
Stefan Zweig
LE MONDE D’HIER
(DIE WELT VON GESTERN)
Souvenirs d’un Européen
traduction : Jean-Paul Zimmermann
1948
bibliothèque numérique romande
Table des matières
PARIS, LA VILLE DE L’ÉTERNELLE JEUNESSE
DÉTOURS SUR LE CHEMIN QUI ME RAMÈNE À MOI
PAR DELÀ LES FRONTIÈRES DE L’EUROPE
LES RAYONS ET LES OMBRES SUR L’EUROPE
LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE DE 1914
LA LUTTE POUR LA FRATERNITÉ SPIRITUELLE
Faisons face au temps
comme il nous cherche.
SHAKESPEARE : Cymbeline.
Je n’ai jamais attaché à ma personne assez d’importance pour être tenté de raconter aux autres l’histoire de ma vie. Il a fallu qu’il se passât beaucoup de choses, une somme d’événements, de catastrophes et d’épreuves telles que rarement génération d’homme en aura vécu de pareilles, pour me donner le courage de commencer un livre qui eût pour personnage principal ou, plus exactement, pour centre mon propre moi. Rien n’est plus éloigné de mon dessein que de me mettre ainsi en évidence, sinon en qualité de commentateur du film qui se déroule ; le temps produit les images, je me borne à un mot d’explication, et ce n’est pas tant mon destin que je raconte que celui de toute une génération, notre génération singulière et chargée de destinée comme peu d’autres l’ont été au cours de l’histoire. Chacun de nous, même le plus infime et le plus humble de tous, a été bouleversé dans son être intime par les soubresauts volcaniques qui ont presque sans relâche agité notre terre européenne ; et moi, confondu dans la multitude, je ne me reconnais que ce seul privilège : en ma qualité d’Autrichien, de Juif, d’écrivain, d’humaniste et de pacifiste, je me suis toujours trouvé présent là où ces secousses sismiques se produisaient avec le plus de violence. Par trois fois elles ont bouleversé mon foyer et mon existence, m’ont, avec leur dramatique véhémence, détaché de tout mon passé et précipité dans le vide, dans ce pays qui m’était déjà bien connu où le désarroi fait s’écrier : « Je ne sais où aller. » Mais je ne m’en plains pas : le sans-patrie en un certain sens se trouve libéré, et celui qui n’a plus d’attache n’a plus à avoir égard à rien. J’espère ainsi remplir une des conditions essentielles à toute peinture loyale de notre époque : la sincérité et l’impartialité.
Car si jamais quelqu’un se trouva retranché de toutes racines, et même de la terre qui a nourri ces racines, véritablement ce fut moi. Je suis né en 1881 dans un grand et puissant empire, celui des Habsbourg ; mais qu’on ne le cherche pas sur la carte ; il en a été effacé sans laisser de traces. J’ai été élevé à Vienne, la métropole deux fois millénaire, souveraine de plusieurs nations, et il m’a fallu la quitter comme un criminel avant qu’elle fût humiliée jusqu’à n’être plus qu’une ville de province allemande. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originale, a été réduite en cendres et dans le pays même où mes livres s’étaient fait des amis de millions de lecteurs. C’est ainsi que je n’ai plus de lien nulle part, étranger partout, hôte tout au plus là où le sort m’est le moins hostile ; même la vraie patrie que mon cœur a élue, l’Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, prise de la fièvre du suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. Contre ma volonté j’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’atteste la chronique des temps ; jamais, – je ne le note point avec orgueil, mais avec un sentiment de honte, – une génération n’est tombée comme la nôtre d’une telle puissance intellectuelle dans une telle décadence morale. Durant ce peu d’années au cours desquelles ma barbe, ayant commencé de pousser, s’est mise à grisonner, durant ce dernier demi-siècle, il s’est produit plus de transformations radicales qu’en d’autres temps au cours de dix âges d’hommes, et chacun de nous le sent : il s’est produit presque trop de choses ! Mon aujourd’hui est si différent de chacun de mes hier, avec mon ascension et mes chutes, qu’il me semble parfois avoir vécu non pas une existence, mais plusieurs existences toutes diverses. Car il m’arrive souvent que, disant, sans y prendre garde : « Ma vie », je me demande involontairement : « Laquelle de mes vies ? » Celle d’avant la guerre mondiale, celle d’avant la première ou d’avant la seconde, ou encore ma vie de maintenant ? Puis je me surprends à dire : « Ma maison », et je ne puis décider sur-le-champ de laquelle de mes anciennes demeures j’entendais parler, de celle de Bath ou de Salzbourg, ou de ma maison paternelle à Vienne ; ou encore si je dis « chez nous », il me souvient avec effroi que depuis longtemps je ne suis pas plus intégré aux gens de ma patrie qu’aux Anglais ou aux Américains, que je ne suis plus relié organiquement à ceux de là-bas, et qu’ici je ne saurais jamais trouver mon rang et ma place assurés ; le monde au milieu duquel j’ai grandi, et celui d’aujourd’hui, et ceux qui s’insèrent entre ces deux extrêmes, se séparent de plus en plus dans mon sentiment en autant de mondes totalement distincts ; chaque fois qu’au cours d’une conversation je rapporte à de jeunes amis des épisodes de l’époque qui a précédé la première guerre, je m’aperçois à leurs questions étonnées combien de choses sont devenues pour eux de l’histoire, combien ils se représentent mal ce qui est encore pour moi la plus évidente des réalités. Et un secret instinct en moi leur donne raison : entre notre aujourd’hui, notre hier et notre avant-hier, tous les ponts ont été rompus. Je ne puis faire que je ne m’étonne de l’abondance, de la variété que nous avons condensées dans le peu d’espace d’une seule existence, à la vérité fort précaire et dangereuse, simplement quand je la compare avec le genre de vie de nos devanciers. Mon père, mon grand-père, qu’ont-ils vu ? Toute leur vie se passait dans l’uniformité. Une vie unique du commencement à la fin, sans élévations, sans chutes, sans ébranlements et sans périls, une vie avec de légères tensions, des passages insensibles ; d’un même rythme paisible et nonchalant, le flot du temps les portait du berceau à la tombe. Ils demeuraient dans le même pays, dans la même ville et presque toujours dans la même maison ; ce qui se passait au dehors, dans le vaste monde, n’était événement que dans le journal et ne venait pas frapper à la porte de leur chambre. Une guerre éclatait bien quelque part, mais ce n’était toujours qu’une petite guerre rapportée aux proportions de celles d’aujourd’hui, et elle se déroulait loin des frontières, on n’entendait pas le bruit des canons, et au bout de six mois elle était éteinte, oubliée, elle n’était plus qu’une page d’histoire desséchée, et l’ancienne vie reprenait, toujours la même. Quant à nous, tout ce que nous avons vécu est passé sans retour, rien n’a subsisté de ce qui avait précédé, rien n’est revenu ; il nous a été réservé d’être engagés de tout notre être dans un torrent d’événements, que l’histoire d’ordinaire distribue avec parcimonie entre certains pays, entre certains siècles isolés. Au pis aller une génération avait traversé une révolution, la seconde une émeute, la troisième une guerre, la quatrième une famine, la cinquième une banqueroute, – et bien des peuples, bien des générations bénies n’ont rien connu de tout cela. Quant à nous, qui sommes aujourd’hui dans la soixantaine et aurions droit encore à quelques années de vie, que n’avons-nous pas vu et souffert et vécu ? Nous avons labouré d’un bout à l’autre le champ de toutes les catastrophes imaginables et nous n’avons pas tourné la dernière page. Et moi tout seul, j’ai été le témoin des deux plus grandes guerres qui ont désolé l’humanité et je les ai vécues sur deux fronts différents, la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J’ai connu dans l’avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, l’état de la pire dégradation qu’on eût vue depuis des siècles, j’ai été célébré et mis hors la loi, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. Tous les chevaux livides de l’Apocalypse se sont rués à travers mon existence, la révolution et la famine, l’avilissement de la monnaie et la terreur, les épidémies et l’émigration ; j’ai vu croître sous nos yeux, et se répandre parmi les masses, les grandes idéologies, le fascisme en Italie, le national-socialisme en Allemagne, le bolchévisme en Russie et avant tout, cette pestilence des pestilences, le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne. Il m’a fallu être le témoin impuissant et sans défense de cet inimaginable retour de l’humanité à un état de barbarie qu’on croyait depuis longtemps oublié, avec ses dogmes et son programme anti-humains consciemment élaborés. Il nous était réservé de revoir après des siècles des guerres sans déclaration de guerre, des camps de concentration, des supplices, des spoliations massives et des bombardements de villes sans défense, tous actes de bestialité que les cinquante dernières générations n’ont pas connues et que les futures, espérons-le, ne souffriront plus. Et, paradoxalement, dans le temps que notre monde reculait moralement d’un siècle, j’ai vu cette même humanité s’élever par l’intelligence et la technique à des prodiges, inouïs, dépassant d’un coup d’aile tout ce qu’avaient produit des millions d’années : la conquête de l’éther par l’avion, la transmission instantanée de la parole terrestre sur toute la surface de notre globe et par là même tout notre espace vaincu, la division de l’atome, les plus insidieuses maladies victorieusement combattues, la réalisation presque journalière de ce qui hier encore semblait impossible. Jamais jusqu’à notre époque l’humanité dans son ensemble ne s’est révélée plus diabolique et n’a accompli tant de miracles qui l’égalent à la divinité.
Il me paraît être de mon devoir de rendre témoignage de cette vie ardente, dramatique, fertile en surprises, qui aura été la nôtre, car, je le répète, chacun a été témoin de ces formidables transformations, chacun a été forcé d’être témoin. Pour notre génération il n’y a point d’évasion, point de retraite hors du réel présent ; grâce à notre nouvelle organisation du synchronisme universel, nous sommes constamment engagés dans notre époque. Quand des bombes réduisaient en miettes les maisons de Shanghaï, nous l’apprenions en Europe, dans nos chambres, avant que les blessés eussent été retirés des décombres. Ce qui se passait à des milliers de milles au delà des mers fonçait sur nous en images animées. Il n’y avait point de protection, point de sûreté contre la nécessité d’être constamment informé de tout, de participer à tout. Point de pays où l’on pût se réfugier, point de solitude et de silence que l’on pût acheter ; partout, toujours, la main du destin nous saisissait et nous ramenait dans son insatiable jeu.
Constamment il fallait se soumettre aux exigences de l’État, se livrer en proie à la plus stupide politique, s’adapter aux changements les plus fantastiques, toujours on était enchaîné à la communauté, quelque acharnement qu’on mît à se détendre ; on était entraîné irrésistiblement. Quiconque a passé, ou, pour mieux dire, a été chassé et traqué à travers cette époque, – nous avons eu peu de répit, – a vécu plus d’histoire qu’aucun de ses ancêtres. Aujourd’hui nous nous retrouvons à un tournant, à une conclusion et à un début. Ce n’est pas sans dessein que j’arrête à une date précise cette vue perspective de ma vie passée. Car cette journée de septembre 1939 met un point final à l’époque qui a formé et instruit les sexagénaires, mes contemporains. Mais si, par notre témoignage, nous transmettons à la génération qui nous suit une seule parcelle de vérité sauvée de l’édifice qui s’écroule, nous n’aurons pas travaillé tout à fait en vain.
Je suis conscient des conditions défavorables mais très caractéristiques de notre époque, dans lesquelles j’entreprends de donner forme à mes souvenirs. Je les rédige en pleine guerre, je les rédige à l’étranger et sans la moindre pièce qui puisse secourir ma mémoire. Je n’ai à ma disposition dans ma chambre d’hôtel ni un exemplaire de mes livres, ni une note, ni une lettre d’amis. Nulle part je ne puis me procurer un renseignement, car dans le monde entier le service postal est coupé aux frontières ou entravé par la censure. Nous vivons aussi isolés les uns des autres qu’aux temps lointains où l’on n’avait inventé ni les bateaux à vapeur, ni les chemins de fer, ni l’avion, ni la poste. De tout mon passé je n’ai donc par devers moi que ce que je porte sous mon front. Tout le reste est en cet instant pour moi ou inaccessible ou perdu. Mais notre génération a appris à fond l’art excellent de ne point se consumer du regret de ce qui est perdu, et peut-être ce manque de documents et des détails tournera-t-il au profit de mon ouvrage. Car je considère que notre mémoire n’est pas la faculté de retenir par hasard tels éléments en laissant fuir par hasard tout le reste, je la tiens pour une puissance d’ordonner sa matière, en connaissance de cause, avec sagesse. Tout ce qu’on oublie de sa propre vie, un secret instinct l’avait depuis longtemps condamné à l’oubli. Seul ce qui se veut conserver pour nous-mêmes a quelque droit d’être conservé pour autrui. Parlez donc et choisissez pour moi, ô vous, mes souvenirs, et rendez au moins un reflet de ma vie, avant qu’elle sombre dans les ténèbres.
Élevés dans le calme et la retraite et le repos,
Nous sommes tout à coup jetés dans le monde ;
Battus de cent mille vagues,
Tout nous sollicite, bien des choses nous plaisent,
Bien d’autres nous affligent, et d’heure en heure,
Notre âme inquiète chancelle ;
Nous éprouvons des sensations et ce que nous avons senti,
Le tourbillon varié du monde le balaie loin de nous.
GOETHE.
Quand j’essaie de trouver pour l’époque qui a précédé la première guerre mondiale et dans laquelle j’ai été élevé, une formule qui la résume, je me flatte de l’avoir le plus heureusement rencontrée quand je dis : c’était l’âge d’or de la sécurité. Tout, dans notre monarchie autrichienne vieille de près d’un millénaire, semblait fondé sur la durée, et l’État lui-même paraissait le suprême garant de cette pérennité. Les droits qu’il accordait aux citoyens étaient scellés par actes du Parlement, cette représentation librement élue du peuple, et chacun de nos devoirs était exactement défini. Notre valeur monétaire, la couronne autrichienne, circulait en belles pièces d’or et nous assurait ainsi de son immutabilité. Chacun savait combien il possédait ou combien lui revenait, ce qui était permis ou défendu. Chaque chose avait sa norme, sa mesure et son poids déterminés. Qui possédait une fortune pouvait calculer exactement ce qu’elle lui rapportait en intérêts annuels, le fonctionnaire, l’officier trouvaient dans le calendrier l’année exacte de leur avancement, de leur retraite. Chaque famille avait son budget bien établi, elle savait ce qu’elle aurait à dépenser pour le vivre et le couvert, pour les voyages estivaux et les spectacles ; en outre, une petite somme était inévitablement réservée pour l’imprévu, pour les frais de maladie et les soins du médecin. Qui possédait une maison la considérait comme l’asile assuré de ses enfants et petits-enfants, le domaine et la maison de commerce se transmettaient de génération en génération ; alors que le nourrisson était encore au berceau, on déposait dans la tirelire ou à la caisse d’épargne une première obole en vue de son voyage à travers l’existence, une petite « réserve » pour l’avenir. Tout, dans ce vaste empire, demeurait inébranlablement à sa place, et à la plus élevée le vieil empereur ; et s’il venait à mourir, on savait (ou on croyait) qu’un autre lui succéderait et que rien ne changerait dans cet ordre sagement concerté. Personne ne croyait à la guerre, à des révolutions ou à des bouleversements. Toute transformation radicale, toute violence paraissait presque impossible dans cet âge de la raison.
Ce sentiment de la sécurité était le trésor commun de millions d’êtres, leur idéal de vie, le plus digne d’un effort pour le conserver. Sans cette sécurité la vie ne valait pas d’être vécue, et des milieux toujours plus étendus aspiraient à une part de ce bien précieux. Seuls les possédants jouirent d’abord de cet avantage, mais peu à peu les grandes masses y accédèrent ; le siècle de la sécurité devint l’âge d’or du régime des assurances. L’on assura sa maison contre le feu et les cambrioleurs, son champ contre la grêle et les orages, son corps contre les accidents et la maladie, l’on acheta des rentes viagères afin de pourvoir aux infirmités de l’âge, et l’on déposa dans le berceau des filles une police qui devait leur assurer une dot. Enfin les ouvriers eux-mêmes s’organisèrent et conquirent de haute lutte un salaire normalisé et des caisses de maladie ; les domestiques prirent sur leurs économies une assurance-vieillesse et payèrent en avances à une caisse mortuaire leur propre enterrement. Seuls ceux qui pouvaient envisager l’avenir sans appréhension jouissaient du présent avec une bonne conscience.
Dans cette confiance touchante où l’on était d’avoir des palissades sans les moindres brèches par où le mauvais sort eût pu faire irruption, malgré toute la solidité et la modestie des conceptions de vie qu’elle supposait, il y avait une grande et dangereuse présomption. Le dix-neuvième siècle, avec son idéalisme libéral, était sincèrement convaincu qu’il se trouvait sur la route droite qui mène infailliblement au « meilleur des mondes possibles ». On ne considérait qu’avec dédain les époques révolues, avec leurs guerres, leurs famines et leurs révoltes, on jugeait que l’humanité, faute d’être suffisamment éclairée, n’y avait pas atteint la majorité. Il s’en fallait de quelques décades à peine pour que tout mal et toute violence fussent définitivement vaincus, et cette foi en un « Progrès » fatal et continu avait dans ce temps-là toute la force d’une religion. Déjà l’on croyait en ce « Progrès » plus qu’en la Bible, et cet évangile semblait irréfutablement démontré par les merveilles sans cesse renouvelées de la science et de la technique. Et en effet, une générale ascension se faisait toujours plus visible à la fin de ce siècle de paix, toujours plus rapide, toujours plus diverse. Dans les rues, au lieu des pâles luminaires, brillaient des lampes électriques, les grands magasins portaient leur nouvelle splendeur tentatrice des artères principales jusque dans les faubourgs, déjà grâce au téléphone les hommes pouvaient converser à distance, déjà ils volaient avec une rapidité inespérée dans des voitures sans chevaux, déjà ils s’élançaient dans les airs et réalisaient le rêve d’Icare. Le confort pénétrait dans les maisons bourgeoises, on n’avait plus à rapporter l’eau de la fontaine ou du canal, à allumer péniblement le feu du fourneau, l’hygiène se répandait partout, la crasse disparaissait. Les hommes devenaient plus beaux, plus robustes, plus sains depuis que le sport trempait et durcissait leurs corps ; on rencontrait toujours plus rarement dans les rues des estropiés, des goitreux, des mutilés, et tous ces miracles étaient l’œuvre de la science, cet archange du progrès. Au point de vue social aussi l’humanité était en marche ; d’année en année on accordait à l’individu de nouveaux droits, la justice se faisait plus douce et plus humaine, et même le problème des problèmes, le paupérisme des grandes masses, ne semblait plus insoluble. Le droit de vote s’étendait à des classes de plus en plus étendues, qui acquéraient ainsi la possibilité de défendre leurs intérêts par des voies légales, des sociologues et des professeurs rivalisaient de zèle pour rendre plus saine et même plus heureuse la vie des prolétaires : – quoi d’étonnant que ce siècle s’admirât avec complaisance dans ses œuvres et ne considérât la fin d’une décade que comme le prélude à une décade meilleure ? On ne croyait pas plus à des retours de barbarie, tels que des guerres entre les peuples d’Europe, qu’on ne croyait aux spectres ou aux sorciers ; nos pères étaient tout imbus de la confiance qu’ils avaient dans le pouvoir et l’efficacité infaillibles de la tolérance et de l’esprit de conciliation. Ils pensaient sincèrement que les frontières et les divergences entre nations et confessions se fondraient peu à peu dans une humanité commune et qu’ainsi la paix et la sécurité, les plus précieux des biens, seraient impartis à tous les hommes.
Il nous convient à nous, les hommes d’aujourd’hui, qui depuis longtemps avons retranché de notre vocabulaire le mot « sécurité », de railler le délire optimiste de cette génération aveuglée par son idéalisme naïf et qui se persuadait que les progrès techniques de l’humanité devaient entraîner fatalement une aussi rapide ascension morale. Nous qui avons appris dans le siècle nouveau à ne nous étonner plus d’aucune explosion de la bestialité collective, nous qui attendons de chaque jour qui se lève des abominations pires que toutes celles qui ont précédé, nous sommes singulièrement plus sceptiques quant à la possibilité d’élever moralement les hommes. Nous avons dû donner raison à Freud, quand il ne voyait dans notre culture qu’un mince sédiment qui à chaque instant peut être crevé par les puissances destructrices du monde souterrain, nous avons dû nous habituer peu à peu à vivre sans terrain solide sous nos pieds, sans droit, sans liberté, sans sécurité. Depuis longtemps nous avons renoncé pour notre propre existence à la religion de nos pères, à leur foi en une élévation rapide et continue de l’humanité ; il nous semble assez niais, à nous qui avons été cruellement instruits, ce préjugé optimiste en regard de la catastrophe qui, d’un seul coup, nous a fait reculer et perdre le bénéfice de mille années d’efforts. Mais si leur opinion n’était que folie, c’est une merveilleuse et noble folie que servaient nos pères, plus humaine et féconde que les paroles d’aujourd’hui. Et, chose étrange, malgré toutes mes expériences et mes déceptions, quelque chose en moi ne peut s’en détacher tout à fait. Ce qu’un homme a, durant son enfance, incorporé à son sang de l’air du temps ne saurait plus être éliminé. Et malgré tout ce que chaque jour me crie aux oreilles, malgré tout ce que moi-même et mes innombrables compagnons d’infortune avons souffert d’humiliations et d’épreuves, il ne m’est pas possible de renier sans recours la foi de ma jeunesse et de désespérer d’un relèvement et d’une nouvelle renaissance. De l’abîme de terreur où nous marchons à tâtons comme des aveugles, l’âme bouleversée et le cœur brisé, je jette encore un regard vers ces anciennes constellations qui resplendissaient sur ma jeunesse et me console avec la confiance héréditaire que cette décadence ne paraîtra qu’une interruption momentanée dans le rythme éternel de l’irrésistible progrès.
Maintenant que la grande tempête l’a fracassé depuis longtemps, nous savons positivement que ce monde de la sécurité n’était qu’une construction de songe. Pourtant mes parents l’ont habitée comme une maison de pierre. Jamais un ouragan ou même un vent coulis un peu violent n’ont pénétré dans leur chaude et confortable existence ; assurément ils jouissaient d’une protection particulière contre les assauts du vent : ils étaient des gens aisés qui, peu à peu, s’élevèrent jusqu’à la richesse et même à la très grande richesse ; et la fortune, dans ces temps-là, vous calfeutrait sûrement fenêtres et parois. Leur genre de vie me paraît typique de cette « bonne bourgeoisie juive » qui a enrichi la culture viennoise de tant de valeurs essentielles (et qui, en récompense, a été complètement exterminée), et cela au point qu’en peignant leur existence paisible et silencieuse, il me semble faire en réalité un récit tout impersonnel : dix ou vingt mille familles ont vécu à Vienne comme mes parents dans ce siècle des valeurs assurées.
La famille de mon père était originaire de la Moravie. Dans les petites agglomérations campagnardes, les communautés juives vivaient là en meilleure harmonie avec les paysans et les petits bourgeois ; ainsi ils ne manifestaient aucunement ce sentiment d’oppression et, d’autre part, cette impatience d’arriver et cette souplesse des Juifs orientaux, des Galiciens. Rendus forts et vigoureux par la vie à la campagne, ils allaient leur chemin à travers les champs avec un calme assuré, tout comme les paysans de leur patrie. Émancipés de bonne heure de toute orthodoxie étroite, ils étaient des adhérents passionnés de la nouvelle religion du « Progrès » et fournissaient dans l’aire du libéralisme politique les députés au Parlement les plus considérés. Quand ils émigraient à Vienne, ils s’adaptaient avec une rapidité surprenante à la société la plus cultivée de la capitale, et leur élévation personnelle se rattachait intensément à tout l’élan ascensionnel de l’époque. Notre famille offrait un exemple typique de cette évolution. Mon aïeul paternel avait fait le commerce des produits manufacturés. Alors débuta en Autriche, dans la seconde moitié du siècle, la grande expansion industrielle. Les machines à tisser et à filer importées d’Angleterre provoquèrent par leur exploitation rationnelle un prodigieux abaissement des prix comparés à ceux des produits du tissage à la main, et ce furent justement les marchands juifs, avec leurs dons d’observation commerciale et leur vue d’ensemble sur la situation internationale, qui reconnurent les premiers en Autriche la nécessité et les avantages d’une transformation de la production industrielle. Ils fondèrent, le plus souvent avec des capitaux modestes, ces fabriques rapidement improvisées qui, d’abord, n’utilisèrent que la force motrice de l’eau et se développèrent peu à peu jusqu’à devenir cette puissante industrie textile de la Bohême qui domina toute l’Autriche et les Balkans. Aussi, tandis que mon grand-père, représentant d’une époque antérieure, ne servit que d’intermédiaire en faisant le trafic de produits terminés, mon père, déjà, s’avança résolument dans les temps nouveaux en fondant dans le nord de la Bohême, à l’âge de trente ans, une petite tisseranderie, qu’il agrandit au cours des années, lentement et prudemment, jusqu’à en faire une entreprise importante.
Cette prudence, en dépit des conjonctures favorables et tentantes, était tout à fait dans l’esprit du temps. Elle répondait de plus à la nature réservée et nullement avide de mon père. Il avait adopté le credo de son époque : Safety first ; il préférait de beaucoup être à la tête d’une entreprise « solide », – encore un terme favori de ce temps, – qu’il gérait avec ses propres capitaux, plutôt que de l’étendre démesurément à grand renfort de crédits en banque ou d’hypothèques. Son seul orgueil était de n’avoir jamais fait figurer son nom sur une reconnaissance de dette ou une lettre de change et d’avoir eu toujours un compte créditeur en banque, — naturellement la plus solide de toutes, la banque Rothschild. Il répugnait à tout profit qui comportât l’ombre d’un risque, et, durant toute sa vie, il ne prit jamais part à une entreprise qui ne fût pas la sienne. Si malgré tout, il finit par s’enrichir considérablement, il ne le devait nullement à des spéculations téméraires ou à des opérations à longue portée, mais au fait qu’il s’adaptait à la méthode générale de cette époque prudente, qui consistait à ne dépenser qu’une part modique des revenus et à augmenter ainsi d’année en année le capital d’un montant toujours plus important. Comme la plupart des hommes de sa génération, il aurait considéré comme un déplorable dissipateur celui qui aurait dévoré légèrement la moitié de ses bénéfices sans « penser à l’avenir », — encore une expression caractéristique de cet âge de la sécurité. Grâce à cette constante épargne des bénéfices, l’enrichissement progressif des possédants ne supposait en somme, de leur part, qu’une sorte d’opération passive à une époque de prospérité croissante, où l’État, d’autre part, ne songeait pas à soutirer en impôts plus d’un modeste pour cent même sur les revenus les plus considérables et où, d’ailleurs, les obligations de l’État et les valeurs industrielles rapportaient de gros intérêts. Et cette conduite ne laissait pas d’être d’un bon rendement ; l’économie n’était pas encore dépouillée, le commerçant solvable et réglé dans ses affaires n’était pas écorché comme aux temps de l’inflation, et c’étaient justement les plus patients, ceux qui ne spéculaient pas, qui récoltaient les plus beaux gains. Grâce à cette adaptation au système général de son temps, mon père pouvait passer à l’âge de cinquante ans pour un homme très riche, même sur le plan international. Mais notre train de maison ne suivait que d’une allure fort hésitante cette augmentation toujours plus rapide de notre fortune. On se pourvut de quelques commodités, on déménagea d’un petit appartement dans un plus grand, on retint au printemps pour les après-midi une voiture de louage, on voyagea en seconde classe avec wagon-lit, mais ce n’est que dans sa cinquantième année que mon père s’accorda pour la première fois le luxe d’aller passer avec ma mère un mois d’hiver à Nice. Dans l’ensemble notre principe demeura inchangé, selon lequel on jouit de sa richesse en la possédant et non pas en en faisant étalage. Même quand il fut devenu millionnaire, mon père n’a jamais fumé un havane ; comme l’empereur François-Joseph, il s’en tenait à ses Virginies démocratiques ; il resta fidèle à ses simples Trabucos de régie ; et s’il jouait aux cartes, c’était toujours avec des mises insignifiantes. Il persista inflexiblement dans sa retenue, dans son genre de vie confortable, certes, mais discret. Quoiqu’il fût infiniment plus représentatif et cultivé que la plupart de ses collègues, – il jouait excellemment du piano, écrivait avec élégance et clarté, parlait le français et l’anglais, – il se déroba obstinément aux distinctions et aux charges honorifiques et de sa vie ne sollicita ou n’accepta aucun titre, ni aucune dignité, bien qu’en sa qualité de gros industriel on lui en offrît bien souvent. De n’avoir jamais rien demandé, de ne s’être jamais engagé dans la voie des requêtes et des remerciements, il en concevait une secrète fierté, qui lui était plus chère que tous les signes extérieurs de la distinction.
Or, il se trouve dans la carrière de chacun de nous un moment où, dans le tableau de son existence, il se rencontre inévitablement avec son propre père. Cette inclination à une vie toute privée et anonyme commence à se développer en moi d’année en année et se fait toujours plus irrésistible, si contraire qu’elle paraisse être à ma profession même, qui exige en quelque sorte que je rende publics et mon nom et ma personne. Mais par un même sentiment de secrète fierté, j’ai toujours décliné toute distinction honorifique, je n’ai jamais accepté ni un ordre, ni un titre, ni la présidence d’aucune société, je n’ai jamais fait partie ni d’une académie, ni d’un comité, ni d’un jury ; ce m’est un supplice de m’asseoir à une table officielle, et la pensée d’avoir à présenter une requête, même en faveur d’un tiers, me dessèche la gorge avant le premier mot prononcé. Je sais combien de telles gênes sont inopportunes dans un monde où l’on ne peut demeurer libre que par l’astuce et la fuite, où, comme le disait sagement le père Goethe, « les ordres et les titres vous évitent les bourrades dans la cohue ». Mais c’est mon père en moi et son secret orgueil qui me font reculer et je ne saurais leur résister ; car c’est à lui que je dois ce que j’éprouve peut-être comme mon seul bien assuré, le sentiment de la liberté intérieure.
Ma mère, née Brettauer, était d’une origine différente, plus internationale. Elle avait vu le jour à Ancône, dans l’Italie méridionale, et l’italien était sa langue maternelle aussi bien que l’allemand ; chaque fois qu’elle parlait avec ma grand-mère ou avec sa sœur et ne voulait pas être entendue des domestiques, elle adoptait l’italien. Le risotto, les artichauts encore assez rares dans ce temps-là, comme aussi toutes les autres particularités de la cuisine méridionale, m’étaient familiers dès ma plus tendre enfance, et chaque fois que, depuis, je voyageai en Italie, je me sentis chez moi dès la première heure. Mais la famille de ma mère n’était nullement italienne, elle avait conscience d’être internationale : les Brettauer, qui possédaient à l’origine une maison de banque à Hohenems, une petite ville à la frontière suisse, avaient d’assez bonne heure essaimé par le monde, à l’imitation des grandes familles de banquiers juifs, mais naturellement sur un plan beaucoup plus réduit. Les uns se fixèrent à Saint-Gall, d’autres à Vienne et à Paris, mon grand-père en Italie, un de mes oncles à New-York, et ces contacts internationaux leur avaient conféré une politesse plus raffinée, des vues plus larges et aussi un certain orgueil familial. Il n’y avait plus de petits marchands dans cette maison, plus de courtiers, mais seulement des banquiers, des directeurs, des professeurs, des avocats et des médecins, chacun d’eux parlait plusieurs langues, et je me souviens avec quel naturel, chez ma tante de Paris, on passait à table de l’une à l’autre. C’était une famille où l’on était soigneux de tenir son rang, et quand une jeune parente pauvre était en âge de se marier, toute la famille se cotisait pour fournir une dot imposante, afin d’éviter une mésalliance. Mon père était respecté en sa qualité de gros industriel, cependant ma mère, encore que leur union fût des plus heureuses, n’aurait jamais souffert que les parents de son mari prétendissent au même rang que les siens. Cet orgueil d’être issus d’une « bonne » famille était chez tous les Brettauer un sentiment indéracinable, et quand, à l’époque de ma maturité, l’un d’entre eux me voulait témoigner une particulière bienveillance, il proférait d’un ton condescendant : « Après tout, tu es un vrai Brettauer », comme s’il constatait : « Après tout, tu t’es rangé du bon côté ».
Cette espèce d’aristocratie, que bien des familles juives s’octroyaient dans la conscience qu’elles avaient prise de leur toute-puissance, tantôt nous amusait, tantôt nous exaspérait, mon frère et moi, et cela dès notre enfance. Sans cesse on nous cornait aux oreilles que tels étaient des gens « distingués », que tels autres ne l’étaient pas ; au sujet de chacun de nos amis, on s’informait s’il était de « bonne famille », et l’on vérifiait, jusqu’à la plus lointaine génération, l’origine et de la parenté et de la fortune. Cette sempiternelle manie de classer les personnes, qui faisait le sujet principal de toutes les conversations en famille et en société, nous semblait alors des plus ridicules et bien digne des snobs, puisqu’en somme il ne s’agit, dans toutes les familles juives, que d’une différence de quelque cinquante ou cent ans, s’il faut déterminer l’époque où elles sont sorties du même ghetto commun. Je n’ai compris que beaucoup plus tard, que cette notion de la « bonne » famille, qui nous paraissait la farce et la parodie d’une pseudo-noblesse tout artificielle, exprime une des tendances les plus profondes et les plus mystérieuses du judaïsme. On admet généralement que le but propre et typique de la vie du Juif est de s’enrichir. Rien de plus faux. La richesse n’est pour lui qu’un degré intermédiaire, un moyen d’atteindre le but véritable et nullement une fin en soi. La propre volonté du Juif, son idéal immanent est de s’élever spirituellement, d’atteindre à un niveau culturel supérieur. Déjà dans le judaïsme orthodoxe de l’Orient, où les faiblesses, comme aussi les avantages de toute la race, sont marqués avec plus d’intensité, cette primauté de l’aspiration au spirituel sur le pur matériel trouve son illustration : le pieux, le savant versé dans la connaissance des écritures est mille fois plus estimé que le riche dans l’intérieur de la communauté ; même le plus favorisé des biens de ce monde donnera sa fille à un homme sage orné des dons de l’esprit, fût-il pauvre comme Job, plus volontiers qu’à un marchand. Cette prééminence du spirituel se rencontre invariablement chez les Juifs de toutes les conditions ; le plus misérable colporteur, qui se traîne avec sa charge par toutes les intempéries, s’efforcera, à l’aide des plus lourds sacrifices, de faire étudier au moins un de ses fils, et l’on considère comme un titre de gloire pour toute la famille de posséder dans son sein un membre qui se distingue manifestement par la force de la pensée, un professeur, un savant, un musicien, comme si lui seul, par sa réussite, les anoblissait tous. Je ne sais quoi dans le Juif cherche inconsciemment à échapper à ce qui adhère de moralement douteux, de répugnant, de mesquin, de purement matériel à tout commerce, à tout ce qui n’est que du monde des affaires, et à s’élever dans la sphère plus pure du spirituel, où l’argent ne compte plus, comme s’il voulait se racheter, – pour parler en style wagnérien, – lui et toute sa race, de la malédiction de l’argent. C’est pourquoi, dans le monde juif, l’aspiration à la richesse est épuisée après deux, tout au plus trois générations dans le sein d’une même famille ; et justement les plus puissantes dynasties trouvent les fils peu disposés à reprendre les banques, les fabriques, les affaires en pleine prospérité de leurs pères. Ce n’est pas un hasard qu’un Lord Rothschild soit ornithologiste, un Warburg historien de l’art, un Cassirer philosophe, un Sassoon poète ; ils ont tous obéi à la même tendance inconsciente à se libérer de ce qui a rétréci le judaïsme, la froide volonté de gagner de l’argent, et peut-être que par là s’exprime encore la secrète aspiration à échapper, par la fuite dans le spirituel, à ce qui est spécifiquement juif, pour se fondre dans la commune humanité. Une « bonne famille » implique donc davantage qu’un certain rang social auquel on prétend en s’affublant de cette expression ; elle signifie un judaïsme qui s’est affranchi ou commence de s’affranchir de tous les défauts, de toutes les étroitesses et petitesses que le ghetto lui a imposées, par son adaptation à une autre culture et, si possible, à une culture universelle. Que cette fuite dans le spirituel, en produisant un encombrement disproportionné des professions libérales, ait pu devenir aussi fatale au judaïsme que sa limitation aux choses matérielles, c’est là un de ces éternels paradoxes inhérents à la destinée d’Israël.
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À peine trouverait-on une ville en Europe où l’aspiration à la culture se fît plus passionnée qu’à Vienne. Comme la monarchie autrichienne avait depuis des siècles abdiqué ses ambitions politiques et n’avait remporté aucun succès éclatant sur les champs de bataille, l’orgueil patriotique avait tourné en volonté impérieuse de conquérir la suprématie artistique. De l’empire des Habsbourg, qui avait dominé l’Europe, s’étaient détachées depuis longtemps plusieurs provinces aussi importantes que prospères, terres allemandes et italiennes, flamandes et wallonnes ; la capitale avait gardé intacte son ancienne splendeur, elle était l’asile de la cour, la conservatrice d’une tradition millénaire. Les Romains avaient posé les premières pierres de cette cité, ils avaient érigé un castrum, poste avancé destiné à protéger la civilisation latine contre les barbares, et, plus de mille ans après, l’assaut des Turcs contre l’occident s’était brisé sur ces murailles ; ici étaient venus les Nibelungen, d’ici avait resplendi sur le monde l’immortelle pléiade des musiciens : Gluck, Haydn et Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms et Johann Strauss, ici ont conflué tous les courants de la culture européenne ; à la cour, dans l’aristocratie, dans le peuple, les sangs allemand, slave, hongrois, espagnol, italien, français, flamand s’étaient mêlés, et ce fut le génie propre de cette ville de la musique que de fondre harmonieusement tous ces contrastes en quelque chose de nouveau et de particulier, l’esprit autrichien, l’esprit viennois. Accueillante et douée d’un sens spécial de la réceptivité, cette cité attira à elle les forces les plus disparates, elle les défendit, les assouplit, les adoucit ; la vie était plaisante dans cette atmosphère de conciliation spirituelle, et, à son insu, chaque bourgeois de cette ville était promu par son éducation à ce cosmopolitisme qui répudie tout nationalisme étroit, à la dignité, enfin, de citoyen du monde.
Cet art de l’assimilation, des passages insensibles et musicaux, se manifestait déjà dans la structure extérieure de la ville. S’étant agrandie lentement au cours de siècles et développée organiquement à partir de sa première enceinte centrale, elle était assez populeuse avec ses deux millions d’habitants pour offrir tout le luxe et toute la diversité d’une grande cité et cependant elle n’était pas si démesurée qu’elle fût séparée de la nature, comme Londres ou New-York. Les dernières maisons de la ville se miraient dans le cours majestueux du Danube, ou prenaient vue sur la grande plaine, ou se perdaient dans des jardins et des champs, ou s’étageaient sur les flancs de douces collines, les derniers contreforts boisés des Alpes ; on percevait à peine le passage de la nature à l’agglomération urbaine, l’une se fondait dans l’autre sans résistance et sans désaccord ; à l’intérieur, on sentait que la ville avait crû comme le tronc d’un arbre qui ajoute un anneau à un autre ; et au lieu des anciennes fortifications, le cœur précieux de la cité était enfermé dans le Ring, la rue aux pompeux édifices ; au centre, les vieux palais de la cour et de l’aristocratie racontaient toute une histoire conservée dans les pierres ; ici, chez les Lichnowsky, Beethoven avait joué du piano, là, Haydn avait été l’hôte des Esterhazy, plus loin, dans la vieille université, avait retenti pour la première fois la Création de Haydn, la Hofburg avait vu des générations d’empereurs, Schönbrunn avait abrité Napoléon, dans le dôme de Saint-Étienne les princes chrétiens alliés s’étaient agenouillés pour rendre grâce à Dieu de la délivrance de l’Europe attaquée par les Turcs, l’Université avait accueilli dans ses murs d’innombrables flambeaux de la science ; et parmi tous les monuments anciens se dressait fièrement, fastueusement, avec ses avenues resplendissantes et l’étincellement des magasins, la nouvelle architecture. Mais l’antique n’était pas plus en désaccord avec la moderne que la pierre taillée avec la vierge nature. Il était délicieux de vivre ici, dans cette ville hospitalière, qui accueillait tout ce qui venait de l’étranger et se donnait généreusement, il était plus naturel de jouir de la vie dans son air léger, ailé, comme à Paris, de sérénité. Vienne était, on le sait, une ville jouisseuse, mais quel est le sens de la culture, sinon d’extraire de la matière brute de l’existence, par les séductions flatteuses de l’art et de l’amour, ce qu’elle recèle de plus tendre et de plus subtil. Si l’on était fort gourmet dans cette ville, très attentif à goûter de bon vin, de bonne bière fraîche et mordante, des entremets et des tourtes plantureuses, on était délicat aussi dans les jouissances plus raffinées. Le talent de faire de la musique, de danser, de jouer du théâtre, de converser, de se comporter avec goût et de plaire en obligeant était cultivé ici comme un art particulier. Les affaires militaires, politiques ou commerciales ne tenaient pas une place prépondérante dans la vie des particuliers comme aussi de la société dans son ensemble ; le premier regard que le Viennois moyen jetait sur son journal du matin ne se portait pas sur les discussions du Parlement ou les événements mondiaux, mais sur le répertoire du théâtre, lequel prenait une importance dans la vie publique qu’on eût difficilement comprise dans d’autres villes. Car le théâtre impérial, le Burgtheater, était pour le Viennois, pour l’Autrichien, plus qu’une simple scène où les acteurs jouaient des rôles ; c’était le microcosme où se reflétait le macrocosme, le miroir varié, où la société se contemplait elle-même, le seul véritable Cortegiano, le bréviaire du bon goût. L’acteur du Hoftheater servait de modèle aux spectateurs : ils apprenaient de lui comment on s’habillait, comment on entrait dans une chambre, comment on conversait, de quels mots pouvait user un homme bien élevé, lesquels il avait à éviter ; la scène n’était pas un lieu de divertissement, mais un guide en paroles et en action des bonnes manières, de la prononciation correcte ; et un nimbe de respect auréolait tout ce qui avait quelque rapport, même lointain, avec le théâtre du château impérial. Le président du Conseil, le plus riche magnat pouvaient passer par les rues de Vienne sans que personne se retournât ; mais chaque vendeuse, chaque cocher de fiacre reconnaissait un acteur du Théâtre ou une chanteuse de l’Opéra ; quand nous autres garçons avions croisé l’un d’entre eux (chacun de nous collectionnait leurs photographies, leurs autographes), nous étions fiers de rapporter cet événement, et le culte presque idolâtre que nous rendions à ces personnages allait si loin qu’il s’étendait à tout leur entourage ; le coiffeur de Sonnenthal, le cocher de Joseph Kainz étaient des gens respectés que l’on enviait secrètement ; de jeunes élégants s’enorgueillissaient de se faire habiller par le même tailleur. Chaque jubilé, chaque enterrement d’un grand acteur était un fait d’importance qui reléguait dans l’ombre tous ceux de la politique. Être joué au Burgtheater était le rêve suprême de tout écrivain viennois, parce que cela vous conférait une espèce de noblesse viagère et comportait toute sorte de distinctions honorifiques, telles que des entrées gratuites la vie durant et des invitations à toutes les manifestations officielles ; on était devenu l’hôte d’une maison impériale, et je me souviens encore de la solennité qui accompagna ma propre admission. Le matin le directeur du Théâtre m’avait prié de passer à son bureau pour me communiquer, après les félicitations d’usage, que mon drame était accepté ; quand je rentrai chez moi le soir, j’y trouvai sa carte : il m’avait proprement rendu ma visite, à moi qui n’avais que vingt-six ans ; en qualité d’auteur de la scène impériale, j’avais, par ma seule admission, passé au rang de « gentleman », et un directeur de cette maison avait à me traiter en égal. Et ce qui se passait au Théâtre impérial touchait indirectement tout le monde, même ceux qui n’avaient aucun rapport immédiat avec l’événement. Je me souviens, par exemple, qu’au temps de ma prime jeunesse, notre cuisinière fit un jour irruption dans le salon, les yeux baignés de larmes : on venait de lui rapporter que Charlotte Wolter, la plus célèbre actrice du Burgtheater, était morte ; ce qu’il y avait de grotesque de ce deuil tumultueux, c’est que cette vieille cuisinière illettrée n’avait jamais mis les pieds dans ce théâtre aristocratique et n’avait jamais vu la Wolter sur la scène, ne l’avait jamais aperçue dans la rue ; mais une grande actrice nationale était tellement à Vienne la propriété collective de toute la cité que même celui qui n’y avait aucune part éprouvait sa mort comme une catastrophe. Chaque perte, le départ d’un chanteur ou d’un artiste célèbre, se transformait irrésistiblement en un deuil national. Quand le « vieux » Burgtheater, où avaient été jouées pour la première fois Les Noces de Figaro de Mozart, fut démoli, toute la société viennoise se rassembla une dernière fois dans la salle, affectant la contenance solennelle et affligée qu’on prend aux funérailles ; le rideau n’était pas plus tôt tombé que tout le monde se précipitait sur la scène pour emporter au moins comme une relique un éclat de ces tréteaux où s’étaient produits les artistes bien-aimés, et dans des douzaines de maisons bourgeoises on pouvait voir encore après des décennies de ces morceaux de bois sans apparence conservés dans de précieuses cassettes, comme dans les églises les morceaux de la Croix. Nous-mêmes n’eûmes pas une conduite beaucoup plus raisonnable quand la Salle dite de Bösendorf fut démolie. En elle-même, cette salle de concert réservée exclusivement à la musique de chambre était une construction sans apparence, sans caractère artistique ; cet ancien manège du prince Lichtenstein avait été boisé très simplement et adapté ainsi à son nouvel usage. Mais il avait la résonance d’un violon ancien, il était pour les amateurs de musique un lieu consacré, parce que Chopin et Brahms, Liszt et Rubinstein y avaient donné des concerts et que nombre des plus célèbres quatuors s’y étaient fait entendre pour la première fois ; et maintenant il lui fallait céder la place à des constructions nouvelles ; cela était inconvenable pour nous, qui y avions vécu des heures inoubliables. Quand expirèrent les dernières mesures de Beethoven, que le quatuor Rosé avait joué plus divinement que jamais, personne ne quitta sa place. Nous applaudissions à grand bruit, des femmes sanglotaient dans leur excitation, personne ne voulait admettre que ce fût un congé définitif. On éteignit dans la salle pour nous chasser. Pas un des quatre ou cinq cents fanatiques ne se leva. Nous demeurâmes une demi-heure, une heure, comme si, par notre présence, nous pouvions obtenir de force que ce lieu sacré fût sauvé. Et que de pétitions, de protestations, d’articles lancés, que de manifestations organisées par nous autres étudiants, pour que la maison mortuaire de Beethoven ne fût pas abattue ! Chacune de ces demeures historiques à Vienne était pour nous un peu d’âme qu’on nous arrachait du corps.
Ce fanatisme pour les beaux-arts et particulièrement pour l’art théâtral se rencontrait à Vienne dans toutes les classes de la population. En elle-même Vienne, par ses traditions plusieurs fois centenaires, était une cité très nettement stratifiée, mais en même temps (comme je l’ai écrit un jour) elle était admirablement orchestrée. Le pupitre était toujours occupé par la maison impériale. Le Château était au centre, non pas seulement au sens purement spatial, mais aussi au sens culturel, de la monarchie aux multiples nationalités. Autour de ce château, les palais de la haute aristocratie autrichienne, polonaise, tchèque, hongroise, formaient en quelque sorte la seconde enceinte. Venait ensuite la « bonne société » formée de la petite noblesse, des hauts fonctionnaires, des représentants de l’industrie et des « anciennes familles », enfin, au-dessous, la petite bourgeoisie et le prolétariat. Chacune de ces classes formait un petit monde séparé, chacune avait son arrondissement propre ; la haute noblesse vivait dans ses palais au cœur de la ville, la diplomatie dans le troisième arrondissement, l’industrie et le commerce dans le voisinage du Ring, la petite bourgeoisie dans les arrondissements du centre, du second au neuvième, le prolétariat dans les quartiers extérieurs. Mais tout le monde communiait au théâtre ou aux grandes festivités, comme, par exemple, à la fête des fleurs au Prater, où trois cent mille personnes acclamaient avec enthousiasme « les dix familles de la haute » dans leurs voitures magnifiquement décorées. À Vienne tout ce qui comportait couleurs ou musique tournait à la festivité, les processions religieuses comme la Fête-Dieu, les parades militaires, la « Musique du château impérial » ; même les enterrements se faisaient au milieu d’un grand concours du peuple enthousiaste, et c’était l’ambition de tout bon Viennois d’avoir de belles funérailles avec un cortège fastueux et une suite nombreuse ; un Viennois authentique faisait de sa mort même un spectacle attrayant pour ses concitoyens. Toute la ville s’accordait dans ce goût de ce qui est coloré, sonore, festival, dans le plaisir qu’elle prenait aux spectacles considérés comme un jeu et un miroir de la vie, que ce fût sur la scène ou en plein air.
Il était aisé de railler cette « théâtromanie » des Viennois, qui, véritablement, tournait parfois au grotesque, quand elle les portait à s’enquérir des circonstances les plus futiles de la vie de leurs favoris ; et l’on peut réellement attribuer pour une part à cette surestimation des choses qui procurent du plaisir notre indolence en politique, notre infériorité économique en face de notre voisin si résolu, l’Empire allemand. Mais cette attention trop grande accordée aux événements du monde des arts a fait mûrir chez nous quelque chose de particulier, tout d’abord une extraordinaire vénération pour toutes les productions artistiques, puis, grâce à un exercice séculaire, une connaissance délicate de ces choses, et enfin un niveau très élevé de toute notre culture. Toujours l’artiste se sent le plus à l’aise et aussi le plus excité à produire là où il est estimé et même surestimé, toujours l’art atteint à son apogée là où il est mêlé à la vie de tout un peuple. Et de même que Florence et Rome, à l’époque de la Renaissance, attiraient à elles les peintres et leur enseignaient la grandeur, parce que chacun d’entre eux sentait qu’il avait sans cesse à surpasser les autres et à se dépasser lui-même dans ce perpétuel concours où toute la bourgeoisie était juge, de même aussi les musiciens, les acteurs de Vienne connaissaient leur importance dans la ville. À l’Opéra de Vienne, au Burgtheater, on ne laissait échapper aucune imperfection ; chaque fausse note était aussitôt remarquée, chaque rentrée incorrecte, chaque coupure était censurée, et ce contrôle n’était pas seulement exercé aux premières par les critiques professionnels, mais soir après soir par l’oreille attentive, affinée par de perpétuelles comparaisons, du public tout entier. Tandis qu’en politique, dans l’administration, dans les mœurs, tout allait tant bien que mal et que l’on avait de l’indulgence pour toutes les veuleries et des égards pour tous les manquements, dans les choses de l’art il n’y avait pas de pardon ; c’est que l’honneur de la cité était en jeu. Chaque chanteur, chaque acteur, chaque musicien était toujours obligé de donner son maximum, sinon il était perdu. Il était délicieux d’être à Vienne le favori des foules, mais il était difficile de le demeurer ; un relâchement n’était jamais pardonné. Et de savoir qu’il était sans cesse surveillé avec une attention impitoyable, chaque artiste viennois était contraint de donner toute sa mesure, ce qui explique que le niveau général ait toujours été si élevé. Chacun d’entre nous a, des années de sa jeunesse, emporté pour la vie une règle sévère et inflexible pour juger des productions artistiques. Qui a connu à l’Opéra, sous la direction de Gustave Mahler, cette discipline de fer jusque dans les moindres détails, à l’orchestre philharmonique cet élan lié tout naturellement à l’exactitude la plus rigoureuse, celui-là est aujourd’hui bien rarement satisfait d’un spectacle ou d’une exécution musicale. Mais nous avons appris aussi à être sévères envers nous-mêmes et pour toutes nos productions artistiques ; un certain point de perfection était et demeurait pour nous exemplaire, tel qu’en peu de villes de monde il s’est imposé aussi exigeant aux artistes en formation. Mais ce sens du rythme et du mouvement justes, le simple peuple le partageait avec les raffinés ; le petit bourgeois qui goûtait le « nouveau » demandait à l’orchestre d’aussi bonne musique qu’il exigeait de bon vin du cabaretier ; au Prater, d’autre part, le peuple savait exactement laquelle des fanfares militaires avait le plus de mordant, si c’étaient les « Maîtres allemands » ou les Hongrois ; qui vivait à Vienne respirait avec l’air le sentiment du rythme. Et de même que le goût musical se traduisait chez nous autres écrivains par une prose particulièrement châtiée, le sens de la mesure se manifestait chez les autres par leur tenue en société et toute leur existence journalière. Un Viennois sans goûts artistiques et sans amour de la forme était inconcevable dans la bonne société ; mais dans les classes inférieures elles-mêmes les plus humbles puisaient un certain instinct de la beauté dans le caractère du paysage, dans la sérénité humanisée du milieu ; on n’était pas un vrai Viennois sans cet amour de la culture, sans ce don de jouir, en évaluant son plaisir, du plus sain des superflus que nous offre la vie.
Or, l’adaptation à ce milieu que constituent un peuple et son séjour n’est pas seulement pour les Juifs une mesure extérieure de protection, mais un besoin intime et profond. Leur aspiration à une patrie, à un repos, à une trêve, à une sécurité, à un lieu où ils ne soient pas étrangers les contraint de se rattacher avec passion à la culture du monde où ils vivent. Et jamais une telle symbiose ne se révéla plus heureuse et plus féconde qu’en Autriche, sinon dans l’Espagne du XVe siècle. Installés depuis plus de deux cents ans dans la ville impériale, les Juifs y rencontrèrent un peuple de mœurs faciles et d’humeur conciliante, et qui, sous son apparente légèreté, nourrissait le même instinct profond des valeurs esthétiques et spirituelles qui avaient pour eux-mêmes tant d’importance. Ils trouvèrent plus à Vienne : ils y eurent une tâche à remplir. Au cours du siècle passé, le culte des arts avait perdu en Autriche ses gardiens et ses protecteurs traditionnels, je veux dire la maison impériale et l’aristocratie. Tandis qu’au XVIIIe siècle, Marie-Thérèse confiait à Gluck le soin d’enseigner la musique à ses filles, que Joseph II discutait en connaisseur avec Mozart des opéras de ce grand maître, que Léopold III composait lui-même, les souverains qui leur succédèrent, François II et Ferdinand, ne s’intéressaient plus du tout aux beaux-arts, et notre empereur François-Joseph, qui, à quatre-vingts ans, n’avait pas lu un livre en dehors de son Précis d’art militaire et n’en avait pas tenu un entre ses mains, témoignait même à l’égard de la musique une antipathie déclarée. Et pareillement la haute noblesse avait abdiqué son mécénat ; on avait vu jadis les temps glorieux où les Esterhazy accueillaient chez eux Joseph Haydn, où les Lobkovitz, les Kinsky et les Waldstein se disputaient l’honneur de donner dans leurs palais la première exécution des œuvres de Beethoven, où une comtesse Thun se jetait à genoux devant le grand démon en le suppliant de ne pas retirer à l’Opéra son Fidélio. Déjà Wagner, Brahms et Johann Strauss ou Hugo Wolf ne trouvèrent plus auprès d’eux le moindre appui ; afin de maintenir les concerts philharmoniques à leur ancien niveau, de rendre l’existence possible aux peintres et aux sculpteurs, il fallait que la bourgeoisie sautât sur la brèche, et ce fut justement l’orgueil et l’ambition de la bourgeoisie juive, de paraître là au premier rang et de maintenir dans son ancien éclat la renommée de la culture viennoise. Ils avaient toujours aimé cette ville et s’y étaient acclimatés de toute leur âme, mais ce n’est que par leur amour de l’art viennois qu’ils jugèrent y avoir acquis droit de cité et se sentirent devenus vraiment Viennois. Par ailleurs ils ne jouaient dans la vie publique qu’un rôle assez effacé ; l’éclat de la maison impériale reléguait dans l’ombre les fortunes des particuliers, les plus hautes situations dans la conduite des affaires se transmettaient par hérédité, la diplomatie était réservée à l’aristocratie, l’armée et les fonctions les plus élevées aux anciennes familles, et les Juifs ne cherchèrent pas à se pousser dans ces cercles privilégiés. Pleins de tact, ils respectaient comme allant de soi ces prérogatives traditionnelles ; je me souviens, par exemple, que mon père évita toute sa vie de dîner chez Sacher, non pas par économie, car la différence entre les tarifs de cette maison et ceux des autres grands hôtels était minime, mais par le sentiment naturel des distances à observer ; il lui eût paru pénible ou inconvenant de s’asseoir à une table voisine de celles des princes Schwarzenberg ou Lobkovitz. Ce n’est que dans le culte des beaux-arts que tout le monde à Vienne se sentait les mêmes droits, parce que l’amour de l’art passait là pour un devoir de toute la communauté, et la bourgeoisie juive a pris une part considérable au développement de la culture viennoise en la favorisant par tous les moyens. Les Israélites constituaient le véritable public, ils remplissaient les théâtres, les salles de concert, ils achetaient les livres, les gravures, ils visitaient les expositions, ils étaient partout, avec leur intelligence plus souple et moins liée par une tradition, les promoteurs et les champions de toutes les nouveautés. Presque toutes les grandes collections d’œuvres d’art du XIXe siècle avaient été constituées par eux, presque toutes les tentatives artistiques n’avaient été rendues possibles que par eux ; sans l’intérêt stimulant que la bourgeoisie juive accordait à ces choses et qui contrastait avec l’indolence de la cour, de l’aristocratie et des millionnaires chrétiens, curieux uniquement de chevaux de course et de chasses, Vienne aurait retardé sur Berlin dans le domaine des beaux-arts, et cela dans la même mesure où l’Autriche demeurait politiquement inférieure à l’Allemagne. Quiconque voulait à Vienne faire passer une nouveauté, l’hôte étranger qui cherchait à obtenir audience auprès d’un public compréhensif, en était réduit à s’adresser à cette bourgeoisie juive ; quand on essaya, au temps de l’antisémitisme, de fonder un théâtre dit « national », il ne se trouva ni auteurs, ni acteurs, ni public pour le soutenir ; au bout de quelques mois ce « théâtre national » tomba lamentablement ; et cette tentative avortée illustra pour la première fois cette vérité, que les neuf dixièmes de ce que le monde célébrait comme étant la culture viennoise du XIXe siècle, avaient été favorisés, soutenus et parfois créés spontanément par la société juive de la cité.
Car il se trouva justement que dans ces dernières années, – comme en Espagne avant une semblable et aussi tragique catastrophe, – les Juifs de Vienne étaient devenus des créateurs en art, non certes que leurs productions eussent un caractère spécifiquement judaïque, mais en donnant, par un prodige d’assimilation intelligente et sensible, au génie autrichien, au génie viennois son expression la plus intense. Goldmark, Gustave Mahler et Schœnberg s’acquirent une réputation internationale dans la composition musicale, Oscar Strauss, Léo Fall, Kalmann provoquèrent une floraison nouvelle de la valse et de l’opérette traditionnelles, Hofmannsthal, Arthur Schnitzler, Beer-Hofmann, Pierre Altenberg assurèrent aux lettres viennoises une place dans la littérature européenne qu’elles n’avaient pas occupée même au temps de Grillparzer et de Stifter ; Sonnenthal, Max Reinhardt rajeunirent dans le monde entier la gloire de la ville du théâtre, Freud et les grandes autorités scientifiques firent tourner tous les yeux vers l’université de vieille renommée, partout, savants, virtuoses, peintres, régisseurs, architectes et journalistes, ils s’assurèrent les places les plus en vue, qu’on ne songeait pas à leur disputer, dans la vie spirituelle de la cité. Par leur amour passionné de cette ville, par leur volonté de s’assimiler à elle, ils s’y étaient parfaitement adaptés, et ils étaient heureux de servir la gloire autrichienne ; ils croyaient par là s’acquitter d’une mission qu’ils avaient à remplir dans le monde, et il faut y insister dans l’intérêt de la vérité, une bonne part, sinon la plus grande part de ce que l’Europe, de ce que l’Amérique admirent dans la musique, dans la littérature, au théâtre, dans les arts appliqués, comme étant l’expression d’une renaissance de la culture viennoise a été créée par les Juifs de Vienne, qui s’égalaient ainsi aux plus dignes représentants de la haute spiritualité et du génie millénaire de la race. Une énergie intellectuelle qui, pendant des siècles, n’avait pas trouvé sa voie, se liait ici à une tradition déjà un peu énervée, elle la nourrissait, la ranimait, la fortifiait, la rafraîchissait par le concours des forces nouvelles et grâce à une activité infatigable ; on se rendra compte au cours des prochaines décennies du crime qu’on a commis contre Vienne, en s’appliquant à nationaliser, à « provincialiser » par les moyens les plus violents une ville dont l’esprit et la culture consistaient justement dans la rencontre des éléments les plus hétérogènes, dans son caractère « supranational ». Car le génie de Vienne, qui est proprement musical, a toujours été d’harmoniser en soi tous les contrastes ethniques et linguistiques, sa culture est une synthèse de toutes les cultures occidentales ; qui vivait et travaillait là se sentait libéré de toute étroitesse et de tout préjugé. Nulle part il n’était plus facile d’être un Européen, et je sais que je dois principalement à cette ville, qui déjà au temps de Marc-Aurèle avait défendu l’universalisme romain, d’avoir appris de bonne heure à aimer, comme la plus noble que mon cœur eût conçue, l’idée de la communauté.
* * *
On vivait bien, on menait une vie facile et insouciante dans cette vieille ville de Vienne, et les Allemands du Nord regardaient avec un peu de dédain et aussi de dépit leurs voisins danubiens qui, au lieu de se montrer fermes et appliqués, rigides observateurs de l’ordre, se laissaient vivre en bons jouisseurs, mangeaient bien, prenaient du plaisir aux fêtes et au théâtre et, avec cela, faisaient d’excellente musique. Au lieu de cette « valeur » allemande, qui a finalement empoisonné et troublé l’existence de tous les autres peuples, au lieu de cette avidité de primer tous les autres, de prendre partout les devants, à Vienne on aimait à bavarder tranquillement, on se plaisait aux réunions familières, et on accordait à chacun sa part sans envie et dans un esprit de conciliation bienveillante et peut-être un peu lâche. « Vivre et laisser vivre », telle était la maxime viennoise par excellence, et, encore aujourd’hui, elle me paraît plus humaine que tous les impératifs catégoriques ; elle s’imposait irrésistiblement à tous les milieux. Riches et pauvres, Tchèques et Allemands, Juifs et chrétiens vivaient en paix en dépit de quelques taquineries occasionnelles, et même les mouvements politiques et sociaux ne déchaînaient pas ces haines atroces que nos contemporains ont maintenant dans le sang comme un legs empoisonné de la première guerre mondiale. Dans la vieille Autriche on luttait encore avec des procédés chevaleresques, il est vrai qu’on s’injuriait dans les journaux ou au Parlement, mais après leurs tirades cicéroniennes, les adversaires se réunissaient amicalement autour d’une table, buvant de la bière ou du café et se tutoyant ; même quand Lueger, chef du parti antisémite, fut nommé bourgmestre, rien ne changea dans les relations entre particuliers, et je dois avouer que personne, ni à l’école, ni à l’université, ni dans le monde des écrivains ne m’a jamais suscité le moindre embarras ou témoigné du mépris parce que j’étais Juif. La haine entre les pays, les peuples, les classes ne s’étalait pas quotidiennement dans tous les journaux, elle ne divisait pas encore les hommes et les nations, l’odieux instinct grégaire n’avait pas encore la puissance qu’il a acquise depuis dans la vie publique ; la liberté d’action dans le privé allait de soi à un point qui serait à peine concevable aujourd’hui ; on ne méprisait pas la tolérance comme un signe de mollesse et de débilité, on la prisait très haut comme une force morale.
Car je ne suis pas né et n’ai pas grandi dans un siècle de passion. C’était un monde ordonné avec des niveaux bien définis et des passages insensibles, un monde sans fièvre et sans hâte. Les machines, l’auto, le téléphone, la radio, l’avion n’avaient pas encore imposé aux hommes le rythme des nouvelles vitesses, le temps et l’âge avaient une autre mesure. On menait une vie plus nonchalante, et quand j’essaie de me rappeler l’apparence de ceux qui étaient des adultes au temps de mon enfance, je suis frappé du grand nombre de ceux qui accusaient une obésité précoce. Mon père, mes oncles, mes professeurs, les vendeurs dans les magasins, les musiciens de l’orchestre philharmonique devant leurs pupitres étaient tous à quarante ans des hommes corpulents et imposants. Ils marchaient à pas comptés, leurs propos étaient pleins de gravité, et en conversant ils se caressaient la barbe, qui était très soignée et souvent déjà grisonnante. Mais les cheveux gris étaient encore un signe de la dignité, et un homme « posé » évitait soigneusement les gestes et la pétulance de la jeunesse comme étant inconvenants. Même dans ma plus tendre enfance, alors que mon père n’avait pas quarante ans, je ne me souviens pas de l’avoir jamais vu monter ou descendre en courant un escalier ou faire une action quelconque avec une hâte ostensible. Non seulement la précipitation passait pour n’être pas distinguée, mais elle était réellement inutile, car dans ce monde très bourgeoisement stabilisé, avec ses innombrables petites mesures de sécurité, et ses protections, jamais rien ne se produisait soudainement ; les catastrophes qui survenaient au loin, à la périphérie de la terre habitée, ne pénétraient pas à travers les parois bien rembourrées de cette vie « assurée ». La guerre des Boers, la guerre russo-japonaise, même la guerre des Balkans ne mordaient pas sur l’existence de mes parents. Ils glissaient, dans les journaux, sur les relations de batailles, avec la même indifférence qu’ils témoignaient à la rubrique sportive. Et réellement, en quoi pouvait les toucher ce qui se passait hors de l’Autriche, en quoi cela modifiait-il leur vie ? Dans leur Autriche, à cette époque de calme plat, il n’y avait point de révolutions, point de brusques destructions de valeurs ; si par hasard les papiers baissaient en bourse de quatre ou cinq points, on l’appelait déjà un « krach », et l’on parlait sérieusement et en fronçant les sourcils d’une « catastrophe ». On se plaignait par habitude plutôt que par conviction des « lourds » impôts, lesquels, en fait, si on les compare à ceux de l’après-guerre, ne représentaient qu’une sorte de petit pourboire abandonné à l’État. On stipulait encore dans les testaments les clauses destinées à protéger les petits-enfants et arrière-petits-enfants contre toutes les pertes de fortune, comme si la sécurité vous était garantie par une invisible reconnaissance de dette des puissances éternelles, et avec cela on vivait tranquille et l’on caressait ses petits soucis comme de bons et dociles animaux domestiques, dont on n’avait au fond rien à redouter. Quand le hasard me fait tomber entre les mains un vieux journal de cette époque, et que je lis des articles d’un ton passionné sur une petite élection du Conseil municipal, quand je cherche à me rappeler les pièces jouées au Burgtheater avec leurs problèmes infimes ou l’agitation disproportionnée de nos discussions juvéniles sur des sujets insignifiants, je ne puis me défendre de sourire. Que tous ces soucis étaient lilliputiens, que cette époque était calme ! Elle a eu la bonne part, cette génération de mes parents et de nos grands-parents, elle a vécu une vie paisible, toute droite et claire, de la naissance à la tombe. Et cependant je ne sais si je les envie. Ils ont passé leur existence somnolente comme au-delà de toutes les vraies amertumes, des perfidies et des forces de la destinée, ils ont évité toutes les crises et les problèmes qui broient le cœur, mais qui aussi l’élargissent prodigieusement ; combien peu ils ont su, enveloppés qu’ils étaient de leur sécurité, de leur fortune, de leur confort, que la vie peut être aussi démesure et tension, surprise générale et arrachement ; combien peu ils ont soupçonné dans leur libéralisme touchant et leur optimisme, que le jour qui commence à poindre peut briser notre vie. Même par les nuits les plus sombres ils ne pouvaient pas concevoir en rêve combien l’homme peut devenir redoutable, mais aussi combien il a de forces en lui pour affronter les dangers et surmonter les épreuves. Nous, jetés à travers tous les rapides de l’existence, nous, arrachés à toutes les racines où nous étions liés, nous qui recommençons sur nouveaux frais chaque fois que nous sommes acculés à une impasse, nous, les victimes et aussi les serviteurs volontaires de puissances mystérieuses, nous, pour qui le confort est devenu une légende et la sécurité un rêve puéril, nous avons éprouvé dans chacune des fibres de notre chair la tension qui court d’un pôle à l’autre et le frisson de l’éternel renouvellement. Chacune de nos heures était liée aux destinées du monde. Dans la souffrance et dans la joie, nous avons vécu des temps et une histoire qui s’étendent bien au-delà de notre petite existence, tandis que ceux-là se confinaient en eux-mêmes. Ainsi chacun d’entre nous, même le plus humble de notre espèce, en sait aujourd’hui sur les réalités de l’existence mille fois plus que le plus sage de nos aïeux. Mais rien ne nous a été donné gratuitement ; nous avons payé pleinement et en monnaie qui a cours aujourd’hui le prix de ce que nous avons acquis.
Il allait de soi qu’après les classes primaires, je dusse entrer au lycée. On tenait, dans toutes les familles riches, à avoir des fils « cultivés », et cela tout d’abord dans l’intérêt des relations sociales ; on leur faisait apprendre le français et l’anglais, on les initiait à la musique, on engageait des gouvernantes, puis des précepteurs chargés de leur enseigner les bonnes manières. Mais seule la formation dite « académique », laquelle vous ouvrait les portes de l’Université, conférait toute sa valeur à un jeune homme en ces temps de libéralisme « éclairé ». C’est pourquoi toutes les bonnes familles mettaient leur ambition à voir un de leurs fils au moins affublé du titre de docteur. Or cette voie qui menait à l’Université était assez longue et fort peu plaisante. Il fallait passer sur les bancs de l’école cinq années de classes élémentaires et huit ans de lycée, à raison de cinq à six heures par jour, il fallait ensuite faire ses devoirs et de plus, ce qui était requis pour une bonne culture générale, apprendre le français, l’anglais et l’italien, à côté du latin et du grec qui s’enseignaient dans les classes ; en tout cinq langues, à quoi s’ajoutaient la géométrie et la physique et toutes les autres disciplines scolaires. C’était là beaucoup trop, et il ne restait presque plus de temps pour les exercices corporels, les sports et les promenades, ni surtout pour les plaisirs et les divertissements. Je me rappelle confusément qu’à l’âge de sept ans, on nous avait fait apprendre et chanter en chœur, je ne sais plus quelle chansonnette où il était question « du temps joyeux, du temps bienheureux de l’enfance ». La mélodie de cette chanson simple et un peu niaise est restée dans mon oreille, mais les paroles avaient peine déjà alors à franchir mes lèvres et surtout à pénétrer dans mon cœur pour y faire naître la conviction. À parler franchement, tout ce temps passé à l’école ne fut pour moi qu’ennui et dégoût, et qui s’exaspéraient d’année en année par l’impatience d’échapper à cette galère. Je ne puis me souvenir d’avoir jamais été « joyeux » ou « bienheureux » au cours de cette activité scolaire aussi monotone que desséchante et abrutissante, et qui nous empoisonnait complètement la plus belle époque et la plus libre de notre existence ; et j’avoue même que je ne puis me défendre aujourd’hui encore d’une certaine envie, quand je vois combien plus heureusement, plus librement, plus spontanément l’enfance peut se développer dans ce siècle-ci. Et quand j’observe avec quel abandon les enfants d’aujourd’hui bavardent avec leurs maîtres, dont ils se sentent presque les égaux, quand je les vois courir à leur école sans manifester aucune crainte, au lieu que nous ne nous y rendions qu’avec le sentiment persistant de notre insuffisance, quand je m’assure qu’ils peuvent avouer ingénument tant à l’école qu’à la maison les vœux, les inclinations de leur âme juvénile et de leur esprit curieux, et se conduire en créatures libres, indépendantes, naturelles, au lieu qu’à peine franchi le seuil du bâtiment détesté, il nous fallait en quelque sorte nous replier sur nous-mêmes pour ne pas donner du front contre le joug invisible, – un tel changement me paraît toujours invraisemblable. L’école était pour nous la contrainte et le plus morne ennui, un lieu où nous avions à nous ingurgiter « la science de ce qui ne mérite pas d’être su » divisée en portions exactement mesurées, matières scolaires ou rendues scolaires dont nous sentions qu’elles ne pouvaient pas avoir le moindre rapport avec le réel ou avec nos centres d’intérêt personnels. C’était une étude morne et glacée, non pas pour la vie, mais pour l’étude en elle-même. Et le seul moment vraiment heureux que je doive à l’école, ce fut le jour où je laissai retomber pour toujours sa porte derrière moi.
Non pas que nos écoles autrichiennes eussent été mauvaises en elles-mêmes. Au contraire, ce qu’on appelait « le plan d’études » avait été soigneusement élaboré après un siècle d’expériences, et s’il nous avait été enseigné de manière à nous stimuler, il aurait pu être la base d’une culture fructueuse et assez universelle. Mais justement ce scrupule de s’en tenir rigoureusement au plan joint aux schématisations desséchantes faisait de nos heures de classe des heures de mortel ennui. L’enseignement tout machinal et sans chaleur, qui jamais ne se réglait sur les diverses individualités, indiquait à la manière d’un distributeur automatique par les mentions « bien, suffisant, insuffisant », la mesure dans laquelle nous avions satisfait aux « exigences » du plan d’études. Et c’est ce manque d’amour et de sympathie humaine, cette froide impersonnalité et ce régime de caserne qui nous aigrissaient à notre insu. Nous avions à apprendre et à réciter nos leçons ; jamais un professeur ne nous a demandé au cours de mes huit années de collège ce que nous aurions personnellement souhaité d’étudier, et nous étions privés de ces encouragements si profitables auxquels aspirent en secret tous les jeunes gens.
Cette froideur se marquait déjà dans l’architecture de notre lycée, une construction type et sans âme, maçonnée à la hâte et à peu de frais cinquante ans auparavant. Avec ses corridors froids et mal crépis, ses salles de classe basses, sans un tableau au mur, sans une décoration qui eût réjoui nos yeux, ses lieux d’aisance qui empuantissaient toute la maison, cette caserne d’études avait quelque chose d’un vieux meuble d’hôtel que d’innombrables passants auraient déjà utilisé, que d’innombrables autres utiliseraient encore avec la même indifférence ou la même répugnance ; et aujourd’hui encore je ne puis oublier cette odeur de moisi et de renfermé qui persistait dans cette maison comme dans tous les bureaux de l’administration autrichienne et qu’on appelait chez nous l’odeur « officielle », cette odeur de pièces surchauffées, surpeuplées, mal aérées qui s’attachait d’abord à vos vêtements et finalement à votre âme. Nous étions assis par deux comme des galériens sur des bancs de bois assez bas qui nous déviaient la colonne vertébrale, et nous y demeurions jusqu’à en avoir des douleurs dans les os ; en hiver, les flammes nues des becs de gaz vacillaient par-dessus nos livres ; en été, au contraire, les fenêtres étaient soigneusement masquées par des stores, pour éviter que nos regards rêveurs ne prissent plaisir à contempler le petit rectangle de ciel bleu. Ce siècle n’avait pas encore découvert que les jeunes corps dont la croissance n’est pas achevée, ont besoin d’air et de mouvement. Dix minutes de récréation dans le préau étroit et glacé étaient jugées suffisantes au cours de quatre ou cinq heures d’immobilité ; deux fois par semaine on nous emmenait à la salle de gymnastique ; nous marchions en rond comme des insensés sur le plancher, d’où, toutes fenêtres hermétiquement closes, chacun de nos pas soulevait un nuage de poussière ; on avait ainsi satisfait à l’hygiène, l’État s’était acquitté de son devoir envers nous, qui était de nous doter d’une mens sana in corpore sano. Bien des années après ma sortie de l’école, chaque fois que je passais devant cette bâtisse triste et désolée, j’éprouvais une impression de soulagement, en songeant que je n’aurais plus à pénétrer dans cette geôle de notre jeunesse, et quand, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la fondation de cette vénérable institution, on organisa une festivité et qu’en ma qualité d’ancien élève brillant, je fus sollicité de prononcer en présence du ministre et du bourgmestre le discours officiel, je déclinai poliment cet honneur. Je n’avais pas à témoigner ma reconnaissance à cette école, et toutes les paroles que j’aurais pu dire dans ce sens-là auraient été autant de mensonges.
Nos maîtres n’étaient pas responsables de ce régime affligeant. Ils n’étaient ni bons ni méchants, ils ne se conduisaient ni en tyrans, ni, d’autre part, en camarades secourables ; c’étaient de pauvres diables asservis au schéma, au plan d’études que les autorités leur imposaient et qui avaient à s’acquitter de leur « pensum » comme nous du nôtre et – nous le sentions très bien – étaient aussi heureux que nous, quand à midi retentissait la cloche qui leur rendait, comme à nous-mêmes, la liberté. Ils ne nous aimaient pas, ils ne nous haïssaient pas, et comment l’auraient-ils pu, ils ne savaient rien de nous ; après deux ou trois ans ils ne connaissaient les noms que d’une minorité d’entre nous, ils n’avaient, dans l’esprit des méthodes d’alors, à se soucier que d’établir le nombre des fautes que « l’élève » avait faites dans son dernier devoir. Ils étaient installés dans leur chaire surélevée, nous étions en bas, ils nous interrogeaient, nous avions à répondre, là se bornaient nos relations. Car entre le maître et ses élèves, entre la chaire et les bancs d’école, entre le haut et le bas, qui étaient bien visibles, il y avait l’invisible barrière de « l’autorité », qui empêchait tout contact. Qu’un maître eût à considérer l’écolier comme un individu, ce qui exigeait qu’on s’enquît de ses qualités particulières, ou qu’il eût à rédiger sur lui des « reports », c’est-à-dire des portraits fondés sur des observations attentives, comme il va de soi aujourd’hui, cela eût dépassé de beaucoup ses compétences, d’autre part, une conversation particulière eût compromis son autorité en nous élevant par trop, nous, les « écoliers », au même niveau que lui, notre « supérieur ». Rien ne me paraît plus caractéristique de cette absence totale des relations spirituelles entre nos maîtres et nous que le fait que j’ai oublié tous leurs noms et leurs visages.
J’ai retenu avec une précision photographique l’aspect de la chaire et du journal de classe où nous cherchions toujours à couler un regard indiscret, parce que nos notes y étaient inscrites ; je vois le petit calepin rouge où ils indiquaient d’abord nos rangs et le crayon noir et court qui reportait les chiffres, je vois mes propres cahiers semés de corrections à l’encre rouge de nos maîtres, mais je ne vois plus un seul de leurs visages, peut-être parce que nous nous tenions toujours devant eux les yeux baissés et indifférents.
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Ce déplaisir que je prenais à l’école ne m’était pas personnel ; je ne puis me souvenir d’aucun de mes camarades qui n’eût senti avec répugnance que nos plus louables curiosités et nos meilleures intentions étaient gênées, réprimées et ennuyées, dans ce moulin de discipline. Mais c’est beaucoup plus tard que je me rendis compte que cette méthode d’éducation sans amour et sans âme n’était pas imputable à la négligence des pouvoirs publics, mais qu’elle manifestait bien plutôt une intention déterminée, encore que soigneusement dissimulée. Le monde qui nous a précédés et qui alors nous dominait, ayant réglé toutes ses pensées sur le seul fétiche de la sécurité, n’aimait pas la jeunesse, ou plus exactement, il nourrissait à son égard une perpétuelle défiance. Fière de son « progrès » systématique, de son ordre, la société bourgeoise proclamait que la modération et la tranquillité étaient les seules vertus agissantes ; il fallait éviter tout excès de zèle à nous pousser. L’Autriche était un vieil Empire placé sous la souveraineté d’un vieillard, gouverné par de vieux ministres, un État sans ambitions, qui espérait se maintenir intact dans l’espace européen en se défendant de tout changement radical ; les jeunes gens, qui d’instinct souhaitent toujours des transformations rapides et profondes, passaient ainsi pour un élément suspect qu’il fallait maintenir le plus longtemps possible à l’écart et dans une position subalterne. Ainsi l’on n’avait point de raison de nous rendre agréables nos années d’école ; nous devions mériter d’abord par une attente patiente tous les modes de notre élévation. Grâce à l’usage constant de ce frein, les divers âges de la vie prenaient une tout autre valeur qu’aujourd’hui. Un lycéen de dix-huit ans était traité comme un enfant, on le punissait quand il était surpris une cigarette aux lèvres ; il lui fallait docilement lever la main s’il voulait quitter son banc pour satisfaire un besoin naturel ; mais un homme de trente ans était considéré comme étant encore en traîne, et même un quadragénaire n’était pas jugé assez mûr pour remplir un poste qui comportait des responsabilités. Quand un jour il se produisit une exception inouïe et qu’à trente-huit ans Gustave Mahler fut nommé directeur de l’Opéra impérial, un murmure d’étonnement et d’effroi se répandit dans tout Vienne : comment pouvait-on confier à « un si jeune homme » la première institution artistique de la ville ? (On oubliait que Mozart achevait sa carrière à trente-six ans, Schubert à trente et un.) Cette défiance à l’égard de la jeunesse se rencontrait dans tous les milieux. Mon père n’aurait jamais engagé un jeune homme dans sa maison ; et qui, pour son malheur, avait conservé une apparence particulièrement juvénile, avait partout à surmonter la défiance qu’il inspirait. Ainsi se produisait cette chose qui serait aujourd’hui presque incompréhensible, que la jeunesse était un obstacle dans toutes les carrières et qu’un âge avancé tournait à l’avantage de ceux qui y avaient atteint. Tandis qu’aujourd’hui, dans notre monde complètement changé, les quadragénaires font tout pour paraître des hommes de trente ans, et les sexagénaires pour ressembler à ceux de quarante, que la juvénilité, l’énergie, l’activité, la confiance en soi favorisent et recommandent un être, dans cet âge de la sécurité, celui qui voulait s’élever était obligé d’avoir recours à tous les déguisements possibles pour paraître plus vieux qu’il n’était. Les journaux recommandaient des produits pour hâter la croissance de la barbe, de jeunes médecins de vingt-cinq ou trente ans qui venaient de passer leurs examens portaient des barbes majestueuses et chargeaient leurs nez de lunettes à montures d’or, même si leur vue était parfaite, et cela tout simplement pour donner à leurs patients l’impression qu’ils avaient de « l’expérience ». On s’affublait de longues redingotes noires, on adoptait une démarche grave, on tâchait d’acquérir un léger embonpoint, afin d’incarner cette maturité si souhaitable ; et qui avait de l’ambition s’efforçait de donner congé, au moins dans son apparence extérieure, à cette jeunesse suspecte de légèreté ; déjà au cours de notre sixième ou septième année d’études, nous nous refusions à porter des cartables d’écoliers, afin de n’être plus reconnus pour des lycéens, et nous les remplacions par des serviettes. Tout ce qui aujourd’hui nous paraît des qualités enviables, la fraîcheur, le sentiment de sa valeur, l’audace, la curiosité, la joie de vivre propres à la jeunesse, passait pour suspect dans ce temps, qui n’avait que le sens du « solide ».
Ce singulier esprit explique seul que l’État ait fait de l’école un moyen d’assurer et de maintenir son autorité. Notre éducation devait tendre avant tout à nous inspirer le respect de l’ordre existant comme étant le plus parfait, celui de l’opinion du maître comme infaillible, de la parole des pères comme irréfutable, et des constitutions de l’État comme ayant une valeur absolue et éternelle. Une seconde maxime fondamentale de cette pédagogie, qu’on appliquait aussi dans la famille, c’est que les jeunes gens ne doivent pas avoir la vie trop facile. Avant qu’on leur accordât des droits, ils devaient apprendre qu’ils avaient des devoirs, et avant tout celui de l’obéissance passive. Dès le début on tenait à nous inculquer ce principe que nous, qui n’avions encore rien fait et manquions de toute expérience, nous n’avions qu’à être reconnaissants de tout ce qu’on nous accordait et ne pouvions avoir la prétention de demander ou d’exiger quoi que ce fût. Dès la plus tendre enfance on appliquait de mon temps une absurde méthode d’intimidation. Des servantes et des mères stupides effrayaient des enfants de trois ou quatre ans en les menaçant d’aller quérir le « gendarme » s’ils ne se tenaient pas tranquilles. Et quand nous étions au lycée et que nous avions obtenu une mauvaise note dans quelque branche secondaire, on nous menaçait de nous retirer de l’école et de nous faire apprendre un métier manuel, la pire menace qu’on pût faire dans le monde bourgeois : celle d’une déchéance, d’un retour au prolétariat ; – et quand des jeunes gens animés d’un désir sincère de se cultiver cherchaient auprès des adultes des éclaircissements sur de graves problèmes d’actualité, on les rabrouait par cette déclaration hautaine : « Tu ne comprends pas encore ces choses. » Partout on usait de cette tactique, à la maison, à l’école et dans l’État. On ne se lassait jamais de répéter au jeune homme qu’il n’était pas encore « mûr », qu’il ne comprenait rien, qu’il n’avait qu’à écouter docilement, qu’il n’avait pas à se mêler à la conversation ou à contredire. En vertu de ce même principe, le pauvre diable de professeur installé dans sa chaire devait demeurer une souche inabordable et réduire toutes nos aspirations et notre sensibilité dans le cadre du plan d’études. On ne s’inquiétait pas de savoir si nous nous sentions à l’aise ou non dans notre école. Sa vraie mission dans l’esprit de ce temps n’était pas tant de nous faire progresser que de nous retenir, non pas de nous former de l’intérieur, mais de nous adapter si possible sans résistance à l’ordre établi, non pas d’accroître nos énergies, mais de les discipliner et de les niveler.
Un tel régime d’oppression psychologique (ou plutôt antipsychologique) de la jeunesse peut avoir deux effets opposés : il peut paralyser ou au contraire stimuler. Combien de « complexes d’infériorité » a développés cette absurde méthode d’éducation, on peut s’en rendre compte en lisant les actes des psychanalystes ; ce n’est peut-être pas un hasard que ce complexe ait été décelé justement par des hommes qui ont passé eux-mêmes par nos vieilles écoles autrichiennes. Quant à moi, je dois à cette oppression une passion de liberté qui se manifesta de bonne heure et telle que la jeunesse d’aujourd’hui ne l’éprouve plus avec la même véhémence, et de plus une haine des manières autoritaires et du ton altier qui m’a accompagné durant toute mon existence. Pendant des années cette aversion à l’égard de tout ce qui est didactique et dogmatique est demeuré en moi purement instinctive, et j’avais oublié quelle en était l’origine. Mais un jour, comme j’avais choisi au cours d’une tournée de conférences le grand auditoire de l’université et que je découvrais soudain que j’allais parler moi-même du haut d’une chaire, alors que mes auditeurs étaient assis en bas sur leurs bancs, tout comme les écoliers que nous avions été, et se tenaient bien tranquilles sans oser parler ou contredire, j’éprouvai soudain un sentiment de malaise. Je me rappelai combien j’avais souffert durant toutes mes années d’école de cette parole autoritaire, accablante, doctorale, sans familiarité, et la crainte me saisit de produire du haut de ma chaire la même impression d’impersonnalité que nous donnaient jadis nos maîtres ; ma gêne fit que cette conférence fut la plus mauvaise que j’eusse faite de ma vie.
Jusqu’à l’âge de quatorze ou quinze ans, nous nous accommodâmes encore assez bien de l’école. Nous plaisantions sur nos professeurs, nous apprenions nos leçons avec une froide curiosité. Puis vint le temps que l’école ne fit plus que nous ennuyer et nous troubler. Un phénomène remarquable s’était produit à notre insu ; nous qui étions entrés au lycée à dix ans, nous avions spirituellement devancé l’école durant les quatre premières des huit années que nous avions à y passer. Nous sentions instinctivement qu’elle ne pouvait plus nous apprendre rien d’essentiel, et qu’en bien des matières qui nous intéressaient, nous en savions plus long que nos pauvres professeurs, qui depuis leurs années d’études n’avaient jamais ouvert un livre par pur intérêt personnel. Un autre contraste se faisait de jour en jour plus sensible : sur les bancs où nous usions nos culottes, nous n’entendions rien de nouveau, rien, du moins, qui nous parût digne d’être appris, et au-dehors s’étendait une ville qui nous offrait ses innombrables suggestions, une ville avec ses théâtres, ses musées, ses librairies, ses universités, sa musique, et où chaque jour apportait de nouvelles surprises. Ainsi notre amour refoulé du savoir, nos curiosités spirituelles et artistiques, notre avidité de jouissances, qui ne trouvaient point d’aliment à l’école, se jetaient avec passion au-devant de tout ce qui se produisait hors de l’école. Tout d’abord nous ne fûmes que deux ou trois à découvrir en nous cet intérêt pour les arts, la musique, la littérature, bientôt il y en eut une douzaine et pour finir presque tous subirent la contagion.
Car l’enthousiasme est chez les jeunes gens comme une maladie infectieuse. Il se transmet de l’un à l’autre dans une classe comme la rougeole ou la scarlatine, et tandis que les néophytes, avec leur orgueil et leur vanité enfantins, cherchent à se surpasser le plus rapidement possible par leur savoir, ils se portent toujours plus loin ; la direction particulière que prend leur passion n’est ainsi le plus souvent qu’un effet du hasard ; s’il y a dans une classe un collectionneur de timbres-poste, il se trouvera bientôt une douzaine de fous pour l’imiter ; si trois d’entre eux sont épris des danseuses, tous les autres iront se camper devant l’entrée des artistes de l’opéra. Une des classes qui nous succéda à trois années de distance était enragée de football, une de celles qui nous précédaient s’enthousiasma pour le socialisme et Tolstoï. Le fait que je me trouvai parmi des camarades fanatiques des beaux-arts a peut-être été déterminant pour toute ma carrière.
En soi, ce goût du théâtre, de la littérature et de l’art était tout naturel à Vienne ; les journaux y faisaient une place importante à toutes les manifestations culturelles ; partout où l’on allait, on entendait autour de soi les adultes discuter de l’Opéra ou du Burgtheater, dans toutes les papeteries les portraits des grands acteurs étaient exposés dans les vitrines ; le sport passait encore pour un exercice brutal dont un lycéen eût eu à rougir, et le cinéma, idéal des masses, n’avait pas encore été inventé. Nous n’avions pas à redouter d’opposition de la part de nos parents : le théâtre et la littérature comptaient au nombre des passions innocentes, au contraire du jeu de cartes et des amourettes. Et, après tout, mon père, comme tous les pères viennois, avait été dans sa jeunesse épris lui aussi du théâtre, et il avait assisté à la représentation de Lohengrin sous la direction de Richard Wagner avec le même enthousiasme que nous portions aux premières de Richard Strauss et de Gerhart Hauptmann. Car il allait de soi que nous autres lycéens nous écrasions à toutes les premières ; que nous aurions rougi devant nos collègues plus privilégiés si nous n’avions pu, le lendemain, à l’école, nous étendre sur tous les détails de l’exécution ! Si nos professeurs n’avaient pas été indifférents à tout, ils auraient dû être frappés du fait que tous les après-midi qui précédaient une grande première, – où nous devions faire la queue depuis trois heures pour obtenir les places debout qui seules nous étaient accessibles, – les deux tiers des élèves tombaient mystérieusement malades. Avec un peu d’attention ils auraient pu découvrir aussi que nous avions glissé les poèmes de Rilke sous la couverture de nos grammaires latines et que nous utilisions nos cahiers de mathématiques pour y copier les plus belles poésies que nous trouvions dans des livres empruntés. Tous les jours nous inventions de nouveaux trucs pour consacrer à nos lectures les heures ennuyeuses de la classe ; pendant que le maître débitait sa leçon vingt fois ressassée sur la « poésie naïve et sentimentale » de Schiller, nous lisions sous nos pupitres Nietzsche et Strindberg, dont ce brave vieillard n’avait jamais entendu prononcer les noms ; le désir de connaître tout ce qui se produisait dans tous les domaines de l’art et de la science nous avait gagnés comme une fièvre ; nous nous pressions les après-midi parmi les étudiants de l’université pour assister aux cours, nous pénétrions dans les auditoires d’anatomie pour voir des dissections. Nous fourrions nos nez partout avec une avide curiosité. Nous nous glissions aux répétitions de la Philharmonique, nous furetions chez les antiquaires, nous inspections tous les jours les vitrines des librairies afin d’être les premiers à savoir ce qui avait paru de la veille. Et avant tout, nous lisions, nous lisions tout ce qui nous tombait entre les mains. Nous empruntions des livres dans toutes les Bibliothèques publiques, nous nous prêtions mutuellement tous ceux que nous possédions. Mais l’endroit où se faisait le mieux notre instruction des choses nouvelles, c’était le café.
Pour comprendre cela, il faut savoir qu’à Vienne les cafés constituaient une institution d’un genre particulier et qui ne peut être comparée à aucune autre dans le monde entier. C’étaient des espèces de clubs démocratiques accessibles à tous pour le prix modique d’une tasse de café et où chaque hôte pouvait demeurer pendant des heures, discuter, écrire, jouer aux cartes, recevoir sa correspondance et surtout absorber le contenu d’un nombre illimité de journaux et de revues. Dans un bon café de Vienne on trouvait tous les journaux viennois, et non pas seulement les viennois, mais ceux de tout l’Empire allemand, les français, les anglais, les italiens et les américains, et de plus toutes les plus importantes revues d’art et de littérature du monde entier, Le Mercure de France aussi bien que la Neue Rundschau, le Studio et le Burlington Magazine. Ainsi nous savions tout ce qui se passait dans le monde, et cela de première main, nous étions renseignés sur tous les livres qui paraissaient, sur toutes les représentations, en quelque lieu que ce fût, et nous comparions entre elles les critiques de tous les journaux ; rien n’a peut-être contribué davantage à la mobilité intellectuelle et à l’orientation internationale de l’Autrichien que cette facilité qu’il avait de se documenter amplement au café sur tous les événements mondiaux et de les discuter dans un cercle d’amis. Tous les jours nous y passions des heures et rien ne nous échappait. Grâce à cette unanimité d’intérêts, nous suivions l’orbis pictus des événements artistiques non pas avec une paire, mais avec dix ou vingt paires d’yeux ; ce qui échappait à l’un, l’autre le remarquait pour lui, et comme, avec notre orgueil juvénile et notre esprit d’émulation presque sportif nous cherchions sans cesse à l’emporter les uns sur les autres dans notre connaissance des dernières nouveautés, nous nous trouvions ainsi dans un état de permanente jalousie à l’égard de ce qui pouvait faire sensation. Quand, par exemple, nous discutions Nietzsche, qui était encore honni, l’un d’entre nous déclarait soudain avec un air de supériorité bien jouée : « Mais dans son idée de l’égotisme, Kierkegaard l’emporte sur lui », et aussitôt nous nous inquiétions : « Qui est ce Kierkegaard qu’il connaît et que nous ne connaissons pas ? » Le lendemain nous nous précipitions à la bibliothèque afin d’y dénicher les œuvres de ce philosophe danois oublié, car nous éprouvions comme une humiliation le fait de ne pas connaître quelque chose de rare et de singulier qu’un autre connaissait, et précisément ce qu’il y avait de plus récent, de plus nouveau, de plus extravagant, de plus extraordinaire, ce que personne n’avait encore délayé, surtout ce à quoi n’avait pas touché la critique officielle de nos vénérables quotidiens. La découverte, le plaisir d’être en avance sur les autres étaient notre passion (à laquelle j’ai personnellement sacrifié encore bien des années durant). Il nous fallait connaître ce qui n’était pas encore généralement reconnu ; ce qui était difficilement accessible, escarpé, insolite et radical avait tous nos suffrages ; c’est pourquoi rien n’était si bien dissimulé, si peu à portée de notre vue que nos curiosités collectives et rivales ne finissent par le tirer de sa cachette. Stefan George, par exemple, ou Rilke, n’avaient paru durant toutes nos années de lycée qu’en éditions de deux ou trois cents exemplaires, dont tout au plus trois ou quatre avaient trouvé le chemin de Vienne ; aucun libraire ne les avait en magasin, aucun des critiques officiels n’avait jamais mentionné le nom de Rilke. Mais notre bande, par un miracle de volonté, en connaissait chaque vers et chaque ligne. Nous, ces gamins imberbes et en pleine croissance, qui passions nos journées sur les bancs de l’école, nous formions réellement le public idéal qu’un jeune poète puisse rêver, un public curieux, compréhensif et prompt à s’enthousiasmer. Car notre ferveur était sans bornes ; durant nos heures de classe, sur le chemin de l’école, au café, au théâtre, au cours de nos promenades, nous n’avons rien fait durant des années que discuter de livres, de tableaux, de musique, de philosophie ; qui se produisait en public comme acteur ou chef d’orchestre, qui avait publié un livre ou écrivait dans les journaux était une étoile dans notre firmament. Je tressaillis quand, plusieurs années après, je trouvai dans le récit que Balzac fait de sa jeunesse, la phrase suivante : « Les gens célèbres étaient pour moi comme des dieux qui ne parlaient pas, ne marchaient pas, ne mangeaient pas comme les autres hommes. » C’est là précisément ce que nous avions éprouvé. Le fait d’avoir rencontré dans la rue Gustave Mahler constituait un événement qu’on rapportait le lendemain à ses camarades comme un triomphe personnel, et quand un jour je fus présenté à Johannes Brahms et qu’il me frappa amicalement sur l’épaule, je demeurai plusieurs jours tout égaré par ce fait prodigieux. Avec mes douze ans, je ne savais pas très précisément ce que Brahms avait produit, mais la seule réalité de sa renommée, l’aura qui enveloppe un grand créateur me bouleversaient. Une première de Gerhart Hauptmann au Burgtheater jetait l’excitation dans notre classe bien des semaines avant que commençassent les répétitions ; nous nous approchions d’acteurs ou de petits figurants pour être les premiers (!) à apprendre quelles étaient la conduite de l’action et la distribution ; nous nous faisions couper les cheveux chez le coiffeur du Théâtre impérial (je ne crains pas de rapporter aussi nos absurdités) pour en obtenir des renseignements secrets sur la Wolter ou la Sonnenthal, et nous avons pourri de gâteries et d’attentions un élève d’une classe inférieure, simplement parce qu’il était le neveu d’un inspecteur de l’éclairage à l’Opéra et que, par son intermédiaire, nous pouvions parfois nous introduire en contrebande sur la scène, durant les répétitions, cette scène où nous accédions avec le frisson qui saisit Virgile quand il s’éleva dans les sphères sacrées du Paradis ; si puissante était sur nous la force rayonnante de la renommée, que même dégradée à travers sept intermédiaires, elle forçait encore notre vénération : une pauvre vieille, parce qu’elle était la petite-nièce de Franz Schubert, nous paraissait une créature surnaturelle, et nous suivions des yeux avec respect, quand il passait dans la rue, le valet de chambre de Joseph Kainz, parce qu’il avait le privilège d’approcher le plus fêté et le plus génial des acteurs.
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Je me rends naturellement très bien compte aujourd’hui de la part d’absurdité qui entrait dans cet enthousiasme sans discernement et sans choix, combien il y avait là de pure imitation singeresse, combien de plaisir sportif à se surpasser l’un l’autre, combien de vanité enfantine et d’orgueil à se sentir supérieur au monde des esprits terre à terre qui formaient notre entourage, à nos parents et à nos maîtres. Mais je m’étonne encore aujourd’hui de tout ce que nous avons appris alors grâce à l’exaltation même de notre passion pour les lettres, quel esprit précoce de discernement et de critique nous avons acquis par nos perpétuelles discussions et nos analyses subtiles. À dix-sept ans, non seulement je connaissais tous les poèmes de Baudelaire ou de Walt Whitman, mais je savais par cœur les plus remarquables d’entre eux, et je ne pense pas qu’au cours de toute mon existence j’aie jamais lu avec une attention aussi soutenue que durant ces années de lycée et d’université. Des noms nous étaient familiers qui ne devaient être célèbres que dix ans plus tard, même ce qu’il y avait de plus éphémère persistait dans notre mémoire, parce que nous l’avions appréhendé avec une telle ardeur. Un jour je dis à mon ami vénéré Paul Valéry à quelle époque déjà lointaine remontait ma première prise de contact avec son œuvre littéraire, que j’avais déjà lu trente ans auparavant des vers de lui et que je les avais aimés. Valéry se mit à rire avec bonhomie : « N’essayez pas de m’en faire accroire, mon cher ami ! Mes poèmes n’ont paru qu’en 1916. » Mais il s’étonna quand je lui décrivis exactement et le format et la couleur de la petite revue littéraire où nous avions découvert à Vienne ses premiers vers. « Mais c’est à peine si quelqu’un à Paris la connaissait, me dit-il, comment donc avez-vous pu vous la procurer à Vienne » Je pus lui répondre : « Exactement de la même manière que vous vous êtes procuré, quand vous étiez un petit lycéen de province, les poèmes de Mallarmé, que la littérature officielle ignorait aussi complètement. » Il approuva : « La jeunesse découvre ses poètes, parce qu’elle les veut découvrir. » À la lettre nous flairions le vent avant qu’il eût passé la frontière, parce que nous avions toujours les narines tendues. Nous trouvions le nouveau, parce que nous voulions du nouveau, nous avions faim de quelque chose qui nous appartînt et n’appartînt qu’à nous, non au monde de nos pères, à notre entourage. La jeunesse possède, comme certains animaux, un instinct qui l’avertit des changements météorologiques, et ainsi notre génération pressentait, avant que nos professeurs et les universités le soupçonnassent, qu’avec le siècle finissant quelque chose aussi dans les conceptions artistiques prenait fin, qu’une révolution commençait ou tout au moins un renversement des valeurs. Les bons maîtres éprouvés de l’époque de nos pères, Gottfried Keller dans la littérature, Ibsen dans l’art dramatique, Johannes Brahms dans la musique, Leibl dans la peinture, Edouard von Hartmann dans la philosophie, avaient en eux, pour notre sentiment, toute la circonspection du monde de la sécurité ; en dépit de la maîtrise qu’attestaient leur technique comme leur pensée, ils ne nous intéressaient plus. Nous sentions instinctivement que leur rythme paisible et bien tempéré ne s’accordait pas avec celui de notre sang impatient et n’était déjà plus en harmonie avec le mouvement accéléré de l’époque. Or, c’est à Vienne, justement, que vivait l’esprit le plus vigilant de la jeune génération allemande, Hermann Bahr, qui se battait furieusement, en vrai bretteur spirituel pour tout ce qui naissait et se produisait de plus neuf ; grâce à son aide s’ouvrit à Vienne la « Sécession » qui, à l’effarement de la vieille école, exposa les impressionnistes et, les pointillistes de Paris, Munch le Norvégien, le Belge Rops et tous les extrémistes imaginables ; ainsi s’ouvrait la voie à leurs prédécesseurs méconnus Grünewald, Gréco et Goya. On acquérait soudain une nouvelle vision des choses et, en même temps, grâce à Moussorgski, à Debussy, à Strauss et à Schönberg, le sens de rythmes et de sonorités nouvelles ; le réalisme faisait irruption dans la littérature avec Zola, Strindberg et Hauptmann, le démonisme slave avec Dostoïevski, une sublimation et un raffinement du verbe poétique jusqu’alors inconnus avec Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. Nietzsche révolutionnait la philosophie ; une architecture plus audacieuse et plus libre proclamait, au lieu de la surcharge classique, les vertus de la construction nue et sans ornement. Soudain l’ordre traditionnel et confortable était troublé ; les normes du « beau esthétique » (Hanslick), qui passaient pour infaillibles, étaient remises en question, et tandis que les critiques officiels de nos journaux bourgeois et « sérieux » s’effrayaient des expériences souvent audacieuses et cherchaient à endiguer le flot irrésistible en lui jetant l’anathème « décadent » ou « anarchique », nous, les jeunes, nous précipitions avec enthousiasme dans le ressac, là où il écumait le plus sauvagement. Nous avions le sentiment qu’une époque se levait pour nous, notre époque, où la jeunesse allait enfin conquérir ses droits. Ainsi notre passion de la recherche et notre impatience prenaient tout à coup un sens : nous, les jeunes, sur nos bancs d’école, pouvions lutter avec les avant-gardes dans ces combats furieux et souvent enragés pour l’art nouveau. Partout où l’on tentait une expérience, par exemple à une représentation de Wedekind ou à une lecture de jeune poésie, nous ne manquions pas d’être présents avec toute la force, non seulement de nos âmes, mais aussi de nos mains ; j’ai assisté à une première exécution de l’une des œuvres atonales du jeune Arnold Schönberg, et comme un monsieur lançait des coups de sifflet stridents, mon ami Buschbeck lui administra un soufflet tout aussi retentissant ; partout nous étions les troupes de choc et les avant-gardes qui luttions pour toute sorte d’art nouveau, simplement parce qu’il était nouveau, parce qu’il voulait changer le monde pour nous, dont c’était enfin le tour de vivre notre vie. Car nous le sentions, « nostra res agitur ».
Mais il y avait autre chose encore qui nous intéressait et nous fascinait démesurément dans cet art nouveau : c’est qu’il était presque exclusivement un art fait par des jeunes gens. Dans la génération de nos pères un poète, un musicien n’acquérait de la considération que quand il « avait fait ses preuves », quand il s’était adapté au goût sérieux de la société bourgeoise. Tous les hommes qu’on nous avait appris à respecter se conduisaient en gens respectables. Ils portaient de belles barbes grisonnantes, par-dessus leurs poétiques gilets de velours – Wilbrandt, Ebers, Félix Dahn, Paul Heyse, Lenbach, les favoris depuis longtemps oubliés de ce temps. Ils se faisaient photographier avec leur regard pensif et toujours avec une tenue « digne » et « poétique », ils se comportaient comme des conseillers de cour et des excellences, et ils étaient décorés comme eux. En revanche les jeunes poètes, peintres ou musiciens étaient tout au plus qualifiés de « talents pleins d’espoir », mais on reléguait dans la glacière toute considération positive ; cet âge de la prudence n’aimait pas à accorder une faveur prématurée, avant qu’on se fût affirmé par une longue et « solide » production. Mais les nouveaux écrivains, peintres et musiciens étaient tous jeunes ; Gerhart Hauptmann, émergé soudain de la plus profonde obscurité, dominait à trente ans la scène allemande, Stefan George, Rainer Maria Rilke jouissaient d’une réputation littéraire et avaient des admirateurs fanatiques à vingt-deux ans, c’est-à-dire avant l’âge légal de la majorité en Autriche. Dans notre propre ville prit naissance une nuit le groupe des « Jeune Vienne » avec Arthur Schnitzler, Hermann Bahr, Richard Beer-Hofmann, Pierre Altenberg, grâce auxquels la culture spécifiquement autrichienne, par un raffinement de tous les moyens artistiques, trouva pour la première fois une expression européenne. Mais avant tout c’est une figure qui nous fascinait, nous séduisait, nous enivrait et nous enthousiasmait, ce phénomène merveilleux et unique, Hugo von Hofmannsthal, dans lequel notre jeunesse ne voyait pas réalisées seulement ses plus hautes ambitions, mais encore la perfection poétique la plus achevée et la plus absolue, et cela en la personne d’un jeune homme qui avait à peu près notre âge.
* * *
L’apparition du jeune Hofmannsthal est et demeure mémorable comme celle du plus grand miracle de précoce achèvement ; je ne connais pas, dans toute la littérature mondiale, à l’exception de Keats et de Rimbaud, un autre exemple d’une telle infaillibilité dans la maîtrise de la langue à un âge aussi tendre, un coup d’aile d’une telle envergure vers le monde idéal, une telle plénitude de la substance poétique jusque dans la moindre de ses lignes, qui soient comparables aux dons de ce génie grandiose, lequel, dans sa seizième et sa dix-septième année, s’est inscrit dans les annales éternelles de la littérature allemande avec des vers inoubliables et une prose qui n’a pas encore été surpassée. Ses débuts soudains et en même temps sa perfection constituaient un phénomène qui ne se reproduit guère une seconde fois au cours d’une génération. Tous ceux qui en ont d’abord eu connaissance ont admiré l’invraisemblable de cette apparition comme un événement presque surnaturel. Hermann Bahr me rappelait souvent son étonnement quand il reçut de Vienne pour sa revue un article signé « Loris », un inconnu pour lui (une publication avec le nom de l’auteur n’était pas autorisée dans notre lycée) ; jamais il n’avait reçu du monde entier une contribution où était répandue comme d’une main légère une telle richesse de pensée exprimée dans une langue aussi ailée, aussi aristocratique. Qui est ce « Loris », qui est cet inconnu, se demandait-il. Un vieillard, sans doute, qui avait préservé ses découvertes dans le silence au cours de longues apnées et cultivé dans une mystérieuse retraite les plus sublimes essences de la langue jusqu’à en faire une magie presque voluptueuse. Et un tel sage, un poète aussi favorisé vivait dans la même ville, et il n’avait jamais entendu parler de lui ! Bahr écrivit aussitôt à cet inconnu et lui fixa un rendez-vous dans le célèbre café Griensteidl, le quartier général de la jeune littérature. Soudain, à pas légers et rapides s’approcha de sa table un lycéen svelte et imberbe, qui portait encore sa culotte de garçon ; il s’inclina et prononça d’un ton bref et décidé et d’une voix aiguë qui n’avait pas achevé de muer : « Hofmannsthal ! Je suis Loris ! » Des années après, quand il rappelait son ébahissement, il s’échauffait. Il n’avait pas voulu le croire d’abord. Un lycéen qui possédait un tel art, une telle sagesse, une telle profondeur, une aussi stupéfiante connaissance de la vie avant d’avoir vécu ! Et Arthur Schnitzler me dit à peu près les mêmes choses. Il était encore médecin dans ce temps-là, car ses premiers succès littéraires ne paraissaient nullement lui garantir une subsistance assurée ; mais déjà il passait pour le chef des « Jeune Vienne », et ses cadets se tournaient volontiers vers lui pour lui demander son opinion et des conseils. Chez des connaissances occasionnelles il avait rencontré ce jeune flandrin de lycéen, qui le frappa par son intelligence agile, et quand ce lycéen sollicita la faveur de lui lire une petite pièce de théâtre en vers, il l’invita volontiers dans sa garçonnière, sans grand espoir, à la vérité ; car enfin, pensait-il, une pièce écrite par un collégien ne pouvait être que sentimentale ou pseudo-classique. Il pria quelques amis ; Hofmannsthal parut dans sa culotte courte, un peu nerveux et contraint, et il se mit à lire. « Au bout de quelques minutes, me racontait Schnitzler, nous dressâmes l’oreille et échangeâmes des regards étonnés, presque effrayés. Des vers d’une telle perfection, d’une plasticité si accomplie, d’un sentiment si musical, nous n’en avions jamais entendu d’aucun poète vivant, nous les avions à peine jugés possibles depuis Goethe. Plus merveilleuse encore que cette maîtrise unique de la forme, et qui, depuis, n’a jamais été atteinte par un écrivain de langue allemande, nous frappa cette connaissance du monde qui ne pouvait procéder que d’une intuition magique chez ce garçon qui passait ses journées sur les bancs de l’école. » Quand Hofmannsthal eut achevé, tous demeurèrent muets. « J’avais le sentiment, me disait Schnitzler, d’avoir rencontré pour la première fois dans ma vie un génie né, et jamais je ne l’ai éprouvé plus bouleversant au cours de toute mon existence. » Celui qui débutait ainsi à seize ans, ou plus exactement, atteignait pour ses débuts, à un tel degré d’achèvement, ne pouvait devenir qu’un frère de Goethe et de Shakespeare. Et en effet, cette perfection semblait se perfectionner de plus en plus : à cette première pièce en vers, Hier, succéda le fragment grandiose de La Mort de Titien, dans lequel la langue allemande atteignait aux plus belles sonorités de l’italien, puis les Poésies, dont chacune était pour nous un événement et dont, après des décennies, je n’ai pas oublié une ligne, puis les petits drames et enfin ces Essais où, dans l’espace merveilleusement limité de quelques douzaines de pages, se condensaient magiquement la richesse du savoir, une intelligence indéfectible des choses de l’art, l’ampleur des vues sur l’univers ; tout ce qu’écrivait ce lycéen, cet étudiant de l’Université était comme un cristal éclairé du dedans, sombre et ardent tout à la fois. Le vers, la prose, se modelaient entre ses mains comme la cire parfumée de l’Hymette, toujours, par un miracle qui ne saurait se renouveler, chaque morceau avait sa juste mesure, jamais rien de trop, rien de trop peu, toujours on sentait qu’une puissance inconsciente, incompréhensible devait le guider mystérieusement dans ces chemins jamais foulés.
Je ne saurais exprimer à quel point nous fascinait un tel phénomène, nous qui nous étions dressés à apprécier les valeurs. Car enfin, qu’y a-t-il de plus enivrant pour une jeune génération que de savoir près d’elle, en propre personne, au milieu d’elle, né parmi elle, le pur, le sublime poète, qu’elle n’imaginait toujours que sous les aspects légendaires d’un Hölderlin, d’un Keats ou d’un Leopardi, inaccessibles, et déjà rêves et visions. C’est pourquoi je me souviens encore si nettement du jour où je vis pour la première fois Hofmannsthal. J’avais seize ans, et comme nous suivions avec avidité tout ce que faisait notre Mentor idéal, je fus excité par une petite note qui se dissimulait dans le journal et par laquelle on annonçait une conférence de lui sur Goethe au « Club Scientifique » ; (il était inconcevable pour nous qu’un tel génie dût prendre la parole dans un cadre aussi modeste ; dans notre adoration de collégiens, nous eussions attendu que la plus grande salle dût être pleine à craquer quand un Hofmannsthal consentait à paraître en public). Mais à cette occasion-là, je pus constater une fois de plus à quel point nous autres petits lycéens étions déjà en avance sur le grand public et sur les critiques officiels dans notre évaluation, dans notre instinct qui se révéla très sûr – et non pas seulement ici, – de ce qui est destiné à survivre ; cent vingt à cent cinquante auditeurs en tout, s’étaient rassemblés dans la petite salle : c’est donc bien vainement que dans mon impatience, je m’étais mis en route une demi-heure à l’avance pour m’assurer une place. Nous attendîmes quelque temps, et soudain un jeune homme svelte, qui en lui-même n’avait rien de bien frappant, traversa nos rangs, monta à la petite tribune et commença si soudainement que j’eus à peine le temps de le bien regarder. Hofmannsthal, avec sa petite moustache à peine naissante et sa taille élastique, avait l’air plus jeune encore que je n’eusse attendu. Son visage au profil aigu, le teint un peu basané à l’italienne, semblait nerveusement tendu, et à cette impression concordait encore la mobilité de ses yeux de velours sombre, mais très myopes. Il se jeta tout d’un coup dans son discours comme un nageur dans le flot familier, et plus il parlait, plus ses gestes se faisaient libres, plus sa tenue acquérait de sûreté ; il avait à peine plongé dans l’élément spirituel qu’après un moment de contrainte (plus tard, je l’ai remarqué souvent au cours de nos conversations particulières), il gagnait une légèreté merveilleuse et comme ailée, ainsi qu’il arrive à tous les hommes inspirés. Comme il prononçait ses premières phrases, je remarquai encore que sa voix n’était pas belle, qu’elle était souvent très voisine du fausset et se brisait légèrement, mais déjà sa parole nous portait si librement dans les régions les plus élevées que nous ne fûmes plus attentifs à sa voix et à peine à son visage. Il parlait sans manuscrit, sans notes, peut-être même sans préparation très précise du détail, mais grâce à son sentiment inné et magique de la forme, chacune de ses phrases avait le nombre et la perfection qu’on pouvait souhaiter. Il nous éblouissait par les antithèses les plus audacieuses, qui se résolvaient ensuite en formules claires et pourtant surprenantes. On éprouvait le sentiment irrésistible que ce qu’il nous offrait là, n’étaient que les miettes semées au hasard d’une bien plus grande abondance, et que, s’étant élancé d’un ample coup d’ailes dans les sphères les plus hautes, il aurait pu parler encore des heures et des heures sans s’appauvrir ou déchoir de son élévation. J’ai éprouvé aussi, dans des années plus tardives, la puissance magique de cet inventeur du chant roulant et des dialogues « agiles et jaillissants », ainsi que le louait Stefan George ; il était inquiet, inconstant, hypersensible, influencé par toutes les pressions atmosphériques, souvent grognon et nerveux dans ses relations avec ses familiers, et il n’était pas facile de l’approcher. Mais au moment où un problème l’intéressait, il prenait feu ; d’un seul envol étincelant comme d’une fusée, il enlevait toute discussion dans la sphère qui était sienne et que seul il pouvait atteindre. Jamais je n’ai eu avec personne des conversations qui se soutenaient à un tel niveau spirituel, sinon parfois avec Valéry, dont la pensée était plus mesurée, plus cristalline, et avec l’impétueux Keyserling. Dans ces moments de véritable inspiration, tout était présent à sa mémoire démoniaquement éveillée, tous les livres qu’il avait lus, tous les tableaux qu’il avait vus, tous les paysages ; les métaphores s’enchaînaient aussi naturellement qu’une main serre une autre main, des perspectives se dressaient comme de soudaines coulisses derrière un horizon qu’on eût déjà cru fermé ; – au cours de cette conférence, comme plus tard, lors de mes rencontres personnelles avec lui, j’ai véritablement senti chez cet homme le flatus, le souffle vivifiant, exaltant de l’incommensurable, de ce que la raison n’arrive pas à saisir dans sa totalité.
En un certain sens, Hofmannsthal n’a jamais dépassé le prodige qu’il avait été depuis sa seizième jusqu’à sa vingt-quatrième année environ. Je n’admire pas moins plusieurs de ses ouvrages plus tardifs, ses merveilleux essais, son fragment d’Andreas, ce torse du plus beau, peut-être, des romans qui ont été écrits en langue allemande, de même que certaines parties de ses drames ; mais à mesure qu’il se liait plus étroitement au théâtre qui jouait ses pièces, comme aux intérêts de son temps, à mesure qu’il prenait une conscience plus claire de ses plans ambitieux, quelque chose de cette infaillibilité de somnambule, de cet état d’inspiré qu’attestaient les œuvres de la prime jeunesse s’en est allé, et par là même quelque chose de l’ivresse et de l’extase de notre propre jeunesse. Grâce à cette magique prescience, qui est le propre de l’adolescence, nous avions deviné que ce miracle de notre jeunesse était unique et sans retour dans notre vie.
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Balzac a exposé de façon magistrale comment l’exemple de Napoléon a galvanisé en France toute une génération. L’ascension éblouissante du petit lieutenant Bonaparte élevé à la dignité d’empereur du monde signifiait pour lui non seulement le triomphe d’une personne, mais une victoire de l’idée de jeunesse. Qu’il ne fût pas nécessaire d’être né prince pour acquérir tôt la puissance, qu’on pût être issu d’une famille modeste et même pauvre et être général à vingt-quatre ans, à trente souverain de la France et bientôt après du monde entier, ce succès unique arrachait des centaines de jeunes gens à leurs petits métiers et à leurs villes de province, – le lieutenant Bonaparte échauffait les têtes de toute une génération. Il lui faisait concevoir de plus hautes ambitions ; il créa les généraux de la Grande Armée et aussi les héros et les arrivistes de La Comédie humaine. Toujours un seul homme qui, dans quelque domaine que ce soit, a atteint d’un premier élan à ce qui était réputé inaccessible enhardit, par la seule réalité de son succès, toute la jeunesse qui vit autour de lui et après lui. En ce sens-là, Hofmannsthal et Rilke représentaient pour nous un extraordinaire excitant de nos énergies fermentantes. Sans espérer que l’un d’entre nous pût jamais répéter le miracle de Hofmannsthal, nous étions tous affermis par le seul fait de son existence matérielle. Elle démontrait à nos yeux, que dans notre temps, dans notre ville, dans notre milieu, le poète était possible. Son père, un directeur de banque, était issu, après tout, de la même bourgeoisie juive que nous autres, l’homme de génie avait grandi dans une maison semblable à la nôtre, entre des meubles pareils, élevé selon les principes de la morale de notre classe sociale, il était entré dans un lycée aussi stérile que le nôtre, avait étudié dans les mêmes manuels scolaires, s’était assis pendant huit ans sur les mêmes bancs de bois, aussi impatient que nous, aussi passionné de toutes les valeurs spirituelles ; et voici qu’il avait réussi, du temps qu’il usait ses culottes sur ces bancs et qu’il piétinait dans la salle de gymnastique, à surmonter l’espace et son étroitesse, sa ville et sa famille par cet essor dans l’illimité. Hofmannsthal nous démontrait en quelque sorte ad oculos qu’il était possible en principe de créer de la poésie et de la poésie parfaite dans notre temps et même dans l’atmosphère de geôle d’un lycée autrichien. Il était même possible (séduction inouïe pour une âme en fleur) d’être imprimé, loué, célébré, alors qu’à la maison et à l’école on passait encore pour un être inachevé et sans conséquence.
Rilke, de son côté, nous offrait un encouragement d’une autre sorte qui complétait celui de Hofmannsthal d’une manière apaisante. Car même le plus téméraire d’entre nous aurait trouvé blasphématoire de prétendre rivaliser avec Hofmannsthal. Nous le savions : il était un miracle unique de perfection précoce qui ne pouvait se renouveler, et quand nous comparions les vers de notre seizième année avec ceux qu’il avait écrits à notre âge et qui étaient si célèbres, nous étions effrayés et pleins de honte ; et de même nous nous sentions humiliés dans tout notre être par le coup d’aile d’aigle dont au lycée, déjà, il avait mesuré toute l’étendue du monde spirituel. Rilke, en revanche, avait, lui aussi, commencé tôt, à dix-sept ans, d’écrire et de publier des vers. Mais ces vers anciens de Rilke étaient, en comparaison de ceux de Hofmannsthal, et même considérés en général, des vers sans maturité, enfantins et naïfs, parmi lesquels une attention complaisante pouvait à peine découvrir les quelques menues paillettes d’or qui annonçaient le talent. Ce n’est que peu à peu, vers vingt-deux ou vingt-trois ans, que ce poète merveilleux et que nous aimions au-delà de toute mesure commença d’affirmer sa personnalité ; c’était là pour nous une grande consolation. Il n’était donc pas nécessaire de s’accomplir déjà au lycée, comme Hofmannsthal ; on pouvait, comme Rilke, tâtonner, essayer, se former, progresser. Il ne fallait pas aussitôt renoncer, si l’on produisait pour ses débuts des pages insuffisantes et où l’on ne s’engageait pas, et l’on pouvait espérer de renouveler en soi, à défaut du miracle d’Hofmannsthal, le progrès plus paisible, plus normal de Rilke.
Car il allait de soi que nous avions commencé depuis longtemps d’écrire et de versifier, de faire de la musique ou de réciter ; une disposition purement passive et réceptive n’est pas naturelle à la jeunesse, car il est de son caractère, non pas seulement d’accueillir des impressions, mais d’y répondre par des productions. Aimer le théâtre signifie pour des jeunes gens espérer et rêver de paraître sur la scène ou de composer pour elle. Admirer dans une sorte d’extase toutes les formes du talent les incite irrésistiblement à rechercher en eux-mêmes s’ils ne découvriront pas quelque trace, quelque possibilité de cette essence choisie dans leur propre corps encore inexploré ou dans leur âme encore à demi plongée dans l’obscurité. C’est ainsi que dans notre classe, conformément à l’esprit de Vienne et aux conditions particulières de cette époque, le goût de la production artistique prit tous les caractères d’une épidémie. Chacun se cherchait un talent et s’efforçait de le développer. Quatre ou cinq d’entre nous voulaient devenir acteurs, ils imitaient la diction de ceux du Burgtheater, ils récitaient et déclamaient sans trêve, ils prenaient en secret des leçons d’art dramatique et improvisaient durant les récréations, s’étant partagé les divers rôles, des scènes entières des classiques ; nous autres leur composions un public curieux, mais sévère dans ses critiques. Deux ou trois avaient reçu une excellente culture musicale, et ils n’avaient pas encore décidé s’ils seraient compositeurs, virtuoses ou chefs d’orchestre ; c’est à eux que je dois ma première connaissance de la musique nouvelle, qui était encore sévèrement proscrite des concerts officiels de la Philharmonique, – nous-mêmes leur fournissions des textes pour leurs chansons et leurs chœurs. Un autre, fils d’un peintre mondain alors fort à la mode, remplissait de dessins nos cahiers, pendant les leçons, et faisait les portraits de tous les futurs génies de la classe. Mais l’effort de création littéraire était de beaucoup le plus général. Grâce à l’émulation qui nous rendait jaloux d’atteindre au plus vite à la perfection, grâce aux critiques que nous échangions à propos de chacune de nos poésies, le niveau que nous avions atteint à dix-sept ans était élevé bien au-dessus de l’amateurisme et se rapprochait réellement de celui des œuvres valables, et ce qui le prouvait, c’est que nos productions étaient reçues, non pas dans d’obscures feuilles de province, mais dans les revues d’avant-garde où elles étaient imprimées et (c’est la preuve la plus convaincante) rétribuées. Un de mes camarades, Ph. A., que j’idolâtrais comme un génie, brillait en première place dans la revue luxueuse Pan, à côté de Dehmel et de Rilke, un autre, A. M., avait trouvé accès sous le pseudonyme « Auguste Œhler » dans la plus fermée, la plus exclusive de toutes les revues allemandes, les Blätter für die Kunst, que Stefan George réservait à son cercle consacré et sept fois passé au crible. Un troisième, encouragé par Hofmannsthal, composait un drame sur Napoléon, un quatrième, une nouvelle théorie esthétique et des sonnets remarquables ; moi-même, j’avais trouvé accès à la Gesellschaft, une publication d’esprit moderne, et à la Zukunft de Maximilien Harden, revue hebdomadaire déterminante pour l’histoire politique et culturelle de la nouvelle Allemagne. Si je porte maintenant un regard en arrière, je suis obligé de reconnaître en toute objectivité que la somme de notre savoir, le raffinement de notre technique littéraire, notre niveau artistique étaient vraiment surprenants pour des jeunes gens de dix-sept ans et ne s’expliquaient que par l’exemple, qui nous enflammait, de cette fantastique précocité de Hofmannsthal, laquelle nous contraignait, pour ne demeurer qu’à mi-chemin, à une tension passionnée et à mettre en œuvre toutes nos ressources. Nous possédions tous les tours de main, toutes les extravagances et les audaces de la langue, la technique de toutes les formes du vers, nous avions expérimenté en essais innombrables tous les styles, depuis le pathos pindarique jusqu’à la plus simple diction de la chanson populaire, nous nous dénoncions l’un à l’autre, en échangeant journellement nos productions, les plus légères dissonances et discutions de toutes les particularités métriques. Tandis que nos braves professeurs, qui ne se doutaient de rien, marquaient les fautes à l’encre rouge dans nos devoirs d’écoliers, nous nous critiquions avec une sévérité, une connaissance des règles de l’art et une sûreté dont n’approchait aucun des infaillibles officiels de nos grands quotidiens dans leur jugement des chefs-d’œuvre classiques ; eux aussi, les critiques assis et célèbres, nous les avions dépassés de beaucoup, au cours de nos dernières années d’école, par notre connaissance du métier et nos moyens d’expression, et cela grâce à notre fanatisme.
Cette peinture véritablement fidèle de notre précocité littéraire pourrait induire le lecteur à conclure que nous étions une classe tout à fait exceptionnelle. Il n’en était rien. Dans une douzaine d’autres écoles de Vienne on pouvait observer le même phénomène d’un pareil fanatisme et d’une égale précocité de dons. Cela ne pouvait être l’effet du hasard. C’était une atmosphère particulièrement heureuse, constituée par l’humus artistique de la cité, l’époque apolitique, la constellation excitante des nouvelles tendances spirituelles et littéraires au début de ce siècle, se combinant chimiquement en nous avec la volonté de produire qui appartient pour ainsi dire de nécessité à cet âge. Au moment de la puberté, le frisson poétique ou le goût de la poésie traverse tous les jeunes êtres ; le plus souvent il n’est qu’une vague fugitive, et il est rare que cette inclination survive à la jeunesse, puisque aussi bien elle-même n’est qu’une émanation de cette jeunesse même. De nos cinq acteurs en herbe, aucun n’a joué sur une scène véritable, les poètes du Pan et des Blätter für die Kunst[1], après ce premier et surprenant élan, s’enlisèrent dans leurs professions d’avocats ou de fonctionnaires honorables, et peut-être qu’aujourd’hui ils sourient avec mélancolie ou avec ironie de leurs ambitions de jadis ; – je suis le seul d’entre eux tous en qui ait duré la passion de produire, en qui elle soit devenue une raison d’être en donnant un sens à toute ma vie. Mais avec quelle reconnaissance je me souviens de mes camarades ! Combien ils m’ont été utiles ! Combien ces discussions enflammées, cette surenchère, cette admiration et cette critique mutuelles m’ont de bonne heure exercé et la main et les nerfs, quelles perspectives, quelles vues d’ensemble sur le monde spirituel elles m’ont offertes, comme elles nous ont tous portés d’un bel envol au-dessus de la désolation et de la misère de notre école ! « Art délicieux, dans bien des heures sombres… » chaque fois que résonne l’immortel Lied de Schubert, je nous vois, dans une sorte de vision de peintre, sur nos pitoyables bancs d’école, les épaules accablées et puis sur le chemin du retour, le regard rayonnant et animé, critiquant des poésies, en récitant d’autres, oubliant avec passion toutes les contraintes de l’espace et du temps, réellement « transportés dans un monde meilleur ».
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Une telle monomanie, un culte si fanatique des beaux-arts, une surestime poussée jusqu’à l’absurde des valeurs esthétiques ne pouvaient naturellement se développer qu’aux dépens des intérêts normaux de notre âge. Si je me demande aujourd’hui quand nous trouvions le temps de lire tous ces livres, alors que nos journées étaient déjà si remplies par nos heures de classe et nos leçons particulières, je me rends parfaitement compte que cela se faisait au détriment de notre sommeil et par conséquent de notre fraîcheur corporelle. Bien que je dusse me lever à sept heures du matin, il ne m’arrivait jamais de fermer mon livre avant une ou deux heures de la nuit, – mauvaise habitude que j’ai contractée alors pour la vie, de lire encore une heure ou deux, même quand la nuit est déjà fort avancée. Ainsi je ne puis me souvenir d’avoir jamais pris, à la dernière minute, le chemin de l’école autrement que fort mal lavé et sans mon soûl de sommeil, dévorant ma beurrée tout en courant ; il n’y a rien d’étonnant à ce qu’avec toute notre intellectualité nous ayons tous eu des visages maigres et verts comme des fruits mal mûrs, et de plus des vêtements passablement négligés. Car le dernier sou de notre argent de poche, nous le dépensions en billets de théâtre ou de concert, ou encore en livres, et, d’autre part, nous étions peu soucieux de plaire aux jeunes filles, nous aspirions à en imposer à de plus hautes instances. Il nous semblait que nous eussions perdu notre temps à nous promener avec des jeunes filles, car, avec notre arrogance d’intellectuels, nous jugions l’autre sexe bien inférieur par les dons de l’esprit et nous ne songions pas à perdre en bavardages oiseux nos heures précieuses. Il serait malaisé de faire comprendre à un jeune homme d’aujourd’hui à quel point nous ignorions et méprisions tout ce qui touche au sport. Assurément au siècle passé la vogue venue d’Angleterre n’en avait pas encore déferlé sur le continent, il n’y avait pas de stades où cent mille spectateurs hurlaient d’enthousiasme quand un boxeur appliquait son poing sur le maxillaire inférieur de son adversaire ; les journaux n’envoyaient pas encore des reporters chargés de remplir des colonnes de comptes rendus en style homérique sur un match de hockey. Les passes de lutte, les clubs athlétiques, les records de sport passaient de notre temps pour des manifestations faubouriennes, et le public en était composé d’équarrisseurs et de portefaix ; c’est tout au plus si les courses de chevaux, plus nobles, plus aristocratiques, attiraient deux ou trois fois par an ce qu’on appelait la bonne société ; mais non pas nous, qui jugions pure perte de temps tout exercice physique. À treize ans, quand cette infection littéraire et intellectuelle débuta chez moi, j’interrompis le patinage, j’employai à acheter des livres l’argent que mes parents m’allouaient pour mon cours de danse, à dix-huit, je ne savais ni nager, ni danser, ni jouer au tennis ; aujourd’hui encore je ne sais ni rouler à bicyclette, ni conduire une voiture, et en matière de sport un enfant de dix ans pourrait m’en imposer. Aujourd’hui, en 1941, je ne suis nullement au clair sur la différence entre le baseball et le football, entre le hockey et le polo, et la page sportive d’un journal, avec ses chiffres inexplicables, est du chinois pour moi. À l’égard des records d’adresse ou de vitesse, j’en suis demeuré inébranlablement au point de vue du Shah de Perse qu’on voulait persuader d’assister à un derby et qui répondit avec sa sagesse d’oriental : « À quoi bon ? Je sais bien qu’un cheval peut courir plus vite que l’autre ; il m’est indifférent de savoir lequel. » Il nous paraissait aussi méprisable de perdre du temps aux jeux que d’entraîner notre corps ; seuls les échecs trouvaient en quelque mesure grâce à nos yeux, parce qu’ils exigent une application de l’esprit ; et, ce qui était plus absurde encore, bien que nous nous sentissions des poètes en herbe ou tout au moins en puissance, nous nous souciions fort peu de la nature. Pendant mes vingt premières années, je n’ai pour ainsi dire rien vu des merveilleux environs de Vienne ; les plus belles et les plus chaudes journées d’été, alors que la ville s’était vidée, avaient pour nous un charme particulier, parce que, dans notre café, nous obtenions plus rapidement et en plus grande abondance les revues et les journaux. Il m’a fallu des dizaines et des dizaines d’années pour retrouver mon équilibre en m’affranchissant de cette avidité puérile et extravagante et réparer en quelque mesure mon inévitable maladresse corporelle. Mais dans l’ensemble je n’ai jamais regretté ce fanatisme de mon temps de lycée et de n’avoir vécu que par les yeux et par les nerfs. Il a fait couler dans mon sang une passion des choses de l’esprit que je ne voudrais jamais perdre, et tout ce que j’ai lu et appris depuis s’est édifié, sur les fondations durcies de ces années-là. On peut rattraper plus tard ce qu’on a négligé du côté des muscles ; l’élan vers le spirituel, la puissance d’appréhension de l’âme ne s’exerce que dans les années décisives de la formation, et seul celui qui a appris de bonne heure à épanouir largement son âme a plus tard le pouvoir de contenir en lui le monde entier.
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Le véritable événement de nos années de jeunesse, c’est que quelque chose de nouveau se préparait dans l’art, quelque chose de plus passionné, de plus problématique, de plus aventureux que ce qui avait satisfait nos parents et notre entourage. Cependant, fascinés par ce seul aspect de la vie, nous ne remarquions pas que ces changements dans le domaine de l’esthétique n’étaient que des présages, des avant-coureurs de transformations beaucoup plus vastes qui allaient ébranler et finalement anéantir le monde de nos pères, le monde de la sécurité. Un singulier remue-ménage commençait de se préparer dans notre vieille Autriche somnolente. Ses masses, qui, durant des lustres, avaient laissé, soumises et silencieuses, le pouvoir à la bourgeoisie libérale, se mirent soudain à s’agiter, s’organisèrent et revendiquèrent leurs droits. Durant les dix dernières années du siècle passé, la politique déchaîna de violents et brusques coups de vent dans le calme de l’existence confortable. Le siècle nouveau réclamait un ordre nouveau, des temps nouveaux.
Le premier de ces grands mouvements de masses en Autriche fut celui des Socialistes. Jusqu’alors le suffrage si faussement appelé « universel » était en réalité chez nous le privilège des riches, de ceux qui payaient un cens déterminé. Les avocats et les paysans élus par cette classe se croyaient sincèrement les représentants et les porte-parole du « peuple » au Parlement. Ils étaient très fiers d’être des gens cultivés, voire des universitaires, ils tenaient à la dignité, à la décence et à une bonne diction ; aux séances du Parlement tout se passait ainsi comme aux soirées de discussion d’un club élégant. Grâce à leur confiance libérale en un monde qui doit progresser nécessairement par la tolérance et la raison, ces démocrates bourgeois croyaient de bonne foi assurer le bonheur de tous leurs subordonnés par de petites concessions et des améliorations successives. Mais ils avaient complètement oublié qu’ils ne représentaient que les cinquante ou cent mille citoyens aisés des grandes villes et non pas les millions du pays tout entier. Cependant la machine avait fait son œuvre et avait rassemblé autour des grandes industries les ouvriers autrefois dispersés ; sous la conduite d’un homme éminent, le Dr. Victor Adler, se forma en Autriche un parti socialiste afin de faire triompher les revendications du prolétariat, qui réclamait un suffrage universel et égal pour tous ; dès qu’il eut été accordé ou plutôt enlevé de haute lutte, on s’aperçut quelle mince couche sociale avait été le libéralisme, encore qu’il se rachetât par sa haute valeur. Avec lui disparut dans la vie publique l’esprit de conciliation, les intérêts se heurtèrent, la lutte commença.
Je me souviens encore du jour de ma lointaine enfance qui marqua le tournant décisif dans l’ascension du parti socialiste autrichien ; les ouvriers, afin d’offrir aux yeux pour la première fois le spectacle de leur puissance et de leur masse, avaient donné le mot d’ordre de déclarer le premier mai jour férié des travailleurs et résolu de se rendre en cortège serré au Prater et d’y défiler dans l’avenue principale, où d’ordinaire, ce jour-là, seuls passaient les voitures et les équipages de l’aristocratie et de la riche bourgeoisie qui y avaient leur fête des fleurs. À cette nouvelle, la consternation paralysa la bonne bourgeoisie libérale. Les socialistes ! le mot évoquait alors en Allemagne et en Autriche une idée de sang et de terreur, comme autrefois le mot jacobins et depuis le mot bolchévistes ; au premier instant, on ne pouvait concevoir que cette bande rouge des faubourgs défilât sans mettre le feu aux maisons, piller les magasins et commettre toutes les violences imaginables. Une sorte de panique gagna de proche en proche. Toute la police de la ville et des environs fut postée à la rue du Prater, les troupes mises en réserve, prêtes à tirer. Pas un équipage, pas un fiacre n’osa s’aventurer du côté du Prater. Les commerçants abaissèrent leurs rideaux de fer, et je me souviens que mes parents nous défendirent sévèrement de mettre les pieds dans la rue en ce jour de terreur qui pouvait voir Vienne en feu. Rien ne se produisit. Les ouvriers s’avancèrent dans le Prater, avec leurs femmes et leurs enfants, en rangs serrés de quatre et avec une discipline exemplaire, chacun portant un œillet rouge, l’insigne du parti, piqué à sa boutonnière. Ils chantaient en marchant l’Internationale. Mais dans la belle verdure de la « Nobelallee », qu’ils foulaient pour la première fois, les enfants entonnèrent sans contrainte leurs chants d’école. Personne ne fut insulté, personne ne fut battu, les poings n’étaient pas fermés ; les policiers, les soldats souriaient aux manifestants dans un esprit de bonne camaraderie. Grâce à cette tenue irréprochable, il ne fut bientôt plus possible à la bourgeoisie de stigmatiser la classe ouvrière en la qualifiant de « bande révolutionnaire », on en vint, comme toujours, dans la vieille et sage Autriche, à des concessions réciproques ; on n’avait pas encore inventé le système actuel qui consiste à assommer les gens à coups de matraque et à les exterminer, l’idéal de l’humanité était encore vivant même chez les chefs de partis, bien qu’à la vérité, il commençât à défaillir.
L’œillet rouge n’avait pas plus tôt fait son apparition en tant qu’insigne de parti, qu’une autre fleur se montra subitement aux boutonnières, l’œillet blanc, signe distinctif du parti chrétien-social. (N’est-il pas touchant qu’on choisît encore des fleurs comme insignes des factions au lieu des bottes à revers, des poignards et des têtes de morts ?) Le chrétien-social, en tant que parti nettement petit-bourgeois, était en réalité la création naturelle que suscitait le mouvement prolétarien, et, au fond, il était comme lui un produit de la victoire de la machine sur le travail à la main. Car tandis que la machine, en rassemblant dans les usines des masses nombreuses, conférait aux ouvriers la puissance et l’ascension sociale, elle menaçait en même temps le petit artisanat. Les grandes maisons de commerce, la production massive tournaient à la ruine de la classe moyenne et des petits maîtres d’état avec leur activité purement manuelle. Ce mécontentement et ces inquiétudes furent exploités par un chef habile et populaire, le Dr. Karl Lueger, et avec sa devise : « Il faut aider les petites gens », il entraîna derrière lui toute la petite bourgeoisie et la classe moyenne aigrie, dont l’envie envers les privilégiés de la fortune était bien moindre que la crainte de tomber de sa bourgeoisie dans le prolétariat. C’était exactement la même couche inquiète de la population que plus tard Adolf Hitler rassembla autour de lui et dont il forma son premier contingent important de recrues, et Karl Lueger a été son modèle en un autre sens encore, en lui enseignant l’efficacité du mot d’ordre antisémite, qui désignait bien clairement et visiblement un adversaire au mécontentement des petits bourgeois et du même coup dérivait, sans qu’il y parût, sa haine qui couvait contre les grands propriétaires fonciers et la richesse féodale. Mais tout ce que la politique actuelle a contracté de vulgaire et de brutal, le terrifiant recul qui marque notre siècle, apparaît justement dans la comparaison de ces deux figures. Karl Lueger, personnage imposant avec sa grande barbe blonde et soyeuse, – le beau Karl, comme on l’appelait communément à Vienne, – avait une formation universitaire, et ce n’est pas en vain qu’il avait fait ses classes à une époque qui mettait la culture de l’esprit au-dessus de tout. Il savait parler au peuple sa langue ; il était véhément et spirituel, mais jusque dans ses discours les plus violents, – ou ceux que dans ce temps on éprouvait comme tels, – il ne dépassait jamais les bornes de la décence, et son Streicher, un certain mécanicien Schneider, qui opérait au moyen de contes absurdes de meurtres rituels et d’autres vulgarités, il prenait soin de le tenir en bride. Inattaquable et modeste dans sa vie privée, il conservait toujours avec ses adversaires une certaine noblesse, et son antisémitisme de principe ne l’avait pas empêché de demeurer bienveillant et obligeant à l’égard de ses anciens amis juifs. Quand son mouvement l’emporta enfin au conseil municipal viennois et qu’après deux refus de sanctionner son élection, l’empereur François-Joseph, qui avait l’antisémitisme en horreur, dut consentir qu’il fût créé bourgmestre, son administration des affaires de la cité demeura irréprochablement juste et même d’un esprit démocratique exemplaire ; les Juifs, qui avaient tremblé à ce triomphe du parti antisémite, continuèrent à jouir des mêmes droits que les autres et de la même considération. Le poison de la haine et la volonté de s’anéantir mutuellement ne coulaient pas encore dans le sang de cette génération.
Mais déjà paraissait une troisième fleur, le bleuet des blés, la fleur favorite de Bismarck et l’insigne du parti national allemand, lequel, – on ne le comprit pas à cette époque, – était consciemment révolutionnaire et travaillait avec une puissance de choc brutale à la destruction de la monarchie autrichienne, au profit d’une Grande Allemagne – rêvée avant Hitler, – sous une hégémonie prussienne et protestante. Pendant que le parti chrétien-social était ancré à Vienne et dans les campagnes, le socialisme dans les centres industriels, le parti national allemand recrutait ses membres presque exclusivement dans les marches de la Bohême et des pays alpins ; numériquement faible, il suppléait à ce défaut par une agressivité sauvage et une brutalité sans mesure. Ses quelques députés furent la terreur et, (dans l’ancien sens du terme) la honte du Parlement autrichien ; c’est dans leurs idées, dans leur technique qu’Hitler, lui aussi un Autrichien des marches, a son origine. C’est à Georg Schönerer qu’il a repris son mot d’ordre « Détachons-nous de Rome ! » qui fit que des milliers de nationaux allemands, – dociles à la manière allemande, – et afin d’exaspérer l’empereur et le clergé, passèrent du catholicisme au protestantisme ; c’est à lui qu’il a emprunté la théorie antisémite des races – « C’est dans la race que gît la cochonnerie », proclamait son illustre modèle, – à lui encore, et avant tout, l’intervention d’une troupe d’assaut brutale qui cognait à tort et à travers, et par là même la tactique consistant à intimider par la terreur qu’exerçait un petit groupe résolu une majorité numériquement bien supérieure, mais plus humainement passive. Ce que les S. A. faisaient pour le national-socialisme, dispersant les assemblées à coups de matraque de caoutchouc, assaillant de nuit leurs adversaires et les terrassant, les sociétés d’étudiants l’opéraient pour les nationaux allemands, instaurant sous le couvert de l’immunité académique une terreur du gourdin sans exemple, se déployant en lignes militairement organisées et qui obéissaient aux appels et aux coups de sifflet à l’occasion de chaque manifestation politique. Groupés en Burschenschaften (corporations d’étudiants) ainsi qu’on les appelait, le visage couturé de cicatrices, ivres et brutaux, ils étaient les maîtres de l’aula, parce qu’ils ne se bornaient pas à porter comme les autres des casquettes et des rubans, mais qu’ils étaient armés de pesants et durs gourdins ; sans cesse provocants, ils s’attaquaient tantôt aux étudiants slaves, tantôt aux juifs, aux catholiques ou aux italiens et chassaient de l’université les jeunes gens sans défense. À chaque Bummel (c’est ainsi qu’on appelait le samedi de la parade des étudiants) le sang coulait. La police qui, grâce au vieux privilège de l’Université n’avait pas le droit de pénétrer dans l’aula, considérait du dehors et sans pouvoir intervenir, les violences de ces lâches tapageurs, et devait se borner à emporter les blessés que ces apaches nationaux jetaient tout sanglants dans la rue en les précipitant au bas de l’escalier. Chaque fois que ce parti des nationaux allemands qui, s’ils n’avaient pas le nombre, avaient le verbe haut, voulaient emporter quelque chose de vive force, il envoyait en avant cette troupe d’assaut composée d’étudiants ; quand le comte Badeni, avec l’agrément de l’empereur et du Parlement, eut rendu une ordonnance des langues, qui devait établir la paix entre les nations de l’Autriche et aurait sans doute prolongé de plusieurs décennies l’existence de la monarchie, une petite bande de ces jeunes enragés occupa le Ring. Il fallut amener de la cavalerie, on sabra et on tira. Mais si forte était alors, durant cette époque si tragiquement faible et d’un libéralisme humanitaire si touchant, la répugnance qu’inspirait tout tumulte violent et toute effusion de sang, que le Gouvernement recula devant la terreur nationale allemande. Le chef du cabinet démissionna, et l’ordonnance des langues, qui était parfaitement loyale, fut révoquée. L’irruption de la brutalité dans la politique enregistrait son premier succès. Toutes les fissures et les fentes souterraines entre les races et les classes, que cet âge de conciliation avait replâtrées à grand’peine, se rouvrirent violemment et devinrent des abîmes et des gouffres. En réalité, au cours des dernières dix années du siècle passé, la guerre de tous contre tous avait déjà commencé en Autriche.
Nous autres jeunes gens, tout emmitouflés dans nos ambitions littéraires, ne remarquions que peu de choses de ces dangereuses transformations dans notre patrie ; nous n’avions d’yeux que pour les livres et les tableaux. Nous ne témoignions pas le moindre intérêt aux problèmes politiques et sociaux ; que signifiaient dans notre vie ces violentes querelles ? La ville s’agitait aux approches des élections et nous allions dans les bibliothèques. Les masses se levaient, et nous écrivions et discutions des poèmes. Nous ne voyions pas les signes de feu à la paroi ; et comme jadis le roi Balthazar, nous nous gorgions de tous les mets délicieux de l’art, sans jeter vers l’avenir des regards effrayés. Et ce n’est que des dizaines d’années plus tard, quand toits et murailles s’effondrèrent sur nos têtes, que nous reconnûmes que les fondations étaient depuis longtemps minées et qu’avec le siècle nouveau débutait la ruine de la liberté individuelle en Europe.
Au cours de ces huit années que nous passâmes dans les classes supérieures se produisit pour chacun de nous un fait des plus personnels : d’enfants de dix ans que nous étions en y entrant, nous devînmes peu à peu des jeunes gens pubères de seize, dix-sept, dix-huit ans, et la nature commença de réclamer ses droits. Cet éveil de la puberté paraît un problème purement personnel et avec lequel chaque adolescent a à lutter pour son compte à sa manière propre, et à première vue, il ne paraît nullement se prêter à une discussion publique. Mais pour notre génération cette crise produisit ses effets hors de sa sphère propre. Elle fit mûrir en nous un éveil dans un autre sens, car elle nous apprit pour la première fois à observer avec un esprit plus critique la société dans laquelle nous avions été élevés et ses conventions. Les enfants et même les jeunes gens sont en général disposés tout d’abord à s’adapter docilement aux lois de leur milieu. Mais ils ne se soumettent aux conventions qu’on leur impose que tant qu’ils voient que les autres aussi s’y conforment loyalement. Un seul manque de franchise chez ses maîtres et ses parents incite inévitablement le jeune homme à observer tout son entourage avec des regards soupçonneux et par là même plus aigus. Et nous ne fûmes pas longs à découvrir que toutes ces autorités auxquelles nous avions accordé notre confiance, que l’école, la famille et la morale publique, sur ce point précis de la sexualité, se montraient singulièrement insincères, – bien plus, qu’elles exigeaient de nous aussi en cette matière le secret et la dissimulation.
Car on pensait autrement de ces choses il y a trente ou quarante ans que dans notre monde actuel. Il n’est peut-être point de domaine de la vie publique, où, sous l’influence d’un ensemble de faits déterminants, – l’émancipation de la femme, la psychanalyse de Freud, le culte du corps dû au sport, l’indépendance acquise par la jeunesse, – se soit produite en l’espace d’une génération une transformation plus radicale que dans les relations des sexes. Si l’on essaie de formuler la différence entre la morale bourgeoise du XIXe siècle et les conceptions qui sont reçues aujourd’hui, plus libres et exemptes de préjugés, on se rapprochera peut-être le plus de la réalité en disant que cette époque esquivait craintivement le problème de la sexualité par le sentiment d’une insécurité intime. Des époques plus reculées, encore profondément religieuses, et singulièrement celles qui professaient un sévère puritanisme, s’étaient rendu les choses plus faciles. Pénétrées de la conviction que les désirs sensuels sont l’aiguillon du diable et que la jouissance du corps est la luxure et le péché, les autorités du Moyen Âge avaient abordé le problème en face et imposé leur dure morale au moyen de défenses rigoureuses et surtout dans la Genève calviniste, – par des sanctions impitoyables. Notre siècle en revanche, étant une époque plus tolérante et qui depuis longtemps ne croit plus au diable et croit à peine en Dieu, n’avait plus le courage d’un anathème aussi radical, mais il éprouvait la sexualité comme un élément anarchique et une cause de désordre qui ne se laissait pas incorporer dans son éthique et qu’on ne devait pas laisser paraître au grand jour, parce que toutes les formes de l’amour libre, extra-conjugal, étaient une atteinte à la « bienséance » bourgeoise. Dans ce conflit, cette époque inventa un singulier compromis. Sa morale se borna, non pas à interdire au jeune homme toute vie sexuelle, mais à exiger qu’il s’acquittât de cette fâcheuse affaire d’une manière qui ne se fît pas remarquer. Comme on ne pouvait bannir du monde la sexualité, du moins ne devait-elle pas être visible dans leur monde bien réglé. Ainsi par une convention tacite, toute cette embarrassante question n’était traitée ni à l’école, ni dans la famille, ni en public, et l’on étouffait tout ce qui pouvait y faire songer !
Pour nous, qui savons depuis Freud que qui cherche à chasser de la conscience des instincts naturels ne les élimine pas pour autant, mais les refoule dangereusement dans le subconscient, il nous est aisé de sourire de l’ignorance qu’attestait cette technique naïve de la dissimulation. Mais le dix-neuvième siècle était imbu de cette folie qu’on pouvait résoudre tous les conflits par la raison et que plus on cachait les choses naturelles, plus on en modérait les forces anarchiques ; si donc on n’instruisait aucunement les jeunes gens de sa présence, ils oublieraient leur propre sexualité. Dans cette folie qui se flattait de tempérer en ignorant, s’unissaient toutes les instances, et elles instauraient un boycott commun par un silence hermétique. L’école et l’église, le salon et la justice, le journal et le livre, la mode et les mœurs évitaient par principe toute allusion au problème, et la science elle-même, dont le véritable devoir serait d’aborder tous les problèmes avec la même impartialité, s’associait assez honteusement à ce « naturalia sunt turpia ». Elle aussi capitulait sous le prétexte qu’il n’était pas de la dignité de la science de traiter des thèmes aussi scabreux. Quels que soient les livres de ce temps que l’on feuillette, ouvrages philosophiques, juridiques et même médicaux, on trouvera que tous s’accordent unanimement à esquiver craintivement toute explication. Quand de savants juristes discutaient dans leurs congrès des méthodes propres à rendre plus humain le régime des prisons et des ravages moraux qu’engendrait la vie des pénitenciers, ils glissaient pudiquement à côté de ce problème central. Et pareillement les neurologues, bien qu’ils fussent parfaitement au clair sur l’étiologie de bien des troubles hystériques, n’osaient pas avouer ce qui en était : qu’on relise à cet égard dans Freud ce que son vénéré maître Charcot lui avait confié en privé, qu’il connaissait bien la véritable cause, mais qu’il ne l’avait jamais révélée publiquement. Moins que toute autre, celle qu’on appelait alors la « belle » littérature ne pouvait se risquer à produire une peinture sincère, précisément parce que son domaine se limitait à la représentation du beau esthétique. Tandis que dans les siècles précédents l’écrivain ne craignait pas d’offrir un tableau sincère et complet des mœurs de son époque, que l’on rencontre chez Defoe, chez l’abbé Prévost, chez Fielding et Rétif de la Bretonne des peintures qui ne sont point falsifiées de la réalité, cette époque dont je parle croyait ne pouvoir montrer que les sentiments élevés, non pas le pénible et le vrai. De tous les déportements, des ténèbres et des désordres de la jeunesse d’une grande ville, c’est à peine s’il se trouve quelque léger crayon dans la littérature du dix-neuvième siècle. Même quand un écrivain mentionnait audacieusement la prostitution, il croyait devoir l’ennoblir et parfumait son héroïne en « Dame aux Camélias ». Nous nous trouvons ainsi devant ce fait singulier que si un jeune homme d’aujourd’hui désireux de savoir comment la jeunesse d’hier et d’avant-hier soutenait les luttes que lui imposait son existence, outre les romans des plus grands maîtres de ce temps, les œuvres de Dickens et de Thackeray, de Gottfried Keller et de Bjornson, il n’y trouvera – à l’exception de Tolstoï et de Dostoïevski, lesquels, en leur qualité de Russes, se trouvent au-delà du pseudo-idéalisme européen, – qu’une peinture de faits sublimés et tempérés, parce que toute cette génération, cédant à la pression de l’époque, se trouvait empêchée de s’exprimer librement. Et rien ne montre plus nettement l’espèce de surexcitation presque hystérique de cette morale de nos devanciers et l’atmosphère aujourd’hui presque inconcevable qu’elle créait, que le seul fait que cette retenue littéraire elle-même se suffisait pas. Peut-on concevoir de nos jours qu’un roman aussi essentiellement vrai que Madame Bovary ait été interdit comme obscène par un tribunal français ? Que dans le temps de ma propre jeunesse les romans de Zola aient passé pour pornographiques et qu’un conteur épique d’un classicisme aussi rassurant que Thomas Hardy ait soulevé des tempêtes d’indignation en Angleterre et en Amérique ? Si retenus qu’ils fussent, ces livres avaient déjà trop trahi des réalités.
Mais c’est dans cet air étouffant et malsain, saturé d’effluves parfumés, que nous avons grandi. Cette morale du silence et de la dissimulation, aussi déloyale qu’anti-psychologique, a pesé sur notre jeunesse ainsi qu’un cauchemar, et comme les véritables documents littéraires qui pourraient éclairer ce chapitre de l’histoire des mœurs manquent, grâce à cette technique solidaire du silence, il ne sera pas facile de reconstituer ce qui est déjà devenu incroyable. Il reste cependant un fait, un témoignage qui a son éloquence ; il suffit de regarder à la mode, car la mode de chaque siècle, en manifestant aux yeux l’orientation du goût, trahit aussi involontairement la morale. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, en 1940, chaque fois que des femmes et des hommes de la société de 1900 sont projetés sur l’écran dans leurs costumes d’alors, le public de toutes les villes, de tous les villages d’Europe ou d’Amérique manifeste une gaîté irrésistible et unanime. Les hommes les plus naïfs d’aujourd’hui rient de ces étranges personnages d’hier comme de caricatures, de fous costumés en dépit du naturel, du confort, de l’hygiène, de la commodité ; et à nous-mêmes, qui avons vu nos mères, nos tantes et nos amies dans ces robes absurdes, et qui étions vêtus au temps de notre enfance d’une manière tout aussi ridicule, il nous apparaît comme un rêve fantastique qu’une génération tout entière ait pu se soumettre sans résistance à une manière aussi stupide de s’habiller. Déjà la mode masculine des hauts cols raides, des « parricides », comme on les appelait, qui rendaient impossible tout mouvement aisé, des noirs habits de cérémonie qui balançaient leurs queues, des hauts de forme qui font songer à des tuyaux de poêle, excitent l’hilarité ; mais combien plus la « dame » d’autrefois avec sa mise pénible et laborieuse qui, dans chacune de ses particularités fait violence à la nature ! Serrée au milieu du corps par un corset de dures baleines qui lui composait une taille de guêpe, la robe enflée en forme de gigantesque cloche, le cou engoncé jusqu’au menton, les pieds couverts jusqu’aux orteils, la chevelure, avec ses innombrables bouclettes, ses vrilles et ses tresses, érigée en tour sous un chapeau monstrueux qui branlait avec majesté, les mains enfoncées dans des gants même par les plus chaudes journées d’été, ce personnage désormais historique de la « dame », malgré le parfum qui l’environnait de ses effluves, malgré les parures dont elle était chargée, les dentelles précieuses, les ruches et les voiles, fait l’effet d’un être misérable et digne de pitié, paralysé dans toute son action. Au premier coup d’œil on se rend compte qu’une femme cuirassée d’une telle toilette comme un chevalier de son armure ne peut plus se mouvoir librement, avec légèreté et spontanéité, que chaque mouvement, chaque geste et, en fin de compte, que tout son comportement doit se faire artificiel, guindé, en un mot, contraire à la nature dans un tel costume. Le seul fait de se mettre en « dame », – sans parler de l’éducation mondaine, – le fait de se vêtir et de se dévêtir représentait une opération compliquée et qui était absolument impossible sans une aide étrangère. Tout d’abord il fallait boucler par derrière, de la taille jusqu’au cou, une foule de portes et d’agrafes, la femme de chambre devait déployer toutes ses forces pour refermer le corset, les longs cheveux – je rappelle aux jeunes gens que toutes les Européennes d’il y a trente ans, à l’exception de quelques douzaines d’étudiantes russes, déroulaient leur chevelure jusqu’aux hanches – étaient frisés, appliqués, brossés, arrangés, dressés en tour par une coiffeuse qui paraissait chaque matin avec une légion d’épingles, d’agrafes et de peignes et travaillait à grand renfort de fers et de papillotes, avant qu’on déguisât son apparence en l’enveloppant de toutes ces pelures d’oignons, les jupons, les camisoles et les jaquettes jusqu’à ce que le dernier vestige de ses formes féminines et personnelles eût complètement disparu. Mais ce non-sens avait son sens secret. Les lignes du corps d’une femme devaient être si bien dissimulées par ces opérations que même le nouveau marié au repas de noces ne pouvait pas se douter le moins du monde si la future compagne de sa vie avait la taille droite ou déviée, si elle était grasse ou maigre, si elle avait les jambes courtes ou longues ou tordues ; cette époque « morale » ne considérait nullement comme répréhensible d’user des moyens artificiels pour donner plus d’abondance à la chevelure, à la poitrine et à d’autres parties du corps, afin de faire illusion et de s’adapter ainsi à l’idéal de beauté généralement reçu. Plus une femme devait faire l’effet d’une « dame », moins ses formes naturelles devaient être reconnaissables ; au fond la mode, avec son principe bien évident, ne faisait que servir docilement la tendance générale de la morale de ce temps, dont le souci capital était de cacher et de dissimuler.
Mais cette sage morale oubliait complètement que quand on ferme la porte au diable, il force ordinairement l’entrée par la cheminée ou une porte de derrière. Ce qui frappe aujourd’hui nos regards ingénus dans ces costumes qui prétendaient désespérément cacher toute trace de peau nue ou de saine croissance, ce n’est nullement leur décence, mais au contraire la façon provocante au point d’en être pénible dont cette mode faisait ressortir la polarité des sexes. Tandis que le jeune homme et la jeune femme de notre temps, tous deux grands et sveltes, tous deux imberbes et portant les cheveux courts, s’adaptent extérieurement l’un à l’autre en toute bonne camaraderie, à cette époque les sexes se différenciaient autant qu’il était possible. Les hommes étalaient de longues barbes ou tout au moins tordaient en crocs d’énormes moustaches comme attributs de loin reconnaissables de leur virilité, tandis que chez la femme le corset rendait ostensibles les seins, le caractère distinctif de leur sexe. Le sexe dit fort accusait aussi son opposition au sexe faible dans la tenue qu’on réclamait de lui, l’homme énergique, chevaleresque et agressif, la femme craintive, timide et se tenant sur la défensive, – le chasseur et sa proie au lieu de deux égaux. Cette tension peu naturelle qui se manifestait dans l’attitude extérieure devait renforcer aussi la tension intérieure entre les deux pôles, l’érotisme, et ainsi, grâce à cette méthode si peu psychologique de la dissimulation et du silence, la société d’alors obtenait exactement le contraire de ce qu’elle attendait. Car, enfin, comme dans sa crainte et sa pruderie, elle était constamment à l’affût de ce qui pouvait blesser les mœurs dans toutes les manifestations de la vie, dans la littérature, dans l’art, dans le vêtement, afin d’éviter toute excitation, elle était forcée en réalité de penser sans cesse aux choses immorales. Comme elle était sans répit attentive à ce qui pouvait être inconvenant, elle se trouvait dans un perpétuel état d’inquiétude ; toujours les « convenances » semblaient à ce monde-là courir un danger mortel ; à chaque geste, à chaque parole. Peut-être comprendra-t-on encore aujourd’hui que dans ce temps on eût considéré comme un crime qu’une femme eût mis un pantalon pour le sport ou pour le jeu. Mais comment faire comprendre la pruderie hystérique qui interdisait à une dame d’alors de proférer seulement le mot « pantalon » ? Il lui fallait, si elle faisait mention de l’existence d’un objet aussi dangereux pour les sens qu’un pantalon d’homme, choisir un terme plus innocent (Beinkleider) ou la périphrase qu’on avait inventée dans son milieu « les inexprimables ». Il était parfaitement inconcevable que deux jeunes gens de même condition, mais de sexes différents, pussent faire une excursion sans surveillance, – ou plutôt la première pensée était qu’il pourrait « arriver » quelque chose. On ne permettait aux jeunes gens de se trouver ensemble que si quelque personne chargée de la surveillance, mère ou gouvernante, accompagnait tous leurs pas. On aurait jugé scandaleux que des jeunes filles jouassent au tennis en jupe trotteuse ou les bras nus, même par les étés brûlants, et quand une femme bien élevée croisait les jambes en société, on trouvait que cela choquait épouvantablement les bons usages, parce qu’ainsi elle aurait pu découvrir ses chevilles sous l’ourlet de la robe. On ne permettait pas même aux éléments, au soleil, à l’air et à l’eau, d’entrer en contact avec la peau nue d’une femme. En pleine mer, elles avançaient péniblement dans de lourds costumes, vêtues du cou jusqu’aux talons. Dans les pensionnats et les couvents, les jeunes filles, afin d’oublier qu’elles avaient un corps, prenaient leurs bains domestiques affublées de longues chemises blanches. Ce n’est ni une légende ni une exagération de prétendre que des femmes sont mortes vieilles sans que personne, à l’exception de l’accoucheur, du mari et du laveur de cadavres, eût vu de leur corps ni la ligne des épaules ni les genoux. Tout cela paraît aujourd’hui, après quarante ans, pur conte de fées ou amplification humoristique. Mais cette crainte de tout ce qui est corporel et naturel avait pénétré des classes les plus élevées jusqu’aux plus basses avec la véhémence d’une véritable névrose. Peut-on se représenter aujourd’hui que, vers la fin du siècle passé, quand les premières femmes se risquèrent à bicyclette ou montèrent à cheval sur une selle d’homme, les paysans jetaient des pierres à ces effrontées ? Qu’en un temps où j’allais encore à l’école, les journaux de Vienne remplissaient des colonnes de discussions sur la nouveauté scandaleuse qui voulait que les ballerines de l’opéra dansassent sans bas de tricot ? Que ce fut une sensation sans égale, quand Isadora Duncan, dans ses Danses parfaitement classiques, montra pour la première fois sous sa tunique, laquelle heureusement, descendait assez bas, ses plantes nues au lieu des traditionnels escarpins de soie ? En maintenant qu’on se représente des jeunes gens qui grandissaient à une pareille époque et avaient les yeux bien ouverts, et combien risibles devaient leur paraître ces craintes pour la décence perpétuellement menacée, dès qu’ils avaient une fois reconnu que ce léger manteau des mœurs, qu’on voulait jeter mystérieusement sur toutes ces choses, était usé jusqu’à la corde, plein de déchirures et de trous. Et après tout, l’on ne pouvait pas éviter que l’un des cinquante lycéens ne rencontrât son professeur dans quelque ruelle obscure ou qu’il surprît certains propos dans le cercle de famille par lesquels il apprenait qu’un tel, qui affectait des airs particulièrement respectables, avait divers péchés sur la conscience. En réalité rien n’augmentait et n’échauffait davantage notre curiosité que cette technique maladroite de la dissimulation ; et comme on ne voulait pas laisser librement et ouvertement son cours aux choses naturelles, la curiosité s’aménageait dans une grande ville ses canaux souterrains et pas toujours très propres. Dans tous les états, grâce à cette contrainte, on sentait chez la jeunesse, une surexcitation souterraine qui se manifestait d’une manière enfantine et maladroite. On ne trouvait guère de clôture ou de retrait qui ne fût barbouillé d’inscriptions ou de dessins obscènes, d’établissement de bains dont les parois du côté réservé aux dames, ne fussent percées de trous analogues à ceux que laissent les nœuds du bois. Des industries secrètes, qui ont périclité depuis longtemps, à mesure que les mœurs se sont faites plus naturelles, étaient en pleine floraison, et avant tout celle des photographies de nus que, dans toutes les auberges, des colporteurs passaient par-dessous la table aux adolescents.
Ou encore celle de la littérature pornographique répandue « sous le manteau » – car la littérature sérieuse devait forcément être idéaliste et prudente, – des livres de la pire espèce, imprimés sur de mauvais papier, écrits dans une langue détestable et que cependant on s’arrachait, comme aussi des publications dites « piquantes », et telles qu’on ne pourrait plus les trouver aujourd’hui aussi lascives et répugnantes. À côté du Burgtheater qui avait à servir l’idéal de l’époque avec toute sa noblesse de pensée et sa pureté immaculée, il y avait des théâtres et des cabarets qui se mettaient au service de la grivoiserie la plus vulgaire ; partout ce qu’on voulait empêcher se frayait des chemins détournés. C’est ainsi qu’au fond cette génération à laquelle on refusait tout éclaircissement et toute fréquentation innocente de l’autre sexe se trouvait avoir mille fois plus de dispositions à l’érotisme que la jeunesse d’aujourd’hui avec sa plus grande liberté en amour. Car tout ce qui est refusé occupe le désir, la seule défense irrite la convoitise, et moins les yeux avaient à voir, les oreilles à entendre, plus la pensée se repaissait de rêves. Moins le corps recevait d’air, de lumière et de soleil, plus les sens s’échauffaient. En somme cette pression que la société exerçait sur notre jeunesse avait fait mûrir en nous, au lieu d’une plus haute moralité, la méfiance et l’amertume à l’égard de toutes les autorités. Dès le premier jour de notre éveil, nous sentîmes d’instinct qu’avec toutes ses réticences et ses voiles, cette morale déloyale prétendait nous frustrer de ce qui appartenait de plein droit à notre âge et qu’elle sacrifiait notre volonté de droiture à une convention qui n’était depuis longtemps qu’un mensonge.
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Cette « morale de la société », qui, d’une part, admettait l’existence de la sexualité et son assouvissement naturel dans le privé, et d’autre part ne voulait à aucun prix la reconnaître publiquement, était doublement mensongère. Car tandis qu’avec les jeunes gens elle fermait un œil, clignait de l’autre pour les encourager à jeter leur gourme, avec les femmes, elle fermait craintivement les deux yeux et se faisait aveugle. Qu’un homme éprouvât des désirs et eût le droit de les éprouver, la convention était bien obligée de l’avouer tacitement. Mais qu’une femme pareillement pût y être sujette, que la Création, pour l’accomplissement de ses desseins éternels, eût besoin aussi d’une polarité féminine, le reconnaître loyalement eût été offenser la notion de la « sainteté de la femme ». C’est pourquoi, à l’époque préfreudienne, on admettait d’un commun accord comme un axiome qu’une femme n’éprouvait pas de désirs sensuels tant qu’elle n’avait pas été éveillée par l’homme, ce qui, bien entendu, n’était officiellement autorisé que dans le mariage. Mais comme l’air, – surtout à Vienne – était infecté, même dans ces temps de moralité, par de dangereux miasmes érotiques, une fille de bonne famille devait vivre dans une atmosphère parfaitement stérilisée depuis sa naissance jusqu’au jour où elle quitterait l’autel en compagnie de son mari. Pour protéger les jeunes filles, on ne les laissait pas un instant seules. Elles avaient une gouvernante qui avait à veiller qu’elles ne fissent pour rien au monde un pas hors de la maison sans être suivies, on les accompagnait à l’école, à la leçon de danse et de musique, on les en ramenait. On contrôlait tous les livres qu’elles lisaient, et, avant tout, les jeunes filles étaient constamment occupées afin de les distraire des pensées dangereuses qui auraient pu les assaillir. Il leur fallait s’exercer au piano, chanter, dessiner, apprendre des langues étrangères, l’histoire de l’art et de la littérature, on les cultivait jusqu’à leur fausser l’esprit. Mais tandis qu’on s’efforçait ainsi de les former et de les élever le mieux possible en vue du monde où elles devaient paraître, en même temps on prenait soin qu’elles demeurassent sur toutes les choses naturelles dans une ignorance qui est pour nous aujourd’hui inconcevable. Une jeune fille de bonne famille ne devait avoir aucune idée de la conformation du corps masculin, ne devait pas savoir comment les enfants viennent au monde, car un ange ne devait pas seulement se marier vierge de corps, mais aussi l’âme absolument pure. « Bien élevée » était alors pour une jeune fille synonyme d’étrangère à la vie ; et beaucoup de femmes de ce temps le sont demeurées toute leur vie. Je m’amuse encore aujourd’hui de l’histoire grotesque d’une de mes tantes qui, dans sa nuit de noces, retourna à une heure du matin au domicile de ses parents, sonna l’alarme, déclara qu’elle ne reverrait plus l’être abominable à qui on l’avait mariée, que c’était un fou et un monstre, qu’il avait très sérieusement prétendu la déshabiller. Elle n’avait pu se sauver qu’avec peine de ce désir évidemment maladif.
Maintenant je ne puis me défendre d’avouer que cette ignorance des jeunes filles d’alors leur conférait d’autre part un charme mystérieux. Ces créatures en traîne soupçonnaient qu’à côté de leur propre monde s’en dissimulait un autre dont elles ne savaient rien et ne devaient rien savoir, et cela les rendait curieuses, exaltées, rêveuses, les remplissait d’aspirations et les troublait d’une manière très séduisante. Quand on les saluait dans la rue, elles rougissaient – y a-t-il aujourd’hui encore des jeunes filles qui rougissent ? Quand elles étaient entre elles, elles chuchotaient et riaient sans trêve, comme si elles eussent été légèrement ivres. Dans l’attente de tout cet inconnu dont elles étaient bannies, elles rêvaient une existence romantique, mais en même temps leur pudeur s’effarouchait de laisser soupçonner à quel point leur corps aspirait à des caresses dont elles ne savaient rien de précis. Une sorte de léger égarement irritait perpétuellement toutes leurs manières. Elles marchaient autrement que les jeunes filles d’aujourd’hui, dont le corps a été trempé par le sport, qui se meuvent légèrement et avec aisance parmi les jeunes gens comme entre leurs pareils ; à mille pas on pouvait distinguer à l’allure et à l’attitude une jeune fille d’une femme qui avait connu un homme. Elles étaient plus jeunes filles que les jeunes filles d’aujourd’hui et moins femmes, analogues dans leur être à la délicatesse exotique des plantes de serre qui ont été cultivées dans une maison de verre, dans une atmosphère artificiellement surchauffée, et protégées contre tous les souffles malfaisants : produits amendés avec art d’une certaine éducation et d’une certaine culture.
Mais c’est ainsi que la société d’alors voulait la jeune fille, sotte et niaise, bien élevée et sans soupçons, curieuse et prude, dénuée de sûreté et de sens pratique, et, grâce à cette éducation, qui la faisait étrangère à la vie, destinée dans le mariage à être formée et conduite passivement par l’homme. La coutume semblait la protéger comme le symbole de son plus secret idéal, de la modestie féminine, de la virginité, d’une perfection qui n’avait plus rien de terrestre. Mais quelle tragédie aussi, quand une de ces jeunes filles laissait échapper le temps, quand à vingt-cinq ans, à trente ans, elle n’était pas encore mariée ! Car la convention réclamait impitoyablement qu’une fille même de trente ans sortît sans défaillance de cet état d’inexpérience, de cette absence de désirs et de cette naïveté qui depuis longtemps ne convenaient plus à son âge, et cela en considération de la « famille » et des « mœurs ». Alors le plus souvent la délicate image se transformait en une dure et cruelle caricature. La jeune fille célibataire devenait une fille qui a coiffé sainte Catherine, puis une vieille fille aux dépens de laquelle s’exerçait la verve insipide des publications humoristiques. Celui qui parcourrait aujourd’hui une ancienne série des Fliegende Blätter ou d’autres périodiques du même genre, trouverait avec effroi dans chaque numéro les plus stupides plaisanteries sur les filles vieillissantes qui, les nerfs malades, ne savent pas dissimuler leur besoin naturel d’amour. Au lieu de reconnaître la tragédie qui se joue dans ces existences sacrifiées, lesquelles ont dû étouffer, pour l’amour de la famille et de leur bon renom, les exigences de la nature, leur désir d’amour et leur instinct maternel, on les raillait avec une incompréhension qui nous dégoûte aujourd’hui. Mais une société est toujours la plus cruelle à l’égard de ceux qui trahissent son secret et l’exposent en public, quand elle perpétue un forfait contre la nature par son défaut de franchise.
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Si la convention bourgeoise s’efforçait alors désespérément de maintenir intangible cette fiction qu’une femme de la bonne société n’a pas de sexualité et n’en peut pas avoir tant qu’elle n’est pas mariée, – toute autre union en faisait une « personne immorale », un outcast de la famille – on était bien forcé, cependant, de convenir que de tels instincts existaient chez le jeune homme. Comme l’expérience enseignait qu’on ne pouvait pas empêcher les jeunes gens devenus nubiles d’exercer leur vita sexualis, on s’en tenait à ce vœu modeste qu’ils goûtent leurs plaisirs indignes extra muros de la coutume sacrée. De même que les villes, sous les rues bien balayées, avec leurs magasins luxueux et leurs élégantes promenades, recèlent des canalisations souterraines dans lesquelles se déverse la fange des cloaques, toute la vie sexuelle de la jeunesse devait se jouer invisible sous la surface morale de la « société ». On ne s’inquiétait pas des dangers auxquels s’exposait ainsi le jeune homme et dans quelles sphères il pouvait se commettre, et l’école aussi bien que la famille s’abstenaient peureusement de l’éclairer sur cet article. Ici et là se trouvaient bien quelques pères prévoyants ou, comme on disait alors, d’esprit éclairé, qui, dès que leur fils montrait les premiers indices d’une barbe naissante, entreprenaient de le guider dans la bonne voie. On faisait venir le médecin de la famille qui prenait occasion de prier le jeune homme de le suivre dans une chambre, essuyait consciencieusement les verres de ses lunettes avant d’entamer une conférence sur le danger des maladies vénériennes et recommandait instamment au garçon, qui, ordinairement, s’était déjà fort bien instruit par sa propre expérience, d’éviter les excès et de ne pas négliger certaines mesures de précaution. D’autres pères usaient d’un moyen encore plus singulier ; ils engageaient dans la maison une jolie servante dont la tâche était d’initier pratiquement le jeune gaillard. Car il leur paraissait préférable que le jeune homme s’acquittât de cette fâcheuse affaire sous leur propre toit : ainsi le décorum extérieur était sauf et le danger éliminé qu’il pût tomber entre les mains de quelque « personne raffinée ». Une seule méthode d’éclairer la jeunesse demeurait résolument proscrite selon toutes les règles en usage : celle qu’eût conseillée la franchise et la sincérité.
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Quelles possibilités s’offraient ainsi pour un jeune homme de la classe bourgeoise ? Dans toutes les autres, dans ce qu’on appelait les classes inférieures, ce problème n’en était pas un. À la campagne, le valet couchait avec une servante à dix-sept ans, et si ces relations avaient des suites, cela n’était d’aucune conséquence ; dans la plupart de nos villages alpestres le nombre des bâtards dépassait de beaucoup celui des enfants légitimes. Dans le prolétariat, l’ouvrier, avant de pouvoir se marier, vivait en concubinage avec une ouvrière. Chez les Juifs orthodoxes de la Galicie, on procurait une fiancée au garçon de dix-sept ans, alors qu’il était à peine nubile, et à quarante il pouvait être grand-père. Ce n’est que dans notre société bourgeoise que le vrai remède, le mariage précoce, était proscrit, parce qu’aucun père de famille n’aurait confié sa fille à un jeune homme de vingt ou vingt-deux ans, car on estimait qu’un être aussi « jeune » n’était pas encore assez mûr. Ici encore se dévoilait une insincérité profonde, car le calendrier bourgeois ne concordait nullement avec celui de la nature. Tandis que pour celle-ci un jeune homme était nubile à seize ou dix-sept ans, pour la société il ne le devenait que quand il s’était fait une « position », c’est-à-dire guère avant sa vingt-cinq ou sa vingt-sixième année. Ainsi se produisait un intervalle artificiel de six, huit ou dix ans entre la véritable nubilité et celle de la société, durant lequel le jeune homme avait à pourvoir lui-même à ses « occasions » ou à ses « aventures ».
Cette époque ne lui en offrait pas trop de possibilités. Très peu de gens particulièrement riches pouvaient s’accorder le luxe d’« entretenir » une maîtresse, c’est-à-dire de lui procurer un logement et de pourvoir à tous ses besoins. Pareillement ce n’est que pour un petit nombre de privilégiés que se réalisait l’idéal de l’amour selon les conceptions littéraires du temps, – le seul qui pût être peint dans les romans, – l’union avec une femme mariée. Les autres se rabattaient sur les demoiselles de magasin et les servantes de brasserie, ce qui procurait peu de satisfaction intérieure. Car dans ces temps qui ont précédé l’émancipation de la femme et leur participation autonome à la vie publique, seules les jeunes filles de la plus basse origine prolétarienne disposaient, d’une part, d’assez d’insouciance et, d’autre part, d’assez de liberté pour contracter de telles unions précaires sans intentions sérieuses de mariage. Mal vêtues, fourbues par un travail journalier de douze heures déplorablement mal payé, peu soignées, – une salle de bains était alors le privilège des familles riches, – élevées dans un milieu mesquin, ces pauvres créatures étaient tellement au-dessous du niveau de leurs amants que ceux-ci rougissaient le plus souvent de paraître avec elles en public. Il est vrai que la prévoyante convention avait inventé des mesures particulières pour remédier à cette pénible situation, les chambres dites particulières où l’on pouvait souper avec une jeune fille sans être vu ; et tout le reste se passait dans les petits hôtels des sombres ruelles latérales, qui servaient exclusivement à ce trafic. Mais toutes ces rencontres devaient demeurer fugitives et sans véritable beauté, il y entrait plus de sexualité que d’amour, parce qu’on les expédiait hâtivement et furtivement comme une chose défendue. Puis il y avait encore la possibilité de relations avec l’un de ces êtres amphibies qui pour une part étaient du monde et pour une autre n’en étaient pas, actrices, danseuses, artistes, les femmes éternellement « émancipées » de ce temps-là. Mais dans l’ensemble, le fondement de la vie érotique en dehors du mariage demeurait la prostitution ; elle représentait en quelque sorte la sombre voûte de la cave au-dessus de laquelle s’élevait le somptueux édifice de la société bourgeoise avec sa façade éblouissante, immaculée.
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La génération actuelle ne saurait plus guère se représenter l’effrayante extension de la prostitution en Europe jusqu’à la guerre mondiale. Tandis qu’aujourd’hui on rencontre aussi rarement des prostituées dans les rues des grandes villes que sur les chaussées des voitures traînées par des chevaux, les trottoirs fourmillaient à tel point de femmes vénales qu’il était plus difficile de les éviter que de les trouver. À quoi s’ajoutaient encore les innombrables « maisons closes », les boîtes de nuit, les cabarets, les bals avec leurs danseuses et leurs chanteuses, les bars avec leurs entraîneuses. La chair féminine s’offrait alors publiquement à chaque heure et dans tous les prix, et il n’en coûtait ni plus de temps ni plus de peine à un homme qui voulait se procurer une femme pour un quart d’heure, pour une heure ou pour une nuit, que s’il voulait acheter un journal ou un paquet de cigarettes. Rien ne me paraît confirmer mieux à quel point les formes de la vie et de l’amour ont gagné de nos jours en honnêteté et en naturel que ce fait qu’il est devenu possible à la jeunesse d’aujourd’hui de se passer de cette institution naguère indispensable, et que ce n’est pas la police, que ce ne sont pas les lois qui ont à peu près banni la prostitution de notre monde, mais que ce produit tragique d’une fausse morale s’est résorbé de lui-même, à quelques traces près, faute de demande.
La position officielle de l’État et de sa morale en face de cette sombre affaire n’a jamais été très confortable. Du point de vue des bonnes mœurs, on n’osait pas ouvertement reconnaître à une femme le droit de se vendre, d’autre part du point de vue de l’hygiène, on ne pouvait se passer de la prostitution, qui canalisait la très gênante sexualité extra-conjugale. C’est ainsi que les autorités cherchèrent à s’en tirer par une équivoque en établissant une distinction entre la prostitution secrète que l’État combattait comme immorale et dangereuse, et une prostitution permise, qui était munie d’une sorte de patente et frappée d’une taxe. Une fille qui avait décidé de se faire prostituée obtenait de la police une concession spéciale et, à titre de certificat, un livret personnel. Si elle se soumettait au contrôle de la police et satisfaisait à l’obligation de passer deux fois par semaine la visite médicale, elle avait acquis le droit professionnel de louer son corps. Son industrie était reconnue comme une profession entre toutes les autres professions, mais – et c’est ici que la morale intervenait lourdement – elle n’était pas pleinement reconnue. C’est ainsi, par exemple, qu’une prostituée qui avait vendu à un homme sa marchandise, c’est-à-dire son corps, ne pouvait pas porter plainte s’il refusait ensuite de payer le prix convenu. Sa réclamation était subitement devenue immorale – ob turpem causam, ainsi que le motivait la loi, – et elle ne trouvait point d’assistance auprès de l’autorité.
C’est à des particularités de ce genre que l’on sentait la contradiction dans une conception qui d’une part, enrôlait ces femmes dans les cadres d’une profession autorisée par l’État, et en même temps les excluait personnellement du droit commun comme outcasts. Mais le véritable mensonge apparaissait dans l’application : toutes ces restrictions ne valaient que pour les classes les plus pauvres. Une danseuse de ballet que tout homme à Vienne pouvait avoir à toute heure pour deux cents couronnes, comme la fille des rues se donnait pour deux couronnes, n’avait, bien entendu, pas besoin de certificat ; bien plus, les journaux mentionnaient au nombre des notabilités la présence aux courses ou au derby des grandes demi-mondaines, précisément parce qu’elles appartenaient déjà à la « bonne société ». Pareillement certaines des entremetteuses distinguées qui fournissaient la cour, l’aristocratie et la riche bourgeoisie de marchandise de luxe se trouvaient en conflit avec la loi qui punissait d’emprisonnement le maquerellage. La sévère discipline, la surveillance impitoyable et la mise au ban de la société n’étaient en vigueur que dans l’armée des milliers et des milliers de femmes qui avaient à défendre contre les formes libres et naturelles de l’amour, avec leur corps et leur âme humiliée, une vieille conception morale depuis longtemps minée.
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Cette formidable armée de la prostitution – comme l’armée proprement dite a ses diverses armes, cavalerie, artillerie, infanterie, artillerie de forteresse, – était divisée en espèces distinctes. À l’artillerie de forteresse correspondrait le mieux, dans la prostitution, ce groupe qui occupait exclusivement certaines rues déterminées de la ville comme leur quartier. C’était le plus souvent les régions où au Moyen Âge se dressait le gibet, ou une léproserie, ou un cimetière, où les irréguliers, les bourreaux et tous ceux qui étaient au ban de la société trouvaient un abri, c’est-à-dire des régions où la bourgeoisie évitait d’habiter depuis des siècles. Là les autorités concédaient certaines rues pour en faire un marché d’amour ; comme dans le Yoshiwara, au Japon, ou le marché aux poissons du Caire, deux cents, cinq cents femmes étaient assises porte à porte, l’une à côté de l’autre, et s’offraient à la vue aux fenêtres de leurs rez-de-chaussée, marchandise à bon marché, qui travaillait en deux équipes, celle de jour et celle de nuit. À la cavalerie ou à l’infanterie correspondait la prostitution ambulante, les innombrables filles vénales qui cherchaient des clients dans la rue. À Vienne on les appelait communément les « filles de la ligne » parce que la police limitait par une ligne invisible le trottoir qui leur était assigné pour leur racolage ; jour et nuit, jusqu’au crépuscule du matin, même par le gel et la pluie, elles traînaient dans les rues leur fausse élégance péniblement achetée, contraignaient pour chaque passant à un sourire séducteur leur visage déjà fatigué et mal fardé. Et toutes les villes me semblent plus belles et plus humaines maintenant que les rues ne sont plus peuplées par ces bandes de femmes affamées et tristes, qui, sans plaisir, vendaient le plaisir et qui, dans leur interminable promenade d’un angle à un autre, finissaient par prendre toutes inévitablement le même chemin : celui de l’hôpital.
Mais ces masses elles-mêmes ne suffisaient pas à la consommation permanente. Plusieurs voulaient plus de commodité et de discrétion et méprisaient de poursuivre dans les rues ces chauve-souris voltigeantes ou ces tristes oiseaux de paradis. Ils voulaient un amour plus confortable, avec de la chaleur et de la lumière, de la musique et de la danse et un semblant de luxe. Pour ces clients il y avait les maisons closes, les bordels. Là les filles se rassemblaient dans un « salon » aménagé avec un faux luxe, les unes en toilettes de dames, les autres dans des négligés non équivoques. Un pianiste faisait de la musique, on buvait, on dansait, on bavardait jusqu’à ce que les couples se retirassent discrètement dans leurs chambres à coucher ; dans plusieurs des bordels élégants, surtout de Paris et de Milan, qui jouissaient d’une certaine réputation internationale, un esprit naïf pouvait se donner l’illusion d’avoir été invité dans une maison privée avec des dames de compagnie un peu pétulantes. À première vue ces filles avaient dans ces établissements un sort plus enviable que les promeneuses des trottoirs. Elles n’avaient pas à errer dans les rues boueuses, par le vent et la pluie, elles se tenaient dans des chambres bien chauffées, recevaient de bons vêtements, la nourriture et surtout la boisson en abondance. En revanche elles étaient véritablement les prisonnières de leurs hôtesses, qui leur imposaient les habits qu’elles portaient à des prix usuraires et faisaient de leurs mémoires de pension de tels chefs-d’œuvre de comptabilité que la fille la plus active et la plus endurante demeurait toujours en quelque sorte leur débitrice et ne pouvait jamais quitter la maison de son plein gré.
Il serait passionnant d’écrire l’histoire secrète de plusieurs de ces maisons, et ce serait aussi un document essentiel sur la civilisation de cette époque, car elles recelaient les mystères les plus singuliers, naturellement bien connus des autorités qui, par ailleurs, se montraient si sévères. Il y avait là des portes secrètes et un escalier dérobé par où les membres de la plus haute société – on disait même de la cour, – pouvaient y faire des visites sans être aperçus par le commun des mortels. Il y avait des pièces lambrissées de glaces et d’autres qui permettaient de plonger le regard dans des chambres voisines, où des couples prenaient leurs ébats sans se douter de rien. Il y avait là les plus étranges travestis, depuis le costume de nonne jusqu’à celui de la ballerine, enfermés dans des vitrines et des bahuts à l’usage de certains fétichistes. Et c’est cette même ville, cette même société, cette même morale qui s’indignaient quand des jeunes filles montaient à bicyclette, qui déclaraient que c’était un outrage à la dignité de la science, quand Freud, dans sa manière tranquille, claire et pénétrante, établissait des vérités dont elles ne voulaient pas convenir. Ce même monde, qui défendait si pathétiquement la pureté de la femme, souffrait cet abominable trafic de soi-même, l’organisait et, qui pis est, en profitait.
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Qu’on ne se laisse donc pas égarer par les romans ou les nouvelles sentimentales de cette époque ; c’était pour la jeunesse un triste temps, les jeunes filles isolées hermétiquement de la vie et placées sous le contrôle de leur famille, les jeunes gens forcés à toute sorte de cachotteries et de dissimulations par une morale à laquelle, au fond, personne ne croyait, personne ne se soumettait. Des relations sans contrainte et loyales, celles qui selon la loi de la nature auraient donné à la jeunesse bonheur et félicité, n’étaient accordées qu’à une infime minorité. Et un homme de cette génération qui veut se rappeler de bonne foi ses premières rencontres avec des femmes ne trouvera que bien peu d’épisodes dont il puisse se souvenir avec une joie sans mélange. Car outre la contrainte sociale, qui vous engageait constamment à la prudence et au secret, un autre élément jetait son ombre sur la conscience à la suite et même au cours des plus tendres moments : la crainte de l’infection. En cela aussi la jeunesse d’alors était désavantagée par rapport à celle d’aujourd’hui, car il ne faut pas oublier qu’il y a quarante ans, les maladies vénériennes étaient cent fois plus répandues qu’aujourd’hui et surtout avaient des conséquences cent fois plus dangereuses et terribles, parce que la médecine d’alors n’avait pas trouvé le moyen de les combattre efficacement. Il n’y avait pas encore de possibilités scientifiques de les éliminer comme aujourd’hui, rapidement et radicalement, au point qu’elles ne constituent guère plus qu’un épisode. Tandis que de nos jours, dans les cliniques de petites ou de moyennes universités, il se passe souvent des semaines, grâce à la thérapeutique de Paul Ehrlich, sans que le professeur ordinaire puisse présenter à ses étudiants un seul cas de récente infection syphilitique, la statistique établissait alors que, chez les soldats et dans les grandes villes, sur dix jeunes gens un ou deux étaient déjà contaminés. Sans cesse on avertissait la jeunesse du danger qu’elle courait ; quand on parcourait les rues de Vienne, on pouvait constater qu’une maison sur six ou sept portait une plaque d’émail sur laquelle on pouvait lire : « Spécialiste pour les maladies de la peau et de l’appareil génital », et au danger de l’infection s’ajoutait encore l’horreur qu’inspiraient les procédés dégoûtants et humiliants des cures d’alors, dont le monde d’aujourd’hui ne sait plus rien. Pendant des semaines et des semaines le corps tout entier du syphilitique était frotté de mercure, ce qui avait pour effet la chute des dents et d’autres altérations graves de la santé ; la malheureuse victime d’un fâcheux hasard ne se sentait pas seulement souillée dans son âme, mais aussi dans son corps, et même après une cure aussi affreuse, le contaminé ne pouvait s’assurer sa vie durant que l’insidieux virus ne se réveillerait pas de son enkystement, atteignant la moelle épinière et paralysant ses membres ou provoquant un ramollissement du cerveau. C’est pourquoi il n’est pas surprenant qu’alors beaucoup de jeunes gens aient saisi un revolver, dès que le diagnostic était établi, car ils trouvaient insupportable le sentiment d’être suspects à eux-mêmes et à leurs plus proches parents en tant qu’incurables. À cela s’ajoutaient encore les autres soucis d’une vie sexuelle qui s’exerçait toujours dans le secret. Si je repasse honnêtement mes souvenirs, je ne vois pas un seul camarade de nos jeunes années qui n’ait paru un jour tout pâle et l’œil hagard, l’un parce qu’il était malade ou appréhendait la maladie, le second parce qu’il était victime d’un chantage à la suite d’un avortement, le troisième parce que l’argent lui manquait pour faire une cure à l’insu de sa famille, le quatrième parce qu’il ne savait comment payer la pension alimentaire d’un enfant qu’une sommelière lui attribuait, le cinquième parce que son portefeuille lui avait été volé dans un bordel et qu’il n’avait pas le courage de porter plainte. La jeunesse de cette époque pseudo-morale était donc bien plus dramatique et d’autre part plus malpropre, plus tendue et en même temps plus accablante que ne l’ont représentée les romans et les pièces de théâtre de ses poètes de cour. Comme à l’école et à la maison, dans la sphère d’Éros on n’accordait presque jamais à la jeunesse la liberté et le bonheur auxquels la destinait son âge.
Tout cela devait nécessairement être souligné dans un tableau fidèle de ce temps. Car souvent, quand je m’entretiens avec mes jeunes camarades de la génération d’après-guerre, il me faut presque user de violence pour les persuader que notre jeunesse n’était nullement privilégiée en comparaison de la leur. Sans doute nous avons joui de plus de libertés civiques que la génération d’aujourd’hui, laquelle est soumise au service militaire, au service du travail, dans beaucoup de pays à une idéologie des masses, et qui dans tous est en réalité livrée sans défense à l’arbitraire de la politique mondiale. Nous pouvions, sans être troublés, nous consacrer à notre art, à nos inclinations spirituelles, perfectionner notre vie intérieure, d’une manière plus personnelle et plus individuelle. Une existence cosmopolite nous était possible, le monde entier nous étant ouvert. Nous pouvions voyager sans passeport et sans congé partout où il nous plaisait, personne n’examinait nos opinions, notre origine, notre race ou notre religion. Nous avions en fait, – je ne le nie pas, – infiniment plus de liberté individuelle, et nous ne nous y sommes pas seulement attachés, nous en avons profité. Mais comme Frédéric Hebbel le disait un jour fort joliment : « Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe. » Rarement l’un et l’autre sont accordés à la même génération ; si les mœurs laissent à l’homme quelque liberté, c’est l’État qui le contraint. Si l’État ne l’opprime pas, ce sont les mœurs qui tentent de l’asservir. Nous avons davantage et mieux fait l’expérience du monde, la jeunesse d’aujourd’hui a une vie plus intense et expérimente plus consciemment sa propre jeunesse. Quand je vois aujourd’hui les jeunes gens revenir de leurs écoles, de leurs collèges le front haut et lumineux, le visage serein, quand je les vois ensemble, jeunes gens et jeunes filles en libre et insouciante camaraderie, sans fausse pudeur ni fausse honte, à l’étude, au sport et au jeu, glisser sur leurs skis par-dessus les champs de neige, rivaliser librement, à la manière antique, dans les grands bains publics, rouler à deux, en auto, à travers la campagne, unis fraternellement dans toutes les manifestations d’une vie saine, insouciante, sans rien qui les oppresse soit du dedans, soit du dehors, il me paraît toujours que ce n’est pas quarante, mais mille années qui nous séparent, eux et nous, qui, pour donner, pour éprouver de l’amour devions toujours rechercher l’ombre et les cachettes. C’est d’un regard sincèrement réjoui que j’observe la prodigieuse révolution des mœurs qui s’est opérée au profit de la jeunesse que je vois, combien elle a reconquis de liberté dans la vie et dans l’amour et combien elle s’est assainie physiquement et moralement, dans cette nouvelle liberté ; les femmes me semblent plus belles, depuis qu’il leur est permis de montrer leurs formes, leur port plus droit, leurs yeux plus clairs, leur conversation plus spontanée. Que d’assurance a gagné cette nouvelle jeunesse, qui n’a à rendre compte de ses faits et gestes qu’à elle-même et à son propre sentiment de la responsabilité, qui s’est libérée du contrôle des mères, des pères, des tantes et des maîtres, et depuis longtemps ne soupçonne plus rien des contraintes, des intimidations et des tensions qui ont entravé notre développement ; qui ne sait plus rien de ces détours et de ces cachotteries au moyen desquels nous obtenions subrepticement comme chose défendue ce qu’à bon droit elle éprouve comme son dû. Elle jouit heureusement de son âge, avec l’élan, la fraîcheur, la légèreté et l’insouciance qui sont de cet âge. Mais dans ce bonheur même, le plus grand bonheur me paraît être qu’elle n’a pas à mentir devant les autres, qu’elle peut être sincère envers elle-même, sincère dans ses sentiments et ses désirs naturels. Il se peut qu’avec cette insouciance que les jeunes gens d’aujourd’hui mettent dans leur vie, il leur manque quelque chose de cette vénération des choses spirituelles qui animait notre jeunesse. Il se peut que par cette facilité à prendre et à donner, bien des choses en amour se soient perdues pour eux, qui nous semblaient particulièrement précieuses et pleines d’attraits, bien des freins mystérieux de la pudeur et de la honte, et bien des délicatesses, bien des tendresses. Peut-être même qu’ils ne soupçonnent pas du tout à quel point le frisson que donne le défendu et le refusé augmente secrètement la volupté. Mais tout cela me paraît peu de chose auprès de cette seule évolution libératrice, qui a fait que la jeunesse d’aujourd’hui est affranchie de la crainte et de l’oppression et jouit pleinement de ce qui nous a été refusé : le sentiment de la confiance en soi et de la sécurité intérieure.
Enfin arriva le moment longtemps attendu où, avec la dernière année du siècle, la porte du lycée abhorré se referma derrière nous. Après avoir passé à grand’peine nos examens de sortie, – car enfin, que savions-nous des mathématiques, de la physique et des autres matières scolaires ? – nous revêtîmes notre habit de cérémonie noir et solennel et le proviseur nous honora d’un discours d’une belle envolée : nous étions désormais des adultes et nous devions par notre zèle et notre valeur honorer notre patrie. Ainsi se trouvait rompue une camaraderie de huit années ; j’ai revu depuis bien peu de mes compagnons de galère. La plupart d’entre nous prirent leurs inscriptions à l’université, et ceux qui durent se résigner à d’autres occupations et à d’autres professions nous regardèrent d’un œil d’envie.
Car l’université, dans ces temps révolus, était encore parée en Autriche d’un nimbe romantique ; les étudiants jouissaient de certains privilèges qui les mettaient bien au-dessus de leurs compagnons d’âge ; cette singularité héritée des siècles passés est sans doute peu connue en dehors des pays allemands et, dans son absurdité anachronique, demande quelques explications. La plupart de nos universités avaient été fondées au Moyen Âge, à une époque où les occupations scientifiques passaient pour quelque chose d’extraordinaire, et afin d’encourager les jeunes gens à faire des études, on leur octroya certains privilèges attachés à leur état. Les étudiants du Moyen Âge n’étaient pas soumis à la juridiction des tribunaux ordinaires, ils ne pouvaient pas être recherchés dans leurs collèges ou molestés par les huissiers, ils portaient un costume particulier, ils avaient le droit de se battre en duel sans tomber sous le coup des ordonnances et ils étaient reconnus comme constituant une corporation fermée, qui avait ses mœurs, bonnes ou mauvaises. Au cours des âges, avec la démocratisation progressive de la vie publique, alors que toutes les autres guildes et corporations du Moyen-Âge étaient dissoutes, ces privilèges des universitaires se perdirent dans toute l’Europe ; cependant en Allemagne et dans l’Autriche allemande, où le sentiment de classe a toujours prévalu sur les idées démocratiques, les étudiants s’attachèrent opiniâtrement à ces privilèges, qui, depuis longtemps, avaient perdu toute signification, et les formulèrent même en un code qui ne s’appliquait qu’à eux. L’étudiant allemand s’attribuait avant tout une sorte d’« honneur » de caste qui s’ajoutait à celui des bourgeois et du commun. Qui l’offensait lui devait une « satisfaction », c’est-à-dire qu’il avait l’obligation de se battre en duel avec lui, pour autant que l’offenseur était homme à qui on pouvait demander réparation les armes à la main. Était « apte à donner satisfaction », selon cette évaluation présomptueuse, non pas le commerçant ou le banquier, mais celui-là seul qui avait une formation et des titres universitaires, ou encore un officier, – nul autre entre les millions de ses semblables ne participait à l’« honneur » de croiser le fer avec un de ces ridicules jouvenceaux imberbes. D’autre part, afin de passer pour un « vrai » étudiant, il fallait avoir « fait la preuve » de sa virilité, c’est-à-dire avoir eu le plus de rencontres possible, et porter sur son visage les balafres, témoignages bien apparents de ces actions d’éclats ; des joues lisses et un nez sans coupures étaient indignes d’un vrai universitaire allemand. Ainsi les étudiants qui portaient les couleurs, c’est-à-dire ceux qui appartenaient à une société distinguée par ses insignes, se voyaient obligés, afin d’avoir sans cesse de nouvelles affaires, de se provoquer sans cesse entre eux ou de s’en prendre à des étudiants paisibles ou à des officiers. Dans les « associations », chaque nouvel étudiant était dûment « endoctriné » dans la salle d’armes, en vue de cette activité capitale et si digne de lui, et, par ailleurs, on l’initiait à tous les usages de la corporation. Chaque Fuchs, c’est-à-dire chaque novice, était confié à un confrère auquel il devait obéissance passive et qui, en récompense, l’instruisait dans la noble science du Comment, laquelle consistait à boire jusqu’à en vomir, à vider d’un trait, jusqu’à la dernière goutte, un lourd hanap de bière, afin de prouver glorieusement qu’on n’était pas un être veule, ou bien à hurler en chœur des chansons d’étudiants et à bafouer la police en défilant au pas de l’oie et à grand vacarme par les rues nocturnes. Tout cela passait pour « viril », pour « universitaire », pour « allemand », et quand les corporations se rendaient à la parade du samedi avec leurs drapeaux flottants, leurs casquettes multicolores et leurs rubans, ces jeunes niais, gonflés d’un orgueil imbécile, se croyaient les vrais représentants de la jeunesse intellectuelle. Ils jetaient des regards méprisants sur la « plèbe », qui ne savait pas estimer à sa valeur cette culture universitaire et cette virilité allemande.
Pour un petit lycéen de province, un blanc-bec échoué à Vienne, cette vie d’étudiant « fraîche et joyeuse » pouvait passer pour la somme et l’abrégé de tout romantisme. Et en réalité, de longues années après avoir quitté leur faculté, les vieux notaires et les médecins de village, quand ils étaient entre deux vins, levaient des yeux émus vers les rapières croisées et les rubans bariolés, pendus aux parois de leurs chambres ; ils montraient avec fierté leurs balafres comme des signes distinctifs de leur condition d’« universitaires ». Quant à nous, tout au contraire, ces mœurs stupides et brutales nous répugnaient, et quand nous rencontrions une de ces hordes enrubannées, nous tournions prudemment le coin de la rue ; car à nos yeux à nous, pour qui la liberté individuelle était le premier des biens, ce plaisir qu’on puisait dans l’agressivité et en même temps dans une servilité grégaire, ne faisait paraître que trop ostensiblement ce qu’il y avait de pire et de plus dangereux dans l’esprit allemand. De plus, nous savions que derrière ce romantisme momifié se dissimulaient des buts pratiques très astucieusement calculés, car l’appartenance à une corporation de « ferrailleurs » assurait à chacun de ses membres la protection des « vieux messieurs » de l’association installés dans les plus hauts emplois, et lui facilitait sa carrière future. C’est des « Borusses » de Bonn que partait le seul chemin sûr qui menât aux fonctions de la diplomatie allemande, par les associations catholiques d’Autriche on accédait aux bonnes prébendes dont disposait le parti chrétien-social alors au pouvoir, et la plupart de ces « héros » savaient fort bien que leurs rubans de couleur remplaceraient avantageusement par la suite le temps qu’ils auraient dû consacrer à faire des études solides et que deux ou trois balafres sur le front leur seraient plus profitables, quand il s’agirait de trouver une place, que ce qu’ils avaient sous ce front. Le seul aspect de ces rudes bandes militarisées, de ces visages couturés et arrogants m’a dégoûté des auditoires de l’université ; et tous les autres écoliers véritablement studieux évitaient l’aula, quand ils se rendaient à la bibliothèque, et préféraient la porte de derrière où ils passaient inaperçus, afin d’échapper à toute rencontre avec ces tristes héros.
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Il avait été décidé depuis longtemps en conseil de famille que j’étudierais à l’université. Mais pour quelle faculté me décider ? Mes parents m’en laissaient le choix. Mon frère aîné était déjà entré dans l’entreprise industrielle de mon père, c’est pourquoi rien ne pressait pour le second fils. Il ne s’agissait après tout que d’assurer à la famille un titre de docteur. Lequel ? Cela importait peu. Et ce qui peut paraître étrange, le choix m’en était tout aussi indifférent. J’avais depuis longtemps dévoué mon âme à la littérature. Aucune des sciences enseignées par des spécialistes ne m’intéressait en elle-même, j’avais de plus, et j’ai conservé une secrète méfiance à l’égard de toute étude universitaire. Pour moi, l’axiome d’Emerson est demeuré inébranlable, que les bons livres remplacent la meilleure université, et je suis encore aujourd’hui persuadé qu’on peut devenir un excellent philosophe, historien, philologue ou juriste sans avoir mis les pieds à l’université, ni même au lycée. Très souvent je me suis assuré dans la vie pratique que des antiquaires sont souvent mieux informés sur les livres que les professeurs les plus compétents, que les marchands de tableaux s’y entendent mieux en peinture que les savants historiens de l’art, qu’une partie des anticipations audacieuses et des découvertes essentielles dans tous les domaines sont dues à des chercheurs solitaires. Si pratique, si commode et salutaire que puisse être l’enseignement universitaire pour des esprits moyens, il me paraît que des individualités fortes et créatrices peuvent s’en passer, je dirai même qu’il peut agir sur elles comme une entrave. Surtout dans une université comme la nôtre, Vienne, avec ses six ou sept mille étudiants, qui, par leur trop grand nombre, empêchaient tout contact personnel vraiment profitable entre maîtres et élèves, et qui, d’autre part, retardait sur son temps par un attachement trop fidèle à ses traditions, je ne voyais pas un seul homme qui eût pu m’enthousiasmer pour sa science. Et ainsi, ce qui détermina mon choix, ce ne fut pas la question de savoir laquelle des disciplines solliciterait le plus mon activité spirituelle mais au contraire laquelle me chargerait le moins et me laisserait le plus de temps et de liberté pour me consacrer à ma véritable passion. Je me décidai finalement pour la philosophie, – ou plutôt pour la philosophie « exacte », comme on l’appelait chez nous selon l’ancien système des études. Je ne cédais vraiment pas à une vocation intérieure, car mes aptitudes pour la pensée purement abstraite sont des plus bornées. Les pensées se développent en moi à partir des objets, des événements et des formes sensibles, tout ce qui est purement théorique et métaphysique me demeure inaccessible. Toujours est-il que la matière à étudier se trouvait être ici la plus limitée et qu’on pouvait le plus facilement éviter de paraître aux cours et aux séminaires en philosophie « exacte ». Tout ce qu’on vous demandait, c’était de présenter une dissertation à la fin du huitième semestre et de passer un examen unique. C’est ainsi que j’arrêtai de prime abord une répartition de mon temps : pendant les trois premières années, je ne m’occuperais pas du tout de mes études ! Mais, durant la dernière, je m’assimilerais par un travail acharné la matière exigée, et je rédigerais le plus rapidement possible une dissertation quelconque. L’université m’aurait ainsi donné tout ce que je lui demandais : quelques années d’entière liberté qui me permettraient de vivre et de pousser mes efforts artistiques : universitas vitæ.
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Si j’embrasse d’un regard toute ma vie, j’y découvre peu de moments aussi heureux que les premiers mois de ce temps d’université sans université ! J’étais jeune et n’avais pas encore le sentiment d’être responsable de mon œuvre et de n’avoir à la produire que parfaite. J’étais assez indépendant, le jour avait vingt-quatre heures et toutes m’appartenaient. Je pouvais lire et travailler à ce qui me plaisait sans avoir de comptes à rendre à personne, le nuage des examens ne se montrait pas encore à l’horizon, car enfin, que trois années paraissent longues à dix-neuf ans, qu’on peut les faire riches et pleines et abondantes en surprises et en gains de toute sorte !
Je commençai par rassembler mes poèmes en un choix que je croyais d’une inexorable sévérité. Je n’ai pas honte d’avouer que l’encre d’impression me paraissait, à dix-neuf ans, alors que je venais de quitter le lycée, le plus suave des parfums, plus suave que l’essence des roses de Chiraz ; chaque fois qu’une de mes poésies était acceptée par un journal, le sentiment de ma propre valeur, qui, de nature, était assez débile, prenait une nouvelle vigueur. Devais-je dès maintenant prendre mon élan pour le bond décisif et tenter la publication d’un volume entier ? Les encouragements de mes camarades, qui croyaient plus en moi que je n’y croyais moi-même, me décidèrent. J’envoyai assez audacieusement mon manuscrit à la maison d’édition qui était alors la plus représentative de la poésie lyrique en Allemagne, à Schuster et Löffler, les éditeurs de Liliencron, de Dehmel, de Bierbaum, de Mombert, de toute cette génération qui, conjointement à Rilke et à Hofmannsthal, avait créé le nouveau lyrisme allemand. Et, – prodige et présage ! – bientôt se succédèrent ces instants de bonheur inoubliable, qui ne se renouvellent pas dans la carrière d’un écrivain, même après les plus grands succès : vint une lettre munie du monogramme de l’éditeur, et que l’on serrait impatiemment entre ses doigts sans avoir le courage de l’ouvrir. Vint cette seconde précieuse où l’on lisait, la respiration suspendue, que les éditeurs s’étaient décidés à publier le livre et s’assuraient même un droit de priorité pour les suivants, vint le paquet des premières épreuves que l’on dénouait fébrilement, afin de juger des caractères, de la composition, de l’aspect embryonnaire du livre, et ensuite, après quelques semaines, le livre lui-même, les premiers exemplaires que l’on ne se lassait pas d’examiner, de palper, de comparer une fois et une fois encore et une fois de plus. Puis c’était le pèlerinage puéril aux devantures des librairies pour voir s’il y avait déjà des exemplaires exposés, s’ils éclataient au beau milieu de la vitrine ou s’ils se dissimulaient modestement dans les bords. Puis c’était l’attente des lettres, des premières critiques, de la première réponse venue de l’inconnu, de l’imprévisible, – toutes ces tensions, ces agitations, ces exaltations qui me font envier secrètement les jeunes gens qui jettent dans le monde leur premier ouvrage. Mais ce ravissement n’était que l’ardeur qui me faisait éprendre de ce premier instant, et nullement de la suffisance. Ce que je pensai bientôt moi-même de ces vers de ma prime jeunesse est démontré par le simple fait que non seulement je ne fis jamais réimprimer ces Cordes d’argent (c’est là le titre de ce premier né aujourd’hui bien oublié), mais encore que je ne recueillis pas un seul des morceaux qui le composaient dans mes Œuvres poétiques complètes. C’étaient des vers où des pressentiments indistincts s’alliaient à des réminiscences involontaires, issus non pas de mon expérience personnelle, mais d’une sorte de passion verbale. Ils témoignaient cependant d’une certaine musicalité et d’assez de sens de la forme pour les signaler à des cercles de connaisseurs, et je ne puis pas me plaindre que les encouragements m’eussent manqué. Liliencron et Dehmel, les chefs de la poésie lyrique contemporaine, accordèrent au jouvenceau de dix-neuf ans leur approbation cordiale et déjà confraternelle, Rilke, que j’idolâtrais, m’envoya en échange du « livre si gentiment donné » un tirage à part dédicacé « avec reconnaissance » de ses derniers poèmes, que j’ai réussi à sauver des décombres de l’Autriche et à emporter en Angleterre comme un des plus précieux souvenirs de ma jeunesse (où peut-il bien être maintenant ?). Ce premier présent de Rilke, – que bien d’autres suivirent, – finit, il est vrai, par me donner une impression de spectre, vieux, comme il était, de quarante ans et orné de cette écriture familière qui me saluait du royaume des morts. Mais la surprise la plus inattendue fut que Max Reger, avec Richard Strauss le plus grand des compositeurs d’alors, me demanda de l’autoriser à mettre en musique six poèmes de ce volume ; que de fois depuis j’ai entendu l’un ou l’autre de ces morceaux dans des concerts, – mes propres vers, depuis longtemps oubliés et reniés par moi, « portés à travers le temps par l’art fraternel d’un maître ! ».
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Les approbations inespérées, auxquelles s’ajoutaient des critiques bienveillantes dans les journaux, m’enhardirent à faire une démarche que je n’eusse jamais osée ou du moins que je n’eusse pas faite si jeune, avec mon incurable méfiance de moi-même. Déjà du temps que j’étais au lycée, j’avais publié, à côté de mes poèmes, de petites nouvelles et des essais dans les revues littéraires des « Modernes », mais je n’avais pas eu l’audace de les proposer à un grand journal très répandu. À Vienne il n’y avait en somme qu’un seul quotidien de premier rang, la Neue Freie Presse, qui par sa tenue distinguée, ses préoccupations culturelles et son prestige politique, occupait à peu près, dans la monarchie austro-hongroise, la place qu’a prise le Times dans le monde anglo-saxon ou Le Temps en France. Son directeur, Maurice Benedikt, un homme qui avait des dons d’organisateur prodigieux et déployait une activité infatigable, mettait son énergie quasi démoniaque à surpasser tous les journaux allemands dans le domaine de la littérature et de l’art. Quand il voulait s’assurer la collaboration d’un auteur célèbre, il ne plaignait aucune dépense, il lui envoyait coup sur coup dix ou vingt télégrammes, il consentait d’avance aux honoraires qu’il lui plairait d’exiger ; les numéros spéciaux de Noël et du Nouvel An formaient, avec leurs suppléments littéraires, des volumes entiers où voisinaient les plus grands noms de l’époque : Anatole France, Gerhart Hauptmann, Ibsen, Zola, Strindberg et Shaw se trouvaient alors réunis dans ce journal qui a fait plus qu’on ne saurait dire pour l’orientation littéraire de toute la ville, de tout le pays. Progressiste et libérale dans sa conception du monde et de la vie, solide et prudente dans son attitude, cette feuille représentait d’une manière exemplaire le haut standard culturel de la vieille Autriche.
Ce temple du « Progrès » recelait encore un sanctuaire particulier, le « Feuilleton », qui, à l’instar des grands quotidiens parisiens, Le Temps et le Journal des Débats, publiait au « rez-de-chaussée », bien séparés de l’éphémère des nouvelles du jour et de la politique, les articles les plus solides et les plus achevés sur la poésie, le théâtre, la musique et les beaux-arts. Là ne pouvaient se faire entendre que les autorités, ceux-là dont la réputation était bien établie. Seules la solidité du jugement, l’expérience de longues années, qui permettait les comparaisons, et la perfection de la forme ouvraient à un auteur l’accès de ce lieu sacré. Ludwig Speidel, un maître miniaturiste, Edouard Hanslick jouissaient là, pour le théâtre et la musique, de la même autorité pontificale que Sainte-Beuve à Paris dans ses Lundis ; leur oui ou leur non décidait à Vienne du succès d’un ouvrage, d’une pièce de théâtre, d’un livre et aussi bien souvent de l’avenir d’un homme. Chacun de leurs articles était un sujet de conversation dans les cercles cultivés ; ils étaient discutés, critiqués, admirés ou haïs, et quand, par hasard, un nom nouveau faisait son apparition parmi ceux des « feuilletonistes » reconnus et respectés, cela constituait un événement. De la jeune génération, seul Hofmannsthal avait réussi à faire admettre à l’occasion quelques-uns de ses merveilleux articles ; en dehors de lui, les jeunes auteurs devaient se borner à s’introduire en contrebande, dissimulés dans la page littéraire de la fin. Qui était imprimé en première page avait, pour les Viennois, son nom gravé dans le marbre.
Je n’arrive pas à concevoir aujourd’hui comment je trouvai le courage de proposer un petit ouvrage poétique à la Neue Freie Presse, l’oracle de mes pères et l’asile des têtes consacrées par une septuple onction. Mais, après tout, je ne pouvais rien essuyer de pis qu’un refus. Le rédacteur du feuilleton ne recevait qu’un jour de la semaine entre deux et trois, parce que la rotation régulière des écrivains célèbres qui y avaient un engagement ferme ne permettait que très rarement à un collaborateur occasionnel d’y trouver place pour ses travaux. Ce n’est pas sans un battement de cœur que je gravis le petit escalier tournant qui accédait au bureau et me fis annoncer. Après quelques minutes d’attente, le domestique vint m’aviser que Monsieur le rédacteur du feuilleton me priait d’entrer, et je pénétrai dans la pièce étroite.
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Le rédacteur du feuilleton de la Neue Freie Presse s’appelait Théodore Herzl, et c’est le premier homme destiné à jouer un rôle de premier plan dans l’histoire universelle que je rencontrais au cours de mon existence ; sans doute je ne me doutai pas alors de la prodigieuse révolution que sa personne était destinée à opérer dans les destinées du peuple juif et l’histoire de notre temps. Sa situation était encore ambiguë et ne permettait pas de prévoir son avenir. Il avait débuté par des essais poétiques, avait manifesté très tôt des dons éblouissants de journaliste et était devenu le favori du public viennois, d’abord en qualité de correspondant de Paris, puis de feuilletoniste de la Neue Freie Presse. Les articles, encore aujourd’hui fascinants par l’abondance des observations aiguës et souvent profondes, la grâce du style, le charme et la distinction qui, même dans le genre léger et la critique, ne perdait rien de sa noblesse native, étaient bien ce qu’on pouvait concevoir de plus raffiné dans la prose journalistique, et les délices d’une ville qui avait cultivé le sens du subtil. Une pièce de lui avait eu du succès au Burgtheater, et il était désormais un homme considéré, idolâtré par la jeunesse, estimé de nos pères, jusqu’au jour où se produisit l’inattendu. Le destin sait toujours trouver son chemin pour atteindre l’homme dont il a besoin pour accomplir ses desseins mystérieux, même si cet homme veut se cacher.
Théodore Herzl avait eu à Paris une aventure qui l’avait bouleversé, il avait vécu une de ces heures qui changent complètement une existence : il avait assisté en qualité de correspondant à la dégradation publique d’Alfred Dreyfus, il avait vu arracher les épaulettes à cet homme pâle, qui s’écriait : « Je suis innocent. » Et à cette seconde, il avait été persuadé dans sa conscience la plus intime que Dreyfus était innocent et qu’il n’était chargé de cet abominable soupçon de trahison que parce qu’il était juif. Or Théodore Herzl, alors qu’il était étudiant, – avait déjà souffert dans sa généreuse fierté d’homme sous la fatalité juive, – bien plus, il l’avait éprouvée par avance dans tout son tragique à une époque où elle ne paraissait pas être vraiment redoutable, et cela grâce à son instinct prophétique et à ses prémonitions. Avec le sentiment d’être né chef, à quoi l’autorisait la splendeur imposante de son apparence extérieure autant que l’ampleur de ses vues et sa connaissance du monde, il avait alors conçu le projet fantastique de mettre fin une fois pour toutes au problème juif, et cela par l’union du christianisme et du judaïsme au moyen de baptêmes volontaires opérés en masse. Dans sa pensée toujours dramatique, il s’était vu menant en long cortège à l’église Saint-Étienne les milliers et milliers de juifs autrichiens, afin de racheter là et pour l’éternité, par un acte symbolique exemplaire, le peuple traqué et sans patrie, sur qui pesait la malédiction de la haine et de la séparation. Bientôt il avait reconnu l’impossibilité de mettre son plan à exécution, des années de travail absorbant l’avaient distrait du problème primordial de sa vie, à la solution duquel il sentait qu’il devait se consacrer ; mais dans cette seconde de la dégradation de Dreyfus, la pensée de l’éternelle proscription de son peuple lui traversa la poitrine comme un coup de poignard. Si la séparation est inévitable, se dit-il, eh bien ! qu’elle soit radicale ! Si l’humiliation est toujours et constamment notre sort, qu’on y réponde par la fierté. Si nous souffrons d’être sans patrie, édifions-nous à nous-mêmes une patrie ! C’est alors qu’il édita sa brochure L’État juif, dans laquelle il proclamait que toute assimilation, tout espoir de tolérance totale était impossible pour le peuple juif. Il devait fonder sa nouvelle, sa propre patrie dans le vieux berceau de sa race, en Palestine.
J’étais encore au lycée quand parut cette brochure succincte, qui avait la force de pénétration d’un coin d’acier, mais je me souviens bien de l’ahurissement général et du dépit de la bourgeoisie juive de Vienne. Quelle mouche, disaient-ils avec humeur, a piqué cet écrivain si intelligent, si cultivé et spirituel ? Quelles sottises se met-il à écrire ? Pourquoi irions-nous en Palestine ? Notre langue, c’est l’allemand et non pas l’hébreu, notre patrie, la belle Autriche. Notre sort n’est-il pas enviable sous le bon empereur François-Joseph ? N’avons-nous pas des ressources et une situation assurées ? Ne jouissons-nous pas comme les autres de nos droits de citoyen, ne sommes-nous pas des bourgeois fidèles et solidement établis de cette Vienne bien-aimée ? Et ne vivons-nous pas à une époque de progrès, qui éliminera en quelques lustres tous les préjugés confessionnels ? Pourquoi lui, qui parle en Juif et veut servir le judaïsme, fournit-il des armes à nos pires ennemis et cherche-t-il à nous séparer, alors que chaque jour nous rattache plus étroitement et plus intimement au monde allemand ? Les rabbins s’échauffaient dans leurs chaires, le directeur de la Neue Freie Presse défendit de mentionner le nom du sionisme dans son journal progressiste. Le Thersite de la littérature viennoise, le maître de la raillerie empoisonnée, Karl Kraus écrivit une brochure, Une couronne pour Sion, et quand Théodore Herzl paraissait au théâtre, on murmurait sur le ton du persiflage dans tous les rangs : « Sa Majesté est entrée ! »
Au premier instant, Herzl put se sentir incompris ; Vienne, dont il était depuis des années le favori et où il se croyait le plus en sûreté, l’abandonnait et se moquait de lui. Mais la réponse lui parvint d’ailleurs ; elle éclata comme un coup de tonnerre, si subite, chargée d’un tel poids de passion et d’une telle extase, qu’il fut presque effrayé d’avoir éveillé dans le monde, avec ses quelques douzaines de pages, un mouvement aussi puissant et dont il se trouvait débordé. Elle ne lui vint pas, sans doute, des Juifs de l’occident, de ces bourgeois qui menaient une existence confortable et avaient d’excellentes situations, mais des masses formidables de l’Est, du prolétariat des ghettos galiciens, polonais et russes. Sans qu’il s’en doutât, Herzl, avec sa brochure, avait fait flamber ce noyau du judaïsme qui couvait sous la cendre de l’étranger, le rêve messianique millénaire, la promesse confirmée par les livres saints d’un retour dans la terre d’élection, – cette promesse et en même temps la certitude religieuse qui seule donnait encore un sens à la vie de ces millions d’êtres foulés et asservis. Toujours, quand un homme, – fût-il prophète ou imposteur, – avait touché cette corde durant les deux mille ans de la dispersion, l’âme du peuple avait vibré dans sa profondeur, mais jamais avec une telle puissance, un tel retentissement. Avec ses quelques douzaines de pages, un seul homme avait composé une unité d’une masse disséminée et déchirée.
Ce premier moment, tant que son idée avait encore les formes indistinctes d’un songe, devait être le plus heureux dans la brève existence de Herzl. Dès qu’il se mit à assigner à son action des buts précis dans l’espace réel, à nouer les forces en présence, il dut reconnaître combien son peuple était devenu disparate parmi les nations et les destinées les plus diverses : ici les Juifs religieux, là les libres penseurs, ici les Juifs socialistes, là les capitalistes, tonnant les uns contre les autres dans toutes les langues, et tous fort peu disposés à se soumettre à une autorité centrale. En cette année 1901, quand je le vis pour la première fois, il était en plein combat et il était peut-être aussi en lutte avec, lui-même ; il ne croyait pas encore assez au succès pour renoncer à la place qui le faisait vivre, lui et sa famille. Il devait encore se partager entre son service mesquin de journaliste et la mission qui était sa vraie vie. Et ce fut encore Théodore Herzl rédacteur du feuilleton qui me reçut.
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Herzl se leva pour me saluer, et j’éprouvai immédiatement que le brocard qu’on lui lançait « le roi de Sion » touchait assez juste ; il avait réellement une apparence royale avec son grand front découvert, ses traits purs, sa longue barbe de prêtre, d’un noir presque bleuâtre, ses yeux mélancoliques d’un brun sombre. Ses gestes amples, un peu théâtraux, ne semblaient pas affectés chez lui, parce qu’ils étaient conditionnés par une noblesse naturelle, et il n’y aurait pas eu besoin de cette particularité pour me le rendre imposant. Même devant son vieux bureau où s’accumulaient les papiers, dans cette minuscule salle de rédaction à une seule fenêtre, il faisait l’impression d’un cheikh des Bédouins ; un burnous blanc et flottant l’aurait vêtu aussi naturellement que son cutaway noir soigneusement coupé d’après des modèles de Paris. Après un court silence ménagé à dessein, – il aimait ces petits effets, comme je le remarquai souvent par la suite, et les avait sans doute étudiés au Burgtheater, – il me tendit la main avec une condescendance qui n’était pas exempte de bienveillance. Il me désigna un siège à côté de lui et me demanda : « Je crois avoir déjà lu ou entendu votre nom quelque part. Des poèmes, n’est-il pas vrai ? »
J’acquiesçai. Il s’inclina en arrière : « Eh bien, que m’apportez-vous ? »
Je lui expliquai que j’aurais bien voulu lui soumettre un petit travail en prose et je lui tendis mon manuscrit. Il regarda le titre, se porta à la dernière page, pour mesurer l’étendue de l’article, puis il se plongea encore plus profondément dans son fauteuil. Et à mon grand étonnement (je ne m’y étais pas attendu), j’observai qu’il s’était mis à lire mon manuscrit. Il lisait lentement, sans lever les yeux, plaçant chaque fois sous les autres la feuille qu’il avait parcourue. Quand il eut achevé la dernière page, il plia lentement le manuscrit, le glissa dans une enveloppe avec toute sorte de façons et toujours sans me regarder, puis y griffonna une note au crayon bleu. Ce n’est qu’alors, après m’avoir assez longtemps tenu dans l’anxiété par ses opérations mystérieuses, qu’il leva sur moi son lourd regard sombre et me dit avec une solennité lente et calculée : « Je suis heureux de pouvoir vous annoncer que votre bel article est accepté pour le feuilleton de la Neue Freie Presse. »
Ce fut comme si Napoléon sur le champ de bataille attachait à la poitrine d’un jeune sergent la croix de chevalier de la Légion d’honneur.
Cela peut paraître en soi un petit épisode sans importance. Mais il faut être Viennois, et Viennois de cette génération, pour comprendre quelle brusque ascension cette faveur représentait pour moi. Du jour au lendemain j’étais ainsi promu, dans ma dix-neuvième année, à une situation enviée, et Théodore Herzl qui, dès cette première rencontre, me témoigna toujours une bienveillance très marquée, prit la première occasion qui s’offrit pour écrire dans un de ses articles qu’il ne fallait pas croire à une décadence de l’art viennois. Au contraire, il y avait maintenant, à côté de Hofmannsthal, toute une phalange de jeunes talents dont il y avait beaucoup à attendre et il citait mon nom en première place. J’ai toujours éprouvé comme une distinction toute particulière qu’un homme aussi éminent que Théodore Herzl ait été le premier à se déclarer publiquement pour moi à une place aussi en vue et où il engageait toute sa responsabilité, et ce fut pour moi une résolution difficile à prendre que de paraître ingrat et de ne pouvoir pas me joindre, comme il l’aurait souhaité, à son mouvement sioniste en qualité de collaborateur actif et même de chef à ses côtés.
Mais je ne réussis pas à me lier étroitement avec lui ; ce qui me déconcertait avant tout, c’est un certain manque de respect, difficilement concevable aujourd’hui, que ceux qui adhéraient sincèrement à sa cause témoignaient à la personne de Herzl. Les orientaux lui reprochaient de ne rien comprendre au monde juif, de ne rien savoir de ses usages, les économistes le considéraient comme un feuilletoniste, chacun avait ses griefs particuliers et ne les exprimait pas toujours de la manière la plus courtoise. Je savais combien alors des hommes absolument dévoués et surtout des hommes jeunes auraient été utiles à Herzl, combien il en avait besoin, et l’esprit ergoteur et hargneux de cette perpétuelle opposition, le manque de loyale et cordiale subordination qui se manifestaient dans ce cercle, m’éloignèrent de ce mouvement, dont je me serais rapproché avec curiosité en raison de ma seule sympathie pour Herzl. Comme nous parlions un jour sur ce thème, je lui avouai franchement mon dépit de trouver si peu de discipline dans les rangs de ses amis. Il sourit un peu amèrement et me dit : « N’oubliez pas que nous sommes accoutumés depuis des siècles à jouer avec des problèmes, à disputer sur des idées. Nous autres Juifs n’avons depuis deux mille ans dans l’histoire aucune expérience des réalisations pratiques. Il faut apprendre ce parfait dévouement, et moi-même je ne l’ai pas encore appris, car j’écris toujours à l’occasion des articles de critique, je suis toujours rédacteur du feuilleton de la Neue Freie Presse, alors que ce serait mon devoir de n’avoir pas une pensée en dehors d’une seule, de ne pas coucher une ligne sur le papier pour une autre cause que la mienne. Mais je suis en voie de me corriger, et je veux apprendre moi-même le dévouement sans réserve, peut-être que les autres l’apprendront avec moi. »
Je me souviens que ces paroles firent sur moi une profonde impression, car nous ne comprenions pas que Herzl eût si longtemps différé sa résolution de renoncer à sa situation à la Neue Freie Presse ; nous pensions que c’était en considération de sa famille. Le monde n’apprit que plus tard qu’il n’en était rien et qu’il avait même sacrifié sa fortune personnelle à la cause. Et combien il avait souffert de ce conflit intérieur, ce n’est pas seulement cette conversation qui me le révéla, mais bien des pages de son Journal intime l’attestent également.
Je le vis encore assez souvent, mais de toutes nos rencontres, je me souviens d’une seule qui me paraisse importante : elle m’est demeurée inoubliable, peut-être parce qu’elle fut la dernière. J’avais séjourné à l’étranger, je n’avais correspondu avec Vienne que par lettres, enfin je le croisai un jour au Stadtpark. Il venait manifestement de sa rédaction, il marchait lentement, un peu courbé et accablé ; ce n’était plus son pas élastique. Je saluai poliment et voulus passer outre, mais il se redressa brusquement et vint à moi la main tendue : « Pourquoi vous cachez-vous ? Vous n’en avez pas du tout besoin. »
Il me faisait un mérite de m’être si souvent sauvé à l’étranger.
« C’est notre seule voie, disait-il. Tout ce que je sais, je l’ai appris à l’étranger. Ce n’est que là que l’on s’accoutume à considérer les choses d’un peu haut. Je suis persuadé qu’ici je n’aurais jamais eu le courage de cette première conception, on me l’aurait étouffée, alors qu’elle était encore en train de germer et de croître. Mais grâce à Dieu, quand je l’apportai ici, tout était déjà mûr, et ils ne purent rien faire de plus que mettre le bâton dans les roues. »
Il parla alors de Vienne avec beaucoup d’amertume ; c’est ici qu’il avait rencontré la plus forte opposition, et si de nouvelles impulsions ne lui venaient pas du dehors, principalement de l’Est et aussi d’Amérique, il se serait déjà fatigué.
« En somme, dit-il, ma faute a été d’avoir commencé trop tard. Victor Adler a pris à trente ans la tête du parti socialiste, dans ses meilleures, dans ses vraies années de combat, et je ne veux pas parler des grands noms de l’histoire. Si vous saviez comme je souffre en songeant à mes années perdues, et de ne m’être pas mis plus tôt à ma tâche. Si ma santé était aussi robuste que ma volonté est ferme, tout serait pour le mieux, mais on ne rachète pas les années qu’on a laissé échapper. »
Je l’accompagnai encore un bon bout de chemin, jusqu’à sa porte. Il s’arrêta, me tendit la main en disant : « Pourquoi ne venez-vous pas chez moi ? Vous ne m’avez jamais rendu visite à mon domicile. Téléphonez-moi, je saurai me libérer. »
Je le lui promis, bien résolu à ne pas tenir ma promesse, car plus j’aime un homme, plus je respecte son temps.
Je devais pourtant aller chez lui et peu de mois après cette entrevue. La maladie qui déjà alors avait commencé à l’affaiblir l’avait subitement terrassé, et je ne pus que l’accompagner jusqu’au cimetière. Ce fut une journée extraordinaire, une journée de juillet qui demeurera inoubliable à tous ceux qui l’ont vécue. Car soudain affluèrent à toutes les gares, venus par tous les trains du jour et de la nuit, des hommes de tous les pays et de tous les États, des Juifs d’Occident, d’Orient, russes, turcs ; de toutes les provinces et des petites villes ils arrivaient soudain comme un ouragan, et l’effroi que leur avait donné la nouvelle se lisait sur leurs visages ; jamais on ne sentit plus distinctement ce que les criailleries et les discussions avaient rendu imperceptible, – à savoir que c’était le chef d’un grand mouvement qui était ici porté en terre. Ce fut un cortège interminable. Du coup Vienne se rendit compte que ce n’était pas seulement un écrivain et un poète mineur qui était mort, mais un de ces créateurs d’idées qui dans un pays, dans un peuple, ne se lèvent victorieusement qu’à de très longs intervalles. Au cimetière se produisit un tumulte ; trop de gens affluaient ensemble auprès d’un cercueil, pleurant, criant, hurlant en une explosion de sauvage désespoir, ce fut un déchaînement, une fureur ; tout ordre était rompu par une sorte de deuil élémentaire et extatique comme je n’en avais jamais vu et n’en revis jamais à l’occasion d’un enterrement. Et je pus mesurer pour la première fois à cette douleur inouïe, déchaînée au cœur de tout un peuple composé de millions d’êtres quelle somme de passions et d’espérances un homme isolé avait répandue dans le monde par la puissance de sa pensée.
* * *
La signification véritable de ma réception solennelle au feuilleton de la Neue Freie Presse se manifesta pour moi dans ma vie privée. J’acquis par là une sécurité inattendue dans le sein de ma famille. Mes parents s’occupaient peu de littérature et n’avaient pas la prétention d’en juger ; pour eux, comme pour toute la bourgeoisie viennoise, était considérable ce qui était loué dans la Neue Freie Presse, indifférent ce qui y était ignoré ou blâmé. Ce qui était écrit dans le « Feuilleton » leur paraissait garanti par la plus haute autorité, car celui qui jugeait là imposait le respect par sa seule position. Et maintenant, qu’on se représente une telle famille, qui porte tous les jours un regard plein d’attente et de vénération sur cette première page de son quotidien, et qui découvre un beau matin cette chose incroyable, que le jeune homme de dix-neuf ans, peu réglé dans ses habitudes, qui est assis à sa table, qui n’excelle nullement à l’école, et dont ils ont pris les griffonnages pour des amusements « innocents » (en tout cas préférables au jeu de cartes ou au flirt avec des jeunes filles légères) a pu prendre la parole à cette place, qui comporte tant de responsabilités, entre des hommes célèbres et expérimentés, et y exprime ses opinions (dont à la maison jusqu’alors on ne faisait pas grand cas). Si j’avais écrit les plus beaux poèmes de Keats, de Hölderlin ou de Shelley, cela n’aurait pas produit une telle révolution dans tout mon entourage ; quand j’allais au théâtre, on se montrait cet énigmatique benjamin qui avait si mystérieusement pénétré dans l’enclos des doyens et des vénérables. Et comme je paraissais souvent et presque régulièrement dans le feuilleton, je courus bientôt le risque de devenir une personnalité locale très considérable ; mais j’échappai heureusement assez tôt à ce danger, en annonçant un beau matin à mes parents surpris que j’allais passer à Berlin mon prochain semestre d’études. Et ma famille me respectait trop (ou, plus exactement, la Neue Freie Presse, qui m’avait recueilli dans son ombre heureuse), pour ne pas souscrire à mon vœu.
* * *
Bien entendu, je ne songeais pas à « étudier » à Berlin. Tout comme à Vienne, je n’ai mis là que deux fois les pieds à l’université au cours d’un semestre, la première fois pour prendre mes inscriptions, la seconde, pour obtenir un certificat d’assiduité (supposée).
Ce que je cherchais à Berlin, ce n’étaient ni des cours ni des professeurs, mais une forme plus haute et plus parfaite encore de la liberté. À Vienne je me sentais toujours lié au milieu ; les collègues en lettres que je fréquentais étaient presque tous issus comme moi de la bourgeoisie juive ; dans la cité restreinte, où tout le monde se connaissait, je demeurai irréfutablement un fils de « bonne » famille, et je commençai à être fatigué de la « bonne » société ; j’aspirais même pour une fois à une société nettement « mauvaise », à un mode d’existence affranchie de contrainte et de contrôle. Je n’avais pas pris la peine de relever dans le répertoire des cours les noms des professeurs qui enseignaient la philosophie à l’université de Berlin ; il me suffisait de savoir que la littérature « nouvelle » y témoignait de plus d’activité, de plus de force d’impulsion que chez nous, qu’on pouvait rencontrer là Dehmel et d’autres poètes de la jeune génération, qu’on y fondait constamment des revues, des cabarets, des théâtres, qu’enfin « il s’y passait quelque chose ».
Et en fait, je débarquai à Berlin à un moment historique des plus intéressants. Depuis 1870, alors que la petite capitale bien prosaïque et nullement opulente du royaume de Prusse était devenue la résidence de l’empereur d’Allemagne, la petite ville sans apparence des bords de la Spree avait pris un essor formidable. Mais Berlin n’avait pas encore conquis l’hégémonie en matière artistique et culturelle. Munich, avec ses peintres et ses poètes, passait pour le véritable centre des beaux-arts, l’opéra de Dresde dominait dans la musique, et les petites résidences attiraient à elles des valeurs certaines ; mais, avant tout, Vienne avec sa tradition séculaire, ses forces concentrées, son talent natif, l’emportait encore de beaucoup sur Berlin. Pourtant, dans les dernières années, avec le rapide essor économique de l’Allemagne, les choses avaient commencé à changer de face. Les grands consortiums, les familles opulentes se fixaient à Berlin, et une nouvelle richesse associée à l’audace et à l’esprit d’entreprise offrait à l’architecture, au théâtre plus de possibilités qu’en aucune des autres grandes villes d’Allemagne. Les musées s’agrandissaient sous la protection de l’empereur Guillaume, le théâtre trouvait en Otto Brahm un directeur modèle, et le fait même qu’il n’y avait pas de véritable tradition, pas de culture séculaire excitait la jeunesse à tenter les aventures. Car une tradition est toujours aussi un frein. Vienne, attachée aux vieilles choses, idolâtrant son propre passé, adoptait une attitude prudente et se tenait dans l’expectative à l’égard des jeunes gens et des expériences hasardeuses. Mais à Berlin, qui voulait se développer rapidement et selon son génie personnel, on recherchait la nouveauté. Ainsi il était tout naturel que les jeunes gens de tout l’empire et même d’Autriche affluassent à Berlin, et le succès donna raison aux plus doués d’entre eux ; le Viennois Max Reinhardt aurait dû patiemment attendre vingt ans à Vienne pour acquérir la situation qu’il se tailla en deux ans à Berlin.
C’est justement à cette époque de transition, où la simple capitale s’élevait au rang de ville mondiale, que j’arrivais à Berlin. Ma première impression fut plutôt décevante ; j’avais encore les yeux et l’esprit comblés de cette beauté de Vienne héritée d’ancêtres glorieux ; le glissement décisif vers l’Ouest, où devait se développer la nouvelle architecture, au lieu des prétentieuses bâtisses du Tiergarten, venait à peine de commencer, la Friedrichstrasse et la Leipzigerstrasse, si mornes avec leurs constructions fastueuses et de mauvais goût, formaient encore le centre de la ville. On ne pouvait atteindre que difficilement, en prenant les tramways, des faubourgs tels que Wilmersdorf, Nicolassel, Steglitz ; les lacs de la banlieue avec leurs sévères beautés ne pouvaient être visités dans ce temps-là qu’au prix d’une véritable expédition. En dehors de la vieille avenue Unter den Linden, il n’y avait pas de vrai centre, pas de cours, comme chez nous au Graben, et la ville dans son ensemble manquait totalement d’élégance par la faute de la vieille parcimonie prussienne. Les femmes se rendaient au théâtre dans des costumes invraisemblables qu’elles avaient taillés elles-mêmes, partout on déplorait l’absence de cette légèreté de main à la fois adroite et prodigue, qui d’un rien sait confectionner, à Vienne, comme à Paris, une superfluité charmante. Dans chaque détail particulier on sentait la lésine frédéricienne ; le café était clair et mauvais, parce qu’on plaignait chaque grain, la nourriture sans délices, sans suc et sans force. La propreté et un ordre rigoureux régnaient partout au lieu de notre entrain musical. Rien ne me parut plus caractéristique, par exemple, que le contraste de mes logeuses viennoise et berlinoise. La Viennoise était une femme alerte et bavarde, qui ne tenait pas toutes choses dans un état de propreté impeccable, oubliait par étourderie ceci ou cela, mais se montrait toujours prête à vous obliger et heureuse de le faire. La Berlinoise était correcte et maintenait tout en parfait état ; mais dans son premier mémoire mensuel, je trouvai notés de son écriture nette et raide tous les petits services qu’elle m’avait rendus : trois pfennigs pour avoir cousu un bouton à mon pantalon, vingt pfennigs pour avoir fait disparaître une tache d’encre sur ma table, et finalement, je trouvai, sous un trait vigoureux, que toutes les peines qu’elle avait prises montaient à la petite somme de soixante-sept pfennigs. Je commençai par en rire ; mais ce qui est bien caractéristique, c’est qu’après peu de jours je succombai moi-même à ce sens de l’ordre méticuleux qui régnait en Prusse, et, pour la première et la dernière fois de ma vie, je tins exactement à jour le compte de mes dépenses.
Mes amis de Vienne m’avaient donné toute une série de lettres de recommandations. Mais je ne fis usage d’aucune. Le véritable sens de mon escapade était d’échapper à l’atmosphère de la sécurité bourgeoise et de vivre complètement détaché et livré à moi-même. Je ne voulais rencontrer que des gens auprès desquels m’auraient introduit mes propres travaux littéraires, – et, autant que possible, des gens intéressants ; après tout, ce n’est pas en vain qu’on avait lu La Bohème – et à vingt ans on devait souhaiter de vivre soi-même quelques-unes de ces scènes.
Je n’eus pas à chercher longtemps un de ces cercles rassemblés au hasard, librement et sans contrainte. J’avais déjà collaboré du temps que j’étais à Vienne à la revue intitulée presque ironiquement Die Gesellschaft (La Société), qui donnait le ton aux « Modernes » berlinois, sous la direction de Ludwig Jacobowski. Ce jeune poète avait fondé peu avant sa mort prématurée une association qui portait ce nom propre à séduire la jeunesse « Les hommes de demain » et avait ses réunions au premier étage d’un café du Nollendorfplatz. Dans ce cercle gigantesque constitué à l’instar de la « Closerie des Lilas » parisienne se pressaient les éléments les plus hétérogènes, des poètes et des architectes, des snobs et des journalistes, des jeunes filles qui se drapaient en élèves des Arts et Métiers ou en statuaires, des étudiants russes et des Scandinaves blondes comme les blés qui voulaient perfectionner leur connaissance de l’allemand. L’Allemagne elle-même y avait des représentants de toutes les provinces, des Westphaliens ossus, d’honnêtes Bavarois, des Juifs de Silésie ; tout cela se mêlait en discussions sauvages et sans la moindre contrainte. De temps en temps on lisait des poèmes ou des drames, mais l’essentiel était d’apprendre à se connaître mutuellement. Au milieu de tous ces jeunes gens, qui se comportaient de propos délibéré en enfants de Bohème, était installé un vieillard à barbe grise, touchant comme un Bonhomme Noël, respecté et aimé de tous parce qu’il était un vrai poète et un vrai bohème, Pierre Hille. Ce septuagénaire, avec ses bons yeux bleus de chien fidèle, contemplait avec une bienveillance ingénue cette singulière bande d’enfants, toujours enveloppé dans son manteau gris, qui couvrait un costume tout déchiqueté et du linge très malpropre ; il cédait volontiers à nos instances, tirait d’une poche de sa redingote des manuscrits, tout froissés et nous lisait ses poésies. C’étaient des morceaux de valeur inégale, en réalité les improvisations d’un génie lyrique, mais d’une forme trop lâchée, trop abandonnée au hasard. Il les écrivait au crayon dans les tramways ou au café, les oubliait ensuite et avait bien de la peine, en les lisant, à retrouver les mots sur les chiffons de papier frottés et tachés. Il n’avait jamais d’argent, mais il ne se souciait pas de l’argent, il couchait tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, et son oubli du monde, son absence totale d’ambitions avaient quelque chose d’authentique et de vraiment impressionnant. À la vérité, on ne comprenait pas quand et comment cet homme des bois avait échoué dans la grande ville de Berlin et ce qu’il y cherchait. C’est qu’il n’ambitionnait rien, il ne voulait pas être célèbre ni fêté, et cependant, grâce à sa disposition aux rêveries poétiques, il était plus exempt de soucis et plus libre que tous ceux que j’ai pu observer par la suite. Autour de lui les disputeurs ambitieux menaient grand tapage, et criaient à s’enrouer ; il écoutait avec indulgence, ne contredisait personne, levait parfois son verre avec un salut amical à l’adresse de l’un d’entre eux, mais se mêlait à peine à la conversation. On avait le sentiment qu’au milieu du tumulte, des mots et des vers se cherchaient dans sa tête ébouriffée et un peu lasse, sans parvenir à se trouver et à s’unir.
Le sincère et l’enfantin qui émanaient de ce poète naïf, – aujourd’hui presque oublié, même en Allemagne, – détournèrent peut-être par sentiment, mon attention du président élu des « Hommes de Demain », et pourtant c’était là un personnage dont les idées et les paroles devaient avoir une influence décisive sur la formation d’innombrables êtres. Je rencontrais ici Rodolphe Steiner, qui devait être le fondateur de l’anthroposophie, et à qui ses disciples construisirent par la suite les plus magnifiques écoles et académies, afin qu’il pût faire triompher sa doctrine, et pour la seconde fois après Théodore Herzl, un de ces hommes à qui les destinées avaient assigné la mission de servir de guide à des millions de gens. Personnellement il ne donnait pas comme Herzl l’impression d’un chef, mais plutôt celle d’un séducteur. Dans ses yeux sombres résidait une force hypnotique, et je l’écoutais mieux et mon sens critique était plus en éveil quand je ne le regardais pas, car son visage ascétique et décharné, marqué par la passion spirituelle, était bien propre à exercer un pouvoir de fascination, et non pas seulement sur les femmes. Dans ce temps-là Rodolphe Steiner n’était pas encore en possession de sa doctrine personnelle, mais il en était lui-même encore à chercher et à étudier ; à l’occasion il nous exposait ses commentaires sur la théorie des couleurs de Goethe, dont la figure, dans son exposé, devenait plus faustienne, plus paracelsienne. Il était excitant à entendre, car sa culture était stupéfiante et, surtout comparée à la nôtre, qui se limitait à la littérature, prodigieusement variée ; de ses conférences et de bien des bonnes conversations particulières, je m’en retournais toujours enthousiasmé tout ensemble et un peu accablé. Néanmoins, quand je me demande aujourd’hui si j’aurais pu prédire alors à ce jeune homme une telle influence morale et philosophique sur les masses, je dois à ma honte avouer que non. J’ai attendu de son esprit chercheur de grandes choses dans les sciences et je n’aurais été nullement surpris si j’avais entendu parler de quelque grande découverte en biologie qu’aurait réussie son génie intuitif ; mais quand, bien des années après, je vis à Dornach le grandiose Goetheanum, cette « École de la Sagesse » que ses disciples avaient fondée comme une Académie platonicienne de l’« Anthroposophie », je fus plutôt déçu que son influence se fût exercée à un tel point dans le domaine des réalités largement accessibles et même, à certains égards, dans le banal. Je ne prétends pas porter de jugement sur l’anthroposophie, car jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas saisi très clairement ce qu’elle veut et ce qu’elle signifie ; je suis même porté à croire que son effet séducteur ne tenait pas tellement à une idée qu’à la personne fascinante de Rodolphe Steiner. Quoi qu’il en soit, le fait de rencontrer un homme d’une telle puissance magnétique, à une époque où il se communiquait encore à de plus jeunes que lui en toute bonne amitié et sans intention dogmatique, a été pour moi d’un profit inestimable. À son savoir fabuleusement étendu et profond tout ensemble, je reconnus que la vraie universalité dont, avec notre infatuation de lycéens, nous croyions déjà nous être rendus maîtres, ne saurait s’acquérir par des lectures et des discussions superficielles, mais veut être patiemment élaborée par des années de travail et d’effort passionnés.
Mais après tout, un jeune homme apprend mieux les choses essentielles de ceux qui s’évertuent avec lui que de ses supérieurs, à cet âge où il est réceptif, où les amitiés se nouent facilement, où les différences politiques et sociales ne se sont pas encore trop accusées. Une fois de plus j’éprouvais, – mais sur un plan plus élevé et plus international qu’au lycée, – à quel point l’enthousiasme collectif est fructueux. Tandis que mes amis viennois étaient presque tous issus de la bourgeoisie et même pour les neuf dixièmes de la bourgeoisie juive, si bien que nous ne faisions que nous dédoubler et nous multiplier avec nos propres inclinations, les jeunes gens de ce monde nouveau sortaient de milieux opposés, ils venaient d’en haut, d’en bas, l’un était un aristocrate prussien, l’autre un fils d’armateur hambourgeois, le troisième issu d’une famille paysanne de Westphalie ; j’étais subitement transplanté dans un cercle où se rencontrait la vraie misère en vêtements déchirés et en souliers éculés, donc une sphère avec laquelle je n’étais jamais entré en contact à Vienne. Je m’attablais avec des ivrognes, des homosexuels et des morphinomanes, je serrais – très fièrement – la main d’un chevalier d’industrie assez connu et qui avait fait plusieurs années de prison (plus tard il publia ses Mémoires et pénétra ainsi dans notre cercle d’écrivains). Tout ce que j’avais eu peine à croire quand je le lisais dans les romans réalistes se glissait et se pressait dans les petits cabarets et les cafés où j’étais introduit, et plus la réputation d’un homme était mauvaise, plus j’étais curieux de le connaître personnellement. Cette affection ou cet intérêt pour des êtres dangereusement compromis m’a accompagné ma vie durant ; même dans les années où il aurait convenu d’être plus soigneux dans le choix de ses relations, mes amis m’ont blâmé souvent de fréquenter des gens amoraux, suspects et véritablement tarés. Peut-être que justement ce monde de la « solidité », d’où je venais et le fait que je me sentais chargé jusqu’à un certain point du complexe de la « sécurité », me faisaient paraître attachants tous ceux qui se montraient prodigues et presque dédaigneux de leur vie, de leur temps, de leur argent, de leur santé, de leur bonne réputation, tous ces passionnés, ces monomanes de l’existence sans but, et sans doute on peut observer dans mes romans et mes nouvelles cette prédilection pour toutes les natures intenses et effrénées. À cela s’ajoutait la séduction de l’exotique, de l’étrange ; presque chacun d’entre eux apportait à ma curiosité avide un présent d’un monde ignoré. En la personne du dessinateur E.-M. Lilien, fils d’un pauvre maître tourneur orthodoxe de Drohobycz, je rencontrais pour la première fois un authentique Juif de l’Est, et par conséquent un judaïsme qui jusqu’alors m’était inconnu dans sa force et son opiniâtre fanatisme. Un jeune Russe me traduisait les plus belles pages des Frères Karamazov, que l’Allemagne ne connaissait pas encore, une jeune Suédoise me montra pour la première fois des tableaux de Munch ; je pénétrais dans les ateliers de peintres, à la vérité fort médiocres, pour observer leur technique, un fervent de ces choses me mena dans un cercle de Spirites, – j’éprouvais l’existence en mille formes et dans toute sa diversité, et je n’étais jamais rassasié. L’intensité qui, au lycée, n’avait trouvé son expression que dans les formes pures, dans les rimes, les vers et les mots, se jetait maintenant sur les hommes ; du matin jusqu’au milieu de la nuit, je me trouvais sans cesse à Berlin avec des connaissances nouvelles, enthousiasmé, déçu et même dupé par elles. Je crois bien qu’en dix ans je n’ai pas sacrifié autant à mon goût de la sociabilité spirituelle que dans ce court semestre passé à Berlin, le premier de ma complète liberté.
* * *
Il pourrait sembler logique que cette extraordinaire variété de stimulants dût entraîner une intensification correspondante de mon désir de création artistique. En fait, c’est le contraire qui se produisit ; mes très hautes prétentions nées au lycée de nos exaltations réciproques fondirent d’une manière assez inquiétante. Quatre mois après sa publication, je ne comprenais plus où j’avais trouvé le courage de faire éditer ce volume de poésies qui attestait si peu de maturité ; j’éprouvais toujours ces vers comme étant d’un métier habile et par endroits remarquables, nés d’un plaisir ambitieux de me jouer des formes, mais je jugeais maintenant qu’avec toute leur sentimentalité ils sonnaient faux. Et pareillement, depuis que j’avais pris contact avec la réalité, je trouvais à mes premières nouvelles un relent de papier parfumé ; écrites dans une ignorance totale des réalités, elles exploitaient une technique imitée de seconde main. Un roman achevé jusqu’au dernier chapitre, que j’avais apporté à Berlin pour faire le bonheur de mon éditeur, ne tarda guère à chauffer mon poêle, car ma foi en la compétence de ma classe du lycée avait reçu un assez rude coup dès le premier regard que je jetais sur la vie réelle. J’avais l’impression d’un écolier qui aurait été relégué dans une classe inférieure. Et il est vrai qu’après mon premier volume de vers, j’ai laissé écouler six ans avant d’en publier un second, et ce n’est qu’après trois ou quatre ans que je donnais mon premier ouvrage en prose ; suivant le conseil de Dehmel, à qui j’en suis encore reconnaissant aujourd’hui, j’employais mon temps à faire des traductions de langues étrangères, ce que je tiens encore pour le meilleur moyen dont puisse disposer un jeune poète pour saisir dans sa profondeur le génie de sa propre langue et s’en rendre maître en vue de futures créations. Je traduisis les poèmes de Baudelaire, quelques-uns de Verlaine, de Keats, de William Morris, un petit drame de Charles van Lerberghe, un roman de Camille Lemonnier, « pour me faire la main[2] ». Le fait même que chaque langue étrangère, avec ses tournures particulières et ses idiotismes, offre des résistances au traducteur qui prétend recréer un texte dans la sienne, sollicite toutes les ressources de l’expression qui ne trouveraient pas leur application si elles n’étaient pas recherchées, et cette lutte qui tend à arracher opiniâtrement à une langue étrangère ce qu’elle a de plus propre et à l’intégrer de vive force dans l’idiome maternel, en lui conservant le même caractère de beauté formelle, a toujours été pour moi une joie artistique d’essence toute particulière. Par le fait que ce travail silencieux et qui demeure au fond sans récompense réclamait de la patience et de l’endurance, vertus que j’avais négligé de cultiver au lycée par légèreté et présomption, me le rendit particulièrement précieux ; à me livrer à cette activité médiatrice des trésors artistiques les plus illustres, j’éprouvais pour la première fois la certitude de faire quelque chose qui avait réellement un sens, je donnais une raison d’être à mon existence.
* * *
Dans mon for intérieur, ma route se trouvait ainsi très clairement tracée pour les années suivantes : voir beaucoup, beaucoup apprendre, et seulement ensuite débuter vraiment ! Ne pas paraître devant le monde avec des publications prématurées, – savoir d’abord du monde ce qu’il a d’essentiel ! Berlin avec ses âcres épices n’avait fait qu’augmenter ma soif. Et je délibérai pour savoir dans quel pays je ferais mon voyage d’été, mon choix tomba sur la Belgique. Ce pays avait pris à la fin du siècle passé un essor artistique extraordinaire, il avait même en un certain sens dépassé la France en intensité. Khnopff, Rops dans la peinture, Constantin Meunier et Minne dans la sculpture, van der Velde dans les arts appliqués, Maeterlinck, Eckhoud, Lemonnier dans la poésie donnaient la mesure grandiose de la nouvelle puissance européenne. Mais avant tout, c’est Émile Verhaeren qui me fascinait, parce qu’il avait ouvert au lyrisme des chemins tout nouveaux ; il était encore tout à fait inconnu en Allemagne, – la littérature officielle le confondit longtemps avec Verlaine, comme elle ne distinguait pas Rolland et Rostand, – et je l’avais découvert en quelque sorte pour mon compte personnel. Et être seul à aimer quelqu’un, c’est toujours l’aimer doublement.
Peut-être est-il nécessaire d’introduire ici une petite parenthèse. Notre époque vit trop rapidement et vit trop de choses pour en conserver un souvenir fidèle, et je ne sais pas si le nom d’Émile Verhaeren signifie encore quelque chose. Verhaeren est le premier de tous les poètes français qui ait tenté de donner à l’Europe ce que Walt Whitman a donné à l’Amérique : une profession de foi en son époque, une profession de foi en l’avenir. Il s’était pris à aimer le monde moderne et il voulait le conquérir à la poésie. Tandis que pour les autres la machine était le mal, les villes le hideux, le présent l’antipoétique, il éprouvait de l’enthousiasme à chaque nouvelle découverte, à chaque réalisation technique, et il s’enthousiasmait de son propre enthousiasme : il s’enthousiasmait de propos délibéré, pour se sentir plus fort de cette passion. Les petits poèmes du début devinrent de grands hymnes qui coulaient à pleins bords. « Admirez-vous les uns les autres », tel était son mot d’ordre aux peuples d’Europe. Tout l’optimisme de notre génération, cet optimisme qui dans l’époque d’effroyable décadence que nous vivons a cessé depuis longtemps d’être intelligible, a trouvé chez lui sa première expression poétique, et quelques-uns de ses meilleurs poèmes porteront encore longtemps témoignage de l’Europe et de l’humanité que nous avions alors rêvées.
C’est pour faire la connaissance de Verhaeren que je m’étais rendu à Bruxelles. Mais Camille Lemonnier, le poète puissant et aujourd’hui fort injustement oublié du Mâle, et dont j’ai moi-même traduit un roman en allemand, me dit avec regret que Verhaeren quittait rarement son petit village pour venir à Bruxelles et qu’en ce moment il était absent. Pour atténuer ma déception, il me donna des lettres d’introduction du ton le plus cordial auprès des autres artistes belges. C’est ainsi que je vis le vieux maître Constantin Meunier, ce travailleur héroïque et puissant sculpteur du travail, et après lui van der Stappen, dont le nom est aujourd’hui passablement ignoré dans l’histoire de l’art. Et pourtant quel homme aimable c’était que ce Flamand joufflu, et quel accueil cordial il fit au jouvenceau de dix-neuf ans, lui et sa femme, une volumineuse et joviale Hollandaise ! Il me montra ses œuvres, nous parlâmes longtemps, par cette claire matinée, d’art et de littérature, et la bonté de ces deux personnes m’ôta bientôt toute timidité. Je leur avouai sans détour mon regret de manquer à Bruxelles celui-là même pour lequel j’y étais venu : Verhaeren.
En avais-je trop dit ? Avais-je lâché une sottise ? En tout cas, je remarquai qu’aussi bien van der Stappen que sa femme s’étaient mis à sourire et qu’ils se jetaient des regards à la dérobée. Je sentais qu’une entente secrète avait été créée entre eux par mes paroles. J’en éprouvai de la gêne et voulus prendre congé, mais tous deux se récrièrent et me pressèrent de rester à déjeuner, sans faute. De nouveau le sourire de leurs prunelles se croisa. Je sentis que s’il y avait là quelque mystère, ce devait être un mystère agréable, et je renonçai volontiers à l’expédition que j’avais projetée au champ de bataille de Waterloo.
Midi sonna bientôt, nous étions déjà installés dans la salle à manger, qui se trouvait au rez-de-chaussée, comme dans toutes les maisons belges, et nous voyions la rue par les vitres de couleurs, quand soudain une ombre s’immobilisa devant la fenêtre. Un doigt heurta le verre bariolé, tandis que la sonnette était violemment ébranlée. « Le voilà ! » s’écria madame van der Stappen, et elle se leva. Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire, mais déjà la porte s’ouvrait et il entrait, lui, d’un pas lourd et ferme : Verhaeren. Au premier coup d’œil je reconnus le visage que ses portraits m’avaient déjà rendu familier. Comme il arrivait fréquemment, Verhaeren était leur hôte ce jour-là, et quand ils apprirent que je l’avais cherché en vain dans toute la contrée, ils avaient échangé de rapides regards d’intelligence : il ne fallait rien dire et me ménager la surprise de son apparition. Et maintenant il se tenait en face de moi, souriant de la petite farce réussie qu’on lui avait rapportée. Pour la première fois je sentais la ferme pression de sa main nerveuse, pour la première fois je rencontrais son bon regard clair. Il arrivait dans la maison, – comme toujours, – littéralement chargé d’événements et d’enthousiasmes. Il mangeait encore d’un appétit de loup, que déjà il racontait, sans perdre une bouchée. Il avait été chez des amis et dans une galerie de peinture, et il était encore tout échauffé par cette heure qu’il y avait passée. De partout il rentrait aussi exalté par ce qu’il avait vécu occasionnellement, et cet enthousiasme lui était devenu une habitude sacrée ; sans répit, sans trêve, il jaillissait de ses lèvres comme une flamme, et son geste brusque illustrait merveilleusement ce que l’homme rapportait. Dès ses premières paroles il s’emparait de vous, parce qu’il était ouvert à tout, accessible à toutes les nouveautés, ne se refusant à rien et en état de perpétuelle disponibilité. Il se jetait de tout son être à votre rencontre, et, comme au cours de cette première heure, j’ai éprouvé cent fois ce ravissement et cet assaut impétueux qu’il livrait à ses semblables. Il ne savait encore rien de moi, mais déjà il m’accordait sa confiance, simplement parce qu’il apprenait que je me sentais proche de son œuvre.
Après le déjeuner, à la première bonne surprise s’en ajouta une seconde. Van der Stappen, qui avait longtemps désiré accomplir un vœu de Verhaeren, qui était aussi le sien, travaillait à un buste du poète ; ce jour-là devait avoir lieu la dernière séance. Ma présence, me dit van der Stappen, était une faveur du sort, car il avait justement besoin de quelqu’un qui conversât avec ce modèle par trop agité, pendant qu’il posait, afin que son visage s’animât en parlant et en écoutant. Et c’est ainsi que pendant deux heures, j’étudiai cette face inoubliable, ce haut front labouré sept fois par le soc des mauvaises années, et, par-dessus, la cascade des cheveux bouclés couleur de rouille, la robuste structure du visage sur lequel se tendait une peau brune, tannée par les vents, le menton avançant comme un roc, et, sur les lèvres minces, longue et puissante, la moustache pendante à la Vercingétorix. La nervosité se décelait dans les mains, dans ces mains étroites, appréhensives, fines et pourtant vigoureuses, où les artères battaient fortement sous la peau mince. Tout le poids de sa volonté prenait appui dans ses larges épaules de paysan qui faisait paraître trop petite la tête nerveuse et ossue ; ce n’est que quand il marchait à grandes enjambées qu’on remarquait sa force. Lorsque je considère aujourd’hui ce buste – jamais van der Stappen n’a eu de plus heureuse réussite que l’ouvrage de cette heure-là, – je saisis enfin combien il est vrai, combien il exprime avec plénitude l’être même du modèle. Il demeure un document de la grandeur d’un poète, le monument d’une force impérissable.
Durant ces trois heures, j’appris à aimer cet homme, comme je l’ai ensuite aimé toute ma vie. Il y avait dans tout son être une sécurité qui ne donnait pas un instant l’impression de la suffisance. Il restait indépendant à l’égard des biens de fortune, il préférait mener une existence campagnarde plutôt que d’écrire une ligne qui n’eût eu d’actualité que celle du jour et de l’heure. Il demeurait indépendant à l’égard du succès, ne s’appliquait pas à l’augmenter par des concessions, des complaisances ou des camaraderies, – ses amis et leur fidèle adhésion lui suffisaient. Il demeura même indépendant à l’égard de la plus dangereuse tentation qui puisse séduire un grand caractère, je veux dire la gloire, quand celle-ci lui vint alors qu’il était à l’apogée de sa carrière. Il demeura ouvert dans tous les sens du terme, n’étant gêné par aucune entrave, égaré par aucune vanité, un homme libre et heureux, facile à tous les enthousiasmes ; quand on était avec lui, on se sentait animé par sa propre volonté de vivre.
Ainsi il se tenait devant moi, jeune homme de dix-neuf ans, lui, le poète en chair et en os, tel que je l’avais souhaité, tel que je l’avais rêvé. Et après cette première heure de contact personnel, ma résolution était prise : servir cet homme et son œuvre. C’était une résolution vraiment téméraire, car ce chantre de l’Europe était encore peu connu en Europe, et je savais d’avance que la traduction de son œuvre poétique monumentale et de ses trois drames en vers enlèverait à ma production personnelle deux ou trois années. Mais tandis que je décidais de mettre toute ma force, tout mon temps et ma passion au service d’une œuvre étrangère, je me donnais à moi-même ce que je pouvais souhaiter de meilleur ; une tâche morale. Mes recherches et mes tentatives incertaines avaient maintenant un sens. Et si j’avais aujourd’hui à conseiller un jeune écrivain qui n’est pas encore sûr de sa voie, je m’efforcerais de le décider à servir une grande œuvre en qualité d’interprète ou de traducteur. Il y a plus de sécurité pour un débutant dans le service désintéressé que dans la création personnelle, et rien de ce qu’on a accompli dans un esprit de sacrifice total n’aura été fait en vain.
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Durant ces deux années que j’ai consacrées presque exclusivement à la traduction des poèmes de Verhaeren et à la préparation d’un ouvrage biographique sur le grand écrivain, j’ai beaucoup voyagé, pour une part afin de faire des conférences. Et j’eus une récompense inattendue de mon dévouement, qui ne m’en promettait aucune, à l’œuvre de Verhaeren ; ses amis de l’étranger furent rendus attentifs à ma personne et devinrent bientôt les miens. C’est ainsi qu’un jour vint me trouver Ellen Key, cette admirable Suédoise qui, avec une audace sans égale à cette époque de résistance bornée, combattit pour l’émancipation de la femme et qui, dans son livre, Le siècle de l’enfance, avait jeté son avertissement longtemps avant Freud en révélant combien sont vulnérables les jeunes âmes ; par elle je fus introduit en Italie auprès de Giovanni Cena et de son cercle poétique, et j’acquis en la personne du Norvégien Johan Bojer un ami considérable. Georg Brandes, le maître international de l’histoire des littératures, me témoigna de l’intérêt, et bientôt le nom de Verhaeren commença, grâce à mon intercession, d’être plus connu en Allemagne que dans sa propre patrie. Kainz, le plus grand des tragédiens, et Moissi récitaient en public ses poèmes dans ma traduction. Max Reinhardt porta Le Cloître, de Verhaeren à la scène allemande : je pouvais être satisfait.
Cependant, il était temps de me souvenir que j’avais pris d’autres engagements que ceux qui me liaient à Verhaeren.
J’avais enfin à terminer ma carrière universitaire et à rapporter à la maison le bonnet de docteur en philosophie. Il s’agissait d’assimiler en quelques mois toute la matière de l’examen que les étudiants plus sérieux s’étaient ingurgitée pendant près de quatre ans. Avec Erwin Guido Kolbenheyer, un de mes jeunes amis et confrères en lettres, lequel, peut-être, sera fâché qu’on le lui rappelle, parce qu’il est devenu un des poètes officiels et professeurs de l’Allemagne hitlérienne, je piochai toutes mes nuits. Mais on ne me rendit pas l’examen difficile. Le professeur bienveillant, qui en savait trop sur mon activité littéraire pour être tenté de me « coller » sur des détails, me dit en souriant au cours d’un entretien préliminaire que j’eus avec lui : « Vous ne tenez pas, sans doute, à être interrogé sur la logique formelle ? » et, en effet, il me mena tout doucement sur un terrain où il me savait sûr. C’était la première fois que je passais un examen avec distinction et c’est, je l’espère bien, la dernière. Maintenant, j’étais libre du côté de l’extérieur, et toutes les années qui suivirent, jusqu’à ce jour, je les ai employées à ce combat qui, dans les temps présents, s’est fait de plus en plus dur, et qui devait me conserver une égale liberté intérieure.
Pour la première année de ma liberté conquise, je m’étais promis Paris pour récompense. Je ne connaissais cette ville inépuisable que très superficiellement par deux voyages que j’y avais faits, et je savais que qui y avait passé une année de sa jeunesse en emportait pour la vie un souvenir de félicité. Nulle part, avec des sens éveillés, on n’éprouvait que sa jeunesse était accordée à l’atmosphère comme dans cette ville qui se donne à tous et que personne n’a pénétrée jusqu’au fond.
Je le sais bien, ce Paris à l’âme ailée et qui vous donnait des ailes, ce Paris de ma jeunesse, n’est plus ; peut-être que jamais ne lui sera rendue cette merveilleuse innocence, depuis que la main la plus dure de la terre lui a imprimé tyranniquement sa flétrissure. À l’heure où je me mettais à écrire ces lignes, les armées allemandes, les tanks allemands roulaient comme une masse grise de termites afin de saper radicalement, dans sa couleur divine, sa clarté spirituelle, son émail et sa fleur inflétrissable, toute cette harmonieuse structure. Et maintenant c’est chose faite : le drapeau à croix gammée flotte sur la Tour Eiffel, les noires troupes d’assaut paradent insolemment dans les Champs-Élysées de Napoléon, et j’éprouve de loin comment, dans les maisons, les cœurs se serrent, quel regard humilié ont maintenant ces bourgeois naguère si pleins de bonhomie, quand dans leurs bistrots familiers et leurs cafés résonnent lourdement les bottes à revers des conquérants. Peut-être que jamais un malheur qui m’a frappé personnellement ne m’a touché, ne m’a bouleversé, désespéré comme l’humiliation de cette ville favorisée entre toutes du privilège de rendre heureux quiconque l’approchait. Recouvrera-t-elle un jour le pouvoir de donner à des générations ce qu’elle nous a donné, le plus sage enseignement et le plus merveilleux exemple, d’être tout à la fois libre et créatrice, ouverte à tous et s’enrichissant de sa belle prodigalité ?
Je sais, je sais, Paris n’est pas seul à souffrir ; tout le reste de l’Europe ne sera plus pendant des décennies ce qu’il a été avant la première guerre mondiale. Une ombre lugubre ne s’est jamais complètement dissipée sur l’horizon, qui a été si lumineux, de l’Europe, l’amertume et la défiance de pays à pays, d’homme à homme, sont demeurées comme un poison rongeur dans le corps mutilé. Quelques progrès sociaux et techniques qu’ait apportés le quart de siècle qui a séparé les deux guerres, il n’est cependant pas une nation prise isolément dans notre petit monde occidental qui n’ait perdu beaucoup de sa joie de vivre et de sa naïve confiance. On passerait des journées à peindre la familiarité, la gaîté enfantine que montraient les Italiens d’autrefois jusque dans la plus noire misère : comme ils riaient et chantaient dans leurs trattorie, comme ils raillaient avec esprit le mauvais governo, au lieu que maintenant ils doivent marcher au pas, l’air sombre, le menton relevé et le cœur chagrin. Peut-on encore imaginer une Autriche si facile et relâchée dans sa bonhomie, si pieusement confiante en son maître impérial et en Dieu, qui leur avaient rendu la vie si agréable ? Les Russes, les Allemands, les Espagnols, eux tous ne savent plus combien de liberté et de joie l’« État », ce croque-mitaine vorace et impitoyable, leur a tiré du plus intime de leur âme. Tous les peuples sentent maintenant qu’une ombre étrangère s’étend et pèse sur leur vie. Mais nous, qui avons encore connu le monde de la liberté individuelle, nous savons et pouvons témoigner que l’Europe s’est réjouie un jour sans inquiétude du kaléidoscope multicolore qu’elle offrait. Et nous frémissons en voyant combien le monde, dans sa fureur de suicide, est devenu plus obscur, plus ténébreux, en quel esclavage et en quelle captivité il a été réduit.
Nulle part, cependant, on n’a pu éprouver plus heureusement qu’à Paris la naïve et pourtant très sage insouciance de vivre ; c’est là qu’elle s’affirmait glorieusement dans la beauté des formes, la douceur du climat, la richesse et la tradition. Nous autres jeunes gens assumions toute une part de cette légèreté et y ajoutions ainsi notre part ; les Chinois et les Scandinaves, les Espagnols et les Grecs, les Brésiliens et les Canadiens, chacun se sentait chez soi sur les rives de la Seine. Point de contrainte : il était permis de parler, de penser, de rire, de gronder, chacun vivait comme il lui plaisait, sociable ou solitaire, prodigue ou économe, dans la lune ou la bohème ; il y avait place pour toutes les originalités, toutes les possibilités s’offraient à vous ; il y avait là les sublimes restaurants à deux cents ou trois cents francs avec toutes les magies culinaires et les vins de toute sorte, avec des cognacs à se damner qui dataient des jours de Marengo ou de Waterloo ; mais on pouvait manger et boire presque aussi magnifiquement chez le marchand de vin du coin. Dans les restaurants que remplissaient les étudiants du quartier latin, on obtenait pour quelques sous les petits plats les plus friands encadrant le succulent beefsteak, de plus du vin rouge ou blanc et une miche de délicieux pain blanc longue d’une aune. Vous pouviez vous vêtir comme il vous plaisait ; les étudiants se promenaient en bérets au boulevard Saint-Michel, les « rapins », les peintres s’exhibaient en feutres à larges bords et en vestes romantiques de velours noir, les ouvriers arpentaient sans gêne les boulevards les plus élégants dans leurs blouses bleues ou en manches de chemise, les nourrices en coiffes bretonnes largement plissées, les marchands de vin en tabliers bleus. Ce n’est pas seulement le 14 juillet que des couples se mettaient à danser dans la rue après minuit, et le sergent de ville en riait : la rue n’était-elle pas à tout le monde ? Personne n’éprouvait de la gêne devant qui que ce fût : les plus jolies filles ne rougissaient pas de se rendre dans les petits hôtels au bras d’un nègre aussi noir que la poix ou d’un Chinois aux yeux bridés ; qui se souciait à Paris de ces épouvantails devenus menaçants par la suite, la race, la classe et l’origine ? On allait, on causait, on couchait avec celui ou celle qui vous plaisait, et l’on se souciait des autres autant qu’un poisson d’une pomme. Ah ! il fallait avoir connu Berlin pour bien s’éprendre de Paris, il fallait avoir éprouvé cette servilité volontaire de l’Allemagne, avec son sentiment des rangs et des distances accusé jusqu’à en être douloureux, où la femme d’un officier ne « fréquentait » pas celle d’un professeur, où celle-ci ne voyait pas l’épouse d’un commerçant, où cette dernière enfin ignorait totalement une femme d’ouvrier. À Paris l’héritage de la Révolution était encore dans le sang ; l’ouvrier prolétaire se sentait un citoyen aussi libre et considérable que son employeur, le garçon de café serrait la main d’un général galonné comme à un collègue ; de petites-bourgeoises actives, sérieuses et propres ne faisaient pas la grimace en rencontrant la prostituée dans le corridor, elles causaient tous les jours avec elle dans l’escalier, et ses enfants lui donnaient des fleurs. Un jour je vis entrer dans un restaurant élégant, – Larue, près de la Madeleine, – de riches paysans normands qui revenaient d’un baptême ; ils portaient les costumes de leur village, leurs lourds souliers ferrés faisaient un vacarme de sabots, et ils avaient les cheveux si pommadés qu’ils empestaient jusqu’à la cuisine. Ils parlaient à haute voix et se faisaient de plus en plus bruyants à mesure que le vin coulait, ils bourraient les reins de leurs grosses femmes en riant sans aucune gêne. Ils n’étaient nullement troublés de se trouver, eux les vrais paysans, parmi les fracs impeccables et les grandes toilettes, mais le garçon rasé de frais ne faisait pas la moue à ces campagnards comme il l’eût fait en Allemagne ou en Angleterre, il les servait avec la même politesse et la même attention que les ministres ou les excellences, et le maître d’hôtel se faisait un plaisir de saluer avec une cordialité toute particulière ces hôtes un peu frustes. Paris n’offrait qu’une juxtaposition de contrastes, point de haut ni de bas ; entre les artères luxueuses et les passages crasseux, il n’y avait pas de frontière visible, et partout régnaient la même animation et la même gaîté. Dans les cours des faubourgs jouaient les musiciens ambulants, on entendait par les fenêtres chanter les midinettes à leur travail ; toujours il y avait quelque part un éclat de rire dans l’air ou un appel cordial ; quand par hasard deux cochers « s’engueulaient », ils finissaient par se serrer la main, buvaient un verre ensemble et l’accompagnaient de quelques huîtres, qu’ils payaient un prix dérisoire. Rien de pénible ou de guindé. Les relations avec les femmes se nouaient facilement, se rompaient de même, chacun trouvait sa chacune, chaque jeune homme une amie pleine de gaîté et qui ne s’encombrait pas de pruderie. Ah ! que la vie était facile à Paris, qu’elle était bonne, surtout si l’on était jeune ! La simple flânerie était une joie et en même temps une perpétuelle instruction, – tout vous était ouvert, on entrait chez un bouquiniste, on feuilletait les livres un quart d’heure sans que le marchand murmurât. On allait dans les petites galeries privées, dans les magasins de bric-à-brac, et on examinait tout par le menu, on assistait en parasite aux ventes de l’Hôtel Drouot, on bavardait dans les jardins publics avec les gouvernantes ; il n’était pas facile de s’arrêter quand on s’était mis à flâner, la rue vous attirait magnétiquement et vous offrait sans cesse un aspect nouveau. Si l’on était fatigué, on pouvait s’asseoir à la terrasse d’un des dix mille cafés et écrire des lettres sur du papier qu’on vous fournissait gratuitement, tout en se faisant exhiber par les marchands ambulants toute leur pacotille de frivolités et d’objets superflus. Il n’y avait qu’une chose difficile : c’était de se tenir au logis ou d’y retourner, surtout quand naissait le printemps, que la lumière brillait argentée et douce par-dessus la Seine, que les arbres des boulevards commençaient à jeter leurs touffes vertes et que les jeunes filles avaient piqué à leur corsage un petit bouquet de violettes à un sou ; mais il n’était pas nécessaire que ce fût le printemps pour être de bonne humeur à Paris.
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Au moment où je fis sa connaissance, la ville n’était pas encore fondue en un tout, comme aujourd’hui, grâce au métro et aux automobiles ; c’étaient encore principalement les immenses omnibus traînés par de lourds chevaux fumants qui assuraient les communications. À la vérité, on ne pouvait découvrir Paris plus agréablement que de l’« impériale » de ces larges véhicules, ou des fiacres ouverts qui, eux aussi, ne roulaient pas trop fiévreusement. Mais de Montmartre à Montparnasse, il y avait encore tout un petit voyage à faire et, considérant l’esprit d’économie des petits bourgeois parisiens, je jugeais la légende tout à fait digne de foi selon laquelle il y avait des Parisiens de la rive droite qui n’avaient jamais été sur la rive gauche et des enfants qui n’avaient joué qu’au Luxembourg et n’avaient jamais vu le Jardin des Tuileries ou le Parc Monceau. Le vrai bourgeois ou concierge demeurait volontiers chez soi, dans son quartier ; il se faisait son petit Paris dans l’enceinte du Grand Paris, et chacun de ces arrondissements avait ainsi son caractère distinct et même provincial. C’est pourquoi il fallait à l’étranger une certaine force de résolution pour choisir le lieu où il se fixerait. Le quartier latin ne m’attirait plus. C’est là que je m’étais précipité à la descente du train lors d’un court séjour que j’y avais fait à l’âge de vingt ans ; le premier soir déjà, je m’étais installé au Café Vachette et plein de vénération, m’étais fait montrer la place de Verlaine et la table de marbre sur laquelle, dans son ivresse, il frappait toujours avec irritation de sa lourde canne pour imposer le respect. Et moi, qui étais un ennemi de l’alcool, j’avais bu en son honneur un verre d’absinthe, bien que je ne goûtasse pas du tout ce breuvage verdâtre ; mais jeune et plein de vénération comme j’étais, je me croyais obligé au Quartier Latin de m’en tenir au rituel des poètes lyriques de la France ; par sentiment du style, j’aurais bien voulu alors habiter une mansarde du cinquième étage dans le voisinage de la Sorbonne, afin de vivre et d’éprouver plus fidèlement l’atmosphère du « vrai » Quartier Latin, telle que je la connaissais par les livres. À vingt-cinq ans, au contraire, je n’avais plus des sentiments si naïvement romantiques, le quartier des étudiants me paraissait trop international, trop peu parisien. Et avant tout je voulais choisir le lieu de mon durable établissement non pas d’après des réminiscences littéraires, mais de manière à faire le mieux possible mon propre travail. Je délibérai prudemment avant d’arrêter ma décision. Le Paris élégant, les Champs-Élysées ne me parurent nullement se prêter à mon dessein, pas davantage le quartier du Café de la Paix où tous les riches étrangers balkaniques se donnaient rendez-vous et où personne ne parlait français à l’exception des garçons de café. La région tranquille de Saint-Sulpice, à l’ombre de ses églises et de ses couvents, où Rilke et Suarès habitaient volontiers, aurait eu plus d’attrait pour moi ; j’aurais le plus volontiers élu mon domicile dans l’île Saint-Louis pour être relié également aux deux moitiés de Paris, à la rive droite et à la rive gauche. Mais au cours de mes promenades, je réussis dès la première semaine à trouver quelque chose d’encore plus beau. Comme je flânais sous les galeries du Palais Royal, je découvris qu’entre les maisons régulières construites au dix-huitième siècle par le prince Philippe-Égalité et qui bordent ce gigantesque carré, l’une d’elles avait déchu au rang de petit hôtel assez primitif. Je me fis montrer une chambre et observai avec ravissement que la fenêtre donnait sur les jardins du Palais Royal qui étaient fermés à la tombée de la nuit. On n’entendait plus alors que le léger murmure de la ville, indistinct et rythmé comme le battement incessant des flots sur une côte éloignée, les statues luisaient dans la clarté lunaire, et aux premières heures du matin le vent apportait parfois des Halles proches un parfum épicé de légumes. Dans ce carré historique du Palais Royal avaient habité les poètes, les hommes d’État du dix-huitième, du dix-neuvième siècle, en face se trouvait la maison où Victor Hugo et Balzac avaient si souvent gravi les cent marches étroites qui aboutissaient à la mansarde de Marceline Desbordes-Valmore, la poétesse que j’aimais tant ; là brillait d’un éclat de marbre la place où Camille Desmoulins avait appelé le peuple à l’assaut de la Bastille, plus loin se trouvait le passage couvert où le pauvre petit lieutenant Bonaparte avait cherché une protectrice parmi les promeneuses d’assez petite vertu. L’histoire de France se rappelait ici dans chaque pierre ; d’autre part, je n’avais qu’à enfiler une rue pour me trouver à la Bibliothèque nationale, où je passais mes matinées, le Louvre était tout proche avec ses tableaux, les boulevards avec leur torrent humain ; je me trouvais enfin là où j’avais rêvé d’être, où depuis des siècles battait en mesure le cœur brûlant de la France, au centre même de Paris. Je me souviens qu’un jour André Gide me rendit visite et que, surpris de ce silence au cœur même de la capitale, il me déclara : « Ce sont les étrangers qui nous font découvrir les plus beaux endroits de notre ville. » Et réellement, je n’aurais pu trouver rien de plus parisien et en même temps de plus solitaire que cette chambre studieuse et romantique en plein centre du cercle enchanté que constituait la ville la plus vivante du monde.
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Que j’ai erré par les rues dans ce temps-là, que dans mon impatience, j’ai vu, j’ai recherché de choses ! Car je ne voulais pas borner mon expérience au seul Paris de 1904 ; avec mes sens en éveil, avec mon cœur, j’étais en quête du Paris de Henri IV, de Louis XIV, de Napoléon et de la Révolution, de Rétif de la Bretonne et de Balzac, de Zola et de Charles-Louis-Philippe, avec toutes ses rues, ses visages et ses événements. Ici comme partout en France j’éprouvais avec une force persuasive combien une grande littérature tournée vers le vrai rend à son peuple des pouvoirs qui l’éternisent, car enfin, tout, à Paris, était déjà familier à mon esprit grâce à l’art évocateur des poètes, des romanciers, des historiens, des peintres de mœurs, avant que je le visse de mes yeux. Tout ne faisait que se ranimer au cours de mes rencontres, la vision concrète n’était en réalité que reconnaissance, cette joie de l’anagnôsis des Grecs qu’Aristote loue comme la plus grande et la plus mystérieuse des jouissances artistiques. Et pourtant : on ne reconnaît jamais un peuple, une ville dans ce qu’ils ont de plus intime et de plus secret par les livres, ni même par des flâneries diligentes, mais toujours par ses représentants les plus excellents. Ce n’est que dans l’amitié spirituelle avec les vivants que l’on pénètre les vraies relations entre le peuple et son sol ; toute observation du dehors ne nous en offre qu’une image inexacte et prématurée.
De telles amitiés me furent accordées, et la meilleure de toutes avec Léon Bazalgette. Grâce à mes relations étroites avec Verhaeren, auquel je rendais visite à Saint-Cloud deux fois par semaine, je fus préservé de tomber, comme la plupart des étrangers, dans le cercle éventé des peintres et littérateurs internationaux qui peuplaient le Café du Dôme et demeuraient au fond partout les mêmes, que ce fût à Munich, à Rome ou à Berlin. Avec Verhaeren, au contraire, j’allais voir les peintres, les poètes qui, au milieu de cette ville jouisseuse et pleine de tempérament, vivaient chacun dans leur production silencieuse comme dans une île solitaire consacrée au travail ; j’ai vu encore l’atelier de Renoir et les meilleurs de ses élèves. Extérieurement, l’existence d’un de ces impressionnistes, dont les œuvres se paient aujourd’hui de dizaines de milliers de dollars, ne différait en rien de celle d’un petit bourgeois ou rentier ; une petite maison quelconque à laquelle s’adossait un atelier, pas de « décor voyant » tels que les étalaient à Munich des Lenbach et d’autres célébrités avec leurs villas luxueuses qui voulaient imiter le style pompéien. Les poètes, avec lesquels je me liai bientôt personnellement, vivaient aussi simplement que les peintres. Ils exerçaient pour la plupart quelque fonction publique qui ne leur demandait que peu de travail effectif ; la grande estime où l’on tenait en France, dans tous les rangs de la hiérarchie, la production intellectuelle, avait conseillé depuis des années cette sage méthode qui consistait à conférer de petites sinécures sans importance aux poètes et aux écrivains qui ne tiraient pas grand profit de leur production ; on les nommait par exemple, bibliothécaires au ministère de la Marine ou au Sénat. Cela leur assurait un modeste traitement et ne leur donnait pas beaucoup à faire, car les Sénateurs ne consultaient que bien rarement un livre, et ainsi l’heureux bénéficiaire d’une de ces prébendes pouvait tranquillement composer ses vers durant les heures de son service, installé dans le vieux et beau palais du Sénat, devant sa fenêtre qui donnait sur le Jardin du Luxembourg, et sans avoir à songer jamais à ses droits d’auteur. Et cette modeste sécurité lui suffisait. D’autres étaient médecins, comme plus tard Duhamel et Durtain, ou avaient une petite galerie de peinture comme Charles Vildrac, ou encore ils étaient professeurs de lycée comme Romains et Jean-Richard Bloch, ils passaient leurs heures à l’Agence Havas, comme Paul Valéry, ou étaient employés chez des éditeurs. Mais aucun n’avait la prétention, comme leurs successeurs gâtés par le film et les grands tirages, de fonder immédiatement une existence indépendante sur les premiers fruits de leur inclination pour les arts. Ce que ces poètes attendaient de leurs professions modestes, choisies sans desseins ambitieux, ce n’était rien de plus que la vie matérielle assurée, qui leur garantissait l’indépendance dont ils avaient besoin pour faire leur œuvre. Grâce à cette sécurité, ils pouvaient négliger les grands quotidiens parisiens tous plus ou moins vendus, écrire, sans exiger d’honoraires, pour les revues qui se soutenaient de leurs sacrifices personnels et souffrir patiemment que leurs pièces ne fussent jouées que dans les petits théâtres littéraires et que leur nom ne fût connu d’abord que dans le cercle étroit de leurs relations : de Claudel, de Péguy, de Rolland, de Suarès, de Valéry, personne n’a rien su durant des dizaines d’années à l’exception d’une élite très restreinte. Eux seuls dans cette ville affairée et remuante, n’étaient pas pressés d’arriver. Il leur paraissait plus important de vivre et de travailler dans le silence pour un cercle paisible, qui se tenait éloigné de la « foire sur la place[3] », que de se pousser rapidement, et ils ne rougissaient pas de vivre en petits bourgeois un peu serrés, afin d’assurer à leur pensée créatrice une liberté et une audace d’autant plus grandes. Leurs femmes faisaient la cuisine et tenaient le ménage, la simplicité et la cordialité régnaient dans les réunions d’intimes. On s’asseyait sur des chaises de paille autour d’une table négligemment couverte d’une nappe quadrillée, – il n’y avait pas plus de luxe que chez le monteur qui logeait au même étage, mais on se sentait libre de toute contrainte. Ils n’avaient pas de téléphone, pas de machine à écrire, pas de secrétaire, ils évitaient tout appareil technique comme les moyens de propagande propres à frapper les esprits, ils écrivaient leurs livres à la main comme on faisait il y a mille ans, et même dans les grandes maisons d’éditions comme le « Mercure de France », il n’y avait point de prescriptions ni d’appareil compliqué. Rien n’était gaspillé pour le prestige et la représentation ; tous ces jeunes poètes français vivaient, comme le peuple tout entier, pour la seule joie de vivre, sans doute dans sa forme la plus sublime, pour la joie de créer une œuvre d’art. Ah ! comme ces amis que je venais de me faire, avec leur propreté morale, m’obligèrent à réviser l’idée que je me faisais de l’écrivain français, que leur genre de vie différait de ce qu’on voit représenté dans Bourget et les autres romanciers à la mode, pour qui le « salon » s’identifiait avec le monde ! Et comme leurs femmes m’instruisaient sur la fausseté criminelle du portrait que sur la foi de nos lectures nous avions conçu chez nous de la Française, la mondaine qui ne songe qu’aux aventures, à la dissipation et au paraître ! Jamais je n’ai vu de femmes d’intérieur plus honnêtes et paisibles que dans ce cercle fraternel ; économes, modestes et gaies même dans les conditions les plus difficiles, elles vous apprêtaient de petites merveilles sur un fourneau minuscule, surveillant leurs enfants et, avec cela, dans une fidèle intimité spirituelle avec leurs maris. Celui-là seul qui a vécu dans ces milieux en ami, en camarade, sait ce que c’est que la France véritable.
Ce qui était extraordinaire chez Léon Bazalgette, cet ami entre mes amis, dont le nom est fort injustement oublié dans la plupart des tableaux de la littérature française contemporaine, – c’est qu’au milieu de cette génération de poètes, il mit toute sa force créatrice au service d’œuvres étrangères et réserva ainsi toute la merveilleuse intensité de sa nature aux hommes qu’il aimait. En lui, le « camarade » né, j’ai appris à connaître le type incarné et absolu de l’homme prêt à tous les sacrifices, véritablement dévoué, qui a considéré comme la tâche de sa vie de donner toute efficace aux valeurs essentielles de son époque, et ne cède pas même à l’orgueil légitime d’être loué pour les avoir découvertes et fait connaître. Son enthousiasme actif n’était que la fonction naturelle de son sentiment moral. D’apparence un peu militaire, encore qu’ardent antimilitariste, il mettait dans son commerce la cordialité d’un vrai camarade. Toujours prêt à servir, à conseiller, inébranlable dans sa probité, ponctuel comme une horloge, il s’inquiétait de tout ce qui touchait autrui, jamais de son avantage personnel. Le temps, l’argent ne comptaient pas pour lui quand il s’agissait d’un ami, et il avait des amis dans le monde entier, troupe restreinte, mais choisie. Il avait consacré dix années de sa vie à faire connaître aux Français Walt Whitman par une traduction complète de ses poèmes et une biographie monumentale. Le but de son existence avait été, en proposant ce modèle d’un homme libre, épris du monde entier, d’inciter sa nation à porter son regard au-delà des frontières, à rendre ses concitoyens plus virils, à leur inculquer l’esprit de camaraderie : le meilleur des Français était en même temps l’adversaire le plus passionné du nationalisme.
Nous nous liâmes bientôt d’une amitié intime et fraternelle, parce que nous aimions l’un et l’autre à servir des œuvres étrangères avec dévouement et sans aucun profit matériel et parce que nous estimions l’indépendance de la pensée comme le bien suprême. Avec lui j’ai appris pour la première fois à connaître cette France « souterraine » ; quand je lus plus tard dans Rolland la rencontre d’Olivier avec l’Allemand Jean Christophe, je fus tenté de croire que c’était notre propre aventure qui était rapportée. Mais ce qu’il y avait de plus merveilleux dans notre amitié, ce qui me la rend la plus inoubliable, c’est qu’elle avait toujours à triompher d’un point sensible et délicat, dont la constante résistance eût, dans les circonstances ordinaires, dû empêcher entre deux écrivains une honnête et cordiale intimité. Le point délicat, c’est que Bazalgette, avec sa magnifique loyauté, opposait résolument une fin de non-recevoir à tout ce que j’écrivais alors. Il aimait ma personne, il nourrissait l’estime la plus reconnaissante pour mon dévouement à l’œuvre de Verhaeren. Chaque fois que je venais à Paris, il m’attendait fidèlement à la gare et était le premier à me saluer ; partout où il pouvait me servir, il était présent ; nous nous accordions mieux que des frères sur toutes les questions essentielles. Mais il disait résolument non à tous mes travaux personnels. Il connaissait des poésies et des morceaux de prose de moi dans les traductions d’Henri Guilbeaux (qui, plus tard, joua un rôle important dans la guerre mondiale en qualité d’ami de Lénine), il les rejetait avec sa franche brusquerie. Tout cela n’avait aucun rapport avec la réalité, objectait-il inlassablement, tout cela était de la littérature ésotérique (qu’il haïssait du fond du cœur), et il s’irritait de voir que justement moi j’écrivais ces choses. Absolument loyal envers lui-même, il ne consentait sur ce point à aucune concession, pas même à celles de la courtoisie. Quand, par exemple, il se mit à la tête d’une revue, il sollicita mon concours, – c’est-à-dire qu’il me pria de lui amener des collaborateurs allemands un peu représentatifs, donc des articles qui valaient mieux que les miens ; quant à moi, son ami le plus proche, il s’obstina à ne pas me demander une ligne, à n’en pas publier une, bien qu’en même temps, par pur esprit de dévouement à un ami cher, et sans toucher un sou d’honoraires, il consentît à réviser pour un éditeur la traduction française d’un de mes livres. Le fait que cette camaraderie fraternelle n’a pas connu une heure de refroidissement au cours de dix années, et malgré cette curieuse circonstance, me l’a faite particulièrement chère. Et rien ne m’a rendu plus heureux que l’approbation de Bazalgette, quand, au cours de la guerre mondiale, – reniant tout ce que j’avais fait jusque-là, – j’atteignis enfin à une forme d’expression personnelle. Car je savais que son oui accordé à mes nouveaux ouvrages était aussi sincère que le non abrupt qu’il m’avait opposé pendant dix ans.
* * *
Si j’écris le nom très cher de Rainer Maria Rilke sur cette feuille consacrée à mes jours parisiens, bien qu’il fût un poète allemand, c’est que je l’ai rencontré le plus souvent et que notre commerce a été particulièrement heureux à Paris, si bien que son visage, comme dans les portraits anciens, m’apparaît toujours détaché sur le fond de cette ville, que j’ai aimée comme aucune autre. Quand je songe aujourd’hui à lui et à ces autres maîtres du Verbe forgé comme par l’art auguste de l’orfèvre, quand je songe à ces noms vénérés qui ont resplendi sur ma jeunesse comme d’inaccessibles constellations, je suis irrésistiblement assailli par cette question mélancolique : de tels poètes dévoués tout entiers au pur lyrisme seront-ils encore possibles dans notre époque de turbulence et de désordre universel ? N’est-ce pas une race disparue que je regrette avec amour, une famille sans postérité immédiate dans nos jours traversés par tous les cyclones du destin – ces poètes qui ne convoitaient rien de la vie extérieure, ni l’assentiment des masses, ni des distinctions honorifiques, ni des dignités, ni le profit, qui n’aspiraient à rien qu’à enchaîner des strophes parfaites dans un effort silencieux et pourtant passionné, chaque ligne pénétrée de musique, brillante de couleurs, éclatante d’images ? Ils formaient une corporation, un ordre presque monastique au milieu de notre époque bruyante, eux qui, si délibérément, s’étaient détournés du quotidien, eux pour qui rien ne comptait dans l’univers que ce chant doux et léger qui pourtant survivrait au fracas de l’époque, quand une rime s’accordant à une autre libérait cet ineffable émoi plus insensible que la chute d’une feuille au vent et qui pourtant touchait de sa vibration les âmes les plus lointaines. Mais qu’elle était exaltante pour nous, les jeunes, la présence de ces hommes fidèles à eux-mêmes, qu’ils avaient de vertu exemplaire, ces sévères serviteurs et conservateurs de la langue, qui n’accordaient leur amour qu’à la parole décantée, à la parole qui n’était point dévouée au jour et au journal mais à la durée et à la postérité. Il était presque humiliant de lever les yeux sur eux : que leur vie était silencieuse, sans éclat et comme invisible, l’un menant une existence paysanne à la campagne, l’autre installé dans un petit métier, le troisième parcourant le monde en pèlerin passionné[4], tous connus d’un petit nombre mais d’autant plus ardemment aimés. L’un était en Allemagne, un autre en France, un autre en Italie, tous cependant dans la même patrie, car ils ne vivaient que dans la poésie, et, tandis qu’ils évitaient dans un sévère renoncement tout ce qui est éphémère, ils faisaient, créant des œuvres d’art, de leur propre vie une œuvre d’art. Il me paraît toujours merveilleux que nous ayons eu devant les yeux, au temps de notre jeunesse, d’aussi purs poètes. Mais je me le demande encore avec une secrète inquiétude : des âmes aussi totalement consacrées à l’art lyrique seront-elles possibles à notre époque, avec les conditions nouvelles de notre existence, qui arrachent les hommes à tout recueillement et les jettent hors d’eux-mêmes dans une fureur meurtrière, comme un incendie de forêt chasse les animaux de leurs plus profondes retraites ? Je le sais bien, sans cesse se reproduit au cours des âges le miracle du poète, et la consolation émouvante de Goethe dans sa Nénie sur Lord Byron demeure éternellement vraie :
Car la terre encor les enfantera
comme elle les a toujours enfantés.
Toujours on assistera au retour fortuné de tels poètes, car d’âge en âge ces précieux garants confèrent l’immortalité même au temps qui en est le moins digne. Mais le nôtre n’est-il pas précisément un de ceux qui ne permettent pas le silence au plus pur, au plus isolé, ce silence de l’attente, de la maturation, de la méditation et du recueillement qui a été encore accordé à ceux-là dans ces temps plus heureux et paisibles qui ont précédé en Europe la première guerre ? Je ne sais pas ce que valent aujourd’hui tous ces poètes, Valéry, Verhaeren, Rilke, Pascoli, Francis Jammes, ce qu’ils représentent pour une génération dont les oreilles résonnent depuis des années au lieu de cette délicate musique, du bruit de moulin que fait la propagande et par deux fois ont été déchirées par le bruit des canons. Je sais seulement, et j’éprouve le devoir de le déclarer avec reconnaissance, quel enseignement, quel bienfait a été pour nous la présence de tels hommes voués au culte de la perfection dans un monde qui, déjà, se mécanisait. Et, jetant un regard sur ma vie passée, je ne découvre pas de bien plus précieux que le privilège qui m’a été accordé d’approcher plusieurs d’entre eux et de joindre souvent une amitié durable à ma précoce vénération.
De tous ceux-là, aucun n’a peut-être mené une existence plus silencieuse, plus mystérieuse et invisible que Rilke. Mais ce n’était pas une solitude voulue et forcée, dont il se fût drapé comme d’un sacerdoce et telle que, par exemple, Stefan George la célébrait en Allemagne ; le silence s’amassait en quelque sorte autour de lui partout où il allait, partout où il se trouvait. Comme il fuyait toute sorte de bruit et même celui de sa renommée, – « cette somme de tous les malentendus qui s’accumulent autour d’un nom », comme il disait un jour si joliment, – la vague de curiosité qui se gonflait vaniteusement ne mouillait que son nom, jamais sa personne. Rilke était difficile à atteindre. Il n’avait pas de maison, pas d’adresse où on eût pu l’aller quérir, pas de foyer, pas de demeure permanente, pas d’emploi. Toujours il était en route à travers le monde, et personne, pas même lui, ne savait d’avance de quel côté il tournerait ses pas. Pour son âme sensible et impressionnable à l’excès, toute décision arrêtée, tout projet et toute annonce était déjà une charge. Ainsi c’est toujours par hasard qu’on le rencontrait. On se trouvait dans un musée italien et l’on sentait, sans bien savoir de qui il venait, qu’un léger sourire amical vous était destiné. Alors seulement on reconnaissait ses yeux bleus qui, lorsqu’ils vous regardaient, animaient d’une lumière intérieure ses traits en eux-mêmes peu frappants. Mais c’est précisément ce fait de passer inaperçu qui était le plus profond secret de sa nature. Des milliers de personnes doivent avoir croisé ce jeune homme à moustache blonde qui pendait un peu mélancoliquement, au visage un peu slave qui n’offrait rien de remarquable, sans se douter que c’était là un poète et l’un des plus grands de notre siècle ; sa singularité ne se manifestait que dans une fréquentation plus intime, je veux dire : l’extraordinaire réserve de sa nature. Il avait une façon d’étouffer ses pas et sa voix dont on ne peut donner l’idée. Quand il entrait dans une chambre où se trouvait rassemblée une société, il le faisait sans bruit, au point qu’à peine quelqu’un le remarquait. Il demeurait ensuite à écouter en silence, fronçait parfois involontairement les sourcils, dès qu’un objet semblait le préoccuper, et quand il se mettait à parler lui-même, c’était toujours sans aucune affectation et sans rien accentuer fortement. Il racontait naturellement et simplement, comme une mère fait un récit à son enfant, et avec la même tendresse affectueuse ; il était merveilleux de l’entendre : il donnait du relief et un caractère imagé au motif le plus insignifiant. Mais dès qu’il sentait qu’il était le point de mire d’un cercle un peu étendu, il s’interrompait et se replongeait dans son silence attentif. Dans chacun de ses mouvements, dans chacun de ses gestes, il mettait cette même retenue ; même son rire n’était qu’une sorte de légère indication. La sourdine lui était un besoin, et rien ne pouvait le troubler comme le bruit et, dans l’ordre des sentiments, toute espèce de véhémence. « Ils m’exténuent, ces gens qui crachent leurs impressions comme on crache le sang, me disait-il un jour, et c’est pourquoi j’use des Russes à très petite dose, comme des liqueurs fortes. » De même que la réserve dans sa conduite, l’ordre, la propreté et le silence étaient pour lui des besoins physiques ; s’il avait voyagé dans un tramway bondé, s’il s’était trouvé dans un local bruyant, il en demeurait bouleversé pendant des heures. Toute vulgarité lui était insupportable, et, bien que ses ressources fussent des plus modestes, ses vêtements attestaient toujours la perfection du goût, du soin, de la propreté. Ils étaient, eux aussi, un chef-d’œuvre concerté, un chef-d’œuvre composé en vue de n’attirer point l’attention, et cependant toujours avec une note toute personnelle, encore qu’à peine perceptible, un petit accessoire dont il se charmait en secret, comme par exemple, un mince bracelet d’argent autour du poignet. Car jusque dans les choses les plus intimes et personnelles, il mettait son goût de la perfection et de la symétrie. Un jour, je le regardai faire sa malle à la veille d’un départ, – il déclina avec raison mon aide en arguant de mon incompétence. – C’était comme un travail de mosaïste ; chaque objet était déposé je dirais presque avec tendresse à la place qui lui avait été soigneusement ménagée. J’aurais considéré comme une profanation de déranger par mon aide indiscrète cet assemblage précieux comme d’une fleur. Et ce sens élémentaire de la beauté l’accompagnait jusque dans les détails les plus secondaires ; ce n’est pas seulement ses manuscrits qu’il calligraphiait si soigneusement de sa belle écriture arrondie, que les interlignes semblaient mesurés au mètre pliant ; même pour la lettre la plus insignifiante il choisissait de beau papier, et son écriture régulière, pure et arrondie, allait rigoureusement jusqu’à la marge qu’il réservait. Jamais il ne se permettait un mot raturé, même dans les communications les plus hâtives, mais dès qu’une phrase ou une expression ne lui paraissait pas avoir toute sa valeur, il récrivait la lettre entière avec sa magnifique patience. Jamais Rilke n’a lâché quelque chose qui ne fût pas absolument achevé.
Cette application constante de la sourdine et en même temps le recueillement de cet être exerçaient une influence irrésistible sur tous ceux qui l’approchaient. Comme il était impossible de concevoir un Rilke violent, tout de même il n’était personne qui en sa présence ne fût atteint par l’espèce de vibration émanant de son calme, qui n’étouffât tous ses éclats et ne perdît toute présomption. Car sa retenue agissait autour de lui comme une force mystérieuse, éducatrice, une force morale. Après une longue conversation avec lui on était pour des heures et même pour des jours entiers incapable de toute vulgarité. Il est vrai que cette nature tempérée, qui jamais ne se donnait tout entière, opposait vite sa barrière à toute véritable cordialité ; je crois que peu d’hommes peuvent se vanter d’avoir été les « amis » de Rilke. Dans les six volumes publiés de sa correspondance ne se trouve presque jamais cette appellation, et il semble que depuis ses années d’école il n’a jamais accordé à personne le tutoiement fraternel. Son extraordinaire sensibilité ne supportait pas que rien ni personne l’approchât de trop près, et tout particulièrement un caractère masculin très marqué excitait en lui une sorte de malaise physique. Il se donnait plus facilement aux femmes dans la conversation. Il leur écrivait souvent et volontiers, et il était plus libre en leur présence. Peut-être est-ce l’absence d’inflexions gutturales dans leur discours qui lui était plaisante, car les voix désagréables le faisaient véritablement souffrir. Je le vois encore engagé dans une conversation avec un aristocrate des plus huppés, tout ramassé en lui-même, les épaules douloureuses et ne levant pas les yeux pour ne pas trahir à quel point lui était pénible ce détestable fausset. Mais qu’il était bienfaisant de se trouver avec lui, quand il était bien disposé envers vous ! On éprouvait alors son intime bonté, bien qu’elle demeurât économe de paroles et de gestes, comme un rayonnement qui réchauffait et guérissait en pénétrant jusqu’au tréfonds de l’âme.
Ombrageux et réservé, Rilke donnait à Paris, cette ville qui vous dilate le cœur, l’impression d’être beaucoup plus ouvert que partout ailleurs, peut-être parce qu’on n’y connaissait pas encore son œuvre et son nom et qu’il se sentait toujours plus libre et plus heureux là où il était un anonyme. J’allai l’y voir successivement dans deux chambres qu’il avait louées. L’une et l’autre étaient simples et sans ornement, mais son sens de la beauté qui régnait là leur conférait aussitôt leur style et leur silence. Jamais il n’habitait une grande maison locative avec des voisins bruyants, mais plutôt une vieille demeure, même inconfortable, dans laquelle il pouvait se sentir chez lui, et il savait toujours aménager son intérieur de façon qu’il eût un sens et répondît à sa nature, et cela grâce à son pouvoir de mettre partout de l’ordre. Toujours il n’avait que peu d’objets autour de lui, mais toujours des fleurs resplendissaient dans un vase ou une coupe : c’étaient peut-être des cadeaux de femmes, peut-être les avait-il lui-même rapportées avec tendresse. Si on lui prêtait un livre qu’il ne connaissait pas, il vous le rendait enveloppé d’un papier de soie sans un pli et noué d’un ruban de couleur comme un cadeau de fête ; je me souviens encore du jour où il m’apporta dans ma chambre en don précieux, le manuscrit de L’Air de l’Amour et de la Mort[5] et je conserve encore la faveur qui l’entourait. Mais ce qu’il y avait de plus délicieux, c’était de se promener à travers Paris avec Rilke, car cela voulait dire que les choses les plus insignifiantes prenaient de l’importance et étaient perçues par des yeux en quelque sorte illuminés ; il remarquait les détails les plus infimes, et il aimait à prononcer à haute voix les noms qu’il lisait sur les enseignes quand ils lui paraissaient de sonorité bien rythmée ; c’était une passion pour lui que de connaître dans ses derniers recoins et ses profondeurs cette ville unique et c’est presque la seule passion que j’aie observée chez lui. Un jour que nous nous étions rencontrés chez des amis communs, je lui racontai que je m’étais trouvé par hasard à la vieille « Barrière » où les dernières victimes de la guillotine et parmi elles André Chénier ont été enterrées au Cimetière de Picpus ; je lui décrivis cette petite prairie émouvante avec ses tombes dispersées, que l’étranger voit rarement. En m’en retournant j’avais aperçu par une porte ouverte sur l’une des rues, un couvent avec des espèces de béguines qui, silencieusement et sans parler, le rosaire à la main, tournaient en rond comme en un rêve pieux. Ce fut l’une des rares fois où je le trouvai presque impatient, cet homme si calme et si maître de lui : il lui fallait voir cela, la sépulture d’André Chénier et le couvent. Nous nous y rendîmes dès le lendemain. Il se tenait en une sorte de ravissement silencieux devant ce cimetière abandonné et il l’appelait « le plus lyrique de Paris ». Mais au retour, il se trouva que la porte du couvent était fermée. Et la tête légèrement inclinée, il se plaça de façon qu’il pût voir par cette porte dès qu’elle s’ouvrirait. Nous attendîmes peut-être vingt minutes. Alors s’en vint par la rue une sœur de l’ordre, qui sonna. « Maintenant », souffla-t-il tout excité. Mais la sœur avait remarqué son guet silencieux, – je disais bien qu’avec lui on sentait tout de loin par des effluves atmosphériques, – elle s’approcha et lui demanda s’il attendait quelqu’un. Il lui sourit de son tendre sourire, qui tout de suite inspirait confiance, et lui dit franchement qu’il aurait bien voulu voir le cloître. La religieuse sourit à son tour : elle regrettait, mais ne pouvait le laisser entrer. Toutefois, elle lui conseilla d’aller à côté dans la maisonnette du jardinier : il aurait une bonne vue de la fenêtre de l’étage. De sorte que cela aussi lui fut accordé, comme bien d’autres choses.
Souvent, depuis, nos chemins se sont croisés, mais chaque fois que je pense à Rilke, je le vois à Paris, dont il lui a été épargné de vivre les heures les plus sombres.
* * *
Des hommes de cette qualité étaient d’un grand profit pour un débutant ; mais j’avais encore à recevoir l’enseignement le plus décisif, celui qui compterait pour ma vie tout entière. Ce fut un présent du hasard. Chez Verhaeren, nous nous étions engagés dans une discussion avec un historien de l’art, qui se plaignait que le temps de la grande sculpture et de la grande peinture fût passé. Je le contredis vivement. Rodin n’était-il pas encore parmi nous, ce créateur de formes qui ne le cédait pas aux plus grands du passé ? Je me mis à énumérer ses œuvres et, comme toujours quand on combat un contradicteur, je donnai dans une véhémence qui frisait l’emportement. Verhaeren souriait à part lui.
« Quelqu’un qui aime tant Rodin, dit-il à la fin, devrait faire sa connaissance. Demain je serai à son atelier. Si cela te convient, je t’emmène. »
Si cela me convenait ! De joie je ne pus fermer l’œil de la nuit. Mais chez Rodin je restai muet. Je n’eus pas le courage de lui adresser la parole et demeurai parmi ses statues pareil à l’une d’entre elles. Mon embarras sembla lui plaire, car en prenant congé le vieillard me demanda si je ne voulais pas voir son véritable atelier à Meudon, et il m’invita même à déjeuner. J’avais reçu ma première leçon : c’est que les plus grands hommes sont toujours les plus affables.
La seconde fut qu’ils sont presque toujours les plus simples dans leur genre de vie. Chez cet homme dont la gloire remplissait le monde, dont les œuvres sont présentes trait pour trait à notre génération comme les plus proches amis, on mangeait aussi simplement que chez un paysan de moyenne aisance : de bonne viande nourrissante, quelques olives, du fruit en abondance et avec cela un vigoureux vin du pays. Cela me donna plus de courage ; à la fin je parlais de nouveau sans contrainte, comme si ce vieillard et sa femme étaient d’anciennes connaissances.
Après le repas nous passâmes à son atelier. C’était une salle immense qui réunissait des répliques de ses œuvres les plus importantes ; parmi elles gisaient des centaines de précieuses petites études, – une main, un bras, une crinière de cheval, une oreille de femme, la plupart en plâtre ; j’ai encore très présentes à la mémoire plusieurs de ces esquisses modelées à titre d’exercices et je pourrais parler pendant des heures de cette heure unique que j’ai passée là. Enfin, le maître me mena devant un socle où se dissimulait sous les linges humides sa dernière œuvre, un portrait de femme. Il détacha les linges de ses mains lourdes et ridées de paysan et se recula. Je tirai involontairement de ma poitrine oppressée un « Admirable ! » et rougis aussitôt de cette banalité. Mais avec son objectivité tranquille, dans laquelle on n’aurait pu découvrir un grain de vanité, il se borna à murmurer en contemplant son propre ouvrage : « N’est-ce pas ? » Puis il hésita : « Seulement, là, à l’épaule… un instant ! » Il se débarrassa de son veston d’intérieur, revêtit sa blouse blanche, saisit une spatule et lissa d’un coup magistral à l’épaule le tendre épiderme de la femme qui semblait vivre et respirer. Il se recula encore. « Et puis là », murmura-t-il. De nouveau l’effet était intensifié par une retouche infime. Puis il ne parla plus. Il avançait et reculait, considérait la figure dans un miroir, poussait des grognements, des sons inarticulés, changeait, corrigeait. Ses yeux, qui à table erraient distraitement et étaient pleins d’amabilité, maintenant jetaient de singulières lueurs, il paraissait avoir grandi et rajeuni. Il travaillait, travaillait, travaillait avec toute la passion et la force de son corps puissant et lourd ; chaque fois qu’il avançait et reculait brusquement, la planche craquait. Mais il ne l’entendait pas. Il ne remarquait pas que derrière lui se tenait un jeune homme silencieux, la gorge serrée, heureux de pouvoir regarder travailler un maître aussi unique. Il m’avait complètement oublié. Je n’étais plus là pour lui. Seule la figure, son œuvre existait encore et au-delà, invisible, l’idée de la perfection absolue.
Un quart d’heure se passa ainsi, une demi-heure, je ne saurais dire combien. Les instants les plus pleins sont toujours au-delà du temps. Rodin était si absorbé, si plongé dans son travail qu’un coup de tonnerre ne l’aurait pas réveillé. Ses mouvements devenaient de plus en plus brusques, de plus en plus irrités. Une sorte de sauvagerie ou d’ivresse l’avait surmonté. Il travaillait de plus en plus vite. Puis ses mains se firent plus hésitantes. Elles semblaient avoir reconnu qu’il n’y avait plus rien à faire pour elles. Une fois, deux fois, trois fois il se recula, sans plus rien changer. Puis il murmura quelque chose dans sa barbe, replaça délicatement, comme on glisse un châle sur les épaules d’une femme aimée, les linges autour de la figure. Il respira profondément, comme détendu. Sa stature sembla de nouveau s’alourdir. Le feu était éteint. Alors se produisit pour moi l’incompréhensible, le suprême enseignement : il enleva sa blouse, remit son veston d’intérieur et se disposa à partir. Il m’avait totalement oublié au cours de cette heure d’extrême concentration. Il ne savait plus qu’un jeune homme, qu’il avait lui-même mené à son atelier pour lui montrer ses œuvres, s’était tenu derrière lui, bouleversé, la respiration suspendue, immobile comme ses statues.
Il gagna la porte. Comme il allait la refermer à clef, il me découvrit et me regarda fixement, presque méchamment : qui était ce jeune inconnu qui s’était glissé dans son atelier ? Mais l’instant d’après il se ressouvenait et venait à moi comme honteux. « Pardon, Monsieur », commença-t-il. Mais je ne le laissai pas poursuivre. Je me bornai à prendre sa main avec reconnaissance ; je l’aurais plus volontiers embrassé. Durant cette heure j’avais vu à découvert le secret éternel de tout grand art et, en somme, de toute humaine production : la concentration, le rassemblement de toutes les forces, de tous les sens, la faculté de s’abstraire de soi-même, de s’abstraire du monde, qui est le propre de tous les artistes. J’avais appris quelque chose pour la vie.
* * *
Ç’avait été mon intention de quitter Paris pour Londres vers la fin de mai. Mais je fus obligé d’avancer mon départ de quinze jours, parce que mon domicile enchanteur m’était devenu insupportable par suite d’une circonstance imprévue. Cela se produisit au cours d’un épisode singulier qui m’amusa beaucoup et en même temps m’ouvrit des vues fort instructives sur la manière de penser de milieux français très divers.
J’avais été absent de Paris les deux jours fériés de la Pentecôte, afin d’admirer avec des amis la merveilleuse cathédrale de Chartres, que je ne connaissais pas encore. Quand, le mardi matin, à mon retour dans ma chambre d’hôtel, je voulus changer de costume, je ne trouvai pas ma valise qui, durant ces derniers mois, se tenait tranquillement dans son coin. Je descendis et allai trouver le propriétaire du petit hôtel, qui occupait toute la journée, alternativement avec sa femme, la minuscule loge de portier ; c’était un petit Marseillais replet à joues rouges, avec lequel j’avais souvent plaisanté et même joué au trictrac, son jeu favori, dans l’estaminet d’en face. Aussitôt il s’agita terriblement et se mit à crier avec amertume, en frappant de son poing sur la table, ces paroles mystérieuses : « C’était donc bien cela ! » Tout en enfilant son veston – il était, comme toujours, en manches de chemise, – et échangeant ses pantoufles confortables contre des souliers, il m’expliqua la situation ; et peut-être est-il nécessaire pour la rendre intelligible, de rappeler d’abord une des singularités des maisons et des hôtels parisiens. À Paris les petits hôtels et la plupart des maisons particulières n’ont pas de clef pour la porte d’entrée, c’est le concierge, maître de la maison, qui ouvre automatiquement la porte de sa loge, dès qu’on a sonné au dehors. Mais dans les petits hôtels et les maisons, le propriétaire ou le concierge ne reste pas toute la nuit dans sa loge, et c’est du fond de son lit conjugal qu’il ouvre la porte d’entrée – et le plus souvent dans un demi-sommeil, – en pressant sur un bouton ; qui veut quitter la maison crie : « Le cordon, s’il vous plaît », et pareillement celui qui s’introduit du dehors a à déclarer son nom, si bien que théoriquement aucun étranger ne peut se glisser de nuit dans les maisons. – Or, à deux heures du matin, on avait sonné à la porte de mon hôtel, quelqu’un était entré, avait proféré un nom qui ressemblait à celui d’un des hôtes et décroché la clef d’une des chambres qui pendait encore dans la loge. Ç’aurait été le devoir du cerbère de vérifier, en jetant un coup d’œil par la vitre, l’identité de ce visiteur tardif, mais apparemment il avait trop sommeil. Cependant comme, une heure après, quelqu’un avait appelé du dedans, cette fois « Cordon, s’il vous plaît ! » annonçant ainsi qu’il quittait la maison, mon homme, alors qu’il avait déjà ouvert la porte d’entrée, avait trouvé singulier qu’un quidam sortît après deux heures du matin. Il s’était levé et, jetant un regard dans la rue, il avait constaté qu’un homme avait quitté la maison avec une valise, il avait aussitôt suivi, en pantoufles et en robe de chambre, ce personnage suspect. Mais dès qu’il eut observé que celui-ci, tournant le coin, se rendait dans un petit hôtel de la rue des Petits-Champs, il n’avait naturellement plus du tout songé à un voleur ou à un cambrioleur et s’était recouché tranquillement.
Tout excité, comme il était, par son erreur, il se précipita avec moi vers le poste de police le plus proche. On prit aussitôt des informations à l’hôtel de la rue des Petits-Champs et l’on établit que ma valise s’y trouvait bien, mais non pas mon voleur, qui, apparemment, était sorti pour aller prendre son petit déjeuner dans un bar voisin. Deux détectives guettèrent le malfaiteur dans la loge de l’hôtel de la rue des Petits-Champs ; comme il s’en revenait sans aucun soupçon, une demi-heure après, il fut aussitôt arrêté.
Nous dûmes alors nous rendre à la mairie, mon hôte et moi, afin d’assister à l’enquête. Nous fûmes introduits dans le bureau du maire, un monsieur moustachu, ventripotent et plein de bonhomie qui se tenait assis, l’habit déboutonné, devant sa table en désordre où s’accumulaient des papiers. Le bureau empestait le tabac et une grosse bouteille de vin sur la table attestait que le maire ne comptait pas au nombre de ces serviteurs de la Sainte-Hermandad, ces cruels ennemis de la vie. Tout d’abord, sur son ordre, on apporta ma valise ; je fus prié de vérifier s’il n’y manquait rien d’essentiel. Le seul objet de valeur était une lettre de crédit de deux mille francs, déjà fortement écornée par mon séjour de cinq mois, et qui, bien entendu, ne pouvait être utilisée par un tiers ; elle se trouva effectivement au fond de la valise et n’avait pas été touchée. Après qu’il eut dressé procès-verbal de mes déclarations que je reconnaissais la valise pour ma propriété et que rien n’y avait été dérobé, le maire donna l’ordre d’introduire le voleur : je n’étais pas médiocrement curieux de contempler son aspect.
Et il en valait la peine. Entre deux formidables sergents qui faisaient ressortir le grotesque de son apparence chétive et de sa maigreur, parut un pauvre diable passablement déguenillé, sans faux col, avec une petite moustache pendante et un visage morne de souris, qui manifestement criait famine. C’était, si l’on me passe cette expression, un mauvais voleur, ce que démontrait bien sa technique maladroite, qui ne lui avait pas suggéré de disparaître de grand matin avec ma valise. Il se tenait devant le formidable maire, les yeux baissés, tremblant légèrement, comme s’il avait eu froid, et, je dois le dire à ma honte, non seulement il me faisait pitié, mais j’éprouvais même pour lui une espèce de sympathie. Et cet intérêt compatissant se trouva encore accru quand un agent de police présenta, solennellement alignés sur une grande planche, tous les objets qu’on avait découverts sur lui en le fouillant. On ne saurait imaginer une collection plus invraisemblable : un mouchoir de poche très sale et déchiré, une douzaine de fausses clefs et de crochets de tous les formats fixés à un anneau et qui tintaient musicalement en se heurtant, un portefeuille râpé, mais heureusement pas d’arme, ce qui prouvait au moins que ce voleur exerçait son métier en connaisseur mais cependant pacifiquement.
On commença par examiner sous nos yeux le contenu du portefeuille. Le résultat fut surprenant. Non pas qu’il eût contenu des coupures de cent ou de mille francs, ni même aucun billet de banque, – il ne recelait pas moins de vingt-sept photographies de danseuses et d’actrices célèbres très décolletées, ainsi que trois ou quatre photographies de nus, ce qui ne rendait notoire aucun délit, sinon que ce garçon maigre et mélancolique était un amateur passionné de la beauté et voulait tout au moins laisser reposer sur son cœur les portraits des étoiles inaccessibles du monde des théâtres parisiens. Bien que le maire examinât l’une après l’autre d’un regard qu’il s’efforçait de rendre sévère, ces photographies de nus, il ne m’échappa point que ce singulier plaisir de collectionneur chez un délinquant de cet acabit l’amusait autant que moi. Car ma sympathie pour ce pauvre criminel s’était encore considérablement accrue de cette inclination pour le beau esthétique et quand le maire, prenant solennellement sa plume, me demanda si je souhaitais de « porter plainte[6] », je lui répondis très vite par un non qui allait de soi.
Pour l’intelligence de la situation, il est peut-être nécessaire d’introduire ici une nouvelle parenthèse. Tandis que chez nous et dans bien d’autres pays l’accusation en cas de délit se fait d’office, c’est-à-dire que l’État, de sa propre autorité, met en branle la justice, en France le lésé a la liberté de porter ou de ne pas porter plainte. Personnellement cette conception du droit me paraît plus équitable que la justice inflexible. Car elle offre la possibilité de pardonner à autrui le tort qu’il vous a fait, tandis qu’en Allemagne, si, par exemple, une femme, dans un accès de jalousie, a blessé son bien-aimé d’un coup de revolver, toutes les prières et les supplications du blessé ne la sauraient sauver d’une condamnation. L’État intervient, arrache violemment la femme à cet homme qui, attaqué dans un moment d’excitation, ne l’en aime peut-être que davantage en raison de la passion qu’elle a témoignée ; elle est jetée en prison ; tandis qu’en France tous deux, après le pardon accordé, s’en retournent bras dessus, bras dessous et peuvent considérer l’affaire comme réglée entre eux.
Je n’eus pas plus tôt prononcé ce « non » résolu qu’il déclencha trois réactions. Le jeune homme malingre entre les deux policiers se redressa subitement et me jeta un regard de reconnaissance que je n’oublierai jamais. Le maire reposa sa plume avec satisfaction ; il lui était agréable que mon refus de poursuivre le voleur lui évitât de nouvelles écritures. Au contraire, mon hôtelier se fâcha tout rouge et se mit à crier que je ne pouvais pas faire cela, que « cette vermine[7] » devait être exterminée. Je n’avais aucune idée du mal que pouvait faire cette espèce. Jour et nuit un homme convenable devait se tenir sur ses gardes pour ne pas être volé par ces crapules, et si l’on en laissait courir une, c’était un encouragement pour cent autres. Toute l’honnêteté et la probité et en même temps l’étroitesse d’esprit d’un petit bourgeois dérangé dans son commerce faisaient explosion ; il me somma d’un ton grossier et menaçant de revenir sur mon pardon en considération des ennuis que lui avait causés cette affaire. Mais je tins bon. J’avais recouvré ma valise, déclarai-je résolument, par conséquent je n’avais subi aucun dommage, et ainsi tout était réglé pour moi. Je n’avais de ma vie déposé une plainte contre un tiers et je mangerais à déjeuner un bon beefsteak bien gras sans en éprouver de malaise, si je pouvais me dire qu’un autre n’en était pas réduit par ma faute à l’ordinaire de la prison. Mon hôte riposta avec une véhémence accrue, et quand le maire expliqua que la décision ne dépendait pas de lui, mais de moi, et que, par mon refus de poursuivre, l’affaire était liquidée, il se détourna brusquement et quitta le bureau furieux et en faisant claquer la porte derrière lui. Le maire se leva, lança un sourire du côté du personnage irrité qui venait de disparaître et me tendit la main en signe de muette intelligence. Ainsi l’action officielle était terminée, et déjà je saisissais ma valise pour la rapporter à mon domicile. Mais à ce moment-là se produisit quelque chose d’extraordinaire. Le voleur s’approcha rapidement et avec une contenance très humble : « Oh ! non, Monsieur, dit-il, c’est moi qui vous porterai votre valise. » Et ainsi je me mis en route et refis le trajet des quatre rues qui me séparaient de mon hôtel, pendant que le voleur reconnaissant portait derrière moi ma valise.
De cette façon une affaire qui avait débuté assez désagréablement semblait se terminer de la manière la plus gaie et la plus réjouissante. Mais elle engendra encore, dans une succession rapide, deux épilogues auxquels je dois des contributions fort instructives à la connaissance de l’âme française. Quand, le lendemain, j’allai voir Verhaeren, il me salua avec un sourire malicieux : « Tu as des aventures bien singulières, ici à Paris, me dit-il en plaisantant. Et tout d’abord, je ne savais pas que tu étais un gaillard aussi puissamment riche. » Je ne compris pas tout d’abord ce qu’il voulait dire. Il me tendit un journal et j’y lus une relation étonnante de l’événement de la veille : sans doute je reconnaissais à peine les circonstances véritables dans cette composition romancée. Avec un art consommé de journaliste, on racontait que dans un hôtel du centre un étranger de marque, – j’étais devenu un homme de marque pour être plus intéressant, – avait été victime d’un vol : on lui avait dérobé une valise qui renfermait une quantité d’objets de valeur, en particulier, une lettre de crédit de vingt mille francs, – les deux mille s’étaient décuplés au cours de la nuit, – ainsi que d’autres trésors irremplaçables, – lesquels consistaient en réalité exclusivement en chemises et en cravates. – Il avait d’abord paru impossible de découvrir une trace, car le voleur avait procédé avec un raffinement inouï et son action attestait une connaissance exacte des lieux. Mais le maire de l’arrondissement, Monsieur « un tel[8] » avait immédiatement pris toutes les dispositions avec son énergie « bien connue » et sa « grande perspicacité[9] ». À la suite de son information téléphonique et en l’espace d’une heure, tous les hôtels et pensions de Paris avaient été visités avec le soin le plus exact, et ces mesures, exécutées avec la précision habituelle, avaient amené en très peu de temps l’arrestation du malfaiteur. Le préfet de police avait immédiatement exprimé à ce fonctionnaire modèle son approbation particulière pour cet exploit remarquable ; par son esprit de décision et sa perspicacité il avait illustré une fois de plus l’organisation exemplaire de la police parisienne. – Il n’y avait naturellement rien de vrai dans ce rapport, le brave maire n’avait pas quitté sa table une minute, on lui avait en quelque sorte livré dans son bureau le voleur et la valise tout apprêtés. Mais il avait profité de cette occasion de se faire un petit capital de publicité.
Si cet événement avait pris une tournure réjouissante pour le voleur comme pour la haute police, il n’en fut rien pour moi. Dès cette heure le propriétaire de l’hôtel, qui avait été si jovial, fit tout pour m’en rendre le séjour insupportable. Je descendais l’escalier et saluais poliment sa femme dans la loge, elle ne me répondait pas et détournait d’un air offensé sa tête de bourgeoise vertueuse. Le valet ne faisait plus ma chambre comme il aurait convenu, des lettres s’égaraient d’une manière énigmatique. Même dans les magasins du quartier et au bureau de tabac où ma qualité de fumeur enragé me faisait accueillir en vrai « copain »[10], je ne rencontrai plus tout à coup que des visages glacés. La morale de la petite bourgeoisie non seulement de la maison, mais de toute la rue et même de l’arrondissement se dressait contre moi, parce que j’avais été « secourable » au voleur. Et finalement il ne me resta plus qu’à m’en aller avec la valise que j’avais sauvée, et à quitter le confortable hôtel aussi ignominieusement que si j’avais été moi-même le criminel.
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Après Paris, Londres me donna l’impression que par un jour torride je passais brusquement dans l’ombre ; au premier instant, on est pris d’un frisson involontaire, mais les yeux et les sens s’habituent très vite. Je m’étais imposé en quelque sorte comme une tâche deux ou trois mois d’Angleterre, – car enfin, comment comprendre notre monde et en évaluer les forces sans connaître le pays qui depuis des siècles fait rouler ce monde sur ses rails ? J’espérais aussi par de fréquentes conversations et une vie de société très active donner un peu de poli à mon anglais rouillé (qui, du reste, n’est jamais devenu vraiment coulant) ; malheureusement il n’en fut rien. J’avais, – comme nous autres continentaux, – peu de relations littéraires de l’autre côté de la Manche, et dans la petite pension où j’étais descendu, les conversations de breakfast et les small talks sur la cour, les courses et les parties, me trouvaient déplorablement incompétent. Quand ils discutaient de politique, je ne pouvais pas les suivre, parce qu’ils parlaient de Joe et que je ne savais pas qu’il s’agissait de Chamberlain, et qu’ils désignaient pareillement tous les Sirs par leurs prénoms ; quant au cockney des cochers, mon oreille demeura longtemps à son égard comme bouchée à la cire. Ainsi je ne fis pas les progrès rapides que j’avais escomptés. J’espérais bien apprendre un peu de bonne diction auprès des prédicateurs dans les églises, deux ou trois fois je fis galerie aux délibérations des tribunaux, j’allais au théâtre pour entendre un anglais correct, – mais toujours il me fallait chercher à grand’peine ce qui à Paris s’offre partout à vous et vous submerge : la société, la camaraderie et la gaîté. Je ne trouvais personne avec qui discuter des choses qui m’étaient les plus importantes ; quant aux Anglais bien disposés, je devais leur paraître un compagnon singulièrement mal dégrossi et tannant avec mon incommensurable indifférence à l’égard du sport, du jeu, de la politique et en général de tout ce qui les préoccupait. Nulle part je ne parvins à me lier intimement à un milieu, à un cercle ; c’est ainsi que j’ai passé à Londres les neuf dixièmes de mon temps à travailler dans ma chambre ou au British Museum.
Au début j’essayai loyalement des promenades. Dans les premiers huit jours j’avais couru tout Londres au point que les plantes des pieds me brûlaient. Je visitai comme un étudiant s’acquittant de son devoir, toutes les curiosités mentionnées dans le Bædeker depuis Madame Tussaud jusqu’au Parlement, j’appris à boire de l’ale et remplaçai la cigarette parisienne par la pipe nationale, je m’efforçai en mille particularités de m’adapter ; mais je ne pus établir le contact ni avec la société, ni avec le monde littéraire, et celui qui ne voit l’Angleterre que du dehors passe à côté de l’essentiel – comme on passe à côté des compagnies riches à millions de la City sans en rien percevoir que l’enseigne de laiton bien polie et stéréotypée. Si j’étais introduit dans un club, je ne savais qu’y faire ; déjà l’aspect des profonds sièges de cuir, comme toute l’atmosphère provoquait en moi une sorte de somnolence intellectuelle, parce que je n’avais pas mérité, comme les autres, cette sage détente par une activité intense ou la pratique du sport. Cette ville éliminait énergiquement comme un corps étranger, l’oisif, le simple observateur, pour autant qu’il ne pouvait pas, grâce à ses millions, exhausser ses loisirs au niveau d’un art élevé et nourri de sociabilité, tandis que Paris le laissait tranquillement rouler et se prendre dans son mouvement plus chaleureux. Je ne reconnus ma faute que plus tard : j’aurais dû prendre une occupation quelconque durant les deux mois que je passai à Londres, me faire, par exemple, volontaire dans une maison de commerce ou secrétaire dans un bureau de rédaction, alors j’aurais au moins pénétré à un doigt de profondeur dans la vie anglaise. M’étant borné à observer du dehors, j’ai acquis peu d’expérience et ce n’est que plusieurs années après, pendant la guerre, que je commençai de soupçonner ce qu’était la vraie Angleterre.
Entre les écrivains anglais, je ne vis qu’Arthur Symons. Lui-même obtint pour moi une invitation de W. B. Yeats, dont j’aimais fort les poésies et dont j’avais traduit pour le plaisir une partie du drame en vers d’une inspiration si délicate The Shadowy Waters. Je ne savais pas que ce devait être une soirée de lecture ; un petit cercle d’élus avait été prié, et nous nous trouvâmes assez serrés dans une chambre qui n’était pas trop vaste, quelques-uns même assis sur des escabeaux ou sur le plancher. Enfin, Yeats commença, après avoir allumé deux gigantesques cierges d’autel de chaque côté d’un pupitre noir (ou tendu de noir) devant lequel il se tenait debout. Toutes les autres lumières de la salle furent éteintes, ainsi la tête énergique et à boucles noires se modelait vigoureusement à la clarté des cierges. Yeats lisait lentement, d’une voix mélodieuse et timbrée, sans jamais tomber dans le déclamatoire, chaque vers prenant tout son poids de métal. C’était beau, c’était vraiment solennel. Et la seule chose qui me gênait, c’était la mise en scène un peu trop recherchée, le costume noir qui faisait songer à un frac et donnait à Yeats quelque chose de sacerdotal, la lente combustion des grosses bougies de cire qui répandaient, je crois, un léger parfum d’épices ; par là le plaisir littéraire – et cela constituait d’ailleurs pour moi un attrait d’un nouveau genre, – devenait plutôt une célébration de poèmes qu’une lecture spontanée. Et cela me faisait souvenir involontairement et par contraste de la manière dont Verhaeren lisait ses poésies : en manches de chemise, afin de mieux scander le rythme de son bras nerveux, sans pompe et sans mise en scène, ou encore de la diction de Rilke, simple, claire et qui se mettait humblement au service du Verbe, quand, à l’occasion, il lisait quelques vers dans un livre. C’était la première lecture de poète avec « mise en scène » à laquelle j’assistais, et si malgré tout mon amour pour son œuvre je ne pus me défendre d’une certaine méfiance à l’égard de cette cérémonie culturelle, Yeats a eu cependant ce soir-là un hôte reconnaissant.
Mais la véritable découverte d’un poète que je fis à Londres ne fut pas celle d’un vivant, mais d’un artiste qui était à cette époque encore bien oublié : William Blake, ce génie solitaire et problématique, qui me fascine encore aujourd’hui avec son mélange de gaucherie et de sublime achèvement. Un ami m’avait conseillé de me faire montrer dans le print room du British Museum, dont Lawrence Binyon était alors le conservateur, les ouvrages illustrés en couleurs, Europe, Amérique, Le livre de Job, qui sont devenus aujourd’hui des antiquités rarissimes, et je fus sous le coup d’un véritable enchantement. J’apercevais ici pour la première fois une de ces natures magiques, qui sans voir clairement leur chemin sont portées par leurs visions, comme par des ailes d’ange à travers tous les espaces vierges de la fantaisie ; des jours et des semaines je m’appliquai à pénétrer plus profondément dans le labyrinthe de cette âme naïve et pourtant démoniaque et de rendre en allemand quelques-uns de ses poèmes. Je nourrissais un désir avide de posséder une page de sa main, mais il me parut d’abord que je ne pourrais jamais le satisfaire qu’en rêve. Et voici qu’un jour mon ami Archibald G. B. Russel, déjà alors le meilleur connaisseur de Blake, me rapporta qu’à l’exposition qu’il organisait, l’un des Visionary portraits était à vendre : c’était à son avis (et au mien) le plus beau dessin au crayon du maître, le King John. « Vous ne vous en fatiguerez jamais », me promit-il, et il a eu raison. Entre tous mes livres et mes tableaux, cette page m’a accompagné plus de trente ans, et que de fois le regard magiquement éclairé de ce roi fou est tombé sur moi de la paroi ; de tous les biens que j’ai perdus ou qui sont loin de moi, c’est ce dessin que je regrette le plus dans mes pérégrinations. Le génie de l’Angleterre, que je m’étais vainement efforcé de saisir dans les rues et les villes, s’était brusquement révélé à moi dans la figure véritablement astrale de Blake. Et à toutes mes raisons d’aimer le monde, j’en avais ajouté une nouvelle.
Paris, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne, la Belgique, la Hollande, toutes ces curieuses pérégrinations de ma vie nomade étaient en soi réjouissantes et à bien des égards profitables. Mais finalement on éprouve le besoin d’un port d’attache stable d’où l’on part et où l’on revient – je ne l’ai jamais mieux éprouvé que maintenant que mes voyages ne sont plus volontaires mais sont une fuite d’homme traqué. – Je m’étais constitué une petite bibliothèque depuis mes années de lycée, avec des tableaux et des souvenirs ; les manuscrits commençaient à s’accumuler en paquets épais, et l’on ne pouvait pas constamment traîner dans ses malles à travers le monde ce fardeau d’ailleurs si attachant. C’est pourquoi je louai un petit appartement à Vienne ; ce ne devait pas être un véritable lieu de séjour, mais seulement un pied à terre, comme disent si justement les Français. Car le sentiment du provisoire dominait mystérieusement ma vie jusqu’à la guerre mondiale. À l’occasion de tout ce que j’entreprenais, je me persuadais moi-même que ce n’était encore rien d’intrinsèque, rien de définitif, – mes travaux, je ne les considérais que comme des essais tentés sur la réalité, et pareillement les femmes avec lesquelles j’étais lié d’amitié. Par là je donnais à ma jeunesse le sentiment de n’engager point toute ma responsabilité et en même temps aussi le diletto[11] de goûter, d’essayer et de jouir. Parvenu à l’âge où d’autres étaient mariés depuis longtemps, avaient des enfants et des situations en vue et devaient s’efforcer de tirer d’eux le maximum en bandant toutes leurs énergies, je me considérais toujours comme un jeune homme, un débutant, un recommenceur, qui a encore un temps infini devant lui, et j’hésitais à me lier en n’importe quel sens à quelque chose de définitif. Et comme je ne considérais mes travaux que comme des préparations à mon œuvre véritable, comme ma carte de visite qui se bornait à annoncer mon existence à la littérature, ma demeure, au moins provisoirement, ne devait guère être qu’une adresse. Je la choisis intentionnellement petite, dans les faubourgs, afin qu’elle ne chargeât pas ma liberté d’un entretien coûteux. Je n’achetai pas des meubles de très bonne qualité, car je ne voulais pas les « ménager », comme j’avais vu faire à mes parents, où chaque fauteuil avait sa housse, qu’on n’enlevait que les jours de visite. J’évitais de propos délibéré de me fixer à Vienne, et ainsi de me lier sentimentalement à un lieu déterminé. Longtemps cette éducation que je me donnais et qui me retenait dans le provisoire me parut une faute, mais plus tard, quand je fus obligé de quitter sans cesse la demeure que je m’étais aménagée et que je vis s’écrouler autour de moi tout ce qui s’était édifié, cet instinct mystérieux qui m’empêchait de m’attacher m’a été secourable. Développé de bonne heure il m’a rendu plus légères toutes mes pertes et mes départs.
Je n’avais pas encore à animer beaucoup d’objets précieux dans cette première demeure, mais déjà ce dessin de Blake dont j’avais fait l’acquisition à Londres ornait la paroi comme aussi l’un des plus beaux poèmes de Goethe tracé de sa main libre et hardie, – qui constituait alors la pièce maîtresse de la collection d’autographes que j’avais déjà commencée au lycée. Avec le même esprit grégaire qui présidait alors aux compositions de tout notre groupe littéraire, nous avions fait la chasse aux signatures des poètes, des acteurs, des chanteurs ; la plupart d’entre nous avaient d’ailleurs renoncé à ce sport comme à la poésie en quittant l’école, tandis que chez moi cette passion pour ces ombres terrestres des figures géniales n’avait fait que s’accroître et s’approfondir tout ensemble. Les signatures toutes nues m’étaient indifférentes, de même que la cote dont jouissait un homme sur le marché des valeurs et des réputations internationales ne m’intéressait pas ; ce que je recherchais, c’étaient les manuscrits originaux ou les projets de poèmes ou de compositions, parce que le problème de la genèse d’une œuvre d’art sous son aspect biographique aussi bien que psychologique me préoccupait plus que tout le reste. Cette mystérieuse seconde de passage, quand un vers, une mélodie surgie de l’invisible, de la vision et de l’intuition d’un génie aborde le monde des réalités terrestres par la fixation graphique, où peut-elle être surprise et observée, sinon dans les brouillons des maîtres, dans ces manuscrits primitifs nés dans la lutte ou le feu de l’inspiration, comme dans un état de transe ? Je ne sais pas assez de choses d’un artiste quand je n’ai sous les yeux que son œuvre achevée et je souscris à la parole de Goethe, que pour comprendre pleinement les grandes créations, il ne suffit pas de les voir dans leur état d’achèvement, mais il faut les avoir surprises dans leur génération. C’est aussi un effet purement visuel que produit sur moi une première esquisse de Beethoven, avec ses traits fougueux et impatients, son désordre confus de motifs ébauchés et abandonnés, avec la fureur créatrice qui s’y condense en quelques coups de crayon, – de cette nature comblée d’une surabondance démoniaque, et qui me jette dans une sorte d’agitation physique, parce que son aspect excite tellement mon esprit. Je puis contempler une de ces pages barbouillées d’hiéroglyphes dans l’enchantement de l’amoureux, comme d’autres un tableau parfait. Une page d’épreuves de Balzac où presque chaque phrase est hachée de balafres, chaque ligne comme bouleversée par la charrue, les marges blanches grignotées de traits noirs, de signes, de mots, me rend sensible l’éruption d’un Vésuve humain ; et de voir pour la première fois dans son premier état terrestre, dans le manuscrit primitif, un poème que j’ai aimé pendant des années excite en moi un sentiment de religieuse vénération ; j’ose à peine le toucher. À la fierté de posséder quelques-unes de ces pages s’associait encore l’attrait presque sportif de les acquérir, de leur faire la chasse dans les ventes publiques ou dans les catalogues ; que d’heures intenses je dois à cette chasse, que de hasards excitants ! Ici, l’on était venu un jour trop tard, là, une pièce convoitée s’était révélée fausse ; puis se produisait un miracle : on possédait un petit manuscrit de Mozart, et la joie n’était pas sans mélange, parce qu’une bande de musique y avait été découpée ; et soudain cette bande enlevée cinquante, ou cent ans auparavant par un vandale, épris de son idole se trouve dans une vente à Stockholm et l’on peut rétablir l’air complet, tel que Mozart l’a laissé il y a cent cinquante ans. Dans ce temps-là les revenus de mes ouvrages ne me permettaient pas encore des achats de grande envergure, mais tous les collectionneurs savent de combien s’augmente la joie que donne une pièce rare quand il a fallu, pour l’acquérir, renoncer à un autre plaisir. D’ailleurs je mis à contribution mes amitiés littéraires. Rolland me donna un volume de son Jean Christophe, Rilke son œuvre la plus populaire, L’Air de l’Amour et de la Mort, Claudel son Annonce faite à Marie, Gorki une importante esquisse, Freud un de ses traités ; ils savaient tous qu’aucun musée ne conserverait leurs manuscrits avec plus d’amour. Combien de tout cela est maintenant dispersé à tous les vents, avec d’autres joies moindres !
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Je ne découvris que plus tard à la faveur d’un hasard que la pièce de musée la plus singulière et la plus précieuse se dissimulait non pas à la vérité dans mon armoire, mais cependant dans la même maison faubourienne. Au-dessus de mon appartement habitait une vieille demoiselle toute grisonnante qui exerçait la profession de maîtresse de piano ; un jour elle m’adressa la parole dans l’escalier, et de la manière la plus aimable : elle était désolée que durant mon travail je fusse condamné à être l’auditeur involontaire de ses leçons de musique, et elle espérait que les exécutions fort imparfaites de ses élèves ne me dérangeaient pas trop. Au cours de la conversation, j’appris alors que sa mère habitait avec elle, que, presque aveugle, elle ne quittait plus guère la chambre et que cette octogénaire n’était rien moins que la fille du médecin ordinaire de Goethe, le Dr Vogel, et qu’en 1830 elle avait tenu sur les fonts baptismaux Ottilie von Goethe en présence de Goethe en personne. J’en eus un peu le vertige, – en 1910 il y avait encore un être au monde sur lequel s’était posé le regard sacré de Goethe ! Or j’ai toujours nourri un sens particulier de la vénération pour toutes les manifestations terrestres du génie, et, en dehors de ces pages manuscrites, je rassemblais aussi toutes les reliques sur lesquelles je pouvais mettre la main ; une chambre de ma maison devint à une époque tardive – au cours de ma « seconde vie » – une sorte de lieu de culte, si je puis m’exprimer ainsi. Là se trouvaient la table de travail de Beethoven et sa petite cassette où, du fond de son lit et d’une main tremblante déjà touchée par la mort, il avait puisé les petites sommes d’argent qu’il remettait à sa servante ; il y avait là une feuille de son livre de cuisine et une boucle de ses cheveux déjà grisonnants. J’ai conservé longtemps sous verre une plume d’oie de Goethe pour me garder de la tentation de la saisir d’une main indigne. Mais comment comparer avec ces objets inanimés un être vivant et respirant qu’avait encore contemplé en pleine conscience et avec amour l’œil noir et rond de Goethe ; – un dernier fil ténu, qui à chaque instant pouvait se briser, rattachait par l’intermédiaire de cette fragile créature terrestre le monde olympien de Weimar à cette maison faubourienne de la Kochstrasse 8, où je m’étais installé par hasard. Je demandai l’autorisation d’aller rendre visite à madame Demelius ; la vieille dame me reçut volontiers et me témoigna de la bienveillance, et je retrouvai dans sa chambre bien des objets d’usage domestique qui avaient appartenu à l’immortel et qui lui avaient été donnés par la petite-fille de Goethe, son amie d’enfance ; une paire de chandeliers qui se trouvaient sur la table de Goethe et d’autres semblables curiosités de la maison du « Frauenplan » de Weimar. Mais n’était-elle pas elle-même le vrai miracle avec son existence, cette vieille dame, qui portait un petit bonnet suranné sur ses cheveux blancs déjà clairsemés, et dont la bouche plissée racontait volontiers comment elle avait passé les quinze premières années de sa jeunesse, dans cette maison du Frauenplan, qui n’était pas encore un musée comme aujourd’hui, et qui a conservé ses objets, sans qu’on y touchât, depuis l’heure où le plus grand poète allemand quitta sa maison et ce monde ? Comme il arrive toujours aux vieillards, elle avait le plus présent à son esprit ce temps de sa jeunesse ; je fus touché de l’entendre s’indigner que la Société Goethe eût commis une grossière indiscrétion en publiant « dès maintenant » les lettres d’amour de son amie d’enfance Ottilie von Goethe, – « dès maintenant ! » – hélas ! elle avait oublié qu’Ottilie était morte depuis un demi-siècle ! Pour elle, la petite favorite de Goethe était encore là, elle était encore jeune, pour elle étaient réalités présentes les choses qui depuis longtemps sont devenues pour nous du passé et de la légende ! Toujours j’éprouvais en sa présence comme une atmosphère spectrale. On habitait dans cette maison de pierre, on téléphonait, on avait la lumière électrique, on dictait des lettres à une dactylographe, et vingt-deux marches au-dessus on était transporté dans un autre siècle et l’on se trouvait dans l’ombre sacrée du monde où Goethe avait vécu.
J’ai, par la suite, rencontré à plusieurs reprises des femmes qui, avec leurs bandeaux blancs, plongeaient dans un monde héroïque et olympien, Cosima Wagner, la fille de Liszt, dure, sévère et pourtant imposante avec ses gestes pathétiques, Elisabeth Forster, la sœur de Nietzsche, gracieuse, petite, coquette, Olga Monod, la fille d’Alexandre Hertzen, que, toute enfant, Tolstoï avait souvent prise sur ses genoux ; j’ai entendu Georg Brandes dans sa vieillesse parler de ses rencontres avec Walt Whitman, Flaubert et Dickens, ou Richard Strauss raconter sa dernière entrevue avec Richard Wagner. Mais rien ne m’a touché comme le visage de cette aïeule, la dernière parmi les vivants sur laquelle s’est posé le regard de Goethe. Et peut-être suis-je aujourd’hui moi-même le dernier qui puisse dire : j’ai connu un être sur la tête duquel la main de Goethe a reposé un instant avec tendresse.
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Pour les intervalles qui séparaient mes voyages, j’avais donc trouvé une étape. Mais ce qui fut plus important pour moi, c’est un autre asile que je trouvai en même temps, la maison d’édition qui, trente ans durant, a gardé et fait réussir toute mon œuvre. Un tel choix est décisif dans la vie d’un auteur et je n’en aurais pu faire de plus heureux. Quelques années auparavant un poète amateur de l’espèce la plus cultivée avait conçu le projet de ne pas employer son argent à entretenir une écurie de chevaux de course, mais de le consacrer à une entreprise qui servît les valeurs spirituelles. Alfred Walter Heymel, insignifiant en tant que poète, résolut de fonder en Allemagne, où l’édition repose principalement sur une base commerciale, une maison qui, sans égard au profit matériel et même préparée à subir des pertes constantes, tiendrait comme règle déterminante pour la publication d’un ouvrage non pas les chances de vente, mais sa valeur intrinsèque. Les lectures purement récréatives, de si bon rapport qu’elles pussent être, devaient demeurer exclues, en revanche on accueillerait les choses les plus subtiles et les moins accessibles. Ne publier que des œuvres où s’attestait la plus pure volonté d’art dans une forme impeccable, telle était la devise de cette maison d’édition très exclusive et qui ne visa d’abord à atteindre que le public restreint des vrais connaisseurs ; dans sa fière volonté de demeurer dans l’isolement, elle s’intitula d’abord Die Insel (L’Île) et plus tard Inselverlag. Rien ne devait s’y imprimer conformément aux principes professionnels en usage, mais chaque ouvrage devait recevoir une présentation extérieure qui répondît à l’excellence de son contenu. Ainsi chaque volume avec son frontispice, sa disposition typographique, le choix des caractères, du papier, constituait dans son individualité un problème toujours nouveau ; même les prospectus et le papier à lettres étaient l’objet d’un soin passionné dans cette maison ambitieuse. Je ne me souviens pas d’avoir découvert en trente ans une seule faute d’impression dans un de mes livres, ou dans une lettre de la maison d’éditions une ligne corrigée ; tout, même les détails infimes, avait l’ambition d’être exemplaire.
Les œuvres lyriques de Hofmannsthal et celles de Rilke, paraissaient conjointement aux Éditions de l’« Île » et, par leur présence, la plus haute qualité d’une œuvre était d’emblée posée comme seule valable. On peut se représenter ma joie et ma fierté d’être honoré à vingt-six ans du droit de cité permanent dans cette « Île ». Le fait de paraître là représentait extérieurement la promotion à un rang plus élevé de la hiérarchie littéraire, mais en même temps il vous obligeait moralement à vous montrer plus sévère pour vous-même. Celui qui pénétrait dans ce cercle choisi devait s’astreindre à une discipline et à une retenue toutes nouvelles, ne devait se permettre aucun relâchement, aucune hâte journalistique, car le monogramme des Éditions de l’Île garantissait d’emblée à ses milliers et plus tard à ses centaines de milliers de lecteurs la qualité intrinsèque de l’œuvre, comme aussi la perfection exemplaire de l’impression.
Or un auteur ne peut rien souhaiter de plus heureux que de tomber jeune sur une jeune maison d’édition et de voir son influence croître avec la sienne ; seul un tel développement solidaire peut créer un lien organique et vivant entre lui, son œuvre et le monde. Une amitié des plus cordiales m’unit bientôt au directeur des Éditions de l’Île, le professeur Kippenberg, et elle se fit encore plus étroite par notre mutuelle compréhension de nos passions de collectionneurs, car la collection goethéenne de Kippenberg se développait parallèlement à l’enrichissement de ma collection d’autographes, jusqu’à devenir durant ces trente ans la plus monumentale qu’il ait été donné à un particulier de rassembler. J’ai reçu de lui de précieux conseils et tout aussi souvent de précieux avertissements de m’abstenir, et moi, de mon côté, grâce à ma vue d’ensemble sur les littératures étrangères, j’ai pu lui faire des suggestions intéressantes ; c’est ainsi que la Librairie de l’Île (Inselbücherei) qui, avec ses millions d’exemplaires, a construit une sorte de ville mondiale autour de la « tour d’ivoire » et a fait de l’Île la maison d’édition allemande la plus représentative, est née d’une proposition que j’ai faite. Après trente ans nous nous trouvâmes dans une situation tout autre qu’à nos débuts : la petite entreprise était devenue une des plus formidables maisons d’éditions, et l’auteur, qui n’atteignait à ses débuts qu’un cercle très restreint, était l’un des plus lus d’Allemagne. Et réellement il a fallu une catastrophe mondiale et la force d’une loi brutale pour dénouer cette union si heureuse et si naturelle pour l’un et pour l’autre. Je dois avouer qu’il m’a été plus facile de quitter foyer et patrie que de ne plus voir sur mes livres le monogramme si familier.
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La voie m’était ouverte. J’avais commencé de publier presque trop tôt, et cependant j’avais la conviction intime qu’à vingt-six ans je n’avais pas produit d’œuvres véritables. La plus belle acquisition de nos jeunes années, la fréquentation et l’amitié des plus excellents créateurs de l’époque, agit assez singulièrement sur ma production comme un frein dangereux. J’avais trop bien appris à connaître les vraies valeurs ; cela me rendait hésitant. Par manque de courage, tout ce que j’avais publié jusqu’alors en dehors de mes traductions se limitait, dans ma prudente économie, à des œuvres de peu d’étendue, telles que des nouvelles et des poèmes ; je n’eus pas de longtemps le courage d’entreprendre un roman (cet état devait durer près de trente ans). La première fois que je me risquai à une composition plus vaste, ce fut dans l’art dramatique, et dès ce premier essai, je fus la proie d’une forte tentation à laquelle toute sorte de signes favorables me pressaient de céder. J’avais écrit en 1905 ou 1906, durant l’été, une pièce dans le style de notre temps, et, bien entendu, un drame en vers de genre antique. Il était intitulé Thersites ; je n’ai pas besoin de dire ce que je pense aujourd’hui de ce morceau, qui ne vaut que par la forme, quand on saura que je ne l’ai jamais réédité, – comme d’ailleurs presque tous mes livres antérieurs à ma trente-deuxième année. Quoi qu’il en soit, ce drame attestait déjà un trait essentiel de mes dispositions intimes, qui ne prennent jamais le parti des prétendus « héros », mais voient toujours le tragique dans le seul vaincu. Dans mes nouvelles, c’est toujours celui qui succombe au destin qui m’attire, dans mes biographies, le personnage qui ne connaît pas le succès dans la réalité de l’espace sensible, mais n’a le droit pour lui que dans le sens moral, Érasme et non pas Luther, Marie Stuart et non pas Elizabeth, Castellion et non pas Calvin ; c’est ainsi que je ne pris pas alors Achille pour la figure héroïque centrale, mais le plus obscur de ses adversaires, Thersite, l’homme souffrant, au lieu de celui qui par sa force et son assurance, inflige des souffrances aux autres. J’évitai de montrer mon drame achevé à un acteur, même de mes amis ; j’avais déjà assez d’expérience pour savoir qu’un drame en vers blancs et en costumes grecs, fût-il de Sophocle ou de Shakespeare, n’est pas propre, en paraissant sur la scène réelle, de « faire recette ». Ce n’est que pour la forme que je fis envoyer quelques exemplaires aux grands théâtres, puis j’oubliai complètement cette commission.
Quelle ne fut pas ma surprise, quand environ trois mois après, je reçus une lettre dont l’enveloppe portait la suscription : « Théâtre royal de Berlin ». Que peut bien me vouloir le théâtre de l’État prussien ? me demandai-je. À ma grande surprise, le directeur, Louis Barnay, qui avait été un des plus grands acteurs allemands, me communiquait que la pièce lui avait fait la plus forte impression, et qu’elle venait à propos, parce qu’enfin le personnage d’Achille fournissait à Adalbert Matkovsky le rôle longtemps cherché pour lui ; il me priait donc de confier au théâtre royal de Berlin la création de ce drame.
Ma joie fut presque de l’effroi. La nation allemande avait alors deux grands acteurs, Adalbert Matkovsky et Joseph Kainz. – Le premier, un Allemand du Nord, inégalé dans la fougue élémentaire de sa nature, dans sa passion irrésistible, le second, notre Viennois Joseph Kainz, séduisant par sa grâce spirituelle, son art de dire qui n’a jamais été dépassé, la maîtrise de sa parole ou ailée ou métallique. Et voici que Matkovsky allait animer mon personnage, allait dire mes vers, le théâtre le plus en vue de la capitale de l’Empire allemand allait décerner des lettres patentes à mon drame, – une carrière incomparable semblait s’ouvrir devant moi, qui ne l’avais jamais cherchée.
Mais j’ai appris depuis à ne me point réjouir d’une représentation avant que le rideau se soit réellement levé. Les répétitions commencèrent en effet et se succédèrent, et des amis m’assurèrent que Matkovsky n’avait jamais été plus imposant, plus viril, j’avais déjà commandé ma place de wagon-lit pour Berlin, quand me surprit à la dernière heure un télégramme : Renvoi pour cause maladie Matkovsky. Je jugeai que c’était là un de ces prétextes qu’on invoque volontiers au théâtre quand on ne peut pas tenir un délai ou un engagement. Mais une semaine plus tard les journaux m’apportèrent la nouvelle de la mort de Matkovsky. Mes vers avaient été les derniers qu’il eût prononcés de ses lèvres merveilleusement éloquentes.
L’affaire est terminée, me dis-je. Il est vrai que deux autres théâtres de très bon rang, Dresde et Cassel, voulaient maintenant ma pièce. Cependant au dedans de moi mon intérêt s’était refroidi. Après Matkovsky je ne pouvais plus me représenter un autre Achille. Et voici que m’arriva une nouvelle encore plus surprenante : un de mes amis me réveilla un beau matin, me dit qu’il était envoyé par Joseph Kainz, lequel était par hasard tombé sur cette pièce et y voyait un rôle pour lui, non pas celui d’Achille, que Matkovsky avait voulu animer, mais le rôle tragique et opposé de Thersite. Il allait aussitôt se mettre en relations avec le Burgtheater. Le directeur Schleuther venait d’arriver de Berlin en pionnier du réalisme, qui triomphait alors, et (au grand dépit des Viennois) il dirigeait le théâtre de la cour en naturaliste convaincu ; il m’écrivit aussitôt qu’il distinguait bien ce qu’il y avait d’intéressant dans mon drame, mais qu’il ne voyait malheureusement pas la possibilité d’un succès qui se maintînt au-delà de la première.
Liquidé, me dis-je encore une fois, sceptique comme j’ai toujours été à l’égard de moi-même et de mon œuvre littéraire. Kainz, en revanche, était furieux. Il m’invita aussitôt chez lui ; pour la première fois je voyais devant moi le dieu de ma prime jeunesse, l’être à qui nous autres lycéens, aurions volontiers baisé les mains et les pieds ; son corps avait encore sa souplesse de ressort, et son merveilleux œil noir animait encore à cinquante ans son visage. C’était une volupté de l’entendre parler. Chaque mot se détachait avec son contour précis, même dans la conversation particulière, chaque consonne avait son mordant le plus aiguisé, chaque voyelle vibrait pleine et claire ; encore aujourd’hui je ne puis lire certains poèmes, que je lui ai entendu réciter sans percevoir la résonance de sa voix, avec sa force scandée, son rythme achevé, son élan héroïque ; jamais depuis je n’ai éprouvé une telle jouissance à entendre la langue allemande. Et voici que cet être que j’avais vénéré comme un dieu, s’excusait auprès d’un jeune homme de n’avoir pu réussir à faire accepter sa pièce. Mais il m’affirma que nous ne nous perdrions plus de vue. Il avait d’ailleurs, une requête à me présenter, – je fus sur le point de sourire : Kainz une requête à moi ! – Il jouait beaucoup en tournée à ce moment-là, et il avait deux pièces en un acte. Il lui en manquait une troisième, et ce qu’il avait dans l’esprit, c’était une petite pièce, si possible en vers, et de préférence avec une de ces tirades lyriques telles qu’il était le seul sur la scène allemande, grâce à sa prodigieuse technique de diseur, à les pouvoir couler d’un seul jet cristallin et sans reprendre haleine, sur une multitude qui l’écoutait de son côté l’haleine suspendue. Ne pourrais-je pas lui composer une de ces pièces en un acte ?
Je promis d’essayer. Et la volonté peut, comme le dit Goethe, « commander parfois la poésie ». Je traçai l’esquisse d’une pièce Le Comédien métamorphosé, un jeu léger comme une plume dans le style rococo, avec deux monologues lyrico-dramatiques qui s’y inséraient. Je m’étais involontairement conformé à sa volonté dans chacune de mes paroles, en m’efforçant avec toute ma passion de m’assimiler à la nature de Kainz et même à sa diction ; ainsi cet ouvrage d’occasion fut une de ces réussites telles que la simple habileté ne les réalise pas, mais seulement l’enthousiasme. Au bout de trois semaines je pus montrer à Kainz mon esquisse à moitié achevée, avec, déjà, l’un des « grands airs » tout composé. Kainz fut sincèrement enthousiasmé. Il récita aussitôt deux fois de suite, d’après mon manuscrit, cette tirade, la deuxième fois déjà avec une perfection qui m’est demeurée inoubliable. Combien me fallait-il encore de temps ? me demanda-t-il, visiblement impatient. Un mois. Parfait ! Cela tombait à pic ! Il s’en allait en tournée en Allemagne, pour quelques semaines ; à son retour les répétitions commenceraient aussitôt, car cette pièce devait être jouée au Burgtheater. Et ensuite, il m’en faisait la promesse, partout où il irait, il l’inscrirait à son répertoire, car elle lui allait comme un gant. « Comme un gant ! » me répétait-il, en me serrant trois fois la main avec la plus grande cordialité.
Apparemment il avait déjà avant son départ jeté la rébellion dans le Burgtheater, car le directeur me téléphona personnellement, me priant de lui montrer l’esquisse de la pièce en un acte et m’assurant qu’il l’acceptait d’avance. Les rôles secondaires furent mis en lecture parmi les acteurs du Burgtheater. De nouveau, sans que j’y eusse mis aucun enjeu particulier, la partie semblait gagnée. Le Burgtheater, l’orgueil de notre ville, et au Burgtheater le plus grand acteur de notre temps avec la Duse dans une œuvre de moi : c’était presque trop pour un débutant. Il n’y avait plus qu’un seul danger, c’est que Kainz pût changer d’avis en voyant la pièce achevée, mais combien cela était peu vraisemblable ! Toujours est-il que l’impatience était maintenant de mon côté. Enfin je lus dans les journaux que Kainz était revenu de sa tournée.
Je différai deux jours, par politesse, afin de ne pas l’assaillir dès son arrivée. Le troisième jour je m’enhardis et remis ma carte au vieux portier, que je connaissais bien, de l’hôtel Sacher, où Kainz habitait alors. « Pour l’acteur du Hoftheater, Monsieur Kainz ! » Le vieillard me considéra fixement par-dessus son pince-nez. « Comment, vous ne le savez pas encore, Monsieur le docteur ? » Non, je ne savais rien. « Ils l’ont mené au sanatorium, ce matin de bonne heure. » Je ne l’apprenais que de cet instant : Kainz était revenu gravement malade de la tournée, au cours de laquelle, maîtrisant héroïquement ses terribles souffrances devant le public qui ne se doutait de rien, il avait pour la dernière fois joué ses grands rôles. Le lendemain il fut opéré du cancer. Nous espérions encore une guérison sur la foi des bulletins de santé qui paraissaient dans les journaux, et je lui rendis visite à son lit de malade. Il était couché là, fatigué, amaigri, ses yeux noirs paraissaient encore plus grands dans son visage ravagé. Je m’effrayai : sur la bouche éternellement juvénile, sur les lèvres si merveilleusement éloquentes se dessinait pour la première fois une moustache blanche, je voyais un vieillard, un mourant. Il me fit un sourire mélancolique. « Le bon Dieu me la laissera-t-il encore jouer, notre pièce ? Elle pourrait encore rétablir ma santé. » Mais peu de semaines après, nous étions devant un cercueil.
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On comprendra le malaise que j’éprouvais à persister dans l’art dramatique et l’inquiétude qui m’assaillait chaque fois que je remettais une nouvelle pièce à un théâtre. Le fait que les deux plus grands acteurs de l’Allemagne étaient morts après avoir répété mes vers me rendait superstitieux, je n’ai pas honte de l’avouer. Ce n’est que quelques années plus tard que je me remis au genre dramatique, et quand le nouveau directeur du Burgtheater, Alfred Baron Berger, un homme de théâtre éminent et un maître dans l’art de dire, accepta aussitôt mon drame, j’examinai presque anxieusement la liste des acteurs qu’il avait choisis et respirai, bien que cela puisse paraître paradoxal, en me disant : « Dieu soit loué, il n’y en a aucun d’éminent parmi eux. » Le mauvais sort n’avait personne aux dépens de qui il pût s’exercer. Et cependant l’invraisemblable se produisit. Si l’on ferme une porte au malheur, il s’introduit par une autre. Je n’avais pensé qu’aux acteurs, non pas au directeur, qui s’était réservé la mise en scène de ma tragédie La Maison au bord de la mer, et en avait déjà établi le projet, je n’avais pas pensé à Alfred Baron Berger. Et en fait, quinze jours avant le début des répétitions, il était mort. La malédiction qui semblait peser sur mes œuvres dramatiques était encore en vigueur. Même quand, plus de dix ans plus tard, mon Jérémie et mon Volpone, après la guerre mondiale, furent portés à la scène dans toutes les langues imaginables, je ne me sentais pas en sûreté. Et j’agis consciemment contre mes intérêts quand j’eus terminé en 1931 une nouvelle pièce L’Agneau du pauvre. Un jour après que je lui eus envoyé mon manuscrit, je reçus de mon ami Alexandre Moissi un télégramme par lequel il me priait de lui réserver le premier rôle lors de la création de l’œuvre. Moissi, qui avait apporté de sa patrie italienne sur la scène allemande une harmonie sensuelle de la langue, qu’elle n’avait jamais connue auparavant, était à ce moment-là le seul grand successeur de Joseph Kainz. D’apparence extrêmement séduisante, intelligent, vivant, il était de plus un homme bienveillant et capable de s’enthousiasmer, il communiquait à chaque œuvre quelque chose de son charme personnel ; je n’aurais pu souhaiter un interprète plus idéal de ce rôle. Cependant, quand il m’en fit la proposition, je me ressouvins de Matkowsky et de Kainz, je déclinai l’offre de Moissi en invoquant un prétexte sans lui révéler mon véritable motif. Je savais qu’il avait hérité de Kainz l’anneau d’Iffland, ainsi qu’on l’appelait, et que toujours le plus grand acteur allemand léguait à son plus grand successeur. Hériterait-il aussi du destin de Kainz ? En tout cas, je ne voulais pas personnellement être par trois fois pour le plus grand acteur allemand l’instrument de la fatalité ! Je renonçai donc par superstition et par amitié pour lui à cette perfection de l’interprétation qui était presque décisive pour le succès de ma pièce. Et cependant mon renoncement même ne put le protéger, bien que je lui eusse refusé le rôle et que je n’eusse jamais depuis donné une nouvelle pièce à la scène. Je devais toujours encore, sans qu’il y eût la moindre faute de ma part, être mêlé au destin d’autrui.
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Je me rends bien compte qu’on me soupçonnera de raconter une histoire de fantômes. Matkowsky et Kainz, cela pourrait encore s’expliquer par l’effet d’une fâcheuse coïncidence. Mais pourquoi Moissi après eux, puisque je lui avais refusé le rôle et n’avais plus écrit de nouveau drame ? Voici comment les choses se passèrent : de longues années après – ici j’anticipe sur les temps dans ma chronique, – j’étais, sans rien soupçonner, à Zurich au cours de l’été 1935, quand je reçus de Milan un télégramme d’Alexandre Moissi par lequel il m’annonçait qu’il arrivait à Zurich le soir même pour me voir et me priait de l’attendre sans faute. Singulier, pensai-je, que peut-il avoir de si urgent à me communiquer, je n’ai pas de pièce nouvelle, et depuis des années le théâtre m’est devenu assez indifférent. Mais, bien entendu, je l’attendis avec joie, car j’aimais vraiment comme un frère cet homme chaleureux et cordial. Il se précipita sur moi, en descendant du wagon, nous nous étreignîmes à la manière italienne, et déjà dans l’auto qui nous emportait il m’expliquait avec sa magnifique impatience ce que je pouvais faire pour lui. Il avait une requête à m’adresser, une requête des plus importantes. Pirandello lui avait fait un honneur singulier en lui confiant la création de sa nouvelle pièce Non si sà mai, et non pas seulement en Italie, mais la véritable création mondiale, – elle devait avoir lieu à Vienne et en langue allemande. C’était la première fois qu’un tel maître italien accordait à l’étranger la priorité pour une de ses œuvres, il n’avait même jamais pu se décider pour Paris. Or Pirandello, qui redoutait que dans la traduction se perdissent le caractère musical et les harmoniques de sa prose, avait exprimé un vœu qui lui tenait particulièrement à cœur. Il ne voulait pas d’un traducteur quelconque, mais il souhaitait que je lui misse sa pièce en allemand, moi, dont il estimait depuis longtemps la connaissance des ressources de la langue. Pirandello avait naturellement hésité à s’adresser à moi ; comment aurait-il pu prétendre que je perdisse mon temps à des traductions ? Et ainsi Moissi lui-même s’était chargé de me transmettre la prière de Pirandello. Assurément depuis des années la traduction n’était plus du tout mon fait. Mais je vénérais trop Pirandello, avec lequel j’avais eu quelques excellentes rencontres, pour lui infliger une déception, et d’autre part, c’était une joie pour moi que de pouvoir donner à un ami intime tel que Moissi un témoignage de bonne camaraderie. J’abandonnai pour une ou deux semaines mon propre travail ; quelque temps après, la pièce de Pirandello dans ma traduction était annoncée à Vienne pour une première représentation internationale, qui, en raison de certains arrière-plans politiques, devait être donnée avec une particulière solennité. Pirandello avait promis d’y assister en personne, et comme alors Mussolini passait pour le protecteur déclaré de l’Autriche, tous les cercles politiques, le chancelier en tête, annoncèrent qu’ils seraient présents. Cette soirée devait être en même temps une démonstration publique de l’amitié austro-italienne (en réalité du protectorat italien sur l’Autriche).
Moi-même je me trouvais par hasard à Vienne au moment où allaient commencer les premières répétitions. Je me réjouissais de revoir Pirandello, j’étais curieux d’entendre les paroles de ma traduction avec la diction musicale de Moissi. Mais le même événement se reproduisit à un quart de siècle de distance avec une analogie fantomatique. Quand je dépliai mon journal, de grand matin, j’y lus que Moissi était arrivé de Suisse avec une grippe très grave et que les répétitions devaient être renvoyées à cause de sa maladie. Une grippe, pensai-je, cela ne peut être très sérieux. Mais le cœur me battait violemment quand j’approchai de l’hôtel – Dieu soit loué, me disais-je, pour me rassurer, ce n’est pas l’Hôtel Sacher, mais le Grand Hôtel ! – où j’allais voir mon ami malade ; le souvenir de ma visite inutile chez Kainz me traversait comme un frisson. Et les mêmes circonstances se renouvelèrent à un quart de siècle d’intervalle auprès du plus grand acteur de son temps. Il ne me fut plus permis de voir Moissi, le délire de la fièvre s’était déclaré. Deux jours après je me trouvais, comme pour Kainz, devant un cercueil, au lieu d’assister à une répétition.
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J’ai devancé les temps en mentionnant ce dernier accomplissement de la mystérieuse malédiction qui s’attachait à mes essais théâtraux. Bien entendu, je ne vois dans cette répétition qu’un effet du hasard. Mais sans aucun doute, en leur temps, les deux morts qui se sont succédé si rapidement de Matkowsky et de Kainz ont exercé une influence déterminante sur l’orientation de ma vie. Si alors Matkowsky à Berlin, Kainz à Vienne avaient porté sur la scène les premiers drames du jeune homme de vingt-six ans, je me serais, grâce à leur art, qui pouvait conduire au succès la pièce la plus faible, fait connaître d’un plus large public beaucoup plus rapidement et peut-être injustement, et j’aurais perdu ainsi les années du lent apprentissage et de l’exploration du monde. Dans ce temps-là, je me suis naturellement considéré comme persécuté par le destin, car le théâtre ne me présentait dès mes premiers débuts des perspectives que je n’aurais jamais rêvées que pour me les retirer cruellement au dernier moment. Mais ce n’est que dans les années de la prime jeunesse qu’on identifie encore le hasard avec la destinée. Plus tard on sait que la véritable orientation d’une carrière est déterminée du dedans ; si absurdement que notre chemin semble s’écarter de l’objet de nos vœux, toujours il finit par nous ramener à notre but invisible.
Le temps s’écoulait-il alors plus rapidement que de nos jours, où il est comblé d’événements qui, pour des siècles, transformeront notre monde de sa pelure superficielle jusqu’en ses profondes entrailles ? Ou les dernières années de ma jeunesse, qui ont précédé la première guerre européenne, ne me paraissent-elles si noyées de brumes que parce que je les ai consacrées à un travail régulier ? J’écrivais, je publiais, mon nom était déjà connu en Allemagne et même au dehors, j’avais des partisans et déjà, – ce qui témoigne mieux d’une certaine originalité, – des adversaires ; tous les grands journaux de l’Empire étaient à ma disposition, je n’avais plus besoin d’envoyer mes communications, j’étais sollicité. Mais en moi-même je ne me fais nullement illusion : tout ce que je faisais et écrivais dans ces années-là serait aujourd’hui sans importance ; toutes nos ambitions d’alors, nos soucis, nos déceptions et nos amertumes me semblent maintenant bien lilliputiennes. Si j’avais commencé ce livre il y a quelques années, j’aurais rapporté des conversations avec Gerhart Hauptmann, avec Arthur Schnitzler, Beer-Hofman, Dehmel, Pirandello, Wassermann, Schalom-Asch et Anatole France (ces dernières étaient à la vérité singulièrement gaies, car le vieux monsieur ne nous servait tout un après-midi que des choses scabreuses, mais avec un sérieux consommé et une grâce indescriptible). Je pourrais parler des grandes premières, de la dixième symphonie de Gustave Mahler à Munich, du Chevalier à la Rose à Dresde, de la Karsavina et de Nijinski, car en ma qualité d’invité curieux et voyageur, j’ai été témoin de beaucoup d’événements artistiques qui ont leur place dans l’histoire. Mais tout ce qui n’a plus de lien avec les problèmes du temps présent demeure périmé quand nous lui appliquons notre mesure plus sévère des choses essentielles. Aujourd’hui ces hommes de ma jeunesse qui tournaient mon regard vers la littérature me paraissent moins importants que ceux qui le détournaient vers la réalité.
Parmi ceux-ci je citerai en premier rang un homme qui, à l’une des époques les plus tragiques, a eu à maîtriser le destin de l’empire allemand et qu’a atteint la première balle meurtrière des nationaux-socialistes, onze ans avant qu’Hitler prît le pouvoir, Walter Rathenau. Nos relations d’amitié étaient anciennes et cordiales ; elles avaient débuté d’une manière singulière. L’un des premiers hommes auxquels j’aie dû un encouragement déjà à l’âge de dix-neuf ans était Maximilien Harden, dont la Zukunft a joué un rôle décisif dans les dernières décennies du règne de Guillaume ; Harden, jeté dans la politique par Bismarck en personne, qui se servait volontiers de lui comme d’un porte-voix ou d’un paratonnerre, renversait des ministres, faisait exploser l’affaire Eulenburg, faisait trembler le palais impérial, qui redoutait chaque semaine de nouvelles attaques, de nouvelles révélations ; mais malgré tout, le goût particulier de Harden était pour le théâtre et la littérature. Un jour parut dans la Zukunft une suite d’aphorismes signés d’un pseudonyme dont je ne puis me souvenir et qui me frappèrent par une extraordinaire perspicacité, comme aussi par la force concise de l’expression. En ma qualité de collaborateur ordinaire, j’écrivis à Harden : « Qui est cet homme nouveau ? Voilà des années que je n’ai pas lu des aphorismes aussi aiguisés. »
La réponse ne me vint pas de Harden, mais d’un monsieur qui signait Walter Rathenau et qui, je l’appris par sa lettre et par d’autres sources de renseignements, n’était rien de moins que le fils du tout-puissant directeur de la société berlinoise d’électricité et lui-même grand commerçant, grand industriel, membre du conseil de surveillance d’innombrables sociétés, un de ces nouveaux commerçants allemands qu’on peut qualifier d’universels. Il m’écrivait sur le ton de la cordialité et de la reconnaissance : ma lettre avait été la première approbation que lui eût value un essai littéraire. Bien qu’il fût mon aîné de dix ans au moins, il m’avouait ingénument son peu de confiance en lui : devait-il réellement publier, dès maintenant, tout un volume de pensées et d’aphorismes ? Il n’était en somme qu’un amateur en littérature et jusqu’alors toute son activité s’était déployée dans le domaine de l’économie politique. Je l’encourageai sincèrement, nous continuâmes à échanger des correspondances, et lors de mon prochain séjour à Berlin, je l’appelai au téléphone. Une voix hésitante répondit : « Ah ! c’est vous ? Quel dommage, je pars demain matin à six heures pour l’Afrique du Sud… » Je l’interrompis : « Nous nous verrons naturellement une autre fois. » Mais la voix poursuivit lentement, trahissant la réflexion : « Non, attendez… un instant… Mon après-midi est pris par des conférences… Le soir il faut que j’aille au ministère et ensuite à un dîner du club… Mais pourriez-vous venir chez moi à onze heures quinze ? » J’acquiesçai. Nous bavardâmes jusqu’à deux heures du matin. À six heures, il partait, – chargé d’une mission par l’empereur d’Allemagne, comme je l’appris plus tard, – pour le Sud-Ouest africain.
Je rapporte ces détails parce qu’ils sont extrêmement caractéristiques de Rathenau. Cet homme aux multiples occupations avait toujours du temps. Je l’ai vu durant les journées les plus dures de la guerre et immédiatement avant la conférence de Locarno, et peu de jours avant son assassinat j’ai roulé dans la même automobile où il a été tué, et par la même rue. Il avait toujours le programme de sa journée fixé à une minute près, et il pouvait à chaque instant passer sans peine d’une matière à une autre, parce que son cerveau était toujours prêt, instrument d’une précision et d’une rapidité que je n’ai jamais observées chez un autre homme. Il parlait couramment, comme s’il avait lu un texte écrit sur une feuille invisible et cependant il modelait sa phrase avec tant d’élégance et de clarté que sa conversation sténographiée aurait constitué un exposé parfaitement propre à être imprimé tel quel. Il parlait avec la même sûreté l’allemand, le français, l’anglais et l’italien, jamais sa mémoire ne le trahissait, jamais il n’avait besoin pour une matière quelconque d’une préparation particulière. Quand on causait avec lui, on se sentait tout à la fois stupide, insuffisamment cultivé, peu sûr et confus en regard de son intelligence pratique et de sa compétence qui pesait tranquillement toute chose et la dominait d’une vue claire. Mais il y avait dans cette lucidité éblouissante, dans la transparence cristalline de sa pensée quelque chose qui inspirait un sentiment de malaise, comme, dans son appartement, les meubles les plus choisis, les plus beaux tableaux. Son esprit était comme un appareil d’invention géniale, sa demeure comme un musée, et dans son château féodal de la Mark, qui avait appartenu à la reine Louise, on ne parvenait pas à se réchauffer, tant il y régnait d’ordre, de netteté et de propreté. Il y avait dans sa pensée je ne sais quoi de transparent comme verre et par là même d’insubstantiel ; jamais je n’ai éprouvé plus fortement que chez lui la tragédie de l’homme juif, qui, avec toutes les apparences de la supériorité, est plein de trouble et d’incertitude. Mes autres amis, comme par exemple Verhaeren, Ellen Key, Bazalgette, n’avaient pas le dixième de son intelligence, pas le centième de son universalité, de sa connaissance du monde, mais ils étaient assurés en eux-mêmes. Chez Rathenau je sentais toujours qu’avec son incommensurable intelligence, le sol lui manquait sous les pieds. Toute son existence n’était qu’un seul conflit de contradictions toujours nouvelles. Il avait hérité de son père toute la puissance imaginable, et cependant il ne voulait pas être son héritier, il était commerçant et voulait sentir en artiste, il possédait des millions et jouait avec des idées socialistes, il était très juif d’esprit et coquetait avec le Christ. Il pensait en internationaliste et divinisait le prussianisme, il rêvait une démocratie populaire et il se sentait toujours très honoré d’être invité et interrogé par l’empereur Guillaume, dont il pénétrait avec beaucoup de clairvoyance les faiblesses et les vanités, sans parvenir à se rendre maître de sa propre vanité. Ainsi son activité de tous les instants n’était peut-être qu’un opiat destiné à apaiser sa nervosité intérieure et à mortifier le sentiment de sa solitude, qui était sa vie la plus intime. Ce n’est qu’à l’heure des responsabilités, en 1919, quand, après la défaite des armées allemandes, lui incomba la tâche la plus difficile de l’histoire, celle de tirer du chaos l’État ébranlé dans ses fondements et de lui rendre puissance de vie, que, soudain, les forces prodigieuses qu’il avait latentes se composèrent en une force unique. Et il créa en lui cette grandeur qui lui était congénitale en mettant toute sa vie au service d’une seule idée : sauver l’Europe.
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En dehors de bien des vues très vastes sur le monde qu’il me donna au cours de conversations vivifiantes, qui, en intensité spirituelle et en lucidité ne peuvent être comparées qu’avec celles de Hofmannsthal, de Valéry et du comte Keyserling, en dehors de l’élargissement de mon horizon, qui, de la littérature, s’étendit aux problèmes de l’histoire contemporaine, je dois aussi à Rathenau la première incitation à ne me point contenir dans les limites de l’Europe. « Vous ne pouvez pas comprendre l’Angleterre, me disait-il, tant que vous ne connaissez que l’île. Et pas davantage notre continent, tant que vous n’avez pas au moins une fois franchi ses frontières. Vous êtes un homme libre, mettez à profit cette liberté ! La littérature est une merveilleuse profession, parce que la hâte n’y est point nécessaire. Une année plus tôt, une année plus tard, cela n’y fait rien, quand il s’agit d’un vrai livre. Pourquoi n’iriez-vous pas une fois dans l’Inde et en Amérique ? » Ce mot, qui lui échappa par hasard, me frappa, et je résolus de suivre immédiatement son conseil.
L’Inde produisit sur moi une impression d’inquiétude et d’accablement à laquelle je ne m’attendais pas. Je fus effrayé de la misère de ces êtres émaciés, du sérieux sans joie que je lisais dans les regards sombres, de la monotonie souvent cruelle du paysage et surtout de la séparation rigide des classes et des races dont j’avais déjà observé un exemple sur le bateau. Deux jeunes filles délicieuses aux yeux noirs, sveltes, bien élevées et de manières distinguées, modestes et élégantes voyageaient sur notre paquebot. Dès le premier jour je fus frappé qu’elles se tinssent à distance ou fussent tenues à distance par une barrière invisible. Elles ne paraissaient pas au bal, elles ne se mêlaient pas à la conversation, elles s’asseyaient à l’écart, lisant des livres anglais ou français. Je ne découvris que le second ou le troisième jour que ce n’étaient pas elles qui évitaient la société anglaise, mais que c’étaient les autres qui se tenaient éloignés de ces halfcasts, bien que ces jeunes filles charmantes fussent les enfants d’un gros commerçant parsi et d’une Française. Dans leur pensionnat de Lausanne, dans la finishing-school en Angleterre elles avaient eu pendant deux ou trois ans les mêmes droits que leurs camarades ; sur le bateau qui cinglait vers l’Inde se déclara aussitôt cette proscription froide, invisible et d’autant plus cruelle, qui les mettait au ban de la société. Pour la première fois j’observais la folie de la pureté de la race, cette peste qui est devenue plus fatale à notre monde que la véritable peste dans les siècles passés.
Cette première rencontre rendit d’emblée mes regards plus aigus. Je jouis avec un peu de honte de cette vénération – disparue depuis longtemps par notre faute – pour l’Européen considéré comme une sorte de dieu blanc et qui, s’il faisait une expédition touristique, par exemple, à l’Adamspik de Ceylan, était accompagné obligatoirement par douze ou quatorze serviteurs ; une suite moins nombreuse aurait été au-dessous de sa « dignité ». Je ne pouvais me délivrer de ce sentiment inquiétant que les lustres et les siècles à venir devaient apporter dans ces absurdes relations des changements et des permutations, dont nous n’osions rien soupçonner dans notre Europe confortable et qui se croyait en sûreté. Grâce à ces observations, je ne vis pas, comme par exemple Pierre Loti, une Inde « romantique » dans une lumière rose, mais elle m’apparut comme un avertissement ; et ce ne sont pas les temples merveilleux, les palais dégradés ou les paysages de l’Himalaya qui, au cours de ces voyages contribuèrent le plus à ma formation intérieure, mais les hommes que j’apprenais à connaître, des hommes d’une autre espèce et d’un autre monde que ceux qu’un écrivain peut rencontrer dans les limites de l’Europe. Celui qui, dans ce temps-là, où l’on était plus économe et où les excursions de l’agence Cook n’étaient pas encore organisées, voyageait hors de l’Europe était presque toujours, de par son état et sa situation, un homme assez extraordinaire : le marchand n’était pas un petit épicier aux vues étroites, mais un grand commerçant, le médecin un véritable explorateur, l’entrepreneur était de la race des conquistadores, audacieux, sans scrupules, et doué de vues larges, même l’écrivain était un homme qui avait de vastes curiosités intellectuelles. Durant les longs jours, les longues nuits du voyage, que la radio ne remplissait pas encore de son bavardage, j’en appris davantage sur les forces et les tensions qui ébranlent notre monde par mes conversations avec cette autre espèce d’hommes que par la lecture de cent livres. Quand les distances changent qui vous séparent de votre patrie, la jauge intérieure change aussi. Bien des choses insignifiantes, qui m’avaient occupé plus qu’il ne convenait, je commençais après mon retour à les considérer comme insignifiantes et je ne tins plus notre vieille Europe pour l’axe éternel de notre univers.
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Parmi les hommes que j’ai rencontrés au cours de mon voyage en Inde, il en est un qui a exercé sur l’histoire de notre temps une influence immense, bien qu’elle ne se soit pas manifestée au grand jour. De Calcutta jusqu’en Indochine et sur un bateau qui remontait l’Iraouaddi, j’ai passé chaque jour des heures avec Charles Haushofer et sa femme ; il avait été délégué au Japon en qualité d’attaché militaire de l’Allemagne. Cet homme maigre, qui se tenait très droit, avec son visage osseux et son nez en bec d’aigle me donna la première idée des extraordinaires qualités et de la discipline intérieure d’un officier d’état-major allemand. J’avais naturellement à l’occasion fréquenté des militaires à Vienne, des jeunes gens aimables et même fort gais, qui, pour la plupart, issus de familles dans la gêne, avaient trouvé un refuge sous l’uniforme et cherchaient à se rendre leur service aussi agréable que possible. Haushofer, en revanche, on le sentait immédiatement, sortait d’une famille cultivée d’excellente bourgeoisie, – son père avait publié bon nombre de poèmes et il avait, je crois, été professeur d’université, – et sa culture en dehors des choses militaires était universelle. Chargé d’étudier sur place le théâtre de la guerre russo-japonaise, il s’était familiarisé, lui et sa femme, avec la langue et même avec la poésie japonaises ; je reconnus une fois de plus en lui que toute science, même la militaire, quand on la conçoit sur un plan un peu vaste, doit de nécessité s’étendre au-delà du terrain strictement professionnel et toucher à toutes les autres sciences. Il travaillait tout le jour sur le bateau, observait à la lunette toutes les particularités du paysage, rédigeait des journaux ou des rapports, étudiait des lexiques, rarement je l’ai vu sans un livre à la main. Observateur précis, il savait bien exposer ; j’ai beaucoup appris de lui, au cours de nos conversations, sur l’énigme de l’Orient, et après mon retour, je conservai des relations amicales avec la famille Haushofer ; nous échangions des lettres et nous rendions visite à Salzburg et à Munich. Une grave affection des poumons, qui le retint une année à Davos ou à Arosa, favorisa par son éloignement de l’armée son passage aux sciences ; s’étant rétabli, il put se charger d’un commandement pendant la guerre mondiale. J’ai pensé souvent à lui avec sympathie lors de la défaite ; je pouvais me représenter combien il avait dû souffrir de voir le Japon, où il s’était fait beaucoup d’amis, parmi les adversaires victorieux, lui qui, dans son invisible retraite, avait travaillé pendant des années à l’édification de la puissance allemande et peut-être aussi de sa machine de guerre.
Bientôt il se trouva qu’il était l’un des premiers à songer systématiquement et avec une grande largeur de vues à une reconstitution de la puissante position de l’Allemagne. Il publia une revue de « Géopolitique » et, comme il arrive souvent, je ne compris pas à ses débuts le sens profond de ce nouveau mouvement. Je me figurai ingénument qu’il ne s’agissait que d’observer le jeu des forces dans le concert des nations, et même le terme « d’espace vital » des peuples, qu’il fut, je crois, le premier à consacrer, je ne le comprenais, dans le sens de Spengler, que comme l’énergie relative et changeante avec les époques que chaque nation dégage une fois dans le cours des temps. Et l’idée aussi de Haushofer, qui demandait qu’on étudiât plus attentivement les particularités individuelles des peuples et qu’on établît un appareil permanent d’investigations de nature scientifique, me paraissait parfaitement juste, car je croyais que cette enquête devait servir exclusivement les tendances qui visaient au rapprochement des nations ; peut-être, – je ne puis l’affirmer, – les intentions primitives de Haushofer n’étaient-elles nullement politiques. Je lisais naturellement ses livres (dans lesquels, d’ailleurs, il me cita une fois) avec le plus grand intérêt et sans aucun soupçon, j’entendais louer par tous les auditeurs impartiaux ses conférences comme singulièrement instructives, et personne ne l’accusait de mettre ses idées au service d’une politique de force et d’agression et de ne les destiner qu’à motiver idéologiquement dans une forme nouvelle les vieilles prétentions de la grande Allemagne. Mais un jour que je mentionnais par hasard son nom à Munich, quelqu’un déclara sur le ton d’une personne qui est sûre de son fait : « Ah ! l’ami d’Hitler ? » Je n’aurais pas pu être plus étonné que je ne le fus. Car premièrement, la femme de Haushofer n’était pas de pure race aryenne, et ses fils (très doués et sympathiques) ne sauraient nullement satisfaire aux lois de Nuremberg sur les Juifs ; de plus, je ne voyais pas la possibilité d’une alliance spirituelle entre un savant des plus cultivés, dont la pensée se déployait sur le plan de l’universel, et un sauvage agitateur buté dans son germanisme au sens le plus étroit et le plus brutal du terme. Mais Rudolf Hess avait été un des élèves de Haushofer, et c’est lui qui avait réussi à opérer cette alliance ; Hitler, en lui-même peu accessible aux idées d’autrui, possédait dès le principe cet instinct de s’approprier tout ce qui pouvait servir ses buts personnels ; c’est pourquoi cette « géopolitique » aboutit chez lui et se réduisit à une politique nationale-socialiste, et il lui demanda tous les services qu’elle pouvait rendre à ses desseins. Ç’a toujours été la technique du national-socialisme de donner à ses instincts de puissance exclusivement égoïstes un fondement idéologique et pseudo-moral, et cette notion d’« espace vital » fournissait à sa volonté d’agression toute nue un petit manteau philosophique, un de ces grands mots à effet qui paraissait inoffensif par le vague de la définition qu’on lui donnait et qui en cas de succès, pouvait légitimer toutes les annexions, même les plus arbitraires, en les représentant comme des nécessités éthiques et ethnologiques. C’est ainsi que mon vieux compagnon de voyage qui, – je ne puis dire si c’est le sachant et le voulant – est responsable de ce déplacement fondamental et si fatal pour le monde des buts d’Hitler – lesquels à l’origine ne tendaient qu’au nationalisme et à la pureté de la race – en qui ensuite, grâce à la théorie de l’« espace vital » dégénéra en ce slogan : « Aujourd’hui l’Allemagne nous appartient, demain ce sera le monde entier », nous offre un exemple significatif de la puissance qu’a une seule formule frappante, par la force immanente de la parole, d’engendrer des actes et d’incliner les destinées, tout comme autrefois les formules des encyclopédistes sur le règne de la « raison[12] » ont finalement abouti à leur contraire, à la Terreur et aux émotions collectives des masses. Personnellement Haushofer n’a jamais, à ma connaissance, pris dans le parti une situation en vue, peut-être n’a-t-il même jamais été un membre du parti ; je ne vois nullement en lui, comme les habiles journalistes d’aujourd’hui, une « Éminence grise » démoniaque, laquelle, retirée à l’arrière-plan, machine les plans les plus redoutables et les souffle au Führer. Mais il ne fait pas de doute que ce sont les théories qui plus que les plus enragés conseillers d’Hitler, ont poussé, à son insu ou non, la politique agressive du nazisme de l’ordre strictement national dans celui de l’universel ; seule la postérité, avec sa documentation plus complète que ne peut être la nôtre, assignera à cette figure ses véritables dimensions dans l’histoire.
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À ce premier voyage outre-mer en succéda quelque temps après un second en Amérique. Celui-ci aussi ne se fit que dans l’intention que j’avais de découvrir le monde et si possible une part de l’avenir qui s’ouvrait à nous ; je crois vraiment avoir été l’un des rares écrivains qui firent la traversée, non pas pour aller gagner de l’argent ou exploiter l’Amérique en journaliste, mais seulement pour confronter avec la réalité une représentation assez incertaine que je me faisais du nouveau continent.
Cette représentation, – je n’ai pas honte de l’avouer, – était toute romantique. L’Amérique était pour moi Walt Whitman, le pays des rythmes nouveaux, de la fraternité universelle à venir ; je relus avant de partir les longs vers sauvages coulant en cataracte du grand « Camerado » et j’abordai ainsi à Manhattan avec un sentiment ingénu et fraternel au lieu d’affecter l’orgueil ordinaire des Européens. Je me souviens encore que je commençai par demander au portier de l’hôtel où se trouvait la tombe de Whitman, que je voulais visiter ; ma demande plongea naturellement le pauvre Italien dans une terrible perplexité. Il n’avait jamais entendu ce nom-là.
Ma première impression fut formidable, bien que New-York n’eût pas encore, comme aujourd’hui, cette enivrante beauté nocturne. Il y manquait les ruisselantes cascades de lumière au Times-Square et ce ciel de rêve étoilé de la ville, qui, de nuit, enflamme avec ses milliards d’étoiles artificielles les vraies étoiles du ciel. L’image de la ville, comme la circulation, manquait encore de la grandeur audacieuse de maintenant, car la nouvelle architecture s’essayait encore très timidement dans quelques gratte-ciel isolés ; et le progrès étonnant du goût dans les devantures et les décorations n’en était qu’à ses débuts incertains. Mais plonger ses regards sur le port, de Brooklyn-Bridge, qui était ébranlé d’une perpétuelle vibration, et circuler dans les gorges de pierre des avenues, constituaient des découvertes et des excitations suffisantes, qui, naturellement, le cédaient au bout de deux ou trois jours à un autre sentiment, plus violent : celui de l’extrême solitude ! Je n’avais rien à faire à New-York, et nulle part un homme inoccupé n’était moins à sa place que là. Il n’y avait pas encore des cinémas où l’on pût se distraire une heure, ni les petites cafétérias confortables, il y avait moins de galeries de peinture, de bibliothèques et de musées qu’aujourd’hui, tout était encore bien en retard sur notre Europe dans le domaine de la culture. Après que j’eus consciencieusement fait le tour des musées et des principales curiosités, ce qui me prit deux ou trois jours, je me mis à errer, comme un bateau sans gouvernail, par les rues glacées et venteuses. À la fin le sentiment de l’absurdité de mes pérégrinations se fit si fort que je ne pus le surmonter qu’en me le rendant plus attrayant au moyen d’un truc. J’inventai en effet un jeu que je jouais tout seul. Je me suggérai, comme j’errais tout à fait solitaire, que j’étais un des innombrables émigrants qui ne savaient que devenir et que je n’avais que sept dollars en poche. Fais donc de ton plein gré ce que ceux-ci sont contraints de faire ! Imagine que tu es forcé de gagner ton pain dans trois jours au plus. Avise aux moyens de trouver immédiatement une occupation, bien qu’étranger, sans relations et sans amis ! Je me mis à aller d’un bureau de placement à l’autre, et à étudier les placards affichés aux portes. Ici on cherchait un boulanger, là un commis surnuméraire qui devait savoir le français et l’italien, ailleurs un aide dans une librairie : ce dernier emploi était toujours une première chance pour mon moi imaginaire. Je gravis trois étages par des escaliers tournants en fer, je m’informai du traitement et le comparai avec le prix annoncé dans les journaux d’une chambre dans la Bronx. Après deux jours de « recherche d’une place », j’avais théoriquement trouvé cinq postes qui auraient pu assurer mon existence ; ainsi j’avais pu me persuader bien mieux que par une flânerie sans objet des nombreuses possibilités qui s’offraient dans ce pays jeune à un homme désireux de travailler, et cela m’en imposait. J’avais pu me rendre compte aussi, en courant d’une agence à l’autre, en me présentant dans les maisons de commerce, de la divine liberté dont on jouissait dans ce pays. Personne ne s’informait de ma nationalité, de ma religion, de mon origine, et j’avais voyagé sans passeport, ce qui peut paraître fantastique dans notre monde d’empreintes digitales, de visas et de rapports de police. Mais il y avait là du travail qui attendait son homme ; et cela seul était décisif. En une minute, le contrat était conclu, dans ces temps de liberté devenus légendaires. Sans intervention gênante de l’État, sans formalités et sans trade unions. Grâce à cette « quête d’une place », au cours des premiers jours j’en ai appris davantage sur l’Amérique que durant toutes les semaines qui suivirent, alors que je visitais en touriste confortable Philadelphie, Boston, Baltimore, Chicago, toujours seul, sinon à Boston, où je passai quelques heures agréables dans la société de Charles Lœffler, qui avait mis quelques-uns de mes poèmes en musique. Une seule fois une surprise interrompit le parfait anonymat de mon existence. Je me souviens encore distinctement de cet instant. Je flânais à Philadelphie le long d’une large avenue ; je m’arrêtai devant une grande librairie afin d’éprouver le sentiment du connu, du familier en lisant les noms des auteurs. Soudain je tressaillis. À la devanture de cette librairie étaient disposés en bas à gauche six ou sept livres allemands, et de la couverture de l’un d’entre eux, mon propre nom bondit sur moi. Je regardais comme enchanté et me mis à méditer. Quelque chose de mon moi, qui se traînait par les rues étrangères, inconnu de tous, sans but apparent et sans se faire remarquer de personne, m’avait précédé là : le libraire avait dû inscrire mon nom sur un bulletin de commande, afin que ce livre naviguât dix jours sur l’océan. Pour un instant se dissipa le sentiment de l’abandon, et quand, il y a deux ans, je repassai à Philadelphie, je me mis involontairement à la recherche de cet étalage.
Je n’avais plus le courage d’atteindre San Francisco – Hollywood n’avait pas encore été inventé de ce temps-là. Mais du moins je pus satisfaire en un autre endroit mon vœu de jeter un coup d’œil sur le Pacifique, lequel m’avait fasciné dès mon enfance par les relations des premiers voyages autour du monde, et cela en un endroit qui a aujourd’hui disparu, un endroit que jamais un œil mortel ne reverra : des dernières buttes de terre du canal de Panama, qui était alors en construction. Je m’étais rendu là-bas sur un petit bateau par les Bermudes et Haïti, – notre génération poétique n’avait-elle pas été instruite par Verhaeren à admirer les merveilles techniques de notre temps avec le même enthousiasme que nos prédécesseurs faisaient les antiquités romaines ? Déjà Panama en lui-même était un spectacle inoubliable, ce lit de rivière draguée avec des machines et dont l’ocre jaune brûlait les yeux même à travers les lunettes noires, un air diabolique vibrant du bourdonnement de millions et de milliards de moustiques, dont on comptait les victimes en longues files au cimetière. Combien étaient tombés pour cette œuvre que l’Europe avait commencée et que l’Amérique devait terminer ! Et maintenant, après trente ans de catastrophes et de déceptions, elle prenait forme et consistance. Encore quelques mois de travail aux écluses, puis une pression du doigt sur le commutateur, et les deux mers après des siècles allaient pour toujours mêler leurs eaux ; mais j’ai été l’un des derniers de ce temps, à les voir encore séparées avec la pleine et lucide conscience du moment historique que je vivais. Je n’aurais pu mieux prendre congé de l’Amérique qu’en jetant un regard sur la plus grande réalisation de son génie constructeur.
J’avais ainsi vécu les dix premières années du siècle nouveau, j’avais vu l’Inde, une partie de l’Amérique et de l’Afrique ; avec une joie nouvelle, mieux informée, je me remis à tourner mes regards vers notre Europe. Jamais je n’ai aimé davantage notre vieille Terre que dans ces dernières années qui ont précédé la guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir les rougeurs d’une nouvelle aurore. C’était déjà en réalité, la lueur de l’incendie qui allait embraser le monde.
Il est peut-être difficile de peindre à la génération actuelle, qui a été élevée dans les catastrophes, les écroulements et les crises, pour laquelle la guerre a été une menace permanente et une attente de presque tous les jours, l’optimisme, la confiance dans le monde qui nous animaient, nous, les jeunes, au début de ce siècle. Quarante années de paix avaient fortifié l’organisme économique des pays, la technique avait accéléré le rythme de l’existence, les découvertes scientifiques avaient inspiré de la fierté à l’esprit de cette génération ; un essor commençait, qui se faisait presque également sentir dans tous les pays de notre Europe. Les villes, d’année en année, devenaient plus belles et plus populeuses, le Berlin de 1905 ne ressemblait plus à celui que j’avais connu en 1901, la résidence était devenue une grande capitale cosmopolite dépassée de beaucoup par le Berlin de 1910. Vienne, Milan, Paris Londres, Amsterdam, partout où l’on revenait, on était étonné et comblé de joie ; les rues se faisaient plus larges, plus fastueuses, les édifices publics plus imposants, les magasins étaient plus luxueux et aménagés avec plus de goût. On sentait en toutes choses que la richesse s’accroissait et se répandait plus largement ; nous-mêmes, les écrivains, le remarquions à nos éditions qui, dans cet espace de dix années, avaient triplé, quintuplé, décuplé. Partout s’ouvraient de nouveaux théâtres, des bibliothèques, des musées ; toute sorte de commodités, comme les chambres de bain et le téléphone, qui avaient été le privilège de cercles très étroits, pénétraient dans les milieux petits bourgeois, et depuis que les heures de travail avaient été diminuées, le prolétariat s’élevait de son humble condition, pour prendre part au moins aux petites joies et commodités de l’existence. Partout on allait de l’avant. Quiconque risquait, gagnait à coup sûr. Qui achetait une maison, un livre rare, un tableau, en voyait monter le prix, plus une entreprise était conçue selon un plan audacieux, plus elle était d’un bon rapport. Une merveilleuse insouciance avait ainsi gagné le monde, car enfin, qui pouvait interrompre cette ascension, enrayer cet essor, qui, de son propre élan, acquérait sans cesse de nouvelles forces ? Jamais l’Europe n’avait été plus puissante, plus riche, plus belle, jamais elle n’avait cru plus intimement à un avenir encore meilleur ; personne, à l’exception de quelques vieillards décrépits, ne regrettait plus, comme autrefois, le « bon vieux temps ».
Non seulement les villes, mais les hommes eux-mêmes devenaient plus beaux et plus sains grâce au sport, à la nourriture meilleure, aux heures de travail abrégées et à la vie au grand air. L’hiver, qui avait été une saison morne, que les hommes passaient dans les auberges à jouer aux cartes d’un air chagrin ou à s’ennuyer dans les chambres surchauffées, avait été découvert sur les montagnes comme un pressoir de soleil filtré, un nectar pour les poumons, une volupté de la peau où affluait un sang léger. Et les montagnes, les lacs, la mer n’étaient plus dans un lointain inaccessible comme par le passé. La bicyclette, l’automobile, les chemins de fer électriques avaient raccourci les distances et donné au monde un sentiment nouveau de l’espace. Le dimanche, des milliers et des dizaines de milliers de touristes en maillots de sport éclatants descendaient les pentes neigeuses sur leurs skis et leurs luges, partout on construisait des palais de sports et des piscines. Et c’est justement dans ces piscines qu’on pouvait observer distinctement le changement survenu ; tandis qu’au temps de ma jeunesse un homme vraiment bien fait frappait au milieu de ces gros cous, de ces panses volumineuses et de ces poitrines creuses, maintenant rivalisaient entre eux dans un joyeux concours à l’antique des corps souples, brunis par le soleil, durcis par le sport. Personne, sinon les plus pauvres, ne restait plus à la maison le dimanche, toute la jeunesse partait en excursion, grimpait et luttait, rompue à toute espèce d’exercice ; qui avait des vacances ne les passait plus comme nos parents dans les environs immédiats de la ville ou, en mettant les choses au mieux, dans le pays de Salzburg, on était devenu curieux de connaître le monde pour savoir s’il était partout aussi beau ou autrement beau ; tandis que naguère seuls les privilégiés avaient vu les pays étrangers, des employés de banque et de petits industriels voyageaient en Italie, en France. Les voyages étaient devenus moins onéreux et plus commodes et par-dessus tout, c’était le nouveau courage, la nouvelle audace des hommes qui les rendait aussi plus hardis dans leurs pérégrinations, moins craintifs et économes dans leur manière de vivre, – bien plus, on avait honte de se montrer craintif. Toute la génération décidait d’être plus juvénile, chacun était fier d’être jeune, au contraire de ce qui se passait dans le monde de mes parents ; tout d’abord disparurent soudain les barbes chez les cadets, puis leurs aînés les imitèrent pour ne pas passer pour vieux. Le mot d’ordre fut d’être jeune, d’être frais et de ne plus affecter des airs de dignité. Les femmes jetèrent les corsets qui avaient comprimé leurs poitrines, elles renoncèrent à leurs ombrelles et à leurs voiles, parce qu’elles ne craignaient plus l’air et le soleil, elles raccourcirent leurs robes afin de mieux mouvoir leurs jambes au tennis, elles n’eurent plus de honte de laisser voir leurs mollets bien faits. La mode se fit toujours plus naturelle, les hommes portaient des breeches, les femmes se risquaient sur des selles d’hommes, on ne se voilait plus, on ne se cachait plus des autres. Le monde n’était pas seulement plus beau, il était aussi devenu plus libre.
C’était la santé, la confiance en soi de la génération qui a suivi la nôtre qui a conquis aussi cette liberté dans les mœurs. Pour la première fois on voyait des jeunes filles sans gouvernante qui faisaient des excursions avec de jeunes amis ou se livraient au sport avec eux en toute bonne camaraderie et qui ne craignait pas de se montrer ; elles n’étaient plus timides et prudes, elles savaient ce qu’elles voulaient et ce qu’elles ne voulaient pas. Ayant échappé au contrôle anxieux de leurs parents, gagnant leur vie en qualité de secrétaires ou d’employées, elles se donnaient le droit d’organiser leur vie elles-mêmes. La prostitution, seule institution de l’amour autorisée dans le monde passé, reculait sensiblement grâce à cette liberté nouvelle et plus saine, toute manifestation de la pruderie passait pour démodée. Dans les bains publics la paroi de planches qui séparait inexorablement le bassin des hommes de celui des femmes était toujours plus fréquemment abattue, des femmes et des hommes n’avaient plus de honte de laisser voir comment ils étaient bâtis ; au cours de ces dix années on avait reconquis plus de liberté, de spontanéité et de naturel que précédemment en cent ans.
Car il y avait un rythme nouveau dans le monde. Une année ! Que ne se passait-il pas en une année ? Une invention, une découverte chassait la précédente, et chacune devenait en moins de rien un bien commun à tous, pour la première fois les nations se sentaient plus solidaires quand il y allait de l’intérêt général. Le jour où le Zeppelin prit son vol pour son premier voyage, j’étais par hasard de passage à Strasbourg, me rendant en Belgique ; il tournait autour de la cathédrale aux acclamations enthousiastes de la foule, comme s’il voulait, lui, le flottant, s’incliner devant l’œuvre millénaire. Le soir en Belgique arriva chez Verhaeren la nouvelle que le dirigeable s’était écrasé à Echterdingen. Verhaeren avait les larmes aux yeux et était terriblement agité. Il n’était pas, en tant que Belge, indifférent à la catastrophe qui frappait l’Allemagne ; mais en tant qu’Européen, en tant qu’homme de notre temps, il éprouvait aussi vivement la victoire commune sur les éléments que la commune épreuve. Nous poussâmes des cris d’allégresse à Vienne, quand Blériot survola la Manche, comme s’il était un héros de notre patrie ; grâce à la fierté qu’inspiraient à chaque heure les triomphes sans cesse renouvelés de notre technique, de notre science, pour la première fois un sentiment de solidarité européenne, une conscience nationale européenne était en devenir. Combien absurdes, nous disions-nous, ces frontières qu’un avion se fait un jeu de survoler, combien provinciales, combien artificielles ces barrières douanières et ces gardes-frontière, combien contradictoires à l’esprit de notre temps qui manifestement désire l’union et la fraternité universelle ! Cet essor du sentiment n’était pas moins merveilleux que celui des aéroplanes ; je plains tous ceux qui n’ont pas vécu jeunes ces dernières années de la confiance en l’Europe. Car l’air autour de nous n’est pas mort et vide, il porte en lui la vibration et le rythme de l’heure. Il s’insinue à notre insu dans notre sang, il se propage jusqu’au fond de notre cœur et dans notre cerveau.
Durant ces dernières années, chacun de nous a aspiré en lui la force qu’il tirait de l’élan général de notre époque, et sa confiance personnelle s’est accrue de la confiance unanime. Peut-être qu’ingrats comme le sont les hommes, nous n’avons pas su alors combien puissamment, combien sûrement nous portait le flot. Mais seuls ceux qui ont vécu cette époque de confiance universelle savent que tout, depuis, n’est que décadence et obscurcissement.
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Elle était merveilleuse, cette vague tonique de force qui, de toutes les côtes de l’Europe, battait contre nos poitrines. Mais ce qui nous rendait si heureux recelait en même temps un danger que nous ne soupçonnions pas. La tempête de fierté et de confiance qui balayait alors l’Europe charriait aussi des nuages. Le progrès avait peut-être été trop rapide, les États, les villes avaient acquis trop vite une puissance formidable, et toujours le sentiment de leur force incite les hommes, comme les États, à en user ou à en abuser. La France regorgeait de richesses. Mais elle en voulait davantage encore, elle voulait encore une colonie, bien qu’elle n’eût pas un excès de population pour les anciennes ; l’affaire du Maroc faillit déchaîner la guerre. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexait la Bosnie. La Serbie et la Bulgarie attaquaient la Turquie, et l’Allemagne, qui était encore tenue à l’écart, serrait déjà les poings pour porter un coup furieux. Partout le sang montait à la tête des États pour y produire une congestion cérébrale. La volonté fertile de consolidation intérieure commença partout, comme si elle était une infection bacillaire, à se développer en désir d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, menaient une campagne d’excitation contre les Allemands, qui s’engraissaient de leur côté, parce que les uns et les autres voulaient plus de livraisons de canons, les Krupp et les Schneider du Creusot. Les compagnies de navigation hambourgeoises, avec leurs dividendes formidables, travaillaient contre celles de Southampton, les paysans hongrois contre les serbes, les grands trusts les uns contre les autres, – la concurrence les avait tous rendus enragés de gagner toujours plus. Si aujourd’hui on se demande à tête reposée pourquoi l’Europe est entrée en guerre en 1914, on ne trouve pas un seul motif raisonnable, pas même un prétexte. Aucune grande idée n’était en cause, il ne s’agissait guère que des petits districts frontières ; je ne puis me l’expliquer autrement que par cet excès de puissance, que comme une conséquence tragique de ce dynamisme interne qui s’était accumulé durant ces quarante ans de paix et voulait violemment se décharger. Chaque État avait soudain le sentiment d’être fort et oubliait que le voisin sentait exactement comme lui, chacun voulait davantage et une part du bien de l’autre. Et le pire était que justement ce sentiment-là nous abusait, auquel nous étions le plus attachés : notre commun optimisme. Car chacun se flattait qu’à la dernière minute l’autre prendrait peur et reculerait ; ainsi les diplomates commencèrent leur jeu de bluff réciproque. Quatre fois, cinq fois, à Agadir, dans la guerre des Balkans, en Albanie, on s’en tint au jeu ; mais les grandes coalitions resserraient leurs liens, se militarisaient toujours plus. En Allemagne on établit en pleine paix un impôt de guerre, en France la durée du service fut prolongée ; finalement les forces en excès durent se décharger, et les signes météorologiques dans les Balkans indiquèrent la direction d’où les nuages se rapprochaient de l’Europe.
Ce n’était pas encore la panique, mais une constante inquiétude qui couvait ; toujours nous éprouvions un léger malaise aux coups de feu qui crépitaient dans les Balkans. Serions-nous vraiment assaillis par la guerre, sans savoir pourquoi ni dans quel dessein ? Lentement, beaucoup trop lentement, beaucoup trop timidement, comme nous le savons aujourd’hui ! — les forces opposées à la guerre se rassemblaient. Il y avait le parti socialiste, des millions d’êtres de ce côté de la frontière, des millions de l’autre côté, qui dans leur programme reniaient la guerre, il y avait les puissants groupes catholiques sous la direction du pape et quelques trusts internationaux, il y avait un petit nombre d’hommes politiques raisonnables, qui s’élevaient contre ces menées souterraines. Et nous aussi, nous étions dans les rangs des ennemis de la guerre, nous autres écrivains, naturellement toujours isolés dans notre individualité propre, au lieu d’être unis et résolus. L’attitude de la plupart des intellectuels était malheureusement celle de l’indifférence passive, car par la faute de notre optimisme, le problème de la guerre, avec toutes ses conséquences morales, n’était pas encore entré dans notre champ visuel intérieur, – dans aucun des ouvrages essentiels des esprits les plus éminents de ce temps-là ne se trouve une véritable déclaration de principe ou un avertissement passionné. Nous croyions avoir assez fait en pensant en Européens et en nous liant dans un esprit de confraternité internationale, en avouant pour idéal, – dans notre sphère d’activité qui n’exerçait qu’indirectement une influence sur les choses de notre temps – la compréhension réciproque et la fraternité spirituelle qui ignorait les frontières des langues et des États. Et c’est justement la nouvelle génération qui était le plus attachée à cette idée européenne. À Paris je trouvai rassemblé autour de mon ami Bazalgette tout un groupe de jeunes hommes qui, au contraire de la génération précédente, avaient répudié tout nationalisme étroit et tout impérialisme agressif : Jules Romains, qui écrivit plus tard, en pleine guerre, son grand poème Europe, Georges Duhamel, Charles Vildrac, Durlain, René Arcos, Jean-Richard Bloch, tous rassemblés à l’« Abbaye », puis à l’« Effort libre », étaient des pionniers passionnés d’un européanisme à venir et inébranlables, comme l’épreuve du feu le montra durant la guerre, dans leur haine de tout militarisme, — une jeunesse telle que la France en a rarement engendré de plus vaillante, de plus douée, de plus moralement résolue. En Allemagne, c’était Werfel, qui, avec son Weltfreund, donna les plus forts accents lyriques à l’idée de la fraternisation universelle, tandis que René Schickele, qui, en sa qualité d’Alsacien, se trouvait placé par le destin entre les deux nations, travaillait passionnément pour une entente réciproque, d’Italie G. A. Borgese nous saluait en camarade, des encouragements nous venaient des pays slaves et scandinaves. « Venez donc un jour chez nous, m’écrivait un grand écrivain russe. Montrez aux panslavistes, qui veulent nous exciter à la guerre, qu’en Autriche vous ne la voulez pas. » Ah ! nous aimions tous notre temps, qui nous portait sur ses ailes, nous aimions l’Europe ! Mais cette foi trop heureuse et confiante en la raison, qui devait arrêter à la dernière heure l’esprit d’erreur et d’égarement, a été en même temps notre seule faute. Assurément nous n’avons pas considéré avec assez de méfiance les signes de feu à la muraille, mais n’est-ce pas le fait d’une vraie jeunesse de n’être pas défiante, mais pleine de foi ? Nous nous reposions sur Jaurès, sur l’internationale Socialiste, nous croyions que les cheminots feraient sauter les rails plutôt que de laisser embarquer pour le front leurs camarades traités en bétail de boucherie, nous comptions sur les femmes, qui refuseraient au Moloch leurs enfants, leurs maris, nous étions persuadés que la force spirituelle, que la force morale de l’Europe s’affirmerait triomphalement au dernier instant critique. Notre commun idéalisme, notre optimisme fondé sur le progrès en marche nous faisaient méconnaître et mépriser le commun danger.
Et ensuite, ce qui nous manquait, c’était un organisateur conscient du but à atteindre et qui eût coalisé nos forces latentes. Nous n’avions parmi nous qu’un seul avertisseur, le seul qui sût prévoir de loin les événements ; et le merveilleux, c’est qu’il vivait parmi nous et que pendant longtemps nous ne sûmes rien de cet homme que le destin nous avait assigné comme guide. Pour moi ce fut par une chance extraordinaire que je le découvris encore à la dernière heure, et il était difficile de le découvrir, car il vivait en plein Paris, mais se tenait à l’écart de la « Foire sur la place[13] ». Si jamais quelqu’un écrit une histoire sincère de la littérature française au vingtième siècle, il ne devra pas négliger de rendre attentif à ce phénomène surprenant qu’on encensait dans les journaux de Paris tous les écrivains et tous les noms imaginables, mais qu’on ne connaissait pas les trois plus considérables ou qu’on ne savait pas leur rendre justice. De 1900 à 1914, je n’ai jamais vu le nom de Paul Valéry en tant que poète ni dans le « Figaro » ni dans le « Matin », Marcel Proust passait pour un freluquet de salon, Romain Rolland pour un musicographe très averti ; ils avaient près de cinquante ans quand le premier rayon encore timide de la renommée les atteignit, et leur grande œuvre était plongée dans l’obscurité au milieu de la ville la plus curieuse et la plus spirituelle du monde.
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Ce fut tout à fait par hasard que je découvris encore à temps Romain Rolland. Une Russe qui faisait de la sculpture à Florence m’avait invité à son thé pour me montrer ses travaux et aussi pour tenter de faire une esquisse de moi. Je fus exact au rendez-vous à quatre heures, oubliant que c’était une Russe et qu’elle était par conséquent fort détachée du temps et de la ponctualité. Une vieille babouchka qui, comme je l’appris, avait déjà été la nourrice de sa mère, me fit pénétrer dans l’atelier, où l’élément le plus pittoresque était le désordre ; elle me pria d’attendre. Il y avait là en tout et pour tout quatre petites sculptures, en deux minutes je les avais examinées. C’est ainsi que, pour ne pas perdre mon temps, je saisis un livre ou, plus exactement, une série de petites brochures brunes qui gisaient çà et là. Elles s’appelaient les « Cahiers de la Quinzaine » et je me souvins d’avoir déjà entendu ce nom à Paris. Mais qui pouvait suivre toutes ces petites revues qui se levaient partout dans le pays, comme des fleurs idéalistes de courte durée et puis disparaissaient. Je feuilletai le volume L’Aube de Romain Rolland et me mis à lire, toujours plus étonné et intéressé. Qui était ce Français qui connaissait si bien l’Allemagne ? Bientôt je fus reconnaissant à ma Russe de son défaut de ponctualité. Quand elle arriva enfin, ma première question fut : « Qui est ce Romain Rolland ? » Elle ne put me renseigner exactement, et ce n’est que lorsque je me fus procuré les volumes suivants, (les derniers de l’ouvrage étaient encore en gestation) que je sus : je découvrais enfin l’œuvre qui ne servait pas une nation européenne unique, mais toutes et leur fraternisation, je découvrais l’homme, l’écrivain qui mettait en jeu toutes les forces morales : la connaissance qu’illuminait l’amour et la volonté sincère de connaître, une justice éprouvée et filtrée, et une foi ardente en la mission de l’art, qui est d’unir les hommes. Tandis que nous nous dispersions dans de petites manifestations, il s’était mis à l’œuvre silencieusement, patiemment, entreprenant de montrer les uns aux autres les peuples divers dans les qualités qui les rendaient individuellement plus dignes d’être aimés, c’était le premier roman consciemment européen qui s’achevait ici, le premier appel décisif à la fraternité, plus efficace, parce qu’il atteignait des masses plus nombreuses, que les hymnes de Verhaeren, plus incisif que tous les pamphlets et les protestations ; ici se trouvait accompli dans le silence ce que nous avions tous espéré et attendu à notre insu.
Mon premier soin à Paris fut de m’informer de lui, me souvenant de la parole de Goethe : « Il a appris, il peut nous instruire. » Je m’enquis de lui auprès de mes amis. Verhaeren croyait se souvenir d’un drame, Les Loups, qui avait été joué au Théâtre du Peuple fondé par des socialistes. Bazalgette avait entendu dire que Rolland était un musicologue et qu’il avait écrit un petit livre sur Beethoven ; dans le catalogue de la Bibliothèque nationale je trouvai une douzaine d’ouvrages sur la musique ancienne et moderne, sept ou huit drames, qui tous avaient paru chez de petits éditeurs ou aux « Cahiers de la Quinzaine ». Finalement, pour établir un lien entre nous, je lui envoyai un de mes livres. Bientôt je reçus une lettre par laquelle il m’invitait à passer chez lui et ainsi débuta une amitié qui, avec celles de Verhaeren et de Freud, a été la plus fructueuse, en bien des heures décisives, pour la direction à donner à ma vie.
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Les jours marquants de notre existence ont en eux plus de force lumineuse que les jours ordinaires. C’est ainsi que je me souviens encore avec la dernière netteté de cette première visite. Je gravis cinq escaliers tournants assez étroits, dans une maison sans apparence, non loin du boulevard Montparnasse, et déjà devant la porte je fus frappé par la qualité du silence ; on entendait le murmure du boulevard à peine davantage que le vent qui soufflait sous les fenêtres à travers les arbres du jardin d’un couvent. Rolland vint m’ouvrir et me conduisit dans sa chambre tapissée de livres jusqu’au plafond ; je voyais pour la première fois ces yeux bleus singulièrement lumineux, les yeux d’homme les plus clairs et aussi les plus bienveillants que j’aie jamais vus, ces yeux qui, dans la conversation, tirent leur couleur et leur feu du sentiment le plus intime, s’assombrissant dans le deuil, s’approfondissant dans la réflexion, jetant des éclairs dans l’excitation, ces seules pupilles, entre les bords des paupières un peu fatiguées et légèrement rougies par la lecture et les veilles, qui peuvent rayonner merveilleusement une lumière qui se communique à vous et vous remplit de bonheur. J’observais un peu craintivement sa stature. Très grand et svelte, il allait un peu courbé, comme si les nombreuses heures passées à sa table de travail lui avaient ployé la nuque ; il avait l’air maladif avec ses traits accusés singulièrement pâles. Il parlait très bas, comme, d’ailleurs, il ménageait extrêmement son corps ; il n’allait presque jamais se promener, mangeait peu, ne buvait et ne fumait pas, évitait tout effort physique : mais je dus reconnaître plus tard avec admiration de quelle prodigieuse endurance était capable ce corps ascétique, quelle puissance de travail intellectuel se dissimulait sous cette apparente faiblesse. Il écrivait des heures à sa petite table surchargée de livres et de papiers, il lisait des heures dans son lit, n’accordant à son corps fatigué que trois ou quatre heures de sommeil au plus. Pour toute distraction il se permettait la musique ; il jouait merveilleusement du piano, avec un toucher d’une douceur inoubliable, caressant le clavier comme s’il ne voulait pas tant lui arracher les sons par force que par flatterie et persuasion. Aucun virtuose, – et j’ai entendu dans les cercles les plus étroits Max Reger, Busoni, Bruno Walter, – ne m’a donné à ce point le sentiment d’une communion intime avec les maîtres aimés.
Son savoir vous humiliait par son étendue ; ne vivant en quelque sorte que par ses yeux de liseur, il possédait la littérature, la philosophie, l’histoire, les problèmes de tous les pays et de tous les temps. De la musique, il connaissait chaque mesure ; même les œuvres les plus oubliées de Galuppi, de Telemann et celles de musiciens du sixième ou du septième ordre lui étaient familières ; avec cela il prenait part, avec un esprit passionné, à tous les événements de ce temps. Dans cette modeste cellule monacale, le monde se mirait comme dans une chambre obscure. Il avait humainement joui de l’intimité des grands hommes de son temps, il avait été l’élève de Renan, l’hôte de la maison de Wagner, l’ami de Jaurès ; Tolstoï lui avait écrit cette lettre célèbre qui, en tant que témoignage humain, peut être dignement placée à côté de son œuvre. Ici je sentais – et cela libère toujours en moi un sentiment de bonheur, – la supériorité morale et humaine, une liberté intérieure sans orgueil, une liberté naturelle à une âme forte. Au premier coup d’œil je reconnus en lui – et le temps m’a donné raison – l’homme qui, à l’heure décisive, serait la conscience de l’Europe. Nous parlâmes de Jean Christophe. Rolland m’expliqua qu’il avait essayé de s’acquitter par cet ouvrage d’un triple devoir en exprimant sa reconnaissance à la musique, sa foi en l’unité européenne et un appel à la conscience des peuples, tous nous devions agir, chacun à sa place, chacun dans son pays, chacun dans sa langue. Il était temps d’être vigilant et toujours plus vigilant. Les puissances qui portaient à la haine étaient, en raison même de leur nature basse, plus véhémentes et plus agressives que les forces de conciliation ; de plus il y avait derrière elles des intérêts matériels qui en eux-mêmes étaient plus dénués de scrupules que les nôtres. L’absurdité était visiblement à l’œuvre et la lutte contre elle était même plus importante que notre art. Je sentis qu’il s’affligeait de la fragilité des constructions humaines, et cela était doublement saisissant dans un homme qui avait célébré dans toute son œuvre l’éternité de l’art. « Il peut nous consoler chacun en particulier, me répondait-il, mais il ne peut rien contre la réalité. »
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C’était en 1913. Ce fut la première conversation qui me persuadât que c’était notre devoir de n’être pas imprévoyants et inactifs, qu’il fallait nous opposer par tous les moyens à une guerre européenne qui était toujours possible ; rien ne conféra à Rolland au moment décisif une si prodigieuse supériorité morale que le fait qu’il avait par avance affermi douloureusement son âme. Nous pouvons avoir fait quelque chose dans nos milieux, j’avais beaucoup traduit, j’avais rendu attentif aux poètes qui se trouvaient chez nos voisins, j’avais en 1912 accompagné Verhaeren à travers toute l’Allemagne dans une tournée de conférences qui prit l’aspect d’une manifestation symbolique de la fraternité franco-allemande ; à Hambourg, Verhaeren et Dehmel s’embrassèrent en public, le plus grand lyrique français et le grand poète allemand. J’avais gagné Reinhardt au dernier drame de Verhaeren, jamais notre collaboration, de part et d’autre, n’avait été plus cordiale, plus intense, plus impulsive, et dans bien des heures d’enthousiasme, nous nous bercions de l’illusion que nous avions montré au monde la vérité qui devait le sauver. Mais le monde se souciait peu de telles manifestations littéraires, il suivait sa propre voie, qui était la mauvaise voie. Il y avait dans la charpente je ne sais quel crépitement électrique produit par des frottements, à tout moment jaillirait une étincelle, – l’affaire de Zabern, la crise en Albanie, une interview maladroite, – chaque fois une étincelle seulement, mais chacune aurait pu mettre le feu aux explosifs accumulés. Nous surtout, en Autriche, nous sentions que nous étions au cœur de la zone d’agitation. En 1910, l’empereur François-Joseph entrait dans sa quatre-vingt-et-unième année. Le vieillard déjà passé au rang de symbole, ne pouvait durer bien longtemps, et le sentiment mystique se répandit dans l’opinion qu’après le départ de sa personne on ne pourrait plus éviter la dissolution de la monarchie millénaire. À l’intérieur s’enracinait le conflit des nationalités, au-dehors attendaient l’Italie, la Serbie, la Roumanie et, en un certain sens, l’Allemagne, pour se partager l’empire. La guerre des Balkans, où Krupp et Schneider du Creusot faisaient l’un contre l’autre l’essai de leurs canons sur le « matériel humain » des deux camps, comme plus tard, les Allemands et les Italiens devaient faire de leurs avions au cours de la guerre civile d’Espagne, nous entraînait de plus en plus dans son courant de cataracte. À tout moment on sursautait pour respirer de nouveau : « Ce n’est pas encore pour cette fois. Et, espérons-le, ce ne sera jamais. »
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Or l’expérience a prouvé qu’il est infiniment plus facile de reconstituer les faits d’une époque que son atmosphère morale ; elle ne se dépose pas dans les événements officiels, mais plutôt dans les petits épisodes particuliers, tels que ceux que je voudrais rapporter ici. Je dois dire, pour être sincère, que je ne croyais pas à la guerre dans ce temps-là. Mais deux fois, tout éveillé, j’ai rêvé d’elle, et j’ai tressailli avec effroi. La première fois, ce fut lors de l’« affaire Redl » qui, de même que tous les événements historiques importants qui se jouent à l’arrière-plan, est peu connue.
Je n’avais connu que superficiellement le colonel Redl, héros d’un drame compliqué d’espionnage. Il habitait à une rue de distance le même arrondissement que moi ; un jour mon ami, le procureur T…, me l’avait présenté au café, où ce monsieur jouisseur et de fort bonne mine fumait un cigare ; depuis nous nous saluions dans la rue. Mais je ne découvris que plus tard à quel point dans notre vie nous sommes environnés de mystères et combien nous savons peu de choses des hommes qui respirent le même air que nous. Ce colonel, qui avait l’apparence d’un bon officier moyen de l’armée autrichienne, était l’homme de confiance du prince héritier ; on lui avait confié la charge importante de diriger le service secret de l’armée et de contrecarrer celui de l’adversaire. Or, il avait transpiré qu’en 1912, pendant la crise de la guerre des Balkans, alors que l’Autriche et la Russie mobilisaient l’une contre l’autre, la pièce secrète la plus importante de l’armée autrichienne, le « plan d’attaque », avait été vendue à la Russie, ce qui en cas de guerre aurait pu provoquer une catastrophe sans exemple, car les Russes connaissaient ainsi d’avance et de point en point tous les mouvements tactiques de l’armée autrichienne d’invasion. La panique que cette trahison déchaîna dans les milieux de l’état-major général fut terrible ; le colonel Redl, spécialiste du contre-espionnage, fut chargé de la tâche de découvrir le traître, qu’il fallait chercher dans le cercle étroit des gens les plus haut placés. De son côté, le ministère des Affaires étrangères, qui ne se fiait pas trop à l’habileté des autorités militaires et offrit un exemple typique du jeu des rivalités qui opposent les différents ressorts, donna le mot d’ordre de faire des recherches pour son propre compte, sans en aviser l’état-major général, et chargea la police, en plus de toutes autres mesures utiles, d’ouvrir toutes les lettres adressées poste restante sans égard pour le secret des correspondances.
Un jour arriva à un bureau de poste une lettre datée de la station frontière russe de Podvoloczvska et qui portait l’adresse chiffrée « Bal de l’Opéra » poste restante ; quand on l’ouvrit, il se trouva qu’elle ne contenait pas de papier à lettres, mais bien six ou huit billets neufs de mille couronnes autrichiennes. Aussitôt le chef de la police fut avisé de cette découverte suspecte, il donna l’ordre de placer un détective au guichet afin d’arrêter immédiatement la personne qui réclamerait cette lettre.
Pour un moment la tragédie commença par tourner à la bonne farce viennoise. Vers midi un monsieur se présenta, demanda une lettre portant la mention « Bal de l’Opéra ». L’employé préposé au guichet donna aussitôt le signal convenu au détective. Mais il se trouva que le détective était justement allé boire sa chope matinale, et quand il revint, on put seulement établir que l’inconnu avait pris un fiacre et s’était éloigné dans une direction inconnue. Mais tout aussitôt débuta le second acte de la comédie viennoise. À cette époque des fiacres, de ces fashionables et élégants véhicules à deux chevaux, le cocher se prenait pour une personnalité bien trop distinguée pour nettoyer de ses propres mains sa voiture. À chaque station se trouvait par conséquent un « arroseur », comme on l’appelait, dont la fonction était de nettoyer les voitures. Or, cet arroseur avait heureusement noté le numéro du fiacre qui venait de partir ; en un quart d’heure tous les postes de police furent alarmés, le fiacre retrouvé. Le cocher donna un signalement du monsieur, qui s’était fait conduire au Café Kaiserhof, où je rencontrais toujours le colonel Redl, et de plus, par un heureux hasard, on trouva encore dans la voiture le couteau de poche dont l’inconnu s’était servi pour ouvrir l’enveloppe. Les détectives se firent conduire à toute bride au Café Kaiserhof. Le monsieur, dont ils donnèrent une description, était reparti. Mais tout naturellement les garçons déclarèrent que ce monsieur n’était autre que leur vieil habitué, le colonel Redl, et qu’il venait de s’en retourner à l’Hôtel Klomser.
Le détective demeura stupide. Le mystère était percé. Le colonel Redl, chef suprême de l’espionnage autrichien, était en même temps un espion à la solde de l’état-major général russe. Il n’avait pas seulement vendu les secrets et les plans d’invasion, mais on comprit du coup comment il se faisait qu’au cours de l’année précédente tous les espions autrichiens envoyés par lui en Russie avaient été régulièrement arrêtés et condamnés. On se mit à téléphoner fiévreusement de tous côtés jusqu’à ce qu’on atteignît enfin Konrad von Hötzendorf, le chef de l’état-major autrichien. Un témoin de cette scène m’a raconté qu’aux premiers mots qu’on lui dit, il devint blanc comme un linge. La nouvelle fut transmise par téléphone au palais impérial, les délibérations se succédèrent. Que faire ? La police, dans l’intervalle, avait pris des mesures pour empêcher le colonel Redl de s’enfuir. Comme il était sur le point de quitter l’hôtel et chargeait encore le portier d’une commission, un détective s’approcha de lui sans se faire remarquer, lui tendit le couteau de poche et demanda poliment : « Monsieur le colonel n’a-t-il pas oublié ce couteau dans un fiacre ? » À cette seconde, Redl savait qu’il était perdu. Partout où il allait, il apercevait les visages qui lui étaient bien connus des gens de la police secrète qui le surveillaient, et quand il retourna à son hôtel, deux officiers l’accompagnèrent dans sa chambre et posèrent un revolver devant lui. Dans l’intervalle on avait décidé à la Hofburg que cette affaire si ignominieuse pour l’armée autrichienne devait se terminer avec le moins de bruit possible. Jusqu’à deux heures du matin les deux officiers patrouillèrent devant-la chambre de Redl à l’Hôtel Klomser. Ce n’est qu’alors que le coup de revolver partit à l’intérieur.
Le lendemain parut dans les journaux du soir une courte notice nécrologique sur le colonel Redl, qui avait rendu de grands services et qui était décédé subitement. Mais trop de personnes avaient été impliquées dans la poursuite pour que le secret pût être gardé. Peu à peu on apprenait des particularités qui expliquaient psychologiquement beaucoup de choses. Le colonel Redl était, à l’insu de ses supérieurs et de ses camarades, un homosexuel et depuis des années la proie de maîtres chanteurs qui l’avaient finalement acculé à ce moyen désespéré. Un frisson d’épouvante courut à travers toute l’armée. Tout le monde savait qu’en cas de guerre ce seul homme aurait coûté la vie à des centaines de milliers et que la monarchie aurait été poussée par lui au bord de l’abîme ; ce n’est qu’à cet instant que nous comprîmes en Autriche combien au cours de l’année précédente nous avions été près de la guerre.
* * *
C’est la première fois que l’angoisse me prit à la gorge. Le lendemain je rencontrai par hasard Berta von Suttner, la grande et généreuse Cassandre de notre temps. Aristocrate issue d’une de nos plus anciennes familles, elle avait assisté dans sa prime jeunesse aux horreurs de la guerre en 1866 dans les environs du château de ses ancêtres en Bohême. Et avec la passion d’une Florence Nightingale, elle n’assigna plus qu’une seule tâche à toute sa vie, empêcher une seconde guerre, empêcher la guerre en général. Elle écrivit un roman, Bas les armes, qui eut un succès mondial, elle organisa d’innombrables congrès pacifistes, et le triomphe de sa vie fut qu’elle réveilla la conscience d’Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite, et le détermina à fonder le prix Nobel de la paix et de l’entente internationale en réparation du mal qu’il avait causé avec sa dynamite. Elle m’aborda tout excitée.
« Les hommes ne comprennent pas ce qui se passe », s’écria-t-elle à haute voix et en pleine rue, elle qui était ordinairement si calme, si aimable et paisible quand elle vous parlait. « C’était déjà la guerre, et ils nous ont de nouveau tout caché, tout tenu secret. Pourquoi ne faites-vous rien, vous autres jeunes gens ? C’est vous que cela regarde avant tout ! Défendez-vous donc, unissez-vous. Ne laissez pas toujours tout faire à quelques vieilles femmes que personne n’écoute. » Je lui dis que j’allais à Paris ; peut-être pourrait-on essayer d’une manifestation en commun.
« Pourquoi peut-être ? » me pressa-t-elle. « La situation est pire que jamais. La machine est déjà en marche. »
J’eus de la peine à la tranquilliser, étant fort inquiet moi-même.
Mais justement en France, je devais me rappeler, grâce à un second épisode tout personnel, à quel point la vieille femme qu’on ne prenait guère au sérieux à Vienne, avait, d’une vue prophétique, deviné l’avenir. Ce fut un tout petit épisode, mais qui me fit une impression particulièrement forte. Au printemps de 1914, j’étais parti avec une amie pour la Touraine, afin de visiter le tombeau de Léonard de Vinci. Nous avions marché pendant des heures le long des rives amènes et ensoleillées de la Loire, et le soir nous étions vraiment fatigués. Arrivés dans la ville un peu endormie de Tours, nous résolûmes d’aller au cinéma, après que j’eus fait ma révérence à la maison natale de Balzac.
C’était un petit cinéma de faubourg qui ne ressemblait en rien aux modernes palais de chrome et de verre étincelant ; une salle adaptée tant bien que mal à son usage, et remplie de petites gens, des ouvriers, des soldats, des maraîchères, le vrai public, en un mot, qui bavardait gentiment et, malgré la défense de fumer, soufflait dans l’air étouffant des nuages de scaferlati et de caporal. Tout d’abord on fit passer sur la toile les « actualités ». Un concours nautique en Angleterre : les gens bavardaient et riaient. Suivit une parade militaire en France : ici encore les spectateurs témoignèrent peu d’intérêt. Troisième tableau : « L’empereur Guillaume rend visite à l’empereur François-Joseph. » Je reconnus immédiatement sur la toile le quai de l’affreuse gare de l’Ouest à Vienne, avec quelques policiers qui attendaient l’arrivée du train. Puis un signal : le vieil empereur François-Joseph qui s’avançait devant la garde d’honneur pour recevoir son hôte. Quand il parut sur la toile et, un peu voûté déjà, un peu branlant sur ses jambes, s’avança le long du front, les Tourangeaux se moquèrent gentiment du vieillard avec ses favoris blancs. Puis le train entra en gare, le premier, le second, le troisième wagon. La porte du wagon-salon s’ouvrit, et Guillaume II en descendit, la moustache haut retroussée, en uniforme de général autrichien.
Au moment où l’empereur Guillaume parut sur l’écran, éclata spontanément dans la salle obscure un vacarme de sifflets et de trépignements. Tout le monde criait et huait, les femmes, les hommes, les enfants conspuaient, comme s’ils étaient personnellement offensés. Je m’effrayai, je m’effrayai du fond du cœur. Car je sentais combien l’empoisonnement par la propagande de haine poursuivie des années durant avait dû gagner de terrain, alors qu’ici, dans une petite ville de province, les bourgeois et les soldats sans malice avaient été excités à tel point contre l’empereur, contre l’Allemagne, qu’une image fugitive sur l’écran pouvait mettre le feu aux poudres. Cela dura une seconde, une seule seconde. Quand succédèrent d’autres tableaux, tout était oublié. Les gens riaient à ventre déboutonné au film comique qui se déroulait maintenant, ils se donnaient de grandes claques sur les cuisses. Cela n’avait duré qu’une seconde, mais une seconde qui me prouva à quel point il serait facile, au moment d’une crise sérieuse, de soulever les peuples de part et d’autre de la frontière, malgré tous les essais d’accommodement, malgré nos propres efforts.
Toute cette soirée fut gâtée pour moi. Je ne pus m’endormir. Si cela s’était passé à Paris, j’en aurais été inquiété, mais non pas bouleversé à ce point. Mais que la haine eût rongé jusqu’au fond de la province, jusque dans les profondeurs d’un peuple aimable et naïf, me faisait frissonner. Au cours des jours suivants je racontai cet épisode à mes amis ; la plupart ne le prirent pas au sérieux : « Nous nous sommes bien moqués aussi de la grosse reine Victoria, nous autres Français, et deux ans plus tard nous avions conclu une alliance avec l’Angleterre. Tu ne connais pas les Français. La politique ne va pas bien profond chez eux. » Seul Rolland voyait autrement : « Plus un peuple est naïf, plus il est facile de le retourner. Les choses vont mal depuis que Poincaré a été nommé. Son voyage à Saint-Pétersbourg n’a pas dû être un voyage d’agrément. » Nous parlâmes encore longtemps du congrès socialiste international qui devait se réunir à Vienne l’été suivant, mais ici encore Rolland demeurait plus sceptique que les autres. « Combien y en aura-t-il qui tiendront, quand les ordres de mobilisation seront affichés, qui le sait ! Nous sommes entrés dans une époque de grands sentiments de masse, d’hystéries collectives, dont on ne peut mesurer la puissance en cas de guerre. »
Mais, je l’ai déjà dit, de tels instants d’inquiétude s’envolaient comme des toiles d’araignée au vent. Nous pensions quelquefois à la guerre, à peu près comme on se souvient à l’occasion de la mort, – comme d’une chose possible, mais sans doute bien éloignée. Et Paris était trop beau en ces journées de printemps, et nous-mêmes nous étions trop jeunes et trop heureux. Je me souviens encore de la farce exquise qu’imagina Jules Romains pour se moquer du « prince des poètes[14] » ; il allait couronner un « prince des penseurs[15] », un brave homme un peu simple, qui se laissa conduire en grande pompe par les étudiants au pied de la statue de Rodin, devant le Panthéon. Et le soir nous nous déchaînâmes comme des écoliers en liesse à une parodie de banquet. Les arbres étaient en fleurs, l’air était doux et léger ; qui donc pouvait en présence de tels enchantements songer à quelque chose d’aussi inconcevable ? Mes amis m’étaient plus attachés que jamais et je m’en étais acquis de nouveaux dans ce pays étranger, dans le pays « ennemi », la ville était plus insouciante que jamais, et avec sa propre insouciance on aimait la sienne. Durant ces derniers jours j’accompagnai Verhaeren à Rouen, où il devait faire une conférence. Nous nous tenions la nuit devant la cathédrale, dont les flèches brillaient magiquement à la clarté de la lune, – de telles merveilles de douceur appartenaient-elles encore à une « patrie », ne nous appartenaient-elles pas à nous tous ? À la gare de Rouen, à la place même où, deux ans plus tard, une de ces machines qu’il avait chantées devait le déchirer, nous prîmes congé. Il m’embrassa : « Au premier août, chez moi, au Caillou qui bique. » Je le lui promis : je lui rendais visite chaque année dans sa maison de campagne pour traduire avec lui, la main dans la main, ses derniers vers. Pourquoi pas cette année aussi ? Sans éprouver aucune appréhension, je pris congé de mes autres amis, je pris congé de Paris, un congé insouciant, nullement sentimental, comme lorsqu’on quitte sa propre maison pour quelques semaines. Mon plan pour les mois suivants était bien tracé. En Autriche, retiré quelque part à la campagne, je voulais pousser mon travail sur Dostoïevski (lequel ne put paraître que cinq ans plus tard), et achever ainsi mon livre des Trois Maîtres, qui devait montrer trois des grandes nations dans leur plus grand romancier. Puis j’irais chez Verhaeren et, au cours de l’hiver, je ferais peut-être mon voyage depuis longtemps projeté en Russie, afin d’y constituer un groupe en faveur de notre entente spirituelle. Tout était uni et clair devant mes yeux dans cette trente-deuxième année de ma vie ; le monde s’offrait à moi beau et chargé de sens comme un fruit délicieux dans cet été rayonnant. Et je l’aimais pour son présent et son avenir encore plus beau.
Alors, le 28 juin 1914, éclata à Sarajevo ce coup de feu qui en une seconde fracassa en mille miettes comme un vase de terre creux ce monde de la sécurité et de la raison créatrice, dans lequel nous avions été élevés, avions grandi et nous étions naturalisés.
Cet été 1914 nous serait demeuré inoubliable même sans la catastrophe qu’il déchaîna sur l’Europe. Rarement, j’en ai vécu un qui fût plus luxuriant, plus beau, je dirais presque plus estival. Pendant des jours et des jours le ciel était de soie, l’air doux sans être étouffant, les prairies parfumées et chaudes, les forêts sombres et touffues avec leur jeune verdure. Aujourd’hui encore, quand je prononce le mot été, je songe involontairement à ces radieuses journées de juillet que je passai à Baden près de Vienne. Je m’étais retiré dans cette petite ville romantique, que Beethoven choisissait si volontiers pour son séjour d’été, afin d’y consacrer ce mois à mon travail, dans une profonde concentration, et de passer ensuite le reste de l’été chez Verhaeren, mon ami vénéré, dans sa petite maison de campagne en Belgique. À Baden il n’est pas nécessaire de quitter la petite ville pour jouir du paysage. La belle forêt accidentée se glisse insensiblement entre les maisons basses, construites dans la première moitié du siècle passé et qui ont conservé la simplicité et la grâce de l’époque beethovienne. Dans les cafés et les restaurants on s’attable partout en plein air, on peut se mêler à son gré parmi le peuple gai des baigneurs qui se promènent en voiture dans le parc ou s’égarent sur des chemins solitaires.
Déjà la veille de ce 29 juillet, qui dans la catholique Autriche est la fête de « Pierre et Paul » de nombreux hôtes étaient venus de Vienne. Dans ses clairs vêtements d’été, joyeuse et sans soucis, la foule affluait dans le parc devant la tribune des musiciens. La journée était douce ; le ciel sans nuage s’étendait au-dessus des châtaigniers aux larges ramures, et c’était un vrai jour à se sentir heureux. Les vacances approchaient pour les adultes comme pour les enfants, et par ce premier jour férié de l’été, ils aspiraient en quelque sorte par avance tout l’été avec son air délicieux, ses verts profonds, son oubli des soucis quotidiens. J’étais assis à l’écart de la foule du parc et je lisais un livre, je me souviens que c’était Tolstoï et Dostoïevski de Merejkovski, – je lisais avec une attention concentrée. Cependant je percevais en même temps le vent dans les arbres, le gazouillement des oiseaux et la musique du parc qui flottait dans l’air. J’entendais distinctement les mélodies sans en être troublé, car notre oreille est si capable d’adaptation qu’une rumeur soutenue, une rue bruyante, un ruisseau bouillonnant, ne trouble plus notre conscience au bout de quelques minutes et qu’au contraire une brusque rupture du rythme nous fait dresser l’oreille.
C’est ainsi que j’interrompis involontairement ma lecture quand soudain la musique se tut au milieu d’une mesure. Je ne savais pas quel morceau jouait l’orchestre de l’établissement de bains. Je sentais seulement que la musique cessait tout d’un coup. Instinctivement je levai les yeux de mon livre. La foule aussi qui se promenait entre les arbres comme une seule masse claire et flottante semblait se transformer ; elle aussi interrompait subitement son va-et-vient. Il devait s’être passé quelque chose. Je me levai et vis que les musiciens quittaient leur pavillon. Cela aussi était singulier, car le concert durait d’ordinaire une heure ou plus. Quelque chose devait avoir provoqué cette interruption ; en m’approchant je remarquai que les gens en groupes agités se pressaient devant le pavillon de musique autour d’une communication qui venait d’y être affichée. C’était, comme je l’appris quelques minutes après, la dépêche qui annonçait que Son Altesse impériale, l’héritier du trône François-Ferdinand et son épouse, qui s’étaient rendus en Bosnie pour assister aux manœuvres, y avaient été victimes d’un assassinat politique.
Une foule toujours plus nombreuse s’amassait devant ce placard. On se communiquait de proche en proche la nouvelle inattendue. Mais, pour faire honneur à la vérité, on ne pouvait lire sur les visages aucune consternation ni aucune amertume. Car l’héritier du trône n’était nullement aimé. Je me souviens encore de cet autre jour de ma première enfance où le prince héritier Rodolphe, le fils unique de l’empereur, avait été trouvé percé d’une balle à Mayerling. Alors toute la ville était soulevée d’indignation, des foules immenses s’étaient pressées pour assister à la mise au catafalque, la sympathie pour l’empereur et l’effroi s’étaient exprimés avec une force irrésistible, car son fils unique et son héritier, un Habsbourg ami du progrès et un homme extraordinairement sympathique, qui avait fait naître les plus grands espoirs, s’en était allé dans la force de l’âge. François-Ferdinand, au contraire, manquait de ce qui est le plus important en Autriche pour se faire une véritable popularité : l’amabilité, le charme de la personne et les manières sociables. Je l’avais souvent observé au théâtre. Il était installé dans sa loge, puissant et large, les yeux froids et fixes, sans jeter sur le public un seul regard aimable ou encourager les artistes par de chaleureux applaudissements. On ne le voyait jamais sourire, aucune photographie ne le montrait dans une attitude un peu abandonnée. Il n’avait aucun sens de la musique, aucun sens de l’humour, et sa femme avait la même mine revêche. Un air glacial environnait ces deux personnes ; on savait qu’ils n’avaient pas d’amis, on savait que le vieil empereur haïssait cordialement le prince parce qu’il ne savait pas dissimuler avec tact son impatience de prendre le pouvoir. Mon pressentiment presque religieux qui m’avertissait que cet homme à la nuque de bouledogue, aux yeux fixes et froids serait un jour cause de quelque malheur, ne m’était donc nullement personnel, mais il était répandu au loin dans toute la nation ; la nouvelle de son assassinat n’éveilla donc aucune sympathie profonde. Deux heures après, on ne pouvait plus observer aucun signe de deuil véritable. Les gens bavardaient et riaient ; tard le soir la musique se remit à jouer dans les salles. Il y en eut beaucoup en Autriche qui respirèrent dans le secret, dès lors que cet héritier du vieil empereur avait été dépêché au profit du jeune archiduc Charles infiniment plus aimé.
Le lendemain, les journaux consacrèrent naturellement aux victimes des articles nécrologiques circonstanciés et exprimèrent comme il convenait leur indignation de cet attentat. Mais rien n’indiquait que l’événement allait être exploité en vue d’une action politique contre la Serbie. Pour la maison impériale cette mort fut d’abord cause de tracas d’un autre genre, à savoir ceux du cérémonial de l’enterrement. En sa qualité d’héritier du trône et surtout par le fait qu’il était mort au service de la monarchie, la place du prince aurait naturellement été à la crypte des Capucins, le lieu de sépulture historique des Habsbourg. Mais François-Ferdinand, après une lutte acharnée contre la famille impériale, avait épousé une comtesse Chotek de la plus haute noblesse à la vérité, mais qui, en vertu de la loi mystérieuse et plusieurs fois séculaire de la maison des Habsbourg, n’était pas son égale par la naissance, et les archiduchesses revendiquaient opiniâtrement à l’occasion des grandes cérémonies la préséance sur la femme de l’héritier présomptif, dont les enfants n’étaient pas aptes à succéder. L’orgueil de la cour se dressa même contre la morte. Quoi ? déposer le corps d’une comtesse Chotek dans la crypte impériale des Habsbourg ? Non, cela ne pouvait se faire ! Une formidable intrigue fut ourdie ; les archiduchesses donnèrent l’assaut au vieil empereur. Tandis qu’on réclamait officiellement du peuple un deuil profond, les rancunes féroces se donnaient libre cours à la Hofburg. Les maîtres des cérémonies inventèrent cette fiction que ç’avait été le propre vœu du défunt d’être enseveli à Artstetten, une petite ville de province, et sous ce pieux prétexte on put éluder doucement la mise au catafalque, le cortège funèbre et toutes les querelles de préséance qui s’y rattachaient. Les cercueils des deux victimes furent transportés sans bruit et inhumés à Artstetten. Vienne, qu’on avait privée d’une occasion de satisfaire son éternel goût des spectacles, commençait déjà à oublier ce tragique événement. Et, après tout, en Autriche, la mort violente de l’impératrice Elisabeth, du prince héritier, et la fuite scandaleuse de plusieurs membres de la famille impériale avaient depuis longtemps accoutumé les gens à la pensée que le vieil empereur, solitaire et inébranlable, survivrait à sa maison de Tantalides. Quelques semaines encore et le nom et la figure de François-Ferdinand allaient être pour toujours effacés de l’histoire.
Mais voici qu’au bout d’une semaine environ commença dans les journaux tout un jeu de tirailleries, dont le crescendo était trop bien synchronisé pour qu’il pût être tout à fait accidentel. Le gouvernement serbe fut accusé d’intelligence avec les assassins, on insinuait à demi-mot que l’Autriche ne pouvait pas laisser inexpié ce meurtre de l’héritier du trône, qu’on disait bien aimé. On ne pouvait se défendre de l’impression qu’une action se préparait par la publicité, mais personne ne pensait à la guerre. Ni les banques, ni les maisons de commerce, ni les particuliers ne modifièrent leurs dispositions. En quoi nous regardaient ces perpétuelles chamailleries avec la Serbie, qui, nous le savions bien, n’étaient nées que de certains traités de commerce relatifs à l’exportation des porcs serbes ? J’avais fait mes malles en vue de mon voyage en Belgique où j’irais retrouver Verhaeren, mon travail était en bonne voie, qu’est-ce que cet archiduc mort, dans son sarcophage, avait à faire avec ma vie ? L’été était beau comme il n’avait jamais été et promettait de devenir encore plus beau ; nous admirions le monde déchargés de toute inquiétude. Je me souviens encore de m’être promené dans les vignes de Baden avec un ami, la veille de mon départ et qu’un vieux vigneron nous avait dit : « Nous n’avons pas eu depuis longtemps un été comme celui-ci. Et si cela dure, nous aurons un vin comme jamais. Les gens se souviendront de cet été. »
Mais il ne savait pas, ce vieillard en habit bleu d’encaveur, à quel point ce qu’il disait était tragiquement vrai.
* * *
À Le Coq aussi, la petite station balnéaire près d’Ostende, où je voulus passer deux semaines avant de me rendre comme chaque année dans la petite maison de campagne de Verhaeren, régnait la même insouciance. Les gens heureux de leur congé étaient couchés sur la plage, sous leurs tentes bariolées, ou se baignaient, les enfants lâchaient des cerfs-volants, devant les cafés les jeunes gens dansaient sur la digue. Toutes les nations imaginables se trouvaient rassemblées pacifiquement, on entendait surtout parler beaucoup l’allemand, car, ainsi que tous les ans, les pays du Rhin voisins envoyaient le plus volontiers sur la côte belge les hôtes qui y prenaient leurs vacances d’été. Le seul trouble était causé par les petits marchands de journaux qui proclamaient à haute voix, pour mieux vendre leur marchandise, les manchettes menaçantes des feuilles parisiennes : « L’Autriche provoque la Russie », « L’Allemagne prépare la mobilisation[16] ». On voyait s’assombrir les visages de ceux qui achetaient les journaux, mais cela ne durait toujours que quelques minutes. Après tout, nous connaissions depuis des années les conflits diplomatiques ; ils étaient toujours apaisés heureusement à la dernière heure, avant que cela devînt sérieux. Pourquoi pas cette fois encore ? Une demi-heure après, on voyait les mêmes personnes s’ébrouer et barboter dans l’eau, les cerfs-volants remontaient, les mouettes battaient des ailes, et le soleil riait clair et chaud par-dessus le pays paisible.
Mais les nouvelles les plus graves s’accumulaient et devenaient toujours plus menaçantes. D’abord l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, la réponse évasive, les télégrammes échangés entre les monarques et finalement les mobilisations à peine déguisées. Je ne pus plus tenir dans ce petit endroit écarté. Je me rendais tous les jours à Ostende par le petit train électrique, pour être plus à portée des nouvelles ; et elles devenaient toujours pires. Les gens se baignaient encore, les hôtels étaient encore pleins, les hôtes estivaux se promenaient encore en foule sur la digue, en riant et en bavardant. Mais pour la première fois un élément nouveau s’ajouta au tableau. Brusquement on vit surgir des soldats belges, qui, en temps ordinaire, ne venaient jamais sur la plage, des mitrailleuses étaient traînées par des chiens sur de petites voitures, – particularité curieuse de l’armée belge.
J’étais alors installé dans un café avec quelques amis belges, un jeune peintre et l’écrivain Crommelynck. Nous avions passé l’après-midi chez James Ensor, le plus grand peintre moderne de la Belgique, un homme singulièrement solitaire et renfermé, qui était bien plus fier des mauvaises petites polkas et des valses qu’il composait pour des fanfares militaires que de ses peintures fantastiques esquissées en tons éclatants. Il nous avait montré ses œuvres d’assez mauvaise grâce, car il était tourmenté de la crainte bouffonne que quelqu’un voulût lui en acheter une. Son rêve était à la vérité, comme mes amis me le dirent en riant, de les vendre très cher et cependant de pouvoir les garder toutes, car il tenait avec la même âpreté à l’argent qu’à chacune de ses œuvres. Chaque fois qu’il en avait cédé quelqu’une, il était désespéré pendant plusieurs jours. Ce génial Harpagon nous avait égayés par toutes ses bizarres lubies ; et comme justement passait une de ces troupes de soldats avec une mitrailleuse attelée d’un chien, l’un d’entre nous se leva et caressa la bête, au grand dépit de l’officier, qui craignait que par cette caresse faite à un objet guerrier la dignité de l’institution militaire se trouvât compromise.
— Pourquoi ces stupides marches et contremarches, grogna l’un d’entre notre groupe.
Mais un autre répondit tout excité :
— Il faut bien prendre ses précautions. Cela veut dire qu’en cas de guerre les Allemands ont l’intention de percer à travers la Belgique.
— Impossible ! dis-je avec une conviction sincère, car dans ce vieux monde d’alors on croyait encore en la sainteté des conventions. Si quelque chose devait se passer et si les Français et les Allemands s’exterminaient jusqu’au dernier homme, vous autres Belges seriez bien tranquillement à couvert !
Mais notre pessimiste ne céda pas. Cela devait avoir un sens, soutenait-il, si l’on prenait de telles mesures en Belgique. Des années auparavant on avait eu vent d’un plan secret de l’état-major allemand ; en cas d’attaque contre la France, une poussée devait être faite à travers la Belgique, et cela en dépit de toutes les conventions jurées. Mais moi aussi je ne cédai pas. Il me semblait absurde que pendant qu’ici des milliers et des dizaines de milliers d’Allemands jouissaient en toute insouciance et bonne humeur de l’hospitalité de ce petit pays neutre, à la frontière une armée se tînt prête à l’invasion.
— C’est un non-sens ! dis-je. Vous pouvez me pendre à cette lanterne, si les Allemands entrent en Belgique !
Je suis encore reconnaissant à mes amis de ne m’avoir pas pris au mot.
Mais alors vinrent les jours les plus critiques de juillet et à chaque heure une nouvelle qui contredisait la précédente, les télégrammes de l’empereur Guillaume au tsar, les dépêches du tsar à l’empereur Guillaume, la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, le meurtre de Jaurès. On sentait que la situation devenait sérieuse. Tout d’un coup, le vent froid de la crainte balaya la plage, qui se trouva déserte. Les gens par milliers quittèrent les hôtels, les trains furent pris d’assaut, même les plus confiants commencèrent à faire leurs malles en toute hâte. Et moi aussi, dès que j’appris la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, je retins une place, et il n’était que temps. Car cet express d’Ostende fut le dernier train qui franchit la frontière allemande. Nous nous tenions debout dans les couloirs, excités et pleins d’impatience, chacun parlait avec son voisin. Personne ne pouvait rester tranquillement assis à sa place ou lire, à chaque station, on se précipitait sur le quai, pour aller chercher d’autres nouvelles, avec l’espoir secret qu’une main déterminée retiendrait encore le destin déchaîné. On s’obstinait à ne pas croire à la guerre et moins encore à une invasion de la Belgique ; on ne voulait pas le croire parce qu’on ne voulait pas admettre un tel égarement. Peu à peu le train se rapprochait de la frontière, nous passâmes à Verviers, la dernière station belge. Des conducteurs allemands montèrent dans les wagons, dans dix minutes nous serions en territoire allemand.
Mais à mi-chemin de Herbesthal, la première station allemande, le train s’arrêta soudain en rase campagne. Dans les couloirs, nous nous entassâmes aux fenêtres. Qu’était-il arrivé ? Et alors, dans l’obscurité, je vis venir à notre rencontre plusieurs trains de marchandises, l’un après l’autre, des wagons ouverts recouverts de bâches, sous lesquelles je crus reconnaître les formes indistinctes et menaçantes de canons. Mon cœur cessa de battre. Ce devait être l’avance de l’armée allemande. Mais peut-être, me disais-je pour me consoler, n’était-ce qu’une mesure de protection, une menace de mobilisation et non pas la mobilisation elle-même. Toujours aux heures du danger la volonté d’espérer encore se fait despotique. Enfin vint le signal : « Voie libre », le train se remit à rouler et entra en gare de Herbesthal. Je ne fis qu’un bond du haut des marchepieds pour me procurer un journal et obtenir des renseignements. Mais la gare était occupée par les soldats. Quand je voulus me rendre dans la salle d’attente, je trouvai devant la porte fermée un employé sévère à barbe blanche qui m’en défendit l’entrée ; personne ne devait pénétrer dans les locaux de la gare. Mais déjà j’avais perçu derrière les vitres de la porte soigneusement masquées de rideaux le léger cliquetis des sabres et le bruit sec des crosses qu’on repose. Aucun doute, la chose monstrueuse était en marche, l’invasion de la Belgique en dépit de tous les principes du droit des gens. Je remontai dans le train en frissonnant et continuai mon voyage vers l’Autriche. Il n’y avait désormais plus de doute : j’entrais dans la guerre.
* * *
Le lendemain matin en Autriche ! Dans chaque station étaient collées les affiches qui annonçaient la mobilisation générale. Les trains se remplissaient de recrues, qui allaient prendre leur service, des drapeaux flottaient, la musique résonnait, à Vienne je trouvai toute la ville en proie au délire. La première crainte qu’inspirait la guerre que personne n’avait voulue, ni les peuples, ni le gouvernement, de cette guerre qui avait glissé contre leur intention des mains maladroites des diplomates, qui en jouaient et bluffaient, s’était transformée en un subit enthousiasme. Des cortèges se formaient dans les rues, partout flamboyaient soudain des drapeaux, des rubans, des musiques, les jeunes recrues s’avançaient en triomphe, et leurs visages étaient rayonnants, parce qu’on poussait des cris d’allégresse sur leur passage à eux, les petites gens de la vie quotidienne que, jusqu’alors, personne n’avait remarqués et fêtés.
Pour être vrai, je dois avouer que dans cette levée des masses il y avait quelque chose de grandiose, d’entraînant et même de séduisant, à quoi il était difficile de résister. Et malgré ma haine et mon horreur de la guerre, je ne voudrais pas être privé dans ma vie du souvenir de ces premiers jours. Les milliers et les centaines de milliers d’hommes sentaient comme jamais, ce qu’ils auraient dû mieux sentir en temps de paix, à savoir à quel point ils étaient solidaires. Une ville de deux millions d’habitants, un pays de près de cinquante millions éprouvaient à cette heure qu’ils vivaient une page de l’histoire universelle, un moment qui ne reviendrait plus jamais et que chacun était appelé à jeter son moi infime dans cette masse ardente pour s’y purifier de tout égoïsme. Toutes les différences de rangs, de langues, de classes, de religions étaient submergées, pour un instant, par le sentiment débordant de la fraternité. Des inconnus se parlaient dans la rue, des gens qui s’étaient évités pendant des années se serraient la main, partout on voyait des visages animés. Chaque individu éprouvait un élargissement de son moi, il n’était plus l’homme isolé de naguère, il était incorporé à une masse, et sa personne jusqu’alors insignifiante prenait un sens. Le petit employé de la poste qui du matin au soir n’avait fait que trier des lettres, qui triait et triait sans interruption du lundi au samedi, le clerc, le cordonnier avaient soudain une autre perspective, une perspective romantique dans leur vie : ils pouvaient devenir des héros, et les femmes célébraient déjà tous ceux qui portaient un uniforme, et ceux qui n’en portaient pas les saluaient avec vénération et par avance de ce nom romantique. Ils appréciaient la puissance inconnue qui les arrachait à leur traintrain quotidien ; même le deuil des mères, la crainte des femmes, sentiments par trop naturels, avaient honte de se manifester en ces premières heures de vie surabondante. Cette houle se répandit si puissamment, si subitement sur l’humanité que, recouvrant de son écume la surface, elle arracha des ténèbres de l’inconscient les tendances obscures, les instincts primitifs de la bête humaine, ce que Freud, avec sa profondeur de vues, appelait « le dégoût de la culture », le besoin de s’évader une bonne fois hors du monde bourgeois des lois et des paragraphes et d’assouvir des instincts sanguinaires immémoriaux. Peut-être que ces puissances obscures avaient aussi leur part dans cette brutale ivresse où tout était mêlé, la joie du sacrifice et l’alcool, le goût de l’aventure et la foi la plus pure, la vieille magie des drapeaux et des discours patriotiques – cette inquiétante ivresse de millions d’êtres qu’on peut à peine peindre avec des mots et qui donnait pour un instant au plus grand crime de notre époque un élan sauvage et presque irrésistible.
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La génération actuelle qui n’a vu éclater que la seconde guerre mondiale, se demandera peut-être : Pourquoi n’avons-nous pas vécu cela ? Pourquoi les masses ne s’enflammèrent-elles pas en 1939 du même enthousiasme qu’en 1914 ? Pourquoi n’obéirent-elles à l’appel qu’avec fermeté et résolution, silencieuses et fatalistes ? Les mêmes intérêts n’étaient-ils pas en jeu, n’y allait-il pas de biens encore plus sacrés, plus élevés dans notre guerre actuelle, qui était une guerre pour les idées et non pas seulement pour les frontières et les colonies ?
La réponse est simple : c’est que notre monde de 1939 ne disposait plus d’autant de foi naïve et enfantine que celui de 1914. Alors le peuple avait encore une confiance aveugle en ses autorités ; personne en Autriche n’aurait osé risquer cette pensée que le père de la patrie universellement vénéré, l’empereur François-Joseph aurait, dans sa quatre-vingt-quatrième année, appelé son peuple au combat sans y être vraiment contraint, qu’il aurait exigé le sanglant sacrifice sans que des adversaires méchants, astucieux, criminels eussent menacé la paix de l’empire. Les Allemands, de leur côté, avaient lu les télégrammes de leur empereur au tsar, dans lesquels il luttait pour la paix ; un prodigieux respect des grands, des ministres, des diplomates et de leur clairvoyance, de leur honnêteté animait encore les hommes simples. S’il avait fallu en venir à la guerre, cela n’avait pu être que contre la volonté de leurs propres hommes d’État ; il n’y avait pas de leur faute, personne dans tout le pays n’encourait la moindre responsabilité. C’est de l’autre côté de la frontière, dans l’autre pays que devaient se trouver les criminels, ceux qui avaient poussé à la guerre ; si l’on prenait les armes, c’est qu’on était dans le cas de la légitime défense, légitime défense contre un ennemi astucieux et fourbe, qui sans le moindre motif « attaquait » la pacifique Autriche, la pacifique Allemagne. En 1939, au contraire, cette foi presque religieuse en l’honnêteté ou, tout au moins, en la capacité du gouvernement avait disparu dans toute l’Europe. On méprisait la diplomatie depuis qu’on avait constaté avec amertume qu’elle avait trahi à Versailles les espoirs d’une paix durable ; les peuples se rappelaient très bien avec quelle absence de vergogne on les avait trompés en leur promettant le désarmement, la suppression de la diplomatie secrète. Au fond, en 1939, on n’avait du respect pour aucun des hommes d’État, et personne ne remettait avec foi sa destinée entre leurs mains. Le moindre cantonnier français se moquait de Daladier, en Angleterre, depuis Munich – peace for our time ! – toute confiance en la pénétration de Chamberlain avait disparu, en Italie, en Allemagne les masses levaient des yeux pleins de crainte vers Mussolini, vers Hitler : où va-t-il encore nous mener ? Sans doute, on ne pouvait s’en défendre, il y allait de la patrie ; ainsi les soldats prirent leurs fusils, les femmes laissèrent partir leurs enfants, mais non comme autrefois avec la conviction inébranlée que le sacrifice avait été inévitable. On obéissait, mais on ne témoignait point d’allégresse. On allait au front, mais on ne rêvait plus d’être un héros ; déjà les peuples et les individus sentaient qu’ils n’étaient que des victimes ou de quelque folie humaine et politique ou d’une fatalité insondable et maligne.
Et ensuite, que savaient de la guerre les grandes masses en 1914, après un demi-siècle de paix ? Elles ne la connaissaient pas, elles y avaient à peine pensé. Elle était une légende et c’est justement cet éloignement qui l’avait faite héroïque et romantique. Elles la voyaient toujours dans la perspective des livres de lecture scolaires et des tableaux de musées ; d’éblouissantes attaques de cavaliers en uniformes resplendissants, la balle mortelle toujours vous atteignait généreusement en plein cœur, toute la campagne était une foudroyante marche à la victoire : « À Noël nous serons de retour dans nos foyers », criaient à leurs mères en riant les recrues de 1914. Qui à la campagne ou à la ville se souvenait encore de la « véritable » guerre ? Tout au plus quelques vieillards, qui, en 1866, avaient combattu contre les Prussiens, nos alliés d’aujourd’hui ; et que cette guerre avait été rapide et lointaine, qu’il s’y était versé peu de sang ! Une campagne de trois semaines et qui se trouva avoir fait peu de victimes quand on reprit haleine ! Une rapide excursion en pays romantique, une aventure sauvage et virile, – c’est avec ces couleurs que la guerre se peignait en 1914 dans l’imagination de l’homme du peuple, et les jeunes gens avaient même sérieusement peur de manquer une expérience aussi merveilleuse et excitante ; c’est pourquoi ils se pressaient tumultueusement autour des drapeaux, c’est pourquoi ils chantaient et poussaient des cris de joie dans les trains qui les menaient à l’abattoir ; le flot de sang battait fiévreusement dans les veines de tout l’empire. Mais la génération de 1939 connaissait la guerre, elle ne s’illusionnait plus. Elle savait qu’elle n’est pas romantique, mais barbare. Elle savait qu’elle durerait des années et des années, espace de temps irremplaçable dans une vie. Elle savait qu’on ne donnait pas l’assaut à l’ennemi la tête couronnée de chêne et l’uniforme décoré de rubans, mais qu’il fallait demeurer tapi pendant des semaines dans des tranchées ou des quartiers, dévoré par la vermine et à demi mourant de soif, qu’on pouvait être déchiqueté et mutilé de loin sans avoir jamais vu l’adversaire. On connaissait d’avance par les journaux, par les cinémas les nouveaux moyens diaboliques de s’exterminer, on savait que les tanks gigantesques broyaient sur leur passage les blessés et que les aéroplanes foudroyaient dans leurs lits les femmes et les enfants, on savait qu’une guerre mondiale en 1939, du fait de la mécanisation sans âme, serait mille fois plus ignoble, plus bestiale, plus inhumaine que toutes les guerres précédentes. Pas un seul homme de la génération de 1939 ne croyait plus à une justice de la guerre voulue par Dieu ; pis encore, on ne croyait plus en la justice et en la durée de la paix qu’elle devait gagner par les armes. Car on se souvenait trop bien de toutes les déceptions que la dernière avait apportées : la misère au lieu de l’enrichissement, l’amertume au lieu de l’apaisement, la famine, la dépréciation de la monnaie, les révoltes, la privation des libertés civiques, le despotisme de l’État, une insécurité énervante, la méfiance générale.
Voilà ce qui créait la différence. La guerre de 1939 avait une signification spirituelle, il y allait de la liberté, de la sauvegarde d’une valeur morale ; et le fait de combattre pour une idée rend l’homme dur et résolu. Le soldat de 1914 en revanche ne savait rien des réalités, il servait encore une illusion, le rêve d’un monde juste et pacifique. Et c’est l’illusion, ce n’est pas le savoir qui rend heureux. C’est pourquoi les victimes d’alors poussaient dans leur ivresse des cris de joie en allant au-devant de l’abattoir, elles avaient leurs casques couronnés de fleurs et de feuillage de chêne, et les rues étaient sonores et étincelantes comme par un jour de fête.
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Si je n’ai pas succombé moi-même à cette subite ivresse patriotique, je ne le devais nullement à une lucidité ou à une clairvoyance spéciales, mais au genre de vie que j’avais mené jusque-là. Deux jours auparavant j’étais encore en « pays ennemi », et j’avais pu me persuader que les grandes masses de la Belgique étaient tout aussi pacifiques que nos propres gens, qu’elles aussi ne se doutaient de rien. De plus, j’avais trop longtemps mené une existence cosmopolite pour pouvoir du jour au lendemain haïr un monde qui était mien au même titre que ma patrie. Depuis des années je me défiais de la politique, et je venais, ces derniers temps, de discuter de l’absurdité de concevoir une guerre comme possible, au cours d’innombrables conversations avec mes amis français, mes amis italiens. J’étais en quelque sorte vacciné par la défiance contre l’infection de l’enthousiasme patriotique, et prémuni comme je l’étais contre cet accès de fièvre de la première heure, je demeurai bien résolu à ne me point laisser ébranler dans ma conviction de la nécessité fratricide qu’avaient déchaînée des diplomates maladroits et la brutalité des fabricants de munitions.
Au-dedans de moi-même j’étais donc assuré dès le premier instant dans ma qualité de citoyen du monde ; il m’était plus difficile de trouver une attitude convenable en tant que citoyen de l’État. Bien que je n’eusse que trente-deux ans, je n’avais pour le moment aucune obligation militaire, parce que tous les conseils de révision m’avaient déclaré inapte, ce qui déjà en son temps m’avait rendu fort heureux. Car, premièrement, cet ajournement m’évitait de perdre une année de service militaire stupide, de plus il me paraissait que c’était un anachronisme criminel que d’être exercé en plein vingtième siècle au maniement d’armes meurtrières. L’attitude la plus convenable à un homme qui nourrissait mes convictions aurait été en temps de guerre de me déclarer « conscientious objector », ce qui, en Autriche, (au contraire de ce qui se passait en Angleterre) était frappé des peines les plus sévères et réclamait de l’âme une véritable fermeté de martyr. Mon mouvement naturel, dans toutes les situations périlleuses, a toujours été de les esquiver, et ce n’est pas seulement dans cette circonstance qu’on a pu, peut-être à bon droit, accuser mon irrésolution, reproche qu’on a si souvent adressé dans un autre siècle, à mon maître vénéré, Érasme de Rotterdam. D’autre part, en un temps pareil, il était insupportable pour un homme relativement jeune d’attendre qu’on le tirât de son obscurité pour le jeter à une place qui n’était pas la sienne. Je cherchai donc une activité où je pusse me rendre utile sans travailler à exciter les esprits, et comme un de mes amis, un officier supérieur, était aux archives de la guerre, je pus y être engagé. J’avais à faire un service de bibliothèque où ma connaissance des langues me permit d’être de quelque secours, je pus aussi améliorer le style des communications destinées à la publicité ; – ce n’était point-là assurément une activité glorieuse, j’en conviens très volontiers, cependant elle me semblait plus convenable à ma personne que d’enfoncer une baïonnette dans les entrailles d’un paysan russe. Mais ce qui me décida, c’est qu’il me restait du temps, après mon service qui n’était pas trop absorbant, pour cet autre service, qui me paraissait le plus important dans cette guerre et qui était de préparer la réconciliation future.
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Ma situation dans le cercle de mes amis viennois se révéla plus délicate que mes fonctions officielles. N’ayant que peu de culture européenne et vivant dans un horizon purement allemand, la plupart de ces écrivains ne croyaient pouvoir jouer mieux leur partie qu’en exaltant l’enthousiasme des foules, et en étayant d’appels poétiques ou d’idéologies scientifiques la prétendue beauté de la guerre. Presque tous les écrivains allemands, Hauptmann et Dehmel en tête, se croyaient obligés, pareils aux bardes de l’ancienne Germanie, d’enflammer avec leurs chants et leurs rimes les combattants qui allaient au front et de les encourager à bien mourir. Des poésies pleuvaient par centaines, qui faisaient rimer gloire et victoire[17], effort et mort. Les écrivains se juraient solennellement de n’entretenir plus jamais des relations culturelles avec un Français, avec un Anglais ; bien plus, ils niaient du jour au lendemain qu’il y eût jamais eu une culture anglaise, une culture française. Tout cela était insignifiant et sans valeur en regard de l’esprit de l’Allemagne, de l’art allemand et des mœurs allemandes. Les savants étaient pires. Les philosophes ne connaissaient soudain plus d’autre sagesse que de déclarer la guerre un « bain d’acier » bienfaisant qui préservait de l’énervement les forces des peuples. À leurs côtés se rangeaient les médecins, qui vantaient leurs prothèses avec une telle emphase qu’on aurait presque eu envie de se faire amputer une jambe afin de remplacer le membre sain par un appareil artificiel. Les prêtres de toutes les confessions ne voulaient pas rester en arrière et donnaient de leurs voix dans le chœur ; il semblait parfois qu’on entendît vociférer une horde de possédés, et cependant tous ces hommes étaient les mêmes dont nous avions encore admiré une semaine, un mois auparavant la raison, la force créatrice, la dignité humaine.
Mais ce qu’il y avait de plus affligeant dans cette folie, c’est que la plupart de ces hommes étaient sincères. La plupart, ou trop âgés ou physiquement inaptes à faire du service militaire, se croyaient décemment tenus de « collaborer » d’une manière ou d’une autre à l’action commune. Ce qu’ils avaient créé, ils le devaient à la langue et par conséquent au peuple. Ils voulaient servir leur peuple par la langue et lui faire entendre ce qu’il désirait entendre : que dans cette lutte tout le droit était de son côté, tous les torts de l’autre, que l’Allemagne serait victorieuse et que ses adversaires succomberaient ignominieusement, – ils ne se doutaient pas qu’ainsi ils trahissaient la vraie mission du poète qui est de protéger et de défendre ce qu’il y a d’universellement humain dans l’homme. Plusieurs, à la vérité, ont bientôt senti sur la langue la saveur amère du dégoût que leur inspirait leur propre parole, quand la mauvaise eau-de-vie du premier enthousiasme se fut évaporée. Mais durant les premiers mois, ceux-là étaient les plus écoutés qui hurlaient le plus fort, et ainsi, au près et au loin, ils chantaient et criaient en un chœur sauvage.
Le cas le plus typique et le plus bouleversant d’une telle extase sincère encore qu’insensée, fut pour moi celui d’Ernest Lissauer. Je le connaissais bien. Il écrivait de petits poèmes succincts et durs, et il était avec cela l’homme le plus bienveillant qu’on pût imaginer. Je me souviens encore que je dus me mordre les lèvres pour dissimuler un sourire quand il me rendit visite pour la première fois. Je m’étais représenté ce lyrique comme un jeune homme élancé et ossu, à en juger par ses vers très allemands et nerveux, qui recherchaient en tout l’extrême concision. Dans ma chambre entra en tanguant un petit bonhomme à panse de tonneau, avec un visage qui respirait la cordialité sur un double menton, débordant de vivacité et d’amour-propre, qui bredouillait en parlant, était possédé par sa poésie et que rien ne pouvait retenir de citer et de réciter ses vers. Avec tous ses ridicules, on ne pouvait se défendre de l’aimer, parce qu’il était d’un cœur généreux, bon camarade, loyal et presque démoniaquement dévoué à son art.
Il était issu d’une famille allemande fort aisée, il avait fait ses classes au lycée Frédéric-Guillaume à Berlin, et il était peut-être le plus prussien ou le plus prussianisé des Juifs que je connusse. Il ne parlait point d’autre langue vivante que la sienne, il n’était jamais sorti d’Allemagne. L’Allemagne était pour lui le monde, et plus une chose était allemande, plus elle l’enthousiasmait. York, et Luther, et Stein étaient ses héros, la guerre d’indépendance allemande était son thème favori, Bach son dieu en musique ; il le jouait merveilleusement, malgré ses petits doigts courts, épais et spongieux. Personne ne connaissait mieux que lui le lyrisme allemand, personne n’était plus amoureux, plus enchanté de la langue allemande, – comme beaucoup de Juifs dont les familles ne sont entrées que tard dans la culture germanique, il croyait en l’Allemagne plus que le plus croyant des Allemands.
Quand la guerre éclata, son premier soin fut de courir à la caserne et de s’annoncer comme volontaire. Et je puis me figurer les éclats de rire des sergents-majors et des appointés, quand cette masse épaisse gravit l’escalier en soufflant. Ils le renvoyèrent aussitôt. Lissauer était désespéré ; mais, comme les autres, il voulait au moins servir l’Allemagne avec sa poésie. Pour lui tout ce que rapportaient les journaux allemands était vérité indiscutable. Son pays avait été attaqué, et le pire criminel, conformément à la mise en scène de la Wilhelmstrasse, était ce perfide Lord Grey, le ministre anglais des Affaires étrangères. Il donna une expression à ce sentiment, que l’Angleterre était la grande coupable envers l’Allemagne et la principale responsable de la guerre, dans un Chant de haine à l’Angleterre, un poème, – je ne l’ai pas sous les yeux, – qui, en vers durs, serrés, saisissants, portait la haine de l’Angleterre jusqu’au serment inviolable de ne jamais pardonner à cette nation son « crime ». Malheureusement, il apparut bientôt combien il est facile d’agir au moyen de la haine (ce petit juif obèse et aveuglé de Lissauer préfigurait l’exemple d’Hitler). Le poème tomba comme une bombe dans un dépôt de munitions. Jamais peut-être une poésie allemande, pas même la Wacht am Rhein, n’a connu une popularité aussi rapide que ce fameux Chant de haine à l’Angleterre. L’empereur était enthousiasmé et conféra à Lissauer l’ordre de l’Aigle rouge, on reproduisait sa poésie dans tous les journaux, les instituteurs la lisaient aux enfants dans les écoles, les officiers s’avançaient devant le front et la récitaient aux soldats jusqu’à ce que chacun sût par cœur cette litanie de la haine. Mais on ne s’en tint pas là. Le petit poème fut mis en musique et développé en un chœur qui fut exécuté dans les théâtres ; entre les soixante-dix millions d’Allemands, il n’y en eut bientôt plus un seul qui ne connût de la première ligne à la dernière ce Chant de haine à l’Angleterre, et bientôt le monde entier le connut, mais sans doute l’accueillit-il avec moins d’enthousiasme. Du jour au lendemain Lissauer avait conquis une réputation qu’aucun poète n’égala au cours de cette guerre, une réputation qui, certes, devait plus tard brûler sa chair comme la tunique de Nessus. Car dès que la guerre fut finie et que les marchands songèrent à renouer les relations commerciales, que les politiciens s’efforcèrent loyalement de recréer une entente, on fit tout pour désavouer ce poème, qui réclamait une haine éternelle à l’Angleterre. Et pour se décharger de toute complicité, on mit au pilori le pauvre « Lissauer de la haine » comme le seul responsable de cette hystérie haineuse que tous, en 1914, avaient partagée, du premier au dernier. En 1919, ceux qui l’avaient fêté en 1914, se détournaient ostensiblement de lui. Les journaux ne publiaient plus ses poèmes ; quand il se montrait parmi ses camarades, il s’établissait un silence contraint. L’abandonné fut ensuite expulsé par Hitler de cette Allemagne à laquelle il était attaché par toutes les fibres de son cœur, et il mourut oublié, victime tragique de ce seul poème qui ne l’avait élevé si haut que pour le briser dans une chute d’autant plus profonde.
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Tous étaient comme Lissauer. Ils étaient sincères et croyaient agir loyalement, ces poètes, ces professeurs, ces patriotes d’alors, qui se découvraient subitement, je ne le nie pas. Mais bientôt après, on reconnut quel mal terrible ils faisaient avec leur glorification de la guerre et leurs orgies haineuses. Tous les peuples en guerre se trouvaient en 1914 dans un état de surexcitation ; les bruits qui couraient se transformaient aussitôt en vérités, les plus absurdes calomnies trouvaient créance. Par douzaines, les gens juraient en Allemagne qu’ils avaient vu de leurs propres yeux, immédiatement avant le début de la guerre, des automobiles chargées d’or rouler de France vers la Russie ; les fables des yeux crevés et des mains coupées, qui se répandent le troisième ou le quatrième jour de chaque guerre, remplissaient les journaux. Hélas, ils ne savaient pas, ces inconscients qui répandaient de tels mensonges, que la technique qui consiste à accuser les soldats ennemis de toutes les atrocités, fait partie du matériel de guerre aussi bien que les munitions et les avions, et que dans les premiers jours de chaque guerre on s’empresse de les tirer de leurs magasins. La guerre ne s’accorde pas avec la raison et l’équité. Il lui faut une exaltation des sentiments, il lui faut l’enthousiasme pour sa propre cause et la haine de l’adversaire.
Or il est de l’humaine nature que des sentiments violents ne sauraient durer indéfiniment, ni dans un individu ni dans un peuple, et les autorités militaires le savent. C’est pourquoi il lui faut procéder à un aiguillonnement artificiel, à un continuel « doping » de l’excitation, et ce service de stimulation, c’est aux intellectuels qu’il incombait, aux poètes, aux écrivains, aux journalistes – que ce fût avec une bonne ou une mauvaise conscience, loyalement ou par routine professionnelle, peu importait. Ils avaient à battre la charge de la haine et ils la battaient énergiquement jusqu’à ce que le plus ingénu sentît ses oreilles tinter et son cœur frémir. Presque tous en Allemagne, en France, en Italie, en Russie, en Belgique servaient la « propagande guerrière » et par là même la folie, la haine collective, au lieu de la combattre.
Les suites en furent désastreuses. En ce temps-là, comme la propagande ne s’était pas encore usée dans l’état de paix, les peuples, malgré les déceptions par milliers qu’ils avaient eues, tenaient encore pour vrai tout ce qui était imprimé. Et ainsi le pur, le bel enthousiasme prêt à tous les sacrifices des premiers jours se transforma peu à peu en une orgie de sentiments aussi absurdes que détestables. On « combattait » contre la France et l’Angleterre, à Vienne et à Berlin, au Ring et à la Friedrichstrasse, ce qui était singulièrement plus aisé. Les inscriptions en français ou en anglais aux devantures des magasins devaient disparaître, même un couvent « Zu den Englischen Fräulein[18] » dut changer de nom, parce que le peuple s’irritait, ne soupçonnant pas qu’englische désignait les anges et non pas les Anglo-Saxons ? D’honnêtes commerçants estampillaient leurs enveloppes de la devise : Gott strafe England (Que Dieu punisse l’Angleterre), des femmes de la bonne société juraient (et écrivaient dans des adresses aux journaux) qu’elles ne parleraient plus jamais un mot de français. Shakespeare était banni des scènes allemandes, Mozart et Wagner des salles de concert de France et d’Angleterre, les professeurs allemands expliquaient que Dante était un Germain, les français que Beethoven était un Belge, on réquisitionnait sans scrupules les trésors culturels des pays étrangers, comme le blé ou les minerais. Ce n’était pas assez que tous les jours des milliers de paisibles bourgeois s’entretuassent sur le front, on insultait et on conspuait à l’arrière les grands défunts des pays ennemis, qui depuis des siècles reposaient muets dans leurs tombeaux. La confusion qui régnait dans les esprits se fit toujours plus absurde. La cuisinière à son fourneau, qui n’avait jamais franchi l’enceinte de sa ville, et qui depuis ses années d’école n’avait pas ouvert un atlas, était persuadée que l’Autriche ne pouvait pas vivre sans le Sandjak (un petit district frontière quelque part en Bosnie). Les cochers se disputaient dans la rue pour déterminer l’indemnité de guerre qu’on imposerait à la France, cinquante ou cent milliards, sans savoir ce que représentait un milliard. Point de ville, point de groupe qui ne succombât à cette hystérie de la haine. Les prêtres prêchaient devant leurs autels, les social-démocrates, qui, un mois auparavant, stigmatisaient la guerre comme le plus grand des crimes, faisaient, s’il était possible, plus de bruit que les autres, pour ne pas passer, selon le mot de Guillaume II, pour des « compagnons sans patrie ». C’était la guerre d’une génération sans soupçon, et justement cette foi intacte des peuples en la justice unilatérale de leur cause se trouva être le plus grand des dangers.
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Peu à peu, au cours de ces premières semaines de la guerre de 1914, il devint impossible d’échanger avec n’importe qui une parole raisonnable. Les plus pacifiques, les plus bienveillants étaient comme enivrés par les vapeurs de sang. Des amis que j’avais toujours connus pour être des individualistes déclarés et même les anarchistes intellectuels s’étaient du jour au lendemain transformés en patriotes fanatiques, et de patriotes ils étaient devenus des annexionnistes insatiables. Toutes les conversations se terminaient par des phrases aussi sottes que celle-ci, par exemple : « Qui ne sait haïr ne sait pas non plus vraiment aimer », ou encore par de grossières inculpations. Mes camarades, avec lesquels je n’avais jamais eu de querelle depuis des années, m’accusaient sans détours de n’être plus un Autrichien ; je n’avais qu’à aller là-bas, en France ou en Belgique. Bien plus, ils insinuaient prudemment que des opinions telles que celle-ci, que la guerre est un crime, devraient être dénoncées aux autorités, car les « défaitistes » – ce beau mot avait été inventé en France – étaient les pires criminels envers la patrie.
Il ne restait qu’une chose à faire : se replier sur soi-même et se taire aussi longtemps que dureraient la fièvre et le délire des autres. Cela n’était pas facile. Car il n’est pas si terrible de vivre en exil – je l’ai éprouvé surabondamment – que d’être seul dans sa patrie. À Vienne je m’étais aliéné mes anciens amis, ce n’était pas l’heure d’en chercher de nouveaux. Avec le seul Rainer Maria Rilke j’avais parfois une conversation d’intime compréhension. On avait réussi à le réquisitionner lui aussi pour nos archives de la guerre, un peu éloignées du centre, car il aurait été le soldat le plus impossible, avec la délicatesse excessive de ses nerfs, auxquels la saleté, les odeurs, le bruit donnaient de vrais malaises physiques. Je souris involontairement toutes les fois que je me souviens de lui en uniforme. Un jour on frappa à ma porte. Un soldat se tenait là d’un air passablement intimidé. L’instant d’après je tressaillais : Rilke, Rainer Maria Rilke déguisé en militaire ! Il était si touchant de maladresse, serré au col, troublé par la pensée d’avoir à rendre les honneurs à chaque officier en faisant claquer ses talons. Et comme, dans son magique besoin de perfection, il voulait exécuter avec une précision exemplaire jusqu’à ces futilités du règlement, il se trouvait dans un état de permanente consternation. « J’ai détesté ce costume militaire depuis l’école des cadets, me disait-il de sa voix douce. Je croyais y avoir échappé pour toujours. Et voici qu’il me faut l’endosser de nouveau, à près de quarante ans ! » Il y eut heureusement des mains secourables pour le protéger et il fut bientôt réformé, grâce à un examen médical de complaisance. Il revint dans ma chambre pour prendre congé, – cette fois en vêtements civils, je dirais presque qu’il semblait apporté par le vent, tant sa démarche était incroyablement silencieuse. Il voulait me remercier d’avoir essayé, par l’entremise de Rolland, de sauver sa bibliothèque, qui avait été confisquée à Paris. Pour la première fois il n’avait plus l’air jeune, comme si la pensée de l’horreur l’avait épuisé. « À l’étranger ! disait-il, si l’on pouvait aller à l’étranger ! La guerre est toujours une prison, » Puis il s’en fut. J’étais de nouveau tout seul.
Au bout de quelques semaines, pour échapper à cette dangereuse psychose collective, j’émigrai résolument dans une demeure de la banlieue pour commencer en pleine guerre ma guerre personnelle : la lutte contre la trahison de la raison dans l’actuelle passion des masses.
En somme il ne servait de rien de se retirer. L’atmosphère demeurait oppressante. Et c’est pourquoi je m’étais rendu compte qu’une attitude purement passive, que le refus de se faire complice au milieu de ce concert d’insultes grossières qu’on jetait à l’adversaire n’était pas suffisant. Après tout, on était un écrivain, on avait la parole et par conséquent le devoir d’exprimer ses convictions, pour autant qu’il était possible sous le règne de la censure. J’essayai. J’écrivis un article À mes amis de l’étranger où je m’engageais, en opposition directe et abrupte avec les fanfares de haine des autres, à rester fidèle à mes amis de l’étranger, bien que toute relation fût actuellement impossible, afin que nous puissions à la première occasion travailler en commun à la reconstruction d’une culture européenne. Je l’envoyai au journal le plus lu d’Allemagne. À ma grande surprise le Berliner Tageblatt n’hésita pas à l’insérer sans y faire de coupures. Un seul membre de phrase, « même si nous remportions la victoire », tomba sous les ciseaux de la censure, parce que le moindre doute relativement à la certitude absolue d’une victoire allemande n’était pas toléré dans ce temps-là. Mais même amputé de cette réserve, cet article m’attira quelques lettres indignées de super-patriotes : ils ne comprenaient pas qu’en un pareil moment on pût encore entretenir des relations avec ces scélérats d’adversaires. Cela ne me toucha pas. Je n’avais jamais eu l’intention d’amener les autres à mes convictions. Il me suffisait de pouvoir les proclamer ostensiblement.
Quinze jours après (j’avais déjà presque oublié cet article), je trouvai une lettre munie d’un timbre suisse et ornée de l’estampille de la censure, où je reconnus aussitôt l’écriture de Romain Rolland. Il devait avoir lu mon article, car il m’écrivait : « Non, je ne quitterai jamais mes amis[19] ». Je compris aussitôt que ces quelques lignes étaient une tentative faite pour savoir s’il était possible pendant la guerre d’entrer en correspondance avec un ami autrichien. Je lui répondis aussitôt. Depuis lors nous nous écrivîmes régulièrement, et cet échange de lettres s’est poursuivi pendant plus de vingt-cinq ans, jusqu’à ce que la seconde guerre, plus brutale que la première, interrompît toute relation entre les pays.
Cette lettre fut un des grands instants de bonheur dans ma vie ; comme une colombe blanche elle sortait de l’arche de la bestialité hurlante, trépignante, vociférante. Je ne me sentais plus seul, mais enfin relié à un être qui partageait mes opinions. Je me trouvai affermi par l’extraordinaire force d’âme de Rolland. Car je savais que Rolland, de l’autre côté de la frontière, conservait merveilleusement son humanité. Il avait trouvé le bon chemin, le seul que l’écrivain eût à prendre dans une pareille époque : ne pas participer à la destruction, au meurtre, mais – suivant l’exemple magnifique de Walt Whitman, qui servit en qualité d’infirmier durant la guerre de Sécession – déployer une activité dans des œuvres de secours et d’humanité. Vivant en Suisse, dispensé par sa santé chancelante de tout service militaire, il s’était immédiatement mis à la disposition de la Croix Rouge à Genève, où il se trouvait au début de la guerre, et il travaillait là tous les jours dans des salles bondées à l’œuvre merveilleuse pour laquelle je tentai plus tard de lui exprimer ma reconnaissance publique dans un article, Le Cœur de l’Europe. Après les combats meurtriers des premières semaines toute communication fut rompue ; dans tous les pays, les parents ne savaient pas si leur fils, leur frère, leur père était tombé ou s’il était seulement manquant ou prisonnier, et ils ne savaient pas où ils devaient s’adresser, car il n’y avait pas à attendre d’informations de l’« ennemi ». La Croix Rouge avait assumé la tâche, au milieu de l’horreur et de la cruauté, d’ôter au moins aux hommes la pire des souffrances, la torturante incertitude sur le sort d’êtres aimés, en faisant parvenir dans leur patrie les lettres des prisonniers de guerre. Assurément, cette organisation préparée depuis des dizaines d’années n’avait pas été conçue en vue de telles proportions et de tant de milliers d’hommes. Chaque jour, à chaque heure, le nombre des collaborateurs bénévoles devait être augmenté, car chaque heure d’anxieuse attente était pour les parents une éternité. À la fin de décembre 1914, trente mille lettres affluaient quotidiennement, et, à la fin, douze cents personnes s’entassèrent dans l’exigu Musée Rath, à Genève, pour expédier la correspondance journalière, pour y répondre. Et parmi eux travaillait, au lieu de s’occuper égoïstement de son œuvre personnelle, le plus humain des écrivains, Romain Rolland.
Mais il n’avait pas oublié son second devoir, le devoir de l’artiste, qui est d’exprimer ses convictions, même s’il se heurte à l’opposition de sa propre patrie et à l’hostilité de tout le monde en guerre. Déjà en automne 1914, alors que la plupart des écrivains s’enrouaient à crier leur haine, s’injuriaient et se vilipendaient réciproquement, il avait écrit cette mémorable confession Au-dessus de la mêlée, dans laquelle il combattait la haine spirituelle entre les nations et réclamait des artistes la justice et l’humanité, même en pleine guerre, – cet article qui surexcita les esprits comme aucun autre à cette époque et engendra toute une littérature du pour et du contre.
Car ce qui distinguait heureusement la première guerre de la seconde, c’est que la parole avait encore du pouvoir dans ce temps-là. Elle n’avait pas encore été entraînée dans une chevauchée de la mort par le mensonge organisé, la « propagande », les hommes étaient encore attentifs à la parole écrite, ils l’attendaient. Tandis qu’en 1939 pas une seule déclaration d’un écrivain ne produisit le moindre effet soit en bien, soit en mal, tandis que jusqu’aujourd’hui aucun livre, aucune brochure, aucun article, aucun poème n’a touché le cœur des masses ou n’a influencé leur pensée, en 1914, un sonnet, comme ce Chant de haine de Lissauer, une manifestation insensée comme celle des « Quatre-vingt-treize intellectuels allemands », et d’autre part une composition de huit pages comme cet Au-dessus de la mêlée de Rolland, un roman comme Le Feu de Barbusse, faisaient figure d’événements. La conscience morale du monde n’était pas encore harassée et lessivée comme aujourd’hui, elle réagissait violemment à chaque mensonge manifeste, à chaque outrage au droit des gens et à l’humanité, avec toute la force d’une conviction centenaire. Une violation du droit, comme l’invasion de la Belgique neutre, qui, aujourd’hui qu’Hitler a élevé le mensonge au rang des choses toutes naturelles et l’inhumanité à la dignité d’une loi, ne serait plus sérieusement blâmée, avait alors le pouvoir d’exciter le monde entier. L’exécution de l’infirmière Cavell, le torpillage du « Lusitania » furent plus fatals à l’Allemagne qu’une bataille perdue, grâce à l’explosion d’universelle indignation qu’ils provoquèrent. Le poète, l’écrivain pouvait donc parler dans ce temps-là avec quelque chance de succès, parce que l’oreille et l’âme n’avaient pas encore été submergées par les flots incessants de la bavarde radio ; au contraire : la manifestation spontanée d’un grand poète avait mille fois plus d’effet que tous les discours officiels des hommes d’État, dont on savait qu’ils étaient composés tactiquement et politiquement en vue de l’heure et ne renfermaient tout au plus qu’une moitié de vérité. Cette confiance dans le poète, comme dans le meilleur garant d’une certaine pureté de sentiments, révélait encore infiniment plus de foi dans cette génération depuis si cruellement déçue. Mais comme ils connaissaient cette autorité dont jouissaient les poètes, de leur côté, les militaires, les bureaux cherchaient à embrigader dans leurs services d’excitation tous les hommes d’un grand prestige moral ou intellectuel ; ils devaient expliquer, prouver, confirmer, jurer que toute l’injustice, tout le mal étaient accumulés dans l’autre camp, que tout le droit, toute la vérité étaient le propre de leur nation à eux. Ils ne réussirent pas auprès de Rolland. Il ne croyait pas que son devoir consistait à rendre plus étouffante encore l’atmosphère de haine créée par tous les moyens d’excitation, mais au contraire à la purifier.
Celui qui relit aujourd’hui les huit pages de cet article Au-dessus de la mêlée ne parvient sans doute plus à en comprendre l’immense retentissement. Tout ce que Rolland y postulait, si on le lit de sens rassis, paraît aller de soi. Mais ces paroles ont été adressées à une époque de délire collectif qu’il est bien difficile de reconstituer aujourd’hui. Quand cet article parut, les super-patriotes français jetèrent les hauts cris, comme s’ils avaient saisi par mégarde un fer rouge entre leurs mains. Du jour au lendemain, Rolland fut boycotté par ses plus anciens amis, les libraires ne se risquèrent plus à exposer Jean Christophe dans leurs devantures, les autorités militaires, qui avaient besoin de la haine pour stimuler les soldats, avisèrent à prendre des mesures contre lui, des brochures se succédaient portant cet argument : « Ce qu’on donne pendant la guerre à l’humanité est volé à la patrie[20] ». Mais comme toujours les clameurs prouvaient que le coup avait porté. La discussion sur l’attitude de l’intellectuel pendant la guerre ne pouvait plus être étouffée, le problème était inévitablement posé devant la conscience de chaque individu.
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Je ne regrette rien tant, au moment où je rapporte ces souvenirs, que de n’avoir pas sous la main les lettres que Rolland m’écrivait au cours de ces années-là ; la pensée qu’elles pourraient être détruites ou se perdre dans ce nouveau déluge pèse sur moi comme une responsabilité. Si chère que me soit son œuvre, je crois possible que plus tard on les compte parmi les choses les plus belles et les plus humaines que son grand cœur et sa raison passionnée aient jamais imprimées. Nées de l’affliction sans mesure d’une âme compatissante, de toute la force d’une impuissante amertume, écrites à un ami d’au-delà de la frontière, donc à un « ennemi » officiel, elles représentent peut-être les documents moraux les plus émouvants d’une époque où la compréhension demandait une dépense de force prodigieuse et où la fidélité à ses propres convictions réclamait, à elle seule, un courage magnifique. Bientôt sortit de notre correspondance amicale et se cristallisa un projet positif : Rolland suggérait qu’on essayât d’inviter à une conférence qui aurait lieu en Suisse les personnalités intellectuelles les plus marquantes de toutes les nations, afin d’aboutir à une attitude plus uniforme et plus digne et peut-être même de lancer au monde un appel à la solidarité qui pouvait aboutir à une entente. Il se chargerait d’inviter à ce congrès les intellectuels français et étrangers, de mon côté, je devais, de l’Autriche, sonder nos poètes et nos savants ainsi que ceux d’Allemagne, pour autant qu’ils ne se seraient pas compromis publiquement par une propagande de haine. Je me mis aussitôt à l’œuvre. Le plus important, le plus représentatif des poètes allemands était alors Gerhart Hauptmann. Pour lui rendre l’acceptation ou le refus plus faciles, je ne voulus pas m’adresser directement à lui. J’écrivis donc à notre ami commun Walter Rathenau, le priant de faire une demande confidentielle à Hauptmann. Rathenau refusa, – fut-ce ou non à la suite d’une entente avec Hauptmann, je ne l’ai jamais appris – : ce n’était pas encore le temps, soutenait-il, de songer à une paix des esprits. Ainsi la tentative avorta, car Thomas Mann se trouvait alors dans l’autre camp et venait justement d’adopter le point de vue du droit allemand dans un article sur Frédéric le Grand, Rilke, qui, je le savais, était de notre côté, se dérobait par principe à toute action publique et commune, Dehmel, le socialiste d’antan, signait maintenant ses lettres, avec un orgueil patriotique et enfantin : « Lieutenant Dehmel », quant à Hofmannsthal et à Jacob Wassermann, des conversations privées m’avaient appris qu’il ne fallait pas compter sur eux. Ainsi il n’y avait pas grand’chose à espérer du côté allemand, et Rolland ne réussit pas beaucoup mieux en France. La tentative était prématurée en 1914 et en 1915, la guerre était trop éloignée pour les gens de l’arrière. Nous restions seuls.
Seuls, et pourtant pas tout à fait seuls. Nous avions déjà gagné quelque chose par notre commerce épistolaire : une première revue des quelques douzaines d’hommes sur les dispositions intérieures desquels on pouvait compter et qui, dans les pays neutres ou belligérants, pensaient comme nous ; nous pouvions nous rendre réciproquement attentifs aux livres, aux articles, aux brochures qui paraissaient par deçà et par-delà, un certain point de cristallisation était assuré, auquel de nouveaux éléments pouvaient s’agréger – d’abord en hésitant, mais toujours plus résolument, par suite de la pression toujours plus accablante que ces temps exerçaient sur les esprits. Ce sentiment de ne pas me trouver tout à fait dans le vide me donna le courage d’écrire toujours plus souvent des articles pour attirer à la lumière, par leurs réponses et leurs réactions, tous les isolés qui, en secret, pensaient comme nous. J’avais toujours à ma disposition les grands journaux d’Allemagne et d’Autriche et ainsi un champ d’influence étendu, il n’y avait pas à craindre une opposition de principe de la part des autorités, car je n’empiétais pas sur la politique du jour. Sous l’influence de l’esprit libéral, le respect de la chose littéraire était encore très grand, et quand je parcours les articles auxquels je réussis alors à donner en contrebande la plus large publicité, je ne puis refuser aux autorités militaires de l’Autriche mon respect pour leur largeur d’esprit ; il m’était toujours possible, en pleine guerre mondiale, de louer avec chaleur la fondatrice du pacifisme, Berta von Suttner, qui stigmatisait la guerre comme le crime des crimes, et de donner dans un journal autrichien un compte rendu détaillé sur Le Feu de Barbusse. Il nous fallait assurément mettre au point une certaine technique, tandis que nous répandions dans un cercle étendu ces considérations inopportunes. Pour représenter l’horreur de la guerre, l’indifférence de l’arrière, il était naturellement nécessaire en Autriche de relever les souffrances d’un soldat d’infanterie « français » dans un article sur Le Feu, mais des centaines de lettres du front autrichien me prouvaient à quel point les nôtres avaient reconnu leur propre destin. Ou bien nous choisissions, pour exprimer nos convictions, l’artifice de la controverse apparente. C’est ainsi qu’un de mes amis français polémiquait dans le Mercure de France contre mon article Les Amis en pays ennemi ; mais comme, dans sa prétendue polémique, il le reproduisait jusqu’au dernier mot, il l’avait ainsi fait heureusement passer en contrebande, et tout le monde en France pouvait le lire (ce qui était notre intention). C’est ainsi que des étincelles, qui n’étaient que des signes d’intelligence, allaient et venaient par-dessus les frontières. À quel point ces signes étaient compris de ceux auxquels ils étaient destinés, un petit épisode me le démontra par la suite. Quand en mai 1915, l’Italie déclara la guerre à l’Autriche, son ancienne alliée, cet événement souleva chez nous une vague de haine. Tout ce qui était italien était insulté. Par hasard venaient de paraître les souvenirs d’un jeune Italien de l’époque du Risorgimento, Carlo Poerio, qui décrivait une visite à Goethe. Pour démontrer, au milieu de ces clameurs de haine, que les Italiens avaient toujours eu des liens excellents avec notre culture, j’écrivis un article : Un Italien chez Goethe, et comme ce livre se présentait avec une introduction de Benedetto Croce, je profitai de cette occasion pour consacrer à Croce quelques mots qui exprimaient mon profond respect. Des paroles d’admiration pour un Italien constituaient naturellement en Autriche, à une époque où l’on ne devait rendre justice à aucun poète, à aucun savant des pays ennemis, une démonstration assez claire pour être comprise au-delà de la frontière. Croce, qui était alors ministre en Italie, me raconta plus tard qu’un employé du ministère qui ne lisait pas l’allemand lui annonça, un peu confus, que dans le plus grand journal de l’adversaire il y avait quelque chose contre lui (car il ne pouvait imaginer qu’on mentionnât le nom de Croce autrement que pour l’attaquer). Celui-ci fit venir la Neue Freie Presse et fut d’abord étonné, puis amusé, dans le meilleur sens du terme, d’y trouver au lieu d’une insulte une révérence.
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Je ne songe nullement à surestimer ces petits essais isolés. Ils n’ont assurément pas exercé la moindre influence sur la marche des événements. Mais ils nous ont fait du bien à nous, – et à bien des lecteurs inconnus. Ils ont atténué l’affreux isolement, le désespoir de l’âme dans lequel était plongé un homme vraiment sensible du vingtième siècle, – et qui s’y retrouve, aujourd’hui, après vingt-cinq ans, aussi impuissant contre les puissances démesurées et, je le crains, davantage encore. J’avais déjà alors pleinement conscience que je ne réussissais plus à me décharger de mon véritable fardeau au moyen de ces petites protestations et de ces petites adresses ; lentement commença à se former en moi le plan d’un ouvrage, dans lequel je pourrais non seulement exposer quelques particularités, mais toute mon attitude en face de mon temps et du peuple, de la catastrophe et de la guerre.
Mais pour représenter la guerre dans une synthèse poétique, il me manquait en somme l’essentiel : je ne l’avais pas vue. J’étais depuis près d’une année attaché à mon bureau, et dans les lointains invisibles se passait l’« essentiel », la réalité, l’horreur de la guerre. L’occasion d’aller au front s’était présentée souvent ; par trois fois de grands journaux m’avaient demandé de joindre les armées pour y être leur reporter. Mais toute espèce de description aurait entraîné l’obligation de représenter la guerre dans un sens purement positif et patriotique, et je m’étais juré, – serment que j’ai tenu jusqu’en 1940, – de ne jamais écrire un mot qui parût approuver la guerre ou rabaisser une autre nation. Mais voici que se présenta par hasard une occasion. Au printemps de 1915, la grande offensive austro-allemande avait percé les lignes russes à Tarnow et conquis la Galicie et la Pologne en une seule avance concentrique. Les Archives de la Guerre désiraient collectionner pour leur bibliothèque les originaux de toutes les proclamations et affiches russes en territoire autrichien occupé, avant qu’ils fussent arrachés ou autrement détruits. Le colonel, qui connaissait par hasard ma technique de collectionneur, me demanda si je voulais me charger de cette mission ; j’acquiesçai naturellement sans balancer et on établit un laissez-passer à mon nom, si bien que, sans dépendre d’aucune autorité particulière ni être soumis directement à aucun bureau ni à des supérieurs, je pouvais voyager avec n’importe quel train d’armée et me déplacer librement où bon me semblait, ce qui donna lieu aux incidents les plus singuliers : en effet, je n’étais pas officier, mais seulement sergent-major titulaire, et je portais un uniforme sans insignes distinctifs. Quand je produisais mon mystérieux document, cela inspirait à tout le monde un respect tout particulier, car les officiers du front et les fonctionnaires supposaient que je devais être quelque officier d’état-major déguisé ou que j’étais chargé de quelque mission secrète. Comme j’évitais aussi de me trouver au mess des officiers et que je ne descendais qu’à l’hôtel, j’y gagnai de plus cet avantage de me trouver en dehors de la grande machinerie et d’avoir la possibilité de voir tout ce qu’il me plaisait sans « conduite ».
Ma véritable mission, qui était de rassembler les proclamations, ne me donnait pas trop de mal. Chaque fois que j’arrivais dans une ville de Galicie, à Tarnow, à Drohobycz, à Lemberg, je trouvais là quelques Juifs qui se tenaient à la gare, les « facteurs », comme on les appelait, et dont la profession consistait à vous procurer tout ce dont vous pourriez avoir besoin ; il me suffisait de dire à l’un de ces praticiens universels que je désirais les proclamations et les affiches de l’occupation russe, et le facteur courait comme un lièvre et transmettait la commission par des voies mystérieuses à des douzaines de sous-facteurs ; trois heures après, sans avoir fait un pas, j’avais mon matériel au grand complet. Grâce à cette organisation modèle, il me restait le temps de voir beaucoup de choses, et j’en vis beaucoup. Et avant tout l’affreuse misère de la population civile, sur les yeux de laquelle pesait encore comme une ombre l’horreur de ce qu’elle avait vécu. Je vis la misère, que je n’avais jamais soupçonnée, de la population juive des ghettos, qui habitait par huit ou par douze des pièces au niveau du sol ou des chambres souterraines. Et je vis pour la première fois « l’ennemi ». À Tarnow je tombai sur le premier convoi de prisonniers russes. Ils étaient parqués dans un grand carré sur le sol nu, fumaient et bavardaient, surveillés par deux ou trois douzaines de vieux soldats tyroliens du Landsturm[21], la plupart barbus, qui étaient aussi déguenillés et négligés que les prisonniers et ressemblaient bien peu aux beaux soldats bien rasés, en uniformes neufs, qu’on voyait reproduits chez nous dans les journaux illustrés. Cette garde n’avait pas le moindre caractère martial ou draconien. Les prisonniers ne manifestaient aucune intention de fuir, les gens du Landsturm autrichien ne paraissaient nullement disposés à monter une garde sévère. Ils se mêlaient aux captifs dans un esprit de bonne camaraderie, et le fait même qu’ils ne savaient se faire comprendre dans leur langue fournissait, de part et d’autre, matière à toute sorte de plaisanteries. On échangeait des cigarettes, on se regardait en riant. Un homme du Landsturm tyrolien était justement en train de tirer d’un portefeuille très vieux et crasseux les photographies de sa femme et de ses enfants, et il les montrait aux « ennemis », qui les admiraient l’un après l’autre et demandaient en comptant sur leurs doigts si tel enfant avait trois ou quatre ans. J’eus la conviction que ces hommes simples et primitifs avaient un sentiment bien plus juste de la guerre que nos professeurs d’université et nos poètes : je veux dire celui d’un malheur qui avait fondu sur eux et auquel ils ne pouvaient rien, et que chacun de ceux qui étaient tombés dans ce malheur était en quelque sorte un frère. Cette constatation consolante m’accompagna durant tout mon voyage à travers les villes bombardées, devant les magasins pillés, dont les meubles étaient éparpillés au milieu de la chaussée comme des membres brisés et des entrailles arrachées. Et les champs bien cultivés qui s’étendaient entre les zones de combats me donnèrent l’espoir que dans quelques années la trace de toutes ces destructions aurait disparu. Naturellement je ne pouvais pas alors concevoir qu’à mesure que les signes de la guerre s’effaceraient de la surface de la terre, le souvenir de ses abominations se perdrait aussi vite dans la mémoire des hommes.
Au cours des premiers jours, je ne m’étais pas encore trouvé en face des véritables horreurs de cette guerre. Leur aspect dépassa mes pires appréhensions. Comme les trains réguliers de voyageurs ne circulaient pour ainsi dire pas, je fis route un jour avec un train d’artillerie, assis sur l’affût d’un canon, une autre fois dans un de ces wagons à bestiaux dans lequel les gens harassés dormaient entremêlés et entassés dans la plus lourde puanteur, tandis qu’on les menait à l’abattoir, déjà semblables eux-mêmes à du bétail de boucherie. Mais le plus terrible, c’étaient les trains-hôpitaux que je dus prendre deux autres fois. Ah ! qu’ils ressemblaient peu à ces trains sanitaires bien éclairés, bien blancs, bien lavés, dans lesquelles les archiduchesses et les dames de la bonne société viennoise s’étaient fait photographier en infirmières au commencement de la guerre ! Ce que je pus voir en frissonnant, c’étaient des wagons de marchandises ordinaires, sans véritables fenêtres, avec seulement une étroite fente d’aération, et éclairés par des lampes à huile qui fumaient. Des civières primitives s’alignaient l’une à côté de l’autre, et toutes étaient occupées par des êtres gémissants, suants, d’une pâleur mortelle, qui râlaient après un peu d’air, dans l’odeur insupportable d’excréments et d’iodoforme. Les soldats sanitaires titubaient plutôt qu’ils ne marchaient, tant ils étaient accablés de fatigue ; on ne voyait rien des literies éblouissantes des photographies. Sous les couvertures grossières et depuis longtemps tout imbibées de sang, les gens étaient couchés sur la paille ou sur les dures civières, et dans chacun de ces wagons il y avait déjà deux ou trois morts parmi les agonisants et les blessés gémissants. Je parlai avec le médecin qui, il me l’avoua, n’avait été que dentiste dans une petite ville de Hongrie et qui, depuis des années, n’avait pas pratiqué la chirurgie. Il était désespéré. Il avait, me dit-il, déjà téléphoné à sept stations pour obtenir de la morphine.
Mais toutes les provisions étaient épuisées, et il n’avait plus d’ouate, plus de pansements frais, pour les vingt heures que durerait le voyage jusqu’à l’hôpital de Budapest. Il me pria de l’aider, ses gens ne pouvaient plus remuer de fatigue. J’essayai, maladroit comme je l’étais, mais je pus du moins me rendre utile en descendant à chaque station et en aidant à porter quelques seaux d’eau, de mauvaise eau sale qui n’était destinée qu’aux locomotives, et qui était pourtant alors un rafraîchissement, et pouvait servir à laver au moins un peu ces gens et à écurer le plancher où sans cesse s’égouttait le sang. À cela s’ajoutait encore pour ces soldats de toutes nationalités qui avaient été entassés dans ce cercueil roulant une aggravation particulière de leur cas, qui résultait de la confusion babylonienne des langues. Ni le médecin, ni les infirmières ne comprenaient le ruthène ou le croate ; le seul qui pût être de quelque secours était un vieux prêtre à cheveux blancs, qui, – de même que le médecin était désespéré de n’avoir pas de morphine, – se plaignait amèrement de ne pouvoir accomplir son office sacré, il lui manquait l’huile pour l’extrême-onction. Dans toute sa longue carrière, il n’avait pas « administré » autant de gens que dans ce dernier mois. Et c’est de lui que j’entendis ce mot, que je n’ai jamais oublié, prononcé d’une voix dure et irritée : « J’ai soixante-dix ans, j’ai vu bien des choses. Mais je n’ai jamais cru possible un tel crime contre l’humanité. »
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Ce train-hôpital avec lequel je rentrais arriva au petit jour à Budapest. Je me fis aussitôt conduire dans un hôtel, afin de dormir un peu ; la seule place assise dans ce train-là avait été ma malle ; fatigué comme je l’étais, je dormis jusqu’à onze heures et je me hâtai de m’habiller pour prendre mon petit déjeuner. Mais je n’avais pas plus tôt fait quelques pas dans la rue que je dus me frotter les yeux pour m’assurer que je ne rêvais pas. C’était une de ces journées radieuses qui, le matin, sont encore le printemps, à midi sont déjà l’été, et Budapest était plus beau et plus insouciant que jamais. Les femmes en vêtements blancs se promenaient bras dessus bras dessous avec des officiers, qui m’apparurent comme des officiers d’une tout autre armée que celle que j’avais vue encore la veille, l’avant-veille. Mes vêtements, ma bouche, mon nez encore imprégnés de l’odeur d’iodoforme que j’avais emportée du transport des blessés, je les voyais acheter des bouquets de violettes qu’ils offraient galamment aux dames, je voyais des autos impeccables avec des messieurs impeccablement rasés et vêtus qui roulaient par les rues. Et tout cela à huit ou neuf heures d’express du front ! Mais avait-on le droit d’accuser ces gens ? N’était-il pas tout naturel à eux de vivre et d’essayer de jouir de la vie ? Et, avec le sentiment que tout était menacé, de ramasser à la hâte tout ce qui pouvait encore être ramassé, les quelques beaux vêtements qu’ils possédaient, les dernières belles heures qu’ils avaient à vivre ? Quand on venait de constater quel être fragile et facile à anéantir était l’homme, à qui un petit morceau de plomb suffit, en un millième de seconde, à arracher la vie avec tous ses souvenirs et ses connaissances et ses extases, on comprenait qu’en un tel matin festival des milliers de personnes affluassent sur les rives du fleuve pour voir le soleil, se sentir eux-mêmes, sentir leur propre sang, leur propre vie avec une intensité peut-être accrue. J’étais déjà presque réconcilié avec ce qui m’avait d’abord effrayé. Mais alors, fort malencontreusement, l’officieux garçon m’apporta un journal viennois. J’essayai de le lire ; c’est alors seulement que le dégoût s’empara de moi sous la forme d’une véritable colère. Je trouvais là toutes les phrases rebattues sur la volonté inflexible de vaincre, sur les pertes minimes de nos propres troupes et les pertes énormes des adversaires ; alors, il bondit sur moi, nu, gigantesque et éhonté, le mensonge de la guerre ! Non, ce n’étaient pas les promeneurs, les indolents, les insouciants qui étaient les coupables, mais uniquement ceux qui, par la parole, excitaient à la guerre. Mais nous étions coupables, nous aussi, si nous ne consacrions pas toutes nos forces à lutter contre elle.
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C’est alors seulement que me fut donnée l’impulsion décisive : il fallait lutter contre la guerre ! L’étoffe était prête en moi, il ne me manquait que cette ultime et éloquente confirmation de mon instinct pour commencer. J’avais reconnu l’adversaire que j’avais à combattre, – le faux héroïsme qui préfère envoyer les autres à la souffrance et à la mort, l’optimisme facile des prophètes sans conscience, des politiques aussi bien que des militaires, qui, promettant la victoire sans s’embarrasser de scrupules, prolongent la boucherie, et derrière eux, le chœur qu’ils ont loué, de tous ces « verbiageurs de la guerre », ainsi que Werfel les a qualifiés dans son beau poème. Quiconque exprimait un doute les gênait dans leur zèle patriotique, quiconque combattait la guerre, dont eux-mêmes n’avaient pas à souffrir, ils le stigmatisaient comme un traître. Ce sont toujours les mêmes, l’éternelle clique à travers les siècles, qui appelaient lâches les prudents et faibles les plus humains, pour demeurer eux-mêmes désemparés au moment de la catastrophe qu’ils avaient provoquée par leur légèreté. Toujours ç’a été la même bande qui bafouait Cassandre à Troie, Jérémie à Jérusalem, et jamais je n’avais compris le tragique et la grandeur de ces figures comme en ces heures trop pareilles à celles qu’elles avaient vécues. Dès le début, je n’avais pas cru en la « victoire », et une seule chose m’était certaine : que même si elle pouvait être acquise au prix de sacrifices inouïs, elle ne justifiait pas ces sacrifices. Mais toujours je demeurais seul entre mes amis à donner un tel avertissement, et les cris de victoire avant le premier coup de fusil, le partage du butin avant la première bataille me faisaient parfois douter si je n’étais pas fou moi-même parmi tous ces sages, ou plutôt si je n’étais pas seul éveillé et lucide au milieu de leur ivresse. Ainsi je trouvai tout naturel de peindre dramatiquement la situation tragique du « défaitiste », qui était la mienne, – on avait inventé ce mot pour attribuer faussement à ceux qui s’efforçaient de provoquer une entente, une volonté d’aller à la défaite. Je choisis pour symbole la figure de Jérémie, de celui qui avait averti en vain. Mais il ne s’agissait nullement pour moi d’écrire une pièce « pacifiste », de mettre en discours et en vers ce lieu commun que la paix vaut mieux que la guerre, mais de montrer que celui qui est méprisé comme un faible et un craintif dans le temps de l’enthousiasme, se révèle ordinairement, à l’heure de la défaite, comme étant le seul qui, non seulement, la supporte, mais encore la domine. Dès ma première pièce, Thersite, le problème de la supériorité morale du vaincu m’avait toujours préoccupé. Toujours j’étais tenté de montrer l’endurcissement que toute forme de puissance produit dans un homme, le raidissement de l’âme que la victoire provoque dans des peuples entiers, et de lui opposer le pouvoir de la défaite qui remue douloureusement, qui laboure les âmes en les fécondant. Au milieu de la guerre, alors que les autres, triomphant prématurément, se démontraient les uns aux autres la victoire infaillible, je me jetais déjà au plus profond abîme de la catastrophe et cherchais la voie qui permettrait d’en remonter.
Mais en choisissant un thème biblique, j’avais inconsciemment touché à quelque chose qui était demeuré jusqu’alors inemployé en moi : je veux dire à ma communion, fondée obscurément sur le sang et la tradition, avec la destinée du peuple juif. N’était-ce pas lui, mon peuple, qui avait sans cesse été vaincu par tous les autres peuples, et qui pourtant leur survivait, grâce à une force mystérieuse, – cette force, précisément, qui transformait la défaite par la volonté tenace d’y résister ? Ne l’avaient-ils pas prévue, nos prophètes, cette chasse perpétuelle, ces perpétuelles sentences d’exil, qui, une fois de plus, nous jettent aujourd’hui sur les routes comme balle au vent, et n’avaient-ils pas accepté cette nécessité de succomber sous la violence, ne l’avaient-ils pas bénie comme une voie qui menait à Dieu ? l’épreuve n’avait-elle pas été éternellement un gain pour tous et pour chacun – je le sentais avec bonheur en écrivant ce drame, le premier de mes livres auquel j’aie attribué une valeur à mes propres yeux. Je le sais aujourd’hui : sans tout ce que j’ai souffert pendant la guerre, avec mes sympathies, avec la prescience que celle-ci me donnait, je serais resté l’écrivain que j’étais avant la guerre, « agréablement animé », comme on dit en musique, mais je n’aurais jamais saisi, compris, atteint jusqu’aux plus intimes entrailles. J’avais pour la première fois le sentiment de m’exprimer moi-même en prêtant une voix à mon temps. En m’efforçant d’aider les autres, je me suis alors aidé moi-même : je me suis disposé à écrire mon œuvre la plus personnelle, avec mon Érasme, auquel je m’élevai d’une semblable crise en 1934, aux jours d’Hitler. Dès l’instant que j’essayai de lui donner forme, je ne souffris plus aussi cruellement de la tragédie de mon temps.
Je n’avais pas cru un instant au succès d’un pareil ouvrage porté à la scène. Par la rencontre de tant de problèmes, le prophétique, le pacifiste, le judaïque, par la structure chorale des scènes finales, qui s’élèvent à un hymne du vaincu à son destin, l’étendue de ma composition avait tellement dépassé les dimensions normales d’un drame que la représentation intégrale en eût exigé deux ou trois soirées. Et de plus, comment faire paraître sur une scène allemande une pièce qui annonçait la défaite et même la prisait, alors que tous les quotidiens claironnaient chaque jour : « Vaincre ou périr ! » Je pouvais déjà considérer comme un miracle que le livre pût être imprimé, mais même au cas où sa publication ne serait pas autorisée, il m’aurait du moins aidé à supporter les pires années. J’avais mis en dialogue poétique tout ce qu’il me fallait taire dans mes conversations avec les gens de mon entourage. J’avais rejeté loin de moi le fardeau qui pesait sur mon âme et j’étais rendu à moi-même ; dans une heure où tout en moi disait « Non » à mon époque, j’avais trouvé le « Oui » que je m’adressais à moi-même.
Quand, à Pâques 1917, ma tragédie de Jérémie parut en librairie, j’eus une surprise. Je l’avais écrite dans un état de résistance acharnée à mon temps et je devais m’attendre aussi à une opposition acharnée. Ce fut le contraire qui se produisit. Vingt mille exemplaires du livre se vendirent immédiatement, chiffre fantastique pour un drame destiné à la lecture ; non seulement des amis, comme Romain Rolland, se déclarèrent publiquement pour lui, mais même ceux qui auparavant s’étaient tenus de l’autre côté de la barricade, tels que Rathenau et Richard Dehmel. Des directeurs de théâtres auxquels le drame n’avait pas été soumis – une représentation en Allemagne demeurait inconcevable pendant la guerre – m’écrivirent et me prièrent de leur en réserver la création pour les temps de paix ; même l’opposition des bellicistes se montra courtoise et respectueuse. Je m’étais attendu à tout, mais non pas à cela.
Que s’était-il passé ? Rien, sinon que la guerre durait déjà depuis deux ans et demi ; le temps avait fait son œuvre de cruel dégrisement. Après la terrible saignée sur les champs de bataille, la fièvre commençait à tomber. Les hommes regardaient le visage de la guerre avec des yeux plus droits et plus durs que dans les premiers mois de l’enthousiasme. Le sentiment de la solidarité commençait à se relâcher, car on n’observait pas le moindre signe de la grande « purification morale » que les philosophes et les poètes avaient annoncée avec emphase. Un fossé profond s’était creusé à travers tout le peuple ; le pays était en quelque sorte divisé en deux mondes, à l’avant, celui des soldats qui combattaient et enduraient les plus affreuses privations, à l’arrière, celui des gens qui étaient restés chez eux, qui continuaient à vivre sans soucis, peuplaient les théâtres et même s’enrichissaient de la misère des autres. Le front et l’arrière se profilaient en un contraste toujours plus accusé. Par les portes des bureaux s’était introduit sous cent masques divers un hideux système de protection ; on savait que des gens obtenaient, grâce à l’argent ou à leurs relations, des commandes importantes, alors que des paysans et des ouvriers déjà plusieurs fois blessés étaient sans cesse renvoyés dans les tranchées. Chacun se mit dès lors sans le moindre scrupule à aviser aux moyens de se tirer d’affaire comme il pouvait. Les objets de première nécessité renchérissaient tous les jours grâce à un commerce d’intermédiaires éhonté, les vivres se faisaient plus rares, et par-dessus le marécage de la misère générale brillait comme feux follets la phosphorescence du luxe provocant des profiteurs de la guerre. Une méfiance exaspérée commença peu à peu à s’emparer de la population, – méfiance à l’égard des généraux, des officiers, des diplomates, méfiance à l’égard de tous les communiqués du gouvernement et de l’état-major général, méfiance à l’égard des journaux et de leurs nouvelles, méfiance à l’égard de la guerre elle-même et de sa nécessité. Ce ne fut donc nullement la valeur poétique de mon livre qui lui assura ce succès surprenant ; je n’avais fait qu’exprimer ce que les autres n’osaient pas dire ouvertement : la haine de la guerre, la méfiance de la victoire.
Assurément il paraissait impossible d’exprimer sur la scène au moyen de la parole vivante, un tel état d’esprit. Des manifestations se seraient inévitablement produites, et ainsi je crus devoir renoncer à voir jouer, pendant la guerre, ce premier drame contre la guerre. Mais je reçus inopinément du directeur du théâtre municipal de Zurich une lettre par laquelle il m’annonçait qu’il désirait immédiatement mettre en scène mon Jérémie et m’invitait à assister à la première représentation. J’avais oublié qu’il existait encore – comme dans cette seconde guerre – une petite mais précieuse étendue de terre allemande qui avait eu la grâce de pouvoir se tenir à l’écart, un pays démocratique, où la parole était encore libre, où la pensée avait encore conservé sa sérénité. Bien entendu j’acquiesçai immédiatement.
Ce ne pouvait être à la vérité qu’un assentiment de principe ; car il présupposait la permission de pouvoir quitter pour quelque temps et mon service et mon pays. Or il se trouva heureusement que dans tous les pays belligérants, il y avait une section – qui n’a pas été créée dans cette seconde guerre – de la « propagande culturelle ». On est toujours obligé, pour rendre sensible la différence de l’atmosphère spirituelle entre la première et la seconde guerre mondiale, de rendre attentif à ce fait que les peuples, les chefs, les empereurs, les rois, élevés dans une tradition d’humanité, nourrissaient encore dans leur subconscient la honte de la guerre. Un pays après l’autre repoussait comme basse calomnie le reproche d’être ou d’avoir été « militariste » ; au contraire, tous rivalisaient de zèle pour démontrer, pour expliquer, pour mettre en évidence, qu’ils étaient des nations qui avaient une « culture ». En 1914 on aspirait aux suffrages d’un monde qui mettait la culture au-dessus de la force, qui aurait abhorré comme immoraux des slogans tels que « sacro egoismo » ou « espace vital », on ne souhaitait rien plus ardemment que de faire reconnaître qu’on avait produit des ouvrages de l’esprit qui enrichissaient le patrimoine de l’humanité. Ainsi tous les pays neutres étaient inondés de manifestations artistiques qu’on leur offrait. L’Allemagne envoyait en Suisse, en Hollande, en Suède, des orchestres avec des chefs de réputation mondiale, l’Autriche sa Philharmonique ; même les poètes, les écrivains, les savants étaient délégués à l’étranger, non pas pour vanter des exploits militaires ou célébrer des tendances annexionnistes, mais uniquement pour prouver par leurs vers, par leurs œuvres, que les Allemands n’étaient pas des « barbares » et ne produisaient pas uniquement des lance-flammes ou de bons gaz toxiques, mais aussi des valeurs absolues, qui avaient cours dans toute l’Europe. Dans les années 1914-1918 – il faut que j’y insiste – la conscience du monde était encore une puissance à laquelle on rendait hommage, les éléments productifs dans le domaine des arts, les éléments moraux d’une nation représentaient encore dans la guerre une force qui était estimée comme très influente, les États étaient encore soigneux de se concilier la sympathie des hommes au lieu de les terrasser au moyen d’un régime de terreur inhumaine, comme l’Allemagne en 1939. Ainsi ma demande de congé pour assister à la représentation de mon drame en Suisse avait pour elle bien des chances. Des difficultés n’étaient à craindre que du fait qu’il s’agissait d’un drame qui combattait la guerre et dans lequel un Autrichien anticipait la défaite comme possible, encore que dans une forme symbolique. Je me fis annoncer au ministère auprès du chef de la section et lui exprimai mon vœu. À mon grand étonnement, il me promit sans hésiter de faire toutes les démarches nécessaires, en m’exposant ses raisons, qui étaient des plus singulières : « Dieu soit loué, vous n’avez jamais été de ceux qui poussaient stupidement le cri de guerre. Faites de votre mieux là-bas pour que cette affaire finisse une bonne fois. » Quatre jours plus tard, j’avais mon congé et un passeport pour l’étranger.
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J’avais été un peu surpris d’entendre parler si librement en pleine guerre un des plus hauts fonctionnaires d’un ministère autrichien. Mais n’étant pas initié aux secrets de la politique, je ne soupçonnais pas qu’en 1917, sous le nouvel empereur Charles, un mouvement se dessinait dans les milieux gouvernementaux pour secouer la dictature du militarisme allemand, qui, sans égard pour elle et contre sa volonté la plus intime, entraînait l’Autriche toujours plus loin à la remorque de son féroce annexionnisme. Notre état-major général haïssait l’autoritarisme brutal de Ludendorff, on se défendait désespérément au ministère des Affaires étrangères contre la guerre sous-marine totale, qui devait faire de l’Amérique notre ennemie, même le peuple murmurait contre « l’arrogance prussienne ». Tout cela ne s’exprimait encore que par insinuations prudentes et par des remarques sans intention apparente. Mais durant les jours qui suivirent, je devais en apprendre davantage et j’acquis avant les autres et tout à fait à l’improviste quelque connaissance d’un des plus grands secrets politiques de ce temps.
Voici comment les choses se passèrent : au cours de mon voyage en Suisse, je m’arrêtai deux jours à Salzburg, où j’avais acheté une maison et projetais d’habiter après la guerre. Dans cette ville se trouvait un petit cercle de catholiques très convaincus, parmi lesquels deux hommes allaient jouer après la guerre, en qualité de chanceliers, un rôle décisif dans l’histoire de l’Autriche, Henri Lammasch et Ignace Seipel. Le premier était un des professeurs de droit les plus éminents de son temps et avait présidé certaines conférences de La Haye. Ignace Seipel, un prêtre catholique d’intelligence presque inquiétante, était destiné, après la chute de la monarchie, à prendre la tête du gouvernement de la petite Autriche, et, à cette occasion, il a fait la preuve de son extraordinaire génie politique. Tous deux étaient des pacifistes convaincus, des catholiques très croyants, de vieux Autrichiens passionnés et, en cette qualité, des ennemis déclarés du militarisme allemand, prussien, protestant, qu’ils tenaient pour incompatible avec les idées traditionnelles de l’Autriche et sa mission catholique. Mon drame de Jérémie avait été accueilli dans ces cercles religieux et pacifistes avec la plus grande sympathie, et le conseiller de cour Lammasch – Seipel était justement parti en voyage – me pria chez lui à Salzburg. Ce vieux savant distingué me parla de mon livre avec beaucoup de cordialité ; il réalisait, disait-il, notre idée autrichienne d’exercer une action conciliatrice, et il espérait vivement qu’il étendrait son influence en dehors de la littérature. Et à mon grand étonnement, il me confia, à moi qu’il n’avait jamais vu, et avec une franchise qui prouvait son courage moral, ce secret que nous nous trouvions en Autriche à un tournant décisif. Depuis que la Russie était éliminée de la guerre, il n’y avait plus, ni pour l’Allemagne, du moins pour autant qu’elle voulût se défaire de ses tendances agressives, ni pour l’Autriche, un seul obstacle véritable à la conclusion de la paix ; on ne devait pas manquer cet instant. Si la clique pangermaniste continuait en Allemagne à s’opposer à toute négociation, l’Autriche devait assumer la conduite des affaires et agir pour son propre compte. Il me laissa entendre que le jeune empereur Charles avait promis de soutenir ces tendances ; on verrait peut-être dans un temps très rapproché le développement de sa politique personnelle. Tout dépendait maintenant de la question si l’Autriche trouverait l’énergie d’imposer une paix de compromis et d’entente, au lieu de cette « paix après la victoire » que le parti des militaires allemands réclamait, fût-ce au prix de n’importe quels nouveaux sacrifices. Au besoin il fallait se résoudre à une mesure extrême : l’Autriche devait sortir assez tôt de l’alliance, avant qu’elle fût entraînée dans une catastrophe par les militaristes allemands. « Personne ne peut nous accuser d’infidélité, disait-il d’un ton ferme et résolu. Nous avons plus d’un million de morts. Nous avons fait assez de sacrifices. Désormais plus une seule vie d’homme, plus une seule pour l’hégémonie allemande ! »
J’en avais la respiration coupée. Nous avions souvent pensé tout cela en secret, mais personne n’avait eu le courage de l’exprimer ouvertement : « Détachons-nous à temps des Allemands et de leur politique d’annexion », car cela aurait passé pour une « trahison » de nos frères d’armes. Et voici qu’un homme le disait, qui, comme je le savais déjà, jouissait de la confiance de l’empereur et s’était acquis à l’étranger la plus grande considération par son activité à La Haye, et me le disait à moi, qui étais presque un inconnu pour lui, avec une telle tranquillité et une telle assurance que je sentis immédiatement qu’une action séparatiste en Autriche n’en était plus au stade de la préparation, mais qu’elle était déjà en cours. L’idée était audacieuse : ou bien rendre l’Allemagne plus disposée à entamer des négociations par la menace d’une paix séparée, ou, au besoin, exécuter la menace ; c’était alors, – l’histoire l’a prouvé, – la seule possibilité de sauver l’empire, la monarchie et, du même coup, l’Europe. Malheureusement dans l’exécution on manqua de cette résolution qui avait présidé à l’élaboration du plan primitif. L’empereur Charles envoya effectivement le frère de sa femme, le prince de Parme, muni d’une lettre secrète, à Clemenceau, afin de le sonder, à l’insu de la cour de Berlin, sur les possibilités de conclure la paix et éventuellement d’en jeter les préliminaires. Comment l’Allemagne eut connaissance de cette mission secrète, cela, je crois, n’est pas encore très clairement établi ; malheureusement l’empereur Charles n’eut pas le courage de déclarer publiquement sa conviction, soit que l’Allemagne menaçât l’Autriche d’invasion, – ce que plusieurs ont soutenu, – soit qu’en sa qualité de Habsbourg, il répugnât à dénouer au moment décisif une alliance conclue par François-Joseph et scellée par tant de sang. Quoi qu’il en soit, il n’appela pas à la présidence du Conseil Lammasch ou Seipel, les seuls qui en leur qualité de catholiques internationalistes, auraient pu assumer la responsabilité d’une rupture avec l’Allemagne, et cette hésitation fut sa perte. L’un et l’autre ne sont devenus présidents du Conseil que dans la République autrichienne mutilée, et non dans le vieil empire des Habsbourg, et cependant personne n’aurait été plus capable de défendre devant le monde l’injustice apparente que ces deux personnalités considérables et considérées. Par une menace de séparation ou par la séparation même, non seulement Lammasch aurait sauvé l’existence de l’Autriche, mais il aurait encore préservé l’Allemagne du plus grand danger inhérent à son esprit, de sa volonté effrénée d’annexion. Notre Europe serait en meilleur point si l’action que cet homme sage et profondément religieux m’annonça alors ouvertement n’avait pas été compromise par la faiblesse et l’impéritie.
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Le lendemain je poursuivis mon voyage et franchis la frontière suisse. Il est difficile de se représenter ce que signifiait alors un passage dans la zone neutre quand on venait d’un pays en guerre bloqué et déjà à moitié affamé. Il n’y avait que quelques minutes d’une station à l’autre, mais dès la première seconde, on éprouvait le sentiment de quitter un air étouffant et renfermé pour pénétrer soudain dans une atmosphère vivifiante et neigeuse, une sorte de vertige qui, du cerveau, se répandait dans tous les nerfs et dans tous les sens. Des années après, chaque fois que, venant de l’Autriche, je passais par cette station de Buchs (dont le nom ne me serait jamais resté dans la mémoire), se renouvelait, rapide comme un éclair, cette sensation de respirer subitement. On sautait du train, et voilà, ô surprise, que vous attendaient déjà au buffet toutes ces choses dont on avait oublié que naguère encore on n’avait pas cru pouvoir s’en passer ; il y avait là des oranges dorées et juteuses, des bananes, il y avait là bien en vue du chocolat et des jambons, que, chez nous, on ne pouvait obtenir qu’en se glissant par des portes de derrière, il y avait du pain et de la viande sans carte de pain, sans carte de viande, – et réellement les voyageurs se jetaient comme des bêtes affamées sur ces splendeurs à bon marché. Il y avait un bureau de télégraphe, un bureau de poste d’où l’on pouvait, sans être censuré, écrire et envoyer des messages par fil dans toutes les directions. Il y avait là les journaux français, italiens, anglais, et l’on pouvait les acheter sans être puni, les déplier et les lire. Ce qui était interdit chez nous, était permis ici, à cinq minutes, et ce qui était permis ici, était interdit là-bas. Toute l’absurdité d’une guerre européenne se manifesta à mes sens par cette étroite juxtaposition dans l’espace ; là bas, dans la petite ville frontière dont on pouvait lire à l’œil nu les inscriptions des enseignes, on allait prendre des hommes dans toutes les maisonnettes, dans toutes les cabanes, et on les chargeait sur des wagons à destination de l’Ukraine et de l’Albanie, afin qu’ils tuassent et se fissent tuer, – ici, à cinq minutes, les hommes du même âge étaient tranquillement assis avec leurs femmes devant leurs portes encadrées de lierre et fumaient leurs pipes ; je me demandai involontairement si les poissons de ce petit fleuve qui marquait la frontière n’étaient pas des animaux belligérants du côté droit et neutres à gauche. Dès la première seconde après que j’eus passé la frontière je pensais autrement, avec plus de liberté et d’excitation, moins de servilité, et j’éprouvai dès le lendemain combien non seulement nos dispositions morales, mais aussi notre organisme physique étaient diminués à l’intérieur du monde en guerre ; ayant été invité chez des parents, comme, après le déjeuner, je buvais, sans rien appréhender, une tasse de café noir et fumais un havane, j’eus un subit étourdissement et de violentes palpitations. Mon corps, mes nerfs, après de longs mois de succédanés, ne supportaient plus le vrai café, le vrai tabac ; le corps lui-même, habitué à l’antinaturel de la guerre, avait besoin de s’adapter au naturel de la paix.
Ce vertige, ce bienfaisant étourdissement s’étendait aussi aux choses de l’esprit. Chaque arbre me semblait plus beau, chaque montagne plus libre, chaque paysage me rendait plus heureux, car dans un pays en guerre la paix d’une prairie donne aux regards assombris l’impression de l’impudente indifférence de la nature, chaque coucher de soleil empourpré lui rappelle le sang répandu. Ici, dans l’état naturel de la paix, la noble impassibilité de la nature était redevenue naturelle, et j’aimais la Suisse comme je ne l’avais jamais aimée. J’étais toujours venu volontiers dans ce pays qui, avec sa médiocre étendue, ne laisse pas d’avoir sa grandeur, et que sa diversité rend inépuisable. Mais je n’avais jamais éprouvé aussi vivement le sens de son existence : l’idée suisse de la cohabitation des nations dans un même espace sans qu’elles éprouvent l’une pour l’autre de sentiments hostiles, cette maxime très sage d’élever à la fraternité par l’estime réciproque et la démocratie honnêtement vécue les différences des langues et des populations, – quel exemple pour toute notre Europe en proie à la pire confusion ! Refuge tous les persécutés, depuis des siècles asile de la paix et de la liberté, hospitalière à toutes les opinions, tout en restant fidèle à son caractère particulier, – combien s’est révélée importante pour notre monde l’existence de cet État, le seul qui soit supranational ! Ce pays me semblait justement doué de beauté, comblé de richesse. Non, ici l’on n’était pas un étranger, ici un homme libre et indépendant, durant cette heure tragique de l’histoire du monde, se sentait plus chez lui que dans sa propre patrie. Pendant des heures j’errai la nuit par les rues de Zurich et le long des rives du lac. Les lumières rayonnaient la paix, ici les gens jouissaient encore du calme heureux de la vie. Je croyais deviner que derrière les fenêtres, les femmes ne se retournaient pas dans leurs lits sans trouver le sommeil et pensant à leurs fils, je ne voyais pas de blessés, pas de mutilés, pas de jeunes soldats, qui demain, après-demain peut-être, devaient être chargés dans des trains, – ici l’on se sentait mieux le droit de vivre, tandis que dans le pays en guerre on éprouvait une sorte de honte et comme un sentiment de culpabilité à n’être pas estropié.
Mais ce qui était le plus urgent pour moi, ce n’étaient pas les discussions au sujet de ma représentation, ce n’étaient pas les rencontres avec mes amis suisses et étrangers. Je voulais avant tout voir Romain Rolland, l’homme dont je savais qu’il pouvait me rendre plus ferme, plus lucide et plus actif, et je voulais le remercier de tout ce que m’avaient donné ses encouragements et son amitié dans les jours de la plus amère solitude morale. C’est chez lui que devaient me mener mes premiers pas, et je partis aussitôt pour Genève. Or, en notre qualité d’« ennemis », nous nous trouvions alors dans une situation assez compliquée. Les gouvernements des pays en guerre ne voyaient naturellement pas d’un bon œil que leurs sujets entretinssent en terre neutre des relations personnelles avec les citoyens des nations ennemies. Mais d’autre part, aucune loi ne l’interdisait. Il n’y avait pas un seul paragraphe d’après lequel on pût être puni pour une telle rencontre. Les renseignements fournis à l’ennemi étant assimilés à la haute trahison, restaient les seules relations d’affaires, « commerce avec l’ennemi », et pour ne point nous rendre suspects de la moindre infraction à cette défense, nous évitions même, par principe, entre amis, de nous offrir des cigarettes, car il ne faisait pas le moindre doute que nous étions constamment observés par d’innombrables agents secrets. Pour échapper au soupçon d’avoir quelque chose à redouter ou d’avoir une mauvaise conscience, nous autres amis internationaux, nous choisîmes la méthode la plus simple, celle de la franchise. Nous ne nous écrivions pas à des adresses convenues ou poste restante, nous n’allions pas nous voir secrètement de nuit, mais nous nous promenions ensemble dans les rues ou nous installions dans les cafés à la vue de tous. C’est ainsi qu’aussitôt après mon arrivée à Genève je m’annonçai auprès du portier de l’hôtel en déclinant mon nom et mon prénom, je lui dis que je désirais parler à monsieur Romain Rolland, précisément parce qu’il valait bien mieux pour le service de renseignements allemand ou français qu’il pût annoncer qui j’étais et à qui je rendais visite ; pour nous, il était tout naturel que deux vieux amis n’eussent pas subitement à s’éviter, parce qu’ils appartenaient par hasard à deux nations différentes, qui, par hasard, se trouvaient maintenant en guerre l’une avec l’autre. Nous ne nous sentions pas obligés d’imiter une absurdité, parce que le monde se conduisait d’une manière absurde.
Et maintenant je me trouvais enfin dans sa chambre, – elle me semblait presque la même que celle de Paris. Comme autrefois, la table et les chaises étaient encombrées de livres. Le bureau était inondé de revues, de lettres et de papiers, c’était toujours la même cellule monacale du travail, si simple et pourtant reliée au monde entier, qu’il s’aménageait selon sa nature partout où il se trouvait. Au premier instant je ne trouvai pas de mots pour le saluer, nous nous tendîmes la main, – la première main française qu’il m’était permis de serrer depuis des années ; Rolland était le premier Français avec lequel je parlais depuis trois ans, – mais au cours de ces trois ans nous nous étions plus rapprochés que jamais. Dans cette langue étrangère, je parlais plus familièrement et plus librement qu’avec aucun de ceux de ma patrie. J’avais pleinement conscience que cet ami qui était debout devant moi était l’homme le plus important de cette heure de l’histoire du monde, que c’était la conscience morale de l’Europe qui me parlait. C’est alors seulement que je pus embrasser d’un regard tout ce qu’il avait fait et faisait au service de la plus grande des causes, celle de l’entente internationale. Travaillant nuit et jour, toujours seul, sans aide, sans secrétaire, il suivait toutes les manifestations dans tous les pays, il entretenait une correspondance avec d’innombrables personnes qui lui demandaient conseil sur des cas de conscience, il rédigeait quotidiennement plusieurs pages de journal ; il avait comme aucun autre dans ce temps-là le sentiment de la responsabilité que lui imposait le fait de vivre des temps historiques, et il éprouvait le besoin de rendre des comptes à la postérité. (Où sont-ils maintenant les innombrables volumes manuscrits de ce journal, qui donneront un jour des éclaircissements complets sur tous les conflits moraux et spirituels de cette première guerre mondiale ?) En même temps il écrivait ses articles, dont chacun soulevait alors une agitation internationale, il travaillait à son roman Clérambault, c’était le sacrifice de tous les instants, le sacrifice sans réserve de toute son existence à l’immense responsabilité qu’il avait assumée d’agir en chaque chose humainement et de se proposer en exemple, au milieu de cet accès de folie qui avait atteint l’humanité. Il ne laissait jamais une lettre sans réponse, il lisait toutes les brochures qui touchaient aux problèmes de l’heure ; cet homme débile, délicat, et justement alors très menacé dans sa santé, qui n’était capable de parler qu’à voix basse et avait sans cesse à lutter avec une petite toux, qui ne pouvait jamais sortir sans châle et était obligé de s’arrêter dès qu’il avait fait quelques pas un peu rapides, dépensa alors des forces qui, par ce qu’elles exigeaient de lui, confinaient à l’invraisemblable. Rien ne pouvait l’ébranler, aucune attaque, aucune perfidie ; il considérait le tumulte du monde sans rien craindre et d’un œil clair. Je contemplais ici l’autre héroïsme, l’héroïsme spirituel et moral, avec quelque chose de monumental, dans une personne vivante – même dans mon livre sur Rolland je ne l’ai peut-être pas assez dépeint (parce qu’avec les vivants on a toujours une certaine pudeur de les trop louer). Combien profondément je fus alors bouleversé et, si j’ose m’exprimer ainsi, « purifié », quand je le vis dans cette petite chambre d’où rayonnait, invisible, dans toutes les zones de la terre, une influence fortifiante, je l’ai encore éprouvée dans mon sang, bien des jours après, et je le sais : la force tonique, régénératrice que Rolland créait alors par le fait qu’il combattait seul ou presque seul la haine insensée de millions d’hommes, fait partie de ces impondérables qui se refusent à toute mesure ou évaluation. Nous seuls, les témoins de ce temps, nous savons la signification de son existence et de son inébranlable fermeté. Grâce à lui, l’Europe en proie à un accès de folie furieuse avait conservé sa conscience morale.
Je fus saisi, au cours des entrevues de cet après-midi et des jours suivants, par le voile de deuil qui enveloppait toutes ses paroles, le même qu’on sentait toutes les fois qu’on parlait de la guerre avec Rilke. Il était plein d’amertume à l’égard des politiciens et de ceux qui ne pouvaient assez rassasier de victimes leur orgueil national. Mais en même temps sa compassion allait aux innombrables malheureux qui souffraient et mouraient pour une raison qu’ils ne comprenaient pas eux-mêmes et qui était pure déraison. Il me montra le télégramme de Lénine qui, – avant de quitter la Suisse dans ce fameux train plombé, – l’avait conjuré de le suivre en Russie, parce qu’il savait bien de quelle importance aurait été pour sa cause l’autorité morale de Rolland. Mais Rolland demeura ferme dans sa résolution de n’adhérer à aucun groupe, de rester indépendant et de servir avec sa propre personne la cause à laquelle il s’était consacré, celle de l’humanité tout entière. Comme il n’exigeait de personne qu’il se soumît à ses idées, il se refusait à tout engagement. Qui l’aimait devait lui-même demeurer indépendant, et il ne voulait proposer que ce seul exemple : celui d’un homme qui reste libre et fidèle à sa propre conviction, même contre le monde tout entier.
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À Genève je rencontrai dès le premier soir le petit groupe de Français et d’autres étrangers que rassemblaient deux journaux indépendants La Feuille et Demain, P.-J. Jouve, René Arcos, Frans Masereel. Nous devînmes des amis intimes, avec ce rapide élan qui ne noue d’ordinaire que des amitiés juvéniles. Mais nous sentions instinctivement que nous nous trouvions au début d’une vie toute nouvelle. La plupart de nos anciennes relations s’étaient rompues par la faute de l’aveuglement patriotique de nos camarades d’antan. Nous avions besoin d’amis nouveaux, et comme nous étions sur le même front, dans les mêmes tranchées spirituelles, luttant contre un ennemi commun, il se forma spontanément entre nous une sorte de camaraderie passionnée ; en vingt-quatre heures nous étions aussi intimes que si nous nous connaissions depuis des années et, comme il est d’usage sur tous les fronts, nous nous accordions déjà le tutoiement fraternel. Nous sentions tous – « we few, we happy few, we band of brothers », – avec le danger personnel que nous courions, la témérité unique de notre union ; nous savions qu’à cinq heures de chemin de fer, chaque Allemand qui guettait un Français, chaque Français qui épiait un Allemand, le perçait de sa baïonnette ou le déchiquetait au moyen d’une grenade à main et obtenait une distinction pour cet exploit, que des millions et des millions d’êtres, de part et d’autre, ne rêvaient que de s’exterminer et de s’extirper de la surface de la terre, que les journalistes ne parlaient des « adversaires » que l’écume à la bouche, tandis que nous, petite poignée entre des millions et des millions d’hommes, non seulement nous étions installés pacifiquement à la même table, mais encore avec un sentiment bien conscient de fraternité loyale et passionnée. Nous savions que nous nous mettions en opposition avec tout ce qui était officiel et commandé, nous savions qu’en nous déclarant sincèrement notre amitié, nous courions personnellement un danger du côté de nos patries ; mais justement le risque portait notre audace à une intensité pour ainsi dire extatique. Nous voulions risquer quelque chose, et nous goûtions la jouissance de ce risque, car le risque seul donnait réellement du poids à notre protestation. C’est ainsi que j’ai organisé à Zurich (fait unique dans cette guerre) une lecture publique en commun avec P.-J. Jouve, – il lisait ses poèmes en français, moi en allemand des passages de mon Jérémie, – mais précisément parce que nous jouions cartes sur table, nous prouvions que nous étions honnêtes dans ce jeu audacieux. Ce qu’on pouvait penser de cela dans nos consulats et nos légations nous était indifférent, même si nous avions par-là brûlé nos vaisseaux comme Cortez. Car nous étions intimement convaincus que ce n’étaient pas nous les « traîtres », mais les autres, ceux qui trahissaient leur devoir humain de poètes en s’immolant aux hasards de l’heure. Et qu’ils vivaient héroïquement, ces jeunes Français et ces Belges ! Il y avait là Frans Masereel qui dans ses bois contre les horreurs de la guerre, gravait sous nos yeux le durable témoignage graphique de la guerre, ces inoubliables pages en blanc et noir qui par la violence et la colère ne le cèdent pas même aux Desastros de la guerra de Goya. Jour et nuit cet homme viril gravait infatigablement dans le bois muet de nouvelles figures et de nouvelles scènes, sa petite chambre et sa cuisine étaient déjà pleines de ces blocs, mais chaque matin La Feuille portait un nouveau dessin accusateur qui ne visait pas une nation particulière, tous ne s’attaquant qu’à notre adversaire commun, la guerre. Nous rêvions des avions qui jetteraient dans les villes et les armées, au lieu de bombes, ces terribles feuilles vengeresses, que tout le monde aurait comprises, même le plus humble, même l’analphabète et l’illettré ; elles auraient, j’en suis sûr, tué prématurément la guerre. Malheureusement ces gravures ne paraissaient que dans le petit journal La Feuille, qui ne franchissait guère l’enceinte de Genève. Tout ce que nous disions et tentions devait se renfermer dans les bornes étroites de la Suisse et ne produisait son effet que quand il était trop tard. Au fond, nous ne nous faisions pas d’illusions, nous savions que nous étions impuissants contre la grande machine des états-majors généraux et des bureaux politiques, et s’ils ne nous poursuivaient pas, c’était peut-être parce que nous ne pouvions leur être dangereux, notre parole demeurant étouffée, notre action entravée. Mais justement le fait que nous savions combien nous étions peu, combien nous étions seuls nous serrait plus étroitement les uns contre les autres, poitrine contre poitrine, cœur contre cœur. Jamais plus, dans les années de ma maturité plus avancée, je n’ai éprouvé une amitié plus enthousiaste que durant ces heures de Genève, et ces liaisons ont duré à travers de longues années.
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Au point de vue psychologique et historique (non pas artistique), la figure la plus extraordinaire de ce groupe était Henri Guilbeaux ; en sa personne j’ai trouvé confirmée d’une manière plus convaincante que dans aucune autre cette loi immuable de l’histoire que dans des époques de violents bouleversements, surtout au cours d’une guerre, ou d’une révolution, l’audace et la témérité ont souvent plus d’efficace dans le présent immédiat que la valeur intrinsèque, et qu’un bouillant courage civique peut être plus décisif que le caractère et la constance. Toujours, quand les événements se précipitent, les natures qui savent se jeter à l’eau sans hésiter ont l’avantage sur les autres. Et que de figures éphémères, Bela Kun, Kurt Eisner, ils ont alors porté au-dessus d’elles-mêmes, jusqu’à une place où elles ne pouvaient se soutenir ! Guilbeaux, un petit homme chétif avec des yeux gris, vifs, inquiets, et une faconde des plus animées, en lui-même n’était nullement doué. Bien que ce fût lui qui, près de dix ans auparavant, avait traduit mes poèmes en français, je dois honnêtement reconnaître que ses dons littéraires étaient insignifiants. Son expression ne s’élevait pas au-dessus du médiocre, sa culture n’atteignait en aucun domaine à la profondeur. Toute sa force était dans la polémique. Par une malheureuse disposition de son caractère, il appartenait à la famille d’esprits qui ont besoin de toujours se déclarer « contre », peu importe contre quoi. Il n’était heureux que s’il pouvait se battre, en vrai gamin qu’il était, et se jeter contre un obstacle, qui lui résistait. À Paris, avant la guerre, bien qu’il fût au fond un bon compagnon, il n’avait cessé de polémiquer contre certaines tendances littéraires et certains écrivains, puis il s’était mis en quête de partis avancés, mais aucun n’avait été assez avancé pour lui. Or maintenant, lui, l’antimilitariste, avait soudain trouvé un adversaire gigantesque, la guerre mondiale. La timidité, la lâcheté de la plupart, l’audace, la folle témérité avec laquelle il se jetait dans la lutte firent de lui pour un moment un personnage important et même indispensable. Il était attiré précisément par ce qui effrayait les autres, le danger. Le fait que les autres osaient si peu et que lui seul osait tout conférait à ce littérateur insignifiant une soudaine grandeur et exaltait ses capacités de publiciste, de polémiste au-dessus de leur niveau naturel, – phénomène qu’on peut observer aussi du temps de la Révolution française chez les petits avocats et juristes de la Gironde. Tandis que les autres se taisaient, que nous-mêmes hésitions et en chaque occasion pesions soigneusement ce qu’il convenait de faire et d’éviter, il attaquait résolument, et ce sera le mérite durable de Guilbeaux d’avoir fondé et dirigé la seule revue importante de tendances pacifistes durant la première guerre mondiale, Demain, document que chacun doit relire, s’il veut réellement comprendre les courants intellectuels de cette époque. Il nous donnait ce dont nous avions besoin, un centre de discussion internationale, supranationale en pleine guerre. Le fait que Rolland se tînt derrière lui décida de l’importance de la revue, car, grâce à son autorité morale et à ses relations, il pouvait lui amener les collaborateurs les plus précieux d’Europe, d’Amérique et de l’Inde ; d’autre part, les révolutionnaires alors exilés de Russie, Lénine, Trotski et Lounatcharski accordèrent leur confiance au radicalisme de Guilbeaux et écrivirent régulièrement pour Demain. C’est ainsi que pendant douze ou vingt mois, il n’y eut pas au monde de revue plus intéressante, plus indépendante, et si elle avait survécu à la guerre, elle aurait peut-être influencé de façon déterminante l’opinion publique. En même temps, Guilbeaux représentait en Suisse les groupes avancés de France que la dure main de Clemenceau avait bâillonnés. Aux congrès historiques de Kienthal et de Zim-merwald, où les socialistes demeurés internationalistes se séparèrent de ceux qui étaient devenus patriotes, il joua un rôle historique ; aucun Français, pas même ce capitaine Sadoul qui se rallia aux bolchévistes de Russie, n’était aussi craint et haï dans les cercles politiques et militaires de Paris que ce petit homme blond. Enfin le bureau français d’espionnage réussit à lui donner un croc en jambes. Dans un hôtel de Berne, on vola à un agent allemand des feuilles de papier buvard et des copies qui établissaient que des offices allemands avaient pris quelques abonnements à Demain, cela et rien de plus. La chose en soi n’était nullement compromettante, car avec la conscience, la Gründlichkeit germanique, ces exemplaires étaient sans doute destinés aux divers bureaux et bibliothèques. Mais le prétexte suffit à Paris pour traiter Guilbeaux d’agitateur acheté par l’Allemagne et pour lui faire son procès. Il fut condamné à mort par contumace – tout à fait injustement, ce que prouve le fait que, dix ans après, cette sentence fut cassée au cours d’un procès en révision. Mais peu après, à cause de sa véhémence et de son intransigeance, qui commençaient à devenir un danger pour Rolland et pour nous tous, il entra en conflit avec les autorités suisses, il fut arrêté et emprisonné. Lénine, qui avait pour lui une inclination particulière et aussi de la reconnaissance pour l’aide qu’il en avait reçue dans les temps les plus difficiles, finit par le sauver en le transformant d’un trait de plume en un citoyen russe et le faisant venir à Moscou dans le second train plombé. C’est alors qu’il aurait pu déployer des forces productives. Car à Moscou lui était donnée, pour la seconde fois, toute possibilité d’agir, à lui qui avait tous les mérites d’un vrai révolutionnaire, qui avait fait de la prison et avait été condamné à mort par contumace. Comme à Genève avec l’aide de Rolland, il aurait pu, grâce à la confiance de Lénine, faire œuvre positive dans la reconstruction de la Russie ; d’autre part, il n’était peut-être personne qui, par son attitude courageuse pendant la guerre, fût plus désigné que lui pour jouer après la guerre, en France, un rôle décisif au Parlement et dans la vie publique, car tous les groupes avancés voyaient en lui l’homme vraiment actif et courageux, le chef né. Il se trouva en réalité que Guilbeaux n’était rien moins qu’une nature de chef, mais que comme beaucoup de poètes de la guerre et de politiciens de la révolution, il n’était que le produit d’une heure fugitive, et toujours les natures mal équilibrées finissent par s’effondrer après une soudaine ascension. En Russie, Guilbeaux, polémiste incurable, tout comme précédemment à Paris, gaspilla ses dons en querelles et en chicanes et se brouilla peu à peu avec ceux-là mêmes qui avaient respecté son courage, avec Lénine d’abord, puis avec Barbusse et Rolland, et finalement avec nous tous. Il finit comme il avait commencé, par des brochures insignifiantes et des tracasseries mesquines ; il est mort tout à fait ignoré dans un coin de Paris, peu après avoir obtenu sa grâce. Celui qui pendant la guerre avait été le plus audacieux et le plus vaillant adversaire de la guerre, celui qui, s’il avait su utiliser et mériter l’élan que lui avaient donné les événements, aurait pu devenir une des grandes figures de notre époque, est aujourd’hui complètement oublié, et je suis peut-être l’un des derniers qui se souviennent encore avec reconnaissance de son exploit de Demain.
De Genève, je retournai à Zurich peu de jours après, afin d’entamer les pourparlers au sujet des répétitions de ma pièce. J’avais toujours aimé cette ville à cause de sa belle situation au bord du lac, à l’ombre des montagnes, et tout autant à cause de sa culture distinguée, un peu conservatrice. Mais grâce à la paix dont jouissait la Suisse, au milieu des États belligérants, Zurich était sorti de sa tranquillité et devenu du jour au lendemain la ville la plus importante de l’Europe, un lieu de rencontre de tous les mouvements intellectuels et aussi de tous les affairistes, spéculateurs, espions, agents de propagande, que la population indigène, en raison de ce subit amour, considérait avec une défiance justifiée… Dans les restaurants, dans les cafés, dans les tramways, dans la rue, on entendait parler toutes les langues. Partout on rencontrait des connaissances, agréables ou non, et qu’on le voulût ou non, on était jeté dans un torrent de discussions. Car tous ces gens que le destin avait amenés là avaient leur existence liée à l’issue de la guerre, les uns chargés d’une mission par leur gouvernement, les autres persécutés et proscrits, tous détachés de leur existence normale et exposés à tous les hasards. Comme ils n’avaient pas de foyer, ils cherchaient sans cesse à nouer des relations de camaraderie, et comme il n’était pas en leur pouvoir d’influencer les événements militaires et politiques, ils discutaient jour et nuit dans une sorte de fièvre cérébrale, qui nous excitait et nous fatiguait tout ensemble. Après avoir vécu chez soi des mois et des années les lèvres scellées, on pouvait difficilement se refuser le plaisir de parler, on était poussé à écrire, à publier, depuis que, pour la première fois, on pouvait de nouveau penser et écrire sans être censuré. Chacun vivait dans un état d’extrême tension, et même des natures médiocres, – comme je l’ai montré par l’exemple de Guilbeaux, – étaient plus intéressantes qu’elles ne l’avaient jamais été et ne le devaient être par la suite. Parmi les écrivains et les politiques, il s’en trouva rassemblé de toutes les nuances et de toutes les langues. Alfred H. Fried, bénéficiaire du prix Nobel de la paix, publiait à Zurich sa Friedenswarte (Observatoire de la Paix), Franz von Unruh, qui avait été officier prussien, nous lisait ses drames, Leonhard Frank écrivait là son livre excitant L’Homme est bon, André Latzko faisait sensation avec ses Hommes dans la Guerre, Franz Werfel était venu faire une conférence ; je rencontrais des gens de toutes les nations dans mon vieil « Hôtel Schwerdt », où Casanova et Goethe étaient descendus en leur temps. Je vis des Russes qui devaient émerger pendant la révolution et dont je n’ai jamais appris les vrais noms, des Italiens, des prêtres catholiques, des socialistes intransigeants et des membres du parti guerrier allemand ; parmi les Suisses, le magnifique pasteur Léonard Ragaz et l’écrivain Robert Faesi étaient à nos côtés : à la librairie française je rencontrai mon traducteur Paul Morisse, dans la salle de concert le chef d’orchestre Oscar Fried, – tout était là, tout passait devant nous, on entendait toutes les opinions, les plus absurdes et les plus sages, on se fâchait, on s’enthousiasmait, on fondait des revues, on menait des polémiques, les contrastes se touchaient ou s’accusaient, des groupes se constituaient ou se défaisaient. Jamais je n’ai rencontré un mélange aussi hétéroclite et aussi passionné d’opinions et de personnes dans une forme aussi concentrée, et pour ainsi dire en ébullition, que dans ces jours ou plutôt ces nuits zurichoises (car on discutait jusqu’à ce que le Café Bellevue ou le Café Odéon éteignît les lumières, et ensuite on se raccompagnait encore l’un chez l’autre). Personne dans ce monde enchanté, ne voyait plus le paysage, les montagnes, le lac et leur douce paix ; on vivait dans les journaux, dans les nouvelles et les bruits qui couraient, dans les opinions, dans les discussions. Et, chose singulière, ici l’on vivait spirituellement la guerre avec plus d’intensité que dans sa patrie qui la faisait, parce que le problème s’était en quelque sorte objectivé et complètement détaché de l’intérêt national qu’on prenait à une victoire ou à une défaite. On ne la considérait plus d’un point de vue politique, mais du point de vue européen comme un événement terrible et cruel, qui ne devait pas seulement déplacer quelques lignes de frontières sur la carte, mais transformer la figure et l’avenir de notre monde.
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Les plus émouvants de ces hommes étaient pour moi – comme si j’avais été touché déjà par un pressentiment de mon sort à venir – ceux qui étaient sans patrie, ou pis encore, ceux qui, au lieu d’une patrie, en avaient deux ou trois et ne savaient pas au fond d’eux-mêmes à laquelle ils appartenaient, j’apercevais, le plus souvent seul dans un coin du Café Odéon, un jeune homme à barbiche brune, qui portait sur ses yeux noirs et perçants, des lunettes qui frappaient par leur épaisseur ; on me dit que c’était un écrivain anglais très doué. Quand, quelques jours après, je fis la connaissance de James Joyce, il déclina d’un ton brusque toute espèce d’affinité avec l’Angleterre : il était Irlandais. À la vérité il écrivait en anglais, mais il ne pensait pas et ne voulait pas penser en anglais, – « je voudrais, me disait-il alors, une langue qui serait au-dessus des langues, une langue que toutes serviraient. Je ne puis m’exprimer complètement en anglais, sans m’enfermer du même coup dans une tradition. » Cela ne m’était pas tout à fait clair, car je ne savais pas qu’il travaillait déjà alors à son Ulysses ; il m’avait seulement prêté son livre Portrait of an artist as a young man[22] le seul exemplaire qu’il possédât, et son petit drame Exiles que j’avais alors eu l’intention de traduire, afin de l’aider. Plus j’apprenais à le connaître, plus il me remplissait d’étonnement par sa connaissance fantastique des langues ; sous ce front rond, vigoureusement martelé, qui, à la lumière électrique, brillait comme de la porcelaine, les vocables de tous les idiomes menaient leur danse, et il en jouait de la manière la plus brillante. Un jour, comme il me demandait comment je rendrais en allemand une phrase difficile de son Portrait of an artist, nous essayâmes d’abord de lui donner forme en italien et en français ; pour chaque mot, il en avait trois ou quatre tout prêts dans chaque idiome, même des termes dialectaux, et il en savait la valeur, le poids et jusqu’aux infimes nuances. Une certaine amertume le quittait rarement, mais je crois que c’est proprement cette excitation qui constituait la force qui, du dedans, le rendait véhément et productif. Son ressentiment contre Dublin, contre l’Angleterre, contre certaines personnes avait pris en lui la forme d’une énergie dynamique et ne s’est réellement libéré que dans ses ouvrages poétiques. Mais il semblait aimer sa propre dureté ; jamais je ne l’ai vu rire, jamais je ne l’ai vu vraiment gai. Toujours il donnait l’impression d’une force obscure et enroulée sur elle-même, et quand je le voyais dans la rue, les lèvres minces serrées l’une contre l’autre et marchant toujours d’un pas rapide, comme s’il avait un but bien déterminé, je sentais mieux encore qu’au cours de nos conversations l’attitude de défense, l’isolement intérieur de sa nature. Et je ne fus nullement étonné plus tard que ce fût lui justement qui eût écrit l’œuvre la plus solitaire et qui ne se rattache à rien, tombée comme un météore au milieu de notre temps.
Un autre de ces hommes qui vivaient en amphibies entre deux nations, c’était Feruccio Busoni, Italien de naissance et d’éducation, Allemand par le choix qu’il avait fait de son genre de vie. Dès ma prime jeunesse, je n’avais jamais aimé un virtuose autant que lui. Quand il jouait du piano au concert, ses yeux prenaient un éclat merveilleusement rêveur. Sur le clavier ses mains faisaient sans peine naître de la musique d’une perfection inégalée, mais la belle tête légèrement penchée en arrière, et qu’éclairait son âme écoutait la musique intérieure. Il semblait transfiguré. Que de fois, dans les salles de concert, j’ai contemplé, comme enchanté, ce visage illuminé, tandis que les sons doucement enveloppés et pourtant d’une clarté d’argent, me pénétraient jusqu’aux moelles. Maintenant je le revoyais, et ses cheveux étaient gris et ses yeux assombris par le deuil. « Quelle est ma patrie ? me demanda-t-il un jour. Quand je rêve la nuit et que je m’éveille, je sais que j’ai parlé en italien dans mon rêve. Et quand, ensuite, je me mets à écrire, je pense avec des paroles allemandes. » Ses élèves étaient disséminés dans le monde entier – « et peut-être qu’actuellement l’un tire sur l’autre », – et il n’osait pas encore se mettre à son œuvre véritable, son opéra Docteur Faust, parce qu’il se sentait troublé. Il composait une petite pièce facile en un acte pour se délivrer, mais le nuage qui enveloppait son front ne se dissipa point pendant la guerre. Bien rarement j’entendais encore son rire véhément et digne de l’Arétin que j’avais tant aimé chez lui. Et, une fois, je le rencontrai à une heure avancée de la nuit dans la grande salle du buffet de la gare ; il avait bu tout seul deux bouteilles de vin. Quand je passai, il me héla : « S’étourdir ! me dit-il en montrant du doigt les bouteilles. Non pas boire, mais il faut parfois s’étourdir, sinon on ne le supporterait pas. La musique ne le peut pas toujours, et le travail ne nous visite qu’aux bonnes heures. »
Mais cette situation ambiguë était particulièrement pénible pour les Alsaciens, et la plus pénible de toutes pour ceux qui, comme René Schickele, étaient Français de cœur et écrivaient en allemand. Il y allait du sort de leur pays dans cette guerre, et la faux leur passait par le milieu du cœur. On voulait les tirer à droite ou à gauche, les forcer de se déclarer pour l’Allemagne ou pour la France, mais ils avaient en horreur cette nécessité d’un choix qui leur était impossible. Ils voulaient, comme nous tous, une Allemagne et une France fraternelles, l’entente au lieu de l’inimitié, et c’est pourquoi ils souffraient pour l’une et pour l’autre.
Et partout à la ronde, la foule incertaine de ceux qui n’étaient liés qu’à moitié, des femmes anglaises qui avaient épousé des officiers allemands, des mères françaises de diplomates autrichiens, des familles où un fils servait dans un camp, le second dans l’autre, où les parents attendaient des lettres de part et d’autre, où d’un côté le peu qu’ils possédaient était confisqué, de l’autre la situation perdue ; tous ces êtres déchirés s’étaient réfugiés en Suisse, afin d’échapper aux soupçons qui les poursuivirent dans leur ancienne comme dans leur nouvelle patrie. Dans leur crainte de compromettre les uns ou les autres, ils évitaient de parler dans aucune langue et glissaient comme des ombres, existences brisées et détruites. Plus un homme en Europe avait vécu en Européen, plus il était durement châtié par le poing qui mettait l’Europe en pièces.
Cependant, le jour était venu de la représentation de Jérémie. Ce fut un beau succès et je ne m’inquiétai pas trop que la Frankfurter Zeitung m’eût dénoncé à l’Allemagne en rapportant que l’envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire des États-Unis, ainsi que d’autres personnalités alliées, y avaient assisté. Nous sentions que la guerre, qui était déjà dans sa troisième année, perdait constamment de sa force interne, et que la résistance à sa prolongation, exigée par le seul Ludendorff, n’était plus aussi dangereuse que dans les premiers temps de sa gloire criminelle. L’automne 1918 devait amener la décision. Mais je ne voulais pas passer à Zurich ce temps d’attente. Car mes yeux s’étaient peu à peu ouverts et faits plus vigilants. Dans le premier enthousiasme de mon arrivée, je m’étais flatté de trouver parmi tous ces pacifistes et ces antimilitaristes de vrais camarades qui partageaient mes opinions, des combattants loyaux et résolus, qui aspiraient à une entente européenne. Bientôt je m’aperçus que parmi ceux qui se disaient des réfugiés et se posaient en martyrs héroïques de leurs convictions s’étaient glissés quelques sombres personnages qui étaient du service de renseignements allemand et étaient payés pour espionner et surveiller tout le monde. La paisible et sage Suisse, ainsi que chacun put bientôt s’en rendre compte par sa propre expérience, se révéla minée par le travail de taupes des agents secrets des deux camps. La femme de chambre qui vidait la corbeille à papier, la téléphoniste, le garçon qui vous servait de trop près et prenait bien son temps, tous étaient au service d’une des puissances ennemies, et souvent un seul et même homme servait des deux côtés à la fois. Les malles étaient ouvertes d’une façon mystérieuse, les papiers brouillards étaient photographiés, des lettres disparaissaient sur le chemin de la poste, soit qu’on les y portât, soit qu’elles en vinssent ; des femmes élégantes vous souriaient avec insistance dans les halls des hôtels, des pacifistes particulièrement zélés, dont on n’avait jamais entendu parler, s’annonçaient à l’improviste et vous invitaient à signer des proclamations et priaient hypocritement qu’on leur remît les adresses d’amis « éprouvés ». Un « socialiste » m’offrit des honoraires élevés, qui me furent aussitôt suspects, pour une conférence que je devais faire aux ouvriers de La Chaux-de-Fonds, qui ne savaient rien de la chose ; il fallait constamment être sur ses gardes. Je ne fus pas long à me rendre compte du petit nombre de ceux qu’on pouvait considérer comme absolument sûrs, et comme je ne voulais pas me laisser entraîner dans la politique, je restreignis toujours davantage le cercle de mes relations. Mais même chez les hommes auxquels on pouvait se fier, je m’ennuyais de la stérilité des éternelles discussions et de les voir opiniâtrement divisés en groupes radicaux, libéraux, anarchistes, bolchévistes et sans partis, pour la première fois j’appris à observer bien le type éternel du révolutionnaire professionnel, qui, par son attitude de pure opposition, se sent grandi dans son insignifiance et se cramponne aux dogmes, parce qu’il ne trouve aucun point d’appui en lui-même. Rester dans cette confusion bavarde, c’était s’embrouiller, cultiver des camaraderies peu sûres et compromettre la sécurité morale de ses propres convictions. Ainsi je me retirai. En réalité aucun de ces conspirateurs d’estaminet ne s’est jamais risqué à faire un complot, et de tous ces suppôts improvisés d’une politique mondiale, pas un seul n’a jamais su faire la politique dont on eût vraiment eu besoin. Dès que commença le travail positif, la reconstruction après la guerre, ils demeurèrent plongés dans leur négativisme d’ergoteurs grincheux, tout comme entre les poètes antimilitaristes de ce temps-là, bien peu, après la guerre, ont réussi à produire encore une œuvre substantielle. C’était l’époque, avec sa fièvre, qui discutait en eux, faisait de la poésie et de la politique, et, comme tous les groupes qui ne doivent leur cohésion qu’à une constellation momentanée et non à une idée vécue, ce cercle de gens intéressants et doués s’est désagrégé sans laisser de traces, dès que la résistance contre laquelle ils luttaient, la guerre, fut passée.
Je choisis comme l’endroit le plus convenable à mes desseins un petit hôtel de Rüschlikon à une demi-heure environ de Zurich ; de la colline où il était situé, on dominait tout le lac et, dans l’éloignement, les tours de la ville. Ici il m’était permis de ne voir que ceux que je priais chez moi, les vrais amis, et ils y vinrent, Rolland et Masereel. Ici je pouvais travailler pour moi et mettre à profit le temps qui s’écoulait inexorablement. L’entrée en guerre de l’Amérique fit paraître inévitable la défaite allemande à tous ceux dont les yeux n’étaient pas aveuglés et les oreilles assourdies par les tirades patriotiques ; quand l’empereur d’Allemagne annonça soudain qu’il allait instituer un gouvernement « démocratique », nous savions quelle heure avait sonné. J’avoue franchement que nous autres, Autrichiens et Allemands, malgré notre communauté linguistique et spirituelle, étions impatients que l’inévitable se précipitât, puisque aussi bien il était devenu inévitable ; et le jour où l’empereur Guillaume, qui avait juré de combattre jusqu’au dernier souffle des hommes et des chevaux, passa la frontière et où Ludendorff, qui avait sacrifié à sa « paix victorieuse » des millions d’hommes, se réfugia en Suède, déguisé au moyen de lunettes bleues, fut d’une grande consolation pour nous. Car nous croyions – et le monde entier le croyait avec nous, – que par cette guerre le sort de « la guerre » était réglé pour tous les temps, que la bête était domptée ou même tuée, qui avait ravagé notre monde. Nous croyions au programme grandiose de Wilson, qui était en tout point le nôtre, nous voyions en ces jours-là se lever à l’Orient une aube incertaine, alors que la révolution russe célébrait encore sa nuit de noces avec une idéologie humaine et idéaliste. Nous étions insensés, j’en conviens. Mais nous n’étions pas seuls à l’être. Celui qui a vécu ce temps-là se souvient que les rues de toutes les villes retentissaient des cris d’allégresse pour accueillir Wilson comme le sauveur du monde, que les soldats ennemis s’étreignaient et s’embrassaient ; jamais il n’y eut en Europe autant de foi que durant ces premiers jours de la paix. Car il y avait enfin place sur la Terre pour le règne si longtemps promis de la justice et de la fraternité ; c’était enfin l’heure de cette Europe unie dont nous avions rêvé. L’enfer était derrière nous, qu’est-ce qui pouvait encore nous effrayer ? Un nouveau monde commençait. Et comme nous étions jeunes, nous nous disions : il sera le nôtre, ce monde que nous avions rêvé, un monde meilleur, plus humain.
Du point de vue de la pure logique, la plus grande sottise que je pusse faire après la défaite des armes allemandes et autrichiennes était de retourner en Autriche, dans cette Autriche qui, sur la carte de l’Europe, n’était plus qu’une lueur crépusculaire et comme une ombre grise, incertaine et sans vie de l’ancienne monarchie impériale. Les Tchèques, les Polonais, les Italiens, les Slovènes lui avaient arraché leurs territoires ; ce qui restait n’était qu’un tronc mutilé et saignant par toutes ses veines. Des six ou sept millions que l’on força de se déclarer « Autrichiens-allemands », la capitale rassembla à elle seule deux millions d’êtres affamés et grelottants de froid ; les fabriques qui avaient enrichi le pays étaient en terre étrangère, les lignes de chemins de fer étaient réduites à de lamentables tronçons, on avait pris son or à la Banque nationale et, en échange, on lui avait imposé la charge gigantesque de l’emprunt de guerre. Les frontières étaient encore indéterminées, car le congrès de la paix avait à peine commencé ses travaux, n’avait pas défini les obligations de chacun, il n’y avait plus de farine, plus de pain, plus de charbon, plus de pétrole ; une révolution ou quelque autre solution catastrophique semblait inévitable. Selon toutes prévisions humaines, ce pays créé artificiellement par les États victorieux ne pouvait pas vivre indépendant et – tous les partis le proclamaient d’une seule voix, les socialistes, les cléricaux, les nationaux – ne voulait pas vivre indépendant. Pour la première fois dans l’histoire, du moins à ma connaissance, se produisit ce fait paradoxal qu’on contraignit un pays à une indépendance qu’il déclinait lui-même avec acharnement. L’Autriche souhaitait, ou bien d’être réunie aux États voisins qui en avaient fait partie, ou bien à l’Allemagne qui avait avec elle une communauté de race, et elle ne désirait nullement, mutilée comme elle était, mener une existence humiliée et mendiante. Les États voisins en revanche ne voulaient plus d’une alliance économique avec cette Autriche, soit qu’ils la jugeassent trop pauvre, soit qu’ils craignissent un retour des Habsbourg ; d’autre part les alliés s’opposaient à l’union avec l’Allemagne, afin de ne pas renforcer cette Allemagne vaincue. Ainsi l’on décréta : La république de l’Autriche-allemande doit subsister. Fait unique dans l’histoire, à un pays qui ne voulait pas exister, on commandait : « Tu dois exister ! »
Je n’arrive plus à m’expliquer très clairement les raisons qui m’ont déterminé à retourner volontairement là-bas, alors que les pires calamités s’étaient abattues sur ce pays. Mais tout bien considéré, nous autres gens de l’avant-guerre avions, de par notre éducation, un sentiment du devoir plus fort que ceux qui nous ont suivis, on était convaincu qu’à l’heure de l’extrême détresse on appartenait plus que jamais à sa patrie, à sa famille. Il me paraissait un peu lâche d’esquiver commodément le tragique qui se préparait là-bas, – et justement comme auteur du Jérémie, j’étais conscient de ma responsabilité : il me fallait par la parole, aider à surmonter le désastre. Alors que j’étais superflu pendant la guerre, il me semblait qu’après la défaite ma véritable place était là, d’autant que par mon opposition à la prolongation de la guerre j’avais acquis une certaine influence morale, surtout auprès de la jeunesse. Et même si l’on n’avait pas le pouvoir de rien faire, il vous restait la satisfaction de prendre sa part des souffrances communes qu’on avait prédites.
Un voyage en Autriche demandait alors des préparatifs comme une expédition en pays arctique. Il fallait se munir de vêtements chauds et de linge de laine, car on savait que de l’autre côté de la frontière il n’y avait plus de charbon, – et l’hiver était à la porte. On faisait ressemeler ses chaussures, car là-bas il n’y avait plus que des semelles de bois. On emportait avec soi du chocolat et autant de provisions qu’il était permis de faire sortir de Suisse, afin de ne pas mourir de faim en attendant que vous soient délivrées les premières cartes de pain et de graisse. On assurait ses bagages, dût-il en coûter beaucoup, car la plupart des fourgons de bagages étaient pillés, et chaque soulier, chaque pièce de vêtement était irremplaçable ; ce n’est que dix ans plus tard, quand je fis un voyage en Russie, que je pris de semblables dispositions. Un instant, je demeurai indécis à la station frontière de Buchs, où j’étais arrivé si comblé de bonheur plus d’une année auparavant, et je me demandai s’il ne valait pas mieux revenir en arrière au dernier moment. C’était là, je le sentais bien, un instant décisif dans ma vie. Finalement je pris le parti le plus difficile. Je remontai dans le train.
* * *
À mon arrivée à la station frontière suisse de Buchs une année auparavant, j’avais vécu une minute exaltante. Maintenant, à mon retour, une autre, tout aussi inoubliable, m’attendait à la gare autrichienne de Feldkirch. Déjà en descendant du train, j’avais remarqué chez les douaniers et les policiers une singulière agitation. Ils ne faisaient pas particulièrement attention à nous et expédièrent fort négligemment leur visite des bagages, manifestement ils attendaient quelque chose de plus important. Enfin se fit entendre le coup de cloche qui annonçait l’approche d’un train qui venait du côté autrichien. Les policiers s’alignèrent, tous les employés sortirent précipitamment de leurs cabines, leurs femmes, qui avaient été mises au courant, se pressaient sur le quai ; parmi celles qui attendaient, une vieille dame en noir avec ses deux filles me frappa particulièrement ; sa tenue et son costume annonçaient une aristocrate. Elle était visiblement agitée et s’essuyait à tout moment les yeux de son mouchoir.
Le train s’avança lentement, je dirais presque majestueusement, un train d’une espèce spéciale, non pas ces wagons ordinaires détériorés par l’usage et délavés par la pluie, mais de larges wagons noirs, un train salon. La locomotive s’arrêta. Un mouvement perceptible se fit dans les rangs de ceux qui attendaient, je ne savais toujours pas pourquoi. Alors je reconnus derrière la glace du wagon la haute stature dressée de l’empereur Charles, le dernier empereur d’Autriche et son épouse en vêtements noirs, l’impératrice Zita. Je tressaillis : le dernier empereur d’Autriche, l’héritier de la dynastie des Habsbourg, qui avait gouverné le pays sept ans, quittait son empire ! Bien qu’il se fût refusé à une abdication en bonne et due forme, la République lui avait accordé son départ avec tous les honneurs, ou plutôt elle le lui avait imposé. Maintenant ce grand homme sérieux se tenait debout à la fenêtre et voyait pour la dernière fois les montagnes, les maisons, les gens de son pays. C’était un moment historique que je vivais – et doublement bouleversant pour un homme qui avait été élevé dans la tradition de l’empire, dont la première chanson qu’il avait apprise à l’école avait été le chant de l’empereur, qui, plus tard, au service militaire, avait juré à cet homme qui, dans ses vêtements civils, regardait devant lui, sérieux et pensif, « Obéissance sur terre, sur mer et dans l’air ». J’avais très souvent vu le vieil empereur dans la splendeur devenue légendaire des grandes festivités, je l’avais vu sur le grand escalier de Schönbrunn, entouré de sa famille et des uniformes étincelants des généraux, quand il recevait l’hommage des quatre-vingt mille enfants des écoles de Vienne, lesquels, rangés sur la grande prairie verte chantaient de leurs voix grêles en un chœur touchant le « Dieu protège » de Haydn. Je l’avais vu aux bals de la cour, je l’avais vu en brillant uniforme aux représentations du Théâtre Paré, ou encore à Ischl, coiffé du chapeau vert des Styriens et partant pour la chasse, je l’avais vu, la tête inclinée, se dirigeant pieusement vers l’église Saint-Étienne dans la procession de la Fête-Dieu, – et, par un jour d’hiver brumeux et humide, j’avais vu le catafalque, alors qu’en pleine guerre on descendait le vieil homme dans la crypte des Capucins et l’y étendait pour son dernier repos. « L’empereur », ce mot avait réuni pour nous toute la puissance, toute la richesse, il avait été le symbole de la durée de l’Autriche, et dès l’enfance, on avait appris à prononcer ces trois syllabes avec vénération. Et maintenant, je voyais son successeur, le dernier empereur d’Autriche, quitter le pays en proscrit. La glorieuse lignée des Habsbourg, qui, de siècle en siècle, s’étaient transmis le globe et la couronne, elle finissait à cette minute. Tous ceux qui nous entouraient sentaient de l’histoire, de l’histoire universelle dans cet aspect tragique. Les gendarmes, les policiers, les soldats semblaient embarrassés et se détournaient un peu, honteux parce qu’ils ne savaient pas s’il leur était encore permis de rendre les anciens honneurs, les femmes n’osaient pas lever franchement les yeux, personne ne parlait, et ainsi l’on entendit soudain les légers sanglots de la vieille femme en deuil, qui était venue Dieu sait d’où pour voir une fois encore « son » empereur. Finalement le chef de train donna le signal. Chacun tressaillit involontairement, la minute irrévocable commençait. La locomotive se mit à tirer avec une forte secousse, comme si elle aussi devait se faire violence, le train s’éloigna lentement. Les employés le suivirent des yeux avec respect. Puis ils s’en retournèrent dans leurs bureaux avec cette espèce d’embarras qu’on observe aux enterrements. En cet instant seulement la monarchie presque millénaire avait réellement pris fin. Je savais que je rentrais dans une autre Autriche, dans un autre monde.
* * *
Le train n’avait pas plus tôt disparu dans le lointain qu’on nous invita à descendre des wagons suisses, propres et bien entretenus et à monter dans les autrichiens. Et il suffisait de pénétrer dans ces wagons autrichiens, pour savoir d’avance ce qui était arrivé à ce pays. Les contrôleurs qui vous assignaient vos places se traînaient, maigres, affamés et à moitié déguenillés, leurs uniformes déchirés et usés jusqu’à la corde flottaient autour de leurs épaules affaissées. Aux portières, les courroies qui servaient à lever et à abaisser les glaces avaient été coupées, car chaque morceau de cuir était un objet précieux. Des couteaux ou des baïonnettes de pillards s’étaient aussi acharnés sur les sièges ; des morceaux entiers du rembourrage avaient été détachés par quelque barbare sans scrupules, qui, voulant faire réparer ses souliers s’était procuré du cuir où il en avait trouvé. De même les cendriers avaient été volés pour la petite quantité de cuivre et de nickel qu’on en pouvait tirer. Par les fenêtres brisées, le vent de l’arrière-automne apportait de la suie et les scories de la misérable houille brune qui servait à chauffer les locomotives ; elles noircissaient le plancher et les parois, mais leur puanteur atténuait du moins la forte odeur d’iodoforme qui rappelait la foule des malades et des blessés qu’on avait transportés dans ces squelettes de wagons : toujours est-il que le fait seul que le train parvenait à avancer était un miracle, mais un miracle qui durait longtemps ; chaque fois que les roues non huilées grinçaient moins durement, nous craignions que le souffle vînt à manquer à la machine qui s’était usée au travail. Pour un trajet que l’on parcourait ordinairement en une heure il en fallut quatre ou cinq, et au crépuscule on plongea dans l’obscurité complète. Les ampoules électriques avaient été brisées ou volées, quiconque cherchait quelque chose avait à tâtonner en faisant flamber des allumettes, et si l’on ne gelait pas, c’est que dès le départ on était étroitement serrés les uns contre les autres à six ou à huit par banquette. Mais déjà à la première station, de nouveaux voyageurs se pressèrent dans les wagons, il y en avait toujours plus, tous déjà harassés par des heures d’attente. Les couloirs se remplissaient de plus en plus, même sur les marchepieds étaient assis des gens dans la nuit à demi-hivernale, et, de plus, chacun serrait encore craintivement contre lui ses bagages et son petit paquet de vivres ; personne ne se risquait dans l’obscurité à lâcher même pour une minute ce qu’il tenait à la main ; de l’asile de la paix, je m’en étais retourné dans l’horreur de la guerre, qu’on croyait qui avait pris fin.
Avant d’arriver à Innsbruck, la locomotive se mit soudain à râler et malgré les halètements et les coups de sifflet, elle ne put vaincre une petite rampe. Les employés agités allaient et venaient dans l’obscurité avec leurs lanternes qui filaient. Il fallut attendre une heure une machine de secours essoufflée, mais de nouveau il fallut dix-sept heures au lieu de sept pour atteindre Salzburg. Pas un porteur en vue à la gare ; à la fin quelques soldats dépenaillés s’offrirent à transporter les bagages jusqu’à une voiture ; mais le cheval de fiacre était si vieux et si mal nourri qu’il semblait soutenu par les limons plutôt qu’il ne fût destiné à tirer sur eux. Je n’eus pas le courage d’imposer à cette bête spectrale un effort supplémentaire en chargeant la voiture de mes malles et je les laissai en consigne à la gare, sans doute avec l’appréhension de ne plus jamais les revoir.
Pendant la guerre, je m’étais acheté une maison à Salzburg, car mon éloignement de mes anciens amis dû à nos opinions divergentes sur la guerre avait éveillé en moi le désir de ne plus vivre dans les grandes villes au milieu d’une foule de gens ; par la suite mon travail ne s’en révéla que plus fructueux dans cette vie retirée. Salzburg me semblait, entre toutes les petites villes autrichiennes, le séjour le plus idéal non seulement par la beauté du site mais aussi par sa position géographique : située à la frontière de l’Autriche, à deux heures et demie de chemin de fer de Munich, à cinq heures de Vienne, à dix heures de Zurich ou de Venise, et à vingt heures de Paris, elle était le véritable point de départ pour l’Europe. Assurément elle n’était pas encore le rendez-vous des « illustrations », célèbre par ses festivals et qui en été se peuplait de snobs (je n’aurais pas choisi un tel endroit pour y travailler), c’était une vieille ville romantique et somnolente sur le dernier contrefort des Alpes, qui, avec leurs montagnes et leurs collines vont doucement rejoindre la plaine allemande. Le petit coteau boisé sur lequel j’habitais était en quelque sorte le dernier flot expirant de cette formidable chaîne de montagnes ; inaccessible aux automobiles, on n’y pouvait accéder que par un chemin de croix trois fois centenaire et qui présentait plus de cent marches à escalader, mais en récompense de la peine qu’on avait prise, il offrait, de sa terrasse, un coup d’œil féerique sur les toits et les pignons de la ville aux tours nombreuses. En arrière, le panorama s’élargissait jusqu’à la chaîne glorieuse des Alpes (comme d’ailleurs jusqu’au Salzberg, près de Berchtesgaden, où un homme alors totalement inconnu du nom d’Adolph Hitler allait bientôt habiter, en face de chez moi). La maison elle-même était aussi romantique que peu commode. Pavillon de chasse d’un archevêque au XVIIe siècle, et adossé aux formidables murailles de la forteresse, elle s’était, à la fin du XVIIIe, augmentée d’une pièce à chaque aile ; une magnifique tapisserie et une boule peinte, qu’en 1607 l’empereur François avait tenue dans ses mains quand il jouait aux quilles dans le long corridor de cette maison qui était maintenant la nôtre, témoignaient, avec quelques parchemins relatifs aux divers droits seigneuriaux, d’un passé qu’on peut qualifier d’assez élégant.
Le fait que ce petit château – il produisait un effet assez pompeux par sa longue façade, mais il n’avait pas plus de neuf pièces, parce qu’il ne se développait pas en profondeur, – constituait une antique curiosité ravit plus tard extrêmement nos hôtes ; mais à cette époque, son origine historique nous donna de fâcheux ennuis. Nous trouvâmes notre demeure dans un état qui la rendait presque inhabitable. La pluie s’égouttait allègrement dans les chambres, après chaque chute de neige les corridors étaient transformés en flaques, et une bonne réparation du toit était impossible, car les charpentiers n’avaient pas de bois pour les chevrons, les ferblantiers pas de plomb pour les chéneaux ; les fentes les plus grosses furent bouchées à grand-peine au moyen de carton goudronné, et quand une neige fraîche était tombée, il n’y avait que la ressource de grimper sur le toit pour enlever à la pelle, au bon moment, cette charge dangereuse. Le téléphone se montrait rebelle, parce qu’on avait remplacé le fil de cuivre par un fil de fer ; comme personne ne livrait rien, il nous fallait nous-mêmes porter jusqu’au sommet de la colline les menus objets dont nous avions besoin. Mais le pire était le froid, car il n’y avait pas de charbon dans toute la contrée, le bois du jardin était trop vert et sifflait comme un serpent au lieu de chauffer et crachait en craquant au lieu de brûler. Dans cette nécessité, nous utilisâmes la tourbe, qui donnait au moins un soupçon de chaleur, mais pendant trois mois j’ai écrit presque tous mes travaux au lit, les doigts bleuis par le froid ; et après avoir terminé une page, je les replongeais chaque fois sous la couverture pour les réchauffer. Mais il fallait encore défendre ce domicile inconfortable, car à la pénurie de vivres et de combustibles s’ajoutait encore, dans ces années catastrophiques, la pénurie des logements. Pendant quatre ans on n’avait rien bâti en Autriche, beaucoup de maisons étaient tombées en ruines, et voici que soudain refluait la foule innombrable des soldats démobilisés et des prisonniers de guerre sans abri, si bien qu’il fallait de toute nécessité loger une famille entière dans chaque chambre disponible. Quatre fois se présentèrent des commissions, mais nous avions déjà cédé spontanément deux chambres, et l’air inhospitalier et le froid qui régnaient dans notre maison et qui nous avaient d’abord été si hostiles, maintenant tournaient à notre avantage : personne ne voulait plus escalader les cent marches pour aller geler là-haut.
Chaque course dans la ville était alors un événement bouleversant ; pour la première fois je considérais les yeux jaunes et dangereux de la famine. Le pain noir s’émiettait et avait un goût de poix et de colle forte, le café était une décoction d’orge torréfié, la bière une eau jaune, le chocolat du sable coloré, les pommes de terre étaient gelées ; la plupart élevaient des lapins pour ne pas oublier complètement le goût de la viande, dans notre jardin un jeune garçon tirait des écureuils pour le repas dominical, et des chiens ou des chats bien nourris ne rentraient que rarement de promenades un peu longues. Ce qu’on offrait en guise d’étoffes était en réalité du papier apprêté, succédané d’un succédané ; les hommes se traînaient par la ville vêtus presque exclusivement de vieux uniformes, souvent russes, qu’ils avaient été quérir dans un dépôt ou un hôpital et dans lesquels étaient morts déjà bien des gens ; les pantalons confectionnés avec de vieux sacs n’étaient pas rares. Dans les rues, où les étalages paraissaient avoir été pillés, où le mortier s’effritait et tombait comme une teigne des maisons en ruines, où les gens, visiblement sous-alimentés, se traînaient péniblement pour se rendre à leur travail, chaque pas jetait le trouble dans votre âme. La situation alimentaire était meilleure à la campagne ; avec l’abaissement général du niveau moral, pas un paysan ne songeait à vendre son beurre, ses œufs, son lait aux prix maxima fixés par ordonnances. Il tenait caché dans ses greniers tout ce qu’il pouvait et attendait que des acheteurs se présentassent dans sa maison avec des offres plus avantageuses. Bientôt on vit naître une nouvelle profession, celle du « hamster[23] » ainsi qu’on l’appelait. Des hommes sans occupation chargeaient leur dos d’un ou deux sacs tyroliens et allaient trouver les paysans les uns après les autres, ils voyageaient même en chemin de fer jusqu’à des endroits de très bon rapport, afin d’amasser par des voies illégales toute sorte de vivres qu’ils détaillaient à la ville pour le quadruple ou le quintuple du prix qu’ils les avaient payés. Tout d’abord les paysans furent heureux de la quantité de papier monnaie qui neigeait dans leur maison en échange de leurs œufs et de leur beurre, et qu’ils accumulaient de leur côté. Mais dès qu’ils allaient à la ville avec leurs portefeuilles bien garnis, ils découvraient avec amertume que, tandis qu’ils n’avaient exigé que le quintuple pour leurs denrées, les prix de la faux, du marteau, du chaudron qu’ils voulaient acheter étaient vingt fois, cinquante fois plus élevés que ce qu’ils avaient escompté. Dès lors ils ne songèrent plus qu’à se procurer des objets manufacturés et exigèrent le paiement en nature, marchandise contre marchandise ; après que l’humanité, avec ses tranchées, avait déjà heureusement reculé jusqu’à l’âge des cavernes, elle abolissait aussi la convention millénaire de l’argent monnayé et retournait au système primitif du troc. Un commerce grotesque commença dans tout le pays. Les citadins emportaient chez les paysans tout ce dont ils pouvaient se passer, des vases de porcelaine de Chine et des tapis, des sabres et des carabines, des appareils photographiques et des livres, des lampes et des ornements ; c’est ainsi que quand on entrait dans une ferme de la région de Salzburg on pouvait y voir un bouddha indien au regard fixe ou une bibliothèque de style rococo qui se dressait dans un coin, avec des livres français reliés en cuir, dont leurs nouveaux propriétaires faisaient grand état et n’étaient pas peu fiers. « Cuir véritable ! La France ! » disaient-ils en se donnant des airs et gonflant leurs larges joues. De la substance, pas d’argent, tel fut le mot d’ordre. Beaucoup durent retirer l’alliance de leur doigt et la ceinture de cuir qui entourait leur corps, afin de pouvoir nourrir ce corps.
Finalement les autorités intervinrent pour stopper ce trafic clandestin, dont la pratique ne profitait qu’aux riches ; de province en province des cordons entiers furent disposés qui, circulant à bicyclette ou en chemin de fer, avaient mission de saisir les marchandises des « hamster » et de les remettre aux offices de ravitaillement des villes. Les « hamster » ripostèrent en organisant à la manière du Far West des transports nocturnes ou en corrompant les agents chargés de la surveillance et qui avaient eux-mêmes à la maison des enfants affamés ; on en vint souvent à de véritables combats au revolver et au couteau, dont ces gaillards, après quatre ans d’exercice sur le front, connaissaient aussi bien le maniement qu’ils savaient dérober leur fuite selon tous les principes de l’art militaire. De semaine en semaine, le chaos augmentait, la population s’excitait davantage. Car de jour en jour la dépréciation de la monnaie se faisait plus sensible. Les États voisins avaient remplacé les billets de banque austro-hongrois par les leurs propres et avaient plus ou moins imposé à la petite Autriche la charge principale de rembourser l’ancienne « couronne ». Le premier signe de la défiance que nourrissait la population fut la disparition de la monnaie métallique, car enfin un petit morceau de cuivre ou de nickel représentait toujours de la « substance », relativement au simple papier imprimé. L’État, il est vrai, fit rendre au maximum les presses à billets, afin de fabriquer le plus possible de cet argent artificiel, selon la recette de Méphistophélès, mais il ne parvint pas à suivre le mouvement de l’inflation ; c’est ainsi que chaque ville, petite ou grande, et finalement chaque village se mit à imprimer son propre « argent de secours », qui était refusé déjà dans le village voisin et qui, plus tard, quand on eut bien reconnu qu’il était sans valeur, était le plus souvent jeté tout simplement. Un économiste qui saurait décrire d’une manière vivante toutes ces phases de l’inflation en Autriche d’abord, puis en Allemagne serait, à mon avis, plus captivant que n’importe quel romancier, car le chaos revêtit des formes de plus en plus fantastiques. Bientôt plus personne ne sut ce que coûtait un objet. Les prix faisaient des bonds tout à fait arbitraires ; une boîte d’allumettes coûtait, dans un magasin qui en avait fait monter le prix au bon moment, vingt fois plus que dans un autre, où un brave homme vendait encore naïvement sa marchandise au prix de la veille ; en récompense de son honnêteté, son magasin se vidait en une heure, car on se le disait, chacun courait et achetait ce qui était à vendre, qu’il en eût besoin ou non. Même un poisson d’or ou un vieux télescope était encore de la « substance », et tout le monde voulait de la substance au lieu de papier. Cette situation fausse produisit ses effets les plus grotesques dans la question des loyers : le gouvernement, pour protéger les locataires (qui représentaient la grande masse), au détriment des propriétaires, avait interdit toute augmentation. Il se trouva bientôt qu’en Autriche le loyer annuel d’un appartement moyen coûta moins au locataire qu’un seul repas ; toute l’Autriche a en quelque sorte été logée gratuitement pendant cinq ou dix années (car plus tard aussi toute résiliation fut interdite). Dans ce chaos insensé, la situation se faisait de semaine en semaine plus absurde et immorale. Qui avait fait des économies pendant quarante ans et de plus avait patriotiquement placé son argent dans les emprunts de guerre, était réduit à la mendicité. Qui avait contracté des dettes en était déchargé. Qui s’en tenait correctement à la répartition des vivres mourait de faim ; seul celui qui l’éludait effrontément mangeait son soûl. Qui savait corrompre faisait de bonnes affaires ; qui spéculait profitait. Qui vendait, en se réglant sur le prix d’achat était volé ; qui calculait soigneusement était écorché. Il n’y avait point d’étalon, point de valeur fixe dans cet écoulement et cette évaporation de l’argent ; il n’y avait plus qu’une seule vertu, qui consistait à être adroit, souple, sans scrupules et à sauter sur la croupe du cheval emporté, au lieu de se faire piétiner par lui.
À cela s’ajoutait que durant cette dépression des valeurs non seulement les gens avaient perdu toute mesure en Autriche, mais que bien des étrangers avaient reconnu que chez nous il était fort avantageux de pêcher en eau trouble. Les seules valeurs demeurées stables dans le pays, au cours de l’inflation, – qui dura trois ans et se précipita dans un rythme de plus en plus rapide, – c’étaient les monnaies étrangères. Comme les couronnes autrichiennes fondaient entre les doigts comme gélatine, chacun voulait des francs suisses, des dollars américains, et une foule considérable d’étrangers exploitaient cette conjoncture pour dévorer le cadavre palpitant de la couronne autrichienne. On « découvrait » l’Autriche, qui connut une néfaste « saison d’étrangers ». Tous les hôtels de Vienne étaient pleins de ces vautours ; ils achetaient tout, depuis la brosse à dents jusqu’au domaine rural, ils vidaient les collections des particuliers et les magasins d’antiquités, avant que les propriétaires, dans leur détresse, soupçonnassent à quel point ils étaient dépouillés et volés. De petits portiers d’hôtel venus de Suisse, des sténo-dactylographes de Hollande habitaient les appartements princiers des hôtels du Ring. Si incroyable que paraisse le fait, je puis le certifier, parce que j’en ai été le témoin, le célèbre et luxueux Hôtel de l’Europe de Salzburg a été loué pour un temps prolongé à des chômeurs anglais qui, grâce aux subsides que l’Angleterre accordait généreusement aux sans travail, vivaient ici à meilleur compte que chez eux dans leurs bouges. Tout ce qui ne tenait pas à fer et à clou disparaissait ; peu à peu se répandit toujours plus au loin le bruit qu’on pouvait en Autriche vivre et acheter à vil prix. De nouveaux hôtes rapaces venaient de Suède, de France ; à Vienne, dans les rues du centre, on entendait parler l’italien, le français, le turc et le roumain plus que l’allemand. Même l’Allemagne, où l’inflation progressa d’abord beaucoup plus lentement, – il est vrai que c’est pour atteindre ensuite un plafond qui était un million de fois plus élevé que le nôtre, – l’Allemagne utilisait son mark contre la couronne qui se dissolvait. La ville frontière de Salzburg m’offrait la meilleure occasion d’observer ces expéditions de pillage quotidiennes. Par centaines et par milliers, les Bavarois venaient des villes et des villages voisins et se répandaient à travers la petite ville. Ils se faisaient confectionner leurs vêtements, réparer leurs autos, ils se rendaient dans les pharmacies et chez le médecin, de grandes maisons de Munich expédiaient d’Autriche leurs lettres et leurs télégrammes à destination de l’étranger, afin de profiter de la différence de port. Finalement, à l’instigation du gouvernement allemand, on établit une surveillance à la frontière pour empêcher que tous les objets de première nécessité, au lieu d’être achetés dans les magasins du pays, le fussent à Salzburg, où ils étaient moins chers et où, en échange d’un mark, on obtenait soixante-dix couronnes autrichiennes, – et toute marchandise provenant de l’Autriche fut énergiquement confisquée à la douane. Un article, cependant, demeurait libre et ne pouvait être saisi, la bière qu’on avait absorbée. Et les buveurs de bière bavarois calculaient tous les jours en consultant l’indice des cours si, dans la région de Salzburg, ils pourraient, avec la dépréciation de la couronne, boire cinq ou six, ou dix litres pour le prix qu’ils payaient chez eux un litre. On ne pouvait pas imaginer de tentation plus alléchante, et ainsi des bandes d’habitants des localités voisines de Freilassing et de Reichenhall passaient la frontière avec femmes et enfants pour s’accorder le luxe d’ingurgiter autant de bière que leur verre en pouvait contenir. Chaque soir, la gare offrait un véritable pandémonium de hordes d’ivrognes braillant, rotant, crachant ; plusieurs d’entre eux, qui s’étaient par trop remplis, étaient amenés jusqu’aux wagons dans des camions qui servaient ordinairement au transport des bagages, et le train retentissant de cris et de chants bachiques repartait vers leur pays. Sans doute, ils ne se doutaient pas, ces joyeux Bavarois, qu’une revanche terrible les menaçait. Car lorsque la couronne se stabilisa et que le mark tomba dans des proportions astronomiques, ce furent les Autrichiens qui partirent de la même gare pour aller s’enivrer en face à bon marché, et le même spectacle se reproduisit pour la seconde fois, cette fois en sens inverse. Cette guerre de la bière au cours des deux inflations est un de mes souvenirs les plus singuliers, parce qu’avec son caractère pittoresque et grotesque, il fait voir en petit, mais d’une manière très éloquente tout l’esprit d’égarement qui sévissait durant ces années.
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Le plus étrange est qu’avec la meilleure volonté du monde, je ne parviens plus à me souvenir aujourd’hui de la manière dont nous avons gouverné notre maison au cours de ces années, et où chacun en Autriche pouvait se procurer sans cesse les milliers et les dizaines de milliers de couronnes, et plus tard en Allemagne, les millions que l’on dépensait chaque jour pour vivre tant bien que mal. Mais le mystérieux, c’est qu’on les avait. On s’accoutumait, on s’adaptait au chaos. Logiquement, un étranger qui n’a pas vécu cette époque doit se représenter que dans un temps où un œuf coûtait en Autriche autant qu’une automobile de luxe avant la guerre et plus tard en Allemagne un milliard de marks, – qui aurait permis d’acheter autrefois toutes les maisons du Grand-Berlin, – les femmes échevelées couraient comme folles par les rues, que les magasins étaient déserts, parce que personne ne pouvait plus rien acheter et qu’avant tout les théâtres et les lieux de plaisir étaient complètement vides. Mais si surprenant que cela paraisse, c’est exactement le contraire qui se produisit. La volonté d’assurer la continuité de la vie était plus forte que l’instabilité de la monnaie. En plein chaos financier, la vie quotidienne se poursuivait presque sans trouble. Les situations individuelles se modifiaient profondément, des riches s’appauvrissaient, parce que l’argent placé dans les banques ou en obligations de l’État se fondait. Mais le volant continuait de tourner sur le même rythme, sans se soucier du sort des particuliers, rien ne s’arrêtait ; le boulanger faisait cuire son pain, le cordonnier confectionnait ses chaussures, l’écrivain composait ses livres, le paysan cultivait la terre, les trains circulaient régulièrement, chaque matin le journal était déposé devant la porte à l’heure habituelle, et les lieux de divertissement, les bars, les théâtres étaient bondés. Mais justement par le fait de cette circonstance imprévue, que la valeur qui avait été la plus stable, que l’argent se dépréciait tous les jours, les hommes en venaient à estimer d’autant plus les vraies valeurs de la vie, le travail, l’amour, l’amitié, l’art et la nature, et tout le peuple vivait en pleine catastrophe avec plus d’intensité que jamais ; les garçons et les filles s’en allaient dans les montagnes et en revenaient brunis par le soleil, les bals publics faisaient entendre leur musique jusqu’à une heure avancée de la nuit, partout on fondait de nouvelles maisons de commerce et de nouvelles fabriques ; je ne crois pas que moi-même aie jamais vécu et travaillé plus intensément qu’au cours de ces années. Ce qui, avant la guerre, nous avait paru important devenait plus important encore ; jamais en Autriche nous n’avons aimé l’art davantage que durant ces années du chaos, car, voyant que l’argent nous trahissait, nous sentions que seul ce qu’il y avait en nous d’éternel était véritablement constant.
Jamais je n’oublierai par exemple, une représentation à l’opéra dans ces jours d’extrême détresse. On allait à tâtons par des rues à demi plongées dans l’obscurité, car l’éclairage devait être restreint par suite du manque de charbon, on payait sa place de galerie avec une liasse de billets de banque qui aurait suffi autrefois à louer une loge pour toute l’année, on ne retirait pas son pardessus, parce que la salle n’était pas chauffée et l’on se serrait contre son voisin pour avoir plus chaud ; et que cette salle était triste et grise, qui avait resplendi d’uniformes et de toilettes coûteuses ! Personne ne savait s’il serait possible de poursuivre les représentations la semaine prochaine, au cas où l’avilissement de la monnaie durerait encore, où les envois de charbon viendraient une semaine à manquer ; tout semblait doublement désespéré dans cette maison du luxe et de la splendeur impériale. Les musiciens de la Philharmonique étaient à leurs pupitres, ombres grises, eux aussi, dans leurs vieux fracs râpés, amaigris et épuisés par toutes les privations, et nous étions nous-mêmes comme des spectres dans cette maison devenue spectrale. Mais le chef d’orchestre levait son bâton, le rideau s’écartait, et c’était plus merveilleux que jamais. Chaque chanteur, chaque musicien donnait toute sa mesure, car tous sentaient que c’était peut-être la dernière fois qu’ils se produisaient dans cette maison aimée. Et nous écoutions de toutes nos oreilles, car c’était peut-être pour la dernière fois. C’est ainsi que nous vivions tous, des milliers, des centaines de milliers ; chacun donnait de toute sa force durant ces semaines, et ces mois, et ces années qu’un empan séparait de la ruine. Jamais je n’ai éprouvé aussi puissante dans un peuple et en moi-même la volonté de vivre qu’alors qu’il y allait du tout : de l’existence, de la survie.
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Et cependant, et malgré tout : je serais embarrassé d’expliquer comment la pauvre et malheureuse Autriche dépouillée a pu alors se conserver. À droite, en Bavière, s’était établie la république représentative communiste, à gauche, la Hongrie était devenue bolchéviste sous Bela Kun ; encore aujourd’hui il m’est incompréhensible que la révolution n’ait pas gagné l’Autriche. Les matières explosives ne manquaient vraiment pas. Dans les rues, les soldats revenus du front erraient à demi morts de faim dans leurs vêtements déchirés et considéraient avec amertume le luxe éhonté des profiteurs de la guerre et de l’inflation, dans les casernes, un bataillon de la « garde rouge » était prêt à tirer, et il n’y avait aucune contre-organisation. Deux cents hommes déterminés auraient pu alors se rendre maîtres de Vienne et de toute l’Autriche. Mais il ne se produisit rien de sérieux. Une seule fois un groupe indiscipliné chercha à provoquer une échauffourée, qui fut matée sans peine par cinq, ou six douzaines de policiers armés. Ainsi le miracle devint réalité : ce pays séparé de ses sources d’énergie, de ses fabriques, de ses mines de charbon, de ses champs de colza, ce pays dépouillé avec sa monnaie de papier qui s’effondrait à la vitesse d’une avalanche, se maintenait, s’affirmait, – peut-être grâce à sa faiblesse même, parce que les hommes étaient trop épuisés, trop affamés pour combattre encore pour une cause, mais peut-être aussi grâce à sa force la plus secrète et la plus typiquement autrichienne : son esprit inné de conciliation. Car les deux partis les plus puissants, le social-démocrate et le chrétien-social s’unirent dans ces heures difficiles, malgré leurs divergences profondes, pour former un gouvernement commun. Chacun fit à l’autre des concessions pour éviter une catastrophe, qui aurait pu entraîner après elle toute l’Europe. Seulement les rapports commencèrent à s’ordonner, à se consolider, et à notre propre étonnement se produisit l’incroyable : cet État mutilé continua d’exister et manifesta plus tard la volonté de défendre son indépendance, quand Hitler survint pour arracher son âme à ce peuple fidèle, prêt à tous les sacrifices et d’un admirable courage parmi les privations.
Mais ce n’est qu’extérieurement et dans le sens politique, que le bouleversement radical fut évité ; intérieurement s’accomplissait une formidable révolution durant ces années d’après-guerre. Quelque chose avait succombé avec les armées : la foi en l’infaillibilité des autorités, dans laquelle notre jeunesse avait été élevée avec un excès d’humilité. Mais les Allemands pouvaient-ils encore admirer leur empereur, qui avait juré de lutter « jusqu’au dernier souffle des hommes et des chevaux », et qui avait passé la frontière de nuit et par le brouillard, ou leurs chefs d’armées, leurs hommes politiques ou leurs poètes, qui, sans trêve, avaient fait rimer gloire et victoire, effort et mort ? Maintenant que la fumée de la poudre se dissipait sur le pays, les destructions que la guerre avait provoquées paraissaient dans toute leur horreur. Comment une loi morale pouvait-elle encore passer pour sacrée, qui avait autorisé pendant quatre ans le meurtre et le vol à main armée sous les noms d’héroïsme et de réquisition ? Comment un peuple pouvait-il croire aux promesses de l’État, qui avait annulé toutes les obligations qui lui étaient incommodes à l’égard du citoyen ? Et maintenant ces mêmes hommes, cette même clique des vieux, de ceux qu’on disait expérimentés, avaient encore surpassé la folie de la guerre par le bousillage de leur paix. Tous savent aujourd’hui, – et un petit nombre d’entre nous le savaient déjà alors, – que cette paix avait été l’une des plus grandes, sinon la plus grande possibilité morale de l’histoire. Wilson l’avait reconnue. Dans une vaste vision, il avait tracé le plan d’une entente véritable et durable. Mais les vieux généraux, les vieux hommes d’État, les vieux intérêts avaient déchiré et mis en pièces, réduit à des chiffons de papier sans valeur cette grande conception. La promesse sacrée, faite à des millions d’hommes, que cette guerre serait la dernière, cette promesse, qui, elle seule, a fait engager leurs dernières forces aux soldais déjà à demi déçus, à demi épuisés et désespérés, fut cyniquement sacrifiée aux intérêts des fabricants de munitions et à la fureur de jouer des politiques, lesquels surent sauver triomphalement, devant l’exigence sage et humaine de Wilson, leur fatale tactique des conventions secrètes et des délibérations derrière des portes closes. Pour autant qu’il avait les yeux ouverts, le monde s’apercevait qu’il était trompé. Trompées les mères qui avaient sacrifié leurs enfants, trompés les soldats qui rentraient en mendiants, trompés tous ceux qui, par patriotisme, avaient souscrit des parts de l’emprunt de guerre, trompés tous ceux qui avaient accordé leur confiance à une promesse de l’État, trompés nous tous, qui avions rêvé un monde nouveau et mieux réglé et qui constations maintenant que l’ancienne partie, où notre existence, notre bonheur, notre temps, notre avoir avaient servi d’enjeux, était reprise par les mêmes ou par de nouveaux hasardeurs. Quoi d’étonnant que toute une jeune génération ne considérât qu’avec amertume et mépris ses pères, qui s’étaient d’abord laissé enlever la victoire et ensuite la paix ! Qui avaient mal fait toutes choses, qui n’avaient rien prévu et en tout fait de faux calculs ? N’était-il pas compréhensible que toute forme du respect disparût dans la nouvelle génération ? Toute une neuve jeunesse ne croyait plus aux parents, aux politiques, aux maîtres ; chaque ordonnance, chaque proclamation de l’État était lue d’un œil méfiant. D’un coup la génération d’après-guerre s’émancipait brutalement de tout ce qui avait passé pour valable et tournait le dos à toute tradition, résolue à prendre elle-même en mains sa destinée, en s’éloignant de tout le passé et se jetant d’un grand élan vers l’avenir ; avec elle devait commencer un monde absolument nouveau, un tout autre ordre, dans tous les domaines de la vie ; et, bien entendu, tout cela débuta par de violentes exagérations : tous ceux ou tout ce qui n’était pas du même âge qu’elle passait pour périmé. Au lieu de voyager comme autrefois avec leurs parents, des enfants d’onze ou douze ans s’en allaient jusqu’en Italie ou à la Mer du Nord avec des bandes organisées et parfaitement dessalées de « Wandervögel[24] ». Dans les écoles, on constituait, sur le modèle russe, des comités de classe qui surveillaient les professeurs, le « plan d’études » était aboli, car les enfants ne devaient et ne voulaient apprendre que ce qu’il leur plaisait. On se révoltait contre toutes les formes valables par le seul goût de la révolte, même contre le vœu de la nature, contre l’éternelle polarité des sexes. Les filles se faisaient couper les cheveux, et de si près qu’avec leurs têtes de garçonnets, on ne pouvait les distinguer des vrais garçons ; les jeunes hommes, de leur côté, se rasaient la barbe, pour paraître plus féminins, l’homosexualité et les mœurs lesbiennes furent la grande mode, non pas par un penchant inné, mais par esprit de protestation contre les formes traditionnelles, les formes légales et normales de l’amour. Chaque expression de la vie s’efforçait de s’affirmer d’une manière provocante, radicale et révolutionnaire, naturellement l’art comme les autres. La nouvelle peinture déclarait périmé tout ce qu’avaient fait Rembrandt, Holbein et Vélasquez, et entreprit les plus folles expériences cubistes et surréalistes. Partout on proscrivait l’élément intelligible, la mélodie en musique, la ressemblance dans un portrait, la clarté de la langue. Les articles « le, la, les » furent supprimés, la construction de la phrase mise cul par-dessus tête, on écrivait « escarpé » et « abrupt », en style télégraphique, avec de fougueuses interjections ; au demeurant toute littérature qui n’était pas « d’action », c’est-à-dire qui ne consistait pas en théories politiques, était vouée à la poubelle. La musique cherchait obstinément une tonalité nouvelle et partageait les mesures ; l’architecture tournait vers l’extérieur l’intérieur des maisons, dans les salles de danse, la valse disparut devant des figures cubaines et noires, la mode, découvrant de plus en plus les nudités, inventait sans cesse de nouvelles absurdités, au théâtre, on jouait Hamlet en frac et l’on faisait des essais de dramatique explosive. Dans tous les domaines s’ouvrait une époque d’expérimentations des plus téméraires et l’on prétendait, d’un seul bond fougueux, dépasser tout ce qui avait été fait, enfanté et produit ; plus un homme était jeune, moins il avait appris, plus il était bienvenu par le seul fait qu’il ne se rattachait à aucune tradition ; – enfin la grande vengeance de la jeunesse se déchaînait triomphalement contre le monde de nos parents. Mais au milieu de ce carnaval sauvage, rien ne m’offrit un spectacle plus tragi-comique que de voir combien d’intellectuels de l’ancienne génération, dans leur crainte panique d’être dépassés et de paraître « inactuels », se barbouillaient, avec une hâte désespérée, d’une sauvagerie factice et cherchaient à suivre le mouvement d’un pas lourd et boiteux jusque dans les chemins les plus manifestement aberrants. D’honnêtes et braves barbons d’académie recouvraient leurs anciennes « natures mortes », devenues invendables, d’hexaèdres et de cubes symboliques, parce que les jeunes conservateurs (partout on cherchait maintenant des jeunes ou mieux encore les plus jeunes) décrochaient dans les galeries tous les autres tableaux comme trop « classiques » et les mettaient au dépôt. Des écrivains, qui pendant des dizaines d’années avaient écrit un allemand clair et rond, hachaient docilement leurs phrases et renchérissaient sur l’« activisme », de confortables conseillers privés prussiens faisaient des cours sur Karl Marx, de vieilles ballerines d’opéra aux trois quarts nues dansaient avec d’« abruptes » dislocations l’Appassionnata de Beethoven ou La Nuit transfigurée de Schönberg. Partout les vieux, désemparés, couraient après la dernière mode ; on n’eut soudain plus qu’une seule ambition, celle d’être « jeune » et d’inventer promptement, après celle qui, hier encore, avait été actuelle, une tendance encore plus actuelle, plus radicale et plus inouïe.
Quelle époque sauvage, anarchique, invraisemblable que ces années où, avec la dévaluation de la monnaie, toutes les autres valeurs se mettaient à glisser en Autriche et en Allemagne ! Une époque d’extase enthousiaste et de vilain charlatanisme, un mélange unique d’impatience et de fanatisme. C’était l’âge d’or de tout ce qui était extravagant et incontrôlable : la théosophie, l’occultisme, le spiritisme, le somnambulisme, l’anthroposophie, la chiromancie, la graphologie, le yogisme hindou et le mysticisme paracelsien. Tout ce qui promettait des transes qu’on n’avait pas encore éprouvées, toute espèce de stupéfiants, la morphine, la cocaïne et l’héroïne, étaient d’un débit rapide, au théâtre l’inceste et le parricide, dans la politique le communisme et le fascisme étaient les seuls thèmes extrêmes qu’on accueillît favorablement ; en revanche on proscrivait sans appel tout ce qui était normal et mesuré. Mais je ne voudrais pas qu’il eût manqué à ma propre expérience, ce temps chaotique, ni qu’il eût manqué au développement de l’art. Poussant orgiastiquement de l’avant dans son premier essor, comme toute révolution spirituelle, il a purifié l’air de tous les miasmes traditionnels, il a servi de décharge aux tensions de plusieurs années, et malgré tout, de ses expériences audacieuses il est resté des impulsions fécondes. Bien que nous fussions déconcertés par tant d’excès, nous ne nous sentions pas le droit de les condamner et de les repousser dédaigneusement, car, au fond, cette nouvelle jeunesse cherchait à réparer – encore qu’avec trop d’impétuosité, trop d’impatience, – ce que notre génération avait manqué par trop de prudence et d’isolement. Tout au fond, son instinct ne se trompait pas, qui lui enseignait que le temps de l’après-guerre devait être autre que celui de l’avant-guerre ; et un temps nouveau, un monde meilleur, – nous, les aînés, ne l’aurions-nous pas souhaité tout de même avant la guerre et pendant la guerre ? Sans doute après la guerre aussi, nous, les aînés, avions une fois de plus attesté notre incapacité d’opposer à temps une organisation supranationale à la dangereuse restauration du monde sur le plan de la politique. Déjà pendant les pourparlers de paix, Henri Barbusse, à qui son roman, Le Feu, avait assuré une situation mondiale, avait tenté, il est vrai, de provoquer une union de tous les intellectuels européens dans le sens d’une réconciliation. Ce groupe devait s’appeler Clarté, – celui des hommes à l’esprit clair, – et devait unir les écrivains et les artistes de toutes les nations par un engagement solennel de s’opposer à l’avenir à toute excitation des peuples. Barbusse m’avait confié, à moi et à René Schickele, la direction du groupe allemand, et par là même, la partie la plus difficile de la tâche, car en Allemagne brûlait encore l’amertume qu’avait excitée le traité de Versailles. Il y avait peu d’apparences que l’on pût gagner des Allemands d’un rang élevé à la cause de l’internationalisme, tant que la Rhénanie, la Sarre et la tête du pont de Mayence étaient encore occupées par des troupes étrangères. Cependant on aurait peut-être réussi à créer une organisation telle que plus tard Galsworthy la réalisa avec son P.E.N. Club, si Barbusse ne nous avait pas fait faux bond. Très malencontreusement, un voyage en Russie, où l’enthousiasme des grandes masses s’était déchaîné autour de sa personne, l’avait amené à la conviction que des États bourgeois et des démocraties étaient incapables de faire naître une véritable fraternité des peuples et qu’une fraternité universelle n’était concevable que dans le communisme. Insensiblement il chercha à faire de Clarté un instrument de la lutte des classes, mais nous nous refusâmes à un glissement vers l’extrême gauche, qui aurait fatalement affaibli nos rangs. C’est ainsi que ce projet, considérable en lui-même, s’écroula prématurément. Une fois de plus nous avions échoué dans notre lutte pour la liberté de l’esprit par un trop grand amour de notre propre liberté et de notre propre indépendance.
Il ne restait qu’un parti à prendre : travailler à son œuvre dans le silence et la retraite. Pour les expressionnistes et – si je puis m’exprimer ainsi – les excessionnistes, j’avais déjà passé, avec mes trente-six ans, dans la génération ancienne et en somme défunte, parce que je me refusais à m’adapter à eux en les singeant. Mes travaux antérieurs ne me plaisaient plus à moi-même, je ne rééditai aucun des livres de mon époque « esthétique ». Il s’agissait de recommencer et d’attendre que le flot impatient de tous ces « ismes » reculât, et mon manque total d’ambition personnelle servit très bien ma volonté de me résigner. Je commençai la grande série des Architectes du Monde, dans la conviction qu’ils m’occuperaient pendant des années, j’écrivis des nouvelles comme Amok et Lettre d’un inconnu, tout cela en toute sérénité et sans ombre d’« activisme ». Le pays, le monde qui m’entouraient revenaient peu à peu à l’ordre, ainsi je ne pouvais plus hésiter ; le temps était passé où je pouvais me flatter que tout ce que j’entreprenais n’était que provisoire. J’avais atteint le milieu de ma vie, l’âge des simples promesses était révolu ; il s’agissait maintenant de justifier les espoirs qu’on avait pu fonder sur moi, de m’affirmer ou de renoncer définitivement.
Durant les trois années 1919, 1920 et 1921, les plus dures de l’après-guerre en Autriche, j’avais vécu enterré à Salzburg, ayant renoncé à l’espoir de jamais revoir le monde. La débâcle après la guerre, la haine qui sévissait à l’étranger contre tous les Allemands et ceux qui écrivaient en langue allemande, la dévaluation de notre monnaie étaient si catastrophiques qu’on s’était résigné d’avance à demeurer fixé dans la sphère étroite de sa patrie. Mais tout s’était amélioré. On mangeait de nouveau à sa faim. On s’asseyait à sa table de travail sans être importuné. On n’avait pas pillé, il n’y avait pas eu de révolution. On vivait, on éprouvait ses forces. Ne fallait-il pas une fois encore expérimenter les joies de ses jeunes années et s’en aller au loin ?
On ne pouvait songer encore à de longs voyages. Mais l’Italie était tout près, à huit ou dix heures. Fallait-il s’y risquer ? En qualité d’Autrichien, on passait là-bas pour l’« ennemi héréditaire », bien qu’on n’en eût jamais éprouvé les sentiments. Fallait-il s’exposer à être repoussé sans aménité, à croiser sans s’arrêter d’anciens amis, afin de ne les pas mettre dans une situation pénible ? Enfin je m’y risquai et passai la frontière un jour, à l’heure de midi.
Le soir j’arrivai à Vérone et me rendis dans un hôtel. On me remit le bulletin individuel, je m’y inscrivis ; le portier relut la feuille et s’étonna, quand, sous la rubrique nationalité, il lut le mot Austriaco. « Lei è Austriaco ? » me demanda-t-il. Va-t-il me montrer la porte ? pensai-je. Mais quand je lui répondis affirmativement, il fut bien près de pousser un cri de joie : « Ah, che piacere ! Finalmente ! » Ce fut la première parole d’accueil et une nouvelle confirmation d’un sentiment que j’avais déjà éprouvé pendant la guerre, c’est que toute cette propagande de haine et d’excitation n’engendra qu’une fièvre passagère, et n’avait au fond jamais atteint les véritables masses de l’Europe. Un quart d’heure après, ce brave portier monta encore spontanément dans ma chambre pour s’assurer que je ne manquais de rien. Il loua avec enthousiasme mon italien, et nous nous séparâmes avec une cordiale poignée de main.
Le lendemain, j’étais à Milan ; je revis le Dôme, je flânai dans la Galleria. Il m’était bienfaisant de réentendre cette langue italienne si musicale et que j’aimais tant, de m’y retrouver si sûrement dans toutes les rues et de jouir de l’étranger comme de quelque chose de familier. En passant je vis sur la façade d’un grand bâtiment l’inscription « Corriere della Sera ». Soudain je m’avisai que mon vieil ami G. A. Borgese avait une situation de directeur à la rédaction, Borgese, en compagnie de qui j’avais passé à Berlin et à Vienne tant de soirées exaltantes avec le comte Keyserling et Benno Geiger. L’un des meilleurs et des plus enthousiastes écrivains de l’Italie, exerçant une influence extraordinaire sur la jeunesse, il avait nettement pris position contre l’Allemagne et l’Autriche pendant la guerre, encore qu’il eût traduit Werther et fût un fanatique de la philosophie allemande, et côte à côte avec Mussolini (dont il se sépara par la suite) il avait poussé à la guerre. Ç’avait été pour moi durant tout ce conflit un assez étrange sentiment que de savoir qu’un de mes vieux camarades était un interventionniste du camp adverse ; je n’en éprouvai que plus vivement le désir de voir un tel « ennemi ».
En tout cas, je ne voulais pas me laisser rebuter par la perspective d’être repoussé. Ainsi je laissai ma carte pour lui, avec l’adresse de mon hôtel. Mais je n’étais pas encore au bas de l’escalier que déjà quelqu’un se précipitait sur mes talons, le visage d’une vie intense rayonnant de joie – Borgese ; cinq minutes après, nous nous parlions aussi cordialement que par le passé, et peut-être plus cordialement encore. Lui aussi, la guerre l’avait instruit, et de l’une et de l’autre rive, nous nous étions plus rapprochés que jamais.
Partout les choses se passèrent de même. À Florence, mon vieil ami Albert Stringa, un peintre, se jeta sur moi dans la rue, et il me serra dans ses bras si violemment et si inopinément que ma femme, qui était avec moi, crut que cet inconnu barbu méditait un attentat contre ma personne. Tout était comme par le passé, je me trompe, plus cordial encore. Je respirai : la guerre était enterrée. La guerre était finie.
Mais elle n’était pas finie. Seulement nous ne le savions pas. Nous nous abusions tous dans notre bonne confiance et nous confondions nos propres dispositions avec celles du monde. Nous n’avions pas à rougir de cette erreur, car les politiques, les économistes, les banquiers ne se sont pas trompés moins que nous, eux qui, dans ces années-là, ont pris une conjoncture trompeuse pour la guérison et la lassitude pour la pacification. La lutte n’avait fait que se déplacer, passant du terrain national au social ; et dès les premiers jours, je fus témoin d’une scène dont je ne compris que plus tard la signification et la portée. Nous ne savions pas grand’chose en Autriche de la politique italienne, sinon qu’à la faveur de la déception qui avait suivi la guerre, des tendances socialistes et même bolchévistes très accusées s’étaient introduites dans la péninsule. Sur chaque muraille on pouvait lire, tracée au crayon ou à la craie, en caractères maladroits l’inscription : Viva Lenin. De plus l’on avait entendu dire que l’un des chefs socialistes, du nom de Mussolini, s’était détaché du parti pendant la guerre et avait formé un groupe opposé. Mais on ne prenait connaissance de tels renseignements qu’avec indifférence. Quelle importance pouvait bien avoir un aussi petit groupe ? Dans chaque pays, il y en avait ; dans les pays baltes marchaient des corps francs, en Rhénanie, en Bavière se formaient des groupes séparatistes, partout il y avait des démonstrations et des tentatives de révolte, qui étaient presque toujours étouffées. Mais personne ne songeait à considérer ces fascistes, qui, au lieu des chemises rouges des garibaldiens, en avaient revêtu des noires, comme un facteur essentiel dans le développement futur de l’Europe.
Mais à Venise, le mot prit soudain pour moi un sens et se chargea d’un contenu. Venant de Milan, je débarquais un après-midi dans ma chère ville des lagunes. Il n’y avait pas un porteur à la gare, pas une gondole en vue, les ouvriers et les employés du chemin de fer restaient là sans rien faire, les mains dans les poches par manière de démonstration. Comme j’emportais avec moi deux lourdes valises, je regardai autour de moi, cherchant de l’aide, et je demandai à un vieux monsieur où je pourrais trouver des porteurs. « Vous êtes venus un mauvais jour, me dit-il. Mais nous avons maintenant très souvent de pareilles journées. Il y a encore une grève générale. » Je ne savais pas pourquoi il y avait une grève et je ne m’en informai pas davantage. Nous y étions trop habitués en Autriche, où les socialistes usaient par trop souvent et pour leur malheur de ce moyen extrême, sans pour autant savoir ensuite l’exploiter utilement. Je portai donc péniblement mes valises un petit bout de chemin, jusqu’à ce qu’enfin, dans un canal écarté je visse un gondolier me faire un signe rapide et furtif : il embarqua mes deux valises. En une demi-heure, passant devant les poings tendus contre le briseur de grève, nous fûmes à mon hôtel. Selon ma vieille habitude, je m’en allai aussitôt à la place Saint-Marc. Elle me frappa par son abandon. Les rideaux de fer de la plupart des magasins étaient abaissés, il n’y avait personne dans les cafés. Seule une grande foule d’ouvriers se tenaient en groupes séparés sous les arcades et paraissaient attendre quelque chose. J’attendis avec eux. Et soudain la chose survint. D’une des rues latérales parut, marchant ou plutôt courant d’un pas cadencé et rapide, un groupe de jeunes gens bien disciplinés, qui chantaient, sur une mesure exercée, une chanson dont je ne connaissais pas le texte – plus tard je sus que c’était la Giovinezza. Et déjà, brandissant leurs cannes, ils avaient passé au pas de gymnastique, avant que la masse cent fois supérieure en nombre eût eu le temps de se jeter sur l’adversaire. Le passage intrépide et vraiment courageux de ce petit groupe organisé s’était fait si rapidement que les autres ne furent conscients de la provocation que lorsqu’ils ne pouvaient plus se saisir de l’adversaire. Ils se rassemblèrent alors avec rage, serrèrent les poings, mais il était trop tard. La petite troupe d’assaut ne pouvait plus être rattrapée.
Les impressions visuelles ont toujours quelque chose de convaincant. Pour la première fois, je savais maintenant que ce fascisme légendaire et que je connaissais à peine, était quelque chose de réel, quelque chose de très bien dirigé, et qu’il fanatisait en sa faveur des jeunes gens résolus et audacieux. Je ne pouvais plus approuver mes amis de Florence et de Rome, qui qualifiaient avec un haussement d’épaules ces jeunes gens de « bande mercenaire » et raillaient leur « Fra Diavolo ». Par curiosité, j’achetai quelques numéros du « Popolo d’Italia » et je sentis dans le style mordant, plastique, concis à la manière latine de Mussolini la même résolution que dans l’assaut de ces jeunes gens à la place Saint-Marc. Bien entendu je ne pouvais pas soupçonner les dimensions qu’allait prendre ce combat dès l’année suivante. Mais qu’un combat se préparait là et partout, et que notre paix n’était pas encore la paix, j’en étais conscient dès cette heure.
* * *
Ce fut pour moi le premier avertissement de ce fait que, sous sa surface apparemment pacifiée, notre Europe était pleine de dangereux courants souterrains. Le second ne se fit pas longtemps attendre. Je m’étais résolu, excité par le goût des voyages, à aller en été à Westerland, sur la côte allemande de la Mer du Nord. Un séjour en Allemagne avait alors pour un Autrichien quelque chose de réconfortant. Le mark s’était jusqu’alors tenu magnifiquement en comparaison de notre couronne dépréciée, la convalescence semblait rapide. Les trains arrivaient à l’heure, les hôtels étaient propres et bien tenus, partout, à droite et à gauche de la voie, des maisons neuves, de nouvelles fabriques, partout cet ordre impeccable et silencieux qu’on détestait dans l’avant-guerre et qu’on avait appris à estimer dans le chaos. Il y avait, il est vrai, dans l’air, une certaine tension, car tout le pays était dans l’attente : les congrès de Gênes et de Rapallo, les premiers auxquels l’Allemagne était admise avec les mêmes droits que les puissances ennemies d’antan, allaient-ils apporter l’allégement espéré des charges de la guerre ou, du moins, faire un geste timide de véritable entente ? Le président de ces délibérations si mémorables dans l’histoire de l’Europe n’était personne d’autre que mon vieil ami Rathenau. Son génial instinct d’organisation s’était magnifiquement affirmé déjà pendant la guerre ; dès la première heure, il avait reconnu le point le plus faible de l’économie allemande, où elle devait plus tard recevoir le coup mortel : l’approvisionnement en matières premières, et il avait au bon moment (ici encore devançant les temps) centralisé toute l’économie. Quand il s’agit, après la guerre, de trouver un homme qui fût l’égal des plus habiles et des plus expérimentés d’entre les adversaires et pût rencontrer ces diplomates en qualité de ministre allemand des Affaires étrangères, le choix tomba naturellement sur lui.
Je lui téléphonai à Berlin, après des hésitations. Comment importuner un homme alors qu’il façonnait le destin de son temps ? « Oui, c’est difficile, me dit-il au téléphone, je dois maintenant sacrifier à mon service l’amitié elle-même. » Mais, avec son art extraordinaire de mettre à profit chaque minute, il trouva aussitôt une possibilité de rencontre. Il avait à déposer quelques cartes de visites aux différentes ambassades, et comme il avait à faire une demi-heure d’automobile depuis le Grünewald, le plus simple était que je l’allasse trouver chez lui, et nous bavarderions ensuite, pendant cette demi-heure en auto. Réellement son pouvoir de concentration intellectuelle, sa facilité stupéfiante à passer d’un sujet à l’autre étaient si parfaits qu’il pouvait à chaque heure parler avec autant de précision et de profondeur, dans l’auto ou dans le train, que dans sa chambre. Je ne voulus pas manquer cette occasion, et je crois que lui aussi fut heureux de pouvoir s’exprimer librement avec un homme politiquement indépendant et qui était lié d’amitié avec lui depuis des années. Ce fut une longue conversation, et je puis témoigner que Rathenau, qui, personnellement, n’était pas exempt de vanité, n’avait pas assumé la place de ministre des Affaires étrangères d’un cœur léger, et moins encore avec avidité ou impatience. Il savait d’avance que sa tâche était encore insoluble et qu’en mettant les choses au mieux il remporterait un quart de succès, quelques concessions sans importance, mais qu’on ne pouvait pas encore espérer une paix véritable, une généreuse volonté d’entente. « Dans dix ans, peut-être, me disait-il, à supposer que les choses aillent mal pour tout le monde et non pas seulement pour nous. Il faut d’abord que la vieille génération soit proscrite de la diplomatie et que les généraux ne se dressent plus que statufiés sur les places publiques. » Il était pleinement conscient de sa double responsabilité, qui résultait de sa qualité de Juif. Rarement dans l’histoire un homme s’est mis avec autant de scepticisme et d’hésitations intérieures à une tâche dont il savait que ce n’était pas lui, mais le temps seul qui pourrait l’accomplir, et il connaissait le danger personnel qu’elle comportait pour lui. Depuis le meurtre d’Erzberger, qui s’était chargé de signer l’armistice, mission désagréable devant laquelle Ludendorff s’était prudemment sauvé à l’étranger, il ne devait pas douter qu’un sort semblable l’attendait, lui aussi, comme pionnier d’une entente. Mais n’étant pas marié et sans enfants, et au fond terriblement solitaire, il ne croyait pas devoir craindre le danger ; et moi aussi je n’eus pas le courage de l’exhorter à la prudence. C’est un fait historique que Rathenau a accompli sa mission à Rapallo aussi excellement que le permettaient alors les circonstances. Son don éblouissant de profiter de chaque instant favorable, ses qualités d’homme du monde et son prestige personnel ne se sont jamais affirmés plus brillamment. Mais déjà les groupes étaient forts dans le pays, qui savaient qu’ils ne se rendraient populaires qu’en répétant sans cesse au peuple vaincu qu’il n’était pas vaincu du tout et que délibérer et céder quelque chose, c’était trahir la nation. Déjà les sociétés secrètes – fort mêlées d’homosexuels – étaient plus puissantes que ne le soupçonnaient les chefs de la République, qui, selon leur conception de la liberté, laissaient faire tous ceux qui voulaient pour toujours supprimer toute liberté en Allemagne.
Je pris congé de lui devant le ministère, sans soupçonner que c’était un congé définitif. Et plus tard je reconnus, sur les photographies, que la rue par laquelle nous avions passé ensemble était la même que celle où, peu de temps après, les meurtriers devaient guetter la même auto : ce ne fut en somme qu’un hasard, si je ne fus pas témoin de cette fatale scène historique. Ainsi je pus me représenter d’une manière plus sensible encore et avec plus d’émotion l’épisode tragique qui marqua le début du malheur de l’Allemagne, du malheur de l’Europe.
Ce jour-là, j’étais déjà à Westerland, des centaines de baigneurs s’ébrouaient joyeusement sur la plage. De nouveau un orchestre jouait devant des gens sans souci, comme au jour où fut annoncé l’assassinat de François-Ferdinand, quand, pareils à des pétrels blancs, les crieurs de journaux galopèrent sur la promenade : « Walter Rathenau assassiné ! » Il y eut une panique et elle ébranla tout l’empire. Le mark tomba d’un coup et il n’y eut plus de trêve jusqu’à ce que fût atteint le chiffre fantastique et fou des milliards. C’est alors que commença le vrai sabbat de l’inflation, au regard de laquelle la nôtre, en Autriche, avec sa proportion déjà assez absurde de 1 : 19000 n’était qu’un misérable jeu d’enfant. Il faudrait un livre pour la raconter avec ses particularités, ses circonstances incroyables, et ce livre ferait sur les hommes d’aujourd’hui l’impression d’un conte de fées. J’ai vécu des journées où je payais le matin cinquante mille marks pour un journal et le soir cent mille ; celui qui avait de l’argent étranger à changer répartissait le change entre les diverses heures du jour, car à quatre heures il recevait un multiple de ce qu’il aurait obtenu soixante minutes auparavant. J’envoyais, par exemple, à mon éditeur un manuscrit auquel j’avais travaillé une année et croyais bien prendre mes sûretés en exigeant qu’il me payât d’avance mes droits pour dix mille exemplaires vendus ; quand le chèque me parvenait, il suffisait à peine à couvrir les frais d’expédition du paquet que j’avais consigné une semaine auparavant ; on payait des millions dans les tramways, il fallait des camions pour transporter le papier-monnaie de la Reichsbank dans les diverses banques et quinze jours après, on trouvait des billets de cent mille marks dans le ruisseau : un mendiant les avait jetés avec dédain ; un lacet de soulier coûtait plus cher que précédemment un soulier, et ce n’est rien dire, plus cher en vérité qu’un magasin luxueux avec deux mille paires de chaussures, une vitre à remplacer plus que précédemment toute la maison, un livre plus que l’imprimerie avec ses centaines de machines. Pour cent dollars on pouvait acheter par files des maisons de six étages au Kurfürstendamm, des fabriques évaluées en devises étrangères ne coûtaient pas plus que naguère une brouette. Des adolescents qui avaient trouvé une caisse de savon oubliée dans le port roulaient pendant des mois en auto et vivaient comme des princes en vendant chaque jour un morceau, tandis que leurs parents, qui avaient été des gens riches, mendiaient leur pain. Des distributeurs fondaient des maisons de banque et spéculaient sur toutes les valeurs. Par-dessus eux tous se dressait, gigantesque, la figure de Stinnes, l’homme aux gains fabuleux. Élargissant son crédit en exploitant la chute du mark, il achetait tout ce qui pouvait s’acheter, des mines de charbon et des bateaux, des fabriques et des paquets d’actions, des châteaux et des domaines ruraux, et tout cela en réalité pour rien, parce que chaque montant, chaque dette se réduisait finalement à rien. Bientôt il eut sous sa main le quart de l’Allemagne, et la foule, qui dans ce pays s’enivre toujours d’un succès visible, l’applaudissait avec perversité comme un génie. Les chômeurs se traînaient par milliers dans les rues et ils montraient le poing aux mercantis et aux étrangers qui passaient dans leurs automobiles de luxe et qui achetaient toute une rue comme une boîte d’allumettes ; quiconque savait lire et écrire trafiquait et spéculait, gagnait de l’argent et avait, avec cela, la conviction que tous se trompaient mutuellement et étaient trompés à leur tour par une main cachée qui avait sciemment mis en scène ce chaos, afin de libérer l’État de ses dettes et de ses obligations. Je crois savoir assez bien mon histoire, mais à ma connaissance, elle n’a jamais produit une époque de petites maisons dans des proportions aussi gigantesques. Toutes les valeurs étaient altérées et non pas seulement dans les choses matérielles ; les ordonnances de l’État étaient bafouées, on n’avait de respect pour aucun principe moral, Berlin se transforma en une Babylone. Les bars, les beuglants et les débits d’eau-de-vie poussaient comme des champignons. Ce que nous avions vu en Autriche n’était qu’un modeste et timide prélude à ce sabbat, car les Allemands mettaient dans la perversion toute leur véhémence et leur esprit de système. Sur le Kurfürstendamm se promenaient des jeunes gens fardés avec des tailles artificielles, et non pas seulement des professionnels ; chaque lycéen voulait gagner quelque chose, et dans les bars obscurcis, on voyait des secrétaires d’État et de grands financiers caresser tendrement et sans la moindre honte des matelots ivres. Même la Rome de Suétone n’a pas connu des orgies comparables aux bals travestis de Berlin, où des centaines d’hommes en vêtements de femmes et de femmes en habits d’hommes dansaient sous les regards bienveillants de la police. Dans cette chute de toutes les valeurs, une sorte de délire saisit justement les cercles bourgeois jusqu’alors inébranlables dans leurs principes d’ordre. Les jeunes filles se vantaient outrageusement d’être perverses ; être soupçonnée d’avoir encore son pucelage à seize ans aurait passé alors pour une injure dans toutes les écoles de Berlin ; chacune voulait avoir ses aventures à raconter, et plus elles étaient exotiques, plus elles étaient prisées. Mais ce qu’il y avait de plus répugnant dans cet érotisme, c’est que tout y était abominablement faux. Au fond toute cette orgiastique allemande, qui éclata avec l’inflation n’était que fiévreuse singerie ; on voyait bien à leur mine que ces jeunes filles de bonnes familles bourgeoises auraient bien préféré porter de simples bandeaux plutôt que de se donner une tête d’homme aux cheveux bien appliqués, qu’elles auraient mieux aimé une tarte aux pommes avec de la crème fouettée que les violents alcools qu’elles s’ingurgitaient ; partout on ne pouvait méconnaître que cette surexcitation était insupportable à tout le peuple, que ce perpétuel étirage par les extenseurs de l’inflation lui brisait les nerfs, et que toute la nation harassée par la guerre ne soupirait qu’après l’ordre, le repos, qu’après un peu de sécurité et de confort bourgeois. Et en secret elle haïssait la république, non pas parce qu’elle aurait étouffé cette sauvage licence, mais au contraire parce qu’elle relâchait toutes les brides.
Quiconque a vécu ces mois apocalyptiques et en a été dégoûté et aigri sentait qu’il devait se produire un choc en retour, une terrible réaction. Et ceux-là mêmes qui avaient précipité le peuple allemand dans ce chaos attendaient à l’arrière-plan, et ricanaient, la montre en main : « Plus tout va mal dans le pays, mieux cela vaut pour nous. » Ils savaient que leur heure allait venir. La contre-révolution se cristallisait ouvertement autour de Ludendorff bien plus qu’autour d’Hitler, qui était encore sans pouvoir ; les officiers, auxquels on avait arraché les épaulettes, s’organisaient en sociétés secrètes, les petits bourgeois, qui se voyaient frustrés de leurs économies, se rapprochaient tout doucement et se tenaient prêts à obéir à n’importe quel mot d’ordre, pourvu qu’il leur promît le rétablissement de la discipline. Rien ne fut plus fatal à la république allemande que sa tentative idéaliste de laisser la liberté au peuple et même à ses ennemis. Car le peuple allemand, un peuple ami de l’ordre, ne savait que faire de sa liberté et tournait ses regards impatients vers ceux qui devaient la lui ravir.
* * *
Le jour où prit fin l’inflation allemande (1924) aurait pu être un tournant dans l’histoire. Quand, au coup de cloche, un milliard de marks frauduleusement enflés fut échangé contre un seul mark nouveau, une norme était établie. Et en réalité l’écume trouble, avec toute sa boue et sa fange, reflua bientôt, les bars, les débits d’alcool disparurent, les relations se refirent normales, chacun pouvait maintenant compter exactement ce qu’il avait gagné, ce qu’il avait perdu. La plupart, l’énorme masse avait perdu. Mais on en rendit responsables, non pas ceux qui avaient déchaîné la guerre, mais ceux qui, dans un esprit de sacrifice et sans qu’on leur en sût gré, avaient assumé la charge d’établir l’ordre nouveau. Il faut le rappeler sans cesse, rien n’a aigri, rien n’a rempli de haine le peuple allemand, rien ne l’a rendu mûr pour le régime d’Hitler comme l’inflation. Si meurtrière qu’ait été la guerre, elle a toujours procuré des jours de jubilation avec sonneries de cloches et fanfares de victoire. Et l’Allemagne, cette nation incurablement militariste, se sentait grandie dans son orgueil par les victoires temporaires, tandis qu’elle se trouvait salie, dupée et abaissée par l’inflation ; toute une génération n’a jamais oublié et n’a jamais pardonné ces années à la République allemande et elle a préféré rappeler ses bouchers. Mais cela était encore bien loin. Extérieurement la vilaine fantasmagorie semblait passée en 1924 comme une ronde de feux follets. On était de nouveau en plein jour, on voyait où on allait. Et déjà nous saluions, avec le retour de l’ordre, le début d’une durable tranquillité. Une fois de plus nous nous flattions que la guerre était surmontée, sots, incurables sots que nous étions et avions toujours été. Pourtant cette illusion trompeuse nous a accordé au moins dix ans de travail, d’espérance et même de sécurité.
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De notre point de vue d’aujourd’hui, ces dix petites années qui s’étendent de 1924 à 1933, de la fin de l’inflation allemande jusqu’à la prise du pouvoir par Hitler, représentent, malgré tout, une pause dans la succession des catastrophes dont notre génération a été le témoin et la victime depuis 1914. Non pas que cette époque eût manqué de tensions, d’agitations et de crises, – la crise économique de 1929 surtout, – mais durant cette décennie la paix semblait assurée en Europe, et c’était déjà beaucoup. On avait accueilli l’Allemagne avec tous les honneurs dans la Société des Nations, on avait favorisé, en souscrivant des emprunts, son redressement économique, – en réalité son réarmement secret, – l’Angleterre avait désarmé, en Italie Mussolini avait assumé la protection de l’Autriche. Le monde semblait vouloir se reconstruire. Paris, Vienne, Berlin, New-York, Rome, les villes des vainqueurs comme des vaincus, se faisaient plus belles que jamais, l’avion rendait les communications plus rapides, les prescriptions relatives aux passeports s’adoucissaient. Les fluctuations monétaires avaient cessé, on savait combien on gagnait, combien on pouvait dépenser, l’attention ne se portait pas aussi fiévreusement sur ces problèmes matériels. On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l’esprit. On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie. Ces dix années semblaient un moment de l’histoire universelle, comme si une vie normale allait être enfin accordée à notre génération éprouvée.
Dans ma vie personnelle ce qu’il y a de plus remarquable à signaler, c’est que dans ces années un hôte bienveillant vint dans ma maison et s’y établit, un hôte que je n’avais jamais attendu, – le succès. Il ne m’est naturellement pas très agréable de mentionner le succès extérieur de mes livres, et dans une situation normale, j’aurais évité d’y faire la plus fugitive allusion, qui aurait pu être interprétée comme de la suffisance ou de la vantardise. Mais j’ai un droit particulier et je suis même contraint de ne pas taire cette circonstance dans l’histoire de ma vie, car ce succès est devenu du passé révolu depuis sept ans, depuis l’arrivée d’Hitler. Des centaines de milliers et même des millions de mes livres qui avaient leur place assurée dans les librairies et dans d’innombrables maisons, on ne peut plus s’en procurer un seul en Allemagne ; qui en possède encore un exemplaire l’a soigneusement caché, et dans les bibliothèques publiques, ils demeurent enfouis dans ce qu’on appelle « l’armoire aux poisons », à l’usage du petit nombre de ceux qui veulent, munis d’une permission spéciale des autorités, les utiliser à des fins « scientifiques », – le plus souvent dans le dessein de m’outrager. Parmi mes lecteurs, parmi mes amis, qui m’écrivaient depuis longtemps, plus aucun ne se risque à mettre mon nom abhorré sur une enveloppe. Et ce n’est pas assez ; en France, en Italie, dans tous les pays qui se sont actuellement faits les valets d’Hitler, et où mes livres étaient le plus lus en traductions, la sentence de proscription a été également rendue. Je suis aujourd’hui comme écrivain, ainsi que le dit notre Grillparzer, « un homme qui marche vivant derrière son propre cadavre » ; tout ce que j’ai construit en quarante ans sur le plan international, ce poing unique l’a démoli. Ainsi, quand je fais mention de mon « succès », je ne parle pas de quelque chose qui m’appartient, mais m’a appartenu un jour, comme ma maison, ma patrie, ma sécurité personnelle, ma liberté, mon ingénuité ; ainsi je ne pourrais pas rendre sensible dans toute sa profondeur et sa totalité la chute que j’ai essuyée, – avec d’innombrables autres, tout aussi innocents, – si je ne fais pas voir d’abord la hauteur d’où j’ai été précipité, et je ne pourrais pas non plus rendre évidente, dans son unicité et ses conséquences, cette extirpation de toute notre génération littéraire, dont je ne connais à la vérité point d’autre exemple dans l’histoire.
Ce succès n’avait pas fait une irruption soudaine dans ma maison ; il vint lentement, précautionneusement, mais il demeura constant et fidèle, jusqu’à l’heure où Hitler, avec le fouet de ses décrets, le chassa loin de moi. Il accentua son effet d’année en année. Le premier livre que je publiai après mon Jérémie, le premier volume de mes Architectes du monde, la trilogie Les maîtres, ouvrit la voie ; les expressionnistes, les activistes, les expérimentistes avaient achevé leur rôle ; le chemin qui va au peuple était de nouveau libre pour les patients et les persévérants. Mes nouvelles, Amok et Lettre d’un inconnu, furent aussi populaires que des romans, elles furent mises au théâtre, récitées en public, filmées ; un petit livre, Les Heures étoilées de l’Humanité – lu dans toutes les écoles, – atteignit en peu de temps le tirage de 250.000 exemplaires à l’Inselbücherei. En quelques années je m’étais acquis ce qui, à mon avis, est pour un auteur la forme la plus précieuse du succès : une communauté, un groupe sûr de gens qui attendaient et achetaient chacun de mes livres nouveaux, qui me faisaient confiance et dont la confiance ne devait pas être déçue. Ce cercle de lecteurs fidèles s’étendit de plus en plus ; de tous les livres que je publiais, il se vendait le premier jour en Allemagne vingt mille exemplaires, avant qu’un seul article eût paru dans les journaux. Parfois je cherchais à esquiver le succès, mais il me suivait avec une obstination surprenante. C’est ainsi que, pour mon plaisir personnel, j’avais écrit une biographie de Fouché ; quand je l’envoyai à l’éditeur, il m’écrivit qu’il en faisait immédiatement imprimer dix mille exemplaires. Je l’adjurai par retour du courrier de n’en pas tirer autant, que Fouché était un personnage antipathique, que le livre ne renfermait pas un seul épisode de femmes et qu’il était impossible qu’il attirât un cercle nombreux de lecteurs ; il devait pour commencer se borner à cinq mille. Une année après, cinquante mille exemplaires en étaient vendus en Allemagne, dans cette même Allemagne qui aujourd’hui n’ose pas lire une ligne de moi. Ma défiance presque pathologique de moi-même fit la même expérience avec mon remaniement du Volpone. J’avais l’intention d’en donner une rédaction en vers, et en neuf jours, à Marseille, j’en écrivis les scènes en prose facile et un peu lâchée. Comme par hasard, le Hoftheater de Dresde, envers lequel je me sentais tenu moralement depuis la création de mon premier-né, Thersite, m’avait demandé ces jours-là de nouveaux plans, je lui envoyai ma rédaction en prose en m’excusant : ce que je lui soumettais n’était qu’une esquisse destinée à être remaniée en vers. Mais le théâtre me télégraphia immédiatement de n’y pas changer une ligne pour rien au monde ; et en réalité la pièce dans cette forme a été représentée sur toutes les scènes du monde (à New-York au Théâtre Guild avec Alfred Lunt). Quoi que j’entreprisse au cours de ces années, – le succès et un public de lecteurs toujours plus nombreux me demeuraient fidèles.
Comme je m’étais fait un devoir, à propos des écrivains ou des œuvres étrangères, de rechercher, dans une biographie ou un essai, les causes de leur action sur leurs contemporains ou au contraire de leur échec, je ne pus éviter de me demander, au cours de longues heures de méditation, à quelle qualité particulière de mes livres je devais un succès pour moi si inattendu. Je suis arrivé à la conclusion qu’il est dû à un défaut de ma nature, c’est que je suis un lecteur impatient et plein de tempérament. Toutes les redondances, toutes les mollesses, tout ce qui est vague, indistinct et peu clair, tout ce qui est superflu et retarde le mouvement dans un roman, dans une biographie ou un exposé d’idées m’irrite. Seul un livre qui se maintient à chaque page au niveau le plus élevé et vous entraîne tout d’un trait jusqu’à la dernière sans vous laisser le temps de respirer me donne un plaisir sans mélange. Je trouve que les neuf dixièmes des livres qui me sont tombés sous la main tirent trop en longueur par des descriptions inutiles, des dialogues prolixes et des personnages secondaires dont on pourrait se passer, et sont par là trop peu attachants, trop peu dynamiques. Même dans les chefs-d’œuvre classiques les plus célèbres, je suis gêné par les nombreux passages sablonneux et traînants, et souvent j’ai développé à des éditeurs le plan audacieux de publier en une série synoptique toute la littérature mondiale depuis Homère jusqu’à la Montagne magique en passant par Balzac et Dostoïevski, en supprimant radicalement tout le superflu qui encombre chacun de ces livres, et alors tous ces ouvrages que leur contenu destine assurément à triompher du temps, pourraient, ainsi renouvelés et vivifiés, exercer leur influence sur notre époque.
Cette aversion pour toutes les longueurs et la prolixité devait nécessairement se reporter de la lecture des ouvrages d’autrui sur la composition des miens et me dresser à une vigilance particulière. Quand je m’abandonne à ma spontanéité, je produis facilement et j’écris vite, au cours de la première rédaction d’un livre je laisse courir librement ma plume et je mets en récit tout ce que j’ai sur le cœur. De même, dans un ouvrage biographique, j’utilise d’abord toutes les particularités documentaires qui sont à ma disposition ; pour une biographie comme Marie-Antoinette, j’ai réellement vérifié toutes les factures pour établir le compte de ses dépenses personnelles, j’ai étudié tous les journaux et tous les pamphlets de l’époque, épluché toutes les pièces du procès de la première à la dernière ligne. Mais dans mon livre imprimé on ne peut pas retrouver une ligne de tout cela, car dès que la première rédaction approximative d’un ouvrage a été mise au net, le travail véritable débute pour moi, celui de la condensation et de la composition, un travail que je poursuivrais indéfiniment, de version en version, si je m’en croyais. C’est un perpétuel lâcher de lest, une perpétuelle concentration et clarification de l’architecture interne ; tandis que la plupart des auteurs ne peuvent se résoudre à taire quelque chose de ce qu’ils savent et, amoureux de toutes leurs lignes réussies, veulent se montrer plus vastes et plus profonds qu’ils ne sont réellement, mon ambition à moi est d’en savoir toujours plus long qu’il ne paraît au dehors.
Ce processus de condensation et en même temps de dramatisation se renouvelle encore une fois, deux fois ou trois fois sur les épreuves en placard ; cela devient finalement une sorte de chasse joyeuse, qui consiste à trouver encore une phrase ou encore un mot dont l’absence ne nuirait pas à la précision et cependant accélérerait le mouvement. De tous mes travaux, celui de supprimer m’est en somme le plus agréable. Et je me souviens qu’un jour que je me levais particulièrement satisfait de mon travail, et que ma femme me disait que je lui paraissais avoir réussi quelque chose d’extraordinaire, je lui répondis fièrement : « Oui, j’ai réussi à supprimer tout un alinéa et à trouver ainsi une transition plus rapide. » Si donc parfois on loue dans mes livres le mouvement entraînant, cette qualité ne résulte nullement d’une chaleur naturelle ou d’une agitation intérieure, mais uniquement de cette méthode et de ce système qui consiste à supprimer sans cesse toutes les pauses inutiles et les bruits parasites, et si je suis conscient de quelque forme d’art, ce ne peut être que l’art du renoncement, car je ne me plains pas, si de mille pages écrites, huit cents prennent le chemin de la corbeille à papier, et seules deux cents subsistent qui en sont l’essence filtrée. Si quelque chose m’a expliqué dans une certaine mesure le succès de mes livres, c’est cette discipline qui m’imposait de me borner dans des formes limitées mais toujours à l’absolument essentiel, et je fus réellement heureux, moi, dont la pensée était tournée vers l’européen, vers l’international, de constater que des éditeurs étrangers, français, bulgares, arméniens, portugais, argentins, norvégiens, lettons, finnois, chinois me proposaient de publier mes ouvrages. Il me fallut bientôt acheter un formidable placard pour y arrimer tous les exemplaires des diverses traductions, et un jour, je lus dans le bulletin de la « Coopération intellectuelle » de la Société des Nations de Genève que j’étais à cette époque l’auteur le plus traduit du monde entier (conformément à mon tempérament je tins d’ailleurs cette nouvelle pour fausse). Un autre jour me vint une lettre de mon éditeur russe, par laquelle il m’annonçait qu’il désirait publier une édition complète de mes œuvres en langue russe et me demandait si j’étais d’accord que Maxime Gorki rédigeât l’introduction. Si j’étais d’accord ! À l’école déjà j’avais lu les nouvelles de Gorki sous mon pupitre et je l’avais aimé et admiré depuis des années. Mais jamais je ne me serais figuré qu’il eût entendu prononcer mon nom et, à plus forte raison, qu’il eût lu une ligne de moi et enfin qu’un tel maître pût juger digne de lui d’écrire une préface pour mon œuvre. Et un autre jour encore parut dans ma maison de Salzburg, muni d’une recommandation, – comme si elle eût été nécessaire, – un éditeur américain qui me fit la proposition de prendre en charge mon œuvre complète et de la publier sans interruption. C’était Benjamin Huebsch de la Viking Press, qui fut depuis mon plus sûr ami et conseiller et, comme tout cela a été piétiné et écrasé par les bottes à revers d’Hitler, m’a assuré une dernière patrie dans le verbe, alors que je perdais l’ancienne, la véritable, la patrie allemande, européenne.
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Un tel succès auprès du public était bien propre à égarer un homme qui avait jusqu’alors cru davantage à sa bonne intention qu’à son talent et à l’effet de ses ouvrages. En soi, toute forme de publicité produit dans la personne un certain déséquilibre. Normalement le nom que porte un homme n’est rien de plus que la bague d’un cigare, une marque distinctive, un objet extérieur et presque sans importance, qui n’a qu’un lien assez lâche avec le véritable sujet, le moi essentiel. En cas de succès, ce nom s’enfle démesurément. Il se détache de la personne qui le porte et devient par lui-même une puissance, une chose en soi, un article de commerce, un capital, et par un violent choc en retour, il devient intérieurement une force qui se met à influencer, à dominer, à transformer l’homme qui le porte. Des natures heureuses, conscientes de leur valeur, s’identifient inconsciemment avec l’influence qu’elles exercent. Un titre, une situation, un ordre, et à plus forte raison une publicité faite autour de leur nom ont le pouvoir d’engendrer en eux une plus grande sécurité, une plus grande confiance en eux-mêmes, et ils peuvent leur inspirer le sentiment qu’ils en ont acquis une importance particulière dans la société, dans l’État et dans leur époque, ils se gonflent involontairement, afin d’atteindre, par leur personne, au volume de leur influence extérieure. Mais celui qui, par nature, est disposé à la méfiance envers lui-même éprouve toute sorte de succès comme une obligation de se conserver inchangé s’il est possible dans une situation si difficile.
Je ne veux pas dire par là que je ne fus pas heureux de mon succès. Au contraire, il me réjouit fort, mais seulement pour autant qu’il se limitait aux productions de mon esprit, à mes livres, et aux schèmes de mon nom qui y étaient liés. Il était touchant de se trouver dans une librairie en Allemagne et sans connaître personne, de voir entrer un lycéen qui demandait Les Heures étoilées et le payait de son maigre argent de poche. La vanité était agréablement flattée, quand, dans un wagon-lit, le conducteur, après avoir vu mon nom, prenait mon passeport avec plus de respect ou qu’un employé de la douane italienne, dans un sentiment de reconnaissance pour un livre qu’il avait lu, renonçait généreusement à farfouiller dans mes bagages. L’élément purement quantitatif d’une influence a pour un auteur quelque chose de séducteur. J’arrivai par hasard à Leipzig un jour ou l’un de mes livres était sorti de presse. Je fus très curieux de voir combien de travail humain était mis en œuvre par ce qu’on a écrit en trois ou quatre mois sur trois cents feuilles de papier. Des ouvriers empaquetaient les livres dans de formidables caisses, d’autres les traînaient en geignant jusqu’aux camions qui attendaient en bas, ceux-ci, à leur tour, les emportaient jusqu’aux wagons qui partaient dans toutes les directions. Des douzaines de jeunes filles mettaient les feuilles en tas dans l’imprimerie, les compositeurs, les relieurs, les expéditeurs, les commissionnaires travaillaient du matin au soir, et l’on pouvait calculer que tous ces livres alignés à la manière des pavés auraient pu servir à construire une route imposante. Je n’ai jamais méprisé avec hauteur le côté matériel. Dans mes débuts je n’aurais pas osé penser que je pusse jamais gagner de l’argent avec mes ouvrages et même bâtir une existence sur leur produit. Or ils me rapportaient soudain des sommes considérables qui allaient toujours croissant et semblaient devoir me décharger de tout souci ; – qui aurait pu songer aux temps que nous vivons ? Je pouvais largement me livrer à la vieille passion de ma jeunesse, collectionner des autographes, et plusieurs d’entre les plus belles et plus précieuses reliques trouvèrent chez moi un asile amoureusement gardé. En échange des œuvres passablement éphémères que j’avais écrites (si on les considère d’un point de vue un peu élevé) je pouvais acquérir des manuscrits d’ouvrages immortels, des manuscrits de Mozart, de Bach, de Beethoven, de Goethe et de Balzac. Ce serait à moi pose ridicule si je prétendais que mon succès inespéré m’a laissé indifférent ou même intérieurement mal disposé à son égard.
Mais je suis parfaitement sincère, quand je dis que je me réjouissais de mes succès tant qu’ils ne se rapportaient qu’à mes livres et à mon nom dans la littérature, et qu’ils me devinrent à charge quand il s’y ajouta de la curiosité pour ma personne physique. Dès ma prime jeunesse, rien n’avait été plus fort en moi que le vœu intime de demeurer libre et indépendant. Et je sentais que chez chaque individu, le meilleur de sa liberté personnelle est compromis et gâté par la publicité que lui font les photographies. D’autre part, ce que j’avais entrepris par inclination risquait de tourner au métier et même à l’exploitation. Chaque courrier m’apportait des tas de lettres, d’invitations, de sollicitations, de demandes auxquelles il fallait répondre. Et quand par hasard j’allais en voyage pour un mois, je perdais ensuite deux ou trois jours à me débarrasser de la masse accumulée et à remettre en ordre le « train de mes affaires ». C’est que sans le vouloir je m’étais trouvé engagé par la vente de mes livres dans une sorte de commerce, qui demandait de l’ordre, de l’attention, de la ponctualité et de l’habileté pour être bien conduit, – toutes vertus des plus respectables, qui, malheureusement, ne répondent pas du tout à ma nature et risquaient de troubler de la manière la plus dangereuse la spontanéité de ma méditation et de ma rêverie. Plus on me sollicitait de faire des conférences, de paraître à des manifestations officielles, plus je me confinais dans ma retraite, et je n’ai jamais pu surmonter cette crainte presque pathologique de répondre de mon nom par ma personne. Encore aujourd’hui je suis porté instinctivement à me mettre au dernier rang, celui qui est le moins en vue, dans une salle, un concert, une représentation théâtrale, et rien ne m’est plus insupportable que d’exposer aux regards mon visage sur une scène ou dans quelque autre endroit de ce genre. Déjà quand j’étais tout enfant, les écrivains et les artistes de la génération précédente m’étaient incompréhensibles, qui tenaient à se faire reconnaître dans la rue par des vestes de velours et des cheveux bouffants, par des boucles pendant sur le front, comme, par exemple, mes amis vénérés Arthur Schnitzler et Hermann Bahr, ou encore par une coupe frappante de la barbe ou un costume extravagant. Je suis persuadé que le fait d’être connu dans son apparence extérieure entraîne inconsciemment un homme à se faire le « reflet de son propre moi », selon l’expression de Werfel, à adopter dans chaque geste un certain style, et avec cette modification de la tenue extérieure, se perdent ordinairement la cordialité, la liberté et l’insouciance de la nature intime. Si j’avais à recommencer ma vie, j’aspirerais à jouir doublement de ces deux circonstances heureuses, à savoir des succès littéraires et de l’anonymat personnel, en publiant mes œuvres sous un autre nom, un nom d’emprunt, un pseudonyme ; car si déjà la vie est en soi pleine de séductions et de surprises, à plus forte raison la double vie !
Ce fut pour l’Europe, – je veux toujours m’en souvenir avec reconnaissance, – une époque de tranquillité relative que la décennie qui s’étend de 1924 à 1933, avant que ce seul homme bouleversât notre monde. Justement parce qu’elle avait durement souffert des agitations, notre génération goûtait la paix relative comme un présent inespéré. Nous avions tous le sentiment qu’il nous fallait rattraper ce que les mauvaises années de la guerre et de l’après-guerre avaient volé à notre vie en fait de bonheur, de liberté, de concentration intérieure ; on travaillait davantage et cependant plus facilement, on voyageait, on essayait, on découvrait l’Europe, le monde. Jamais les hommes ne se sont autant déplacés que durant ces années, – était-ce l’impatience des jeunes gens à réparer le plus vite possible ce qu’ils avaient manqué dans leur isolement les uns des autres ? était-ce peut-être un obscur pressentiment qui nous avertissait de sortir à temps de l’espace limité où nous avions été confinés, avant que le barrage fût rétabli ?
Moi aussi je voyageai beaucoup dans ce temps-là, mais c’était déjà un autre genre de voyages qu’aux jours de ma jeunesse. Car je n’étais plus un étranger dans les pays lointains, partout j’avais des amis, des éditeurs, un public, j’y arrivais en qualité d’auteur de mes livres, je n’étais plus le curieux anonyme d’autrefois. Cela me procurait toute sorte d’avantages. Je pouvais lutter avec plus de vigueur pour l’idée qui, depuis des années, était proprement celle de toute ma vie, – l’union spirituelle de l’Europe, et je rencontrais une plus large audience. Je fis des conférences en Suisse, en Hollande, je parlai français au Palais des Arts à Bruxelles, italien à Florence, dans la salle historique des Dugento, où Michel Ange et Léonard avaient siégé, anglais en Amérique au cours d’une tournée de lectures de l’Atlantique au Pacifique. C’était une autre manière de voyager ; partout je voyais maintenant en toute bonne camaraderie les meilleurs esprits du pays, sans avoir à les chercher ; les hommes vers lesquels, au temps de ma jeunesse, j’avais levé des regards pleins de vénération et auxquels je n’aurais jamais osé écrire une ligne étaient devenus mes amis. Je pénétrais dans des cercles qui d’ordinaire sont orgueilleusement fermés aux étrangers, je voyais les palais du faubourg Saint-Germain, les palazzi italiens, les collections privées ; dans les bibliothèques publiques, je ne me tenais plus en suppliant devant le guichet de la distribution, les directeurs en personne me montraient les trésors cachés, j’étais reçu chez des antiquaires millionnaires, comme le Dr. Rosenbach à Philadelphie, devant les magasins desquels le petit collectionneur que j’étais avait passé avec des regards furtifs. J’avais pour la première fois accès dans ce qu’on appelle le « grand monde », avec l’agrément et la facilité de n’avoir à importuner personne pour y être introduit, car tout venait spontanément à moi. En voyais-je mieux le monde pour autant ? J’avais toujours la nostalgie des voyages de ma jeunesse, alors que je n’étais attendu nulle part et que mon isolement me faisait paraître toutes choses plus mystérieuses ; et ainsi je ne voulais pas renoncer absolument à mon ancienne façon de voyager. Quand j’arrivais à Paris, je me gardais bien d’en aviser le jour même mes meilleurs amis, tels que Roger Martin du Gard, Jules Romains, Duhamel, Masereel. Je voulais d’abord rôder par les rues, comme lorsque j’étais étudiant, sans être gêné ni attendu. Je recherchais les anciens cafés et les petites auberges, je m’amusais à me replonger dans ma jeunesse ; de même, quand je voulais travailler, je me rendais dans les endroits les plus absurdes, dans une petite ville de province comme Boulogne, Tirano ou Dijon ; il était merveilleux d’être inconnu, de loger dans les petits hôtels, après avoir été dans les palaces rebutants, de me mettre en avant ou de me retirer à l’écart, de faire alterner l’ombre et la lumière selon qu’il m’en prenait envie. Et quoi qu’Hitler m’ait enlevé plus tard, lui-même n’a pas pu ni confisquer, ni détruire cette bonne conscience d’avoir vécu au moins une dizaine d’années à mon gré, avec la plus complète liberté intérieure, en Européen.
D’entre tous ces voyages, l’un fut pour moi tout particulièrement excitant et instructif, je veux dire un voyage dans la nouvelle Russie. En 1914, immédiatement avant la guerre et alors que je travaillais à mon livre sur Dostoïevski, j’avais déjà préparé mon voyage ; mais alors la faux sanglante de la guerre avait passé, et depuis, un scrupule m’avait retenu. La Russie, grâce à son expérience du bolchévisme, était devenue pour tous les intellectuels le pays le plus fascinant de l’après-guerre, et, sans être très bien connue, elle suscitait des admirations enthousiastes et des haines fanatiques. Personne, – grâce à la propagande et à la campagne de dénigrement tout aussi enragée, – ne savait avec certitude ce qui se passait là-bas. Mais on savait qu’on y expérimentait quelque chose de tout nouveau, quelque chose qui pouvait être déterminant, soit en bien, soit en mal, pour la figure future de notre monde. Shaw, Wells, Barbusse, Istrati, Gide et bien d’autres y étaient allés, les uns en étaient revenus enthousiasmés, les autres déçus, et je n’aurais pas été un homme lié spirituellement à toute nouveauté et tourné vers elle, si je n’avais pas eu la tentation d’y aller moi aussi afin de m’en faire une image par ma propre expérience. Mes livres y étaient extrêmement répandus, non pas seulement l’édition complète avec l’introduction de Maxime Gorki, mais aussi de petites éditions à bon marché, qu’on se procurait pour quelques kopecks et qui pénétraient dans les grandes masses ; j’étais donc certain d’y être bien accueilli. Ce qui me retenait, c’est que tout voyage en Russie impliquait déjà alors une sorte de prise de position et forçait à une adhésion ou au contraire, à un refus public, tandis que moi, qui détestais profondément toute politique et toute dogmatique, je ne voulais pas me laisser imposer une opinion après quelques semaines d’observations dans un pays immense et d’examen d’un problème qui n’a pas encore été résolu. Ainsi malgré ma brûlante curiosité, je ne pouvais jamais me résoudre à partir pour la Russie des soviets.
Or voici qu’au printemps de 1938 me parvint une invitation à assister, en qualité de délégué des écrivains autrichiens, aux fêtes du centième anniversaire de la naissance de Léon Tolstoï, afin d’y prendre la parole en son honneur le soir. Je n’avais aucune raison d’esquiver une telle occasion ; comme il ne s’agissait pas d’une manifestation de parti, ma visite était ainsi soustraite à la politique. Tolstoï, apôtre de la non-violence, ne pouvait être considéré comme un bolchéviste, et je me reconnaissais un droit manifeste de parler de lui comme écrivain, puisque mon livre sur lui était répandu en plusieurs milliers d’exemplaires. Du point de vue européen, la réunion d’écrivains de tous les pays, qui apportaient leur hommage commun au plus grand d’entre eux, me paraissait une démonstration d’une portée certaine. J’acceptai donc, et je n’eus pas à regretter ma rapide décision. Déjà la traversée de la Pologne fut une expérience des plus intéressantes. Je vis combien rapidement notre époque peut guérir les blessures qu’elle s’est faite à elle-même. Ces mêmes villes de Galicie que j’avais vues en ruines en 1915 se dressaient maintenant toutes neuves et propres ; je reconnaissais une fois de plus que dix années, qui dans la vie d’un individu comptent pour une part importante de son existence, ne sont qu’un clin d’œil dans la vie d’un peuple. À Varsovie on ne pouvait pas découvrir une trace qui attestât que le flot des armées victorieuses ou battues y avait passé deux fois, trois fois, quatre fois. Les cafés étaient pleins de femmes élégantes. Les officiers qui se promenaient par les rues, sveltes et sanglés dans leurs uniformes, faisaient l’effet de parfaits acteurs qui jouaient des rôles de soldats. Partout il y avait de l’activité, on sentait la confiance et la fierté justifiée de la jeune République polonaise, qui s’était si bien relevée d’entre les décombres des siècles. De Varsovie je poursuivis vers la frontière russe. Le pays se faisait plus plat et sablonneux ; à chaque station se rassemblait toute la population du village dans ses costumes bariolés, car un seul train de voyageurs par jour passait alors dans le pays défendu et fermé, et c’était un grand événement que de voir les wagons bien astiqués d’un express qui reliait le monde oriental au monde occidental. Enfin, j’atteignis la station frontière de Niégorolié. Par-dessus les voies était tendue une large bande rouge sang avec une inscription dont je ne pus pas lire les caractères cyrilliques. On me la traduisit : « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! » Quand on passait sous cette bande rouge vif, on avait pénétré dans l’empire du prolétariat, dans l’Union Soviétique, dans un monde nouveau. Il est vrai que le convoi dans lequel nous voyagions n’avait rien de prolétarien. C’était un train de wagons-lits qui datait de l’époque tsariste, plus commode et plus confortable que les trains de luxe européens, parce qu’il était plus large et qu’il allait plus lentement. Je traversais le pays russe pour la première fois et, chose singulière, il ne me donnait pas une impression d’étrangeté. Tout m’était merveilleusement familier, l’immense steppe vide avec sa douce mélancolie, les petites isbas et les petites villes avec leurs tours surmontées de bulbes, les hommes aux longues barbes, semi-paysans, semi-prophètes, qui nous saluaient avec un large sourire bienveillant, les femmes, avec leurs fichus bariolés et leurs blouses blanches qui vendaient du « kvas », des œufs et des concombres. Comment donc connaissais-je tout cela ? Par la seule maîtrise de la littérature russe, – par Tolstoï, Dostoïevski, Aksakov, Gorki, – qui nous ont décrit la vie du « peuple » avec un réalisme si admirable. Il me semblait comprendre les gens, bien que je ne connusse pas la langue, quand ils parlaient, ces hommes d’une simplicité si touchante qui se tenaient solidement sur leurs pieds dans leurs amples blouses, et ces jeunes ouvriers dans le train, qui jouaient aux échecs, ou lisaient, ou discutaient, cette spiritualité inquiète et indomptable de la jeunesse, qui par l’appel à toutes les forces a encore fait l’expérience d’une particulière résurrection. Était-ce l’amour de Tolstoï et de Dostoïevski pour le « peuple » qui me donnait l’impression de me ressouvenir, – en tout cas j’éprouvai déjà dans le train un sentiment de sympathie pour ce qu’il y avait d’enfantin et de touchant, de sagesse et d’ignorance dans ces gens.
Les quinze jours que je passai en Russie soviétique s’écoulèrent dans un état constant de haute tension. On voyait, on entendait, on admirait, on était rebuté, on s’enthousiasmait, on s’irritait, c’était une perpétuelle douche écossaise alternativement brûlante et glacée. La ville de Moscou en elle-même offrait un caractère de dualité : ici la merveilleuse Place Rouge, avec ses murailles et ses campaniles bulbeux offrait quelque chose de splendidement tartare, d’oriental, de byzantin et par là d’essentiellement russe, et tout à côté, comme une horde étrangère de géants américains, des gratte-ciel ultra-modernes. Rien n’était accordé ; dans les églises luisaient encore faiblement les vieilles icônes noircies par la fumée des cierges et les autels chargés de joyaux des Saints, et cent mètres plus loin reposait dans son cercueil de verre le corps de Lénine fraîchement revêtu d’un habit noir (je ne sais si c’était en notre honneur). À côté de quelques automobiles flamboyantes, les « istvochniks » barbus et crasseux fouettaient leurs maigres petits chevaux avec des paroles caressantes qui faisaient un bruit de baisers, le grand opéra dans lequel nous prenions la parole brillait d’un éclat pompeux et tout à fait tsariste devant le public prolétarien, et dans les faubourgs se dressaient comme des vieillards crasseux et négligés, les vieilles maisons vermoulues qui devaient s’appuyer les unes contre les autres pour ne pas tomber en ruines. Tout avait été trop longtemps vieux et lent et rouillé, et voulait tout à coup devenir moderne, ultra-moderne, supra-technique. Par cette hâte, Moscou faisait l’impression d’être trop plein, surpeuplé et dans un état de confusion indescriptible. Partout les gens se pressaient dans les magasins, devant les théâtres, et partout ils étaient obligés d’attendre, tout était trop organisé, et par là même ne fonctionnait pas bien ; la nouvelle bureaucratie, qui devait faire l’« ordre », prenait encore plaisir à écrire des fiches et des permissions, et ainsi elle retardait tout. La grande soirée, qui devait commencer à six heures, débuta vers neuf heures et demie ; quand je quittai l’opéra tout recru de fatigue à trois heures du matin, les orateurs continuaient imperturbablement à discourir ; à chaque réception, à chaque rendez-vous, l’Européen était une heure en avance. Le temps nous fondait entre les doigts, et pourtant chaque seconde était extraordinairement remplie par des observations et des discussions ; il y avait je ne sais quelle fièvre dans tout cela, et on sentait qu’elle s’emparait insidieusement de vous, cette mystérieuse inflammation de l’âme russe et son indomptable plaisir de tirer d’elle toutes choses, les sentiments et les idées. Sans bien savoir pourquoi, on était légèrement exalté, cela tenait à l’atmosphère agitée et nouvelle.
Bien des choses étaient magnifiques, Léningrad avant tout, cette ville conçue génialement par des princes audacieux, avec ses larges perspectives, ses palais immenses – et pourtant c’était encore l’oppressant Pétersbourg des « nuits blanches » et de Raskolnikov. Très imposant l’Ermitage, spectacle inoubliable que celui des foules d’ouvriers, de soldats, de paysans en gros souliers qui se promenaient dans les salles qui avaient été impériales, et tenant respectueusement leur chapeau à la main, comme autrefois devant leurs icônes, contemplaient les tableaux avec l’orgueil secret de se dire : ceci nous appartient maintenant, et nous allons nous efforcer de comprendre ces choses. Des instituteurs menaient à travers les salles des enfants aux joues rondes, des commissaires des Beaux-Arts expliquaient Rembrandt et Titien à des paysans qui écoutaient un peu contraints ; chaque fois qu’on leur montrait quelque particularité, ils levaient timidement les yeux de dessous leurs lourdes paupières. Ici, comme partout ailleurs, il y avait quelque chose d’un peu risible dans ces purs et loyaux efforts pour élever d’un jour à l’autre le « peuple » illettré jusqu’à la compréhension de Beethoven et de Vermeer, mais cet effort, d’un côté pour faire comprendre du premier coup les plus hautes valeurs et de l’autre pour les comprendre, était également impatient de part et d’autre. Dans les écoles on permettait aux enfants de peindre les choses les plus abracadabrantes, sur les pupitres de jeunes filles de douze ans on trouvait les œuvres de Hegel et Sorel (que moi-même ne connaissais pas encore), des cochers, qui savaient à peine lire, tenaient des livres à la main, simplement parce que c’étaient des livres et que les livres représentaient la « culture », donc l’honneur et le devoir du nouveau prolétariat. Mais que de fois nous ne pouvions nous empêcher de sourire, quand on nous montrait des fabriques moyennes et que l’on s’attendait à nous voir pleins d’étonnement, comme si nous n’en avions jamais vu en Europe et en Amérique ; « électrique », me disait fièrement un ouvrier en me désignant une machine à coudre, et il me regardait dans l’attente de me voir éclater en cris d’admiration. Comme le peuple voyait toutes ces machines pour la première fois, il croyait humblement que c’était la révolution et les petits pères Lénine et Trotski qui les avaient inventées. Ainsi on souriait en admirant, et on admirait tout en étant secrètement amusé. Quel grand enfant merveilleusement doué et bienveillant que cette Russie, songeait-on toujours, et l’on se demandait : apprendra-t-elle vraiment aussi vite qu’elle se l’est proposé cette gigantesque leçon ? Ce plan va-t-il encore se développer prodigieusement ou se perdre dans les sables de la vieille oblomoverie russe ? Une heure on avait confiance, la suivante on se méfiait. Plus je voyais de choses, moins j’étais au clair là-dessus.
Mais cette dualité, tenait-elle à moi, n’était-elle pas plutôt fondée dans le caractère russe, ou même dans l’âme de Tolstoï que nous étions venus célébrer ? Dans le train qui me menait à Yasnaïa-Poliana j’en parlai avec Lounatcharski : « Qu’était-il au fond, me dit Lounatcharski, un révolutionnaire ou un réactionnaire ? Le savait-il lui-même ? En bon Russe qu’il était, il voulait, après des millions d’années, changer le monde entier en un tournemain. – Tout comme nous, ajouta-t-il en souriant, et au moyen d’une seule formule, exactement comme nous. On nous voit mal, nous autres Russes, quand on nous dit patients. Nous sommes patients avec nos corps et même avec nos âmes. Mais avec notre pensée nous sommes plus impatients qu’aucun autre peuple, nous voulons connaître immédiatement toutes les vérités, « la » Vérité. Et comme il s’est tourmenté à ce sujet, le vieil homme ! » Et réellement, en visitant la maison de Tolstoï à Yasnaïa-Poliana, je n’avais que ce seul sentiment : « Comme il s’est tourmenté, le grand vieillard ! » Il y avait là son bureau, sur lequel il avait écrit ses œuvres immortelles, et il l’avait abandonné pour confectionner des souliers dans une misérable petite pièce voisine, de méchants souliers. Voilà la porte, voilà l’escalier par où il avait tenté d’échapper à cette maison, aux conflits de son existence. Voilà le fusil avec lequel il avait tué des ennemis pendant la guerre, lui qui était l’ennemi de toute guerre. Toute la question de son existence était fortement et sensiblement représentée dans cette maison de campagne blanche et basse, mais tout ce tragique s’atténua merveilleusement au cours d’une visite à sa tombe.
Car je n’ai rien vu en Russie de plus extraordinaire, de plus saisissant que la tombe de Tolstoï. Cet illustre lieu de pèlerinage est situé dans un endroit écarté et solitaire, au fond d’une forêt. Un étroit sentier conduit jusqu’à ce monticule, qui n’est qu’un tertre carré que personne ne garde, que personne ne surveille et qui n’est ombragé que par quelques arbres. Les grands arbres, m’expliqua sa petite-fille devant la tombe, c’est Léon Tolstoï lui-même qui les a plantés. Son frère Nicolas et lui avaient entendu dire à une femme du village que l’endroit où l’on plantait des arbres était un lieu de félicité. C’est ainsi que, moitié par jeu, moitié sérieusement, ils avaient mis en terre quelques pousses. Ce n’est que plus tard que le vieillard s’était souvenu de cette merveilleuse promesse et qu’il avait aussitôt exprimé le désir d’être enseveli sous les arbres qu’il avait plantés lui-même. Son vœu fut exaucé et ce fut la tombe la plus impressionnante du monde par son émouvante simplicité. Un petit monticule quadrangulaire au milieu de la forêt et dominé par de grands arbres, – nulla crux, nulla corona ! pas de croix, pas de pierre tombale, pas d’inscription. Le grand homme est enterré anonymement, lui qui a souffert comme aucun autre de son nom et de sa gloire, tout comme un vagabond qu’on aurait trouvé par hasard, comme un soldat inconnu. On n’empêche personne de s’approcher de son lieu de repos, la barrière de planches minces qui l’entoure n’est pas fermée. Rien que la vénération des hommes ne protège le dernier repos de celui qui n’a jamais trouvé le repos dans sa vie. Tandis qu’ailleurs la curiosité se presse autour du faste d’un tombeau, la simplicité décourage ici toute envie de voir. Le vent murmure comme la parole de Dieu par-dessus la tombe de l’anonyme, il n’y a point d’autre voix, on pourrait passer là sans se douter que quelqu’un est enterré ici, un homme russe dans la terre russe. La crypte de Napoléon sous la coupole de marbre des Invalides, le cercueil de Goethe dans le caveau des princes, les monuments de l’abbaye de Westminster n’impressionnent pas autant que cette tombe merveilleusement silencieuse et d’un touchant anonymat, quelque part dans la forêt, environnée par le murmure du vent, et même sans un message, sans une parole.
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J’avais été quinze jours en Russie et toujours encore j’éprouvais cette tension intérieure, j’étais comme dans les brumes d’une légère ivresse. Qu’était-ce donc qui vous excitait ainsi ? Je le reconnus bientôt : c’étaient les hommes et la cordialité impulsive qui émanait d’eux. Tous, du premier au dernier, étaient persuadés qu’ils participaient à une œuvre formidable, qui intéressait l’humanité tout entière, tous étaient pénétrés de la conviction que ce qu’ils devaient consentir de privations et de restrictions était au nom d’une mission supérieure. L’ancien sentiment d’infériorité à l’égard de l’Europe s’était renversé en un orgueil enivré d’être en avance, en avance sur tous les autres. « Ex oriente lux », – c’est d’eux que venait le salut ; telle était leur conviction sincère. « La » Vérité, ils l’avaient reconnue ; il leur était donné d’accomplir ce que les autres n’avaient fait que rêver. Quand ils vous montraient la chose la plus insignifiante, leurs yeux rayonnaient : « C’est nous qui avons fait cela. » Et ce « nous » courait dans tout le peuple. Le cocher qui vous conduisait désignait de son fouet quelque maison neuve, le rire dilatait ses joues : « Nous » avons construit cela. Les Tartares, les Mongols, dans leurs salles d’étudiants, s’approchaient de vous, ils montraient leurs livres avec fierté : « Darwin », disait l’un, « Marx » faisait l’autre, et ils étaient aussi fiers que s’ils avaient eux-mêmes écrit ces livres. Sans cesse ils se pressaient autour de vous pour vous montrer, pour vous expliquer quelque chose, ils étaient si reconnaissants que quelqu’un fût venu pour voir « leur » œuvre. Chacun avait – des années avant Staline ! – une confiance illimitée en un Européen, ils levaient sur vous leurs yeux fidèles et vous serraient vigoureusement et fraternellement la main. Mais même les moins considérables vous montraient en même temps que s’ils vous aimaient, ils n’avaient pas du « respect » pour vous, – on était frères après tout, tovaritch, camarades. Il en était ainsi même chez les écrivains. Nous étions assis ensemble dans la maison qui avait appartenu à Alexandre Herzen, non pas seulement des Européens et des Russes, mais des Toungouses, des Géorgiens et des Caucasiens, car chaque État Soviétique avait envoyé des délégués pour célébrer Tolstoï. On ne pouvait pas se faire entendre de la plupart d’entre eux, et l’on se comprenait cependant. Parfois l’un d’eux se levait, s’approchait de vous, citait le titre d’un livre qu’on avait écrit, faisait le geste de montrer son cœur pour dire : « Je l’aime beaucoup », puis il vous saisissait par la main et vous la secouait comme s’il avait l’intention de vous briser toutes les articulations par pur amour. Et, ce qui était encore plus touchant, chacun apportait un cadeau. Les temps étaient encore mauvais ; ils ne possédaient rien qui eût de la valeur, mais chacun allait chercher quelque chose pour vous laisser un souvenir, une vieille gravure, un livre qu’on ne pouvait pas lire, une sculpture en bois faite par des paysans. Il m’était plus facile à moi de faire le généreux, car je pouvais répondre par des trésors que la Russie n’avait pas vus depuis des années, une lame de rasoir Gillette, un porte-plume à réservoir, quelques feuilles de bon papier à lettres, une paire de souples pantoufles de cuir, si bien que je rentrai avec un minimum de bagages. C’est précisément le caractère muet et impulsif de cette cordialité qui était irrésistible et produisait un effet de chaleur enveloppante inconnue chez nous et qu’on éprouvait ici sensuellement, – car enfin chez nous on n’atteint jamais vraiment le « peuple », – chacune des réunions avec ces gens devenait une dangereuse séduction à laquelle, en effet, beaucoup d’écrivains étrangers ont succombé au cours de leurs visites en Russie. Ils se voyaient fêtés comme ils ne l’avaient jamais été et aimés de la masse véritable, et ainsi ils croyaient devoir louer le régime sous lequel on les lisait et les aimait tant. Il est de la nature humaine de répondre à la générosité par la générosité et à la surabondance par de la surabondance. Je dois reconnaître qu’en bien des moments en Russie, je fus tenté de me faire hymnique et de prendre feu à l’enthousiasme général.
Si je ne fus pas victime de cette ivresse magique, je ne le dois pas tant à ma propre force morale qu’à un inconnu, dont je ne sais et n’apprendrai jamais le nom. C’était après une festivité chez des étudiants. Ils m’avaient entouré, embrassé, serré la main. J’étais encore tout chaud de leur enthousiasme, je considérais, plein de joie, leurs visages animés. Quatre ou cinq m’accompagnèrent à mon domicile, toute une troupe, et l’interprète qu’on m’avait donnée, une étudiante aussi, me traduisait tout. Ce n’est que lorsque j’eus refermé derrière moi la porte de ma chambre d’hôtel que je me trouvai réellement seul, seul, en somme, pour la première fois depuis douze jours, car toujours on était accompagné, toujours on était protégé, porté par de chaudes vagues. Je me mis à me déshabiller et enlevai mon habit. Je perçus alors un froissement ; je mis la main dans ma poche. C’était une lettre. Une lettre en français, mais une lettre qui ne m’était pas venue par la poste, une lettre qu’un quidam avait dû adroitement glisser dans ma poche, tandis qu’on se pressait autour de moi et m’embrassait.
C’était une lettre sans signature, une lettre très sage, et très humaine, non pas à la vérité d’un « blanc », mais cependant pleine d’amertume contre les restrictions toujours croissantes de la liberté au cours des dernières années. « Ne croyez pas tout ce qu’on vous dit, m’écrivait cet inconnu. N’oubliez pas qu’avec tout ce qu’on vous montre, il y a bien des choses qu’on ne vous montre pas. Souvenez-vous que les personnes qui parlent avec vous ne vous disent pas en général ce qu’elles voudraient vous dire, mais seulement ce qu’il leur est permis de vous dire. Nous sommes tous surveillés et vous ne l’êtes pas moins. Votre interprète rapporte chacun de vos propos. On écoute vos conversations téléphoniques, chacun de vos pas est contrôlé. » Il me cita toute une série d’exemples et de particularités que je n’étais pas en mesure de vérifier. Mais je brûlai la lettre conformément à ses instructions, – « ne vous bornez pas à la déchirer, car on en retirerait les morceaux de votre corbeille à papier, et on les assemblerait », – et je me mis pour la première fois à réfléchir à tout cela. N’était-ce pas un fait qu’au milieu de toute cette loyale cordialité, de cette merveilleuse camaraderie, je n’avais jamais eu une seule occasion de parler sans contrainte avec personne entre quatre yeux. Mon ignorance de la langue m’avait empêché de prendre vraiment contact avec les gens du peuple. Et de plus, quelle infime partie de cet immense empire j’avais pu voir durant ces quinze jours ! Si je voulais être sincère avec moi-même et avec les autres, je devais reconnaître que mon impression, si excitante, si exaltante qu’elle ait pu être en plusieurs points, ne pouvait avoir aucune valeur objective. Il se trouve ainsi que tandis que presque tous les autres écrivains européens qui rentraient de Russie publiaient aussitôt un livre avec un oui enthousiaste ou un non plein d’amertume, je me bornai à écrire quelques articles. Et je m’applaudis de cette réserve, car déjà trois ou quatre mois après, bien des choses n’étaient plus telles que je les avais vues, et après une année, par suite de ces rapides transformations, chacune de mes paroles aurait été démentie par les faits. Quoi qu’il en soit, j’ai senti en Russie le mouvement rapide de notre temps comme rarement je l’ai éprouvé dans ma vie.
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Mes valises s’étaient passablement vidées quand je quittai Moscou. Tout ce dont je pouvais me passer, je l’avais donné et, de mon côté, je n’avais emporté que deux icônes qui longtemps décorèrent ma chambre. Ce que je rapportais de plus précieux, c’est l’amitié de Maxime Gorki, que pour la première fois j’avais rencontré à Moscou. Je le revis deux ou trois ans plus tard à Sorrente, où il avait dû se rendre à cause de sa santé ébranlée, et j’y fus pendant trois jours inoubliables l’hôte de sa maison.
Notre réunion était en somme des plus singulières. Gorki ne parlait aucune langue étrangère, et moi, de mon côté, je ne savais pas le russe. Selon toutes les règles de la logique, nous aurions dû demeurer muets face à face ou ne soutenir une conversation que grâce aux bons offices de notre vénérée amie, Marie, baronne Budberg, qui nous servait d’interprète. Mais ce n’est point par hasard que Gorki était l’un des conteurs les plus géniaux de la littérature mondiale ; le récit n’était pas seulement pour lui une forme d’expression artistique, c’était une émanation fonctionnelle de tout son être. Il vivait ce qu’il racontait, il se transformait lui-même en ce qu’il racontait, et je le comprenais d’avance, sans entendre sa langue, par l’action plastique de son visage. En lui-même il avait l’air spécifiquement « russe », – je ne saurais l’exprimer autrement. Rien n’était frappant dans ses traits ; on aurait pu se représenter ce grand homme maigre, avec sa chevelure jaune paille et ses larges pommettes, comme paysan à la campagne, cocher de fiacre, petit cordonnier, vagabond négligé, – il n’était rien que « peuple », le type primitif et concentré du Russe. On aurait pu le croiser dans la rue sans le remarquer, sans s’apercevoir de sa particularité. Ce n’est que lorsqu’on était assis en face de lui et qu’il se mettait à raconter, qu’on reconnaissait ce qu’il était. Car il se transformait involontairement en l’homme dont il faisait le portrait. Je me souviens encore comment il me décrivait – je comprenais déjà avant qu’on me traduisît – un vieillard bossu et fatigué, qu’il avait rencontré au cours de ses pérégrinations. Sa tête retombait, ses épaules s’affaissaient, ses yeux, d’un bleu resplendissant et lumineux au moment où il avait commencé son récit, devenaient sombres et fatigués, sa voix se brisait : il s’était, sans le savoir, transformé en son vieux bossu. Et dès qu’il racontait une histoire gaie, son rire éclatait, il s’appuyait nonchalamment en arrière, une clarté luisait sur son front ; c’était un plaisir inexprimable que de l’écouter, tandis que de ses gestes arrondis et en quelque sorte sculpturaux, il disposait autour de lui le cadre et les personnages. Tout chez lui était simple et naturel, sa démarche, sa position, quand il était assis, sa manière d’écouter, sa pétulance ; un soir il se costuma en boïard, ceignit un sabre, et tout de suite son regard prit une expression de hauteur. Ses sourcils se froncèrent de l’air du commandement, il allait et venait énergiquement dans la chambre, comme s’il méditait un terrible oukaze, et le moment d’après, ayant ôté son costume, il riait d’une manière enfantine, comme un fils de paysan. Sa vitalité était un prodige ; il vivait avec son poumon abîmé en dépit de toutes les lois de la médecine, mais une inquiétante volonté de vivre, un sentiment du devoir qui était d’airain le maintenaient debout ; chaque matin il écrivait de sa belle écriture calligraphiée quelques pages de son grand roman, répondait à des centaines de demandes que lui adressaient de jeunes écrivains et des ouvriers de sa patrie ; me trouver avec lui, c’était pour moi vivre la Russie, non pas la bolchéviste, non pas celle d’autrefois, qui ne serait plus celle d’aujourd’hui, mais l’âme vaste, forte et obscure du peuple éternel. Au dedans de lui-même, il n’était pas encore tout à fait décidé ces années-là. En vieux révolutionnaire qu’il était, il avait souhaité la chute de l’ancien régime, il avait été lié d’amitié avec Lénine, mais il hésitait encore à s’inféoder complètement au parti, « à devenir pope ou pape », comme il disait, et cependant il avait un certain remords à n’être pas avec les siens au cours de ces années, où chaque semaine apportait une décision.
Ces jours-là, je fus témoin par hasard d’une de ces scènes caractéristiques, tout à fait néo-russes, et qui me dévoila toute sa dualité. Pour la première fois, un navire de guerre russe qui faisait une croisière d’exercice, était entré dans le port de Naples. Les jeunes matelots, qui n’avaient jamais été dans le monde occidental, se promenaient dans leurs beaux uniformes à la Via Toledo et ne pouvaient se rassasier de contempler tant de nouveautés de leurs grands yeux curieux de paysans. Le lendemain une troupe de ces marins se décida à aller jusqu’à Sorrente pour voir « leur » écrivain ; ils n’annoncèrent pas leur visite ; avec leur idée de la fraternité russe, il leur paraissait tout naturel que « leur » écrivain dût toujours avoir du temps à leur consacrer. Ils se trouvèrent à l’improviste devant sa maison, et ils ne s’étaient pas trompés : Gorki ne les fit pas attendre et les invita chez lui. Mais – Gorki me le raconta lui-même en riant, le lendemain, – ces jeunes gens, qui ne mettaient rien au-dessus de la « cause », se montrèrent d’abord très sévères pour lui. « Comment se fait-il que tu habites ici, lui dirent-ils, à peine entrés dans la belle et confortable villa. Tu vis tout à fait comme un bourgeois. Et pourquoi ne retournes-tu pas en Russie ? » Gorki dut tout leur expliquer du mieux qu’il put. Mais au fond, ces braves gens ne le jugeaient pas si sévèrement. Ils avaient seulement voulu lui démontrer qu’ils n’avaient pas le « respect » de la renommée et qu’ils commençaient par examiner les opinions de chacun. Ils s’installèrent sans aucune gêne, burent du thé, bavardèrent, et pour finir ils l’embrassèrent l’un après l’autre au moment de prendre congé. C’était merveilleux d’entendre Gorki raconter la scène ; il était tout épris des manières libres et de l’absence de contrainte de cette nouvelle génération, et il n’était nullement blessé de leur gaillardise. « Que nous étions différents, répétait-il sans cesse, soit humbles, soit pleins de véhémence, mais jamais sûrs de nous. » Toute la soirée, ses yeux brillèrent. Et quand je lui dis : « Je crois que vous auriez préféré repartir avec eux », il parut tout interloqué et me regarda fixement. « Comment le savez-vous ? Réellement je me suis demandé jusqu’au dernier moment si je n’allais pas tout planter là, mes livres, mes papiers et mon travail, et aller faire un voyage de quinze jours dans l’azur, sur le bateau de ces jeunes gens. Alors j’aurais de nouveau su ce que c’est que la Russie. Dans l’éloignement, on oublie ce qu’il y a de meilleur, personne d’entre nous n’a encore rien fait de bon en exil. »
* * *
Mais Gorki se trompait en appelant Sorrente un exil. Il pouvait retourner chez lui quand il lui plairait, et en effet il y est retourné. Il n’était pas proscrit avec ses livres, avec sa personne comme Merejkovski – j’ai rencontré à Paris cet homme plein d’une tragique amertume, – comme nous le sommes aujourd’hui, nous qui, selon la belle parole de Grillparzer, « sommes doublement à l’étranger et n’avons point de patrie », nous qui sommes sans retraite dans des langues qui nous sont familières et poussés au hasard par tous les vents. Je pus en revanche durant les jours suivants aller trouver à Naples un véritable exilé et d’une espèce particulière, Benedetto Croce. Pendant des dizaines d’années il avait été le guide spirituel de la jeunesse, il avait eu toutes les distinctions honorifiques dans son pays en qualité de sénateur et de ministre, jusqu’à ce que sa résistance au fascisme le mît en conflit avec Mussolini. Il se démit de toutes ses fonctions et se confina dans la retraite ; mais cela ne suffit pas aux intransigeants, ils voulaient briser sa résistance et, au besoin même, la châtier. Les étudiants qui, au contraire de ce qui se passait naguère, forment aujourd’hui partout les troupes de choc de la réaction, assiégèrent sa maison et lui brisèrent les vitres. Mais le petit homme courtaud, qui, avec ses yeux intelligents et sa barbiche en pointe, a plutôt l’air d’un bourgeois confortable, ne se laissa pas intimider. Il ne quitta pas le pays, il resta dans sa maison, retranché derrière le rempart de ses livres, bien qu’il eût reçu des appels d’universités américaines et étrangères. Il continua à rédiger dans le même esprit sa revue « Critica », il poursuivit la publication de ses livres, et son autorité était si grande que, sur ordre de Mussolini, la censure, ordinairement impitoyable, l’épargna, tandis que ses disciples, ceux qui partageaient ses opinions, étaient tous expulsés. Il fallait à un Italien, et même à un étranger, un certain courage pour aller voir cet homme, car les autorités savaient bien que dans sa citadelle, dans ses chambres pleines de livres, il s’exprimait sans masque et sans fard. Il vivait ainsi en quelque sorte dans un espace hermétiquement clos, dans une sorte de bouteille de verre au milieu de ses quarante millions de concitoyens. Cet isolement hermétique d’un seul dans une ville d’un million, dans un pays de quarante millions d’habitants, avait pour moi quelque chose tout à la fois de spectral et de grandiose. Je ne savais pas encore que cette espèce d’étouffement spirituel était singulièrement plus douce que celle qui devait être plus tard notre lot et je ne pouvais me défendre d’admirer avec quelle fraîcheur et quel ressort moral cet homme déjà vieux se conservait dans le combat quotidien. Mais il riait : « C’est justement la résistance qui nous rajeunit. Si j’étais resté sénateur, ma vie aurait été trop facile, il y a longtemps que mon esprit serait devenu paresseux et inconséquent. Rien n’est plus nuisible aux hommes qui pensent que le défaut de résistance ; ce n’est que depuis que je suis seul et que je ne sens plus la jeunesse autour de moi, que je suis forcé de rajeunir moi-même. »
Mais quelques années devaient se passer encore avant que je comprisse, moi aussi, que l’épreuve tire le meilleur de vous, que la persécution vous fortifie, et que la solitude vous grandit, pour autant qu’elle ne vous brise pas. Comme toutes les choses essentielles de la vie, on n’apprend pas ces vérités par l’expérience d’autrui, mais toujours par sa propre destinée.
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Si je n’ai jamais vu l’homme le plus considérable de l’Italie, il faut l’attribuer à la gêne que j’éprouve à m’approcher des personnalités politiques ; même dans ma patrie, dans la petite Autriche, je n’ai jamais rencontré l’un des hommes d’État qui ont exercé le pouvoir – ni Seipel, ni Dollfuss, ni Schuschnigg, – ce qui était un vrai tour d’adresse. Et pourtant ç’aurait été mon devoir d’aller exprimer à Mussolini, dont je savais par des amis communs qu’il avait été l’un des premiers et des meilleurs lecteurs de mes livres en Italie, ma reconnaissance personnelle de la manière spontanée avec laquelle il avait exaucé la première requête que j’eusse adressée à un homme d’État.
Voici comment les choses se passèrent. Un jour je reçus d’un ami de Paris une dépêche, par laquelle il m’annonçait qu’une dame italienne souhaitait de me voir à Salzburg pour une affaire importante et me priait de la recevoir immédiatement. Elle se fit annoncer le lendemain, et ce qu’elle me dit était vraiment bouleversant. Son mari, un médecin distingué sorti d’une famille pauvre, avait été élevé par Mateotti et à ses frais. Lors de l’assassinat brutal de ce chef socialiste par les fascistes, la conscience du monde déjà passablement fatiguée avait encore une fois réagi violemment contre un crime isolé. Toute l’Europe s’était levée pour crier son indignation. Or l’ami fidèle avait été un de ces six hommes courageux qui avaient alors osé porter en plein jour le cercueil de la victime par les rues de Rome ; peu après, boycotté et menacé, il avait pris le chemin de l’exil. Mais le sort de la famille de Mateotti ne lui laissait pas de repos ; il voulait, en souvenir de son bienfaiteur, faire sortir clandestinement d’Italie ses enfants. Au cours d’une tentative qu’il fit, il était tombé entre les mains d’espions ou d’agents provocateurs, et il avait été arrêté. Comme tout ce qui rappelait Mateotti était pénible en Italie, un procès intenté pour ce fait-là n’aurait guère eu de chance de tourner mal pour lui ; mais le procureur le mêla habilement à une autre cause dont l’occasion était un attentat à la bombe projeté sur la personne de Mussolini. Et le médecin, qui avait obtenu sur le front les plus hautes décorations, fut condamné à dix ans de carcere duro.
La jeune femme était naturellement très agitée. Il fallait faire quelque chose pour conjurer ce malheur, auquel son mari ne survivrait pas. Il fallait unir dans une bruyante protestation, tous ceux qui avaient un nom dans la littérature européenne, et elle me priait de l’aider. Je lui déconseillai aussitôt de chercher à obtenir quelque chose par des protestations. Je savais combien toutes ces manifestations avaient perdu de leur efficacité depuis la guerre. Je m’efforçai de lui expliquer que déjà l’orgueil national défendait à un pays de laisser réformer sa justice de l’extérieur, et que la protestation européenne dans l’affaire de Sacco et Vanzetti avait eu en Amérique des effets plutôt fâcheux. Je la priai instamment de ne rien faire dans ce sens. Elle ne ferait qu’empirer la situation de son mari, car jamais Mussolini ne voudrait, jamais il ne pourrait, s’il le voulait, ordonner un adoucissement de la peine, si on tentait de le lui imposer du dehors. Mais je lui promis, sincèrement ému, de faire de mon mieux. Je me rendais par hasard la semaine prochaine en Italie, où j’avais des amis bien disposés et influents. Peut-être ceux-là pourraient-ils dans le silence agir pour sa cause.
Je le tentai dès le premier jour. Mais je vis combien déjà la crainte avait rongé les âmes. Dès que je mentionnai le nom du médecin, chacun montra de l’embarras. Non, il n’avait pas d’influence. C’était absolument impossible. C’est ainsi que j’allais de l’un à l’autre. Je revins tout honteux, car, peut-être, la malheureuse pouvait-elle croire que je n’avais pas tout tenté. Et en effet, je n’avais pas tout tenté ! Il restait encore un moyen, le chemin le plus droit, la voie la plus franche : écrire à l’homme qui tenait la décision dans ses mains, à Mussolini lui-même.
Je le fis. Je lui adressai une lettre vraiment sincère. Je ne voulais pas débuter par des flatteries, lui écrivais-je, et je voulais lui dire tout d’abord que je ne connaissais pas l’homme, ni la gravité de son cas. Mais j’avais vu sa femme, qui était certainement innocente, et sur elle aussi retombait tout le poids de la peine, si son mari passait ces années en prison. Je ne prétendais nullement critiquer le jugement, mais je pouvais croire que c’était sauver la vie de cette femme si son mari, au lieu d’être enfermé au pénitencier, était déporté dans une des îles de prisonniers où il était permis aux femmes et aux enfants de vivre avec les exilés.
Je pris ma lettre et la jetai, adressée à son Excellence Benito Mussolini, dans la boîte aux lettres ordinaire de Salzburg ; quatre jours après, l’ambassade d’Italie à Vienne m’écrivait que son Excellence me remerciait et me faisait dire qu’il avait donné suite à mon vœu et en même temps prévu une réduction de la peine. En même temps je recevais d’Italie un télégramme qui me confirmait le transfert demandé. D’un seul trait de plume, Mussolini avait personnellement exaucé ma prière et en fait, le condamné obtint bientôt sa grâce pleine et entière. Jamais une lettre dans ma vie ne m’a donné autant de joie et de satisfaction, et je me rappelle ce succès littéraire avec une particulière reconnaissance.
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Il faisait bon voyager dans ces dernières années de calme. Mais il était agréable aussi de retourner à la maison. Il s’était passé dans le silence quelque chose de remarquable. La petite ville de Salzburg, avec ses quarante mille habitants, que j’avais choisie justement pour son isolement romantique, s’était transformée d’une manière surprenante : elle était devenue en été la capitale artistique non seulement de l’Europe, mais du monde entier. Au cours des difficiles années de l’après-guerre, Max Reinhardt et Hugo von Hofmannsthal, désireux de secourir la détresse des acteurs et des musiciens, qui étaient sans pain durant l’été, avaient organisé quelques représentations sur la place du dôme de Salzburg, et, tout d’abord, cette célèbre représentation en plein air de Jedermann ; ces spectacles commencèrent par attirer des visiteurs venus du voisinage immédiat. Plus tard on essaya aussi des représentations d’opéras, qui se firent toujours meilleures, toujours plus parfaites. Peu à peu le monde y fut rendu attentif. Les meilleurs chefs d’orchestre, chanteurs, acteurs, affluèrent à Salzburg, pleins d’ambitions et heureux de faire valoir leur art non plus seulement devant le public restreint de leur patrie, mais devant un public international. Du coup les festivals de Salzburg devinrent une attraction mondiale, en quelque sorte les nouveaux jeux olympiques de l’art, où toutes les nations rivalisaient d’ardeur pour mettre en évidence leurs meilleures productions. Personne ne voulait plus manquer ces extraordinaires représentations. Des rois et des princes, des millionnaires américains et des stars de cinéma, les amis de la musique, les artistes, les poètes et les snobs se donnaient, dans les dernières années, rendez-vous à Salzburg ; jamais on n’avait réussi en Europe une telle concentration de la perfection dramatique et musicale comme dans cette petite ville de la petite Autriche si longtemps méprisée. Salzburg devenait florissant. Dans ses rues estivales, on rencontrait tous ceux qui, en Europe et en Amérique, recherchaient en art l’exécution la plus parfaite, tous en costume national de Salzburg, – courtes culottes de toile blanche et vestes de même pour les hommes, et costume bariolé de la « Dirndl » (jeune fille) pour les femmes, – la minuscule Salzburg régissait tout d’un coup la mode universelle. Dans les hôtels, on se battait pour obtenir des chambres. Le défilé des automobiles qui se rendaient au palais des festivals, était aussi fastueux que celui des anciens bals de la cour, la gare était toujours inondée de visiteurs ; d’autres villes cherchèrent à détourner de leur côté ce fleuve d’or, aucune ne réussit. Salzburg fut et demeura durant ces dix années le lieu de pèlerinage artistique de l’Europe.
C’est ainsi que dans ma propre ville, je vivais tout à coup au centre de l’Europe. De nouveau le destin avait comblé un de mes vœux que j’aurais à peine osé concevoir, et notre maison du Kapuzinerberg devint une maison européenne. Qui n’en a pas été l’hôte ? Notre livre d’or l’attesterait mieux que le seul souvenir, mais ce livre aussi, avec la maison et bien d’autres choses, est demeuré la proie des nationaux-socialistes. Avec qui n’avons-nous pas passé là des heures cordiales, dominant de la terrasse le beau et paisible paysage, sans nous douter qu’en face, sur la montagne de Berchtesgaden, se tenait un homme qui allait détruire tout cela. Romain Rolland a demeuré chez nous et Thomas Mann, entre les écrivains, H. G. Wells, Hofmannsthal, Jacob Wassermann van Loon, James Joyce, Émile Ludwig, Franz Werfel, Georg Brandes, Paul Valéry, Jane Adams, Schalom Asch, Arthur Schnitzler ont été nos hôtes, accueillis en toute bonne amitié, parmi les musiciens Ravel et Richard Strauss, Alban Berg, Bruno Walter, Bartok, sans parler des peintres, des acteurs, des savants venus de tous les points de la rose des vents. Combien de bonnes et claires heures de conversation les souffles de l’été nous envoyaient ! Un jour Arturo Toscanini gravit les marches raides, et sur l’heure débuta une amitié qui me fit aimer la musique et en jouir davantage encore et avec un sens plus éclairé. Je fus depuis, pendant des années, le plus fidèle auditeur de ses répétitions, et sans cesse je revivais la lutte passionnée au cours de laquelle il obtient de vive force cette perfection qui ensuite, dans les concerts publics, paraît tout à la fois un prodige et une chose toute naturelle (j’ai essayé un jour de décrire dans un article ces répétitions, qui excitaient exemplairement tous les artistes à ne pas se relâcher avant que tout fût absolument impeccable). Le mot de Shakespeare m’était merveilleusement confirmé que « la musique est la nourriture de l’âme[25] », et, considérant ce concours de beaux-arts, je bénissais ma destinée qui m’avait accordé d’y prendre durablement une part active ! Que ces journées d’été étaient riches, qu’elles étaient colorées, alors que l’art et le paysage béni se faisaient valoir l’un par l’autre ! Et toujours quand, regardant en arrière, je me souvenais de cette petite ville, déchue, grise, oppressée comme elle avait été immédiatement après la guerre, et de notre propre maison, où, grelottants, nous luttions contre la pluie, qui pénétrait par le toit, je sentais enfin ce que ces années bénies de la paix avaient fait pour ma vie. Il était de nouveau permis de croire, au monde, en l’humanité.
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Bien des hôtes illustres et bienvenus furent reçus dans notre maison au cours de ces années, mais dans les heures aussi où j’étais seul se rassemblait autour de moi un cercle magique de figures vénérables, dont j’avais réussi peu à peu à évoquer les ombres et la trace : dans la collection déjà mentionnée de mes autographes s’étaient retrouvés réunis dans leurs manuscrits les plus grands maîtres de tous les temps. Ce que j’avais entrepris en dilettante à quinze ans et qui n’avait été d’abord qu’une simple juxtaposition, s’était, durant ces années, grâce à beaucoup d’expérience, à des moyens plus abondants et une passion encore accrue, transformé en une structure organique et, j’ose le dire, en une véritable œuvre d’art. Dans mes débuts, je n’avais visé, comme tous les débutants, qu’à rassembler des noms, des noms célèbres ; ensuite, par curiosité psychologique, je n’avais plus rassemblé que des manuscrits – des brouillons ou des fragments d’ouvrages qui m’ouvraient des vues sur les procédés de travail d’un maître aimé. Des innombrables énigmes insolubles de l’univers, la plus insondable et la plus mystérieuse demeure toujours le mystère de la création. Ici la nature ne se laisse pas épier, personne ne lui arrachera le secret de ce dernier truc : comment a été créée la terre et comment naît une fleur, un poème, un homme. Ici, elle tire impitoyablement le rideau et ne cède pas. Même le poète, même le musicien ne pourra pas éclairer après coup l’instant de son inspiration. Quand une fois la création est achevée, l’artiste ne sait plus rien de sa genèse, ni de son progrès et de son devenir. Jamais ou presque jamais il ne parvient à expliquer comment, dans l’exaltation de ses sens, les mots se sont assemblés en une strophe, les sons isolés en une mélodie qui, ensuite, retentissent à travers les siècles. La seule chose qui peut nous donner un léger soupçon de cet insaisissable processus de création, ce sont les pages manuscrites, et principalement celles qui ne sont pas destinées à l’impression, les esquisses encore incertaines, semées de corrections et où ne se cristallisera que peu à peu la forme définitive et valable. Rassembler de telles pages de tous les grands poètes, philosophes et musiciens, de telles corrections, et par là même des témoignages de la lutte qu’a été leur travail, telle fut la seconde époque, mieux informée, de ma quête des autographes. C’était pour moi une joie que de leur faire la chasse dans les enchères publiques, une peine que je me donnais volontiers de les dénicher dans les endroits les plus cachés, et, en même temps, une sorte de science, car peu à peu, à côté de ma collection d’autographes, s’en était formée une seconde, qui comprenait tous les livres qui ont été écrits sur les autographes, tous les catalogues imprimés, au nombre de plus de quatre mille, une bibliothèque choisie qui n’avait pas sa pareille, car même les marchands ne pouvaient pas consacrer autant de temps et d’amour à une spécialité. Je puis bien dire, – ce que je n’oserais jamais affirmer au regard de la littérature ou d’un autre domaine de la vie, – que durant ces trente ou quarante années de mon existence de collectionneur, j’étais devenu une autorité de premier plan dans le domaine des autographes, et que je savais, de toutes les pages un peu importantes, où elles se trouvaient, à qui elles appartenaient et comment elles étaient tombées entre les mains de leurs propriétaires ; j’étais donc un véritable connaisseur, qui pouvait, au premier coup d’œil, juger de l’authenticité, et j’étais plus expérimenté dans l’évaluation que la plupart des professionnels.
Mais peu à peu mon ambition de collectionneur alla plus loin. Il ne me suffit plus de posséder une simple galerie manuscrite de la littérature mondiale et de la musique, un miroir des mille méthodes de création ; la seule extension de ma collection ne me séduisait plus, mais ce que je me proposai durant les dernières années de mon activité de collectionneur fut un perpétuel ennoblissement. Si je m’étais contenté d’abord de posséder des pages d’un poète ou d’un musicien, qui le faisaient voir dans un moment de sa création, mes efforts tendirent peu à peu à représenter chacun dans son moment créateur le plus heureux, celui de sa plus grande réussite. Je cherchai donc de chaque écrivain, non pas seulement le manuscrit d’un de ses poèmes, mais d’un de ses plus beaux poèmes, et, si possible, de l’un de ceux qui, dès la minute où par l’encre ou le crayon, l’inspiration s’est précipitée en une apparence terrestre, sont destinés à durer toute l’éternité. Je voulais posséder des immortels, – prétention audacieuse – dans la relique de leur manuscrit, justement ce qui, pour le monde, les avait rendus immortels.
Ainsi ma collection se trouvait en état d’écoulement perpétuel ; chaque page trop insignifiante pour satisfaire à ma plus haute exigence était éliminée, vendue ou échangée, dès que je parvenais à en trouver une plus essentielle, plus caractéristique et, – si je puis ainsi dire, – plus chargée d’éternité. Et, ce qui est merveilleux, je réussis en bien des cas, car en dehors de moi, il y en avait fort peu qui collectionnaient les pièces essentielles en vrais connaisseurs, avec une telle opiniâtreté et en même temps un tel savoir. C’est ainsi que, pour finir, un portefeuille d’abord, puis tout un coffre, qui, par le métal et l’asbeste les protégeait contre la détérioration, réunit les manuscrits originaux d’œuvres ou de fragments d’œuvres qui font partie des témoignages les plus durables de l’humanité créatrice. Forcé que je suis de vivre aujourd’hui en nomade, je n’ai pas ici sous la main le catalogue de cette collection depuis longtemps dispersée, et je ne puis énumérer qu’au petit bonheur quelques-unes de ces choses dans lesquelles le génie terrestre s’est incarné en un instant d’éternité.
Il y avait là une page de cahiers de Léonard, des observations pour des dessins en écriture inversée, de Napoléon, griffonné à la diable sur quatre pages d’écriture à peine lisible, l’ordre du jour à ses soldats avant la bataille de Rivoli, il y avait tout un roman de Balzac en épreuves d’imprimerie, dont chaque page était un champ de bataille avec ses mille ratures, et qui figurait avec une éloquence indescriptible la lutte de titan qu’il menait de correction en correction (une copie photographique en a heureusement été sauvée pour une université américaine). Il y avait de Nietzsche Les origines de la Tragédie dans une première rédaction inconnue qu’il avait écrite pour sa bien-aimée, Cosima Wagner, longtemps avant la publication, une cantate de Bach, et l’air de l’Alceste de Gluck, et un autre de Händel, dont les manuscrits de musique sont les plus rares de tous. Toujours j’avais cherché ce qu’il y avait de plus caractéristique, et le plus souvent je l’avais trouvé, de Brahms les Airs tsiganes, de Chopin la Barcarole, de Schubert l’immortel À la musique, de Haydn l’impérissable mélodie Dieu conserve du Quatuor de l’Empereur. Dans certains cas j’avais réussi à élargir la forme première et unique de l’activité créatrice jusqu’à un tableau complet de la vie d’une individualité créatrice. C’est ainsi que je n’avais pas seulement de Mozart une page maladroite de sa onzième année, mais aussi en témoignage de son art du lied, l’immortelle Violette sur des paroles de Goethe, de sa musique de danse les menuets qui paraphrasaient le « Non più andrai » du Figaro, et du Figaro lui-même l’Air de Chérubin, d’autre part, les Lettres à la petite cousine si délicieusement libertines et qui n’ont jamais été publiées intégralement, de plus, un canon fort scabreux, et, pour finir, encore une page qu’il avait écrite immédiatement avant sa mort, un air de Titus. De même, j’avais fait le tour de la vie de Goethe jetée comme une arche immense, la première page était une traduction du latin qu’il faisait à neuf ans, la dernière un poème écrit avant sa mort dans sa quatre-vingt-deuxième année. Entre les deux extrêmes se plaçaient une immense page du couronnement de son œuvre, une page in folio du Faust écrite sur les deux faces, un manuscrit d’un traité d’histoire naturelle, de nombreux poèmes et, de plus, des dessins des différentes époques de sa vie ; on pouvait prendre une vue d’ensemble sur toute la vie de Goethe dans ces quinze pages manuscrites. Avec Beethoven, le plus vénéré de tous, je ne pus, il est vrai, constituer un panorama aussi complet. Comme était pour Goethe mon éditeur, le professeur Kippenberg, j’avais ici pour rival et surenchérisseur un des hommes les plus riches de Suisse, qui a collectionné un trésor beethovénien sans pareil. Mais, sans compter le cahier des notes de jeunesse, le lied, Le Baiser, et des fragments de la musique d’Egmont, je réussis à représenter aux yeux un moment au moins de la vie, le plus tragique, d’une manière si complète qu’aucun musée du monde n’en pourrait offrir de semblable. Par une première chance, je pus acquérir tout ce qui subsiste du mobilier de sa chambre, qui fut vendu aux enchères après sa mort et acheté par le conseiller de cour Breuning, avant tout son immense bureau, dans les tiroirs duquel se trouvèrent cachés les deux portraits de ses bien-aimées, celui de la comtesse Giulietta Guicciardi et celui de la comtesse Erdödy, sa cassette, qu’il avait gardée à côté de son lit jusqu’au dernier moment, son petit pupitre, sur lequel il avait encore écrit au lit ses dernières compositions et ses dernières lettres, une boucle de cheveux blancs coupée sur son lit de mort, la lettre de faire-part de ses funérailles, le dernier billet à sa blanchisseuse, qu’il avait écrit d’une main tremblante, le document d’inventaire de la maison, lors des enchères publiques, et la souscription de tous ses amis viennois en faveur de sa cuisinière Sali demeurée sans ressources. Et comme le hasard se montre toujours généreux pour le vrai collectionneur, peu de temps après avoir acquis tous ces objets tirés de sa chambre mortuaire, j’eus l’occasion de m’enrichir encore de trois dessins de son lit de mort. Par les récits de ses contemporains, on savait qu’un jeune peintre, ami de Schubert, Josef Teltscher, avait tenté de dessiner le mourant ce 27 novembre, alors que Beethoven était à l’agonie, mais qu’il avait été mis à la porte par le conseiller de cour Breuning, qui jugeait cela une impiété. Pendant cent ans, ces dessins n’avaient pas été retrouvés, mais un jour, dans une petite vente aux enchères à Brünn, plusieurs douzaines de carnets d’esquisses de ce peintre sans importance furent vendues pour un prix dérisoire, et il se trouva que ces trois esquisses étaient parmi elles. Et, comme toujours les hasards s’enchaînent, un jour un marchand me téléphona pour me demander si je m’intéressais à l’original du dessin fait au lit de mort de Beethoven. Je répondis que je le possédais moi-même, mais ensuite on reconnut que la page qu’on m’offrait était l’original de la lithographie devenue si célèbre de Danhauser et représentant Beethoven sur son lit de mort. Et ainsi j’avais rassemblé tout ce qui s’était conservé, dans une forme parlante pour les yeux, de ces derniers instants si mémorables et dont le souvenir ne périra jamais.
Il va de soi que je ne me suis jamais considéré comme le propriétaire de ces choses, mais seulement comme leur conservateur dans le temps. Ce n’est pas le sentiment de posséder, de posséder pour moi seul qui me séduisait, mais l’attrait de réunir, de faire d’une collection une œuvre d’art. J’étais conscient d’avoir créé là quelque chose, qui comme ensemble était plus digne de me survivre que mes propres ouvrages. Malgré de nombreuses offres qu’on me fit, j’hésitais à en dresser un catalogue, parce que j’étais encore à l’ouvrage et en plein travail de construction et qu’insatiable comme je l’étais, il me manquait encore plusieurs noms et plusieurs pièces dans leurs formes les plus accomplies. Mon intention dûment pesée était de léguer après ma mort cette collection unique à l’institut qui s’engagerait à remplir mes conditions particulières, à savoir de consacrer annuellement une certaine somme à compléter la collection dans le sens que j’entendais. Ainsi elle ne serait pas demeurée un tout immuable, mais elle aurait été un organisme vivant qui se serait complété et achevé en un ensemble toujours plus beau cinquante et cent ans au-delà de ma propre vie.
Mais il est interdit à notre génération éprouvée de porter ses pensées au-delà d’elle-même. Dès que commença le temps d’Hitler et que je quittai ma maison, je perdis toute ma joie à collectionner et même l’assurance de conserver quelque chose de durable. Pendant quelque temps je laissai encore des parties de ma collection en dépôt dans des safes et chez des amis, mais ensuite, suivant l’avertissement de Goethe que les musées, les collections et les cabinets d’armes anciennes se pétrifient quand on ne continue pas de les développer, je me résolus plutôt à prendre congé d’une collection à laquelle je ne pouvais plus consacrer mes soins organisateurs. À mon départ, j’en léguai une partie à la Bibliothèque nationale de Vienne, principalement les pièces dont m’avaient fait cadeau des amis qui étaient mes contemporains, j’en vendis une autre partie, et ce qui est advenu ou advient du reste n’occupe pas trop mes pensées. J’ai mis ma joie dans mon travail de création, jamais dans ce que j’avais créé. Ainsi je ne plains pas ce que j’ai une fois possédé. Car si nous autres traqués et persécutés, dans ces temps ennemis de tout art et de toute collection, avions encore à apprendre un art nouveau, ç’a été celui de savoir prendre congé de tout ce qui avait été un jour notre orgueil et notre amour.
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Ainsi les années se passaient à travailler et à voyager, à apprendre, à lire, à collectionner et à jouir. Un matin de novembre 1931 je me réveillai : j’avais cinquante ans. Cette date fut une fâcheuse journée pour le brave facteur salzbourgeois à cheveux blancs. Comme en Allemagne régnait l’excellente coutume de célébrer par des articles circonstanciés le cinquantième anniversaire d’un auteur, le vieillard eut à transporter une imposante charge de lettres et de télégrammes au haut des marches abruptes. Avant de les ouvrir et de les lire je réfléchis à ce que ce jour signifiait pour moi. La cinquantième année représente un tournant ; on regarde en arrière avec inquiétude pour mesurer le chemin parcouru, et l’on se demande en secret s’il continuera de monter. Je revis en pensée le temps que j’avais vécu. Comme je dominais de ma maison la chaîne des Alpes et la vallée qui s’inclinait doucement, je tournai mes regards vers ces cinquante années passées et je dus convenir que je serais impie si je n’étais pas reconnaissant. Après tout il m’avait été donné plus, infiniment plus que ce que j’avais attendu ou espéré atteindre. Le moyen par lequel j’avais choisi de développer mon être et de m’exprimer, la poésie, la production littéraire, s’était montré d’une efficacité qui dépassait de beaucoup mes rêves d’enfants les plus audacieux. Il y avait là, présent des Éditions de l’Île imprimé pour mon cinquantième anniversaire, une bibliographie de mes livres parus dans toutes les langues, et elle constituait elle-même un volume ; pas une langue n’y manquait, ni le bulgare ou le finnois, ni le portugais ou l’arménien, ni le chinois ou le mahratte. En écriture des aveugles, en sténographie, en tous les caractères exotiques et dans tous les idiomes, des paroles et des pensées de moi étaient allées aux hommes, j’avais incommensurablement dilaté mon existence au-delà des limites de mon être. Je m’étais acquis l’amitié des meilleurs de notre temps, j’avais joui des représentations les plus parfaites, il m’avait été donné de voir et de goûter les villes éternelles, les tableaux immortels, les plus beaux paysages. J’étais demeuré libre, indépendant de tout emploi et de toute profession, mon travail était ma joie et plus encore, il avait donné de la joie à d’autres ! Que pouvait-il encore m’arriver de funeste ? Il y avait mes livres : quelqu’un pourrait-il les anéantir ? (C’est ainsi que je pensais en cette heure où j’étais sans appréhension.) Il y avait ma maison : quelqu’un pourrait-il m’en chasser ? Il y avait mes amis : pourrais-je jamais les perdre ? Je pensais sans crainte à la mort, à la maladie, mais l’image la plus lointaine n’effleura pas ma pensée de ce que j’avais encore à éprouver, que je serais sans patrie, chassé, traqué, que j’aurais à retraverser les pays et les mers, et cette fois en banni, que mes livres seraient brûlés, interdits, proscrits, que mon nom serait mis au pilori en Allemagne comme celui d’un criminel et que ces mêmes amis dont les lettres et les télégrammes étaient devant moi sur ma table pâliraient s’ils me rencontraient par hasard. Que pourrait être éteint sans laisser de traces ce que trente ou quarante années de persévérance avaient produit, que toute cette vie édifiée, solide et en apparence inébranlable pourrait s’effondrer en elle-même et que je serais forcé près du sommet, avec des forces déjà un peu diminuées et une âme troublée, à tout recommencer sur nouveaux frais. Réellement ce n’était pas un jour à songer des choses si insensées et absurdes. Je pouvais être satisfait. J’aimais mon travail et c’est pourquoi j’aimais la vie. J’étais protégé contre le souci ; même si je n’écrivais plus une ligne, mes livres prenaient soin de moi. Tout me semblait atteint, le destin dompté. La sécurité que j’avais connue autrefois dans la maison de mes parents et qui s’était perdue pendant la guerre, je l’avais recouvrée par mes propres forces. Que restait-il à souhaiter ?
Mais, chose étrange, le fait même qu’à cette heure je ne voyais rien que je pusse désirer engendrait en moi un mystérieux malaise. Serait-il bon, demandait quelque chose en moi, – ce n’était pas moi-même, – que ta vie se poursuivît ainsi, si calme, si réglée, si lucrative, si confortable, sans nouvelles tensions et sans nouvelles épreuves ? T’appartient-elle vraiment, appartient-elle au plus essentiel de ton être, cette existence privilégiée, toute assurée en soi ? Je me promenai tout pensif dans la maison. Elle était devenue belle au cours de ces années et exactement telle que je l’avais voulue. Et pourtant, devais-je toujours vivre ici, toujours m’asseoir devant le même bureau et écrire des livres, un livre et encore un livre, et ensuite toucher les tantièmes, toujours plus de tantièmes, et devenir peu à peu un monsieur respectable, qui a à exploiter avec convenance et dignité son nom et son œuvre, préservé déjà de tout accident, de tous les troubles et dangers ? Les choses devaient-elles toujours aller ainsi, jusqu’à soixante, jusqu’à soixante-dix ans sur une voie droite et unie ? Ne serait-il pas mieux pour moi, – ainsi se poursuivait mon rêve intérieur, – que survînt quelque chose d’autre, quelque chose de nouveau, quelque chose qui me rendît plus inquiet, plus tendu, qui me rajeunît en m’excitant à un nouveau combat peut-être plus dangereux encore ? Toujours il y a dans un artiste une mystérieuse contradiction. Si la vie le secoue brutalement, il soupire après le repos, mais si le repos lui est donné, il aspire à de nouvelles agitations. C’est ainsi qu’en ce jour de mon cinquantième anniversaire je ne formais au plus profond de moi-même que ce seul vœu téméraire : c’est que quelque chose se produisît qui m’arrachât à ces sécurités et à ces commodités, qui m’obligeât non pas à poursuivre, mais à recommencer. Était-ce crainte de l’âge, de la fatigue, de la paresse ? Ou était-ce une mystérieuse prémonition qui me faisait désirer une autre vie, plus dure, pour mon développement intérieur ? Je n’en sais rien.
Je n’en sais rien. Car ce qui en cette heure singulière se levait de la douteuse lueur de l’inconscient n’était pas un vœu distinctement exprimé et sûrement rien qui se rattachât à ma volonté consciente. Ce n’était qu’une pensée fugitive qui m’effleurait comme un souffle, peut-être pas du tout ma propre pensée, mais une autre qui venait de profondeurs qui m’étaient inconnues. Mais l’obscure puissance qui gouverne ma vie, l’insaisissable qui avait déjà comblé tant de vœux que je n’aurais jamais eu l’audace de former, c’est elle que je devais avoir perçue. Et déjà elle levait docilement la main pour briser ma vie jusqu’en ses derniers fondements et me forcer d’en reconstruire sur ses ruines une toute autre, plus dure et plus difficile.
C’est une loi inéluctable de l’histoire qu’elle défend aux contemporains des grands mouvements qui déterminent leur époque de les reconnaître dans leurs premiers commencements. Ainsi je ne puis pas me rappeler quand j’ai entendu pour la première fois le nom d’Adolphe Hitler, ce nom que nous nous voyons obligés depuis dix ans de penser ou de prononcer chaque jour, presque à chaque seconde à propos de quelque conjoncture, le nom de l’homme qui a apporté plus de calamités dans notre monde qu’aucun autre au cours des âges. Ce doit certainement avoir été assez tôt, car notre Salzburg, à deux heures et demie de chemin de fer, était une sorte de ville voisine de Munich, si bien que les événements purement locaux nous en étaient assez vite connus. Je sais seulement qu’un jour, – je ne saurais plus déterminer la date exacte, – une de mes connaissances passa la frontière et se plaignit que Munich était de nouveau en proie au désordre. En particulier, il y avait là un brutal agitateur du nom d’Hitler, qui organisait des assemblées avec de sauvages bagarres et se livrait à une campagne d’excitation des plus vulgaires contre la république et les Juifs.
Le nom tomba en moi vide et sans poids. Il ne m’occupa pas davantage. Car combien de noms d’agitateurs et de fauteurs de désordres aujourd’hui depuis longtemps oubliés surgissaient alors dans cette Allemagne délabrée, pour disparaître tout aussitôt. Celui du capitaine Ehrhardt avec ses troupes baltiques, celui du général Kapp, ceux des meurtriers de la Sainte-Vehme, des communistes bavarois, des séparatistes rhénans, des chefs de corps francs. Des centaines de ces petites bulles flottaient confusément dans la fermentation générale, et à peine éclatées, ne laissaient rien après elles qu’une mauvaise odeur trahissant clairement la purulence qui continuait de subsister dans la plaie encore ouverte de l’Allemagne. La petite feuille du mouvement national-socialiste me passa aussi un jour entre les mains, c’était alors le Miesbacher Anzeiger (qui devait devenir plus tard le Völkischer Beobachter). Mais Miesbach n’était qu’un petit village et le journal assez mal rédigé. Qui s’en souciait ?
Mais voici que dans les localités frontalières de Reichenbach et de Berchtesgaden, où je me rendais presque chaque semaine, surgissaient des troupes de plus en plus nombreuses de jeunes gens en bottes à revers et chemises brunes, chacun portant sur la manche un brassard à croix gammée de couleur criarde. Ils organisaient des assemblées et des défilés, paradaient dans les rues en chantant ou scandant des chœurs parlés, couvraient les murs de gigantesques placards et les barbouillaient de croix gammées ; pour la première fois je soupçonnai qu’il y avait derrière ces bandes surgies brusquement des puissances financières et d’autres forces influentes. Ce n’est pas le seul Hitler, lequel prononçait ses discours exclusivement dans les brasseries souterraines de la Bavière, qui pouvait avoir équipé ces jeunes gens d’un appareil aussi coûteux. Ce devaient être des mains plus puissantes qui se dissimulaient derrière ce nouveau mouvement ? Car les uniformes étaient reluisants, les « troupes d’assaut » qui étaient envoyées de ville en ville disposaient d’un parc surprenant d’automobiles, de motocyclettes, de camions irréprochables dans un temps de misère générale et alors que les vrais vétérans de l’armée portaient encore des uniformes déchirés. D’autre part, il était manifeste que des chefs militaires entraînaient tactiquement ces jeunes gens, – ou, comme on disait alors, les formaient à une discipline « paramilitaire », – et que ce devait être la Reichswehr elle-même, au service de laquelle Hitler s’était dès le principe engagé secrètement comme agent provocateur, qui procédait ici à l’instruction technique régulière d’un matériel humain qui s’était volontairement mis à sa disposition. J’eus bientôt l’occasion d’assister à une de ces « actions de combat » exercées d’avance. Dans une des localités de la frontière, où se tenait justement une assemblée fort paisible de sociaux-démocrates, quatre camions arrivèrent en coup de vent, chacun d’entre eux chargé de jeunes nationaux-socialistes qui portaient des matraques en caoutchouc, et, comme je l’avais vu faire naguère à Venise sur la place Saint-Marc, ils surprirent par leur vitesse ceux qui n’étaient préparés à rien de semblable. C’était la même méthode empruntée aux fascistes, mais exercée avec une précision plus militaire et préparée systématiquement, à la manière allemande, jusque dans le moindre détail. À un coup de sifflet les S. A. sautaient des autos avec la rapidité de l’éclair, frappaient de leurs matraques tous ceux qui se trouvaient sur leur chemin, et avant que la police pût intervenir ou que les ouvriers pussent se rallier, ils avaient déjà sauté dans leurs autos et repartaient comme ils étaient venus. Ce qui me déconcertait, c’était l’exacte technique selon laquelle ils sautaient de leurs camions et y remontaient, ce qui se faisait chaque fois à un seul coup de sifflet strident du chef de la bande. On voyait que chaque gaillard savait par avance, avec ses muscles et ses nerfs, au moyen de quelle prise, à quelle roue de l’auto et à quelle place il avait à bondir, pour ne pas gêner son voisin et compromettre la réussite du mouvement d’ensemble. Ce n’était nullement adresse personnelle, mais chacun de ces tours de main devait avoir été exercé par avance des douzaines et peut-être des centaines de fois dans des casernes et sur les places d’exercice. Dès le principe, – cela se voyait au premier coup d’œil, – cette troupe devait avoir été dressée à l’attaque, à la violence et à la terreur.
Bientôt on en apprit davantage en pays bavarois sur ces manœuvres souterraines. Quand tout le monde dormait, ces jeunes gens se glissaient hors de leurs maisons et se rassemblaient pour des « exercices nocturnes sur le terrain » ; des officiers de la Reichswehr en service ou retraités, payés par l’État ou par les mystérieux bailleurs de fonds du parti, faisaient faire l’exercice à ces troupes, sans que les autorités accordassent beaucoup d’attention à ces étranges manœuvres de nuit. Dormaient-elles vraiment, ou ne faisaient-elles que fermer un œil ? Jugeaient-elles que ce mouvement était sans conséquence ou favorisaient-elles en secret son extension ? En tout cas, ceux-là même qui, tapis dans l’ombre, le soutenaient, furent effrayés de la brutalité et de la promptitude avec lesquelles il sauta tout à coup sur ses jambes. Un beau matin les autorités se réveillèrent et elles trouvèrent Munich sous la main d’Hitler, tous les bâtiments publics occupés, les journaux forcés sous la menace du revolver d’annoncer triomphalement la révolution accomplie. Comme tombé des nuages, vers lesquels la république sans soupçon levait des regards rêveurs, parut le deus ex machina, le général Ludendorff, le premier d’entre tous ceux qui crurent qu’ils pourraient jouer Hitler et qui furent bernés par lui. Le matin commença la célèbre tentative révolutionnaire qui devait conquérir l’Allemagne, à midi (je n’ai pas à faire ici un cours d’histoire universelle), il était, comme on sait, déjà terminé. Hitler s’enfuit et fut bientôt arrêté ; ainsi le mouvement semblait étouffé. En cette année 1923 disparurent les croix gammées, les troupes d’assaut, et le nom d’Hitler retomba presque dans l’oubli. Personne ne pensait plus à lui comme à une puissance à redouter.
Ce n’est que quelques années plus tard qu’il reparut à la surface, et alors le flot grandissant du mécontentement le porta d’emblée très haut. L’inflation, le chômage, les crises politiques et pour une bonne part la folie des gouvernements étrangers avaient soulevé le peuple allemand ; un incoercible désir d’ordre se manifesta dans toutes les classes de ce peuple, pour qui l’ordre a toujours eu plus de prix que la liberté et le droit. Et quiconque promettait l’ordre, – même Goethe a dit que le désordre lui paraîtrait plus fâcheux qu’une injustice, – avait dès le principe des centaines de milliers de gens derrière lui.
Mais nous n’étions toujours pas conscients du danger. Le petit nombre des écrivains qui s’étaient vraiment donné la peine de lire le livre d’Hitler, au lieu de s’occuper sérieusement de son programme, raillaient l’enflure de sa méchante prose. Les grands journaux démocratiques, au lieu de lancer des avertissements, rassuraient quotidiennement leurs lecteurs : ce mouvement, qui ne finançait qu’à grand’peine son énorme agitation avec les fonds de l’industrie lourde et en s’enfonçant jusqu’au cou dans les dettes, devait inévitablement s’effondrer de lui-même le lendemain ou le surlendemain. Mais peut-être qu’à l’étranger on n’a jamais bien compris la raison pour laquelle l’Allemagne a à tel point sous-estimé durant ces années et traité de bagatelle la personne et la puissance croissante d’Hitler : l’Allemagne n’a pas seulement été toujours un État formé de classes séparées, mais de plus, avec cet idéal de classes, ce qui a pesé sur elle, ç’a été une inébranlable surestime et une déification de la « culture ». À l’exception de quelques généraux, toutes les hautes charges de l’État demeuraient exclusivement réservées à ceux qui avaient une culture universitaire ; tandis qu’en Angleterre un Lloyd George, en Italie un Garibaldi et un Mussolini, en France un Briand étaient vraiment sortis du peuple et s’étaient élevés aux plus hautes fonctions publiques, en Allemagne on ne pouvait concevoir qu’un homme qui n’avait pas même achevé ses études primaires et qui, à plus forte raison, n’avait pas fréquenté l’université, qui avait couché dans des asiles de nuit et, pendant des années, gagné sa vie par des moyens demeurés obscurs, pût jamais approcher une place qu’avaient occupée des baron von Stein, des Bismarck, des prince Bulow. Rien que l’orgueil de leur culture n’a autant aveuglé les intellectuels allemands en les engageant à ne voir en Hitler que l’agitateur des brasseries qui ne pouvait jamais devenir sérieusement dangereux, alors que depuis longtemps, grâce à ses invisibles tireurs de ficelles, il s’était déjà fait des complices puissants dans les cercles les plus divers. Et même quand, en ce jour de janvier 1933, il fut devenu chancelier, la grande masse et même ceux qui l’avaient poussé à ce poste ne le considéraient que comme un remplaçant provisoire et le gouvernement national-socialiste comme un épisode.
Dans ce temps-là, se manifesta pour la première fois dans un très grand style la technique géniale et cynique d’Hitler. Depuis des années il avait fait des promesses de tous les côtés et gagné dans tous les partis des répondants influents qui croyaient tous qu’ils pourraient utiliser à leurs fins particulières les forces mystiques du « soldat inconnu ». Mais cette même technique qu’Hitler mit plus tard en œuvre dans la grande politique et qui consistait à s’allier par serment et en invoquant la loyauté allemande avec ceux qu’il avait l’intention d’exterminer et d’anéantir, célébrait alors son premier triomphe. Il savait si bien abuser par des promesses faites à tout le monde, que le jour où il conquit le pouvoir, la jubilation régna dans les camps les plus opposés. Les monarchistes de Doorn se flattaient qu’en serviteur fidèle il préparait les voies à l’empereur, mais les monarchistes bavarois, les partisans des Wittelsbach à Munich ne manifestaient pas moins d’allégresse ; eux aussi le tenaient pour « leur » homme. Les nationaux allemands croyaient qu’il allait fendre le bois qui servirait à chauffer leurs poêles ; leur chef Hugenberg s’était assuré par convention la place la plus importante dans le cabinet d’Hitler et se flattait ainsi d’avoir le pied dans l’étrier ; – naturellement, malgré l’accord juré, on le mit à la porte après les premières semaines. L’industrie lourde se sentait par Hitler délivrée de la crainte des bolchévistes, elle voyait au pouvoir l’homme qu’elle avait secrètement financé depuis des années ; et en même temps la petite bourgeoisie, à laquelle il avait promis dans cent assemblées de « briser la chaîne du cens » qui l’asservissait, respirait pleine d’enthousiasme. Les petits marchands se souvenaient qu’il avait donné sa parole de fermer les grands magasins, leurs plus dangereux concurrents (promesse qui ne fut jamais tenue), mais Hitler était surtout bien venu des militaires, parce qu’il pensait en militaire et insultait les pacifistes. Même les Social-démocrates ne voyaient pas son ascension d’un si mauvais œil, car ils espéraient qu’il les débarrasserait de leurs ennemis jurés, les communistes, qui se pressaient si importunément derrière eux. Les partis les plus divers, les plus opposés considéraient comme leur ami ce « soldat inconnu », qui avait fait toutes les promesses, tous les serments à chaque classe, à chaque parti, à chaque tendance, – même les Juifs allemands n’étaient pas très inquiets. Ils se flattaient qu’un « ministre jacobin[26] » n’était plus un jacobin, qu’un chancelier de l’Empire allemand dépouillerait naturellement les vulgarités de l’agitateur antisémite. Et après tout, quelles violences pouvait-il exercer dans un État où le droit était fortement ancré, où la majorité du Parlement était contre lui et où chaque citoyen de l’État croyait assurées par la constitution solennellement jurée, sa liberté et l’égalité des droits ?
Puis vint l’incendie du Reichstag, le Parlement disparut, Goering lâcha ses bandes déchaînées, d’un seul coup tout droit était supprimé en Allemagne. On apprenait en frissonnant qu’il y avait en pleine paix des camps de concentration et que dans les casernes on avait aménagé des chambres secrètes où des innocents étaient exécutés sans jugement et sans formalités. Tout cela ne pouvait être que l’explosion d’une rage insensée, se disait-on. Cela ne peut pas durer dans le vingtième siècle. Mais cela n’était que le commencement. Le monde tendit l’oreille, se refusa d’abord à croire l’incroyable. Mais déjà ces jours-là je vis les premiers fugitifs. Ils avaient grimpé de nuit sur les montagnes de Salzburg ou traversé à la nage la rivière qui marquait la frontière. Affamés, les vêtements en loques, l’air hagard, ils vous regardaient fixement ; avec eux avait commencé cette fuite panique devant l’inhumanité qui se poursuivit ensuite autour de la terre entière. Mais je ne soupçonnais pas encore, en voyant ces proscrits, que leurs visages pâles m’annonçaient déjà ma propre destinée et que nous serions tous, tous, les victimes de la fureur de dominer de ce seul homme.
* * *
Il est difficile de se dépouiller en quelques semaines de trente ou quarante ans de foi au monde. Assurés dans nos conceptions du droit, nous croyions en l’existence d’une conscience allemande, européenne, mondiale et nous étions persuadés qu’il y avait un certain degré d’inhumanité qui s’éliminait de lui-même et une fois pour toutes de l’humanité. Comme je m’efforce ici de demeurer aussi sincère que possible, je dois avouer que nous tous, en Allemagne et en Autriche, nous n’avons jamais jugé possible, en 1933, en 1934, un centième, un millième de ce qui devait toujours éclater quelques semaines plus tard. Assurément il était clair dès le principe que nous autres écrivains indépendants avions à nous attendre à quelques difficultés, à quelques désagréments, à quelques inimitiés. Dès après l’incendie du Reichstag, je dis à mon éditeur que c’en serait bientôt fait de mes livres en Allemagne. Je n’oublierai jamais son ébahissement. « Qui pourrait bien interdire vos livres ? » me dit-il alors, en 1933, encore tout étonné. « Vous n’avez jamais écrit un mot contre l’Allemagne et ne vous êtes jamais mêlé de politique. » On le voit : toutes les monstruosités telles que les livres brûlés ou les fêtes du pilori, qui devaient être des faits quelques mois plus tard, étaient encore inconcevables à des gens prévoyants, un mois après la prise du pouvoir par Hitler. Car le nazisme avec sa technique de l’imposture dénuée de scrupules se gardait bien de montrer tout le caractère radical de ses visées, avant qu’on eût endurci le monde. Ils appliquaient leurs méthodes avec prudence : on procédait par doses successives et après chaque dose, on ménageait une petite pause. On administrait toujours une pilule à la fois et ensuite venait un moment d’attente, pour voir si elle n’avait pas été trop forte, si la conscience du monde pouvait encore supporter cette dose. Et comme la conscience européenne, pour le malheur et la honte de notre civilisation, se hâtait de témoigner de son désintéressement, puisque aussi bien ces actes de violence se passaient « de l’autre côté de la frontière », les doses se firent toujours plus fortes, jusqu’à ce qu’à la fin toute l’Europe en pérît. Hitler n’a rien inventé de plus génial que cette tactique consistant à lentement pressentir l’opinion mondiale et à aggraver progressivement ses mesures contre une Europe qui s’affaiblissait sans cesse moralement et aussi militairement. Et l’action décidée aussi depuis longtemps dans son for intérieur, qui visait à étouffer en Allemagne toute parole libre et à faire disparaître tout ouvrage indépendant, ne produisit ses effets qu’après l’application de cette méthode de tâtonnements. On n’édicta pas d’emblée une loi qui interdisait radicalement tous nos livres, – elle ne vint que deux ans plus tard ; – on n’organisa d’abord qu’une petite expérience d’épreuve qui devait enseigner jusqu’où on pouvait aller, je veux dire qu’on chargea de la première attaque contre nos livres un groupe officiellement irresponsable, celui des étudiants nationaux-socialistes. Selon le même système qui avait servi à mettre en scène « la colère du peuple », afin de faire passer le boycott des Juifs décidé depuis longtemps, on donna secrètement aux étudiants le mot d’ordre de manifester hautement leur « indignation » contre nos livres. Et les étudiants allemands, heureux de toute occasion qui s’offrait de témoigner de leurs opinions réactionnaires, se rassemblèrent docilement en bandes dans chaque université, allèrent chercher dans les librairies des exemplaires de nos livres et, chargés de ce butin, marchèrent, bannières déployées, jusqu’à une place publique. Là ces livres, ou bien furent cloués au pilori selon le vieil usage allemand, – le Moyen Âge était subitement fort à la mode, – (j’ai moi-même possédé un exemplaire d’un de mes ouvrages percé d’un clou qu’un étudiant de mes amis avait sauvé et dont il m’avait fait cadeau), ou bien, comme il était malheureusement interdit de brûler les gens, ils étaient réduits en cendres sur de grands bûchers, tandis qu’on récitait des maximes patriotiques. Après bien des hésitations, le ministre de la propagande Goebbels s’était, il est vrai, résolu à accorder sa sanction à ces incinérations de livres, mais elle ne demeurait qu’une mesure semi-officielle, et rien ne prouve plus clairement que l’Allemagne ne s’identifiait pas encore avec de tels actes que le fait que le public ne tirait pas encore les moindres conséquences de ces bûchers allumés par les étudiants et de ces mises au ban de la société. Bien qu’on avertît les libraires de ne plus exposer en devanture aucun de nos ouvrages et qu’aucun journal n’en fît plus mention, le véritable public ne se laissait pas influencer le moins du monde. Tant qu’on n’eut pas à risquer les travaux forcés ou le camp de concentration, mes livres, en 1933 et en 1934, se vendirent en presque aussi grand nombre qu’auparavant, malgré toutes les difficultés et les chicanes. Il fallut que cette grandiose ordonnance « pour la protection du peuple allemand » acqut force de loi qui déclarait crime contre la sûreté de l’État l’impression, la vente et la diffusion de nos livres, pour nous aliéner violemment des centaines de milliers et des millions d’Allemands, qui, d’ailleurs encore aujourd’hui, aiment mieux nous lire que les poètes gonflés du sang et du terroir, et voulaient nous accompagner fidèlement dans le cours de notre activité.
J’ai éprouvé comme un honneur plutôt que comme une infamie de partager le sort de ceux qui voyaient anéantir en Allemagne toute leur existence littéraire, les Thomas Mann, les Heinrich Mann, les Werfel, les Freud, les Einstein, bien d’autres dont je tiens les œuvres incomparablement plus importantes que la mienne, et toute attitude de martyr me répugne au point que je ne mentionne qu’à mon corps défendant cette participation au sort commun. Mais, par extraordinaire, c’est moi, justement, qui étais destiné à mettre dans une situation particulièrement pénible les nationaux-socialistes et même Adolphe Hitler en personne. C’est que précisément ma personnalité littéraire, entre celles de tous les proscrits, a certainement provoqué la plus vive excitation et a fait le sujet de débats sans fin dans les cercles les plus élevés de la villa de Berchtesgaden, si bien qu’à toutes les circonstances réjouissantes de ma vie, je puis ajouter la modeste satisfaction d’avoir procuré du dépit à l’homme provisoirement le plus puissant des temps nouveaux, à Adolphe Hitler.
Déjà dans les premiers jours du régime nouveau, j’avais provoqué en toute innocence une espèce de sédition. On faisait alors passer dans toute l’Allemagne un film réalisé d’après ma nouvelle Brûlant Secret et qui portait le même titre. Personne n’y trouvait à redire. Mais le lendemain de l’incendie du Reichstag, que les nationaux-socialistes essayaient vainement de mettre sur le dos des communistes, il se produisit ceci, que les gens s’attroupaient devant les lettres lumineuses des cinémas et devant les affiches qui annonçaient Brûlant Secret, qu’ils se poussaient du coude en clignant des yeux et en riant. Bientôt les agents de la Gestapo comprirent pourquoi ce titre faisait rire. Et le même soir des policiers parcouraient les rues sur leurs motocyclettes, les représentations étaient interdites et dès le lendemain le titre de ma nouvelle Brûlant Secret avait disparu sans laisser de trace de toutes les annonces de journaux et de toutes les colonnes d’affichage. Mais ç’avait toujours été une chose assez simple que d’interdire un mot isolé qui les gênait et même de brûler et de détruire tous nos livres. Dans un cas particulier en revanche, ils ne pouvaient m’atteindre sans nuire du même coup à l’homme dont ils avaient le plus besoin en ce moment critique pour maintenir leur prestige devant le monde, le plus grand, le plus célèbre des musiciens vivants de la nation allemande, Richard Strauss, avec lequel je venais justement de terminer un opéra.
C’était la première fois que je collaborais avec Richard Strauss. Jusque-là, depuis l’Electra et le Chevalier à la Rose, c’était toujours Hugo von Hofmannsthal qui avait rédigé ses livrets, et je n’avais jamais rencontré personnellement Richard Strauss. Après la mort d’Hofmannsthal, il m’avait fait dire par son éditeur qu’il souhaitait de se mettre à un nouvel ouvrage et me demandait si j’étais disposé à lui écrire un livret d’opéra. Je fus très sensible à l’honneur qu’il me faisait. Depuis que Max Reger avait mis en musique mes premières poésies, j’avais toujours vécu dans la musique et avec des musiciens. Busoni, Toscanini, Bruno Walter, Alban Berg étaient mes amis intimes. Mais je ne connaissais pas de compositeur vivant que j’eusse été plus disposé à servir que Richard Strauss, lui, le dernier de cette grande famille de vrais musiciens de race qu’a produits l’Allemagne et qui, de Bach et de Händel, en passant par Beethoven et Brahms, se perpétue jusqu’à nos jours. Je me déclarai aussitôt prêt à collaborer, et lors de notre première rencontre je lui proposai de prendre pour sujet de son opéra le thème de The Silent Woman (La Femme Silencieuse) de Ben Jonson, et ce fut pour moi une surprise agréable de constater avec quelle promptitude, avec quelle clarté de vues Strauss se rallia à toutes mes propositions. Jamais je n’aurais soupçonné chez lui une aussi rapide compréhension des choses et une aussi étonnante connaissance de l’art dramatique. Pendant qu’on lui exposait un sujet, déjà il l’arrangeait en drame et, – ce qui était plus étonnant, – il l’adaptait aux limites de ses propres moyens, qu’il jugeait avec une clarté presque inquiétante. J’ai rencontré dans ma vie beaucoup de grands artistes, mais jamais un seul qui sût protéger son objectivité contre lui-même d’une manière si abstraite et infaillible. C’est ainsi que Strauss m’avoua franchement dès la première heure qu’il savait bien qu’un musicien de soixante-dix ans ne possédait plus la force primitive et jaillissante de l’inspiration poétique. Des œuvres symphoniques telles que Till Eulenspiegel ou Mort et Transfiguration ne lui réussiraient plus guère, car justement la musique pure réclamait le maximum de fraîcheur créatrice. Mais la parole l’inspirait toujours. Il avait encore le pouvoir d’illustrer dramatiquement un donné, une substance qui avait déjà pris forme, parce que la situation et les paroles faisaient spontanément naître en lui des thèmes musicaux, et c’est pourquoi ces dernières années il s’était consacré exclusivement à l’opéra. Il savait bien, d’ailleurs, que le temps de l’opéra comme forme d’art était fini. Wagner était un tel sommet que personne ne pouvait le surpasser. « Mais, ajoutait-il avec son gros rire de Bavarois, je me suis tiré d’affaire en l’évitant par un détour. »
Quand nous nous fûmes entendus sur les lignes maîtresses, il me donna encore quelques petites instructions. Il me laissait toute liberté, car ce n’est pas un texte d’opéra tout découpé d’avance à la manière de Verdi qui l’inspirait, mais toujours, exclusivement, une création poétique. Cependant, il lui serait agréable que je pusse y insérer quelques formes compliquées, qui fournissent à son art de coloriste des prétextes de développement particuliers. « Je n’ai pas, comme Mozart, le don des longues mélodies. Je ne puis inventer que des thèmes courts. Mais ce que je sais bien, c’est l’art de transformer un de ces thèmes, de le paraphraser, d’en tirer tout ce qu’il contient, et je crois qu’en cela personne aujourd’hui ne m’imite. » De nouveau je fus ébahi de cette franchise, car il est vrai que chez Strauss on ne trouve guère de mélodie qui excède l’étendue de quelques mesures ; mais que ces quelques mesures sont ensuite amplifiées et fuguées, – par exemple dans le Chevalier à la Rose, – jusqu’à atteindre à une parfaite plénitude !
Autant qu’au cours de cette première rencontre je fus frappé d’admiration lors de toutes celles qui suivirent, en voyant avec quelle sûreté et quelle objectivité ce vieux maître se jugeait lui-même dans son œuvre. Un jour, j’étais seul avec lui à une répétition fermée de son Hélène égyptienne dans la Salle des festivals de Salzburg. Il n’y avait personne avec nous dans la pièce, tout était sombre autour de nous. Il écoutait. Tout à coup je l’entendis tambouriner légèrement et impatiemment de ses doigts sur le dossier du siège. Puis il me murmura : « Mauvais ! Tout à fait mauvais ! Voilà qui n’est pas trouvé ! » Et quelques minutes après il reprit : « Si seulement je pouvais biffer ce passage ! Oh ! Dieu, Dieu, cela est absolument vide et trop long ; beaucoup trop long ! » Et au bout de quelques minutes encore : « Voyez-vous, voilà qui est bien ! » Il jugeait sa musique aussi objectivement et impartialement que s’il l’entendait pour la première fois et qu’elle eût été écrite par un compositeur qui lui était tout à fait étranger, et ce sentiment étonnant de sa propre mesure ne le quitta jamais. Il savait toujours exactement ce qu’il était et ce qu’il pouvait. Ce que valaient les autres en comparaison de lui ne l’intéressait guère et tout aussi peu ce qu’il représentait pour autrui. Ce qui le réjouissait, c’était le travail en lui-même.
Ce « travail » était chez Strauss un processus tout à fait remarquable, rien de démoniaque, rien du « rapt » de l’artiste, rien de ces dépressions et de ces désespoirs tels qu’on les connaît par les biographies de Beethoven, de Wagner. Strauss travaille à tête reposée et lucide, il compose – comme Jean-Sébastien Bach, comme tous les sublimes artisans de leur art, – tranquillement et régulièrement. À neuf heures du matin, il se met à sa table et reprend son travail exactement à l’endroit où il l’a laissé la veille, écrivant régulièrement au crayon la première esquisse, à l’encre la partie de piano, et ainsi sans s’interrompre jusqu’à midi ou une heure. L’après-midi il joue à l’écarté, transcrit deux ou trois pages en partition d’orchestre, et le soir, à l’occasion, il dirige au théâtre. Toute espèce de nervosité lui est étrangère, de jour et de nuit son intelligence artistique est également claire et lucide. Quand son serviteur frappe à la porte pour lui apporter son frac, il se lève de son travail, se fait conduire au théâtre et dirige avec la même sûreté et le même calme qu’il a mis à jouer à l’écarté et son inspiration repart le lendemain à l’endroit même où il s’est interrompu. Car Strauss « commande », selon le mot de Goethe, à ses inspirations ; l’art est pour lui synonyme de savoir et même de savoir universel, ainsi que l’atteste sa boutade : « Qui veut être un vrai musicien doit aussi savoir composer un menu. » Les difficultés ne l’effraient pas, et ne sont qu’un jeu pour sa maîtrise. Je me rappelle avec amusement comme ses petits yeux bleus brillaient un jour qu’il me dit triomphalement en me désignant un passage : « Ici j’ai donné à la cantatrice un problème à résoudre ! Elle va se tourmenter furieusement jusqu’à ce qu’elle en vienne à bout. » Dans ces rares instants où son œil brille, on sent qu’il y a quelque chose de démoniaque profondément caché dans cet homme extraordinaire, qui, d’abord, vous laisse un peu défiant devant le ponctuel, le méthodique, le solide, la sûreté du bon ouvrier, l’absence apparente de nervosité de sa manière de travailler, comme, d’ailleurs, son visage laisse d’abord une impression de banalité avec ses grosses joues d’enfant, la rondeur un peu ordinaire de ses traits et la voussure un peu hésitante de son front. Mais qu’on jette un regard dans ses yeux, ces yeux clairs, bleus, d’un rayonnement intense, et tout de suite on sent je ne sais quelle force magique derrière ce masque bourgeois. Ce sont peut-être les yeux les plus éveillés que j’aie jamais vus chez un musicien, non pas démoniaques, mais en quelque sorte des yeux de voyant, les yeux d’un homme qui a reconnu la nature de sa tâche jusqu’au tréfonds.
Étant revenu à Salzburg après une rencontre aussi vivifiante, je me mis aussitôt au travail. Curieux moi-même de savoir si mes premiers vers lui agréeraient, je lui envoyai déjà après deux semaines mon premier acte. Aussitôt il m’écrivit une carte avec une citation des Maîtres chanteurs : « Le premier chant est réussi. » Après le second acte il m’envoya en guise de salutation plus cordiale encore les premières mesures de son lied : « T’avoir trouvé, mon cher enfant ! » et sa joie, et même son enthousiasme firent de la suite de mon travail un plaisir indicible. Richard Strauss n’a pas changé une ligne à tout mon livret, il m’a seulement prié une fois d’intercaler à un endroit trois ou quatre lignes pour lui permettre d’introduire une seconde voix. C’est ainsi que se nouèrent entre nous les relations les plus cordiales du monde, il vint me voir dans ma maison et j’allai chez lui à Garmisch, où de ses longs doigts minces, il me joua au piano tout l’opéra d’après l’esquisse qu’il en avait faite. Et sans aucune convention ni aucune obligation de ma part, ce fut une chose entendue qu’après que ce premier opéra serait terminé, je devais immédiatement tracer le plan d’un second, dont il avait déjà approuvé d’avance le dessein.
* * *
En janvier 1933, quand Adolphe Hitler prit le pouvoir, notre opéra, La Femme silencieuse, était terminé dans sa partition de piano et le premier acte à peu près instrumenté. Quelques semaines après était rendu le décret qui interdisait aux scènes allemandes de représenter des œuvres d’auteurs non aryens et celles auxquelles aurait collaboré un Juif sous une forme ou sous une autre ; la grande proscription fut même étendue aux morts, et au grand chagrin de tous les amis de la musique du monde entier, la statue en pied de Mendelssohn devant le Gewandhaus de Leipzig fut enlevée. Pour moi, à la suite de ce décret, le sort de notre opéra me parut réglé ! J’admis comme tout naturel que Richard Strauss interrompît son travail et en recommençât un autre avec un autre collaborateur. Au lieu de cela il m’écrivit lettre sur lettre me demandant de quoi je m’avisais ; au contraire, comme il s’était mis à l’instrumentation, je devais préparer le texte du prochain opéra. Il ne songeait pas à permettre à n’importe qui de lui interdire une collaboration avec moi ; et je dois reconnaître franchement qu’au cours de toute cette affaire il m’a conservé sa fidélité en toute bonne camaraderie, tant que cela fut possible. Il est vrai qu’il prit certaines dispositions qui m’étaient moins sympathiques, – il se rapprocha des hommes au pouvoir, se rencontra souvent avec Hitler, Göring et Goebbels, et en un temps où même Furtwängler se rebellait encore ouvertement, il se laissa porter à la présidence de la Chambre impériale de musique nazie.
Cette adhésion déclarée était en ce moment d’une extrême importance pour les nationaux-socialistes. Car, ce qui était très fâcheux pour eux, non seulement les meilleurs écrivains, mais aussi les musiciens les plus considérables leur avaient ostensiblement tourné le dos, et le petit nombre de ceux qui tenaient pour eux ou passèrent de leur côté étaient inconnus en dehors d’un cercle assez restreint. En un moment aussi pénible, recevoir l’adhésion publique du plus célèbre musicien d’Allemagne représentait pour Goebbels et Hitler un gain inestimable dans un sens purement décoratif. Hitler qui, ainsi que me le raconta Strauss, avait déjà, durant ses années de vagabondage à Vienne, fait le voyage de Graz avec un argent qu’il s’était péniblement amassé d’une manière ou d’une autre, afin d’assister à la première de Salomé, l’honorait démonstrativement ; tous les soirs de fête à Berchtesgaden, on ne donnait guère, en dehors de Wagner, que les lieds de Strauss. Chez Strauss, au contraire, la collaboration au régime recelait beaucoup plus d’intention. Avec son égoïsme d’artiste, qu’il avouait en tout temps ouvertement et froidement, toute espèce de régime lui était au fond indifférent. Il avait servi l’empereur d’Allemagne comme maître de chapelle et avait instrumenté pour lui des marches militaires, puis il s’était mis au service de l’empereur d’Autriche comme maître de chapelle de la cour, enfin il avait également été persona grata dans les Républiques autrichienne et allemande. Il était de plus d’un intérêt vital pour lui de se rendre particulièrement agréable aux nationaux-socialistes, car il avait contracté à leur égard une dette formidable : son fils avait épousé une Juive et il pouvait craindre que ses petits-enfants, qu’il aimait par-dessus tout, fussent exclus des écoles, comme un vil rebut ; son nouvel opéra était chargé d’opprobre par moi, ses précédents opéras par Hugo von Hofmannsthal, qui n’était pas un « pur aryen », son éditeur était un Juif. Il lui paraissait d’autant plus urgent de s’assurer un appui et il le fit avec une suite et une persévérance extraordinaires. Il dirigeait partout où les nouveaux maîtres le lui demandaient, il mit un hymne en musique pour les Jeux olympiques et en même temps, dans ses lettres d’une inquiétante franchise, il s’exprimait avec peu d’enthousiasme sur cette commission. En réalité, dans son sacro egoismo d’artiste, une seule chose le préoccupait : conserver à son œuvre une vivante influence et, avant tout, voir représenté son nouvel opéra qui lui tenait particulièrement à cœur.
De telles concessions au national-socialisme devaient naturellement m’être pénibles au plus haut point. Car enfin, combien il était facile que je donnasse l’impression de collaborer secrètement ou même simplement d’approuver, alors qu’en ma personne on faisait une exception unique dans un si honteux boycott. De tous côtés, mes amis me pressèrent de protester publiquement contre une représentation en Allemagne nationale-socialiste. Mais tout d’abord j’ai, par principe, en horreur tout geste pathétique fait en public, d’autre part il me répugnait de créer des difficultés à un génie du rang de Richard Strauss. Après tout Strauss était le plus grand des musiciens vivants, il avait soixante-dix ans, il avait consacré trois ans à cette œuvre et pendant tout ce temps, il avait témoigné à mon égard de dispositions amicales, de correction et même de courage. C’est pourquoi je jugeai que le meilleur parti était d’attendre en silence et de laisser les choses suivre leur cours. D’autre part, je savais que je ne pouvais apprêter plus de difficultés aux nouveaux gardiens de la culture allemande que par mon absolue passivité. Car la Chambre nationale-socialiste de la littérature de l’empire et le ministère de la propagande ne cherchaient qu’un prétexte bienvenu qui leur permît de fonder d’une manière plus plausible une interdiction qui frappait leur plus grand musicien. C’est ainsi, par exemple, que tous les bureaux et toutes les personnalités imaginables demandèrent à examiner mon livret dans le secret espoir de trouver un prétexte. Combien cela aurait été facile, si la Femme silencieuse avait offert une situation comme celle du Chevalier à la Rose, où un jeune homme sort de la chambre à coucher d’une femme mariée ! Alors on aurait pu alléguer qu’il fallait protéger la morale allemande. Mais à leur grande déception, mon livret ne contenait rien d’immoral. Alors on farfouilla dans tous les casiers de la Gestapo, on éplucha mes précédents ouvrages. Mais là aussi on ne put rien découvrir qui attestât que j’avais jamais écrit une parole méprisante pour l’Allemagne (pas plus, d’ailleurs, que pour aucune autre nation de la terre) ou que j’eusse exercé une activité politique. Quoi qu’ils fissent ou tentassent, la décision retombait invariablement sur eux, qu’ils refusassent, à la vue du monde entier, au vieux maître auquel ils avaient eux-mêmes remis la bannière de la musique nationale-socialiste, le droit de faire représenter son opéra, ou que – journée de la honte nationale ! – le nom de Stefan Zweig, que Richard Strauss exigeait expressément de voir figurer comme auteur du texte, souillât une fois encore les affiches théâtrales allemandes, comme il l’avait fait si souvent. Que je jouissais en secret de leur immense embarras et du douloureux casse-tête que je leur offrais ! Je soupçonnais que sans rien faire ou plutôt que par le fait même de ne rien faire ni pour ni contre, ma comédie musicale aboutirait fatalement à un charivari dans le parti politique.
Le parti fit traîner les choses en longueur tant que cela lui fut possible d’une manière ou d’une autre. Mais au début de 1934, il dut enfin se décider à prononcer ou contre sa propre loi ou contre le plus grand musicien de l’époque. Le terme échu ne souffrait plus de délai. La partition, la rédaction pour piano, les livrets étaient imprimés depuis longtemps, le Hoftheater de Dresde avait commandé les costumes, les rôles étaient distribués et même étudiés, et toujours encore les diverses instances, Goering et Goebbels, la Chambre de la littérature allemande et le Conseil de la culture, le ministère de l’instruction publique et la garde de Streicher n’avaient pu s’entendre. Bien que cela puisse paraître le rêve d’un fou, l’affaire de la Femme Silencieuse tourna finalement à la plus excitante affaire d’État. Aucune des instances ne voulait assumer l’entière responsabilité de l’« accordé » libérateur ou de l’« interdit » ; il ne resta pas d’autre solution que de s’en remettre à la décision personnelle du maître de l’Allemagne et du maître du parti, Adolphe Hitler. Mes livres avaient déjà eu l’honneur d’être très lus par les nationaux-socialistes ; c’était surtout mon Fouché qu’ils ne cessaient d’étudier et de discuter comme un modèle d’absence de scrupules politiques. Mais qu’après Goebbels et Goering, je dusse donner à Adolphe Hitler en personne la peine d’étudier ex officio les trois actes de mon livret, cela, je ne m’y attendais pas. Il ne lui fut pas facile de prendre une décision. Il y eut encore, comme je l’appris dans la suite par toute sorte de voies détournées, toute une série interminable de conférences. Finalement Richard Strauss fut cité devant le tout-puissant, et Hitler lui communiqua en personne que bien que cette représentation fût contraire à toutes les lois du nouvel Empire allemand, il l’autorisait exceptionnellement, décision qui fut sans doute rendue avec autant de mauvaise volonté et d’improbité que la signature du pacte d’alliance avec Staline et Molotov. Ainsi se leva pour le national-socialisme cette sombre journée où fut encore une fois représenté un opéra où le nom de Stefan Zweig paradait sur toutes les affiches. Bien entendu, je n’assistai pas à la représentation, car je savais que la salle de spectacle serait pleine à craquer d’uniformes bruns et qu’Hitler lui-même était attendu à l’une des représentations. L’opéra eut un grand succès et je dois observer à la louange des critiques musicaux que les neuf dixièmes d’entre eux profitèrent avec enthousiasme de cette bonne occasion de pouvoir manifester encore une fois, une dernière fois, leur résistance intime au point de vue raciste en s’exprimant en termes on ne peut plus aimables sur mon livret. Tous les théâtres allemands, ceux de Berlin, de Hambourg, de Francfort, de Munich annoncèrent aussitôt la représentation de l’opéra pour la saison prochaine.
Soudain, après la seconde, un coup de tonnerre éclata dans les deux très hauts. Tout fut contremandé, l’opéra d’un jour à l’autre interdit à Dresde et dans toute l’Allemagne. Bien plus : on lisait avec stupéfaction que Richard Strauss avait présenté sa démission comme président de la Chambre de musique de l’Empire. Chacun savait qu’il devait s’être passé quelque chose de particulier. Mais il s’écoula quelque temps avant que j’apprisse toute la vérité. Strauss m’avait écrit une nouvelle lettre par laquelle il me pressait de me mettre au livret d’un nouvel opéra et dans laquelle il s’expliquait avec trop de franchise sur sa position personnelle. Cette lettre était tombée entre les mains de la Gestapo. On la mit sous les yeux de Strauss, qui dut immédiatement donner sa démission et l’opéra fut interdit. Il n’a paru sur la scène en langue allemande que dans la libre Suisse et à Prague, plus tard encore en italien à la Scala de Milan, avec l’autorisation spéciale de Mussolini, qui ne s’était pas encore soumis à la politique raciste. Quant au peuple allemand, il ne lui a plus été permis d’entendre une note de cet opéra, qui a des parties exquises, de la vieillesse de son plus grand musicien vivant.
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Pendant que ces événements se déroulaient et faisaient passablement de bruit, je vivais à l’étranger, car je sentais que l’agitation qui régnait en Autriche me rendait impossible un travail paisible. Ma maison de Salzburg était si près de la frontière que je pouvais voir à l’œil nu la montagne de Berchtesgaden, où se trouvait la maison d’Adolphe Hitler, voisinage peu réjouissant et très inquiétant. Cette proximité de la frontière allemande me donna d’ailleurs l’occasion de juger mieux que mes amis de Vienne la situation menacée de l’Autriche. Là-bas les habitués des cafés et même les gens dans les ministères considéraient le national-socialisme comme un événement qui se passait « de l’autre côté » et ne pouvait en rien toucher l’Autriche. N’y avait-il pas le parti social-démocrate avec sa rigide organisation, qui avait près de la moitié de la population serrée derrière lui ? Le parti clérical aussi n’était-il pas unanime dans sa résistance passionnée, depuis que les « chrétiens allemands » d’Hitler persécutaient ouvertement le christianisme et proclamaient littéralement et publiquement que leur Führer était « plus grand que le Christ » ? La France, l’Angleterre, la Société des Nations n’étaient-elles pas les protectrices de l’Autriche ? Mussolini n’avait-il pas assumé expressément le protectorat et même la garantie de l’indépendance de l’Autriche ? Même les Juifs ne se donnaient pas de tracas et se comportaient comme si la disqualification des médecins, des avocats, des savants, des acteurs se passait en Chine et non à trois heures de chemin de fer, dans le même domaine linguistique. Ils étaient tranquillement installés dans leurs maisons et roulaient en automobile. De plus, chacun avait cette petite sentence consolante à la bouche : « Cela ne peut pas durer longtemps. » Mais moi, je me souvenais d’une conversation que j’avais eue au cours de mon voyage en Russie avec mon ancien éditeur de Léningrad. Il m’avait raconté quel homme riche il avait été, quels beaux tableaux il avait possédés et je lui avais demandé pourquoi il n’était pas parti comme tant d’autres dès le début de la révolution. « Hélas ! m’avait-il répondu, qui aurait pu croire alors qu’une chose telle que la République des ouvriers et soldats pourrait durer plus de quinze jours ? » C’était la même illusion, qui procédait de la même volonté de s’illusionner soi-même.
À Salzburg, il est vrai, tout près de la frontière, on voyait plus clairement les choses. Il se fit un perpétuel va-et-vient à travers le petit cours d’eau qui marquait la frontière, de nuit les jeunes gens se glissaient de l’autre côté et y étaient exercés, les agitateurs passaient la limite en humbles « touristes » dans des autos ou avec leurs alpenstocks[27] et organisaient dans tous les rangs sociaux leurs « cellules ». Ils se mettaient à recruter des adhérents et en même temps à menacer ceux qui ne se rallieraient pas à temps : ils auraient, disaient-ils, plus tard à le payer. Cela intimidait les policiers, les fonctionnaires de l’État. Toujours plus je sentais à une certaine absence de sûreté dans leur conduite que les gens commençaient à hésiter. Or, dans la vie, ce sont toujours les petites expériences personnelles qui sont les plus convaincantes. J’avais à Salzburg un ami de jeunesse, un écrivain assez connu, avec lequel j’avais entretenu les relations les plus intimes, les plus cordiales. Nous nous tutoyions, nous nous étions dédicacé des livres, nous nous rencontrions chaque semaine. Un jour je croisai ce vieil ami dans la rue en compagnie d’un inconnu et je remarquai qu’il s’arrêta aussitôt devant un étalage qui lui était parfaitement indifférent et, me tournant le dos, montrait quelque chose à ce monsieur en paraissant prodigieusement intéressé. Singulier, me dis-je ; il doit cependant m’avoir vu. Mais ce pouvait être un hasard. Le lendemain il me téléphona à l’improviste, me demandant s’il pouvait venir bavarder chez moi l’après-midi. J’acquiesçai, un peu surpris, car d’ordinaire nous nous rencontrions toujours au café. Il se trouva qu’il n’avait rien de particulier à me dire malgré sa hâte à me voir. Et il m’apparut tout de suite clairement que, d’une part, il voulait conserver mon amitié, que, d’autre part, afin de ne se point rendre suspect en tant qu’ami de jeunesse, il ne voulait plus se montrer trop intime avec moi dans cette petite ville. Cela me rendit attentif. Et je remarquai que toute une série de connaissances qui venaient d’habitude assez souvent chez moi, ne s’étaient plus montrés. On était dans une place menacée.
Je ne songeais pas encore à quitter définitivement Salzburg, mais je me résolus plus volontiers que d’ordinaire à passer l’hiver à l’étranger, afin d’échapper à toutes ces petites frictions. Mais je ne soupçonnais pas que c’était déjà une sorte de prise de congé, quand, en octobre 1933, je quittais ma belle maison.
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Mon intention avait été de passer les mois de janvier et de février en France à travailler. J’aimais ce beau pays où souffle l’esprit comme ma seconde patrie, et je ne m’y sentais pas un étranger. Valéry, Romain Rolland, Jules Romains, André Gide, Roger Martin du Gard, Duhamel, Vildrac, Jean-Richard Bloch, les chefs de la littérature étaient de vieux amis. Mes livres y avaient presque autant de lecteurs qu’en Allemagne, personne ne me prenait pour un écrivain étranger. J’aimais le peuple, j’aimais le pays, j’aimais la ville de Paris et je m’y sentais tellement chez moi que chaque fois que le train entrait dans la gare du Nord, j’avais l’impression de « revenir chez moi ». Mais cette fois, par suite de circonstances particulières, j’étais parti plus tôt que de coutume, et je ne voulais être à Paris qu’après Noël. Où aller dans l’intervalle ? Alors je me souvins que depuis un quart de siècle, depuis mon temps d’étudiant, je n’étais en somme jamais retourné en Angleterre. Pourquoi toujours Paris seulement ? me disais-je. Pourquoi pas une fois aussi dix ou quinze jours à Londres ? Pourquoi ne pas revoir après des années et avec des regards neufs les musées, le pays et la ville ? Ainsi, au lieu de prendre l’express de Paris, je pris celui de Calais et par un jour de novembre enseveli sous le brouillard réglementaire, je redescendis après trente ans à la Gare de Victoria, et je m’étonnai seulement à mon arrivée de ne pas rouler en cab jusqu’à mon hôtel, mais en auto. Le brouillard, le gris tendre et frais, était semblable à celui de jadis. Je n’avais pas encore jeté un coup d’œil sur la rue, mais mon odorat avait déjà reconnu, après trente ans, cet air singulièrement âpre, dense, humide et qui vous enveloppe de près.
Le bagage que j’avais apporté était mince, et pareillement mes espérances. Je n’avais pour ainsi dire pas de relations d’amitié à Londres ; et il y a peu de contacts littéraires entre nous autres continentaux et les écrivains anglais. Ils avaient une vie à eux, strictement limitée, et leur influence s’exerçait dans le cercle d’une tradition qui ne nous est pas tout à fait accessible ; je ne puis me souvenir, entre les innombrables livres qui parvenaient dans ma maison et sur ma table de toutes les parties du monde, d’en avoir jamais trouvé un qui fût un don confraternel d’un auteur anglais. J’avais rencontré une fois Shaw à Hellerau, Wells était une fois venu en visite dans ma maison de Salzburg, mes livres à moi étaient à la vérité tous traduits mais peu connus ; toujours l’Angleterre avait été le pays où ils avaient exercé le moins d’influence. Aussi, tandis que j’étais lié d’amitié avec mes éditeurs français, américains, italiens et russes, je n’avais jamais rencontré un chef de la maison qui publiait mes livres en Angleterre. J’étais donc préparé à m’y sentir aussi étranger que trente ans auparavant.
Mais il en fut autrement. Après quelques jours, je ne trouvai extraordinairement bien à Londres. Non pas que Londres se fût profondément transformé. Mais moi-même j’avais changé. J’étais de trente ans plus âgé et après les années de guerre et d’après-guerre, après tant de tensions et de surtensions, je n’aspirais qu’à revivre une fois tout à fait tranquille et à ne pas entendre parler de politique. Bien entendu il y avait aussi des partis en Angleterre, les whigs et les tories, un parti conservateur, un parti libéral et un labour-party, mais leurs discussions ne me regardaient pas. Il y avait sans doute aussi en littérature des tendances et des courants, des querelles et des rivalités cachées, mais j’étais ici complètement en dehors de tout. Mais le véritable bienfait pour moi, c’est que je sentis enfin de nouveau autour de moi une atmosphère civile, polie, sans excitation, sans haine. Rien ne m’avait autant empoisonné la vie au cours des dernières années que de sentir toujours autour de moi, dans le pays, dans la ville, la haine et la tension, d’avoir toujours à me défendre pour n’être pas entraîné dans des discussions. Ici la population n’était pas à ce point agitée, ici régnait dans la vie publique un plus haut degré d’honnêteté et de convenance que dans nos pays devenus eux-mêmes immoraux par la grande fraude de l’inflation. Les gens vivaient plus tranquilles, plus contents et s’occupaient davantage de leurs jardins et de leurs petites amourettes que des affaires de leurs voisins. Ici l’on pouvait respirer, penser et réfléchir. Mais la véritable raison qui me retint fut un nouveau travail.
Voici comment les choses se passèrent. Ma Marie-Antoinette venait de paraître et je relisais les épreuves de mon livre sur Érasme, dans lequel j’avais essayé de faire un portrait intellectuel de l’humaniste qui, bien qu’il comprît plus clairement que les réformateurs professionnels l’absurdité de son temps, par une fatalité tragique n’est pas capable de lui barrer la route avec toute sa raison. Après avoir terminé cette espèce de confession voilée, mon intention était d’écrire un roman que j’avais projeté depuis longtemps. J’en avais assez des biographies. Mais il m’arriva dès le troisième jour qu’au British Museum, attiré par ma vieille passion des autographes, j’examinai les pièces exposées dans la salle ouverte au public. Parmi elles se trouvait la relation manuscrite de l’exécution de Marie Stuart. Je me demandai involontairement : qu’en était-il réellement de Marie Stuart ? Avait-elle vraiment trempé dans le meurtre de son second mari, était-elle innocente ? Comme, le soir, je n’avais rien à lire, j’achetai un livre sur elle. C’était un hymne qui la défendait comme une sainte, un livre plat et sot. Avec mon incurable curiosité, je m’en procurais le lendemain un autre, qui soutenait exactement le contraire. Le cas commença à m’intéresser. Je me mis en quête d’un ouvrage auquel on pût se fier. Personne ne put m’en indiquer un, et ainsi cherchant et prenant des informations, j’en vins tout naturellement à établir des comparaisons et, sans m’en bien rendre compte, j’avais commencé un livre sur Marie Stuart qui me retint pendant des semaines dans les bibliothèques. Quand, au début de 1934, je rentrai en Autriche, j’étais bien résolu à retourner à Londres, qui m’était devenu cher, afin de terminer ce livre.
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Il ne me fallut que deux ou trois jours en Autriche pour m’apercevoir à quel point la situation avait empiré au cours de ces quelques mois. Passer de la tranquille et sûre atmosphère de Londres dans celle de l’Autriche qui était remuée par des fièvres et des combats, c’était comme si, par une torride journée de juillet à New-York, sortant d’une pièce rafraîchie, airconditioned, on mettait brusquement le pied dans la rue brûlante. La pression des nationaux-socialistes commençait peu à peu à délabrer les nerfs des milieux cléricaux et bourgeois ; toujours plus ils sentaient les poucettes économiques, l’insistance subversive de l’impatiente Allemagne. Le gouvernement Dollfuss, qui voulait conserver une Autriche indépendante et la préserver d’Hitler, cherchait toujours plus désespérément un dernier appui. La France et l’Angleterre étaient trop éloignées et au fond trop indifférentes, la Tchécoslovaquie était encore pleine de sa vieille rancune et de sa rivalité à l’égard de Vienne, il ne restait que l’Italie, qui s’efforçait alors d’étendre sur l’Autriche son protectorat économique et politique, afin de s’assurer les passages des Alpes et Trieste. Pour cette protection, Mussolini réclamait, il est vrai, un très haut prix. L’Autriche devait s’adapter aux tendances fascistes, le parlement et par là même la démocratie devaient être supprimés. Cela n’était possible que si l’on écartait et privait de ses droits le parti social-démocrate, le plus fort et le mieux organisé de l’Autriche. Pour le briser, il n’y avait point d’autre moyen que la force brutale.
En vue de cette action terroriste, le prédécesseur de Dollfuss, Ignace Seipel, avait déjà créé une organisation dite « Heimwehr » (la garde locale). Vue du dehors, elle se présentait sous une assez pauvre apparence, elle était formée de petits avocats de province, d’officiers licenciés, d’ingénieurs sans travail, de toutes les médiocrités déçues, qui se haïssaient furieusement entre elles. Finalement on lui trouva une espèce de chef en la personne du prince Starhemberg, qui s’était naguère traîné aux pieds d’Hitler et avait tonné contre la république et la démocratie, et qui maintenant, avec ses soldats de louage, se présentait partout comme l’antagoniste d’Hitler et promettait de « faire rouler les têtes ». Ce que ces gens de la Heimwehr voulaient positivement est tout à fait obscur. En réalité la Heimwehr n’avait point d’autre but que de s’installer à la mangeoire d’une manière ou d’une autre, et toute leur force était dans le poing de Mussolini, qui les poussait en avant. Que ces soi-disant patriotes autrichiens sciaient la branche sur laquelle ils étaient installés avec les baïonnettes que leur livrait l’Italie, ils ne s’en doutaient pas le moins du monde.
Le parti social-démocrate comprenait mieux où gisait le véritable danger. En lui-même, il n’avait pas à craindre la lutte ouverte. Il avait ses armes, et par la grève générale il pouvait paralyser tous les chemins de fer, toutes les forces hydrauliques, toutes les usines électriques. Mais il savait aussi qu’Hitler n’attendait qu’une telle « révolution rouge » pour avoir un prétexte à entrer en Autriche en « sauveur ». Ainsi il jugea préférable de sacrifier une bonne partie de ses droits et même le Parlement pour arriver à un compromis supportable. Tous les gens raisonnables avouaient un tel arrangement en considération de l’état de contrainte où se trouvait l’Autriche dans l’ombre menaçante de l’hitlérisme. Dollfuss lui-même, un homme souple, ambitieux, mais foncièrement réaliste, inclinait à cette mesure de conciliation. Mais le jeune Starhemberg et son compère le major Fey, qui par la suite joua un rôle assez singulier dans l’assassinat de Dollfuss, demandèrent que le Schutzbund (ligue de protection) livrât ses armes et que toute trace de démocratie et de liberté politique fût anéantie. Les sociaux-démocrates se défendirent contre cette exigence, des menaces furent échangées entre les deux camps. Une décision, on le sentait, était dans l’air, et, dans le sentiment de la tension générale, je songeais, plein d’appréhension, aux paroles de Shakespeare : « So foul a sky clears not without a storm. » (Un ciel aussi sombre ne s’éclaircit pas sans une tempête.)
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Je n’étais rentré que quelques jours à Salzburg et bientôt j’avais continué mon voyage jusqu’à Vienne. Et justement en ces premiers jours de février, l’orage éclata. À Linz, la Heimwehr avait assailli la Maison des Travailleurs, afin de s’emparer des dépôts d’armes qu’elle soupçonnait qui y étaient. Les ouvriers avaient répondu par la grève générale, Dollfuss, à son tour, avait donné l’ordre d’abattre par les armes cette « révolution » provoquée artificiellement. Ainsi les troupes régulières de la Wehrmacht avancèrent avec des mitrailleuses et des canons contre les quartiers ouvriers de Vienne. Pendant trois jours des combats acharnés se livrèrent de maison en maison ; ce fut la dernière fois avant la guerre d’Espagne, qu’en Europe la démocratie se défendit contre le fascisme. Les ouvriers tinrent pendant trois jours, pour succomber finalement à la supériorité technique.
J’ai passé ces trois jours à Vienne et ainsi j’ai été témoin de ce combat décisif et du suicide de l’indépendance autrichienne. Mais comme je veux être un témoin sincère, je dois tout d’abord avouer ce fait en apparence paradoxal que je n’ai moi-même absolument rien vu de cette révolution. Quiconque s’est proposé de donner de son temps une image aussi exacte et suggestive que possible doit aussi avoir le courage de décevoir des conceptions romantiques. Et rien ne me paraît plus caractéristique de la singularité et de la technique des révolutions modernes que le fait que, se déroulant dans l’espace immense d’une grande ville, elles n’intéressent en réalité que très peu d’endroits et demeurent ainsi parfaitement invisibles pour la plupart des habitants. Si étrange que cela puisse paraître, j’étais à Vienne durant ces journées historiques de février 1934 et je n’ai rien vu de ces événements décisifs, qui se jouaient à Vienne, et je n’en ai rien su, absolument rien, dans le temps qu’ils se passaient. On tirait des coups de canon, on occupait des maisons, on emportait des centaines de cadavres, – je n’en ai pas vu un seul. Chaque lecteur des journaux de New-York, de Londres, de Paris avait une connaissance plus exacte de ce qui s’est réellement passé que nous, qui en étions apparemment les témoins. Et par la suite, j’ai toujours trouvé confirmé ce phénomène extraordinaire, que, dans notre temps, à dix rues de distance, on en sait moins sur les événements décisifs qu’à des milliers de kilomètres. Quand Dollfuss fut assassiné à Vienne quelques mois après, à midi, moi, à cinq heures et demie je voyais les affiches dans les rues de Londres. J’essayai immédiatement de téléphoner à Vienne ; à mon grand étonnement j’obtins tout de suite la communication et j’appris, avec un étonnement plus grand encore qu’à Vienne, à cinq rues du ministère des Affaires étrangères, on en savait beaucoup moins qu’à Londres à chaque coin de rue. Je ne puis donc représenter qu’un élément négatif par mon expérience de la révolution viennoise et démontrer par mon exemple combien peu un contemporain voit des événements qui changent la face du monde et le cours de sa propre vie, s’il ne se trouve pas par hasard à l’endroit décisif. Tout ce que j’ai vécu, le voici : j’avais le soir un rendez-vous avec la régisseuse des ballets de l’opéra, Marguerite Wallmann, dans un café du Ring. J’allais à pied jusqu’au Ring et m’apprêtais à traverser la rue sans songer à rien. Mais voici que quelques hommes en vieux uniformes endossés à la hâte et portant des fusils s’approchèrent de moi et me demandèrent où j’allais. Quand je leur déclarai que je me rendais au café J…, ils me laissèrent tranquillement passer. Je ne savais ni pourquoi de tels gardes se trouvaient à l’improviste dans la rue, ni ce que leur présence signifiait. En réalité on tirait et on combattait avec acharnement dans les faubourgs depuis plusieurs heures déjà, mais dans le centre personne ne soupçonnait rien. Ce n’est que le soir, quand je rentrai à mon hôtel et que je m’apprêtai à payer ma note, car j’avais l’intention de repartir le lendemain pour Salzburg, que le portier me dit qu’il craignait que cela ne fût pas possible, que les trains ne circulaient pas. Il y avait une grève des cheminots et de plus, il se passait quelque chose dans les faubourgs.
Le lendemain les journaux apportèrent des nouvelles assez confuses sur une révolte des sociaux-démocrates, mais qui avait déjà été plus ou moins étouffée. En réalité le combat venait à peine d’atteindre à son paroxysme ce jour-là, et le gouvernement s’était décidé à faire intervenir contre les ouvriers les mitrailleuses et les canons. Mais je n’entendis pas davantage le bruit de ces canons. Si l’Autriche tout entière avait alors été occupée, soit par les socialistes, soit par les nationaux-socialistes, soit par les communistes, je l’aurais su tout aussi peu que naguère les Munichois qui se réveillaient le matin et n’apprenaient que par les Münchner Neueste Nachrichten que leur ville était entre les mains d’Hitler. Dans le centre de la cité, la vie se poursuivait tranquille et régulière, comme à l’ordinaire, tandis que dans les faubourgs le combat faisait rage, et nous croyions sottement les communiqués officiels annonçant que tout était terminé. À la Bibliothèque nationale, où j’avais quelque chose à vérifier, les étudiants lisaient et étudiaient comme toujours, les magasins étaient ouverts, les gens n’étaient pas du tout agités. Ce n’est que le troisième jour, quand tout fut fini, qu’on apprit la vérité par bribes. Dès que les trains se remirent à circuler, le quatrième jour, je retournai le matin à Salzburg, où deux ou trois connaissances que je rencontrai dans la rue m’assaillirent aussitôt de questions : que s’était-il réellement passé à Vienne ? Et moi, qui avais pourtant été un « témoin oculaire » de la révolution, je fus obligé de leur dire sincèrement : « Je n’en sais rien. Le mieux est que vous achetiez un journal étranger. »
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Par extraordinaire, le lendemain se produisit dans ma propre vie un événement décisif en relation avec ces événements. J’étais arrivé l’après-midi dans ma maison de Salzburg, j’y avais trouvé des montagnes de lettres et d’épreuves, et j’avais travaillé jusqu’au milieu de la nuit pour ne rien laisser en souffrance. Le lendemain, j’étais encore couché dans mon lit, quand on frappa à la porte ; notre brave vieux serviteur, qui d’ordinaire ne me réveillait jamais, quand je n’avais pas expressément fixé une heure, entra d’un air consterné. Il me priait de descendre, des messieurs de la police étaient là et désiraient me parler. J’étais un peu étonné, j’enfilai ma robe de chambre et je descendis au rez-de-chaussée. Il y avait là quatre policiers en civil qui me déclarèrent qu’ils avaient ordre de fouiller la maison ; je devais leur livrer immédiatement toutes les armes de la Ligue de défense républicaine qui étaient cachées là.
Je dois avouer qu’au premier instant je fus si ahuri que je ne trouvai rien à répondre. Des armes de la Ligue de défense républicaine dans ma maison ? C’était par trop absurde. Je n’avais jamais appartenu à aucun parti, je ne m’étais jamais soucié de politique. J’étais resté quatre mois absent de Salzburg, et indépendamment de tout cela, ç’aurait été la chose la plus risible du monde que d’aménager un dépôt d’armes dans cette maison qui était située sur une montagne en dehors de la ville, si bien que quiconque aurait porté un fusil ou une arme aurait pu être remarqué en route. Je me bornai donc à répondre froidement : « Je vous en prie, voyez vous-mêmes. » Les quatre détectives visitèrent la maison, ouvrirent quelques coffres, frappèrent à quelques parois, mais je m’aperçus immédiatement, à la façon nonchalante dont ils la faisaient, que cette inspection n’était que pour la forme et qu’aucun d’entre eux ne croyait sérieusement à un dépôt d’armes dans cette maison. Au bout d’une demi-heure, ils déclarèrent la perquisition terminée et disparurent.
Il me faut, pour expliquer pourquoi cette farce m’aigrit alors si terriblement, introduire ici une petite note historique. Au cours des dernières décennies, l’Europe et le monde ont déjà presque oublié quelles choses sacrées avaient été auparavant les droits de la personne et la liberté politique. Depuis 1933 la perquisition, les arrestations arbitraires, les confiscations de fortunes, les sentences de bannissement et toutes les autres formes imaginables d’humiliation sont devenues des choses en somme toutes naturelles ; je ne connais presque pas un de mes amis européens qui n’ait fait de telles expériences. Mais alors, au début de 1934, une visite domiciliaire était encore en Autriche un affront inouï. Qu’un homme comme moi, qui s’était abstenu complètement de toute politique, qui, depuis des années, n’avait même jamais exercé le droit de vote, fût l’objet d’une perquisition, il devait y avoir là une raison particulière, et en effet, c’était là un fait typiquement autrichien : le chef de la police de Salzburg avait été forcé de prendre des mesures sévères contre les nationaux-socialistes, qui, chaque nuit, troublaient la population avec des bombes et des explosifs, et cette surveillance était un dangereux acte de courage, car déjà alors le parti mettait en œuvre sa technique de la terreur. Tous les jours les postes de police recevaient des lettres de menace : ils auraient à le payer cher, s’ils continuaient à « persécuter » les nationaux-socialistes, et en réalité, – quand il s’agissait de vengeance les nationaux-socialistes ont toujours tenu parole au cent pour cent, – les plus fidèles agents de la police autrichienne ont été traînés dans des camps de concentration dès le jour de l’entrée d’Hitler. Ainsi on pouvait être tenté de croire qu’une perquisition chez moi prouverait ostensiblement qu’on ne reculait devant personne, dès qu’il s’agissait de prendre toutes mesures utiles de sécurité. Quant à moi, cet épisode en lui-même fort insignifiant me fit concevoir combien la situation en Autriche était devenue sérieuse, combien la pression de l’Allemagne était puissante. Ma maison cessa de me plaire après cette visite des policiers, et un sentiment qui ne me trompait pas me disait que de tels épisodes n’étaient que le prélude à des mesures arbitraires de bien plus grande envergure. Le même soir je me mis à emballer mes papiers les plus importants, décidé à vivre désormais à l’étranger, et en partant je ne me séparais pas seulement de ma maison et de mon pays, car ma famille était attachée à cette maison comme à sa patrie, elle aimait ce pays. Quant à moi, ma liberté personnelle m’était le bien le plus précieux au monde. Sans informer de mon intention aucun de mes amis et connaissances, je repartis deux jours après pour Londres ; mon premier soin après mon arrivée fut d’aviser les autorités de Salzburg que j’avais définitivement quitté mon domicile. Ce fut là le premier pas qui me détachait de ma patrie. Mais je savais depuis ces journées de Vienne que l’Autriche était perdue, – il est vrai que je ne soupçonnais pas encore tout ce que je perdrais par là.
The sun of Rome is set. Our day is gone.
Clouds, dews and dangers come ; our deeds are done.
Shakespeare. Julius Caesar[28].
Pas plus qu’en son temps Sorrente pour Gorki, l’Angleterre ne fut pour moi une terre d’exil durant les premières années. L’Autriche continuait à exister, même après cette « révolution », ainsi qu’il plut de l’appeler, et l’essai que firent ensuite les nationaux-socialistes de tirer à eux le pays par un coup de mains et l’assassinat de Dollfuss. L’agonie de ma petite patrie devait encore durer quatre ans. Je pouvais à chaque heure rentrer dans mon foyer, je n’étais pas banni, je n’étais pas proscrit. Mes livres étaient encore intacts dans ma maison de Salzburg, j’avais encore mon passeport autrichien, la patrie était encore ma patrie, j’étais encore citoyen là-bas, et citoyen en possession de tous mes droits. Cette affreuse condition de sans patrie, inexplicable à tous ceux qui ne l’ont pas expérimentée, n’était pas encore la mienne, ce sentiment, qui vous broie les nerfs, de tituber dans le vide, les yeux ouverts et de savoir que partout où on a pris pied, on peut être à chaque instant refoulé. Mais je n’en étais encore qu’au tout premier commencement. Sans doute, ce fut une autre arrivée, quand, à la fin de février 1934, je débarquai à Victoria ; on voit avec d’autres yeux une ville où l’on est résolu à rester que celles qu’on n’aborde qu’en hôte passager. Je ne savais pas pour combien de temps j’habiterais Londres. Une seule chose m’importait : me remettre à mon propre travail, défendre ma liberté intérieure, ma liberté extérieure. Je n’achetai pas de maison parce que toute propriété implique une attache, mais je louai un petit flat (étage), tout juste assez grand pour serrer dans deux placards le peu de livres dont je n’étais pas disposé à me passer et pour y installer un bureau. Je possédais ainsi tout ce qu’un travailleur de l’esprit a besoin d’avoir autour de lui. Il est vrai qu’il n’y avait pas de place pour la vie de société. Mais je préférais me confiner dans le cadre le plus étroit, afin de pouvoir à l’occasion voyager librement : déjà ma vie à mon insu était organisée en vue du provisoire et non plus du permanent.
Le premier soir (la nuit tombait déjà et les bords des parois s’estompaient dans le crépuscule) j’entrai dans le petit appartement, qui enfin était prêt, et je tressaillis. Car il me semblait en cette seconde pénétrer dans cet autre petit appartement que je m’étais aménagé à Vienne environ trente ans auparavant ; les chambres étaient également petites et le seul signe d’accueil étaient ces livres à la paroi et les yeux hallucinés du King John de Blake, qui m’accompagnait partout. J’eus à la vérité besoin d’un moment de recueillement, car pendant des années et des années je ne m’étais plus souvenu de cette première demeure. Était-ce un avertissement symbolique que ma vie, qui s’était si longtemps dilatée dans l’étendue, allait se replier sur le passé et que je n’allais plus être que l’ombre de moi-même ? Quand, trente ans auparavant, j’avais choisi cette chambre à Vienne, ç’avait été un début. Je n’avais encore rien créé, ou du moins rien d’essentiel ; mes livres, mon nom ne vivaient pas encore dans mon pays. Maintenant, par une étrange similitude, mes livres avaient de nouveau disparu dans leur langue originale, ce que j’écrivais demeurait désormais inconnu à l’Allemagne. Mes amis étaient éloignés, le vieux cercle de mes relations était rompu, j’avais perdu ma maison avec ses collections, ses tableaux et ses livres ; tout comme alors j’étais de nouveau environné d’étrangers. Tout ce que j’avais tenté, accompli, appris, goûté dans l’intervalle paraissait emporté par le vent, je me trouvais à plus de cinquante ans à un nouveau début, j’étais de nouveau l’étudiant qui s’asseyait à sa table de travail et le matin trottait jusqu’à la bibliothèque, – mais je n’avais plus autant de foi et d’enthousiasme, j’avais quelques reflets gris dans mes cheveux et une aube incertaine de découragement se levait sur mon âme fatiguée.
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J’hésite à m’étendre sur ces années 1934 à 1940 en Angleterre, car je me rapproche déjà de notre temps, et nous les avons tous vécues à peu près de la même façon avec la même inquiétude exaspérée par la radio et les journaux, avec les mêmes espérances et les mêmes soucis. Nous pensons tous avec fort peu d’orgueil à l’aveuglement politique de ces années-là, et reconnaissons avec un frisson d’horreur où il nous a menés ; quiconque voudrait expliquer devrait accuser, et qui d’entre nous en aurait le droit ? Et de plus, ma vie en Angleterre ne fut qu’une longue réserve. Bien que j’eusse conscience de ma sottise de ne pouvoir dompter une gêne aussi superflue, je vécus, durant toutes ces années de demi-exil et d’exil véritable privé de toute franche sociabilité, dans la folle pensée que je n’avais pas à me mêler à la conversation en pays étranger, quand on discutait de notre époque. Je n’avais rien pu faire en Autriche contre l’ineptie des couches dirigeantes, comment aurais-je pu l’essayer ici, où je me sentais l’hôte de cette bonne île, et savais fort bien que si, – avec notre connaissance plus claire et mieux informée, – je faisais allusion au danger dont Hitler menaçait le monde, on aurait pris cela pour une opinion dictée par l’intérêt personnel ? Certes il était dur parfois de serrer les lèvres en présence des fautes manifestes. Il était douloureux de voir que justement la vertu maîtresse des Anglais, leur loyauté, leur volonté sincère d’accorder leur confiance à tous les autres sans exiger de preuves de leur bonne foi, était exploitée à des fins détestables par une propagande qui était un chef-d’œuvre de mise en scène. Sans trêve on vous leurrait de promesses, on assurait qu’Hitler ne songeait qu’à tirer à lui les Allemands des territoires voisins, qu’il serait satisfait alors et qu’en témoignage de reconnaissance il extirperait le bolchévisme ; cet appât produisait admirablement son effet. Hitler n’avait qu’à prononcer le mot de « paix » dans un de ses discours pour que les journaux applaudissent avec chaleur, oubliant tout le passé, et ne se demandant pas pourquoi l’Allemagne armait si furieusement. Des touristes qui revenaient de Berlin, où, par précaution, on les avait guidés et enveloppés de flatteries, vantaient l’ordre et son nouveau maître, et peu à peu on se mettait tout doucement en Angleterre à approuver comme justifiées ses « prétentions » à une grande Allemagne, – personne ne comprenait que l’Autriche était la clef de voûte de l’édifice et que si on la faisait sauter, l’Europe devait s’écrouler. Quant à moi je considérais la naïveté, la généreuse confiance avec laquelle les Anglais et leurs chefs se laissaient abuser avec les yeux brûlants d’un homme qui dans son pays avait vu de près les visages des troupes d’assaut, qui les avait entendues chanter : « Aujourd’hui l’Allemagne nous appartient, demain ce sera le monde entier. » Plus la tension politique s’accentuait, plus j’évitais toutes les conversations et en général toute action publique. L’Angleterre est le seul pays de l’ancien monde où je n’aie jamais publié dans aucun journal un article d’actualité, où je n’aie jamais parlé à la radio, où je n’aie jamais pris part à une discussion publique ; j’ai vécu là-bas plus anonymement dans mon petit appartement que, trente ans auparavant, l’étudiant que j’étais dans le sien à Vienne. Ainsi je n’ai pas le droit de décrire l’Angleterre en témoin irrécusable, et cela d’autant moins qu’avant la guerre je n’ai jamais vraiment reconnu la force la plus profonde de l’Angleterre, celle qui se contient toute en elle-même et ne se dévoile qu’à l’heure du plus grand danger.
Je ne voyais que peu d’écrivains. La mort enleva prématurément les deux seuls avec lesquels j’avais commencé de me lier un peu étroitement, John Drinkwater et Hugh Walpole, je ne rencontrais pas souvent les plus jeunes, parce qu’avec le malheureux sentiment d’insécurité du « foreigner » (de l’étranger) qui m’accablait, j’évitais les clubs, les dîners et les manifestations publiques. J’eus, il est vrai, le plaisir vraiment inoubliable de voir un jour les deux esprits les plus aigus, Bernard Shaw et H. G. Wells, engagés dans une discussion chargée d’électricité, mais extérieurement chevaleresque et brillante. C’était à un lunch chez B. Shaw, qui réunissait un cercle des plus étroits, et je me trouvais dans la situation, pour une part attrayante, pour une autre assez pénible, de celui qui ne savait pas d’avance ce qui produisait en réalité cette tension souterraine qu’on sentait qui existait entre les deux patriarches, et déjà à leur manière de se saluer avec une familiarité légèrement teintée d’ironie – il devait y avoir entre eux une divergence fondamentale d’opinions qui avait été accommodée peu auparavant ou devait l’être au cours de ce lunch. Ces deux grandes figures, gloires de l’Angleterre, avaient, un demi-siècle auparavant, combattu côte à côte dans le cercle des « Fabiens » pour le socialisme, qui était alors jeune comme eux. Depuis, conformément à leurs personnalités très accusées, ils s’étaient développés dans des voies de plus en plus divergentes, Wells, fidèle à son idéalisme actif, travaillant sans relâche à sa vision de l’avenir de l’humanité, Shaw, au contraire, considérant toujours plus le futur comme le présent avec son scepticisme ironique, pour y éprouver le jeu de sa pensée à la fois détachée et amusée. Même dans leur apparence extérieure, ils avaient au cours des années accentué leur contraste. Shaw, l’octogénaire d’une fraîcheur invraisemblable, grand, maigre, constamment tendu, qui aux repas ne grignotait que des fruits et des noix, avec, toujours, un rire caustique sur ses lèvres bavardes et plus épris que jamais du feu d’artifice de ses paradoxes. Wells, le septuagénaire heureux de vivre, plus jouisseur, plus confortable que jamais, petit, les joues rouges, et inexorablement sérieux sous ses accès de gaîté occasionnelle. Shaw, éblouissant dans l’agressivité, variant avec agilité et promptitude les arguments de son attaque, l’autre se tenant sur ses positions de défense fortement appuyées, inébranlable comme l’est toujours le croyant et le convaincu. J’eus immédiatement l’impression que Wells n’était pas venu seulement pour échanger des propos amicaux à déjeuner, mais pour une sorte de discussion de principe. Et justement parce que je n’étais pas informé des dessous de ce conflit de pensées, je n’en étais que plus sensible à l’atmosphère qu’il créait. On percevait dans chaque geste, dans chaque regard, dans chaque parole une humeur batailleuse souvent pétulante et pourtant au fond assez sérieuse ; il me semblait voir deux escrimeurs qui, avant de s’aborder pour de bon, éprouvaient leur propre souplesse par de petites bottes d’essai. Shaw avait un esprit plus rapide. Derrière ses cils broussailleux, chaque fois qu’il faisait une réponse ou parait un coup, son œil étincelait, son goût du trait d’esprit, du jeu de mots, où par soixante ans d’exercice, il avait acquis une virtuosité sans égale s’exaltait de façon presque provocante. Sa barbe blanche et touffue tremblait parfois d’un rire silencieux et rageur, et, la tête légèrement penchée, il semblait toujours suivre des yeux sa flèche, pour voir si elle avait porté. Wells, avec ses petites joues rouges et ses yeux paisibles et voilés, avait plus de mordant et portait des coups plus directs ; son intelligence aussi travaillait avec une extraordinaire rapidité, mais il ne s’amusait pas à ces voltes chatoyantes, il préférait porter des coups droits, avec une sorte de négligence, comme si tout ce qu’il disait allait de soi. Les répliques s’échangeaient avec une rapidité si étincelante, parade sur coup, coup sur parade, toujours en apparence sur le ton de la plaisanterie, que le spectateur impartial ne pouvait se lasser d’admirer cette partie de fleurets, ce jeu d’étincelles, ces bottes si bien portées, si habilement évitées. Mais sous ce dialogue rapide et toujours d’une très haute tenue, on sentait une sorte de rage intellectuelle, qui, à la manière anglaise, se disciplinait noblement dans les formes dialectiques de la plus exquise urbanité. Il y avait – et c’est ce qui rendait la discussion si captivante – du sérieux dans le jeu et du jeu dans le sérieux, une forte opposition de deux caractères qui ne s’enflammait qu’en apparence à la matière du débat, laquelle en réalité, était inébranlablement fixée dans des fonds et des arrière-fonds qui m’étaient inconnus. En tout cas j’avais vu les deux meilleurs hommes d’Angleterre dans un de leurs meilleurs moments, et la suite de cette polémique qui parut imprimée dans la Nation ne me donna pas le centième du plaisir que je pris à ce dialogue plein de tempérament, parce que derrière les arguments devenus abstraits n’était plus aussi visible l’homme vivant, la véritable réalité concrète. Mais rarement j’ai joui autant de la phosphorescence produite par le frottement de deux esprits, jamais dans aucune comédie au théâtre, – ni précédemment, ni depuis, – je n’ai vu exercer l’art du dialogue avec autant de virtuosité qu’à cette occasion-là, parce qu’il se développait sans intention, sans rien de théâtral et dans les formes les plus nobles.
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Mais ce n’est qu’avec mon corps et non avec toute mon âme que je vivais en Angleterre ces années-là. Et c’était justement le souci que me donnait l’Europe, ce souci qui pesait si douloureusement sur mes nerfs qui me fit beaucoup voyager et même traverser deux fois l’Océan durant ces années qui s’étendent entre la prise du pouvoir par Hitler, et le début de la seconde guerre mondiale. J’étais peut-être poussé par le pressentiment qu’il fallait faire provision d’impressions et d’expériences autant que le cœur en pouvait contenir, tant que le monde était encore ouvert et que les bateaux pouvaient tranquillement tracer leur sillage à travers les mers, peut-être aussi était-ce le désir de savoir que, pendant que notre monde se dissolvait dans la méfiance et la discorde, un autre s’édifiait, peut-être même un pressentiment encore tout crépusculaire que notre avenir et le mien en particulier étaient de l’autre côté de l’eau. Une tournée de conférences à travers les États-Unis m’offrit l’occasion désirée de voir de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud, ce grand pays avec toute sa diversité et cependant son unité profonde. Plus forte encore fut peut-être l’impression que me fit l’Amérique du Sud où j’acceptai volontiers de me rendre à un congrès où m’invitait le Penclub international ; jamais il ne m’avait paru plus important qu’à ce moment de fortifier le sentiment de la solidarité intellectuelle par-delà les frontières des pays et des langues.
Les dernières heures que je passai en Europe avant ce voyage me donnèrent encore pour mon viatique d’inquiétants avertissements. Au cours de cet été 1936 avait éclaté la guerre civile en Espagne, laquelle, considérée superficiellement, n’était qu’une dissension intérieure de ce beau et tragique pays, mais qui, en réalité, étaient déjà les manœuvres préliminaires des deux puissants groupes idéologiques en vue de leur rencontre future. Je m’étais embarqué à Southampton sur un vaisseau anglais, et je pensais qu’afin d’éviter la zone de guerre le vapeur brûlerait la station de Vigo où d’ordinaire il faisait escale. À ma grande surprise, nous entrâmes pourtant dans le port, et il fut même permis aux passagers de débarquer pour quelques heures. Vigo se trouvait alors au pouvoir des gens de Franco et était bien éloigné du véritable théâtre des opérations. Pourtant durant ces quelques heures j’eus occasion de voir certaines choses qui pouvaient justement fournir un prétexte à des pensées accablantes ; devant l’hôtel de ville, sur lequel flottait le drapeau de Franco, se tenaient alignés, la plupart d’entre eux conduits par des prêtres, des jeunes gens dans leurs costumes de paysans, qu’on était manifestement allé chercher à la campagne. Au premier moment je ne compris pas ce qu’on voulait en faire. Étaient-ce des ouvriers qu’on réquisitionnait pour quelque service urgent ? Étaient-ce des chômeurs auxquels on allait donner à manger là ? Mais au bout d’un quart d’heure je vis ressortir de l’hôtel de ville les mêmes gens tout transformés. Ils portaient des uniformes neufs tout reluisants, des fusils et des baïonnettes ; sous la surveillance d’officiers, ils étaient chargés sur des automobiles aussi neuves et reluisantes, qui s’élançaient par les rues et sortaient de la ville. Je tressaillis. Où avais-je déjà vu cela ? En Italie d’abord et ensuite en Allemagne ! Il y avait eu là ces uniformes neufs et irréprochables, les automobiles neuves et les mitrailleuses. Et de nouveau je me demandais : qui livre, qui paie ces uniformes neufs, qui organise ces tout jeunes gens, qui les pousse contre le pouvoir existant, contre le parlement élu, contre leur propre et légale représentation populaire ? Le trésor de l’État se trouvait, comme je le savais, entre les mains du gouvernement légitime et pareillement les dépôts d’armes. Donc ces automobiles, ces armes devaient avoir été livrées par l’étranger, et elles avaient indubitablement passé par-dessus la frontière du Portugal. Mais qui les avait livrées, qui les avait payées ? C’était une puissance nouvelle qui voulait conquérir le pouvoir, la même puissance qui était à l’œuvre en Italie et en Allemagne, une puissance qui aimait la violence, qui avait besoin de la violence, et qui considérait comme des faiblesses surannées toutes les idées auxquelles nous tenions et pour lesquelles nous vivions, la paix, l’humanité, l’esprit de conciliation. C’étaient des groupes mystérieux qui se tenaient cachés dans leurs bureaux et leurs sociétés anonymes et mettaient cyniquement le naïf idéalisme de la jeunesse au service de leur volonté de puissance et de leurs affaires. C’était la volonté de puissance qui, au moyen d’une technique nouvelle et plus subtile, voulait ramener dans notre malheureuse Europe la vieille barbarie de la guerre. Toujours une seule vision, une seule impression sensible a plus de pouvoir sur l’âme que mille articles de journaux et brochures. Et jamais plus fortement qu’en cette heure où je vis comment ces jeunes gens innocents étaient munis d’armes par de mystérieux tireurs de ficelles qui se tenaient à l’arrière-plan, d’armes qu’ils devaient tourner contre des jeunes gens tout aussi innocents de leur propre patrie, je ne fus assailli du pressentiment de ce qui nous menaçait, de ce qui menaçait l’Europe. Quand le bateau leva l’ancre après quelques heures de relâche, je descendis rapidement dans ma cabine. Il m’était trop douloureux de jeter encore un regard sur ce beau pays qui, par la faute de l’étranger, était destiné à subir d’horribles dévastations ; l’Europe me semblait vouée à la mort par sa propre folie, l’Europe, notre sainte patrie, le berceau et le Parthénon de notre civilisation occidentale.
D’autant plus consolant fut alors le regard que je jetai sur la République argentine. C’était encore l’Espagne, sa vieille culture gardée et protégée dans une terre nouvelle, plus vaste, qui ne s’était pas encore engraissée de sang, qui n’avait pas encore été empoisonnée par la haine. Là il y avait abondance de nourriture, la richesse et le superflu, il y avait là des espaces infinis et par conséquent des perspectives de nourriture encore. Je fus comblé d’un bonheur insondable et d’une sorte de nouvelle confiance. Les cultures n’avaient-elles pas depuis des milliers d’années émigré d’un pays dans l’autre, et quand l’arbre était tombé sous la hache, les graines n’avaient-elles pas toujours été sauvées, et par elles de nouvelles fleurs, de nouveaux fruits ? Ce que des générations avaient créé avant nous ne se perdait jamais tout entier. Il fallait seulement apprendre à penser en plus grandes dimensions, compter avec des espaces plus vastes. Il fallait commencer, me disais-je, à ne plus penser seulement en Européen, mais sur le plan mondial, ne pas s’ensevelir dans un passé qui se meurt, mais prendre part à sa renaissance. Car à la cordialité avec laquelle toute la population de cette grande ville nouvelle prit part à notre congrès, je reconnus que nous n’étions pas ici des étrangers et qu’ici la foi en l’unité spirituelle à laquelle nous avions voué le meilleur de nous-mêmes vivait encore, avait une valeur et exerçait une action, que dans notre temps de la nouvelle vitesse, l’Océan même ne nous séparait plus. Une nouvelle tâche remplaçait l’ancienne : construire la communauté que nous rêvions dans une mesure plus vaste et avec des conceptions plus audacieuses. Si j’avais réputé l’Europe perdue depuis ce dernier regard sur la guerre imminente, là-bas, sous la Croix du Sud, je me remis à espérer et à croire.
Le Brésil ne me fit pas une impression moins forte, ne me fut pas une promesse moindre, ce pays auquel la nature a prodigué ses dons, avec la plus belle ville du monde, ce pays dont ni les chemins de fer, ni les routes, ni même les avions ne parviennent encore à parcourir les immenses étendues. Ici le passé se conservait plus soigneusement qu’en Europe même, ici la brutalité que la première guerre mondiale avait amenée avec elle n’avait pas encore pénétré dans les mœurs, dans l’esprit de la nation. Les habitants vivaient plus paisiblement entre eux que chez nous, plus poliment, les rapports entre les diverses races n’étaient pas aussi hostiles. Ici l’homme n’était pas séparé de l’homme par les absurdes théories du sang, de la souche, de l’origine. Ici, on en avait le merveilleux pressentiment, on pouvait encore vivre en paix, ici l’espace, pour la moindre parcelle duquel les États se battaient en Europe et les politiciens se lamentaient, était prêt pour l’avenir en quantité incommensurable. Ici la terre attendait encore les hommes qui l’exploitassent et la remplissent de leur présence. Ici pouvait se perpétuer et se développer en formes nouvelles et différentes la civilisation créée par l’Europe. J’avais jeté un regard dans l’avenir, les yeux comblés de bonheur, en contemplant les mille beautés de cette nouvelle nature.
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Mais voyager et même voyager loin jusque sous d’autres constellations et dans d’autres mondes n’était pas échapper à l’Europe et à l’inquiétude que donnait l’Europe. Il semble que la nature se venge méchamment de l’homme en permettant que toutes les conquêtes de la technique, grâce auxquelles il lui est possible de se rendre maître de ses puissances les plus mystérieuses, corrompent en même temps son âme. La technique n’a pas prononcé sur nous de pire malédiction qu’en nous empêchant, fût-ce pour une seconde, d’échapper au présent. Des générations antérieures pouvaient encore en temps de catastrophes se réfugier dans la solitude et la retraite ; il nous était réservé à nous de savoir et d’éprouver à l’heure, à la seconde même, tout ce qui se passe de pire à la surface de notre planète. J’avais beau m’éloigner de l’Europe, son destin m’accompagnait. Débarquant de nuit à Pernambouc, la Croix du Sud au-dessus de ma tête, des hommes à la peau sombre autour de moi, je trouvai affichée la nouvelle que Barcelone avait été bombardée, qu’un ami espagnol, avec lequel j’avais passé de bonnes heures quelques mois auparavant, avait été fusillé. Au Texas, roulant en pullman entre Houston et une autre ville pétrolière, j’entendis soudain quelqu’un hurler et vociférer en allemand : un voyageur sans malice avait mis la radio du train sur l’onde de l’Allemagne et ainsi, roulant en chemin de fer à travers la plaine du Texas, je dus écouter un discours incendiaire d’Hitler. Il n’y avait pas moyen d’échapper, ni de jour ni de nuit. Toujours il me fallait penser à l’Europe avec une inquiétude torturante, et, dans l’intérieur de l’Europe, à l’Autriche. Peut-être trouvera-t-on que c’est un patriotisme mesquin, qui, dans cette somme immense de dangers, qui de la Chine s’étend jusqu’à l’Èbre et au Manzanares, me faisait m’occuper tout particulièrement de l’Autriche. Mais je savais que le sort de toute l’Europe était lié à ce petit pays – qui était par hasard ma patrie. Si, portant un regard en arrière, on essaie de dresser un état des fautes qui ont été commises après la guerre mondiale, on reconnaîtra que la plus grave a été que les politiciens européens pas plus que les américains n’ont exécuté le plan simple et clair de Wilson, mais qu’ils l’ont mutilé. Son idée était de donner la liberté et l’indépendance aux petites nations, mais il avait reconnu que cette liberté et cette indépendance ne pouvaient être sauvegardées que par un lien qui fondrait toutes les nations, petites et grandes, dans une unité supérieure. En ne réalisant pas cette organisation supérieure, – la véritable, la totale Société des Nations, – et en s’en tenant à l’autre partie du programme, la liberté et l’indépendance, au lieu de l’apaisement on créa une perpétuelle inquiétude. Car rien n’est plus dangereux que la mégalomanie des petits, et le premier soin des petits États, après qu’ils eurent été créés, fut d’intriguer les uns contre les autres et de se quereller pour d’infimes parcelles de territoire, la Pologne contre les Tchèques, la Hongrie contre les Roumains, les Bulgares contre les Serbes, et le plus faible de tous au milieu de ces rivalités était la petite Autriche en face de la trop puissante Allemagne. Ce pays mis en pièces, mutilé, dont le souverain avait autrefois été l’arbitre de l’Europe, était, je dois toujours le répéter, la clef de voûte. Je savais, ce que ces millions de Londoniens autour de moi ne pouvaient pas soupçonner, qu’avec l’Autriche la Tchécoslovaquie devait tomber et que les Balkans seraient offerts en proie à Hitler, que le national-socialisme, en se rendant maître de Vienne, et grâce à sa structure particulière, disposerait de tous les leviers de commande au moyen desquels il pourrait disloquer toute l’Europe et l’arracher de ses gonds. Nous autres Autrichiens étions les seuls à savoir avec quelle avidité aiguillonnée par le ressentiment Hitler convoitait Vienne, cette ville qui l’avait vu dans la pire misère et où il voulait entrer en triomphateur. C’est pourquoi, chaque fois que je retournais en Autriche pour une très courte visite et que je repassais la frontière, je respirais : « Pas encore », et je tournais mes regards en arrière comme si ç’eût été la dernière. Je voyais venir la catastrophe inévitable ; cent fois le matin, durant toutes ces années, alors que les autres saisissent leur journal sans appréhension, j’ai craint en moi-même d’y lire le titre fatal : Finis Austriae. Ah ! que je m’étais abusé, quand je m’étais flatté que j’étais depuis longtemps détaché de son sort ! De loin, je souffrais tous les jours de sa lente et fiévreuse agonie, – infiniment plus que mes amis qui étaient restés au pays, qui se trompaient eux-mêmes par des démonstrations patriotiques et se répétaient tous les jours cette assurance : « La France et l’Angleterre ne peuvent pas nous laisser tomber. Et avant tout Mussolini ne le permettra pas. » Ils croyaient à la Société des Nations, aux traités de paix, comme les malades croient aux médecines munies de belles étiquettes. Ils vivaient heureux et insouciants, tandis que moi, qui voyais les choses plus clairement, je me dévorais le cœur de soucis.
Mon dernier voyage en Autriche ne fut motivé par rien que par une telle explosion spontanée de ma terreur devant la catastrophe qui se rapprochait sans cesse. J’avais été à Vienne en automne 1937 pour rendre visite à ma vieille mère, et je n’avais plus rien à y faire pour assez longtemps ; rien d’urgent ne m’y appelait. Peu de semaines après, un jour sur les midi – ce devait être vers la fin de novembre – je rentrais chez moi en passant par la Regent Street et je m’achetai en passant l’Evening Standard. C’était le jour où Lord Halifax se rendait en avion à Berlin afin de tenter pour la première fois de discuter personnellement avec Hitler. Dans cette édition de l’Evening Standard étaient énumérés sur la première page – je les vois encore distinctement devant moi, le texte était imprimé en caractères gras sur la colonne de droite, – les divers points sur lesquels Halifax prétendait aboutir à une entente avec Hitler. Parmi eux se trouvait aussi le paragraphe relatif à l’Autriche. Et entre les lignes je lus ou crus lire le sacrifice de l’Autriche, car enfin que pouvait signifier d’autre une explication avec Hitler ? Nous autres Autrichiens savions bien que sur ce point Hitler ne céderait jamais. Chose assez extraordinaire, cette énumération des thèmes de discussion qui figuraient au programme ne se trouvait que dans cette édition de midi de l’Evening Standard et avait déjà disparu dans toutes les éditions de la fin de l’après-midi. (Comme je l’appris plus tard par des bruits qui couraient, cette information aurait été glissée au journal par l’ambassade italienne, car en 1937 l’Italie ne craignait rien tant qu’une entente de l’Allemagne et de l’Angleterre conclue derrière son dos.) Je ne saurais décider ce qu’il pouvait y avoir d’exact et d’inexact dans cette note parue dans une seule des éditions de l’Evening Standard et qui, sans doute, passa inaperçue de la grande masse. Je sais seulement à quel point je m’effrayai à la pensée qu’Hitler et l’Angleterre étaient en train de discuter sur l’Autriche ; je n’ai pas honte d’avouer que la feuille tremblait dans mes mains. Vraie ou fausse, la nouvelle m’excitait comme jamais nouvelle ne l’avait fait depuis des années, car je savais que, même si elle ne se confirmait qu’en partie, c’était le commencement de la fin, que la pierre angulaire se détachait de la muraille et que la muraille tombait avec elle. Je revins aussitôt sur mes pas, sautai sur le premier autobus où je lus « Victoria Station » et me rendis aux Impérial Airways pour demander s’il y avait encore une place libre dans l’avion qui partait le lendemain. Je voulais revoir encore une fois ma vieille mère, ma famille, ma patrie. Par un heureux hasard, j’obtins mon billet, j’emballai à la hâte quelques objets dans ma valise et volai vers Vienne.
Mes amis s’étonnèrent de me voir revenir si tôt et si subitement. Mais comme ils se moquèrent de moi quand je leur dis mon inquiétude ; j’étais toujours le vieux Jérémie, me disaient-ils en plaisantant. Ne savais-je donc pas que maintenant le cent pour cent de la population autrichienne se tenait derrière Schuschnigg. Ils me vantèrent avec abondance les grandioses manifestations du « Front patriotique », tandis que j’avais déjà remarqué à Salzburg que la plupart de ces manifestants ne portaient qu’extérieurement fixé au col de leur veston l’insigne réglementaire de leur unité, afin de ne pas compromettre leur situation, alors que, par prudence, ils étaient déjà inscrits depuis longtemps à Munich parmi les nationaux-socialistes – j’avais lu et écrit trop d’ouvrages historiques pour ne pas savoir que la grande masse roule toujours immédiatement du côté où se trouve le centre de gravité de la puissance momentanée. Je savais que ces voix, qui criaient aujourd’hui « Heil Schuschnigg », hurleraient demain « Heil Hitler ! » Mais tous ceux avec qui je parlai à Vienne montraient une sincère insouciance. Ils s’invitaient mutuellement en smoking et en frac à des soirées (sans se douter qu’ils allaient porter les costumes de détenus dans les camps de concentration), ils prenaient d’assaut les magasins pour y faire les achats de Noël dont ils remplissaient leurs belles maisons (sans se douter que peu de mois après on les leur prendrait et les pillerait). Et cette éternelle insouciance de la vieille Vienne, que j’avais tant aimée et dont je traîne la nostalgie à travers toute mon existence, cette insouciance, que le poète national des Viennois a un jour ramassée en un axiome concis : « Il ne peut rien t’arriver », pour la première fois, elle me faisait souffrir. Mais peut-être après tout étaient-ils plus sages que moi, tous mes amis de Vienne, parce qu’ils ne souffrirent tous les maux que quand ils fondirent réellement sur eux, tandis que moi j’ai souffert par avance de mon malheur en imagination, et puis une seconde fois encore en réalité. Toujours est-il que je ne les comprenais plus et ne pouvais me faire comprendre d’eux. Deux jours après, je n’avertissais plus personne. Pourquoi troubler des gens qui ne veulent pas se laisser inquiéter ?
Mais qu’on ne le prenne pas pour un embellissement surajouté, mais pour la plus pure expression de la vérité, quand je dis : durant les deux dernières journées que j’ai passées à Vienne, j’ai considéré avec un « jamais plus » désespéré et muet chacune des rues qui m’étaient si familières, chaque église, chaque jardin, chacun des vieux quartiers de ma ville natale. J’ai embrassé ma mère avec cette secrète pensée : « C’est la dernière fois. » Tout, dans cette ville, dans ce pays, je l’ai éprouvé avec ce « jamais plus », avec la conscience que c’était un adieu, un éternel adieu. À Salzburg, la ville où se trouvait la maison dans laquelle j’ai travaillé vingt ans, je passai sans même descendre du train à la gare. De la fenêtre du wagon j’aurais pu voir ma maison sur la colline, avec tous les souvenirs des défuntes années. Mais je n’y jetai pas un coup d’œil. À quoi bon ? je n’habiterais plus jamais là. Et à l’instant où le train passait la frontière, je savais comme Loth, le patriarche de la Bible, que derrière moi tout était cendre et poussière, du passé pétrifié en sel amer.
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Je croyais avoir éprouvé par avance tout ce qui pouvait arriver d’épouvantable, si Hitler réalisait son rêve de haine et occupait en triomphateur la ville de Vienne, qui l’avait repoussé pauvre et failli, alors qu’il était un jeune homme. Mais combien hésitante, timide, lamentable se révéla mon imagination, se révéla toute imagination humaine devant l’inhumanité qui se déchaîna le 13 mars 1938, le jour où l’Autriche et avec elle toute l’Europe fut livrée en proie à la violence toute nue ! Maintenant le masque tombait. Comme les autres États avaient montré à découvert leur crainte, la brutalité n’avait plus à lutter contre aucune contrainte morale, elle n’avait plus à invoquer – que comptait l’Angleterre, la France, que comptait le monde ? – le prétexte menteur des « marxistes » qui devaient être politiquement éliminés. Maintenant on ne se bornait pas à voler et à piller, mais on donnait libre cours à tous les désirs de vengeance particulière. Des professeurs d’université étaient forcés de frotter de leurs mains nues le pavé des rues, de pieux vieillards juifs étaient traînés au temple et de jeunes braillards les contraignaient de faire des génuflexions et de crier en chœur « Heil Hitler ! » On attrapait dans les rues des quantités d’innocents, qu’on menait récurer les lieux d’aisance dans les casernes des S. A. ; tout ce que l’imagination haineuse, sale et morbide avait inventé au cours des nuits d’orgies se déchaînait au grand jour : qu’ils fissent irruption dans les appartements et arrachassent leurs boucles d’oreilles à des femmes tremblantes, – de tels excès avaient pu se produire sans doute dans les guerres du Moyen Âge à l’occasion des pillages des villes ; ce qui était nouveau, c’était le plaisir éhonté de tourmenter en public, de martyriser les âmes, d’infliger les humiliations les plus raffinées. Tout cela n’a pas été attesté par un témoin isolé, mais par des milliers qui ont souffert ces traitements, et une époque plus tranquille et qui ne sera pas, comme la nôtre, accablée de lassitude morale, lira avec un frisson d’horreur les crimes qu’a perpétrés au vingtième siècle, dans cette ville de culture, un seul homme que la haine avait rendu furieux. Car c’est là le triomphe le plus diabolique d’Hitler au milieu de ses succès militaires et politiques, – cet homme à lui tout seul a réussi, dans une constante aggravation de ses forfaits, à émousser toute notion du droit. Avant cet « ordre nouveau », le meurtre d’un seul homme, qu’une sentence de tribunal ou le cas de la légitime défense n’aurait point justifié, aurait encore bouleversé un monde, la torture était jugée inconcevable au vingtième siècle, on qualifiait nettement les expropriations de vols et de rapines. Mais maintenant, après toutes les nuits de la Saint-Barthélemy qui se suivent sans interruption, après les supplices entraînant la mort qui s’infligent journellement dans les cellules des S. A. et derrière les fils de fer barbelés, que comptent encore une injustice isolée et la souffrance terrestre ? En 1938, après les événements d’Autriche, notre monde s’était déjà accoutumé à l’inhumanité, à l’injustice et à la brutalité comme jamais il ne l’avait fait auparavant, au cours de siècles nombreux. Tandis qu’autrefois, ce qui s’est produit dans cette malheureuse ville de Vienne aurait suffi à faire mettre les criminels au ban de l’humanité, la conscience du monde se taisait en cette année 1938 ou se bornait à murmurer un peu, avant d’oublier et de pardonner.
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Les jours où à chaque heure retentissaient dans ma patrie les appels déchirants et les cris de détresse, où on savait que des amis intimes étaient entraînés, torturés et humiliés et où l’on tremblait pour chacun d’entre eux, dans l’impuissance où l’on était de les secourir, sont pour moi les plus épouvantables de ma vie. Et je ne rougis pas de le dire – tant notre temps a perverti notre cœur, – je ne tressaillis pas, je ne pleurai pas quand me parvint la nouvelle de la mort de ma pauvre vieille mère, que nous avions laissée à Vienne ; au contraire, j’en éprouvai une sorte de soulagement, la sachant désormais à l’abri de toutes les souffrances et de tous les dangers. Âgée de quatre-vingt-quatre ans, presque sourde, elle jouissait d’un appartement dans notre maison de famille, et ainsi, même selon les nouvelles « lois des Aryens », elle ne pouvait pas être délogée pour le moment, et nous avions espéré que nous pourrions au bout de quelque temps la faire passer à l’étranger par un moyen ou par un autre. Une des premières mesures prises à Vienne lui avait porté un coup très sensible : avec ses quatre-vingt-quatre ans, elle avait les jambes faibles, et quand elle faisait sa petite promenade quotidienne, elle avait coutume, après cinq ou dix minutes de marche pénible, de se reposer sur un banc du Ring ou du parc. Hitler n’était pas depuis huit jours maître de la ville qu’on fit brutalement défense aux Juifs de s’asseoir sur un banc, – une de ces mesures qui visiblement n’avait été inventée que dans le dessein sadique de tourmenter perfidement. Car enfin, dépouiller les Juifs, il y avait encore là une certaine logique et un sens intelligible : avec le produit du pillage des fabriques, des aménagements intérieurs des maisons, des villas, avec les places devenues libres on pouvait nourrir ses propres gens et récompenser ses satellites ; la collection de tableaux de Goering doit principalement sa splendeur à cette pratique exercée sur une grande échelle. Mais refuser à une vieille femme ou à un vieillard épuisé le droit de prendre haleine quelques minutes sur un banc, cela était réservé au vingtième siècle et à l’homme que des millions d’êtres adorent comme le plus grand de ce temps.
Heureusement il fut épargné à ma mère de supporter longtemps de telles brutalités et de telles humiliations. Elle mourut peu de mois après l’occupation de Vienne, et je ne puis m’empêcher de rapporter ici un épisode qui est lié avec sa mort ; il me paraît important pour un temps à venir que soient notées de telles particularités, qui passeront pour impossibles. Un matin cette femme de quatre-vingt-quatre ans avait subitement perdu connaissance. Le médecin qu’on appela déclara aussitôt qu’elle ne passerait pas la nuit et fit venir à son chevet une garde-malade, une femme qui pouvait avoir quarante ans. Or ni mon frère, ni moi, ses seuls enfants, n’étions là et nous ne pouvions naturellement pas y aller, car un retour auprès du lit de mort d’une mère aurait passé pour un crime aux yeux des représentants de la culture allemande. C’est ainsi qu’un de nos cousins prit sur lui de passer la soirée dans la maison, afin qu’au moins un membre de la famille assistât à sa mort. Ce cousin était alors un homme de soixante ans, lui-même d’une santé assez ébranlée et, en fait, il est mort un an après. Comme il prenait des dispositions pour faire dresser un lit dans la pièce voisine, la garde-malade parut – assez honteuse, il faut le dire à son honneur, – et déclara que selon les nouvelles lois nationales-socialistes il ne lui était malheureusement pas possible de passer la nuit auprès de la mourante. Mon cousin était juif, et comme elle était une femme de moins de cinquante ans, elle ne pouvait s’arrêter avec lui sous un même toit, de nuit, même au lit d’une mourante, – selon la mentalité de Streicher, la première pensée d’un Juif devant être naturellement de déshonorer la race en sa personne. Bien entendu, disait-elle, cette prescription lui était très pénible, mais elle était forcée de se soumettre aux lois. Ainsi mon cousin sexagénaire fut obligé, afin que la garde-malade pût rester auprès de ma mère, de quitter la maison vers le soir ; peut-être comprendra-t-on maintenant que je l’estimai heureuse de n’avoir plus à vivre longtemps parmi de telles gens.
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La chute de l’Autriche produisit dans ma vie privée un changement que je crus d’abord sans conséquence et que je considérai comme purement formel : je perdais par là mon passeport autrichien et je dus solliciter du gouvernement anglais un papier blanc de remplacement, un passeport de sans-patrie. Souvent, dans mes rêves de cosmopolite, je m’étais secrètement représenté combien il devait être délicieux et vraiment conforme à mes sentiments les plus intimes d’être sans nationalité, de n’avoir d’obligations envers aucun État et ainsi d’appartenir plus indistinctement à tous. Mais une fois de plus je dus reconnaître combien notre imagination humaine est insuffisante et que l’on ne comprend vraiment les sentiments les plus profonds que quand on les a éprouvés en soi-même. Dix ans auparavant, quand je rencontrai Dmitri Merejkowski à Paris et qu’il se plaignait que ses livres étaient interdits en Russie, j’avais, dans mon inexpérience, essayé de le consoler assez étourdiment, lui soutenant que cela ne signifiait pas grand’chose au regard d’une diffusion mondiale. Mais quand mes propres livres furent supprimés en langue allemande, je compris bien qu’il se plaignît de ne pouvoir produire en public sa parole vivante qu’en traductions, dans une transposition affaiblie et altérée ! Et tout de même je ne compris qu’à la minute où, après une assez longue attente dans l’antichambre, sur le banc des solliciteurs, je fus introduit dans le bureau de l’administration anglaise, ce que signifiait cet échange de mon passeport contre un papier d’étranger. Car j’avais eu un droit à ce passeport autrichien, chaque employé d’un consulat autrichien ou chaque officier de police avait eu l’obligation de me le délivrer immédiatement en ma qualité de citoyen jouissant de tous ses droits. En revanche, je dus solliciter ce papier d’étranger que j’obtins des autorités anglaises. C’était une faveur sollicitée, et de plus une faveur qui pouvait m’être retirée à chaque instant. D’un jour à l’autre j’étais encore descendu d’un degré. Hier encore hôte étranger et en quelque sorte gentleman qui dépensait ici ses revenus internationaux et payait ses impôts, j’étais devenu un émigrant, un « refugee ». J’étais tombé dans une catégorie inférieure, sinon déshonorante. De plus j’avais désormais à solliciter spécialement chaque visa étranger à apposer sur cette feuille blanche, car dans tous les pays on se montrait méfiant à l’égard de cette « sorte » de gens à laquelle soudain j’appartenais, de ces gens sans droits, sans patrie, qu’on ne pouvait pas, au besoin, éloigner et renvoyer chez eux comme les autres, s’ils devenaient importuns et restaient trop longtemps. Et je me souviens toujours de ce mot que m’avait dit il y avait des années, un exilé russe : « Autrefois l’homme n’avait qu’un corps et une âme. Aujourd’hui il lui faut encore un passeport, sinon il n’est pas traité comme un homme. »
Et il est vrai que rien ne rend plus sensible le formidable recul qu’a marqué le monde depuis la première guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et généralement à leurs droits. Avant 1914 la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu’il lui plaisait. Il n’y avait point de permissions, point d’autorisations, et je m’amuse toujours de l’étonnement des jeunes gens, quand je leur raconte qu’avant 1914 j’avais voyagé dans l’Inde et en Amérique sans posséder un passeport, sans même en avoir jamais vu un. On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans qu’on vous demandât rien, on n’avait pas à remplir une seule de ces mille formules et déclarations qui sont aujourd’hui exigées. Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesures tracassières ; ces mêmes frontières qui, avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transformées en un système d’obstacles, ne représentaient rien que des lignes symboliques qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich. Ce n’est qu’après la guerre que le nationalisme se mit à bouleverser le monde, et le premier phénomène visible qui s’en manifesta fut cette épidémie morale de notre siècle, la xénophobie : la haine ou, tout au moins, la crainte de l’étranger. Partout on se défendit contre lui, partout on l’écartait. Toutes les humiliations qu’autrefois on n’avait inventées que pour les criminels, maintenant on les infligeait à tous les voyageurs, avant et pendant leur voyage. Il fallait se faire photographier de droite et de gauche, de profil et de face, les cheveux coupés assez courts pour qu’on pût voir l’oreille, il fallait donner ses empreintes digitales, d’abord celles du pouce seulement, plus tard celles de tous les dix doigts, il fallait de plus présenter des certificats, des certificats médicaux, des certificats de vaccination, des certificats de bonnes mœurs, des recommandations, il fallait pouvoir présenter des invitations, offrir des garanties morales et financières, remplir des formules et les signer en trois ou quatre exemplaires, et s’il manquait une seule pièce de ce tas de paperasses, on était perdu.
Tout cela paraît choses sans importance. Et à première vue il peut sembler mesquin à moi de les mentionner. Mais avec toutes ces absurdes « petites choses sans importance », notre génération a perdu sans retour un temps précieux : quand je fais le compte de toutes les formules que j’ai remplies ces dernières années, des déclarations à l’occasion de chaque voyage, déclarations d’impôts, de devises, passages de frontières, permis de séjour, autorisations de quitter le pays, annonces d’arrivée et de départ, puis des heures que j’ai passées dans les salles d’attente des consulats et des autorités, des fonctionnaires que j’ai eus en face de moi, aimables ou désagréables, ennuyés ou surmenés, des perquisitions et des interrogations qu’on m’a fait subir aux frontières, alors je mesure tout ce qui s’est perdu de dignité humaine dans ce siècle qu’au temps de notre jeunesse pleine de foi nous avions rêvé comme étant celui de la liberté, l’ère qui s’approchait du cosmopolitisme. Combien a été pris à notre production, à notre travail, à notre pensée par ces tracasseries improductives et en même temps humiliantes pour l’âme ! Au cours de ces années chacun d’entre nous a étudié plus d’ordonnances administratives que d’ouvrages de l’esprit, les premiers pas que l’on faisait dans une ville étrangère ne nous menaient plus, comme autrefois, aux musées, aux paysages, mais à un consulat, à un bureau de police, afin de se procurer une « permission », quand nous nous trouvions réunis, nous les mêmes qui commentions naguère les poèmes de Baudelaire ou discutions des problèmes d’un esprit passionné, nous nous surprenions à parler de permis et d’affidavits, et nous nous demandions s’il fallait solliciter un visa permanent ou un visa touristique ; durant ces dix dernières années, il était plus important d’avoir fait la connaissance d’une petite employée du consulat qui vous abrégeait le temps de l’attente, que d’avoir gagné l’amitié de Toscanini ou de Rolland. Sans cesse on nous faisait sentir, à nous qui étions nés libres, que nous étions des objets, non des sujets, que nos droits se réduisaient à rien et que tout n’était que grâce et faveur des autorités. Sans cesse nous étions interrogés, enregistrés, numérotés, examinés, estampillés, et aujourd’hui encore, moi, l’incorrigible survivant d’une époque plus libre et le citoyen d’une république mondiale que j’avais rêvée, j’éprouve chacun de ces timbres imprimés sur mon passeport comme une flétrissure, chacune de ces questions et de ces fouilles comme une humiliation. Ce sont des petites choses, je le sais, des petites choses à une époque où la valeur d’une vie d’homme s’avilit encore plus rapidement que toutes les autres valeurs. Mais ce n’est que si l’on fixe ces petits symptômes qu’une époque à venir pourra déterminer exactement l’état clinique des conditions dans lesquelles se trouvaient les esprits et aussi du trouble et du désordre qui ont sévi dans notre monde entre les deux guerres.
Peut-être avais-je été autrefois trop gâté. Peut-être ma sensibilité était-elle peu à peu surexcitée par le trop brusque changement de ces dernières années. Chaque forme d’émigration produit déjà inévitablement par elle-même une sorte de déséquilibre. On perd – ceci aussi, il faut l’avoir éprouvé pour le comprendre – quelque chose de sa verticalité, quand on ne sent pas sa propre terre sous ses pieds, on perd de sa sûreté, on devient plus méfiant à l’égard de soi-même. Et je n’hésite pas à avouer que du jour où j’ai dû vivre avec de vrais papiers ou passeports d’étranger, il m’a toujours semblé que je ne m’appartenais plus tout à fait. Quelque chose de mon identité naturelle et de mon moi primitif et essentiel demeura à jamais détruit. Je me suis fait plus réservé que ma nature ne l’eût comporté, et moi, le cosmopolite de naguère, j’ai aujourd’hui constamment le sentiment que je devrais témoigner une reconnaissance particulière à chaque aspiration d’air que je soustrais à un peuple étranger. Avec ma pensée lucide je vois naturellement toute l’absurdité de ces lubies, mais quand la raison a-t-elle pu quelque chose contre un sentiment éprouvé ? Il ne m’a servi à rien d’avoir exercé près d’un demi-siècle mon cœur à battre comme celui d’un « citoyen du monde[29] ». Non, le jour où j’ai perdu mon passeport, j’ai découvert, à cinquante-huit ans, qu’en perdant sa patrie on perd plus qu’un coin de terre limité par des frontières.
* * *
Mais je n’étais pas seul en proie à ce sentiment d’insécurité. Peu à peu l’inquiétude se répandait sur toute l’Europe.
L’horizon politique demeurait assombri depuis le jour où Hitler avait attaqué l’Autriche, et les mêmes qui, en Angleterre, lui avaient secrètement frayé la voie dans l’espoir d’assurer la paix à leur propre pays, commençaient à faire de graves réflexions. À partir de 1938 point de conversation à Londres, à Paris, à Rome, à Bruxelles, dans toutes les villes et villages, quel qu’en pût d’abord être l’objet, qui n’aboutît finalement à la question inévitable si et comment la guerre pouvait encore être évitée ou tout au moins différée. Si je ramène mes regards à tous ces mois de constante et croissante peur de la guerre en Europe, je ne me souviens que de deux ou trois jours en tout de véritable confiance, de deux ou trois jours où l’on avait encore une fois, et pour la dernière fois, le sentiment que le nuage passerait et qu’on pourrait de nouveau respirer tranquillement et librement, comme autrefois. Et par une perverse ironie du sort, il se trouva que ces deux ou trois jours étaient justement ceux qu’on considère aujourd’hui comme les plus fatals de l’histoire contemporaine : les jours de la rencontre de Chamberlain et de Hitler à Munich.
Je sais bien qu’aujourd’hui on n’aime pas qu’on vous fasse ressouvenir de ces journées où Chamberlain et Daladier impuissants et acculés à la muraille capitulèrent devant Hitler et Mussolini. Mais comme je veux dans ces pages servir la vérité documentaire, je dois reconnaître que tous ceux qui ont vécu ces trois journées en Angleterre, les ont éprouvées comme merveilleuses. La situation était désespérée dans ces derniers jours de septembre 1938. Chamberlain revenait justement de son second vol en Allemagne, et quelques jours après, on savait ce qui s’était passé. Chamberlain était allé à Godesberg pour accorder sans réserve à Hitler tout ce qu’il avait exigé de lui à Berchtesgaden. Mais ce qu’Hitler avait trouvé suffisant quelques semaines auparavant ne contentait plus son hystérique volonté de puissance. La politique de l’« appeasement » et du « try and try again[30] » avait lamentablement échoué, l’époque de la confiance avait pris fin d’un jour à l’autre en Angleterre. La France, l’Angleterre, la Tchécoslovaquie, l’Europe étaient placées devant l’alternative de s’humilier devant la péremptoire volonté de puissance d’Hitler ou de se mettre en travers de son chemin les armes à la main. L’Angleterre semblait résolue à toute extrémité. On ne taisait plus les armements, au contraire on les montrait ostensiblement. Soudain parurent des ouvriers qui aménagèrent des abris au milieu des jardins de Londres, à Hyde Park, au Regent’s Park et principalement en face de l’ambassade allemande en vue de bombardements imminents. La flotte fut mobilisée, les officiers d’état-major général volaient sans cesse entre Paris et Londres afin d’arrêter en commun les dernières dispositions, les bateaux à destination de l’Amérique étaient pris d’assaut par les étrangers, qui voulaient se mettre assez tôt en lieu sûr ; depuis 1914 l’Angleterre n’avait jamais eu semblable réveil. Les gens marchaient plus sérieux et pensifs. On regardait les maisons et les rues encombrées avec la secrète pensée : les bombes ne vont-elles pas éclater ici dès demain ? Et à l’heure des dernières nouvelles les gens, derrière leurs postes, se rassemblaient autour de la radio. Une tension formidable, invisible et pourtant sensible en chaque homme, à chaque seconde, pesait sur tout le pays.
Puis vint cette séance historique du Parlement où Chamberlain rapporta qu’il avait tenté encore une fois d’aboutir à une entente avec Hitler, qu’il lui avait pour la troisième fois fait la proposition de le rencontrer n’importe où en Allemagne pour sauver la paix gravement menacée. La réponse à la proposition ne lui était pas encore parvenue. Puis vint au milieu de la séance, – qui prenait vraiment un tour par trop dramatique, – la dépêche annonçant qu’Hitler et Mussolini donnaient leur consentement à une conférence à Munich, et à cette seconde, – fait à peu près unique dans l’histoire d’Angleterre, – le Parlement anglais ne fut plus maître de ses nerfs. Les députés bondirent de leurs sièges, crièrent et applaudirent, les galeries croulèrent sous la jubilation. Depuis des années et des années, cette maison vénérable n’avait pas tremblé sous une telle explosion de joie. C’était humainement un merveilleux spectacle que de voir le sincère enthousiasme provoqué par la nouvelle que la paix pouvait encore être sauvée, surmonter la tenue et la retenue que les Anglais observent d’ordinaire avec tant de virtuosité. Mais politiquement cette explosion constituait une faute énorme, car avec son immense cri de joie, le Parlement, le pays tout entier, avaient trahi toute leur horreur de la guerre, leur volonté de tout sacrifier, même leurs intérêts, même leur prestige, pour l’amour de la paix. Dès le principe, Chamberlain s’était ainsi fait reconnaître pour l’homme qui n’allait pas à Munich en combattant de la paix, mais en suppliant. Mais personne ne soupçonnait alors quelle capitulation s’annonçait. Tous croyaient – et moi avec eux, je ne le nie pas – que Chamberlain allait à Munich pour discuter et non pas pour capituler. Suivirent encore deux, trois jours de brûlante attente, trois jours durant lesquels le monde entier en quelque sorte retenait son souffle. Dans les parcs on creusait, dans les usines de guerre on travaillait, on mettait en position des canons antiaériens, on distribuait des masques à gaz, on prévoyait l’évacuation des enfants de Londres et l’on faisait des préparatifs mystérieux que les particuliers ne comprenaient pas bien, mais dont chacun savait à quoi ils visaient. De nouveau le matin, le milieu du jour, le soir, la nuit se passèrent à attendre le journal, à écouter la radio. De nouveau se renouvelèrent ces moments de juillet 1914 avec la terrible, l’énervante attente du oui ou du non.
Et puis, soudain, comme par un formidable coup de vent, les lourds nuages se dissipèrent, les cœurs se déchargèrent de leur fardeau, les âmes furent délivrées. La nouvelle était venue qu’Hitler et Chamberlain, Daladier et Mussolini avaient abouti à une entente parfaite, – et plus encore, que Chamberlain avait réussi à conclure avec l’Allemagne un accord qui garantissait à l’avenir le règlement pacifique de tous les conflits possibles entre ces pays. Cela paraissait une victoire décisive de la tenace volonté de paix d’un homme d’État en soi assez sec et insignifiant, et tous les cœurs furent pleins de reconnaissance pour lui en cette première heure. On apprit d’abord par la radio la nouvelle « peace for our time[31] » qui annonçait à notre génération éprouvée que nous pourrions encore une fois vivre en paix, encore une fois être sans soucis, encore une fois travailler à l’édification d’un monde nouveau et meilleur, et tous ceux-là mentent, qui essaient après coup de nier qu’ils aient été enivrés par ce mot magique. Car qui pouvait croire que celui qui revenait en vaincu s’apprêtait à se faire porter en triomphe ? Si la grande masse des Londoniens avait connu l’heure de son arrivée, le matin que Chamberlain rentrait de Munich, des centaines de milliers de personnes auraient afflué au champ d’aviation de Croydon pour saluer et accueillir par des cris de joie l’homme qui, comme nous le croyions tous à cette heure, avait sauvé la paix de l’Europe et l’honneur de l’Angleterre. À cela s’ajoutèrent les journaux. Ils reproduisaient une photographie qui montrait Chamberlain, dont le visage dur offrait d’ordinaire une fatale ressemblance avec une tête d’oiseau irrité, en train d’agiter fièrement et tout souriant par la portière de l’avion ce document historique qui annonçait « peace for our time » et qu’il rapportait à son peuple comme le don le plus précieux. Le soir, on voyait déjà la scène à l’écran ; les spectateurs bondissaient de leurs sièges, criaient et applaudissaient, – pour un peu ils se seraient embrassés dans le sentiment de la nouvelle fraternité qui allait se lever sur le monde. Pour tous ceux qui étaient alors à Londres, en Angleterre, ç’a été là une journée incomparable et qui allégeait toutes les âmes.
J’aime à me promener par les rues durant de telles journées historiques afin de me pénétrer mieux et plus sensuellement de l’atmosphère, de respirer au sens propre du terme l’air du temps. Dans les jardins, les ouvriers avaient interrompu le creusage des abris, les badauds les entouraient, riant et bavardant, car enfin ce « peace for our time » avait rendu inutiles ces abris antiaériens ; j’entendais deux jeunes gens plaisanter dans leur meilleur cockney : ils espéraient qu’on allait faire de ces abris des cabinets souterrains, il n’y en avait pas assez à Londres. Tout le monde riait de bon cœur, tous semblaient rafraîchis, vivifiés, comme les plantes après un orage. Ils se tenaient plus droits que la veille et les épaules plus légères, et dans leurs yeux anglais d’ordinaire assez froids brillait un éclair de gaîté. Les maisons semblaient plus lumineuses, depuis qu’on ne les savait plus menacées par les bombes, les autobus plus coquets, le soleil plus clair, la vie de milliers et de milliers de personnes exaltée et fortifiée par cette parole enivrante. Et je sentais qu’elle me donnait des ailes à moi aussi. Je marchais infatigablement, toujours plus vite et plus légèrement, et le flot de la nouvelle confiance m’emportait, moi aussi, plus puissamment et joyeusement. À l’angle de Piccadilly, quelqu’un, soudain, vint précipitamment à moi. C’était un fonctionnaire du gouvernement anglais, que je connaissais peu, un homme qui n’était nullement expansif, mais au contraire assez renfermé. En temps ordinaire nous nous serions bornés à nous saluer poliment, et jamais il ne lui serait venu à l’esprit de m’adresser la parole. Mais ce jour-là il s’approcha de moi les yeux luisants : « Que pensez-vous de Chamberlain ? me dit-il, rayonnant de joie. Personne ne le croyait, et pourtant il a fait ce qu’il fallait faire. Il n’a pas cédé, et ainsi il a sauvé la paix. »
Tous pensaient ainsi ; et moi aussi je pensais ainsi ce jour-là. Et le lendemain fut encore un jour de bonheur. Les journaux étaient unanimes à se féliciter de l’événement, à la Bourse les cours enregistrèrent une brusque hausse, d’Allemagne nous arrivaient pour la première fois depuis des années des voix aimables, en France on proposa d’élever un monument à Chamberlain. Mais hélas, ce n’était là que le dernier éclat que jetait la flamme, avant de s’éteindre définitivement. Dès le lendemain, commencèrent à suinter les détails les plus fâcheux : on apprenait combien la capitulation avait été sans réserves, combien honteusement on avait sacrifié la Tchécoslovaquie, à laquelle on avait promis solennellement aide et protection, et dès la semaine suivante il était manifeste que même cette capitulation n’avait pas suffi à Hitler, qu’avant même que l’encre de sa signature eût séché sur la convention, il en avait déjà violé toutes les dispositions particulières. Sans se gêner, Goebbels le criait publiquement sur tous les toits, qu’à Munich on avait acculé l’Angleterre. Une grande lumière d’espérance était éteinte. Mais elle avait lui un jour ou deux et nous avait réchauffé le cœur. Je ne puis ni ne veux oublier ces journées.
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Depuis le moment où nous reconnûmes ce qui s’était réellement passé à Munich, je ne vis plus, ce qui peut paraître paradoxal, que peu d’Anglais en Angleterre. C’était une faute, car je les évitais ou plutôt j’évitais d’entrer en conversation avec eux, bien que je fusse forcé de les admirer plus que jamais. Ils se montraient généreux envers les fugitifs qui venaient maintenant en foule chez eux, ils leur témoignaient la plus noble commisération et une sympathie secourable. Mais entre eux et nous se dressait une sorte de mur : ce qui nous séparait, c’est que cela nous était déjà arrivé et qu’à eux cela n’était pas encore arrivé. Nous comprenions ce qui s’était passé et ce qui allait se passer, eux, en revanche, – et pour une part contre leur plus intime conviction, – se refusaient à le comprendre. Ils s’efforçaient, malgré tout, de persévérer dans leur illusion qu’une parole donnée était une parole donnée, qu’un accord était un accord, et qu’on pouvait discuter avec Hitler, pour peu qu’on voulût parler raisonnablement, parler humainement avec lui. Dévoués au droit depuis des siècles, en vertu de leurs traditions démocratiques, les cercles dirigeants d’Angleterre ne pouvaient ou ne voulaient pas admettre qu’à côté d’eux s’élaborait toute une technique de l’amoralité cynique et concertée, et que la nouvelle Allemagne renversait toutes les règles du jeu qui avaient toujours été admises dans les relations internationales et dans le cadre du droit, dès que ces règles lui paraissaient gênantes. Il semblait invraisemblable aux Anglais d’esprit clair et large, qui, depuis longtemps, avaient renoncé à toutes les aventures, que cet homme qui avait tant obtenu, et si rapidement, si facilement, se porterait aux résolutions extrêmes ; toujours ils espéraient qu’il se tournerait d’abord contre d’autres – de préférence contre la Russie ! – et que dans l’intervalle on pourrait aboutir à une entente. Nous, au contraire, savions qu’il fallait attendre le pire. Nous avions tous sous nos paupières l’image d’un ami assassiné, d’un camarade torturé, et c’est pourquoi nos regards étaient plus durs, plus perçants, plus inexorables. Nous qui avions été proscrits, traqués, privés de nos droits, nous savions qu’aucun prétexte n’était trop absurde, trop mensonger, quand il s’agissait de rapine et de puissance. Ainsi nous, qui avions été éprouvés et les Anglais, qui avaient encore été épargnés, nous ne parlions pas la même langue ; je ne crois pas exagérer en disant qu’à part un nombre infime d’Anglais, nous étions alors les seuls en Angleterre à ne nous pas faire d’illusions sur toute la gravité du danger. Comme naguère en Autriche, j’étais destiné en Angleterre à prévoir, avec un cœur douloureux et une torturante clairvoyance, plus distinctement l’inévitable, à cela près qu’en ma qualité d’étranger, d’hôte toléré, je ne pouvais pas avertir.
Ainsi nous, que le destin avait déjà marqués d’une flétrissure, nous en étions réduits à nous-mêmes, quand l’amer avant-goût de ce qui allait venir nous brûlait les lèvres, et que nous nous tourmentions de soucis pour le pays qui nous avait si fraternellement accueillis ! Mais que, dans les temps les plus sombres, la conversation d’un homme de grande intelligence et de très haute moralité peut nous être d’une immense consolation et réconfort, je l’ai éprouvé au cours des heures inoubliables qu’il m’a été donné de passer avec Sigmund Freud, les derniers mois qui ont précédé la catastrophe. Pendant des mois la pensée que le vieil homme malade, âgé de quatre-vingt-trois ans était resté dans la Vienne d’Hitler avait pesé sur moi, quand enfin la merveilleuse princesse Marie Bonaparte, sa plus fidèle élève, réussit à sauver en Angleterre cet homme si considérable, qui vivait dans la Vienne asservie. Ce fut un grand jour de bonheur pour moi, quand je lus dans le journal qu’il avait débarqué dans l’Île et que je vis revenir de l’Hadès le plus vénéré de mes amis, que je croyais déjà perdu.
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J’avais connu à Vienne Sigmund Freud, ce grand et sévère esprit, qui plus qu’aucun autre à notre époque a approfondi et élargi la connaissance de l’âme humaine ; c’était dans le temps qu’il était encore qualifié de penseur capricieux, obstiné et difficile, et détesté comme tel. Fanatique de la vérité, mais en même temps parfaitement conscient des limites de toute vérité, – il m’avait dit un jour : « Il n’y a pas plus de vérité à cent pour cent que d’alcool à cent degrés » – il s’était aliéné l’université et ses prudences académiques par l’inébranlable obstination avec laquelle il s’était aventuré dans ces zones inexplorées et craintivement évitées du monde des impulsions souterraines, donc justement dans cette sphère que ce temps-là avait solennellement déclarée « tabou ». Ce monde optimiste et libéral sentait, sans bien s’en rendre compte, que cet esprit qui se refusait à tout compromis sapait inexorablement, avec sa psychologie des profondeurs, leur théorie de l’étouffement progressif des instincts par la « raison » et le « progrès », que sa technique impitoyable du dévoilement était un danger pour leur méthode, qui consistait à ignorer tout ce qui était désagréable. Mais ce n’était pas seulement l’université, ce n’était pas seulement la caste des aliénistes démodés qui s’unissaient contre ce « franc-tireur » incommode, – c’était le monde entier, le vieux monde tout entier, la vieille manière de penser, la « convention » morale, c’était toute son époque qui redoutait en lui le dévoileur. Lentement se forma contre lui un boycott médical, il perdit sa clientèle, et comme scientifiquement ses thèses et même ses plus audacieuses positions du problème étaient irréfutables, on chercha à se débarrasser de ses théories des rêves à la manière viennoise, c’est-à-dire en les traitant par l’ironie ou en les banalisant jusqu’à en faire un très amusant jeu de société. Seul un petit cercle de fidèles se rassembla autour du solitaire, et c’est au cours de ces soirées de discussions hebdomadaires que la science nouvelle de la psychanalyse se forma peu à peu en un corps de doctrine. Déjà longtemps avant que je fusse conscient de toute l’extension que prendrait cette révolution philosophique, qui s’élaborait lentement à partir des premiers travaux fondamentaux de Freud, la haute tenue morale de cet homme extraordinairement fort et inébranlable m’avait conquis. Je voyais enfin en lui un homme de science tel qu’un adolescent avait pu le rêver, prudent dans toutes ses affirmations tant qu’il n’avait pas acquis les dernières preuves et une certitude absolue, mais inébranlable devant la résistance du monde entier, dès qu’une hypothèse s’était transformée pour lui en évidence valable, un homme modeste comme aucun autre en tout ce qui n’intéressait que sa personne, mais prêt à combattre pour chacun des articles de sa doctrine et fidèle jusqu’à la mort à la vérité immanente, qu’il défendait quand il l’avait reconnue. On ne pouvait pas imaginer un être d’un esprit plus intrépide. Freud osait à chaque instant exprimer tout ce qu’il pensait, même quand il savait qu’il inquiétait et troublait par ses déclarations claires et inexorables ; jamais il ne cherchait à rendre sa position moins difficile à tenir par la moindre concession, même formelle. Je suis persuadé que Freud aurait pu exposer, sans rencontrer de résistance du côté de l’université, les quatre cinquièmes de sa théorie, s’il s’était résigné à les draper prudemment, à dire « érotique » au lieu de « sexualité », « Éros » au lieu de « libido », et à ne pas toujours établir inexorablement les dernières conséquences, au lieu de se borner à les indiquer. Mais dès qu’il s’agissait de son enseignement et de la vérité, il était intransigeant ; plus la résistance était tenace, plus il s’affermissait dans sa résolution. Quand je cherche un symbole du courage moral – le seul héroïsme au monde qui ne réclame pas de victimes, – je vois toujours devant moi le beau et clair visage viril de Freud avec ses yeux sombres au regard droit et tranquille.
L’homme, qui, de sa patrie, à laquelle il avait conféré de la gloire à travers les espaces et les temps, s’était réfugié à Londres, était, à ne considérer que son âge, depuis longtemps un vieillard, et de plus il était très malade. Mais il n’était nullement fatigué ni accablé. J’avais craint un peu de le retrouver aigri ou troublé après toutes les heures torturantes qu’il avait dû passer à Vienne et je le trouvais plus libre et même plus heureux que jamais. Il me mena dans le jardin de la maison du faubourg qu’il habitait : « Ai-je jamais été mieux logé ? » demandait-il avec un gai sourire errant sur ses lèvres qui avaient été si sévères. Il me montra ses chères statuettes égyptiennes, que Marie Bonaparte lui avait sauvées. « Ne suis-je pas de nouveau à la maison ? » Et sur son bureau s’étalaient les grandes pages in-folio de son manuscrit et il écrivait tous les jours, à quatre-vingt-trois ans, de sa même écriture nette et arrondie, il avait l’esprit aussi clair que dans ses meilleurs jours et aussi infatigable ; sa forte volonté avait tout surmonté, la maladie, l’âge, l’exil, et pour la première fois son essentielle bonté refoulée durant les longues années de lutte émanait librement de son être. L’âge l’avait rendu plus indulgent, l’épreuve subie plus tolérant. Il avait parfois des gestes de tendresse, que je n’avais jamais observés encore chez cet homme si réservé, il passait son bras autour de mes épaules, et derrière les verres brillants de ses lunettes son regard était plus chaud. Toujours au cours des ans, une conversation avec Freud m’avait procuré la plus haute jouissance intellectuelle. On s’instruisait en admirant, on se sentait toujours compris, quoi qu’on eût dit, par cet homme si prodigieusement libre de préjugés, qu’aucune confession n’effrayait, qu’aucune affirmation n’irritait et pour qui la volonté d’apprendre aux autres à y voir clair, à ne se point abuser sur leurs propres sentiments, était devenue depuis longtemps une disposition instinctive de sa nature. Mais jamais je n’ai éprouvé avec plus de reconnaissance combien ces longues conversations étaient irremplaçables, que dans cette sombre année, la dernière de sa vie. Dès l’instant que l’on pénétrait dans sa chambre, la folie du monde extérieur était comme abolie. Les choses les plus cruelles devenaient des concepts généraux, les plus embrouillées se faisaient limpides, toute l’actualité s’ordonnait humblement dans les grandes phases cycliques. Pour la première fois je contemplais un vrai sage qui n’éprouve plus la souffrance et la mort comme une expérience personnelle, mais comme des objets de considérations qui dépassent la personne ; sa mort ne fut pas moins que sa vie un exploit moral. Freud était déjà gravement atteint par le mal qui devait l’emporter bientôt. Il avait visiblement de la peine à parler avec son palais artificiel, et l’on était honteux au fond de toutes les paroles qu’il vous accordait, parce que l’articulation lui demandait des efforts ; mais il ne nous lâchait pas. C’était l’ambition de son âme d’acier de prouver à ses amis que sa volonté était demeurée plus forte que les tourments mesquins que lui infligeait son corps. La bouche tordue de douleur, il écrivit à sa table de travail jusqu’à ses derniers jours, et même quand, la nuit, la souffrance martyrisait son sommeil, – son sommeil merveilleusement profond et sain, qui, à quatre-vingts ans, était la source de sa force, il refusait de prendre des somnifères et toute injection de stupéfiant. Il ne consentait pas à laisser étourdir pour une heure la lucidité de son esprit par de tels calmants ; plutôt souffrir et demeurer éveillé, plutôt penser dans les tourments que ne pas penser, être un héros de l’esprit jusqu’au dernier, jusqu’au tout dernier instant. C’était un terrible combat et toujours plus sublime à mesure qu’il durait. À chaque fois que je le revoyais, la mort avait plus distinctement jeté son ombre sur son visage. Elle lui creusait les joues, elle ciselait les tempes sur son front, elle lui tordait la bouche, elle empêchait ses lèvres d’articuler ; contre ses yeux seuls ce sombre bourreau ne pouvait rien, cet imprenable beffroi, d’où cet esprit héroïque contemplait le monde ; l’œil et l’esprit, ils restèrent clairs jusqu’au dernier instant. Un jour, lors de l’une de mes dernières visites, j’amenai avec moi Salvador Dali, selon moi le peintre le plus doué de la jeune génération, qui vénérait Freud extraordinairement, et pendant que je parlais avec Freud, il fit une esquisse. Je n’ai jamais eu le courage de la montrer à Freud, car Dali, avec sa clairvoyance, avait figuré la mort dans ce dessin.
Cette lutte contre la destruction de la plus forte volonté, de l’esprit le plus pénétrant de notre époque devenait toujours plus cruelle. Quand il reconnut lui-même clairement, lui, pour qui la clarté avait toujours été la plus haute vertu de la pensée, qu’il ne pourrait continuer à écrire et à agir comme un héros romain, il donna au médecin l’autorisation de mettre fin à ses souffrances. Ce fut la sublime conclusion d’une vie sublime, une mort mémorable au milieu de l’hécatombe de morts de cette époque meurtrière. Et quand nous, ses amis, déposâmes son cercueil dans la terre anglaise, nous savions que nous lui avions donné le meilleur de notre patrie.
Au cours de ces heures passées dans sa société, j’avais souvent parlé avec Freud de l’horreur du monde hitlérien et de la guerre. En homme vraiment humain, il était profondément bouleversé, mais le penseur ne s’étonnait nullement de cette effrayante éruption de la bestialité. On l’avait toujours traité de pessimiste, disait-il, parce qu’il avait nié le pouvoir de la culture sur les instincts ; maintenant on voyait confirmée de la façon la plus terrible – il n’en était pas plus fier – son opinion que la barbarie, l’instinct élémentaire de destruction ne pouvait pas être extirpé de l’âme humaine. Peut-être que dans les siècles à venir on trouverait un moyen de réprimer les instincts tout au moins dans la vie en communauté des nations ; dans la vie de tous les jours, en revanche, et dans la nature la plus intime, ils subsistaient comme des forces indéracinables, et peut-être nécessaires pour maintenir une certaine tension. Plus encore le préoccupaient dans ses derniers jours le problème du judaïsme et son actuelle tragédie ; en cette matière l’homme de science qui était en lui ne trouvait pas de formule et son esprit lucide pas de réponse. Il avait récemment publié son étude sur Moïse, dans laquelle il représentait Moïse comme un non-Juif, comme un Égyptien, et par cette indication, qui ne peut guère être fondée scientifiquement, il avait blessé les Juifs pieux tout autant que ceux qui ont le sentiment de leur nationalité. Il regrettait maintenant d’avoir publié ce livre justement aux heures les plus affreuses du judaïsme : « Maintenant qu’on leur prend tout, je leur prends encore le meilleur de leurs hommes. » Je dus lui accorder que chaque Juif était maintenant devenu sept fois plus susceptible, car même au milieu de cette tragédie mondiale, ils étaient les véritables victimes, les victimes partout, parce qu’ils étaient déjà troublés avant le coup qu’on leur portait, sachant partout que tous les malheurs les frappaient les premiers et par sept fois, et que l’homme le plus haineux et le plus furieux de tous les temps voulait justement les abaisser, eux, et les chasser jusqu’aux extrémités de la terre et jusque sous la terre. Chaque semaine, chaque mois, les réfugiés affluaient en plus grand nombre, et toujours ils étaient plus pauvres et plus effarés que ceux qui les avaient précédés. Les premiers qui avaient quitté l’Allemagne et l’Autriche avaient encore pu sauver leurs vêtements, leurs malles, leurs meubles et plusieurs même un peu d’argent. Mais plus un homme avait tardé à se méfier de l’Allemagne, plus il avait eu de peine à s’arracher à sa chère patrie, plus durement il avait été châtié. Tout d’abord on avait privé les Juifs de leur profession, puis on leur avait interdit l’accès des théâtres, des cinémas, des musées, et aux chercheurs l’usage des bibliothèques ; ils étaient restés, par fidélité ou par paresse, par lâcheté ou par fierté. Ils préféraient être humiliés dans leur patrie plutôt que de s’abaisser au rang de mendiants à l’étranger. Puis on leur avait enlevé leurs domestiques et les radios et les téléphones de leurs appartements, puis les appartements eux-mêmes, puis on les avait forcés de coudre sur leurs vêtements l’étoile de David. Chacun devait les reconnaître dans la rue, comme on reconnaissait les lépreux, les éviter et les bafouer comme des réprouvés, des proscrits. Tout droit leur était retiré, toutes les violences morales, et physiques exercées sur eux par manière de jeu, et pour chaque Juif le vieux proverbe russe était devenu soudain la cruelle vérité : « Personne n’est sûr d’éviter la besace du mendiant et la prison. » Quiconque ne partait pas, on le jetait dans un camp de concentration, où la discipline allemande matait les plus fiers, et ensuite on le chassait du pays, dépouillé de tout, avec un seul costume et dix marks dans sa poche, sans lui demander où il irait. Et alors ils étaient aux frontières, alors ils se présentaient en quémandeurs dans les consulats, et presque toujours en vain, car quel pays voulait de ces gens dépouillés de tout, de ces mendiants ? Je n’oublierai jamais l’aspect qui s’offrit à moi un jour que j’entrai à Londres dans une agence de voyages ; elle était bondée de réfugiés, presque tous juifs, et tous voulaient aller quelque part. Peu importait dans quel pays, fût-ce dans les glaces du pôle nord ou dans la brûlante cuve de sable du Sahara ; partir seulement, aller plus loin, car le permis de séjour était périmé, il fallait partir, partir avec femme et enfants, sous des constellations inconnues, dans un monde dont on ignorait la langue, parmi des gens dont on ne savait rien et qui ne voulaient pas de vous. Je rencontrai là un industriel de Vienne qui avait été très riche et en même temps un de nos plus intelligents collectionneurs d’œuvres d’art ; je ne le reconnus pas d’abord, tant il était gris, et vieux et fatigué. Faible comme il était, il se cramponnait des deux mains à la table. Je lui demandai où il comptait aller. « Je n’en sais rien, dit-il. Qui s’informe aujourd’hui de notre désir ? Quelqu’un m’a dit qu’on pourrait peut-être obtenir ici un visa pour Haïti ou Saint-Domingue. » Mon cœur cessa de battre. Un vieillard épuisé avec des enfants et des petits-enfants, qui tremblait de l’espoir de pouvoir se rendre dans un pays qu’il n’avait jamais bien observé sur la carte, afin de pouvoir continuer à y mendier, à y être étranger et inutile ! À côté de lui un autre demandait avec une avidité désespérée comment on pouvait aller à Shanghai, il avait entendu dire qu’on était encore accueilli chez les Chinois. Et ainsi ils se pressaient l’un à côté de l’autre, d’anciens professeurs d’université, des directeurs de banque, des commerçants, des propriétaires fonciers, des musiciens, chacun d’entre eux prêt à traîner n’importe où, par-dessus les terres et les mers, les ruines lamentables de son existence, à tout faire, à tout souffrir, pourvu qu’il quittât l’Europe. Partir, partir ! C’était une foule de spectres. Mais le plus bouleversant pour moi, c’était la pensée que ces cinquante tourmentés ne représentaient qu’une minuscule avant-garde de l’immense armée des cinq, des huit et peut-être des dix millions de Juifs qui derrière eux étaient déjà sur leur départ et se pressaient, de tous ces millions d’hommes dépouillés, puis encore broyés par la guerre, qui attendaient les envois des institutions de bienfaisance, les permissions des autorités et le viatique, – masse gigantesque, mortellement terrorisée et emportée dans une fuite panique devant l’incendie de forêt d’Hitler, qui assiégeait les gares à toutes les frontières d’Europe et remplissait les prisons, tout un peuple expulsé, auquel on refusait le droit d’être un peuple, et pourtant un peuple qui depuis deux mille ans ne soupirait qu’après le bonheur de n’avoir plus à errer et de sentir sous ses pieds, qui enfin s’arrêtaient de marcher, la terre, la bonne terre pacifique.
Mais le plus tragique dans cette tragédie juive du vingtième siècle, c’est que ceux qui l’enduraient n’en pouvaient découvrir le sens, ni aucune faute de leur part. Tous ces proscrits du Moyen Âge, leurs ancêtres, ils savaient du moins pourquoi ils souffraient : pour leur foi, pour leur loi. Ils possédaient encore comme un talisman de l’âme ce que ceux d’aujourd’hui avaient perdu depuis longtemps, l’inébranlable foi en leur Dieu. Ils vivaient et souffraient dans la généreuse folie d’être le peuple élu du créateur du monde et des hommes et, comme tels, d’avoir un destin et une mission particulière, et la promesse de la Bible leur était un commandement et une loi. Quand on les jetait sur le bûcher, ils pressaient les Saintes Écritures sur leur poitrine et, grâce à cette chaleur intérieure, ils ne sentaient pas aussi ardentes les flammes meurtrières. Quand on les chassait à travers le pays, il leur restait encore une dernière patrie, la patrie en Dieu, d’où ne pouvait les bannir aucune puissance terrestre, aucun empereur, aucun roi, aucune inquisition. Tant que la religion les unissait, ils étaient encore une communauté ; et par là même une force ; quand on les bannissait et les chassait, ils expiaient la faute de s’être volontairement séparés des autres peuples de la terre par leur religion, par leurs usages. Mais depuis longtemps les Juifs du vingtième siècle ne constituaient plus une communauté. Ils n’avaient pas de foi commune. Ils éprouvaient leur qualité de Juifs plutôt comme un fardeau que comme un honneur, et ils n’avaient conscience d’aucune mission à remplir. Ils vivaient à l’écart des commandements de leurs livres saints, ou qui l’avaient été, et ils ne voulaient plus de leur vieille langue commune. Leur ambition de plus en plus impatiente était de s’adapter, de s’incorporer aux peuples qui les entouraient, de se fondre dans l’ensemble, afin d’avoir la paix après toutes les persécutions, le repos dans leur fuite éternelle. Ainsi ils ne se comprenaient plus les uns les autres, fondus comme ils étaient dans les autres peuples. Depuis longtemps ils étaient Français, Allemands, Anglais, Russes bien plus que Juifs. Ce n’est que maintenant qu’on les jetait tous en un tas, qu’on les balayait comme la boue des chemins, les directeurs de banque tirés de leurs palais berlinois, et les domestiques de synagogues des communautés orthodoxes, les professeurs de philosophie parisiens et les cochers de fiacre roumains, les chanteuses de concert et les pleureuses des enterrements, les écrivains et les distillateurs, les laveurs de cadavres et les titulaires d’un prix Nobel, les possédants et les miséreux, les grands et les petits, les pieux et les libres-penseurs, les usuriers et les sages, les sionistes et les assimilés, les Achkenazi et les Séphardim, les justes et les injustes, et, derrière eux encore, la foule désorientée de ceux qui croyaient avoir échappé depuis longtemps à la malédiction, les baptisés et les sang-mêlé, – ce n’est que maintenant que pour la première fois depuis des siècles, on imposait de nouveau par la force aux Juifs une communauté dont ils avaient perdu la conscience depuis des siècles, celle qui depuis l’Égypte revenait sans cesse, la communauté de l’expulsion. Mais pourquoi ce sort leur était-il réservé à eux, et toujours à eux seuls ? Quel était le motif, quel était le sens, quelle était la fin de cette stupide persécution ? On les chassait de tous les pays et on ne leur donnait point de pays. On leur disait : « N’habitez plus avec nous », mais on ne leur disait pas où ils devaient habiter. On leur imputait toutes les fautes et on leur refusait tout moyen de les expier. Et ainsi dans leur fuite ils se regardaient fixement avec des yeux brûlants : Pourquoi moi ? Pourquoi toi ? Pourquoi moi avec toi, que je ne connais pas, dont je ne sais pas la langue, dont je ne comprends pas la manière de penser, à qui rien ne me rattache ? Pourquoi nous tous ? Et aucun ne trouvait une réponse. Même Freud, l’intelligence la plus claire de ce temps, avec lequel je parlais souvent ces jours-là, ne trouvait pas d’explication, ne trouvait pas de sens à ce non-sens. Mais peut-être est-ce justement le sens ultime du judaïsme, que de répéter sans cesse, par son existence énigmatiquement perpétuée, l’éternelle question de Job à Dieu, afin qu’elle ne soit pas complètement oubliée sur la terre.
* * *
Rien ne donne une impression plus spectrale que de voir soudain revenir à vous, dans sa même forme et sa même apparence, ce qu’on croyait depuis longtemps mort et enterré. Nous étions en été 1939. Munich était depuis longtemps passé, avec son délire à souffle court, « peace for our time » ; déjà Hitler, au mépris de tout serment et promesse, avait attaqué la Tchécoslovaquie mutilée et l’avait annexée, déjà Memel était occupé, Dantzig avec le corridor polonais étaient réclamés par une presse jetée artificieusement dans la frénésie. Un réveil amer avait succédé en Angleterre à la loyale confiance. Même les gens simples, qui n’avaient pas étudié et qui détestaient instinctivement la guerre, se mirent à manifester très vivement leur mauvaise humeur. Chacun de ces Anglais ordinairement si réservés vous adressait la parole, le portier qui gardait notre vaste flat-house (maison locative), le liftier dans l’ascenseur, la femme de chambre en faisant l’appartement. Aucun d’entre eux ne comprenait très bien ce qui se passait, mais chacun se souvenait de ceci, qui était indéniablement vrai : c’est que Chamberlain avait volé trois fois vers l’Allemagne, afin de sauver la paix, et que les plus cordiales prévenances n’avaient pu satisfaire Hitler. Au Parlement anglais on entendait soudain des voix dures : « Stop aggression ! » (Mettez fin aux agressions), partout on sentait les préparatifs en vue de la guerre, (ou plutôt en vue de l’éviter). De nouveau on voyait flotter au-dessus de la ville de Londres les clairs ballons de défense antiaérienne, – ils avaient encore des airs innocents d’éléphants de baudruche pour les enfants, – de nouveau on aménageait des abris souterrains, et les masques à gaz qui avaient été distribués étaient soigneusement vérifiés. La situation était exactement aussi tendue qu’une année auparavant et peut-être encore davantage, parce que cette fois ce n’était pas une population naïve et sans soupçon, mais un peuple déjà résolu et exaspéré qui se tenait derrière le gouvernement.
Au cours de ces mois, j’avais quitté Londres et m’étais retiré à la campagne à Bath. Jamais je n’avais éprouvé plus cruellement l’impuissance de l’homme contre le train des événements mondiaux. On était là un être lucide, pensant, éloigné de toute activité politique, dévoué à son travail, et l’on mettait son effort opiniâtre à transformer, dans le silence, ses années en œuvres. Et il y avait quelque part, dans l’invisible, une douzaine d’autres hommes qu’on ne connaissait pas, qu’on n’avait jamais vus, quelques personnalités de la Wilhelmstrasse à Berlin, du Quai d’Orsay à Paris, du Palazzo Venezia à Rome et de la Downing Street à Londres, et ces dix ou vingt personnes, dont bien peu avaient jusqu’alors attesté une sagesse ou une habileté particulières, parlaient et écrivaient et téléphonaient et pactisaient sur des choses qu’on ne connaissait pas. Elles prenaient des résolutions auxquelles on n’avait point de part et dont on n’apprenait pas le détail et décidaient ainsi sans appel de ma propre vie et de celle de beaucoup d’autres en Europe. Mon sort était maintenant entre leurs mains et non pas dans les miennes. Ils nous anéantissaient ou nous épargnaient, nous, pauvres impuissants, ils nous laissaient notre liberté ou nous réduisaient en esclavage, ils décidaient de la paix ou de la guerre pour des millions d’hommes. Et j’étais là, comme tous les autres, assis dans ma chambre, sans défense comme une mouche, impuissant comme un escargot, tandis qu’il y allait de la vie et de la mort, de mon moi le plus intime et de mon avenir, des pensées qui naissaient dans mon cerveau, des projets élaborés ou non, de ma veille et de mon sommeil, de ma volonté, de mon avoir, de tout mon être. On était là et l’on attendait et l’on regardait dans le vide comme un condamné dans sa cellule, emmuré, enchaîné dans cette attente absurde et impuissante, et les compagnons de captivité, à droite et à gauche, posaient des questions, donnaient des conseils et bavardaient, comme si l’un d’entre nous savait ou pouvait savoir de quelle manière on disposerait de nous. Le téléphone marchait, et un ami me demandait ce que je pensais. La radio marchait, et chaque parole contredisait la précédente. Il y avait le journal, et il nous embrouillait encore davantage. Puis on sortait dans la rue, et le premier passant que je rencontrais me demandait, à moi qui n’en savais pas plus long que lui, mon opinion, si nous aurions la guerre ou non. Et dans mon agitation, je questionnais à mon tour, et je parlais et bavardais et discutais, tout en sachant parfaitement bien que toutes les connaissances, toute l’expérience, toute la prévoyance qu’on avait accumulées au cours des années et qu’on s’était inculquées étaient sans valeur en regard de la décision de cette douzaine d’inconnus, que pour la seconde fois en vingt-cinq ans on se retrouvait sans force et sans volonté devant le destin et que des pensées sans signification battaient dans les tempes douloureuses. À la fin je ne pus plus supporter la grande ville parce qu’à chaque coin de rue les « posters », les affiches vous assaillaient avec leurs mots imprimés en couleurs criardes comme des chiens hargneux, parce que je ne pouvais me défendre de vouloir lire sur le front des milliers de passants ce qu’ils pensaient. Et pourtant nous pensions tous la même chose, nous pensions uniquement à un oui ou à un non, au rouge et au noir dans ce jeu qui devait décider de tout et dans lequel ma vie tout entière servait de mise, mes dernières années réservées, les livres que je n’avais pas écrits, tout ce qui avait été jusqu’alors ma tâche et avait donné un sens à ma vie.
Mais la boule irrésolue roulait avec une énervante lenteur deçà delà sur la table de la roulette diplomatique. Deçà delà, rouge et noir, noir et rouge, espoir et déception, bonnes nouvelles, mauvaises nouvelles et toujours pas encore la décisive, la dernière. Oublie, me disais-je. Sauve-toi, réfugie-toi dans ton fourré le plus intime, dans ton travail, là où tu n’es plus que ton propre moi respirant, non pas un citoyen de l’État, non pas l’objet de ce jeu infernal, là où ton peu de bon sens peut encore agir raisonnablement dans un monde devenu fou.
J’avais une tâche à accomplir. Depuis des années j’avais accumulé sans trêve les travaux préliminaires en vue d’une grande étude en deux volumes sur Balzac et son œuvre, mais je n’avais jamais eu le courage de me mettre à un ouvrage de si longue haleine. Mon découragement même m’en donna alors le courage. Je me retirai à Bath, et à Bath précisément, parce que cette ville, où plusieurs d’entre les meilleurs représentants de la glorieuse littérature anglaise, Fielding en première ligne, avaient écrit, représente aux regards apaisés plus fidèlement et plus éloquemment qu’aucune autre ville d’Angleterre un autre siècle, plus pacifique, le dix-huitième. Mais combien douloureusement ce paysage amène, doué d’une suave beauté, contrastait avec l’agitation croissante qui régnait dans le monde et dans mes pensées ! Comme en 1914 le plus beau des juillets que je puisse me rappeler avoir vus en Autriche, ce mois d’août en Angleterre était d’une magnificence aussi provocante. De nouveau ce ciel tendu de soie bleue, comme une tente de paix dressée par Dieu, de nouveau cette douce lumière du soleil sur les prairies et les forêts, à quoi s’ajoutait l’incomparable splendeur des fleurs – la grande paix sur la terre, tandis que les hommes s’armaient pour la guerre. Comme autrefois la folie semblait invraisemblable devant ces paisibles, durables et abondantes floraisons, ce repos qui respirait et jouissait de lui-même dans les vallées de Bath, qui, par leur douceur, me faisaient souvenir en secret du paysage de Baden en 1914.
Et cette fois encore je ne voulais pas le croire. De nouveau je faisais mes préparatifs en vue d’un voyage estival. Le congrès du Penclub devait avoir lieu à Stockholm dans la première semaine de septembre 1939, et mes camarades suédois m’avaient invité, moi, cet être amphibie qui ne pouvais plus représenter aucune nation, en qualité de convive honoraire ; pour midi, pour le soir, toutes mes heures de mes semaines à venir étaient déjà réglées d’avance par mes aimables hôtes. Depuis longtemps j’avais commandé ma place sur le bateau, et voici que les nouvelles alarmantes annonçant une mobilisation prochaine se succédaient avec une affolante rapidité. Selon toutes les lois de la raison, j’aurais dû me hâter d’emballer mes livres, mes manuscrits et quitter l’Angleterre comme un pays belligérant possible, car j’étais étranger en Angleterre, et en cas de guerre je serais considéré aussitôt comme un étranger de pays ennemi qui était menacé de voir toutes ses libertés restreintes. Mais quelque chose d’inexplicable en moi m’empêchait de partir. Pour une part, c’était une sorte d’entêtement à ne point vouloir fuir sans cesse puisque aussi bien le mauvais sort me poursuivait partout, et pour une autre, c’était aussi de la lassitude. « Faisons face au temps, comme il nous cherche », me disais-je avec Shakespeare. S’il veut s’emparer de toi, ne te défends pas plus longtemps contre lui, à près de soixante ans. Ainsi je restai. Je voulais toujours essayer de mettre d’abord en ordre mon existence bourgeoise tout extérieure, et comme j’avais l’intention de contracter un second mariage, ne perdre pas un instant, afin de n’être pas séparé pour longtemps de la future compagne de ma vie par un internement ou d’autres mesures imprévisibles. C’est ainsi que je me rendis un matin – c’était le premier septembre, un vendredi – à l’état civil de Bath pour annoncer mon mariage. L’employé prit nos papiers, se montra extrêmement aimable et plein de zèle. Et comprenant, comme n’importe qui dans ce temps-là, notre vœu de voir les choses aller très vite, la célébration du mariage devant être fixée au lendemain, il prit sa plume et se mit à écrire nos noms dans son livre en belles lettres rondes.
À cet instant, – il pouvait être onze heures, – la porte de la pièce voisine s’ouvrit brusquement. Un jeune employé se précipita dans la chambre, endossant son habit tout en marchant. « Les Allemands ont envahi la Pologne, s’écria-t-il à haute voix dans la pièce silencieuse. C’est la guerre ! » Le mot tomba comme un coup de marteau sur mon cœur. Mais le cœur de notre génération est déjà habitué à toute sorte de coups durs. « Ce ne doit pas encore être la guerre », dis-je avec une sincère conviction. Mais l’employé était exaspéré. « Non, cria-t-il avec violence, nous en avons assez ! Nous ne permettrons pas que cela recommence tous les six mois ! Nous allons mettre une fin à cela ! »
Cependant l’autre employé, qui avait commencé à rédiger notre acte de mariage, avait posé sa plume d’un air pensif. Il réfléchit qu’après tout nous étions étrangers et qu’en cas de guerre nous passerions automatiquement dans les rangs des étrangers ennemis. Il ne savait pas si la conclusion d’un mariage pourrait encore être autorisée en pareil cas. Il regrettait, mais il voulait en tout cas demander des instructions à Londres. – Suivirent encore deux jours d’attente, d’espoir, de crainte, deux jours de la plus affreuse inquiétude. Le dimanche matin, la radio répandait la nouvelle que l’Angleterre avait déclaré la guerre à l’Allemagne.
* * *
C’était une singulière matinée. On s’écartait silencieusement de la radio qui avait jeté dans la chambre une nouvelle qui devait survivre aux siècles, une nouvelle qui était destinée à transformer complètement le monde et la vie de chacun de nous. Une nouvelle dans laquelle était contenue la mort de milliers d’entre ceux qui l’avaient écoutée en silence, le deuil et le malheur, le désespoir et les alarmes pour nous tous, et peut-être, après de longues années seulement, un sens créateur. C’était de nouveau la guerre, une guerre plus terrible et plus étendue que jamais guerre n’avait été sur la terre. De nouveau un temps était révolu, de nouveau commençait un temps nouveau. Nous nous taisions dans la chambre devenue tout à coup extraordinairement silencieuse et nous évitions de nous regarder. De l’extérieur nous parvenait le gazouillement insouciant des oiseaux, qui dans leurs libres jeux d’amour se laissaient porter par le vent tiède, et les arbres se balançaient dans la lumière dorée, on eût dit que leurs feuilles aspiraient à se toucher tendrement comme des lèvres. Une fois de plus elle ne savait rien, la vieille mère nature, des soucis de ses créatures.
Je passai dans ma chambre et serrai mes effets dans une petite malle. Si les prédictions d’un de mes amis, qui occupait une situation élevée, se confirmaient, les Autrichiens en Angleterre devaient être assimilés aux Allemands et devaient s’attendre aux mêmes restrictions de leur liberté : peut-être ne pourrais-je plus dormir ce soir dans mon lit. De nouveau, j’étais tombé d’un degré, depuis une heure je n’étais plus seulement l’étranger dans ce pays, mais un « enemy alien », un étranger ennemi ; brutalement exilé en un endroit où n’était pas mon cœur palpitant. Car enfin, pouvait-on imaginer situation plus absurde que celle d’un homme qui, repoussé depuis longtemps d’une Allemagne, qui en raison de sa race et de sa manière de penser l’avait stigmatisé comme anti-allemand, et qui, dans un autre pays, en vertu d’un décret de bureaucrates, était forcé d’adhérer à une communauté à laquelle, en sa qualité d’Autrichien, il n’avait jamais appartenu ? D’un trait de plume on avait transformé le sens de toute une vie en un non-sens ; j’écrivais, je pensais toujours en langue allemande, mais chaque pensée, chaque vœu que je formais appartenaient aux pays qui étaient sous les armes pour la liberté du monde. Tout autre lien, tout ce qui était passé et révolu, était déchiré et brisé, et je savais que tout, après cette guerre, serait un recommencement. Car ma tâche la plus intime, à laquelle j’avais consacré pendant quarante ans toute la force de ma conviction, la fédération pacifique de l’Europe, s’était abîmée. Ce que j’avais craint plus que ma propre mort, la guerre de tous contre tous, se déchaînait pour la seconde fois. Et celui qui avait travaillé passionnément toute une vie à l’union des hommes et des esprits, à cette heure qui réclamait plus qu’aucune autre une inviolable solidarité, se sentait plus inutile et seul que jamais par cet ostracisme dont on le frappait.
Encore une fois je redescendis à la ville, afin de jeter un dernier regard à la paix. Elle reposait tranquillement dans la lumière de midi et ne semblait pas différente de ce qu’elle avait toujours été. Les gens allaient leur chemin de leur pas ordinaire. Ils ne se pressaient pas, ils ne s’assemblaient pas pour bavarder. Leur tenue était dominicale, calme et paisible, et un instant je me demandai : Est-ce qu’après tout ils ne le savent pas encore ? Mais c’étaient des Anglais exercés à dompter leurs émotions. Ils n’avaient pas besoin de drapeaux et de trompettes, de bruit et de musique pour s’affermir dans leur résolution opiniâtre et exempte de pathétique. Combien tout avait été différent dans ces journées de juillet en Autriche ; mais que j’étais différent moi-même du jeune homme inexpérimenté d’alors, combien chargé de souvenirs ! Je savais ce que c’était que la guerre, et en considérant les beaux magasins remplis, je revoyais en une brusque vision ceux de 1918 qui vous fixaient comme avec des yeux grands ouverts, vides et nettoyés. Je revoyais comme en un rêve éveillé les longues queues de femmes au visage tiré devant les magasins de denrées alimentaires, les mères en deuil, les blessés, les estropiés, toute cette horreur nocturne d’autrefois reparaissait spectralement dans la radieuse lumière de midi. Je me souvenais de nos vieux soldats éreintés et déguenillés, tels qu’ils étaient revenus du front, mon cœur palpitant sentait toute la guerre passée dans celle qui commençait aujourd’hui et qui dérobait encore ses atrocités aux regards. Et je le savais : de nouveau tout le passé était bien passé, tout ce qui avait été fait était réduit à néant, – l’Europe, notre patrie, pour laquelle nous avions vécu était ravagée pour un temps qui s’étendrait bien au-delà de notre vie. [C'était quelque chose d'autre, c'était une ère nouvelle qui commençait, mais combien d'enfers et de purgatoires faudrait-il traverser pour y parvenir[32] ?]
Le soleil brillait vif et plein. Comme je m’en retournais, j’observai soudain mon ombre devant moi, comme j’avais vu l’ombre de l’autre guerre derrière la guerre actuelle. Elle ne m’a pas quitté à travers toutes ces années, cette ombre, elle voilait de deuil chacune de mes pensées, de jour et de nuit ; peut-être que sa sombre silhouette apparaît dans bien des pages de ce livre. Mais toute ombre, après tout, est fille de la lumière et seul celui qui a éprouvé la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence a vraiment vécu.
FIN
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bibliothèque numérique romande
en janvier 2023.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Isa, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Zweig, Stefan, Le Monde d’hier, Paris, Pierre Belfond, 1982. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, MichaëlTor, a été prise par Sylvie Savary.
— Dispositions :
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[1] La mémoire de Stefan Zweig le trahit ici : il oublie Auguste Œhler mort jeune.
[2] En français dans le texte.
[3] En français dans le texte.
[4] Passionate pilgrim. En anglais dans le texte.
[5] Weise von Liebe und Tod.
[6] En français dans le texte.
[8] En français dans le texte.
[9] En français dans le texte.
[10] En français dans le texte.
[11] Le plaisir. En italien dans le texte.
[12] En français dans le texte.
[13] En français dans le texte.
[14] En français dans le texte.
[15] En français dans le texte.
[16] En français dans le texte.
[17] Exactement : guerre et victoire, Krieg und Sieg.
[18] Jeu de mots intraduisible. « Aux demoiselles anglaises, ou angéliques. »
[19] En français dans le texte.
[20] En français dans le texte.
[21] Corps de vétérans.
[22] Portrait d’un artiste jeune.
[23] Accapareur, qui amasse et accumule à la manière du hamster.
[24] Oiseaux migrateurs ou voyageurs.
[25] En réalité « de l’amour », dans le texte de Shakespeare (Twelfth Night) N. du T.
[26] En français dans le texte.
[27] Sorte de canne à embout ferré. (BNR.)
[28] Le soleil de Rome est couché. Notre jour est passé. Nuages, brumes et dangers, accourez. Notre œuvre est terminée.
[30] Essaie, essaie encore.
[31] Paix pour notre temps.
[32] „Und ich wusste: abermals war alles Vergangene vorüber, alles Geleistete zunichte - Europa, unsere Heimat, für die wir gelebt, weit über unser eigenes Leben hinaus zerstört. Etwas anderes, eine neue Zeit begann, aber wie viele Höllen und Fegefeuer zu ihr hin waren noch zu durchschreiten“ selon le texte original allemand. La dernière phrase n’est pas présente dans la traduction de J.-P. Zimmermann. Nous vous mentionnons donc celle-ci entre crochets, à titre indicatif, d’après la traduction de Dominique Tassel pour Gallimard, 2013. (BNR.)