H.-G. Wells

LA GUERRE DES MONDES

(Livre Second)

Traduction : Henry D. Davrey

Illustrations : Alvim Corrêa

1906 (1898)

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 

Table des matières

 

LIVRE SECOND  LA TERRE AU POUVOIR DES MARTIENS  2

I  SOUS LE TALON.. 3

II  DANS LA MAISON EN RUINE.. 9

III  LES JOURS D’EMPRISONNEMENT.. 21

IV  LA MORT DU VICAIRE.. 27

V  LE SILENCE.. 32

VI  L’OUVRAGE DE QUINZE JOURS. 36

VII  L’HOMME DE PUTNEY HILL.. 41

VIII  LONDRES MORT.. 56

IX  LE DÉSASTRE.. 68

X  ÉPILOGUE.. 74

Ce livre numérique. 78

 

 

LIVRE SECOND

LA TERRE AU POUVOIR DES MARTIENS

I

SOUS LE TALON

Après avoir raconté ce qui était arrivé à mon frère, je vais reprendre le récit de mes propres aventures où je l’ai laissé, au moment où le vicaire et moi étions entrés nous cacher dans une maison d’Halliford, dans l’espoir d’échapper à la Fumée Noire. Nous y demeurâmes toute la nuit du dimanche et le jour suivant – le jour de la panique – comme dans une petite île d’air pur, séparés du reste du monde par un cercle de vapeur suffocante. Nous n’avions qu’à attendre dans une oisiveté angoissante, et c’est ce que nous fîmes pendant ces deux interminables jours.

Mon esprit était plein d’anxiété en pensant à ma femme. Je me la représentais à Leatherhead, terrifiée, en danger et me pleurant déjà. J’allais et venais dans cette maison, pleurant de rage à l’idée d’être ainsi séparé d’elle, songeant à tout ce qui pouvait lui arriver en mon absence. Je savais que mon cousin était assez brave pour affronter toute circonstance, mais il n’était pas homme à mesurer les choses d’un coup d’œil et à se décider promptement. Ce qu’il fallait maintenant, ce n’était pas de la bravoure, mais de la réflexion et de la prudence. Ma seule consolation était de savoir que les Martiens s’avançaient vers Londres et tournaient ainsi le dos à Leatherhead. Toutes ces vagues craintes me surexcitaient l’esprit. Bientôt, je me sentis fatigué et irrité des perpétuelles jérémiades du vicaire. Son égoïste désespoir m’impatientait. Après quelques remontrances sans effet, je me tins éloigné de lui dans une pièce qui contenait des globes, des bancs et des tables, des cahiers et des livres et qui était évidemment une salle de classe. Quand il vint m’y rejoindre, je montai au sommet de la maison et m’enfermai dans un débarras, afin de rester seul avec mes pensées douloureuses et ma misère.

Pendant toute cette journée et le matin suivant, nous fûmes absolument cernés par la Fumée Noire. Le dimanche soir, nous eûmes des indices que la maison voisine était habitée : une figure derrière une fenêtre, des lumières allant et venant, le claquement d’une porte qu’on fermait. Mais je ne sus qui étaient ces gens ni ce qu’il advint d’eux. Nous ne les aperçûmes plus le lendemain. La Fumée Noire descendit, en flottant lentement, vers la rivière, pendant toute la matinée du lundi, passant de plus en plus près de nous et disparaissant enfin sans s’être avancée plus loin que le bord de la route, devant la maison où nous étions réfugiés.

Vers midi, un Martien parut au milieu des champs, déblayant l’atmosphère avec un jet de vapeur surchauffée, qui sifflait contre les murs, brisait toutes les vitres qu’il touchait et brûla les mains du vicaire au moment où il quittait précipitamment la pièce de devant. Quand enfin nous nous glissâmes hors des pièces trempées et que nous jetâmes un regard au-dehors, on eût dit qu’une tourmente de neige noire avait passé sur la contrée vers le nord. Tournant nos yeux vers le fleuve, nous fûmes surpris de voir d’inexplicables rougeurs se mêler aux taches noires des prairies desséchées.

Pendant un moment, nous ne pûmes nous rendre compte du changement apporté à notre position, sinon que nous étions délivrés de notre crainte de la Fumée Noire. Bientôt je m’aperçus que nous n’étions plus cernés, que maintenant nous pourrions nous en aller. Dès que je fus sûr qu’il y avait moyen de s’échapper, mon désir d’activité revint, mais le vicaire restait léthargique et déraisonnable.

« Ici, nous sommes en sûreté, répétait-il ; en sûreté, en sûreté ! »

Je résolus de l’abandonner – que ne l’ai-je fait ! Plus sage maintenant et profitant de la leçon de l’artilleur, je cherchai à me munir de nourriture et de boisson. J’avais trouvé de l’huile et des chiffons pour mes brûlures ; je pris aussi un chapeau et une chemise de flanelle que je découvris dans l’une des chambres à coucher. Quand le vicaire comprit que j’allais partir seul, étant décidé à m’en aller sans lui, il se leva soudain pour me suivre. Et tout étant calme dans l’après-midi, nous nous mîmes en route vers cinq heures, autant que je peux le présumer, nous dirigeant vers Sunbury, au long du chemin tout noirci.

Dans Sunbury, et par intervalles sur la route, nous rencontrâmes des cadavres de chevaux et d’hommes, gisant en attitudes contorsionnées, des charrettes et des bagages renversés et couverts d’une épaisse couche de poussière noire. Ce linceul de cendre poudreuse me faisait penser à ce que j’avais lu de la destruction de Pompéi. L’esprit hanté de ces spectacles étranges, nous arrivâmes sans mésaventure à Hampton Court, et là, nos yeux eurent un réel soulagement à trouver un espace vert qui avait échappé au nuage suffocant. Nous traversâmes le parc de Bushey, où des daims et des cerfs allaient et venaient sous les marronniers ; à une certaine distance, des hommes et des femmes – les premiers êtres que nous ayons rencontrés encore – se hâtaient vers Hampton Court ; nous passâmes ainsi à Twickenham.

Au loin, les bois, par-delà Ham et Petersham, brûlaient encore. Twickenham n’avait souffert ni du Rayon Ardent, ni de la Fumée Noire, et il y avait encore dans ces localités des gens en grand nombre, mais personne ne put nous donner de nouvelles. Pour la plupart, les habitants profitaient, comme nous, d’une accalmie pour changer de quartiers. J’eus l’impression qu’une certaine quantité de maisons étaient encore occupées par leurs habitants épouvantés, trop effrayés sans doute pour essayer de fuir. Les signes d’une débandade hâtive abondaient le long du chemin. Je me rappelle très vivement trois bicyclettes brisées et enfoncées dans le sol par les roues des voitures qui suivirent. Nous traversâmes le pont de Richmond vers huit heures et demie, fort précipitamment, car on s’y trouvait trop exposé, et je remarquai, descendant le courant, un certain nombre de masses rouges. Je ne savais pas ce que c’était, n’ayant pas le temps d’examiner longuement, mais je me fis à leur propos des idées beaucoup plus horribles qu’il ne fallait. Là, encore, sur la rive du Surrey, la poussière noire qui avait été de la fumée s’étalait, recouvrant des cadavres – en tas aux abords de la station – mais nous n’aperçûmes rien des Martiens avant d’arriver près de Barnes.

Dans la distance, parmi le paysage noirci, nous vîmes un groupe de trois personnes descendant à toutes jambes un chemin de traverse qui menait vers le fleuve – autrement tout semblait désert. Au haut de la colline, les maisons de Richmond brûlaient activement, mais hors de la ville il n’y avait nulle part trace de Fumée Noire.

Tout à coup, comme nous approchions de Kew, des gens passèrent en courant et les parties hautes d’une machine martienne parurent au-dessus des maisons, à moins de cent mètres de nous. L’imminence du danger nous frappa de stupeur, car si le Martien avait regardé autour de lui nous eussions immédiatement péri. Nous étions si terrifiés que nous n’osâmes pas continuer, et que nous nous jetâmes de côté, cherchant un abri sous un hangar dans un coin, pleurant en silence et refusant de bouger.

Mon idée fixe de parvenir à Leatherhead ne me laissait pas de repos, et de nouveau je m’aventurai au-dehors, dans la nuit tombante. Je traversai un endroit tout planté d’arbustes, suivis un passage au long d’une grande maison qui avait tenu bon sur ses bases et je débouchai ainsi sur la route de Kew. Le vicaire, que j’avais laissé sous le hangar, me rattrapa bientôt en courant.

Ce second départ fut la chose la plus témérairement folle que je fis jamais, car il était évident que les Martiens nous environnaient. À peine le vicaire m’eut-il rejoint que nous aperçûmes la première machine martienne, ou peut-être même une autre, au loin par-delà les prairies qui s’étendent jusqu’à Kew Lodge. Quatre ou cinq petites formes noires se sauvaient devant elle, parmi le vert grisâtre des champs, car, selon toute apparence, le Martien les poursuivait. En trois enjambées, il eut rattrapé ces pauvres êtres qui se mirent à fuir dans toutes les directions. Il ne se servit pas du Rayon Ardent pour les détruire, mais les ramassa un par un ; il dut les mettre dans l’espèce de grand récipient métallique qui faisait saillie derrière lui, à la façon dont une hotte pend aux épaules du chiffonnier.

L’idée me vint alors que les Martiens pouvaient avoir d’autres intentions que de détruire l’humanité bouleversée. Nous restâmes un instant comme pétrifiés, puis tournant les talons et escaladant une barrière qui fermait un jardin clos de murs, nous tombâmes heureusement dans une sorte de fosse où nous nous terrâmes, jusqu’à ce que la nuit fût noire, osant à peine échanger quelques mots à voix basse.

Il devait bien être onze heures quand nous prîmes le courage de nous remettre en chemin, ne nous risquant plus sur la route, mais nous glissant furtivement au long de haies et de plantations, le vicaire épiant à droite et moi à gauche, essayant de pénétrer les ténèbres, de crainte des Martiens qui, nous semblait-il, allaient surgir à chaque instant autour de nous. Un moment, nous piétinâmes dans un endroit brûlé et noirci, presque refroidi alors et plein de cendres, où gisaient des corps d’hommes, la tête et le buste horriblement brûlés, mais les jambes et les bottes presque intactes ; et aussi des cadavres de chevaux, derrière une rangée de canons éventrés et de caissons brisés.

Sheen paraissait avoir échappé à la destruction, mais tout y était silencieux et désert. Nous ne rencontrâmes là aucun cadavre, et la nuit était trop sombre pour nous permettre de voir dans les rues transversales. Soudain, mon compagnon se plaignit de la fatigue et de la soif et nous décidâmes d’explorer quelques-unes des maisons de l’endroit.

La première où nous entrâmes, après avoir eu quelque difficulté à ouvrir la fenêtre, était une petite villa écartée, et je n’y trouvai rien de mangeable qu’un peu de fromage moisi. Il y avait pourtant de l’eau, dont nous bûmes, et je me munis d’une hachette qui promettait d’être utile dans notre prochaine effraction.

Nous traversâmes la route à un endroit où elle fait un coude pour aller vers Mortlake. Là, s’élevait une maison blanche au milieu d’un jardin entouré de murs ; dans l’office nous découvrîmes une réserve de nourriture – deux pains entiers, une tranche de viande crue et la moitié d’un jambon. Si j’en dresse un catalogue aussi précis, c’est que nous allions être obligés de subsister sur ces provisions pendant la quinzaine qui suivit. Au fond d’un placard, il y avait aussi des bouteilles de bière, deux sacs de haricots blancs et quelques laitues ; cet office donnait dans une sorte de laverie, d’arrière-cuisine, où se trouvaient un tas de bois et un buffet qui renfermait une douzaine de bouteilles de vin rouge, des soupes et des poissons de conserve et deux boîtes de biscuits.

Nous nous assîmes dans la cuisine adjacente, demeurant dans l’obscurité – car nous n’osions pas même faire craquer une allumette – et nous mangeâmes du pain et du jambon et nous vidâmes une bouteille de bière. Le vicaire, encore timoré et inquiet, était d’avis, assez étrangement, de se remettre en route sur-le-champ ; j’insistais pour qu’il réparât ses forces en mangeant, quand arriva la chose qui devait nous emprisonner.

« Il n’est sans doute pas encore minuit », disais-je, et au même moment nous fûmes aveuglés par un éclat de vive lumière verte.

Tous les objets que contenait la cuisine se dessinèrent vivement, clairement visibles avec leurs parties vertes et leurs ombres noires, puis tout s’évanouit. Instantanément, il y eut un choc tel que je n’en entendis jamais auparavant ni depuis d’aussi formidable. Suivant ce choc de si près qu’elle parut être simultanée, une secousse se produisit, avec, tout autour de nous, des bruits de verrerie brisée, des craquements et un fracas de maçonnerie qui s’écroule ; au même moment le plafond s’abattit sur nous, se brisant en une multitude de fragments sur nos têtes. Je fus projeté contre la poignée du four, renversé sur le plancher et je restai étourdi. Mon évanouissement dura longtemps, me dit le vicaire ; quand je repris mes sens nous étions encore dans les ténèbres et il me tamponnait avec une compresse tandis que sa figure, comme je m’en aperçus après, était couverte du sang d’une blessure qu’il avait reçue au front.

Pendant un certain temps, il me fut impossible de me rappeler ce qui était arrivé. Puis les choses me revinrent lentement et je sentis à ma tempe la douleur d’une contusion.

« Vous sentez-vous mieux ? » demanda le vicaire à voix très basse.

À la fin, je pus lui répondre et cherchai à me redresser.

« Ne bougez pas, dit-il, le plancher est couvert de débris de vaisselle. Vous ne pouvez guère remuer sans faire de bruit, et je crois bien qu’ils sont là, dehors. »

Nous demeurâmes un instant assis, dans un grand silence et retenant notre souffle. Tout semblait mortellement tranquille, bien que de temps en temps autour de nous, quelque chose, plâtras ou morceau de brique, tombât avec un bruit qui retentissait partout. Au-dehors et très près, s’étendait un grincement métallique intermittent.

« Entendez-vous, demanda le vicaire, quand le bruit se produisit de nouveau.

— Oui, répondis-je, mais qu’est-ce ?

— Un Martien ! » dit le vicaire.

J’écoutai de nouveau.

« Ça ne ressemble pas au bruit du Rayon Ardent », dis-je, et pendant un moment j’inclinai à croire que l’une des grandes machines avait trébuché contre la maison, comme j’en avais vu une se heurter à la tour de l’église de Shepperton.

Notre situation était si étrange et si incompréhensible que, pendant trois ou quatre heures, jusqu’à ce que vînt l’aurore, nous bougeâmes à peine. Alors la lumière s’infiltra, non pas par la fenêtre qui demeura obscure, mais par une ouverture triangulaire entre une poutre et un tas de briques rompues, dans le mur derrière nous. Pour la première fois nous pûmes vaguement apercevoir l’intérieur de la cuisine.

La fenêtre avait cédé sous une masse de terre végétale qui, recouvrant la table où nous avions pris notre repas, arrivait jusqu’à nos pieds. Au-dehors le sol était entassé très haut contre la maison ; dans l’embrasure de la fenêtre, nous pouvions voir un fragment de conduite d’eau arrachée. Le plancher était jonché de quincaillerie brisée ; l’extrémité de la cuisine, accotée contre la maison, avait été écrasée, et comme le jour entrait par là, il était évident que la plus grande partie de la maison s’était écroulée. Contrastant vivement avec ces ruines, le dressoir net et propre, teinté de vert pâle – le vernis à la mode – était resté debout avec un certain nombre d’ustensiles de cuivre et d’étain ; le papier peint imitait les carreaux de faïence bleus et blancs, et deux gravures autrefois coloriées flottait au mur de la cuisine, au-dessus du fourneau.

Quand l’aube devint plus claire, nous pûmes mieux distinguer, à travers la brèche du mur, le corps d’un Martien, en sentinelle, sans doute, auprès d’un cylindre encore étincelant. À cette vue, nous nous retirâmes à quatre pattes avec toutes les précautions possibles, hors de la demi-clarté de la cuisine, dans l’obscurité de la laverie.

Brusquement, me vint à l’esprit l’exacte interprétation de ces choses.

« Le cinquième cylindre, murmurai-je, le cinquième projectile de Mars est tombé sur la maison et l’a enterrée sous ses ruines. »

Un instant le vicaire garda le silence, puis il murmura :

« Dieu aie pitié de nous ! »

Je l’entendis bientôt pleurnicher tout seul.

À part le bruit qu’il faisait, nous étions absolument tranquilles dans la laverie. Pour ma part, j’osais à peine respirer et je restais assis, les yeux fixés sur la faible clarté qu’encadrait la porte de la cuisine. J’apercevais juste la figure du vicaire, un ovale indistinct, son faux col et ses manchettes. Au-dehors commença un martèlement métallique, puis il y eut une sorte de cri violent et ensuite, après un intervalle de silence, un sifflement pareil à celui d’une machine à vapeur. Ces bruits, pour la plupart problématiques, reprirent par intermittences, et semblèrent devenir plus fréquents à mesure que le temps passait. Bientôt, des secousses cadencées et des vibrations, qui faisaient tout trembler autour de nous, firent sans interruption sauter et résonner la vaisselle de l’office. Une fois, la lueur fut éclipsée et le fantastique cadre de la porte de la cuisine devint absolument sombre ; nous dûmes rester blottis pendant maintes heures, silencieux et tremblants jusqu’à ce que notre attention lasse défaillit…

Enfin, je m’éveillai, très affamé. Je suis enclin à croire que la plus grande partie de la journée dut s’écouler avant que nous ne nous réveillions. Ma faim était si impérieuse qu’elle m’obligea à bouger. Je dis au vicaire que j’allais chercher de la nourriture et je me dirigeai à tâtons vers l’office.

Il ne me répondit pas, mais dès que j’eus commencé à manger, le léger bruit que je faisais le décida à se remuer, et je l’entendis venir en rampant.

II

DANS LA MAISON EN RUINE

Après avoir mangé, nous regagnâmes la laverie, et je dus m’assoupir de nouveau, car, m’éveillant tout à coup, je me trouvai seul. Les secousses régulières continuaient avec une persistance pénible. J’appelai plusieurs fois le vicaire à voix basse et me dirigeai à la fin du côté de la cuisine. Il faisait encore jour et je l’aperçus à l’autre bout de la pièce contre la brèche triangulaire qui donnait vue sur les Martiens. Ses épaules étaient courbées, de sorte que je ne pouvais voir sa tête.

J’entendais des bruits assez semblables à ceux de machines d’usines, et tout était ébranlé par les vibrations cadencées. À travers l’ouverture du mur, je pouvais voir la cime d’un arbre teintée d’or, et le bleu profond du ciel crépusculaire et tranquille. Pendant une minute ou deux je restai là, regardant le vicaire, puis j’avançai pas à pas et avec d’extrêmes précautions au milieu des débris de vaisselle qui encombraient le plancher.

Je touchai la jambe du vicaire et il tressaillit si violemment qu’un fragment de la muraille se détacha et tomba au-dehors avec fracas. Je lui saisis le bras, craignant qu’il ne se mît à crier, et pendant un long moment nous demeurâmes terrés là, immobiles. Puis je me retournai pour voir ce qui restait de notre rempart. Le plâtre, en se détachant, avait ouvert une fente verticale dans les décombres, et, me soulevant avec précaution contre une poutre, je pouvais voir par cette brèche ce qu’était devenue la tranquille route suburbaine de la veille. Combien vaste était le changement que nous pouvions ainsi contempler.

Le cinquième cylindre avait dû tomber au plein milieu de la maison que nous avions d’abord visitée. Le bâtiment avait disparu, complètement écrasé, pulvérisé et dispersé par le choc. Le cylindre s’était enfoncé plus profondément que les fondations, dans un trou beaucoup plus grand que celui que j’avais vu à Woking. Le sol avait éclaboussé, de tous les côtés, sous cette terrible chute – « éclaboussé » est le seul mot – des tas énormes de terre qui cachaient les maisons voisines. Il s’était comporté exactement comme de la boue sous un violent coup de marteau. Notre maison s’était écroulée en arrière ; la façade, même celle du rez-de-chaussée, avait été complètement détruite ; par hasard, la cuisine et la laverie avaient échappé et étaient enterrées sous la terre et les décombres ; nous étions enfermés de toutes parts sous des tonnes de terre, sauf du côté du cylindre ; nous nous trouvions donc exactement sur le bord du grand trou circulaire que les Martiens étaient occupés à faire ; les sons sourds et réguliers que nous entendions venaient évidemment de derrière nous et, de temps en temps, une brillante vapeur grise montait comme un voile devant l’ouverture de notre cachette.

Au centre du trou, le cylindre était déjà ouvert ; sur le bord opposé, parmi la terre, le gravier et les arbustes brisés, l’une des grandes machines de combat des Martiens, abandonnée par ses occupants, se tenait debout, raide et géante, contre le ciel du soir. Bien que, pour plus de commodité, je les aie décrits en premier lieu, je n’aperçus d’abord presque rien du trou ni du cylindre ; mon attention fut absorbée par un extraordinaire et scintillant mécanisme que je voyais à l’œuvre au fond de l’excavation, et par les étranges créatures qui rampaient péniblement et lentement sur les tas de terre.

Le mécanisme, certainement, frappa d’abord ma curiosité. C’était l’un de ces systèmes compliqués, qu’on a appelés depuis Mains-Machines, et dont l’étude a donné déjà une si puissante impulsion au développement de la mécanique terrestre. Telle qu’elle m’apparut, elle présentait l’aspect d’une sorte d’araignée métallique avec cinq jambes articulées et agiles, ayant autour de son corps un nombre extraordinaire de barres, de leviers articulés, et de tentacules qui touchaient et prenaient. La plupart de ses bras étaient repliés, mais avec trois longs tentacules elle attrapait des tringles, des barres qui garnissaient le couvercle et apparemment renforçaient les parois du cylindre. À mesure que les tentacules les prenaient, tous ces objets étaient déposés sur un tertre aplani.

Le mouvement de la machine était si rapide, si complexe et si parfait que, malgré les reflets métalliques, je ne pus croire au premier abord que ce fût un mécanisme. Les engins de combat étaient coordonnés et animés à un degré extraordinaire, mais rien en comparaison de ceci. Ceux qui n’ont pas vu ces constructions, et n’ont pour se renseigner que les imaginations inexactes des dessinateurs, ou les descriptions forcément imparfaites de témoins oculaires, peuvent difficilement se faire une idée de l’impression d’organismes vivants qu’elles donnaient.

Je me rappelle les illustrations de l’une des premières brochures qui prétendaient donner un récit complet de la guerre. Évidemment, l’artiste n’avait fait qu’une étude hâtive des machines de combat et à cela se bornait sa connaissance de la mécanique martienne. Il avait représenté des tripodes raides, sans aucune flexibilité ni souplesse, avec une monotonie d’effet absolument trompeuse. La brochure qui contenait ces renseignements eut une vogue considérable et je ne la mentionne ici que pour mettre le lecteur en garde contre l’impression qu’il en peut garder. Tout cela ne ressemblait pas plus aux Martiens que je vis à l’œuvre qu’un poupard de carton ne ressemble à un être humain. À mon avis, la brochure eût été bien meilleure sans ces illustrations.

D’abord, ai-je dit, la Machine à Mains ne me donna pas l’impression d’un mécanisme, mais plutôt d’une créature assez semblable à un crabe, avec un tégument étincelant, qui était le Martien, actionnant et contrôlant les mouvements de ses membres multiples au moyen de ses délicats tentacules, et semblant être, simplement, l’équivalent de la partie cérébrale du crabe. Je perçus alors la ressemblance de son tégument gris-brun, brillant, ayant l’aspect du cuir, avec celui des autres corps rampants environnants, et la véritable nature de cet adroit ouvrier m’apparut sous son vrai jour. Après cette découverte, mon intérêt se porta vers les autres créatures – les Martiens réels. J’avais eu d’eux, déjà, une impression passagère, et la nausée que j’avais ressentie alors ne revint pas troubler mon observation. D’ailleurs, j’étais bien caché et immobile sans aucune nécessité de bouger.

Je voyais maintenant que c’étaient les créatures les moins terrestres qu’il soit possible de concevoir. Ils étaient formés d’un grand corps rond, ou plutôt d’une grande tête ronde d’environ quatre pieds de diamètre et pourvue d’une figure. Cette face n’avait pas de narines – à vrai dire les Martiens ne semblent pas avoir été doués de l’odorat – mais possédait deux grands yeux sombres, immédiatement au-dessous desquels se trouvait une sorte de bec cartilagineux. Derrière cette tête ou ce corps – car je ne sais vraiment lequel de ces deux termes employer – était une seule surface tympanique tendue, qu’on a su depuis être anatomiquement une oreille, encore qu’elle dût leur être presque entièrement inutile dans notre atmosphère trop dense. En groupe autour de la bouche, seize tentacules minces, presque des lanières, étaient disposés en deux faisceaux de huit chacun. Depuis lors, avec assez de justesse, le professeur Stowes, le distingué anatomiste, a nommé ces deux faisceaux des « mains ». La première fois, même, que j’aperçus les Martiens, ils paraissaient s’efforcer de se soulever sur ces mains, mais cela leur était naturellement impossible à cause de l’accroissement de poids dû aux conditions terrestres. On peut avec raison supposer que, dans la planète Mars, ils se meuvent sur ces mains avec facilité.

Leur anatomie interne, comme la dissection l’a démontré depuis, était également simple. La partie la plus importante de leur structure était le cerveau qui envoyait aux yeux, à l’oreille et aux tentacules tactiles des nerfs énormes. Ils avaient, de plus, des poumons complexes, dans lesquels la bouche s’ouvrait immédiatement, ainsi que le cœur et ses vaisseaux. La gêne pulmonaire que leur causaient la pesanteur et la densité plus grande de l’atmosphère n’était que trop évidente aux mouvements convulsifs de leur enveloppe extérieure.

À cela se bornait l’ensemble des organes d’un Martien. Aussi étrange que cela puisse paraître à un être humain, tout le complexe appareil digestif, qui constitue la plus grande partie de notre corps, n’existait pas chez les Martiens. Ils étaient des têtes, rien que des têtes. Dépourvus d’entrailles, ils ne mangeaient pas et digéraient encore moins. Au lieu de cela, ils prenaient le sang frais d’autres créatures vivantes et se l’injectaient dans leurs propres veines. Je les ai vus moi-même se livrer à cette opération et je le mentionnerai quand le moment sera venu. Mais si excessif que puisse paraître mon dégoût, je ne puis me résoudre à décrire une chose dont je ne pus endurer la vue jusqu’au bout. Qu’il suffise de savoir qu’ayant recueilli le sang d’un être encore vivant – dans la plupart des cas, d’un être humain – ce sang était transvasé au moyen d’une sorte de minuscule pipette dans un canal récepteur.

Sans aucun doute, nous éprouvons à la simple idée de cette opération une répulsion horrifiée, mais, en même temps, réfléchissons combien nos habitudes carnivores sembleraient répugnantes à un lapin doué d’intelligence.

Les avantages physiologiques de ce procédé d’injection sont indéniables, si l’on pense à l’énorme perte de temps et d’énergie humaine qu’occasionne la nécessité de manger et de digérer. Nos corps sont en grande partie composés de glandes, de tubes et d’organes occupés sans cesse à convertir en sang une nourriture hétérogène. Les opérations digestives et leur réaction sur le système nerveux sapent notre force et tourmentent notre esprit. Les hommes sont heureux ou misérables selon qu’ils ont le foie plus ou moins bien portant ou des glandes gastriques plus ou moins saines. Mais les Martiens échappaient à ces fluctuations organiques des sentiments et des émotions.

Leur indéniable préférence pour les hommes, comme source de nourriture, s’explique en partie par la nature des restes des victimes qu’ils avaient amenées avec eux comme provisions de voyage. Ces êtres, à en juger par les fragments ratatinés qui restèrent au pouvoir des humains, étaient bipèdes, pourvus d’un squelette siliceux sans consistance – presque semblable à celui des éponges siliceuses – et d’une faible musculature ; ils avaient une taille d’environ six pieds de haut, la tête ronde et droite, de larges yeux dans des orbites très dures. Les Martiens devaient en avoir apporté deux ou trois dans chacun de leurs cylindres, et tous avaient été tués avant d’atteindre la Terre. Cela valut aussi bien pour eux, car le simple effort de vouloir se mettre debout sur le sol de notre planète aurait sans doute brisé tous les os de leurs corps.

Puisque j’ai entamé cette description, je puis donner ici certains autres détails qui, encore que nous les ayons remarqués par la suite seulement, permettront au lecteur qui les connaîtrait mal de se faire une idée plus claire de ces désagréables envahisseurs.

En trois autres points, leur physiologie différait étrangement de la nôtre. Leurs organismes ne dormaient jamais, pas plus que ne dort le cœur de l’homme. Puisqu’ils n’avaient aucun vaste mécanisme musculaire à récupérer, ils ignoraient le périodique retour du sommeil. Ils ne devaient ressentir, semble-t-il, que peu ou pas de fatigue. Sur la Terre, ils ne purent jamais se mouvoir sans de grands efforts et cependant ils conservèrent jusqu’au bout leur activité. En vingt-quatre heures ils fournissent vingt-quatre heures de travail, comme c’est peut-être le cas ici-bas avec les fourmis.

D’autre part, si étonnant que cela paraisse dans un monde sexué, les Martiens étaient absolument dénués de sexe et devaient ignorer, par conséquent, les émotions tumultueuses que fait naître cette différence entre les humains. Un jeune Martien, le fait est indiscutable, naquit réellement ici-bas pendant la durée de la guerre ; on le trouva attaché à son parent, à son progéniteur, partiellement retenu à lui, à la façon dont poussent les bulbes de lis ou les jeunes animalcules des polypiers d’eau douce.

Chez l’homme, chez tous les animaux d’un ordre élevé, une telle méthode de génération a disparu ; mais ce fut certainement, même ici-bas, la méthode primitive. Parmi les animaux d’ordre inférieur, à partir même des Tuniciers, ces premiers cousins des vertébrés, les deux procédés coexistent, mais généralement la méthode sexuelle l’emporte sur l’autre. Pourtant, sur la planète Mars, le contraire apparemment se produit.

Il est intéressant de faire remarquer qu’un certain auteur, d’une réputation quasi scientifique, écrivant longtemps avant l’invasion martienne, prévit pour l’homme une structure finale qui ne différait pas grandement de la condition véritable des Martiens. Je me souviens que sa prophétie parut, en novembre ou en décembre 1892, dans une publication depuis longtemps défunte, le « Pall Mall Budget », et je me rappelle à ce propos une caricature, publiée dans un périodique comique de l’époque anté-martienne : « Punch ». L’auteur expliquait, sur un ton presque facétieux, que le perfectionnement incessant des appareils mécaniques devait finalement amener la disparition des membres, comment la perfection des inventions chimiques devait supprimer la digestion, comment des organes tels que la chevelure, la partie externe du nez, les dents, les oreilles, le menton, ne seraient bientôt plus des parties essentielles du corps humain et comment la sélection naturelle amènerait leur diminution progressive dans les temps à venir. Le cerveau restait une nécessité cardinale. Une seule autre partie du corps avait des chances de survivre, et c’était la main, « moyen d’information et d’action du cerveau ».

Beaucoup de vérités ont été dites en plaisantant, et nous possédons indiscutablement dans les Martiens l’accomplissement réel de cette suppression du côté animal de l’organisme par l’intelligence. Il est, à mon avis, absolument admissible que les Martiens peuvent descendre d’êtres assez semblables à nous, par suite d’un développement graduel du cerveau et des mains – ces dernières se transformant en deux faisceaux de tentacules – aux dépens du reste du corps. Sans le corps, le cerveau deviendrait naturellement une intelligence plus égoïste, ne possédant plus rien du substratum émotionnel de l’être humain.

Le dernier point saillant par lequel le système vital de ces créatures différait du nôtre pouvait être regardé comme un détail trivial et sans importance. Les microorganismes, qui causent, sur Terre, tant de maladies et de souffrances, étaient inconnus sur la planète Mars, soit qu’ils n’y aient jamais paru, soit que la science et l’hygiène martiennes les aient éliminés depuis des âges. Des centaines de maladies, toutes les fièvres et toutes les contagions de la vie humaine, la tuberculose, les cancers, les tumeurs et autres états morbides n’intervinrent jamais dans leur existence, et puisqu’il s’agit ici de différences entre la vie à la surface de la planète Mars et la vie terrestre, je puis dire un mot des curieuses conjectures faites au sujet de l’Herbe Rouge.

Apparemment, le règne végétal dans Mars, au lieu d’avoir le vert pour couleur dominante, est d’une vive teinte rouge sang. En tous les cas, les semences que les Martiens – intentionnellement ou accidentellement – apportèrent avec eux donnèrent toujours naissance à des pousses rougeâtres. Seule pourtant, la plante connue sous le nom populaire d’Herbe Rouge réussit à entrer en compétition avec les végétations terrestres. La variété rampante n’eut qu’une existence transitoire et peu de gens l’ont vue croître. Néanmoins, pendant un certain temps, l’Herbe Rouge crût avec une vigueur et une luxuriance surprenantes. Le troisième ou le quatrième jour de notre emprisonnement, elle avait envahi tout le talus du trou, et ses tiges, qui ressemblaient à celles du cactus, formaient une frange carminée autour de notre lucarne triangulaire. Plus tard, je la trouvai dans toute la contrée et particulièrement aux endroits où coulait quelque cours d’eau.

Les Martiens étaient pourvus, selon toute apparence, d’une sorte d’organe de l’ouïe, un unique tympan rond placé derrière leur tête et d’yeux ayant une portée visuelle peu sensiblement différente de la nôtre, excepté que, selon Philips, le bleu et le violet devaient leur paraître noir. On suppose généralement qu’ils communiquaient entre eux par des sons et des gesticulations tentaculaires ; c’est ce qui est affirmé, du moins, dans la brochure remarquable, mais hâtivement rédigée – écrite évidemment par quelqu’un qui ne fut pas témoin oculaire des mouvements des Martiens – à laquelle j’ai déjà fait allusion et qui a été, jusqu’ici, la principale source d’information concernant ces êtres. Or, aucun de ceux qui survécurent ne vit mieux que moi les Martiens à l’œuvre, sans que je veuille pour cela me glorifier d’une circonstance purement accidentelle, mais le fait est exact. Aussi je puis affirmer que je les ai maintes fois observés de très près, que j’ai vu quatre, cinq et une fois six d’entre eux, exécutant indolemment ensemble les opérations les plus compliquées et les plus élaborées, sans le moindre son ni le moindre geste. Leur cri particulier précédait invariablement leur espèce de repas ; il n’avait aucune modulation et n’était, je crois, en aucun sens un signal, mais simplement une expiration d’air, nécessaire avec la succion. Je peux prétendre à une connaissance au moins élémentaire de la psychologie et à ce sujet je suis convaincu – aussi fermement qu’il est possible de l’être – que les Martiens échangeaient leurs pensées sans aucun intermédiaire physique, et j’ai acquis cette conviction malgré mes doutes antérieurs et de fortes préventions. Avant l’invasion martienne, comme quelque lecteur se rappellera peut-être, j’avais, avec quelque véhémence, essayé de réfuter la transmission de la pensée et les théories télépathiques.

Les Martiens ne portaient aucun vêtement. Leurs idées sur le décorum et les ornements extérieurs étaient nécessairement différents des nôtres et ils n’étaient pas seulement beaucoup moins sensibles aux changements de température que nous ne le sommes, mais les changements de pression atmosphérique ne semblent pas avoir sérieusement affecté leur santé. Pourtant, s’ils ne portaient aucun vêtement, d’autres additions artificielles à leurs ressources corporelles leur donnaient une grande supériorité sur l’homme. Nous autres, humains, avec nos cycles et nos patins de route, avec les machines volantes Lilienthal, avec nos bâtons et nos canons, ne sommes encore qu’au début de l’évolution au terme de laquelle les Martiens sont parvenus. En réalité, ils se sont transformés en simples cerveaux, revêtant des corps divers suivant leurs besoins différents, de la même façon que nous revêtons nos divers costumes et prenons une bicyclette pour une course pressée ou un parapluie s’il pleut. Rien peut-être, dans tous leurs appareils, n’est plus surprenant pour l’homme que l’absence de la roue, ce trait dominant de presque tous les mécanismes humains. Parmi toutes les choses qu’ils apportèrent sur la Terre, rien n’indique qu’ils emploient le cercle. On se serait attendu du moins à le trouver dans leurs appareils de locomotion. À ce propos, il est curieux de remarquer que, même ici-bas, la nature paraît avoir dédaigné la roue ou qu’elle lui ait préféré d’autres moyens. Non seulement les Martiens ne connaissaient pas la roue – ce qui est incroyable – ou s’abstenaient de l’employer, mais même ils se servaient singulièrement peu, dans leurs appareils, du pivot fixe ou du pivot mobile avec des mouvements circulaires dans un seul plan. Presque tous les joints de leurs mécanismes présentent un système compliqué de coulisses se mouvant sur de petits appuis et des coussinets de friction superbement courbés. Pendant que nous en sommes à ces détails, remarquons que leurs leviers très longs étaient, dans la plupart des cas, actionnés par une sorte de musculature composée de disques enfermés dans une gaine élastique. Si l’on faisait passer à travers ces disques un courant électrique, ils étaient polarisés et assemblés étroitement et puissamment. De cette façon était atteint ce curieux parallélisme avec les mouvements animaux qui était chez eux si surprenant et si troublant pour l’observateur humain. Des muscles du même genre abondaient dans les membres de la machine que je vis en train de décharger le cylindre, lorsque je regardai la première fois par la fente. Elle semblait infiniment plus animée que les réels Martiens, gisant plus loin en plein soleil, haletant, agitant vainement leurs tentacules et se remuant avec de pénibles efforts, après leur immense voyage à travers l’espace.

Tandis que j’observais encore leurs mouvements affaiblis et que je notais chaque étrange détail de leur forme, le vicaire me rappela soudain sa présence en me tirant violemment par le bras, je tournai la tête pour voir une figure renfrognée et des lèvres silencieuses mais éloquentes. Il voulait aussi regarder par la fente devant laquelle on ne pouvait se mettre qu’un à la fois et je dus, tandis que le vicaire jouissait de ce privilège, interrompre pendant un moment mes observations.

Quand je revins à mon poste, l’active machine avait déjà assemblé plusieurs des pièces qu’elle avait retirées du cylindre et le nouvel appareil qu’elle construisait prenait une forme d’une ressemblance évidente avec la sienne, vers le bas à gauche se voyait maintenant un petit mécanisme qui lançait des jets de vapeur verte en tournant autour du trou, fort occupé à régulariser l’ouverture, creusant, extrayant et entassant la terre avec méthode et discernement. C’était là la cause des battements réguliers et des chocs rythmiques qui avaient fait pendant longtemps trembler notre refuge. Tout en travaillant, il faisait entendre une sorte de sifflement incessant. Autant que je pus m’en rendre compte, la machine allait seule, sans être nullement dirigée par un Martien.

III

LES JOURS D’EMPRISONNEMENT

L’arrivée d’une seconde machine de combat nous fit abandonner notre lucarne pour nous retirer dans la laverie, car nous avions peur que, de sa hauteur, le Martien pût nous apercevoir derrière notre barrière. Plus tard, nous nous sentîmes moins en danger d’être découverts, car, pour des yeux éblouis par l’éclat du soleil, notre refuge devait sembler un impénétrable trou de ténèbres ; mais tout d’abord, au moindre mouvement d’approche, nous regagnions en hâte la laverie, le cœur battant à tout rompre. Cependant, malgré le danger effrayant que nous courions, notre curiosité était irrésistible. Je me rappelle maintenant, avec une sorte d’étonnement, qu’en dépit du danger infini où nous étions de mourir de faim ou d’une mort plus terrible encore, nous nous disputions durement l’horrible privilège de voir ce qui se passait à l’extérieur. Nous traversions la cuisine à une allure grotesque, entre la précipitation et la crainte de faire du bruit, nous poussant, nous bousculant et nous frappant, à deux doigts de la mort.

Le fait est que nous avions des dispositions et des habitudes de penser et d’agir absolument incompatibles ; le danger et l’isolement dans lequel nous étions accentuaient encore cette incompatibilité. À Halliford, j’avais pris en haine les simagrées et les exclamations inutiles, la stupide rigidité d’esprit du vicaire. Ses murmures et ses monologues interminables gênaient les efforts que je faisais pour réfléchir et combiner quelque projet de fuite, et j’en arrivais parfois, de ne pouvoir y échapper, à un véritable état d’exaspération. Il n’était pas plus qu’une femme, capable de se contenir. Pendant des heures entières, il ne cessait de pleurer et je crois vraiment que ses larmes étaient en quelque manière efficaces. Il me fallait rester assis, dans les ténèbres, sans pouvoir, à cause de ses importunités, détacher de lui mon esprit. Il mangeait plus que moi et je lui disais en vain que notre seule chance de salut était de demeurer dans cette maison jusqu’à ce que les Martiens en aient fini avec leur cylindre et que, dans cette attente probablement longue, le moment viendrait où nous manquerions de nourriture. Il mangeait et buvait par accès, faisant ainsi de longs repas et de longs intervalles, et il dormait fort peu.

À mesure que les jours passaient, sa parfaite insouciance de toute précaution augmenta tellement notre détresse et notre danger que je dus, si dur que cela fût pour moi, recourir à des menaces et finalement à des voies de fait. Cela le mit à la raison pendant un certain temps. Mais c’était une de ces faibles créatures, toutes de souplesse rusée, qui n’osent regarder en face ni Dieu ni homme, pas même s’affronter soi-même, âmes dépourvues de fierté, timorées, anémiques, haïssables.

Il m’est infiniment désagréable de me rappeler et de relater ces choses, mais je le fais quand même pour qu’il ne manque rien à mon récit. Ceux qui n’ont pas connu ces sombres et terribles aspects de la vie blâmeront assez facilement ma brutalité, mon accès de fureur dans la tragédie finale ; car ils savent mieux que personne ce qui est mal, et non ce qui devient possible pour un homme torturé. Mais ceux qui ont traversé les mêmes ténèbres, qui sont descendus au fond des choses, ceux-là auront une charité plus large.

Tandis que dans notre refuge nous nous querellions à voix basse, en une obscure et vague contestation toute en murmures, nous arrachant la nourriture et la boisson, nous tordant les mains et nous frappant ; au-dehors, sous l’impitoyable soleil de ce terrible juin, était l’étrange merveille, la surprenante activité des Martiens dans leur fosse. Je reviens maintenant à mes premières expériences. Après un long délai, je m’aventurai à la lucarne et je m’aperçus que les nouveaux venus étaient renforcés maintenant par les occupants de trois des machines de combat. Ces derniers avaient apporté avec eux certains appareils inconnus qui étaient disposés méthodiquement autour du cylindre. La seconde Machine à Mains était maintenant achevée et elle était fort occupée à manier un des nouveaux appareils que l’une des grandes machines avait apportés. C’était un objet ayant la forme d’un de ces grands bidons dans lesquels on transporte le lait, au-dessous duquel oscillait un récipient en forme de poire, d’où s’échappait un filet de poudre blanche qui tombait au-dessous dans un bassin circulaire.

Le mouvement oscillatoire était imprimé à cet objet par l’un des tentacules de la Machine à Mains. Avec deux appendices spatulés, la machine extrayait de l’argile qu’elle versait dans le récipient supérieur, tandis qu’avec un autre bras elle ouvrait régulièrement une porte et ôtait, de la partie moyenne de la machine, des scories roussies et noires. Un autre tentacule métallique dirigeait la poudre du bassin au long d’un canal à côtes, vers un récepteur qui était caché à ma vue par le monticule de poussière bleuâtre. De cet invisible récepteur montait verticalement, dans l’air tranquille, un mince filet de fumée verte. Pendant que je regardais, la machine, avec un faible tintement musical, étendit, à la façon d’un télescope, un tentacule, qui, simple saillie le moment précédent, s’allongea jusqu’à ce que son extrémité eût disparu derrière le tas d’argile. Une seconde après, il soulevait une barre d’aluminium blanc pas encore terni et d’une clarté éblouissante, et la déposait sur une pile de barres identiques disposées au bord de la fosse. Entre le moment où le soleil se coucha et celui où parurent les étoiles, cette habile machine dut fabriquer plus d’une centaine de ces barres et le tas de poussière bleuâtre s’éleva peu à peu, jusqu’à ce qu’il eût atteint le rebord du talus.

Le contraste entre les mouvements rapides et compliqués de ces appareils et l’inertie gauche et haletante de ceux qui les dirigeaient était des plus vifs, et pendant plusieurs jours je dus me répéter, sans parvenir à le croire, que ces derniers étaient réellement des êtres vivants.

C’est le vicaire qui était à notre poste d’observation quand les premiers humains furent amenés au cylindre. J’étais assis plus bas, ramassé sur moi-même et écoutant de toutes mes oreilles. Il eut un soudain mouvement de recul, et, croyant que nous avions été aperçus, j’eus un spasme de terreur. Il se laissa glisser parmi les décombres et vint se blottir près de moi dans les ténèbres, gesticulant en silence ; pendant un instant je partageai sa terreur. Comprenant à ses gestes qu’il me laissait la possession de la lucarne et ma curiosité me rendant bientôt tout mon courage, je me levai, l’enjambai et me hissai jusqu’à l’ouverture d’abord. D’abord, je ne pus voir la cause de son effroi. La nuit maintenant était tombée, les étoiles brillaient faiblement, mais le trou était éclairé par les flammes vertes et vacillantes de la machine qui fabriquait les barres d’aluminium. La scène entière était un tableau tremblotant de lueurs vertes et d’ombres noires, vagues et mouvantes, étrangement fatigant pour la vue. Au-dessus et en tous sens, se souciant peu de tout cela, voletaient les chauves-souris. On n’apercevait plus de Martiens rampants, le monticule de poudre vert bleu s’était tellement accru qu’il les dissimulait à ma vue, et une machine de combat, les jambes repliées, accroupie et diminuée, se voyait de l’autre côté du trou. Alors, par-dessus le tapage de ces machines en action, me parvint un soupçon de voix humaines, que je n’accueillis d’abord que pour le repousser.

Je me mis à observer de près cette machine de combat, m’assurant pour la première fois que l’espèce de capuchon contenait réellement un Martien. Quand les flammes vertes s’élevaient, je pouvais voir le reflet huileux de son tégument et l’éclat de ses yeux. Tout à coup, j’entendis un cri et je vis un long tentacule atteindre, par-dessus l’épaule de la machine, jusqu’à une petite cage qui faisait saillie sur son dos. Alors quelque chose qui se débattait violemment fut soulevé contre le ciel, énigme vague et sombre contre la voûte étoilée, et au moment où cet objet noir était ramené plus bas, je vis à la clarté verte de la flamme que c’était un homme. Pendant un moment il fut clairement visible. C’était, en effet, un homme d’âge moyen, vigoureux, plein de santé et bien mis ; trois jours auparavant il devait, personnage d’importance, se promener à travers le monde. Je pus voir ses yeux terrifiés et les reflets de la flamme sur ses boutons et sa chaîne de montre. Il disparut derrière le monticule et pendant un certain temps il n’y eut pas un bruit. Alors commença une série de cris humains, et, de la part des Martiens, un bruit continu et joyeux…

Je descendis du tas de décombres, me remis sur pied, me bouchai les oreilles et me réfugiai dans la laverie. Le vicaire, qui était resté accroupi, silencieux, les bras sur la tête, leva les yeux comme je passais, se mit à crier très fort à cet abandon et me rejoignit en courant…

Cette nuit-là, cachés dans la laverie, suspendus entre notre horreur et l’horrible fascination de la lucarne, j’essayai en vain, bien que j’eusse conscience de la nécessité urgente d’agir, d’échafauder un plan d’évasion ; mais le second jour, il me fut possible d’envisager avec lucidité notre position. Le vicaire, je m’en aperçus bien, était complètement incapable de donner un avis utile ; ces étranges terreurs lui avaient enlevé toute raison et toute réflexion et il n’était plus capable que de suivre son premier mouvement. Il était en réalité descendu au niveau de l’animal. Mais néanmoins je me résolus à en finir, et à mesure que j’examinai les faits, je m’aperçus que, si terrible que pût être notre situation, il n’y avait encore aucune raison de désespérer. Notre principale chance était que les Martiens ne fissent de leur fosse qu’un campement temporaire ; au cas même où ils le conserveraient d’une façon permanente, ils ne croiraient probablement pas nécessaire de le garder et nous avions quand même là une chance d’échapper. Je pesai soigneusement aussi la possibilité de creuser une voie souterraine dans la direction opposée au cylindre ; mais les chances d’aller sortir à portée de vue de quelque machine de combat en sentinelle semblèrent d’abord trop nombreuses. Il m’aurait, d’ailleurs, fallu faire tout le travail moi-même, car le vicaire ne pouvait m’être d’aucun secours.

Si ma mémoire est exacte, c’est le troisième jour que je vis tuer l’être humain. Ce fut la seule occasion où j’aie vu réellement un Martien prendre de la nourriture. Après cette expérience, j’évitai l’ouverture du mur pendant une journée presque entière, j’allai dans la laverie, enlevai la porte et me mis à creuser plusieurs heures de suite avec ma hachette, faisant le moins de bruit possible ; mais quand j’eus réussi à faire un trou profond de deux pieds, la terre fraîchement entassée contre la maison s’écroula bruyamment et je n’osai pas continuer. Je perdis courage et demeurai étendu sur le sol pendant longtemps, n’ayant même plus l’idée de bouger. Après cela, j’abandonnai définitivement l’idée d’échapper par une tranchée.

Ce n’est pas un mince témoignage en faveur de la puissance des Martiens que de dire qu’ils m’avaient fait, dès le premier abord, une impression telle que je n’entretins guère l’espoir de nous voir délivrés par un effort humain qui les détruirait. Mais la quatrième ou la cinquième nuit, j’entendis un bruit sourd comme celui que produiraient de grosses pièces d’artillerie.

C’était très tard dans la nuit et la lune brillait d’un vif éclat. Les Martiens avaient emporté ailleurs la machine à creuser et ils avaient déserté l’endroit, ne laissant qu’une machine de combat au haut du talus opposé et une Machine à Mains qui, sans que je pusse la voir, était à l’œuvre dans un coin de la fosse immédiatement au-dessous de ma lucarne. À part le pâle scintillement de la Machine à Mains, des bandes et des taches de clair de lune blanc, la fosse était dans l’obscurité et de même absolument tranquille, hormis le cliquetis de la machine. La nuit était belle et sereine ; une planète tentait de scintiller, mais la lune semblait avoir pour elle seule le ciel. Un chien hurla, et c’est ce bruit familier qui me fit écouter. Alors, j’entendis distinctement de sourdes détonations, comme si de gros canons avaient fait feu. J’en comptai six très nettes, et après un long intervalle, six autres. Et ce fut tout.

IV

LA MORT DU VICAIRE

Le sixième jour, j’occupai pour la dernière fois notre poste d’observation où bientôt je me trouvai seul. Au lieu de rester comme d’habitude auprès de moi et de me disputer la lucarne, le vicaire était retourné dans la laverie. Une pensée soudaine me frappa. Vivement et sans bruit je traversai la cuisine : dans l’obscurité je l’entendis qui buvait. J’étendis le bras et mes doigts saisirent une bouteille de vin.

Il y eut, dans ces ténèbres une lutte qui dura quelques instants. La bouteille tomba et se brisa. Je lâchai prise et me relevai. Nous restâmes immobiles, palpitants, nous menaçant à voix basse. À la fin, je me plantai entre lui et la nourriture, lui faisant part de ma résolution d’établir une discipline. Je divisai les provisions de l’office en rations qui devaient durer dix jours. Je ne voulus pas le laisser manger plus ce jour-là. Dans l’après-midi, il tenta de s’emparer de quelque ration ; je m’étais assoupi, mais à ce moment je m’éveillai. Pendant tout un jour nous demeurâmes face à face, moi las mais résolu, lui, pleurnichant et se plaignant de la faim. Cela ne dura, j’en suis sûr, qu’un jour et qu’une nuit, mais il me sembla alors, et il me semble encore maintenant, que ce fut d’une longueur interminable.

Ainsi notre incompatibilité s’était accrue au point de se terminer en un conflit déclaré. Pendant deux longs jours nous nous querellâmes à voix basse, argumentant et discutant âprement. Parfois, j’étais obligé de le frapper follement du pied et des poings ; d’autres fois je le cajolais et tâchais de le convaincre ; j’essayai même de le persuader en lui abandonnant la bouteille de vin, car il y avait une pompe où je pouvais avoir de l’eau. Mais rien n’y fit, ni bonté ni violence : il n’était accessible à aucune raison. Il ne voulut cesser ni ses attaques pour essayer de prendre plus que sa ration, ni ses bruyants radotages : il n’observait en rien les précautions les plus élémentaires pour rendre notre emprisonnement supportable. Lentement, je commençai à me rendre compte de la complète ruine de son intelligence, et m’aperçus enfin que mon seul compagnon, dans ces ténèbres secrètes et malsaines, était un être dément.

D’après certains vagues souvenirs, je suis enclin à croire que mon propre esprit battit aussi la campagne. Chaque fois que je m’endormais, j’avais des rêves étranges et hideux. Bien que cela pût paraître bizarre, je serais assez disposé à penser que la faiblesse et la démence du vicaire me furent un salutaire avertissement, m’obligèrent à me maintenir sain d’esprit.

Le huitième jour, il commença à parler très haut et rien de ce que je pus faire ne parvint à modérer son ton.

« C’est juste, ô Dieu ! répétait-il sans cesse. C’est juste. Que le châtiment retombe sur moi et sur les miens. Nous avons péché ! Nous ne t’avons pas écouté ! Il y avait partout des pauvres et des souffrants ! On les foulait aux pieds et je gardais le silence ! Je prêchais une folie acceptable par tous. – Mon Dieu ! Quelle folie ! – alors que j’aurais dû me lever quand même la mort m’eût été réservée, et appeler le monde à la repentance… à la repentance !… Les oppresseurs des pauvres et des malheureux !… Le pressoir du Seigneur !… »

Puis soudain, il en revenait à la nourriture que je maintenais hors de sa portée, et il me priait, me suppliait, pleurait et finalement menaçait. Bientôt, il prit un ton fort élevé – je l’invitai à crier moins fort ; alors, il vit que par ce moyen il aurait prise sur moi. Il me menaça de crier plus fort encore et d’attirer sur nous l’attention des Martiens. J’avoue que cela m’effraya un moment ; mais la moindre concession eût diminué, dans une trop grande proportion, nos chances de salut. Je le mis au défi, bien que je ne fusse nullement certain qu’il ne mît sa menace à exécution. Mais ce jour-là du moins il ne le fit pas. Il continua à parler, haussant insensiblement son ton, pendant les huitième et neuvième journées presque entières, débitant des menaces, des supplications, au milieu d’un torrent de phrases où il exprimait une repentance à moitié stupide et toujours futile d’avoir négligé le service du Seigneur, et je me sentis une grande pitié pour lui. Il finit par s’endormir quelque temps, mais il reprit bientôt avec une nouvelle ardeur, criant si fort qu’il devint absolument nécessaire pour moi de le faire taire par tous les moyens.

« Restez tranquille », implorai-je.

Il se mit sur ses genoux, car jusqu’alors il avait été accroupi dans les ténèbres, près de la batterie de cuisine.

« Il y a trop longtemps que je reste tranquille ! hurla-t-il, sur un ton qui dut parvenir jusqu’au cylindre. Maintenant je dois aller porter mon témoignage ! Malheur à cette cité infidèle ! Malédiction ! Malheur ! Anathème ! Malheur ! Malheur aux habitants de la Terre : à cause des autres voix de la trompette… !

— Taisez-vous ! pour l’amour de Dieu ! dis-je en me mettant debout et terrifié à l’idée que les Martiens pouvaient nous entendre.

— Non ! cria le vicaire de toutes ses forces, se levant aussi et étendant les bras. Parle ! Il faut que je parle ! La parole du Seigneur est sur moi. »

En trois enjambées, il fut à la porte de la cuisine.

« Il faut que j’aille apporter mon témoignage. Je pars. Je n’ai déjà que trop tardé. »

J’étendis le bras et j’atteignis dans l’ombre un couperet suspendu au mur. En un instant, j’étais derrière lui, affolé de peur. Avant qu’il n’arrivât au milieu de la cuisine, je l’avais rejoint. Par un dernier sentiment humain, je retournai le tranchant et le frappai avec le dos. Il tomba en avant tout de son long et resta étendu par terre. Je trébuchai sur lui et demeurai un moment haletant. Il gisait inanimé.

Tout à coup, je perçus un bruit au-dehors, des plâtras se détachèrent, dégringolèrent et l’ouverture triangulaire du mur se trouva obstruée. Je levai la tête et aperçus, à travers le trou, la partie inférieure d’une Machine à Mains s’avançant lentement. L’un de ses membres agrippeurs se déroula parmi les décombres, puis un autre parut, tâtonnant au milieu des poutres écroulées. Je restai là, pétrifié, les yeux fixes. Alors je vis, à travers une sorte de plaque vitrée située près du bord supérieur de l’objet, la face – si l’on peut l’appeler ainsi – et les grands yeux sombres d’un Martien cherchant à pénétrer les ténèbres puis un long tentacule métallique qui serpenta par le trou en tâtant lentement les objets.

Avec un grand effort je me retournai, me heurtai contre le corps du vicaire et m’arrêtai à la porte de la laverie. Le tentacule maintenant s’était avancé d’un mètre ou deux dans la pièce, se tortillant et se tournant dans tous les sens, avec des mouvements étranges et brusques. Pendant un instant, cette marche lente et irrégulière me fascina. Avec un cri faible et rauque, je me réfugiai tout au fond de la laverie, tremblant violemment et à peine capable de me tenir debout. J’ouvris la porte de la soute à charbon et je restai là dans les ténèbres, examinant le seuil à peine éclairé de la cuisine, écoutant attentivement. Le Martien m’avait-il vu ? Que pouvait-il faire maintenant ?

Derrière cette porte, quelque chose très doucement se mouvait en tous sens ; de temps en temps cela heurtait les cloisons ou reprenait ses mouvements avec un faible tintement métallique, comme le bruit d’un trousseau de clefs. Puis un corps lourd – je savais trop bien lequel – fut traîné sur le carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture. Irrésistiblement attiré, je me glissai jusqu’à la porte et jetai un coup d’œil dans la cuisine. Par le triangle de clarté extérieure, j’aperçus le Martien dans sa machine aux cent bras examinant la tête du vicaire. Immédiatement, je pensai qu’il allait inférer ma présence par la marque du coup que j’avais asséné.

Je regagnai la soute à charbon, en refermai la porte et me mis à entasser sur moi dans l’obscurité autant que je pus de charbon et de bûches, en tâchant de faire le moins de bruit possible. À tout instant je demeurais rigide, écoutant si le Martien avait de nouveau passé ses tentacules par l’ouverture.

Alors, reprit le faible cliquetis métallique. Bientôt, je l’entendis plus proche – dans la laverie, d’après ce que je pus en juger. J’eus l’espoir que le tentacule ne serait pas assez long pour m’atteindre ; il passa, raclant légèrement la porte de la soute. Ce fut un siècle d’attente presque intolérable, puis j’entendis remuer le loquet. Il avait trouvé la porte ! Le Martien comprenait les serrures !

Il ferrailla un instant et la porte s’ouvrit.

Des ténèbres où j’étais, je pouvais juste apercevoir l’objet, ressemblant à une trompe d’éléphant plus qu’à autre chose, s’agitant de mon côté, touchant et examinant le mur, le charbon, le bois, le plancher. Cela semblait être un gros ver noir, agitant de côté et d’autre sa tête aveugle.

Une fois même, il toucha le talon de ma bottine. Je fus sur le point de crier, mais je mordis mon poing. Pendant un moment, il ne bougea plus : j’aurais pu croire qu’il s’était retiré. Tout à coup, avec un brusque déclic, il agrippa quelque chose – je me figurai que c’était moi ! – et parut sortir de la soute. Pendant un instant, je n’en fus pas sûr. Apparemment, il avait pris un morceau de charbon pour l’examiner.

Je profitai de ce moment de répit pour changer de position, car je me sentais engourdi, et j’écoutai. Je murmurais des prières passionnées pour échapper à ce danger.

Soudain, j’entendis revenir vers moi le même bruit lent et net. Lentement, lentement, il se rapprocha, raclant les murs et heurtant le mobilier.

Pendant que je restais attentif, doutant encore, la porte de la soute fut vigoureusement heurtée et elle se ferma. J’entendis le tentacule pénétrer dans l’office ; il renversa des boîtes à biscuits, brisa une bouteille et il y eut encore un choc violent contre la porte de la soute. Puis le silence revint, qui se continua en une attente infinie.

Était-il parti ?

À la fin, je dus conclure qu’il s’était retiré.

Il ne revint plus dans la laverie, mais pendant toute la dixième journée, dans des ténèbres épaisses, je restai enseveli sous les bûches et sous le charbon, n’osant même pas me glisser au-dehors pour avoir le peu d’eau qui m’était si nécessaire. Ce fut le lendemain seulement, le onzième jour, que j’osai me risquer à chercher quelque chose à boire.

V

LE SILENCE

Mon premier mouvement, avant d’aller dans l’office, fut de clore la porte de communication entre la cuisine et la laverie. Mais l’office était vide – les provisions avaient disparu jusqu’aux dernières bribes. Le Martien les avait sans doute enlevées le jour précédent. À cette découverte, le désespoir m’accabla pour la première fois. Je ne pris donc pas la moindre nourriture ni le onzième ni le douzième jour.

D’abord ma bouche et ma gorge se desséchèrent et mes forces baissèrent sensiblement. Je restais assis, au milieu de l’obscurité de la laverie, dans un état d’abattement pitoyable. Je ne pouvais penser qu’à manger. Je me figurais que j’étais devenu sourd, car les bruits que j’étais accoutumé à entendre avaient complètement cessé aux alentours du cylindre. Je ne me sentais pas assez de forces pour me glisser sans bruit jusqu’à la lucarne, sans quoi j’y serais allé.

Le douzième jour, ma gorge était tellement endolorie, qu’au risque d’attirer les Martiens j’essayai de faire aller la pompe grinçante placée sur l’évier et je réussis à me procurer deux verres d’eau de pluie noirâtre et boueuse. Ils me rafraîchirent néanmoins beaucoup et je me sentis rassuré et enhardi par ce fait qu’aucun tentacule inquisiteur ne suivit le bruit de la pompe.

Pendant tous ces jours, divaguant et indécis, je pensai beaucoup au vicaire et à la façon dont il était mort.

Le treizième jour, je bus encore un peu d’eau ; je m’assoupis et rêvai d’une façon incohérente de victuailles et de plans d’évasion vagues et impossibles. Chaque fois, je rêvais de fantômes horribles, de la mort du vicaire ou de somptueux dîners ; mais endormi ou éveillé, je ressentais de vives douleurs qui me poussaient à boire sans cesse. La clarté qui pénétrait dans l’arrière-cuisine n’était plus grise, mais rouge. À mon imagination bouleversée, cela semblait couleur de sang.

Le quatorzième jour, je pénétrai dans la cuisine et je fus fort surpris de trouver que les pousses de l’Herbe Rouge avaient envahi l’ouverture du mur, transformant la demi-clarté de mon refuge en une obscurité écarlate.

De grand matin, le quinzième jour, j’entendis de la cuisine une suite de bruits curieux et familiers, et, prêtant l’oreille, je crus reconnaître le reniflement et les grattements d’un chien. Je fis quelques pas et j’aperçus un museau qui passait entre les tiges rouges. Cela m’étonna grandement. Quand il m’eut flairé, le chien aboya.

Immédiatement, je pensai que si je réussissais à l’attirer sans bruit dans la cuisine, je pourrais peut-être le tuer et le manger et, dans tous les cas, il vaudrait mieux le tuer de peur que ses aboiements ou ses allées et venues ne finissent par attirer l’attention des Martiens.

Je m’avançai à quatre pattes, l’appelant doucement ; mais soudain il retira sa tête et disparut.

J’écoutai – puisque je n’étais pas sourd – et je me convainquis qu’il ne devait plus y avoir personne à la fosse. J’entendis un bruit de battement d’ailes et un rauque croassement, mais ce fut tout.

Pendant très longtemps, je demeurai à l’ouverture de la brèche, sans oser écarter les tiges rouges qui l’encombraient. Une fois ou deux, j’entendis un faible grincement, comme des pattes de chien allant et venant dans le sable au-dessous de moi ; il y eut encore des croassements, puis plus rien. À la fin, encouragé par le silence, je regardai.

Excepté dans un coin, où une multitude de corbeaux sautillaient et se battaient sur les squelettes des gens dont les Martiens avaient absorbé le sang, il n’y avait pas un être vivant dans la fosse.

Je regardai de tous côtés, n’osant pas en croire mes yeux. Toutes les machines étaient parties. À part l’énorme monticule de poudre gris bleu dans un coin, quelques barres d’aluminium dans un autre, les corbeaux et les squelettes des morts, cet endroit n’était plus qu’un grand trou circulaire creusé dans le sable.

Peu à peu, je me glissai hors de la lucarne entre les herbes rouges et je me mis debout sur un morceau de plâtras. Je pouvais voir dans toutes les directions, sauf derrière moi, au nord, et nulle part il n’y avait la moindre trace des Martiens. Le sable dégringola sous mes pieds, mais un peu plus loin les décombres offraient une pente praticable pour gagner le sommet des ruines. J’avais une chance d’évasion et je me mis à trembler.

J’hésitai un instant, puis dans un accès de résolution désespérée, le cœur me battant violemment, j’escaladai le tas de ruines sous lequel j’avais été enterré si longtemps.

Je jetai de nouveau les regards autour de moi. Vers le nord, pas plus qu’ailleurs, aucun Martien n’était visible.

Lorsque, la dernière fois, j’avais traversé en plein jour cette partie du village de Sheen, j’avais vu une route bordée de confortables maisons blanches et rouges séparées par des jardins aux arbres abondants. Maintenant j’étais debout sur un tas énorme de gravier, de terre et de morceaux de briques où croissait une multitude de plantes rouges en forme de cactus, montant jusqu’au genou, sans la moindre végétation terrestre pour leur disputer le terrain. Les arbres autour de moi étaient morts et dénudés, mais plus loin un enchevêtrement de filaments rouges escaladait les troncs encore debout.

Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n’avait été brûlée ; parfois leurs murs s’élevaient encore jusqu’au second étage, avec des fenêtres arrachées et des portes brisées. L’Herbe Rouge croissait en tumulte dans leurs chambres sans toits.

Au-dessous de moi, était la grande fosse où les corbeaux se disputaient les déchets des Martiens ; quelques autres oiseaux voletaient çà et là parmi les ruines. Au loin, j’aperçus un chat maigre qui s’esquivait en rampant le long d’un mur, mais nulle trace d’homme.

Le jour, par contraste avec mon récent emprisonnement, me semblait d’une clarté aveuglante. Une douce brise agitait mollement les Herbes Rouges qui recouvraient le moindre fragment de sol. Oh ! la douceur de l’air frais qu’on respire !

VI

L’OUVRAGE DE QUINZE JOURS

Pendant un long moment, je restai debout, les jambes vacillantes sur le monticule, me souciant peu de savoir si j’étais en sûreté. Dans l’infect repaire d’où je sortais, toutes mes pensées avaient convergé sur notre sécurité immédiate. Je n’avais pu me rendre compte de ce qui se passait au-dehors, dans le monde, et je ne m’attendais guère à cet effrayant et peu ordinaire spectacle. Je croyais retrouver Sheen en ruine et je contemplais une contrée sinistre et lugubre qui semblait appartenir à une autre planète.

Je ressentis alors une émotion des plus rares, une émotion cependant que connaissent trop bien les pauvres animaux sur lesquels s’étend notre domination. J’eus l’impression qu’aurait un lapin qui, à la place de son terrier, trouverait tout à coup une douzaine de terrassiers creusant les fondations d’une maison. Un premier indice qui se précisa bientôt m’oppressa pendant de nombreux jours, et j’eus la révélation de mon détrônement, la conviction que je n’étais plus un maître, mais un animal parmi les animaux sous le talon des Martiens. Il en serait de nous comme il en est d’eux ; il nous faudrait sans cesse être aux aguets, fuir et nous cacher ; la crainte et le règne de l’homme n’étaient plus.

Mais dès que je l’eus clairement envisagée, cette idée étrange disparut, chassée par l’impérieuse faim qui me tenaillait après mon long et horrible jeûne. De l’autre côté de la fosse, derrière un mur recouvert de végétations rouges, j’aperçus un coin de jardin non envahi encore. Cette vue me suggéra ce que je devais faire et je m’avançai à travers l’Herbe Rouge, enfoncé jusqu’aux genoux et parfois jusqu’au cou. L’épaisseur de ces herbes m’offrait, en cas de besoin, une cachette sûre. Le mur avait six pieds de haut ; lorsque j’essayai de l’escalader, je sentis qu’il m’était impossible de me soulever. Je dus donc le contourner et j’arrivai ainsi à une sorte d’encoignure rocailleuse où je pus plus facilement me hisser au faîte du mur et me laisser dégringoler dans le jardin que je convoitais. J’y trouvai quelques oignons, des bulbes de glaïeuls et une certaine quantité de carottes à peine mûres ; je récoltai le tout et, franchissant un pan de muraille écroulé, je continuai mon chemin vers Kew entre des arbres écarlates et cramoisis – on eût dit une promenade dans une avenue de gigantesques gouttes de sang. J’avais deux idées bien nettes : trouver une nourriture plus substantielle, et, autant que mes forces le permettraient, fuir bien loin de cette région maudite et qui n’avait plus rien de terrestre.

Un peu plus loin, dans un endroit où persistait du gazon, je découvris quelques champignons que je dévorai aussitôt, mais ces bribes de nourriture ne réussirent guère qu’à exciter un peu plus ma faim. Tout à coup, alors que je croyais toujours être dans les prairies, je rencontrai une nappe d’eau peu profonde et boueuse qu’un faible courant entraînait. Je fus d’abord très surpris de trouver, au plus fort d’un été très chaud et très sec, des prés inondés, mais je me rendis compte bientôt que cela était dû à l’exubérance tropicale de l’Herbe Rouge. Dès que ces extraordinaires végétaux rencontraient un cours d’eau, ils prenaient immédiatement des proportions gigantesques et devenaient d’une fécondité incomparable. Les graines tombaient en quantité dans les eaux de la Wey et de la Tamise, où elles germaient, et leurs pousses titaniques, croissant avec une incroyable rapidité, avaient bientôt engorgé le cours de ces rivières qui avaient débordé.

À Putney, comme je le vis peu après, le pont disparaissait presque entièrement sous un colossal enchevêtrement de ces plantes, et, à Richmond, les eaux de la Tamise s’étaient aussi répandues en une nappe immense et peu profonde à travers les prairies de Hampton et de Twickenham. À mesure que les eaux débordaient, l’Herbe les suivait, de sorte que les villas en ruine de la vallée de la Tamise furent un certain temps submergées dans le rouge marécage dont j’explorais les bords et qui dissimulait ainsi beaucoup de la désolation qu’avaient causée les Martiens.

Finalement, l’Herbe Rouge succomba presque aussi rapidement qu’elle avait crû. Bientôt une sorte de maladie infectieuse, due, croit-on, à l’action de certaines bactéries, s’empara de ces végétations. Par suite des principes de la sélection naturelle, toutes les plantes terrestres ont maintenant acquis une force de résistance contre les maladies causées par les microbes – elles ne succombent jamais sans une longue lutte. Mais l’Herbe Rouge tomba en putréfaction comme une chose déjà morte. Les tiges blanchirent, se flétrirent et devinrent très cassantes. Au moindre contact, elles se rompaient et les eaux, qui avaient favorisé et stimulé leur développement, emportèrent jusqu’à la mer leurs derniers vestiges.

Mon premier soin fut naturellement d’étancher ma soif. J’absorbai ainsi une grande quantité d’eau, et, mû par une impulsion soudaine, je mâchonnai quelques fragments d’Herbe Rouge. Mais les tiges étaient pleines d’eau et elles avaient un goût métallique nauséeux. L’eau était assez peu profonde pour me permettre d’avancer sans danger bien que l’Herbe Rouge retardât quelque peu ma marche ; mais la profondeur du flot s’accrût évidemment à mesure que j’approchais du fleuve, et, retournant sur mes pas, je repris le chemin de Mortlake. Je parvins à suivre la route en m’aidant des villas en ruine, des clôtures et des réverbères que je rencontrais ; bientôt je fus hors de cette inondation et ayant monté la colline de Rochampton, je débouchai dans les communaux de Putney.

Ici le paysage changeait ; ce n’était plus l’étrange et l’extraordinaire, mais le simple bouleversement du familier. Certains coins semblaient avoir été dévastés par un cyclone et, une centaine de mètres plus loin, je traversais un espace absolument paisible et sans la moindre trace de trouble ; je rencontrais des maisons dont les jalousies étaient baissées et les portes fermées, comme si leurs habitants dormaient à l’intérieur ou étaient absents pour un jour ou deux. L’Herbe Rouge était moins abondante. Les troncs des grands arbres qui poussaient au long de la route n’étaient pas envahis par la variété grimpante. Je cherchai dans les branches quelque fruit à manger, sans en trouver ; j’explorai aussi une ou deux maisons silencieuses, mais elles avaient été déjà cambriolées et pillées. J’achevai le reste de la journée en me reposant dans un bouquet d’arbustes, me sentant, dans l’état de faiblesse où j’étais, trop fatigué pour continuer ma route.

Pendant tout ce temps, je n’avais vu aucun être humain, non plus que le moindre signe de la présence des Martiens. Je rencontrai deux chiens affamés, mais malgré les avances que je leur fis, ils s’enfuirent en faisant un grand détour. Près de Rochampton, j’avais aperçu deux squelettes humains – non pas des cadavres, mais des squelettes entièrement décharnés ; dans le petit bois, auprès de l’endroit où j’étais, je trouvai les os brisés et épars de plusieurs chats et de plusieurs lapins et ceux d’une tête de mouton. Bien qu’il ne restât rien après, j’essayai d’en ronger quelques-uns.

Après le coucher du soleil, je continuai péniblement à avancer au long de la route qui mène à Putney, où le Rayon Ardent avait dû, pour une raison quelconque, faire son œuvre. Au-delà de Rochampton, je recueillis, dans un jardin, des pommes de terre à peine mûres, en quantité suffisante pour apaiser ma faim. De ce jardin, la vue s’étendait sur Putney et sur le fleuve. Sous le crépuscule, l’aspect du paysage était singulièrement désolé : des arbres carbonisés, des ruines lamentables et noircies par les flammes, et, au bas de la colline, le fleuve débordé et les grandes nappes d’eau teintées de rouge par l’herbe extraordinaire. Sur tout cela, le silence s’étendait et, pensant combien rapidement s’était produite cette désolante transformation, je me sentis envahi par une indescriptible terreur.

Pendant un instant, je crus que l’humanité avait été entièrement détruite et que j’étais maintenant, debout dans ce jardin, le seul être humain qui ait survécu. Au sommet de la colline de Putney, je passai non loin d’un autre squelette dont les bras étaient disloqués et se trouvaient à quelques mètres du corps. À mesure que j’avançais, j’étais de plus en plus convaincu que, dans ce coin du monde et à part quelques traînards comme moi, l’extermination de l’humanité était un fait accompli. Les Martiens, pensais-je, avaient continué leur route, abandonnant la contrée désolée et cherchant ailleurs leur nourriture. Peut-être même étaient-ils maintenant en train de détruire Berlin ou Paris, ou bien, il pouvait se faire aussi qu’ils aient avancé vers le nord…

VII

L’HOMME DE PUTNEY HILL

Je passai la nuit dans l’auberge située au sommet de la côte de Putney, où, pour la première fois depuis que j’avais quitté Leatherhead, je dormis dans des draps. Je ne m’attarderai pas à raconter quelle peine j’eus à pénétrer par une fenêtre dans cette maison, peine inutile puisque je m’aperçus ensuite que la porte d’entrée n’était fermée qu’au loquet, ni comment je fouillai dans toutes les chambres, espérant y trouver de la nourriture, jusqu’à ce que, au moment même où je perdais tout espoir, je découvris, dans une pièce qui me parut être une chambre de domestique, une croûte de pain rongée par les rats et deux boîtes d’ananas conservés. La maison avait été déjà explorée et vidée. Dans le bar, je finis par mettre la main sur des biscuits et des sandwiches qui avaient été oubliés. Les sandwiches n’étaient plus mangeables, mais avec les biscuits j’apaisai ma faim et je garnis mes poches. Je n’allumai aucune lumière, de peur d’attirer l’attention de quelque Martien en quête de nourriture et explorant, pendant la nuit, cette partie de Londres. Avant de me mettre au lit, j’eus un moment de grande agitation et d’inquiétude, rôdant de fenêtre en fenêtre et cherchant à apercevoir dans l’obscurité quelque indice des monstres. Je dormis peu. Une fois au lit, je pus réfléchir et mettre quelque suite dans mes idées – chose que je ne me rappelais pas avoir faite depuis ma dernière discussion avec le vicaire. Depuis lors, mon activité mentale n’avait été qu’une succession précipitée de vagues états émotionnels ou bien une sorte de stupide réceptivité. Mais pendant la nuit, mon cerveau, fortifié sans doute par la nourriture que j’avais prise, redevint clair et je pus réfléchir. Trois pensées surtout s’imposèrent tour à tour à mon esprit : le meurtre du vicaire, les faits et gestes des Martiens et le sort possible de ma femme. La première de ces préoccupations ne me laissait aucun sentiment d’horreur ni de remords ; je me voyais alors, comme je me vois encore maintenant, amené fatalement et pas à pas à lui asséner ce coup irréfléchi, victime, en somme, d’une succession d’incidents et de circonstances qui entraînèrent inévitablement ce résultat. Je ne me condamnais aucunement et cependant ce souvenir, sans s’exagérer, me hanta. Dans le silence de la nuit, avec cette sensation d’une présence divine qui s’empare de nous parfois dans le calme et les ténèbres, je supportai victorieusement cet examen de conscience, la seule expiation qu’il me fallût subir pour un moment de rage et d’affolement. Je me retraçai d’un bout à l’autre la suite de nos relations depuis l’instant où je l’avais trouvé accroupi auprès de moi, ne faisant aucune attention à ma soif et m’indiquant du doigt les flammes et la fumée qui s’élevaient des ruines de Weybridge. Nous avions été incapables de nous entendre et de nous aider mutuellement – le hasard sinistre ne se soucie guère de cela. Si j’avais pu le prévoir, je l’aurais abandonné à Halliford. Mais je n’avais rien deviné – et le crime consiste à prévoir et à agir. Je raconte ces choses, comme tout le reste de cette histoire, telles qu’elles se passèrent. Elles n’eurent pas de témoin – j’aurais pu les garder secrètes, mais je les ai narrées afin que le lecteur puisse se former un jugement à son gré.

Puis lorsque j’eus à grand-peine chassé l’image de ce cadavre gisant la face contre terre, j’en vins au problème des Martiens et du sort de ma femme. En ce qui concernait les Martiens, je n’avais aucune donnée et je ne pouvais qu’imaginer mille choses ; je ne pouvais guère mieux faire non plus quant à ma femme. Cette veillée bientôt devint épouvantable ; je me dressai sur mon lit, mes yeux scrutant les ténèbres et je me mis à prier, demandant que, si elle avait dû mourir, le Rayon Ardent ait pu la frapper brusquement et la tuer sans souffrance. Depuis la nuit de mon retour à Leatherhead je n’avais pas prié. En certaines extrémités désespérées, j’avais murmuré des supplications, des invocations fétichistes, formulant mes prières comme les païens murmurent des charmes conjurateurs. Mais cette fois je priai réellement, implorant avec ferveur la Divinité, face à face avec les ténèbres. Nuit étrange, et plus étrange encore en ceci, qu’aussitôt que parut l’aurore, moi, qui m’étais entretenu avec la Divinité, je me glissai hors de la maison comme un rat quitte son trou – créature à peine plus grande, animal inférieur qui, selon le caprice passager de nos maîtres, pouvait être traqué et tué. Les Martiens, eux aussi, invoquaient peut-être Dieu avec confiance. À coup sûr, si nous ne retenons rien autre de cette guerre, elle nous aura cependant appris la pitié – la pitié pour ces âmes dépourvues de raison qui subissent notre domination.

L’aube était resplendissante et claire ; à l’orient, le ciel, que sillonnaient de petits nuages dorés, s’animait de reflets roses. Sur la route qui va du haut de la colline de Putney jusqu’à Wimbledon, traînaient un certain nombre de vestiges pitoyables, restes de la déroute qui, dans la soirée du dimanche où commença la dévastation, dut pousser vers Londres tous les habitants de la contrée. Il y avait là une petite voiture à deux roues sur laquelle était peint le nom de Thomas Lobbe, fruitier à New Maiden ; une des roues était brisée et une caisse de métal gisait auprès, abandonnée ; il y avait aussi un chapeau de paille piétiné dans la boue, maintenant séchée, et au sommet de la côte de West Hill je trouvai un tas de verre écrasé et taché de sang, auprès de l’abreuvoir en pierre qu’on avait renversé et brisé. Mes plans étaient de plus en plus vagues et mes mouvements de plus en plus incertains ; j’avais toujours l’idée d’aller à Leatherhead, et pourtant j’étais convaincu que, selon toutes les probabilités, ma femme ne pouvait s’y trouver. Car, à moins que la mort ne les ait surpris à l’improviste, mes cousins et elle avaient dû fuir dès les premières menaces de danger. Mais je m’imaginais que je pourrais, tout au moins, apprendre là de quel côté s’étaient enfuis les habitants de Surrey. Je savais que je voulais retrouver ma femme, que mon cœur souffrait de son absence et du manque de toute société, mais je n’avais aucune idée bien claire quant au moyen de la retrouver, et je sentais avec une intensité croissante mon entier isolement. Je parvins alors, après avoir traversé un taillis d’arbres et de buissons, à la lisière des communaux de Wimbledon, dont les haies, les arbres et les prés, s’étendaient au loin sous mes yeux.

Cet espace encore sombre s’éclairait, par endroits, d’ajoncs et de genêts jaunes. Je ne vis nulle part d’Herbe Rouge, et tandis que je rôdais entre les arbustes, hésitant à m’aventurer à découvert, le soleil se leva, inondant tout de lumière et de vie. Dans un pli de terrain marécageux, entre les arbres, je tombai au milieu d’une multitude de petites grenouilles. Je m’arrêtai à les observer, tirant de leur obstination à vivre une leçon pour moi-même. Soudain, j’eus la sensation bizarre que quelqu’un m’épiait et, me retournant brusquement, j’aperçus dans un fourré quelque chose qui s’y blottissait. Pour mieux voir, je fis un pas en avant. La chose se dressa : c’était un homme armé d’un coutelas. Je m’approchai lentement de lui et il me regarda venir, silencieux et immobile.

Quand je fus près de lui, je remarquai que ses vêtements étaient aussi déguenillés et aussi sales que les miens. On eût dit, vraiment, qu’il avait été traîné dans des égouts. De plus près, je distinguai la vase verdâtre des fossés, des plaques pâles de terre glaise séchée et des reflets de poussière de charbon. Ses cheveux, très bruns et longs, retombaient en avant sur ses yeux. Sa figure était noire et sale, et il avait les yeux tirés, de sorte qu’au premier abord je ne le reconnus pas. De plus, une balafre récente lui coupait le bas du visage.

« Halte ! » cria-t-il quand je fus à dix mètres de lui.

Je m’arrêtai. Sa voix était rauque.

« D’où venez-vous ? » demanda-t-il.

Je réfléchis un instant, l’examinant avec attention.

« Je viens de Mortlake, répondis-je. Je me suis trouvé enterré auprès de la fosse que les Martiens ont creusée autour de leur cylindre, et j’ai fini par m’échapper.

— Il n’y a rien à manger par ici, dit-il. Ce coin m’appartient, toute la colline jusqu’à la rivière, et là-bas jusqu’à Clapham, et ici jusqu’à l’entrée des communaux. Il n’y a de la nourriture que pour un seul. De quel côté allez-vous ? »

Je répondis lentement.

« Je ne sais pas… Je suis resté sous les ruines d’une maison pendant treize ou quatorze jours, et je ne sais rien de ce qui est arrivé pendant ce temps-là. »

Il m’écoutait avec un air de doute ; tout à coup, il eut un sursaut et son expression changea.

« Je n’ai pas envie de m’attarder ici, dis-je. Je pense aller à Leatherhead pour tâcher d’y retrouver ma femme.

— C’est bien vous, dit-il en étendant le bras vers moi. C’est vous qui habitiez à Woking. Vous n’avez pas été tué à Weybridge ? »

Je le reconnus au même moment.

« Vous êtes l’artilleur qui se cachait dans mon jardin…

— En voilà une chance ! dit-il. C’est tout de même drôle que ce soit vous. »

Il me tendit sa main et je la pris.

« Moi, continua-t-il, je m’étais glissé dans un fossé d’écoulement. Mais ils ne tuaient pas tout le monde. Quand ils furent partis, je m’en allai à travers champs jusqu’à Walton. Mais… il y a quinze jours à peine… et vous avez les cheveux tout gris. »

Il jeta soudain un brusque regard en arrière.

« Ce n’est qu’une corneille, dit-il. Par le temps qui court, on apprend à connaître que les oiseaux ont une ombre. Nous sommes un peu à découvert. Installons-nous sous ces arbustes et causons.

— Avez-vous vu les Martiens ? demandai-je. Depuis que j’ai quitté mon trou, je…

— Ils sont partis à l’autre bout de Londres, dit-il. Je pense qu’ils ont établi leur quartier général par là. La nuit, du côté d’Hampstead, tout le ciel est plein des reflets de leurs lumières. On dirait la lueur d’une grande cité, et on les voit aller et venir dans cette clarté. De jour, on ne peut pas. Mais je ne les ai pas vus de plus près depuis… – il compta sur ses doigts… – cinq jours. Oui. J’en ai vu deux qui traversaient Hammersmith en portant quelque chose d’énorme… Et l’avant-dernière nuit, ajouta-t-il d’un ton étrangement sérieux, dans le pêle-mêle des reflets, j’ai vu quelque chose qui montait très haut dans l’air. Je crois qu’ils ont construit une machine volante et qu’ils sont en train d’apprendre à voler. »

Je m’arrêtai, surpris, sans achever de m’asseoir sous les buissons.

« À voler !

— Oui, dit-il, à voler ! »

Je trouvai une position confortable et je m’installai.

« C’en est fait de l’humanité, dis-je. S’ils réussissent à voler, ils feront tout simplement le tour du monde, en tous sens…

— Mais oui, approuva-t-il en hochant la tête. Mais… ça nous soulagera d’autant par ici, et d’ailleurs, fit-il en se tournant vers moi, quel mal voyez-vous à ce que ça en soit fini de l’humanité ? Moi, j’en suis bien content. Nous sommes écrasés, nous sommes battus. »

Je le regardai, ahuri. Si étrange que ce fût, je ne m’étais pas encore rendu compte de toute l’étendue de la catastrophe – et cela m’apparut comme parfaitement évident dès qu’il eut parlé. J’avais conservé jusque-là un vague espoir, ou, plutôt, c’était une vieille habitude d’esprit qui persistait. Il répéta ces mots qui exprimaient une conviction absolue :

« Nous sommes battus. »

« C’est bien fini, continua-t-il. Ils n’en ont perdu qu’un, rien qu’un. Ils se sont installés dans de bonnes conditions, et ils ne s’inquiètent nullement des armes les plus puissantes du monde. Ils nous ont piétinés. La mort de celui qu’ils ont perdu à Weybridge n’a été qu’un accident, et il n’y a que l’avant-garde d’arrivée. Ils continuent à venir ; ces étoiles vertes – je n’en ai pas vu depuis cinq ou six jours – je suis sûr qu’il en tombe une quelque part toutes les nuits. Il n’y a rien à faire. Nous avons le dessous, nous sommes battus. »

Je ne lui répondis rien. Je restais assis le regard fixe et vague, cherchant en vain à lui opposer quelque argument fallacieux et contradictoire.

« Ça n’est pas une guerre, dit l’artilleur. Ça n’a jamais été une guerre, pas plus qu’il n’y a de guerre entre les hommes et les fourmis. »

Tout à coup, me revinrent à l’esprit les détails de la nuit que j’avais passée dans l’observatoire.

« Après le dixième coup, ils n’ont plus tiré – du moins jusqu’à l’arrivée du premier cylindre. »

Je lui donnai des explications et il se mit à réfléchir.

« Quelque chose de dérangé dans leur canon, dit-il. Mais qu’est-ce que ça peut faire ? Ils sauront bien le réparer, et quand bien même il y aurait un retard quelconque, est-ce que ça pourrait changer la fin ? C’est comme les hommes avec les fourmis. À un endroit, les fourmis installent leurs cités et leurs galeries ; elles y vivent, elles font des guerres et des révolutions, jusqu’au moment où les hommes les trouvent sur leur chemin, et ils en débarrassent le passage. C’est ce qui se produit maintenant – nous ne sommes que des fourmis. Seulement…

— Eh bien ?

— Eh bien, nous sommes des fourmis comestibles. »

Nous restâmes un instant là, assis, sans rien nous dire.

« Et que vont-ils faire de nous ? questionnai-je.

— C’est ce que je me demande, dit-il ; c’est bien ce que je me demande. Après l’affaire de Weybridge, je m’en allai vers le sud, tout perplexe. Je vis ce qui se passait. Tout le monde s’agitait et braillait ferme. Moi, je n’ai guère de goût pour le remue-ménage. J’ai vu la mort de près une fois ou deux ; ma foi, je ne suis pas un soldat de parade, et, au pire et au mieux, la mort, c’est la mort. Il n’y a que celui qui garde son sang-froid qui s’en tire. Je vis que tout le monde s’en allait vers le sud, et je me dis : « De ce côté-là, on ne mangera plus avant qu’il soit longtemps », et je fis carrément volte-face. Je suivis les Martiens comme le moineau suit l’homme. Par là-bas, dit-il en agitant sa main vers l’horizon, ils crèvent de faim par tas en se battant et en se trépignant… »

Il vit l’expression d’angoisse de ma figure, et il s’arrêta, embarrassé.

« Sans doute, poursuivit-il, ceux qui avaient de l’argent ont pu passer en France. »

Il parut hésiter et vouloir s’excuser, mais rencontrant mes yeux, il continua :

« Ici, il y a des provisions partout. Des tas de choses dans les boutiques, des vins, des alcools, des eaux minérales. Les tuyaux et les conduites d’eau sont vides. Mais je vous racontais mes réflexions : nous avons affaire à des êtres intelligents, me dis-je, et ils semblent compter sur nous pour se nourrir. D’abord, ils vont fracasser tout – les navires, les machines, les canons, les villes, tout ce qui est régulier et organisé. Tout cela aura une fin. Si nous avions la taille des fourmis, nous pourrions nous tirer d’affaire ; ça n’est pas le cas et on ne peut arrêter des masses pareilles. C’est là un fait bien certain, n’est-ce pas ? »

Je donnai mon assentiment.

« Bien ! c’est une affaire entendue – passons à autre chose, alors. Maintenant, ils nous attrapent comme ils veulent. Un Martien n’a que quelques milles à faire pour trouver une multitude en fuite. Un jour, j’en ai vu un près de Wandsworth qui saccageait les maisons et massacrait le monde. Mais ils ne continueront pas de cette façon-là. Aussitôt qu’ils auront fait taire nos canons, détruit nos chemins de fer et nos navires, terminé tout ce qu’ils sont en train de manigancer par là-bas, ils se mettront à nous attraper systématiquement, choisissant les meilleurs et les mettant en réserve dans des cages et des enclos aménagés dans ce dessein. C’est là ce qu’ils vont entreprendre avant longtemps. Car, comprenez-vous ? ils n’ont encore rien commencé, en somme.

— Rien commencé ! m’écriai-je.

— Non, rien ! Tout ce qui est arrivé jusqu’ici, c’est parce que nous n’avons pas eu l’esprit de nous tenir tranquilles, au lieu de les tracasser avec nos canons et autres sottises ; c’est parce qu’on a perdu la tête et qu’on a fui en masse, alors qu’il n’était pas plus dangereux de rester où l’on était. Ils ne veulent pas encore s’occuper de nous. Ils fabriquent leurs choses, toutes les choses qu’ils n’ont pu apporter avec eux, et ils préparent tout pour ceux qui vont bientôt venir. C’est probablement à cause de cela qu’il ne tombe plus de cylindres pour le moment, et de peur d’atteindre ceux qui sont déjà ici. Au lieu de courir partout à l’aveuglette, en hurlant, et d’essayer vainement de les faire sauter à la dynamite, nous devons tâcher de nous accommoder du nouvel état de choses. C’est là l’idée que j’en ai. Ça n’est pas absolument conforme à ce que l’homme peut ambitionner pour son espèce, mais ça peut s’accorder avec les faits, et c’est le principe d’après lequel j’agis. Les villes, les nations, la civilisation, le progrès – tout ça, c’est fini. La farce est jouée. Nous sommes battus.

— Mais s’il en est ainsi, à quoi sert-il de vivre ? »

L’artilleur me considéra un moment.

« C’est évident, dit-il. Pendant un million d’années ou deux, il n’y aura plus ni concerts, ni salons de peinture, ni parties fines au restaurant. Si c’est de l’amusement qu’il vous faut, je crains bien que vous n’en manquiez. Si vous avez des manières distinguées, s’il vous répugne de manger des petits pois avec un couteau ou de ne pas prononcer correctement les mots, vous ferez aussi bien de laisser tout cela de côté, ça ne vous sera plus guère utile.

— Alors vous voulez dire que…

— Je veux dire que les hommes comme moi réussiront à vivre, pour la conservation de l’espèce. Je vous assure que je suis absolument décidé à vivre, et si je ne me trompe, vous serez bien forcé, vous aussi, de montrer ce que vous avez dans le ventre, avant qu’il soit longtemps. Nous ne serons pas tous exterminés, et je n’ai pas l’intention, non plus, de me laisser prendre pour être apprivoisé, nourri et engraissé comme un bœuf gras. Hein ! voyez-vous la joie d’être mangé par ces sales reptiles.

— Mais vous ne prétendez pas que…

— Mais si, mais si ! Je continue : mes plans sont faits, j’ai résolu la difficulté. L’humanité est battue. Nous ne savions rien, et nous avons tout à apprendre maintenant. Pendant ce temps, il faut vivre et rester indépendants, vous comprenez ? Voilà ce qu’il y aura à faire. »

Je le regardais, étonné et profondément remué par ses paroles énergiques.

« Sapristi ! vous êtes un homme, vous ! m’écriai-je, en lui serrant vigoureusement la main.

— Eh bien, dit-il, les yeux brillants de fierté, est-ce pensé, cela, hein !

— Continuez, lui dis-je.

— Donc, ceux qui ont envie d’échapper à un tel sort doivent se préparer. Moi, je me prépare. Comprenez bien ceci : nous ne sommes pas tous faits pour être des bêtes sauvages, et c’est ce qui va arriver. C’est pour cela que je vous ai guetté. J’avais des doutes : vous êtes maigre et élancé. Je ne savais pas que c’était vous et j’ignorais que vous aviez été enterré. Tous les gens qui habitaient ces maisons et tous ces maudits petits employés qui vivaient dans ces banlieues, tous ceux-là ne sont bons à rien. Ils n’ont ni vigueur, ni courage, ni belles idées, ni grands désirs ; et Seigneur ! un homme qui n’a pas tout cela peut-il faire autre chose que trembler et se cacher ? Tous les matins, ils se trimballaient vers leur ouvrage – je les ai vus, par centaines –, emportant leur déjeuner, s’essoufflant à courir, pour prendre les trains d’abonnés, avec la peur d’être renvoyés s’ils arrivaient en retard ; ils peinaient sur des ouvrages qu’ils ne prenaient pas même la peine de comprendre ; le soir, du même train-train, ils retournaient chez eux avec la crainte d’être en retard pour dîner ; n’osant pas sortir, après leur repas, par peur des rues désertes ; dormant avec des femmes qu’ils épousaient, non parce qu’ils avaient besoin d’elles, mais parce qu’elles avaient un peu d’argent qui leur garantissait une misérable petite existence à travers le monde ; ils assuraient leurs vies, et mettaient quelques sous de côté par peur de la maladie ou des accidents ; et le dimanche – c’était la peur de l’au-delà, comme si l’enfer était pour les lapins ! Pour ces gens-là, les Martiens seront une bénédiction : de jolies cages spacieuses, de la nourriture à discrétion ; un élevage soigné et pas de soucis. Après une semaine ou deux de vagabondage à travers champs, le ventre vide, ils reviendront et se laisseront prendre volontiers. Au bout de peu de temps, ils seront entièrement satisfaits. Ils se demanderont ce que les gens pouvaient bien faire avant qu’il y ait eu des Martiens pour prendre soin d’eux. Et les traîneurs de bars, les tripoteurs, les chanteurs – je les vois d’ici, ah ! oui, je les vois d’ici ! s’exclama-t-il avec une sorte de sombre contentement. C’est là qu’il y aura du sentiment et de la religion ; mais il y a mille choses que j’avais toujours vues de mes yeux et que je ne commence à comprendre clairement que depuis ces derniers jours. Il y a des tas de gens, gras et stupides, qui prendront les choses comme elles sont, et des tas d’autres aussi se tourmenteront à l’idée que le monde ne va plus et qu’il faudrait y faire quelque chose. Or, chaque fois que les choses sont telles qu’un tas de gens éprouvent le besoin de s’en mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent à force de trop réfléchir, aboutissent toujours à une religion de Rien-Faire, très pieuse et très élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C’est de l’énergie à l’envers dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront pleines de psaumes, de cantiques et de piété, et ceux qui sont d’une espèce moins simple se tourneront sans doute vers – comment appelez-vous cela ? – l’érotisme. »

Il s’arrêta un moment, puis il reprit.

« Très probablement, les Martiens auront des favoris parmi tous ces gens ; ils leur enseigneront à faire des tours et, qui sait ? feront du sentiment sur le sort d’un pauvre enfant gâté qu’il faudra tuer. Ils en dresseront, peut-être aussi, à nous chasser.

— Non, m’écriai-je, c’est impossible. Aucun être humain…

— À quoi bon répéter toujours de pareilles balivernes ? dit l’artilleur. Il y en a beaucoup qui le feraient volontiers. Quelle blague de prétendre le contraire ! »

Et je cédai à sa conviction.

« S’ils s’en prennent à moi, dit-il, bon Dieu ! s’ils s’en prennent à moi !… » et il s’enfonça dans une sombre méditation.

Je réfléchissais aussi à toutes ces choses, sans rien trouver pour réfuter les raisonnements de cet homme. Avant l’invasion, personne n’eût mis en doute ma supériorité intellectuelle, et cependant cet homme venait de résumer une situation que je commençais à peine à comprendre.

« Qu’allez-vous faire ? lui demandai-je brusquement. Quels sont vos plans ? »

Il hésita.

« Eh bien, voici ! dit-il. Qu’avons-nous à faire ? Il nous faut trouver un genre de vie qui permette à l’homme d’exister et de se reproduire, et d’être suffisamment en sécurité pour élever sa progéniture. Oui – attendez, et je vais vous dire clairement ce qu’il faut faire à mon avis. Ceux que les Martiens domestiqueront deviendront bientôt comme tous les animaux domestiques. D’ici à quelques générations, ils seront beaux et gros, ils auront le sang riche et le cerveau stupide – bref, rien de bon. Le danger que courent ceux qui resteront en liberté est de redevenir sauvages, de dégénérer en une sorte de gros rat sauvage… Il nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous ? J’ai pensé aux égouts. Naturellement, ceux qui ne les connaissent pas se figurent des endroits terribles ; mais sous le sol de Londres, il y en a pendant des milles et des milles de longueur, des centaines de milles ; quelques jours de pluie sur Londres abandonné en feront des logis agréables et propres. Les canaux principaux sont assez grands et assez aérés pour les plus difficiles. Puis, il y a les caves, les voûtes et les magasins souterrains qu’on pourrait joindre aux égouts par des passages faciles à intercepter ; il y a aussi les tunnels et les voies souterraines de chemin de fer. Hein ? Vous commencez à y voir clair ? Et nous formons une troupe d’hommes vigoureux et intelligents, sans nous embarrasser de tous les incapables qui nous viendront. Au large, les faibles !

— C’est pour cela que vous me chassiez tout à l’heure.

— Mais… non…, c’était pour entamer la conversation.

— Ce n’est pas la peine de nous quereller là-dessus. Continuez.

— Ceux qu’on admettra devront obéir. Il nous faut aussi des femmes vigoureuses et intelligentes – des mères et des éducatrices. Pas de belles dames minaudières et sentimentales – pas d’yeux langoureux. Il ne nous faut ni incapables ni imbéciles. La vie est redevenue réelle, et les inutiles, les encombrants, les malfaisants succomberont. Ils devraient mourir, oui, ils devraient mourir de bonne volonté. Après tout, il y a une sorte de déloyauté à s’obstiner à vivre pour gâter la race, d’autant plus qu’ils ne pourraient pas être heureux. D’ailleurs, mourir n’est pas si terrible, c’est la peur qui rend la chose redoutable. Et puis nous nous rassemblerons dans tous ces endroits. Londres sera notre district. Même, on pourrait organiser une surveillance afin de pouvoir s’ébattre au plein air, quand les Martiens n’y seraient pas – jouer au cricket, par exemple. C’est comme cela qu’on sauvera la race. N’est-ce pas ? Tout cela est possible ? Mais sauver la race n’est rien ; comme je l’ai dit, ça consiste à devenir des rats. Le principal, c’est de conserver notre savoir et de l’augmenter encore. Alors, c’est là que des gens comme nous deviennent utiles. Il y a des livres, il y a des modèles. On aménagerait des locaux spéciaux, en lieu sûr, très profonds, et on y réunirait tous les livres qu’on trouverait ; pas de sottises, ni romans, ni poésie, rien que des livres d’idées et de science. On pourrait s’introduire dans le British Museum et y prendre tous les livres de ce genre. Il nous faudrait spécialement maintenir nos connaissances scientifiques – les étendre encore. On observerait ces Martiens. Quelques-uns d’entre nous pourraient aller les espionner, quand ils auraient tout organisé ; j’irai peut-être moi-même. Il faudrait se laisser attraper, pour mieux les approcher je veux dire. Mais le grand point, c’est de laisser les Martiens tranquilles ; ne jamais rien leur voler même. Si on se trouve sur leur passage, on leur fait place. Il faut montrer que nous n’avons pas de mauvaises intentions. Oui, je sais bien ; mais ce sont des êtres intelligents, et s’ils ont tout ce qu’il leur faut, ils ne nous réduiront pas aux abois et se contenteront de nous considérer comme une vermine inoffensive. »

L’artilleur s’arrêta et posa sa main bronzée sur mon bras.

« Après tout, continua-t-il, il ne nous reste peut-être pas tellement à apprendre avant de… Imaginez-vous ceci : quatre ou cinq de leurs machines de combat qui se mettent en mouvement tout à coup – les Rayons Ardents dardés en tous sens – et sans que les Martiens soient dedans. Pas de Martiens dedans, mais des hommes – des hommes qui auraient appris à les conduire. Ça pourrait être de mon temps, même. – ces hommes ! Figurez-vous pouvoir manœuvrer l’un de ces charmants objets avec son Rayon Ardent, libre et bien manié, et se promener avec ! Qu’importerait de se briser en mille morceaux, au bout du compte, après un exploit comme celui-là ? Je réponds bien que les Martiens en ouvriraient de grands yeux. Les voyez-vous, hein ? Les voyez-vous courir, se précipiter, haleter, s’essouffler et hurler, en s’installant dans leurs autres mécaniques ? On aurait tout désengrené à l’avance et pif, paf, pan, uitt, uitt, au moment où ils veulent s’installer dedans, le Rayon Ardent passe et l’homme a repris sa place. »

L’imagination hardie de l’artilleur et le ton d’assurance et de courage avec lequel il s’exprimait dominèrent complètement mon esprit pendant un certain temps. J’admettais, sans hésitation, à la fois ses prévisions quant à la destinée de la race humaine et la possibilité de réaliser ses plans surprenants. Le lecteur qui suit l’exposé de ces faits, l’esprit tranquille et attentif, voudra bien, avant de m’accuser de sottise et de naïveté, considérer que j’étais craintivement blotti dans les buissons, l’esprit plein d’anxiété et d’appréhension. Nous conversâmes de cette façon pendant une bonne partie de la matinée, puis, après nous être glissés hors de notre cachette et avoir scruté l’horizon pour voir si les Martiens ne revenaient pas dans les environs, nous nous rendîmes en toute hâte à la maison de Putney Hill dont il avait fait sa retraite. Il s’était installé dans une des caves à charbon et quand je vis l’ouvrage qu’il avait fait en une semaine – un trou à peine long de dix mètres par lequel il voulait aller rejoindre une importante galerie d’égout – j’eus mon premier indice du gouffre qu’il y avait entre ses rêves et son courage. J’aurais pu en faire autant en une journée, mais j’avais en lui une foi suffisante pour l’aider, toute la matinée et assez tard dans l’après-midi, à creuser son passage souterrain. Nous avions une brouette et nous entassions la terre contre le fourneau de la cuisine. Nous réparâmes nos forces en absorbant le contenu d’une boîte de tête de veau à la tortue et une bouteille de vin. Après la démoralisante étrangeté des événements, j’éprouvais à travailler ainsi un grand soulagement. J’examinais son projet et bientôt des objections et des doutes m’assaillirent, mais je n’en continuais pas moins mon labeur, heureux d’avoir un but vers lequel exercer mon activité. Peu à peu, je commençai à spéculer sur la distance qui nous séparait encore de l’égout et sur les chances que nous avions de ne pas l’atteindre. Ma perplexité actuelle était de savoir pourquoi nous creusions ce long tunnel, alors qu’on pouvait s’introduire facilement dans les égouts par un regard quelconque, et de là, creuser une galerie pour revenir jusqu’à cette maison. Il me semblait aussi que cette retraite était assez mal choisie et qu’il faudrait, pour y revenir, une inutile longueur de tunnel. Au moment même où tout cela réapparaissait clairement, l’artilleur s’appuya sur sa bêche et me dit :

« Nous faisons là du bon ouvrage. Si nous nous reposions un moment ? D’ailleurs, je crois qu’il serait temps d’aller faire une reconnaissance sur le toit de la maison. »

J’étais d’avis de continuer notre travail et, après quelque hésitation, il reprit son outil. Alors, une idée soudaine me frappa. Je m’arrêtai, et il s’arrêta aussi immédiatement.

« Pourquoi vous promeniez-vous dans les communaux, ce matin, au lieu d’être ici ? demandai-je.

— Je prenais l’air, répondit-il, et je rentrais. On est plus en sécurité, la nuit.

— Mais votre ouvrage… ?

— Oh ! on ne peut pas toujours travailler », dit-il.

À cette réponse, j’avais jugé mon homme. Il hésita, toujours appuyé sur sa bêche.

« Nous devrions maintenant aller faire une reconnaissance, dit-il, parce que, si quelqu’un s’approchait, on entendrait le bruit de nos bêches et on nous surprendrait. »

Je n’avais plus envie de discuter. Nous montâmes ensemble et, de l’échelle qui donnait accès sur le toit, nous explorâmes les environs. Nulle part on n’apercevait les Martiens, et nous nous aventurâmes sur les tuiles, nous laissant glisser jusqu’au parapet qui nous abritait.

De là, un bouquet d’arbres nous cachait la plus grande partie de Putney, mais nous pouvions voir, plus bas, le fleuve, le bouillonnement confus de l’Herbe Rouge et les parties basses de Lambeth inondées. La variété grimpante de l’Herbe Rouge avait envahi les arbres qui entourent le vieux palais, et leurs branches s’étendaient mortes et décharnées, garnies parfois encore de feuilles sèches, parmi tout cet enchevêtrement. Il était étrange de constater combien ces deux espèces de végétaux avaient besoin d’eau courante pour se propager. Autour de nous, on n’en voyait pas trace. Des cytises, des épines roses, des boules-de-neige montaient verts et brillants au milieu des massifs de lauriers et d’hortensias ensoleillés. Au-delà de Kensington, une fumée épaisse s’élevait qui, avec une brume bleuâtre, empêchait d’apercevoir les collines septentrionales.

L’artilleur se mit à parler de l’espèce de monde qui était restée dans Londres.

« Une nuit de la semaine dernière, dit-il, quelques imbéciles réussirent à rétablir la lumière électrique dans Regent Street et Piccadilly, où se pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons, hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. Quelqu’un qui s’y trouvait m’a conté la chose. Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de combat martienne qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec curiosité. Sans doute elle était là depuis fort longtemps. Elle s’avança alors au milieu d’eux et en captura une centaine trop ivres ou trop effrayés pour s’enfuir. »

Incidents burlesques et tragiques d’une époque troublée qu’aucun historien ne pourra relater fidèlement !

Par une suite de questions, je le ramenai à ses plans grandioses. Son enthousiasme le reprit. Il exposa, avec tant d’éloquence, la possibilité de capturer une machine de combat que cette fois encore je le crus à moitié. Mais je commençais à connaître la qualité de son courage, et je comprenais maintenant pourquoi il attachait tant d’importance à ne rien faire précipitamment. D’ailleurs, il n’était plus du tout question qu’il dût s’emparer personnellement de la grande machine et s’en servir lui-même pour combattre les Martiens.

Bientôt, nous redescendîmes dans la cave. Nous ne paraissions disposés ni l’un ni l’autre à reprendre notre travail et, quand il proposa de faire la collation, j’acceptai sans hésiter. Il devint soudain très généreux ; puis le repas terminé, il sortit et revint quelques moments après avec d’excellents cigares. Nous en allumâmes chacun un et son optimisme devint éblouissant. Il inclinait à considérer ma venue comme une merveilleuse bonne fortune.

« Il y a du champagne dans la cave voisine, dit-il.

— Nous travaillerons mieux avec ce bourgogne, répondis-je.

— Non, non, vous êtes mon hôte, aujourd’hui. Bon Dieu ! nous avons assez de besogne devant nous. Prenons un peu de repos, pour rassembler nos forces, pendant que c’est possible. Regardez-moi toutes ces ampoules ! »

Poursuivant son idée de s’accorder un peu de répit, il insista pour que nous fissions une partie de cartes. Il m’enseigna divers jeux et, après nous être partagé Londres, lui s’attribuant la rive droite, et moi gardant la rive gauche, nous prîmes chaque paroisse comme enjeu. Si bêtement ridicule que cela paraisse au lecteur de sens rassis, le fait est absolument exact, et, chose plus surprenante encore, c’est que je trouvai ce jeu, et plusieurs autres que nous jouâmes aussi, extrêmement intéressants.

Quel étrange esprit que celui de l’homme ! L’espèce entière était menacée d’extermination ou d’une épouvantable dégradation, nous n’avions devant nous d’autre claire perspective que celle d’une mort horrible, et nous pouvions, tranquillement assis à fumer et à boire, nous intéresser aux chances que représentaient ces bouts de cartons peints, et plaisanter avec un réel plaisir. Ensuite il m’enseigna le poker et je lui gagnai tenacement trois longues parties d’échecs. Quand la nuit vint, nous étions si acharnés que nous nous risquâmes d’un commun accord à allumer une lampe.

Après une interminable série de parties, nous soupâmes et l’artilleur acheva le champagne. Nous ne cessions de fumer des cigares, mais rien ne restait de l’énergique régénérateur de la race humaine que j’avais écouté le matin de ce même jour. Il était encore optimiste, mais son optimisme était plus calme et plus réfléchi. Je me souviens qu’il proposa, dans un discours incohérent et peu varié, de boire à ma santé. Je pris un cigare et montai aux étages supérieurs, pour tâcher d’apercevoir les lueurs verdâtres dont il avait parlé.

Tout d’abord, mes regards errèrent à travers la vallée de Londres. Les collines du nord étaient enveloppées de ténèbres ; les flammes qui montaient de Kensington rougeoyaient et, de temps à autre, une langue de flamme jaunâtre s’élançait et s’évanouissait dans la profonde nuit bleue. Tout le reste de l’immense ville était obscur. Alors, plus près de moi, j’aperçus une étrange clarté, une sorte de fluorescence, d’un pâle violet pourpre, que la brise nocturne faisait frissonner. Pendant un moment, je ne pus comprendre quelle était la cause de cette faible irradiation, depuis je pensai qu’elle était produite par l’Herbe Rouge. Avec cette idée, une curiosité qui n’était qu’assoupie, s’éveilla en moi avec le sens de la proportion des choses. Mes yeux, alors, cherchèrent dans le ciel la planète Mars, qui resplendissait rouge et claire à l’ouest, puis longuement et fixement, mes regards s’attachèrent aux ténèbres qui s’étendaient sur Hampstead et Highgate.

Je restai longtemps sur le toit, l’esprit déconcerté par les tribulations de la journée. Je me souvenais de mes divers états d’esprit, depuis le besoin de prier que j’avais éprouvé la nuit précédente jusqu’à cette soirée stupidement passée à jouer aux cartes. Tous mes sentiments se révoltèrent, et je me rappelle avoir jeté au loin mon cigare avec un geste de destruction symbolique. Ma folie m’apparut sous un aspect monstrueusement exagéré. Il me semblait que j’avais trahi ma femme et l’humanité, et je me sentais plein de remords. Je décidai d’abandonner à ses breuvages et à sa gloutonnerie cet étrange et fantaisiste rêveur de grandes choses, et de pénétrer dans Londres. Là, me semblait-il, j’aurais de meilleures chances d’apprendre ce que faisaient les Martiens et quel était le sort de mes semblables. Quand la lune tardive se leva, j’étais encore sur le toit.

VIII

LONDRES MORT

Lorsque j’eus quitté l’artilleur, je descendis la colline, et, suivant la grand-rue, je traversai le pont qui mène à Lambeth. La végétation tumultueuse de l’Herbe Rouge le rendait alors impraticable, mais les tiges blanchissaient déjà par endroits, symptômes de la maladie qui se propageait et devait si rapidement détruire cette plante envahissante.

Au coin de la rue qui va vers la gare de Putney Bridge, je trouvai un homme étendu à terre. Il était encore vivant, mais tout couvert de poussière noire, sale comme un ramoneur, et de plus ivre à ne pouvoir ni se tenir ni parler. Je ne pus tirer de lui que des injures et des menaces, et s’il n’avait pas eu une physionomie aussi brutale, je serais resté avec lui.

Au long de la route, à partir du pont, il y avait partout une couche de poussière noire qui, dans Fulham, devenait fort épaisse. Une effrayante tranquillité régnait dans les rues. Dans une boulangerie, je trouvai du pain, suri, dur et moisi, mais encore mangeable. Du côté de Walham Green, la poussière noire avait disparu et je passai devant un groupe de maisons blanches qui brûlaient ; le crépitement des flammes me fut un réel soulagement, mais dans Brompton les rues redevinrent silencieuses.

Bientôt, la poussière noire tapissa de nouveau les rues, recouvrant les cadavres épars. J’en vis une douzaine en tout, au long de la grand-rue de Fulham. Ils devaient être là depuis plusieurs jours, de sorte que je ne m’attardai pas auprès d’eux. La poussière noire qui les enveloppait adoucissait leurs contours, mais quelques-uns avaient été dérangés par les chiens.

Dans tous les endroits que n’avait pas envahis la poussière noire, les boutiques closes, les maisons fermées, les jalousies baissées, l’abandon et le silence faisaient penser à un dimanche dans la Cité. En certains lieux, les pillards avaient laissé des traces, mais rarement ailleurs qu’aux boutiques de victuailles et aux tavernes. Une vitrine de bijoutier avait été brisée, mais le voleur avait dû être dérangé, car quelques chaînes d’or et une montre étaient tombées sur le trottoir. Je ne pris pas la peine d’y toucher. Plus loin, une femme déguenillée était affalée sur un seuil ; une de ses mains, qui pendait, était toute tailladée, le sang tachait ses haillons fangeux et une bouteille de champagne brisée avait fait une mare sur le trottoir. Elle paraissait dormir, mais elle était morte.

Plus j’avançais vers l’intérieur de Londres, plus profond devenait le silence. Ce n’était pas tellement le silence de la mort que l’attente de choses prochaines et tenues en suspens. À tout instant, les destructeurs qui avaient déjà dévasté les banlieues nord-ouest de la métropole et anéanti Ealing et Kilburn pouvaient fondre sur ces maisons et les transformer en un monceau de ruines fumantes. C’était une cité condamnée et désertée…

Dans les rues de South Kensington, je ne rencontrai ni cadavres ni poussière noire. Non loin de là, j’entendis pour la première fois une sorte de hurlement qui, d’abord, parvint d’une façon presque imperceptible à mes oreilles. On eût dit un sanglot alterné sur deux notes : « Oul-la, oul-la, oul-la, oul-la », sans la moindre interruption. Quand je passais devant les rues montant au nord, les deux lamentables notes croissaient de volume, puis les maisons et les édifices semblaient de nouveau les amortir et les intercepter. Au bas d’Exhibition Road, je les entendis dans toute leur ampleur. Je m’arrêtai, les yeux tournés vers Kensington Gardens, me demandant quelle pouvait bien être cette étrange et lointaine lamentation. On eût pu croire que ce désert immense d’édifices avait trouvé une voix pour exprimer sa désolation et sa solitude.

« Oulla, oulla, oulla, oulla », gémissait la voix surhumaine, en puissantes vagues sonores qui parcouraient la large rue ensoleillée, entre les hauts édifices. Surpris, je tournai à gauche, me dirigeant vers les grilles de fer de Hyde Park. Il me vint à l’idée de m’introduire dans le Muséum d’histoire naturelle et de monter jusqu’au sommet des tours, d’où je pourrais voir ce qui se passait dans le parc. Mais je me décidai à ne pas quitter le sol, où il était possible de se cacher promptement, et je m’engageai dans Exhibition Road. Toutes les spacieuses maisons qui bordent cette large voie étaient vides et silencieuses, et l’écho de mes pas se répercutait de façade en façade. Au bout de la rue, près de la grille d’entrée du parc, un spectacle inattendu frappa mes regards – un omnibus renversé et un squelette de cheval absolument décharné. Je m’arrêtai un instant, surpris, puis je continuai jusqu’au pont de la Serpentine. La voix devenait de plus en plus forte, bien que je ne pusse voir, par-dessus les maisons, du côté nord du parc, autre chose qu’une brume enfumée.

« Oulla, oulla, oulla, oulla », pleurait la voix qui venait, me semblait-il, des environs de Regent’s Park. Ce cri navrant agit bientôt sur mon esprit, et la surexcitation qui m’avait soutenu passa ; cette lamentation s’empara de tout mon être et je me sentis absolument épuisé, les pieds endoloris, et de nouveau, maintenant, torturé par la faim et la soif.

Il devait être plus de midi. Pourquoi errais-je seul dans cette cité morte ? Pourquoi vivais-je seul quand tout Londres, enveloppé d’un noir suaire, était prêt à être inhumé ? Ma solitude me parut intolérable. Des souvenirs me revinrent d’amis que j’avais oubliés depuis des années. Je pensai aux poisons que contenaient les boutiques des pharmaciens et aux liqueurs accumulées dans les caves des marchands. Je me rappelai les deux êtres de désespoir, qui, autant que je le supposais, partageaient la ville avec moi.

J’arrivai dans Oxford Street par Marble Arch ; là de nouveau, je trouvai la poussière noire et des cadavres épars ; de plus, une odeur mauvaise et de sinistre augure montait des soupiraux des caves de certaines maisons. Pendant cette longue course, la chaleur m’avait grandement altéré et, après beaucoup de peine, je réussis à m’introduire dans une taverne, où je trouvai à boire et à manger. Lorsque j’eus mangé, je me sentis très las et, pénétrant dans un petit salon, derrière la salle commune, je m’étendis sur un sofa de moleskine et m’endormis.

Lorsque je m’éveillai, la lugubre lamentation retentissait encore à mes oreilles. La nuit tombait et, muni de quelques biscuits et de fromage – il y avait un garde-viande, mais il ne contenait plus que des vers – je traversai les places silencieuses, bordées de beaux hôtels, jusqu’à Baker Street et je débouchai enfin dans Regent’s Park. De l’extrémité de Baker Street, je vis, par-dessus les arbres, dans la sérénité du couchant, le capuchon d’un géant Martien, et de là semblait sortir cette lamentation. Je ne ressentis aucune terreur. Le voir là, me paraissait la chose la plus simple du monde, et pendant un moment je l’observai sans qu’il fît le moindre mouvement. Rigide et droit, il hurlait sans que je pusse voir pour quelle cause.

J’essayai de combiner un plan d’action. Ce bruit perpétuel : « Oulla, oulla, oulla », emplissait mon esprit de confusion. Peut-être étais-je trop las pour être vraiment effrayé. À coup sûr, j’éprouvais, plutôt qu’une réelle peur, une grande curiosité de connaître la raison de ce cri monotone. Voulant contourner le parc, j’avançai au long de Park Road, sous l’abri des terrasses, et j’arrivai bientôt en vue du Martien stationnaire et hurlant. Tout à coup, j’entendis un chœur d’aboiements furieux, et je vis bientôt accourir vers moi un chien qui avait à la gueule un morceau de viande en putréfaction et que poursuivaient une bande de roquets affamés. Il fit un brusque écart pour m’éviter, comme s’il eût craint que je fusse un nouveau compétiteur. À mesure que les aboiements se perdaient dans la distance, j’entendis derechef le long gémissement.

À mi-chemin de la gare de St. John’s Wood, je trouvai soudain les restes d’une Machine à Mains. D’abord, je crus qu’une maison s’était écroulée en travers de la route, et ce ne fut qu’en escaladant les ruines que j’aperçus, avec un sursaut, le monstre mécanique, avec ses tentacules rompus, tordus, faussés, gisant au milieu des dégâts qu’il avait faits. L’avant-corps était fracassé, comme si la machine s’était heurtée en aveugle contre la maison et qu’elle eût été écrasée par sa chute. Il me vint alors à l’idée que le mécanisme avait dû échapper au contrôle du Martien qui l’habitait. Il y aurait eu quelque danger à grimper sur ces ruines pour l’examiner de près, et le crépuscule était déjà si avancé qu’il me fut difficile même de voir le siège de la machine tout barbouillé du sang et des restes cartilagineux du Martien que les chiens avaient abandonnés.

Plus surpris que jamais par tous ces spectacles, je continuai mon chemin vers Primrose Hill. Au loin, par une trouée entre les arbres, j’aperçus un second Martien, debout et silencieux, dans le parc, près des Jardins zoologiques. Un peu au-delà des ruines de la Machine à Mains, je tombai de nouveau au milieu de l’Herbe Rouge, et le canal n’était qu’une masse spongieuse de végétaux rouge sombre.

Soudain, comme je traversais le pont, les lamentables oulla, oulla, oulla, cessèrent, coupés, supprimés d’un seul geste pour ainsi dire, et le silence tomba comme un coup de tonnerre.

Les hautes maisons, autour de moi, étaient imprécises et vagues ; les arbres du côté du parc s’obscurcissaient. Partout, l’Herbe Rouge envahissait les ruines, se tordant et s’enchevêtrant pour me submerger. La Nuit, mère de la peur et du mystère, m’enveloppait. Tant que j’avais entendu la voix lamentable, la solitude et la désolation avaient été tolérables ; à cause d’elles, Londres avait paru vivre encore, et cette illusion de vie m’avait soutenu. Puis, tout à coup, un changement, le passage de je ne sais quoi, et un silence, une mort qu’on pouvait toucher, et rien autre que cette paix mortelle.

Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des crânes, et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux. La terreur, l’horreur de ma témérité s’emparèrent de moi. La rue qu’il me fallait suivre devint affreusement noire, comme un flot de goudron, et j’aperçus, au milieu du passage, une forme contorsionnée. Je ne pus me résoudre à m’avancer plus loin. Je tournai par la rue de St. John’s Wood et, à toutes jambes, je m’enfuis vers Kilburn, loin de cette intolérable tranquillité. Je me cachai, pour échapper à l’obscurité et au silence, jusque bien longtemps après minuit, dans le kiosque d’une station de voitures de Harrow Road. Mais avant l’aube, mon courage me revint, et, les étoiles scintillant encore au ciel, je repris le chemin de Regent’s Park. Je me perdis dans la confusion des rues, mais j’aperçus bientôt, au bout d’une longue avenue, la pente de Primrose Hill. Au sommet de la colline, se dressant jusqu’aux étoiles qui pâlissaient, était un troisième Martien, debout et immobile comme les autres.

Une volonté insensée me poussait. Je voulais en finir, dussé-je y rester, et je voulais même m’épargner la peine de me tuer de ma propre main. Je m’avançai insouciant vers le Titan ; comme j’approchais et que l’aube devenait plus claire, je vis une multitude de corbeaux qui s’attroupaient et volaient en cercles autour du capuchon de la machine. À cette vue, mon cœur bondit et je me mis à courir.

Je traversai précipitamment un fourré d’Herbe Rouge qui obstruait St. Edmund’s Terrace, barbotai, jusqu’à mi-corps, dans un torrent qui s’échappait des réservoirs de distribution des eaux, et avant que le soleil ne se fût levé, je débouchai sur les pelouses. Au sommet de la colline, d’énormes tas de terre avaient été remués, formant une sorte de formidable redoute : c’était le dernier et le plus grand des camps qu’établirent les Martiens. De derrière ces retranchements, une mince colonne de fumée montait vers le ciel. Contre l’horizon, un chien avide passa et disparut. La pensée qui m’avait frappé devenait réelle, devenait croyable. Je ne ressentais aucune crainte, mais seulement une folle exultation qui me faisait frissonner, tandis que je gravissais, en courant, la colline vers le monstre immobile. Hors du capuchon, pendaient des lambeaux bruns et flasques que les oiseaux carnassiers déchiraient à coups de bec.

En un instant, j’eus escaladé le rempart de terre, et, debout sur la crête, je pus voir l’intérieur de la redoute ; c’était un vaste espace où gisaient, en désordre, des mécanismes gigantesques, des monceaux énormes de matériaux et des abris d’une étrange sorte. Puis, épars çà et là, quelques-uns dans leurs Machines de Guerre renversées ou dans les Machines à Mains, rigides maintenant, et une douzaine d’autres silencieux, roides et alignés, étaient des Martiens – morts – tués par les bacilles des contagions et des putréfactions, contre lesquels leurs systèmes n’étaient pas préparés ; tués comme l’était l’Herbe Rouge, tués, après l’échec de tous les moyens humains de défense, par les infimes créatures que la divinité, dans sa sagesse, a placées sur la Terre.

Car tel était le résultat, comme j’aurais pu d’ailleurs, ainsi que bien d’autres, le prévoir, si l’épouvante n’avait pas affolé nos esprits. Les germes des maladies ont, depuis le commencement des choses, prélevé leur tribut sur l’humanité – sur nos ancêtres préhistoriques, dès l’apparition de toute vie. Mais, en vertu de la sélection naturelle, notre espèce a depuis lors développé sa force de résistance ; nous ne succombons à aucun de ces germes, sans une longue lutte, et contre certains autres – ceux, par exemple, qui amènent la putréfaction des matières mortes – notre carcasse vivante jouit de l’immunité. Mais il n’y a pas, dans la planète Mars, la moindre bactérie, et dès que nos envahisseurs Martiens arrivèrent, aussitôt qu’ils absorbèrent de la nourriture, nos alliés microscopiques se mirent à l’œuvre pour leur ruine. Quand je les avais vus et examinés, ils étaient déjà irrévocablement condamnés, mourant et se corrompant, à mesure qu’ils s’agitaient. C’était inévitable. L’homme a payé, au prix de millions et de millions de morts, sa possession héréditaire du globe terrestre : il lui appartient contre tous les intrus, et il serait encore à lui, même si les Martiens étaient dix fois plus puissants. Car l’homme ne vit ni ne meurt en vain.

Les Martiens, une cinquantaine en tout, étaient là, épars, dans l’immense fosse qu’ils avaient creusée, surpris par une mort qui dut leur sembler absolument incompréhensible. Moi-même, alors, je n’en devinais pas la cause. Tout ce que je savais, c’est que ces êtres, qui avaient été vivants et si terribles pour les hommes, étaient morts. Un instant, je m’imaginai que la destruction de Sennachérib s’était reproduite : Dieu s’était repenti, et l’ange de la mort les avait frappés pendant la nuit.

Je restais là debout, contemplant le gouffre. Soudain, le soleil levant enflamma le monde de ses rayons étincelants, et mon cœur bondit de joie. La fosse était encore obscure ; les formidables engins, d’une puissance et d’une complexité si grandes et si surprenantes, si peu terrestres par leurs formes tortueuses et bizarres, montaient, sinistres, étranges et vagues, hors des ténèbres, vers la lumière. J’entendais une multitude de chiens qui se battaient autour des cadavres, gisant dans l’ombre, au fond de la cavité. Sur l’autre bord, plate, vaste et insolite, était la grande machine volante qu’ils expérimentaient dans notre atmosphère plus dense, quand la maladie et la mort les avaient arrêtés. Et cette mort ne venait pas trop tôt. Un croassement me fit lever la tête, et mes regards rencontrèrent l’immense machine de guerre, qui ne combattrait plus jamais, et les lambeaux de chair rougeâtre qui pendaient des sièges des machines renversées, sur le sommet de Primrose Hill.

Me tournant vers le bas de la pente, j’aperçus, auréolés de vols de corbeaux, les deux autres géants que j’avais vus la veille, et tels encore que la mort les avait surpris. Celui dont j’avais entendu les cris et les appels était mort. Peut-être fut-il le dernier à mourir, et son gémissement s’était continué sans interruption jusqu’à l’épuisement de la force qui activait sa machine. Maintenant, tripodes inoffensifs de métal brillant, ils étincelaient dans la gloire du soleil levant.

Tout autour de cette fosse, sauvée comme par miracle d’une éternelle destruction s’étendait la grande métropole. Ceux qui n’ont vu Londres que voilé de ses sombres brouillards fumeux peuvent difficilement s’imaginer la clarté et la beauté qu’avait son désert silencieux de maisons.

Vers l’est, au-dessus des ruines noircies d’Albert Terrace et de la flèche rompue de l’église, le soleil scintillait, éblouissant, dans un ciel clair, et ici et là, quelque vitrage, dont l’immensité des toits reflétait les rayons avec une aveuglante intensité. Il inondait de clarté les quais et les immenses magasins circulaires de la gare de Chalk Farm, les vastes espaces, veinés auparavant de rails noirs et brillants, rouges maintenant de la rouille rapide de quinze jours de repos, et il y avait sur tout cela quelque chose du mystère de la beauté.

Au nord, vers l’horizon bleu, Kilburn et Hampstead s’étendaient, avec leurs multitudes de maisons. À l’ouest, la grande cité était encore dans l’ombre, et vers le sud, au-delà des Martiens, les prés verts de Regent’s Park, le Langham Hotel, le dôme de l’Albert Hall, l’Institut impérial, les maisons géantes de Brompton Road se détachaient avec précision dans le soleil levant tandis que les ruines de Westminster surgissaient d’une légère brume. Plus loin encore, s’élevaient les collines bleues du Surrey et les tours du Palais de Cristal étincelantes comme deux baguettes d’argent. La masse de St. Paul’s faisait une tache sombre sur le ciel, et sur le côté ouest du dôme, je vis alors un immense trou béant.

En contemplant cette vaste étendue de maisons, de magasins, d’églises, silencieuse et abandonnée, en songeant aux espoirs et aux efforts infinis, aux multitudes innombrables de vies qu’il avait fallu pour édifier ce récif humain, à la soudaine et impitoyable destruction qui avait menacé tout cela, quand je compris nettement que la menace n’avait pas été accomplie, que de nouveau les hommes allaient parcourir ces rues et que cette vaste cité morte, qui m’était si chère, retrouverait sa vie et sa richesse, je ressentis une émotion telle que je me mis à pleurer.

Le supplice avait pris fin. Dès ce jour même, la guérison allait commencer. Tout ce qu’il survivait de gens dans les provinces, sans direction, sans loi, sans vivres, comme des troupeaux sans bergers, et ceux qui avaient fui par mer, allaient revenir ; la vie, de plus en plus puissante et active, animerait encore les rues vides, et se répandrait dans les squares déserts. Quoi qu’ait pu faire la destruction, la main du destructeur s’était arrêtée. Tous les décombres géants, les squelettes noircis des maisons, qui paraissaient si lugubres par-delà les flancs gazonnés et ensoleillés de la colline, retentiraient bientôt du bruit des marteaux et des truelles. À cette idée, j’étendis les mains vers le ciel, en un élan de gratitude pour la Divinité. Dans un an, pensai-je, dans un an…

Puis, avec une force irrésistible, mes pensées revinrent vers moi, vers ma femme, vers l’ancienne existence d’espoir et de tendresse qui avait cessé pour toujours…

IX

LE DÉSASTRE

Voici maintenant la chose la plus étrange de mon récit, bien qu’elle ne soit pas sans doute absolument surprenante. Je me rappelle clairement, froidement, vivement, tout ce que je fis ce jour-là, jusqu’au moment où j’étais debout au sommet de Primrose Hill pleurant et remerciant Dieu. Après cela, je ne sais plus rien…

Des trois jours qui suivirent, il ne me reste le moindre souvenir. Depuis lors, j’ai appris que, bien loin d’avoir été le premier à découvrir la destruction des Martiens, plusieurs autres vagabonds, errant comme moi, avaient déjà fait cette découverte la nuit précédente. Un homme – le premier – avait été à Saint-Martin-le-Grand, et, tandis que j’étais caché dans le kiosque de la station de cabs, il avait trouvé le moyen de télégraphier à Paris. De là, la joyeuse nouvelle avait parcouru le monde entier ; mille cités, effarées par d’horribles appréhensions, s’étaient livrées, au milieu d’illuminations folles, à des manifestations frénétiques ; on savait la chose à Dublin, à Édimbourg, à Manchester, à Birmingham, pendant que j’étais au bord du talus à examiner la fosse. Déjà des hommes pleurant de joie chantaient, interrompant leur travail pour se serrer les mains et pousser des vivats, formaient des trains qui redescendaient vers Londres. Les cloches, qui s’étaient tues depuis une quinzaine, proclamèrent tout à coup la nouvelle, et ce ne fut, dans toute l’Angleterre, qu’un seul carillon. Des hommes à bicyclette, maigres et débraillés, s’essoufflaient sur toutes les routes, criant partout la délivrance inattendue aux gens désemparés, rôdant à l’aventure, la face décharnée et les yeux effarés. Et les vivres ! Par la Manche, par la mer d’Islande, par l’Atlantique, le blé, le pain, la viande accouraient à notre aide. Tous les vaisseaux du monde semblaient alors se diriger vers Londres. Mais de tout cela je n’ai gardé le moindre souvenir. J’errai par la ville – en proie à un accès de démence, et revenant à la raison, je me trouvai chez des braves gens qui m’avaient recueilli, alors que, depuis trois jours, je vagabondais pleurant de rage, à travers les rues de St. John’s Wood. Ils me racontèrent par la suite que je chantais une sorte de complainte, des phrases incohérentes, telles que : Le dernier homme vivant ! Hurrah ! Le dernier homme en vie. Préoccupés comme ils devaient l’être de leurs propres affaires, ces gens, dont je ne saurais même donner ici le nom, malgré mon vif désir de leur exprimer ma reconnaissance, ces gens s’encombrèrent néanmoins de moi, me donnèrent asile et me protégèrent contre ma propre fureur. Apparemment j’avais dû, pendant ce laps de temps, leur conter des bribes de mon histoire.

Quand mon égarement eut cessé, ils m’annoncèrent, avec beaucoup de ménagements, ce qu’ils avaient appris du sort de Leatherhead. Deux jours après mon emprisonnement, la ville, avec tous ses habitants, avait été détruite par un Martien, qui l’avait saccagée de fond en comble, semblait-il, sans aucune provocation, comme un gamin bouleverserait une fourmilière, pour le simple caprice de faire étalage de sa force.

Je me trouvais sans famille et sans foyer, et ils furent très bons pour moi. J’étais seul et triste et ils me supportèrent avec indulgence. Je passai avec eux les quatre jours qui suivirent ma guérison. Pendant tout ce temps, je sentis un désir inexplicable et de plus en plus vif de revoir, une fois encore, ce qui restait de ma petite existence passée, qui avait paru si brillante et si heureuse. C’était un désir sans espoir, un besoin de me repaître de ma misère. Ils firent tout ce qu’ils purent pour me dissuader et me distraire de cette pensée morbide. Mais bientôt je ne pus résister plus longtemps à cette impulsion ; leur promettant de revenir fidèlement, et, je l’avoue, me séparant de ces amis de quatre jours avec des larmes dans les yeux, je m’aventurai derechef par les rues qui récemment avaient été si sombres, si insolites, si vides.

Déjà, elles étaient emplies de gens qui revenaient ; à certains endroits même, des boutiques étaient ouvertes et j’aperçus une fontaine Wallace où coulait un filet d’eau.

Je me souviens combien ironiquement brillant le jour semblait, au moment où j’entreprenais ce mélancolique pèlerinage à la petite maison de Woking, combien étaient affairées les rues, et vivante l’animation qui m’entourait.

Partout les gens, innombrables, étaient dehors, empressés à mille occupations, et l’on ne pouvait croire qu’une grande partie de la population avait été massacrée. Mais je remarquai alors combien les faces des gens que je rencontrais étaient jaunes, combien longs et hérissés les cheveux des hommes, combien grands et brillants leurs yeux, tandis que la plupart étaient encore revêtus de leurs habits en haillons. Sur les figures, on ne voyait que deux expressions : une joie et une énergie exultantes, ou une farouche résolution. À part l’expression des visages, Londres semblait une ville de mendiants et de chemineaux. En grande confusion, on distribuait partout le pain qu’on nous avait envoyé de France. Les rares chevaux qu’on rencontrait avaient les côtes horriblement apparentes. Des agents, spécialement engagés, l’air hagard, un insigne blanc au bras, se tenaient au coin des rues. Je ne vis pas grand-chose des méfaits des Martiens avant d’arriver à Wellington Street, où l’Herbe Rouge grimpait par-dessus les piles et les arches du pont de Waterloo.

Au coin du pont, je rencontrai un des contrastes baroques, habituels en ces occasions. Un grand papier, fixé à une tige, s’étalait contre un fourré d’Herbe Rouge. C’était une affiche du premier journal qui ait repris sa publication ; j’en payai un exemplaire avec un shilling tout noirci, que je retrouvai dans une poche. La plus grande partie du journal était en blanc, mais le compositeur s’était amusé à remplir la dernière page avec une collection d’annonces fantaisistes. Le reste était une suite d’impressions et d’émotions personnelles rédigées à la hâte ; le service des nouvelles n’était pas encore réorganisé. Je n’appris rien de nouveau, sinon qu’en une seule semaine l’examen des mécanismes martiens avait donné des résultats surprenants. Parmi d’autres choses, on affirmait – ce que je ne puis croire encore – qu’on avait découvert le « secret de voler ». À la gare de Waterloo, je trouvai des trains qui ramenaient gratis les gens chez eux. Le premier flot s’étant déjà écoulé, il n’y avait heureusement que peu de voyageurs dans le train et je ne me sentais guère disposé à soutenir une conversation occasionnelle. Je m’installai seul dans un compartiment, et, les bras croisés, je contemplai, par la portière ouverte, le lamentable spectacle de toute cette dévastation ensoleillée. Au sortir de la gare, le train cahota sur une voie temporaire. De chaque côté les maisons n’étaient que des ruines noires. À l’embranchement de Clapham, Londres apparut tout barbouillé par la poussière de la Fumée Noire, malgré les deux derniers jours d’orages et de pluies. Là aussi, une partie de la voie avait été détruite, et des centaines d’ouvriers – commis sans emploi et gens de magasins – travaillaient à côté des terrassiers ordinaires et nous fûmes encore cahotés sur une voie provisoire, hâtivement établie.

Tout au long de la ligne, l’aspect de la contrée était désolé et bouleversé. Wimbledon avait particulièrement souffert ; Walton, grâce à ses bois de sapins qui n’avaient pas été incendiés, parut être la localité la moins endommagée. La Wandle, la Mole, tous les cours d’eau n’étaient que des masses enchevêtrées d’Herbe Rouge. Les forêts de pins du Surrey étaient des endroits trop secs pour que ces végétations les envahissent. Après la gare de Wimbledon, on voyait, des fenêtres du train, dans des pépinières, les masses de terre remuées par la chute du sixième cylindre. Un certain nombre de gens se promenaient là, et des troupes du génie travaillaient alentour. Un pavillon anglais flottait joyeusement à la brise du matin. Les pépinières étaient partout envahies par les végétations écarlates, une immense étendue aux teintes livides, coupées d’ombres pourpres et très pénibles à l’œil. Le regard, avec un infini soulagement, se portait des grès roussâtres et des rouges lugubres du premier plan, vers la douceur verte et bleue des collines de l’Est.

À Woking, la ligne était encore en réparation. Je dus descendre à Byfleet et prendre la route de Maybury, en passant par l’endroit où l’artilleur et moi avions causé aux hussards, et par la lande où un Martien m’était apparu pendant l’orage. Là, poussé par la curiosité, je fis un détour pour chercher, dans un fouillis d’Herbe Rouge, le dog-cart renversé et brisé, les os blanchis du cheval, épars et rongés. Je demeurai là un instant, à examiner ces vestiges.

Puis, je repris mon chemin à travers le bois de sapins, en certains endroits enfoncé jusqu’au cou dans l’Herbe Rouge ; le cadavre de l’hôtelier du Chien-Tigré n’était plus à la place où je l’avais vu, et je pensai qu’il avait déjà dû être enterré ; je revins ainsi chez moi en passant par College Arms. Un homme, debout contre la porte ouverte d’un cottage, me salua par mon nom, quand je passai devant lui.

Avec un éclair d’espoir, qui se dissipa immédiatement, je regardai ma maison. La porte avait été forcée ; elle ne tenait plus fermée, et, au moment où j’approchai, elle s’ouvrit lentement.

Elle se referma soudain en claquant. Les rideaux de mon cabinet flottaient au courant d’air de la fenêtre ouverte, la fenêtre de laquelle l’artilleur et moi avions guetté l’aurore. Depuis lors, personne ne l’avait fermée. Les bouquets d’arbustes écrasés étaient encore tels que je les avais laissés quatre semaines auparavant. Je trébuchai dans le vestibule et la maison sonna le vide. L’escalier était taché et sale à l’endroit où, trempé jusqu’aux os par l’orage, je m’étais laissé tomber, la nuit de la catastrophe. En montant, je trouvai les traces boueuses de nos pas.

Je les suivis jusqu’à mon cabinet ; là, sous la sélénite qui me servait de presse-papiers, étaient encore les feuilles du manuscrit que j’avais laissé interrompu, l’après-midi où le cylindre s’ouvrit. Je parcourus ma dissertation inachevée.

C’était un article sur « Le Développement des Idées Morales et les Progrès de la Civilisation ». La dernière phrase commençait prophétiquement ainsi : Nous pouvons espérer que dans deux cents ans… Brusquement, mon travail en restait là ; je me rappelai l’incapacité où je m’étais trouvé de fixer mon esprit, ce matin d’il y avait à peine un mois, et avec quel plaisir je m’étais interrompu pour aller recevoir la Daily Chronicle des mains du petit porteur de journaux. Je me souvins que j’étais allé au-devant de lui jusqu’à la grille du jardin, et que j’avais écouté avec une surprise incrédule son étrange histoire des « hommes tombés de Mars ».

Je redescendis dans la salle à manger, j’y retrouvai, tels que l’artilleur et moi les avions laissés, le gigot et le pain en fort mauvais état, et une bouteille de bière renversée. Mon foyer était désolé. Je compris combien était fou le faible espoir que j’avais si longtemps caressé. Alors, quelque chose d’étrange se produisit.

« C’est inutile, disait une voix ; la maison est vide – depuis plus de dix jours sans doute. Ne restez pas là à vous torturer. Vous seule avez échappé. »

J’étais frappé de stupeur. Avais-je pensé tout haut ? Je me retournai. Derrière moi, la porte-fenêtre était restée ouverte et, m’approchant, je regardai au-dehors.

Là, stupéfaits et effrayés, autant que je l’étais moi-même, je vis mon cousin et ma femme – ma femme livide et les yeux sans larmes. Elle poussa un cri étouffé.

« Je suis venue, dit-elle… Je savais… Je savais bien… »

Elle porta la main à sa gorge et chancela. Je fis un pas en avant et la reçus dans mes bras.

X

ÉPILOGUE

En terminant mon récit, je regrette de n’avoir pu contribuer qu’en une si faible mesure à jeter quelque clarté sur maintes questions controversées et qu’on discute encore. Sous un certain rapport, j’encourrai certainement des critiques, mais mon domaine particulier est la philosophie spéculative, et mes connaissances en physiologie comparée se bornent à un ou deux manuels. Cependant, il me semble que les hypothèses de Carter, pour expliquer la mort rapide des Martiens, sont si probables qu’on peut les considérer comme une conclusion démontrée, et je me suis rangé à cette opinion, dans le cours de mon récit.

Quoi qu’il en soit, on ne retrouva, dans les cadavres martiens qui furent examinés après la guerre, aucun bacille autre que ceux connus déjà comme appartenant à des espèces terrestres. Le fait qu’ils n’enterraient pas leurs morts, et les massacres qu’ils perpétuèrent avec tant d’indifférence, prouvent qu’ils ignoraient entièrement les dangers de la putréfaction. Mais, si concluant que cela soit, ce n’est en aucune façon un argument irréfutable et catégorique.

La composition de la Fumée Noire, que les Martiens employèrent avec des effets si meurtriers, est encore inconnue, et le générateur du Rayon Ardent demeure un mystère. Les terribles catastrophes, qui se produisirent pendant des recherches aux laboratoires d’Ealing et de South Kensington, ont découragé les chimistes, qui n’osent se livrer à de plus amples investigations. L’analyse spectrale de la Poussière Noire indique, sans possibilité d’erreur, la présence d’un élément inconnu, qui forme, dans le vert du spectre, un groupe brillant de trois lignes ; il se peut que cet élément se combine avec l’argone, pour former un composé qui aurait un effet immédiat et mortel sur quelque partie constitutive du sang. Mais des spéculations aussi peu prouvées n’intéressent guère l’ordinaire lecteur, auquel s’adresse ce récit. On n’avait naturellement pas pu examiner l’écume brunâtre qui descendit la Tamise après la destruction de Shepperton, et on n’aura plus l’occasion de le faire.

J’ai déjà donné les résultats de l’examen anatomique des Martiens, autant qu’un tel examen était possible sur les restes laissés par les chiens errants. Tout le monde a pu voir le magnifique spécimen, presque complet, qui est conservé dans l’alcool au Muséum d’histoire naturelle, ou les innombrables dessins et reproductions qui en furent faits ; mais, en dehors de cela, l’intérêt qu’offrent leur physiologie et leur structure demeure purement scientifique.

Une question, d’un intérêt plus grave et plus universel, est la possibilité d’une nouvelle attaque des Martiens. Je suis d’avis que l’on n’a pas accordé suffisamment d’attention à cet aspect du problème. À présent, la planète Mars est en conjonction, mais pour moi, à chaque retour de son opposition, je m’attends à une nouvelle tentative. En tout cas, nous devrons être prêts. Il me semble qu’il serait possible de déterminer exactement la position du canon avec lequel ils nous envoient leurs projectiles, d’établir une surveillance continuelle de cette partie de la planète et d’être avertis de leur prochaine invasion.

On pourrait alors détruire le cylindre, avec de la dynamite ou d’autres explosifs, avant qu’il ne soit suffisamment refroidi pour permettre aux Martiens d’en sortir ; ou bien, on pourrait les massacrer à coups de canon, dès que le couvercle serait dévissé. Il me paraît que, par l’échec de leur première surprise, ils ont perdu un avantage énorme, et peut-être aussi voient-ils la chose sous le même jour.

Lessing a donné d’excellentes raisons de supposer que les Martiens ont effectivement réussi à faire une descente sur la planète Vénus. Il y a sept mois, Vénus et Mars étaient sur une même ligne avec le soleil, c’est-à-dire que, pour un observateur placé sur la planète Vénus, Mars se trouvait en opposition. Peu après, une trace particulièrement sinueuse et lumineuse apparut sur l’hémisphère obscur de Vénus, et, presque simultanément, une trace faible et sombre, d’une similaire sinuosité, fut découverte sur une photographie du disque Martien. Il faut voir les dessins qu’on a faits de ces signes, pour apprécier pleinement leurs caractères remarquablement identiques.

En tout cas, que nous attendions ou non une nouvelle invasion, ces événements nous obligent à modifier grandement nos vues sur l’avenir des destinées humaines. Nous avons appris, maintenant, à ne plus considérer notre planète comme une demeure sûre et inviolable pour l’homme : jamais nous ne serons en mesure de prévoir quels biens ou quels maux invisibles peuvent nous venir tout à coup de l’espace. Il est possible que, dans le plan général de l’univers, cette invasion ne soit pas pour l’homme sans utilité finale ; elle nous a enlevé cette sereine confiance en l’avenir, qui est la plus féconde source de la décadence ; elle a fait à la science humaine des dons inestimables, et contribué dans une large mesure à avancer la conception du bien-être pour tous, dans l’humanité. Il se peut qu’à travers l’immensité de l’espace les Martiens aient suivi le destin de leurs pionniers, et que, profitant de la leçon, ils aient trouvé dans la planète Vénus une colonie plus sûre. Quoi qu’il en soit, pendant bien des années encore, on continuera de surveiller sans relâche le disque de Mars, et ces traits enflammés du ciel, les étoiles filantes, en tombant, apporteront à tous les hommes une inéluctable appréhension.

Il serait difficile d’exagérer le merveilleux développement de la pensée humaine, qui fut le résultat de ces événements. Avant la chute du premier cylindre, il régnait une conviction générale qu’à travers les abîmes de l’espace aucune vie n’existait, sauf à la chétive surface de notre minuscule sphère. Maintenant, nous voyons plus loin. Si les Martiens ont pu atteindre Vénus, rien n’empêche de supposer que la chose soit possible aussi pour les hommes. Quand le lent refroidissement du soleil aura rendu cette terre inhabitable, comme cela arrivera, il se peut que la vie, qui a commencé ici-bas, aille se continuer sur la planète sœur. Aurons-nous à la conquérir ?

Obscure et prodigieuse est la vision que j’évoque de la vie, s’étendant lentement, de cette petite serre chaude du système solaire, à travers l’immensité vide de l’espace sidéral. Mais c’est un rêve lointain. Il se peut aussi, d’ailleurs, que la destruction des Martiens ne soit qu’un court répit. Peut-être est-ce à eux et nullement à nous que l’avenir est destiné.

Il me faut avouer que la détresse et les dangers de ces moments ont laissé, dans mon esprit, une constante impression de doute et d’insécurité. J’écris, dans mon bureau, à la clarté de la lampe, et soudain, je revois la vallée, qui s’étend sous mes fenêtres, incendiée et dévastée, je sens la maison autour de moi vide et désolée. Je me promène sur la route de Byfleet, et je croise toutes sortes de véhicules, une voiture de boucher, un landau de gens en visite, un ouvrier à bicyclette, des enfants s’en allant à l’école, et soudain, tout cela devient vague et irréel, et je crois encore fuir avec l’artilleur, à travers le silence menaçant et l’air brûlant. La nuit, je revois la Poussière Noire obscurcissant les rues silencieuses, et, sous ce linceul, des cadavres grimaçants ; ils se dressent devant moi, en haillons et à demi dévorés par les chiens ; ils m’invectivent et deviennent peu à peu furieux, plus pâles et plus affreux, et se transforment enfin en affolantes contorsions d’humanité. Puis je m’éveille, glacé et bouleversé, dans les ténèbres de la nuit.

Je vais à Londres ; je me mêle aux foules affairées de Fleet Street et du Strand, et ces gens semblent être les fantômes du passé, hantant les rues que j’ai vues silencieuses et désolées, allant et venant, ombres dans une ville morte, caricatures de vie dans un corps pétrifié. Il me semble étrange, aussi, de grimper, ce que je fis la veille du jour où j’écrivis ce dernier chapitre, au sommet de Primrose Hill, pour voir l’immense province de maisons, vagues et bleuâtres, à travers un voile de fumée et de brume, disparaissant au loin dans le ciel bas et sombre, de voir les gens se promener dans les allées bordées de fleurs, au flanc de la colline, d’observer les curieux venant voir la machine martienne, qu’on a laissée là encore, d’entendre le tapage des enfants qui jouent, et de me rappeler que je vis tout cela, ensoleillé et clair, triste et silencieux, à l’aube de ce dernier grand jour…

Et le plus étrange de tout, encore, est de penser, tandis que j’ai dans la mienne sa main mignonne, que ma femme m’a compté, et que je l’ai comptée, elle aussi, parmi les morts.

Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Fred, Jean-Marc et Coolmicro (pour l’édition ELG) ainsi que, pour la BNR : Dominique, Francis, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Wells, H.-G., La Guerre des Mondes, Bruxelles, L. Vandamme, 1906 ainsi que l’édition numérique du groupe des Ebooks Libres et Gratuits, septembre 2005, qui reprend également la traduction de Henry-D. Davrey, 1898. Les illustrations, issues de l’édition de référence, sont de Henrique Alvim Corrêa.

— Dispositions :

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