H. G. Wells

L’HOMME INVISIBLE

Traduction : Achille Laurent

Illustrations : Louis Strimpl

1897

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE I UN ÉTRANGE VOYAGEUR.. 4

CHAPITRE II LES PREMIÈRES IMPRESSIONS DE TEDDY HENFREY  13

CHAPITRE III LES MILLE ET UNE BOUTEILLES. 21

CHAPITRE IV UNE INTERVIEW... 31

CHAPITRE V UN VOLEUR AU PRESBYTÈRE. 40

CHAPITRE VI LE MOBILIER QUI DANSE. 44

CHAPITRE VII L’ÉTRANGER DÉMASQUÉ. 51

CHAPITRE VIII SUR LE PASSAGE DE L’HOMME INVISIBLE  64

CHAPITRE IX M. THOMAS MARVEL. 65

CHAPITRE X VISITE DE M. THOMAS MARVEL À IPING   74

CHAPITRE XI DANS L’AUBERGE. 78

CHAPITRE XII L’HOMME INVISIBLE SE FÂCHE. 84

CHAPITRE XIII M. MARVEL DISCUTE SA SOUMISSION   93

CHAPITRE XIV À PORT-STOWE. 97

CHAPITRE X L’HOMME QUI COURAIT. 106

CHAPITRE XVI « AUX JOYEUX JOUEURS DE CRICKET »  109

CHAPITRE XVII L’HÔTE DU DOCTEUR KEMP. 115

CHAPITRE XVIII L’HOMME INVISIBLE DORT. 127

CHAPITRE XIX PREMIERS PRINCIPES. 133

CHAPITRE XX LE LOGEMENT DE GREAT PORTLAND STREET  141

CHAPITRE XXI OXFORD STREET. 155

CHAPITRE XXII DANS UN GRAND MAGASIN.. 163

CHAPITRE XXIII LA BOUTIQUE DE DRURY LANE. 171

CHAPITRE XXIV PROJET AVORTÉ. 184

CHAPITRE XXV LA CHASSE À L’HOMME INVISIBLE  191

CHAPITRE XXVI MEURTRE DE MONSIEUR WICKSTEED   195

CHAPITRE XXVII SIÈGE DE LA MAISON DE KEMP  201

CHAPITRE XXVIII LE CHASSEUR CHASSÉ. 215

ÉPILOGUE. 224

Ce livre numérique. 227

 

CHAPITRE I

UN ÉTRANGE VOYAGEUR

L’étranger arriva en février, par une matinée brumeuse, dans un tourbillon de vent et de neige. Il venait, à pied, par la dune, de la station de Bramblehurst, portant de sa main couverte d’un gant épais, une petite valise noire. Il était bien enveloppé des pieds à la tête, et le bord d’un chapeau de feutre mou ne laissait apercevoir de sa figure que le bout luisant de son nez. La neige s’était amoncelée sur ses épaules, sur sa poitrine ; elle ajoutait aussi une crête blanche au sac dont il était chargé.

Il entra, chancelant, plus mort que vif, dans l’auberge, et, posant à terre son bagage :

« Du feu, s’écria-t-il, du feu, par charité ! Une chambre et du feu ! »

Il frappa de la semelle, secoua dans le bar la neige qui le couvrait, puis suivit Mme Hall dans le petit salon pour faire ses conditions. Sans autre préambule, et jetant deux souverains sur la table, il s’installa dans l’auberge.

Mme Hall disposa le feu et alla préparer le repas de ses propres mains. Un hôte s’arrêtant à Iping en hiver, c’était une aubaine dont on n’avait jamais entendu parler. Et encore un hôte qui ne marchandait pas ! Elle était résolue à se montrer digne de sa bonne fortune.

Dès que le jambon fut bien à point, dès que Millie, la lymphatique servante, eut été un peu réveillée par quelques injures adroitement choisies, l’hôtesse apporta nappes, assiettes et verres dans la salle et commença de mettre le couvert avec le plus d’élégance possible. Quoique le feu brûlât vivement, elle constata, non sans surprise, que le voyageur conservait toujours son chapeau et son manteau, et, regardant par la fenêtre la neige tomber dans la cour, se tenait de manière à dissimuler son visage. Ses mains toujours gantées étaient croisées derrière son dos. Il paraissait perdu dans ses réflexions.

Elle remarqua que la neige fondue qui saupoudrait encore ses épaules, tombait goutte à goutte sur le tapis.

« Voulez-vous me permettre, monsieur, dit-elle, de prendre vos effets, pour les mettre à sécher dans la cuisine ?

— Non », répondit l’autre sans se retourner.

N’étant pas sûre d’avoir bien entendu, elle allait répéter sa question, quand il retourna la tête et, la regardant :

« Je préfère les garder », ajouta-t-il nettement.

Mme Hall observa qu’il portait de grosses lunettes bleues, avec des verres sur le côté à angle droit, et que d’épais favoris, répandus sur le col de son vêtement, empêchaient de rien voir de ses joues ni de son visage.

« Très bien, monsieur, comme il vous plaira… Dans un moment la pièce sera plus chaude. »

Il ne répliqua pas et se détourna de nouveau. Mme Hall, sentant ses avances inopportunes, acheva lestement de dresser la table et s’empressa, en trottinant, de sortir. Quand elle revint, son hôte était toujours là, debout, immobile comme une statue de pierre, faisant le gros dos, le collet relevé, le bord du chapeau rabattu et dégouttant, la figure et les yeux complètement cachés. Elle servit d’un geste important les œufs au jambon et cria, plutôt qu’elle ne dit :

« Votre déjeuner est prêt, monsieur !

— Merci », répondit aussitôt l’étranger.

Mais il ne bougea pas jusqu’à ce qu’elle eût refermé la porte sur elle.

Alors seulement il fit volte-face et s’approcha de la table avec une certaine impatience.

Comme elle arrivait à la cuisine, en passant derrière le comptoir, Mme Hall entendit un bruit renouvelé à intervalles réguliers : tac, tac, tac, cela se répétait toujours ; c’était le bruit d’une cuiller tournant dans un bol.

« Ah ! cette fille ! s’écria-t-elle. Là ! j’ai tout à fait oublié la moutarde. C’est sa faute : pourquoi est-elle toujours si lente ? »

Et, tout en achevant elle-même de battre la moutarde, elle lança vers Millie quelques aménités sur les inconvénients de l’indolence. « N’avait-elle pas de ses mains préparé les œufs et le jambon, mis le couvert, et tout fait en somme, tandis que Millie, mon Dieu ! mon Dieu ! n’avait réussi qu’à l’empêcher de servir la moutarde ! Et cela, avec un nouvel hôte, qui montrait l’intention de séjourner ! » Alors l’hôtesse remplit le moutardier et, le plaçant avec cérémonie sur le plateau à thé, noir et or, elle le porta dans le salon.

Elle frappa et entra tout de suite. Aussitôt l’étranger fit un mouvement rapide : elle n’eut que le temps d’entrevoir un objet blanc qui disparaissait derrière la table ; le voyageur avait l’air de ramasser quelque chose sur le parquet. Ce n’est qu’après avoir déposé son plateau qu’elle remarqua que pardessus et chapeau avaient été ôtés et placés sur une chaise devant le feu. Une paire de souliers mouillés menaçait de la rouille son garde-feu en acier. Elle s’avança résolument vers cette défroque, et, d’un ton qui n’admettait pas de refus :

« Maintenant, sans doute, je puis prendre tout cela pour le faire sécher.

— Laissez le chapeau ! » répondit le visiteur d’une voix sourde.

En se retournant, elle vit qu’il avait levé la tête et qu’il la fixait. Pendant une minute, elle le considéra fixement, trop surprise pour dire un mot.

Il tenait un linge blanc, une serviette apportée par lui, sur la partie inférieure de sa figure, de façon que sa bouche et ses mâchoires fussent complètement cachées : cela expliquait le timbre assourdi de sa voix. Mais ce n’était pas cela qui étonnait le plus Mme Hall. En effet, tout le front du voyageur, au-dessus des lunettes bleues, était couvert d’un bandeau blanc, un autre bandeau, appliqué sur les oreilles, ne laissait pas apercevoir le moindre bout de visage, si ce n’est un nez rouge et pointu, toujours aussi rouge et luisant que tout à l’heure, à l’arrivée. L’homme portait une jaquette de velours foncé, avec un large collet noir, relevé autour du cou et laissant passer une ligne de linge. La chevelure, épaisse et brune, qui s’échappait au hasard, en petites queues, en petites cornes singulières, de dessous les deux bandeaux croisés, donnait à la physionomie l’aspect le plus étrange que l’on pût imaginer. Cette tête, enveloppée, emmitouflée, était si différente de ce qu’avait prévu Mme Hall que celle-ci, pendant un moment, demeura pétrifiée.

Lui, n’écartait point sa serviette ; il continuait à la tenir sous son nez, ainsi qu’elle le voyait maintenant, d’une main gantée de marron, et, de ses verres impénétrables, il la regardait.

« Laissez le chapeau ! » répétait-il, parlant indistinctement à travers sa serviette blanche.

Les nerfs de Mme Hall commençaient à se remettre de la secousse éprouvée. Elle laissa le chapeau sur la chaise auprès du feu.

« Je ne savais pas, monsieur, que… que… »

Et elle s’arrêta, tout embarrassée.

« Je vous remercie », fit-il sèchement.

Ses regards allaient alternativement d’elle à la porte.

« Je vais les faire bien sécher tout de suite », dit-elle en sortant de la pièce avec les vêtements.

Elle lança un dernier coup d’œil vers cette tête emmaillotée de blanc, vers ces lunettes sans expression ; la serviette cachait toujours la figure. Elle frissonna un peu quand elle eut fermé la porte derrière elle, et son visage exprimait bien toute sa surprise, toute sa perplexité.

« Non, jamais je n’ai… », dit-elle tout bas.

Elle retourna tout doucement à la cuisine, trop préoccupée pour demander à Millie ce que celle-ci fricotait juste à ce moment.

Le voyageur s’assit et tendit l’oreille au bruit des pas qui s’éloignaient. Avec inquiétude il regarda du côté de la fenêtre, avant d’écarter sa serviette ; puis il reprit son repas. Il avala une bouchée, jeta vers la croisée un nouveau regard de méfiance, mangea une autre bouchée ; puis il se leva, et, tenant à la main sa serviette, il traversa la chambre et abaissa le store jusqu’à la hauteur du rideau de mousseline qui couvrait les carreaux du bas. La pièce fut plongée dans une demi-obscurité. Après quoi, il revint, l’air plus tranquille, à la table et au repas.

« Le pauvre homme a eu un accident, ou une opération, ou quelque chose, se dit Mme Hall. Mon Dieu, quelle peur il m’a faite, avec tous ses bandeaux ! »

Elle raviva le feu, ouvrit un chevalet et étendit dessus les vêtements de son hôte.

« Et ces lunettes !… À coup sûr, il avait l’air d’un scaphandrier plutôt que d’un homme ordinaire ! »

Elle pendit le cache-nez à un coin du support.

« Et il tient tout le temps ce mouchoir sur sa bouche ! Il parle à travers… Peut-être aussi a-t-il quelque chose à la bouche. Qui sait ? »

Elle tourna sur elle-même, comme frappée d’un brusque souvenir :

« Que Dieu me bénisse ! s’écria-t-elle en changeant subitement de sujet. N’avez-vous pas encore fait ces pommes de terre, Millie ? »

Lorsque Mme Hall vint pour desservir le déjeuner de l’étranger, elle fut confirmée dans son idée qu’il devait avoir eu la bouche blessée et déformée par un accident. En effet, il fumait une pipe et, pendant tout le temps qu’elle resta dans la pièce, il ne se sépara point, pour porter le tuyau à ses lèvres, du foulard de soie dont il avait enveloppé la partie inférieure de sa figure. Pourtant ce n’était pas distraction, car elle le vit surveiller le tabac qui allait s’éteindre.

Il était dans un coin, le dos tourné au store, et – ayant bien mangé et bien bu, s’étant bien réchauffé – il parlait d’un ton moins bref. Le reflet de la flamme prêtait à ses grosses lunettes une sorte de rougeoiement qu’elles n’avaient pas eu jusqu’alors.

« J’ai des bagages à la gare de Bramblehurst », dit-il.

Et il demanda comment il pourrait se les faire envoyer. Très poliment, il inclina sa tête emmaillotée pour remercier Mme Hall de ses explications.

« Demain ! dit-il. N’est-il pas possible d’avoir cela plus rapidement ? »

Il parut contrarié quand elle lui répondit que non. En était-elle bien sûre ? N’y avait-il pas un homme qui voulût y aller avec une charrette ?…

Mme Hall, sans hésiter, lui expliqua les difficultés du pays, et la conversation s’engagea.

« Il y a, monsieur, une route très montante, par la dune », dit-elle pour écarter l’idée de la voiture.

Puis, allant au-devant d’une confidence : « Une voiture y avait versé, un peu plus d’un an auparavant. Un monsieur avait été tué, sans compter le cocher. Les accidents, monsieur, arrivent si vite, n’est-ce pas ? »

Mais le visiteur n’était pas si commode à mettre en train.

« Oui, en effet ! » dit-il à travers son foulard, en observant tranquillement Mme Hall à l’abri de ses verres impénétrables.

« Sans compter qu’il faut longtemps encore pour se rétablir, n’est-ce pas ? Tenez, mon neveu, Tom, il s’est coupé au bras, en jouant avec une faux, en tombant dessus dans un champ où l’on faisait les foins. Dieu me pardonne, il est resté trois mois, monsieur, sans pouvoir rien faire. C’est à ne pas le croire : j’ai toujours, depuis lors, grand-peur des faux.

— Je comprends cela !

— Nous avons craint, une fois, qu’il n’eût à subir une opération. Il était si mal, monsieur ! »

Le visiteur éclata brusquement d’un rire qu’il parut réprimer et étouffer dans sa bouche.

« Ah ! vraiment !… fit-il.

— Oui, monsieur. Et il n’y avait pas de quoi rire, occupée de lui comme je l’étais, parce que ma sœur avait assez de besogne avec son petit monde. Il y avait des pansements à faire, défaire. En sorte que, si j’osais le dire, monsieur…

— Voulez-vous me donner des allumettes ? fit brusquement l’étranger. Ma pipe est éteinte. »

Mme Hall fut arrêtée net. Cela était vraiment malhonnête de la part de ce monsieur, après qu’elle venait de lui dire tout ce qu’elle avait eu d’ennuis !… Elle le dévisagea un moment, interloquée ; puis elle se rappela les deux souverains donnés à l’arrivée, et cela fit qu’elle alla chercher des allumettes.

« Merci ! » fit-il, quand elle lui en apporta.

Et il se détourna de nouveau pour regarder par la fenêtre.

Évidemment il était chatouilleux sur la question des opérations et des pansements. Elle n’osa plus rien dire, mais cette manière de la rudoyer l’avait irritée… Millie eut lieu de s’en apercevoir pendant l’après-midi.

Le voyageur resta dans le salon jusqu’à quatre heures, sans donner à son hôtesse prétexte à y entrer ; il demeura presque continuellement immobile, sans doute assis, dans l’obscurité croissante, fumant à la lueur du foyer, ou peut-être sommeillant. Une ou deux fois, quelque oreille attentive l’aurait entendu tisonner ; après cela, pendant cinq minutes, il arpentait la pièce. Il semblait se parler à lui-même. Puis le fauteuil craquait : il venait de se rasseoir.

CHAPITRE II

LES PREMIÈRES IMPRESSIONS
DE TEDDY HENFREY

À quatre heures, il faisait tout à fait sombre.

Au moment où Mme Hall prenait son courage à deux mains pour aller demander à son hôte s’il désirait du thé, Teddy Henfrey, le petit horloger, entra dans le bar.

« Vrai, madame Hall, voilà un fichu temps pour des bottines légères ! »

La neige tombait de plus en plus fort.

Mme Hall acquiesça d’un hochement de tête et remarqua que Teddy avait sa trousse avec lui.

« Pendant que vous êtes là, monsieur Teddy, je vous serais obligée de vouloir bien donner à la vieille pendule, dans le salon, un petit coup d’œil. Elle marche et elle sonne bien, mais la petite aiguille s’obstine à marquer six heures. »

Lui montrant le chemin, elle se dirigea vers la porte du salon ; elle frappa et entra.

Son hôte – elle le vit en entrant – était assis dans le fauteuil devant le feu, assoupi à ce qu’il semblait ; sa tête emmaillotée s’inclinait de côté. Pour toute lumière dans la chambre, la lueur rougeâtre qui venait du foyer. Tout était ou violemment éclairé ou tout à fait sombre. Elle avait d’autant plus de peine à rien distinguer qu’elle venait précisément d’allumer la lampe du bar et que ses yeux étaient encore éblouis. Mais, pendant une seconde, il lui parut que l’homme qu’elle regardait avait une bouche énorme, béante, une bouche invraisemblable, qui « mangeait » tout le bas de sa figure. Ce fut une image instantanée : une tête enveloppée de blanc, de gros yeux à fleur de front, et, au-dessous, un large four.

Alors, il bougea, il se redressa sur son siège, il leva la main. Ayant ouvert la porte toute grande, pour que la chambre fût mieux éclairée, Mme Hall le vit plus nettement : il tenait un foulard sur sa figure, tout comme elle l’avait vu auparavant tenir sa serviette. L’obscurité, pensa-t-elle, l’avait trompée.

« Est-ce que vous voudriez bien permettre que monsieur vienne arranger l’horloge ? dit-elle en surmontant son trouble.

— Arranger l’horloge ? » répéta le voyageur, jetant autour de lui des regards endormis et parlant par-dessus sa main ; puis, tout à fait réveillé : « Mais, certainement !… »

Mme Hall sortit pour prendre une lampe ; lui se leva et s’étira. Alors, la pièce éclairée, M. Teddy Henfrey se trouva face à face avec l’homme aux bandeaux. Il en fut, disait-il, « tout chose ».

« Bonjour ! » lui dit l’étranger, en le fixant « avec des yeux de langouste », selon l’expression pittoresque de M. Henfrey qui désignait ainsi les lunettes aux verres fumés.

« J’espère, dit celui-ci, que je ne vous gêne pas.

— Non, pas du tout, répondit l’étranger. Pourtant, j’entends – et il se tournait vers Mme Hall – que cette pièce soit bien à moi, pour mon usage particulier.

— Je pensais, monsieur, que vous préféreriez que l’horloge…

— Certainement, certainement… Mais, règle générale, je désire être seul et que l’on ne me dérange pas. »

Il fit volte-face, les épaules à la cheminée, les mains derrière son dos.

« Et maintenant, ajouta-t-il, quand la réparation sera faite, je voudrais avoir du thé… Mais pas avant que la réparation soit terminée. »

Mme Hall était sur le point de sortir – cette fois, elle n’essaya pas d’engager la conversation, pour ne pas s’exposer à être rabrouée devant M. Henfrey – lorsque le client lui demanda si elle avait pris ses dispositions au sujet des malles restées à Bramblehurst. Elle répondit qu’elle avait parlé au facteur et que le voiturier les apporterait le lendemain.

« Êtes-vous sûre que ce soit le moyen le plus rapide ? »

Elle en était sûre, elle l’affirma avec froideur.

« C’est que, voyez-vous… Je vais vous expliquer ce que je n’ai pu vous dire plus tôt parce que j’étais trop gelé et trop fatigué : je suis un travailleur, un homme de laboratoire…

— Ah ! vraiment, monsieur ! fit Mme Hall, très intéressée.

— Et mes bagages contiennent des appareils, un matériel.

— Toutes choses bien utiles, sans doute !

— Naturellement, je suis impatient de poursuivre mes recherches.

— Naturellement, monsieur !

— Ma raison de venir à Iping, continua-t-il d’un ton assez délibéré, était le désir de la solitude. Je tiens à n’être pas troublé dans mon travail. En plus, d’ailleurs, de mon travail, un accident qui m’est arrivé… (« Je le pensais bien ! » se dit Mme Hall)… exige une certaine retraite. Mes yeux sont quelquefois si affaiblis et si douloureux que je dois m’enfermer dans l’obscurité des heures entières, m’enfermer à clef. Cela, de temps à autre. Pas pour le quart d’heure, toutefois. À ces moments-là, le moindre dérangement, par exemple l’entrée de quelqu’un dans ma chambre, est pour moi une cause de véritable torture… Il est bon que cela soit entendu.

— Parfaitement, monsieur. Si j’osais me permettre de demander…

— C’est bien tout, je crois », dit l’étranger, de ce ton tranquille et sans réplique qu’il savait prendre pour couper court aux interrogations.

Mme Hall dut garder sa question et sa pitié pour une circonstance meilleure.

Quand elle eut quitté la pièce, il resta debout devant le foyer, attentif – M. Henfrey le rapporta – à la réparation de l’horloge.

M. Henfrey travaillait, une lampe posée tout près de lui : l’abat-jour vert jetait une lumière plus vive sur ses mains, sur le cadran et sur les petites roues de l’horloge, laissant dans l’ombre le reste du salon.

Lorsqu’il leva la tête, sa vue d’abord fut troublée par les reflets colorés. Curieux de sa nature, il avait démonté les pièces, chose parfaitement inutile, avec l’idée de retarder son départ et d’arriver ainsi peut-être à engager la conversation avec l’étranger. Mais celui-ci demeurait silencieux et immobile. Si bien immobile que cela finit par agacer Henfrey. Il eut l’impression d’être seul et regarda : grise et peu éclairée, se dressait l’énorme tête à bandeaux, qui l’examinait avec ses grosses lunettes sombres, obscurcies d’une buée verdâtre. Cela devint pour Henfrey si insupportable que, pendant une minute, ils demeurèrent tous deux à se considérer d’un air confus. Puis Henfrey baissa les yeux. Situation vraiment bien gênante ! Il eût aimé à dire quelque chose. Convenait-il de faire observer que le temps était bien froid pour la saison ? Il se redressa comme pour choisir l’instant de placer cette remarque.

« Le temps…, commença-t-il.

— Pourquoi ne terminez-vous pas et ne partez-vous pas ? » dit la figure rigide, évidemment en proie à une fureur difficilement contenue. « Tout ce que vous êtes parvenu à faire, c’est de resserrer l’aiguille sur le cadran. Vous vous moquez du monde !

— Bien, monsieur… Une seule minute encore. Je revoyais avec soin… »

M. Henfrey finit sa besogne et s’en alla. Mais il s’en alla extrêmement contrarié.

« Sacrebleu ! » se disait-il en traversant à pied le village au milieu d’une rafale de neige, « il y a des fois où il faut bien arranger une horloge, tout de même ! »

Puis :

« Un homme n’a-t-il donc pas le droit de vous regarder ? Vilain singe ! »

Et encore :

« Non, à ce qu’il paraît… La police serait à ses trousses qu’il ne serait pas mieux enveloppé, mieux entortillé ! »

Au coin de la rue, devant chez Gleeson, il vit Hall, qui avait depuis peu épousé la patronne de l’auberge, et qui maintenant conduisait la « voiture à volonté », d’Iping à l’embranchement de Sidderbridge, quand par hasard quelqu’un en avait besoin ; Hall se dirigeait vers lui, revenant de la gare. À n’en pas douter, « il s’était arrêté un brin » à Sidderbridge : il suffisait, pour en être sûr, de le voir conduire.

« Comment va, Teddy ? demanda-t-il en passant.

— Ah ! vous avez chez vous un drôle de corps ! »

Hall, sans se faire prier, arrêta son cheval.

« Quoi donc ?

— Un client qui a l’air bien original est descendu chez vous, mon vieux !… »

Et Teddy commença de faire à Hall une description pittoresque de l’hôte bizarre de sa femme.

« Il a un peu l’air d’un déguisé. Moi, je tiendrais à voir la figure d’un homme si j’avais à le loger dans mon établissement. Mais les femmes sont si pleines de confiance, dès qu’il s’agit d’étrangers ! Hall, il s’est installé chez vous, et il n’a même pas encore donné de nom !

— Vraiment ? répondit Hall, qui avait l’intelligence plutôt paresseuse.

— Parfaitement ! reprit Teddy. Il a loué à la semaine, et vous ne serez pas débarrassé de lui avant huit jours. Et il traîne un tas de bagages, qui arriveront demain, à ce qu’il dit. Espérons, Hall, que ce ne sont pas seulement des caisses remplies de cailloux ! »

Il raconta comment sa tante, à Hastings, avait été refaite par un étranger dont les valises étaient vides. Bref, il laissa Hall vaguement inquiet.

« Hue, donc ! fit celui-ci. Il faut que j’y aille voir. »

Teddy poursuivit sa route, l’esprit tout à fait soulagé.

Au lieu d’« y aller voir », Hall, à son retour chez lui, fut sévèrement attrapé par sa femme pour le temps qu’il avait passé à Sidderbridge ; ses questions timides furent accueillies avec aigreur, sans qu’elle répondît à l’objet de ses préoccupations. Mais, en dépit des rebuffades, la graine de méfiance semée par Teddy germait dans sa cervelle.

« Vous ne savez pas tout, vous autres femmes ! » dit M. Hall, résolu à être renseigné le plus tôt possible sur la qualité de son hôte.

Dès que l’étranger fut couché, vers neuf heures et demie, M. Hall entra, l’air agressif, dans le salon, et il examina d’un œil soupçonneux le mobilier de sa femme, pour bien affirmer que l’étranger n’était pas maître dans la place ; il reluqua, non sans un peu de mépris, une feuille d’opérations mathématiques oubliée par l’autre. En se retirant, il recommanda à Mme Hall de veiller de très près aux bagages, quand ils arriveraient le lendemain.

« Occupez-vous de vos affaires, Hall ! répliqua celle-ci ; moi, je m’occuperai des miennes. »

Elle était d’autant plus portée à quereller son mari que l’étranger était évidemment un voyageur extraordinaire, et que, au fond, elle ne se trouvait pas du tout rassurée sur son compte. Au milieu de la nuit, elle s’éveilla en sursaut, rêvant de grosses têtes, blanches comme des navets, montées sur des cous sans fin, avec de gros yeux noirs, qui s’avançaient vers elle en rampant. Mais, femme de bon sens, elle maîtrisa ses terreurs, se retourna et se rendormit.

CHAPITRE III

LES MILLE ET UNE BOUTEILLES

C’est le 29 février, au commencement du dégel, que le singulier personnage était tombé des nues à Iping. Le lendemain, on apporta ses bagages, à travers la neige fondue. C’étaient des bagages bien remarquables. Il y avait deux malles, telles que le premier venu peut en posséder ; mais, en outre, il y avait une caisse de livres – de livres gros et lourds, dont quelques-uns couverts d’un grimoire manuscrit incompréhensible, et une douzaine, ou plus, de mannes, de boîtes, de coffres contenant certains objets enveloppés dans de la paille, des bouteilles de verre, à ce qu’il parut à Hall, lequel, curieux, arrachait la paille comme par hasard.

L’étranger, bien emmitouflé, avec son chapeau, son pardessus, ses gants, son cache-nez, avait manifesté l’intention d’aller au-devant de Fearenside et de sa voiture, tandis que Hall, cherchant l’occasion d’offrir son aide, risquait quelques mots de bavardage. Il sortit sans prendre garde au chien de Fearenside, qui flairait en amateur les jambes de Hall.

« Allez, arrivez donc, avec ces caisses ! Vous m’avez assez fait attendre ! »

Et il descendit le perron, se dirigeant vers l’arrière du chariot comme pour mettre la main sur la malle la plus petite.

Le chien de Fearenside ne l’eut pas plus tôt aperçu qu’il se hérissa et se prit à grogner d’une manière farouche ; l’autre avait à peine fait les premiers pas que l’animal sauta d’abord d’une façon inquiétante, puis s’élança bientôt sur la main.

« Oust ! » cria Hall, en reculant, car il n’était pas brave. Fearenside hurla :

« Allez coucher ! » et prit son fouet.

Tous deux virent les dents du chien effleurer la main, la bête exécuta un saut de côté et saisit la jambe de l’étranger : le pantalon se déchira, avec un bruit sec. Alors, la fine pointe du fouet de Fearenside atteignit le coupable, et celui-ci, aboyant de peur, se réfugia sous la voiture. Cela fut l’affaire d’une demi-minute. Personne n’avait parlé, tout le monde avait crié. L’étranger jeta un coup d’œil sur son gant déchiré, sur sa jambe, fit comme s’il voulait se baisser, puis se redressa brusquement et franchit le perron pour rentrer dans l’auberge. On l’entendit traverser précipitamment le corridor et grimper jusqu’à sa chambre l’escalier sans tapis.

« Ah ! la sale bête ! » fit Fearenside, sautant de la voiture avec son fouet à la main, tandis que le chien, sous la voiture, le suivait du regard. « Ici ! ici !… »

Hall était resté bouche béante.

« Il aura été mordu, dit-il. Je ferais bien d’y aller moi-même. »

Il suivit l’étranger. Dans le couloir il rencontra Mme Hall et lui apprit le méfait du chien. Il monta rapidement l’escalier. La porte du voyageur étant entrebâillée, il la poussa, l’ouvrit et entra sans cérémonie : la nature l’avait fait d’humeur familière. Le store baissé, la pièce était sombre. Il ne fit qu’apercevoir une chose tout à fait singulière : comme un bras sans main, s’agitant dans sa direction, et une figure à peine indiquée par trois gros points noirs sur du blanc, pareils aux taches marquées sur une pensée jaune. En même temps, il recevait un coup violent à la poitrine, il était rejeté en arrière, la porte lui retombait sur le nez, la clef tournait dans la serrure. Tout cela fut si rapide qu’il ne put rien distinguer : des formes vagues en mouvement, une poussée, un choc, rien de plus. Il resta abasourdi sur le palier obscur, se demandant avec terreur ce qui s’était passé.

Deux minutes, et il rejoignit le petit groupe qui s’était réuni devant la maison. Il y avait là Fearenside racontant pour la seconde fois l’incident du chien ; il y avait là Mme Hall se plaignant que ce chien mordît ses voyageurs ; il y avait là, en curieux, Huxter, le boutiquier d’en face, et, en arbitre, Sandy Wadgers, qui venait de sa forge ; puis des femmes et des enfants, tous parlant à tort et à travers.

« Je ne me laisserais pas mordre, moi, je vous en réponds ! »

« Il devrait être défendu d’avoir de pareils animaux. »

« Pourquoi l’a-t-il mordu ? »

Et le reste à l’avenant.

M. Hall, qui les examinait et les écoutait du perron, n’était plus sûr maintenant d’avoir vu là-haut quelque chose de si étrange. D’ailleurs, son vocabulaire était trop limité pour lui permettre de traduire ses impressions.

« Il prétend n’avoir besoin de personne, répondit-il à une question de sa femme. Il vaudrait mieux rentrer ses bagages à l’intérieur.

— Il aurait dû cautériser la plaie immédiatement, prononça M. Huxter, surtout si elle est à vif.

— Moi, je tuerais la bête, voilà ce que je ferais ! » dit une femme, dans le groupe.

Tout à coup, le chien se mit à grogner de nouveau.

« Venez donc, allons ! » cria sous la porte une voix courroucée.

L’inconnu était là, bien enveloppé, le col relevé, le bord du chapeau rabattu sur les yeux.

« Plus vite vous aurez rentré tout cela, plus je serai content. »

Il est établi par le témoignage universel qu’il avait changé de pantalon et de gants.

« Êtes-vous blessé, monsieur ? demanda Fearenside. Je suis tout à fait désolé que cet animal…

— Non, pas du tout. Il ne m’a pas entamé la peau. Allons, vite, dépêchez-vous. »

« Puis, il grommela quelque chose », affirma M. Hall.

Dès que la première manne eut été, conformément à ses ordres, apportée dans le salon, l’étranger se jeta dessus avec une ardeur incroyable et en commença le déballage, éparpillant la paille, sans égard pour le tapis de Mme Hall. Il en tira des bouteilles, des bouteilles petites et ventrues contenant des poudres ; des bouteilles petites et longues contenant des liquides colorés ou incolores ; des bouteilles clissées, en verre bleu, étiquetées : poison ; des bouteilles à panse ronde et à col élancé ; d’énormes bouteilles en verre vert, d’énormes bouteilles en verre blanc ; des bouteilles avec des bouchons de cristal et des étiquettes, des bouteilles avec des bouchons de liège, des bouteilles avec des bondes, des bouteilles à chape de bois, des bouteilles à vin, des bouteilles à huile, etc. Il les mettait en rangs sur le chiffonnier, sur la cheminée, sur la table devant la fenêtre, sur le parquet, sur les rayons à livres, partout, partout. Le pharmacien de Bramblehurst n’aurait pu se vanter d’en posséder autant dans sa boutique. C’était une vraie curiosité. Les mannes, les unes après les autres, produisaient toujours des bouteilles. Enfin, quand tout cela fut vidé, la paille d’emballage montait à la hauteur de la table.

Les seules choses qui sortirent de là, avec des bouteilles, ce furent un grand nombre d’éprouvettes, de tubes, et une balance soigneusement empaquetée.

Le contenu de ces paniers n’était pas plus tôt déballé que l’étranger vint à la fenêtre et se mit à l’ouvrage, sans prendre souci le moins du monde ni de la paille sur laquelle il marchait, ni du feu qui était éteint, ni de la caisse de livres, ni des malles, que l’on avait aussi montées.

Quand Mme Hall lui apporta son dîner, il était déjà absorbé par son travail et occupé à verser dans des tubes quelques gouttes de ses bouteilles ; il l’entendit seulement après qu’elle eut balayé le plus gros et posé le plateau sur la table, non peut-être sans quelque mauvaise humeur causée par l’état dans lequel elle voyait son plancher. À ce moment, il remua la tête, et tout aussitôt se retourna. Elle vit du moins qu’il avait ôté ses lunettes ; elles étaient à côté de lui sur la table : il lui sembla que ses orbites étaient singulièrement creuses. Il reprit ses verres, pivota et lui fit face. Elle allait se plaindre de la paille qui jonchait le plancher lorsqu’il la devança :

« Je vous prie de ne jamais entrer sans frapper ! » lui dit-il avec une exaspération anormale qui paraissait chez lui caractéristique.

« J’ai frappé… Probablement que…

— Peut-être bien. Mais, dans mes recherches, des recherches vraiment très urgentes et très importantes, le plus léger trouble, le bruit d’une porte… je suis obligé de vous demander…

— Parfaitement, monsieur !… S’il en est ainsi vous pouvez fermer à clef, n’est-ce pas ? Quelquefois…

— Bonne idée, répliqua l’étranger.

— Cette paille… si j’osais observer…

— Inutile. Si cette paille vous gêne, portez-la sur la note. »

Et il murmura quelque chose entre ses dents, – des mots suspects, comme des malédictions.

Il était là, debout, si bizarre, si agressif, une bouteille dans une main, un tube dans l’autre, que Mme Hall eut une sorte d’inquiétude. Mais c’était une femme résolue.

« En ce cas, je désirerais savoir, monsieur, à combien vous estimez…

— Un shilling, mettez un shilling… C’est assez, n’est-ce pas, un shilling ?

— Soit ! » dit Mme Hall, prenant la nappe et commençant à l’étendre sur la table.

Il s’assit, le dos tourné, ne montrant plus que le col de son paletot. Il travailla jusqu’au soir, la porte fermée à clef, et, ainsi qu’en témoigna Mme Hall, silencieusement, presque tout le temps. Une fois pourtant, il y eut un choc de bouteilles heurtées les unes contre les autres, comme si la table avait été bousculée, suivi d’un fracas de verre brisé sur le plancher ; puis, des pas à travers la chambre. Craignant quelque malheur, Mme Hall vint écouter à la porte, sans oser frapper.

« Je ne peux pas continuer ! répétait-il avec désespoir. Non, je ne peux pas continuer !… Trois cent mille ! Quatre cent mille ! C’est l’infini !… Volé !… Cela peut me prendre toute ma vie… Patience ! patience donc, insensé ! insensé ! »

On entendait en bas, dans le bar, un grand bruit de souliers à clous, et, bien à contrecœur, Mme Hall finit par renoncer à la suite de ce soliloque. Quand elle revint, la chambre était de nouveau silencieuse, moins le léger craquement du fauteuil et parfois le choc d’une bouteille. Tout était fini ; l’étranger avait repris son travail.

En lui apportant le thé, elle vit des éclats de verre dans un coin, sous le miroir à barbe, et une tache dorée qui avait été sommairement essuyée. Elle la fit remarquer.

« Portez-la sur la note ! répondit aigrement le voyageur. Pour l’amour de Dieu, ne m’ennuyez point ! S’il y a quelque dégât, vous l’ajouterez sur la note. »

Et il se remit à consulter une liste dans le cahier ouvert devant lui.

« Je vais vous dire une chose !… » annonça Fearenside d’un petit air mystérieux.

L’après-midi s’avançait et l’on se trouvait dans le petit débit de bière d’Iping.

« Hein ? fit Teddy Henfrey.

— Ce gaillard dont vous me parlez, que mon chien a mordu… eh bien ! c’est un Nègre. Du moins, ses jambes sont noires. J’ai vu cela à travers la déchirure de son pantalon, comme à travers la déchirure de son gant. Vous vous seriez attendu, n’est-ce pas, à voir quelque chose de rose ? Eh bien, pas du tout ! Tout à fait noir ! Je vous affirme qu’il est aussi noir que mon chapeau.

— Parbleu ! s’écria Henfrey, c’est un cas étrange, tout de même ! Pourquoi donc son nez est-il aussi rosé que s’il était peint ?

— C’est exact, répliqua Fearenside ; je le reconnais. Mais je dis ce que je pense : cet homme est un homme pie, Teddy ; noir ici et blanc là, par taches. Et il en est honteux. C’est une espèce de métis : la couleur lui est venue par plaques au lieu d’être fondue. J’ai déjà entendu parler de ça. C’est d’ailleurs ce qui arrive communément pour les chevaux, comme chacun sait !… »

CHAPITRE IV

UNE INTERVIEW

J’ai rappelé avec détail les circonstances de l’arrivée de l’étranger à Iping afin que le lecteur puisse comprendre la curiosité qu’excita cet homme. Mais, sauf deux incidents bizarres, son séjour, jusqu’à la fête du village, peut être très brièvement raconté. Il y eut bien quelques escarmouches avec Mme Hall à propos de questions domestiques ; cependant, chaque fois, jusqu’à la dernière dispute en avril, dès qu’il voyait poindre les premiers symptômes de ladrerie, il lui imposait silence par l’expédient commode d’une indemnité spéciale. Hall n’aimait point son hôte, et, toutes les fois qu’il l’osait, il parlait de la nécessité de se débarrasser de lui ; mais il dissimulait son antipathie avec soin et, le plus possible, évitait l’inconnu.

« Prenez patience jusqu’à l’été, répétait sagement Mme Hall, jusqu’au moment où les artistes commencent à venir. Alors, nous verrons. Il est sans doute bien arrogant ; mais, il n’y a pas à dire, une note ponctuellement payée est une note ponctuellement payée. »

L’étranger n’assistait pas aux offices, et ne faisait aucune différence entre le dimanche et les jours de la semaine. Il travaillait, d’après Mme Hall, très irrégulièrement. Quelquefois, il descendait de très bonne heure et il paraissait très affairé. D’autres jours, il se levait tard, il arpentait sa chambre, il s’agitait bruyamment des heures entières, il fumait, il dormait dans son fauteuil auprès du feu. De communication avec le monde, hors du village, il n’en avait aucune. Son humeur demeurait très inégale ; le plus souvent, ses manières étaient d’une irritabilité presque insupportable ; souvent, des objets furent brisés, déchirés, écrasés, broyés dans des accès de violence. Son habitude de se parler tout bas à lui-même allait augmentant ; mais, quoique Mme Hall écoutât avec soin, elle ne pouvait trouver ni queue ni tête aux discours qu’elle entendait.

Le voyageur paraissait rarement le jour ; mais, au crépuscule, il partait, bien enveloppé, la figure encapuchonnée, que le temps fût froid ou chaud, et il choisissait les chemins les plus solitaires et les plus ombragés ou les plus encaissés. Ses gros yeux, dans son visage de spectre, sous le bord du chapeau, émergeaient soudain de l’obscurité, apparition désagréable pour les habitants qui rentraient au logis. Teddy Henfrey, sortant vivement, un soir, à neuf heures et demie, de L’Habit Rouge, fut honteusement effrayé par la tête de mort du voyageur (il se promenait le chapeau à la main) qu’une porte ouverte à l’improviste mit en pleine lumière. Tous les enfants qui le voyaient à la chute du jour rêvaient de fantômes ; on ne savait pas s’il craignait les gamins plus qu’il n’en était craint, ou inversement ; mais ce qui est sûr, c’est qu’il y avait de part et d’autre antipathie profonde.

Il était inévitable que, dans un village comme Iping, un personnage d’allure si originale et de mœurs si singulières fût souvent le sujet des conversations. Sur l’emploi de son temps, l’opinion était très divisée, Mme Hall était, sur ce point, très susceptible. À toutes les questions, elle répondait que « c’était un faiseur d’expériences », et elle appuyait à peine sur les syllabes, en personne qui craint de se compromettre. Lui demandait-on ce qu’était un « faiseur d’expériences » ? Elle répliquait, avec un petit ton de supériorité, que les gens instruits savent cela, et elle ajoutait alors qu’« il découvrait des choses ». Son client, affirmait-elle, avait eu un accident qui, pour un temps, lui avait décoloré le visage et les mains : il tenait à ce que l’on ne le remarquât point.

Malgré ses dires, il y avait une idée généralement admise, à savoir que c’était un criminel s’efforçant d’échapper à la justice et s’enveloppant de mystère pour se dérober à l’œil de la police. Cette idée avait germé dans la cervelle de M. Teddy Henfrey. Pourtant, à la connaissance du public, aucun crime important n’avait été commis vers le milieu ou la fin de février.

Perfectionnée par l’imagination de M. Gould, l’instituteur adjoint, cette croyance prit une autre forme ; l’étranger était un anarchiste déguisé qui préparait des matières explosives ; et M. Gould entreprit, autant que ses loisirs le lui permettaient, de le démasquer. Ses opérations consistaient surtout à dévisager « le bandit » chaque fois qu’ils se rencontraient, ou à interroger des gens qui, n’ayant jamais vu l’inconnu, ne savaient pas de quoi on leur parlait. Il ne découvrit rien du tout.

Un autre parti suivait M. Fearenside et l’on admettait que le voyageur était pie, ou quelque chose dans ce goût-là. Ainsi, par exemple, Silas Durgan affirmait que « si le phénomène voulait se montrer dans les foires, il ferait fortune rapidement » ; étant un peu théologien, il le comparait à l’homme de la parabole qui n’avait qu’un seul talent.

Toutefois, une autre opinion encore avait cours : l’étranger était un maniaque inoffensif. Ceci avait l’avantage de tout expliquer.

Mais, entre ces deux principaux groupes, il y avait les esprits hésitants et les esprits conciliants. Les gens du Sussex ont peu de superstitions, et ce ne fut qu’après les événements des premiers jours d’avril que le mot de surnaturel fut pour la première fois chuchoté dans le village. Même alors, d’ailleurs, il n’y eut que des femmes pour admettre cette idée.

Quoi que l’on pensât de lui, tout le monde à Iping s’accordait à ne pas aimer cet étranger. Sa nervosité, compréhensible pour des citadins adonnés aux travaux intellectuels, était pour ces placides villageois du Sussex un objet d’étonnement. Ses gesticulations furieuses, qu’ils surprenaient de temps en temps ; sa démarche précipitée, quand la nuit bien tombée l’invitait aux promenades tranquilles ; sa manière de repousser toutes les avances de la curiosité ; son goût pour l’ombre, qui le conduisait à fermer ses portes, à baisser ses stores, à éteindre ses bougies et ses lampes – qui donc ne se fût préoccupé de pareilles allures ? On s’écartait un peu quand il descendait le village, et, quand il était passé, les gamins moqueurs relevaient le col de leur vêtement, rabattaient les bords de leur chapeau, emboîtaient le pas derrière lui, singeant sa démarche mystérieuse. Il y avait à cette époque une chanson populaire intitulée Le Croquemitaine : Mlle Satchell l’avait chantée au concert de l’école – au profit de l’éclairage du temple : depuis lors, toutes les fois que plusieurs villageois étaient réunis, si l’étranger venait à paraître, les premières mesures de cet air partaient du groupe, sifflées plus ou moins haut. Aussi, le soir, les enfants criaient-ils sur son chemin : « Croquemitaine ! » quitte à décamper aussitôt, prudemment.

Cuss, l’empirique du pays, était dévoré par la curiosité. Les bandages excitaient son intérêt professionnel ; les mille et une bouteilles éveillaient sa jalousie. Pendant tout avril et tout mai, il souhaita une occasion de parler à l’étranger ; enfin, aux environs de la Pentecôte, n’y tenant plus, il imagina comme prétexte une liste de souscription en faveur d’une infirmière communale. Il découvrit alors avec étonnement que M. Hall ignorait le nom de son hôte.

« Il a donné un nom (affirmation tout à fait gratuite) mais je ne l’ai pas bien entendu », déclara Mme Hall : tant il lui semblait bête de ne pas être mieux renseignée.

Cuss frappa à la porte du salon et entra. Un juron parfaitement net lui répondit de l’intérieur.

« Excusez mon importunité », dit Cuss.

Puis la porte se referma, empêchant Mme Hall de saisir la suite de la conversation. Dix minutes durant, elle perçut le murmure des voix ; puis un cri de surprise, un remuement de pieds, la chute d’une chaise, un éclat de rire, des pas rapides, et Cuss reparut la face blême, regardant par-dessus son épaule. Il laissait la porte ouverte et, sans y faire attention, il passa en courant dans la grande salle et descendit les marches : elle entendit le bruit de sa course précipitée. Il tenait son chapeau à la main. Elle restait debout derrière son comptoir, les yeux tournés vers le salon. L’étranger sourit tranquillement, puis ses pas traversèrent la pièce ; mais elle ne put voir sa figure de l’endroit où elle était. La porte du salon battit violemment et la scène redevint silencieuse.

Cuss alla tout droit jusque chez Bunting, le pasteur.

« Suis-je fou ? cria-t-il brusquement, en pénétrant dans le petit cabinet de travail. Ai-je l’air d’un fou ?

— Qu’est-il donc arrivé ? interrogea le pasteur, en posant une ammonite sur les feuilles volantes de son prochain sermon.

— Cet individu de l’auberge…

— Eh bien ?

— Donnez-moi quelque chose à boire !… » continua Cuss.

Et il s’assit.

Quand ses nerfs furent calmés par un verre de sherry à bon marché, la seule boisson que pût offrir le brave pasteur, il lui parla de la visite qu’il venait de faire.

« J’entrai, dit-il haletant, et je lui demandai son obole pour l’infirmière que nous voulons avoir. Il avait fourré ses mains dans ses poches ; il se laissa tomber lourdement sur sa chaise ; il huma l’air. « J’avais appris, ajoutai-je, qu’il s’intéressait aux « choses de la science. » Il fit : « Oui », et il renifla de nouveau. Il continua, d’ailleurs de renifler tout le temps : évidemment, il venait d’attraper un rhume infernal. Ce n’est pas étonnant, vêtu comme il l’est… Je débitai mon histoire d’infirmière, en même temps que j’observais : partout des bouteilles, des produits chimiques, une balance, des éprouvettes ; dans l’air, une odeur de primevère. Consentait-il à souscrire ? Il répondit qu’il verrait. Alors, de but en blanc, je lui demandai s’il faisait des recherches. Il me dit que oui. « Longues, ces recherches ? » Le voilà qui se fâche : « Des recherches diablement longues ! » clame-t-il comme s’il faisait explosion. « Oh ! » m’écriai-je. Voilà l’origine de la scène. Mon homme était à bout de patience, ma question le fit éclater. On lui avait donné une formule, formule extrêmement précieuse. Pour quoi faire ? Il ne voulait pas le dire. Était-ce une ordonnance ? « Que le diable vous emporte ! « Mêlez-vous de vos affaires ! » Je m’excuse. Il prend un air digne, tousse, renifle et se calme. Il va lire sa formule : « Cinq éléments… » Il la pose sur la table ; il tourne la tête. Un courant d’air venu de la fenêtre soulève le papier. Un souffle, un bruissement : « Travailler dans une chambre avec une cheminée allumée ! » dit-il. Je vois une lueur, et voilà l’ordonnance qui prend feu et qui s’envole ! Lui de se précipiter, au moment précis où elle passait dans le tuyau. Alors, dans son émotion, voilà son bras qui sort…

— Hein ? fit Bunting.

— Pas de main ! Rien qu’une manche vide, Seigneur ! Je pensais : « C’est une difformité. Il a, je suppose, un bras artificiel, et il l’aura perdu. » Il y avait là, évidemment, quelque chose de singulier. Pourquoi diable cette manche reste-t-elle en l’air, s’il n’y a rien dedans ? Et il n’y avait rien dedans, vous dis-je. Rien, rien, du haut en bas. Mon regard plongeait jusqu’à l’épaule, et un peu de jour passait par une déchirure du vêtement. « Bon Dieu ! » m’écriai-je. Alors il s’arrêta. De ses gros yeux blancs à fleur de tête, il jeta un regard sur moi, puis sur sa manche.

— Ensuite ?…

— C’est tout. Il ne dit pas un mot. Ses yeux brillèrent et, rapidement, il enfonça la manche dans sa poche. « Je disais donc, reprit-il, que ma formule brûlait, n’est-ce pas ? » Il poussa un grognement d’interrogation. « Mais comment diable, demandai-je, pouvez-vous remuer une manche vide ? — Une manche vide ? — Oui, une manche vide. — C’est vide ? » À l’instant même, il se leva. Je me levai aussi. « Eh donc ! une manche vide ? Vous avez vu que c’était une manche… ? » Trois pas, il fut auprès de moi. Il renifla méchamment. Je ne bronchai point. Pourtant, je veux être pendu si cette grosse boule, avec ses bandeaux et ses œillères, marchant sur vous tranquillement, n’avait pas de quoi faire perdre contenance à n’importe qui : « Vous avez dit, je crois, continua-t-il, que c’était une manche vide ? — Oui, je l’ai dit. » Moi, je recule épouvanté devant cet énergumène, la figure découverte, sans lunettes, me dévisageant. Tout doucement, il retire sa manche de sa poche et tend son bras vers moi, comme pour me le montrer de nouveau. Il fait cela très, très lentement. Je regardais. Cela dure un siècle. « Eh bien, répétai-je, faisant effort pour parler, il n’y a rien dedans ! » Il fallait bien dire quelque chose. Je commençais à avoir peur. Je pouvais voir jusqu’au fond de sa manche ; il l’avançait vers moi, lentement, lentement, comme ceci, jusqu’à six pouces de mon nez. C’est une chose étrange, allez, de voir une manche vide se tendre ainsi vers vous ! Alors…

— Alors ?…

— Quelque chose… comme un index et un pouce… me pinça le nez. »

Bunting se prit à rire.

« Il n’y avait rien dedans ! s’écria Cuss, et sa voix s’éleva en un cri perçant sur ce « dedans ». C’est facile de rire ! Mais je vous l’assure, j’étais si affolé que je frappai violemment cette manche : je me retournai, je m’enfuis de la chambre, je le plantai là. »

Cuss s’arrêta. Il n’y avait pas à se méprendre sur la sincérité de sa terreur. Il tournait sur lui-même, dans un état de grande faiblesse. Il but un second verre du mauvais sherry de l’excellent ministre.

« Quand je frappai la manche, ce fut tout à fait comme si je touchais un bras. Et il n’y avait pourtant pas de bras ! Pas l’ombre de bras ! »

Bunting réfléchit. Il regardait Cuss avec inquiétude.

« C’est une histoire bien curieuse. »

Il avait pris un air très prudent et très grave.

« En vérité, répéta M. Bunting avec l’emphase d’un juge, c’est une histoire bien curieuse ! »

CHAPITRE V

UN VOLEUR AU PRESBYTÈRE

Les détails du vol commis au presbytère nous ont été rapportés en grande partie par le pasteur et sa femme. Il fut commis à l’aube, le lundi de la Pentecôte, jour consacré, à Iping, à des réjouissances publiques. Mme Bunting s’éveilla tout à coup, dans le silence qui précède l’aurore, avec la conviction que la porte de leur chambre à coucher avait été ouverte, puis refermée. Elle n’appela pas son mari tout de suite, mais elle s’assit sur son lit et tendit l’oreille. Elle distingua alors le sourd poum, poum, poum de pieds déchaussés, sortant du cabinet de toilette contigu et suivant le corridor dans la direction de l’escalier. Dès qu’elle en fut bien sûre, elle secoua le plus doucement possible le révérend M. Bunting. Il ne frotta point d’allumette. Il mit ses besicles. Il passa la robe de chambre de sa femme, il enfila ses pantoufles et alla sur le palier pour écouter. Il entendit très bien remuer en bas, dans son bureau. Puis, un éternuement sonore.

Il rentra dans sa chambre, se munit de la première arme qui lui tomba sous la main, le tisonnier, et descendit l’escalier en prenant mille précautions. Mme Bunting resta sur le carré.

Il était environ quatre heures du matin : ce n’était déjà plus la profonde obscurité de la nuit. Une faible clarté régnait dans le vestibule ; mais le cabinet de travail, dont la porte était entrebâillée, était noir. D’ailleurs, silence absolu ; rien que le léger craquement des marches sous les pas de M. Bunting et, dans le cabinet, de vagues bruits. Alors un tiroir fut ouvert, on perçut un froissement de papiers. Puis un juron, une allumette frottée, et la pièce fut éclairée d’une lumière blonde. M. Bunting était à ce moment dans le vestibule et, à travers la fente de la porte, il pouvait voir le meuble ouvert et une bougie allumée. Mais le voleur, il ne l’apercevait point. Il restait là, dans le vestibule, ne sachant que faire ; Mme Bunting, blême et haletante, s’était glissée jusqu’en bas, derrière lui. Une considération leur donna du courage : la conviction que le cambrioleur était un habitant du village.

Ils entendirent un tintement ; ils comprirent que le voleur avait trouvé l’or mis en réserve pour les dépenses du ménage, en tout deux livres et demie. Cela décida M. Bunting à brusquer les choses ; ayant assuré le tisonnier dans sa main, il s’avança, suivi de près par Mme Bunting.

« Rendez-vous ! » cria-t-il avec colère.

Mais il s’arrêta stupéfait : la pièce semblait parfaitement vide. Cependant, ils venaient d’y entendre remuer quelque chose, leur certitude était absolue. Pendant une demi-minute peut-être, ils restèrent ébahis ; puis Mme Bunting traversa le cabinet et regarda derrière le paravent, tandis que son mari, par une inspiration semblable, regardait sous le bureau. Mme Bunting secoua les rideaux de la fenêtre. M. Bunting inspecta la cheminée, l’explorant avec le tisonnier ; l’un fouilla la corbeille à papiers, l’autre le seau à charbon. Enfin ils finirent par s’arrêter et demeurèrent confondus, s’interrogeant mutuellement des yeux.

« J’aurais pourtant juré…, fit Mme Bunting.

— Mais la bougie ! s’écria M. Bunting. Qui a allumé la bougie ?

— Le tiroir ? reprit Mme Bunting. Et l’argent a disparu ! »

Elle se précipita vers la porte.

« C’est bien là le cas le plus extraordinaire. »

Il y eut un formidable éternuement dans le corridor. Ils y coururent. Au même instant, la porte de la cuisine battit avec violence.

« Apportez la bougie ! » ordonna M. Bunting.

Et il s’avança.

Il y eut un bruit de verrou rapidement repoussé.

Comme il arrivait à l’entrée de la cuisine, le pasteur vit que la porte de l’office s’ouvrait également et que les premières lueurs de l’aurore baignaient les masses sombres du jardin. Il était certain que personne n’était sorti par là.

Pourtant la porte s’ouvrit, resta ouverte un moment, puis se referma bruyamment. En même temps, la bougie que Mme Bunting avait apportée du cabinet tremblota et jeta un éclat plus vif.

La cuisine était déserte. Ils visitèrent à fond le garde-manger, l’office, et enfin descendirent à la cave. Ils eurent beau chercher : personne dans toute la maison.

Le jour surprit le pasteur et sa femme au rez-de-chaussée, tous deux bizarrement accoutrés, continuant à ne rien comprendre, éclairés par la lumière bien inutile d’une bougie qui coulait.

« C’est bien le cas le plus extraordinaire !… recommença le pasteur pour la vingtième fois.

— Mon ami, dit Mme Bunting, voilà Susie qui se lève. Attendons, pour remonter, qu’elle soit dans sa cuisine. »

CHAPITRE VI

LE MOBILIER QUI DANSE

Or, aux premières heures de ce même lundi de la Pentecôte, avant que Millie ait été tirée de son grabat par le jour, M. et Mme Hall descendirent à la cave. Affaire d’ordre privé : il s’agissait de baptiser leur bière.

Ils y étaient à peine quand Mme Hall s’aperçut qu’elle avait oublié d’apporter une bouteille de salsepareille. Comme c’était elle qui officiait, ce fut Hall qui remonta.

Sur le palier, il fut surpris de voir entrebâillée la porte de l’étranger. Il entra dans sa chambre, à lui, et trouva la bouteille à la place indiquée. Mais, en revenant, il observa que la porte d’entrée n’était plus verrouillée. Il se souvenait cependant, et très nettement, d’avoir tenu la bougie pour éclairer Mme Hall lorsque, le soir, elle avait poussé les verrous. Dans une lueur soudaine d’intelligence, il fit un rapprochement entre ce fait, la chambre de l’étranger ouverte, là-haut, et les hypothèses de Teddy Henfrey. Il s’arrêta, au comble de l’ahurissement ; puis, sa bouteille à la main, il remonta l’escalier. Il frappa chez l’étranger : pas de réponse. Ayant frappé de nouveau, il entra.

Comme il s’y attendait, vide le lit, vide la chambre ! Et, chose inouïe, sur la chaise et sur le bord du lit étaient en désordre les vêtements de l’hôte, les seuls vêtements qu’on lui eût jamais vus, ainsi que ses bandeaux. Et même son grand et lourd chapeau que l’on voyait planté sur la colonne du lit !…

Comme il se tenait là, la voix de sa femme sortit des profondeurs de la cave, avec cette manière d’avaler rapidement les syllabes et de hausser jusqu’à une note aiguë les derniers mots d’une interrogation, par laquelle le paysan du comté de Sussex a l’habitude de marquer son impatience.

« George ! Tu as trouvé ? »

À cet appel, il tressaillit et sortit précipitamment.

« Janny ! lui dit-il par-dessus la rampe de l’escalier, c’est vrai ce que disait Henfrey !… Il n’est pas dans sa chambre, il n’y est pas. Et la porte de la rue n’est pas verrouillée. »

D’abord Mme Hall ne comprit pas ; mais, dès qu’elle eut saisi, elle voulut voir par elle-même la chambre vide. Hall, tenant toujours sa bouteille, commença par redescendre jusqu’en bas.

« S’il n’y est pas, ses vêtements y sont. Et que peut-il faire sans ses vêtements ? Ma foi, c’est bien singulier. »

Comme ils remontaient, tous deux – ce fut reconnu exact par la suite –, ils crurent entendre la porte de la rue s’ouvrir et se refermer ; pourtant, la voyant close (rien n’apparaissait d’anormal), ni l’un ni l’autre, à ce moment-là, n’en dit un mot. Mme Hall dépassa son mari dans le corridor et arriva en haut la première. Quelqu’un éternua dans l’escalier : Hall, qui suivait à six pas, crut que c’était sa femme ; elle, étant au-dessus, s’imagina que c’était lui. Elle poussa violemment la porte et s’arrêta sur le seuil de la chambre.

« Ah bien ! en voilà une affaire ! » s’écria-t-elle.

Il lui semblait qu’on reniflait tout près, derrière sa tête : s’étant retournée, elle fut surprise de voir que Hall était encore sur la dernière marche, éloigné d’une douzaine de pas ; mais, en une seconde, il l’avait rejointe. Elle se pencha et mis sa main sur l’oreiller, puis sous les couvertures.

« Froid ! Il est levé depuis une heure au moins. »

Elle en était là quand se produisit une chose invraisemblable : les couvertures se réunirent d’elles-mêmes, se dressèrent en une espèce de montagne, et sautèrent rapidement par-dessus le pied du lit, tout à fait comme si une main les eût empoignées et jetées de côté. Aussitôt après, le chapeau fit un bond, tournoya en décrivant presque un cercle et s’élança droit au nez de Mme Hall. Puis la chaise, laissant tomber habits et pantalon, riant sèchement d’une voix toute semblable à celle de l’étranger, se tourna avec ses quatre pieds dans la direction de Mme Hall, parut un instant la viser et fondit sur elle. La pauvre femme poussa des cris et fit demi-tour ; alors les pieds de la chaise, s’appliquant avec douceur, mais avec fermeté, contre son dos, l’obligèrent à sortir de la pièce, et son mari ensuite. La porte battit violemment sur leurs talons et fut refermée à clef. Chaise et lit, pendant une minute, semblèrent exécuter une valse triomphale, et tout brusquement rentra dans le silence.

Mme Hall tomba presque évanouie dans les bras de son mari, sur le carré. Ce fut avec la plus grande difficulté que lui et Millie, qui avait été réveillée par un cri d’alarme, réussirent à la porter en bas et à lui faire prendre le cordial usité en pareil cas.

« C’étaient des esprits ! dit Mme Hall. Je suis sûre que c’étaient des esprits !… J’ai déjà lu, dans les journaux, des histoires de tables et de sièges qui se soulèvent et qui dansent…

— Encore une gorgée, Janny ! Cela vous fera du bien.

— Laissez-le dehors. Fermez la porte. Ne le laissez plus rentrer. Je m’en doutais… J’aurais dû savoir… Avec ses gros yeux, sa tête couverte de bandeaux… Il n’allait jamais à l’église le dimanche. Et sa collection de bouteilles !… Il a introduit des esprits dans le mobilier ! Mes bons vieux meubles ! C’était juste sur cette chaise que ma pauvre chère maman s’asseyait quand j’étais petite. Penser qu’elle a pu se lever contre moi !

— Encore une gorgée, Janny ! vos nerfs sont bouleversés. »

Vers cinq heures, sous les rayons dorés du soleil levant, ils envoyèrent Millie éveiller M. Sandy Wadgers, le forgeron. Elle devait lui présenter les compliments de M. Hall et lui dire que là-haut les meubles se comportaient de la façon la plus inaccoutumée. Aurait-il l’obligeance de venir ?

C’était un homme habile que M. Wadgers, et plein de ressources. Il considéra le cas avec beaucoup de gravité.

« Le diable m’emporte, déclara-t-il, si ce n’est pas de la sorcellerie !… Un homme comme ça n’est pas un client pour vous. »

Il s’intéressa très vivement à l’affaire. On lui demanda de passer le premier jusqu’à la chambre ; mais il ne paraissait pas très pressé. Il préférait causer dans le corridor. Sur ces entrefaites, arriva l’apprenti de Huxter ; il se mit à ouvrir la devanture du bureau de tabac. On l’invita à prendre part à la discussion. Naturellement, M. Huxter parut au bout de quelques minutes. Les habitudes parlementaires de la race anglo-saxonne se manifestèrent une fois de plus : on bavarda beaucoup et l’on ne prit aucune résolution.

« D’abord, les faits ! dit M. Sandy Wadgers. Assurons-nous que nous sommes dans notre droit en forçant sa porte… Une porte fermée à clef, on peut toujours la forcer ; mais ensuite, il n’est pas facile de la remettre en état… »

Tout à coup, aventure prodigieuse, la porte de la chambre se poussa d’elle-même, et, comme ils la considéraient muets de surprise, ils virent, descendant l’escalier, la figure emmitouflée de l’étranger, qui roulait des yeux plus noirs et plus blancs que jamais derrière les énormes verres de ses monstrueuses lunettes. Il marchait avec raideur, avec lenteur, toujours farouche. Il traversa le vestibule et s’arrêta.

« Et ceci ? » dit-il.

Tous les yeux suivirent la direction de son doigt ganté : on découvrit la bouteille de salsepareille tout auprès de la porte de la cave. Alors l’inconnu pénétra dans le salon et, brusquement, grossièrement, il leur envoya la porte au nez.

Pas un mot ne fut prononcé jusqu’à ce que tout bruit eût cessé de retentir. Ils se regardaient fixement les uns les autres.

« Eh bien, celle-là est encore plus forte, par exemple !… » dit M. Wadgers.

Et il n’acheva pas sa phrase. Il ajouta, s’adressant à M. Hall :

« À votre place, je l’interrogerais. Je lui demanderais une explication. »

Il fallut quelque temps pour amener à cette idée le mari de la patronne. À la fin, il frappa, passa la tête et put dire :

« Excusez-moi…

— Allez au diable ! cria l’étranger d’une voix terrible. Et fermez la porte derrière vous ! »

Ainsi se termina cette courte visite.

CHAPITRE VII

L’ÉTRANGER DÉMASQUÉ

L’étranger était entré dans le petit salon de l’auberge vers cinq heures et demie du matin. Il y resta jusqu’à midi, les stores baissés, la porte close. Personne, après l’expulsion de Hall, ne s’aventura auprès de lui.

Pendant ce temps-là il dut jeûner. Plusieurs fois il sonna, la dernière fois d’une manière furieuse et prolongée : on ne lui répondit point.

« Avec son « Allez au diable ! » vraiment… » disait Mme Hall.

Alors arriva une vague rumeur de vol commis au presbytère et l’on rapprocha les événements les uns des autres. Hall, accompagné de Wadgers, sortit pour aller trouver M. Suckleforth, le magistrat, et lui demander son avis. Personne, après lui, ne se risqua dans la place. À quoi l’étranger passa-t-il les heures ? On l’ignore. De temps en temps, on l’entendit marcher à grands pas, de long en large ; deux fois on perçut des jurons, un bruit de feuillets déchirés, un fracas de bouteilles brisées.

Cependant grossissait le petit groupe des gens effarés, mais voulant savoir. Mme Huxter survint. Quelques jeunes gens très gais, en noir, vêtements confectionnés, cols de celluloïd, cravates de papier – c’était le lundi de la Pentecôte –, se joignirent au groupe, avec des questions confuses qui augmentaient le désordre. Le jeune Archie Harker se signala en traversant la cour pour glisser un regard furtif sous les stores baissés du salon. Il ne put rien distinguer ; mais il bavarda, laissant croire qu’il avait vu, et d’autres jeunes gens d’Iping firent cercle autour de lui.

C’était bien le plus beau lundi de Pentecôte qu’il fût possible de rêver. Tout le long de la grand-rue étaient alignées une douzaine de baraques : un tir ; sur le gazon, auprès de la forge, trois roulottes, jaune et chocolat ; quelques pittoresques forains des deux sexes dressaient un jeu de massacre. Les hommes portaient des jerseys bleus, les femmes des tabliers clairs et des chapeaux à lourdes plumes, tout à fait à la mode. Woodyer, du Faon rouge, et M. Jaggers, le savetier, qui vendait aussi des bicyclettes d’occasion, étaient occupés à suspendre, en travers de la rue, des pavillons éclatants qui avaient jadis servi dans le pays à célébrer le premier jubilé de la reine Victoria.

À l’intérieur, dans l’obscurité voulue du salon où n’avait pénétré ce jour-là qu’un pauvre petit rayon de soleil, l’étranger, affamé – nous devons le supposer –, craintif, enveloppé dans ses vêtements chauds et incommodes, lisait attentivement son journal à travers ses lunettes fumées, ou entrechoquait ses petites bouteilles sales, et, de temps à autre, pestait bruyamment contre les enfants qu’il entendait, sans les voir, en dehors des fenêtres. Dans un coin, auprès du foyer, les morceaux d’une demi-douzaine de bouteilles brisées ; une odeur piquante de chlore empoisonnait l’air. Voilà tout ce que nous savons, d’après ce que l’on devina d’abord et ce que l’on trouva plus tard dans la chambre.

Vers midi, l’étranger ouvrit tout à coup la porte de son salon et apparut, regardant fixement les trois ou quatre personnes qui étaient dans le bar.

« Madame Hall ! » appela-t-il.

Quelqu’un aussitôt alla timidement prévenir Mme Hall.

Après un moment, celle-ci arriva, un peu essoufflée mais d’autant plus furieuse. Hall était toujours absent. Elle avait préparé la scène et apportait sur un petit plateau la note à régler.

« Est-ce votre note que vous désirez, monsieur ?

— Pourquoi ne m’a-t-on pas donné à déjeuner ? Pourquoi n’a-t-on ni servi mon repas, ni répondu à mes coups de sonnette ? Pensez-vous que je puisse vivre sans manger ?

— Et ma note, pourquoi n’est-elle pas payée ? répliqua Mme Hall. Voilà ce que je voudrais bien savoir !

— Je vous ai dit, il y a trois jours, que j’attendais de l’argent…

— Et je vous ai répondu, il y a trois jours, que je n’avais pas à attendre vos entrées de fonds. Vous ne pouvez pas vous plaindre de ce que votre déjeuner est un peu en retard, puisque ma note est bien en retard de cinq jours, n’est-ce pas ? »

L’étranger lança un juron bref, mais énergique.

« Non ! non ! entendit-on du dehors.

— Je vous serais vraiment obligée, monsieur, si vous vouliez garder vos jurons pour vous. »

Les yeux de l’étranger prirent une expression de plus en plus irritée. On estima généralement, dans le bar, que Mme Hall avait l’avantage sur lui. La suite de l’entretien montra qu’on ne se trompait pas.

« Dites donc, ma brave dame, reprit l’autre…

— Il ne s’agit pas de « brave dame ».

— Je vous ai dit que mon argent n’était pas arrivé…

— Votre argent, vraiment !

— Mais je crois bien que, dans ma poche…

— Vous m’avez dit, il y a trois jours, que vous n’aviez plus sur vous qu’un souverain environ.

— Oui, mais j’en ai retrouvé d’autres. »

Cris ironiques à l’extérieur :

« Ah ! ah !

— Je serais curieuse de savoir où. »

Le mot parut vivement contrarier l’étranger. Il frappa du pied.

« Que voulez-vous dire ?

— Où donc avez-vous trouvé de l’argent ? Et d’ailleurs, avant que je reçoive rien, avant que je vous serve à déjeuner ou que je fasse pour vous quoi que ce soit, vous aurez à m’expliquer une ou deux choses que je ne comprends point, que personne ici ne comprend et que tout le monde est très désireux de comprendre. Je veux savoir ce que vous avez fait à ma chaise, là-haut ; et je veux savoir comment, votre chambre étant vide, on vous y a trouvé pourtant. Mes pensionnaires entrent par les portes, c’est la règle de la maison ; et c’est ce que vous ne faites pas ! Je veux savoir comment vous êtes rentré. Et je veux savoir encore… »

Soudain l’étranger leva en l’air ses mains toujours gantées, frappa du pied encore une fois et cria :

« Assez ! » avec tant de violence qu’il fit taire Mme Hall.

« Vous ne comprenez pas, dit-il, qui je suis ni ce que je suis. Je vais vous le montrer. Parbleu ! je vais vous le montrer ! »

Il mit alors sa main ouverte sur sa figure, et, lorsqu’il la retira, il y avait, au milieu de son visage, un trou noir !

« Tenez ! »

Et, faisant deux pas en avant, il tendit à Mme Hall quelque chose que celle-ci, les yeux en arrêt sur cette face transformée, accepta machinalement. En voyant ce que c’était, elle poussa un grand cri, laissa tomber l’objet et recula en chancelant. Le nez – c’était le nez rosé et luisant de l’étranger – roula sur le parquet avec un bruit sourd de carton creux.

Il ôta ses lunettes, et chacun dans le bar demeura bouche bée. Il enleva son chapeau et, d’un geste violent, arracha ses favoris et ses bandeaux. Un pressentiment passa comme l’éclair à travers le bar.

« Oh ! mon Dieu ! » cria-t-on.

Et tout le monde s’enfuit.

C’était plus épouvantable qu’on ne peut se le figurer. Mme Hall, frappée d’horreur, poussa un gémissement et se dirigea vers la porte de la maison. Jugez donc ! On s’attendait à voir des balafres, des difformités, des horreurs réelles – mais rien, rien ! Les bandeaux et la perruque traversèrent à la volée le corridor et allèrent tomber dans le bar, où les gens firent des sauts de carpe pour ne pas être atteints. Et tous de dégringoler le perron, en cohue. En effet, l’homme qui se tenait là, hurlant une explication incohérente, était des pieds jusqu’au col un gaillard solide et gesticulant ; mais au-dessus du col, c’était le néant ! Rien ! rien que l’on pût voir !

Les gens, dans le bas du village, entendirent des cris, des clameurs ; en regardant la rue, ils virent l’auberge vomir au-dehors tout son monde. Ils virent Mme Hall tomber et Teddy Henfrey sauter pour ne pas culbuter sur elle. Ils entendirent les hurlements d’effroi de Millie, qui, surgissant soudain de la cuisine au bruit du tumulte, s’était heurtée à l’étranger sans tête. Un véritable sauve-qui-peut.

Sur-le-champ chacun, d’un bout à l’autre de la rue, le marchand de confiseries, le propriétaire du jeu de massacre et son aide, l’homme de la balançoire, gamins et gamines, élégants de village, pimpantes jeunes filles, vieillards en blouse et bohémiennes à tablier, commencèrent à courir ; en un clin d’œil, une foule de quarante personnes peut-être fut rassemblée, grossissant d’ailleurs toujours. Et ce furent des allées et venues, des huées, des questions, des exclamations, des suppositions, à n’en plus finir, devant l’établissement de Mme Hall. Chacun paraissait pressé de parler en même temps que les autres ; résultat : la tour de Babel ! Un petit groupe soutenait Mme Hall, que l’on avait relevée évanouie. C’était la discussion la plus confuse, coupée par les dépositions incroyables d’un bruyant témoin oculaire.

« Au revenant !

— Alors, qu’est-ce qu’il a fait ?

— Il n’a pas fait de mal à la fille, hein ?

— Il a couru sur elle avec un couteau, je crois.

— Pas de tête, je vous dis !… Et ce n’est pas une manière de parler ; je dis bien : un homme sans tête !

— Bah ! c’est une supercherie, un tour de physique.

— Il a envoyé promener ses bandages… »

En se bousculant pour l’apercevoir par la porte ouverte, la foule prit la forme d’un coin mouvant dont la pointe, composée des curieux les plus aventureux, était près de l’auberge.

« Il s’est arrêté un instant, j’ai entendu le cri de la fille, puis il a fait demi-tour. J’ai vu des jupons passer rapidement, et il a couru derrière. Cela n’a pas pris dix secondes… Le voilà qui revient, avec un couteau à la main et un pain… Il se met là où il était tout à l’heure, comme s’il regardait… Il n’y a qu’une minute, il a passé par cette porte-ci… Je vous dis qu’il n’a pas de tête du tout ! Vous avez manqué… »

Il y eut un mouvement en arrière et l’homme qui parlait s’interrompit pour se mettre de côté et laisser passer une petite procession qui se dirigeait résolument vers la maison. Ouvrant la marche, M. Hall, très rouge et très décidé ; puis M. Bobby Jaffers, l’agent de police du village ; puis le prudent M. Wadgers. Ils venaient maintenant munis d’un mandat d’arrêt.

Le peuple continuait à échanger tout haut des renseignements contradictoires sur les faits récents.

« Qu’il ait oui ou non une tête, dit Jaffers, je dois l’arrêter, et je l’arrêterai. »

M. Hall s’avança vers le perron, se dirigea droit vers la porte du salon et la trouva béante.

« Agent, ordonna-t-il, faites votre devoir. »

Jaffers entra, Hall après lui, Wadgers le dernier. Dans la demi-obscurité, ils virent le corps sans tête tourné de leur côté, avec une croûte de pain dans une main gantée ; dans l’autre main, un bout de fromage.

« C’est lui, dit Hall.

— Par le diable ! qu’est-ce que tout cela signifie ? » Telle fut la question irritée que l’on entendit sortir d’un peu plus haut que le cou de cet homme.

« Vous êtes, ma foi, un drôle de personnage, monsieur ! déclara Jaffers. Mais, avec ou sans tête, mon mandat dit « prise de corps »… Le service est le service et…

— Touchez pas ! » cria le corps en se rejetant en arrière.

Soudain, il jeta par terre pain et fromage, et M. Hall n’eut que le temps de s’emparer du couteau qui était sur la table. Alors la main gauche de l’étranger ôta son gant et le lança à la figure de Jaffers. En un instant, celui-ci, coupant court à la notification de son mandat, eut saisi le poignet sans main, étreint la gorge invisible. Il reçut sur le tibia un coup retentissant et se mit à hurler, mais sans lâcher prise. Hall fit glisser le couteau sur la table jusqu’à Wadgers qui, pour ainsi dire, jouait le rôle de représentant de la force publique ; puis il fit quelques pas en avant, au moment où Jaffers et l’étranger, s’étreignant, se frappant, luttaient et se démenaient tout près de lui. Une chaise était sur leur passage : elle fut bousculée avec fracas et ils tombèrent ensemble.

« Prenez les pieds ! » cria Jaffers entre ses dents.

M. Hall, tandis qu’il s’efforçait d’obéir, reçut dans les côtes un grand coup qui l’immobilisa une minute. M. Wadgers vit que l’étranger décapité avait, en roulant, pris le dessus sur Jaffers : il battit en retraite vers la porte, le couteau toujours à la main, et se heurta ainsi à M. Huxter et au charretier de Sidderbridge qui accouraient prêter main-forte à la loi et à l’ordre. Au même instant, tombèrent du haut du chiffonnier trois ou quatre bouteilles d’où se répandit dans la pièce une odeur piquante et âcre.

« Je me rends ! » s’écria l’étranger, quoi qu’il tînt Jaffers par terre.

Et aussitôt il se releva, haletant, de plus en plus bizarre, sans tête et sans mains, car il avait enlevé son gant droit, après le gauche.

« Ce n’est pas la peine… », ajouta-t-il, d’une voix étouffée.

C’était bien la chose la plus étrange du monde que d’entendre cette parole qui semblait sortir du vide ; mais les paysans du Sussex sont peut-être les gens les plus positifs qu’il y ait sur terre. Jaffers se releva, à son tour, et exhiba une paire de menottes. Mais il ouvrit de grands yeux.

« Dites donc, vous ! » reprit-il, déconfit subitement par l’absurdité de toute la scène. « Sapristi ! je ne peux pas m’en servir, à ce que je vois… »

L’étranger fit courir sa manche du haut en bas de son gilet, et, comme par miracle, les boutons que suivait cette manche se trouvèrent défaits. Alors il palpa sa jambe et se baissa ; un autre eût semblé porter la main à ses souliers, à ses chaussettes.

« Mais ! s’écria Huxter, tandis qu’il était ainsi penché, ce n’est pas un homme ! Ce ne sont que des vêtements sans corps ! Regardez : on peut voir, par son col, la doublure des habits. Je pourrais y mettre mon bras. »

Il étendit la main, mais il crut rencontrer quelque chose dans l’air et il la retira, avec un cri perçant.

« Je vous prie d’ôter vos doigts de mes yeux ! » disait la voix aérienne du ton d’une prière farouche. « La vérité est que je suis là tout entier, tête, mains, jambes, et le reste ; mais il se trouve que je suis invisible. C’est bien ennuyeux, mais c’est ainsi. Ce n’est vraiment pas une raison, il me semble, pour que je sois mis en pièces par tous les imbéciles d’Iping ! »

Déboutonnés maintenant, et soutenus par un corps invisible, tous ses vêtements restaient debout, avec le geste des poings appuyés sur les hanches.

Plusieurs hommes du peuple étaient entrés ; la salle était tout à fait encombrée.

« Invisible, hé ? dit Huxter, qui ignorait les méfaits de l’étranger. Qui a jamais entendu parler de chose pareille ?

— Cela peut être bizarre, mais ce n’est pas un crime. Pourquoi suis-je attaqué de cette manière par un agent de police ?

— Ah ! cela, c’est autre chose ! riposta Jaffers. Point de doute que vous ne soyez un peu difficile à distinguer en plein jour. Mais je suis porteur d’un mandat, et tout est en règle. Ce que je poursuis n’est pas invisible : c’est le vol commis au presbytère. On s’est introduit dans une maison ; on a pris de l’argent…

— Eh bien ?…

— Et les circonstances donnent à penser…

— Balivernes, que tout cela ! s’écria l’homme invisible.

— Je le veux bien, monsieur. Mais j’ai reçu des ordres…

— Soit ! Je vous suivrai. Mais pas de menottes !

— C’est la consigne ! déclara Jaffers.

— Pas de menottes ! répéta l’étranger.

— Excusez-moi. »

Tout à coup le fantôme s’assit et, avant que personne eût pu se rendre compte de ce qui se passait, les pantoufles, les chaussettes, le pantalon avaient été poussés du pied sous la table. Puis l’étranger se redressa et jeta loin de lui son habit.

« Là ! empêchez-le ! » cria Jaffers comprenant soudain ce qui arrivait.

Il saisit le gilet : le gilet se débattit ; la chemise, s’en échappant, le laissa flasque et vide aux mains de l’agent.

« Tenez-le bien ! criait à tue-tête Jaffers. Si jamais il sort de ses habits !…

— Tenez-le bien ! » répétait chacun.

Et tout le monde de se précipiter sur cette chemise blanche qui s’agitait et qui était maintenant tout ce que l’on pouvait voir de l’étranger.

Une manche de cette chemise porta un mauvais coup en pleine figure à Hall, qui se trouvait là ; les bras ouverts, il tomba à la renverse sur le vieux Toothsome, le sacristain. L’instant d’après, la chemise fut soulevée et s’agita d’une manière désordonnée le long des bras, comme une chemise qu’un homme ôte par-dessus sa tête. Jaffers la saisit : il ne fit qu’aider à l’enlever. Il fut frappé à la bouche avec une telle violence qu’il en perdit le souffle. Aussitôt il tira son bâton, et ce fut Teddy Henfrey qu’il atteignit brutalement sur le sommet de la tête.

« Attention ! attention ! »

Tout le monde criait, se garait et tapait dans le vide.

« Tenez-le !

— Fermez la porte !

— Ne le laissez pas échapper !

— Je tiens quelque chose.

— Là !

— Là ! »

Ils faisaient tous le bruit d’une vraie Babel. Tous, semblait-il, étaient atteints en même temps. Sandy Wadgers, avisé comme toujours et l’esprit particulièrement aiguisé par un coup effrayant reçu en plein nez, rouvrit la porte et abandonna la partie. Les autres, le suivant aussitôt, furent entassés un moment dans l’angle, près de la sortie. Les coups continuaient à pleuvoir. Phipps eut une dent de devant cassée ; et pour Henfrey, c’est le cartilage de son oreille qui fut endommagé. Jaffers fut frappé sous la mâchoire ; en se retournant, il se heurta à quelque chose interposé entre Huxter et lui, qui les empêcha de tomber l’un sur l’autre ; il sentit une poitrine vigoureuse. Bientôt, tous les combattants échauffés gagnèrent la salle déjà remplie de monde.

« Je le tiens ! » hurlait Jaffers, bousculé et trébuchant au milieu de la foule, la figure cramoisie, les veines gonflées, luttant toujours contre l’ennemi qu’il ne voyait point.

On s’écarta de droite et de gauche au moment où ces adversaires peu ordinaires, entraînés vers la porte extérieure, allaient en tournoyant dégringoler la demi-douzaine de marches de l’auberge. Jaffers, d’une voix étranglée, poussa un cri ; il tenait bon néanmoins et jouait du genou ; mais il pirouetta sur lui-même et tomba lourdement, la tête sur le gravier. C’est alors seulement que ses doigts lâchèrent prise.

Il y eut des cris furieux :

« Tenez-le bien !

— On ne le voit pas !… » etc.

Un jeune homme, étranger au pays, et dont le nom ne fut pas connu, se précipita d’un trait, rencontra un obstacle, trébucha et vint tomber sur le corps étendu de l’agent. Au milieu de la route, une femme jeta un cri comme si elle se cognait à quelque objet inaperçu ; un chien, battu probablement, hurla et se sauva en aboyant dans la cour de Huxter…

Et c’est ainsi que disparut l’Homme invisible.

Pendant un moment, les gens demeurèrent ébahis ; puis il y eut tout à coup une panique qui les dispersa à travers le village, comme un coup de vent disperse les feuilles mortes. Seul, Jaffers resta sur place, en bas du perron, tout à fait immobile, les genoux ployés, la face tournée vers le ciel.

CHAPITRE VIII

SUR LE PASSAGE DE L’HOMME INVISIBLE

Ce chapitre est extrêmement bref. On y apprend l’aventure de Gibbins, le naturaliste amateur de la paroisse. Tandis qu’il était couché, presque endormi, sur les immenses dunes, dans un isolement absolu, il entendit tout près de lui le bruit d’un homme toussant, éternuant et maugréant avec fureur. Il tressaillit et ne vit rien. Pourtant, cette voix résonnait, il n’y avait pas à en douter. Elle continua de maugréer, avec cette ampleur et cette variété auxquelles se reconnaissent les jurons d’un homme bien élevé. Elle monta, puis baissa, puis se perdit au loin, du côté d’Adderdean, à ce que crut Gibbins. Elle éclata dans un éternuement nerveux et mourut tout à fait.

Gibbins ne savait rien encore des événements de la matinée ; mais le phénomène était si frappant, si troublant, que sa sérénité de philosophe n’y résista point : il se releva précipitamment et descendit au pas de course la pente raide de la côte, dans la direction du village, aussi vite qu’il le put.

CHAPITRE IX

M. THOMAS MARVEL

Représentez-vous M. Thomas Marvel sous les traits d’un homme à grosse figure mobile, au nez en forme de protubérance cylindrique, à la bouche lippue et flasque, à la barbe bizarre et hérissée. Son corps avait une tendance à l’embonpoint et ses membres courts accentuaient encore cette disposition. Il portait un chapeau de soie aux poils rebroussés ; et les boutons, remplacés trop souvent par des bouts de ficelle aux endroits de son costume qui avaient le plus besoin d’être soutenus, trahissaient le célibataire endurci.

M. Thomas Marvel était assis sur le bord de la route, de l’autre côté des dunes, vers Adderdean, à environ un mille et demi d’Iping. Ses pieds déchaussés passaient à travers les trous de ses chaussettes ; on voyait ses larges orteils se dresser comme les oreilles d’un chien en arrêt. Nonchalamment – il faisait tout nonchalamment –, il se disposait à essayer une paire de bottes. C’étaient bien les bottes les meilleures qu’il eût possédées depuis nombre d’années, un peu trop larges seulement ; celles qu’il portait, très convenables pour les temps secs, avaient la semelle vraiment trop mince pour les jours pluvieux. Or, M. Thomas Marvel détestait les chaussures larges ; d’autre part, il redoutait infiniment l’humidité. Jamais, en somme, il ne s’était bien inquiété de ses préférences ; mais la journée était belle, et il n’y avait rien de mieux à faire. Aussi disposa-t-il les quatre chaussures en un groupe harmonieux sur le sable, puis il les examina. En les voyant là, dans l’herbe naissante, il lui vint à l’esprit que ces deux paires étaient très vilaines. Il ne fut pas du tout étonné d’entendre une voix derrière lui.

« En tout cas, ce sont des chaussures ! disait cette voix.

— Oui, des chaussures données, répondit M. Marvel, les considérant, la tête penchée, avec mépris. Quelle est la paire la moins horrible des deux ? Sacristi ! je veux être pendu si je le sais !

— Hem ! fit la voix.

— Au fond, j’en ai porté de plus mauvaises… il m’est même arrivé de ne pas en porter du tout… mais pas de plus cyniquement laides, passez-moi l’expression… Dire que j’ai mendié des chaussures pendant des jours, parce que j’étais dégoûté de celles que j’ai… Celles-ci, évidemment, sont en bon état… Nous autres, touristes, nous tenons beaucoup à nos souliers… Vous me croirez si vous voulez, j’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé autre chose, dans ce sacré pays !… Voyez-moi un peu ça !… Et, cependant, en général, un bon pays pour les chaussures, vraiment ! Mais c’est bien là ma chance ordinaire : des hauts, des bas ! Je me suis servi dans ce pays dix ans, sinon plus. Et, maintenant, être traité de cette façon-là !…

— C’est un sale pays, dit la voix. Et quant aux habitants : de sales gens !

— N’est-ce pas ? dit Thomas Marvel. Seigneur ! ces bottes, c’est une horreur ! »

Il tourna la tête, par-dessus son épaule, à droite, pour examiner les chaussures de son interlocuteur avec l’idée de faire la comparaison. Ah ! bien, ouiche ! Là où auraient dû être les pieds de l’interlocuteur, il n’y avait ni pieds ni jambes. Il se retourna vers la gauche : là non plus, il n’y avait rien. Une lueur d’étonnement lui traversa l’esprit.

« Où êtes-vous ? » dit-il, en se mettant à quatre pattes.

Il vit une certaine étendue de la dune solitaire. Le vent agitait au loin les genêts verdoyants.

« Suis-je donc ivre ? se demanda M. Thomas Marvel. Ai-je eu des hallucinations ? Est-ce à moi-même que je parlais ? Que diable !…

— N’ayez pas peur, reprit la voix.

— Assez de ventriloquie comme ça ! dit Marvel, se dressant vivement sur ses pieds. Où êtes-vous ?… Peur ? Plus souvent !…

— N’ayez pas peur, répéta la voix.

— C’est vous qui aurez peur dans une minute, imbécile ! Où êtes-vous ? Que je vous attrape !… »

Après un intervalle :

« Vous êtes donc mort et enterré ? »

Pas de réponse. M. Thomas Marvel restait là, déchaussé, stupéfait, sa veste posée à terre.

« Piwitt ! siffla un vanneau dans le lointain.

— Piwitt, piwitt ! fit M. Marvel. Ce n’est pas l’heure de plaisanter. »

La dune était désolée, à l’est et à l’ouest, au nord et au sud. La route, avec ses fossés peu profonds et ses poteaux blancs en bordure, courait unie et solitaire au sud comme au nord ; et, sauf ce vanneau, le ciel bleu, lui aussi, était vide.

« Que Dieu m’assiste ! fit M. Thomas Marvel, en remettant sa veste. C’est ce que j’ai bu… J’aurais dû m’en méfier.

— Non, ce n’est pas ce que vous avez bu, répliqua la voix, calmez vos nerfs.

— Oh ! » s’écria Marvel.

Et son visage devint blême, sous le hâle.

« C’est ce que j’ai bu », répétaient ses lèvres sans faire de bruit. Et il jetait des regards ébahis autour de lui. Et il reculait, à pas comptés.

« Je jurerais bien que j’ai entendu une voix, murmura-t-il.

— Certainement !

— La voilà encore ! » fit M. Marvel en fermant les yeux et en passant la main sur son front, d’un geste tragique.

Il fut tout à coup saisi au collet, secoué violemment, et resta plus effaré que jamais.

« Ne faites pas la bête ! ajouta la voix.

— C’est bon, mon brave, on s’en va… Tout cela est inutile. Il n’y a pas de quoi discuter pour ces bottes éculées. Je m’en vais… Mais… c’est peut-être des esprits !

— Non. Écoutez.

— Hein, mon brave ?

— Une minute ! fit la voix vibrante d’énergie…

— Alors ?… demanda Marvel, qui venait d’avoir la sensation d’être touché à la poitrine par un doigt.

— Ainsi vous croyez que je suis un esprit, rien qu’un esprit ?

— Que seriez-vous, autrement ? dit Marvel en se grattant la nuque.

— Très bien ! fit la voix avec un ton de soulagement. Maintenant, je vais vous lancer des pierres jusqu’à ce que vous ayez changé d’avis.

— Où êtes-vous donc ? »

La voix ne répondit pas, et une pierre, comme venue du ciel, passa en sifflant : il s’en fallut de l’épaisseur d’un cheveu qu’elle n’atteignît l’épaule de M. Thomas Marvel. Celui-ci, se retournant, vit un autre caillou suivre une trajectoire savante, demeurer suspendu un instant, puis tomber sur le sol d’un mouvement si rapide qu’il en était presque imperceptible. La stupeur l’empêcha de s’esquiver. Une troisième pierre fendit l’air, ricocha sur un de ses orteils nus dans le fossé. M. Thomas Marvel sauta à cloche-pied et hurla bien fort. Il voulut courir, trébucha contre un obstacle qu’il ne voyait point et, ayant fait une culbute, se retrouva assis par terre.

« À présent », continua la voix, tandis qu’une dernière pierre, décrivant une courbe dans l’air, restait suspendue au-dessus du chemineau, « suis-je encore une hallucination ? »

M. Thomas Marvel, pour toute réponse, essaya de reprendre son équilibre : roulé de nouveau, il se tint immobile une minute.

« Si vous faites un mouvement, ce caillou vous casse la tête.

— C’est une belle action ! » fit M. Thomas Marvel, assis, tenant dans sa main son pied blessé et levant les yeux sur le dernier projectile. « Je n’y comprends rien. Des pierres qui volent toutes seules ! Des pierres qui parlent ! Descendez donc, allons, vite. Je me rends. »

La pierre tomba.

« C’est bien simple. Je suis un homme invisible.

— Dites-moi quelque chose », répondit M. Thomas Marvel, haletant : « Où êtes-vous caché ? Comment avez-vous fait ? Je l’ignore…

— Je suis invisible. C’est tout. Voilà ce que je vous prie de comprendre…

— Personne ne pourra croire cela ! Vous n’avez pas besoin, monsieur, d’être furieusement impatient. Voyons, donnez-nous-en une idée : comment êtes-vous caché ?

— Je suis invisible, c’est le grand point. Et voilà ce que je vous prie de comprendre…

— Mais où êtes-vous ? interrompit Marvel.

— Ici, à six mètres de vous.

— Allons donc ! je ne suis pas aveugle. Vous allez bientôt me dire que vous êtes du vent. Je ne suis pas de ces vagabonds ignorants…

— Soit ! je suis l’air subtil : c’est à travers moi que vous voyez.

— Ainsi, vous n’avez rien de matériel ? Une voix et, comment dirai-je ? des phrases… des mots… Est-ce cela ?

— Je suis un être humain, solide, ayant besoin de nourriture, de boissons, de vêtements. Mais je suis invisible. Y êtes-vous ? Invisible ! invisible !

— Quoi ? vraiment ?

— Oui, un être très réel.

— Alors, dit Marvel, donnez-moi une de vos mains, si vous êtes réel. Je ne suis pas un loqueteux si bizarre que vous ne puissiez… Seigneur ! ajouta-t-il, vous me faites sauter, en me serrant ainsi ! »

Une fois ses doigts dégagés, il palpa la main qui avait étreint son poignet, il suivit timidement le bras, il tapota une forte poitrine, il reconnut une figure à barbe – avec quelle stupéfaction !

« Je suis confondu ! C’est incroyable ! Alors, à un mille de distance, je pourrais voir un lapin à travers vous ! Il n’y a pas un bout de votre personne qui soit visible, sauf… »

Et il scrutait attentivement l’espace vide en apparence.

« N’avez-vous pas mangé récemment du pain et du fromage ? demanda-t-il.

— Oui, vous avez raison : cela ne s’est pas encore assimilé.

— Ah ! voilà qui est vraiment surnaturel !

— Tout cela n’est pas aussi effrayant que vous le croyez.

— Ça l’est déjà bien assez pour moi… Il ne m’en faut pas tant !… Mais comment vous y êtes-vous pris ? Comment diable cela se fait-il ?

— C’est une trop longue histoire. Et d’ailleurs…

— Je vous le répète, tout cela est prodigieux !

— Écoutez ce que j’ai à vous dire. J’ai besoin d’aide. Je vous ai rencontré. Je suis tombé sur vous, à l’improviste. J’étais égaré, fou de rage, nu, impuissant… J’aurais commis un meurtre… Et je vous ai vu…

— Seigneur !

— Je me suis approché de vous, j’ai hésité, j’ai poursuivi ma route. »

La physionomie de Marvel exprimait la terreur.

« Puis, je me suis arrêté. « C’est, me suis-je dit, un pauvre diable, comme moi-même. C’est l’homme qu’il me faut. » Alors, je me suis ravisé, je suis venu à vous, et…

— Seigneur ! gémit de nouveau Marvel. Je suis tout étourdi. Puis-je vous adresser une question ? Comment se fait-il ?… Qu’est-ce que vous pouvez bien, vous, invisible, me demander comme secours ?

— Je vous prie de m’aider à trouver des vêtements, un abri, les autres choses indispensables. J’ai abandonné tout ce qui était à moi… Si vous ne voulez pas, soit !… Mais vous m’aiderez, il le faut.

— Je suis trop abasourdi, fit Marvel. Ne me bouleversez pas davantage. Laissez-moi. Il faut que je reprenne un peu de calme. Vous m’avez à peu près écrasé un orteil… Tout cela est insensé ! Personne sur la dune. Rien là-haut ! Rien de visible à plusieurs milles, que la nature ! Voilà qu’une voix arrive à mon oreille, une voix venant du ciel, puis des pierres, puis un coup de poing… Mon Dieu !

— Rassemblez vos esprits, car il faut absolument faire la besogne que je vous ai assignée. »

M. Marvel enfla ses joues ; ses yeux devinrent tout ronds.

« Oui, je vous ai choisi, insista la voix. Vous êtes le seul être, exception faite des quelques imbéciles de là-bas, qui sache l’existence de cette chose invraisemblable : un homme invisible. Il faut que vous m’assistiez. Aidez-moi, je ferai pour vous ce que je pourrai : un homme invisible est un homme puissant. »

Il s’interrompit pour éternuer bruyamment.

« Mais si vous me trahissez, si vous négligez de suivre mes instructions… »

Il fit une pause et frappa vigoureusement sur l’épaule de M. Marvel.

Celui-ci poussa un gémissement de terreur et, s’éloignant du poing redoutable :

« Je n’ai pas l’intention de vous trahir. N’allez pas croire cela. Quoi que vous fassiez, je désire vous aider. Seulement, dites-moi ce que j’aurai à faire… Seigneur !… Tout ce que vous voudrez, je suis disposé à le faire. »

CHAPITRE X

VISITE DE M. THOMAS MARVEL À IPING

Après que la première panique se fut dissipée, Iping se mit à discuter. Le scepticisme tout à coup dressa la tête, un scepticisme un peu inquiet, pas du tout intrépide, scepticisme néanmoins. Rien n’est plus facile que de ne pas croire à un homme invisible. En somme, ceux qui avaient vu notre héros s’évanouir dans l’espace ou qui avaient éprouvé la vigueur de son bras, on pouvait en faire le compte sur les doigts. De ces témoins, M. Wadgers manquait pour l’instant, puisqu’il s’était prudemment mis en sûreté derrière les verrous et les barreaux de sa propre demeure ; Jaffers, lui, était couché, étourdi, dans le salon de l’auberge. Et de grandes idées étranges, qui dépassent l’expérience, ont parfois moins d’effet sur les hommes et les femmes que de petites considérations plus prochaines.

Iping était joyeux et paré. Chacun avait revêtu ses habits de fête. Les réjouissances de ce lundi de Pentecôte étaient attendues depuis un mois et plus. Dans l’après-midi, les gens même qui croyaient à l’homme invisible commencèrent à reprendre leurs petites distractions ou du moins essayèrent d’y revenir, supposant qu’il était définitivement parti. Quant aux sceptiques, toute l’histoire n’était pour eux qu’une farce. Ce qui est sûr, c’est que tout le monde, crédules et incrédules également, fut extrêmement gai ce jour-là.

Le pré de Haysman était décoré d’une tente, où Mme Bunting et d’autres dames préparaient le thé, tandis que les enfants faisaient des courses et jouaient à divers jeux sous la direction bénévole et bruyante de Mlles Cuss et Sackbut. Sans doute, il y avait dans l’air une certaine inquiétude ; mais les gens, pour la plupart, avaient le bon esprit de dissimuler tout ce que leur imagination leur faisait éprouver de malaise. Sur la place du village était en grande faveur, surtout auprès des jeunes gens, un câble incliné le long duquel, en se suspendant à une poulie pourvue d’une poignée, on glissait rapidement jusqu’à un gros sac placé à l’autre extrémité. Grand succès aussi pour les balançoires et les jeux de massacre. Il y avait encore un orgue à vapeur, attaché à un petit manège de chevaux de bois, et qui remplissait l’air d’une âcre odeur de graisse chaude et d’une musique moins désagréable. Les membres du club, qui avaient assisté à l’office dans la matinée, étaient superbes sous leurs insignes roses et verts : les plus joyeux avaient orné leur chapeau de rubans aux couleurs éclatantes. Le vieux Fletcher, lui, n’avait sur la manière de célébrer les fêtes que des idées plutôt graves : soit à travers le jasmin, soit par la porte ouverte de son jardin, on pouvait le voir, auprès de la fenêtre, dressé avec précaution sur une planche que supportaient deux chaises, et badigeonnant à la chaux le plafond de sa chambre.

Vers quatre heures, un étranger entra dans le village, venant du côté des dunes, un petit homme, court, vigoureux, sous un chapeau tout à fait râpé. Il paraissait hors d’haleine, ses joues se gonflaient très fort. Sa figure colorée semblait craintive. Il s’agitait avec la vivacité de quelqu’un qui se débat. Il tourna l’angle de l’église et se dirigea vers l’auberge que nous connaissons. Par parenthèse, le vieux Fletcher se rappelle l’avoir vu : il fut même si frappé de cette agitation anormale que, par inadvertance, tandis qu’il regardait, il laissa une quantité de son lait de chaux lui descendre le long du pinceau jusque dans la manche.

L’étranger, selon l’observation du propriétaire du jeu de massacre, sembla se parler à lui-même ; M. Huxter en fit aussitôt la remarque. Il s’arrêta devant le perron de l’auberge et, d’après M. Huxter, parut en proie à une lutte intérieure avant de pouvoir se décider à entrer. Finalement, il gravit les marches ; M. Huxter le vit tourner à gauche et ouvrir la porte du salon. M. Huxter entendit même des voix qui, de l’intérieur de la pièce et du bar, avertissaient l’homme de son erreur.

« Salle réservée ! » cria Hall.

L’étranger referma la porte gauchement et pénétra dans le bar.

Au bout de quelques minutes, il reparut sur le seuil de l’auberge, s’essuyant les lèvres du revers de la main et avec un air de satisfaction et de calme qui, d’après M. Huxter, était affecté. Il demeura un moment à regarder autour de lui ; puis M. Huxter le vit marcher d’une manière furtive et suspecte vers la grille de la cour, sur laquelle donnait la fenêtre du salon. Après un peu d’hésitation, il s’accota contre un des montants de la grille, tira de sa poche une petite pipe en terre et se mit à la bourrer. Ses doigts tremblaient. Il l’alluma gauchement et, croisant les bras, commença de fumer dans une attitude languissante que démentaient d’ailleurs des coups d’œil rapides jetés de temps à autre sur la cour.

Tout cela, M. Huxter le suivit par-dessus son étalage de marchand de tabac : la singularité de ces allures l’engagea à continuer ses observations.

Tout à coup, l’étranger, se redressant, fourra sa pipe dans sa poche, puis il disparut dans la cour. Aussitôt M. Huxter, s’imaginant être le témoin de quelque menu larcin, fit en courant le tour de son comptoir et se précipita dans la rue pour couper la retraite au voleur. Au même instant, M. Marvel reparaissait, le chapeau de travers, un gros paquet enveloppé d’un tapis de table bleu dans une main, et, dans l’autre main, trois volumes ficelés ensemble, comme on le reconnut plus tard, avec les bretelles du pasteur. Dès qu’il eut aperçu Huxter, il poussa une sorte de soupir convulsif et, tournant vivement à gauche, il se mit à courir.

« Au voleur ! arrêtez-le ! » cria Huxter en s’élançant à sa poursuite.

Les sensations de M. Huxter furent vives, mais brèves. Il vit l’homme, juste devant lui, bondir avec agilité vers l’angle de l’église, dans la direction des dunes ; il le vit dépasser les drapeaux et les oriflammes du village en fête : deux ou trois figures seulement s’étaient tournées vers lui. De nouveau M. Huxter brailla : « Arrêtez-le !… Au voleur !… » et le pourchassa vaillamment. Mais il n’avait pas fait dix enjambées que sa cheville fut saisie par une étreinte mystérieuse : il ne courut plus, il fendit l’espace avec une incroyable rapidité ; soudain sa tête se rapprocha du sol, et, du monde, il ne vit plus que trente-six chandelles, indifférent dès lors à tout ce qui pouvait arriver.

CHAPITRE XI

DANS L’AUBERGE

Pour bien comprendre ce qui s’était passé dans l’auberge, il faut revenir en arrière jusqu’au moment où M. Marvel fut aperçu de M. Huxter, par sa fenêtre.

À ce moment précis, M. Cuss et M. Bunting se trouvaient dans le salon. Ils en étaient à passer sérieusement en revue les événements bizarres de la matinée et, avec la permission de M. Hall, ils se livraient à un examen minutieux des affaires de l’homme invisible. Jaffers était à peu près remis de sa chute ; il était rentré chez lui, aidé par ses amis. Les vêtements éparpillés de l’étranger avaient été enlevés par Mme Hall ; on avait remis en ordre la chambre à coucher. Sur la table, devant la fenêtre où l’étranger avait ordinairement travaillé, Cuss avait trouvé trois gros livres manuscrits intitulés Journal.

« Journal ! » répéta Cuss, en s’asseyant et en plaçant deux des volumes de manière à supporter le troisième, qu’il ouvrit. « Hem ! pas de nom sur la feuille de garde ; c’est ennuyeux !… Des chiffres… Et des figures… »

Le pasteur vint regarder par-dessus son épaule ; Cuss tourna les pages, le visage subitement désappointé.

« Sapristi ! rien que des chiffres, Bunting.

— N’y a-t-il pas des figures, des dessins qui jettent quelque lumière ?…

— Voyez vous-même… Il y a, d’une part, des signes mathématiques et, d’autre part, des caractères, du russe, ou quelque autre langue de ce genre-là… Il y a aussi des lettres grecques. Pour ce qui est du grec, je pense que vous…

— Sans doute, sans doute !… » fit Bunting, en ôtant et en essuyant ses lunettes.

Il était subitement très gêné ; car, pour ce qui lui restait de grec dans la tête, ce n’était pas la peine d’en parler.

« Oui, le grec, évidemment, peut nous fournir un fil, une piste…

— Je vais vous en trouver un passage.

— J’aimerais mieux auparavant jeter un coup d’œil sur les trois volumes », reprit M. Bunting, en essuyant toujours ses verres. « D’abord une impression générale, Cuss, et alors, vous comprenez, nous pourrons chercher le fil… »

Il toussa, remit ses lunettes, les assujettit avec soin, toussa de nouveau… et fit des vœux pour qu’un incident quelconque vînt empêcher la fâcheuse épreuve qui paraissait inévitable. Il prit avec de lentes précautions le volume que lui tendait Cuss. À ce moment, l’incident souhaité se produisit.

La porte s’ouvrit tout à coup. Les deux hommes tressaillirent, regardèrent autour d’eux… Ils eurent presque du plaisir à voir une figure d’un rose de corail au-dessous d’un chapeau à la soie rebroussée.

« Ce n’est pas ici le bar ? demanda le personnage, immobile, les yeux fixes.

— Non, répondirent ensemble ces deux messieurs.

— De l’autre côté, mon brave ! ajouta M. Bunting.

— Et veuillez fermer cette porte ! cria M. Cuss d’un ton irrité.

— Parfait ! » dit l’intrus d’une voix profonde, tout à fait différente, semblait-il, de la voix rauque de sa première question.

Puis, avec sa voix de la première fois :

« C’est bon ! fit-il… Larguez ! »

Il s’en alla et ferma la porte derrière lui.

« Un matelot, je pense ! dit Bunting. Ce sont de braves gens. « Larguez… » oui, c’est un terme de marine s’appliquant, je pense, à son départ de cette pièce.

— Sans doute ! fit Cuss. J’ai les nerfs tout à fait ébranlés aujourd’hui. Cela m’a fait sauter, cette porte s’ouvrant de cette façon. »

M. Bunting sourit, comme si lui-même n’avait pas sauté aussi.

« Et maintenant, reprit-il avec un soupir, à nos livres !

— Une minute ! fit Cuss, qui alla fermer la porte à clef. Comme cela, nous serons à l’abri de toute invasion. »

Il en était là, lorsqu’il y eut un reniflement.

« Une chose est indiscutable, déclara Bunting en attirant un siège auprès de celui de Cuss. Il s’est certainement passé des choses étranges à Iping pendant ces jours derniers, des choses très étranges. Je ne puis pas ajouter foi, évidemment, à cette histoire absurde d’un homme invisible…

— C’est incroyable, en effet, vraiment incroyable. Mais ce fait subsiste que j’ai vu, j’ai certainement vu jusqu’au fond de sa manche…

— Mais avez-vous vu ? En êtes-vous bien sûr ? Supposez, par exemple, un miroir… Les hallucinations se produisent si facilement ! J’ignore si vous avez jamais vu un physicien vraiment habile…

— Je ne veux pas recommencer à discuter. Nous avons épuisé cette question-là ; Bunting. Maintenant il s’agit de ces volumes… Ah ! voici quelques lignes de ce qui me paraît du grec. Ce sont des lettres grecques, certainement. »

M. Cuss avait le doigt sur le milieu de la page. M. Bunting se pencha légèrement pour regarder de plus près : ce grec était écrit en caractères des plus fins. Il songea que tous ses paroissiens croyaient à sa connaissance des textes grecs et hébreux : fallait-il donc avouer ? ou bien retrouverait-il des bribes de science ?… Tout à coup il éprouva une singulière sensation à la nuque ; il essaya de remuer la tête : il rencontra une résistance invincible. C’était une compression extraordinaire, l’étreinte d’une main solide et lourde qui lui portait irrésistiblement le menton vers la table.

« Pas un mouvement, mes petits messieurs, murmura une voix, ou je vous casse la tête à tous les deux ! »

Bunting regarda la figure de Cuss, alors toute rapprochée de la sienne : il y vit le reflet de sa propre épouvante.

« Je suis fâché de vous traiter avec rudesse, reprit la voix, mais je ne peux pas faire autrement… Depuis quand avez-vous appris à fureter dans les notes secrètes d’un savant ? »

Deux mentons heurtèrent la table en même temps, et deux mâchoires claquèrent.

« Depuis quand avez-vous appris à envahir le domicile privé d’un homme dans le malheur ? »

Et le choc se renouvela.

« Où a-t-on mis mes vêtements ?… Écoutez ! la fenêtre est fermée, et j’ai pris la clef de la porte. Je suis passablement fort, et j’ai le tisonnier sous la main… et je suis invisible. Il n’y a pas à en douter, je pourrais, si je le voulais, vous tuer tous les deux et m’en aller le plus facilement du monde. M’entendez-vous ? Parfaitement. Eh bien, si je vous laisse aller, me promettez-vous de ne pas faire de bêtises et d’exécuter ce que je vous dirai ? »

Le pasteur et le médecin se regardèrent l’un l’autre, et le docteur fit la grimace.

« Oui », dit M. Bunting.

Et le docteur répéta :

« Oui ! »

Alors leur cou échappa à l’étreinte ; ils se redressèrent, la figure très rouge, faisant aller leur tête de droite à gauche et de gauche à droite.

« Veuillez rester assis où vous êtes, dit l’homme invisible. J’ai là le tisonnier, vous savez… Quand je suis entré dans cette pièce », poursuivit-il après avoir mis le tisonnier sous le nez de chacun de ses visiteurs, « je ne m’attendais pas à la trouver occupée, et je m’attendais, par contre, à trouver, avec mes livres de notes, toute ma garde-robe… Où est ma garde-robe ?… Non, ne vous levez pas. Je vois très bien qu’elle n’est plus ici. Or, en ce moment, quoique les journées soient assez chaudes pour qu’un homme invisible puisse aller et venir, les soirées sont froides : j’ai besoin de vêtements et de quelques autres petites choses. Il me faut aussi ces trois livres. »

CHAPITRE XII

L’HOMME INVISIBLE SE FÂCHE

Il est inévitable que, arrivé à ce point, le récit s’interrompe de nouveau, pour une certaine raison très pénible que l’on saura tout à l’heure.

Tandis que cela se passait dans le salon, tandis que M. Huxter guettait M. Marvel fumant sa pipe contre la grille de la cour, M. Henfrey et M. Hall, dans le bar, continuaient à discuter le seul sujet possible ce jour-là, à Iping.

Soudain on entendit un coup violent contre la porte du salon, un cri perçant, puis plus rien.

« Hé là-bas ! fit Teddy Henfrey.

— Hé là-bas ! » fit-on aussi derrière le comptoir.

M. Hall rangea tout, d’une main lente, mais sûre.

« Il y a quelque chose ! » dit-il en quittant le comptoir pour se diriger vers le salon.

Teddy et lui s’approchèrent ensemble de la porte, attentifs, les yeux écarquillés.

« Il y a quelque chose ! » reprit Hall.

Et Henfrey fit un signe d’acquiescement.

De désagréables bouffées d’une odeur chimique vinrent jusqu’à eux, puis le bruit indistinct d’une conversation très rapide, à voix très basse.

« Dites donc, vous n’avez besoin de rien ? » demanda Hall en frappant à la porte.

Les chuchotements cessèrent ; il y eut un moment de silence, puis encore des chuchotements, puis encore un cri : « Non, non, vous ne ferez pas ça !… » Alors on entendit des mouvements, une chaise renversée, une courte lutte. Puis, de nouveau le silence.

« Que diable !… s’écria Henfrey entre ses dents.

— Vous n’avez besoin de rien ? » demanda encore Hall, d’une voix plus forte.

Le pasteur répondit, d’une voix curieusement saccadée :

« Non… merci… Ne nous… dérangez pas.

— Bizarre ! dit M. Henfrey.

— Bizarre ! répéta M. Hall.

— Il a dit : « Ne nous dérangez pas !… »

— J’ai pas entendu.

— Puis il a reniflé. »

Ils restèrent là, l’oreille tendue. De l’autre côté, la conversation était rapide et sourde :

« Je ne veux pas, déclarait M. Bunting, en élevant la voix. Je vous dis, monsieur, que je ne ferai pas cela…

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Henfrey.

— Il dit qu’il ne veut pas. Ce n’est pas à nous qu’il parle, hein ?

— C’est honteux ! cria M. Bunting à l’intérieur.

— « Honteux ! » répéta M. Henfrey. Je l’ai entendu distinctement… Qui est-ce qui parle, à présent ?

— M. Cuss, je pense, répondit M. Hall. Entendez-vous quelque chose ?

— On dirait qu’ils secouent le tapis de la table ! » dit Hall.

Mme Hall apparut derrière le comptoir. Son mari lui fit des signes pour l’inviter à se taire. Cela réveilla en elle l’esprit conjugal d’opposition.

« Qu’est-ce que vous écoutez là ? N’avez-vous donc rien de mieux à faire, un jour de fête comme aujourd’hui ? »

Hall essaya de se faire comprendre par des grimaces et des gestes muets ; mais sa femme était obstinée, elle éleva la voix. Hall et Henfrey, découragés, se retirèrent sur la pointe des pieds dans le bar, continuant à gesticuler pour la mettre au courant.

Tout d’abord elle refusa d’ajouter foi à ce qu’ils avaient entendu. Puis elle exigea que Hall se tût, pendant que Henfrey lui racontait l’histoire. Elle était disposée à ne voir en tout cela que des sottises, sans doute, on avait remué les meubles…

« Je l’ai entendu crier : « C’est honteux ! » J’en suis sûr, dit Hall.

— Je l’ai entendu aussi, affirma Henfrey.

— Cela ne prouve rien.

— Chut ! fit M. Teddy Henfrey. Il me semble que j’ai entendu la fenêtre !…

— Quelle fenêtre ?

— La fenêtre du salon. »

Chacun se tenait attentif, l’oreille au guet. Les yeux de Mme Hall, dirigés droit devant elle, voyaient, sans voir, le rectangle lumineux de la porte d’entrée, la route blanche et animée, la façade de la boutique de Huxter, chauffée par le soleil de juin. Soudain, sur le seuil de sa boutique, Huxter parut, les yeux agrandis par l’émotion, les bras battant l’air.

« Au secours ! criait-il. Au voleur ! »

Il passa en courant dans le rectangle lumineux, allant vers la grille de la cour, et il disparut.

En même temps venait du salon un éclat tumultueux, un bruit de fenêtre que l’on ferme.

Hall, Henfrey et tous les clients du bar se précipitèrent dans la rue en se bousculant. Ils virent quelqu’un tourner vivement le coin, allant vers les dunes, et M. Huxter faire un bond qui se termina aux dépens de son nez et de son épaule. Dans le bas de la rue, les gens demeuraient immobiles d’étonnement ou accouraient.

M. Huxter gisait là, étourdi par sa chute ; Henfrey s’arrêta pour regarder ; mais Hall et deux ouvriers sortis du bar continuèrent ensemble jusqu’au coin, en poussant des cris inarticulés, et virent M. Marvel disparaître derrière l’église. Il leur vint cette idée singulière que cet homme était l’homme invisible devenu subitement visible, et ils se précipitèrent tous à la fois à sa poursuite. Mais Hall avait à peine franchi une douzaine de mètres qu’il poussa un grand cri de surprise et tomba de côté, la tête la première, se raccrochant à l’un des ouvriers et l’entraînant par terre dans sa chute. Il avait été bousculé tout à fait comme au football. L’autre ouvrier fit demi-tour, regarda, et, croyant que Hall était tombé par accident, il reprit la chasse : ce ne fut que pour recevoir un croc-en-jambe, tout comme Huxter. Puis, tandis que son camarade se débattait à ses pieds, il reçut de côté un coup à renverser un bœuf.

Au moment où il tomba, la foule affluait de la place et tournait le coin. La première personne qui parut fut le propriétaire du jeu de massacre, un grand et gros homme vêtu d’un jersey bleu. Il fut étonné de voir, dans cette rue vide, trois hommes couchés par terre, tout de leur long, sans raison apparente. Mais quelque chose heurta le pied qu’il avait en arrière : il retomba, la tête en avant, et roula de côté, juste de façon à embarrasser les jambes de son frère et associé, qui le suivit dans la poussière. Et tous deux furent frappés, piétinés, couverts d’injures par quantité de gens trop pressés.

Lorsque Hall, Henfrey et les deux ouvriers étaient sortis en hâte de la maison, Mme Hall, instruite par des années d’expérience, était demeurée dans le bar, auprès de la caisse. Brusquement, la porte du salon s’ouvrit, M. Cuss parut, et, sans la regarder, dégringola les degrés du perron, courant vers le coin de la rue.

« Arrêtez-le ! criait-il. Ne le laissez pas jeter son paquet ! Vous pourrez le voir aussi longtemps qu’il tiendra ce paquet ! »

Il ne se doutait pas de l’existence de Marvel : l’homme invisible avait saisi les livres et le paquet, et les avait lancés dans la cour. Les yeux de M. Cuss exprimaient la colère et la résolution ; mais son costume était insuffisant : une sorte de petit jupon blanc, fripé, à peine convenable au pays des Palikares.

« Arrêtez-le ! criait-il. Il m’a volé mon pantalon. Et il a déshabillé le pasteur de la tête aux pieds !

— Courez après lui tout de suite ! » ordonna-t-il à Henfrey, en passant auprès de Huxter étendu la face contre terre.

Mais, comme il tournait le coin pour rejoindre la foule en émoi, un coup imprévu le fit choir, lui aussi, dans une posture inconvenante. Quelqu’un en pleine course lui marcha lourdement sur un doigt. Il hurla, fit effort pour se remettre sur pied, fut frappé derechef et jeté à quatre pattes : il fut bien obligé de comprendre qu’il était, non le chasseur, mais le chassé. Tout le monde s’en retournait en courant vers le village. Il se releva encore et fut atteint fortement derrière l’oreille. Il chancela, puis, sans demander son reste, battit en retraite vers l’auberge, sautant par-dessus Huxter abandonné qu’il trouvait maintenant assis en travers de sa route.

Déjà il était sur les marches de l’auberge, lorsqu’il entendit, derrière lui, un cri de rage, dominant tout le brouhaha, et une claque retentissante qui s’abattait sur la joue de quelqu’un. Cette voix, il la reconnut, c’était celle de l’homme invisible.

Une seconde après, M. Cuss était de retour dans le salon.

« Le voilà qui revient, Bunting ! » dit-il en s’élançant à l’intérieur. « Prenez garde à vous ! »

M. Bunting se tenait dans l’embrasure de la fenêtre, tout entier à la tâche entreprise de se composer une tenue décente avec le tapis de foyer et un numéro de la gazette du comté.

« Qui revient ? » demanda-t-il, en tressaillant si fort que son costume faillit se défaire.

« L’homme invisible ! » répondit Cuss en se précipitant à la fenêtre. « Nous ferions mieux de vider les lieux. Il se bat comme un enragé ! »

Une seconde après, M. Cuss était dans la cour.

« Juste ciel ! » s’écria M. Bunting, hésitant devant une alternative épouvantable.

Il entendit alors une lutte, terrible dans le corridor de l’auberge. Sa résolution fut aussitôt prise. Il sauta par la fenêtre, ajusta son costume à la hâte et s’enfuit à travers le village aussi vite que le lui permirent ses petites jambes grasses.

Depuis le cri de rage poussé par l’homme invisible et la fuite mémorable de M. Bunting, il est impossible de donner un compte rendu suivi des événements. Il se peut que l’intention première de l’homme invisible ait été de couvrir simplement la retraite de Marvel, porteur des vêtements et des livres. Mais son caractère, qui n’était jamais bien égal, semble avoir ressenti quelque saute de vent : il se mit à frapper, à renverser tout le monde, pour le plaisir, par amour de l’art.

Figurez-vous la rue pleine de gens qui courent ; les portes se ferment avec violence ; on se bat pour trouver un refuge. Imaginez les envahisseurs qui rencontrent l’échafaudage, en équilibre instable, de la planche et des chaises du vieux Fletcher : imaginez-vous le cataclysme ! Ailleurs, c’est un couple épouvanté, cruellement surpris sur une balançoire.

Le flot tumultueux a passé : la grand-rue d’Iping, avec ses jeux et son pavoisement, est déserte : seul, du moins, le fléau invisible continue d’y sévir. Ça et là, les débris du jeu de massacre, des lambeaux de toile déchirée, les marchandises éparses d’une boutique de sucreries. Partout, le bruit de volets qui se ferment, de verrous qui se tirent ; du genre humain on n’aperçoit plus, par-ci, par-là, qu’un œil sous une paupière clignotante, dans le coin d’une vitre.

L’homme invisible s’amusa quelque temps à casser tous les carreaux de l’auberge ; puis il lança l’une des lanternes de la rue dans la fenêtre du salon de Mme Grogram. Ce fut lui encore, sans doute, qui coupa le fil du télégraphe d’Adderdean, un peu au-delà du cottage de Higgin, sur la route d’Adderdean. Après quoi, en vertu de son essence particulière, il échappa tout à fait à la perception des hommes, il ne fut jamais plus ni vu, ni entendu, ni touché même, à Iping. Il s’évanouit complètement.

Il se passa bien près de deux heures avant que personne n’osât s’aventurer parmi la désolation dont la grand-rue offrait le spectacle.

CHAPITRE XIII

M. MARVEL DISCUTE SA SOUMISSION

À l’heure du crépuscule, Iping commençait à peine à ouvrir les yeux, timidement, sur ce qui restait de la fête.

Un homme, petit, trapu, coiffé d’un chapeau de soie râpé, marchait péniblement, dans la demi-obscurité, entre les hêtres, sur la route de Bramblehurst. Il portait trois volumes, attachés ensemble par une sorte de lien élastique élégant, et un paquet enveloppé dans un tapis de table bleu. Sa figure rubiconde exprimait la consternation et la fatigue ; il marchait d’un pas pressé, à perdre haleine. Il était accompagné par une autre voix que la sienne et, de temps à autre, il tressaillait sous l’atteinte de mains que l’on ne voyait pas.

« Si vous me lâchez encore une fois, disait la voix, si vous essayez encore de me lâcher…

— Seigneur ! s’écria M. Marvel, mon épaule n’est plus qu’une plaie !

— Ma parole, je vous tuerai !

— Mais je n’essayais pas de vous lâcher ! » répondit Marvel, d’un ton où l’on sentait que les larmes étaient proches. « Je ne connaissais pas ce satané tournant, et voilà tout ! Comment diable l’aurais-je connu, ce tournant ? La vérité vraie, c’est qu’on m’a bousculé…

— Je vous bousculerai bien davantage, si vous ne prenez pas garde ! »

M. Marvel redevint soudain silencieux. Il enfla les joues, et ses yeux eurent l’éloquence du désespoir.

« C’est déjà bien assez de laisser ces rustres-là toucher à mon petit secret, sans que vous filiez avec mes ouvrages. Il est heureux pour quelques-uns de ces lourdauds d’avoir fui, d’avoir couru comme ils l’ont fait. Ici, je suis… Personne ne me savait invisible. Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire ?

— Et moi, donc ? demanda Marvel entre ses dents.

— Tout est perdu. L’histoire va être dans les journaux. Tout le monde me guettera. Tout le monde sera en éveil. »

Ce discours se continua par des imprécations violentes, puis la voix se tut. Le désespoir s’aggrava sur le visage de M. Marvel, et son pas se ralentit.

« Avancez donc ! »

La face du pauvre Marvel prit une teinte grise entre deux taches rouges.

« Tenez bien ces livres, imbécile ! fit la voix avec rudesse. Le fait est que j’aurai à me servir de vous… Vous êtes un pauvre instrument, mais quoi ! faute de mieux, il faut que je m’en serve.

— Oh ! je suis un instrument misérable ! gémit Marvel.

— Oui, certes !

— Je suis bien le plus mauvais instrument que vous puissiez avoir… car je ne suis pas fort, ajouta-t-il après un silence découragé, je ne suis pas bien fort.

— Vraiment ?

— Puis, je défaille. Cette petite affaire, mon Dieu, je m’en suis tiré, sans doute ; mais, faites excuse, j’aurais pu avoir le dessous.

— Vous dites ?

— Je n’ai pas les nerfs, je n’ai pas la vigueur qu’il faudrait pour ce que vous désirez.

— Je vous remonterai, moi !

— J’aimerais mieux que vous n’ayez pas à le faire… Je ne voudrais pas compromettre vos projets, vous pensez ; mais cela pourrait arriver… par crainte et par faiblesse.

— Je ne vous le conseille pas ! dit la voix avec une tranquille assurance.

— Ah ! je voudrais être mort !… Il n’y a vraiment pas de justice… Vous devriez pourtant bien admettre… Il me semble que j’ai bien le droit…

— Marchez donc ! »

M. Marvel pressa le pas, et, pour un moment, ils retombèrent dans le silence.

« C’est diablement dur ! » déclara Marvel.

N’ayant obtenu aucun succès, il changea ses batteries.

« Qu’est-ce que j’y gagne ? reprit-il sur le ton d’un homme auquel on fait une injustice intolérable.

— Oh ! taisez-vous, cria la voix avec une force soudaine et surprenante. Je pourvoirai à vos besoins. Contentez-vous de faire ce qu’on vous dit. Vous pouvez très bien le faire. Vous êtes un imbécile, mais vous ferez très bien cela.

— Je vous dis, monsieur, que je ne suis pas l’homme qu’il vous faut. Je le dis, respectueusement, mais c’est ainsi.

— Si vous ne vous taisez pas, je vais encore vous serrer le poignet ! dit l’homme invisible. J’ai besoin de réfléchir. »

Bientôt deux carrés de lumière jaune parurent à travers les arbres, et la tour d’un clocher se profila dans l’obscurité.

« J’aurai la main sur votre épaule pendant toute la traversée du village, dit la voix. Tâchez de filer droit ; n’essayez pas de faire des bêtises. Le cas échéant, ce serait tant pis pour vous…

— Je sais, soupira Marvel, je sais tout cela. »

L’homme à la mine si malheureuse sous son chapeau hors d’usage remonta avec ses paquets toute la rue du petit village et s’enfonça dans la nuit au-delà des dernières fenêtres éclairées.

CHAPITRE XIV

À PORT-STOWE

À dix heures, le lendemain matin, M. Marvel se trouvait, la barbe non faite, sale, couvert de poussière, les mains enfouies dans les poches, l’air très las, mal à l’aise, agité, enflant les joues à chaque instant, assis sur un banc devant une petite auberge des faubourgs de Port-Stowe. Auprès de lui étaient les fameux livres, mais attachés maintenant avec une ficelle. Quant au paquet, il avait été abandonné dans les bois, à la sortie de Bramblehurst : c’était la conséquence d’une modification apportée aux plans de l’homme invisible. Personne ne faisait attention à M. Marvel, assis sur ce banc ; pourtant son agitation continuait à tenir de la fièvre ; ses mains ne cessaient de se porter successivement à ses diverses poches, qu’elles fouillaient avec une curiosité nerveuse.

Il était resté là bien près d’une heure, lorsqu’un marin d’un certain âge sortit de l’auberge avec un journal à la main et vint s’asseoir à côté de lui.

« Il fait beau aujourd’hui ! » dit le nouveau venu.

M. Marvel lui lança un regard qui semblait chargé d’effroi.

« Oui, très beau.

— Le vrai temps de la saison ! ajouta l’autre d’un ton qui ne permettait pas la contradiction.

— Oui, en effet… »

Le marin tira un cure-dent de sa poche et commença de s’en servir avec méthode. Ses yeux, cependant, avaient toute liberté d’examiner les vêtements poudreux de son voisin et les livres placés auprès de lui. Au moment où il s’était approché de M. Marvel, il avait entendu comme un bruit de pièces de monnaie tombant dans une poche, et il avait été frappé du contraste entre l’extérieur de M. Marvel et cet indice d’une opulence relative. Aussi revenait-il obstinément à une idée qui s’était d’abord, d’une manière bizarre, emparée de son imagination.

« Vous avez des livres !… » dit-il tout à coup en cessant la manœuvre du cure-dent.

M. Marvel tressaillit et le regarda.

« Oui, oui, fit-il… des livres.

— Il y a des choses extraordinaires dans les livres.

— Je crois bien !

— Mais il y a aussi des choses extraordinaires ailleurs que dans les livres.

— C’est encore vrai ! »

M. Marvel leva les yeux sur son interlocuteur et l’observa.

« Il y a, par exemple, des choses extraordinaires dans les journaux.

— Sans doute !

— Et même dans ce journal.

— Ah !

— Il y a une histoire, dit le marin en fixant sur M. Marvel un œil assuré, il y a, par exemple, une certaine histoire d’homme invisible… »

M. Marvel eut une moue de dédain, se gratta la joue et sentit ses oreilles en feu.

« Qu’est-ce qu’ils vont raconter bientôt ! soupira-t-il d’une voix molle. En Autriche ou en Amérique, cet homme invisible ?

— Non, non… ici.

— Seigneur ! s’écria M. Marvel en se levant vivement.

— Quand je dis ici, reprit le marin, au grand soulagement de Marvel, je ne veux pas dire ici, dans l’endroit où nous sommes, je veux dire près d’ici.

— Un homme invisible ! Et qu’est-ce qu’il a pu faire ?…

— Toute espèce de choses ! dit le marin, qui surveillait son voisin du coin de l’œil. Oui, toute espèce de choses !

— Je n’ai pas vu le moindre journal depuis quatre jours.

— C’est d’Iping qu’il est parti.

— Vraiment !

— C’est là qu’il a commencé. D’où venait-il alors ? Personne ne paraît le savoir. Tenez, là : Une singulière histoire à Iping. Et il est dit, dans l’article, que les preuves sont extrêmement fortes, extrêmement.

— Bon Dieu.

— C’est une histoire vraiment extraordinaire. Il y a un pasteur et un médecin comme témoins. Ils l’ont vu eux-mêmes… Ou plutôt, non, ils ne l’ont pas vu !… Il était descendu, dit le journal, à l’auberge du pays, et personne ne semble s’être avisé de son infirmité jusqu’au jour où dans une altercation – c’est le journal qui le dit –, les bandages qu’il avait sur la tête se trouvèrent arrachés. On s’aperçut alors que sa tête était invisible. Aussitôt on tâcha de s’emparer de lui : « Rejetant ses vêtements, dit toujours le journal, il réussit à s’échapper, mais seulement après une lutte désespérée dans laquelle il avait infligé de sérieuses blessures à notre digne et excellent agent, M. J. A. Jaffers… » L’histoire est assez précise, hein ? Les noms, et tout.

— Bon Dieu ! » répéta M. Marvel, promenant tout autour de lui des regards effarés, essayant de compter sa monnaie dans sa poche du bout des doigts, à tâtons, et plein d’une nouvelle idée étrange.

« C’est une histoire tout à fait étonnante.

— N’est-ce pas ? Extraordinaire, j’ose le dire. Jamais, auparavant, je n’avais entendu parler d’homme invisible ; mais, par le temps qui court, on entend des choses si invraisemblables que…

— Et c’est là tout ce qu’il a fait ? demanda Marvel d’un air dégagé.

— Eh bien, ce n’est pas suffisant, peut-être ?

— Et il ne s’est pas échappé, par hasard ? Oui, il s’est échappé, et voilà tout, hein ?

— Voilà tout, en effet… N’est-ce pas suffisant ?

— Oh ! si !

— Je crois bien, dit le marin, je crois bien !

— N’avait-il pas de complices… ? Le journal ne dit point qu’il y eût des complices, n’est-ce pas ? demanda M. Marvel, anxieux.

— N’est-ce donc pas assez pour vous d’un bonhomme de ce genre-là ? Non, Dieu merci, peut-on dire, il n’en avait pas. »

Et le marin courba la tête lentement.

« Cela me met vraiment mal à mon aise, l’idée que ce gaillard-là court le pays… Pour l’heure, il est en liberté ; et, d’après des témoignages certains, on suppose qu’il a pris la route de Port-Stowe. Vous voyez que nous sommes parfaitement dans la zone. Ce ne sont pas là des tours de charlatan. Pensez à tout ce qu’il pourrait faire ! Que deviendriez-vous, s’il buvait un coup de trop et s’il lui prenait fantaisie de vous tomber dessus ? Supposez qu’il veuille voler : qui pourrait l’en empêcher ? Il peut entrer, il peut forcer les clôtures, il peut passer à travers un cordon de policemen aussi facilement que vous et moi nous pouvons fausser compagnie à un aveugle. Plus facilement encore : car les aveugles, à ce qu’on m’a dit, ont l’ouïe extrêmement fine…

— Il a un terrible avantage, certainement ! opina M. Marvel. Et alors…

— Oh ! oui, un avantage !… »

Pendant ce temps-là, M. Marvel n’avait cessé de regarder autour de lui, tendant l’oreille aux plus légers bruits, s’efforçant de percevoir des mouvements imperceptibles. Il parut sur le point de prendre une grande résolution. Il toussa derrière sa main ; il guetta de nouveau alentour, prêta l’oreille, se pencha vers le marin et, baissant la voix :

« Il m’est arrivé par hasard de connaître, au sujet de l’homme invisible, un ou deux détails. Cela, de source particulière.

— Allons donc ! vous ?

— Oui, moi.

— Vraiment ? Et puis-je vous demander ?…

— Vous serez étonné, dit Marvel derrière sa main. C’est une chose terrible.

— Vraiment !

— Hélas ! oui », commença Marvel avec empressement, sur le ton de la confidence.

Tout à coup, sa physionomie changea :

« Oh ! » fit-il en se redressant avec raideur sur son siège.

Et sa figure exprima clairement une douleur physique.

« Oh ! dit-il encore.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit le marin, très intéressé.

— J’ai mal aux dents ! » répondit Marvel en portant la main à son oreille.

Il reprit ses livres et prétendit qu’il était obligé de continuer sa route. Il se leva et longea le banc, d’une curieuse manière, en s’éloignant peu à peu de son interlocuteur.

« Mais vous alliez justement me raconter quelque chose à propos de cet homme invisible ? »

M. Marvel parut se consulter.

« Quelle blague ! dit une voix.

— C’est une blague ! répéta M. Marvel.

— Mais c’est dans le journal ! observa le marin.

— C’est une blague tout de même. Je connais le gaillard qui a inventé l’histoire. Il n’y a pas d’homme invisible le moins du monde…

— Mais comment expliquer que ce journal ?… Allez-vous me dire ?…

— Rien du tout ! » fit M. Marvel avec force.

Le marin ouvrit de grands yeux, son journal à la main. M. Marvel le regarda en face.

« Attendez donc », dit l’autre en se levant à son tour.

Et d’une voix lente :

« Vous allez me soutenir… ?

— Oui, fit Marvel.

— Alors, pourquoi m’avez-vous laissé vous raconter bonnement toutes ces balivernes, hein ? Qu’est-ce que ça signifie de laisser un homme se donner ainsi l’air d’un imbécile ? »

M. Marvel enfla ses joues. Le marin devint cramoisi et serra les poings.

« Voilà dix minutes que je parle. Et vous, petit pot à tabac, avec votre figure tannée, vous ne pouviez pas avoir la politesse élémentaire de…

— Vous n’allez pas me chercher chicane, à moi ?

— Chercher chicane ! J’ai vraiment bonne envie.

— Venez-vous ? » dit une voix.

Soudain quelqu’un fit faire demi-tour à M. Marvel, qui s’éloigna décidément d’une démarche bizarre, d’un pas saccadé.

« Vous faites bien de filer ! criait le marin.

— Filer ! Qui ? Moi ? » dit Marvel.

Et il s’en allait obliquement, à grandes enjambées, avec, de temps à autre, de violentes poussées en avant. Une fois à quelque distance, il commença à marmotter tout seul des protestations, des récriminations.

« Stupide animal ! » grognait le marin, les poings sur les hanches, les jambes écartées, suivant du regard l’individu qui s’en allait. « Je vous apprendrai, triple imbécile, à vous moquer de moi… quand c’est là, dans le journal ! »

Il ne distingua point la réponse de Marvel qui, s’éloignant toujours, fut bientôt caché par un coude de la route. Mais il demeura, superbe, au beau milieu du chemin, jusqu’au moment où l’arrivée d’une voiture de boucher le força de se déranger. Alors il repartit pour Port-Stowe. Il grommelait tout seul :

« Quels fous on rencontre !… Il croyait m’y prendre. Cette bêtise !… Puisque c’est dans le journal… »

Un peu plus tard, il apprit qu’un autre fait extraordinaire s’était produit non loin de là. C’était l’apparition d’« une poignée d’argent » – ni plus ni moins –, de l’argent passant tout seul, et sans qu’on vît qui le tenait, le long du mur, au coin de la ruelle de Saint-Michel.

Un de ses camarades avait vu ce prodige, le matin même. Il avait tout de suite voulu prendre l’argent : le singulier papillon avait disparu. Notre marin « ne demandait pas mieux, disait-il, que de croire n’importe quoi : mais cela, c’était tout de même un peu trop raide !… » Pourtant, il se mit à y réfléchir.

Or, l’histoire de la monnaie volante était exacte. Partout dans le voisinage, depuis la fameuse Banque de Londres et des Comtés jusqu’aux comptoirs des boutiques et des auberges – les portes restant volontiers ouvertes par ce beau soleil –, de l’argent avait été tranquillement et adroitement subtilisé, par poignées, par rouleaux ; on en avait vu flotter doucement le long des murs, dans les endroits ombragés, puis échapper rapidement aux regards de ceux qui approchaient. Il avait, d’ailleurs, quoique personne ne lui marquât la route, invariablement terminé sa course mystérieuse dans la poche de ce monsieur agité, au chapeau de soie râpé, qui s’était assis devant la petite auberge du faubourg.

Ce fut dix jours plus tard – et seulement lorsque l’histoire de Burdock était déjà vieille – que notre marin rapprocha les faits et comprit avec terreur qu’il avait été le voisin de l’homme invisible.

CHAPITRE X

L’HOMME QUI COURAIT

À l’heure où le jour commençait à baisser, le docteur Kemp était assis dans son cabinet, dans le belvédère qui, du haut de la colline, dominait Burdock. C’était une petite pièce agréable : trois fenêtres, au nord, à l’est et au sud ; des rayons couverts de livres et de publications scientifiques ; une grande table de travail ; devant la fenêtre du nord, un microscope, des plaques de verre, de menus instruments, quelques cultures et, çà et là, des flacons de réactifs. La lampe du docteur était allumée déjà, quoique le ciel resplendît encore du soleil couchant, et les stores étaient levés : il n’y avait pas à craindre que les gens du dehors pussent regarder au-dedans.

Le docteur Kemp était un homme jeune, de haute taille, svelte, aux cheveux blonds, à la moustache presque blanche. Le travail auquel il s’appliquait devait, il l’espérait bien, lui valoir son élection à l’Académie royale.

Ses yeux, pour le moment détachés de son ouvrage, contemplaient le soleil qui se couchait derrière l’autre colline, en face de lui. Depuis une minute, peut-être, il était resté, la plume aux lèvres, à admirer la magnifique lumière d’or, quand son attention fut attirée par la petite tache que faisait un homme, noir comme de l’encre, accourant de son côté par-dessus le sommet de la colline. Cet individu, tout petit, portait un énorme chapeau haut de forme, et il courait si vite que l’on distinguait à peine le mouvement de ses jambes.

« Encore un de ces ânes, pensait le docteur Kemp, comme celui qui s’est jeté contre moi, ce matin, au coin de la rue, avec son : « M’sieur, l’homme invisible arrive !… » Je ne peux pas concevoir ce qui tourne la tête à ces gens-là. On se croirait encore au XIIIe siècle ! »

Il se leva, s’approcha de la fenêtre et regarda, sur le flanc obscur de la colline, le petit homme noir qui descendait ventre à terre.

« Il paraît furieusement pressé… Mais il n’a pas l’air d’avancer ! Certes, il ne courrait pas plus lourdement si ses poches étaient pleines de plomb… Vous êtes donc poursuivi, mon bonhomme ! »

Bientôt la plus haute des villas qui peu à peu, prolongeant Burdock, avaient escaladé la colline, eut caché le coureur. Il reparut un instant, puis s’éclipsa, pour redevenir visible trois fois entre les maisons isolées qui venaient ensuite ; enfin la terrasse le couvrit.

« Quels ânes ! » s’écria le docteur Kemp en pivotant sur les talons pour retourner à sa table de travail.

Les personnes qui, étant elles-mêmes sur la grand-route, virent de plus près le fuyard et purent observer la terreur bestiale répandue sur sa figure en sueur, n’eurent pas le même détachement que le docteur Kemp. Au passage, en courant, l’homme rendait un bruit d’argent, comme une bourse pleine qu’on secoue. Lui ne regardait ni à droite ni à gauche ; ses yeux dilatés ne cherchaient au bas de la colline que les maisons où les lampes étaient allumées, les endroits, dans la rue, où les gens étaient en groupe. Sa bouche mal fendue tombait d’un côté ; il avait de l’écume aux lèvres ; sa respiration était rauque et bruyante. Tous ceux qu’il frôla s’arrêtèrent et le suivirent du regard le long de la route, se demandant avec un certain malaise la raison de sa précipitation.

Cependant là-haut, sur la colline, un chien qui jouait hurla tout à coup et courut se réfugier sous une porte ; on en était encore surpris lorsqu’il passa quelque chose, tout près, comme un coup de vent, avec le bruit d’un souffle précipité : han !… han !… han !…

Les gens poussèrent des cris, on quitta en hâte le pavé de la route. Cela devint une clameur générale qui se prolongea naturellement jusqu’au bas de la colline. On criait dans la rue avant que Marvel fût seulement à mi-chemin ; et l’on se verrouillait dans les maisons, et l’on claquait les portes derrière soi… Marvel entendit tout cela ; il fit un dernier effort désespéré. La terreur le dépassait, le devançait, envahissait la ville.

« L’homme invisible ! l’homme invisible !… Il arrive. »

CHAPITRE XVI

« AUX JOYEUX JOUEURS DE CRICKET »

Aux Joyeux Joueurs de cricket ! L’auberge est tout juste au bas de la colline, à la tête de ligne du tramway. Le garçon, ses gros bras rouges appuyés sur le comptoir, parlait chevaux avec un cocher anémique, tandis qu’un homme à barbe noire mangeait des biscuits et du fromage, buvait de la bière de Burton et causait en américain avec un policeman qui n’était pas de service.

« Pourquoi donc crie-t-on ainsi ? » demanda le cocher anémique, changeant de conversation et s’efforçant de jeter un coup d’œil sur la hauteur, par-dessus le rideau jaune sale de la fenêtre basse. « Quelqu’un vient de passer là, dehors, en courant.

— Il y a le feu, peut-être ? » dit le garçon.

Des pas se rapprochèrent, rapides et pesants ; poussée avec violence, la porte s’ouvrit et Marvel entra, éploré, échevelé, sans chapeau, le col de son vêtement déchiré ; il se retourna d’un mouvement convulsif et chercha à fermer la porte : elle était retenue par une courroie.

« Il vient ! s’écria-t-il avec terreur, d’une voix perçante. Il arrive ! l’homme invisible ! Derrière moi ! Par pitié ! au secours, au secours !

— Fermez les portes ! dit le policeman. Qui est-ce qui arrive ? Pourquoi tout ce tapage ? »

Il alla enlever la courroie qui retenait la porte ; celle-ci retomba bruyamment. L’Américain ferma l’autre porte.

« Laissez-moi entrer là-dedans, fit M. Marvel chancelant et suppliant, mais étreignant toujours ses livres. Laissez-moi entrer là-dedans ! Enfermez-moi quelque part. Je vous dis qu’il est à mes trousses ! Je lui ai échappé. Il a promis de me tuer et il me tuera.

— Vous êtes en lieu sûr, dit l’homme à la barbe noire. La porte est fermée. De quoi s’agit-il ?

— Laissez-moi entrer là-dedans ! » reprit Marvel.

Il poussa un cri aigu lorsque la porte s’ébranla sous un grand choc, bientôt suivi de coups précipités et de cris proférés au-dehors.

« Eh ! fit le policeman, qui est là ? »

M. Marvel se mit à donner de la tête comme un fou contre les panneaux qu’il prenait pour des portes.

« Il me tuera ! Il a pris un couteau ou quelque chose… Par pitié…

— Tenez ! dit le garçon. Entrez là. »

Et il souleva la planche du comptoir. M. Marvel se jeta derrière, juste au moment où l’appel du dehors était répété.

« N’ouvrez pas ! gémissait-il. Je vous en supplie, n’ouvrez pas ! Où vais-je me cacher ?

— Alors, c’est l’homme invisible ? demanda l’individu à la barbe noire, une main derrière le dos. Il est temps que nous le voyions ! »

Tout à coup, les vitres volèrent en éclats, et il y eut dans la rue des cris et des courses en tous sens. Le policeman, monté sur le canapé, regardait au-dehors et tendait le cou pour voir qui était devant la porte. Il descendit, les sourcils hérissés.

« C’est bien cela », dit-il simplement.

Le garçon se tenait debout, devant la porte du salon, qui était maintenant fermée à clef sur M. Marvel ; stupéfait, il jeta les yeux sur la fenêtre, et fit le tour du comptoir pour rejoindre les autres. Tout rentra subitement dans le calme.

« Je voudrais bien avoir mon bâton ! dit le policeman, se dirigeant irrésolu vers la porte. Dès que nous ouvrirons, il entrera, et pas moyen de l’arrêter !

— Ne vous pressez donc pas d’ouvrir ! dit avec inquiétude le cocher anémique.

— Ôtez les verrous, dit l’homme à la barbe noire. Et, s’il entre… »

Il montra un revolver qu’il avait à la main.

« Ah ! non, pas cela ! fit le policeman. Ce serait un meurtre.

— Je sais dans quel pays je suis : je tirerai aux jambes. Ôtez les verrous.

— Non, ne tirez pas derrière moi ! fit le garçon qui s’efforçait de voir par-dessus le rideau.

— Très bien ! » répondit l’homme à la barbe noire.

Et penché en avant, le revolver tout prêt, il ôta les verrous lui-même. Le garçon, le cocher et le policeman se tenaient en garde.

« Entrez ! » dit-il à mi-voix, en reculant, toujours face à la porte déverrouillée, avec son pistolet derrière lui.

Personne n’entra, la porte demeura close. Lorsque, cinq minutes plus tard, un autre cocher, du dehors, passa la tête avec précaution, ils étaient toujours là, en arrêt. Une figure inquiète sortit du salon :

 « Toutes les portes de la maison sont-elles fermées ? demanda Marvel. Il fait le tour, il rôde tout autour… Il est rusé comme le diable !

— Oh ! Seigneur ! s’écria le garçon. Il y a par-derrière… Faites attention aux portes, mon Dieu ! »

Il regardait autour de lui d’un air découragé. La porte du salon se referma bruyamment et l’on entendit tourner la clef.

« Il y a la porte de la cour et l’entrée particulière. Celle de la cour… »

Il sortit en hâte du bar. Une minute après, il reparut, tenant un grand couteau à découper.

« La porte de la cour était ouverte ! » dit-il.

Et sa grosse lèvre inférieure s’abaissa.

« Il est peut-être déjà dans la maison, fit observer le cocher anémique.

— En tout cas, il n’est pas dans la cuisine, répondit le garçon. Il y a là deux femmes qui n’ont rien entendu ; et, d’ailleurs, j’ai porté des coups dans tous les sens avec ce petit tranchelard. Elles ne pensent pas qu’il soit entré. Elles ont remarqué…

— Avez-vous bien verrouillé la cuisine ? demanda le cocher.

— J’en suis bleu ! » fit le garçon.

L’homme à la barbe rentra son revolver. Juste à ce moment, la planche du comptoir retomba, et, sous un coup furieux, la porte du salon fut enfoncée. On entendit Marvel crier comme un chat qu’on étrangle ; tout de suite on passa par-dessus le comptoir pour aller à son secours. Le revolver du grand barbu partit, la glace adossée au salon fut étoilée et vint se briser à terre avec fracas.

En entrant dans la pièce, le garçon vit Marvel, bizarrement accroupi, lutter contre la porte qui menait à la cuisine et à la cour. Tandis que le garçon hésitait, la porte s’ouvrit soudain, et Marvel parut être traîné jusque dans la cuisine. On entendit un cri de terreur, un grand tapage de casseroles. Marvel, tête baissée, résistant obstinément, fut poussé de force jusqu’à l’autre porte de la cuisine, qui donnait sur la cour, et dont les verrous furent tirés.

Le policeman, qui avait essayé de passer devant le garçon, se précipita, suivi de l’un des cochers, saisit le poignet de la main invisible qui étranglait Marvel, reçut un coup de poing en pleine figure et faillit tomber à la renverse. La porte s’ouvrit et Marvel fit un effort frénétique pour se réfugier derrière. Et le cocher, alors, prit quelqu’un par le collet.

« Je le tiens ! » criait-il.

Les mains rouges du garçon empoignèrent l’ennemi qu’on ne voyait point.

« Là ! il est là ! »

M. Marvel, relâché, se laissa choir et essaya de se glisser entre les jambes des uns et des autres. Le groupe des combattants oscilla pêle-mêle autour de la porte ouverte. C’est alors que, pour la première fois, on entendit la voix de l’homme invisible : une plainte aiguë… Le policeman lui avait marché sur le pied : il hurlait furieusement, et ses poings battaient l’air comme des fléaux. Le cocher, lui aussi, poussa un cri de douleur et se cassa brusquement en deux : il avait été atteint au creux de l’estomac. La porte donnant de la cuisine dans le salon se referma et couvrit la retraite de Marvel, tandis que, dans cette cuisine, les gens étreignaient l’air et luttaient avec le vide.

« Où est-il passé ? demandait l’homme à la barbe. Dehors ?

— Par ici ! » dit le policeman faisant un pas dans la cour et s’arrêtant.

Un morceau de tuile vola en sifflant tout près de sa tête et alla s’écraser au milieu de la vaisselle sur la table de la cuisine.

« Je vais lui faire voir !… » s’écria l’homme à la barbe.

Tout à coup un canon d’acier brilla par-dessus l’épaule du policeman et cinq balles se suivirent, coup sur coup, dans l’obscurité d’où était venu le projectile. En tirant, l’homme fit décrire à sa main un mouvement circulaire horizontal, de façon que ses balles rayonnassent dans la cour étroite, comme les raies d’une roue.

Puis il y eut un silence.

« Cinq cartouches, dit l’homme à la barbe noire, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Quatre as et un roi ! Apportez une lanterne, quelqu’un, et à tâtons, mettons-nous en quête du cadavre. »

CHAPITRE XVII
L’HÔTE DU DOCTEUR KEMP

Le docteur Kemp avait continué à écrire dans son cabinet jusqu’au moment où les coups de revolver le firent sauter. Pan ! pan ! pan ! Ils se succédaient à intervalles réguliers.

« Oh ! oh ! » fit-il, en mettant de nouveau sa plume entre ses dents et en prêtant l’oreille. « Qui est-ce qui tire ainsi, à Burdock ?… Que font maintenant ces ânes-là ? »

Il se dirigea vers la fenêtre du sud, leva le châssis et, penché en dehors, parcourut des yeux le réseau que faisait la ville dans la nuit, avec ses espaces noirs, cours ou toitures, piqués de lumière, fenêtres, boutiques et lanternes. « On dirait un attroupement, au pied de la colline, auprès des Joueurs de cricket. » Il continua d’observer. Ses yeux se portèrent au-delà de la ville, jusqu’à l’endroit lointain où brillaient les feux des navires et des réverbères de la jetée, jusqu’au pavillon qui la terminait, comme une topaze lumineuse dans la nuit. La lune, à son premier quartier, était suspendue au-dessus de la colline, à l’ouest ; très claires, les étoiles avaient presque le même éclat que sous les tropiques.

Après cinq minutes, pendant lesquelles son esprit s’était laissé aller à de vagues méditations sur les conditions sociales de l’avenir et s’était égaré dans l’immensité de l’espace et du temps, le docteur Kemp se reprit, avec un soupir, ferma la fenêtre et revint à son pupitre.

C’est environ une heure plus tard que retentit la sonnette de la porte d’entrée. Depuis les détonations, il avait écrit mollement, l’esprit souvent distrait. Ayant écouté, il entendit la servante répondre au coup de sonnette et attendit le bruit de ses pas dans l’escalier ; mais elle ne vint point.

« Je serais curieux de savoir ce que c’était ! » se dit le docteur.

Il essaya de se remettre au travail ; puis, n’y parvenant pas, il se leva, descendit de son cabinet jusqu’au palier, sonna et, par-dessus la rampe, interpella la femme de chambre, juste comme elle arrivait dans le vestibule, en bas.

« Était-ce une lettre ?

— Non, monsieur. Un passant qui a sonné, puis qui s’est enfui. »

« Je suis agité, ce soir ! » se dit Kemp à lui-même.

Il remonta dans son cabinet et, cette fois, se remit à l’ouvrage résolument. Au bout d’un instant, il y était tout entier, et les seuls bruits dans la pièce étaient le tic-tac de l’horloge et le grincement clair de sa plume se hâtant au centre du cercle de lumière que projetait l’abat-jour sur la table.

Le docteur n’eut pas fini avant deux heures sa tâche de la nuit. Il se leva, bâilla et alla se coucher. Déjà il avait ôté son habit et son gilet, lorsqu’il se sentit altéré. Il prit un bougeoir et descendit à la salle à manger, en quête de soda et de whisky.

Les études scientifiques avaient développé ses facultés d’observation. En retraversant le vestibule, il remarqua une tache noire sur le linoléum, tout près du paillasson, au pied de l’escalier. En remontant, il se demanda tout à coup ce que pouvait bien être cette tache. Étant redescendu il s’aperçut, sans grande surprise, qu’elle avait la couleur et la viscosité du sang qui sèche.

Il reprit ses bouteilles et remonta de nouveau, regardant autour de lui, essayant de s’expliquer cette tache. Sur le palier, nouvelle remarque ; il s’arrêta stupéfait : le bouton de porte de sa chambre était souillé de sang.

Il regarda sa main : elle était propre. D’ailleurs, il se rappelait que la porte de sa chambre était ouverte lorsqu’il était descendu de son cabinet ; il n’avait donc pas eu à toucher le bouton. Il entra tout droit, la figure parfaitement calme, peut-être un peu plus résolue seulement qu’à l’ordinaire. Son regard, errant avec curiosité, tomba sur le lit : le couvre-pied était taché de sang, les draps avaient été déchirés… Kemp n’avait pas remarqué tout cela en entrant la première fois, parce qu’il était allé directement à la toilette. D’autre part, draps et couvertures étaient enfoncés comme si quelqu’un s’était tout récemment assis dessus.

Alors le docteur éprouva l’impression étrange d’avoir entendu une voix qui disait tout bas : « Juste Ciel !… Kemp ! »

Mais le docteur Kemp ne croyait pas aux voix.

Il resta debout, les yeux en arrêt sur ses draps écroulés. Était-ce vraiment une voix ? De nouveau il regarda autour de lui, mais sans remarquer autre chose que le lit en désordre et souillé de sang. À ce moment, il entendit très distinctement quelque chose qui remuait à l’autre bout de la chambre, du côté du lavabo. Tous les hommes, même les plus éclairés, gardent certaines idées superstitieuses : Kemp fut envahi par cette sensation qui s’appelle la peur des revenants. Il ferma la porte, s’avança jusqu’à la toilette, et y posa ses flacons. Tout à coup, il aperçut, non sans tressaillir, une bande roulée, faite d’un lambeau de linge ensanglanté, qui flottait dans l’air entre lui et le lavabo.

Il resta là, stupéfait, à la contempler. C’était une bande vide, une bande convenablement serrée, mais bien vide. Il allait faire un pas pour s’en saisir, quand un léger coup l’arrêta ; en même temps, une voix parlait tout près de lui :

« Kemp !

— Eh ? fit-il, la bouche ouverte.

— Maîtrisez vos nerfs… Je suis un homme invisible. »

Pendant un instant, les yeux fixés sur le bandage, Kemp ne répondit pas. À la fin :

« … Homme invisible ? répéta-t-il.

— Oui, je suis un homme invisible. »

L’histoire dont il s’était moqué tout le premier, ce matin même, revint à l’esprit de Kemp. On ne saurait dire s’il fut, à ce moment, plus effrayé ou plus surpris. Ce n’est que plus tard qu’il put s’en rendre compte.

« Je croyais que tout cela n’était qu’une invention ! (Ce qui dominait en lui, c’était encore ses raisonnements du matin.) Est-ce que vous avez un pansement ?

— Oui, répondit l’homme invisible.

— Oh ! » fit Kemp.

Il reprit son sang-froid :

« Voyons, c’est absurde ! C’est quelque tour… »

Il s’avança soudain, et sa main étendue vers le bandage rencontra des doigts invisibles. Il recula au contact, et changea de couleur.

« Rassurez-vous, Kemp, pour l’amour de Dieu !… J’ai besoin de secours, un besoin urgent. Attendez ! »

Une main lui saisit le bras. Il donna un coup sur la main.

« Kemp, cria la voix, Kemp, rassurez-vous ! »

Et l’étreinte se resserra. Un désir furieux de se délivrer s’empara de lui. Mais la main du bras bandé l’empoigna par l’épaule ; il fut secoué à perdre l’équilibre et jeté à la renverse sur le lit. À peine avait-il ouvert la bouche pour crier, que le coin du drap lui fut enfoncé entre les dents. L’homme invisible le maintenait sous lui d’une manière inquiétante ; mais, du moins, Kemp avait les bras libres, et, des pieds comme des mains, il s’efforçait de donner des coups.

« Soyez raisonnable, n’est-ce pas ? dit l’homme invisible en s’attachant à lui, sans s’inquiéter des bourrades qu’il recevait dans les côtes.

— Par le Ciel ! vous allez me rendre fou !

— Demeurez là, imbécile ! » hurla l’homme invisible dans l’oreille de Kemp.

Celui-ci lutta encore un moment, puis resta tranquille.

« Si vous criez, je vous écrase la figure… Je suis invisible. Il n’y a là ni sottise ni magie. Je suis bien réellement un homme invisible. Et j’ai besoin de votre aide. Je ne veux pas vous faire de mal ; mais, si vous vous conduisez comme un rustre forcené, j’y serai contraint. N’avez-vous pas gardé souvenir de moi, Kemp… Griffin, de l’University College ?

— Laissez-moi me redresser… Je resterai où je suis… Laissez-moi tranquille une minute. »

Kemp s’assit et se tâta le cou.

« Je suis Griffin, de l’University College. Je me suis rendu invisible. Je ne suis qu’un homme comme les autres, un homme que vous avez connu, devenu invisible.

— Griffin ?

— Oui, Griffin !… répondit la voix, un étudiant plus jeune que vous, presque albinos, haut de six pieds, de forte carrure avec des yeux rouges dans une figure rose et blanche… qui obtint la médaille de chimie.

— Je suis abasourdi… Ma tête éclate… Qu’est-ce que tout ceci a à voir avec Griffin ?

— Mais… c’est moi qui suis Griffin. »

Kemp réfléchit.

« C’est horrible ! fit-il. Mais par quelle sorcellerie un homme peut-il devenir invisible ?

— Il n’y a pas de sorcellerie. C’est un procédé scientifique, et assez facile à comprendre.

— C’est horrible !… Comment diable…

— Horrible, si vous voulez. Mais je suis blessé, je souffre, je suis éreinté… Bon Dieu ! Kemp, vous êtes un homme. Un peu de calme. Donnez-moi à boire et à manger, et laissez-moi m’asseoir là. »

Kemp regardait le bandage se mouvoir à travers la pièce ; il vit un fauteuil d’osier, traîné sur le parquet, venir se placer auprès du lit. Le fauteuil craqua sous le poids d’une personne et le siège en fut abaissé d’un quart de pouce environ. Le docteur se frotta les yeux et de nouveau se tâta le cou.

« C’est plus fort que les histoires de revenants ! » dit-il.

Et il se mit à rire machinalement.

« Cela va mieux, Dieu merci ! Voilà que vous devenez raisonnable.

— Ou idiot ! » répondit Kemp.

Et il se frotta encore les yeux.

« Donnez-moi du whisky. Je suis à peu près mort.

— Sapristi ! il n’y paraissait pas tout à l’heure… Où êtes-vous ? Si je me lève, ne tomberai-je pas sur vous ? Là !… Fort bien. Le whisky ? Tenez ! Où faut-il vous le donner ? »

Le fauteuil cria et Kemp sentit qu’on lui prenait le verre des mains. Il dut faire un effort pour le lâcher : son instinct était en révolte. Le verre s’éloigna et resta en équilibre, à vingt pouces au-dessus du bord antérieur du fauteuil. Kemp le regardait avec une perplexité infinie.

« Cela est, cela ne peut être que de l’hypnotisme ! dit-il. Vous devez m’avoir suggéré que vous étiez invisible.

— Allons donc !

— Mais cela est fantastique !

— Écoutez-moi.

— J’ai démontré, ce matin même, d’une manière concluante, que l’invisibilité…

— Peu importe ce que vous avez démontré ! Je meurs de faim, et la nuit est froide pour un homme qui n’a pas de vêtement.

— Vous voulez manger ? » demanda Kemp.

Le verre de whisky se pencha de lui-même.

« Oui, répondit l’homme invisible, en le reposant avec un bruit sec. Avez-vous une robe de chambre ? »

Kemp eut une sourde exclamation. Il se dirigea vers sa garde-robe et en tira un vêtement d’étoffe rouge sombre.

« Cela fait-il votre affaire ? »

Le vêtement lui fut pris des mains ; il flotta en l’air, flasque, pendant un moment ; puis il s’agita d’étrange façon, se dressa, moulant un corps, se boutonna de lui-même et s’assit dans le fauteuil.

« Un caleçon, des chaussettes, des pantoufles, tout cela me ferait bien plaisir, dit l’homme invisible, brièvement.

— Et de quoi manger !

— Oui, quelque chose… C’est bien l’aventure la plus insensée qui me soit jamais arrivée ! »

Kemp retourna ses tiroirs pour y trouver ce qu’on lui demandait ; puis, étant descendu fouiller l’office, il revint avec du pain et des côtelettes froides, et mit le tout sur une table légère devant son hôte.

« Pas besoin de couteau », dit celui-ci.

Et une côtelette se trouva suspendue en l’air ; on entendit un bruit de mastication.

« J’aime toujours être vêtu pour manger », dit l’homme invisible, la bouche pleine, et dévorant avec avidité. « Drôle de manie !

— Ce poignet va tout à fait bien, je pense ?

— Fiez-vous-en à moi.

— Tout de même, il est bizarre…

— Je ne dis pas non. Mais il est singulier aussi que je me sois jeté justement dans votre maison, à vous, pour avoir mon pansement : c’est ma première bonne fortune !… Quoi qu’il en soit, je me proposais de dormir ici cette nuit : il faut que vous y consentiez. Il est bien fâcheux que du sang ait révélé ma présence, n’est-ce pas ? Il y en a un caillot là-bas. Mon sang devient visible en se coagulant. Ce n’est que mon tissu vivant que j’ai transformé, et seulement pour la durée de mon existence… Je suis depuis trois heures déjà dans votre maison.

— Comment cela se fait-il ? demanda Kemp d’un ton irrité. Du diable si… En cette affaire, tout est extravagant d’un bout à l’autre.

— Tout est logique, parfaitement logique ! » répliqua l’homme invisible, en étendant la main pour prendre la bouteille de whisky.

Kemp regardait avec ébahissement cette robe de chambre dévorer. Un rayon de la bougie, pénétrant obliquement par une déchirure, à l’épaule droite, projeta un triangle de clarté sous les côtes gauches.

« Qu’était-ce que ces coups de feu ? Comment la bataille a-t-elle commencé ?

— C’est une espèce d’imbécile, une manière d’associé à moi… maudit soit-il !… qui a essayé de me voler mon argent. Et il y a réussi.

— Est-il, lui aussi, invisible ?

— Non.

— Alors ?

— Ne pourrais-je pas avoir autre chose à manger avant de vous dire tout cela ?… Je suis affamé, je souffre, et vous me demandez de vous raconter des histoires ! »

Kemp se leva :

« Mais vous, vous n’avez pas tiré ?

— Moi, non. Un idiot que je n’avais jamais vu tirait à tort et à travers. Ils ont tous pris peur à mon arrivée. Que le diable les emporte !… Dites donc, je voudrais autre chose à manger, Kemp.

— Je vais voir ce qu’il y a encore en bas. Pas grand-chose, je le crains ! »

Après qu’il eut achevé son souper, un souper copieux, l’homme invisible réclama un cigare. Il mordit le bout avec impatience avant que le docteur eût pu trouver un couteau ; et, la feuille extérieure s’étant défaite, il jura.

C’était chose bien curieuse de le voir fumer : sa bouche, son gosier, son pharynx, ses narines devenaient visibles sous la forme d’une colonne tourbillonnante de fumée.

« C’est un présent du Ciel que le tabac ! dit-il en lâchant une grosse bouffée. J’ai de la chance d’être tombé sur vous, Kemp : vous allez m’aider. Quel bonheur de vous avoir précisément rencontré ! Je suis dans un embarras du diable ; j’ai été fou, je crois. Quelles aventures j’ai traversées ! Mais, croyez-moi, nous ferons quelque chose à nous deux, maintenant ! »

Il s’offrit à lui-même un peu plus de whisky et de soda. Kemp se leva, regarda autour de lui et alla chercher un verre dans la chambre voisine.

« C’est insensé… Mais vous permettez que je boive ?…

— Vous n’avez pas beaucoup changé, Kemp, depuis une douzaine d’années. Vous autres, hommes blonds, vous ne changez point. Froids et méthodiques… Je vais vous dire : nous allons travailler ensemble.

— Mais comment tout cela s’est-il fait ? Comment en êtes-vous arrivé là ?

— Pour Dieu, laissez-moi fumer en paix une minute ! Ensuite je vous le dirai. »

L’histoire, pourtant, ne fut pas racontée cette nuit-là. Le poignet de l’homme invisible devenait douloureux. Il avait la fièvre, il était épuisé. Son esprit se reportait sans cesse à la chasse qu’on lui avait donnée du haut en bas de la colline, à la lutte soutenue dans l’auberge. Il commença son récit, et l’abandonna. Par moments, il parlait de Marvel : alors il fumait plus vite et sa voix trahissait sa colère. Kemp recueillait ce qu’il pouvait.

« Il avait peur de moi, je voyais bien qu’il avait peur de moi, répéta l’homme invisible à plusieurs reprises. Il voulait me lâcher ; il guettait sans cesse autour de lui… Que j’ai été sot ! Le mâtin !… je l’aurais tué…

— Mais où aviez-vous eu cet argent ? » demanda Kemp brusquement.

L’homme invisible demeura silencieux un instant.

« Je ne peux pas vous le dire ce soir. »

Il gémit tout à coup et se pencha en avant, sa tête invisible appuyée sur des mains invisibles.

« Kemp, dit-il, je n’ai pas dormi depuis bientôt trois jours. Je n’ai fait que m’assoupir une heure ou deux. Il va falloir que je dorme.

— Soit, prenez ma chambre, prenez cette chambre.

— Mais comment puis-je dormir ? Si je dors, il s’en ira… Bah ! qu’est-ce que cela fait ?

— Et votre blessure ? Qu’est-ce que c’est ?

— Rien, une égratignure. Oh ! Dieu, comme j’ai sommeil !

— Eh bien, pourquoi ne pas dormir ? »

L’homme invisible parut considérer Kemp.

« Parce que j’ai des raisons particulières de tenir à n’être pas pris par mes semblables. »

Kemp ouvrit de grands yeux.

« Imbécile que je suis ! s’écria l’homme invisible, en frappant sur la table violemment. Je n’aurais jamais dû vous mettre cette idée en tête ! »

CHAPITRE XVIII

L’HOMME INVISIBLE DORT

Épuisé et blessé comme il l’était, l’homme invisible ne voulut pas s’en rapporter à la parole de Kemp, l’assurant que sa liberté serait respectée. Il examina les deux fenêtres de la chambre à coucher, leva les stores et ouvrit les châssis pour vérifier s’il pourrait, au besoin, comme le disait Kemp, s’esquiver par là. Au-dehors la nuit était calme et silencieuse ; la nouvelle lune se couchait de l’autre côté des dunes. Griffin passa en revue les serrures de sa chambre ; il inspecta les deux cabinets de toilette pour se convaincre qu’il avait là encore une double voie de salut ; finalement, il se déclara satisfait. Il était alors debout, sur le tapis du foyer ; Kemp entendit le bruit d’un bâillement.

« Je suis fâché, lui dit son hôte, de ne pouvoir vous raconter dès ce soir tout ce que j’ai fait ; mais je suis à bout de forces. C’est ridicule, sans doute !… Croyez-moi, Kemp, en dépit de vos raisonnements de ce matin, la chose est parfaitement possible. J’ai fait une découverte. J’avais l’intention de la garder pour moi. Je ne peux pas. Il faut que j’aie un associé. Et vous… Nous pouvons faire des choses… Mais, à demain ! En ce moment, c’est pour moi le sommeil ou la mort. »

Kemp se tenait au milieu de la chambre, les yeux fixés sur ce mannequin sans tête.

« Je vais vous laisser, n’est-ce pas ?… C’est incroyable… Ah ! il ne faudrait pas trois aventures de ce genre-là, bouleversant toutes mes idées, pour me rendre fou. Et c’est pourtant vrai !… Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire pour vous ?

— Rien, rien, que de me dire bonsoir.

— Eh bien, bonsoir ! » répondit Kemp, en étreignant une main invisible.

Il se dirigeait obliquement vers la porte, quand, tout à coup, la robe de chambre vint sur lui à grands pas :

« Écoutez-moi bien. Pas de tentative pour me ligoter, pour s’emparer de moi, ou… »

Le visage de Kemp prit une expression particulière :

« Je croyais, répliqua-t-il, vous avoir donné ma parole. »

Puis il ferma la porte doucement derrière lui, et aussitôt il entendit tourner la clef à l’intérieur.

Des pas rapides allèrent à la porte du cabinet de toilette, et celle-ci fut également fermée à clef.

Kemp se frappa le front :

« Est-ce que je rêve ? Est-ce le monde qui est devenu fou, ou moi ? »

Il éclata de rire, et, mettant la main sur la porte close :

« Être chassé de ma propre chambre par une absurdité manifeste ! »

Étant monté jusqu’au haut de l’escalier, il se retourna pour regarder toutes ces portes fermées.

« C’est pourtant vrai ! » fit-il.

Il porta les doigts à son cou légèrement meurtri.

« Oui, c’est un fait indéniable, mais… »

Il secoua la tête avec désespoir, revint sur ses pas et descendit l’escalier. Il alluma la lampe de la salle à manger, prit un cigare et se mit à faire les cent pas, en se parlant à lui-même. De temps en temps il discutait :

« Il a dit « invisible » ! Cela existe donc, un animal invisible ? Dans la mer, oui. Des milliers, des millions ! Toutes les larves, les petites nauplies, toutes les espèces de tornaria, les bêtes microscopiques…, les méduses. Dans la mer, il y a plus de choses invisibles que de visibles ! Je n’avais jamais pensé à cela… Et dans les étangs aussi ! Toutes ces petites bêtes qui vivent là, simples petits points de gélatine transparente et incolore. Mais dans l’air, non. Cela ne peut pas être !… Après tout, pourquoi non ?… Mais quoi ? Si un homme était de verre, il serait encore visible. »

Sa méditation devint profonde. Trois cigares se répandirent en cendre blanche sur le tapis avant qu’il parlât de nouveau. Mais alors ce fut simplement une exclamation. Il sortit de la pièce, entra dans son cabinet de consultation, alluma le gaz. Ce cabinet était tout petit : le docteur ne vivait pas de sa science. Les journaux étaient là. Négligemment jeté sur la table, et déplié, le journal du matin. Kemp le saisit, le retourna vivement et se mit à lire Une singulière histoire à Iping, – celle-là même que le marin, à Port-Stowe, avait si péniblement ânonnée à Marvel. Kemp la parcourut rapidement.

« Enveloppé ! dit-il. Déguisé ! Se cachant !… Personne ne semble avoir été au courant de son cas… Quel diable de jeu joue-t-il donc ? »

Il laissa tomber le journal et son regard erra, de-ci, de-là. Il prit la St. James’ Gazette, qui était là, pliée, comme elle était arrivée.

« Ah ! nous allons enfin avoir la vérité ! »

Il ouvrit le journal. Deux colonnes lui sautèrent aux yeux, avec cet en-tête : Un village entier du Sussex atteint de folie. « Juste Ciel ! » s’écria Kemp, en lisant avec avidité le compte rendu sceptique des événements arrivés la veille à Iping.

De l’autre côté de la page, le récit du matin avait été reproduit. Kemp le relut : « Il courait à travers les rues, frappant à droite et à gauche… Jaffers sans connaissance… M. Huxter souffrait beaucoup… encore incapable de dire ce qu’il avait vu… Douloureuse humiliation… le pasteur… Une femme malade de frayeur… Les fenêtres brisées… Cette histoire extraordinaire est sans doute un canard, mais trop drôle pour qu’on ne l’imprime pas… À chacun d’en prendre et d’en laisser. »

Kemp rejeta la feuille et resta planté devant, tout pâle.

« Sans doute un canard ! »

Il reprit le journal et relut encore toute l’affaire.

« Mais quand ce vagabond est-il entré en scène ? Pourquoi diable courait-il après ce vagabond ? »

Il se laissa tomber sur le lit à opérations.

« Il n’est pas seulement invisible. C’est un fou ! Un fou dangereux !… »

Lorsque l’aube vint mêler ses premières lueurs, dans la salle à manger, à la lumière de la lampe et à la fumée du cigare, Kemp en était encore à arpenter la pièce en cherchant le mot de l’énigme.

Il était trop surexcité pour pouvoir dormir. Ses domestiques, en descendant, les yeux encore gros de sommeil, le trouvèrent là et inclinèrent à penser que c’était le travail, le surmenage qu’il fallait accuser. Il leur donna l’ordre extraordinaire, mais tout à fait formel, de servir à déjeuner pour deux personnes dans le cabinet du belvédère et de se confiner ensuite dans le sous-sol et le rez-de-chaussée. Puis il continua de marcher dans la salle à manger jusqu’à l’arrivée du journal du matin.

Celui-ci avait beaucoup de choses à raconter ; mais pas grand-chose de neuf : il confirmait simplement le récit de la veille et donnait le compte rendu, fort mal écrit, d’une autre aventure étrange, survenue à Burdock. Le docteur connut ainsi le plus gros de ce qui s’était passé aux Joueurs de cricket, et le nom de M. Marvel.

« Il m’a obligé à passer avec lui vingt-quatre heures », déclarait M. Marvel. Certains détails nouveaux étaient ajoutés à l’histoire d’Iping, notamment la rupture du fil télégraphique. Mais rien qui pût jeter quelque lumière sur les relations de l’homme invisible et du vagabond, car Marvel n’avait donné aucun renseignement ni sur les trois livres qu’il portait ni sur l’argent dont ses poches étaient pleines. Le ton sceptique avait disparu, et une nuée de reporters et d’enquêteurs était déjà à l’œuvre, travaillant le sujet avec soin.

Kemp lut tout ce qui avait trait à l’affaire et envoya la femme de chambre lui chercher tous les journaux qu’elle trouverait. Ceux-là, de même, il les dévora.

« Il est invisible ! Et il a des colères qui tournent à la folie furieuse !… Quelles choses il peut faire !… Et dire qu’il est là-haut, libre comme l’air !... Quel parti prendre ?… Par exemple, serait-ce lui manquer de parole si… Non ! »

Il alla vers un petit pupitre en désordre, dans le coin, et commença une note. À moitié faite, il la déchira et en écrivit une autre. Il relut celle-ci, la regarda en réfléchissant ; puis il prit une enveloppe et l’adressa au « colonel Adye, à Port-Burdock ». L’homme invisible se réveilla juste au moment où Kemp en était là. Il se réveillait en méchantes dispositions : Kemp, attentif au moindre bruit au-dessus de sa tête, entendit tout à coup des pas pesants se précipiter à travers la chambre à coucher. Puis, une chaise fut renversée, le verre du lavabo fut brisé : Kemp se hâta de grimper l’escalier et frappa vivement à la porte.

CHAPITRE XIX

PREMIERS PRINCIPES

« Eh bien, qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda Kemp lorsque son hôte lui eut ouvert.

— Rien…

— Mais, que diable ! Pourquoi ce vacarme ?

— Simple accès de mauvaise humeur, répondit l’homme invisible. Je ne pensais plus à mon bras, et il me fait mal. »

Kemp traversa la pièce et ramassa les morceaux du verre brisé ; puis debout, avec des éclats dans la main :

« On a publié dans les journaux toute votre affaire, dit-il, tout ce qui est arrivé, soit à Iping, soit au bas de la colline. Le monde est averti qu’il y a un citoyen invisible ; mais nul ne sait que vous êtes ici. »

L’autre lâcha un juron.

« Oui, reprit le docteur, le secret est découvert. Je comprends que c’était un secret… J’ignore quels sont vos projets ; mais, bien entendu, je suis désireux de vous servir. »

L’homme invisible s’assit sur son lit.

« Le déjeuner est servi là-haut », ajouta Kemp, d’un ton aussi aisé que possible.

Il fut ravi de voir que son hôte bizarre se levait volontiers, et il monta devant l’étroit escalier qui menait au belvédère.

« Avant tout, dit Kemp, je voudrais bien en savoir un peu plus long sur votre invisibilité. »

Il s’était assis, après un regard impatient jeté par la fenêtre, de l’air d’un homme qui veut causer. Les doutes qu’il avait eus la veille sur la réalité de l’aventure ne lui revinrent que pour s’évanouir de nouveau quand il regarda l’endroit où s’était assis Griffin, devant la table : une robe de chambre sans tête, essuyait des lèvres qu’on ne voyait pas, avec une serviette soutenue miraculeusement.

« C’est bien simple, répondit Griffin, en posant sa serviette à côté de lui.

— Pour vous, sans doute ; mais… »

Et Kemp se mit à rire.

« Oui, certainement, à moi-même, cela me semblait d’abord merveilleux. À présent, bon Dieu !… Mais nous allons faire de grandes choses !… Je m’occupai de la question, pour la première fois, à Chesilstowe.

— À Chesilstowe ?

— J’y étais en quittant Londres. Vous savez que j’ai abandonné la médecine pour me consacrer à la physique ? Non, vous ne le saviez pas. Eh bien, c’est ainsi. L’étude de la lumière m’attirait.

— Ah !

— La densité optique !… C’est un tissu d’énigmes, une série de problèmes, avec des solutions qu’on n’entrevoit que vaguement… Je n’avais que vingt-deux ans. J’étais plein d’enthousiasme. Je me dis : « Je vais vouer ma vie à cette question-là ; elle en vaut la peine. » Vous savez bien comme on est bête à vingt-deux ans !

— Bête alors ou bête plus tard…

— Comme si, de connaître, de savoir, cela pouvait procurer quelque satisfaction à un homme !… Je me mis à travailler comme un nègre. Et j’avais à peine travaillé et réfléchi six mois que la lumière se fit et passa par une maille du réseau, aveuglante. Je découvris un principe général des pigments et de la réfraction, une formule, une expression géométrique comportant quatre dimensions. Les sots, le commun des mortels et même les mathématiciens vulgaires ne savent pas ce qu’une expression générale peut signifier pour qui étudie la physique moléculaire. Dans mes livres – les livres que ce chenapan m’a volés – il y a des merveilles, des miracles. Ce n’était pas une méthode, c’était une idée capable de conduire à une méthode par laquelle il serait possible, sans changer aucune des propriétés de la matière (excepté, en certains cas, la couleur), de réduire l’indice de réfraction d’un corps solide ou liquide à celui de l’air, autant que peuvent l’exiger toutes les applications pratiques.

— Fichtre ! dit Kemp, cela est très curieux. Pourtant je ne vois pas encore tout à fait… Je comprends bien que, par ce moyen, vous pouvez ôter son éclat à une pierre précieuse ; mais de là à rendre invisible une personne, il y a loin.

— Précisément. Mais considérez que la visibilité dépend de l’action des corps visibles sur la lumière. Laissez-moi vous exposer les notions élémentaires comme si vous ne les connaissiez pas du tout. Mon explication en deviendra plus claire.

« Vous savez très bien qu’un corps absorbe les rayons lumineux, ou il les réfléchit, ou il les réfracte, – ou il en absorbe, et il en réfléchit, et il en réfracte tout à la fois. Supposez qu’un corps ne réfléchisse, ni ne réfracte, ni n’absorbe aucun rayon : ce corps ne peut pas être visible par lui-même. Par exemple, vous voyez une boîte rouge opaque, parce que la couleur absorbe une partie des rayons lumineux et réfléchit les autres, c’est-à-dire vous renvoie tous les rayons rouges. Si elle n’absorbait pas une partie des rayons lumineux, si elle les réfléchissait tous, c’est une boîte éclatante de blancheur que vous verriez, une boîte d’argent !… Une boîte en diamant n’absorberait pas beaucoup de rayons et n’en réfléchirait pas non plus beaucoup par sa surface ; mais çà et là seulement aux endroits où les surfaces sont favorables, la lumière serait réfléchie et réfractée, de sorte que vous auriez l’impression de réflexions brillantes et de transparences : une boîte en verre ne serait pas aussi brillante ni aussi visible qu’une boîte en diamant, parce qu’il y aurait moins de réflexion et de réfraction. Vous comprenez ? Sous un certain angle, vous verriez parfaitement au travers… Certaines espèces de verres seraient plus transparentes que d’autres : une boîte en cristal serait plus limpide qu’une autre en verre de vitre ordinaire. Une boîte en verre commun, très mince, serait difficile à distinguer dans une mauvaise lumière, parce qu’elle absorberait à peine quelques rayons, en réfracterait et en réfléchirait fort peu. Si vous plongez dans l’eau une plaque de verre blanc commun – bien mieux ! si vous la plongez dans quelque liquide plus dense que l’eau, elle disparaît presque complètement, parce que le rayon qui passe de l’eau dans le verre n’est que légèrement réfracté ou réfléchi, c’est-à-dire modifié dans sa direction. Il est presque aussi invisible qu’un jet de carbone ou d’hydrogène dans l’air ; et précisément pour la même raison !

— Oui, dit Kemp, cela va tout seul. Il n’y a pas d’écolier aujourd’hui qui ne sache tout cela.

— Voici maintenant un autre fait que tous les écoliers connaissent de même. Si l’on brise une plaque de verre, si on la réduit en poudre, elle devient beaucoup plus facile à voir dans l’air ; elle devient, du moins, une poudre opaque et blanche. Ceci, parce que la pulvérisation multiplie les surfaces sur lesquelles s’exercent réflexion et réfraction. Dans une plaque de verre il n’y a que deux surfaces ; dans le verre pulvérisé, la lumière est réfractée ou réfléchie par chacun des grains qu’elle traverse, et très peu de rayons passent droit. Mais ce verre blanc pulvérisé, si vous le mettez dans l’eau, sur-le-champ, il cesse d’être visible. C’est que le verre pulvérisé et l’eau ont à peu près le même indice de réfraction ; c’est-à-dire que la lumière subit à peine une petite réfraction ou réflexion en passant de l’un dans l’autre.

« Donc un corps transparent, le verre, par exemple, est rendu invisible si vous le mettez dans un liquide qui ait à peu près le même indice de réfraction. Raisonnez seulement une seconde ; vous comprendrez que la poudre de verre pourrait être rendue invisible même dans l’air, si son indice de réfraction pouvait être rendu égal à celui de l’air : car, alors, il n’y aurait plus ni réfraction ni réflexion au passage des rayons lumineux du verre dans l’air et inversement.

— Oui, sans doute. Mais un homme, ce n’est pas du verre pilé !

— Non, en effet, répondit Griffin. C’est bien plus transparent !

— Allons donc !

— Et c’est un docteur qui parle !… Comme on perd la mémoire !… Avez-vous donc oublié déjà votre physique, en dix ans ?… Songez à toutes les choses qui sont transparentes et d’abord ne semblent pas l’être. Le papier est fait de fibres transparentes : s’il est blanc et opaque, c’est pour la même raison qui fait que le verre pulvérisé est opaque, et blanc ! Huilez du papier blanc ; que l’huile s’introduise bien dans tous les vides, entre les molécules, de telle sorte qu’il n’y ait plus de réfraction ni de réflexion que sur les surfaces : il devient transparent comme verre ! Et cela n’est pas vrai seulement du papier, mais des fibres du coton, du lin, de la laine, du bois, aussi des os, Kemp, de la chair, Kemp, des cheveux, Kemp, des ongles et des muscles, Kemp ! En réalité, l’organisme tout entier d’un homme – à l’exception des cellules rouges de son sang et des pigments foncés de ses cheveux – est fait de tissu transparent, incolore : tant il faut peu de chose pour nous rendre visible les uns aux autres ! Pour la plus grande part, les fibres d’un être vivant ne sont pas plus opaques que l’eau.

— Évidemment ! évidemment ! s’écria Kemp. Je n’avais songé cette nuit qu’aux larves de mer et aux méduses.

— Maintenant vous me comprenez ! Vous êtes au courant de tout ce que je savais, de tout ce que j’avais dans l’esprit, un an après avoir quitté Londres – il y a six ans. Mais je gardais tout pour moi. Il me fallait poursuivre mon travail dans des conditions désavantageuses et effrayantes. Oliver, mon maître, était de ces savants qui vous fixent une limite dans la science ; et, de plus, un voleur d’idées, sans cesse à fouiller la pensée des autres… Vous connaissez la fourberie ordinaire du monde scientifique ! Moi, je ne voulais rien publier ; je ne voulais pas que cet homme vînt partager ma gloire… Je continuai à travailler. Parti de ma formule, j’approchai peu à peu de l’expérience, de la réalité. Je n’en parlais à âme qui vive, parce que je voulais lancer ma découverte sur le monde avec une force écrasante et devenir célèbre d’un seul coup. Je repris la théorie des pigments pour combler certaines lacunes, et soudain – sans dessein arrêté, par accident –, je fis une découverte en physiologie.

— Vraiment ?

— Vous connaissez la matière colorante du sang : elle est rouge. Eh bien, on peut la rendre blanche, incolore, sans troubler ses fonctions normales. »

Kemp poussa un cri de surprise et d’incrédulité. L’homme invisible se leva et se mit à arpenter le cabinet.

« Oh ! vous pouvez vous récrier ! Je me rappelle ce jour-là. Il était tard, le soir (dans la journée, on était assommé par des élèves sots et paresseux) ; je travaillais là quelquefois jusqu’à l’aurore. La lumière se fit tout à coup dans mon esprit, complète et splendide. J’étais seul. Le laboratoire était tranquille, éclairé en silence par ses hautes lampes éclatantes… On pouvait rendre transparent un tissu, un animal ! Exception faite des pigments, on pouvait le rendre invisible ! « Je pourrais devenir invisible ! » me dis-je à moi-même. Et soudain je me rendis compte de ce que peut un albinos possédant un secret semblable. C’était renversant ! Je laissai le liquide que j’étais en train de filtrer et j’allai contempler le ciel et les étoiles par la grande fenêtre. « Je pourrais être invisible ! » me répétais-je.

« Réaliser cela, ce serait dépasser la magie. J’apercevais déjà, dégagé des ténèbres du doute, le tableau magnifique de tout ce que l’invisibilité pouvait représenter pour un homme : le mystère, le pouvoir, la liberté. D’inconvénients, je n’en voyais aucun. Songez donc ! Moi, un pauvre physicien de quatre sous, professeur de jeunes sots dans un collège de province, moi, je pourrais instantanément devenir ce prodige ! Je vous le demande, Kemp, si vous… N’importe qui, je vous dis, se serait jeté à corps perdu dans cette étude… Je travaillai trois ans et il n’est pas de montagne de difficultés qui, soulevée, ne m’en ait laissé voir une autre. La minutie infinie des détails ! Et l’exaspération ! Et un collègue, un de ces provinciaux, toujours furetant : « Eh bien, quand allez-vous enfin publier votre travail ? » C’était là son éternelle question. Et les élèves ! Et la gêne ! Mille entraves ! Je supportai trois années de ce régime… Et après trois années de réserve et d’angoisses, je reconnus que, aller jusqu’au bout de mon affaire, c’était impossible, impossible.

— Pourquoi ? demanda Kemp.

— L’argent ! l’argent ! » répondit l’homme invisible…

Et il se leva pour regarder par la fenêtre. Puis il se retourna brusquement :

« Alors, je volai le vieux, je volai mon père… Mais l’argent n’était pas à lui… Il s’est tué. »

CHAPITRE XX

LE LOGEMENT
DE GREAT PORTLAND STREET

Kemp, un moment, demeura silencieux ; il regardait fixement le dos de ce corps sans tête qui semblait appuyer le front aux vitres. Puis il tressaillit, comme frappé d’une pensée soudaine ; il se leva, saisit le bras de l’homme invisible et le força de se retourner.

« Vous êtes fatigué, lui dit-il, et, tandis que je reste assis, vous vous promenez… Prenez mon fauteuil… »

Il se plaça lui-même entre Griffin et la fenêtre la plus voisine.

Griffin s’assit ; au bout d’une minute il reprit brusquement :

« J’avais déjà quitté le collège de Chesilstowe, quand cela s’est passé. C’était le dernier jour de décembre. J’avais pris une chambre à Londres, une grande chambre non meublée, dans une grosse maison de rapport, mal tenue, dans une impasse de Great Portland Street. La pièce fut bientôt remplie de tout le matériel acheté avec l’argent du vieux. Mon travail allait toujours, avec suite, avec succès, approchant de plus en plus de la fin. J’étais comme un homme qui, à la sortie du bois, tomberait tout à coup dans quelque tragédie absurde. J’allai enterrer mon père. L’esprit toujours occupé de mes recherches, je ne fis pas le moindre effort pour sauver sa réputation. Je me rappelle l’enterrement, le corbillard des pauvres, le service expédié, le versant de la colline balayé par un vent glacé, et son vieux camarade de collège qui lut sur sa tombe les prières des morts, un vieillard minable, noir, cassé, avec un rhume qui coulait.

« Je me rappelle mon retour au foyer désert, la traversée de ce qui jadis avait été un village et que des entrepreneurs avaient retapé maintenant à la vilaine image d’une ville. Dans toutes les directions, les rues aboutissaient à des terrains vagues et se terminaient par des tas de décombres ou d’herbes. Je me vois encore, fantôme maigre et noir, marchant le long du trottoir luisant et glissant, avec un étrange détachement qui me venait de ces ignobles maisons bourgeoises, de ces boutiques sordides.

« Je ne me sentais nullement attristé par la mort de mon père. Il me faisait l’effet d’avoir été la victime d’une sentimentalité folle. Les convenances, l’usage exigeaient ma présence à l’enterrement ; mais le cœur n’y était pas.

« Pourtant, comme je longeais la grand-rue, ma vie passée me revint à l’esprit, un moment. Je rencontrai une jeune fille que j’avais connue dix ans plus tôt ; nos regards se croisèrent… Quelque chose me poussait à rebrousser chemin et à lui parler. C’était une femme très ordinaire.

« Cette visite aux lieux d’autrefois me paraissait un rêve. Je ne sentais pas alors que j’étais isolé, que j’étais sorti du monde pour me jeter dans un désert. Je remarquai bien l’absence de sympathie autour de moi, mais je l’attribuais au vide ordinaire de la vie. En rentrant dans ma chambre, je crus être rendu à la réalité : là était tout ce que je connaissais, tout ce que j’aimais ; là, m’attendaient mes appareils, mes expériences toutes prêtes. Maintenant il ne restait plus guère de difficultés que dans le détail.

« Un jour ou l’autre, Kemp, je vous dirai tous mes procédés compliqués. Inutile maintenant. Pour la majeure partie, sauf certaines lacunes que je préfère combler de mémoire, ils sont consignés en chiffres dans ces livres que le chemineau m’a volés. Il faudra que nous nous remettions à sa poursuite. Il faudra que nous rentrions en possession de ces livres… Le point capital était de placer le corps transparent dont il fallait réduire l’indice de réfraction entre deux centres d’où rayonnaient certaines vibrations de l’éther… dont je vous parlerai plus tard… Non, il ne s’agit pas de rayons Roentgen : je ne sache pas que les miens aient déjà été décrits ; pourtant l’existence en est assez évidente !… J’avais surtout besoin de deux petites dynamos, et je les actionnai avec un moteur à gaz, bon marché…

« Ma première expérience porta sur un morceau d’étoffe, un chiffon de laine blanche. C’était bien la chose la plus étrange du monde, de le voir d’abord souple et blanc sous les jets de lumière, puis de le voir s’évanouir peu à peu, comme un flocon de fumée, disparaître… J’avais peine à croire que j’eusse obtenu cela. J’étendis la main dans le vide apparent : l’objet était bien là, aussi solide que jamais. L’ayant saisi maladroitement, je le laissai tomber à terre : je ne le retrouvai pas sans difficulté.

« Alors intervint une expérience plus curieuse. J’entendis un miaulement derrière moi ; je me retournai et j’aperçus, de l’autre côté de la fenêtre, un chat blanc très sale, étendu sur le couvercle du réservoir. Une idée me vint. « Oh ! toi, tu arrives juste à point ! » pensai-je ; et, la fenêtre ouverte, j’appelai le chat bien doucement. Il entra en faisant ronron : la pauvre bête mourait de faim ; je lui donnai un peu de lait. Toutes mes provisions étaient enfermées dans une armoire, dans un coin de la pièce.

« Quand il eut mangé, le chat fit en flairant tout le tour de la chambre, avec l’intention manifeste de s’installer chez moi. Le chiffon invisible l’inquiéta un peu : il fallait le voir cracher devant ! Je l’établis confortablement sur l’oreiller de mon grabat et je lui donnai du beurre pour faire sa toilette.

— Et vous avez opéré sur lui ?

— Parfaitement. Mais droguer un chat, ce n’est pas une petite affaire, Kemp… L’opération échoua.

— Échoua ?

— Oui, sur deux points, à savoir les griffes et la matière pigmentaire… comment cela s’appelle-t-il ? au fond de l’œil du chat… vous savez bien…

— Tapetum.

— C’est cela, le tapetum. Cela n’allait pas. Après lui avoir fait prendre la drogue pour blanchir le sang, après lui avoir fait subir diverses préparations, je donnai à la bête de l’opium, et je la plaçai, avec l’oreiller où elle dormait, sur l’appareil. Eh bien, tout le reste s’évanouit, disparut ; mais il resta les deux petites flammes des yeux.

— Bizarre !

— Je n’y peux rien comprendre. Le chat était bien attaché, naturellement : il n’allait pas se sauver. Mais il se réveilla, encore engourdi, et miaula doucement… On frappa à la porte… C’était une vieille femme qui demeurait au-dessous, et qui me soupçonnait de faire de la vivisection : une vieille, ruinée par la boisson, et qui n’avait plus rien au monde que son chat. Je pris vivement du chloroforme, j’en fis une application, et j’allai répondre à la porte. « N’ai-je pas entendu un chat ? demanda-t-elle ; mon chat ? – Ce n’est pas ici », fis-je très poliment. Elle n’avait pas grande confiance, et elle essayait de glisser un coup d’œil derrière moi dans la chambre : tout, en effet, était assez étrange pour elle, les murailles nues, les fenêtres sans rideaux, le grabat, le moteur à gaz en trépidation, l’éclat des points rayonnants et cette odeur de chloroforme dans l’air. Enfin elle dut se contenter de ma réponse et elle s’en retourna.

— Combien cela prit-il de temps ? demanda Kemp.

— Le chat ?… trois ou quatre heures. Les os, les nerfs, la graisse furent les derniers à disparaître, ainsi que l’extrémité des poils de couleur. Et, comme je vous le dis, le fond de l’œil – une matière visqueuse et chatoyante – ne s’en allait pas du tout.

« Il faisait nuit dehors bien avant que la chose fût terminée ; on ne voyait plus rien que les yeux ternes et les griffes. J’arrêtai le moteur à gaz, je cherchai à tâtons, je caressai la bête, qui était encore insensibilisée, je détachai ses liens ; puis, me sentant fatigué, je la laissai dormir sur l’oreiller invisible, et je me couchai. J’eus de la peine à m’endormir ; je restais éveillé, pensant vaguement à des choses sans suite, reprenant toujours mon expérience, rêvant fiévreusement que tous les objets s’obscurcissaient peu à peu, s’évanouissaient, jusqu’à ce que le sol même où je me tenais s’évanouît. J’arrivai ainsi au cauchemar maladif et au vertige. Vers deux heures, le chat se mit à miauler dans la chambre ; je tâchai d’abord de le faire taire, en lui parlant ; puis je pris le parti de le mettre dehors. Je me rappelle l’impression que j’éprouvai en battant le briquet, il n’y avait là que deux yeux ronds, brillants, verts, et rien autour. Je lui aurais bien donné du lait, mais je n’en avais plus. Il ne voulait pas se tenir tranquille ; il s’assit et miaula encore jusqu’à la porte. J’essayai de l’attraper avec l’idée de le jeter par la fenêtre, mais il ne se laissa pas prendre, il disparut, tout en continuant de miauler à droite et à gauche dans la chambre. À la fin, j’ouvris la fenêtre, et je fis un grand remue-ménage. Sans doute, il finit par sortir : je ne le vis, je ne l’entendis plus jamais.

« Alors, Dieu sait pourquoi ! je repensai à l’enterrement de mon père, à la colline lugubre battue par le vent, jusqu’à ce que le jour se levât. Je compris qu’il fallait renoncer à dormir, et, fermant ma porte derrière moi, j’errai par les rues, dans la lumière du matin.

— Vous ne voulez pas dire qu’il y a un chat invisible lâché à travers le monde ? demanda Kemp.

— À moins qu’on ne l’ait tué… Pourquoi pas ? fit l’homme invisible.

— Pourquoi pas ?… Mais je n’avais pas l’intention de vous interrompre.

— Il est bien probable qu’on l’a tué, reprit Griffin. Cependant, quatre jours après, il était encore vivant, c’est tout ce que je sais ; il était au bas d’une grille, dans Great Tichfield Street : je vis des gens attroupés qui cherchaient d’où venaient des miaulements. »

Griffin se tut pendant près d’une minute. Puis il reprit d’un ton brusque :

« Je me rappelle cette matinée qui précéda ma métamorphose… Je devais avoir remonté Great Portland Street, car je vois encore la caserne d’Albany Street et la sortie des gardes à cheval ; finalement, je me trouvai assis au soleil, souffrant, mal à mon aise, en haut de Primrose Hill. C’était un jour ensoleillé de janvier, un de ces jours radieux et froids que nous avons eus cette année avant la neige. Ma pauvre cervelle épuisée s’efforçait de déterminer la situation et d’établir un plan de campagne.

« Je fus surpris de reconnaître, maintenant que la récompense était à ma portée, combien sa possession me semblait vaine. En fait, j’étais à bout de forces ; quatre années de labeur acharné me laissaient incapable de toute énergie comme de tout sentiment. J’étais apathique et je m’évertuais inutilement à recouvrer l’enthousiasme de mes premières recherches, la fureur de découverte qui m’avait donné le courage de consommer la perte de mon vieux père. Rien ne me semblait plus avoir d’importance. Je sentais, d’ailleurs, très bien, que c’était là une disposition passagère, due au surmenage et au manque de sommeil, et que, soit par des drogues, soit par du repos, il me serait possible de retrouver ma vigueur.

« Je ne pouvais penser nettement qu’à une chose, c’est qu’il fallait mener mon affaire à bonne fin : l’idée fixe me dominait encore. Et cela, sans tarder, car je n’avais presque plus d’argent. Je regardais autour de moi, sur le penchant de la colline, des enfants qui jouaient, des jeunes filles qui les surveillaient, et je m’efforçais de songer à tous les avantages fantastiques qu’un homme invisible pourrait avoir dans le monde.

« Au bout d’un certain temps, je me traînai jusque chez moi, je pris un peu de nourriture, une forte dose de strychnine, et je me jetai tout habillé pour dormir sur mon lit pas fait… La strychnine, Kemp, est un merveilleux tonique ; ça vous remonte un homme.

— Mais c’est un remède diabolique, c’est du feu en bouteille !

— Je me trouvai, au réveil, tout à fait ragaillardi et même nerveux. Vous comprenez ?

— Oui, je connais la drogue.

— Or, quelqu’un frappait à ma porte. C’était mon propriétaire, avec des menaces, avec tout un interrogatoire : un vieux juif polonais, vêtu d’une longue houppelande grise, chaussé de pantoufles graisseuses. J’avais torturé un chat pendant la nuit, il en était sûr : la langue de la vieille avait marché. Il insistait pour tout savoir. Les lois du pays contre la vivisection étaient très sévères ; il pouvait être mis en cause.

« Je niai le chat. Alors, il dit que la trépidation de mon petit moteur à gaz avait été ressentie dans toute la maison – ce qui était vrai, évidemment. Il rôdait autour de moi dans la pièce, reluquant tout par-dessus ses lunettes d’argent. La terreur me prit soudain qu’il n’emportât quelque chose de mon secret. J’essayai de me mettre entre lui et l’appareil de concentration que j’avais arrangé : cela ne fit que le rendre plus curieux. Et qu’est-ce que je faisais ? Et pourquoi étais-je toujours seul et mystérieux ? Était-ce légal ? N’était-ce pas dangereux ? Je ne payais rien que le loyer ordinaire. Sa maison avait toujours été respectable, malgré de méchants voisinages…

« Tout à coup, la patience m’échappa, je lui ordonnai de sortir. Il se mit à protester, bredouilla qu’il avait le droit d’entrer chez moi : en une seconde, je l’eus empoigné par le collet (quelque chose se déchira) et il tournoya jusque dans son corridor. Je fis claquer la porte, je donnai un tour de clef et je m’assis tout frémissant.

« Dehors, il raconta des histoires dont je ne m’occupai point, et, après un moment, il s’en alla.

« Mais cet incident gâta les choses. Je ne savais ni ce qu’il avait l’intention, ni ce qu’il avait le droit de faire. Me transporter dans un autre appartement, c’était un retard. D’autre part, il me restait tout juste vingt livres – pour la majeure partie dans une banque – et je ne pouvais pas me payer un déménagement. Disparaître ! il n’y avait que cela.

« Oui, mais il y aurait chez moi enquêtes, perquisition… À l’idée que mon œuvre pourrait être en péril, interrompue à sa dernière étape, je fus pris d’une activité rageuse. Tout d’abord, je m’empressai de sortir avec mes trois volumes de notes, mon carnet de chèques – le chemineau a tout cela maintenant ! – et je les adressai, du plus prochain bureau de poste, à une poste restante privée, dans Great Portland Street. J’avais tâché de sortir sans bruit. En rentrant, je trouvai le propriétaire qui montait tranquillement l’escalier : il avait, je suppose, entendu la porte se fermer. Vous auriez ri de le voir sauter de côté sur le palier quand j’arrivai en courant derrière lui. Il me regarda effaré, quand je passai tout près. Je fis trembler toute la maison en faisant claquer ma porte. Je l’entendis arriver d’un pas traînant jusqu’à mon étage ; il hésita, puis redescendit. Je me remis sur-le-champ à mes préparatifs.

« Tout fut achevé dans la soirée, dans la nuit. J’étais là immobile, sous l’influence pénible et soporifique des drogues qui décolorent le sang : on frappa des coups à la porte. Cela cessa, des pas s’éloignèrent, puis ils revinrent et l’on se remit à heurter. Bientôt on essaya de glisser quelque chose sous la porte, un papier bleu : dans un accès d’impatience, je me levai, j’allai ouvrir la porte toute grande. « Eh bien ! » m’écriai-je. C’était mon propriétaire, porteur d’un avis d’expulsion. Il me le tendit, remarqua dans l’aspect de mes mains quelque chose d’insolite, je pense, et leva les yeux sur mon visage.

« D’abord, il demeura bouche béante ; puis il poussa une sorte de cri inarticulé, laissa choir à la fois chandelle et papier, et s’enfuit à tâtons par le corridor obscur, dans la direction de l’escalier. Je refermai la porte et tournai la clef. M’étant approché de la glace, je compris son effroi : j’avais la figure toute blanche, couleur de pierre.

« Ce fut tout à fait horrible. J’avais compté sans la souffrance. Nuit d’angoisse déchirante, de nausées, de défaillance. Je claquais des dents quoique ma peau fût en feu, tout mon corps en feu ; et j’étais là, gisant comme un cadavre. Je comprenais maintenant pourquoi le chat s’était plaint jusqu’au moment du chloroforme… Il était bien heureux que je vécusse seul et abandonné dans ma chambre. Il y avait des instants où je sanglotais, où je gémissais, où je parlais ; mais je tenais bon… je perdis connaissance, puis je m’éveillai, tout languissant, dans la nuit noire.

« La douleur avait cessé. Je me disais que j’étais en train de me tuer, mais je n’en avais cure. Je n’oublierai jamais le lever du jour et l’horreur éprouvée à voir mes mains devenues comme du verre dépoli, puis plus transparentes et plus fines à mesure que la clarté augmentait ; enfin, je pus voir au travers, et malgré mes paupières closes, l’affreux désordre de ma chambre. Mes membres devinrent vitreux ; les os et les artères s’évanouirent, disparurent, les petits nerfs blancs passèrent les derniers. Je grinçais des dents, mais j’attendis là jusqu’au bout… Enfin, seule l’extrémité morte des ongles subsista, pâle et blanche, avec la tache brune d’un acide sur mes doigts.

« Je fis un effort pour me lever. D’abord, j’en fus aussi incapable qu’un enfant en maillot : je piétinais, au bord de mon lit, avec des membres que je ne pouvais pas voir. J’étais faible et affamé. Je m’avançai et je regardai dans mon miroir : rien ! rien du tout ! sinon quelques pigments atténués, plus légers qu’un nuage, subsistant derrière la rétine : je dus me pencher sur la table et me coller le front contre la glace.

« Ce ne fut que par un violent effort de volonté que je réussis à retourner à mes appareils et à compléter mon opération.

« Je dormis pendant la matinée, en mettant mon drap sur mes yeux pour les protéger contre la lumière. Vers midi, je fus réveillé par des coups à la porte. Mes forces m’étaient revenues : je me dressai sur mon séant, je tendis l’oreille et je perçus des chuchotements. Je sautai sur mes pieds et, à la muette, le plus doucement possible, je me mis à démonter mon appareil, à en disperser les parties à travers la chambre, pour qu’on ne pût avoir aucune idée de sa structure. Bientôt les coups se renouvelèrent, des voix appelèrent : d’abord celle du propriétaire, puis deux autres. Pour gagner du temps, je leur répondis. Le chiffon et l’oreiller invisibles me tombant sous la main, j’ouvris la fenêtre et je les lançai dehors, sur le couvercle d’un réservoir. Comme la fenêtre s’ouvrait, un craquement se fit entendre à la porte : quelqu’un avait pratiqué des pesées, pour faire sauter la serrure ; mais les verrous solides, que j’avais vissés quelques jours avant, l’arrêtèrent. Tout de même, cela me fit tressaillir et me rendit furieux. Je commençai à trembler et à précipiter mes mouvements.

« Je jetai pêle-mêle au milieu de ma chambre des feuillets détachés, de la paille, du papier d’emballage, etc., et je tournai le robinet du gaz. Des coups sérieux se mirent à pleuvoir sur ma porte. Je n’arrivais pas à trouver les allumettes ; de mes mains je battais les murs avec rage. Je refermai le gaz, enjambai la fenêtre et me tins sur le couvercle du réservoir : puis, très doucement, je baissai le châssis et là, en sûreté, invisible, mais tremblant de colère, je m’assis pour attendre les événements.

« Je les vis crever un des panneaux ; un moment après, ils avaient fait sauter la gâche des verrous et ils apparaissaient dans le cadre de la porte. C’était le propriétaire, accompagné de ses deux beaux-fils, deux gaillards de vingt-trois ou vingt-quatre ans. Derrière eux s’agitait la silhouette d’une vieille femme, la vieille d’en bas.

« Vous pouvez imaginer leur étonnement de trouver la chambre vide. L’un des jeunes gens courut aussitôt à la fenêtre, l’ouvrit en hâte et regarda au-dehors. Les yeux écarquillés, sa figure barbue, lippue, vint à un pied de la mienne. J’eus bien envie de taper dessus, mais je retins mon poing fermé.

Ses regards me traversaient le corps. De même ceux des autres, quand ils l’eurent rejoint. Le vieux alla jeter un coup d’œil sous le lit. Puis tous se précipitèrent sur le buffet. Ils se mirent à discuter à perte de vue, dans un jargon moitié juif, moitié mauvais anglais ; et ils conclurent que je ne leur avais pas répondu, qu’ils avaient été dupes de leur imagination. Un sentiment d’extraordinaire orgueil succéda à ma colère, tandis que, installé hors de la fenêtre, j’observais ces quatre personnages (la vieille aussi était entrée ; elle épiait, d’un air soupçonneux, tout autour d’elle, comme un chat), ces quatre personnages qui essayaient de deviner l’énigme de mon existence.

« Le propriétaire, autant que je pus comprendre son patois, était d’accord avec la vieille : je faisais de la vivisection. Les fils assuraient, en charabia, que j’étais électricien : ils en donnaient comme preuve les dynamos et les radiateurs. Tous étaient très inquiets à l’idée de mon retour ; pourtant, j’ai constaté plus tard qu’ils avaient verrouillé la porte d’entrée. La vieille regardait encore dans le buffet et sous le lit : l’un de mes colocataires, un marchand des quatre saisons, qui partageait avec un boucher la chambre d’en face, apparut sur le palier : on l’appela, il entra, et débita des sottises.

« Il me vint à l’esprit que les radiateurs spéciaux dont je me servais, s’ils tombaient entre les mains d’un homme intelligent et instruit, pourraient me trahir ; ayant donc guetté l’occasion, je glissai de la fenêtre dans la pièce et, esquivant la vieille, je séparai de sa jumelle, qui la supportait, une des petites dynamos, et j’envoyai tout l’appareil s’écraser sur le parquet. Ah ! leur épouvante !… Pendant qu’ils essayaient de s’expliquer la chose, je me faufilai dehors et je descendis avec précaution l’escalier.

« Au rez-de-chaussée, j’entrai dans une petite pièce où j’attendis. Ils finirent par descendre, eux aussi, toujours inquiets, toujours disputant, tous un peu désappointés de n’avoir pas trouvé « d’horreurs », et se demandant quelle était leur situation légale à mon égard. Dès qu’ils furent en bas, je me faufilai de nouveau, je remontai avec une boîte d’allumettes, je mis le feu à mon tas de papiers et de saletés, j’approchai les chaises et la litière, j’amenai le gaz avec un tuyau de caoutchouc…

— Vous avez mis le feu à la maison ? s’écria Kemp.

— Oui, j’ai mis le feu ! C’était la seule manière de brouiller ma piste. Et, d’ailleurs, la maison était certainement assurée… Je tirai tranquillement les verrous de la porte d’entrée et me voilà dans la rue ! J’étais invisible et je commençais seulement à me rendre compte de l’avantage extraordinaire que me donnait cette qualité. Ma tête fourmillait déjà de projets insensés et merveilleux que je pouvais dès lors mettre à exécution impunément. »

CHAPITRE XXI

OXFORD STREET

« En descendant l’escalier, la première fois, j’avais trouvé une difficulté imprévue : je ne voyais pas mes pieds ; je trébuchai à deux reprises. De même, il y eut une gaucherie singulière dans ma façon de saisir le verrou : je ne voyais pas mes mains… Cependant, à condition de ne pas regarder par terre, je parvins à marcher assez bien sur le terrain plat.

« Mon état d’esprit, vous devez le comprendre, était l’exaltation. J’éprouvais la sensation d’un voyant qui marcherait, avec les pieds enveloppés d’ouate et des vêtements qui ne feraient aucun bruit dans une cité d’aveugles. J’avais une tentation folle de plaisanter, de faire peur aux gens, de leur taper sur l’épaule, d’envoyer promener des chapeaux, afin de m’ébattre en mes avantages exceptionnels.

« Pourtant, à peine avais-je débouché dans Great Portland Street (je demeurais tout près du grand magasin de nouveautés), j’entendis le bruit d’un choc et je fus heurté violemment par-derrière : m’étant retourné, je vis un homme qui portait un panier de siphons et qui regardait son fardeau avec ahurissement. Quoique le coup m’eût réellement fait mal, je trouvai quelque chose de si drôle dans sa stupéfaction que j’éclatai de rire bien haut. « Le diable est dedans ! » criai-je en tirant le panier des mains du porteur. Celui-ci lâcha immédiatement et je balançai en l’air toute la charge : mais une brute de cocher de fiacre, qui se trouvait là, devant un cabaret, se jeta dessus, et ses doigts étendus m’atteignirent, avec une vigueur fâcheuse, au-dessous de l’oreille. Je laissai tout retomber sur le cocher. Alors clameurs, piétinement de la foule autour de moi ; les gens sortent des boutiques, les voitures s’arrêtent. Je compris ma sottise, et, tout en la maudissant, je m’adossai contre une vitrine et guettai le moment de m’enfuir : en un instant, je pouvais être pris dans la cohue et inévitablement découvert. Je bousculai un garçon boucher qui, par bonheur, ne se retourna point pour voir le néant qui le poussait, et je m’esquivai derrière le fiacre. J’ignore comment se termina l’affaire.

« Je me hâtai de traverser la chaussée qui, heureusement, était libre et, faisant à peine attention au chemin que je suivais, en proie depuis le dernier incident à la frayeur d’être découvert, je plongeai dans la foule dont Oxford est encombrée l’après-midi. J’essayai de me caser dans le courant ; mais il était trop compact et bientôt on me marcha sur les talons. Je pris le ruisseau, dont je trouvai les inégalités bien rudes ; et, presque tout de suite, le brancard d’un cab en maraude me heurta avec force au-dessous de l’omoplate, me rappelant que j’étais déjà péniblement meurtri. Je m’écartai en chancelant ; j’évitai, d’un mouvement instinctif, une voiture à bras, et je me retrouvai derrière le cab. Une inspiration me sauva : comme celui-ci avançait lentement, je le suivis, je me tins dans le sillage, surpris du tour que prenait mon aventure, inquiet et frissonnant de froid. C’était un jour clair de janvier, et j’étais tout nu, et la mince couche de boue qui couvrait la chaussée était bien près de geler… Insensé, je le comprends maintenant, je n’avais pas compté que, transparent ou non, je n’étais pas à l’abri des rigueurs de la température.

« Tout à coup, une idée lumineuse me passa par la tête : je fis le tour en courant et je montai dans le cab. Et ainsi, grelottant, effrayé, reniflant, sentant les premières atteintes d’un rhume avec des contusions de plus en plus douloureuses dans les reins, je me fis conduire au pas tout le long d’Oxford Street, jusqu’au-delà de Tottenham Court Road. Comme on peut l’imaginer, mon humeur était singulièrement changée depuis le moment où, dix minutes plus tôt, je m’étais élancé hors de chez moi. Ah ! ce privilège d’être invisible ! La seule pensée qui m’absorbât à cette heure était de savoir comment me tirer d’affaire.

« Nous passâmes lentement devant le magasin de Mudie ; là, une dame de haute taille, portant cinq ou six volumes à couverture jaune, héla mon cab : je ne sautai dehors que juste à temps pour lui échapper, en rasant de près, dans ma fuite, un camion de chemin de fer. Je décampai dans la direction de Bloomsbury Square, avec l’intention de me diriger vers le nord, derrière le British Muséum, et de gagner ainsi les quartiers tranquilles. J’étais maintenant cruellement gelé, et l’étrangeté de ma situation m’irritait les nerfs à tel point que je pleurais en courant. À l’angle ouest du square, un petit chien blanc sortit des bureaux de la Société de Pharmacie et aussitôt il vint quêter de mon côté, le nez à terre.

« Je n’avais jamais songé à cela auparavant : le nez est pour l’esprit d’un chien ce que l’œil est pour l’esprit d’un homme qui voit clair. Les chiens perçoivent l’odeur d’un passant comme les humains perçoivent sa forme. L’animal se mit à aboyer et à sauter, témoignant, à ce qu’il me parut trop clairement, qu’il était averti de ma présence. Je traversai Great Russel Street, en regardant par-dessus mon épaule et je fis un bout de chemin dans Montague Street avant de reconnaître dans quelle direction je courais.

« Alors, j’entendis une musique et, regardant au loin, je vis une foule qui sortait de Russel Square, une troupe de tricots rouges, et, en tête, la bannière de l’Armée du Salut. Dans une pareille presse de gens ou psalmodiant sur la chaussée ou se moquant sur les trottoirs, aucun espoir de pénétrer. Ne voulant pas rebrousser chemin et m’éloignant davantage de mon logis, prenant un parti sous l’aiguillon des circonstances, je gravis les degrés bien blancs d’une maison qui faisait face aux grilles du British Muséum et je me tins là pour attendre que la foule se fût écoulée. Par bonheur, mon chien s’arrêta au bruit de la fanfare, hésita et, au galop, s’en retourna vers Bloomsbury Square.

« La troupe arrivait, braillant avec une inconsciente ironie l’hymne : Quand Le verrons-nous face à face ? Le temps me parut interminable, avant que le flot de la foule vînt balayer le trottoir ! Boum ! boum ! boum ! la grosse caisse m’envoyait ses vibrations bruyantes ; je ne faisais pas attention à deux gamins arrêtés auprès de moi :

« — Regardez donc ! dit l’un.

« — Quoi ? fit l’autre.

« — Mais… ces traces de pas… de pieds nus… »

« Je vis ces enfants arrêtés, bouche béante, devant les traces boueuses que j’avais laissées derrière moi sur les marches récemment blanchies. Les passants les coudoyaient, les poussaient, mais leur maudite intelligence restait là en arrêt… (Boum ! boum ! boum !) Quand (boum !) Le verrons-nous (boum !) face à face (boum, boum !)…

« Il y a un homme qui a monté ces marches nu-pieds, ou je ne m’y connais pas ! dit l’un des gamins. Et il n’est pas redescendu. Et son pied saignait ! »

« Le gros de la foule était passé.

« — Regardez, là, Ted ! » fit le plus jeune des petits détectives, avec la voix aiguë de la surprise. Et il allongeait le doigt dans la direction de mes pieds. Je regardai aussi, et je vis leurs contours indiqués par des mouchetures de boue. Un moment, je fus paralysé.

« — Eh ! c’est bizarre, dit le plus âgé, c’est renversant ! Tout à fait l’ombre d’un pied, n’est-ce pas ? »

« Il hésita, puis il avança, la main tendue. Un homme s’arrêta pour voir ce qu’il cherchait, puis une jeune fille. Une seconde encore, et il m’aurait touché. Alors, je compris ce qu’il y avait à faire ; j’avançai d’un pas, le gamin fit un bond en arrière en poussant un cri et, d’un mouvement rapide, je sautai sur le seuil de la maison voisine. Le plus jeune des galopins fut assez malin pour suivre le mouvement et, avant que j’eusse descendu les marches et gagné le trottoir, il était revenu de sa surprise et hurlait que les pieds avaient passé par-dessus le mur.

« On fit cercle autour de lui, on vit les traces nouvelles de mes pas sur la dernière marche et sur le trottoir. « Qu’est-ce qu’il a ? demanda quelqu’un.

— Des pieds ! voyez ! Des pieds qui courent ! »

« Tout le monde dans la rue, à l’exception de mes trois bourreaux, ne s’occupait que d’escorter l’Armée du Salut ; cette cohue m’arrêtait, mais les arrêtait aussi. Il y eut un remous dans la foule ; on s’étonne, on questionne. Je bouscule un jeune homme, je passe ; un moment après, je courais tête baissée autour de Russel Square, avec six ou sept personnes qui suivaient mes traces et n’y comprenaient rien. Je n’avais pas le loisir de m’expliquer : c’est toute la foule, aussitôt, que j’aurais eue après moi.

« Deux fois, je tournai un coin, trois fois je traversai la chaussée et je revins sur mes pas ; puis, comme mes pieds se réchauffaient et se séchaient, leur empreinte commençait à s’atténuer. Enfin, j’eus le temps de respirer ; je me frottai, je me nettoyai les pieds avec les mains, et ainsi je pus sauver le tout. Ce que je vis en dernier lieu de cette chasse, ce fut un petit groupe d’une douzaine de personnes peut-être, étudiant avec une perplexité infinie une empreinte qui séchait lentement, après une flaque d’eau, dans Tavistock Square, une empreinte aussi isolée et aussi incompréhensible que la trace observée par Robinson Crusoé dans son île déserte.

« Cette course m’avait un peu réchauffé ; je m’engageai avec plus de courage dans le dédale de ces rues peu fréquentées qui sont par là. J’avais l’échine raide et courbatue ; mes amygdales étaient douloureuses depuis l’étreinte du cocher ; la peau de mon cou avait été écorchée par ses ongles ; mes pieds me faisaient extrêmement mal ; une petite coupure, à l’un d’eux, me faisait boiter. Une fois, je vis un aveugle s’approcher de moi ; je me dérobai en clochant, car je redoutais la finesse de ses sens. Une ou deux fois, il y eut des collisions ; je laissai les gens stupéfaits des malédictions inexplicables qui résonnaient à leurs oreilles.

« Alors, doucement, sans bruit, il m’arriva quelque chose dans la figure : le square se couvrait d’un léger manteau blanc, des flocons de neige tombaient avec lenteur. J’avais attrapé un rhume et je ne pus retenir un éternuement. Tous les chiens que je rencontrais étaient pour moi, avec leur museau tendu et leurs reniflements indiscrets, des objets de terreur.

« Je vis accourir des hommes, des enfants, criant à pleins poumons : il y avait un incendie. Ils allaient dans la direction de mon logis. Regardant derrière moi, vers le bas de la rue, j’aperçus une masse de fumée noire au-dessus des toits et des fils du téléphone. C’était, j’en eus la certitude, mon logis qui brûlait : tout était là, vêtements, appareils, toutes mes ressources, en vérité, excepté mon carnet de chèques et les trois volumes de notes qui m’attendaient dans Great Portland Street. Tout brûlait, tout ! Si jamais homme brûla ses vaisseaux, c’était bien moi ! La maison flambait. »

L’homme invisible fit une pause et réfléchit. Kemp jeta un regard impatient par la fenêtre. Puis :

« Je vous suis, dit-il, continuez ! »

CHAPITRE XXII

DANS UN GRAND MAGASIN

« C’est donc en janvier dernier, sous la menace d’une tempête de neige – et la neige, en restant sur moi, m’aurait trahi ! –, que, fatigué, gelé, souffrant, malheureux plus qu’on ne saurait dire et pourtant à peine convaincu de mon invisibilité, je commençai cette vie nouvelle à laquelle je suis voué. J’étais sans abri, sans ressources ; pas un être au monde à qui je pusse me confier. Dire mon secret, c’était me livrer, faire de moi une curiosité, un phénomène. Pourtant, j’avais bien envie d’accoster le premier venu et de m’en remettre à sa discrétion. Mais, d’autre part, je devinais la terreur, la brutale cruauté qu’éveilleraient mes avances. Je ne formai aucun projet tant que je fus dans la rue. Mon seul objectif était de me mettre à l’abri de la neige, d’être enfin à couvert, au chaud : alors, seulement, je pourrais arrêter un plan. Mais, même pour moi, homme invisible, les files de maisons, à travers Londres, restaient fermées, barricadées, verrouillées, imprenables.

« Je ne voyais qu’une chose devant moi, clairement : le froid, les intempéries, toutes sortes de misères sous la neige et dans la nuit.

« Il me vint une fameuse idée. Je pris l’une des rues qui mènent de Gower Street à Tottenham Court Road et je me trouvai bientôt devant l’Omnium, ce grand établissement où l’on vend de tout, vous savez bien – de la viande, de l’épicerie, du linge, des meubles, des vêtements, et même de la peinture à l’huile –, un labyrinthe énorme de magasins, plutôt qu’un magasin. J’avais pensé que je trouverais les portes ouvertes : elles étaient fermées. Comme j’étais debout dans la large entrée, une voiture s’arrêta devant ; un homme en uniforme – vous connaissez bien cette espèce de personnage, avec Omnium en lettres d’or sur la casquette – ouvrit la porte. Je réussis à m’introduire et, en parcourant la maison – j’étais au rayon des rubans, des gants, des bas, etc. –, j’arrivai dans une partie plus spacieuse consacrée aux paniers pour pique-niques et aux meubles d’osier.

« Je ne me sentais pas là en sûreté, pourtant : trop de monde allait et venait, sans cesse. Je rôdai de-ci, de-là, si bien que je découvris à un étage supérieur un vaste rayon où s’alignaient des quantités de bois de lit ; j’escaladai les bois et trouvai un refuge enfin dans un énorme entassement de matelas repliés. L’endroit, déjà éclairé, était agréable et chaud : je décidai de demeurer dans cette cachette, avec un œil ouvert prudemment sur les groupes de commis et de clients qui circulaient dans le magasin, jusqu’à l’heure de la fermeture. Je pourrais alors, pensais-je, piller la maison pour me nourrir, m’habiller, me déguiser, rôder partout, me rendre compte des ressources, peut-être dormir sur quelque lit. Le plan paraissait très raisonnable. Mon idée était de me procurer un costume, de me faire une tête convenable, quoique emmitouflée, d’avoir de l’argent, de reprendre alors mes livres où ils m’attendaient, puis de louer quelque part un logement et de préparer à loisir la réalisation complète des avantages que me donnait sur autrui – je le croyais encore ! – mon privilège d’être invisible.

« La fermeture vint assez vite. Il n’y avait pas plus d’une heure que j’avais pris position sur les matelas, quand je vis que l’on baissait les stores des fenêtres et que l’on poussait les clients vers la porte. Un certain nombre de jeunes gens alertes se mirent, avec une ardeur extraordinaire, à ranger toutes les marchandises qui restaient en désordre. Je quittai ma tanière dès que la cohue diminua, et j’errai avec précaution dans les parties les moins solitaires du magasin. J’étais vraiment surpris de voir avec quelle rapidité, jeunes hommes et jeunes femmes enlevaient les marchandises étalées pour la vente pendant le jour. Tous les cartons, toutes les étoffes pendues, toutes les passementeries, toutes les boîtes de sucreries dans la section d’épicerie, tous les étalages de ceci ou de cela étaient descendus, reliés, enveloppés, replacés dans des cases bien tenues ; tout ce qui ne pouvait pas être pris et rangé était recouvert de housses en grosse toile. Enfin, tous les sièges furent retournés sur les comptoirs, pour laisser libre le parquet. Aussitôt que chacun de ces jeunes gens avaient fini, il ou elle se hâtait vers la sortie avec un air de vivacité que j’avais rarement observé jusque-là chez des commis. Alors, arriva une équipe de garçons, répandant de la sciure de bois, portant des seaux et des balais. Je dus me garer pour ne pas me trouver sur leur passage, et il arriva même que ma cheville reçût de la sciure. Pendant quelque temps, errant par les comptoirs couverts et obscurs, je pus entendre les balais à l’œuvre. À la fin, une bonne heure environ après la clôture du magasin, je perçus un bruit de portes fermées à clef. Le silence s’étendit partout et je me trouvai seul, dans le dédale inextricable des rayons, des galeries, des salles d’exposition. Tout était bien tranquille ; d’un certain endroit, près de l’une des portes, qui donnent sur Tottenham Court Road, je me rappelle avoir entendu le bruit que faisaient au-dehors les talons des passants.

« Ma première visite fut pour le quartier où j’avais vu vendre des bas et des gants. Il faisait sombre, j’eus l’ennui de courir après des allumettes ; mais je finis par en dénicher dans un tiroir de la petite caisse. Ensuite, il me fallut trouver une bougie. Je déchirai des enveloppes, je fouillai, je ne sais combien de boîtes et de tiroirs ; à la fin, je découvris ce que je cherchais ; l’étiquette du carton portait : « Caleçons et gilets en laine d’agneau ». Puis, des chaussettes, un cache-nez bien épais ; puis, j’allai au rayon des vêtements, je pris un pantalon, un veston d’intérieur, un pardessus, un chapeau mou – une espèce de chapeau ecclésiastique à bords rabattus. Je commençais à redevenir un être humain. Alors je pensai à manger.

« À l’étage supérieur, il y avait un buffet : j’y trouvai de la viande froide ; du café restait dans la cafetière ; j’allumai le gaz, je le fis réchauffer : ça allait déjà mieux. Ensuite, comme je cherchais des couvertures – il fallut me contenter d’un lot de couvre-pieds –, je tombai sur une section d’épicerie, avec plus de chocolat et de fruits confits qu’il ne m’en fallait, et du bourgogne blanc. À côté, le rayon de jouets : il me vint une idée fameuse… Il y avait là des faux nez, des nez en carton, vous savez ? J’aurais bien voulu des lunettes noires ; mais l’Omnium ne tenait point d’articles d’optique… Mon nez m’avait inquiété ; j’avais pensé à le farder ; mais cette découverte me mit en goût de perruques, de masques, etc. Enfin, j’allai dormir sur un monceau de couvre-pieds, très chauds, très confortables.

« Mes dernières pensées avant de m’assoupir furent les plus riantes qui me fussent venues depuis ma métamorphose. Je jouissais du bien-être physique, et mon esprit s’en ressentait. Je croyais pouvoir, au matin, m’esquiver sans être vu, avec mes vêtements sur moi, en me couvrant la figure d’un grand cache-nez blanc que j’avais pris ; avec l’argent trouvé, j’achèterais des lunettes et je compléterais ainsi mon déguisement.

« Je ne tardai pas à revoir dans les rêves les plus tumultueux tous les événements fantastiques de ces derniers jours. Je vis un vilain petit juif de propriétaire vociférant chez lui ; je vis ses deux beaux-fils ébahis, et la figure ridée d’une vieille femme qui réclamait son chat. Je connus de nouveau l’étrange sensation de voir le tissu disparaître, et je revins sur la colline éventée, j’entendis le vieux clergyman renifler et marmotter sur la tombe ouverte de mon père : « Le limon au limon, la cendre à la cendre, la poussière à la poussière… — Vous aussi ! » fit une voix. Et, tout à coup, je fus poussé vers le trou. Je me débattais, je criais, j’appelais au secours les gens du convoi ; mais, pas plus émus que les pierres, ils continuaient à suivre le service. Le vieux prêtre lui-même ne cessait de bourdonner et de renifler sur son rituel. Je compris que l’on ne pouvait ni me voir ni m’entendre et qu’une puissance irrésistible avait prise sur moi. En vain je luttai, je fus entraîné au bord, la bière rendit un son sourd quand je tombai dessus, et de la terre fut jetée par pelletées sur mon corps. Personne ne faisait attention à moi, personne ne s’apercevait que j’étais là. Je fis des efforts convulsifs et je me réveillai.

« Le petit jour, le pâle petit jour de Londres était venu ; mon refuge était éclairé d’une lumière grise et froide qui filtrait autour des stores. Je me redressai et, pendant un moment, je ne pus comprendre où j’étais, dans cette vaste pièce, avec ses comptoirs, ses piles d’étoffes enroulées, ces monceaux de couvre-pieds et de coussins, ses colonnes de fer. Puis, la mémoire me revint, j’entendis des voix qui causaient.

« Là-bas, là-bas, dans la lumière plus vive d’un comptoir qui avait déjà levé ses stores, je vis approcher deux hommes, je me laissai glisser, cherchant par où je pourrais fuir. Mais le bruit de mon mouvement les avertit de ma présence : ils aperçurent, sans doute, une forme qui s’en allait avec le moins de tapage et le plus vite qu’elle pouvait. « Qui est là ? cria quelqu’un. — Arrêtez ! » cria l’autre. Je tournai précipitamment un coin, et je tombai en plein – moi, corps sans tête, ne l’oubliez pas ! – sur un grand flandrin qui pouvait bien avoir quinze ans. Il poussa des hurlements, je l’envoyai rouler par terre, je sautai par-dessus lui, je tournai un autre coin, et, par une heureuse inspiration, je me jetai à plat ventre derrière un comptoir. Presque aussitôt j’entendis des pas courir le long du comptoir et me dépasser ; des voix criaient : « Tout le monde aux portes ! » Et l’on demandait ce qu’il y avait. Et l’on échangeait des avis sur la manière de me capturer.

« Étendu sur le sol, épouvanté, j’avais perdu mon sang-froid. Si singulier que cela puisse paraître, il ne me vint pas à l’esprit, sur le moment, d’ôter mes vêtements comme j’aurais dû le faire. Je m’étais mis dans la tête de m’en aller avec, et cette idée-là seule me dirigeait.

« Cependant, l’inspection des comptoirs se termina par ce cri : « Il est là ! » Je sautai sur mes pieds, je pris vivement une chaise et la jetai dans les jambes de l’imbécile qui avait crié ; me retournant, je tombai sur un autre, au coin de la galerie, je l’envoyai rouler et me mis à grimper l’escalier quatre à quatre. Celui-ci se releva, hurla quelque chose comme : « Taïaut ! taïaut ! » et, plein d’ardeur, se précipita dans l’escalier à ma poursuite. Tout en haut étaient empilés, en foule, de ces vases aux couleurs éclatantes… vous savez bien ?

— Des vases d’art, suggéra Kemp.

— Oui, des vases d’art. Je tournai à la dernière marche, j’en pris un dans une pile et je le lui écrasai sur la tête, à cet imbécile, quand il arriva jusqu’à moi. Mais toute la pile de pots s’écroula : j’entendis des cris et des pas venant de toutes parts. Je me ruai vers le buffet : il y avait là un homme vêtu de blanc, une espèce de cuisinier qui, lui aussi, me donna la chasse. Un dernier détour désespéré : je me trouvai au milieu des lampes et de la quincaillerie. Je me réfugiai derrière le comptoir, j’attendis mon cuisinier, et, au moment où il s’élançait, le premier de la meute, je lui portai, avec une lampe, un coup droit qui le plia en deux. Il tomba ; et moi, me blottissant dans ma cachette, je me mis à me dépouiller de mes vêtements le plus vite possible. Pardessus, veston, pantalon, chaussures, cela allait bien ; mais un gilet en laine d’agneau colle sur le corps, comme la peau. J’entendis venir les autres ; le cuisinier, étourdi ou muet de terreur, gisait immobile de l’autre côté du comptoir : il fallait donner encore une fois tête baissée, comme un lapin qui débouche d’un tas de bois.

« J’entendis quelqu’un crier : « Par ici, monsieur l’agent ! » Je me retrouvai dans mon magasin de literie, puis dans un océan de confections. Je m’y précipitai, je m’étendis à terre, je me débarrassai de mon gilet, après des contorsions à n’en plus finir ; et, hors d’haleine, affolé, je me dressai en liberté juste au moment où l’agent et trois commis tournaient le coin. Ils se jetèrent sur mon gilet et mon caleçon ; ils s’emparèrent de mon pantalon. L’un des jeunes gens s’écria : « Il abandonne son butin ! Il est certainement par ici !… » Mais, tout de même, on ne me découvrit point. Je restai là un moment, à les voir qui me cherchaient, et à maudire la déveine qui me faisait perdre mes vêtements. Puis, je retournai au buffet, je bus un peu de lait, et je m’assis auprès du feu pour examiner la situation.

« Bientôt arrivèrent deux employés qui se mirent à causer de l’affaire avec beaucoup d’animation et comme des sots qu’ils étaient. J’entendis un récit très exagéré de mes déprédations, puis des conjectures sur l’endroit où je pouvais bien être. Alors je me repris à faire des projets. La difficulté insurmontable, ici, maintenant surtout que l’alarme était donnée, c’était d’emporter quoi que ce fût. Je descendis au magasin pour voir s’il y avait moyen de faire un paquet et de mettre dessus une adresse ; mais je ne pouvais pas deviner comment fonctionnait le contrôle. Vers onze heures, la neige ayant fondu à mesure qu’elle tombait, la journée étant plus belle et un peu plus chaude que la précédente, je me dis que, décidément, il n’y avait rien ici à espérer pour moi, et je sortis, toujours exaspéré de ma mauvaise chance et n’ayant d’ailleurs en tête que les desseins les plus vagues. »

CHAPITRE XXIII

LA BOUTIQUE DE DRURY LANE

« Vous devez commencer à comprendre tous les désavantages de ma condition. J’étais sans abri, sans rien pour me couvrir ; me procurer des vêtements, c’était sacrifier tous mes avantages, c’était faire de moi un monstre étrange et terrible. De plus, je jeûnais, car manger, me remplir l’estomac d’aliments qui ne seraient pas tout de suite assimilés, c’était redevenir visible, et d’une façon grotesque.

— Je n’avais pas pensé à cela, dit Kemp.

— Moi non plus !… La neige m’avait avisé d’une autre espèce de dangers. Je ne pouvais pas aller dehors par la neige : en s’accumulant sur moi, elle m’aurait dénoncé. La pluie, elle aussi, eût fait de moi une silhouette ruisselante, un simulacre humain étincelant, une bulle fantastique… Et le brouillard !… je serais, dans le brouillard, un fantôme, encore plus ténu, un vague soupçon d’humanité. D’ailleurs, au grand air – dans l’air de Londres ! –, je recueillais de la boue sur mes chevilles, des fumées de charbon et de la poussière sur ma peau. Je ne pouvais pas savoir au bout de combien de temps, par cela même, je deviendrais visible, mais je voyais clairement que ce ne serait pas long.

« Donc, ne pas rester dans Londres, à aucun prix.

« Je gagnai les faubourgs, du côté de Great Portland Street, et je me retrouvai à l’extrémité de la rue où j’avais logé ; je n’y entrai pas : la foule stationnait en face des ruines encore fumantes de la maison que j’avais incendiée. Le plus urgent pour moi, c’était d’avoir des vêtements. J’aperçus alors, dans une de ces petites boutiques où il y a de tout – des journaux, des bonbons, des jouets, de la papeterie, des accessoires du dernier carnaval, etc., etc. –, un grand assortiment de masques et de faux nez : je me rappelle l’idée que m’avaient suggérée les joujoux de l’Omnium. J’avais maintenant un but : je me dirigeai, en faisant des détours pour éviter les rues fréquentées, vers les ruelles au nord du Strand ; je me souvenais que plusieurs costumiers de théâtre avaient leurs boutiques de ce côté-là, sans bien savoir où.

« Il faisait froid ; les rues étaient balayées par un vent du nord piquant. Je marchais vite pour n’être pas rattrapé. Chaque voie à traverser représentait un danger, chaque passant était à épier avec vigilance. Un homme, au moment où j’allais le dépasser, au bout de Belfort Street, se retourna brusquement, vint sur moi, et m’envoya rouler sur la chaussée, presque sous la roue d’un cab. Toute la file des cochers fut d’avis qu’il avait lui-même reçu comme un coup. Je fus si troublé de cette rencontre que j’entrai dans le marché de Covent Garden et m’assis un moment, haletant et tremblant, dans un coin tranquille, auprès d’un éventaire de violettes. Je m’aperçus que j’avais pris un nouveau rhume ; il fallait me retourner de temps en temps pour ne pas attirer l’attention par mes éternuements.

« Enfin, j’arrivai au terme de mes recherches : une sale petite boutique, piquée de mouches, dans une rue écartée, près de Drury Lane, avec une vitrine pleine de robes à paillettes, de faux bijoux, de perruques, de pantoufles, de dominos et de photographies d’actrices. La boutique était à la mode d’autrefois, basse et sombre ; au-dessus, quatre étages noirs et tristes. Je regardai curieusement à travers la glace et, ne voyant personne à l’intérieur, j’entrai. La porte, en s’ouvrant, fit tinter une sonnette ; je la laissai ouverte et tournai autour d’un mannequin qui portait un costume râpé, dans un coin, derrière une psyché. Pendant une minute environ, personne ne vint ; puis, j’entendis des pas pesants traverser une pièce, et un homme apparut dans la boutique.

« Mon plan était parfaitement arrêté. Je me proposais de pénétrer dans la maison, de me cacher en haut de l’escalier, de guetter mon heure et, lorsque tout serait tranquille, de fouiller là-dedans, de prendre une perruque, un masque, des lunettes, un costume, et d’aller ensuite par le monde, personnage peut-être grotesque, mais au bout du compte, acceptable. Incidemment, je pourrais trouver dans la maison quelque argent très utile.

« L’homme qui venait d’entrer était petit, légèrement bossu, avec des sourcils épais, de longs bras, des jambes courtes et tordues. Apparemment, j’avais interrompu son repas. Il regarda tout autour de lui, avec une expression d’attente. Il eut d’abord une certaine surprise, puis la colère, de voir sa boutique vide. « Sacrés galopins ! » s’écria-t-il. Après un coup d’œil dans la rue, à droite, à gauche, il rentra, referma la porte d’un coup de pied, avec un dépit manifeste, et retourna en bougonnant vers celle qui menait à l’intérieur.

« Je m’avançai pour le suivre ; au bruit que je fis, il s’arrêta net. Je m’arrêtai de même, étonné de la finesse de son oreille. Il me jeta la porte au nez.

« J’hésitais. Tout à coup, j’entendis revenir des pas précipités et la porte se rouvrit : il se tint là, debout, regardant tout autour de lui dans la boutique, en homme qui n’était pas encore convaincu. Puis, se parlant à lui-même, il chercha derrière le comptoir, puis derrière certains meubles. Et de nouveau, il s’arrêta, indécis. Mais il avait laissé sa porte ouverte : je me glissai dans l’arrière-boutique.

« C’était une pièce bizarre, pauvrement meublée, avec un tas de masques dans un coin. Sur la table, le déjeuner interrompu : c’était chose furieusement exaspérante pour moi, Kemp, que d’avoir à respirer son café, à rester immobile, tandis qu’il rentrait, qu’il reprenait son repas. Ses manières à table étaient agaçantes.

« Trois portes donnaient dans cette petite pièce, l’une conduisant à l’étage supérieur, une autre en bas ; mais toutes étaient fermées : je ne pouvais donc pas m’échapper tant qu’il était là. Je pouvais à peine bouger, en raison de sa vigilance, et j’avais un courant d’air dans le dos : deux fois je réprimai un éternuement juste à temps.

« Mes impressions de simple spectateur étaient sans doute curieuses et neuves ; mais, avec tout cela, je me trouvai terriblement las et impatienté longtemps avant qu’il eût fini de manger. Pourtant, le repas eut un terme. Ayant mis sa misérable vaisselle sur le plateau d’étain où était la théière, ayant ramassé les miettes dans sa serviette tachée de moutarde, il emporta le tout. Son fardeau l’empêcha de fermer la porte derrière lui, comme il n’eût pas manqué de le faire sans cela – je n’ai jamais vu son pareil pour fermer les portes ! –, et je le suivis dans une cuisine très sale, en sous-sol, et dans un petit office. J’eus le plaisir de le voir commencer à laver sa vaisselle ; mais, ne trouvant pas bon de rester en bas et le carrelage n’étant pas chaud pour mes pieds, je remontai et je m’assis sur la chaise du bonhomme, auprès de la cheminée. Le feu brûlait à peine : presque sans y penser, je remis un peu de charbon. Le bruit fit remonter mon hôte tout aussitôt et il demeura stupéfait. Il passa l’inspection de toute la pièce et il s’en fallut même d’un rien qu’il ne me touchât. Même après cet examen, il ne paraissait qu’à moitié satisfait : il s’arrêta sur le pas de la porte et, avant de redescendre, jeta un dernier coup d’œil circulaire. J’attendis là pendant un siècle. Il finit par revenir et ouvrit la porte qui menait à l’étage supérieur. Je me glissai derrière lui, tout contre.

« Sur le palier, il s’arrêta tout à coup, si brusquement que je fus près de tomber sur lui. Il était là, regardant en arrière, droit dans ma figure, et tendant l’oreille. « J’aurais juré… », fit-il. Sa main longue et velue tirait sa lèvre inférieure ; ses yeux allaient du haut en bas de l’escalier ; il grogna, puis se remit à monter.

« Déjà sa main était sur le bouton d’une porte, quand il s’arrêta de nouveau, avec la même expression d’inquiétude et de colère sur le visage. Il commençait à remarquer, non loin de lui, le bruit léger de mes mouvements : il faut que cet homme ait eu l’oreille diablement fine !… Soudain il éclata en fureur : « S’il y a quelqu’un ici… » cria-t-il avec un juron ; et la phrase resta inachevée. Il plongea sa main dans sa poche, ne trouva pas ce qu’il cherchait, et, passant près de moi comme un coup de vent, l’air batailleur, il dégringola l’escalier brusquement. Au lieu de le suivre, je m’assis sur la dernière marche et j’attendis son retour. Il reparut bientôt, toujours grommelant. Il ouvrit la porte de sa chambre et, avant que j’aie pu pénétrer, me la jeta à la figure.

« Je résolus d’explorer la maison et j’y mis quelque temps, attentif à faire le moins de bruit possible. Elle était très vieille, très délabrée, infestée de rats, si humide que le papier, dans les mansardes, se détachait des murs. La plupart des boutons de porte étaient durs, et j’avais peur en les tournant. Plusieurs des chambres que je visitai n’étaient pas meublées ; d’autres étaient jonchées d’oripeaux de théâtre, achetés d’occasion, à en juger sur l’apparence. Dans l’une, voisine de celle qu’il occupait, je trouvai une quantité de vieilles frusques : je fouillai là-dedans, et m’animai si bien à cette besogne, que j’oubliai encore la finesse évidente de son oreille. Je perçus des pas furtifs et, ayant levé les yeux juste à temps, je le vis qui passait la tête et considérait le tas en désordre, un vieux revolver de forme antique à la main. Je demeurai parfaitement immobile, tandis qu’il regardait autour de lui, soupçonneux, la bouche ouverte. « Ce doit être elle, dit-il lentement. Que Dieu la damne !… » Il referma la porte tranquillement ; j’entendis la clef tourner dans la serrure ; puis, les pas s’éloignèrent. Je compris tout à coup que j’étais enfermé. Pendant une minute, je revins sur mes pas, je restai perplexe. Un accès de colère me prit ; mais je décidai, avant tout, de passer en revue les vêtements. Or, à ma première tentative, un paquet tomba d’une planche haute. Ceci ramena mon bonhomme, plus sinistre que jamais. Cette fois, il me toucha véritablement, sauta en arrière avec surprise et resta ébahi au milieu de la pièce.

« Pourtant, il se calma : « Ce sont les rats ! » fit-il à voix basse, un doigt sur la bouche. Il était toutefois un peu effaré. Je sortis en me glissant obliquement hors de la chambre ; mais le parquet vint à craquer. Alors, cette infernale petite brute s’élança à travers la maison, le revolver au poing, fermant les portes les unes après les autres et mettant les clefs dans sa poche. Quand je compris quel était son but, j’eus un mouvement de rage : je me possédais à peine assez pour guetter le bon moment. Cependant, je constatai qu’il était seul dans la maison : alors, je ne fis ni une ni deux, je tapai sur la tête.

— Sur la tête ? s’écria Kemp.

— Oui, je l’étourdis… comme il descendait l’escalier. Je le frappai par-derrière avec un escabeau qui était sur le carré. Il roula jusqu’en bas comme un sac de vieilles bottes.

— Mais, voyons ! l’humanité la plus vulgaire…

— Tout cela est très bien pour le vulgaire, en effet !… Mais la question, Kemp, était pour moi de sortir de cette maison sous un déguisement, sans qu’il me vît ; et je n’avais pas d’autre façon d’y arriver. Je le bâillonnai avec un gilet Louis XVI et je le ficelai dans un drap.

— Vous l’avez ficelé dans un drap !

— J’en fis une espèce de paquet. C’était une assez bonne idée d’effrayer et de faire taire cet imbécile ; il y avait vraiment une difficulté de tous les diables à me tirer d’affaire… Mon cher Kemp, ce n’est pas bien de me regarder comme si j’avais commis un meurtre. Lui, il avait un revolver. Si, par hasard, il m’avait vu, il était capable de…

— Mais encore !… dit Kemp. En Angleterre ! De nos jours !… Après tout, cet homme était chez lui ; et vous, vous étiez bel et bien en train de le dévaliser.

— De le dévaliser ? Mon Dieu, mon Dieu ! vous allez m’appeler voleur bientôt !… Assurément, Kemp, vous n’êtes pas assez naïf pour donner dans les vieux préjugés. Vous figurez-vous ma position ?

— Et la sienne ! »

L’homme invisible s’interrompit d’un air piqué :

« Que voulez-vous dire ? »

La figure de Kemp devint un peu dure. Il allait parler, mais il se retint.

« Somme toute, fit-il avec un changement subit, je pense qu’il fallait marcher. Vous étiez dans une impasse. Mais encore…

— Évidemment, j’étais dans une impasse, dans une terrible impasse ! Et il faut dire aussi que cet homme m’avait mis en fureur, à me pourchasser partout dans sa maison, à gesticuler comme un fou avec son revolver, à fermer et à ouvrir toutes ses portes. Il était tout simplement exaspérant. Vous ne me blâmez point, n’est-ce pas ? Vous ne me blâmez point ?

— Je ne blâme jamais personne, répondit Kemp. Ça ne se fait plus… Et ensuite ?

— J’avais faim. En bas, je trouvai du pain et du fromage qui sentait fort : c’était plus qu’il ne fallait pour satisfaire mon appétit. Je bus un peu d’eau-de-vie avec de l’eau. Puis, je retournai, en passant par-dessus le sac, il gisait toujours là, immobile – je retournai dans la chambre aux vieux habits. Elle donnait sur la rue ; deux rideaux au crochet, noirs de saleté, ornaient la fenêtre ; j’allai regarder au travers : dehors, le jour était clair, éblouissant, par contraste avec les ombres de la maison lugubre où je me trouvais. La circulation était active : des charrettes de fruits, un cab, une voiture à galerie couverte de caisses, la charrette d’un marchand de poisson… Quand je me retournai, des taches de couleur flottaient devant mes yeux sur les meubles couverts d’ombre. À mon agitation, maintenant, succédait une claire intelligence des choses. La chambre était pleine d’une légère odeur de benzine, employée, je suppose, pour nettoyer les habits.

« J’entrepris une visite domiciliaire en règle. Je suis porté à croire que le bossu vivait seul dans sa maison depuis quelque temps. C’était un curieux personnage… Tout ce qui pouvait m’être de quelque utilité, je le rassemblai dans le magasin aux hardes, et alors je fis un choix réfléchi. Je trouvai une valise que je crus bon d’avoir, puis de la poudre, du fard, du taffetas d’Angleterre, etc., etc.

« J’avais pensé à me maquiller, à me poudrer la figure et les mains, tout ce qu’il y avait à montrer de ma personne pour redevenir visible ; mais l’inconvénient, c’est qu’ensuite il m’aurait fallu de la térébenthine et d’autres drogues, et je ne sais combien de temps, pour disparaître de nouveau. Finalement, je jetai mon dévolu sur un nez du meilleur type – légèrement grotesque, sans doute, mais pas plus que celui de beaucoup d’êtres humains –, sur des lunettes noires, des favoris grisonnants et une perruque. Des vêtements de dessous, il n’y en avait pas ; mais je pouvais en acheter plus tard, et, pour le moment, je m’emmaillotai dans des dominos de coton et des écharpes de cachemire. Je ne trouvai pas de chaussettes, mais les bottes du bossu m’allaient assez bien, et cela suffisait. Dans la caisse de la boutique, trois souverains et environ la valeur de trente shillings en monnaie d’argent ; dans un buffet dont je fis sauter la serrure, dans l’arrière-boutique, huit livres en or. Ainsi équipé, je pouvais faire ma rentrée dans le monde.

« J’eus pourtant une hésitation bizarre. Mon extérieur était-il acceptable ? Je m’examinai dans un petit miroir, me regardant sur toutes les faces pour découvrir quelque oubli ; tout me parut convenable. J’étais grotesque comme peut l’être un acteur, un avare de théâtre, mais enfin, je n’étais pas une monstruosité physique. Reprenant confiance, je descendis mon miroir dans la boutique, et, les stores levés, je m’examinai encore soigneusement à l’aide de la psyché qui était dans le coin.

« J’eus besoin d’un peu de temps pour prendre mon courage à deux mains. Puis, j’ouvris la porte et je m’avançai dans la rue, laissant le petit homme se débarrasser de son drap comme il l’entendrait. En moins de cinq minutes, j’avais tourné par une douzaine de rues qui me séparaient de la boutique et du costumier. Personne ne paraissait me remarquer trop particulièrement. La dernière difficulté semblait bien surmontée. »

Griffin s’arrêta de nouveau.

« Et vous ne vous êtes pas inquiété davantage de votre bossu ? demanda Kemp.

— Non. Et je n’ai pas su ce qu’il était devenu. J’imagine qu’il se sera délié, soit avec ses mains, soit en gigotant. Les nœuds étaient assez serrés. »

Il se tut, alla vers la fenêtre et regarda dehors, fixement.

« Et qu’est-ce qui s’est passé quand vous êtes arrivé au Strand ?

— Oh ! une désillusion nouvelle. Je croyais être au bout de mes peines. En pratique, je croyais pouvoir faire impunément tout ce que je voudrais, tout… excepté trahir mon secret ! C’était mon idée : quoi que je fisse, quelles que pussent être les conséquences, peu m’importait, à moi : je n’avais qu’à rejeter mes vêtements pour m’évanouir. Nul ne pourrait me tenir. Je pourrais prendre de l’argent où j’en trouverais. Je décidai de me payer un festin somptueux, puis de descendre dans un bon hôtel et d’y amasser une nouvelle garde-robe. J’étais plein d’une confiance étonnante ; j’étais un serin, – il ne m’est pas particulièrement agréable de me le rappeler. J’entrai dans un restaurant, et déjà je commandais mon déjeuner, quand il me vint à l’esprit que je ne pourrais pas manger sans exposer ma figure invisible. J’interrompis ma commande, je dis au maître d’hôtel que je serais de retour dans dix minutes, et je sortis exaspéré. Je ne sais si votre appétit a jamais été désappointé de cette façon ?…

— Pas tout à fait d’une manière aussi fâcheuse, répondit Kemp. Mais je peux me figurer…

— J’aurais étranglé volontiers les imbéciles qui me gênaient. À la fin, ne pouvant plus résister au besoin d’une nourriture savoureuse, je m’adressai ailleurs et demandai un cabinet particulier. « Je suis, dis-je, défiguré d’une façon épouvantable. » On me regarda avec curiosité ; mais, après tout, ce n’était pas leur affaire, et je finis par avoir ainsi mon déjeuner. Il ne fut pas très bon, à vrai dire, mais c’était suffisant. Après, je restai à fumer un cigare et à me tracer un plan de campagne. Au-dehors, une tempête de neige commençait.

« Plus j’y pensais, Kemp, et plus je comprenais quelle absurdité sans recours était un homme invisible, sous un climat froid et sale, dans une ville encombrée, civilisée. Avant cette folle expérience, j’avais rêvé tous les avantages du monde. Cet après-midi, tout n’était plus que déception. Je récapitulais toutes les choses que l’homme tient pour désirables. Pas de doute que l’invisibilité me rendît possible d’y atteindre ; mais elle me mettait dans l’impossibilité d’en jouir, une fois que je les aurais obtenues. Pour l’ambition, pour l’orgueil, de quel prix est une place où il ne vous est pas permis de vous montrer ? De quel prix est l’amour d’une femme quand elle ne peut s’appeler que Dalila ? Je n’ai pas de goût, d’ailleurs, pour la politique, pour les sottises de la renommée, ni pour la philanthropie, ni pour le sport. Qu’allais-je faire ? J’étais devenu un mystère habillé, une caricature d’homme, tout en maillot et en bandages.

Il s’interrompit ; à son attitude on devinait que ses yeux erraient vers la fenêtre.

« Mais, comment êtes-vous arrivé à Iping ? demanda Kemp, soucieux d’occuper son hôte, de le faire parler encore.

— J’y allai pour travailler. J’avais un espoir. C’était le germe d’une idée ! Je l’ai encore, mais c’est maintenant une idée mûre. Une façon de revenir en arrière ! de réparer ce que j’ai fait… quand il me plaira !… quand j’aurai fait tout ce que je veux faire à la faveur de mon invisibilité… C’est de quoi surtout je veux vous entretenir à présent.

— Vous êtes allé tout droit à Iping ?

— Oui. Je n’eus qu’à prendre mes trois volumes de notes et mon carnet de chèques, ma valise et du linge et à me faire faire une quantité de produits chimiques pour mettre à exécution mon idée – je vous montrerai les calculs dès que j’aurai retrouvé mes livres –, et je partis. Mon Dieu ! je me rappelle cette tempête et la sacrée peine que j’eus à empêcher la neige de tremper mon nez en carton…

— Enfin, dit Kemp, il y a deux jours, quand on vous a découvert, vous avez plutôt… si j’en crois les journaux…

— Oui, plutôt… Est-ce que j’ai tué cet imbécile d’agent ?

— Non… on croit qu’il guérira.

— Il a de la chance, alors. J’avais tout à fait perdu patience. Les idiots ! Est-ce qu’ils ne pouvaient pas me laisser tranquille ? Et ce butor d’épicier ?

— Il n’est pas en danger de mort.

— Je ne sais rien de mon chemineau, ajouta l’homme invisible avec un rire inquiétant. Par le Ciel, Kemp, les hommes de votre caractère ne savent pas ce que c’est que la rage !… Avoir travaillé pendant des années, avoir fait des projets, des plans, et trouver alors quelque crétin, maladroit et aveugle, qui vient se jeter en travers de votre carrière !… Il n’existe pas d’imbécile qui n’ait été mis au monde pour me nuire… Si je suis encore longtemps à ce régime-là, je deviendrai fou et je taperai dans le tas… Déjà, ils m’ont rendu les choses mille fois plus difficiles !… »

CHAPITRE XXIV

PROJET AVORTÉ

« Maintenant, reprit Kemp en jetant un regard oblique par la fenêtre, qu’est-ce que nous allons faire ? »

Il se rapprocha de son hôte pour éviter que celui-ci pût apercevoir tout à coup les trois hommes qui arrivaient, gravissant avec une intolérable lenteur, lui semblait-il, la pente de la colline.

« Qu’aviez-vous l’intention de faire quand vous vous dirigiez vers Port-Burdock ? Aviez-vous quelque projet ?

— J’y allais pour sortir du pays ; mais j’ai modifié mes plans depuis que je vous ai vu. Je pensais qu’il serait sage, maintenant qu’il fait chaud et que je peux rester invisible, de gagner le sud. D’autant plus que mon secret était connu, et que chacun serait aux aguets, à l’affût de l’homme emmitouflé et masqué. Vous avez une ligne de steamers pour la France : mon idée était de m’embarquer ici et de courir les risques du passage. De là, je pourrais aller par le chemin de fer en Espagne, ou même pousser jusqu’en Algérie. Ce ne serait pas difficile. Là, un homme pourrait rester toujours invisible et cependant vivre, sans demeurer inactif. Et je me servais de ce vagabond comme de caisse et de portefaix jusqu’à ce que j’eusse trouvé le moyen d’envoyer en avant mes livres et mes affaires.

— Très bien, je comprends.

— Et alors, il a fallu que cette sale bête essayât de me voler ! Il a caché mes livres, Kemp ! caché mes livres !… Si je parviens jamais à mettre la main sur lui !… Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de lui reprendre les livres d’abord. Mais où est-il ? Le savez-vous ?

— Il est au poste de police de la ville, enfermé sur sa propre demande dans la cellule la plus forte de l’endroit.

— Le coquin !

— Cela vous retarde un peu.

— Il faut que nous ayons ces livres ; ils sont d’un intérêt capital.

— Certainement ! » fit Kemp, qui se demandait, un peu nerveux, s’il n’entendait point des pas au-dehors. « Certainement, il faut que nous ayons ces livres. Mais cela ne sera pas bien difficile, s’il ne sait pas ce que ces livres représentent pour vous.

— Non, il ne le sait pas », dit l’homme invisible. Et il se prit à réfléchir.

Kemp s’efforçait d’imaginer quelque chose pour renouer la conversation, lorsque Griffin reprit de lui-même :

« Le fait que je suis tombé ainsi dans votre maison, Kemp, change tous mes plans ; car, vous êtes, vous, en état de comprendre. Malgré tout ce qui est arrivé, malgré cette publicité, malgré la perte de mes livres et tout ce que j’ai souffert, il ne me reste pas moins la possibilité de faire de grandes choses, des choses énormes… Vous n’avez dit à personne que j’étais ici ? » demanda-t-il brusquement.

Kemp hésita.

« Cela allait de soi, fit-il.

— À personne ? insista Griffin.

— À âme qui vive !

— Ah ! Eh bien… »

L’homme invisible se leva et, les poings sur les hanches, il arpenta le cabinet.

« J’ai fait une sottise, Kemp, une grosse sottise, en entreprenant l’expérience à moi tout seul. J’ai perdu mes forces, du temps, des occasions. Seul ! Ah ! qu’un homme est capable de peu de chose ! Quelques petits larcins, quelques petites violences, et c’est tout… Ce que je veux, Kemp, c’est quelqu’un pour me soutenir, pour m’aider, et une cachette quelque part où je puisse dormir, manger, me reposer tranquillement et sans être suspecté. Il me faut un allié. Avec un allié, avec le vivre et le repos assurés, il y a mille choses que je peux faire. Jusqu’ici, je n’ai marché que sur des données vagues. Nous avons à considérer tout ce que l’invisibilité comporte et ce qu’elle ne comporte point. Elle représente un bien petit avantage pour qui veut écouter aux portes ; par exemple, elle ne vous empêche pas de faire du bruit. Un petit avantage, encore, bien petit… enfin, mettons !… dans le vol avec effraction, etc. Une fois que vous m’avez attrapé, vous pouvez m’emprisonner facilement. Oui, mais d’un autre côté, je suis difficile à attraper… En fait, cette invisibilité n’est bonne que dans deux cas : elle est utile pour la fuite, elle l’est aussi pour l’approche. Elle est donc particulièrement utile pour tuer. Je peux faire le tour d’un homme, quelque arme qu’il ait, choisir le point, frapper comme je veux, parer comme je veux, m’esquiver comme je veux. »

Kemp porta la main à sa moustache. Est-ce qu’on remuait en bas ?

« Tuer, voilà ce que nous avons à faire, Kemp.

— Voilà ce que nous avons à faire, tuer… Je vous écoute, Griffin, mais je ne dis pas oui, prenez-y garde. Pourquoi tuer ?

— Pas de meurtre inutile, non ; mais un massacre judicieux. La question, la voici : on sait, comme nous le savons nous-mêmes, qu’il existe un homme invisible, et cet homme invisible, Kemp, doit établir maintenant le règne de la terreur. Oui, sans doute, cela fait frémir ; mais je dis bien : le règne de la terreur. Il faut qu’il prenne quelque ville, telle que votre Burdock, la terrifie et y domine. Il faut qu’il donne ses ordres, il peut le faire de mille façons… des chiffons de papier passés sous les portes peuvent suffire. Et quiconque désobéit à ses ordres, il doit le tuer, comme aussi quiconque viendrait au secours d’un rebelle.

— Hum ! hum ! » fit Kemp, moins attentif au discours de Griffin qu’au bruit de la porte d’entrée, ouverte puis refermée. « Il me semble, Griffin dit-il, pour masquer sa distraction, que votre allié serait dans une position difficile ?

— Personne ne saurait qu’il est mon allié », riposta vivement l’homme invisible ; puis, tout à coup : « Chut !… Que se passe-t-il donc en bas ?

— Mais rien, répondit Kemp, en se mettant à parler fort et vite. Je n’ai pas dit oui, Griffin. Entendez-moi bien, je n’ai pas dit oui. Pourquoi rêver de jouer une pareille partie contre sa race ? Comment pouvez-vous espérer d’y trouver le bonheur ? Ne soyez donc pas un loup solitaire ! Publiez vos résultats ; mettez le monde, mettez la nation au moins dans votre confidence. Pensez à ce que vous pourriez obtenir avec un million d’auxiliaires… »

L’homme invisible, l’interrompit et, le bras étendu : « Il y a des pas qui montent !

— Allons donc !

— Laissez-moi voir. »

Et il se dirigea, le bras étendu, vers la porte.

Alors les événements se précipitèrent. Kemp hésita une seconde, puis fit un mouvement pour lui barrer la route : l’homme invisible tressaillit, puis demeura immobile.

« Traître ! » cria la voix.

Et tout à coup la robe de chambre s’ouvrit, et s’asseyant, Griffin se mit à se dévêtir.

Kemp fit rapidement trois pas vers la porte. Aussitôt l’homme invisible – ses jambes avaient déjà disparu – sauta sur ses pieds en poussant un cri. Kemp ouvrit vivement la porte.

À ce moment, on entendit, venant d’en bas, un bruit de voix et de pas pressés.

D’un mouvement rapide, Kemp rejeta l’homme invisible en arrière, il fit un bond de côté, referma violemment la porte derrière lui. La clef était en dehors, toute prête. Un moment de plus, et Griffin aurait été seul, prisonnier, dans le cabinet du belvédère, sans un petit incident : la clef, ce matin, avait été glissée en hâte dans la serrure ; Kemp, en tirant brusquement la porte, la fit tomber sur le tapis.

Il devint blême. Il se cramponna des deux mains au bouton de la porte. Un moment, il résista. Puis, la porte bâilla de six pouces, mais il put la refermer. La seconde fois, il y eut un écart d’un pied de large et la robe de chambre apparut, se fourra dans l’ouverture ; Kemp fut saisi à la gorge par des doigts invisibles et il lâcha le bouton pour se défendre. Il fut repoussé, renversé d’un croc-en-jambe, lancé lourdement dans un coin du palier. La robe de chambre vide, lui tomba sur la tête.

À mi-chemin dans l’escalier se trouvait alors le colonel Adye, le destinataire de la lettre de Kemp, le chef de la police de Burdock. Il demeurait ébahi, frappé de stupeur, à cette vision soudaine : Kemp suivi de cette chose curieuse, extraordinaire, un vêtement vide qui s’agitait en l’air. Il vit Kemp bousculé, puis se remettant sur pied. Il vit Kemp chanceler, se précipiter en avant, tomber de nouveau, s’abattre comme un bœuf.

Alors, subitement, il fut, lui aussi, frappé avec violence. Et par personne ! Rien ! Un poids énorme, à ce qu’il lui sembla, sauta sur lui ; on l’empoigna à la gorge, on lui donna du genou dans le ventre et il fut précipité la tête la première dans l’escalier. Un pied invisible lui passa sur le dos, le frôlement d’un spectre dégringola les marches ; il entendit les deux agents, dans le vestibule, crier et courir ; la porte d’entrée se referma bruyamment.

Il se releva tout stupéfait. Il vit Kemp qui descendait en vacillant, couvert de poussière, échevelé, un côté de la figure meurtri, la lèvre saignante, tenant dans ses bras une robe de chambre rouge et quelques hardes.

« Mon Dieu ! s’écria Kemp. Tout est perdu ! Il s’est sauvé. »

CHAPITRE XXV

LA CHASSE À L’HOMME INVISIBLE

Pendant quelques minutes, Kemp fut incapable de mettre le colonel Adye au courant de ce qui venait de se passer si vite. Ils restaient là, sur le carré, tous les deux. Kemp parlait précipitamment, la défroque ridicule de Griffin toujours sur le bras. Pourtant Adye commença bientôt à saisir quelque chose de la situation.

« C’est un fou, dit Kemp. C’est une brute. C’est l’égoïsme personnifié. Il ne voit rien que son intérêt propre et son salut. Il m’a exposé, ce matin, tous ses projets égoïstes et brutaux… Il a blessé des gens ; il en tuera d’autres, si nous n’arrivons pas à le prévenir. Il soulèvera une panique. Rien ne peut l’arrêter. Le voilà maintenant lancé, furieux…

— Il faut l’attraper, déclara le colonel. C’est évident.

— Oui, mais comment ? s’écria Kemp, la tête soudain pleine d’idées. Il faut vous y mettre tout de suite. Il faut y employer tout ce que nous avons d’hommes valides. Il faut l’empêcher de quitter le district : une fois sorti de là, il pourrait courir à travers tout le pays, selon son caprice, tuant l’un, estropiant l’autre. Il rêve je ne sais quel règne de la terreur ! de la terreur, je vous dis !… Il faut établir une surveillance dans les gares, sur les routes, dans les ports. Il nous faut l’aide de la garnison : vous allez télégraphier pour qu’on nous envoie du renfort. La seule chose qui puisse le retenir ici, c’est le désir de ravoir certains livres de notes qu’il regarde comme très précieux. Je vous parlerai de cela !… Il y a un homme au poste, un nommé Marvel…

— Je sais, je sais. Ces livres… oui. Mais le gaillard…

— Dit qu’il ne les a point. Mais l’autre est persuadé qu’il les a… L’autre, il faut que vous l’empêchiez de manger et de dormir ; jour et nuit, il faut que tout le pays soit debout contre lui. Il faut que partout les vivres soient mis en sûreté, sous clef. Tous les vivres, pour qu’il soit obligé d’en prendre de force. Il faut que partout les maisons soient barricadées contre lui… C’est le Ciel qui nous donne des nuits froides et de la pluie. Il faut organiser une battue générale. Je vous répète, Adye, que c’est un danger, un fléau ; tant qu’il ne sera pas bouclé et en lieu sûr, c’est effrayant de penser à tout ce qui peut arriver.

— Que pouvons-nous faire de plus ? demanda le colonel. Il faut que je descende tout de suite et que je prenne mes mesures… Mais pourquoi ne venez-vous pas ?… Oui, venez aussi ! Nous tiendrons une sorte de conseil de guerre… Prenez Hopps pour nous aider… et les employés du chemin de fer. Parbleu ! il y a urgence. Allons, venez… nous causerons en marchant. Que pouvons-nous faire encore ?… Débarrassez-vous donc de cette robe. »

Et, là-dessus, Adye ouvrit la marche. En bas, ils trouvèrent la porte d’entrée ouverte, et les agents placés au-dehors qui regardaient, ébahis, dans l’air vide.

« Il est parti, monsieur ! dit l’un.

— Il faut aller tout de suite au poste central. Que l’un de vous aille chercher une voiture et revienne nous prendre… vivement ! Et maintenant, Kemp, quoi encore ?

— Des chiens. Prenez des chiens. Ils ne le voient pas, mais ils l’éventent. Prenez des chiens.

— Parfait ! On ne le sait pas en général, mais les gardiens, à la prison de Halstead, dépistent un homme avec des limiers !… Des chiens ! Et ensuite ?

— Ah ! rappelez-vous que sa nourriture le trahit : après qu’il a mangé, ses aliments sont visibles jusqu’à ce qu’ils soient assimilés. En sorte qu’il a besoin de se cacher quand il a mangé… Il faut faire une battue sans répit. Tous les fourrés, tous les recoins… Et que l’on mette toutes les armes en lieu sûr. Il ne peut pas en porter une avec lui bien longtemps. Et tout ce qu’il peut ramasser pour frapper, il faut le cacher.

— Bon, cela !… oh ! nous l’aurons bientôt !

— Et, sur les routes… », ajouta Kemp.

Il hésita.

« Eh bien ?

— Du verre pilé !… C’est cruel, je le sais. Mais songez à ce qu’il peut faire. »

Adye huma l’air entre ses dents.

« Vilaine chasse ! dit-il. Après tout, je ne sais pas. Je vais toujours faire préparer du verre pilé. S’il va trop loin…

— Cet homme s’est mis hors de l’humanité, je vous dis. Il établira le règne de la terreur dès qu’il aura surmonté l’émotion du péril auquel il vient d’échapper. Je suis sûr comme je suis sûr d’être là et de vous parler. Nous n’avons chance de réussir que si nous prenons les devants. Il s’est retranché lui-même du genre humain : que son sang retombe sur sa tête ! »

CHAPITRE XXVI

MEURTRE DE MONSIEUR WICKSTEED

Il y a tout lieu de croire que l’homme invisible, lorsqu’il s’élança hors de chez Kemp, était dans un état de fureur aveugle. Un petit enfant, qui jouait près de la porte, fut violemment enlevé de terre et jeté de côté ; il eut la cheville brisée et resta quelques heures sans connaissance. Personne ne sait où alla Griffin, ni ce qu’il fit ; mais on peut se l’imaginer courant, par ce chaud après-midi de juin, escaladant la colline, poussant jusqu’à la dune qui s’étend derrière Port-Burdock, songeant avec colère, avec désespoir, à son intolérable destinée, et, à la fin, brûlant et las, cherchant un abri dans les taillis de Hintondean, pour y rassembler ses idées subversives. C’est là probablement qu’il se réfugia, car c’est là que, vers deux heures, il affirma son existence par un nouvel attentat.

On se demande quel pouvait être alors son état d’esprit et quels projets il roulait dans sa tête. Nul doute qu’il ne fût exaspéré jusqu’à la folie par la trahison de Kemp ; et, quoique nous puissions comprendre par quels motifs celui-ci en était venu à cette déloyauté, nous pouvons nous figurer aussi, et même ressentir un peu, la fureur que cet essai de surprise dut exciter chez Griffin. Peut-être encore se rappela-t-il ses déboires si étonnants d’Oxford Street : car il avait évidemment compté sur la collaboration de Kemp, lorsqu’il avait formé ce rêve brutal de terroriser le monde. Quoi qu’il en soit, il disparut aux yeux de tous vers midi, et il n’est pas de témoin qui puisse dire ce qu’il fit jusque vers deux heures et demie : heureuse fortune peut-être pour l’humanité, mais pour lui fatale inaction.

Pendant ce temps-là, une foule toujours croissante, éparpillée par tout le pays, se mit à sa recherche. Dans la matinée, il n’était encore qu’une légende, un sujet d’effroi ; dans la journée, grâce surtout à une proclamation rédigée par Kemp en termes secs, on se le représenta comme un adversaire tangible, qu’il s’agissait de blesser, de capturer, de vaincre, et tout le pays commença de s’organiser avec une rapidité incroyable. À deux heures, il aurait encore pu quitter le district en prenant quelque train ; plus tard cela devenait impossible : tous les trains de voyageurs, sur toutes les lignes, dans un grand parallélogramme, de Southampton à Winchester et de Brighton à Horsham, avaient leurs portes fermées à clef, et le trafic des marchandises était presque entièrement suspendu. Dans un rayon de vingt milles autour de Port-Burdock, des hommes armés de fusils et de gourdins furent bientôt répartis en groupes de trois ou quatre, avec des chiens, pour battre les routes et les champs.

Des agents à cheval galopèrent sur tous les chemins de la contrée, s’arrêtant à chaque cottage, invitant les gens à fermer leurs maisons, à ne pas sortir sans être armés ; toutes les écoles communales furent licenciées à trois heures, et les enfants effrayés, réunis en bandes, rentrèrent chez eux précipitamment. La proclamation de Kemp, signée par le colonel Adye, fut placardée dans presque tout le district vers quatre ou cinq heures : elle indiquait brièvement, mais clairement, toutes les conditions de la lutte à engager, la nécessité de priver l’homme invisible de nourriture et de sommeil, la nécessité d’une vigilance incessante, et elle recommandait, en outre, une attention alerte à tout ce qui pourrait indiquer les mouvements de l’ennemi. Si rapide, si décidée fut l’action des autorités, si prompte, si universelle fut la croyance à cet être extraordinaire, qu’avant la tombée de la nuit, une superficie de plusieurs centaines de milles carrés fut strictement en état de siège. Avant la tombée de la nuit aussi, un frémissement d’horreur se propagea dans toute la population en éveil et nerveuse ; de bouche en bouche, et de long en large à travers tout le pays, courait l’histoire du meurtre de M. Wicksteed.

Si nous avons raison de supposer que le refuge de l’homme invisible était dans les taillis de Hintondean, nous devons supposer aussi qu’au début de l’après-midi il fit une sortie, avec un projet qui impliquait l’usage d’une arme. Quel était ce projet ? nous l’ignorons ; mais, pour moi du moins, il est évident, d’une évidence écrasante, qu’avant même de rencontrer Wicksteed, il avait en main la tige de fer. Naturellement, nous ne pouvons rien savoir des détails de cette rencontre. Elle advint sur le bord d’une sablonnière, à moins de deux cents mètres de la porte principale du parc de Lord Burdock. Le sol piétiné, les blessures nombreuses reçues par M. Wicksteed, sa canne brisée, tout indique une lutte désespérée ; mais le motif de l’attaque, si ce n’est pas un accès de frénésie meurtrière, il est impossible de l’imaginer. Vraiment, la version de la folie est à peu près inévitable.

M. Wicksteed, intendant de Lord Burdock, était un homme de quarante-cinq ou quarante-six ans, d’apparence et d’habitudes inoffensives, le dernier au monde qui fût capable de provoquer un si terrible adversaire. Il semble que l’homme invisible se soit servi contre lui d’une tige de fer arrachée à une clôture brisée. Il arrêta cet homme qui rentrait paisiblement chez lui pour l’heure du repas ; il l’attaqua, il paralysa ses faibles moyens de défense, il lui cassa le bras, il le renversa et lui réduisit la tête en bouillie.

Évidemment, il devait avoir, avant de rencontrer sa victime, emprunté cette tige à quelque clôture ; il devait la tenir toute prête à la main. Deux détails seulement, en outre de ce qui a déjà été établi, semblent se rapporter à l’affaire. Le premier, c’est que la sablonnière n’était pas sur le chemin que devait suivre M. Wicksteed pour rentrer directement chez lui, mais presque à deux cents mètres en dehors. Le second, c’est la déclaration d’une petite fille qui, en allant à la classe du soir, vit le malheureux « trottant » d’une façon particulière, à travers un champ, dans la direction de la sablonnière. La pantomime de cette enfant suggère l’idée d’un homme poursuivant quelque chose qui fuit devant lui, par terre, et sur quoi il tape à coups redoublés avec sa canne. Elle était la dernière personne qui eût vu Wicksteed vivant. Il n’échappa à ses regards que pour aller à la mort : la lutte ne fut cachée aux yeux de l’enfant que par un bouquet de hêtres et une légère dépression de terrain.

Et cela, pour moi du moins, classe décidément le meurtre en dehors des crimes commis sans motif. Il est permis de croire que Griffin avait pris cette tige de fer comme arme, oui, mais sans aucune intention arrêtée de s’en servir pour un assassinat. Wicksteed, en passant, aura remarqué cette tige qui s’agitait dans l’espace d’une façon inexplicable. Ne pensant pas le moins du monde à l’homme invisible – car Port-Burdock est à dix milles de là –, il aura poursuivi cette tige. Selon toute vraisemblance, il n’avait pas même entendu parler de l’homme invisible. On peut, dès lors, imaginer celui-ci prenant la fuite pour éviter que l’on ne découvrît sa présence, et Wicksteed, intrigué, s’attachant à la poursuite de cet objet mobile, incompréhensible, et finissant par le frapper.

Nul doute que, dans des circonstances ordinaires, l’homme invisible aurait pu facilement distancer le brave homme, un peu alourdi, qui le pourchassait ; mais la position où fut trouvé le corps de Wicksteed donne à penser qu’il eut le malheur d’acculer sa proie dans un coin, entre deux touffes d’orties et la sablonnière. Pour qui connaît l’extraordinaire irritabilité de Griffin, le reste de l’aventure est facile à reconstituer.

Mais ce n’est qu’une hypothèse. Les seuls faits incontestables (car on ne peut pas toujours faire grand fond sur les récits des enfants), c’est la découverte du corps de Wicksteed, mort sur le coup, et la découverte de la tige de fer, tachée de sang, jetée au milieu des orties. L’abandon de cette tringle par Griffin fait croire que, dans l’émotion de l’affaire, il renonça au dessein pour lequel il l’avait prise, si tant est qu’il eût un dessein. Certes, il était profondément égoïste et sans entrailles ; mais la vue de sa victime, sanglante et pitoyable à ses pieds, peut avoir rouvert en lui une source de remords depuis longtemps contenue ; il peut avoir été un moment troublé, quelque plan qu’il eût d’ailleurs adopté.

Après le meurtre de Wicksteed, il semblerait avoir pris à travers champs, dans la direction de la dune. On raconte que, vers le coucher du soleil, deux hommes occupés dans un pré pas loin de Fern-Bottom, entendirent une voix. Cette voix gémissait et riait tour à tour : elle sanglotait, pleurait, puis se reprenait à pousser des cris. Cela devait être bien étrange. Elle approcha en traversant un champ de trèfle, puis elle s’éteignit du côté des collines.

Dans l’intervalle, l’homme invisible dut apprendre quelque chose du parti que son ami Kemp avait rapidement tiré de ses confidences. Il aura trouvé, sans doute, des maisons fermées à clef, en sûreté ; il aura traîné autour des gares, rôdé autour des auberges ; et, sûrement, il aura lu les affiches et se sera fait une idée de la campagne entreprise contre lui. Comme la soirée s’avançait, il vit poindre dans les champs, de-ci, de-là, des groupes de trois ou quatre hommes, il entendit l’aboiement des chiens. Ces chasseurs d’hommes avaient des instructions particulières, au cas d’une rencontre avec l’ennemi, sur la façon de se prêter main-forte. Mais Griffin les esquiva tous. Il nous est loisible d’imaginer son exaspération, augmentée encore de l’idée que lui-même avait fourni les renseignements dont on faisait usage contre lui sans aucun scrupule. Pour ce jour-là, du moins, il perdit courage ; pendant près de vingt-quatre heures, excepté lorsqu’il se retourna sur Wicksteed, il fut un homme traqué.

Pendant la nuit, il dut manger et dormir ; car, le matin du jour suivant, il se retrouva lui-même, actif, redoutable, furieux et méchant, tout prêt pour la dernière bataille qu’il devait livrer au monde.

CHAPITRE XXVII

SIÈGE DE LA MAISON DE KEMP

Kemp lisait une étrange missive, écrite au crayon sur une feuille de papier graisseuse.

« Vous avez été prodigieusement énergique et habile, disait cette lettre, mais je n’arrive pas à comprendre ce que vous avez à y gagner. Vous êtes contre moi. Pendant tout un jour, vous m’avez pourchassé ; vous avez essayé de me voler une nuit de sommeil. Malgré vous, j’ai trouvé à manger ; malgré vous, j’ai pu dormir, et la partie ne fait que commencer. Oui, la partie ne fait que commencer… D’ailleurs, il n’y a pas à dire, il faut qu’arrive le règne de la terreur ; en voici le premier jour. Port-Burdock n’est plus sous la domination de la Reine ; dites-le à votre policier, dites-le à toute la bande : la ville est sous ma domination, à moi, et je suis la terreur ! Ce jour est le premier de l’an I de la nouvelle ère, l’ère de l’homme invisible. Je suis Invisible Ier.

« Pour débuter, le programme est simple : le premier jour, il y aura une exécution, rien que pour l’exemple, celle d’un nommé Kemp. La mort est en marche, à son adresse, aujourd’hui. Il peut se cacher, se mettre sous clef, s’entourer de gardiens, revêtir une armure si bon lui semble : la mort, la mort invisible approche. Qu’il prenne ses précautions : cela fera d’autant plus d’impression sur mon peuple… La mort partira de la boîte aux lettres à midi. La lettre tombera dans la boîte au moment où arrivera le facteur, et le sort en sera jeté ! La partie commence. La mort est en route… N’allez point au secours du coupable, mes amis, de peur que la mort ne s’abatte aussi sur vous. Aujourd’hui Kemp doit mourir. »

Quand le docteur Kemp eut lu et relu cette lettre :

« Ce n’est pas une mystification, s’écria-t-il. C’est bien là son style. Et il ne plaisante pas !… »

Il retourna la feuille et, sur l’adresse, il vit le timbre du bureau de Hintondean, avec ce détail prosaïque : « Deux pence à payer. » Il se leva lentement, laissant son déjeuner inachevé (la lettre était arrivée par le courrier d’une heure), et il passa dans son cabinet de travail. Il sonna sa gouvernante et lui donna l’ordre de faire tout de suite le tour de la maison, de vérifier toutes les fenêtres, de fermer tous les volets. Pour ceux de son cabinet, il s’en chargea lui-même. Dans un tiroir fermé à clef, dans sa chambre à coucher, il prit un petit revolver, l’examina soigneusement, et le mit dans la poche de son veston. Il écrivit plusieurs billets, l’un pour le colonel Adye, et les fit porter par la femme de chambre, en lui donnant des instructions explicites sur la manière dont elle devait sortir de la maison. « Il n’y a pas de danger », dit-il, en faisant cette restriction mentale : « Pas de danger… pour vous ! » Il demeura songeur, un moment, puis retourna à son déjeuner qui refroidissait.

Il mangea avec des distractions. À la fin, il frappa sur la table : « Nous l’aurons, s’écria-t-il. Et je suis l’amorce. Il ira trop loin. »

Il monta ensuite au belvédère, en prenant soin de fermer derrière lui toutes les portes. « C’est une partie engagée, dit-il, une drôle de partie… mais les chances sont toutes pour moi, monsieur Griffin, quoique vous soyez invisible !… et malgré votre audace !… Griffin contre l’univers ! ce serait trop fort ! »

Il se tint debout près de la fenêtre, regardant la côte ensoleillée. « Il faut qu’il trouve à manger tous les jours… je ne l’envie pas… A-t-il vraiment dormi, la nuit dernière ?… Quelque part, en plein air… à l’abri des rencontres. Si nous pouvions avoir un bon temps froid, bien humide, au lieu de chaleur !… Il me guette peut-être, en ce moment. »

Il se mit tout contre la fenêtre. Quelque chose frappa vivement le mur de briques au-dessus du châssis : Kemp sauta en arrière.

« Je deviens nerveux ! »

Il se passa cinq minutes avant qu’il s’approchât de nouveau.

« Cela devait être un moineau », dit-il.

Tout à coup, il entendit la sonnette de la porte d’entrée : il descendit l’escalier quatre à quatre. Il tira les verrous, il tourna la clef dans la serrure, vérifia la chaîne de sûreté, la mit en travers et ouvrit avec précaution, sans se montrer. Une voix familière le salua : c’était Adye.

« Votre bonne a été attaquée, Kemp, dit le colonel derrière la porte.

— Comment !

— Elle s’est fait prendre la lettre qu’elle portait… Il est tout près d’ici. Laissez-moi entrer. »

Kemp détacha la chaîne, et Adye pénétra par un entrebâillement aussi étroit que possible. Il resta dans le vestibule, regardant avec un soulagement infini le maître de maison qui refermait la porte.

« Il lui a arraché le papier de la main. Il lui a fait une peur terrible… Elle est là-bas, au poste. Une attaque de nerfs… Il est tout près d’ici. Que disiez-vous dans cette lettre ? »

Kemp lâcha un juron.

« Dieu ! que j’ai été bête ! J’aurais dû m’en douter. Il n’y a pas une heure de marche de Hintondean jusqu’ici… Déjà !…

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Venez voir ! » dit Kemp, en montrant au colonel le chemin de son cabinet.

Il lui tendit la lettre de l’homme invisible. Adye, l’ayant lue, siffla doucement.

« Et vous, alors ?…

— Je vous proposais un piège à préparer… et, comme un sot, j’ai envoyé mon plan, par ma bonne, à qui ?… à lui ! »

À son tour, le colonel jura ; puis soudain :

« Il filera.

— Pas de danger ! »

Le fracas d’un carreau cassé vint du haut de l’escalier. Adye aperçut l’éclair argenté d’un petit revolver sorti à moitié de la poche de Kemp.

« C’est une fenêtre, là-haut », dit celui-ci.

Et il monta, précédant le colonel.

Comme ils étaient encore dans l’escalier, il y eut un second fracas, et, quand ils arrivèrent au cabinet de travail, ils trouvèrent brisées deux des trois fenêtres, le parquet à moitié jonché d’éclats de verre, un gros caillou tombé sur le bureau. Les deux hommes s’arrêtèrent sur le seuil de la porte, à contempler le saccage.

Kemp jura encore. Au même instant, la troisième fenêtre résonna d’un bruit sec comme celui d’un coup de pistolet : la vitre s’étoila, puis finit par s’abattre dans la pièce, brisée en triangles dentelés, en mille miettes.

« Qu’est-ce que cela veut dire ?

— C’est un commencement, répondit Kemp.

— Il n’y a pas moyen de grimper par ici ?

— Oh ! pas même pour un chat.

— Il n’y a pas de volets ?

— Non, pas là. Toutes les pièces du bas… Hé ! mon Dieu ! »

Un nouveau fracas ; puis un bruit sourd de coups frappés sur des planches, en bas.

« Que le diable l’emporte ! s’écria Kemp. Cela doit être… Oui… c’est une des chambres à coucher. Toute la maison y passera… Mais c’est un imbécile : les volets sont fermés, le verre tombera au-dehors[1] ; il se coupera les pieds. »

Une fenêtre encore annonça son désastre. Les deux hommes étaient sur le palier, perplexes.

« J’ai une idée, fit Adye. Donnez-moi une canne ; n’importe quoi : je vais aller au poste et je lâcherai les limiers sur sa piste. Alors, je crois que nous le tenons à notre merci ! »

Une fenêtre encore eut le sort des autres.

« Vous n’avez pas un revolver ? »

La main de Kemp se porta d’abord à sa poche, puis il hésita :

« Non, je n’en ai pas… du moins à vous prêter.

— Je vous le rapporterai. Vous êtes en sûreté ici. »

Kemp, honteux d’avoir, une seconde, manqué de sincérité, tendit son arme.

« Maintenant, gagnons la porte », fit le colonel.

Comme ils s’arrêtaient dans le vestibule, hésitants, ils entendirent une des fenêtres de la chambre à coucher du premier étage craquer et éclater. Kemp, allant à la porte, se mit en devoir de faire glisser les verrous le plus doucement possible. Il avait la figure un peu plus pâle qu’à l’ordinaire.

« Tâchez de filer vite ! » dit-il.

À la minute, Adye se trouva sur le seuil ; les verrous rentrèrent aussitôt dans les gâches. Il eut un moment d’incertitude : il se trouvait plus à l’aise, le dos à la porte. Puis, la tête haute et se carrant, il descendit les degrés. Il traversa la pelouse. Il approchait de la grille lorsqu’une légère brise sembla courir sur le gazon ; quelque chose remua auprès de lui.

« Arrêtez-vous un peu ! » dit une voix.

Adye s’arrêta net, la main crispée sur le revolver.

« Hein ? » fit-il, blême et contracté, les nerfs violemment tendus.

« Faites-moi le plaisir de retourner à la maison ! » dit la voix, d’un ton aussi sec et dur que celui du colonel.

« Je regrette ! » répliqua Adye, un peu enroué subitement.

Et il passa la langue sur les lèvres.

La voix était, croyait-il, devant lui à gauche. S’il essayait d’une balle !…

« Où allez-vous ? » demanda la voix.

Les deux interlocuteurs firent un mouvement rapide ; le revolver brilla dans la poche entrebâillée du colonel. Celui-ci renonça à tirer, il réfléchit.

« Où je vais ? reprit-il lentement. Cela, c’est mon affaire. »

Ces mots étaient encore sur ses lèvres qu’un bras lui entoura le cou ; il reçut un genou dans le dos et fut entraîné à la renverse. Il tira son arme gauchement, et fit feu à tout hasard : aussitôt il reçut un coup sur la bouche et le revolver lui fut arraché de la main. Vainement il s’efforça d’empoigner une jambe insaisissable et de se dégager ; il tomba en arrière.

« Sacré !… » fit-il.

La voix éclata de rire :

« Je vous tuerais tout de suite, prononça-t-elle, si ce n’était perdre une balle. »

Adye vit le revolver en l’air, à six pieds devant lui, qui le visait.

« Alors ? demanda-t-il, en se mettant sur son séant.

— Levez-vous ! »

Adye se leva.

« Attention ! commanda la voix, d’un ton ferme. N’essayez pas de jouer avec moi. Rappelez-vous que, moi, je vois votre figure, si vous ne voyez pas la mienne. Vous allez retourner à la maison.

— Mais il ne me laissera pas rentrer.

— Tant pis ! Ce n’est pas à vous que j’ai affaire. »

Adye se passa encore la langue sur les lèvres. Détournant ses regards, il vit au loin la mer bleue et sombre sous le soleil de midi, le gazon bien tondu à ses pieds, la blanche falaise, la ville tumultueuse ; et, tout à coup, il connut que la vie est bien douce. Ses yeux se reportèrent sur ce petit objet de métal, suspendu entre ciel et terre, à six pieds devant lui.

« Que faut-il que je fasse ? demanda-t-il d’un ton morne.

— Comment ! « Que faut-il que je fasse ? » vous n’avez qu’à vous en retourner.

— J’essaierai. S’il me laisse rentrer, promettez-vous de ne pas vous jeter sur la porte ?

— Ce n’est pas à vous que j’ai affaire. »

Kemp, après avoir fait sortir Adye, était remonté bien vite dans son cabinet ; rampant au milieu du verre cassé, regardant avec précaution par-dessus le rebord de la fenêtre, il vit le colonel en pourparlers avec l’Invisible. « Pourquoi ne tire-t-il pas ? » murmura-t-il. Juste à ce moment le revolver remua un peu ; un reflet de soleil vint frapper les yeux de Kemp. De la main celui-ci se fit un abat-jour, et essaya de suivre la direction du rayon qui l’aveuglait.

« Mais oui ! fit-il. Adye lui a remis son revolver. »

« Promettez de ne pas vous jeter sur la porte ! répétait le colonel à ce moment-là. Ne continuez pas une partie perdue.

— Retournez à la maison. Je vous dis nettement que je ne promets rien. »

Adye parut tout à coup avoir pris une décision. Il se dirigea vers la maison, lentement, les mains derrière le dos. Kemp le guettait, fort embarrassé. Le revolver disparut, brilla de nouveau, disparut encore, et, à un examen plus attentif, se révéla sous la forme d’un petit objet sombre qui suivait le colonel.

Les choses se passèrent très rapidement. Adye sauta en arrière, se retourna tout d’un trait, voulut saisir le petit objet, le manqua, leva les mains, tomba en avant sur le nez : au-dessus de lui flotta dans l’air un flocon de fumée bleue. Kemp n’entendit pas le bruit du coup tiré. Le colonel se tordit, se souleva sur un bras, retomba en avant et demeura immobile.

Un instant, Kemp resta ébahi de la tranquille insouciance dont témoignait l’attitude du colonel. L’après-midi était très chaude et très calme ; rien ne semblait remuer dans l’univers qu’un couple de papillons jaunes se pourchassant à travers les arbustes, entre la maison et la grille. Adye restait étendu sur la pelouse, près de la grille. Les stores de toutes les villas, au pied de la colline, étaient baissés ; mais, dans un petit pavillon vert, on voyait une tête blanche, sans doute un vieillard endormi. Kemp examina tous les alentours, cherchant des yeux le revolver : plus de revolver ! Ses yeux se portèrent sur Adye… La partie commençait bien.

Alors, il entendit sonner et frapper à la porte d’entrée. Les coups devinrent pressants. Mais, d’après les ordres de Kemp, les domestiques s’étaient enfermés à clef dans leurs chambres. Il y eut ensuite un silence. Kemp s’était assis, l’oreille tendue ; il regarda au-dehors, avec précaution, par chacune des trois fenêtres ; il alla sur le carré, en haut de l’escalier ; là, il écouta, fort inquiet. Armé du tisonnier de sa chambre, il descendit examiner de nouveau la fermeture intérieure des fenêtres du rez-de-chaussée. Tout était en bon état. Il remonta au belvédère. Adye était toujours étendu sans mouvement, au bord de l’allée sablée, comme il était tombé. Sur la route, longeant les villas, Kemp aperçut la femme de chambre et deux agents.

Partout un calme de mort. Les trois personnes semblaient approcher très lentement. Kemp se demandait ce que pouvait bien faire son ennemi.

Tout à coup, il tressaillit : un grand fracas arrivait d’en bas. Après avoir hésité d’abord, il redescendit. Soudain, la maison retentit de coups pesants et d’un bruit de bois volant en éclats. Il entendit un carreau cassé, puis les volets secoués avec un bruit de ferraille. Il tourna la clef et ouvrit la porte de la cuisine. Au même instant, les volets se fendirent, éclatèrent, vinrent tomber à l’intérieur. Il demeura stupéfait. Le châssis de la fenêtre, sauf un croisillon, était encore intact ; mais de petites dents de verre subsistaient seules le long du cadre. Les volets avaient été enfoncés avec une hache, et maintenant cette hache s’abattait vigoureusement sur le châssis de la fenêtre et les barres de fer qui la protégeaient. Tout à coup, l’instrument fit un saut de côté et disparut.

Kemp vit le revolver au-dehors, par terre, dans l’allée : puis cette petite arme sauta en l’air. Lui, battit en retraite. Le coup partit trop tard, mais tout juste : un éclat du bord de la porte qu’il refermait sur lui vola au-dessus de sa tête. Il fit claquer la porte et donna un tour de clef ; de l’autre côté, il entendit Griffin rire et crier. Puis ce fut la hache qui reprit sa besogne de destruction.

Kemp, debout dans le corridor, essaya de réfléchir. Tout à l’heure, l’homme invisible serait dans la cuisine ; la porte ne l’arrêterait pas une minute ; et alors…

On sonna de nouveau à la porte d’entrée. C’étaient peut-être les agents. Il courut dans le vestibule, détacha la chaîne et tira les verrous ; il fit parler la bonne avant d’ôter tout à fait la chaîne de sûreté : trois personnes se précipitèrent à l’intérieur comme une masse. Kemp se hâta de refermer.

« L’homme invisible ! s’écria-t-il. Il a un revolver… et encore deux balles. Il a tué Adye. Il l’a blessé, au moins. Ne l’avez-vous pas vu sur la pelouse ? Il est là par terre.

— Qui cela ? demanda l’un des agents.

— Adye !

— Nous sommes venus par l’allée de derrière, expliqua la bonne.

— Qu’est-ce que c’est que ce tapage ? interrogea l’autre agent.

— Il est dans la cuisine… ou il y sera bientôt. Il a trouvé une hache… »

Soudain, la maison tout entière retentit des coups frappés par l’homme invisible sur la porte de la cuisine. La bonne regarda fixement vers la cuisine, puis se réfugia dans la salle à manger. Kemp essayait de s’expliquer en phrases entrecoupées. Ils entendirent céder la porte.

« Par ici ! » cria Kemp, sortant de sa stupeur.

Et il poussa les agents sur le seuil de la salle à manger.

« Le tisonnier ! » cria Kemp en se ruant vers le garde-feu.

Il tendit à l’un des agents le tisonnier qu’il avait apporté et, à l’autre, celui de la salle à manger. Tout à coup, il sauta en arrière.

« Oh ! » fit l’un des agents.

Et il plongea en avant, ayant reçu un coup de hache sur son tisonnier.

Le revolver tira l’un de ses derniers coups et creva, au mur, un Sydney Cooper de grande valeur. L’autre agent abattit son tisonnier sur la petite arme, comme on assomme une guêpe : il l’envoya rouler par terre.

Au premier bruit, la bonne poussa un cri, se dressa hurlante auprès du foyer, puis courut ouvrir les volets – sans doute avec l’intention de s’échapper par la fenêtre.

La hache recula dans le corridor et prit position à peu près à deux pieds du sol. On entendit souffler l’homme invisible.

« Écartez-vous tous les deux, dit celui-ci. C’est à Kemp que j’ai affaire.

— Et nous, c’est à vous que nous avons affaire ! » répondit le premier agent.

Il fit un pas rapide en avant, fourrageant avec son tisonnier dans la direction de la voix.

L’homme invisible dut se rejeter en arrière ; il alla donner dans le porte-parapluies.

Alors, comme l’agent chancelait, ébranlé par la violence même de son coup, la hache le frappa de front : le casque s’enfonça comme du carton, et l’homme alla rouler par terre jusqu’au seuil de la cuisine.

L’autre agent, visant derrière la hache avec son tisonnier, atteignit quelque chose de mou qui céda. Il y eut un cri de douleur, et la hache tomba sur le sol. L’agent battit encore le vide et ne rencontra rien ; il mit le pied sur la hache et frappa encore. Puis, il se redressa, brandissant son tisonnier, tendant l’oreille, attentif au moindre mouvement.

Il entendit la fenêtre de la salle à manger s’ouvrir, et des pas rapides courir à travers la salle. Son camarade se ramassa, se mit sur son séant, avec du sang qui lui coulait entre l’œil et l’oreille.

« Où est-il ? demanda le blessé.

— Je n’en sais rien, mais je l’ai touché. Il est quelque part dans le vestibule, à moins qu’il n’ait filé derrière vous. Docteur !… Monsieur !… Docteur !… »

Le second agent essayait de se remettre sur pied. À la fin, il y réussit. Soudain le bruit assourdi de pieds nus se fit entendre vers la cuisine.

« Holà ! » cria le premier agent.

Et il lança le tisonnier qui alla briser un petit bec de gaz. Il fit mine de poursuivre l’homme invisible dans la cuisine. Puis, croyant mieux faire, il entra dans la salle à manger.

« Docteur !… » commença-t-il.

Et il demeura court.

« Le docteur Kemp est un héros ! » reprit-il, comme son camarade arrivait pour regarder par-dessus son épaule.

La fenêtre de la salle à manger était toute grande ouverte. Ni la femme de chambre n’était là, ni Kemp.

L’idée que le second agent eut de Kemp, à ce moment-là, ne fut pas moins brillante.

CHAPITRE XXVIII

LE CHASSEUR CHASSÉ

Monsieur Heelas, le voisin le plus proche de Kemp, dormait dans son pavillon, quand le siège de la maison commença. Il appartenait à la courageuse majorité qui refusa de croire à « cette ridicule histoire » d’un homme invisible. Sa femme, cependant – il dut s’en souvenir un peu plus tard – y croyait, elle. Il voulut absolument se promener dans son jardin, comme si de rien n’était ; et dans l’après-midi, il alla se reposer comme le font volontiers les gens de son âge. Il s’endormit malgré le bruit des fenêtres brisées ; mais il se réveilla en sursaut avec la conviction curieuse qu’il se passait tout de même quelque chose de fâcheux. Il regarda au-dehors, dans la direction de la maison de Kemp ; il se frotta les yeux et regarda de nouveau. Alors, il mit pied à terre, et s’assit, prêtant l’oreille. Il se dit qu’il avait la berlue. Et pourtant, non, il y avait bien, là, quelque chose d’étrange : la maison paraissait abandonnée, depuis des mois, à la suite de quelque émeute. Toutes les fenêtres étaient brisées, et à toutes, sauf à celles du belvédère, les volets intérieurs étaient clos.

« Je jurerais bien que tout était comme à l’ordinaire (il tira sa montre), il y a seulement vingt minutes… »

Il entendit des secousses régulières, puis un bruit de carreau cassé. Alors, comme il était là, bouche bée, arriva une chose encore plus étonnante. Les volets de la salle à manger s’ouvrirent brusquement et la femme de chambre apparut, en chapeau, faisant des efforts désespérés pour soulever le châssis. Soudain, un homme se montra derrière elle et vint à son aide : c’était le docteur Kemp. Et, tout de suite, la fenêtre ouverte, la femme de chambre se glissa péniblement au-dehors ; elle se lança en avant et disparut au milieu des arbustes. M. Heelas, devant ce spectacle extraordinaire, se leva en poussant des exclamations de surprise. Il vit Kemp lui-même se dresser sur le rebord, sauter de là et reparaître aussitôt, courant tout le long d’une allée, entre les massifs, et se baissant comme un homme qui tient à ne pas être vu. Il s’éclipsa derrière un cytise et reparut franchissant une haie qui donnait sur la dune. En une seconde, il avait passé par-dessus et repris sa course, à une allure folle, dévalant la pente dans la direction de M. Heelas.

« Seigneur ! s’écria celui-ci, frappé d’une idée soudaine, c’est cet animal d’homme invisible !… Si c’était vrai, pourtant ! »

Pour M. Heelas, penser à des choses pareilles et agir, c’était tout un. Sa cuisinière, qui l’observait de la fenêtre du haut, fut surprise de le voir, très agité, qui revenait vers la maison à une bonne vitesse de neuf milles à l’heure. On entendit les portes claquer, des sonnettes retentir, et M. Heelas beugler comme un veau.

« Fermez les portes ! fermez les fenêtres ! fermez tout ! Voilà l’homme invisible qui arrive ! »

Aussitôt la maison s’emplit de cris, d’ordres, de pas précipités. M. Heelas courut en personne fermer les fenêtres à la française qui ouvraient sur la véranda. Juste à ce moment, apparurent au-dessus de la clôture du jardin la tête, les épaules, puis le genou de Kemp. Une minute après, celui-ci, s’étant frayé un chemin à travers les asperges, accourait par le terrain vers la maison.

« Vous n’entrerez pas ! s’écria M. Heelas en poussant les verrous. S’il est à vos trousses, j’en suis bien fâché… mais vous n’entrerez pas ! »

Kemp, avec un visage de terreur, apparut tout contre le carreau, frappa, secoua comme un fou la fenêtre à la française. Voyant ses efforts inutiles, il courut le long de la véranda, sauta, heurta du marteau à la porte de service. Il fit le tour ensuite, jusque devant la maison, puis reprit le chemin de la colline.

M. Heelas, regardant de sa fenêtre, l’épouvante sur le visage, avait à peine vu disparaître Kemp que son carré d’asperges fut de nouveau piétiné dans la même direction, par des pieds que l’on ne voyait pas. Alors, M. Heelas monta précipitamment au premier étage : la suite de la chasse lui échappa. Mais, comme il passait devant la fenêtre de l’escalier, il entendit claquer la petite porte du jardin.

Émergeant sur le chemin de la colline, Kemp se mit naturellement à redescendre vers la ville. Il en était à suivre lui-même exactement le parcours que, du haut de son belvédère, et d’un œil si attentif, il avait vu suivre à Marvel, quatre jours auparavant. Il courait bien, pour un homme non entraîné. Quoique son visage fût blême et ruisselant de sueur, il conservait son sang-froid. Il courait à larges enjambées, et, chaque fois qu’il y avait un passage difficile, que le terrain se faisait inégal ou caillouteux, ou qu’un morceau de verre cassé brillait sur le sol, il passait dessus, laissant l’homme invisible, qui le poursuivait nu-pieds, prendre la direction qu’il voudrait.

Pour la première fois de sa vie, Kemp s’aperçut que ce chemin était prodigieusement long et désert, et que les maisons du faubourg, au pied de la colline, étaient extrêmement éloignées. Jamais il ne s’était avisé que la course fût un moyen de locomotion si lent et si pénible. Toutes les petites villas, endormies au soleil de l’après-midi, semblaient fermées, barricadées. Sans doute, elles étaient fermées et barricadées d’après ses propres ordres ; mais enfin, elles auraient bien pu garder un œil ouvert sur le dehors, en prévision d’un cas pareil !

La ville se dressait devant lui maintenant ; au-delà, derrière elle, la mer avait disparu ; des gens remuaient là-bas. Un tramway arrivait juste au pied de la colline. Plus loin, c’était le poste de police. Mais étaient-ce des pas qu’il entendait derrière lui ? Serait-il rattrapé ?

Les gens, là-bas, regardaient obstinément de son côté ; une ou deux personnes se mirent à courir ; son haleine faisait un bruit de scie dans sa gorge. Le tramway était tout près maintenant, et les Joyeux Joueurs de cricket verrouillaient leur porte avec bruit. Derrière le tramway, des poteaux et des tas de sable : – des travaux de voirie… Kemp, une seconde, eut l’idée de sauter dans le tramway et de s’y enfermer. Puis il résolut d’aller jusqu’au poste de police. Un moment après, il avait passé devant la porte des Joyeux Joueurs de cricket, il était au bout de la rue, avec des êtres humains autour de lui. Le cocher du tramway et son aide, stupéfaits de sa précipitation fiévreuse, étaient là, debout, avec les chevaux dételés. Plus loin, des terrassiers montraient aussi, au-dessus des tas de sable, leurs figures étonnées.

Kemp ralentit un peu sa course ; il entendit le pas rapide de l’ennemi et, de nouveau, bondit en avant.

« L’homme invisible ! » cria-t-il aux terrassiers avec un geste vague.

Et, par une inspiration soudaine, il franchit la tranchée et mit ainsi un groupe animé entre lui et l’autre.

Alors, abandonnant l’idée du poste, il tourna dans une petite rue latérale, passa contre une charrette de légumes, hésita un dixième de seconde à la porte d’un confiseur, puis se dirigea vers l’entrée d’une ruelle qui revenait en arrière, à la grand-rue. Deux ou trois petits enfants jouaient là : à sa vue, ils poussèrent des cris et se dispersèrent en hâte ; et, tout aussitôt, des fenêtres et des portes s’ouvrirent, des mamans émues montrèrent la qualité de leur cœur. Kemp retomba dans Hill Street, à trois cents mètres de la ligne du tramway ; et là, il entendit des vociférations, des gens qui couraient.

Il jeta un regard vers le haut de la rue, du côté de la colline. À vingt-cinq pas à peine, un énorme terrassier courait, jetant des jurons entrecoupés, frappant à tort et à travers avec une bêche. Sur ses talons venait le conducteur du tramway, les poings serrés. D’autres suivaient, poussant des cris, distribuant des coups. Dans la rue, dans la direction de la ville, des hommes et des femmes couraient aussi. Kemp remarqua nettement un ouvrier qui sortait d’une boutique, un bâton à la main.

« Au large ! au large ! » cria quelqu’un.

Kemp, alors, comprit que la chasse avait changé. Il s’arrêta, il regarda autour de lui, haletant.

« Il est tout près d’ici ! cria-t-il. Barrez la rue !… »

Il reçut un violent coup au-dessus de l’oreille, et chancela en faisant effort pour se retourner vers l’adversaire qu’il n’avait pas vu. Il parvint tout juste à reprendre son équilibre ; il riposta, mais dans le vide. Puis, il fut atteint de nouveau sous la mâchoire et s’étala tout de son long. Une seconde après, un genou lui écrasait la poitrine, et deux mains furieuses lui étreignirent la gorge, mais l’une avec moins de force que l’autre. Il saisit les poignets, il entendit l’assaillant pousser un cri de douleur ; puis, la bêche du terrassier vint tournoyer en l’air au-dessus de lui et s’abattit sur quelque chose avec un bruit sourd. La main qui lui serrait la gorge se relâcha tout à coup, et, d’un effort convulsif, Kemp put se dégager, saisit une épaule molle et roula sur son adversaire. Il maintint contre le sol des coudes qu’il ne voyait pas.

« Je le tiens ! hurla-t-il. Au secours ! au secours !… Tenez-le ! Il est par terre ! Prenez-lui les pieds ! »

Aussitôt on se précipita, tous à la fois, sur les deux lutteurs : un étranger, survenu à l’improviste, aurait pu croire qu’il se jouait là une partie exceptionnellement acharnée de football. On n’entendit plus rien, d’ailleurs, après le cri de Kemp, qu’un bruit de coups, de piétinement, et un souffle pénible.

Après un effort suprême, l’homme invisible se releva, chancelant. Kemp lui sauta à la tête, comme les chiens font au cerf, et une douzaine de mains empoignèrent et déchirèrent l’ennemi dans le vide. Le conducteur du tramway prit le cou et le renversa en arrière. Un groupe confus d’hommes aux prises roula par terre de nouveau. Il y eut alors, j’en ai peur, quelques coups de pied terribles, puis, soudain, on entendit un cri désespéré : « Grâce ! grâce ! » qui se perdit tout de suite en un râle de suffocation.

« Arrière ! imbéciles ! » fit la voix assourdie de Kemp.

Il y eut une vigoureuse reculade de formes athlétiques.

« Il est blessé, vous dis-je. Écartez-vous ! »

Après un moment de lutte, un petit espace fut dégagé. Puis un cercle de visages impatients vit le docteur agenouillé en l’air, semblait-il, à quinze pouces au-dessus du sol, et maintenant contre terre des bras qu’on ne voyait pas. Derrière lui, un agent serrait des chevilles également invisibles.

« Ne le lâchez pas ! » criait le gros terrassier, tenant toujours sa bêche tachée de sang. Il fait semblant.

— Non, il ne fait pas semblant, dit le docteur, en soulevant avec précaution son genou ; je me charge de le tenir. »

Le docteur avait la figure toute meurtrie, et qui déjà devenait rouge. Il parlait difficilement, gêné par sa lèvre qui saignait. Il lâcha une main et parut tâter la figure.

« La bouche est toute mouillée !… dit-il. Bon Dieu ! »

Il se redressa brusquement, puis s’agenouilla par terre, auprès du corps invisible. Il y eut une poussée, une bousculade, un bruit de pas lourds : une foule de nouveaux venus augmentait encore la presse. Les gens sortaient des maisons. Les portes de l’auberge furent en un clin d’œil toutes grandes ouvertes. On ne parlait presque plus. Kemp tâtait çà et là ; sa main semblait se mouvoir dans l’air vide.

« Il ne respire plus !… Je ne sens plus son cœur !… son flanc… Diable ! »

Une vieille femme, qui regardait par-dessous le bras du gros terrassier, poussa un cri aigu :

« Voyez donc là ! »

Elle tendait son doigt tout ridé. En regardant à l’endroit qu’elle désignait, chacun vit, légère et transparente, – comme si elle eût été faite de verre, de sorte que veines et artères, os et nerfs pussent être distingués –, une main, une main molle et tombante ; elle sembla se couvrir d’un nuage et devenir opaque sous leurs yeux.

« Attention ! cria l’agent. Voici que le pied commence à apparaître. »

Ainsi, lentement, commençant par les mains et les pieds, gagnant doucement le long des membres jusqu’aux organes vitaux, s’opéra cette étrange transformation, ce retour à l’état de substance visible. C’était comme la lente invasion d’un poison. D’abord, les veines blanches, traçant l’esquisse vaporeuse et grisâtre d’un membre ; puis les os transparents et le réseau compliqué des artères ; puis, la chair et la peau, vagues, à peine distinctes, devenant rapidement solides et opaques. Bientôt on put voir la poitrine défoncée, les épaules et le contour incertain de la face démantibulée.

Enfin, quand la foule en s’écartant permit à Kemp de se relever, on vit, gisant par terre, nu et lamentable, le corps meurtri et brisé d’un homme de trente ans à peu près. Ses cheveux, ses sourcils étaient blancs – non pas blanchis par l’âge, mais blancs de la blancheur des albinos ; ses yeux étaient rouges comme des grenats. Ses mains étaient fermées, ses yeux grands ouverts, avec une expression de colère et de désespoir.

« Couvrez-lui la figure ! cria quelqu’un. Pour l’amour de Dieu, qu’on lui couvre la figure ! »

Des Joyeux Joueurs de cricket, on apporta un drap ; puis, l’en ayant recouvert, on l’emporta dans l’auberge… Et il était là, sur un lit sordide, dans une chambre vulgaire et mal éclairée, au milieu d’une foule ignorante et bruyante, brisé, blessé, trahi, sans que personne le prît en pitié, ce Griffin, le premier homme qui se soit rendu invisible, Griffin, le physicien le mieux doué que le monde ait jamais eu : il avait achevé, dans une catastrophe inouïe, son étrange et terrible carrière.

ÉPILOGUE

Ainsi finit l’expérience, non moins bizarre que criminelle, de l’homme invisible. Si vous voulez en savoir davantage sur son compte, il faut aller à une petite auberge, auprès de Port-Stowe, et parler au patron. Sur l’enseigne, on ne voit que des bottes et un chapeau, avec cette inscription :

À l’Homme invisible

Le patron est un petit homme, court et gros, avec un nez proéminent de forme cylindrique, des cheveux en baguettes de tambour, la figure rose comme du corail. Buvez généreusement, et il vous racontera généreusement, lui, tout ce qui lui advint après l’affaire, et comment les gens de loi essayèrent de lui « carotter » l’argent trouvé dans ses poches.

« Quand ils reconnurent qu’ils ne pouvaient pas établir à qui était l’argent, je veux être pendu, répète-t-il, s’ils n’ont pas voulu me faire passer pour un trouveur de trésor… Voyons, est-ce que j’ai l’air d’un trouveur de trésor ? Puis, un monsieur me donna une guinée, certain soir, pour raconter l’histoire au café-concert de l’Empire. »

Et, si vous éprouvez le besoin d’interrompre brusquement le cours de ses souvenirs, cela vous sera toujours facile : demandez-lui s’il n’était pas question, dans son histoire, de trois manuscrits. Il reconnaît qu’il en était question, en effet ; et il explique, avec des protestations, que tout le monde croit qu’il les a. Mais, bon Dieu ! il ne les a pas. « L’homme invisible les a pris, pour les cacher, au moment où je l’ai quitté, m’enfuyant vers Port-Stowe… C’est M. Kemp qui a mis dans la tête des gens que je les avais. »

Il tombe alors en méditation, il vous observe furtivement, remue des verres avec impatience et bientôt quitte le comptoir.

Il est garçon – ses goûts furent toujours en faveur du célibat –, et il n’y a pas de femme dans la maison. Par-dessus, son habit est boutonné comme il convient ; mais, pour ses dessous intimes (en fait de bretelles, par exemple), il a conservé l’habitude des ficelles. Il dirige son établissement sans esprit d’initiative, mais avec une dignité parfaite. Ses mouvements sont mesurés : c’est un penseur. Il a dans le village une réputation de sagesse et de respectable économie. Pour sa connaissance des routes dans le sud de l’Angleterre, il rendrait des points à Cobbett[2] lui-même.

Le dimanche matin, tous les dimanches matin, tout le long de l’année, tandis que l’auberge est fermée au monde, et de même tous les soirs, après dix heures, il va dans le salon, avec un verre de gin légèrement coupé d’eau et, l’ayant posé, il ferme à clef la porte, il examine les stores, il regarde sous la table ; puis, une fois assuré d’être seul, il ouvre le buffet, un tiroir de ce buffet, une boîte dans ce tiroir : il en extrait trois volumes reliés en cuir brun, il les place avec gravité au milieu de la table. Les plats sont usés par le temps et tachés de teintes verdâtres ; car, une fois, ils ont séjourné dans un fossé, et quelques pages ont été brouillées par de l’eau sale. Le patron s’assied dans un fauteuil, bourre lentement sa longue pipe de terre, sans perdre des yeux un seul instant ses volumes. Puis, il en met un devant lui et commence à l’étudier, tournant et retournant les feuillets. Il a les sourcils froncés ; il remue les lèvres avec effort.

« Un x ; un petit ² en l’air, une croix, puis… va te faire fiche !… Ah ! Seigneur ! quel homme c’était pour l’intelligence ! »

Bientôt, il lâche le livre, et se renverse en arrière. En clignant des yeux, il regarde à travers la fumée de sa pipe, à l’autre bout de la salle, des choses invisibles pour tout autre que lui.

« C’est plein de secrets, ça ! dit-il, de secrets effrayants ! Si jamais j’en connais le fin mot… Seigneur… Oh ! je ne voudrais pas faire ce qu’il a fait. Je voudrais seulement… oui… »

Alors, il tire une bouffée de sa pipe ; il glisse dans un rêve, le rêve éternel et merveilleux de sa vie… Et, quoique le docteur Kemp ait cherché sans relâche de tous côtés, aucun être humain, en dehors de l’aubergiste, ne sait que les livres sont là, contenant le subtil secret de l’invisibilité avec une douzaine d’autres non moins étranges. Personne n’en saura rien jusqu’à sa mort.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en avril 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : BrunoB. (ELG), Fred (ELG), Coolmicro (ELG), Lise-Marie (BNR), Françoise (BNR).

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après la numérisation du Groupe des ebooks libres et gratuits. Nos éditions de références ont été, pour la BNR : H. G. Wells, L’Homme invisible, Paris, Calmann-Lévy, nouvelle Collection illustrée, s.d. (1912) ainsi que : Lausanne, La Guilde du Livre, 1958. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. Les illustrations de Louis Strimpl proviennent de l’édition illustrée de 1912.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] En Angleterre, les fenêtres sont à guillotine avec volets intérieurs.

[2] Auteur anglais, célèbre pour sa parfaite connaissance du sud de l’Angleterre.