--> La Sœur de miss Ludington

Edward Bellamy

LA SŒUR DE
MISS LUDINGTON

traduction : R. Issant

1891

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Table des matières

 

I. 3

II. 11

III. 19

IV.. 23

V.. 33

VI. 39

VII. 50

VIII. 57

IX.. 71

X.. 83

XI. 90

XII. 98

XIII. 103

XIV.. 113

XV.. 122

Ce livre numérique. 131

 

I

Le bonheur, dans certaines existences, se trouve presque également réparti du berceau à la tombe. Pour d’autres, au contraire, il fait brusquement irruption, illuminant une période particulière et laissant dans l’ombre tout le reste. Durant ces heures ou ces années bénies, il nous enveloppe, il est dans l’air que nous respirons, et nous jouissons de la vie au lieu de la subir. Les hommes atteignent d’ordinaire ce point culminant dans l’âge viril ou dans l’âge mûr, quand, par exemple, le succès a enfin couronné une carrière difficile, mais le bonheur des femmes s’épanouit plutôt avec leur jeunesse. Ceci est vrai surtout pour celles qui sont restées filles et dont la vie devient, à mesure que les années passent, plus solitaire, plus dénuée d’intérêt.

À vingt-cinq ans Ida Ludington constata, pour sa part, que le bonheur avait fui sans retour, ne laissant après lui qu’un pâle souvenir. Dès lors elle n’était plus jeune et ce fait, déjà triste, avait été encore aggravé par des circonstances tout spécialement douloureuses.

Les Ludington représentaient la plus ancienne famille de Hilton, un rustique petit village situé parmi les collines du Massachusetts. Ils n’étaient pas riches, mais à leur aise, et la population, composée tout entière de cultivateurs, considérait en eux les notables du pays. L’enfance de miss Ludington fut choyée à l’excès ; jeune fille, on l’appelait la belle Ida, on l’entourait d’hommages, on faisait d’elle le centre et l’arbitre de la vie sociale à Hilton ; puis, en plein triomphe, elle tomba gravement malade ; la mort semblait imminente et, de fait, la belle Ida mourut ; la ravissante fille qui s’était couchée sur ce lit de douleur ne se releva pas ; une femme flétrie, défigurée guérit à sa place.

Les ravages de la maladie n’avaient laissé aucun vestige de sa beauté, disparue sans retour. La luxuriante chevelure était tombée ; le peu qui en repoussa fut toujours clairsemé, d’une couleur indécise en outre ; les lèvres naguère colorées d’un si vif incarnat s’étaient amincies et avaient perdu leur dessin charmant, leur couleur ; le teint, tant de fois comparé à des pétales de rose, était criblé de taches et de coutures ; ses amis eux-mêmes ne pouvaient la reconnaître et rien ne venait tempérer pour elle l’amertume d’une perte irréparable.

La disparition de la jeunesse est toujours une pénible épreuve, mais d’ordinaire elle se produit graduellement, de telle sorte qu’on s’en aperçoit à peine. Miss Ludington, au contraire, devint vieille sans transition ; elle se pleura, elle se garda un deuil obstiné ; tant que dura sa longue convalescence, elle ne quitta pas des yeux une miniature qui la représentait à dix-sept ans, souriant comme elle ne devait plus jamais sourire. C’était tout ce qui restait d’elle, la photographie n’étant pas encore à la mode à cette époque, – vers la fin de la troisième décade du siècle actuel.

Au reflet insensible de ce qu’elle avait été, la pauvre Ida ne cessait d’adresser des paroles de tendresse incohérentes entrecoupées de sanglots. Vainement ses compagnes venaient-elles essayer de la distraire ; elle écoutait avec une patiente indifférence leur babil bien intentionné sur les menues nouvelles locales, puis, aussitôt qu’elle le pouvait sans impolitesse, se hâtait de ramener la conversation aux heureux jours qui avaient précédé sa maladie. Sur ce sujet elle ne tarissait pas, mais il était impossible de l’intéresser si peu que ce fut au présent.

Elle avait enfermé dans un médaillon la précieuse miniature qu’elle portait constamment sur son cœur. Les personnes qui lui rendaient visite ne pouvaient rien faire qui l’enchantât davantage que de demander à voir ce portrait. Lorsqu’elles l’admiraient avec l’enthousiasme souhaité, son pauvre visage défiguré prenait une expression de bonheur intense et elle disait avec émotion : – N’était-elle pas belle ? Le peintre ne l’avait point flattée ! – exprimant ainsi, d’une façon presque pathétique, qu’aucun retour sur elle-même ne se mêlait à sa pitié pour la belle morte. Il lui semblait parler d’un être infiniment cher que la destinée lui avait ravi, voilà tout. Comment aurait-elle pu se faire la moindre illusion, quand, regardant d’abord un miroir, elle reportait ensuite ses yeux sur la miniature. Quel contraste effrayant !

Oui, la pauvre Ida était bien morte, mais certains morts tiennent dans notre pensée beaucoup plus de place que les vivants. Depuis le jour où elle s’était levée du lit de souffrance, témoin de sa lamentable transformation, miss Ludington n’avait pu se décider à reprendre les jolies robes de couleurs brillantes, ornées de rubans, de broderies et de dentelles, dont elle se parait coquettement autrefois ; elle les avait pliées avec soin et embaumées dans de la lavande, puis mises sous clef comme on fait pour les reliques des défunts, car dorénavant elle ne devait plus porter que du noir.

Sa convalescence dura trois ou quatre ans, et elle resta ensuite singulièrement délicate ; de plus en plus elle devint étrangère aux plaisirs et aux intérêts d’autrui. Les filles de son âge se mariaient et n’avaient dans le monde plein de devoirs nouveaux où elles étaient appelées à vivre, rien de commun avec elle. La société, en se réorganisant, l’avait laissée en arrière. Ses anciennes amies représentaient le présent, elle personnifiait le passé ; peu lui importait en somme : si elle n’était rien à ces gens qui la traitaient, dans son deuil, de maniaque et d’égoïste, ils lui étaient bien moins encore. Quant au monde proprement dit, il lui était devenu odieux à cause de l’impression que devait y produire sa laideur. Miss Ludington se repliait sur elle-même, comme une sensitive, recherchait la solitude et couvrait d’un voile épais son visage méconnaissable lorsqu’elle allait à l’église, le seul lieu où elle ne se sentit pas déplacée.

Fille unique, la malheureuse avait perdu sa mère depuis longtemps ; son père mourut sur ces entrefaites et elle n’eut plus à s’occuper de qui que ce fût. Ses rêveries rétrospectives ne prirent sur elle que plus d’empire. Le seul bien dont elle fit grand cas était la somme de souvenirs qui lui restait de sa première jeunesse. Elle craignait toujours d’en avoir gaspillé ou perdu quelques-uns, et se désolait en songeant qu’elle avait des coffres-forts pour y serrer son argent, des verrous et des clefs pour enfermer son linge et son argenterie, mais qu’aucun moyen au monde ne pouvait préserver d’un oubli lent, inévitable, le trésor de ses réminiscences. Seule avec une vieille servante, miss Ludington habitait la maison paternelle, exclusivement soucieuse, nous le répétons, d’y maintenir toutes choses à la même place qu’autrefois, ne dérangeant même pas un meuble afin que rien ne fût changé au cadre qui avait vu fleurir la beauté d’Ida.

Si elle avait pu assurer la même immutabilité au village de Hilton tout entier ! Mais ceci était impossible. La main du progrès bouleversait ce site pastoral, qui se transformait à vue d’œil en un gros bourg manufacturier. Le chemin de fer y passa ; des magasins, des maisons neuves bordèrent les rues méthodiquement alignées. Miss Ludington, à qui chaque pierre était précieuse, avait beau chercher en se promenant tel arbre, tel coin de prairie qui jouait un rôle dans sa mémoire, elle trouvait à la place une cheminée de briques ou un terrain à vendre. Imaginez l’impression que ressentirait un poète en voyant des usines se dresser sur le site qu’occupait jadis un bois sacré. Eh bien, son indignation serait faible, comparée aux sentiments de douleur et de rage qu’éprouvait miss Ludington. Et cependant ses voisins, tous possédés de la fureur d’améliorer, disaient d’un air de complaisance : – On ne reconnaîtrait pas Hilton ! – Hélas ! non, pas plus qu’on ne reconnaissait Ida ! Celle-ci, navrée de voir effacé pour la seconde fois un passé qui était toute sa vie, finit par se défendre le spectacle de cette profanation et ne sortit plus de chez elle.

Soudain, un événement qu’elle-même fut obligée d’appeler heureux, vint l’arracher à son tombeau anticipé. Un parent éloigné, fort riche, lui légua toute sa fortune ; elle avait alors de trente à trente-cinq ans.

Miss Ludington n’avait pas de besoins ; ses dépenses annuelles n’excédaient guère quelques centaines de dollars ; pourtant aucun prodigue, dans toute la force des passions impatientes de se satisfaire, n’accueillit jamais un héritage avec plus de transports que cette vieille fille économe. Elle devint souriante, animée ; elle ne garda plus le coin du feu ; elle sortit beaucoup, marchant d’un pas rapide et résolu, regardant, non plus d’un air désespéré, mais avec une expression indicible de malice et de triomphe, les maçons, les peintres, les abatteurs de bois, occupés autant que jamais à leur besogne maudite. Une idée lumineuse lui était venue qui la consolait enfin. Des arpenteurs furent convoqués ; elle leur fit lever le plan exact de l’unique rue qui formait l’ancien village, puis miss Ludington eut de longs conciliabules avec un architecte qui lui présenta des devis, des projets. L’année d’après elle quittait Hilton, le laissant à la merci des vandales, pour n’y plus revenir ; mais ce fut vers un autre Hilton qu’elle dirigea ses pas.

La fortune qui était sienne désormais n’avait de prix à ses yeux que parce qu’elle lui permettait de réaliser à l’improviste une chimère dont elle s’était bercée, sans espoir, depuis qu’avait commencé la transformation du village.

Parmi les terres qui lui appartenaient, il y avait une grande ferme sur Long-Island, à quelques milles de Brooklyn. Là, elle fit reconstruire en fac-similé le Hilton de son enfance, et d’abord la maison paternelle avec tout ce qui l’entourait jadis ; peu de chose, en somme : la rue bordée de deux rangs d’érables et une trentaine de bâtisses achevées à l’extérieur seulement. On ne donna la dernière main qu’à l’école, au petit temple et à la demeure des Ludington, de sorte que cette curieuse création ne fut pas beaucoup plus importante que les fantaisies architecturales qui encombrent certains jardins d’Italie, par exemple. Les meubles, les tentures de sa maison du Massachusetts avaient étaient transportés par miss Ludington dans son nouveau gîte de Long-Island, exactement calqué sur l’ancien ; une fois installée, la vieille fille eut donc l’impression d’être chez elle qu’elle n’avait pas éprouvée à ce degré depuis dix ans. Certes le village ainsi restitué demeurait vide, mais pour elle il n’était pas plus vide que ne l’avait été l’autre Hilton, alors que ses compagnons de classe devenaient des pères et mères de famille. Ces personnages respectables ne représentaient nullement les camarades qu’Ida chérissait autrefois et, sans se brouiller avec eux, elle leur en avait voulu de gêner par leur présence des souvenirs qui lui étaient doux.

Naturellement ses nouveaux voisins de Long-Island la croyaient folle, d’une folie paisible et inoffensive. Elle s’en souciait peu, les seuls voisins dont elle fit quelque cas étant les figures nuageuses dont son imagination peuplait l’ex-village arraché à l’oubli. Souvent il lui semblait les voir sourire d’un air de gratitude aux fenêtres des maisonnettes qu’elle leur avait rendues ; car c’était son plaisir de croire que ses vieux amis, morts depuis des années, savaient retrouver le chemin de ce Hilton ressuscité. Tandis qu’elle souffrait des changements de toute sorte, ils avaient dû en souffrir davantage : les vivants se refont, à la rigueur, de nouvelles habitudes, mais les morts ne peuvent être qu’errants et désolés si Dieu leur permet de visiter la terre. Or miss Ludington croyait à cette permission. Le sentiment de faire du bien à de pauvres créatures vivantes n’eût pu la laisser aussi satisfaite d’elle-même que celui de rendre un gîte à ces fantômes déshérités. Toute cette évocation, d’ailleurs, n’avait d’autre but que de former un arrière-plan à la figure capitale toujours présente dans sa pensée ; ce nouveau Hilton n’était que le mausolée de la jeunesse qu’elle adorait, le temple d’une idole : Ida Ludington.

Au-dessus de la cheminée, dans la chambre principale, elle avait suspendu un portrait à l’huile qu’un peintre en renom avait fait d’après la petite miniature pâlie à laquelle il ne ressemblait peut-être pas très exactement, quoique miss Ludington se gardât d’en convenir. Grâce au prestige d’une exécution savante, cette jeune fille aux épaules nues, aux épais cheveux d’or flottant sur une robe blanche, lui paraissait au contraire rappeler sa chérie beaucoup mieux encore que la première image ; c’étaient bien les mêmes yeux d’un violet tendre et profond, le même buste virginal qu’on aurait cru sculpté dans le marbre. Combien brillante, combien pleine, avait été la vie de cette adorable fille ! Combien plus réelle que celle de la personnalité morne et fanée qui depuis si longtemps n’avait reçu d’autre lumière que celle qui jaillissait de ce jeune visage ! Et pourtant tout cet éclat s’était évanoui comme une vapeur et ses éléments ne pouvaient pas plus se combiner de nouveau que ne le pourraient les nuances insaisissables de l’aube d’hier. À cause de cela, miss Ludington, qui entourait d’immortelles les portraits de son père et de sa mère, avait encadré le sien d’un crêpe noir. C’est qu’elle ne pleurait pas sans espoir ses parents ; elle savait qu’elle les retrouverait dans un autre monde, tandis que sa jeunesse était irrévocablement morte ; aucun Messie n’en avait jamais promis la résurrection.

II

La solitude dans laquelle s’était confinée miss Ludington lui était devenue si chère qu’elle ne se résigna que très difficilement à accepter, quelques années plus tard, la tutelle du fils d’une cousine pauvre qui venait de mourir en le lui léguant. Elle aurait largement pourvu à tous ses besoins si elle avait su à qui le confier, mais force lui fut de laisser un enfant envahir son intérieur.

Paul de Riemer avait deux ans quand il arriva chez miss Ludington. C’était un beau petit garçon doux et caressant, aux yeux noirs pensifs et profonds. En entrant dans le salon, il tendit spontanément les bras vers le portrait d’Ida et se mit à lui parler dans son langage indécis. Ce mouvement devait lui gagner aussitôt l’affection de sa tutrice.

Puis, à mesure que le baby grandit, toutes ses questions furent d’abord sur « la belle dame du tableau » ; il était content lorsque sa tante, aunty, comme il l’appelait familièrement, lui racontait des histoires vraies dont Ida était l’héroïne. Pendant leurs promenades à travers le village, les souvenirs de sa jeunesse, réveillés par les lieux et les objets qui l’entouraient, suggéraient à miss Ludington de nouveaux récits. Elle ne se lassait jamais de conter, il ne se lassait jamais de l’entendre, et c’était chose surprenante de voir comme la sympathie naïve de l’enfant consolait la vieille fille. Elle parlait à la troisième personne, car il eût été difficile de faire comprendre à Paul, sans l’étonner et sans l’attrister, quel rapport il y avait entre cette jeune dame, qu’il nommait Ida, et sa vieille tante. Qu’avaient-elles de commun, en effet, sauf leur nom ? Et il y avait si longtemps que miss Ludington s’était entendu appeler ainsi qu’elle ne pensait plus que ce nom lui appartînt.

Un jour Paul, qui avait alors huit ans, se trouvait seul dans le salon. Après avoir longuement contemplé le portrait, il trouva moyen de se hisser sur la cheminée. Il posa ses lèvres sur celles de l’image et les baisait tendrement quand miss Ludington entra. Émue jusqu’aux larmes, elle le saisit entre ses bras et le couvrit elle-même de baisers dont la véhémence lui fit peur.

Un ou deux ans plus tard, Paul annonça qu’il épouserait Ida quand il serait grand ; alors sa tante dut lui expliquer qu’elle était morte. Il en éprouva un tel chagrin, qu’on ne parvint que très difficilement à le consoler.

Le jeune garçon, ne dépassant jamais les limites de ce village factice et n’ayant d’autre société que celle de miss Ludington, subit presque autant qu’elle-même l’influence de la belle créature qui était l’âme de cette solitude. La jeunesse et la beauté d’Ida attiraient son cœur d’enfant, et sa présence mystérieuse lui tenait compagnie. Quand il alla au collège, quand il se trouva dans un autre milieu, il était trop tard pour rompre la trame de ses premiers rêves.

Bien loin d’oublier, Paul, à mesure qu’il grandissait, se laissait captiver davantage. Enthousiaste et rêveur, il fit du portrait d’Ida un divin idéal qui attirait vers lui, comme le soleil pompe les brumes du matin, tout ce qui dans son jeune cœur était sentiment et passion. Rien ne put l’empêcher de tomber éperdument amoureux, pas même l’entière vérité déclarée par miss Ludington. Quoiqu’il fût certain maintenant qu’Ida n’existait plus nulle part, ni dans le ciel ni sur la terre, le culte qu’il lui avait voué subsistait quand même.

« C’était ma destinée de l’aimer, disait-il. Si je n’avais jamais vu son portrait, j’aurais continué toute ma vie à la chercher, sans savoir qu’elle était morte et en me désolant de ne point la trouver. »

Miss Ludington venait de dépasser la soixantaine quand Paul, à vingt-deux ans, termina ses études. Elle avait naturellement supposé qu’en frayant avec des camarades et en voyant d’autres femmes, il guérirait de cet amour romanesque. Le résultat trompa son attente. Au lieu de diminuer, sa passion chimérique prenait, d’année en année, plus d’empire sur lui.

Cette passion qui ressemblait à de la folie ne l’empêchait pas, d’ailleurs, de se livrer au travail avec beaucoup d’ardeur et de sérieux. Ayant conquis ses grades universitaires, il devait aller rejoindre miss Ludington. Celle-ci fut donc fort désappointée de ne pas le voir arriver à l’heure où elle l’attendait, après le dernier examen, et de recevoir à sa place une lettre. Pour quelle raison lui envoyait-il, le jour même de son retour ces nombreux feuillets couverts d’une écriture fine et serrée ?

Paul apprenait à sa tante qu’il avait accepté l’invitation d’un ami et qu’il ne reviendrait que deux jours plus tard.

« Mais ce n’est qu’un prétexte, ajoutait-il, le vrai motif de ce retard, c’est que je désire que vous ayez un peu de temps pour méditer le contenu de ma lettre ; ce que j’ai à vous dire vous semblera bien bizarre au premier abord. J’ai essayé d’y faire allusion pendant les dernières vacances… Je n’ai réussi qu’à vous intriguer et je n’étais pas encore préparé à une explication. Je ne sais quelle timidité m’en empêchait. Peut-être aussi avais-je peur de voir ma pensée prendre un corps, de vous la présenter maladroitement et de vous effrayer par son étrangeté avant que vous eussiez eu le temps d’en examiner le côté absolument raisonnable. Maintenant que je reviens vivre auprès de vous, je sens que je ne serais pas capable de dissimuler plus longtemps.

« Vous rappelez-vous que je vous ai demandé une fois si vous n’aviez pas le sentiment de la présence invisible d’Ida ? » Vous avez cru que je perdais la raison.

— Tu me parles d’elle comme d’une personne qui serait passée dans l’autre monde et qui aurait en propre une vie spirituelle, m’avez-vous dit.

« Je détournai aussitôt la conversation.

« Aujourd’hui, je puis vous répondre, vous dire comment et pourquoi je crois qu’elle n’est pas perdue sans retour, qu’elle est au contraire un esprit vivant, immortel ! C’est ma conviction et je serais heureux de vous la voir partager. Il faudrait être fou pour le croire si ce n’était vrai. Oublions donc tous deux qu’elle nous est chère et raisonnons froidement.

« On pense d’ordinaire que l’individu est une unité et ne peut, par conséquent, être subdivisé. L’étymologie du mot le prouve. Il est cependant facile de se convaincre, après un moment de réflexion, que c’est là une grande erreur. L’individu n’est pas plus une unité que ne l’est une tribu ou une famille. Comme elles, il a un nom collectif représentant un nombre de personnes distinctes liées les unes aux autres d’une manière particulière et ayant certains traits de ressemblance. Les individus qui composent une famille sont tout à la fois alliés en ligne collatérale et par succession, par descendance, tandis que les individus composant une personne ne sont alliés que par succession seulement. Ils s’appellent premier âge, enfance, jeunesse, âge mûr et vieillesse.

« Entre ces individus existent des différences frappantes, physiques et morales. Le premier âge et l’enfance n’ont aucun rapport avec l’âge mûr. La jeunesse regarde avec horreur la caducité qui lui succédera. Le vieillard n’a-t-il pas beaucoup plus d’affinités avec les autres vieillards, ses contemporains, qu’avec le jeune homme qu’il fut jadis ? Ne voit-on pas un prodigue, un débauché devenir sage par la suite et une créature innocente, au contraire, tomber de cette pureté dans de honteux désordres ? Il arrive que nous ne comprenions plus les mobiles qui provoquèrent telle ou telle de nos actions. Mis en présence de son moi disparu, on le contemplerait étonné, en admettant que l’on n’en eût pas horreur. Supposons, par exemple, que Saül, le persécuteur des disciples de Jésus, Saül, le gardien des vêtements de ceux qui lapidaient saint Étienne, rencontre face à face Paul l’apôtre ; cette entrevue n’aurait rien d’amical. Si chacune des personnalités qui composent un individu ne disparaissait avant l’arrivée de celle qui la remplace, nous verrions quelquefois un homme prendre sa propre jeunesse au collet et la livrer aux autorités en chargeant de toute sorte de méfaits le drôle qu’il aurait cessé d’être. Les moins incohérents dans leur conduite ont l’impression d’être comme une série de flammes entretenues dans une même lampe par toute sorte de combustibles différents. Quiconque est sincère en fera l’aveu.

« De graves mésintelligences n’existent pas toujours, il est vrai, entre nos différentes personnalités. Dans beaucoup de cas, au contraire, dans la majorité des cas, peut-être, elles ont les mêmes aspirations, le même idéal. Il n’y a pas de grands chocs, de contrastes violents entre elles, rien que les différences que doit établir, selon l’âge, telle ou telle manière nouvelle d’envisager les aspects de ce monde. Si, en pareil cas les séries de personnes qui composent l’individu pouvaient se trouver ostensiblement réunies, nous jouirions du spectacle d’une communion ineffable. Nulle puissance ne peut les ramener sur terre, mais il nous est du moins permis d’espérer, puisque nous croyons à l’immortalité, qu’elles se retrouveront ailleurs. Chacun de ces êtres disparus a une âme distincte, car autrement quelle raison aurions-nous de croire immortelle l’âme de celui que nous sommes aujourd’hui ? L’enfance, la jeunesse, la virilité ne représentent-elles pas les plus aimables et les plus nobles des personnes qui se succèdent en nous ? Pourquoi donc descendraient-elles dans l’oubli, tandis qu’une éternelle durée serait réservée à l’âme presque éteinte souvent de la vieillesse ? S’il nous fallait croire que le même esprit anime tous les êtres divers qu’il y a en nous, je préférerais l’attribuer à la maturité, je croirais plutôt que la décrépitude est sans âme. Quel moyen de se figurer que l’étincelle spirituelle, bien affaiblie, hélas ! chez un septuagénaire, soit de force pourtant à résister au souffle du néant, quand il ne resterait rien de son âge viril, ardent et vigoureux ?

« L’homme, dans une carrière de soixante-dix ans, n’a pas un corps seul et unique, mais bien plusieurs corps entièrement neufs. La physiologie admet que nos organes se renouvellent sans cesse, si bien qu’après un certain laps de temps chacune des parcelles qui les composent se trouve remplacée. Prétendrons-nous qu’aucun de ces corps successifs n’a d’âme, sauf le dernier, pour la mauvaise raison que celui-ci décline plus soudainement que ses prédécesseurs ? Ou bien maintiendra-t-on que, malgré toutes les dissemblances physiques, mentales et morales entre l’enfant et le jeune homme, l’homme fait et le vieillard, il y ait néanmoins une certaine essence commune à eux tous qui persiste à ne pas changer en traversant les différents âges, et qui serait l’âme de l’individu ? Mais en ce cas cette essence ne serait qu’une abstraction incolore, sans qualités distinctives d’aucune sorte, un simple principe de vie. Une telle croyance réduirait à l’absurdité notre espérance des choses immortelles.

« Non ! non ! ce n’est pas ce fragment d’immortalité que Dieu nous a donné. Le Créateur n’administre pas l’univers d’une façon aussi mesquine. Quant à moi, je crois que les différentes âmes qui composent chacun de nous vivent pour toujours et se retrouvent dans le présent éternel de Dieu. Si elles sont en harmonie, il perfectionnera certainement leurs félicités en les réunissant par un lien incomparablement plus doux et plus intime que tous ceux que nous pouvons rêver sur terre. Songez donc !… plusieurs vies en une seule ; une harpe aux cordes multiples qui, touchées l’une après l’autre ici-bas, formeront là-haut un sublime accord !

« Ne pensez pas que je vous parle à la légère. J’ai mûrement réfléchi. Il est vrai que ce fut d’abord un rêve inspiré par ma bien-aimée. Mais mon rêve est devenu une croyance, et, depuis quelques mois, une conviction intime que rien, j’en suis sûr, n’ébranlera jamais. Si vous pouvez la partager, le long deuil de votre vie touche à sa fin. Pour ma part, je ne saurais revenir sans désespoir aux idées communes. Si le passé était mort, mort sans espoir de résurrection, il faudrait admettre que la puissance de Dieu a des bornes. L’irréparable n’existe pas. J’aimerais mieux nier le dogme de l’immortalité que de croire que notre dernière individualité, en quelque sorte prise au piège par la tombe, ressuscitera seule, laissant la longue procession de celles qui l’ont précédée, dans leurs sépulcres inconnus. Non ! elles revivront toutes, chacune avec son propre charme, avec ses qualités particulières. Dieu est le maître du passé. Il ne laissera pas tomber dans le néant les âmes et les corps auxquels il a donné la vie. Pas un ne manquera à l’appel le jour où il fera le compte de son trésor. »

III

L’effet que la lettre de Paul produisit sur miss Ludington fut profond et comparable à celui qu’avant l’annonce générale de la résurrection, cette doctrine, entrevue tout à coup, eût pu produire sur quelque affligé pleurant sans espoir un ami très cher. Et encore, avant même la prédication chrétienne, les hommes eurent de tout temps l’intuition plus ou moins nette d’une vie future, tandis que rien n’avait préparé miss Ludington à croire que son moi disparu, qu’elle regrettait sans cesse, pût l’attendre dans des régions bienheureuses où il n’avait fait que la précéder.

L’espérance de l’immortalité a été conçue pour tous, pour les animaux même, pour toutes les formes inferieures de la création, mais quel prêtre avait jamais prêché cette victoire complète de la vie sur la mort, quel poète avait chanté le titre glorieux de nos individualités passées à une récompense que chacun de nous ne croit promise, quand il y croit, qu’à son individualité présente ?

Du reste miss Ludington se garda de discuter ce qui l’enchantait. Dès qu’elle eut bien compris les théories de Paul, elle accepta ses conclusions comme un article de foi, en s’étonnant de n’y avoir pas pensé plus tôt. De même que le soleil, lorsqu’il perce subitement les nuées, transforme un triste paysage de novembre en un riant tableau, cette grande espérance illumina soudain sa vie dépossédée.

Elle parcourut tout le jour la maison et le village comme dans un songe, souriant et pleurant, lisant et relisant la lettre de son neveu avec une joie indicible.

Dans l’après-midi, elle enleva d’une main tremblante le crêpe qui voilait depuis des années le portrait d’Ida. Il lui sembla que celle qu’elle avait tant pleurée lui souriait :

« Pardonne-moi, murmura-t-elle. Comment ai-je pu te croire morte ? »

Le jour suivant Paul arriva. Ce n’était pas sans appréhension qu’il se demandait comment sa tante avait accueilli ses arguments en faveur d’une thèse si nouvelle. Quand on s’est longtemps complu dans une douce mélancolie, on craint quelquefois d’y renoncer. Peut-être n’accepterait-elle pas des idées qui révolutionnaient sa vie entière, fussent-elles d’une philosophie plus consolante que les siennes propres. Il s’approcha de la maison avec inquiétude.

Elle se tenait sur le seuil de la porte. Au premier coup d’œil qu’il jeta sur elle, les craintes de Paul se dissipèrent. Sa physionomie était rayonnante, et, pour la première fois depuis qu’il la connaissait, elle avait un peu éclairci le deuil sévère qu’elle ne quittait jamais.

Sans dire un mot, elle le prit par la main et le conduisit dans le salon devant le portrait d’Ida qui leur sourit à travers les immortelles blanches dont il était paré.

Miss Ludington n’était plus la même. Au lieu de vivre les yeux fixés sur le passé, elle se tournait maintenant vers l’avenir avec le ferme espoir de retrouver dans une autre vie sa brillante jeunesse. La mission qu’elle s’était donnée d’en garder le souvenir intact et de le préserver de l’oubli, qui est une seconde mort, devenait inutile. Ida n’était-elle pas maintenant près de Dieu, et ne la retrouverait-elle pas là dans toute sa gloire ? L’abandon du grand deuil dont elle avait pris l’habitude ne fut que l’un des symptômes de ce complet changement survenu chez miss Ludington et dont toute la maison se réjouit. Chacun semblait de meilleure humeur ; tous les gens, depuis le cocher jusqu’à la laveuse de vaisselle, portaient sur leur visage un air de jubilation. Les domestiques riaient tout haut dans la cuisine, ce qui ne s’était jamais vu. Les enfants du jardinier, relégués autrefois bien loin, jouaient, sans être grondés, dans l’enceinte inviolable du village silencieux.

Quant à Paul, depuis qu’il croyait que sa chère maîtresse était vivante pour toujours, son amour avait pris une force, une réalité nouvelles. Il avait le sentiment de la présence invisible d’Ida dans l’air qu’il respirait. Le village était devenu un sanctuaire dont elle était l’idole. Il savait qu’il n’aurait pas besoin d’attendre jusqu’à sa mort pour la voir ; il s’élancerait vers elle aussitôt qu’il aurait cédé la place à la personnalité qui devait succéder à son moi présent ! L’enfant, le petit Paul qui avait tendu les bras à la bien-aimée vingt ans auparavant était déjà auprès d’elle. Il irait les rejoindre.

Être amoureux d’une morte, quelque belle qu’elle ait été sur terre, eût semblé, sans doute, chimérique à la plupart des jeunes gens. Mais l’amant de l’immatérielle Ida n’était pas moins dédaigneux de ce que de leur côté ils appelaient l’amour ; pour lui ce n’était qu’un appétit grossier. Aucune femme ne l’eût fait manquer à la fidélité qu’il avait vouée à une image plus belle que toutes les beautés ensemble. Fier et sauvage, il écoutait avec mépris le récit des conquêtes et des folies de ses camarades. Que savaient-ils de l’amour, ces malheureux ? Qu’est-ce que leur sensualité pouvait avoir de commun avec la passion rare et délicate qui le remplissait tout entier ?

Il était de retour depuis quelques semaines, quand miss Ludington lui demanda quelle carrière il comptait suivre. Il fut un peu surpris, ayant supposé qu’elle voudrait le garder près d’elle, au moins pendant un temps. L’idée de s’éloigner lui était insupportable et il trouvait d’excellents prétextes pour différer de prendre un parti.

Elle lui proposa alors de voyager à l’étranger pendant six mois. Cela ne le tenta pas davantage.

— Comme vous êtes pressée de vous débarrasser de moi, chère tante ! On dirait que vous ne m’aimez plus. Pourquoi ne resterais-je pas auprès de vous ? Je suis si bien ici !

Elle n’insista pas, mais il lui vint des scrupules en constatant le tour singulièrement exalté que prenaient de plus en plus les pensées de Paul. Il y avait peu d’inconvénient pour une vieille fille comme elle à dédier sa vie au passé, mais Paul pouvait faire de ses talents un meilleur usage que d’aligner des vers amoureux à une morte, car il en était là ! Un jour, en rangeant dans sa chambre, elle avait trouvé un sonnet, adressé à Ida qui lui fit venir des larmes aux yeux. Paul tournait assez bien les vers ; ceux-ci étaient passionnés, mais surtout mystiques ; seule, la connaissance qu’elle avait de son secret permit à miss Ludington d’en saisir la portée. Elle décida aussitôt en elle-même que si Paul ne quittait pas la maison, il faudrait trouver du moins un moyen de le distraire coûte que coûte.

IV

Vers cette époque, miss Ludington alla un matin à Brooklyn faire quelques emplettes. Elle était en train de choisir des étoffes dans un grand magasin lorsqu’elle s’aperçut qu’une dame, assise à un autre comptoir, la regardait attentivement. Cette dame était à peu près de sa taille et de son âge ; ses cheveux, comme les siens, étaient presque blancs. Mais là s’arrêtait leur ressemblance, car les rides de son visage et ses vêtements usés indiquaient évidemment que la vie n’avait pas été aussi clémente pour elle que pour celle qui excitait sa curiosité.

Elle sourit lorsqu’elle rencontra le regard de miss Ludington et traversa le magasin, la main tendue, en s’écriant :

— Ida Ludington ! ne me reconnaissez-vous pas ?

Après avoir examiné un instant les traits de celle qui l’abordait ainsi, miss Ludington s’écria joyeusement à son tour en serrant la main qu’on lui offrait :

— Comment ! Sarah Cobb ! D’où venez-vous, ma chère ?

Et les amies, oubliant totalement pendant un quart d’heure le commis qui les servait et les acheteurs qui les considéraient avec curiosité, se mirent à bavarder comme deux pensionnaires. De fait, elles avaient été ensemble à l’école et ne s’étaient pas revues depuis que miss Ludington avait fui son village natal.

Sarah Cobb n’avait quitté Hilton que depuis quelques années. Elle s’appelait maintenant Mrs Slater et habitait New-York.

— Il y a trente ans que je n’ai rencontré quelqu’un de chez nous, dit enfin miss Ludington, aussi vous ne m’échapperez pas. Je vous veux pendant une journée tout entière. Nous reparlerons du passé. Je suis si heureuse de vous avoir retrouvée !

Mrs Slater accepta l’invitation sans se faire prier. Il fut convenu que la voiture irait la chercher le lendemain, à l’arrivée d’un des bateaux de Brooklyn. Miss Ludington ne la quitta qu’après lui avoir recommandé à plusieurs reprises de ne pas manquer le rendez-vous.

Elle conta son aventure à Paul pendant le thé et lui fit l’historique de la famille Cobb en général, celui de Sarah en particulier. Elles se connaissaient et s’aimaient avant d’avoir appris à marcher. Elles avaient grandi ensemble, n’ayant jamais eu de secrets l’une pour l’autre. On les avait surnommées « les jumelles » parce qu’elles se ressemblaient beaucoup, s’habillaient de même et ne se quittaient guère.

Le jour suivant, miss Ludington alla en voiture au-devant de son amie. Elle voulait jouir de sa surprise en rentrant dans le vieil Hilton ressuscité.

La propriété était protégée contre les regards indiscrets par une haute clôture. Quand on avait passé la grille et la loge du portier, l’avenue tournait brusquement et se transformait eu une route de campagne bordée de marges gazonnées et de sentiers pour les piétons. On voyait alors en face de soi le village désert, avec la petite école peinte en brun, sur la droite, et, sur la gauche, l’église surmontée de sa girouette dorée.

La stupéfaction de Mrs Slater était divertissante à observer. Elle se crut un instant victime d’une hallucination et fut bien près de prendre son amie pour une sorcière. Les explications que celle-ci lui donna en souriant la rassurèrent et son étonnement céda la place à une vive curiosité. Elles renvoyèrent la voiture afin de traverser à pied le village. À chaque pas leurs souvenirs se levaient en foule, réveillés ici par un massif de lilas, là par une corbeille de roses trémières. Elles avançaient lentement, riant et pleurant à la fois, et répétant à tout instant : « Vous souvenez-vous de ceci ? Vous rappelez-vous cela ? »

En arrivant à l’école, après avoir échangé un regard, elles accrochèrent comme autrefois, lorsqu’elles étaient les deux belles de Hilton, leurs chapeaux dans le vestibule. La salle d’étude, silencieuse, était entr’ouverte. Comme autrefois encore, quand il leur arrivait d’être en retard, elles se glissèrent sur la pointe des pieds à leurs anciennes places, côte à côte. Puis à voix basse, les yeux humides, le visage éclairé d’un reflet des jours passés, ces deux vieilles femmes se remémorèrent les faits dont cette pièce avait été le théâtre. Que de fois leur babil et leurs rires en avaient fait résonner les échos ! Ici tout leur était familier. Dans un coin, le grand poêle autour duquel elles avaient grelotté en robes courtes pendant les froides matinées d’hiver. Sur l’estrade, le tableau noir où elles étalaient généralement leur ignorance en algèbre et en géométrie, à la grande satisfaction de leur professeur. Au mur, les vieilles cartes de géographie sur lesquelles elles avaient travaillé près d’un demi-siècle auparavant. Enfin, se déroulant derrière elles, les nombreuses rangées de bancs, témoins des épreuves de leur vie d’écolière.

— Mon Dieu ! dit en rêvant Mrs Slater, je ne puis me figurer que j’aie été Sarah Cobb. Tout a si cruellement changé ! Il semble que je sois devenue une autre personne.

— Naturellement, répondit miss Ludington, vous n’êtes pas la même, en effet.

— Comment l’entendez-vous, chère amie ?

— Dame ! vous n’avez pas la prétention, si bien conservée que vous soyez, de passer pour une fillette de seize ans ?

— J’ai été cette fille de seize ans, si je ne le suis plus, dit Mrs Slater.

— Pardon, elle n’était pas la vieille dame que j’ai devant moi, ma bonne Sarah, pas plus que vous n’êtes la jolie enfant qu’elle fut.

— Bon ! vous jouez sur les mots !

— Sur les mots ?… La question est autrement grave. Je soutiens que nous n’avons rien de commun avec les chères petites qui s’asseyaient sur ce banc, il y a une quarantaine d’années et qui se sont transformées au dedans comme au dehors.

— Que seraient-elles donc devenues, ces petites, si elles ne sont pas vous et moi ?

— Elles sont où nous irons quand, à notre tour, nous quitterons ce monde. Elles sont immortelles avec Dieu, qui nous les rendra un jour.

— Quelle singulière idée ! s’écria Mrs Slater.

— Pas plus singulière, beaucoup moins répulsive surtout que la vôtre qui vous fait voir en nous les momies décharnées de Sarah et d’Ida. N’aimez-vous pas mieux croire que notre jeunesse est immortelle quelque part, plutôt que de vous la représenter défigurée par l’âge ? Non, le paradis n’est pas seulement un jardin de fleurs fanées ; nous y trouverons épanouis les roses et les lis.

Les heures s’étaient rapidement envolées pendant que les deux amies causaient. Les ombres, en s’allongeant sur le plancher de la salle d’étude, ramenèrent miss Ludington à ses devoirs de maîtresse de maison. Elle acheva de développer ses nouvelles idées sur l’immortalité de notre passé tout en traversant lentement la pelouse pour rentrer. Elle dit quelle douceur cette conviction avait apportée dans sa vie. Mrs Slater l’écoutait en silence.

— D’où vous vient ce portrait ? s’écria-t-elle en entrant dans le salon.

— Qui vous rappelle-t-il ? demanda miss Ludington.

— Je sais à merveille ce qu’il me rappelle, mais je voudrais bien apprendre par quel hasard il est ici !

— Par quel hasard ? Vous voulez dire que vous êtes surprise de ne l’avoir jamais vu puisqu’il me représente à dix-sept ans… Mais j’étais sûre que vous le reconnaîtriez, dit miss Ludington avec un sourire de satisfaction. Je le fis peindre après avoir quitté Hilton. C’est un agrandissement de cette miniature de moi dont vous vous souvenez certainement. J’ai toujours pensé qu’il était très ressemblant, mais vous ne sauriez croire à quel point je suis satisfaite de voir que vous l’avez reconnu sans hésitation.

Paul arriva au moment de prendre le thé. Miss Ludington le présenta comme son neveu et son héritier. Il avait déjà été question de son culte romanesque pour le portrait d’Ida. Aussi Mrs Slater le considéra-t-elle avec un grand intérêt. Paul, qui connaissait par sa tante de Hilton tout ce qui concernait ses anciens habitants, put facilement prendre part à l’entretien qui ne roula que sur « autrefois ». Après le thé, il accompagna les deux vieilles dames, qui firent une promenade dans la partie du village qu’elles n’avaient pas explorée encore. Quand ils rentrèrent tous trois, le soleil était couché ; il y avait de la lumière au salon, et les yeux de Mrs Slater étaient fréquemment attirés par le portrait d’Ida. Une remarque admirative au sujet des fleurs qui l’entouraient fit tourner derechef la conversation sur le thème favori de la tante et du neveu : l’immortalité des différents individus qui se succèdent en nous.

Mrs Slater semblait avoir peu d’instruction, mais beaucoup d’intelligence et une force de caractère assez rare. Sans être le moins du monde convertie aux idées nouvelles de son amie, elle paraissait cependant s’y intéresser vivement. Elle pria Paul d’expliquer en détail les doctrines qui avaient pour lui la force d’une religion. Il y consentit de grand cœur, s’anima et fut fort éloquent.

— Vous me persuadez presque, dit enfin Mrs Slater, mais comment se fait-il que rien de pareil ne se soit produit dans aucune séance de spiritisme ? Nul n’y a jamais vu apparaître sa personnalité d’autrefois.

— C’est une preuve entre mille que le spiritisme est une jonglerie. Les médiums sont naturellement imbus de la superstition vulgaire sur les esprits qu’ils ont la prétention d’évoquer.

— C’est bien possible, vous devez avoir raison, dit Mrs Slater et, cependant, si je partageais vos idées, savez-vous ce que je ferais ? J’irais trouver un des médiums de New-York dont les journaux racontent tant de choses extraordinaires et je le laisserais essayer de matérialiser l’esprit de ma jeunesse. Probablement il ne pourrait pas, mais peut-être aussi le pourrait-t-il. Une simple apparition, Monsieur de Riemer, est plus convaincante que tous les raisonnements du monde. Si je voyais l’esprit de ma jeunesse face à face, j’en conclurais qu’il a une existence indépendante de la mienne, mais jusque-là…

— Les médiums, autant de charlatans ! interrompit Paul. – Mais il se reprit aussitôt : – Je vous demande pardon, peut-être êtes-vous spirite ?

— Vous n’avez pas besoin de vous excuser, dit gaiement Mrs Slater. Je ne m’occupe pas de spiritisme ; je crois seulement, et cela depuis peu, qu’il pourrait bien y avoir là-dedans quelque chose de vrai… Oh ! une part de vérité contre cent parts de fraude, tout au plus ! Mais puisque vous pensez que les médiums sont des charlatans, leur impuissance n’ébranlerait pas votre conviction ; vous n’auriez perdu qu’une soirée et un peu d’argent. D’un autre côté il y a une faible chance (remarquez que je ne crois pas qu’il y ait plus que cela), une faible chance pour qu’on vous fasse voir celle-ci.

Et Mrs Slater désigna le portrait.

Paul devint pâle.

— Si je croyais à cette chance, quelque faible qu’elle pût être, s’écria miss Ludington très émue, supposez-vous, Sarah, que j’économiserais mon temps et mon argent ?

— Je ne le suppose pas, en effet, reprit Mrs Slater. L’argent n’est rien pour vous. Pour moi, il a une grande valeur. Les médiums capables de montrer la forme de ceux dont ils évoquent l’esprit se font payer cher. Mrs Legrand, qui est en ce moment le médium le plus consulté, demande cinquante dollars par séance privée. Eh bien, toute pauvre que je sois, si je croyais cette merveilleuse chose que vous croyez et si je pensais qu’il y eût une chance sur mille que cette femme m’en donnât une preuve évidente, je vivrais de croûtes jusqu’à ce que j’eusse rassemblé assez d’argent pour aller vers elle.

Paul se leva, en proie à une vive agitation. Après avoir fait un ou deux tours dans la chambre, il revint s’appuyer à la cheminée, éclaircit sa voix, et dit :

— Avez-vous jamais vu cette Mrs Legrand ? Avez-vous assisté à une de ses séances ?

— Pas pour mon compte personnel, répondit Mrs Slater. C’est tout à fait accidentellement que je l’ai connue. J’ai une amie, Mrs Rhinehart qui a récemment perdu son mari. Elle a pris l’habitude d’aller aux séances de Mrs Legrand pour le voir, et elle m’a emmenée une fois avec elle.

Miss Ludington et Paul attendirent un moment puis, voyant que Mrs Slater se taisait, ils s’écrièrent en même temps :

— Vous avez vu quelque chose ?

— Nous avons vu un homme jeune, d’une grande élégance. Nous avons très nettement distingué ses traits et l’expression de sa figure. Il paraissait reconnaître mon amie. Elle me dit que c’était son mari. Je ne l’avais pas connu de son vivant, mais naturellement je m’en rapportai à elle. J’étais arrivée persuadée que j’allais assister à une jonglerie. Peut-être n’avais-je pas tort, mais c’était cependant bien étrange ! Je n’ai pas encore oublié l’impression que cela me fit, si peu disposée que je sois à croire au surnaturel. En tout cas, cela réconforta ma pauvre amie, plus que n’auraient pu le faire toutes les philosophies et toutes les religions révélées ou inventées. Il y a loin d’un espoir vague à l’évidence !

Un silence s’ensuivit. Mrs Slater, le regard perdu dans le vide, semblait évoquer par la pensée la scène qu’elle venait de décrire. Les mains de miss Ludington, posées sur ses genoux, tremblaient, tandis que ses yeux restaient obstinément fixés sur le portrait d’Ida.

Paul rompit le silence :

— J’irai voir cette femme, dit-il tranquillement. Il n’est pas nécessaire que vous veniez avec moi, ma tante, à moins que vous ne le désiriez.

— Crois-tu que je te laisserai aller seul ? reprit miss Ludington d’une voix mal assurée. Est-ce que cela ne m’intéresse pas autant que toi.

— Où habite cette Mrs Legrand ? demanda Paul.

— Je ne puis réellement pas vous le dire, répondit Mrs Slater. Il y a quelque temps que j’ai assisté à la séance dont nous venons de parler ; tout ce que je me rappelle, c’est que c’était quelque part dans la partie basse de la cité, à l’est de Broadway, je crois.

— Votre amie pourrait peut-être vous donner l’adresse exacte ? suggéra miss Ludington.

— Certainement, répondit Mrs Slater. Si elle va encore à ces séances, elle doit la connaître. Les médiums ne restent généralement pas longtemps dans le même endroit et il est bien possible que Mrs Legrand ne soit plus à New-York. Mais je vous promets d’essayer d’avoir son adresse. Et maintenant, ma chère, je vous demanderai la permission de me retirer dans ma chambre, car je suis un peu fatiguée de notre promenade à travers le village.

V

Mrs Slater partit le jour suivant. Le surlendemain elle écrivait à miss Ludington :

« Je suis bien heureuse de vous avoir vue, car si j’avais remis ma visite de vingt-quatre heures seulement, j’aurais été obligée d’y renoncer. J’ai appris, en rentrant chez moi, qu’on offrait à mon mari un emploi lucratif à Cincinnati, à la condition expresse qu’il s’y rendît sur-le-champ. Nous avons dû faire un déménagement rapide, et nous partons ce soir. Il est peu probable que nous revenions jamais habiter l’Est… etc. »

Elle ajoutait en post-scriptum : « J’ai été si occupée depuis que je vous ai quittée que je n’ai pas songé à chercher l’adresse du médium. Vous avez probablement oublié notre causerie à son sujet ; en ce cas, le mal n’est pas grand. Mais cela me contrarie pourtant de vous manquer de parole. J’essayerai de trouver un moment avant mon départ pour écrire à cette amie dont je vous ai conté l’histoire. »

Au lieu d’un désappointement, miss Ludington éprouva une certaine satisfaction en apprenant que Mrs Slater avait oublié sa promesse et souhaita même qu’elle ne trouvât pas le temps d’écrire à Mrs Rhinehart, de sorte qu’il ne fut plus question de consulter un médium. En y réfléchissant froidement, elle avait compris qu’une semblable démarche, faite par une personne de sa condition, était non seulement déraisonnable, mais de plus inconvenante. Elle était même surprise de penser que ses sentiments avaient pu être surexcités au point de lui faire envisager sérieusement ce projet.

Toujours miss Ludington avait considéré le spiritisme comme une superstition basse et immorale, impliquant invariablement la fraude chez ses propagateurs et la folie chez ses dupes, superstition indigne de l’attention des personnes intelligentes et bien élevées. Quant à supposer que cette Legrand pût lui montrer l’esprit de sa forme antérieure ou quelque autre esprit, c’était évidemment sottise que de le croire une minute.

Si la lettre de Mrs Slater avait soulagé miss Ludington d’une grave préoccupation, elle avait en revanche fort désappointé Paul. Ses préventions contre le spiritisme étaient aussi profondément enracinées que celles de sa tante, mais cependant il n’était pas loin d’admettre avec Mrs Slater qu’un peu de vérité pouvait s’y trouver mêlée à beaucoup de fraude ; par conséquent, il lui semblait à demi possible que Mrs Legrand réussit à lui montrer dans une rapide vision la forme vivante de l’esprit qu’il adorait. Cette espérance, si incertaine qu’elle fût, s’était complètement emparée de son imagination. Il lui importait peu qu’il y eût une chance sur mille ou sur dix mille ; il était comme ces joueurs auxquels l’unique idée de gagner le gros lot fait oublier les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf numéros qui ne sortent pas.

Avant la visite de Mrs Slater il se complaisait dans sa passion immatérielle parce qu’il n’avait jamais attendu rien de plus sur cette terre ; mais, depuis qu’il avait entrevu le vague espoir de contempler sa bien-aimée, toute sérénité l’avait abandonné. Il était résolu à chercher lui-même la demeure de Mrs Legrand, et, s’il ne la trouvait pas, à consulter un autre médium. L’expérience seule pouvait maintenant calmer la fièvre qui lui brûlait le sang, soit en justifiant son désir audacieux, soit en prouvant qu’il était chimérique.

Trois jours après, miss Ludington reçut une lettre de Mrs Rhinehart.

« Un mot de mon amie, Mrs Slater, disait-elle, m’a informée que vous désiriez l’adresse de Mrs Legrand, dans le but d’obtenir une séance privée. J’ai cette adresse, et j’aurais pu vous l’envoyer tout de suite, mais Mrs Legrand est tellement surchargée d’occupations qu’une requête par lettre, surtout faite par une étrangère, n’aurait probablement eu aucun résultat satisfaisant.

« Très désireuse d’obliger une amie de Mrs Slater, je suis donc allée moi-même trouver la personne en question pour prendre un rendez-vous. Elle m’a d’abord répondu qu’elle avait plus d’engagements qu’elle n’en pouvait tenir et déclaré qu’il lui était impossible de vous accorder ce que vous demandiez. Cependant, lorsque je lui eus expliqué que vous croyiez que nos personnalités passées avaient des âmes distinctes de nos personnalités présentes et que vous désiriez vous en assurer, la question lui sembla si intéressante que, séduite par sa nouveauté, elle remit à l’instant un engagement antérieur et me pria de vous dire qu’elle vous attendrait demain soir à neuf heures, n°– Dixième rue Est. Elle m’a avoué que, bien que n’ayant jamais entendu parler de votre croyance, quelques mystérieuses relations avec le monde des esprits lui faisaient supposer que vous ne vous trompiez pas. Aussi c’est presque avec autant de confiance que vous-même qu’elle attend l’issue de la séance de demain. Craignant de laisser échapper une occasion qui pourrait ne plus se présenter de longtemps, j’ai pris sur moi de conclure l’engagement. J’espère ne pas avoir mal fait et je vous prie de croire, etc. »

Quand miss Ludington eut communiqué cette lettre à Paul, elle insinua un peu timidement qu’il n’était pas trop tard pour se dégager. Elle enverrait à Mrs Legrand ses honoraires en lui disant qu’elle ne serait pas libre le lendemain, et les choses en resteraient là. Paul la regarda avec étonnement et répondit qu’il irait seul. Miss Ludington déclara alors, pour la seconde fois, qu’elle l’accompagnerait et ne revint plus sur ce sujet.

En réalité, elle ne désirait point tout de bon se dédire. La lettre de Mrs Rhinehart avait eu sur ses sentiments la même influence que sa conversation avec Sarah Slater quelques jours auparavant. Comment pouvait-elle supposer que Mrs Legrand n’était pas de bonne foi, depuis qu’elle savait que l’immortalité de nos personnes passées lui semblait raisonnable ? Quelles étaient les expériences surnaturelles qui avaient préparé cette femme à accepter une théorie purement absurde aux yeux de tous les autres ? Quels vagues indices, quelles furtives étreintes, quels mystérieux murmures des âmes avait-elle surpris dans l’entremonde incertain où elle poussait ses investigations ?

L’opinion de Mrs Legrand devait faire autorité en ces matières ; aussi l’empressement avec lequel de prime abord elle offrait de tenter l’expérience souhaitée impressionna-t-elle favorablement miss Ludington. Celle-ci croyait maintenant, non seulement possible, mais probable, qu’elle aurait le lendemain soir la radieuse vision de sa jeunesse. Elle essayait en vain de maîtriser le trouble dans lequel la jetait l’idée seule de voir apparaître un esprit qui était elle-même, – un être qui venait de contempler Dieu face à face et de franchir les bornes redoutables de l’éternité.

Quant à Paul, il s’abandonnait entièrement à une espérance délirante. Il allait enfin voir son immortelle maîtresse ; la voir vivre, marcher, sourire. Daignerait-elle le regarder ?… Il se sentait aussi peu de force pour supporter son amour que son indifférence. L’excès de la joie tue comme l’excès de la douleur.

La lettre de Mrs Rhinehart était arrivée le matin. Pendant le reste de cette journée, miss Ludington et Paul, absorbés dans leurs réflexions, semblaient s’être totalement oubliés l’un l’autre. En sortant de table, après un repas silencieux, ils allèrent chacun de leur côté. Ils étaient surexcités au point de ne pouvoir parler de ce qui les préoccupait.

Miss Ludington ne réussit pas à fermer l’œil de la nuit. Vers deux heures du matin, elle entendit Paul descendre au rez-de-chaussée. Elle passa une robe de chambre et le suivit sans faire de bruit.

Par la porte entrebâillée du salon, elle le vit debout devant la cheminée, les yeux levés vers le portrait d’Ida, lui souriant, lui parlant doucement. Elle entra et posa sur son bras une main légère.

— Mon cher enfant, lui dit-elle, tu ferais mieux d’aller te coucher.

— Non, je ne puis dormir. Il faut que je lui parle. Songez donc, ma tante, que nous la verrons demain !

L’exaltation nerveuse du jeune homme était arrivée à son paroxysme. Il éclata en sanglots. Sa vieille amie constata qu’il aimait Ida encore plus qu’elle ne l’avait jamais aimée et l’idée que le pauvre garçon devrait peut-être renoncer à l’espoir auquel il s’était si vite attaché l’épouvanta. Pouvait-on sans folie s’attendre à autre chose qu’à un désappointement ?

La confiance absolue de Paul avait ébranlé la sienne.

VI

Il y avait une grande distance entre la propriété de miss Ludington et la dixième rue Est. La voiture fut donc commandée pour sept heures. Aussitôt après le dîner, auquel Paul et sa tante ne touchèrent pas, ils se mirent en route.

— J’ai peur que nous n’entreprenions quelque chose de coupable et d’absurde, insinua encore une fois timidement la vieille dame.

Paul ne répondit pas. Le trajet se fit en silence.

Au bout de deux heures, la voiture s’arrêta devant une maison de briques en tous points semblable à celles qui l’entouraient. Rien n’indiquait ce qui s’y passait d’extraordinaire, sauf une petite carte fixée à la porte et sur laquelle on lisait :

Madame LEGRAND

Medium extra-lucide

SÉANCES DE MAGNÉTISME

Une petite fille de dix ou douze ans, à l’air vieillot, vint ouvrir. Ses grands yeux noirs, ses longues boucles pendantes autour de sa figure pâle lui donnaient un air étrange tout à fait en rapport avec le caractère du logis. Elle fit entrer les visiteurs dans un parloir où étaient assis une dame et un monsieur qui se nommèrent. C’était Mrs Legrand et le docteur Hull, son homme d’affaires.

Ce dernier était de haute taille. Un grand front, des lunettes d’or et une longue barbe blanche contribuaient à lui donner l’air respectable et imposant. Son langage était celui d’un homme bien élevé.

Mrs Legrand avait le teint bistré et les yeux cernés de noir comme ceux d’une personne malade. Ses cheveux grisonnants étaient coupés courts. Ses manières languissantes indiquaient qu’elle souffrait d’un épuisement nerveux. Elle parlait avec peine en fermant à demi les paupières.

— Mrs Rhinehart vous a sans doute fait part, dit-elle à miss Ludington, de l’intérêt que je prends à la question qui vous occupe ? Si l’expérience que nous allons tenter ce soir réussit, le spiritisme aura fait un grand pas en avant.

— Quel que soit le résultat, ma conviction restera la même, dit miss Ludington.

— Je suis bien aise de vous entendre parler ainsi, reprit languissamment Mrs Legrand, mais je crois que nous réussirons, et mes pressentiments me trompent rarement.

Paul frissonna en entendant ces mots. Le silence qui suivit fut rompu par le docteur Hull :

— Désirez-vous que nous commencions tout de suite ?

— Certainement, murmura d’une voix éteinte Mrs Legrand. Veuillez, je vous prie, montrer le cabinet.

Le docteur Hull se leva.

— Nous avons l’habitude, dit-il, de faire visiter le cabinet que Mrs Legrand occupe pendant son sommeil, au moment où l’esprit prend un corps, afin que les personnes qui assistent à la séance puissent s’assurer que toute fraude est impossible. Soyez assez aimables pour venir de ce côté ?

La pièce où on les avait fait entrer était longue et coupée par une double porte à coulisse qui la partageait en deux salons d’égales dimensions, l’un donnant sur la rue, – c’était celui où avait lieu cette conversation, – l’autre sur le derrière de la maison.

Celui-ci ne contenait aucun meuble, et son unique fenêtre sans rideaux était fermée par des volets intérieurs. Rien de ce qui s’y passait ne pouvait échapper à l’observation de ceux qui étaient dans le premier salon. Dans l’angle du fond à droite, il y avait une petite pièce de six pieds sur cinq environ, formée par une cloison qui s’élevait jusqu’au plafond. C’était le cabinet dont avait parlé le docteur. Il n’avait ni fenêtre ni porte, excepté celle qui lui servait de communication avec le second salon. Le mobilier se composait uniquement d’un canapé d’osier sous lequel il était impossible de se cacher sans être vu.

— Mrs Legrand est étendue sur ce canapé pendant sa léthargie ; c’est alors que l’esprit apparaît, expliqua le docteur Hull.

Un tapis cloué recouvrait le parquet du cabinet. Les murs étaient nus et blanchis à la chaux, le plafond sans ornements.

Le docteur insistait pour établir de la façon la plus évidente, en frappant de grands coups sur les murs et en relevant le tapis, qu’il n’y avait ni panneau glissant, ni trappe à l’aide desquels une fraude eût été possible.

Le calme absolu de ces gens et les efforts consciencieux qu’ils faisaient pour prouver que le phénomène qui allait se produire était surnaturel, auraient quelque peu déconcerté des incrédules même. Miss Ludington et Paul ne doutaient plus maintenant qu’ils ne fussent sur le point de voir s’accomplir le prodigieux mystère qu’ils avaient à peine osé rêver. Ils suivirent machinalement le docteur dans sa tournée d’inspection, absorbés par leurs pensées et répondant d’un air distrait à ses remarques.

Ces recherches n’avaient, d’ailleurs, aucun intérêt pour eux. Ils étaient disposés à tout accepter, car ils savaient bien que, quels que fussent les stratagèmes habituels de la maison, Ida, s’ils la reconnaissaient, arriverait certainement de la terre des esprits ; on ne pouvait les tromper sur les traits qui, depuis tant d’années, étaient gravés dans leur mémoire. Le cabinet avait peut-être plusieurs issues cachées. Que leur importait ; ils défiaient l’imposteur le plus habile de les abuser !

Quand on fut rentré dans le premier salon, le docteur Hull ferma à double tour la porte du vestibule, seule communication qui existât entre ces deux pièces et le reste de la maison. Il plaça devant elle une grande chaise, et donna la clef à Paul.

Mrs Legrand se leva sans parler, traversa le premier salon et entra dans le cabinet.

À ce moment miss Ludington fut prise d’une violente envie de fuir, non qu’elle ne désirât ardemment contempler la vision qui approchait, mais parce qu’une crainte respectueuse l’écrasait, pour ainsi dire. Elle sentait qu’elle n’était pas prête. Elle aurait voulu avoir encore un peu de temps pour se recueillir, mais il était trop tard.

Le docteur Hull aligna trois chaises dans la baie qui séparait les deux salons. Il invita miss Ludington à s’asseoir sur le siège du milieu, ce qu’elle fit en tremblant de tous ses membres. Paul prit celui de droite ; l’autre était probablement destiné au docteur.

La petite fille, qui s’appelait Alta, et qui semblait être la fille de Mrs Legrand, s’assit au piano placé dans le premier salon.

Tout étant prêt, le docteur baissa le gaz, en laissant juste assez de lumière pour qu’on pût reconnaître les traits d’un visage, sans toutefois en pouvoir distinguer tous les détails. La flamme des deux becs fixés dans le mur de séparation de chaque côté de la baie était bleue, ce qui prêtait à toutes choses une étrangeté particulière. Ils étaient placés de façon à éclairer l’apparition qui devait sortir du cabinet.

Le docteur Hull s’assit enfin sur la chaise qui restait vacante près de miss Ludington. Un silence de quelques moments suivit, pendant lequel le cœur de Paul battit à se rompre. Alta commença alors à frapper en sourdine et avec sentiment une lente succession d’accords dont la mélancolie doucement enveloppante évoquait l’idée des mystérieuses fatalités et des profondes tristesses de la vie. Il sembla à deux de ses auditeurs qu’elle avait joué des heures, quoiqu’il ne se fût probablement écoulé que quelques minutes depuis qu’elle était au piano. Enfin, les accords se ralentirent, s’affaiblirent, puis cessèrent tout à fait.

Un souffle froid passa sur les assistants, et, dans l’encadrement de la porte du cabinet, ils virent apparaître une belle jeune fille. Elle resta quelques secondes immobile, puis glissa jusque dans la chambre par mouvements imperceptibles.

La lumière qui avait semblé si faible était maintenant suffisante pour faire ressortir chacun de ses traits. Peut-être était-elle éclairée par une flamme intérieure.

Paul entendit miss Ludington pousser un soupir ; mais elle serait morte à ses côtés qu’il n’aurait pas pu quitter des yeux l’apparition. Car Ida était devant lui, non plus sa froide image, mais Ida elle-même, radieuse de vie.

Elle était vêtue de blanc et décolletée comme dans son portrait. Que le peintre avait été inhabile à rendre les ravissants contours de sa taille, la douceur enchanteresse de son regard ! Ses cheveux dorés tombaient en grosses boucles autour de son visage et sur ses épaules éblouissantes. Un sourire entr’ouvrait ses lèvres. Elle s’avança ainsi, légère et comme portée par des ailes, vers les spectateurs ravis. Ses yeux s’arrêtèrent sur miss Ludington avec une expression de tendresse qui semblait trop vive et trop pure pour des yeux mortels. Puis ils se tournèrent vers Paul, et son sourire angélique devint celui d’une femme. La flamme de ses yeux bleus le brûla jusqu’à la moelle des os.

Elle s’approcha si près qu’il aurait pu la toucher. Sa beauté le transporta. Oubliant tout, il fut sur le point de la serrer entre ses bras, mais elle recula avec un signe de tête négatif. De même que le vent en inclinant les épis, moire soudain un champ de blé, une ombre imperceptible passa sur son visage. Lentement, obéissant comme à regret à une force inconnue, elle recula sans les quitter des yeux jusqu’à la porte du cabinet et disparut.

Alta recommençait à plaquer les mêmes accords lents et graves, mais cette fois elle ne joua pas longtemps. La voix de Mrs Legrand l’appelait, très faible. Elle se glissa entre les sièges qui barraient le passage et entra dans le cabinet en tirant une portière derrière elle.

Le docteur Hull leva le gaz et tourna la clef qui fermait la porte d’entrée :

— C’est la séance la mieux réussie que j’aie jamais vue, dit-il. Elle a dû avoir lieu dans des conditions plus favorables que d’habitude. Êtes-vous contente, miss Ludington ?

Le ton détaché du docteur, la brusque transition entre le demi-jour du monde surnaturel et la lumière crue du gaz, ébranlèrent tellement les nerfs de la pauvre femme qu’avec un geste accablé elle cacha sa figure entre ses mains.

Alta vint dire que sa mère désirait qu’on visitât une seconde fois le cabinet.

Miss Ludington ne sembla pas entendre cette requête, mais Paul, dont les yeux étaient restés fixés dans le vide comme s’ils suivaient encore l’apparition, se leva et accepta avec empressement l’invitation de l’enfant. La vive curiosité avec laquelle il scruta les moindres coins du cabinet, le désappointement qui se peignit sur ses traits quand il n’aperçut que Mrs Legrand et Alta, eussent pu faire croire qu’il soupçonnait quelque fraude. Loin de là, il avait inconsciemment espéré voir quelques instants de plus Ida en entrant dans la pièce où elle venait de disparaître.

Il avait trouvé Mrs Legrand encore étendue sur le canapé où Alta lui faisait respirer des sels. Elle se leva et rentra dans le premier salon, soutenue par sa fille. Elle semblait anéantie. Sa figure était d’une pâleur livide ; les cercles noirs qui entouraient ses yeux étaient plus accusés que jamais. Se laissant tomber dans un fauteuil, elle renversa sa tête sur le dossier et ferma les yeux.

Comme son état n’inspirait aucune surprise au docteur, miss Ludington et Paul en conclurent qu’elle devait être ainsi après chaque séance.

Elle demanda d’une voix éteinte si miss Ludington avait été satisfaite. Celle-ci répondit qu’elle l’avait été au-delà de ses espérances. Le docteur décrivit avec enthousiasme la manifestation. Il déclara qu’un monde spirituel, jusqu’alors inconnu, venait de se révéler, et qu’une ère nouvelle s’ouvrait pour le spiritisme.

— Voilà trente ans que je me suis voué à l’étudier, répéta-t-il, et je n’ai jamais assisté à une séance aussi étonnante que celle-ci. Je suis pris de vertige quand je pense au champ de spéculations qui s’étend devant nous ! Les esprits de nos personnalités passées !… Et pourquoi pas ?… Pourquoi pas ?… Comme toutes les découvertes, celle-ci semble très simple depuis qu’elle est faite. C’est ce qui explique certainement la multitude d’esprits inconnus dont les médiums ont si souvent conscience et le grand nombre d’esprits matérialisés que personne ne reconnaît.

Cependant, l’apparence maladive du médium éveilla l’intérêt de miss Ludington en dépit de ses préoccupations égoïstes.

— Mrs Legrand est-elle toujours dans cet état de prostration après chaque séance ? demanda-t-elle.

— Pas autant, d’ordinaire, répondit le docteur Hull. La tension de ses forces vitales est toujours très pénible, mais elle l’est particulièrement lorsque, comme ce soir, un nouvel esprit se matérialise. C’est avec sa propre substance (je ne pourrais dire comment, n’en sachant pas plus long que vous là-dessus), que sont tissés le voile de chair et même les vêtements que l’esprit prend pour apparaître. Mrs Legrand souffre d’une maladie de cœur ; les séances ne sont donc pas seulement plus fatigantes pour elle que pour un autre médium, elles sont réellement dangereuses. Je le lui ai dit comme médecin et d’autres médecins l’ont avertie aussi. Elle court le risque de mourir un jour ou l’autre en léthargie.

Paul parla pour la première fois :

— Quel effet, demanda-t-il, croyez-vous que produirait sur l’esprit évoqué la mort du médium survenue pendant la matérialisation ?

— Le cas ne s’est jamais présenté, répondit le docteur.

— Supposons… L’esprit n’est-il pas dans la dépendance du médium pour quitter sa forme passagèrement matérielle aussi bien que pour l’adopter ?

— Je comprends… je comprends… Vous croyez que si le médium mourait dans ces conditions l’esprit pourrait rester matérialisé ?

— Sans doute. La mort du médium fermerait la porte qui le sépare du monde des esprits ; il se retrouverait prisonnier dans la vie avec nous. Et qui sait s’il n’hériterait pas de l’existence physique qui abandonne le médium au moment même, puisqu’il possède déjà une partie de ce fluide vital ? Il me semble que tout le reste affluerait vers lui et compléterait la matérialisation. Qu’en dites-vous ?

— Vraiment ? L’esprit reprendrait un corps terrestre comme le nôtre, s’écria miss Ludington éperdue.

— Ce ne sont que des suppositions, mais je me figure que l’esprit dépouillé de ses qualités surnaturelles rentrerait dans ce monde sans d’autres souvenirs que ceux qu’il possédait au moment où jadis il l’a quitté.

— Après ce que j’ai vu ce soir, rien ne me paraît impossible ! dit miss Ludington.

— Comme le suggère à merveille miss Ludington, ajouta le docteur Hull, lorsqu’il s’agit de spiritisme on cesse bientôt de considérer si une chose semble impossible ou non, du moment qu’elle est vraie. En cas de mort instantanée du médium, l’esprit serait impuissant à quitter le corps qu’il a revêtu et même il hériterait peut-être de la vie terrestre de son évocateur. Le point faible de la conjecture (celui qui, selon moi, renverse complètement vos arguments), c’est que la mort n’est presque jamais, sinon jamais, absolument instantanée ; elle ne l’est que relativement, et je crois que le plus petit intervalle de temps doit suffire à l’esprit pour se dématérialiser. Par conséquent, le résultat, possible en théorie, est pratiquement impossible.

— Vous avez sans doute raison, dit Paul. Je hasardais une simple hypothèse.

— Pourquoi Mrs Legrand persiste-t-elle à donner des séances, si elle n’est pas en état de le faire sans danger ? demanda miss Ludington.

— Nous autres spirites, répondit le docteur, nous n’envisageons pas la mort de la même manière que le vulgaire. Nos médiums surtout, intermédiaires constants entre les esprits et les mortels, passent avec indifférence de cette vie dans un monde plus vaste. Vous savez que Mrs Legrand est universellement reconnue aujourd’hui comme le meilleur médium des États-Unis. Beaucoup d’esprits qui ne peuvent pas être matérialisés par d’autres le sont par elle. Elle sait donc, qu’à ses risques et périls, il faut qu’elle accomplisse une mission. Je doute que la séance de ce soir eût réussi avec un autre médium.

Miss Ludington et Paul se levèrent pour prendre congé. Le docteur les accompagna jusqu’à leur voiture et fut obligé de leur rappeler, tant ils étaient troublés, les honoraires qu’ils devaient à Mrs Legrand.

VII

Il y a une très grande différence entre la foi la plus profonde et la certitude absolue. Miss Ludington et Paul croyaient tous deux fermement, avant d’aller chez Mrs Legrand, à l’existence immortelle et distincte de leurs personnalités passées, et cependant l’apparition d’Ida les laissa stupéfaits.

Ils parlèrent peu en retournant chez eux. Miss Ludington s’écria seulement, comme frappée d’une crainte respectueuse.

— Oh ! Paul ! n’était-ce pas étrange ?

— Étrange ? répéta-t-il comme un écho. Vous choisissez mal vos expressions, ma tante ! Dites plutôt qu’il serait étrange que nous autres mortels, nous fussions isolés ici-bas et sans communications avec l’éternité.

— N’importe, si je ne t’avais pas accompagné ce soir, j’aurais bien difficilement cru le récit que tu m’aurais fait en rentrant. Quand je songe que j’aurais pu ne pas aller à cette séance, ne pas voir ma chérie, ne pas sentir son doux regard chercher le mien ! J’étais sûre que je la reconnaîtrais, mais je n’osais pas espérer qu’elle saurait qui je suis, car si, moi, je me la rappelle, naturellement elle ne me vit jamais sur cette terre.

— C’est comme esprit qu’elle vous connaît, c’est de cette manière qu’elle me connaît, et qu’elle sait que je l’aime, fit Paul avec un tremblement dans la voix.

— Il résulte clairement de tout ceci, dit miss Ludington, que les esprits de nos individualités passées nous aiment comme nous les aimons. Si nous soupirons après eux, ils veillent sur nous en attendant que nous ayons achevé le voyage qu’ils avaient commencé. Si tout le monde était convaincu comme je le suis maintenant de cette grande vérité, personne ne se sentirait plus jamais isolé sur la terre.

Paul avait hâte d’arriver et de se trouver seul. Il resta jusqu’au matin comme en extase, immobile, sans lumière, un sourire stéréotypé sur les lèvres. Qu’étaient les joies de l’amour charnel auprès des transports qu’il ressentait ? Qu’étaient les flammes fumeuses des passions terrestres auprès de cette flamme pure presque trop ardente pour être supportée par un cœur de chair et de sang ? Être aimé d’une immortelle ! Il lui semblait, en y songeant, que le voile entre le temps et l’éternité se déchirait au souffle de sa passion que les limites de la nature et du surnaturel étaient à jamais confondues. Ces émotions surhumaines le brisaient. Enfin, le jour commençant à poindre, un grand calme succéda à son délire. Il se coucha et dormit profondément, jusque dans l’après-midi. Miss Ludington l’attendait avec impatience. Elle avait besoin de lui entendre dire que l’apparition de la veille n’était pas un rêve.

Paul avait quelques courses à faire pour sa tante ce jour-là à Brooklyn. Les personnes auxquelles il parla lui semblèrent toutes des ombres. Aussitôt qu’il fut libre, il se dirigea vers New-York et se trouva bientôt dans la Dixième rue Est. Il y était venu involontairement, poussé par le désir de se rapprocher du lieu où l’esprit s’était manifesté si peu de temps auparavant. Il marcha de long en large devant la maison pendant une heure, puis s’arrêta sur le trottoir opposé pour contempler les persiennes closes du salon. Il était absolument inconscient d’avoir éveillé la curiosité des voisins et les soupçons du policeman du coin.

Enfin, traversant la rue, il sonna. Après un long intervalle, Alta vint ouvrir. Paul demanda s’il pourrait voir Mrs Legrand. Alta répondit que sa mère était malade et dans l’impossibilité de recevoir. Il demanda alors le docteur Hull. Celui-ci était sorti.

— Je désire prendre jour pour une seconde séance, dit-il.

— Voulez-vous écrire ou revenir demain ? répondit Alta d’un air affairé.

— Je reviendrai.

Il hésita et reprit timidement :

— Pardon,… puis-je vous demander s’il y a quelqu’un, en ce moment, dans le salon où nous nous tenions hier ?

— Il n’y a personne, répondit la petite fille ?

— Permettez-moi donc d’entrer et de regarder l’endroit où elle était. Je ne vous dérangerai pas longtemps.

Alta, en qualité de gardienne d’une maison de mystère avait sans doute l’habitude de voir des gens bizarres et curieux de bizarreries. Elle le pria simplement d’attendre dans le vestibule qu’elle eut parlé à sa mère. Elle revint ensuite avec la permission désirée, tira une clef de sa poche et ouvrit la porte du salon.

Paul entra. La journée était avancée. Les persiennes fermées, les rideaux épais rendaient la pièce presque obscure. On devinait seulement que tout y était dans le même ordre que la nuit précédente. Les bruits de la rue ne pénétraient que faiblement dans l’appartement clos. Paul se dirigea, comme s’il foulait aux pieds une terre sainte, vers la place qu’il avait occupée pendant la séance de spiritisme.

Aidée par l’obscurité, le silence et la similitude des objets qui l’entouraient, son imagination lui retraça si nettement la scène de la veille qu’il lui devint impossible de distinguer l’apparence de la réalité. Il revit une forme radieuse, des yeux bleus dont le regard le brûla. Transporté, il étendit les bras. Une exclamation d’Alta chassa la vision ; il s’aperçut qu’il souriait dans le vide.

Paul quitta la maison en proie à un bonheur extatique, persuadé qu’il avait réellement revu Ida, que son amour avait été assez puissant pour la faire apparaître une seconde fois, sous une forme un peu moins matérielle seulement que la première.

Il ne parla pas de son expérience à miss Ludington, il garda comme un précieux secret cette entrevue qu’Ida n’avait accordée qu’à lui seul.

Il revint le lendemain et vit le docteur qui ne put lui fixer de jour pour une nouvelle séance, à cause du mauvais état de la santé de Mrs Legrand.

— Est-elle sérieusement malade ? demanda Paul avec anxiété.

— Je ne le crois pas ; mais, elle a, je vous l’ai dit, une maladie de cœur, provoquée par les crises nerveuses auxquelles nos médiums sont sujets ; or une maladie de cœur peut toujours inopinément mal tourner.

— Est-elle bien soignée ?… Si elle ne l’était pas, faute d’argent, je serais heureux d’y pourvoir.

Le docteur remercia, il était son médecin et connaissait mieux qu’un autre la constitution de la malade.

— Vous semblez vous intéresser beaucoup à elle ? ajouta-t-il avec un peu de surprise.

— Peut-on s’en étonner ? N’est-elle pas l’intermédiaire entre le monde des esprits et le nôtre ? Excusez mon égoïsme, mais j’ai peur que sa mort ne me ferme pour toujours la porte dont elle a la clef.

— Je vous excuse, reprit le docteur. C’est tout naturel.

— Il est terrible de penser, dit Paul en donnant un libre cours à son émotion, que cette clef se trouve entre les mains d’une femme faible et maladive !

— C’est terrible sans nul doute, mais c’est d’accord avec les lois qui régissent le monde. Le pouvoir d’évoquer des esprits fut toujours octroyé à des êtres faibles et maladifs. Ce que le monde appelle spiritisme n’est pas un phénomène isolé ou une série de phénomènes isolés. L’univers entier n’est qu’esprit. Les mères ne sont-elles pas des médiums plus merveilleux encore que les nôtres ? Nos médiums évoquent des esprits qui ont déjà vécu, pour les faire passer pendant quelques instants sous nos yeux ; mais ces autres femmes, les mères, font sortir des âmes du néant, leur donnent un corps, les mettent en mesure de parler, de travailler, d’aimer et de haïr quelque quarante, cinquante, ou soixante-dix ans.

— Pourvu que je la revoie ! murmura Paul.

La séance chez Mrs Legrand n’avait pas moins bouleversé miss Ludington que Paul lui-même. Elle se fiait maintenant sans réserve à des promesses qui lui avaient jusque-là semblé trop belles pour pouvoir être tenues en entier.

Quand Paul lui apprit que Mrs Legrand était malade, quand il exprima la crainte qu’elle ne mourût, miss Ludington fut certainement peinée, mais la pensée de ne plus revoir Ida ici-bas ne lui sembla pas aussi intolérable qu’à lui-même. Son cœur se reposait surtout dans l’espoir de la retrouver pour toujours dans le ciel, car elle touchait à la fin de sa vie.

Comment eût-il pensé de même ? Il était jeune ; la mort, le ciel étaient bien loin de ses vingt ans. Les visites de sa bien-aimée pouvaient seules lui faire supporter la longueur et la tristesse du chemin. La nature de ses sentiments pour Ida avait changé depuis qu’elle lui était apparue sous une forme réelle. Son culte pour un idéal doux et troublant devenait une passion pareille à celle que peut inspirer une femme vivante. Il pensait à elle non plus comme à un esprit inaccessible et serein, mais comme à une ravissante créature aux yeux rayonnante d’amour.

Il ne lui était plus possible, dorénavant, de retrouver en face du portrait son émotion des temps passés. Le charme était rompu. Ce sourire qui lui semblait autrefois si doux, le laissait indifférent. Ces yeux qui lui paraissaient naguère si tendres, manquaient d’expression. Ces lèvres, qui avaient cependant attiré ses lèvres d’enfant, n’offraient pas les suaves contours de celles d’Ida. Le portrait, lui aussi, s’était transformé. Il avait l’air dur, raide et sans vie. L’original l’avait éclipsé. Il est heureux pour les peintres que leurs modèles défunts ne reviennent pas souvent sur terre.

Si Mrs Legrand avait été sa propre mère, Paul ne se fût pas montré plus assidu chez elle, ni plus heureux d’apprendre, au bout de quelques jours, que son état s’améliorait. Le docteur Hull lui dit qu’à en juger par les crises précédentes, elle serait probablement assez forte le lendemain pour reprendre ses séances.

— Elle a su, ajouta-t-il, que vous étiez venu prendre de ses nouvelles et, bien qu’elle ne se flatte pas que cet intérêt s’adresse à elle seule, elle vous en est si reconnaissante qu’elle tient à vous réserver sa première soirée.

VIII

Quoique miss Ludington n’eût pas souhaité cette seconde séance aussi passionnément que Paul, elle n’en éprouvait pas moins les transports d’une délicieuse attente, lorsque la voiture s’arrêta le lendemain soir, à neuf heures, devant la porte de Mrs Legrand. Quant à Paul, il s’était habillé avec le plus grand soin pour la circonstance et paraissait tout à fait à son avantage. Il s’était dit : « Ne dois-je pas agir avec la même correction que s’il s’agissait d’une rencontre humaine ? » Peut-être, dans le fond de son cœur, avait-il, ainsi que tous les amoureux, le désir de plaire à sa maîtresse.

Alta les fit entrer dans le salon où étaient déjà le docteur Hull et Mrs Legrand. Celle-ci avait très mauvaise mine et, si elle ne semblait pas plus malade que la première fois, c’est qu’elle avait paru alors aussi malade que possible. On s’informa de sa santé ; elle avoua qu’elle ne se trouvait pas encore suffisamment rétablie pour reprendre ses séances. Le docteur l’avait suppliée de remettre ce rendez-vous, mais elle ne l’avait pas fait dans la crainte de les contrarier.

— Nous regretterions d’être cause d’une aggravation dans votre état, n’est-ce pas, Paul ? dit miss Ludington, non sans ressentir un vif désappointement.

Cet appel aux sentiments généreux de Paul ne reçut pas une réponse aussi prompte qu’on aurait dû s’y attendre. Il se sentit, dans le secret de son cœur, aussi coupable qu’un assassin, car il souhaitait que cette femme risquât non seulement sa santé, mais sa vie même afin qu’il eût le bonheur de revoir Ida un instant. Il faisait un violent effort pour refouler ses impressions lorsque Mrs Legrand, qui suivait du regard, entre ses paupières demi-closes, le combat qui se livrait en lui, mit fin à la discussion en disant d’un ton qui n’admettait pas de réplique :

— Il est inutile d’insister. Je vous suis très reconnaissante de l’intérêt que vous me portez, mais j’ai l’habitude de tenir mes engagements. Je crois bien que je n’en serai pas plus mal pour m’être imposé cet effort. Docteur, voulez-vous faire visiter le cabinet ?

— Ce n’est pas nécessaire, dit Paul.

— Nos clients refusent parfois, reprit le docteur Hull. Nous sommes très touchés de la confiance qu’ils nous témoignent, mais nous tenons beaucoup à prouver que nous la méritons. Les soupçons qui ne leur viennent pas à l’esprit sur le moment peuvent ensuite se développer, ou leur être suggérés par d’autres personnes auxquelles ils n’auraient pas de réponse péremptoire à faire.

Miss Ludington et Paul se levèrent donc pour le suivre. Ils retrouvèrent tout dans le même état. Il n’y avait de cachette ni dans le cabinet ni dans le second salon et nul moyen apparent d’entrer dans ces deux pièces, sans traverser celle où se trouvaient les assistants.

Quand l’inspection fut terminée, les choses se passèrent dans l’ordre déjà indiqué. Mrs Legrand se traîna péniblement vers le cabinet. Le docteur ferma à double tour la porte du vestibule, plaça une chaise devant elle et donna la clef à Paul. Il rangea trois sièges en travers de la baie qui séparait les deux salons. Aussitôt que miss Ludington et Paul y eurent pris place, il baissa le gaz et s’assit à son tour.

Alta se mit au piano et joua longtemps, si longtemps que miss Ludington eut peur que l’expérience fût manquée, ou que Mrs Legrand ne fût morte… Cette horrible pensée jointe à l’anxiété de l’attente était près de la faire crier, lorsqu’un souffle d’air froid lui passa sur le front… Ida apparut dans l’encadrement de la porte du cabinet.

Elle était vêtue de blanc comme la première fois. Les boucles de ses cheveux blonds couvraient ses épaules nues et descendaient jusqu’à sa taille.

Depuis qu’elle était sortie de la pénombre du cabinet, les yeux de Paul s’étaient avidement fixés sur elle. Il savait qu’il n’avait qu’une minute pour graver dans sa mémoire la forme fugitive dont le souvenir devait être la consolation de sa vie. La trame de ses pensées pendant le jour et de ses rêves pendant la nuit, dépendait de la fidélité avec laquelle sa mémoire retiendrait chaque ligne, chaque trait de ce jeune visage. Profondément impressionné par la difficulté avec laquelle il avait obtenu cette seconde séance et par l’incertitude d’en arracher une troisième, il tremblait de ne plus revoir sa maîtresse sur cette terre. Mais lorsqu’elle s’approcha de lui et sourit, il oublia tout et tomba dans un état d’enchantement presque magique qui paralysait à la fois chez lui le vouloir et la pensée.

Soudain il vit un changement extraordinaire transformer tout son être. Elle tressaillit, frissonna, ses yeux inquiets, hagards, ainsi que ceux d’une somnambule qui s’éveille, ne paraissaient plus le reconnaître et exploraient les coins les plus obscurs de la chambre. Elle ébaucha un mouvement vers le cabinet, puis, comme si l’invisible fil qui l’attirait là se fût rompu, elle s’arrêta indécise et s’en alla échouer à l’extrémité opposée du salon.

Au même moment, on entendit un soupir. Le docteur sauta sur ses pieds et, après avoir levé le gaz en passant, courut près de Mrs Legrand. Alta le suivit en poussant un cri sourd. Miss Ludington et Paul, brusquement tirés de la demi-obscurité dans laquelle leurs pupilles s’étaient dilatées, aveuglés par la lumière crue du gaz, ne trouvèrent qu’à tâtons la porte du cabinet.

Un affreux spectacle les attendait là.

Le corps et les jambes de Mrs Legrand reposaient sur le canapé, tandis que le docteur Hull soulevait sa tête qui retombait inerte. Ses yeux étaient entr’ouverts et les cercles noirs qui les entouraient contrastaient avec la pâleur livide du reste de son visage. Une de ses mains pendait à terre, l’autre était crispée sur son corsage et semblait vouloir le déchirer. Un peu d’écume passait entre ses lèvres bleuies.

— Oh ! maman, réveillez-vous, je vous en prie ! Je vous en prie ! criait Alta en sanglotant.

— Est-elle morte ? demanda miss Ludington avec un accent d’horreur.

— Je ne sais pas. J’en ai peur. Je l’avais prévenue ! Mais elle ne voulait pas m’écouter ! répondit le docteur tout en cherchant son pouls et en essayant de dégrafer sa robe.

Il chargea Paul de lui réchauffer les mains en les frottant vigoureusement, tandis que miss Ludington lui jetait de l’eau froide à la figure. Il essaya, mais en vain, d’en faire passer quelques gouttes entre ses dents serrées.

— C’est inutile ! dit-il enfin. Elle est morte.

Miss Ludington et Paul reculèrent éperdus. Alta se jeta sur le corps de sa mère en poussant des cris déchirants.

— Je ne possédais qu’elle au monde ! gémit l’enfant.

— Mrs Legrand avait-elle une famille, des amis ? demanda miss Ludington, qui se sentait en quelque sorte responsable de ce terrible événement.

— Oui, répondit le docteur, elle avait des amis. Soyez sûre qu’ils s’occuperont d’Alta.

Leur présence n’étant plus d’aucun secours, Paul et sa tante, profondément troublés, s’éloignèrent de cette scène douloureuse.

Le drame auquel ils venaient d’assister leur avait fait oublier la séance interrompue d’une façon si soudaine. Ils croyaient que la forme d’Ida avait dû s’évanouir ; mais, en rentrant au salon, ils aperçurent, dans le coin le plus éloigné, une jeune fille qui cherchait, la main levée au-dessus de ses yeux, à éviter l’éclat du gaz, tandis qu’elle examinait curieusement tous les objets qui l’entouraient.

Ils reconnurent Ida, mais Ida transformée ! Ce n’était plus un pâle fantôme affectant pour quelques secondes, à la faveur d’une demi-obscurité, des apparences humaines, c’était une vraie fille de la terre. Ses yeux, au lieu d’une sublime sérénité, exprimaient le trouble, presque l’effroi.

Quand miss Ludington et Paul entrèrent, elle fixa sur eux un regard interrogateur qui n’indiquait nullement qu’elle les reconnût.

— Où suis-je ? demanda-t-elle.

Sa voix grave et douce était un peu voilée par l’émotion.

Après un instant de stupeur pendant lequel ils doutèrent du témoignage même de leurs sens, Paul et miss Ludington virent clair tout à coup… Le prodige dont la possibilité théorique avait été discutée dans la séance précédente et auquel ils avaient à peine osé songer depuis, s’était accompli. Un médium était mort en pleine léthargie, léguant son principe vital à l’esprit matérialisé.

Ce n’était plus l’esprit d’Ida les reconnaissant par une intuition toute surnaturelle, mais Ida Ludington elle-même, celle qui avait quitté la terre quarante ans auparavant et qui, aujourd’hui encore, ignorait tout ce qu’elle avait ignoré à cette époque. Le premier saisissement passé, ils comprirent qu’un miracle leur rendait Ida vivante au moment où l’espoir de jamais revoir son reflet leur était enlevé. Mais comment l’aborder ? Comment répondre à la question qu’elle leur posait en tremblant ?

Le cœur plein de tendresse pour elle, ils ne trouvaient cependant pas de paroles pour la rassurer. Lorsque le docteur Hull entra à son tour, il demeura pétrifié, puis murmura :

— Je n’aurais jamais cru pareille chose possible ! Vous aviez raison, ajouta-t-il en posant sa main sur le bras de Paul. Mon Dieu ! qu’allons-nous lui dire ?

Cependant la jeune fille tremblait toujours. Les regards fixés sur elle, semblaient évidemment accroître son effroi.

— Peut-être m’apprendrez-vous, Monsieur, dit-elle d’un ton suppliant au docteur, comment je suis venue ici ?

Ils commencèrent alors à lui donner tous trois une foule d’explications embrouillées, s’ingéniant à trouver des termes moins ambigus, des analogies plus simples, pour faire entendre à cette épave de l’éternité, si bizarrement échouée sur les rivages du temps, par quel concours de circonstances elle avait été rappelée à son existence terrestre.

Bien que la douceur avec laquelle on lui parlait fût rassurante, ces discours inintelligibles paraissaient augmenter son trouble. Elle tournait alternativement un regard pathétique vers chacun de ses interlocuteurs, puis, découragée, secouait tristement la tête.

— Il me semble que je me suis perdue, dit-elle enfin, en pressant son front entre ses mains. Je ne comprends pas du tout ce que vous dites !

— C’est difficile, en effet, répondit le docteur. Vous comprendrez plus tard. En attendant, allez jusqu’à la porte de cette chambre là-bas, vous y verrez le cadavre d’une femme qui vous a légué la vie. Et vous nous croirez sans nous comprendre.

Il indiquait en parlant, la porte du cabinet ; la ressuscitée se dirigea de ce côté et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Elle recula aussitôt en poussant un cri. Sa terreur faisait pitié. Miss Ludington fut près d’elle en un instant, la soutenant, la calmant. Ida, frémissante, éplorée, appuya sa tête sur son épaule et accepta passivement ses soins. Les boucles d’or effleuraient les cheveux gris, les joues arrondies de la jeune fille touchaient le visage ridé de la vieille femme, et Paul, émerveillé, songeait aux relations qui existaient entre ces deux personnes.

Au bout d’un moment, Ida répondit :

— Vous devez avoir raison, mais ma mémoire est troublée. Je ne puis rassembler mes idées, peut-être y parviendrai-je dans quelque temps.

— Si vous voulez venir avec moi, dit miss Ludington, je vous aiderai de mon mieux. Voulez-vous ?

— Oh oui ! s’écria la jeune fille, quittons cette affreuse maison.

Et elle regarda en frissonnant la porte du cabinet.

Avant de partir, miss Ludington répéta au docteur qu’elle se sentirait soulagée si on lui permettait de payer les frais de l’enterrement et de pourvoir aux besoins d’Alta. Il refusa en assurant que les amis de Mrs Legrand feraient le nécessaire et demanda seulement la permission d’aller les voir pour prendre des nouvelles de la jeune dame qui venait d’hériter de la vie que sa chère amie avait abandonnée.

Miss Ludington sentit qu’elle faisait sans conviction le compliment de condoléance d’usage. Comment pouvait-elle sincèrement dire qu’elle regrettait l’événement qui avait ramené Ida sur terre ? Quant à Paul, il se tut.

Quelques instants après, la voiture les emmenait rapidement. Le bruit des roues sur le pavé eût suffi à rendre la conversation difficile ; d’ailleurs ces trois personnes, si étrangement réunies ne songeaient pas à causer, elles étaient plongées dans leurs réflexions. À la lueur intermittente des réverbères, Paul observait la persistance d’une sorte de stupeur sur les traits d’Ida. Mais quand ils eurent franchi les grilles de la propriété et qu’elle aperçut les maisons du village, ses manières changèrent instantanément. Elle s’écria joyeuse :

— C’est Hilton ! Vous me ramenez chez moi ! Voici notre maison !

Aussitôt que la voiture fut arrêtée et sans attendre ses deux compagnons, qui la suivirent abasourdis, elle courut ouvrir la porte du vestibule et entra précipitamment.

Les domestiques s’étaient couchés, laissant le rez-de-chaussée faiblement éclairé. Mais Ida traversait chaque pièce, l’une après l’autre, avec l’assurance d’une personne qui connaît les aîtres. Arrivée dans le salon, elle s’arrêta étonnée :

— Quand a-t-on fait ce portrait de moi ? dit-elle. Je ne m’en souviens pas.

Ceux auxquels elle s’adressait ne lui répondirent pas tout de suite, ils étaient occupés à comparer la copie au modèle. La ressemblance était frappante.

— Non, répondit enfin miss Ludington, vous n’avez jamais posé pour ce portrait. Vous aviez quitté le monde depuis longtemps lorsque je l’ai fait faire. C’est l’agrandissement d’une miniature que vous reconnaîtrez. Et elle montra le médaillon suspendu à son cou.

— Ma miniature ! s’écria Ida. Comment donc la possédez-vous ? Pourquoi dites-vous que j’ai quitté le monde ? Il m’est arrivé quelque chose d’extraordinaire, je le sens ! Suis-je morte ? Je ne m’en souviens pas ? Oh ! qui me donnera la clef de ce qui s’est passé ?

Et son regard interrogateur et suppliant allait encore une fois de l’un à l’autre. Pendant le trajet de New-York à Brooklyn, Paul avait cherché quelles comparaisons il pourrait employer pour faire comprendre à Ida la mystérieuse parenté qui l’attachait à miss Ludington. Il voyait que les explications confuses qu’on lui avait données chez Mrs Legrand, bien loin d’atteindre ce but, n’avaient réussi qu’à l’effrayer. Cependant elle ne pouvait pas rester dans une incertitude singulièrement pénible pour elle et pour eux-mêmes.

— Si vous voulez m’écouter avec patience, dit-il enfin, je vous expliquerai tout.

Les yeux d’Ida se fixèrent ardemment sur lui.

— Vous sentez que quelque chose d’extraordinaire vous est arrivé. C’est vrai. Il faut vous attendre à trouver mes explications aussi extraordinaires que le fait lui-même. Mais, vous verrez bientôt que ce n’est pas difficile à saisir. Vous rappelez-vous avoir été une petite fille de neuf ou dix ans ?

— Oh ! oui, je me le rappelle parfaitement.

— Vous êtes maintenant une jeune fille, continua-t-il. Où est cette petite fille de laquelle vous vous souvenez ? Qu’est-elle devenue ?

— Mais… je ne sais pas ; je suppose qu’elle est quelque part en moi.

— Cependant vous ne ressemblez pas à cette petite fille ; vous ne pensez, n’agissez et ne sentez pas comme elle. Comment peut-elle être en vous ?

— Où serait-elle, alors ?

— Il ne manque pas de place pour elle, dit Paul. L’univers est assez vaste, il peut contenir toutes les âmes de ceux qui l’ont habité. Supposez que son esprit, semblable à celui d’une morte, son esprit d’enfant, avec ses affections, ses pensées, ses impressions enfantines, soient dans un autre monde. Pouvez-vous faire cet effort d’imagination ?

— Parfaitement.

— Eh bien, supposez maintenant que vous vous rappeliez avec tendresse cette petite fille et que vous désiriez la revoir, tout en sachant qu’elle n’est plus qu’un esprit. Supposez encore que vous soyez allée chez une femme douée du pouvoir mystérieux d’évoquer les morts, que cette enfant (vous-même à un autre âge), vous soit apparue. Supposez enfin qu’à ce moment la femme qui servait d’intermédiaire entre notre monde et celui des esprits soit morte subitement et que l’enfant ait hérité de sa vie… Comprenez-vous ?… La voilà redevenue vivante, mais incapable de vous reconnaître, vous qui l’aimez tant, car, lorsqu’elle était sur terre, vous n’étiez pas encore née. Qu’allez-vous faire ? Vous ramènerez cette enfant chez vous, chez elle…

— Quoi ? Que signifie ?… s’écria Ida, les yeux dilatés par la surprise… Serais-je donc ?…

— Vous êtes à cette personne, interrompit Paul, en indiquant miss Ludington, ce que l’enfant serait à vous-même. Vous lui êtes liée par les mêmes liens. Elle se souvient de vous, elle vous aime comme vous vous rappelleriez et comme vous aimeriez cette petite fille. Mais vous ne la connaissez pas davantage que cette enfant ne vous connaîtrait. Vous êtes toutes deux Ida Ludington, et cependant je doute fort qu’on puisse vous prendre l’une pour l’autre.

Ida avait enfin compris. Le regard qu’elle fixait sur miss Ludington ne laissait aucun doute à cet égard. Il exprimait un peu d’incrédulité, un peu de méfiance et cependant aussi par éclair, quelque chose d’affectueux. Une enfant volée au berceau et retrouvant sa mère après de longues années, doit regarder de cette façon l’inconnue qui la réclame ; il y avait cependant cette différence que non seulement miss Ludington était une étrangère pour Ida, mais que le lien qui les unissait n’a jamais existé sur cette terre entre deux personnes vivantes, quoi qu’il en puisse être dans le ciel.

— C’est étrange… si étrange, dit lentement la jeune fille, ses yeux bleus toujours fixés interrogativement sur miss Ludington dont la tendresse et la joie étaient tenus en échec par la crainte de l’effrayer.

— Je ne m’étonne pas que cela semble étrange, dit-elle doucement. Je me souviens de vous très bien, oh ! si bien ! Mais vous ne pouvez pas vous souvenir de moi. Vous avez le droit d’exiger que je vous prouve que je suis aussi Ida Ludington. N’ayez pas peur, ma chérie, je puis vous convaincre tout de suite.

Elle fit asseoir Ida et fouilla dans le tiroir d’un vieux secrétaire dont elle portait toujours la clef sur elle. Paul se rappela que, petit garçon, il la voyait ouvrir ce tiroir les dimanches dans l’après-midi et pleurer en considérant son contenu.

Elle prit un paquet de lettres, un bout de ruban, un médaillon, une branche de fleurs fanées, quelques autres objets, et les apporta à Ida.

Paul sortit discrètement de la chambre. Un tiers – ou, pour mieux dire, une seconde personne – eût été de trop.

Quand il rentra, longtemps après, miss Ludington était assise, souriant à travers ses larmes. Ida, penchée sur elle, l’embrassait avec effusion.

La nuit était presque écoulée, l’aurore d’un beau jour d’été commençait à poindre :

— Vous allez reprendre votre chambre, dit miss Ludington, la voix encore tremblante d’émotion. Vous m’excusez d’y avoir mis des objets à mon usage. Je les ôterai. Je n’osais pas espérer vous revoir ici, je comptais plutôt aller vers vous.

— Moi et vous – vous et moi, répétait lentement après elle la ressuscitée, comme si elle eût essayé de bien saisir le sens des mots qu’elle prononçait. Oh ! reprit-elle en frissonnant, oh ! c’est inouï !

— Vous n’en doutez plus, n’est-ce pas ? demanda miss Ludington anxieuse.

— Non, non, dit-elle, reprenant possession d’elle-même. Je n’en puis douter, je n’en doute pas…

Et elle jeta ses bras autour du cou de la vieille dame ; mais il était évident qu’une lutte se livrait en elle, qu’elle hésitait encore.

Quand elles montèrent au premier étage, Ida montra le chemin d’un pas ferme. Elle alla droit à sa chambre, sans s’égarer dans la complication des corridors.

— Il semble extraordinaire de vous voir si bien au courant de la maison, dit miss Ludington avec un petit rire nerveux, et cependant rien de plus naturel, après tout !

— L’extraordinaire, répondit Ida, c’est que je ne me sente pas ici chez moi, que je sois une invitée.

— Vous n’êtes pas une invitée, s’écria précipitamment miss Ludington. Vous êtes la maîtresse. Paul et moi, nous ne désirons rien tant que d’être vos serviteurs.

D’habitude, en passant de la veille au sommeil, nous quittons un monde prosaïque et terre à terre pour celui des improbabilités fantastiques ; mais on peut assurer, sans crainte d’erreur, que les trois personnes qui s’endormirent ce matin-là sous le toit de miss Ludington, au moment où les oiseaux commençaient à chanter, ne trouvèrent dans le pays des songes aucun fait aussi merveilleux que ceux qu’ils avaient vus s’accomplir le soir précédent, dans la réalité.

IX

Paul était assis quelques heures après sous la véranda lorsqu’il entendit un cri perçant. La femme de chambre sortit du salon en courant, le visage blanc comme un linge.

— Qu’y a-t-il, Hélène ?

— Oh ! Monsieur ! J’ai certainement vu un revenant ! J’étais dans le salon, en train d’épousseter le portrait qui est au-dessus de la cheminée, lorsqu’en me retournant j’ai aperçu dans l’encadrement de la porte la demoiselle du portrait elle-même qui regardait en souriant ! Alors j’ai crié et je me suis sauvée. Tenez, la voilà !

Et Hélène se cacha derrière Paul en désignant Ida qui entrait.

Au lieu de partager sa terreur, Paul alla au-devant du fantôme pour lui souhaiter le bon jour. Ida s’amusait de l’air égaré de la pauvre fille ; Paul riait de tout son cœur.

— Cette jeune dame n’est pas ce que vous croyez, Hélène, c’est miss Ida Ludington, une parente de votre maîtresse. Elle est ici depuis hier au soir et doit demeurer avec nous.

— J’espère que vous ne m’en voudrez pas de vous avoir prise pour un revenant, miss, dit la femme de chambre, confuse et encore imparfaitement rassurée. Mais je croyais qu’il n’y avait personne dans la maison, excepté mes maîtres, et le portrait vous ressemble tant !…

Elle disparut là-dessus pour aller bien vite conter son aventure à l’office.

Les manières d’Ida étaient beaucoup plus calmes que la nuit précédente. Paul lui demanda comment elle avait dormi.

— Vous avez dû faire des rêves singuliers ? dit-il.

— Non ! j’ai dormi profondément. Mais, quand je me suis éveillée, et que j’ai reconnu ma chambre, les livres, les tableaux, les objets qui me sont familiers, quand je me suis levée et que, par la fenêtre ouverte, j’ai aperçu l’église, l’école et les maisons de nos voisins, je ne pouvais pas croire que je n’étais plus à Hilton… Je me figurais avoir rêvé ce qui s’est passé hier.

Elle parlait d’une voix basse et monotone, en faisant un visible effort pour rester maîtresse d’elle-même.

À ce moment, miss Ludington parut. Son visage pâle et inquiet s’éclaira en apercevant Ida, car elle craignait de l’avoir perdue aussi mystérieusement qu’elle l’avait retrouvée. Elle ne s’était endormie que vaincue par la fatigue. En s’éveillant, elle avait couru à son ancienne chambre, et, la trouvant vide, était descendue en toute hâte, pleine d’appréhension.

Immédiatement après le déjeuner, miss Ludington, à laquelle Paul avait conté la méprise d’Hélène (si toutefois c’en était une), monta avec Ida pour lui faire quitter sa toilette vieille d’un demi-siècle et qui excitait si fort la curiosité des domestiques. Elle lui prêta une robe en attendant qu’elle eût fait venir de la ville un trousseau convenable. Ce changement était d’ailleurs urgent, car les vêtements d’Ida tombaient en poussière. Leur tissu semblait fantastiquement fragile et léger. Il cédait au toucher et se réduisait, sous la pression des doigts, en une poudre fine.

Quoique la robe que miss Ludington lui prêta fût noire comme tous les vêtements que portait la vieille demoiselle depuis tant d’années, et qu’il fallût l’élargir pour qu’Ida pût la mettre, la jeune fille ainsi vêtue paraissait belle à miracle. Le noir, mieux encore que le blanc, faisait ressortir la délicatesse de son teint, la pureté de ses traits et le lustre doré de ses cheveux.

Paul resta souvent seul pendant cette première journée. Les deux femmes en passèrent la plus grande partie dans une chambre du premier étage dont miss Ludington avait fait le musée des souvenirs de différentes périodes de sa vie.

— Venez, avait-elle dit à Ida, je désire vous présenter le reste de la famille. Je veux que vous connaissiez les autres miss Ludington, – celles qui ont successivement porté le même nom que nous, – et que vous revoyiez les vêtements, les objets qui vous ont appartenu. Nous allons commencer par Ida baby et Ida petite fille. Vous vous les rappelez mieux que moi, j’en suis sûre. Je donnerais beaucoup pour avoir leurs portraits. Mais la photographie n’était pas découverte dans ce temps-là ! Ces croquis sont tout ce que j’ai d’elles. Je pense qu’elles seront nos enfants gâtées quand nous les retrouverons là-haut, n’est-ce pas ?

Et, dans un coin de la chambre, elle lui montra un berceau, quelques vieilles poupées, un fragment de service à thé en métal anglais, des joujoux cassés. Elles considérèrent avec attendrissement des petits souliers, grands comme le doigt, certaines robes qui n’étaient guère plus longues que des mitaines. Ensuite vinrent les vêtements, les coiffures de l’enfant, son premier bijou, un collier de corail ; l’alphabet, aux pages déchirées, les livres de classes et les prix obtenus chaque année. La collection était complète, depuis les langes jusqu’à la robe noire portée l’année précédente.

Cependant, après la jeunesse représentée par Ida, le nombre et l’intérêt des souvenirs diminuaient rapidement. Depuis bien longtemps, ils ne consistaient qu’en quelques objets de toilette et une collection de photographies classées dans un album par ordre de dates. On n’en comptait pas moins de cinquante, représentant trente-sept années, depuis un daguerréotype de miss Ludington, à l’âge de vingt-cinq ans, jusqu’à sa photographie faite le mois dernier. Entre ces deux portraits, il y avait si peu de ressemblance qu’un observateur n’aurait pas deviné qu’ils étaient de la même personne. Mais l’intérêt toujours en éveil de miss Ludington ne se lassait jamais de suivre à la trace les changements qui s’étaient produits de jour en jour.

Penché sur l’album avec Ida, elle lui montrait l’un après l’autre les portraits en lui racontant ce qu’elle se rappelait de l’original.

— Il n’y a réellement pas beaucoup à dire sur chacune d’elles. Toutes ont vécu bien tranquilles d’une vie monotone qui, à d’autres que nous, semblerait sans doute dépourvue d’intérêt. Elles portent toutes des robes noires ; elles ont toutes un visage triste et elles trouvent toutes dans votre souvenir la source de leur unique consolation et de leurs plus poignants regrets, car elles croyaient profondément que vous étiez morte, morte sans espoir de résurrection.

— Celle-ci, ajouta-t-elle, en indiquant le portrait d’une femme de trente-cinq ans, est celle qui a hérité de la fortune que je possède maintenant ; je tiens à ce que vous l’aimiez. C’est elle qui abandonna le vieux Hilton défiguré pour bâtir le nouveau, où sa vie a été plus calme et plus heureuse. C’est elle qui fit peindre le portrait de vous qui est dans le salon.

Ida prit un daguerréotype de miss Ludington à vingt-six ou vingt-sept ans.

— Dites-moi quelque chose de celle-ci. Quelle sorte de personne était-ce ?

La vieille dame rougit et resta un moment sans répondre. Ida remarqua sa confusion et reprit doucement :

— Ne me parlez pas d’elle si cela vous embarrasse. Je ne veux rien entendre.

— Je vous le dirai, répondit miss Ludington, en faisant un visible effort sur elle-même. Vous avez, autant que moi, le droit de tout savoir. Elle ne peut pas me blâmer ; elle connaît vos secrets, il est juste que vous connaissiez les siens. Ne vous montrez pas trop sévère, elle est excusable. Fatiguée de cette vie solitaire à laquelle elle ne s’était pas résignée, désespérée par la perte irréparable de sa jeunesse, elle a été folle un instant. Oh ! si vous pouviez comprendre comme moi l’amertume de cette période, vous seriez indulgente, quelle qu’ait été sa faute !… Et ce n’était réellement rien de bien coupable !

Alors, les joues empourprées, les yeux baissés, miss Ludington conta à l’oreille d’Ida une histoire qui eût désappointé quiconque se fût attendu à des révélations importantes, mais qui restait cependant dans son souvenir comme la seule inconséquence d’une vie sans tache. Elle fut grandement soulagée quand Ida, au lieu de paraître choquée, déclara qu’elle sympathisait avec la coupable, beaucoup plus qu’elle ne la blâmait, et qu’à ses yeux la faute était vénielle.

— Je suppose, dit miss Ludington, que chacun de nous, quand il regarde en arrière ses personnalités passées, condamne les unes et admire les autres. Pour moi, je l’avoue, j’ai un faible pour cette pauvre fille. Celles que je n’aime pas sont les Ida qui ont manqué de douceur, de générosité, celle-ci, par exemple, ajouta-t-elle en indiquant une autre photographie. Mais il n’est pas juste, – et miss Ludington éclata de rire, – il n’est pas juste de nous liguer toutes deux pour médire du reste de la famille ; si celles dont je parle étaient ici, elles auraient probablement quelque chose à alléguer pour leur propre défense et quelques critiques à faire sur nous, c’est-à-dire sur moi, sur moi seule… car aucune ne vous critiquerait, Ida. Vous êtes la chérie et l’orgueil de nous toutes… Je puis dire, en somme, conclut miss Ludington, que nous avons formé un ensemble très respectable. Les Ida Ludington ont été de bons enfants, de bonnes petites filles, de bonnes jeunes filles, de bonnes femmes et, j’espère que l’avenir le prouvera, de bonnes vieilles femmes. Cependant on peut avoir ses sympathies, n’est-ce pas ? Vous êtes naturellement la préférée de toutes, mais après vous, celles que j’aime le mieux, c’est d’abord cette pauvre créature dont je vous ai conté la faiblesse, et ensuite celle qui bâtit le nouveau Hilton, il y a trente ans.

Au moment de quitter la chambre, miss Ludington dit à la jeune fille :

— Maintenant, que pensez-vous des Ida Ludington qui vous ont succédé, sans excepter celle qui est présente ? Avouez que leur connaissance ne valait guère la peine d’être faite ? Dites-le franchement, je suis du même avis. Nous n’avons pas accompli grand-chose, après tout.

— Non, je ne pense pas cela, dit tranquillement Ida. Je ne le pense pas, je ne saurais donc le dire. Mais vos existences successives ressemblent si peu à ce que j’avais rêvé que serait ma vie de femme !

— Vous avez le droit d’être désappointée, nous n’avons pas été ce que vous espériez !

— Vous êtes plus douce, plus aimable, meilleure que je ne supposais pouvoir jamais le devenir, seulement, je pensais que je me marierais et que tout serait si différent de la réalité ! Mais je n’aurais jamais pu croire, je vous le répète, que j’eusse été meilleure que vous, ni même aussi bonne. Oh ! non !

— Merci, ma chérie, dit la vieille dame, en baisant la main d’Ida comme elle l’eût fait pour une reine lui conférant un ordre de mérite. Je crois que rien ne sera plus dur au jour du jugement, pour de vieilles gens comme moi, que de confesser à leurs propres jeunesses qu’ils ont gâté la vie qui leur avait été léguée. Tous ne trouveront pas un juge aussi indulgent que le mien.

Ses yeux étaient pleins de larmes de joie.

Un peu plus tard, dans l’après-midi, elles firent un tour dans le village. Ida s’informa de ce qu’étaient devenus tous les membres des familles habitant autrefois Hilton et dont elle reconnaissait les maisons, ce qui mit la mémoire de miss Ludington à une rude épreuve. En arrivant à l’école, elle courut s’asseoir à sa place accoutumée. Tout en causant de leurs amis d’enfance, miss Ludington se mit à la plaisanter doucement sur les petits amoureux qui lui faisaient la cour dans ce temps-là.

— C’est mal, dit en souriant la jeune fille. Vous connaissez tous mes secrets, tandis que je ne connais des vôtres que ce qu’il vous plaît de m’en raconter ! Quelle inégalité choquante !

Les manières d’Ida, qui, au commencement de la journée, avaient été timides, et un peu contraintes, s’étaient sensiblement modifiées, sous l’influence de l’affection enjouée de miss Ludington, et ce fut bras dessus bras dessous qu’elles rentrèrent de leur longue promenade, à la tombée de la nuit.

— Je ne sais comment vous appeler, dit Ida. Par votre petit nom, ce ne serait pas respectueux, car vous êtes de beaucoup la plus âgée.

Miss Ludington sourit.

— Quant au respect, ma chérie, c’est moi qui vous en devrais. N’êtes-vous pas miss Ludington l’aînée et moi la cadette, en dépit de mes cheveux blancs ! Vous comptez quarante ans de plus que moi. Cependant, vous avez raison, nous ne pouvons nous appeler du même nom. Mais je ne vois pas de mot dans le langage humain pour exprimer les rapports qui existent entre nous.

— Il me semble que cela rappelle plutôt l’idée de deux sœurs qu’autre chose, insinua Ida avec une certaine hésitation.

Miss Ludington réfléchit un moment, puis s’écria enthousiasmée :

— Oui, nous nous appellerons sœurs, car notre parenté est certainement fraternelle ! Nous sommes sœurs : le même sang coule dans nos veines ; nous sommes comme des fruits venus sur le même arbre, mais dans différentes saisons. On ne peut pas dire, ajouta-t-elle, en regardant avec un sourire de tendre admiration sa compagne pleine de jeunesse, on ne peut pas dire que nous nous ressemblions autant que des sœurs se ressemblent généralement ; mais il est rare aussi qu’il y ait entre elles une pareille différence d’âge !

Quoiqu’elles ne se connussent que depuis un jour, elles étaient comme deux vieilles amies de cœur. Les réserves de tendresse qu’avait faites miss Ludington débordaient si spontanément qu’Ida s’était sentie, sans songer à se défendre, irrésistiblement attirée vers elle. La promptitude avec laquelle leur étroite et tendre intimité s’était développée, frappait cette dernière comme une preuve triomphante de l’union mystique qui les attachait l’une à l’autre. La présence d’Ida sous son toit lui semblait si naturelle, que déjà elle était près d’oublier à quelle tragique circonstance elle la devait.

Absorbée par le plaisir de sa propre expérience, miss Ludington avait à peine songé à Paul. Elle ne l’avait vu qu’aux heures des repas et ne s’était point aperçue de sa mine désolée qui, en tout autre temps, aurait éveillé sa sollicitude ; il n’était pas surprenant que, dans un jour comme celui-ci, elle n’eût de pensées que pour elle et pour son autre elle-même.

Cependant les angoisses n’avaient pas manqué au pauvre Paul.

Imaginez un amoureux longtemps séparé de sa maîtresse et auquel le bonheur de vivre près d’elle, de la contempler à toute heure serait rendu, sous la condition expresse qu’elle perdrait tout souvenir de lui, qu’il deviendrait à ses yeux un étranger. Le désir de la revoir ne lui ferait probablement accepter qu’avec peine une réunion payée si cher.

Paul était comme cet amoureux. Il n’avait certainement jamais rêvé de félicité comparable à celle de posséder son idole, redescendue sur la terre, d’entendre sa douce voix, de respirer le même air qu’elle. Ce bonheur lui était accordé, et il s’étonnait de pouvoir le supporter sans en perdre la raison. Pourtant, quand Ida répondait à son salut cérémonieux par un sourire poli, quand ils causaient ensemble de choses insignifiantes sur un ton de banale amabilité mondaine, l’épreuve lui semblait réellement trop dure ! Les yeux du portrait s’étaient fixés sur lui avec plus de douceur que ces beaux yeux vivants. Paul regrettait le temps où, comme esprit elle avait connu et accepté son amour, que maintenant il lui était interdit de laisser même deviner.

Il se sentait si malheureux que, le soir, trouvant enfin sa tante seule, il lui dit à brûle-pourpoint :

— Pour l’amour de Dieu, aidez-moi ! J’en deviens fou.

— Qu’y a-t-il ? s’écria miss Ludington stupéfaite.

— Ne le voyez-vous pas ? N’avez-vous pas remarqué comme elle me regarde ? Je l’ai perdue au lieu de la retrouver ! Elle a appris à vous connaître ; mais moi, qui l’ai aimée depuis mon enfance, je ne suis rien pour elle.

— Comment pourrait-elle t’apprécier, en effet ? Elle ne savait pas qui j’étais avant que je le lui eusse dit.

— Je comprends, je ne lui en veux pas ! Mais n’importe, je ne puis endurer un tel supplice ! Ayez pitié de moi. Dites-lui combien je l’ai aimée, afin qu’elle sente au moins cela.

— Pauvre Paul ! Dans mon bonheur je t’avais presque oublié, dit miss Ludington d’une voix caressante. Oui, je lui conterai tout. N’est-ce pas qu’elle est belle ? Elle t’aimera ; je suis sûre qu’elle t’aimera quand elle saura de quelle manière tu l’as chérie, et tu seras heureux comme ne l’a jamais été aucun homme au monde ! Je vais lui parler tout de suite.

Et, laissant Paul plus inquiet que jamais, elle alla rejoindre Ida.

Elle la trouva dans le salon en train d’examiner attentivement son portrait.

— Je veux vous conter un roman, ma sœur, dit-elle.

— Quel roman ? demanda la jeune fille.

— Le vôtre !

— Mais je n’ai jamais eu de roman, ni d’amoureux. Nul ne peut le savoir mieux que vous.

— Je vais vous prouver que vous vous trompez, repartit en souriant miss Ludington. Personne au contraire n’a eu d’adorateur plus fervent et plus fidèle. Asseyez-vous, je vous dirai tout puisque vous l’ignorez.

Elle lui raconta donc comment l’amour de Paul s’était développé depuis le jour où, tout petit, il avait tendu les bras vers son portrait ; comment ce sentiment, en grandissant avec lui, était devenu chez le jeune homme une passion unique, absorbante, exclusive, qui l’avait rendu insensible aux charmes des femmes vivantes ; comment il avait accueilli la possibilité d’entrer en communication avec son esprit, enfin comment c’était grâce à l’insistance de Paul qu’elle était revenue sur cette terre.

Elle l’adjura de s’imaginer la douleur que devait ressentir un tel amant quand on le traitait comme un étranger. Elle lui peignit son désespoir, l’ardeur qu’il avait mise à la prier de plaider sa cause, afin que la bien-aimée connût son amour, dût-elle ne le point partager.

Ida avait d’abord écouté avec un profond étonnement ; puis, pendant que miss Ludington lui décrivait cette grande passion qu’invisible elle avait inspirée, pour la trouver épanouie en apparaissant ici-bas, ses joues se colorèrent, un sourire entrouvrit ses lèvres, et ses yeux semblèrent suivre quelque rêve radieux.

— Dites-lui de venir me trouver, répondit-elle très bas, aussitôt que miss Ludington eut achevé.

Lorsque Paul entra, elle était seule, debout au milieu de la chambre.

Il se jeta à ses pieds et baisa l’ourlet de sa robe.

— Paul ! murmura-t-elle.

Il prit alors ses mains et les couvrit de baisers. Ida le releva lentement :

— Pardonnez-moi, Paul, je ne savais pas !

Et elle l’embrassa comme il avait jadis embrassé le portrait.

X

Ida devint, à partir de ce jour, l’objet d’un culte véritable. On eût dit une déité descendue du ciel parmi ses adorateurs et recevant en personne l’encens qui ne s’adressait auparavant qu’à son image.

Ce culte, chez miss Ludington, était une forme sublime de l’égoïsme, en quelque sorte celui d’une mère pour sa fille. L’instinct de la maternité, qui n’avait jamais pu se développer chez elle, revendiquait ses droits. Ida n’était-elle pas, bien plus que n’aurait pu l’être son enfant, une partie inhérente et cependant distincte d’elle-même ? Elle n’aurait pas su dire lequel, du sentiment de leur identité ou de celui de leur dissemblance, la ravissait le plus. Elle conservait le sentiment de sa personnalité juste assez pour goûter la joie d’aimer, d’admirer, de servir Ida ; elle la contemplait tout à la fois avec le plaisir qu’éprouve une femme qui a conscience de ses propres charmes et celui d’un amoureux qui s’enivre de la beauté de sa maîtresse. S’occuper d’elle était son plus grand bonheur. Il n’y avait pas de petit service qu’elle n’eût été désireuse de lui rendre, et dont elle n’enviât le privilège aux domestiques. La joie sans mélange qui l’inondait défiait toute description. Ce n’était pas un avant-goût du ciel, c’était le ciel même.

Le caractère quasi sacré d’Ida, la manière surnaturelle dont elle était revenue donnaient un cachet particulier à la passion de Paul. Rien n’est plus doux pour un amant que de constater que son idole est d’une essence supérieure à la sienne. Pour plusieurs, cette croyance est certainement une illusion que rien ne justifie. Mais le mystère qui enveloppait Ida devait nécessairement ajouter à l’amour un sentiment insolite de crainte superstitieuse. Paul se comparait à ces heureux mortels de l’antiquité qui étaient aimés par les déesses de l’Olympe et dans le cœur desquels un religieux émoi se confondait avec la passion purement terrestre.

Depuis le soir où Ida s’était laissé toucher par le récit de sa tendresse, elle lui accordait les menues faveurs dont jouit d’ordinaire un fiancé. Il était heureux de baiser sa robe, sa main, une boucle de ses cheveux, et ne demandait rien de plus.

Des allures étonnées qu’Ida avait eues le premier jour, il ne restait plus de trace ; le doute visible d’elle-même et de tout ce qui l’entourait, qu’elle avait marqué d’abord, cédait la place à une confiance croissante ; mais une certaine mélancolie lui restait : son sourire était triste et il y avait toujours une ombre dans ses yeux, comme si le souvenir du mystère d’où avait surgi sa nouvelle vie ne l’eût jamais quittée. Cependant elle semblait s’intéresser à tout. Miss Ludington, ayant remarqué sa prédilection pour les promenades en voiture, lui avait acheté un poney-chaise qu’elle conduisait. Paul, de son côté, installa un jeu de croquet, sur la pelouse et elle consentit de très bonne grâce à en apprendre les règles.

Les robes commandées arrivèrent enfin. Ida les trouva plus élégantes qu’elle n’aurait osé le souhaiter et se montra naïvement enchantée. Mais miss Ludington paraissait encore plus contente qu’elle-même. N’ayant pas songé un instant à sa propre toilette depuis quarante ans, la toilette d’Ida devint sa préoccupation la plus absorbante. À cet effet, elle étudiait consciencieusement les journaux de modes, et, sans les protestations de la jeune fille, elle lui eût apporté une robe neuve tous les jours. Elle désirait qu’Ida en changeât plusieurs fois du matin au soir et ne demandait qu’à lui servir de femme de chambre. Elle eût voulu constamment peigner et tresser ses cheveux dorés, la parer de satins brillants et d’aériennes mousselines, attacher des bijoux à son cou, à ses bras, puis admirer et caresser son œuvre.

Quand la mère de miss Ludington était morte, elle avait laissé à sa fille tous ses bijoux, y compris une rivière de diamants remarquablement belle. Un jour elle tira ce collier de l’écrin où il était serré depuis si longtemps et le mit au cou d’Ida en disant :

— Ceci est à vous, ma sœur.

La jeune fille protesta, alléguant que le cadeau était beaucoup trop considérable.

— Pourquoi, ma chérie ? Ces diamants vous appartiennent. Je ne vous fais pas un cadeau, c’est une simple restitution. N’est-ce pas à vous que notre mère les donna ? Quand vous avez quitté le monde j’en ai hérité, et maintenant que vous êtes revenue, je vous les rends.

Ida n’était pas depuis une semaine installée chez miss Ludington, que déjà son influence se faisait sentir en tout, non pas comme un mystère imposant, mais comme une réalité douce et précieuse. Un étranger eût certainement remarqué que cette jeune fille était le pivot autour duquel tournait tout le reste de la maison ; du reste le même fait se présentant dans plus d’une famille américaine, il n’eût conclu à rien de surnaturel ; la grâce et la gentillesse d’Ida expliquaient assez son empire.

Quant aux domestiques, ils avaient été simplement informés que la jeune miss Ludington était une parente de leur maîtresse, et quoiqu’ils fussent très curieux de savoir à quel degré, aucune investigation ne leur en apprit davantage. La femme de charge, cependant, qui était dans la famille depuis de longues années et qui croyait en connaître tous les membres, trouva mauvais que sa perspicacité fût mise en défaut. Mais, comme ses efforts les plus ingénieux pour savoir la vérité échouaient auprès de Paul, de sa tante et d’Ida elle-même, elle fut obligée, comme les autres, d’accepter ce fait que la nouvelle venue était de quelque manière Ida Ludington. On ne tarda pas, d’ailleurs, à découvrir que le plus sûr moyen de plaire à miss Ludington l’aînée et à M. Paul était de plaire à miss Ida. De ce côté il n’était pas besoin d’encouragement. Sa jolie figure, sa simplicité, ses manières affables avaient déjà séduit tout le monde.

Dix ou quinze jours après l’arrivée d’Ida, miss Ludington reçut une lettre du docteur Hull lui annonçant qu’il aurait l’honneur de se présenter chez elle le jour suivant.

Il lui apprenait qu’il avait été mis plusieurs fois en communication avec Mrs Legrand par des médiums, qu’elle s’était déclarée très satisfaite d’être morte pour démontrer une grande vérité, et très heureuse de cette sorte de maternité qui lui avait permis de rendre au monde une brillante existence en sacrifiant sa misérable vie.

Une multitude d’esprits étaient venus l’accueillir et lui exprimer leur joie de voir que, grâce à elle, cette découverte consolante pour eux et pour les mortels s’était enfin produite. Ils s’étonnaient que les hommes qui croient à l’immortalité eussent toujours mis un entêtement stupide à supposer qu’elle n’existe que pour la dernière partie de la vie, malgré tous les efforts faits par eux pour les tirer d’une erreur semblable à celle qui consisterait à jeter le contenu d’un verre de vin en gardant soigneusement la lie qui est au fond. Mieux vaudrait encore admettre que tous les membres d’une même famille vivante n’eussent qu’une âme entre eux ; car du moins ceux-là existent à la fois ; l’erreur serait donc plus compréhensible.

La lettre du docteur, écrite sur ce ton, était fort longue et citait bien d’autres révélations de Mrs Legrand. Elle engageait les mortels à ne pas penser que leurs amis perdus fussent comme des ombres exilées dans un milieu étranger. Chaque affligé devait croire que ses personnalités passées tenaient compagnie à l’absent regretté ; elles lui étaient même beaucoup plus familières que ne pourrait l’être sa personnalité présente, après les différences produites par des années de séparation. Ainsi le mari âgé qui a porté toute sa vie le deuil de sa femme morte, alors qu’il était jeune, découvrira, en la rejoignant, qu’il n’est plus guère qu’un inconnu pour elle, l’âme de sa jeunesse ayant depuis longtemps été la retrouver. Combien sont donc vains les regrets inconsolables !

En terminant, le docteur exprimait l’espoir que miss Ludington ne confondrait point avec une curiosité vulgaire son désir de revoir la jeune fille qui avait échangé sa vie terrestre avec celle de son amie et de connaître les nouveaux événements survenus depuis lors. Il préparait sur ce sujet un livre dans lequel, sans donner les noms, bien entendu, il révélerait au monde entier les faits importants qui s’étaient passés. La publication de cet ouvrage, il en était sûr, inaugurerait une ère nouvelle dans le spiritisme.

Miss Ludington lut à haut voix la lettre du docteur Hull, tandis qu’ils étaient assis tous trois sous la véranda, et Paul remarqua que pendant cette lecture, Ida détournait les yeux.

— Je suis contente, dit miss Ludington en achevant, que Mrs Legrand soit en paix. Il est si difficile d’avoir cette assurance concernant ceux qui ne sont plus ! Le seul nuage qui assombrissait mon bonheur était l’idée que nous l’avions acheté au prix de sa mort. Il serait vraiment injuste qu’elle ne fût pas récompensée, car, comme elle le dit, cette mort a été tout le contraire de stérile. Ce n’est point à un petit enfant qu’en expirant elle a donné la vie, mais à une femme dans la plénitude de sa jeunesse et de sa beauté. Une destinée pareille n’a jamais été le lot d’aucune mère.

— Jamais ! répéta Paul comme un écho, en se levant dans un accès d’enthousiasme. Mais qui peut dire que ce ne sera pas dans l’avenir, à mesure que nos relations avec le monde des esprits deviendront habituelles et intimes, le lot de plus d’une femme ? Le chemin mystérieux que prit Ida, cette nuit-là, pour venir à nous, sera sans nul doute par la suite un sentier battu. Cette femme dont la mort lui a permis de revivre n’est pas morte de son propre choix. Mais je crois que beaucoup d’autres, plus tard, accepteront avec allégresse de disparaître ainsi pour ramener sur terre les meilleurs, les plus sages, les plus vaillants, les mieux aimés. Le monde alors ne perdra jamais ses héros, car il ne manquera pas de créatures ardentes et dévouées pour se disputer une semblable couronne de maternité.

Il s’arrêta brusquement en s’apercevant que le visage d’Ida trahissait une souffrance aiguë.

— Pardonnez-moi, dit-il. Vous n’aimez pas à parler de cela !

— Non, répondit-elle à voix basse et sans lever les yeux. Cela me fait beaucoup de mal quand j’y songe. Je voudrais l’oublier et me croire pareille aux autres.

Elle avait d’ailleurs témoigné, depuis le premier jour, une répugnance prononcée et croissante à causer des événements qui s’étaient passés chez Mrs Legrand. Depuis qu’ils lui avaient été bien expliqués, elle n’y avait plus fait allusion.

Sans doute elle ressentait cette horreur que l’idée d’être regardé comme quelque chose d’anormal et de curieux fait éprouver à tous, et spécialement aux femmes. Peut-être se mêlait-il à ce sentiment une pudeur infiniment respectable ; peut-être lui était-il odieux que le mystère intime de sa seconde naissance fût commenté, plus ou moins scientifiquement, et devint en somme le sujet de spéculations indiscrètes.

XI

Miss Ludington et Ida étaient sorties en voiture quand le docteur Hull arriva, dans l’après-midi du lendemain. Mais Paul l’attendait. Il lui offrit des cigares et tous les deux s’assirent pour fumer dans la véranda.

Le docteur avait une foule de questions à poser sur Ida, sur sa santé, son humeur, les termes ou elle était avec miss Ludington. Avait-elle souvenir de son état spirituel ? La connaissance du mystère qui l’enveloppait affectait-elle de quelque manière son esprit et son caractère ? Ou bien se croyait-elle d’une autre essence que ceux qui l’entouraient ?

— Il y a un point qui éveille surtout ma curiosité, dit le docteur. A-t-elle gardé le souvenir des faits passés de sa vie terrestre ? Ce souvenir cesse-t-il brusquement comme si un jour, à une heure fixe, son esprit avait laissé la place à un successeur ?

— Non, répliqua Paul, elle a dit à miss Ludington que le souvenir du début de son existence était d’abord clair et précis, puis devenait vers la fin hésitant, embrouillé.

— À merveille, interrompit le docteur, sa personnalité s’est un peu mélangée, sur la limite, avec celle qui l’a suivie. Je le pensais bien ; la jeunesse, l’enfance ou toute autre époque de la vie ne cesse pas brusquement pour faire place à une autre. Leurs âmes s’effacent graduellement, comme la lumière du soleil pâlit et disparaît vers le soir. Une période de crépuscule rend la transition de l’une à l’autre perceptible seulement dans le résultat et non pas dans la marche. Je crois que nous en avons fait l’expérience nous-mêmes, n’est-ce pas, M. de Riemer ?

— Sans doute, et cependant je n’aurais pas été surpris si elle nous eût dit que la séparation entre sa propre personnalité et celle qui lui succédait avait été bien tranchée, en sorte qu’un certain jour, à une certaine heure, le souvenir, jusque-là net et entier, lui eût fait brusquement défaut. Je crois que, pour quelques personnes qui prennent la peine de réfléchir, pour toutes peut-être, il y a des jours, des heures où l’on sent qu’on passe soudainement d’une période de la vie à une autre. Une voix qui ne peut tromper dit dans notre cœur : « Hier j’étais jeune, – aujourd’hui je ne le suis plus. » Qui donc niera cela ? Qui donc dira que ce n’est pas ce jour-là, à cette heure-là, que l’âme de la jeunesse s’est envolée ?

— À ce propos, dit le docteur, avez-vous songé au nombre probable d’âmes qui se succèdent dans un même individu ? C’est là un point intéressant.

— Je suppose que le nombre doit différer selon les individus, répondit Paul. Chez celui qui a un esprit versatile, il y a peut-être plus de personnalités distinctes que chez un autre doué d’un caractère moins compliqué. Mais combien exactement dans l’un ou dans l’autre cas ? Dieu seul le sait. Il se peut que chaque fois que je respire, une âme ou une impression spirituelle s’échappe de moi-même. L’univers est assez vaste pour cela. Ce peut être tout au moins le cas lorsqu’à certains moments, la vie acquérant une intensité particulière, il nous semble avoir vécu, comme on dit, une année en une heure.

Ils fumèrent en silence quelques instants, puis Paul reprit :

— Lorsque le monde aura enfin admis le caractère composite de tout individu, il faudra tracer de nouvelles règles de morale pour déterminer les devoirs entre elles de chacune des personnalités successives. Il sera une bonne fois établi que l’un de ces devoirs est de considérer comme sacrées toutes les obligations raisonnables contractées par telle ou telle personnalité antérieure, ainsi que le fait un fils pieux vis-à-vis de ses ascendants. Ce précepte est enseigné dès aujourd’hui, mais il n’est pas encore posé sur ses véritables bases. Quant aux rapports moraux de l’homme envers ses personnalités futures, ils seront réglés par une idée toute nouvelle. On verra qu’il faut mener sagement sa vie, user avec prudence de son autorité, conserver son nom intact, non pas seulement par respect pour soi-même, en vertu d’un égoïsme éclairé, mais encore par égard pour ceux qui surviendront ensuite, comme si ceux-là étaient pourvus de différents noms, au lieu de porter le même à tour de rôle. C’est là une forme naturelle de l’altruisme. Le devoir d’un homme en pareil cas ressemble à celui d’un père vis-à-vis de ses enfants sans défense. Il doit leur préparer un héritage et leur laisser tout au moins un corps sain et un nom honorable. Celui qu’on nomme avec indulgence « son pire ennemi », qui compromet impunément la carrière de ses individualités futures, est à mon sens plus coupable et plus dangereux encore que celui qui cherche à nuire au prochain. Le second en effet s’attaque à quelqu’un qui peut se défendre, tandis que le premier abuse lâchement de son pouvoir pour perdre ceux qui lui tiennent de plus près que ses parents mêmes. On soulèvera alors aussi, je pense, poursuivit Paul, quelques questions délicates, par exemple la question de savoir si un homme a réellement le droit de prendre des engagements que ses personnalités futures n’approuveront pas et qui pourront leur paraître de véritables jougs.

— Ah ! s’écria le docteur, que de problèmes intéressants ! Ils bouleverseront non seulement la morale, mais encore la grammaire. Si nous croyons que le moi présent soit distinct du moi passé, il est tout à fait impropre d’employer la première personne à propos de ce que nous étions ou faisions autrefois.

— Oui, reprit Paul, quiconque voudra s’exprimer avec justesse ne devra jamais employer cette première personne en parlant de son passé ou de son avenir. Voilà bien des complications !

Miss Ludington et Ida rentrèrent enfin. Paul les aida à descendre de voiture. La vieille dame souhaita cordialement la bienvenue au docteur Hull et s’arrêta sous la véranda pour causer avec lui. Ida inclina simplement la tête avec raideur et passa les yeux baissés.

Avant le dîner, Paul saisit une occasion qui se présenta de dire à leur hôte combien Ida était impressionnée par le mystère qui l’entourait et le pria de ne faire aucune allusion trop directe à ce sujet pendant qu’ils seraient à table.

Un vif désappointement se peignit sur les traits du docteur. Évidemment il avait caresse le projet de l’accabler de questions dans l’intérêt de la science. Il promit cependant d’accéder au désir de Paul et admit même qu’il était peut-être naturel qu’Ida pensât ainsi.

À table, on épargna donc à la pauvre enfant la gêne d’être examinée comme un phénomène, et quoique le docteur ne parlât que de spiritisme, ce fut d’une manière purement générale qu’il traita le sujet qui la concernait.

— Votre neveu, dit-il à miss Ludington, a sérieusement approfondi ces matières. Si vieux que je sois et occupé comme je l’ai été depuis trente années du monde spirituel tout autrement que de celui-ci, j’ai été très heureux de me mettre aujourd’hui modestement à son école.

Il ajouta en se tournant vers Paul :

— Vous disiez tout à l’heure que chacun de nos souffles exhalait vers l’éternité une impression spirituelle ; cela se rapporte d’une façon surprenante à la communication que j’ai reçue hier de Mrs Legrand. Selon elle, ceux qui pensent que le monde des esprits n’est composé que d’une âme par individu n’ont aucune idée de son immensité, attendu que le courant des âmes qui monte continuellement, est semblable à une épaisse nuée s’élevant de tous les points de la terre. L’image m’avait frappé comme singulièrement forte ; mais maintenant, je puis concevoir pourquoi elle a été amenée à l’employer.

Après un moment de réflexion, il ajouta, en s’adressant toujours à Paul :

— Quelle est votre idée quant aux rapports qui existeront dans le monde des esprits entre les âmes diverses d’un même individu ?

— Il me semble, dit Paul, que, réunies pour la première fois dans l’éternité, elles sont susceptibles de se confondre et de ne former qu’une unité, un être qui, au lieu de briller de l’unique rayon que dégage une âme sur la terre, jetterait des éclairs par une centaine de facettes. Le mot individuel, dans le sens qu’on lui attribue vulgairement, est une erreur de langage. Il est absurde d’appeler individu celui que chaque heure divise. La scène terrestre est si restreinte qu’elle ne peut contenir à la fois qu’une des personnalités de l’individu. Les autres doivent rester dans la coulisse. Mais, au-delà, il y aura place pour elles toutes ensemble. En attendant, elles peuvent regarder l’avenir sans frayeur et le passé sans regret, puisqu’au lieu de s’anéantir mutuellement elles ont l’espoir de se retrouver un jour réunies. Cette union sublime, cet accord parfait ne s’accomplira jamais en ce monde, mais la résultante, si je puis m’exprimer ainsi, en admettant qu’elle fût possible, serait un homme, dont la nature ressemblerait, selon nos appréciations terrestres, à celle d’un dieu. Dans d’autres cas, poursuivit Paul, après une pause, les personnalités successives d’un même individu ont entre elles des oppositions radicales et cruelles, des incompatibilités d’humeur : figurez-vous une aversion prononcée entre la jeunesse et l’âge mûr, par exemple. Le seul remède à ces unions mal assorties, c’est le divorce. Il est possible alors que les parties soient renvoyées ici-bas pour avoir la chance de trouver à se mieux compléter.

Ida n’avait pas prononcé un mot pendant ce long discours. À peine si elle avait levé les yeux de dessus son assiette.

En sortant de table, elle offrit à Paul de faire une partie de croquet que le crépuscule permettait encore.

Le docteur s’assit près de miss Ludington, sous la véranda, sans perdre de vue les joueurs.

— Comment l’appelez-vous ? demanda-t-il brusquement après un silence.

— Mais nous l’appelons Ida naturellement, répondit miss Ludington un peu surprise. Comment pourrions-nous la nommer ? N’est-elle pas Ida Ludington ?

— Pour ma part, je n’aurais pas besoin de vous poser cette question, parce que je connais les circonstances qui ont accompagné sa résurrection ; mais comment la présenteriez-vous à quelqu’un qui ne serait pas au courant… en somme, à qui que ce fût, à part votre neveu et moi ?

— De la même manière, je pense.

— Soit ! Mais si ces personnes connaissaient votre famille, si elles s’informaient du degré de parenté qui existe entre vous, quelle explication serait possible ? Elle ne peut pas être votre fille. Leur exposer la vérité ne servirait à rien, car personne au monde ne croira ce que nous savons être vrai ; et je ne m’en étonne guère. Je ne le croirais pas moi-même si je ne l’avais vu de mes yeux.

Miss Ludington resta silencieuse un peu de temps, puis elle dit :

— Nous n’avons presque pas de relations, nous vivons isolés. Nous savons qui elle est, cela suffit.

— Oui… ce serait bien différent, si vous aviez un large cercle d’amis. Tant que vous vivrez, cela n’a pas d’importance, en effet, et je suppose que votre santé est bonne ?

— Qu’est-ce qui n’a pas d’importance ? demanda miss Ludington.

— Eh bien, qu’elle ait un nom ou qu’elle n’en ait pas, répondit le docteur en levant les sourcils avec une légère expression d’étonnement. Par malheur, la loi ne reconnaît pas la parenté qui existe entre vous et cette jeune fille. Vous êtes à ses yeux la seule miss Ludington. Ida n’a aucun état civil ; c’est une anonyme. Elle ne saurait signer aucun nom, même sur un registre d’hôtel. Tant que vous vivrez et, que vous veillerez sur elle, elle n’aura pas à en souffrir, mais…

— Mais je puis mourir ! s’écria miss Ludington bouleversée.

— Dans ce cas, ce sera dur pour la pauvre enfant, car elle mourra en même temps que vous aux yeux de la loi.

Il se lança alors dans une longue digression sur les bizarreries du Code, les chicanes des magistrats contre lesquels il semblait avoir force griefs.

— Mais, docteur, que puis-je faire ? dit miss Ludington quand il fut un peu calmé. Comment puis-je lui donner légalement un nom ?

— Eh ! c’est assez simple. Il y a deux moyens. Vous pouvez l’adopter, ou quelque jeune homme peut l’épouser… et, si j’étais jeune (pardonnez à un vieillard cette réflexion), ce ne serait pas de ma faute si elle n’était pas pourvue bientôt d’un nom légal.

Le docteur prit congé en refusant de se laisser reconduire en voiture, malgré les instances de miss Ludington.

Il s’arrêta en passant devant le croquet pour considérer les joueurs. C’était au tour d’Ida ; le coup était facile, elle le manqua. Il leur souhaita le bonsoir et s’en alla tranquillement.

XII

Quelques jours après la visite du docteur Hull, miss Ludington fut prise d’une indisposition subite qui donna de graves inquiétudes à son entourage.

Ida s’établit à son chevet et ne souffrit pas qu’une autre la soignât. Patiente, affectueuse, infatigable, elle se montra sous un jour nouveau qui la fit apprécier encore davantage.

Elle semblait avoir saisi avec empressement cette occasion de se dévouer, regrettant presque, lorsque l’état de la malade s’améliora, que ses soins fussent devenus moins nécessaires. Miss Ludington fut profondément touchée des témoignages d’attachement que lui prodiguait Ida. Elle trouvait naturel d’adorer cette dernière, mais ne s’attendait pas à une pareille réciprocité.

— Vous me feriez souhaiter d’être toujours malade, chère petite sœur, lui dit-elle.

Quand elle appelait Ida « ma sœur », sa voix s’arrêtait sur ce mot en s’efforçant d’exprimer toute la tendresse et toute la force de l’intimité incomparable qui existait entre elles.

Un soir, pendant sa convalescence, elle envoya chercher Paul. Elle était seule dans sa chambre quand il entra.

— Assieds-toi, mon enfant, lui dit-elle. Je sens que cette attaque m’a beaucoup affaiblie. Quoique les médecins assurent que je puis me rétablir tout à fait, je suis cependant avertie que je ne vivrai pas toujours et qu’il est possible que je meure subitement.

Paul voulut manifester son chagrin et son incrédulité. Elle l’interrompit :

— Ne te tourmente pas, mon pauvre enfant. Ils ne disent pas que je ne puis vivre longtemps encore, mais seulement que, selon toute apparence, le jour où la mort viendra me visiter, elle entrera sans frapper. Certes plus d’un souhaiterait qu’elle vint ainsi… Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Je t’ai fait appeler pour te parler d’Ida. Depuis que j’ai été malade, et surtout depuis que j’ai causé avec le docteur Hull, je suis préoccupée de ce qu’elle deviendra quand je mourrai. As-tu jamais pensé, Paul, que la loi ne lui reconnaît pas le droit de porter le nom d’Ida Ludington ou tout autre nom, d’ailleurs ? Le monde n’accepterait pas la manière dont elle est ressuscitée.

— En effet, dit Paul.

— Cela ne signifie rien tant que je vivrai, poursuivit miss Ludington ; mais si je venais à mourir !…

— Ne parlons pas de cela, n’y songeons même pas, ma chère tante ! Dans ce cas, ne serais-je pas là pour la protéger ?

Miss Ludington regarda un instant le jeune homme sans parler, puis, en hésitant, lui demanda :

— L’aimes-tu, Paul ?

— Comment pouvez-vous me poser une pareille question ?

— C’est vrai !

Elle continua, les yeux baissés, les couleurs de ses joues s’accentuant :

— Tu sais, Paul, que la société est constituée de telle sorte qu’un jeune homme ne peut protéger une jeune fille, qui n’est pas sa sœur, sauf en l’épousant. Y as-tu songé ?

Paul devint rouge lui-même jusqu’à la racine des cheveux, puis, très pâle et encore une fois si rouge qu’il ne distinguait plus, qu’à travers un brouillard de feu, miss Ludington assise devant lui, sérieuse et embarrassée.

Oui, il y avait songé ! L’idée que, tout en étant un être surnaturel, Ida était cependant une femme et qu’il pourrait un jour obtenir sa main lui était bien venue, mais cette supposition lui avait paru si téméraire qu’il avait craint de s’y abandonner.

— Je l’aime ! répondit-il enfin d’une voix altérée.

— Je le sais ; personne ne sait mieux que moi combien tu l’aimes. Et tu es le seul homme digne d’elle.

— Elle ne voudra pas m’épouser, dit Paul en secouant la tête. Elle est très bonne pour moi, mais elle n’a sûrement jamais songé à cela. Je lui suis très reconnaissant de me permettre de l’aimer. Je n’espère pas davantage.

— Je crois qu’elle t’aime aussi, dit miss Ludington d’un ton de tranquille confiance. Je ne lui en ai jamais parlé, mais je l’ai observée. Une femme devine facilement, en pareille conjoncture, une autre femme, et il serait trop fort que je ne pusse pas la déchiffrer, elle ! Ne sois pas inquiet de sa réponse. Je ne la presserai nullement, mais si elle veut t’épouser, c’est la meilleure manière d’assurer son avenir. Alors je pourrai mourir heureuse.

Paul n’avait distinctement entendu que les premiers mots. Bouleversé par l’assurance qu’Ida l’aimait, il avait été incapable de comprendre le reste. Les oreilles lui tintaient ; il entendait sa tante parler comme dans le lointain, sans saisir le sens des mots.

En descendant, il trouva la porte du salon ouverte. Ida était là, en train de lire. Par ce temps chaud, elle portait un déshabillé de mousseline dont la couleur claire faisait valoir ses tresses blondes dénouées, son cou et ses bras nus. Quelle délicieuse harmonie de vert pâle, de blanc d’albâtre et d’or formaient cette chevelure, ce teint et cette robe !

Elle ne l’avait pas entendu venir et ne se doutait pas qu’il la regardât. En pensant qu’il pouvait espérer faire d’elle un jour sa femme, il se sentit si troublé, si intimidé, qu’il s’enfuit pour reprendre possession de lui-même.

Aucune expérience mauvaise ou frivole n’avait jamais émoussé chez lui la sensibilité ; il était corps et âme à la merci du charme féminin, s’étant gardé entier pour le premier, pour l’unique amour.

Pendant une heure il erra dans la rue assombrie du village désert, attendant que le tumulte de ses émotions fût apaisé. Quand il fut à peu près redevenu maître de lui, il résolut de parler à Ida. Elle était encore au salon. Il alla la trouver.

Miss Ludington n’était guère moins troublée que son neveu. En suivant depuis quelques semaines le développement de la passion de Paul, elle avait senti naître en elle une dualité singulière, comme si c’eût été à elle-même que s’adressaient les tendres hommages dont elle était témoin. Elle croyait fermement qu’il existait entre elle et « sa sœur » une sorte de seconde vue, de clairvoyance mystérieuse, qui l’aidait à deviner ce qui se passait dans l’esprit de cette dernière. Rien de pareil ne s’était jamais produit entre deux êtres humains ; ce devait être comme un avant-goût du bien suprême qui réunit les âmes diverses d’un même individu dans le ciel. N’ayant jamais aimé, elle était tout étonnée des sentiments qui l’agitaient par identification sympathique avec Ida. Assise dans sa chambre, après le départ de Paul, elle se supposait à la place d’Ida, elle imaginait ce qu’elle entendrait, et ce qu’elle répondrait. Le rêve lointain de sa jeunesse, en se réalisant, mouillait de larmes ses yeux affaiblis.

Elle tremblait et rougissait encore, lorsqu’on frappa à sa porte.

Ida s’avança, les yeux baissés, légèrement penchée en avant, ses beaux bras abandonnés, comparable à une captive, tandis que Paul, un bras autour de sa taille, ressemblait au plus fier des vainqueurs.

— Je vous l’amène, dit-il. Elle veut bien être ma femme.

XIII

Paul commença réellement à faire sa cour le soir où Ida promit de l’épouser. Le baiser qu’elle lui donna, devait transformer un culte jusqu’alors plein de réserve et de respect, en passion purement terrestre. Il ne l’adorait plus comme un être surnaturel, mais comme une fiancée qu’on peut serrer sur son cœur sans sacrilège.

Cette transformation correspondit à un changement analogue chez Ida. En descendant du piédestal où il l’avait placée, elle sembla aussi soulagée qu’un modèle qui renonce à une pose fatigante ; car si, au début, Paul avait été seul épris, il n’en était plus de même maintenant.

— Je suis si contente que vous ayez fini de me vénérer, lui dit-elle un jour. Je ne pouvais supporter de vous voir vous humilier devant moi, vous qui êtes cent fois le meilleur de nous deux ! Oh ! Paul, c’est moi qui ne suis pas digne de vous !

Et, avant qu’il eût pu l’en empêcher, elle porta sa main à ses lèvres. En la retirant, il la sentit mouillée de larmes. C’était le soir, et il ne pouvait voir distinctement son visage.

— Chérie ! Qu’y a-t-il ?

— Oh ! rien du tout ! répondit-elle. C’est parce que je suis heureuse, je suppose !

Que ce fût ou non pour cette raison, il lui arriva de pleurer beaucoup les jours suivants. Parfois elle affectait une gaieté presque fiévreuse, et la minute d’après on la surprenait en larmes. Elle assurait toujours qu’elle n’avait pas de chagrin. Incapable de trouver même un prétexte pour qu’elle en eût, Paul s’imagina simplement qu’elle était un peu nerveuse.

Les deux amoureux, absorbés l’un par l’autre, laissaient miss Ludington plus souvent seule que de coutume ; Ida cependant était loin de la négliger pour son fiancé. Les soins dont elle l’entourait depuis sa maladie ressemblaient à ceux d’une fille pour sa mère bien-aimée. La vieille dame n’avait jamais été tant choyée. Elle y eût été sensible de la part de la première venue, et combien plus encore de la part d’Ida !

Mais Paul avait son tour. La rue du village était fort pittoresque au clair de la lune ; jusqu’à une heure avancée de la nuit, les fiancés s’y promenaient en causant ; ils aimaient à s’asseoir côte à côte sur les marches de l’église, où la jeunesse du vieux Hilton s’était jadis donné rendez-vous.

Certain soir que les amoureux s’étaient attardés outre mesure, miss Ludington jeta un châle sur ses épaules et alla les avertir qu’il était l’heure de rentrer. En approchant, elle vit Ida assise sur une marche, la tête appuyée contre une colonne, son visage rêveur levé vers le ciel. Une de ses mains était posée sur ses genoux, l’autre jouait négligemment avec une boucle de ses cheveux. Elle se rappela cette pose et cette habitude de jouer avec ses cheveux qu’elle avait eue au temps de sa jeunesse. Paul était assis à ses pieds. Pendant quelques instants elle demeura dans l’ombre à les observer.

— Je vous regardais, ma sœur, dit-elle enfin en se montrant, et je pensais que cela devait vous paraître bien étrange d’être assise à cette place comme il y a quarante ans, aussi jeune, aussi belle. Paul, dans ce temps-là, n’était pas né et ses parents mêmes n’étaient que des enfants.

Ida parut embarrassée et répondit tout bas :

— Je n’aime pas à me rappeler ce temps-là.

— Moi non plus ! reprit Paul avec un mouvement soudain de jalousie. (Ce n’était pas le premier qu’il ressentait en pensant à la vie antérieure de sa bien-aimée.) Je n’aime pas à me rappeler, poursuivit-il, que d’autres ont pu s’asseoir à ses pieds ici même. Moi aussi je voudrais oublier ce temps-là !

Ida courba la tête sans rien dire. Ce fut miss Ludington qui répondit :

— Tu n’as pas de motif pour parler ainsi. Je t’affirme – et quel meilleur témoignage pourrais-tu recueillir ? – que jusqu’à présent elle ne sut jamais ce que c’est que l’amour. Il est vrai qu’elle s’asseyait ici alors, comme aujourd’hui, qu’il y en avait d’autres à ses pieds, attirés par cette beauté qui te séduit, mais leurs voix ne touchèrent jamais son cœur. Il fallait qu’elle revînt sur terre pour aimer.

Paul contrit, baisa la main d’Ida en murmurant :

— Pardonnez-moi.

Ils rentrèrent en silence. Miss Ludington se reprochait intérieurement l’ennui que ses paroles avaient paru causer à Ida. Elle cherchait à se souvenir… Ce temps-là était loin, elle était vieille, il était naturel que sa mémoire fût un peu affaiblie. Peut-être un de ses amoureux avait-il été plus cher à Ida qu’elle ne se le rappelait. Avait-elle eu tort de parler du passé ?

Cependant, en dépit de circonstances au milieu desquelles le bonheur d’une jeune fille s’épanouit généralement, la mélancolie d’Ida croissait au point de causer à miss Ludington et à Paul de sérieuses inquiétudes. Elle avait toujours été pensive, mais, au repos, l’expression de son visage était devenue morne et abattue ; cette tristesse s’accentuait tous les jours davantage. Souvent, quand son fiancé l’embrassait, elle éclatait en sanglots. Le symptôme le plus alarmant était la répugnance qu’elle témoignait à laisser prendre aucun arrangement définitif pour la conclusion de son mariage.

Trois semaines s’étaient écoulées depuis qu’elle avait promis à Paul d’être sa femme, et quoiqu’il l’eût suppliée à plusieurs reprises de fixer une date, il n’avait pas encore obtenu de réponse. Elle ne trouvait aucun prétexte plausible pour ne pas se décider ; elle hasardait timidement que c’était trop tôt, qu’elle ne serait pas prête. Quand il lui rappelait que le désir de leur chère bienfaitrice était de les voir mariés le plus vite possible, sa santé chancelante rendant tout délai dangereux, quand il la pressait trop, elle n’essayait pas de répondre, mais pleurait comme si son cœur allait se briser. Il ne restait alors d’autre ressource à Paul que de n’en plus parler et de la consoler.

Il finit par se dire que les épreuves extraordinaires qu’elle avait traversées deux mois auparavant, jointes à l’émotion que lui causait son prochain mariage, avaient décidément provoqué chez elle une singulière surexcitation.

— Il ne faut pas la tourmenter, lui répétait miss Ludington. Elle a promis d’être ta femme et tu sais qu’elle t’aime. Cela devrait suffire à te donner la patience d’attendre. Comment ! Paul, tu l’as aimée toute ta vie sans l’avoir vue et sans trouver le temps long, et maintenant…

— Vous ne comprenez donc pas ? C’est parce que je la vois que je n’ai pas de patience !

À un jour ou deux de là, dans l’après-midi, miss Ludington était seule avec Ida.

— Votre mariage avec Paul est-il fixé ? demanda-t-elle.

— Non, pas encore, répondit Ida d’une voix tremblante.

— Paul ne vous en a pas parlé ?

— Oh ! si.

— J’espérais que ce mariage aurait lieu plus tôt, dit miss Ludington. Vous connaissez les raisons qui me font souhaiter qu’il n’y ait point de retard. Si vous aimez Paul, je ne vois pas pourquoi vous hésiteriez. Mais peut-être n’êtes-vous pas tout à fait sûre de l’aimer ? Une jeune fille doit être bien sûre de ses sentiments avant de s’engager.

— Oh ! j’en suis tout à fait sûre ! Je l’aime de tout mon cœur, s’écria Ida en recommençant à pleurer.

Miss Ludington s’assit à ses côtés et attira sa tête sur son épaule. Elle essaya de la calmer, mais sa douceur provoqua une nouvelle explosion de larmes.

Au bout d’un instant, la vieille dame reprit :

— Ne pleurez pas, ma petite sœur. Nous n’en reparlerons jamais. Je n’ai pas l’intention de vous contraindre. Vous attendrez aussi longtemps que vous le voudrez, et Paul ne vous pressera plus. Je vais prendre mes dispositions pour que, si je venais à mourir, vous soyez à l’abri et bien pourvue, même si vous ne vous mariez pas.

— Que voulez-vous dire ? demanda Ida en levant vivement la tête et en manifestant un intérêt soudain.

— Je vous adopterai, répondit miss Ludington en souriant. Cela ne sera-t-il pas absurde ?… Prétendre que vous êtes ma fille, comme si, au lieu de venir au monde avant moi, vous n’y étiez venue qu’après !… Mais je ne connais que ce moyen qui vous permette de porter légalement le nom d’Ida Ludington, quoiqu’il ait été le vôtre avant d’être le mien. J’aurais préféré vous voir la femme de Paul et vous laisser sous sa garde ; si cette satisfaction m’est refusée, l’autre combinaison sera encore bonne. Vous savez que je ne puis pas faire de vous mon héritière, ni même vous laisser un dollar avant que vous ayez un nom légal ?

— Voulez-vous dire que vous ayez l’intention de me léguer votre fortune ?

— Naturellement ! Comment ne l’aurais-je pas ? Même si vous aviez épousé Paul, pensez-vous qu’il m’est été agréable de vous voir dépendre de lui ? Je vous aurais laissé ma fortune sous le nom de Mme de Riemer. Je la laisserai à ma fille adoptive, Ida Ludington, voilà la seule différence.

— Mais Paul ?

— Ne vous inquiétez pas de Paul. Je ne l’oublierai pas. Je puis vous doter tous les deux largement.

— Oh ! ne faites pas cela ! je vous en prie, dit Ida en pleurant et en saisissant les mains de miss Ludington. Je ne veux pas de votre argent. Ne me le donnez pas. Je ne puis supporter cela. Vous m’avez déjà comblée et vous êtes si bonne pour moi ! Je volerais Paul aussi ! Oh ! non ! Il ne faut pas que vous fassiez cela, je ne le veux pas.

— Mais, ma chérie, dit miss Ludington, pensez à ce que vous m’êtes et à ce que je vous suis. Naturellement, vous ne pouvez pas avoir, comme moi, conscience de nos rapports mutuels. Je me souviens de vous, tandis que vous ne pouvez pas me reconnaître. Je vous ai cependant donné des preuves irrécusables du lien qui existe entre nous ! Qu’est-ce que sont les droits des autres héritiers, comparés aux vôtres ? Ne m’avez-vous pas légué tout ce que je suis ? Comment donc admettre un seul instant que vous ne rentriez pas tout au moins en possession de notre fortune ? J’ai d’ailleurs contracté vis-à-vis de vous une autre dette que celle-là. Je me rappelle, si vous l’avez oublié, que c’est à cause de moi que vous êtes revenue sur terre. Je n’avais pas poursuivi ni deviné ce résultat, mais je n’en suis pas moins responsable. Vous me seriez étrangère que je me sentirais solennellement obligée d’entretenir et de protéger la vie que je vous ai imposée.

Tandis que miss Ludington parlait, les larmes d’Ida avaient cessé de couler. Elle semblait s’être rendue aux raisons de la vieille dame ; du moins elle ne s’opposa plus au plan projeté.

— Je désire ne pas perdre de temps, ajouta miss Ludington ; nous ferons bien d’aller demain matin à Brooklyn voir mon homme d’affaires pour prendre les mesures nécessaires.

— Comme vous voudrez, répondit simplement Ida.

Elle se plaignit d’un violent mal de tête et s’enferma tout le reste de l’après-midi.

Pendant ce temps, miss Ludington avait raconté à Paul le résultat de sa conversation avec Ida. Le pauvre garçon ressentit vivement ce chagrin et cette humiliation qui lui étaient infligés. Puisque Ida acceptait d’être adoptée, il était évident qu’elle avait renoncé à l’épouser…

Pourquoi s’était-elle conduite ainsi avec lui ? Pourquoi avait-elle été capricieuse à ce point ? Jamais homme n’avait été traité avec autant de perversité par une femme !

Sa tante écoutait ses plaintes, ses reproches en secouant la tête. La conduite d’Ida était une énigme pour elle tout autant que pour lui, mais elle exigeait qu’il ne la tourmentât plus et qu’il ne lui demandât pas d’explication.

Si Paul avait voulu prendre l’attitude d’une victime, il y renonça en rencontrant Ida à l’heure du dîner. La vue de ses yeux gonflés et de ses paupières rougies, le regard de tendresse suppliante qu’elle fixait sur lui le désarmèrent en ne laissant de place dans son cœur que pour un grand amour et une profonde pitié. Quel que pût être le motif secret de cette singulière conduite, ce n’était pas un pur caprice. Elle souffrait autant que lui.

Il était résolu à causer seul avec elle, mais après le dîner, miss Ludington s’étant sentie fatiguée, Ida l’accompagna immédiatement dans sa chambre et ne redescendit plus. Paul crut qu’elle ne voulait pas lui parler. Il sortit et marcha, espérant retrouver ainsi un peu de sang-froid.

Il était environ dix heures quand il revint. Il vit de la lumière au salon et, en avançant, il aperçut Ida sous la véranda. Elle ne l’entendit pas entrer. Étendue à demi sur une chaise longue, les bras rejetés derrière la tête, elle sanglotait avec une telle véhémence que tout ce qui pouvait se passer autour d’elle lui restait étranger. Paul n’avait de sa vie assisté à un désespoir pareil. De fait il connaissait bien peu les femmes, il ne savait pas à quels transports de désespoir elles peuvent s’abandonner sans mourir. Frappé de crainte, il la considéra silencieusement pendant quelques secondes. Il l’avait déjà vue pleurer, mais jamais si longtemps ni si amèrement.

Une pensée lui vint, la pensée qu’en dépit de sa résurrection, Ida était quelque chose de plus qu’une mortelle. Cela avait été son premier sentiment, il avait eu le tort de l’oublier au point de lui demander de se donner à lui. Peut-être ne comprenait-elle pas elle-même que ses chagrins venaient du conflit engagé chez elle entre l’amour et sa nature céleste qui se refusait au mariage. Plus il y songeait, plus il était persuadé que ce devait être l’explication du mystère. Voilà pourquoi, bien qu’elle l’aimât tendrement, la pensée de l’épouser lui était intolérable.

Soit ! Si sa nature d’une essence supérieure ne pouvait descendre jusqu’à lui, il s’élèverait jusqu’à elle ! Son rêve d’amour terrestre était terminé. Plutôt mille fois être privé de tout ce qui est doux et cher au cœur de l’homme, que de lui faire autant de mal !

Il l’appela. Ida se leva brusquement, tourna vers lui ses yeux baignés de larmes et jeta ses bras autour de son cou. Alors il s’assit auprès d’elle.

— Vous ne le croyez pas, Paul, disait-elle, la tête appuyée contre son épaule, et je ne puis vous en vouloir… Mais je vous jure que je vous aime, je vous jure…

— Je le crois, je le sais, dit-il. Ne pleurez plus, car dorénavant l’assurance de votre amour me suffira. Je ne vous importunerai plus pour que vous soyez ma femme. J’ai été bien cruel envers vous.

— C’est parce que je vous aime, Paul, que je ne veux pas vous épouser ; promettez-moi que vous ne douterez jamais de cela. Ne me demandez pas d’explication.

— Je crois que je comprends, répondit-il avec douceur. J’ai été stupide de ne pas comprendre plus tôt. Si j’avais su, je ne vous aurais pas fait tant de chagrin.

— Que savez-vous ? demanda-t-elle vivement en relevant la tête.

Il lui expliqua alors avec tendresse et respect la cause mystique qui justifiait, peut-être sans qu’elle s’en doutât elle-même, la répugnance invincible qu’elle éprouvait à devenir sa femme. Il se blâma de n’avoir pas deviné l’instinct sacré qui la retenait, il se reprocha d’avoir insisté dans un aveuglement égoïste pour qu’elle fît violence à sa nature.

Quand il avait commencé à parler, elle l’avait regardé avec un profond étonnement. À mesure que le sens de ses paroles devenait plus clair, elle détourna la tête et se couvrit la figure de ses mains comme sous un sentiment de honte écrasant. À la fin, elle se leva, les joues en feu.

— Je crois que je ferai bien de partir, dit-elle d’un ton bref. Adieu !

L’instant d’après, Paul était seul, tout surpris de cette fuite soudaine.

XIV

Ida traversa le salon d’un pas rapide et monta dans sa chambre, où elle s’enferma à clef.

— Il me semble que je n’ai plus de larmes, murmura-t-elle.

Elle resta un moment perdue dans ses réflexions, puis se dirigea vers un élégant pupitre que miss Ludington lui avait donné et se prépara à écrire.

— Si je ne m’étais pas sauvée, je lui aurais tout avoué… mais cela vaut mieux ainsi ! Je serais morte sous le mépris de son regard. Ô mon amour ! mon amour ! Que penserez-vous de moi… ?

Elle traça précipitamment une lettre dont voici le contenu :

« À Paul qui ne m’aimera plus après qu’il aura lu ceci, mais que, moi, j’aimerai toujours.

« Cette lettre vous expliquera pourquoi vous trouverez ma chambre vide demain matin. Je ne puis plus supporter d’être aimée, presque adorée par ceux que j’ai lâchement trompés. Vous ne me verrez plus. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi… D’ailleurs, vous ne me regretterez pas quand vous saurez…

« Je laisse tous les bijoux, toutes les robes, enfin tout ce que je tiens de miss Ludington, excepté les vêtements que je suis obligée d’emporter sur moi, mais que je renverrai aussitôt que je serai arrivée là où je vais. Ô mon pauvre Paul ! Je ne suis pas Ida Ludington. Comment avez-vous pu le croire ? Laissez-moi vous conter avec ordre ma triste histoire ; peut-être n’est-il pas très extraordinaire que vous vous y soyez mépris tous les deux, vu les croyances que vous professez.

« Je suis Ida Slater, fille de Mrs Slater. Ma mère me nomma ainsi en souvenir de miss Ludington qui avait été son amie d’enfance. Quelques années après son départ, il y a vingt-trois ans, je suis née à Hilton. Vous connaissez mon père sous le nom du docteur Hull. Mrs Legrand qui, par parenthèse, se porte à merveille, est sa propre sœur. Elle est veuve et mon père est son homme d’affaires ; maman aide pour les séances et n’a d’autre idée que de nous procurer de l’argent. Nous sommes très pauvres, nous avons toujours vécu avec la plus grande peine. Mon père est fort instruit et il a essayé, mais sans pouvoir jamais réussir, bien des métiers avant de s’arrêter à celui que vous savez. Ce n’est pas un métier honnête, du moins comme nous l’exerçons, mais nous étions dans la misère. Vous autres riches, vous ne comprenez pas que pour un homme très pauvre, le devoir de faire subsister sa famille semble en quelque sorte le seul qui s’impose dans la vie.

« Quand maman rendit visite à miss Ludington et vit ce portrait qui me ressemble tant et qui rappelle si peu, dit-elle, ce que son amie était à cet âge, quand elle entendit vos théories nouvelles sur l’immortalité, l’idée lui vint de vous prendre pour dupes.

« Le voyage à Cincinnati était un mensonge pour vous empêcher de soupçonner qu’elle fût mêlée à ce subterfuge. La prétendue Mrs Rhinehart n’a jamais existé. Au premier abord, mes parents n’eurent que l’idée de vous intéresser aux séances afin d’avoir votre argent. Mais, quand ils virent à quel point vous étiez faciles à tromper à cause de ma ressemblance avec le portrait, ils songèrent à me faire entrer dans votre maison. Ou plutôt, cette idée leur fut suggérée par vous, Paul, quand vous avez voulu établir après la première séance que si le médium mourait subitement, dans le sommeil, l’esprit ne pourrait plus se dématérialiser.

« C’était un projet audacieux, mais tout sembla le favoriser. J’avais quitté Hilton peu d’années auparavant, je connaissais chaque pierre de l’ancien comme du nouveau village. J’étais entrée souvent dans la vieille demeure des Ludington, maman était au courant de tous les petits secrets de son amie d’enfance aussi bien qu’elle-même. Et puis il y avait surtout ma ressemblance extraordinaire avec le portrait qui, à elle seule, pouvait suffire. C’est uniquement dans mon intérêt que mes parents ont agi. Le monde les blâmera, mais, je vous en supplie, ne les condamnez pas. Leur excuse est une tendresse excessive pour moi… Ils n’ont eu qu’un but, m’arracher à cette misérable vie. Ma mère pensait, d’ailleurs, que j’étais une bonne fille et que je serais pleine de prévenances et d’affection pour miss Ludington. Elle me le recommandait en souvenir de la vieille amitié qui les avait unies. Aurais-je pu faire autrement que d’aimer une personne si douce et si bonne ? Maman savait aussi qu’en la trompant nous la rendrions heureuse, plus heureuse qu’elle ne l’était. Nous avons montré à tant de gens qui s’en allaient réconfortés ce qu’ils croyaient être la forme et la figure de leurs morts regrettés, que nous en étions venus à croire notre fraude excusable à cause de la consolation qu’elle procurait. Mes parents avaient vu à quel point vous étiez amoureux de la véritable Ida et ne mettaient pas en doute que vous le devinssiez aussi de moi jusqu’à m’épouser. Envers vous, Paul, maman n’avait pas de scrupules. Elle disait que n’importe quel homme serait trop heureux de m’avoir pour femme. Je n’en étais pas aussi sûre qu’elle, mais je savais, à n’en pouvoir douter, que celle que vous aimeriez serait heureuse.

« C’est cela plus que tout le reste qui m’a décidée. Je m’étais éprise de vous la première fois que je vous vis. L’adoration sans bornes avec laquelle vous m’avez regardée en ce moment-là aurait tourné la tête à n’importe quelle femme. Et puis vous êtes charmant…

« J’ai toujours aimé à jouer la comédie. L’idée de soutenir un rôle aussi hardi, aussi difficile, me tenta. J’ai été plus séduite par cela, Paul, et par votre amour que par le luxe et les richesses qui s’offraient à moi.

« La maladie de Mrs Legrand entre les deux séances était simulée, afin que maman eût le temps de rassembler ses souvenirs et de m’apprendre tout ce qu’elle se rappelait sur Hilton et ses habitants, sur son enfance, sa jeunesse et celle de miss Ludington. Il fallait que je me misse au courant de l’ancienne génération comme de la mienne, il y avait tant de petits faits à retenir, incidents de la vie d’école, pique-niques, confidences, flirtations, etc…, mais c’était aussi intéressant qu’un roman.

« Ma mère m’avait fabriqué une robe semblable à celle du portrait. Mon père, qui s’entend à la chimie et à tout, sauf à gagner sa vie, mon père lui fit subir une préparation qui brûla l’étoffe, de façon qu’elle tombât aisément en poussière. J’ai eu bien de la peine à la garder entière le soir où j’arrivai ici.

« Quand tous nos préparatifs furent terminés, nous vous donnâmes rendez-vous pour la seconde séance. Vous savez le reste. Il n’y avait pas de trappe dans le plancher du cabinet que mon père vous fit visiter, mais le plafond tout entier était mobile et s’enlevait sur la pression du doigt, au moyen d’une petite poulie. La personne qui devait apparaître, à moins que le médium ne jouât lui-même ce rôle, descendait par une échelle enveloppée de linge de manière à ce qu’on ne pût entendre aucun bruit. Le souffle d’air frais qui vous frappait le visage avant l’apparition, vous était envoyé, je suppose, par le plafond lorsqu’il s’ouvrait.

« Vous nous rendiez la tâche facile ! Nous n’aurions pas eu besoin de prendre le quart des précautions auxquelles nous avons eu recours. Vous étiez si convaincus dès le premier instant que j’étais l’Ida du portrait que, depuis le moment où je suis entrée dans cette maison jusqu’à présent, je n’ai pas été forcée de mentir. Miss Ludington ne me demandait pas de la convaincre que j’étais bien elle, mais au contraire elle s’évertuait à me persuader qu’elle était bien moi.

« Quant à vous, Paul, ce n’est pas votre faute si nous ne sommes pas mariés depuis plusieurs semaines. J’aurais été en outre l’héritière de miss Ludington si pour deux motifs notre plan n’eût été défectueux. Tout était prévu, excepté que je pouvais ressentir de la reconnaissance pour miss Ludington et de l’amour pour vous. Ces deux choses sont arrivées cependant. Il ne me reste plus qu’à disparaître.

« Naturellement, j’avais désiré que vous devinssiez épris de moi ; vous me plaisiez tant et j’ambitionnais, je vous l’ai dit déjà, de vous avoir pour mari. Mais ce n’était pas encore de l’amour. Je crois que, si vous pouviez concevoir quelle consternation j’éprouvai lorsque je sentis pour la première fois que mon cœur vous appartenait, vous me plaindriez malgré tout. Après cela, vous tromper était une torture, et cependant, si je vous avais dit la vérité, vous m’auriez haïe et méprisée. Oh ! Paul, pensez à ce que j’ai souffert pendant ces dernières semaines et ayez un peu pitié de moi.

« Vous expliquez-vous maintenant pourquoi je ne pouvais supporter qu’on fît allusion en ma présence au stratagème qui vous abusait, et pourquoi, après les premiers jours, je n’en ai plus parlé ?

« Quand mon père vint voir, comme cela avait été convenu entre nous, si le complot avait réussi, je compris si bien notre infamie !… Il essaya, mais inutilement, de rencontrer mon regard, de causer avec moi, et dut partir très étonné de ma conduite. Mais, Paul, soyez sûr qu’il pensait tout ce qu’il vous a dit à table ce soir-là. Les idées nouvelles l’enthousiasment facilement ; il était sincère. Je sais qu’avant mon départ, il admettait déjà plus qu’à demi vos idées sur l’immortalité. Pour ma part, j’y crois fermement ; je n’ai pas seulement trompé miss Ludington et vous, mais encore l’esprit que j’ai personnifié.

« Si miss Ludington ne m’avait pas comblée de bontés, j’aurais soutenu plus facilement mon triste rôle, car son illusion la rendait bien heureuse, mais chaque jour, en augmentant mon attachement pour elle, augmentait aussi mes remords.

« Je ne serais pas restée une semaine entière, Paul, si ce n’avait été à cause de vous. Je ne pouvais pas me résoudre à vous quitter. Si j’étais partie alors, cela eût mieux valu pour moi ! Qu’aurait été mon chagrin comparé à celui qui me tue maintenant ?

« J’ai eu tort de promettre de vous épouser, car je savais que je ne m’y résoudrais jamais ? Hélas ! je vous aimais tant que je n’avais pas de force ! Combien je regrette ces heureuses semaines écoulées, quoique mon cœur fût si triste en pensant que ce bonheur que je touchais ne serait jamais le mien ! Rappelez-vous, Paul, que, si je ne vous avais pas tant aimé, je vous aurais laissé épouser une aventurière ; car, c’est ainsi, je suppose, que vous m’appellerez dorénavant, vous qui ne trouviez pas de nom assez doux à me donner. Songez combien vos baisers m’étaient chers, puisque je pouvais les supporter avec l’assurance que vous auriez horreur de moi si vous saviez qui j’étais.

« Quand vous avez insisté pour fixer le jour de notre mariage, j’ai compris que la fin de mon rêve approchait. Voilà pourquoi je pleurais chaque fois que vous m’en parliez. Aujourd’hui miss Ludington m’a annoncé son intention de m’adopter et de me laisser sa fortune. Croyez-vous qu’il puisse exister un être assez vil, assez bas pour abuser d’un tel cœur ? Pendant qu’elle me parlait je prenais la résolution de partir cette nuit. Quand vous lui lirez ceci, elle pensera qu’elle a gaspillé son affection. Et cependant elle ne sera pas dure pour moi, elle ne saurait l’être pour personne. Je l’aime tendrement et l’aimerai toujours ainsi.

« Paul, mon cher Paul, ne me méprisez pas tout à fait. Je crois que mon cœur se brisait quand vous m’avez trouvée ce soir sous la véranda. Ce n’était pas seulement parce qu’il fallait vous quitter pour toujours, mais encore parce que je devais vous laisser un souvenir détesté. Lorsque vous m’avez prise dans vos bras, ma résolution a faibli ; j’ai été sur le point de me jeter à genoux, de tout vous avouer. Mais vous m’avez expliqué que vous croyiez ma nature plus pure que celle de toutes les autres femmes, supposant qu’elle répugnait au mariage comme à un sacrilège ; j’ai vu alors que l’abîme au fond duquel j’étais tombée était si profond, que vous ne pourriez jamais me pardonner de vous avoir menti odieusement. Me placer à une telle hauteur, moi, moi ! J’étais écrasée de honte et je n’ai même pas osé vous donner un dernier baiser avant de vous quitter pour toujours.

« Je vous ai dit toute mon histoire, Paul, afin que vous sachiez non seulement combien mes torts sont graves, mais aussi comment je les ai expiés. Ne me blâmez pas trop sévèrement. C’est à moi que j’ai fait le plus de mal. Je vous laisse comme je vous ai trouvé, avec votre amour pour celle qui n’est plus. Si elle était vivante, je n’aurais jamais pu vous céder à elle, jamais !

« Je vous demande seulement de penser quelquefois avec un peu de pitié à la pauvre

IDA SLATER. »      

Elle écrivit ensuite une autre lettre débordante de repentir à miss Ludington et la posa en vue, à côté de la première.

Elle se dépouilla de ses bijoux et choisit sa toilette la plus simple. Quand elle fut prête, elle éteignit la lumière, ouvrit doucement la porte et traversa le vestibule. Trois heures sonnaient à la pendule du salon. Le jour allait poindre, il n’y avait pas un instant à perdre. Il fallait qu’elle fût loin lorsque les domestiques descendraient.

En passant devant la porte de Paul, elle s’arrêta et appuya un moment son front contre la boiserie, puis, prosternée, posa ses lèvres sur le seuil. Elle traversa le salon, leva les yeux vers le portrait, faiblement éclairé par la lune, et murmura : « Pardonnez-moi ! » Puis elle ouvrit la porte avec précaution et sortit.

Au bruit de ses pas le chien de garde bondit vers elle, mais, en la reconnaissant, il vint lui lécher les mains. Elle s’agenouilla pour l’embrasser.

— Voilà, dit-elle, un ami qui ne fera aucune différence entre Ida Slater et Ida Ludington.

Arrivée au tournant de la route, elle s’arrêta encore et regarda en arrière. La maison se montrait une dernière fois parmi les arbres. Enfin, avec un geste d’adieu, elle reprit son chemin et disparut.

XV

Ce fut miss Ludington elle-même qui découvrit la fuite d’Ida en entrant par hasard de bonne heure dans sa chambre.

Quelques minutes après, Paul la voyait apparaître à son chevet, consternée :

— Elle est partie !

— Qui est partie ? demanda-t-il en se frottant les yeux.

— Ida ! Elle s’est enfuie ! Sa chambre est vide.

Il s’habilla à la hâte et rejoignit sa tante dans l’appartement de la jeune fille, où ils lurent ensemble les lettres laissées à leur adresse.

La révélation qu’elles contenaient eût produit un tout autre effet si elle avait été faite peu de temps après son arrivée dans la maison, mais elle venait trop tard pour rompre rattachement qu’Ida, même coupable, avait su inspirer. Il est vrai que c’était sous un faux nom qu’elle avait gagné leur confiance, mais ils avaient appris à l’aimer pour elle-même. Elle s’appelait Ida Slater ? Eh bien, c’était Ida Slater qu’ils aimaient, c’était la personne et non pas le nom.

— Oh ! pourquoi nous a-t-elle quittés ? s’écria miss Ludington, les yeux pleins de larmes, en achevant la lecture de sa lettre. Pourquoi n’est-elle pas venue nous tout avouer ? Nous lui aurions pardonné. Elle n’est pas aussi coupable que ses parents, et elle nous a rendus si heureux ! Paul, il faut la retrouver, il faut la ramener ici.

Paul serra sans rien dire les mains de sa tante. Il y avait moins de désespoir que d’ivresse dans l’émotion qui lui enlevait en ce moment l’usage de la parole. L’aveu passionné d’Ida l’avait touché plus que tout le reste, et il dissimulait à grand’peine sa joie en découvrant qu’elle était en tout point aussi terrestre que lui-même. Pour la première fois il sentait combien était vain l’effort qu’il avait fait pour transformer en un amour éthéré, sa passion purement humaine, et combien il lui serait dorénavant impossible de se contenter du bonheur nébuleux et confus qui lui suffisait jadis. C’était une femme qu’il aimait, une femme avec toutes les faiblesses, mais aussi avec toutes les générosités inhérentes à la nature humaine, et non plus le séraphin sans tache qu’il avait vénéré jusqu’alors. Capitulant en quelque sorte avec sa conscience il avouait que son cœur n’appartenait plus à Ida Ludington, mais à Ida Slater.

La pauvre fille eût été bien étonnée de la réception qu’on lui aurait faite, si elle était rentrée en ce moment dans la chambre qu’elle avait quittée quelques heures auparavant. Elle n’avait pas prévu que ses juges seraient surtout frappés du sentiment généreux qui lui faisait abandonner son rôle, à l’heure même du succès.

Le repentir est quelquefois si pur, si désintéressé, qu’il l’emporte, dans la balance de nos actions, sur la faute commise.

Après avoir discuté tous les moyens de retrouver Ida, Paul et sa tante se décidèrent à commencer par une annonce. Ce jour-là même, la note suivante parut dans tous les journaux de Brooklyn et de New-York :

« Ida S – r. Tout est pardonné. Revenez, nous ne pouvons vivre sans vous. Pour l’amour de Dieu, écrivez-nous au moins.

« Miss L. – et Paul. »      

Cet avis devait être publié tous les jours jusqu’à ce qu’on eût donné contre-ordre. En admettant qu’Ida fût dans une de ces deux villes, il y avait quelque chance pour qu’il tombât sous ses yeux ou sous les yeux de sa famille.

Paul était retourné chez Mrs Legrand, dans la Dixième rue Est ; mais il avait trouvé, sans en être très surpris d’ailleurs, la maison vide.

Le paquet contenant les habits qu’Ida avait emportés sur elle, arriva peu de jours après. Pas un mot ne l’accompagnait. En l’examinant, Paul constata qu’il portait le timbre de Brooklyn. Croyant qu’elle ne voulait pas répondre à la note insérée, il avait résolu, dans le cas où le silence se prolongerait, de réclamer les services d’un fameux détective de New-York. S’il pouvait seulement la revoir une fois, il était sûr de la ramener pour jamais.

Quelques jours s’écoulèrent ainsi. Paul parcourait au hasard les rues de New-York et de Brooklyn dans l’espoir toujours déçu de rencontrer Ida. Rien ne lui était plus insupportable que de rester assis à la maison. Ces longues marches, en le fatiguant, avaient, à défaut d’autre résultat, celui de le forcer à dormir, ce qu’il n’aurait pu faire sans cela.

Le huitième jour, au moment où il partait pour errer encore de côté et d’autre, le facteur lui remit une lettre dont il reconnut à l’instant l’écriture.

Il l’ouvrit et lut ce qui suit :

« J’ai vu votre annonce. Je ne puis croire que vous m’ayez pardonné. C’est impossible. D’ailleurs, si je le croyais, je ne pense pas que j’aurais jamais le courage de vous regarder en face après ce que vous savez de moi. Je mourrais de honte ! Miss Ludington me pardonne-t-elle réellement ? Ou consent-elle à ce que je revienne parce que vous m’aimez encore ?… si vous m’aimez encore ! Avez-vous oublié ce que j’ai fait ? Relisez la lettre que je vous ai laissée en partant. Vous devez l’avoir oubliée. Relisez-la sérieusement. Pensez-y bien. Oh ! non, vous ne pouvez plus m’aimer !

« IDA SLATER. »      

Paul lui répondit une lettre si pleine de passion qu’une femme éprise ne pouvait que la trouver irrésistible. Il y joignait un mot de miss Ludington l’assurant de la douleur profonde que sa fuite leur avait causée, de la vive tendresse qu’ils conservaient pour elle et du chagrin qu’elle leur ferait si elle refusait de revenir.

Elle écrivit simplement ces deux mots :

« Je reviendrai. »

Le soir même, Paul et sa tante étaient au salon et causaient, comme à l’ordinaire de la fugitive, se demandant quel jour ils la reverraient, quand ils entendirent un pas léger dans le jardin, Ida se glissa dans la chambre et tomba aux genoux de miss Ludington, en cachant sa figure dans la robe de la vieille dame. Elle ne répondait aux caresses, aux assurances de bienvenue et d’affection qu’on lui prodiguait que par des sanglots.

Prise de pitié, miss Ludington la releva et dit à Paul de l’emmener faire un tour dans le jardin.

Lorsqu’ils rentrèrent, les joues d’Ida étaient aussi rouges qu’auparavant, mais, en dépit de son embarras, elle semblait heureuse.

— Elle a promis d’être ma femme d’aujourd’hui en quinze ! s’écria Paul avec ivresse.

Les jours suivants, Ida fut fort étonnée de constater que les événements qui venaient de se passer n’avaient pas diminué l’estime que ses amis avaient d’elle. Au lieu de considérer comme une expiation de son offense le repentir qu’elle témoignait, ils lui attribuaient le même mérite que si elle eût fait amende honorable pour le péché d’une autre. Dans leur habitude d’établir une différence entre les phases successives de la vie d’un individu, comme entre des personnes distinctes, ils ne pouvaient voir les choses sous un autre point de vue. À leurs yeux, le présent ou le passé était en soi bon ou mauvais. Un mauvais passé ne devait pas plus amoindrir un vertueux présent, qu’un vertueux présent ne pouvait racheter un passé coupable. Paul et miss Ludington n’affectèrent pas d’ignorer ou d’oublier la faute qu’Ida avait commise. Ce n’était point nécessaire à leurs yeux. Ils ne l’en jugeaient pas responsable.

Quand elle comprit qu’ils la considéraient comme une nouvelle personne, distincte de celle qui les avait trompés, elle ressentit une grande joie.

— Ce qu’ils croient, je le croirai aussi, se dit-elle. Je laisserai derrière moi le passé et je commencerai une vie nouvelle.

Une reconnaissance passionnée vint augmenter l’intensité de son amour pour Paul et de sa tendresse pour miss Ludington. La santé chancelante de celle-ci était la seule ombre au bonheur parfait des deux fiancés.

Maintenant qu’Ida ne jouait plus de rôle et qu’elle se montrait telle qu’elle était, Paul découvrait chaque jour en elle quelque nouvelle grâce d’esprit et de cœur. Il ne reconnaissait pas, à la beauté près, dans cette jeune fille si ardente, si enjouée, si expansive, la mélancolique, la fantasque Ida Ludington.

— Je suis contente, lui dit un jour miss Ludington, que vous soyez Ida Slater et non pas mon Ida.

— Pourquoi ? demanda-t-elle. N’auriez-vous pas été plus heureuse de continuer à voir en moi votre passé de jeune fille ?

— Je serais très triste maintenant s’il en était ainsi, répondit miss Ludington, car je ne vivrai pas longtemps, et il m’importe bien plus qu’elle soit là-haut pour me souhaiter la bienvenue quand je m’en irai, que de l’avoir ici avec moi pendant les quelques jours qui me restent.

Miss Ludington ne parlait jamais et ne permettait jamais qu’on parlât avec tristesse de sa fin probablement prochaine.

— La mort semble effrayante, dit-elle un jour, aux insensés qui croient qu’on ne meurt qu’une fois. Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut envisager la question. La seule différence qu’il y ait entre cette mort qu’ils redoutent tant et les précédentes, c’est que rien ne doit plus lui succéder. Je compare notre corps à une maison délabrée qui a tour à tour abrité toutes nos individualités, et qui ne peut plus être réparée pour l’usage de nouveaux locataires. On la jette à bas et c’est tout !

Elle dit une autre fois :

— Il est bien étrange de voir les gens qui ont peur de la mort vivre les yeux obstinément fixés sur elle au lieu de regarder en arrière. Dans leur crainte de mourir une fois, ils oublient qu’ils sont déjà morts à plusieurs reprises. La mort tient la vie constamment en échec sur cette terre, ce n’est que dans l’autre monde que la vie triomphera définitivement. N’est-il pas absurde, par exemple, d’imaginer qu’on a vaincu la mort, parce qu’on a prolongé la carrière d’une personne ? L’individualité présente périra dans tous les cas inévitablement, que son corps soit ou non réparé pour servir de demeure à d’autres. La dissolution de ce corps n’est que la fin de la mort quotidienne dont se compose notre existence terrestre.

Ida ne regardait plus qu’en tremblant le portrait qui avait passé pour le sien. Elle craignait vaguement que l’esprit de la jeune fille dont elle avait volé le fervent adorateur ne lui en voulût.

— Bah ! lui dit miss Ludington à qui elle confia ce scrupule, un esprit ne se soucie pas des passions humaines. Votre amour a sauvé Paul d’un rêve aussi vain qu’il était beau et qui aurait fini par ronger sa vie. J’aime à penser, au contraire, que l’influence de mon Ida vous a conduite ici afin que, grâce à la ressemblance, Paul pût s’éprendre de vous. Il n’aurait été guéri d’aucune autre manière.

Le mariage s’accomplit sans bruit ; les nouveaux époux ne firent pas de voyage de noce pour ne point s’éloigner de leur tante, dont la santé, de plus en plus précaire, leur donnait des inquiétudes.

Une semaine après, Ida, entrant, comme d’habitude, la première chez miss Ludington, la trouva morte dans son lit, un sourire sur les lèvres.

 

*     *     *

 

Aussitôt après l’enterrement, Paul emmena sa femme en Europe.

Une nuit, durant leur absence, le feu, allumé probablement par des vagabonds, prit dans une des maisons vides du village. Le vent soufflait violemment, les secours étaient éloignés, Hilton tout entier devint la proie des flammes. L’ancienne habitation de miss Ludington, déserte et fermée, fut complètement détruite avec tout ce qu’elle contenait, y compris le portrait d’Ida.

En apprenant cette nouvelle, les voyageurs se sentirent péniblement impressionnés ; mais Paul exprima leur conviction intime à tous les deux en disant :

— Maintenant qu’elle est morte, cela vaut peut-être mieux ainsi ! Cendres pour cendres ! Le passé a repris ce qui était à lui.

Ils ne rebâtirent point le village, ni la maison et, à leur retour, s’établirent à New-York.

Inutile d’ajouter qu’Ida ne laissa pas sa famille dans le besoin.

Paul prépare un livre sur l’immortalité comprise à sa manière. Jamais il n’a voulu admettre que Mrs Legrand l’eût mystifié.

— Il faut être un grand médium, dit-il, pour transformer le plus vague des rêves d’amour en une adorable réalité.

Ce livre numérique

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en juin 2025.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bellamy, E. (trad. Issant, R.) (1891). La Sœur de miss Ludington : Hetzel. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est composée du tableau retouché Honeysuckle, portrait of a young woman (1876) de la peintre anglaise Helen Thornycroft et du détail de Portrait d’une femme âgée (1849) de la peintre française Clarisse Amic.

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