’aimer comme une part de cet univers que sa tâche hardie était de secourir de toute la puissance de son âme. La charité qu’elle lui prodiguait demeura intacte. Mais ceci n’était, pas plus que les sentiments de Pierre, l’amour sur lequel se puissent fonder quelques mois de joie ou de vrais plaisirs.
Le sentiment le plus précaire put bientôt avec succès être opposé à ceux qui n’étaient pas parvenus à représenter l’amour. Nul mieux que le sentiment que l’on nomme maternel, autour duquel on a effectivement groupé une vaste documentation littéraire, de magiques légendes de tous âges, n’apparaissait à Pierre mieux fait pour d’une seule poussée renverser le fragile autel qu’il avait bâti avec des erreurs, des colères, des complaisances, et même avec des mensonges et des autosuggestions délibérées. Pierre savait que cet amour maternel devait, en un être aussi généreux que Douce, d’un sens critique toujours manifestement incliné vers l’optimisme, devait sans effort dominer l’éphémère édifice qu’il avait construit.
Ceux qui croient encore que le bleu et le rose qui apparaissent parfois dans le canevas de la vie, sont mieux que des illusions, ceux qui ont la conviction que l’enfer peut être plus noir que cette plaine aride, que l’on ne nomme plus que par euphémisme « vallée de larmes », puisque la sécheresse et l’obscurité y ont même tari les sources de cette antique rosée lacrymale, je veux dire, ceux qui nourrissent encore quelque naïveté, ne comprendront point pourquoi Pierre, sans attaches authentiques avec Douce, pouvait pousser la jalousie au point que je vais être forcé d’exposer.
L’analyse, le vocabulaire psychologique ne m’offrant aucune ressource, je passe les causes profondes de ce sentiment, et n’en cite que trois raisons mineures, mais qui jouent clairement dans ce cas-ci.
L’orgueil que Satan l’Obscur tire de toutes les images, des architectures nées de son esprit – dont l’autel à Douce, qui commençait à peine de se lézarder –, cet orgueil se raidissait, s’accrochait à cet autel, au seul soupçon qu’il pût recevoir quelque ombre d’un voisin moins transparent, qu’il pût graduellement rentrer sous terre, s’écrouler. Et sa rage, naturellement, grandissait de savoir que, malgré son grand effort désespéré, de savoir qu’il avait échoué, n’avait construit qu’un château de sorcier qui s’effondrerait au moindre souffle pur des anges qu’il ambitionnait naguère de rencontrer.
La seconde raison, moins aiguë, est que, même dans le diable, il reste une part d’homme où traînent toutes sortes d’ordures héréditaires. Ces débris peuvent remonter à la surface de la personnalité, comme le faisait l’amour-propre de Pierre. En pensant amèrement à Peter, il était repris par les mêmes sentiments de respect humain, d’amour-propre, qui le prenaient rue de Sky quand, dans une armoire, sur la cheminée, ailleurs, ses regards rencontraient les reliques de sa vie mondaine. Pierre, celui qui porte habit et monocle, ne veut pas être supplanté, même par un jeune garçon de dix-sept ans qui l’attire.
À la troisième raison de jalousie, il conviendrait peut-être de donner le nom de rancœur ou d’envie, encore qu’elle fût d’une nature trop complexe pour être exprimée par un seul de ces termes. Pierre, à cause de son impuissance à la ressentir, haïssait inconsciemment, dans les autres, l’immense gloire qu’il imaginait être la leur quand ils ressentaient « normalement » la volupté érotique. Je veux dire celle qui brûle également, s’allume et meurt simultanément en deux êtres accouplés. Il haïssait ce qui promulguait en eux cette gloire dont, d’ailleurs, il exagérait la grandeur, et la transposait incorrigiblement.
Et, coexistant avec cette haine, il souffrait d’une crainte morbide que, si les hommes découvraient en lui cette absence de volupté, cette incapacité à la donner, s’ils se doutaient de son manque de cœur comme organe et siège de l’amour, ils n’en prissent vilement avantage.
Cette jalousie passait à l’état de rage – faisant pleurer Douce, inspirant à Fryne du mépris et une espèce de joie, que je ne puis expliquer –, quand le matin Douce sortait, ayant visiblement inscrit dans son allure, quoique sincèrement humble, l’intention de soulager, de s’introduire dans les misères qui jalonneraient sa route. Son aspect, ses yeux, son sourire divin, affirmaient qu’elle allait passer par tous les chemins où les pauvres, les destitués de maintes sortes devaient l’attendre. Elle semblait murmurer les paroles si générales du Christ aux petits, alors qu’elle eût dû dire à Pierre seul : « Je suis Juliette, le monde entier à tes pieds, avec mon unique amour. »
Vers la fin des vacances de Peter, sa mère multipliant les promenades avec lui, se dirigeait presque toujours vers ce quartier de Holborn qui est le paradis terrestre des mécaniciens, des célibataires atteints du mal des petits travaux manuels, des amateurs de prestidigitation, de tous ceux qui dans leur vie monotone, cherchent à mettre un intérêt, une passion inoffensive, facile à satisfaire devant un établi caché dans un grenier, dans un salon devant une famille consentante, parfois enthousiaste. Tout cela contenait d’ailleurs pour Peter des joies plus graves que l’on ne se les imagine. L’attrait mystérieux d’une planche de bois poli exotique, d’un outil perfectionné dont l’usage est encore caché parmi ses leviers et ses roues dentées, la force latente prête à jaillir d’une réduction de moteur adaptable à tout l’infini des machines imaginables, d’une simple scie au champ net, d’un paquet de moulures prêt à être emporté ; tout cela possédait pour lui un pouvoir d’enchantement qu’il cherchera vainement ailleurs.
Plusieurs visites à ce quartier s’étaient terminées par la brusque irruption dans une voiture qui les conduisait chez un marchand d’autos. Là on contemplait, discutait la machine que Douce offrirait à Peter, après le dernier terme de ses études, qui allait commencer. Ils en revenaient avec sur le visage la même exaltation que la petite fille transfigurée, revenant d’une danse avec l’assurance que la gloire éthérée de la danseuse sera la sienne.
Fryne pendant ce temps entraînait Pierre, en des pérégrinations qui duraient parfois des journées entières. Mais, d’autres jours, ils accompagnaient Douce et Peter dans leur univers d’élection. Alors les visites se terminaient dans les boutiques profondes des marchands d’oiseaux. Cependant la tristesse qui pesait là sur les bestioles les chassait de ces lieux avec le désir de voir des oiseaux moins étroitement martyrisés. Une voiture les portait au Zoo, où, sauf la pénurie d’arbres en quelques espaces, beaucoup d’ingéniosité se dépense pour faire oublier aux animaux que leurs sauts sont éternellement circonscrits par des grillages.
C’est là que nous prîmes des termes de comparaison pour exprimer maintes de nos idées sur la joie, la fierté, la dextérité et aussi, hélas, sur des sentiments inspirés par la mélancolie, l’emprisonnement, l’esclavage, les tortures secrètes de ces claustrations. Nous confrontâmes pendant longtemps la beauté de l’œil de l’autruche à la beauté suprême. Ce cristal aquatique, mouvant selon un hallucinant secret de l’esprit même de la lumière, nous avait semblé la plus fine des créations de Dieu, comme le rappelait Fryne, sans doute mystérieusement émue, et l’esprit vaincu par cette beauté.
Or, un vrai délire de bonheur les prenait, quand, pour la centième fois, ils pénétrèrent dans le palais des oiseaux. Aucun des jardins zoologiques que Pierre connaissait, ne possède un tel temple, où il était difficile de croire que ne se voyaient pas réunies toutes les espèces d’oiseaux des régions équatoriales. Quand, une heure après cette joie, ils étaient assis, distraits devant le rite du thé, ils continuaient de se réjouir de la splendeur des plumages et des formes, de la manière dont l’un des oiseaux s’attaquait à une orange, à une mangeoire pleine de grains où il choisissait selon une méthode fixe, comment un autre montrait dans ses plumes, ses pattes, ses yeux, l’élaboration d’un cri, faisant ensuite pleuvoir autour de lui toutes les gemmes de beauté secrète des forêts vierges.
Parfois, Peter et celui qui portait le même nom, ce qui ajoutait un charme indéfinissable à sa compagnie, quittaient Douce et sa fille pour aller revoir les phoques, les gazelles. C’est pendant ces courtes escapades que Pierre s’attacha davantage au jeune garçon qui, lui aussi, semblait aimer Pierre. Il ne pouvait douter que sa jalousie, s’arrêtant devant un mur abstrait, ne parvenait pas à atteindre le jeune homme qui, en effet, n’en avait aucun soupçon. Le voile rouge de la jalousie appartenait à Pierre, rien n’irradiait de lui vers Peter, et comme elle ne semblait pas toucher le cœur de celui qui la possédait, résider uniquement dans sa cervelle, on peut se demander si ce n’est pas uniquement dans la tête que le diable se pourrit, lui laissant le cœur pur.
Cette entente fut bientôt si douce, si ferme que nulle autre ne peut, dans la vie de Pierre, lui être opposée, et ce fut pour tous un réel chagrin – quoique la jalousie demeurât intacte dans le cerveau inquiet de Pierre –, quand deux jours après une de ces visites au Zoo, Peter dut repartir.
L’après-midi du départ, Pierre trouva Douce pleurant dans sa chambre, au-dessus de l’antre noir. Elle y avait porté son bouvreuil qui, sorti de sa cage, cessa de gazouiller sur son épaule quand Pierre entra. Celui-ci ignora d’abord les larmes, s’efforça de ne pas les voir. Il comprit que, outre le départ de Peter, un autre souci la tenait, et comme il reconnut brusquement des lignes nouvelles dans son visage, il sut que ce souci n’était pas récent, qu’il avait dû se développer invisible sous le feuillage de joie qu’avait été la présence de Peter. Ce n’était pas sa jalousie, dont elle avait vu les effets féroces et qu’elle avait douloureusement endurée, qui en ce moment ajoutait à sa peine.
— Pierre ! appela-t-elle, quand elle crut que sa voix ne trahirait plus l’inflammation de sa gorge.
— Juliette, qu’avez-vous ? dit-il.
— Faites revenir vers moi notre Fryne, balbutia-t-elle, elle vous écoutera, réveillez son cœur !
— Ce soir, ajouta-t-elle, voulant sans doute lui faire comprendre l’impossibilité où la mettait sa peine d’en dire davantage à cet instant.
Parmi les flox, il la rejoignit le soir, après le dîner, à sa petite table rustique, tout empêchée de ses maudites lettres aux miséreux, et qu’elle rangea à son approche. Il vit qu’elle l’attendait, et qu’elle voulait lui dire une chose infiniment grave, presque impossible à articuler ; il vit aussi qu’elle avait pris une si large dose de courage qu’elle réussirait à parler, même si ce ne devait être que pendant quelques instants. En effet, pour ne pas consommer de force dans un préambule, elle marcha droit au centre brûlant du sujet :
— Pourrions-nous nous séparer pendant quelques mois ?
Son autel s’effondrait, l’ensevelissant sous sa propre œuvre. Il eut pourtant, l’espace d’un court instant, la vision de ce qu’avaient été ses souffrances pour qu’elle osât une telle démarche auprès de lui, dont elle connaissait la triste valeur.
Pierre n’ose pas imaginer quelle rage sa figure exprimait à ce moment. Douce, le regardant, mit la main sur son bras, y imprimant affectueusement les doigts. Ses yeux suppliaient d’oublier la suggestion. Elle commença immédiatement de parler, d’une manière embrouillée, de l’autre sujet qu’elle eût abandonné si sa première proposition avait été écoutée avec moins de fureur. Mais elle ne put continuer et Pierre fut frappé pour la première fois de l’altération qui s’était produite dans ses traits et qui eût dû, s’il avait été plus sensible à la réalité, lui faire entrevoir, non pas l’exacte nature de la catastrophe qui se produirait bientôt, mais au moins qu’un malheur allait survenir dans leur vie. Il faut dire qu’alors, je ne sais par quelle nouvelle aberration, il ne voyait pas, comme aujourd’hui, que leur vie dépliait une trame d’horreurs.
L’ayant quittée fort tôt le lendemain, pour aller je ne sais à quel mélancolique rendez-vous, je la trouvai au retour dans la chambre noire où l’on achevait, fenêtres ouvertes, de ranger les objets, de lever les poussières. Sous cette lumière vive, inaccoutumée dans cette pièce, ne laissant dans le visage de Douce aucun repli d’ombre, j’y revis avec plus d’inquiétude l’altération qui m’avait frappé la veille au jardin. Malgré l’heure du soir avancé, dans le jardin son masque avait été coloré par les réflexions claires du massif de flox qui l’entourait. C’était une étrange transformation. Il semblait qu’à travers le sien un visage de hantise se préparait à transparaître. Cette transformation apparaissait par courts instants, et allait dans l’avenir, sans d’abord toucher sa beauté, se répéter progressivement à des intervalles plus rapprochés, jusqu’à affecter ses traits parfois pendant toute une journée. Toutefois, la pâleur plombée qu’avait pris son teint s’aggrava sans intermittence, sa peau de soie s’alourdissait, le tour des paupières prenait ces tons de bronze, naturels chez les Romaines, signes de maladie chez les blondes du Nord, ses lèvres se cernaient d’une teinte grise dont la seule vue eût infligé de l’angoisse. Sous sa bouche, la large cicatrice qu’y avait laissée une blessure reçue pendant la guerre où elle eut des gestes de dévouement fous, était plus visible, grisâtre comme de la peau déjà morte.
— Juliette, qu’avez-vous ?
— Des rêves affreux m’ont remplie de lassitude. Ma tête brûle. Fryne me dit dans la journée que Douce se plaignait, en outre, d’une amère bave de salpêtre qui lui remplissait parfois la bouche, à son réveil.
Ces symptômes, je les attribuais à des troubles provoqués par notre vie trop « passionnée ». Je compris mieux pourquoi elle avait demandé de nous séparer, ce qui n’impliquait pas de ne plus nous voir ; je compris aussi – par quel hasard de lucidité ? – qu’elle souffrait effroyablement, sans plaintes, de ne pouvoir adapter sa tendresse à notre vie, de sentir entre nous une dissension grandissante et dont elle avait découvert ne pouvoir entraver les progrès, et que d’autres non plus n’en pouvaient atténuer les effets. Seule elle ne pouvait faire le chemin qui la séparait de nous, non pas qu’elle eût renoncé humblement de s’abaisser vers ma noirceur et vers la froide sagesse de Fryne, mais parce que sa nature angélique lui faisait perdre pied dans ces terres glaciales. Elle ne pouvait vivre dans l’enfer d’affres, d’angoisses, de jalousies, de négations forcenées que nous lui offrions comme seule atmosphère viable, que nous lui offrions, avec la cruauté qu’il y a toujours dans les existences basées sur des théories idéalistes, sur des plans d’une logique seulement née de la raison, non sur des nécessités du cœur ou même simplement des nerfs et du sang.
Cette cruauté qui émanait de nous sans que nous l’exercions jamais consciemment, que Fryne et moi-même eussions niée, surpris d’en être accusés, comme je n’admettais sans doute pas, alors, ma jalousie, cette cruauté, pourtant permanente, noyait Douce dans un brouillard opaque de souffrances. Son intelligence, qui allait jusqu’à l’intuition, toute faite de bonté suprême, ne parvenait pourtant pas à nous atteindre à travers ce brouillard uniquement composé de poisons, de miasmes qui lui étaient étrangers. Elle me semblait déjà arrivée aux limites des souffrances, au moment tardif où, sans qu’elle eût crié, nous commencions à peine d’apercevoir leur existence. S’il lui eût été révélé qu’elle succomberait à ce poste de marionnette de l’amour, elle eût reconnu dans cette perspective une nouvelle épreuve pour atteindre à la perfection. Dans mon trouble, je lui répondis à la question qu’elle m’avait faite la veille.
— Je partirai cette semaine pour Florence, Juliette, êtes-vous satisfaite ? Mais elle mit un doigt sur ses lèvres qui reprirent vie et couleur ; dans ses yeux reparurent quelques étincelles de lumière. Puis elle me parla de Fryne, comme elle l’avait entrepris déjà précédemment et comme elle avait voulu le faire aussi la veille, car elle avait continué de pâlir chaque fois qu’elle rencontrait dans des signes ou des paroles, l’indifférence de Fryne, qu’elle croyait incurable.
Au jardin où nous étions descendus, pendant que je voyais mieux encore les ravages que nous seuls – ou peut-être aidés d’une maladie – avions provoqués en Douce, elle débrida un peu sa patience, pour me faire entrevoir sa souffrance profonde. Souvent elle avait attribué la froideur totale de Fryne à la maladie. Mais cette opinion était fragile devant les contradictions que la nature inscrivait sur le beau corps de sa fille. Le développement tardif de Fryne, d’enfant en femme, n’avait pas été causé par la faiblesse physique. Douce reprit, abandonnant celui de la maladie, le thème auquel elle avait déjà fait allusion et qui m’avait semblé une boutade d’impatience, presque de cynisme. Mais comme je savais Douce incapable de cette dernière attitude morale, je dus bien reconnaître que c’était avec une sincérité profonde qu’elle souhaitait, pour sa fille, les mêmes révélations qui lui avaient été faites dès son enfance, dans la chambre décorée de fleurs, par une amie qui lui embrassait longuement ses petites cuisses rondes, puis l’étourdissait des vertes voluptés dont le souvenir lui faisait monter les larmes aux paupières. Elle voyait en cette initiation une école où s’assouplissaient les sens, une inhibition poétique qui assurait le développement de la sensibilité, de la bonté même – Pierre était de son avis –, enfin, elle était certaine que cela rendrait Fryne plus humaine, moins cérébrale.
Le soir, quand nous fûmes seuls, elle reprit le même sujet, et je compris, étrangement surpris, que si elle m’avait suggéré de nous séparer, sans pourtant cesser de nous voir, c’était moins pour alléger ses souffrances meurtrières, que pour, me laissant disposer de moi, je pusse faire ce qu’elle me demandait.
Ce que par un lambeau de doute, demeuré en elle, ou par un très conciliable scrupule de femme adulte et de mère elle n’osait révéler elle-même à Fryne, elle insinua que je le pourrais, moi, divulguer. Trop pure, ne voulant créer un accident propice, allant droit au but, elle me dit son souhait qui – bien que Pierre fût totalement dépouillé de morale –, le frappait de désarroi, révolutionnait ses idées, non pas sur l’absence de limites qu’il avait constatée lui-même, mais sur les limites de la morale que pouvait sauter une femme misérablement dévorée par la souffrance. Ce n’était d’ailleurs que dans les seuls cas où l’indifférence de Fryne et la constatation de la froideur de sa chair, faisaient pâlir Douce, et où elle croyait voir de la sécheresse de cœur, ce n’était que dans ces seuls cas que je vis jamais une sorte de dépit en elle, une courte colère venue de son impuissance à intervenir. Parce qu’elle se croyait inspirée par des forces inconnues, elle trouvait la hardiesse de me demander ce fabuleux secours. Et il n’était pas difficile de voir que c’était devenu une idée fixe, une hantise fébrile, que la révélation de la chair ferait naître sa fille à la vie charitable, à une conception vive des joies en même temps que des douleurs.
Naturellement convaincue que le rêve de plaisir de son enfance, matérialisé pour elle, lui avait ouvert le cœur à la bonté, à la générosité, à la compréhension précoce de l’Evangile, n’hésitait-elle pas à ajouter, – elle voyait dans la révélation de ces plaisirs, une chance de régénérescence pour Fryne, qui lui annoncerait comment on aime, compatit aux douleurs, sort de soi pour agir avec pitié.
N’allait-elle pas se libérer de cette hantise ? Certes, nos bizarres amours ne pouvaient plus subsister longtemps après l’incident de la veille. Il ne fallait pas une grande abnégation pour entrevoir sans chagrin la réalisation de son souhait de séparation. Mais la perpétration de ce qu’elle souhaitait ne la touchait-elle point dans quelques fibres cachées d’elle-même ? Malgré nos profondes dissensions, elle pouvait m’avoir voué une sorte d’amour. D’autre part, son entité de mère, comparée à une louve, ou à une lionne par les poètes, ne serait-elle nulle part rejointe par les suites de cet acte ? Pour cet acte ne se trouvait aucun précédent, et nulle convention ne pouvait l’excuser. Il avait été enfanté dans la souffrance, dans des souvenirs de plaisirs rétrospectifs, par un raisonnement ému, mais juste, au moins pour Douce.
À une partie de ces questions j’eusse pu répondre alors, si j’avais été capable d’interpréter les légers effets qu’avaient sur sa contenance les baisers que Fryne me donnait quand, assise dans mon giron, sur le divan noir, nous passions des nuits affreuses d’insomnie. Mais au moment où nous sommes arrivés dans ce récit – moment à peine ultérieur à la scène qui fut décrite à son début –, les baisers de Fryne sur ma bouche sont encore vides, pas plus affectueux que des caresses sur les plumes d’une tourterelle. Ce n’est peut-être qu’une imitation physique, produite sans que s’y anime l’esprit même du geste, un instinct qui se devance, anticipe sur son développement, qui s’accapare d’une forme d’expression dans sa technique sans que l’originelle émotion qui la promulgue la suive ou l’accompagne ? C’est pourquoi j’ai dit baisers vides.
Pendant que Douce s’était déchargée de son projet, en alléguant son obsession, sa figure s’était un peu éclaircie. Elle se préparait à conclure en me suppliant, quand nous entendîmes une voiture s’arrêter, et vîmes, de la fenêtre, que Fryne en sortait. Douce eut encore le temps de murmurer quelques paroles confuses. Je compris pourtant qu’elle me chargeait, devant Dieu, de muer sa fille en « être humain ».
Je montai vers la tour où souvent je m’isolais pour réfléchir vainement. Récemment j’y avais tâché de comprendre ce que Fryne entendait quand elle employait le nom du Seigneur des croyants ; aujourd’hui je commençai par me demander quelle idée Douce se faisait de ce personnage mythologique, qui est réputé si hostile à Satan. Mais la charge fantastiquement neuve qu’elle venait de me donner, m’occupa bientôt à l’exclusion de toutes autres idées, fussent-elles dérivées des habitants des cieux.
Il ne me sembla nullement que ce fût un blasphème contre les morales, sans me dissimuler que j’étais sans doute seul à nourrir si allègrement une telle opinion. Toutes les morales, depuis tant d’années, n’étaient plus pour Pierre qu’un thème fallacieux. À peine parfois, y goûtait-il les délices rapidement burlesques de la spéculation philosophique. Elles n’avaient pas de noyau, de contours plus solides, plus stables que ce dessin fictif que l’on nomme l’horizon et qui fuit devant nous d’une course réglée sur l’allure exacte de la nôtre.
Investi de cette incroyable délégation, je me préoccupe de laisser quelque repos à Douce qui a rétracté son souhait de nous séparer. Voulant demeurer sous l’impression que c’est toujours moi qui gouverne nos vies, pour calmer ainsi la farouche rébellion intérieure, avant de la quitter définitivement et avec une joie à laquelle je goûte par anticipation, je m’éloigne d’elle chaque jour pendant de longues heures. Ces jours-là, je passe dix fois par une même allée de parc, j’entre souvent dans quelque musée, mais, me sentant déjà partiellement libre, je forme des projets inouïs d’audace, car l’expérience même à peine terminée, n’a jamais abattu ma hardiesse. Au contraire, de tous les échecs où doivent évidemment tomber mes entreprises, un nouveau poison vivifiant semble couler en mon âme.
Je me sens certainement plus allègre de ce que, tout en ne lui ayant pas accordé sa liberté, mon honneur infernal soit satisfait, et de ce que j’entrevoie clairement le moment de ma libération. Or, il est plus difficile à avouer qu’il y a une autre joie profonde, mêlée à celle qui me vient de mon prochain élargissement de la prison que je me suis faite. Il ne m’apparaît pas surprenant que Douce ait crié au secours. Au contraire, elle a résisté plus longtemps que mes autres victimes, et c’est précisément ce qui fait d’elle la plus misérable d’entre elles. Mais pour ne pas déterminer arbitrairement des sentiments, pour ne pas entacher la vérité par quelque explication imaginaire, je dois avouer ici ma totale incapacité de dire si la joie profonde, peut-être ignoble, qui s’agite avec l’autre en moi, vient ou de savoir Douce dans une agonie au moins morale, qui me force à la quitter, ou d’être assuré que, l’abandonnant à présent, j’évite peut-être une terrible conséquence de ma conduite. Un dilemme, aux termes aussi contradictoires, est-il rare dans la vie d’un homme normal ?
Réfléchissant à cela, je me promets de donner à Douce, après quelque repos, aussi quelques jours de plaisirs pour lui laisser de moi un souvenir moins angoissant. À cette époque, au restaurant ou ailleurs, je me trouve souvent insensibilisé par une telle absence d’attention, qu’au réveil je suis parcouru de ce douloureux frisson d’inquiétude que connaissent les hommes qui ont commis des crimes, ou construit leurs habitations idéales dans des terres prohibées.
À ces moments, je souris du rôle d’ange gardien, qui devrait guider Fryne vers un monde fabuleux. Je souris de ce que je sois ce gardien qui n’aura jamais vu sur son territoire de feu, de délectations frénétiques, entrer pareille écolière. Dans mon esprit qui a rejeté toutes les lois, toutes les prescriptions sociales, tous les attributs des vertus, l’initiation qui m’est presque imposée continue de me replonger dans une préoccupation obstinée.
Oubliant de me lever de table, je me revois dans le passé devant un autre problème, sinon identique, certainement de la même complexité et d’une même apparence de perversion, je me revois en compagnie d’une femme du même sang que moi, ce qui ne m’eût d’ailleurs pas arrêté si je l’eusse aimée.
— Aimé-je Fryne ? je me demande pendant qu’on ferme derrière moi les portes du restaurant où je me suis attardé, distrait par ces pensées. Dans les grandes rues, la foule a déjà fort diminué. Un peu plus tard, je me retrouve réfléchissant, non pas devant des liqueurs au Café Royal, mais assis dans l’ombre, sur les marches de Saint-Martin’s Church.
— Fryne, si semblable à moi-même, ne me semble pas une femme, ne me touche pas le cœur, malgré l’admiration qu’elle voudrait me cacher.
Si je puis me comparer à un paysage de rochers arides, dévastés, voici qu’au fond d’une conque noire j’y trouve quelques gouttes d’eau encore pure.
Ainsi dans mon cœur je trouve quelques dernières paillettes de pureté, et je ne sais quelle brise, venue d’un paradis que j’ignore, les fait briller, croître assez pour qu’en naissent des scrupules et des craintes de troubler Fryne sans beauté. Car, précisément, la conque noire du rocher contient encore un principe tortueux de beauté. Avec étonnement, je la vois, non plus seulement régir partiellement la construction de mes amours idéales, mais cette fois, influencer fortement les longues réflexions qui entourent la mission redoutable dont je suis chargé et que, pas un instant, je n’ai songé à rejeter. Au contraire, à mesure qu’approche le jour que j’ai fixé pour reprendre nos soirées de la chambre obscure, j’avance inévitablement vers l’instant où mon orgueil lui-même s’y sentira engagé.
Enfin, encore une fois, la chambre n’est éclairée que par les flammes du foyer que Douce, assise à sa place favorite, entretient précieusement. La lune brille dehors, car des lames livides coulent sur les rideaux sombres, touchent les cages où un des oiseaux commence, dans son rêve, un trille inachevé. À côté des oiseaux, des cristaux brillent dans les fleurs, où parfois les flammes du foyer ajoutent des topazes. Sourde fantasmagorie, presque devinée seulement dans l’ombre. Parfois, m’arrive le bruit du grignotement des souris qui attaquent mes biscuits dans l’antichambre. Et je me souviens que j’ai eu la pensée dégradante de faire boire Fryne, de demander lâchement au champagne sa complicité. J’ai dû déposer dans l’antichambre une bouteille, des gâteaux autour desquels, au clair de lune, les souris soupent.
Assis sous Fryne, sur le divan noir, je résume notre situation : Douce me la donne ; le mariage ne serait pas impossible si les loups sociaux menaçaient de dévorer Fryne ; il n’y a en somme que Fryne elle-même à considérer. Qui est Fryne, qui Pierre ? Si nous faisons le point de toutes nos tangentes et intersections d’idées, de la température de nos sentiments l’un pour l’autre, que trouverions-nous qui s’avancerait vers l’avenir ?
Fryne a posé son bras nu autour de mon cou, ses deux mains se rejoignent près de mon épaule, ses jeunes hanches sont couchées sur mon ventre, ses jambes repliées sur les miennes. Il me semble voir des feux nouveaux dans ses yeux, mauves aux lueurs intermittentes du foyer. Elle déplie et ferme les paupières en un jeu d’espièglerie qui est affolante dans un être uniquement dominé par l’esprit. Peut-être est-ce déjà une agacerie, une coquetterie inconsciente mimée par cette image de la candeur. Quand je souris, elle m’embrasse, méthodique, chaste, sur les lèvres. Cette fois j’avance les miennes, accrochant les pétunias de sa bouche, froide. Sa bouche demeure un instant prise, immobile, puis elle détache ses lèvres toujours glacées. Une question est inscrite dans tous ses traits. Sa soif de connaissance, son invincible esprit d’analyse, d’inlassable raisonnement, m’interroge.
— C’est ainsi que les amants s’embrassent ?
— Ce ne serait pas ainsi si nous étions des amants.
— Nous sommes plus et mieux, dites, Pierre ?
Or, je suis certain que, jamais un seul instant, elle n’entrevoit que les choses de la chair puissent concerner son corps à elle. Étant absolument chaste, elle doit les considérer avec mépris. Elle ne peut concevoir leur attrait ; n’en ayant pas même, comme sa mère, une prescience illusoire, mais suffisante pour agir sur l’imagination, pour permettre d’imaginer d’abord la volupté, puis qu’une volupté puisse se cacher dans le jeu d’une mécanique crue, presque chirurgicale, repoussante. Pour elle, cela est d’une parfaite évidence, son corps est une exception permanente, hors de toute atteinte ; la question ne pourrait naître qu’en même temps que le doute.
Quelques jours plus tard, Douce ayant obtenu, facilement dans l’humeur où je me trouve, la permission d’aller voir sa mère, Fryne et moi, nous pouvons sans crainte d’être troublés, descendre nous plonger dans les enchantements du jour printanier.
Il contient déjà les fleurs de mai, les chemins sont des tapis de briques rouges et de mousse sombre ; dans le pavillon, nouvellement blanchi, la table de jardin de Douce est couverte de branches de lierre. D’un vaste fauteuil de jonc, près de la fenêtre, nous voyons les becs-croisés qui, ayant réfectionné leur nid en avril, y élèvent maintenant trois enfants voraces, laissant choir autour d’eux, sur la mousse, des ailes de hannetons, d’autres élytres verts, des insectes rebutés.
En Fryne je remarque quelques changements. D’abord, elle ne m’embrasse plus sur la bouche ; puis elle est prise de curieuses attentions pour sa mère. Celle-ci croit que cette sorte d’amitié nouvelle est éveillée par le remords de sa fille. Je lui prouve immédiatement qu’elle ne peut encore avoir de remords. Je ne crois pas qu’un sentiment aussi artificiel doive jamais toucher un esprit si apte à la critique.
Peut-être que ces attentions inopinées proviennent d’une même source que la phrase qu’elle m’a dite le jour de la découverte qu’elle fit en entrant dans notre chambre. Son « instinct » de femme, mystérieusement caché, même pour elle, fait peut-être dans le chaos qu’est tout être, des gestes ignorés de joie, de défense, de pardon, de haine, d’amante. Dans ce cas, elle exprime par ses attentions une reconnaissance, dont elle ignore la réalité, pour le détachement de moi que Douce ne peut cacher, et sa phrase prononcée cet autre jour, est une défense pareillement secrète d’un amour qui pourtant n’est pas encore né. Combien profondément je blesserais Fryne en lui disant ces réflexions, pendant que, vêtue d’une robe blanche légère, elle me pousse sur le fauteuil de jonc, se roule comme un chat dans son creux favori, entre mon menton et mes genoux.
Des hirondelles entrent et sortent de l’écurie désaffectée, nos chevaux étant soignés ailleurs. Elles s’accrochent à leurs anciens nids, prennent des mesures pour des nouveaux. Ces immenses spectacles ne m’empêchent de me pencher sur Fryne, plus tiède que d’habitude, comme allégée d’un volume de personnalité inutile.
Je mets la main sur son genou découvert. Il est plus délicieusement modelé, plus merveilleusement recourbé que l’envers d’un pétale d’aubépine. Il a la couleur des verveines pâles. Un genou dont l’enveloppe de chair a la consistance des pétales du lis, un genou qui me donne, cette fois, la commotion violente, maladive peut-être, qui m’ébranle quand, penché sur une rose, j’en aspire le parfum traversé de mille parfums se séparant, se rejoignant, faisant sonner une multiple et immense cantate de parfums doux, énergiques, de fruits, de poivre, de sucre et de miel. Toutefois, le niveau culminant de cette émotion violente n’est pas atteint au moment que l’on se penche et touche encore la fleur, mais, au contraire, quand sans autre raison que la sottise pressée, on s’arrache à son enchantement. Tout en moi, à ce moment de rupture, proteste, me dit qu’il n’y a pas d’obligation urgente de rompre le charme, qu’il est toujours là d’ailleurs, et que ce n’est que par une paresse, une curieuse veulerie de la volonté que je m’en détache, que c’est faire de ma vie un monstrueux gâchis que d’abandonner sans raison cette immense source d’ivresse, qui trouve si peu d’équivalents dans ma vie ; enfin, je suis torturé par l’idée que je passe à côté de l’extase du parfum alors qu’elle est toujours à ma portée, que je me prive pendant les grandes parts de ma vie, courte et sombre, de ces extases, peut-être par négligence. Du désarroi me prend quand je pense au temps d’extase perdu, à toutes ces minutes du passé, du présent, où ce parfum a existé sans moi, où je pouvais sans contrainte en jouir.
La main sur ce genou d’aubépine, je fus traversé par l’émotion d’angoisse qui vient remplacer en moi l’ivresse de son parfum, quand je m’arrache à l’enchantement d’une rose rouge.
Pendant que j’assimilais l’émotion que me donnait ce genou merveilleux, à celle, également profonde qui me pénétrait auprès d’une rose rouge, je m’aperçus que l’émotion que je ressentais en ce moment était une véritable angoisse devant ce genou, fragment de la gamme des voluptés, qui allait, comme tant d’autres promesses de beauté, se fondre au chaos obscur de l’informe. Il allait se faner sans que les caresses qui sont son esprit, viennent jamais y faire brusquement accourir de sa retraite l’âme de la femme.
Près du genou d’aubépine une branche de clématite, perdant son appui, vient pencher ses étoiles d’ivoire suspendues dans une poussière d’argent. Fryne regarde ma main qui semble séparer de l’univers la beauté de son genou. Je continue de penser au gaspillage de beauté qui se fait dans le monde, et je me persuade que la religion a laissé, parmi toutes ses terreurs, la crainte de la révélation de la beauté, de son rôle actif. Je me dis que le diable, s’il était moins pourchassé, pourrait dans la beauté faire renaître la vie, remplacer par la beauté l’atroce dictature des générations.
Fryne couverte d’une véritable crépitation de joie, fardée des couleurs printanières du jardin, regarde avec orgueil ma main faisant un bracelet à son genou. Elle est évidemment habitée, en ce moment, par le second être qui est né en elle, celui qu’y a mis sa culture extraordinaire, sa connaissance de tout ce qui se fait pour la beauté dans des domaines encore purs, de la place qu’occupe la beauté dans nos conversations, dans ses lectures. Elle questionne donc ardemment mon regard, cherchant à lire dans ses expressions la température de l’admiration et de l’émotion qu’y fait luire la beauté de son genou.
Comme on fait glisser un bracelet, j’avance la main, pendant que je me penche, tentant un nouveau baiser sur les pétunias des lèvres entrouvertes. Or, elle fait dévier son sourire de bonheur, évite ma bouche avec simplicité, comme écartant une mouche à peine gênante, puis elle me regarde un peu étourdie de ce réflexe inconnu, non prévisible.
Mes doigts s’écartent sous le renflement de la cuisse que je caresse librement sous la robe légère. Imperturbable, elle croit savoir qu’elle me donne une de ces joies profondes que nous goûtons dans un musée, elle semble assister, en le partageant, à un plaisir semblable à ceux que tous deux nous éprouvons au British Museum, soit dans la salle des tanagras, fleurs arrêtées, immobilisées pour toujours dans la seconde la plus merveilleuse de leur existence, soit dans les salles ethnographiques où certaines images sculptées dans le bois nous ont confrontés au mystère même du beau, sauvé de toutes les bandelettes crasseuses des esthétiques, soit devant le crâne en cristal, âme du cerveau dans l’oubli, au cœur du néant, soit d’un million de duvets d’oryx qui, sans doute, transportent les rois nègres dans un ciel réel, tout-puissants de magie sombre, autoritaires, trônant au milieu d’autres dieux rouges, leurs féaux.
Quand je découvre ses cuisses doucement bronzées, sa joie brille. Je la sens palpitant d’un plaisir qui eût surpris Douce. Les doigts qu’elle pose sur mon cou, sur mes cheveux, tremblent. Or, au moment où ma main rencontre les derniers linges, déçue par le voisinage qui pour elle ne représente que des misères, offensée de ce que la nature brutale interrompt notre extase par un rappel sordide, elle sourit pauvrement. Une moue d’excuse se dessine sur sa figure, et elle me dit, absolument comme si elle m’annonçait que sur le cours d’une de nos promenades on avait mis une barrière de fleurs, pour attirer l’attention du promeneur sur l’impraticabilité d’un sentier, absolument comme elle m’eût donné ce renseignement :
— C’est ma petite culotte. Mais comme pour mettre, malgré que cela lui semble impossible, une fragile et jolie note dans cet avis, elle ajoute :
— Elle est de la couleur des roses thé.
Quelle onctueuse, brûlante lave, ceci eût fait couler dans les veines d’un homme moins infernalement glacé, moins empêché de raisons, de réflexions complexes, que Pierre ! Lui, heureux de cet obstacle de roses thé, de l’innocence de la limite qui s’imposait, lui permettant de garder l’honneur, admire, halluciné, ces cuisses comme des fruits blancs patinés de soleil, douces comme de la mousse au fond d’une source. Il admire aussi ce masque intelligent où la joie est tôt revenue, après l’éphémère horreur qui y était montée quand, dans la pensée, elle et moi, nous avions rencontré les sinistres stigmates de notre misère.
Mais parfois, entre deux mouvements des paupières, apparaissait encore, ce jour-là, la froide sagesse que doivent haïr les anges mêmes. Pierre voit alors ces anges sarcastiques, assis sur les gigantesques livres d’exégèse dus à la sottise des hommes. Coiffés d’un bonnet de savant fait d’une page arrachée au poème d’un faux poète de notre enfer, ils s’éventent d’un palimpseste habilement falsifié, qu’ils balancent au bout de leurs doigts ironiquement trempés dans l’encre des jésuites.
En vérité, aussitôt revenu dans ma chambre, je me couchai tout vêtu sur mon lit, pour m’imbiber de toute la beauté que je venais de boire, de m’en saturer de force, par prudence, comme on prend une drogue d’un goût délicieux pour s’immuniser des fièvres chroniques, pour au moins causer quelque délai dans leur retour. Or, il arriva le contraire de ce que je voulais. Au lieu de pouvoir pétrifier les images au point de les rendre inexpugnables de mon cœur, par des voies inconnues, ma révolte ancienne toujours éveillée, permanente, s’installa parmi mes pensées de gratitude.
Certainement, Pierre, sans mépris, sans orgueil eût été plus méchant. C’est en effet avec trouble qu’il accueillait l’idée de trahison qui montait en lui. Et d’ailleurs, il appelait en même temps à son secours l’autre Pierre, celui qui avait si noblement admiré la beauté de Fryne. Mais le désir de rompre, de déchirer, de « venger » grossissait, épuisait ses forces.
Il ne retourna pas au jardin.
Nous avions oublié que les études de Peter étaient terminées, quand Douce, par son trouble, par son visage plein d’angoisse nous révéla que le jour de son retour approchait. Il revint le lendemain du jour où le masque de sa mère, plus gris qu’après une de ses nuits de cauchemars, nous avait montré dans quelle appréhension fiévreuse elle attendait mes nouvelles crises de jalousie. Fryne et moi, malgré l’aveuglement et la cruauté que nous donnait notre peu de contact avec la réalité, fûmes forcés brusquement de voir combien les altérations terrifiantes s’étaient accentuées dans son visage.
Pierre, qui déjà s’absentait souvent depuis qu’elle lui avait découvert son chagrin, prit encore l’initiative d’un voyage, pour que, seule enfin, elle pût respirer un air moins chargé des vapeurs empoisonnées de sa vaine alchimie esthétique.
L’après-midi de ce jour nous partons pour nous promener. Mais, bien que nous n’ayons pas choisi un dimanche, je ne m’habille pas de blanc, car j’ai décidé de parler à Fryne de mon voyage, sans être troublés par l’attention affectée ou la curiosité sincère des autres cavaliers. Toutefois, il y avait ce jour-là tant de monde que nous dûmes, agacés, quitter les allées du parc.
Nous tentâmes avec succès une promenade dans les bruyères violettes, sous un ciel où des nuages blancs réfléchissaient. Derrière nous s’égrenaient les notes d’un harmonium qui accompagnait le chant d’un groupe de réformateurs de quelque religion, qui était la récente réformation d’une autre, un peu plus anciennement réformée, d’après la réformation de la religion réformée.
Hâtant le pas, malicieusement poussés par cette musique symbolique, nous fûmes dans l’endroit que j’avais choisi pour dire mon projet à Fryne. Elle avait mis à sa ceinture la fleur que je lui avais donnée – Pierre lui-même n’avait pas osé dans ces heures mélancoliques, mettre la sienne à sa boutonnière.
— Donc, dis-je, nous ne sommes pas des jaguars.
— Des jaguars ? s’exclama-t-elle avec surprise, sans pouvoir découvrir d’où arrivait ma réflexion bizarre.
— Parce que nous allons mettre fin aux souffrances de Juliette.
— Ne pouvons-nous donc être raisonnables, sans être cruels ? demande Fryne avec humeur.
— Il s’agit de considérer un remède, sans chercher la cause de son mal, nous ne pouvons point ignorer sa souffrance parce que nous la trouvons illogique, dit Pierre, qui ne semble jamais avoir consacré tant de soins à la morale.
— Vous avez découvert cela, s’écrie ironiquement Fryne. Cependant, immédiatement ses traits m’assurent que la justesse de ce que je disais vient de la frapper. Pour la première fois une petite panique la saisit, semblable à celles qui la prenaient quand, assistant à une de mes scènes de jalousie, elle tentait d’y mettre un frein. À ce moment on nous amène nos chevaux avec lesquels nous n’avions pu traverser toute la ville.
— Je partirai demain pour Florence, dis-je à Fryne. Elle me répond un seul mot, sans hésitation, se penchant de biais sur sa selle, posant sa main fébrile sur mon bras, le rose de son visage rougissant un peu.
— Seul ? demande-t-elle.
Sans doute ma nouvelle l’a-t-elle prise dans un moment de faiblesse, à une seconde où ses facultés, ébranlées par la brusque constatation de notre cruauté, étaient si troublées encore qu’elles semblaient l’avoir abandonnée. Sa déroute continuant de la faire trembler, l’annonce de mon départ la glaça comme une bise nocturne.
Par le manège qu’elle imprima à sa jument, elle m’obligea à retenir mon cheval. Elle se pencha vers moi, s’approchant au point que nos genoux se rencontrèrent. Ses yeux de myosotis cerclés de noir prirent des reflets violets au voisinage de ses joues rosies par l’émotion. De ses regards elle m’entoura d’une supplication muette, d’une protestation infinie, renforcée par la pression sur le mien de son beau bras de liane, vêtu d’une manche souple de velours noir.
— Fryne est une femme ! me dis-je avec la même surprise que si je sortais brusquement d’une confusion d’objet dans laquelle je me fusse trouvé. Telle aussi fut ma surprise quand Fryne, rougissant comme une vraie jeune fille, prononça l’unique mot que j’ai dit.
Toutefois, après avoir laissé les chevaux aux mains du palefrenier, revenant vers notre sombre maison, passant sous le carillon de Westminster qui met des bulles d’angoisse dans les cœurs les moins rêveurs, Fryne était redevenue déjà le compagnon qui découvre avec Pierre la splendeur d’un crâne de cristal, d’un manteau rouge, qui découvre avec Pierre la beauté, la texture de lis, la couleur d’aubépine de son propre genou dégagé de la mousseline légère.
La maison offre un aspect si désert, un tel silence l’entoure, plus strict que celui d’un béguinage, qu’elle semble abandonnée depuis longtemps. Entre les pavés, l’herbe et même des pâquerettes ont poussé ; pour nous ravir, des fourmis tracent des démonstrations géographiques sur le seuil. Je les fais respecter, les fleurs et les fourmis, de même que les cryptographies que les mendiants, groupés en corporation, y tracent comme de bons recenseurs. Une fois, m’approchant, j’entendis un passant convaincre un autre, regardant l’herbe et les cryptographies, de ce que notre maison fût hantée, que les derniers habitants l’eussent fuie après un crime mystérieux, impuni.
C’est à la porte de cette maison habitée par des esprits fantômes, que s’arrête la vieille dame qui nous précédait depuis un instant dans la rue.
— Cette dame est ma grand-mère, dit Fryne déjà hostile, prête à se défendre contre les miasmes de bourgeoisie que va laisser dans la maison la mère de Juliette.
En effet, après avoir jeté sur l’herbe et les signes des mendiants un regard de surprise dégoûtée, sur lequel des sourcils s’étaient levés avec l’exact accent qu’une telle vision méritait d’une âme bien faite, elle sonna, brisant ainsi, pour la première fois, et cela devait suffire pour la rompre, la chaîne dont j’avais entouré sa fille.
Quand nous fûmes assurés que la dame avait été conduite auprès de Douce, je mis la clé à la serrure. Nous montâmes pour voir la grand-mère sur le seuil de notre chambre noire, gémissant méthodiquement, selon toutes les règles qui régissent le très spécial gémissement dû aux spectacles d’horreur inattendue, qui ne sont vrais qu’au théâtre, mais qui, dans la vie, sont forcés de tirer de tout cœur bien né un gémissement de comédie.
— C’est une chapelle ardente ! C’est bien l’enfer que l’on m’avait décrit ! Ceci nous apprend que l’une des hypocrites qui gobe les œufs de Douce, nous a trahis, sans doute pour d’autres œufs non pas de charité, mais rétribution d’espionnage. De la chambre de Fryne, qui est notre refuge, nous l’entendons continuer de gémir. Je savais depuis longtemps que la beauté sévère, l’honneur profond de l’âme, s’enfuit à l’approche des groupes, que si elle habite avec un homme au centre d’une forêt, elle s’échappe quand d’autres ermites se joignent à lui, que si elle s’est apprivoisée dans la cellule d’un citadin en révolte contre la cité, elle le renie s’il prêche et permet à d’autres de l’entourer pour le suivre. La beauté connaît les différences, elle est faite d’une surprise qui ne peut se capter, et ne se prolonge qu’en silence ; la surprise que provoque la trouvaille de la beauté, n’est ni ne peut être semblable à rien qui existe, c’est pourquoi le virtuose ou celui qui imite est fui par la beauté sévère.
Quoique j’eusse aussi dû m’apercevoir très tôt que, s’il est parfois donné à deux êtres de cohabiter avec cette beauté pendant quelques mois, cela était pourtant impossible avec Douce, puisque, entre elle et moi, le lien sous-jacent de volupté normale, celle que l’habitude du romantisme a curieusement jointe à des sentiments qui ne sont que spirituels, que ce lien, que cette volupté, n’existait pas, et que si ce qui nous réunissait, de moins en moins d’ailleurs, eût pu enchanter le pédéraste ou quelque autre dévié, le diable est trop perversement idéaliste pour y goûter, car ne lui faudrait-il pas d’abord descendre une première marche, c’est-à-dire croire à l’amour, pour ensuite rétrograder encore vers ses substituts unilatéraux ?
Le gémissement bien conditionné de la grand-mère, avec son enflure de rhétorique, est cependant un signe indirect qui nous donne à nouveau le choc que nous avons reçu précédemment, et aujourd’hui même, quand j’ai prononcé le nom du fauve noir, le jaguar.
— Nous ne pouvons être des jaguars, dit sans malice Fryne qui, tirant une conclusion rapide des quelques mots qui parviennent jusque dans notre refuge, devine comme moi que la conséquence de cette visite s’accorde avec la décision que nous venons de prendre. Pierre jubile de ce qu’il a déjà pris cette décision, que celle-ci ne lui est pas imposée, il exulte d’une belle joie, célestement légère, à l’idée de sa liberté reconquise. Il lui semble que les instants de sa vie où, s’arrachant à des liens, il reprend sa liberté, soient les seuls où il jouisse du bonheur dans un authentique cœur d’homme. J’ai déjà fait cette observation.
La grand-mère, dans la chambre, dont on lui a déjà ouvert la porte pour la reconduire, d’une voix impérieuse, résume ses ordres devant Douce qui, ne lui ayant pas tenu tête cette fois, lui a rendu le courage des tyranneaux injustes, investis de pouvoirs extrêmes. Dès l’arrivée de Peter, Douce et Fryne seront enlevées, installées avec la grand-mère dans une maison qu’elle possède à Saint-Malo. Douce sera extraite de cette atmosphère pourrie de miasmes, soustraite aux ombres de la folie qui y commandent. Elle emploie d’autres termes, et le ton de sa voix qui s’élève sonne un arrêt formel : elle a décrété inébranlablement que cet enfer sera pulvérisé. Le diable rit, sachant bien que sa vérité n’est pas contenue dans l’assemblage de quelques meubles.
Douce, qui avait sans doute inquiété sérieusement sa mère quand, peu de jours auparavant, je lui avais donné l’autorisation d’aller la voir, est aujourd’hui réduite par l’émotion, par la peur des jugements que nous allons émettre sur cette visite, sur la décision intervenue, et qu’elle croit encore que nous ignorons. Devant notre silence, un peu de la joie qu’elle éprouve à l’idée de s’évader, s’échappe de son cœur pour faiblement colorer ses joues. Ce silence que nous gardons, la bonne volonté que nous avons de la réconforter, lui donnent le courage d’annoncer non pas son départ, mais ce qu’elle croit une nouvelle agréable pour Pierre.
— J’ai repoussé l’intervention d’un médecin.
Pourtant cela ne faisait aucun plaisir à Pierre qui pensait qu’un médecin eût pu découvrir d’où lui venait son visage plombé, revenant après chaque dizaine de jours, quels étaient ces cauchemars affreux dont elle se plaignait, cette bave et ces blessures à la langue dont elle constatait la présence à ses réveils difficiles et qui la laissaient dans un état étrange d’étourdissement pendant quarante-huit heures. Mais, ne connaissant pas les nouvelles dispositions qui nous animaient, elle avait refusé de faire intervenir un médecin, et devait ainsi ignorer son mal, même après l’instant proche où je devais en découvrir la nature.
Pierre d’un geste résultant d’un grand effort de générosité, sans paraître les voir, rangea des lettres qui étaient restées sur la table où la grand-mère les avait déposées. Elles étaient adressées à Douce, chez sa mère, par des amis qui, lassés d’être repoussés, de ne pas recevoir de réponses à leurs lettres, car il ne lui était permis que d’écrire aux pauvres, avaient employé ce moyen de l’atteindre. Après nous avoir annoncé avec crainte le départ, Juliette nous renvoya doucement.
Ce fut une lugubre promenade. Fatigués par nos courses de l’après-midi, nous ne prîmes aucun plaisir là où, si souvent, nous nous étions avec joie nommés les jumeaux des foules. Les rues de Londres, le soir, sont saturées d’un enchantement qui s’entoure de mystère, et est peut-être fait d’un secret profond dont l’existence échappe au touriste, ne se décèle qu’après un très long séjour, quand, ayant fait la connaissance des diverses sociétés qui forment sa population, on les a abandonnées définitivement pour devenir le promeneur aventureux, le pirate des rues. Évidemment, avec Fryne, la piraterie, même imaginaire, n’était pas pratiquée. Mais la poésie de la ville nous pénétrait d’habitude de son feu angoissant, de ces mêmes relents qui viennent à notre rencontre quand nous atterrissons dans un port de mer, populaire, exotique. Cette fois même le quartier du Soho ne put nous tirer, Fryne du silence où elle examinait l’idée de nos départs, moi, de ma joie, pourtant mêlée au pressentiment de l’événement terrible qui nous attendait. Dans ce quartier des théâtres, après avoir dîné à deux, sans qu’aucune paix ne nous fût revenue, nous rentrâmes à pied.
Revenus, dès la porte, nous rencontrons un signe de la visite de la dame qui avait si parfaitement gémi. Elle a ordonné d’arracher les fleurs des pavés, de détruire les fourmis que nous voyons, éperdues, à la recherche de leurs pistes effacées au pétrole. L’odeur même est comme un sceau imprimé sur le seuil par l’invasion de la grand-mère.
En entrant comme chaque soir chez Fryne, la jolie fragrance du parfum des fruits leva des paillettes de plaisir en moi. Ce plaisir s’accentua quand je vis quelques traces d’une joie intérieure sur son visage. Manifestement, elle avait pris une résolution, mais je ne pus lui arracher de confidences. Il y avait suffisamment de raisons, de causes, de mystères devant moi pour que cesser de l’importuner ne me coûtât rien. Et d’abord, combien de pages ne me faudrait-il pas pour faire comprendre comment du plaisir et de la joie pouvaient se faire jour en nous, si peu d’heures après que des sentiments oppressants, encore vivaces, étaient venus nous bousculer ?
Pierre sans mélancolie, était près de Fryne presque rayonnante, tels étaient les curieux et incompréhensibles mécanismes des cœurs de ces jumeaux des foules.
Le parfum de Fryne, qui sortait de son bain de violette, se détachait de celui des fruits et des fleurs blanches. C’était des jacinthes, cachées dans le cabinet de toilette, qui envoyaient jusque sur le lit leur parfum bientôt mêlé à la violette, au santal de ses cheveux noirs, aux effluves embaumés de sa présence.
Souvent je l’embrassais sur le front, puis me retirais. Aujourd’hui, bien que je susse immédiatement qu’elle n’allait pas me dire la raison de la joie malicieuse qui si étrangement, je l’ai dit, enluminait son masque, elle me montra son lit où je m’assis à côté d’elle.
— Pierre, je ne vous aime pas, mais je ne veux pas vous quitter ; cela n’est pas incompréhensible, dites ?
Je fis non de la tête, m’approchant de sa bouche. Elle recula en souriant comme si j’avais esquissé une espièglerie. Sans retourner à la place que j’avais quittée pour l’embrasser, je l’entourai de mon bras. Doucement, comme un enfant que la lassitude a rendu câlin elle appuya la tête sur mon épaule. Je revoyais la supplication qui noyait ses regards pendant notre promenade, ce jour-là, et la serrant contre moi, sans qu’elle fît aucune résistance, je voulus caresser son genou d’aubépine, notre genou… Sans hâte, elle le retira sous le peignoir d’où il avait émergé.
Puis s’allongeant, le peignoir s’ouvrit de la gorge aux pieds. Son corps merveilleux, presque vert tant il était cuivré dans les reliefs, pâle dans les formes que la lumière ne faisait que frôler, son corps entier sembla me regarder de toute sa splendeur, encadré des bords noirs du peignoir qui avait la tendre couleur de l’abricot. Pendant que Fryne me regardait, heureuse, j’y promenais mes regards comme s’ils eussent été les mains sensibles d’un aveugle qui nourrit son esprit de formes délectables.
Penché sur elle, j’embrassai longuement ses seins, durs et froids comme du cristal ; les ondes de plaisirs pénétraient en moi par flots harmonieux, renouvelés. Pendant que je me redressais pour la contempler, elle porta, sans cesser de sourire divinement, la main frémissante sur les camélias fermés que j’avais baisés. Je pensai que dès ce moment, après sa bouche et ses genoux, ses seins aussi seront soustraits à mes caresses. Pourtant, aucun de mes baisers n’avait fait vibrer de nouvelles cordes en elle.
Je fus traversé par la supposition – qui semblera, je le crains, née d’un esprit trop artificiel, mais qui est à peine bizarre si l’on a compris l’esprit outrageusement raisonnable de Fryne, sa cervelle pleine d’idées de classification méthodique – je supposais donc qu’elle faisait avec curiosité l’inventaire de ses beautés, sans en connaître le sens, mais croyant en découvrir la valeur à la suite de mes démonstrations, de mes caresses, et croyant qu’à nous deux nous classions ces beautés. Or – et ceci achève de dire ma pensée –, il devait lui sembler puéril, peut-être sale, de retourner à ce dont l’attraction lui échappait et qui n’était plus, lui semblait-il, une démonstration d’attention ou d’affection comme les baisers vides de chair qu’elle avait accoutumé de me donner.
Pour défendre ma supposition, lui enlever ce qui pourrait sembler comique, je ne trouve pas à ceci de précédent dans d’autres confessions. Au péril de se voir, au lieu de comique taxé de burlesque parce qu’il choisit une telle preuve, Pierre dira hardiment que, quand il avait l’âge de Fryne, lors de ses premières caresses érotiques, il eut souvent la pensée qu’il était inconcevable qu’un homme désirât plusieurs fois la même femme. L’excuse du mystère détruite, cela lui semblait une bassesse ; il voyait une grossière platitude dans cette répétition dont l’appétit, après la satisfaction, devait, lui semblait-il, ne plus renaître que dans des zones tellement lourdes de notre personnalité, qu’il était aisé d’y détruire son ascendant. Il avait, comme je viens d’en supposer la conception dans l’esprit de Fryne, l’idée d’une action sale et sotte comme celle d’un peintre qui répète plusieurs fois la même expérience.
En revenant de son cabinet de toilette, où j’avais été prendre un verre d’eau, je la retrouvai sans autre éclairage qu’un merveilleux faisceau de lune bleu, inoubliablement grand, d’une expression de pureté qui semblait un calme défi. Fryne, mangeant une pêche, était assise sur son lit au centre de cette incarnation de la splendide lumière. N’en ayant jamais émergé, tous les coquillages, les coraux, les calices de nacre, les fruits parfumés de son corps, sortaient à moitié de l’inconnu dans cette lumière verte, striée d’or, immobile comme le glacier d’une montagne. La ligne de corail du dos, les fossettes bleues des reins, lentement s’étaient retournées pour faire luire le cou, la tête, les fruits blancs des seins, la corolle rose et verte autour du calice brun du ventre. Celui-ci, comme le nid de mésange du sexe n’était plus dans la tranche de lune qui cessait aux cuisses, et qui dessinait sous Fryne une grande feuille de nénuphar où elle reposait.
Parfois, quand un nuage effleurait la lune, Fryne prenait l’apparence d’une statue couverte de mousse, dans une grotte où le berger a fait une provision de fruits odorants. Puis, quand le nuage passait, la lumière montrait ces légères régions qu’aucun regard, même celui de Fryne, n’avait jamais explorées, et que l’éponge et l’eau seules visitaient, que même les roseaux du lac près du Pavillon n’avaient pu voir, puisqu’elle s’y baignait à l’aube, avant le réveil des arbres, des roseaux et des bergers.
À la vue de cette beauté nette et vierge, la « providence », pour ses fins cruelles, fait malicieusement naître en l’homme le désir de l’amour, le besoin de détruire. Je fus donc, selon cette norme inéluctable, pris dans ses rets, d’autant plus aisément que la journée avait laissé dans mes nerfs un déséquilibre qui durait encore. Cependant, depuis que nous étions ensemble dans le parfum des fruits, le souvenir de la journée avait disparu de notre pulpe mentale. Un courant de désir cruel, pour la première fois me secoua en présence de Fryne. Ce désir semblait choisir un moment opportun pour se saisir de moi, pour s’imposer et lui permettre de prendre barre sur mon être imaginaire, me saisir directement, sans que j’eusse eu le temps de substituer à celle que je voyais une image idéale.
La lune reparaissant, fit briller des opales dans le verre que je tenais en main ; je le déposai, m’approchant de Fryne. Elle leva la tête au moment où de l’ombre j’entrais dans le faisceau bleu ; d’un seul regard elle lut sur ma figure la transformation. Sans d’ailleurs en comprendre la nature, elle vit les traits que le désir, incompréhensible pour elle, venait d’y tracer avec acuité. Elle abandonna le fruit qu’elle tenait de sa main d’émeraude, se recoucha lentement, fixant sur moi ses prunelles agrandies, sortant graduellement de la lumière verte à mesure qu’elle s’approchait de l’oreiller.
Une vision fortunée me montra que la force de mon désir ferait de sa satisfaction un carnage honteux. Je m’agenouillai donc, brûlant, contre le lit de Fryne. À la fenêtre, seule une légère buée de lumière passait encore ; dans la chambre, l’émeraude avait disparu. Étendant le bras, je l’aidai à se couvrir, elle retint une de mes mains, et à travers toute la nuit nous demeurâmes ainsi, sans un mouvement, Fryne devant un nouvel univers qu’il m’était impossible de concevoir, moi, jeté d’une extrémité à l’autre du nuage noir qui est mon être, ne rencontrant dans ce mouvement de balançoire que des arbres morts, des cippes, des croix. Et quand, par miracle, ma pensée orageuse repassait par la région de l’amour qu’il eût semblé naturel qu’elle ne quittât point, je me désolais d’arriver aux pieds de cette merveille, vierge et belle, sous l’aspect d’un squelette moral d’homme.
Sans doute me désolais-je d’arriver ainsi devant une proie si belle. Certainement, je ne me reprochais pas d’être ce que j’étais. Cependant, ceci ne peut s’incruster dans le cadre de la partie présente de mes mémoires. Dans la partie dont je m’efforce de faire la révélation, on verra, si je réussis ma tâche, d’abord que Pierre n’aurait dû jamais se mêler à la société, ensuite, que le diable est aussi parfois un spécialiste.
Jusqu’à ce que l’aube vînt polir les vitres, elle demeura immobile. Ses soupirs n’étaient que de courts crescendi dans sa respiration. Elle était calme dans cette extase muette où pourtant, j’en suis convaincu, luttait encore le besoin de comprendre, contre le désir de se laisser entraîner, enfin, par son cœur.
Pour moi, je pensais à une autre nuit bleue déroulée sur un amour immobile, sur une extase aussi muette, quand dans mon adolescence, je veillai dans la maison d’un sacristain, une jeune fille éblouie d’amour. Il me semblait qu’aujourd’hui, au contraire, ce fût Fryne qui me veillait avec gravité. Là-bas, au matin, nous eûmes un verger dans la brume ; ici, la rue déserte, le carillon divisant en quarts d’heure le temps, sans rien y changer, et au loin, caché dans les quartiers, le fleuve roulant son eau noire dans une nuit éternelle.
Peter arriva, ange annonciateur moderne, dans la silencieuse nacelle que Douce lui avait donnée. Le soir, sa présence fut le motif d’une simulation de la part de Fryne qui, méditant de m’apparaître vêtue d’une malicieuse robe directoire, prétendit, mue par une pudeur farouche et poétique, ne la revêtir que pour fêter Peter. Cette apparition inoubliable eût dû être un préventif contre tous les poisons qui nous enveloppaient en ce moment. Sous sa robe, sur ses bas blancs, une cernure de noir était ses brodequins ; un volant étroit ondulait légèrement sur cette bordure noire ; puis la robe montait, dessinant à peine les cuisses, les hanches jusque sous les seins de cristal, où un ruban noir lui imprimait cent plis réguliers ; son cou et ses bras sortaient de sa robe comme une plante frileuse, d’une beauté idyllique. Son masque, dont la beauté angoissante s’était, au cours de la nuit sans doute, recouvert d’un nouveau tissu de charme, brillait délicatement sous ses cheveux noirs. Pleins de pudeur ou de fierté, et d’amour, ses yeux de myosotis approfondis encore, suivaient dans mes regards les progrès de mon admiration. Tout en elle exprimait la joie. Elle exultait devant de grands portiques par où elle semblait prête à entrer dans l’avenir, et rien n’y rappelait l’effroi qui l’avait prise à l’idée de nos départs.
Mais avant ces départs, devait s’élancer à ma rencontre – peut-être le corps démoniaque déformé de moi-même –, un horrible fantôme hurlant. L’esprit mauvais qui semble m’habiter, être né en moi des souffrances de mon enfance, s’y être développé en dévorant rien que des aliments idéalistiques, y avoir poussé plus librement à mesure que mes voies s’éloignaient des routes quotidiennes, déblayant tous les éléments qui eussent laissé quelques contacts avec ces routes, cet esprit me sembla un instant m’apparaître, impérieux dans son horreur.
Ce fut l’heure la plus atroce de ma vie, son souvenir m’est infiniment plus torturant que celui, plus ancien, du moment fameux où je repris conscience après avoir d’un coup de canne enragé, abattu un ennemi lâche, immonde.
Dès le soir de l’arrivée de Peter, qui devait avec Douce et Fryne, s’en aller à Saint-Malo le lendemain, je fus pris malgré mes désirs d’être patient d’une sourde rage de jalousie. En attendant au jardin l’annonce du dîner, en proie à ma folie, j’accablai Douce, immobilisée par la terreur. Dans la conception, l’invention de mes reproches, aucune borne n’arrêtait mon imagination. Quel génie de la méchanceté manœuvrait les ficelles de ses mécaniques en mon être fiévreux ? Mes cris devaient entrer dans le cœur de Douce, y bouillonner comme une goutte d’acide au centre d’une blessure. Qu’elle se tordît de souffrance enfantait dans mon imagination, qui remplaçait la vérité, de nouvelles trouvailles de tortures. Mon pouvoir inventif épuisé, les sources de mon imagination taries, celle-ci continuait de s’alimenter de sa propre substance, bouillonnait sur son propre contenu, comme semble le faire parfois, un bouillon de culture microbienne empoisonné.
Moins aveuglé par la rage, j’eusse constaté les redoutables ravages qui se faisaient en Douce, j’eusse été moins surpris plus tard, en retrouvant sur sa figure livide tous les signes d’une catastrophe que j’avais entrevue.
Toutefois, un léger revirement avait dû secrètement se produire, car, pendant que nous dînions, à quatre, l’oiseau blanc de la réconciliation sembla se pencher sur nos fauteuils de bois. Fryne comme une image seulement rêvée, dans sa robe grecque, d’abord ne parla point, elle avait repris le divin sourire énigmatique récemment imaginé. Douce, pour nous prouver qu’elle sentait la présence de l’oiseau blanc, pour montrer, peut-être, qu’elle savait être autorisée à avoir confiance, fit chercher son bouvreuil. Peter qui était arrivé comme une joyeuse étoile filante, nous racontait sa vie nouvelle, ses promenades dans sa voiture si peu bruyante. Il nous dit que le Pavillon de Douce, qu’il voyait parfois en passant sur la route, était toujours vide. Il nous remettait ainsi dans la pensée une époque moins fiévreuse. Fryne, pour nous désorbiter davantage, dit à Peter les nouvelles acquisitions d’oiseaux du Zoo, parla de nos promenades sur les plaines de bruyères. Mais voyant que les regards de Juliette étaient quand même de terreur, Fryne prudemment me soignait comme un malade. J’étais prêt à me dissoudre, mes nerfs étaient traversés comme par la bise les arbres avant l’orage, par des souffles alternativement chauds et glacials.
Cependant, nous pûmes sourire, ce qui surprenait dans cette maison où une journée d’angoisse venait de passer comme une contagion ravageante, et où, surtout, en permanence existait, à l’étage, une chambre de martyre tantôt secret, tantôt sifflant, inlassable.
Malgré nos sourires, nous nous regardions avec une appréhension mal dissimulée, comme si nous eussions été les victimes d’un esprit infernal étranger à nous tous, qui allait fondre indubitablement au milieu de nous, comme s’il eût été impossible de croire qu’un instant cette présence ou cet être se relâcherait de son devoir, qui était sans doute de nous déchirer le cœur.
Hélas ! pour cette soirée qui s’était annoncée moins vénéneuse – malgré nos craintes –, je ne sais par quel malentendu, le café fut servi dans la chambre noire qui d’emblée nous enveloppa de ses encens diaboliques.
Peter et Fryne me montrèrent leurs jouets d’enfant qui, presque tous, étaient de leur propre invention, presque tous fabriqués par leur propre industrie. Peter ajoutait aux inventions de formes simples de Fryne, cette mécanique dont elle n’aimait pas l’absence de fantaisie, d’aventure. Elle avait surtout affectionné des statuettes taillées dans des blocs de craie, et le fameux livre de Carroll, Alice through the looking glass, qu’elle remplaça plus tard par the Hunting of the Snark. Elle n’était pas alors, quand ces jouets avaient été inventés, ces livres lus et relus, le bloc d’intelligence qu’elle était alors de notre rencontre au Pavillon, mais certes, elle prenait alors aux jeux solitaires les plaisirs qu’y trouvait son frère, les plaisirs qu’y goûtait Pierre dans son enfance. Ces jouets, les commentaires dont Peter et Fryne les entouraient, quelques photographies, me montrèrent qu’ils jouaient à ces jeux d’imagination exaltée que j’ai décrits ailleurs[1].
Peu avant onze heures, pendant que les autres faisaient leur toilette pour la nuit, ayant rapidement terminé la sienne, Pierre descendit au jardin. Il y fut salué par le plongeon des deux grenouilles verte et jaune, semblables à des pages médiévaux, qui disparaissaient toujours à son approche. Toutes les fleurs y échangeaient dans l’ombre le reliquat journalier de leurs lumières colorées. Le jardin se trouvait baigné dans une atmosphère violette où les pourpres des verveines et le bleu des belles-de-nuit parvenaient seuls à garder leur personnalité. Pierre, fumant son tabac brun, put voir, à travers le brouillard violet qui planait au-dessus du bassin, les deux pages mi-émeraude mi-jaune qui revenaient à la surface, prudemment, leurs yeux gonflés de regards rabelaisiens comme leurs cuisses de ronde volupté.
Peter entra au jardin sans plus de bruit qu’il n’en fit en traversant la maison. Il donna doucement le bras à Pierre, demandant de cette manière muette et charmante à l’accompagner dans sa promenade nocturne. C’était une démarche d’affection si simple, non préméditée qu’elle eût suffi pour faire fondre toutes les larves de la colère, de la jalousie, pour faire oublier cette journée hérissée de souffrance. Mais, si en effet quelques miettes de ce charme tombèrent sur son cœur, l’homme se cabra encore, craignant sans doute de faiblir, ce qui eût signifié une défaillance redoutable de la grandeur qu’il s’efforçait de maintenir dans sa vie. Un simple geste du cœur ne pouvait faire s’incliner l’esprit de cet homme, qui ne voulait rencontrer la beauté que dans ses aspects d’éternité. Raide, il fit pourtant quelques pas avec Peter. Il avait honte malgré son orgueil, et se demandait à quoi, oui, à quoi sacrifiait-il des cœurs, quel était ce sot idéalisme de foire ?
À sa porte, il embrassa pourtant Peter, avant de monter au sommet de la maison, dans la lanterne de la tour semblable à un phare. Elle séparait, d’une part, une chambre abandonnée où les souris se remettaient à grouiller dès que le silence remplaçait le pas des intrus, de l’autre, une mansarde transformée en spacieuse, délicieuse salle de bain. Là, il entendait jaillir l’eau, retentir les chocs de la passerelle de bois contre les parois de la baignoire. Il décida de laisser à Juliette le temps d’achever ses ablutions, avant de lui offrir les heures de trêve et de tendresse qu’il avait résolu de lui donner avant le départ, afin qu’elle gardât de lui un souvenir moins horrible.
Pierre voulut s’asseoir sur un des bancs de la lanterne. Or, à ce moment il vit des bagages mal dissimulés sous l’un d’eux, dissimulés – pensa-t-il, dans le trouble d’une première bouffée de fureur –, pour ne pas le chagriner à l’idée du départ, que ces bagages de Douce devaient ramener dans l’esprit de l’inquisiteur.
À cette vue le fléau encore luisant des fureurs de la jalousie le cingla à nouveau, écrasa son corps dans un étau ferré de mille pointes, le fit se tordre de rage et de peur. Qu’allait faire de lui sa peur, quoi sa rage ? Il craignait le plus la première qui pouvait l’inciter à la fuite, à l’abandon d’un terrain où, cependant, par charité, on voulait lui donner de la paix à travers une dissimulation. Or, cet aliéné, tout en s’offensant de ce que l’on voulait éviter une douleur à sa faiblesse, n’en agit pas moins comme un faible. Cette contradiction, affolée, acheva de brouiller le peu de conscience qui lui restait.
Il s’élança sur la porte derrière laquelle l’eau avait cessé de couler. À force de pousser des râles furieux, il se la fit ouvrir. Avec la même rage qui l’avait jeté sur la porte, il fit un second bond vers Douce qui avait évité le premier, la secoua férocement, les mains aux ongles acérés agrafées à ses épaules nues. Il retira avec une terreur brusquement glacée ses mains qui serraient la gorge de la femme, les accrocha aux cheveux, continuant de secouer ce beau corps ruisselant d’eau parfumée.
Trébuchant sur l’écuelle de bois contenant la pâte odorante, sa fureur grossit encore, montant jusqu’au spasme de colère, solstice imposé à la sensation arrivée au comble de sa puissance.
Mais alors à cette altitude extrême, sa colère bouillonnante se prépara à redescendre par une autre pente. Au moment où, dans la frénésie de sa rage, il allait peut-être assassiner, se produisit le phénomène de transmutation de la fureur en tentation érotique, cette tentation qui sauve certainement plus de criminels que l’on ne croit.
Dans cette pièce sous les combles, il prit Douce nue, tout embuée de violette, toute glacée d’eau. Ses larmes se suivaient sur ses joues, pendant que fiévreusement elle se caressait avec une impétuosité qui semblait correspondre au plaisir de Pierre. Ce plaisir était une satisfaction étrange et inouïe de la colère. Cette folie, cette désorbitation ouvrait quelques pores aux miasmes de la journée.
Dans la chambre, où Juliette allait venir le rejoindre, il passa par quelques instants de demi-lucidité. Cela suffisait à réveiller son regret de ne pas travailler entre ces murs revêtus de noyer, devant ces fenêtres percées du côté où seul le ciel était visible. Le parquet était noir, couvert au centre par des tapis jaunes et bruns, aux murs des gravures de Breughel – qu’il ne comprenait pas, que repoussait son idéalisme –, d’anciens éperons de fer, datant de sa dix-huitième année, souvenirs d’autres jours féroces. Sinon celui du carillon, aucun bruit n’arrivait jusque dans cette chambre si propice au travail, si propice aux nuits d’insomnie où le grignotement des souris subdivisait les secondes, comme le fait un astronome. Parfois l’une des petites bêtes intriguée par l’immobilité de Pierre, s’avançait vers son lit, s’asseyait comme un lièvre, le regardait aussi immobile que lui.
La libre existence des souris protégées dans la maison, dévorant papier, vivres, cloisons, crayons, s’installant la nuit par grosses troupes dans les mangeoires des oiseaux, la présence des oiseaux chantant, les domestiques moyenâgeux et, on ne sait pourquoi, laids même s’ils étaient jeunes, tout cela entourait la maison d’un esprit étrange, inquiétant, hors du temps, ou plutôt hors du temps où elle semblait se dresser, dans un voisinage où Douce seule était connue, avant l’arrivée maléfique de Pierre dans sa vie. Car, à présent, ce qui ajoutait à l’impression de maison hantée, aucune visite n’était tolérée ; celle de la grand-mère avait été la première infraction à cette loi intransigeante. C’était bien le lieu propre au drame qui s’y déroulait, avec une réalité qui bafouait toutes les imaginations de Pierre.
Sous les rayons d’une ampoule électrique habillée de jaune, Douce étendue semblait plus mauve encore que pendant ces derniers jours. Sa respiration lassée l’obligeait à tenir ses lèvres écartées. Malgré sa beauté intacte, ses traits, les lignes de son corps, la couleur de son teint portaient une marque incompréhensible, comme un duvet durci, venu d’un autre monde, un voile de terrifiant mystère, un sceau ténébreux que Pierre ne savait si lui seul l’y avait imprimé, ou s’il y était dessiné par la « fatalité » de sa vie exaltée, ou par les souffrances que lui imposait l’indifférence de sa fille. Ce sceau dont il était impossible de nier l’existence, renforça la colère toujours présente de Pierre, comme les preuves de son crime que l’on étale devant le coupable l’excitent aux blasphèmes.
Alors succédèrent à de folles vibrations de volupté dans les larmes, des féroces attaques verbales chaque fois résolues en coït, en nouvelles caresses de Douce sur son propre corps. Elle semblait chercher dans celles-ci, sinon la mort, la lassitude céleste qui l’étourdirait. Jusqu’à cet instant, Pierre n’avait pas soupçonné qu’elle pût brûler dans une telle fièvre. Pendant ses spasmes, elle gémissait d’une gorge creuse, rendant des sons exotiques, sortant d’un enfer inconcevable.
Sans doute, leurs nerfs tordus avaient cédé dans cette folie. Pourtant, entre une caresse et une fusée de reproches infernaux, Pierre s’apercevait encore de sa férocité, mais il ne pouvait vaincre ses rebondissements atroces, elle l’habitait comme une pensée de délire nocturne. Douce avait aussi abandonné le monde réel, elle semblait attendre un événement, comme elle le disait souvent après ses nuits de cauchemars.
— There is something waiting for us, round the corner.
Cet événement auquel j’ai plusieurs fois fait allusion dans ce récit, arriva quand ils furent tous deux réduits à l’état de loques délirantes, gémissantes, vociférantes.
L’immobilité qui l’avait brusquement saisie, fit croire à Pierre qu’elle venait de mourir. Son masque était du violet affreux, irrégulier qui teinte les ecchymoses ; dans sa bouche demeurée ouverte une écume sombre ne cessait de bouillir, seul mouvement sauf un curieux redressement saccadé des cheveux courts. Ses yeux, ses beaux yeux bleus !… ouverts, étaient absolument vides de regards, des trous percés dans une cloison opposée à la nuit fermée ; les paupières distendues comme les lèvres, semblaient dessiner le même rictus démoniaque qu’elles.
Puis le fantôme se dressa, que je n’avais encore qu’entrevu avec terreur, et exhala le cri de l’épileptique que l’on ne peut oublier jamais après l’avoir une seule fois entendu. Un cri prolongé, semblable au rauque grincement de la râpe ; un souffle immense, mais ne trouvant à s’échapper qu’en grondant dans la gorge contractée, et que poussé par une force surhumaine. Cherchant à en tracer l’image, après tant d’années, Pierre veut comparer ce cri à un vaste éclair traçant un trait vertigineux dans le ciel livide ; mais ce contour de feu, au lieu d’accomplir des kilomètres en une fraction de seconde, pour mieux représenter la marche du cri, ne ferait sa route complète qu’en trente secondes, accéléré d’abord, puis se ralentissant en s’élargissant progressivement. Ce cri grandissant sous la voûte d’une caverne humide, de même s’amplifiait à mesure qu’il durait, mais comme l’éclair ce n’était qu’en surface, s’élargissant sans croître en intensité, multipliant les râles, mais les éteignant comme la tempête qui semble contenir plus de bruits lointains que de fracas tout proche. Ce cri arrête la vie dans nos veines, fait vibrer les cloisons des meubles, et soufflant ténébreusement sur les pensées, ne laisse dressées que les plus invisibles, les seules images de l’épouvante.
Dans la nuit opaque, Pierre, comme un automate, sortit pour aller garer ailleurs le bouvreuil de Douce qui, dès que le cri fut mort s’était mis à gazouiller dans la chambre obscure.
Si pendant une nuit de veille, où il n’y a d’autres bruits que ces sourds craquements des boiseries accompagnant le départ de la vie qui lentement se délie dans les cadavres, si dans le silence immense, le mort que vous veillez, des régions chaotiques où il entre, proférait un cri d’horreur, il serait tel que le hurlement épouvantable de Douce. Les cris effroyables des agonisants dans un accident de chemin de fer où je fus, m’ont certainement ébranlé d’une manière qui laissera toujours des traces dans mes nerfs. Ni la furieuse honte que me donnaient les auscultations des conseils de révision, ni les cent fois que je passai, palpitant, dans l’antichambre d’industriels du livre, ni, dans l’isolement de la campagne, ma lutte d’une nuit entière, dans mon adolescence, avec un moribond de soixante-dix ans, brusquement frappé de folie furieuse, rien de tout cela n’est fabuleux, cela fait corps avec la voilure ordinaire de notre vaisseau moral et nerveux. Mais il y a une plaie qu’aucun remède ne peut atteindre dans sa profondeur, qui demeure comme le tissu d’un cancer sensible prêt à se répandre dans le corps, dans l’esprit, au moindre choc, à la plus lointaine évocation. Le râle d’abord sourd d’une sirène d’usine, ensuite ouvert en un hurlement perçant l’abdomen ; le grincement sec d’une porte sur les dalles ; le début inopiné, murmurant sous les arches du jubé, d’un chant religieux, tous ces bruits amphibies dont l’hésitation que l’on éprouve d’abord sur leur nature crée un désarroi momentané, me font bondir le cœur. D’autres bruits me jettent d’une façon plus précise au milieu des émotions de terreurs cristallisées par ce cri. Ce sont ceux qui à l’époque où il fut proféré voisinaient avec lui : certains grincements de volets, le bruit de vitres brisées dans le lointain, le brusque sifflement du vent dans une maison de campagne et surtout les premières notes du chant du bouvreuil, oiseau dont, aujourd’hui, la vue me fait palpiter de malaise. Quant aux souris qui, dans le silence étendu après que le cri eut cessé, vinrent nous regarder hardiment, elles sont devenues des animaux auxquels demeurera toujours attachée une signification complémentaire, portant une chose plus grave que sa pelisse soyeuse et ses vers de La Fontaine.
Suspendu sur ce cri, je crus d’abord que sa pauvre vie sortait en hurlant de son corps convulsé, mais il cessa d’être hurlement, ne fut plus qu’un râle haut, grinçant dans la gorge, allant sans aucun doute réveiller, terrifier les voisins.
Je passai mes mains sur sa poitrine, – lui comprimai l’épigastre, – mouillai rapidement ses tempes, – l’aspergeai de parfum, – lui parlai en criant son nom. Son corps me sembla mort. Il avait l’apparence d’un cadavre usurpé par un terrible succube qui maintenant imitait la mort dans la mort, préparait un nouveau cri, après avoir lancé l’autre, après avoir employé ce corps comme un instrument hideux d’alarme, ce corps qui n’eût pu produire ce cri infernal, qui n’eût pu l’extraire d’organes terrestres, sans le secours de cette sorcellerie.
Après avoir exhalé ce cri strident, passant comme un râle entre ses lèvres, ses mâchoires s’étaient refermées comme une trappe. Mais je n’avais pas vu que sa langue, immédiatement violacée sous l’étau, demeurait prise entre ses dents. Je ne le découvris dans ma terreur que lorsqu’une goutte de sueur de mon front tomba sur ses lèvres où elle fondit ses sels au soufre de la bave. À ce moment la langue se déchira, saigna quelques gouttes rosées dans l’écume. La vue de sa bouche, ma sueur de frayeur, son sang et sa bave m’eussent tiré de la plus violente crise de ma raison. Je repris donc la conscience des lieux et du terrible cri, que j’avais perdue depuis quelques instants.
Ce n’est qu’aidé par des recherches faites dans la suite qu’il m’a été possible de déterminer rétrospectivement le mal de Douce. J’ai dit qu’il s’agissait d’épilepsie, je ne me trompais pas. Pendant cette nuit et les jours qui suivirent je croyais avoir assisté à une terrible crise d’hystérie naturellement provoquée par les abus d’aliénés auxquels nous nous étions livrés. Douce sans doute était poussée par l’encouragement mystérieux contenu dans ce qui l’attendait round the corner. Pour moi, à ce coin de rue maudit, s’était trouvé l’horrible fantôme.
Des bruits que je reconnus peu d’instants après, me réveillèrent au matin, assis dans un fauteuil, à côté du lit vide. Le brouillard pressait sur les fenêtres des toiles de coton jaune où un point plus doré fit pénétrer dans ma tête pleine de fièvre la notion du soleil. Il était déjà haut derrière le brouillard. En même temps que je découvris ainsi que j’avais dormi tard, je reconnus que les bruits qui m’avaient tiré de ce sommeil opaque et douloureux, étaient ceux du démarrage d’une voiture, accompagné de la manière spéciale de corner que Peter avait adoptée. Je me levai pesamment dans cette chambre, pleine encore du cri cruel, qui semblait y résonner dans l’atmosphère saturée d’une odeur amère de salpêtre.
Ils partaient dans la voiture de Peter ; je croyais ne jamais revoir Douce… Juliette… martyre malgré ses noms de tendresse. Je ne savais pas que sa souffrance devait prendre plus de grandeur.
À Florence où je vécus souvent, soit dans des mois de paresse ou de travail, soit dans la simplicité des aventures de voyage, je n’ai jamais passé une journée sans au moins m’arrêter dans le chiostro verde, sans monter vers San Miniato par l’escalier céleste du Dante et qui, mieux qu’une bibliothèque de critique, fait comprendre la divinité de la peinture italienne avant l’âge maudit des Raphaël. Préparant dès le matin mon départ, j’étais d’avance rempli de cette exultation inouïe qui me vient de la certitude que je jouirai de la liberté dans des paysages de villes, d’hommes et d’arbres où nulle collaboration pratique ne m’est demandée, ni aucune responsabilité : Florence représentait cette liberté pour moi à cette époque.
Mon éditeur, d’un seul geste, bouleversa mes projets. Au lieu de partir vers l’escalier ensoleillé, il me demandait de m’enfermer dans la laine grise et morose des paysages du Nord. Désirant m’y faire réunir les documents utiles à un ouvrage que nous préparions, il me proposait d’organiser pour moi un voyage en Écosse.
Pendant que ce Juif adorable et généreux, Heinemann, ami et protecteur de Whistler, prenait ce soin et préparait gentiment mon séjour dans divers bourgs, j’errais désemparé dans Londres que je comprenais, dans ses parcs dont la beauté mélancolique s’était révélée à un flâneur aussi assidu que Pierre, j’allais m’étendre pendant de longues heures sur les pelouses des jardins de Kew qui forment une campagne humide et fleurie. Pierre n’y retrouvait pas l’équilibre infernal qu’il croyait d’habitude être sien. Il avait été plongé dans trop de désarrois différents au cours de ces derniers jours. La désillusion que lui avait apportée l’éditeur, l’épuisement physique, le dégoût tenace qui le possédait, maintenaient Pierre dans une faiblesse qui l’étonnait, mais contre laquelle il n’avait pas, à ce moment, la force de réagir.
À la maison, j’avais pris une place à la fenêtre, où immobile, sans un livre, près de la cage des boutons-d’or que j’y portai, je représentais sans doute, pour les rares passants qui levaient vers moi des regards surpris, l’esprit qui y hantait les chambres. Le bouvreuil était chez le jardinier, mais j’ignore comment il y était arrivé. Pour moi il m’eût été impossible d’aller le prendre dans la chambre noire, pas plus que je n’eusse pu aller dans les pièces occupées par Douce. Je ne pouvais non plus descendre au jardin sur lequel, de cette fenêtre, je ne jetais pas un coup d’œil. Il ne restait que la chambre de Fryne qui ne fût pas contaminée par mon poison moral : je m’y installai, attendant le moment de partir pour Édimbourg.
Une nuit, revenant d’une soirée chez la Princesse de Monaco où se réunissaient tous les ambassadeurs et hommes politiques, tous les fous et maniaques – un jour nous y trouvâmes une Roumaine morte officiellement vingt ans auparavant –, enfin tous les masques curieux ou imbéciles d’Europe, je trouvai Fryne couchée, endormie dans sa chambre que je m’étais appropriée.
Je redescendis sans bruit, me réfugier dans le boudoir dont Douce ne faisait aucun usage, chercher non le sommeil, mais quelques heures de repos sur un divan étroit, recouvert d’une étoffe à fleurs, un motif « Pompadour ». Les murs étaient de bois peint en blanc et rose, avec des toiles de Jouy misérablement abîmées ; les meubles étaient en bois de rose ; une porte-fenêtre s’ouvrait sur le jardin, une autre sur un petit escalier secret qui menait dans une autre chambre ; j’étais entré par la troisième porte, donnant sur un large palier.
Fryne était donc revenue de Saint-Malo, exécutant audacieusement le projet qui lui avait rendu la paix avant de partir et dont je n’avais pu lui arracher le secret. D’après les quelques mots d’explication qu’elle me donna le lendemain, je compris que cela allait provoquer un gros scandale, plus terrible que celui qu’avaient fait prévoir les gémissements de la grand-mère découvrant la chapelle mortuaire où nous vivions. Je devinai que Douce subissait de nouvelles dures épreuves.
Pourtant, Pierre s’endormit, lui qui, encore aujourd’hui, est souvent retenu dans l’insomnie par les souvenirs intraitables de cette époque. Il dormit d’un sommeil sans transparence, comme celui qui l’avait écrasé, après le cri de Douce, jusqu’au moment où le soleil avait mis dans le brouillard un nimbe d’or.
Sans doute le réveil de mes sens avait-il précédé celui de ma pensée, quand devant la porte-fenêtre du jardin, entourée de frondaisons et de fleurs, la silhouette de Fryne apparut entre mes paupières, sans que je prisse d’abord conscience de sa réalité. Je refermai les yeux – Fryne entra –, glissa affectueusement vers moi, – demeura immobile. Penchée vers moi, j’entendais battre son cœur et la petite croix d’or de son cou quand celle-ci heurtait la volute du divan qui soutenait ma tête.
Feignant le sommeil, je la laissai se blottir contre moi, sans que je fisse un mouvement, non sans tâcher de lire sur ses traits les pensées qui l’agitaient après sa fugue. Mais elle avait détourné un peu son visage, laissant errer ses regards sur l’amas de jouets et de livres d’enfants qui m’avaient été montrés la veille du départ – qui était aussi celle du cri affreux –, et que l’on avait sans soin entassés dans ce boudoir déserté.
Je ne voyais que son profil sévère, dont les lignes semblaient s’être déliées davantage. Le front était dur mais gracieusement convexe, sa grande bouche de pétunia était vigoureusement ourlée, les commissures étaient à présent ombrées d’une tendresse qui me surprit autant que la détente indéfinissable de son menton volontaire. Ce profil m’apparaissait nouveau, soit que je ne l’eusse jamais regardé sous l’angle qu’il me présentait alors, soit qu’il m’eût toujours semblé fait de pièces belles, mais détachées ou, si ce mot semble trop fort, dépourvues du lien particulier qui devait être le sien, qui semblait, à présent, être le sien ; en tout cas, les lignes y avaient pris des nuances de courbes, des sutures plus harmonieuses entre elles. Ces nouveaux accents que l’on ne pouvait localiser, avaient poudré sa figure d’une beauté dont je n’avais pu prévoir l’existence. Je sentais qu’il m’eût été impossible, auparavant, de croire qu’une telle transformation pût s’opérer dans ce masque, qui parfois avait pris des tons presque cruels.
Un sourire d’ange de Verrocchio se piquant au coin de l’œil que je voyais dans son profil, me dit qu’elle n’était plus sûre de ce que je dormisse ainsi, n’ayant ôté que mon habit pour m’étendre, gardant mes escarpins, bagues et monocle. S’approchant encore, elle eut les reins serrés contre ma poitrine. Elle se pencha pour mieux me voir, – m’entoura doucement de ses bras, – m’étreignit subitement avec tendresse. Cette pression brisa mon monocle sur la croix d’or. J’ouvris les yeux pour découvrir une étoile rouge sur la saignée de son bras, pour en arracher prudemment le petit coin de cristal qui y était enfoncé comme une épine d’églantier. Je ne pus empêcher une nouvelle goutte de sang d’agrandir l’étoile rouge. Avec une grâce que je voudrais nommer bucolique si je ne craignais ainsi d’évoquer des imageries de collège, avec une grâce qu’elle semblait retrouver dans le corps déchu de la poésie, elle mit l’égratignure sur ma bouche.
Ayant pris deux gouttes de ce pauvre sang de femme, de celle qui se sentait si glorieuse en ce moment, je voulus l’asseoir moins provisoirement sur le fond des petites fleurs Pompadour qui couvrait le divan. Or, dans un nouvel ondulement de la grâce animale que je venais d’admirer, elle se leva, eut un mouvement de taille enchanteur, et qui, inventé par une ingénue de théâtre, eût fait la fortune de celle-ci.
Au lieu d’accepter une place à côté de moi, elle m’entraîna hors du boudoir. Toutefois, en passant, je pris sur l’amas de jouets et de livres, un volume que je tendis à Fryne. Son attitude puérilement charmante me l’avait brusquement fait apparaître devant moi tout enfant, à une époque où je n’aurais pu la connaître. Lui ayant rendu cet âge, je lui fis prendre cet exemplaire d’Alice in Wonderland. Ce livre complétait la vision que j’avais d’elle en cet instant. Fryne pour recevoir le livre tendit la main avec une aisance qui eût fait croire que depuis quelques minutes déjà je lui avais expliqué – ce dont je me rendais à peine compte moi-même –, que je venais d’avoir une vision d’elle, lisant, encore enfant, Alice in Wonderland.
Pendant qu’elle prenait le volume de mes mains, elle me regardait avec un sourire adorable. Un peu de défi y pointait, qui de ma vision me révélait plus que je n’en avais compris moi-même. Ce sourire de pureté intelligente faillit à ce moment me faire renaître, pour goûter à la vie sentimentale des hommes et des femmes. M’entraînant toujours par la main, emportant le livre d’aventures, elle s’arrêta devant la grande baie vitrée du palier, en pleine lumière, en plein silence. Se retournant vers moi, elle semblait m’assurer, pendant qu’une nouvelle petite vague de défi effleurait son regard, que ceci était effectivement son livre. Des paroles étaient à peine nécessaires, l’expression de sa figure avait un si subtil parallélisme aux paroles qui eussent dû l’accompagner que, ensuite, il me fut difficile de me souvenir si des mots furent prononcés.
— C’est là que je recommence, dit-elle, faisant reparaître parmi mes souvenirs l’immense brouillard où elle avait souhaité de recommencer la vie, et où nous avions découvert autour de nous une mer de têtes, émergeant de corps d’abord invisibles.
— Malgré les sombres inventions, les rêves inhumains de Pierre – ils sont morts dis ? – nous repartons d’ici, m’assura-t-elle, en montrant le livre de fraîches aventures sans philosophie, et me tutoyant pour la première fois, ce qui, parce que anglaise, lui était très difficile. Elle semblait ajouter : « Vois-tu comme tous les problèmes se sont miraculeusement évadés de moi ? Ce chaos de questions a glissé dans le néant, comme un manteau tant rapiécé qu’il en a pris un poids effrayant, et que l’on jette derrière soi, sans se retourner, pour échapper à la tentation de le reprendre. Mais je ne suis plus tentée, je laisse cette friperie aux mains de ceux qui ne craignent pas d’être empoisonnés par toutes les contagions abstraites dont il couve les miasmes.
— J’en chasse la poussière et toutes les pages mortes, dit-elle, me montrant sa robe, qu’elle secouait par petits coups énergiques, pour renforcer l’image par laquelle elle affirmait avoir décidé une épuration totale de son esprit. Et à nouveau, j’admirai la grâce qui venait des mêmes sources que le mouvement qu’elle fit après que j’avais pris sur son bras deux gouttes de sang.
Pierre, pour son infortune permanente, n’a pas secoué son manteau, ni chassé la poussière des livres qui le couvre. Quelle magique fumigation pourrait lui rendre la candeur perdue, le faire remonter à la surface de son fleuve de soufre, lui faire déposer des armes qu’il croit belles et qui n’ont jamais servi qu’à infliger des blessures, qui avaient même donné un coup mortel, pensa-t-il, en revoyant Douce accablée, peut-être agonisante à Saint-Malo.
Quittant la grande fenêtre pleine de ciel, Fryne, me faisant entrer dans le salon d’où l’on voyait la rue déserte et l’église, me montra ses robes étalées sur la table, les fauteuils et les autres meubles, sur des bagages revenus avec elle. La robe grecque était la seule que je reconnusse. Elle avait été un prétexte archéologique pour se vêtir brusquement avec plus de goût qu’elle n’avait accoutumé, sans attirer notre attention. D’ailleurs, elle avait aiguillé celle-ci sur une autre voie, nous incitant à croire que le retour de Peter était le seul motif de son travesti. Mais si cette malicieuse robe, où ses seins de cristal étaient divinement emprisonnés, avait en effet été un travesti, toutes les robes neuves qui formaient cette collection inattendue ne pouvaient servir à d’autres fins que de, franchement et sans anachronisme, vêtir Fryne qui suivait sur ma figure les progrès de mon étonnement. Tous ses goûts s’étaient brusquement transformés, toutes ses robes en fleurs semblaient avoir été sélectionnées non pas avec un tact raisonnable de ce qui convenait à sa personne, mais semblaient avoir été choisies par le cœur même de cette jeune fille qui venait de naître. Surtout une robe abricot clair et champagne me sembla splendide, audacieuse. (Toutefois, quelques jours plus tard, quand elle mit cette robe, j’y retrouvai si peu d’audace que je ne la remarquai qu’au moment de nous séparer.)
Me montrant la robe abricot et champagne, elle me dit pétillante d’espoir, pleine du désir que ses paroles magiquement devinssent l’exacte représentation de la vérité, obligeassent la vérité à se mouler sur ses paroles :
— Celle-ci est pour dîner avec toi, le premier soir, à Florence.
Ah ! elle m’accompagnait à Florence ! Un instant je me vis, gravissant l’escalier enchanté de San Miniato, montrant les cyprès, les vers de Dante gravés dans la pierre. Mais Fryne n’est pas une femme que l’on conduit, elle est encore pour moi la femme que l’on escorte, au vrai sens du mot. Dans nos courses en ville ce n’était pas l’homme qui conduisait, dans nos promenades sur les bruyères et à Rottenrow, ce n’était pas le cavalier blanc qui décidait des évolutions, mais au contraire la jeune fille vêtue de velours noir.
Toutefois, je vis bien qu’il me fallait réformer ce jugement sur elle, quand lui ayant expliqué que nous n’irions pas à Florence, mais au contraire, dans le Nord, je vis avec un étonnement troublant briller dans ses yeux des larmes… ils scintillèrent vraiment d’une humble reconnaissance au moment où je dis que nous irions dans le Nord. Ceci impliquait que, sans hésitation, j’avais agréé son projet de m’accompagner où que ce fût. Cette humilité semblait déjà si à l’aise parmi ses autres sentiments que je ne sus si vraiment elle avait pu si rapidement se transformer à un tel point. Je pensai que Fryne s’efforçait un peu de feindre ce sentiment, cette douce subordination, en attendant que le temps et les désirs eussent accompli réellement son souhait de recommencer la vie en partant des livres de son enfance, une vie authentique de candeur.
Son intelligence à laquelle elle ne pouvait se soustraire, ses solides théories de discipline, la souplesse qu’elle possédait pour faire agir sa volonté, tout cela permettait de supposer l’exercice d’un peu de dissimulation en Fryne. Mais cette supposition était pourtant un immense blasphème contre elle qui, véridiquement, était transfigurée autant que son visage aurait dû le faire comprendre à Pierre.
Fryne s’était assise entre la robe grecque et celle de la couleur de l’abricot, rangeant devant elle un charmant musée, rose, or et argent, d’objets de toilette que je ne lui avais jamais vu employer. La lumière blanche de la rue y arrivait voilée comme sur des fleurs dans l’ombre d’un sentier. Je ne lui connaissais pas un seul de ces flacons, de ces boîtes, de ces outils brillants.
Je mis sur les genoux de Fryne, qui devinait qu’il me fallait faire des démarches pour notre voyage, le livre que je lui avais, avec une inconcevable prescience, mis en mains. Puis l’ouvrant, posant un doigt sur ma bouche, je partis, emportant son nouveau sourire qui me faisait brûler de tant de flammes diverses. La moindre de ces flammes était une mystérieuse honte qui me prenait à la pensée que Fryne, mon disciple et coreligionnaire, était tombée ou retournée, il me semblait, vers le désordre de la nature, vers son cloaque suffocant. Une autre honte, qui me torturait davantage, venait de l’ardeur progressive qui me prenait de la suivre dans sa transfiguration.
Je passai la matinée à doubler certains, à défaire d’autres arrangements que l’éditeur avait pris pour moi. L’après-midi nous étions dans l’express qui nous menait vers Édimbourg.
Pendant le voyage, Fryne tint pendant de longues heures les yeux fermés. Semblable à une jeune amoureuse qui, dans une foule offensante, ouvre à la dérobée son corsage pour montrer à son amant que le fruit d’amour, délices de leurs nuits, est toujours là malgré les catastrophes, ou comme elle entrouvre pour lui au milieu d’un salon plein de monde, un livre de vers précisément au poème qui a accompagné leurs caresses une heure auparavant, ainsi Fryne parfois ouvrait un instant les paupières, découvrant dans ses iris bleus un grand puits de joie d’où, à la surface de son être, semblait se répandre la béatitude des cieux.
Mais elle les refermait rapidement, craignant que ne s’égarassent ses émotions ailées, sur des objets indifférents, destinés à ne plus jamais croiser notre route, sur les faces des autres voyageurs naturellement détestables. Ceux-ci, dès que je l’avais introduite dans le compartiment, avaient été pris d’un léger malaise qui ne me surprit pas. Il ne me fallait point cette confirmation extérieure pour être assuré que Fryne émettait une sorte de fluide émouvant, généralement haï. Ce fluide troublait plus infailliblement que sa beauté exotique. Par exotique j’entends inconcevablement rare et issue de l’essence même de sa beauté.
Il y avait avec nous, à l’autre bout du compartiment, un couple de jeunes gens mariés sans doute depuis la veille, qui, perdant toute contenance, leur sourire s’abolissant, regardaient peureusement les voyageurs sans se rendre compte de l’origine de leur malaise. Pourtant, ils avaient jeté quelques regards effrayés sur Fryne. En outre, la curiosité mal dissimulée des autres eût dû les renseigner sur la source de leur inquiétude. – Ici, Pierre semble oublier qu’il eût peut-être suffi de sa seule apparition pour troubler ce petit hameau roulant, à la fois attiré et terrifié par des ondes insoupçonnées. Mais cette curiosité naïve faisait se pencher tout le hameau uniquement vers Fryne. Les têtes surprises, sans sourires, la regardaient comme un être inopinément tiré d’une autre série animale, absolument différente des espèces qu’ils connaissaient. Ils ignoraient combien leur supposition avait l’apparence de la réalité. Ils n’eussent pu distinguer, dans l’attraction troublante qu’ils subissaient, la part qui venait des ondes inconnues, de la part qu’exerçait sur leurs esprits la seule beauté de la jeune fille. Le désarroi des femmes surtout était visible, elles qui dans la médiocrité quotidienne sentent plus profondément que les hommes, mais expliquent si peu, comprennent si mal ce qu’elles sentent.
Évidemment, arrivant à Édimbourg le soir, après un tel travail de concentration sur tout ce que contenait son cœur, submergé par les vagues de ses pensées, de ses sentiments d’amour innocent, arrivant au terme de ce long voyage, Fryne souffrit d’un dur mal de tête.
Ayant évité de faire de la lumière ni dans ma chambre, ni dans la sienne, je tentai de l’endormir, le front appuyé au sien. Mais je n’y réussis qu’après l’orage qui survint, absolument nouveau pour ceux qui, comme Fryne, ne connaissent pas la violence des éléments sur les petits caps et les anses de ce grand ventre de tempête qu’est le golfe de Forth. Celui-ci s’ouvre sur une mer grondante, au-delà de l’immense pont de fer que nous avions traversé quelques heures auparavant. De là, le vent, les nuages, les éclairs, légions démoniaques, assaillirent la ville, y pénétrant par le ravin noir qui sépare les deux collines où s’élève dans les fumées noires, la ville. C’est de cette tranchée gigantesque où roule le chemin de fer, au lieu du fleuve brutal que l’on s’attend d’y découvrir, que l’orage semblait sortir en hurlant. En face de nos fenêtres sur la haute colline où grimpent une centaine de rues tortueuses, les escaliers étroits, les impasses lugubres de la vieille ville, sur ce fond absolument noir, les éclairs se détachaient comme des arbres de feu auxquels les colonnes noires de l’eau semblaient livrer des batailles toujours reprises. Pendant quelques minutes nous fûmes suspendus, sans voix, sans mouvements, sur cette monstrueuse féerie d’éclairs et de grondements, dans des flots terrifiants d’eau.
Dès qu’il y eut trêve, nous vîmes dans la lumière, venue entre les nuages roux ourlés de blanc, les rides sinistres que tracent les rues sinueuses de la vieille ville sur la colline. Au sommet, plus loin vers la droite, le château, lourd bloc sévère, dix fois séculaire. À l’horizon, parmi les silhouettes des montagnes, celle que l’on nomme pour sa forme, la chaise du diable. En bas sous nos fenêtres, le monument bizarrement gothique, élevé à Walter Scott.
Dans le ravin, un train partit en sifflant. Fryne rouvrit les yeux, elle s’endormait dans le silence qu’avait laissé après lui l’orage. Son mal de tête était remplacé par le sommeil. Pendant que nous prenions congé mélancoliquement, seulement alors, je vis que la pauvre femme avait revêtu la jolie robe abricot clair, non pas pour dîner à Florence, mais dans une chambre d’hôtel sombre, où son mal de tête avait été traversé par un orage qui eût pu encadrer une scène de l’Apocalypse.
Le matin le ciel, nettoyé par la tempête, envoie une fraîcheur aigre dans la chambre où, sur son lit, je vais déjeuner avec Fryne. C’est un ancien salon d’apparat, qui tire de ses brunes colonnes engagées, un aspect délicieusement comique de forêt de cirque. Je ferme la fenêtre sur le bruit de la large rue déjà animée, sur le bruit des trains dans la tranchée.
En s’éveillant, l’émotion de Fryne est si forte qu’elle a ce geste d’admiration et de bonheur débordant toutes les facultés, ce geste d’une valeur éternelle qui ramène les deux mains sur la bouche. Je ne puis lire les nuances de sa joie que dans ses yeux de myosotis annelés de noir. Mais bientôt ils se brouillent, et la grande et sévère Fryne pleure de joie. Pendant que nous déjeunons, je vois que sa transfiguration est absolue, ayant totalement renouvelé ses traits, toutes les formes de son corps. Il me semble que je vois ses mains radieuses pour la première fois. Je saisis ses longs doigts comme des fruits inconnus encore, absolument unis de texture et de forme. Toutefois, la transparence des chairs et des veines y distribue des tons d’une nacre rose et verte, qui, sous les ongles, aussi purs qu’un pétale de rose, prend un ton si léger qu’ils semblent s’être coloriés aux frôlements de la robe abricot qu’elle avait si inconsidérément mise la veille. Ses mains et ses poignets minces un peu aplatis sortent du peignoir aux dentelles ondulées. Ses bras se renflent brusquement vers le coude, puis pour rejoindre celui-ci s’amenuisent. Sous le nouveau style de ses mains, de son sourire, je reforme la vision de son corps que je connais presque entièrement. Il m’apparaît sous ce style tendrement enflammé que lui donne son amour, et aussi sans doute – cette pensée me trouble –, le mien…
Je ne retrouve pas la virilité qu’avaient les gestes de Fryne, quand elle me montra les vers de Plantin au Pavillon, et, avant de quitter celui-ci, quand elle faisait trotter son cheval mieux que le mien dans la plaine, quand dégoûtée, elle décida de ne plus aller à Victoria, ni même ces derniers vestiges de forces trop masculines qui se voyaient encore en elle lorsque, me saisissant le bras, penchée de biais sur sa selle, elle me demanda si j’allais seul à Florence. Cette virilité s’est fondue en une sublime harmonie qui se montre progressivement dans les gestes. Pendant qu’elle mange une pomme, je m’immobilise d’admiration devant ce phénomène de transmutation que j’eusse cru impossible.
Elle ne craint pas de mettre deux doigts brillants, d’un geste chaste que l’on ose à peine donner aux statues, sur son sein blanc et vert. Une petite bague mauve y entoure la jeune pointe rose sans relief. Dans un baiser elle me rend d’abord les miens, puis m’étourdit sous d’autres baisers qui ne sont que les siens. Alors elle me montre avec candeur ses genoux merveilleux, et qui viennent de nous montrer leur force fabuleuse dans un saut au-dessus de l’abîme social, nous transportant tous deux sur une rive paradisiaque où je prends pied avec crainte, étonnement, et avec un bonheur tremblant…
Après quelques rapides visites indispensables, je retrouve Fryne, en costume de voyage, prête à partir pour Perth, où je louerai une maison. De là je reconnaîtrai le pays, commençant par Forres, à l’extrême nord de mon aire de travail.
Dans le train qui entre en plaine nous sommes seuls, elle s’est assise à côté de moi, appuyée, la tête reposant sur mon épaule. Elle frissonne comme un chat et, pour la première fois, n’écoute pas ce que je lui dis. C’est Perth que je veux lui expliquer, au milieu de sa vaste plaine grasse et féconde, au bord du large fleuve, bordé d’arbres légers. J’attire son attention par des considérations générales, je lui décris les œufs de toutes les variétés d’oiseaux de mer de la contrée, et comme je parle du musée où ils sont groupés, je lui dis qu’elle verra là la momie sèche d’une souris morte de froid pendant un hiver effrayant, devant un trou inachevé qu’elle avait rongé dans un tuyau de plomb, pour fuir les ténèbres glacées et mortelles. Ce drame la réveille de la mollesse où ses sentiments la tiennent comme une serre chaude parfumée. Alors m’adressant au comique, je lui dis comment à Perth on empaille des saumons monstres pour perpétuer la gloire de ceux qui les ont pêchés. Ces poissons, dans les halls d’hôtels, aquariums sans eau, dans les salons des particuliers, sont des trophées charmants, des bannières conquises noblement. D’autres trophées, des rencontres de cerfs, semblent appartenir à un monde plus aristocratique, si l’on en juge d’après certains albums de fourreurs londoniens où l’on trouve de superbes reproductions de bois de cerfs tués par d’importants personnages, et sous lesquelles on lit explications et dates : Les cornes du Duc X, en 18…, les cornes de Lord X en 18… Toutes ces reliques sont montrées avec une ambition fort évidente. Elles font penser avec joie à la stupidité de l’homme, avec délices aux huttes de glace des trappeurs californiens, aux jets de harpons des pêcheurs polaires.
Fryne, cessant de regarder les plaines sorties hier de leur sommeil d’hiver, se replie dans la pose des amoureuses sans artifice. Malgré ce qu’évoque sa pose, et malgré son humilité joyeuse lors de mon consentement au départ à deux, je ne puis encore la concevoir dans la faiblesse de la femme passive, dominée moralement et physiquement. Elle ne peut faire naître en moi cette part de condescendance qu’il y a dans l’homme pour la fragilité des femmes selon la formule ordinaire. Elle demeure pour moi une égale par ses facultés, par la richesse dont celles-ci ont fécondé sa cervelle, par ses forces spirituelles, où rien que le génie manque, votre Dieu soit loué !
Si le sourire d’une jeune fille est l’éclatement d’or d’une reine-des-prés balancée sur sa tige dans une prairie de Memling, celui de Fryne est un haut magnolia fleuri, gardé par une cour de cyprès noirs. C’est un tel sourire qui fait avec nous ce long voyage, allongé par un accident survenu à la machine, occasionnant souvent des stations prolongées au milieu de la plaine. Alors un peu d’air originel du pays nous arrive par la fenêtre ouverte, sans qu’il y ait en face de nous ni signes, ni symboles des clans. Nous sommes ici plus près de l’Écosse préhistorique que dans ses villes. Et voici, entrée par la fenêtre, délicate délégation des pâturages, une compagnie de papillons blanc et noir comme les armes de Sienne. Ils se perdent dans le grand coffre du compartiment, s’affolent comme d’un coup de fusil des oiseaux. Puis les papillons se regroupent et, inoubliable procession sainte, sortent en planant, se suivant lentement comme une file d’enfants blancs, encapuchonnés de noir. L’un de ces anges, ensorcelé par le sourire, s’est accroché au corsage de Fryne. Pris de défaillance, il ouvre et ferme les ailes, et chaque fois qu’il étale ses petits damiers sur Fryne, ses antennes en fil de soie noire abaissent leurs feux jaunes comme des ampoules lumineuses, occupées d’une énigmatique recherche.
Le papillon disparu, nous écrasons ce sourire divin dans le pourpre pressoir de nos lèvres jointes. Notre tendresse qui s’étend, ne gagne point les zones extrêmes, bien que Pierre déjà pressente le vertige.
Mais je demeure dans la douce lumière des yeux bleu-noir de Fryne, sous le parfum de ses cheveux à reflets de bronze et d’azur violacé. Son odeur de bois de santal en ignition se mêle à celle de l’œillet.
Or, ces parfums voguent suspendus dans la voiture, mais ils n’aggravent pas mon vertige, et je suis heureux de demeurer avec elle qui se donne. Toutefois, ce mot dit mal le sens de ce qui se passe en ce moment. Elle s’est donnée depuis qu’elle aime, ce don ne semble pas l’avoir préoccupée, elle est entrée sans plus de doutes, de réticences, dans un nouvel état qui exclut, avec son passé, toutes les attitudes de la vie.
Outre les autres événements récents, l’épouvante de la longue crise de Douce a produit une si profonde perturbation de mon individu, que je ne puis rendre à celui-ci, non pas un mécanisme normal, mais au moins celui qui lui est accoutumé. Je me trouve désemparé au milieu de cette joie que je ressens partiellement, malgré tout ; je suis désemparé dans cette délicate joie de l’attente prolongée des caresses.
Il me sera toujours possible de rappeler en moi cette joie tenace, qui occupe dans le film de ma vie le même cadre que la lutte d’oiseaux que je montrai à Fryne à ce moment. Faisant litière de la pitié, embrassés, nous admirions cette lutte dans le ciel d’argent. Elle était splendide, absolument semblable à celle que représente une célèbre estampe que nous connaissions tous les deux. Mais ici les plumes volent. Après chaque touffe arrachée, les oiseaux s’arrêtent, semblent suivre du regard la dépouille, puis, comme des serpents, replonger leur cou dans le duvet. Affaiblis, plusieurs fois l’un d’eux perd de l’altitude : immédiatement, comme vingt flèches, l’autre le rejoint. Bientôt du train, une nouvelle fois arrêté, nous distinguons les coups de serres, les becs qui s’élancent, la couleur du sang sur les plumages. Quand l’un des oiseaux tombe épuisé, mort peut-être, le garde du train se précipite pour nous l’apporter, à nous, seuls voyageurs de ce train invalide. Mais l’autre, l’oiseau de proie que nous avions cru plus volumineux, le suit étourdi de fureur, et ce n’est qu’au moment où, cherchant une pierre pour achever les oiseaux, l’homme intervient, que la pitié trouve place à côté de notre admiration. Nous refusons de regarder les cadavres que le garde nous apporte, tandis que nous les aurions examinés s’ils étaient tombés à nos pieds frappés, non d’une pierre, mais d’une mort « naturelle » comme celle que ces animaux eussent trouvée au bout de ce combat à leur échelle.
Ce lent voyage, où plus d’heures se passèrent en stationnement qu’en fuite réglementaire sur les rails, fut rempli de verdure, de brebis grises avec leurs agneaux blancs. Une haie eut le temps de nous devenir familière, nous révélant ses secrets. À cause de l’immobilité où nous nous tenions, Fryne la tête posée sur mon épaule, ou couchée doucement, une belette continua de transporter des branchettes de charme au pied d’un arbre où il nous fut impossible de découvrir le trou qui l’engloutissait à chacun de ses retours ; à une toise de là, deux oiseaux vivaient avec une telle prudence, un tel mystère dans leurs mouvements, que la belette certainement ne connaissait pas la présence de ce couple ni celle du nid qu’ils construisaient.
— Mais quand les jeunes pépieront ? demanda Fryne.
— Peut-être savent-ils que la belette aura déménagé.
— Elle semble elle-même construire un nid, dit Fryne, à qui je ne pus donner d’explication.
Je vois bien que Fryne n’a pas cessé d’être sous l’enchantement des questions que la nature pose sans les connaître, la nature, ce désordre où constamment nous devons, pour ne pas devenir fous, mettre un style, fût-il d’éphémère durée. Fryne sembla même s’intéresser plus profondément, différemment, à tout cela qui est drame et tragédie si on le tire de la grande trame embrouillée, féroce, cruellement aveugle, monstrueusement séparée de la pitié. Elle s’est dépouillée de la sévérité verte de son enfance ; et, savoir que Douce l’approuvera, que celle-ci ne sera plus torturée, lui permet de s’exalter d’une manière neuve pour elle, plus « humaine », enfin.
Pierre aussi se sent allégé de lourdes responsabilités, l’une, celle qui concernait le mal de Douce l’a partiellement abandonné lors du départ, puisque, en même temps que ce départ soustrait cette victime à la cruauté, il donne à Douce une paix qui peut-être sauvera sa vie, car Pierre ne se dissimule plus l’horreur des suites de l’épilepsie dans une femme adulte. Pierre et Fryne semblent donc s’avancer dans une nouvelle vie, pleine de choses glorieusement mystérieuses comme celles qui bordaient la ligne où, si lentement, le train les conduisait à Perth. Ce n’est que dans les minutes où j’oublie le visage heureux de Fryne, que les montagnes noires de ma vie cachent les horizons pleins de joies, qui se montrent au fond de notre ciel.
Mais je revins au visage de Fryne qui, s’étant levée, recevait sur le masque toute la gloire pourpre du soleil qui se couchait dans la plaine.
De la gare de Perth jusqu’à l’hôtel, nous fûmes escortés par quelques curieux intraitables et moins réservés que ceux qui nous avaient observés dans le train pendant le voyage vers Édimbourg. Certes, nous formions un couple semblable à rien que Perth connaissait, aussi n’en pris-je de l’inquiétude qu’en pensant à notre réception à l’hôtel où une seule personne était attendue. Mes craintes furent près de se trouver exactes, quand, ayant présenté à Fryne une des formules de séjour que j’avais déjà remplie, elle refusa de la signer, parce que je l’y avais qualifiée d’épouse. Elle conçut un vrai chagrin en constatant que je voulais demander des grâces à la société par le moyen d’un mensonge. Je m’efforçai de lui prouver, ce qu’elle savait d’ailleurs théoriquement, que la société n’échangeait jamais ses faveurs que contre la monnaie du mensonge officiellement frappée par elle. Mais Fryne ne voulait pas admettre pour nous le fléchissement dans de telles conventions, qu’elle affirmait énergiquement être dégradantes. En reportant les formules au bureau de l’hôtel, j’y mis la signature qui eût été la sienne si nous avions traversé l’office puant d’un registrar office, Fryne Bioulx d’Ardennes, en songeant combien cette obligation de mentir dégradait la société.
Quand je revins presque sans escorte d’une visite à une maison que l’on m’avait signalée, celle que j’avais nommée à son insu Mme Bioulx, eut une nouvelle cause de chagrin. Le propriétaire de la maison, et moi-même, nous avions lestement arrangé une location de trois mois, renouvelable aux mêmes termes pour une même durée. Toutefois, en approchant de l’hôtel, je vis cet homme, qui avait dû prendre un chemin plus court que le mien, terminer auprès du portier ce qu’il n’était pas difficile de deviner être une enquête sur ma position, ma moralité. Grâce à la résistance de Fryne, devant la formule à signer, résistance qui sans doute avait été surprise et commentée, le résultat de l’enquête fut que le propriétaire s’avança à ma rencontre, tirant sur son mufle tous les signes de la désolation, m’annonçant qu’il était navré de devoir se dédire, sa femme ayant déjà disposé le matin même de la maison.
Quand l’idiot fut parti, Fryne fit une profession de foi véhémente où je reconnaissais d’abord la folle noblesse de son âme, et où ensuite j’admirai les sentiments de charité exaltée de sa mère qui prétendait que le mensonge est à l’antipode de la charité. Malgré mon échec auprès d’un premier propriétaire, elle me fit promettre de ne plus mentir.
— Je préfère dormir sous un arbre, dit-elle puérilement. Ceux qui connaissent les petites villes d’Écosse, savent que Fryne nous mettait dans un cas qui y appellerait la lapidation.
Cet incident jeta un voile de mélancolie sur notre soirée où le dîner heureusement apporta quelque diversion. Nous le prîmes dans une grande pièce basse, semblable à une salle à manger de vieux paquebot, avec ces meubles jaunes, gros, vernis comme des barques. La cheminée était couverte de coquillages, de grands saumons empaillés dans leur aquarium sans eau. Des miniatures de navires étaient suspendues aux solives noircies du plafond, au-dessus des pliants maritimes, près de la fenêtre d’où l’on ne voyait que l’eau du fleuve qui semblait venir affleurer aux vitres. Le foyer avait attiré autour de lui quelques pensionnaires, groupe dévorant d’esquimaux, vêtus comme des épouvantails mal bourrés de paille, trop opaques d’intellect pour remarquer que nous n’étions pas des individus normaux. Ils nous laissèrent donc la paix que nous poursuivions en ce moment. Or, même si les esquimaux nous avaient importunés, nous eussions trouvé un dérivatif dans les jeux qu’un chat incroyablement souple entreprit avec nous. C’était certes le plus bel esprit de Perth. Nos jeux les plus comiques ne parvinrent pas à entamer sa majesté. Il nous donna ce rire pur d’ironie et de malice où les grands comiques de tous les temps parvinrent rarement. Nous étions moins mélancoliques quand, le soir fort tard, le patron et la patronne de l’hôtel entrèrent portant chacun une bougie allumée. Je suivis le patron, Fryne, la patronne : ils n’osèrent pas nous enfermer.
Fryne me laissa heureusement aller seul, le lendemain matin, chercher une maison qui pût s’adapter à nos besoins. Toutefois, j’étais fort embarrassé de la promesse que je lui avais faite la veille.
Dès mes premiers pas je trouvai une habitation enchanteresse, dont le propriétaire, ancien pêcheur, plus récemment marchand de marée, aujourd’hui rentier jovial, me fit mille recommandations au sujet de sa maison qu’il avait achetée meublée, excellente spéculation, mais qu’il n’avait jamais habitée, la trouvant trop grande, trop entourée de jardins, disait-il. Il fallait comprendre qu’elle était trop romantique, trop différente du type normal de ce qu’il considérait être une maison de rentier. Mais il ne pouvait se douter qu’il ne me posait pas la question qui devait m’embarrasser et que, cependant, je désirais qu’il me fît. Si ce vieux marin allait comme l’autre propriétaire, s’informer à l’hôtel, dès que je le quitterais, je perdais mon temps. Or, le soir même nous devions partir pour Forres, loin dans le Nord, dans l’Elgin, près du golfe de Murray. Je lui dis donc que j’habiterais sa maison avec une jeune femme avec qui je n’étais pas encore marié.
— Ne dites jamais cela en Écosse, me dit-il. Pour ce qui est de moi, j’ai été à Londres et même à Paris. Il fit un sourire que j’étais heureux de savoir invisible à Fryne. Ne voulait-elle pas, malgré l’expérience que lui avaient donnée ses lectures, que l’on reconnût immédiatement la pureté de ce qui était si récemment entré dans son cœur ?
— Ceci, Pierre n’est semblable à rien de ce qui fut jamais.
Les clefs de la maison m’avaient été remises, nos bagages y étaient enfermés, nous étions sûrs qu’un toit nous attendait à Perth, pendant qu’un train noir nous menait à Forres par étapes courtes et bizarres. Nous fîmes pourtant cette route, deux fois plus longue, traversant les montagnes, en moins de temps que l’autre voyage. De la plaine nous roulions vers les Monts Crampians et ses contreforts ; les paysages étaient composés très différemment. C’étaient des montagnes encore rouges d’herbe brûlée par la sécheresse de l’année précédente. À peine, dans quelques creux, sous l’influence des eaux des neiges fondant sur ces sommets, l’herbe reverdissait timidement.
Autour des zones déjà rafraîchies par les petits filets blancs de l’eau, on découvre bientôt que les formes grises, semblables à des petits nuages qui y glisseraient, sont des brebis accompagnées de leurs agneaux aussi blancs que la neige demeurée sur les hauts sommets et dans les froids ravins. Ces vastes Crampians arides, les plus sévères montagnes que connaisse Pierre, s’enveloppent de neige pendant un long temps de l’année. Leur stérilité qui supprime même les conifères scandinaves, l’absence d’habitations, sauf les maigres huttes des bergers, les torrents étroits qui ne produisent sur leurs rives que l’herbe pauvre où pâturent les moutons, tout cela confère à ces monts, coupés de profondes gorges grises et rouges, infernalement désertes aussi, la grandeur de la désolation éternelle.
Nous arrivons à Forres où, le temps lui ayant fait défaut, le libraire d’Édimbourg, que j’ai été voir le matin, n’a pu évidemment nous retenir des chambres à l’auberge. Elle est la seule presque confortable de la ville. Toutefois, le libraire m’a muni d’une recommandation pour le seul « intellectuel » de ces parages : le camelot qui à l’arrivée des trains offre des journaux aux voyageurs et dont je faillis être obligé de demander le secours. En effet à l’auberge, tenue par une sinistre famille, dès que l’on eut regardé Fryne, on refusa de nous loger, bien que les sombres personnages n’eussent pas encore l’autre raison d’ostracisme, sur la valeur de laquelle je ne devais recevoir quelque lumière que le soir, et n’être fixé que le lendemain.
Il me semble que la scène qui fut jouée entre Pierre et les membres de la famille, qui tous avaient un poste dans l’exploitation, serait une plaisante comédie pour la piste d’un cirque. Chargé de deux valises, d’abord avec calme, je réclamai une chambre à l’un d’eux – renvoyé, je me précipitai vers un autre de ces maîtres – encore déçu, je m’élançai avec courage, traînant mes valises, vers un troisième. Quand j’eus avec colère exploré les multiples coins du rez-de-chaussée, que tous avaient disparu, se volatilisant immédiatement après leurs refus successifs, j’avisai une sorte de guichet qui donnait sur l’antre fécond de la cuisine. Aucun des larges poissons du golfe qui, à quelques kilomètres de là, léchait dans la nuit l’extrémité de la terre d’Elgin, n’aurait pu montrer des yeux aussi pâles, aussi ronds surtout, que ceux qui me regardèrent quand le volet du guichet fut tiré. Cette imbécillité devait avoir un rôle dans le monde ; je découvris lequel quand, demandant une chambre pour la sixième fois, une clef me fut tendue au bout d’un bras grandiose. Celui-ci disparut prestement, l’esprit huileux qui l’animait semblait craindre que je battisse la puissante graisse qui à l’autre extrémité du bras ébauchait, avec des convexes uniquement, un corps de cuisinière colossal. C’était une victoire normale puisque un prudent général des voies et moyens, avant les heures du siège, m’avait rendu les clefs de la ville. À l’étage nous enfermâmes nos valises, emportant les clés de la chambre, que j’avais fait tourner prudemment deux fois dans la serrure.
Le comique contenu dans cet incident, amusant son esprit d’aventure, détourna heureusement l’attention de Fryne. Ce fut, nous donnant la main, courant dans l’unique rue, prise déjà par la pénombre grise des quatre heures du Nord, que nous partîmes à la découverte d’une voiture. J’avais le projet, d’ailleurs branlant, et qui n’attendait que le prétexte du premier déboire pour s’évanouir, d’aller visiter un des cent châteaux authentiques de Macbeth, dont l’Écosse tire une juste fierté. Elle en découvre souvent de nouveaux ; le plus récent parmi ces derniers n’a pas un siècle, mais sur ses murs un artiste américain a dessiné au fusain des scènes du drame de Shakespeare.
À travers une large porte vitrée de toiles d’araignées et de quelques pièces polygonales de verre, nous découvrons de vieilles charrettes, des roues, des jantes, un soufflet, d’autres objets qui meublent une forge. Puis nous voyons un véhicule unique sans doute à ce moment dans le bourg, une auto en réparation. Elle appartient à un joueur de golf, la seule variété humaine que l’on connaisse et admette sur cette rive. L’auto nous est prêtée et, pour nous conduire, voici un vieil homme responsable, à tête ronde et rose. Ses yeux sont pareils à des billes d’un bleu incroyable, de ce bleu qui n’existe que dans ce rêve qu’est une boîte de « couleurs sans danger ». Mais si l’on attaque cette couleur inoffensive elle se transforme en une pâte poisseuse. Aucune comparaison ne pourrait donc évoquer l’azur des prunelles de ce vieil homme.
Nous nous arrêtons d’abord sur la route, qui traverse des sapinières, et où descendent les premiers pas du crépuscule, en vue de la Blasted Heath, la colline maudite où Macbeth surprit la marmite fumante des trois sorcières qui incantaient :
Fair is foul, and foul is fair
Hover through the fog and filthy air.
L’une d’entre ces trois harpies, au moins, vécut plus de mille ans pour se souvenir du roi, car vers nous elle se précipite, dans le roulis et le tangage de sa graisse jaune. Les déchirures de ses indescriptibles hardes ouvrent des lucarnes sur sa peau molle. Cette contemporaine de Macbeth, que les cabrioles sournoises des siècles n’ont pas tuée, au contraire de nous exhiber des symptômes de décadence, tire sur sa face de chèvre une expression égrillarde. Elle me regarde, regarde Fryne qui, par bonne fortune, ne comprend pas le sens de ces jeux de face incongrus. De la lubricité dans un œil de carpe, tel est le regard qui nous invite à descendre, à explorer la colline damnée. Nous prétendons voir d’où nous sommes, remercions ce spectre rond, qui semble vêtu d’un crible tant ce qui le couvre est percé de trous. Avec une miniature du roi George, en relief sur un jeton d’argent, nous nous acquittons envers le crible qui m’inquiétait.
Pendant ce temps, les ombres du crépuscule se sont groupées plus nombreuses ; nous les traversons sur la route nue, longeant des bruyères fleuries, violettes dans l’obscurité, des plaines de sable sec, des sapinières noires. C’est l’empire des lapins. Par centaines ils jouent aux jonchets avec du thym et du serpolet mauve au bord des ornières, où flottent déjà des écharpes légères de brouillard bleu.
Nous sursautons aux bonds que fait la voiture, évitant d’écraser ce gibier placide que les rayons des phares nous montrent, bondissant, pareil à des oiseaux effrayés volant au ras des sables. Mais Fryne pousse un cri quand, surgissant au galop d’une maison déserte, un enfant vient s’arrêter abasourdi au centre des rayons lumineux. À l’instant précis où le vieil homme vire vers la maison déserte, l’enfant prend un nouvel élan pour y rentrer. Le violent effort fait pour ne pas le tuer, nous jette sur un arbre, démolit une roue, luxe le poignet du chauffeur.
Après l’émoi provoqué par l’accident, les soins donnés au poignet luxé, nous nous occupons de consoler le vieil homme. Celui-ci est au désespoir de nous avoir menés à une telle disgrâce, au milieu de notre course, à plusieurs milles de Forres. Je l’assure que nous attendrons patiemment un passant qui pourra signaler notre détresse. Pour mieux le réconforter je lui dis, usant d’un mensonge qui fait murmurer Fryne, que je ne désire plus aller au-delà, que le vrai but de notre voyage était le tertre damné.
Sa figure s’éclaircit. Pour nous faire patienter, pour nous être utile même, il offre de nous raconter une histoire que lui seul, à Forres, raconte avec exactitude.
— Connaissez-vous l’histoire de Monsieur Macbeth ?
Je dis non, sans regarder Fryne certainement fort affectée du nouvel accroc que je fais à la vérité. Pourtant elle prend place à côté de moi dans la partie basse de la voiture d’où nous voyons encore briller, parmi l’ombre, les billes bleues de la face rose.
Penchée vers nous, celle-ci raconte l’histoire d’un personnage faible, ennemi du duc de Kent – il veut dire peut-être le père de Victoria –, très semblable à ces maris débiles dont parlent souvent les journaux. Mme Macbeth est l’incarnation de la canaillerie, elle obtient des crimes épouvantables de tous ceux qu’elle approche, les corrompt de façon abominable.
— Il me semble que cela date du XVIIe siècle ? dit Fryne au vieil homme qui demeure une minute interdit devant une question si précise. Elle semble me pardonner le mensonge qui nous vaut une histoire si inattendue, si rustique.
— Il n’y a pas très longtemps, dit-il enfin, pourtant mon grand-père, qui n’a jamais quitté Forres, n’a pas connu M. Macbeth. Ce grand-père ni son petit-fils ne sont du sang de Shakespeare : l’histoire arriva donc vite à son dénouement.
Le bruit lointain des pas d’un âne, ou est-ce un cheval ? nous ramène à notre situation ; le charbonnier qui monte l’âne ou le cheval entre plusieurs paniers, se charge de porter notre message à Forres. Il n’y a pas de chevaux de selle dans le bourg. Ravalant notre ambition, nous demandons une voiture à deux chevaux. Notre homme et le charbonnier estiment que du secours ne peut nous rejoindre qu’après deux heures d’attente, environ.
La nuit a tout brouillé, sauf une traînée jaune qui est la route où nous nous engageons pour retourner à la colline maudite. Nous espérons qu’une voiture nous y trouvera. Devant nous, découpant l’ombre, les lapins fuient mollement dans les bruyères plus belles, plus attachantes que celles où nos promenades nous mènent, près de Londres. Celles-là s’étendent entre le vrai ciel, la vraie terre, loin de la brique des hommes. Quittant la route, nous atteignons la colline presque invisible, mais signalée par son bouquet de pins que, sur ce tertre légendaire, le gouvernement laisse croître et protège contre la hache.
Les aiguilles de pin font sous nos pas un tapis qui nous permet d’approcher, sans craindre d’attirer le monstre vêtu d’un crible. Nous n’entamons guère le silence, ni ne réveillons la sorcière délabrée.
Une paix que je n’ai jamais connue descend du ciel pour nous escorter jusqu’au sommet de la colline, pour nous donner deux heures de félicité inoubliable.
Le soleil en se couchant a éparpillé dans le ciel des violettes et des œillets pâles. Les troncs argentés de mousses dessinent un grillage propice qui semble nous défendre. Dans cette paix nocturne je tiens Fryne embrassée, sans une parole, sous les pins chargés de souvenirs glorieux, au sommet d’une montagne de poésie lyrique.
Certes nulle pensée n’eût pu détruire pour moi, nulle parole pour Fryne, cette réalité irréelle. C’était la réalisation d’un rêve fait d’ardents désirs.
Le corps splendide de Fryne respirait une douce extase sous mes mains paisibles. Les reflets des violettes demeurées au ciel ajoutaient des tons de verveines à ses yeux de myosotis. Ses paupières, sous les fleurs du ciel, prenaient les mêmes tons de pétunias que sa bouche, et quand les premières étoiles s’y mirèrent, ses yeux furent des fleurs visitées de lucioles d’or.
Par une telle nuit, sur un tel tertre chantant, peut-être un tel homme peut donner à une femme aussi pure les premières vibrations d’amour charnel. Je ne sais, toutefois, quand nos caresses deviennent brûlantes, risquent de nous faire perdre conscience du tapis d’aiguilles, du chant des rainettes, des rubans fleuris de l’horizon, Fryne, providentiellement poussée par l’intuition, trouve la force de s’arracher à la magie de l’heure.
— Laissons des souvenirs où nous pouvons les retrouver, dit-elle.
Cérébrale et en vérité, matérialiste, me dis-je, sans que cela diminue mon bonheur, car il y a sur les mains qu’elle me tend une tendresse fiévreuse que je ne puis méconnaître. Je pense aussi qu’il y a dans cet arrachement une part de vérité méritant une respectueuse abnégation de ma part. La vraie splendeur, me dit cette vérité, est d’assister une âme jeune dans son expectation, même si cette expectation est bourrée d’illusions et doit s’évanouir dans l’impossible. Les étapes de cette patience s’illuminent, brûlent profondément d’une beauté presque tangible. Haute et suave, l’illumination est bien celle qu’imagine cette âme jeune et pure qui l’attend avec confiance au bout d’une route dont on oublie, tant est forte l’influence de la foi au bonheur, que l’issue sera inéluctablement morose.
J’ose à peine dire que pensant que nous retournons sur la route, j’ai honte de mon extase, et suis humilié de croire que celle-ci peut me donner le bonheur. Suis-je véritablement l’ennemi de la lumière ?
Il n’est pas probable que dans les romans français ou anglais du XVIIIe siècle on trouverait la description d’un retour semblable à celui qui nous enchante. Traversant des bruyères où de petites mares blanches sont gardées par des hérons claquant du bec, des sapinières où, sur de hauts chênes, des corbeaux, ayant chassé tout le jour au bord de la mer, réveillés, croassent des injures sur notre passage. Les lapins devant la lente démarche de notre équipage se garent avec indifférence, mais des oiseaux blancs, effrayés par les lanternes roses, balancées sur la route, passent comme des flèches, lançant des cris étouffés.
Large comme un boudoir, une volumineuse voiture pleine de mites – attelée de deux chevaux mal assortis, guère habitués à être accouplés, bruyants, trébuchants –, remorque notre auto démolie.
Les lanternes de la voiture promènent des transparents papillons rouges sur la route, sur le tronc des pins. Dans la voiture, sauf de tremblants éclats d’un croissant qui vient de sortir des nuages, il n’y a de lumière que les yeux brillants de Fryne où, comme dans ses mains encore tièdes que j’ai saisies, je lis l’émotion qui nous tenait sur la colline damnée. D’un peu d’eau restée dans une gourde suspendue depuis le voyage à mon épaule, nous nous humectons la gorge, d’un peu de parfum nous rafraîchissons nos tempes, rétablissant ainsi le trouble survenu dans nos esprits animaux.
Quand l’illusion romantique du croissant de lune vient me calmer, je caresse légèrement ses cuisses pareilles aux joues timides d’un enfant. C’est une nouvelle fois depuis l’expérience froide, ambiguë du divan noir. Je ne retrouve pas celui que j’étais alors. J’assiste, sordidement attentif, au frisson prolongé de Fryne quand je touche sa chair, où j’ai sans doute fait surgir un trait de foudre.
Fryne à cet instant se penche vers moi, volubile, me parle à mi-voix, confusément, elle qui s’énonce d’habitude avec un terrible souci de l’exactitude. Seuls quelques mots me sont audibles. Pleine de trouble, elle tente d’exprimer sa joie, qu’elle unit étrangement à celles que lui donne la promenade préhistorique dans le boudoir à mites sur la colline légendaire sous le croissant de lune. Sa joie poignante l’affole. Par ses paroles murmurées, multiples, embrouillées dans leur course, elle semble obéir au besoin, pourtant ignoré, de voiler pour elle-même son état d’exaltation, cette brûlure ardente qu’elle sent prendre de la force dans ses sens.
Elle n’est pas tant confuse qu’éperdue parmi tous les sentiments qui la débordent, qu’elle n’a pas eu le loisir de reconnaître séparément. Elle n’a pu encore reprendre conscience dans l’immense joie qui la bouleverse. Or, un tel esprit – dont je n’ai pas exagéré l’acuité, quoiqu’il en pût paraître –, formé de substances si solides, ne sera jamais absolument « inconscient ». Bien que je ne doute pas de sa grandeur, peut-être à cause de celle-ci j’éprouve une vive peine de la voir tomber dans le piège de la chair, je souffre – sans doute maladivement, je m’excuse de le répéter –, de cette déchéance, de cette imperfection.
Enfin notre cortège, les deux chevaux malhabiles, le boudoir à mites criant sur le pavé, l’auto penchée, menue derrière la haute voiture, entra dans Forres déjà endormi, ne montrant plus que des aiguilles de lumière à ses volets. Fryne qui venait de faire un second bond dans sa transfiguration, qui avait goûté un plaisir extrême à notre voyage picaresque dans la nuit d’argent, fut gratifiée, encore ce soir-là, d’autres délicieux fruits pour abreuver son esprit d’aventures.
La porte principale de l’auberge est verrouillée comme toutes les autres. Je tente de faire céder les fenêtres. Après divers nouveaux essais, nous ouvrons par surprise la porte de la cuisine qui ainsi, pour la seconde fois, trahit l’inviolabilité de la place. Guidés par la faible lumière qui brûle dans une troisième, nous traversons deux pièces obscures, pendant que, derrière nous, une lumière et des pas étouffés viennent habiter la cuisine. Toute la famille s’était cachée, sans doute, pour nous préparer le piège que nous allons apercevoir.
Je ne pouvais remettre d’écrire à mon éditeur, lui raconter que j’avais vu le château, et lui dire d’autres fragments moins incertains de mon équipée. Fryne couchée sans fatigue dans le seul fauteuil de la pièce, me dit combien lui semble délectable cette auberge enchantée, sans bruit, sans vie, où les maîtres de l’endroit se cachent quand surviennent des clients peu « naturels ».
Par les portes vitrées des deux chambres obscures, je vois la famille de fantômes chargeant d’un gros registre le plus fluet d’entre eux. Bientôt celui-ci entre, me demande d’inscrire sur ce livre nos noms et qualités. Je m’exécute docilement. Fryne, refusant de mentir, je l’empêche d’écrire la vérité. Le registre, dans la cuisine, est examiné par quatre ou cinq têtes où la lumière rouge fait naître d’horribles grimaces, des sourires sinistres. Après une belle scène de Grand-Guignol, dans un clair-obscur que l’on ne pourrait reproduire, le registre revient, pendant que la famille de cloportes sortant de l’ombre, se colle à la première porte vitrée. Cette fois, vraiment en rage, je leur crie :
— Demain, laissez-nous.
Malgré ma colère, dont Fryne s’amuse, car son corps ne semble plus renfermer que ce suc divin des sourires de bonheur, j’écris rapidement ma lettre. Puis nous décidons d’aller d’un seul élan, ainsi qu’on fait l’assaut d’un train qui s’ébranle, de courir à la chambre dont j’ai la clé en poche.
Prêts à surgir, nous ouvrons la porte du hall, où notre élan est brisé par deux constables qui, s’approchant de moi, me dévisagent comme on épluche un passeport. Aussitôt ils reculent vivement, nous faisant un veule salut militaire.
Encore cette fois, se volatilise la famille de Guignol, qui s’était avidement groupée derrière la police. Seule une très jeune fille pitoyable, trop jeune encore pour porter une grosse dose du poison des petites villes, s’approche de Fryne, la mène dans une chambre où elle lui remet la valise extraite du curieux dépôt où, avec la mienne, nous l’avions enfermée. Une heure plus tard, j’ouvre ma porte : deux femmes incrustées dans l’obscurité sont assises sur les marches de l’escalier. Un doux baume s’étend sur mon cœur quand je pense que j’ai eu l’inespérée fortune d’obtenir une maison de l’ancien marchand de marée, qui fut à Paris.
Le matin dans leurs excuses, je devine que, plus que la jeunesse de Fryne, qui a pourtant excité la méfiance, les constables ont été appelés à cause de ma ressemblance avec un chauffeur nommé Toplitz, qui récemment près de Forres assassina son client. Fryne s’amuse encore, me dit qu’elle me croit capable de tuer mieux que de tels clients. Elle me donne ainsi un grand malaise, car revient vers moi la vision des crimes de ma jeunesse qu’elle ignore. Alors je me surprends pesant la mesure de ma culpabilité dans la maladie de Douce. Ensuite, avec une soudaineté brutale, je me demande ce que je vais faire de Fryne, dont le candide bonheur, la jeune joie, ont détruit en elle tout instinct de défense.
— Pourrais-je sacrifier tous mes rêves d’idéaliste véhément, en demeurant toujours avec elle ; et comment choir délibérément dans une vie selon les formules du couple ?
À Perth nous visitons ensemble la maison que j’ai louée. Sauf plusieurs mas provençaux, cubes de vie authentique dans les oliviers, quelques vieux nids de seigneurs toscans, je n’avais jamais vu d’habitation plus romantique. Le parfum de ce romantisme était de fruits desséchés, de moisi vivace, de vernis récemment appliqué sur le parquet et sur toutes les plaies des meubles. Remués, les rideaux monumentaux répandaient l’odeur des résines vagues dans les sacristies. Les meubles avaient cette allure tordue, gonflée, sensuelle, des bois sculptés, noircis par les années. Ils avaient l’allure d’édifices baroques. Une crédence montrait des panneaux où une compagnie invraisemblable de poissons en bois noir se tordait comme au fond d’une assiette de Bernard de Palissy. À côté, la sculpture représentait les gains de la chasse, poils de lièvre aussi minutieusement travaillés que les plumes des hérons. Un verger exemplaire, contenant toutes les variétés de fruits, était venu poser pour le sculpteur, exécutant dans le chêne de véritables groupes de familles botaniques.
Les fauteuils ressemblaient à des coffres où l’on s’enfonçait comme dans du sable mouvant. Ils nous engloutirent comme une proie définitive, mais, nous hissant, nous pûmes en sortir pour visiter les pièces de l’étage.
Fryne soupira d’étonnement quand je lui montrai ma chambre. Celle-ci avait appartenu, selon nos déductions, à un jeune homme blond, innocent, ayant un respect inquestionnable pour le Christ. Un crucifix sanctifiait le chevet du lit. Certainement, ce jeune homme jouait avec une pureté non affectée au tennis, partenaire de jeunes filles dont il se contentait de remarquer la poitrine plus pointue, la croupe plus ronde que la sienne. Comme deux mauvais, nous sifflâmes un éclat de rire en voyant la petite bibliothèque du jeune Freddy. D’après une date, inscrite sous son nom sur l’un des livres pieux, il devait avoir vingt-cinq ans aujourd’hui. Ici les chérubins espiègles viennent sans pudeur changer de sandales, Freddy, s’il entend leurs frivoles murmures, ignore qu’il pourrait découvrir des trésors s’il tournait la tête. Mais un saint jeune homme ne regarde pas des anges frivoles, même si, ayant surpris ces androgynes, venus pour rafraîchir leur maquillage dans sa chambre, une juste curiosité s’évertuait à le tenter.
De ce cubicule de passive pureté, Fryne, le lendemain, avait fait la chambre d’un homme noir, ardent, vivant dans les flammes de toutes les activités. Cette chambre ne me convenait pas sans interprétation ambiguë, car je n’étais pas du beau noir ardent que Fryne y avait évoqué, n’étant actif que dans un sens négatif, destructif, souvent involontairement, il est vrai.
Fryne fut si déroutée par l’admiration, qu’elle n’eut aucune exclamation quand je lui ouvris la chambre qui devait être la nôtre. Meublée dans un style sombre et tordu où pas un meuble n’avait les pieds rectilignes, mais bien en spirale, en chapelets d’oignons ou de poires, c’était un univers de confort, un doux trésor de ridicule, doublé et rembourré de mille ridicules. Tout cela était si bien conditionné que tous les éléments grotesques, cornes en volutes, coquilles bizarres, dauphins ailés, licornes chargées de vierges, mythologies incroyables, devenaient des membres normaux d’ébénisterie très pondérée. Le ridicule y prenait un peu de cette emphase qu’il donne, même poussé jusqu’à l’extrême folie, à certaines façades du XVIIIe siècle, où le jésuite grandiloquent, documenté, allégorique, pousse parfois le comique jusqu’à la tragédie de la lourdeur.
Du cuir doré animait les murs, derrière les meubles, noires dentelles chaotiques de bois. Dans l’embrasure des fenêtres, de petites estrades élevaient les fauteuils jusqu’aux vitres. De là, nous voyions couler le large fleuve strié d’arbres malingres, qui ont sans doute pris plus de vigueur au moment où j’écris mes mémoires. D’une autre fenêtre, avec un léger effort, nous découvrions le toit de la maison où la légende fait vivre la Jolie fille de Perth. C’est maintenant un petit musée de souvenirs attachés à cette héroïne de Scott, et dont certains sont exposés pour la vente. Nous y avons acheté de la papeterie ornée du portrait de la jolie fille, pour répondre à la lettre de Douce qui, de mon éditeur, est allée à l’hôtel, de là dans la boîte aux lettres de notre nouvelle maison. Nous enverrons nos lettres à Douce par les soins d’Arabella.
Ma première visite de cette chambre m’a fait découvrir que le père du jeune homme blond ne vivait nullement selon les jolis commandements de ce Christ, dont son fils pouvait à toute heure de la nuit adorer le portrait. Quand il mourut, il y a deux ans, et que sa maison fut vendue meublée, elle était, à l’insu de tous, une magnifique tache de pourriture dans ce bourg blanc, d’une chasteté apparemment de glace. J’avais fait disparaître les traces trop précises de son dévergondage, ne laissant que tous les meubles, les bibelots qui y maintenaient ce chaud grotesque, cette troublante volupté que l’humour vient fort à point alléger.
Comme les fauteuils des fenêtres, le lit occupait au milieu de la chambre, une large estrade couverte d’un tapis plein de cornes d’abondance et de dauphins, chevauchée avec un plaisir visible par des bambins aux grands yeux. Deux longs bancs, de chaque côté, permettaient d’escalader comme une digue ce monument. Or, même un contempteur de baroque comme Pierre, devait s’émerveiller de l’art du tourneur qui avait établi les torsions lascives des quatre colonnes, soulevant jusqu’aux solives noires et or du plafond, un dais de soie bleue et rose, où un véritable arc avait été suspendu par le malicieux père de l’amant du Christ. Ces colonnes baroques s’élevaient comme la fusée du prodigieux éclat de rire d’un faune vainqueur.
La lumière insinuante et douce, qui semblait mouvante comme une lumière d’église ou de chapelle d’amour, tombait du haut des fenêtres où l’amateur de diverses délices avait incrusté des vitraux anciens aux couleurs profondes. Pour voir dans cette lumière les bibelots et les gravures du XVIIIe siècle qui ornaient la chambre, il fallait s’en approcher, presque se pencher. Nous semblions perdus, isolés avec bonheur, ainsi penchés, les têtes rapprochées, comme deux larves au cœur d’un fruit délicieux, perdu au centre d’une forêt vierge.
La fenêtre que nous ouvrîmes ne laissa d’abord pénétrer que de lointains cris de mouettes, puis plus près, dans le jardin, la plainte d’une tourterelle.
— J’ai deviné, dit Fryne, ta figure brusquement mélancolique annonce qu’il faudra dans cette maison des oiseaux.
— Non, des fleurs, dis-je en songeant que le Mauvais renifle volontiers des corolles parfumées.
Fryne descendit au jardin cueillir des fleurs. Cueillir est une opération pleine de grâce si l’on y prête quelque attention, mais en lui en prêtant davantage on est pris d’effroi à la vision du cruel massacre. La mort a tant de délégués vulgaires, que le poète pourrait se permettre l’orgueil naïf de s’abstenir de tuer, même des fleurs. Mais comment vivre sans drogues : le café, le tabac, les fleurs, les poisons, les livres ?
Au hasard j’ouvris une des lettres que l’on m’avait apportées. Elle était de Douce, parlait obscurément de crises la saisissant même pendant son sommeil, laissant des traces sur sa bouche ; d’une chute dans le jardin à Saint-Malo ; d’un accident dont je ne pouvais comprendre la nature, et qui pourtant semblait l’avoir grandement affectée.
En moi ces nouvelles rencontrèrent ce qui eût semblé une singulière indifférence à tout autre homme. Encore une fois dans ma vie, j’eus l’impression affreuse de séparation, d’impossibilité et aussi, dans un coin obscur de moi-même, de refus de collaborer. Je sentis que tout cela se passait ailleurs, derrière un mur où je ne pouvais atteindre, où il serait même néfaste que j’atteignisse. Je voyais les événements plus troubles encore qu’ils ne l’étaient dans l’obscure lettre. Ils se déroulaient à une distance prodigieuse du cercle où je vivais, s’agitant comme, sous le microscope, des cellules qui n’acceptent que partiellement et difficilement le liquide colorant des études.
Je contemplais encore dans le lointain ces choses nébuleuses quand Fryne rentra : elle n’apportait pas de gerbes.
— Viens, dit-elle, me prenant par la main comme elle aimait de le faire. L’ange bleu de Botticelli, qui avait les cheveux sombres, me fit descendre.
En bas, devant la porte ouverte, des branches de noisetiers, de houx, de cotonéasters, interdisaient le passage. Elles cachaient le ciel de leur enchevêtrement farouche. C’est une forêt vierge dont le sol fécond et irrigué est éclairé dans la juste mesure que la nécessité inconsciente des éléments prodigue. C’est un cube de feuillages qui de tous ses bras étendus défend que l’on passe la porte. Pour y passer il faudra chercher des armes, une serpette, une hache, sans doute.
Une jeune fille timorée, nourrie de dictons et de proverbes, eût vu dans cette interdiction un redoutable symbole. Mais dans les dispositions passionnées de Fryne, celle-ci devait passer malgré l’obstacle. Je m’étonnai donc qu’elle consentît au détour qu’elle m’indiquait. Un regard du coin de l’œil, si léger qu’elle semblait craindre qu’il ne fît du bruit, m’avertit que la surprise où elle me menait était plus loin. Elle me conduisit dans un silence où même nos pas, qu’elle demandait d’amortir, n’éveillaient aucun son sur la mousse verte.
Presque à genoux, sous l’arc que tendaient les branches, nous longeâmes la maison pour arriver à une grande cour moussue. Les noisetiers et les houx y entouraient une statue de Pomone vêtue de lierre, debout sur un large édredon de mousse verte, de duvet d’oiseaux, de feuilles mortes. Puis nous traversâmes un étroit passage dont les murs avaient disparu sous les chèvrefeuilles. Car si ces dynasties de verdure n’avaient jamais vu d’homme, le soleil au contraire y entrait pour faire fleurir les chèvrefeuilles et les clématites, pour y attirer des familles de pinsons et de mésanges. Ensuite, une nouvelle forêt vierge, petite, dont les noyers, les platanes semblaient avoir échangé leurs troncs pour des colonnes sculptées dans de l’émeraude. Dans les couronnes noires, la tourterelle que nous avions entendue, pleurait – des moineaux sans bruit nourrissaient une première couvée –, plus bas une république de souris courait sans but discernable.
Fryne m’arrête devant une porte entrouverte, aux gonds immobilisés par la rouille. Me tenant toujours par la main, nous nous glissons par cette ouverture étroite. Nous sommes dans la chapelle qu’elle a découverte. Le grêle gazouillis d’hirondelles revenues nous accueille.
— C’est ce temple d’oiseaux que vous vouliez me montrer ?
— C’est un vrai temple, dit-elle.
Une statue de la Vierge sans mains, comme une vraie déesse, est encore à sa place près d’une fenêtre gothique. La chapelle est beaucoup plus ancienne que la maison rococo. Les branches y entrent par les vitres brisées, une odeur de fruits momifiés prouve qu’elle a servi de cellier depuis que le vin et l’hostie l’ont quittée. Les hautes ogives sont drapées d’antiques toiles d’araignées, moirées par la lumière d’indigo et d’or léger, qui traverse quelques débris de vitraux. Entre les rinceaux de verdure qui sillonnent l’une des fenêtres, les verres de couleurs dessinent encore un saint Julien l’Hospitalier penché sur un lépreux dont il s’apprête à partager la couche fétide. D’où est venue l’inspiration de cette représentation réaliste ? À côté, l’ange seul demeure d’une Annonciation disparue. Son doigt levé montre un nid d’hirondelles, sous ses pieds un autre est en construction. Il annonce l’été, la fuite dangereusement rapide des heures.
Voici l’ancienne table sacrée de l’autel, épaissie par la poussière. Des champignons s’y sont fait une couche propice. Plus haut une boîte de bois blanche et or a servi de tabernacle.
Ainsi que dans la grande voiture de Forres, dans cette chapelle, il n’y a de divin que les yeux brillants du sourire nouveau de Fryne. Elle m’attend derrière l’autel, assise contre de vieilles images du Calvaire. Les mains jointes sur ses cuisses, elle me regarde avec la même curiosité que lorsque nous découvrîmes ensemble la beauté de son genou. Mais à cette avidité se mêle des rayons brûlants de passion. Tout le ferment de poésie qu’elle a mis dans son esprit, s’épanouit ici, flamboyant dans cette niche, dans ce cadre qui ne prend de beauté que ce que nous lui en prêtons. Tout est immobile, saturé des célestes odeurs de la solitude.
— Et encore cela, chuchote faiblement Fryne, me désignant quelques yeux verts qui scintillent dans le tabernacle. Il y a là une chatte que trois petits tètent.
Fryne est assise sur les vieilles tentures de la chapelle, oripeaux s’émiettant en poussière, recouvrant un coffre de bois. Dans ses yeux, je regarde le lent fleuve de bonheur qui y murmure une longue mélodie. Je m’approche, je l’étreins. Elle reconnaît dans mes traits l’aspiration inconnue qui y flottait quand nous quittâmes la colline damnée. Alors avec une tendresse infinie, comme une prière qui déjà contiendrait la promesse du bonheur qu’elle souhaite, Fryne étend la main et me montre la statue de la Vierge, d’où une branche de lierre balancée, entrée par un carreau brisé, ne cesse de chasser la poussière.
Quel scrupule incompréhensible ! Fryne ne croyant pas, quelle place ces pensées mystiques prennent-elles dans son esprit, surtout aujourd’hui, parmi celles qu’agite sa passion grandissante ?
— Qu’importe, dit-elle, n’y eût-il dans un couvent que le suave sentiment de la confiance dans la paix !
— Une petite ville mesquine, dis-je, comme toutes les petites villes ; le couvent est médisant, sordide, jaloux, bassement corrompu.
— Je sais cela et encore d’autres tristesses ; j’y ai réfléchi souvent. Si tu mourais, Pierre, je choisirais cela, avec ses défauts. Le couvent est, malgré la noirceur que tu dis, un havre de paix qui sépare des mêlées sociales, des amours basses, de beaucoup de mensonges. Ne souris pas, Pierre ! Il n’y a que toi, Pierre ! S’il n’y avait pas toi, ce serait cela, le couvent pour toujours.
Fryne qui semblait ne pas m’avoir montré toutes les merveilles découvertes, toujours me tenant par la main, m’entraîna hors de la chapelle.
— Qu’as-tu ? me demanda-t-elle, me voyant distrait, malgré l’attention qu’il nous fallait employer pour traverser les buissons.
— Nous achèterons cette maison avec ses jardins et la chapelle, lui dis-je, pour la convaincre de ce que nous pourrions toujours y retrouver nos souvenirs.
Elle serre doucement mes doigts dans les siens. Sortant des feuillages, nous relevant dans une plaine fleurie, de son bras elle me prend la taille. Elle est la liane parfumée de ce jardin qui ensorcelle. Autour des fleurs, un épais rideau de pins et de hêtres, ferme hermétiquement les horizons. Pas un pignon, pas une lucarne, rien de ce qui appartient à la cage industrieuse des hommes, n’est visible.
— En été, nous nous y promènerons légèrement vêtus comme Diane, comme Persée, dit Fryne, dont le pas s’arrête devant une statue de femme nue, couchée sur la poitrine dans les verveines. Une statue n’est que volupté érotique. Pour prendre une amante, le poète est forcé d’en faire d’abord une déesse sculptée. Combien de nouveaux sentiments sont nés en Fryne. Non plus poétiquement, mais avec impétuosité elle regarde la statue. Elle se recule effleurée par la mystérieuse pudeur dont on ne saura jamais si elle précède immédiatement l’éveil à l’amour physique, ou si elle naît simultanément à cet amour.
En traversant le champ de fleurs, nous entrions véritablement dans un lac de couleurs. Dans une douce ondulation scintillante, certaines corolles nous caressaient de leurs doigts pourpres, en fermant leurs paupières d’or. D’autres attachaient à nos mains les dernières perles de rosée – nous montraient une goutte de miel jaune dans leurs coupes d’opale ; de plusieurs d’entre elles partit la fusée d’un bourdon, noir condamné à mort, ou d’une abeille, chargée de bourses de pollen jaune.
Au centre, une mare étroite reflète mille corolles penchées sur elle, et deux menues gargouilles jaunes qui sont une grande et une petite grenouilles. Elles se jettent à l’eau, s’enfoncent, comme le font celles du jardin de Londres.
Bientôt notre chambre est pleine de branches, et de fleurs.
— Est-il vrai que nul ne nous pourra chasser de cette maison, de ce jardin où nous imiterons dans les fleurs la statue couchée sur les verveines ?
Nous n’en doutons pas.
Laissant les notes que je rapporte d’une courte exploration, moins d’une heure après la découverte du jardin, je fais ma toilette et m’enveloppe d’une robe de soie havane ourlée de vert persil.
Quand j’entre dans la chambre, une douce chaleur parfumée m’accueille. Un feu de bois brûle sous la hotte aux volutes compliquées. Le parfum est celui si rare des jacinthes retournées à l’état sauvage. Or, Fryne, vêtue d’une robe presque blanche, avec des reflets moirés de la nuance du saumon, ouvre la porte d’une petite chambre, aussi étroite que la cellule de travail de Michel-Ange. Ici, la cuisinière docile que nous avons trouvée, sous la direction de Fryne, a réussi un petit festin chinois dont l’odeur de fleurs, de gingembre et de blanc de poulet nous rencontre dès la porte. Fryne n’a pas trouvé évidemment de la vaisselle chinoise faite de nuages verts congelés, ni du soja, ni les pâtisseries d’Orient, mais elle a fait décortiquer et couper en menus cubes un poulet très blanc, cuit avec des oignons doux, un peu de gingembre, du sucre, et une quantité égale d’amandes sèches. Quant à l’araignée de mer d’un goût opulent, voguant entre la noisette, le canard rôti et la violette confite, elle semble venue de la cuisine d’un Chinois de Londres.
Pierre, témoignant sa joie, reconnaît la splendide idée de Fryne, verse sur elle toute l’affection dont il dispose. Il exulte en considérant cette chambre, si rapidement transformée en salle à manger. Il prétend d’ailleurs qu’il n’y a qu’une chambre étroite qui permette le travail ou la dégustation d’un repas. Il admire comme Fryne a lestement adapté cette cellule à ses goûts.
L’accent mâle que Pierre désire trouver dans une chambre, Fryne l’y a pu incruster au moyen de détails dextrement cueillis dans la maison, pourtant pleine de courbes féminines.
J’étais assis devant le feu de bois, chauffant mes jambes de cavalier du Moyen Âge, je contemplais notre vie qui me terrifiait par ses perspectives gracieuses. Fryne vient s’asseoir à mes genoux. C’est un pavot rosé et jaunâtre, au cœur piqué d’un bouquet serré d’étamines noires et pourpres.
Couchée, je sème classiquement des pétales de rose sur son ineffable corps blanc, brun et vert. Ses yeux brillent doucement comme des scabieuses dans des anneaux noirs. Ses longs doigts accompagnent ma tête, mes épaules puis mes reins, pendant que mes lèvres font le périple des baisers. Le baiser sur son corps certainement aimé à cette minute ! Aucun afflux nouveau ne réchauffe ses seins. Mais le creux de ses hanches, fait d’anémones bleues, ses cuisses d’or pourpré, rendent cette délicate tiédeur amoureuse qui semble pourtant laisser à la peau sa fraîcheur. Quoique lisse comme l’écorce du bouleau, le grain de sa chair retient les lèvres qui glissent aussi subtilement que sur l’envers des feuilles d’héliotrope.
Ses pieds sont allongés, comme dans les peintures de Mantegna où ils semblent trop longs. Ils se cambrent selon la courbe du pistil du lis, au troisième jour de sa fécondation. Sa chevelure, déjà brouillée en nid de pinson, est du noir énergique d’un pin devant la lune. Son parfum de bois précieux se mêle à celui des jacinthes sauvages.
Doucement, je broie Fryne palpitante sur ma poitrine.
M’étant éloigné pour mettre des bûches sur le feu, elle me regarde retourner vers elle, pleine de béatitude, les yeux dilatés par la joie. Elle voit mes mains jointes, qui ont peut-être retrouvé, dans l’arsenal ancien des gestes du premier amour, cette pose orante des doigts réunis en coquilles fermées. Dans cette attitude, je reste à distance pour mieux l’admirer. Sous mes regards elle se retourne, s’étire de joie, pareille à un beau lézard sur les macules de soleil d’un tronc d’olivier. Mes pauvres regards sont dès aujourd’hui son unique soleil.
Elle me regarde, je vois la vérité dans ses yeux. Alors, séparés du monde par tout ce qui défend la maison, la forêt vierge, le lac de fleurs, la chapelle vétuste, la cour de mousse, j’écoute battre son cœur au fond du sein où je m’appuie. Elle me regarde avec hardiesse, c’est un regard où il n’y a plus de portes fermées, ni fin ni commencement, il n’a pas d’origine ici. Bien certainement, ce regard entre dans mon corps comme une vague de bonheur, une lame de douleur. Je repousse cette dernière, je ne veux pas perdre le terrain gagné ce soir sur les domaines de l’obscurité.
Dans tout homme, soit ange ou diable, soit un alliage de ces deux esprits, il y a un poète lumineusement visible ou caché dans les replis de la chair opaque. Dans l’amour sexuel, il faut triompher ou de cette lumière ou des obscurs microbes d’idéal qui contaminent le corps. Alors l’homme peut goûter au repas d’amour comme il est écrit au vrai ciel, qu’il en sera joui, car il appartient aux plaisirs versés par le vin, les parfums, des chants, par quelques prodigieux vices qui tuent. Tel est l’amour pur, non transposé par mille artifices poétiques et religieux, celui qui, arrêté ainsi sur son vrai plan, ne rend plus nécessaire d’user de ces mille subterfuges.
Il ne s’agit pas de telle femme spirituelle, lâche, jalouse ou charitable. Le corps que l’on prend peut demeurer anonyme, mais il doit répondre dans ses nerfs ardents, avoir foi seulement dans la jouissance. Tout le reste, pense Pierre, les images, les symboles, les efforts d’assimiler la poésie au coït, au stupre même, sont des voiles qui entravent, cachent, dénaturent les sensations érotiques.
L’ennemi de la volupté est l’esprit philosophique, tant laudatif que corrosif. Dans l’absence des acides de la cervelle et des miels du sentiment, je mis les doigts sur la cuisse de Fryne, et oubliai cette jeune fille.
Quelques hautes vagues brûlantes prirent, en m’envahissant, l’espace qu’un instant auparavant avait occupé mon individu. Je me perdis dans cette œuvre qui n’est que de chair, malgré des siècles de déformation, et l’accumulation d’excuses que l’on sert à ses gestes.
Ici, à l’endroit où on le croira l’être davantage, Pierre se considère le moins près de Satan, puisque celui-ci aime les erreurs qui martyrisent l’esprit, et retardent cette salvation à laquelle Pierre croit, mais qu’il ne peut pas exprimer.
Parfois, au cours de la nuit, je m’aperçus que la jeune femme continuait d’être Fryne, avec son rare faix de savoir, avec tout un monde de meubles moraux, erreurs, vérités plus erronées, et surtout une immense charge de poésie. Tout ceci, en vérité, était refoulé depuis que sa chair était baignée de voluptés érotiques, car elle était arrivée presque d’emblée au plaisir. Son cœur était plus nu, plus chaud, palpitant violemment aux caresses qui n’avaient de but que dans sa chair. C’était la troisième marche qu’elle descendait dans la réalité, sans remords ; avec gloire, au contraire. Sans doute tout ce que je trouvais, non pas seulement superflu, mais mauvais à l’amour physique, n’était pourtant pas totalement repoussé de l’âme de Fryne, y constituait, en cette nuit d’amour, une partie de la gloire rayonnant dans ses yeux.
Le matin les bruits sont des personnes aimées. Avant l’aube et le chant du coq, ils se lèvent sans paresse, mais aussi sans avidité. C’est une éclosion pure, gratuite. Ceux qui leur succèdent sont déjà troublés par les drogues d’or du soleil. Tout pervertis, ces derniers bruits se dressent pleins de calculs.
Dans l’océan de fleurs, la grosse grenouille, voulant réveiller la statue endormie sur le ventre, croasse longuement, comme une girouette rouillée. J’entends alors la plus petite des grenouilles répondre d’une voix ferme à la crécelle de l’autre. Puis, elle chante pour saluer les premiers fils d’or du soleil. Ceux-ci au sommet des arbres, passent à travers les branches, vernissent de cuivre les feuillages. Touchée par ces fils, la tourterelle que nous connaissons s’éveille, sort du rêve nocturne pour reprendre la barque gémissante des jours. Puis, un autre fil de soleil touche les vitraux de la fenêtre.
On apporte le déjeuner.
Je me dresse, contemple longuement Fryne endormie après une syncope de plaisir.
Je la contemple évidemment avec terreur.
Prudemment je m’habille et sors de la maison enchanteresse. Ce n’est pas dans le domaine compliqué du jardin, contenant déjà des épisodes qui forment des liens dangereux, où nous avons reconnu des affinités si complètes qu’elles semblent avoir le pouvoir des serments, mais c’est jusque sur la chaussée que je fuis ces ombres séduisantes, qui pourraient devenir un habitacle hermétiquement clos, une geôle.
Sur le bord du fleuve froid, encore désert, l’allégresse qui glisse doucement en mon âme, le sentiment bien connu de la liberté reconquise vient m’entourer de son manteau protecteur. Je retrouve cette béatitude qui me saisit chaque fois que je quitte une amante. En moi coule un vin puissant et salutaire, comblant toutes les alvéoles de mon âme. Si je le pouvais faire sans me dégrader, sans tomber au rang des versificateurs, des conférenciers, des lessiveuses, des grenouilles qui m’ont éveillé, je chanterais ma joie palpitante. Pierre pourtant rougirait de laisser s’échapper de sa gorge un bruit si théâtral, gonflé d’artifices anatomiques.
Cette fois pourtant il me semblait être pris d’amour charnel véritable, et en effet je suis encore habité par les crépitements de cet amour… et d’une prodigieuse pitié.
Or, au coin d’une rue se dresse brusquement devant moi l’horrible spectre que j’avais exilé.
Il ne sourit ni ne fait aucun commentaire, ni reproche, mais comme on entre chez soi, escaladant de légers obstacles, il entre dans moi qui suis brusquement saisi des émotions qui accompagnent les retours de voyage. Une nouvelle chaude averse de béatitude m’inonde, pendant que j’accélère les pas, comme il arrive quand on travaille, avec une obstination éperdue, à une solution chargée de promesses.
La pitié se défend dans un coin de mon cœur, mais des paroles froidement logiques y expriment à peu près cette vérité que Fryne serait malheureuse sinon aujourd’hui, certainement demain. La pitié est vivement réduite au silence.
Par les rues qui reprennent leur activité, je fuis vers la gare.
Toutefois de sordides contingences, discordances d’horaires, absence de bagages, papiers nécessaires, vinrent empêcher ma fuite. Sans que Fryne en soupçonnât la présence, nous vécûmes sur les tas d’obstacles où mon industrie courageusement amoncelait des mensonges. Elle ne pouvait soupçonner que je ne partageasse pas la transfiguration – votre Dieu sait si je l’avais désiré –, qui dans son cœur et dans tout son corps était l’avènement d’une gloire suprême. Elle avait tout balayé de son ancienne personnalité – elle ne pouvait que mentalement reformer celle-ci –, elle datait absolument de son amour, comme elle avait affirmé qu’elle commençait aux pages d’Alice in Wonderland.
Un billet que j’avais laissé pour Fryne avant de sortir, lui proposant de prendre des heures de travail le matin, pendant son sommeil, lui avait donné la patience de m’attendre. Il me faudrait fouiller ma correspondance et mes notes pour exhumer le nom du petit bourg que je visitai ce matin-là. Dans l’après-midi je trouvai Fryne vêtue d’un pyjama qui lui donnait l’aspect d’un pierrot noir et blanc. Elle était assise sur les oripeaux de la chapelle, jouant avec les chatons qu’elle avait tirés du tabernacle. Elle ne pouvait attacher plus de prix – le savait-elle aujourd’hui ? – à nul autre sacrifice que celui de s’offrir à nos caresses sous la Vierge. Elle m’avait révélé, la veille que, même si elle ne croyait pas à sa divinité, la Vierge était trop belle pour assister à ce qui lui paraissait encore un délire inférieur. Mais cet après-midi, ni la Vierge, ni même les petits chats qui, dans le silence du recueillement de nos corps rôdèrent sur nous, ne l’effarouchèrent point.
À mes réveils, soit le matin au chant des grenouilles, soit l’après-midi dans l’océan des fleurs qui naviguaient vers l’été, je considérais que notre amour distillait des soporifiques pour l’âme de Pierre. J’étais humilié de subir les délices de toutes ces choses succulentes. J’étais dans l’oubli de mon âme que je croyais arracher à des œuvres de lumière. J’écrivais des poèmes où, invectivant Dieu, j’espérais qu’il me frappât, ne pouvant croire à une autre manifestation de cette entité épouvantable. Parfois, je flagornais délibérément le diable.
Je m’absentais peu. Une seule fois, quand je m’en fus admirer les chênes de la forêt qui, selon la prédiction des Apparitions, vint à la rencontre de Macbeth :
Macbeth shall never vanquish’d be until
Great Birnam wood to high Dunsinane hill
Shall come against him.
une journée entière se passa sans que je visse Fryne.
Ce court interlude suffisait pour rendre à mon imagination la température de tentation que mes doutes, mes humeurs mauvaises, lui enlevaient dans la présence.
Il est inconcevable qu’une journée, comme celle du lendemain de Birnam, n’attache point pour toujours, même le plus mauvais des hommes. Certainement les plaisirs de cette journée s’incrustaient dans une autre entité que celle qui alors parlait à Fryne et écrit à présent ces souvenirs.
De même que le jour où nous avions découvert son genou, ce lendemain nous étions seuls, ayant envoyé à une fête de bourgade jusqu’à la nuit, la mère et la fille qui nous servaient. Fryne me précéda dans le jardin ensoleillé, où seuls les oiseaux pouvaient nous voir dans l’épaisse enceinte d’arbres. En la rejoignant, quoiqu’elle m’eût déjà fait don de beaucoup de surprises, délectables inventions d’obscène candeur, mon étonnement devant sa fine et prodigieuse trouvaille me fit palpiter de bonheur. J’ai dit qu’il est inconcevable qu’une telle trouvaille ne m’attachât pas profondément. Ici la jeune fille la plus pure se confondait avec la courtisane la plus intelligemment perverse.
Fryne, entièrement nue, était étendue dans les verveines à côté de la statue couchée sur la poitrine. C’étaient deux femmes incomparables, l’une avait sans doute été jetée là par une femme jalouse ; l’amour l’avait fait rejoindre par l’autre. L’espièglerie de Fryne touchait au grandiose pendant que, lui entourant les épaules de son bras, approchant sa bouche de l’oreille de la statue, elle murmurait mélodieusement quelques notes de Stravinsky, qu’elle savait incarner pour moi les suprêmes délices érotiques. Elle fit ensuite glisser sa main sur les reins de la femme de marbre, sans soupçonner que dans ma mémoire ce geste de Bilitis ranimait le souvenir des souhaits audacieux de sa mère. Ce que nous goûtâmes ce jour-là dans les fleurs, serait décrit à cet endroit si, au lieu d’une chose bien plus difficile, j’avais entrepris de composer un manuel d’érotique poétique ou romantique. Or, je n’ai d’autre but que de montrer l’intraitable déroute, l’impossibilité où se trouve Pierre, malgré les splendeurs descendues sur lui, de retourner vers la réalité.
Un autre après-midi, j’eus une preuve, à la fois de son inconcevable pureté d’apparence si licencieuse, et de ce que, jusqu’alors, elle ne concevait pas qu’il y eût dans son corps un repli plus désirable que les autres. Il n’y avait pas encore pour elle de centre aux caresses. L’absence de douleurs dans la vierge, et sa longue ascension dans les flammes, l’avaient empêchée d’éclaircir cette distinction. C’est ainsi que, la trouvant assise sur la vasque de la cour, enveloppée de sa large robe, ne découvrant que son sexe dans l’ombre, qu’elle voyait bien que je regardais, elle n’eut pas le moindre de ces gestes antiques dans la pudeur de la femme. Ces gestes qu’expriment de la main tant de Vénus qui sans doute connurent mieux les faunes voraces et pressés, que des hommes aptes à se plonger dans les délires de la volupté.
Ces multiples délires retardent la délivrance de Pierre. Il veut cette délivrance, pour elle-même, sans sembler se souvenir qu’il n’est plus capable de faire de la liberté tel usage qu’il rêve. Fryne dont l’intelligence n’est pas morte, déjà s’est mise à lutter bravement contre ces désirs de liberté que Pierre, inconsciemment, lui permet de découvrir. Avant le milieu de l’été, s’échappe de la bouche de Fryne, l’horrible phrase de terreur que les femmes qui aimèrent Pierre, et qu’il aima ou s’imagina aimer, ont toutes proférée après l’éblouissement des premières courses de l’amour :
— Souvent je crois que tu ne m’aimes point !
Et cette pauvre phrase tire toute sa noirceur de ce que Pierre a toujours vêtu son amour des formes radieuses de la poésie, des splendeurs cueillies dans les domaines illimités de son imagination. Cette supposition fut toujours accompagnée, ou contenait toujours une crainte torturante.
J’étais assis dans le cabinet de toilette de Fryne qui maniait fébrilement des objets du petit musée que j’avais découvert, en même temps que ses nouvelles robes, quand on nous apporta le courrier du matin. Fryne se mit à lire sans intérêt les pages de Douce et de Peter. Elle cherchait de découvrir ce que me disait la lettre de mon éditeur, car elle était arrivée au point où déjà les paroles se raréfient, les regards perdent de la lumière, tous les objets semblent contenir un danger. La lettre, dont j’ai provoqué la teneur, me demande de passer quelques jours à Londres.
— Je dois m’absenter pour quelques jours, dis-je, et je propose à Fryne de rester à Perth jusqu’à mon retour. Ce n’est que hier qu’elle me fit la terrible question :
— Souvent je crois que tu ne m’aimes point.
Elle me regarde longuement. Je vois que, parmi tant de joies, elle a trouvé la coupe de douleurs que chaque femme reçoit en partage dès le berceau. Elle a donc appris à pleurer, non pas de larmes de joie comme elle en versa en s’éveillant le matin à Édimbourg, mais de vraies larmes salées, cuisantes, venues de l’océan lugubre de la vie. Elle pleure, mais ne fait pas un geste pour me retenir.
Le départ de Pierre est pareil à une fuite, évidemment. Devant lui s’entrouvre l’adorable puits de son enfance, creusé dans la terre qui engloutit, le cache au monde. Cette fois sa bouche est pourtant pleine d’amertume.
Je prends à rebours la route que Fryne, les yeux clos, fit avec cette ferveur que j’admirais, qui me torture à présent d’un sentiment qui est peut-être le remords. Mais si c’est le sentiment de ce nom, il n’est pas assez fort pour me faire descendre du train et retourner vers elle. À mesure que je m’éloigne, la lettre que je projette d’écrire à Fryne se bâtit dans mon esprit. Je décide obscurément que je ne ferai que passer par Londres, pour aller sans tarder retrouver mes mystérieuses gloires de carnivore, de viveur idéal, dans ma Florence, vaisseau d’oubli.
Simultanément à ce travail, pendant que je m’éloigne, se reforme une prodigieuse image de celle que je quitte, entourée de la lumière radieuse dont je l’entoure. Je demeure stupéfait d’assister à nouveau, comme un étranger, à ce phénomène de glorification. Toutefois, depuis longtemps il m’est devenu familier et inutile, ne me subjuguant pas mieux qu’un mirage. Toutes les graves vertus qui me tentent, me semblent des sorcières fallacieuses. Ces vertus tentent un dernier assaut quand, à Londres, je rentre dans la maison abandonnée.
Je me précipite sur les lettres qui m’attendent. Aussitôt que j’ai jeté les regards sur l’une, les vertus sont apaisées. Pour l’instant, en effet, je puis cesser de m’appesantir sur le sort de Fryne, étant obligé de m’occuper immédiatement de Douce.
Cette lettre, écrite par Peter, fiévreusement, m’annonce que Douce, toujours malade, semble l’être bien davantage depuis quelques heures. Elle refuse encore l’intervention du médecin, cache son état à sa mère et, enfin, veut me voir près d’elle immédiatement.
Un grand répit me vient, quand d’autres obligations que celles créées par les liens de l’amour me contraignent inéluctablement à rejoindre les femmes que j’ai abandonnées pourtant avec une allégresse sacrilège. Je suis mystérieusement rempli de gratitude pour ce qui m’exhorte avec violence à retourner auprès d’elles. Je me cèle à moi-même que ces commandements sont en vérité fort faibles, absolument insuffisants pour induire Pierre à la « vertu ».
Sur un mauvais bateau, ce jour même, je m’embarque à Southampton. Mes nébuleux compagnons de quelques heures sont tristes comme la fumée du vapeur. La grande part d’entre eux va vers les joies moroses de la villégiature. Une Russe – qui ne connaît aucune des langues que je parle suffisamment pour converser sur une barque avec une inconnue –, m’occupe d’abord. Il faut lui trouver un fauteuil, un pliant. Elle est immédiatement malade, je cherche dans son sac les pilules Mothersill, mais il paraît qu’elle les a prises avant le départ. Elle est terriblement malade. Laissant sa coquetterie aux mains d’une nurse, je me promène sur le pont. La manière peu élégante dont je repousse un Oriental, qui est aussi Arabe, Marseillais et d’autres choses si je lui fais l’honneur de dire mes préférences à son humilité, cette manière brutale me découvre l’état de colère qui m’a pris, sans cause apparente. En ce moment, l’Arabe insiste pour savoir lequel je préfère des bijoux qu’à la dérobée il me montre dans le creux noir de ses petites mains sémites. Ayant bousculé le Marseillais, un autre voyageur, aussi plein de phrases qu’une charrette de bruits, approuve ma conduite, me fait un portrait si détaillé et sûr de ces voyageurs munis de bijoux, que je ne puis douter qu’il ne soit un frère de ceux-ci. Il m’offre des étuis et des portefeuilles en cuir.
Un troisième s’approche souriant, visiblement désireux de parler. Pendant que je me demande ce qu’il va m’offrir, un rapide regard sur sa personne me montre un de ces éternels voyageurs incolores, dont on ne peut deviner par quel miracle, leur candeur, leur naïveté, a pu traverser et survivre à tous les marchands ambulants, aux escrocs des palaces, aux requins de toutes sortes qui écument la gent voyageuse. Son bourdonnement mielleux m’agace.
Seul entre les deux côtes marines, je ne me trouve pas comme Hercule entre le vice et la vertu, mais entre deux femmes différentes, dont il serait difficile de faire valoir quelque qualité qui ne trouvât une beauté équivalente en l’autre. Tout au fond de ma conscience, un sourire réconfortant m’assure que, volontairement, je ne me sacrifierai à rien. Seules les contingences étrangères décideront du sort des trois individus, ces deux femmes et Pierre. L’amour n’interviendra guère, je m’efforce de le croire. C’est au contraire mon idéal, pourtant vide aujourd’hui, ayant perdu toute illusion, qui décidera et – que l’on comprenne bien ceci, qui n’est simple qu’en apparence –, cette aspiration qui ne vit plus en moi que comme une habitude de l’altitude, malgré qu’elle soit déserte et décolorée, ne se laissera point ni corrompre, ni contaminer par l’illusion du réel, par la tentation grossière des succulences de la chair. D’ailleurs on ne revient pas sans blessures profondes de certains plateaux monstrueux ; l’asphyxie qui y terrasse, même guérie, laisse des corrosifs vivaces dans le cœur.
Au cours du voyage, la pensée du mal de Douce ne me vint qu’une seule fois. La repoussant avec la colère qu’avait subie l’Arabe, je fais place, à mon insu, ce qui renforce cette colère, au souvenir de l’abandonnée, au milieu de l’Écosse. Mais pour empêcher ce souvenir de miner les forces que je veux préserver, je m’élance vers le voyageur incolore. Nous causons. Il connaît de la surface de la terre et des mers une étendue mille fois plus grande que le petit coin d’Occident que j’ai exploré. Il n’en peut décrire les merveilles, ni dire ses étonnements. Satan se voit obligé de lui décrire tout cela qu’il n’a jamais vu.
C’est Pierre qui lui annonce le château de Saint-Malo avec la tour de Anne qui dansent au rythme du bateau, où déjà on fait quelques paquets des malades que je vois bien que l’on n’a pas l’intention de jeter à la mer. On emballe la Russe afin que, en maillot de bain, elle puisse reprendre des forces sous les rayons propices du soleil, des kodaks et des étoiles, poussière de lune.
La silhouette des remparts. Brusquement, après une oscillation, le bloc gigantesque du rocher, du château et de la tour, vient à notre rencontre, ardemment, pareil à un croiseur qui décide de couler une barque chétive.
La nuit entoure complètement le léger flot des voyageurs qui débarquent. Je suis sans doute le millième compagnon que le voyageur incolore salue avec la promesse de le revoir. Je donne à la Russe, tout à fait sans équilibre, la carte illustrée où, leçon de langue, j’ai dessiné les personnages de l’équipage avec leur titre, les barques de pêche éclairées, des objets, des outils, des mouettes, en calligraphiant au-dessous, capitaine, barque à voile, bouteille, ancre, mouette. Les deux camelots me saluent : je dois sans m’en douter leur avoir acheté tout leur butin.
Malgré l’obscurité, Peter me trouve, me saisit immédiatement le bras, m’entraîne vers l’hôtel qu’il a choisi, le Cheval Marin. J’apprends que Douce, quoique d’une faiblesse effrayante, se traîne tous les jours vers la plage où, parmi la chair morose des baigneurs, son optimisme forcené met encore un sourire sur ses lèvres grises. Pourtant sa fougue est morte et aussi sa curiosité affectueuse des choses et des hommes.
— Peter, vous semblez me préparer à une visite terrible.
— Cela ne l’est peut-être point. Sans doute jugerez-vous que je me suis trop inquiété. Je l’espère.
Pendant que dans ma chambre, je me rafraîchis la figure et les mains, Peter me regarde avec affection. Il est manifestement intrigué par mon calme, mon détachement, ma coquetterie en me poudrant. Il croit que j’affecte cette sérénité qu’il ne peut croire véritable. Il remet sur ses épaules sa grande cape noire aux cent plis – se prépare à partir –, je ne l’accompagne pas, le pauvre enfant. Une dernière fois, il m’explique à quel endroit de la plage du Sillon je verrai Juliette, demain.
Dans quelque ville inconnue que l’on arrive, l’émotion est palpitante qui vous porte à la fenêtre, ouverte sur la nuit. On assiste alors à la naissance d’une ville authentique, sortant progressivement d’une ville imaginaire. La ville de pierre est d’abord rêvée, puis une silhouette se dessine, des tours remplacent les donjons du rêve, des pinacles d’église les architectures arbitrairement élevées dans l’esprit. Enfin, des souvenirs et des notes glanées dans des guides et sur des plans, font surgir un bourg qui est d’autant plus fantastique que l’on croit en lui déjà tenir la réalité. Les villes ainsi bâties dans la nuit font exulter de romantisme, elles subsistent souvent après que des promenades en ont forcément détruit l’image. Elles ont pris une vie propre, plus harmonieuse que la réalité, une vie indépendante.
À la fenêtre, tout en construisant une cité, semblable, à la fois à la tour de Babel de Breughel, et au château de Simone dans une peinture du palais municipal de Sienne, je tâche de m’orienter à l’aide de quelques reliefs que j’avais réussi à déterminer. Il me semble que je suis à l’ombre, si l’on peut parler d’ombre dans cette nuit noire, du château, et que, devant moi, je reconnais d’après les gravures la silhouette de la vieille église noir-de-suie sur le noir-indigo du ciel. Plus loin des mâts, entrecroisant leurs éléments raides dans une confusion étrange, indiquent sans doute les quais où l’on construit les bateaux. Et tout près, à l’angle d’une ruelle latérale, un carré rose où l’ombre d’une main qui coud attire mes regards. Des géraniums sur l’appui de cette fenêtre. L’ombre du bras voyage régulièrement comme le cou d’un cygne cueillant dans les plantes des grains de maïs. Deux chats silencieux passent devant la fenêtre. Brusquement je me sens chagriné d’avoir contemplé avec calme ce spectacle puérilement romantique.
À peu près tous les auteurs qui firent rouler des livres dans le monde, ont déclaré qu’à l’instant dont on est parfaitement sûr qu’il sera le dernier, la vie entière en quelques secondes fait défiler son histoire dans la mémoire. J’ignore d’où vient leur science. Quant à moi, j’ai connu cet instant. Mais il ne me faut pas une si extrême circonstance pour que je repasse ma vie entière au crible des pouvoirs critiques que je possède. Il me suffisait naguère, pour procéder à cet examen, de « faire antichambre », ce qui m’arrivait souvent avant d’être tristement célèbre, non pas pour mes crimes, mais pour des raisons qui méritent autant de réprobation sévère que ceux-ci. Outre ce blutage du passé j’en faisais un autre, des attitudes, des possibilités, des projets, des défaites, de tout ce que selon quelque probabilité pourrait contenir mon avenir. Je repassai ainsi rapidement dans mon esprit quels nouveaux moyens demeuraient à ma portée pour atteindre à telle réalisation, pour opérer tel sauvetage, pour contourner tel obstacle, réduire tel bavard, encourager tel imbécile. Il me semblait alors que des réponses rapides que je cherchais, dépendît ma salvation absolue ou la ruine totale de tous mes espoirs.
Je fis certainement l’examen du passé et de l’avenir ce soir-là à ma fenêtre. Malgré les troublants motifs que j’avais eu de le faire, cet examen ne semblait avoir eu lieu qu’à la surface de mon être mental. Car, en vérité, je ne pensai de manière concrète à Douce qu’au moment où la fatigue, que j’ajoutai en ville à la lassitude du voyage par terre et par mer, me fit songer au repos et par conséquent à la chambre du Cheval Marin, où Peter m’avait parlé d’elle. Dans le troupeau de diables ténébreux et de marmousets pitoyables, qui constituent Pierre, aux moments où il eût été utile qu’ils y fussent, quelques-uns des derniers toujours étaient absents, laissant les premiers dénaturer le conclave de charité, de bonté et d’abnégation des marmousets.
Descendu dans la rue, je cherchai d’abord l’église qui était exactement ce que je m’étais figuré, puis le château. Cependant la nuit avançait. J’entrai dans un restaurant. Immédiatement, je vis que je m’étais trompé. Au lieu d’un garçon prévenant, deux très humbles prostituées vinrent vers moi. Pour me charmer l’une, la Française, attaqua l’autre, l’accablant de tous les défauts des femmes de sa patrie, l’Angleterre. Ce fut une charmante discussion patriotique, le modèle des meilleures, et dont les parties étaient tenues par celles d’entre les femmes qui connaissent le plus grand nombre d’hommes. J’ai toujours constaté que le patriotisme ne trouve un refuge sûr que chez sa tante, la prostitution.
Or, je ne pus dîner là. Les deux parentes du patriotisme me menèrent ailleurs, où nous dînâmes à trois, mieux qu’à une petite table de souper, après le théâtre, dans un froid hôtel de Chelsea. Je ne me souviens pas très bien des têtes de ces femmes, que je laissai se partageant je ne sais quel argent : mais la Française avait le type certainement anglais, ce qui ajoutait une force singulière à leur chauvinisme.
Malgré mes délais, nés d’une astuce à moitié involontaire, ce ne fut que seul, à la nuit, que je me trouvai occupé aux deux opérations de criblage dont j’ai parlé. Mais je les fis encore sans profit, ma vie étant semblable à celle d’un stratège qui examine, étudie et calcule, parfois même prend géométriquement position, mais ne lance aucun feu sur les trajectoires qu’il a établies, ne décide jamais d’utiliser des positions dont il s’est minutieusement assuré que l’accès lui est certain.
Pour Pierre, en somme – et ceci aussi est très important à connaître –, prendre avantage d’une force que l’on possède, semble une action vulgaire, un abus facile, un geste âpre de sémite qui croit au succès, user de cette force bonne ou néfaste, lui semble la détruire, la bafouer, cela lui apparaît comme une lâcheté envers soi-même de céder à l’appel de cette force. La loi qui s’est installée dans son esprit, allant jusqu’à l’épuisement de ses principes, l’empêche de donner suite à ses décisions salutaires, d’utiliser des routes propices, il refuse jusqu’à l’absurde ses propres conclusions aux prix mêmes d’inconcevables douleurs imposées aux autres, comme à lui-même.
Cette nuit-là, pas une seule fois ne lui vint la pensée de Fryne, seule à Perth, ni le moment qu’elle lui fit cette tendre surprise du dîner chinois qu’il adore, ni celui contenant une surprise plus belle où, couchée à côté de la statue, elle chante cette phrase de Stravinsky, que Pierre considère l’expression même du délire érotique.
Arriver beaucoup trop tôt à un rendez-vous, soit dans l’abstrait, soit dans un lieu choisi, est y arriver avec moins de rigueur. Y arriver à l’heure où, selon les échanges des lois de la galanterie, un des contractants peut déjà s’y trouver, ressemble à ce geste, dont le sens servile s’est déjà usé de courir au téléphone quand le timbre nous y appelle. Cela blesse l’honneur que nous voulons maintenir dans la jouissance de notre liberté. Quel que soit l’ami qui vous attend, il y a là une sensation d’obéir dans le secret, qui nous humilie. Mais, en vérité, ceci fait peut-être uniquement partie de l’idiosyncrasie de Pierre ? Celui-ci, en tout cas, se trouve au lieu de rencontre avec l’ami, à un moment devançant tellement celui qui fut désigné par lui, que par un déplacement singulier des faits, il parvient à émousser ce que son obligation avait d’impératif, il semble être capable de considérer que le hasard intervient dans cette rencontre et non pas un accord consenti, bien que, s’il veut l’oublier, cet accord fût pourtant réglé avec son concours et son total assentiment.
Quand l’ami arrive, une vague colère me tient, j’ai presque l’audace de lui faire croire que je « passais par là » ou de m’excuser, imaginant, avec l’aveuglement du rêveur, qu’il doit souffrir autant que moi d’être venu. J’attendais ainsi, beaucoup avant l’heure, sur la plage où je devais revoir Douce.
Je m’assis à l’extrême limite du lieu de notre rendez-vous, le dos aux nus lugubres des baigneurs, la figure et la vue lavées par la fraîcheur que la matinée envoyait des flots. Depuis quelques instants, ma colère avait chassé de mon esprit les spectacles d’imbécillité de la plage. Des visions simples s’en étaient approchées, je dis simples comme je dirais visions purement objectives, sans habits de spéculations spirituelles et vaines.
Je vis arriver Douce au bras de Peter qui lui ressemblait tant.
Sa faiblesse, qui l’avait transfigurée, fut pour moi, pendant cette rencontre, un douloureux sujet d’alarme. En lui prenant les mains qu’elle me tendait, je vis une flamme inconnue dans ses yeux, qui me fit faire mentalement le tour rapide des avatars possibles de sa maladie. Celle-ci, je ne pouvais me le dissimuler, était d’origine morale. Les abus que j’ai dits y avaient quelque complicité. Les effets du mal étaient physiques. Encore que la clarté de son esprit fût détruite, c’était la souffrance morale qui faisait tomber son corps dans l’abîme d’où il me semblait que rien ne pourrait plus la sauver. Parmi toutes les suppositions que me suggéraient mes réflexions, une me retint un instant, celle que bien plus tard Arabella devait m’obliger à considérer : celle-ci était convaincue que Douce mourut emportant un désespoir d’amour, que malgré les apparences et son stoïcisme charitable, l’amour de sa fille qu’elle vit croître, mieux que Fryne ou moi, l’avait martyrisée. Par quelle magie de sa charité Douce aurait-elle pu me cacher un tel tourment ? Je m’accroche à l’idée que Arabella faisait erreur, sans doute parce que, si elle ne se trompait pas, mon faix de culpabilité s’en trouverait insupportablement alourdi.
— Juliette, lui dis-je, et c’était la première parole que nous prononcions, vous voulez sans doute retourner à Londres ? Elle fit un signe de négation, montra une barque qui s’approchait – sembla fort intéressée par un jeu d’enfant dans le sable –, ne pas être absolument consciente de ma présence. Furtivement je l’embrassai sur la bouche, elle brûlait de fièvre ; son aridité me fit frémir ; la couleur grise des lèvres rappelait le plomb trop chauffé par les rayons du soleil.
Quand enfin elle dit quelques mots, ils me furent inintelligibles. Je me tournai vers Peter qui, rouge d’émotion, commença lamentablement une histoire que l’air matinal de la plage seul absorba. Bientôt, le conte s’éteignit dans la gorge du téméraire qui l’avait commencé.
La voix même de Douce était méconnaissable, cette voix qui aux paroles de pitié ajoutait l’inaltérable douceur jamais tarie de son cœur. Il était effrayant de voir, dans son visage foudroyé, ses yeux qui gardaient dans la douleur leur suave lumière de tendresse ineffable.
Enfin, une légère ouverture s’étant produite dans sa fièvre, de ses paroles à peine plus claires, je pus pourtant comprendre que, dans son sommeil, ce qu’elle appelait des crises nerveuses, l’écrasait ; qu’au long de ces crises elle se mordait la langue, était dès la veille prévenue de leur arrivée par une sorte d’engourdissement, de partielle paralysie, qui se prolongeait deux ou trois jours après ces horribles nuits.
— Il faudrait appeler un médecin, lui dis-je, mais je vis immédiatement luire dans ses yeux, seuls vestiges de son être merveilleux, une flamme d’effroi. Je ne lui avais jamais vu ressentir tant de terreur, même aux instants les plus aigus de notre drame. Je ne pus insister, l’aidai à se relever, l’entrevue, presque entièrement muette, étant terminée par les exigences de son lamentable état.
Nous marchâmes jusqu’au bout de la plage où nous devions nous quitter, évitant les mollusques humains, les boîtes à pralines vides, les ouvrages militaires des gosses qu’il sera juste d’envoyer comme gibier aux aéroplanes, aux canons.
Peter me fit signe de quitter. Il m’avait déjà mis en garde contre le ressentiment véhément de sa grand-mère. Elle m’accusait d’avoir séquestré sa fille, de l’avoir empoisonnée de mes folles idées qu’elle appelait macabres, m’accusait de pis encore…
Mais nous quittant douloureusement, prenant rendez-vous pour le lendemain, Douce s’approchant de mon oreille, y souffla avec son haleine fiévreuse, trois mots qui me firent sursauter :
— Je suis enceinte.
Pierre l’obscur, malgré ses « habitudes » de dévorateur sans pitié, demeura seul sur la plage. Face à la mer, il sentit la disgrâce affreuse de cette femme torturée par les attaques nombreuses du mal qui tue. Il entrevit sa souffrance, à côté d’une mère intransigeante, affreusement puritaine, à côté de lui Pierre, incapable d’agir efficacement, irrémédiablement aveugle à la vie pratique.
Pris par une volonté de se laisser pénétrer de pitié, ou peut-être sous l’influence d’un respect humain qui n’avait pourtant que vaguement existé en lui, il s’efforça de penser rationnellement à la douleur de Juliette. J’appelai sincèrement une nuit de torturante pénitence, je m’entêtai dans une macération vaine et qui resta superficielle. Au lieu d’un remords qui m’eût inspiré peut-être une action salutaire, j’étais pris, au contraire, d’un lancinant dépit devant cette nuit qui se gâchait et repoussait la présence de la beauté universelle, celle qui m’avait si bien abandonné ou, pour être exact, ne s’était encore jamais manifestée malgré mes avides aspirations.
Il retourna au Cheval Marin, en songeant âprement, comme il lui arrivait souvent de le faire dans les moments encombrés de problèmes pratiques, aux délices noires qu’il goûtait dans le puits où, pendant son enfance, il s’abritait du soleil, de la lumière et des hommes. Il demeura dans sa chambre jusqu’à la nuit, sans autre lumière que, sur le toit, la fenêtre rose de la modiste.
L’heure du dîner.
La veille, dans le restaurant où les tantes du patriotisme l’avaient amusé, il avait appris que le lendemain, il trouverait un cheval. Il s’agissait de se mettre d’accord avec un garçon d’écurie qui, parfois, trompant son maître absent louait des chevaux aux amateurs qui passaient par la ville. L’homme est là, et nous avons bientôt conclu pour le lendemain à sept heures du matin.
En ordonnant mon menu je remarque qu’une certaine alacrité accompagne cette opération. Sans doute, obscurément, un projet s’est formé en moi, et surgira bientôt de mon inconnu. L’augure est bon et me réconforte d’un plaisir qu’avec malice j’alimente d’espoirs. Je me fais emballer toute la corbeille d’œillets de la fille qui m’en offrait un épi.
Dès le matin le parfum des œillets m’ensorcelle, mais je m’échappe vivement de cette atmosphère trop brûlante, où j’ai à repousser des visions du jardin de Perth. Heureusement, le bras dont l’ombre le soir joue sur le rideau rosi par la lumière, est là qui savonne un délicieux corps de modiste un peu fané. Tout en se lavant, elle parle aux chats qui, à travers les vitres, demandent accès dans la mansarde. Si elle ouvre sa fenêtre, je lui jetterai des œillets.
Il est six heures, je me hâte, trouve l’homme et le cheval, celui-ci aussi maigre que moi. Nous partons donc avec sympathie dans des courses vraiment diaboliques, nous fatiguant jusqu’aux gémissements.
La veille en dînant je ne m’étais pas trompé, ce n’était pas le vin capiteux qui m’avait donné quelque espoir, mais bien des projets qui mûrissaient dans mon cerveau. Je vais donc, une heure d’avance, au rendez-vous.
Le seul respect que j’aie gardé au milieu des déchéances secrètes, me domine, il est vraiment le seul qui n’ait pas été entamé, même par un événement affreux de mon adolescence. C’est le respect aveugle et inébranlable de la vie, véhicule de tous les inconnus. Or, nul ne pouvant dire où elle commence, ni où elle finit, je la respecte dans les créatures aussitôt qu’elle se manifeste sous des aspects individuels : dans un jeune animal, par exemple, dès que le cœur du fœtus s’anime. Une fois, bien avant la date dont ce récit relate les événements, je sacrifiai dans le ventre d’une femme ce que je ne savais pas, ni ne me souciais de savoir être déjà vivant. Aujourd’hui, je me préparais à agir selon les convictions que je n’avais pas dans le passé. Mes projets étaient de me conformer à celles-ci. Seulement, il fallait traverser sans horreur toutes les mesquineries, tous les mensonges, tous les dangers qui entourent les dispositions et les manèges pratiques qu’entraîne une naissance clandestine.
Je m’assis sur la plage où en vain, j’attendis jusqu’à midi. Le reste de la journée se passa à visiter toutes les rues de Saint-Malo, m’interrompant souvent pour courir à la plage du Sillon, y faire de courtes promenades d’observation, toujours sans résultat.
J’entrai plusieurs fois dans l’église vue la veille, Saint-Vincent, fort âgée. J’entrai aussi, ainsi que je le fais dans chaque nouvelle ville que je rencontre, non pas dans le musée de peinture, mais dans ce temple de la plume et du désinfectant, le musée d’histoire naturelle. Pourtant mon alacrité ne m’abandonna point. Cette joie du soulagement me fit faire un repas prodigieux, vraiment nordique et hivernal. Il m’empêcha de penser à Douce et qu’un malheur pût lui être arrivé. Je m’occupai pourtant de parfaire mes projets, de prévoir la force des détails, l’efficacité de l’ensemble. Or, comme je ne pensais pas à l’instant précis où le succès serait assuré, je soupçonne que je m’inquiétais moins d’atteindre un but, que de prendre un plaisir extrême à tromper la société, ses sbires, ses doctes savants, ses glorieux espions.
Enfin le soir, après m’être poli les ongles, j’allumai une pipe, cocaïne des estomacs solides, regardant par la fenêtre le bras d’ombre qui cousait dans un rectangle de lumière rose. On frappa à ma porte. C’était Peter, enveloppé de son immense cape noire aux mille plis. Il faisait très chaud, je lui enlevai celle-ci que je déposai sur le lit, à côté de la boîte qu’il avait sans doute été prendre à la consigne de la gare. C’était une jolie boîte de bois semblable à celle où en Normandie, on enferme les fleurs destinées à l’exportation.
J’appris que, par une rare bonne fortune, la grand-mère, pour visiter des amis à Caen, était partie l’avant-veille, peu après notre rencontre sur la plage. Elle n’en reviendrait que le lendemain du jour que nous avions atteint. Douce était tombée une nouvelle fois sur les dalles du jardin, en des circonstances pareilles à celles que la pauvre malade m’avait obscurément décrites dans une de ses lettres. Peter et un domestique l’avaient transportée, depuis elle n’avait plus quitté sa chambre.
— J’ai encore à vous dire une autre chose, ajouta Peter, mais je ne puis.
— Parlez, Peter, il me faut souvent peu de mots pour comprendre.
— Dehors, dit-il, Juliette dort – j’ai une barque –, au milieu de la mer.
Peter me regardait avec une curiosité contrainte et douloureuse, que je ne m’expliquais pas. Déjà la veille j’avais remarqué ses regards scrutateurs. Aujourd’hui ils étaient plus persévérants, plus avides de lire dans les miens. Ces regards étaient d’une nature secrète. Je sentais bien que Peter ne voulait, ni ne pouvait rien me dire, à cet instant.
La fin de la soirée est froide. Nous nous habillons de vêtements confortables. Nous trouvons la barque où Peter me dira ce qui lui dilate les yeux et le fait trembler, pendant qu’il me regarde ramer vers le large.
Un murmure de fanfare nous accompagne. Aujourd’hui est sans doute un dimanche ou un autre jour férié. Les cuivres et les tambours font des sauts grotesques sur les notes de la flûte. La fanfare semble former une pyramide absurde qui monte, lance un jet de feu d’artifice forain, au sommet duquel un clown râpé reprend sérieusement l’opération de faire tenir sur son nez une tonne visiblement trop large, trop lourde.
Peter pleure. Nous longeons, pour éloigner de nous les cuivres, la plage du Sillon, puis celle de Paramé, et prenons un peu le large.
Alors, malgré les larmes de Peter, malgré ce qu’il va m’apprendre, et qui est certainement grave, malgré la responsabilité qui m’exhorte depuis deux jours à lui prêter de l’attention, je ris. Je ne puis réprimer un rire sincère, ce qui est plus qu’incongru en ce moment.
Je vois bien la douleur de Peter, mais je vois en même temps qu’elle est si infime que je ne puis lui trouver de place dans la grande trame de l’univers. Puis je vois encore dans la même seconde le burlesque de tous les Peter, vêtus des chanvres tissés qui cachent des peaux ignominieusement humaines. Je vois leurs cheveux ondulés qui, sans ambition sur la tête d’un chien, deviennent, sur celle des Peter, d’un inconcevable grotesque, d’une prétention affolante. Pierre lui-même, entrevu pendant cette seconde fulminante de lucidité, est la quintessence du comique que peut concevoir l’homme philosophe, le poète idéaliste. La recherche drôle dont font foi les habits de l’homme, son corps où du poil et des veines apparaissent comme sur une mécanique mal achevée, les plis moites où se joignent ses membres, cet ignoble sexe si logiquement placé sous le sphincter, où les redoutables graines de l’homme semblent macérer dans l’ammoniaque des urines, ses yeux qui distillent de ridicules pensées d’escalades, tout cela fait une image précieuse de bouffonnerie illimitée.
Nous, deux fantoches vêtus largement, nous ramons sous le ciel noir, accompagnés d’une fanfare qui s’adapte strictement à la vision de Pierre. Celui-ci se voit sortir de la barque, marcher sur les flots, riant inconcevablement. Et il n’oublie pas ce qu’ajoutent à l’opportunité de ce rire les pas imaginaires que vient de faire sur la mer ce spéculateur idéaliste, ruine d’un cœur humain.
Dans la barque, abandonnée aux vagues, il retrouve Peter qui de ses regards alarmés, tâche d’excuser le rire absurde. Pierre revient de sa courte excursion dans le comique authentique, revient dans les nuées des obscures illusions, où s’étalent les écuries et les pâturages de l’homme. Peter a cessé de pleurer, il est à présent un pitoyable jeune homme, chargé d’un message trop lourd. Après avoir supplié Pierre de ne plus rire, la boîte de bois sur ses genoux il semble s’enhardir. Mais il ne peut faire qu’un geste ; se penchant vers Pierre, il ouvre la boîte.
Sous le voile sombre de la nuit, sur la ouate rosie qui tapisse la boîte, est étendu un fœtus de quatre mois.
L’image de Pierre au fond de cette boîte, quand il aura atteint sa soixantième année. C’est une réduction de vieillard, une mince anatomie rouge et blanche. C’est le même crâne, immense par rapport à l’ensemble de la petite tête, le même front rond, haut, sans humour. La face est ravinée entre les muscles découverts encore, montrant un masque efféminé d’eunuque. Les bras, les jambes et même le sexe blanc du petit mâle sont aussi ressemblants. Ce lapin écorché est Pierre réduit par la famine. L’orgueil de ce fou trouve une grande beauté dans ce monstrueux échec ; il ne peut en détacher ses regards.
La barque abandonnée pendant cette contemplation palpitante, est repoussée vers la ville, dont la silhouette grandit. Sa voix de fanfare semble commenter gauchement les plates horreurs d’un crime populaire. Peter, regardant l’homme qui riait un instant auparavant, semble rempli de craintes. L’affection qu’il a pour lui s’est-elle abîmée ? Il semble s’efforcer de deviner ce que Pierre a vu en cette chose qu’il a apportée dans une boîte de fleuriste.
— Je n’aurais pas dû vous le montrer ? me demande-t-il, et malgré le bleu obscur qui nous enveloppe, je vois qu’il tremble fort.
Tout au bout de Paramé nous atterrissons, Pierre portant la boîte, Peter une petite pelle de jardin qu’il a tirée des vastes plis de sa cape noire. Pendant qu’ils creusent longuement une étroite fosse, Pierre ne se souvient pas, aujourd’hui, s’il riait encore, en pensant à l’équipage burlesque qu’ils faisaient dans la barque, aux sons de la fanfare.
Le trou devient un large entonnoir, passant à moitié sous un quartier de roche que chaque marée recouvre. La boîte, déposée au fond de la fosse, est recouverte d’un dôme de pierres. Après avoir achevé de desceller la roche, ils la font basculer dans le creux de l’entonnoir, sur le dôme de pierres. Quatre hommes ne déterreraient pas la roche qui lourdement ferme ce caveau.
Peter s’enfuit, rejoindre Douce qui s’est sans doute réveillée. Je la verrai demain. La misérable fanfare balance la barque ; je m’abandonne aux vagues étroites.
Je trouve Douce dans une maison de pêcheur, transformée par un de ces malicieux architectes, qui tracent des plans pour la bourgeoisie « artiste ». Quand je déposai sur son lit les œillets, que je n’avais pas jetés à la modiste, elle sembla animée un instant par une brise de son ineffable douceur, mais le délire ne la quitta point, si parfois elle reprenait contact avec Peter et moi, par des regards, par des pressions de ses mains sur les nôtres. Dans un de ces moments de calme je cédai à son désir absurde de partir immédiatement pour Londres, pour sa maison où, disait-elle, son état de santé serait promptement amélioré. Je cédai comme un idiot, car tout indiquait qu’il fallait m’y opposer, que le voyage pouvait être mortel.
Ce fut une journée mesquine, encombrée de soins, de précautions sordides. Je m’occupai d’abord des moyens assurant le secret. Il fallait cacher les traces abondantes de l’hémorragie qui avait stupéfié Douce, assistée courageusement par Peter. Celui-ci, outre le poids de cette journée, eut encore la mission de raconter une histoire plausible à la grand-mère. Je dictai pour elle un billet diplomatique, je veux dire un billet qui contient deux parts exactes d’affirmations et de négations, d’acquiescements immédiatement reniés avec zèle.
Sur le bateau, tanguant et roulant comme une barque de papier, il me semblait escorter le transport d’un cadavre dont la figure avait pris des tons noirs violacés. Fort heureusement, après quelques syncopes, elle s’endormit. C’est presque pendant son sommeil que le médecin de la côte l’examina, la laissa entrer dans le pays, croyant se trouver en présence d’une anémique prise de fièvre non maligne.
Sans nous consulter, la chambre noire avait été condamnée, comme celle d’un mort qui flotte encore parmi les vivants. J’installai Douce dans sa chambre, fis prendre son bouvreuil chez le jardinier, m’organisai moi-même une pièce en face de la sienne.
Le carillon seul interrompt le silence, puis le gazouillis du bouvreuil, mais dès que l’obscurité pénètre par les fenêtres, j’entends le trot de centaines de souris qui se sont multipliées ici en quelques jours.
Quand Douce s’endormit, j’appelai en moi toute la souplesse industrieuse que je croyais posséder, pour composer une lettre qui ferait revenir Fryne. Évidemment, je sentais bien quel secours me viendrait de la situation inouïe où nous étions brusquement pris ; je sentais combien le trouble qui en résulterait, et dont je pouvais renforcer le caractère, allait m’aider dans l’imprécision que je donnai aux parties de la lettre qui ne concernaient que Fryne seule. Cette imprécision s’étendit si généreusement sur toute la lettre, que Fryne ne distingua pas de raisons urgentes de revenir. Je lui disais que, sauf une femme de chambre, que j’avais prévenue par télégramme de Saint-Malo, j’étais seul avec Juliette, que celle-ci réclamait des soins qu’elle seule pouvait lui donner – qu’elle montrerait ainsi à sa mère son âme nouvelle –, que notre affection me permettait de compter sur son retour. Je ne lui disais pas que je prévoyais ses hésitations. Puis rapidement, comme un célibataire pauvre achève, s’interrompt, appelé par le lait qui « va bouillir », je m’excusais de la hâte visible qui me menait, je lui disais la joie de la revoir, et je l’embrassais, il me semble, amoureusement.
Or, comme je m’y attendais, Fryne m’écrivit que, dans mon trouble, je l’avais traitée plus comme la fille de Juliette, que comme mon amante. Elle me suppliait de lui écrire une lettre, où notre lien éternel, lui seul, fût visible. Elle attendait avidement cette nouvelle lettre. Elle me disait que je me trompais certainement en croyant que sa présence réconforterait sa mère. Au contraire, elle serait pour celle-ci un sujet de soucis mystérieux, d’autant plus douloureux qu’ils devaient demeurer inexprimés, ajoutait-elle, montrant peut-être une prescience singulière, et que je me rappelai quand Arabella me parla des causes de la mort de Douce. Elle ne pouvait être d’aucun secours, tandis qu’ici, à Perth, non seulement elle veillait sur notre home, mais entretenait pour nous le cœur brûlant que notre amour lui avait donné, et qu’elle m’assurait que nous retrouverions brillant de la même lumière que celle que j’y avais laissée.
L’effort que je dus déployer pour écrire à mon éditeur une lettre, où toutes les circonstances étaient falsifiées, ne fut pas de peu de conséquence. Une troisième lettre était adressée à un ami de Paris, que j’exhortais à me donner des documents concernant l’épilepsie.
Ma chambre, dont je pouvais laisser la porte ouverte, avait le grand mérite de me permettre de sauter d’un bond dans celle de Douce. Je sus dès les premières nuits que ceci était indispensable. Ayant découvert les symptômes presque imperceptibles et surtout indescriptibles qui pendant plusieurs jours, se succédaient dans un ordre immuable, jusqu’au moment de la crise, sachant d’autre part que celle-ci était précédée d’un râle, puis d’un grand cri, je pouvais prévoir presque exactement l’imminence de la nuit de troubles. Vers le retour chronique de cette nuit je ne me couchais pas, lisant dans ma chambre, attendant, le cœur inquiet, le moment où le râle se déclencherait au milieu du silence nocturne. J’avais ces heures-là, à portée de la main, un morceau de liège, taillé en forme de petite boîte d’allumettes, où une bonne corde était attachée. Au premier son du râle inoubliable, saisissant le liège, je bondissais vers le lit de Douce. J’y arrivais au moment où le râle grossissait en gémissement, puis en ce cri effrayant que j’ai décrit. C’est à l’instant de ce passage du râle au hurlement uniforme que, pendant deux secondes la bouche s’ouvrait suffisamment pour me permettre de glisser entre les dents le morceau de liège. Celles-ci venaient s’y enfoncer avec une force telle que, pendant toute la crise, il eût été impossible de lui desserrer les mâchoires noyées de bave, mais non plus de sang comme il arrivait quand, au lieu du liège, ses dents coupaient sa langue.
En quittant Saint-Malo, quelques jours après nous, Peter, au lieu de retourner à la campagne, vint jalousement prendre sa part de soins que réclamait, chaque heure davantage, le mal de Douce. Nous nous relaierons, Peter ira rouler hors de la ville, moi, je descendrai dans les quartiers qui semblent m’attendre.
La grand-mère va hâter la fin de son séjour, elle a déjà donné des ordres concernant ses malles, elle est pleine de menaces, parle de faire intervenir la justice contre moi.
Fryne ne peut demeurer à Perth. Peter se charge de lui écrire. J’ignore dans quels termes il le fit, mais je lus la réponse à sa lettre. Sa sœur lui demandait de l’assurer encore une fois de la gravité du mal ; elle affirmait aussi que sa présence serait une nouvelle cause de douleurs pour sa mère. Pourtant, si l’on s’apercevait de l’absence de cette très jeune fille, j’avais beaucoup de raisons de craindre que l’on n’exécutât les menaces proférées contre moi.
Peter écrit une nouvelle fois, j’y ajoute un billet.
Le soir vint la réponse de l’ami auquel j’avais demandé des documents sur le mal caduc. Ils résumaient ce que ma courte expérience m’avait déjà enseigné. J’appris qu’il est difficile de guérir le mal, si le sujet atteint est adulte, et que l’on parlait beaucoup des guérisons opérées par le docteur C *.
Le lendemain, comme à la loupe, avec l’attention d’un étudiant, j’observai pour la première fois toutes les phases d’une crise, en plein jour. Nous l’attendions ce jour-là vers le soir, mais les symptômes précurseurs nous indiquaient que le moment serait plus rapproché. Le malade les connaît sans pouvoir préciser leur nature, ni surtout indiquer les parties du corps où ces symptômes se localisent. Pour mieux observer j’avais renvoyé Peter, que j’entendis partir en cornant avec, il me semble, une sorte de colère.
Je ne quittai pas le masque de Douce du regard. Tous ses traits changèrent, se désagrégèrent, quelques secondes avant la convulsion qui provoque le râle. Il me parut que ce ne fut pas ce relâchement des muscles qui lui donnait l’expression terrifiante que je voyais. Elle venait d’ailleurs. Sa face semblait n’être qu’un simple truchement dont se servait une chose monstrueuse, inconnue, comme je l’ai dit à propos de la première crise que je vis. Le masque s’amollit, les os semblèrent se confondre avec les muscles, pour virer comme une bouillie, se rencontrer en tous sens ; le teint prit ces nuances de plomb violacé que je connaissais. Des yeux sortit un regard plus épouvantable qu’au cours des crises précédentes, ils demeurèrent ouverts, fixes, vitreux. Alors vinrent les convulsions effroyables, qui sans doute avaient chassé le fœtus de ses entrailles. Puis son corps fut frappé de paralysie, après le cri que j’ai suffisamment décrit, et qui était toujours accompagné du gazouillis du bouvreuil.
Les quelques jours qui suivirent, elle vogua dans une sorte de céleste paix. Si l’expression des âmes pures, partant pour le ciel, peut montrer leurs délicieuses espérances, cela doit ressembler à l’expression qui se montrait alors sur le visage de Douce malgré les ravages de la maladie. Mais de cette paix elle ne peut tirer aucun bonheur, elle est muette, semble sourde. Malgré ses sourires, il lui semble manquer de cette énergie qu’il faut pour produire la pensée et ses expressions. Après quelques semaines, Douce semblait presque totalement avoir perdu la mémoire pendant les cinq ou six jours qui contenaient la crise, et montrait une grande confusion dans les idées pendant les jours les plus éloignés de celle-ci.
Peut-être les semaines épouvantables que je vécus le furent-elles moins que je méritais.
Un matin, Peter, auquel j’ai parlé du médecin C *… et qui prévoit le très prochain retour de sa grand-mère me dit :
— Serait-il possible de conduire Juliette à Paris, pour consulter ce médecin ?
— Il y a moins de danger aujourd’hui qu’au retour de Saint-Malo, toutefois, même dans un moment de calme, pourra-t-elle nous donner un avis valable ?
Nous parlions ainsi en sa présence sans qu’elle fît un signe. Certainement, elle ne nous entendait point, mais semblait bâtir des rêves compliqués en regardant les mille souvenirs qui encombraient les murs de sa chambre. Ceux-ci étaient serrés comme dans une boutique d’antiquaire, beaucoup étaient sans valeur, des souvenirs des misérables qui l’aimaient. Les objets, cadres, sculptures, pièces de folklore, s’accrochaient aux murs comme les plantes aux arbres du jardin de Perth ; on n’eût pu y ajouter un médaillon.
Nous attendions un instant de lucidité, dans cette chambre gonflée de souvenirs, dont l’histoire compliquée était celle de la vie de Douce, uniquement consacrée à la charité.
Quand ce moment favorable vint, nous approchant de Juliette, nous lui proposâmes d’aller consulter un médecin de Paris, et d’échapper ainsi, en outre, tous, à la terrible menace de sa mère.
Elle refusa de quitter Londres, ni même sa chambre.
Alors nous écrivons à Fryne qu’elle ne peut plus retarder son retour. Je n’ajoute pas qu’il faut, en face de la société, une responsabilité partagée entre le plus grand nombre possible de personnes, et surtout pour résister à l’avalanche de raison qui va de Saint-Malo rouler sur nous.
D’ailleurs, à son mal sacré, se sont ajoutées des crises qui, si elles sont provoquées par ce mal, n’ont pas de rapports de temps, ne concordent pas avec les heures d’épilepsie. Elles la jettent dans des désordres, des convulsions nouvelles, dont nous voyons dans ses traits l’immense souffrance qu’elles lui donnent. Douce est moins silencieuse, mais, dans ce qu’elle dit, à peine quelques mots sont compréhensibles et ne suffisent pas à reconstituer ses pensées.
Au moment où nous envoyons une dépêche à Fryne, arrive sa réponse à notre dernière lettre. Elle revient convaincue de son impuissance et, reprenant le thème de ses autres lettres, elle y ajoute que s’il est vrai que sa mère ne nous reconnaît plus, elle ne pourra user d’aucune influence morale dans cette occurrence terrible. Elle ne cache pas son chagrin, mais il me semble qu’en même temps que la révélation de l’amour soit né en elle le sentiment puissant et exclusif, annihilant tous les autres, de la défense de cet amour. Or, le sentant déjà menacé à Perth, elle s’imagine qu’il sera ruiné par son retour. Aussi prend-elle une précaution solide en m’adjurant de ne faire, pendant cette maladie, aucune allusion à notre trésor de Perth, à n’y toucher d’aucune manière, surtout à ne jamais en faire un sujet de conversation entre nous. Seulement à cette condition elle revient, et seulement ainsi nous retrouverons notre amour, après les souffrances, intact. Nous vivrons donc ensemble non comme deux étrangers, mais, non plus, comme des amis familiers.
Une fois, je vis fort bien que Douce reconnaissait, venant de la rue, les sons provenant de la manière spéciale de corner que Peter avait adoptée. Mais généralement elle ne sortait pas de la confusion où étaient ses pensées. Ainsi elle nous demandait souvent dans quel couvent Fryne s’était retirée, ce qui eût pu faire supposer qu’elle remarquait l’absence de Fryne, alors que, à d’autres instants, elle croyait s’adresser directement à elle. Il y a longtemps, me dit Peter, que Fryne démontra à sa mère que Pierre seul la retenait dans le siècle, et qu’à contempler l’époque, elle n’éprouvait que de l’horreur pour sa grossièreté, sa mièvrerie, ses mensonges.
Quand elle s’informe de Fryne, nous tâchons de lui faire comprendre qu’elle va venir. Mais déjà le silence est revenu l’envelopper à nouveau. La plus profonde de ses hantises lui fait verser de lamentables larmes, pendant que d’une voix sourde elle crie qu’on lui apporte l’enfant.
— Bring me the baby! where is the baby?
Cela nous arrache le cœur. Je ne parviendrais pas à sourire, même si à cet instant j’avais la candeur qu’il faut avoir gardée pour s’émouvoir encore dans un monde dont la substance réelle et l’esprit authentique se nomment massacre. D’autres fois, elle me fait signe d’approcher, sans se rendre compte de la place que j’occupe dans la chambre, et en des paroles décousues, que je parviens à joindre ensemble, elle me pardonne mes trahisons ; puis s’adressant à Peter, qu’elle reconnaît souvent, elle lui dit de m’appeler et de me dire qu’elle me pardonne tout. Il semble que je suis devenu le centre obscur à l’origine de tous ses maux, et cela me paraît alors contenir une grande part d’inexactitude. J’aime cette pensée.
La gêne troublante qui nous occupa, quand Fryne arriva, est difficile à qualifier, car, si je dis qu’elle me troublait, cela provenait moins de l’émotion de notre rencontre, que de l’effort où nous nous entêtions de reprendre nos anciennes attitudes ou d’en reconnaître de nouvelles. Des étrangers parlant une langue inconnue, connaissent la nature de ce qui les empêche ; des parents pauvres savent que leur gaucherie vient de la peine qu’ils prennent pour cacher leur fierté ; un prêtre orgueilleux n’est pas en mal de savoir ce qu’il s’efforce de celer ; un ami pris de mépris pour l’action dégradante de son ami, sait qu’il est entouré du danger de lui révéler ce sentiment. Nous étions affectés d’une manière infiniment plus complexe, toutes les mesures étaient à reprendre, il fallait rétablir selon leurs proportions les événements récents.
Nous nous tendîmes la main comme des amis qui, s’évitant dans leur ville, se retrouvent sur une plage, avec un plaisir dont les circonstances font toute la valeur, les personnalités aucune. Dès la première minute, certainement pour nous donner le temps de trouver une contenance, nous décidons de demander au célèbre C *… de venir à Londres pour tâcher de guérir Douce. Il vint la semaine suivante, lui fit plusieurs visites, après quoi il nous dit que le cas était irrémédiable, qu’elle était condamnée, qu’il soupçonnait des méas dans le cerveau. Pour retarder sa mort de six mois, il nous laissa des instructions détaillées, quelques remèdes connus qui devaient avoir une action réconfortante sur son corps, mais non spécialement sur les organes qui étaient attaqués par le retour fréquent des crises.
Sans même nous consulter, nous fûmes d’accord sur ce qu’il n’y avait aucune urgence à prévenir la grand-mère que nous haïssions, qui reviendrait bientôt de Saint-Malo, et qui logiquement ne pouvait remédier, ni même atténuer la rigueur du sort de la misérable Juliette.
Le soir du retour de Fryne, après une journée passée d’une manière anticipée avec la mort de Douce, que nous savions certaine avant que vînt le médecin C *…, passée dans la gêne tenace qui ne nous avait pas quittés, je me trouvai seul avec Fryne qui avait, il est probable, traversé d’anxieuses heures d’effroi de la conscience. Nous avions aussi, encore pour nous donner une contenance, échafaudé hypocritement des plans pour tromper la grand-mère. Peter m’ayant exhorté de sortir, vit le désir que Fryne ne cachait guère de m’accompagner. Il l’engagea de ne commencer ses heures de garde-malade que le lendemain.
Pierre sort donc seul avec Fryne qui a oublié dès midi les conditions qu’elle avait mises à son retour. Elle n’a pas cessé de le caresser du regard, pourtant fiévreusement désolé, dont elle le couve à présent, assise en face de lui, à une table du restaurant chinois qu’ils préfèrent. La salle à manger principale est établie sur une large galerie qui surplombe et entoure une autre salle où les « gens de couleur » descendent pour dîner. Toutes sortes de nègres vêtus en diplomates, en rastaquouères, en garçons de rayon, s’y retirent, évitant les blancs, encore qu’à Londres, ils ne sont pas frappés de l’ostracisme absolu qui les condamne en Amérique. Entre les colonnes blanches, sous des mauvaises peintures chinoises, je reconnais des amis, prétends ne pas reconnaître d’autres.
Fryne, donnant à notre infraction aux lois qu’elle avait décrétées, et qu’elle a si vivement abrogées, un caractère plus flagrant, s’épanouissait trop ouvertement de plaisir, choisissait, capricieuse, un menu.
— Je vais étudier la composition de tous ces plats, pour notre joie, à Perth.
Je jette une première sonde dans son esprit, pour connaître à quel point je pourrais entamer ce que j’y ai mis et permis de croître.
— Nous n’habiterons certes pas Perth !
— Quel chagrin j’aurai de quitter cette maison ! Mais ce potage à l’oreille-de-mer, ce turbot au gingembre, ce shredded pork aux jets de soya, les composants de tout ceci se trouvent partout. Étudions ! dit-elle, gentiment, persévérante, péremptoire.
Son allégresse revenue, son parfum qui m’enveloppe, la confiance avec laquelle elle se rassure sur l’avenir, me tourmentent. Or, la voici, toujours oubliant notre pacte de silence, inspirée par les êtres et les motifs exotiques qui nous entourent, choisissant une résidence dans ce monde que la littérature lui montre si merveilleusement délectable. La liberté et la fougue de son goût pour le voyage, me font palpiter d’angoisse et du regret de mon impuissance, et peut-être de remords.
À travers ces émotions, distrait, je l’entends m’annoncer :
— Demain, après ma garde, j’irai Camomile street acheter vaisselles vert d’eau, cuillers de porcelaine, baguettes d’ivoire, linge de table et papier chinois. Puis, me sentant encore distrait, pour me tirer des nuages, elle me conte que depuis mon départ, la maison de Perth est hantée. Elle m’assure que j’en ai emporté l’esprit qui la défendait contre les fantômes empoisonneurs. Constatant la prodigieuse importance de ma présence corporelle dans sa vie, je suis encore une fois humilié pour elle de ce que je considère comme sa chute dans les faiblesses réalistes, accessibles à tous, et dans quoi il est inutile, il est bas de se laisser entraîner.
Mais, par Lucifer, mon cousin, n’est-ce pas moi qui l’y ai entraînée ? À cette question, j’entends clairement en moi-même répondre avec sarcasme que, comme j’ai accoutumé de le faire, j’ai laissé le monstre étendre ses filets que je sais infranchissables, et dont cependant je ne doute pas que je refuserai obstinément la pêche. Malgré ce que j’en connaissais, et ce que je viens de découvrir de sa tendresse, Fryne m’atterre en m’expliquant que la chapelle où un ange annonce l’été sous un nid d’hirondelles, l’océan de fleurs où est cachée la statue à qui elle confia du Stravinsky, la cour couverte de mousse, où, assise sur la margelle de la vasque, elle montrait ses cuisses de créole, la chambre aux quatre cris de triomphe faunesque, que tout dans ce paradis terrestre semble désastreusement ne plus lui appartenir qu’à elle seule. Elle m’assure, avec un sourire triste et volontaire, qui m’enivre malgré mon désarroi, que les merveilles que nous avions créées, en touchant magiquement toutes les âmes de cette maison, sont voilées de larmes en mon absence, que parfois, pendant de courtes secondes, elle imagine que toute cette gloire, née de l’amour, demeurera éteinte pour toujours, ne reprendra plus jamais vie, couleur, joie.
— Or, je sais bien, dit-elle, que celles-ci sont des idées grandies dans les humeurs noires de la solitude. Alors, se secouant avec un geste d’espièglerie adorable, elle s’élance dans d’autres contes. Elle m’annonce qu’elle a tiré du tabernacle la charmante famille de chats, que les jeunes ressemblent à des flocons de fumée animés par des brises capricieuses. Puis revenant au jardin de fleurs si farouchement bondé de corolles, de feuillages :
— Un jardinier s’est présenté pour tailler les arbres, retracer les chemins !
— Il me semblait, ajoute-t-elle, recevoir la visite du bourreau.
Dérouté devant l’ivresse qui la possède, malgré ses rêves mélancoliques, ne sachant guère jusqu’à quel point elle est invulnérable, je tâche d’endiguer sa passion ou d’entraver au moins sa croissance folle. Je sors donc de mon imagination un argument qui immédiatement me semble malingre et absurde. Mais fût-il de grande conséquence, constitué de vérités primordiales, je sens bien que Fryne n’y attacherait aucune valeur. Elle est encore invincible.
Jamais il n’y eut triomphes plus complets. D’abord celui de Fryne sortie de la sécheresse de l’esprit pur, pour entrer dans l’amour exclusif de tout autres sentiments, supprimant les possibilités de vie sans cet amour. Ensuite la victoire de Pierre, en vérité terrifiante, qui ténébreusement a ouvert ce cœur par ses inconscientes menées angéliques, bordant les routes de cette poésie qui est sienne, et dont la moelle, hélas ! est faite de théories mortes qui agissent, non pas comme des signes précurseurs, mais comme des entités absolument formées, non pas comme de simples délégués, mais comme si ces théories étaient des dons du ciel, des dons de la candeur suprême qui ne peut plus faiblir, sur laquelle on peut s’appuyer en confiance pour cette éternité que sont les simples saisons d’amour.
Quoique ses doutes lui aient déjà inspiré la triste question qui si souvent me fut faite, malgré la sagesse qu’elle a prise aux sources, elle est trop triomphante au centre de l’amour pour croire à ma défection. Il lui faudra employer beaucoup de sombres efforts, pour découvrir que je n’ai pas subi la même transfiguration qu’elle.
Je me cabre désespérément, je jure de me vaincre, de remonter à la surface de la lie d’idéal qui recouvre mon cœur. Par un effort de l’imagination je tends les bras vers Fryne et vers le secours que devrait me donner sa foi.
Fryne qui n’avait jamais observé le silence qu’elle-même m’avait pourtant supplié de garder sur notre vie amoureuse, m’entraîna dans un soir froid d’octobre, tous deux enveloppés de sa cape à deux places. J’étais, sous ce manteau, tourmenté par une sensation étrange, encore qu’en se caractérisant elle me parût plus familière. Je m’étais promené ainsi avec elle, presque petite fille encore, formes acides, tous les sens clos. Toutefois, la vierge d’alors, malgré sa transfiguration totale, gardait suffisamment de points de similitude avec celle qui marchait maintenant à côté de moi, amoureuse, pour que l’ancienne et la nouvelle femme prissent l’apparence de deux sœurs.
Comme bien souvent, j’avais reporté, rétrospectivement, des caresses récentes sur le corps même de la vierge ancienne, il était assez plausible que dans mon imagination puissante, j’eusse cru posséder celle-ci et comme, d’autre part, l’amour de Fryne formait un tout solide où sa personnalité d’aujourd’hui était bien isolée et nette, je me trouvais avoir aimé deux sœurs. Pour quelques lecteurs qui ne connaissent pas mon passé et qui ne voient qu’un cas dans mes amours pour Douce et Fryne, je dois dire que, dès que cette sensation d’inceste fut reconnue, elle cessa de me mystifier, et je n’en tirai aucun nouveau délice.
Autour des bruyères, où nous avions si souvent traîné notre inquiétude, nos véhémentes vitupérations contre le monde, des arbres enchevêtrés dressaient une grande haie devant le ciel d’automne. Plus bas, des buissons bourraient les interstices entre les troncs. Le vaste tapis pourpre des bruyères et les balais des genêts morts nous rappelaient la colline damnée. Pendant que nos chevilles caressées se frayaient une piste à travers les éricas nains, montait en nous la vision du ciel où le soleil couchant avait semé des fleurs. Ce souvenir s’accroissait d’autres, plus récents, qui nous remplissaient simultanément comme deux vases de cristal.
Sous les basses futaies, Fryne se tordit dans mes bras, puis succomba avec la grâce mourante de la fin d’un chant.
Or, quoiqu’elle dût avoir retrouvé un peu de la gloire que j’avais tenté de lui enlever depuis son retour, je vis, dans la lumière du ciel qui s’échappait entre les troncs, que sa figure avait repris une légère contraction d’inquiétude.
— C’est… autre, dit-elle.
Ses facultés, aiguisées davantage par l’amour, lui signalent le vent froid qui passe sur mon cœur et ensuite glace aussi le sien. Elle sent que mes caresses obscures sont traversées de tempêtes glaciales et silencieuses. Elle fait ainsi des progrès dans la souffrance, dans le monde des larmes qu’elle ne connaissait pas avant l’heure où elle prononça la phrase désolée :
— Souvent je crois que tu ne m’aimes pas.
Ce monde lacrymal lui étant ouvert, je la vois pleurer sur Juliette, pendant que nous la veillons ensemble, vers les moments où les attaques doivent se produire. Elle souffre profondément de la présence immanente du cri effroyable de l’épilepsie.
En ces jours délabrés, d’une misère odieuse, nous agissons dans un nuage d’égarement.
Pierre cette fois n’était plus enfermé avec le feu des effrayantes amours équivoques que j’ai dites, mais il était séparé du monde, encore davantage, avec un débris d’âme humaine, avec un cadavre dont il ne savait jusqu’à quelle minute il allait continuer de simuler la vie.
Un matin, fatigués, car Peter ayant dû partir, Fryne et moi nous nous partagions les soins de la malade, un matin, après une nuit d’épouvante, Douce se dressa pour enfin se plaindre.
Ses soupirs nous parurent si terrifiants que, mieux que ce qu’elle nous dit ensuite, ils nous décidèrent à tout ce qu’elle semblait vouloir obtenir de nous. Que Douce se plaignît nous semblait incroyable, nous semblait presque une injustice.
— Je suis plus malade que vous, comme moi, ne le pensions, dit-elle, je voudrais voir mes sœurs, un médecin…
Ensuite, après ce moment d’effort lucide, elle retomba plus profondément dans ce qui semblait être le coma.
Je demeurai dans la maison, que je peuplai immédiatement d’ennemis lâches et hypocrites. Fryne s’en alla téléphoner à Peter, prévenir ses tantes, puis le médecin qui, avant la séquestration de Douce, était le conseiller et l’ami de la famille. Avec sa femme il avait tenté de pénétrer dans le cercle de nos sombres envoûtements. Plus tard, il avait envoyé des émissaires pour rompre l’enchantement qu’avec raison tous croyaient désastreux pour Douce.
Une seule fois, par un détour du hasard, j’avais revu la sœur qui innocemment nous avait réunis, et j’ignorais si elle m’était aujourd’hui hostile. Au début, l’autre sœur, que je ne connaissais pas, s’était montrée favorable à ce qu’alors elle croyait représenter une poignée de plaisir, et même un peu de bonheur pour Douce. Certes, leurs opinions avaient changé. Pourtant, je n’étais sûr que de la malveillance, bien plus, des coups qu’avait décidé de me porter la grand-mère de Peter.
En vérité, il me paraît hardi de supposer que les deux sœurs ne partageaient pas le ressentiment de leur mère, contre cet homme que tout montrait si défavorablement, qu’elles devaient considérer comme un monstre qui détruit même sans que la faim ni la soif ne l’y incitent.
Toutefois, je ne m’inquiétai pas des opinions qu’elles avaient de moi, et je ne libérai pas de ma présence la maison où elles allaient bientôt arriver. J’errai donc de chambre en chambre comme un esprit qui, n’y rencontrant pas des êtres vivants, se sent obligé quand même de se défendre contre le cadre accusateur de ses méfaits, et astucieusement fait dans chaque recoin des incantations cabalistiques à peine murmurées.
Il m’est impossible de me souvenir si, les voyant dans les escaliers pleins de lumière, les deux sœurs me permirent de leur tendre la main. Elles passèrent rapidement. Je leur dis une sotte phrase inutile, inconsidérée, les assurant de ce que je n’aurais pas appelé de médecin. Mais elles montaient, emportant les dernières possibilités de mon intervention. Elles se retournaient, déroutées, vers moi, me regardant comme si elles assistaient à la révélation d’un crime secret. Elles se regardèrent, outrées de ma cruauté intraitable, échangeant des pensées qu’il m’était facile de traduire : j’étais un monstre dangereux pour les hommes. Sans plus me regarder, elles entrèrent dans la chambre de Douce, qui débordait des souvenirs de sa bonté.
Je tournai autour des pelouses du jardin déjà habité par l’hiver précoce, où les plantes mortes, les arbres presque chauves, semblaient attendre la neige. À une fenêtre qui s’ouvrit, la sœur aînée de Douce plaça la cage du bouvreuil sur le balcon : son gazouillis sans doute lui semblait incongru à cet instant douloureux. Plusieurs fois je montai jusque dans la tour, puis redescendis fiévreusement, avec précipitation, comme si, sentinelle, j’eusse dû regarder à la fois les douves du château et ses donjons.
Dès que j’entendis ralentir une voiture dans la rue solitaire, je m’enfermai dans ma chambre, en face de la porte de Douce. Ce n’était pas le médecin ; j’entendis que l’on conduisait la grand-mère vers sa fille. Mais avant qu’elle fût parvenue à l’étage, une autre auto s’arrêta. La main sur la clé, voyant au miroir mon reflet immobile à travers le brouillard de l’inattention, j’écoutais, l’ouïe braquée sur le son que rendait le frôlement des pas du médecin.
Ce bloc de chair, cette unité matriculée qui montait, cet homme dont peut-être je ne verrais jamais la figure, représentait le témoignage de tous mes échecs. Cette force active, ou le moteur de cette force, représentait un ensemble réel qui incarnait tout ce que je haïssais. C’était la veulerie sociale, étroite, qui s’insurgeait contre le diable. Cette figure seule connaissait – en faisaient foi ses patentes contresignées par les tribus des marécages –, tout ce qu’il est raisonnable de savoir. Après son verdict, aucune question ne serait plus posée. Si cet homme reconnaissait que j’avais lentement assassiné Douce, il rencontrerait la passion crapuleuse d’une immense bande liguée contre tous mes efforts vers la lumière. Elle serait propice au sacrifice du blasphémateur, et surtout du dangereux et obscur rebelle.
Je devinais que l’on emporterait Douce, j’agréais que cela seul pouvait être salutaire, qu’il ne se trouvait d’ailleurs plus d’autre moyen d’adoucir la pente de sa mort, mais la pensée me révoltait que ces volontés étrangères l’enlèveraient aussi impérieusement. Sans même me connaître bien, elles agissaient contre moi, encore que je reconnusse la justice de leur intervention. Ma colère grossissait encore de ce qu’elles ignoraient même que, dans cette extrémité, elles prenaient la seule route possible. Il n’y avait qu’une voie à prendre, elles s’y engageaient comme des brebis. Des idiots entraient sans effort dans la voie sûre et logique, alors que moi, dans mes mille confrontations avec le mal qui m’était imposé par la recherche de l’idéal aujourd’hui déchu, je n’avais pas trouvé un seul passage sûr et logique, moi qui pourtant avais construit, tenté d’établir des choses immenses, pendant qu’ils jouaient aux boules, au whist.
Ma vaine colère me faisait trembler à tel point que, sous ma main, la clé rendait parfois un léger bruit de castagnettes, que ma vue brouillée ne distinguait plus mon image dans le cadre du miroir. Pendant cet instant de rage, la plus légère provocation, fût-ce un regard soupçonneux ou le moindre heurt m’eussent fait lever les poings.
Mais quelle qu’eût été la situation, il suffisait qu’elle montrât une base aussi solide de bon sens, pour que j’eusse trouvé cause de révolte. Il me semblait de plus de valeur d’arriver par l’intelligence à une conclusion erronée, que d’emboîter sans réflexion le pas à la pratique, à l’expérience.
Il était clair que la force policée, soutenue par les mensonges tacitement agréés par tous, montait les escaliers pour arracher à l’ennemi confondu une proie qu’il ne désirait écraser encore que parce qu’elle lui était maintenant disputée. C’est bien ainsi que dès l’enfance, les échecs ont corrompu le cœur et l’esprit de Pierre, qui serrait entre ses doigts pâlissants l’anneau de la clé.
J’étais presque stupéfié de rage. Mon état devait être bien plus odieux que celui que mon imagination réussit à reconstituer. Si je ne retrouve que des débris de ma température morale à cet instant précis, je garde intacte, dans ma mémoire optique, l’image de mon masque dans le miroir. Je regardais ce masque qui me regardait, pendant que, penché comme pour m’élancer, je serrais la main sur la clé de ma porte. Cette clé était un garde-fou qui empêche de bondir vers la ruine.
Je n’ai pas revu, ni dans la vie, ni dans l’art, pareille image de désolation et de cruauté, confondu au réseau de fer de la rage.
Séparé seulement par deux portes de celui que, dans mon délire, je croyais incarner l’esprit même des barrières que je n’avais pu franchir, que nul ne peut franchir, j’admire encore la puissance inconnue qui entrava ma folie, mon désir épouvantable de me jeter sur l’ennemi enfin tangible, qu’il me semblait voir matérialisé pour la première fois, encore que sous une forme si bénigne et si imbécile que le moindre filet de raison m’en eût fait d’emblée reconnaître l’innocence. Ce délire, peut-être incompréhensible, était atroce, et méritait tous les blâmes, mais je n’ai pas promis que ces pages montreraient des beautés morales et civiques, et le lecteur a, depuis le début, renoncé à trouver ici ces pacotilles de prêtres patriotes.
Dans l’état où se trouvait l’esprit meurtri de Pierre, c’était presque bondir vers l’accomplissement de quelque crime que de faire tourner cette clé brûlant de sa fièvre, et d’ouvrir sa porte.
Devant lui, l’autre porte est entrouverte, découvrant un pan du mur couvert de souvenirs. La fente encadre un Duccio, où le copiste, ignorant la suavité du peintre, a imité toute la sombre mélancolie des couleurs, qui est le sourire blasphématoire du temps.
Pas un son dans la chambre de Douce. Tout est éteint dans ce silence où l’auscultation progresse.
Empruntant une profondeur stupéfiante aux circonstances, un trouble inconnu jusque-là semblait vouloir emporter mon cœur. Peut-être est-ce la seule fois de ma vie que la peur m’ait approché, cette variété de peur qui ne peut exister en même temps que la connaissance de ce qui la provoque. Devant un danger connu, la peur que je veux dire cesse d’exister. Ce trouble inconnu, stupéfiant, a sans doute fait fondre l’horrible masque que je viens de surprendre au miroir.
Et qu’il se fût évanoui, empêcha certainement d’autres scandales. Si le médecin avait découvert ce masque de fou enragé, il ne fût peut-être pas demeuré dans la réserve que la grand-mère lui avait quand même prescrite à mon égard, même comme je le sus plus tard, s’il découvrait du poison.
La tête ronde et chauve du médecin apparut sur le fond noirci du cadre italien. Il plongea dans mes yeux un court regard d’un bleu idiot, sachant si exactement d’avance ce qu’il y verrait, qu’il ne trouva, je pense, absolument rien d’autre que la tête d’un philosophe exalté, ce qui n’était pas une vision rare.
La violence des sentiments de rage et de ceux de la peur, qui venait de me secouer, me laissa tout étourdi, les jambes sans force, pendant que je descendais les escaliers. J’avais l’impression de me traîner vers un incident problématique qui me pût rafraîchir. C’est au jardin froid que je me rendis. Ma fièvre m’entoura brusquement d’une buée transparente, il me semblait que l’agitation de mon sang fît danser le jardin comme la chaleur trépidante sur un champ de blé.
Quand un peu de calme revient dans ma cervelle, je découvre que du salon plusieurs têtes me regardent, ce qui me fait rentrer, plein d’imprécations. Or, Fryne ouvre la porte. Quelques pas à peine me séparent des trois femmes qui m’avaient regardé. La grand-mère pousse un magnifique gémissement, frère plus mûr de celui qu’elle a poussé en découvrant l’horreur de la chambre noire. Elle s’enfuit avec une précipitation théâtrale, laissant ses deux filles troublées, immobiles, pendant que Fryne à la porte du salon me donne des nouvelles.
Douce va être transportée dans une clinique où l’on espère prolonger sa vie d’un mois. Quoique j’aie avoué des sentiments plus affreux, j’hésite, sans absolument comprendre mon trouble, à confesser que je ne suis pas ému de ce que m’apprend Fryne. Mon cœur est redevenu totalement insensible. Peut-être même qu’un léger rictus passe aux coins de mes lèvres, non pas de cruauté, mais m’affirmant à moi-même que je disposais seul de mes émotions, de leur expression, demeurant ainsi, peut-être, un bloc glacial plus apparent que véritable.
Mon indifférence est tellement avérée alors, que Fryne – malgré les raisons qu’elle a d’être aveugle –, s’en apercevant, s’élance vers moi, et, comme pour s’assurer de mes sentiments et de ce qu’elle n’est pas sous le coup d’une illusion, me prend les deux mains.
Aussitôt, horrifiées de la froideur de Pierre, froideur que les deux sœurs savent ne pouvoir échapper à Fryne, effrayées du geste de celle-ci, geste qu’elles considèrent sans doute comme celui d’une jeune fille aussi pervertie et insensible que cet homme, elles se précipitent toutes deux et la détachent, raide, impénétrable, de Pierre.
Elles l’entraînent. Pierre est-il enfin, aussi pour Fryne, un démon de pénombre morale, qui a d’abord refusé avec obstination, ensuite a cessé de pouvoir accepter, et finalement s’est corrompu par le poison que versaient ses échecs dans son esprit glacé ? La roue de la fortune qui porte pour tous des fruits succulents ou amers, des dons du mal et de la vertu, pour Pierre fut toujours invisible, il ne vécut jamais dans une terre où passe cette roue impériale et démocratique.
Pendant quelques jours, je reçus des nouvelles de la clinique, mais avant qu’un mois ne se fût écoulé, Douce, dont la bonté poussée jusqu’au vice avait certainement été un de ses assassins, Douce, que nous appelions Juliette, mourut.
On me remit le bouvreuil que je fis porter chez la tante charitable.
Fryne, accompagnée de Peter et de cette tante, dont la candeur m’avait fait une place dans la maison de celle qui venait de mourir, viennent dans cette maison que je vais quitter. Dans le hall lumineux, ils entrent, aussi troublés, plus étrangers, qu’ils ne s’étaient sentis lors du retour de Fryne. Mais, aujourd’hui, sur un voile macabre qui passe rapidement devant nos yeux, sont peintes les visions d’effroyables souvenirs. Les doutes de Fryne déforment et accentuent sa douleur. La terreur de Peter me le fait revoir sous un équipage grotesque, voguant avec une boîte en bois vers un entonnoir de sable. La tante se voit peut-être, femme charitable, à l’origine du drame, allant prendre Pierre rue de Sky.
Fryne d’une main décidée me pousse vers le boudoir où gisent encore les jouets – barre la route à Peter et à sa tante – ferme la porte. Mais, étourdie par toutes les craintes que les derniers événements ont mises en elle, la tante rouvre la porte et, assise non loin de celle-ci, nous regarde avec stupeur. Elle ne peut pourtant entendre les paroles de Fryne :
— Qui es-tu ?
— Es-tu ce que je crois que tu es ?
— M’as-tu aimée, ici, au jardin, à Perth, dans les fleurs, dans les bruyères, dans la sapinière des sorcières ? Réponds-moi ?
— M’as-tu trompée volontairement ? – Ou est-ce, ajoute-t-elle, un dernier acte désespéré de l’homme qu’elle a deviné, qu’elle aime et aimera malgré tous les crimes ? Elle comprendrait même, dit-elle, avec une gravité poignante, que ce que j’ai fait d’elle est une vengeance infernale, d’un homme corrompu par les défaites de ses luttes impossibles. Mais puisqu’elle comprend, cela ne la hausse-t-elle pas vers un rôle inouï ? Être capable de comprendre la substance de cette obscurité, son origine même, cela ne lui donne-t-il pas des droits ? continue Fryne, avec une impétuosité contenue, sans élever la voix, penchée douloureusement sur moi.
Je frémis à la pensée qu’un autre être me comprenne. Quelle puissance lui viendrait de cette entente de mon secret affreux, quelle puissance de domination cela lui donnerait sur moi ! À toute minute cette connaissance m’enlèverait une part de moi-même.
La preuve irréductible de ce que ma vie est peuplée d’échecs serait contenue dans le fait d’être compris.
Je connais mes désastres, ma déchéance, mais qui veut porter au cou ou avoir dans sa maison la preuve de sa chute, comme une patente, comme un diplôme encadré, bien visible ?
Fryne se tordant les mains, murmure que je dois lui dire si je veux que nous partagions sa vie claire et ma vie noire. Elle ne peut hésiter. Elle a tout préparé pour partir.
— Dis oui ou dis non, Pierre ?
Je ne dis rien.
— Fais un simple signe de la tête ?
Je m’exécute.
Fryne court au jardin.
Par le silence sans limites qui régnait dans la maison, au bord de la rue solitaire, j’entendis les pas furtifs de Peter et de sa tante qui entraient au boudoir. Nous restâmes debout, muets. Puis, encore sans une parole, nous cherchâmes Fryne au jardin plein de souvenirs, puis dans la maison, dans la chambre noire où la pensée me traversa qu’elle s’y était peut-être donné la mort.
La connaissant moins bien que moi, ils me quittèrent avec l’assurance qu’elle était rentrée chez sa tante, où elle demeurait depuis l’enlèvement de Douce. Quant à moi, certain qu’elle avait pris une résolution plus grave que de retourner là, encore que j’ignorasse laquelle, je m’empressai de quitter le pays.
Deux mois plus tard, Peter répondit à ma lettre, qu’il n’avait pas revu Fryne, ni reçu, d’abord, de ses nouvelles. Je devinai le scandale.
Peter ajoutait qu’elle s’était retirée en France, chez les carmélites… où elle voulait finir ses jours.
Pour Pierre, ce furent de nouvelles luttes, de plus dures souffrances dans d’autres longues années.
« Solaia » – Siena.
Septembre 1931
a été édité par la
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en décembre 2024.
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— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Jean de Boschère, Satan l’Obscur, Paris, Éditions de La Différence, 1990. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit un tableau de l’auteur en couverture de Thunder you devils you, Original Jean de Bosschere Lithograph, œuvre n.i., éd. c1920s, 1920.
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