Tristan Bernard

SECRETS D’ÉTAT

1908

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Table des matières

 

I 4

II 9

III 14

IV.. 18

V.. 20

VI 28

VII 36

VIII 42

IX.. 49

X.. 55

XI 67

XII 76

XIII 84

XIV.. 86

XV.. 94

XVI 101

XVII 106

XVIII 114

XIX.. 121

XX.. 127

XXI 133

XXII 140

XXIV.. 151

XXV.. 162

XXVI 169

XXVII 177

XXVIII 181

XXIX.. 183

XXX.. 190

Ce livre numérique. 193

 

I

Les événements singuliers que je me propose de relater ici sont à la vérité trop graves et trop récents pour que je puisse donner des noms réels aux personnages de cette histoire, et au pays où elle s’est passée. Je dirai seulement que l’État dont il sera question ici – et que nous appellerons la principauté de Bergensland – se trouve dans l’Europe centrale ; sa capitale – nommons-la Schœnburg – est une ville très importante, dont la population dépasse de beaucoup le chiffre de deux cent mille habitants. Je donne ici un nombre très au-dessous du nombre réel, afin de ne pas fournir de trop claires indications.

Il est assez curieux que j’aie été amené à occuper dans cette ville une situation élevée, moi qui avais végété au quartier Latin en donnant des leçons de français à un seul élève, un jeune homme borné et paresseux, qu’une riche famille de snobs lançait de force dans le journalisme mondain.

Chaque mois, mon élève me remettait dix louis sur les trois cents francs que sa mère lui allouait pour ses leçons. Je lui libellais un reçu de trois cents francs qu’il montrait à sa famille. J’avais commencé, par un scrupule de conscience un peu hypocrite, par exiger qu’il vînt chez moi trois ou quatre fois par semaine. Les premiers jours, j’avais essayé consciencieusement de lui donner une leçon, mais, devant son air rébarbatif, je pris le parti de lui lire à haute voix de bons auteurs, de façon à perfectionner son style.

Je feignais de ne pas voir qu’il dormait, et je lisais pour moi, ce qui était assez agréable. Ainsi, je touchais une faible somme qui m’aidait à vivre, je me perfectionnais dans l’étude de nos classiques, et mon élève, tout en augmentant sa pension de cent francs, se reposait de ses nuits de fatigues. Jamais trois cents francs ne furent mieux employés.

Cependant j’aurais bien voulu trouver un autre emploi pour m’assurer une existence moins étroite. J’avais toujours avec moi quelque compagne à qui j’étais attaché par la faiblesse de l’habitude. Cent francs par mois, ce n’est pas lourd pour un garçon de vingt-six ans qui aime les femmes, et qui ne veut pas trop être aimé d’elles.

Je prenais mes repas dans un petit restaurant de la rue Saint-Jacques, où la pension coûtait cinquante francs par mois. La nourriture n’y était pas très bonne, mais je restais fidèle à cet établissement auquel me retenait – je dois le dire – un arriéré continuel. J’ai longtemps maudit cet arriéré… La Providence avait son idée. C’est, en effet, dans ce restaurant que je fis la connaissance d’un petit tailleur allemand…

Il se nommait Karl Merck, il était de Carlsruhe. Après avoir séjourné pendant trois ans dans le Bergensland, il était venu s’installer depuis quelque temps à Paris. J’avais horreur de cet homme, je détestais son empressement, ses amabilités, d’autant que je ne lui accordais aucune importance sociale…

Ce fut pourtant ce personnage négligeable qui fut l’aiguilleur de mon destin, et, de la voie de garage herbue où je végétais, me dirigea sur la grande ligne où passe le rapide, et qui va loin.

Il avait des relations avec un secrétaire de l’ambassade, chez qui sa sœur, je crois, était placée comme gouvernante. Le secrétaire, que son gouvernement avait chargé de chercher un jeune Français pour tenir là-bas un emploi de confiance, s’était adressé à lui, à tout hasard, faute sans doute d’avoir des relations suffisantes en dehors du ministère français des Affaires étrangères, à qui il valait mieux ne rien demander. On leur aurait envoyé quelqu’un qu’ils auraient été forcés de garder, même s’ils avaient été mécontents de ses services, ou s’ils n’avaient pas été tout à fait sûrs de sa loyauté.

J’allai donc un matin en compagnie de Karl Merck à l’ambassade du Bergensland. Je m’efforçais de n’être pas trop aimable avec le tailleur, afin de ne pas trop m’apercevoir du contraste de mon attitude actuelle avec ma froideur passée.

C’était très gênant de marcher dans la rue avec lui, parce qu’il était extraordinairement petit, et qu’il avait la manie de se mettre toujours au pas. Je me souviens que, pendant tout ce trajet, je fis mon possible, sans en avoir l’air, pour contrarier cette manie…

Nous arrivâmes à l’ambassade, et sur un mot que tendit Karl Merck au domestique, on nous introduisit auprès du secrétaire, qui me fit subir un petit interrogatoire sur ma famille, et sur mon instruction. Puis il m’accompagna chez « le patron ».

Je me trouvai en présence d’un homme très grand, complètement rasé, qui ressemblait à un énorme garçonnet. Le secrétaire lui répéta tous les renseignements sur moi-même que je lui avais fournis. Le grand petit garçon répétait sans cesse : « Oui, oui, » en hochant la tête avec nonchalance.

— Eh bien ! dit-il, d’une voix condescendante et fatiguée, qu’on lui donne trois. Oui, oui ! faites-lui donner trois… Monsieur Humbert, me dit-il, trois mille francs je vous fais remettre… Ceci, pour les frais de votre départ… Puis il se leva et alla, sans mot dire, appuyer son front contre la vitre de la haute croisée.

L’ambassade était installée dans un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain. Les pièces étaient très hautes et très austères. Quand l’ambassadeur fut resté quelques instants à la fenêtre, il revint, reprit place derrière son grand bureau, inclina la tête, les yeux fermés, en faisant la grimace comme quelqu’un qui souffre des dents pendant son sommeil ; puis il me regarda, les yeux brusquement grands ouverts :

— Cette mission que vous avez n’a pas un caractère secret… Non, non… mais cependant, bien évidemment, monsieur Humbert, il vaudrait mieux, en tout cas, ne pas parler à droite et à gauche…

Chaque fois qu’il disait : monsieur Humbert, il aspirait fortement l’H, sans qu’on pût voir si c’était par mépris ou par politesse.

Puis il se mit à échanger quelques mots avec le secrétaire, qui lui donnait le titre de « prince ».

On me remit donc trois mille francs, sur lesquels je voulus laisser trois cents francs au petit tailleur, mais il n’accepta rien. Je ne sais pas s’il touchait quelque chose de l’ambassade, je ne le crois pas. Je suis persuadé qu’il agissait ainsi par pure obligeance. Il aimait rendre des services aux gens, mais il était d’un physique tellement peu avenant qu’on ne lui en savait aucun gré.

Il y avait bien longtemps que je n’avais eu à ma disposition une somme aussi importante. À la vérité, mon chiffre de dettes était presque aussi élevé. Mais ces dettes criardes, aussitôt que je fus nanti du numéraire, cessèrent de crier comme par enchantement.

J’écrivis à mes créanciers des lettres posées, par lesquelles je les remettais paisiblement au semestre suivant pour un acompte. J’allai dans un grand magasin, où j’achetai du linge, des habits et des chaussures, afin de faire bonne figure à la Cour. Je trouvai au rayon de costumes d’homme jusqu’à une culotte courte en drap blanc pour la tenue de gala.

Le secrétaire d’ambassade m’avait bien recommandé ce détail. Et j’achetai dans un café de la rue de Vaugirard une épée qu’un garçon me vendit. Il l’avait eue, je crois, d’un étudiant qui lui devait de l’argent, et il affirmait que c’était la propre épée d’un homme illustre dont le nom, à vrai dire, tel qu’il le prononçait, était inconnu, mais pouvait bien être celui, passablement altéré, de M. de Talleyrand.

Le tailleur me confia un petit livre où j’appris quelques rudiments de la langue de Bergensland, qui ressemblait d’ailleurs beaucoup à l’allemand.

Après avoir fait mes adieux à ma petite amie actuelle, qui travaillait dans les modes, et lui avoir remis une certaine somme, pas très importante d’ailleurs (quatre-vingts francs), je pris le Nord-Express, où mon voyage était payé.

II

Comment tout cela allait-il finir ? Je me disais que c’était une aubaine extraordinaire, mais je ne voulais pas trop y réfléchir : j’avais peur. J’avais beau être tombé, avant ces événements, à une condition si humble que tout changement d’existence ne pouvait être qu’avantageux, je me sentais effrayé par l’aventure, par l’inconnu. J’ai toujours été un jeune homme tranquille, et si je suis devenu un bohème, ce n’est certes pas par goût : c’est plutôt parce que ma famille s’était trouvée ruinée et que j’étais assez paresseux ; mes penchants véritables me faisaient désirer une existence régulière et calme où, très loin devant soi, on aperçoit une route monotone, mais sûre.

J’avais été élevé dans la peur des tournants et de l’imprévu.

J’étais, depuis quelques heures, installé dans le train. Nous approchions de la frontière d’Allemagne. Je m’étais levé à diverses reprises pour regarder le pays que je ne connaissais pas. Ce n’était pas précisément par curiosité, mais plutôt par un besoin raisonnable, impérieux et légèrement fatigant, de ne pas laisser perdre un spectacle nouveau pour moi. Mes yeux s’ingénièrent à admirer ces campagnes et à leur trouver quelque différence avec d’autres points de vue que déjà, au cours d’autres voyages, j’avais consciencieusement admirés.

Pendant un petit congé d’inattention que je m’accordais, je vis, en regardant à mes côtés, un jeune homme qui semblait chercher à me parler. Il était mince et de haute taille. Ses cheveux blonds pâle, presque blancs, avaient la même couleur que sa peau, et s’en distinguaient seulement par leur reflet soyeux. Le jeune monsieur me déclina ses nom, titre et qualités : Henry, comte de Tolberg, troisième secrétaire d’ambassade du Bergensland. Il m’avait aperçu à la légation, le matin où j’y étais allé avec Merck. Il se rendait dans le Bergensland, où il allait passer de petites vacances.

Le comte de Tolberg parlait le français avec un léger accent, mais de la façon la plus correcte. Il mit la conversation sur les théâtres de Paris, particulièrement sur les petits théâtres. Je lui répondis de mon mieux. Je n’avais été dans aucun de ces endroits depuis plusieurs années, mais je pouvais néanmoins en parler, d’après ce que j’avais lu dans les journaux. Puis le jeune comte me donna des détails sur la Cour du Bergensland. Il me parla du roi. Le roi du Bergensland, d’après le comte de Tolberg, était un homme fort intelligent et un peu original. Il se cloîtrait pendant des semaines dans un pavillon de chasse, se contentant de voir ses ministres de temps à autre. Quelquefois il se murait pendant des semaines, sans se montrer à une autre personne qu’à Herner, son « premier ».

— Le peuple, ajouta le comte de Tolberg, ne le voit jamais, mais ce qu’il perd en affection, il le gagne en prestige. C’est un roi mystérieux. On le vénère, on le craint un peu comme un personnage légendaire.

Dès qu’il ne parlait plus de Paris et qu’il ne se croyait pas obligé d’affecter la frivolité française, le jeune comte me paraissait un esprit bien plus charmant et plus profond.

— Le « premier », ajouta-t-il, le baron de Herner, passe aux yeux de bien des gens pour le véritable roi, et, au juste, c’est le roi qui fait de lui tout ce qu’il peut être. Herner a la bride libre, mais on ne la lui lâche pas. Et on peut très bien lui retirer la faveur royale. D’ailleurs, Herner sait à quoi s’en tenir sur la haute valeur du roi. Ce Herner, vous le verrez très souvent. Vous serez en rapport direct avec lui. Grande puissance intellectuelle, mais peu de charme. Très peu de ces qualités de sentiments qui rendent une intelligence agréable.

C’était vraiment un peu étonnant de voir ce jeune diplomate, qui me connaissait depuis une heure, me parler avec autant de liberté des choses de son pays et s’exprimer aussi franchement sur le compte du premier ministre, personnage considérable que j’allais approcher et à qui je pourrais – en savait-il quelque chose ? – rapporter ses paroles.

Mais le comte de Tolberg avait très bien compris que je ne le trahirais pas. Il avait eu en moi une confiance spontanée qui me rapprocha singulièrement de lui.

— Vos fonctions, me dit-il encore, vous mettront également en rapport avec deux fidèles de Herner : le ministre de l’Intérieur, Von Mulen, et le ministre de la Guerre, le général de Fritz. Les trois ministres semblent tenir entre leurs mains les destinées du Bergensland. Au fond, c’est le « premier » tout seul qui compte pour quelque chose. Quant au Parlement, dont la présence donne une allure de monarchie constitutionnelle à notre gouvernement, il ne fait, dans la réalité qu’accroître le pouvoir absolu du roi. Le roi semble dirigé par ses députés et c’est lui qui gouverne par eux. Ce sont ses serviteurs fidèles. Les députés chez nous sont décorables. On ne se prive donc pas de les décorer et de les anoblir au fur et à mesure des besoins…

— C’est très curieux, me dit tout à coup le comte de Tolberg, énonçant tout haut cette remarque que j’avais faite à part moi l’instant d’auparavant, comment se fait-il que je vous dise tout cela ? Tout à l’heure, j’étais venu à vous simplement pour causer, et à mesure que vous m’ayez écouté, je vous ai fait des confidences plus intimes et plus graves. Dès que j’ai senti que vous n’étiez pas le premier venu, je me suis mis à parler, à parler, et j’ai même trouvé des choses que je n’avais pour ainsi dire jamais formulées. J’ai eu soudain des visions sur les gens de « là-bas », qui ne m’étaient jamais apparues aussi nettement.

Il dit encore, sans me regarder, comme se parlant à lui-même :

— Comme on est reconnaissant à ceux qui vous accroissent ainsi… La jeune femme que j’aimerais entre toutes serait celle qui m’obligerait, par son charme, par la façon dont elle m’écouterait, à être toujours meilleur et toujours plus intelligent que je ne suis.

Au ton attendri du jeune diplomate, je vis bien que la jeune femme qu’il aimerait entre toutes était peut-être celle qu’il aimait à l’heure présente. On n’a pas un air charmé et aussi languissant quand on parle d’une dame au conditionnel.

— J’ai connu… jadis… une femme comme cela, dit-il encore. (Déjà, dans le besoin de parler de cette amie, il la rapprochait de lui et lui faisait quitter le monde hypothétique pour ramener tout doucement dans le passé réel…) Cette personne que j’ai connue, dit-il, avait de ces beaux yeux qui vous forçaient à la sincérité absolue. Quand ils vous regardaient, on ne pouvait même pas se mentir à soi-même… Et sa joie ! Et son rire ! Quel rire impétueux, généreux !… Je vous semble incohérent dans mes propos et j’ai l’air de vous dire cela pêle-mêle ; mais dans mon esprit, mes paroles ont un lien… J’ai fermé un instant les yeux ; son visage charmant m’est apparu ; je l’ai vue sourire ; je l’ai entendue rire…

… Elle ne riait pas toujours… Pendant qu’elle était grave, son visage d’un ovale merveilleux avait une douceur asiatique. Il était comme ces visages de femmes japonaises brodés sur des étoffes précieuses. Ils ressemblent à de grandes fleurs de soie.

— Pardonnez-moi, lui dis-je, mais ce qui me semble étrange, c’est que vous puissiez me parler avec autant de plaisir d’un être qui n’est plus, qui semble avoir disparu de votre vie. Il est étrange que vous ayez si peu de tristesse en songeant à sa disparition.

Il me regarda.

— Vous avez bien compris, dit-il en souriant, que cet être existait encore. C’est vraiment un peu tôt pour vous faire des confidences aussi intimes, mais ma foi, tant pis ! j’y arriverai fatalement, et comme j’ai hâte d’y arriver et que je ne vous ai peut-être abordé que pour cela, je vais tout de suite vous parler d’elle…

III

— Vous allez la voir à la Cour. Il est d’ailleurs probable qu’on vous dira sur son compte et sur le mien toutes sortes d’histoires… des choses qui ne sont pas. Il est bien évident que si ces choses étaient, je vous dirais qu’elles ne sont pas. Je ne viens pas poser ici au galant homme. Il m’est arrivé d’être au mieux avec une femme et de le dire à des amis dont j’étais sûr, mais il se trouvait que la dame l’avait toujours dit avant moi à des amies, car les femmes n’ont aucune discrétion… Mais si jamais tout ce qu’on dit de moi et de cette personne arrivait réellement, je crois très sincèrement que je ne le révélerais pas à mon meilleur ami. Ce n’est pas par galanterie qu’on tait ces choses-là, c’est par une sorte de pudeur. Le don qu’une femme fait de soi-même est aux yeux de celui qui l’aime quelque chose de grave, de digne de respect. Quand c’est une autre personne qui en parle, cela paraît tout autre chose.

— Si je reviens à Schœnburg continua le jeune comte avec plus d’abandon encore – car ces confidences nous rapprochaient de plus en plus – si je reviens, vous pensez que c’est uniquement pour la revoir. Il y a cinq mois que je ne l’ai vue. Bien entendu, nous nous écrivions tous les jours.

« Quand je vous ai parlé du premier ministre, je vous ai dit d’abord de lui moins de mal que je n’en pensais, car j’ai tellement de raisons de le détester que je fais tout mon possible pour le juger avec bienveillance. D’ailleurs, il ne faut jamais être malveillant, je considère que la malveillance empêche d’être clairvoyant et que perdre sa clairvoyance, c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme.

Le comte de Tolberg aimait assez mêler à son langage certains de ces aphorismes qu’il énonçait avec hésitation, comme si c’étaient des idées qui lui venaient à l’instant même et qu’il essayait de formuler. Mais je pensais bien qu’il les avait trouvées déjà depuis longtemps et qu’il ne les exprimait pas pour la première fois. Il forçait un peu les transitions pour arriver à placer au bon endroit ces vérités ingénieuses dont il savait l’intérêt. Il faisait visiblement des frais. Il sortait en mon honneur toutes les richesses de son esprit. Cet empressement à me plaire ne pouvait m’être antipathique ; il était d’ailleurs assez ingénu et très gracieux.

— J’ai toutes les raisons, me dit-il, de détester ce Herner. Bertha, la personne dont je vous parle, a un mari, un malheureux enfermé depuis quatre ans dans un asile d’aliénés. Elle voudrait divorcer, mais la chose n’est pas très facile chez nous, surtout pour une personne de l’entourage du roi. Herner fait tout son possible pour entraver les projets de mon amie… Je ne crois pas qu’il l’aime, mais il lui a fait la cour et il verrait un avantage positif à l’épouser. Or, il sait que si elle divorce, ce sera plutôt moi qu’elle épousera. Il cherche donc par tous les moyens à m’empêcher de revenir à Schœnburg ; auparavant, tous nos attachés voyageaient et rentraient chez eux à leur guise ; maintenant, – ceci a été fait en mon honneur, – il a voulu les obliger à demander des congés réguliers. Heureusement qu’avec notre ambassadeur, il a trouvé à qui parler… Vous l’avez vu à Paris, notre ambassadeur ?

— Oui, ce grand garçon qui balance constamment la tête ?

— Il a l’air nonchalant, n’est-ce pas ? Mais je vous assure qu’il veut bien ce qu’il veut… Comme il est prince et de famille presque royale, Herner est obligé de le ménager. Heureusement que l’ambassadeur me soutient, parce que j’ai dans le premier ministre un ennemi capable de tout, et terrible, beaucoup trop terrible pour moi. Je ne manque pas de courage, mais je ne peux en avoir qu’à l’occasion. Je ne suis pas combatif, je crois que je donnerais très bien une minute d’héroïsme, mais je ne suis pas un homme à lutter constamment… J’ai l’âme trop faible… Je ne dis pas cela par veulerie ou par lâcheté. Je me l’affirme de temps en temps parce que je ne suis pas fâché de m’en rendre compte, et parce que je sais ainsi mieux ce que je peux attendre de moi : une force rapide, presque indomptable… mais aucune opiniâtreté. Je sais que, dans bien des cas, je ne peux pas compter sur moi : c’est un grand avantage d’être renseigné là-dessus.

— Voulez-vous me permettre de vous dire, bien que ce soit un peu prétentieux de ma part, que vous aurez un allié là-bas ?

— Je vous remercie. Soyez persuadé que ce que vous dites n’a rien de prétentieux. On vous donnera à Schœnburg un poste de confiance dont l’importance doit dépendre de la valeur de l’homme qui l’occupera. Vous pourrez me rendre de grands services… Je les accepterai, si je ne dois pas gêner ainsi vos intérêts, et si je ne compromets pas votre situation à la Cour. Je vous remercie donc, et croyez bien que lorsque je vous ai abordé, je l’ai fait sans arrière-pensée… Ce n’était pas pour m’assurer un allié…

— Vous n’avez pas besoin de me le dire. Quand je vous connaîtrais depuis dix ans, je ne saurais pas mieux que maintenant à quel point vos sentiments sont désintéressés…

Je m’arrêtai. Nous abandonnâmes, d’un accord tacite, ce sujet de conversation. Il nous semblait que nous nous étions déjà dit pour ce jour-là suffisamment de choses agréables.

IV

Il y avait près d’un jour que nous étions en route, et nous approchions de Schœnburg. Mon compagnon et moi, nous avions passé des heures charmantes… Mais à mesure que le train nous rapprochait de Bertha, je sentais le comte plus distrait.

J’étais un peu ébloui par tout ce qu’il me racontait au sujet de l’emploi que j’allais occuper à la Cour, et ce qui m’étonnait dans cette fortune subite, c’était d’avoir été choisi, moi, un inconnu, pour une fonction qui pouvait devenir très importante. J’allais jusqu’à me demander si c’était bien là un effet unique du hasard, et si je n’avais pas été appelé à ce poste pour une raison secrète. N’y avait-il pas quelque mystère dans ma naissance, une aventure romanesque ? Mais, aussi loin que je pouvais remonter dans ma famille, on n’avait jamais connu, chez ces paisibles marchands de Mâcon, de landgraves, de ducs ou d’archiducs en voyage.

Le comte de Tolberg m’expliqua pourquoi ces gens du Bergensland avaient fait choix d’un étranger pour tenir l’emploi qui m’était destiné ; c’est parce qu’ils savent bien qu’un homme qui n’était pas de chez eux ne pourrait jamais parvenir, quelle que fût son influence, aux plus hautes fonctions officielles.

— D’ailleurs, ajouta-t-il il y a peu de personnes là-bas, en dehors du roi, du premier ministre, de l’ambassadeur et de moi, qui sachent très bien le français. Moi, je n’ai pas comme vous l’avantage d’être barré d’avance pour les situations élevées. Si grand que devienne votre pouvoir, – et il deviendra grand, j’en suis sûr, – vous ne serez jamais qu’un fonctionnaire sans titre.

Cependant, nous arrivions à une gare qui se trouvait à une demi-heure de Schœnburg, et nous aperçûmes sur le quai une grande jeune femme brune. Tolberg tressaillit en l’apercevant. Elle le regardait avec un visage faible, comme exsangue… Ses lèvres tremblaient ; c’était une expression si violente qu’on ne savait si elle était de joie ou de douleur.

Il sauta sur le quai, alla lui prendre la main, et l’attira doucement jusqu’au wagon, enfantinement, comme un petit garçon va chercher une petite fille. Ils se regardèrent en silence. Au bout d’un instant, Tolberg me désigna de la main : « Un très bon ami. » On ne prononça aucun nom ; je m’inclinai et je m’éloignai dans le couloir, mais en évitant de mettre, à les laisser seuls ensemble, une précipitation trop indiscrète.

V

Cependant il était temps de quitter mon ulster et ma casquette de voyage et de remettre dans ma valise, avant de la boucler, mes livres et mes journaux.

Quelle émotion à la pensée que dans un instant on va se trouver en présence d’une grande ville inconnue !… Puis c’est toujours une déception. La ville nouvelle est pareille à d’autres : ces omnibus, ces grelots, cet hôtel en face de la gare… Il y a trop peu de temps que les chemins de fer existent ; toutes les gares sont de la même époque ; c’est la même civilisation qui a édifié ces bâtiments, aménagé ce grand espace vide devant la station. Et ces trottoirs où des employés d’hôtel, pour se servir de langues diverses, emploient toujours les mêmes formules de racolage… Ils vous parlent un langage connu ou inconnu avec la même expression de visage. Les gares les plus étrangères ont le même costume, un uniforme banal et triste, pour accueillir le voyageur.

Dans le brouhaha de l’arrivée, j’avais perdu de vue le comte de Tolberg. En passant dans le couloir qui conduit à la sortie, je le vis à deux pas de moi, et il eut le temps de me dire en souriant :

— N’ayons pas l’air de trop bien nous connaître.

Quant à son amie, à qui il avait parlé de moi, elle me regarda si gentiment que mon cœur en battit, et que dans un élan intérieur je lui vouai une de ces affections qui durent la vie entière…

Je remarquai qu’ils s’en allaient chacun de leur côté, et, malgré moi, je suivais des yeux la jeune femme, pendant qu’elle montait en voiture, lorsque je m’entendis appeler par mon nom… J’avais devant moi un homme à barbe grise, de petite taille, qui me regardait de tout son œil gauche, et d’une partie de son œil droit, sur lequel tombait une paupière désemparée, comme un de ces stores à l’italienne qui ne fonctionnent plus.

C’était le précepteur des neveux du roi. On l’avait dépêché à ma rencontre parce qu’il savait un peu de français. Il parlait notre langue avec plus d’intrépidité que de bonheur. Il se lançait dans une conversation française avec une audace que rien ne décourageait ; les obstacles ne le rebutaient pas ; il en rencontrait à chaque mot ; mais il en triomphait en remuant le bras, en tapant du pied, à moins qu’il n’abandonnât résolument sa phrase pour aborder la phrase suivante. À défaut de vocables exacts, ses gestes étaient si abondants, si expressifs, qu’on finissait par le comprendre. Mais il valait mieux ne faire aucune attention aux mots qu’il prononçait et qui, non seulement ne servaient en rien à l’intelligence du texte, mais encore lui nuisaient fortement ; car il employait constamment des expressions les unes pour les autres, supprimait les négations, en ajoutait d’intempestives, et quand il se trouvait dans un encombrement inextricable, raidissait tous les muscles de son visage, puis s’écriait : « Voilà ! » avec un air de triomphe…

Il me fit monter dans un landau, et je vis tout de suite, au ton qu’il prit avec le cocher et le valet de pied, qu’il cherchait à se donner à mes yeux une grande importance. Mais ses desseins n’étaient pas secondés par les domestiques qui ne lui parlaient pas précisément comme à un prince du sang.

Dans la voiture, M. Bölmöller, qui n’avait pas été long à me dire son nom et ses titres, se mit à me parler pêle-mêle, sans nuances, avec des gestes énormes, de tous les personnages de la Cour. C’était peut-être parce qu’il savait que je me trouverais en relations avec ces différentes personnes, et que je pourrais leur répéter à l’occasion tout le bien qu’il me disait d’elles. Il était assez capable de ces calculs ingénus. Mais je crois plutôt qu’uniquement occupé de lui-même, il n’avait aucune opinion précise sur les gens, et qu’il en adoptait au hasard une quelconque, de préférence favorable, pour ne pas se compromettre.

Il me parlait depuis cinq minutes à peine, et j’avais déjà renoncé à l’écouter. Je regardais à travers les vitres du landau la ville que nous traversions. Le temps était froid et gris. Approchions-nous du palais ? Les chevaux trottaient à bonne allure le long d’un boulevard bordé de petites maisons basses, qui avaient chacune devant elles un petit jardin.

En me penchant un peu, j’apercevais au loin une vague place. Était-ce là ? Je ne voulais rien demander à mon voisin. J’aimais mieux en avoir la surprise.

Oui, c’était certainement ce grand bâtiment carré où je voyais de loin un soldat en faction. Elle était un peu sévère, cette bâtisse, mais elle avait une certaine grandeur… J’étais tout de même déçu que ce fût cela. J’attendais je ne sais pas quoi, mais autre chose…

Cependant, le landau passa devant le palais, sans y entrer. Le factionnaire, reconnaissant la livrée royale, avait présenté les armes à tout hasard.

Puis soudain, quelques minutes après, comme je ne m’y attendais plus, comme j’y avais presque renoncé, nous arrivâmes… Le cocher tourna brusquement sur une place, entra sans prévenir sous une grande porte, et traversa la cour pavée du palais royal. La voiture s’arrêta devant un perron très haut, et qui, bien que les marches fussent basses, devait être dur à escalader par les grandes chaleurs.

Il n’y avait personne dans le vestibule d’entrée, et j’en eus, malgré moi, une petite déception. Assurément, je ne pensais pas que le roi et toute la Cour dussent venir à ma rencontre. Mais personne !… J’avais ressenti une sorte de vanité inconsciente de tout ce que m’avait dit mon ami Tolberg, au sujet de l’importance possible de mes fonctions…

Bölmöller, pour faire venir quelqu’un, toussa avec autorité. Mais cet appel resta sans effet, et si une grande femme âgée fit son apparition l’instant d’après, ce fut bien, semble-t-il, le résultat d’un hasard. Cette femme avait des boucles de cheveux gris, comme un vieux portrait, mais en quantité vraiment anormale. Elle me parla dans la langue du pays comme si j’allais comprendre d’emblée avec la tranquillité de Bölmöller lui-même, quand il se lançait dans une conversation française. Bölmöller me traduisit ses paroles avec sa bonne volonté ordinaire. Puis, de guerre lasse, ils se dirigèrent, sans insister davantage, vers un petit escalier, en me faisant signe de les suivre.

Ma chambre était au troisième. Le toit en était mansardé ; il était assez élevé en certaines parties ; cette chambre était en somme une grande et imposante mansarde. On l’avait meublée avec des vieux meubles qui avaient sans doute une grande valeur ; mais je ne m’y connaissais pas. C’étaient des meubles étrangers, et des vieux meubles, c’est encore plus étranger que les meubles neufs. Ils ont été mêlés à trop d’existences inconnues. On avait cardé à neuf le matelas, qui bombait un ventre énorme. Je pensais que je serais mal couché pendant une ou deux nuits. Et cela m’attrista. À ce moment, je regrettai ma vie de Paris, médiocre et à peu près tranquille.

La femme âgée nous avait quittés, et j’avais commencé à faire ma toilette après avoir ouvert mon petit sac de voyage (ma malle était restée à la gare). Bölmöller continuait à me parler avec animation. Il me parlait à propos de tout, de la forme d’une brosse, de l’eau du pays, qui était très saine. Je ne l’écoutais pas ; cependant j’avais pour lui un petit attachement, un peu de l’affection de Robinson pour Vendredi. Je sentais bien que je le lâcherais aussitôt que j’aurais trouvé mieux. Mais, pour le moment, c’était le seul être que je connusse dans ce palais inconnu.

Je mettais fin à un premier nettoyage hâtif, quand on frappa à la porte. Un grand domestique, plus dédaigneux encore que le cocher pour la personnalité de Bölmöller, vint proférer quelques mots que mon interprète me traduisit d’une façon à peu près claire… Le premier ministre me faisait demander.

Et, pour la première fois, j’eus un sentiment de crainte, à l’idée que j’allais comparaître devant quelqu’un, qu’on allait m’interroger, comme pour un examen, et que peut-être je ne ferais pas l’affaire.

Je suivis le grand domestique. Bölmöller m’accompagna jusqu’au premier étage. Là, il me serra la main, en me disant : « Je n’entre pas, » du ton d’un homme occupé ailleurs. Il ajouta qu’on se reverrait un peu plus tard à la table de l’intendant.

Je traversai, précédé du valet de chambre, une salle d’attente, ornée de grands tableaux fumeux. Puis nous entrâmes dans le cabinet de M. de Herner. Un homme au visage froid, mais sympathique, se leva d’une table de travail et me tendit la main. C’était le premier ministre.

Je fus surpris de son air de jeunesse. J’ai su depuis qu’il avait quarante ans bien passés, mais il paraissait trente-cinq ans à peine. Il avait une figure un peu longue, une moustache châtain clair, des cheveux de même couleur un peu crépus. Mais je regardais surtout ses yeux bleus, nets plutôt que froids, et je vis avec satisfaction que son regard ne me gênait pas comme certains regards, même d’amis, que j’affronte avec une certaine gêne.

Il parlait français avec des hésitations que, fort adroitement, il masquait par des silences, qui semblaient être de songerie ou de réflexion. Je le regardais pendant qu’il parlait et je me disais que Tolberg avait peut-être tort, que ce Herner n’était pas le mauvais homme qu’il semblait dire, et que, quoi qu’il en pensât, le jeune comte se laissait influencer par ses rancunes dans le jugement qu’il portait sur le premier ministre. Sans que la sympathie naturelle que j’avais ressentie si vite pour mon compagnon de voyage diminuât, je commençais à regretter de lui avoir promis mon aide ; cette promesse me donnait déjà un peu à mes yeux une allure de traître vis-à-vis de ce Herner qui m’accueillait si bien.

Il me pria de dîner chez lui le soir même. Il me donna l’impression d’un homme que la satisfaction de commander ne satisfaisait pas complètement, et qui s’ennuyait ; et je fus flatté que ce grand de la terre songeât à moi pour se distraire.

Je n’avais pas mon habit qui était resté dans ma malle. Mais le baron de Herner me dit en souriant que le dîner où il me conviait n’avait rien de protocolaire. Puis il me tendit la main et me dit : « À sept heures. »

Bölmöller, de son côté, m’avait donné rendez-vous à la table de l’intendant. Où pourrais-je le prévenir ?… Je le rencontrai sur le palier du premier, où il se trouvait comme par hasard. Cette curiosité me déplut. Je commençais déjà à me détacher de lui. Et je m’en aperçus moi-même au ton un peu méchant de regret poli que je pris pour lui dire que je ne dînerais pas le soir en sa compagnie. J’ajoutai, de l’air le plus naturel du monde, que j’étais invité chez le premier ministre. Il me répondit, du même air, qu’il n’y avait jamais dîné, qu’il ne savait pas comme on y mangeait… Lui n’avait jamais mangé qu’à la table du roi, – assez fréquemment, ajoutait-il, et la chère y était fort remarquable. Ce petit Bölmöller n’était pas très fin ; mais quand il était piqué par l’envie, il trouvait des répliques assez ingénieuses.

À partir de ce moment, il fut pour moi une manière d’ennemi ou tout au moins de rival, un rival que je méprisais et dont j’avais honte, mais que je ne pouvais me retenir d’humilier le plus souvent possible, tout en me répétant que c’était un être sans importance, dont vraiment je n’aurais pas dû m’occuper.

Je remontai dans ma chambre. Ma malle était arrivée, et je m’en aperçus avec une certaine tristesse : car alors, je n’avais plus d’excuse pour rester en costume de voyage. Il fallait mettre une redingote. Je déteste m’habiller, et je suis toujours partagé entre la paresse de changer de vêtements et même de me laver, et un cruel souci de convenance et de propreté.

En même temps que ma malle, je trouvai le valet de chambre qui m’était affecté, un suisse de mauvaise mine, qui paraissait plutôt « en dessous » ; la vérité est que je n’ai jamais rien eu à lui reprocher, mais il ne m’inspirait pas confiance : il semblait animé d’une préoccupation secrète et ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que je la découvris. Deux ou trois fois des enveloppes de lettres se perdirent ; et il me mentait visiblement quand je l’interrogeais sur leur disparition.

Je m’aperçus un jour que c’était un innocent collectionneur de timbres-poste.

VI

Pour aller chez le premier ministre, ainsi que le suisse me l’expliqua, il fallait sortir du palais par le jardin, et suivre un petit canal bordé d’arbres. Le jardin du palais, avec ses grandes pelouses voluptueuses, ses arbres puissants et doux, était plus tiède que les rues de la ville. Pourtant, le canal, très abrité, donnait la même impression de climat indulgent et calme. C’était à cet endroit une ancienne petite rivière, dont on avait régularisé le courant.

De vieilles maisons, d’un côté, descendaient jusque dans l’eau. De l’autre côté, la berge était plantée d’arbres, et aussi de bancs peints en vert, qui s’ornaient nécessairement de quelques vieillards bien décrépits, agrémentés de pipes allemandes. Ils ressemblaient aux vieux de tous les pays, quand ils sont si âgés qu’ils ne changent plus et qu’ils ont l’air désormais d’être là pour toujours, jusqu’au moment où le destin les balaie en passant, avec l’air de ne pas s’en apercevoir.

Sur l’autre rive, on voyait l’intérieur des maisons populaires. Le couvert était mis dans des salles à manger modestes, et on allait encore recommencer une soirée. Des ménagères allaient lentement remplir des seaux. Un petit garçon, plein de conviction, montrait à un autre petit garçon sa main pleine de billes.

À l’endroit où le canal tourne, m’avait dit le suisse, vous trouverez un petit pont, que vous traverserez. Puis vous passerez sous une espèce d’arche. De l’autre côté de cette arche, c’est la rue de la Paix, la plus belle rue de Schœnburg. La place Neuve, où se trouve l’hôtel privé du baron de Herner, est à une centaine de pas.

J’avais encore près d’un quart d’heure avant le dîner, et j’en profitai pour regarder les magasins. Ils étaient très luxueux, et les vitrines regorgeaient d’objets en cuir et en nickel. Je vis, comme à Bruxelles, ces marchands de tabac grandioses, qui me donnaient envie de me remettre à fumer, avec leurs longs cigares odorants rangés, comme les dos de belles reliures, dans les boîtes enluminées.

Je croisai des officiers, élégants et pleins d’autorité, et je me souvins avec satisfaction que j’étais « du gouvernement ». Je ne fus pas loin de me dire que ces officiers étaient « mes soldats ».

Je vis encore un grand restaurant rempli déjà de dîneurs dont les âmes s’exaltaient aux airs entraînants que jouait sans relâche un brillant orchestre, composé d’une douzaine de dames de différents âges, qui toutes laissaient pendre sur leur dos des cheveux dénoués, de la même longueur et du même blond.

J’étais amusé par cette ville si brillante et qui s’animait si gaîment vers le soir. Je regrettais presque d’être obligé d’aller passer la soirée chez cet hôte de marque, qui m’honorait beaucoup, mais qui m’obligeait à faire des frais. Je me promis bien de revenir en bon paresseux jouisseur dans ce restaurant en fête, où m’arriverait quelqu’une de ces aventures galantes et peu compliquées qu’on espère toujours en arrivant dans une ville étrangère.

Cependant l’heure était venue. Sans enthousiasme, je gagnai la place Neuve, et je trouvai bientôt la marque que l’on m’avait indiquée pour reconnaître l’hôtel du baron : un haut-relief en pierre, au-dessus de la porte, représentant un jeune guerrier avec des ailes, chevauchant un cheval cabré… Je me dis même, tout en sonnant à la porte, que j’aurais peut-être dû m’informer de la personnalité exacte de ce guerrier ailé ; c’était peut-être quelqu’un de très connu dans la mythologie, et qu’il était de mauvais ton d’ignorer… Quand la porte se fut ouverte, je me trouvai dans une petite cour assez simple. Une femme à boucles grises (c’était décidément les boucles d’ordonnance dans ce pays-là), se tenait sur le pas d’une porte vitrée. Elle me conduisit dans un salon plutôt sévère, où je trouvai le premier ministre en compagnie de deux invités, et de sa mère, la baronne de Herner, une dame pas trop âgée. Je reconnus dans la figure de cette personne comme une épreuve antérieure de la longue figure du baron, et les mêmes yeux bleus, mais plus durs. Elle m’adressa en bon français quelques paroles auxquelles, me sembla-t-il, je répondis d’une façon assez convenable et pas trop embarrassée… Mon entrée dans le grand monde se faisait d’une façon plus aisée que je n’aurais cru : ce fut, je crois, grâce à ce petit détail accidentel : en me dirigeant du côté du salon, j’avais renversé quelque chose – je ne savais pas trop au juste – qui se trouvait sur une table de l’antichambre, et je me demandais, pendant les présentations : Est-ce un bronze ? ou est-ce un objet plus fragile ? Ce qu’il y a de terrible, c’est que je ne l’ai jamais su, et je me demande encore si ce n’est pas à cette maladresse qu’il fallait attribuer la froideur que me témoigna plus tard, au cours de certaines entrevues, la baronne de Herner.

J’examinais cependant les deux autres invités, un jeune officier aux yeux fatigués et mielleux, – le neveu du ministre, – et un monsieur qui était, paraît-il, le poète national du Bergensland. C’était un individu d’un âge chimérique, entre trente et quatre-vingts ans, sans couleur indicatrice de cheveux ou de barbe, car, privé même de sourcils, il n’avait, en fait de poils, que de très longs cils blonds ou blancs. On n’était pas sûr qu’il eût un grand talent, mais comme c’était le seul poète bien élevé parmi ceux qui traitaient de sujets nobles, on l’avait, à tout hasard, décoré de tous les ordres civils, et l’on attendait qu’il eût terminé un hymne guerrier pour lui décerner tous les ordres militaires.

Ce poète, vivant seul au milieu de profanes, avait perdu l’habitude de songer à la poésie. Il ne s’en occupait qu’une fois l’an, au moment de son poème de circonstance pour la fête du roi, en dehors, bien entendu, des occasions extraordinaires, telles que visites de souverains étrangers ou désastres amenant une fête de charité et justifiant une intervention lyrique.

Ce dîner, de hautes sphères officielles, ressembla beaucoup, pour les sujets de conversations qui y furent traités, à des dîners de milieux plus modestes. On y parla de la vitesse des automobiles qui commençaient à envahir le pays, on m’interrogea naturellement sur Paris que tous les convives connaissaient pour y être allés au moins une fois.

Le poète parlait assez passablement notre langue, à part un abus du mot Monsieur qui arrivait après chaque virgule. Il évoqua avec un sourire attendri ce gai quartier-latin où j’avais tiré une vie si pénible, cet endiablé bal Bullier, où je n’avais jamais mis les pieds, et cet admirable Collège de France, que je connaissais pour être passé devant. L’officier, naturellement, parla des petits théâtres, avec des petits rires sifflants qui se prolongeaient en dehors de toute mesure. Il raconta des scènes de pièces qui l’avaient réjoui au delà des prévisions de l’auteur, et nous redit des mots qu’il répéta de telle sorte que je fus seul à m’en amuser, parce que j’étais le seul à comprendre qu’ils ne voulaient rien dire.

Le baron de Herner parlait peu. Je remarquai seulement qu’il mangeait pas mal, mais sans trop faire attention à ce qu’il mangeait. Il ne me faisait pas l’effet d’un jouisseur. Rien chez lui, d’ailleurs, n’était luxueux.

Je me dis ce soir-là que si cet homme aimait le pouvoir, c’était sans doute pour la volupté froide d’être le maître, et non pour en tirer des avantages matériels et des joies physiques. Il n’y avait pas à craindre de lui les exactions où se laisse entraîner un débauché, mais il n’avait pas non plus ces moments de générosité attendrie dont sont capables les gens qui mangent bien.

Après tout, je ne savais pas si ce haut personnage était vraiment l’homme que je dis et si certains de ses actes ne sont pas en contradiction avec la définition de son caractère. Je me suis mis en garde, depuis pas mal de temps déjà, contre le danger qu’il peut y avoir à définir les gens trop tôt ; car on est amené par la suite à examiner leurs actes avec le parti pris d’un homme qui a classé, localisé un sujet, et qui, sous aucun prétexte, ne veut avoir la peine de recommencer son petit travail.

Quand le dîner fut terminé, nous passâmes au fumoir, où Mme de Herner, que le cigare ne gênait pas, nous accompagna. Le baron de Herner me prit à part et se mit à me parler avec assez d’abandon.

Je pensais, non sans satisfaction, que j’avais à ses yeux plus d’importance que l’officier, et même que le poète national. Il me dit que je serais attaché à sa personne et à la personne du roi, que mon travail consisterait à analyser tous les journaux et autres documents français qui arrivaient à l’ambassade. Dès le lendemain, nous irions ensemble voir le roi qui, bien que la saison fût un peu avancée, était encore à la campagne, dans sa résidence d’été.

J’étais obligé de faire de grands efforts pour ramener mon attention. Car, tout occupé à me dire : « Le ministre me parle ! » j’avais peine à écouter ce qu’il me disait.

Ce qui l’intéressait le plus dans les journaux français, ce n’était pas seulement la politique extérieure de la France, mais le mouvement socialiste… « Nous n’avons pas encore beaucoup de socialistes chez nous, me dit-il. Nous avons, en revanche, pas mal de réfugiés russes, qui réussissent à tromper la surveillance de notre police. Ils complotent contre la famille impériale russe et, pour se faire la main, contre notre bien-aimé roi. Nous avons surpris l’année dernière des préparatifs d’attentat. Le hasard est venu en aide à nos policiers, qui n’auraient certainement rien trouvé sans le secours du ciel.

« Je suis servi par des brutes prétentieuses. Je ne me risque même pas à leur reprocher leur manque d’initiative… Quand ils s’avisent d’en avoir, ils sont encore plus dangereux. »

La soirée ne se prolongea pas très tard. Le premier ministre se levait de très bonne heure. Je sortis avec le poète et le militaire, et nous allâmes bourgeoisement prendre de la bière, dans ce grand café éclatant de lumières où l’orchestre de dames continuait à faire rage. Le neveu du baron se fit apporter du jambon, en disant qu’il mourait de faim, et que c’était toujours ainsi chaque fois qu’il mangeait chez sa grand’tante. Je vis bien, aux plaisanteries que le poète national fit à son tour sur ce sujet, que c’était un thème familier aux invités du premier ministre.

Je leur offris un rire plus timide, plus prudent, juste ce qu’il fallait pour n’avoir pas l’air de désapprouver leurs sarcasmes.

L’officier nous proposa de nous emmener chez une nommée Irma. Mais le poète dit qu’il était fatigué. Je sus plus tard qu’il était le prisonnier d’une gouvernante, une petite femme desséchée, d’une cinquantaine d’années, dont on retrouvait les longs cheveux pâles dans maint sonnet du maître…

Quant à moi, je refusai également l’invitation de l’officier. Je ne voulais pas rentrer trop tard au palais pour le premier soir. Je revins, accompagné de mes deux nouvelles connaissances, jusqu’à ma royale demeure. Le chemin était un peu plus long qu’en venant, parce qu’à cette heure tardive, je ne pouvais pas rentrer par le fond du jardin. Le poète, en suivant ma route, ne se détournait pas trop de son chemin. Quant à l’officier désœuvré qui ne pouvait pas se résoudre à aller se coucher, c’était la providence des gens qui ont peur de rentrer seuls le soir. C’est en cette considération qu’on le tolérait l’après-midi, à des heures plus claires de la journée, où sa présence n’avait pas cette utilité tutélaire.

Les portiers des palais royaux dorment aussi lourdement que ceux de la rue Saint-Jacques, où jadis, les yeux vers le prochain angle de rues, il m’était arrivé souvent de me livrer à des constatations indignées sur la profondeur spéciale du « premier sommeil ».

À Schœnburg, au moins, j’avais pour me rassurer le factionnaire de garde, qui donnait des coups de crosse dans la porte, pendant que je tirais sans espoir une sonnette argentine, trop faible pour troubler le doux sommeil du concierge, capable seulement de compléter d’un léger bruit de clochettes un songe de verdure et de bergerie.

Quand la porte, enfin condescendante, s’entre-bâilla, je pus me mettre en campagne, au travers de la cour obscure, avec d’innombrables relais d’allumettes. Grâce à cette course au flambeau à rebours (où c’est le porteur qui change de torche, et non la torche de porteur), j’arrivai jusqu’à ma chambre, en essayant de faire le moins de bruit possible pour mon premier soir, bien qu’en somme j’eusse une excuse, puisque je venais de chez le premier ministre : c’était un service commandé.

Je pénétrai avec un peu d’angoisse dans ma grande chambre sombre. Je fis le tour du grand lit à baldaquin, qui s’entourait de rideaux sinistres. Je les secouai au passage pour faire tomber les guerriers armés. Il y avait dans les recoins du plafond des ombres qui étaient peut-être des trous, et où devaient nicher des araignées énormes et venimeuses. Je constatai avec plaisir que les draps étaient en vieille toile très douce. La servante âgée m’avait mis sur ma table une Bible, qui, avec sa reliure de maroquin, me parut mieux faire que le marbre de la cheminée pour supporter ma montre. Il y avait un sucrier, et de l’eau dans la carafe. Mais était-ce de l’eau filtrée ?

VII

Le lendemain, à dix heures, je montai eu voiture, dans un landau découvert, à côté du premier ministre. Nous allions voir le roi.

J’avais endossé cette fois la redingote officielle. Le baron de Herner était dans le même costume. Je constatai avec un certain plaisir que mon haut-de-forme, dont c’était d’ailleurs la première sortie, était plus brillant que le sien.

J’étais un peu surpris de l’abandon avec lequel me parlait le premier ministre. Il faut croire que j’inspirais vraiment de la confiance aux gens. Le comte de Tolberg m’avait parlé avec la même liberté. Le hasard m’avait amené à être le confident de ces deux ennemis. Comment tout cela allait-il tourner ? Pour le moment, je m’abandonnais à une quiétude paresseuse. Le jour où un conflit se produirait, il serait peut-être temps de s’en préoccuper. En prévision de complications, qui n’arriveraient peut-être jamais, je n’allais pas gêner, par un air de trop grande réserve, l’expansion dont ce grand personnage voulait bien me favoriser…

Le landau traversa la ville, en passant sous une vieille tour qui commandait une des entrées. C’était par là qu’avaient pénétré dans la ville, à je ne sais plus quelle époque, des soldats étrangers de je ne sais quelle nation… Toujours est-il qu’on s’était battu dans le faubourg, qu’il était mort un grand nombre d’hommes, et que les cloches, comme dans toutes les histoires de ce genre, n’avaient cessé de sonner.

La campagne était très paisible, coupée de canaux et de longues allées d’arbres. De temps en temps, nous croisions un bicycliste obstiné, ou un grand tombereau attelé de quatre bœufs, ou une voiture de maraîchers, que traînaient trois chiens agiles. Le premier ministre me parlait du roi et se réjouissait qu’il fût bien portant. Si, par malheur, il lui arrivait un accident, le royaume passerait entre les mains de sa belle-sœur, la femme de son frère défunt, qui gouvernerait au nom de son fils aîné âgé pour l’instant de quatorze ans. Et cette princesse, qui venait des États de l’Allemagne, amènerait avec elle toute une séquelle de gens de son pays… Le baron de Herner me surprenait. Il dérangeait fortement la conception que je m’étais faite des hommes d’État, que je me représentais comme des personnages mystérieux et fermés, évitant d’employer un langage simple et net pour parler des affaires publiques.

Celui-ci n’y allait pas par quatre chemins et me donnait carrément son avis sur les hommes et sur les choses…

En sortant d’une allée d’arbres, j’aperçus : tout à coup, sur une sorte de monticule de verdure, un château d’architecture antique, mais qui était un château reconstitué ainsi qu’en témoignait la blancheur de sa pierre. C’était la résidence d’été. Je sentais toujours en moi beaucoup de curiosité, mais aucune émotion : j’avais désormais ma petite habitude des grands de ce monde. C’est curieux comme on prend vite pied dans les grandeurs.

Nous étions entrés dans une cour d’honneur et nous allions gravir le perron qui conduisait au salon de réception quand nous entendîmes un : Hep ! qui n’avait rien de protocolaire. C’était le roi qui nous appelait d’une des salles du rez-de-chaussée, où il faisait de la photographie. Je reconnus le visage du monarque, dont j’avais vu plusieurs portraits.

Il nous invita d’un geste à entrer dans son atelier. Il était vêtu d’une culotte de drap beige, de molletières de cuir fauve et d’une chemise de soie écrue, dont les manches étaient relevées jusqu’au coude. Sans la moindre formule de bienvenue et en s’adressant à moi, comme s’il me connaissait depuis longtemps, il nous montra des épreuves qu’il venait de terminer, dont l’une représentait un coin de forêt, et l’autre un cheval en liberté, en train de bondir dans un pré. Moi, je regardais ces épreuves avec une attention exagérée : mais je ne pensais qu’à examiner Charles XVI, qui m’apparaissait comme un bon garçon enjoué.

Je crois que je n’aurais vu en lui rien d’autre si l’opinion favorable que m’avait exprimée sur son compte le jeune Tolberg ne m’avait prévenu en sa faveur. Il y avait chez ce gros homme beaucoup plus de philosophie que d’insouciance, ou plutôt c’était une insouciance naturelle qu’encourageaient sa volonté et sa raison. Il pensait qu’il ne fallait pas agir au delà du nécessaire, qu’il fallait plutôt surveiller les événements que les provoquer. Il s’occupait des affaires de l’État juste assez pour ne pas les négliger.

D’ailleurs il avait trouvé chez Herner une activité très précieuse, du moment qu’il était là pour la réfréner.

Je ne sais pas s’il s’était fait toutes ces réflexions et s’il s’était volontairement conformé à cette philosophie. Il me semble plutôt qu’il l’avait instinctivement adoptée…

Je n’ai jamais vu un homme capable d’un travail aussi extraordinaire et aussi rapide. Il lui est arrivé dans certains moments, où il y avait intérêt à se renseigner rapidement sur la situation, de faire avec moi l’analyse dont j’étais chargé et il me laissait littéralement en route, moi qui ai pourtant le travail facile. Et cet homme, merveilleusement doué pour accomplir en deux journées un travail surhumain, était capable également de rester des mois entiers dans l’inaction, à vivre une vie presque animale, sans songer à rien et sans avoir le moindre remords de sa paresse.

Il baissa sans façon ses manches sur ses poignets, remit tout seul une veste de chasse qu’il avait posée sur une table.

Herner, qui connaissait ses habitudes, ne fit aucun mouvement pour l’aider à l’endosser. Puis nous sortîmes tous les trois dans la cour. Il me regarda un instant, me demanda comment je trouvais Schœnburg. Puis il s’éloigna avec son ministre pour causer des affaires courantes. Je les regardais marcher l’un à côté de l’autre. La marche du roi n’avait rien de vulgaire ni de majestueux. On l’eût pris pour un propriétaire de campagne qui parlait affaire avec un notaire de la ville. Mais le propriétaire et le notaire « dégottaient » assez bien. Et tout à coup, au moment de prendre congé après que cet homme en veston eut tendu la main à cet homme en redingote, il y eut dans la simple différence des saluts, le salut profond de celui-ci et une inclinaison de tête de celui-là, il y eut quelque chose de barbare et d’antique, une subite inégalité, que leur promenade côte à côte de tout à l’heure rendait étrange et inconcevable.

Je restai donc seul avec cet homme, mon semblable d’aspect, et qui se trouvait, en vertu de certaines conventions, un être surnaturel. Il passa familièrement sous le mien son bras symbolique et m’entraîna vers la salle à manger.

Ce fut pour moi une après-midi admirable, une de ces journées où l’on fait feu des quatre pieds pour éblouir quelqu’un, avec l’angoisse de tout gâter soudain par une parole inférieure. C’est une conquête que l’on veut faire par des moyens loyaux et sans tricherie, pour avoir une sorte de contrôle de sa propre valeur.

J’étais obligé, de temps en temps, de me répéter, pour ne pas l’oublier, qu’il était un roi.

Il avait lu plusieurs de mes livres de prédilection : mais il y en avait quelques-uns qu’il ne connaissait pas encore. Je pus lui en parler. Et quand je lui récitai certains des passages que j’aimais, nous éprouvâmes de ces émotions communes qui vous rapprochait tant.

J’étais très exalté et un peu inquiet. Je me disais que ce roi qui s’ennuyait et qui paraissait se plaire en ma compagnie, me garderait peut-être auprès de lui. Or c’était un compagnon un peu fatigant, à cause des frais continuels qu’il fallait faire.

J’avais peur de ne pas pouvoir me soutenir et de lui plaire moins.

Après déjeuner, nous étions allés nous promener dans un jardin inculte, dont le roi aimait beaucoup la sauvagerie, soigneusement entretenue par un habile jardinier. Nous y passâmes près de trois heures à dire des vers et à raconter des histoires héroïques. Quand nous rentrâmes dans la maison, je vis qu’un petit tonneau de promenade était attelé dans la cour…

— Je vais vous reconduire jusqu’aux portes de la ville, me dit Charles XVI. Je n’entre pas à Schœnburg dans un tel équipage.

Comme nous allions monter en voiture, un homme d’une quarantaine d’années, très distingué d’allures, entra dans la cour. Le roi alla à lui avec empressement, et lui serra la main avec une vive amitié. Ils se dirent quelques mots, et revinrent lentement vers la voiture. Le roi était tout songeur… Il me présenta à son ami qu’il me nomma : le comte de Herrenstein, lui dit : « À tout à l’heure, » et monta en voiture avec moi.

Il ne me disait rien. Je ne savais si je devais me taire, ou s’il fallait lui parler. Je lui fis remarquer que le paysage ressemblait bien au cadre d’un roman dont nous avions évoqué certains passages. Il approuva avec un peu trop de précipitation pour un homme qui s’intéresse vraiment à ce qu’on lui dit.

Quand nous arrivâmes à une centaine de pas de la vieille porte de ville, le roi arrêta la voiture et me dit qu’il me ferait chercher un de ces jours prochains.

Je le suivis un instant du regard ; puis je vis qu’au lieu de rentrer au château, il quittait la grande route, et prenait un petit chemin sur la gauche. Où allait-il ?… Alors, quoi ? Charles XVI me faisait déjà des cachotteries ?

VIII

Ce comte de Herrenstein, me dit le premier ministre qui m’avait interrogé d’un ton adroitement aisé et naturel sur mon entrevue avec le roi, ce comte de Herrenstein est une espèce de misanthrope sans ambition apparente, qui est très lié avec Sa Majesté. Il est le confident de certaines affaires sentimentales de sa vie… et d’une liaison que, cela va sans dire, nous connaissons aussi. C’est une histoire qui remonte à très loin. Le roi ne vous en parlera pas, même s’il vous accorde sa confiance amicale comme il a l’air d’en prendre le chemin…

Je n’avais cependant pas trop insisté sur le plaisir que Sa Majesté semblait avoir eu à me voir. Un secret instinct m’avertissait que cette amitié du roi pouvait porter ombrage au premier ministre. Mais il savait à quoi s’en tenir, et le ton simple et dégagé qu’il avait pris pour m’en parler, ne voulait pas précisément dire qu’il n’attachait à ces marques d’amitié aucune importance.

— Le roi, même s’il se lie avec vous, ne vous parlera pas de cette histoire, que jadis, dans le feu de sa passion, il a racontée au comte de Herrenstein. Il ne vous en dira rien, non par manque de confiance mais parce que maintenant ce n’est plus qu’un devoir douloureux dont il ne peut plus parler avec joie.

« Il a aimé pendant plusieurs années une femme attachée à lui. Cette femme a vieilli… Mais le roi est bon : il ne peut pas supporter de voir souffrir les gens. Il est beaucoup plus à elle maintenant qu’à l’époque où elle était séduisante.

« Von Hölen, mon prédécesseur, qui était un peu mon maître (quoique je sois peut-être moins dur que lui), me disait qu’il ne fallait pas faire attention à des souffrances isolées. Il me disait qu’il y en avait beaucoup sur la terre. Il disait encore qu’un homme d’État ne devait jamais regarder autour de lui, trop près de lui… Von Hölen est mort pauvre et détesté. Il avait une dureté inflexible. Il a refusé des grâces qu’un Torquemada eût accordées. Le jour de sa mort, des habitants de Schœnburg n’ont pas eu honte d’illuminer leurs maisons.

« Or, il laissait le royaume plus prospère que jamais, deux fois plus riche qu’à la mort de son prédécesseur, le sage et indulgent Berzach.

« Au fond, continua M. de Herner, il est assez bon pour le roi qu’il ait eu cette histoire dans sa vie. Il a été beaucoup mieux préservé des aventures par la douce et puissante influence de cette femme, qu’il n’en eût été détourné par le souci de la majesté royale. Il n’y a aucune pose dans sa vie, ni la moindre affectation de fantaisie. C’est simplement un esprit libre. Or, un esprit libre, qui agit simplement, s’expose à commettre mille folies…

« Analysez-moi donc ce paquet de journaux. Il n’y a rien d’important ces temps-ci. Mais ce sera pour vous comme un exercice, qui vous servira à vous constituer pour l’avenir une méthode de travail rapide. Dans ces derniers mois, comme je n’avais personne, j’avais eu recours à cet imbécile de Bölmöller. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il m’a livré ! C’était un fatras, une confusion abominable. Des nouvelles sans intérêt étaient résumées en un texte deux fois plus long que le texte français.

« Je vous ai fait allouer huit cents francs par mois, ajouta M. de Herner. C’est un peu plus que ce qu’on a dû vous dire à Paris. Mais nous ne vous connaissions pas. Et, d’autre part, j’ai pensé qu’il ne vous serait pas toujours agréable de prendre vos repas au palais. Venez quand il vous plaira à la table de l’intendant, où votre couvert sera toujours mis. Mais ne vous privez pas du plaisir d’aller déjeuner ou dîner en ville. Je ne suis d’ailleurs pas fâché que vous vous mêliez un peu à la vie de Schœnburg. Vous êtes un homme discret. Je sais que rien de ce qui se passe au palais devant vous ne sera divulgué dans la ville. Mais il n’est pas mauvais que l’état d’esprit de la capitale soit pénétré par quelqu’un du palais. »

Je remerciai le baron de Herner, comme je remercie les gens, en balbutiant quelques paroles indécises. (Mais je sais aussi que ce genre de confusion, que je n’affecte pas, que j’utilise peut-être, est aussi apprécié que quelques phrases correctes et clichées.)

J’étais assez content que cette latitude me fût laissée d’aller prendre mes repas à droite et à gauche : évidemment je me plairais mieux à la table de l’intendant, du moment que l’on ne m’obligeait pas à y figurer. Sans parler de la petite économie qui en résulterait pour moi. (Depuis que j’étais un monsieur « à son aise », je me sentais devenir un peu plus regardant.)

La veille, en revenant de chez le roi, j’avais dîné au palais. Je m’étais présenté à sept heures dans la salle à manger de l’intendance, encore vêtu, par paresse de me déshabiller, de la redingote neuve, endossée pour aller chez le roi. J’étais prêt à m’excuser d’être venu en tenue cérémonieuse… Mais je vis que tout le monde était en habit, et je dus m’excuser de n’avoir pas eu le temps de me mettre en toilette de soirée.

Bien que le roi ne fût pas au palais et qu’en son absence aucun protocole n’ordonnât le frac, ces gentilshommes de chambre, et officiers du palais, par goût de l’étiquette, persistaient à revêtir leur habit de demi-gala.

Il y avait là l’intendant qui portait encore plusieurs titres surannés, tels que « grand officier de bouche », un très haut vieillard incapable, que secondait, heureusement pour lui, son épouse, Hedwige de Brahmhausen, une grande femme aux cheveux très blancs, dont l’air de race était un peu trop classique, et qui se montrait d’une âpreté sans exemples avec les fournisseurs.

Le grand écuyer était célibataire. C’était un homme de quatre-vingt-deux ans, long plutôt que haut, car une définitive courbature l’empêchait de se redresser de toute sa taille. Il était arrivé à cette époque critique, où un vieil homme, jadis blond, cesse de se teindre, de sorte que pour exprimer la couleur de sa moustache, de ses favoris et de ses longs cheveux du front qui arrivaient de très loin par derrière, il était bon d’attendre patiemment que cette sorte de mue eût cessé.

Comme il avait la vue très basse, il ne montait plus à cheval, mais c’était toujours lui qui examinait les chevaux qu’on amenait aux écuries du roi, lui qui jugeait de leur silhouette en leur caressant la tête, en leur tâtant le garrot et la croupe, et qui s’assurait, en leur palpant les canons, que leurs membres étaient sains… À table, il mangeait les yeux fermés, très lentement, sans un instant d’arrêt. Il buvait à tout petits coups, les lèvres crispées au bord du verre, en sifflant ; ce petit sifflement était le seul bruit qui émanât de lui, car il ne parlait jamais.

Le chevalier Finck, gentilhomme de chambre et grand majordome du roi, – je me perdais dans leurs titres, – était un gros garçon blond et rasé, dont les yeux, tout rapprochés, s’embusquaient derrière un tout petit binocle sans monture. Il avait l’air d’un principal clerc affairé et curieux. Il était particulièrement odieux à Sa Majesté, à cause de ses prévenances excédantes, et du sourire écœurant avec lequel, à partir d’un certain titre, il écoutait les gens. Aussitôt que le roi était de retour, on violentait tous les usages pour envoyer ce gentilhomme de chambre en voyage, investi de n’importe quelle mission.

Le grand écuyer et le chevalier Finck étaient célibataires. Le deuxième gentilhomme de chambre était marié. Sa femme remplissait je ne sais quel office auprès de Mme de Brahmhausen. Ce couple qui, avec Bölmöller (et l’officier qui se trouvait commander le peloton de garde), complétait la table de l’intendant, semblait chargé d’apporter « la note de jeunesse » dans cette assemblée de vieilles gens.

Lui, fils d’un député récemment anobli, elle, fille d’un usinier des environs de Schœnburg, ne se lassaient pas, depuis six mois, de la joie de manger, et d’habiter au palais royal. Aussi remplissaient-ils en conscience leur rôle d’oiseaux joyeux, et répondaient-ils avec une grande bonne humeur, d’ailleurs peu communicative, à toutes les questions qu’en leur posait.

Personne ne parlait français à cette table, en dehors de Bölmöller, et, à cet égard, je savais ce qu’il fallait attendre du précepteur. Il ne me parla pas moins avec volubilité, pour étonner, je crois, les autres, et j’eus la condescendance d’avoir l’air de le comprendre. Le reste du temps, je suivis la conversation animée des convives. Je crois, d’ailleurs, que l’on se rend mieux compte du caractère des gens quand on n’entend pas ce qu’ils disent, et qu’aucun verbe menteur ne vous induit à vous tromper sur l’aloi de leur regard et la sincérité de leur sourire.

Après le dîner, on allait prendre le café dans un petit salon indien. L’intendant offrait aux fumeurs des cigares où un brin de paille était piqué. Mme de Brahmhausen allumait, pour son usage personnel, une cigarette de tabac jaune, fine et démesurément longue. Puis on arrivait fatalement à conduire au piano la jeune personne, qui exhalait sa gaîté en une demi-douzaine de valses hongroises. Il y avait longtemps à ce moment qu’on avait couché le grand écuyer. Enfin on se disait bonsoir, et l’on rentrait dans ses appartements.

Quand je ne dînais pas au palais, j’allais à ce grand restaurant de la rue de la Paix, qui m’avait attiré dès le soir de mon arrivée, et qui s’appelait la Grande-Taverne. Je n’avais toujours pas trouvé la petite aventure sentimentale, – pas trop gênante et pas trop attachante, – que j’attendais depuis mon arrivée à Schœnburg. Plus le temps passait, plus je me sentais disposé à me montrer facile sur le charme de la personne inconnue en question.

Je n’avais rencontré en fait de jeune femme que la jeune mariée du palais. Pas une minute, je ne songeai à troubler l’union du jeune ménage. Il n’y avait pas de femme chez le premier ministre. Je n’avais pas revu depuis mon arrivée le comte de Tolberg, et je n’étais pas pressé de le revoir, parce que je sentais bien que c’était de ce côté-là que viendraient certaines complications… Je pensais retrouver à la taverne cet insupportable officier, neveu du ministre, qui m’avait parié d’une nommée Irma, et qui devait avoir des amies. Mais il était en permission, et s’était en allé pour quelques jours à la campagne. Ces considérations me déterminèrent à choisir une table à la taverne, dans les environs de l’orchestre des dames. Quelques-unes étaient encore jeunes, et possédaient quelques charmes, abstraction faite, bien entendu, de leurs blonds cheveux, qu’il valait mieux ne pas faire entrer en ligne de compte dans la liste de leurs attraits naturels.

Après trois soirs de patience, je fis la connaissance de la plus agréable de ces dames, qui se trouvait fixe le chef d’orchestre elle-même.

C’était une dame belge de trente-deux ans, qui avait beaucoup voyagé, qui avait donné des leçons de piano, des leçons de français et fait travailler des animaux dans les music-halls. Elle avait un bel engagement pour diriger un orchestre dans une exposition d’appareils agricoles.

Elle allait quitter Schœnburg le mois d’après ; ce qui me décida à faire avec elle plus ample connaissance.

IX

Mon aventure avec le chef d’orchestre ne modifia pas ma vie. Il y avait dix jours que j’avais vu le roi pour la première fois, et il ne m’avait pas rappelé. Le ministre était content de moi. Je faisais régulièrement, à sa satisfaction, mon travail d’analyse. Mais j’avais trop vite réussi dans mes fonctions. Je commençais à trouver ma vie monotone… La suite prouvera qu’il ne faut pas se lasser de sa tranquillité, ni demander au destin un peu d’imprévu : il nous fait trop bonne mesure…

J’étais arrivé à Schœnburg un jeudi, et j’avais vu le roi le lendemain de mon arrivée : il ne me fit demander qu’une dizaine de jours après, c’est-à-dire le lundi, non de la semaine suivante, mais de la semaine d’après ; le petit tonneau, conduit par un jeune cocher anglais, vint me chercher dans la matinée.

À ce moment, je me trouvais chez le premier ministre, et j’étais en train de lui lire un résumé que je venais de terminer. Il y avait dans son cabinet le secrétaire d’État de l’Intérieur, Von Müllen, un gros homme en baudruche qui s’était élevé aux honneurs comme un énorme ballon sans poids. Le comte de Fritz, petit homme carré d’épaules, arriva l’instant d’après. Il avait la réputation d’un grand tacticien, avant suivi pendant une dizaine d’années les manœuvres des armées étrangères. Mais comme il n’avait jamais, à proprement parler, fait la guerre, il était difficile de dire de lui que c’était un grand capitaine. On se bornait donc à le traiter de « haute personnalité militaire ».

Il venait apprendre à Herner l’exécution d’un soldat des garnisons du sud, qui avait frappé un de ses chefs et dont la grâce, sur les instances de Herner, avait été rejetée par le roi.

Quand j’arrivai chez le roi, je fus un peu déconcerté par son accueil, très aimable, certes, mais pas aussi amical que j’avais pensé. Peut-être après son amabilité de la dernière fois, s’était-il repris… Je me demandais si j’avais fait quelque chose qui lui eût déplu… Peut-être Herner m’avait-il desservi auprès de lui, et cette préoccupation m’assombrit pendant une partie du repas.

Il y avait avec nous l’ami du roi, le comte de Herrenstein, un homme très grand et mince, aux yeux tristes ; je l’avais déjà entrevu à ma dernière visite.

Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que je me sentis rassuré. Si le roi était de moins bonne humeur, c’était à cause d’une affaire qui ne me regardait pas. Il pensait à l’exécution de ce soldat dont Herner, la veille, après une longue discussion, lui avait arraché l’arrêt de mort. Le premier ministre avait mis en avant de bonnes raisons, et la nécessité de faire un exemple dans cette garnison où l’état d’esprit était très fâcheux.

— Il a tort, fit le roi, en brisant avec énergie la coquille d’un œuf qu’il venait de gober ; il a tort !

Puis il nous dit des choses, assez belles vraiment. Il émit des idées très modernes et très « civilisées », qui prenaient d’autant plus d’importance qu’elles étaient exprimées par un roi.

— Aucune raison, affirmait-il avec énergie, ne doit prévaloir contre la nécessité d’affirmer que la vie humaine est sacrée…

Le comte de Herrenstein, moins par conviction que pour calmer les remords du roi, fit valoir les arguments les plus célèbres : la nécessité pour la société de se défendre…

Mais le roi répondit que le premier devoir d’une société était de ne pas donner l’exemple immoral du meurtre.

— La boutade bien connue : « Que messieurs les assassins commencent », est une des paroles les plus misérables qu’on ait pu prononcer. Le plus coupable n’est pas celui qui commence, mais celui qui continue, et la société est beaucoup plus coupable que l’assassin, parce qu’il est ignorant et corrompu, tandis qu’elle est savante et policée. En attendant qu’elle veuille bien commencer à être civilisée, la société se ravale au niveau de cet être barbare… Si la suppression de la peine de mort augmente dans quelques années le nombre des crimes, tant pis : tout vaut mieux que de propager pendant des temps infinis cette monstrueuse idée que la société intelligente a le droit de tuer…

Puis il parla contre la guerre.

— Quand on parle de supprimer la guerre, dit-il, on est traité de naïf et d’utopiste. Il est peut-être vrai qu’actuellement ce soit encore une utopie, mais c’est prolonger le règne de l’utopie que de la traiter éternellement comme telle…

Le bon roi nous dit assez de choses très judicieuses et très levées. À nous faire part de ses remords, il les éloignait peu à peu. Nous étions passés insensiblement des régions troubles de la vie dans le domaine plus serein de la spéculation et de la littérature.

Le comte de Herrenstein, après le déjeuner, se mit au piano. Ce grand homme mince, au visage un peu bronzé, parlait peu, mais écoutait très bien. La musique qu’il jouait, avec beaucoup d’émotion sur le visage, était d’une passion concentrée, coupée de silences profonds. Le morceau finissait toujours lamentablement… Les mains du pianiste demeuraient accablées et comme mortes sur les touches. Elles glissaient du clavier, le comte de Herrenstein tournait sur le tabouret, et nous regardait avec un sourire triste…

J’aimais mieux être seul avec le roi. D’abord leur musique ne m’intéressait pas. J’étais ému et transporté pendant une demi-minute. Puis je me mettais à penser à autre chose qui n’avait aucun rapport avec ce qu’on jouait. La fin du morceau arrivait subitement alors que j’étais à mille lieues de là. Il fallait se composer tout de suite un visage admiratif. Comme je n’avais pas pris part à leurs émotions, j’avais des tendances à croire qu’elles étaient « chiquées ». Puis je faisais un retour sur moi-même… Quand je m’exaltais en compagnie du roi sur un poème, c’était pourtant bien sincère. Et cependant les gens qui ne comprenaient pas notre émotion pouvaient être portés à en nier le bon aloi. Mais si l’émotion du roi et du comte de Herrenstein était sincère aussi, il était un peu vexant pour moi d’en être exclu. Heureusement que nous allâmes, l’instant d’après, dans le jardin sauvage, où Charles XVI me pria de dire des vers. L’autorité du roi me dispensait de me faire prier. Le comte de Herrenstein m’écouta les yeux fermés, en hochant de temps en temps la tête d’un air meurtri.

Cependant le caractère de Charles XVI se précisait de plus en plus. Un jour, plus tard, dans un moment d’emportement où il ne se surveillait plus, le premier ministre s’oublia devant moi jusqu’à dire que son maître était un gros paresseux. Il y avait du vrai dans ce jugement un peu brutal. On pouvait discerner certainement beaucoup de paresse dans cette habitude distinguée de rechercher sans grand choix des sensations d’art. C’était par une paresse plus grave qu’il n’avait pas disputé à la féroce autorité de Herner la vie du soldat condamné. Mais la faculté qu’il avait d’appliquer ses principes libertaires diminuait la foi qu’il avait en eux. Il se contentait de corriger légèrement le conservatisme de ses prédécesseurs, représenté à la Cour par le baron de Herner.

Il devait d’autant plus se repentir d’avoir cédé à son premier ministre que l’exécution du soldat Hassen fit très mauvais effet dans la ville où le régiment était en garnison. Des bandes de manifestants parcoururent les rues et allèrent jusqu’à pousser des cris de mort devant la maison de l’officier qui avait présidé le conseil de guerre ; des arrestations furent faites par la police, et quelques-uns des manifestants étaient sous les verrous. Il s’agissait de les déférer devant un tribunal.

Leurs partisans qui comptaient sur un acquittement réclamaient la cour d’assises. Mais le préfet du district, – représentant de Herner, – voulait les envoyer devant des juges professionnels dont on avait quelques raisons d’escompter la sévérité.

J’eus l’occasion de voir pendant cette période agitée un Herner que je ne connaissais pas. Cette espèce de férocité autoritaire que je croyais purement théorique, je la vis « sortir » sur son visage, comme sort une maladie éruptive longtemps couvée. Un matin, j’étais allé le chercher pour lui dire que le préfet en question était à Schœnburg et l’attendait au palais. Je le trouvai chez lui en compagnie de sa mère, et leur ressemblance me frappa encore plus vivement qu’au premier jour. Mais la vieille dame avait encore quelque chose de plus âpre. Ces deux êtres m’étonnaient beaucoup, car avant de les connaître, je ne croyais pas qu’il existât des méchants qui fussent vraiment des méchants. Je croyais qu’il y avait des envieux ou des maladroits, et que les gens qui semblaient agir méchamment ne pensent pas dans le fond d’eux-mêmes être vraiment méchants. À vrai dire, le baron de Herner avait toujours cette excuse qu’il semblait agir pour le bien de son pays ; mais il avait vraiment un goût de la vengeance qui était monstrueux, quelque mauvaise opinion qu’on pût avoir de l’humanité. Il aimait obliger les gens parce que c’était une façon de leur manifester sa puissance. Mais il n’aimait pas le goût de la joie d’autrui. Bien qu’il ne tînt pas au luxe ni à la bonne chère, il détestait tous ceux qui pouvaient s’offrir ces jouissances, à cause du plaisir qu’ils en éprouvaient.

X

Un matin que j’étais en train de lire mes journaux français dans le petit bureau que m’avait fait aménager, à côté du sien, le baron de Herner, on frappa à ma porte, et l’on entra sans que j’aie eu le temps de dire : « Entrez ! »

Un jeune homme en vêtement clair se tenait devant moi, me souriant d’un bon sourire. C’était Henry de Tolberg.

— Eh bien ! monsieur le secrétaire particulier, il me semble que l’on oublie ses amis une fois qu’on est dans les grandeurs ! C’est moi qui m’excuse, continua-t-il en souriant. Aussitôt mon arrivée… cette personne que vous connaissez est allée passer quelque temps chez une tante à elle qui habite un vieux château terrible à vingt lieues d’ici. Il se trouve que je ne suis pas trop mal vu dans la maison et que cette tante a bien voulu m’inviter aussi, de sorte que nous avons passé deux heureuses semaines qui, malheureusement, sont passées… Mais ce qui nous console, c’est que nos affaires avancent. Quelqu’un de très bien en cour a parlé à la belle-sœur du roi. Et le comte de Herrenstein a dû parler au roi lui-même, qui n’a encore rien dit mais qui, je crois, va souscrire au divorce. Je ne crois pas que le premier ministre fasse une forte résistance, étant donné les difficultés de l’heure actuelle, qui doivent primer pour lui toute autre préoccupation. Et sans aller jusqu’à prévoir sa disgrâce possible, nous sommes peut-être autorisés à penser que, pour le moment, il cherche à ménager son crédit auprès de Charles XVI, et qu’il ne se soucie pas de heurter la volonté royale pour une affaire qui n’intéresse pas la chose publique… Je sais les arguments dont il s’est servi jusqu’à présent pour justifier sa résistance. Il n’y a eu que deux divorces à la Cour depuis la nouvelle loi… Et ces deux divorces ont fait mauvais effet dans le public. L’un, c’est celui de la princesse Breimingen, qui, après s’être séparée de son mari, parce qu’il était infidèle, a trompé elle-même son second mari d’une façon encore plus scandaleuse, de sorte que le tribunal ne sait que faire de leurs petits enfants… L’autre divorce présente avec celui de mon amie une analogie d’espèce un peu grossière, en ce sens que le mari de la surintendante, avec qui elle a divorcé, était, comme le mari de mon amie, enfermé dans une maison de santé. On reproche à la surintendante d’avoir épousé un homme très riche, alors que les affaires de son premier mari étaient en fâcheux état. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’y a rien de semblable dans le cas de mon amie. Son mari a une fortune personnelle beaucoup plus considérable que la mienne. Cette fortune retournera tout entière, en cas de divorce, à la famille du malheureux interné. Le baron de Herner le sait bien ; mais cela ne l’empêche pas d’exploiter auprès du roi le fâcheux effet des deux divorces précédents… Le roi ne se doute pas naturellement des véritables raisons du premier ministre. Mais on les a dites au comte de Herrenstein, et nous espérons bien que Sa Majesté en sera informée par lui…

— Je pourrai peut-être lui en parler aussi, m’écriai-je, sans trop penser à ce moment à la petite vanité de déceler mon intimité avec le roi.

Depuis quelque temps, sans que j’eusse contre le baron de Herner des griefs personnels, je me sentais moins lié à lui. Il était vraiment trop différent de moi, avec son énergie presque brutale, son tempérament vindicatif, – qui surtout offensait chez moi cette impuissance de rancune, cette tendance à chercher et à comprendre les raisons de l’adversaire, si funeste à un homme d’action qui a besoin au contraire, pour lutter, de toute la force de sa conviction.

Je savais très bien que le baron de Herner était un de ces êtres avec qui, dans certains cas, on ne peut pas s’expliquer. Les relations ne sont jamais sûres avec les hommes de ce genre. On est toujours sous la menace d’une rupture possible. Ce sont ces gens dont le vulgaire dit qu’ils ont un mauvais caractère. J’avais dans ma jeunesse un camarade plus âgé que moi, qui « se fâchait » pendant des mois pour un rien. Toute discussion avec lui me faisait trembler. Je craignais toujours qu’elle se terminât par une de ces brouilles si longues, et si pénibles pour mon cœur d’enfant.

Plus âgé, mais toujours aussi sensible, j’avais pris le sage parti de fuir ces sortes d’amis.

Je ne pouvais donc plus hésiter entre Tolberg et le baron, d’autant qu’il ne me semblait pas qu’il existât entre le baron et moi des liens de reconnaissance assez puissants pour que la démarche que j’allais faire auprès du roi, et qui contrecarrait les plans de Herner, pût être considérée comme un acte de trahison envers un bienfaiteur.

D’ailleurs, si j’avais pu avoir une hésitation sur la conduite à tenir, elle eût été dissipée le soir même, car j’eus l’occasion de revoir Bertha.

C’était au bal du ministre de l’Intérieur. J’avais reçu une invitation et j’avais d’abord hésité à m’y rendre. C’était une des dernières soirées que le chef d’orchestre passait à Schœnburg avant son départ pour Vienne. Son engagement avec la Grande-Taverne avait pris fin. L’orchestre de dames s’était dispersé, et avait fait place à des Hongrois chanteurs qui criaient comme des malheureux, de sept heures du soir à une heure du matin. Le chef d’orchestre, qui n’avait pas eu une soirée à elle depuis trois ans, aurait voulu aller au théâtre de Schœnburg, où l’on jouait ce soir-là un drame émouvant. Je n’ai d’ailleurs jamais vu d’âme aussi naïve, et aussi simple que celle de cette dame voyageuse, qui depuis son adolescence avait vécu dans tant de villes, et joué de divers instruments dans une cinquantaine de cafés, sous des costumes les plus divers. Je lui expliquai en dînant avec elle que les exigences de ma profession m’obligeaient à me rendre à un bal. Elle avait une âme de fonctionnaire modèle, et comprit admirablement mes raisons.

À dix heures, vêtu d’un frac, d’une culotte de gala, et orné, Dieu me pardonne ! d’une épée au côté, je me rendis au ministère de l’Intérieur. Les réceptions de M. Von Müllen étaient justement renommées. Le ministre avait une fortune colossale et Mme Von Müllen passait pour une personne fort distinguée. C’était une grande blonde languissante, toujours un peu malade, et qui, assise dans un fauteuil comme dans un palanquin, régnait sur une foule d’invités dociles.

J’étais un peu préoccupé à l’idée de rencontrer Tolberg en présence du baron de Herner. Mais le premier ministre ne fit qu’une apparition très brève. Il paraissait absorbé. Il me serra la main en passant, et me dit : « Nous irons demain chez, le roi. Nous avons une lettre importante à envoyer à Paris. »

Il me serra encore une fois la main, comme à son ordinaire, aimablement, mais sans trop d’expansion. Ce fut assez cependant pour me donner quelques remords.

Au moment où il sortait de la salle d’entrée, – je le suivais du regard, – je le vis se croiser avec Bertha, qui entrait. Il s’inclina devant elle. Elle le salua d’un léger signe de tête. Puis il sortit sans se retourner. Le cœur me battit. Je crois qu’à cette rencontre, j’avais eu plus d’émotion qu’eux-mêmes.

Je n’osai aller présenter mes hommages à la jeune femme avant l’arrivée de Tolberg : c’était par un vague souci de convenance, mais surtout par timidité. En attendant l’arrivée du jeune comte, je me promenai dans les salons. La première impression de luxe qui m’avait ébloui en entrant, se trouvait passablement modifiée quand on examinait en détail ces fonctionnaires étriqués et ces industriels à la forte encolure. Quant à l’aristocratie du Bergensland, elle n’était guère plus distinguée dans la majeure partie de ses échantillons, dont la noblesse était pourtant de vieille souche. Elle présentait cependant quelques beaux produits, comme Bertha et le comte de Tolberg. Mais Mme Horf, la femme du banquier, qui était la fille d’un marchand de bois, avait un visage extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et des attachas très fines. Et le fils Kiefer, dont le père avait débuté dans la vie en vendant des journaux dans les gares, le fils Kiefer, gagnant du Prix des Habits-Rouges, au concours hippique, avait la noble dégaine d’un gentilhomme de race.

Bölmöller se cogna dans moi. Il portait une épée, ce qui me donna le désir de retirer la mienne. La devanture de son œil droit tombait de plus en plus, vu sans doute l’heure avancée. Mais son œil gauche redoublait de lumière. Il s’était fait friser les cheveux, et onduler la barbe ; il avait emprisonné dans des bas de soie des mollets qui n’étaient pas, semblait-il, de la même dimension. Il se tenait dans les environs du buffet, qu’il butinait inlassablement, telle une abeille diligente.

J’eus également la satisfaction de voir le grand écuyer qui s’était assis dans la salle de jeu, auprès d’une table de whist. On ne savait toujours pas si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard glissait à travers une mince rainure. Je ne l’avais jamais vu qu’à table ; mais je pus constater que, même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires obstinées continuaient leur lent travail de mastication. Il avait mis une culotte comme la plupart des invités ; mais il n’avait pas cherché à dissimuler sa noble et invraisemblable maigreur. Et ses longs canons desséchés ne remplissaient point l’étui pourtant bien étroit de ses bas de soie blancs. De temps en temps, il passait sur son crâne et sur son visage sa longue main tremblante, claquait des dents deux ou trois fois, et recommençait à ruminer.

Comme j’étais en train de regarder les joueurs, quelqu’un me frappa l’épaule. Je vis, en me retournant, la figure souriante du jeune comte de Tolberg.

— On vous demande par là-bas.

Puis il m’entraîna doucement jusque dans un salon voisin, où Bertha nous attendait en compagnie d’une vieille parente. La jeune femme me sourit, en me voyant, comme à un véritable ami. Quand elle me souriait ainsi, aucune autre considération n’existait plus. Je crois que j’aurais trahi Herner, même si j’eusse été uni à lui par des liens de la plus inextricable reconnaissance.

Bertha vous souriait comme une compagne d’enfance. Il semblait qu’on l’eût toujours connue… Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et l’ayant menée pieusement vers le buffet, je restai seul avec l’amie de mon ami. J’étais heureux, au fond, de penser qu’elle était à un autre. Rien ne m’obligeait à me faire aimer d’elle. Je pouvais donc l’aimer en toute sécurité. Je m’abandonnais à la joie d’être séduit. Je l’écoutais parler, et lui parlais en toute confiance. Elle m’interrogea sur mes impressions de Schœnburg, et je lui contai avec une sincérité éperdue et heureuse, comme à un confesseur, tout ce que j’avais éprouvé depuis mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi, du premier ministre, en lui disant, ce qui me soulagea beaucoup, tous les scrupules que j’avais éprouvés à l’idée que je serais peut-être obligé de trahir mon maître, même au profit d’un homme que j’aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg. Toute réticence avec elle était impossible. Il me semblait, quand je lui parlais, que mon âme était de verre, et que rien ne lui eût échappé de mes plus secrètes intentions.

Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations, et elle ne fut jamais plus charmante que pendant ces confidences. Elle apparaissait le plus souvent comme une personne très sage, très judicieuse et à d’autres moments, elle avait dans le regard l’ingénuité d’une petite fille de douze ans. Elle disait enfantinement : « N’est-ce pas ? Je ne pouvais pas faire autrement ? » Elle n’avait jamais l’air sûre d’elle-même. Et cependant elle ne donnait jamais l’impression qu’elle hésiterait, quand elle se trouverait en présence de certains devoirs… Je sais très bien qu’on se fait de belles illusions sur les vertus d’une femme quand on la voit pour la première fois, et qu’elle est très belle ; mais je dois dire que rien dans la suite n’est venu infirmer cette bonne opinion que j’avais eue de Bertha.

Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille dans un lieu sûr, – à un baccara, je crois, – on décida que l’on souperait tous les trois à la même table. Ce n’était peut-être pas prudent à cause de Herner. Sans doute il se trouverait quelqu’un, à la suite de cette soirée, pour mettre le premier ministre au courant de notre intimité. C’était dangereux pour moi, et pour mon avenir à la Cour de Schœnburg. D’autre part, en affichant mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me mettais en moins bonne position pour les servir utilement à la Cour. Mais ni l’un ni l’autre nous ne pûmes écouter les conseils de la prudence, tant nous étions contents d’être ensemble. Ce qui pouvait nous arriver de pis, semblait-il, c’eût été de nous quitter.

D’ailleurs, le baron ne sut jamais que j’avais passé la soirée avec son ennemi, et la femme qu’il aimait. Il paraissait inévitable qu’il l’apprît ; nous fûmes aperçus par plus de cinquante personnes de son entourage, et il ne sut jamais rien de cette sorte d’escapade. Il est vrai que les événements graves qui se passèrent les jours suivants eurent de quoi détourner son attention.

J’étais allé, en entrant, présenter mes hommages à la maîtresse de maison. Elle m’avait salué avec condescendance, comme on salue un vassal ignoré. Mais je fus ramené à elle pour une entrevue plus sérieuse par son mari lui-même, le ministre de l’Intérieur et des Finances. J’ai honte de dire que cet homme d’État qui suivait un régime très sévère contre l’embonpoint, passait la soirée à conduire des dames au buffet, pour s’alimenter lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la faveur de cette fête, l’attention de sa femme et de son médecin.

M. Von Müllen arrivait à s’exprimer en français, mais au prix d’efforts énormes, qui le mettaient littéralement en sueur. Sa femme savait certaines phrases plus coulantes. Mais je crois, d’après le long sourire monotone qu’elle avait en vous écoutant, qu’elle ne comprenait strictement rien de ce qu’on lui répondait. Une longue conversation était difficile entre nous. J’avais pris le parti de sourire comme elle, sans rien dire. Mais je ne savais pas comment m’en aller. Une dame passa en ce moment, qui ne sut jamais pourquoi la ministresse, dans son besoin de me quitter à tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne grâce.

On soupait par tables de huit et de quatre couverts ; Tolberg, après s’être assuré une table de quatre, eut l’excellente idée de me procurer une compagne de souper, qui n’était vraiment gênante pour personne. C’était une jeune femme de Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui ne parlait et ne comprenait que l’allemand. Je pus être galant avec elle à peu de frais, grâce à quelques épithètes aimables que j’avais apprises durant les dix stériles années d’allemand que j’avais tirées au collège. Quand mes souvenirs me faisaient défaut pour distraire la dame allemande, je me rattrapais en lui mettant le plus de victuailles possibles sur son assiette.

Nous nous étions attablés dans un salon, qui n’était pas le salon d’honneur, et où le personnel, composé d’extras, ne gênait pas les invités ; ceux-ci se servaient eux-mêmes de deux ou trois plats froids, qu’on avait posés et laissés à leur discrétion sur la table.

Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle avait eu des sourcils moins larges et moins épais. Elle mangea beaucoup et but tout le champagne. « Soyez sage en la reconduisant chez elle, » me dit Bertha, en regardant dans une autre direction, pour n’avoir pas l’air de parler d’elle « Son mari, qui est un haut fonctionnaire allemand, n’est presque jamais chez lui. Je ne crois pas qu’elle tienne beaucoup à lui. Mais je suis sûre qu’elle ne pense pas à avoir des amants. Elle travaille constamment à des ouvrages de broderie. Elle ne sait pas ce que c’est de s’ennuyer, ni de se distraire. Quand elle a fini de broder des taies d’oreiller, elle commence un chemin de table. Ne la détournez pas de sa vie tranquille. »

Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions pures. Et la vérité est que je ne songeais pas à mal avant que Bertha ne m’eût parlé de cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à penser qu’il allait peut-être se passer quelque chose dans la voiture. Et je versai un peu de champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes joues rouges et les yeux animés brillaient à l’envi. J’écoutai un peu distraitement ce que me dirent mes amis, et je commençai à me demander jusqu’à quand durerait la fête… Je ne savais pas à quel hôtel était descendue cette dame. Peut-être était-ce tout près du ministère… J’étais toujours très distrait quand on se leva après souper. J’écoutai mal le rendez-vous que me donna Tolberg. Bertha dit en allemand à son amie que j’allais la reconduire. Puis elle me répéta en français : « Vous allez reconduire ma cousine à son hôtel. » Je ne pus m’empêcher de rougir et je m’inclinai respectueusement.

J’allai chercher au vestiaire le manteau de soirée de la dame de Leipzig et, avec beaucoup de trouble, je l’aidai à passer les manches.

Qu’allait-il arriver ? Je préférais ne pas y penser, ne rien prévoir, attendre tout du hasard. Au cas où l’aventure irait assez loin, ça deviendrait tout de suite plus compliqué.

Je ne pouvais pas l’emmener au palais, et je n’avais pas de chambre en ville. J’étais peu familiarisé avec les hôtels du pays. Descendre à son hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y était sans doute trop connue : c’était compromettant. Le mieux était de se fier au hasard.

Nous trouvâmes à la porte du ministère une de ces calèches de forme surannée qui font à Schœnburg le service de nos voitures de remise. Je donnai au cocher l’adresse de Münscher Hof, où la dame me dit qu’elle habitait ; je ne savais pas au juste si c’était loin ou près, et je n’osai le demander au cocher, avec les quelques mots que je savais de la langue du pays. Il fallait donc, dans le doute, ne pas perdre de temps, et mettre tout de suite à profit les instants disponibles. Je pris la main de ma compagne, et la lui serrai doucement. Puis je m’approchai d’elle, et je lui dis : « Ich liebe Sie », sans autre préparation ; mais ma connaissance imparfaite de la langue allemande m’interdisait l’art savant des gradations et des nuances. D’ailleurs cette façon de brusquer les choses fut assez efficace, et je créai par cette prompte entrée en matière un trouble que ma délicatesse française, avec ses ménagements timides, n’aurait pas su provoquer. À la faveur de cette émotion, je m’approchai plus près encore : ma compagne me rendit mes baisers en soupirant.

J’avais passé mon bras derrière son dos quand elle se mit à sangloter. Je voulus lui dire tendrement : Ne pleurez pas !… Mais je ne savais plus du tout comment on dit ; pleurer en allemand. Je me bornai à répéter : Nein !… Nein !… Elle commença à pleurer si fort que je la lâchai décidément. Et je ne sus que lui tapoter doucement les mains pour la calmer, en souhaitant désormais que le Münscher Hôtel fût très près de là.

La voiture s’arrêta enfin. Il me sembla convenable de prendre cette dame dans mes bras et de lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse et de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand : « Je viendrai vous voir. » Je la fis descendre de voiture avec les précautions dont on entoure une personne très souffrante. J’attendis quelques instants que la porte fût ouverte. Puis je baisai la main de la personne avec tout le tact et toute la galanterie française.

Comme le cocher me ramenait au palais, je me pris à me demander si cette crise de larmes était, comme je l’avais pensé, une révolte ou bien simplement une manifestation nerveuse, qui n’atténuait en rien le consentement qu’on avait semblé me donner.

Il me fut insupportable de penser que je m’étais trompé, et que ma réserve discrète, au lieu de toucher cette dame, avait pu lui causer une certaine déception.

Agacé par cette idée, et ne pouvant terminer la soirée sur cette impression fâcheuse, je donnai un contre-ordre au cocher, et je me fis conduire à l’hôtel où habitait le chef d’orchestre.

XI

Il faisait grand jour depuis longtemps quand mon domestique suisse entra dans ma chambre, et me dit en toute hâte que le premier ministre m’attendait au bureau. J’étais rentré au palais à quatre heures passées : je me levai précipitamment, très ému d’être en faute.

Je me débarbouillai aussi vite que je pus, pendant que le Suisse emportait mon costume de gala pour le brosser. Cet homme usait les vêtements en les brossant. Ce n’était pas par zèle, c’était par distraction. Il rêvait à ses collections de timbres et continuait à frotter avec ardeur. Rien ne lasse, au contraire, la patience comme de penser à ce qu’on fait.

Le baron de Herner m’attendait dans son cabinet.

— Eh bien ! me dit-il, sans mauvaise humeur, mais d’un air toujours préoccupé, je pense que l’on s’est couché tard cette nuit ? Cela vous amuse à ce point les réceptions officielles ? Moi, je ne peux pas m’y voir. Il est vrai qu’en ce moment je ne suis guère disposé à m’amuser… Nous aurons beaucoup à faire aujourd’hui. Les socialistes du royaume ont reçu une adresse des socialistes français et des socialistes allemands. Il faut que nous écrivions à nos ambassadeurs… Nous avons aussi à écrire au gouvernement français pour une autre affaire de moindre importance : un petit traité de commerce relatif à certains trafics entre des possessions que nous avons en Afrique et des colonies françaises avoisinantes. Notre ambassadeur à Paris doit rédiger le document ; mais je tiens à lui faire parvenir un projet tout préparé. Je ne suis pas fâché de montrer à notre représentant qu’il y a une direction à Schœnburg et qu’il n’est pas seul à mener nos affaires en France, comme il a des tendances, ce digne prince, à se l’imaginer quelquefois…

Vraiment, je ne suis pas un homme de parti… J’ai toujours une telle fidélité pour les gens avec qui je me trouve que je me sens devenir infidèle à ceux que je viens de quitter. Étais-je assez loin du premier ministre pendant cette soirée de la veille ! Et maintenant que je me trouvais avec lui, maintenant qu’il me parlait si librement, et vraiment avec tout l’abandon dont il était capable, il me semblait de nouveau que c’était une trahison que de servir mes amis en contrecarrant ses volontés. C’est avec un cruel ennui que je pensais que, tout à l’heure, il faudrait parler au roi du divorce de Bertha. En somme, je suis de ces gens dont le vulgaire dit avec mépris qu’ils sont toujours de l’avis des personnes avec qui ils sont…

Eh bien ! puisque je suis de ces gens-là, je suis qualifié pour prendre leur défense. Nous ne sommes peut-être pas si méprisables… Nous souffrons d’être dans la nécessité de faire de la peine à autrui, non pas à un autrui vague, mais à un autrui que nous avons approché. Et vraiment cette impuissance à nuire à son prochain – qualifiée de faiblesse honteuse par ceux qui s’en trouvent lésés – n’est pas un sentiment si répréhensible. Et quand deux parties sont en différend, nous avons des tendances à croire qu’il n’est pas forcé que l’une d’elles ait nécessairement tort, et l’autre nécessairement raison.

— J’ai encore d’autres préoccupations très graves, dit le baron de Herner. Je vous dirai cela en chemin, car il commence à se faire tard.

Il me fit prendre quelques papiers, et nous descendîmes à la hâte. Le landau officiel nous attendait dans la cour.

Le baron de Herner pensait tout haut devant moi. C’étaient des propos coupés de silences. Il suivait son idée obscurément. Puis, quand elle était élucidée, il la formulait à haute voix :

— J’ai reçu des nouvelles inquiétantes, me dit-il au bout d’un instant… des nouvelles incomplètes, naturellement, comme celles que sont capables de me donner les braves gens qui font partie de ma police.

Il haussa les épaules, puis ajouta :

— Nous avons toujours eu peur d’employer de véritables crapules à ce service-là. Alors, nous n’avons à notre disposition pour cette besogne louche que des serviteurs loyaux, mais imbéciles.

— C’est bien scabreux, lui dis-je, d’employer des coquins.

— Pourquoi ? dit-il. Moi, je supporte très bien d’avoir affaire à des coquins intelligents.

— Mais c’est une méfiance continuelle…

— Eh bien ! on se méfie, voilà tout ! Il ne faut pas avoir peur de se méfier… Je sais bien que les hommes d’État sont souvent lâches et paresseux. C’est par paresse qu’ils veulent avoir à leur service des gens sur qui ils peuvent se reposer, comme ils disent… Eh bien ! on ne doit pas se reposer ; on doit se ménager tout au plus. On doit faire faire par d’autres le travail qu’on n’est pas absolument obligé d’exécuter soi-même. Ainsi on a plus de temps à soi. Mais il faut garder pour soi le plus de responsabilités possibles, et il ne faut pas craindre d’être sur le qui-vive. C’est, au contraire, une position qui me plaît, dit-il avec un grand air de satisfaction.

« Quand je serai le maître un peu plus que je ne le suis, quand je serai débarrassé des gens qui sont autour du roi, qui nuisent à mon crédit et diminuent ma puissance, je crois que je saurai m’entourer d’aides utiles, et d’aller dénicher n’importe où elle se trouve la vraie capacité. Et les canailles que j’emploierai ne me trahiront pas, je vous en réponds. Les gens n’ont pas le droit de se plaindre d’être trahis ; ils n’ont qu’à faire attention. »

Le premier ministre resta ensuite quelques instants sans rien dire, mais il paraissait surexcité.

— Ah ! je ferai de belles choses, si je continue à être le maître… Mais il ne faut pas, dit-il en s’assombrissant, qu’il arrive malheur au roi. C’est mon seul soutien. Nous avons parfois des dissentiments, mais il sait, lui, ce que je vaux… Si le roi disparaissait, – j’ai peur d’y penser, – ce serait un malheur pour moi et pour toute la politique que je représente…

Le premier ministre revenait si souvent sur cette disparition du roi, que je finis par lui demander si la santé de Charles XVI donnait des inquiétudes.

— Sa santé ? Non, me répondit-il. Dans cette famille de Tornhausen, dont il est, ils sont forts comme des bêtes de somme. C’est là que d’autres familles régnantes débilitées viennent chercher des princesses qui soient des mères un peu solides, et qui revivifient les souches appauvries. Non, ce qui m’inquiète pour le roi, ce n’est pas sa santé, c’est son insouciance, la liberté imprudente de sa vie, son habitude de s’en aller à droite, à gauche, sans vouloir être gardé… J’ai peur de toutes ces affaires sentimentales dont il fait la confidence à son ami Herrenstein… Il lui faut un confident, et c’est ce maudit Herrenstein… Je ne dis pas cela par jalousie, car je ne le crains pas, mais s’il ne s’était pas trouvé là, c’est peut-être à moi que le roi aurait raconté toutes ses aventures, et je pourrais veiller au grain… Tout ce que je sais, c’est qu’il y a encore du nouveau ; mes policiers me l’ont appris, ou plutôt fait deviner, car ces idiots sont capables de me fournir tout au plus de vagues indices. Je crois que le roi a une autre histoire en tête. On a vu sa voiture fermée ces jours-ci se diriger du côté du château de Reinig, où habite la jeune sœur de son amie ! Oh ! il est tellement compliqué !… C’est qu’il pourrait être maintenant amoureux de celle-là ! Il en est bien capable !… C’est la seule femme qu’il voyait en dehors de sa maîtresse ; c’était la seule qu’elle lui laissait voir, et c’était probablement encore une de trop.

« Le danger, – car, moi, le reste, ça m’est égal, il peut bien faire ce qui lui plaît, – le danger, c’est que, dans ses allées et venues, il est toujours seul ou à peu près. Il ne veut pas de la surveillance de notre police… Mais il a derrière lui une autre surveillance qui ne lui fait pas défaut : c’est celle des anarchistes réfugiés… Tout ce que mes limiers ont pu me dire, c’est qu’ils ont vu deux ou trois fois des promeneurs un peu suspects sur la route que devait suivre le roi. Ces anarchistes russes qui s’attachent à la piste du roi sont malheureusement d’autres gaillards que mes gens de la police. Ce sont des étudiants très instruits, pour la plupart assez fins, et surtout des hommes qui ne craignent rien. S’ils prennent des précautions, ce n’est pas pour garer leur vie, c’est pour préserver ce qu’ils appellent « leur œuvre ». Ils sont dangereux. Nous ne sommes pas suffisamment armés contre ces gens-là. »

La voiture était maintenant à l’entrée de la très longue allée herbue qui menait à l’entrée du château royal.

— Chaque fois que je rentre dans cette allée, me dit le ministre, je me demande ce qui va m’arriver quand je serai au bout… ce que je vais apprendre.

— Mais n’avez-vous aucune crainte pour vous ? Car, en somme, le même accident qui peut atteindre le roi menace également le premier ministre…

Si j’avais eu affaire à une âme inquiète, je n’aurais sans doute jamais posé cette question ; mais, sans en savoir exactement les termes, j’étais sûr d’avance de la réponse qui me serait faite. Et peut-être y eut-il de ma part un peu de courtisanerie instinctive à fournir au premier ministre l’occasion de prononcer de belles paroles courageuses.

— Si c’est moi qui reçois la bombe, me dit-il en souriant, ça sera tout de suite fini, et je ne serai pas là pour voir ce qui se passera après. Et puis le roi sera toujours là. Je ne veux pas faire de fausse modestie, et dire qu’il me remplacera facilement ; je ne le crois pas. Mais c’est un homme de grande valeur, et s’il n’a personne pour le seconder, eh bien ! il gouvernera tout seul. Et même, ajouta le baron de Herner en souriant, ce ne sera pas peut-être un monarque aussi tolérant qu’on pourrait le croire. Il sait très bien que tant que je serai là, il ne risque rien à être tolérant… et que mon autoritarisme corrigera son indulgence excessive. Mais une fois qu’il sera seul, il ne se laissera plus aller à être aussi facilement débonnaire. Non, répéta Herner, pour beaucoup de raisons, il vaut mieux que ce soit moi qui m’en aille, si l’un de nous deux doit disparaître. D’abord, ajouta-t-il, avec cette expression de méchanceté soudaine cette sauvagerie originelle, qui faisait parfois irruption en lui, l’idée que cette… – il eut la force de retenir le mot violent qui venait à ses lèvres, – … que cette princesse Elsa peut venir au pouvoir avec sa tourbe de Bavarois, l’idée que tout ce que j’ai fait sera défait en un instant par une bêtise du sort… que je n’aurai pas fait voter ma loi de justice qui réglera une fois pour toutes la jurisprudence de nos procès politiques, et ne nous exposera plus à laisser juger des manifestants par des jurés stupides ou poltrons, l’idée que ces gens qui n’étaient rien seront les maîtres, et mes maîtres, je crois que je serais capable de me faire anarchiste à mon tour…

Il ne plaisantait pas. Il avait pris sa canne dans sa main crispée, et tapait avec violence le fond de la voiture… Il se calma un peu l’instant d’après.

— Vous voyez, me dit-il, avec un sourire un peu forcé, ce que c’est que la passion du pouvoir. J’en suis possédé, et je trouve, en dépit des philosophes que je ne suis ni bas ni ridicule. Il faut connaître ces choses-là pour s’en rendre compte. On n’en jouit pas, mais on y tient. On y tient d’autant plus violemment qu’on n’en jouit pas, et que l’on sait bien qu’une fois parti du pouvoir, on n’en gardera aucun bon souvenir. Quand on est au pouvoir on méprise la considération des gens. Mais aussitôt qu’on est déchu, et qu’elle vous fait défaut, on souffre de ne plus sentir autour de soi cette estime, cette déférence, cette crainte…

Nous étions arrivés dans la cour et le ministre avait jeté un regard inquiet autour de nous. Il ne semblait pas que le roi fût au château. Au bout d’un instant la porte du perron s’ouvrit, et nous vîmes s’avancer jusqu’à nous le valet de chambre du roi, celui qui était spécialement attaché à sa personne et le suivait dans tous ses déplacements. C’était un petit bonhomme qui n’avait ni la solennité ni le style d’un domestique d’apparat. Avec ses cheveux courts mal plantés, sa petite moustache et de rares poils de barbe sur les joues, il ressemblait plutôt, dans son veston noir, à un cireur de bottes endimanché. Il vint dire au baron de Herner, d’un grand air de discrétion, que Sa Majesté n’était pas rentrée depuis la veille… Le fait en lui-même n’avait rien d’inquiétant ; mais ce qu’il ajouta parut alarmer le ministre, déjà si disposé à l’inquiétude. Le roi, même dans ses fugues, gardait généralement quelques précautions d’homme rangé, et quand il s’absentait ainsi, prévenait son domestique qu’il rentrerait ou ne rentrerait pas. Mais cette fois, il n’avait rien dit en partant, et quand il ne disait rien, c’était qu’il avait l’intention de rentrer.

Il y avait donc de quoi s’inquiéter. Le petit valet de chambre ajouta cependant ce détail qui calma un peu l’anxiété du ministre, c’est que le roi, il s’en souvenait maintenant, était parti en voiture après l’avoir envoyé en course à la ville. Il était donc possible que Sa Majesté eût décidé qu’elle passerait la nuit dehors, changeant ainsi d’avis pendant le temps qui s’était écoulé entre le départ du domestique et son propre départ du château…

Cette hypothèse ne tranquillisa pas le baron.

— Il y a là quelque chose de pas naturel, me dit-il quand le domestique se fut éloigné… Il a dû se passer un événement anormal. Comment expliquez-vous que le roi ne m’ait tien fait dire à moi ? Nous avions aujourd’hui des décisions très graves à prendre ensemble… Humbert, me dit-il d’un ton énervé, il ne s’agit pas de chercher à me rassurer. Demandez-vous avec moi, sans avoir peur d’envisager les éventualités les plus graves, quelles sont les possibilités. Mon avis est que nous ne perdions pas notre temps à rester là ; il est certainement allé au château de Reinig ou au château de Kreusacht où habite sa maîtresse. C’est sur la même route. Il faut aller le chercher là.

Je fis cette timide objection que l’on risquait de mécontenter le roi, en allant ainsi à sa recherche. Mais le baron ne s’y arrêta pas. Il ne craignait jamais de mécontenter les gens. C’était sa force. Il préférait agir d’abord, quitte à s’excuser après. Mais il ne voulait pas être entravé dans ses actions par des craintes de ce genre, qui pouvaient d’ailleurs être chimériques. « Ce n’est pas pour mon plaisir ou pour satisfaire une vaine curiosité que je vais à sa recherche. Le roi le sait bien. »

Il appela le cocher qui nous avait amenés et qui attendait des ordres pour savoir s’il devait dételer ou retourner à la ville… Puis il changea d’avis et fit atteler le petit tonneau. Je compris qu’il aimait mieux ne pas emmener de domestique avec nous.

XII

Nous partîmes donc tous les deux dans la campagne, par une route encaissée et sombre qui devait plaire au roi ; car, avec plus de naturel, elle était un peu dans le goût de son jardin sauvage. Parfois les deux talus de verdure qui bordaient ce chemin comme deux murailles s’abaissaient tout à coup et nous traversions une carrière abandonnée.

— Quand je pense, disait le ministre, qu’il passe sa vie à s’en aller tout seul dans ces chemins et qu’on peut si facilement l’attendre dans une de ces carrières !

— Mais hier, il n’est pas sorti seul ?

— C’est ce qui me rassure un peu. Je suis assez tranquille sur le compte du cocher. C’est un « serviteur loyal », comme tous nos gens… Pourtant, quand j’y réfléchis, cette circonstance, qu’il n’était pas seul dans sa voiture, m’inquiète maintenant au lieu de me rassurer. Je suis très étonné qu’il n’ait pas envoyé son cocher au château pour me prévenir, puisqu’il l’avait sous la main.

Le baron était décidément très énervé. Il avait poussé un peu trop le double poney qui nous emmenait, si bien que l’animal, à une montée, donna des signes de fatigue. Il était plus sage de nous arrêter quelques instants à une auberge qui se trouvait à mi-côte. Pendant que le cheval soufflait un peu, le baron nous fit servir du fromage et du pain. J’en mangeai avec un bonheur véritable. J’étais parti le matin sans prendre le café au lait qui était si bien servi au palais, où l’on avait de bonnes habitudes allemandes.

Il y avait longtemps que midi avait sonné, et en présence des graves occupations qui agitaient le gouvernement du Bergensland, je n’avais pas osé parler de déjeuner. Le premier ministre, plus absorbé, fit moins honneur à ce frugal repas. Il parlait à une vieille paysanne, qui tenait l’auberge. Je ne connaissais pas encore suffisamment la langue du pays pour comprendre tous les termes de la conversation. Mais je devinais, d’après les gestes du baron de Herner, qui lui montrait alternativement les deux directions de la route, qu’il lui demandait si elle n’avait pas vu passer la voiture du roi. Cet interrogatoire ne paraissait donner aucun résultat.

L’air paisible et la tête oscillante, elle se tenait sans rien dire devant le baron, qui, de guerre lasse, s’était mis à manger, visiblement aussi préoccupé qu’auparavant.

Puis soudain la vieille femme toujours avec son air paisible, se mit à dire quelque chose que je ne compris pas. Mais je vis le baron de Herner lever brusquement la tête, son visage pâlir, les yeux largement ouverts. Je le vis interroger la paysanne avec véhémence ; puis il me dit : Venez…

Je lui demandai avec une curiosité ardente, et sans y mettre de formes :

— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?…

Il paraissait ne pas m’entendre, et je n’osai pas répéter ma question.

Il poussait maintenant à grands coups de fouet le petit cheval, qui montait au galop la côte…

— Ce qu’elle m’a dit ?… Vous voulez le savoir ?… Elle m’a dit simplement, sans se douter de l’effet qu’elle allait me faire : « Qu’est-ce que c’était donc que ce bruit qu’on a entendu hier soir par là-haut ? Ça a tonné comme un gros coup de canon. On aurait dit que les rochers allaient crouler… et j’en suis restée sourde pendant un grand quart d’heure ! »… Voilà ce qu’elle m’a dit.

Je hasardai cette hypothèse qu’il s’agissait peut-être de travaux de mine, de rochers qu’on faisait sauter dans les carrières…

Mais le baron me répondit d’une voix altérée que les carrières étaient abandonnées depuis longtemps dans toute la région.

— C’est de ce côté qu’elle a entendu le bruit… Hier soir, à neuf heures, à l’heure où la voiture, dit-il en baissant la voix, devait passer par ici pour rentrer au palais.

Depuis que les carrières n’étaient plus exploitées, cette route était absolument déserte. Elle conduisait de Schœnburg au village de Simstadt, une petite ville ancienne dont le commerce était tombé. Et les rares transactions qui se faisaient entre cette localité et la capitale utilisaient plutôt une autre route plus commode et plus courte, qui suivait le cours du canal.

Nous étions arrivés au haut de la côte. Et la route continuait pendant un demi-kilomètre jusqu’à un nouveau tournant… Le baron me le désigna de l’extrémité de son fouet, qui tremblait au bout de son bras.

— Il y a là une autre carrière…

Et il cessa de fouetter le cheval ; on eût dit qu’il craignait d’arriver trop vite à cet endroit… Le coude était très brusque. Comme nous allions tourner une arête de rocher, le poney stoppa, et fit un écart. Je sautai à terre, et j’allai le prendre à la bride. Mais en passant devant la voiture, j’aperçus toute l’étendue de la carrière, et je vis qu’elle était pleine de corbeaux qui couvraient le sol, comme un tapis funéraire.

— Des corbeaux…

À son tour, le ministre sauta en bas de la voiture…

— Attachez le cheval…

J’attachai le cheval à un arbuste qui avait poussé sur le talus, entre deux rochers.

Le ministre, le fouet à la main, s’avançait vers les corbeaux, qui formaient un tas plus serré au milieu de la route. Il brandit son fouet. Des oiseaux s’envolèrent, et pendant un instant, l’air s’obscurcit de leurs ailes, comme si le crépuscule était venu tout à coup. Puis nous vîmes, épars sur le sol, une roue de voiture, presque intacte, la tête et l’avant-main d’un cheval, à l’état de squelette, des morceaux de bois peints en bleu, à la couleur des carrosses royaux.

Le baron de Herner allait et venait au milieu de la route, regardait et inventoriait tous ces débris avec un calme effrayant. En dehors du chemin, sur le sol de la carrière, nous aperçûmes d’autres débris encore plus impressionnants. C’étaient cette fois des morceaux de squelettes humains.

L’explosion avait dû être terrible. Elle avait emporté très loin le corps des deux hommes, et il ne restait plus des chevaux qu’une moitié de carcasse complètement dénudée. Il était facile de retrouver, entre les deux squelettes humains, quel était celui du roi. Le cocher Hofman, avec qui il était parti la veille, était de petite taille, et bien qu’il eût la moitié des jambes emportée, nous pûmes voir facilement, en comparant la longueur des épines dorsales, que cet autre assemblage d’os qui se trouvait plus près de la route, presque sur le bord, était tout ce qui restait du roi.

Il n’avait pas été, semblait-il, atteint par un projectile, mais la commotion l’avait tué. Il était tombé couché sur le côté. Un des bras déchiqueté, avait une position anormale et contournée. Il est probable que dans leur besogne immonde les corbeaux avaient changé la position des membres.

Nous revenions en silence auprès de notre voiture, quand le baron aperçut autre chose. Il quitta la route, et se dirigea vers un renfoncement de la carrière. Arrivé là, il me fit signe de la main… Il était arrêté devant un troisième corps, plus affreux à voir que les autres, parce que les corbeaux ne l’avaient pas encore achevé… Les os de la tête étaient déjà dénudés. Le corps était encore couvert de ses vêtements, et nous vîmes qu’il était vêtu à la russe, avec des bottes et des culottes bouffantes. La plupart des réfugiés étaient habillés de la sorte. Ils arrivaient d’ordinaire, même les étudiants, avec des costumes de moujiks, et trouvaient ainsi moyen, faute d’autres ressources de se faire embaucher pour les travaux des champs.

Nous étions certainement en présence de l’homme qui avait lancé la bombe. Il avait dû être blessé mortellement par quelque projectile. Il était mort plus tard que les autres. C’est ce qui expliquait que les corbeaux ne se fussent approchés de lui que quelques heures après.

Il ne nous restait plus qu’à reprendre le chemin de la ville, à prévenir les magistrats et à faire faire les constatations officielles, j’allai détacher le cheval, et, le baron et moi, nous reprîmes place dans la voiture.

Le ministre ne disait rien. Il avait posé le fouet dans le porte-fouet, et laissait le petit cheval aller à sa guise. Nous descendîmes la côte, et nous repassâmes devant la petite auberge. Le baron de Herner paraissait de plus en plus absorbé. Deux ou trois fois, la voiture s’arrêta. À ce moment il avait un sursaut, comme un cocher qui s’éveille, et remettait le cheval en mouvement, en secouant nerveusement les rênes.

Tout à coup, il arrêta le poney de son plein gré, se tourna de mon côté, et se mit à me regarder dans les yeux. Puis il me dit :

— Descendons.

Il attacha lui-même le cheval à une branche d’arbre. Ensuite il me prit le bras, et me fit marcher à ses côtés. Il était dans un état de surexcitation extraordinaire. Il avait les larmes aux yeux et ne pouvait parler.

Nous marchâmes quelques instants en silence. Il me serrait fébrilement le bras. Puis il se mit à me regarder comme l’instant d’avant, à me regarder profondément.

— Humbert, me dit-il, les dents serrées, Humbert, je ne veux pas quitter le pouvoir ! Je ne veux pas m’en aller bêtement et stupidement parce que le sort me force à m’en aller… Je ne veux pas céder la place à ces gens. Je veux rester le maître… Vous m’entendez ?

Il me prit le bras et nous marchâmes de nouveau en silence.

— Il n’y a que nous qui ayons vu… ce que nous avons vu… Il n’y a encore que nous qui sachions ce que nous savons. Tout le monde ignore que la succession du royaume est ouverte : quand on la proclamera ouverte, c’est parce que nous l’aurons dit… Il est déjà arrivé, continua-t-il, que le roi s’absente pendant plusieurs semaines pour une destination mystérieuse. Dans ces cas-là, il ne prévenait que moi. Et c’était moi qui disais simplement aux ministres : « Sa Majesté est partie pour quelque temps. » Et je n’avais d’autres comptes à rendre à personne…

« Nous sommes les seuls témoins de la disparition du roi… Il n’y avait là que l’assassin, et il ne parlera plus. J’ai tout lieu de croire qu’il n’y a pas eu de complot. Les crimes anarchistes ont souvent ceci d’effrayant que, comme un crime de droit commun, ils sont conçus et exécutés par un seul être, qui ne s’en ouvre à personne. Et l’assassin anarchiste est d’autant plus difficile à retrouver que nul lien connu, comme dans les crimes passionnels, ne le rattache à la victime, et qu’il n’est pas dénoncé, comme le voleur, par le produit d’un vol, dont il sèmerait des traces derrière lui… En admettant que cette fois le criminel ait des complices, ils croiront que le coup est manqué.

« … Nous allons remonter là-haut pour plus de sûreté, dit le baron. »

Je commençais à deviner ce qu’il avait l’intention de faire. Nous revînmes à la terrible carrière, d’où nous ne nous étions pas trop éloignés. Il poussait de nouveau fortement le malheureux petit cheval, pour qui c’était décidément une rude journée. Il fallait maintenant ne pas perdre de temps… Il ne passait d’ordinaire personne sur la route ; mais il pouvait passer quelqu’un ce jour-là. Et justement, comme nous arrivions à la carrière, nous vîmes un chemineau en arrêt auprès de la voiture royale. Le baron me fit signe de ne pas descendre du petit tonneau. Il mit simplement son cheval au pas, l’arrêta en arrivant près du chemineau, et regarda d’un air indifférent tous ces os et ces morceaux de bois.

Le chemineau lui dit quelques mots que je ne compris pas, mais dont je pus, grâce à des gestes de l’homme, reconstituer le sens. Il agita les deux poings avec la prétention visible d’imiter le galop d’un cheval. Puis il tourna les mains l’une autour de l’autre, pour donner l’impression d’une chute finale. Il fit une sorte de moue philosophique et prit sans transition un ton beaucoup plus apitoyé pour parler de ses affaires personnelles et de ses embarras financiers, que le baron soulagea avec empressement par l’offre d’une large pièce blanche.

Puis nous feignîmes de continuer notre route, au pas, comme des gens qui font souffler leur cheval. Ce damné chemineau ne s’en allait pas. Il marchait avec une lenteur !

Enfin nous le vîmes tourner le coin de la route…

Notre tâche, assez pénible, allait commencer.

XIII

Nous prîmes d’abord les débris de bois et nous les portâmes dans un recoin de la carrière, derrière un tas de pierres, qui les dérobait à la vue des passants.

Nous roulâmes jusqu’à cet endroit la seule roue qui restât du carrosse royal.

Puis il fallut emporter les ossements ; il fallut abandonner dans ce coin de carrière ce qui restait du malheureux roi. Nous n’avions aucun outil et la terre était trop dure pour que nous puissions donner à ces misérables restes une sépulture même improvisée. Mais le baron de Herner n’était pas sentimental. Il avait aimé le roi ; ce fut cependant sans émotion apparente qu’il mania avec moi ces ossements. D’ailleurs, moi-même qui avais approché le roi, et qui avais été tellement séduit par lui, j’exécutai ce travail macabre sans autre émotion que celle d’un dégoût physique, car il restait encore après ces os quelques rognures de chair que les corbeaux avaient laissées.

Le baron était désormais d’une tranquillité parfaite. Cette tranquillité me surprenait. Il ne suffisait pas d’avoir pris l’audacieuse résolution qu’il avait adoptée. Il me semblait que ce plan téméraire était difficile à exécuter. Ce mensonge pouvait durer deux mois, six mois, mais il arriverait bien un moment où l’on s’étonnerait de cette absence prolongée… Il voulait d’abord rester au pouvoir suffisamment de temps pour consolider son œuvre. Après, il s’occuperait de la suite. Je crois qu’il pensait qu’il serait toujours temps de faire mourir le roi officiellement… Un souverain, comme jadis Louis II de Bavière, pouvait trouver la mort dans une partie de bateau… Mais d’ici là, le baron de Herner, seul maître du pouvoir, aurait dicté au Parlement les lois nécessaires, les lois de justice, les organisations militaires nouvelles. Il pourrait même modifier la constitution du Bergensland en ce qui concernait les familles régnantes, prévoir l’éventualité d’une régence, et l’interdire par avance aux princesses de famille étrangère, de façon à écarter définitivement du pouvoir cette princesse bavaroise et la séquelle ennemie qui l’entourait.

Le baron était tout entier à cette confiance exagérée que l’on éprouve quand on a échappé par son propre effort à un danger qui vous avait fortement effrayé. Il n’était pas loin de se croire invincible et invulnérable.

Nous étions remontés en voiture. Il fouettait le cheval et le stimulait de la voix avec bonne humeur. Et vraiment les gens qui nous auraient rencontrés n’auraient pas pu, en nous voyant, soupçonner ce que nous venions de faire. Nous avions l’air de deux bons amis en promenade d’agrément.

Comme nous passions devant l’auberge, le baron se sentit pris d’une belle fringale. Il mit pied à terre et se fit servir tout ce qu’on put trouver dans la cuisine, du saucisson et une omelette au lard.

XIV

Par bonheur, le cocher Hofman, célibataire, ne laissait pas après lui une famille que sa disparition pût inquiéter. On prévint tout de suite les gens du château que Sa Majesté serait absente pour un long mois. Le ministre laissa entendre à ses collègues du cabinet qu’il connaissait la retraite du roi, que Sa Majesté lui avait à lui seul révélée… Il voulait se réserver, au cas où surgirait une difficulté inopinée, la faculté de pouvoir aller, soi-disant, trouver le roi dans cette retraite mystérieuse, et de rapporter sa décision. Il avait pour les cas graves quelques blancs-seings du roi dont il pouvait faire usage ; je crois d’ailleurs qu’au point où il en était arrivé, la perspective de commettre un faux ne l’eût pas effrayé.

Dès le soir même, il me fit venir chez lui et travailla avec moi à cette loi de procédure qu’il était très pressé de faire voter par le Parlement. C’était une simple question de travail matériel et de formalités, car les représentants du peuple, pour une forte majorité, étaient entièrement au service de Herner.

Nous travaillâmes jusqu’à une heure assez avancée. Ma nuit précédente et ma journée avaient été très dures ; mais je ne sentais aucune fatigue. J’étais trop surexcité pour dormir ; ce travail que nous fîmes ensemble nous calma tous les deux. Ce fut lui le premier qui se sentit las. Il me dit d’aller me coucher. Au moment de nous quitter, il me serra la main comme à son ordinaire. Puis il parut se souvenir des événements de la journée, et il me donna sur l’épaule une tape plus amicale… mais qui n’était pas spontanée, et je sentis que cette forte association, qu’avait créée entre nous cette grave journée, n’était peut-être pas une union véritable ; nous ne nous quittions pas comme des amis, mais comme des complices.

Le lendemain, je reçus la visite de Tolberg, qui voulait savoir si j’avais parlé au roi. Je lui dis, sans trop de gêne, que le roi était parti pour un temps indéterminé. Ce qui me rendait ce mensonge assez facile, c’est que j’y étais absolument obligé.

— Alors je n’ai plus aucun espoir, dit Tolberg, d’un air de détresse. La demande de divorce doit passer d’ici très peu de temps au tribunal suprême. Si elle n’y arrive pas avec un avis favorable du roi, elle sera rejetée ; le ministre leur fera connaître l’avis du gouvernement, et si même, par esprit de justice, ils passaient outre et l’acceptaient, Herner ferait agir le prêtre. Il n’y a plus aucun espoir d’arriver à notre but en suivant les formes régulières. Perdu pour perdu, j’essaierai d’autres moyens… Vous savez que tout un parti s’est formé contre le premier ministre. Ce parti s’était flatté d’agir sur l’esprit du roi et de ruiner la faveur de Herner. Mais notre souverain ne gouverne plus. Vous voyez qu’il choisit le moment où la situation est très critique à l’intérieur pour disparaître tout à coup. Puisque nous ne pouvons plus compter sur lui pour défendre le droit, nous compterons désormais sur nous-mêmes.

Je ne demandais qu’à ne pas recevoir les confidences de Tolberg. Ma situation était déjà compliquée. Mais les gens avaient décidément en moi une confiance intarissable.

— On conspire sérieusement contre Herner, me dit Tolberg en baissant la voix. Nous avons déjà avec nous plusieurs officiers de la garnison de Schœnburg. Le départ du roi peut très bien activer les choses. Il nous permettra de dissiper les hésitations de quelques personnes d’importance, qui voulaient bien marcher contre le premier ministre, et qui n’auraient jamais pris les armes contre le roi. Car vous ne vous y trompez pas, Humbert, l’absence du roi dans les circonstances présentes produira certainement un très mauvais effet.

Je ne pouvais pas arrêter Tolberg dans ses indiscrétions, et lui dire que le fait de savoir tout ce dont il m’instruisait allait rendre assez fausse ma situation auprès du premier ministre. Je ne devais ni ne pouvais révéler les liens d’intimité forcée qui existaient entre Herner et moi. Je laissai donc parler le jeune diplomate, en me disant que je me souviendrais le moins possible de tout ce qu’il me racontait là.

— Nous aurons avec nous la princesse Elsa, continua Tolberg. Elle est assez populaire à Schœnburg. Le prince Henry, son défunt mari, le frère du roi, était très aimé du peuple, et l’on sait qu’elle a très bien élevé ses deux enfants… Mais j’allais oublier de vous dire pourquoi surtout j’étais venu ce matin. Bertha est de nouveau installée chez elle. Elle veut que, toute affaire cessante, vous veniez dîner ce soir avec nous.

Je pensai que je les étonnerais beaucoup en refusant, et je promis à Tolberg de venir, tout en me disant à part moi que j’enverrais un contre-ordre.

Je considérais toujours que mon intimité avec ce couple était une sorte de trahison à l’égard de Herner. N’avais-je pas encore moins le droit de le trahir, depuis qu’il m’avait associé à son terrible secret ? Agacé de ces complications, j’eus presque envie d’envoyer tout le monde promener, et de retourner à Paris… Ce n’étaient pas des velléités bien sérieuses. Non seulement je n’en fis rien, mais je n’envoyai même pas de contre-ordre à Bertha, et je me rendis tout de même chez elle, au mépris de toute autre considération, simplement parce que je m’ennuyais et que c’était un plaisir pour moi de dîner en compagnie de mon ami et de cette jolie femme.

J’avais revu le baron de Herner dans la matinée. Il paraissait fatigué cette fois. L’après-midi, il ne vint pas au palais. Il avait fait venir chez lui deux magistrats avec qui il rédigeait en termes juridiques son fameux projet de loi. Moi, mon travail d’analyse terminé, j’étais allé me promener au Jardin des Plantes. Je m’ennuyais. Le chef d’orchestre était parti la veille pour Vienne. Peut-être la dame de Leipzig était-elle à son hôtel. Je m’y rendis, en me répétant que c’était absurde, que j’allais encore me lancer dans une histoire stupide, que le meilleur qui pouvait m’arriver était qu’elle ne fût plus là. Elle n’était plus là, hélas ! et je n’eus pas la force de m’en féliciter.

Après une heure passée au Jardin des Plantes, je revins me promener dans la rue de la Paix, avec l’espoir secret de retrouver le capitaine de Lincke, le neveu du premier ministre, celui qui connaissait une nommée Irma. Mais le capitaine ne devait pas être revenu de permission. Il n’était pas à la terrasse de la Grande-Taverne, ni au café Grinzel où se réunissaient habituellement les officiers.

Il y avait au palais une magnifique bibliothèque remplie de ces chefs-d’œuvre des temps passés que je connaissais si mal. Je m’étais dit bien des fois : « Si j’ai une journée de libre, je viendrai me plonger là dedans. » Je fis quelques pas timides vers le palais, puis je m’arrêtai… « Non, ça ne vaut plus la peine, il est trop tard. »

Mon maître, le baron de Herner, était le véritable roi de Schœnburg, et je détenais en somme une partie de sa puissance, puisque je connaissais son secret. Et je me trouvais triste et sans ressources morales dans les rues de cette ville que je pouvais considérer comme m’appartenant un peu. C’est ce jour-là que je me blasai pour jamais sur les charmes du pouvoir.

Je vis enfin qu’il était six heures et demie et que je pouvais me rendre, en marchant doucement, chez Bertha, où l’on m’attendait vers sept heures. Il fallait traverser la longue promenade publique, où trois fois par semaine la musique de la garde venait jouir à cinq heures. La musique était partie ; mais on n’avait pas encore retiré les chaises. Des enfants s’y étaient installés et imitaient les musiciens en jouant de la trompette dans leurs poings, pendant qu’un autre enfant, debout au milieu du cercle, battait la mesure avec un bâton de cerceau. Je les regardai un instant avec l’intérêt lassé que j’étais disposé à accorder ce jour-là à n’importe quel spectacle, quand je sentis qu’on me touchait le bras… Je vis alors une femme aux traits fatigués, mais dont le regard profond m’impressionna.

— C’est bien monsieur Humbert ? me dit-elle… Cet enfant que voici, le fils de la concierge du palais, vous a désigné à moi. Je vous cherche depuis trois heures et je désespérais de vous trouver.

Elle me fit signe de venir un peu à l’écart.

— Excusez-moi d’arriver brusquement ainsi. Vous ne me connaissez pas, mais moi je sais qui vous êtes… Le roi m’a souvent parlé de vous… Je suis affolée depuis hier. J’attendais le roi hier à déjeuner, et il n’est pas venu. J’ai passé une journée abominable… sans personne à qui me confier. Ma jeune sœur, qui habite le château de Reinig, est partie précisément en Angleterre avant-hier avec le Comte de Herrenstein, le seul ami que j’aie en dehors du roi. Je leur ai envoyé une dépêche. Mais je n’étais pas sûre de leur itinéraire et je n’ai reçu aucune réponse. Ce matin je n’ai plus pu y tenir. Je suis arrivée comme une folle au château royal. Le gardien m’a dit que le roi était parti pour un mois… deux mois… parti sans me prévenir ! Je me suis permis de venir vous trouver… pardonnez-moi… je suis seule… je me suis permis de venir vous demander si vous saviez quelque chose… Le roi vous aime beaucoup, monsieur : peut-être vous a-t-il fait part de ses projets ?…

Je répondis que je ne savais rien et que je croyais que le roi avait dû s’absenter pour une raison politique, une raison que connaissait sans doute le premier ministre.

— Je n’ose pas aller lui parler, dit cette pauvre femme avec angoisse.

— Je ne pense pas qu’il puisse vous dire quoi que ce soit… C’est sûrement un motif grave qui a déterminé le roi à s’absenter si vite…

— Et sans me prévenir ! Non, je ne puis concevoir qu’il ne m’ait pas prévenue !

— Peut-être a-t-il chargé le ministre de vous faire dire quelque chose ; et le ministre, qui, je le sais, a de gros soucis, a-t-il négligé de s’acquitter tout de suite de la commission…

Je disais ce que je pouvais pour la rassurer. Je lui conseillai d’aller même voir le ministre au palais le lendemain. D’ici là, je me proposai de prévenir le baron de Herner, qui saurait bien imaginer un faux message du roi pour la rassurer, et arrêter en même temps ses investigations. Car il semblait impossible à cette pauvre femme que le roi pût la quitter ainsi, et la première idée qui lui était venue, en ne le voyant plus, fut qu’il avait été victime d’un accident. Il valait mieux que son esprit ne s’arrêtât pas plus longtemps à une telle hypothèse.

— Je regrette vivement, lui dis-je, de ne pas pouvoir rester avec vous ; mais je suis attendu. Est-ce que vous allez de ce côté ?

Elle me répondit qu’elle allait n’importe où, qu’elle passerait la nuit dans un hôtel quelconque, et qu’elle attendrait fiévreusement le lendemain et l’heure d’aller voir le ministre.

Je connaissais à peine cette femme ; mais je la connaissais assez pour que l’idée qu’elle allait passer une nuit d’angoisse me fût insupportable.

— Le roi a chargé le ministre de vous prévenir, lui dis-je. Je puis vous le dire tout de suite. Le ministre m’en avait parlé à moi, et c’est moi, sans doute, qu’il vous aurait envoyé. Je ne devrais pas vous dire cela ; mais je vous vois si anxieuse que je crois pouvoir prendre sur moi de devancer l’ordre qu’on me donnera…

Elle me remercia et je sentis qu’elle était un peu soulagée. Mais quel soulagement passager ! Et je me disais qu’avant trois mois celui qu’elle aimait mourrait pour elle et pour les autres.

Comme elle était exténuée, je lui offris mon bras. Je la regardai à la dérobée. C’était presque une vieille femme. Son visage n’avait plus d’éclat, mais ses yeux étaient restés admirables. Il y avait dans l’expression de cette figure fine une telle douceur, une faiblesse si éternelle, que l’idée qu’elle pût souffrir vous était tout de suite intolérable.

Elle me dit qu’elle connaissait quelques personnes à Schœnburg, mais qu’elle n’irait certainement pas les voir. Elle me parlait avec un parfait abandon, comme si nous nous étions toujours connus.

Elle me dit encore qu’elle me reverrait le lendemain au palais, et me fit promettre d’aller la voir chez elle, à son château de Kreuzach.

J’étais arrivé devant chez Bertha ; mais je fis encore quelques pas avec la maîtresse du roi pour la mettre sur le chemin du Grand Quai, où il y avait des hôtels convenables.

XV

Quand j’arrivai chez Bertha, je la trouvai avec Tolberg et un monsieur pesant qui ressemblait beaucoup à certain gros vieillard que j’avais eu jadis comme professeur de mathématiques. Ce monsieur, qui marchait avec une certaine difficulté, était un colonel de chevau-légers, en garnison à Schœnburg. Je compris tout de suite qu’il faisait partie de la conspiration. Tolberg se hâta de me présenter comme un homme sûr. Il dit que j’étais secrétaire du premier ministre, mais que l’on pouvait se fier à moi. Très gêné, je crus nécessaire de faire une déclaration un peu émue, où je disais que mon ami Tolberg me connaissait assez pour savoir que je ne les trahirais point, mais qu’en aucun cas je ne pouvais les seconder. Ma qualité d’étranger… et je ne voulais pas non plus jouer un rôle de traître. Et puis le premier ministre n’avait jamais eu à mon égard de mauvais procédés.

Cette déclaration produisit un certain froid. Au bout d’un instant Bertha dit : « C’est très compréhensible. » Tolberg balbutia quelques mots dans le même sens. Quant au colonel, il finit aussi par approuver après quelques instants, en donnant toutefois à mes paroles un sens un peu moins noble que celui que je désirais leur voir attribuer.

— Oui, c’est bien naturel, un étranger n’a pas besoin de courir tous les risques qui nous menacent, pour une affaire qui naturellement ne lui tient pas à cœur comme à nous. Tolberg m’en voulait de s’être lui-même un peu trop avancé, en promettant à la conjuration mon concours. Seulement, il n’était pas homme « à bouder ». Il détestait être en froid avec ses amis. Et sa bonne humeur un peu forcée devint au bout d’un instant une cordialité véritable. Bertha, avec plus de grâce encore, s’ingénia à être aimable et y réussit si bien que, bientôt à nouveau conquis par elle, je m’efforçais de noircir dans mon esprit la figure de Herner, et je me demandais si vraiment il n’y aurait pas à le trahir une raison de justice. Mais je commençais à me connaître, et je savais bien que ces idées disparaîtraient aussitôt que je me retrouverais en présence du baron.

Le colonel, qui n’était pas attaché à moi par les mêmes liens d’amitié, garda vis-à-vis de moi une grande réserve ; il ne fut pas question de la conspiration et l’on s’abstint de prononcer le nom du premier ministre. Mais le colonel avait une passion, sa haine du ministre de la Guerre. Il ne put s’empêcher de parler de M. de Fritz, et je vis clairement quel mobile l’avait poussé à se mettre du complot. Le général de Fritz était son camarade de promotion. Une âpre rivalité les avait enfiévrés pendant toute leur carrière. Un moment, le colonel avait dépassé son émule. Il avait été attaché à l’ambassade de France. Mais pendant le long séjour que le colonel avait fait à Paris, de Fritz avait intrigué. Il s’était fait désigner plusieurs fois pour suivre les manœuvres françaises… Tous deux avaient écrit des ouvrages de tactique, qu’ils réfutaient mutuellement dans des revues avec tant de férocité qu’ils risquaient de se démolir l’un l’autre et de ruiner mutuellement leur autorité. Heureusement, ces articles n’étaient lus que par eux.

J’écoutai avec tant de bonne volonté les diatribes du colonel et les histoires interminables destinées à illustrer l’incapacité du ministre de la Guerre, je prêtai une oreille si complaisante à d’oiseuses anecdotes qu’il avait rapportées de son séjour à Paris, que l’attitude du gros homme à mon égard changea beaucoup vers la fin du repas. D’autant que pour suivre un régime spécial, il buvait sans arrêt un thé très fort, additionné d’un rhum qui augmentait à vue d’œil son animation et son expansivité.

Après le dîner, on passa dans un petit fumoir. Tolberg et le tacticien se mirent un peu à l’écart, et je pus causer avec Bertha, qui me parla de Herner.

L’amour du premier ministre était surtout fait de dépit. Cet homme puissant s’était exaspéré parce qu’on lui résistait. C’était du moins l’impression qu’elle avait eue, et qui me semblait assez juste, étant donné le caractère du premier ministre, qui ne m’avait jamais paru troublé par le souvenir d’une femme.

Bertha occupait à Schœnburg une sorte de pied-à-terre. Elle habitait d’ordinaire dans le château de son mari. Et ses façons discrètes et familières avec Tolberg, l’espèce de tranquillité confiante qui les unissait, me faisaient croire qu’il y avait entre eux une intimité complète.

Nous autres Français, nous nous posons toujours ces questions, avec nos habitudes de curiosité libertine. Mais il est rare que nous sachions à quoi nous en tenir, parce que nous n’examinons pas avec assez de désintéressement les sujets ainsi mis en observation. Exemple : le désir de voir un mari trompé nous fait désirer que « cela soit ». Et nous souhaitons, par contre, que cela ne soit pas, par la crainte jalouse de savoir un amant heureux.

Moi, j’étais très content de penser que Bertha et Henry « étaient bien ensemble », parce que je les aimais beaucoup tous les deux, et parce que je me disais qu’ils étaient heureux. Et, en même temps, je regrettais moins de ne pas pouvoir leur venir en aide, en avançant leur mariage ; je pensais en effet que, tout réduit qu’il était par cette contrainte où ils vivaient, leur bonheur n’en était pas moins considérable. Je trouvais le jeune homme bien imprudent d’engager sa vie dans une conspiration qui me paraissait pleine de périls.

J’entendis bientôt que Bertha partageait mes angoisses, et qu’elle s’était efforcée de le détourner de ce projet dangereux. Et pourtant elle se désespérait de ne pas vivre constamment avec lui.

— Vous ne m’avez jamais vue qu’en sa présence, me dit-elle en souriant. Il faut me voir quand il n’est pas là. Ce n’est pas une vie. Tout m’affole, au point que, moi qui l’aime tant, qui sais ce qu’il vaut, qui connais sa loyauté d’homme et sa fidélité… d’ami, je vais jusqu’à le soupçonner des trahisons les plus invraisemblables… Mais quand il n’est pas là, je n’ai pas mon bon sens, je mène une vie absurde, une vie de cauchemar.

« … Non, je ne peux plus vivre ainsi. Il m’a souvent proposé de nous en aller ensemble. Mais de quoi vivrions-nous ? Il n’a de ressources que ce que lui donne sa famille, des gens terribles, d’un rigorisme de vie indomptable, et qui ne lui enverraient plus rien s’il arrivait un scandale pareil. Et puis je me dis aussi qu’il ne peut pas sacrifier son avenir. Vous me répondrez qu’il risque autant en conspirant ; je le lui ai répété maintes fois. Mais il me dit alors que c’est un jeu où il peut gagner… En somme, quand il n’est pas là, je souffre tant d’être séparée de lui que je me sens prête à jouer le terrible jeu dont il parle. Mais quand je l’ai là, près de moi, continua Bertha, je tremble de peur à l’idée que je peux le perdre… »

La soirée tirait à sa fin. Le chef militaire de la conspiration n’aimait pas à se coucher tard. Au moment où il s’en allait, Bertha et Tolberg me dirent : « Restez encore, vous n’êtes pas pressé… » Tolberg avait d’abord fait mine de s’en aller avec nous. Je me dis que ma présence lui fournissait peut-être, vis-à-vis du colonel, un bon prétexte pour rester encore.

— Vous voyez, Henry, dit Bertha, votre ami Humbert est de mon avis. Il pense que c’est une folie de se lancer dans cette conspiration…

— Mais non, dit Tolberg, ça ne sera pas si dangereux… Nous avons à peu près renoncé à l’idée d’un coup de force. Nous ne sommes pas assez sûrs des militaires. Nous nous exposerions à faire battre nos soldats les uns contre les autres. Une pareille révolution serait très impopulaire. Nous vivons dans un pays de commerçants tranquilles et d’industriels timorés. En admettant que nous triomphions, jamais ces gens-là ne seraient de bons soutiens pour un gouvernement qui les aurait terrorisés…

« … En somme, l’homme que nous visons, c’est le premier ministre seul. Celui-là, l’idée de le tuer ne nous effraie pas. Mais il nous semble inutile, pour l’atteindre et pour le jeter à bas du pouvoir, de sacrifier la vie d’un tas de braves gens qui n’en peuvent mais.

« On va tâcher de s’en débarrasser avec une simplicité tout orientale… J’ai l’air d’être un sauvage, parce que je parle de ces projets de mort avec une apparence de légèreté. Si j’en parle ainsi, c’est qu’en vérité, je ne peux pas croire à la réalisation de ces choses barbares et anormales. Dans les conseils que nous tenons, j’ai toujours, au moment où ces questions viennent sur le tapis, un petit air détaché, qui, à la longue, va me faire une réputation de férocité froide.

— Un beau barbare, dit Bertha, un terrible justicier ! Non, je ne crois pas non plus que vous soyez fait pour conspirer. Vous avez trop de sagesse.

— J’ai ce que beaucoup d’autres conjurés n’ont pas, dit Tolberg ; j’ai une conviction… Oui, je crois fermement que la réussite du complot vous rendra heureuse… Et voilà qui me fournit une bonne raison d’agir, la meilleure.

Il s’approcha d’elle si tendrement que je m’avisai tout à coup qu’il était tard. Je m’apprêtai à prendre congé d’eux…

— Attendez, je vais avec vous, dit Tolberg, avec un peu d’embarras.

— Mais non, mon cher. Nous n’allons pas du même côté.

— Ah ! ce Humbert, dit-il en riant, qui ne veut pas être vu en compagnie d’un conspirateur.

— C’est vrai que ce n’est pas prudent, dis-je en feignant d’adopter cette idée.

— Si vous n’êtes pas trop fatiguée, chère Bertha, nous allons bavarder un peu.

— Un quart d’heure, dit Bertha.

— Pas plus, dit Tolberg.

Petite comédie charmante, qui ne trompait personne. Mais nous restions ainsi des gens bien élevés et de bonne tenue.

XVI

Le lendemain, de grand matin, j’attendais le ministre au palais et je le mettais au courant de mon entrevue avec la maîtresse du roi.

— Vous la recevrez vous-même, me dit-il, et de ma part, officiellement, vous lui confirmerez ce que vous lui avez dit hier. Je préfère ne pas la voir. Elle m’interrogerait. Il lui faudrait des détails complémentaires : avec moi, elle insisterait. Vous ne saurez, vous, que ce que je vous ai dit : « Le roi est parti, et des raisons politiques très graves obligent le premier ministre à taire la raison de son absence. » Ce n’est pas absolument vraisemblable. Mais nous n’avons pas le choix. Et vous, au moins, vous n’avez pas d’explications à donner…

— Vous savez, ajouta Herner avec entrain, que mon projet de loi va très bien, qu’il est entièrement rédigé, et qu’il sera soumis au Parlement d’ici quelques jours !

La maîtresse du roi arriva quelques instants après. Elle fut très déçue de ne pas voir le premier ministre, de qui elle espérait évidemment recevoir des détails plus circonstanciés sur l’absence du roi. Elle dut se contenter de ce que je lui répétai. Je lui promis d’aller la voir le plus tôt que je pourrais à Kreuzach, et de la mettre au courant de tout ce que j’aurais appris.

— Peut-être vais-je trouver une lettre en rentrant, me dit-elle.

— C’est possible… Mais n’ayez pas de déception si vous n’en avez pas. Car j’ai bien l’impression que les intérêts auxquels le roi obéit sont supérieurs aux siens propres, et à toute considération. Il faut évidemment qu’il garde un silence absolu sur tout ce qui concerne ce voyage. Il ne veut pas qu’on sache où il se trouve, et même la poste n’est pas tout à fait sûre. Il est donc infiniment probable que toutes les nouvelles du roi vous arriveront par l’intermédiaire du premier ministre. Comme il ne m’a rien remis pour vous ce matin, il est à peu près certain qu’il n’est rien arrivé entre ses mains ; il faut donc encore prendre patience. Soyez certaine que s’il arrive quelque chose, je ne serai pas long à vous en avertir.

Elle partit sur ces mots. Quelques instants après, comme je rêvais, le front appuyé contre la fenêtre, je la regardai traverser la cour. Je me rendis compte, bien que je ne l’eusse pas connue avant, qu’elle avait vieilli considérablement depuis le départ du roi.

Ce n’était pas seulement la souffrance ; c’était qu’elle n’était plus soutenue, maintenant qu’il n’était plus là, par cette surveillance désespérée d’une femme qui ne veut pas changer. Lui parti, elle s’était affaissée tout à coup. Et, toute en noir au milieu de la cour, elle avait plutôt l’air de porter le deuil d’un fils que celui d’un amant.

J’allai rendre compte au baron de tout ce qui s’était dit dans cette visite. Il m’écouta avec une espèce d’air méchant qu’il avait quelquefois, et qui m’était odieux. C’est dans ces moments que je me disais : « Je vais, sans me presser, prendre mes dispositions pour rentrer à Paris. Je ne veux plus lier partie avec cet homme-là. »

Depuis la mort du roi, je n’étais pas retourné à la table de l’intendant. La vie du palais, une petite vie paisible et bien réglée, s’y poursuivait avec les mêmes rites. Ce jour-là, cependant, il y avait deux convives supplémentaires, et deux convives de marque. C’étaient les deux élèves de Bölmöller, les deux neveux du roi, et je me pris à penser que l’aîné, âgé de quatorze ans, était, sans qu’aucun de ces gens s’en doutât, le véritable roi du pays.

Je n’avais jamais vu les deux jeunes princes, ni la fameuse princesse Elsa qui habitait d’ailleurs en dehors de Schœnburg, à deux lieues de la ville. Les deux enfants étaient pâles et blonds. Ils étaient habillés à la mode anglaise, avec de grands cols blancs, de courtes vestes noires et des pantalons gris. Je crus comprendre qu’on avait dû d’abord les servir à une table séparée, mais qu’ils avaient demandé à manger avec tout le monde ; ce qui avait amené un bouleversement dans le placement des convives. Du coup, la femme du second gentilhomme de chambre, la fille de l’usinier, en était devenue muette. Le chevalier Finck déployait toutes ses grâces pour éblouir les petits garçons. Quant au vieil écuyer, dont les aïeux, depuis plusieurs siècles, avaient mis en selle tous les princes du sang, il était tout ragaillardi par la présence de ces Altesses royales. Il était malheureusement le dernier de cette lignée de cavaliers, et il s’abstenait de parler d’un fils indigne établi pharmacien à Varsovie. Mais il recevait cependant par la poste des paquets mystérieux, et des poches profondes de sa culotte de peau de daim, il tirait, pour en faire hommage aux chevaux du roi, d’inépuisables réserves de boules de gomme.

Bölmöller ne manquait pas, pour affirmer son autorité de précepteur, de dire à ses nobles élèves : « Cet après-midi, il faut que nous fassions ceci… ou que nous allions là… » Mais les jeunes princes, complètement indifférents à ses paroles, semblaient ne pas se douter qu’il existât de par le monde un individu du nom de Bölmöller.

Les deux jeunes gens, après le déjeuner, s’approchèrent de moi, et entamèrent une conversation. Ils parlaient le français difficilement ; mais je connaissais assez leur professeur pour les excuser d’avance.

Ils me posèrent des quantités de questions sur la tour Eiffel, sur la vitesse des automobiles, sur les différents uniformes de l’armée française.

Le plus jeune, le prince Frédéric-Georges, me demanda si j’avais des timbres français de l’Empire. Il avait la même passion que mon valet de chambre. Puis le prince Frédéric, l’aîné, après s’être recueilli comme pour un grand effort, me dit, tout d’une traite, cette longue phrase : « Vous nous ferez l’amitié de venir déjeuner au château. La princesse, notre mère, aura plaisir à faire votre connaissance… » Puis il s’arrêta, tout essoufflé.

Je les remerciai et promis d’aller les voir. Ensuite, après avoir recueilli protocolairement les salutations des personnes qui se trouvaient là, ils sortirent, et je les vis traverser la cour l’instant d’après, à grandes enjambées athlétiques, tandis que Bölmöller, qui trottait derrière eux à petits pas, se donnait l’allure d’un homme pressé, pour ne pas avoir l’air de leur courir après.

Je pris l’habitude, tous ces jours-là, de revenir à la table de l’intendant, où je trouvais une bonne petite tranquillité de pension de famille. J’entendais parler ces gens sans trop les comprendre. C’était distrayant et ce n’était pas fatigant. Ma vie était confortable. Je passais mes matinées dans un bureau clair qui donnait sur la cour et qui était attenant à une spacieuse bibliothèque, dont les grandes fenêtres ouvraient sur le magnifique parc du château. Si l’on m’avait décrit à Paris cette existence et ce décor, j’en aurais été enthousiasmé, et je n’eusse rien rêvé de plus tentant qu’une telle vie, au milieu de richesses intellectuelles admirables et d’une somptueuse verdure. Or, je m’ennuyais mortellement. Mes journées étaient interminables. J’avais cru, au moment de la mort du roi, et du mensonge de Herner, que mon existence allait être bouleversée. Et maintenant, il me semblait que rien ne s’était passé. Et je n’avais même plus l’impression que le roi était mort. La fiction créée par Herner avait pris pour moi tout l’aspect d’une réalité.

Un matin, j’étais dans mon cabinet en train de parcourir les journaux de Paris et je songeais, tout en lisant, que j’étais malheureux sans avoir, en réalité, de sérieuses raisons de l’être. Or, je l’avais déjà constaté, le sort n’aime pas que nous nous attristions pour des choses aussi imprécises. Il nous envoie dans ce cas un bon sujet d’alarmes, bien positif et bien sérieux pour que nous ne perdions pas notre temps à être ennuyés pour rien.

XVII

Tolberg entra, presque sans frapper. Il était affairé, plutôt que soucieux. Il s’assit près de mon bureau, me tendit la main, et me dit sans préambule :

— J’ai quelque chose de très grave à vous confier. Les événements ont marché depuis que nous nous sommes vus. L’attentat contre… est décidé. C’est aujourd’hui, ce soir, qu’il doit se produire. Nous avons pensé qu’il fallait profiter de la présence des réfugiés russes à Schœnburg pour exécuter ce que nous avons projeté. On mettra cette histoire sur leur compte, et les gens du complot ne seront pas inquiétés. Cette combinaison manque un peu d’élégance. Elle n’en a pas moins été adoptée par nos conjurés, qui ne sont pas tous courageux.

« Il se peut très bien que je sois désigné pour lancer la bombe. Le tirage au sort a lieu tout à l’heure et nous ne sommes que six qui tirons. Il s’agit de savoir qui se postera sur la route de Boern. C’est là que le ministre passera vers sept heures. Dans l’hypothèse où ce serait moi qui serais désigné, j’ai voulu vous prévenir et vous remettre cette lettre fermée, où vous verrez quelques instructions…

— Ainsi, c’est donc vrai ? lui dis-je. Ces résolutions barbares auxquelles vous ne pouviez croire…

— J’y crois encore à peine maintenant. Pourtant j’ai pas mal de chances d’être choisi. Un numéro sur six. Aux petits chevaux, où j’ai souvent joué, j’avais une chance sur neuf de gagner, en misant sur les numéros pleins. Et il m’est arrivé quatre ou cinq fois de gagner du premier coup en entrant dans la salle de jeu. Ici, mes chances sont encore plus fortes… Une chance sur six d’être chargé de tuer quelqu’un… Et pourtant je n’y crois toujours pas. C’est par un effort de raison que j’ai pris ces quelques dispositions que je suis venu vous communiquer.

« S’il m’arrive malheur, je vous prie d’ouvrir cette lettre… Vous voyez, je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de rire, en vous disant ces choses graves, et dont la solennité, malgré moi, me paraît absurde et enfantine.

— Et à quelle heure saurez-vous si vous êtes désigné ?

— Tout de suite ; mais vous avez l’air, vous, de croire que « c’est arrivé » ?

— Prévenez-moi aussitôt que vous le saurez, pour que je sache à quoi m’en tenir. Je rirai plus volontiers avec vous si vous n’êtes plus en jeu.

— Une fois que je ne serai plus en jeu, dit Tolberg, je serai plus sérieux. Car, au fond, que ce soit moi ou un autre qui agisse, à ce moment, l’assassinat sera en train… Quelque noble nom qu’on donne à de tels actes, il s’agit d’un assassinat… Et, c’est ce qui fait que j’ai tout de même une petite peur d’être choisi. N’y pensons pas, et allons tirer au sort.

Le baron de Herner ne devait pas venir ce matin-là. Il y avait conseil de cabinet, et les ministres s’étaient réunis chez Von Müllen, qui souffrait d’une attaque de goutte. Je pus donc sortir de mon bureau avec Tolberg, et traverser la cour avec lui. Je l’accompagnai jusqu’à la porte d’entrée, et je lui fis promettre de venir me prévenir tout de suite, aussitôt qu’il saurait à quoi s’en tenir. Puis je remontai dans ma chambre, pour mettre en lieu sûr, dans un petit coffret que j’avais, le pli que le jeune comte m’avait confié.

Je déjeunai ce jour-là à la terrasse de la Grande-Taverne. Il fut convenu que Tolberg, dès qu’il aurait du nouveau viendrait me le dire en passant. J’étais installé devant ma table depuis un quart d’heure, et mon déjeuner tirait à sa fin, quand j’aperçus la tête fine et blonde de mon ami. Il fut quelque temps sans me voir, et il me sembla tout de suite, d’après son air, qu’il n’avait rien à m’annoncer de ce que je craignais. Pourtant je pouvais me tromper et précisément cet air-là… À ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens et il me fit tout de suite de la tête un petit non rassurant.

Puis il vint jusqu’à ma table. Je n’avais pas de voisins immédiats, et il n’était pas obligé de me parler tout bas.

— Eh bien ! Voilà ! ce n’est pas moi ! et je n’en suis pas fâché… J’ai eu une petite émotion quand on a mis la main dans le chapeau pour tirer le nom. Mais je n’étais pas le plus ému. Il me restait assez de sang-froid pour regarder les autres. À part un préparateur de chimie, qui a fabriqué l’engin, et qui est une espèce d’illuminé, mes compagnons montraient des pâleurs impressionnantes, ou des sourires forcés qui n’étaient pas beaux à voir. Celui dont le nom a été tiré était précisément un de ceux qui souriaient ainsi. Quand on a dit son nom, il nous a regardés d’un air égaré, en souriant davantage… Je ne crois pas que l’engin soit en de bonnes mains. Sur ces six hommes, il y en avait au moins trois qui n’étaient pas courageux, et qui sont venus là avec une confiance de joueurs, en comptant que le sort ne les désignerait pas.

— Dans ces conditions, dis-je à Tolberg, je puis vous rendre le pli que vous m’avez confié. Mais je l’ai mis dans ma chambre en lieu sûr. J’irai vous le rapporter cet après-midi.

— Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes ces histoires-là ne sont pas finies. Le coup d’aujourd’hui manquera peut-être. Et je peux être désigné demain pour une autre affaire. Si je suis désigné à l’improviste, je pourrais très bien n’avoir pas le temps nécessaire pour vous porter ça. Et je suis plus tranquille de le savoir ainsi entre vos mains. Sur ce je vais aller faire une surprise à mon amie qui ne m’attendait pas à déjeuner. Bien entendu, elle ne savait rien de tout ce qui se passait ce matin. Et, comme je ne suis pas très sûr de mon courage, j’avais prévu l’éventualité où je serais désigné, et je ne voulais pas être obligé d’aller déjeuner avec elle avec ce petit secret sur le cœur.

Nous nous serrâmes la main. Je terminai rapidement mon déjeuner, et je rentrai au palais, où m’attendait mon travail d’analyse, que la visite de Tolberg m’avait empêché de finir le matin.

En rentrant, je trouvai sur la table un mot du premier ministre. Il avait reçu des nouvelles de France, au sujet de la petite affaire coloniale qui divisait le Bergensland et le gouvernement français. Il y avait une réponse à préparer, et le ministre me recommandait de l’attendre au palais dans l’après-midi. Alors je pensai à ce que m’avait appris Tolberg. Jusqu’à ce moment, je n’avais été préoccupé que du sort de mon ami. Maintenant que le tirage au sort l’avait mis hors d’affaire, je pensai tout à coup que la vie de Herner était menacée, que je le savais, que j’allais passer l’après-midi avec cet homme, et que je ne lui dirais rien…

Je n’avais pas le droit de parler, la confiance de Tolberg m’avais mis en possession de ce secret : il fallait le garder pour moi comme un confesseur.

Et, d’autre part, c’était un peu ma faute si Tolberg avait eu la légèreté de me le confier. Je ne lui avais jamais dit exactement quels étaient mes rapports avec le ministre. Je lui avais toujours parlé en termes défavorables de son ennemi… Ce n’était pas par duplicité ; mais vraiment, quand je me trouvais avec Tolberg et Bertha, je pensais toujours, et de très bonne foi, beaucoup de mal de Herner.

Après tout, mon devoir était bien simple et ne souffrait pas la discussion. Il m’était interdit de parler ; je n’avais rien entendu ; je ne savais rien… C’était une dure épreuve à passer, mais il fallait la subir.

Si je parlais, Tolberg avait, de mon fait, les torts les plus graves envers son parti. En se confiant à moi, il avait commis une imprudence qui était presque une trahison. Cette imprudence, c’est moi qui l’avais provoquée. Mon ami, à mes yeux, pour moi qui savais bien ce qui s’était passé, n’avait eu d’autre tort que d’avoir en moi une confiance excessive. Est-ce que je pouvais trahir cette confiance.

Quand Herner arriva, la paix s’était faite en moi. Je n’avais plus aucune hésitation sur la conduite à tenir. Un événement fortuit m’avait mis en possession d’un secret que, sous aucun prétexte, je n’avais le droit de livrer. De même, quelque temps auparavant, le ministre lui-même m’avait confié un secret très grave, et je savais bien que ce secret était en sûreté absolue !… Tant pis pour cet homme, après tout ! C’était dans la vie un terrible joueur. Il faisait des coups audacieux. Il avait une politique dangereuse, dont il subissait tous les risques. Et puis, toutes ces affaires-là ne me regardaient pas. J’étais un étranger, je n’avais qu’à laisser ces gens s’égorger entre eux, et à ne pas m’en mêler.

Herner était assis à son bureau. Il m’avait dit : « Je vais, au sujet de cette réponse, jeter sur le papier quelques idées qui me sont venues en route. Nous reprendrons cela ensemble, et nous verrons s’il y a quelque chose à en tirer. »

Je le regardai écrire. Je pensais qu’il allait mourir, que je le savais et que je ne ferais rien pour empêcher cela. Jamais il ne m’avait paru si intelligent, si brillamment doué que ce jour-là. Il s’arrêtait par moments d’écrire et regardait fixement devant lui. Et je sentais en lui une puissance exceptionnelle de réflexion. Il donnait l’impression d’une vitalité d’esprit intense. Et je pensais : « Tout cela va s’arrêter, va être détruit. Cette chose mystérieuse, la vie humaine, qui vient d’on ne sait où, nous allons la supprimer, et en faire nous ne savons quoi. »

Je me dis avec beaucoup de force : « Cet homme de valeur est un homme malfaisant. Il gêne d’autres êtres : il fera périr d’autres êtres ; c’est lui qui a tué le soldat Hassen, en somme… puisque le roi voulait le gracier, et que lui, Herner, n’a pas voulu.

« Mais ce soldat Hassen, il ne le connaissait pas. Il n’avait contre lui aucune haine personnelle. S’il l’a tué, c’est qu’il pensait que sa mort était nécessaire.

« Moi, je pense que l’on n’a pas le droit de tuer – pour quelque raison que ce soit.

« Oui, mais si l’on n’a pas le droit de tuer le soldat Hassen, on n’a pas non plus le droit de tuer le ministre Herner.

« Le ministre Herner, qui est un homme dont je connais la haute valeur, a pris sur lui de laisser tuer le soldat Hassen, et je l’ai désapprouvé. Aujourd’hui, c’est moi qui vais laisser tuer le ministre Herner. Et par qui est-il condamné ?

« Par une bande de mécontents, par ce faible et charmant Tolberg, qui s’est laissé entraîner dans cette affaire, et qui d’ailleurs poursuit la ruine du ministre pour la satisfaction d’intérêts privés. Herner est condamné par ce gros professeur de stratégie, cette solennelle nullité, que son ambition déçue et sa haine personnelle du ministre de Fritz ont amené à conspirer. »

Et je pensais à ces hommes tremblants et lâches, qui tiraient au sort dans un chapeau. C’était de ces gens-là que j’étais le complice, puisque je laissais leur crime s’accomplir…

Mais je pensais aussi à ce chimiste ardent dont m’avait parlé Tolberg.

Celui-là n’était pas poussé par un bas intérêt, et il y avait sans doute encore dans le parti d’autres hommes honnêtes et réfléchis qui avaient jugé, dans leur conscience, que la mort de ce ministre autoritaire était utile à l’État et à l’humanité, que cette mort servirait d’exemple à d’autres despotes, et que, grâce à ce sacrifice humain, nécessaire, on éviterait à beaucoup d’autres malheureux le sort du soldat Hassen.

En somme, ce n’était pas seulement quelques mécontents médiocres que je trahirais, c’étaient ces citoyens libertaires qui, pour des raisons que je ne connaissais pas, et que je n’avais pas à connaître, avaient décidé la mort du ministre Herner.

Je ne pouvais pas trahir ces gens-là. Je ne pouvais pas trahir mon ami Tolberg. Ces raisonnements me semblaient irréfutables. Cependant, quand le ministre se leva et me dit : « Je vois que cette réponse est plus difficile que je ne pensais. Nous l’écrirons demain ; il se fait tard ; il faut que j’aille dîner à la campagne, chez ma mère », quand il se dirigea vers la porte, je me levai aussi, déterminé à sauver cet homme, en dépit de tous les raisonnements et de tous les devoirs, simplement parce que j’avais sa vie entre les mains, et que je ne voulais pas le laisser mourir.

XVIII

Il fallait empêcher Herner de s’en aller sur cette route où l’attendait l’assassin. Mais quel moyen employer ? Je ne savais qu’inventer, et le temps pressait ; la voiture du ministre était dans la cour. Allons ! Allons ! il n’y avait pas à chercher de petites ruses, à lui demander, par exemple, de prendre un autre chemin pour me conduire à tel endroit où soi-disant j’étais obligé d’aller. Je ne connaissais pas assez la topographie du pays pour trouver sur-le-champ ce prétexte, d’ailleurs bien misérable. Et puis, à supposer que le ministre évitât la mort à l’aller, il était probable que l’homme embusqué l’attendrait au retour… Ou bien le coup recommencerait le lendemain… Non, puisque j’avais décidé de le sauver, il fallait le sauver tout à fait.

Pourquoi avais-je trahi les conjurés ? Car, en somme, je les trahissais. Était-ce pour m’épargner un moment douloureux ? Non, c’était pour sauver la vie d’un homme. Je me répétais donc qu’il fallait le sauver tout à fait.

Je descendais l’escalier avec lui, affolé de ne rien trouver pour le retenir. C’est ce désarroi qui me fit brusquer les choses et m’amena à en dire plus que je n’aurais voulu.

Comme il arrivait dans le vestibule d’entrée, je lui touchai le bras…

— Monsieur le ministre…

Il s’arrêta, étonné.

— Monsieur le ministre, j’ai besoin de vous parler… Dans une circonstance que je n’ai pas besoin de rappeler, vous avez fait appel à ma discrétion, – qui, d’ailleurs, vous était due et acquise, – m’empressai-je de dire. Aujourd’hui, il se passe quelque chose… quelque chose de très grave… Je sais que votre vie est en danger… Je vous prie de ne pas chercher à savoir comment je le sais…

Il m’avait écouté avec ce visage hautain de ces hommes autoritaires qui veulent bien, de leur plein gré, vous parler comme à un égal et vous demander des services, mais voient avec humeur qu’on leur rende un service qu’ils n’ont pas demandé.

— Il ne faut pas que vous alliez ce soir où vous comptiez aller. C’est tout ce que je puis vous dire.

— Alors vous me défendez de vous interroger ? Vous oubliez qu’un complot dirigé contre moi intéresse la sûreté de l’État, et que j’ai le devoir de me renseigner…

Il avait dit ces quelques mots avec cet air mauvais qu’il avait quelquefois, et qui m’éloignait tant de lui.

— Au fait, reprit-il, si vous ne voulez pas parler, c’est votre affaire… Et je vous remercie, ajouta-t-il, comme avec un effort… Je vous remercie, répéta-t-il encore en me serrant la main.

… Rien au monde ne donnerait à nos relations cette cordialité naturelle qui leur avait toujours manqué. Mais cela, je le savais déjà, je ne m’attendais à rien d’autre. Et je n’avais jamais songé à gagner le cœur étranger de Herner. S’il y eut une surprise pour moi, ce fut au contraire de trouver chez lui des marques de gratitude plus répétées que je n’aurais cru. Et je dois dire même que j’en fus un peu inquiet, d’autant qu’il ne me dit rien des mesures qu’il comptait prendre pour assurer sa sécurité. Il m’était venu le soupçon terrible qu’il connaissait mes relations avec Tolberg, et qu’il pouvait deviner que mon ami était du complot. Il quitta le palais l’instant d’après, et me laissa en proie à l’inquiétude et à un remords grandissant.

J’évitai ce soir-là de sortir du palais et d’aller dîner au restaurant. J’aurais pu rencontrer Tolberg, et je ne me sentais pas le courage d’affronter sa vue. J’aime beaucoup les gens qui disent : « Il faut avoir le courage de ses actes et en accepter la responsabilité. » Je n’ai pas autant de confiance en moi, et je n’ai pas, comme ces gens, la hardiesse de penser que le parti que j’ai choisi est nécessairement le seul auquel il fallait s’arrêter.

Je dînai donc à la table de l’intendant. Mais ce soir-là, les convives ne m’égayèrent pas. Quand le dîner fut terminé, j’eus hâte de m’en aller dans la ville, pour apprendre quelque chose. Au palais, au siège du gouvernement, on ne savait rien de rien ; les fonctionnaires royaux vivaient à mille lieues de la ville et à mille ans en deçà de leur époque.

Je me promenai dans cette rue de la Paix, que j’avais foulée, quelque temps auparavant, avec tant d’indépendance et de tranquillité. Et dans quels événements n’avais-je pas été jeté ! J’étais comme un promeneur innocent et rêveur que le hasard conduit au milieu d’un terrible jeu de quilles.

Dans la rue de la Paix, qui est comme « le boulevard » de Schœnburg, c’était, ainsi que tous les soirs, une animation tranquille. Les crieurs vendaient des journaux du soir ; mais ces journaux n’annonçaient rien. Ils ne pouvaient rien annoncer encore. Peut-être, si j’avais pu aller dans un bureau de rédaction, eussé-je appris quelques nouvelles. Mais à part un courriériste de théâtre, vaguement critique, que j’avais rencontré au café, je ne connaissais personne dans les journaux. J’eus un moment l’idée d’aller chercher le courriériste aux bureaux de son journal, la Presse de Schœnburg, afin de tâcher d’entendre là, sans avoir l’air de rien, si on ne parlait pas d’un complot éventé, de mesures de police. Une timidité m’arrêta… Il y avait bien au palais un employé chargé des rapports avec la presse. Mais je le connaissais très peu ; je savais d’ailleurs que toutes les communications sérieuses étaient faites directement par Herner, et que cet employé était un homme sans importance et qu’il n’avait que le titre de ses fonctions… Décidément, je n’apprendrai rien avant le lendemain. J’étais partagé entre l’idée de rentrer immédiatement, de tâcher de m’endormir le plus tôt possible pour que cette nuit fût plus vite finie, et le besoin de ne pas me retrouver seul, de rester longtemps dans cette ouïe étourdissante, où pourtant je n’évitais rien des obsédantes idées qui venaient me hanter tour à tour. Je pensais constamment à Tolberg, dont j’avais, dans une circonstance si grave, trompé la confiance. Je pensais à ces conjurés qui avaient patiemment préparé cette œuvre essentielle, pour laquelle ils risquaient leur vie, et je voyais surtout, comme en un rêve de malade, cette tête ardente de chimiste, que m’avait décrite Tolberg, cette tête d’apôtre passionné.

… Je l’avais trahi, lui et les autres. Et je me disais que si j’avais sauvé le ministre, c’était par faiblesse… Mais ce qui me calmait un peu, c’est que je sentais bien que cet acte de faiblesse, je le recommencerais encore, je le recommencerais toujours.

Cependant ma trahison n’allait-elle pas les atteindre d’une façon plus grave ? Peut-être avais-je commis un autre crime que de leur dérober leur victime. Peut-être… certainement le ministre allait chercher à les atteindre ! Mais oui ! Il ne pouvait pas faire autrement ! C’était une folie de penser qu’il s’en tiendrait là et que, mis en éveil, il n’allait pas, pour la sûreté de l’État, pour sa sûreté personnelle, faire disparaître ce danger permanent, en mettant la main sur les coupables.

Il n’avait pas, comme moi, des raisons pour les ménager. Je me figurais sans doute que, pour me faire plaisir, pour ne pas troubler mes relations avec mes amis, il allait se priver de prendre contre les conjurés les mesures nécessaires !

Voilà pourtant ce qu’oublient toujours les gens à qui l’on confie un secret. Ils le répètent à une autre personne, qui a encore moins de raisons qu’eux-mêmes d’être discrets. À mesure qu’un secret s’éloigne de son origine, les raisons de ne pas le trahir s’affaiblissent…

J’étais malheureux de ne rien savoir, de n’être pas fixé sur la portée de mon acte. J’étais comme un chasseur qui a tiré dans la nuit, qui a cru entendre un cri humain et qui doit attendre jusqu’au jour pour savoir s’il n’a pas blessé ou tué quelqu’un…

Déjà, dans la rue de la Paix, les passants se faisaient plus rares. Encore une heure, et j’allais sentir la solitude autour de moi… Je me dirigeai vers le palais, lorsque quelqu’un me toucha le bras. Je me retournai brusquement. J’étais un peu troublé, et je ne reconnus pas tout de suite le lieutenant, neveu de Herner, avec qui j’avais dîné chez le premier ministre.

Il revenait de permission. Il était allé passer quelques jours avec sa mère, et s’était, disait-il, tellement ennuyé à la campagne, qu’il revenait avant l’expiration de sa permission. Il avait hâte de reprendre pied à Schœnburg, où sa vie désœuvrée le réclamait.

— Mon cher ! la campagne ! me dit-il avec son accent extraordinaire. Vraiment vous ne pouvez pas vous figurer ! C’est la mort !

Il m’emmena dans un restaurant de nuit. Et je me laissai entraîner. Il arrivait vraiment au bon moment. Je crois que, cette nuit-là, j’étais disposé à lasser son noctambulisme, et à écouter ses propos oiseux jusqu’au jour.

— Vous savez, mon cher, cette petite chanteuse, qui était à l’Alhambra avant mon départ !… Ah ! non ! c’est vrai, vous ne l’avez pas connue. Ce n’était pas avec vous… Elle chante… (il fit une moue dédaigneuse)… la figure… (autre moue méprisante), mais enfin (geste d’acquiescement résigné), c’est suffisant. Ici, mon cher, nous ne sommes pas gâtés. Je pensais qu’elle avait dû quitter la ville, et je l’ai justement rencontrée en descendant de la gare. Malheureusement, je n’avais pas la veine, elle doit souper ce soir avec des camarades. Mais je crois que peut-être elle sera chez elle vers une heure du matin, et que l’on pourra prendre une tasse de thé. Mon cher, pourquoi vous ne prenez pas de ce rosbif ?

« Je vous assure ; c’est vraiment très convenable. C’est meilleur que chez mon oncle, ajouta-t-il en riant d’un gros rire…

« Mais à propos de mon oncle, – il changea de ton, il prit un air intéressé qui fixa tout de suite mon attention, et me donna comme un petit frisson, – à propos de mon oncle, vous ne me parlez pas des nouvelles de ce soir ? Il paraît que cet oncle vient d’échapper à un grand danger. J’ai vu tout à l’heure l’officier qui est de garde à la prison militaire. On a arrêté ce soir un des conspirateurs, qui se trouvait porteur d’un engin. Oui, on l’a trouvé sur la route de Boern, que suivait tous les soirs mon oncle pour aller voir la vieille grand’tante… Mais ce conspirateur, vous ne devinerez jamais qui c’est ? C’est une connaissance à moi, mon cher, un garçon charmant, un de nos attachés à l’ambassade de Paris. Hé parbleu ! je crois que vous le connaissez aussi, c’est le comte de Tolberg… »

XIX

Quand j’essaie de me rendre compte à distance de l’impression que firent ces paroles, je crois me souvenir que j’avais la tête comme vide, et que ces mots « le comte de Tolberg » résonnèrent en moi, sans que je pusse en saisir le sens. Je restai là, les yeux perdus et sans pensée, avec l’impression vague qu’il était arrivé un grand malheur.

— Qui est-ce qui aurait pu se douter de cela ? répétait l’officier. On disait qu’il y avait entre les deux une rivalité de femme. Mais ce petit Tolberg est fou de s’en aller faire des choses pareilles. Sans compter que l’oncle n’est pas commode. Une histoire comme cela avec l’oncle, mais on y laisse sûrement sa tête…

Comment ? par quelle monstrueuse combinaison du hasard était-ce Tolberg qui s’était trouvé sur la route de Boern et non l’homme que, le matin, le sort avait désigné ?

Tolberg m’avait-il menti ? Était-ce lui dont le nom était sorti du chapeau ? Me l’avait-il caché pour ne pas m’alarmer, ou pour m’empêcher de le détourner de son projet ?

Mais non, ce n’était pas lui… Je revoyais très bien sa figure du matin… ce n’était pas celle d’un homme qui ment.

— Vous savez qu’il faut nous dépêcher, si nous ne voulons pas arriver trop tard chez la petite.

J’étais sur le point de m’excuser, de prétexter une fatigue subite, car j’avais besoin maintenant de me retrouver seul. Mais le lieutenant insista tellement que je l’accompagnai, peut-être parce que je craignais qu’il ne devinât mes terribles soucis. Et je me disais aussi depuis un instant que le lendemain il faudrait aller en personne, coûte que coûte, voir Tolberg. Le lieutenant ne venait-il pas de me dire qu’il connaissait l’officier de garde ? C’était sans doute un moyen d’avoir un accès auprès du prisonnier…

Je tenais à voir Tolberg parce que je voulais tout lui dire. Il fallait qu’il sût de moi-même que c’était par ma faute qu’il avait été arrêté.

Ce n’était pas seulement chez moi un besoin éperdu de franchise : il ne fallait pas qu’un autre que moi lui révélât qui l’avait trahi. D’autant que moi, je pourrais plaider ma cause… Certes, j’étais un grand coupable, mais j’avais des circonstances atténuantes. Je n’avais pas trahi pour trahir ou parce que j’y avais un intérêt… Il fallait que Tolberg se rendît compte de tout cela au moment même où il serait mis au courant de ma trahison… Car, ces circonstances atténuantes, Tolberg ne pouvait les imaginer lui-même… On n’excuse un ami que si on a confiance en lui. Or, le fait de ma trahison devait lui faire perdre toute espèce de confiance…

Voilà ce que je me disais pendant que l’officier égayait notre route par toutes sortes de facéties, telles que de racler violemment avec son sabre les devantures des boutiques, ou de lancer des pierres dans les vitres des réverbères. Il accomplissait comme des rites ces plaisanteries consacrées. Il sonna au passage à quelques portes. Mais comme j’étais trop absorbé pour faire du succès à ces petites manifestations, il y renonça, et marcha sagement à mes côtés, en chantant toutefois un air en vogue pour entretenir sa gaîté et ne pas la laisser s’éteindre.

Nous avions pris quelques rues étroites du vieux Schœnburg, et nous arrivions sur la place où était l’Alhambra. Elle était, cette petite place, toute changée, méconnaissable, maintenant que se trouvaient éteintes les brillantes girandoles du café-concert. Les petites maisons voisines reprenaient leur âge et leur aspect modeste.

— C’est par ici, dans la seconde rue, me dit l’officier. Vous voyez son nom sur l’affiche.

À côté de l’affiche du concert, se trouvaient les affiches particulières des différentes attractions. La chanteuse en question s’intitulait : Mam’selle Jane ; elle chantait en français, en allemand et en anglais… Cette promenade nocturne, vers des logis inconnus, ressemblait à un rêve. Je ne pensais plus à rien. Je suivais l’officier. Il frappait maintenant à des volets. Je ne m’étais pas arrêté, croyant à une nouvelle farce. Mais il paraît que nous étions arrivés. Au bout d’un instant, une porte s’ouvrit, et la chanteuse elle-même nous fit entrer.

Elle avait gardé sa jupe courte, qu’elle mettait pour chanter ses chansons polyglottes, et danser des danses de différents pays. Il n’était pas aisé de dire à quelle nationalité elle pouvait appartenir. Et son âge, la couleur de ses cheveux étaient également assez difficiles à déterminer. Elle ne connaissait de la langue française que les paroles de ses chansons, et je vis, d’après différents essais de conversation qu’elle tenta avec le lieutenant, qu’elle parlait très mal l’allemand et l’anglais. Elle finit par nous dire qu’elle était de New-York ; mais nous sentîmes que ce n’était pas absolument irrévocable.

Elle avait préparé du thé ; mais elle n’avait que deux tasses, et l’officier eut la faveur de boire dans la même tasse qu’elle. Je m’en consolai en pensant que ma tasse ne servirait qu’à moi.

Mam’selle Jane était venue s’asseoir sur les genoux de mon compagnon, qui riait d’un gros rire embarrassé, et la baisait sur ses cheveux blonds ou roux, de provenance incertaine. Au bout d’un instant, il voulut par politesse qu’elle vint s’asseoir aussi sur moi, et je dus m’appliquer à ne pas donner trop d’énergie à mon geste de dénégation.

Je ne sais pas ce que cet officier, dans son for intérieur, pensait de Mam’selle Jane, mais il sentait bien qu’elle ne me plaisait pas outre mesure, et son impression personnelle en fut influencée. Cinq minutes se passèrent dans le silence et dans l’indécision, pour savoir dans quelle langue on allait prendre congé.

Quand nous sortîmes de là, le lieutenant commença à se moquer de cette chanteuse ; ce qui me déplut un peu, bien qu’à ce moment je fusse assez loin de ce qu’il me disait. Il semblait qu’il voulût rompre toute attache avec cette femme, et ne pas garder vis-à-vis d’un « Parisien » la responsabilité d’une telle présentation.

Quand il m’eut reconduit jusqu’à ma porte, il ne me quitta pas avant que nous ayons pris jour pour souper avec des amies à lui.

Je compris qu’il allait remuer ciel et terre pour m’amener de jolies personnes, afin d’effacer de mon esprit la fâcheuse impression qu’y avait laissée sans doute cette chanteuse de l’Alhambra.

En traversant la cour du palais, je pensais à ce que serait ma journée du lendemain. Mais j’étais un peu soulagé par la résolution que j’avais prise d’aller trouver Tolberg, et de lui raconter tout ce qui s’était passé. Je pensais avec plus d’appréhension à ce qu’il faudrait dire à Bertha : si Tolberg était homme à me pardonner, malgré la faute que j’avais commise, je savais bien qu’il n’y avait aucune miséricorde à attendre de la jeune femme. J’avais perdu son amant ; j’étais un être exécrable, que rien à ses yeux ne pourrait absoudre… Soudain, je pensai au pli que Tolberg m’avait confié… Étais-je encore qualifié pour en prendre connaissance ? À qui pourrais-je rendre ce dépôt ? Pourrais-je le faire parvenir à Tolberg ? Il ne m’avait pas autorisé à le remettre à Bertha. Le mieux était d’attendre d’avoir vu le prisonnier, et de lui demander à lui-même qu’il fallait faire de cette lettre.

Oui, mais le jeune homme n’avait-il pas spécifié que je devais ouvrir l’enveloppe s’il lui arrivait malheur ce soir-là ? Ces instructions concernaient peut-être des mesures à prendre sans retard. Il me semblait que j’obéissais mieux à la volonté de mon ami, en m’assurant dès le soir même de ce que pouvait contenir cette enveloppe.

Je ne veux pas par sévérité chercher à ma conduite des motifs trop bas, mais je crois bien que dans cette lutte d’arguments, ma curiosité intervint discrètement, et, sans avoir l’air, fit pencher la balance.

Aussitôt que j’eus décidé d’ouvrir la lettre, je montai à ma chambre avec une certaine hâte. Je me dépêchai, une fois entré, d’allumer ma bougie et j’allai jusqu’à mon armoire où j’avais enfermé mon coffret. J’eus une commotion de surprise : l’armoire avait été ouverte, le petit coffret avait été brisé, la lettre de Tolberg ne s’y trouvait plus…

XX

Vraiment, on n’avait pas idée d’une pareille audace. Et il n’y avait pas de doute possible : Herner et sa police avaient passé par là.

Je demeurai d’abord comme accablé. Puis je me calmai au bout d’un moment. Le ministre, par cet acte d’hostilité stupide, se mettait en guerre contre moi. Vraiment ce n’était pas d’une habile politique. C’était même un coup d’une imprudence stupéfiante… Il se mettait mal avec moi, avec moi qui connaissais ses secrets et qui pouvais le perdre d’un seul mot ! Je lui parlerais le lendemain.

Je me couchai rapidement ; mais, irrité et énervé, j’eus beaucoup de mal à m’endormir.

Je recommençai dix fois mon entretien avec le ministre. Je lui parlai avec une telle animation qu’à plusieurs reprises, incapable de rester au lit, je me relevai pour parcourir la chambre à grands pas et pour répéter à voix haute ma diatribe à l’adresse de Herner. Puis je fus pris d’un grand mal de tête ; j’essayai de m’endormir en faisant tous mes efforts pour oublier mes agitantes préoccupations. Je ne les perdis pas en trouvant le sommeil. Mes songes se passèrent à chercher Herner, et à le manquer…

Je ne dormis que trois heures à peine, et je me réveillai sans courage, effrayé du poids de la terrible journée qui commençait. La veille, j’avais trop de choses à dire au premier ministre. Je me voyais lui parlant d’abondance et l’écrasant sous des discours irréfutables. Et maintenant, mal disposé et faible, je me demandais comment j’allais commencer ce décisif entretien, si je n’allais pas tout compromettre en m’y prenant mal, si, en lâchant tout de suite mon arme principale, je n’allais pas me démunir dangereusement et me trouver sans moyens de défense quand il s’agirait de sauver Tolberg… Pourtant il fallait parler dès ce matin. À la vérité, j’avais eu un instant l’idée de ne rien dire pour le moment. C’était bien toujours cette politique d’attente – ou de paresse – que me conseillait ma lâcheté matinale.

Mais tout de même je ne pouvais pas ne pas m’être aperçu de la perquisition – ou du cambriolage – que Herner avait eu l’audace de faire pratiquer chez moi. Il fallait absolument que ce fût sur un ton d’irritation ou de digne reproche, obtenir une explication.

Malgré mon indécision et ma crainte, j’avais une certaine hâte de me retrouver en présence de Herner. C’était de la curiosité ; c’était aussi une satisfaction d’avoir de justes griefs contre quelqu’un.

Je descendis à mon cabinet d’assez bonne heure et j’attendis le ministre avec une émotion impatiente. La petite pièce claire où je travaillais était attenante à son bureau. La plupart du temps, la porte de communication restait ouverte. C’était le baron qui la fermait quand il recevait quelqu’un. Un moment, je guettai par la fenêtre ; mais je réfléchis qu’il arrivait quelquefois à pied par le jardin. Alors, pour tromper l’ennui agacé de cette attente, je me mis à faire rapidement ma besogne quotidienne, à dépouiller les journaux français, que je trouvais chaque matin rangés sur ma table de travail par les soins du garçon de bureau.

J’étais arrivé à faire ce travail assez vite. Au début, j’y mettais une conscience exagérée. C’était complet et confus. Maintenant je me perdais moins dans les détails. Mon résumé était plus clair et plus court. Les premiers jours, j’éprouvais un véritable scrupule à ne pas mentionner certaines nouvelles, qui me paraissaient d’abord sans intérêt et qui toujours, à la réflexion, prenaient de l’importance.

C’est cette timidité de caractère qui vous empêche de vider un tiroir rempli de vieilles lettres ; on se dit toujours que précisément la lettre que l’on a jugée insignifiante, et que l’on jette au panier, sera justement, par la suite, celle que l’on regrettera d’avoir sacrifiée.

J’avais achevé la lecture des journaux, et je commençais à rédiger mon rapport, quand j’entendis s’ouvrir la porte du cabinet à côté et le ministre dit quelques mots au garçon de bureau… C’était le moment. Ce cabinet à côté était effrayant comme un cabinet de dentiste où l’on va entrer d’un instant à l’autre. Et c’était moi qui donnerais le signal. Irais-je trouver Herner tout de suite ou un peu plus tard ?… Soudain sa voix se fit entendre.

— Humbert !

Je passai dans son bureau. Il continuait à écrire sans lever la tête.

Au bout d’un instant, il se renversa dans son fauteuil, me regarda gravement et me dit :

— On s’est servi vis-à-vis de vous d’un procédé inqualifiable. J’avais envoyé hier chez vous le chef de la police. Car, ainsi que je vous l’ai dit hier, l’intérêt de l’État me commandait d’avoir des éclaircissements complets. Cet animal – je vous ai déjà dit que je n’étais servi que par des brutes – a pris sur lui de se livrer chez vous à une perquisition. Il m’a rapporté triomphalement un pli qu’il avait trouvé dans un petit coffret. Il l’avait ouvert et en avait pris connaissance. Ce qu’il contient est assez grave, puisqu’il émane de l’homme arrêté, qui prend des dispositions dernières, et qui donne ainsi la preuve que son crime était prémédité. Je vous rends ce papier, qui était déjà dans les mains du procureur, et je vous donne l’assurance que je ferai tout mon possible pour qu’il n’en soit pas fait état dans le procès… Je voulais vous dire également que j’avais beaucoup réfléchi depuis douze heures à ce que je vous dois, et que les raisons que j’avais de vous vouloir du bien ont encore augmenté depuis la journée d’hier. Je ne pourrai pas l’oublier… Apportez-moi le résumé.

J’allai chercher le résumé sans répondre, et sans penser à quoi que ce fût. Pendant qu’il parcourait sous mes yeux ma note analytique, je me dis qu’il fallait tout de même lui parler de Tolberg.

— Monsieur le ministre, vous pensez bien qu’en faisant ce que j’ai fait hier, j’ai agi sans arrière-pensée, et que je ne cherchais pas à obtenir une récompense. Cependant il s’est passé cette chose effroyable que mon acte a causé la perte d’un homme que j’aime beaucoup. Je sais très bien qu’il vous serait difficile d’arracher cet homme à la rigueur des lois. Mais je pense cependant avoir acquis le droit d’intercéder en sa faveur…

— À l’heure qu’il est, me répondit Herner, il m’est impossible de faire quoi que ce soit. Il est entre les mains de la justice. Et la justice ne le lâchera pas. Mais je verrai s’il est en mon pouvoir de concilier la nécessité politique d’un châtiment et le désir que j’ai de vous être agréable. Terminez-moi ce résumé. Je vous reverrai avant mon départ.

Il m’accompagna jusqu’à ma porte, qu’il referma, ayant probablement du monde à recevoir. Resté seul, je me mis à repasser dans mon esprit tout ce qu’il m’avait dit. J’avais d’abord eu une impression de contentement, en voyant que l’entretien ne prenait pas une tournure hostile. Ce n’est pas que je redoute les « attrapages ». Mais je m’y sens inférieur. Je les conduis mal, sans aucune progression. Je lâche mes arguments principaux, et si, même sans être réfutés, ils ne produisent pas sur l’adversaire tout l’effet que j’attendais, je me sens tout à coup comme un soldat désarmé, qui a brûlé toute sa poudre. J’étais donc assez heureux de cet entretien pacifique, et qui semblait tout de concessions. Mais ceci posé, et en y réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler que j’avais été roulé.

Il eût fallu ne pas connaître le ministre pour croire un instant que cette perquisition s’était faite, comme il le disait, sans son aveu. Je savais fort bien qu’il n’était jamais arrêté dans ses projets par la crainte de mécontenter les gens ; son système, je m’en étais déjà aperçu, était d’agir d’abord, et de s’excuser après… Il était évident qu’il cherchait à me ménager, à cause du secret dont j’étais le détenteur.

Je n’avais aucune confiance dans les assurances qu’il m’avait données au sujet de Tolberg. Il avait évité soigneusement les promesses formelles ; il m’avait parlé de cette affaire avec une prudence très habile, de façon à me laisser le droit d’espérer, sans prendre aucune espèce d’engagement.

Cependant, il m’avait laissé voir assez clairement le besoin qu’il avait de me ménager. Mais si la connaissance de son secret m’était utile comme une menace, je me demandais avec un peu d’effroi comment il faudrait m’y prendre si j’avais besoin tout à coup de me servir de cette arme. À qui devrais-je m’adresser, si l’attitude du ministre m’obligeait à le trahir ?

L’idée de me trouver subitement en lumière m’effrayait beaucoup. Je ne suis pas dénué d’ambition. Et c’était sans appréhension que, dans mes rêves de gloire, je me voyais arriver aux plus grands honneurs. Mais alors j’y arrivais tout doucement, paisiblement, par la force de mon mérite, et non brusquement par la volonté soudaine du hasard.

XXI

Je résolus, en attendant, de demander au ministre la permission d’aller voir Tolberg en sa prison. La combinaison à laquelle j’avais songé tout d’abord, et qui consistait à obtenir l’accès de cette prison par l’intermédiaire de l’officier de garde, me parut à la réflexion trop aléatoire. Non, le mieux était de profiter des bonnes dispositions apparentes de Herner, et de m’adresser carrément à lui. Je terminai rapidement mon résumé et je frappai à sa porte. Il était seul dans son bureau. Vraiment, je m’illusionnais beaucoup quand je m’imaginais dominer cet homme, parce que le hasard m’avais mis en possession de son secret. Jamais je ne serais maître de lui. Je l’abordais toujours avec la même timidité craintive. Je dus faire, comme à l’ordinaire, un grand effort pour entamer la conversation. C’est à peine si j’entendais les premières paroles que je lui disais. Une fois que j’étais lancé, mon ton s’affermissait un peu.

— Monsieur le ministre…

Il me semblait que lorsque je lui disais : Monsieur le ministre, il avait l’air de penser : Allons ! qu’est-ce qu’il a encore ?

L’idée d’être un importun, que l’on tolère par obligeance ou par politesse, m’a toujours horriblement gêné.

— Monsieur le ministre, j’ai à vous demander une faveur…

J’essayais, par la façon dont je prononçais le mot faveur, – avec une certaine fermeté, – d’indiquer que je n’étais pas un solliciteur, que cette faveur était presque un droit, et que ce n’était que par politesse que je consentais à employer cette expression… Mais quand j’y réfléchis, je crois que ces nuances n’étaient perceptibles que pour moi-même, et qu’elles eussent échappé au plus fin des auditeurs.

— Je ne veux pas vous cacher les liens d’amitié qui m’unissent à Henry de Tolberg. Vous pouvez vous imaginer la peine que j’ai éprouvée quand j’ai appris son arrestation. Je vous prie de m’autoriser à aller le voir dans sa prison.

— Avant de vous accorder cette permission, me dit-il après un instant de silence, je suis obligé de vous demander si cette visite est une simple manifestation d’amitié, ou bien si vous avez quelque communication spéciale à lui faire. Dans le premier cas, si c’est une visite purement amicale, je vous demanderai de bien vouloir l’ajourner, et la remettre à quarante-huit heures, afin que le juge ait terminé sa première enquête. Vous savez qu’il est seul maître d’accorder des permis de visite, et je ne voudrais pas empiéter sur ses attributions. D’ici deux jours, je pourrai, sans avoir l’air de venir troubler de mon autorité l’instruction de cette affaire, lui demander une carte d’accès auprès du détenu… Maintenant, s’il s’agit d’une communication urgente au comte de Tolberg, c’est une autre affaire. Vous comprendrez que je ne puis pas vous laisser aller auprès de lui sans savoir en quoi consiste cette communication. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai, dans cette affaire politique, publique, le devoir de tout savoir.

— Je n’éprouve aucun embarras, monsieur le ministre, à vous exposer ce que je compte dire au comte de Tolberg. Je veux qu’il sache à quoi s’en tenir sur mon rôle dans cette affaire. Je veux qu’il sache que c’est moi qui l’ai trahi. Mais je lui dirai pourquoi… C’est en somme une confession que je veux lui faire. Je suis coupable envers lui. Je veux qu’il le sache, et qu’il sache dans quelle mesure j’ai pu l’être. Je serai très soulagé quand je lui aurai dit cela.

— Humbert ! Humbert ! me dit le baron, avec un accent familier et presque affectueux. Quel garçon compliqué vous faites ! À quoi cela servira-t-il que vous alliez lui raconter cela ? Il ne saura jamais que s’il a été arrêté, c’est à la suite des révélations que vous m’avez faites. Vous ne l’avez pas trahi pour le trahir. Vous avez fait votre devoir en me prévenant du péril qui me menaçait. Et vous ne saviez pas que c’était sur lui que ça retomberait. Vous n’avez rien à vous reprocher dans cette affaire-là. Il est absurde d’aller lui faire cette confession…

… En lui disant que le coup est venu de vous, vous allez l’affliger davantage.

… D’autre part, moi j’ai un intérêt politique sérieux à ce que ces gens-là et tout le monde croient que ma police a tout découvert. Nous savons à quoi nous en tenir, nous, sur l’imbécillité de ces limiers. Mais je ne suis pas fâché de leur donner ainsi un peu de prestige, et de laisser croire au peuple et aux fauteurs de troubles que le gouvernement est bien gardé.

… Ah ! mon ami, vous voulez vous soulager ! Vous ne pouvez pas vivre avec des remords ? Savez-vous qui vous me rappelez ? Vous me rappelez ce pauvre roi que nous avons connu. Il aurait été un profond politique, s’il avait eu un peu plus de force d’âme… Mais il ne pouvait pas vivre avec un souci… Il ne faut pas être aussi douillet que ça pour sa tranquillité d’esprit. On vit très bien avec des soucis. Le tout est d’en prendre l’habitude. Que d’initiative et de temps on laisse perdre quand on a peur des soucis et qu’on cherche à les éviter !

Je quittai le baron de Herner en me disant, résigné et presque satisfait, que je n’étais qu’un enfant auprès de lui. Je me sentais brisé et un peu lâche. J’avais depuis la veille trop discuté avec moi-même. Je sentais le besoin de faire en moi un peu de trêve. La pensée que j’avais trahi Tolberg, qu’il était en prison, qu’il serait condamné et qu’il mourrait peut-être, cette pensée affreuse était comme endormie… Je me disais aussi pour le moment, en suivant docilement l’idée du ministre, qu’il valait mieux ne rien dire à Tolberg, et ne pas l’affliger du récit de ma trahison.

En somme, Herner me l’avait clairement expliqué : son intérêt n’était pas de dire à Tolberg que c’était moi qui l’avais dénoncé. Je pensais alors à lire le pli que m’avait confié Tolberg, et qui avait passé par les mains du chef de la police. Il ne contenait, heureusement, que des choses insignifiantes : l’indication de quelques sommes d’argent à recouvrer, les adresses où il fallait les faire parvenir…

Il me disait aussi de remettre à Bertha quelques objets, des bagues et des chaînes d’or. Rien ne précisait, heureusement, les relations du jeune homme et de la jeune femme…

Pourtant, il fallait aller la voir. C’était pour moi une terrible épreuve ! J’allais la voir… moi, la cause de son malheur ! quelle figure allais-je faire auprès d’elle ?…

Mais, puisqu’il le fallait… il le fallait ! comme dit l’autre…

Je me rendis chez elle après déjeuner, et je la trouvai beaucoup plus courageuse que je n’aurais pensé. Tolberg – je ne sais comment – lui avait fait parvenir une lettre où il lui racontait en peu de mots qu’il était pris… mais il ne paraissait pas découragé.

Que pouvait-il espérer, grand Dieu ?… Et je reconnus chez Bertha une confiance qui me fit mal, cette folle confiance que veulent avoir malgré tout, ceux dont le malheur est irrémédiable.

Enfin Tolberg serait très probablement condamné à mort, et si je réussissais à obtenir sa grâce, il ne s’en tirerait pas à moins d’une détention perpétuelle… Lui et Bertha seraient séparés pour toujours ; ils ne semblaient s’en douter ni l’un ni l’autre.

Et c’était moi qui étais cause de tout cela ! Cette pensée que je chassais continuellement rentrait toujours en moi, au bout de quelque temps, et j’avais toujours, en la retrouvant, la même impression de détresse.

Oh ! comme j’aurais été soulagé si j’avais pu faire ma confession à Bertha !… me faire maudire par elle !…

Je n’avais pas l’énergie de mon maître, le baron de Herner, cette tranquillité souveraine avec laquelle il vivait en plein mensonge : il était aussi confortablement installé dans sa puissance royale que si elle n’eût pas reposé sur une duperie.

Pourtant cette fiction aurait un terme. D’ici deux, trois ou six mois, il faudrait agir. Mais Herner était de ceux qui emploient toute leur force à ne songer qu’au présent… Et, moi, la confiance de Bertha dans les événements me désespérait. Je ne me consolais pas en constatant en elle cet état d’esprit. Au contraire, il redoublait ma détresse, car je voyais à quel point ses espérances étaient précaires !

Elle me dit que Tolberg avait déjà fait choix d’un avocat, un de leurs amis du barreau de Schœnburg, un jeune homme très écouté et très avantageusement connu dans le parti libéral.

On connaissait assez son dévouement pour savoir qu’il plaiderait le procès de Tolberg, et ne chercherait pas à faire une manifestation politique, utile, sans doute, pour la propagande du parti, mais qui ne manquerait pas d’être funeste à notre malheureux ami.

J’allais la quitter, et je finissais par être un peu rassuré malgré moi, gagné par son besoin d’optimisme et par sa vaillance, quand elle me parla du comte de Herrenstein, leur ami. Et je vis avec désespoir qu’un des grands éléments de sa confiance était que ce comte de Herrenstein intercéderait auprès du roi !

Ainsi donc, c’était dans le roi que cette pauvre femme espérait ?…

— J’ai écrit, me dit-elle, au comte de Herrenstein… Malheureusement il ne doit pas être ici en ce moment, car je n’ai reçu aucune réponse à une lettre que je lui ai envoyée il y a cinq ou six jours et qui a dû le suivre en voyage.

À ce moment il me vint une idée que je communiquai à Bertha. Je pourrais peut-être, par une personne que je connaissais, savoir à peu près où se trouvait Herrenstein. Le comte de Herrenstein était parti avec la sœur de Mme de Linstein. Peut-être la maîtresse du roi connaissait-elle son adresse actuelle. Je résolus d’aller la voir dès le lendemain… J’avais pensé tout à coup que si la conduite de Herner me forçait à « manger le morceau », c’était au comte de Herrenstein, à l’ami du roi défunt, que j’irais d’abord tout raconter. Et cet homme, qui m’avait toujours paru intelligent et réfléchi, me donnerait certainement le meilleur conseil.

XXII

Je n’avais pas revu Mme de Linstein depuis le matin où elle était venue au palais. Ne recevant aucune nouvelle, elle m’avait écrit une lettre désespérée que j’avais communiquée au premier ministre. Herner m’avait alors chargé pour elle d’un faux message du roi, message verbal où Sa Majesté indiquait pour son retour une date approximative, et naturellement assez éloignée.

Je me rendis donc le lendemain, dans l’après-midi, au château de Kreuzach. Il était situé à une lieue de la gare de Mizdagen qui se trouvait elle-même à une demi-heure de Schœnburg. J’avais prévenu Mme de Linstein de ma visite, mais comme je craignais qu’elle en conçût une fausse joie, je lui avais dit en même temps que le message dont j’étais porteur était à peu près semblable au précédent.

Le lendemain, à la première heure, je pris le train pour Mizdagen. Je me souviens qu’il y avait dans le compartiment un gros homme blond, accablé de chaleur. Il contemplait la campagne comme s’il ne devait plus jamais la revoir, d’un regard profond et alangui de jeune captive. De temps en temps, par désœuvrement, il empoignait un journal, tout plein, je le devinais, de nouvelles du complot, et il le lisait, lui, citoyen du Bergensland, avec une belle indifférence de matière gouvernable.

Quand le train entra en gare de Mizdagen, je vis de l’autre côté de la barrière Mme de Linstein, qui m’attendait dans sa voiture, et j’eus, en la voyant, un mouvement d’étonnement charmé. Ce n’était plus du tout la femme vieillie et fatiguée que j’avais rencontrée à Schœnburg. Avec sa claire robe d’été, son grand chapeau blanc, c’était une femme de trente ans, svelte et souple. Peut-être lui fallait-il son cadre habituel, ce pays de Kreuzach où elle ne sortait jamais ? Il m’avait semblé déjà que la robe qu’elle portait à Schœnburg était d’une coupe un peu ancienne, tandis qu’à Kreuzach, je la retrouvais habillée avec un goût parfait. C’était l’endroit où elle vivait ; c’est à ce décor habituel que s’accommodait instinctivement sa mise.

Elle me prévint tout de suite que je dînerais avec elle au château, qu’il y avait un train à dix heures et demie du soir, et qu’au besoin, elle me ferait reconduire à Schœnburg par sa voiture.

— J’étais heureuse, me dit-elle avec fougue, heureuse, heureuse, quand j’ai reçu votre lettre. Je pensais, sans doute, que vous m’apportiez des nouvelles du roi, mais j’étais aussi contente de vous revoir.

Elle n’était pas seulement jeune de visage et d’allures. Elle avait un sourire et un abandon de petite fille, et ce n’était pas pénible comme chez certaines dames âgées qui jouent au petit enfant : c’était d’une ingénuité et d’une innocence éternelles.

Je n’eus pas besoin de lui demander le renseignement que j’étais venu chercher ; ce fut elle qui me le donna dans la conversation. Elle avait précisément reçu des nouvelles de sa sœur et du comte de Herrenstein. Sa sœur lui disait qu’ils étaient encore à Londres, mais qu’ils allaient partir tout de suite pour l’Écosse ou pour l’Irlande ; ce n’était pas encore fixé.

— Monsieur de Herrenstein, me dit-elle, a un peu les goûts vagabonds du roi, mais il est toutefois moins bohème… Je me souviens d’un voyage que Charles XVI et moi nous avons fait en France. Il avait tellement acheté de tableaux, de tapisseries et de vieux meubles, qu’il ne lui restait pour ainsi dire plus d’argent, et comme nous ne voulions pas écrire ici, nous avons voyagé en seconde classe, pour ménager, jusqu’au retour, les quelques centaines de francs que nous avions encore… Le roi, figurez-vous, avait pris le nom de comte de la Sourdière, un nom qu’il avait trouvé dans un livre… Mais c’était encore un trop beau pseudonyme pour le train que nous menions. À Avignon, nous avons entendu un garçon d’hôtel dire à un de ses camarades : « Ça, un comte ! Il est comte comme moi ! » Je le répétai au roi qui en rit beaucoup, et qui, désespéré de ne pas avoir la noblesse d’allure nécessaire, prit dorénavant le nom de Capionnet.

« Herrenstein, quoique plus terne est aussi un nomade, et elle doit être bien désorientée, ma petite sœur, qui est une personne fort tranquille. Elle a perdu, il y a deux ans, son mari, une espèce de gentilhomme chasseur, un homme très laid, très rude, qui ne lui parlait jamais. Ce qui ne l’a pas empêchée de le pleurer comme une pauvre petite bête abandonnée.

« Aussitôt ses affaires de succession terminées, elle a vendu ses terres, et nous lui avons trouvé ce château de Reinig qui est tout près d’ici. Le roi avait beaucoup d’amitié pour elle. Quant au comte de Herrenstein, il lui faisait une cour assez vive. Je ne pensais pas, toutefois, que les choses iraient aussi vite, et quand j’ai appris qu’ils étaient partis ensemble j’ai été stupéfaite et même un peu vexée. Marie est un peu plus jeune que moi, beaucoup plus jeune, et ce départ ressemblait à une petite trahison. »

Mme de Linstein continua de parler ainsi pendant le déjeuner, qui fut fort agréable.

Ce château de Kreuzach était d’ailleurs une résidence d’un charme rare. Le petit salon intime où nous déjeunions ne donnait pas sur le petit jardin traditionnel et ennuyeux, orné comme des pantoufles en tapisserie. Il prenait jour sur une espèce de cour de ferme où vivaient des quantités de poules de races naines et de petits coqs dorés, somptueux et gracieux comme des petits maîtres… Mme de Linstein aimait beaucoup regarder les animaux, sans faire aucune réflexion, simplement pour les voir remuer et vivre, pour jouir du caprice de leurs allées et venues, de leurs arrêts soudains, de leurs effarements gratuits, de leurs cris arbitraires.

— C’est le roi, me dit-elle, qui m’a donné ainsi ce goût des êtres vivants. Quand nous voyageons ensemble, nous restons pendant des heures entières à des terrasses de café, à voir passer les gens que nous ne connaissons pas et dont nous imaginons la vie. Il me dit souvent qu’il est un souverain dans le genre de Néron, aussi répréhensible aux yeux des hommes d’État sérieux, mais, ajoute-t-il, plus pratique et, somme toute, un peu moins bête. « Il n’est vraiment pas nécessaire de mettre le feu à Rome, disait-il, pour voir dans la vie des choses intéressantes. »

Notre après-midi se passa à parler du roi. À force de dissimuler, j’oubliais qu’il n’existait plus. Et puis je pensais moins au roi qu’à Mme de Linstein. Je ressentais auprès d’elle la même impression qu’auprès de Bertha. J’étais bien heureux qu’elle fût si attachée au roi – ou à son souvenir – afin de n’être pas obligé de lui faire la cour. Ainsi je pouvais subir son charme en toute tranquillité, sans avoir la préoccupation de me dire : « Si je ne fais pas la cour à cette aimable dame, que va-t-elle penser de moi ? »

J’admirais à quel point j’avais pu me tromper sur son compte. Dès notre première entrevue, je l’avais jugée d’une tendresse très attachante, mais d’une séduction périmée, et très impropre désormais à distraire un esprit exigeant. J’ai été longtemps, comme beaucoup de gens, une victime du besoin de juger. Je ne pouvais pas m’empêcher de donner une cote à chaque personne avec qui j’entrais en relations. Il était urgent de me former tout de suite une opinion sur son intelligence et sur sa valeur morale. De même, quand on me demandait mon appréciation sur quelqu’un, il m’eût semblé déshonorant de ne pas en fournir une sur l’heure, complète et bien conditionnée. Jamais je n’aurais osé ruiner mon renom de dégustateur rapide, en répondant que je ne connaissais pas suffisamment cette personne, et que j’attendais de l’avoir vue une ou deux fois avant de porter un jugement sur elle. Le pis est que ces jugements hâtifs se réforment difficilement. L’important pour nous est que, par la suite, les actes ou les paroles de la personne jugée ne soient pas en désaccord avec notre verdict. Ou bien nous préférons ne pas tenir compte de ces actes, pour ne pas risquer de nous démentir, ou bien nous leur donnons une interprétation qui soit plus en conformité avec le dossier de la personne incriminée. Rien n’égale notre hâte à donner force de loi aux jugements que nous portons sur notre prochain, surtout s’ils sont défavorables.

Je dois me rendre cette justice que je revenais assez facilement sur mes appréciations quand je n’en avais pas fait part à quelqu’un d’autre qu’à moi-même. En ce qui concernait Mme de Linstein, je n’eus aucune peine à modifier ma première impression, et je la modérai même avec joie.

Elle me parlait avec un parfait abandon. Elle me disait même des choses qu’elle ne s’était jamais dites à elle-même, qui gisaient confusément en elle et que ma présence l’aidait à formuler.

— Je vois bien maintenant, disait-elle, – et je m’en suis particulièrement rendu compte depuis qu’il n’est plus ici, – je vois à quel point j’ai dû « embêter » le roi… Non, je ne vous demande pas de geste de dénégation. Je sais très bien que je ne vous fais pas l’effet d’une femme « embêtante ». Mais lui, je l’ai embêté : le mot n’est pas trop fort. C’est très délicat, vous savez, la garde d’un amant. C’est aussi compliqué que la garde et l’éducation d’un enfant. Les hommes voudraient nous persuader qu’il faut les laisser libres. Mais ce sont eux qui le disent « On est tout disposé à fuir, affirment-ils, la domination d’une femme trop exigeante et trop jalouse, tandis qu’on ne trahit pas une maîtresse, dont la confiance vous a touché. » La vérité est qu’on la trahit avec toutes sortes de remords, mais qu’on ne s’en prive pas.

« Si j’aime le roi, me dit-elle encore, ce n’est pas parce qu’il est un roi. Peut-être ai-je commencé à l’aimer pour cela. Après, je n’y ai plus pensé, et je l’ai aimé « parce que c’était lui », et chaque jour davantage. Je ne dis pas qu’à l’origine je n’aie pas rêvé de venir à la Cour, d’être la Reine, – réelle ou effective, – mais au fur et à mesure que je l’ai aimé, j’ai senti le besoin de l’avoir à moi davantage, et j’ai pensé qu’il serait mieux à moi, si je n’allais pas à la Cour, d’autant, ajouta-t-elle, avec son petit air d’enfant têtue, d’autant qu’à la Cour il aurait vu « des femmes », et que ce n’était pas la peine ».

Elle avait prononcé ce mot : des femmes, de la façon la plus amusante, comme on parle d’êtres dangereux, venimeux, haïssables. Et je sentis que chez cette femme de grand sens et de sensibilité affinée, il y avait un autre petit être indomptable, qu’on ne changeait pas, avec qui on ne discutait pas – et qui avait dû – non pas ennuyer – mais fortement embêter le roi. Et je pensai que Mme de Linstein me mentait peut-être ou se mentait quand elle me présentait comme un système réfléchi ce besoin de possession continuelle et exclusive.

Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire du complot. Comme je ne pouvais tout lui dire, et lui révéler quelles armes j’avais contre le premier ministre, je préférai ne pas aborder ce sujet ; il m’est impossible d’entamer avec des amis un sujet de conversation sur lequel je suis obligé à des réticences.

Une heure avant dîner, la voiture vint nous prendre pour nous faire faire un tour dans une forêt fraîche et noire qui se trouvait près du château. J’en rapportai une impression de tristesse, à la pensée que Charles XVI était mort, que l’espoir de cette femme serait à jamais trompé, et que jamais, comme elle en formait le projet, je ne pourrais venir passer des journées, dans cette heureuse retraite, avec elle et ce roi délicieux. Mais il n’y avait rien d’immédiat à craindre, et ce dont je souffre surtout, c’est de l’approche du malheur, et de la nécessité d’agir.

Après le dîner, Mme de Linstein vint me reconduire à la gare. Elle était tout près de moi dans la voiture. Et je fus pris tout à coup du désir de lui prendre la main. Je m’étais dit soudain que le roi était mort et que cette femme n’était à personne. C’était aussi grossier que cela. Il y a chez moi aussi un être instinctif, élevé à la sauvage. Heureusement pour moi, il n’a pas beaucoup d’énergie… Je pris la main de Mme de Linstein… Elle me la laissa. Mon cœur battit violemment… Je me penchai vers elle, et je vis son bon sourire amical. Nos deux êtres sauvages ne s’étaient pas rencontrés.

Ce petit incident, tout intime, me gâta ma journée, – pas longtemps d’ailleurs, – car si je suis assez clairvoyant dans la façon de me juger, je ne suis pas d’une sévérité extrême, et je me pardonne facilement.

D’ailleurs, d’autres préoccupations plus graves allaient m’assaillir, car à Schœnburg les événements s’étaient précipités pendant le temps qu’avait duré ma visite à Kreuzach.

En rentrant dans la capitale, je m’étais rendu dans la rue de la Paix, où l’on devait me connaître, car je m’arrêtais tous les soirs à la Grande-Taverne, après avoir stationné à la devanture du marchand de tabac qui, maintenant que je le connaissais davantage, me paraissait moins somptueux. Après avoir rêvé devant les boîtes de cigarettes historiées et dorées, et devant les cigares à deux francs cinquante, enfermés dans des tubes de verre, je me décidais, d’ordinaire, à faire un tour, pour me dégourdir les jambes ; mais j’avais à peine dépassé d’une vingtaine de pas la devanture de la Grande-Taverne, que je ressentais une petite fatigue qui m’obligeait à revenir sur mes pas et à atterrir à la même table du coin, qui m’était toujours laissée libre, peut-être par quelque superstition populaire.

Devant moi, un vieil homme boiteux passa, en criant les journaux du soir. Je lui remis une pièce d’agent. Après un assez long calcul, et après avoir fait séjourner dans sa bouche une autre pièce plus petite, avec quelques sous, il me rendit toute cette monnaie humide. Puis il reprit sa course, en boitant avec un entrain nouveau.

À la première page de la Schœnburger Zeitung, je vis une nouvelle sensationnelle : le Parlement était convoqué pour la fin de la semaine, et la Haute-Cour de justice devait juger Tolberg et ceux de ses complices que l’enquête pourrait découvrir jusqu’au jour de la convocation.

Je voyais bien le plan du ministre : le jugement que rendrait la Haute-Cour serait sans appel, et la condamnation des conspirateurs aurait ainsi plus d’importance. Elle contenait en soi, si elle était sévère, une approbation de la politique ministérielle. Aussi Herner ferait-il son possible pour qu’une condamnation capitale fût prononcée contre mon malheureux ami.

Je ne devais pas soustraire une minute à l’accomplissement de ma tâche, qui était de sauver celui que j’avais mis en péril. Certes, ma démarche au château de Kreuzach, je l’avais faite pour Tolberg, mais il me semblait que j’y avais pris trop de plaisir et consacré trop de temps. Voilà comme je suis ! Je passe des journées entières dans la nonchalance, puis, tout à coup, le remords de ma paresse me saisit, et je suis pris d’une activité fiévreuse, bousculée, et le plus souvent stérile...

Le ministre ne gracierait pas Tolberg, c’était certain. Sans doute, il ne se mettrait pas en état d’hostilité ouverte avec moi. Il imaginerait quelque subterfuge pour rendre la grâce impossible, ou ferait sournoisement précipiter l’exécution, comme il avait fait pour le soldat Hassen… Il s’arrangerait avec moi après. Il savait que j’étais de composition assez facile…

Il me semblait toujours lire en lui le mépris qu’il avait de moi et de ma valeur comme homme d’action.

Dès demain, je partirais pour l’Angleterre, et je retrouverais le comte de Herrenstein. Je passerais par Ostende et Douvres : j’y serais en quarante heures.

Je me levai pour rentrer chez moi, et j’avais déjà jeté au garçon la petite pièce encore mouillée que m’avait remise le marchand de journaux, et déjà le garçon avait sorti d’entre ses lèvres une autre pièce de cuivre, que je préférai lui abandonner…

À ce moment se dressa devant moi un personnage très troublé et très agité ; c’était mon domestique suisse, le collectionneur de timbres-poste. Il attendit que le garçon se fût éloigné, puis il me dit à demi-voix :

— Il faut que je parle à Monsieur… tout de suite. Seulement, il vaudrait mieux qu’on ne me voie pas avec Monsieur…

Je pensai que le meilleur endroit pour nous rencontrer était l’hôtel de Vienne, où j’irais prendre une chambre pour la nuit. Je dis donc à mon suisse de s’y rendre en tâchant de dépister les gens qui pouvaient le suivre. Moi, de mon côté, avec les mêmes précautions, je gagnerais l’hôtel par un chemin différent.

Il me dit encore avant de me quitter :

— Comme Monsieur ne rentrera probablement pas au palais après ce que je lui dirai, il pourra emporter son petit coffret, que j’ai avec moi. J’ai pris également ce portefeuille que Monsieur avait laissé dans son veston.

Je remerciai le brave suisse de son zèle, d’ailleurs inutile ; car, depuis la fameuse perquisition si énergiquement désavouée par le baron de Herner, je ne laissais plus rien d’intéressant dans le petit coffret. J’avais pris sur moi la lettre qui contenait les dernières dispositions de Tolberg. J’avais déposé deux mille francs dans une banque de Schœnburg, qui m’avait remis un carnet de chèques. Je portais sur moi le reste de mes économies, soit quatre ou cinq cents francs.

J’avais donc tout ce qu’il fallait pour prendre la fuite.

Je demandai rapidement au suisse :

— Dites-moi, en deux mots, de quoi il s’agit. Vous me donnerez des explications plus détaillées quand nous serons à l’hôtel.

— On veut arrêter Monsieur, me répondit-il.

On a beau s’y attendre un peu, une pareille phrase est toujours désagréable à entendre.

XXIV

Nous nous séparâmes. Il se rendit à l’hôtel en suivant les quais, et moi je passai par la vieille ville dont les rues tortueuses convenaient mieux à un homme traqué. Tout en marchant, je me disais que Herner avait choisi en somme le meilleur parti, et en tout cas celui qui s’accordait avec sa politique habituelle. Il me faisait emprisonner pour raison d’État. Il reculait l’instant où je comparaîtrais devant le juge d’instruction jusqu’au jour où le procès de Tolberg serait terminé, et mon malheureux ami exécuté. À ce moment, il en serait quitte, pensait-il, pour me faire des excuses, pour me raconter par exemple que le juge lui avait forcé la main, en lui représentant que le fait de détenir chez moi les dernières volontés de Tolberg, l’inculpé, faisait de moi un homme suspect, qu’il valait mieux mettre en lieu sûr. Puis, après s’être ainsi excusé, il me comblerait de présents compensateurs, à moins que, pendant ma captivité, il ne trouvât un moyen définitif de me réduire éternellement au silence.

J’avais souvent pensé que le baron de Herner était capable de tout, et qu’il pouvait me faire disparaître pour toujours… J’étais un témoin bien gênant pour lui, et vraiment c’était de sa part une bienveillance surprenante que d’avoir toléré jusqu’à ce moment cette continuelle menace suspendue au-dessus de son œuvre.

J’arrivai à l’hôtel sans avoir vu de figures suspectes sur mon passage. D’ailleurs, il commençait à être très tard, et il n’y avait personne dans les rues. Seule, une silhouette me fit tressaillir… J’avais aperçu devant l’hôtel un homme qui marchait de long en large… Ce n’était que mon brave suisse que je reconnaissais toujours assez mal au premier abord… Je demandai au veilleur de nuit une chambre. Je craignis d’abord de ne pas l’obtenir, parce que je n’avais pas de bagages. Mais je m’aperçus que l’air méfiant de ce veilleur venait de son ennui d’être réveillé. Il monta avec moi au deuxième ; je lui donnai, chemin faisant, toutes sortes d’explications pour justifier mon manque de bagages. J’avais mon appartement en réparations, et j’étais obligé de venir passer un jour ou deux à l’hôtel… Mais j’ai rarement rencontré un confident d’une telle indifférence ; c’en était presque blessant. Je crus bien faire en demandant également une chambre pour mon suisse : heureusement, il n’y en avait pas. C’était, en effet, une assez mauvaise idée que de l’empêcher d’aller coucher au palais, où son absence, coïncidant avec la mienne, eût sans doute été remarquée. Ce que j’en disais, c’était pour que le veilleur ne s’étonnât pas de le voir rester avec moi à conférer dans ma chambre. Mais ce veilleur ne s’étonnait et même ne s’occupait de rien.

Depuis que nous avions causé à la taverne, et qu’il avait vu l’importance que j’accordais à ses révélations, mon ami le suisse s’était pénétré de l’intérêt de sa tâche. Il parlait avec un air de grande perspicacité, en faisant de petits yeux fins.

— Vers trois heures, ou plutôt vers quelque chose comme trois heures dix, il est venu au palais un homme de la police, qui a demandé après Monsieur. C’était tout justement un des hommes qui s’étaient permis de venir fouiller, l’avant-veille, dans les affaires de Monsieur. Il s’est donc adressé à moi avec un air de rien, et m’a demandé où était Monsieur, et si Monsieur était pour rentrer bientôt ; moi, comme de juste, j’ai dit que je n’en savais rien. Seulement cet homme de police était allé dans les cuisines parce qu’il connaissait une fille qui est par là, même qu’il plaisante un peu avec elle. La fille lui a donné à boire et il s’est mis à bavarder.

Ce suisse avait habité Paris pendant quelques années ; il avait été employé dans un restaurant des Ternes. Aussi, son français, qu’il parlait avec un fort accent allemand, se distinguait par de belles tournures faubouriennes.

— Moi, j’avais bien vu où il s’en allait, et je l’avais pisté. De sorte que la fille de cuisine, avec qui on est bien camarades tous les deux, m’a dit tout ce qu’il a bavardé, et qu’il comptait revenir jusqu’à tant qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait, et qu’il y aurait du nouveau dans la maison.

« Alors moi, comme Monsieur pense, j’ai eu peur pour Monsieur. Je ne savais pas du tout où prévenir Monsieur. J’ai été bien content que Monsieur ne revienne pas dîner. Dans la soirée, comme l’homme est revenu tournailler dans la cour, je suis sorti du palais. Je voulais rester par là, aux alentours, pour empêcher Monsieur de rentrer. Mais j’ai vu d’autres vilaines figures qui se promenaient dans les coins de rue. Je me suis dit que si on me voyait guetter Monsieur, bien sûr qu’on me soupçonnerait de quelque chose. C’est alors que j’ai eu l’idée que Monsieur venait de temps en temps prendre le café à cette taverne, où je l’avais vu bien des fois en passant. J’ai donc pu trouver Monsieur, et je crois que ce n’était pas inutile… »

Je serrai la main de ce fidèle serviteur, et je le retins quelques instants pour arrêter mon plan de campagne. Puis l’idée me vint de prévenir Bertha de mon départ. J’envoyai donc le suisse chez elle, avec un mot. Je savais qu’elle avait un concierge très dévoué et que nous ne risquions pas d’être trahis. Et je recommandai à mon homme de venir tout de suite me donner la réponse. Mes fenêtres donnaient sur la rue. Je resterais en observation de façon qu’au cas où il n’aurait pas de message important à me remettre de la part de Bertha, il n’eût pas besoin de se faire ouvrir la porte de l’hôtel par ce veilleur avide de sommeil.

Pendant son absence, j’examinai différents projets de fuite.

Le moyen le plus pratique était de prendre le train. Mais il était évident que Herner aurait du monde à la gare pour ne pas laisser partir ainsi son ami Humbert, et insister, par des moyens énergiques, pour le faire rester dans le Bergensland.

M’en aller en voiture jusqu’à une petite station de la ligne, c’était une grosse perte de temps ; le train rapide en effet, ne s’arrêtait, une fois Schœnburg passé, qu’assez loin de la capitale. Il faudrait attendre le train omnibus qui mettrait très longtemps à me conduire jusqu’à la prochaine gare importante.

Et puis, toutes ces combinaisons n’empêchaient pas l’arrêt forcé à la gare frontière, et là, je trouverais mille dangers…

Partir à bicyclette jusqu’au pays voisin le plus proche était encore une idée, mais il aurait fallu faire cinquante-cinq kilomètres après être sorti de cette damnée capitale qui se trouvait dans une espèce de bas-fond. De quelque côté que l’on franchît les remparts, il fallait monter deux ou trois kilomètres de côte escarpée, et une fois là haut, on n’était pas au bout de ses peines. Ce n’étaient que côtes abruptes et descentes rapides. Je devrais faire les montées à pied pour ne pas m’épuiser, et les descentes de même, pour ne pas me casser le cou…

Dans ces conditions, il était presque aussi pratique de ne pas se charger d’une bicyclette et de s’en aller à pied… Mais cinquante-cinq kilomètres… Je n’étais pas entraîné à ce genre d’exercice, n’ayant rien de ces proscrits intrépides, dont la vie se passe en périlleuses évasions et en fuites héroïques.

Le suisse revint quelque temps après, me rapporter un mot de Bertha où elle me souhaitait bon courage. Puis je pris congé du fidèle serviteur. Nos mains se joignirent avec une émotion un peu traditionnelle.

J’avais songé un instant à m’en aller avant le jour, mais il y avait dans les rues des rondes d’agents qui me remarqueraient mieux à cette heure trouble. D’autre part, je ne pouvais pas rester très longtemps à l’hôtel, car je pensais que tous les hôtels et garnis seraient certainement fouillés à la première heure… Pourtant je me résolus à attendre. Je tombais d’ailleurs de fatigue et je m’étendis sur le lit, simplement pour reposer mes membres, et décidé à ne pas m’endormir.

Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Je promenai des regards égarés dans cette chambre inconnue. Puis je me rappelai brusquement que j’étais traqué. J’avais sans doute perdu un temps précieux. La visite des gens de Herner dans les hôtels avait dû commencer. Peut-être leur avait-on signalé l’arrivée d’un voyageur suspect…

Je descendis avec précaution, et je vis que le vestibule était encombré de gens, mais le bruit de leurs voix n’avait rien d’inquiétant. C’était une bande de touristes qu’un employé d’agence menait comme un troupeau.

Si je me joignais à eux ? On n’aurait sans doute pas l’idée d’aller me chercher au milieu de cette compagnie. Ils s’apprêtaient à prendre le train. Restait à s’enquérir de la direction qu’ils comptaient prendre et à demander au conducteur de l’expédition s’il lui était possible d’accepter un voyageur supplémentaire en cours de route.

Mais je vis tout de suite qu’il était assez difficile de parler à cet homme considérable et fort affairé. Il était d’ailleurs d’une politesse obséquieuse, vous écoutait quelques secondes avec une grande attention, en caressant sa barbe blonde, puis, brusquement, s’excusait en gestes désespérés d’être obligé de vous quitter un instant, un tout petit instant… On croyait tenir, cet être brumeux et insaisissable : tout à coup sa longue barbe fuyait loin de vous… Ce ne fut qu’à la cinquième ou à la sixième reprise que je pus savoir de lui qu’il s’en allait avec des Anglais du côté de la frontière nord. Il parlait un français indigent, où le mot « certaiment, certaiment » revenait plusieurs fois par phrase. Je crois qu’avec son air de ne pas comprendre, il avait joyeusement adopté cette combinaison d’emmener, sans en référer à sa Compagnie, ce touriste supplémentaire qui lui verserait directement les frais de son voyage.

Quelques instants après, je montai dans le grand omnibus qui attendait la bande pour la conduire à la gare.

Mais à peine le véhicule s’était-il mis en marche que je fus saisi d’une crainte subite. Évidemment, à la gare, je serais protégé par les gens qui m’entouraient, mais le succès n’était pas certain…

C’était précisément parce que les policiers de Herner n’étaient pas des gaillards extrêmement malins, que le jeu avec eux était difficile et incertain. Pouvait-on savoir d’avance ce que ces mauvais joueurs s’aviseraient de prévoir ou de deviner ?

Je fis arrêter l’omnibus, en expliquant hâtivement au chef de l’expédition que j’avais oublié des papiers importants à l’hôtel, que j’allais retourner les prendre avec une voiture, et que je les retrouverais tous à la gare.

On me descendit place de l’Hôtel-de-Ville, et je fis au monsieur blond un signe amical qui voulait dire pour lui : « Au revoir ! » et pour moi : « Adieu ! Adieu ! »

Ma fuite commençait donc par une fausse manœuvre, et j’étais un peu humilié vis-à-vis de moi-même dans mon orgueil de tacticien. Je finis par avouer qu’il était tout de même très bon d’avoir eu recours à cette voiture d’agence pour sortir de l’hôtel.

Qui sait s’il n’y avait pas, dans la rue, quelque mouchard qui épiait ma sortie et à qui ainsi j’avais pu échapper ?

Cependant le problème de mon évasion restait entier. J’étais arrivé tout doucement sur un pont, au point de la ville où j’étais certainement le moins caché. Soudain mes regards tombèrent sur le fleuve où glissaient constamment des trains de bateaux. Peut-être trouverais-je un bateau à vapeur pour me conduire dans une grande ville de l’État voisin… Mais si les embarcadères étaient surveillés…

C’est alors que l’idée me vint de m’embarquer sur un des longs radeaux qui transportent des bois. Je descendrais le fleuve vers le nord jusqu’à une des prochaines stations du bateau à vapeur. Et je prendrais le petit steamer qui me conduirait assez rapidement jusqu’à Ruitz, la capitale de l’Etat voisin, où je serais à l’abri des atteintes de Herner.

Cependant, avant de descendre sur la berge, je crus bon d’envoyer un mot au premier ministre pour l’informer de mon départ qui ne devait pas, jusqu’à nouvel ordre, ressembler à une fuite. J’entrai dans un bureau de poste voisin et j’écrivis à Herner une de ces lettres à timbre double qui sont en usage à Schœnburg, et qui correspondent à nos petits bleus de Paris.

Je dis au ministre que j’étais obligé de demander un congé de deux jours pour une affaire privée d’une haute importance. Je m’excusai de n’avoir pu l’attendre pour obtenir l’autorisation de m’absenter, mais le temps m’avait pressé… À mon retour, je me réservais de lui donner par le détail les raisons de ce départ précipité.

J’ajoutais que je reviendrais avant trois jours. Si j’avais indiqué un laps de temps plus grand, ma lettre n’eût pas gardé le caractère de « plausibilité » que je désirais lui conserver.

Les bateaux qui se trouvaient amarrés à la rive avaient l’air d’avoir renoncé à la navigation et s’être fixés là pour toujours. Il semblait que rien ne vécût dans cette cité marinière, honnis un homme peu vivant, obèse sous sa casquette galonnée, et qui marchait lentement au bord du fleuve… Je me méfiais des personnes qui, par des ramifications quelconques, se rattachaient à l’administration du Bergensland. Et je me dirigeais dans une autre direction, quand j’aperçus derrière des tonneaux un tout petit enfant dont l’extrême jeunesse me parut rassurante, et qui avait toute chance de ne pas être un suppôt de Herner. Je demandai à ce petit, en langue du pays, si quelque bateau devait quitter le port dans la matinée. Mais il répondit à mes questions avec une prolixité qui m’accabla. Puis il me fit signe de le suivre jusqu’à d’autres tonneaux, entre lesquels je découvris un homme d’un grand âge, que l’on avait mis au sec à cet endroit. Ce vieillard, avec beaucoup moins de paroles, arrivait à être tout aussi inintelligible que son jeune compagnon.

Il fallut donc me rabattre, au mépris de toute prudence, sur l’homme à casquette galonnée. Je lui demandai, d’un air détaché, s’il n’y aurait pas moyen de faire une petite promenade sur le fleuve dans un de ces bateaux marchands.

Il me répondit que j’aurais meilleur temps de prendre le bateau à vapeur, – ce que je savais fort bien.

Très embarrassé, je dis : Oui ! Oui…

Puis l’idée me vint de dire à ce brave douanier (ou garde-côtes, ou employé de la Régie) que la fumée du bateau me donnait mal au cœur. Ce qui le fit rire énormément. Il me conseilla de l’accompagner pour faire un tour sur le port, où certainement nous trouverions un bateau en partance.

Nous vîmes, en effet, tout près du pont, sur un bateau, deux sacs de charbon remuer, s’animer peu à peu sur un tas d’autres sacs analogues. Mon compagnon s’adressa à eux, malgré leur état quasi léthargique. Ils répondirent qu’ils attendaient un remorqueur et qu’ils seraient partis d’ici dix minutes.

Le médium continua ses questions en leur demandant s’ils voulaient emmener un monsieur qui désirait voir la rivière. L’un des sujets répondit une petite phrase que je compris mal, mais où il était question d’un litre.

Le médium me dit : « Ils veulent bien vous emmener, vous en serez quitte pour leur payer la goutte. »

C’était, pour un homme traqué, s’en tirer à bon compte. Il me semblait que tout le monde connaissait ma situation de fugitif, et que le moindre secours devait se payer d’une bourse pleine d’or.

Quand je sus que je partirais dix minutes après, il me sembla que ce court laps de temps me serait fatal et qu’il me paraîtrait interminable. Comment l’occuper ?

J’offris un verre au fonctionnaire. Une petite buvette s’apercevait parmi les tonneaux. Je l’invitais à m’y accompagner, et je vis tout de suite que dans ce modeste établissement il était loin d’être un inconnu.

Ces dix minutes me parurent non pas un siècle, mais simplement les trois quarts d’heure qu’elles durèrent réellement. Nous étions entrés à la buvette pour faire une petite collation, manger un morceau de fromage et du pain ; mais j’avais compté sans l’appétit du fonctionnaire. Il fit sortir des flancs de cette humble construction toutes sortes de trésors qu’on ne pouvait y soupçonner : de courtes saucisses froides, du poisson frit, une boîte de thon mariné, de la graisse d’oie, du bœuf fumé… On entendit le sifflet du remorqueur, mais il envoya un gamin pour dire que l’on m’attende, et il me força à finir avec lui toutes ces provisions indigestes. Je mangeai pour ma part le moins que je pus mais suffisamment pour me donner des inquiétudes ; ce n’était vraiment pas un régime pour un proscrit en fuite, et qui ne doit pas être retardé dans son expédition par des préoccupations de digestion.

Enfin j’arrivai à payer la patronne, et nous nous levâmes. Mais il voulut à toute force me conduire jusqu’au bateau. Il marchait maintenant encore plus lentement, soit qu’il fût un peu alourdi par ce repas, soit qu’il tînt à me raconter avant mon embarquement l’histoire complète des personnes qui tenaient la buvette, leurs parentés, leurs succès commerciaux et leurs revers.

XXV

Je m’attendais à essuyer les reproches des deux hommes du bateau charbonnier, pour retarder ainsi leur voyage. Mais leur vie n’était que retards continuels, subis avec la plus grande patience. Je vis que l’équipage s’était augmenté d’une femme du peuple aux cheveux jaunes, et d’un petit garçon de quatre ans aux cheveux blancs. On avait sorti en mon honneur deux chaises de paille qu’on avait placées auprès d’un tas de charbon. Je remarquai avec désespoir que le bateau se trouvait entouré de tous côtés par d’autres bateaux et je me demandai comment il allait sortir de là. En écartant les uns, en repoussant les autres, on y arriva cependant, et bientôt nous nous éloignâmes de la rive en glissant sur l’eau si lentement que nous n’avions pas l’air de marcher, que nous franchissions les ponts sans nous en apercevoir, et que nous nous trouvâmes tout à coup dans la campagne sans avoir eu l’impression de quitter Schœnburg.

C’est à partir de ce moment que je commençai à sentir un peu d’agacement, parce que je n’avais rien à faire, aucune décision à prendre pour le moment, et des résolutions assez graves à examiner pour plus tard.

Je regardais la femme aux cheveux jaunes qui faisait du filet. L’un des hommes était monté à bord du remorqueur ; l’autre homme, à quelques pas de moi, taillait un morceau de bois avec son couteau.

Je me dis tout à coup que les rives du fleuve devaient être fort belles, je les regardai et les trouvai belles en effet. Pendant quelques instants je me forçai à goûter le plaisir de me trouver sur un bateau qui glissait lentement entre deux rives agréables.

Cependant il fallait se préoccuper de la suite. À quel endroit pourrais-je prendre le bateau à vapeur ? Avait-il déjà passé ? ou s’il n’avait pas passé, ne nous rattraperait-il pas avant le prochain embarcadère ? J’interrogeai l’homme du bateau. Il me dit posément :

— Le bateau a passé quand nous étions en train de quitter le pont.

Et comme je réfléchissais aux conséquences de ce retard, il interrogea de loin sa femme.

— C’est y que le bateau à vapeur a passé ?

Elle répondit avec une grande sûreté :

— Mais non, qu’il n’a pas passé…

Il me regarda et me dit :

— C’est qu’il n’a pas passé…

Je lui demandai :

— Est-ce qu’il ne va pas passer devant nous avant le prochain embarcadère ?

Il me répondit :

— Oh ! non, monsieur ! Il ne nous passera pas. Il n’y a certes aucun danger qu’il nous passe. Vous pouvez être tranquille, monsieur.

Et il ajouta :

— C’est suivant où que c’est, l’embarcadère…

Je poursuivis :

— Vous n’avez aucune idée de l’endroit où peut être l’embarcadère ?

— Si, monsieur, répondit-il, je sais très bien.

Et il cria à sa femme :

— Sais-tu où qu’c’est, la prochaine station du bateau à vapeur ?

La femme fit : Non ! de la tête.

— Non, monsieur, fit l’homme, je ne peux pas vous dire…

Cependant nous arrivions dans un de ces villages de grande banlieue qui dressent au bord de l’eau quelques buvettes et des brasseries. Nous aperçûmes deux pontons qui devaient bien servir à quelque chose. On fit signe de stopper. On héla une petite barque, et je pris congé de l’homme au couteau en lui glissant une large pièce.

— Tenez, me dit-il, voilà justement le sifflet du vapeur… Vous voyez que j’avais raison ! Nous arrivons juste !…

Je ne cherchai pas à comprendre en quoi il avait raison. Je me dépêchai de descendre dans la barque. Il me semblait que ce vapeur qui s’approchait du ponton ne m’attendrait jamais. Mais je vis bientôt qu’avec lui, comme avec les hommes du bateau charbonnier, on pouvait prendre son temps.

À peine avait-il touché le ponton que je me précipitai à bord, en bousculant presque des personnes qui débarquaient. Mais une fois que je fus sur le pont, s’écoula un temps tellement long qu’il me sembla qu’il n’était plus question de départ, et s’il n’était pas resté du monde sur le bateau, j’aurais pensé que nous étions au point terminus.

J’étais énervé ; les circonstances étaient mal choisies pour que je pusse me faire à toutes les lenteurs de cette vie fluviale. Il me semblait à chaque instant que je n’étais pas en sûreté tant que nous touchions à la rive, et je m’attendais à voir surgir des cavaliers qui feraient signe au bateau de ne pas s’éloigner du bord.

Enfin, nous quittâmes la rive, à mon grand soulagement, et j’eus un peu de tranquillité d’esprit pour regarder autour de moi. C’était un vapeur de dimensions très modestes. Le personnel du bord se composait d’un capitaine qui se tenait à la roue ; d’un chauffeur invisible, et d’un vieillard, le plus loup de mer de la bande, dont les fonctions ne nécessitaient pas cependant une expérience navale considérable, car elles consistaient simplement à poinçonner des billets.

J’étais le seul passager de la plate-forme réservée. À l’arrière, toute une famille de touristes s’était endormie, accablée par la beauté des rives. L’avant était assez bien garni. C’étaient surtout des gens de la campagne : une paysanne avait à côté d’elle un panier qui gloussait. Ça sentait bon les œufs crottés…

Au fur et à mesure que le bateau s’éloignait de la ville, les stations s’espaçaient, les aspects du paysage variaient sous un ciel un peu nuageux. Nous traversâmes un bourg amusant, dont les maisons avaient l’air de petites vieilles curieuses accourues des deux côtés de la rivière pour voir passer les bateaux. Puis ce furent des kilomètres inutiles sur une eau, toujours la même, entre des plaines uniformes dont on aurait pu, sans inconvénient, supprimer d’énormes morceaux.

Nous devions arriver vers quatre heures à Sinshausen, la ville frontière. C’était du moins ce qu’indiquait un document placardé à bord et qui s’intitulait de la façon la plus arbitraire : Horaire du bateau. Il indiquait, pour les différents embarcadères de la route, des heures de passage, en dehors de toute réalité, et des noms de stations inconnues sur n’importe quelle ligne de bateaux du monde.

Nous arrivâmes en vue de Sinshausen vers cinq heures. À cet endroit, le fleuve, rigide comme un canal, s’en allait sans dévier pendant quelques kilomètres, et j’aperçus, de très loin, le ponton de la ville-frontière. Dès lors, je fus pris d’une angoisse terrible, et je me dis que j’aurais dû descendre du bateau à la station d’avant, qui se trouvait à quatre lieues de la frontière. J’aurais bien trouvé une carriole pour me transporter en lieu sûr. Comment n’avais-je pas songé à cela ? Mon signalement n’était-il pas aux mains de ces personnes mystérieuses dont je voyais la toute petite silhouette noire sur le ponton ?

Je fus sur le point de faire une démarche imprudente auprès du timonier, et de lui offrir de l’argent pour me déposer sur la rive avant notre arrivée au ponton.

Heureusement, je fus arrêté par cette idée que les gens du ponton pouvaient me voir opérer ce débarquement. Je fus donc un peu soulagé, selon mon habitude, quand je fus bien persuadé que le mal était fait et qu’il était trop tard pour y porter remède.

Cependant, le ponton approchait toujours, et les silhouettes se précisaient. Mon inquiétude diminuait un peu en constatant que ces trois personnes – elles étaient bien trois – semblaient remuer nonchalamment, aller de droite à gauche.

Il me sembla que si elles m’avaient attendu, elles seraient figées sur place, ainsi que j’étais, sur le bateau ; elles auraient eu les yeux fixés sur le vapeur qui s’approchait, comme mes yeux à moi restaient fixés sur le ponton. Il est vrai que l’instant d’après je pensais exactement le contraire, et je me dis que cette attitude paresseuse était sans doute préméditée… Il était temps que le bateau arrivât…

Quand il fut à cent pas du ponton, je m’aperçus qu’une des silhouettes incriminées était une vieille femme qui balayait le ponton et que les deux autres étaient des employés de cette Compagnie de navigation, ainsi que leur nonchalance inimitable aurait dû m’en avertir… Mais je n’en avais pas fini avec mes angoisses. Bien qu’il n’y eût aucun voyageur à embarquer dans cette petite station, le bateau s’y éternisait. Je fus sur le point de descendre dans la ville et de gagner la frontière à pied. Cependant aucune ombre inquiétante ne s’entrevoyait à l’horizon. Ce fut seulement au moment où nous quittions la rive que j’eus une alerte sérieuse. Des gens tournaient en courant le coin de la rue, en faisant signe au capitaine d’arrêter… Mais il s’agissait tout simplement d’un petit paquet dont une femme du pays voulait nous charger.

Quand le bateau eut gagné le milieu du fleuve, je me sentis envahi d’un bonheur incroyable. J’avais pu quitter le Bergensland !... J’aurais voulu faire des folies, me promener voluptueusement sur le pont, avec un gros cigare aux lèvres, moi qui ne fumais jamais !

À ce moment, je pensai que je devais avoir faim. Il n’y avait rien à manger à bord. Le bateau allait s’arrêter dans une station très proche, au ponton-frontière du pays où nous étions.

Je trouvai à cette station une petite buvette convenablement fournie en bière, en pain et en jambon. Le bateau resta assez longtemps, mais cette fois, il me sembla qu’il partait trop tôt, tant je goûtais la tranquillité de cette halte exempte de périls.

Le nombre des passagers de la plate-forme réservée ne s’était pas augmenté. J’étais toujours seul, n’ayant comme compagnon que le peu loquace capitaine, qui, aux rares questions que j’essayais de lui poser, répondait, sans me regarder, par des petites phrases courtes, que je ne tentais pas de comprendre, n’ayant fait l’interrogation que par sociabilité, et sans attacher le moindre intérêt à la réponse.

Il était près de huit heures quand le bateau arriva enfin à Ruitz, au point terminus. Depuis longtemps, des chantiers de bois, des usines annonçaient l’approche de la grande ville. Puis, ce fut la glissade lente, presque solennelle, entre deux quais anciens, bordés de parapets de pierre. Le bateau se mit à mugir. Une cloche lui répondit, sur la rive, pour appeler les déchargeurs. Notre petit vapeur prenait tout de suite une importance, et avait l’air de quelqu’un…

XXVI

Il est dans ma nature de ne pouvoir pas plus supporter la quiétude que l’inquiétude. Je prends assez bien mon parti d’un gros ennui bien défini et « arrivé » ; mais les menaces de la destinée m’affolent ; et aussitôt qu’elles cessent, ce calme et ce silence m’effraient et je pense tout de suite à ce qui pourrait survenir de nouveau. Aussitôt que je fus rassuré sur le succès de ma fuite, je fus obligé de penser à Tolberg, et je me dis qu’il ne fallait pas perdre un moment pour gagner Londres, faire mes révélations au comte de Herrenstein, et mettre tout en œuvre pour arrêter par un coup de théâtre le procès de mon ami.

Le comte de Herrenstein était vraiment la seule personne à qui je pusse me confier. Je lui remettrais entre les mains le secret dont j’étais porteur... Je trahissais maintenant Herner pour Tolberg, comme j’avais trahi Tolberg pour Herner.

S’il était prouvé que Herner était un imposteur, la justice ne suivrait pas son cours, dès qu’il serait établi que la convocation du Parlement signée soi-disant du roi, émanait du premier ministre, toute la procédure de la Haute-Cour serait, de ce fait, viciée. Il faudrait recommencer le procès, et les juges, sans doute, auraient moins de sévérité contre les ennemis d’un fourbe et d’un usurpateur qui, lui-même, serait certainement traduit en justice.

La disgrâce de Herner, c’était l’arrivée au pouvoir de la princesse de Bavière, c’est-à-dire du parti de Tolberg.

Après avoir quitté le bateau, j’errai pendant quelques instants, un peu au hasard, dans les rues de Ruitz. Je n’avais pas dormi la nuit précédente, et j’étais comme une loque. Et malgré moi je songeais avec terreur à la nuit qu’il faudrait passer dans le train. Mais il se trouva que le sort m’accorda le répit que je n’aurais pas voulu me donner. Le rapide était passé une heure auparavant, et le prochain ne passerait que le lendemain matin, à huit heures.

Une heure après je reposai dans une chambre confortable du Grand-Hôtel de Ruitz.

Le lendemain, en partant à l’heure dite, par l’express qui devait trente heures plus tard me déposer à Ostende, je trouvais que ça me manquait un peu de n’avoir plus à mes trousses les limiers du baron de Herner. J’avais hâte d’arriver à Londres, et je ne pensais qu’au terme du voyage. Cette journée de chemin de fer qui serait suivie le lendemain d’une journée de chemin de fer et de bateau, la pluie qui ne cessa de tomber, le sommeil exaspérant d’un vieux monsieur qui était dans mon compartiment, tout cela me faisait presque regretter mon petit bateau. Puis, je pensais que ma vie de cour était sans doute terminée ; que je n’avais pas beaucoup d’argent devant moi, qu’il faudrait retourner à Paris, que je me retrouverais seul dans la vie, que je n’avais pas de compagne, et que, – c’était là le plus triste, – je ne tenais même pas à en avoir une…

J’étais déjà allé à Londres. Je m’y étais plu beaucoup. Les théâtres, les restaurants, la vie des rues m’amusaient. Je n’y avais pas fait un long séjour, et je m’étais bien promis d’y retourner ; mais les ressources me manquaient pour cela. Maintenant le destin m’y renvoyait dans des conditions vraiment désagréables, avec une tâche à accomplir. Je ne jouirais pas de la ville. Il était probable qu’aussitôt les révélations faites, je retournerais tout de suite avec Herrenstein à proximité du Bergensland.

De nos jours, les voyages sont trop longs, parce qu’ils sont plus courts que naguère. Jadis un voyage, c’était une partie de la vie.

Maintenant, un voyage en chemin de fer, qu’il dure dix heures ou deux jours, est un entr’acte qui sépare deux phases de notre existence. C’est de la vie qui ne compte pas, de la vie sacrifiée. Cette impression de la longueur du voyage, on l’a bien davantage quand on se rend à un endroit pour y accomplir une action précise. Il semble que l’on n’arrivera jamais au bout de cette journée inoccupée, et si l’on a le malheur de compter le temps, c’est interminable. Les heures ont soixante minutes, dont chacune est aussi longue qu’une heure. On est pris de désespoir en songeant à ce qui vous reste à « tirer », et il nous semble miraculeux que cela puisse finir.

J’arrivai à Douvres le lendemain, vers deux heures, par une pluie infatigable. Cette bonne pluie anglaise était allée chercher notre bateau à Ostende et l’avait accompagné jusque sur les côtes britanniques.

Le train de Londres était rangé contre un mur.

On rencontrait deux ou trois employés qui avaient l’air de ne s’occuper de rien, mais le service se faisait tout de même. Et le train partit quand il le fallut, avec quelques minutes de retard, afin de n’avoir pas l’air de raffiner sur l’exactitude.

J’arrivai à Londres, et je quittai tout de suite la gare, léger comme un voyageur sans bagages. Je n’avais qu’un petit sac de voyage. Un cab me conduisit pour Easton Hôtel, où j’avais hâte d’arriver pour demander si le comte de Herrenstein était toujours là.

Ce fut un grand soulagement quand on m’apprit qu’il n’avait pas quitté Londres. Il était sorti pour le moment ; il faisait une promenade en voiture, mais il avait dit qu’il reviendrait pour le dîner. Il dînait d’ordinaire vers huit heures et demie, dans ses appartements.

J’avais déjeuné d’assez bonne heure sur le bateau d’Ostende. J’allai prendre mon repas du soir dans la salle à manger de l’hôtel. J’avais résolu de voir Herrenstein dès le soir même. J’allai me poster devant la porte, pour voir le comte à sa descente de voiture.

Puis je réfléchis qu’il serait peut-être gêné d’être aperçu par moi, s’il était en compagnie de quelque femme. Je dis donc à un jeune homme pâle qui se tenait au bureau :

— Quand le comte de Herrenstein rentrera, vous me ferez prévenir dans ma chambre.

— Mais, monsieur, me répondit-il, il doit être rentré.

Je lui fis alors passer ma carte avec un mot. Je m’excusai de le déranger, et je l’avertissais que j’avais une communication très grave et urgente à lui faire.

En somme, tout s’était passé sans encombre depuis mon départ de Schœnburg. Je n’avais subi que des retards insignifiants, et j’avais la chance de retrouver à Londres, sans avoir besoin de prolonger mon voyage, l’homme que j’étais venu chercher…

Cependant, l’employé que j’avais envoyé chez le comte de Herrenstein ne redescendait pas, et je commençais à être un peu étonné, car je m’attendais à être reçu tout de suite et avec empressement…

Un quart d’heure se passa… Peut-être ne tenait-il pas à me voir ? Pourquoi donc ? Par quel mystère que je ne soupçonnais pas ?… Peut-être, après tout, n’avait-on pas fait la commission… J’allais envoyer un autre messager, quand l’employé redescendit et me fit une réponse bien étonnante : le comte ne pouvait pas me recevoir ce soir, et il me demandait de lui donner par écrit des détails complémentaires sur l’objet de ma visite.

J’envoyai un bout de billet : je ne pouvais m’expliquer que de vive voix. J’insistai sur le grand intérêt privé et politique qu’il y avait à me recevoir au plus tôt. Si j’avais fait spécialement le voyage de Schœnburg à Londres c’était – le comte le pensait bien – pour une affaire des plus sérieuses.

Comme ce comte de Herrenstein se faisait prier ! Pour qui me prenait-il ?… Je n’étais tout de même pas le premier venu, et j’avais parlé à d’autres personnages !…

Peut-être l’avais-je jugé trop favorablement, et avais-je eu le tort de le considérer comme un homme de confiance à qui je pouvais dévoiler des secrets aussi capitaux… N’était-ce qu’un amateur d’art distingué, légèrement snob ?… Aurait-il un bon conseil à me donner dans cette terrible affaire ? Mais j’avais fait le voyage ; il fallait lui parler maintenant… D’ailleurs, c’était le seul salut qui me restait…

Cependant, l’employé apparut au haut de l’escalier, et me dit que je pouvais monter.

Les appartements de cet hôtel étaient meublés avec une élégance française un peu surannée. Le salon, où je fis encore une station assez longue, et qui était attenant à la chambre du comte, s’ornait d’une table de palissandre et de chaises en bois doré, capitonnées en satin rouge. L’Hôtel Easton était un vieil hôtel cossu, et je comprenais assez que le comte l’eût choisi pour un voyage clandestin.

Au bout d’un quart d’heure environ, la porte s’ouvrit et je vis paraître une jeune femme en peignoir blanc, blonde, petite, assez grasse, et qui ne ressemblait que d’une façon assez lointaine à Mme de Linstein.

Cette personne, qui s’exprimait en français avec une certaine difficulté, avait un air poli, mais un peu hostile. Elle me dit que le comte était très souffrant, et qu’il me priait, si c’était possible, de lui confier à elle tout ce que j’avais à dire… Je répondis avec une courtoisie un peu froide et légèrement impatientée, que les secrets que j’apportais n’étaient pas les miens, et qu’il ne m’était possible de les confier qu’au comte de Herrenstein. La dame garda un instant le silence, puis elle disparut à nouveau dans la chambre à côté. Nouvelle attente énervante. Je finissais par penser que je ne verrais jamais le comte de Herrenstein.

La porte, au bout d’un instant assez long, se rouvrit. Je vis apparaître une seconde fois la jeune femme. Elle avait un air embarrassé… Elle allait m’introduire auprès du comte de Herrenstein. Puis elle ajouta, d’un air plus gêné encore :

— Le comte est très souffrant. Il ne peut pas supporter la lumière… Il vous prie de l’excuser s’il vous reçoit dans l’obscurité…

C’était vraiment un peu déconcertant, mais en somme cela pouvait s’expliquer. Ce qui m’inquiéta le plus, ce fut le ton un peu bizarre de la dame quand elle me posa ces conditions.

N’était-ce pas un faux comte de Herrenstein que j’allais rencontrer dans cette chambre… Les imaginations les plus folles me passèrent par la tête.

Je me laissai cependant conduire jusque dans la chambre, et je pris place sur un fauteuil. Le comte était en face de moi, et je ne voyais rien dans cette pièce parfaitement noire. La lumière du salon n’y pénétrait pas, car les deux pièces n’étaient pas attenantes, comme je l’avais cru : un petit cabinet les séparait.

N’était-ce pas imprudent de parler ?... Avais-je vraiment devant moi le comte de Herrenstein ?… Je me lançai subitement dans mon récit, pour faire cesser en moi toute indécision. Puis, le plus lentement que je pus, je racontai ma visite au château royal le matin du jour où le ministre et moi nous avions trouvé la maison vide. Je dis l’inquiétude de Herner en voyant que Sa Majesté n’était pas rentrée, surtout après les renseignements qu’il avait reçus sur les complots anarchistes. Puis, j’arrivai à notre expédition pour retrouver le roi. J’eus un moment d’hésitation, quand il fallut parler de notre horrible découverte, car je m’étais souvenu à ce moment des liens d’amitié qui unissaient Herrenstein au roi défunt, et je baissai la voix pour lui annoncer cette vieille et affreuse nouvelle… Dès que je parlai des débris de la voiture, il me sembla qu’il remuait et je sentis son attention aux aguets dans les ténèbres. Je continuai d’une voix plus basse encore ; je parlai des ossements, de ce qui restait des deux hommes. Ses soupirs oppressés devinrent des sanglots. J’entendis alors une phrase dont je ne m’expliquai pas le sens ; une voix désespérée répétait : « Herrenstein est mort ! Herrenstein est mort ! »

Je me levai :

— Mais alors vous n’êtes pas ?…

Il ne me répondit point, mais il tourna un bouton d’électricité, et j’aperçus devant moi, sur un fauteuil, les traits décomposés, les yeux malheureux, Sa Majesté Charles XVI, roi du Bergensland…

XXVII

Le jour où le roi s’était décidé à quitter son château et à disparaître pour un temps indéterminé, sa liaison avec Marie, sœur de Mme de Linstein, durait depuis longtemps déjà.

Le roi, je l’ai dit, était faible, et il aimait les femmes. Il eut un moment de folie un soir qu’il la reconduisait de Kreuzach au château voisin…

Marie n’avait jamais eu d’ami dans sa vie. Elle s’attacha imprudemment à cet homme tendre, si riche d’esprit, si inventif dans la câlinerie, si distrayant vraiment, et qui animait tant la vie d’une femme que les heures passées loin de lui paraissaient vides et désolées. Ce fut bientôt pour elle un besoin impérieux d’être toujours avec lui, de l’avoir tout à elle. En somme, cette même maladie de jalousie qui possédait sa sœur aînée, – sa sœur et tant d’autres, – une jalousie sauvage et sans merci, s’éveilla dans son cœur. Mme de Linstein, pour défendre son bien, faisait aux autres femmes une guerre farouche. Marie, ennemie insoupçonnée, lui fit une guerre aussi âpre pour lui prendre son amant et le garder tout à fait à elle. L’affection ancienne, le sentiment familial très profond qu’elle avait pour Mme de Linstein, tout cela fut réduit à rien. Elle combattit sa rivale avec d’autant plus de succès que l’autre, ne se doutant de rien, se trouvait sans défense.

Pour détourner les soupçons de la maîtresse en titre, on avait imaginé un flirt entre la jeune femme et le comte de Herrenstein qui, dans cette affaire, n’était que le confident du roi. Chaque soir, Herrenstein reconduisait Marie au château de Reinig. La jeune femme, en s’en allant, embrassait sa sœur, et tendait la main au roi, et le sensible Charles XVI était torturé, en voyant la détresse qu’exprimait le visage de Marie, navrée de le laisser ainsi « avec une autre ».

Depuis longtemps, chaque fois qu’ils pouvaient se trouver ensemble, c’était entre eux des scènes déchirantes. Elle le suppliait de l’emmener avec lui pendant quelques semaines, pour recommencer avec elle un de ces voyages qu’il avait fait jadis avec Mme de Linstein et dont celle-ci, avec une cruauté inconsciente, avait tant parlé à sa jeune sœur.

Le roi avait passé des heures abominables à refuser d’abord, à promettre enfin, à souffrir du remords d’avoir promis.

Tout ceci se passait au moment où j’étais à Schœnburg et où j’avais été présente au roi. Les paroles mystérieuses qui s’étaient échangées entre Charles XVI et le comte de Herrenstein le jour de mon arrivée au château, cet entretien secret, avaient trait à ces débats douloureux. Puis comme il fallait en finir, comme il ne supportait plus cette vie, à la suite d’une scène presque tragique qui s’était passée au château de Reinig, il avait, excédé, décidé de partir brusquement, en chargeant Herrenstein de deux messages : l’un pour Mme de Linstein, l’autre pour le baron de Herner.

Le roi avait pris le train le même soir avec Marie, pendant que le malheureux Herrenstein montait dans le landau royal que les nihilistes attendaient au passage dans la carrière abandonnée.

L’explosion avait tout anéanti : le messager et les messages. La lettre qu’il portait à Herner, celle qu’il devait remettre à Mme de Linstein, et où le roi indiquait à sa maîtresse qu’une raison politique mystérieuse l’obligeait à s’en aller. C’était en somme la même défaite que nous avions trouvée, le ministre et moi, quand il s’était agi de calmer les inquiétudes de Mme de Linstein. Il allait justement, au moment où j’arrivais à Londres, écrire au ministre pour lui dire qu’il prolongeait son voyage, et mes révélations, comme bien l’on pense, modifièrent ses projets.

Le baron de Herner n’eut donc pas la surprise de recevoir la lettre d’un mort… Mais il ne perdait rien pour attendre, et on lui ménageait d’autres stupéfactions.

Quand le roi m’eut tout raconté, il fit venir son amie. Il l’avait priée de le laisser seul avec moi, en lui disant qu’il se passait des événements graves à Schœnburg. C’est pendant ces quelques instants qu’il me fit toutes ces confidences, comme au seul ami qu’il eût au monde. Je crois qu’il eut un grand soulagement de trouver un ami qui fût un homme. Il avait eu pendant quelques semaines quelques moments très malheureux, et il n’avait rien osé en laisser paraître pour ne pas gâter chez Marie la joie de l’avoir à elle sans partage.

Mais lui ne supportait pas le remords d’abandonner ainsi Mme de Linstein.

Il eût voulu prendre le temps de préparer la jeune femme à l’idée de son retour à Schœnburg. Je sentis qu’il fallait être énergique à sa place.

Je lui représentai que Marie était déjà préparée par ma visite. Les nouvelles que j’étais censé apporter fournissaient, pour justifier notre retour immédiat, des raisons impérieuses, et que nous ne pourrions plus retrouver les jours suivants.

On fit venir la jeune femme, et le roi lui dit devant moi que le lendemain même il était obligé de retourner dans ses États.

Elle le connaissait, et savait bien que si même il était disposé à rester avec elle, s’il retournait là-bas, il ne romprait pas tout de suite avec Mme de Linstein. Elle se disait donc qu’au moins pendant quelque temps, il lui faudrait se priver de vivre avec le roi… Elle nous écouta sans mot dire, en hochant faiblement la tête. Puis elle sortit de la chambre…

XXVIII

— Qu’est-ce que vous dites, Mossieu ? me demanda avec un fort accent allemand le baron de Gentz, qui représentait, à Londres, l’État du Bergensland… Est-ce que vraiment c’est possible… Sa Majesté serait à Londres ?… Non, Mossieu, je ne puis croire…

Et il tournait dans ses courtes mains gantées de gris perle la lettre que m’avait confiée le roi. Il se résigna enfin à l’ouvrir, et son nez écrasé se mit à soupirer d’émotion dans la touffe de sa moustache et de sa barbe…

— Oui, oui, il faut aller tout de suite au ministère des Affaires étrangères… le ministre lui-même je dois voir pour cette affaire. Si la jeune femme s’est tuée cette nuit, si la police est déjà prévenue, il n’y a aucun temps à perdre, Mossieu, pour arrêter cela. Oui, oui, Mossieu, nous l’arrêterons, dit-il en haussant les épaules, comme si j’avais mis en doute sa puissance… Mais à la vérité, quelle surprise, Mossieu, que le bien-aimé souverain soit à Londres !…

Il ajouta que certes il viendrait le voir avant une heure.

Je lui dis alors que le roi préférait ne recevoir aucune visite, qu’il viendrait lui-même à l’ambassade dans le courant de l’après-midi. Mais il priait l’ambassadeur de ne dire un mot à qui que ce fût de sa présence à Londres, sauf au ministre anglais, si c’était nécessaire. J’ajoutai que sous aucun prétexte il ne fallait en référer à Schœnburg. À la vérité, Sa Majesté, tout à sa douleur, ne m’avait fait aucune de ces observations, mais c’est moi qui avais pris cela sous ma responsabilité. Je me formais peu à peu ; je prenais de l’initiative ; j’acquérais des qualités d’homme d’État.

Quand je rentrai à l’hôtel, je trouvai le roi à la place où je l’avais quitté, auprès du lit où gisait la jeune femme. Cette nuit même, au moment où il me reconduisait après notre conversation, nous avions entendu un coup de feu. Aussitôt qu’elle avait su qu’elle ne vivrait plus avec le roi, Marie avait couru à la mort comme un prisonnier court à une porte ouverte. Elle n’avait laissé sur sa table aucun mot d’écrit. Elle savait très bien que l’on comprendrait.

Ce n’était pas une méchante femme, mais elle voulait être heureuse à tout prix, et ce besoin avide, comme animal, d’être satisfaite, l’avait rendue coupable de toutes les cruautés. Ainsi elle montra qu’elle n’avait pas la force de renoncer au bonheur.

Ce qui sauva le roi, c’est qu’il était le roi. Mais si sa vie n’avait pas été occupée par d’autres choses que par l’amour, je crois qu’il se serait tué, lui aussi, plutôt que d’aller retrouver, auprès de Mme de Linstein, un autre remords. Mais il n’était pas un amant autant que Marie était une amante. Quand l’amour prend ces pauvres êtres désœuvrés, il les prend tout entiers.

XXIX

La veille au soir, je n’avais pu que parler assez brièvement au roi. Il avait lu dans les journaux les grands événements du Bergensland. Il avait eu connaissance de la convocation du Parlement, et il s’était dit que Herner agissait bien en poursuivant cette affaire avec rigueur. Comme il laissait toujours à son premier ministre une grande initiative et une grande liberté, il ne s’était pas étonné qu’il eût utilisé, pour convoquer la Haute-Cour, les blancs-seings qu’il lui avait laissés.

À la vérité, il avait été un peu étonné de ne recevoir aucune nouvelle du ministre, car dans le message qu’il avait chargé Herrenstein de porter au château royal, il donnait deux adresses où des télégrammes pouvaient lui être adressés par Herner, en cas de besoin urgent.

Il s’était dit cependant que le ministre avait dû agir avec rapidité et n’avait pas eu le temps de prendre l’ordre du souverain, dans une circonstance évidemment d’une haute gravité, mais où l’avis du roi n’était pas douteux.

Herner était sûr, étant donné les idées de Charles XVI, esprit libéral, mais monarque, en somme, assez ferme, que les mesures énergiques prises par le Gouvernement seraient certainement approuvées par le roi.

Le silence de Herrenstein l’avait d’autant moins surpris que le comte, d’après leurs conventions, ne devait écrire ou télégraphier que dans le cas d’un gros ennui. L’absence de nouvelles signifiait : bonnes nouvelles.

Le roi me donna l’assurance que la peine capitale qui serait certainement prononcée contre Tolberg serait commuée en un bannissement perpétuel. Il ajouta qu’il prendrait telles dispositions pour que Bertha pût suivre son ami dans son exil.

J’emmenai le roi le plus tôt que je pus loin des tristes souvenirs de l’hôtel Easton. Mais je comprenais bien qu’il ne pouvait pas rentrer tout de suite à Schœnburg et retrouver Mme de Linstein à qui il faudrait cacher toute sa douleur.

Nous restâmes quelques jours à Bruxelles. Charles XVI était dans un tel état d’esprit qu’il n’eût pas toléré la vie des champs. Dans la vie des villes, sa tristesse était moins accablante ; il jouissait malgré lui de tout ce qu’il voyait des hommes et des choses. Il avait une faculté singulière pour reconstituer la vie des gens rien qu’en les voyant passer… C’est cette faculté de profiter des êtres, de prendre plaisir à leurs gestes, de saisir tout leur charme apparent ou caché, qui faisait de lui un amant si attaché, si constant et si naturellement infidèle. Sa passion était d’une clairvoyance admirable ; il distinguait en une femme toutes ses séductions qui le retenaient très sûrement à elle. Mais il était sensible à d’autres charmes pour peu qu’il s’en approchât. L’être aimé était aimé par lui mieux que par n’importe quel amant, mais il n’était pas aimé exclusivement. Ses maîtresses avaient peut-être raison de le garder aussi jalousement, comme un Turc garde ses femmes.

Je me souviens qu’un soir où il avait été particulièrement triste, il m’avait dit avec une sincérité profonde que jamais il ne goûterait plus de joie dans la vie. Ce soir-là, nous nous rendîmes ensemble dans une sorte de music-hall d’été. Une petite fille de seize ans qui vendait des bouquets s’approcha du roi, dont la tristesse se fit tout de suite un peu plus attendrie. Il la pria de s’asseoir à une table, dans le jardin. Il la retint à causer avec lui pendant une heure, et je crois qu’il l’aurait emmenée à l’hôtel ; mais il n’osa pas, à cause de moi…

Je ne voulais pas trop le presser pour rentrer à Schœnburg. Mais je pensais que le procès de Tolberg devait être commencé. Je craignais qu’une fois la sentence rendue, Herner ne précipitât les choses. Qui sait même si, pour se débarrasser de son ennemi, il n’était pas homme à imaginer quelque suicide ?… Mais le roi, à qui je fis part de mes craintes, me répondit qu’elles étaient sans fondement.

— Vous ne connaissez pas Herner comme je le connais. Certainement c’est un homme que rien n’arrête, mais il est incapable d’un crime inutile. Ainsi, vous, par exemple, mon brave Humbert, il ne vous aurait jamais tué parce qu’il avait la ressource de vous coffrer…

Rien ne l’avait tant égayé que l’histoire de ma fuite. Il répétait qu’il aurait bien voulu voir Humbert en prisonnier, et que, d’ailleurs, il s’offrirait un jour cette joie-là.

Enfin, une dizaine de jours après avoir quitté Londres, il me dit un matin :

— Nous allons rentrer à Schœnburg.

Le rapide nous y amenait le lendemain au point du jour. Nous descendîmes de la gare à pied. Le roi traversa sa bonne ville endormie. C’était la première fois de sa vie qu’il la voyait à cette heure.

En passant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le roi, qui me tenait familièrement parle bras s’arrêta. Il regarda autour de lui toutes ces vieilles maisons silencieuses. Ce n’était pas uniquement le froid du matin qui lui mouillait les paupières. Charles XVI aimait bien son vieux Schœnburg…

La sentinelle du palais ne reconnut pas cet homme de forte taille, qui rentrait à cette heure matinale, le col de son ulster relevé.

Nous montâmes jusqu’à ma chambre, qui était telle que je l’avais laissée. Le roi trouva qu’on m’avait mal logé. Comme il restait de l’eau dans le pot à eau, Sa Majesté se débarbouilla. Puis pendant que le palais dormait encore, nous descendîmes tous les deux dans mon cabinet dont je fermai soigneusement la porte.

C’est là que le roi, sans être vu, devait attendre l’arrivée de Herner.

Comme il était fatigué, il s’étendit sur un canapé où il sommeilla, tandis que trop énervé pour dormir, je m’asseyais à mon bureau, et je commençais machinalement à dépouiller les piles énormes de journaux qui, en mon absence, s’étaient amoncelés sur ma table.

Vers six heures, j’entendis le bruit des garçons de bureau qui arrivaient. L’un d’eux ouvrit la porte du cabinet de Herner, et s’en vint jusqu’à la porte du mien. Mais je lui criai que je m’étais enfermé pour travailler, et qu’il ferait le cabinet plus tard.

Vers neuf heures, je me mis à la fenêtre et je guettai impatiemment la venue de Herner. Le roi s’était levé et s’était mis à mes côtés, et nous vîmes ensemble le premier ministre qui traversait la cour et se dirigeait vers le perron d’entrée, d’où il s’apprêtait à gagner innocemment son cabinet… c’est là que l’attendait une surprise considérable.

De Londres, j’avais écrit à Herner une seconde lettre où j’expliquais que mon absence serait un peu plus longue que je n’avais prévu.

Je suis sûr que le ministre n’avait pas cru à mon histoire, et qu’il était bien persuadé que j’avais voulu fuir…

J’avais laissé le roi dans mon petit bureau, et je m’installai dans le cabinet du ministre. Quand il ouvrit la porte, il eut un sursaut d’étonnement. Ma rentrée bouleversait évidemment toutes ses prévisions.

Il se remit assez promptement pour me dire :

— Ah ! vous voilà de retour ? et me tendre la main avec une parfaite aisance.

— Monsieur le ministre, lui dis-je, avec une certaine émotion, je suis revenu encore plus tôt que je ne pensais… C’est que je venais de réclamer de vous l’exécution d’une promesse…

Il semblait m’écouter distraitement et classer des papiers avec attention.

— J’ai vu, continuai-je, que le comte de Tolberg avait été jugé et condamné. Vous m’avez dit que, pour le principe, vous teniez à avoir une condamnation contre lui, mais vous m’avez promis qu’après la condamnation, vous prendriez en sa faveur une mesure de démence…

Il sembla regarder avec une application scrupuleuse des papiers quelconques qu’il était en train de ranger.

— Sans prendre aucun engagement, répondit-il au bout d’un instant. J’ai dit et je répète que je ferai mon possible pour vous donner satisfaction. Dès demain je réunirai les ministres, et nous verrons si nous pouvons remettre le dossier à la compagnie des grâces. Je pense qu’avec mon appui, ce sera chose faisable.

— Monsieur le ministre, lui dis-je, excusez-moi si je réclame de vous une promesse plus formelle.

J’avais pris un ton ferme que je ne me connaissais pas. Ah ! je n’avais pas peur de parler à un ministre, quand j’avais un roi derrière moi !…

Il fut étonné de cette assurance. Il me regarda et me dit, avec une certaine hauteur, que je n’avais qu’à me fier à lui. Et il se demandait de quel droit…

Je répondis que ce droit, je le tenais de lui-même.

Il avait bien voulu m’honorer de sa confiance en me faisant le dépositaire d’un certain secret…

Il y avait bien longtemps qu’il m’avait compris, mais il attendait pour se mettre en colère que je me fusse expliqué nettement et sans équivoque. Maintenant il était forcé de comprendre…

— C’est ce qu’on appelle du chantage, me dit-il.

Et je vis s’allumer dans ses yeux ce même éclair de sauvagerie et de brutalité qui les faisait briller quand il parlait d’un de ses ennemis : la princesse Elsa, par exemple. Il était maître de laisser ou de ne pas laisser pénétrer la colère en lui, mais aussitôt qu’elle y entrait, il en était saisi tout entier.

— Chantage ou non, répondis-je, je désire avoir de vous, monsieur le ministre, la promesse que je vous ai demandée…

— Vous n’aurez rien, me dit-il ; je ne cède pas aux menaces.

Je restai un moment sans rien dire. J’étais maître de mon coup de théâtre. J’avais demandé au roi la lettre de grâce de Tolberg, et je n’avais qu’à la tendre à Herner, il serait confondu, comme dans ces mélodrames où le traître vaincu courbe la tête, et se jette ensuite dans un précipice, en criant : « Vous ne m’aurez pas vivant ! »

Mais la vérité, c’est que c’était assez de comédie, et que je sentis malgré moi, à ce moment, une sorte de respect pour cet homme qui méritait sans doute qu’on se vengeât, mais non qu’on se jouât de lui. Et je sentis aussi qu’en apprenant que son souverain était encore en vie, il allait éprouver une grave émotion.

De sorte que je ne lui dis plus rien des choses dramatiques que j’avais préparées, et que les larmes me vinrent aux yeux, malgré moi. Je lui mis la main sur l’épaule, et lui criai, la gorge serrée, le plus vite que je pus :

— Le roi est vivant ! Il est là !…

XXX

— Vous voilà, usurpateur ! avait dit Sa Majesté.

Le ministre et son roi s’étaient regardés en silence, et j’avais compris en les voyant quels liens profonds les unissaient auprès de ce Bergensland, dont l’un avait la garde héréditaire et à qui l’autre s’était consacré.

Le roi vivant, il ne restait de la culpabilité de Herner que l’histoire de quelques faux, dont on ne parla point. Une personne de plus était dans la confidence et connaissait la conduite audacieuse du premier ministre. J’aimais mieux cela. Quand j’étais seul avec Herner à porter ce secret, je trouvais qu’il pesait un peu lourd sur mes épaules.

Mme de Linstein apprit avec une grande douleur la mort de sa sœur et de son ami Herrenstein, victimes d’un accident d’automobile en Angleterre.

Ainsi que le roi l’avait promis, la peine de Tolberg fut commuée en un bannissement. On ne pouvait pas gracier complètement un homme dont la culpabilité était aussi indéniable, mais la clémence royale n’avait pas dit son dernier mot. Un jour d’oubli viendrait où l’on pourrait faire mieux.

En attendant, Charles XVI fit connaître officieusement à la Chambre des divorces qu’il était favorable au divorce de Bertha. Sa Majesté eut la bonté de distraire de sa cassette privée une somme de vingt-cinq mille livres, dont il me faisait soi-disant présent, et que je remettrais en mon nom propre à Tolberg, pour l’aider à vivre à Paris jusqu’au jour où sa famille s’humaniserait… Le roi connaissait à peine Tolberg et s’intéressait d’une façon très superficielle aux malheurs de Bertha, mais il se plaisait beaucoup à me faire plaisir.

Jamais banni ne s’embarqua si joyeusement pour l’exil que le comte de Tolberg. Bertha ne prenait pas le train en même temps que lui, pour ménager les apparences, mais elle devait le rejoindre à Erstadt, la première station du rapide. Quand j’accompagnai mon ami à la gare, il m’apprit comment il avait remplacé, au dernier moment, celui des conjurés que le sort avait primitivement désigné, et qu’une maladie avait rendu indisponible.

À quelques jours de là, je fus mandé au château de la princesse Elsa, et je m’y rendis avec un certain frémissement… Je savais que c’était une jeune femme. On m’avait bien dit qu’elle n’était pas très jolie ; mais c’était une princesse et j’avais fait souvent ce rêve fantaisiste et inavoué qu’il se passerait quelque chose entre elle et moi !…

Mais elle était décidément trop courte, trop rouge de teint, et trop duvetée sous les joues et dans le cou.

Elle me dit qu’elle avait causé avec le roi, et que je lui serais très agréable si je voulais me charger de l’éducation des jeunes princes. Bölmöller avait perdu toute espèce de prestige aux yeux de ses élèves.

On l’avait nommé je ne sais pas quoi, inspecteur général de quelque chose d’insignifiant. L’éducation de l’héritier présomptif entre mes mains, c’était une grande sécurité pour Herner, qui, ainsi, ne craignait plus les menées des Bavarois.

Tout va désormais paisiblement à la Cour et chez Mme de Linstein. Le roi, très assagi au point de vue sentimental, s’occupe un peu plus des affaires publiques, et continue à guerroyer contre l’autoritarisme de son premier ministre… Mais il prétend que Herner fera un jour un libéral excellent ; de même que les anciens libéraux font d’excellents ministres autoritaires.

— Il est bon, me dit le roi, d’avoir pratiqué les deux opinions.


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bernard, Tristan, Secrets d’État, Paris, Flammarion, 1908. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. Maquette et photo de première page, Vue du Parc de Schönbrunn à Vienne, août 2017, ont été réalisées par Laura Barr-Wells.

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