Matteo Maria Boiardo

ROLAND AMOUREUX
(tome 2)

traduction - adaptation :
Alain-René Lesage

1717 (1483)

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Table des matières

 

LIVRE IV. 5

CHAPITRE PREMIER. 5

CHAPITRE II. 18

CHAPITRE III. 21

CHAPITRE IV. 32

CHAPITRE V. 36

CHAPITRE VI. 41

CHAPITRE VII. 45

CHAPITRE VIII. 49

CHAPITRE IX. 52

CHAPITRE X. 55

CHAPITRE XI. 59

CHAPITRE XII. 69

CHAPITRE XIII. 76

CHAPITRE XIV. 82

CHAPITRE XV. 87

CHAPITRE XVI. 91

CHAPITRE XVII. 97

CHAPITRE XVIII. 102

CHAPITRE XIX. 106

CHAPITRE XX. 110

CHAPITRE XXI. 115

CHAPITRE XXII. 122

CHAPITRE XXIII. 127

CHAPITRE XXIV. 131

LIVRE V. 136

CHAPITRE PREMIER. 136

CHAPITRE II. 141

CHAPITRE III. 150

CHAPITRE IV. 159

CHAPITRE V. 162

CHAPITRE VI. 166

CHAPITRE VII. 171

CHAPITRE VIII. 179

CHAPITRE IX. 187

CHAPITRE X. 191

CHAPITRE XI. 198

CHAPITRE XII. 205

CHAPITRE XIII. 210

CHAPITRE XIV. 214

LIVRE VI. 219

CHAPITRE PREMIER. 219

CHAPITRE II. 223

CHAPITRE III. 228

CHAPITRE IV. 233

CHAPITRE V. 239

CHAPITRE VI. 247

CHAPITRE VII. 251

CHAPITRE VIII. 257

CHAPITRE IX. 263

CHAPITRE X. 270

CHAPITRE XI. 277

CHAPITRE XII. 282

CHAPITRE XIII. 287

CHAPITRE XIV. 293

CHAPITRE XV. 296

CHAPITRE XVI. 300

CHAPITRE XVII. 305

CHAPITRE XVIII. 309

CHAPITRE XIX. 313

Ce livre numérique. 318

 

LIVRE IV.

CHAPITRE PREMIER.

Du projet ambitieux d’Agramant, et pourquoi il assembla à Bizerte tous les rois d’Afrique, ses vassaux.

Les annales du fameux Turpin rapportent que le grand Alexandre, après qu’il eut soumis toute l’Asie à sa puissance, voulut passer en Égypte, où il devint amoureux d’une belle dame. Pour témoigner l’amour qu’il lui portait, il fit bâtir sur le bord de la mer, dans le lieu qu’elle habitait, une grande ville, qu’il nomma Alexandrie, et cette ville a été depuis la capitale de l’Afrique.

Ce conquérant se rendit de là à Babylone, où il établit le siège de son empire ; et c’est là que, parmi les délices auxquelles il s’abandonna, il fut empoisonné par ceux de ses courtisans qui avaient le plus de part à sa confiance. Sa mort apporta bien du changement dans les provinces soumises à son empire : elles furent démembrées. Les capitaines qui y commandaient pour lui s’en emparèrent et, de tous les états qui ne reconnaissaient que sa puissance, il se forma plusieurs royaumes, qui furent plus ou moins considérables.

Lorsque la belle Élidonie, c’est ainsi que se nommait la dame égyptienne qu’Alexandre avait aimée, apprit la mort de ce monarque, elle était enceinte. Comme elle appréhendait que celui des successeurs de ce prince qui commençait à régner en Égypte ne se portât à quelque violente résolution contre son fruit, pour affermir sa domination nouvelle, cette dame s’enfuit dans une barque, qui fut poussée par les vents sur les côtes de Barbarie. Elle trouva un asile chez un pêcheur, dont la femme l’aida à mettre au monde trois enfants, qui se rendirent depuis fort puissants dans ces provinces méridionales ; et ce fut en mémoire de leur naissance qu’on bâtit dans la suite, en ce lieu, une ville que l’on nomme encore à présent Tripoli.

Ces trois princes furent toujours fort unis ; ils vainquirent Gorgon, roi d’Afrique, dont la défaite les rendit maîtres de tous ses états. Avec la possession de tant de provinces, ils acquirent l’amour et l’estime de tous ces peuples. Ceux même des contrées les plus reculées, charmés de ce que la renommée publiait de la douceur et de la générosité des trois frères, se soumirent volontairement à leur empire ; de manière qu’enfin, depuis l’Égypte jusqu’aux extrémités du royaume de Maroc, tout reconnut leur puissance. Les deux premiers nés moururent sans laisser de postérité ; et le troisième, nommé Artamandre, réunit sous sa domination tous les royaumes qu’ils avaient acquis ensemble par leurs victoires ou par le bruit de leurs vertus. C’est de cet Artamandre que descendirent les princes et les autres grands hommes qui depuis firent tant de maux aux chrétiens, qui s’emparèrent de l’Espagne, d’une partie de l’Italie, et qui ravagèrent plus d’une fois la France. De ce prince sortirent en ligne directe le puissant roi Brabant, que l’empereur Charles mit à mort en Espagne, le roi Agolant, père du roi Trojan, et les vaillants princes don Clario et Roger de Rize.

Trojan laissa un fils qui recueillit toute la puissance de ses prédécesseurs. Ce jeune prince, appelé Agramant, fut empereur de toute l’Afrique, et tous les rois de cette partie du monde étaient ses vassaux. Ce monarque ambitieux, non content de voir tant d’états sous son empire, ne fut pas sitôt installé sur le trône après la mort de Trojan, qu’il brûla du désir d’asservir les chrétiens et de venger sur eux tant d’illustres guerriers de son sang qui avaient péri sous le fer de Charles et de ses paladins.

Dans cette résolution, il manda tous les princes africains, qui se trouvèrent au jour marqué dans la fameuse ville de Bizerte, où cet empereur tenait sa cour : Il voulait leur communiquer le glorieux dessein qu’il avait formé. Ils étaient au nombre de trente-deux ; la salle où ils s’assemblèrent avait deux cents pas de longueur et cinquante de largeur. Tout y était pompeux, les lambris et les ameublements. Les batailles d’Alexandre le Grand y étaient représentées dans d’excellents tableaux et dans les superbes tapisseries dont les murs étaient parés. À l’approche de ces princes, Agramant, revêtu de ses habits royaux, se leva de son trône, tout brillant de pierreries. Il les embrassa tous d’une manière engageante, et les fit asseoir sur trente-deux chaises d’or, placées à côté de lui, et au bas du trône les autres seigneurs se mirent sur des sièges, chacun selon son rang. Aussitôt que l’empereur fit connaître qu’il allait expliquer ses intentions, le silence régna dans l’assemblée, et ce monarque leur tint ce discours :

Nobles princes, grands seigneurs et barons qui êtes ici rassemblés, vous devez croire que je vous chéris, et que notre commun bonheur fait l’objet de mes soins. Vous savez que les cœurs généreux n’ont de véritable amour que pour la gloire, et que cette gloire ne se peut trouver que dans les travaux de Mars. C’est en nous exposant aux périls, que nous pouvons vivre encore après nous dans la mémoire des hommes. Malheureux les princes qui ont négligé d’étendre leur renommée pendant leur règne, puisque leur vie dure si peu, qu’à peine sait-on après leur mort s’ils ont vécu. Suivons, illustres seigneurs, suivons le glorieux exemple du grand Alexandre, de qui nous tirons tous notre origine. Ce palais nous en retrace de tous côtés les hauts faits d’armes et les vertus. C’est à son courage et non à ses plaisirs qu’il doit l’admiration qu’on a pour sa mémoire. Marchons donc sur ses traces, et montrons à tout l’univers qu’il n’est rien de plus méprisable que les rois qui mènent une vie oisive et voluptueuse.

Quand le roi d’Afrique eut prononcé ces paroles, tous les princes qui l’avaient écouté avec attention marquèrent par un applaudissement général qu’ils approuvaient ces généreux sentiments. Alors le monarque, satisfait de la disposition où il les voyait, leur communiqua le dessein qu’il avait de passer en France, et d’étendre la loi de leur prophète jusque dans les états de l’empire chrétien. À peine eut-il exposé son projet, que les applaudissements se renouvelèrent avec plus d’ardeur. Mais Sobrin, roi de Garbe, qui avait acquis une haute expérience dans l’administration des affaires publiques, et qui pouvait passer pour le plus prudent de tous les princes de l’assemblée, se leva, et parla dans ces termes au roi Agramant :

Puissant monarque, l’entreprise que vous avez formée ne peut avoir été conçue que par un prince magnanime ; mais je ne dois pas vous cacher que je prévois de grandes difficultés dans son exécution. L’empereur des chrétiens est redoutable ; ses états sont vastes et peuplés ; sa cour est toujours remplie de princes et de chevaliers qui n’ont jamais exercé d’autre métier que celui des armes, et ses soldats sont aguerris ; au lieu que les levées que nos princes africains pourront faire ne seront composées que d’hommes sans expérience. Je n’ignore pas que tous nos princes sont d’une valeur éprouvée, et qu’ils ne céderont pas à ces paladins si vantés de la cour de France. Hé ! pourquoi leur céderions-nous ? Le sang de l’invincible Alexandre coule dans nos veines : mais des soldats ramassés, que nous aurons emmenés presque malgré eux, et qui n’ont pas notre origine, seconderont-ils nos transports généreux ? Quoiqu’ils soient infinis en nombre, ils ne résisteront point à de vieux guerriers, couverts des lauriers de plus d’une victoire. Ce grand conquérant que je viens de nommer nous en fournit une preuve éclatante. Il passa en Asie avec de vieilles troupes, qui mirent en fuite les Persans, plus nombreux que les épis des moissons. Carrogier, frère du fort Agolant, votre aïeul, entra en Italie dans le même dessein que vous avez ; il y perdit la vie, et son armée fut détruite. Agolant lui-même, et le roi Trojan, votre père, de qui la triste destinée doit être encore présente à votre mémoire, virent périr tous ceux qui passèrent en France avec eux. N’espérez donc pas, grand roi, que votre entreprise réussisse. Vous vous imaginerez peut-être que la crainte trouble mon esprit, et m’oblige à vous tenir ce discours, pour me dispenser de vous suivre ; mais je jure, par notre grand prophète, que, malgré mes cheveux blancs, je ne me sens pas moins de courage que j’en avais, lorsque j’allai à Rize trouver le brave Roger. La crainte n’a donc point de part au conseil que je vous donne ; c’est le zèle que j’ai pour vous et pour la patrie qui vient de me l’inspirer.

Quand le sage Sobrin eut cessé de parler, un jeune prince, qui l’avait impatiemment écouté, prit la parole ; c’était l’impétueux Rodomont, roi de Sarse et d’Alger, fils du fort Ulien, mais beaucoup plus fort et plus courageux que son père. Nul mortel dans l’univers n’avait plus d’arrogance : il méprisait tous les humains, et l’orgueilleux Ferragus était seul comparable à lui. Que les vieillards, dit-il, sont de mauvais conseillers dans de pareilles occasions ! Le froid des années leur glace le courage. N’écoutez point, grand prince, ce vieux roi de Garbe, qui n’est propre qu’à détourner des hautes entreprises les cœurs généreux. Ce n’est point ces têtes blanches qu’il faut consulter ; ce qu’on regarde en eux comme de la prudence n’est le plus souvent que faiblesse. Poursuivez donc votre dessein, Seigneur ; je serai le premier à marcher sur vos pas, et je suis prêt à soutenir par les armes que tous ceux qui ne vous conseillent pas de passer en France sont des lâches qui ne méritent que vos mépris et votre indignation.

Le superbe Rodomont, dont la valeur ne nous fournira dans la suite que trop de matière à raconter des faits prodigieux, acheva ces paroles en regardant d’un œil furieux toute l’assemblée. Personne n’osait le contredire, parce que tout le monde le craignait, excepté le roi des Garamantes, qui était un prince âgé d’un siècle. Ce vénérable vieillard entreprit de réprimer la fougue de cet audacieux, dont l’arrogance le choqua. Il avait observé les astres, comme grand astrologue qu’il était. Nulle chose dans la constitution du ciel et des corps célestes ne lui était cachée. Il connaissait l’avenir comme le présent ; et telles étaient ses supputations astronomiques, que le temps justifiait toujours la certitude de ses prédictions. Il s’éleva contre Rodomont avec gravité, et l’apostropha dans ces termes :

Jeune homme, parce que tu es fort et courageux, tu t’imagines être en droit de parler en maître, et que l’on doit suivre aveuglément tes avis. Apprends à respecter les personnes que l’âge et l’expérience ont rendues plus sages et plus habiles que toi. L’impétuosité de tes passions, auxquelles tu cèdes sans résistance, empêche plusieurs princes de cette assemblée de combattre ton sentiment. Ils ne veulent pas se commettre avec un furieux tel que toi ; mais ne pense pas que la même crainte qui les retient, ni tes menaces, me ferment la bouche. Je déclare à notre grand monarque ce que je sais de l’événement de la guerre contre les chrétiens. Oui, noble Agramant, continua-t-il en se tournant vers le roi d’Afrique, j’ai consulté les astres sur le dessein que vous formez, et je n’y vois que des présages sinistres.

Quoi ! interrompit le fils de Trojan, les astres ne nous promettent que des infortunes ? Tant de milliers d’hommes, conduits par des chefs d’une valeur éprouvée, ne pourront nous venger ? Seigneur, repartit le sage vieillard, ils porteront le fer et la flamme chez nos ennemis, et feront de grands ravages ; mais la fin de la guerre vous sera funeste ; et Rodomont lui-même, malgré sa force et son courage, servira de pâture aux vautours des champs français. Ah ! Seigneur, s’écria le roi d’Alger en cet endroit, puissant Agramant, n’écoutez point les rêveries de ce vieillard ; et toi, ajouta-t-il en s’adressait au roi des Garamantes, toi, qui devrais plutôt habiter le sommet d’une montagne déserte que porter un sceptre, ne crois pas m’épouvanter par des prédictions que je méprise. Prophétise ici, si tu veux, mais, lorsque nous aurons passé la mer, ne viens pas nous débiter tes folles visions ; car je serai le seul prophète qu’il faudra consulter. Je ne lis pas dans les astres, mais je lis dans les cœurs ; et c’est dans les cœurs de tous nos princes que je verrai la fausseté des oracles que ta lâcheté, plutôt que les astres, te dicte en ce moment.

Tous les jeunes princes et seigneurs de l’assemblée applaudirent au discours de Rodomont ; mais les vieillards, qui avaient accompagné Agolant en France, se ressouvenant encore de la force des paladins, laissaient voir sur leurs visages qu’ils n’approuvaient pas le dessein d’Agramant. Ce jeune monarque lui-même avait été ébranlé du discours de Sobrin et des prédictions du roi des Garamantes ; mais son naturel bouillant, et la confiance qu’il avait en Rodomont, dont il connaissait l’excessive force, ne lui permirent pas d’en profiter. Princes, dit-il en se tournant vers les rois qui venaient de parler, il ne s’agit plus de délibérer : mon parti est pris, et je vois avec joie que mon entreprise est agréable à la plupart des princes de cette assemblée. Je demeure d’accord qu’elle a ses peines et ses dangers ; mais les palmes que la gloire promet aux grands hommes ne se peuvent cueillir que dans les périls. Allons donc venger la mort de nos ancêtres ; l’honneur nous le commande et, s’il faut périr, nous périrons du moins en remplissant nos devoirs.

Quelle joie pour Rodomont d’entendre parler Agramant dans ces termes : Mon prince, lui dit-il, votre renommée va voler partout où le soleil lance ses rayons ; et je jure que je vous accompagnerai dans toutes les contrées où vous voudrez porter vos armes. Le vaillant roi de Tremisen, Alizard, les rois d’Oran et d’Arzille, et la plus grande partie des autres qui composaient cette illustre assemblée, se lièrent par le même serment ; et celui qui faisait paraître le plus d’ardeur à s’engager était le plus agréable au roi d’Afrique.

Lorsque le roi des Garamantes vit Agramant affermi dans sa résolution, il se leva pour la seconde fois, et lui dit : Grand prince, je ne puis qu’estimer le courage que vous faites éclater, et je vois avec douleur que les astres ne vous promettent pas un succès favorable. Les malheureux présages qu’ils me donnent ne me détourneraient pas de vous accompagner en Europe, si un obstacle plus fort ne s’y opposait. Ma mort, qui doit arriver avant votre départ, fera bien voir que la crainte n’a eu aucune part à ma prédiction. Hé ! quel sujet aurais-je de craindre les dangers que vous allez courir dans cette guerre, moi qui n’ai plus que quelques moments à vivre ? L’heure où je dois perdre la vie s’approche ; mais avant que mon âme quitte la dépouille mortelle de son corps, profitez, Seigneur, de l’avis que je vais vous donner. Vous possédez, poursuivit-il, dans vos états un trésor que vous ne connaissez pas ; c’est un jeune prince qui surpasse tous les mortels de ce siècle en valeur et en courtoisie. Il est de votre sang, puisqu’il est fils du fameux Roger et de Galacielle, sœur de votre père Trojan. C’est un bonheur pour l’Afrique qu’il soit né Sarrasin ; car, si ce jeune héros eût été de la secte des chrétiens, il aurait détruit notre loi et nos armées. Après que son père eut perdu la vie par trahison, Galacielle, voyant leur ville de Rize brûlée, fut obligée de revenir en ce pays, où, dans les pleurs et dans les regrets, elle mit au monde deux rejetons de son époux chéri, un garçon et une fille, tous deux d’une beauté parfaite, chacun dans son sexe. Ces deux illustres enfants sont au pouvoir d’un vieil enchanteur, nommé Atlant, qui fait sa demeure sur une montagne située près de Constantine. Là, dans un château qu’il a fait construire par ses charmes, il prend soin de l’éducation du frère et de la sœur. Comme il a remarqué dès leur enfance leur force et leur courage, il leur a fait apprendre tout ce que des guerriers peuvent savoir dans le métier des armes. Il ne les a nourris, comme le fut autrefois Achille, que de moelle de lions. J’ignore ce qu’est devenue la princesse ; mais pour le jeune prince, qui se nomme Roger, de même que son père, il est déjà le plus fort guerrier du monde, quoiqu’il soit à peine dans son adolescence. Si vous pouvez le mener avec vous en France, vous en tirerez plus de services que de cent bataillons. En un mot, c’est le seul moyen de détourner la funeste influence de ces astres malins qui vous menacent. Mais ne croyez pas qu’il soit aisé de le retirer des mains du magicien. Le rocher sur lequel est le château qui le renferme est si haut et si escarpé, que l’on ne peut y monter sans avoir des ailes. D’ailleurs Atlant, pour conserver ce jeune prince, dérobe par son art la vue du château aux personnes qui voudraient y monter. Le seul anneau de la princesse du Cathay, qui préserve des enchantements, peut le faire apercevoir.

L’impétueux roi d’Alger, qui prévit bien que l’avis du roi des Garamantes allait retarder l’entreprise, ne donna pas le temps au vieillard d’en dire davantage. Que nous sommes simples, interrompit-il, de nous arrêter aux vains discours d’un visionnaire. Ce vieillard se vante de lire dans l’avenir, lorsque le présent même ne lui est pas connu ; il nous parle d’un Roger qui n’a de réalité que dans son imagination. Nous savons tous qu’il n’y a point eu d’autre Roger que celui qui mourut à Rize, et nous n’avons pas ouï dire qu’il ait laissé aucun enfant. Mais nous devons peu nous étonner de l’artifice de ce vieil astrologue : s’il nous parle d’un jeune guerrier dont il nous raconte des merveilles, ce n’est que pour nous faire chercher une chose qui n’est point, et pour différer la guerre contre Charles. Et qu’est-il besoin d’autres forces et d’autres guerriers que nous ?

Jeune homme, lui repartit froidement le roi des Garamantes, vous allez voir si vous avez raison d’attribuer à la crainte ma prédiction, et de donner un mauvais sens à mes avis. Encore une fois, Seigneur, ajouta-t-il en regardant le roi d’Afrique, profitez des conseils que je vous donne en mourant, si vous ne voulez attirer sur vous et sur vos peuples d’étranges malheurs. En parlant ainsi le savant vieillard tomba en faiblesse, et quelques moments après il expira dans les bras de ses amis, qui s’empressaient en vain de le secourir.

Agramant, qui l’aimait et l’estimait, fut frappé de cet accident, qui semblait justifier pleinement la vérité des prédictions du vieillard. Il n’y eut que Rodomont qui n’en fut point ému. Quoi donc, dit-il alors, la mort de ce vieux roi doit-elle nous faire concevoir un mauvais présage ? Est-ce une chose étonnante de voir mourir un vieil homme ? Ainsi parlait le roi d’Alger, pour blâmer ceux qui paraissaient surpris d’une semblable mort. Et ce prince emporté voyant que, malgré ses dernières paroles, la plupart des princes et Agramant lui-même se déterminaient à suivre le conseil du roi des Garamantes, il leur dit en colère : Puisque vous êtes résolus à perdre tant de temps, demeurez ici dans une honteuse oisiveté. Pour moi, je retourne à Alger, d’où je partirai sans retardement avec l’élite de mes sujets, et passerai chez nos ennemis, pour vous apprendre à ne les pas craindre. Alors il se retira effectivement de l’assemblée avec quelques princes africains de ses amis, qui, brûlant comme lui du désir de combattre, lui promirent de suivre son exemple.

Après son départ, le roi d’Afrique, de l’avis des autres princes, envoya les plus habiles de ses barons à Constantine, avec ordre de s’informer du jeune Roger. Mais on ne put avoir aucunes nouvelles de ce prince, ni découvrir le palais d’Atlant ; et l’on jugea bien qu’on n’en ferait qu’une recherche inutile sans l’anneau d’Angélique. La difficulté était d’avoir cet anneau, et la chose mise en délibération paraissait impossible dans le conseil, lorsque le roi de Fez prit la parole, et dit : Par quel moyen pourrons-nous obtenir cet anneau merveilleux ? La force ouverte n’y peut rien : si nous l’envoyons demander, la princesse Angélique ne nous l’accordera point pour nous faire réussir dans une entreprise où elle n’a aucun intérêt. Il faut donc que nous ayons recours à l’artifice. Cherchons un homme consommé dans tous les genres de fourberie, un homme en qui la subtilité de la main égale la fécondité du génie. J’ai parmi les officiers de ma maison un homme de ce caractère. Il s’est signalé par mille tours de souplesse, qui lui auraient attiré, plus d’une fois, le dernier supplice si, charmé de la nouveauté de ses inventions et de la fertilité de son esprit, je ne lui eusse fait grâce. Jetons les yeux sur lui. Je vais le charger de voler la bague d’Angélique. S’il n’en peut venir à bout, il ne faut pas espérer qu’aucun autre y puisse réussir.

Aussitôt que le roi de Fez eut cessé de parler, tous les avis du conseil se conformèrent au sien. On fit venir dans l’assemblée la personne qui avait été proposée pour dérober l’anneau. C’était un petit homme, qui, par sa figure contrefaite, attira tous les regards. Il n’avait guère plus de trois coudées de haut. Il était bossu, et des cheveux crépus et courts couvraient sa tête, qui paraissait beaucoup plus grosse qu’une tête ordinaire. Il avait les yeux si vifs et si perçants, qu’il prévint d’abord tout le monde en faveur de son savoir-faire. Brunel, c’est ainsi que cet insigne fourbe se nommait, fut instruit de ce qu’on attendait de lui, et Agramant, pour l’encourager à se bien acquitter de sa commission, lui promit un royaume pour récompense.

Brunel tressaillit de joie à cette surprenante nouvelle. Il assura le roi d’Afrique qu’il lui rapporterait d’Orient l’anneau constellé d’Angélique et que la longueur du voyage serait le plus fort obstacle qui l’arrêterait. Dans le temps qu’il faisait cette promesse au monarque, il déroba une grande partie des pierreries dont le trône était enrichi, sans qu’on s’en aperçût dans l’assemblée, quoique tous les yeux fussent arrêtés sur lui. Dès qu’il fut parti pour le Cathay, Agramant renvoya tous les princes dans leurs états, avec ordre de se mettre en état de passer en France, aussitôt que Brunel serait de retour de son voyage.

CHAPITRE II.

Du voyage que Roland fit en Altin, et des aventures qui lui arrivèrent en chemin.

LE comte d’Angers avait tant d’impatience de rendre à sa princesse le service important qu’elle exigeait de lui, qu’il marchait le jour et la nuit sans s’arrêter. Mais il avait tant d’états à passer, qu’il ne devait pas compter d’arriver sitôt en Altin. Pendant un si long voyage, son esprit n’était occupé que d’Angélique. S’il avait de la joie de penser que le seigneur de Montauban n’était plus son rival, il ne laissait pas d’être accablé de douleur de se voir pour longtemps éloigné de sa princesse. Le chagrin qu’il en avait le mettait dans une telle situation que malheur à ceux qui avaient l’audace d’attirer son ressentiment.

Il sortait du royaume de Calka pour entrer dans celui de Mugal, lorsqu’un jour, sur la levée d’un étang, il rencontra deux demoiselles, qu’un chevalier avait arrêtées, et voulait emmener par force avec lui. Le paladin n’eut pas sitôt remarqué cette violence, qu’il représenta au chevalier l’injustice de son procédé ; mais le chevalier, chagrin de se voir troublé dans son dessein, ne répondit que par des paroles insultantes au comte qui, dédaignant de lui faire l’honneur de le défier en combat régulier, le saisit par le bras, l’arracha des arçons, et le jeta au milieu de l’étang, où la pesanteur de ses armes ne tarda guère à le noyer. À peine Roland eut achevé cet exploit, qu’il salua les dames, et s’éloigna d’elles de toute la vitesse de Bridedor, avant qu’elles pussent lui rendre grâces du service reçu. Elles demeurèrent fort surprises d’un départ si subit, et de la nouveauté d’un pareil événement.

Du royaume de Mugal, Roland passa dans celui de Tulent, qu’il traversa tout entier ; puis, entrant dans le royaume de Bizuth, il arriva au pas des Deux-Roches. C’était un chemin creux, qu’on appelait ainsi à cause qu’il passait entre deux roches. Un grand chevalier, monté sur un puissant coursier, gardait ce passage ; poussé de son mauvais destin, il voulut obliger le comte à laisser en ce lieu ses armes et son cheval : ce qu’il avait fait à beaucoup d’autres chevaliers, qui n’avaient pu lui résister. Le paladin, choqué de son arrogance lui dit : Sais-tu bien que c’est à Roland que tu fais cette proposition ? Et qui est ce Roland, répliqua le chevalier du Pas d’un air méprisant. Je vais te l’apprendre, repartit le comte. Alors il descendit de dessus Bridedor, tira Durandal, avec laquelle il creusa dans la terre, une fosse de la hauteur d’un homme. Ensuite il arracha de la selle le chevalier du Pas, le jeta dans la fosse et la couvrit d’une des deux roches qu’il déracina par la force de ses bras, et qu’un autre que le cyclope Polyphème n’eût pu seulement ébranler. Il n’y avait à la fosse qu’une petite ouverture, par où le misérable pouvait passer un bras. Garde à présent ce passage, lui dit Roland, et si l’on te demande qui t’a mis dans cet endroit, tu répondras que c’est Roland.

Le fils de Milon remonta sur Bridedor et traversa le chemin creux. Il marcha les jours suivants le long d’une grande forêt, au bout de laquelle il se trouva dans une plaine fort étendue, où bientôt un objet qui inspirait de la pitié attira son attention ; il aperçut à un arbre qui bordait le grand chemin une demoiselle pendue par les cheveux, et ses oreilles furent en même temps frappées des cris douloureux qu’elle poussait, et qu’elle avait soin de rendre plus éclatants à l’arrivée de tous ceux qui survenaient en ce lieu. Assez près de cette malheureuse, on voyait une rivière qui passait sous un pont, à l’entrée duquel un chevalier armé de toutes pièces tenait une lance à la main ; et l’on remarquait au-delà du pont deux autres chevaliers dans la même attitude. Le paladin, suivant son penchant généreux, se disposait à secourir la demoiselle, quand le chevalier du pont lui cria : Arrête, chevalier, ne te rends pas protecteur du vice, en exécutant ce que tu te proposes ; sache que les siècles passés n’ont jamais vu naître une plus dangereuse femme que celle qui s’offre à tes yeux : tu t’attirerais le blâme et le reproche de tous ceux qui chérissent la vertu, si, cédant à ta pitié, tu donnais du secours à cette créature. Je ne saurais croire, répondit Roland, que ce soit justement que cette dame souffre un si cruel châtiment. Hé bien, reprit l’autre chevalier, juges-en toi-même par le récit que je vais te faire, si tu veux m’accorder ton attention. Le comte lui témoigna qu’il était disposé à l’entendre. Alors le défenseur du pont parla dans ces termes :

CHAPITRE III.

Histoire d’Origile.

CETTE artificieuse dame, qui se nomme Origile, a pris, comme moi, naissance dans la grande ville de Bizuth, capitale de ce royaume. Sa beauté est des plus parfaites, et lui soumet les cœurs des personnes qui ne connaissent pas le fond du sien. C’est un esprit d’artifice et de mensonge. Elle se plaît à repaître de frivoles espérances ses amants, et à les armer ensuite les uns contre les autres. Je me suis laissé surprendre à ses manières trompeuses. Tantôt par des refus étudiés, et tantôt par de légères faveurs qu’elle voulait me faire prendre pour des preuves assurées de sa tendresse, elle m’enflamma si fortement, que je ne pouvais vivre un moment sans la voir.

Un jeune chevalier de la ville, nommé Locrin, n’était pas moins épris que moi d’Origile. Elle nous trompait si bien tous deux, que chacun de nous se flattait de posséder seul toutes les affections de sa dame. Philax, me dit-elle un jour, je t’aime avec ardeur ; mais il n’y a qu’un moyen pour te procurer l’accomplissement de tes souhaits : tu sais qu’Oringue, ayant pris querelle contre le jeune Corbin, mon frère, le tua très injustement, je dis injustement, parce que mon frère était dans une trop grande jeunesse pour pouvoir résister à un ennemi consommé dans l’exercice des armes. Mon père, pour venger la mort d’un fils qu’il aimait tendrement, a cherché et trouvé un chevalier auquel il proposa une grande récompense pour lui livrer Oringue mort ou vif. Il faut donc que tu prennes des armes pareilles à celles d’Oringue, avec sa devise et des habits comme les siens. Quand tu te seras armé comme lui, tu te mettras en campagne, et chercheras Ariant, qui est le chevalier que mon père a chargé de sa vengeance. Ariant te prendra pour Oringue, vous combattrez tous deux ; et après un léger combat, tu feindras de ne pouvoir résister à ses coups, et te rendras son prisonnier. Il te mènera au château de mon père, où tu ne dois pas craindre d’être maltraité, puisque je serai ta geôlière. Alors nous pourrons nous voir, et nous entretenir à tous moments sans témoins. Si mon père veut se porter à quelque fâcheuse extrémité contre toi, je saurai bien te dérober à son ressentiment.

J’étais si persuadé de la sincérité d’Origile, que j’aurais cru lui faire une offense d’en douter. Je ne songeai qu’à me disposer à faire ce qu’elle me proposait. J’étais à peine hors de sa vue, qu’elle rencontra Locrin, à qui elle tint le discours suivant : Mon cher Locrin, je voudrais te rendre heureux, mais ne t’attends point à le devenir, si tu ne me livres Oringue, qui a tué si cruellement mon jeune frère ; et il faut pour cet effet que tu fasses ce que je vais te dire : comme mon père m’a promise au chevalier Ariant, à condition qu’il lui mettra Oringue entre les mains, tu ne peux me ravir à Ariant qu’en le prévenant, c’est-à-dire qu’en combattant avant lui Oringue. Prends donc toute la forme d’Ariant, porte des armes semblables aux siennes, sa cotte d’armes, son cimier, sa devise, et un croissant en champ de sinople dans son écu. Oringue lui-même y sera trompé ; et si tu peux le vaincre, je ferai en sorte que mon père t’accorde la récompense qu’il a promise à Ariant.

Locrin, séduit comme moi par la perfide Origile, la remercia de ses bontés, et la quitta pour aller suivre son conseil, pendant que de mon côté je travaillais à ma perte. Je pressai de telle sorte les ouvriers que j’employais, qu’en peu de jours j’eus toutes les choses nécessaires pour l’exécution de mon dessein. Je sortis de la ville prêt à combattre pour me laisser vaincre ; et Locrin, qui n’avait pas moins d’empressement à mériter la récompense promise à ses feux, ne tarda guère à se mettre en campagne. Nous nous rencontrâmes bientôt, et nous nous trompâmes l’un et l’autre. Il me prit pour Oringue, et je le pris pour Ariant. Nous en vînmes aux mains. Je me battis quelque temps ; puis, feignant de ne pouvoir soutenir la pesanteur de ses coups, je me laissai tomber comme de faiblesse, et me rendis son prisonnier.

Il ne manqua pas de me mener au château du père d’Origile. Cette dame lui promit de nouveau de lui faire valoir ce service ; et quand il l’eut quittée, elle me fit mille caresses, et m’assura qu’elle était au comble de ses vœux. Ensuite elle m’enferma dans une prison, en me disant : Sans adieu, mon cher Philax, je vais à la ville chercher mon père pour l’avertir qu’Oringue est en son pouvoir. Mais, belle Origile, lui dis-je, quand votre père me verra, peut-être me soupçonnera-t-il de n’être pas Oringue. Soyez là-dessus sans inquiétude, répondit-elle, mon père ne connaît pas plus ce chevalier que vous ; et si par malheur quelqu’un venait à le détromper, je trouverais assez de raisons pour vous sauver de sa fureur. Cependant nous pourrons toujours à bon compte passer ensemble d’heureux moments.

Après avoir achevé ces paroles, elle me pria de prendre patience, et me donna un baiser pour gage de son retour. Hélas ! que ce baiser était perfide ! Dans le même instant qu’elle m’accordait une faveur qui me paraissait la plus précieuse du monde, la scélérate se proposait de ne me revoir jamais. Elle ferma très étroitement elle-même les portes de ma prison, et rendit les clefs à l’officier qui en avait la garde, avec ordre de ne me point ouvrir pour quelque cause que ce pût être, et de ne me fournir les aliments nécessaires à la vie que par une petite fenêtre par où ma prison recevait un faible jour.

Tandis que j’attendais impatiemment le retour d’Origile, le véritable Ariant songeait à s’assurer la possession de cette dame par la défaite d’Oringue. Ces deux chevaliers s’étaient donné parole de se trouver dans un endroit hors de la ville pour se battre. Comme Ariant allait au rendez-vous, il rencontra Locrin, qui s’en retournait à la ville après m’avoir remis entre les mains d’Origile, et il ne fut pas peu surpris de voir un chevalier couvert d’armes pareilles aux siennes. Il le joignit, et lui demanda la raison de cette nouveauté. Locrin, qui le regardait comme un rival d’autant plus dangereux qu’il était agréé du père de sa maîtresse, lui répondit qu’il n’avait pas de compte à lui rendre, et qu’il était permis à chacun de prendre telles armes qu’il voulait. Non, non, répliqua brusquement Ariant, il y a du mystère là-dessous ; et si vous refusez de m’en instruire de gré, je vous y obligerai par la force. À ces mots, ils se chargèrent, et commencèrent un combat qui, dans la fureur qui les animait, eût été sanglant s’il n’eût pas été interrompu par Oringue. Ce dernier venait pour satisfaire à sa parole ; il fut moins surpris de trouver son ennemi engagé dans un autre combat, que de voir deux Ariant. Cessez, seigneurs chevaliers, leur dit-il, cessez de combattre ; et que celui de vous deux qui est le véritable Ariant me dise pourquoi il s’engage dans un nouveau différent, quand le défi qu’il m’a fait sur la mort de Corbin le met dans l’obligation de refuser tout autre combat avant que d’avoir fini le nôtre.

À ce discours d’Oringue, les deux combattants s’arrêtèrent ; et Ariant allait se justifier, lorsque Locrin, le prévenant, adressa lui-même la parole à Oringue, et lui dit : Vous qui faites des reproches aux autres, pensez-vous, chevalier, qu’il vous soit permis, à vous qui êtes mon prisonnier, de disposer de vous, et d’entrer dans de nouveaux combats sans mon aveu ? Rien n’est égal à l’étonnement dont fut frappé Oringue à ces paroles : Quelle fable, s’écria-t-il, nous venez-vous débiter ici ? Locrin soutint que ce n’était point une fable, et qu’Origile, entre les mains de qui il venait de laisser Oringue, en rendrait témoignage. Oringue voulut tirer raison de l’insulte qui lui était faite, et s’avança sur Locrin l’épée haute ; mais Ariant s’y opposa, prétendant que c’était contre, lui qu’Oringue devait d’abord combattre. Les deux autres n’en demeurèrent pas d’accord, et leur contestation ne pouvait avoir que de tristes suites, lorsqu’une troupe de chevaliers sortis de la ville, les voyant prêts à se battre, s’approchèrent d’eux. Ils voulurent prendre connaissance du différent ; mais les faits leur parurent si singuliers, qu’ils jugèrent que la chose méritait d’être portée devant le roi. Ils obligèrent les trois ennemis à venir au palais avec eux.

Ariant parla le premier devant notre monarque. Il se plaignit de ce que Locrin avait pris ses armes et sa devise. Il représenta que ce ne pouvait être que dans un très mauvais dessein, et qu’ainsi ce chevalier lui en devait faire raison. Locrin répondit qu’il suffisait d’assurer Ariant qu’il n’avait point pris ses armes pour lui faire la moindre offense : il ajouta qu’il avait un sujet plus juste de se plaindre d’Oringue, qu’il avait vaincu en combat singulier. Oringue se souleva contre ce reproche, qu’il qualifia d’imposture.

Le roi ne pouvant sur-le-champ démêler la vérité des faits contestés, nomma des commissaires pour les examiner. Ils s’y appliquèrent avec exactitude le jour suivant ; et, jugeant qu’Origile pouvait plus qu’un autre les aider à parvenir à un éclaircissement, ils allèrent au château de cette dame pour l’interroger. Locrin et Oringue les accompagnèrent, dans l’intention de soutenir ce qu’ils avaient avancé. La surprise d’Origile fut extrême, lorsqu’elle vit arriver les commissaires avec tout l’appareil de la justice, qui a toujours quelque chose d’effrayant pour les personnes qui se sentent coupables. Elle ne s’était point attendue à rendre raison de sa conduite ; et elle fut étourdie de la sommation que les commissaires lui firent de la part du roi, de leur remettre le prisonnier qu’elle avait entre les mains. Elle nia d’abord qu’elle eût un prisonnier ; mais elle se troubla quand elle vit paraître Locrin, qui n’avait pas jugé à propos de se montrer d’abord. Madame, lui dit ce chevalier, le roi a voulu prendre connaissance de l’affaire d’Oringue, et je n’ai pu me dispenser de lui avouer qu’après l’avoir vaincu je vous l’ai livré ; mais je vois avec étonnement qu’Oringue, dans le temps que je le crois en prison dans votre château, est en liberté. Il soutient même avec audace que je ne l’ai point fait prisonnier. Confondez cette imposture, Madame, et dites la vérité ; Origile ne fut pas peu embarrassée à cette instance. Néanmoins, comme elle ne pouvait se dispenser de répondre, elle dit que Locrin n’avait rien avancé qui ne fût vrai ; mais qu’elle n’avait pu conserver Oringue dans son château ; qu’il avait corrompu l’officier qui avait les clefs de sa prison, et s’était échappé la nuit. Alors, les commissaires firent avertir Oringue de se montrer. La confrontation de ce chevalier fut un nouveau sujet d’embarras pour Origile, qui ne laissa pas de lui soutenir que Locrin l’avait amené prisonnier dans son château, où il avait passé le jour précédent jusqu’à la nuit, qu’il s’était sauvé. Oringue s’offrit à justifier, par la déposition de plusieurs personnes dignes de foi, qu’il était ailleurs le jour précédent, et dans le temps qu’on le supposait prisonnier d’Origile. J’ai sans doute été trompé dans cette affaire, ajouta-t-il, de même que Locrin ; et, comme il a paru deux Ariant, il peut bien y avoir aussi deux Oringue, dont le faux aura été vaincu par Locrin. Je demande, pour l’honneur de ce chevalier, et pour le mien, que la chose soit approfondie.

Ce soupçon d’Oringue parut bien fondé à Locrin, qui dit alors que c’était à la persuasion d’Origile qu’il avait pris des armes pareilles à celles d’Ariant pour combattre contre Oringue ; et il demanda, comme ce chevalier, qu’on approfondît cette affaire. Les juges, sur leur réquisition, qui leur parut juste, firent ouvrir la prison où j’étais renfermé. On m’y trouva encore revêtu des mêmes armes sous lesquelles j’y étais entré, et cette découverte fut l’éclaircissement de tout le mystère. On prit ma déposition, qui contenait tout ce qui s’était passé entre Origile et moi. Je n’eus garde d’en rien cacher ; j’étais trop animé contre cette infidèle pour avoir encore quelque envie de la ménager. Ce ne fut pas tout : elle eut encore une plus grande mortification. On trouva dans un endroit caché de son appartement un jeune homme qu’elle aimait, quoiqu’il fût sans naissance et sans mérite. Les commissaires l’interrogèrent aussi, et la crainte des châtiments l’obligeant à tout déclarer, il fit connaître par son rapport que la dame nous avait trompés, Oringue, Ariant, Locrin et moi ; que son but, en nous armant les uns contre les autres, avait été de se défaire de nos importunités, et de nous mettre en défaut sur le commerce infâme qu’elle avait avec ce jeune homme.

Les juges s’assurèrent de ce malheureux et d’Origile, jusqu’à ce qu’il plût au roi d’ordonner de leur sort. Quand ce monarque fut instruit de toutes les circonstances de cette affaire, il jugea que notre artificieuse maîtresse méritait de souffrir un supplice qui ôtât aux personnes de son sexe l’envie de l’imiter ; pour cet effet, il la condamna à être pendue par les cheveux aux branches du pin de ce pont, qu’on appelle communément le pont du Pin. Il fut de plus ordonné que nous nous tiendrions, Oringue, Ariant, Locrin et moi, armés de toutes pièces, à l’entrée du pont, pour combattre tous ceux qui voudraient entreprendre de détacher Origile. Depuis deux jours que nous nous acquittons de cet emploi, sept chevaliers ont déjà perdu la vie, et tu peux voir encore leurs écus aux branches de ce pin. Cesse donc de vouloir défendre la plus dangereuse de toutes les femmes, si tu ne veux mériter les reproches du ciel et des hommes.

Quoique le récit de Philax eût un caractère de vérité capable de persuader, le comte d’Angers avait le cœur si noble, qu’il ne put croire qu’une si belle dame fût aussi coupable qu’on le disait. D’ailleurs Origile, qui voyait ces deux chevaliers s’entretenir ensemble, ne doutant pas que celui du pont ne racontât son histoire et ses artifices à l’autre, ne cessait de crier à Roland qu’il n’ajoutât point foi aux discours du chevalier du pont, qui n’était qu’un imposteur et qu’un barbare. Le généreux paladin, touché de ses plaintes, résolut de la délivrer. Allez, dit-il à Philax, déliez cette dame, ou vous préparez à combattre contre moi. Philax avait trop de valeur pour être effrayé de ses menaces. Sans rien répondre, il prit du champ, et vint fondre sur le comte la lance en arrêt ; mais, malgré la justice du parti qu’il soutenait, Roland le renversa du premier choc, et traita plus rudement encore Oringue, qui se présenta le second, car la forte lance du guerrier français le perça d’outre en outre, et le jeta mort sur la poussière. Ariant et Locrin combattirent ensuite, et furent bientôt mis hors de combat.

Après cette victoire, le paladin alla détacher Origile, qui lui rendit mille actions de grâces dans les termes les plus touchants que l’innocence eût pu inspirer à une personne moins coupable qu’elle. Il admira sa beauté, qui ne cédait qu’à celle d’Angélique. Il lui demanda où elle voulait qu’il la conduisît. À cette demande, les yeux de la dame, déjà humides de pleurs, versèrent de nouvelles larmes. Madame, lui dit Roland, je croyais avoir tari la source de vos pleurs. Hélas ! seigneur, lui répondit-elle, je n’ai que trop de raison de m’affliger. Telle est mon infortune, que mon propre pays ne peut m’offrir un asile assuré. Mes funestes appas avaient enflammé les chevaliers que vous venez de vaincre ; et parce que je n’ai pas voulu satisfaire leur ardeur criminelle, leur amour s’est tourné en haine ; et s’accordant tous trois pour se venger, il y a deux jours qu’ils entrèrent par surprise dans notre château ; ils tuèrent mon père et tous nos domestiques ; ensuite ils me traînèrent ici par les cheveux avec une inhumanité sans exemple, m’attachèrent à ce pin, où je serais encore sans votre généreux secours.

Voilà, seigneur, ajouta-t-elle, un récit succinct de ma triste destinée. Jugez si, mes persécuteurs étant les plus puissants de ce pays par leurs grands biens et par leur crédit, j’y puis être en sûreté. Après avoir dit ces paroles, Origile continua de pleurer, et pria son libérateur de l’emmener avec lui plutôt que de la laisser exposée à la cruauté de ses ennemis. Comme il parut à la demoiselle que sa prière embarrassait le guerrier, qui, voulant aller au jardin de Falerine, ne pouvait effectivement se charger de la conduite d’une dame, elle lui dit : Brave chevalier, pourvu que vous me meniez hors de ce royaume, il ne m’importe en quel endroit vous me laissiez. Cela étant, lui répondit le comte, je vais vous conduire jusqu’au pays d’Altin. Origile monta derrière lui sur Bridedor ; et Roland, pour réparer le temps perdu, recommença d’aller bon train.

Ils étaient déjà près de l’endroit où le royaume de Bizuth confine à celui d’Altin, lorsque, passant auprès d’un grand perron de marbre fort élevé, où l’on montait par cent degrés de même matière, la dame dit à son conducteur : Vous voyez peut-être, seigneur chevalier, le plus célèbre monument de l’antiquité : au haut de ce perron est une fontaine, qu’on appelle la fontaine du Secret, parce que tous les amants de l’un et de l’autre sexes qui regardent dedans y voient s’ils sont aimés ou haïs des personnes qu’ils aiment. Et à quoi le connaissent-ils ? dit le paladin. Un chevalier, dit Origile, y voit sa maîtresse qui a un visage riant ou dédaigneux, et par-là il juge de sa fortune amoureuse. Ce que vous m’apprenez, reprit Roland avec agitation, me donne la curiosité de faire cette épreuve. Mettez moi donc à terre, dit la demoiselle, et je garderai votre cheval pendant que vous monterez au perron.

L’amoureux comte d’Angers, impatient de voir l’adorable image d’Angélique, et de connaître les sentiments que cette princesse avait pour lui, eut bientôt monté les cent degrés ; mais comme il cherchait la fontaine qui devait montrer à ses yeux avides le cœur de sa chère Angélique, il s’entendit appeler par Origile, qui, montée sur Bridedor, lui cria : Seigneur chevalier, si vous n’avez pas coutume d’aller à pied, commencez à vous y accoutumer. Vous ne verrez plus votre bon coursier. Que cela vous serve de leçon. Une autre fois ne soyez pas si curieux. À ces mots elle poussa Bridedor à toute bride, et s’éloigna comme un trait de son libérateur, qui, trop plein de l’espoir curieux de s’éclaircir du sort de son amour, ne fit pas dans le moment grande attention aux paroles de la dame ; mais lorsqu’après avoir parcouru tout le perron, il ne trouva aucune fontaine, il s’aperçut bien qu’il avait eu tort de ne pas croire le chevalier du pont.

Le paladin sentit vivement la perte de Bridedor, qui lui était nécessaire pour achever l’entreprise qui l’avait attiré du Cathay en Altin. En descendant les degrés, il remarqua une inscription gravée sur le marbre, par laquelle il apprit que cet édifice était le tombeau de Ninus, qui fut autrefois roi de toutes ces provinces. Cette découverte ne le consola pas d’avoir perdu son coursier. Il se mit sur les traces de cet animal, et marcha trois jours et trois nuits à pied, sans trouver aucune occasion de se pourvoir d’un autre cheval. Mais mon auteur laisse en cet endroit Roland, pour parler de Grifon, d’Aquilant et de Brandimart, qui sont restés à Albraque.

CHAPITRE IV.

Comment les fils d’Olivier partirent d’Albraque avec Brandimart, et de leur arrivée en Altin.

QUAND les deux fils du marquis Olivier et Brandimart surent que Roland s’était éloigné d’Albraque, il ne leur fut pas possible d’y demeurer davantage ; et, comme ils apprirent d’Angélique qu’il était allé détruire le jardin de Falerine, ils jugèrent qu’il aurait besoin de leurs secours dans une si grande entreprise, de quelque valeur qu’il fût doué. Ils se déterminèrent donc à l’aller trouver en Altin. Ils prirent congé du roi et de la princesse, qui louèrent fort leur résolution. Pour Fleur-de-Lys, elle ne vit qu’à regret partir Brandimart sans elle ; mais sur l’assurance que ce chevalier lui donna de venir la retrouver avec Roland, qui ne pourrait vivre longtemps loin d’Albraque, elle demeura auprès d’Angélique, qui avait pris beaucoup d’amitié pour elle.

L’envie que Brandimart et les deux frères avaient de rejoindre Roland, avant qu’il tentât l’aventure du jardin fatal, leur fit tant faire de diligence, qu’ils arrivèrent avant lui en Altin ; il est vrai qu’ils avaient pris un chemin plus court, et qu’aucune chose ne les retarda sur la route. Ils se trouvèrent un soir à l’entrée d’un pont qui traversait une rivière assez rapide. Ils la passèrent, et entrèrent dans une prairie, au milieu de laquelle il y avait un palais magnifique, d’où il sortit une troupe de demoiselles qui se mirent à danser au son de plusieurs instruments. Les chevaliers demandèrent en passant à un homme qui avait un faucon sur le poing et menait des chiens en laisse, à qui ce palais appartenait. Il est à notre roi, répondit-il. Le lieu où il est bâti était autrefois un bois de haute futaie ; et ce pont, qui s’appelait dans ce temps-là le pont Périlleux, se nomme à présent le pont de la Rose. Il était alors gardé par un cruel géant qui ravissait l’honneur des demoiselles, et massacrait les chevaliers qui y passaient ; mais Marquinor, vaillant guerrier de ce pays, tua ce monstre en combat singulier, et devint roi d’Altin par cet exploit. Pour monument de sa reconnaissance envers son peuple, qui l’avait choisi pour souverain, il fit couper une partie du bois, et bâtir à sa place ce grand palais que vous voyez, où tous les chevaliers et les dames qui passent par ici sont très bien reçus.

Grifon proposa aussitôt à ses compagnons de s’arrêter dans ce palais. J’y consens, dit Brandimart ; et moi aussi, dit Aquilant ; et nous irons même, si vous le souhaitez, offrir nos services à ces belles dames qui dansent dans la prairie. Ils descendirent tous trois de cheval, et s’avancèrent vers les demoiselles, qui témoignèrent beaucoup de joie de leur arrivée. Les danses et les chansons se renouvelèrent avec plus de vivacité, ce qui dura jusqu’à ce qu’il survînt une dame à cheval. Les demoiselles la prièrent de mettre pied à terre, et d’embellir leur fête de sa présence. Les trois guerriers admirèrent sa beauté. Grifon surtout en fut frappé ; mais imaginez-vous la surprise de ce chevalier, lorsque tenant la bride du cheval que la dame montait, il reconnut Bridedor dans ce coursier. Il en frémit, et tout troublé, il pria la dame de lui apprendre comment elle avait eu ce cheval. Cette question étonna la trompeuse Origile, car c’était elle ; mais comme son esprit était fertile en ruses et en mensonges, elle se remit, et répondit à Grifon : J’ai trouvé ce coursier attaché à un arbre, près d’un pont sur lequel était étendu par terre un chevalier mort, et auprès de lui dans le même état un grand géant qui avait la tête fendue jusqu’à l’estomac. Aquilant et Brandimart demandèrent quelles armes portait le chevalier ? Origile leur désigna celles de Roland ; ce qui fit croire aux trois guerriers que le comte avait perdu la vie.

On ne peut exprimer l’affliction dont ils furent saisis. Ô grand paladin ! s’écria Brandimart en gémissant, qui sont les lâches qui t’ont trahi ? Je sais bien qu’il n’y a point de géant, ni de monstre au monde capable de t’avoir privé de la lumière. Aquilant et Grifon ne disaient rien ; mais le silence qu’ils gardaient ne marquait que trop leur douleur. Les demoiselles du palais s’empressèrent de les consoler, et comme la nuit approchait, elles les entraînèrent dans le château, où elles essayèrent de bannir leur profonde tristesse par de nouveaux divertissements. Un repas splendide succéda aux danses et aux concerts. Les mets les plus délicats et les liqueurs exquises n’y manquèrent pas. Néanmoins tous les plaisirs qu’on imagina pour divertir les généreux amis de Roland né purent exciter le moindre mouvement de joie dans leurs cœurs. Ils pensaient sans cesse à la mort du comte et aux moyens de la venger. Quand on s’aperçut que rien ne pouvait vaincre leur affliction, les divertissements cessèrent, et l’on conduisit les chevaliers, de même qu’Origile, dans des appartements magnifiques, pour y goûter la douceur du repos.

Les trois amis, malgré la situation triste où ils étaient, ne laissaient pas d’admirer la magnificence de ce palais, et d’être surpris des honneurs qu’ils y avaient reçus ; mais ils changèrent bien de pensée le lendemain, lorsqu’à la pointe du jour ils virent entrer dans leurs chambres une troupe de gens armés, qui se jetèrent brusquement sur eux, et leur lièrent très étroitement les mains, sans leur donner le temps de se défendre. Ils en firent autant à Origile. Puis, les menant tous quatre à un fort château situé dans une obscure forêt, ils les y enfermèrent dans un profond cachot. Les chevaliers demeurèrent là quelques jours, au bout desquels une autre troupe de gens de guerre beaucoup plus nombreuse que la première vint les retirer d’un si triste séjour. Le commandant de la troupe s’adressant aux chevaliers et à la dame leur dit : Sortez, malheureux, voici le dernier de vos jours, nous allons vous conduire au supplice qui vous attend.

Origile ne put entendre cet arrêt sans frémir. La pâleur de la mort se répandit sur son visage. Pour les deux frères, qui croyaient Roland sans vie, ils écoutèrent le commandant sans pâlir ; et Brandimart, s’il fut agité, ne sentit que le regret qu’aurait de son trépas sa chère Fleur-de-Lys. Les prisonniers furent conduits dans la cour du château, où, revêtus de leurs armes, on les fit monter sur leurs propres chevaux, les mains liées derrière le dos. Ils marchèrent en cet équipage, et gagnèrent une plaine, où ils ne furent pas sitôt entrés, qu’ils virent venir vers eux un chevalier à pied, quoiqu’il eût l’écu au bras, et fût armé de toutes pièces.

CHAPITRE V.

Comment le seigneur de Montauban secourut deux demoiselles, et combattit pour elles un géant.

LE seigneur de Montauban, accompagné d’Astolphe, son cousin, et des deux parfaits amis Irolde et Prasilde, avait pris le chemin de France, croyant, sur le rapport du prince anglais, que le comte d’Angers y retournait. Néanmoins comme ils passèrent par le royaume d’Éluth, qui était la route la plus commode et la plus belle, ils ne s’écartèrent pas beaucoup de celle que Roland avait suivie. Ils évitèrent toutes les aventures pour faire plus de diligence. Cependant, après avoir traversé un grand nombre d’états, ils rencontrèrent un jour au pied d’un arbre une demoiselle qui pleurait amèrement, et paraissait avoir une vive douleur.

Le fils d’Othon, qui marchait le premier, lui demanda pourquoi elle s’affligeait ainsi. Hélas ! seigneurs chevaliers, répondit la demoiselle, si vous êtes capables de pitié, vous ne sauriez refuser de secourir ma sœur, et de la venger d’un géant qui l’a outragée et qui l’outrage encore en ce moment. Nous sommes sorties ce matin de notre château pour aller voir une de nos parentes ; nous avons pris pour nous y rendre le chemin ordinaire, que nous connaissons parfaitement. Et toutefois, ce que je ne puis comprendre encore, c’est qu’à trois cents pas d’ici nous avons trouvé une rivière, un pont et une tour, dans un lieu où nous n’avons jamais vu qu’une plaine des plus unies. Le géant dont je viens de vous parler garde ce pont et loge dans cette tour. Nous nous sommes approchées de lui, malgré son énorme figure, et nous lui avons demandé la raison de cette nouveauté. Une puissante fée, nous a-t-il dit, qu’on appelle Morgane, a produit par ses enchantements une île, qui se nomme l’île du Trésor, autrement l’île du Lac. Cette île, à proprement parler, n’est dans aucun endroit de la terre, et pourtant elle est partout où la fée veut qu’elle soit. Morgane ayant su qu’un chevalier fameux a eu assez de force pour vaincre les deux taureaux, le dragon et les guerriers armés, dont elle se servait pour la garde de son île, et qu’il a dédaigné de la voir, lorsque ce haut fait d’armes lui en avait donné le droit, elle a juré de se venger de ce mépris injurieux. En feuilletant ses livres dans ce dessein, elle a découvert que ce chevalier doit passer par ici pour mettre à fin une aventure qu’il s’est proposée ; c’est pourquoi elle a fait sortir du sein de la terre, par le pouvoir de ses charmes, une rivière, une tour et un pont, où j’attends le guerrier par ordre de la fée, qui m’a choisi pour le combattre, et à qui j’ai promis de le livrer mort ou vif.

Lorsque le géant a cessé de parler, poursuivit la demoiselle, nous l’avons remercié de son récit, et prié, le plus civilement qu’il nous a été possible, de nous permettre de passer le pont pour continuer notre voyage. Mais le monstre nous a répondu d’un air à nous faire trembler, qu’il voulait être payé de sa peine ; et, s’adressant à ma sœur, qui est plus belle que moi, il a eu l’insolence d’attenter sur son honneur. Ma sœur l’a repoussé de toutes ses forces, ce qui a mis le géant en fureur. Quoi donc ! petite créature, a-t-il dit, vous parais-je un homme à rebuter ? Je vais vous punir comme vous le méritez. Alors, changeant en haine sa brutale ardeur, il a pris ma sœur par les cheveux, l’a attachée toute nue à un arbre malgré nos cris et nos efforts, et l’a cruellement fouettée à mes yeux.

La demoiselle qui racontait cette triste aventure redoubla ses larmes en cet endroit. Les chevaliers qui l’écoutaient furent touchés de compassion : ils lui promirent de délivrer sa sœur, et de la venger du géant. Le prince d’Angleterre la mit en croupe sur Rabican, et ils eurent à peine fait trois cents pas qu’ils aperçurent la rivière, la tour et le pont. En s’en approchant, ils entendirent de grands cris que poussait la demoiselle que le géant fouettait encore. À ce spectacle, les généreux guerriers piquèrent vers le monstre. Barbare, lui dit Renaud, l’ordre que tu as reçu t’oblige-t-il à faire de pareils traitements aux dames ? Si j’y suis obligé ou non, répondit le géant avec beaucoup de fierté, ce n’est point à toi que j’en dois rendre compte. Ne te mêle que de ce qui te regarde, et sans vouloir soustraire cette créature au châtiment qu’elle n’a que trop mérité, crains d’en attirer un plus rude sur toi-même.

Le seigneur de Montauban, sans faire attention aux menaces du monstre, sauta légèrement à terre, et courut délier la demoiselle. Le géant voulut l’en empêcher ; mais Irolde poussa dans ce moment son cheval contre lui, l’attaqua, et le fit chanceler du choc. Le monstre, irrité de l’audace du chevalier persan, prit une grosse barre de fer dont il se servait pour arme, et le frappa si rudement, qu’il le jeta à terre privé de sentiment. Ce ne fut pas tout encore : non content de l’avoir mis en cet état, il l’emporta dans ses bras, et courut sur le pont, d’où il le précipita dans la rivière, avant qu’il pût être secouru par ses compagnons. Prasilde, au désespoir de n’avoir pu prévenir ce malheur, s’avança tout furieux pour venger son ami, mais toute sa valeur ne l’empêcha point d’avoir le même sort. Renaud, qui venait avec Astolphe de délier la demoiselle, et de la rendre à sa sœur, ressentit vivement la perte des deux amis. Il alla plein de colère au géant, qui était sur le pont et, l’écu au bras, il lui allongea une estocade qui lui aurait percé le ventre de part en part, si les armes du monstre n’eussent point été enchantées. Malgré la force du coup, le géant n’en fut pas seulement ébranlé. Il leva sa barre pour se venger, et la fit descendre comme un tonnerre sur Renaud, qui en évita heureusement l’atteinte en sautant à quartier, et qui déchargea plusieurs coups de Flamberge ; mais le tranchant de cette bonne épée ne fit pas plus d’effet que sa pointe. Le fils d’Aymon évita encore par sa légèreté deux ou trois fois la terrible barre ; néanmoins il en fut atteint. Elle lui fracassa son bouclier, et le renversa par terre lui-même. L’intrépide paladin, voulut se relever ; le géant ne lui en donna pas le temps : il se jeta sur lui, le prit entre ses bras, et entreprit de le jeter dans la rivière comme les autres. Renaud, qui connut son dessein, le tint serré si étroitement, que le monstre, ne pouvant s’en débarrasser, se précipita dans le fleuve avec lui. Ils allèrent tous deux au fond, et ne parurent plus sur l’eau.

Le prince d’Angleterre passa de l’un et de l’autre côté de la rivière, pour tâcher de secourir le fils d’Aymon : il suivit le cours de l’eau, et les demoiselles, reconnaissantes du service reçu, cherchaient leur libérateur avec autant de zèle et d’inquiétude qu’Astolphe même. Cependant, quelque peine qu’ils se donnassent tous trois, ils ne purent découvrir aucun vestige de Renaud. Le prince anglais était si étourdi de ce tragique événement, qu’il ne se possédait plus. Il gémissait ; il appelait la mort à son secours ; et, dans son désespoir, il fut tenté vingt fois de se jeter dans le fleuve pour rejoindre son cousin. Les demoiselles, touchées de son affliction, n’épargnèrent rien pour le consoler, et firent si bien, qu’elles l’obligèrent à s’éloigner de ce lieu. Elles lui proposèrent de le mener à leur château, où elles ne songeaient plus qu’à retourner ; mais il s’en excusa civilement sur ce qu’il était peu en état de goûter les divertissements qu’elles n’auraient pas manqué de lui donner. Il les quitta même en pleurant amèrement, et reprit le chemin de France, monté sur Bayard. Il préféra ce cheval à Rabican, quoiqu’il commençât à connaître l’excellence de cet admirable coursier, qu’il fut obligé de laisser dans cet endroit. Ô bon cheval ! disait-il à Bayard, tu as donc perdu ton cher maître sans espoir de le retrouver ? Bayard, qui ne l’entendait que trop, exprimait par des hennissements plaintifs la douleur que lui causait la perte du fils d’Aymon.

CHAPITRE VI.

Par quel hasard Roland apprit qu’il était proche du jardin de Falerine.

LE paladin Roland était à pied, comme on l’a dit. Il se flattait de l’espérance d’acquérir un nouveau cheval par la voie des armes, lorsqu’il vit venir vers lui une troupe de gens de guerre. C’était celle des satellites qui conduisaient au supplice Origile, les deux frères et Brandimart. Il reconnut ces trois personnes dès qu’il fut à portée de les démêler. Il dissimula le ressentiment qu’il avait de les voir dans l’indigne état où ils étaient ; et s’approchant d’un des soldats, il lui demanda où l’on menait ces prisonniers.

À cette question, répondit le soldat, je juge que vous êtes étranger. Vous ne savez pas sans doute que vous êtes dans le royaume d’Altin, et, qui pis est, proche du jardin de Falerine. Fuyez promptement, continua-t-il, si vous êtes sage, ou bien vous aurez le sort de ces malheureux que nous menons à ce jardin fatal, pour y être dévorés par le grand dragon de la magicienne. Roland eut beaucoup de joie d’apprendre qu’il était si près du jardin de Falerine ; et comme il demeura quelques moments à rêver sur cela, l’Altinien crut que ce chevalier, étourdi de la nouvelle qui venait de lui être annoncée, n’avait pas la force de prendre une résolution. Qui t’arrête, lui dit-il, insensé que tu es ? Profite vite de l’avis que je t’ai donné. Si notre commandant t’aperçoit, tu es perdu. Ami, repartit Roland, je te remercie de la bonne volonté que tu me témoignes ; pour t’en récompenser, profite toi-même du conseil que je te donne de te retirer à l’écart, de peur que je ne te confonde avec tes compagnons, dont l’injustice et la barbarie m’excitent à les punir.

L’Altinien, surpris de ces paroles, s’écarta effectivement de sa troupe par curiosité seulement, et pour voir quel sens l’événement allait donner au discours de cet étranger. Cependant le commandant de la troupe aperçut le comte : Oh ! oh ! dit-il, que vient chercher ici ce nouveau venu ? qu’il porte la peine de son arrivée en ce royaume. Assurez-vous de lui, cria-t-il à ses gens, qu’il ne vous échappe point. Sept à huit soldats, armés de corselets et de hallebardes, s’approchèrent aussitôt du paladin pour se saisir de sa personne ; mais le guerrier, qui méprisait cette canaille, arracha la hallebarde de l’un de ces soldats, avec quoi, faisant la roue au milieu d’eux, il les estropia tous, et les renversa les uns sur les autres. Après cette expédition, qui fut brusque, il entra plus avant dans la troupe, où il fit un si terrible fracas, que tous les satellites se débandèrent, et prirent la fuite. Ils abandonnèrent les prisonniers, et même leurs propres armes pour fuir plus légèrement. Le commandant, qui aurait dû les retenir, et faire plus de résistance, plus effrayé encore que les autres, les encourageait à se sauver. Fuyons, fuyons, camarades, leur criait-il, c’est ce dangereux homme qui tua Rubican. En parlant de la sorte, il courait de toute la vitesse de son cheval devant un chevalier à pied, et craignait encore de ne lui pouvoir échapper.

Le comte dédaigna de poursuivre ces lâches, et se pressa de délier ses amis, qui furent transportés de joie de le revoir. Pour la dame, quoique ravie d’être délivrée, elle se troubla quand elle reconnut Roland, et baissa les yeux de confusion, lorsqu’il s’approcha d’elle pour la délier. Malgré sa hardiesse naturelle, et l’art de dissimuler qu’elle possédait, elle dit d’une voix mal assurée à son libérateur : Que je suis justement punie, seigneur, de vous avoir offensé ! La honte que j’ai de vous devoir une seconde fois ma délivrance vous venge assez de mon crime. Mais s’il m’est permis de vous alléguer quelque faible excuse, pour diminuer du moins ma faute, je vous dirai que, sur le refus que vous fîtes de m’emmener avec vous, je me troublai de manière que je crus ne pouvoir éviter de tomber entre les mains de mes ennemis, qu’en me servant de votre coursier pour m’éloigner d’eux. Punissez-moi, seigneur, par une prompte mort. J’avoue que je l’ai méritée. À ces mots, elle se jeta aux pieds du paladin, et les arrosa de tant de larmes, qu’il eut la faiblesse de se laisser tromper de nouveau. Il embrassa Origile pour l’assurer qu’il oubliait le passé. Il est vrai que le jeune Grifon, qui était déjà devenu amoureux de cette dame, intercéda pour elle.

Le soldat altinien, que le comte avait fait écarter de sa troupe, avait été témoin du combat. Il ne pouvait revenir de son étonnement. Il vint se jeter aux genoux de Roland, et il lui dit : Seigneur, je reconnais que je dois la vie à vos bontés. Ami, lui répondit le guerrier en souriant, apprends, par ce qui vient de se passer à tes yeux, que le ciel punit tôt ou tard les personnes qui s’engagent dans le crime, et qui autorisent les cruautés.

Le généreux fils de Milon, pour témoigner à Origile qu’il n’avait aucun ressentiment contre elle, la mit en croupe derrière lui sur Bridedor, et il se remit en chemin avec ses deux neveux et Brandimart. En marchant, la dame de Bizuth avait toujours l’œil sur le gentil Grifon, qui était encore dans son printemps, et dont le visage paraissait vermeil comme une rose. Ce chevalier, de son côté, jetait à tous moments sur elle des regards passionnés, qu’il accompagnait d’ardents soupirs. Roland s’en aperçut avec chagrin et, craignant que cette inclination pour une femme dont il connaissait le mauvais caractère n’eût de mauvaises suites pour son neveu, il crut devoir la prévenir en séparant ces deux amants. Dans ce dessein, il dit aux deux frères et à Brandimart qu’il était obligé de les quitter pour une aventure qu’il avait juré d’achever seul. Les trois chevaliers eurent beau lui représenter qu’ils n’étaient partis d’Albraque que pour partager les périls qu’il allait courir, il leur parla de manière qu’ils furent obligés de se soumettre à ses volontés.

Grifon ne fut pas peu mortifié de voir que son oncle se disposait à emmener Origile ; et cette dame, de son côté, n’en était pas plus contente que Grifon ; mais ils n’osèrent, ni l’un ni l’autre, témoigner leur déplaisir à Roland, qui quitta les trois guerriers après leur avoir dit de l’attendre quinze jours dans la ville de Bizuth, par où il les assura qu’il passerait pour retourner au Cathay. Si vous ne me revoyez pas à Bizuth, ajouta-t-il, dans le terme prescrit, ne m’y attendez pas davantage, et vous en retournez à Albraque où je ne manquerai pas de vous aller rejoindre le plus tôt qu’il me sera possible.

CHAPITRE VII.

Roland rencontre une demoiselle qui lui apprend plusieurs particularités touchant Falerine et son jardin.

QUELQUE obligation qu’Origile eût au comte d’Angers, comme il la séparait de son cher Grifon, elle ne le suivait qu’à regret. D’une autre part, Roland avait de la douleur de s’être défait de ses amis pour une femme qu’il méprisait, et dont il se trouvait embarrassé. Dans cette disposition, ils allaient tous deux fort tristement et sans se parler, lorsqu’ils rencontrèrent une dame, montée sur une haquenée blanche. Le comte la salua ; elle lui rendit le salut, et lui dit : Seigneur chevalier, quel malheureux destin vous a conduit en ce pays ? Ne savez-vous pas qu’il n’y a que deux lieues d’ici au jardin de Falerine ? suivez promptement une autre route, et fuyez. Je vous rends grâces, belle dame, répondit en souriant le paladin, de vous intéresser à mon sort ; mais je dois vous dire que, bien loin de retourner sur mes pas, je me suis proposé de détruire le jardin de l’inhumaine Falerine, et de délivrer du trépas tant d’infortunés qui doivent être la proie de son dragon. L’amour me donne l’assurance dont j’ai besoin pour tenter cette aventure, et me promet que je l’achèverai.

À ce discours de Roland, la dame altinienne regarda ce paladin avec surprise, et lui répliqua dans ces termes : Seigneur chevalier, le dessein que vous avez est si généreux, que je mériterais les reproches des personnes qui ont du courage et de la vertu, si je ne contribuais pas à son exécution ! Heureusement pour vous, je puis vous instruire de la conduite que vous devez tenir dans votre entreprise. Une de mes amies, qui est dans la confidence de la magicienne, et qui, comme moi, gémit en secret de ne lui voir employer le grand art qu’elle possède qu’à la destruction des étrangers qui arrivent en Altin, m’a mise au fait sur tout ce qui concerne son jardin. J’ai écrit sur ces feuilles assemblées, poursuivit-elle, en tirant de dessous sa robe un petit livre, tout ce que mon amie m’a dit là-dessus, et je ne crois pas pouvoir faire un meilleur usage de ce livre que de vous le donner. Suivez les conseils que vous y trouverez ; ils vous seront salutaires. Après ces mots, la demoiselle le salua civilement, et passa son chemin.

Le guerrier français descendit de cheval, et s’assit au pied d’un arbre, avec Origile. Il satisfit l’impatience qu’il avait de feuilleter le livre, et d’apprendre ce qu’il souhaitait de savoir. Il y trouva d’abord une description du jardin ; il était écrit qu’il y avait quatre principales entrées par où il faudrait qu’il passât ; que la première était gardée par un dragon, qui dévorait tous les jours des malheureux qu’on lui livrait, et que le comte en serait la victime comme les autres s’il ne s’abstenait au moins pendant trois jours de la compagnie des femmes. Si je manque à surmonter le dragon, dit alors Roland en souriant, ce ne sera pas faute d’avoir rempli cette condition. Le paladin, poursuivant la lecture du livre, lut une chose, qui lui fût plus utile que tout le reste : il était dit qu’après avoir passé la première entrée, il verrait un beau palais où Falerine faisait son séjour ; que cette enchanteresse alors s’y occupait à forger par ses charmes, et en y employant le suc de certaines racines, une épée qui aurait la vertu de couper toutes les armes et les autres choses enchantées ; qu’elle ne prenait tant de peine à faire cette épée que parce qu’elle avait connu par son art qu’un chevalier d’occident, nommé Roland, qui était féé de tout son corps, devait détruire son jardin mais que, pour achever cette aventure, il faudrait qu’il s’emparât de cette épée, appelée Balisarde, sans laquelle il ne pourrait tuer la plupart des monstres qu’il aurait à combattre.

Lorsque le comte eut tout lu, il referma le livre ; et, fort satisfait d’avoir appris tout cela, il remonta sur Bridedor avec Origile, et se hâta d’arriver au jardin de la magicienne. Néanmoins, quelque impatience qu’il eût d’exécuter l’entreprise, il fut obligé d’en remettre au lendemain l’exécution, parce qu’il était marqué dans le livre qu’on ne pouvait entrer dans le jardin que vers le point du jour. Comme le soleil était déjà couché, Roland mit pied à terre, et se coucha sous un arbre, où il s’assoupit. Pour la dame, au lieu d’en faire autant, elle livra son esprit à de noires pensées. Elle se représenta que le paladin ne l’avait amenée avec lui que pour l’abandonner au monstre de Falerine ; et cette réflexion la troubla de sorte, que, dépouillant tout sentiment de reconnaissance, elle résolut de tuer son libérateur pour se délivrer de tout danger.

La lune et les étoiles qui brillaient au ciel ne lui fournissaient que trop de clarté pour exécuter son perfide projet. Elle s’approcha de Roland, qui, la tête appuyée sur son bouclier, dormait d’un profond sommeil ; elle tira doucement Durandal de son fourreau ; mais, comme elle se disposait à la plonger dans le sein du comte, une réflexion l’arrêta. Elle craignit de ne pouvoir que le blesser seulement, et cette crainte l’empêcha de le frapper. Elle se contenta de se résoudre à fuir vers l’endroit où le paladin avait quitté ses amis. Mais elle emporta Durandal, et vola une seconde fois Bridedor. Le guerrier, à qui ses ennuis et l’absence d’Angélique ne permettaient pas de jouir d’un long repos, se réveilla une heure avant le jour. La lune qui brillait quand il s’était endormi venait de se coucher, et il ne pouvait discerner les objets qu’à la seule faveur des étoiles. Il s’aperçut pourtant qu’Origile n’était plus auprès de lui. Il crut d’abord que la pudeur, si naturelle au sexe, avait obligé cette dame à s’éloigner de lui pour s’abandonner librement au sommeil. Il ne doutait pas qu’elle ne fût endormie sous quelque arbre aux environs. Mais quelle surprise est égale à celle qu’il fit paraître, lorsque, le jour venu, il ne retrouva ni Origile, ni Bridedor, ni même Durandal !

Ah ! perfide femme, s’écria-t-il, je mérite bien cette nouvelle trahison. Devais-tu me séduire une seconde, fois, moi qui connaissais ton mauvais cœur ? Le paladin sentit une vive affliction ; il ne perdit pas toutefois courage et, quoique sans cheval et sans épée, il conserva l’envie de tenter l’aventure du jardin. Pour suppléer au défaut de Durandal, il arracha par sa force prodigieuse une des plus grosses branches d’arbre, et s’en fit une espèce de massue, capable d’écraser par sa pesanteur les armes les plus fortes.

CHAPITRE VIII.

De l’accident qui arriva dans la forêt d’Albraque à la princesse du Cathay.

PENDANT que ces choses se passaient en Altin, Angélique, dans la ville d’Albraque, ne songeait qu’à prendre le chemin de la France, où elle savait que Renaud s’en retournait ; mais il lui fallait un prétexte pour entreprendre ce voyage avec bienséance : d’ailleurs, la reine Marphise était encore au Cathay, dont Galafron, tâchait de lui rendre le séjour agréable par tous les honneurs qu’il lui rendait. Un jour, entre autres, la princesse Angélique, pour divertir la guerrière, fit préparer une chasse dans la forêt d’Albraque, au retour de laquelle il devait y avoir un grand festin aux flambeaux, sous des cabinets de feuillages qu’on avait fait faire dans le plus bel endroit du bois. Les chiens lancèrent un cerf, les chasseurs se mirent sur les voies, et la fille de Galafron comme les autres. Ils coururent pendant une partie du jour : mais l’ardeur de la chasse, et le défaut de quelques chiens qui prirent le change, dispersèrent les chasseurs. Angélique se trouva seule ; la solitude réveilla son amour. Elle descendit de cheval, et s’assit auprès d’un arbre, où elle se mit à rappeler dans sa mémoire tout ce qui lui était arrivé depuis le jour fatal qu’elle rencontra le fils d’Aymon dans les Ardennes. Quelles cruelles réflexions ne fit-elle point ? Hélas ! disait-elle en soupirant, ingrate que je suis, je donne la mort au fameux comte d’Angers, qui m’adore et qui m’a rendu de si grands services. Et pourquoi lui ai-je fait un si injuste traitement pour sauver la vie au cruel Renaud, qui me méprise, que dis-je, qui ne peut me voir sans horreur ?

Tandis qu’elle s’abandonnait aux différentes pensées qui s’offraient à son esprit, un nain contrefait, qui passait dans la forêt, l’apercevant au pied de l’arbre, s’approcha respectueusement d’elle. Il avait un habit de pèlerin avec un rochet de cuir sur ses épaules, et portait en sa main un bourdon. Madame, lui dit-il, en se jetant à ses pieds, puisque vous avez l’éclat et la beauté des divinités qui règnent sur nos destinées, j’espère que vous en aurez aussi la bonté, et que vous voudrez bien accorder quelque assistance à un malheureux qui en a besoin. La princesse lui donna plusieurs pièces d’or qu’elle avait sur elle ; il les reçut avec de si grandes démonstrations de joie que, ne paraissant pas maître des mouvements de sa reconnaissance, il prit la main qu’Angélique lui avait tendue, et la pressa étroitement entre les siennes. Madame, s’écria-t-il, avec transport, veuillent les dieux vous récompenser pleinement du bien que m’ont fait vos mains libérales ! En disant ces paroles, il salua la princesse d’un air soumis et respectueux, puis il s’éloigna d’elle, la joie peinte dans ses yeux et sur tout son visage.

Après son départ, la fille de Galafron se replongea dans sa rêverie ; mais bientôt s’étant aperçue qu’elle n’avait plus sa bague à son doigt, il n’est pas possible d’exprimer quelle fut son affliction. Elle se laissa tomber de faiblesse sur l’herbe, et ses beaux yeux répandirent abondamment des pleurs. Ensuite, faisant réflexion qu’elle perdait à s’affliger un temps qu’elle devait employer à recouvrer son anneau, elle fit un effort sur sa douleur, monta promptement à cheval, et se mit à courir du côté qu’elle avait vu marcher le nain. Cependant elle ne put rencontrer ce voleur, quelque recherche qu’elle en pût faire, et quoiqu’à pied, comme il était, il ne dût pas être encore fort éloigné. Voyant qu’elle ne pouvait le trouver, elle piqua vers la chasse, que le bruit du cor et des chiens lui fit bientôt rejoindre, dans le dessein d’envoyer après le nain un grand nombre de gens à cheval. Effectivement, dès que le roi Galafron et les principaux chevaliers de sa cour furent instruits de la perte de sa bague, ils abandonnèrent tous le soin de la chasse, et ne s’occupèrent plus que de la recherche du nain. Marphise et Torinde, touchés comme les autres des regrets d’Angélique, entreprirent aussi de le poursuivre. Ainsi tous les chasseurs, sur le portrait que la princesse leur fit du voleur, se dispersèrent dans la forêt pour le chercher. Le roi Sacripant n’était pas de ce nombre. Ce n’est pas qu’il ne s’intéressât toujours à tout ce qui regardait la fille de Galafron, et qu’il ne fût de la chasse ; mais une aventure l’en avait séparé, comme on le verra dans le chapitre suivant.

CHAPITRE IX.

Aventure du roi Sacripant pendant la chasse, et qui était le nain qui vola l’anneau de la princesse Angélique.

LE roi de Circassie était monté sur le plus léger coursier du monde. Ce bon cheval s’appelait Frontin. Le seul Rabican le surpassait en vitesse. Il chassait le cerf à vue, et l’aurait bientôt devancé, si Sacripant, qui préférait le plaisir des autres au sien, n’eût ralenti sa course, pour remettre sur les voies les chiens qui étaient tombés en défaut. Ce monarque, après avoir par-là donné moyen aux piqueurs de rétablir la chasse, revenait joindre Angélique et Marphise, lorsqu’un nain, qui se trouva sur son passage dans la forêt, se jeta à genoux au-devant de son cheval, et lui adressa ces paroles en pleurant : Ah ! seigneur chevalier, si votre âme est sensible aux malheurs d’autrui, daignez en détourner un grand qui est sur le point d’arriver. Le roi demanda ce que c’était : Seigneur, reprit le nain, j’accompagnais une grande princesse, que je venais de retirer, par adresse, des prisons de Falerine, et qui s’en retournait à la cour du roi son père, quand près des ruines d’un ancien palais, qui est à l’entrée de cette forêt, nous avons vu sortir du fond de cet édifice un chevalier armé de toutes pièces. Il s’est approché de nous, et, frappé de la beauté de ma maîtresse, il l’a fait entrer par force avec lui sous ces ruines. Le nain voulut ajouter à ce récit de nouvelles instances pour engager Sacripant à donner un prompt secours à la princesse dont il parlait ; mais ce généreux roi l’interrompit, en lui disant de le mener sans retardement au lieu où sa maîtresse était ; et, pour s’y rendre plus tôt, il fit monter le nain en croupe derrière lui. Le léger Frontin les porta tous deux en peu de temps où ils voulaient aller. Lorsqu’ils y furent arrivés, le nain dit au monarque : Seigneur, voici le lieu où je me suis chargé de vous conduire. Si vous avez envie de délivrer ma maîtresse des mains de son ravisseur, entrez dans cet ancien palais ; vous les y trouverez tous deux, et pendant ce temps-là je garderai votre cheval. Sacripant mit pied à terre, pour aller délivrer la princesse, et aussitôt le nain, se jetant en selle avec une extrême légèreté, dit au prince : Seigneur chevalier, la princesse vous rend grâces de votre générosité. Elle m’a chargé de vous dire qu’elle n’a plus besoin de votre secours. Ne craignez pas que votre cheval tombe en mauvaises mains ; je vais le remettre au meilleur guerrier de l’univers.

En disant cela le perfide nain poussa le coursier dans le plus fort du bois, et s’éloigna comme un trait de Sacripant, qui demeura plus étonné qu’il ne l’avait été de sa vie. Ce monarque ne pouvait s’imaginer qu’une aussi vile créature eût pu former un dessein si hardi. Encore, disait-il, si je savais à quel fameux guerrier ce voleur destine mon cheval, je pourrais me flatter de l’espérance de le retirer de ses mains par la force des armes. Agité de cette réflexion, ce roi rejoignit à pied les princesses, peu disposé à goûter les plaisirs de la fête. Le nain qui vola l’anneau d’Angélique et le cheval de Sacripant était, comme on se l’imagine bien, le rusé Brunel. Ce fourbe, après avoir promis au roi d’Afrique qu’il s’acquitterait avec succès de la commission dont il l’avait chargé, s’était mis en chemin, comme on l’a dit, pour cet effet ; et pendant le cours d’un si long voyage il avait eu le temps de rêver à la manière dont il se conduirait dans son entreprise. Étant arrivé à la ville d’Albraque, il s’y était tenu caché quelques jours, pour s’informer de la situation où se trouvait la cour du Cathay, et se régler ensuite sur ce qu’il en apprendrait. Outre l’anneau d’Angélique, il avait résolu de voler le cheval du roi Sacripant, dont il avait ouï dire des merveilles, pour en faire présent au jeune Roger, et il avait choisi le jour de la partie de chasse pour exécuter son projet. Après s’être rendu maître du coursier, il s’était habillé en pèlerin ; et d’abord que sous ce déguisement il avait eu l’adresse de s’emparer de la bague, il avait vite été reprendre son premier habit, et rejoindre son bon cheval Frontin, qui était attaché à un arbre, assez près de la princesse. Tout cela étant fait, il piqua sur le chemin de Bizerte, fort satisfait de son voyage, et persuadé qu’il allait en recueillir le fruit à son retour, c’est-à-dire gagner le royaume de Tingitane, qu’Agramant lui avait promis.

CHAPITRE X.

De la rencontre que Marphise fit de Brunel.

LA reine Marphise, touchée de l’affliction qu’Angélique témoignait de la perte de son anneau poursuivait ardemment le nain. Elle le rencontra par hasard, et trouvant sa figure assez conforme au portrait que la princesse du Cathay en avait fait, elle s’arrêta pour le considérer. Cependant, comme il était monté sur un beau coursier, et couvert d’un habit différent de celui sous lequel il avait volé la bague, elle ne savait qu’en penser ; elle s’approcha de lui pour s’en éclaircir. Le fourbe, qui la reconnut pour l’avoir vue à Albraque, et qui se douta bien de son dessein, ne fit pas semblant de se défier d’elle, et résolut de lui jouer aussi d’un tour. Pour y réussir, il s’avança vers la guerrière, et lui dit : Seigneur chevalier, oserai-je vous demander si vous n’avez point rencontré dans cette forêt une petite figure d’homme à peu près faite comme moi, et qui est à pied, vêtu en pèlerin, avec un bourdon à la main.

Non, répondit Marphise, tout étonnée de cette question. Il faut l’avouer, reprit Brunel, c’est le plus adroit et le plus dangereux fourbe qu’il y ait dans ces contrées. Je vais vous conter, seigneur chevalier, la tromperie qu’il m’a faite. La fée Morgane ma maîtresse, ayant entendu parler du mérite de la reine Marphise, qui est à présent à Albraque, a conçu pour elle une estime qui est au-dessus de tout ce qu’on en peut penser et, pour lui en donner un témoignage convenable à la profession des armes que cette grande princesse a embrassée, elle a forgé par son art une épée d’une trempe et d’une richesse inestimable. Elle m’avait choisi pour la porter de sa part à cette reine, et j’étais heureusement parvenu jusqu’à ce royaume, lorsqu’hier je rencontrai ce nain dont je vous ai parlé. Je fus surpris de le voir si semblable à moi, et, en faveur de cette ressemblance, je liai conversation avec lui. Il me dit le sujet de son voyage, et j’eus l’indiscrétion de lui apprendre la cause du mien. Notre entretien dura jusqu’à la nuit ; et nous trouvant alors à l’entrée de cette forêt, nous nous y arrêtâmes pour y passer la nuit sous un arbre. Avant que de m’endormir, je mis l’épée de la fée sous mon corps, et me livrai sans crainte au sommeil, qui commençait à disposer de moi, ne doutant pas que mon compagnon n’en fît autant ; mais ce matin à mon réveil, au lieu de la précieuse épée, j’ai trouvé une épée de bois que le traître a eu l’adresse de mettre à sa place, sans me réveiller.

À ces paroles de Brunel, la reine Marphise ne put retenir un grand éclat de rire que la nouveauté de l’événement lui arracha. L’Africain en parut piqué : Quoi donc, dit-il à la guerrière d’un air chagrin, vous riez de mon malheur ? On voit bien, seigneur chevalier, que la riche épée que je portais n’était pas destinée pour vous, puisque sa perte excite vos ris. Mais moi, malheureux, continua-t-il en pleurant, quels reproches n’auront point à me faire la fée et la reine Marphise ?

Ne t’afflige pas, nain, mon ami, lui répondit la princesse. Ton malheur emporte avec lui ton excuse. Je ne sais ce que ta maîtresse en pensera ; mais pour Marphise elle a la réputation d’être généreuse ; je suis persuadée qu’elle estimera plus la bonne volonté de la fée que la richesse de son présent. Regarde cette épée, ajouta la guerrière, en tirant du fourreau la sienne et la donnant à Brunel, les pierreries dont elle est enrichie valent plus d’un royaume ; cependant je l’estime bien davantage pour la trempe de la lame, qui est d’une bonté parfaite.

Brunel prit l’épée qu’on lui tendait, et, après l’avoir considérée en faisant toutes les démonstrations d’un homme qui est en admiration, il prit son temps, poussa Frontin dans la forêt, et s’éloigna de Marphise avec la bonne épée qu’elle lui avait mise entre les mains. Le fourbe avait parlé d’un air si naturel, que la reine jusque-là ne s’était nullement défiée de lui ; mais quand elle lui vit emporter son épée, qu’elle avait eu l’imprudence de lui donner elle-même, elle demeura si étourdie de ce qui venait de se passer, qu’elle laissait courir Brunel, comme si elle n’eût eu aucun intérêt à le poursuivre.

Quand cet artificieux Africain fut à certaine distance d’elle, il se retourna pour voir si elle le suivait, et, voyant qu’elle était restée immobile d’étonnement, il arrêta son cheval, et cria de toute sa force à la guerrière : Seigneur chevalier, si la reine Marphise est de vos amies, faites-lui savoir que je vais porter cette épée avec celle que la fée ma maîtresse lui destinait, et que nous verrons, par l’épreuve qui en sera faite, laquelle des deux est la meilleure. Ces paroles insultantes tirèrent la reine de sa léthargie : elle poussa, pleine de fureur, son cheval vers le voleur ; et, dans la colère où elle était, il est à croire, si elle eût pu le joindre, qu’elle lui aurait écrasé la cervelle d’un coup de poing ; mais, quoiqu’elle eût un des plus vigoureux coursiers de l’Asie, il n’égalait pas Frontin en légèreté. La guerrière toutefois poursuivit longtemps Brunel, sans pouvoir s’en approcher qu’autant qu’il plaisait à cet Africain pour s’en divertir. Elle criait, en courant après lui : Attends, perfide, attends, que je m’acquitte envers toi de la juste récompense qui t’est due. Je serais bien imprudent, répondit-il, de vous attendre. Dans la fureur qui vous possède, vous n’êtes pas traitable. Il ne faisait, par de pareils discours, qu’enflammer encore davantage la fière Marphise qui, dans son ressentiment, jura de n’avoir point de repos qu’elle n’eût puni cet insolent voleur, et de le poursuivre jusqu’au bout de la terre. Elle était libre alors, et pouvait exécuter son dessein, puisqu’elle avait renvoyé son armée en Perse. D’ailleurs, elle avait promis à la fille de Galafron de ne point retourner à Albraque sans son anneau.

CHAPITRE XI.

De l’entrée de Roland dans le jardin de Falerine, et des monstres qu’il y trouva.

À peine les premiers rayons du soleil paraissaient sur l’horizon, que Roland marcha vers le jardin de Falerine, avec la nouvelle arme qu’il s’était faite. Le jardin venait de s’ouvrir quand il en approcha. Ce n’était point une porte, c’était le mur qui s’ouvrait de lui-même le matin, et se refermait le soir. L’enclos avait dix lieues de tour, et les murailles étaient élevées de trois cents pieds. La pierre en était luisante et plus dure que le marbre. À n’y voir ni ciment, ni mortier qui fît la liaison des pierres, on eût dit que tout ce vaste mur n’était composé que d’une seule.

L’indomptable guerrier entra dans la première enceinte. Il y trouva le monstrueux dragon, qui vint à lui les ailes étendues et la gueule béante. Roland, de peur d’être englouti, lui lança dedans une fort grosse pierre qu’il ramassa. Cette pierre passa jusque dans le gosier du monstre, et pensa le suffoquer. Il fit de grands efforts pour la rejeter, et pendant qu’il se débattait avec violence pour en venir à bout, le comte eut le temps de lui décharger sur la tête plusieurs coups de sa massue ; et il les appliqua avec tant de force, qu’à la fin il lui écrasa la cervelle, quelque dur que fût l’os qui la couvrait.

Aussitôt que le dragon fut privé de vie, le mur, qui d’ordinaire était ouvert le jour, se rejoignit, de sorte que le chevalier se vit enfermé ; mais il n’en prit que plus d’assurance, et marcha vers la seconde enceinte, qui s’ouvrit à son approche. Il se trouva dans un agréable verger, rempli de beaux arbres chargés de fruits. En jetant les yeux de tous côtés, il vit à main droite une statue, du pied de laquelle sortait une source dont se formait un ruisseau qui coulait dans la prairie, et lavait le pied des arbres. Sur le piédestal de la statue, il lut ces mots écrits en gros caractères : C’est en marchant le long de ce ruisseau que l’on arrive au palais du beau jardin.

Roland résolut d’aller à ce palais pour y surprendre la magicienne. Il suivit donc le ruisseau, et, quoique occupé de son entreprise, il ne pouvait s’empêcher d’admirer ce beau lieu. On y respirait un air doux ; les oiseaux y volaient de branche en branche, et joignaient leurs agréables chants au murmure du ruisseau. Les chevreuils et les daims couraient dans la prairie toute parsemée de fleurs. Enfin le paladin découvrit le palais de Falerine ; il s’en approcha, et, trouvant la porte ouverte, il y entra librement.

La magicienne était alors dans un grand salon qui donnait sur le vestibule. Elle tenait une épée dans laquelle elle se mirait. Surprise et troublée de voir un guerrier si près d’elle dans ce lieu solitaire, elle voulut s’enfuir. Elle passa dans le vestibule, descendit dans la plaine, où elle se mit à courir ; mais le comte, quoiqu’armé, l’eut bientôt atteinte. Il lui ôta l’épée qui tranchait toutes sortes d’armes enchantées, et qui n’avait été forgée que pour le faire mourir. Ensuite il voulût l’obliger à lui enseigner les entrées et les sorties de son jardin ; néanmoins, quelque menace qu’il pût lui faire, il lui fut impossible d’en tirer une seule réponse : Mauvaise femme, lui dit le chevalier, je devrais par ta mort te punir de tous les maux que tu as faits ; mais je ne puis me résoudre à tremper mes mains dans ton sang. Ne crois pas pourtant que je te laisse en état de t’opposer au dessein que j’ai de détruire ton jardin et tes prisons. Alors Roland fit des bandes des propres vêtements de Falerine, avec, quoi il la lia très étroitement à un arbre. Elle était si bien attachée qu’une personne libre de ses mains aurait eu de la peine à la détacher.

Après avoir pris cette précaution, il quitta la magicienne. Il ouvrit le petit livre pour y chercher l’instruction que Falerine lui avait refusée. Il trouva qu’il lui fallait marcher vers un grand étang sur sa gauche, et que, pour éviter un péril auquel il serait exposé sur ses bords, il devait se boucher les oreilles jusqu’à s’ôter la faculté d’entendre. Le guerrier, profitant de cet avertissement, les remplit d’une grande quantité de roses, et lorsqu’il crut pouvoir marcher sans crainte vers l’étang, il en prit le chemin. Dès qu’il y fut arrivé, une sirène parut sur la surface de l’eau : elle se regardait dans un petit miroir qu’elle tenait d’une main, et peignait de l’autre ses longs cheveux, en chantant d’un ton de voix si puissant sur les cœurs, que les oiseaux et les bêtes sauvages mêmes accouraient de tous côtés pour l’entendre ; mais à peine en avaient-ils ressenti la douceur quelques moments, qu’enivrés d’un si doux plaisir, ils tombaient sur l’herbe, privés de l’usage de leurs sens. Roland, de qui les oreilles n’étaient pas frappées de ces sons enchanteurs, n’avait point à craindre l’effet qu’ils produisaient. Néanmoins, suivant ce que marquait son livre, il fit semblant de s’y laisser surprendre, et tomba sur les bords de l’étang, comme s’il eût été enseveli dans une profonde léthargie. La sirène y fut trompée ; elle s’approcha du chevalier, dans le dessein de le tirer dans l’étang, et de l’y noyer. Mais le guerrier, se relevant soudain, se jeta sur elle, la saisit par les cheveux ; et pendant qu’elle continuait de chanter pour charmer ses sens, il lui coupa la tête avec Balisarde ; ensuite il frotta son casque et le reste de ses armes du sang de la sirène, parce que cette précaution lui était prescrite dans le livre.

Le paladin, se voyant hors de péril, se déboucha les oreilles, et marcha le long de l’étang. Il traversa une vaste plaine, au bout de laquelle une haute muraille s’ouvrit à son approche. Il parut un taureau qui avait des cornes de feu ; mais le comte en coupa une avec Balisarde. Cependant l’animal le renversa du choc de l’autre corne, qui, composée d’un feu plus subtil que celui de l’éclair de la foudre, l’aurait consumé par sa seule atteinte, lui et ses armes, s’il ne les eût pas arrosées du sang de la sirène. À peine s’était-il relevé et remis en défense, que le taureau revint sur lui en mugissant d’une manière effroyable de la douleur qu’il avait sentie de sa corne coupée ; mais le chevalier prit si bien son temps pour décharger Balisarde sur la corne qui restait qu’il eut le bonheur de la couper aussi. Alors le taureau fut englouti par la terre, qui s’ouvrit pour le recevoir, et il laissa libre au guerrier français l’entrée de l’enceinte qu’il gardait.

Le comte la passa, et suivit une grande allée qui le conduisit à un grand rond d’arbres, au milieu desquels on en voyait un beaucoup plus touffu que les autres. Roland s’en approcha en se couvrant soigneusement la tête de son écu, et baissant les yeux. Lorsqu’il en fut près, il en partit un oiseau monstrueux qui s’éleva dans les nues. Ses ailes avaient plus de vingt pieds d’étendue ; sa tête et son bec de griffon étaient surmontés d’une couronne composée de plumes incarnates ; le plumage de son cou paraissait d’une couleur mêlée de pourpre et d’or ; celui de sa queue était vert et jaune, et ses ailes, comme le reste de son corps, égalaient la noirceur du jais. Ses pâtes, armées de griffes longues et tranchantes, déchiraient les matières les plus dures ; mais ce qu’il y avait de plus dangereux, c’est qu’il jetait de son gosier une liqueur qui privait soudain de la vue les yeux sur lesquels elle tombait.

L’oiseau fondit du haut des airs comme une tempête sur le chevalier, en faisant un si grand bruit, qu’il s’en fallut peu que le paladin ne portât sa vue vers le ciel ; mais le livre lui en avait appris la conséquence. Il s’en donna bien de garde, et se resserra tout entier sous son écu. Le monstre tomba sur lui avec tant de rapidité qu’il pensa le renverser ; et saisissant de ses griffes l’écu dont il se couvrait, il le tirait avec tant de force, qu’il l’enlevait avec le chevalier, qui était déjà à dix pieds de terre. Roland fut obligé de se laisser tomber, et de lâcher son écu, que l’oiseau mit en pièces, et ce monstre, descendant de nouveau sur le paladin, qui se relevait, lui lança de son eau qui brûlait comme de l’huile bouillante. Heureusement pour le guerrier, elle ne toucha que son casque et sa cuirasse, qui, arrosés du sang de la sirène, résistèrent à la malignité de l’eau. Son visage en fut préservé ; il n’avait donc plus de bouclier, et par conséquent il mettait toute son attention à se tourner de manière que l’animal ne pût l’attaquer par-devant. L’oiseau se précipita sur lui, et s’efforça de le traîner vers l’arbre pour le déchirer et le dévorer ; mais Roland, les yeux toujours fermés, saisit le monstre par une de ses ailes, et lui coupa la tête avec son épée.

Après s’être délivré d’un si dangereux ennemi, il ouvrit les yeux, et ce fut alors qu’il eut tout le temps de considérer l’oiseau, et la grandeur du péril qu’il avait couru. Il fallait achever l’aventure. Il se remit en chemin le long d’un ruisseau qui le mena jusqu’à un superbe portail de marbre, enrichi tout autour de figures bien travaillées. La porte en était ouverte ; mais une mule plus redoutable que tous les monstres du jardin en gardait l’entrée. Cette terrible mule avait les pieds d’airain et la queue tranchante comme une épée ; tout son corps était couvert d’écailles semblables à des lames d’or, et plus dures qu’aucune arme : mais ce qu’il y avait de plus étonnant, c’est que ses oreilles étaient si longues, et en même temps si pliantes, qu’elles liaient, de même qu’une queue de serpent, les personnes qui auraient voulu s’approcher d’elle. Cet animal s’opposa au passage du paladin quand il se présenta pour entrer. Le guerrier lui déchargea Balisarde sur l’épaule, et y fit une profonde blessure. La mule en fureur tourna la croupe vers le comte, et lui lança une si terrible ruade de son pied d’airain, qu’elle le jeta tout étourdi à quelques pas de là ; puis, sans lui donner le temps de se relever, elle l’entortilla de ses deux oreilles si fortement, qu’elle aurait étouffé Roland, si le sang qui sortait en abondance de la plaie de l’animal n’eût diminué une partie de ses forces. Le chevalier ne fut jamais dans un plus grand péril. Il se dégagea pourtant par ses efforts et, dans le temps que le monstre se rejetait sur lui pour le saisir de nouveau, il lui coupa de Balisarde les deux oreilles. Aussitôt la mule se mit à braire d’une manière à causer de l’épouvante ; puis, d’un coup de sa queue, elle coupa les armes du paladin qui lui trancha la queue, et en même temps un de ses pieds d’airain, qu’elle lançait une seconde fois au guerrier pour l’écraser.

Dans le moment la mule disparut, et Roland entra sans obstacle dans la troisième enceinte. Il consulta son livre pour savoir de quel côté il devait porter ses pas. Il lut qu’il n’avait qu’à marcher vers le septentrion, jusqu’à ce qu’il trouvât une porte d’argent, et qu’il entrerait par-là dans la quatrième enceinte, qui était la dernière. Suivant cette instruction, il prit le chemin d’un petit bois, au-delà duquel il rencontra un agréable vallon. Un ruisseau y coulait en serpentant sur les fleurs, et ce ruisseau venait d’une source autour de laquelle on avait dressé plusieurs tables couvertes de viandes bien apprêtées, et de riches coupes d’or pleines de vins excellents. Il ne paraissait personne qui les gardât, et cependant ces viandes fumaient, et les vins pétillaient dans les vases d’or.

À la vue de ces mets, le comte d’Angers se sentit pressé du désir de manger, mais il n’osa se satisfaire, sans avoir auparavant appris dans son livre ce qui en pouvait arriver ; et certes, il fit sagement. Il était marqué dans le livre qu’il devait s’abstenir de ces viandes, s’il voulait éviter le piège qui lui était tendu sous leur appât ; qu’elles lui causeraient des vapeurs qui le plongeraient dans un profond sommeil, et que pendant ce temps-là un ogre, caché derrière un buisson de roses près de là, ne manquerait pas de l’enchaîner. Le guerrier, instruit de ces choses, prit la résolution d’attirer l’ogre lui-même dans le piège qu’il tendait aux autres. Pour y réussir, il s’assit à une des tables, et fit semblant de manger des viandes qui étaient dessus. Après cela, comme si les mets eussent commencé à produire leur effet, il se laissa tomber sur l’herbe, et feignit de s’endormir. L’ogre accourut aussitôt, traînant après lui la chaîne dont il prétendait bien charger le chevalier ; et, se flattant de pouvoir bientôt assouvir la soif qu’il avait du sang humain, il s’approcha du paladin avec toute la confiance que lui donnait la force du charme ; mais Roland, se relevant brusquement, le saisit par le bras, et le coupa de son épée par le milieu du ventre, bien qu’il fût d’une grosseur monstrueuse.

Ce cruel anthropophage puni, le fils de Milon se remit en marche. Au sortir du vallon, il lui fallut monter un côteau par où l’on descendait dans la plaine où était la dernière enceinte. Il ne tarda guère à découvrir la porte d’argent ; mais, avant que de s’en approcher, il ouvrit le livre, où il trouva des choses qui l’embarrassèrent. La porte d’argent, disait le livre, est celle de la dernière enceinte : elle est gardée par un grand géant armé de toutes pièces ; et s’il arrive que le chevalier Roland prive de vie ce monstre, il verra naître de son sang deux autres géants, et de ces deux-là quatre, de ces quatre huit, de ces huit seize, et ainsi jusqu’à l’infini. Si le chevalier est assez heureux pour surmonter cet obstacle, il aura la sortie du jardin libre ; mais qu’il ne s’imagine pas pour cela que l’enchantement du jardin sera détruit. Pour mettre cette aventure à fin, il faut arracher de l’arbre une branche qui est féée. Il est aisé de reconnaître cet arbre à sa hauteur excessive et aux vives couleurs de ses fruits. Le plus fort archer ne saurait pousser une flèche jusqu’à son sommet. Le tronc en est si gros, si élevé et si glissant, qu’aucun mortel n’y peut monter pour cueillir de ses fruits, ni par conséquent en arracher la branche féée.

Comme le livre n’enseignait pas la conduite que Roland devait tenir pour voir finir la reproduction des géants, et pour avoir la branche féée de l’arbre, le paladin se trouvait embarrassé. Il y rêva longtemps, puis, s’abandonnant à ce que le ciel ordonnerait de lui, il marcha vers la porte d’argent, qui était fermée, et qui ne devait s’ouvrir qu’après que le chevalier aurait vaincu le géant qui la gardait. Ce monstre s’avança vers Roland le cimeterre levé. Ils commencèrent un horrible combat. Le bouclier du géant, quoique enchanté ainsi que le reste de ses armés, ne put résister à la fatale Balisarde, qui le fendit en deux ; et cette bonne épée, descendant de là sur la cuisse du monstre, y fit une profonde blessure. Pour s’en venger, le géant prit son cimeterre à deux mains, et le déchargea rapidement sur la tête du chevalier ; mais celui-ci, en parant le coup du tranchant de Balisarde, coupa le cimeterre qui tombait sur lui. Par cet événement le coup porta à faux, et le géant ne put s’empêcher de tomber sur ses mains. Le guerrier, profitant de ce temps-là, fit voler le casque et la tête de son ennemi, avant qu’il pût se relever.

Le vaste tronc de ce colosse fit retentir la plaine du bruit de sa chute ; mais à peine le sang qui coulait à grands flots de ce vaste corps eut-il touché la terre, qu’il en sortit une flamme qui laissa voir en se dissipant deux géants armés de même que celui dont le sang venait de les produire. Ils se jetèrent tous deux en même temps sur le comte, qui n’eut pas peu d’affaires à se défendre de ces deux adversaires. Il les frappa du tranchant de Balisarde ; il les avait déjà blessés en plusieurs endroits, lorsque considérant que s’il continuait ce genre de combat, il ne ferait que voir renaître une fois plus d’ennemis qu’il n’en détruirait, il ne s’attacha plus qu’à les mettre hors de combat, en leur donnant du plat de son épée. Il espérait par-là les étourdir et leur faire perdre haleine. Cependant le combat se maintint longtemps de cette sorte ; et Roland, ennuyé d’avoir toujours sur les bras l’un ou l’autre de ces géants, changea de dessein. Il tâcha de les attirer auprès de la fontaine, se flattant que la vue et l’odeur des viandes exciteraient en eux le même désir qu’il avait eu, et que, par l’artifice de l’ogre, il les aurait en son pouvoir, sans répandre leur sang. Il feignit donc de s’enfuir ; mais les géants, sans se soucier de sa fuite, restèrent auprès de la porte d’argent.

Le chevalier eut recours à un autre expédient. Il prit les chaînes dont l’ogre voulait le lier, et les traîna jusqu’à ces deux monstres, qui revinrent sur lui, et le chargèrent furieusement. Le guerrier se glissa sous l’un des deux, l’embrassa par la cuisse, et le secoua si rudement, qu’il le renversa tout de son long. Il courut à l’autre dans le moment, le saisit par le bras, et l’ayant culbuté sur son compagnon il jeta sur eux les chaînes, et les lia tous deux ensemble si fortement, qu’ils ne pouvaient se remuer. Alors la porte d’argent s’ouvrit d’elle-même, et rien n’empêchait plus le paladin de sortir de ce lieu dangereux.

CHAPITRE XII.

Comment Roland détruisit l’enchantement du jardin de Falerine.

LE fils de Milon, après avoir enchaîné les deux géants, pouvait sortir avec gloire du jardin de Falerine. Mais, faisant réflexion qu’il ne remplirait pas l’attente de sa princesse, ni celle de l’univers, s’il abandonnait l’entreprise avant que d’avoir détruit le jardin, et obligé la magicienne à mettre en liberté tous ses prisonniers, il chercha l’arbre dont il fallait arracher la fatale branche, et il eut peu de peine à le démêler. Il s’élevait au-dessus des autres, et se faisait assez reconnaître par la grosseur des pommes d’or dont il était chargé.

À l’approche du guerrier, les rameaux de l’arbre commencèrent à s’agiter, et cette agitation fit tomber plusieurs pommes, dont quelques-unes roulèrent jusqu’aux pieds du paladin. Il en ramassa une, et la trouva si pesante, qu’il jugea bien que pour s’approcher de l’arbre sans danger, il fallait user de précaution. Il coupa plusieurs branches d’arbrisseaux qu’il entrelaça. Il en fit une espèce de hotte, dont le fond se terminait en pointe, et qu’il couvrit par dehors d’une terre grasse. Il la mit ensuite sur sa tête, la pointe en haut, de sorte que les pommes en tombant ne pouvaient lui être funestes. Ce qui faisait le plus grand embarras du comte, c’est que le livre ne lui apprenait point à quoi il pourrait reconnaître la branche féée parmi les autres. Il se couvrit de sa hotte à tout hasard, et s’approcha de l’arbre. Lorsqu’il fut sous son feuillage, les rameaux commencèrent à s’agiter de nouveau, mais plus violemment que la première fois, et les pommes d’or tombèrent en plus grande abondance que la grêle. Néanmoins, comme celles qui tombaient sur lui ne faisaient que glisser en rencontrant la pointe de la hotte, il n’en était presque point incommodé. Il s’avança jusqu’au tronc, qu’il frappa de plusieurs coups de Balisarde. L’arbre tomba ; et par ce moyen Roland, s’étant dispensé d’y monter, acheva ce qui lui restait à faire. Il ôta de dessus sa tête la hotte, dont il n’avait plus besoin, et se mit à couper toutes les branches l’une après l’autre avec une patience admirable.

Lorsque son épée eut rencontré et tranché la branche féée qui renfermait l’enchantement, la terre aussitôt trembla, le soleil perdit sa lumière, une épaisse fumée couvrit tout le jardin ; et du milieu de cette fumée, il sortit un tourbillon de feu qui consuma toutes les choses enchantées du jardin en un moment, et disparut. C’était sans doute quelque esprit infernal ; car un instant après le flambeau du jour reprit sa clarté, et le ciel redevint serein. Le comte ne vit plus de murailles, plus de palais, plus de verger ; il ne retrouva que la magicienne dans l’état où il l’avait mise, c’est-à-dire attachée au tronc d’un arbre. Elle gémissait quand il l’aborda. Elle pleurait amèrement la perte de son jardin, qu’elle venait de voir détruire à ses yeux. Noble chevalier, dit-elle au paladin, fleur des plus vaillants guerriers, tu me vois réduite à subir le sort que tu voudras me faire éprouver. Je confesse que j’ai mérité la mort ; mais sache que, si tu me la donnes, tu feras périr en même temps les dames et les chevaliers qui sont dans mes prisons, au lieu que je les mettrai tous en liberté, si tu me laisses la vie.

Le guerrier français était trop généreux pour balancer sur le parti qu’il avait à prendre. Tu n’as rien à craindre, dit-il à la magicienne, pourvu que tu tiennes ta promesse. Mène-moi donc tout à l’heure à tes prisons. Je suis prête à vous y conduire, Seigneur, répliqua Falerine, mais je dois vous avertir auparavant que nous n’y pouvons aller d’ici sans nous exposer au plus grand péril que vous ayez jamais couru. En quoi consiste ce danger, dit Roland. C’est, repartit-elle, qu’il nous faudra traverser un fleuve sur un pont qui est gardé par le plus terrible géant de l’univers. Vous me direz peut-être qu’il ne vous est pas nouveau de combattre de pareils monstres, et qu’après avoir vaincu les deux qui défendaient la quatrième enceinte de mon jardin, il n’en est point qui puisse vous résister ; mais apprenez qu’Haridan, qui est le géant dont il s’agit, a des armes enchantées, comme tout son corps ; qu’il a de plus obtenu de Morgane, sa maîtresse, par don de féerie, l’avantage d’être six fois plus fort que tous ceux qui oseront le combattre. Ainsi la valeur et la force ne servent de rien contre lui. Ce n’est pas tout encore : il nage tout armé dans le fleuve, ce qu’il a coutume de faire quand il s’y est précipité avec ceux qu’il combat ; il s’y abîme avec eux, et l’on est tout surpris de le revoir le lendemain à la garde du pont.

La magicienne lui dit aussi pourquoi Morgane avait établi l’aventure du pont. Le comte fut étonné d’apprendre que c’était pour se venger de lui, que la fée faisait garder ce passage par Haridan ; ce qui ne servit qu’à l’animer davantage à poursuivre cette entreprise. Enfin, après quelques jours de marche Roland et Falerine arrivèrent au pont. Le paladin y vit avec une extrême surprise un arbre aux branches duquel étaient pendues les armes de Renaud avec celles de plusieurs autres chevaliers, qui avaient tous succombé sous l’effort du fier Haridan.

À ce spectacle, ne doutant point que Renaud n’eût perdu la vie : Hélas ! s’écria-t-il les larmes aux yeux, cher cousin, tu as donc été la victime du ressentiment de la fée Morgane contre moi ! C’est moi qui suis cause de ta mort. Ah ! brave chevalier, écoute du haut de l’Empirée, où tu fais sans doute ta demeure, les plaintes que ton sort m’arrache et le regret que j’ai de ta perte. Aveuglé d’une injuste jalousie, je t’ai offensé, j’ai cherché moi-même à trancher tes jours : j’ai reconnu ma faute, et j’espérais t’en demander pardon ; mais un barbare monstre, suscité par une fée encore plus cruelle que lui, t’a donné la mort avant que nous pussions nous réconcilier. Si je ne puis jouir de cette satisfaction, j’aurai du moins celle de te venger. En prononçant ces dernières paroles, il tira Balisarde du fourreau, prit un des boucliers qui étaient pendus aux branches de l’arbre, et marcha vers le géant, qui paraissait l’attendre d’un air tranquille.

Le paladin avait tant d’impatience de combattre, qu’il sauta par-dessus la barrière qui fermait l’entrée du pont. Alors Haridan se mit en état de recevoir ce nouvel ennemi, et s’imaginant le traiter comme il avait fait des autres : Malheureux, lui dit-il, si le prophète et le ciel même avaient entrepris de t’arracher de mes mains, je les défierais de te sauver la vie. Le chevalier, au lieu de s’arrêter à lui répondre, lui déchargea Balisarde sur la cuisse. Cette redoutable épée trancha les armes, pénétra dans la chair, et en fit couler beaucoup de sang. Le monstre, étonné de se voir blessé, malgré le don qu’il avait reçu de la fée d’être invulnérable, se lança plein de fureur sur le comte, et le frappa sur l’épaule de sa barre de fer, avec tant de force, qu’il le jeta loin de lui. Le guerrier se relève et se remet ; il donne un second coup, et fait une nouvelle blessure à son ennemi, qui, pratiquant ce qu’il faisait d’ordinaire, quand un chevalier lui résistait, vint à Roland, les bras ouverts, le saisit et l’emporta sur les bords du pont, d’où il se précipita dans le fleuve avec lui. La pesanteur de leurs armes les entraîna au fond de l’eau ; mais ils furent quelque temps à y descendre, puisque le fleuve avait près de trois cents pas de profondeur.

Ce qu’il y a de merveilleux, c’est qu’ils se trouvèrent dans un grand pré, dont l’herbe verdoyante n’était nullement mouillée. Les eaux, suspendues en l’air par art de féerie, coulaient au-dessus. Comme Roland avait perdu connaissance, le géant crut qu’il avait été étouffé par les ondes et, dans cette pensée, il voulut lui ôter ses armes pour les aller attacher aux branches de l’arbre où étaient celles des autres chevaliers vaincus. Pendant qu’il le tournait et le retournait en le désarmant, cette agitation faisait rendre au comte la plus grande partie de l’eau qu’il avait bue, et le rappelait à la vie. Cependant le monstre l’ayant dépouillé de ses armes s’éloigna de lui de quelques pas pour les mettre en un monceau. Le guerrier reprit dans ce moment ses esprits et, profitant de l’éloignement de son ennemi, il se releva, et ramassa Balisarde, qu’il retrouva auprès de lui.

Haridan fut extrêmement surpris de voir revenir sur lui tout à coup un homme qu’il avait cru mort. Il se jeta lui-même tout furieux sur le chevalier, qui, dans l’état où il était, ne lui paraissait pas pouvoir faire une longue résistance. Néanmoins il en reçut au côté une estocade qui lui tira beaucoup de sang ; mais il n’en pouvait devenir plus faible, puisqu’il était toujours six fois plus fort que celui qui le combattait. Aussi Roland ne chercha plus qu’à le frapper sur le jarret et il fut assez heureux pour lui couper une jambe. Dès ce moment, le monstre ne pouvant plus se soutenir, se laissa tomber à terre et, dans cette situation, n’étant plus redoutable, malgré toute sa force, il ne fut pas difficile à Roland de lui couper la tête. Ce chevalier rendit grâces au ciel d’une si grande victoire, puis il rêva à ce qu’il ferait.

Comme il ne savait dans quel lieu il était, ni de quelle façon il pourrait rejoindre Falerine, dont il avait besoin pour délivrer les prisonniers, il appréhendait qu’il ne fût sorti de ce dernier péril que pour retomber dans un autre. Tantôt il considérait le fleuve qu’il voyait couler au-dessus de sa tête, tantôt il portait la vue dans la prairie pour chercher une issue à sortir de ce beau séjour, qu’il ne laissait pas d’admirer, et qui lui semblait tel que les païens nous ont peint les Champs-Élysées. Effectivement, cette prairie délicieuse avait toutes les beautés que la fable donne à la tranquille demeure des ombres heureuses, et il ne paraissait pas moins difficile d’en sortir. Elle avait quatre lieues de tour ; et ce qui en faisait l’enceinte n’était qu’une toile de fin lin, qui semblait tendue d’elle-même tout autour sans être attachée à rien. Néanmoins elle était si dure, que Durandal, déchargée dessus par le bras de Roland, n’aurait pu la percer. Avec cela elle était si déliée, qu’on voyait à travers les objets extérieurs, qui consistaient en des désert arides et des rochers ouverts de neige. Climat bien différent de celui dont on sentait en dedans la température. Le soleil éclairait la charmante prairie ; mais ses rayons passant au travers du fleuve, étaient tempérés par la fraîcheur de l’eau, et en même temps réfléchis de mille manières différentes, qui prêtaient aux objets les plus riantes couleurs.

Vers le milieu de la prairie, il s’élevait une montagne jusqu’aux nues. Le comte fut d’abord tenté d’y porter ses pas. Cependant, comme il jugea que si la prairie avait quelque issue elle devait être aux extrémités, il marcha jusqu’à ce que, parvenu à l’enceinte, la toile de fin lin lui causât un nouvel étonnement. Il crut que, pour sortir de ce lieu, il n’avait qu’à rompre la toile ; il la frappa de la main il donna même dedans un coup de pied de toute sa force, et sentant qu’elle était plus dure qu’un mur d’airain, quoique si déliée, il tira Balisarde, et en perça la toile enchantée fort facilement. Mais il s’aperçut bientôt que cette ouverture ne lui servirait de rien, puisqu’un grand fleuve, avec des rochers escarpés et couverts de neige, lui fermaient le passage de toutes parts. Il fut obligé de rentrer dans la prairie, et il s’avança vers la montagne où il avait eu d’abord envie d’aller.

Il la trouva environnée d’un large et profond fossé d’eau vive, sur lequel il n’y avait ni pont ni bateau pour le traverser. Le paladin, tout armé qu’il était, entreprit de le sauter. Dans ce dessein, il s’en éloigna de quelques pas, puis, revenant en courant, il le franchit avec une vigueur étonnante, ensuite il monta sans peine la montagne ; le penchant en était aisé et le chemin très agréable, bordé de plusieurs beaux arbres, et tout parsemé de fleurs. Quand il eut fait environ trois cents pas, il arriva à un grand portail de marbre blanc, enrichi de bas-reliefs d’or qui représentaient des histoires de l’antiquité. On entrait par ce portail sous une longue voûte qui paraissait conduire fort avant sous la terre. L’intrépide guerrier jugeant que ce souterrain devait contenir des choses merveilleuses, ou peut-être une sortie de ce beau lieu, il y descendit sans balancer.

CHAPITRE XIII.

Des merveilles que vit le comte d’Angers dans la caverne de la fée Morgane.

ROLAND marcha plus d’une heure le long de la voûte, en descendant toujours, et dans une obscurité affreuse. Enfin il commença d’apercevoir une faible lueur qui s’augmentait à mesure qu’il avançait. Cette lueur provenait d’un grand verger auquel la voûte aboutissait, et qui était peut-être le lieu de l’univers le plus merveilleux. On y voyait des arbres nains qui portaient pour fruits des rubis, des émeraudes, des topazes, et d’autres pierres précieuses. Mais ce que ce riche verger avait de plus singulier, c’est qu’il tirait sa lumière d’un ciel formé pour lui. Le soleil ni les astres de la nuit n’y paraissaient point. Des escarboucles, dont le nombre était infini, avec mille et mille diamants, éclairaient ce séjour charmant. Ils avaient été cloués par art de féerie au sein fluide du firmament de ce ciel. Les bénignes influences de ces beaux astres donnaient aux buissons du verger la vertu de pousser des fruits si précieux.

Le jour que formaient ces pierreries était si brillant, que les plus beaux jours de l’année ne lui sont pas comparables. Toute l’inquiétude qu’avait Roland de se voir renfermé dans ce lieu souterrain ne pouvait l’empêcher de le regarder avec admiration. Il traversa le verger et trouva, au bout, une voûte que quelques escarboucles incrustées dans le roc de distance en distance rendaient aussi lumineuse que la première était obscure. Le comte s’était trop engagé pour en demeurer là. Il passa la voûte qui le conduisit à un grand lac, au milieu duquel il y avait un superbe salon de marbre couleur de feu, dont les pilastres, corniches et autres ornements étaient du lapis le plus éclatant. On allait à l’île par un pont qui n’avait qu’un pied de large, et l’on apercevait à l’entrée de ce pont deux statues d’or, chacune armée d’une massue de même métal. L’eau qui passait sous le pont paraissait brûlante : on la voyait bouillir à gros bouillons, et de temps en temps des flammes s’élevaient sur sa surface.

À la vue du salon, le guerrier français pensa que la fée y pourrait être, et il résolut de l’aller surprendre, comme il avait surpris Falerine. Mais à peine eut-il mis le pied sur le pont, que les deux statues d’or lui déchargèrent leur massue sur le casque si rudement qu’elles le renversèrent. Peu s’en fallut qu’il ne tombât dans l’eau bouillante. Il se traîna sans se relever vers le salon, jusqu’à ce qu’il n’eût plus à craindre la massue des statues. Alors se relevant, il acheva de passer le pont, et entra dans le salon, dont la porte était ouverte. Quelles richesses n’y vit-il point ? C’était le trésor de la fée ; les murs étaient couverts de perles, de diamants et de rubis enchâssés dans l’or, et une grosse escarboucle attachée au plafond y répandait une grande lumière. Une figure d’or massif, qui, par son manteau royal et par une couronne de pierreries qu’elle avait sur la tête, représentait un roi, était assise à une table composée d’une seule agate onyx. On eût dit que ce prince, tout occupé d’une infinité de choses précieuses qu’il y avait devant lui sur la table, craignait de les perdre, tandis qu’au-dessus de sa tête une autre figure, suspendue en l’air pour marquer ce qu’il fallait penser de ces richesses, tenait une petite table de marbre noir, sur laquelle ces paroles étaient écrites en caractères d’or : Les grandeurs, les richesses et les empires ne sont que des choses frivoles, qu’on possède avec crainte ; et ce qu’on possède de cette façon ne saurait faire le parfait bonheur.

Le généreux comte d’Angers n’était que trop persuadé de la vérité de cette inscription, et le mépris des richesses n’était pas une de ses moindres vertus. Il sortit du salon par une porte opposée à celle par où il était venu, et qui donnait sur un pont semblable au premier qu’il avait passé, à la réserve que les deux statues d’or qui défendaient la sortie de celui-ci avaient chacune un arc et une flèche dont la pointe était d’acier. Lorsque le chevalier fut au milieu du pont, les figures tirèrent sur lui leurs flèches, qui percèrent ses armes, mais qui ne purent blesser sa chair invulnérable. Après avoir passé le pont, il entra dans un vallon plus charmant mille fois que la fameuse vallée de Tempe. Une agréable rivière y roulait en serpentant son onde pure sur un sable d’or. Ici s’offraient aux yeux du fils de Milon des cascades admirables, des grottes de cristal de roche, garnies de nacre de perles et de coquillages de figures et de couleurs différentes. Là c’étaient des fontaines jaillissantes, qui poussaient dans les airs de l’argent liquide.

Mais ce qu’il y avait encore de plus capable de charmer la vue, c’était de voir Morgane endormie sur les bords d’une de ces fontaines. Ce vallon délicieux était son séjour favori. Elle y passait tout le temps qu’elle ne pouvait être avec un jeune prince qu’elle aimait éperdument. Elle avait le visage tourné vers Roland quand il passa près d’elle. Il fallait être autant épris d’Angélique qu’il l’était pour résister à cette fée. Ses cheveux, plus beaux que ceux du blond Phébus, flottaient en boucles sur ses épaules au gré d’un doux zéphyr, qui semblait ne les agiter que pour prêter à la fée de nouvelles grâces. Sa robe couleur de rose brodée d’argent était ouverte par devant, et laissait voir toute la beauté de sa taille. Le fidèle amant de la princesse du Cathay ne put s’empêcher de s’arrêter pour considérer tant d’attraits. Il se ressouvint alors de ce qu’il avait entendu dire à la demoiselle du cor enchanté, et dans son cœur il pardonnait à Morgane le désir qu’elle avait de se venger de lui.

Il fut tenté de la réveiller pour l’obliger à le faire sortir de ce lieu souterrain, qui, tout délicieux qu’il lui paraissait, était toujours une prison pour lui ; mais, se sentant ému de sa vue, et craignant de se laisser séduire aux charmes de ses discours, malgré tout l’amour dont il brûlait pour Angélique, il continua son chemin le long du vallon. Ce n’est pas sans raison, disait-il en lui-même, que la demoiselle du cor enchanté appelait Morgane la source de toute beauté. Le chevalier s’applaudissait de ne s’être pas exposé au péril de parler à la fée, lorsqu’au bout du vallon il rencontra une autre merveille. C’était un palais de cristal, au travers duquel on voyait clairement les objets ; et ce qui ne causa pas moins de joie que d’étonnement au comte, c’est qu’il reconnut parmi plus de soixante chevaliers qui y étaient prisonniers, son cousin Renaud, le paladin Dudon, fils d’Ogier le Danois ; Irolde et Prasilde ; ses deux neveux, Aquilant et Grifon, et son cher Brandimart.

Il aurait bien voulu les embrasser ; mais il ne le pouvait, quoiqu’il ne fût éloigné d’eux que de deux ou trois pieds. Il leur demanda par quelle aventure ils avaient été enfermés dans ce lieu. L’amant de Fleur-de-Lys prit la parole : il lui conta tout ce qui leur était arrivé jusqu’à leur combat contre Haridan, et il finit en disant que ce monstre les avait jetés dans le fleuve l’un après l’autre, qu’ils avaient tous perdu connaissance, et qu’en reprenant le sentiment, ils s’étaient trouvés désarmés dans ce palais de cristal, sans savoir comment ils y avaient été transportés. J’ai, comme vous, été entraîné dans le fleuve par le fort Haridan, dit le comte ; mais je m’en suis vengé par sa mort, et rien ne m’empêchera de vous délivrer tous. Je vais briser en mille pièces ce mur de cristal qui nous sépare. Fût-il composé de diamants, il ne résistera point à mes coups.

Alors levant Balisarde, il allait la décharger sur le mur de cristal, quand un jeune prince, beau comme le jour, lui cria de s’arrêter : Noble guerrier, lui dit-il, ce que tu projettes en notre faveur ne peut réussir. Si tu brisais le cristal qui est entre nous, la terre qui nous soutient s’ouvrirait dans le moment pour nous engloutir, sans que l’art même de la fée nous en pût garantir. Il n’y a qu’un seul moyen de nous délivrer. Regarde cette émeraude qui est comme enchâssée dans le cristal : c’est la porte de ce palais. Morgane seule en a la clef ; mais ne crois pas pouvoir l’obliger ni par prières ni par menaces à te l’accorder. Il faut pour l’obtenir que tu coures après cette fée par où elle portera ses pas, et que tu la joignes. Si les buissons et les rochers qu’elle te fera traverser ne te rebutent point, et, que tu puisses l’atteindre en courant, saisis-la par ses longs cheveux, et tu te couvriras d’une gloire immortelle. Tu as déjà surmonté de grands obstacles, et de tous ceux qui ont été précipités par Haridan au fond du fleuve nul autre avant toi ne se peut vanter d’être venu jusqu’ici tout armé. Cela me fait bien augurer de ton entreprise, et je crois que la gloire de notre délivrance t’est réservée.

Je viens de rencontrer Morgane, répondit Roland au beau chevalier ; elle dormait au bord d’une fontaine ; et, je vous l’avouerai, je l’ai trouvée si belle, que je n’ai osé la réveiller de peur de m’en laisser séduire. Vous avez fait une grande faute, répliqua le jeune prince Ziliant, c’est ainsi que se nommait le beau chevalier. Retournez au bord de cette fontaine ; et si vous retrouvez la fée endormie, ne laissez plus échapper une occasion si favorable. Ziliant n’était que trop instruit de toutes ces choses ; il les tenait de la propre bouche de Morgane, qui l’aimait avec ardeur. Quoiqu’il ne fût pas insensible à la possession d’une beauté si parfaite, tout le bonheur dont il jouissait ne pouvait le consoler d’avoir perdu sa liberté.

CHAPITRE XIV.

Roland poursuit la fée Morgane.

LE paladin Roland qui brûlait d’envie de délivrer ses compagnons, et de sortir avec eux de l’empire de Morgane, retourna vers la fontaine, résolu de défendre son cœur des attraits de la fée. Il la trouva au même endroit, mais elle n’y dormait plus ; elle dansait autour de la fontaine en chantant ces paroles : Quiconque veut acquérir des richesses, des honneur, des empires et des plaisirs, qu’il s’efforce de me saisir par ces beaux cheveux que je laisse flotter dans les airs ; mais s’il me laisse échapper, il ne me rattrapera plus, et il ne lui restera que le regret de n’avoir pu me conserver.

C’est ce que contenait en substance la chanson de Morgane. Cette belle fée, en dansant, faisait paraître tant de grâce et de légèreté, qu’on l’aurait prise pour une dryade du temps des anciens. Aussitôt qu’elle aperçut Roland, elle cessa de danser, et se mit à fuir par le vallon avec plus de vitesse qu’une biche qui se voit poursuivie par un léopard affamé. Elle prit le chemin d’une montagne qui, d’un côté, bornait le vallon délicieux. Le paladin la poursuit, bien résolu de la joindre, quelques obstacles qu’il y rencontre. Il courut après elle assez longtemps, sans rien trouver qui ralentît l’ardeur de sa course ; mais quand il fut au pied de la montagne, il s’éleva un vent furieux accompagné de grêle et de pluie. Le tonnerre gronda, les foudres éclatèrent. Un déluge d’eau couvre la campagne en peu de moments et entraîne tout ce qui se trouve sur son passage. Des rochers et des arbres en sont emportés : Roland pensa l’être plus d’une fois. Cependant, sans s’étonner de ces obstacles, il suivait toujours la fée à travers les roches et les précipices. Tantôt un sable mouvant fondait sous ses pieds, et tantôt il avait à traverser des lieux embarrassés de ronces et d’épines. Outre cela la tempête ne cessait point, et elle répandait sur la terre une obscurité semblable à celle de la nuit. À peine pouvait-on distinguer les objets les plus proches. Ce n’était qu’à la faveur des éclairs que le chevalier revoyait la fée, qu’il perdait souvent de vue. Un nouvel obstacle vint encore traverser la poursuite du guerrier. Un spectre, dont la chair livide, les cheveux hérissés et les vêtements déchirés par lambeaux étaient couverts de cendres, sortit d’une caverne ; il tenait à la main un fouet plein de nœuds et de pointes de fers, avec lequel il se frappait sur les épaules. Il joignit le comte, qui lui demanda ce qu’il était. On me nomme le Repentir, répondit le spectre ; je suis privé de tout contentement, et je ne m’occupe qu’à poursuivre ceux qui, comme toi, ont laissé échapper l’occasion. Ainsi je ne cesserai point de te frapper, ni de t’accabler d’injures, que tu n’aies recouvré l’avantage que tu as perdu ; ta force et ton courage te seront inutiles, si tu n’es armé de patience. En disant ces paroles, le spectre suivait le chevalier, et lui appliquait sans relâche sur les épaules des coups de son fouet, qu’il accompagnait de termes injurieux.

Quoique le fils de Milon fût armé de toutes pièces, par une merveille qu’il ne concevait pas, il sentait aussi vivement les coups que s’ils eussent porté sur sa chair nue. Il souffrit patiemment tous ces outrages pendant un assez long temps, parce qu’il craignait de perdre à s’en venger des moments qui lui étaient précieux. Néanmoins un mouvement de colère qu’il ne put retenir, l’obligea de se retourner vers le spectre, et de lui donner sur sa joue décharnée un furieux coup de poing ; mais le coup ne fit aucune impression sur le spectre, et ne trouva pas plus de résistance que s’il eût frappé un nuage. Le paladin, qui connut par cette épreuve qu’il ne pourrait tirer aucune vengeance d’un pareil ennemi, lui dit : Vain fantôme, si l’indigne traitement que tu me fais m’a causé un mouvement d’impatience, assure-toi que désormais rien ne lassera ma persévérance ni ne m’empêchera de poursuivre Morgane.

Ce n’est point ce que je me propose, lui repartit le spectre. Au contraire, si tu es assez heureux pour l’atteindre, je prétends que tu m’en aies toute l’obligation. En parlant de cette sorte, le fantôme redoubla ses coups, et le chevalier fit de si violents efforts pour joindre la fée, qu’il en vint enfin à bout. Il la saisit par ses cheveux, que le vent et sa course faisaient voltiger. Dès cet instant le spectre cessa de frapper, et disparut ; la tempête et l’obscurité cessèrent, le ciel reprit toute sa clarté, les précipices redevinrent un chemin uni et le comte, au lieu d’épines et de buissons, ne vit plus que des fleurs et des fruits.

Morgane fut inconsolable de se voir ainsi arrêtée en dépit d’elle ; car, malgré son grand art de féerie, elle demeurait sans force et sans pouvoir dès qu’elle était saisie par ses cheveux. Elle n’épargna rien pour engager le paladin à se dessaisir d’elle. Prières, promesses, airs engageants, tout y fut employé. Elle lui offrit toutes les richesses et les grandeurs du monde, et lui fit même espérer sa possession ; mais le fidèle amant d’Angélique se mit si bien en garde contre les attraits de la fée, qu’elle ne put le séduire. Il lui déclara qu’il ne la quitterait point qu’elle ne lui eût donné la clef du palais de cristal, pour délivrer les prisonniers qu’elle y retenait, et qu’il fallait encore qu’elle lui enseignât le moyen de sortir de ces lieux inconnus aux mortels.

La fée, voyant qu’il persistait fortement dans cette résolution, lui répondit : Il faut bien que je te satisfasse, puisque le ciel a voulu que tu achevasses cette aventure. Je ne te demande qu’une grâce que tu peux m’accorder, c’est de me laisser le fils du roi Monodant ; emmène avec toi tous les autres : j’aime ce jeune prince, je ne puis vivre sans lui : ne l’arrache donc point à ma tendresse, je t’en conjure par le dieu vivant et par la dame que tu aimes. Je te l’abandonne, dit Roland ; mais je crains que tu ne me trompes, et je ne veux pas m’exposer encore à la nécessité de te poursuivre. Non, non, répliqua Morgane : la foi des fées est sacrée, et je jure par le roi Salomon, ce qui est notre plus fort serment, que je tiendrai parole. En prononçant ces derniers mots, elle tira de dessous sa robe une clef d’argent, qu’elle donna au paladin, en lui disant : Tenez, chevalier, voici la clef que vous demandez. Allez délivrer vos compagnons ; mais en ouvrant la porte du palais, prenez garde de rompre la clef ou la serrure ; car si ce malheur arrivait, comptez que vous et tous les prisonniers, vous tomberiez dans des abîmes dont tout mon pouvoir ne pourrait vous retirer. Roland remercia la fée et dans l’impatience où il était de délivrer les prisonniers, il courut au palais de cristal.

CHAPITRE XV.

Comment le fils de Milon, après avoir délivré les prisonniers de Morgane, sortit de l’île du Lac.

AUSSITÔT que les prisonniers aperçurent Roland, et qu’ils virent que ce généreux chevalier mettait la clef d’argent dans la serrure d’émeraude, leurs cœurs tressaillirent de joie. Et quand leur illustre libérateur, sans avoir rien rompu, eut heureusement ouvert la porte, ils vinrent tous à l’envi le remercier. Mais ceux qui firent le plus éclater leur reconnaissance furent ses deux neveux, son cousin Renaud, Brandimart et Dudon.

Ils paraissaient charmés de le revoir ; Renaud surtout l’embrassa plus de cent fois, et Roland se prêtait à ses caresses avec autant d’ardeur que lui. Ces deux fameux guerriers n’avaient plus de ressentiment l’un contre l’autre. Le comte d’Angers fit des excuses à son cousin de tout ce que la jalousie lui avait fait entreprendre contre lui ; et le seigneur de Montauban de son côté lui protesta qu’il ne le troublerait jamais dans la recherche d’Angélique, dont il l’assura que son cœur était entièrement détaché. Après cela, Roland demanda aux autres chevaliers qui d’entre eux était le jeune prince que Morgane aimait, leur déclarant à quelle condition il avait obtenu de la fée la clef du palais de cristal. Le fils du roi Monodant, qui s’était attendu à recouvrer sa liberté comme ses compagnons, fut vivement touché d’apprendre qu’il lui faudrait demeurer encore au pouvoir de Morgane. Ce n’est pas qu’il n’aimât cette fée ; mais il souffrait impatiemment que son courage languît dans l’oisiveté. Le comte fut d’autant plus sensible à la douleur du jeune Ziliant, que c’était ce prince qui lui avait conseillé de poursuivre Morgane. Il lui témoigna combien il était mortifié d’avoir promis de le laisser à la fée. Il fit plus : il le prit en particulier, et l’assura qu’il reviendrait le délivrer.

Après cette assurance, Ziliant modéra son affliction. Sur ces entrefaites, Morgane arriva. Elle dit au comte de la suivre avec tous les autres chevaliers, excepté le fils du roi Monodant. Elle leur fit passer un grand parterre coupé de plusieurs canaux, et garni tout autour de statues d’or massif. Elle les conduisit de là à un magnifique portail de même matière que le palais. La porte était alors ouverte, mais le passage n’en était pas plus libre, et personne, sans le consentement de la fée, ne pouvait passer. D’ailleurs un large fleuve qui tournait tout autour de l’île, et qui la faisait nommer l’île du Lac, lavait le seuil du portail, et s’opposait au désir de tous ceux qui auraient voulu sortir du jardin malgré Morgane. Là, cette fée dit au fils de Milon : Seigneur chevalier, il n’est pas nécessaire que j’aille plus loin ; je vous accorde le pouvoir de passer cette porte avec vos compagnons, et de traverser le fleuve dont vous verrez les flots se durcir sous vos pieds. À ces mots, elle quitta ses prisonniers sans donner même au comte le temps de la remercier.

Après son départ, les chevaliers, qui n’avaient rien vu de toutes les richesses de l’île que le palais de cristal, parce, qu’ils y avaient été transportés pendant leur évanouissement, ne pouvaient se lasser d’admirer la beauté du parterre et des statues dont il était orné. Renaud même ne se contenta pas d’une infructueuse admiration : il prit une des statues qui représentaient Morgane, et dit à ses compagnons : Je veux emporter ceci en France ; je n’ai jamais fait un si riche butin. Cette action déplut à Roland, qui représenta au fils d’Aymon qu’un guerrier comme lui, qui avait porté la gloire des armes à son plus haut point, devait mépriser ces richesses frivoles ; qu’il ne répondait pas que les Mayençais, le voyant revenir chargé comme un animal de voiture, ne prissent de là occasion de l’accuser d’avarice. Seigneur comte, lui répondit Renaud, vous pouvez sans peine mépriser les richesses, vous qui possédez tant de terres, et qui disposez à votre gré des trésors de Charlemagne ; mais moi, qui n’ai pour tout bien qu’un seul château, je crois qu’il m’est permis de prendre ce que la fortune semble me présenter. Outre cela, Morgane en sera-t-elle moins riche et moins puissante, elle qui est la source de toutes les richesses de la terre. À l’égard des Mayençais, on sait assez de quoi ils sont capables, et ils ne peuvent donner atteinte à ma gloire. Ne vous opposez donc plus à mon dessein. Je ne prétends point porter en France cette statue ; je la porterai seulement au premier lieu habité, d’où je la ferai conduire au port de mer le plus proche, et de là, sur un vaisseau, elle sera transportée à Montauban, et posée dans la grande place de cette forteresse, comme un monument de votre gloire et de votre valeur.

Le comte d’Angers sourit à ce discours, et n’y répliqua point. Il marcha vers le fleuve, le traversa, et l’onde, ainsi que la fée le lui avait dit, devint dure sous ses pas. La plus grande partie des chevaliers passèrent de même ; mais lorsque le seigneur de Montauban, chargé de la statue, mit le pied sur le fleuve, l’eau s’agita, et si le paladin ne se fût retiré légèrement en arrière, il se serait noyé. Il voulut tenter la chose une seconde fois, mais elle ne lui réussit pas mieux que la première. Alors Roland lui cria de laisser la statue ; Renaud, qui voulait l’emporter, la lança d’une force inconcevable de l’autre côté du fleuve ; ce qui ne tourna pourtant encore qu’à sa confusion : car un vent impétueux, qui s’éleva tout à coup, repoussa la statue avec tant de violence contre Renaud même, qu’elle le renversa tout étourdi sur le gazon. Tous les chevaliers craignirent pour sa vie. Ils repassèrent en diligence le fleuve pour l’aller secourir. Ils le firent revenir de son étourdissement, et ils eurent peu de peine alors à lui faire renoncer à la statue d’or. Il ne songea plus qu’à sortir avec eux de l’île du Lac. L’eau cessa d’être fluide, et devint pour lui, comme pour les autres, un terrain solide. Ils entrèrent tous dans une plaine, au bout de laquelle ils trouvèrent le pont de Haridan, et leurs armes encore suspendues à l’arbre, ainsi que la fée le leur avait dit.

CHAPITRE XVI.

De l’entreprise du roi d’Alger, et de la descente qu’il fit en Italie.

LE sujet de mon histoire m’oblige de retourner au superbe Rodomont. Il était parti de la cour de Bizerte, dans la résolution de porter la guerre en France avant le passage du roi Agramant. Dès qu’il fut de retour dans ses états, il apporta tant de diligence à faire faire ses levées, et pressa de telle sorte les princes ses amis de se joindre à lui, qu’en peu de temps il forma une grosse armée aux environs d’Alger. Des vaisseaux préparés par ses soins, et munis de toutes les choses nécessaires, n’attendaient qu’un vent favorable pour mettre à la voile avec ses troupes.

Une tempête qui durait déjà depuis plusieurs jours retardait l’embarquement. Rodomont, plein de fureur, maudissait les vents, et blasphémait contre le ciel. Son impatience ne lui permit pas d’attendre la fin de la tempête ; il voulut partir : la flotte leva l’ancre par son ordre. Elle était composée de deux cent soixante voiles de diverses grandeurs.

Tandis que cette flotte était en mer, il y avait beaucoup d’agitation dans la France. L’empereur Charles, informé du grand armement que faisait le roi d’Afrique pour venir attaquer l’empire romain, songeait à la sûreté de ses frontières et de ses places. Il commit au duc Aymon, en l’absence de Renaud, le soin de veiller avec ses autres fils à la garde du Languedoc, d’y faire fortifier Agde et Béziers, de répandre des troupes et des milices le long des côtes, depuis Narbonne jusqu’à Montpellier, et d’envoyer en mer des barques d’avis pour être averti de tout ce qui s’y découvrirait. De plus, il lui donna Yvon, son cousin, et Angelier, avec un gros corps de troupes pour agir sous ses ordres. Il chargea Anichard de Perpignan et le comte de Roussillon, de veiller sur la côte d’Espagne et du côté des Pyrénées. Il se reposa sur le sage duc de Ravière et sur ses quatre fils, du soin de garder la Provence depuis la grande ville d’Arles jusqu’à Antibes ; de pourvoir Marseille, Toulon et Fréjus de tout ce qui pourrait empêcher les Africains d’y faire la descente ; et comme cette province, à cause du nombre de ses ports, était la plus exposée, l’empereur choisit pour le soulager et se charger de l’exécution de ses ordres, Guy de Bourgogne, et la guerrière Bradamante, digne sœur de Renaud. Le roi Didier de Lombardie, les comtes de Lorraine et de Savoie eurent pour partage la défense de toute la côte de Ligurie et de Toscane. Enfin, Charles n’oubliait rien de tout ce qui pouvait contribuer à la sûreté de l’empire et de ses peuples.

Cependant la flotte africaine luttait contre les flots et les vents. Malgré l’expérience des matelots, la tempête qui, comme il a été dit, durait encore, tantôt dispersait les vaisseaux, et tantôt les poussant les uns sur les autres, les faisait briser par leur choc. Ils furent obligés de jeter dans la mer la plus grande partie de leurs chevaux, et même de leurs provisions, pour éviter un entier naufrage. Que dirai-je ? l’indomptable Rodomont et son armée essuyèrent, pendant huit jours de navigation, tout ce que le vent et l’orage peuvent avoir de plus rigoureux. Enfin ils aperçurent les côtes de l’Italie, et leurs vaisseaux fort endommagés vinrent surgir à celles de Gênes. Les peuples de cette côte, dès qu’ils reconnurent les Sarrasins, descendirent des montagnes, en criant : Amis, donnons sur ces barbares, sur ces mécréants. En même temps ils lançaient sur eux pierres, flèches, dards et pots à feu pour les empêcher de prendre terre.

L’orgueilleux Rodomont, opposant son corps à leurs traits comme un bouclier impénétrable, donnait ses ordres fièrement de la proue de son vaisseau, où il était. Bientôt les chaloupes et les autres bâtiments plats faits pour la descente furent remplis de soldats qui s’approchèrent de la terre ; et ce prince se mettant à leur tête se jeta le premier dans l’eau jusqu’à la ceinture. Il gagna le rivage avec eux, malgré les pierres et les flèches qu’on leur lançait ; aussitôt il rangea son armée, et dès ce moment les Italiens qui défendaient la côte ne songèrent plus qu’à se mettre en sûreté. Les uns se réfugièrent dans Gênes, dont ils fermèrent les portes ; d’autres s’enfuirent vers les montagnes, et la plus grande partie se retira du côté de Savone, où ils semèrent l’épouvante.

Le comte Archambault, qui y commandait avec un corps de troupes que le roi Didier, son père, lui avait confié, accourut au secours des Génois ; mais en partant il n’oublia pas de faire donner avis à Didier de la descente des Sarrasins : il lui mandait qu’il allait les harceler, en attendant qu’il pût s’avancer avec son armée, pour achever de les chasser du pays, et dégager la ville de Gênes. Archambault était comte de Crémone, et passait pour un capitaine aussi vaillant que sage. Il s’approcha donc de Gênes du côté opposé à celui où les Africains avaient pris leurs quartiers. Il fit entrer une partie de ses gens dans la place, pour la munir d’une forte garnison, et encourager les habitants à la bien défendre, en cas que les ennemis en formassent le siège ; et il se posta avec le reste de sa petite armée dans des lieux coupés, où il était difficile de le forcer. De ce camp, il faisait des courses sur les Algériens. Tantôt il leur enlevait leurs convois, et tantôt il les surprenait au fourrage, où ils n’allaient pourtant que rarement, à cause du peu de chevaux qu’ils avaient.

Le violent roi d’Alger était dans une colère inconcevable de se voir ainsi harceler impunément par un si petit nombre d’ennemis. Il résolut de les aller attaquer dans leur camp, quelque inaccessible qu’il fût, et il aurait exécuté sa résolution, si le roi Didier avec son armée n’eût joint son fils ; mais ces deux princes, enseignes déployées, marchèrent aux Africains. Le comte de Crémone, qui était à l’avant-garde, baissa sa lance, et fondit sur Rodomont, qui s’élevait autant au-dessus des autres Sarrasins que le donjon d’une tour s’élève au-dessus de ses créneaux. Archambault l’atteignit au milieu de l’écu, qu’il perça sans ébranler le roi d’Alger, qui le frappa de son côté avec tant de force, qu’il lui fendit son bouclier ; et, tranchant mailles et plastrons, lui fit une profonde plaie au côté. Le prince lombard tomba de ce coup, et fut emporté demi-mort à Gênes.

Après son départ, Rodomont se jeta sur les Crémonais, qui ne firent qu’une faible résistance. Des premiers coups qu’il déchargea sur eux, il renversa les premiers rangs. Les autres plièrent bientôt, et par leur prompte fuite évitèrent une mort qui aurait été inévitable pour eux, s’ils eussent osé soutenir l’effort du terrible roi d’Alger. Ils allèrent se réfugier dans l’armée du roi Didier, qui marchait à leur secours, comme s’il eût fallu une armée entière pour les mettre à couvert de la furie d’un seul homme. Le prince de Piémont, Robert d’Ast et le fort Parmesan Rigozon venaient à la tête des Lombards. Ils firent une irruption si vive sur les Algériens qui leur étaient opposés, qu’ils les enfoncèrent du premier choc. Ils poussèrent leur avantage, et si quelques princes amis de Rodomont n’eussent arrêté leurs progrès, ils assuraient la victoire à leur parti. Le combat se renouvela de ce côté-là pendant que de l’autre le roi d’Alger faisait un horrible carnage de ceux qu’il avait en tête. Il enfonçait les escadrons les plus épais, fendait les casques et les cuirasses, et faisait voler des têtes et des bras. Tout fuyait devant lui : en vain les comtes de Lorraine et de Savoie, et le roi Didier même avec ses principaux barons, entreprirent d’opposer une digue à ce torrent. Il fit perdre les arçons à la plupart d’entre eux ; et les autres, pour éviter le même sort, allèrent combattre ailleurs.

Ils se vengèrent sur les sujets de Rodomont du mal qu’il faisait aux chrétiens. Ils mirent en fuite tous les Sarrasins qui voulurent leur résister ; mais le roi d’Alger, ne trouvant plus d’ennemis qui osassent attendre ses coups, revint sur eux couvert de sang et de sueur. Il était suivi d’un grand corps d’Algériens, qui s’efforçaient de le seconder ; il mit d’abord hors de combat trois des principaux chefs de Didier ; ensuite, se faisant jour jusqu’à ce roi, il le porta par terre ; il blessa aussi Robert d’Ast, et fendit la tête au Parmesan Rigozon. Les comtes de Savoie et de Lorraine, jugeant bien qu’en voulant s’opposer à ce furieux, c’était livrer à sa rage une infinité de chrétiens, remontèrent le roi lombard, rassemblèrent le reste de leurs soldats, et se retirèrent vers les montagnes de Gênes en assez bon ordre.

Les Sarrasins les poursuivirent quelque temps, et Rodomont en massacra un grand nombre dans leur retraite ; mais comme les Africains avaient perdu presque tous leurs chevaux sur mer, ils ne purent empêcher les chrétiens de regagner les montagnes, et de se réfugier dans leurs bois. L’armée du roi d’Alger revint sur le champ de bataille, et tenta de s’emparer de la ville de Gênes. Heureusement les habitants y étaient sur leurs gardes, et le comte Archambault, tout blessé qu’il était, n’avait rien négligé pour la mettre en état de faire une longue résistance. Rodomont voyait bien qu’il était important pour lui d’avoir une place d’armes, pour assurer la subsistance de ses troupes dans un pays ennemi ; cependant, comme toutes les choses nécessaires pour faire un siège lui manquaient, il n’entreprit pas celui de Gênes, qu’il savait être forte, bien munie, et défendue par de braves gens. Il appréhenda même que ses soldats ne se rebutassent ; et pour les encourager : Mes amis, leur dit-il, ne regrettez point votre patrie ; la gloire vous en offre une plus heureuse. C’est des belles campagnes de la France et de ses riches villes qu’il faut faire la conquête. Rodomont, vous n’avez qu’à le suivre, vous en ouvrira le chemin.

CHAPITRE XVII.

Renaud et ses compagnons prennent le chemin de France. Ils arrivent au pont de Farillard.

LES prisonniers de Morgane ayant repris leurs armes songèrent à ce qu’ils avaient à faire. Les chevaliers païens, parmi lesquels il y avait plus d’un prince, s’en retournèrent chacun dans sa patrie, après avoir rendu de nouvelles grâces à Roland de leur délivrance. À l’égard des paladins français, Dudon fit savoir au comte les grands préparatifs que faisait le roi Agramant, pour porter la guerre en France, et l’ordre qu’il avait reçu de Charles d’aller chercher ses paladins, pour les rappeler à la défense de l’empire, dont ils étaient les plus fermes colonnes.

Renaud et les autres paladins parurent disposés à satisfaire leur empereur ; mais Roland, partagé entre son devoir et son amour, ne savait quel parti prendre. D’un côté, s’il sentait vivement ce qu’il devait à son prince et à sa religion, de l’autre il souhaitait de rendre compte à sa belle Angélique de la commission dont elle l’avait chargé, ou, pour mieux dire, il voulait revoir sa princesse avant que de s’en retourner en France. Il se flatta qu’il aurait assez de temps pour arriver au secours de sa patrie, avant que le roi d’Afrique y eût fait des progrès considérables. Prévenu de cette pensée, il dit à ses compagnons qu’ils n’avaient qu’à partir, et qu’il irait les rejoindre dès qu’il aurait mis à fin certaine aventure à quoi il s’était engagé par serment, et qu’il ne voulait avec lui que son cher Brandimart. Le seigneur de Montauban et les autres paladins l’embrassèrent, et le laissèrent marcher vers le Cathay. Pour eux, ils prirent le chemin de France, se proposant, comme ils étaient à pied, de se pourvoir de chevaux à la première occasion qu’ils en trouveraient.

Ils tâchaient, en marchant, d’adoucir la rigueur du chemin par des discours réjouissants ; mais Renaud et le jeune Grifon n’étaient guère disposés à fournir de leur part à un entretien plein de gaieté. L’un soupirait sans cesse pour Origile, qu’il ne pouvait oublier, quoiqu’il se fût bien aperçu que le comte d’Angers, son oncle, désapprouvait son attachement ; et l’autre ne pouvait se consoler de la perte de son fidèle Bayard, qu’il désespérait de revoir jamais. Tous ces chevaliers marchèrent cinq jours sans trouver d’aventure ; mais le sixième ils entendirent retentir le son d’un cor du haut d’un château qu’ils voyaient situé sur la cime d’un rocher. On voyait tout autour de ce rocher une vaste prairie, au travers de laquelle il passait un fleuve dont l’eau était très claire, et si rapide qu’on ne pouvait le passer à gué. Les paladins en approchèrent ; et, quand ils furent sur la rive, une demoiselle, qui était dans un bateau de l’autre côté, leur dit : Chevaliers, si vous voulez traverser ce fleuve, je vais vous prendre dans mon bateau. Les guerriers, qui crurent que c’était leur chemin, acceptèrent l’offre avec joie, et remercièrent la demoiselle, qui leur dit, lorsqu’elle les eut passés : Vous êtes dans une île, et vous n’en pouvez sortir que par un pont qui est au-delà de ce château ; mais on ne vous laissera point passer le pont si vous ne promettez de rendre un service au roi Monodant, à qui ce château appartient.

À peine la demoiselle eut-elle achevé ces paroles, que les paladins aperçurent le châtelain, qui descendait de la roche pour venir à eux. C’était un vieillard sans armes ; mais une troupe de gens de guerre le suivait. Seigneurs chevaliers, leur dit-il en les abordant, nous sommes portés à vous faire plaisir, et nous vous conduirons, si vous le souhaitez, au pont qui est de l’autre côté de ce rocher ; mais je vous avertis que vous ne pourrez le passer sans être obligés de combattre un géant qui en garde le passage. Si vous le pouviez vaincre, vous rendriez un grand service à notre roi, qui gémit de tous les meurtres que ce monstre commet impunément dans ce pays.

Quand le vieillard eut cessé de parler, le seigneur de Montauban lui répondit : Quoique nous ayons sujet de nous plaindre de votre demoiselle, qui nous a fait entrer dans cette île, ce que nous pouvions nous dispenser de faire, nous n’avons jamais refusé d’arrêter une injustice, ni de punir la cruauté ; menez-nous donc à ce géant, nous le combattrons, et il ne tiendra pas à nous que nous ne rendions ce pont libre à vos peuples. Le châtelain le remercia de sa bonne volonté ; puis il conduisit les paladins jusqu’au pont, qui n’était éloigné que d’une lieue du château. Varillard, ainsi se nommait le géant, était alors au milieu de ce pont : on eût dit que c’était une grosse tour qui y avait été posée. Ce colosse, armé de toutes pièces, portait une longue barbe, et avait le regard furieux. Son arme offensive était une massue, sa voix un tonnerre, et ses coups une tempête.

Irolde obtint de Renaud la permission de combattre le premier. Il s’avança vers le géant avec beaucoup de courage ; mais il ne put lui résister longtemps : il fut pris. Prasilde courut au secours de son ami, et fit plus de peine au monstre qu’Irolde ; néanmoins, après un long combat, il tomba sur le pont d’un coup de massue. Varillard le saisissant aussitôt de ses bras nerveux, pendant qu’il était encore tout étourdi, l’emporta dans une tour située sur la rive au-delà du pont, et le livra à ses satellites, qui le mirent dans la même prison qu’Irolde. Le jeune paladin Dudon, vaillant fils d’Ogier le Danois, voulait se présenter pour combattre, quand le fils d’Aymon, que la prise des deux amis avait animé de colère, le prévint. Il attaqua le géant avec la dernière vigueur : Varillard se défendit de même. Le fleuve et la campagne retentissaient des coups pesants qu’ils se portaient. Le casque de Membrin sauva plus d’une fois la vie à Renaud, en résistant à la terrible massue ; si cette massue faisait chanceler quelquefois le guerrier, Flamberge en récompense brisait les armes du géant, qui, déjà blessé en plusieurs endroits, prit tout à coup l’épouvante, et s’enfuit vers la tour, pour y chercher sa sûreté. Le paladin, qui n’avait pas envie de le laisser échapper, le suivit en courant, entra dans la tour après lui, en traversa la cour, monta jusque sur le perron du bâtiment. Varillard, sur les pas duquel il marchait, entra dans un petit vestibule, tira une corde qui pendait du plafond ; et dans le moment des chaînes de fer très pesantes tombèrent sur le seigneur de Montauban, qui en fut enveloppé et lié si fortement par le corps, qu’il demeura privé de l’usage de ses jambes et de ses bras. Le géant, hors de péril par cette trahison, fit prendre et enfermer par ses gens le fils d’Aymon dans la prison de la tour avec les deux chevaliers de Balc, et plusieurs autres qu’il avait faits prisonniers avant l’arrivée des paladins. Ensuite il revint sur le pont.

Le fils d’Ogier voyant ce monstre revenir seul, lui demanda tout surpris ce que Renaud était devenu. Je l’épargnais, répondit Varillard ; mais son imprudence et son obstination m’ont obligé de me servir de toutes mes forces contre lui. Je l’ai vaincu, et je le tiens à présent dans mes prisons. Ah ! je vais le venger, s’écria Dudon en colère. En disant cela, il attaqua le monstre et le chargea si vivement, que Varillard, affaibli d’ailleurs par le sang qu’il avait perdu, fut obligé de recourir au même artifice qu’il venait d’employer ; et, par ce moyen, il s’en rendit maître comme de Renaud. Les deux fils du marquis de Vienne eurent aussi le même sort. Ainsi tous ces paladins, que la valeur de Roland avait sauvés de l’île enchantée de Morgane, ne sortirent du palais de cristal que pour tomber dans les prisons de Varillard, qui les envoya au roi Monodant, pour la raison que l’on dira dans la suite.

CHAPITRE XVIII.

De la rencontre que fit Roland après s’être séparé des autres paladins.

LE comte d’Angers, accompagné de son ami, marchait vers la tour du vieillard, dont Falerine lui avait appris le chemin ; il espérait y trouver cette magicienne, ou qu’en tout cas il pourrait s’y introduire par sa valeur, et en délivrer les prisonniers. Effectivement, il y rencontra Falerine, qui fut surprise de le revoir, après l’avoir cru suffoqué par les eaux du fleuve où Haridant l’avait entraîné avec lui. Falerine avait continué son chemin, et elle s’était arrêtée dans la tour du vieillard.

Elle ne manqua pas de demander à Roland de quelle manière il avait pu sortir de l’île du Lac. Le comte satisfit sa curiosité ; après quoi il pria cette magicienne de mettre en liberté les prisonniers de la tour, comme elle s’y était engagée par serment. Elle y consentit, et sur-le-champ, par son ordre, le vieillard fit sortir des prisons les dames et les chevaliers qui les remplissaient. Dès que ces infortunés furent libres, ils vinrent rendre grâces à leur libérateur, qui s’informa d’eux si, parmi les dames, il n’y en avait pas quelqu’une qui fût parente de la princesse du Cathay. On lui répondit que non, et il en parut consterné. Il craignit que la dame qu’il cherchait n’eût déjà servi de pâture avec son amant au dragon de Falerine ; mais cette magicienne l’assura qu’elle n’avait jamais eu dans ses prisons de princes ni de princesses qui fussent du sang de Galafron. Cependant, lui dit le paladin, Angélique, à mon départ d’Albraque, m’a dit qu’elle avait appris qu’une de ses parentes était en votre pouvoir. Seigneur chevalier, répliqua Falerine, je vous jure que je n’ai jamais eu dessein de nuire à la maison royale du Cathay. Au contraire, Marquinor, roi d’Altin, et mon parent, a marché avec une grosse armée au secours d’Angélique contre les Tartares ; par conséquent vous devez être persuadé qu’on a fait un faux rapport à cette princesse. Roland, satisfait de cette assurance, quitta la magicienne, et se remit en chemin avec Brandimart, qui n’avait pas moins d’envie que lui de retourner à Albraque.

Comme ils étaient à pied, et que cela secondait mal leur impatience, ils se munirent de chevaux au premier lieu habité. Un jour qu’ils étaient tous deux dans une grande plaine, au lever du soleil, ils aperçurent deux personnes, dont l’une poursuivait l’autre. Celle qui poursuivait était un grand guerrier à pied, armé de toutes pièces, et l’homme qui fuyait paraissait être un nain. Il avait un habit fort propre, et il montait un des meilleurs chevaux du monde. Le chevalier à pied faisait des efforts étonnants pour le joindre, et le menaçait, en courant, de le pendre à un arbre, s’il pouvait l’atteindre ; mais le petit homme avait la malice de le laisser approcher ; puis tout à coup il s’en éloignait, en lâchant la bride à son coursier, et trompait l’espérance que le guerrier avait de se venger de lui.

C’était la reine Marphise, qui poursuivait Brunel depuis trois mois ; elle avait crevé plusieurs chevaux dans sa poursuite, et le dernier qu’elle montait venait de tomber sous elle de lassitude.

Le comte d’Angers et Brandimart étaient si éloignés de penser que cette princesse fût dans ces provinces d’Éluth et d’Altin, qu’ils ne la reconnurent pas. Brunel passa près d’eux ; et, en passant, il regarda fort attentivement le paladin français. Ce n’était pas sans raison qu’il le considérait. Dans tous les lieux de ce royaume où il s’était arrêté pour prendre de la nourriture, il avait ouï raconter avec surprise qu’un chevalier étranger, nommé Roland, avait détruit par sa valeur les monstres et les jardins de Falerine, et avait acquis dans cette entreprise une épée qui coupait toutes choses enchantées. L’Africain avait résolu de voler cette arme merveilleuse, pour en faire don au jeune Roger, s’il pouvait rencontrer sur sa route le chevalier qui l’avait conquise ; et, sur le portrait qu’on lui avait fait de Roland, il jugea que c’était lui qu’il voyait. Prévenu de cette opinion, il s’arrêta, et dit au guerrier français : Seigneur chevalier, vous êtes étonné sans doute de me voir ainsi poursuivi par un homme à pied ; mais, votre surprise sera bien plus grande encore, lorsque vous saurez que ce n’est pas un chevalier, c’est la reine de Perse, la guerrière Marphise elle-même. J’emporte son épée, pour la donner au meilleur chevalier de l’univers, et elle court après moi pour me forcer de la lui rendre.

Ce que vous faites est si criminel, répondit le paladin, que j’en suis indigné. Au lieu de vous vanter d’une pareille action, craignez que je ne vous ôte l’épée dont vous me parlez, et que je ne vous livre même au juste courroux de cette princesse. Comme il achevait ces paroles, le nain s’éloigna de lui, et levant en l’air Balisarde qu’il avait eu l’adresse de lui voler : Seigneur chevalier, s’écria-t-il, songez plutôt à conserver ce que vous avez qu’à vouloir faire des restitutions qui ne vous regardent point. Adieu, souvenez-vous de Brunel, c’est mon nom, et faites savoir à la reine Marphise quel succès a eu le zèle que vous témoignez pour ses intérêts. Alors l’Africain lâcha la bride à son coursier, et disparut comme un éclair.

Rien n’est égal à la surprise où se trouva Roland, qui ne pouvait concevoir comment Balisarde avait passé dans les mains de Brunel. Il poussa son cheval après ce nain ; mais il s’aperçut bientôt qu’il le poursuivrait vainement. C’est pourquoi il cessa de le suivre, et reprit avec son ami le chemin d’Albraque.

CHAPITRE XIX.

Combat de Roland contre le géant Varillard.

ROLAND eut tant de chagrin de cette aventure, que Brandimart ne pouvait le consoler. Ils marchèrent le reste du jour, et le lendemain ils se trouvèrent au bord du fleuve que Renaud et ses compagnons avaient passé. Ils donnèrent dans le même piège ; ils entrèrent dans le bateau de la perfide demoiselle ; mais imaginez-vous quelle fut leur surprise d’y rencontrer Origile, qui voulait aussi traverser le fleuve. Elle ne fut pas moins étonnée qu’eux de cette rencontre ; et la vue d’un chevalier qu’elle avait tant offensé la remplit de frayeur ; elle avait encore Bridedor et Durandal, ce qui ne causa pas peu de joie au comte. L’artificieuse Origile baissa les yeux de confusion dès qu’elle le reconnut ; et, ne pouvant prendre la fuite, elle eut recours aux larmes : Seigneur, lui dit-elle, jugez par mes pleurs du regret que j’ai de vous avoir donné lieu de me soupçonner de trahison. Je n’ignore pas que la reconnaissance et le devoir m’obligeaient à ne vous point abandonner ; mais c’est une faute que vous devez pardonner à la faiblesse d’une fille, qui n’a pu se résoudre à soutenir la vue des périls où vous alliez l’engager avec vous dans les jardins de Falerine. J’ai cherché, je l’avoue, à m’en garantir, et, pour vous ôter les moyens de m’en punir, j’emmenai votre cheval et vous pris votre épée.

Généreux guerrier, ajouta-t-elle, voilà mon crime, je le confesse. J’avais cru en éviter le châtiment par ma fuite ; cependant le ciel, le juste ciel a voulu vous venger, puisqu’il me livre à votre ressentiment. Ordonnez de mon sort, et punissez une infortunée qui n’ose plus espérer de pardon, après vous avoir outragé tant de fois. À ces mots, Origile, pour mieux toucher le paladin, fondit en pleurs ; elle parut saisie de douleur, et marqua un si grand repentir de sa faute, que tout autre qu’un homme qu’elle avait déjà trompé s’y serait laissé surprendre. Perfide femme, lui dit Roland, je connais la fausseté de ton cœur ; ne te flatte pas que je tombe de nouveau dans tes pièges. Si je ne te fais pas subir le châtiment que mériteraient tes trahisons, c’est que je ne puis me résoudre à déshonorer mes armes et ma main en répandant ton sang.

Comme le comte d’Angers achevait de parler, ils arrivèrent à l’autre bord du fleuve. À peine eut-il mis pied à terre, qu’il se vit aborder par le châtelain de la forteresse, qui lui tint le même discours qu’il avait tenu à Renaud. Roland et Brandimart étaient trop accoutumés aux grandes entreprises pour n’oser tenter celle-ci. Ils pressèrent eux-mêmes le châtelain de leur enseigner le chemin du pont. Le vieillard les y mena. Ils aperçurent le géant qui avait pris tant de braves chevaliers par sa force ou par son artifice. Le comte marcha droit à lui, et, après l’avoir défié, l’attaqua sans lui tenir un long discours. Le combat fut dangereux ; mais Varillard, remarquant bientôt qu’il ne résisterait plus longtemps aux coups terribles d’un ennemi dont l’épée tranchait ses armes facilement et lui faisait de profondes blessures, eut recours à son artifice. Jamais, à la vérité, il n’en avait eu plus grand besoin. Il fuit vers la tour ; et Roland l’ayant poursuivi jusque sous le vestibule, le paladin y fut enveloppé, comme le fils d’Aymon, par les filets d’acier qui tombèrent du plafond. Les gens du géant se jetèrent promptement sur lui, livrent ses mains et ses pieds avec des cordes, et trois de ses satellites se préparaient à le dépouiller de ses armes, pour le porter ensuite dans un cachot, lorsque Brandimart, qui avait suivi son ami jusque dans la tour, arriva dans cet endroit. Il se jeta plein de fureur sur ces traîtres ; il en fendit un jusqu’à la ceinture, coupa l’autre par le milieu du Corps, et mit en fuite tout le reste, Varillard même tomba sous ses coups.

Brandimart ayant ensuite débarrassé Roland des filets qui l’enveloppaient, ces deux chevaliers cherchèrent les prisons, et obligèrent le geôlier à les ouvrir. Il y avait dedans si peu de prisonniers, que le comte ne put s’empêcher d’en demander la raison. N’en soyez pas surpris, seigneur lui dit le geôlier ; quand ces prisons étaient remplies, Varillard avait coutume d’envoyer les prisonniers au roi Monodant. Ainsi, vous ne voyez que ceux qui sont ici depuis trois jours. Si vous exigez de moi, continua le geôlier, un plus grand éclaircissement, je vous dirai que Monodant est un des plus puissants princes de l’Asie. La fortune toutefois n’a pas voulu le rendre entièrement heureux. Elle lui a fait perdre ses deux fils, dont l’un fut ravi dès l’enfance par des voleurs tartares, qui vinrent faire des courses jusque dans sa capitale ; et l’autre est au pouvoir de la fée Morgane, qui l’aime et le retient dans l’île du Lac. Le roi met tout en usage pour le ravoir ; il a consulté un magicien, qui lui a répondu que le seul Roland, chevalier chrétien, pouvait lui rendre Ziliant ; que ce fameux guerrier était présentement en Asie, et devait passer par le pont de cette île. Monodant, sur cette réponse, a résolu de faire arrêter ce Roland ; et, comme Varillard s’était un jour vanté, en présence de toute la cour, de livrer au roi ce paladin, le monarque commit ce géant à la garde du pont. Cependant ce chevalier n’a point encore passé par ici ; une infinité d’autres y ont été arrêtés. On a pris le prince Astolphe, et quelques jours après le célèbre Renaud de Montauban, avec deux braves frères, nommés Aquilant et Grifon, et le vaillant Dudon. Tous ces guerriers et un très grand nombre d’autres sont actuellement dans les prisons du roi Monodant, à qui Varillard les a envoyés.

Pendant que le geôlier parlait de cette sorte, le comte d’Angers l’écoutait attentivement. Le paladin, touché du malheur de ses plus chers amis, forma le dessein de les délivrer. Il demanda au geôlier le chemin d’Éluth, où le roi Monodant faisait son séjour, et partit sur-le-champ pour s’y rendre avec Brandimart, qui aimait trop l’honneur et la satisfaction de son ami, pour ne pas l’accompagner dans cette expédition, malgré l’impatience qu’il avait de retourner à Albraque.

CHAPITRE XX.

De la nouvelle trahison d’Origile, et de ce qui s’ensuivit.

ORIGILE, qui par la fuite des satellites de Varillard, avait jugé de ce qui s’était passé dans la tour, y entra, et arriva dans le temps que Roland et Brandimart faisaient mettre les prisonniers en liberté. Elle avait été présente à tout le récit du geôlier, et agréablement surprise d’avoir entendu parler de Grifon, qu’elle aimait toujours éperdument. Après le vol de Bridedor, elle avait couru à toute bride sur le chemin de Bizuth, croyant y rencontrer encore ce jeune chevalier. Comme elle n’osait paraître dans cette ville, elle y fit faire une exacte perquisition des deux fils d’Olivier, par une femme chez qui elle se tint cachée, et qui l’avait servie dans ses amours ; mais elle eut beau demeurer à Bizuth pendant les quinze jours que Roland avait prescrits à ses amis, elle n’apprit aucune nouvelle de Grifon. Elle perdit toute espérance de le revoir ; et, sortant de Bizuth, où elle avait tout à craindre si elle y était reconnue, elle prit par hasard la route de l’île où le comte d’Angers et Brandimart la rencontrèrent. Sur le récit du geôlier, l’espérance était rentrée dans son cœur, et changeant le dessein qu’elle avait pris de s’éloigner de Roland en celui de le suivre à la cour d’Éluth, elle monta sur le cheval de ce paladin, qui reprit Bridedor, et l’accompagna de même que Brandimart.

Après quelques jours de marche, ils arrivèrent tous trois à Éluth. Les deux chevaliers ne jugèrent point à propos de se présenter d’abord devant le roi Monodant. Ils voulurent auparavant concerter ensemble de quelle manière ils se conduiraient dans leur entreprise. Ils allèrent loger à la première hôtellerie, où ils se gardèrent bien de dire leurs noms, de peur que le roi ne sût leur arrivée ; mais la perfide Origile les trahit. Elle se déroba d’eux le lendemain, et se rendit au palais, où elle fit tant d’instance pour parler au roi, qu’elle fut introduite dans la salle où ce monarque tenait ses audiences. Elle s’approcha de son trône, et se mettant à genoux : Seigneur, dit-elle, comme je m’intéresse au bonheur de votre règne et à la satisfaction de votre majesté, je crois devoir vous donner un avis important : Je suis venue à Éluth avec deux chevaliers qui ont privé de la vie le géant Varillard, que vous aviez commis à la garde du pont de l’île ; mais, grand roi, pour récompenser mon zèle, ayez la bonté d’ordonner qu’on me rende deux chevaliers qui sont dans vos prisons. Ils n’ont jamais eu le malheur de vous offenser, et vous ferez une action de justice, si vous les accordez à mes prières. D’ailleurs vous acquerrez deux vaillants guerriers pour fidèles serviteurs. Commandez donc, seigneur, poursuivit-elle, qu’on remette en liberté le jeune Grifon et son frère Aquilant. J’aime un de ces deux chevaliers. Ayez compassion d’une amante infortunée qui se voit séparée de l’objet de son amour. Origile accompagna ces dernières paroles d’un déluge de larmes, et fit paraître tant d’affliction, que le roi Monodant en fut attendri. Il lui promit la liberté des deux frères, si l’avis qu’elle venait de lui donner se trouvait véritable.

Cette perfide femme avait un moyen plus sûr d’obtenir la délivrance de Grifon : c’était d’apprendre au roi d’Éluth qu’un des chevaliers qui venaient d’arriver dans sa capitale était le fameux Roland ; mais elle n’aurait pu se servir de cet expédient, sans donner connaissance aux deux frères de l’arrivée de leur oncle à Éluth : c’est ce qu’elle ne voulait pas qu’ils sussent, de peur qu’ils n’accompagnassent le comte, dont elle avait dessein de les séparer.

Elle était encore en présence du roi, lorsqu’un courrier, dépêché par le châtelain de la forteresse de l’île, vint confirmer à ce prince le rapport d’Origile. Monodant fut affligé de la mort de Varillard, parce qu’il avait espéré que ce géant lui remettrait entre les mains le chevalier qui seul pouvait retirer le prince Ziliant de l’île du Lac. Dans son ressentiment il voulut d’abord faire mourir les meurtriers de Varillard ; mais, faisant réflexion que leur trépas ne lui ferait pas recouvrer son fils, il changea de dessein. Il résolut d’obliger ces deux guerriers à garder le pont de l’île à la place du géant. Dans cette vue, il envoya le capitaine de ses gardes à l’hôtellerie où Roland et Brandimart étaient logés, avec ordre de se saisir d’eux. Le capitaine s’acquitta de sa commission avec tant d’adresse et de prudence, qu’il les surprit tous deux désarmés, avant qu’ils eussent le temps de se mettre en défense ; il leur fit lier les mains, et les conduisit dans une prison particulière, où ils furent étroitement resserrés.

Le capitaine des gardes alla rendre compte au roi du succès de sa commission ; ce prince en eut de la joie, et, par reconnaissance, fit rendre à la traîtresse Origile les deux chevaliers qu’elle réclamait. Aussitôt qu’elle les vit, elle leur témoigna par de vives expressions de tendresse jusqu’à quel point elle était sensible au plaisir de les retrouver. Elle leur proposa de partir au plus tôt, dans la crainte qu’elle avait qu’ils n’apprissent la prison de leur oncle ; néanmoins ils ne lui parurent pas disposés à faire ce qu’elle souhaitait. Ils ne pouvaient se résoudre à sortir d’Éluth, sans avoir fait du moins tous leurs efforts pour délivrer le prince Astolphe, Renaud et Dudon, avec lesquels ils avaient été pris. Elle leur représenta vainement qu’il était impossible de faire ce qu’ils se proposaient, et que ce serait s’exposer sans fruit au péril de retomber dans les fers, s’ils entreprenaient de délivrer par force leurs amis : elle n’aurait pu les détourner de leur résolution, si elle ne leur eût dit que ce qu’ils pouvaient faire de mieux était d’aller apprendre à leur oncle Roland le besoin que leurs compagnons avaient de son secours, et de prendre avec lui des mesures pour leur délivrance. Par cet artifice, qu’elle imagina sur-le-champ, elle les persuada. Mais le moyen, lui dit Grifon, d’aller trouver Roland au Cathay, lorsque notre devoir nous rappelle en France ? Il est vrai, répondit Origile, que le comte avait envie de retourner à Albraque ; mais l’idée du péril où l’entreprise d’Agramant, roi d’Afrique, met votre patrie et votre empereur, l’a fait changer de sentiment. Enfin, continua-t-elle, il est parti pour la France, et moi je suis revenue ici pour implorer l’appui du roi Monodant, et tâcher d’obtenir par son entremise mon retour à Bizuth, dont je ne suis éloignée que par les artifices de mes ennemis. En arrivant à Éluth, j’ai appris qu’on vous y retenait prisonniers. Cette nouvelle m’a touchée, et dès ce moment j’ai borné tout mon crédit en cette cour à vous procurer la liberté. J’en suis venue à bout, et je bénis le ciel de cet heureux événement.

La dame n’avait pas achevé ce discours, que les deux frères, à l’envi, lui rendirent grâces de nouveau de ce service important. Après cela, le chevalier Aquilant lui dit : Belle Origile, puisque le comte d’Angers a repris, comme vous le dites, le chemin de France, il ne saurait encore être fort éloigné. Hâtons-nous de marcher sur ses traces, et tâchons de le rejoindre. Volontiers, répondit la dame. Alors ils se mirent en marche, et allèrent le plus vite qu’il leur fut possible le reste du jour ; mais Origile avait en cela un but bien différent du leur. Les deux frères ne pensaient qu’à rejoindre leur oncle, au lieu que la dame songeait à les éloigner de lui. Ils avancèrent beaucoup ; néanmoins quelques moments avant la nuit, il survint tout à coup un orage qui les obligea de s’arrêter dans un village pour faire sécher leurs habits que la pluie avait mouillés. Tandis que, pour garder les bienséances, Origile se chauffait dans une chambre séparée, elle s’avisa d’écrire au roi Monodant qu’elle venait d’apprendre qu’un des deux chevaliers qu’il avait fait arrêter était Roland. Elle ne doutait pas que cet avertissement n’obligeât ce monarque à faire garder soigneusement ce paladin ; et par-là elle achevait de se mettre l’esprit en repos sur ce guerrier. Après avoir écrit sa lettre, elle la cacheta et la donna au maître de la maison, à l’insu des deux frères, en le chargeant de la faire tenir en diligence au roi, comme une chose où le service du prince était intéressé ; puis elle alla retrouver les chevaliers. Ils mangèrent ensemble un morceau ; ils se reposèrent ensuite quelques heures, et, l’orage ayant cessé, ils se remirent en chemin le lendemain dès la pointe du jour.

CHAPITRE XXI.

Des suites qu’eut à la cour de Monodant l’emprisonnement du comte d’Angers et de Brandimart.

TANDIS que les fils d’Olivier, conduits par la trompeuse Origile, s’éloignaient de leur oncle, en cherchant à le rejoindre, le roi d’Éluth était sans cesse occupé du soin de recouvrer son cher Ziliant. Ce monarque s’entretint avec le capitaine de ses gardes des deux chevaliers qui avaient été emprisonnés ; et comme l’officier lui vantait leur haute apparence : Mon cher Thiamis, lui dit Monodant, il me vient un soupçon que je veux te communiquer. Je m’imagine que l’un de ces deux guerriers est ce fameux Roland qui seul peut retirer mon fils des mains de Morgane. En effet quel autre que ce paladin eût pu vaincre le géant Varillard ? Tu vois l’intérêt que j’ai d’éclaircir cela ; et, comme je crains que ces chevaliers ne cachent soigneusement leurs noms, je charge ton adresse du soin de découvrir lequel des deux est Roland. N’oublie donc rien pour me donner cette satisfaction ; et, si tu peux y réussir, il n’est rien que tu n’obtiennes de ma reconnaissance.

Thiamis, fin et adroit courtisan, ne manqua pas d’entrer dans les sentiments de son maître ; il le confirma dans sa conjecture, qu’il appuya même de raisons assez solides, et lui promit de faire tous ses efforts pour arracher ce secret des deux chevaliers. Il alla donc trouver Roland et Brandimart. Il commença par leur témoigner son déplaisir de n’avoir pu se dispenser d’exécuter l’ordre de leur emprisonnement ; ensuite il leur dit, comme en confidence, que le roi était fort en colère contre eux de ce qu’ils avaient tué le géant Varillard, qu’il avait commis lui-même à la garde du pont de l’île. Je m’étonne de ce que vous nous dites, lui répondit Roland ; mon compagnon et moi nous n’avons combattu Varillard que sur l’assurance que le châtelain de la forteresse nous a donnée, que nous rendrions un grand service au roi Monodant et à ses sujets d’affranchir le pont de la servitude que le géant avait établie, et d’arrêter le cours des désordres qu’il causait dans tout le pays. L’officier parut satisfait de cette réponse, et promit aux chevaliers de faire valoir au roi les raisons qu’ils alléguaient pour leur justification.

Après quelques discours, Thiamis tira Roland à part, et, sous prétexte d’avoir conçu de l’affection pour lui particulièrement, il l’assura qu’il allait s’employer à lui procurer la liberté, préférablement à son compagnon. Le paladin le remercia de la bonne volonté qu’il lui marquait ; mais il lui fit connaître en même-temps qu’il ne pouvait en profiter ; que, devant la vie et la liberté à son compagnon, l’honneur et la reconnaissance ne lui permettraient pas de sortir sans lui de prison. J’ai combattu le premier contre Varillard, ajouta-t-il ; et j’allais être son prisonnier, si mon ami ne fût venu à mon secours, et ne m’eût délivré en tuant le géant. Le capitaine des gardes, après ce discours, se tourna vers Brandimart, et, le prenant aussi en particulier pour gagner sa confiance, il lui dit : Brave chevalier, je sais bien que c’est vous qui avez ôté la vie à Varillard ; mais soyez persuadé que, par estime pour vous, je ne le dirai point au roi. Je vous avouerai même confidemment que je ne suis point fâché de la mort de ce géant, qui, depuis qu’il garde ce pont, m’a privé d’un chevalier à qui le sang me liait, et que j’aimais tendrement.

L’officier s’attendait à un compliment de la part de Brandimart. Il s’imaginait que ce chevalier le remercierait du ménagement qu’il témoignait avoir pour lui dans une conjoncture si délicate ; mais il fut fort surpris quand Brandimart lui répondit en ces termes : Seigneur chevalier, je ne souhaite point que vous cachiez au roi votre maître que c’est moi qui ai tué Varillard. Apprenez lui-même une chose qu’il lui est bien plus important de savoir : dites-lui que je suis Roland ; et je vous demande, pour gage de l’amitié que vous faites paraître pour moi, que vous me fassiez parler à ce monarque ; je voudrais l’assurer moi-même que, malgré le traitement injurieux qu’il nous a fait, je n’aspire qu’à lui rendre service. Le capitaine fut bien aise d’avoir fait si facilement cette découverte. Il s’était attendu qu’elle lui coûterait beaucoup plus de peine et de temps. Il en eut tant de joie, qu’il fit mille caresses au guerrier qui venait de lui faire cet aveu, en lui protestant qu’il allait travailler à lui faire obtenir du roi la satisfaction qu’il demandait.

Il courut en effet porter à Monodant cette importante nouvelle, et il se promettait bien d’exciter par son rapport, dans l’âme de son maître, les mêmes mouvements dont la sienne était agitée ; mais il se trompa dans son attente : le roi avait déjà reçu la lettre d’Origile, et, venant au-devant de lui les bras ouverts : Mon cher Thiamis, lui dit-il, vous venez sans doute me confirmer ce que la belle Origile me mande. Le comte Roland est un des deux chevaliers que vous avez arrêtés par mon ordre. Oui, seigneur, répondit l’officier fort mortifié d’avoir été prévenu, ce paladin est dans vos prisons ; mais ce que je puis vous dire de plus, et ce que la dame n’a pu vous mander, c’est que Roland a tué Varillard, et qu’il est tout disposé à vous rendre service. Cela serait-il possible ? répliqua le roi, tout transporté de joie. Vous n’en devez pas douter, seigneur, repartit Thiamis, et, pour vous le persuader, il demande avec instance l’honneur de vous en assurer lui-même. Ah ! faites-le venir, s’écria Monodant, et si ma satisfaction vous est chère, ne retardez pas d’un moment ce plaisir.

Cet ordre n’eut pas sitôt été donné que le capitaine des gardes retourna dans les prisons, d’où il tira Brandimart avec empressement, pour le mener au palais, sans lui laisser le temps de rien dire au comte, qui demeura fort agité sur le sort qu’on préparait à son ami. Dès que l’amant de Fleur-de-Lys parut devant le roi d’Éluth, ce monarque lui dit d’un air ouvert et plein de douceur : C’est donc vous qui êtes ce grand guerrier, dont tout l’univers vante les hauts faits. Seigneur, lui répondit Brandimart, je suis Roland, et je viens témoigner à votre majesté que nous n’avons jamais eu, mon compagnon ni moi, dessein de vous offenser. Fameux comte reprit Monodant, je suis fâché d’avoir été obligé d’user de sévérité à ton égard, mais j’ignorais ton nom ; pardonne à cette ignorance le traitement que tu as reçu. Tout chrétien que tu es, ta vertu mérite d’être honorée des plus grands princes de la terre. Est-il vrai, poursuivit-il, que, malgré le juste sujet que tu as de te plaindre de moi, tu es prêt à me rendre service ? Thiamis m’aurait-il fait un fidèle rapport ? Il ne vous en a point imposé, seigneur, repartit le feint Roland ; et je suis disposé à tenir tout ce qu’il vous aura promis de ma part.

Noble chevalier, dit alors le roi d’Éluth, vous ne savez pas à quoi vous vous engagez : il est un service que vous pouvez me rendre, pour me procurer le repos que j’ai perdu ; mais telle est la nature de ce service, que je n’ose l’attendre de vous ; quelque prévenu que je sois de la grandeur de vos forces et de votre courage, je crains que la difficulté de l’entreprise ne vous rebute. Seigneur, lui répondit Brandimart, augurez mieux du zèle qui me porte à vous servir. Si vous m’accordez une grâce que j’attends de votre générosité et de votre justice, il n’est rien de si difficile, rien de si dangereux que je n’entreprenne pour vous satisfaire. Vous êtes en droit de me tout demander, répliqua Monodant : mais vous, Roland, ajouta-t-il, s’il vous faut pénétrer pour moi jusque dans les entrailles de la terre, affronter les puissances qui y dominent, détruire les charmes des fées, en un mot, retirer le prince Ziliant, mon fils, des mains de Morgane, votre zèle ne se ralentira-t-il point ? Non, seigneur, répondit le guerrier. Hé bien, reprit le monarque, demandez-moi donc ce que vous voudrez, généreux et charmant chevalier ; quelque prix que vous mettiez à ce grand service, soyez sûr de l’obtenir, fût-ce ma propre couronne. Alors Brandimart déclara que ce qu’il souhaitait était la liberté de son compagnon. Monodant la lui accorda, et donna ordre qu’on amenât en sa présence le chevalier qui était en prison. Les gardes allèrent vite chercher Roland, qui leur demanda d’abord avec agitation ce que son compagnon était devenu. Ne soyez point en peine de lui, répondirent-ils. Il est en ce moment avec le roi, qui lui fait mille caresses, et c’est pour vous en rendre vous-même le témoin que nous avons ordre de vous mener au palais. Le comte s’y laissa conduire ; il s’approcha respectueusement du roi, qui vint à lui d’un air affable, et qui lui dit : Chevalier, le comte Roland, votre ami, me promet son secours et sa valeur pour retirer le prince mon fils de l’île du Lac ; et il ne veut (voyez jusqu’à quel point il vous aime) que votre liberté pour prix d’un si grand service.

À ce discours, le paladin comprit que Brandimart avait feint d’être Roland, pour le rendre libre, et pour avoir l’honneur de délivrer le prince Ziliant ; c’est pourquoi il répondit de cette sorte au roi d’Éluth : Seigneur, je ne dois point abuser de votre erreur, ni de la générosité de mon ami. Je suis le vrai Roland, et je m’engage à vous ramener ici le prince Ziliant. J’ai pour y réussir des facilités que mon cher Brandimart n’a pas l’avantage d’avoir. Il périrait dans cette entreprise, malgré toute sa valeur. D’ailleurs je dois vous dire qu’indépendamment des intérêts de votre majesté, que je n’avais pas l’honneur de connaître, je me suis engagé à retirer le prince Ziliant d’un lieu où son courage languit dans l’oisiveté.

Rien n’égale la surprise où ces paroles du comte jetèrent Monodant, qui jugea bien, à l’embarras de Brandimart, lequel des deux chevaliers était Roland. Il fit à ce paladin le même accueil qu’il avait fait à son compagnon. Il lui demanda comment il était possible qu’il eût vu le prince Ziliant, et se fût engagé à le délivrer. Le fils de Milon satisfit pleinement sa curiosité par un récit qui l’étonna. Mais, grand roi, lui dit ensuite le guerrier, je vous supplie très humblement de m’accorder la liberté de Brandimart pour récompense de ce que je vais faire pour vous. C’est à regret, répondit le roi, que je vous refuse ce que vous me demandez. Excusez un père qui ne veut rien oublier de tout ce qui peut vous engager à lui rendre son fils. Permettez que je garde ici votre ami comme un gage de votre retour. Je me persuade que l’envie de le revoir animera votre courage et vous fera exécuter des choses impossibles, non seulement à tous les mortels, mais au grand Roland lui-même. Si je vous laissais partir tous deux, et que pour mon malheur vous ne pussiez venir à bout de votre entreprise, je ne vous reverrais ni l’un ni l’autre. Laissez-moi donc, de grâce, Brandimart ; aussi bien je sens pour lui certains mouvements d’affection dont j’ignore la cause. Partez, comte, avec l’assurance que je vous donne qu’il sera ici chéri et honoré, de même que tous les autres paladins français, que je promets de vous rendre à votre retour. Je vous dirai plus : si j’ai le malheur de ne pouvoir recouvrer le prince Ziliant, mon dessein est d’assurer mes états après ma mort au généreux Brandimart, en l’adoptant pour fils.

Les deux guerriers furent fort touchés du discours et des sentiments de ce bon roi ; mais ils employèrent des expressions différentes à lui en marquer leur reconnaissance. Le comte se contenta d’assurer ce monarque qu’il allait faire tous ses efforts pour mériter ses bontés ; et Brandimart se jeta aux pieds du roi, et les lui embrassa avec un saisissement qui venait moins de l’espérance d’être un jour héritier de ce prince que d’une tendre affection qu’il se sentait pour lui, sans savoir pourquoi.

CHAPITRE XXII.

Roland retourne à l’île du Lac.

LE paladin Roland prit sur-le-champ congé du roi d’Éluth et de son ami Brandimart, et ne tarda guère, à se rendre au pont que le géant Haridant avait longtemps gardé. Il attacha son cheval à un arbre, et se précipita dans le fleuve sans balancer. C’était effectivement le seul moyen d’entrer dans l’île du Lac. Il ménagea si bien sa respiration qu’il se trouva dans la prairie délicieuse qui était au fond de l’eau sans avoir perdu le sentiment. Aussitôt qu’il se vit sur l’herbe fleurie, il marcha vers la montagne, d’où il entra sous la première voûte ; il passa le pont du Lac brûlant, malgré les statues enchantées qui en gardaient le passage ; et, après avoir traversé le salon du trésor, il arriva dans le vallon si chéri de Morgane : il prit le chemin de la fontaine où il avait vu cette fée la première fois. Il se flattait qu’il la rencontrerait encore.

Mais s’il fut trompé dans cette espérance, du moins il eut la satisfaction d’y trouver le beau Ziliant. Ce jeune prince, enseveli dans une profonde rêverie, avait les yeux couverts de larmes. Quelle joie ne succéda point à ses tristes pensées, lorsqu’il aperçut le paladin ! Il se leva brusquement, et courut à lui avec transport. Prince, lui dit Roland, je viens dégager ma parole. Fameux guerrier, lui répondit le fils de Monodant en l’embrassant, que ne vous dois-je point ? Il s’agit de votre liberté, reprit le comte, ne perdons point un temps qui nous est cher. Je suis bien aise de vous avoir rencontré seul, pour concerter ensemble les moyens de vous retirer de cette île : car vous savez qu’on n’en peut sortir qu’avec le consentement de la fée. Par quel expédient pourrons-nous l’obtenir ? Depuis quelques jours, repartit Ziliant, j’ai fait une découverte qui pourra nous le fournir. J’ai remarqué plus d’une fois que Morgane, quelque empressement qu’elle ait pour moi, a grand soin de me quitter à certaine heure le dernier jour de la semaine, et je ne la revois qu’à certaine autre heure le jour suivant.

Cette remarque, continua-t-il, excita un jour ma curiosité : je demandai à la fée la raison de cette conduite ; elle rougit à cette question ; et, comme il fallait qu’elle répondît, elle me fit une réponse qui me persuada qu’elle n’avait pas envie de satisfaire mon désir curieux. Je feignis pourtant de prendre pour bonnes les mauvaises raisons qu’elle m’allégua ; mais je n’en eus que plus d’envie d’éclaircir ce mystère. Dès que le premier jour où elle devait me quitter fut venu, et qu’elle en eut rejeté la cause sur quelques cérémonies magiques qu’exigeaient d’elle son art et sa nature de fée, je la suivis de loin avec toutes les précautions possibles pour qu’elle ne s’aperçût point que je l’épiais. Elle s’enfonça dans un petit bois qui est à l’un des coins de ce vallon, et gagna un bocage, où j’arrivai sans être vu. Je me cachai soigneusement derrière quelques arbrisseaux qui me donnaient moyen de l’entrevoir en écartant quelques branches touffues qui me couvraient.

Il y a dans le fond de ce bocage une fontaine d’une eau très claire. Aussitôt que la fée fut sur ses bords, elle se déshabilla, et se jeta dedans ; mais à peine son beau corps en eut touché l’eau, que je vis avec étonnement ses jambes se transformer en une queue de serpent, avec laquelle fendant l’onde, elle se mit à nager tout autour de la fontaine. Je demeurai quelque temps dans l’endroit où j’étais fort attentif, comme vous pouvez penser, à ce spectacle. Néanmoins, de peur d’être aperçu, et croyant avoir assez contenté ma curiosité, je me retirai fort occupé de ce prodigieux événement. Je jugeai qu’une nécessité fatale forçait la fée à cette transformation le dernier jour de la semaine, et c’est pourquoi vous m’avez trouvé seul aujourd’hui : car les autres jours Morgane n’a guère coutume de me quitter pour si longtemps. Ce que je m’imagine de tout ceci, c’est que cette connaissance peut vous faciliter le moyen de surprendre la fée. Elle restera tout ce jour dans sa transformation, et demain dès que l’aurore paraîtra, je la verrai revenir à moi avec tout l’empressement que l’amour inspire aux tendres amants. Mon dessein est de me trouver alors sur le bord d’une autre fontaine qui joint un petit bois où vous serez caché. Je me placerai de sorte que Morgane sera obligée d’avoir le dos tourné vers le bois. Vous profiterez de cette situation, pour vous jeter à l’improviste sur la fée, que vous saisirez par les cheveux avant qu’elle ait le temps de s’échapper.

Rien n’est mieux pensé, s’écria Roland, et je suis résolu à m’arrêter à cet expédient. Alors le prince d’Éluth conduisit le paladin dans un petit verger dont les arbres portaient des fruits délicieux. Les deux princes mangèrent de ces fruits, et s’entretinrent dans ce lieu jusqu’à la nuit ; puis, sortant du verger, ils prirent le chemin du bois et de la fontaine, où leur entreprise devait s’exécuter. Quand, ils y furent arrivés, Ziliant se mit sur le bord de la fontaine, et le comte entra dans le bois où il se cacha, résolu de ne se montrer que bien à propos. Ils dormirent peu toute cette nuit. L’inquiétude qu’ils avaient l’un et l’autre écartait de leurs yeux le sommeil.

À peine le jour commençait à dissiper les ténèbres, que le fils de Monodant aperçut Morgane qui venait à lui avec plus d’empressement qu’il ne lui en avait jamais vu. Il affecta une joie extrême de la revoir, et répondit aux marques de tendresse qu’elle lui donna par des expressions aussi vives que les siennes. La fée, charmée de ce jeune prince, admirait sa bonne grâce et sa beauté. Dans les transports qui l’agitaient, elle entrelaçait ses doigts délicats avec les beaux cheveux de son amant, et l’embrassait avec une ardeur qui faisait voir l’excès de sa passion. Jamais le plus habile pinceau n’a offert aux yeux deux amants si parfaits. Morgane, trop occupée de ses plaisirs, fournit à Roland un moyen aisé de la surprendre. Il la tenait déjà par les cheveux, qu’elle ne s’en apercevait point encore ; elle croyait que c’était la main de Ziliant qui cherchait dans ses cheveux le même plaisir qu’elle trouvait dans les siens.

Mais lorsque s’étant retournée elle eut reconnu le paladin, elle comprit toute l’étendue de son malheur. Elle ne douta pas un moment que le comte ne fût venu pour lui arracher l’objet de son amour. De quelle affliction ne fut-elle pas saisie ! Un trouble affreux parut dans tous ses mouvements ; les pleurs inondèrent son beau visage ; et, dans cet état touchant, elle se jeta aux genoux du fils de Milon pour le fléchir ; mais ce guerrier s’était préparé à tout. Quoiqu’il fût ému des larmes et de la tendresse de cette belle fée, il avait pris son parti. Charmante nymphe, dit-il à Morgane, cessez de vous désespérer : je viens moins ici pour vous faire de la peine, que pour vous procurer plus de repos et de satisfaction que vous n’en avez.

Ah ! cela ne peut être, s’écria la fée ; car enfin vous venez m’enlever mon cher prince ; et me le ravir, c’est m’ôter le repos, c’est m’arracher la vie. Je vous l’avoue, répondit le comte, la liberté du prince d’Éluth est le but que je me suis proposé. Mon dessein toutefois n’est pas de vous priver pour jamais de la vue de Ziliant. Quand vous lui permettrez de revoir son père et sa patrie, vous ne le perdrez point pour cela. N’avez-vous pas le pouvoir de vous offrir à ses yeux quand il vous plaira ? D’ailleurs, je m’étonne que vous trouviez de la satisfaction à le tenir renfermé dans ce lieu souterrain. En voulez-vous faire un esclave plutôt qu’un amant ? Et votre délicatesse n’est-elle pas blessée de la violence que vous lui faites ? Songez que la liberté est naturelle à tous les hommes, et que ce n’est point par force qu’on doit se faire aimer. Il m’a juré lui-même que la contrainte où vous le retenez corrompt la douceur de ses plaisirs. Croyez-moi, ne devez son cœur qu’à son inclination ; laissez-le libre, et vous verrez qu’il vous en aimera davantage.

Dans cet endroit de son discours, Roland remarqua que Morgane paraissait entendre raison, ce qui encouragea le paladin à poursuivre. Il continua donc de parler avec tant de force, qu’il vint à bout de persuader la fée. Il est vrai que le beau Ziliant acheva de la déterminer par les serments qu’il lui fit de l’aimer toujours, et de la venir souvent retrouver dans son île. Il la pria même de se transporter à la cour d’Éluth toutes les fois qu’elle daignerait lui accorder le bonheur de sa vue, puisque son art de féerie lui donnait le pouvoir de se rendre en un instant dans tous les lieux du monde. Enfin Morgane consentit au départ de son amant. Ils se séparèrent en bonne intelligence, et les deux princes sortirent de l’île du Lac par le même endroit, et de la même manière que Roland en était sorti la première fois avec les chevaliers qu’il avait délivrés.

CHAPITRE XXIII.

De l’aventure qui arriva à ces deux princes en sortant de l’île du Lac, et de leur retour à la cour d’Éluth.

LORSQUE le comte d’Angers, accompagné du prince d’Éluth, fut au pont du géant Haridan, il n’y trouva plus Bridedor qu’il avait attaché à un arbre avant que de se jeter dans le fleuve. La perte de ce bon cheval obligea les deux princes de marcher à pied le reste de ce jour. Ils passèrent la nuit dans un petit bois qu’ils trouvèrent sur leur route ; et le lendemain, s’étant remis en marche, ils rencontrèrent à l’entrée d’un petit vallon deux chevaliers qui combattaient à pied l’un contre l’autre avec beaucoup d’animosité, pendant que leurs chevaux, dont Roland reconnut l’un pour Bridedor, étaient attachés à un arbre.

Le paladin eut de la joie de cette rencontre ; il s’approcha des combattants, et leur dit : Seigneurs chevaliers, suspendez, de grâce, votre combat pour m’en apprendre le sujet. Peut-être y aura-t-il lieu de finir votre différent et de vous rendre amis. Les combattants s’arrêtèrent à ces paroles, et le moins emporté des deux répondit : Qui vous porte à interrompre notre combat ? Il y a bien de l’imprudence à vous de vouloir entrer dans des choses où vous n’êtes point appelé ; vous pourriez bien vous en repentir. Sachez que ce beau cheval si richement enharnaché, que vous voyez attaché à cet arbre, est la cause de notre démêlé. Mon ennemi m’ayant vu monté dessus en a souhaité la possession. Il m’a sommé de le lui céder ; et sur mon refus il m’a défié. Nous en sommes venus aux mains. Je suis plus digne que vous de monter ce beau coursier, interrompit impatiemment l’autre combattant ; et sans vous amuser plus longtemps à satisfaire la curiosité de cet importun songez à vous défendre ; c’est ce que je vais faire, repartit le premier, et j’espère que vous perdrez bientôt la folle espérance d’avoir mon cheval.

Alors ces deux chevaliers allaient se jeter l’un sur l’autre avec plus de fureur qu’auparavant, si le comte ne se fût lancé entre eux deux, en opposant son bouclier à l’épée de l’un, et Durandal à celle de l’autre. Arrêtez, chevaliers, leur cria-t-il, je puis terminer votre différent, en vous apprenant que le cheval pour lequel vous combattez est à moi. Je vous prie donc de me le rendre, et de cesser de vous disputer un bien qui ne vous appartient pas. Ah ! ah ! s’écria l’un des deux combattants, cet incident est merveilleux. Cet homme-ci n’était tout à l’heure qu’un faiseur de questions, c’est à présent un jurisconsulte. Dites plutôt un extravagant, reprit brusquement son ennemi, et nous serions aussi fous que lui, si nous nous arrêtions plus longtemps à ses sots discours. Vous n’êtes qu’un extravagant vous-même, dit Roland avec hauteur au chevalier qui venait de parler : fuyez, dérobez-vous à ma colère, gens vils et méprisables qui déshonorez la noble profession des armes par vos procédés. Je vais reprendre mon cheval, et malheur à celui qui osera s’y opposer.

Il prononça ces derniers mots d’un air si terrible, que les deux chevaliers en frémirent. Néanmoins le plus orgueilleux des deux ne laissa pas de s’avancer pour troubler le comte dans son dessein ; mais le fier paladin, choqué de son action, lui fit voler le bras et la tête d’un seul revers de Durandal. L’autre chevalier, épouvanté de ce châtiment, et craignant d’avoir le même sort, se jeta aux pieds du comte, et lui demanda pardon dans les termes les plus respectueux. Roland, moins touché de son repentir que de sa lâcheté, ne lui pardonna qu’à condition qu’il céderait son propre cheval et ses armes au prince Ziliant. Le chevalier y consentit, trop heureux de conserver sa vie à ce prix.

Les deux princes s’étant mis en état par cette aventure de faire plus de diligence arrivèrent en peu de jours à Éluth. Lorsqu’ils y entrèrent, le beau Ziliant, qui avait la visière de son casque levée à cause de la chaleur de la saison, fut reconnu des habitants. Ils poussèrent dans les airs mille cris de joie, dont le bruit se fit entendre au palais. Monodant, averti du retour de son fils, courut tout transporté au-devant de ce jeune prince et, dans les mouvements tumultueux qui l’agitaient, il l’embrassa sans pouvoir prononcer une parole. Ziliant, sensible à la tendresse d’un si bon père, répondit à ses caresses avec tout le ressentiment possible. Après que le sang eut rempli ses devoirs, le roi d’Éluth se reprochant tout le temps qu’il demeurait sans rendre grâce à Roland, lui en fit des excuses ; et ce monarque lui témoigna tant de reconnaissance du service qu’il en avait reçu, que le comte eut sujet d’en être content.

Les paladins qui étaient restés à la cour d’Éluth sur leur parole, et qui, pendant l’absence de Roland, avaient été traités avec distinction, prirent part à la joie qu’y causait le retour de ce fameux guerrier. Brandimart surtout ne pouvait modérer la sienne. On fit des festins et des réjouissances durant trois jours ; mais tous ces plaisirs ne pouvaient toucher l’amoureux Roland : le souvenir de sa princesse ne lui laissait pas l’esprit tranquille ; et, si la bienséance le lui eût permis, il serait parti d’Éluth dès le même soir qu’il y arriva. Il accorda trois jours aux instances que Monodant et le prince son fils lui firent pour demeurer quelque temps à la cour ; ensuite il prit le chemin d’Albraque avec Brandimart. Les autres paladins, de leur côté, partirent pour s’en retourner en France, après en avoir obtenu la permission du roi d’Éluth, qui fit présent d’un des meilleurs chevaux de ses écuries au prince d’Angleterre.

CHAPITRE XXIV.

Aventure de Renaud et de Dudon, et de quelle manière ils furent séparés du prince Astolphe.

LES paladins Renaud, Astolphe et Dudon s’étant mis en chemin avec Irolde et Prasilde, le seigneur de Montauban représenta aux deux chevaliers de Balc qu’il ne pouvait souffrir, sans abuser de leur amitié, qu’ils l’accompagnassent plus longtemps ; qu’ils laissaient, par leur absence, la belle Thisbine en proie aux ennuis les plus cuisants ; et qu’enfin, puisqu’il était avec les paladins Astolphe et Dudon, il n’avait plus besoin de leur secours. Irolde et Prasilde persistaient à vouloir aller avec lui jusqu’à la cour de Charles ; mais il s’y opposa. L’Anglais et Dudon se joignirent à Renaud, et firent si bien que les chevaliers persans s’en retournèrent à Balc.

Après cette séparation, les paladins suivirent la grande route d’Astracan. Le troisième jour de leur marche, ils virent venir vers eux un chevalier armé de toutes pièces. À mesure qu’il s’approchait, le fils d’Aymon, qui le considérait attentivement, crut reconnaître Rabican dans le cheval qu’il montait. Astolphe s’imagina la même chose ; et, lorsqu’ils virent de plus près le coursier, ils s’aperçurent qu’ils ne s’étaient pas trompés. Qu’avez-vous résolu de faire, dit Renaud au prince anglais ? Je veux réclamer Rabican, répondit Astolphe, puisque vous m’en avez fait présent et, si le chevalier qui le monte refuse de l’accorder à ma prière, je l’obligerai par force à me le céder. Allez donc exécuter votre résolution, reprit en riant Renaud : car ce serait dommage de perdre une seconde fois cet excellent cheval, puisque nous trouvons une occasion si favorable de le recouvrer.

Le fils d’Othon avait trop bonne opinion de sa valeur, pour se le faire dire deux fois. Il s’adressa au chevalier qui passait alors auprès d’eux, et lui dit : Seigneur chevalier, l’honneur m’engage à vous apprendre que le coursier sur lequel vous êtes m’appartient. Je vous prie de me le rendre, et par cette action de justice vous nous épargnerez un combat que je serais fâché d’avoir contre vous. Je pourrais vous satisfaire, répondit le chevalier, si quelque autre que vous m’assurait ce que vous me dites ; mais que sur votre seul témoignage j’aie la facilité de vous céder le meilleur cheval de l’univers, je n’en ferai rien. Ce serait une crédulité qu’on pourrait me reprocher. Voyons donc par les armes, répliqua l’Anglais, à qui de nous deux ce bon cheval restera ; car je ne suis pas d’humeur à vous le laisser tranquillement, après vous avoir fait connaître qu’il est à moi.

Les deux chevaliers s’éloignèrent pour prendre du champ, et revinrent l’un sur l’autre les lances baissées. L’inconnu qui montait Rabican était un des plus redoutables guerriers de l’Asie ; mais ni son extrême force ni la vitesse du coursier ne purent le garantir du sort qu’avaient tous ceux que touchait la lance d’or. Elle le jeta par terre, et Rabican fournit sa carrière à selle vide. Comme le fils d’Aymon craignit que ce merveilleux animal ne prît la fuite, il courut après ; et, l’ayant rejoint, il le ramena à son cousin, qui sauta légèrement dessus. Cependant le chevalier démonté se releva, et d’autant plus honteux de sa chute, que ce malheur ne lui était jamais arrivé ; il s’avança vers Astolphe, et lui adressa ce discours : Brave chevalier, si vous m’avez abattu à la lance, ne vous imaginez pas pour cela que je me tienne pour vaincu, ni que je souffre paisiblement que vous possédiez le cheval que vous venez de m’ôter. Je veux le regagner par mon épée, et laver dans votre sang l’affront que vous m’avez fait.

Le prince d’Angleterre allait lui répondre sur le même ton, si Renaud ne l’eût prévenu. Ce dernier se mit entre eux deux, et dit à l’inconnu : Seigneur chevalier, le cheval qui fait le sujet de votre querelle m’appartenait, et j’en ai fait présent à mon compagnon : ainsi, tournez vos armes contre moi, car je ne permettrai point que vous le troubliez dans la possession de ce coursier : Dans le ressentiment que j’ai, repartit le chevalier inconnu, je tournerais mes armes contre tous les guerriers de l’Asie qui voudraient s’opposer à ma vengeance. En parlant de cette sorte, il s’avança le fer à la main sur le fils d’Aymon, qui, le voyant à pied, descendit de Bayard pour le recevoir. Astolphe voulut interrompre leur combat, prétendant que c’était à lui de punir ce téméraire, que le châtiment même ne pouvait corriger ; mais Renaud le pria de s’écarter, et l’Anglais, le voyant déjà aux mains avec l’inconnu, n’osa se mettre de la partie de peur d’offenser son cousin.

Ce fut un bonheur pour le fils d’Othon, car ses forces n’étaient pas comparables à celles du chevalier qu’il venait d’abattre à la lance ; et le seigneur de Montauban trouva dans cet inconnu un ennemi digne de sa valeur. Il eut besoin de toutes ses forces pour le vaincre. Cependant il l’affaiblit par un grand nombre de blessures qu’il lui fit, et il le vit tomber à ses pieds de faiblesse et de lassitude. Dès ce moment le fils d’Aymon cessa de le frapper ; il s’approcha de lui pour le secourir, et les deux paladins firent la même chose. Ils bandèrent ses plaies avec quelques linges ; et, comme l’abondance du sang qu’il avait perdu l’avait privé de sentiment, ils le transportèrent sur le cheval du roi d’Éluth au premier lieu habité, où ils le laissèrent entre les mains de quelques personnes charitables qui se chargèrent d’en avoir soin.

Ils reprirent ensuite leur chemin ; et, après avoir été plus de deux mois à traverser le vaste pays des Kalmouks, ils parvinrent enfin au bord de la mer Caspienne. Ils rencontrèrent une nymphe d’une éclatante beauté, qui, par la seule puissance de sa voix, attirait autour d’elle les plus beaux poissons de toute cette mer. Ils virent des thons, des dauphins, des tritons, et entre autres une baleine d’une grandeur si prodigieuse, que l’on n’y distinguait aucune forme de corps animé. Comme cette baleine était alors immobile par le pouvoir de la nymphe, et qu’elle touchait le rivage, elle ne paraissait que comme une langue de terre qui s’avançait dans la mer. La nymphe était la fée Alcine, sœur de Morgane, et elle n’avait pas moins d’habileté qu’elle dans l’art de féerie. Aussitôt qu’elle aperçut les paladins, elle les considéra fort attentivement. La beauté du prince Astolphe la charma. Elle se sentit enflammée d’amour pour lui, et forma le dessein d’en faire son amant. Seigneurs chevaliers, leur dit-elle, si vous voulez vous donner le divertissement de ma pêche, avancez-vous avec moi jusqu’à cette pointe qui entre plus avant dans la mer qu’aucun autre endroit de ce rivage, vous y verrez des poissons admirables.

En disant cela, la fée passa sur le dos de la baleine. Astolphe, qui était le plus curieux de tous les hommes, et qui peut-être se sentait autant épris de la nymphe qu’elle l’était de lui, la suivit, malgré tout ce que ses compagnons lui purent dire pour l’en détourner. D’abord que le prince anglais fut sur la baleine, ce monstre, dont le mouvement naturel avait été suspendu jusque-là par le charme magique, s’éloigna du rivage avec rapidité. Dans le moment la fée disparut ; et Astolphe alors se crut perdu. Le seigneur de Montauban poussa Bayard dans la mer pour tâcher de tirer son cousin du péril où il le voyait et Dudon en fit autant. Le cheval de ce dernier paladin, déjà fatigué d’une longue traite, perdit bientôt ses forces dans l’eau ; et il se serait noyé avec son maître, si Renaud n’eût tourné les yeux par hasard vers Dudon, et ne fût venu à son secours. Heureusement le fils d’Aymon arriva dans le temps que le coursier de son compagnon s’abîmait. Il saisit Dudon d’une main vigoureuse, et le mettant sur le cou de Bayard il le porta sur le rivage. Après cela, Renaud eut quelque envie de se rejeter dans l’eau, pour continuer son premier dessein, mais il ne vit plus la baleine ; et d’ailleurs il s’éleva subitement un orage, mêlé de grêle et de pluie ; des vents impétueux commencèrent à souffler, et la mer à pousser ses flots jusqu’aux nues. Cette tempête, qui semblait vouloir détruire le monde entier, était un enchantement qu’Alcine formait pour ôter toute espérance au fils d’Aymon de pouvoir secourir le prince Astolphe. Effectivement Renaud, arrêté par cet obstacle invincible, demeura consterné sur le rivage. Il pleura son cousin, comme un prince qu’il croyait au fond de la mer, près de devenir la proie des poissons. Lorsque le paladin Dudon eut repris ses forces, ils montèrent tous deux sur Bayard, car il ne leur restait plus que ce cheval, et se remirent en chemin, malgré la pluie et la grêle qui tombaient sur leurs armes.

 

FIN DU LIVRE QUATRIÈME

LIVRE V.

CHAPITRE PREMIER.

Des mauvaises nouvelles qu’apprit le roi Sacripant, et de son départ d’Albraque.

LE fameuse Turpin, en cet endroit, retourne au roi Sacripant, et dit que ce prince, après avoir perdu son bon cheval Frontin, de la manière qu’on l’a raconté, alla retrouver Angélique, fort touché de la perte qu’il venait de faire. Ce fut un nouveau sujet de chagrin pour lui, lorsqu’ayant rejoint cette princesse, il apprit qu’elle n’avait plus sa bague, et que le même nain qui s’était rendu maître de son coursier l’avait subtilement volée. Il fut pénétré de la vive affliction dont elle paraissait saisie, et véritablement elle ne pouvait trop regretter un anneau si précieux. Pour surcroît de douleur, Galafron lui fit part d’une mauvaise nouvelle qu’il venait de recevoir. Prince, lui dit-il, on me mande que Mandricart, fils d’Agrican et son successeur à l’empire de Tartarie, est dans le royaume d’Astracan ; qu’il saccage les meilleures villes ; qu’il a tué de sa propre main le brave prince Lisca, votre frère, et qu’il a juré de venir mettre tous mes états en cendres, pour venger la mort de son père, qu’il surpasse en force et en valeur.

Courageux Sacripant, continua-t-il, nos malheurs et nos intérêts sont communs. Vous savez que nous ne saurions résister l’un et l’autre à la puissance formidable de Mandricart. La seule ressource qui nous reste est d’implorer le secours du roi Gradasse. Ce grand monarque, qui a joint à son vaste empire de la Serique soixante et douze royaumes, dont il a rendu les rois tributaires, est un des plus vaillants guerriers de l’univers. Son grand cœur ne cherche que la gloire ; aussi le bruit de son nom est parvenu jusqu’aux extrémités de la terre. Il est depuis peu de retour de son expédition d’Occident, où il a vaincu les rois Marsille et Charlemagne. Il n’a pas encore licencié sa nombreuse armée ; et je ne doute pas qu’il ne la fît marcher à notre défense, s’il était instruit de l’embarras où nous sommes. Allez demander vous-même son assistance. Ajoutez ce nouveau service à ceux que vous nous avez rendus jusqu’ici, et soyez sûr que ma fille et moi nous les reconnaîtrons.

Le roi de Circassie, à cette nouvelle, fut agité de divers mouvements. La mort de son frère Lisca l’excite à la vengeance ; le besoin que sa princesse a de secours ne lui permet pas de l’abandonner à la fureur de ses ennemis. Il prit le parti de suivre l’avis de Galafron ; il choisit le meilleur coursier des écuries de ce vieux roi, et partit pour la cour de Sericane. Comme il se proposait de faire le plus de diligence qu’il pourrait, il évita toutes les aventures qui auraient pu l’arrêter ; de sorte qu’après plusieurs jours de marche, il se trouva dans le royaume d’Ortus. Il parvint au grand fleuve Jaune, qu’il lui fallait traverser pour continuer son voyage vers la célèbre ville de Gamoul, où le roi Gradasse faisait alors sa résidence. En le remontant le long de son rivage, il rencontra un pont, au-delà duquel, sur l’autre rive du fleuve, s’élevait un assez beau château bâti sur le grand chemin qui aboutissait au pont, entre une forêt et un rocher.

Un chevalier bien armé défendait le passage du pont. Sacripant se présenta pour le passer : Seigneur, lui dit le chevalier, je ne puis vous permettre de passer par ici, si vous ne me jurez que vous ne regarderez point dans la fontaine qui lave le pied de cette roche que vous voyez au-delà du pont. Quoique j’aie des raisons assez fortes, répondit Sacripant, pour ne me point engager dans un combat qui peut m’arrêter, je ne saurais faire ce serment, qui me paraît contraire à l’honneur d’un chevalier. Ne vous offensez pas de ce que je vous propose, répliqua le défenseur du pont ; je ne le fais que pour votre avantage, et n’exige rien de vous que je n’aie pratiqué moi-même. Que ce soit un avantage ou non, repartit le roi de Circassie, je ne puis me résoudre à faire un serment qu’on exige de moi ; et vous voudrez bien que je ne suive point votre exemple. Parlons sans déguisement, lui dit le guerrier du pont, un peu piqué de sa réponse ; vous êtes curieux. Je n’en disconviens pas, reprit Sacripant, et je vous avouerai que ma curiosité seule suffirait pour m’exciter à combattre contre vous. Je suis curieux de savoir ce qu’il y a dans cette fontaine, qui vous oblige d’en dérober la vue aux passants. Hé bien, répliqua l’autre chevalier, voyons ce que le sort des armes en décidera.

En même temps ils s’attaquèrent l’un l’autre avec ardeur. Ils étaient tous deux égaux en courage, et leurs forces étaient peu différentes. Ils combattirent longtemps sans avantage, quoiqu’ils se portassent des coups pesants et capables de faire de profondes blessures. Pendant leur combat, deux autres chevaliers arrivèrent en ce lieu, et s’arrêtèrent pour regarder les combattants. Le défenseur du pont parut s’affaiblir ; ses coups commencèrent à se ralentir, aussi était-il déjà blesse en plusieurs endroits. Son ennemi, qui conservait encore toutes ses forces, le chargeait à coups redoublés, et l’allait bientôt réduire à ne pouvoir plus se défendre, si la dame du château, qui jusque-là les avait observés des fenêtres, ne fût venue sur le pont pour interrompre leur combat. Elle adressa ces paroles au roi de Circassie : Seigneur chevalier, aucun différent particulier ne vous anime l’un contre l’autre ; c’est moi qui ai engagé ce guerrier à s’opposer à votre passage, dans le seul dessein de détourner de dessus vous le malheur qui arrive à la plupart des chevaliers qui passent par ici. Bien loin de lui en savoir mauvais gré, j’espère que vous voudrez bien, à ma prière, cesser d’être ennemis. Le passage du pont, que vous n’avez que trop mérité par votre valeur, ne vous sera plus fermé ; mais prenez garde qu’il ne vous soit funeste.

Le roi Sacripant, le prince de l’Asie le plus courtois, avait suspendu ses coups à l’approche de la dame pour l’écouter ; et lorsqu’elle eut cessé de parler, il lui répondit en ces termes : Belle dame, je ne puis vous rien refuser ; je vous sacrifie mon ressentiment. Je ne veux plus me souvenir que du courage de ce guerrier, et je lui demande son amitié. À ces mots, le roi de Circassie embrassa le défenseur du pont, qui se livra avec la même franchise à ses embrassements. Mais la dame s’apercevant que son chevalier était faible et blessé, le fit transporter au château pour rétablir ses forces et panser ses plaies. Les deux chevaliers qui avaient été spectateurs du combat, reconnurent Sacripant, qui, de son côté, reconnut en eux le comte Roland et Brandimart. Ils s’embrassèrent tous trois à plusieurs reprises, après quoi le paladin et son ami saluèrent très profondément la dame du château, de qui toute la personne avait de quoi s’attirer de l’attention et des respects. Elle répondit civilement à leur courtoisie, et les invita de si bonne grâce à s’arrêter dans son château, qu’ils ne purent s’en défendre. Lorsqu’ils y furent entrés, et que Roland eut bien considéré le chevalier blessé, il le reconnut pour le brave Isolier, frère de Ferragus. Isolier, après l’accommodement procuré par Astolphe entre l’empereur Charles et le roi Gradasse, n’avait pas voulu retourner en Espagne avec le roi Marsille, son père, et il était venu en Asie pour y occuper son courage dans les aventures de chevalerie. Il en avait achevé plusieurs avec gloire, et il était enfin devenu amoureux de la dame de ce château, qui l’engageait à garder le passage du pont.

CHAPITRE II.

Qui était la dame du château. Histoire de la fontaine de la Roche.

LA dame du château se nommait Calidore. C’était une princesse de la cour d’Ortus. Son premier soin fut de faire panser Isolier par des demoiselles très expertes en cet art. Elle obligea le roi Sacripant à souffrir aussi qu’elles pansassent ses blessures. Quoiqu’il fût moins blessé que le prince espagnol, il ne laissait pas de perdre beaucoup de sang ; ensuite la belle Calidore voyant tous ces chevaliers assis autour du lit du fils de Marsille, elle leur parla de cette sorte : Nobles princes, je fais trop de cas de votre estime, pour vous laisser dans une opinion qui pourrait m’être désavantageuse. Les apparences sont contre moi, je l’avoue ; et vous croyez peut-être que c’est par caprice ou par cruauté que je fais garder ce pont ; mais je vais vous apprendre quel en est le motif, et vous faire en même temps le récit d’une aventure qui a de quoi étonner tous les siècles.

 

Histoire de la fontaine de la Roche.

Le royaume d’Ortus, continua-t-elle, est composé de deux provinces très fertiles, que le grand fleuve Jaune, qui passe sous ce pont, arrose de ses eaux. Chacune de ces provinces pouvait autrefois se vanter de posséder une chose merveilleuse. L’une avait vu naître Floris et l’autre Adamanthe. C’est le nom d’un jeune homme et d’une jeune fille d’une beauté ravissante. Jamais la nature n’a rien produit de si parfait que ces deux personnes. Dès qu’ils furent hors de l’enfance, ces deux objets charmants, chacun dans sa province, enflammèrent mille cœurs. Adamanthe faisait l’admiration de tous les hommes qui la voyaient. Les peuples des états voisins, attirés par le bruit de sa beauté, accouraient en foule pour la voir ; mais le plaisir qu’ils prenaient à la regarder leur coûtait cher : ils se sentaient embraser d’une flamme que la mort seule était capable d’éteindre ; aussi n’était-ce que funérailles dans les lieux qu’elle habitait. Tout y retentissait des plaintes des amants désespérés.

Les cruautés d’Adamanthe, dans le cœur de qui nul de ces amants ne put exciter le moindre mouvement de pitié, furent cause qu’on ne l’appela plus que l’inexorable Anaxarette. Elle n’était pas, en effet, moins insensible que cette fille inhumaine qui réduisit l’aimable Iphis à se pendre de désespoir. Ce n’était donc plus Adamanthe qu’on la nommait, et cette orgueilleuse beauté avait en horreur le nom d’amant. Elle ne se plaisait que dans les bois, et les exercices de la sœur d’Apollon faisaient tous les siens. Elle négligeait le soin de se parer. Ses habits étaient simples, ses cheveux n’avaient point d’autre ornement qu’un ruban qui les tenait attachés. Les plus considérables personnes du royaume la demandèrent en mariage ; mais, détestant l’hyménée comme l’amour, et sous prétexte de se consacrer entièrement à Diane, elle obtint de son père la permission de n’habiter que les bois.

Elle n’avait jamais vu Floris, qui, de son côté, dans les lieux où il avait pris naissance, vivait ainsi qu’Anaxarette dans les bois. Il avait eu recours à ce moyen pour se dérober aux importunes ardeurs des plus belles dames de sa province. Il établit son séjour dans une forêt, et la chasse devint son unique occupation. La reine d’Ortus avait un château situé sur le bord de cette forêt, et elle y allait ordinairement passer la plus belle saison de l’année dans les plaisirs de Diane. Toute sa cour suivait son exemple, et chaque jour les dames du palais s’enfonçaient dans le plus épais du bois, le carquois sur l’épaule et le javelot à la main. Quelques-unes d’entre elles rencontrèrent le beau chasseur, et s’enflammèrent à sa vue. Elles parlèrent de cette rencontre à leurs compagnes, qui cherchèrent par curiosité Floris, et qui éprouvèrent le même sort. Le trouble régna dès ce moment dans le palais, et l’aventure qui le causait vint à la connaissance de la reine.

Cette princesse eut la même curiosité que ses filles d’honneur. Elle parcourt la forêt, jette les yeux de toutes parts, et brûle d’impatience de voir le nouvel Adonis qu’on lui a peint avec de si belles couleurs : elle l’aperçoit ; et à peine l’a-t-elle envisagé, qu’il fait sur elle une amoureuse impression. Plus elle le considère, et plus le trait que l’Amour lui a lancé s’enfonce dans son cœur. La majesté de son rang et sa modestie naturelle l’obligèrent à cacher sa nouvelle passion ; mais la violence qu’elle se fit en cela ne fit qu’en augmenter l’ardeur. Enfin elle n’en fut plus la maîtresse, elle s’ouvrit à une de ses dames. Faible soulagement ! Cette confidence ne pouvant la satisfaire longtemps, il fallut prendre le parti de découvrir au charmant chasseur le mal qu’il avait causé. La confidente, quoique rivale de la reine, s’offrit à lui rendre ce service. Elle chercha l’occasion de rencontrer Floris ; et, l’ayant trouvé par son adresse, elle l’instruisit des sentiments qu’il avait inspirés à sa maîtresse. L’insensible chasseur écouta la dame impatiemment. Elle s’en aperçut, et s’imaginant que si elle parlait pour son compte, il s’intéresserait peut-être davantage à son entretien, elle lui déclara sa tendresse avec encore plus de vivacité que celle de la reine ; mais tout le fruit qu’elle tira de ses discours fut d’avoir fait connaître au jeune homme les flammes qu’il avait allumées.

Le malheureux succès de cette négociation affligea vivement la reine, sans la détacher de l’ingrat qui la méprisait. Comme il avait toute la beauté de l’Amour enfant, avec toute la grâce du chasseur Adonis, les blessures qu’il faisait étaient telles, qu’on n’en pouvait guérir ; aussi les dames du palais, abandonnées à l’ardeur qui les consumait, passaient leurs jours à chasser, non pour épuiser les flèches de leurs carquois sur les bêtes de la forêt, mais les traits de leurs yeux sur le cœur de Floris. Chaque jour l’écho des vallons et des bois retentissait des plaintes amoureuses de ces amantes infortunées. L’agitation de la reine était encore plus grande que celle de ses femmes. Cette princesse, gênée par ce qu’elle devait à son rang, n’avait fait jusque-là aucune démarche pour rendre le jeune homme sensible à sa passion. Sa contrainte lui devint insupportable ; elle résolut de parler elle-même, se flattant qu’elle réussirait mieux que sa confidente à persuader le chasseur.

Dès qu’elle en put trouver l’occasion, elle ne manqua pas de lui déclarer son amour, et elle accompagna cet aveu de toutes les offres qui pouvaient contribuer à le faire bien recevoir. Néanmoins cette princesse, toute reine, toute jeune et charmante qu’elle était, eut la mortification de voir dédaigner ses feux et ses empressements. Le cruel Floris préféra sa liberté à la couronne même d’Ortus, que la reine, qui était fille, lui offrit, et les plaisirs de la chasse à ceux de l’amour.

La princesse ne put soutenir les rigueurs de cet ingrat, et l’excès de ses tourments lui causa une maladie de langueur qui l’emporta, malgré tous les efforts de ses médecins. Oui, cette reine qui faisait les délices de ses peuples, et avait été recherchée des plus grands princes de l’Orient, perdit la vie pour avoir trop aimé Floris. Une grande partie des dames du palais eurent la même destinée ; et, depuis ce funeste événement, on n’appela plus ce jeune homme, dans tout le royaume d’Ortus, que l’insensible Narcisse, tant on lui trouvait de rapport avec le Narcisse des anciens.

Peu de temps après ce malheur, la fée Silvanelle, qui habitait la forêt où chassait le jeune Floris, le rencontra un jour. Cette fée avait peu de commerce avec les humains, et se laissait voir rarement. Elle ne l’avait point encore vu. Elle jeta les yeux sur lui ; et il serait malaisé de dire si elle le regarda plutôt qu’elle n’en devint amoureuse. Dès ce moment elle souhaita de le posséder. Elle le suivit, et à mesure qu’elle s’en approchait, son cœur s’enflammait davantage. Elle éleva la voix pour lui faire entendre ces paroles : Attends, jeune homme, et cesse de poursuivre les bêtes de la forêt ; une prise plus considérable se présente à toi : je t’offre mon cœur et ma main. Tu dois estimer le bonheur que ta beauté te procure aujourd’hui : je suis la fée Silvanelle ; cette forêt m’appartient, et mon empire s’étend jusque sur les génies.

Lorsque Narcisse apprit par ces paroles la qualité de la fée, il s’arrêta par respect ; mais Silvanelle n’en fut pas plus soulagée. L’habitude que le chasseur avait de faire le cruel ne lui permit pas de traiter la fée plus favorablement que les autres femmes. Beau chasseur, lui dit-elle, vainement j’ai méprisé jusqu’ici l’amour et ses plaisirs : je ne jugeais aucun mortel digne de mes regards ; cependant, dès que je t’ai vu, j’ai perdu mon orgueil et mon indifférence ; tu m’as inspiré des sentiments inconnus. Oh ! que tes parents sont heureux d’avoir un fils si parfait ! Plus heureuse encore mille fois la personne qui sera ta femme. Pour jouir de ce bonheur, je veux t’élever jusqu’à moi. Consens donc, aimable jeune homme, que les doux nœuds de l’hyménée nous unissent, et commençons dès ce jour à n’avoir qu’un cœur et qu’un lit. En achevant ces mots, la fée, emportée par sa passion, ouvrit les bras, et s’approcha de Narcisse pour lui ravir des baisers qu’il n’avait aucune envie de lui donner. Il rougit pour elle de cette action trop libre, et s’éloigna de quelques pas d’un air dédaigneux. Silvanelle ne se rebuta point : elle le suivit, et l’embrassa, malgré la répugnance qu’il avait à le souffrir. La honte qu’il en eut ne fit qu’ajouter à sa beauté naturelle de nouvelles grâces, qui n’inspirèrent pas plus de retenue à la fée. Madame, lui dit-il, fatigué de ses importunités, laissez-moi, je vous conjure, ou bien vous m’obligerez à fuir ces lieux, que vous me faites haïr par vos emportements. Non, charmant jeune homme, reprit-elle d’un air tendre, non, demeurez dans ces lieux ; j’aime mieux les quitter moi-même que de vous les rendre odieux par ma présence : jouissez-y d’une entière liberté ; mais ne m’ôtez point celle de vous y voir quelquefois ; et, au nom des dieux, ne me haïssez pas.

Après avoir parlé de cette sorte, Silvanelle se retira un peu mortifiée de l’air dont il avait reçu les témoignages de son affection. Néanmoins elle ne désespérait pas de pouvoir le fléchir par ses promesses et par les avantages qu’il tirerait de l’union conjugale qu’elle lui proposait. Depuis ce jour-là, cette fée vit Floris plusieurs fois ; mais l’espérance dont elle s’était flattée ne se remplissait point. Elle avait beau se plaindre : ses plaintes ne faisaient que frapper l’air, sans toucher le cœur qu’elle voulait rendre sensible. N’es-tu pas content, disait-elle à Narcisse, d’avoir mis au tombeau, par tes duretés, la reine d’Ortus et les plus belles dames de sa suite. Veux-tu faire mourir toutes les femmes de ce royaume, comme la cruelle Anaxarette fait périr tous les hommes dans la province de Campion ? Enfin la fée, lasse de se voir méprisée, se retira dans sa grotte, résolue d’y passer quelque temps à délibérer si elle suivrait les mouvements de son ressentiment, qui la portait à la vengeance, ou si elle continuerait à vouloir gagner Floris par la patience et la douceur.

Le jeune chasseur, après que Silvanelle l’eut quitté, rappela ce qu’elle venait de lui dire de cette Anaxarette, qui faisait sur les hommes la même impression qu’il faisait sur les femmes. Il sentit naître en lui un désir curieux de connaître une si merveilleuse personne, et de voir si elle était d’une beauté à devoir produire des effets si surprenants. Il résolut de satisfaire sa curiosité, et de partir sur-le-champ pour la province de Campion ; puisque aussi bien le séjour de la forêt d’Youlin, qu’il habitait, commençait à lui paraître haïssable. Effectivement, il n’en pouvait plus parcourir les routes sans y rencontrer des dames de la cour qui venaient se plaindre de son insensibilité. Il se mit donc en chemin, et se rendit en diligence au pays d’Anaxarette. D’abord qu’il y fut, il s’informa de cette dangereuse personne, et il se hâta d’arriver à la forêt de Campion, où il apprit qu’elle était toujours.

Comme cette forêt avait une grande étendue, il la parcourut plusieurs jours sans rencontrer ce qu’il cherchait. Un jour, se sentant très fatigué, il se coucha au bord d’un ruisseau qui coulait sous le plus agréable ombrage de tout le bois ; et là le sommeil vint insensiblement surprendre ses sens. Pendant qu’il dormait, Adamanthe, attirée par la soif, arriva dans ce lieu ; elle s’y désaltéra ; et, lorsqu’après avoir rafraîchi ses poumons, elle voulut s’éloigner du ruisseau, elle aperçut par hasard le beau Narcisse, qui reposait à quelques pas de l’endroit où elle venait de boire. Peu s’en fallut d’abord qu’elle ne se retirât avec précipitation, dans la pensée que ce pouvait être quelqu’un de ses persécuteurs, c’est-à-dire un de ses amants ; mais la beauté de Floris, dont le visage était tourné de son côté, la retint malgré elle. Pour la première fois, elle attache sa vue sur un homme et, bien loin de le regarder avec horreur, elle s’approche de lui pour le considérer à son aise. Que vois-je ? dit-elle, après l’avoir attentivement regardé. Serait-ce l’Amour qui se présenterait lui-même à mes yeux, pour me punir d’avoir méprisé sa puissance ? Elle était encore incertaine de ce qu’elle en devait penser, quand le jeune homme se réveilla.

Il se réveillait en sursaut. Comme il avait l’imagination remplie de l’image de la beauté qu’il souhaitait de voir, il venait de rêver qu’il la voyait et, dans l’admiration que lui causaient les traits que sa fantaisie agitée lui peignait encore, il cherchait, en ouvrant les yeux, cette image charmante qui captivait déjà son cœur. Que devint-il, lorsqu’il vit paraître en effet devant lui cette ravissante beauté, mille fois plus touchante encore que son idée ne la lui avait représentée pendant son sommeil ? Il ne douta pas un moment que ce ne fût la personne qu’il cherchait. Ah ! Madame, s’écria-t-il tout transporté, vous êtes sans doute Anaxarette ? Hé ! quelle autre dame pourrait offrir aux yeux tant de charmes ? Adamanthe, étonnée elle-même de la beauté de ce jeune inconnu, qu’elle ne pouvait se lasser de considérer, hésita quelques moments à lui répondre. Néanmoins, ne consultant que sa fierté : Qui t’oblige, lui dit-elle, à me tenir ce discours ? Quel intérêt as-tu de savoir si je suis Anaxarette ou non ? Celui que mon cœur m’oblige d’y prendre, reprit-il. Un seul moment de votre vue vous a soumis pour jamais un cœur qui fut toujours rebelle à l’amour, et je viens vous en apporter l’hommage avec toute l’ardeur que vous méritez. L’amoureux Floris, après ces paroles, se jeta aux genoux d’Adamanthe, et dans son transport lui saisit la main avec tant de promptitude, qu’il eut le temps de la baiser avant que la dame pût la retirer. Quelque prévention favorable où elle fût pour le jeune inconnu, son action, qu’elle trouva trop libre, l’irrita. Téméraire, lui dit-elle d’un ton fier mêlé de colère, peux-tu bien me connaître, et me tenir ce discours ? Crains que, pour punir ton insolence, je ne tourne contre ton sein les flèches de mon carquois. Alors, sans le regarder davantage, elle s’éloigna de ce lieu, moins irritée toutefois qu’elle n’affectait de le paraître, et chercha le plus épais du bois pour rêver en liberté à cet événement.

La dame du château, l’aimable Calidore, s’arrêta dans cet endroit de son récit pour prendre haleine, puis, remarquant que le comte d’Angers, Brandimart et Sacripant l’écoutaient avec d’autant plus d’attention, qu’elle n’avait point encore parlé de la fontaine de la Roche, ni de la garde du pont, ce qu’ils étaient plus curieux de savoir que tout le reste, elle continua dans ces termes.

CHAPITRE III.

Suite et fin de l’histoire de la fontaine de la Roche.

NARCISSE resta sur le bord du ruisseau, n’osant suivre la fière beauté qui le fuyait. Il craignait de l’irriter encore davantage. Quel changement, ô ciel ! Cet insensible chasseur, devant qui les dames les plus orgueilleuses s’humiliaient, soupire maintenant, et gémit à son tour des rigueurs qu’on a pour lui. La chasse, qui faisait ses délices, commence à l’ennuyer. Il ne peut plus s’occuper que du soin de trouver le moyen de revoir et d’apaiser Adamanthe, ou de se percer à ses yeux, s’il ne peut y réussir.

D’une autre part, cette fille n’était pas moins agitée que lui. Qui est ce jeune homme, disait-elle, qui s’attire malgré moi mon attention ? J’ai beau vouloir en détourner ma pensée, il s’y présente sans cesse. C’est peut-être mon ressentiment qui m’y fait penser. Ma fierté, qui s’est offensée de son emportement, me retrace son image pour exciter ma haine. Ah ! faible Adamanthe, poursuivit-elle en se reprenant, ce que tu sens pour lui n’a rien qui ressemble à la haine. Tu lui as témoigné de la colère, il est vrai ; mais pendant que tes yeux et ta bouche lui marquaient ton ressentiment, ton cœur les désavouait en secret. Bien loin de le haïr, ne sens-tu pas au fond de ton âme de la complaisance pour les sentiments que tu lui as inspirés ? Superbe Adamanthe, tu démens donc ce noble orgueil qui t’a fait donner le nom d’Anaxarette ? Fais plutôt un effort sur toi-même, et prends la résolution de le haïr, ou du moins de l’éviter.

Adamanthe effectivement fit pendant quelque temps ce qu’elle venait de se proposer. Le tendre Narcisse ne put trouver le moyen de lui parler, quoi qu’il pût faire pour cela. S’il la rencontrait, elle ne manquait pas de le fuir, et tous les discours du jeune homme, non plus que ses prières, ne pouvaient l’engager à l’écouter. Cependant la persévérance de cet amant opiniâtre triompha de la fierté de la dame. Le personnage qu’elle avait entrepris de soutenir contre son penchant était trop pénible pour que cela pût durer longtemps. Un jour que, fatiguée de sa chasse, elle s’assit sous un arbre pour s’y reposer, Narcisse la surprit, et fut plus tôt à ses pieds qu’elle ne l’eut aperçu. Elle se leva brusquement, et voulut s’éloigner, comme elle avait coutume de faire, mais il la retint par sa robe. Il lui parla si respectueusement, mais avec tant de transport, qu’elle ne put se défendre de l’entendre. Le moment était favorable, l’amant plus beau que l’Amour même ; elle s’attendrit. Il redoubla ses instances, et fut assez heureux pour faire agréer sa passion. Ils eurent ensuite plusieurs entretiens, où, charmés l’un de l’autre, ils se promirent de s’aimer toujours ; la fière Anaxarette n’avait plus des yeux que pour son cher Narcisse. Enfin elle était disposée à se rendre aux vœux d’un jeune homme si digne d’elle, quand la fortune, qui se plaît à détruire le bonheur des humains, vint mettre un obstacle éternel à la félicité de deux amants si parfaits, par des moyens qu’ils ne prévoyaient pas.

La fée Silvanelle avait demeuré quelques jours dans sa grotte, à délibérer sur les intérêts de son amour, et elle s’était enfin arrêtée au dessein de faire un dernier effort pour toucher le cœur de Narcisse, ou bien à s’en venger, s’il continuait à la mépriser. Elle le chercha dans la forêt d’Youlin, et, ne l’y trouvant pas, elle eut recours à son art, par lequel elle apprit, qu’il était allé habiter la forêt de Campion. Cette découverte lui donna un nouveau dépit contre Floris, car elle ne jugea que trop que, fatigué par ses empressements, il n’avait quitté la forêt d’Youlin que pour la fuir elle-même. Pleine de ressentiment, elle se transporta dans la forêt de Campion, où elle le surprit aux genoux d’Adamanthe, qui répondait en maîtresse attendrie aux vives expressions de sa tendresse.

Quel spectacle pour une amante déjà irritée ! Ah ! cruel, s’écria-t-elle, outrée de douleur et de jalousie, ce n’est donc que pour Silvanelle que tu as des rigueurs ? Mais ne crois pas pouvoir outrager une fée impunément ; si je n’ai pu me faire aimer, je saurai du moins troubler tes amours ; l’objet qui t’a charmé ne jouira pas longtemps de sa victoire, et les mêmes choses sur quoi tu fondes ton bonheur vont devenir les instruments de ton supplice. Alors la fée exerça sur ces amants la plus cruelle vengeance dont on ait jamais ouï parler. Elle sut, par son art de féerie, mettre un obstacle éternel à l’accomplissement de leurs plus doux désirs.

Aussitôt que Floris avait aperçu Silvanelle, il s’était éloigné d’Adamanthe de quelques pas, pour épargner à la fée la douleur de le voir aux pieds d’une rivale ; mais lorsque Silvanelle se fut retirée, après avoir disposé de leur sort, et préparé sa vengeance, il voulut se rapprocher de son amante chérie ; il se sentit arrêté par une force plus qu’humaine qui l’empêchait d’avancer vers elle. Étonné de ce prodige, il fit tous ses efforts pour surmonter l’obstacle invisible qui le retenait ; mais le charme de la fée était au-dessus de ses forces. Ah ! s’écria-t-il douloureusement, quelle vengeance j’éprouve en ce jour ! En disant ces dernières paroles, il se laissa tomber par terre, où il demeura comme un homme plongé dans le dernier accablement. Adamanthe vit sa peine ; et, ne sachant point encore de quelle espèce elle était, elle voulut aller à lui pour le soulager ; mais le charme agit sur la maîtresse comme sur l’amant. Anaxarette n’eut pas moins besoin de secours que Narcisse. Rien n’est si touchant que l’état où ils se trouvèrent tous deux. Ils se regardaient tendrement l’un l’autre ; et leurs regards, pleins de la plus vive affliction, portaient le désespoir dans leurs cœurs.

Dans cette cruelle situation, Floris apprit à sa chère Adamanthe l’amour que Silvanelle avait eu pour lui, et le mépris dont il avait toujours payé cet amour. Il n’en fallut pas davantage pour faire comprendre à la dame toute l’étendue de leur malheur. Après avoir éprouvé par de nouveaux efforts que le pouvoir de la fée était au-dessus du leur, ils ne firent plus que gémir en se regardant. La nuit les surprit dans cette occupation, et l’accablement où ils étaient attira sur leurs yeux appesantis les vapeurs du sommeil. Heureux si ce sommeil favorable eût duré toujours ! mais le jour renaissant, leur rendant le sentiment, renouvela leurs souffrances avec plus de vivacité. Ils passèrent près d’une année à se voir à tous moments sans pouvoir approcher l’un de l’autre ; et plus ils se voyaient, plus ils souffraient.

Silvanelle, qui connaissait la force de son charme, n’était que trop instruite des maux qu’elle causait aux deux amants ; et quelquefois, pour assouvir sa vengeance, elle se donnait le barbare plaisir d’insulter à leurs peines par sa présence et par ses reproches. Ils n’oublièrent rien de tout ce qui pouvait la fléchir. Ils y employèrent en vain les prières et les soumissions ; elle se croyait trop outragée pour s’apaiser en leur faveur. Ainsi puisses-tu aimer, dit-elle à Narcisse, et ne jouir jamais de tes amours. Ingrat, apprends à ton tour ce que c’est que le supplice de brûler d’un ardent amour, sans pouvoir jamais le soulager. Souffre les tourments que tu m’as fait souffrir, et sois assuré que je n’aurai pas plus de pitié de toi que tu n’en as eu de Silvanelle. Et toi, rivale odieuse, poursuivit-elle en se tournant vers Adamanthe, tu ne profiteras pas de mon malheur ; si tes attraits ont su engager Floris, ils n’auront pas le pouvoir de te faire trouver dans un doux hyménée l’accomplissement de tes désirs. Non, inhumaine, non, lui répondit Adamanthe avec dépit ; mais, tout infortunée que je suis par ta jalousie, je serai encore plus contente que toi, puisque j’ai du moins la consolation d’être autant aimée que tu es haïe de mon amant.

Telle était la situation de ces cœurs agités de passions contraires. Enfin Narcisse et son amante, succombant à leurs peines, prirent la courageuse résolution de finir ensemble une vie si déplorable, dans l’espérance que du moins leurs ombres seraient réunies dans ces lieux tranquilles que les enfers destinent aux personnes qui passent leur vie dans l’innocence.

Sur le bord du grand chemin qui côtoie la forêt que vous voyez de ces fenêtres, poursuivit Calidore, en continuant de parler aux chevaliers qui l’écoutaient, il y a une fontaine qui forme un grand carré d’eau fort profond. L’eau en est si claire et si tranquille, qu’on la prendrait pour une glace de miroir. Il règne tout autour un tapis d’herbe verte, et le bel ombrage des arbres qui la couvrent ne permet pas au soleil d’en ôter la fraîcheur. Adamanthe et Floris choisirent ce lieu pour exécuter leur triste dessein. Ils vinrent à cette fontaine, et se jetèrent dedans, après s’être dit l’un à l’autre les choses les plus touchantes. Voilà quelle fut la fin de ces deux amants, dont la beauté était l’admiration de tous les yeux. Peut-être que leur mort fut un châtiment du dieu d’amour, qui voulut les punir d’avoir si longtemps méprisé ses lois. Du moins les peuples de ces contrées se l’imaginent ; et c’est une chose reçue ici par tradition.

Lorsque Silvanelle eut appris le trépas du beau Floris, elle sentit expirer ce vif ressentiment qui l’animait contre ce jeune homme ; elle ne put même s’empêcher de le regretter ; et dans la suite elle devint si sensible à sa perte, qu’elle ne pouvait se consoler de ne le plus voir ; elle voulut s’accorder la satisfaction de conserver ses traits, et de laisser à la postérité un monument de sa beauté. Pour cet effet, elle composa un enchantement, qui est tel, que tous ceux qui regardent dans la fontaine y voient l’image de Floris et celle d’Adamanthe. Ces images y paraissent avec toute la vivacité de leurs charmes, et si pleines de vie, que toutes les personnes qui ont le plaisir ou, pour mieux dire, le malheur de les voir, ne peuvent se défendre de concevoir pour l’une des deux une passion dont elles ne peuvent, se défaire. Combien d’hommes et de femmes, tant voyageurs que gens du pays, se sont perdus pour avoir eu la curiosité de regarder dans la fontaine ! Tous les chevaliers qui ont aperçu l’image d’Adamanthe se sont sentis embrasés d’amour pour elle ; et toutes les dames qui ont jeté les yeux sur l’image de Floris ont conçu le même amour dont Silvanelle s’était laissée enflammer : et quelles suites pensez-vous qu’aient ces passions malheureuses ? Dès le moment que les dames ou les chevaliers sont épris, ils ne sauraient plus s’éloigner de la fontaine ; et, ne pouvant satisfaire leurs désirs, ils se consument misérablement de langueur, et perdent la vie par l’excès de leurs souffrances. Quelques-uns même, espérant se soulager en quelque sorte en embrassant ces images qu’ils voient briller au fond de l’eau, s’y sont précipités, et y ont éteint leurs flammes et leurs vies.

Les rois d’Ortus, sur les plaintes qui leur ont été faites des effets funestes de cette fontaine, ont vainement donné des ordres pour en dessécher la source ; tout l’art des hommes n’en a pu venir à bout. Il faut un pouvoir plus fort que celui de la fée Silvanelle pour détruire cet enchantement ; et c’est ce qu’on voit écrit en caractères d’or sur une colonne de marbre noir que la magicienne a fait élever sur le bord de la fontaine. J’ai eu le malheur d’être la victime de ce charme comme mille autres. Je suis une princesse de la cour d’Ortus. J’étais tendrement aimée d’Arimin, souverain de ce royaume et mon parent. Il me devait épouser en présence de tous les grands, et les préparatifs de notre mariage étaient déjà faits, lorsqu’une imprudente curiosité nous porta, mon amant et moi, à vérifier nous-mêmes ce qu’on disait d’une fontaine si merveilleuse. Nous ne pouvions penser que les traits d’Anaxarette et de Narcisse fussent capables de produire des effets si étonnants, et nous comptions du moins que notre tendresse mutuelle nous préserverait de la force du charme ; mais nous nous trompâmes. Nous n’eûmes pas plus tôt regardé dans la fontaine (l’effet de la foudre n’est pas si prompt) que nous perdîmes, Arimin et moi, tout l’amour que nous avions l’un pour l’autre. Nous nous trouvâmes embrasés tout d’un coup d’une violente ardeur, lui pour Adamanthe, et moi pour Floris ; et notre passion devint si vive dès sa naissance, qu’elle nous ôta toute autre envie que celle d’être sans cesse attachés à considérer les images qui nous charmaient.

L’infortuné roi d’Ortus a fini son destin sur les bords de cette dangereuse fontaine, dans des langueurs continuelles ; et je traîne en ce lieu, sans espoir de soulagement, une pénible vie, jusqu’à ce que la mort vienne la terminer. Le charme qui m’arrête ne me permettant pas de m’éloigner d’ici, j’ai fait bâtir ce château pour y faire ma demeure. Ensuite, déplorant le sort de tant de malheureux qui venaient se livrer tous les jours au charme la fontaine, je résolus d’en sauver ceux que le hasard ou la curiosité feraient passer sur ce pont. Dans le temps que je formais cette résolution, le généreux Isolier arriva. Il s’approcha de la fontaine auprès de laquelle j’étais. Il me salua ; je m’informai du sujet de son voyage ; et, dans notre entretien, je lui appris l’enchantement de la fontaine. Il me fit bientôt connaître que j’aurais peu de peine à l’empêcher de regarder dedans ; il me parut touché de ma vue ; je voulus qu’il me promît de ne point porter ses regards sur l’image d’Anaxarette. Il me le jura, en me disant, avec plus de galanterie que de vérité, qu’il ne serait nullement tenté de violer son serment, et qu’il ne pouvait voir dans l’onde enchantée rien de si beau que moi. De plus, j’ai engagé ce prince à défendre le pont, c’est-à-dire à ne laisser passer personne, sans l’obliger de force ou de gré à jurer qu’il ne regardera point dans la fontaine. Il y a plus d’une année que ce prince espagnol garde ce passage à ma prière ; et depuis ce temps-là aucun homme n’a grossi le nombre des amants malheureux d’Anaxarette. Isolier a vaincu par sa valeur tous ceux qui ont refusé de faire le serment.

Seigneurs chevaliers, ajouta la dame lorsqu’elle eut achevé son récit, voilà l’histoire de la fontaine de la Roche ; vous voyez que je vis tristement dans ce château. L’attachement du prince d’Espagne ne saurait me détacher de l’image du beau Floris ; et je vous avouerai que ma passion est si ardente, que je passe la plus grande partie du jour à repaître mes yeux de la fatale vue du jeune chasseur. La princesse Calidore se tut en cet endroit, se sentant comme suffoquée des larmes qu’elle répandait en abondance, et des sanglots qui s’exhalaient de sa poitrine en pensant à ses malheurs. Les princes qui l’avaient écoutée furent vivement touchés de son sort : Roland entre autres en était tout attendri. Il trouvait quelque chose de si beau dans le caractère de la dame, qu’il crut devoir tâcher de la consoler. Madame, lui dit-il, vos peines, quelque cruelles qu’elles soient, peuvent recevoir du soulagement. Seigneur, répondit Calidore, la mort seule peut les finir. Je sais bien, reprit le paladin, que vous avez sujet de le penser ; mais le ciel est trop juste pour n’avoir pas prescrit un terme à votre infortune. Il doit récompenser des intentions aussi louables que les vôtres. D’ailleurs, je ne parle point sans avoir quelque connaissance des choses qui peuvent vous procurer plus de tranquillité. J’en sais un moyen que je vous promets d’employer à mon retour d’un voyage que ma gloire et mon amour ne me permettent pas de retarder. La princesse remercia le comte de la manière généreuse dont il entrait dans ses intérêts ; mais il était aisé de voir qu’elle faisait peu de fond sur ses promesses.

CHAPITRE IV.

Retour de Roland et de Brandimart à Albraque.

LE comte d’Angers brûlait d’impatience d’entretenir le roi de Circassie, pour lui demander des nouvelles d’Angélique, et ne manqua pas de le questionner là-dessus, dès qu’il le put faire avec bienséance. Le courtois Sacripant l’instruisit de tout, et ne lui cacha point la cause de son voyage vers le roi Gradasse. L’amoureux Roland fut saisi d’une douleur mortelle en apprenant le nouveau péril où se trouvait sa princesse. Il appréhenda d’avoir trop tardé à voler à son secours. Il prit aussitôt congé de Calidore, de Sacripant et d’Isolier, et poussa vers Albraque avec son ami Brandimart.

Ils eurent en peu de temps traversé le royaume d’Ortus. Quand ils furent arrivés à Youlin, sur la frontière de cet état, ils laissèrent la Chine à main droite, et tournèrent vers le nord oriental, qui était le plus droit chemin du Cathay. Il ne leur arriva point d’aventures sur la route ; mais ce qui donna plus de joie à Roland que le succès de la plus haute entreprise, c’est que ce paladin, soutenant ce grand nom qui lui avait été donné par tout l’empire romain, d’être la colonne de la foi, eut le bonheur de convertir à la religion chrétienne son cher ami Brandimart. Il est vrai que Fleur-de-Lys, depuis sa propre conversion, l’y avait déjà disposé par plusieurs conversations qu’elle avait eues avec lui sur cette matière.

Les deux amis trouvèrent la ville d’Albraque alarmée par la terreur qu’y répandait le bruit des préparatifs de guerre du fier Mandricart. Angélique surtout en était d’autant plus effrayée qu’elle ne comptait plus sur Roland, qu’elle se repentait d’avoir elle-même livré aux monstres de Falerine. Elle fut aussi ravie que surprise de revoir ce prince, dont elle espéra que le secours pourrait lui être utile. Elle lui fit un accueil très gracieux, et cet amant soumis lui rendit compte de l’expédition dont elle l’avait chargé. Il lui dit qu’il n’avait pu délivrer des prisons de Falerine la princesse qu’il y était allé chercher. Il lui en allégua la raison. Étrange effet d’une passion impérieuse ! Il n’oubliait rien pour s’excuser auprès d’Angélique d’une chose dont elle aurait dû plutôt se justifier elle-même. Aussi cette princesse ne put se défendre d’en avoir une secrète confusion ; mais elle en rejeta la cause sur la violence de son amour pour Renaud. Le comte lui apprit encore que le fils d’Aymon l’avait quitté à Éluth, pour s’en retourner à la cour de Charlemagne avec Astolphe et Dudon. Il ne fallait plus que ce rapport pour achever de déterminer la fille de Galafron à partir pour la France avec Roland.

Tout l’embarras de cette princesse consistait à trouver un prétexte plausible pour en faire la proposition au paladin. Elle craignait de lui redonner de la défiance, et de lui faire soupçonner que Renaud pouvait avoir quelque part à son dessein ; mais Roland lui fournit lui-même occasion d’entrer en matière, en lui parlant du péril où l’entreprise d’Agramant jetait l’empereur son maître, et de l’obligation où il était de voler à son secours. Angélique saisit ce moment. Je ne suis pas assez injuste, lui dit-elle, pour vouloir que vous restiez à Albraque, tandis que vous vous devez à votre pays. Vous ne sauriez vous dispenser d’aller où votre devoir vous appelle : mais comme la ville d’Albraque sera bientôt assiégée par un monde d’ennemis, je ne m’y crois point en sûreté. J’aime mieux partir avec vous, et demeurer sous votre conduite, que d’être dans ma propre patrie, puisqu’une malheureuse beauté m’y suscite tant de persécuteurs. Pour déguiser encore mieux le véritable motif qui lui faisait proposer ce voyage, elle lui raconta en pleurant comment elle avait perdu son anneau, et elle ajouta qu’elle savait que le voleur avait pris le chemin de France.

À cette proposition d’Angélique, l’amoureux paladin fut transporté de joie. La confiance que cette princesse lui marquait, en voulant quitter sa patrie et son père même, pour l’accompagner jusqu’en France, lui paraissait l’effet d’une parfaite estime, et peut-être se flattait-il de quelques mouvements plus favorables. Il se jeta à ses genoux, et lui peignit la violence de ses feux avec des expressions si touchantes, qu’Angélique, sans son injuste prévention pour Renaud, n’aurait pu se défendre d’y être sensible.

L’entrevue de Brandimart fut plus sincère et encore plus tendre. Ces deux amants, unis par la plus vive passion qu’un parfait mérite soutenu d’une forte sympathie puisse inspirer à deux cœurs sensibles, étaient charmés de se revoir après une si longue absence. Les deux chevaliers, quand ils eurent quitté leurs dames, allèrent saluer le roi Galafron, qui, dans le besoin qu’il avait de leur valeur, leur témoigna une joie extrême de leur retour. Cependant, quelque agréable réception qu’il leur pût faire, ils partirent dès la nuit même avec Angélique et Fleur-de-Lys.

CHAPITRE V.

Du grand péril qu’Angélique et Fleur-de-Lys courent après leur départ d’Albraque.

CES quatre amants marchèrent le reste de la nuit. Ils firent le plus de diligence qu’il leur fut possible, et prirent des chemins détournés. Ils arrivèrent au bout de huit jours à Cocothan, grande ville fort peuplée, et située à l’entrée des déserts sablonneux de Chamo, qu’il leur fallut traverser. Ils y eurent beaucoup à souffrir. Les vivres leur manquèrent et après avoir passé de grandes landes, ils gagnèrent des coteaux couverts d’arbres, où d’espace en espace on voyait des chèvres qui broutaient les bourgeons. Cette rencontre fit espérer aux chevaliers qu’ils trouveraient dans ces vallons quelques habitations, ou que du moins les arbres leur fourniraient des fruits pour apaiser leur faim.

Ils s’avancèrent dans cette espérance, et découvrirent effectivement quelques cabanes répandues par-ci par-là. Ils aperçurent aussi des hommes sauvages de la nature des Lestrigons. Ces monstres étaient assis autour de plusieurs tables dressées sur le bord d’un ruisseau, qui, descendant du haut de la montagne, coulait dans les vallons. Elles étaient couvertes de chevreuils rôtis, au défaut de chair humaine, dont les Lestrigons sont fort friands. Les deux dames ne purent les regarder sans frayeur. Il est vrai qu’ils sont horribles. Ils ont des dents et des ongles de lion, avec une face d’homme ; mais ils ont le nez long et crochu, et les yeux perçants. Les chevaliers rassurèrent les dames, en leur disant qu’elles n’avaient rien à craindre des Lestrigons en leur compagnie ; qu’elles devaient surmonter la répugnance qu’elles avaient à s’approcher d’eux, et qu’une faim pressante était encore plus hideuse qu’ils n’étaient horribles à voir.

Roland, qui parlait ainsi, s’approcha des Lestrigons, et leur dit : Mes amis, nous nous flattons que vous voudrez bien soulager la faim dévorante qui nous travaille, ces dames et nous. Comptez que nous avons de quoi reconnaître le plaisir que vous nous ferez. Le chef de ces monstres comprit l’intention du comte, quoiqu’il n’eût pas entendu son langage, et lui répondit dans des termes que le paladin n’entendait pas mieux ; puis, le regardant avec des yeux qui ressemblaient à des charbons ardents, il lui fit signe de venir s’asseoir parmi eux. Roland descendit de cheval ; mais il attendit pour se mettre à table que les dames et son ami l’eussent joint.

Les Lestrigons, bien loin de songer à satisfaire la faim de leurs nouveaux hôtes, ne pensaient qu’à les surprendre, pour les tuer et pour se repaître ensuite de leurs corps, surtout de celui des dames, qu’ils regardaient comme une chair plus délicate ; de sorte que, dans le temps que le comte avait la tête tournée vers les dames et son ami, et qu’il leur disait de s’avancer, le chef des Lestrigons lui déchargea par derrière, à deux mains, un coup d’un levier de fer qu’il portait pour arme, et le jeta à terre privé de sentiment. À la vue de cette trahison, Brandimart, transporté de fureur, vola au secours de Roland, sur qui plusieurs Lestrigons s’étaient déjà jetés pour le dépouiller de ses armes. Il en renversa deux du poitrail de son coursier, et choisissant au milieu d’eux, leur traître chef, il le perça de sa lance de part en part. Il s’abandonna ensuite sur les autres, qu’il massacra ou dispersa bientôt ; puis il mit pied à terre pour aller secourir le comte, qui, n’étant simplement qu’étourdi, eut peu de peine à reprendre ses esprits. Mais, pendant ce temps-là, des Lestrigons, qui n’osèrent résister à Brandimart, passant en fuyant auprès des dames, voulurent les emmener avec eux, moins touchés de leur beauté que de la délicatesse de leur chair. Angélique et Fleur-de-Lys, qui jugèrent de leur dessein, s’enfuirent tout épouvantées le long des vallons, et les Lestrigons, qui ne faisaient en les suivant que s’éloigner de Brandimart, qu’ils craignaient, se mirent à courir après elles.

Les deux guerriers, qui avaient toujours leurs dames présentes à la pensée, en quelque péril qu’ils fussent, ne s’aperçurent pas plus tôt du danger où elles se trouvaient ; qu’ils en frémirent. Roland fut aussitôt sur son cheval, qu’il poussa du côté qu’il voyait fuir sa princesse. Brandimart le suivit. Mais comme les dames, environnées de Lestrigons, avaient été obligées de se séparer l’une de l’autre, les amants furent obligés d’en faire autant pour voler au secours de leurs maîtresses. Dans l’inquiétude où était le comte qu’Angélique ne reçût quelque outrage, il fit un effort si prodigieux pour la joindre, qu’il semblait que Bridedor sentît comme lui le péril où elle se trouvait. Il arriva fort à propos : un des Lestrigons avait déjà saisi la bride du cheval de la princesse, qu’il entraînait vers un bois, quand le paladin, fondant sur lui avec la dernière furie, lui coupa sa main profane du tranchant de Durandal ; puis il chargea les autres Lestrigons qui environnaient Angélique, et fit une étrange boucherie de ceux qui ne se dérobèrent point à ses coups par une fuite assez prompte. D’abord que Roland eut tiré la princesse d’un si grand danger, il suivit avec elle la route qu’il avait vu prendre à Brandimart, dans le dessein de l’aider à délivrer aussi Fleur-de-Lys des mains de ce peuple barbare ; mais la faim, qui les pressait depuis longtemps, commençait à leur ôter les forces dont ils avaient besoin pour cela. Heureusement le ciel, pour récompenser sans doute leur généreuse intention, leur fit trouver sur le chemin des fruits sauvages dont ils mangèrent. Ensuite ils en prirent autant qu’ils en pouvaient emporter, pour leur servir d’aliments tandis qu’ils seraient dans ces lieux incultes.

CHAPITRE VI.

De la rencontre que fit Brandimart du brigand Barigace, et comment il conquit le bon cheval Batolde.

L’AMOUREUX Brandimart fit tant de diligence pour arriver assez à temps au secours de sa dame, qu’il atteignit les Lestrigons qui la poursuivaient. Il fendit jusqu’à la ceinture le premier qu’il rencontra sur son passage ; il coupa l’épaule d’un autre avec le bras, et les deux cuisses à un troisième. Le reste de ces monstres, qui étaient au nombre de trente, voyant une telle expédition, quittèrent Fleur-de-Lys pour se rassembler autour du guerrier. Il l’assaillirent tous ensemble, les uns avec des bâtons, et les autres en lui lançant des pierres : mais il leur donna la chasse ; et quand il n’eut plus rien à craindre pour sa dame, il courut à elle les bras ouverts, et la tint longtemps embrassée sans pouvoir proférer une seule parole, tant il était encore saisi d’effroi du péril qu’elle avait couru. La tendre Fleur-de-Lys lui témoigna sa joie par les transports les plus vifs ; mais, quelque sujet qu’ils eussent de se réjouir de cet heureux événement, le souvenir d’Angélique et de Roland, dont ils ignoraient la destinée, ne leur permettait pas de s’abandonner à la joie.

Ils délibéraient sur le parti qu’ils prendraient, lorsqu’ils virent venir vers eux, le long du vallon, une caravane de voyageurs, suivie d’un grand nombre de bêtes de somme qui portaient leurs marchandises et leurs provisions. Cette caravane était partie du royaume de Mugal, dans le dessein de passer dans celui de Tangut, et elle était assez nombreuse et assez bien armée pour n’avoir rien à craindre des Lestrigons. Quand ces voyageurs furent près des deux amants, Brandimart, s’adressant aux principaux d’entre eux, les pria fort civilement d’accorder à sa dame et à lui quelques rafraîchissements, pour soulager la faim qui les avait surpris dans ce désert. La personne de Brandimart et celle de Fleur-de-Lys avaient tellement de quoi mériter l’attention des honnêtes gens, que les chefs de la caravane, qui étaient gens d’esprit et de discernement, furent merveilleusement prévenus en leur faveur ; tout ce que le chevalier et la dame voulurent avoir de vivres leur fut fort humainement accordé. On leur enseigna même le chemin le plus court pour sortir de ce désert. Après leur séparation, qui ne se fit pas sans de grands remercîments de la part de Brandimart, ce chevalier et sa maîtresse, au lieu de vouloir gagner des lieux habités, ne songèrent qu’à chercher Roland et Angélique dans ces vallons ; mais ils ne les y trouvèrent point. Alors, faisant réflexion que s’ils s’opiniâtraient à parcourir encore ce désert, ils consommeraient inutilement leurs provisions, ils résolurent d’en sortir par le chemin qui leur avait été enseigné.

Ils exécutèrent heureusement leur résolution, et entrèrent dans le pays de Nayada. Ils y prirent le chemin d’Éluth, où Brandimart savait que Roland devait passer, pour un dessein qu’il lui avait communiqué. Après quelques jours de marche, ils aperçurent sur le haut d’un arbre qui bordait le grand chemin un brigand qui, à leur approche, se mit à sonner d’un cor, au son duquel il sortit aussitôt d’un petit bosquet près de là trente à quarante voleurs, tant à pied qu’à cheval. Ils enveloppèrent. Brandimart et sa dame, et assaillirent de tous côtés le chevalier. Il en perça un de sa lance ; mais, comme il tirait son épée, les autres, pour l’empêcher d’échapper de leurs mains, lui tuèrent son cheval. Tout ce qu’il put faire dans cette conjoncture fut de se jeter légèrement à terre avant que son cheval fût tombé sous lui. Il était dans une telle colère contre cette canaille, que sa force naturelle en redoubla. Il se jeta sur eux brusquement, fendit la tête aux uns, ouvrit l’estomac aux autres ; enfin il en fit un tel carnage, bien qu’ils fussent armés pour la plupart de capelines de fer et de corselets, qu’en peu de temps il leur fit prendre la fuite.

Le châtiment de ces malheureux n’empêcha pas que Brandimart ne fût très mortifié de la perte de son coursier, qui lui avait été donné par Astolphe en échange de Bayard. Dans l’impatience qu’il avait de s’éclaircir de la destinée du comte et d’Angélique, et d’arriver à Éluth, tout ce qui pouvait le retarder lui était insupportable. Ne pouvant toutefois aller contre l’ordre des destinées, il monta sur le cheval de Fleur-de-Lys et prit cette dame en croupe. À peine eurent-ils fait une demi-lieue, qu’ils entendirent courir après eux avec grand bruit. Ils se retournèrent pour voir ce que c’était, et ils aperçurent un cavalier de taille presque gigantesque, qui venait à eux en les menaçant. C’était le chef des brigands que Brandimart avait mis en fuite. Il s’appelait Barigace. Il s’était rendu si redoutable dans tout ce pays, que la justice ni les peuples de la campagne n’avaient jamais pu l’en chasser ; il montait le plus puissant coursier de l’Asie, qu’il avait élevé lui-même dans les bois, et nommé Batolde. Bayard seul avait plus de force et de vigueur que ce bon cheval.

Le furieux Barigace parut aux yeux de Brandimart comme un guerrier de la plus haute apparence. Il était armé de pied en cap, mais son épée et son casque se distinguaient du reste de ses armes. L’épée brillait des pierreries les plus éclatantes ; et l’armet était entouré d’une couronne d’or massif. L’un et l’autre avaient appartenu à l’empereur Agrican. Lorsque ce vaillant monarque eut été tué par Roland, dans la forêt d’Albraque, un chevalier tartare s’en retournant dans sa patrie, après la déroute de ceux de sa nation, passa par hasard près du corps de son empereur, qu’il reconnut. À ce triste spectacle, le cœur ému de compassion, il se jeta à terre ; et se prosternant aux pieds d’Agrican, il lui prit les mains, les baisa, et les mouilla de ses larmes. Ensuite, se croyant obligé de lui rendre les honneurs funèbres, autant qu’il le pouvait, il le dépouilla de ses armes, et le couvrit de terre et de feuilles, pour l’empêcher d’être la proie des bêtes sauvages. D’abord il eut dessein d’emporter ses armes ; mais, les voyant toutes fracassées, il se contenta de prendre l’épée, qu’on appelait Tranchère pour sa bonté, avec le casque, qui s’était conservé en son entier, parce qu’il avait été forgé par art magique. Le chevalier tartare se proposait de les présenter à Mandricart, comme l’objet le plus propre à l’animer à la vengeance de son père ; mais, en traversant le pays de Nayada, il tomba au pouvoir de Barigace, qui le priva de la vie, lui ôta sa bonne épée, et se revêtit du casque.

Ce qui excitait le plus la colère de ce brigand, c’est qu’un de ses gens, à qui Brandimart avait coupé le bras, ayant couru lui annoncer le massacre de ses compagnons, ce chef de voleurs avait été si irrité de cette nouvelle que, ne se possédant plus, il avait crevé le ventre d’un coup de pied à ce malheureux et, sans perdre de temps à rassembler le reste des brigands qui lui obéissaient, il s’était mis sur les traces de Brandimart, qu’il eut bientôt joint : Tu m’as fait plaisir, dit-il à ce guerrier en l’abordant, de m’avoir défait de tous ces gens de néant que tu as tués ou mis en fuite, et je vais te montrer combien je suis reconnaissant des plaisirs qu’on me fait. Je t’en tiens quitte, lui répondit le chevalier ; et pourvu qu’en échange du cheval que tes gens m’ont tué, tu me laisses celui que tu montes, rien n’empêchera que nous ne restions bons amis. Tu me laisseras plutôt le tien, répliqua Barigace avec un souris amer, car j’en ai besoin pour emmener avec moi cette dame, dont je veux t’ôter la garde. Alors Brandimart, choqué de l’insolence du brigand, posa Fleur-de-Lys à terre, et se mit en état de combattre. Ces deux fiers ennemis se jetèrent impétueusement l’un sur l’autre, et se frappèrent en même temps. Tranchère fendit par la moitié l’écu de Brandimart, et celle de ce chevalier fit plier jusque sur l’arçon l’orgueilleuse tête de Barigace ; mais elle ne put entamer son casque enchanté. Le guerrier redoubla avec aussi peu de succès ; ce qui lui fit connaître la bonté de l’armet, et l’obligea de tourner ses coups d’un autre côté. Pendant ce temps-là il reçut une blessure à la cuisse. Cette blessure, quoique légère, l’anima si fort, que, serrant son épée de toute sa force, il la déchargea sur le brigand entre le casque et la cuirasse, avec tant de vigueur, que, coupant le gorgerin, qui seul couvrait cet endroit, il lui fit voler à terre la tête et le casque.

La joie que Brandimart ressentit de cette heureuse expédition avait pour fondement la conquête du puissant coursier Batolde, avec lequel il comptait d’arriver bientôt à Éluth, et d’y rejoindre le comte d’Angers ; mais la fortune ne voulait pas qu’il revît sitôt son ami, et avait résolu, pour son intérêt et pour celui de Fleur-de-Lys, de l’engager dans des aventures qui ne lui permettraient pas de se rendre à la cour du roi Monodant, dans le temps qu’il se le proposait.

CHAPITRE VII.

De l’arrivée de Brandimart et de Fleur-de-Lys au Palais dangereux.

BRANDIMART monté sur Batolde, et Fleur-de-Lys sur sa haquenée, se remirent en chemin. Ils marchèrent tout le jour, et le lendemain de fort bonne heure ils arrivèrent à la grande ville du Kunitki, capitale du royaume de Nayada ; ce qui leur donna d’autant plus de joie, qu’ils n’avaient plus que des lieux fréquentés à traverser pour aller jusqu’à Éluth. Le chevalier fit panser la blessure qu’il avait reçue à la cuisse, et cela ne les retint que peu de jours.

À deux journées du Kunitki, ils rencontrèrent un grand palais. La richesse du portail, qui était d’un marbre noir orné de bas-reliefs blancs, piqua leur curiosité pour le reste : ils entrèrent dans une grande cour entourée de beaux arbres touffus qui s’élevaient jusqu’aux nues ; et de chaque côté dans le mur, on voyait deux superbes grilles d’or massif, par lesquelles on entrait dans les jardins. Il y avait au fond de la cour un château d’une riche architecture ; il occupait toute la face du fond, et tout y paraissait d’une magnificence étonnante. Brandimart et son amante descendirent de cheval, marchèrent vers l’édifice, et se préparaient à monter six marches de marbre noir qui conduisaient sous un vestibule soutenu par un rang de colonnes torses, lorsqu’ils virent paraître sur un balcon du premier étage une belle dame qui leur dit : Quelle fatale curiosité vous conduit ici tous deux ? Vous cherchez votre perte. Il faut que vous ignoriez que ce palais s’appelle le Palais dangereux. Fuyez, s’il en est temps encore ; éloignez-vous de ce lieu funeste.

Comme les deux amants, frappés de ces paroles, balançaient à se déterminer, une des deux grilles s’ouvrit avec fracas. Il sortit du jardin un géant d’une grandeur énorme. Il n’était armé d’aucune arme offensive ni défensive. Il tenait seulement par la queue un dragon couvert d’écailles d’or, qui semblait vouloir lui nuire en tournant sans cesse autour de sa tête, et en se débattant. Il est vrai qu’il ne pouvait faire autrement, puisque le géant le tenait étroitement serré dans sa main. Ce colosse s’approcha de Brandimart, et lui déchargea son dragon sur son casque. Le coup fut si pesant, qu’il renversa le guerrier tout étourdi, et jetant le sang par le nez et par les oreilles. Le chevalier reprit ses sens, et plus animé qu’effrayé du péril, il leva la riche épée d’Agrican : car il s’en était saisi après la mort de Barigace. Il en frappa le géant sur l’épaule, et le fendit jusqu’à la ceinture ; mais à peine le cadavre de ce monstre eut touché la terre, ô prodige étonnant ! qu’il devint un dragon semblable au premier, et que ce premier parut un géant tout pareil à celui qui venait d’être terrassé. Le nouveau géant prit dans sa main le nouveau dragon par la queue, et s’en servit pour attaquer le chevalier, qu’il renversa d’un coup terrible qu’il lui déchargea sur l’épaule gauche. Brandimart se hâta de se relever, de peur d’être accablé d’un second coup, et, reprenant Tranchère qui pendait de son bras à une chaîne, il allongea une estocade au géant, et lui perça le ventre de part en part. Il n’en fut pas néanmoins plus avancé : ce qui était arrivé, arriva une seconde fois ; le géant redevint dragon, et le dragon se changea en géant. Que n’eut point à souffrir le courageux guerrier dans ce genre de combat ? Il tua jusqu’à six fois le géant, et six fois il le vit renaître dragon. Ces reproductions, qui ne finissaient point, lui donnèrent à penser. Il fit réflexion que le géant n’avait pour toute arme que le dragon qu’il tenait par la queue, et que s’il pouvait lui rendre cette arme inutile, peut-être il le mettrait hors d’état de lui nuire. Dans cette pensée, au lieu de frapper sur le géant, il se mit à frapper sur le dragon seul, et l’effet en alla plus loin qu’il ne l’avait espéré ; car la bonne épée d’Agrican ayant coupé le dragon par la moitié, dès ce moment le géant, qui n’eut plus rien pour attaquer ni pour se défendre, jeta par terre le reste du dragon qu’il avait à la main, et s’enfuit vers une des grilles d’or ; mais le guerrier le poursuivit si vivement, qu’il le joignit avant qu’il pût gagner le jardin, et lui fit voler la tête d’un coup de Tranchère.

Cet événement causa bien du désordre : un vent impétueux s’éleva tout à coup, le tonnerre gronda, et la terre trembla sous les pieds des deux amants. Brandimart fut obligé de s’appuyer contre le mur du bâtiment, et Fleur-de-Lys se laissa tomber sur les degrés du portique. L’orage dura l’espace d’une heure. Quand il eut cessé, le chevalier alla relever sa dame, qui était encore tout étourdie d’avoir senti la terre manquer sous ses pieds. Elle le pressa de sortir d’un lieu où elle ne pouvait se croire en sûreté. Brandimart, qui croyait son honneur intéressé à ne point fuir les aventures qui se présentaient, et que l’esprit de curiosité possédait toujours, la pria d’entrer avec lui dans le palais. Il voulut lui représenter que le péril était passé ; mais Fleur-de-Lys, au lieu de se laisser persuader, le détourna de son dessein, en lui disant qu’ils devaient plutôt aller rejoindre à Éluth Angélique et le comte d’Angers, que de s’arrêter plus longtemps dans ce château. Le chevalier se rendit à cette raison, et fut le premier à marcher vers le grand portail par où ils étaient entrés.

Mais quel fut leur étonnement, quand ils ne le retrouvèrent plus ! Ils parcoururent en vain toute la cour ; ils n’y remarquèrent aucune autre ouverture que les deux grilles d’or, qui même leur parurent alors fermées. Ne sachant plus comment ils pourraient sortir, ils furent obligés de retourner vers le palais, dans l’espérance de pouvoir parler à la dame qu’ils avaient vue, et d’apprendre d’elle par quel moyen ils pourraient se tirer d’embarras. Ils montèrent les degrés du portique, et entrèrent dans le vestibule, qui les conduisit à un grand salon, au milieu duquel était un sépulcre de marbre noir. Comme ils voulurent s’en approcher, un grand chevalier, armé de toutes pièces, qui en défendait l’approche, assaillit si brusquement Brandimart, qu’à peine lui donna-t-il le temps de se mettre en défense. Ils combattirent une partie du jour, sans qu’il parût qu’aucun des deux eût le moindre avantage sur l’autre. Le chevalier du château, quoique blessé en plusieurs endroits, loin de s’affaiblir, semblait reprendre de nouvelles forces.

Pendant le combat, la dame du balcon parut ; et après avoir considéré Brandimart, elle lui dit : Seigneur chevalier étranger, votre ennemi ne saurait être vaincu dans le salon, et vous êtes mort si vous ne l’en tirez par force ou par artifice. À ce discours de la dame, le chevalier du château la regardant d’un œil furieux, s’écria : Perfide, tu fais bien voir par ces paroles l’horreur que tu as pour moi ; mais tu en seras punie. À ces mots, il courut vers elle, pour l’immoler à son ressentiment. Brandimart s’y opposa en se mettant entre eux. Son ennemi, outré de ne pouvoir se venger de la dame, tourna toute sa rage contre lui. Ils recommencèrent à se frapper ; et Brandimart, s’apercevant que ses coups, qui auraient fendu une roche, ne pouvaient abattre le chevalier, profita de l’avis qu’il venait de recevoir ; il s’abandonna sur lui, et le saisissant par dessous les bras, malgré qu’il en eût, il l’emporta d’une force inconcevable hors du salon : il traversa même le vestibule, et le jeta sur les degrés du portique pour l’éloigner davantage du tombeau, d’où il jugea bien qu’il tirait toute sa force. Effectivement, à peine le chevalier du château fut hors du salon, que ses plaies s’ouvrirent, et que son sang, qui avait été retenu jusque-là par le charme, commença de couler en si grande abondance, qu’en peu de moments il le laissa sans vie.

Après sa mort, l’amant de Fleur-de-Lys s’avança vers la dame du palais, et la remercia de la victoire qu’il venait de remporter. Elle lui répondit gracieusement : Seigneur chevalier, quand votre courage seul ne m’eût pas portée à vous rendre le service que vous avez reçu de moi, mon propre intérêt m’y aurait déterminée. Je vous dirai même, pour votre avantage et pour le mien, que le plus difficile de l’aventure vous reste encore à faire. Il faut absolument que vous ouvriez le sépulcre du salon, et que vous fassiez une chose pour laquelle sans doute vous vous sentirez de la répugnance ; néanmoins elle nous importe à tous trois à un point, que si vous refusiez de la faire, vous nous verriez périr, cette dame et moi, et vous-même avec nous. De quoi s’agit-il, dit Brandimart ? Il s’agit, repartit-elle, de baiser le premier objet que vous trouverez à l’ouverture du tombeau. S’il ne faut que cela, s’écria le chevalier, ne craignez rien. Il n’est rien de si hideux dans les enfers que je ne baise, s’il est nécessaire. Achevons donc cette aventure, puisque la fin ne dépend plus que de cette circonstance.

En parlant ainsi, Brandimart retourna dans le salon avec les dames. Il s’approcha du sépulcre, dont une table de marbre couvrait l’ouverture. Il lut dessus ces paroles gravées en caractères d’or : Ni science, ni trésor, ni beauté n’ont pu empêcher que je n’aie été réduite en ce funeste étal. Voyons quel est ce mystère, dit le chevalier avec une impatience mêlée de curiosité. Alors, empoignant un gros anneau d’or qui servait à lever la table, il découvrit le tombeau. Il en sortit à l’instant un horrible dragon, qu’on ne pouvait regarder sans frayeur. Il ouvrait une gueule épouvantable, qui poussait un long sifflement, et montrait des dents à dévorer des chevaliers. Brandimart à sa vue se retira brusquement avec émotion, et tirant son épée, il se disposait à l’attaquer. Mais la dame du château, frémissant de son action, s’écria : Brave chevalier, au nom des dieux, ne faites point ce que vous voulez faire ; si vous tuez ce dragon, vous verrez dans le moment ce palais s’abîmer, et nous serons tous écrasés sous ses ruines. Est-ce là ce que vous m’avez promis ? Il est vrai, répondit Brandimart, que je me suis engagé à embrasser le premier objet qui sortirait du sépulcre ; je ne puis toutefois me résoudre à baiser cet horrible animal ; je suis sûr qu’il me dévorera si je tiens ma promesse. Surmontez cette crainte, reprit la dame ; le ciel, protecteur de l’innocence, couronnera d’un heureux succès votre entreprise ; outre que c’est le seul moyen de sortir de ce château, vous devez cet effort à l’intérêt de votre maîtresse, que vous livrez par votre peu d’assurance à une mort certaine. Cette dernière raison détermina le chevalier à faire ce qu’on exigeait de lui, bien qu’il y sentît une extrême répugnance : s’il faut, disait-il en lui-même, que je meure une fois, il vaut autant que ce soit à cette heure que dans un autre temps ; du moins ma chère Fleur-de-Lys sortira du danger.

Alors, d’un visage pâle et d’une contenance mal assurée, il se l’approche du tombeau : la crainte le retient d’un côté, le courage le pousse de l’autre, et l’amour seul le détermine. Enfin il joint le dragon ; et, se penchant sur lui, il lui donne le baiser qu’il croit lui devoir être funeste. Il lui sembla qu’il baisait une chair de glace ; mais un moment après, le monstre, se dépouillant de ses écailles, changea peu à peu de figure, et prit celle d’une fort belle dame. Aussi c’était la fée Febosile. Cette nymphe avait édifié ce palais ; elle parut tout habillée de blanc ; ses cheveux étaient blonds, ses yeux noirs, et les roses et les lys éclataient sur son visage. Tandis que Brandimart, étonné d’une si charmante métamorphose, en paraissait dans l’admiration, la nymphe lui rendit grâce de sa délivrance, et se montra fort sensible à ce grand service. Le chevalier, qui croyait lui devoir encore davantage de ce qu’elle n’était pas restée dragon, la remercia dans les termes les plus touchants de l’avoir retiré du plus grand péril qu’il eût jamais couru. Il se fit entre eux un combat de reconnaissance qui avait quelque chose de noble ; la dame du château eut part aussi à leurs remercîments ; et Fleur-de-Lys se joignit à leur entretien avec une joie encore plus vive que la leur.

Après bien des compliments de part et d’autre, la fée, pour reconnaître l’obligation qu’elle avait à Brandimart, enchanta son cheval et ses armes ; de sorte que le plus tranchant acier n’aurait pu les entamer. Ensuite elle lui fit voir, comme à son amante, toutes les merveilles du palais. Quand ils les eurent admirées, ils prirent congé de Febosile. Elle voulait les retenir pour les régaler pendant quelques jours ; mais ils s’en excusèrent sur la nécessité où ils étaient de se rendre à Éluth ; elle les pria de remmener la belle Doristelle, c’est ainsi que se nommait la dame inconnue, au roi de Lousachan, son père, qui était incertain de sa destinée. Quand ce n’aurait pas été leur chemin de passer par là, Brandimart s’en serait chargé avec plaisir.

CHAPITRE VIII.

Histoire de Doristelle.

LORSQUE les deux amants se furent remis en chemin avec Doristelle, ils prièrent cette dame de leur apprendre ce qui l’avait éloignée de la cour du roi son père. Doristelle, qui ne cherchait qu’à les contenter, satisfit leur curiosité dans ces termes :

Doliston, mon père, eut deux filles, dont je suis la cadette. Ma sœur aînée fut promise dès sa première enfance au prince de ce pays de Nayada, dont le père était lié d’une amitié très étroite avec le mien. Pour mon malheur, ce mariage concerté ne s’acheva pas, comme si le ciel eût voulu punir notre famille du dessein d’unir deux cœurs dont il n’avait pas résolu l’union. Ma sœur fut perdue peu de temps après cet accord ; et voici comme la chose arriva :

Un jour de la belle saison, toute la cour de mon père alla prendre le divertissement de la chasse dans un bois, à quelques milles de la ville. Pendant que le roi, accompagné de ses principaux courtisans, poursuivait quelques bêtes que les chiens avaient lancées, la reine, préférant les plaisirs tranquilles aux tumultueux, avait fait tendre des pavillons sur le bord d’un agréable ruisseau, qui coulait à l’entrée du bois dans une prairie toute parsemée de fleurs. L’air était serein, et un doux zéphyr modérait l’ardeur du soleil. Ma sœur, qui faisait tout l’attachement de la reine, était avec elle, et avait, dit-on, une beauté si merveilleuse qu’elle charmait déjà tous les yeux, bien qu’elle eût à peine un lustre accompli. Dans le temps que toutes les dames de la cour étaient autour d’elle à admirer avec sa mère ses manières enfantines, et à la faire jouer le long du ruisseau, il sortit tout à coup d’entre les arbres une troupe de gens armés, qui, se mêlant parmi elles, arrachèrent la petite princesse de leurs bras, et l’emportèrent dans le plus épais du bois, avant que quelques soldats, qui avaient été commis à la garde de la reine, et qui par respect se tenaient un peu éloignés, pussent accourir au secours de ma sœur. Tous ses gardes se mirent aussitôt sur les traces des ravisseurs, et ne tardèrent pas à semer l’alarme par tout le bois. Un grand nombre de chasseurs se joignirent à eux pour faire la recherche de la princesse ; mais ils ne purent rien découvrir ; et quelques perquisitions qu’on ait faites dans la suite, on n’en a pu apprendre aucunes nouvelles.

Fleur-de-Lys, qui était fort attentive au récit de la dame, lui demanda le nom de la princesse enlevée. On l’appelait Amathirse, répondit Doristelle, et la reine, ma mère, se nommait Philantie. Tout ce qu’on put juger de ce rapt, continua-t-elle, c’est qu’on en accusa un certain Fugiforque, chef de brigands, fort renommé dans le pays pour avoir fait des coups d’une adresse et d’une subtilité sans exemple. On conjectura, et ce n’était pas sans fondement, que les pierreries dont ma sœur était parée avaient tenté Fugiforque ; mais de savoir ce qu’il a fait de la princesse, c’est ce qui n’est point venu à notre connaissance.

La perte d’Amathirse me rendit seule princesse héritière de Lousachan. Aussi Doliston me destina, à la place de ma sœur, pour être l’épouse du jeune Rentig, prince de Nayada. Lorsque je fus en âge de former cette union, le roi son père l’envoya dans notre cour pour me rendre des soins, et me disposer par ses galanteries à lui donner ma main sans répugnance. Mais hélas ! qu’il était peu fait pour gagner les affections d’une jeune princesse qui voulait être prise par les yeux ! Il avait dans son air quelque chose de si rebutant, qu’il était difficile de s’y accoutumer. Malgré la passion violente qu’il conçut pour moi, il avait des manières si féroces, que ses complaisances mêmes paraissaient des commandements. J’avais pour sa personne un dégoût qui ne peut s’exprimer ; et ce n’était pas pour le faire cesser, que le ciel conduisit alors à notre cour un autre jeune prince, qui était tout charmant.

C’était le fils du roi de Mugal. L’attachement qu’il eut pour moi attira sur lui mon attention ; et la prodigieuse différence que je remarquai entre lui et Rentig augmenta l’aversion que j’avais déjà pour l’un, et mit mon cœur dans toute la disposition possible à recevoir les soins de l’autre. Une dame naturellement tendre ne résiste pas longtemps à la passion d’un amant aimable et empressé. Le jeune Cilinx, ainsi se nommait le prince de Mugal, me parla plus d’une fois de ses peines, et j’en sentis plus vivement la nécessité qu’on m’imposait d’épouser son rival. Enfin ce cruel jour arriva, où je devins femme de Rentig, qui n’eut plus d’autre empressement que de m’arracher d’une cour où tout lui faisait ombrage. Il avait surtout remarqué la passion que Cilinx avait pour moi, et la jalousie qu’il en avait conçue ne lui permettait de prendre aucun repos qu’il ne m’en eût séparée. Il prit congé de Doliston, sous prétexte de faire voir sa nouvelle épouse au roi son père. Que mon départ me fit de peine ! Je ne partis pourtant qu’après m’être ménagé un secret entretien avec Cilinx, sans que mon jaloux en pût être instruit, malgré tous les soins qu’il prit pour nous ravir cette consolation.

Le roi de Nayada me reçut assez bien ; et, quoiqu’il soit naturellement d’une humeur fort austère, je n’eus point à me plaindre de ses manières pendant six mois. Ceux mêmes qui connaissaient son esprit à fond me dirent qu’il n’avait jamais eu pour aucune dame autant d’égard et de complaisance qu’il en témoignait pour moi. Rentig, le plus défiant de tous les hommes, en fut inquiet. Il trouva que la condescendance du roi me faisait jouir d’une trop grande liberté. Il crut même apercevoir dans les manières de son père pour moi quelque chose de plus vif que l’affection paternelle et, pour en prévenir les suites, qu’il craignait, il me retira de la cour pour me confiner dans un château, où il n’entrait que des personnes qui lui étaient affidées. Le roi condamna hautement son procédé ; mais il n’osa se servir de son autorité pour me rendre moins malheureuse ; il appréhendait Rentig, qu’il connaissait pour le prince du monde le plus dangereux et le plus capable d’une mauvaise action.

Mon barbare époux parut plus tranquille lorsqu’il me vit dans une prison qui lui répondait de moi. Quelle triste vie pour une jeune princesse ! Une seule chose, qui peut-être n’aurait pas été une consolation pour beaucoup d’autres femmes, faisait toute la mienne. Rentig, quoiqu’il fût un des plus vaillants princes de l’Asie, n’avait pas reçu de la nature ce que le dieu d’hymen exige des hommes qui s’engagent sous ses lois. J’avais tant de répugnance pour sa personne, que c’était un soulagement pour moi qu’il n’eût rien à me demander. Parmi mes filles d’honneur, j’avais amené à Kunitki une dame de notre cour que j’aimais infiniment. Je ne lui cachais rien de tous les secrets de mon cœur. Je ne lui avais pas seulement découvert l’aversion que j’avais pour Rentig ; je lui avais fait connaître même mes plus tendres sentiments pour le prince de Mugal.

Filatée, c’était le nom de ma confidente, avait une beauté singulière. Elle était tendrement aimée d’Oristal, brave chevalier de Kunitki ; il lui avait rendu des soins, auxquels, de mon consentement, elle avait répondu. Un bon esprit, une tendresse sincère et une complaisance réciproque leur faisaient une destinée des plus heureuses, lorsque les jalouses défiances de Rentig interrompirent le cours d’une si parfaite intelligence, en me confinant dans ma prison. Le devoir et l’inclination obligèrent Filatée à s’y renfermer avec moi. Oristal fut si sensible à cette dure séparation, qu’il tenta jusqu’à l’impossible pour se rejoindre à l’objet de son amour. Il partit une nuit en secret, et prit le chemin de la tour qui renfermait Filatée, dans le dessein de s’y introduire en corrompant quelqu’un des gardes par quelque ingénieux artifice. Il n’en était pas loin, lorsqu’en passant sur le bord d’un étang, il y rencontra une bonne vieille qui cherchait en pleurant quelque chose dans l’eau, et qui paraissait atteinte d’une vive douleur. Oristal lui en demanda le sujet. Hélas ! seigneur, répondit-elle, je portais dans un paquet ce que j’avais de plus précieux ; je me suis arrêtée sur le bord de l’étang pour m’y reposer, et mon paquet malheureusement est tombé dans l’eau. J’ai beau le chercher, je ne le trouve pas.

Le chevalier fut touché du chagrin que cette bonne femme marquait de la perte de son paquet. Je compatis, lui dit-il, à votre perte, et je veux vous aider à chercher ce que vous avez perdu. En même temps il descendit de cheval, et entra dans l’eau effectivement pour y chercher le paquet, qu’il retrouva, non sans peine et sans danger. La vieille embrassa les genoux d’Oristal quand il fut sorti de l’étang, et lui dit : Je suis une pauvre femme, et je ne puis reconnaître que par des remercîments le service que vous venez de me rendre ; mais souvenez-vous qu’un bienfait n’est jamais perdu. Oristal se sut bon gré de cette action charitable ; et, sans en attendre d’autre récompense que le plaisir de l’avoir faite, il continua son chemin vers la tour de Rentig, où il arriva le même jour.

La seule vue de cet édifice le fit presque désespérer du succès de son entreprise ; les murs en étaient si hauts, les portes si solides et si bien fermées, enfin l’accès en paraissait si difficile, que, perdant l’espérance dont il s’était flatté, il se disposait à s’en retourner à Kunitki, lorsqu’il vit tout à coup paraître devant lui une dame magnifiquement vêtue et parfaitement belle. Vous êtes triste, chevalier, lui dit-elle d’un air gracieux ; mais on pourrait soulager votre affliction, si vous vouliez emprunter les secours de vos amis. Oristal fut merveilleusement étonné de l’abord, et plus encore du discours de cette dame, dont les traits lui étaient inconnus. Je vous avoue, Madame, lui répondit-il, que je suis accablé d’une douleur mortelle, et je doute fort que quelqu’un puisse la soulager ; mais, ajouta-t-il, je ne sais ce qui peut obliger une personne comme vous à s’intéresser dans ma destinée : la reconnaissance qui est due à un bienfait, repartit la dame. Vous voyez en moi la bonne vieille à qui vous avez rendu un grand service. Je suis la fée Febosile, qui prit cette forme pour vous éprouver.

Le chevalier, à ces paroles, fut transporté de joie ; il se mit à genoux devant la fée, et lui demanda pardon des fautes qu’il pouvait avoir commises envers elle par ignorance. Laissons ces vains compliments, interrompit la nymphe, et voyons ce que je puis faire pour vous. Je voudrais, reprit le chevalier, m’introduire dans cette tour pour y voir la belle Filatée ; mais il faudrait que ce fût si secrètement, que le cruel prince de Nayada ne s’en aperçût point. Vous allez être content, repartit la fée. Alors ramassant une petite coquille qui se trouva par hasard à terre, elle prononça dessus quelques mots barbares ; puis elle la donna au chevalier, en lui disant : Toutes les fois que vous tiendrez cette coquille dans votre main gauche, vous vous rendrez invisible à tous les mortels ; et quand vous aurez besoin de mon secours, mettez-la dans votre bouche, vous me verrez auprès de vous dans le moment. Il ne s’agit plus, poursuivit-elle, que de vous introduire dans la tour, et c’est ce que je vais faire tout à l’heure. À ces mots, Febosile enleva Oristal, le porta dans la chambre on était Filatée, et disparut à l’instant.

Jugez de la surprise où nous fûmes, ma confidente et moi, de voir subitement paraître à nos yeux ce chevalier ; car ma fenêtre était grillée, et, depuis une année que j’étais enfermée dans ma prison, je n’avais vu aucun mortel que mon persécuteur. Oristal nous mit au fait sur les moyens qu’il avait employés pour s’ouvrir un accès jusqu’à nous, et me jura un attachement inviolable. Filatée sut très bon gré à son amant de ce qu’il venait de faire pour elle ; et la présence de ce chevalier lui donnant quelque enjouement, malgré l’habitude que nos malheurs nous avaient fait former d’être tristes : Madame, s’écria-t-elle, secouons le joug qu’on nous a imposé avec tant de barbarie : puisque nous pouvons compter sur la protection de la bienfaisante Febosile, affranchissons-nous, par son secours, de la tyrannie du prince.

Il est si naturel de chercher la fin de ses peines, que je me résolus, sans scrupule à suivre le conseil de ma confidente, qu’Oristal appuya fortement. Aussitôt ce chevalier mit dans sa bouche la coquille que la fée lui avait donnée, et tout à coup Febosile parut à nos yeux. Qu’y a-t-il, mes enfants nous dit-elle. Grande nymphe, lui répondit Oristal, protégez l’innocence, et délivrez d’un cruel esclavage une princesse toute charmante qu’opprime son barbare époux. Rien n’est plus juste, reprit la fée, et Doristelle sera bientôt satisfaite. Venez avec moi, princesse, ajouta-t-elle en me regardant, je vais vous conduire dans un lieu plus digne de vous posséder. Alors elle nous enleva tous trois et nous transporta dans son palais, qui est celui que nous venons de quitter. Lorsque j’y fus, je repris, pour ainsi dire, une nouvelle vie : les plaisirs d’un si beau jour, et plus encore la joie de me voir délivrée de la tyrannie d’un odieux époux, étaient un soulagement pour moi. Deux choses pourtant me donnaient quelque inquiétude ; je craignais que Rentig ne découvrît mon asile, et ne m’y vînt enlever ; mais Febosile me rassura, en me disant qu’on ne pourrait me retirer de son palais que par un pouvoir magique plus fort que le sien. Ce qui m’inquiétait encore, c’était Cilinx, qui ne sortait point de ma mémoire, malgré le peu d’apparence qu’il y avait que je pusse jamais soulager ses feux.

Un jour je consultai la fée sur les intérêts de ma tendresse. La nymphe me conseilla de me retirer à Lousachan ; d’informer le roi mon père de la manière dont j’avais été traitée, et de le conjurer de rompre des nœuds que la nature elle-même désavouait ; mais je lui représentai que ce conseil était dangereux à suivre ; que dans la liaison où vivait mon père avec le roi de Nayada, il était à craindre qu’il ne me remît lui-même entre les mains de Rentig. Hé bien, reprit la fée, envoyez donc Oristal et Filatée secrètement à la cour de Doliston ; qu’ils y observent bien ce qui s’y passe ; et vous vous réglerez sur le rapport qu’ils vous en feront. J’approuvai l’avis de Febosile. Ma confidente partit pour Lousachan avec son chevalier, après avoir reçu une ample instruction que la nymphe elle-même voulut bien leur donner. Mais pendant qu’ils songeaient à s’acquitter de cette importante commission, le sort ennemi rompit toutes nos mesures.

CHAPITRE IX.

Suite et conclusion de l’histoire de la princesse Doristelle. Nouvelle expédition de Brandimart.

QUELLES furent la surprise et la rage de Rentig, quand il ne me trouva plus dans la tour. Il en pensa perdre l’esprit, surtout quand il vit qu’il ne pouvait découvrir où j’étais, quelque recherche qu’il fît de moi. Comme il rêvait sans cesse au moyen de me déterrer, il se souvint un jour de Margafer, magicien redouté dans tout le pays, et descendu, disait-on, du fameux Zoroastre. Ce Margafer avait toute la malignité des enfers, avec une science où jamais aucun autre avant lui n’était parvenu. Il habitait au fond d’une forêt obscure, située sur les confins de ce royaume, et il avait rendu cette forêt si funeste aux voyageurs qui entreprenaient d’y entrer, que personne n’osait plus en courir le risque. Cependant Rentig, dans la fureur qui le possédait, y alla sans balancer. Il est vrai qu’il avait moins à craindre qu’un autre : car l’enchanteur l’aimait à cause de la conformité de leurs inclinations.

Rentig chercha la grotte de ce magicien. Je n’ai point su de quelle manière il s’ouvrit un accès auprès de lui ; je sais seulement que, pour mon malheur, Margafer lui promit son assistance. Ils vinrent tous deux un jour au palais de Febosile. Le magicien fit en entrant des conjurations si fortes, que tous les enchantements de la fée, quand elle voulut se servir de son art pour résistera Margafer, devinrent inutiles. Pour moi, saisie de frayeur, je demeurai immobile. Le prince m’accabla de reproches et d’injures ; mais, au lieu d’y répondre, lorsque je fus revenue de mon saisissement, je voulus prendre la fuite ; et, comme mon époux courait après moi pour me retenir, l’enchanteur lui dit : Vous pouvez sans crainte la laisser aller, le charme que j’ai employé est si fort, qu’elle ne saurait sortir du palais contre ma volonté.

Effectivement, je parcourus en vain tout le palais, et les jardins même, sans y trouver de sortie. La cruauté de Margafer fut telle, qu’entrant dans le ressentiment de Rentig, il nous attira, Febosile et moi, dans le salon du palais par ses charmes ; et là il prononça quelques mots barbares, accompagnés de gestes fort extraordinaires. En même temps il s’éleva du fond du plancher un superbe mausolée. Ensuite il adressa ces paroles à la nymphe : Puisque mon art et ta nature de fée ne me permettent pas de te faire mourir, du moins tu vas sentir jusqu’à quel point mon pouvoir est au-dessus du tien. Alors il la toucha de sa verge, et par cet attouchement, il la transforma en un difforme dragon, qu’il obligea d’entrer dans le mausolée, en lui disant : Fais désormais ta demeure dans ce tombeau ; tu y resteras jusqu’à ce qu’un chevalier ait l’assurance de te baiser sous ta monstrueuse figure. Margafer, après avoir achevé ces paroles, couvrit le mausolée d’une pesante table de marbre ; il en commit la garde au prince de Nayada, et lui dit : Tant que vous serez dans le salon, soyez sûr que des armées entières ne pourraient vous vaincre.

À mon égard, le magicien me condamna seulement à ne pouvoir sortir du palais ; ce qui fut pour moi le dernier des supplices, puisque j’y devais voir sans cesse l’objet de toute ma haine. L’enchanteur ensuite forma l’enchantement du dragon que vous avez tué, et à la conservation duquel il avait attaché sa propre vie ; car vous saurez, seigneur chevalier, que le géant qui a succombé sous l’effort de vos coups était Margafer lui-même, comme le chevalier du tombeau était mon cruel époux. Le magicien, par ses charmes, croyait avoir assuré le repos de Rentig ; mais le ciel, qui se joue des projets humains, vous a fait venir dans ce palais pour finir ma peine et celle de l’obligeante Febosile. Vous savez le reste, généreux guerrier, il est inutile de vous en faire le récit.

À peine Doristelle avait raconté son histoire, qu’il sortit tout à coup d’entre les arbres d’un bois que Brandimart et les deux dames traversaient alors, vingt à trente voleurs, tant à pied qu’à cheval ; quelques-uns commencèrent par se saisir de Fleur-de-Lys et de Doristelle, le reste se jeta sur le chevalier ; mais ses armes enchantées résistèrent à leurs coups, au lieu que ces brigands étaient découpés d’une étrange sorte par Tranchère, maniée par un bras aussi vigoureux que celui de Brandimart ; et si l’un d’entre eux ne se fût légèrement jeté sur la croupe de Batolde pour assaillir par derrière le guerrier, ils n’auraient pas tenu longtemps contre lui. Ce voleur l’incommodait beaucoup ; car en l’embrassant étroitement par les épaules, il lui ôtait la liberté de se servir de ses bras, tandis que les autres brigands l’attaquaient par-devant tous ensemble. Cependant Brandimart fit tant d’efforts pour dégager son bras droit, qu’il en vint enfin à bout.

Alors chargeant à son tour les malheureux qu’il avait en tête, il en tua la plus grande partie, et donna la chasse aux autres. Néanmoins il ne laissait pas d’être toujours tourmenté par celui qui le tenait embrassé par derrière ; et ne pouvant autrement s’en débarrasser, il prit le parti de se laisser tomber à terre. Il entraîna le voleur avec lui, et l’obligea, par ce moyen, à lâcher prise. Quand ce brigand vit que le chevalier était libre, et qu’il se disposait à se venger, il eut recours à sa clémence : Seigneur, lui dit-il en se jetant à ses pieds, je sais que j’ai mérité la mort ; et ce n’est point pour l’éviter que je vous supplie de me faire conduire à Lousachan ; c’est pour l’acquit de ma conscience, qui m’oblige à déclarer au roi Doliston une offense que je lui ai faite, et que je puis réparer, en lui révélant un secret dont je voudrais lui donner connaissance. Brandimart lui promit cette satisfaction ; et pour cet effet il le lia sur un des chevaux des voleurs qui avaient été tués. Il le mena dans cet état jusqu’à la vue de Lousachan. Mais Doristelle ne fut pas peu surprise de trouver cette ville assiégée par une armée formidable qui l’environnait. Hélas ! s’écria cette princesse à ce spectacle, quels sont les malheurs de notre maison ! La perte des deux princesses ses filles, ne suffisait pas au roi mon père pour l’accabler, il fallait encore qu’il se vît assiégé dans sa capitale !

CHAPITRE X.

Quelle était l’armée campée devant Lousachan. Histoire du prince Cilinx.

COMME Brandimart et les dames qu’il conduisait s’approchaient de la ville, ils virent venir au-devant d’eux un chevalier qui, par la richesse de ses armes et par sa haute apparence, paraissait être un des principaux officiers de l’armée. Il considéra les dames avec attention ; quand il fut auprès d’elles, et touché de leur beauté, il souhaita de les posséder. Seigneur chevalier, dit-il à l’amant de Fleur-de-Lys, je suis fâché d’avoir à vous apprendre que la conduite de ces dames est un bonheur que je vous envie ; et si vous n’êtes pas d’humeur à me la céder sur la prière que je vous en fais, je vous avertis que je vous y forcerai par la voie des armes.

Le bonheur que vous m’enviez, répondit Brandimart, est certainement au-dessus de mon mérite mais, quel que soit le motif qui me l’a procuré, je ne crois pas que ces dames veuillent vous l’accorder à mon préjudice. L’événement de notre combat, répliqua le premier, leur fera peut-être changer de sentiment. À ces mots, ce chevalier tirant son épée, parce que Brandimart n’avait point de lance, l’attaqua sans lui donner le temps de répondre. L’amant de Fleur-de-Lys, vivement piqué du discours de son ennemi, dédaigna de se servir de Tranchère pour punir plus manifestement son orgueil par un juste mépris ; il poussa Batolde avec impétuosité sur lui, et dans le temps que cet officier levait le bras pour lui décharger un pesant coup sur la tête, il lui saisit la garde de son épée, et la lui arracha, en culbutant homme et cheval. Un corps de cavalerie, qui survint sur ces entrefaites, fondit sur Brandimart pour venger un de leurs chefs qu’ils voyaient traiter de la sorte ; mais Batolde et le brave guerrier qui le montait les mirent bientôt en désordre. Ceux qui s’enfuirent vers le camp y semèrent la nouvelle de cette action ; et plus de deux mille cavaliers, curieux de voir le guerrier dont on leur vantait le courage, piquèrent vers lui, ne pouvant croire ce qu’on venait de leur en rapporter.

Leur étonnement augmenta lorsqu’ils virent de leurs propres yeux le carnage qu’il avait fait de leurs compagnons ; mais ils voulurent les venger : les uns se saisirent des dames et du voleur lié ; les autres, en plus grand nombre, se jetèrent sur Brandimart qui, dans la fureur où il était de l’enlèvement des dames, faisait tête à tous les ennemis qui l’environnaient. Néanmoins, faisant réflexion que ce combat, pour peu qu’il durât, donnerait le temps aux ravisseurs de Fleur-de-Lys et de Doristelle de s’éloigner avec leur proie, il dit à ceux des combattants qui étaient les plus proches de lui, qu’il voulait bien cesser de combattre, pourvu qu’on lui laissât ses armes, et qu’on le menât au chef de l’armée, auquel il prétendait se plaindre de l’injure qu’on lui avait faite. On lui accorda ce qu’il demandait, et sur-le-champ il fut conduit à la tente de Varamis, roi de Mugal, qui faisait le siège de Lousachan.

Ce prince était alors entouré des principaux officiers de ses troupes, dont quelques-uns lui faisaient le récit surprenant des exploits de Brandimart. Ce chevalier s’avança vers le roi avec un air de fierté qui n’avait rien de farouche ni d’insultant ; et le saluant avec respect : Seigneur, lui dit-il, ce n’est point comme prisonnier que je me présente à vous, je suis libre ; et n’ayant pas l’avantage d’être votre sujet, je vous demande raison de l’offense que j’ai reçue : vos troupes m’ont enlevé par violence deux dames qui m’avaient chargé de leur conduite. Varamis, frappé de ces paroles, considéra pendant quelque temps le noble maintien du chevalier, qui soutenait merveilleusement, par sa présence, le rapport qu’on avait fait de ses actions. Le roi, après l’avoir regardé, crut l’avoir vu quelque part ; mais il n’en avait qu’une idée confuse. Brave guerrier, lui dit-il, je conviens qu’un chevalier de votre courage ne se peut trop estimer ; et je suis prêt à vous faire raison de l’insulte dont vous vous plaignez, quoique je puisse vous dire, pour justifier mes soldats, qu’on ne saurait leur faire un crime d’avoir voulu venger un de leurs généraux. Les dames qu’ils ont amenées dans ce camp n’y courent aucun péril ; je vous dirai même que nous avons peut-être plus d’intérêt à les avoir ici que vous n’en avez à les accompagner. Ne craignez donc rien pour elles, et soyez persuadé qu’elles sont servies et honorées comme elles le méritent.

À peine Varamis eut prononcé ces paroles, que la reine Léodile, son épouse, arriva sous la tente. Elle reconnut Brandimart dès qu’elle eut jeté les yeux sur lui ; et, malgré la présence du roi, elle courut l’embrasser avec transport. Ah ! mon cher libérateur, lui dit-elle, que je tiens ce jour heureux pour moi, puisqu’il m’accorde le plaisir de vous offrir à ma vue ! Seigneur, continua-t-elle en se tournant vers Varamis, vous voyez dans ce chevalier la personne du monde à qui votre majesté a le plus d’obligation : c’est lui qui m’a conservée à vous en me délivrant des mains des trois géants tartares, que le grand comte d’Angers et lui mirent à mort par leur courage. Alors le roi se ressouvint d’avoir vu Brandimart avec Roland, lorsque ce paladin lui rendit Léodile, et lui fit mille caresses. Seigneur, dit la reine au prince son époux, si vous voulez faire au généreux Brandimart une réception digne de lui, il faut le rejoindre au plus tôt à sa chère Fleur-de-Lys. Cela seul peut le satisfaire, et déjà je lis dans ses yeux qu’il languit de s’en voir séparé si longtemps. Comme elle achevait ces mots, on vit entrer Doristelle et Fleur-de-Lys, conduites par Cilinx, frère du roi Varamis. Brave chevalier, dit Léodile, en présentant à Brandimart sa maîtresse, on vous rend votre dame. Vous voulez bien la recevoir de ma main, en reconnaissance de ce que je vous dois. Je crains même si fort, ajouta-t-elle, de demeurer en reste avec vous, que je veux encore vous restituer la princesse de Lousachan, qui s’est associée au sort du prince Cilinx, son amant. Brandimart répondit sur le même ton au discours de la reine ; après quoi Cilinx le vint embrasser comme le libérateur de Doristelle.

Quand ces princes se furent témoigné réciproquement leur reconnaissance, Cilinx dit au roi de Mugal, son frère : Seigneur, puisque le siège de Lousachan n’a été entrepris qu’à ma prière, et que pour les intérêts de mon amour, je vous supplie de faire savoir au roi Doliston que vous avez sa fille entre vos mains, que vous êtes prêt à la lui remettre, et que vous lui demandez son amitié. Varamis, à qui le prince son frère était cher, fit partir sur-le-champ le seigneur de sa cour en qui il avait le plus de confiance, pour aller trouver Doliston avec les instructions qu’il lui donna. En attendant le retour de l’officier, la reine Léodile apprit à Brandimart qu’elle avait épousé Varamis, et que ce prince était devenu roi de Mugal, par la mort de Pandragon, son père, qui avait été tué devant Albraque. Ensuite Cilinx prit la parole, et raconta en ces termes le sujet du siège de Lousachan.

 

Histoire du Prince Cilinx.

LORSQUE Rentig eut emmené Doristelle, je restai dans la cour du roi Doliston comme un corps sans âme, ou plutôt en proie à l’amour et à la jalousie. Comme cette princesse m’avait défendu de disparaître, de peur qu’on ne soupçonnât notre intelligence, je demeurai quinze jours à Lousachan ; mais, quelque contrainte que je m’imposasse, on ne s’aperçut que trop du désordre de mon âme. Le roi, touché de mes peines, dont il ne pouvait ignorer la cause, fit en vain tous ses efforts pour dissiper mes ennuis par toutes sortes de divertissements. Enfin je pris congé de ce prince, qui me dit obligeamment qu’il avait bien remarqué mon amour pour sa fille, qu’il me l’aurait accordée avec joie sans les engagements où il était avec le roi de Nayada, son ancien ami ; et que si jamais Amathirse, sa fille aînée, qui lui avait été ravie dans son enfance, pouvait se retrouver, il me l’offrirait, tant il estimait ma personne et mon alliance.

Quoique j’eusse entendu dire que la princesse Amathirse, quand elle fut enlevée, était pourvue de tous les attraits qui pouvaient présager une beauté parfaite dans un âge plus avancé, je fus peu sensible à cette promesse de Doliston. Je sortis de sa cour ; et, sans savoir où je porterais mes pas, je parcourus plusieurs provinces des environs, en amant qui ne peut trouver de repos loin de ce qu’il aime. Je voulus du moins voir les lieux que vous habitiez ; je pris la route de Kunitki, et je demeurai caché dans cette ville pendant l’espace d’un mois. Là j’appris tous les traitements injurieux que Doristelle avait reçus ; et que Rentig, pour consommer sa barbarie, avait renfermé cette princesse dans une affreuse prison, où elle n’avait pas même la liberté de voir la clarté du jour.

L’intérêt que je prenais à votre sort, belle Doristelle, poursuivit-il, en s’adressant à la princesse de Lousachan, me fit former le dessein de vous délivrer de l’oppression de votre cruel tyran. J’aurais bien voulu obtenir votre aveu avant que d’en venir à l’exécution ; et pour cet effet j’épiai toutes les occasions de vous pouvoir parler, mais je n’y pus réussir. Dans mon désespoir, je retournai à Mugal, où j’implorai le secours du roi mon frère, qui me promit son assistance dès qu’il fut instruit des procédés de Rentig à votre égard. Compatissant à mes peines et aux vôtres, il fit assembler son armée. Nous avions résolu d’aller assiéger la tour de Rentig, et de la forcer pour vous procurer la liberté. Comme il nous fallait passer par les terres de Lousachan, Varamis, mon frère, envoya prier le roi Doliston de nous donner passage, en offrant de payer le dégât que nos troupes pourraient faire dans son pays. Doliston ne voulut pas nous le permettre, à cause que notre armement était destiné contre Rentig, quoiqu’il fût en votre faveur. Varamis, piqué de ce refus, marcha contre lui, et vint mettre le siège devant sa capitale, pour l’obliger seulement à nous laisser le passage libre. Le ciel, Madame, a prévenu les suites de ce siège, en procurant votre délivrance par la valeur du généreux Brandimart, et nous exempte de la triste nécessité de faire la guerre au roi votre père.

Après que Cilinx eut achevé ce récit, la princesse de Lousachan le remercia de tout ce qu’il avait fait pour elle. La reine Léodile mena ensuite toute cette illustre compagnie sous sa tente où elle les régala d’un magnifique festin. Le lendemain l’officier que Varamis avait envoyé à Doliston revint accompagné d’Oristal et de Filatée, dont le visage riant annonçait par avance l’heureuse disposition des choses. Seigneur, dit l’officier au roi de Mugal, Doliston accepte avec joie les offres de votre majesté. Il m’a chargé même de vous faire des excuses de l’injustice de ses refus. Si vous souhaitez d’en savoir davantage, ce chevalier et cette dame qui sont avec moi pourront vous instruire de ce qui a produit un changement si prompt dans l’esprit du roi de Lousachan. Doristelle, qui était présente à ce rapport, pria Varamis de permettre que Filatée parlât. Le roi de Mugal y consentit ; et la confidente, adressant la parole à sa maîtresse, commença de cette sorte son récit.

CHAPITRE XI.

Du voyage d’Oristal et de Filatée à Lousachan. De la joie qu’eut Doliston de retrouver sa fille dans Fleur-de-Lys. Histoire de Dimar.

AUSSITÔT que nous fûmes arrivés à Lousachan, où vos ordres, Madame, nous envoyaient, nous nous y cachâmes, bien résolus de ne nous montrer que fort à propos. Cependant comme Oristal n’y était point connu, il prit moins de précautions que moi. Il allait aux enquêtes, sur la connaissance que je lui donnais des personnes les plus instruites des choses de la cour. Il se passa un temps assez considérable, sans qu’il me rapportât rien qui nous parût favorable au succès de notre commission. Le roi de Lousachan, quoique peu content des manières de Rentig, les souffrait sans impatience et presque sans ressentiment. Aussi lorsqu’il apprit que les princes de Mugal marchaient contre son gendre, il leur refusa le passage sans balancer ; et le siège de Lousachan, qu’ils vinrent faire bientôt après, l’aigrit contre eux ; mais un coup du ciel a changé son cœur dans le temps que nous l’espérions le moins.

Il y a quelques jours qu’une lettre lui apprit la mort de Rentig. Le roi de Nayada lui a mandé qu’il a perdu son fils, qui s’est, à la vérité, attiré lui-même son malheur par les cruautés inouïes qu’il a exercées sur vous ; que, tout père qu’il est, il ne peut s’empêcher de blâmer la conduite de votre époux, et de louer la patience avec laquelle vous avez souffert ses injustices ; que vous n’avez aucune part à la mort de Rentig, dont vous n’êtes que la cause innocente ; et qu’enfin ce témoignage est une justice qu’il se croit obligé de rendre à votre vertu ; qu’il sent même des remords d’avoir contribué à l’union de deux personnes si mal assorties.

Cette lettre du roi de Nayada, poursuivit Filatée, a touché Doliston, qui est entré dans les sentiments d’un ami si cher ; il s’est repenti comme lui de vous avoir rendue malheureuse, et il a senti qu’il est véritablement père ; il a pris si peu de soin de cacher sa douleur, que le bruit qui s’en est répandu dans Lousachan est venu jusqu’à nous. Alors nous avons paru devant le roi, et, par le rapport que nous lui avons fait de l’état où nous vous avions laissée au palais de Febosile, nous avons augmenté sa peine. L’officier du roi de Mugal est arrivé dans ce moment-là, et lui a exposé les offres de son maître. Doliston, ravi de trouver l’occasion de se raccommoder avec les princes de Mugal, et d’apprendre que vous êtes dans leur camp, m’a chargée de vous dire de sa part de hâter le plaisir qu’il se fait de vous voir, et de prier les princes Varamis et Cilinx de venir honorer sa cour de leur présence.

Le roi de Mugal, impatient de procurer le bonheur de son frère, donna ses ordres pour aller sur-le-champ à la ville avec toute cette noble compagnie. Doliston, averti de leur marche, vint au-devant d’eux ; Varamis et lui s’embrassèrent ; ils se promirent une constante amitié. Le roi de Lousachan offrit la princesse sa fille à Cilinx, qui se jeta plein de reconnaissance aux pieds de ce monarque, pour le remercier d’une si grande faveur. Après cela, Doristelle présenta son libérateur et la charmante Fleur-de-Lys à son père, qui les conduisit avec les princes de Mugal dans son palais, où il leur donna les plus galantes fêtes. Au milieu de tous ces plaisirs, Doristelle se souvint du brigand qu’ils avaient amené avec eux, et qui devait déclarer au roi Doliston un secret important. Elle le fit venir au palais. Il avait plus l’air d’un homme repentant que d’un malheureux endurci dans le crime. Quand il fut devant Doliston, il lui parla dans ces termes : Seigneur, vous voyez un homme noirci de mille forfaits ; je suis ce fameux Fugiforque qui fut autrefois la terreur de vos campagnes et de vos bois. De tous mes crimes, celui dont le repentir agite le plus mon cœur, est l’offense que j’ai faite à votre majesté. C’est moi qui, ébloui des pierreries dont la princesse Amathirse, votre fille, était parée, vous l’ai ravie dans son enfance. Et qu’en as-tu fait, malheureux ? reprit impatiemment le roi. Seigneur, repartit Fugiforque, l’avidité du gain me la fit vendre au comte de la Roche-Sauvage ; et j’ai su depuis qu’elle a été élevée dans son château sous le nom de Fleur-de-Lys, au défaut de son véritable nom, qu’on ignorait.

L’amoureux Brandimart fut transporté de joie à ces paroles du voleur ; il prit par la main sa dame, et se jetant avec elle aux genoux de Doliston : La voici, seigneur, dit-il à ce prince, la voici cette adorable princesse. Eh ! quelle autre qu’elle pourrait avoir l’honneur d’être votre fille ? Ah ! je n’ai pas de peine à vous croire, s’écria le roi avec des mouvements de joie qui se lisaient dans ses yeux. Oui, noble guerrier, mon cœur me parle pour elle, et m’en assure assez. C’est elle-même sans doute, reprit le chevalier ; c’est cette charmante Fleur-de-Lys avec qui j’ai été élevé par le comte de la RocheSauvage dans son château. Je ne veux point d’autre témoignage que le vôtre, interrompit Doliston, et je reçois de vos mains volontiers cette princesse. Alors ce monarque embrassa tendrement sa fille, qu’il tint dans ses bras jusqu’à ce que la reine Philantie, qui était présente, vînt l’en retirer pour la recevoir dans les siens : Ma chère Amathirse, lui dit-elle en la baisant avec tous les transports d’une tendre mère, que n’ai-je point souffert depuis que le cruel Fugiforque te ravit à mon amour ?

Fleur-de-Lys était si saisie de joie et de sensibilité, qu’elle ne put répondre que par des soupirs.

Toute la cour de Lousachan prit tant de part à cette heureuse reconnaissance, que le bruit en fut bientôt répandu dans la ville. Le peuple voulut voir sa princesse, et les fêtes redoublèrent partout.

Un jour, pendant que tous les princes étaient occupés d’un divertissement que Doliston avait fait préparer, un vieux chevalier d’un air vénérable se fit présenter au roi de Mugal. Il se prosterna devant ce prince, et lui dit ces paroles : Seigneur, la joie que je vois régner dans votre famille royale et dans toute cette cour me donne l’assurance d’implorer votre protection auprès du roi Monodant, votre beau-père ; mais avant que votre majesté s’engage à me la promettre, je suis prêt à lui dire le sujet qui m’oblige à la demander, si vous m’en donnez la permission. Varamis la lui accorda par un signe de tête. Aussitôt le vieillard continua de parler de cette sorte :

 

Histoire de Dimar.

MON nom est Dimar ; je suis né à Éluth ; j’ai été un des principaux officiers du roi Monodant, et je puis dire sans orgueil que dans ma jeunesse je lui ai rendu de grands services dans ses armées. J’étais amoureux d’une dame du palais : elle répondit à mon amour ; mais Sianor, favori du roi, s’étant déclaré mon rival, le père d’Argénie, c’est ainsi que ma maîtresse se nommait, esclave du crédit et de l’ambition, faible ordinaire des vieux courtisans, lui donna la préférence sur moi. Il est vrai qu’il ne trouva point sa fille disposée à lui obéir, et qu’il fut obligé d’employer toute l’autorité qu’il avait sur elle pour l’y contraindre. La rigueur de ce procédé excita une querelle d’éclat entre Sianor et moi. Monodant en fut instruit et, sous peine de sa colère, il me défendit de troubler mon rival dans sa recherche. Un amant au désespoir ne suit point d’autres lois que celles de son amour : j’attaquai Sianor, maigre la défense du roi, et le blessai dangereusement. Monodant, qui l’aimait, craignant pour sa vie, et d’ailleurs irrité du mépris que j’avais fait de son autorité, m’ôta mes emplois et mes biens, me chassa de sa cour, et fit lui-même le mariage d’Argénie avec mon rival, encore convalescent. Outré de cet hymen, qui me fut plus sensible que la perte de mes biens, et que l’oubli de mes services, je ne songeai plus qu’à me venger. Je me rendis chef des coureurs tartares qui ravageaient les provinces voisines de leur habitation ; j’en rassemblai mille ou douze cents, et fis avec eux une irruption dans la ville d’Éluth ; j’y entrai par surprise ; je saccageai, je pillai partout ; et, pour faire plus de peine au roi Monodant, j’enlevai son fils, le prince Bramador, qui était encore au berceau.

Comme je ne pouvais élever moi-même cet enfant, à cause du genre de vie que j’avais embrassé, je le confiai au comte de la Roche-Sauvage, sous le nom de Brandimart, que je lui donnai pour déguiser le sien. J’ai su depuis que ce jeune prince est devenu un grand guerrier ; et, charmé des belles qualités dont on m’a dit qu’il était doué, pressé d’ailleurs par les remords qu’excite en moi la vie criminelle que j’ai menée, j’ai résolu de m’aller jeter aux pieds du roi d’Éluth, pour lui avouer mon crime, et subir tous les châtiments qu’il voudra m’imposer.

Pendant que ce vieux chevalier faisait ce récit, il n’est pas concevable avec quelle attention toute l’assemblée l’écoutait. Il n’y avait personne qui ne prît intérêt à la reconnaissance du prince d’Éluth. Aussi l’on voyait éclater la joie dans les yeux de toute l’assistance. Fleur-de-Lys et Brandimart, comme les plus intéressés, ne pouvaient contenir les mouvements dont leurs cœurs étaient agités. Lorsque Dimar eut cessé de parler, le roi de Mugal, ravi de ce qu’il venait d’apprendre, ne put s’empêcher d’embrasser ce chevalier. Mon cher Dimar, lui dit-il, si le roi Monodant était assez dur pour n’être pas sensible à la joie que vous lui préparez, je renoncerais à son amitié, malgré l’honneur que j’ai d’être son gendre. Et moi, qui ai celui d’être sa fille, dit alors la reine Léodile au chevalier, je vous promets de ne rien épargner auprès de lui pour vous faire accorder des récompenses au lieu des châtiments que vous en attendez.

Dimar reçut avec respect des offres si obligeantes, et à peine achevait-il d’exprimer les sentiments de sa reconnaissance, que Brandimart et Fleur-de-Lys vinrent, par les embrassements qu’ils lui prodiguèrent avec vivacité, lui fournir une nouvelle matière de se répandre en discours reconnaissants. Les deux rois témoignèrent au fils du roi d’Éluth la joie qu’ils avaient de cet heureux événement ; et Doliston surtout, qui regardait Brandimart comme son fils, le pressait entre ses bras avec une extrême tendresse. Enfin, pour rendre encore plus célèbre ce jour fortuné, le mariage des deux princes, Brandimart et Cilinx, avec les deux charmantes sœurs, fut fait avec toute la pompe possible. Huit jours se passèrent dans les réjouissances publiques ; après quoi le prince d’Éluth supplia le roi de Lousachan de lui permettre d’aller, avec la princesse son épouse, trouver Monodant, pour l’instruire de tout ce qui s’était passé : Doliston y consentit. Le roi et la reine de Mugal s’offrirent à les accompagner se faisant un plaisir d’être présents à la reconnaissance du prince d’Éluth. L’envie de rejoindre Roland avait beaucoup de part à l’impatience que Brandimart avait de se rendre à la cour de son père : il ne pouvait oublier ce paladin dans le plus vif ressentiment de son bonheur, tant un cœur généreux est fidèle à ses engagements.

Le jour du départ de ces princes arrivé, le roi de Mugal congédia son armée, qu’il renvoya dans ses états, et retint seulement ses principaux courtisans pour le suivre à Éluth ; après quoi il partit avec Brandimart et les princesses leurs femmes, laissant Doliston et Philantie fort affligés de leur départ. Heureusement le prince Cilinx et Doristelle ne furent point du voyage. Ils restèrent à Lousachan pour consoler le roi et la reine de la perte qu’ils venaient de faire.

CHAPITRE XII.

De l’arrivée de Varamis et de Brandimart à Éluth ; de ce qui s’y passa, lorsque Monodant eut reconnu son fils Bramador ; et des réjouissances qui s’y firent.

ON ne savait rien encore à la cour d’Éluth de tout ce qui s’était passé à celle de Doliston ; le siège de Lousachan était la seule chose qu’on n’y avait pu ignorer. Monodant, inquiet du succès de cette entreprise, dont il ne savait pas la cause, se préparait à envoyer au roi de Mugal, son gendre, un corps d’armée, pour l’aider à réussir dans les desseins qu’il pouvait avoir, lorsqu’il le vit arriver avec son illustre compagnie. La joie fut réciproque de part et d’autre ; mais, si elle fut grande d’abord, elle le devint bien davantage, quand le roi d’Éluth, le prince Ziliant, le comte d’Angers et Angélique furent éclairés de tout. Rien n’est égal au ravissement que ces princes, firent éclater. Monodant embrassa Dimar avec transport, et lui dit : Si je vous ai fait des injustices, vous vous en êtes bien vengé par les chagrins que vous m’avez causés. Quel fils, hélas ! vous m’aviez enlevé ! Mais aussi que vous me le rendez parfait ! Un service si considérable efface tout mon ressentiment. Je vous donne même auprès de moi la place qu’y occupait autrefois Sianor, peut-être moins dignement que vous. Dimar était si charmé d’entendre ce discours de la bouche de son roi, qu’il se contentait d’embrasser ses genoux, ne pouvant proférer une parole.

Le vaillant Brandimart n’eut pas seul tous les embrassements du roi son père, il eut à les partager avec Dimar, et surtout avec Fleur-de-Lys, que le bon roi ne pouvait se lasser d’admirer. Il disait au milieu des transports qu’il ressentait d’avoir une belle-fille si parfaite, que la seule Angélique dans l’univers la surpassait en beauté. Le prince Ziliant, ravi de retrouver son frère dans un chevalier à qui déjà il avait voué une éternelle amitié, le pressait tendrement entre ses bras, et lui disait : Venez m’enlever une couronne que vous méritez mieux que moi. Je n’en serai point jaloux ; et je me ferai gloire de montrer à tous vos sujets l’exemple d’une fidélité inébranlable. Aimable prince, lui répondit Brandimart en lui rendant caresses pour caresses ; je partagerai toujours ma fortune avec vous ; mais vous avez dans la personne de votre charmante fée de quoi vous consoler de toutes les couronnes du monde.

Dans les premiers transports de joie, que toute la maison royale d’Éluth avait fait paraître à la reconnaissance de son nouveau prince, les deux parfaits amis et leurs dames n’avaient pu trouver encore le moment de s’embrasser ; mais, dès que l’occasion s’en présenta, ils s’accordèrent cette satisfaction. Ils se racontèrent de part et d’autre leurs aventures depuis leur dernière séparation. Il y a déjà longtemps, dit Roland à Brandimart, que je suis à Éluth. Quelque impatience que j’aie de courir au secours de mon empereur, je n’ai pu me résoudre à partir sans vous. Je n’ai pas pourtant, ajouta-t-il, voulu demeurer ici dans l’oisiveté. J’ai laissé ma princesse à la cour pour aller dégager la parole que j’ai donnée à la belle Callidore. Je suis retourné à l’île du Lac, où j’ai obtenu de Morgane qu’elle détruira l’enchantement de la Fontaine de la Roche, en faveur de la princesse d’Ortus, et de tant d’infortunés qui languissent sur ses bords ; il n’y a que quelques jours que j’en suis revenu.

Aussitôt qu’on apprit dans la ville d’Éluth ce qui venait de se passer au palais, tous les habitants, les femmes et les filles en dansèrent d’allégresse en jetant des fleurs à pleines mains. Tout retentit de cris de joie. On ne voyait sur le toit des maisons que des feux, et le son des cymbales avec celui des luths remplissait de leur harmonie toutes les rues. Le roi Monodant donna aux princes et aux princesses un grand festin dans les jardins de son palais. Pendant qu’ils se livraient tous comme à l’envi à la joie, ils virent tout à coup sortir de la terre, à cent pas d’eux, une sombre vapeur qui, s’élevant en l’air, forma un nuage, qui s’éclaircit peu à peu, et fit éclore de son sein une lumière éclatante, au fond de laquelle il parut un palais d’or massif de la plus savante architecture. Ce superbe palais s’avança de l’enfoncement sur le bord de la nue, et descendit lentement sur son assiette dans la prairie.

Les assistants, étonnés de cette merveille, se regardaient l’un l’autre, sans savoir ce qu’ils en devaient penser. Les seuls Roland et Ziliant furent au fait. Le palais ne fut pas sitôt sur la terre, que la porte, qui était à deux battants, s’ouvrit, et les princes en virent sortir deux dames, avec un chevalier, que le comte d’Angers, à leur approche, reconnut pour Morgane, Callidore et Isolier. Grand roi, dit la fée à Monodant, je viens augmenter la pompe de votre cour, en vous amenant cette princesse et ce chevalier qui méritent l’estime de votre majesté ; et vous, comte, poursuivit elle en se tournant vers le paladin, apprenez que je vous ai tenu parole. Le roi reçut la fée avec beaucoup de courtoisie, et la fit placer entre lui et son cher Ziliant. Il honora aussi d’un accueil gracieux le prince espagnol, et mit lui-même la belle Callidore à côté de l’incomparable Angélique, dont elle admira les attraits. La joie se renouvela dans le festin à l’arrivée de ces nouveaux hôtes. La vue de tant de belles personnes, qu’on n’aurait pu voir rassemblées dans aucun autre lieu de l’univers, rendait les discours plus galants, et disposait les cœurs à la tendresse ; Bacchus même, par le feu de ses liqueurs, semblait fournir des armes à l’Amour pour triompher.

La princesse d’Ortus dit à Roland de quelle manière Morgane, par la force de ses conjurations, avait détruit l’enchantement de la fontaine ; et que dès le moment qu’on avait cessé d’y voir les images de Floris et d’Adamanthe, tous les amants malheureux qui en habitaient les bords avec elle s’étaient trouvés délivrés de la fureur amoureuse qui les possédait. Elle ajouta que les peuples du royaume d’Ortus, en reconnaissance du bien qu’elle leur avait procuré, l’avaient choisie pour leur reine, après la mort de leur roi, qui venait de mourir sans enfants ; et qu’enfin la fée elle-même l’avait couronnée, elle et Isolier, son amant ; dans les solennités d’un heureux mariage. La belle Callidore finit son récit en assurant le comte d’une éternelle reconnaissance. Tous les princes du festin témoignèrent prendre part à la satisfaction de cette princesse, et rendirent tous grâces à la fée d’avoir fait le bonheur de ces deux amants. Le reste du jour se passa chez le roi dans les plaisirs et dans la joie. Morgane avoua qu’elle vivait alors plus heureuse avec son cher Ziliant, qu’elle ne l’était quand la crainte de le perdre l’obligeait à le tenir enfermé dans son île. En effet, cet aimable prince, depuis sa délivrance, lui avait marqué un amour plus sincère et plus empressé qu’auparavant.

Le séjour de la fée et de la reine Callidore fut cause qu’on prolongea de quelques jours à Éluth les réjouissances publiques ; mais enfin le paladin Roland, pressé de s’en retourner en France, déclara au roi Monodant qu’il ne pouvait demeurer plus longtemps à sa cour, et le pria de lui permettre de partir. Le roi fut affligé de la résolution du comte, qu’il regardait comme la source de son bonheur et du rétablissement de toute sa maison ; néanmoins il n’osa s’opposer à son départ, de peur de le contraindre ; mais ce qui redoubla l’affliction de ce monarque, c’est que Brandimart lui dit qu’il ne pouvait se dispenser d’accompagner en France ce parfait ami, à qui il devait sa vie, sa maîtresse, et l’honneur d’avoir été reconnu pour le prince d’Éluth ; d’ailleurs, qu’il voulait aller combattre avec ce grand guerrier pour la défense de son empereur et de sa religion. Il parut si affermi dans ce dessein, qu’il ne fut pas possible au roi, son père, de l’en détourner. Le comte même, touché de la douleur du roi, s’efforça vainement de persuader à son ami qu’il devait rester à la cour d’Éluth ; quelque chose qu’il pût lui représenter, il n’y eut pas moyen d’obtenir cela de lui. Fleur-de-Lys ne pouvant se résoudre à se séparer de son cher époux, et voulant accompagner la princesse du Cathay, se résolut à le suivre, en promettant au roi qu’elle mettrait tous ses soins à lui conserver le prince son fils. Le comte d’Angers de son côté lui jura qu’après la guerre d’Afrique et de France il lui ramènerait lui-même ces deux époux, en reconduisant Angélique dans son royaume. Sur cette assurance, Monodant se fit la violence de consentir à tout ce que Brandimart souhaitait. Ensuite les deux amis firent leurs adieux, et se remirent en chemin avec leurs dames.

CHAPITRE XIII.

Suite de l’entreprise de Rodomont en Italie.

APRÈS que l’indomptable Rodomont eut mis en déroute l’armée des Lombards, la consternation se répandit dans toute la Ligurie. Le roi Didier, qui s’était retiré dans les montagnes, fit avertir de son malheur le sage duc de Bavière, qui commandait l’armée française en Provence ; cette armée était composée de vingt-cinq mille gendarmes, et de trente mille hommes de pied. Le duc n’eut pas plus tôt appris cette nouvelle, qu’il partit pour aller joindre Didier, se promettant de tirer une cruelle vengeance des Africains. Il était accompagné de ses quatre fils, Avoire, Othon, Avin et Béranger, et de Guy de Bourgogne ; mais ce qui rendait ces troupes plus redoutables, c’est que Bradamante était parmi elles : cette illustre sœur de Renaud marchait à leur tête. Quoique pourvue d’une extrême beauté, on l’aurait prise pour le seigneur de Montauban, son frère, tant elle avait l’air d’un guerrier de haute apparence. Lorsque cette armée eut passé les montagnes des Alpes, qui séparent la France de l’Italie, elle entra dans la plaine du Piémont, où elle traversa le Pô. Le roi d’Alger, averti de sa marche, ne crut pas devoir attendre les Français autour de Gênes ; il quitta le rivage de la mer où il était campé, pour aller au-devant d’eux. Après avoir marché quelques jours, il les aperçut qui descendaient d’une colline ; les lances et les bannières qui s’élevaient du milieu de leurs escadrons ressemblaient à une forêt épaisse de sapins, et l’éclat de leurs armés, que le soleil faisait briller, paraissait augmenter la clarté du jour.

À cette vue, l’intrépide Rodomont, tout à pied qu’il était, s’avança plein de joie de voir enfin des ennemis dignes de son courage. L’ardeur et l’impatience qu’il avait de combattre l’obligèrent de se présenter au-devant de la guerrière Bradamante, qui venait à lui comme un foudre. Elle lui perça son bouclier de part en part ; mais la lance ne put entamer la forte cuirasse de Nembrod, dont il était revêtu. L’Africain chancela du coup, mais il n’en fut que plus terrible ; car des deux fils du duc de Bavière, Avoire et Béranger, qui suivaient Bradamante, il blessa le premier dangereusement et renversa l’autre tout évanoui sur le sable puis, les armées s’étant jointes, d’abord les chevaliers français mirent le désordre parmi les infidèles ; ensuite Rodomont fit tout changer de face. Il se jeta dans les escadrons les plus épais, et massacrant hommes et, chevaux, il arrêta lui seul ses ennemis victorieux. Les plus braves guerriers de Charlemagne s’imaginaient faire assez de se défendre de lui. Il fendit la tête à Beuves de Dordonne, blessa Othon de Bavière, et renversa Guy de Bourgogne.

Bradamante, après avoir fourni sa carrière, revint au secours des chrétiens ; sa valeur toutefois ne put empêcher leur massacre : d’un coup pesant que le roi d’Alger lui déchargea sur la tête, et qui, glissant le long du casque, alla couper le cou du cheval de la dame, elle tomba sous cet animal ; et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’elle put se débarrasser de dessous lui. Les Sarrasins voyant le carnage que Rodomont faisait des chrétiens, secondèrent ce furieux, qui moissonnait autant de vies qu’il frappait de coups. On ne voyait autour de lui que des montagnes de chevaliers et de chevaux taillés en pièces. Ses gens n’avaient qu’à suivre le chemin qu’il leur frayait, pour remporter une victoire presque sans péril. S’ils eussent eu des chevaux, pas un Français n’eût échappé au tranchant du cimeterre africain.

Le duc de Bavière, consterné de l’état où il voyait les choses, adressait au ciel ses vœux : Seigneur, disait-il, permettrez-vous que cet infidèle Rodomont triomphe de votre peuple et de votre sainte religion ? Enfin l’armée chrétienne était entièrement perdue, si le roi Didier ne fût arrivé pour la secourir. Ce prince ayant su l’entrée des troupes françaises dans le Piémont, avait rassemblé les débris de la sienne, et suivi les Africains pour les prendre par derrière, tandis que le duc Naime les attaquerait par-devant. L’orgueilleux roi d’Alger sourit d’un ris moqueur à leur approche ; il méprisait des ennemis qu’il avait déjà vaincus ; mais il ne savait pas que dans la personne d’un seul chevalier de cette armée il trouverait un obstacle capable de l’arrêter.

L’armée lombarde arriva donc dans le temps que celle de France ne se défendait plus. Tout y était en fuite ; et, pour surcroît de malheur, le grand fleuve du Pô, qu’ils avaient à leur dos, leur ôtait tout moyen de se mettre en sûreté. Sitôt que les Français aperçurent les troupes qui venaient à leur secours, ils firent un grand tour pour aller se réfugier derrière elles. Ils eurent à peine joint cette armée, qu’ils l’entendirent retentir du nom fameux de Renaud de Montauban. Cet agréable son frappant leurs oreilles, leur fit juger que le fils d’Aymon y venait d’arriver ; il n’en fallut pas davantage pour dissiper leur effroi, et les faire retourner au combat avec les Lombards.

Le seigneur de Montauban était en effet dans l’armée lombarde avec le brave fils d’Ogier le Danois. Après avoir perdu le prince Astolphe, ils avaient continué leur chemin jusqu’à la ville d’Astracan, où Dudon s’étant pourvu d’un autre cheval, ils avaient traversé la Circassie et les Tartares Nogais, d’où ils étaient entrés dans la Moldavie. De là, s’étant rendus à Belgrade, où était alors le roi d’Hongrie avec le prince Ottacier, son fils, ils y avaient fait quelque séjour ; puis, passant par la Bosnie et par la Croatie, accompagnés d’Ottacier, qui, par inclination pour Renaud, était parti avec eux, sous la permission de son père Philippe, ils avaient enfin gagné les frontières de l’Italie, où ils avaient appris les succès de Rodomont. Sur cette nouvelle, ils s’étaient hâtés de joindre le roi Didier, pour tenter avec lui le sort d’une bataille.

La réputation de Renaud et le bruit de sa valeur étaient répandus par toute la terre ; le roi lombard fut ravi de le revoir ; et, pour lui faire plus d’honneur, il lui donna la conduite de son armée. Il reçut aussi fort obligeamment Dudon, tant à cause de son mérite personnel, qu’à cause du bon Danois, son père, qui était son ami.

CHAPITRE XIV.

Nouvelle bataille de l’armée lombarde contre les Africains.

L’ARMÉE lombarde, accrue de tous les Français qui avaient échappé au cimeterre sarrasin, devint assez considérable pour s’opposer à celle de Rodomont ; mais elle mettait sa principale confiance dans le grand chef qui la commandait. Ce vaillant paladin, suivi d’Ottacier et du brave Dudon, marcha droit au roi d’Alger, qui, monté sur un puissant cheval, qu’il avait ôté à un chevalier français, s’avançait fièrement devant eux.

Le fils d’Aymon et le Sarrasin coururent l’un contre l’autre ; les lances volèrent en éclats, sans que les chevaliers en fussent ébranlés ; mais Bayard creva de son choc le coursier qui lui était opposé. Quelle fut la fureur du superbe roi d’Alger, quand, tombant avec son cheval, il se vit ainsi démonté. Il se relève en écumant de rage ; il brûle d’impatience de se venger ; il court plein de ressentiment après son ennemi ; et, dans la crainte qu’il a de ne le pas joindre, il frappe sur ses propres sujets, pour s’ouvrir jusqu’à lui un passage plus libre. Cependant Renaud continuait sa course, et faisait un étrange carnage des Africains. Ils fuyaient devant lui comme des moutons devant un loup affamé qui les poursuit. Après avoir percé jusqu’aux derniers rangs, il revint sur ses pas ; il rencontra Rodomont, et le voyant à pied, il descendit de cheval pour le combattre. Ces deux grands guerriers se jettent l’un sur l’autre avec toute l’ardeur que le désir de vaincre inspire aux héros ; tous deux fiers de leurs forces et de leurs exploits glorieux, ils se font connaître respectivement ce que leur bras pèse. Déjà leurs épais boucliers sont tombés par morceaux ; le feu sort de leurs épées, et les échos des environs retentissent de leurs coups ; sans la bonté de leurs casques, ils se seraient fracassé la tête en mille pièces.

Dans le temps qu’ils étaient le plus acharnés l’un sur l’autre, ils furent tout à coup accablés par des flots d’Algériens qui tombèrent sur eux. Ces peuples, poussés par les paladins Dudon, Guy de Bourgogne, et par Bradamante, qui s’était jointe aux comtes de Lorraine et de Savoie, fuyaient tout épouvantés vers le roi. Renaud et Rodomont furent séparés malgré eux par la foule des fuyards. Le fils d’Aymon s’en vengea sur les Africains, qu’il fit bientôt retourner sur leurs pas. Il en renversa une grande partie dans le Pô en les poursuivant, et le reste s’enfuit à vau-de-route par la campagne.

Le roi d’Alger de son côté, irrité d’avoir été séparé de Renaud par ses propres soldats, ne put s’empêcher d’en massacrer lui-même quelques-uns ; et tel qu’un sanglier furieux qui, descendant d’une montagne, méprise les veneurs et les chiens, Rodomont, les yeux plus rouges que du feu, cherche les princes français pour les déchirer. Le premier qu’il rencontra fut le comte de Lorraine, qui eut l’imprudence de lui faire tête. Le Sarrasin le renversa lui et son cheval du choc de son estomac puis, tirant par un pied le Lorrain de dessous sa selle, il lui fracassa la tête en la déchargeant sur celle du comte de Savoie, qu’il jeta mort sur la place.

Il continua de se servir, comme d’une arme, du cadavre de l’infortuné comte lorrain, et il en rompit tout un escadron de chevaliers français. Guy de Bourgogne, voulant les soutenir avec un corps de troupes qu’il avait rassemblé, aperçut Bayard, que Renaud n’avait pas encore pu joindre ; il descendit de cheval pour monter ce bon coursier, qui, l’ayant vu plusieurs fois avec son maître, lui prêta docilement l’étrier, et courut vers Rodomont, où le chevalier le poussa. L’Africain reconnut dans Bayard le fort cheval qui l’avait renversé : il résolut de s’en emparer. Pour cet effet, il évita sa rencontre en se retirant à quartier, de peur d’un accident pareil au premier ; ensuite, lançant de toute sa force, contre Guy de Bourgogne, le cadavre qu’il tenait à la main, il jeta ce chevalier à terre tout étourdi.

Il courut à Bayard après cela ; il le saisit par la bride, et se mit en disposition de le monter ; mais ce fier animal, qui regardait Rodomont comme l’ennemi de son maître, se cabra contre lui ; il leva même les deux pieds de devant, qu’il lui mit sur les épaules, et se raidissant en même temps sur ceux de derrière, tel qu’un athlète des jeux olympiques, il le secouait pour le terrasser. Le roi d’Alger, étonné d’un événement si nouveau, eut besoin de toutes ses forces pour se maintenir contre ce puissant coursier. On vit alors une lutte fort extraordinaire ; mais, malgré tous les efforts de l’Africain, Bayard l’atterra, et, le tenant sous lui, il le foulait aux pieds cruellement, et lui écrasait les côtes. Rodomont, pour se défaire d’un si dangereux ennemi, prit son épée, qui pendait à une chaîne autour de son bras, et voulut par trois fois la plonger dans le ventre de Bayard. La chair de l’animal étant féée, par trois fois l’épée plia jusqu’à la garde.

Enfin le roi d’Alger courait un extrême danger, lorsque le seigneur de Montauban, revenant de la poursuite des Africains, fut d’abord témoin de cet exploit de Bayard. Il ne put s’empêcher de rire de la nouveauté du fait ; mais son grand courage le portant à secourir Rodomont, il s’approcha du coursier et lui dit : Arrête, cher Bayard ; laisse-moi la gloire de surmonter, par ma valeur, un si vaillant guerrier. Le bon cheval, à la voix de Renaud, se retira de dessus le Sarrasin avec un docilité qui faisait voir combien il était soumis à son cher maître. Rodomont se releva tout brisé ; il pouvait à peine se soutenir ; il se traîna vers le fils d’Aymon, et lui dit : Ce coursier dont tu viens de me dégager, et ta générosité, plus que ta valeur, me font connaître que tu es Renaud ; tu vois l’état où je suis : il ne me reste pas assez de forces pour me défendre contre toi ; mais ne pense pas que je me tienne pour vaincu. J’espère que tu voudras bien me marquer un temps et un lieu où nous pourrons nous voir les armes à la main. Le seigneur de Montauban, touché du grand cœur de ce roi, lui accorda ce qu’il demandait, et indiqua pour lieu de leur combat la forêt des Ardennes, où il lui promit de se rendre dans un mois.

Après cet accord, les deux guerriers se séparèrent, remplis de la plus forte estime l’un pour l’autre. La raison pour laquelle Renaud choisit les Ardennes plutôt qu’un autre endroit, c’est qu’il avait dessein d’aller rejoindre Charlemagne à Trêves, où il avait appris que cet empereur s’était rendu pour tenir en respect quelques princes de la Basse-Germanie, qui semblaient vouloir se liguer avec les Saxons, pour inquiéter l’Empire du côté du Rhin, dans le temps que les Africains l’occuperaient sur les côtes de Provence et du Languedoc.

 

FIN DU LIVRE CINQUIÈME.

LIVRE VI.

CHAPITRE PREMIER.

Du retour de Brunel à Bizerte.

APRÈS que Brunel eut fait la conquête de Balisarde par son adresse, il ne songea plus qu’à s’embarquer au premier port de mer pour retourner à Bizerte. Quand il fut de retour dans cette grande ville, il y trouva l’empereur Agramant fort irrité de ce que ses peuples, effrayés des sages remontrances des rois de Garbe et des Garamantes, refusaient de passer en France sans ce jeune Roger, de qui les astres faisaient dépendre le succès de l’entreprise.

Aussitôt que le monarque d’Afrique aperçut Brunel, il sentit de la joie et de l’inquiétude. Hé bien, lui dit-il, quelle nouvelle m’apportes-tu ? Poursuivrai-je mon entreprise, ou me faudra-t-il renoncer à la conquête de la France, pour n’avoir pu arracher Roger des mains du magicien qui le retient dans l’oisiveté ? Grand empereur, répondit Brunel en se jetant à ses genoux, vous pouvez tout attendre de votre courage ; et je vous apporte d’Orient de quoi réussir dans vos glorieux projets. Tu m’apportes donc, reprit Agramant, le précieux anneau d’Angélique ? Oui, seigneur, repartit le nain ; de plus, j’amène le plus excellent cheval de toute l’Asie, que j’ai volé par mes ruses au vaillant roi Sacripant ; et j’ai la merveilleuse épée que portait le grand comte d’Angers. C’est donc la fameuse Durandal, s’écria l’empereur d’Afrique avec un mouvement de joie qu’il ne put retenir. C’est une meilleure arme encore, dit Brunel, puisqu’elle a la vertu de couper les armes enchantées, et qu’elle pourrait blesser Roland lui-même, quoiqu’il soit fée de tout son corps. Ah ! cher Brunel, dit Agramant, que tu mérites bien la couronne que j’ai promise à ton adresse. Je ne vous demande rien, seigneur, reprit le nain, si je ne mets encore entre vos mains ce brave Roger, qui doit ranger la victoire de votre parti. Si tu fais ce que tu me promets, interrompit avec précipitation le roi d’Afrique, non seulement la couronne de Tingitane t’est assurée, mais tu seras plus maître de mon empire que moi-même. Alors ce grand prince voulut être instruit des artifices dont Brunel s’était servi pour exécuter des choses si difficiles. Le nain satisfit sa curiosité, de même que celle de tous les rois qui étaient présents. Il les réjouit beaucoup par son récit. Agramant surtout y prit tant de plaisir, qu’il se fit apporter sur-le-champ une couronne d’or, qu’il mit lui-même sur la tête du petit homme, en lui disant : Je vous fais roi de Tingitane.

Le nouveau prince, ayant ainsi été couronné, fit voir à toute la cour les trois merveilles qu’il avait conquises. Chacun les admira ; et le monarque d’Afrique, ne doutant plus de la réussite de ses projets, n’en voulut pas différer davantage l’exécution. Il partit avec une foule de rois et de princes pour aller à la découverte du jeune Roger. Ils firent tant, qu’après avoir passé le désert sablonneux, ils parvinrent enfin au mont Carène. Cette montagne est si haute, qu’on dirait qu’elle touche le ciel ; une grande plaine, qui contient plus de trente lieues de long, en occupe la cime ; un large fleuve y passe au travers, et tombe en bas dans le vallon, d’où il poursuit son cours jusqu’à la mer. D’un côté de ce fleuve était un rocher sur la pointe duquel toute la cour africaine vit avec surprise briller un palais éclatant de cristal.

À la vue d’un objet si merveilleux, tous les spectateurs ne doutèrent point que ce ne fût le séjour où le magicien renfermait Roger ; mais ils ne remarquèrent dans le rocher aucun chemin pour y monter. Malabufer, roi de Fizan, qui avait été plus d’une fois dans ce lieu, n’y avait jamais vu ce palais : il jugea que les enchantements d’Atlant lui en avaient caché la vue jusqu’à ce jour, et que la vertu seule de l’anneau d’Angélique le lui rendait visible. Lorsque l’enchanteur aperçut du haut de sa roche l’illustre assemblée des guerriers, qui considérait son palais, la tristesse s’empara de son cœur ; la crainte de perdre son jeune prince agita son esprit. Cependant on ne pouvait sans ailes monter à ce château, et cela n’embarrassait pas peu Agramant ; mais le nouveau roi de Tingitane, qui vit bien son embarras, s’approcha de ce prince, et lui dit : Seigneur, l’adresse est ici plus nécessaire que la force ; si votre majesté veut m’en croire, elle ordonnera dans cette plaine un tournoi ; les chevaliers de votre cour s’exerceront à la lance et à la course ; le jeune Roger ne manquera pas d’observer d’en haut ce divertissement militaire, et son humeur belliqueuse le portera sans doute à venir prendre part à la gloire de leurs exploits. Quand il sera descendu de ce rocher, je me fais fort de l’engager dans votre entreprise de France. Ce que Brunel conseillait fut approuvé de tous les princes, qui se partagèrent en deux troupes. L’empereur se fit chef de l’une, et donna la conduite de l’autre aux rois de Garbe, de Bellemarine, de Constantine et de Fizan. Les airs commencèrent à retentir du bruit éclatant des trompettes, et tous les chevaliers partirent la lance en arrêt. Le parti d’Agramant eut du désavantage ; vingt-sept de ses chevaliers furent portés par terre au premier choc, au lieu que de l’autre troupe, il n’y en eut que sept de démontés ; les voilà qui s’animent tous ; et ce jeu, qui ne devait être qu’un exercice, devint si furieux, qu’on l’aurait pris pour une véritable bataille. Entre les princes qui combattaient avec le plus d’ardeur, le sage Sobrin, roi de Garbe, bien que déjà d’un âge avancé, se distinguait par les grands coups qu’il portait : il renversait tout ce qui se trouvait devant lui. Mais le fort Agramant, monté sur son puissant coursier Cizifalte, rétablit en peu de moments le désordre de sa troupe ; il donna une si rude atteinte de sa lance à Malabufer, qu’il jeta ce vaillant roi hors de sa selle ; puis, tournant bride à Cizifalte, il frappa si vigoureusement Mirabalde à la tête, qu’il lui fit vider les arçons. Ce malheureux roi de Borgue demeura privé de sentiment. L’empereur renversa encore Galciot de Bellemarine avant que de rompre sa lance. Il prit ensuite le roi d’Arzile par le cimier de son casque, et le secoua si rudement, qu’il le porta par terre ; enfin il n’y avait point de roi ni de chevalier qui pût tenir contre Agramant.

CHAPITRE II.

Suite du tournoi d’Agrainant.

L’ENCHANTEUR Atlant et Roger regardaient de leur château de cristal ce tournoi ; mais ils le regardaient l’un et l’autre d’un œil bien différent. Le jeune prince, de qui l’âme était toute guerrière, prenait un plaisir sans pareil aux faits d’armes dont ses yeux étaient témoins. Il applaudissait aux grands coups qui se donnaient. Il ne se possédait plus, et son visage était plus rouge que du feu. Il aurait souhaité de voir le combat de plus près, et il priait instamment le magicien de le faire descendre au bas du roc. Atlant, qui craignait de le perdre, lui disait pour le retenir : Hélas ! mon fils, ce que tu vois est un mauvais jeu ; ne t’approche point de ces hommes armés, ton ascendant est trop funeste ; tu es menacé de perdre la vie dans un combat par trahison ; regarde les exploits de ces chevaliers comme un piège que la fortune tend à ton courage, et ne te livre point toi-même à ton malheur.

Roger lui répondit : Si le ciel a toute puissance sur les hommes, quel moyen avons-nous donc d’éviter nos destinées ? Et s’il a résolu ma mort, c’est en vain que vous me retenez ici. Je vous prie de me faire descendre parmi ces chevaliers, autrement je vais me précipiter moi-même du haut du rocher en bas. Laissez-moi voir une heure seulement combattre ces guerriers, et que je meure ensuite, si c’est un arrêt du sort. Le vieil Atlant, qui le connaissait pour un jeune prince capable d’exécuter ce qu’il disait, le mena dans un petit jardin particulier, où, par une grotte et des degrés taillés en vis dans le roc, il le fit descendre dans le vallon, près de l’endroit où Brunel, monté sur Frontin, s’était arrêté par hasard pour être spectateur du tournoi. Aussitôt que cet adroit Africain les aperçut tous deux, il se mit à faire faire des passades et des caracoles à son cheval. Roger admira la gentillesse du coursier, et souhaita de l’avoir. Il pria le magicien de le lui acheter ; car la personne qui le montait avait si mauvaise mine, que, tout roi qu’il était, le jeune prince le prit pour un marchand de chevaux. Atlant, qui voulait faire abhorrer à son élève les chevaux et les armes, ne se pressait pas de le satisfaire ; il n’épargna pas même les remontrances pour lui faire perdre le désir qu’il témoignait : mais, lisant dans ses yeux qu’au lieu de le lui ôter il ne faisait que l’irriter par ses discours, il demanda par complaisance à Brunel s’il voulait lui vendre son coursier.

Le nain n’attendait que ce moment. Je ne donnerais pas, répondit-il, mon cheval pour tout l’or du monde, parce que nos princes africains ont formé une entreprise où tous les chevaliers, qui ont de l’honneur et qui aiment la gloire, ne peuvent manquer de se trouver. Enfin ce temps, si désiré de tous les vaillants hommes, est venu. Notre empereur, le grand Agramant, va passer en France, et faire la guerre à Charlemagne. Il sera suivi de trente-deux rois, qui conduisent chacun une armée de ses sujets. Les jeunes et les vieux ont pris les armes en Afrique ; on n’a jamais vu sur terre et sur mer tant de guerriers. Ne vous étonnez donc point, continua-t-il, si je ne veux pas me défaire de mon coursier. Oui, je le veux garder, à moins que quelque chevalier de mérite, tel que ce jeune seigneur que je vois avec vous, ne me le demandât pour aller à cette expédition. Je vous jure qu’en faveur des services qu’il pourrait rendre à la patrie et à notre religion, je lui ferais présent de mon cheval, et même de ces belles armes qui sont au pied de ce pin. Ah ! s’écria le jeune Roger, sans attendre qu’Atlant répondît pour lui, si tu me donnes ce que tu viens de me promettre, je me jetterai dans le feu pour toi ; mais que ce soit promptement, ajouta-t-il : les moments me paraissent des années. Il me tarde de me mêler parmi ces chevaliers qui combattent, et de faire éclater comme eux ma valeur. Le fin roi de Tingitane, qui n’avait rien souhaité autre chose que de le voir dans cette disposition, lui répliqua : Généreux jeune homme, il ne s’agit point ici d’aller répandre ton sang parmi ces guerriers. Ils sont tous Africains et Mahométans, et le combat qu’ils font entre eux n’est qu’un divertissement. Ils ne se frappent que du plat de l’épée ; la pointe et le tranchant y sont défendus sous des peines très grièves. Fais-moi don seulement de ton cheval et de tes armes, repartit Roger avec précipitation, et ne te mets pas en peine du reste. Je t’assure que je passerai le temps à cet exercice aussi bien qu’eux. L’enchanteur entendant parler ainsi le jeune prince, en fut au désespoir : Hélas ! lui dit-il en pleurant, mon cher fils, je vois bien qu’il faut malgré moi que je t’abandonne au destin qui veut disposer de toi ! À ces mots, il s’éloigna de ce lieu fatal, et laissa Roger charmé de ne plus trouver d’obstacle au désir qui le pressait. En un moment il fut armé de toutes pièces ; et, se ceignant de la tranchante Balisarde, qui devait devenir un foudre entre ses mains, il sauta sur Frontin sans mettre le pied à l’étrier. Le nouveau roi de Tingitane, le voyant en selle, admira son air fier, et ne put s’empêcher de lui dire dans son admiration : Va, jeune prince, va remplir tes grandes destinées et l’attente de toute l’Afrique.

Le courageux Roger, après l’avoir salué courtoisement, partit comme un tonnerre, et se jeta où le combat était le plus échauffé. Il poussa Frontin sur le roi des Nasamones, qui pressait vivement l’empereur, et renversa ce prince sur le roi de Fizan. Il envoya ensuite Bambirague, roi d’Arzille, mesurer la terre comme les autres. Sobrin, qui était alors aux mains avec Agramant, le quitta pour attaquer Roger ; mais ses coups ne purent l’ébranler, au lieu que Roger, du plat de Balisarde, lui fit perdre les arçons, et après lui à tant d’autres, qu’aucun guerrier du parti de Sobrin n’osait plus lui faire tête. Le monarque d’Afrique, surpris de voir exécuter tant de hauts faits d’armes à ce merveilleux chevalier, qu’il ne pouvait connaître, voulut éprouver aussi ses forces. Roger le renversa du premier coup ; puis il abattit Prusion des îles d’Avalachie, Dardinel, fils d’Almont, et l’amiral Argoste de Marmonde. Alors les vaillants Agricaltes, Dudrinasse et Manilard, la fleur du paganisme, entreprirent de réprimer l’orgueil de cet inconnu ; ils le frappèrent tous trois en même temps, et à peine purent-ils l’ébranler. Il les désarçonna l’un après l’autre : comme il en faisait autant au brave Alisard et à Soridan, le traître Bardulaste, roi d’Algazère, le perça, contre les règles du tournoi, par derrière d’un coup de pointe au défaut de ses armes, et prit la fuite aussitôt pour se mettre en sûreté ; mais Roger, indigné d’une action si lâche, tout blessé qu’il était, poussa Frontin sur ses traces, et l’ayant atteint justement près de l’endroit où le magicien l’avait quitté, il lui fit voler la tête d’un revers de Balisarde.

Ce jeune prince, après s’être ainsi pleinement vengé de Bardulaste, sentit qu’il avait besoin du secours d’Atlant pour guérir la blessure qu’il avait reçue, et qui commençait à l’affaiblir. Il le chercha du côté qu’il l’avait vu se retirer ; et il le trouva bientôt assis au bas du roc ; et enseveli dans une profonde rêverie. D’abord que le vieillard l’aperçut, son cœur tressaillit de frayeur : Hélas ! s’écria-t-il en se pressant d’aller à lui, tu es blessé, mon fils ! que mon art m’est peu utile, puisqu’il n’a pu prévenir ton malheur ! Le prince, sans s’étonner de ces paroles, lui répondit en souriant : Mon père, ne déplorez pas tant mon aventure ; quand vous m’aurez pansé, je serai guéri. Je suis blessé, il est vrai, mais je ne le suis pas tant que je l’étais, lorsque je tuai le lion sur la montagne, et que je pris l’éléphant qui me déchira tout le devant de l’estomac. Atlant, rassuré par ce discours, visita, la blessure de Roger, et vit qu’effectivement elle n’était point dangereuse. Il nettoya la plaie, y versa d’une liqueur ; et, par l’application d’une herbe dont il connaissait la vertu, il mit sa blessure en état de se guérir d’elle-même sans aucun autre secours.

CHAPITRE III.

Du péril que courut le nouveau roi de Tingitane.

QUAND le prince Roger eut quitté le tournoi, tous les princes et les chevaliers cessèrent de combattre ; ils se retiraient pleins de confusion d’avoir été si maltraités par un seul guerrier. Agramant, comme les autres, malgré les grands exploits qu’il avait faits, ne pouvait se consoler d’avoir été renversé par un inconnu ; il était d’ailleurs en colère contre Brunel, de ce que ce nain lui avait promis vainement de lui remettre entre les mains le jeune Roger ; car il était bien éloigné de penser que l’inconnu dont il se plaignait fût Roger lui-même. Il méditait d’en tirer vengeance, lorsque les chevaliers sortis du tournoi, passant par hasard près de l’endroit où Bardulaste avait été privé de la vie, aperçurent la tête de ce roi, qu’ils reconnurent. Ils la portèrent sur-le-champ à l’empereur, pour recevoir ses ordres sur ce tragique événement.

Agramant, à cette affreuse vue, frémit. Il regardait Bardulaste comme un des plus vaillants princes de sa cour. Il demanda quel audacieux avait osé se noircir d’un semblable meurtre. Quelqu’un de ceux qui étaient présents dit qu’il avait vu l’action, et que le meurtrier était monté sur un cheval que Brunel avait amené d’Asie. Il n’en fallut pas davantage pour faire croire à l’empereur que le crime avait été commis par le nain ; et comme ce monarque lui en voulait déjà, il prononça aussitôt son arrêt : il ordonna au roi Grifalde d’aller faire pendre Brunel au même endroit où l’on avait trouvé la tête du roi d’Algazère. Grifalde, qui regrettait amèrement Bardulaste, son ami, accepta la commission avec empressement. Il fit chercher et saisir le nain, qu’on attacha, malgré sa nouvelle dignité, à la queue d’un cheval, et on traîna le misérable au lieu destiné pour son supplice. Il avait beau représenter les services qu’il avait rendus, et demander pourquoi on le traitait de la sorte, il était si méprisé, qu’on négligeait même de le lui dire. On ne l’écoutait pas ; tout l’éclaircissement qu’il put tirer de Grifalde fut ce discours : Si personne, lui dit ce roi, ne veut être ton bourreau, je te pendrai de mes propres mains.

L’infortuné roi de Tingitane poussait dans les airs des cris aussi douloureux qu’inutiles ; cinquante chevaliers se préparaient avec Grifalde à lui faire subir un châtiment qu’il n’avait pas mérité dans cette occasion, lorsque Roger, revenant de faire panser sa blessure, entendit ses cris ; il courut à sa voix, et, le reconnaissant, il tira Balisarde, et chargea les chevaliers exécuteurs de l’arrêt qu’Agramant avait prononcé. Il perce celui-ci, renverse celui-là ; il fend la tête à l’un, et les épaules à l’autre. Grifalde, étonné de cette expédition, veut s’opposer à ce terrible guerrier ; mais remarquant que c’est le même inconnu qui l’avait abattu au tournoi, cette remarque avança sa défaite. Roger le culbuta, et rien n’empêcha plus ce jeune prince de parvenir jusqu’à Brunel ; il délia ce nain et le mit en liberté.

Grifalde s’en retourna tout confus vers l’empereur, et lui rapporta ce qui venait de se passer. Agramant eut de la peine à le croire, et allait, avec tous les princes de sa cour, chercher l’inconnu, quand il le vit venir à lui avec Brunel. Ce nain fut saisi d’effroi, lorsqu’il aperçut le roi d’Afrique, et il voulut s’enfuir ; mais Roger le retint, et lui dit : Ne crains rien. Je veux te présenter moi-même à l’empereur, et lui demander raison de l’injure qu’on t’a faite. Effectivement, sitôt que Roger fut auprès d’Agramant, il lui tint ce discours : Puissant monarque, je vous supplie très humblement de m’apprendre quel crime a commis le roi de Tingitane, et d’accorder sa grâce à ma prière, s’il a mérité la mort ; mais, s’il est innocent, la reconnaissance qui m’a porté à lui sauver la vie veut que je tire raison de la violence qu’on lui a faite. Vaillant chevalier, répondit l’empereur, il a lâchement assassiné Bardulaste, roi d’Algazère.

Ah ! grand empereur, répliqua Roger, si c’est là tout son forfait, vous avez eu tort de le traiter avec tant d’indignité : c’est moi qui suis le coupable, si toutefois c’est un crime de punir une trahison. Bardulaste m’a percé d’un coup de pointe contre votre défense et les règles des tournois : je m’en suis vengé, je l’ai dû ; et si quelqu’un de votre cour veut soutenir le contraire, je suis prêt à l’en faire dédire, les armes à la main, en présence de votre majesté. Oh ! si Bardulaste, s’écria le monarque d’Afrique, a pu faire ce que vous dites, je ne condamne point votre ressentiment ; mais pour ce malheureux, à qui vous avez sauvé la vie, il n’est que trop digne du dernier supplice pour m’avoir flatté d’une fausse espérance. Il m’avait promis d’engager le jeune Roger dans mon entreprise de France. À ces dernières paroles d’Agramant, Brunel, qui tremblait comme la feuille agitée par le vent, prit un peu d’assurance, et dit au roi d’Afrique : Hé pourquoi donc, seigneur, avez-vous eu la cruauté de me condamner à la mort ? Était-ce pour donner au prince Roger la gloire de me délivrer lui-même des mains de l’impitoyable bourreau Grifalde ? Quoi ! interrompit Agramant, le chevalier qui vous a délivré, ce guerrier qui se présente à mes yeux est ce même Roger dont l’Afrique attend tant de merveilles ? Ah ! si c’est lui, cher Brunel, j’avoue mon injustice à ton égard, et je te prie de me la pardonner.

Alors l’empereur s’approcha du jeune prince, et le serrant entre ses bras : Généreux Roger, lui dit-il, je devais bien te reconnaître à la valeur que tu as fait paraître dans le tournoi. Roger recevait les caresses du monarque avec respect, sans en être pourtant étourdi. Il avait un air de noblesse et d’assurance, qui faisait qu’Agramant ne pouvait se lasser de le regarder. Il ne laissa pas échapper l’occasion de demander à l’empereur une chose qu’il brûlait d’impatience d’obtenir : c’était l’ordre de chevalerie. Il le supplia de lui accorder cette grâce, en lui disant qu’il ne pourrait que mieux valoir, s’il avait l’avantage d’être armé chevalier par les mains d’un si noble roi ; Agramant, ravi de le voir dans cette disposition, se hâta de céder à ses désirs, pour l’attacher à sa cour et à son service. Il fit sur-le-champ cette cérémonie.

Comme il l’achevait, le vieil Atlant parut tout à coup à ses yeux, et lui dit : Grand roi, écoute mes paroles, et ne néglige point ce que je vais te révéler ; tu veux que le jeune Roger t’accompagne en France ; apprends que par ses grands exploits tu mettras en déroute l’armée des chrétiens ; mais aussi sache que ce guerrier magnanime embrassera leur religion ; et quoiqu’il doive un jour perdre la vie par les trahisons de la perfide race de Mayence, ses successeurs ne laisseront pas de faire la gloire et l’ornement de tes ennemis, et d’être le boulevard du christianisme. Le monarque africain écouta ce discours attentivement ; il n’en conçut pourtant aucun ombrage ; il ne pouvait concilier ces deux choses, qu’il déferait l’armée française par la valeur de Roger, et que toutefois ce prince deviendrait l’ennemi de la loi musulmane ; il s’imagina que l’ardente affection qu’Atlant avait pour son élève lui dictait cette prédiction.

On a déjà parlé des apprêts étonnants que cet empereur avait fait faire dans toute l’étendue de ses états et de ceux des autres princes d’Afrique : trente-deux rois étaient déjà dans sa cour, et la rade de la grande ville de Bizerte était couverte depuis longtemps d’une infinité de vaisseaux chargés d’armes et de soldats. L’ardeur qu’avait ce jeune monarque de partir pour son expédition de France était extrême. Il avait déjà négocié une étroite alliance avec le roi Marsille, qui, regardant son entreprise comme une guerre de religion, était entré vivement dans ses desseins. Ce prince espagnol lui avait même mandé qu’il allait employer toutes ses forces à commencer son attaque du côté de l’Aquitaine et du Languedoc, et qu’avant son départ il laisserait ordre à ses peuples d’accorder une libre entrée à l’armée africaine sur les côtes de Valence et de Catalogne, d’où elle pourrait venir joindre la sienne. Tout était donc favorablement disposé à Bizerte pour le succès de cette guerre, et les peuples d’Afrique n’eurent plus de répugnance à s’embarquer, lorsqu’ils surent qu’ils avaient pour compagnon de leur travaux le prince Roger, à la valeur duquel le sort de l’entreprise leur semblait attaché.

CHAPITRE IV.

Du retour de Renaud à la cour de l’empereur Charles, et de ce qui lui arriva aux Ardennes.

LORSQUE le seigneur de Montauban se fut séparé de Rodomont, il chercha sa sœur Bradamante, qu’il avait remarquée dans le combat ; il la trouva qui, venait de mettre en fuite le seul corps qui restait des Africains ; il la tira à l’écart, l’embrassa tendrement, et, après lui avoir fait plusieurs questions sur la cour de Charles, il la chargea de remettre l’armée des Lombards sous la conduite du duc de Naime ; il lui dit ensuite qu’il avait dessein d’aller joindre l’empereur. Après cela il partit pour Aix-la-Chapelle. Il se déroba de Dudon et d’Ottacier, de peur qu’ils ne voulussent l’accompagner, et que, ne pouvant suivre Bayard, ils ne le retardassent. Il se proposait de faire une grande diligence ; et véritablement il fit plus de deux cents lieues en quatre jours, tant la vigueur de son coursier était prodigieuse.

Il alla descendre au palais de l’empereur, dès qu’il fut arrivé à Aix-la-Chapelle. Le bon Charles, qui l’aimait chèrement, fut dans une joie inexprimable quand il le revit ; il l’avait cru mort, puisqu’il avait abandonné la conduite de l’armée qui lui avait été confiée. Le fils d’Aymon se jeta aux genoux de son maître, les lui embrassa respectueusement, et lui demanda grâce pour une si longue absence. En même temps il se justifia en lui racontant toutes ses aventures depuis son départ de France ; et par son récit il le remplit, lui et toute sa cour, de surprise et d’admiration. Charlemagne l’embrassa plus de vingt fois avec la dernière tendresse, et sa joie augmenta encore, lorsque Renaud l’assura qu’il verrait bientôt de retour le comte d’Angers.

Le fils d’Aymon, après avoir demeuré quelques jours à la cour, chéri et régalé des principaux paladins, à l’exception des Mayençais, qui mouraient de jalousie de le voir honoré de tous les cœurs généreux, songea que le temps s’approchait d’exécuter la parole qu’il avait donnée au roi d’Alger de l’attendre aux Ardennes : il en prit secrètement le chemin ; il y arriva, et pendant plusieurs jours il parcourut tous les endroits de la forêt sans pouvoir trouver ce guerrier. Enfin, rebuté d’une infructueuse recherche, et voyant que le temps prescrit à Rodomont était passé, il méditait de s’en retourner à la cour, lorsqu’il rencontra un agréable ruisseau qui coulait sur le vert gazon. Comme le chevalier était fatigué d’une longue course, il descendit sur ses bords pour s’y reposer. À peine y fut-il assis quelques moments, qu’il s’assoupit. En dormant, il rêva qu’il était dans un lieu tout semblable à celui où il se trouvait ; mais il lui semblait voir un jeune garçon d’une beauté merveilleuse, qui dansait sur la verdure au milieu de trois dames d’une beauté presque égale à la sienne. Ce jeune garçon, encore dans son adolescence, n’avait pour tout vêtement qu’un voile de gaze couleur de rose, qui voltigeait en l’air au gré du zéphir ; sa chevelure était pareille à celle du blond Phébus, et ses yeux noirs et pleins de feu éblouissaient. Les trois dames, qui paraissaient n’avoir d’autres mouvements que ceux qu’il lui plaisait de leur inspirer, tenaient chacune une corbeille remplie de roses, de violettes et d’autres neufs, qu’elles répandaient à pleines mains sur le bel adolescent, en dansant autour de lui.

Ces dames, apercevant le seigneur de Montauban, cessèrent de danser, et se mirent à crier sur lui avec des démonstrations de colère : Ah ! voici l’ingrat qui nous fuit, le cruel qui méprise les délices de l’amour. Il est enfin tombé dans nos filets malgré lui. Que cet ennemi se ressente lui-même de ses cruautés, et qu’il éprouve notre vengeance. En disant cela, elles s’approchèrent du chevalier ; l’une lui jeta des roses et des violettes, les autres des lys et des œillets, et chaque fleur en le touchant se faisait sentir jusqu’à son cœur, et excitait en lui une sensation douloureuse. Ses sens s’allumaient d’une ardeur excessive, comme si ces fleurs eussent été des flammes ; le jeune garçon parut entrer dans le ressentiment des dames, il s’approcha aussi de Renaud, et, lui lançant un regard irrité, il le frappa d’un rameau de lys sur le casque de Membrin. La bonté de l’armet enchanté ne l’empêcha pas de sentir une extrême douleur ; et, malgré ses forces naturelles, le guerrier, sans qu’il pût s’en défendre, se laissa prendre par les pieds, et l’adolescent le traîna le long du ruisseau sur les fleurs, qui, comme des pointes de fer, entraient dans le corps du chevalier au travers de ses armes.

Le songe ne finit point là : les dames arrachèrent de leur tête des guirlandes qu’elles y portaient, et elles en frappèrent le fils d’Aymon, qui souffrit plus qu’il n’avait fait dans aucune de ses aventures. Il ne savait si ces personnes, qui le traitaient impunément avec tant de rigueur, étaient célestes ou mortelles ; mais il en fut bientôt éclairci. Lorsqu’elles furent lasses de le frapper, des ailes blanches, rouges et dorées leur sortirent tout à coup des épaules ; et à chacune de leurs plumes on voyait un œil naturel, non pas tel que ceux qu’un paon offre à la vue, quand il déplie sa queue, mais il était semblable aux yeux des plus belles filles, quand leurs rayons vont porter la flamme et l’amour dans les cœurs. Un moment après, le bel adolescent et les dames s’envolèrent vers le ciel. Le chevalier endormi demeura sur l’herbe ; il lui semblait être comme mort au milieu de la prairie. Tandis qu’il était dans cet état, une dame, que les rayons qui l’entouraient faisaient connaître pour une immortelle, lui apparut et lui dit : Reconnais, Renaud, une des trois dames qui t’ont si maltraité. L’on me nomme Pasithée. Je sers la déesse Vénus, et j’accompagne l’Amour, qui est ce jeune garçon que tu as vu, et dont tu peux voir encore le carquois au pied de ce myrte fleuri. Tu te trompes, si tu crois pouvoir lui résister ; apprends que la loi de ce dieu puissant porte que celui qui n’aime pas une personne dont il est aimé vient à aimer ensuite une autre qui ne l’aime point : c’est ce que tu vas éprouver.

En achevant ce discours Pasithée disparut. L’agitation et la douleur que ressentit alors le paladin le réveillèrent. Il vit avec joie que tous ces objets, qui avaient si fortement frappé son imagination, n’étaient qu’une illusion de ses sens ; il était néanmoins surpris de sentir qu’après son réveil, le mal que les nymphes lui avaient fait durait encore. Cela lui fit penser que son songe avait quelque chose de mystérieux. Il se releva, et regardant attentivement le lieu où il était, il le reconnut pour celui où il avait fait un traitement si rigoureux à la belle Angélique. Ce ressouvenir augmenta sa surprise ; il trouva que c’était une chose assez particulière qu’il eût éprouvé ce châtiment chimérique, dont pourtant il portait des marques réelles, dans le même lieu où il avait fait le cruel.

Comme il sentait encore ses entrailles brûlantes du feu qui l’avait dévoré pendant son sommeil, il s’approcha du ruisseau pour en apaiser l’ardeur par le secours de son onde ; mais, hélas ! ce remède n’était guère propre à procurer l’effet qu’il en attendait. Ce ruisseau est la fontaine de l’Amour ; quiconque y boit, brûle soudain d’une amoureuse ardeur : et ce fut dans cette même eau que l’infortunée sœur d’Argail puisa la fatale passion qui fut payée de tant d’ingratitude. Renaud se pencha sur la rive ; il plongea son casque dans le ruisseau, et but à longs traits de cette fatale liqueur. À mesure qu’il en humectait ses poumons, la douleur et la lassitude qu’il ressentait par tout le corps se dissipaient ; mais l’ardeur qui dévorait ses entrailles passa tout entière dans son cœur. La charmante Angélique, qu’il avait si cruellement traitée, lui parut alors tout adorable. Il reprit les mêmes sentiments qui l’agitaient dans le temps que cette princesse parut à la cour de Charles avec tant de charmes, et que la concurrence de tant d’illustres rivaux joignait dans son âme les fureurs de la jalousie aux flammes de l’amour. Oh ! qu’il se repentit alors d’avoir perdu tant de moments favorables ! Il se promettait bien de ne les plus laisser échapper, s’il était assez heureux pour les rencontrer de nouveau. Dans les tendres mouvements qui recommençaient à l’agiter, il se représentait que ce fut dans ce même lieu que la princesse du Cathay dissipa son sommeil en lui jetant des fleurs sur le visage, et en lui disant les paroles du monde les plus touchantes ; et se ressouvenant avec douleur de la dureté qu’il avait eue pour elle : Quoi donc ! s’écria-t-il avec étonnement, j’ai pu rejeter des vœux dont les plus puissants monarques auraient fait tout leur bonheur ! J’ai pu outrager une beauté digne de mille autels ! Quel était mon aveuglement ? Ah ! Renaud, injuste Renaud, continuait-il avec transport, meurs de honte et de regret d’avoir perdu par ta faute une si précieuse fortune. Telles étaient les tristes plaintes que laissait échapper alors l’amoureux chevalier. Ah ! que, s’il pouvait revoir Angélique dans cet endroit si propre aux plaisirs de l’amour, il se garderait bien d’être cruel et sauvage, comme il l’avait été ! Dans les transports de sa flamme renaissante, il prend la résolution de retourner au Cathay, dans le seul dessein d’expier ses rigueurs passées aux pieds d’Angélique, ou de mourir s’il ne peut y réussir. Plein de cette idée, il allait remonter sur Bayard, lorsqu’il vit venir le long de la route, où l’agréable ruisseau coulait, un chevalier et une dame qui attirèrent son attention. Mais cette histoire le laisse en cet endroit pour retourner aux deux illustres amis qui sont partis d’Orient avec leurs dames pour venir en France.

CHAPITRE V.

Du retour de Roland en France.

LE comte d’Angers et Brandimart, au sortir d’Éluth, prirent le chemin des Indes, qui était la route la plus commode et la plus fréquentée. Ils y entrèrent par le beau royaume de Cachemire, si renommé dans l’Asie ; ils passèrent de là en Perse, du côté de la grande ville de Candahar, qui fait la séparation des deux empires, et où ils s’arrêtèrent quelques jours pour remettre leurs dames de la fatigue que la diligence qu’ils faisaient leur avait causée.

Quand ils se furent remis en chemin, ils suivirent la route d’Ispahan, puis celle de Bagdad, où les magnificences de cette ville fameuse ne purent les retenir un moment. Ils évitèrent pendant ce long voyage toutes les aventures, quelque gloire qu’ils eussent pu acquérir, pour être plus tôt en France ; et, pour plaire à la princesse du Cathay, ils ne s’occupèrent que du soin de s’informer de Brunel, dont ils ne purent apprendre aucune nouvelle. Après avoir traversé l’ancienne Mésopotamie, que l’on nomme à présent le Diarbech, ils arrivèrent à Alep, d’où ils prirent le chemin de Constantinople. Ils ne voulurent point paraître à la cour de l’empereur de Grèce, de crainte que, Roland y étant, reconnu, ils ne fussent obligés de s’y arrêter. De Constantinople, ils allèrent gagner le Danube à Nicopolis ; et, poursuivant leur route le long de ce grand fleuve jusqu’au Rhin, qu’ils passèrent au-dessous de Bâle, ils entrèrent en France par l’Austrasie.

Ils apprirent à Metz que l’empereur Charles était à Aix-la-Chapelle, ce qui leur fit prendre le chemin des Ardennes pour se rendre à cette grande ville, qui était alors, après Paris, la plus considérable de l’empire romain. Malheureusement, comme ils étaient sur le point de partir de Metz, la belle Fleur-de-Lys fut attaquée d’une grosse fièvre, qui, dès les premiers jours, mit sa vie en danger. Il n’est pas concevable combien ils en furent alarmés, et Brandimart surtout ne se possédait plus ; cependant le soin qu’on eut de cette princesse, et la force des remèdes apaisèrent l’ardeur de sa fièvre ; on conçut l’espérance de la voir bientôt guérie ; mais, comme elle était très faible des rudes accès qu’elle avait essuyés, et que les médecins assuraient qu’elle serait longtemps à se rétablir, Angélique souffrait beaucoup de ce retardement. Elle espérait retrouver Renaud à la cour de France, et l’impatience de s’y rendre l’emportait sur l’amitié qu’elle avait pour Fleur-de-Lys. Ainsi, voyant cette princesse hors d’état de craindre une rechute, elle pressa Roland de la mener à Aix-la-Chapelle, pour y être, disait-elle, avec plus de décence que dans une hôtellerie de Metz. Le comte, qui n’avait d’autre volonté que de se conformer aux désirs d’Angélique, et qui se croyait d’ailleurs obligé d’aller au plus tôt offrir ses services à l’empereur son oncle, consentit à partir sans Brandimart et sans son épouse, après avoir tiré parole d’eux qu’ils viendraient les rejoindre à la cour dès qu’ils le pourraient.

Roland et sa princesse partirent donc de Metz, et passèrent par les Ardennes pour se rendre auprès de Charlemagne. En traversant cette forêt, ils arrivèrent un jour à la fontaine de Merlin, dont on a parlé ci-devant, et où le fils d’Aymon avait perdu l’amour dont il brûlait pour Angélique. Cette princesse trouva ce lieu délicieux ; et, comme l’ardeur de la saison et la fatigue du chemin l’avaient altérée, elle descendit de cheval pour se rafraîchir.

Arrête, Angélique, s’écrie l’archevêque Turpin en cet endroit, que vas-tu faire ? Si tu apaises ta soif par cette eau, tu vengeras, il est vrai, ta fierté outragée, tu puniras un ingrat ; mais tu vas perdre les plaisirs qu’une douce union promet à deux cœurs charmés l’un de l’autre. Apprends que ton sort est changé ; le barbare qui dédaignait tes charmes les adore à présent, et il ne tiendra qu’à toi de faire des grâces dont il sentira tout le prix.

La princesse du Cathay ignorait ce changement. Elle but de l’eau fatale, et en la buvant elle éteignit toutes les flammes qui la dévoraient. Si le seigneur de Montauban lui avait paru jusqu’alors le plus aimable des mortels, elle ne se souvient plus de lui que comme d’un homme indigne de son attention ; tous les sentiments de haine et d’horreur que ce paladin avait eus pour Angélique, elle les a maintenant pour lui ; elle s’étonne d’avoir pu prendre de l’amour pour un chevalier qui mérite si peu sa tendresse, et rougit de confusion, quand elle repasse en sa mémoire les témoignages d’amitié qu’elle lui a donnés, et le mépris dont il les a payés. Se peut-il, disait-elle en elle-même, que j’aie eu la faiblesse de suivre un homme que je dois détester ! Ah ! retournons en Orient, courons au secours de mon père, que mon intérêt seul a jeté dans les plus grands malheurs ; et si je dois périr avec lui, je mourrai du moins sans trahir ma gloire et mon sang. La princesse, pleine de dépit et de honte d’avoir brûlé pour Renaud, remonta sur son cheval avec empressement. Elle allait engager Roland à la ramener au Cathay, lorsqu’ils virent venir de leur côté un chevalier d’une contenance toute guerrière. C’était le fils d’Aymon. Qui pourrait exprimer la joie qu’eut ce paladin, quand il reconnut Angélique ? Il s’approcha d’elle, sans prendre garde au comte, et en suivant en aveugle les mouvements qui l’agitaient, il adressa ces paroles touchantes à la fille de Galafron : Adorable princesse, je déplore un aveuglement dont je m’accuserai jusqu’à mon dernier soupir. Je me soumets à votre merci ; et, pour expier mon ingratitude, je suis prêt à subir le châtiment le plus rigoureux que vos charmes offensés… Arrête, Renaud, interrompit impatiemment le fils de Milon, songe que tu parles devant Roland, et finis un discours que je ne puis ni ne dois souffrir. Tout intrépide qu’était le seigneur de Montauban, il fut étourdi de ces paroles ; ce n’était pas la valeur de son cousin qu’il appréhendait, mais il lui avait cédé Angélique…, et il ne pouvait sans confusion s’en ressouvenir. Néanmoins il lui répondit dans ces termes :

Comte, je suis fâché, je te jure, de te donner sujet de te plaindre de moi ; mais sache qu’il ne m’est pas possible de faire autrement. Plutôt que de ne pas adorer Angélique, je consentirais que mon corps fût déchiré en mille pièces. Tu dois croire que cette princesse paraît aussi belle aux yeux des autres qu’aux tiens ; souffre donc que les autres l’aiment. De vouloir l’empêcher, ce serait une folie, et tu aurais tous les hommes à combattre. La fille de Galafron, qui avait entendu ce discours avec beaucoup d’agitation, craignit alors que Roland ne s’adoucît : Cher comte, lui disait-elle, délivrez-moi, je vous conjure, de l’objet de mon horreur ; ce service surpassera tous ceux que vous m’avez rendus. Il n’en fallut pas davantage au comte d’Angers pour l’animer contre son cousin, dont le discours ne l’avait déjà que trop aigri. Renaud, lui dit-il, puisque ta vue déplaît à la princesse, éloigne-toi promptement, ou bien je serai obligé de t’y contraindre par la voie des armes. Le fils d’Aymon, piqué de ce qu’il venait d’entendre, repartit ainsi : Cette princesse n’a pas toujours tenu ce langage ; et elle trouvera bon que je ne parte point d’ici que je n’aie su d’elle la raison de ce changement.

Ah ! je ne veux point d’explication avec lui, s’écria la princesse du Cathay, et, s’il demeure plus longtemps en ce lieu, je déclare que, confondant l’innocent avec le coupable, je vous fuirai tous deux, pour m’épargner le supplice de voir celui que je déteste. Cette menace, qui était également terrible pour ces guerriers, les fit frémir tous deux. Cependant aucun de ces rivaux ne voulant céder la place, ils s’avancèrent l’un sur l’autre avec la même animosité qu’ils avaient fait paraître devant Albraque, et commencèrent un horrible combat. Durandal et Flamberge firent retentir la forêt et voler à terre les plastrons et les mailles des hauberts. À ce cruel spectacle, Angélique fut quelques moments incertaine du parti qu’elle prendrait. Si autrefois elle appréhenda que la valeur de Roland ne fût funeste à Renaud, elle craignit alors le contraire, et qu’elle ne devînt la proie du fils d’Aymon.

Dans cette crainte, elle prit la fuite avec autant de vitesse que si on l’eût poursuivie. Elle ne cessa de courir, jusqu’à ce que son cheval fatigué d’une longue course, eût ralenti son ardeur. Elle rencontra une troupe de gendarmes, conduits par un chevalier couvert d’armes magnifiques, qui la salua fort civilement. Dans le besoin qu’elle avait d’appui contre les audacieux qui pouvaient l’insulter, elle s’approcha du guerrier, et lui dit d’un air plein de charmes : Seigneur chevalier, votre noble maintien me donne la hardiesse de vous demander si, parmi ces gens de guerre qui marchent sous vos ordres, il y a quelque sûreté pour une infortunée que le destin a conduite ici du fond de l’Orient. Madame, répondit-il, ces cavaliers sont de l’armée de l’empereur Charles, qui me suit, et dont j’ai l’honneur de commander l’avant-garde. On me nomme Olivier, et je fais mon premier devoir de chérir et de protéger la vertu. Nous marchons vers les Pyrénées, pour nous opposer au roi Marsille, qui ligué avec Agramant contre nous se propose d’entrer en France par cet endroit. Notre armée est la plus belle qu’on ait vue depuis longtemps dans ces climats ; et si nous avions avec nous les paladins Roland et Renaud, qui sont les deux plus fermes appuis de l’empire romain, nous craindrions peu l’Espagne et l’Afrique conjurées contre nous. Mais vous, Madame, ajoutait-il, par quelle étrange aventure une beauté céleste comme la vôtre se trouve-t-elle dans ce lieu désert ?

Pendant qu’Olivier tenait ce discours, la princesse marquait quelque joie de ce qu’elle apprenait. Le marquis de Vienne lui était si connu, et si recommandable par les services qu’elle avait reçus de ses deux fils, Aquilant et Grifon, et par les services même de Roland, que cette rencontre ne lui pouvait être que fort agréable. Noble guerrier, répondit-elle au paladin, j’accompagnais le comte d’Angers, qui est revenu en France pour secourir son empereur ; le fils d’Aymon et lui se sont rencontrés dans cette forêt ; ils ont pris querelle ensemble, et leur combat est devenu si cruel, que je n’en ai pu soutenir la vue. Je vais implorer la protection de l’empereur, et je vous demande votre secours pour l’obtenir. Olivier repartit poliment à la princesse, et, comme il achevait de parler, l’empereur parut à la tête de toute sa cour. Le marquis alla au-devant de lui pour lui présenter Angélique, qui fut aussitôt reconnue de Charles et de ses courtisans, pour cette admirable étrangère qui avait paru en France. L’empereur la reçût avec beaucoup d’affabilité ; et quand ce prince apprit d’elle que les deux fameux cousins étaient aux mains dans la forêt : allons, s’écria-t-il, allons rompre leur combat. Quel temps prennent-ils pour prodiguer dans de vains démêlés un sang qu’ils doivent à la défense de l’empire et de la religion ?

Alors Charlemagne, après avoir donné ses ordres pour faire continuer la marche de l’armée, voulut aller lui-même séparer les deux combattants ; jugeant bien qu’un autre que lui ne pourrait obtenir d’eux qu’ils missent les armes bas, il pria la princesse du Cathay de l’y conduire. Il la fit mettre à côté de lui, et à mesure qu’ils avançaient vers le lieu du combat des deux paladins, ils entendaient plus distinctement les coups épouvantables qu’ils se portaient. Chacun des courtisans courait pour y arriver le premier. Ogier le Danois, Salomon de Bretagne, et Turpin, précédèrent tous les autres ; mais ils n’osèrent séparer les deux rivaux, tant ils craignaient les terribles coups qu’ils se déchargeaient. Aussitôt que l’empereur parut, Roland et Renaud, tout animés de fureur qu’ils étaient, cessèrent de se frapper, et s’éloignèrent l’un de l’autre par respect. Charles les embrassa tous deux. Il témoigna de la joie au comte d’Angers de son retour ; néanmoins, pour conserver la majesté de son rang, il lui fit des reproches sur la longueur de son absence.

Il voulut ensuite être instruit du sujet de son combat avec Renaud ; et quand il sut que la charmante fille de Galafron, dont il apprit alors la naissance, en était la cause, il confia la garde de cette princesse au sage Naime de Bavière, arrivé à la cour depuis la défaite de Rodomont, ordonnant à ce duc de la traiter avec toute la considération due à son rang. Pour les deux paladins, il leur défendit, sous peine de sa colère, de renouveler leur combat, leur promettant de prendre lui-même connaissance de leur différent, et de le régler suivant la plus exacte justice. Quoiqu’ils eussent lieu de se plaindre du procédé de l’empereur, ils n’en murmurèrent point, soit qu’ils craignissent de s’attirer son ressentiment, soit que chacun espérât que Charles jugerait en sa faveur. Roland comptait sur les services qu’il avait rendus à sa princesse, et sur l’aversion qu’elle avait témoignée pour Renaud ; et ce dernier se flattait qu’un retour de tendresse lui rendrait enfin le cœur de son amante.

CHAPITRE VI.

Du voyage de Rodomont aux Ardennes.

IL faut savoir que le roi d’Alger, après que Renaud l’eut quitté, se trouva dans un fort grand embarras. Le terrible Bayard l’avait tellement brisé de ses pieds nerveux, que le guerrier, bien loin d’être, en état de se défendre, pouvait à peine se soutenir. Il avait besoin d’une retraite où il put en sûreté reprendre ses forces ; il se traîna le mieux qu’il lui fut possible jusqu’au pied d’une montagne, où il y avait un bois rempli de rochers et de creux. L’Africain entra dans une caverne qu’il y rencontra ; et ce fut dans ce lieu qu’il demeura caché jusqu’à ce que ses forces se fussent rétablies. Il y vécut de fruits sauvages ; mais, malgré tout ce qu’il put faire pour avancer sa guérison, il laissa passer le temps auquel il avait promis de se rendre aux Ardennes. Cela n’empêcha pas qu’il n’en prît le chemin dès qu’il fut en état de marcher. Il gagna la Savoie pour entrer en France du côté de Genève.

Il ne craignait point alors de rencontrer des obstacles à son voyage ; tous les peuples de France et d’Italie n’auraient pas été capables de l’arrêter ; cependant, comme il ne pouvait aller que lentement étant à pied, il démonta un chevalier armé magnifiquement et monté sur un puissant cheval, qu’il trouva sur sa route le long du lac de Genève. Il ne tarda guère après cette aventure à se rendre aux Ardennes. Il se disait à lui-même en approchant de cette forêt : Veuille notre saint Prophète que je rencontre encore ici le vaillant fils d’Aymon, afin que je lui donne la mort, ou que j’en fasse mon ami. Si je l’avais privé de vie, je pourrais me vanter de n’avoir point en ce monde mon pareil aux armes ; et, s’il était mon ami, je voudrais avec lui conquérir toute la terre. Je ne crois pas que le comte Roland, de qui la renommée publie tant de merveilles, ait autant de valeur que lui. Ô roi Agramant ! le vieux Sobrin te l’a bien dit que tu auras beaucoup à souffrir dans cette guerre ; et si tu viens dans ces contrées, et que je ne sois point avec toi, tu es perdu.

Ainsi raisonnait ce roi mécréant, quand il entra dans la forêt des Ardennes. Il en parcourut vainement toutes les routes ; il n’avait garde d’y trouver son généreux ennemi, que l’empereur Charles avait emmené avec lui. Un soir, qu’il délibérait en lui-même sur le parti qu’il devait prendre, il passa près de lui un chevalier de bonne mine, qu’il prit d’abord pour celui qu’il cherchait ; mais il se désabusa. Il le salua civilement, et lui demanda s’il n’avait pas vu un chevalier, tel qu’il lui désigna le fils d’Aymon. L’inconnu lui rendit le salut, répondit que non, et à son tour lui demanda s’il n’avait point par hasard rencontré une dame d’une beauté si parfaite, qu’aucun homme mortel ne pouvait la regarder sans admiration. L’Africain lui dit : Je n’ai point fait d’autre rencontre que la vôtre ; et je puis vous assurer pourtant qu’il y a déjà quelques jours que je parcours cette forêt. L’inconnu lui dit la même chose ; de sorte que ces deux chevaliers, connaissant qu’ils étaient dans la même peine, résolurent de continuer ensemble leur recherche ; ils se lièrent insensiblement d’affection, et poussèrent leur confiance jusqu’à se communiquer leurs plus secrets sentiments.

Je cherche ici, dit le roi d’Alger, le seigneur de Montauban ; ce généreux guerrier m’avait marqué ce lieu dans le terme d’un mois, pour continuer le combat que nous avions commencé ensemble en Italie, et qui fut interrompu. Ce qui fait ma plus grande peine, c’est qu’ayant passé le temps prescrit, je mets obstacle moi-même à notre combat. Vous avez affaire à forte partie, dit en souriant le chevalier inconnu ; mais votre noble maintien ne me permet pas de douter que vous ne soyez bon pour lui. Si vous voulez, continua-t-il, savoir aussi ce qui m’amène en ces lieux, je vous dirai que je suis en quête d’un ennemi bien plus redoutable encore que le fils d’Aymon. C’est une dame étrangère qui parut, il y a quelques années, à la cour de Charles avec tant d’attraits et d’éclat, qu’elle y embrasa tous les cœurs. Je suis un de ceux qui ont éprouvé le plus vivement le pouvoir de ses charmes : depuis ce-temps-là, je la cherche dans toutes ces contrées, et mon dessein est de la chercher par toute la terre, tant qu’il me restera un souffle de vie. Je ne puis toutefois me dispenser d’aller faire un tour à Grenade, où j’ai fortement aimé une princesse qu’on nomme Doralice, et qui est fille du roi Stordillan.

Rodomont, plein de colère, interrompit en cet endroit le chevalier, et lui dit : Ne m’en parle pas davantage ; songe à te défendre ; c’est ton malheur qui t’a conduit ici. Je ne veux ni ne puis souffrir qu’un autre que moi aime Doralice, et je vais… Modère cet emportement, interrompit à son tour Ferragus ; car c’était en effet lui-même. Il avait appris à Metz, où il avait passé, qu’on y avait vu une dame d’une incomparable beauté ; et sur le portrait qu’il s’en était fait faire, il n’avait pas douté que ce ne fût la sœur d’Argail. Il était venu en diligence aux Ardennes, dont il avait su qu’elle avait pris la route. Modère cet emportement, dit-il à Rodomont ; il sied mal aux grands hommes comme toi d’être si colères. Puisque tu veux combattre, tu auras cette satisfaction. J’ai aimé Doralice, et l’amour que je lui portais a fait place à un autre ; mais, pour punir ton arrogance, je veux l’aimer encore.

C’est ainsi que ces deux fiers chevaliers engagèrent un combat. Ils avaient de fortes lances. Ils les mirent en arrêt après s’être éloignés pour prendre du champ, et ils firent un horrible bruit en se rencontrant. Les lances se brisèrent jusqu’à la poignée ; les chevaux se heurtèrent de leur poitrail, et renversèrent en tombant leurs maîtres, qui, bien qu’étourdis de leur chute, furent bientôt sur pied, pour commencer, le fer en main, une autre sorte de combat. Ils se portèrent des coups furieux ; et, tels que des forgerons qui battent sur l’enclume, ils ne cessèrent de se frapper. Quand l’un donnait un coup, l’autre le lui rendait aussitôt. Si Rodomont était fort et superbe, Ferragus ne l’était pas moins. Ils étaient égaux en forces, et aucun des deux ne pouvait gagner le moindre avantage sur son ennemi.

CHAPITRE VII.

Comment le combat de Ferragus et de Rodomont fut interrompu. Bataille de Charlemagne et du roi Marsille.

TANDIS que ces deux grands guerriers se battaient avec tant d’ardeur, il passa près d’eux un courrier qui s’arrêta un moment pour les considérer. Étonné de leur force prodigieuse et de leur courage, il leur tint ce discours : Seigneurs chevaliers, si vous êtes de la cour de l’empereur, je vous annonce de tristes nouvelles. Le roi Marsille, avec toutes les troupes d’Espagne, a mis en déroute le duc Aymon qui est enfermé avec deux de ses fils dans Montauban. Alard est prisonnier des Sarrasins, aussi bien qu’Yvon et Angelier, et le pays d’alentour est ruiné ; c’est de quoi je vais informer l’empereur de la part du duc mon maître. Si la patrie vous est chère, volez à son secours, au lieu d’employer ici à vous détruire l’extrême valeur dont vous êtes doués.

Le courrier, après avoir ainsi parlé, poussa son cheval le long de la route, et s’éloigna des combattants, qui s’arrêtèrent après son départ. Le zèle, dit en riant Rodomont, que cet homme a pour son pays est louable ; mais nous ne sommes pas disposés à voler au secours de l’empire romain ; au contraire, si vous m’en croyez, nous finirons notre combat, et nous irons vers Montauban nous joindre aux ennemis de Charlemagne ; aussi bien j’espère que je pourrai trouver là le paladin Renaud. Vous me prévenez, répondit Ferragus ; j’allais vous prier de m’accompagner jusqu’à Montauban, qu’assiège le roi Marsille mon père. Je suis obligé de lui aller offrir mes services, et de combattre pour mon pays ; venez avec moi, brave guerrier, et je vous jure que je ne vous troublerai plus dans la recherche que vous ferez de la belle Doralice de Grenade.

Le roi d’Alger, qui n’avait que trop éprouvé la valeur de Ferragus, accepta le parti avec joie. Il embrassa même ce prince, et ils se jurèrent tous deux une éternelle amitié ; en effet ils furent toujours unis depuis d’une affection parfaite. Après cet accord, ils prirent ensemble la route de Montauban. Quoique Charlemagne fût parti avec eux pour s’y rendre, comme il s’était détourné du droit chemin pour aller prendre en Touraine et en Poitou un corps de troupes considérable qu’il destinait à renforcer son armée, qui d’ailleurs ne pouvait faire autant de diligence que deux chevaliers bien montés, Ferragus et Rodomont arrivèrent au camp des Espagnols, que les Français en étaient encore éloignés de trente lieues.

Les deux nouveaux guerriers allèrent descendre au quartier du roi Marsille, dont ils trouvèrent le pavillon rempli de rois, de barons et de chevaliers, qui s’ouvrirent à leur approche pour les laisser passer ; Marsille, qui mettait toute sa confiance en la valeur de son fils, eut beaucoup de joie de le revoir, et il ne manqua pas de faire à Rodomont une réception digne de lui ; car il descendit de son trône, et le conduisit au quartier des princesses. C’était alors la coutume des Espagnols, ainsi que des autres peuples qui tirent leur origine des Africains, de mener leurs dames avec eux, dans la pensée que les ayant pour témoins de leurs exploits, ils en avaient plus de courage. Marsille, accompagné de Balugant et de Falciron, ses frères, présenta le roi d’Alger à la reine et aux autres princesses, parmi lesquelles la charmante Doralice de Grenade brillait comme un soleil qui commence sa carrière dans un beau jour. Sa taille et son visage, qui l’auraient fait prendre pour une déesse, augmentèrent l’amour de Rodomont, qui, dans les mouvements que cette beauté lui inspirait, avait peine à trouver des expressions convenables à l’accueil gracieux que lui faisait toute cette belle cour.

Quand Charlemagne partit d’Aix-la-Chapelle pour marcher vers les Pyrénées, il ne savait pas encore le siège de Montauban ; mais il en fut bientôt instruit par le courrier du duc Aymon, qui le joignit à Bourges. L’empereur fit le plus de diligence qu’il lui fut possible ; et, voulant surprendre les infidèles, il déroba si bien sa marche, qu’un matin, à la pointe du jour, il se trouva devant eux. Avant que de les attaquer, il déclara aux deux amants d’Angélique que celui qui rendrait de plus grands services à l’empire serait le plus favorisé de cette princesse.

Les deux rivaux n’osèrent se plaindre de ce jugement, et se préparèrent à mériter par des exploits plus qu’humains le grand prix qu’on promettait à leur valeur.

Les premiers corps de l’armée française fondant sur leurs ennemis, mirent la confusion parmi eux. Le roi Salomon de Bretagne et Richard de Normandie, avec les braves comtes de Montfort et de Rivière, suivis de la fleur des chevaliers, tant Bretons que Normands, firent un grand désordre. Si le roi Balugant, Serpentin, son fils, l’amiral d’Espagne et Grandonio ne se fussent opposés à ces guerriers, tout un quartier du camp de Marsille eût été taillé en pièces ; Charles fit marcher au secours des Bretons et des Normands, qui commençaient à plier, le marquis de Vienne, le duc Naime, le comte Ganelon et Ogier le Danois, avec les corps qu’ils commandaient. Marsille envoya contre eux le brave comte d’Almerie, Folicon, son fils bâtard, les rois Larbin, Stordillan, Baricon, Sinagon, Maradasse et l’Argalife. Plusieurs autres princes s’y joignirent de part et d’autre, et l’affaire alors devint générale. La campagne, en un moment, fut jonchée de chevaliers et de chevaux morts ou mourants ; les tronçons de lancés volèrent en l’air, et les coups firent retentir les écus.

Les vaillants Salomon et Richard y firent de belles actions ; mais la fureur de Grandonio et le courage de Serpentin leur auraient été funestes, si le marquis Olivier et l’archevêque Turpin ne les eussent tirés de péril. Ogier et Rambaud, due d’Anvers, s’y joignirent, et obligèrent les infidèles à reculer. Falciron, Malgarin, le roi Morgan et Alanard, prince de Barcelone, vinrent secourir leurs compagnons d’un côté ; et de l’autre, les rois d’Aragon, Dorifebe de Valence, le comte de Gironde, Marigand et le géant Maricolde de Cadix ; ils fondirent tous ensemble sur les chrétiens avec tant de furie, qu’on eût dit que la terre s’abîmait sous eux. Ogier le Danois et Olivier soutinrent vaillamment leur effort ; le premier perça le comte de Gironde d’une estocade, et le marquis fendit jusqu’aux dents Sinagon ; mais ils ne purent empêcher Balugant de tuer à leurs yeux le comte de Rivière, ni Grandonio de renverser le duc Richard à la tête de ses Normands, et de massacrer le brave Salard, comte d’Auvergne. Le Danois, pour venger le comte de Rivière, son ami, se jeta sur Balugant, et le blessa dangereusement à l’épaule ; il l’aurait même privé de la vie, si Serpentin ne le lui eût arraché des mains.

Olivier, s’attachant à Grandonio ; qui venait de mettre hors de combat le preux chevalier Gaultier de Monléon, le frappa avec tant de force d’une lance qu’il s’était fait donner, qu’il lui fit perdre les arçons, et il passa de là à d’autres exploits. Le géant se releva tout furieux : il écumait de rage, et cherchait des y eux le guerrier qui venait de lui faire cet affront ; mais, ne le trouvant plus, il voulût se jeter sur Ganelon, qui sauva sa vie par une prompte fuite ; ce qu’il savait fort bien faire dans l’occasion. Grandonio, voyant que le Mayençais lui échappait, remonta sur son cheval, et s’enfonça dans les plus épais escadrons des chrétiens.

Lorsque Charlemagne vit toute l’armée des Espagnols en mouvement contre la sienne, il jugea qu’il était temps de laisser agir la valeur des deux amants d’Angélique, qu’il avait jusque-là tenus comme enchaînés, malgré l’ardeur qui les animait à la gloire. Il partit même avec eux, suivi de toute la fleur des chevaliers de l’empire, et alla fondre sur les infidèles avec tant d’impétuosité, que du premier choc il les aurait mis en déroute, si le roi Marsille ne lui eût opposé Ferragus et Rodomont, qu’il avait aussi réservés pour sa dernière ressource. Ces deux grands guerriers arrêtèrent seuls toute la gendarmerie française, et firent plus de peine que toutes les forces de l’Espagne aux paladins Roland et Renaud. Ils se reconnurent tous quatre à leurs grands coups ; et, ne trouvant qu’eux seuls dignes de leur courage, ils s’avancèrent les uns sur les autres en se dévorant des yeux. Le comte d’Angers eut affaire au roi d’Alger, et le seigneur de Montauban à Ferragus. Ils n’avaient plus de lances ; mais leur combat n’en fut que plus dangereux. Des premiers coups qu’ils se déchargèrent, ils fendirent leurs écus par la moitié, et la terre autour d’eux fut bientôt couverte des mailles et des plastrons de leurs armes.

Leur combat ne dura pas longtemps ; ils furent séparés malgré eux. L’empereur Charles, qui venait de blesser et de mettre hors de combat le roi Marsille, arriva sur eux avec toute la gendarmerie française et les paladins de sa cour. Il poussait devant lui l’armée ennemie, malgré Grandonio, Falciron, Calabrun, le roi Morgand, Serpentin et Folicon, qui furent renversés en voulant la soutenir ; elle allait passer sous le tranchant du cimeterre français, si le ciel, pour humilier l’orgueil humain, n’eût changé la face des choses, comme on le verra dans le chapitre suivant.

CHAPITRE VIII.

Le roi Agramant arrive au secours de l’armée d’Espagne.

LE roi d’Afrique avec ses troupes avait pris terre à Tarragone, d’où il s’était avancé vers les Pyrénées, et il avait fait tant de diligence qu’il était arrivé assez à temps pour sauver l’armée espagnole. La gendarmerie française poursuivait sa victoire avec tant de rapidité que les premiers escadrons africains, qui marchèrent pour soutenir Marsille, furent entraînés avec lui. Néanmoins ces nouvelles troupes arrêtèrent la déroute des Espagnols, et le combat recommença. Les princes Sarrasins, honteux d’une fuite où ils s’étaient engagés, moins par effroi que par la confusion qui avait régné jusque-là, revinrent à la charge, avec les guerriers d’Afrique.

Ils fondirent tous en même temps sur les chrétiens avec beaucoup de fureur. L’orgueilleux Larbin, roi de Portugal, n’eut pas plutôt aperçu Renaud monté sur un cheval qui lui parut le plus fort de l’univers, qu’il eut envie de s’en rendre maître. Pour y réussir, il prit une lance d’un de ses chevaliers, et se porta sur le fils d’Aymon ; mais son bras était trop faible pour abattre ce guerrier, qui, plus ferme qu’un roc à son atteinte, lui fit voler la tête, en passant, d’un coup de Flamberge ; puis, ce paladin se poussant sur Dudrinasse, roi de Libicane, qui avait la taille d’un géant, il le heurta du poitrail de Bayard avec tant de force, qu’il culbuta par terre lui et la forte jument qu’il montait. Le nerveux Marigan eut l’audace de vouloir venger le comte de Girone ; il attaqua Renaud, qui le fendit jusqu’à la ceinture. Alanard de Barcelone se présenta devant ce rude guerrier ; mais il en fut frappé avec tant de vigueur, qu’il tomba tout étourdi. Dorifebe de Valence, et après lui, l’Argalife, Folicon et le roi Morgand eurent la même destinée.

Le comte d’Angers de son côté, remarquant que le roi d’Aragon venait d’ôter la vie au duc de Clèves, prit une lance des mains d’un chevalier français, défia par un cri ce vaillant monarque, et le perça d’outre en outre quand ils vinrent à se rencontrer. Il renversa ensuite les rois de Grenade et de Majorque, tua Soridan et Tanfirion, l’un souverain d’Hespérie, et l’autre d’Almazille, et coupa l’épaule avec le bras à Maricolde de Cadix, géant terrible, et dont la valeur avait été funeste à un grand nombre de chrétiens ; Maradasse, roi d’Andalousie, qui venait de voir cet épouvantable coup, n’osant attendre un pareil ennemi, se mêla parmi la foule ; mais ce lâche ne put éviter son mauvais destin ; il tomba sous le fer du marquis de Vienne, qui le fendit jusqu’au menton ; et ce brave paladin, après cela, priva de vie les rois Sinagon, Malzaris et Folvident.

D’autre part, Ferragus et Rodomont faisaient un carnage horrible des chrétiens : tels que deux lions qui, sortant d’une forêt, découvrent des troupeaux dans la plaine, ces deux Sarrasins se jetaient sur les guerriers de l’empereur Charles, et les mettaient en pièces. On eût dit que le ciel avait résolu la perte de l’empire romain. Rodomont, après avoir porté une infinité de coups mortels, levant en l’air la foudroyante épée de Nembrod, la déchargea sur Rambaud, duc d’Anvers, et le fendit en deux. Il coupa d’un revers le comte d’Auvergne par le milieu du corps, perça d’outre en outre de deux coups de pointe Hugues de Cologne et Lisard d’Amiens, et blessa grièvement le bon vieillard Rainier de Rane, père du marquis Olivier.

Ferragus ne faisait pas de moindres exploits : il venait de mettre hors de combat trois barons de la cour de Charles, Lorsque Ansalde, seigneur de Nuremberg, eut l’audace de l’attaquer : le Sarrasin lui coupa la tête, et du même coup abattit celle de Manilard, roi de la Noricie, qui combattait à ses côtés sous les drapeaux d’Agramant. Le redoutable fils de Marsille blessa ensuite le comte Raimond de Toulouse au côté, fendit l’estomac à Thébalde due de Bourbon, et renversa Ganes de Poitiers aux pieds mêmes de Charlemagne. Ganelon en fut quitte pour une blessure ; et si le démon conserva ce traître, c’est qu’il voulait s’en servir pour procurer à la France les malheurs dont elle fut affligée depuis.

L’empereur, qui n’avait alors auprès de lui ni Roland, ni Renaud, ni Olivier, parce qu’ils combattaient ailleurs, dit en regardant le ciel : Ô seigneur ! si vous avez résolu que je périsse ici, faites que je meure les armes à la main, et ne permettez pas que je tombe au pouvoir de mes ennemis ! En achevant ces mots, il embrassa son écu, coucha sa lance contre Ferragus, et le frappa si rudement, qu’il le fit chanceler ; mais le prince sarrasin se raffermit, et, plein de colère, déchargea un si furieux coup d’épée sur son casque, qu’il jeta le magnanime empereur tout étourdi par terre, où sans Richard de Normandie, sans le Danois et l’archevêque Turpin, qui arrivèrent par hasard en cet endroit, le bon Charles aurait été écrasé sous les pieds des chevaux.

Baudouin, brave chevalier quoique Mayençais, touché du péril où il voyait son maître, partit à l’heure même pour aller avertir le comte d’Angers de ce triste accident ; et Hugues de Dordonne courut chercher Renaud dans le même dessein. Baudouin rencontra Roland qui venait de mettre à mort Balgurand, les rois Buvard, Languirand, Doricond, Balivorne, et le vieil Urgin, esclave, de l’enfer. Le comte, dès qu’il sut l’état où se trouvait l’empereur, rougit de honte et devint furieux ; il poussa Bridedor du côté de Charles. Malheur à ceux qui ne se rangent pas assez tôt pour le laisser passer ; il ne distingue pas les chrétiens des Sarrasins dans les mouvements qui le possèdent. Hugues de Dordonne joignit presque dans le même temps le fils d’Aymon, qui était couvert du sang des rois Prusion, Agricalte, Dorilon, Brandirague, et de plusieurs autres guerriers africains ; il lui raconta, les larmes aux yeux, le malheur de Charlemagne ; Baudouin, ajouta-t-il, est allé annoncer cette nouvelle à Roland.

Renaud fut saisi de douleur à ce rapport. Hélas ! misérable que je suis, s’écria-t-il, j’abandonne mon empereur, qui perd la vie par ma négligence ; ou si le bonheur veut qu’il échappe d’un si grand péril, c’est au comte d’Angers qu’il en aura toute l’obligation. L’adorable Angélique est perdue pour moi. Ah ! Hugues, continua-t-il dans son transport, devais-tu tant tarder à m’annoncer cette nouvelle ? Comment tarder, interrompit brusquement Hugues ; vive Dieu ! je suis venu à perte d’haleine te trouver. Pourquoi t’amuses-tu à frapper l’air de plaintes vaines, quand il faut agir ? Eh ! cours toi-même au secours de Charles, si tu veux prévenir Roland. Tu as un si bon cheval, qu’il n’est pas impossible que tu arrives avant lui. Renaud sentit la justice de ce reproche ; il poussa Bayard dans le moment, et fut assez heureux pour prendre le plus court chemin. Le coursier sans pareil renverse et fracasse tout ; il vole plutôt qu’il ne court ; il semble qu’il soit dans une plaine ; ses pieds, plus durs que l’airain, brisent mille têtes en passant. Parmi ceux qu’il porta par terre, était un aumônier de l’archevêque Turpin, qui était plus gros que sa mule n’était grasse, et que son maître obligeait à le suivre dans les combats, quoiqu’il fût plus propre à chanter au lutrin qu’à batailler.

Le seigneur de Montauban trouva l’empereur environné de princes et de guerriers sarrasins, qui tâchaient de l’accabler. Le monarque se défendait encore avec beaucoup de courage ; mais bien qu’Ogier et Richard fissent devant lui un rempart de leurs corps, ils étaient si épuisés de forces par les blessures qu’ils avaient reçues, qu’ils allaient bientôt succomber avec le prince aux efforts de tant d’ennemis. Renaud tomba comme un foudre sur ceux qui pressaient le plus son maître ; il fendit l’estomac au fort Parthan, comte de Cordoue, et coupa par le milieu Balivorne, le gros Sarrasin, qui voulurent s’opposer à son passage. Ensuite poussant Bayard sur Grifalde, Dardinel, Mirabalde, Galciot et Malabufer, il les renversa ou écarta tous l’un après l’autre. Ce merveilleux coursier fit cet exploit, sans que son maître y employât Flamberge, et mérita presque lui seul la gloire d’avoir sauvé la vie à Charles et à Ogier, qui ne pouvaient presque plus se défendre. Le fils d’Aymon les remonta l’un et l’autre sur les meilleurs chevaux qu’il trouva sous sa main.

Aussitôt que Charlemagne reparut à cheval, et que l’on vit Renaud monté sur Bayard, tous les Français reprirent courage et se rassemblèrent autour d’eux. Il en était temps, car le redoutable Ferragus, qui s’était éloigné de cet endroit après avoir culbuté l’empereur, y revint suivi de son jeune frère Folicon ; il reconnut avec joie le guerrier qu’il avait combattu, et qu’il souhaitait si fort de vaincre. Ils recommencèrent leur combat. Comme ils étaient aux mains, Roland arriva ; il fut saisi de tristesse lorsqu’il aperçut Charles à cheval, et le fils d’Aymon aux prises avec Ferragus. Hélas ! s’écria-t-il, Renaud m’a prévenu. Ah ! perfide Baudouin, l’avis que tu m’as donné trop tard me perd auprès de l’empereur, et détruit toutes les espérances de mon amour. Maudite nation sarrasine, ajouta-t-il, tu vas porter la peine de mon malheur : je vais exercer sur toi ma vengeance. Alors, transporté de fureur, il se jeta sur les infidèles. Nul d’entre eux n’osait l’attendre dans la rage qui le possédait ; cependant aucun ne le pouvait éviter, par l’obstacle que le grand nombre mettait à leur fuite. Tous ses coups étaient autant de coups mortels ; il faisait sentir vivement ses éperons à Bridedor, qu’il accablait de reproches et d’injures comme la cause de son infortune.

Les plus considérables des Sarrasins qui tombèrent sous le tranchant de Durandal furent le grand Marcolte, Origan, trésorier d’Agramant, et Narbinal, son grand écuyer, les rois Malabufer de Fizan, Baliverse de Nortmane, et Farurant de Mazurine, Aliban de Tolède, Barichée et Valibrun, comte de Médine. Combien d’autres vies moissonna ce fameux guerrier ! Il est à croire que près de la moitié de l’armée africaine eût péri sous ses coups, si le ciel, pour sauver ces infidèles, et pour exercer la constance des chrétiens, n’eût attiré dans ce lieu le roi d’Alger, Grandonio et le jeune Serpentin.

CHAPITRE IX.

Quelle fut la fin de la bataille.

À l’arrivée du roi d’Alger, de Grandonio et de Serpentin, les Africains s’ouvrirent pour les laisser passer jusqu’à Roland, qui en vint aux mains avec Rodomont, aussitôt qu’il l’aperçut. Serpentin s’attacha au bon Danois, et le géant Grandonio courut avec ardeur attaquer le marquis Olivier, à qui il en voulait depuis longtemps.

Pendant que ces six guerriers fameux se combattaient avec fureur, le roi Agramant, à la tête du gros de son armée, faisait d’étranges ravages parmi les chrétiens. Il était suivi des plus braves de sa cour, de Pinadore, de Constantine, du courageux vieillard Sobrin, d’Argoste, de Marmonde, son grand amiral, l’un des plus grands guerriers de l’Afrique, de Martazin, son favori, qu’il avait fait roi des Garamantes après la mort du vieil astrologue, de Bucifar, successeur de Bardulaste ; enfin les rois Danifoft, Barigan, Mordant et plusieurs autres qui avaient juré la ruine de l’empire romain, accompagnaient leur grand monarque ; mais surtout on voyait briller à son côté le jeune Roger, qui, monté sur le bon Frontin, et tenant en main Balisarde, détruisait lui seul plus de guerriers français que tous les autres Africains ensemble.

Les chrétiens, qui faisaient fuir auparavant leurs ennemis, ne purent résister à tant de braves princes, contre qui, pour se maintenir, ils auraient eu besoin de plusieurs Rolands. Ils prirent la fuite à leur tour. Les paladins toutefois se défendaient encore vaillamment. Siger, comte d’Alby, et Hubert, duc de Bayonne, tous deux de l’illustre race de Montgraine, avaient privé de vie Barolangue, Arugalte, Cargorant, roi de Cosque, et le fort Barigan, Othon d’Angleterre combattait contre l’amiral Argoste de Marmonde ; mais Agramant, Sobrin, Nafilis, Pinadore, Martazin et l’invincible Roger, ne trouvant point de chefs français capables de les arrêter, chassaient les chrétiens devant eux comme des troupeaux.

Enfin l’armée chrétienne était dans un étrange désordre, quand celle d’Italie, commandée en l’absence de Naime par la sœur de Renaud, parut dans la plaine de Montauban. Dès que Charles avait su le siège de cette place, il avait mandé à la guerrière de le venir joindre. Elle arriva heureusement pour ranimer le courage des chrétiens. Le brave fils du Danois, le comte Archambault de Cremone, Guy de Bourgogne, et les fils du duc Naime, l’accompagnaient avec Ottacier. Cette illustre guerrière paraissait si forte et si vaillante, que sa bonne mine seule donnait de la terreur aux infidèles. On la vit approcher fièrement, et tomber comme un foudre sur l’armée sarrasine par le côté où le roi d’Alger, Serpentin et Grandonio combattaient contre Roland, Olivier et le Danois. Le roi de Fez, Olivante de Carthagène et Archidant reçurent la mort de ses premiers coups. Les chevaliers de son parti firent, à son exemple, des exploits dignes de leur courage. On ne voyait autour d’eux que des têtes et des bras voler. La dame de Clermont, frappant d’estoc et de taille, traversa, l’armée des Africains, et arriva au lieu où Roland et Rodomont se combattaient à outrance. Elle reconnut le dernier pour ce guerrier terrible qui lui avait tué son cheval en Italie. Elle regarda un moment le combat ; et comme elle s’aperçut que le comte, après avoir renversé son ennemi tout étourdi sur l’arçon de la selle d’un coup de Durandal, tomba lui-même sans sentiment à la renverse sur la croupe de Bridedor, elle se fit donner une lance, puis elle fondit sur Rodomont dès qu’il se fut raffermi ; elle l’atteignit si rudement, qu’elle le jeta par terre tout de son long. Satisfaite de s’en être ainsi vengée, elle s’enfonça parmi les infidèles, où elle fit un carnage épouvantable.

Mais l’arrivée d’Agramant, qui de son côté poursuivait sa victoire contre les chrétiens, borna les exploits de la guerrière. Il fallut recommencer à combattre. Charlemagne et le roi d’Afrique, tous deux environnés de leurs plus braves chevaliers, se chargèrent avec fureur ; mais, quoique la sœur de Renaud fût de la partie, sa valeur ni celle des princes qui accompagnaient cette guerrière ne purent empêcher les infidèles d’avoir l’avantage. Déjà les Français culbutés cédaient aux efforts de leurs ennemis, lorsque Roland survint. Après avoir repris le sentiment, il avait vu Rodomont à terre et, ne voulant pas qu’on lui pût reprocher d’avoir profité du désavantage de son ennemi, qu’un autre que lui avait réduit en cet état, il s’en était éloigné pour voler à la défense de son empereur. Le généreux paladin n’eut pas sitôt vu le péril où se trouvait ce bon prince, qu’il leva les yeux au ciel, et s’écria plein de douleur : Ô monarque suprême ! avez-vous donc dans vos saints décrets arrêté la perte de notre empereur ? Et permettrez-vous à toutes les puissances de l’enfer de se déchaîner contre nous ? Ah ! quand tous les démons et Lucifer lui-même y seraient, je ferai mon devoir.

Il n’eut pas achevé ces paroles, qu’il se jeta furieusement où les Sarrasins lui parurent en plus grand nombre. Mirabalde fut le premier qu’il rencontra, et ensuite l’amiral Argoste de Marmonde ; il les fendit tous deux jusqu’à la ceinture. Martazin, Taldorque d’Alzerbe, Bardarique et le grand Marbulaste d’Oran l’attaquèrent en même temps, et le frappèrent sans l’ébranler ; mais il brisa la tête de Bardarique, il jeta par terre Martazin et Marbulaste, et tua ensuite sept princes africains l’un après l’autre.

Le prince Roger, qui de son côté traitait de la même manière les chevaliers chrétiens, perça jusqu’à Roland, qu’il reconnut moins à la devise de son écu, qu’aux monceaux de morts qu’il aperçut autour de lui : ces deux grands guerriers, mutuellement jaloux des exploits qu’ils se voyaient faire, s’acharnèrent l’un sur l’autre avec une ardeur inconcevable. Leurs chevaux se choquèrent avec tant de furie, qu’ils ne purent soutenir un choc si rude sans mettre la croupe à terre : leurs maîtres n’en furent point ébranlés, et d’un coup d’éperon les firent relever avec toute leur vigueur. Qui pourrait décrire toutes les circonstances de cet épouvantable combat ? L’auteur avoue qu’il ne saurait trouver des termes capables de les exprimer. Il se contente de dire qu’il est au-dessus de tous ceux qu’il a dépeints jusqu’ici. C’est celui où le comte d’Angers, dans le cours de sa glorieuse vie, a couru le plus grand péril, et le seul où l’on a vu couler le sang des veines de cet invincible paladin.

Le bon vieillard Atlant, qui veillait toujours à la conservation du jeune prince Roger, craignit l’événement de ce combat, qui ne pouvait être que funeste aux deux combattants ; et voici ce que fit ce magicien pour en interrompre le cours : il fascina les yeux de Roland, de sorte qu’il parut à ce paladin qu’il voyait Charlemagne entraîné par une troupe d’infidèles, et que cet empereur implorait son secours ; il lui semblait encore qu’il apercevait Renaud qui avait une lance au travers du corps, et qui lui criait d’un air triste : Ah ! Roland, me laisseras-tu en cet état sans me secourir !

Le magnanime fils de Milon, séduit par le charme, abandonna Roger pour courir à bride abattue après l’enchantement, qui lui paraissait fuir au-devant de ses pas. Il courut jusqu’à ce que le jour et les fantômes qu’il poursuivit disparurent à ses yeux à l’entrée d’une épaisse forêt. Les ombres de la nuit ne lui permettant pas d’avancer ni de reculer, il descendit de Bridedor, qu’il attacha à un arbre ; ensuite il s’assit sur l’herbe pour s’y reposer jusqu’au lever de l’aurore. Comme il était fort fatigué, il s’assoupit bientôt, et il ne se réveilla qu’au bruit des oiseaux qui célébraient par leur doux ramage le retour du soleil. Le guerrier, en ouvrant les yeux, s’aperçut qu’il était sur le bord d’un clair ruisseau, qui coulait dans la forêt. Il se résolut à le suivre, persuadé que les Sarrasins qui entraînaient son empereur avaient pris la même route. Ce ruisseau, après trois heures de chemin, le conduisit à un grand bassin d’eau, revêtu d’un marbre jaspé rouge et vert. Il y descendit pour étancher sa soif ; et, après avoir bu, il vit au fond de l’eau un brillant palais de cristal, dont les corniches et les pilastres étaient enrichis d’émeraudes et de rubis, et à l’entrée duquel étaient plusieurs dames qui dansaient.

Étonné de cette merveille, il ne savait ce qu’il en devait juger. Cependant il s’imagina que ce palais était un lieu fait par enchantement, où quelque magicien, ennemi des chrétiens, avait renfermé l’empereur pour l’y retenir dans une éternelle captivité. Ce qu’il avait éprouvé lui-même dans les jardins de Dragontine, de Falerine et de Morgane, lui faisait croire tout ce qui pouvait se présenter à son esprit. Rempli de cette idée, et ne croyant pas devoir balancer à secourir son prince, il se jeta tout armé dans le bassin, au hasard de tout ce qui lui en pourrait arriver.

Pendant ce temps-là, le jeune Roger, ne comprenant rien au départ précipité de Roland, en était fort piqué.

Il rendait trop de justice à son courage pour en attribuer la cause à la crainte du succès du combat ; dans les mouvements de colère qui l’agitaient, il se saisit d’une lance, et fondit sur les chrétiens. Le premier sur lequel il exerça sa vengeance fut le bon archevêque Turpin, qu’il culbuta les jambes par-dessus la tête ; puis il perça de la même lance le duc de Bayonne ; et, du premier coup de Balisarde, il fendit jusqu’à la ceinture le malheureux comte d’Alby. Le roi Salomon, les quatre fils du duc Naime furent blessés et renversés par ce guerrier redoutable qui tua le brave duc d’Orléans, prince du sang royal de France. Sinibalde, comte de Hollande, Aiguald, duc d’Irlande, quoique de race de géant, et le vaillant Danibert, roi de Frise, tombèrent sous les coups du prince Roger.

Sur ces entrefaites, Renaud, Olivier et le Danois, qui avaient combattu jusque-là contre Ferragus, Grandonio et Serpentin, en furent séparés par la confusion qui régnait partout ; le marquis de Vienne, remarquant le désordre que causait Roger parmi les chrétiens, poussa son cheval sur lui, et l’étourdit d’un pesant coup d’épée, qu’il lui déchargea sur le casque. Roger ne s’était pas encore remis de ce coup, quand Grifin le Mayençais, le prenant par derrière, fondit sur lui la lance en arrêt, et le porta par terre ; mais le traître Grifin n’eut pas à se vanter de cet exploit : car le roi Sobrin, qui avait vu le coup, désarçonna le Mayençais lui-même d’un coup qu’il lui appliqua sur la tête. Le jeune prince africain s’était relevé fort irrité contre Grifin ; et, l’ayant vu à pied comme lui, il courut à lui l’épée haute, en lui criant d’une voix menaçante : Attends, perfide, je vais t’apprendre comment il faut traiter ceux qui ont un cœur aussi lâche que le tien. Grifin, épouvanté de l’action de Roger, n’osa l’attendre : il se mit à fuir du côté où il voyait le plus de chrétiens : et, comme le prince africain le poursuivait toujours vivement sans se détourner pour aucun obstacle qu’il rencontrât, le Mayençais s’adressa au fils d’Aymon qu’il aperçut : Ah ! Renaud, lui dit-il d’un ton qui marquait assez son effroi, viens me délivrer, de grâce, de ce cruel Sarrasin qui veut m’ôter la vie. Le généreux Renaud ne lui refusa pas son secours : il se mit entre Roger et lui ; mais voyant l’Africain à pied, il descendit de cheval pour le combattre. Ces deux vaillants ennemis se chargèrent avec autant de vigueur que s’ils n’eussent point combattu de toute la journée.

Ils furent bientôt séparés par toute l’armée africaine qui tomba sur eux. Agramant, avec les rois ses vassaux, chassait devant lui les chrétiens, comme un loup affamé qui poursuit un troupeau de moutons. Charlemagne ne peut plus se défendre. Le superbe Martazin se vante qu’il prendra cet empereur pour en faire son prisonnier et son esclave. Le roi d’Alger se joint à lui ; des ruisseaux de sang chrétien coulent partout où ils passent ; les Africains, qui les suivent, excitent une telle rumeur, que toute la campagne en tremble ; et le ciel est obscurci du grand nombre de flèches qu’ils décochent. Les chrétiens fuient de tous côtés, et ceux qui veulent résister périssent. En vain le fort Dudon, Guy de Bourgogne, le prince Ottacier et les paladins de la cour se défendaient vaillamment : ils furent accablés par la multitude, et Charles fut entraîné avec eux.

CHAPITRE X.

De la glorieuse entreprise de l’empereur Mandricart.

ON a parlé ci-devant des ravages que Mandricart avait causés dans les royaumes d’Astracan et de Circassie, et des terribles apprêts qu’il faisait pour venir venger au Cathay la mort de son père, Agrican. Ce jeune prince avait une telle impatience d’exécuter son dessein, et il pressa de manière son armement, que son armée, quelque nombreuse qu’elle fût, se mit en marche plus tôt qu’on ne le pensait. Elle tenait vingt lieues de pays. Les princes voisins, alarmés de cette grande puissance à laquelle rien ne pouvait résister, accordèrent la liberté du passage.

Galafron, averti de l’orage qui venait fondre sur lui, prit le parti de se remettre à la discrétion de son ennemi. Le départ de sa fille, du comte et de Brandimart, l’avait laissé dans la consternation, et la diligence que Mandricart faisait dans sa marche lui avait ôté l’espérance d’être secouru par Gradasse. Le vieux roi du Cathay se présenta devant le nouvel empereur des Tartares d’un air qui n’avait rien de bas ni d’altier. Seigneur, lui dit-il, qu’est-il besoin d’une puissance si formidable contre un roi qui n’est point votre ennemi ? Puis-je vous regarder autrement que comme un prince qui me doit être odieux, répondit Mandricart ? Le grand Agrican, mon père, n’a-t-il pas perdu la vie devant les murs d’Albraque ? Puissant empereur, répliqua Galafron, si le courageux Agrican a fini ses jours dans ce pays, songez qu’il s’est attiré lui-même son malheur. Pourquoi venait-il attaquer, dans le sein de leurs foyers, des peuples qui ne l’avaient point offensé ? Le ciel protégea leur innocence, et envoya du fond de l’Occident un guerrier dont la valeur fut funeste au brave Agrican : que si les devoirs du sang vous obligent à poursuivre la vengeance de ce grand prince, il ne vous peut être glorieux de le venger que sur son meurtrier, et non sur des peuples. Ah ! s’écria Mandricart tout brûlant de colère, c’est ce guerrier que je viens chercher ; c’est lui que je veux sacrifier à mon ressentiment, et non vos peuples. J’aurais honte de souiller mon cimeterre de leur sang.

Ce n’est pas ici, reprit le vieux roi, qu’il faut le venir chercher. Il a pris le chemin de la France, et c’est dans les seuls climats d’Occident que vous pouvez le rencontrer. Galafron se tut après ces paroles, et Mandricart lui repartit : Sage roi, retournez à la ville d’Albraque, et soyez sûr que je ne troublerai point votre repos. Alors le Tartare l’ayant embrassé le congédia, et fit retirer tous les rois ses vassaux : il renvoya aussi son armée, se déterminant à suivre en France le comte d’Angers, et jurant de ne point revoir ses états qu’il n’eût vengé sur ce paladin la mort d’Agrican. Il prit même la bizarre résolution de partir à pied et désarmé, comptant que sa valeur et sa force suffiraient pour lui faire acquérir un bon cheval et de bonnes armes. Il voulait lui seul exécuter son dessein. Il prit la route du royaume d’Éluth, qu’il traversa pour entrer dans le pays des Calmoucks, où il rencontra sur le bord d’un ruisseau, qui coulait dans une grande vallée un pavillon assez riche. On voyait tout auprès un vaste rond de flammes qui entouraient un magnifique château, revêtu d’un fossé de marbre rempli d’une eau très claire ; et ce qu’il y avait de plus merveilleux, c’est que ces flammes, quoique très vives, sortaient du sein de la terre, sans qu’il parût sur sa surface aucune matière qu’elles consumassent.

Le guerrier s’approcha du pavillon, à l’entrée duquel il aperçut un écriteau où étaient ces paroles : Si tu ne te sens pas assez de courage pour passer au travers de ces flammes, ne te hasarde point d’entrer sous ce pavillon. Ah ! s’écria le magnanime empereur, quand je devrais allumer sur mon corps toutes les flammes des enfers, il ne sera pas dit que la crainte ait eu quelque pouvoir sur un cœur comme le mien. En même temps il leva sans balancer un des pans du pavillon, et entra sous la tente, où il ne trouva qu’un pilier de marbre blanc, qui était placé au milieu, et une table de marbre noir qui y était adossée, et sur laquelle il vit cette inscription en lettres d’or : Chevalier, que la fortune a conduit en ce lieu, auras-tu la honte d’y être entré sans aspirer à la gloire de conquérir les armes du fameux Hector, que la sage Andronie a conservées jusqu’à ce jour dans ce palais que tu vois au milieu des flammes.

Lorsque Mandricart eut lu ces paroles : Sage Andronie, dit-il à la fée, comme si elle eût été présente, je ne me promets pas d’achever la glorieuse aventure que vous me proposez, mais du moins je la tenterai. Je suis parti du Cathay dans le dessein d’acquérir un cheval et des armes par ma seule valeur ; serais-je assez lâche pour changer de sentiment à la vue du péril ? Alors il sortit du pavillon, et prit le chemin du château ; mais, avant que de s’en approcher, il arracha la branche d’un orme, pour s’en servir au défaut de l’épée dont il n’avait pas trouvé occasion de faire la conquête ; et quand il fut auprès des flammes, il se jeta dedans ; il les traversa en courant, non sans souffrir d’extrêmes douleurs. Comme il n’avait point d’armes, tous ses habits furent brûlés, et le feu pénétra jusqu’à la chair vive. Pour éteindre l’ardeur qui le consumait, il se précipita dans le fossé du château dès qu’il y fut parvenu ; néanmoins l’eau ne put apaiser les douleurs que ces flammes avaient causées dans toutes les parties de son corps. Il passa le fossé à la nage, monta sur l’autre bord, et se trouva à la porte du château, à laquelle il vit une riche robe suspendue. Il s’en couvrit sans hésiter ; et d’abord qu’il en fut revêtu, ô merveille étonnante ! il sentit son corps sain, et toutes ses douleurs se dissipèrent.

Plein de la joie que lui causait cet événement, il entra dans le palais, traversa une cour qui le conduisit à un superbe édifice de marbre. Il se disposait à monter six degrés pour gagner un vestibule, lorsqu’un vent impétueux le jeta par terre à dix pas de là, quelque effort qu’il pût faire pour se soutenir. Il se releva tout honteux de sa chute et, ramassant toutes ses forces, il se rapprocha du vestibule, et y entra malgré l’orage qui continuait. Alors un nombre infini de spectres et de lutins l’assaillirent, et s’opposèrent à son passage ; mais, avec sa massue, il écarta tous ces fantômes, et s’introduisit dans un grand salon, où, sur un superbe trône placé sur une estrade, la fée Andronie brillait de l’éclat de mille pierreries dont ses habits étaient couverts. Il y avait au pied du trône une table sur laquelle on voyait des armes étendues, et sur le bord de l’estrade trois chevaliers paraissaient ensevelis dans un profond sommeil.

Aussitôt qu’Andronie eut aperçu le prince tartare, elle descendit de son trône pour aller au-devant de lui, et le saluant d’un air gracieux, elle lui dit : Noble chevalier, ou les apparences sont bien trompeuses, ou vous êtes le guerrier à qui les armes d’Hector sont destinées. J’espère que votre sort ne sera pas semblable à celui de ces trois chevaliers, qui, sans avoir besoin d’armes, ont osé tenter cette aventure. Grande fée, répondit Mandricart, si la nécessité d’avoir des armes donne un droit sur celles que je vois, j’ai plus lieu d’y prétendre que personne, puisque je ne puis vaincre sans armes le fameux Roland, que je veux combattre. Ce que vous m’apprenez, repartit Andronie, me confirme encore davantage dans ma conjecture. Allez donc, ajouta-t-elle, vous revêtir des armes du prince troyen, qu’un autre que vous n’est pas digne de porter. Vous désenchanterez par cette conquête les trois chevaliers que vous voyez privés de sentiment sur le bord de cette estrade.

Le fils d’Agrican avait tant d’impatience de se couvrir des belles armes d’Hector, que, sans répondre à la fée, il s’avança vers la table pour les prendre. Il monta l’estrade sans obstacle, quoique les trois chevaliers en eussent été écartés par des forces invincibles, et repoussés avec tant de violence qu’ils en étaient tombés évanouis.

Le Tartare s’approcha de la table, se saisit des armes qui étaient enrichies de pierreries, et qui semblaient encore ne faire que sortir des mains de l’ouvrier, et il s’en revêtit. À peine en était-il armé, qu’une porte de bronze s’ouvrit à un des coins du salon, et il en sortit une troupe de demoiselles couronnées de fleurs, qui vinrent danser autour de l’empereur tartare en chantant ses louanges, tandis que d’autres dames, qui ne leur cédaient point en beauté, les accompagnaient de diverses sortes d’instruments. Quand ce divertissement fut fini, la fée dit à Mandricart : Vaillant chevalier, tu as fait en ce jour l’acquisition d’un grand trésor ; mais il faut, pour ta gloire, que tu ajoutes à ces belles armes l’épée qui y manque. Elle tomba premièrement des mains du fils de Priam entre celles de la guerrière Penthésilée ; elle a appartenu dans la suite au brave Almont, sur qui ce Roland, que tu te proposes de vaincre, l’a conquise. Cette bonne épée s’appelle Durandal ; et c’est la meilleure que jamais aucun chevalier ait mise à son côté.

À l’égard du reste des armes, poursuivit Andronie, Énée les eut en sa possession après la mort d’Hector ; et il s’en servit utilement quand il combattit l’orgueilleux Turnus. Je les avais depuis acquises par mon art : et, pour les rendre plus précieuses, je leur donnai la vertu de résister à l’acier même de Durandal. Je te les donne, à condition que tu les porteras jusqu’à ce que tu aies conquis cette bonne épée. Mandricart le lui jura ; et la fée, l’en ayant remercié, lui fit connaître que les trois chevaliers qu’il voyait étendus sur l’estrade ne pouvaient être désenchantés que par lui ; que pour cet effet il n’avait qu’à les toucher de l’écu d’Hector, où l’on voyait peinte la fameuse aigle troyenne enlevant le beau Ganymède.

Une action généreuse est trop estimée d’un grand cœur pour qu’il néglige l’occasion de la faire. Le prince tartare ne tarda pas à retirer de leur assoupissement les trois chevaliers ; il les toucha de son écu, et ils reprirent le sentiment ; Gradasse, Grifon et Aquilant, car c’étaient eux, se relevèrent fort étonnés de se trouver dans cet état ; ils ne se souvenaient presque plus de tout ce qui leur était arrivé dans ce palais. Andronie leur ayant appris qu’ils devaient leur désenchantement au guerrier qu’ils voyaient devant eux, ils lui en rendirent mille grâces ; après quoi ils prirent congé de la fée, qui amortit en leur faveur l’ardeur des flammes qui environnaient son château, pour qu’ils en pussent sortir impunément. Elle leur fit rendre aussi leurs chevaux, et en donna un des plus vigoureux au prince tartare.

CHAPITRE XI.

Étrange aventure de Grifon et d’Aquilant.

LE lecteur sera peut-être curieux d’apprendre par quelle aventure les fils d’Olivier avaient été enchantés dans le palais d’Andronie. Voici ce que le docte archevêque en rapporte dans ses chroniques : les deux frères, trompés par l’artificieuse Origile, étaient sortis de la ville d’Éluth dans le dessein d’aller joindre leur oncle Roland ; mais, quelque diligence qu’ils pussent faire, ils s’aperçurent qu’ils se donnaient une peine inutile. Ils ralentirent l’ardeur de leur marche que leurs chevaux n’auraient pu continuer plus longtemps. Une autre raison les obligea même de s’arrêter dans une ville des Calmoucks. Origile tomba malade ; et cette maladie les retint quelques jours dans cette ville, au grand déplaisir d’Aquilant, qui, dans l’impatience qu’il avait d’arriver en France, ne s’accommodait guère de l’amour que son frère conservait toujours pour Origile, dont il commençait à connaître le mauvais caractère.

Cette perfide femme, pendant qu’elle était convalescente, se sentit éprise d’une ardente passion pour un chevalier qui arriva dans l’hôtellerie où elle logeait avec les paladins. Ce chevalier, qui était parfaitement beau, devint de son côté amoureux d’Origile. Leurs yeux cherchèrent à se faire entendre, et y réussirent. En un mot, ces amants firent si bien, qu’ils trouvèrent l’occasion de se parler en secret à l’insu des deux frères ; et leur intrigue alla si loin, que la veille du jour que les paladins avaient choisi pour se remettre en chemin, la volage Origile disparut. Grifon la chercha vainement dans la ville, et malgré l’infructueuse perquisition qu’il en faisait, Aquilant n’eut pas peu de peine à le faire partir avec lui. Quelque mépris que Grifon dût avoir pour une pareille dame, son cœur ne pouvait s’en détacher. Après cinq ou six jours de marche, ils se trouvèrent dans la vallée où était le palais d’Andronie. Ils ne purent s’empêcher de tenter l’aventure, quoiqu’ils eussent d’assez bonnes armes pour ne devoir point envier celles d’Hector. Ils passèrent au travers des flammes, traversèrent à la nage le fossé ; ils s’introduisirent même dans le salon du palais, en dépit des spectres ; mais quand ils voulurent s’approcher de l’estrade, pour voir de près les armes du prince troyen, ils furent repoussés par des forces invisibles, et renversés par terre, où ils demeurèrent privés de sentiment ; et ils y seraient restés jusqu’à la fin des siècles, si le vaillant Tartare ne les eût désenchantés, comme on l’a dit dans le chapitre précédent.

Les deux frères, étant sortis du château de la fée, accompagnèrent pendant quelques jours Gradasse et Mandricart ; mais ils s’en séparèrent sur les bords de la mer Caspienne. Le roi de Sericane et l’empereur tartare prirent à droite par Astracan et par la Circassie, et les fils d’Olivier tirèrent sur la gauche vers l’Arménie, parce qu’ils se proposaient d’aller à Constantinople voir le prince Léon, fils de l’empereur de Grèce, dont ils s’étaient fait un ami dans le cours de leurs aventures, et qu’ils voulaient engager à venir avec eux défendre l’empire romain contre les forces d’Agramant.

Un jour que ces deux paladins marchaient sur les bords de la mer, ils rencontrèrent deux jeunes dames montées sur de blanches haquenées. La manière galante dont elles étaient vêtues, et leur beauté attirèrent l’attention des chevaliers ; mais elles paraissaient si effrayées, qu’il était aisé de juger qu’elles couraient quelque grand péril. Braves guerriers, leur dit une d’entre elles, si la compassion peut vous exciter à protéger l’honneur des dames, de grâce, daignez nous sauver de la violence d’un monstre qui nous poursuit pour nous outrager. Ce cruel est un géant et de plus un magicien. Nous ignorons de quel endroit de la terre il est ; mais il y a deux ans que, pour notre malheur, il parut dans cette province, où il s’empara d’une tour, dans laquelle il a commis les plus grands crimes. Les viols, les rapines et les meurtres sont ses actions les plus ordinaires ; les plus belles filles de ces cantons ont été l’objet de ses passions brutales ; comme les plus braves chevaliers l’ont été de sa cruauté. Il se nomme Horrille ; et, si l’on en croit le bruit public, il a été engendré d’un lutin et d’une fée.

Il a dans sa tour, continua la dame, un affreux crocodile qu’il repaît de sang humain. Les peuples se sont assemblés plus d’une fois pour purger la terre de ce monstre ; mais ils n’ont pu y réussir, parce que l’enchanteur a l’art de retourner à la vie aussitôt qu’il a reçu la mort. Ce matin, cet insolent nous a envoyé dire, par un de ses satellites, qu’il viendrait nous visiter, et que nous nous disposassions à mériter son amour par une soumission aveugle à ses volontés. Ce message, comme vous pouvez penser, nous a alarmées, et nous venons d’abandonner notre château, pour nous dérober par la fuite à la fureur de ce monstre.

La demoiselle parlait encore, que le brutal Horrille parut. N’ayant pas trouvé les deux sœurs dans leur château, il s’était mis sur leurs traces pour les joindre et leur faire le dernier outrage. Quand il vit les chevaliers avec les dames, il jugea que c’était eux qui les lui enlevaient. Dans cette pensée, il courut aux paladins avec une grande massue de fer qu’il portait pour armes. Les fils d’Olivier mirent l’épée à la main, et se préparèrent à le recevoir. Si leurs armes ne pouvaient être brisées par la massue, il ne laissèrent pas de la sentir ; ils coupaient en récompense les armes du géant avec facilité ; ils lui faisaient même de profondes blessures. D’un coup, entre autres, Grifon lui coupa une épaule ; mais Horrille descendit aussitôt de cheval pour la ramasser ; il la prit et la rejoignit à son tronc comme elle était auparavant. Aquilant, surpris de cette merveille, dit alors entre ses dents : Je vais voir si ceci est un songe ou une vérité. En même temps il s’approcha du magicien, qui allait remonter à cheval, et d’un revers de son épée il lui fit voler la tête à terre. L’enchanteur ne perdit pas la vie pour cela ; il se baissa, reprit sa tête avec ses deux mains, la remit sur son col ; puis, remontant à cheval, il s’enfuit vers sa tour. Les deux guerriers le suivirent ; mais il était si bien monté, qu’ils ne purent l’empêcher de gagner sa demeure.

Il en sortit bientôt après avec son effroyable crocodile, qu’il tenait en laisse. Cet animal était d’une grosseur énorme, et long de vingt pieds. Il aurait englouti un bœuf dans sa gueule. Horrille marcha contre Aquilant, et lâcha le crocodile sur Grifon, qui coucha sa lance contre cet animal, qu’il atteignit entre les deux épaules. La lance ne put percer l’écaille épaisse du monstre qui s’avança sur lui. Ce chevalier, qui craignit que son cheval n’en fût dévoré, descendit, et déchargea plusieurs coups d’épée sur le crocodile ; mais il ne put le blesser, et l’animal lui arracha son bouclier et le mit en pièces avec ses dents aiguës ; ensuite, se jetant sur le guerrier, il l’abattit sous lui par la pesanteur de son corps ; puis il le tourna et retourna de son museau et de ses pattes, cherchant le défaut de ses armes pour dévorer sa chair. Certainement Grifon courait un très grand danger, si son frère, pour voler à son secours, n’eût pris le temps que le magicien employait à remettre un de ses bras, qui venait de lui être coupé. Le crocodile, voyant venir à lui Aquilant la lance baissée, quitta Grifon, et courut, la gueule béante, au-devant de son frère, qui lui fourra sa lance si avant dans la gueule, qu’il lui en perça le cœur.

Ce beau coup ayant délivré le fils d’Olivier d’un si dangereux animal, ils retournèrent vers Horrille, qu’ils frappèrent en même temps. Ils lui coupèrent chacun un bras, qu’ils ramassèrent et jetèrent dans la mer le plus loin qu’il leur fut possible. Mauvais enchanteur, dit alors Grifon au géant, cours maintenant après tes bras. Le magicien s’approcha de la mer, et se jeta dedans tout armé et mutilé qu’il était. Les deux guerriers regardaient son action avec étonnement, et ne s’attendaient pas à le voir revenir avec ses deux bras remis. Cependant Horrille, après avoir fait le plongeon, reparut un moment après sur l’eau avec tous ses membres, et disposé, en apparence, à combattre sur de nouveaux frais. Est-il possible, s’écria Grifon, que le ciel ait accordé à ce monstre un semblable pouvoir ! Les deux frères se préparaient à combattre encore le géant, malgré les prodiges qui venaient de les étonner, lorsqu’ils aperçurent un chevalier qui venait vers eux avec un géant qu’il menait attaché par une chaîne ; mais l’auteur de cette histoire les abandonne là pour retourner au jeune Roger, qui avait perdu son cheval par la trahison de Grifin le Mayençais.

CHAPITRE XII.

Comment le prince Roger recouvra son bon cheval Frontin, et de la rencontre qu’il fit après cela.

QUAND Roger eut été séparé du fils d’Aymon par la foule de ceux qui fuyaient et de ceux qui poursuivaient les fuyards, il resta presque seul à pied parmi les morts et les mourants. Il regretta bien alors le coursier que Grifin lui avait fait perdre. Comme il délibérait en lui-même sur le parti qu’il prendrait, il vit l’archevêque Turpin monté sur ce bon cheval, dont il s’était saisi après que Roger l’eut si désagréablement fait tomber du sien. Ce prélat venait de son côté en cherchant à rejoindre Charlemagne qui se sauvait avec le reste de son armée.

Si le jeune prince africain fut ému de cette rencontre, c’est ce qu’on aura peu de peine à croire. Il se plaça dans l’endroit par où Turpin devait naturellement passer ; mais cet archevêque s’aperçut du dessein de Roger, et prit un autre chemin, pour le tromper. L’Africain, quoiqu’à pied, se mit à le poursuivre, en lui criant de s’arrêter et de lui rendre son cheval. Le prélat, qui, pour plus d’une raison, n’avait aucune envie de l’attendre, se hâtait de se dérober à ses yeux ; ce qu’il aurait bientôt fait, s’il n’eut été retardé malgré lui à un défilé par lequel il lui fallait nécessairement passer. Ce défilé aboutissait à un grand étang sur lequel il y avait une chaussée fort étroite, que Turpin enfila ; mais elle se trouva si embarrassée de fuyards, que son cheval et lui tombèrent dans l’étang. Frontin regagna le bord par sa vigueur, et sauta sur la levée à quelques pas du lieu où il était tombé. Il n’en fut pas de même de l’archevêque, qui, chargé de ses armes et d’années, demeura embourbé dans l’étang, où il se serait noyé si Roger, qui fut témoin de son accident, ne l’eût tiré de péril en lui prêtant une main secourable.

La courtoisie de ce jeune prince ne se borna point à cet acte de générosité : frappé de la mine vénérable du vieillard, il lui demanda s’il n’était point blessé ; il lui offrit même Frontin, qu’il avait été reprendre. Vrai Dieu ! lui dit l’archevêque, touché de reconnaissance et plein d’admiration, jeune chevalier, tu ne naquis jamais d’un Africain, pour sûr, le ciel te réserve à de grandes choses. Garde ton coursier, il t’est plus dû qu’à moi ; je serais digne de blâme si je payais si mal l’important service que tu viens de me rendre. Adieu, continua-t-il, généreux guerrier, que le Seigneur te conserve et t’amène à la connaissance de lui-même.

Il quitta Roger en achevant ces paroles, et courut s’opposer au passage d’un chevalier sarrasin qu’il démonta ; il se saisit de son cheval, et se remit sur les traces de l’armée française. Après son départ, le jeune Africain demeura pénétré du discours que le vieillard lui avait tenu. Il en était agité sans savoir pourquoi ; il ignorait encore que ces mouvements étaient des inspirations du ciel, qui commençaient à préparer son cœur aux grandes choses qu’il devait exécuter dans la suite. Il remonta sur Frontin, et, dédaignant de poursuivre des ennemis qui ne se défendaient plus, il tourna bride pour aller rejoindre le gros de l’armée sarrasine. Comme il passait sur une petite hauteur, il aperçut deux chevaliers qui se combattaient avec beaucoup de vigueur. Ils lui parurent l’un et l’autre doués d’un si grand courage, qu’il s’approcha d’eux pour voir leur combat de plus près.

C’était Rodomont et la sœur de Renaud. Ce roi avait reconnu cette guerrière pour le chevalier qui l’avait renversé, et il voulut en tirer vengeance. Roger admirait les coups qu’ils se portaient, et surtout la noble fierté de Bradamante, de qui toute la personne lui plut. Il ne pouvait s’empêcher de s’intéresser pour elle, quoiqu’il la prît pour un guerrier chrétien, et qu’il dût naturellement souhaiter que le roi d’Alger eût l’avantage ; il appréhenda même de la voir succomber sous les coups de son ennemi ; et, dans cette crainte, s’approchant des deux combattants, il leur dit : Seigneurs chevaliers, si quelqu’un de vous deux est chrétien, comme j’ai lieu de penser, je l’avertis que l’armée française est en déroute avec l’empereur Charles, et qu’il court risque, en demeurant ici plus longtemps, d’avoir bientôt sur les bras toute l’armée d’Agramant.

À cette fâcheuse nouvelle, la dame de Clermont s’arrêta, et regardant Rodomont : Brave guerrier, lui dit-elle, laisse-moi suivre mon empereur ; souffre que j’aille le défendre ou mourir à ses côtés. N’attends pas de moi ce que tu me demandes, répondit brusquement le roi d’Alger : j’étais aux mains avec Roland, tu es venu interrompre notre combat, et tu m’as même désarçonné ; je veux t’en faire repentir si je puis. Tu m’as fait le même affront en Italie, lui répliqua la fille d’Aymon ; nous n’avons rien à nous reprocher l’un et l’autre, et ton honneur peut me permettre de courir où mon devoir m’appelle. Non, non, s’écria Rodomont, je veux me venger à présent puisque je te tiens ; je ne sais où je pourrais te rejoindre. Roger fut choqué du procédé du roi d’Alger : Prince, lui dit-il, je suis étrangement surpris de voir si peu de courtoisie dans un guerrier de si haute valeur ; et puisque ton naturel farouche te rend assez injuste pour refuser une chose que tu devrais accorder sans peine, je te déclare que c’est contre moi que tu dois tourner tes armes. Et toi, brave chevalier, ajouta-t-il eu regardant Bradamante, tu peux te retirer librement où il te plaira, sûr que j’empêcherai bien ton ennemi de mettre obstacle à ta retraite.

La dame, qui n’avait point de temps à perdre, prit le parti que Roger lui proposait, après avoir fait à ce jeune prince les remercîments qu’il méritait. Le roi d’Alger, piqué à son tour contre Roger, lui dit : Puisque tu as tant d’envie de te charger des querelles d’autrui, voyons si tu sais bien les soutenir. Le jeune prince, sans lui répondre, tira Balisarde du fourreau, et ils commencèrent un combat épouvantable ; mais il fut interrompu presque dans le moment, par la personne même qui l’avait causé. Bradamante, se reprochant le péril où s’exposait pour elle un jeune chevalier, revint sur ses pas. En arrivant, elle vit Rodomont renversé tout étourdi sur l’arçon de sa selle, et son épée que sa main avait abandonnée, pendue à une chaîne, pendant que Roger, qui l’avait mis en cet état, au lieu de s’avancer sur lui, attendait qu’il se remît.

Cette action généreuse, qui fut remarquée de la guerrière, augmenta l’estime qu’elle avait déjà pour le gentil chevalier. Elle était surprise qu’il eût pu traiter ainsi le terrible Rodomont, dont elle avait assez éprouvé la force pour savoir qu’elle était peu différente de celle de Renaud et de celle de Roland même. Cela lui donna plus d’envie de connaître le prince Roger. Elle s’approcha de lui, et d’un air plein de douceur et de charme, elle lui dit : Chevalier rempli de courage et de courtoisie, pardonne-moi de grâce mon incivilité. Le désir que j’avais de suivre mon empereur en est la cause ; mais j’ai reconnu ma faute, et je viens la réparer. Laisse-moi donc continuer le combat que j’avais commencé contre cet orgueilleux Sarrasin.

Tandis qu’elle partait, Rodomont reprit ses esprits ; et jugeant par l’état où il se trouvait de ce qui s’était passé, quelle douleur fut la sienne d’avoir été à la discrétion d’un ennemi qu’il avait bravé ! Il en fut quelques moments muet de confusion : néanmoins il prit son parti ; il s’approcha de Roger, et lui tint ce discours les yeux baissés : Je vois clairement, et j’avoue qu’il n’y a point de chevalier au monde si vaillant que toi. J’abandonne ce combat : après ce qui vient d’arriver, je ne puis acquérir aucun honneur en te combattant. Tu m’as vaincu par ta courtoisie plus que par ta valeur. Alors Rodomont remit son épée au fourreau, et poussa son cheval comme un désespéré vers le camp des Sarrasins.

CHAPITRE XIII.

De l’origine du prince Roger.

APRÈS le départ du roi d’Alger, le jeune prince africain dit à Bradamante : Brave chevalier, comme tout ce pays est rempli de Sarrasins, je ne vous conseille pas d’aller seul. Ils me connaissent ; j’ai même quelque pouvoir parmi eux, et je m’offre à vous accompagner jusqu’à ce que vous soyez en sûreté. L’envie que la sœur de Renaud avait de connaître ce guerrier l’obligea d’accepter la proposition. Quand ils se furent mis en chemin, la dame lui témoigna d’une manière si engageante la curiosité qu’elle avait de savoir qui il était, qu’il ne put se défendre de la satisfaire. Ce qu’il fit en ces termes :

Personne n’ignore le sujet de la guerre de Troie. On sait que les Grecs, voulant détruire la nation troyenne, firent mourir tous les prisonniers après la prise d’Ilion. Ils sacrifièrent même sur le tombeau du grand Achille la belle Polyxène, en présence de la reine Hécube, sa mère ; ils cherchèrent partout le fils d’Hector, pour lui faire subir le même sort ; mais Andromaque, sa mère, après l’avoir caché dans un sépulcre écarté, prit un autre enfant entre ses bras, et s’enfuit avec lui. Les Grecs, trompés par l’apparence, suivirent cette princesse, et la tuèrent avec l’enfant supposé qu’elle tenait, pendant qu’un ami d’Hector se chargea d’élever le véritable Astyanax. Le généreux ami du fils de Priam passa la mer avec l’enfant, et se réfugia dans l’île du Feu ; c’est ainsi que se nommait la Sicile, à cause des flammes qu’y vomit le mont Gibel.

Astyanax devint grand, et le sang d’Hector qui coulait dans ses veines lui fit former des entreprises dignes de sa naissance. Les villes d’Argos et de Corinthe, les plus célèbres de la Grèce, souffrirent beaucoup de ses expéditions. Il conquit sur le géant Agranor, tyran d’Agrigente, une belle dame sicilienne, qu’il épousa dans la ville de Messine, dont elle était princesse. De là il fit des courses sur les Grecs, jusqu’à ce qu’enfin un d’entre eux, nommé Adrastus, le tua par trahison. Sitôt que le bruit de sa mort se fut répandu dans les pays voisins, les Grecs levèrent une puissante armée, et se rendirent devant Messine, qu’ils assiégèrent. La veuve du fils d’Hector, alors enceinte de six mois, ne jugeant pas que la ville pût soutenir un long siège, se sauva dans une barque. Elle passa le fameux détroit où les vagues furieuses font trembler en tout temps les montagnes voisines, et arriva heureusement à Regge, qu’on nommait alors Rize, tandis que la plus grande partie des vaisseaux grecs qui la poursuivaient furent submergés par la tempête, ou fracassés les uns contre les autres.

La dame, au bout de son terme, accoucha dans la ville de Rize d’un prince dont les cheveux étaient plus luisants que l’or fin, et qu’on nomma Polydore, du nom d’un fils de Priam. Polidan naquit de ce Polydore de Rize, et fut père de Folvian, qui, de deux femmes différentes, eut Clodoaque et Constant.

Ces deux derniers princes devinrent les souches de deux races fameuses, qui ont fait honneur aux siècles suivants. Constant perpétua la sienne jusqu’au grand Constantin, empereur de Rome, son descendant ; et l’un de ses fils, nommé Artenis, fut père du courageux Florel, d’où sortit Floravant et ses autres successeurs jusqu’à Pépin, père de l’empereur Charlemagne.

La race de Clodoaque, après avoir donné de vaillants guerriers à l’Italie, fut divisée en deux branches, dont l’une régna dans l’Ombrie, et l’autre à Rize. Cette dernière ville fut gouvernée par de grands princes jusqu’au duc Rampale, qui fut tué traîtreusement avec ses autres enfants par son propre fils Bertrand. Roger, mon père, fut le premier des fils de ce duc, et le plus brave prince de toute l’Italie. Dans le cours de ses aventures, ayant été jeté par la tempête sur les côtes de l’Afrique, où régnait alors le roi Agolant, aïeul de notre puissant monarque Agramant, il fut épris des charmes de sa fille Galacielle. Il entreprit, pour la mériter, un grand nombre de faits d’armes dans la cour de Bizerte, où il passa pour un prodige de valeur parmi tous les chevaliers africains. Galacielle, charmée de son courage et de sa bonne mine, reçut ses soins, et se rendit à sa persévérance. Ces deux amants, toutefois n’osant se flatter qu’Agolant consentît à leur union, se dérobèrent de la cour de Bizerte, et s’embarquèrent secrètement pour l’Italie. Ils arrivèrent à Rize, où Roger épousa publiquement sa princesse dans le palais du duc Rampale, son père, aux acclamations de tous ses sujets.

Mais à peine eurent-ils goûté les douceurs d’un hymen si bien assorti, que la fortune, jalouse de leur bonheur, le troubla par l’événement le plus funeste. Le perfide Bertrand, frère de Roger, se trouvant sans cesse exposé à soutenir la vue de Galacielle, ne put se défendre d’être touché de ses attraits. Sa passion devint si violente, que n’y pouvant résister, il conçut le plus noir et le plus perfide dessein qu’on puisse concevoir : il livra par trahison la ville de Rize au roi Agolant, qui, pour se venger de l’enlèvement de sa fille, fit mourir Roger, le duc Rampale et tous les autres princes de cette illustre race, à la réserve de celui qui les avait vendus ; mais ce traître, qui s’était flatté qu’après la mort de son frère Roger, il pourrait de force ou de gré se procurer la possession de Galacielle, se vit trompé dans son attente ; car le roi sarrasin fit prendre cette princesse, tout enceinte qu’elle était ; on la mit toute seule dans une barque avec peu de vivres, et on l’exposa, par son ordre, aux fureurs de la mer dans la saison la plus orageuse.

La barque, après avoir été longtemps le jouet des vents et des flots, fut poussée sur un rivage d’Afrique, où l’infortunée Galacielle m’enfanta. Mais tout ce qu’elle avait souffert de la mort de son époux et de la colère d’Agolant ne lui permit pas de conserver sa vie dans les douleurs de l’enfantement ; elle mourut entre les bras d’un vieux magicien, qui se trouva présent à ses couches, et me reçut en naissant. Cet enchanteur ensevelit la princesse sur le rivage, et m’emporta sur une haute montagne où il faisait son séjour. Il se chargea de mon éducation ; il me nourrit de moelle de lion, et me donna le nom de Roger, mon père. Il m’accoutuma, dès mon enfance, à supporter toutes sortes de fatigues ; il m’apprit plusieurs sciences, et surtout celle de la guerre, qui était plus de mon goût que les autres ; et je faisais mes divertissements ordinaires de poursuivre dans les bois les bêtes les plus farouches.

Le jeune prince africain avait levé la visière de son casque pour prendre l’air, et pour faire son récit avec plus de liberté. Tandis qu’il parlait, Bradamante l’écoutait avec une attention que le plaisir de le regarder troublait quelquefois. Lorsque Roger eut contenté les désirs curieux de la guerrière, il la pria de lui faire la même faveur, et de lui apprendre qui elle était. Plût au ciel, lui dit la fille d’Aymon, qu’il me fût permis de vous ouvrir mon cœur, comme je puis vous découvrir ma naissance ! Je suis de la noble race de Clermont et de Montgrane, si respectée dans ces climats, et de plus sœur de Renaud de Montauban, dont vous devez avoir entendu parler, puisque vous avez embrassé la profession des armes. Hé quoi ! s’écria le prince fort surpris, vous êtes fille, et sœur de ce fameux Renaud qui a rempli l’univers du bruit de son nom ! Oui, repartit Bradamante, cet insigne guerrier est mon frère. En disant cela, elle délaça son casque ; et, en l’ôtant, ses beaux cheveux blonds tombèrent le long de ses épaules. Son visage offrait à la vue des traits délicats avec un air fier et majestueux ; on eût dit que l’Amour y tenait son siège, et qu’armé de flèches et de flammes, il dispensait ses lois de cet aimable lieu. Les grâces paraissaient faire leur séjour sur ses lèvres et sur ses joues ; et ses yeux, aussi doux que brillants, étaient si pleins de charmes, qu’on pouvait mieux le ressentir, qu’on ne peut l’exprimer.

À la vue de tant de beautés, le jeune Africain, qui n’avait rien vu de semblable, en fut atteint jusqu’au cœur. Il lui sembla qu’on venait de le blesser d’un trait de feu ; la liberté s’enfuit de son âme. Il se trouble ; et, comme s’il appréhendait la guerrière, il ne peut plus qu’en tremblant parler devant elle.

CHAPITRE XIV.

Du combat de Bradamante et de Roger contre cinq rois africains.

ROGER n’était pas encore revenu du trouble que la fille d’Aymon lui avait causé en lui découvrant son beau visage, lorsqu’ils virent venir vers eux une troupe de chevaliers ; c’était les rois Pinadore, Martazin, Danifort, Morgant et Barigan, qui poursuivaient quelques chrétiens. Roger, quand ces princes africains furent auprès de lui, les pria de s’arrêter ; mais Martazin, qui allait devant les autres, sans faire semblant de l’entendre, tourna bride brusquement vers la sœur de Renaud, et lui déchargea un horrible fendant sur la tête, qu’elle avait encore découverte. La dame eut à peine le temps de se couvrir de son écu, qui en fut fracassé ; en sorte que le coup, glissant sur une des épaules de la guerrière, y fit une blessure dont il sortit beaucoup de sang, bien qu’elle ne fût pas dangereuse.

L’amoureux Roger, à ce spectacle, poussa Frontin sur le barbare qui avait osé porter un fer coupable sur une si belle dame, et le frappa de Balisarde si rudement, qu’il lui aurait fendu la tête, si le coup eût porté à plein sur le casque. Martazin ne laissa pas de tomber aux pieds de son cheval, versant du sang en abondance par le nez et par les oreilles ; et sa chute fut si lourde, que les courroies de son casque se rompirent ; il ne put se relever que la tête nue. Roger, ne croyant pas avoir assez puni ce roi audacieux, se disposait à l’aller attaquer de nouveau, quand Danifort se mit entre deux, en disant : Laisse-le, Roger, c’est Martazin, le favori de notre monarque.

Je ne connais point, répondit le jeune guerrier, le favori d’Agramant dans la personne d’un traître. En même temps, comme Danifort continuait à lui fermer le passage, il le heurta du poitrail de Frontin avec tant d’impétuosité, qu’il le culbuta. Barigan, profitant de cette occasion pour venger Bardulaste, son parent, que Roger avait tué en Afrique, fondit alors sur ce jeune chevalier, et le frappa de toute sa force ; mais Roger n’en fut point ébranlé, et se jeta sur Barigan, dont il perça le ventre de part en part d’une estocade. Pinadore, Morgant, et Danifort, qui venait de remonter à cheval, l’attaquèrent tous ensemble en lui disant : Roger, Roger, tu acquerras peu d’honneur en devenant traître au roi Agramant. Ames basses, leur repartit le jeune guerrier, c’est vous qui êtes des traîtres, et je vais vous faire voir que je vous crains peu tous ensemble.

En parlant de cette sorte, il se mit en défense contre eux, et par-là Martazin évita ses coups ; mais si ce roi put échapper à son ressentiment, il ne se déroba point à la justice du ciel. La noble fille d’Aymon, irritée de son lâche procédé, le joignit dans le temps qu’il s’efforçait de raccommoder son casque, et fit voler sa tête nue d’un coup d’épée. Après s’être ainsi vengée, elle courut au secours de l’aimable prince, qui lui était déjà plus cher qu’elle ne le pensait. Courage, généreux guerrier, s’écria-t-elle en s’approchant de lui, traitons ces perfides comme ils le méritent. Pinadore, Danifort et Morgant, qui avaient assez de peine à se défendre des coups de Roger, ne virent pas sans frémir arriver Bradamante. Danifort même quitta le combat pour aller rassembler plusieurs chevaliers maures qu’il voyait courir dans la campagne après les chrétiens ; mais il ne revint avec eux qu’à sa confusion, car Roger et la guerrière en tuèrent une partie, et mirent le reste en fuite. Ce ne fut pourtant qu’après un long combat qu’ils se virent débarrassés de leurs ennemis ; et ce qu’il y eut de plus fâcheux, c’est que la sœur de Renaud fut blessée en plusieurs endroits, et séparée de son cher chevalier. Comme ils avaient été obligés de s’écarter l’un de l’autre en combattant, la nuit, qui survint, les empêcha de se rejoindre, et ils la passèrent à se chercher.

CHAPITRE XV.

Du départ de Brandimart et de Fleur-de-Lys de Metz, et de la rencontre que fit le prince Roger de Gradasse et de Mandricart.

LA princesse de Lousachan avait été si dangereusement malade, qu’elle fut très longtemps à reprendre ses forces. Cela fut cause que Brandimart et elle, lorsqu’ils arrivèrent à Aix-la-Chapelle, n’y trouvèrent plus l’empereur. Il en était déjà parti pour aller au secours de Montauban. Ils prirent le chemin de cette dernière ville, et ils n’en étaient plus qu’à dix lieues, quand ils s’égarèrent dans une forêt. Ils cherchèrent vainement leur route, et la nuit les surprit auprès d’un ermitage où demeurait un saint personnage qui, par la communication qu’il avait avec le ciel, était instruit de mille choses secrètes, et préservait souvent de très grands malheurs les personnes qui venaient le consulter.

Le prince d’Éluth et son épouse allèrent frapper à la porte de l’ermitage, qui leur fut ouverte par le solitaire, dont l’air vénérable inspirait du respect. Mes enfants, leur dit-il avec douceur, ce n’est point le hasard qui vous amène ici ; la Providence, dont les ressorts sont impénétrables aux gens du siècle, se veut servir de vous pour prévenir la chute de l’empire romain. Le comte d’Angers, qui en est le plus ferme appui, est retenu dans un bois par les enchantements d’un savant païen, et l’armée de l’empereur Charles, privée du secours de ce chevalier, a été défaite. Alors le saint homme leur raconta les principales circonstances de la bataille sanglante qui s’était donnée devant Montauban, de quoi ils furent fort étonnés : ils ne pouvaient comprendre qu’un hermite pût être instruit de pareilles choses. Ils regardèrent le solitaire comme un saint, et ils écoutèrent toutes ses paroles comme autant d’oracles.

Le fils de Monodant ne manqua pas de lui demander par quels moyens Roland pouvait être désenchanté. Le vieillard lui donna là-dessus toutes les instructions nécessaires ; ensuite il offrit quelques fruits à ses hôtes, qui en firent un frugal repas, et qui passèrent après cela la nuit sur deux petits lits de mousse qui étaient dans l’Ermitage. Pour le saint homme, il demeura jusqu’au jour en oraison. Dès que le soleil parut, Brandimart et Fleur-de-Lys prirent congé de l’ermite, et se mirent en chemin. Ils se trouvèrent le lendemain à quatre ou cinq lieues de l’endroit où Roger avait soutenu un si grand combat contre les cinq rois africains.

Le jeune Roger, après s’être délivré de ses ennemis, ne s’appliqua plus qu’à chercher Bradamante, sans laquelle il sentait qu’il ne pouvait plus vivre ; mais, ne pouvant la trouver, il marcha toute la nuit à l’aventure. Le jour suivant, il rencontra sur une petite colline deux chevaliers qui le saluèrent en passant. Il était tellement enseveli dans ses amoureuses pensées, qu’il ne prit point garde à eux, et ne leur rendit point le salut. Ils furent choqués de ce procédé, et l’un des deux dit à l’autre : Il faut que ce chevalier ait pris naissance chez un peuple bien grossier. Il est vrai, dit l’autre, que ses manières démentent sa bonne mine. Roger entendit ces dernières paroles, et s’apercevant de la faute qu’il avait faite, il voulut la réparer. Il fit des excuses aux chevaliers de son incivilité, les priant de la pardonner à la distraction que l’amour lui causait.

Les deux guerriers, qui étaient les rois Gradasse et Mandricart, furent satisfaits de ses excuses. Ta courtoisie, lui dit le roi de Sericane, nous fait juger que tu es bien amoureux. Si tu as besoin de notre secours, tu peux compter sur nous. Seigneur, répondit Roger, j’ai perdu la compagnie d’une personne avec qui j’allais ; si vous l’avez rencontrée en votre chemin, je vous conjure de me le dire. Nous n’avons rencontré ni chevalier ni dame, dit Mandricart ; mais nous nous offrons à chercher avec vous la personne dont vous êtes en peine. Le jeune Africain accepta l’offre, et parcourut avec eux toute la campagne des environs. Pendant que ces trois guerriers marchaient ensemble, Mandricart jeta les yeux sur le bouclier de Roger, et surpris de sa devise : Apprenez-moi, je vous prie, lui dit-il, quel droit vous avez de porter dans votre écu la devise que j’y vois ? Mon origine, répondit l’Africain, m’autorise à la prendre ; mais vous, qui la portez aussi, continua-t-il, êtes-vous d’une race à pouvoir honorer vos armes de cette fameuse aigle troyenne que portait autrefois le grand Hector ? J’ai acquis dans certaine aventure, répliqua le Tartare, les armes dont vous me voyez revêtu, et qui furent autrefois celles de ce vaillant fils de Priam. Je veux les conserver, ajouta-t-il : si vous tirez votre droit de votre naissance, je tire le mien de ma valeur, et quand il vous plaira, nous verrons qui de vous ou de moi mérite mieux d’en avoir la possession.

L’amant de Bradamante accepta le défi, et se disposait à combattre contre Mandricart ; mais s’apercevant que ce monarque n’avait point d’épée, il lui en demanda la raison, et de quelle manière se pourrait faire leur combat. Si je n’ai point d’épée, lui dit l’empereur tartare, c’est que j’ai fait serment de ne me servir d’aucune épée que je n’aie forcé Roland à me céder la sienne, qui m’est destinée. Durandal fut autrefois l’épée d’Hector, et je veux l’ajouter aux armes de ce prince que j’ai conquises. À l’égard de notre combat, poursuivit-il, une des branches de cet orme, que vous voyez près d’ici, me suffira pour conserver mon droit. À ce discours, le roi Gradasse prit la parole : Mandricart, dit-il au Tartare, vous avez plus d’un concurrent dans votre entreprise ; j’aspire comme vous à la conquête de Durandal, et vous ne sauriez la posséder tranquillement sans m’avoir vaincu. Il faut donc s’y résoudre, répliqua brusquement Mandricart, et il vaut mieux y travailler présentement, que de remettre la chose à un autre temps.

Gradasse et le fils d’Agrican, qui avaient fait ensemble tant de chemin en bonne intelligence, se brouillèrent pour Durandal, que le guerrier qui la portait n’était guère disposé à leur céder. Ils arrachèrent chacun une branche de l’orme avec quoi ils s’assaillirent sans ménagement, car le roi de Sericane était trop généreux pour se servir de son épée contre un ennemi qui n’en avait point.

CHAPITRE XVI.

Du combat de Gradasse et de Mandricart, et comment il fut interrompu.

LE prince Roger, qui avait fait en vain tous ses efforts pour les empêcher d’en venir aux mains, les regardait avec étonnement, et les estimait les deux plus puissants guerriers de l’univers. Brandimart et Fleur-de-Lys arrivèrent en ce lieu pendant le combat ; ils allaient où l’ermite leur avait enseigné qu’ils trouveraient Roland. Ils s’arrêtèrent, s’approchèrent du jeune Africain, et, après l’avoir salué civilement, lui demandèrent le sujet du combat qu’ils voyaient. Roger les ayant mis au fait, Brandimart lui dit en riant : Certes, il ne fut jamais de différent moins raisonnable. Ce serait dommage, ajouta-t-il, de laisser ces vaillants chevaliers se détruire l’un l’autre sans aucun avantage, même, pour celui des deux qui serait le vainqueur.

Cessez, courageux guerriers, continua le fils de Monodant, en adressant la parole aux deux rois, cessez de combattre inutilement pour une arme qu’un autre tient en sa possession. Si vous brûlez du noble désir d’avoir Durandal par votre valeur, c’est au comte d’Angers seul que vous devez la disputer ; et je m’offre à vous conduire aux lieux où il est retenu par les charmes d’un enchanteur. Vous aurez même l’avantage de contribuer à sa délivrance, et vous en acquerrez plus de gloire ensuite, si vous pouvez vaincre ce fameux paladin. Les deux combattants s’arrêtèrent à la voix de Brandimart ; ils approuvèrent ses raisons, et le pressèrent de les mener au lieu où il assurait qu’ils trouveraient le comte d’Angers. Le prince d’Éluth, qui avait plus d’impatience qu’eux de s’y rendre, les y conduisit ; ils gagnèrent en moins de deux heures la forêt de la fontaine des Naïades, appelée autrement la fontaine de Rize. Ils entrèrent dans le bois, et marchèrent jusqu’à ce qu’ils rencontrèrent le ruisseau qui sortait de la fontaine. Ils le suivirent, et arrivèrent à la fontaine, où ils virent une troupe de nymphes qui dansaient en rond tout autour ; elles étaient toutes vêtues d’habits légers et galants.

À l’approche des chevaliers, la plus belle des nymphes de la fontaine se détacha de ses compagnes, et s’adressant au jeune Roger, qui avait la visière de son casque levée, elle le pria d’un air engageant de venir danser avec elles. Les yeux de cette belle brillaient plus que les étoiles, et sa bouche vermeille, accompagnée d’un doux sourire, ôtait la liberté de lui rien refuser. Le cœur de Roger, tout prévenu qu’il était pour Bradamante, ne put résister aux instances de la nymphe. Il descendit de cheval, et prenant la main qu’elle lui tendait, il se laissa conduire au milieu de cette charmante troupe. Deux autres naïades emmenèrent avec elles de la même façon les deux rois païens ; Brandimart seul resta quelques moments avec sa princesse ; mais l’une des nymphes l’abordant : Noble chevalier, lui dit-elle, serez-vous moins courtois que vos compagnons ? et ne prendrez-vous point de part à la joie commune ? Venez honorer nos jeux de votre aimable présence.

Ce compliment, fait d’un air gracieux, embarrassa le fils de Monodant. Il ne savait que répondre, ni que résoudre. Dans son embarras, il regardait Fleur-de-Lys, qui lui faisait signe de ne pas accepter ce qu’on lui proposait : néanmoins le moyen de s’en défendre ? la chose lui paraissait innocente, et l’exemple de ses compagnons semblait exiger de lui qu’il les imitât. La nymphe, voyant son incertitude, redoubla ses prières, y joignit les caresses, et lui reprocha si obligeamment de manquer de courtoisie, qu’il ne put lui résister plus longtemps. Il se laissa entraîner comme Roger ; à peine eut-il fait deux ou trois fois le tour de la fontaine en dansant avec les autres, que les nymphes et les chevaliers s’embrassèrent tous, et d’un commun accord se jetèrent ensemble dans la fontaine.

Fleur-de-Lys ne vit pas plus tôt disparaître son époux, qu’elle jugea bien qu’il n’avait pu se défendre de la force du charme. Comme le solitaire lui avait enseigné le secret de désenchanter tous ces princes, elle se pressa de l’éprouver. Elle alla cueillir dans la forêt des herbes et des fleurs dont l’ermite lui avait appris la vertu ; elle en composa six guirlandes, dont elle passa cinq autour de son bras, et elle attacha la sixième sur sa tête.

Elle retourna vers la fontaine et se jeta dedans sans balancer. Elle descendit au fond de l’eau, où elle se trouva dans la prairie qui environnait le palais de cristal. Elle y vit danser encore une partie des dames qu’elle avait vues autour de la fontaine ; et, regardant de tous côtés, elle aperçut à quelques pas d’elle, sous une saussaie, son cher Brandimart assis au pied de la naïade qui l’avait séduit. Que devint-elle à ce spectacle ? son cœur gémit de l’injure qui était faite à sa tendresse. Dans son jaloux ressentiment, elle courut au prince d’Éluth, et lui mit sur la tête une des guirlandes qu’elle avait au bras, en lui disant : Infidèle époux, reprends ta raison égarée, et vois le tort que tu fais à mon amour. Brandimart ne fut pas sitôt couronné de ces fleurs, que la naïade disparut en jetant un grand cri. Le chevalier rentra aussitôt en lui-même, et courut embrasser tendrement sa chère Fleur-de-Lys. Il lui fit des excuses de l’avoir ainsi quittée pour suivre cette nymphe, et rejeta sur le charme des naïades l’égarement de son cœur. La princesse parut se payer de ses raisons, et lui remit entre les mains les quatre guirlandes qu’elle destinait à désenchanter les autres princes.

Brandimart commença par le comte son ami, qu’il trouva aux pieds d’une naïade tout occupé du soin de lui plaire. Ce paladin, dès que son enchantement fut détruit, reconnut avec joie le prince d’Éluth dans son libérateur. Ces deux amis ne pouvaient se lasser de s’embrasser, et Fleur-de-Lys, de son côté, entra dans les tendres mouvements dont ils étaient agités. Ils se rendirent compte de ce qui leur était arrivé depuis leur séparation ; et le fils de Monodant apprit alors au comte d’Angers qu’il avait été trompé par Atlant, que Charlemagne n’avait point été pris, mais qu’il avait perdu la bataille, et s’était retiré vers Paris avec tout ce qu’il avait pu rassembler de son armée. Enfin Brandimart lui dit tout ce que l’ermite lui avait raconté.

Roland ne fut pas plus tôt instruit de toutes ces choses, qu’il voulut partir pour se rendre à la cour de Charles, où il jugeait sa présence nécessaire dans l’état où se trouvait l’empire romain, et pour s’approcher d’Angélique, dont il ignorait la destinée. Son ami lui représenta qu’il fallait auparavant retirer des mains des naïades les trois princes qu’elles retenaient encore. Le comte approuva son dessein, et alla chercher avec lui Roger et les deux rois, qu’ils trouvèrent dans le palais de cristal, plongés dans les délices de l’amour. Ils les désenchantèrent ; et, dans le moment, le palais, la fontaine et la forêt même s’évanouirent, et les cinq princes se trouvèrent avec Fleur-de-Lys et leurs chevaux dans la même plaine où Roger et Bradamante avaient combattu contre les cinq rois africains, sans comprendre comment ils y avaient été transportés, ni sans presque se souvenir que confusément de tout ce qui venait de se passer chez les naïades.

CHAPITRE XVII.

Du combat de Mandricart et de Roland, après leur désenchantement.

LES princes désenchantés étaient encore dans l’étonnement de cette aventure, quand ils virent venir vers eux un nain qui courait à bride abattue. Sitôt qu’il fut à portée de se faire entendre, il s’arrêta, et leur tint ce discours : Nobles seigneurs, si, comme bons chevaliers, vous défendez le droit et l’innocence, je vous somme de vous opposer à la plus cruelle injustice. Si je ne craignais point, lui répondit le roi de Sericane, qu’il y eût de l’artifice dans tes paroles, je t’offrirais mon secours. Le nain jura que, dans l’aventure qu’il leur proposait, il n’y avait aucune supercherie à craindre. Oh ! vraiment, dit alors le comte, tu n’as garde de parler autrement ; mais je me suis laissé tromper tant de fois à de semblables discours, que je ne m’en fierai désormais qu’à mes yeux.

Roger prit la parole : Les hommes, dit-il, ne sont pas tous de même avis ; si nous refusons d’éprouver l’aventure qui se présente, on pourra nous reprocher que nous appréhendons les périls. Ce n’est point à nous à prévoir les malheurs, et il suffit qu’on nous somme de protéger l’innocence. Faisons notre devoir. Nain, mon ami, ajouta-t-il, mène-moi où il faut aller. J’irai partout où tu me conduiras, sur la terre, sur la mer et dans l’air même, si tu m’apprends à voler. Gradasse et Roland eurent quelque confusion de voir que ce jeune chevalier eût montré plus d’assurance qu’eux ; mais loin de lui en savoir mauvais gré, ils l’en estimèrent davantage. Noble et digne effet du pouvoir que la vertu a sur les grands cœurs !

Le prudent prince d’Éluth, qui remarqua les divers mouvements de tous ces princes, craignit que le nain ne mît entre eux de la dissension. Nain, lui dit-il, tu n’as seulement qu’à marcher, nous sommes tous disposés à te suivre. Le nain, qui ne demandait pas mieux, tourna bride aussitôt, et se mit à les conduire. Chemin faisant, Gradasse dit au comte d’Angers : Roland, si cette entreprise est dangereuse, et que la fortune me choisisse pour l’éprouver le premier, j’y veux employer ta bonne épée Durandal. Si je l’appelle ton épée, poursuivit-il, ne crois pas pour cela que je te la cède. Elle m’appartient de droit, puisque ton empereur me l’a promise lorsqu’il était mon prisonnier. S’il te l’a promise, répondit le paladin en colère, qu’il te la donne ; pour moi je n’ai nulle envie de m’en défaire ; et si la fantaisie te prend de vouloir la conquérir par ta valeur, la voilà, continua-t-il en tirant Durandal et la levant en l’air ; mais prends garde que ton corps ne lui serve de fourreau.

À cette réponse de Roland, Gradasse se mit en fureur, et tira son cimeterre. Ces deux grands guerriers, sans autres discours, allaient commencer à se faire sentir la pesanteur de leurs coups, quand Mandricart s’y opposa. Gradasse, dit-il au roi de Séricane, ne pense pas que je te laisse combattre Roland à mon préjudice. Tu sais que j’ai la même prétention que toi sur Durandal, et que j’ai même plus de droit de la posséder. Souffre que je combatte le premier, et nous continuerons d’être amis. Quelque estime que je fasse de ton amitié, lui répondit Gradasse, ce serait trop l’acheter. Charlemagne, comme prince naturel de Roland, a plus de droit de disposer de Durandal que la fée Andronie. Mandricart ne se rendit point aux raisons du Sérican, qui, de son côté, ne pouvait goûter les siennes. Fleur-de-Lys appréhendant que cette contestation ne dégénérât en une bataille entre tous ces guerriers, leur proposa de s’en rapporter au sort. L’avis fut approuvé des deux rois, et la fortune décida pour Mandricart. Gradasse de dépit suivit le nain ; Roger en fit autant ; si bien que l’empereur tartare et le comte d’Angers se préparèrent à combattre devant le prince et la princesse d’Éluth.

Le fils d’Agrican portait encore la branche de l’orme avec laquelle il avait combattu Gradasse, et le comte en arracha une du premier arbre qu’il rencontra. Alors ces deux fiers ennemis se chargèrent avec leurs massues ; ils connurent bientôt leurs forces mutuelles. Souvent ils se faisaient perdre les étriers ; et il est étonnant comment ils pouvaient résister à la pesanteur de leurs coups sans en être écrasés. Les deux spectateurs de ce combat furieux en étaient alarmés, et faisaient au ciel des vœux pour Roland.

Le Tartare et le paladin avaient la même force, la même haleine, la même légèreté. Ils ne pouvaient avoir d’avantage l’un sur l’autre. Néanmoins les deux massues, poussées par les bras de l’univers les plus nerveux, venant à se rencontrer en l’air, celle de Mandricart se brisa par le milieu, et laissa la main de cet empereur désarmée ; au lieu que la massue du comte, restée en son entier, tomba sur le casque de son ennemi avec un fracas épouvantable. Le Tartare en fut renversé tout étourdi sur le cou de son cheval. Si Roland lui eût donné un second coup, il aurait pu se rendre maître de sa vie ; mais son cœur magnanime, dédaignant d’attaquer un guerrier qui ne pouvait se défendre, attendit qu’il fût revenu de son étourdissement.

Quand Mandricart eut repris ses esprits, et qu’il vit le comte tranquille devant lui, il demeura muet d’étonnement et de douleur. Ensuite rompant le silence : Roland, dit-il au paladin, ce n’est pas sans raison que l’univers est rempli du bruit de ton nom fameux. Je pourrais rompre une autre branche à cet arbre voisin mais, après ce qui vient de se passer, je ne puis plus avec honneur continuer maintenant le combat et, d’ailleurs, le jour prêt à finir ne me permet pas d’espérer que je puisse te vaincre. Ta générosité me touche ; si je n’étais pas engagé par serment à ne me servir jamais d’aucune épée que de la tienne, et que ma gloire n’exigeât pas de moi que je venge la mort de mon père Agrican, je renoncerais à l’une et à l’autre prétentions pour te demander ton amitié. Séparons-nous donc ; je vais me jeter dans l’armée d’Agramant ; et, si tu te trouves dans celle de Charlemagne, comme ton devoir t’y oblige, nous reprendrons notre combat. Fasse le ciel que je sois assez heureux pour te rendre alors ce qu’aujourd’hui j’ai reçu de toi ! Roland répondit à ce discours, suivant l’estime qu’il avait pour Mandricart. Il assura ce grand empereur qu’il avait été très affligé du malheur d’Agrican, et qu’il avait même versé des larmes à sa mort.

Enfin le Tartare prit congé du fils de Milon, qui lui donna, en se séparant de lui, la branche de l’arbre qu’il tenait encore à la main. Après le départ de cet empereur, les deux parfaits amis se remirent en chemin avec la princesse d’Éluth, et continuèrent leur route vers Paris, où ils arrivèrent avant que l’armée sarrasine en pût faire le siège, comme elle se le proposait.

CHAPITRE XVIII.

Comment la fille d’Aymon arriva à un ermitage, où elle se fit panser de ses blessures.

LA courageuse Bradamante, après avoir inutilement cherché Roger toute la nuit, se trouva le lendemain, à la pointe du jour, dans une grande lande éloignée de toute habitation. On voyait seulement un petit ermitage que quelques arbres environnaient. La guerrière s’en approcha, dans l’espérance d’y trouver du secours. Elle en avait un pressant besoin ; car la fraîcheur de la nuit, jointe à la fatigue qu’elle avait soufferte depuis le combat, avait empiré ses blessures. Outre cela, le sang qu’elle perdait lui ôtait ses forces. Elle alla donc frapper à la porte de l’Ermitage. Un vieil anachorète, qui y faisait sa demeure, ne voulut point ouvrir, et demanda qui venait troubler le repos de sa solitude. Je suis, répondit la dame, un chevalier blessé qui implore votre assistance.

Depuis quarante années que j’habite ce lieu, répliqua le solitaire, il y en a plus de vingt qu’il n’y est venu aucun homme. Quelquefois le démon m’apparaît sous des formes différentes, et je crains que tu ne sois quelque esprit malin. Ouvre, ouvre, bon homme, interrompit impatiemment Bradamante, je ne suis nullement ce que tu crains ; et t’imagines-tu, ajouta-t-elle, que le démon, qui est un pur esprit, eût besoin qu’on lui ouvrît pour entrer dans ta cabane ? L’Hermite, frappé de cette raison, ouvrit sa porte ; et la dame, l’ayant salué, lui dit : Tu vois une fille de noble sang ; je suis la profession des armes ; je me suis trouvée à la bataille que notre empereur a livrée aux Sarrasins, et j’ai été blessée en plusieurs endroits ; j’ai cherché quelque habitation pour m’y faire panser ; mais je me suis égarée dans ce désert, et la fortune a conduit ici mes pas. Je te conjure donc de ne me pas refuser le soulagement que je te demande. En disant cela, la guerrière ôta son casque, et découvrit son beau visage aux yeux du solitaire, qui, la prenant pour une apparition, s’écria, tout troublé : Ah ! malin esprit, tu m’as séduit par ton beau langage ! mais fuis, et laisse en repos un corps débile qui a renoncé depuis longtemps aux trompeuses voluptés du monde.

Quoique la fille d’Aymon ressentît une extrême douleur de ses plaies, elle ne put s’empêcher de rire de la simplicité du vieillard. Cesse d’appréhender, bon homme, reprit-elle ; et sois persuadé que, quand ton âge et ta piété ne te mettraient pas hors d’état d’être séduit, je ne serais nullement tentée de ta figure. Je le crois, repartit le solitaire ; mais j’ai sujet de te craindre. Hier matin je vis en l’air un bateau, chargé de lutins qui le faisaient naviguer avec des rames, comme s’il eût été dans la mer ; il y avait aussi dans ce bateau plusieurs seigneurs et dames que les lutins conduisaient avec joie en enfer. Le bateau s’arrêta au-dessus de ma tête, et un démon, qui était à la poupe, me dit ces paroles : Frère moine, je te fais savoir qu’en dépit de ton bréviaire et de tes mortifications, l’armée sarrasine à mis en déroute l’armée chrétienne, et qu’Agramant, par la valeur de Roger, détruira la France, malgré tout ce qu’une dame de la cour de Charles projette pour convertir à sa foi ce jeune Roger, dont elle est éprise. Je t’apprends encore que, pour te faire voir que tu n’es qu’un hypocrite, qui te damnes par où les autres se sauvent, nous t’enverrons demain une dame, aux appas de laquelle tu ne pourras résister. Lorsque le démon m’eut tenu ce discours, poursuivit l’ermite, le bateau recommença de voguer si vite, que je le perdis de vue en un instant.

L’amoureuse fille d’Aymon fut merveilleusement étonnée de cette vision du vieillard ; elle y trouvait des circonstances qui lui faisaient juger que tout cela n’était point arrivé sans une volonté particulière du ciel. Hé bien, bon homme, dit-elle au solitaire, sache que je suis cette dame de la cour de Charles dont le démon t’a parlé. Oui, j’ai dessein de faire embrasser le christianisme au jeune Roger, qui fait à présent toute la force de l’armée d’Agramant. Le démon le sait ; et, pour m’empêcher d’y réussir, il te fait concevoir des soupçons désavantageux de moi, afin qu’en me refusant le secours que je te demande, tu me laisses mourir de mes blessures, et que le prince africain ne change point de religion, n’ayant plus personne après ma mort qui s’intéresse à le rendre chrétien. Finissons cette conversation, ajouta Bradamante, et panse mes blessures ; car je souffre trop de ce retardement.

L’ermite, à ce discours, rentra en lui-même, et se prépara charitablement à soulager là guerrière ; il alla cueillir des herbes qu’il connaissait pour très souveraines ; il les pila, et les appliqua sur les plaies, qu’il eut soin de bien nettoyer auparavant. Comme la plus considérable des plaies était à la tête, et que les longs cheveux de la dame l’incommodaient en la pansant, il les coupa. Elle s’évanouit pendant l’opération, tant elle était devenue faible par l’abondance du sang qu’elle avait perdu. Après le premier appareil, le vieillard lui fit faire un léger repas de légumes et de fruits sauvages pour rétablir un peu ses forces ; ensuite elle se coucha sur un lit de gazon qui était dans un coin de la cellule ; elle y dormit toute la journée et là nuit suivante. À son réveil, elle se sentit soulagée, et beaucoup moins faible que le jour précédent. Le bon homme la pansa de nouveau ; et, trouvant ses blessures en bon état, il lui dit : Te voilà, grâce au ciel, hors de danger ; tu n’as plus besoin de mon secours, je te conjure de t’en aller. Il ne serait pas de la bienséance qu’une belle fille comme toi demeurât ici avec un vieillard, qui a consacré à la retraite et aux mortifications le peu de jours qui lui restent à vivre.

La sœur de Renaud, aussi modeste que vaillante, trouva que l’ermite avait raison, et se disposa sur-le-champ à le satisfaire. Elle se fit enseigner le chemin qu’elle devait prendre pour arriver à quelque habitation ; puis elle sortit de l’ermitage, après avoir remercié le bonhomme très affectueusement, et s’être recommandée à ses prières. La route qu’elle suivit la conduisit à un gros bourg où il y avait un chirurgien fort habile. La guerrière se mit entre ses mains, et n’eut pas lieu de s’en repentir, puisqu’en trois semaines il la rétablit entièrement. Au bout de ce temps-là elle partit du bourg pour aller passer la rivière du Tarn au-dessus de Montauban, marcher vers la Loire, et de là vers Paris.

CHAPITRE XIX.

De l’aventure qui arriva à Bradamante au sortir du bourg.

LA fille d’Aymon parvint au bord du Tarn, dans un endroit où cette rivière coulait le long d’une forêt. La fatigue du chemin et la saison brûlante l’obligèrent à descendre de cheval pour apaiser la soif qui la pressait. Elle délaça son casque, puisa de l’eau, et, après s’être désaltérée, elle se coucha au pied d’un arbre dont l’épais feuillage la mettait à couvert du soleil, et étendait son ombrage jusque sur la rivière.

À peine y fut-elle quelques moments, qu’elle s’assoupit. Tandis qu’elle dormait, la belle Fleur-d’Épine, princesse d’Espagne, arriva dans cet endroit. On a dit ci-devant qu’elle était dans-le camp des Sarrasins pendant le siège de Montauban. Après la déroute de l’armée française et la réduction de la place, le roi Marsille, père de cette princesse, ne jugeant point à propos qu’elle le suivît jusqu’à Paris, l’avait laissée avec toutes les dames dans Montauban, qu’il avait pris soin de munir d’une forte garnison, et dont il avait fait une place d’armes pour assurer son retour en Espagne à tout événement. Fleur-d’Épine aimait fort la chasse, et pour se procurer commodément ce plaisir, elle avait établi son séjour à un château situé dans une forêt à deux lieues de Montauban, et où elle avait une garde suffisante pour la préserver de toute surprise.

Elle prenait ce divertissement le jour qu’elle rencontra la sœur de Renaud endormie au bord du Tarn. L’ardeur de la chasse l’avait écartée de ses piqueurs et de ses dames, et, se trouvant près de la rivière, elle descendit de cheval pour se rafraîchir. Elle aperçut la fille d’Aymon qui lui parut un chevalier de bonne mine, elle s’en approcha par curiosité ; mais elle ne put résister aux traits vainqueurs d’un si beau visage ; et comme les cheveux courts de la guerrière, aussi bien que ses armes, contribuaient fort à tromper Fleur-d’Épine ! Ô saint prophète ! s’écria cette princesse, est-il possible que le ciel ait pu produire un si charmant guerrier ? Elle accompagna ces paroles d’un transport si vif, qu’elle ne put s’empêcher de baiser le feint chevalier. Bradamante ne se réveilla point. La princesse espagnole fut tentée de recommencer ; mais la crainte d’être surprise dans cet amoureux larcin par le beau chevalier, l’obligea de renfermer ce désir dans son cœur. Elle se borna donc au seul plaisir de contempler ce visage aimable qui faisait le charme de ses yeux, et qui troublait son cœur.

Elle aurait été longtemps dans cette occupation, si le son bruyant des cors ne lui eût annoncé l’arrivée de ses piqueurs : le bruit qu’ils firent en arrivant réveilla la charmante fille d’Aymon. Sitôt qu’elle ouvrit les yeux, il en sortit une lumière qui éblouit Fleur-d’Épine. L’effet en fut si prompt et si violent, que cette amante ne put cacher ses mouvements secrets ; ses belles joues devinrent plus vermeilles que la rose, et ses yeux parurent pleins de trouble. À la vue de tant de personnes assemblées, Bradamante fut bientôt debout ; et jugeant aux habits et aux manières de Fleur-d’Épine que c’était une princesse, elle la salua respectueusement, puis elle marcha vers l’endroit où elle avait attaché sa jument ; mais elle ne la retrouva plus. Cette bête, que le bruit de l’équipage avait effarouchée, s’était débridée elle-même, et avait gagné le plus épais du bois. Ce n’était pas une petite affaire pour la dame de Clermont que de la retrouver. Dans le besoin qu’elle en avait pour se rendre en diligence auprès de son roi, elle parut fort affligée de sa perte.

La princesse s’en aperçut, et profitant de cette conjoncture pour tâcher d’arrêter auprès d’elle ce gentil chevalier : Jeune guerrier, lui dit-elle en s’approchant de lui, vous paraissez atteint d’une douleur bien vive : peut-on vous en demander la cause ? Serait-ce de m’avoir rencontrée, et de voir votre repos troublé par le grand bruit de mes chasseurs ? Madame, lui répondit la sœur de Renaud, la rencontre d’une grande princesse telle que vous ne peut avoir que des charmes, et l’honneur que vous me faites de me parler est un avantage dont je connais tout le prix ; mais, je vous l’avouerai, le regret d’avoir perdu mon cheval, dont j’ai un extrême besoin, et que je ne trouve plus à l’arbre où je l’avais attaché, me mortifie beaucoup. Cette perte n’est pas irréparable, répliqua la fille de Marsille ; et si vous voulez me faire le plaisir de prendre part à notre chasse pour le reste de cette journée, je vous promets un coursier andalous, qui vaudra bien peut-être celui que vous avez perdu.

L’amante de Roger remarqua dans les yeux de Fleur-d’Épine la passion qui l’agitait. Madame, repartit-elle, l’honneur que vous daignez me faire me paraît si grand pour moi, qu’il m’est impossible de vous en remercier dignement. Pour reconnaître toutes vos bontés, je n’ai qu’un cœur sensible à vous donner ; je vous l’offre autant que le je puis : daignez l’accepter… Ah ! s’écria la princesse espagnole, toute transportée de joie, et se flattant d’avoir donné autant d’amour à ce bel inconnu qu’elle en avait reçu de lui : je ne refuse point un si beau présent, et j’en chérirai toute ma vie la possession. À ces mots, Fleur-d’Épine se fit amener le cheval andalous, qu’on menait toujours à sa suite en quelque endroit qu’elle allât ; et, le prenant par la bride, elle le présenta elle-même à la guerrière, qui le reçut avec respect, et en même temps avec quelque sorte de honte de voir faire à cette princesse pour un inconnu une démarche si peu digne d’elle. Le coursier était le plus beau de l’univers. Il n’était pas si fort que Bayard, mais il ne cédait en légèreté qu’à Rabican seul. Bradamante ne monta dessus qu’après que la sœur de Ferragus fut remontée sur sa haquenée, qui avait pris naissance en Irlande, et courait comme un lévrier. Tout armée qu’était la guerrière, elle se jeta d’un saut dans les arçons avec une disposition que son amante admira.

On recommença la chasse par ordre de la princesse d’Espagne, qui pria le feint chevalier de marcher à son côté. Elles suivent toutes deux les piqueurs, en s’entretenant de choses agréables. Le bois retentit du son des cors et des huées des chasseurs. À ce bruit éclatant, on vit sortir de son fort un cerf dont les ramures allaient jusque sur sa croupe ; il se jeta dans une des routes de la forêt, et les chasseurs se mirent après. Comme la sœur de Renaud ne connaissait point encore son cheval, elle ne lui eut pas sitôt lâché la bride, que le fougueux animal saisit le mors entre ses dents, et courut d’une rapidité pareille à la foudre. Il eut bientôt devancé tous les chasseurs et le cerf même. La seule haquenée de la princesse put le suivre. En vain Bradamante employa la force et l’adresse pour le retenir, ses efforts non plus que les montagnes et les buissons ne pouvaient ralentir sa course. Fleur-d’Épine avait prévu et souhaité cet événement. Le dessein de cette princesse était d’écarter de la chasse son aimable vainqueur, pour lui faire connaître l’ardente passion qu’elle avait conçue pour lui.

Dès qu’elle jugea que, sans être interrompue, elle pouvait lui parler, elle se mit à crier au coursier andalous : arrête, arrête, beau cheval. À ces mots, l’animal s’arrêta tout court ; aussitôt la fille d’Aymon se jeta légèrement à terre, fort satisfaite d’être échappée du péril qu’elle avait couru. La fille de Marsille descendit aussi de cheval, fort contente de voir les choses tourner au gré de ses souhaits ; et feignant de se repentir d’avoir caché à son bel inconnu le vice du coursier dont elle lui avait fait présent : Noble chevalier, lui dit-elle, je devais vous avertir du défaut que ce cheval a de s’emporter quand on lui tient la bride trop lâche, et que le seul moyen de l’arrêter est, comme vous venez de l’éprouver, de lui dire les paroles que vous m’avez entendue prononcer. Je ne sais comment j’ai oublié de vous en instruire. Bradamante répondit poliment aux excuses de la princesse, et fut ravie d’avoir appris le secret de réduire son cheval, qu’elle aurait été fâchée de perdre, à cause de sa vigueur et de sa légèreté.

Fleur-d’Épine s’assit et fit asseoir auprès d’elle le gentil chevalier sur l’herbe fraîche. L’endroit où ils étaient paraissait charmant ; l’amour lui-même n’aurait pu en choisir un plus propre pour ses mystères les plus secrets. La princesse d’Espagne portait une robe bleue toute parsemée d’étoiles d’or ; elle avait son arc à la main, et ses flèches dans son carquois ; mais ses yeux, tout brillants du feu de l’amour, étaient plus perçants que les traits même de ce dieu. Bradamante ôte son casque pour prendre l’air. Son teint, animé d’un vermillon que l’ardeur de la saison et la rapidité de la course qu’elle venait de faire avaient imprimé sur ses belles joues la rendait toute charmante. On apprendra la suite de cette aventure et le succès des amours de ces deux princesses, par le véritable récit que Richardet, jeune frère de Bradamante, en fera dans la suite au courageux Roger.

FIN DE ROLAND L’AMOUREUX.


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a été édité par la

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en avril 2019.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Jean-Louis B. (merci pour cette mise à disposition !), Isabelle, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Nouvelle traduction de Roland l’amoureux De Matteo Maria Boiardo Conte di Scandiano Deux volumes ornés de Figures Tome second, À Paris, Chez Pierre Ribou, 1747. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend un détail de Fleur de Lys regardant Roland et Rodomont luttant sur un pont, huile sur toile, peinte par Giuseppe Bisi postérieurement à 1800 et avant 1849 (Musei Civici di Arte e Storia. Santa Giulia - Museo della Città, Brescia).

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