Christophe

L’idée fixe du
Savant Cosinus
(1ère Partie)

1899

édité par la bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

Préface. 3

Ier Chant. 4

L’enfance de Zéphyrin. 5

Comme quoi Cosinus devint un grand savant. 9

Une distraction de Cosinus. 13

IIe Chant. 17

Le docteur Cosinus a mal aux dents. 18

Cosinus commet une méprise arithmétique. 22

Terribles conséquences de la méprise de Cosinus. 27

Cosinus myriapode. 31

Mme Belazor reçoit une douche. 35

Chocs en retour. 39

La gaffe de Cosinus. 43

IIIe Chant. 47

Cosinus fait ses préparatifs de départ. 48

Go head ! 52

Cosinus manque son premier départ. 56

Cosinus médite un deuxième départ. 60

Ce livre numérique. 64

 

Préface

Ce remarquable ouvrage est rempli d’aperçus nouveaux autant que philosophiques. Il est, à la fois, instructif et moralisateur.

Instructif parce qu’à chaque pas le lecteur est invité à fouler les plates-bandes de la science pure et à en extraire une masse de conséquences pratiques et variées, si tant est qu’il soit possible d’extraire une conséquence d’une plate-bande !

Moralisateur, parce que les nombreux séjours de notre héros sur la paille humide des geôles prouvent, jusqu’à l’évidence, qu’il est sage d’avoir la plus grande déférence pour les règlements en général et pour ceux qui sont contradictoires en particulier. Ils montrent aussi combien il est prudent de témoigner le respect le plus profond à tous ceux qui détiennent une part de l’autorité, depuis le pygmée jusqu’au géant, du ciron jusqu’à la baleine, du roitelet à l’aigle, du Ministre à Monsieur le concierge.

Une morale saine se dégage également de l’exemple douloureux du chien Sphéroïde qui mourut bien malheureusement, à la fleur de son âge mûr, victime de ses appétits déréglés.

Sur ce, vivez joyeux !

Ier Chant.

Comment Zéphyrin Brioché ayant reçu une excellente éducation devint, sous le nom du savant Cosinus, effroyablement distrait.

L’enfance de Zéphyrin

C’est le 1er janvier, à minuit une seconde sexagésimale de temps moyen, que le jeune Brioché, qui devait plus tard s’appeler le docteur Cosinus, poussa ses premiers vagissements. À son baptême, il reçut les prénoms à la fois harmonieux, poétiques et distingués de Pancrace, Eusèbe, Zéphyrin, ce qui parut le laisser parfaitement indifférent.

Consultée à son sujet, une somnambule extralucide, phrénologue assermentée près des cours et tribunaux, pédicure de nombreuses têtes couronnées, lui découvrit la bosse du mouvement perpétuel. D’où elle conclut qu’il serait un grand voyageur ou un grand mathématicien, à moins qu’il ne fût affligé de la danse de Saint-Gui.

Conformément à la prédiction de la somnambule, Zéphyrin montra dès sa plus tendre enfance les plus louables dispositions pour les recherches scientifiques. Livré à lui-même, il s’ingéniait avec beaucoup de persévérance à résoudre les problèmes les plus compliqués, comme par exemple d’introduire son polichinelle dans une bouteille.

À deux ans, il était déjà de première force sur l’addition, opération arithmétique dont il avait, de sa propre initiative, découvert des applications culinaires fort ingénieuses, mais pour lesquelles la cuisinière, esprit borné, n’avait malheureusement pas toute l’admiration qu’elles méritaient.

Mais l’opération pour laquelle il se sentait vraiment né, c’était la soustraction qu’il exécutait avec un brio et une sûreté de mains tout à fait dignes d’éloges, dans l’armoire de madame sa mère qui avait parfois le mauvais goût d’en témoigner quelque mécontentement.

Sur les bancs du collège, Zéphyrin absorbé comme doivent l’être tous les grands génies, appliqua avec persévérance un système de son invention pour la multiplication des taches d’encre. Encore un système qui ne reçut pas l’approbation de madame sa mère !

Comme quoi Cosinus devint un grand savant.

D’humeur batailleuse, Zéphyrin ne manquait pas une occasion d’appliquer sur le nez ou l’œil de ses amis les plus intimes des séries convergentes de coups de poing. Il y avait, d’ailleurs, réciprocité. C’est ce qu’il appelait spirituellement « la multiplication des pains ».

Or, ces multiplications étant généralement suivies de divisions, M. Brioché père se faisait un devoir d’appliquer à son fils la règle des compensations proportionnelles, la seule opération arithmétique pour laquelle Zéphyrin ne se soit jamais senti la moindre disposition naturelle ou acquise.

Après quoi, Mme Brioché mère, imbue des principes d’une sévère économie, se voyait dans la pénible nécessité d’employer la méthode des substitutions ou remplacements, la seule applicable en pareil cas. On comprend qu’une éducation aussi mathématique ait porté ses fruits.

Aussi, dans le cours de ses études, le jeune Zéphyrin obtint-il de brillants succès scientifiques ! « Sic itur ad astra », lui disait chaque année le président avec le même à-propos. — Oui, m’sieu », répondait invariablement Zéphyrin qui n’avait rien compris à cette citation classique et littéraire.

Évidemment, grâce à son illustre biographe, Zéphyrin ne peut manquer d’aller « ad astra ». En attendant, il est allé à Polytechnique, « la première École du monde », comme chacun sait. (Il est à remarquer que chaque École est la première du monde pour ceux qui en sont sortis.)

Puis, par la suite des temps, sous le nom du docteur Cosinus, il devint un monsieur excessivement savant, mais aussi distrait que chauve et qui ne manquait jamais, lorsqu’il faisait son cours à l’École des tabacs et télégraphes, de prendre son mouchoir pour le torchon, et réciproquement.

Une distraction de Cosinus.

Il fit mieux, un soir qu’il devait conduire deux parentes : au bal. À dix heures, l’une de ces dames ayant paru « Mon cousin, dit-elle, il est temps. » Mais Zéphyrin, dont les regards ont rencontré l’ébauche d’un intéressant problème, répond : « Partez devant ! Vous ne serez pas au pont Neuf que je vous aurai déjà rattrapées. »

Ces dames ayant préféré attendre, à dix heures et demie, la seconde parente est envoyée en reconnaissance : « Mon cousin Zéphyrin !… — Quoi ? – Il est temps de partir ! — Eh bien ! mais partez toujours, je vous dis que… + b2 x y2… vous ne serez pas au pont Neuf… égale zéro… que je vous aurai déjà rattrapées. »

À minuit, Zéphyrin qui a trop chaud retire le superflu pour ne conserver que le strict nécessaire. Ces dames, après avoir fait plusieurs tentatives infructueuses pour mobiliser leur cousin et l’arracher à ses calculs, ont pris le parti de se passer de garde du corps.

À minuit trente-cinq, Zéphyrin plie soigneusement le torchon sur une chaise, tout en se parlant à lui-même : « D’où je tire évidemment, dit-il, la valeur de l’angle A. »

Puis il essuie consciencieusement le tableau avec son bel habit : « Il s’agit maintenant, dit-il, de trouver le rapport de cosinus B à sinus D. »

À trois heures et demie, le docteur découvre la valeur de x, l’inconnue cherchée ; ce qui lui cause une joie sans mélange. – Nous prions les esprits superficiels de s’abstenir de toute réflexion sur la valeur de x, et de ne point prétendre que Zéphyrin a beaucoup travaillé pour peu de chose.

À quatre heures, ces dames reviennent du bal et, fort inquiètes, font irruption dans le cabinet de Zéphyrin. Alors, du sein d’un épais nuage de craie, s’élève une voix : « Dieu ! que les femmes sont entêtées ! Allez donc toujours, puisque je vous dis que vous ne serez pas au pont Neuf que je vous aurai déjà rattrapées ! »

IIe Chant.

Où tous les personnages de cette véridique histoire seront successivement présentés au lecteur, et où l’on verra comment Cosinus eut l’idée de faire le tour du monde.

Le docteur Cosinus a mal aux dents

C’est ainsi que s’écoulait, monotone, la vie de l’illustre docteur Cosinus, lorsqu’un beau matin il se réveilla avec une douleur lancinante dans la moitié droite de la mâchoire inférieure. – Vous voyez ici apparaître pour la première fois le chien Sphéroïde, ainsi appelé parce qu’il est vaguement de la race des Boule… dogues.

Ayant établi certains axiomes servant de base à quelques calculs simples, Cosinus découvre que cette douleur lancinante est vraisemblablement causée par un mal de dents.

Sphéroïde, qui est un esprit curieux, cherche évidemment à comprendre des actions qui lui semblent mystérieuses.

Ayant fait cette découverte, Zéphyrin se précipita sur son téléphone : « Allô ! communication avec le dentiste Max (Hilaire)… je voudrais qu’il me reçût ce matin… Ah ?… pourquoi ?… Hein ! Bon !… Oh !… Entendu !… Au revoir, mon ami. »

C’est du côté Cosinus que se succédaient les interjections précédentes.

Du côté dentiste : Qu’est-ce, Hippolyte ? — Mos-sieu ! c’est M’sieu Brioché qui demande à mossieu si mossieu peut le recevoir ce matin. — Réponds-lui que c’est impossible… Que je suis trop occupé… Que j’ai 72 clients qui attendent… Qu’il vienne ce soir à 2 h. 52. »

À 2 h. 52, le docteur Cosinus, homme exact, pénétrait dans le salon, vide de clients, du dentiste Max (Hilaire), ce qui lui fit espérer qu’il n’attendrait pas longtemps : L’âme des hommes de science est nécessairement candide et elle donne asile à de monstrueuses illusions.

En effet à 7 h. 33, le docteur attendait encore. Il est vrai qu’il ne s’ennuyait pas, absorbé qu’il était dans la lecture des hauts faits de son cousin Agénor Fenouillard et de son illustre famille, ce livre que tout dentiste qui se respecte doit avoir dans son salon pour faire patienter les clients les plus grincheux.

Cosinus commet une méprise arithmétique.

Cosinus a pris à sa lecture un plaisir tel qu’il en a complètement oublié son mal. De plus en plus distrait, il finit même par se croire chez lui et, à l’aspect d’une dame qui entre, il se lève avec empressement et lui fait, avec une urbanité exquise et une galanterie toute française, les honneurs de ce qu’il s’imagine être son salon.

— Prenez donc ce fauteuil, madame, je vous en prie, dit aimablement Cosinus… Et maintenant en quoi puis-je vous être utile ?

— Monsieur, on m’a beaucoup parlé de vous, dit Mme Belazor qui prend Cosinus pour le dentiste : j’ai recours à votre habileté. J’ai là une vieille racine que je voudrais faire extraire…

— Une extraction de racine, s’exclame Zéphyrin ! Mais c’est ma spécialité, ça ! Dès ma plus tendre enfance, j’extrayais, par plaisir, toutes les racines de mes camarades ! et j’ose dire que j’ai acquis dans ce genre d’opérations une habileté extraordinaire. Je ne me vante pas, madame, je constate !… Par quel procédé désirez-vous que j’opère ?

— Mais, monsieur, par celui qui me fera le moins de mal.

— Oh ! madame, riposte plaisamment Zéphyrin, j’opère toujours sans douleur ! Mais, puisque vous me laissez le choix, nous allons, si vous le voulez bien, employer des tables de logarithmes.

Mme Belazor n’attend pas la suite de l’explication et s’échappe en proie à une violente terreur, persuadée qu’elle est que l’illustre dentiste Max (Hilaire) est devenu parfaitement fou.

C’est ainsi que, dans notre monde sublunaire, se font les réputations et s’accréditent les légendes.

Cependant Zéphyrin, qui a totalement oublié l’incident et chez qui les idées se succèdent avec rapidité, sort derrière Mme Belazor pour aller mettre à exécution une idée nouvelle que la lecture de la famille Fenouillard avait fait germer sous son crâne. Quelle était cette idée ?… Cruelle énigme !

Terribles conséquences de la méprise de Cosinus.

Tout émue, Mme Belazor est allée verser ses doléances et épancher ses craintes dans le sein du commissaire, après quoi elle s’évanouit dans les bras d’un agent. Qu’on se rassure ! Grâce à l’énergie du traitement qu’on lui applique, elle ne tardera pas à reprendre ses sens et à retrouver ses esprits.

Remarquez, je vous prie, ci-dessus, ces trois élégants personnages. Ce sont les trois agents Picpus, Mitouflet et Landremol qui, rendus méconnaissables par d’habiles déguisements, se dirigent en toute hâte vers le domicile du dentiste Max (Hilaire), afin de le mettre hors d’état de nuire.

— C’est-il pas vous, dit Picpus avec civilité, qu’êtes le sieur Max (Hilaire) qui voulez arracher les dents à vos clients en les couchant sur des tables de gargarismes ?

L’illustre Max (Hilaire), qui n’y comprend rien, ayant poliment envoyé promener maître Picpus…,

… est aussitôt considéré par ledit Picpus comme fou furieux, et mis dans l’impossibilité de faire un mouvement. — On ne dira pas, remarque spirituellement Mitouflet, que le particulier n’est pas bien ficelé ! Max (Hilaire) comprend de moins en moins : mettez-vous à sa place !

Transporté au commissariat et confronté avec sa victime, le dentiste est aussitôt reconnu par elle. Règle générale : un témoin reconnaît toujours la personne avec laquelle on le confronte. – Max (Hilaire) prétendant n’avoir jamais vu cette dame, « défaut de mémoire, signe évident de folie », écrit le greffier qui est, en même temps, psychologue.

Et voilà comment l’illustre Max (Hilaire), dentiste breveté, expert assermenté et officier d’Académie, fut enfermé dans un cabanon d’aliénés, catégorie des agités pour avoir commis l’imprudence de faire attendre jusqu’à 8 heures dans son salon, un mathématicien auquel il avait donné rendez-vous pour 2 h. 52.

Cosinus myriapode.

Or, l’idée de Zéphyrin était de prendre un bain de pieds ! C’était sa façon d’agir dans les circonstances critiques et lorsqu’il voulait réfléchir sur un sujet important ou résoudre un problème compliqué.

« Comment ! se disait Zéphyrin, mon cousin Fenouillard a fait le tour du monde, et moi, le docteur Brioché, je n’ai jamais quitté mon cabinet ! C’est inadmissible ! » Et Zéphyrin s’essuya le pied gauche.

« Cet état de choses n’a que trop duré. J’entends le faire cesser… et au plus tôt ! » et, ce disant, Zéphyrin, préoccupé, replongea son pied gauche dans le bassin et se mit en devoir de s’essuyer le pied droit.

Après quoi, creusant toujours son idée et de plus en plus absorbé, il réintégra son pied droit dans le bain pour s’essuyer le pied gauche.

Et pendant deux heures, Zéphyrin, mûrissant ses projets de voyage, s’essuya alternativement les deux pieds. Enfin, complètement éreinté, il appela sa bonne.

« Scholastique, ma fille, vous qui n’avez pas d’idées préconçues, voudriez-vous, pour l’amour du ciel, me dire combien j’ai de pieds ? »

Mme Belazor reçoit une douche.

Pendant que notre ami Cosinus cherchait, avec l’aide de Scholastique, à déterminer exactement le nombre de ses membres postérieurs, Mme Belazor, remise de ses émotions et qui habitait, depuis peu, l’étage au-dessous, rédigeait ses mémoires pour l’édification des générations futures.

Au moment où elle écrivait la relation des derniers événements en l’agrémentant de quelques réflexions philosophiques et personnelles, une goutte d’eau tomba sur son papier. Remontant des effets aux causes, Mme Belazor leva aussitôt son nez aquilin vers le Zénith (c’est le plafond).

D’autres gouttes d’eau ayant succédé à la première, Mme Belazor emploie un moyen ingénieux pour se mettre à l’abri de l’averse tout en continuant la rédaction de ses mémoires et impressions qu’elle regretterait d’interrompre, se sentant en veine.

L’averse étant devenue torrent, Mme Belazor, qui est veuve d’un pharmacien, cherche à déterminer la nature du liquide. Elle lui trouve un goût singulier qu’elle qualifie de « sui generis », comme l’eût fait son époux lui-même.

Le torrent étant devenu cataracte, Mme Belazor décide qu’il y a lieu de ne pas se contenter des causes immédiates et prend le parti de remonter aux causes premières, qui doivent évidemment se trouver à l’étage supérieur.

Là, pénétrant, malgré Scholastique, dans la pièce où Zéphyrin se livre à ses exercices hydrauliques, Mme Belazor demeure pétrifiée, telle Mme Loth pendant l’incendie de Sodome : « Ciel ! s’écrie-t-elle, le dentiste !!! »

Chocs en retour.

Pour échapper à cet homme qu’elle croyait enfermé à perpétuité pour folie manifeste et incurable, Mme Belazor, terrorisée, se précipite comme un torrent dans l’escalier, sous l’œil ahuri de Scholastique qui se perd en conjectures sur la cause de cette fuite soudaine.

Or, fâcheuse coïncidence, le sympathique Blanc-Mitron, pâtissier de son état, qui portait « une timbale soignée à la dame du cinquième », s’efface et souhaite d’être plat comme limande afin de mieux laisser passer le torrent.

Malheureusement, l’essence même des torrents étant d’être dévastateurs, et l’aplatissement du sympathique Blanc-Mitron s’étant trouvé insuffisant, un choc violent se produit qui entraîne une rupture générale d’équilibre…

… et une séparation violente de Blanc-Mitron et de sa timbale ; qui se mettent aussitôt l’un et l’autre à descendre vers le rez-de-chaussée, avec un mouvement uniformément accéléré, au lieu de se rapprocher du grenier d’un mouvement lent mais uniforme.

Malheureusement pour lui, l’agent Mitouflet qui venait, au sujet de l’affaire Max (Hilaire), demander à Mme Belazor des explications complémentaires, arrivait à ce moment précis au bas de l’escalier !… Et ce fut un étrange spectacle !

À ce moment aussi se présentait le chien Sphéroïde, qui revenait de faire sa petite promenade quotidienne et apéritive. Il n’hésita pas une seconde à faire un sort aux quenelles et aux filets de soles. Tant il est vrai que le malheur de l’un cause souvent le bonheur de l’autre.

La gaffe de Cosinus.

Ces événements ont pour effet : 10 de provoquer des explications entre Mitouflet exaspéré et Blanc-Mitron terrorisé, mais qui a conservé cependant assez de présence d’esprit pour s’emparer de la fausse natte perdue dans la bagarre par Mme Belazor-torrent.

20 D’amener l’intervention du concierge soucieux du bon renom de son immeuble et qui associe ses efforts à ceux de Mitouflet pour expulser Blanc Mitron « manu militari », si j’ose m’exprimer ainsi, étant donné que le pied d’un concierge n’a rien de commun avec une main militaire.

3° D’attirer sur son palier Mme Belazor, curieuse de savoir quelle est la cause réelle du bruit insolite qui se fait entendre dans son escalier généralement calme et silencieux. Or précisément Cosinus, sortant de chez lui, trouve un objet qui lui paraît singulier au premier abord.

Mais dont au second abord il détermine facilement la nature capillaire : « Madame ! dit aimablement Cosinus à Mme Belazor, ne serait-ce point votre propriété que cet appendice que je n’hésite pas à qualifier de capital parce qu’on lui porte d’ordinaire un vif intérêt ? »

Mais Mme Belazor n’ayant pas paru saisir tout le sel de cette attique plaisanterie et ayant pris immédiatement un air de dignité méprisante et offensée, Cosinus reste très embarrassé de sa trouvaille. Tel un phoque qui aurait trouvé une bicyclette !

Alors Cosinus-Phoque se décide à mettre dans sa poche, avec son mouchoir par-dessus, la luxuriante chevelure de sa voisine, afin de s’en faire faire un oreiller de crin. Après quoi, de plus en plus décidé à suivre les traces de Fenouillard, il se hâte d’aller faire ses préparatifs de départ pour le bout du monde.

IIIe Chant.

Le Ier Voyage du savant Cosinus.

Où l’on verra qu’à vouloir imiter les héros de l’antiquité on s’expose à tomber dans fosse à charbon.

Cosinus fait ses préparatifs de départ.

Indifférent à la pétrification momentanée de Mme Belazor, Cosinus est sorti afin de faire ses préparatifs de voyage. Tout en parcourant le cycle de ses fournisseurs, Zéphyrin complète la liste des objets de première nécessité qu’il doit emporter avec lui, savoir : un chapeau-matelas, une ombrelle-télescope, un fusil cintré pour tirer dans les coins, etc.

Ses emplettes faites, Zéphyrin soudoie le citoyen Chapougnac pour véhiculer la cargaison. Cosinus, profitant de la circonstance pour étudier dans les ouvrages spéciaux la meilleure manière d’introduire chez les peuples sauvages les théories humanitaires, se voit dresser procès-verbal par un membre de la Société protectrice des animaux, pour contravention à la loi Grammont.

Enfin, grâce à l’énergie et aux biceps du citoyen Chapougnac, tous les colis sont arrivés à bon port.

— Voici, mon ami, dit Zéphyrin aimable, les 3 francs convenus !

— Éxcugez, borgeois, mais ch’est chinque francs.

— Il y a évidemment de votre part, enfant de l’Auvergne, erreur d’interprétation, et vous sortez des conditions préalables du problème.

Chapougnac, peu au courant du langage scientifique, bondit comme un léopard blessé. — « D’où che que je chors, que tu dis ?… Et toi, vieux déplumé, d’où che que tu chors, dis, pourrais-tu me dire d’où que tu chors ? » – Cosinus bat en retraite, tout en admirant l’ineptie du citoyen Chapougnac.

Seulement, quand on bat en retraite, la prudence commande de dégager sa ligne de retraite. C’est pour avoir négligé ce précepte élémentaire de stratégie que lui, Zéphyrin, s’expose aux yeux du subalterne Chapougnac dans une attitude familière et peu digne de sa haute situation scientifique et sociale.

Ce léger accident n’a pas abattu ?? — Zéphyrin.

« Scholastique, je pars ! — Et ousque va Monsieur avec toute cette quincaillerie ? — Je vais sonder les abîmes de l’Océan, combattre le Huron et soumettre le Pied-Noir ; je vais de ma semelle triomphante fouler les cimes orgueilleuses des monts… Enfin, je vais faire le tour du monde, quoi ! »

Go head !

Et voilà comme quoi le 15 mars 18…, Zéphyrin Brioché, avantageusement connu sous le nom de docteur Cosinus, suivi d’un lourd camion portant ses nombreux bagages et toute une collection d’instruments scientifiques, ayant dans son œil bleu la vision anticipée de paysages étranges et de peuples extraordinaires, soulevant sur son passage une émotion populaire intense, se dirigea, fier, digne, calme, solennel, et armé jusques aux dents, vers la gare de l’Ouest avec la ferme intention de s’y munir d’un billet direct pour New-York (États-Unis), Via le Havre (Seine-Inférieure).

Cosinus. — C’est bien ce soir que part pour New-York le paquebot Labrador ?

L’employé (gracieux). — Oui !

Cosinus. — Puis-je prendre mon billet directement pour cette ville transatlantique ?

L’employé (toujours gracieux). — Oui !… (un silence)… C’est 750 francs.

« Merci, monsieur ! » a répondu Cosinus. Puis il est aussitôt allé faire enregistrer ses bagages pour lesquels le préposé à l’enregistrement, non moins gracieux que son collègue des billets, lui demande 453 francs d’excédent. Cosinus pense alors qu’il serait bon de faire quelques économies et, en guise de pourboire, fait à l’homme d’équipe un geste noble, amical et protecteur.

Mais les hommes d’équipe sont des personnages intègres, et leur conscience est à l’abri des séductions d’un vil métal. Le pourboire n’a aucune influence sur leur habituelle manière d’être et c’est toujours avec le même soin, avec les mêmes précautions qu’ils rangent dans le fourgon les bagages qu’on leur confie. Les objets incassables arrivent très généralement entiers à destination.

Pendant que ses bagages subissent la redoutable épreuve du fourgon, Cosinus tente de s’insinuer dans un compartiment. Mais au moment d’y pénétrer, il se sent appréhendé par une casquette blanche.

— « Hé ! là-bas ! dit sévèrement ce fonctionnaire, c’est donc pour tuer le temps en chemin de fer que vous emportez tant d’armes offensives et défensives ? Avez-vous une autorisation ? »

Cosinus manque son premier départ.

— Mais, monsieur, gémit Cosinus, j’obéis à une nécessité inéluctable ! Comment voulez-vous que moi, explorateur, je décrive une trajectoire quelconque à travers les pampas et autres forêts vierges, si je ne suis pas armé ?

— Tout ça c’est très joli, mais il faut ou ne pas partir, ou me remettre vos armes ! Je prendrai votre nom et à votre retour…

— Rendre mes armes !! viens donc les prendre !! » hurle Cosinus furieux et qui connaît l’histoire de Léonidas.

Malheureusement, un agent, qui de sa vie n’a entendu parler de ce héros prend pour une menace le geste spartiate de Zéphyrin, et vient lui intimer l’ordre d’« obtempérer » sous peine d’amende, pour cause de rébellion.

— Monsieur ! dit alors Zéphyrin à l’employé au couvre-chef blanc, je rends mes armes à la puissance des baïonnettes, et non pas, croyez-le bien, à l’illogisme de vos raisonnements où la stupidité le dispute à l’ineptie. Je proteste d’ailleurs avec la dernière énergie contre votre prétention de mettre le bâton de votre routine dans les roues de la Science en marche…

… et je déclare que ni l’arbitraire d’une administration corrompue que l’Europe ne nous envie pas, ni les violences de prétoriens en délire ne m’empêcheront de remonter dans mon compartiment et de poursuivre le cours d…

Malheureusement Zéphyrin, toujours distrait, ne s’est pas aperçu que pendant la discussion le train a filé, et, posant le pied dans le vide, il disparaît dans les profondeurs de la fosse destinée au nettoyage du foyer des machines.

Cosinus, meurtri, noirci, abruti, mais toujours décidé à donner suite à ses projets, regagne son logis en cherchant, sans y parvenir, à s’expliquer la disparition du train, dont il avait quelques instants auparavant constaté la présence et l’immobilité.

Cosinus médite un deuxième départ.

Rentrant dans sa maison, Cosinus rencontre Mme Belazor qui, dépétrifiée, s’écrie avec l’accent d’une indicible terreur : « Ciel ! le dentiste qui est devenu nègre ! » Et Mme Belazor sent vaciller le flambeau de son intelligence.

À l’aspect de son image, Zéphyrin formule cette opinion qu’il serait peut-être bon que par des ablutions méthodiques il rendît à sa figure ses charmes habituels ! C’est pourquoi il prie Scholastique de lui servir un bain de pieds.

Zéphyrin a la douleur de constater sur l’expressive physionomie de Scholastique les signes d’une furieuse envie de rire, peu compatible avec le respect que lui doit cette subordonnée ; et son cœur en est ulcéré.

Tout à coup Zéphyrin pousse le rugissement bien connu de la tigresse à qui l’on vient d’arracher une dent de sagesse, ce qui fait aussitôt disparaître toute trace d’ironie sur les lèvres corallines de Scholastique, et cause à Sphéroïde une émotion intense.

C’est qu’il vient de songer à son fusil cintré pour tirer dans les coins, à ses chaussettes-parapluie et autres bagages, qui doivent être partis tout seuls, et il écrit à la Compagnie d’avoir à arrêter leur course vagabonde. Sphéroïde se conduit en intrigant vulgaire et sans scrupules.

Rassurés, Sphéroïde et Cosinus se mettent au lit, s’endorment avec le calme d’âmes candides et pures et rêvent que la Compagnie, pleine d’égards et d’attention pour les voyageurs, leur renvoie leurs précieux bagages et leur offre gracieusement une indemnité de 35 000 fr. 75, accompagnée d’un os à moelle.


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Christophe, L’Idée fixe du Docteur Cosinus, Paris, Armand Colin, 1899. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page a été réalisée par Pierre B.

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