Berthe Weill

PAN DANS L’ŒIL !…

ou trente ans dans les coulisses
de la peinture contemporaine
1900-1930

1933

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 4

INTRODUCTION  LES DÉBUTS DE DOLIKHOS. 5

CHAPITRE PREMIER.. 19

CHAPITRE II 25

CHAPITRE III 30

CHAPITRE IV.. 35

CHAPITRE V.. 43

CHAPITRE VI 50

CHAPITRE VII 56

CHAPITRE VIII 65

CHAPITRE IX.. 72

CHAPITRE X.. 81

CHAPITRE XI 92

CHAPITRE XII 97

CHAPITRE XIII 107

CHAPITRE XIV.. 117

CHAPITRE XV.. 125

CHAPITRE XVI 135

CHAPITRE XVII 146

CHAPITRE XVIII 157

CHAPITRE XIX.. 168

CHAPITRE XX.. 183

CHAPITRE XXI 189

APPENDICE. 200

Ce livre numérique. 202

 

AVANT-PROPOS

J’ai cru bon de mettre, en tête de ces mémoires, cette réponse que je fis, en 1916, à un article paru dans le Mercure de France sous le titre Figures d’Amateurs et signé A. Vollard. Cet article devait être suivi de beaucoup d’autres. Son auteur avait eu cette inspiration géniale autant que peu élégante, d’évoquer, en premier lieu, la figure de feu J. de Camondo, mort vers cette époque, léguant sa magnifique collection au Musée du Louvre. Le beau geste, la mémoire de cet amateur généreux devaient imposer silence et respect aux moins avisés. L’outrecuidance et l’ingratitude du signataire de l’article incriminé (Camondo avait été l’un des pionniers de sa fortune) se sont donné libre cours.

Ma réponse, envoyée au Mercure de France, fut refusée : « On n’insère pas les attaques directes. »

Attaquer Camondo, mort, était… indirect. J’éditai alors moi-même le petit opuscule. Il est vrai que j’avais écrit en toutes lettres le nom de mon attaqué. Ses débuts coïncident avec les miens, puisqu’à cette époque, j’étais apprentie chez Mayer ; il suffit donc de changer le nom : mon opuscule eut comme titre : Les Débuts de Dolikhos.

Le goût des œuvres artistiques s’est développé en moi au contact de Mayer ; ce marchand si curieux et si artiste. L’amusant va-et-vient en sa boutique marque une époque et mérite ce chapitre spécial.

INTRODUCTION

LES DÉBUTS DE DOLIKHOS

« — Ah ! Monsieur Sardou, comme vous tombez à pic !

« — Vous savez bien, mon petit Mayer, que, d’eux-mêmes, mes pas se dirigent vers vous, ô ! dénicheur de raretés ! Voyons, qu’avez-vous à me montrer ? »

En coup de vent la porte s’ouvre :

« — M’avez-vous trouvé le portrait de la Clairon, Mayer ?

« — Un superbe, Monsieur Claretie !

« — Tiens ! Sardou ! Comment va ?… »

Conversation, poignée de mains, ils partent emportant chacun, précieusement, la pièce rare convoitée, non sans avoir, Sardou, recommandé à Mayer :

« — Entendu, n’est-ce pas ? l’envoi à Sarah avant son entrée en scène, au deux. Quant à Réjane, vous me promettez de trouver l’objet sensationnel pour la première de Sans-Gêne ?

« — Comptez sur moi, cher Maître. »

Ah ! on ne chôme pas chez Mayer.

Un homme effaré, tête de gorille, chapeau défoncé, entre : c’est Groult, tout tremblant encore d’une scène de pugilat avec son fils qu’il vient de croiser phaétonant en compagnie galante. Gifles, brancards cassés, « Tu mourras sur l’échafaud ! ». Pas tendre, le père aux pâtes ; mais son temps est précieux ; passons aux choses « sérieuses ».

« — Vite ! vite ! montrez-moi cette fameuse terre cuite du XVIIIe.

« — Impossible ! je viens de la vendre à Doucet.

« — N… d… D… ! vous ne pouviez pas me prévenir ?

« — Je n’en ai pas eu le temps ; vous n’ignorez pas que chez moi, aussi vite sorti qu’entré, ça ne moisit pas.

« — Je n’y remettrai plus les pieds.

« — À votre aise, M. Groult, mais vous y perdrez plus que moi ; et puis… je n’aime pas qu’on m’emm… ! »

Entré sur ces propos amènes, Beurdeley a le sourire.

Le lendemain, Groult revenait chez le fameux dénicheur où se trouvait Edm. De Goncourt, en conversation très animée avec Chéramy :

« — La cabale stupide faillit tout gâter[1] ; sous la vision d’une nuée de cannes et de tabourets s’abattant en ouragan sur la scène, je perdis un moment toute notion des choses. Lorsque Germinie, se tordant dans les douleurs, sert le goûter aux enfants, on commence à murmurer, pour éclater en imprécations à la tirade de Crosnier.

« — Je crois, mon cher Goncourt que là, la coupure s’impose. »

Ils continuent à voix basse puis, Goncourt, partant :

« — Alors, c’est convenu, Mayer ? tâchez de m’avoir cet Hokousaï qui manque à mon catalogue

« — Tiens ! ce vieux Lassouche ! toujours vert ?

« — Eh ! plus que jamais ! je viens de trouver, figurez-vous, une boîte en or Louis XVI, une merveille ! une merveille ! vous dis-je. »

Et, l’œil émerillonné par sa trouvaille, le voilà qui enfourche son dada : ses amours avec Blanche d’Antigny, à faire rougir Aimé, le brave garçon de magasin ; puis cent autres anecdotes devant un auditoire amusé.

Ah ! par exemple, il ne fallait pas, devant M. Bouquin de la Souche, se vanter de républicanisme :

« — Je le regrette pour « moi », répliquait-il, je croyais parler à un homme d’esprit. »

On riait ; sa drôlerie désarmait.

Nuitter, toujours affable, causant peu, paraît, disparaît, s’effaçant presque, toujours en quête du document précieux qui enrichira « sa bibliothèque » de l’Opéra.

Les Rouart, Degas, Bonnat, Duret, Beraldi, Arm. Dayot, Roger Marx, Pissarro, Viau, Bertrand, directeur de l’Opéra, Samuel, directeur des Variétés, Rodrigue (Ramiro), Brébant, Poniatowski, Decourcelle (le beau Pierre), Doistau, les Ephrussi, Moreau-Nélaton (j’en passe et non des moindres) se réunissaient chaque jour en ce temple de l’Art.

Bonnat entretient Degas de leurs collections respectives, également riches en Delacroix, Daumier, Ingres, Corot, Courbet, et autres maîtres du XIXe, choisis avec le même souci, la même passion de Grand Art. On prête à Degas bien des mots d’esprit ; Bonnat, non moins spirituel, l’invitant un jour à venir voir sa collection, l’œil fin derrière son lorgnon, souriant et très modeste, ajouta :

« — Je vous promets de n’y pas mêler mes œuvres. »

 

*    *    *

 

« — Vous y croyez, vous, Mayer, à l’impressionnisme ? » demandent les frères Bernheim, ses vis-à-vis, rue Laffitte.

« — Je crois à tout ce que je sens ; au point de vue marchand je m’en f… ! ça me plaît, un point, c’est tout.

« — Enfin, expliquez-nous cette nouvelle conception de la peinture.

« — On n’explique pas, vous dis-je, on sent. (Aujourd’hui, on explique, on ne sent pas). Et puis, je suis très pressé ; demandez donc à ce jeune homme ce qu’il en pense. »

Pendant ces allées et venues, se tenait tous les soirs, en un coin sombre de la boutique, un grand diable au nez camard, étudiant ès-lettres (pour son père), us et coutumes des affaires (pour lui) : c’était Dolikhos.

Pour qu’on tolérât sa présence, de temps à autre, il achetait sur ses petites économies, une aquarelle de Méry (petits zoiseaux), voire même une peinture d’icelui ; mais son œil peu éduqué, son flair encore encamardé, rendaient très excusable ce choix peu judicieux. Indifférent aux conversations qu’il entendait, il était bien naturel qu’il s’intéressât à ce brassement d’affaires qui l’impressionnait.

Moins impressionné par un dessin d’Odilon Redon, il en était stupéfié simplement.

« — Dites-moi, Mayer, (accent papou très prononcé), croyez-vous que ce sera quelque chose ? »

Quelle question ! un pan de mur s’en gondole !

« — Sera-ce ou ne sera-ce pas ? that is the question ! » Il répond Mayer. Il exagère un peu, Mayer, et son ironie est parfois décevante. Comment diable aussi s’instruire avec un tel maître ?

« — Non, voyons ! sérieusement ; dites-moi ; je n’y vois rien, moi, là-dedans.

« — Pour la millième fois, mon petit Dolikhos, il se peut que vous n’y voyiez rien ; moi, je me sens attiré vers ces recherches nouvelles ; si ça ne vous intéresse qu’au point de vue rendement, laissez, ça n’est pas pour vous. »

Et il laissa, inquiet cependant, comme un chien de chasse à l’affût d’une prise fructueuse. (Hum ! le flair !… il se décamarde !)

Ce Mayer qui vit défiler chez lui tout ce que le monde des Lettres et des Arts compte de notabilités : la haute finance, la haute basoche, tous les gens de théâtre, etc., etc., ne profita jamais de cette situation privilégiée ; en son âme d’artiste, il n’eut qu’une ambition, qu’un but : dénicher, dénicher toujours ; aussi les amateurs confiants le suivaient-ils, s’arrachant, telle une meute à la curée, avant même qu’elles ne fussent déblayées, les gravures de choix qu’en masse il rapportait de l’Hôtel des Ventes.

Quoiqu’il n’y trouvât pas toujours son compte, ce mouvement, cette cohue l’excitaient ; et, ainsi tous les jours, à la grande joie de ses habitués mis en goût par cet infernal boute-en-train.

Manzi a eu, de ce fait, de bien belles estampes japonaises ! et des Degas ! et des Manet ! et des Lautrec ! et combien d’autres également de tout premier ordre, qu’il vendit, dans la suite, à Camondo qui, à cette époque, ne fréquentait pas encore chez Mayer. L’élite de l’esprit et du bon goût qui tenait ses assises en cette petite boutique, devait, fatalement, attirer le financier qui devint bientôt un des familiers de la maison.

Il avouait son peu de confiance en l’art moderne et si ses préoccupations financières obstruèrent légèrement sa vision artistique, ce ne fut pas au point de repousser les conseils de quelques initiés qui, par un hasard heureux, le guidèrent habilement. Est-ce l’influence du milieu ? Jamais, chez Mayer, Camondo ne proféra les énormités qu’on lui fait dire[2] ; il se fiait, il est vrai, à l’artiste-marchand, si bien qu’il ne songeait guère à mettre en doute la moindre de ses affirmations ; le mercantilisme de certains rendait ses hésitations bien légitimes.

Mais… que devient donc Dolikhos ? Après avoir, de plus en plus, espacé ses visites, il disparaît. On le retrouve, au bout de quelque temps, dans un petit réduit rue Laffitte, se demandant ce qu’il pourrait bien y vendre.

Regarder autour de lui, interroger (dites-moi ?) ; son choix est fait : la peinture.

Pissarro, qu’il connut chez Mayer, fut son premier conseilleur ; il lui découvrit, dans un lot de toiles acheté chez un brocanteur « l’Amazone » de Manet (hein ? le flair !). Dolikhos alla le faire authentiquer chez Renoir (le flair ! le flair !).

Un marchand nouveau ouvre boutique, d’aucuns, aussitôt, tentent l’aventure ; quelques artistes s’y hasardent ; l’un d’eux apporta, un jour, une vingtaine de toiles roulées ; Dolikhos, très bon garçon, n’aime pas, cependant, qu’on se paie son crâne ; dès qu’il eut regardé ces… élucubrations, il faillit jeter à la porte l’imposteur ; Pissarro arrive à temps pour le calmer ; regarde à son tour et lui conseille d’acheter : pour une trentaine de francs, il acquiert l’objet de son mépris…

Lorsque, sans vous prévenir ; on étale sous vos yeux une vingtaine de peintures de Cézanne, comment diable ! aussi, s’y reconnaître (chance ou flair ?).

Enfin le rouleau est laissé dans un coin.

 

*    *    *

 

À l’Hôtel des Ventes, Dolikhos fait la connaissance de Bauchy, propriétaire du café des Variétés, homme essentiellement artiste, tenant table ouverte, toujours, pour ceux qui venaient causer « Art » chez lui ; souvent il oublia sa clientèle en la contemplation des Cézanne, Gauguin, Van Gogh et autres Jeunes de cette époque qu’il exposait volontiers dans son café et dont il faisait les honneurs avec joie lorsque quelqu’amateur (raillant), demandait à visiter sa collection. Dans son extase, il ne remarquait pas le sourire apitoyé du visiteur ; sortant : « Folie ! ne le contrarions pas ! » semblait-il dire.

Bauchy est, de cette époque, une figure des plus sympathiques et que nous aurions eu plaisir à voir faire école ; hélas ! jusqu’à ce jour, il est resté « Un ».

Ce rêveur ; cet artiste ne pouvait réussir comme cabaretier : il dut fermer par amour de l’Art.

Cette nouvelle relation fut, pour Dolikhos, le début de la fortune ; ils échangèrent quelques toiles ; on déroula, enfin ! les Cézanne ; quelques-uns, même, furent vendus.

Bauchy parlait aussi beaucoup de Gauguin, de Van Gogh, de bien d’autres encore, et avec quel enthousiasme !

Dolikhos, si bien servi par les circonstances, n’a plus qu’à voguer ; non plus en pirogue, mais en gondole…

Cette époque de transition, en matière d’art, est propice aux transactions picturales ; une chance de plus s’offre à Dolikhos qui se trouve là… juste à point ; dix ans plus tôt, peut-être n’eût-il pas réussi. Le père Tanguy, parmi ses Van Gogh, ses Gauguin, ses Manet, ses Cézanne, ses Courbet, végéta toute sa vie. Le brave père Durand-Ruel, avec tous ses chefs-d’œuvre qu’il entassa en sa galerie, fit trois fois la culbute. Mais Dolikhos vint ; grâces au Ciel soient rendues ! Sans lui, c’en était fait de l’art : Veni, vidi, vici !

Pissarro, Sisley, Monet, à leurs débuts bafoués, trouvent, enfin, de hardis défenseurs ; la couleur, la vision de ces révolutionnaires donnent aux amateurs (rares encore) le goût de l’harmonie, une perception nouvelle de la Nature.

Le tournant dangereux est franchi.

Cézanne, Van Gogh, Gauguin, Renoir ; leurs contemporains, les suivent, mais aux couleurs de ces impressionnistes, ils ajoutent leurs recherches sur la forme, le volume, la matière, et se heurtent encore, par cela même, dans la voie tracée, à bien des obstacles qu’ils finiront par vaincre.

C’est précisément à ce moment que voit Dolikhos s’accentuer le mouvement ascensionnel de sa valeur ; (fortune ! intellect !). Avec, en lui, ce je ne sais quoi qui passionne, il voit affluer des conseilleurs en masse ; il sait, enfin ! grâce à eux, ce que vaut Cézanne ; il l’apprécie, l’aime enfin ! et parvient à pénétrer son intimité.

Dolikhos a droit à toute la reconnaissance de l’artiste : c’est lui qui l’a fait ; c’est lui qui l’a inventé, à tel point qu’on se demande parfois, des deux, lequel est le plus doué.

Ce n’est plus de l’amour c’est de la rage, du délire : toile sur toile, il entasse de façon inquiétante.

Gauguin, à son tour, l’intéresse, mais ses démarches restent infructueuses : l’artiste ne l’a pas compris. Dolikhos, incompris mais persévérant, parvint cependant à se procurer quelques peintures de lui, ce dont il faut le louer… qui ? Lui ? – Non, l’autre.

 

*    *    *

 

Les pépites s’agglomèrent, Dolikhos s’agrandit, expose les peintures, en élève les prix ; en raison de cette hausse, peut-être les étrangers comprennent-ils de mieux en mieux ; médusé par cette forme nouvelle de l’Art, l’Allemand achète à prix d’or : l’exode commence. Le Français qui, tout d’abord, s’en était désintéressé, acquiert quelques œuvres ; certains, cependant, hésitent encore devant les prix demandés (nul n’est prophète en son pays), s’abstiennent, à leur grand dam : l’exode continue.

Cependant, Camondo a son idée : il y mettra le prix qui lui donnera le privilège d’arrêter l’émigration pour quelques œuvres importantes. Heureux de cette intervention, Dolikhos se sent tout petit ; il renaît ; la Mercédès même du financier lui en impose et il en a tant le respect qu’il serait tenté de se déchausser pour monter dedans :

 

Allo ! Allah ! Allah ! Alli !

Li si baladi

Son zi, son pan,

Zizi, pan !

 

Dolikhos a des joies d’enfant, des naïvetés de pucelle à l’idée que Camondo connaît des princesses… authentiques[3].

Le papou aime, au-dessus de tout, les couleurs éclatantes, les dorures surabondantes ; et pourtant, Dolikhos n’aime pas la Samaritaine de Frantz Jourdain ; il a du chagrin parce que Camondo qui semblait en admiration devant Saint-Germain-l’Auxerrois, ne se recueillait que pour mieux bondir d’extase devant la Samaritaine de Frantz-Jourdain.

Triste ! Triste !

 

*    *    *

 

Dolikhos possède aussi, entassés dans sa cave, des Odilon Redon (blanc et noir) ; il a fini par croire, avec juste raison que, peut-être, « ce sera quelque chose ». L’artiste vient de mourir ; il faut les sortir, ô ! Dolikhos !… en avant la danse des dollars !…

Pas encore le moment ?… Écoutons et attendons Dolikhos : la patience est l’apanage du sage !

Et des Renoirs ! quoiqu’il n’en parle jamais, tout le monde sait qu’il en entasse par centaines ; le Maître a pour lui des grâces touchantes ; aussi Dolikhos fait-il bonne garde ; veillant, chaque jour, à ce que la palette étincelante de l’artiste soit à portée de sa main, et surtout, à ce qu’aucun fâcheux ne vienne surprendre le travail du grand peintre :

Défense à Dieu même d’entrer !

Cependant un indiscret (fi, le laid !) surprit ce colloque entre le Maître et son… négrier… je veux dire son… manager… non ! son… qu’importe !

« — On a frappé, dit Dolikhos, dressant l’oreille.

« — C’est le chat qui ronronne, répond le Maître.

« — Je vous assure, on frappe.

« — Entrebâille l’huis ! ô ! Dolikhos !… Ah ! ce cher X… ! Au revoir, Dolikhos !

« — Mais

« — Au revoir ! au revoir !

« — Ananké !… »

Furieux, il se couche en travers de la porte.

 

*    *    *

 

On doit aimer Dolikhos pour la sollicitude, les soins dont il entoure nos grands maîtres, et il est à craindre que sa fortune, si péniblement gagnée, ne sombre lamentablement. Soutenez-le, vous, les tout jeunes, qu’il accueillit toujours si libéralement ; ouvrez vos cœurs à la reconnaissance : sursum Corda.

Si Renoir dans un jour que nous espérons lointain, rend à Dieu l’âme qu’il lui a prêtée, Dolikhos alors, se faisant violence, videra ses caves ; ce ne sera plus le mark qui fera prime sur l’or français, car Dolikhos est patriote, mais le dollar ; l’Amérique, l’alliée qu’il aime et qu’il attend.

Oui, aimons Dolikhos pour cet amour qu’il témoigne à nos grands peintres et qu’il voudrait voir réciproque ; mais remercions aussi Camondo d’avoir eu ce double mérite de réunir des œuvres d’une école qu’il avouait ne pas bien comprendre et d’en avoir évité le dispersement puisqu’il en fit, avec le plus grand désintéressement, un don magnifique au Louvre.

Dolikhos soupçonne Camondo d’avoir brigué quelque faveur en retour[4].

De par ton crâne, ô ! Dolikhos ! ton erreur est profonde : le sentiment noble qui guida ce donateur, tu sauras, un jour, le reconnaître et en tirer une leçon salutaire : tu garderas tes Cézannes, tes Gauguins, tes Renoirs, tes Redons, voire même tes Iturrino, tes de Groux, tes Méry ; tu resteras l’homme désintéressé que tout le monde connaît, et sauras faire le geste que nous attendons tous ; tu offriras ta collection merveilleuse au Louvre. Les mânes de Jarry même en tressailleront d’aise et te pardonneront les dures épreuves que tu leur fis subir.

Car Dolikhos écrit sur Cézanne, sur Renoir ; petits potins de bonne femme en rupture de cordon. En un français de Kanguroo de Bombela, il nous fait mijoter des Ubu à toutes les sauces, et c’est d’un drôle ! si drôle qu’Ubu même, s’écrie : « Il cherre un peu l’frère ! est-ce qu’on n’va pas lui couper l’sifflet ! »

Dolikhos bat de la paupière ! Chut !… il dort…

 

*    *    *

 

Il ne reste donc plus, esquissées ces deux figures de marchands, qu’à conclure sans autre commentaire : entre la boutique de Mayer qui sentit ses murs trembler sous la pétarade des mots d’esprit (« le dernier salon où l’on cause », disait Marguerite Durand en sa chronique mondaine du Figaro) et celle de Dolikhos qui, est-ce à dessein ? la rendait froide et si antipathique ; où Camondo bâillait, reproche que lui fait Dolikhos ; (on dit qu’Ubu, riant comme une petite folle des mots de Dolikhos, s’y décrochait les mandibules), il y a tout un monde, et la mentalité de chacun d’eux y apparaît. Dolikhos doit beaucoup à Mayer, à Pissarro ; à Bauchy, sa fortune peut-être. Quant aux peintres, jeunes et vieux, il leur doit plus encore ; aux uns, pour avoir su, par leur génie, vaincre son dédain de l’or ; aux autres, pour avoir su, par leur jeunesse, éloigner de ses lèvres le calice d’amertume que l’Art dispense à ses seuls élus.

CHAPITRE PREMIER

JE QUITTE LA MAISON MAYER. – AVEC PIGNON SUR RUE VICTOR-MASSÉ, JE JOUE LA FILLE DE L’AIR. – BIEN ACHALANDÉE, MA BOUTIQUE SENT LA PROSPÉRITÉ. – BIBELOTS, GRAVURES, JOURNAUX ILLUSTRÉS, AFFICHES, LA BROCANTE BAT SON PLEIN. – L’AFFAIRE HENRI PILLE.

Mayer est mort. Privée de son animateur la maison perd, pour moi, tout son intérêt. C’est alors que je songe à me créer une situation, à ne plus travailler que pour mon propre compte. Je fais part de mes projets à Mme Mayer qui se garde bien de m’en dissuader, n’ayant espoir qu’en mon incompétence commerciale, pour m’y voir renoncer de moi-même.

Mais ma résolution est inébranlable ; on verra bien ! C’est alors que, gentiment, elle offre de m’avancer les 375 francs nécessaires au paiement des six mois d’avance sur le loyer d’une boutique que je trouve immédiatement au 25, rue Victor-Massé.

(Maintes fois j’ai pu constater, au plus lointain de mes souvenirs, ce fait symptomatique : à chaque désir que j’exprime, toujours se produit un événement fortuit qui en précipite la réalisation, ou la fait échouer ; même au prix d’épreuves douloureuses, si elle doit être contraire à ce que j’en attends. On en trouvera plus d’une fois les effets dans la suite).

Ici commence donc ce journal ou cette manière de journal, intitulé « Mémoires ».

 

*    *    *

 

Avec 50 francs, je m’installe, et, pour ce faire, bien entendu, m’endette afin de payer les frais indispensables à l’ouverture d’un magasin : situation brillante comme on le voit ; mais il n’y a plus à reculer Qu’est-ce que je risque ? de ne pas tenir ? JE TIENDRAI !!!

Il ne me faut pas compter sur un appui, même moral, de mes parents, qui sont d’ailleurs très pauvres, et, de plus, opposés à mon projet.

Mme Mayer et quelques antiquaires de sa famille, un peu apparentés à la mienne, furent, en quelque sorte, les pionniers de mon entreprise ; ils me confièrent divers objets : gravures et dessins anciens, meubles et tableaux anciens ou presque, miniatures, argenterie, etc., etc.

Ah ! mes amis ! quelle ouverture sensationnelle avec tous ces objets d’art !

Un de mes frères s’associe avec moi. Pour si pénibles que furent nos débuts, quel meilleur palliatif : l’indépendance ? N’ayant jamais été gâtés par la Fortune, la lutte semblait nous être naturellement impartie.

Aussi inexpérimentés l’un que l’autre, commercialement parlant (et autrement donc !) notre témérité mérite, cependant, maint encouragement ; eh ! Mais ! avec le sourire, si tenace soit-elle, dame Misère, irait-elle impitoyablement s’implanter ?

Attention !

Mon frère aime à acheter, comme tous ceux que l’argent fuit. Partant à l’aventure, son retour m’est toujours un sujet d’angoisse. Ses achats, susceptibles il est vrai, de nous laisser, en cas de vente, quelques gains, deviennent, à chaque paiement, un si difficile problème à résoudre !

Persévérance !

À ce moment, les journaux illustrés pullulent ; des tas de dessinateurs collaborent à ces périodiques. Le Courrier Français que dirige Jules Roques, est de beaucoup le plus artistique ; l’Assiette au Beurre, parfois, fort intéressante, et divers autres plus ou moins demandés : Forain, Willette, Caran d’Ache, Henri Pille, Hermann-Paul, Sem, Capiello, Abel Faivre, Roubille. Jean Véber, Helleu, Chéret, Steinlen, Bottini, Vallotton, Widhopff, etc., etc., en font le succès.

Les dessins originaux de ces artistes ont leur cours et se vendent d’une façon assez suivie.

Les affiches, illustrées par la plupart d’entre eux, sont en faveur ; les colleurs en font un trafic effréné, pris d’assaut qu’ils sont, par les collectionneurs et les marchands. Quelques enragés décollent, la nuit, sur les murs des rues, des affiches de Grasset, Mucha, Chéret, Capiello et autres en vogue et les emportent jalousement.

On en gagne de l’argent ! et que la vie semble belle lorsque l’on se trouve à la tête d’une folle somme de cent sous !

Mon frère, que l’angoisse de la note à payer excite sans doute, se plaît de plus en plus aux achats. Il m’apporte, un jour, des dessins d’Henri Pille. Nous ignorions qu’un brocanteur véreux, l’artiste étant mort depuis peu, inondait le marché de dessins fabriqués et signés par lui, et dont l’authenticité, sans aucun doute, n’eût pas résisté à un examen attentif ; mais nous sommes encore nouveaux dans la partie, (ça commence bien !) et notre compétence est bien sujette à caution : confiants, nous marchons délibérément.

J’expose donc ces dessins en vitrine.

Presqu’immédiatement, comme si elle guettait cet instant, surgit une femme plantureuse, yeux exorbités de fureur… : « Je vous défends de vendre ces dessins ! » Fichtre ! Un peu interloquée d’une telle insolence, je me remets cependant : « Une seule, ici, donne des ordres, c’est moi ! » Et je lui fais comprendre que la porte est ouverte. Écumant de rage, elle sort cependant, très menaçante. C’est une des femmes d’Henri Pille, paraît-il ; je l’ignorais, mais il est si facile d’être poli !

Je raconte à mon frère cette intrusion ; il me dit, qu’en effet, il court des bruits de fabrique clandestine.

Donc, plus de doute, surtout après cette incartade, les dessins sont faux ; je les remise alors dans le haut d’un placard, dans l’arrière-boutique.

Honorabilité, franchise… je deviens sceptique… si pour quelques francs on fabrique des faux, où allons-nous ? Mais je ne suis pas au bout de mes désillusions : mon Dieu ! que le monde est meuchant ! laid !…

La tromperie m’exaspère. Je m’évertue à gagner la confiance de tous ; aussi, me préparé-je de durs moments.

(La méfiance sévit avec bien plus de rigueur sur les natures droites et consciencieuses ; elles ne peuvent pas, évidemment, donner le change d’une réussite prometteuse et bluffarde. Combien de fois l’ai-je constaté !)

Le lendemain, « l’opulente Pille » revient, je ne dirai pas souriante, mais toujours sous pression, flanquée d’une suite d’au moins six Messieurs, tous parfaitement constitués, sortant, comme des diables d’une boîte, de quatre fiacres (pas un de moins), pour faire irruption en mon minuscule magasin ; on y est vraiment à l’étroit !

Les voisins, émus devant une telle invasion, enviaient notre sort : « Ah ! les veinards ! quel boulot ! » Il y a le commissaire, son « chien », son secrétaire, le délégué pour les intérêts des artistes… il y en a… il y en a…

Le commissaire me demande : « Vous avez des dessins de Henri Pille, faux ? — Oui, Monsieur. — Où sont-ils ? — Tout en haut relégués, prenez-les, je les ai enlevés de mon magasin, non sous l’injonction et l’insolence de cette femme (je désigne la grosse matrone), mais lorsqu’après m’être informée, j’eus appris que ma bonne foi avait été surprise, et comme je répugne à vendre des faux… » Cette réponse paraît satisfaire le commissaire ; il n’en saisit pas moins les dessins, me demandant de me présenter chez le juge d’instruction, dans le cas où je serais convoquée.

Je fus convoquée.

Introduite dans le cabinet de M. Boucard (ou Bourcart), j’aperçois tout autour une collection de dessins de Pille, vrais et faux, tous saisis chez les marchands. Sur interrogatoire, j’expose au Juge mon cas, mes débuts dans les affaires avec mon frère qui acheta ces dessins ; l’insolence de la « femme Pille » (M. Bourcart me semblait fixé à ce sujet) ; notre décision de ne nous occuper que d’œuvres franches et de n’acheter, désormais, qu’à bon escient. Très bienveillant, M. Bourcart me demande si je pourrais distinguer parmi ces dessins les vrais des faux. (Est-ce un traquenard ? tant pis ! j’y allai carrément !) Je crois bien, cette fois, ne m’être pas trompée. (Touchée par la grâce, je deviens, tout à coup, expert). Sur un « Je ne vous dérangerai plus », sortie.

L’incident est clos.

Je crois bien que nous n’avons jamais plus eu de faux, tant en peintures qu’en dessins ou gravures, anciens ou modernes. On en fabrique bien en quelques sous-sols ou arrière-boutiques, mais nous nous méfions.

CHAPITRE II

HELLEU, DE GROUX, VEDETTES. – L’AFFAIRE DREYFUS. – DEGAS ANTIDREYFUSARD. – MA MÈRE HÉRITE. – QUATRE MILLE FRANCS VOLATILISÉS. – DESSINS D’ODILON REDON, LITHOS DE DAUMIER, ON LES DONNE… – LA ROMANICHELLE.

Helleu remue le monde avec ses pointes-sèches, ses dessins noirs et sanguines ; c’est le champion international, la grande vedette, surtout pour l’Amérique.

On s’intéresse beaucoup aussi à Henry de Groux, mais contrairement à Helleu, un petit noyau d’amateurs seulement ; son « Christ aux outrages », son « Épopée de Napoléon », sa « Tétralogie », sa « Divine comédie », ont un grand succès, peintures, pastels ou lithos. Il se brouille avec son grand ami Léon Bloy au sujet de l’affaire Dreyfus : Bloy ne lui pardonna pas d’avoir donné comme réplique à son « Christ aux Outrages » un « Zola aux Outrages ». J’expose cette réplique en ma vitrine, et tout autour tous les dessins originaux d’Ibels et de Couturier (ce dernier meurt peu après) reproduits dans le journal le Sifflet, en opposition au Psstt, illustré par Forain. J’avoue que mon courage, pour une époque aussi troublée, est fortement mis à l’épreuve.

Les haines sont déchaînées ; la France est partagée en deux clans : l’un pour l’autre contre Dreyfus.

Ma vitrine est menacée de bris par une horde d’énergumènes : « Sale Youpine ! on vous forcera bien à enlever ces ordures ! » Cette folie collective, ces vociférations m’inquiètent quelque peu, mais je ne cède jamais à la menace, et, bien que convaincue qu’il allait se passer du vilain (en cette triste période, on s’attend au pire !) je tiens tête à la meute ; timidement je m’avance vers la porte, puis résolument : « Essayez ! » Ce que je dois avoir l’air rébarbatif pour qu’ils s’éloignent tous furieusement, grognant, mais sans rien casser… ! J’ai eu chaud !!!

C’est pour cette malheureuse affaire, toujours, que Degas refuse sa porte à d’intimes amis juifs. Lorsqu’il passe devant mon magasin (il est mon voisin) et s’il me voit sur le seuil de ma porte, ses regards deviennent furibonds, il détourne ostensiblement la tête, salivant avec mépris. Les grands hommes ont leurs faiblesses. Je n’en admire pas moins son talent.

Le succès d’Henry de Groux s’accentue. Dans son vaste atelier du boulevard du Port-Royal, le froid est intense ; il y travaille sans feu et, pour se réchauffer ; se promène de large en long, récitant avec force gestes maints épisodes de la « Divine Comédie » qu’il fixe ensuite sur des toiles.

Beaucoup d’imagination ! poète ! peut-être, un jour, reconnaîtra-t-on sa personnalité !

Bon ! ma mère hérite d’une tante, dont on escomptait déjà la mort lorsqu’elle n’était âgée que de 60 ans à peine : elle s’éteint à 95 ans, après avoir enterré bon nombre de membres de sa famille qui, depuis trente-cinq ans, épiaient ses moindres malaises.

Cette petite somme d’argent « met du beurre dans les épinards, » dit ma mène ; mon père n’est plus le même homme, avec ses cent sous en poche, chaque jour : « Qu’est-ce que tu vas faire avec « tout » cet argent ? » Cet air entendu qui semblait dire : « Je sais ! ne vous tracassez pas ! »

Les affaires, rue Victor Massé, marchent bien lentement. Mme Mayer tente une démarche auprès de ma mère afin qu’elle m’avance les 4.000 francs quelle destinait à mon trousseau, dans le cas, très problématique, où je viendrais à me marier.

Il est bien certain que cette somme me serait plus nécessaire dans les affaires : c’est ce que nous essayons de lui faire comprendre.

La sœur de ma mère, sa mauvaise conseillère, d’une situation aisée, n’a point d’enfant. Elle me reproche de m’être ainsi aventurée dans le commerce, sans argent : « La belle affaire de commencer avec de l’argent ! vous devriez tous vous pâmer devant ce tour de force ! » Elle ne comprend pas, manière comme une autre de n’avoir pas à se déboutonner. Oh ! pour moi, pas d’illusions ! je connais son cœur.

Ma mère donne, enfin ! les 4.000 francs. Ah ! ah ! mes enfants ! la France nous appartient ! On va en faire, du beau travail ! Ah ! oui ! qui ne connaît la mentalité de ces êtres qui n’ont jamais eu un sou vaillant entre les mains et se trouvent, du jour au lendemain, à la tête d’une pareille somme ?

Achats idiots, théâtres, concerts, dettes payées, etc., etc. Nous nous encombrons de marchandises venues là sans rime ni raison, d’un rendement incertain et de longue haleine. Plus d’argent… gros Jean comme devant. Motus ! taisons ces folles dépenses et… recommençons ; cela ne va pas tout seul ; le commerce suit, tout doux, tout doux, son petit bonhomme de chemin.

Nous nous risquons aux œuvres modernes, c’est ce que l’on appelle « faire l’école buissonnière ».

Mme Mayer me cède, ne les trouvant pas à son goût, tous les dessins d’Odilon Redon qu’elle possède. Du nouveau, voilà qui doit nous plaire. Nous sommes attirés peu à peu vers cette fameuse école moderne qui doit régir ma vie : fatal penchant !

Les lithos de Daumier ; parues dans le Charivari, se vendent par paquets ; celles avant la lettre se vendent à peine plus cher : qui en veut ? 10 centimes, 25 centimes, 1 franc. Ah ! le moderne ! quels gains en perspective !

Un antiquaire occupe le magasin séparé du mien par un mur mitoyen ; mon propriétaire qui, des deux magasins, voudrait n’en faire qu’un, insiste beaucoup pour que je prenne le tout : mais alors, je deviendrais la grande négociante du quartier ! mais je refuse ; l’expulsion d’un locataire avec lequel je suis en bons termes me serait très désagréable… je suis une poire !!

Continuons donc en notre petit réduit.

Il y a dans la vie de ces petits faits qui vous frappent, on se demande pourquoi.

Un jour entre chez moi une femme en cheveux, brune aux yeux ardents, les oreilles ornées d’énormes anneaux d’or ; et la taille serrée dans un vaste tablier muni de deux non moins vastes poches ; ah ! ces poches ! j’en louche ! Cette femme avait un beau type de romanichelle ; elle demande : « Avez-vous des chaises à rempailler ? » Négation. Puis, à mi-voix : « Voulez-vous que je vous lise les lignes de la main ? » Quel rôle jouaient ces poches ? ma curiosité fit que j’acceptai. Je tends les mains : « Mettez de l’argent dans chacune. » Je prends cinq ou six sous dans chaque main. Ça ne lui suffit pas : « Vous n’avez pas de pièces d’argent ? » Prenant un air bête, mais si bête ! – « Non, hélas ! » répondis-je. Elle fait aussitôt disparaître les sous dans ses profondes et, pour bien me pénétrer de sa puissance divinatrice (je devais lui sembler la poire rêvée) me regarde durement et fixement dans les yeux et me souffle d’une voix caverneuse : « Vous savez, si vous en avez, je le saurai ! » Mon air bête s’accentue, devient confiant ; elle regarde ma main et débite : « Il y a quelqu’un qui vous trahit…, etc., etc. ». Bon, ça va ! je me suis amusée un moment pour quelques sous… mais il lui faut davantage ; confidentiellement : « Encore quelque argent, et je vous dirai qui vous trahit. – Oh ! moi, vous savez, je m’en bats l’œil ! » Furieuse, elle sort, me menaçant des pires calamités.

Cet incident, malgré son insignifiance, est resté en ma mémoire, c’est pourquoi je le narre : voilà !

CHAPITRE III

1900. L’EXPOSITION UNIVERSELLE. – LOUIS LEGRAND, ROPS. – LES FŒTUS EN BOCAUX DE BARRÈRE. – LA GRAND’VIE. – JE RESTE SEULE, MON FRÈRE SE MARIE. – J’ACHÈTE LES TROIS PREMIERS PICASSO, PUIS JE VAIS À SON ATELIER. – JE COMMENCE À LES VENDRE. – LES PEINTRES ÉTRANGERS.

1900. – La peinture moderne s’infiltre de plus en plus chez nous, presqu’à notre insu…

Un jeune Espagnol, Mañach, nous apporte des œuvres de Nonell, peintre catalan de talent, mort très jeune ; de Sunyer ; encore un très doué. Cette année d’exposition universelle voit déferler sur la Capitale un flot, de jour en jour grossissant, d’étrangers, d’artistes de tous pays, mais l’Espagne est particulièrement prolifique. J’aurai, dans la suite, occasion d’en parler plus longuement.

Outre les lithos de Daumier, nous vendons également des Lautrec, dessins et lithos, et des vrais. On fabrique bien de faux Willette, de faux Forain, de faux Pille, ces artistes se vendant bien, mais faire de faux Daumier, de faux Lautrec, cela ne valait pas le coup, ces deux artistes ne sont pas demandés…

Les eaux-fortes de Louis Legrand sont à l’honneur ; les Rops également recherchés, surtout ceux sous le manteau ; Jossot qui fait des affiches si curieusement personnelles, disparaît subitement. Un jeune sculpteur de bazar Barrère, représente tous les grands de ce monde sous forme de fœtus en plâtre coloré qu’il enferme dans des bocaux de pharmacie : la reine Victoria, Édouard prince de Galles, Déroulède, Reinach, Zola, Rochefort, Waldeck-Rousseau, etc., etc.

Chéron, futur marchand, ne pense pas encore à la peinture moderne ; il collectionne passionnément ces bocaux.

Quiconque lui eût prédit à ce moment, qu’il deviendrait, peu après, le guide le plus averti des collectionneurs de peinture moderne, l’eût bien surpris.

Bien des amateurs connus ont suivi, non sans intérêt, mes débuts : MM. André Level, Olivier Sainsère, que j’ai connu chez Mayer ; Huc, Blot, Roger Marx, Joyant, Manzi, Armand Dayot, Georges Lecomte, Ellissen, Albert Sarraut qui enlevait sa veste pour pouvoir mieux fureter dans les coins, Delaroche, du « Progrès de Lyon », et tant d’autres qui ont disparu.

 

*    *    *

 

On nous confie, un jour, un marbre de Houdon, une merveille : nous sommes roulés pour la commission par un grand antiquaire ; sur une très belle miniature de Sicardi, de toute beauté que nous achetons dans de très bonnes conditions, notre gain est misérable… Y a pas ! Y a pas ! nous ne sommes pas encore de force ! Nous n’arriverons jamais, dans de telles conditions ! Avec cela, les affaires sont très mauvaises, nous commençons à désespérer de tout.

Pour changer un peu la veine, nous proposons à un marchand de gravures anciennes de venir faire un choix dans nos cartons ; pour 56 francs, il emporte un important lot d’estampes de très bonne qualité.

Lestés de tout cet or ; nous allons, le soir, à une première de Réjane… Telle est, dans notre famille, la façon de conjurer le sort : continuons la tradition. Je n’ai jamais, pour ma part, pris les choses au tragique, et cet optimisme qui ne me quitte, pour ainsi dire, jamais, m’aide à supporter bien des déceptions : tout s’arrange ! telle est ma devise, et j’ai cette conviction que, si on ne la prend pas à la blague, la vie ne vaut pas d’être vécue.

On veut me marier ! je ne puis me décider. Mes parents, esprit de contradiction, s’efforcent à me persuader. Pourquoi insister ?… Reproches sanglants. Ma mère, furieuse : « Va ! tu ne seras jamais bonne qu’à vendre tes plats d’épinards ! » (en l’occurrence, la peinture).

Mon frère, lui, moins rébarbatif, convole sans peine, au mois de juin 1900. Seule à me débattre, la lutte devient plus âpre ; mais il faut tenir, coûte que coûte ! De tout, de tout, je vends de tout, et sans relâche : dessins, gravures, tableaux anciens et modernes, miniatures, bibelots, de tout… il faut tenir !

Beaucoup de provinciaux, d’étrangers arrivent pour la grande exposition. Mañach s’occupe sans relâche de ses compatriotes ; ce qu’il y en a, c’est fou ! (je parle des artistes, bien entendu.) Nonell, Canals, Cazagéma, Gosé, Pichot, Evelio Torent, Yturrino, Sancha, Sunyer ; que sais-je ?

Le jeune Picasso, avec Manolo, frais débarqués tous deux, partagent un atelier avec Mañach qui se démène pour placer leurs œuvres. Il réussit mieux avec celles de Picasso qui dessine, la plupart du temps, le soir, au café. Les repas, le tabac pour tous trois sont ainsi assurés, et le loyer de l’atelier qu’ils occupent boulevard de Clichy en surplus.

J’achète à Mañach les trois premières toiles que Picasso vend à Paris, une suite de courses de taureaux : 100 francs les trois. Je les revends immédiatement 150 francs à Adolphe Brisson, directeur des Annales ; que sont-elles devenues ?

Peu après, Mañach me demande de venir voir des peintures de Picasso, en son atelier. J’y vais à l’heure indiquée ; six étages ! je sonne, carillonne, pas de réponse. Furieuse, je redescends et rencontre Mañach qui accourt : « Vous êtes montée ? Picasso est là. — Mais non ! il n’y a personne. » Nous remontons, entrons… je vois deux grabats, et, sous les couvertures deux formes se dissimulant ! C’était Picasso et Manolo qui étaient couchés ; ces deux petites pestes se payaient ma tête pendant que j’étais accrochée au cordon de sonnette.

Des peintures en tas et disséminées attirent mon attention ; il y en a de fort intéressantes ; j’en fais un choix.

Canals, Vogler, Ten Cate, et tant d’autres, connurent aussi le chemin de la rue Victor-Massé.

Canals signe avec Durand-Ruel un contrat, puis il repart en Espagne où il devient peintre officiel. Picasso commence à vendre : un petit pastel « Espagnoles » a preneur à 50 francs !! mieux encore : quatre peintures 225 francs !… c’est la fortune ! M. Sainsère est un de ses premiers acheteurs ; M. Kapferer a raté le coche : il achète des Manuel Robbe, gravures en couleurs ; il faut dire, pour sa défense, que les gravures en couleurs, par Muller, Manuel Robbe, Bottini, Ranft, Villon, etc., etc., font fureur.

Une publication nouvelle, L’Estampe originale, obtient grand succès ; nombre d’artistes d’avenir y collaborent.

L’heure d’Abel Faivre a sonné : il vend à son tour intensément ; la folie du jour ! on s’arrache ses peintures ; ses dessins humoristiques, plus personnels et pleins d’esprit se vendent moins ; sa peinture fait mieux dans un salon !… Eugène Blot ne m’a jamais pardonné de m’en avoir acheté une ; je ne la lui proposais cependant pas : il y tenait, il en voulait…

Non, mais ! il n’y en a que pour Picasso ! deux têtes peintes sont vendues 110 francs !! une ravissante peinture : enfant dans une symphonie de blanc, vendue 60 francs à M. Sainsère ; à M. Huc, une peinture importante : Le Moulin de la Galette, vendue (eh ! eh !) 250 francs !…

Il y a tout de même quelques amateurs (oh ! peu !) qui s’intéressent à la Jeune peinture.

CHAPITRE IV

DEUIL DE FAMILLE. – JE QUITTE MA MÈRE. – NAISSANCE DE LA GALERIE B. WEILL. – PREMIÈRE EXPOSITION. – PERSÉVÉRANCE. – LES EXPOSITIONS SE SUIVENT. – JE VENDS LE PREMIER MATISSE. – L’ÉCOLE DES FAUVES. – L’ACADÉMIE RANSON. – MAÑACH REPART POUR L’ESPAGNE. – JE DOIS LUTTER SEULE.

Novembre 1900. Deuil ! mon père, enlevé en huit jours par une pneumonie.

D’autre part, la santé de ma sœur me donne beaucoup d’inquiétude ; depuis son mariage, elle habite Saint-Germain-en-Laye, où je vais chaque semaine, du samedi au lundi. L’ennui est un mal incurable dès qu’il s’ajoute à une dépression physique caractérisée, peut-être la résultante. Cette pauvre petite fleur du pavé de Paris s’étiole en cet exil, aussi ma visite hebdomadaire est-elle attendue avec une impatience fébrile : « Vous n’êtes pas faites, elle et toi, disait mon frère aîné, pour vivre en province : c’est Paris qu’il vous faut ». Il a raison ; j’ai vécu à Nantes, un an environ, chez des parents très bons ; j’avais hâte de revenir : misère si vous voulez, mais à Paris.

La maladie de ma sœur fait des progrès alarmants… plus d’espoir, elle est perdue. Mon frère garde mon magasin, et je ne la quitte plus jusqu’à sa mort. Quelle tristesse !

Après ?… mais à quoi bon remuer toutes ces rancœurs ? cela n’intéresse personne. Une confession ? que viendrait-elle faire ici ? Ma mère, prenant fait et cause contre moi, je la quitte définitivement et m’installe au sixième, rue Victor Massé.

Les affaires, heureusement, me reprennent. La vente des affiches diminue, j’en suis fort aise, car, en mon petit réduit, quel embarras pour un rendement devenu, tout à coup, si infime.

Hein ? quelle ambition ! est-ce que la folie des grandeurs me prendrait ?

Les dessins et gravures, plus maniables, rapportent davantage… le Pactole, quoi !

Je n’ai pas perdu Mañach de vue. Picasso prend, chaque jour, une plus grande place dans les collections, aussi intéressantes que peu nombreuses. Yturrino (le préféré de Dolikhos), Pichot et différents autres Espagnols trouvent aussi quelques amateurs. Lorsque l’on songe à ces achats, de bric et de broc, en peinture, et sous prétexte de nouveauté, il semble que l’on soit à la veille d’une évolution (révolution serait plus exact peut-être). Que va-t-il sortir de ce chaos ?… Nous verrons…

Je vends à M. André Level deux peintures de Picasso qu’il me paie deux cents francs !! fait rare à l’époque et dont il est bon de se souvenir… 1901.

En novembre de cette année, Mañach vient me trouver et me dit : « Cela vous intéresserait-il, de faire des expositions de « Jeunes peintres » ? — Si cela m’intéresserait ? mais c’est mon rêve ! » En effet, quelques jours auparavant, j’avais, devant Mme Mayer exprimé ce désir : « Vous êtes folle ! me dit-elle. Vous voulez végéter toute votre vie ? surtout ne lâchez pas l’ancien. » Peut-être a-t-elle raison ? Mais je fus bien désappointée et n’insistai pas. Comme il est le bienvenu, celui qui apporte à mon rêve une telle réalisation !

(Le voilà bien l’événement fortuit !…)

Nous convenons donc, Mañach et moi, de commencer dès à présent les premiers préparatifs ; j’achète de l’étoffe à tentures et Mañach fait le tapissier, le menuisier, le serrurier…, branle-bas général. Mon magasin, comme sous une baguette magique, prend un aspect imposant, et l’on peint, en gros caractères, sur le haut de la devanture : « Galerie B. Weill ». La première galerie de peinture de « Jeunes » vient de naître.

Lobel-Riche me grave une amusante carte commerciale avec cette légende : « Place aux Jeunes ! » et, le 1er décembre 1901, l’exposition inaugurale, organisée par Mañach, ouvre ses portes ; un joli petit catalogue préfacé par Gustave Coquiot est envoyé au « Tout-Paris » artistique.

Exposants : Bocquet qui apporte une vitrine pour ses bijoux artistiques ; Paco Durio expose également des bijoux d’un sentiment très inspiré de Gauguin, qu’il admire avec passion et dont il possède de belles peintures. Girieud arrive au vernissage en tube et en jaquette ; tableau ! pour la première fois qu’il expose, il veut être élégant. Launay, peintre de talent, mort jeune, n’a pu donner sa mesure. Mlle Warrick expose des sculptures qui promettent… qu’est-elle devenue ? Maillol, dans les figurines (terres cuites) qu’il expose, s’impose ; les quelques peintures qu’il y a jointes offrent moins d’intérêt. Puis Raoul de Mathan, peintre de talent.

Je n’étonnerai personne en disant que rien ne fut vendu ; mais cette première exhibition a, malgré tout un succès moral très appréciable et très encourageant. Beaucoup de visiteurs.

Le 2 janvier 1902 a lieu la deuxième exposition. Nous décidons d’alterner les expositions de peintures et de dessins, car ceux-ci, étant d’une vente plus facile, permettent d’attendre pour celles-là. Abel Faivre, Cappiello, Hermann-Paul, Gosé, Sancha, Sem, Roubille sont les exposants.

Ça marche ! Nous pouvons tenir ! le mois est fructueux ! 600 francs de vente !!!

C’est à l’Exposition qui ouvre le 10 février 1902 que nous voyons pour la première fois Matisse, Marquet, Flandrin, Mme Marval, Mlle Krouglicoff, la seule qui se plaigne de l’exiguïté de la salle, se mettant ironiquement à terre, à plat ventre, la position rêvée, dit-elle, pour bien voir cette peinture accrochée si bas. Mme Marval, en des toilettes dont elle seule a le secret, affiche beaucoup moins de prétention, ne se doutant même pas que l’on pût vendre : « Faites les prix que vous voudrez, dit-elle, quatre sous si cela vous plaît. » Dans le même groupe expose Petitjean, très brave homme, que l’on sent figé.

Toujours point de vente. Les visiteurs, sans prendre encore grand intérêt à cette peinture, se dérangent par curiosité.

Persévérance !

Frantz-Jourdain achète pour 50 francs un petit effet de neige par Marquet…

Les pastels de Chéret font la grosse cote ; par contre, les dessins d’Odilon Redon trouvent peu d’amateurs. Pourtant, Maurice Denis achète pour 300 francs, deux pastels et deux dessins. Pour Redon, pour moi, c’est merveilleux, mais je dois dire, à la louange de Denis, qu’il me regarde de travers, trouvant ce prix ridiculement bas. Un rare amateur qui se présente chez moi, ne paie pas pour les autres. Dolikhos se plaint de moi à Odilon Redon, cherchant à le persuader que c’était aller contre ses intérêts que de me vendre de ses œuvres : « Elle les donne pour rien ! » lui dit-il. Odilon Redon fit le sourd, pensant en son for intérieur que les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Je continue à acheter et vendre, autant que faire se peut, des pastels et dessins de ce charmant artiste que je me fais un plaisir d’aller voir souvent ; nos conversations sont des rigolades sans fin : Redon rit comme un enfant.

Dolikhos avait fait précédemment, à Maillol, le même boniment sur mon compte. Lorsqu’il me demanda (dites-moâ !) le prix des figurines de ce sculpteur ; il les trouva trop bon marché (d’autant plus que je lui avais fait le prix marchand). De ce fait, il aurait dû les acheter ; mais non ! espérait-il avoir, chez l’artiste, un prix plus bas encore ? ou préférait-il faire son rapport ? Charmante nature ! (C’est extraordinaire comme je suis aidée, encouragée !)

Lutter ! se défendre ! l’histoire de toute ma vie ! Le 5 mars, dessins et aquarelles de Willette, Wély, Léandre, Depaquit, Mirande. Ça va ! les dessins de Willette ont beaucoup de succès. Wély, Léandre, Mirande se vendent aussi. Depaquit, le plus doué, plaît moins, mais, pour quelques francs, on se laisse tout de même tenter.

Ah ! çà, qu’est-ce qu’ils ont donc tous ?… Encore un Marquet de vendu : 40 francs…

L’exigeante Krouglicoff trouve pour une de ses toiles un amateur moins exigeant qu’elle. Elle en est si estomaquée qu’elle ne parle plus de se mettre à plat ventre.

160 francs une peinture de Picasso, « l’Omnibus »…

Pour montrer les peintures de Picasso dans un plus grand local, Mañach décide Dolikhos à en faire une exposition chez lui, rue Laffitte.

L’exposition a lieu et Dolikhos s’y intéresse si bien que les amateurs, invités par Mañach, viennent se casser le nez à la porte fermée.

Le 1er avril, nous faisons à Picasso une nouvelle exposition avec Bernard Lemaire qui peint des figures à la Renoir. Oui, mais Renoir fait mieux…

Pas de vente.

Picasso, malgré tout, tient.

Le 1er mai, dessins et aquarelles par Braun, Camara, Gottlob, Grün, Rouveyre, Villon, Weiluc. L’alternance des expositions profite aux peintres : avec les gains des dessins, j’essaie d’acquérir de la peinture : maigres gains ! maigres acquisitions !

En avril 1902, je vends pour la première fois une peinture de Matisse, 130 francs ; il touche 110 francs[5].

Juin 1902. Exposition récapitulative des six précédentes ; ce mélange de dessins, aquarelles et peintures donne à l’ensemble un aspect très vivant.

Une petite étude de Matisse vendue 70 francs ; un Flandrin 50 francs ; comme pour la peinture, les dessins et aquarelles des « Jeunes » laissent les amateurs encore hésitants. Les critiques d’Art, eux-mêmes, non moins hésitants, font des réserves…

Henri Matisse, clerc de notaire, lâche tout pour la peinture, à l’exemple de Gauguin. C’est très dur ; n’est-ce pas, Matisse ?

Sa femme, si sympathique, tenait un magasin de modes rue de Châteaudun, et leur unique chambre au sixième a, juste, la largeur d’un lit.

Le jour où j’y montai, la porte dut rester ouverte pendant qu’il me montrait quelques peintures. Natures mortes de qualité, figures qui me stupéfient ; j’en pris quelques-unes pour essayer d’y intéresser les gens.

Élève de Gustave Moreau, Matisse échappa sans peine aux emprises du Maître qui, d’ailleurs, ne chercha jamais à étouffer la personnalité qu’il sentait en plusieurs de ses élèves.

Matisse, l’aîné, se distingue particulièrement par ses recherches : plastique, volumes, lumière, ce qui donne à la peinture une orientation nouvelle, et crée l’école dénommée, peu après, par Guillaume Apollinaire, l’école des Fauves ; sans crainte des sarcasmes, comme il est d’usage pour tout novateur, Matisse poursuit son œuvre, encore et toujours se renouvelle. Son esprit inquiet de chercheur ne trouve aucune créance auprès des amateurs ; la mévente le prouve surabondamment.

Puis voici Luce, Milcendeau, Henry de Groux, qui n’a toujours pas dit son dernier mot sur La Divine Comédie ; Ranson a des dons indéniables comme peintre et comme littérateur : il écrit, pour le Guignol, une satire aussi fine qu’amusante. Il fonde une Académie de peinture rue Henri-Monnier qui devient le rendez-vous de nos jeunes espoirs. Après sa mort, survenue prématurément, sa veuve continue, dirigeant seule cette Académie qu’elle fit transférer à Montparnasse.

Sunyer, Torent, Launay, Pichot, Wély, Léandre, Grün, Canals, Gottlob, Sancha, etc., peintres et dessinateurs ont vendu, les veinards ! voyez ! Caisse !

Il me reste comme gain 750 francs ! N’est-il pas vrai que la vie a parfois du bon ?

Mañach touche, lui, 25 francs d’accrochage de chaque peintre.

Ces gains ! c’est formidable !!

Mañach étant appelé en Espagne pour affaires de famille, je dois donc, désormais, assumer la lourde tâche de continuer l’œuvre qu’il a si bien mise sur pied. Grâce à lui, les artistes connaîtront désormais le chemin de ma galerie, ce qui me permet d’exposer régulièrement la peinture de tous ces « Jeunes » dont le nombre va toujours croissant.

CHAPITRE V

QUATRE JOURS AU HAVRE. – ACCIDENT DE CHEMIN DE FER. REPRISE DES EXPOSITIONS. – ALCIDE LE BEAU, COQUELUCHE DE VAUXCELLES… POUR UN AN. – J’ACHÈTE LE PREMIER RAOUL DUFY. – MAX JACOB ET PICASSO FONT CONNAISSANCE. – BOTTINI, METZINGER. – LE PACTOLE. LA GALERIE CLOVIS SAGOT. – LA RUE RAVIGNAN. – LE PACTOLE… RATIBOISÉ.

Les énormes bénéfices du mois de juin me permettent d’aller passer quatre jours au Havre pendant les fêtes du 14 juillet ; j’emmène le fils aîné de ma sœur, alors âgé de 7 ans. Notre court séjour, par un temps splendide, fut pour moi une détente, pour l’enfant qui n’a jamais quitté Saint-Germain, un rêve fou. Malheureusement, le retour gâte tout : un accident de chemin de fer faillit coûter la vie à l’enfant. Je venais, heureusement, de le déplacer, afin qu’il pût dormir à l’abri du vent (sans cette précaution, il eût été tué net). Je m’étais assise à sa place et c’est moi qui reçus le coup : un train de marchandises, mal chargé, croisait le nôtre ; ce chargement consistait en d’énormes pièces de bois que les cahots du train décalèrent progressivement, frôlant notre train en toute sa longueur ; jusqu’à ce que, à la hauteur de notre wagon, l’une de ces pièces se détachât et fit voler portière et vitres en éclats, s’abattant sur l’enfant et sur mon bras droit, tandis qu’une autre pièce s’enchevêtrait dans les roues du wagon, entravant la marche du train.

Mon neveu qui dormait, réveillé en sursaut, enfoui sous des débris de verre et de bois, se met à pleurer. J’étais folle ! je le croyais blessé ; je le dégage… pas une égratignure !

Je sens tout à coup une douleur aiguë au bras : « Mais c’est moi qui suis touchée ! » Le radius et le cubitus brisés, ma souffrance devient intolérable ; enfin ! on s’occupe de moi, la seule blessée du train. Je refuse de rester à Saint-Pierre-du-Vouvray, lieu de l’accident, où l’on veut me garder. À cause de l’enfant, je me raidis pour ne pas tourner de l’œil : j’ai tenu ! excuses du chef de train, boniments ! arrivée à Paris avec trois heures de retard. Souffrance ! chirurgie ! radiographie ! deux mois dans le plâtre ! mauvaise foi de la Compagnie, qui nie l’accident !… elle m’offre (tout en niant) 3.000 francs, que je refuse… Je ne m’étendrai pas sur cette cause, que je plaidai moi-même. J’obtins 10.000 francs…, mais les pourparlers, le paiement, etc., durèrent près de deux ans.

Mon magasin reste fermé deux mois ; c’est en été, heureusement. Il ne s’agit tout de même pas de s’endormir ; et je rouvre le 25 septembre 1902.

Avec la provision de 1.000 francs que me verse la Compagnie de l’Ouest (tout en niant l’accident !) je puis attendre et voir venir ; payer aussi les soins que nécessite ma blessure.

On traînaille ; on vendaille, histoire de se refaire un peu la main, et, le 15 octobre, reprise – seule cette fois – des expositions. Groupe de quatre peintres : Girieud, Launay, Picasso, Pichot. Suppression, aux artistes qui ne vendent pas, des 25 francs qu’ils payaient à Mañach pour frais d’accrochage ; ce geste est bien accueilli.

Que les affaires sont donc dures ! je ne vends que des dessins. Cependant, quelques pastels de Ranson ont amateurs ; Alcide le Beau a une chance inespérée, une de ses toiles est vendue 230 francs ! (je m’excuse de tous ces chiffres, mais ils sont indispensables et significatifs, eu égard à ceux que, plus tard, on devait connaître). Vauxcelles, le sympathique critique d’art, suit toute cette jeunesse avec intérêt ; comme bien d’autres, il peut se tromper, le jour surtout où il me dit : « Alcide le Beau, croyez-moi, achetez sa peinture. — Je ne demande pas mieux, répondis-je, mais j’aimerais attendre. — Vous avez tort ! » Un an plus tard, je lui demande : « Et Alcide le Beau ? — Non ! non ! rien ! » Se trompe-t-il dans l’affirmative ou dans la négative ?…

 

*    *    *

 

Un jeune blondin, frisé, l’air heureux d’être au monde, me présente un joli pastel, « La rue de Norvins » dont il demande 30 francs ; je le lui achète : c’est mon premier contact avec Raoul Dufy, en novembre 1902.

Christiane, qui inspira à Willette ses meilleurs dessins, est lâchée par lui, comme une gadoue, et dans un dénuement qui fait peine à voir ; je lui achète des dessins qu’elle me propose, et qui ont échappé à la « chevaleresque » mise à sac du logis de la pauvre, par celui qu’elle arracha à la misère…

Je vends bien de ci, de là, quelques Picasso, dessins ou peintures, mais ne puis arriver à subvenir à ses besoins, et j’en suis navrée, car il m’en veut ; ses yeux me font peur et il en abuse !! Pour tenir ; il faut que j’achète un peu à tous ; avec un seul, cela ne serait pas possible ; comment le lui faire comprendre ?

Max Jacob, devenu un assidu de la maison, me demande de le présenter à Picasso ; rien de plus facile : je fais les présentations. Picasso parle le français assez mal. Comme c’est amusant, d’entendre notre Max crier comme un putois en un langage nègre pour se faire mieux comprendre de lui ! tout comme lorsque l’on parle à un enfant ou à un étranger ; ce qui ne fait d’ailleurs que les abrutir, ou mieux encore, lorsque vous hurlez dans l’oreille d’un sourd qui bondit, furieux : « Mais ne gueulez donc pas comme ça, je ne suis pas sourd ! » (entendu un jour).

Le 18 décembre 1902 a lieu une exposition de dessins par Abel Faivre, Forain, Chéret, Helleu, Sem, Steinlen, Jean Véber. Pas encore pour cette fois… la fortune !

Mon voisin mitoyen va être, je crois, dans l’obligation de partir ; je sais que ses affaires ne vont que d’une aile ; l’associée qui apporta les fonds demande des comptes : coups de tampon ! attendons ! Il avait été question, un moment, de mariage entre ce voisin et moi. Mais comme j’hésitais à perdre mon indépendance, il n’a pas donné suite à l’affaire… (Événement fortuit…).

Noël ! Nouvelle année, 1903. Toujours les dessins !

Je me contente de peu, il est vrai, et je crois que c’est la meilleure manière de rétablir un équilibre instable. Bottini a quelques bons amateurs. Et Dufy ? mais quelques toiles se vendent !

Le 19 janvier, nouvelle exposition d’un groupe de quatre jeunes artistes : Raoul Dufy, Metzinger, Torent et Lejeune. Ce dernier n’a pas retenu mon attention. Torent montre des peintures qui, au premier abord, plaisent et donnent le change d’un apport nouveau ; en les revoyant, on a la sensation d’œuvres qui se répètent à l’infini. Chez Dufy, on sent nettement une personnalité qui s’accentue progressivement. Metzinger fait du point : « Ah ! la division ! il n’y a que ça qui compte ! » dit-il. Il me semble qu’il change souvent d’avis ; il est doué, cependant. Lorsqu’il apporta ses premières toiles, j’avais des doutes : « Est-ce sa mère ou lui qui fait de la peinture ? » Pourquoi ? je n’en sais rien.

Les trois ont vendu.

La Compagnie de l’Ouest me verse, enfin ! le solde des 10.000 francs. Une grande partie sert à payer les frais, c’est-à-dire les dettes contractées à cet effet : distribution de petites sommes de-ci, de-là, pour services rendus ; puis divers achats, histoire comme une autre, de faire un bon placement… le reste, mis en lieu sûr : hum ! une poire pour la soif !… dès qu’il s’agit, pour moi, de mettre de l’argent de côté, une poussée formidable d’achats m’oblige à tirer jusqu’au dernier sou !

Quel remède ?

Les subsides manquant, Picasso est allé se refaire en Espagne, et c’est à son retour, vers 1903 ou 1904, qu’il trouve, rue Ravignan, cet atelier qui devait devenir historique. Clovis Sagot s’installe 46, rue Laffitte ; il vient de se séparer de son frère, marchand d’affiches et d’estampes, et homme d’affaires. Clovis, très artiste, est d’une nature si opposée qu’ils ne pouvaient que se heurter.

C’est donc à Clovis Sagot que Picasso vendra, désormais, ses peintures et dessins. Quant à moi, je lui en achète chaque fois qu’il m’est possible, car il ne me confie plus rien : il en a assez, de cette purotine de Montmartre… ah ! il a bien raison !

L’atelier de la rue Ravignan, le bateau-lavoir comme on l’appelle, est le rendez-vous de cette jeunesse bruyante, de cette armée du branle-bas artistique, tant littéraire que pictural, de toute la génération révolutionnaire, des indésirables de la peinture officielle, de la littérature bourgeoise. Ces réunions, d’une animation inquiétante, ont leurs fidèles adeptes : Apollinaire, André Salmon, Fernand Fleuret, Picasso, Manolo, van Dongen, Max Jacob, Lesieutre, Albert Birot, Cazagema, Mac-Orlan et combien d’autres, que j’oublie !…

De Montmartre, on voit surgir cette source d’idées et de conceptions nouvelles d’où émane cette effloraison qui doit bouleverser le pontife… et le monde !

Les sarcasmes vont leur train ! et l’or est rare… qu’importe !

 

*    *    *

 

Mon Dieu !… Mon Dieu !… je suis dans tous mes états, je me mets dans mes meubles !! et m’installe au sixième, rue Victor Massé, tout en haut de ma galerie ; et puis, la boutique mitoyenne à la mienne va être libre : il y a du tirage, mais je l’aurai.

L’indemnité de la Compagnie de l’Ouest est là pour un coup.

En attendant, j’organise, le 10 mars, une exposition avec Abel Faivre, Bottini, Helleu, Steinlen, Jean Véber et Wély.

Les ventes ont couvert les frais.

Le lendemain du jour où, désespérée, j’avais quitté ma mère, mon amie V… m’offre l’hospitalité jusqu’à ce que mon installation soit prête ; j’étais si désemparée ! c’est alors que je fis plus ample connaissance avec le dessinateur G… qui avait déjà exposé chez moi. Comme il a l’air bon enfant, je me suis laissée embobeliner, et, au bout de quelques mois, je m’aperçus que j’avais fait fausse route… ma poire pour la soif ?… je l’ai dit : de côté, jamais longtemps ! c’est moi la poire !! ratiboisée !! mais n’est-ce pas mon habitude ?

CHAPITRE VI

DUFY ME PRÉSENTE CLAUDINE. – DELCOURT, L’AS DES BOHÈMES. – JE M’AGRANDIS ! – UN NOUVEAU SALON. LE SALON D’AUTOMNE. – CHEZ LAURENT TAILHADE. LAUTREC. – DUFRÉNOY – LE GROUPE DE CHEZ GUSTAVE MOREAU. – À LA RECHERCHE D’UNE PEINTURE DE MATISSE.

Dufy est devenu un familier de la maison ; il me présente Claudine, sa compagne, et, aux jours de misère, nous partageons le frichti… souvent.

Je trouve du travail pour Claudine afin d’alléger les soucis de Dufy (soucis ?), oui mais, pendant ce temps, il fait l’idiot, et lorsqu’il en a assez, il part pour le Havre. La compagne de Friesz, amie de Claudine, en profite pour lui monter la tête contre Dufy et y réussit sans peine… potins ! cancans ! que de mal à calmer ces nerfs émoussés ! Bien retrempé au Havre, Dufy revient frais et dispos.

Si bohème qu’il soit, il a trouvé plus fort que lui en la personne de son ami Delcourt, dont les gravures sur bois sont recherchées et d’un enseignement très précieux pour Dufy. Ce Delcourt, très à la côte (pas à la cote) est expulsé de son logement, dont il ne peut payer les termes accumulés. Dufy lui offre une chambre en son logis qui en comprend deux, jusqu’à ce qu’il trouve un local. Une fois installé là, le couple Delcourt ne démarre plus ; la misère à quatre est intolérable. Dufy repart au Havre, laissant Claudine malade aux soins des Delcourt. Lui, fait les commissions ; Claudine lui confie, un jour, cent sous pour chercher le déjeuner : il revient triomphant avec cinq billets de loterie à un franc chaque, pour gagner un homard… Ils se sont mis la ceinture toute la semaine…

En juin, exposition récapitulative : peintures et dessins. Affaires mauvaises ; l’amateur boude.

Ça y est ! j’ai loué la boutique mitoyenne. J’aurai là deux beaux magasins ; une cloison à enlever ; simplement, puis faire tapisser. Le voisin a vidé les lieux depuis longtemps, mais la commanditaire, femme de théâtre, vexée d’être obligée de me céder la place, ne rend les clefs qu’à la dernière minute, ce qui m’empêche de faire faire les travaux plus tôt. Pénétrant à midi tapant, comme c’était mon droit, je la trouve en cotillon, balai en main, en train de déblayer les dernières loques ; sans se soucier de sa mise plutôt ridicule, elle prend un petit air protecteur et me dit : « j’ai complètement oublié de laisser les clés. Pourquoi ne me les avoir pas demandées ? — Oh ! chère ! (je prends aussi mon air majestueux, vous voyez ça d’ici !) vous avez gardé les clés, vous étiez dans votre droit, mais pas de comédie ! nous ne sommes pas sur les planches ! » Tête de notre jeune première : « Oh ! cette princesse ! on ne peut pas lui parler… » Brisons là ; je ne réponds plus.

Les ouvriers se mettent illico au travail, afin que tout soit prêt pour la rentrée, et, au mois d’août, tout est fini. Pour la « douloureuse », tous sont prévenus, on verra plus tard. Je ferme une quinzaine et vais me reposer à Dinard.

Rentrée : gravures, dessins, miniatures anciennes, voyez la vente ! Événement sensationnel ! le Salon d’Automne vient de naître… Jury !!!

Les expositions reprennent le 2 septembre avec un groupe de cinq « Jeunes » : Auglay, Bétrix, Deltombe, Metzinger, Muller. Sur les cinq, je ne vois que Deltombe et Metzinger qui ont persévéré. Le 10 octobre de cette année 1903, autre groupe, dessins et aquarelles : Abel Faivre, Chéret, Forain, Roubille, Vallotton, Jean Véber. Cette fois encore, l’ancien sauve la mise…

Que c’est dur !

Claudine travaille, se nourrit. On croirait qu’elle regrette le temps où elle ne mangeait pas tous les jours.

1904. L’ancien ! l’ancien ! toujours l’ancien ! je ne renonce cependant pas aux expositions, et, le 20 janvier, de nouveau un groupe de quatre artistes : Dufy, Duparque, René Juste, Torent. Préface mirobolante de Laurent Tailhade qui admire beaucoup Evelio Torent, dont il fait un éloge affolant, et d’autant plus que c’est au détriment des trois autres. Il faut dire aussi que ce poète fougueux ne fait rien à demi et saute sur le moindre prétexte à littérature ; mais pourquoi Torent ? Je suis obligée d’aller chercher cette préface chez lui, pour avoir les catalogues à temps. Elle n’est pas terminée. Il s’excuse et la termine devant moi ; dictant à sa femme (tous deux en robe de chambre) des mots, des mots, des gestes, des cris ! l’inspiration coule de source ; il se promène dans la salle, s’arrêtant parfois pour se voir marcher, se taisant pour s’entendre déclamer. Remerciements. Je pars et rencontre Torent dans un salon, également en négligé, comme s’il était de la maison, ainsi que plusieurs autres jeunes gens… est-ce une… école ?

Lorsque je revis Torent, peu après, je lui dis : « Mais que faisiez-vous donc dans cette maison ? Je ne crois pas que votre mère eût approuvé ces intimités. » (Il m’avait présenté sa mère quelque temps auparavant : Espagnole d’une grande distinction).

Quand je pense que je joue déjà les mères nobles !

Torent n’est jamais retourné chez Tailhade. Willette a toujours la vogue ; il y a quelque brio dans ses croquis au crayon bleu. J’en achète quelques-uns à un ex-huissier ; très artiste (huissier et artiste, deux mots opposés !) possédant une jolie collection. M. Picon est un chic type avec lequel je fais des affaires, et très cordialement.

3 mai. Dessins et aquarelles par Abel Faivre, Chéret, Helleu, Steinlen, Lautrec, Willette.

Tous vendent… sauf Lautrec. M. Picon, propriétaire des Lautrec, me les laisse quelque temps encore.

Pour la première fois, Dufrénoy m’apporte des peintures ; j’en vends, tout de suite, deux à M. Huc.

J’ai un peu d’argent en ce moment… la folie des grandeurs me prend, j’achète un pastel vraiment amusant à Jean Véber… 1.200 francs !, impossible de trouver acquéreur, et comme, par hasard, j’ai besoin de réaliser, je le cède, sans bénéfice, à Mme Mayer.

Les pastels de Wély sont jolis et de bonne vente, (petites femmes) au trait moins sec que Helleu, ils ont des admirateurs fervents…

Si je veux continuer à exposer les « Jeunes », il ne faut pas que j’abandonne l’ancien, leur avenir en dépend.

Le 2 avril 1904, le groupe si intéressant de : Camoin, Manguin, Marquet, Raoul de Mathan, Matisse et Jean Puy, expose de nouveau.

Camoin est le Benjamin du groupe. Marquet travaille avec Matisse ; ses vues de Notre-Dame, des quais de la Seine sont l’indice d’une compréhension de l’atmosphère de Paris, d’une acuité d’œil vraiment d’un peintre. Dans l’atelier Gustave Moreau, il a connu Matisse et a su, comme lui, s’évader de son enseignement. Après avoir ; sans résultat, traîné ses toiles chez les marchands, il a, enfin ! la satisfaction de constater l’intérêt qu’on attache à cet art si simple et si sensible, qui s’impose et s’affirme de jour en jour. Autour de Matisse évolue toute cette jeunesse de la peinture et de la littérature, tous ses camarades de chez Moreau, attirés par ce créateur, ce rénovateur de la peinture dont les recherches bouleversent les officiels. Son influence sur ces jeunes révolutionnaires est considérable.

Quel gentil garçon, Lebasque, dont je fais la connaissance ! sa peinture est aimable, charmante.

Lempereur, ce peintre de talent, malgré les avertissements doctoraux, joue de sa santé, et, à coups de Pernod, défie la maladie. Il habite ma maison, et je suis un témoin navré de sa déchéance physique et de sa mort lamentable.

Marcel Fournier, plus marin que peintre, fait partie, avec les deux précédents, d’un groupe qui comprend également Agard, Paviot et Fernand Piet.

La superbe nature morte de Matisse que je vendis 180 francs manque à son catalogue et nous la cherchons vainement depuis ; mes propres démarches sont infructueuses. L’amateur l’a-t-il gardée ou vendue ? je ne suis point parvenue à le savoir… (Ooooh ! la tttriste aventure ! clamerait Damia).

J’ai une série de dessins originaux de l’Assiette au Beurre, signés Ricardo Florès, non sans intérêt.

CHAPITRE VII

VOYAGEUSE DE COMMERCE. – EXPOSITIONS REPRISES. – PICABIA CHEZ DANTHON. – LE MYTHE DE MITA. – UN LAUTREC EST VENDU… ET ÇA N’EST PAS UN MYTHE. – VISITE DE BERNHEIM JEUNE. – MES NOUVELLES VOISINES. – LA GALERIE DRUET FAIT SON APPARITION. – LA GALERIE B. WEILL… POUSSIÈRE !

Au sixième rue Victor-Massé, sur mon palier, deux voisines nouvelles, deux sœurs très distinguées cherchent à faire ma connaissance, cela m’intimide, et puis je me méfie des nouvelles figures ; musiciennes de talent toutes deux ; l’une, de plus, fait de la peinture, l’autre est professeur de piano… nous verrons !!

Voici les vacances !… Si je faisais un petit voyage circulaire ? l’agence Duchemin me dresse un itinéraire, et en route ! Pour en couvrir les frais, je me fais confier quelques objets précieux à vendre. Tous ces bibelots, enfermés dans un sac muni d’une bonne serrure, je commence par Rouen, où je vends deux goûte-vins en argent ; puis le Tréport ; à Dieppe, je vends une bonbonnière ancienne. J’arrive à Fécamp ; le casino y est si mignon, que je le prends pour un chalet de nécessité ; Saint-Valery-en-Caux ; Étretat, charmant ; je trouve à vendre deux bibelots anciens. Au Havre (attention ! vente sensationnelle !) bonnes petites affaires ; mes frais seront bientôt couverts, je renonce alors au métier ingrat de placière, déjà satisfaite d’un premier résultat. Après avoir pris rendez-vous pour le lendemain avec Dufy, qui se trouve justement là, je monte dîner à Sainte-Adresse. Le temps est splendide ! À la tombée de la nuit personne ne s’aventure plus vers les phares ; tout est donc désert. Je m’attable sous l’osier d’un fauteuil à l’unique restaurant sur la falaise, face à la mer. Le garçon s’attendait peu à ce surcroît de travail… à cette heure ; je me fais servir une omelette aux fines herbes qui me semble délicieuse… elle l’est. Fromage, dessert. Sous mes yeux, mer calme, horizon crépusculaire, le soleil illumine pour se coucher en beauté ; il éteint ses rayons, se couche, c’est la nuit. Seule, j’ai besoin cependant de parler, d’exprimer mon admiration ; je dis au garçon qui me sert, comprimant pudiquement mon extase : « Quelle vue ! quel coucher de soleil ! — N’est-ce pas ? » répond-il évasivement, comme quelqu’un qui voudrait être loin… C’est tout !! oui, c’est bien la nuit !!

Redescente rapide ; vite au Normandy ; peut-être me donnera-t-il de beaux rêves, le spectacle qui m’a ainsi transportée !

Dufy vient me trouver le lendemain, promenade et arrêt chez Frascati. Je repars à Trouville ; le temps se gâte. Je n’aspire plus qu’à prendre le train pour Houlgate où je trouverai bagages et parapluie ; en attendant, je ruisselle sous la pluie torrentielle en essayant encore de visiter quelques antiquaires ; tentative infructueuse. Réjane fait sensation à Trouville où la foule est intense, avec son attelage à deux mules (nous sommes en 1904). Par un temps épouvantable, j’arrive le soir à Houlgate ; la mer est démontée. Je ne me hasarde pas à faire des affaires. Ensuite Cabourg, charmante plage ! Caen, où je me plais beaucoup : repos deux jours. Bayeux, jolie petite ville ! Le costume des bayeusaines est ravissant. Isigny, plus campagne que ville ; il faut faire du chemin pour rencontrer âme qui vive ; une ferme, enfin ! j’entre et demande s’il n’y a pas un restaurant tout proche : très aimablement une femme m’apporte une énorme miche de pain et du beurre exquis ; je me régale, tout en buvant du bon lait. Pendant ce temps, les interrogations vont leur train : « D’où venez-vous ? — De Paris. — Qu’est-ce que vous faites à Paris ? (curieuse !) — Pas grand’chose ! — Oh ! je sais ! vous ne voulez pas le dire ; vous faites du théâtre ; vous êtes en tournée… oh ! si ! si ! je m’y connais ! (sic) et je l’entends bien à votre « parler ». — Pas possible !… Combien vous dois-je ? — Mais rien du tout ! j’irai sûrement vous entendre un jour… — Mais, vraiment, je suis confuse… — Oh ! ce que vous parlez bien ! » Impossible de la détromper : c’est une idée fixe. Remerciements. Départ.

Regrimpant vers Saint-Lô, je ne fais qu’y passer. Le paysage devient de plus en plus verdoyant, végétation luxuriante.

De là, je file directement sur Cherbourg où je reste deux jours. La pointe du Cotentin, la Hague, vue par un temps tout à fait remis au beau, est magnifique.

En haute Normandie, la mer n’a pas ce ton vert d’un éclat si intense. C’est bien la Côte d’Émeraude.

Superbe promenade en mer sur bateau à voiles. Les vieux quartiers de Cherbourg que je visite ensuite sont très curieux. Je fais ma demande pour visiter l’arsenal : accordé ! mon cœur de Française palpite !!!

Retour par Coutances où la campagne est si belle !… et quel bon beurre !

La vue sur la mer à Granville a produit sur moi une impression si grande que la vie m’a semblé, tout à coup, petite et mesquine…

Le bateau qui mène à Jersey et à Guernesey est bien tentant mais… les fonds baissent ; ce supplément de dépenses abrégerait trop mon voyage. Je pars alors pour Dol, riante petite ville.

C’est le moment des grandes manœuvres ; tout l’État-Major a envahi l’hôtel ; impossible de se faire servir ; chahut jusque 4 heures du matin. Ils partent tous. Enfin ! on peut dormir ! Un petit train mène à Pontorson d’où l’on franchit la digue pour arriver à l’Abbaye du Mont Saint-Michel.

La visite de l’Abbaye m’éblouit ; le guide, fait assez rare, est d’une intelligence remarquable.

Ensuite, départ pour Saint-Malo. J’aime cette ville avec ses remparts, ses vieilles rues, son vieux quartier si pittoresque et d’une si grande animation ! Aux alentours, promenades à l’infini, par bateau, par tramway. Saint-Servan avec son pont roulant. Paramé. À Cancale, port de pêcheurs, parcs à huîtres où l’on déguste sur place ; expéditions aux amis et connaissances. Le temps étant très beau, on aperçoit au loin l’abbaye du mont Saint-Michel. Visite aux rochers sculptés de Rotheneuf, dont on a fait un lieu de pèlerinage ; l’ermite sculpteur travaille sans relâche : sa tâche n’est pas encore terminée.

Par la vedette, on va à Dinard, Saint-Énogat ; par le tramway, à Saint-Lunaire, Saint-Briac. Sur la Rance, la promenade de Saint-Malo à Dinan est merveilleuse.

Il faut songer au retour. Départ à Fougères et de là à Rennes. Oh ! vivement le train ! quelle ville triste ! et pour ajouter à cette tristesse, une pluie diluvienne. Je rentre à Paris.

Enchantée de cette randonnée qui m’a si bien réussi tant au point de vue moral qu’au point de vue physique.

Aux premiers jours de septembre, au trimard ! comme on dit à Montmartre.

Quelques bibelots anciens sont vendus, ainsi que quelques dessins modernes. Ce veinard de Picasso ! deux croquis de vendus !

Ouverture de la saison des expositions le 24 octobre 1904 ; cinq peintres : Raoul Dufy, Girieud, Picabia, Picasso, et Thiesson. Picasso et Dufy viennent en tête.

Picabia est un fervent impressionniste ; il aime trop Sisley… mais il est si jeune ! il faut attendre. Ses prix sont pourtant élevés… 200 francs. Il entame des pourparlers avec Danthon, marchand de tableaux de la rue La Boétie, le premier qui ait usé de ce procédé : la hausse par l’exclusivité ; c’est-à-dire monter les prix de la peinture d’un artiste quelconque (celui qui marchera dans la combine) en s’assurant toute sa production. C’est déjà immoral lorsque le peintre a quelque chose dans le ventre, mais lorsqu’il n’a pas encore trouvé sa voie…

Pour Picabia, ce fut une manœuvre… abortive.

Le jeune Mita, pour lequel ce même marchand inaugura ce système néfaste, tout à coup se monta le bourrichon, devint fou, en mourut. J’eus l’occasion, peu après, de trouver une peinture de Mita (je n’avais pas marché pour ce peintre, malgré le tam-tam fait autour de son nom).

Cette peinture de Mita me coûtait 100 francs (Danthon les vendait de 1.500 à 2.000 francs). Je la lui fais présenter pour 150 francs, il en offrit… 10 francs ! C’est tout ce que je voulais savoir.

Je mets donc Picabia en garde contre ce mirage. Le jour suivant, il me dit : « Vous savez, j’ai traité avec Danthon, et ce n’est plus 200 francs, mes toiles, c’est 1.500 francs. — Parfait. Voulez-vous plus ? » Je n’essayai même pas, et pour cause, de les vendre. Thiesson est, lui aussi, imprégné d’impressionnisme ; au demeurant, un charmant garçon ; mais je le crois un peu piqué. Je vois un jour à l’exposition des « Indépendants » une sorte de rétrospective de ses œuvres ; l’envoi est très important et chaque toile porte un crêpe… il est mort, paraît-il.

Au bout de quelques mois, il apparaît en chair et en os : stupeur ! « Comment ! vous n’êtes donc pas mort ? — Il paraît ! — Mais que signifie cette comédie ? — Voilà ! je voulais savoir ce que l’on dirait de moi, de ma peinture. — Ah ! non ! on ne fait pas de blagues comme ça ! » Le pauvre type avait un air si heureux ! Sa « mort », cependant, avait passé bien inaperçue.

Tiens ! tiens ! M. Sainsère achète un des Lautrec de mon ami Picon, 350 francs. « Vous voyez, me dit Picon, on arrivera tout de même à les vendre. — Croyez-vous ? » L’un de ces Lautrec représente Granier et Guitry dans « Amants ». J’écris à Maurice Donnay, auteur de la pièce, de venir voir cette peinture. Il vient : « On ne reconnaît pas plus l’un que l’autre, et ça n’est pas fini… ».

Je fais également venir M. Guérin (du Racahout Delangrenier) qui me demande toujours de le prévenir lorsque j’aurai des peintures de Lautrec : « Pfitt ! (c’est un tic), ça n’est pas tout à fait ce que je voudrais ! » Je m’excuse de livrer tous ces noms, mais il faut bien admettre, pour la véracité de ces mémoires, que tous ces amateurs qui, plus tard, m’en voudront peut-être de leur perspicacité à retardement, n’auront à s’en prendre qu’à eux-mêmes de la méfiance dont ils m’ont toujours gratifiée.

Ni encouragée, ni aidée, ma tâche est ardue. L’indifférence des gens me donne cependant, et par réaction, du cœur au ventre.

Mais que se passe-t-il ? un autre Lautrec vendu 340 francs ? MM. Bernheim jeune viennent à leur tour sur mon invitation voir ces Lautrec. Ce matin-là, Mme Odilon Redon était installée chez moi ; nous devisions ; ces messieurs descendent de voiture et, tout en continuant leur conversation, entrent ; j’attends qu’ils daignent m’adresser la parole, ne bouge pas ; Mme Redon me fait des signes désespérés, me disant tout bas : « Ce sont les Bernheim ! — Mais je les connais aussi bien que vous », répliquai-je plus bas encore. « Vous avez des Lautrec à nous montrer ? dit enfin l’un d’eux. – « Les voici à terre ! » répondis-je. Ils regardent, et reprennent immédiatement la porte : « Pas notre affaire ! » Et les voilà partis, sans aucune explication. J’y suis : ils croient que c’est moi qui les ai faits… Non, Mme Redon, je ne fais pas de salamalecs… je sais que cela me fait beaucoup de tort, mais… rien à faire.

Le 1er octobre, exposition de dessins et aquarelles de Roubille, Grass-Mick, Galanis, Léandre, Ricardo-Florès. Des aquarelles de Roubille sont vendues ; il dessine avec beaucoup d’humour mais la peinture des « Jeunes », par exemple, il la débine avec beaucoup d’humeur. Léandre a quelque succès. Galanis, qui expose des dessins d’illustration, commence à faire risette à la peinture. Décidément les dessins de Picasso se vendent (encore !!) L’ancien ! l’ancien ! malgré tout, le sauveur !

Je prends des leçons d’allemand.

Mes voisines, les demoiselles P., ont vaincu ma sauvagerie et sont devenues mes amies. Ce serait une bonne occasion de prendre, avec l’une d’elles, des leçons d’anglais, mais je sentais qu’il ne fallait pas soulever la question rémunératrice, c’eût été alors trop délicat, je ne voulus pas profiter de cette gentillesse. Pour le piano et le chant, le cas n’est pas le même, nous travaillons en amateurs.

Une de leurs amies, Mme G…, a créé une méthode de chant bien un peu rigolarde ; ses démonstrations auraient cependant du bon, si, dans la pratique, il y avait un peu plus de méthode, un peu plus de jugeotte. Mais se gargariser avec des mots est d’un usage trop souvent exploité. Pour le chant comme pour la médecine, il faut compter avec les possibilités et le tempérament de chacun, contrairement à ce qui se pratique communément et qui fait que tant de voix, loin de s’améliorer, sont abîmées par l’application de la même méthode pour des mécanismes très différents.

Année 1905. Rumeur ! Une nouvelle galerie vient de s’ouvrir faubourg Saint-Honoré : la Galerie Druet. Concurrence ? Mais non ! la Galerie de Montmartre : poussière !! Maurice Denis et son groupe aide de ses conseils le directeur de cette nouvelle galerie, voire de son argent. Ce débouché donne plus de prise à l’éclosion de la jeune peinture.

Bien des artistes auraient tiré de moi un bénéfice appréciable s’ils m’avaient consenti une aide, un appui semblables.

Bien au contraire, il semble toujours que de la défaite de l’un doit dépendre la victoire de l’autre, lorsqu’il serait si facile de s’entendre et de marcher ensemble. Mais, pour tout dire, je ne suis pas assez souple, j’ai l’échine rébarbative, le caractère insupportable (comme on ne m’a jamais offert l’occasion de s’en assurer ; on n’a d’ailleurs jamais eu à s’en plaindre) ; fière, orgueilleuse, tout en mon aspect repousse et décourage ceux qui auraient quelque velléité de me demander ma collaboration.

Loin de me poser en victime, j’ai conscience de la solitude dans laquelle j’ai toujours vécu. Cette vie, je me la suis faite ainsi parce que je l’aime ainsi ; j’y ai trouvé des déceptions, mais aussi, bien des joies et, en dépit de toutes entrave, je me suis créée une occupation qui me plaît infiniment et je dois m’estimer heureuse… je le suis. Comme on fait son lit, on se couche. Est-il vérité plus probante ? On me reproche souvent de n’avoir pas su thésauriser ; (comment l’aurais-je pu ?) ça n’est pas mon fort : avoir enfin ! son petit bifteck quotidien… quand on n’a plus de dents pour le mâcher. En voilà assez sur ma personne ; je n’en parlerai plus que pour les besoins de la cause.

CHAPITRE VIII

VAN DONGEN. – MANGUIN, LE PÔVRE. – FRIESZ, AMÈNE. – SEURAT ET VAN GOGH AUX INDÉPENDANTS. – CHARMY, LA FIÈRE. – VACANCES À MARLOTTE. – PAVIOT, GARÇON SAGE. – DERAIN ET VLAMINCK, LES GÉANTS. – MARQUET CHEZ DRUET. – APOLLINAIRE APOLOGISTE DES « FAUVES ». – SARCASMES DEVANT LES ROUAULT. – CONSTANTIN GUYS À 2 FRANCS.

16 janvier 1905. Exposition d’un groupe de quatre artistes : Raoul Carré, Deltombe, Torent, Kees van Dongen, ce cher Dongen ! Je le présente : ce grand diable, à la barbe blonde, au regard narquois, n’est pas le premier venu ; personnalité indéniable. Toujours en sandales d’où émergent les doigts de pieds qui ont crevé la chaussette, on le rencontre partout, dans tous les quartiers, bas-fonds ou chics, lutinant les jouvencelles, quel que soit le milieu où elles évoluent… De cette allure dégingandée qu’il affecte parfois, se dégage une certaine distinction.

Van Dongen, très bon garçon, est avant tout un peintre.

Quel piteux mois de janvier ! et février donc !

Ah ! l’année commence bien ! Le 25, nouveau groupe : Beaufrère, Boudin, Dufy, Lautrec et van Dongen (il y prend goût décidément). Trois fort belles aquarelles de Boudin sont vendues 500 francs, toujours de la collection Picon, ainsi qu’une chasse à courre de Lautrec 600 francs. Enfin ! cet ensemble a du succès. Ce mois de mars compense les deux premiers. 100 francs une aquarelle de Dufy ? mais vous n’y pensez pas, on ne pourra plus lui parler ! Que non ! dans les mauvais comme dans les bons jours, Dufy a toujours le sourire, toujours confiance en la vie… et en soi ; cet optimisme que j’aime lui réussit. Marquet, Matisse et Manguin ont à leur tour quelque succès… est-ce qu’un « jour viendrait ? »

La mentalité de Manguin diffère beaucoup de celle de Dufy : tout lui manque à la fois : « Pensez donc, Mademoiselle, j’ai une femme, deux gosses, une bonne, un modèle, une maison à la campagne ; (je vois qu’au contraire rien ne lui manque) ; ici, un loyer de 3.000 francs, comment voulez-vous que je fasse, si je ne vends pas de peinture ? » Angoissée, je me demande, en effet, avec quoi il paiera tout cela, c’est la première peinture qu’il vend… le pôvre ! sans argent !… bourrage de crâne !!

Élève de l’École des Beaux-Arts, Friesz évoluera sûrement.

Camarade d’enfance de Dufy celui-ci insiste beaucoup pour que je lui achète une toile ; je préfère attendre, je ne sens pas cette manière de peindre. Il est furieux : « Quelle garce ! » dit-il. (Que j’aime ces compliments de matelots !…)

Le Benjamin Camoin est, pour l’instant, celui qui, pour la vente, vient en tête ; en second, Marquet.

Le Salon des Indépendants, cette année, va sûrement déclencher un mouvement progressif vers la Jeune peinture ; les intéressantes rétrospectives de Seurat et de van Gogh sont bien capables de clore le bec aux plus récalcitrants ; si l’amateur n’apprécie pas encore beaucoup, les artistes, eux, sont très enthousiastes.

On entend encore, de l’un à l’autre bout des serres, des rires intempestifs, des sarcasmes poussés jusqu’au défi.

C’est cette année-là que j’y remarque les peintures d’une jeune fille qui ne m’a pas encore présenté ses œuvres, que je ne connais pas et en laquelle je sens une personnalité. Je lui écris, la priant de m’apporter une ou deux peintures, ce qu’elle fait. J’en vends une au cours des expositions qui suivent. Depuis, Mlle Charmy est devenue ma meilleure amie. Mon amitié pour elle n’a fait que s’accroître, dans la suite, du fait de l’hostilité presque haineuse à laquelle elle fut en butte de la part des peintres, des femmes surtout…

Comme elle ne fait partie d’aucune chapelle, sa réserve, dans laquelle entre une grande part de timidité, fut imputée à de la fierté, du dédain. Si c’est être fier que ne pas se plier à une formule toute faite et plaisante ; si c’est être fier que de ne pas s’écarter, pour suivre la mode, de la ligne de conduite que l’on s’est tracée en art pour imposer sa personnalité, alors, oui ! elle est très fière ! et d’une fierté que je prise fort.

C’est cette fierté, cette réserve qui ont inspiré confiance à des amis sûrs, qui l’apprécient et sur lesquels elle peut compter. Je ne veux pas dire, par là, qu’elle seule a le monopole de la dignité ; en tous mes amis, artistes qui m’intéressent et m’entourent, je retrouve ce même dédain de la publicité, ce grand besoin de ne devoir qu’à soi l’estime de l’élite, mais pour ceux-ci, cette hostilité latente qui se manifeste contre Charmy n’entre pas en jeu.

Très sensible, peut-être souffre-t-elle de cet état de choses ?… à peine !

Ceci dit, nous continuerons à la citer parmi nos bons peintres.

Le 2 avril, nous exposons le groupe sympathique : Camoin, Raoul Dufy, Mlle Gilliard, Marquet, van Dongen. Je n’ai jamais plus revu Mlle Gilliard qui ne manquait pas de talent ; les autres ont leur petit succès habituel.

Le 12 mai, le groupe : Bouche, Dufrénoy, Friesz, Minartz, Ranson. Minartz peint des scènes de music-hall et des petites femmes : ces sujets plaisent. Bouche, qui expose aussi chez moi pour la première fois, est moins heureux que ses camarades du groupe.

Août et Septembre, les vacances ; comme toujours, la vente des objets anciens me permet d’attendre des jours meilleurs pour la jeune peinture.

Je pars quelques jours à Marlotte, et descends dans un hôtel confortable ; mais les snobs qui s’y trouvent m’horripilent. Enfin ! je tâche de m’isoler… pas facile.

Charmant séjour ! la conversation ne roule que sur la chasse aux guêpes, aux moustiques, qui fourmillent, et dont chacun doit se défendre nuit et jour. On se retrouve à table chaque matin, qui avec le nez enflé, qui avec des bosses au front, au cou, aux bras, aux mains, au… parfaitement ! Charmant séjour !

Exposition en octobre, inaugurée par Paviot qui vend une peinture. Paviot, peintre lyonnais, est un charmant garçon. Ah ! vous pouvez y aller de toutes vos forces, vous ne le ferez pas dévier de sa ligne de conduite : on aimerait le voir faire une blague… j’ai essayé… en pure perte !… Après une réflexion d’au moins trois ans, il s’enhardit : « Vous savez bien ?… vous m’avez dit… il y a quelque temps… » On ne se doute même plus de ce qu’on a bien pu lui dire… Au demeurant, un chic type… très droit !

Fin octobre, outre Matisse, Marquet, Manguin, Camoin et Dufy, exposants déjà plusieurs fois nommés, s’ajoutent Derain et Vlaminck : ces deux géants sont impressionnants.

Le groupe, ainsi complété, devient, tout à coup, très couru : les Fauves commencent à apprivoiser les amateurs. Vlaminck joue du violon dans les cafés pour nourrir ses « cinques-enfants » ; la vie est dure, mais son air jovial, sa bonne humeur sont de bon augure : c’est un gros « rigolo » !! Derain qui, lui, est seul, a bien du mal à y arriver, cependant. J’ai sous les yeux une lettre de lui : « Envoyez quelques francs, ne puis revenir du Havre… ».

Autant Vlaminck est blond, autant Derain est brun ; son air sérieux contraste avec la jovialité de Vlaminck.

Dufy m’ayant exprimé le désir de faire partie de ce groupe, j’accepte et en fais part à Matisse qui, furieux, s’écrie : « Ah ! non ! ce petit jeune homme qui veut se faufiler parmi nous, nous n’en voulons pas ! mettez-le dans l’autre salle si vous voulez. » Pas commode, notre cher espoir ! Dufy est donc du groupe sans en être, tout en y étant ; il a sa petite exposition particulière dans l’autre salle. Friesz se fait bien voir du groupe en amenant M. Dussueil, amateur du Havre, qui achète une toile à chacun… sauf à Dufy… naturellement. (N’ai-je pas dit que Friesz était l’ami d’enfance de Dufy ?…)

C’est alors que Marquet signe un contrat avec Druet. Par solidarité pour ses camarades, il continue à exposer chez moi dans leur groupe, car les galeries connues ne sont pas encore ouvertes aux Jeunes.

En Novembre, groupe Charmy, Dufrénoy, Friesz, Girieud, Metzinger. Une peinture de Charmy, une de Dufrénoy sont seulement vendues.

La peinture de Friesz se modifie graduellement ; il lâche les enseignements de l’École des Beaux-Arts ; il s’adapte : le groupe des Fauves l’attire, sa conception nouvelle l’étonne. La modification de sa manière de peindre devient alors une véritable évolution, si bien que l’on peut, désormais, le compter parmi les meilleurs adeptes de la Jeune peinture.

Apollinaire, un assidu de ma Galerie, s’intéresse particulièrement aux œuvres de ces artistes révolutionnaires, lui, poète non moins révolutionnaire. Que ces Jeunes sont remuants ! Matisse l’aîné se tient cependant sur la réserve ; Picasso et Apollinaire, devenus très amis, excitent sa méfiance… pourquoi ? bientôt rassuré, il fait partie de leur clan. Entre temps, Max Jacob, également poète, fait des dessins ; il m’en apporte quelques-uns, il est tellement influencé par Picasso que je demande à attendre avant de les lui acheter… il ne comprend pas, m’en veut. Toute cette jeunesse me fait tourner en… « enfant de chœur » !

Ah ! l’année 1906 va nous apporter tout le bonheur que je… nous souhaite… Comme la précédente, sans doute ; avec, toujours, de nouveaux peintres.

Le 12 janvier, exposition du groupe : Charles Guérin, Laprade, Marval, Ottmann, René Piot, Rouault.

Stéphane Piot, le frère de René Piot, qui m’avait acheté déjà deux ou trois aquarelles de Rouault (je pense que c’était par amitié pour le peintre) vient visiter ce groupe ; de Marval, il y a de grands nus qui excitent furieusement ce visiteur ; lequel tient des propos si orduriers, relativement à ces nus, que je le mets à la porte. Je raconte la chose à Rouault, qui me promet de lui « laver la tête » : il le fit.

Piot, me rencontrant aux Indépendants, me fit des excuses. Je ne l’ai revu que très peu, depuis, mais assez pour constater que sa folie n’a été que passagère.

Les sarcasmes devant les Rouault, au Salon des Indépendants, virevoltent : un Anglais, allumant une bougie devant ses toiles, fuit en criant : « Bônnsoâr ! », et chacun de se tordre approbativement. Gustave Moreau, par testament, laissa à Rouault la garde de son musée, l’en nommant Conservateur. Rouault, père de famille, et dont les œuvres rebutaient l’amateur fut heureux de cette aide précieuse qui lui permit de poursuivre ses recherches, sans souci de l’opinion publique, dans la voie de laquelle il ne s’est jamais écarté.

Ah ! mon Dieu ! quelle affaire ! quelle affaire ! je vends une peinture de Fantin-Latour 2.700 francs (150 francs de bénéfice !!)… et allez donc ! Les amateurs de sépias de Constantin Guys peuvent s’en payer à 2, 3, 5 et 10 francs, et des vraies !

CHAPITRE IX

LES GAIETÉS DU FISC (SI J’OSE AINSI DIRE). – SUCCÈS D’HILARITÉ DE MATISSE ET DU DOUANIER ROUSSEAU, AUX INDÉPENDANTS. – UN DEGAS M’ÉCHOIT… M’ÉCHAPPE. – CHEZ DUFY À FALAISE. – PICON SE SUICIDE. – COCO CHEZ LES VIEILLES FILLES. – LES ESTAMPES DU GREFFIER ESTAMPEUR. – UN SPLENDIDE LAUTREC.

Les gaietés du fisc : un contrôleur pour la garantie des poids et mesures, avec l’air amène qui caractérise tous les membres de cette corporation, entre : (il sortait de chez la crémière) « Votre mètre ! » Je m’assure tout d’abord s’il ne titube pas : « C’est moi la maîtresse de céans, que voulez-vous ? — Votre mètre pour prendre les mesures ! — Pour prendre des mesures ? mais quelles mesures ? — Les mesures des cadres, des toiles. — Mais je ne vends ni toiles, ni cadres au mètre ; je n’ai pas de mètre, n’en ai jamais eu. — Il vous en faut un, que vous devez porter au contrôle tous les ans. — Mais puisque je ne m’en sers pas ! — Si vous ne le portez pas au contrôle, amendes, pénalités, etc… ».

Si cela n’était pas si ridicule, ce serait une rigolade ; j’achète d’occasion un mètre pliant pour 0 fr 15 ; je reçois une feuille de 7 à 8 centimes de frais par an pour me contraindre à porter mon mètre au service de la vérification des poids et mesures ; il faut attendre son tour ou payer quelqu’un pour remplir cette corvée, et, pour une telle chinoiserie, je paie chaque année aux contributions 0 fr 16… avec cela, voulez-vous plus ?… plus tard !…

Les expositions suivent leur cours habituel. L’ancien ! l’ancien ! et toujours l’ancien ! ma seule commandite…

Au Salon des Indépendants, Matisse a, cette année, le plus grand succès d’hilarité de toute sa carrière, je crois ; il y expose une grande toile, « Le Bonheur de vivre ». Il partage ce succès avec le Douanier Henri Rousseau qui expose, lui, une toile non moins importante, « La Liberté invitant les artistes à la 22e Exposition des Indépendants ». Quel brouhaha dans ces deux salles ! Les visiteurs, sans se connaître, échangent leurs réflexions ; il se trouve toujours, en ces circonstances, un bel esprit qui bonimente au milieu de la foule et avec son approbation ; j’ai maintes fois constaté ces faits devant mes vitrines. J’entendis même, un jour ; cette réflexion admirable : « C’est certainement un c… qui a fait ça ! mais encore plus c… celui qui l’a acheté !… » Pan ! dans l’œil de l’enfant !

Ah ! ce Salon des Indépendants de 1906 ! c’est formidable comme entrées payantes ! je n’arrive qu’au péril de ma vie à voir le Rousseau : il y a un banc au fond de la salle, il est pris d’assaut ; j’y monte à mon tour ; je prends si peu de place… Clameurs ! tout le monde se précipite, lâche le banc qui bascule… je disparais dessous c’est ce qu’on appelle « mourir par amour (façon de parler) de l’Art »… Je me retrouve, heureusement, en bon état.

Au groupe de Matisse, se joint le sculpteur Alb. Marque ; un intérêt de plus pour ce groupe toujours très suivi et très discuté.

Je me fais confier (on me consent deux heures seulement), un important pastel de Degas dont on veut 500 francs ; c’est peu de temps pour se retourner ; et je n’ai pas cette somme qui me permettrait de l’acheter et pouvoir attendre. Un pneu à M. Sainsère ; il vient, le trouve très beau mais… « il y a une faute de dessin dans la jambe » (ô Degas !) Tout ce temps perdu ! On vient implacablement le reprendre.

Durand-Ruel l’achète, bien entendu, et peu de temps après, le revend 7.000 francs (ô ! éloquence des chiffres !)

Je vois d’ici les sourires incrédules : « Elle ne pouvait pas se procurer ces 500 francs ?… elle exagère ! N’importe qui les lui aurait prêtés. »

Mais non ! c’est une grande erreur[6].

Matisse me demande de faire une exposition de Jean Biette, (aquarelles) qu’il organise lui-même et qui obtient quelque succès. Lacoste et Roustan exposent pour la première fois chez moi. La personnalité de Lacoste s’impose.

La saison s’avance. Sur les instances de mon ami Picon qui part dans un petit coin de Bretagne qu’il affectionne, je lui promets d’aller l’y rejoindre.

Je tiens en compte les quelques Lautrec et autres œuvres que je vends pour lui… ou vendrai.

Dufy et Claudine partent à Falaise où ils ont loué, pour un prix infime, une ferme et ses dépendances… tout le confort, quoi ! et m’invitent à y passer le mois d’août. Oubliant ma promesse à Picon, je pars un beau matin pour Falaise. Dufy était au Havre ; Claudine m’attendait à la gare avec une brouette pour véhiculer ma malle… ma malle !

Arrivées au logis, visite du propriétaire : il était près de 3 heures et je n’avais rien pris depuis le matin ; je ne vois pas de feu allumé, rien… je la regarde, elle me regarde désespérément : « Alors, quoi ? rien à manger ? — Rien ! — Comment, rien ? et c’est pour ça que vous m’avez invitée ? » Elle comptait un peu trop sur moi car il y avait des pommes de terre, de la volaille, de quoi se nourrir suffisamment. J’avais, heureusement, prévu le coup, et avais apporté des subsides. Nous nous précipitons alors aux provisions. Enfin ! on déjeune. « Et Raoul, toujours au Havre ? — Oui ! il est allé travailler. — Il ne vous a donc rien laissé ? — Non ! il n’avait rien. Il m’a promis de m’envoyer quelque chose dès qu’il pourrait, et du café. — Ah ! bon ! c’est le café qui m’intéresse ». Le lendemain et jours suivants, rien !… Un matin, cependant, Claudine arrive toute rayonnante : « J’ai une carte de Raoul et nous allons recevoir du café ! » Elle me montre la carte : il lui disait qu’il travaillait ; il avait cousu à un coin de cette carte une pièce de vingt sous !… C’était trop drôle ! je pars d’un éclat de rire… elle en était toute penaude.

Enfin ! bonnes nouvelles ! Dufy a vendu deux peintures au Havre !… il arrive !!

Oh ! mes enfants ! quelles ripailles ! Un soir, même, nous étions tous si… émus, que je me demande comment nous avons trouvé nos couchettes…

Tout a une fin ; il faut rentrer. Les peintures que Dufy a rapportées du Havre m’enthousiasment ; nous convenons donc d’une exposition particulière pour octobre. Au revoir ! à bientôt ! Départ.

Arrivée à Paris. Les affaires ! soyons sérieux ! Mon amie V… a une parente qui possède une magnifique gravure du XVIIIe, imprimée en couleurs, de toute beauté : Mlle du T… Elle en demande 100 francs. Bien entendu, je la lui achète. Je la vends 900 francs à Mme Mayer. Avec ce bénéfice, nous nous commandons à chacune, mon amie et moi, une jaquette en astrakan, sur lesquelles nous versons un acompte et obtenons un an pour payer le reste ; nos jaquettes sont vraiment de première qualité… Et les économies ?… et l’argent de côté ?…

Une bien mauvaise nouvelle m’arrive de Bretagne : Picon, que j’avais oublié, vient de se tuer d’un coup de fusil ; il devait être neurasthénique, mais rien dans nos conversations qui avaient lieu chaque jour, et toujours assez… « blagasses », rien n’indiquait cet état d’esprit. J’ai beaucoup regretté de n’être pas allée le retrouver, ça lui aurait changé les idées… peut-être !

Cela me chagrine…

Mes voisines de palier, les demoiselles P…, ont un atelier qu’elles veulent bien partager avec une jeune fille de leurs amies qui fait de la peinture et n’a pas, elle, d’atelier. Elle y vient donc tous les jours : on ne la connaissait que sous le nom de Coco.

Coco devenait très prétentieuse ; aux demoiselles P…, très distinguées, mais un peu vieilles filles, elle ne cessait de répéter : « Ces Messieurs trouvent que j’ai des dons extraordinaires ! (ces Messieurs sont des peintres). Ces Messieurs me trouvent bien, me font un tas de compliments ! » Et ces Messieurs par ci, et ces Messieurs par là ! Cette suffisance suffoquait les demoiselles P... Oui ! oui ! vous avez bien deviné : c’est Marie Laurencin. Avec ce besoin de sensations extravagantes qui la lancine, elle descend un matin en ma Galerie et me dit à brûle-pourpoint : « Je voudrais connaître une Lesbienne ! » Je n’osai pas dire que je ne savais pas ce que cela voulait dire, elle m’aurait regardée avec mépris… elle me semblait bien un peu déséquilibrée, ce qui ne l’empêche pas de faire très adroitement des copies chinoises. Bientôt elle fait la connaissance du poète Apollinaire qui l’incite à peindre différemment ; elle trouve alors sa voie : peindre, peindre sa tête à l’infini, hier, aujourd’hui, demain, toujours et à jamais… c’est cependant une nature !

Elle ne revint jamais chez les demoiselles P...

 

*    *    *

 

Chez Mayer, j’avais profité d’enseignements bien intéressants au point de vue artistique, en ancien et en moderne ; aussi puis-je assez bien me débrouiller dans l’expertise de gravures du XVIIIe siècle, noir et couleur, qui sont au goût du jour, ce qui en fait doubler les prix.

Parmi les amateurs qui viennent chez moi faire de bonnes affaires, surtout en gravures anciennes, et ceci tout en se payant ma tête, le greffier de la Justice de Paix du 2e arrondissement est un assidu. Sa collection de gravures, importante (comment a-t-il pu réunir tout cela ?) se compose d’au moins deux mille pièces, dont une centaine, au moins, de tout premier ordre. Il me montre, un jour, tout le lot en un fouillis indescriptible ; il en sort de toutes les armoires, de tous les tiroirs, tout regorge de gravures, on a du mal à dégoter les belles pièces : « Je ne sais même pas ce que j’ai, me dit-il ; je voudrais faire un catalogue, mais n’en ai pas le temps ; vous en chargeriez-vous ? Et dès qu’il sera fait, je vous chargerai de la vente de ma collection. » J’accepte avec joie, inconsciente du travail fou que j’allais entreprendre, ce dont je me rendis bientôt compte, mais j’avais à cœur de mener cette tâche à bien, et ce travail me plaisait à faire ; je commence donc, dès le lendemain ; et chaque soir, de 7 heures à minuit, ou 1 heure du matin, je m’acharne à ce boulot formidable, et je puis dire même avec plaisir, si je n’avais eu à supporter, sans une minute de répit, la présence de cet être insipide, qui, loin d’alléger ma tâche, ne se plaisait qu’à tout brouiller ; et, avec cela, d’une méfiance exaspérante ; et quel égoïsme ! j’aurais passé la nuit qu’il eût trouvé cela tout naturel… Rentrée chez moi, j’ai, cependant, souvent travaillé des nuits entières à classer mes fiches… Je me demande encore comment il a pu réunir tout cela. Trois cents francs pour ce travail ! Quelle misère ! mais, si j’ai accepté cette somme infime, c’est dans l’espoir qu’il me donnerait cette collection à vendre. Il me faut, hélas ! compter sans mon hôte !

Au bout d’un mois, mon catalogue était prêt. L’idée m’est venue (fort heureusement, comme on le verra dans la suite), de le montrer à deux ou trois marchands avant de le lui remettre. D’ailleurs, je ne faisais rien de répréhensible puisqu’il devait me confier la vente de ses gravures. Prenant la balle au bond, je lui amène un marchand, susceptible d’acheter à un prix possible. Sous les prétextes les plus futiles, il ne pouvait recevoir, n’avait pas le temps de montrer ses gravures, que sais-je ?… Je suis bien obligée de reconnaître que son seul but était de faire dresser un catalogue, mettre de l’ordre et classer ses gravures, travail qu’il n’aurait jamais pu faire lui-même ; puis, m’évincer.

Devant une telle mauvaise foi, et voyant que je ne tirerai jamais rien de cet individu, je réclame mes honoraires, et plusieurs fois. Il fait la sourde oreille. Sans plus attendre, je l’assigne devant le Tribunal de commerce. Là, il jure ses grands dieux que je n’ai jamais fait de catalogue, et que, conséquemment, il ne me doit rien. Le cynisme et le mensonge du triste sire font bondir mes témoins d’indignation, et, comme un seul homme, jurent que le catalogue leur a été montré par moi. Bien entendu, je gagne mon procès, le défendeur est condamné aux frais et au paiement de mes honoraires… C’était un greffier de Justice de Paix !!…

Octobre 1906. La très belle exposition particulière de Raoul Dufy a donc lieu. Sa personnalité très marquée rend le succès problématique… il l’attend, cependant, toujours avec le sourire… et une grande assurance en soi…

La jeune peinture ne nourrissant toujours pas son homme (ni sa marchande), il faut continuer les à côtés.

La peinture officielle se vend beaucoup mieux ; pourquoi donc s’entêter à vouloir s’occuper des « Jeunes » ? Eh ! bien ! non ! Dussé-je manger des briques, je ne veux pas faire une chose qui me déplaît ! voilà !…

Une commerçante qui, elle, s’occupe de vendre des Henner, des Vibert, des Bonnat, etc., etc., me confie un superbe Lautrec, point de sa vente, bien entendu. Le sujet en est un peu scabreux, mais le dessin en est d’une telle pureté, d’une telle qualité qu’on ne peut hésiter une seconde à l’accrocher chez soi : il représente, au premier plan, une femme couchée, au second, une femme au regard pervers qui la contemple.

Après bien des marchandages, un ex-commissaire priseur devenu marchand, avenue Trudaine, M. Libaude, l’achète 1.200 francs. Il ne voit dans ce tableau qu’un homme et une femme couchés : tout va bien…

Mais il le montre à des amateurs qui lui ouvrent les yeux sur le côté équivoque du sujet… le « sujet » !

Très agité par cette révélation, notre Libaude ne songe plus qu’à se défaire de cette pièce « compromettante ».

Cette œuvre magnifique va donc être livrée aux enchères à l’Hôtel des Ventes ; exposée la veille de la vente, les amateurs peuvent la contempler tout à leur aise, mais, le lendemain, le commissaire-priseur, pris d’une pudeur un peu tardive, la vend sous le manteau, ce qui fait que le public qui l’avait admirée le jour de l’exposition sans la moindre réflexion malséante, s’esclaffa en quolibets de qualité douteuse, le jour de la vente… Cette pièce remarquable atteint avec peine 1.500 francs.

CHAPITRE X

LES LIVRES, ÉLÉMENT NOUVEAU. – METZINGER, AU GOÛT DU JOUR. – L’AVOUÉ MÉCONTENT – UNE FEMME SUR MES BRAS. – VOYAGE À FRANCFORT ET EN ALSACE. – LETTRE PROPHÉTIQUE DE DUFY. – UN « PRIX DE ROME » QUI S’EMBALLE. – CZOBEL, ÉLÈVE DE MATISSE. – LE « CUBISME » SOULÈVE LES PASSIONS. – MATISSE EN ALLEMAGNE. – PHOTOGRAPHIES DRUET – VACANCES À BEAUFORT (DRÔME). – LÉON LEHMANN.

En outre de notre toujours sympathique groupe Matisse, nous offrons aux amateurs un nouveau quintette de peintres : Baignières, Desvallières, Ch. Guérin, Laprade et Rouault, pour finir l’année 1906. C’est fou ! ce que ces expositions rapportent ! Ces bénéfices scandaleux font que, pour payer mon terme, j’emprunte les bijoux de mon amie V… pour les porter… chez ma tante !

Purée ! Purée !

À moi ! à moi ! l’ancien ! et, pour y ajouter un élément nouveau qui grossira mon chiffre d’affaires, je mets en vente ma bibliothèque personnelle.

C’est imposant, une belle vitrine de bouquins ! et puis cela fait un va-et-vient d’acheteurs qui donne l’illusion d’un brassement de fonds colossal.

J’ai dû bien des fois reconstituer ma bibliothèque : fluctuations commerciales !

En janvier 1907, quatre peintres et un sculpteur exposent : Charmy, Robert Delaunay, Halou, Metzinger, Ottmann. Les pointillés de Metzinger sont, maintenant, remplacés par des « petits pavés » (« sois bonne, ô ! ma chère inconnue ! »). « Ne me parlez pas de la division, dit-il, ça n’existe pas ! » (troisième transformation). Ce pauvre Metzinger ! je le vois changer les fonds d’une de ses toiles aux Indépendants, à chaque avis de ses camarades qui s’étaient donné le mot pour l’affoler : « Ah ! non ! mon vieux, ton fond ne va pas avec la figure ; moi je le peindrais en rouge… » Il gratte et repeint en rouge : « Mais qu’est-ce tu f... là ? dit un autre, c’est du bleu qu’il faut ! » Il regratte et peint en bleu : « C’est ton tableau ? dit un troisième, mais tu l’as complètement f… en bas… » Et ainsi de suite, jusqu’à ce que, stoïquement, se rendant compte qu’on s’était payé sa tête, il le repeigne comme il était la première fois. Il reprend sa canne qui ne le quitte jamais, et très digne, part sans dire un mot.

Matisse commence à s’imposer ; Dufy, tout doux, tout doux ; Marquet, recordman de la vente ; Derain et Vlaminck, la misère ; Friesz… fait ce qu’il peut, il s’occupe ; Camoin a des hauts et des bas. Ce groupe, désormais, deux fois par an, expose en ma galerie ; cette fois, Vallotton se joint à ses camarades.

Sans désarmer, les partisans farouches d’une école qui m’indiffère, vont jusqu’à entrer chez moi, m’abreuver de sarcasmes, m’insulter : « Si ce n’est pas honteux de vendre des ordures pareilles ! » me montrer le poing… mon martyre continue… pauvre innocente ! pauvre victime ! eh ! eh ! on a sa petite fierté, on ne passe pas inaperçue !… je me tords !

Un jour, un peintre, à l’air très minable, m’apporte deux ou trois toiles de lui… décemment je ne puis m’y intéresser : « Ah ! malheur ! ce que c’est foutant de voir acheter de telles ignominies ! » il montre les peintures qui m’entourent et part en claquant la porte. Cette irritation est l’indice certain d’une incurabilité artistique : il est légitime d’évincer ce qui peut barrer la route aux vrais talents.

Nos jeunes « espoirs » font, cependant, bien parler d’eux ; ils troublent les esprits… il y a du bon ! patience !

 

*    *    *

 

Mon amie V… fait des rôles pour un avoué dont la femme est son amie. Cet avoué a fait portraiturer sa femme par un peintre que je ne connais et ne tiens pas à connaître, quoiqu’il passe dans la maison pour un as ; Maître M…, l’avoué en question, très imbu de ses connaissances artistiques (et, de par sa profession, son attestation fait loi), voudrait cependant avoir mon avis, j’accours voir le chef-d’œuvre… oh ! là ! tenez-moi ! je tombe ! Très aimable et triomphant, Me M… : « Eh ! Bien ! comment le trouvez-vous… — Mon Dieu !… pas si mal que ça… (que ça, quoi ? est-ce que je sais ?) un peu pompier… ». (En réalité, mon « avis » consistait en une appréciation flatteuse pour son goût ; en une critique déguisée de mes prédilections picturales.) Ces paroles tombèrent comme un glas ; sourire figé. Gênée, je ne sais que dire… j’ai fait une gaffe : « Je vous remercie… au revoir, Mademoiselle… ». Sortie. Ouf ! L’atmosphère s’allège… Ah ! ne pouvoir déguiser sa pensée… ! mais c’est un privilège, et quel champ vaste à découvertes psychologiques !

Fais tes rôles, ma chère V… et ne t’occupe plus de me faire expertiser des œuvres d’Art chez ces oiseaux rares ! (oh ! si rares ?.. non !)

Claudine devient par trop grincheuse, Dufy part travailler au Havre. Je facilite à l’imprudente la location d’une chambre, lui trouve, cette fois encore, des travaux de couture à faire, pour qu’elle puisse se débrouiller seule… on ne sait jamais. Le premier argent qu’elle gagne est employé à un voyage au Havre, pour relancer Dufy, faire un esclandre… quelle folle !

Si je cite ces faits, c’est que j’y fus mêlée…

Lassé, Dufy la recommande à mes soins… et la laisse tomber… Me voilà donc avec une femme sur les bras !… Quelle situation pour une marchande de tableaux !

Pour avoir essayé de la tirer d’embarras, la reconnaissance de la donzelle est sans bornes : imprécations contre l’auteur de tous ses maux (moi !) ; toutes les scènes ont été provoquées par moi… quelle inconscience ! c’en est trop, je la mets à la porte… mes nerfs ! larmes !

Mon amie V… continue à la voir, cela me contrarie… enfin, excuses de Claudine,… acceptées… mais, chacune chez soi !… c’est tout. Pendant ce temps, Dufy se prélasse dans une douce quiétude, part pour Marseille.

Vacances. Je pars pour une quinzaine à Francfort-sur-le-Mein. Retour par l’Alsace. Famille…

Septembre. Les affaires !… on ne devrait pas partir ; les retours sont toujours spleenétiques.

La mévente de la peinture moderne est décourageante… aussi les expositions se suivent-elles moins régulièrement… Tant de mal pour si peu de résultat ?… Pourquoi ? Ah ! les à côtés ! si je pouvais acheter des objets de vente courante, cela me permettrait d’attendre que les jeunes prennent leur place ; trouver de l’argent ; où ? personne n’a confiance en moi… ni en soi ! mieux vaut y renoncer. Je pourrais au moins, avec l’ancien, me défendre ; il y a toujours un roulement… C’est au plus aigu de cette crise de volonté que je reçois de Marseille cette lettre de Dufy que je craindrais de déflorer en ne la citant pas en son intégralité. Dufy ne m’en voudra pas, j’en suis sûre, car elle est d’une inspiration prophétique vraiment surprenante, mais surtout d’un artiste.

 

Marseille, 20 Octobre 1907.

Chère Amie,

J’ai quitté Paris sans vous revoir… j’aurais voulu causer avec vous, mais j’étais pressé d’arriver ici, je ne voulais pas dépenser à Paris, et surtout voir comment j’allais pouvoir vivre avec mes fonds.

… Friesz rentre à Paris, tant pis ! Il reviendra dans deux mois, moi je travaille ici. J’y ai plus de beau temps en deux jours que pendant tout l’été au Havre. J’ai une chambre sur le port, vue splendide. Je pourrai travailler sur le port. La vie n’est pas chère, mais je… suis plein d’ardeur et dès que j’aurai quelques toiles, je vous les enverrai, je compte sur vous, etc.

J’aurais surtout voulu vous causer avant de partir pour vous relever le moral, le moral commercial. Quand je suis revenu du Havre, j’ai vu votre vitrine, réservée à la peinture, pleine d’objets anciens. Pourquoi ? vous avez l’air de lâcher la peinture, vous avez tort, mille fois ; soutenez-nous tous, tous ceux que vous avez eus déjà, la bande ; mais faites-le avec ardeur, sans mollesse, avec conviction ou ne le faites pas du tout et alors un autre prendra votre place, et il ne le faut pas. Soyez convaincue que vous avez en Matisse, Vlaminck, Derain, Friesz et quelques autres les types de demain et de longtemps encore ; est-ce assez visible au Salon, voyons ? Comparez l’intensité de vie, de pensée que contiennent les toiles de ces gens-là, à celle de la quantité d’ennui et d’inutilité contenus dans la plupart des autres cadres, même de certains jeunes qui vieillissent en l’espace de deux ans ! Regardez Matisse et Friesz qui rajeunissent tous les ans ; ils sont de plus en plus frais et vigoureux. Allons, bon Dieu ! du courage ! vous voyez bien que vous embêtez pas mal de gens, déjà ; tâchez d’en embêter encore davantage et plus si cela est possible. Trouvez un peu de galette, bon Dieu ! et allez-y ! Gardez à votre boutique son aspect, mettez les antiquités de côté, et surtout, surtout ne lâchez pas la peinture, je suis certain que vous y avez intérêt et que là seul est votre intérêt.

Répondez-moi vivement et meilleur souvenir de votre ami.

Raoul DUFY.

 

Je ne me rendis compte que plus tard du réconfort que me donna cette belle lettre…

Je reprends goût aux affaires, cependant, après sa lecture ; ma crise est passée et j’en suis reconnaissante à Dufy.

Enfin ! après quatre mois d’interruption, je recommence les expositions et réunis le 2 novembre 1907 le fameux groupe : Camoin, Derain, etc., etc., que j’ai mentionné plus haut.

Mon loyer, de 1.500 francs pour les deux boutiques, est porté à 1.600 francs. Ce sont mes étrennes pour 1908. Feue 1907 n’a pas été bien brillante, voyons ce que celle-ci nous réserve !

Le 6 janvier, groupe : Marie Laurencin, Marval, Flandrin, Léon Lehmann, de Mathan. Quelques artistes inédits dans ce groupe. Rien, absolument rien à signaler.

Mon courage, soutenu par Dufy, n’est certes pas à bout de souffle, mais… il m’est impossible de lâcher l’ancien ; le succès du moderne en dépend…

Qu’entends-je ? qu’aspers-je ? serait-ce le sauveur ? un artiste-peintre, prix de Rome, est hanté par la peinture des Jeunes ; il habite en la cité Frochot, face à ma Galerie, et vient tous les jours s’y rincer l’œil et me tenir des propos abracadabrants sur cette peinture. Très patiente, j’écoute… il me dit, un jour : « J’y suis ! ça y est ! venez voir ça ! » Je vais voir ; il me montre son propre portrait : les yeux rouges, les sourcils verts, les cheveux jaunes, le nez violet, les lèvres bleues… une carte d’échantillons, quoi ! Hein ? c’en est ! (oh ! oui ! c’en était, de la…). « Je me demande si je vais l’exposer au cercle Volney… ce qu’ils vont gueuler ! » Y a pas ! y a pas ! il veut m’en boucher un coin ! je m’extasie, m’esclaffe ! il prend cela pour argent comptant et, quelques jours après, il me demande, avec cette bonhomie qui sent son fagot : « Voyons ! combien vous faudrait-il pour faire marcher votre galerie ? — Mon Dieu ! je ne sais, n’y ai jamais réfléchi, cinquante mille francs, peut-être… » Je m’attendais à le voir sauter… pas du tout : il prit la porte, tout simplement. Pensait-il pouvoir m’em… bêter pour deux ou trois mille francs ?… Je ne le revis que plusieurs mois plus tard, narquois, rire satanique (son enthousiasme était tombé) : « Vous devriez essayer de vendre vos Jeunes à Carpentras, les boutiques y sont pour rien… — C’est cela ! j’irai voir aussi s’il n’y a pas de cabanons pour les gâteux !… » De satanique, le rire devint jaune… il me sembla voir sur sa figure le reflet du portrait échantillon qu’il m’avait montré un jour.

C’est ce même type qui fit devant moi, toujours pour m’épater cette réflexion à son fils, tout jeune alors : « Mon fils, tu sauras qu’il n’y a dans la vie qu’une chose qui compte : l’argent !! » Horreur ! l’éducation d’un enfant… Pouah !

 

*    *    *

 

Pouah ! Pouah ! comment faire ? pas d’argent pour payer mon terme ! Mon amie V… me le prête ; j’ai encore de la chance !

Ah ! mon petit Dufy ! j’ai beaucoup de courage, mais toutes ces expositions ne me laissent rien… Quand sortirai-je de cette impasse ?

L’exposition particulière de Bela Czöbel en mars 1908 a un succès moral très appréciable, mais… c’est tout. Très inspiré de Matisse, dont il suit les enseignements à son académie, je le crois très doué.

Le peintre Princet pose les premiers jalons du Cubisme ; Picasso les développe en des recherches profondes, que Braque utilise adroitement ; les petits pavés de Metzinger deviennent des cubes : « Le Cubisme, dit-il, la voilà la vraie vie !… le reste n’est que foutaise ! » (4e étape). Herbin n’y est pas encore. L’inquiétude chez chacun se manifeste différemment… Pour faire diversion, Matisse va se faire couronner de lauriers en Allemagne. Nous faisons la connaissance de deux Américains, les frères Stein, et leur sœur Gertrude… ils s’instruisent… hésitent encore. On les voit aux Indépendants en des affublements qui leur sont vraiment personnels ; ils essaient de se faire à cette peinture vers laquelle ils sont attirés, viennent souvent en ma Galerie… Matisse les intéresse… ils n’osent pas : « Croyez-moi, achetez des Matisses », leur dis-je… Pas encore mûrs…

Ils ne tardent cependant pas à se décider, et achètent à tour de bras (pas à moi).

À la vente Druet, hôtel Drouot, j’achète deux très belles peintures de Matisse avec 950 francs que l’on me prête. Grand évènement !… « Elle devient folle ! » entends-je dire.

Tous les ans, Druet se débarrassait, à l’Hôtel des Ventes, des peintures qu’il ne peut vendre chez lui, réalisant ainsi quelques fonds dont il avait souvent besoin, car il y avait aussi pour lui, malgré tous les encouragements, des moments difficiles.

Le procédé photographique Druet a donné de bons résultats, contribuant, pour une grande part, à la réussite de sa maison.

Avec mes Matisses, il ne faut pas que je perde mon temps, car je dois rendre au plus tôt l’argent prêté pour cet achat ; partager les bénéfices… C’est trop vite : je les vends !… enfin ! c’est l’effet moral qui importe !… et puis j’aime avoir toujours du nouveau !…

Le Groupe, en juin, ne donne rien de plus que les autres…

À 200 ou 300 francs, les pastels d’Odilon Redon ont amateurs fervents, dont quelques-uns même ont une grande amitié pour cet artiste délicieux et le suivent…

Août. Vacances. Départ pour trois semaines avec mes amies P… à Beaufort, charmant petit trou pas cher dans la Drôme.

Le peintre Léon Lehmann, qui y passe une partie de l’année, prend pour nous des arrangements avec son hôtesse. Très bon séjour, temps superbe, repos.

Je reviens seule pour la réouverture de ma Galerie… Business !! J’avais envoyé, avant mon départ, une caisse de peintures à Francfort, principalement des Picasso, à des prix très modestes. Je reçois à Beaufort dépêches sur dépêches pour me demander une réduction d’au moins trois quarts des prix demandés. Agacée de ces marchandages, je ne réponds pas, et dès mon retour, j’écris simplement : « Prière tout renvoyer !… »

Ils ont tout gardé !!…

Léon Lehmann a bien profité de son séjour prolongé à Beaufort, et a bien évolué. Nous convenons d’une exposition particulière en octobre. Son ami Rouault voudrait exposer avec lui, mais Lehmann tient à montrer un ensemble important et lui fait comprendre qu’avec leur conception tellement différente, pas plus l’un que l’autre ne gagnerait à cet arrangement.

Rouault s’impose chaque jour davantage par sa force persuasive ; Lehmann donne quelque espoir ; puis se recroqueville en soi-même : souhaitons qu’il s’évade…

Évènement sensationnel ! je fais faire des travaux pour l’électricité… comme ce mode d’éclairage n’existe pas encore dans la rue Victor-Massé, il faut faire venir le courant je ne sais d’où ; encore des frais… supplémentaires ! je vous le dis : je n’aurai jamais le sou !…

C’est donc l’exposition de Lehmann qui inaugure cette « innovation ». Succès honorable.

Comme on a dû le remarquer ; voilà deux ou trois ans que je ne fais plus d’expositions d’aquarelles et dessins, j’en vends cependant toujours un peu ; mais plus de ces alternantes exhibitions.

L’artiste Wély, qui avait quelque succès, meurt en pleine jeunesse, laissant une veuve.

Cette veuve, très peu au courant des affaires conclues avec moi par son mari, me réclame des règlements que j’avais faits avec lui, m’appelle en Justice de Paix, fait foi d’une lettre par moi écrite à Wély, après en avoir changé ou ignoré la date pour les besoins de sa cause, perd son procès grâce aux preuves que j’apporte au Juge… mais je suis, néanmoins, condamnée à payer la moitié des frais… Justice !!

Elle aurait dû éviter ces manœuvres incorrectes, si pénible que soit pour elle cette lutte de femme… prématurément seule ; je suis navrée d’avoir eu à me défendre contre elle…

Me voilà de nouveau coincée ! J’emprunte à ma mère 1.800 francs, pour lesquels je dois lui verser un intérêt de 20 francs par mois. J’achète un lot d’armes et de faïences anciennes… achats !… achats !… folie !

CHAPITRE XI

MALPEL ME REND DES POINTS. – À NOUS ! À NOUS ! LES ROYBET, LES MEISSONIER ET AUTRES PONTIFES ! – BRAQUE EN BROC. – DIRIKS, LE NORVÉGIEN. – CETTE ANNÉE ENCORE À BEAUFORT – PASCIN EXPOSE POUR LA PREMIÈRE FOIS. – MORT DU DOUANIER ROUSSEAU. – « C’EST LE PETIT ANDRÉ LHOTE » !

Tiens ! une aquarelle magnifique (si j’ose dire !) de Rouault se vend… 30 francs… l’ancien ! toujours l’ancien !

Décembre. Je vends quelques toiles du toujours même groupe Matisse…

Un amateur de Toulouse, M. Malpel, s’était enfui, affolé, la première fois qu’il vint chez moi ; ah ! il a évolué depuis ! il est devenu plus avant-garde que… les Jeunes. Il échange quelques barriques de vin contre de la peinture, ce qui fait l’affaire de quelques-uns ; pour d’autres, la sainte galette est la mieux venue. En tout cas, il faut un sacré courage à Malpel qui devient la risée du Tout-Toulouse.

1909. Les années se suivent et… se ressemblent… Le nombre des amateurs n’augmente pas ; les marchands s’enivrent de Roybet, Caro Delvaille, Carolus Duran, Joseph Bail, Detaille, Meissonier, tous les peintres des Salons Officiels, quoi ! pendant que nos Jeunes mènent grand tapage sans succès.

Je trouve un joli petit van Gogh pour 40 francs.

Au fait, qu’est-il donc devenu ? ah ! oui ! vendu 60 francs.

Encore un nouvel artiste à ajouter au groupe sympathique : Braque. Le voici donc toujours ce groupe : Camoin, Derain, Dufy, Marquet, Verhœven, ce dernier très soutenu par Odilon Redon.

Rouault me vend trois aquarelles que je lui achète, « sans marchander » : 90 francs les trois. Oh ! je suis brave !!

Mars. Groupe : Charmy, Czöbel, Girieud, Metzinger ; Tarkhoff…

Mais ce mois marche magnifiquement : Dufy, Friesz, Marquet, Picasso, Girieud, Odilon Redon, Puy, tout le monde vend, est heureux… si cela pouvait ainsi continuer !… Eh ! bien ! Non ! Avril est lamentable.

Mai. Diriks, le géant norvégien, expose dans la première salle (ma chère ! j’ai deux salles !), Evelio Torent dans la seconde. Diriks a, seul, le privilège de vendre.

Lentement mais sûrement, les Odilon Redon se vendent entre 3 et 400 francs…

Le pauvre Vlaminck qui a tant de mal à s’en tirer, voit un jour, chez moi, une jolie étude d’Odilon Redon ; il s’extasie et me dit : « Oh ! comme j’aimerais avoir cette étude ! je ne dormirai pas tant que je ne l’aurai pas… vous ne me feriez pas un échange ? » Devant un tel enthousiasme, je ne puis qu’accepter… le lendemain je retrouve ce Redon chez un marchand ! Vous ne trouvez pas cela drôle ? et si sympathique !

J’achète deux cartons de gravures anciennes 400 francs. Je pourrai ainsi tenir… peut-être… jusqu’en octobre. Pour les vacances, argent de poche…

 

*    *    *

 

Nous retournons donc, mes amies P., et moi, à Beaufort. Cette fois encore, Lehmann se charge des négociations relatives à notre séjour là-bas.

J’emmène l’une de mes nièces, âgée de 14 ans ; elle a été si insupportable que je me suis juré de ne plus jamais prendre de ces responsabilités. Je reviens, seule, la laissant aux soins de mes amies P., qui eurent beaucoup à se plaindre d’elle. Quelle indiscrétion de ma part !

Les parents trop faibles pour enseigner le tact et la bienséance à leurs enfants, n’en devraient pas avoir…

Les gravures anciennes que j’ai achetées se vendent par bribes et l’argent est dépensé au fur et à mesure. Lorsqu’il achète un lot, le bon marchand doit être payé de l’argent déboursé dès qu’il étrenne son lot, et, le reste, bénéfice. Il n’y a que de cette façon qu’une affaire est intéressante… Je le sais et ne le fais pas ! Quelle marchande !… Novembre. Groupe étrange : de Groux, Lehmann et Verhœven… les livres !… l’ancien, toujours ! Mme Mayer avait raison : il ne faut pas lâcher l’ancien ; c’est ce qui me permet de persévérer dans mon idée de Jeune peinture

Des livres, des livres ! j’aime les livres ! si je n’étais marchande de tableaux, je serais libraire…

Rien de saillant en cette fin d’année.

1910. Janvier. Pascin, que je vois pour la première fois, expose avec Berne Klene, Van Rees, Schnerb. Il faut le placer seul dans un coin, car ses dessins, un peu osés, choquent les amateurs. Comme je lui en fais la remarque, il ne vient plus, il a peur de moi, car avec son air fanfaron, il est très timide.

Lugné-Poë achète, cependant, une jolie aquarelle de lui.

Février. Encore un groupe qui ne rapporte rien !

Quel mois ! point de vente !… Bolliger qui fait partie de ce groupe, m’en rend responsable… Ribemont-Dessaigne, du même groupe, se débat désespérément ; il finit dans la littérature sans rien perdre de son humeur charmante. Finkelstein (le troisième du groupe) a trouvé une décoration à faire chez Lugné-Poë… bien gentil, mais un peu rasoir !

En mars, groupe nouveau : Burgsthal, qui m’est recommandé par Odilon Redon, Coppenolle, Deville et Tarkhoff. Ce dernier a exposé plusieurs fois déjà, chez moi ; ses succès récents en Allemagne lui ont monté la tête… l’Empereur n’est pas son cousin… Burgsthal, peu réputé comme peintre, a su se faire une belle place dans l’art du vitrail.

En avril. Exposition Derain, Girieud, de Mathan, Rouault, van Dongen. Misère ! misère ! Quel courage il me faut pour continuer ce métier !… j’y renonce !… pas encore !…

Henri Rousseau, tant fêté par Picasso, Apollinaire et toute la bande, et après bien des ennuis (le pauvre ! on avait profité de sa naïveté, pour lui faire signer des papiers dont il ignorait le libellé), meurt… J’avais, peu de temps auparavant, convenu avec lui de faire une exposition de ses œuvres… ses amis l’en dissuadèrent… peut-être eurent-ils des raisons que j’ignore.

Il manque à ma liste d’exposants !…

Eh ! bien ! Quoi ? ça ne va toujours pas, Derain ?… Je reçois de nouveau ce mot : « Envoyez fonds… en panne au Havre !… »

Qu’il est donc mignon, ce petit jeune homme frisé… content de soi… s’intéressant à chacune de mes expositions, en discutant, regardant, interrogeant… il m’intrigue : « Mais qui est-ce donc ? — Comment ! vous ne connaissez pas le petit Lhote ? — Mais non ! voilà, cependant, bien longtemps qu’il vient… » Et c’est ainsi que je fis la connaissance d’André Lhote.

Peu après, il fait partie d’un groupe avec Lacoste, Plumet, Paviot, Van Rees.

Oui, c’est comme je vous le dis ! Je vends « une » toile de Lacoste ! Ah ! ces expositions fructueuses !

CHAPITRE XII

MON MONTICELLI PLAÎT À ODILON REDON. – LE SYMPATHIQUE MAXIMILIEN LUCE. – HISTOIRE RÉCONFORTANTE À BEAUFORT. – LÉON LEHMANN CANONISÉ. – JE ME RAPETISSE, SOUS-LOUE LA MOITIÉ DE MON MAGASIN. – CHARMY EXPOSE CHEZ DRUET. – EXPOSITIONS DE HENRI SOMM ET GRASS-MICK. – JE VAIS CHEZ LE PEINTRE CHARRETON. – LES ACHATS DU MUSÉE DE LYON. – CHARMY ET MOI PARTONS À DINARD. – NOS ANGOISSES. – LES H… RUE LA BOÉTIE.

À quoi pensai-je en cherchant à sous-louer l’une de mes deux boutiques ?… les pourparlers ont cependant été entamés déjà avec ma voisine, brocanteuse, qui voudrait s’agrandir… Pour moi les affaires sont si mauvaises !… je verrai… peut-être me déciderai-je…

Je viens de trouver un Monticelli qui plaît tant à Odilon Redon, que je ne puis lui refuser l’échange qu’il me propose. Convenu : il me donne une peinture et deux pastels pour ce tableau.

Maximilien Luce, le peintre si sympathique, le pur indépendant, achète des lithographies de Daumier et se fait une belle collection à peu de frais ; il possède également, de Daumier, un bas-relief (?) tout à fait rare. Le talent de Luce est, comme chez beaucoup d’artistes, très inégal, mais il a le grand mérite de la sincérité. Vacances. Après négociations de Lehmann avec l’hôtesse, pour la troisième fois, nous partons, mes amies P., et moi, à Beaufort (Drôme).

Comme je l’ai déjà dit, Beaufort est un petit bourg de 4 à 500 habitants, que catholiques et protestants se partagent aimablement et dans une entente parfaite…

Beaufort possède donc une église et un temple. Lehmann, fervent catholique, va à l’église ; mes amies P…, protestantes convaincues, vont au temple ; moi, pour leur faire plaisir, je vais aux deux. On ignore, à Beaufort, toute autre religion.

Les environs en sont fort jolis et j’aime à m’égarer en ses méandres vallonnés.

Un jour, partant à l’aventure, je préviens que je ne rentrerai que pour le dîner. J’allais à… où je devais arriver en une demi-heure de marche… une heure se passe, rien à l’horizon, pas âme qui vive… mais, je me suis trompée… où suis-je ? je vois bien, enfin ! ça et là, quelques fermes, mais tout le monde est aux champs, des chiens aboient sur mon passage… toutes ces fermes sont désertes… Je n’en mène pas large !

Ah ! j’aperçois au loin une femme ramenant son troupeau, je marche au-devant d’elle : « Pardon, Madame, je me suis égarée ; ne suis-je pas à… ? — Oh ! non ! vous êtes à l’opposé… d’où venez-vous ? – De Beaufort. Pourrai-je aller ce soir à… ? — Vous y arriveriez trop tard… mais attendez donc ma fille, elle ne va tarder à rentrer… Tiens ! justement, la voici ! » Arrive, en effet, une jeune femme très avenante : « Mademoiselle s’est perdue ; elle habite, en ce moment, Beaufort, dit la mère… — Ah ! oui ! vous êtes à Beaufort avec vos amies, je vous connais bien ; c’est mon mari qui a organisé la fanfare. » En effet, cet homme parvint à intéresser tous ces paysans à la musique et à en faire des instrumentistes très sortables ; ils répètent chaque soir, mettant nos oreilles à de dures épreuves… la fanfare donne de bons résultats au point de vue moral, enchante les indigènes et tient bon. « — Entrez donc vous reposer, dit l’aimable femme, et goûtez donc ces fruits ; on va vous faire un lit et vous repartirez demain matin. » Une manne remplie de fruits est apportée devant moi… « Impossible, Madame, et tous mes remerciements pour votre aimable accueil, mais mes amies seraient trop inquiètes, je repars même immédiatement, car j’ai promis de rentrer pour le dîner. — Soit ! mais attendez au moins que l’orage soit passé et je vous mettrai sur votre chemin. Pendant ce temps, nous pourrons causer. » Une curiosité sympathique anime le visage de cette femme, et puis un besoin de parler, de voir des gens, de vivre enfin ! L’orage éclate. Assises toutes deux devant la fenêtre, l’interrogatoire commence : « Vous vous plaisez à Beaufort ? — Beaucoup, puisque c’est la troisième année que nous y venons… » Un temps, puis : « Vous êtes catholique ? — Non ! » Alors, souriante et convaincue : « Vous êtes donc protestante ? — Non plus !… » Désemparée, presque craintive : « Mais alors… qu’est-ce que vous êtes ? » Dois-je le dire, et quelle impression fera ma réponse ? mais il faut dire la vérité, le contraire serait répugnant ; je lui dis bien doucement pour ne pas l’épouvanter : « Je suis juive ! »

Elle sursaute ! Dois-je partir ?… Elle se remet vite, me prend les mains : « Juive ! comment c’est « ça », les Juifs ? mais je ne savais pas, je croyais… — Voyons ! dites-moi ce que vous croyiez… qu’ils avaient des cornes ?… qu’ils étaient… comment ? » Elle me saute au cou : « Ah ! que je suis heureuse ! on a dit tant de choses contre eux depuis l’affaire Dreyfus ! mais je ne savais pas qu’ils étaient si gentils !… (ça, c’est pour moi !) — Pendant cette malheureuse affaire, vous auriez dû, vous comme bien d’autres, mieux vous documenter, peser le pour et le contre, votre opinion eût, ainsi, été facilement faite, à condition, bien entendu, de ne pas avoir de parti-pris, ce qui, malheureusement était le cas pour bien des gens… — Prenez donc des fruits, de la crème… si, si, on va vous faire un lit ! » Il me faut discuter longuement pour pouvoir partir…

Ce joli souvenir ne devait jamais me quitter… Pendant ce temps, mes amies et Lehmann s’inquiétaient de mon retard, se demandant quel abri j’avais pu trouver pendant l’orage. Lehmann, parcourant la route que j’aurais dû prendre, demandait partout si on ne m’avait pas vue, donnant mon signalement. Enfin j’arrive. J’aperçois, au loin, Lehmann, je siffle… il me voit ; cheveux au vent, mes amies, me retrouvant indemne, me « font la tête » pour avoir causé ce désarroi, si bien que je tais mon aventure et me couche sans mot dire, de peur que Lehmann, fervent catholique, mes amies, ferventes protestantes, ne puissent comprendre la douce sensation qui m’étreint. C’est la seule fois où je n’eus pas peur de l’orage !

J’avais d’ailleurs d’autres griefs à leur actif… L’amitié est un sentiment impossible à obtenir ; l’amitié, comme je l’entends, toute de franchise et d’abandon de soi ; on a toujours des amis, mais de l’amitié… je n’en ai pas encore trouvé : la méfiance, la jalousie, l’exclusivisme… oui ; mais la vraie… pas encore. Il me semble qu’entre hommes, c’est plus facile…

Je surpris plusieurs fois, et sans intention d’écouter je vous prie de le croire, des colloques sur les religions auxquels je me souciai peu de prendre part, même s’ils m’en eussent priée, entre mes amies P., et Lehmann. Je dois dire qu’ils se gardèrent bien de m’associer à leurs discussions.

Mes amies P., sont des femmes délicieuses, mais trop portées sur ces questions, et, ce qui gâte tout, sur les questions d’occultisme, par surcroît ; moins au point de vue philosophique qu’au point de vue… fumistique, si bien qu’elles n’en peuvent distinguer la contradiction par rapport à leur esprit religieux.

Lorsque je fis leur connaissance, je parvins à faire dévier sur la peinture, la musique et la littérature ce penchant débilitant, ce qui nous valut de très agréables soirées.

Mais Lehmann vint, et toute mon œuvre fut détruite. Alors commencèrent ces colloques, souvent interrompus par mon involontaire intrusion.

L’œuvre inconsidérée de Lehmann me navrait ; pour elles, il était un Dieu ! Se carrant dans sa divinité, il fit sa chose de ces deux créatures, qu’il annihila progressivement ; se jouant de ce qui pouvait, en elles, rester… d’humanité, si j’ose dire… D’un mot, il eût pu faire cesser cet état de choses, il ne l’a pas dit et les laissa pantelantes : elles ne sont plus aujourd’hui que de pauvres épaves… Œuvre néfaste !!

 

*    *    *

 

C’en est fait : je sous-loue à ma voisine un de mes magasins. Elle m’assure de sa franchise, de sa parfaite honnêteté : « Jamais d’ennuis avec moi ! » Pourquoi tous ces préambules ?… on devrait toujours se méfier des gens qui crient sur les toits, comme les ivrognes : « Je suis un honnête homme, MOI ! » Je suis très confiante jusqu’à ce qu’un moindre petit fait me donne des doutes ; alors c’en est fini pour moi de ces honnêtes gens…

La porte qui fait communiquer les deux boutiques est bouchée, et me voilà reléguée dans la plus petite ; quelques travaux de raccords indispensables. Pas d’expositions pour plusieurs mois, l’espace est trop restreint. Lorsque j’ai commencé, ça n’était cependant pas plus grand, mais… se rapetisser est un peu humiliant.

Mais oui, Dufy, je me remets de plus en plus à l’ancien !

Charmy me montre un ensemble de peintures tout à fait intéressant qu’elle voudrait exposer ; chez moi il n’y faut pas songer ; j’en parle à Druet, qui accepte avec plaisir de lui faire une exposition… Succès !

Passant un jour avec Braque, Picasso entre avec lui en mon réduit : « Tiens ! vous avez diminué votre galerie ? — Oui ! les Jeunes me donnent trop de soucis ! » Fils d’un entrepreneur de peinture, très au « plâtre » (comme on dit à Montmartre), Braque, ironique et… méchant me dit : « Oh ! vous finirez bientôt dans une échoppe ! » et de se tordre. (Ah ! pour du tact, ça, c’est du tact !) Puis, se grisant de tant d’esprit : « Et mes 90 francs ? » (J’avais vendu 100 francs une toile de lui ; j’en attendais le paiement.) « Je vais les toucher certainement cette semaine, vous les aurez. » De son poing, frappant sur mon bureau : « J’veux mes 90 francs, n… d… D… ! — Oh ! inutile de casser ma table et mon tympan ; ce que vous toucherez aujourd’hui ne vous fera pas mal au ventre. » Ils partent, lui, furieux, Picasso riant sous cape… il les reçut quelques jours après ses « 90 francs, n… d… D… ».

1911. Premier terme à toucher de ma sous-locataire… si honnête ! elle conteste déjà le montant des portes et fenêtres comme si cet argent entrait dans ma poche ; et, comme nous avons la colonne montante, l’électricité, le gaz, en compte à demi, cela me prépare d’heureux jours…

En février, M. André Level me propose de faire une exposition de dessins et aquarelles d’Henri Somm ; cet ensemble ne souffre pas de l’exiguïté de mon magasin… Deux ou trois vendus… misère !

En mars, toujours sur la proposition de M. Level, je fais une exposition de peintures de Grass-Mick… deux vendus… Je me demande ce que je deviendrais si j’avais lâché l’ancien.

M. H…, amateur, dont j’avais toute la confiance (que j’ai toujours), me parle de Charreton, dont il a remarqué les œuvres aux Indépendants ; son adresse, trouvée dans le catalogue, il me prie d’aller chez cet artiste pour lui demander de me confier quelques peintures, afin d’en faire un choix.

J’expose à Charreton les desiderata de M. H… ; son atelier vaste et somptueux n’a rien de comparable avec ceux que j’ai l’habitude de voir chez les jeunes artistes. Très aimable (il connaît ma Galerie), il me montre sa peinture… et me persuade qu’il vaudrait mieux que l’amateur vînt chez lui : « Vous savez, je ne suis pas comme les autres, je saurai vous en tenir compte. » Je partage cet avis, et arrive, non sans peine, à décider M. H… à aller choisir en son atelier. Nous y allâmes ; mettant de côté quelques toiles, il pria l’artiste de les porter chez moi, ce qui fut fait… Achat, puis d’autres, puis d’autres encore… enfin, Charreton exulte. Cela ne suffit pas… il vient me trouver et me dit : « Vous qui êtes bien avec M. H…, vous ne pourriez pas me faire décorer ? — Je ne sais, je vais lui en parler. » Moi, je trouve cela très rigolo, que voulez-vous ? J’en parle à M. H…, qui me dit : « Oh ! rien de plus facile ! il le mérite autant que bien d’autres… dites-lui qu’il m’envoie ses papiers, etc… » Je fis la commission et mon Charreton fut décoré. Oh ! alors, il fait bien les choses : il offre à Mme H… une grande corbeille de fleurs, peinture. Quant à moi… je suis très patiente… mon tour viendra…

Vers le mois de juillet, les acheteurs du Musée de Lyon, amenés par Jacques Martin, le grand peintre lyonnais connu, viennent et m’achètent une superbe aquarelle de Jongkind et une très belle et très importante peinture d’Odilon Redon. Expédition, puis réunion du conseil du Musée qui accepte l’achat, mais tout cela demande du temps et voici venir les vacances. Cet été 1911 est particulièrement beau et chaud. L’atelier de Charmy, place Clichy, est comme une serre, il est impossible d’y demeurer par cette chaleur. Mon terme payé, il me reste, en tout et pour tout, une quinzaine de francs ; jusqu’au 12 août, je vends encore quelques bricoles ; enfin j’ai vécu et pu réunir 26 francs… Je suis riche, puisque je vais aussi toucher de Lyon : « Avez-vous de quoi payer seulement votre place pour Dinard ? dis-je à Charmy, je me charge du reste. — Voui ! » Je connaissais une femme qui tenait, à Dinard, une pension de famille. En route ! nos deux places payées, il nous reste une dizaine de francs… À Dinard, je parlemente avec cette femme qui consent à attendre… Quinze jours se passent… rien ! nous n’en menions pas large ; il nous reste encore quelque menue monnaie, de quoi envoyer des dépêches à Lyon… Enfin ! on doit toucher ! mais… il faut envoyer 35 francs pour frais et papiers timbré !… M… ! Je ne les ai pas ! nos derniers sous pour une autre dépêche. La directrice de la pension commence à nous regarder de travers… Tout arrive, enfin ! un monceau d’or nous échoit ! (je soupçonne fort Jacques Martin d’avoir avancé les fonds). Nous payons notre pension et, pour punir la directrice de sa méfiance, nous lui annonçons notre départ.

Elle en fait une tête !

Sur le port d’embarquement pour Saint-Malo, nous trouvons un hôtel magnifique et tout neuf. Qu’il fait bon vivre lorsque la tourmente est passée ! Mais quel assaut ! venette ! chaleur ! Ma devise est bonne, « tout s’arrange ! »

Retour. Si tout s’arrange, mon honnête voisine cherche, elle, à m’arranger moi !… dans quel guêpier me suis-je fourrée, en sous-louant à cette virago ? si encore j’y avais trouvé mon bénéfice ? mais non ! elle paie exactement la moitié de mon loyer et toute la durée du bail… Poire je suis ! poire je reste !

Encore un de ses méfaits ! Ma femme de ménage (qui m’est très dévouée), passe un soir vers 9 heures et entre, furibonde : « Mademoiselle, la voisine a tout allumé dans le magasin fermé, elle a bouché l’imposte avec un rideau pour qu’on n’aperçoive pas la lumière du dehors. » Cette idée saugrenue et imbécile était venue à cette mégère dans le but de me faire payer le plus possible, puisque nous étions en compte à demi, quitte à payer elle aussi, bien plus qu’il ne faut : « C’est bien, dis-je, pas un mot ! demain, à la première heure, cherchez un électricien qui coupera les fils. » Ce qui fut fait. À sa grande surprise, son magasin resta le soir dans l’obscurité. Le gaz fut également coupé, il ne lui resta plus qu’à chicaner sur le loyer.

1912. Mon jeune frère se marie à Versailles. Rien de transcendant en ce commencement d’année. Puisque la précédente a été mauvaise, espérons mieux.

Les deux sœurs H…, mes amies, s’installent dans un superbe magasin, rue La Boétie, comme antiquaires.

Elles voient grand ! il me semble alors qu’il faut pour cela beaucoup plus d’envergure qu’elles n’en ont.

CHAPITRE XIII

CHARLES MORICE, CRITIQUE D’ART. – UN BEAU RENOIR À VENDRE. – LES MARCHANDS FACÉTIEUX. – EXPLOITS DE L’AVIATEUR GARROS AU CROTOY. – JEAN MARCHAND, LE SCRUPULEUX. – L’ASSOCIATION MARSEILLE VILDRAC SE DISSOUT. – LES ATELIERS BOULEVARD DES INVALIDES. – PROFESSION DE FOI. – MES ABUS DE CONFIANCE. – UHDE ET LE « JEUNE HOMME ». – CRAVAN, LE FROUSSARD. – LA SECTION D’OR. – CHEZ FURSY. – TABARANT ME PRÉSENTE LOUISE HERVIEU.

Le critique d’art Charles Morice, ami de Gauguin, faisant partie de la pléiade symboliste, homme d’un talent incontestable, indépendant sincère, me propose de faire l’exposition d’œuvres d’un jeune artiste qu’il a découvert. Rendez-vous est pris à la Closerie des Lilas, le matin à dix heures, pour aller ensemble chez cet artiste. J’arrive à l’heure dite à la Closerie ; Charles Morice était attablé devant une absinthe, et… j’avais la sensation que ce n’était pas la première…

Enfin, vu le peintre Jean Berger. Je ne puis refuser de faire cette exposition. Préface imposante de Charles Morice et… deux peintures vendues.

Ah ! mon pauvre Camoin ! quel trio nous faisons, vous, Charmy et moi ! comme misère, nous sommes comblés !

Une tante de Camoin désirant acheter une peinture de Renoir, il y a quelques années, Camoin l’avait accompagnée chez le Maître à Cagnes, où elle fit l’acquisition d’un magnifique tableau, représentant un nu couché dans un paysage. Elle charge, aujourd’hui, Camoin de négocier cette peinture et il me la confie à cet effet. Le prix demandé est de 12.000 francs et nous ne devons le garder que trois ou quatre jours. J’écris à Eugène Blot ; il vient : « Ah ! il est beau ! » (Mais sa compétence artistique ne lui offre aucune garantie… S’il était faux ?) « Vous savez, ajoute-t-il, j’ai beaucoup de peintures de Renoir ! » Alors, il m’en flanque plein la vue… et l’ouïe ! « Combien croyez-vous que j’en aie ? » Que m’importe ! mais il continue : « Dans cette quinzaine j’en ai déjà vendu 8… 30.000 francs chacun ! et le portrait de Diéterle ? 100.000 balles ! » Alors moi, timidement : « C’est donc tout indiqué, celui-ci remplacera les vendus… — Oh ! j’en ai encore assez ! trouvez-moi donc des Van Gogh… » Je fais venir Georges Bernheim : « Combien en demande-t-on ? — 15.000 francs. — Offrez trois mille !… » Je rends le superbe Renoir ; inutile d’insister ; mon pauvre Camoin ! ça ne sera pas encore cette fois-ci que nous gagnerons les quelques louis qui nous tireraient d’embarras.

Je trouve un joli petit Van Gogh et, pour m’amuser un peu, j’écris à Blot qui vient : « Vous qui m’avez demandé des Van Gogh, en voici un qui, je crois, n’est pas trop mal ! — Ah ! il est beau ! » (air connu : mais sa compétence… etc…) « Mais savez-vous combien j’en ai vendu cette semaine ?… 8 !… et savez-vous à quel prix… 30.000 francs chacun… — Oh ! laissez-moi vous regarder ! un tel brasseur d’affaires, je n’en ai jamais vu ! »

Si on lisait jamais ces lignes, on objecterait que c’est là pure invention de ma part ; c’est cependant l’exacte vérité, et je défie qui que ce soit de m’en donner le démenti.

(C’est dans la suite et plus d’une fois que j’entendrai cette phrase : « Ah ! Mademoiselle Weill ! vous devriez être riche, avec tout ce qui vous est passé dans les mains… » (et toutes ces aides !…) mais n’anticipons pas).

La pauvre Charmy a une crise d’appendicite aiguë ; il faut l’opérer à chaud, ce qui est fait à Dubois où elle est transportée, promptement.

Très bien réussie, l’opération ; au bout de dix jours, elle est sur pied et prépare son emménagement pour la rue de Bourgogne ; après quoi, elle part à Lyon se reposer.

Je pars, moi-même, quelques jours au Crotoy où mon frère villégiature en famille.

La pluie n’a pas cessé pendant les huit jours que j’y ai passés. Le champ d’aviation (voilà du nouveau pour moi) me passionne et, malgré la pluie, je ne le quitte pas ; ces prouesses sont impressionnantes, et un vol de Garros, particulièrement, met le comble à mon enthousiasme…

Retour. Les livres se vendent, mais cela ne chiffre pas, et il faut s’alimenter sans cesse… je crois qu’une fois de plus, ma propre bibliothèque va y passer.

J’ai un joli confiturier 1830 en cristal, qui plaît beaucoup au peintre Jean Marchand, lequel me propose de le lui échanger contre une petite peinture de lui ; j’accepte, bien entendu.

J’avais fait, il y a quelque temps déjà, la connaissance de Jean Marchand, par l’entremise de mon professeur de chant, Mme Ghist. Je vendis même quelques toiles de lui ; puis Marseille, qui venait de se séparer de son associé Ch. Vildrac, le littérateur connu, lui fit un contrat. Les Segonzac, L.-A. Moreau, Boussingault, etc., trouvèrent également en Marseille un actif et dévoué défenseur.

Marchand est la droiture même, poussant le scrupule jusqu’à la manie ; si bien que si, par hasard, en compagnie de Marseille, il me rencontre, il se sent très gêné, me disant à peine bonjour… pensez donc ! si Marseille allait croire qu’il me vend clandestinement des toiles ! ce à quoi l’autre ne pense même pas.

Enfin ! nous faisons l’échange pour le confiturier. Il m’apporte son petit tableau en me recommandant de ne pas le dire à Marseille. Il eût été cependant si simple de le lui dire !

Le lendemain arrive chez moi Armand Parent, le violoniste, amateur ; pas violoniste amateur, non, violoniste et amateur de peintures de Jeunes. Pour 50 francs, il achète le petit paysage de Jean Marchand ; lui faisant part des scrupules de l’artiste, je lui demande de tenir vis à vis de Marseille cet achat secret : « Mais, c’est entendu ? d’ailleurs vous me connaissez mal, je n’ai pas l’habitude de parler de mes acquisitions. »

Le soir même, Marseille était au courant, et furieux du prix vendu (comme on le voit, aucun détail ne fut omis). Tout effarée, arrive Lévitzka : « Qu’avez-vous fait ? Marseille est en colère. — Que voulez-vous que j’y fasse, si les amateurs sont des chameaux ? et puis vous direz m… pour moi à Marseille. » J’ignore si la commission fut faite… Lévitzka, compagne de Jean Marchand, est d’un dévouement quasi-maternel. Je l’avais connue au temps où, débarquant de Kiew, elle habitait dans l’ancien hôtel Biron, devenu aujourd’hui le musée Rodin, et où quelques artistes avaient trouvé à bon compte de superbes ateliers ; Matisse y habita également un certain temps. Lorsque, sur sa demande, j’allai la voir, je remarquai quelques peintures qui dénotaient un sens de la décoration qu’elle développa intelligemment dans la suite.

Je fais quelques affaires avec mes amies H. dans leur beau magasin de la rue La Boétie. C’est dur ! et je les crois mal taillées pour la lutte, la persévérance…

Une femme, ancien modèle, à laquelle j’ai acheté quelques bricoles, mène une vie pénible et sans joie ; c’est pour l’aider que je consens à ce qu’elle me donne quelques leçons de piano. Je me donne beaucoup de mal et voudrais arriver à jouer de façon passable, et, comme ça ne vient pas facilement, je suis agacée, ce qui provoque en moi une excitation… sudatoire. Ce voyant, cette personne, devenue assez dodue, ayant beaucoup de prétention à la jolie femme, me dit, à la première leçon déjà : « Est-ce moi qui vous mets dans cet état ? » Ça m’a coupé le sifflet !… elle est si misérable que je n’osai pas la remercier sur-le-champ, mais à la 2e ou 3e leçon… Comme la bêtise et la prétention marchent de pair !… (ou par paires).

Mais oui, j’aime les jolies femmes, mais surtout intelligentes, vivantes, un tantinet drôlichonnes et… élégantes… (oh ! ne me regardez pas avec ce mépris parce que je n’ai rien de tout cela) !… oui, je les aime, les admire comme un joli bibelot qu’on a plaisir à voir, à palper ; quel mal y a-t-il à cela ? j’aime à m’entourer de jeunesse, et, en un mot, de tout ce qui peut rendre la vie supportable.

J’ai trouvé tout cela en Charmy, et pour ces raisons, je l’aime… loin de m’en cacher, je m’en honore, au contraire… les précieuses, les m’as-tu vu, je les fuis comme la peste.

Voyons ! passons aux choses sérieuses !

Georges Bernheim me confie, au prix de 300 francs, une ravissante peinture d’Od. Redon que je vends à un confrère, Hodebert, dont le petit magasin se trouve faubourg Saint-Honoré, face à la galerie Barbazange, pour 350 francs. Quelques jours après, Bernheim, dans sa magnifique auto (Rolls-Royce ou Mercédès, je ne m’y connais pas) vient chez moi. Il avait eu vent de cette riche négociation, sans doute, peut-être lui avait-on proposé ce tableau : « Je viens chercher mon Redon. — Ah ! il est vendu, je vous porterai les fonds cette semaine… — Comment ! vous n’avez pas les fonds ? (Rolls-Royce ou Mercédès ?)je vais, de ce pas, au commissariat, déposer une plainte en abus de confiance. — C’est le moment de prendre votre auto, car « de ce pas » vous n’iriez pas assez vite… »

 Ah ! Melle Weill ? vous devriez être riche »…)

J’ai souvent aussi la visite d’un jeune Allemand, Uhde, petit amateur ; de goût assez avancé ; il fit même un ouvrage très documenté sur le Douanier Rousseau. Ce jeune homme d’aspect très aimable, me dit un jour : « Oui ! je me suis marié… » Eh ! bé ! quelle est l’heureuse mortelle ? Robert Delaunay fréquentait très assidûment le ménage… Un autre jour, Uhde me dit : « Vous savez, ma femme n’est plus ma femme… elle a épousé un jeune homme… » Delaunay est le jeune homme !

1913. Treize ! j’aime ce chiffre, sept aussi. Cette année sera peut-être meilleure… il le faut !!

Quel est ce mystérieux jeune homme qui parle, qui parle, me grise de paroles, s’en grise lui-même ? En Russie, il fut danseur en habit noir ; à Paris, habitué des asiles de nuit, (soi-disant) se nourrissant d’arlequins aux halles ; (qu’il dit) à la préfecture ; (plutôt !) en Allemagne, en Italie, partout ! Pour l’instant, il travaille avec Utter et Valadon que j’avais perdus de vue, et avec lesquels je renoue connaissance. Enfin, ce type a roulé sa bosse, partout ; il parle, il parle ! cuirs et mensonges, quel salmigondis de langage !… Pour placer de la peinture, quelle faconde ! mais il ne montre toujours pas ses chefs-d’œuvre : « Ça viendra ! dit-il avec assurance. — Oh ? vous savez, moi, je m’en contref. ! » C’est Heuzé…

Les Indépendants sont, comme chaque année, très critiqués. Un boxeur, Cravan, fonde une petite revue « Maintenant », qu’il rédige seul ; il y insulte les peintres et tient des propos orduriers sur les femmes surtout : Valadon et Marie Laurencin, particulièrement. Robert Delaunay a aussi son paquet… et quelle raclée !! Tollé général chez les artistes ; ils se rendent en masse à la salle Champollion, où ils avaient donné rendez-vous à Cravan qui devait y donner un numéro de boxe : ce crâneur, lâche et grossier, ne vint pas, il a eu peur…

Je me demande par quel hasard M. Malpel fréquente cet oiseau. Il l’amène, un matin, chez moi. Devant ces deux… pièces montées, mesurant au moins 1 m. 95 à 2 mètres, j’avais positivement l’air d’un petit banc : « Avant tout, asseyez-vous ! cela fera à peu près ma hauteur. » Présentations : « Ah ! c’est vous le sieur Cravan ! l’insulteur des femmes ? vous faites là un métier bien malpropre. — Voyons ! me dit-il en riant, vous êtes féministe, je suppose ? — Certes ! Eh ! Bien ! c’est l’égalité de l’homme et de la femme ; alors, je n’ai pas plus de formes à prendre avec les femmes qu’avec les hommes. — Oh ! vous arrangez cela au profit de votre propre sécurité, car vous vous dérobez dès qu’il s’agit de prendre vos responsabilités. Il y a la manière, Monsieur ; en France, on a le respect de la femme et de l’individualité de chacun… vous jouez, je le répète, un jeu malpropre. »

Il rit jaune… ils partent. Lorsque la guerre éclata, peu après, Cravan s’enfuit. M. Level qui détenait des numéros de sa revue Maintenant me les apporta, ayant appris sa désertion : « Je ne veux rien garder chez moi, de cet individu. » C’était, en effet, compromettant… et si gentil pour moi !!

Mais, j’anticipe.

J’ai une très importante peinture de Henri Rousseau que je vends à Libaude. Des livres ! des livres ! le chiffre 13 me réussit parfois, mais cette année 1913, quelle poisse !

Grande exposition de la « section d’or » rue La Boétie. Tous les cubistes, sous-cubistes, et… succédanés. Quelle vie ! quelle jeunesse ! c’est la chose indéniable qui se dégage de cette manifestation. Quelques visiteurs sont effarés, mais les snobs… « comprennent ». Pour les sous-machins et sous-choses, je ne marche pas ; Marie Laurencin me dit : « Vous y viendrez ! vous verrez ! » Je me suis toujours intéressée à tout ce qui est nouveau, et continue, mais je ne professe pas une admiration béate pour les fumistes, bien que ce soit très bien… porté ! Robert Delaunay expose une imposante Tour Eiffel. Apollinaire est aux anges…

À Montparnasse, le théâtre de Bobino est le rendez-vous du tout-Paris des premières : on y joue du Molière. Antoine suit assidûment ces représentations. Grand succès.

À Montmartre, la boîte à Fursy fait recette ; c’est le rendez-vous de la plus haute aristocratie de tous les pays… c’est pourquoi j’y avais mes entrées… hum !

Un jour, Méphisto, dit l’aîné, un de la boîte, me dit en passant : « Tu viens, ce soir ! » (Les gens de théâtre tutoient tout le monde.) « Oui ? » que je lui réponds. – « Alors, viens de bonne heure ! » J’emmène mon amie V. et sa tante. Arrivées au contrôle, Fursy nous accueille assez fraîchement : « Ah ! Mlle Weill ! avec sa smala ! » Si j’avais été seule, je serais partie, mais je me devais à mes invitées. Maugréant, Fursy nous place, néanmoins. En franchissant la salle, je comprends l’algarade du patron ; toute bondée ; les loges retenues par des gens constellés de brillants et pierreries de toutes sortes et de toutes grosseurs, salle étincelante d’une aristocratie cosmopolite et française. Nous en ouvrons, des quinquets ! cherchant à mettre des noms sur toute cette foule chamarrée…

Et « Môssieu Fourrsy » par ci, et « Môssieur Fourssy » par là… il ne savait où donner de la tête et, de salamalecs en salamalecs, devant une salle houleuse, la représentation commence… succès fou !

Le lendemain, je demande à Méphisto : « Mais qu’y avait-il donc hier au soir ? quelle salle épatante ! — Mais tais-toi donc ! je ne savais rien : il y avait tous les grands-ducs Vladimir, Alexis, etc… ; la grande-duchesse Vladimir et toute sa suite ; toute la famille Carnot, de grands dignitaires de différents pays orientaux… — Oh ! comme c’est dommage que je n’aie pas su… une bonne petite bombe dans tout le tas ! épatant ! hein ? comme effet… ah ! et puis quand Fursy me recevra de cette façon… je l’eng… » Et de nous tordre, car je promets toujours beaucoup plus de beurre que de pain.

Les expositions reprennent…

Mon ami Tabarant, le critique d’art bien connu, m’amène une artiste qu’il me recommande chaleureusement : c’est Louise Hervieu. Elle me semble très excitée, révoltée… encline au suicide… ah ! les temps sont durs !… misère ! Cette jeune personne a du biceps, aspect costaud ! brrr ! Lorsque Tabarant revint quelques jours après, je lui dis : « Vous n’y pensez pas ! faire une exposition à ce colosse ! elle me fait peur ! si je ne vends pas, elle me flanquera ses toiles à la tête… ». Il rit mais ne me contredit pas…

CHAPITRE XIV

LE CUBISME EXPLIQUÉ PAR GLEIZES ET METZINGER, AUSSI PAR APOLLINAIRE. – SIX MÈTRES DE CIMAISE, 20 EXPOSANTS ET NON DES MOINDRES. – LEVITZKA, LHOTE ET CHARMY, EXPOSANT ENSUITE, VENDENT TOUT. – LE LIBRAIRE M’A EUE. – VACANCES ET AUVERGNE. – LES SOIRÉES DE PARIS. – JEAN DUFY AQUARELLISTE. – L’ANNÉE 1914 S’ANNONCE BONNE. – VENTE DE LA PEAU DE L’OURS. – LE GRANDISSIME DIEGO RIVERA. – SARAJEVO ! – JAURÈS ASSASSINÉ. – LA GUERRE !… – MA BELLE-SŒUR MEURT À 20 ANS. – MON FRÈRE AÎNÉ TUÉ EN ARTOIS.

Trois peintres cubistes notoires : Gleizes, Léger et Metzinger exposent un ensemble qui doit porter… fiasco !

Deux d’entre eux, Gleizes et Metzinger, ont expliqué, en un volume très recherché, leurs conceptions, et les arcanes de cet art plastique. Apollinaire, l’érudit et enthousiaste poète, parle, en un clair langage, dans le volume qu’il intitule Cubisme (très rare), de ce même art, avec la conviction qu’il met en toutes choses ; les profanes se laisseront-ils convaincre ? ils chancellent, finalement s’emberlificotent ; tout ce qui, pour eux, n’est pas de l’art officiel, est du cubisme…

Mes six mètres de cimaise offrent, ensuite, aux amateurs des œuvres de Charmy, Lucie Cousturier, Marval, Camoin, Raoul Dufy, Girieud, Gleizes, Lacoste, Laprade, Lebasque, Léger, Lhote, Luce, Matisse, Metzinger, Picasso, Od. Redon, Rouault, van Dongen. Il y a bien là de quoi se rincer l’œil !

La poisse !!… Les livres ! les livres !

Exposition Lévitzka. Tout vendu ! petits prix, mais sérieux encouragement pour l’artiste.

L’exposition André Lhote subit le même sort. Charmy vend, de la même veine, une quinzaine de peintures. Ma commission, pour ces trois affaires, dut être très réduite, mais il importe pour ces trois artistes de pouvoir travailler et se renouveler ; cela permet aussi à Charmy d’aller travailler en Auvergne, sur l’invitation de Bouche.

Il me revient une anecdote comique, significative de notre mistoufle (Charmy et moi) : elle m’arrive un matin, chic, pimpante, comme à l’accoutumée, en voiture, ma chère ! J’avais un visiteur : « Avez-vous de la monnaie ! je n’en ai pas, le cocher, non plus. » me dit-elle en entrant. Je lui donne cent sous. Elle revient et, avec une ostentation vraiment drôle, me rend la monnaie des cent sous ; je reçois, riant sous cape. Le visiteur part : « Rendez-moi cette monnaie, je n’ai pas un sou ? » Ah ! mes enfants ! quelle pinte de franche rigolade, cette fois !…

Très peu brillante, ma situation actuelle ! pensez donc, toutes ces expositions lucratives ! Je fais venir un libraire de la rue de Douai, pourquoi celui-là même qui voulut un jour me refiler de faux Lautrec, sans y réussir bien entendu ? j’aurais donc dû me méfier. Il me dit une autre fois : « Vous savez, quand les livres m’intéressent, je les paie un bon prix. » Je savais, lui en ayant acheté moi-même, qu’il les vendait, lui, un très bon prix. Je lui fais un lot de très, très bons ouvrages : il m’offre le tiers de ce que je les avais payés et… j’ai accepté… je n’avais plus un sou. Comme il a fait une excellente affaire, il revient quelques jours après pour essayer de m’avoir une fois de plus… Exaspérée, malgré ma mouise, je le f… à la porte…

Je rachète des livres ! des livres !

Les vacances ! invitée à mon tour par Bouche, je me rends en Auvergne… je tombe au milieu d’une société select, un peu guindée, triste… la mère de Bouche, intelligente, très vivante, détone un peu parmi cette jeunesse… sans joie : les frères Marius-Ary Leblond qui ne rigolent pas ; Lacoste qui, devant le motif, ne rigole pas ; sa femme… chante du Duparc ; Bianchini, musicien de talent, ah ! celui-là, quand il est à table… ce n’est pas pour « rigoler » ! puis, la célèbre directrice de la galerie B. Weill… brrr ! dans ce milieu… c’est pas le moment de « rigoler » ! Malgré tout, ce séjour fut très agréable.

Retour. Les livres ! toujours les livres ! mauvais mois d’octobre… mais quand en sortirai-je ? Novembre est cependant meilleur…

Apollinaire devient rédacteur en chef d’une publication très intéressante : Les soirées de Paris. Le n° 18, le premier numéro rédigé par lui est consacré à Picasso. Le rédacteur en chef fait le service lui-même, porte en ville… c’est très sympathique.

En décembre, exposition d’ensemble : Charmy, Lévitzka, Valadon, Lacoste, Lhote, Ribemont-Dessaignes, Utter, Czöbel… quelle salade ! On ne vend pas !… je fais des rôles, cela paie les timbres.

Pauvre année ! pauvre de moi ! Ah ! si je n’y mettais un peu de sucre, comme la vie serait amère !

 

*    *    *

 

Année 1914. Tiens ! tiens ! Janvier s’annonce très bien… que se passe-t-il donc ? vais-je, enfin ! en sortir ?

Le jeune Jean Dufy fait sa première exposition (aquarelles) ; c’est le frère cadet de Raoul. Bien entendu, rien vendu.

En février un jeune Hongrois, Alfred Rèth, expose un ensemble qui a quelque succès ; il n’est pas dénué de talent.

La première vente de Jeunes à l’hôtel Drouot a lieu en mars : c’est la vente de la Peau de l’Ours. Sous cette dénomination, une dizaine d’amateurs se sont réunis pour acheter de la jeune peinture ; M. André Level est le conseilleur et l’acheteur de cette société. Le succès de la vente a été un événement. Le grand Picasso, « Famille de clowns », a tenu le record comme prix 11.600 francs, vendu à des Allemands. (J’entends par record, les prix, jusqu’alors payés pour les Jeunes ; il n’est pas question de Meissonier, Détaillé, Carolus Duran et autres officiels.)

Je rachète, à cette vente, une petite peinture ravissante de Luce, au pointillé, représentant la rue Mouffetard, que j’avais vendue 30 francs à M. Level, 130 francs ; d’ailleurs les trois quarts des peintures de cette vente venaient de chez moi, ce qui m’amène quelques nouveaux amateurs… source de bénéfices inouïs pour moi

Bolliger me boude encore, moi, la cause de tous ses maux ; il fait cependant partie d’un groupe avec Jean Buhot, fils du graveur Félix, Esmein, ami de Rèth, et qui donne beaucoup d’espoir, Léon Lehmann et van Rees. Bolliger, enfin ! a deux ou trois études de vendues, Buhot trois toiles.

En avril, exposition du grandissime Diego H. Rivera, mexicain ; il me fait l’effet de Gulliver chez les Lilliputiens : je le vois très bien éteignant un incendie en pissant dessus. J’écris moi-même la préface du catalogue, dans laquelle je blague un peu Picasso… cela ne plaît pas à Rivera : « Picasso est mon meilleur ami, je n’accepte pas cela… » Peu après, ils étaient à couteaux tirés.

Il vend quelques toiles rondistes, ce qui avive sa superbe. Ses « ronds » deviennent « cubes »… c’est alors que, revendiquant le titre de « Maître », il se fâche avec Picasso, qui le détient incontestablement parmi ses amis… Alors… ça l’a dégoûté, il est parti.

En mai, exposition de M. et Mme Galimberti ; ce couple décuple l’indifférence…

En juin, un ensemble d’une quinzaine d’études cubistes de Metzinger ; parmi les plus jolies de couleur que j’aie eues, sont exposées sans grand succès.

Un drame : Sarajevo !… Stupeur !… la vie continue. Charmy est allée travailler en Auvergne.

Fêtes du 14 juillet… entrain accoutumé.

Assassinat de Jaurès, navrant ! Effervescence… le cœur se serre ! est-ce vrai, ces bruits de mobilisation ? Comme un seul homme, les Allemands ont disparu…

La guerre est déclarée… ma jeune belle-sœur accouche ce jour même.

Ah ! l’enthousiasme des premiers jours ! mais pour ceux qui restent quelle angoisse ! Mon frère aîné, capitaine, part le deuxième jour ; plus de voitures… il s’embarque triomphalement sur une poubelle ! et nous disions : « Bon augure ? »

« Non ! non ! ça n’est pas possible ! ce serait trop affreux ! » disais-je… Cela fut !… Sans courage pour ouvrir ma galerie, j’erre dans les rues, vais aux nouvelles… quinze jours inactive, affolée, j’ouvre enfin ! mon magasin, et comme il me reste 150 francs, j’achète des cartes et des petits drapeaux pour suivre les opérations, des cartes postales illustrées, qui sont vendues dans les rues, dans les boutiques, en masse… 1 franc, 1 fr 50 ou 2 francs de vente par jour cela occupe. Je reçois d’Auvergne des lettres affolées de Charmy ; elle n’a appris la mobilisation que par le tocsin, la déclaration de guerre par le départ des hommes ; elle ne sait rien, aucun détail ; ses lettres, quoiqu’avec du retard, m’arrivent, mais elle ne reçoit pas les miennes, ce qui accroît sa détresse.

Je lui envoie dépêches sur dépêches, pas une ne lui parvient, j’aurais tant voulu la rassurer… du moins la tenir au courant.

Restée seule dans ce bouleversement, ma belle-sœur, la jeune accouchée se sent abandonnée, même par sa mère ; une petite bonne de 18 ans, très dévouée, est heureusement là pour l’enfant. Je vais, chaque jour, lui donner les soins indispensables. Le docteur c’est-à-dire le boucher qui l’assista dans son accouchement, vient la voir de temps en temps, mais la fièvre persiste. Au bout d’un mois, il lui permet de se lever… une douleur à l’aine, syncope… elle est morte !! 20 ans !!

L’enfant reste ; on trouve, non sans peine, une nourrice à Champagne, à trois quarts d’heure de Paris, mais l’armée ennemie avance, toute cette contrée est évacuée et l’on nous ramène le pauvre petit nourrisson après vingt-quatre heures de chemin de fer.

La grand’mère maternelle, qui a laissé mourir sa fille ne veut pas se charger de l’enfant, mais, comme elle a une propriété à Versailles, elle consent à ce qu’on le mette au Chesnay où, mal soigné comme le fut sa mère, le pauvre petit meurt au bout de quelques mois… lamentable !

Paris, déserté, voit défiler tous les évacués des régions du Nord, défilé sans fin, de femmes et d’enfants, d’animaux domestiques, véhicules de toutes sortes, contenant outre leurs propriétaires, en des accoutrements invraisemblables, des objets hétéroclites plus invraisemblables encore, et ce, durant plusieurs jours. Paris prévoit une résistance désespérée… moins il y aura de bouches à nourrir ; mieux ce sera.

Nos ministres, députés, etc., etc., tous partis à Bordeaux, nous restons, « nous », les maîtres du pavé, les piliers. Le journal L’Homme Libre de Clemenceau, que je lis depuis sa fondation, est rédigé et imprimé à Bordeaux ; je ne puis avoir les nouvelles que le lendemain, aussi, pour punir Clemenceau de lâcher les Parisiens, je ne lirai plus son journal, voilà ! ça lui apprendra à aller se faire « enchaîner » à Bordeaux, car, au retour, ce journal devient « l’Homme Enchaîné » !

« Non ! les Allemands n’entreront pas à Paris ! », disions-nous. Et ils n’y sont pas entrés…

Le départ des taxis, l’idée folle et ingénieuse de Gallieni… nous ignorions le motif de cette course effrénée… « Non ! ils n’entreront pas ! »

Le 11, la Marne ! Paris est sauvé ! vive Gallieni !! Si c’était la fin !

Je vends des cartes postales à 10 centimes ; en deux mois, comme nos petits poilus, j’ai gagné 16 francs.

Terrible nouvelle pour nous encore : mon frère aîné, tué en Artois, à Mouchy-aux-Bois, le 10 octobre ! Il avait dit, en partant, à sa femme et à ses filles : « Lorsque je serai devant les Allemands, je vous écrirai simplement : Je mets mes gants blancs ! » On venait de recevoir la carte… Ces horreurs vont-elles finir ? Maudite soit la guerre !

Ils avaient pourtant demandé à se rendre : « Kamerad ! » mon frère, à la tête de sa compagnie, marcha au-devant d’eux pour les faire prisonniers, puisqu’ils le demandaient ; ils le tuèrent lâchement, à bout portant. Très aimé de ses hommes, il fut vengé atrocement… quel carnage ! horrible guerre !

CHAPITRE XV

CARTES POSTALES. – PETITS DRAPEAUX. – JE DONNE À DÉJEUNER POUR 1 FR 25. – MAX JACOB PLEURE. – UTRILLO, MODIGLIANI SONT VENUS ME VOIR. – OZENFANT FAIT DES PUBLICATIONS PATRIOTIQUES. – MA MISÈRE NE TROUVE PAS GRÂCE AUPRÈS D’UN AMATEUR QUE « J’INTÉRESSAIS TANT (?) ». – LA GALERIE MALPEL A VÉCU. – CHUT ! LES NEUTRES. – LES MAMELLES DE TIRÉSIAS. – MALPEL ME PRÉSENTE CHARLOTTE GARDELLE. – FAVORY. – MORT DE Mme MAYER. – DES CANONS, DES MUNITIONS. – LE FRÈRE DE RENOIR ET BASLER. – HESSEL NE TRANSIGE PAS.

Quelle fureur de cartes postales ! des marchands ambulants dans les rues, à tous les carrefours ; il s’en vend à profusion ; les grossistes gagnent un argent fou ! « Si j’en éditais moi-même au lieu d’acheter toutes ces ignominies ? me dis-je. Des cartes artistiques se vendront mieux ; les grossistes vont tomber dessus !… » Je fais donc faire des dessins à Raoul Dufy, à Depaquit, à Luce ; il faut aussi trouver un imprimeur M. André Level, qui trouve mon idée bonne, m’aide de ses conseils, commande aussi des dessins à Grass-Mick. On tire d’abord à 500 les cartes postales puis quelques gravures d’actualité, comme essai… Je compte bien prendre une forte commande chez les grossistes. Je leur présente mes spécimens : « Ça n’est pas du tout le genre qu’il nous faut… Voilà ce qui se vend. » Et ils me montrent des chromos dans ce goût : Boches alléchés par une tartine ! – Poilus au bras de leur promise. – Petites femmes offrant des fleurs à Joffre… etc., etc. Impossible d’en vendre un quart de cent, et je viens de donner un bon à tirer de 2.000… avec, en plus, les gravures patriotiques… quel effondrement ! Et l’imprimeur qui réclame un acompte… qui me menace… pas le premier sou !… Voilà le bouquet ! interdiction de vendre des cartes postales dans les rues… et ce, juste au moment où mon stock était prêt !… Peut-être aurais-je trouvé, enfin ! un grossiste-artiste !

M. Level, voyant mon embarras, m’avance l’argent pour l’imprimeur… Les cartes me restent pour compte… ne sont plus bonnes qu’à vendre au poids du papier…

Je suis écœurée des cartes géographiques pendues à mes murs… j’enlève tout pour faire place aux tableaux… ouf ! je respire ! je suis enfin, chez moi !

Quelques permissionnaires viennent visiter ma galerie… quelle détente pour eux !

Mes amies H… n’osent rouvrir leur magasin de la rue La Boétie (je l’ai dit, pas d’envergure !) et parlent même de tout lâcher… « Ne lâchez pas ! insinuai-je timidement, ce serait dommage ; nous pourrions, peut-être, faire quelque chose ensemble. » Je vois les visages se fermer… mutisme complet ! (mes amies !!!)… confiance en moi ! quel dommage ! un si beau magasin…

1915. Toujours l’horrible carnage !

Verhœven, peu avant la guerre, avait eu beaucoup de succès en Suisse ; il commence à déchanter… les vaches maigres pour tous, hélas !

Afin de pouvoir tenir, je fais le déjeuner, chaque jour, pour quatre ou cinq personnes, à raison de 1 fr 25 que me donne chacune d’elles… tout le monde y trouve son compte… (bénéfices de guerre !!) Puis, je dîne de temps en temps chez ma mère. Je bazarde, plus souvent que je ne le voudrais, quelques dessins ou peintures que j’avais gardés pour moi…

Max Jacob passe un jour, larmoie : « Mes frères qui se font tuer ! c’est épouvantable ! » Les larmes coulent ! Quel être pitoyable ! femmelette ! quand on a le cœur ulcéré… est-ce qu’on pleure à une tragédie ?

Une nouvelle publication paraît : « Le Mot », fort bien présentée. On s’arrache les numéros qui, de 0 fr 50, montent parfois jusqu’à 10 et 20 francs. Diversion !!

Utrillo m’apporte une peinture sur carton : « Effet de neige », belle qualité, dont il me demande 10 francs ! J’hésite à la lui prendre, craignant de profiter de l’état un peu… excité dans lequel il se trouve… je l’achète, cependant. Il revient, le lendemain, dans un tel état que, cette fois, je refuse de lui acheter : « Cent sous, seulement ! » C’est lamentable ! Quelqu’un a bien dû en profiter !… je ne peux pas, moi ! quelle mauvaise commerçante ! mais oui ! je ne saurai jamais que végéter !

J’ai aussi la visite de Modigliani qui me demande de venir voir ses sculptures (ce n’est que peu après qu’il trouve Zborowski, et délaisse la sculpture pour la peinture.) Il est dans un bel état aussi, celui-là !.. il tombe presque sur moi… non ! non ! impossible ! Je ne peux pas… qu’un autre y aille… quelle tristesse ! cet esprit si fin et si cultivé ! tête superbe ! est-ce vraiment un ivrogne ?

La nouvelle publication que fait encore paraître Ozenfant, l’Élan, est de très bon goût et a du succès. On n’aspire qu’à s’évader du cauchemar qui vous étreint, de cette atmosphère infernale, de cette folie collective de carnage dans lesquels on se débat sans espoir, on s’accroche à la moindre diversion…

Quelques artistes en permission viennent se retremper en ma galerie. Utter vient de s’engager et Mme Valadon me demande de lui faire une exposition ; je ne demande pas mieux. Vente presque nulle… mais l’exposition est très visitée…

Libaude achète des Utrillo… la modicité des prix ne l’arrête pas… Dufy fait des pochettes en soie, très jolies, représentant les Alliés, puis un panorama représentant les poilus de toutes armes des pays alliés, genre images d’Épinal, très amusant. Succès. Petits prix.

Je vais passer deux jours à Saint-Nom-la-Bretèche, aux environs de Paris, sur invitation de Lévitzka qui s’y trouve…

Octobre. Novembre. Décembre. Toujours le carnage ! la série noire !… Charmy malade… misère ! misère !

J’offre alors à M. O. Sainsère, à ce moment secrétaire du Président de la République, une très belle peinture au prix qu’il voudra, tellement est intense mon besoin d’argent. Je reçois cette réponse : « Chère Mademoiselle, à mon grand regret, je ne puis souscrire à votre offre. » C’est ma première et ce sera certainement ma dernière tentative en ce genre. Je sus que d’autres avaient eu plus de succès que moi… Aussi, pourquoi n’ai-je pas comme enseigne, au lieu de galerie « B. Weill », galerie « Weillèchekopf » ? je réussirais, certes, mieux.

Quelques prisonniers que je connais, dans les camps allemands, me semblent bien déprimés. Il faut s’ingénier à leur remonter le moral, et leur rendre compte de ce qui se passe en France, car ils ne savent rien. J’ai trouvé un moyen de leur écrire de longues lettres qu’ils se communiquent dans tout le camp, amusantes et explicatives dans un dialecte qu’eux seuls peuvent comprendre… c’est peu ! mais que faire de plus pour eux ?…

M. Malpel, de Toulouse, avait ouvert, en 1913, une galerie de peintures de Jeunes rue Montaigne ; Malpel, le fameux amateur qui prit la fuite à la vue de cette peinture, la première fois qu’il vint chez moi, et qui devint, ensuite, le plus avancé de tous ceux que je connaissais… C’est lui, le premier, qui acheta des Chagall, en fit une exposition, et, en dépit des sarcasmes et imprécations, lui proposa un contrat.

La guerre éclate ; il est obligé, étant mobilisé, de fermer sa galerie… tous ses tableaux sont expédiés à Toulouse… La Galerie Malpel a vécu !

Il continue, pourtant, à acheter, et, de plus en plus, va de l’avant. Les hostilités n’empêchent pas les artistes neutres de mener grand tapage, prétendant faire leurs expositions… Pas chez moi ! plusieurs viennent me trouver à cet effet ! « Un peu de tact, voyons ! pendant que les nôtres se font tuer, vous espérez que je vais exposer vos œuvres ?… Après la victoire !… peut-être ! » Il fallut plus d’une fois mettre une sourdine à leur exubérance !

Le peintre espagnol Sola, entr’autres, à qui j’avais acheté une ou deux peintures, vient m’en montrer de nouvelles : « Rien, rien en ce moment, merci ! — Cependant Rivera m’en a acheté deux, dit-il avec insolence. — Eh ! bien ! allez donc encore lui porter celles-ci… » Il part, furieux, en claquant la porte.

1916. Ma petite collection personnelle s’effrite, s’effrite, car si je vends encore quelques cartes postales, je ne puis vivre de ce négoce infime… quelques livres m’aident aussi pour les petits frais… Quand je pense que les poilus donnent leur vie pour cinq sous par jour, je n’ai pas le droit de me plaindre.

André Lhote, entre temps, recherche les objets 1830 et en fait momentanément commerce ; en attendant qu’il puisse se remettre à peindre, il faut tenir !

Metzinger, considéré comme fou, est renvoyé dans ses foyers… Voici le Pactole qui coule à flots : une peinture de Charmy : fleurs, vendue 300 francs ; un petit Bonnard, 400 francs, c’est fou ! un croquis de Derain… 6 francs ! Les affaires reprendraient-elles malgré la tourmente ?

Faudrait-il, pour me remettre à flot, piétiner sur des ruines ? horreur ! non ! je préfère toute ma vie végéter… Oh ! la paix ! quand ?

C’est le moment que choisit Heuzé pour montrer sa peinture ! plus d’habileté que de personnalité…

À Charmy qui entre, je présente cet homme protée qui la connaît comme peintre et l’en complimente. Lorsqu’elle est partie, cette réflexion lui échappe : « Dieu ! qu’elle est bien, Mademoiselle Charmy, mais je ne puis supporter qu’une femme ait plus de talent que moi ! »… Attention, hein ?

Deux jolis petits pastels d’Utrillo vendus 25 francs… Aubaine !

Albert Birot, poète d’avant avant-garde, ami d’Apollinaire, fonde une revue, Sic ; on ne la vend pas, on la donne, quatre sous !!… elle fait florès. Il en gagne de l’argent avec cela, Birot, et moi, donc !

Sic fut l’organe des Mamelles de Tirésias, cette folie burlesque de Guillaume Apollinaire, dont la représentation mémorable eut lieu au Conservatoire Maubel. On s’y écrasait. Succès colossal.

Les fameux ballets russes de Diaghilev firent aussi grand tapage… la musique de Stravinsky fit hurler ; chahut, sifflets, enguirlandages ; Picasso, Matisse, Derain font les décors, les costumes… Parade ouvre la marche avec des décors de Picasso ; les spectateurs s’invectivent ; la jeunesse l’emporte : le succès fut éclatant.

Époque curieuse, d’une effervescence annonciatrice d’un renouveau artistique, littéraire, pictural et musical.

Au théâtre des Arts, les tentatives de Bouché pour rénover le décor ont du succès ; plusieurs artistes appelés par lui ont accompli leur tâche, avec une vitalité si intense qu’il serait dommage de ne pas persévérer en cette voie.

 

*    *    *

 

En novembre 1916, Malpel me présente une jeune artiste élégante avec laquelle je prends date en vue d’une exposition. La peinture de Charlotte Gardelle – c’est le nom de cette artiste – est, au point de vue décoratif, d’un goût très sûr.

Pourquoi les décorateurs de talent n’aiment-ils point qu’on les classe dans cette catégorie d’artistes ? Mais parce que les artistes-peintres s’estiment d’une essence bien supérieure à celle des artistes-décorateurs, bien qu’ils soient, souvent, les deux. L’exposition Gardelle a donc lieu et deux peintures sont vendues. Je fais la connaissance de Favory, jeune peintre très doué, venu en permission, et lui achète une jolie petite étude cubiste.

Dans des transes perpétuelles, je pars quatre jours en Auvergne pour voir ce que devient Charmy, qui y travaille avec ardeur ; cela me calme un peu.

Mme Mayer, très malade depuis quelque temps, meurt. Très affectée par la guerre, elle n’a pu supporter ces angoisses. C’est une perte et un chagrin pour moi : novembre 1916.

Et la vie infernale continue : chair à canons, jeunesse fauchée, massacre d’innocents, cynisme et lâcheté des profiteurs !

L’un d’eux vient visiter ma galerie et me dit :

« Oh ! moi, je m’en f…, ça peut durer, je gagne 10.000 francs par jour ! » (Avec une purée, on n’a pas à se gêner on peut se carrer et tapoter son portefeuille…). La jambe trop courte pour la lui f… au c…, je le flanque dehors en lui disant ce que je pense… Je sais que, depuis, il a rendu gorge, mais… c’est insuffisant ! On devrait faire un feu de joie de tous ces charognards…

Quelques permissionnaires, heureux de reprendre contact avec la vie artistique… la vie !! viennent me voir. Les gradés qui ont pu économiser sur leur solde, achètent un peu, ce qui crée un renouveau d’affaires. Basler, que je connais depuis peu, fait un échange avec moi : je lui donne un croquis d’Utrillo et deux études cubistes de Metzinger contre un dessin de Marie Laurencin et un dessin de Pascin.

Les grosses affaires qui m’ont valu la joie de connaître ce marchand, me reviennent en mémoire : c’était en 1915, à son retour d’Amérique, je crois. Il vint me trouver et me dit : « Si vous connaissez de « gros » morceaux (n’allez pas croire que c’est du porc… c’est de la peinture), indiquez-les moi, j’ai un amateur. » Par un grand hasard, le frère de Renoir, qui habite rue Saint-Georges, entre chez moi en passant et, tout en causant, me donne son nom et me demande si je n’achèterais pas des peintures de son frère. « Mais si ! répondis-je (pas un sou en poche). — Venez donc voir ce que j’ai ! »

Fidèle au rendez-vous, je grimpe chez lui… ah ! mes enfants ! quel éblouissement ! il me montre tout ce qu’il possède… aux murs, dans tous les coins, dans toutes les armoires… quelle collection de chefs-d’œuvre !

Dans la salle où je l’attends un instant (ça, c’est moins drôle) il a cloué au mur une carte avec des petits drapeaux pour suivre les opérations, et tous les attributs patriotiques du moment. Il m’avoue qu’il est un peu gêné et qu’il vendrait volontiers une ou deux pièces. Il déniche encore dans un tiroir une petite peinture d’environ 60 centimètres de haut sur 30 de large, un portrait de femme en pied… une merveille ! « Combien me vendriez-vous ce tableau, pour moi ? — Trois mille francs ! » J’ai l’audace de dire : « Je vous le prends ! mettez-le-moi de côté ! (Je pensais trouver cette somme sans tarder !!) Et je vous enverrai un amateur pour un tableau plus important » Convenu. J’en parle à Basler et lui donne l’adresse (quelle confiance !) Il veut se rendre compte avant d’amener l’amateur. Renoir frère lui montre la petite figure qui devait m’être réservée : « Que pensez-vous de ça ? lui dit-il. — Çâ ! Çâ ! répond Basler, çâ n’a pas de prix ! » Lorsque je revins voir cette « figure » dont j’avais rêvé, Renoir me dit : « J’en veux 12.000 francs maintenant. »

J’ai su par Basler lui-même la gaffe qu’il avait faite. Son enthousiasme est sympathique, mais quel gaffeur ! Évidemment, je n’aurais pas pu profiter de cette aubaine, mais qu’importe ? je me serais sentie un moment glorieuse. En tout cas, la parole de Renoir frère n’a pas grande valeur !

Il y retourne donc avec son amateur. Renoir, nationaliste enragé, et, de plus, mauvais coucheur, les met tous deux à la porte et vient me faire des reproches : « Pourquoi m’envoyez-vous des Boches ? — Mais, voyons ! je ne connais pas de Boches, réfléchissez un peu !! Si vous voulez, je vous enverrai un autre acheteur… (car je n’ai pas de rancune ; et puis, l’appât du gain !…) » Je vais donc trouver Hessel et lui énumère ce que j’ai vu chez Renoir, lui recommandant de ne pas heurter ce bouledogue. Il va voir, vient me trouver et me dit : « Tâchez d’avoir le tout pour cent mille francs ! » Je vais chez Renoir – un peu honteuse, je l’avoue – et lui fais la proposition : « Cent mille francs ! mais qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse de ces cent mille francs ? je n’ai jamais dit que je voulais vendre le tout ! une ou deux peintures seulement pour me permettre d’attendre. Mais qu’est-ce que c’est que ces gens que vous m’envoyez ? » Bref, je suis eng… et c’est tout ce que j’ai récolté, car Hessel n’a jamais voulu démordre du « tout ». Voilà !!

Je ne me révolte jamais pour des affaires manquées (à plus forte raison pendant la guerre). Mon détachement, en ce cas, frise le j’menfoutisme qui m’est si cher !

CHAPITRE XVI

15 DEGRÉS DE FROID. – LE MARCHAND DE TABLEAUX GUSTAVE COQUIOT. – IL SE BROUILLE AVEC SUZANNE VALADON. – LES GARDES DU CORPS DE COQUIOT. – JE DÉMÉNAGE DE LA RUE VICTOR-MASSÉ POUR EMMÉNAGER RUE TAITBOUT. – ROBERT CASSE, TOUT JEUNE ARTISTE PLEIN D’AVENIR. – Mme BONGARD (HAUTE-COUTURE). – LE SYNCHRONISME DE MORGAN-RUSSELL – LES FUTURISTES. – MODIGLIANI CHEZ ZBOROWSKI. – EXPOSITION MODIGLIANI. – LES PUDIBONDERIES DU COMMISSAIRE. – CE CHANÇARD DE LIBAUDE. – L’ASSOCIATION DES VEILLEURS.

Une nouvelle revue, Soi-même, paraît. Le premier numéro est un tel encensoir pour moi qu’il en est ridicule, si bien que je voulais exiger la suppression du tirage. Mon mécontentement fait de la peine au rédacteur qui n’en comprend pas le motif : il l’a cependant écrit pour mon bien, dit-il. « Je veux qu’on me f… la paix ! » lui dis-je pour tout remerciement.

Eh ! mais ! on vend des Charmy ! Eh ! mais ! un Marquet 2.300 francs… quel gain ! 200 francs !! ô honte !!

Brrr ! le froid est intense ! 12 à 15 degrés et pas de charbon ! on fait la queue chez les bougnats pour, le plus souvent, ne rien avoir « Bah ! me dis-je, je me chaufferai au gaz ! » Mon gaz gèle. L’eau bouillante que l’on jette dans le compteur gèle à mesure… je suis frigorifiée ; obligée de me tenir chez la concierge qui a un petit feu de charbon. Le plombier qui vient pour dégeler ce compteur demande de grandes bassines d’eau bouillante… ma concierge le regarde, effarée : « Hein ? quoi ? » elle se tord. Mais où faire bouillir cette eau ? elle trouve un moyen, cependant, et après tous ces transvasements, il doit emporter ledit compteur de crainte qu’il n’éclate… On patine dans mon magasin. Cette triste aventure nous met en joie… pourquoi ?

On est si nerveux !

La température s’adoucit ; je reprends mon quartier d’été. Petite exposition pour se remettre un peu… si l’on peut dire.

Je vais chez Borgeaud, peintre suisse, voir ce qu’il fait (picturalement parlant, s’entend).

« L’Arlequin », peinture d’Utter, est une bonne œuvre ; un amateur se laisse tenter.

Gustave Coquiot est devenu marchand de tableaux, depuis un an déjà… les affaires sont prospères ; cette guerre nous vaut pas mal de ces anomalies. Son appartement regorge de peintures ; les amateurs sont fort bien traités ; Porto, liqueurs des meilleures marques, cigares. On montre la peinture sans la montrer tout en la montrant : « Tenez ! j’ai acheté pour rien à un pauv’ type qui crevait de faim… » Ce leitmotiv se modulait chaque jour au son des cristaux, sous la fumée des cigares.

Très lié avec Utter et Valadon, l’amphitryon possède un grand nombre de toiles d’eux et d’Utrillo.

Des histoires ridicules surgissent entre Valadon et lui… ils se brouillent… cancans, papotages… « Je l’ai hébergée… — Il m’a grugée… », Pesson, Heuzé, Giran-Max, ce dernier qui, partout, reconnaît des faux exécutés par lui, (ce dont il se vante), exploités par les marchands, (ce dont il se gausse) et bien d’autres, fréquentent assidûment chez Coquiot, se font héberger (toujours selon son expression).

Je me suis intéressée, un moment, à la peinture de la femme du sculpteur cubiste Laurens qui me semblait très douée.

Les locataires qui, ne gagnant rien, ne peuvent payer leur loyer pendant les hostilités, peuvent bénéficier du moratorium. Ma sous-locataire, qui en a gagné, elle, scandaleusement, en profite pour ne pas me payer un sou. Mon propriétaire essaie de m’intimider et, comme j’ignore que toute poursuite est suspendue, il réussit à me faire partir : je dois vider les lieux en huit jours et, comme c’est ma seule planche de salut pour me débarrasser de mon horrible colocataire, je la saisis de gaîté de cœur… je signe une reconnaissance de dette pour mes loyers en retard, et trouve (chance inouïe) un très beau magasin 50, rue Taitbout, fermé depuis le commencement de la guerre. Je demande à visiter : « Il me le faut ! me dis-je. » Mais je n’ai que 250 francs… comment faire ? « Le prix est de 6.000 francs », me dit la concierge. — « Le propriétaire est-il visible ? — Il demeure dans la maison. » Je monte : « Monsieur, le magasin que je viens de visiter me plaît mais je ne peux payer que 3.000 francs (comment ?) — Oh ! c’est peu ! allons, 3.500 francs. — Convenu ! — Alors, si vous le voulez bien, nous signerons l’engagement cette semaine. — C’est entendu ! »

Les six mois d’avance… Il me faut 1.750 francs ; avec les 250 que j’ai, il me manque 1.500 francs. Il n’y a pas à hésiter ; je vais trouver mon plus jeune frère, à la Bourse aux grains, lui expose mon cas… l’accueil est plutôt frais… je sais bien qu’il n’est pas riche, mais je ne puis m’arrêter à ces considérations. Mettant de côté ma dignité, j’insiste et obtiens les 1.500 francs…

Je signe l’engagement et, illico, je déménage.

(Évènement fortuit !…)

Je déménage avec bonheur, certes ! mais je me souviendrai plus d’une fois, non sans émotion, de cette petite boutique de la rue Victor-Massé, berceau de nos plus chers espoirs en peinture, réceptacle de toute cette jeunesse bruyante, assoiffée d’indépendance et de renouveau qui se manifesta par des tentatives picturales dont l’éclosion eut un retentissement mondial.

Je dois donc continuer cette tâche, d’autant plus ardue que les obstacles sont loin d’être aplanis, avec des possibilités amoindries par le décuplement des frais.

Inhabité depuis trois ans, le local est dans un état de saleté indescriptible ; il faut aussi se débarrasser d’une énorme machine qui encombre tout le milieu du magasin. Peintres, électriciens, menuisiers, vite réquisitionnés, je leur dis : « Voyez ce qu’il y a à faire ; voilà ce que je veux, pouvez-vous, tout de suite, exécuter tous ces travaux ? — Mais, certainement ! — Autre chose… je n’ai pas d’argent pouvez-vous attendre ? — Comme vous voudrez. » Et tout fut remis en état. Tableaux anciens, meubles anciens, je commence à faire quelques affaires… bon début. J’ai de la peine à m’habituer à tant de vastitude, ces locaux m’intimident… je me sens toute menue, si j’allais m’y « perdre »… je vais sans tarder m’attacher un grelot… Quel changement ! j’ai la tête à l’envers… j’arrive pour dîner, un soir ; chez ma mère qui habite aux Batignolles : « Tiens ! me dit-elle, tu as enlevé ton chapeau ? » Je tâte ma tête ; mais c’est cependant vrai, je l’avais oublié et, tout le long du chemin, assez long, ne m’en suis pas aperçue…

Enfin ! quel bonheur d’être loin de ce voisinage de la rue Victor-Massé ! Émoi dans le quartier ! une grande toile avec ma nouvelle adresse est apposée sur le magasin ! Vingt ans ! juste le temps de suivre assidûment l’évolution du nouveau mouvement pictural ! Vingt ans !

Envoi de prospectus, « changement d’adresse », et vogue la galère… Inauguration de la nouvelle galerie par une grande exposition d’ensemble de peintures de tous les artistes qui ont exposé chez moi. Très visitée ; succès moral seulement.

Suzanne Valadon m’apporte des peintures d’elle et d’Utrillo ; nous n’oublions pas que nous sommes toujours en guerre… il faut vendre à petits prix…

Car la boucherie continue : soirées dans les caves ; les obus des avions, les torpilles ne nous font pas grâce d’une nuit et tapent dans le tas sans merci. Dire que dans ce chaos, j’ai pu reprendre espoir, m’agrandir, m’endetter…

L’espoir ! l’espoir !…

Un jeune artiste, Robert Casse, m’intéresse beaucoup ; il me semble qu’il a beaucoup à dire, picturalement parlant ; il fait, pour l’instant, de la décoration pour vivre car pour raisons de santé, il n’a pu partir. Encore une nouvelle revue, Nord-Sud, présentée par Delmée et Reverdy.

Clovis Sagot étant mort depuis un an environ, sa veuve, avec l’aide de son commis, Charles Villette, essaie de continuer, selon les traditions de son mari. Une exposition d’Herbin, cubiste aux couleurs tapageuses (le cubisme fit ce nouvel adepte) eut quelque retentissement. Villette était devenu peintre, peintre du dimanche, et Picasso, ce pince-sans-rire, le sacra « Grand-peintre ». Ah ! sacré Picasso ! il fit un beau coup ! (heureusement, pas bien méchant). Mais notre Villette, complètement illettré, a des aperçus inattendus sur les arts… et sur sa personne : il a la tête à l’envers… très bon et honnête garçon, malgré tout.

À la déclaration de guerre, Mme Sagot s’affole et ferme sa galerie ; Villette est, d’ailleurs, mobilisé. Peu à peu, elle vend son stock : des cartons entiers de dessins de Picasso et autres… quel dommage ! comme toujours, sans argent, je n’ai pu en profiter.

Le jeune Casse a du talent ; ses œuvres se vendent assez bien…

Des expositions très intéressantes ont lieu depuis quelque temps chez Mme Bongard (haute couture). Ses salons sont très courus, surtout par les artistes attirés par la beauté ardente de l’amphitryonne.

Ozenfant fréquente beaucoup cette maison, et c’est là qu’il acquiert ce goût de la couture au point de fonder la firme « Amédée » rue Blanche… mais n’anticipons pas.

Morgan-Russell, peintre américain, avait fait, en 1912, avec un de ses compatriotes, une exposition : « Synchronisme », ainsi intitulée, en la Galerie Bernheim jeune.

En cette même Galerie, eut lieu, à cette époque, l’exposition des « Futuristes », qui déplaça bien du monde, fit couler beaucoup d’encre, dépita maintes célébrités, enchanta moult manants ; j’avoue avoir été de ces derniers : cette impétuosité de mouvement, de couleur, me fit plaisir à voir. Je suis, depuis, revenue de bien des choses ; mais il n’en était pas moins vrai que tout cela était vivant, très vivant !… mais la stagnation, en ce cas, semble bien périlleuse. (« Qui n’avance pas, recule » ; ne l’oublions pas !)

Pour en revenir à Morgan-Russell, son exposition actuelle dénonce ce point stagnant dont il lui est difficile d’échapper ; à moins,… qu’il n’acquière plus de liberté dans la conception, partant, plus de vie… Peut-être y arrivera-t-il ?…

Réformé avec la main droite mutilée, Charles Villette peint de la main gauche assez adroitement ; je fais une exposition de l’ensemble qu’il a réuni, non sans succès.

Modigliani donne bien du mal à Zborowski, qui s’occupera dorénavant de lui. Ses œuvres se vendent très difficilement et lui-même n’est pas d’un commerce très facile… J’achète trois toiles pour essayer à mon tour.

Malpel me confie un bien beau Lautrec et, chose étonnante… je le vends ! cela lui rend service car il est en difficulté au sujet d’une garçonnière qu’il doit évacuer en toute diligence ; il en est si embarrassé que, pour le tirer de ce mauvais pas, je me charge de tout, lui promettant la discrétion. En une matinée le déménagement est terminé. Il me charge ensuite de la vente de peintures de Marquet, Matisse, Rouault, Raoul Dufy, Van Dongen, qui garnissaient ce petit local…

Zborowski me demande de faire une exposition de peintures et dessins de Modigliani ; j’accepte, bien entendu.

Le dimanche on accroche et le lundi 3 octobre 1917, vernissage. Nus somptueux, figures anguleuses, portraits savoureux. Assemblée choisie. Le jour baisse, on allume a giorno. Le passant, intrigué de voir tant de monde en cette boutique, s’arrête médusé. Deux passants,… trois passants… la foule s’amasse. Mon vis-à-vis, le commissaire divisionnaire s’émeut : « Que qu’c’est qu’çà ? un nu ! » (Un nu est placé juste face à sa fenêtre). Il délègue un agent en civil, « amène » : « Monsieur le Commissaire vous « ordonne » d’enlever ce nu ! — Tiens ! pourquoi ? » — (Accentuant et un ton plus haut) : « Monsieur le Commissaire vous ordonne aussi d’enlever celui-ci ! » (Mon Dieu ! il n’a pas encore tout vu !… et cependant pas un n’est en vitrine !) On enlève ! l’assemblée choisie ricane sans bien comprendre, ni moi. Dehors, la foule, de plus en plus dense, devient houleuse : danger !

Toujours amène, l’agent revient : « Monsieur le Commissaire vous « prie » de monter. (C’est mieux « vous prie »). — Mais, vous le voyez, je n’ai pas le temps. » (Accentuant et un ton au-dessus) : « Monsieur le Commissaire vous prie de monter. » Traversant la rue sous les huées et les quolibets de la foule, je monte. Bureau bondé de patients… Je demande : « Vous m’avez priée de monter ? — Oui ! et je vous ordonne de m’enlever toutes ces ordures ! » Ceci dit sur un ton d’une insolence rare et qui ne supporte pas de réplique.

Je hasarde, cependant : « Il y a, heureusement, des connaisseurs qui ne sont pas de cet avis… Mais qu’ont-ils donc, ces nus ?… — Ces nus !… (yeux exorbités, avec une voix que l’on dut entendre à la Courneuve) : ces nus… ils ont des pppoils ! » (sic). Et, plastronnant, excité par les rires approbateurs des pauvres types, tassés là sous le bât, il poursuit, triomphant : « Et si mes « ordres » ne sont pas exécutés « de suite », je fais saisir le tout par une escouade d’agents… »

Pastorale… : chaque agent de l’escouade tenant un nu de Modigliani dans ses bras… Cinéma.

Je ferme aussitôt le magasin, et les invités emprisonnés aident au décrochage des toiles. M. Henri Simon, alors ministre des Colonies, Marcel Sembat, Mme Aguttes et diverses autres personnalités marquantes, venaient précisément de partir.

Ce commissaire, un nommé Rousselot, aurait dû prendre quelques grains d’ellébore ; et ce sont ces types-là qui nous firent la loi pendant la guerre !… se plaindre ? à qui ? et l’on a bien d’autres chiens à fouetter… Les cris de pudeur effarouchée de cet énergumène dénotent évidemment un état maladif, émotif, que la vue de ces nus attise.

Si j’ai parlé de la Courneuve, c’est qu’il me revient que, lors de l’explosion qui se fit entendre dans tout Paris, son émotion se manifesta bruyamment sous le coup d’une frousse formidable ; il se contenta, cette fois-là, de g… dans la rue… pour interdire de répandre la panique… « Ceux qui répandront la panique, je les f… dedans ! » Qu’est-ce qu’il attendait alors pour se prendre par le bras ?

Tous les tableaux décrochés, l’exposition suit son cours : deux dessins seulement sont vendus… 30 francs chacun. Pour dédommager Zborowski… j’achète cinq peintures.

Huit ou dix mois plus tard, on apprend la mort lamentable du pauvre Modigliani, en même temps que le tragique suicide de sa femme.

Quelques jours avant ce décès, Libaude, comme les hyènes sur une charogne, ayant appris que la santé du pauvre artiste ne laissait plus aucun espoir, battit tout le jour le pavé de Paris, et ramassa tout ce qu’il put trouver (jusqu’alors il n’avait acheté aucun tableau de lui), et, à l’annonce de sa mort, comme un fou, il court partout, disant : « J’en ai de la chance ! jusqu’à la veille de sa mort, j’ai encore trouvé des Modigliani pour rien ! il était temps !… »

 

*    *    *

 

Depuis peu s’est formé une association : « Les Veilleurs » (pourquoi « les Veilleurs ? » quoiqu’on me l’ait expliqué, je n’ai jamais compris), dont les adhérents, recrutés par le poète Carlos Larronde, affluent en masse : la province donne en plein. Cette société a pour but de venir en aide aux artistes, c’est très bien, mais il faut pour cela être sociétaire et obéir aveuglément aux ordres supérieurs, quelle que soit leur… fantaisie. Les statuts sont très sévères !! Les chefs, toujours invisibles, spéculent sur la naïveté de leurs… sous-ordres (chefs psychologues et joyeux vivants !). Le peintre italien, Celli, soutenu par eux, réussit à faire une exposition chez moi, un an plus tard, et sous leurs auspices (celui-là fut malin !).

Mes amis de La Rocha font un séjour momentané à Bièvre, toujours sous les auspices de la société, car Bièvre est le centre de la colonie des « Veilleurs », ce qui permet à Mme de La Rocha de préparer une exposition d’art décoratif qu’elle doit faire chez moi. Marcel Hiver fréquente à Bièvre, usant et abusant des profits qu’il en peut tirer. Pour quelques-uns, la société a du bon… pourvu que cela dure !

De gros industriels du Havre casquent pour les « Veilleurs » (pour les chefs…) on les dénomme, ceux-là, les « éclaireurs ».

Un costume spécial est alloué à chaque sociétaire… qui veut se laisser faire… ; les femmes ne sont admises que comme pis-aller ; les dirigeants déplorent la légitimité des couples… le mariage ?… reprouvé par eux. Carlos Larronde me demande de faire une exposition des « Veilleurs » plus tard.

CHAPITRE XVII

ZARAGA. – LES « ESPRITS » DE BERGON. – NOUVEAU COUP DE MASSUE : LA GROSSE BERTHA. – JE PARS AVEC MA MÈRE À LA BAULE. – ARMISTICE ! – LA GRIPPE ESPAGNOLE. – MAUVAIS RÊVE ! – UN BEAU GESTE DE MA BELLE-SŒUR. – HEUZÉ VEUT MA GALERIE ! – LA GALERIE PESSON OUVRE SES PORTES. – TRISTESSE. – JE VOIS BAUCHY POUR LA PREMIÈRE FOIS. – LIBRAIRIE ARTISTIQUE. – COMMANDITAIRE PEU CONFIANT. – LES VOYEURS HILARES. – COUBINE, GIMME EXPOSENT. – PAUL GUILLAUME FAUBOURG SAINT-HONORÉ… RUE LA BOÉTIE.

Le peintre Zaraga est un homme charmant qui vit seul, ne voit personne, ne s’entoure que de vrais amis (Fénéon est du nombre). Je « dois » en être, me dit-il. Je veux bien. Je lui achète une jolie petite peinture cubiste ; mais il évolue trop vite, et… trop peu à mon gré ; je renonce à le suivre ; alors… je ne le vois plus… je ne suis plus une « vraie » amie !

Je ne puis toujours pas lâcher l’ancien, puisque c’est ce qui m’a permis de tenir jusqu’au présent ; ce qui ne m’empêche pas d’acheter à Mme Sagot des dessins et aquarelles de Picasso… De tout ! de tout ! j’achète de tout !

1918. Si je pouvais payer mes dettes, me remonter ; je serais sauvée ! mais il y a toujours des anicroches qui font que toujours, il me faut recommencer… toujours !

Quelle horrible vision ! tranchées, bombardements et toute cette belle jeunesse fauchée ! le cauchemar se prolonge, et il faut, malgré tout, vivre, lutter !

Si tous les engins de guerre, et en tous les pays, avaient été réquisitionnés… la tuerie n’aurait pas duré un mois ! utopie ! ah ! les profiteurs !!

Janvier. Exposition Marthe Laurens… peu de vente. L’ancien sera donc toujours le sauveur !

Charmy, toujours imprudente, est très malade.

Des soins, des soins !

Je fais une exposition au peintre Bergon, celui-là même qui fit de moi, dans Soi-même, un article si élogieux et si ridicule. Le génie, croit-il, doit lui « venir des Esprits » ; il fait tourner les tables, danser… les buffets ; il appelle à lui un siège… qui accourt ! il faut éviter ces esprits… surchauffés. Rien vendu.

Derain étant mobilisé, sa femme est obligée de vendre des dessins de lui… j’en achète quelques-uns ; puis une jolie aquarelle de Laprade ; à Asselin quelques aquarelles… par le temps qui court, il me semble que je me lance… !

Exposition Hensel : quelques vendus.

Mars. Un coup de massue ! stupeur ! la grosse Bertha ! panique ! arrêt complet de tout. L’exode recommence. Le nombre des victimes de cette infernale invention croît sans cesse. Paris se vide comme à l’approche de la horde sauvage.

Devant l’imprudence de ma mère qui se promène sans souci du danger, mes frères m’engagent à partir avec elle, et nous arrivons à La Baule le 15 juin.

Quel supplice ! chaque soir, à la gare, fébriles, nous attendons les journaux, les nouvelles. Malgré ma frousse, car j’avoue que ce canon me fait peur, je regrette de n’être pas à Paris, car la vie mondaine que mènent à La Baule les réfugiés de la capitale n’est pas faite pour me mettre en gaieté ; et puis, déshabituée de vivre avec ma mère, je souffre de son despotisme qui me rend ce séjour insupportable. On s’irrite pour un rien, on a les nerfs en pelote, les nouvelles n’arrivent pas assez vite. Nous rentrons à Paris vers le 20 août… Nos troupes avancent formidablement… c’est la grande offensive.

Pendant mon absence, j’ai laissé la garde de mon magasin à Charles Villette, qui ouvrait un jour sur deux ; bien inutilement, d’ailleurs.

Je demande un délai à mon propriétaire qui, très gentiment, me l’accorde.

Nos troupes avancent toujours : c’est le désarroi dans l’armée allemande qui demande l’aman.

Enfin : enfin ! toutes les cloches sonnent, le canon tonne ! finie la guerre ! finie la tuerie ! on pleure de joie ! on s’embrasse dans les rues ! armistice ! armistice ! la foule délirante s’amasse ! on danse à chaque carrefour ! rien qu’à cette description, l’émotion m’étreint… mes yeux se brouillent…

Le lendemain, la joie est un peu plus de commande, moins émouvante, mais quand même, partout on chante la Marseillaise et tous les refrains imaginables…

J’aurais été navrée de ne pas vivre ces deux jours à Paris !

La vie reprend, les magasins rouvrent ; tous ont une soif de revanche sur les affaires, sur la jouissance et, cependant, que de deuils !

Pour clôturer l’horrible carnage… une calamité nous enlève des amis : la grippe espagnole. Constatons une fois de plus que les joies, même passagères, se paient cher…

Combien d’êtres connus disparaissent, qui avaient échappé à la mitraille : Guillaume Apollinaire, entre autres ; Robert Casse, ce jeune peintre de vingt-cinq ans, meurt, laissant une veuve et un enfant ; quelques artistes ont offert une toile, et j’organise une exposition au profit de cette veuve et de cet orphelin.

La joie commune est sensiblement jugulée ; la nôtre, particulièrement, le fut durement : mon frère, intelligent, mais d’une timidité maladive, se trouve, par cela même, dans une détresse morale indescriptible, et au-delà de toute force humaine ; grâce à sa femme qui fut, en l’occurrence, envers et contre toute sa famille (famille bien pensante) d’un dévouement admirable… oui, contre sa famille qui ne fait qu’attiser son chagrin ! grâce à son courage, l’obstacle est franchi. Jetons un voile !… oublions ce mauvais rêve !… Affaires calmes. L’année 1918 se termine, nous laissant quelqu’espoir au cœur…

1919. Peu à peu, nos poilus rentrent ; il leur faut, (les pôvres) rattraper le temps perdu… et ils s’y mettent, passionnément ! Enfin ! ils sont là, c’est l’essentiel ; la reconnaissance du pays (?) fera bien les choses…

Heuzé, le débrouillard, pendant ce temps, est resté là ; pourtant c’est un gaillard ; ne cherchons pas à comprendre : mystère et discrétion, et… il s’est occupé…

Malpel est parti à Montauban, où il restera désormais : besoin impérieux de restaurer ses affaires ; à cet effet, il m’envoie, afin d’être vendues pour son compte, des peintures de Marquet, de Picasso et de Vlaminck. Il est pressé de vendre, alors je les lui achète ferme, mais… n’ai pas d’argent… c’est bien ennuyeux ; comment faire ? car je dois aussi payer des dettes contractées pendant les bombardements. Ma belle-sœur, la veuve de guerre, m’offre spontanément de m’avancer la somme nécessaire, à condition, bien entendu, de ne pas trop lui faire attendre le remboursement, étant, elle-même, très peu argentée, ce qui ne donne que plus de prix à son beau geste.

Je paie donc Malpel, ce qui me permet de ne pas trop brusquer la vente de ces tableaux.

Je prends aussi à ma charge toutes les peintures de Chabaud que possède Mme Sagot, qui, pressentie par Heuzé pour céder sa Galerie, hésite beaucoup (lâcher ou continuer ?) ; en tout cas, peu à peu liquide. Heuzé trouve, faubourg Saint-Honoré, un magasin d’un loyer bien plus élevé que celui de Sagot et que le mien, sans compter les frais à y faire ; peu soucieux de les assumer, il me propose de prendre ce nouveau magasin… et lui le mien… il n’a pu me convaincre de son désintéressement.

Exposition René Durey et Ortiz de Zarate. Vente tirée par les cheveux.

Puis celle de Mainssieux… prolifique…

En avril, Celli, le protégé des « Veilleurs », fait son exposition d’ensemble. Vendu quelques peintures.

En mai, petit trio de Charmy, Chabaud et Heuzé qui exposent, ensemble. Tout petit succès.

Heuzé réussit à louer la Galerie Sagot, 46, rue Laffitte, qui devient la Galerie Pesson. En réalité, c’est une association entre Pesson, Heuzé, Bouche, Mainssieux, Asselin, Daragnès et Charmy. J’accepte avec plaisir leur proposition d’entente avec moi. Pesson est en nom, est le responsable…

La Galerie Pesson ouvre avec une exposition de peintures de Georges Bouche ; j’aide à l’accrochage. L’affaire est bien lancée : publicité monstre ; affiches partout, jusque dans le métro, invitations épatantes… la foule accourt. Succès ! Succès !

Mais alors ? les craintes de débuts difficiles dissipées, mon appui n’est plus nécessaire ; on n’a plus qu’à me balancer ; on me fait grise mine… ces messieurs, lorsque j’arrive, prennent des airs affairés… on n’a pas de temps à perdre…

La deuxième exposition qu’ils font : celle de Charmy, lancée avec la même maestria, a un succès fou ! alors ? ils ne se connaissent plus. Heuzé, le bonasse, m’aliène toute l’association… Je ne m’appesantirai pas sur les scènes pénibles qui suivirent… malgré tous mes efforts, le souvenir s’en effacera difficilement de ma mémoire. Un des amis de M. Kapferer désire un Charmy de son exposition et me charge de cette négociation. Je vais donc acheter ce Charmy à la Galerie Pesson ; aucune condition marchande ne m’est faite… Je paie donc le prix fort et porte le tableau à M. Kapferer ; sans un sou de gain… mais qu’importe… si le geste est beau !

Peu après, M. Kapferer me prie de demander quelles conditions de contrat la Galerie Pesson consentirait à faire à Charmy, de concert avec lui et moi ? Furieux, Heuzé refuse toute négociation… hi ! hi ! hi !

Voici les vacances. La Galerie Pesson ferme ses portes, tous partent…

Dès la rentrée, Pesson téléphone à M. Kapferer (ils avaient réfléchi) au sujet du contrat Charmy. « Avez-vous prévenu Mlle Weill ? dit M. Kapferer — Non ! répond Pesson, nous ne voulons rien faire avec elle ! — Alors ! n’en parlons plus ! » Et M. Kapferer raccroche !… lui-même me raconta la chose. Je lui suis très reconnaissante de la confiance dont il me gratifia, en l’occurrence.

Allons ! jetons aussi, là-dessus, un voile… En juin. Verhœven expose quelques peintures décoratives qui plaisent.

Mutilé de guerre, Charles Villette a du mal, ne pouvant plus exercer son métier d’encadreur : il m’aide comme il peut, tout en faisant sa peinture.

M. Bauchy, dont j’ai parlé au commencement de ces mémoires, sans l’avoir jamais vu, passant, par hasard, entre et se fait connaître ; cet amateur qui, étant le propriétaire du café des Variétés, acheta, l’un des premiers, des Van Gogh, des Gauguin, des Renoir, est des plus sympathiques, et je me félicite de faire sa connaissance.

Mon départ, en août, pour deux ou trois jours, ne vaut pas d’être relaté.

En septembre, une collection de livres très rares m’est offerte en échange de peintures… bonne entrée de saison ! J’ai du plaisir à classer ces livres ! j’aime les livres ! leur manipulation !

En novembre, inauguration de la librairie artistique par une exposition de « noir et blanc », dessins par : Coubine, Derain, Raoul Dufy, Friesz, Galanis, Marquet, Matisse, L.-A. Moreau, Picasso, Jean Puy, Utter, Suzanne Valadon, Van Dongen, Vlaminck, etc., etc… Grand succès !

En décembre eut donc lieu l’exposition d’Art décoratif préparée à Bièvres sous l’égide des « Veilleurs », par Mme de La Rocha, dont j’ai parlé par anticipation : coussins, abat-jour, tapis, paravents, robes, etc., soies brodées et peintes. La Galerie, complètement transformée, a un aspect d’intimité très précieux ; la réussite récompense l’effort… ce qui est rare !

Une revue nouvelle, Lettres parisiennes, fait son apparition : tout comme les autres, paraît et disparaît !

Le Nouveau Spectateur, entièrement rédigé par Roger Allard, aura-t-il une durée plus certaine ? Très alerte et très vivant, Allard s’en donne à cœur joie sur la peinture et les peintres. Pas toujours approuvé, mais toujours amusant.

1920. La confiance que j’inspire à M. Kapferer est toujours vivace : « Voyons ! me dit-il, achetez de la peinture et je vous avancerai les fonds. Mais encore ? Quelle peinture ? — Ce que vous voudrez, je m’en rapporte à vous. — J’aimerais, cependant, que nous voyions ensemble. — Non ! non ! achetez d’abord, je verrai ensuite… » Bien. Je vais, en premier lieu, chez Raoul Dufy, lui achète quatre peintures, importantes, de toute beauté, et ce reproche « inspiré » de n’être qu’un décorateur est bien peu justifié : ces quatre toiles sont vraiment d’un peintre…

Je cours ensuite chez Picasso où, pour ne pas trop effrayer mon commanditaire, j’achète tout d’abord un lot de croquis pour mon propre compte ; puis, pour lui, douze magnifiques et très importants dessins. Je préfère lui montrer ces premiers achats avant de continuer. Avec le chèque de 10.000 francs que me donne M. Kapferer ; je paie et emporte mes précieuses emplettes.

Il vient les voir : « Mais vous êtes complètement folle ! me dit-il. — Je vous avais demandé de venir avec moi. — J’avais confiance ; je ne vous croyais pas aussi folle ! — Ah ! ça n’est pas encourageant ! » Voilà comment j’ai trouvé une commandite… Pour m’acquitter au plus vite, j’ai dû vendre à des prix dérisoires… Les Dufy ont trouvé amateurs de suite. Pour Picasso, c’est bien plus long… je fais des échanges… et ne puis m’acquitter aussi aisément. Selon mon habitude, je reste gros-Jean… (Ah ! Mlle Weill ! vous devriez être riche… air connu).

Exposition d’un groupe très intéressant, en janvier : Bissière, Galanis, Gernez, Lhote, Lotiron, Utter.

La peinture des Jeunes hante les nuits de J.-E. Blanche, peintre officiel, qui maltraite rageusement cette jeunesse ; il vient visiter l’exposition, et, dans un article de critique, tient des propos de concierge sur les peintres et sur moi…

Bissière donne des espoirs, et je m’intéresse à lui… Cette exposition est très discutée… bon indice !

Février. Croquis par Luis de La Rocha ; les « Veilleurs » veillent… plusieurs vendus.

Mars. Exposition Robert Diaz de Soria. Ronflant !

Favory me présente un groupe de « Jeunes » tout jeunes et me demande de leur faire, avec lui, une exposition, ce à quoi j’acquiesce, et en avril a lieu cet ensemble : Clairin, Jean Dufy, Farrey, Favory, G. Fournier, Portal, Riou. À part Favory, déjà connu, aucun de ces artistes n’a pu encore faire ses preuves ; patience !!

Un jour, entre chez moi un couple, bourgeois assez cossus… la femme se tord, se tord, tout en circulant autour de la salle ; hilarité qui frise… l’innocence ; l’homme paraît plutôt agacé, gêné par ces rires.

Tout à coup apaisée, la femme se plante devant moi (j’avais freiné patiemment, l’attendant au tournant) : « Ça se vend, cette peinture, Madame ? — Certainement, mâdâme ? mais, dites-moi, pourquoi riez-vous ! — Je ne comprends pas ! — Comment ! vous riez parce que vous ne comprenez pas ?… comprenez-vous l’anglais ? — Non ! (elle ne riait plus, ne sachant où je voulais en venir). — Lorsque vous ouvrez un livre d’anglais, vous vous tordez, sans doute, puisque vous ne comprenez pas ! — Mais, non ! — Alors, vous voudriez apprendre, n’est-ce pas ? pouvoir lire en anglais ?… Eh ! Bien ! pour la peinture, il faut apprendre à « voir », faire l’éducation de votre œil. » Sans rien répondre, ils partent tous deux, raides comme la Justice… sans rire. Quelques jours après, ils reviennent pleins d’enthousiasme : « Madame, nous ne venons pas rire, nous venons voir, apprendre… — Parfait ! regardez, et je vous expliquerai si besoin est. » Ils regardent avec intérêt et me promettent de revenir. Huit jours après, je les vois de nouveau apparaître, cette fois, très excités : « Madame, nous avons bien réfléchi, nous voulons acheter… — Pas encore ! vous n’êtes pas prêts. – Madame a raison, dit le mari, heureux de cette occasion de n’en rien faire, nous devons encore étudier, regarder… » La femme est abasourdie… elle n’a jamais vu un marchand refuser de vendre. Peut-être sont-ils devenus des amateurs fervents, mais je ne les ai plus revus, ayant changé de local peu après… Dommage !

Basler me montre des Coubine, des Gimmi. Ce dernier m’intéresse davantage… Je n’aime pas les nus de Coubine, je les trouve froids ; ses paysages et ses fleurs me plaisent mieux… Ah ! le Basler de Coubine, comme il détestera Gimmi de ma préférence !

C’est donc en mai 1920 que Gimmi expose chez moi pour la première fois. Succès.

En juin, Coubine : l’ensemble se tient.

Paul Guillaume, en sa petite boutique du faubourg Saint-Honoré, se débat âprement, c’est dur. Il me vend une vingtaine de dessins et aquarelles par Derain… Et puis… le voilà revenu sur l’eau il prend un magasin rue La Boétie, peu après… le veinard ! De nouveau, j’achète une bibliothèque de premier ordre en échange de tableaux… quelques livres pour moi…

Le jeune Fels vient de fonder une nouvelle revue Action, appelée, sans doute, comme les autres, à disparaître.

Nouveau aussi, Le Crapouillot (Le Crapouillot !… en temps de paix). Voici Marcoussis ! voici Halicka, sa femme, qui peint intelligemment. Lui, cubiste, peint sur verre, très jolies couleurs. Sa peinture ?… quel bel artiste, Picasso !…

J’achète, de Suzanne Valadon, des peintures d’une personnalité indiscutable ; quel grand peintre ! et Utrillo !…

Cette manie d’acheter ; dès qu’il m’entre quelques fonds !

CHAPITRE XVIII

INDEMNITÉ POUR QUITTER LA RUE TAITBOUT – PESSON MANGE LE MORCEAU. – LE 2 AOÛT LA GALERIE PESSON DEVIENT GALERIE B. WEILL – EXPOSITION DES « VEILLEURS ». – DÉMÊLÉS AVEC VANDERPYL. – LA « REVUE DES PEINTRES », – 100e EXPOSITION. – GUIGNOL PLANTE LA CRÉMAILLÈRE. – MORT DE MA MÈRE. – LES PAUWELS. – J.-J. MOUSSON. – KARS A PARLÉ. – MON COMMIS EXAGÈRE. – SALON DES PEINTRES FRANÇAIS FONDÉ PAR MARCEL GAILLARD. – SMITH LE PORTUGAIS. – UBU-ROI À « L’ŒUVRE ». – LES EXPOSITIONS VALADON-UTRILLO.

Vers le 15 juin 1920, un agent de la Cie d’assurances Le Lloyd vient me demander si je céderais mon bail, car cette compagnie est en pourparlers avec mon propriétaire pour acheter la maison. Après plusieurs jours de marchandage, nous tombons d’accord à 80.000 francs et, le 25, la compagnie m’écrit une lettre confirmant cet accord, mais à cette seule condition qu’en octobre j’aie vidé les lieux ; passé cette date, l’accord sera nul et non avenu.

Il ne me reste donc plus qu’à trouver un local… ah ! fuir ce vis-à-vis ! ce commissariat…

Impossible de trouver quoi que ce soit à moins de payer un pas de porte de 100 à 150.000 francs (car ce commerce éhonté sévit en toute liberté). Alors, tant pis pour l’indemnité, je resterai ici !

Cette résolution prise, je vois entrer chez moi, en coup de vent, le 20 juillet, Pesson, inquiet : « Il n’y a personne ? — Non ! — Fermez les portes ! — Hein ? que me voulez-vous ? — Voulez-vous prendre ma galerie ? » Je sursaute : « Quoi ! — Voulez-vous ma galerie ? — Voyons ! expliquez-vous ! que se passe-t-il ? je croyais que vos affaires marchaient si bien ? — Je veux partir ; ne plus rien avoir de commun avec Heuzé ; j’en ai assez ! — Mais réfléchissez un peu… que vont-ils dire tous ? — Ça m’est égal, je veux me débarrasser d’Heuzé, coûte que coûte ! — Bon ! moi, je veux d’abord bien y réfléchir ; je vous donnerai une réponse. — Vous savez, ça presse ! ils sont tous partis, ce sera donc très facile, et je veux moi-même aller en vacances sans tarder. — Vous aurez de mes nouvelles sous peu… »

Par quel hasard sut-il que je cherchais un local, puisque je ne voyais plus personne de cette galerie ? c’est, à coup sûr, le ciel qui me l’envoie… (le voilà, l’événement fortuit !)

Après entente sur le prix (très raisonnable), les actes sont prêts le 28 juillet 1920 ; le 31, je déménage et le 2 août, l’indemnité m’est versée par la Cie d’assurances Le Lloyd. Pesson n’est réglé qu’à la condition d’écrire à tous ses collaborateurs pour les mettre au courant de ce qui se passe. Tout ceci bien établi, il part léger et satisfait… et moi donc !

Tollé général ! au voleur ! à la voleuse ! on veut me traîner en justice ! nous n’avions pas le droit… etc. Pesson étant seul en nom, la cession faite par devant notaire, il n’avait de comptes à rendre à personne. Moralement… c’est une autre histoire ! moi, je n’étais liée par aucune considération !

Pesson fut excédé. La cause, je la devine… enfin ! n’insistons pas ! Une occasion extraordinaire m’est offerte, j’aurais été bien poire de n’en point profiter… Tout le clan me fait grise mine, mais… ils reviendront.

Remis à neuf, le 46 de la rue Laffitte, ancienne galerie Clovis Sagot, éphémère galerie Pesson, devient alors galerie B. Weill.

Vers le 10 août, ouverture pour quelques jours seulement, juste le temps de faire connaître le changement de propriétaire, puis… repos.

L’ancien, cette fois, m’est interdit, il y a un antiquaire dans la maison ; je ne puis plus compter que sur le moderne… il faut que j’y arrive… il le faut !

Nous commençons donc la saison par l’exposition des « Veilleurs » dont j’ai parlé déjà, et dont Carlos Larronde a pris l’initiative. À cette occasion, je vois affluer en ma galerie des gens de provinces des quatre coins de la France. Qui ne connaît ces visages quiets et inquiets des fidèles adeptes des sociétés occultes ? ces visages confiants en une félicité à laquelle ils croient béatement ? Tel est l’aspect de cette ruée provinciale.

Carlos Larronde reçoit ses invités avec une condescendance onctueuse ; en un discours bien tourné, il les exhorte à s’unir pour la… cause commune (quelle cause ?).

J’assiste amusée à cette conférence qui semble si bien… adaptée. L’exposition se compose d’objets fabriqués par les sociétaires, fort intéressants pour quelques amateurs. Le résultat ne vaut pas l’effort. En octobre, un ensemble de Mendès-France. Pour me donner un peu plus de liberté et pouvoir sortir, j’engage un jeune homme qui fait office de garçon de magasin et de cuisinier.

Une fois de plus, une bibliothèque importante, éditions de luxe, m’est offerte. La vente des livres crée un mouvement : j’aime les livres !!

Une importante exposition éclectique marque le mois de novembre : Angibault, Archipenko (sculpteur), Raoul et Jean Dufy, Gernez, Gleizes (fait aussi partie des Veilleurs), Halicka, Gimmi, Kars, Lévitzka, Lhote, Marcoussis, Robert Mortier, Survage… comme on le voit, groupe des plus éclectiques.

Vanderpyl, critique d’art au Petit Parisien, me recommande, avec l’appui de Raoul Dufy, une artiste russe, Mme Reno-Hassenberg. Dans un rez-de-chaussée assez peu confortable, je vais, avec lui, voir ses œuvres, et nous convenons d’une exposition pour janvier 1922, ce qui lui donne le temps de préparer un ensemble intéressant, car Reno n’est pas dénuée d’un certain goût.

Je m’endette de nouveau en achetant à Léonce Rosenberg 13 peintures importantes de Van Dongen. Je m’emballe toujours trop, mais il y a vraiment de très belles toiles ; n’empêche que la vente en est assez difficile…

Dorival m’achète, de ce lot, un nu de qualité superbe, un des plus beaux que van Dongen ait faits… Avez-vous jamais vu Dorival s’emballer ? eh ! bien ! il était réellement emballé !…

Si je pouvais moi-même regarder la peinture de sang-froid comme certains de mes confrères, j’aurais acquis, comme eux, un important prestige, je serais riche comme eux !

L’exposition Reno a donc lieu, et ne marche pas trop mal. Mais comme, entre temps, j’avais dû, chaque jour et sur ses plaintes accumulées, lui faire quelques avances, il me semble bien légitime de les récupérer après l’exposition, au règlement des comptes. C’est en ce faisant que le ton de l’artiste devient agressif : « Je pensais que vous garderiez des toiles pour vous payer… — J’aime la liberté… faire ce qui me plaît. » Vanderpyl prit parti contre moi, (cancans !) disant partout que j’avais « arrangé » cette artiste… (ce que je regrette de n’avoir pas fait ! pour lui éviter un mensonge)…

Les livres sont toujours d’une vente courante et, dans les mauvais jours, une aide précieuse.

Je m’attelle à un travail qui m’amuse beaucoup, le soir, chez moi : je fais une petite revue des peintres, que je voudrais faire représenter en Guignol pour la centième exposition de la Galerie.

En quelques jours, ma revue est prête ; il ne reste plus qu’à trouver le Guignol. Un ami de Mendès-France, qui s’occupe beaucoup de marionnettes, nous prête son théâtre et son concours ; il faut aussi sculpter les têtes des marionnettes à l’effigie des artistes ; Mendès-France qui s’en charge, même sans les connaître, les réussit très bien sur mes simples indications. Ma silhouette est des plus étonnantes, il est vrai qu’il a l’original sous les yeux…

Les répétitions ? inénarrables ! ça ne peut plus mal marcher… la représentation est pour le 21 février ; le 20, nous ne sommes pas plus avancés qu’au premier jour. J’ai les cheveux en broussailles, tant je les empoigne éperdument ! Hardy, l’animateur (celui qui prête le théâtre), me dit : « On ne pourra jamais jouer demain ! Tant pis ! dis-je ; on jouera quand même ; on lira les rôles ! — Cela ne sera pas très commode ! Que voulez-vous ? on n’a plus le temps de contremander la soirée ! »

Et le 21 février 1921, la centième exposition a lieu ; ensemble important et très varié. Le soir, dans ma galerie illuminée a giorno en verres de toutes couleurs, devant une assistance d’au moins 300 personnes, la représentation se déroule avec un succès inespéré. Mendès-France avait fait le décor : la place du Tertre à Montmartre. Ma silhouette, la commère, François Ier, le compère. Tout marche dans la perfection : Hardy, Mendès-France, Jeanne, B. Weill tiennent leurs rôles comme des « vrais de vrais ». Les spectateurs s’amusent, à ce qu’il me semble : c’est tout ce que je demande. On réclame une seconde représentation, le charme pourrait en être rompu… et puis, quel aria ! Non ! une seule suffit !

Parmi les invités, artistes, amateurs, critiques et marchands, citons : Suzanne Valadon, Charmy, Lévitzka, Flandrin, Friesz, Jean Dufy, Clairin, Favory, Utter, L-A. Moreau, M. et Mme de La Rocha, Gimmi, Lhote, Lotiron, Bissière, Galanis, Camoin, Girieud, Laprade, Mme Matisse et ses deux fils, Manguin, Paviot, Dufrénoy, Metzinger, Waroquier, etc., etc., j’en oublie… Comme amateurs : le Dr et Mme Desjardins, M. Pauwels, Mme et M. Coquiot, M. de Jouvencel, Mme et M. Dorival, j’en passe… Tous les critiques, sauf les… nouveau-nés. Les marchands : M. et Mme Ebstein, M. et Mme Paul Guillaume, les représentants de la galerie Druet, Basler, Zborowski, etc., etc. Mainssieux, avec son quatuor à cordes, joue pendant les intermèdes. C’est, en somme, la véritable inauguration de la galerie de la rue Laffitte. La centième exposition, par ailleurs, a un énorme succès ! Bon mois de février !!

En mars, première exposition d’ensemble du jeune P.-E. Clairin. L’enthousiasme de cet artiste gagne les amateurs. Espérons qu’ils ne seront pas déçus !

 

*    *    *

 

Deuil ! Après trois jours de maladie, ma mère meurt le 22 mars. Les vieux nous sont comme des enfants ; puis, on s’habitue à leurs manies, on les leur passe, et lorsqu’ils disparaissent, ils laissent un grand vide… Deuil !

En avril, groupe : Favory, Farrey, G. Fournier, Jean Dufy, Riou, R.-E. Clairin, Portal et Utter. Bonne exposition.

Voici de nouveaux amateurs qui s’intéressent aux Jeunes et qui désirent se faire une collection : M. et Mme Pauwels. Ils achètent quelques bonnes peintures… mais le snobisme entre un peu trop en ligne de compte, l’impatience les gagne… il faut que ça monte ! Collection de peintures et collection de valeurs en Bourse, cela fait deux… je crains bien qu’ils n’aient ni la confiance, ni la persévérance. Mais avant tout, M. et Mme Pauwels « adorent » les artistes, et leur consacrent un jour chaque mois en leur offrant le thé ou la limonade, au goût de chacun. On chante, on récite des vers. Je reçus une invitation à l’un de ces thés, le jour même où je fus invitée à déjeuner chez J.-J. Brousson, que je connais peu mais qui, invitant de mes amis, me fit transmettre son invitation à laquelle je me rendis. Intérieur de bric-à-brac affolant. Le déjeuner, préparé par Brousson lui-même, arrosé de vins généreux, est copieux et excellent ; nous sommes, ensuite, tout à fait à point pour admirer ses merveilles dont il nous fait l’historique d’un air convaincu, mais qu’il cherche à atténuer par de l’ironie. Ses mains jointes donnent à ses affirmations une allure sacerdotale ; dès qu’elles s’agitent, l’allure devient démoniaque.

Il nous montre avec mystère un manuscrit qu’il nous dit être La vie d’Anatole France, et qui fera du bruit ; tout est prêt, d’accord avec l’éditeur, mais… le Maître tarde bien à mourir ! le livre ne doit paraître qu’après sa mort.

Nous ignorions encore les… insanités contenues dans ce manuscrit, mais, de cet instant, je jugeai notre hôte, cyniquement papelard. (Tout comme lui, je n’ai pas la reconnaissance du ventre.)

Après ce déjeuner somptueux, départ chez les Pauwels. Réunion choisie, mais sans aucune intimité : chacun se regarde, un peu gêné de se trouver là, étonné de se rencontrer. Musique, récitation, thé, limonade… charmante journée ! Au dehors comme au dedans, l’air est glacial, il neige ! brr ! qu’il fait froid. Que faisons-nous ici ? tous semblent se le demander. Cette maison manque de vie !

 

*    *    *

 

Sans tapage, le peintre Tobeen suit son petit bonhomme de chemin ; peint, et au fur et à mesure, place sa peinture, fait trois petits tours, et puis s’en va… et, ainsi, toujours, il recommence. En juin, exposition Frank-Burty.

Ensuite, le groupe : L. Barat, Fredureau, Gimmi, Kars, Robert Mortier. Il me revient en mémoire, à propos de Kars, qui est un de mes bons amis, un souvenir qui démontre la modestie de cet artiste de grand talent : depuis plus de 20 ans, je le voyais à chacune de mes expositions, en visiteur ; jamais il ne m’adressa la parole, jamais je n’ai su ce qu’il était, jamais je ne me suis doutée qu’il peignait. Je le remarquais pourtant, à chaque fois et me disais : « Parlera, parlera pas ! » Il m’intriguait. Ce n’est que lorsque je fus installée rue Laffitte que je fis sa connaissance ; lorsqu’un ami m’en parla, je lui dis : « Comment ! il fait de la peinture ? je le croyais muet ! comment, c’est Kars ? » Et il devint un camarade charmant, spirituel !…

Rien à signaler pour les deux dernières expositions…

Et pour terminer la saison picturale, ensemble de quelques œuvres d’Utrillo et de Suzanne Valadon. Les Utrillo furent vendus entre 1.500 et 2.000 francs.

Trois ou quatre jours de vacances en juillet et en août. Installation rue Victor-Massé de tout ce qui constitue le confort moderne…

Tout le monde rentre ! il faut organiser les expositions de la saison. Mon jeune commis ferait assez mon affaire s’il ne s’était mis en tête de devenir… patron ! quand j’te dis !

Il se fâche de n’être pas pris au sérieux et part. C’est alors qu’entre deux permissions, mon neveu qui fait son service militaire, vient s’initier aux arcanes du commerce de la peinture moderne.

Le peintre suisse Hogg fait, en octobre, une exposition particulière ; quand il sera connu, on s’y « intéressera ». Lepoutre, marchand de la rue Laffitte, monte en grade : il prend une boutique rue La Boétie et, pour l’inaugurer ; fait une exposition retentissante de peintures d’Utrillo ; oh ! oh ! les prix ont monté ! ça fait hurler ! mais le succès… moral a porté : il classe définitivement ce charmant peintre, et voilà les grands marchands en branle !

Marcel Gaillard, retour du Congo et du Dahomey, inaugure l’année 1922. Son ensemble fort intéressant donne de l’espoir. C’est en 1917, qu’il avait fondé un salon de la Peinture française, pour les artistes mobilisés et autres ; ce salon qui eut lieu chaque année, fut, quoique peu lucratif, très suivi jusqu’à ce jour.

Voilà plus d’un an que je dois aller voir les peintures de l’artiste portugais Francis Smith. Comme tout arrive, j’y allai et fus frappée par l’exquise sensibilité de certaines de ses peintures, ce qui m’incita à lui faire une exposition en février. Pour la première fois qu’il expose chez moi, le succès est satisfaisant.

Représentation d’Ubu-Roi au théâtre de l’Œuvre. Cette farce fit couler beaucoup d’encre, lors des premières représentations. Cette reprise se fait dans le calme ; on sursaute à peine au lever du rideau à l’exclamation d’Ubu : « M… dre ! » on rit même. Les spectateurs ne s’interpellent plus que par ce vocable… on entend même une femme du monde s’écrier : « M… dre ! je ne trouve pas mes gants ! » Mars. Zadkine, jeune sculpteur cubiste, fait une exposition d’aquarelles fort intéressante. Je lui dis : « Cela ne marche pas bien fort mais lorsque vous serez connu… — Mais, je suis très connu ! — Oui !… je sais tout le monde le sait mais… il y a aussi la planète Mars !… » Je ne suis, d’ailleurs, pas en peine pour lui… il s’occupe !

Le jeune peintre Edy Legrand habite sur le même palier que moi, rue Victor-Massé. Il fait de l’illustration, ce dont il se tire très adroitement et lui permet de peindre sans hâte et à sa guise. Les œuvres qu’il expose en mars-avril présentent un certain intérêt, et le critique d’art du Temps, Thiébault-Sisson, l’a en grande estime. Si je ne suis pas toujours d’accord avec ce critique d’art, j’aime en lui la sincérité qui le guide, et s’il se trompe souvent, il n’en aime pas moins la peinture, indifférent à la haute ou basse cote… fait très rare chez les critiques d’art.

Nous devons constater à l’Exposition Valadon-Utrillo qui a eu lieu ensuite, le succès ascendant de Valadon ; son ensemble a, comme toujours, une tenue remarquable. Mais que de détracteurs ! Son grand mérite est, malgré tout, de ne faire aucune concession… grande artiste ! Gimmi, Bissière ont la vogue. Mais… les livres ! les livres !

CHAPITRE XIX

KAYSER, COROT MODERNE. – LES POÈMES DE PIERRE-ALBERT BIROT AU CINÉMA. – LÉONCE ROSENBERG ME TAQUINE. – CHABAUD ÉCRIT… ÉCRIT – UTRILLO VU PAR LES MONTMARTROIS. – CE BON COMMERÇANT D’EBERL. – NOËL CHEZ UTRILLO. – PARUTION DE MON « BULLETIN ». – LA « FOLIE DENTAIRE ». – LE BOUSILLEUR. – INTERVIEW DE VLAMINCK. – LE GROUPE GROMAIRE. – LE FIN VERGÉ-SARRAT – L’ISOLEMENT DE LURÇAT. – PER KROHG ET SES COMPOSITIONS.

Les œuvres de Kayser, dont me parle Basler, révèlent un tempérament profond ; que l’on ne découvre qu’après long examen. L’exposition qu’il fait en mai le classe immédiatement. Corot moderne !! Je vois d’ici les sourires… (j’en ai, depuis longtemps, pris mon parti) ah ! évidemment, ça n’est pas du tape-à-l’œil ! L’idée originale de Pierre-Albert Birot, poète d’avant-garde, de faire une exposition de ses poèmes, m’asseoit : je la lui fais cependant ; mais lorsqu’il prétend la faire tourner pour passer au cinéma, je le trouve insensé !… tourner quoi ? ces petits carrés imperceptibles ? il faudrait les tourner au microscope, et puis quel intérêt au point de vue cinématographique ? Peu de succès…

Ensuite, exposition du groupe : Hayden, Herbin, Irène Lagut, Metzinger, Severini, Survage, jusqu’à mi-juillet : c’est le groupe Léonce Rosenberg. Fiasco.

Achats de livres… de bons livres ! toujours des livres !

Nouvelle exposition Utrillo et Suzanne Valadon ! Comme les autres fois, tout le succès est surtout pour Utrillo. Quant à Valadon, le succès s’est arrêté, les amateurs ne marchent pas encore, mais… ils y viendront !

Mon neveu lâche le métier de marchand de tableaux ; (la jeunesse est peu persévérante) !… il a raison, il ne veut pas, comme moi, végéter toute sa vie, et si cette façon de vivre me plaît, je n’ai pas le droit d’en accabler les autres.

Businessman, Roger Allard, poète de talent, me vend des aquarelles de Rouault, de La Fresnaye, des livres…

Pas de vacances, cette année. Ennuis…

Léonce Rosenberg me joue un vilain tour, qui aurait pu mal tourner. Que de transes ! enfin, il n’y a pas eu de mal ! et je ne lui en veux pas. Dans notre métier, il ne faut pas être trop artiste, trop enthousiaste : il est tout cela, et c’est ce que j’aime en lui… le contraire de ce qu’il faut pour gagner de l’argent.

Quelle jolie peinture m’apporte Pascin ! portrait de fillette en rose : un bijou ! et je suis bien peinée de devoir la vendre si vite.

Dans les divers achats que je fis à Mme Sagot à la liquidation de son stock, se trouvaient, je l’ai dit déjà, quelques peintures de Chabaud ; c’est ce qui me décida à proposer à cet artiste de m’occuper de lui. Il accepte, m’envoie quelques peintures. Lorsque je lui donne les conditions de vente, et lui demande à quels prix je dois vendre, il me répond : « Qui voulez-vous que cela intéresse ? À quoi bon les présenter ! » Quatre pages de données philosophiques pour en arriver à ces deux phrases… chacune de ses lettres, toujours en quatre ou six pages, ne répond à aucune de mes questions, ne me dit rien de positif. J’ai laissé tomber.

Juan Gris est très timide, et n’ose pas apporter sa peinture ; il est plus hardi pour vendre des livres, que je lui achète très volontiers. Dans le milieu cubiste, ce gentil garçon détone un peu… dixit… messieurs les cubistes !

Les expositions Utrillo font toujours courir les écornifleurs de la peinture ; c’est ainsi qu’à l’une des récentes que je fis, bien des Montmartrois et autres vinrent s’assurer de la bonne affaire qu’ils avaient faite en… acceptant une peinture ou en l’achetant dans les moments les plus… agités de l’artiste. Les prix actuels sont de 2 à 3.000 francs ; à cette exposition, pour m’amuser et me convaincre de la mentalité de ces nobles et désintéressés amateurs, je répondais à leur demande, (à leur curiosité, devrais-je dire) par des prix dérisoires… : « Combien cet Utrillo ? (il était de 3.000 francs). — 300 francs ! — Et celui-ci ? (il était de 2.000 francs). — 200 francs ! » Et plusieurs jours ainsi ; les figures se figeaient : on leur avait cependant dit que cela valait beaucoup plus cher… alors, ils n’avaient pas fait une si bonne affaire ! Pas un, pourtant, ne me prit au mot, pas un n’esquissa un mouvement de satisfaction, n’essaya d’acheter… j’attendais cependant cet instant avec délices… en pure perte !

Pourtant, l’exposition finie, l’un d’eux qui s’était mieux renseigné sans doute, accourt comme un fou : « Je viens chercher les deux Utrillo que vous m’avez fait 2 et 300 francs ! — Vous pensez bien qu’à ces prix-là, tout a été vendu ! Oh ! je n’ai pas de chance ! ça n’est pas la première fois que je rate une bonne affaire ! — Il y a des cas où la décision doit être prompte… les « autres » n’ont pas hésité… » Ce qu’il a dû me prendre pour une poire !

L’exposition de Halicka en novembre, peintures et gouaches, a du succès ; toute la série des gouaches « Le Ghetto de Cracovie » est vendue à M. Kapferer. Très bon ensemble.

Le groupe qui expose en décembre est très visité et a un succès très estimable ; exposants : Dubreuil, Favory, Gimmi, Kars, Kisling, Portai, Sabbagh et Utter

Pour la fin de l’année 1922, exposition Eberl. Il a du mal à arriver. Il me dit : « Je vais amener un « très riche » amateur, montez les prix ! — Mais je lui ferai les mêmes qu’aux autres. » Ce « très riche » amateur arrive et discute, à voix basse avec Eberl, l’incite à faire sauter la commission du marchand, et sur deux petites toiles à 200 francs chacune, soutire… 200 francs… voilà le « riche » amateur ! « Ah ! le salaud ! » dit Eberl. Une autre fois, il me demande de lui procurer une peinture de Tobeen qu’un de ses amateurs a remarquée au Salon d’automne ; je l’avais achetée justement, et la lui confie à un prix de… Eberl revient et me demande de la diminuer un peu : j’accepte. Bon ! il la prend et j’irai, demain, chercher le chèque. Le lendemain, il revient avec le tableau : « Il n’a pas laissé le chèque, je rapporte le tableau ! » Il revient de nouveau le jour suivant et me dit : « Et puis, vous savez, c’est pas fini avec mon « bonhomme » ; j’ai été le trouver et lui ai dit : « Mais vous n’avez pas de parole ? vous êtes comme une vieille femme… » (sic) Là-dessus il me f… un coup de poing qui casse le bord de mon chapeau melon ; je riposte et lui f…, moi aussi, mon poing sur la g…, il a l’œil au beurre noir, faut voir ça !… mais, vous savez, il viendra chercher le tableau ? — Oh ! mais j’en suis convaincue ! » Cette façon de vendre de la peinture ! Il eût été vraiment dommage qu’il vendît ce tableau… cette scène burlesque n’aurait pas eu lieu et j’aurais manqué la mimique et le récit désopilants de ce curieux tchécoslovaque… avé l’assent !!

Noël. Grande liesse chez Utrillo, Utter, Valadon… Buffet somptueux ! danses et chants jusqu’au matin ; point de beuveries, ce fut charmant ! Utrillo, très gai, ne dépassa pas les bornes permises… il fut épatant ! Et, qui fut très ému ? Zamaron ! la faridondaine, la faridondon…

1923. Exposition Eisenschitz en janvier. Un succès. En février, un groupe des plus intéressants : Billette, Frélaut, Hermine David, Kayser, Léopold Lévy, Pascin, Per Krohg, Vergé-Sarrat et le grand sculpteur Despiau. Ô ! honte ! pas un de vendu !… et ça continue… En mars, exposition Pierre Dubreuil. Les livres ! les livres !

Avril. Bel ensemble, peintures et aquarelles, par Hermine-David. Pour le vernissage, grande soirée boulevard de Clichy chez Pascin. Victuailles et boissons en quantité impressionnante. Chacun se sert avec une abondance, une appétence, une goinfrerie !… l’orgie commence, il est temps de partir. Sur le boulevard, le trop-plein s’égaille… quelques-uns désirent emporter les arbres… les empoignent avec une insistance… inquiétante… filons vite !

Je dois faire une exposition de peintures d’Utrillo, mais les pourparlers engagés avec Bernheim jeune ayant abouti, on décommande au dernier moment… trop tard pour que j’y renonce… je me mets donc en campagne et réunis, assez vivement, une vingtaine de peintures de très bonne qualité qui obtiennent un grand succès… le dernier pour moi.

En mai, seconde exposition Edy Legrand.

Réussite.

Juin. Groupe Bissière, Raoul Dufy, Gernez, Gimmi, Lhote, Simon Lévy… L’année 1923 s’écoule péniblement… M’est-il donc impossible de gagner un peu d’argent ? Pourquoi les autres, et pas moi ?… Parce que les autres le gardent, n’achètent qu’en toute sécurité, moi, je me suis engagée à fond, envers les artistes !… Poire !!

Basler me propose de faire une exposition à Coubine. Elle a lieu en octobre. Pas de succès. Le barnum vocifère…

Marcel Mouillot a déjà une personnalité qui s’impose. Petit succès pour sa première exposition en novembre 1923. Prenant à part l’exposition Widhopff, (cet ancien dessinateur du Courrier Français s’est mis à la peinture avec ardeur et sa grande sensibilité pourrait bien un jour le classer parmi les bons peintres), puis aussi l’exposition de deux peintres de marque, Charmy et Favory (qui mérite une mention spéciale), la fin d’année n’offre rien de transcendant.

 

*    *    *

 

Apparition du premier numéro du Bulletin de la galerie B. Weill qui sert en même temps de catalogue pour chaque exposition. C’est le peintre Jacques Thévenet, présenté par le talentueux Roger Allard qui inaugure cette petite revue, en novembre 1923. La personnalité de ce jeune artiste n’est pas encore très affirmée, mais c’est certainement un peintre.

Ce n° 1 du bulletin est accueilli avec sympathie ; le libellé, la mise en page, le tout a été conçu et composé par Roger Allard ; nous espérons en un succès qui nous permettra de continuer.

Ah ! par exemple, le n° 2 reste en panne…, l’exposition Sabbagh-Sabert en subit quelque préjudice. Enfin ! il arrive, et avec lui, quelques amateurs sérieux.

Une société de collectionneurs se fonde, présidée par M. Tzank, docteur-dentiste. Les discours prononcés par M. Tzank émeuvent et excitent les sociétaires et font qu’ils aiment la peinture des Jeunes. M. Tzank a l’idée géniale de faire un petit salon que nous appellerons le salon de la folie dentaire.

En toutes les expositions, quelques peintres (ils sont cinq), ont juré de ne pas se montrer de se laisser ignorer ; leur modestie est légendaire : Favory, Friesz, Utrillo, Utter, Valadon. Ceci explique la raison pour laquelle un énorme trou noir, eux absents, s’offre à notre vue lorsque nous entrons dans ce salon de la « Folie ». On cherche vainement ces « cinq introuvables ». Faut-il, faut-il qu’il en ait une dent contre ces pauvres artistes, l’instigateur de ce salmigondis, pour avoir accroché leurs toiles de la sorte !

Ce râtelier est par trop artificiel…

Du panneau central, on a du mal à extraire la racine… cubiste ; la cuisine picassiste colle trop aux dents… faut-il, faut-il qu’il en ait une, de dent, contre ces pauvres artistes ! yougos, youdis, polachekas, polachekis, tchékos, tchékis, crottins, crottis, s’abouchent là à mâchoires que veux-tu ?

 

Ah ? laisse-me plomper,

Ta crôsse tent tu fond ? (Jules Moy).

 

Le dernier bobard de la critique :

Ne dites plus : c’est saturé ! Dites : Voilà, voilà de la peinture ! ça n’est pas de la peinture de jazz-band !

En janvier 1924, exposition Valentine Prax. La peinture de cette jeune artiste, très adulée, manque de personnalité mais n’est pas sans charme ; attendons !

N° 3 de notre bulletin, et naissance de l’organe de la galerie, le journal Le Bousilleur : critique de la peinture par les meilleurs littérateurs, collaborateurs de ce journal. La jeune génération des critiques d’art s’émeut : on piétine ses plates-bandes ; on bouscule ses pots de fleurs… Brrr ! murmures…

Le Salon des Indépendants, dont le comité, débordé par la « jeunesse », s’ingénie à des innovations sensationnelles : il n’a rien trouvé de mieux que de parquer les artistes étrangers dans des salles à part ; chaque pays aura la sienne. Le bruit en court ! Eh ! bien ! c’est tout à fait idiot ! Tollé général ! Oh ! faisons confiance à ce comité ; il se ressaisira et trouvera mieux… gare la bombe !

Le bel ensemble que Kayser expose en février a du succès. Derain devient la victime des amateurs ; la sonnette s’ébranle sans arrêt… quelle comédie ! ce bruit agace Vlaminck ; il vitupère son ami ; mais qu’a-t-il donc ? est-ce oui ou non son ami ?… C’était… ce n’est plus ? je veux en avoir le cœur net ; je vais chez Vlaminck, car, de par mes obligations professionnelles, et pour documenter mon journal Le Bousilleur, je voudrais une interview ; j’arrive trop tard, mon journal est trop jeune : la place est prise. Je me faufile néanmoins dans la cheminée, afin d’assister, invisible, à sa profession de foi. Étant donné ma position critique, je n’entendais que les questions ; les réponses ne me parvenaient que confuses ; de ci, de là, des mots (toujours les mêmes) prononcés sans doute, plus énergiquement, grondaient à mes oreilles.

Je suis tout ouïe, Champignol commence son interrogatoire :

« — Cette campagne vous enchante ? pure jouissance pour vous ?

— Je e e e e e me e e e e e moi oi oi oi oi oi oi…

— Non ! je parle de la verte campagne, la campagne proprement dite, Valmondois, Auvers qui inspira tant de grands peintres.

— Moi oi oi oi je e e en me e e e e…

— Oh ! vous, bien entendu ; mais je pensais aussi, après vous, à Cézanne, à Van Gogh, par exemple…

— Je me e e e e moi oi oi oi oi…

— Vraiment ! ils n’étaient pas plus peintres que ça ? ce qu’on écrit d’invraisemblances !

— Moi oi oi oi je e e me me e e e moi oi oi oi je e e e e…

— En effet toutes ces coteries vous sont étrangères, dans votre tour d’ivoire, le mouvement artistique ne vous chaut.

— Je e e e ee moi oi oi oi oi je me…

— Que le monde est méchant !… Deux le matin et deux le soir ? pas un de moins ?

— Je e e e me e e e moi oi oi oi oi oi…

— Évidemment ! il est des moments où le mouvement artistique attire malgré tout ; c’est la force du… poignet ; on disait quatre ? ah ! trois seulement ?

— Je e e e e me e e e moi oi oi oi oi…

— Vous dites à dada ? vous êtes monté à dada ? (rires).

— (Furieusement) Je e e e me e e e e moi oi oi oi oi je je e…

— Oh ! pardon ! je confondais… dadaïsme ? tué par vous ? j’espère que vous avez eu le choix des armes ?

— Je e e e moi ai ai ai me moi oi oi…

— Ah ! bien ! tué moralement ! j’y suis ! Apollinaire n’était-il pas dadaïste ?

— Oi oi oi oi je me e e e io oi oi…

— Certainement ? quand on lit vos vers, on sent fort bien que le ténifuge serait superflu ; l’expulsion se fait naturellement : quel génie ! Apollinaire était à bonne école : que ne vous doit-il pas ?

— Je e e e me e e e e moi oi oi oi oi…

— L’auto et la moto vous passionnent à ce point ?… vous fuyez la renommée ; elle fonce et répand sur vous sa manne céleste ; c’est rudement pépette !

— Je e e e e me e e e e moi oi oi oi…

— Admirables, ces bois nègres ! c’est la patine du temps ?

— Moi oi oi oi oi je e e e me e e e moi oi…

— Pas possible ! pas plus que cela ? moi qui croyais que l’art nègre remontait au moins à 150 ans ; c’est vous qui l’avez inventé ? Prodigieux ! tout cela est votre œuvre ?… (j’entends un bruit de gifles… non, ils se serrent la main.) Votre ami Derain a dû vous aider ?

— Moi oi oi oi oi je e e e e me e e e e…

— Ah ! il n’y entendait rien et suivait vos conseils ?

— Je e e e ai ai ai moi oi oi oi je e me e e e…

— Ah ! oui ! la sérénité des champs de batailles ? Ah ? ah ? (rires) pendant que vous vous esquintiez à faire de la peinture, tout en faisant de l’anarchie individualiste… entre vos quatre murs ; il est certainement dangereux de s’inféoder à un parti, quel qu’il soit, un accident est si vite arrivé !

— Je e e e me e e e e moi oi oi…

— Peut-être eûtes-vous tort d’abandonner ce pauvre Derain ; vos leçons lui eussent encore été salutaires. Peut-être eussiez-vous réussi à lui faire pondre 2 ou 3 toiles par jour ; sans vouloir vous contrarier, cher Maître, c’était, en somme, votre ami, et s’il vous criait : « À bas la calotte ! » comme vous dites, du moins « la culotte », vous pourriez risquer la fouaillée !

— Je e e e e me e e e e moi oi oi oi oi…

— J’en suis sûr ! pas plus de lui que de Picasso. Pour ce dernier, la critique est inquiète mais élogieuse ; comme novateur, comme chercheur, on l’exalte, je pense, avec juste raison… (éclat de rire en coup de tonnerre.)

— Moi seul oil oil oil je e e e me moi oi oi je e e e moi oi oi.

— Ah ! bah ! truqueur, suiveur ! quand je pense que je marchais ! en qui croire ?

— Moi oi oi oi oi oi, je e e e me e e e…

— Vraiment ! vous ne pouviez dormir ? il vous fallait un Odilon Redon ? vous le possédâtes ; évidemment nécessité fait loi, le lendemain vous le vendîtes… malgré cela vous dormîtes ! Que de belles actions à votre actif ! ne découvrîtes-vous pas aussi Rouault, Utrillo ?

— Moi oi oi oi, je e e e me e e e oi oi…

— Utrillo fait du Vlaminck ? fantastique ! Ne présentâtes-vous pas aussi Rouault à Vollard ? Quel bon maître et quel bon camarade vous êtes pour ceux qui sont arrivés… jusqu’à vous !

— Je me e e e moi oi oi oi me e e e…

— Oh ! oui ! vous avez des lettres ; vos auteurs favoris sauront un jour ce qu’ils vous… doivent : l’Obèse, l’Aztèque, le Prolifère, le Microbiol…

— Je e me moi oi oi oi oi oi je me e e e… »

Le jour baissait, à ce que je crus voir par l’ombre que les deux compères projetaient sur le parquet. Je me risquai à avancer la tête et perçus ce cri dans la campagne : « Qui n’a pas son petit Vlaminck ! » Le groupe Dubreuil, Gromaire, Makowski, Pascin, Per Krohg, qui avait exposé pour la première fois à « La Licorne », galerie fondée par le docteur dentiste Girardin, et dispersée, peu après, décide de continuer à exposer chaque année chez moi. L’exposition a donc lieu en mars. La présentation de chacun des artistes de ce groupe est faite par moi en mon bulletin n° 5, et obtient un gros succès d’hilarité.

Il y aura, d’ailleurs, pour tous les exposants en ma galerie, et sans qu’il soit nécessaire de le signaler chaque fois, une préface en mon bulletin, par moi ou d’autres.

L’ensemble des peintures qu’Odette des Garets expose en avril a une belle tenue.

En grand secret on parle d’un bar qui doit s’ouvrir dans le quartier Saint-Philippe-du-Roule ; grande agitation dans le monde des artistes ! dès qu’il s’agit de se rincer la dalle, ils sont tous là… On n’a pas donné suite à ce projet !!

Une nouvelle revue Philosophie mérite d’être signalée : le plus vieux de ces philosophes a… 22 ans ! il est vrai qu’à 50 ans, ils seront comme des petits fous !

Pour la première fois, Vergé-Sarrat expose fin avril : grand succès ! Le trio Léopold Lévy, Kayser et Vergé-Sarrat commence seulement à se montrer ; ces trois amis, peintres-nés, ont connu des périodes bien difficiles ; l’eau-forte, en laquelle ils excellent, a paré aux plus mauvais jours, tout en leur donnant une grande notoriété comme artistes-graveurs. La sûreté de main qu’ils y ont acquise donne à leur peinture une préciosité telle dans le détail, que l’ensemble présente les lumineux accents d’une personnalité incontestable.

Grillon peint avec une telle conscience, qu’il importe de l’encourager.

Puis Paviot, que la mode n’influence pas ; sa joie de peindre s’extériorise peu ou pas… que lui importe : il peint, peint…

Cottereau, le charmant marchand de la rue Laffitte, me présente Lurçat, cet artiste étrange qui ne « connaît » encore personne : « Vous avez bien entendu parler de Derain ? Picasso ? — Non !… on me les a « présentés »… ces jours-ci !… » Il fera son chemin. Il a d’ailleurs, comme décorateur, un goût très sûr. Le cubisme, inconnu de lui hier, n’a plus de secrets pour lui aujourd’hui. Certains essais de lui sont amusants. L’heureuse évolution de Gimmi fait que quelques amateurs la suivent avec intérêt.

On remarque aussi, depuis qu’il expose dans le groupe Gromaire, les œuvres de Makowski. Ce peintre est un de ceux avec lesquels il faudra compter ; un jour… s’il tient ce qu’il promet. Per Krohg, lui, professe une telle fantaisie dans sa composition, dans sa manière de peindre qu’il force l’attention… on y vient !

Le peintre Théophile Robert, contrairement à Krohg, n’est pas de ceux que nous recherchons particulièrement ; cependant, sous les auspices de M. Pacquement, la galerie Druet le prend sous son aile, fait outrageusement monter les prix de ses œuvres (le pôvre a cru qu’il était arrivé), puis elle le laisse choir… brusquement ! Vilain procédé ! Comme protestation, je lui achète une toile, voilà ! Léopold Lévy évolue lentement mais sûrement : il m’intéresse. Encore une nouvelle revue Partisans… mort-née.

Retour d’Italie, Eisenschitz et sa femme, Claire Bertrand, font une très bonne exposition en mai.

Récital Chopin, à l’Opéra, par le grand pianiste Braïlowsky ; enchantement ! quel meilleur éloge pour un tel artiste, que cette… conspiration du silence, qui caractérise chacun de ses récitals ! L’œil ensoleillé de Francis Smith, qui expose en juin des « vues de Paris », (gouaches), différencie, avec bonheur ; l’atmosphère grise de la capitale, de celle, éblouissante, de Lisbonne. Ce coloriste portugais obtient un succès mérité.

Raoul Dufy, dont les aquarelles, de plus en plus éclatantes, tiennent les amateurs en haleine, a toujours la vogue ; sans arrêt, entre 3 et 400 francs, leur vente se poursuit. La personnalité de Dufy est sans conteste.

Un amateur sérieux, Hugues Simon, joue au riche collectionneur ; il éblouit les marchands par des liasses de billets de banque qu’il fait miroiter à leurs yeux… pfuitt !! aussitôt disparaissent dans ses poches plus rien dans les mains… gentleman ! gentleman !! Si, par hasard, il achète, il bat le pavé de Paris pour placer sa camelote…

CHAPITRE XX

UN DUEL SENSATIONNEL. – VOYAGE, DÉCEPTION, PRESCIENCE. – DESPIAU, GRAND BONHOMME. – EXPOSITION : LA FLEUR. – UN ÉMULE DE CRAVAN. – L’ART VIVANT. – SPÉCULATION. – DÉMÊLÉS AVEC ROBERT REY. – ON SE CONGRATULE. – CAPON LA CONSCIENCE. – 50 ANS DE PEINTURE AUX ARTS DÉCORATIFS.

Deux de nos jeunes critiques ayant, ensemble, à vider une question d’honneur s’invectivent. Rencontre à l’épée, à quinze pas, dos à dos, écume à la bouche, yeux fous, ventres et épées en avant, taille… dans le vide, sautilles, véloces ; ils se cherchent, vainement : « Il a fui, le lâche ! » Damnation ! dans leur furie ils oublient, les malheureux, qu’ils ferraillent… dos à dos. S’étant perdus de vue, ils courent encore !… L’honneur est sauf !!

Si j’aime la peinture de Kisling, pourquoi faut-il que, parfois, elle me déçoive ?

Et Jean Dufy, frère de Raoul ? lorsque je le connus, en 1914, il avait sa petite personnalité, mais son terrible frère a un tel esprit de… persuasion ! Allons ! confiance est mère de patience.

En juillet 1924, et pour terminer la saison, groupe sensationnel : Bosshard, Raoul Dufy, Hermine David, Kisling, Lurçat, Marcoussis et le sculpteur Zamoyski. Que de visiteurs ! quelle foule ! Pas un ne vend !

Le mois d’août est pluvieux. J’ai cependant résolu de passer une quinzaine dans un petit village près d’Épinal où demeure une amie que je n’ai pas vue depuis vingt-cinq ans. Croyez-moi, gardez le bon souvenir des amis que vous avez eus en votre jeunesse, ne les revoyez jamais ; quelle déception vous vous épargnerez ! La vie qui continue, monotone pour les uns, agitée pour les autres, change la mentalité de chaque être. Je n’ai pas trouvé ce dont j’avais gardé l’image, ce que j’aimais en cette amie ; reçue cordialement par la brave paysanne qu’elle est devenue, soucieuse seulement de sa lessive, des haricots qui poussent mal… mais n’est-elle pas, elle, dans le vrai ?

Le temps affreux étant le bon prétexte, au bout de trois jours j’étais de retour. Un fait étrange, cependant, m’a beaucoup impressionnée, c’est que ce voyage, décidé en deux jours comme de toute urgence, malgré le temps, m’a tout l’air d’une sorte de poussée presciente : trois mois après, mon amie était morte…

Octobre 1924. Un groupe de cinq artistes ouvre la série des expositions : Barat-Levraux, Eberl, Goërg, Ramey, Savin. La vente n’est pas très brillante, mais quelques-uns de ces Jeunes semblent devoir s’imposer.

J’offre à ce groupe sympathique un dîner à Montmartre, et comme invités Charmy et M. et Mme Francis Smith. Charmante soirée !

Visite à l’atelier Despiau, dont les œuvres m’enthousiasment. Il ne doit pas tarder à prendre sa place parmi les plus grands sculpteurs ; on commence à l’apprécier. Rodin l’avait d’ailleurs en grande estime, et comme artiste et comme homme.

Exposition Lévitzka. Petit succès.

Puis celle de la talentueuse, fine et charmante Hermine David.

J’inaugure pour cette fin d’année les expositions d’ensemble que j’ai l’intention de faire tous les ans, (décembre-janvier) et qui consistent à réunir, en leur proposant un thème, à chaque fois renouvelé, tous les artistes qui ont exposé chez moi depuis la fondation de la galerie (1901).

Pour cette fin d’année 1924, je propose : La Fleur.

Peu d’artistes manquent ; et la fantaisie de chacun se donne libre cours. Le succès est énorme ! jamais on n’avait réussi un ensemble aussi varié, aussi rutilant, aussi harmonieux… bonne vente !

Il était dangereux pour un artiste de faire seul une exposition d’ensemble, après celle-là : Leprin a réussi à doubler le cap… Succès ! Notre critique national, Waldemar Georges, dans un article paru le 10 novembre 1911, sur Maurice Utrillo, avait traité celui-ci de « drôle très expert en l’art de remplir sa caisse ! » (pauvre Utrillo !) Aujourd’hui, il prépare un article dithyrambique sur ce « drôle »… Je suis sûre que la cote a monté ! que pariez-vous ?… Et vive la Pologne, messieurs !

L’ami Girieud qui, en 1901, inaugura, dans un groupe, la galerie B. Weill, a suivi sa voie, évoluant lentement et sincèrement. Les œuvres qu’il expose présentement (février 1925) le classent parmi les bons.

Une revue nouvelle (toujours et encore), Cap, rédigée par Marcel Hiver, fait scandale à Montparnasse. À l’instar du triste Cravan, Marcel Hiver y insulte les artistes, ne trouvant que ce procédé peu élégant pour se faire de la publicité : résultat négatif, publicité fâcheuse.

Gromaire, parmi les jeunes artistes, a une place prépondérante ; peintre de talent, dès qu’il aura fait abstraction de cette formule un peu gênante qui entrave quelque peu son évolution, il sera de classe.

Auprès de lui, Goërg, peut-être un peu plus superficiel, aura sa place si… l’anecdote ne le trahit pas.

Florent Fels, rédacteur, avec Robert Mortier, de la revue Action (disparue après la publication d’une quinzaine de numéros), devient rédacteur en chef d’une nouvelle revue L’Art vivant (« L’Art vivant » est le nom d’un volume écrit par mon ami André Salmon, sur les jeunes peintres) éditée par Larousse. Les jeunes rédacteurs de cette revue en feront, j’espère, un organe plein de « vie » et qui… vivra, ce à quoi on est peu habitué jusqu’à présent.

En février 1925, exposition Jeanne Rosoy (Mme Yves Alix).

Mars. Troisième année de l’exposition du groupe : Dubreuil, Goërg, Gromaire, Makowski, Pascin, Per Krohg. Les spéculateurs s’en donnent à cœur joie… pourvu que ce petit jeu n’agisse pas trop sur les méninges de nos Jeunes espoirs.

Un ensemble de Goërg est ensuite présenté aux collectionneurs. Ce nouvel apport heurte bien encore quelques-uns d’entre eux, mais son succès est assuré par cette soif de nouveauté et… d’agio qui l’emporte sur les plus hésitants.

L’exposition de Kayser qui suit, en impose par la perfection de la ligne et de la forme, œuvre d’un maître amoureux de son art. Un jour viendra…

Tiens ! tiens ! ma manière de présenter les artistes en mon bulletin, n’est pas du goût de M. Robert Rey. Mes préfaces mirlitonesques ont le don de l’irriter ; il déverse son fiel dans un numéro du Crapouillot (cocardier), en des termes si grossiers pour moi, que, spontanément, les artistes rédigent une protestation indignée couverte de plus de trois cents signatures. Très émue de ces marques d’amitié, je me suis opposée à l’envoi de cette protestation, me promettant de remettre ce monsieur à sa place en mon bulletin, ce que je fis vertement[7].

Reviendra-t-il, le temps où mon ami André Lhote, lors de sa première exposition d’ensemble, rue Victor-Massé, vendit le tout ? Peut-être ! le bel ensemble qu’il présente ici, en ce joli mois de mai, tentera-t-il les amateurs ? Eh ! bien ! non !… Je puis assurer qu’ils ont tort…

Tout frais débarqué du Maroc, Vergé-Sarrat expose des peintures vraiment évocatrices. Presque tout est vendu… est-ce un critérium ? pour une fois, oui !

Un jeune peintre, encore, dont il faut retenir le nom : Georges Capon. La première exposition qu’il fait en juin obtient un grand succès… et mérité.

Vauxcelles, avec son ami Waldemar Georges, fonde une grande revue qui doit faire tomber toutes les autres : L’Amour de l’Art. Peu de temps après, il en est… tombé… peut-être pour n’avoir pas réussi à faire tomber les autres. Dès lors, seul Waldemar préside aux destinées de la Revue qui tourne au tendancieux… naturellement. Berthe Martinie expose des dessins à la sépia, en la deuxième quinzaine de juin. La vision romantique de l’artiste donne à l’exposition un aspect vieillot qui, malgré cela, ne manque pas de vie. Succès.

Au Musée des Arts Décoratifs, on a organisé une très importante exposition : cinquante ans de peinture, de l’impressionnisme à nos jours.

On a négligé, simplement, d’y inviter Suzanne Valadon, qui, je crois, compte, à notre époque, ainsi que Charmy. Ah ! oui ! elles n’ont pas encore la cote !… Sur l’observation que j’en fis à Vauxcelles, l’organisateur, il me répondit : « Je n’aime pas la peinture de Valadon ; pas plus que celle de Charmy ! » Vauxcelles fit, ensuite, un livre sur la peinture des femmes. Inutile de dire que le même « oubli » se renouvela. L’histoire de la peinture des femmes est faite selon ce que l’auteur aime ou admet comme valable ; les artistes qui ne lui plaisent pas doivent être rayées de l’histoire de l’Art.

« L’Art » tout court, est par trop malmené au gré de l’agio.

Voyez-vous un historien supprimant le règne de… Louis XI par exemple, sous prétexte que ce roi ne lui plaît pas ?…

La saison picturale se termine par l’exposition, en juillet, de Raoul Dufy, Laglenne, Lurçat et Marcoussis. Malgré la saison avancée, ce groupe est très en faveur ; Dufy monte, monte… Et Charmy ? verra-t-elle enfin les yeux s’ouvrir sur son œuvre artistique ? elle est très demandée.

CHAPITRE XXI

SAINT-TROPEZ ET ALENTOURS. – LA MODE DES INTERVIEWS. – LE TRAFIC À L’HÔTEL DROUOT. – BÉNÉFICES DE GUERRE !! – LE BANQUET PASCIN. – LE MIEN. – QUELVÉE, DÉCORATEUR. – MAURICE SAVIN. – BANQUET VAUXCELLES. – BANQUET ANDRÉ WARNOD. MA PÉDESTROMOBILE. – HECHT. – FERNAND SIMÉON. – LES VINGT-CINQ ANS DE LA GALERIE. – APPENDICE.

Vacances. Départ pour Avignon d’où un taxi me transporte à Villeneuve ; là, le maître des maîtres, Simon Lévy, en sa résidence domaniale, me fait les honneurs du lieu de son séjour. Par un soleil torride, monter au fort Saint-André, après avoir passé la nuit sans dormir, dans un train, que j’étais donc à l’aise ! Deux journées passées très agréablement, au bout desquelles Mouillot, de Saint-Tropez, vient en auto prendre… livraison de ma… personne. En ses coins les plus pittoresques, sous un ciel et une chaleur implacables, nous parcourons la Provence. À Sanary, le Tout-Montparnasse joue aux boules… on s’y met ! À Saint-Tropez, c’est le Tout-Paris du théâtre, de la mode, de la peinture, voire de la politique. Le charmant port craque sous le grouillement des snobs à la remorque de Poiret, Colette, Paul Guillaume et Madame, Picabia, Segonzac, Damia, Dorny, Vildrac et famille, le chanteur Koubitzki, Gignoux, L.-A. Moreau, des peintres, des peintres, des peintres…

Dans la petite maison de Mouillot, l’intérieur en est charmant, sa femme et sa fille l’agrémentent… Mais quoi ? un drame ? une « amie » sème la désunion…

Francis Smith, sa femme et ses deux filles, sans snobisme, mènent, là aussi, une vie saine et amusée par le grouillement de cette foule bigarrée.

Au retour nous nous arrêtons à Marseille, cette ville cosmopolite qui effare tout d’abord par l’intensité de la vie qu’on y mène ; et puis, peu à peu, on se mêle à la foule, on prend part à cette vie, on finit par l’aimer… chaleur communicative. C’était la première fois que je voyageais dans le midi, que je voyais Marseille, mon ami Simon Lévy qui nous accompagnait me dit : « Quoi ! vous ne connaissez pas Marseille ? son port ? Attendez, que je vous présente ». Il se lève, se tourne vers la mer : « Mer Méditerranée, mère Weill ! » Sa spontanéité était désopilante ; ce fut mon premier contact avec Marseille.

À Paris, tout reprend son cours : expositions, ouvertures de nouvelles galeries, dont le nombre s’accroît chaque jour : ce qu’il y en a, c’est effarant !

Chaque saison amène aussi son nouveau bobard ; pour celle-ci, c’est la folie des interviews ; les jeunes critiques d’art qui cherchent à se faire une place, tapent dans le tas sans merci. Voici le tour d’interview des marchands de tableaux… voici le mien : « Dites-nous quelque chose ! Comment commençâtes-vous ? — Je marchais à peine, les jambes en manches de vestes, peu solides ; tremblante, hésitante, je n’osai me risquer ; aidée de mes deux bras, château branlant, je m’étalai sur le parquet. Cris… larmes… on me mit un bourrelet… — Pardon !… comment commençâtes-vous le commerce des tableaux ? — Oh ! excusez-moi, j’avais mal compris… » La séance fut remise, vous pensez bien…

Mouillot progresse ; ses paysages de Provence sont remarqués. Cette année, le Salon d’Automne a lieu dans des baraquements, et il y gagne beaucoup ; le Grand Palais lui donne un aspect si spleenétique !

Grand succès… moral pour la belle exposition de Simon Lévy.

Et, pour clôturer l’année 1925, je choisis comme thème pour la grande Exposition annuelle « Fleurs animées ». Succès retentissant. Le commissaire-priseur Bellier racole les toiles cotées chez les marchands et les amateurs pour créer une cote avantageuse et scandaleusement factice à l’Hôtel des Ventes ; nouveaux procédés, appelés à tuer le commerce des tableaux, et ceci, au grand jour et en toute liberté, l’agiotage éhonté bat son plein, et les pauvres artistes de talent qui n’ont pas la cote (ce qui n’entache en rien leur valeur) voient leurs peintures, en cet antre boursicotier, tomber à rien…

M’est avis que l’ère des vaches maigres est bien proche !…

Pendant la guerre je fis commerce de cartes postales et de cartes géographiques ; en 1917, je quittai, sans un sou, la rue Victor-Massé pour la rue Taitbout ; en août 1920, je fus indemnisée pour quitter la rue Taitbout et m’installai rue Laffitte. Cette indemnité touchée en août fut comptée comme bénéfices de guerre, bien que les bénéfices de guerre cessassent de courir, d’après la loi, à partir de fin juin 1920 ; au surplus, pénalités pour n’avoir pas annoncé ces bénéfices scandaleux ; poursuites engagées, malgré mes réclamations et preuves à l’appui ; le fisc aux œillères s’entête et me tracasse… cela tourne au tragique ! Doux pays, pour les femmes seules ! Vous êtes en butte à des vexations, à des enquêtes sournoises, à des dénonciations calomnieuses de tristes individus affiliés à la police ; c’est l’inquisition, quoi ! sauf, bien entendu, pour les fraudeurs… doux pays !

Année 1926. En janvier, exposition Eberl d’un intérêt plutôt artisanesque.

On offre à Pascin, pour ses 40 ans, un banquet chez Dagorno. Dîner et soirée charmants, sans beuverie… Pascin a tort de ne s’entourer que de parasites ; il a cependant de bons et vrais amis qui l’aiment : ils sont tous là, ce soir, et il le sent bien…

Comment font donc les trois ou quatre peintres, toujours les mêmes, annoncés dans les Galeries nouvelles qui s’ouvrent, pour en alimenter deux ou trois cents ? Oh ! c’est bien simple : le directeur d’une galerie qui s’ouvre va trouver le directeur de celle qui s’est ouverte hier ; lequel est allé trouver… (ainsi de suite) et lui demande de lui donner des peintures en communication ; ce directeur d’hier va donc trouver celui d’avant… etc., etc. ; c’est pourquoi l’on voit toujours les mêmes toiles exposées… les cotées, bien entendu. Époque néfaste à l’Art, néfaste au commerce, époque de spéculation, de bluff, époque malsaine… c’est vrai que je suis vieux jeu ! On verra bien.

Une cinquantaine d’artistes m’offrent un banquet qui fut très cordial et très réussi ; quelques amateurs ont bien voulu se joindre à eux. Dîner succulent et bien servi par Dagorno, à La Villette. Les quatre musiciens du jazz, Gen-Paul en tête, arrivent en bouchers de La Villette ; cette entrée triomphale met tout le monde en joie.

Toasts. Girieud commence : Débarquant de mon pays, c’était ma première exposition. J’arrive au vernissage en tube et en jaquette… tableau ! Une dépêche de Raoul Dufy : « Avec tous de cœur, vive la môme Weill ! » Un ban. En trois mots, Dufrénoy rappelle ses débuts chez moi, et, aussi irrévérencieux que Dufy, lève son verre et crie : « Vive la môme Weill ! » Tabarant, en termes scandés, me couvre de fleurs… je suis émue. Au moyen d’un haut-parleur en carton, je répands mes remerciements sur chaque orateur ; puis, tables enlevées, on danse.

À cette charmante réunion, assistaient : M. et Mme Yves Alix, M. et Mme Chagall, M. et Mme Gromaire, M. et Mme Kars, M. et Mme Girieud, M. et Mme Lombard, M. et Mme Barat-Levraux, M. et Mme Largy, M. et Mme de La Rocha, M. et Mme de Waroquier, Mme Amos, Mme Abranski, Suzanne Valadon, Utter, Charmy, Gimmi, Kayser, Per Krohg, Léopold Lévy, Simon Lévy, Favory, Lévitzka, O. des Garets, Vergé-Sarrat, Fels, Charensol, Waldemar-Georges, Quelvée, etc., etc. ; des lettres d’excuses, de félicitations m’arrivent en masse, et, vers une heure du matin, gai et content, chacun va rejoindre ses pénates.

 

*    *    *

 

Quelvée a une bonne place à prendre comme décorateur ; son exposition, fort intéressante, le prouve surabondamment.

Dubreuil cherche encore sa voie…

Le tout jeune Tcherniawsky, sans bluff et sans détours, nous expose des œuvres qui donnent de l’espoir.

Et puis toujours (4e année), le groupe Dubreuil, Goërg, Gromaire, Makowski, Pascin et Per Krohg, très visité par les spéculateurs… l’agio bat son plein…

Les artistes, ces grands enfants, ouvrent quotidiennement leur cœur à l’espérance à l’inauguration d’une galerie : « Pour nous, cette fois ! »

Aussitôt ils déchantent… les mêmes, toujours les mêmes trois ou quatre peintres couvrent les murs… il court, il court, le furet…

Les amateurs furent attirés par les grandes compositions, au Salon d’Automne du jeune Maurice Savin ; la première exposition qu’il fait ici est loin de les décevoir… c’est un critérium. Succès.

Grande rétrospective des « Indépendants ». Exposition de haute portée et bien organisée ; depuis sa fondation, (1884) réunion de tous les artistes qui ont exposé en ce salon, jusqu’en 1914.

Vergé-Sarrat arrive de Corse avec une vingtaine de toiles qu’il expose en avril. Quel peintre enthousiaste ! Quelle personnalité ! Son art s’affine de plus en plus. Beau succès !

La baisse inquiétante du franc est motif à manifestations intéressées qui acculent les amateurs avides de placements fructueux à l’achat d’œuvres aussi peu recommandables que le goût qui les guide. J’ai l’air bien maussade ; cela ne va donc pas, la vente ? mais si, trop bien ! c’est immoral ; cela me donne de l’inquiétude pour les suites probables de cette frénésie…

Si la personnalité d’Albert Huyot n’est pas encore très dégagée, il a cependant du métier, et tous les espoirs en sa réussite sont permis. J’ai dû mettre au point, entre cet artiste timide et deux de ses amis, un peu trop malins, une affaire peu claire et peu à l’éloge de ces deux derniers ; ils se sont rebellés contre mon intrusion… je mis un frein à leur ardeur belliqueuse en tranchant ce conflit à la satisfaction de chacun. Ah ! mes amis ! le trafic des tableaux ne se fait pas sans aléas, n’est-ce pas ?

Le banquet offert au critique d’art Louis Vauxcelles réunit 300 couverts. Un restaurant à recommander : on ne pouvait trouver mieux comme empoisonneur ; les organisateurs y ont eu la main. L’atmosphère orageuse peut être attribuée à la déception des convives ; on se regarde en chiens de faïence ; deux soufflets retentissent ; rumeur ! ce sont deux de nos jeunes critiques d’Art qui se congratulent bruyamment. Au discours de Monzie, sifflets, chahut… le jeune Charensol se distingue parmi les fougueux… il doit avoir faim. Dix heures ! le ventre creux, nous filons à l’anglaise. Il paraît que l’on dansa… probablement devant le buffet ! Je pensai au banquet si cordial qui me fut offert. Vivent les petits comités !!

En juin, exposition Georges Capon. Énorme succès. Il évolue lentement et sûrement ; sa personnalité s’affirme.

Clôture de la saison picturale par l’exposition Grillon.

Un banquet (quelle épidémie !) est offert à André Warnod. Les banqueteurs roulent sous les tables ; Pascin et Galtier-Boissière s’invectivent en propos avinés… il faudrait les calmer, mais pas un ne tient debout. Et peu après cette soirée mémorable, les colonnes du Crapouillot, sous la signature du directeur, sont imprégnées de ces propos d’ivrognes, ignoblement interprétés, objets de la dispute ; Pascin en fait les frais, bien entendu. Avoir une feuille de chou pour servir à ces fins est bien malpropre ; Pascin ne jouit pas de ces avantages, il n’est pas homme, d’ailleurs, à user de ces procédés, Pascin est trop grand seigneur ; bien des artistes ou autres ont vécu de ses largesses… Je réfute, dans mon bulletin, tous les mensonges du Crapouillot relatifs à Pascin sans défense… et si gentil, si spirituel… quand il est à jeun !

Cette année, mes vacances se passent à Paris. On n’a pas idée de ce qu’il y fait bon au mois d’août.

Hélas ! les inquisiteurs ont jeté sur moi leur dévolu : le fisc vient mettre le nez dans mes livres, me félicite sur leur netteté, leur loyauté, mais… je m’expliquerai un jour sur tout cela. Ah ! si je ne gardais pas mon sang-froid, toujours, comme j’aurais du plaisir à me payer… sur ces bêtes ! Il y a, hélas ! dans la vie, des joies qui nous seront toujours refusées. La mauvaise foi est ce qu’il y a de plus répugnant.

Avec ma pédestromobile, je fais, cet été, un magnifique voyage… et en vitesse, sur place…

Enfin ! tout le monde rentre ! Ah ! ça commence bien ! il pleut ! il pleut ! des feuilles vertes, rouges, blanches… pas même patriotiques ! Je ne serai donc jamais tranquille !

Dans la seconde quinzaine d’octobre 1926, exposition du peintre-graveur, Joseph Hecht. Très connu comme graveur ses burins, en lesquels il excelle, sont très recherchés. Sa peinture n’y ajoute rien, mais comme il est plein d’enthousiasme, espérons qu’il évoluera dans la suite.

Chaque jour, on lance un nouveau peintre ; les gros manitous, les gros capitalistes de la peinture s’interrogent annuellement pour savoir qui, cette année, sera mangé, sur quel jeune ils pourront ponter. Le plus jobard sera l’heureux élu.

En novembre, exposition Fernand Siméon, connu déjà comme illustrateur de grand talent. Bon ensemble.

Il peint et dessine avec la science du graveur ; sa composition, très spirituellement conçue, donne à son ensemble beaucoup de vie. Succès[8].

Il me faut penser aux fêtes que je dois donner à l’occasion des vingt-cinq ans de la Galerie. Comme tous les ans, le thème proposé pour l’exposition de tous les artistes qui ont collaboré, de 1901 à ce jour, rues Victor-Massé, Taitbout et Laffitte, à la bonne tenue de la Galerie, a pour titre Fenêtres Fleuries.

Mais auparavant, en novembre, exposition Georges Cyr.

Avec des sifflets à roulettes, les surréalistes, ces jeunes fils à papa qui revendiquent la priorité en Art, manifestent bruyamment, en quelque lieu qu’ils se trouvent… pensez donc ! s’ils allaient passer inaperçus ! En réalité, tout ce bruit révèle une stagnation : l’avant-garde demeure et n’avance pas ! Mais ils sont si jeunes ! l’avenir leur appartient : l’institut les guette, alors, gare aux avant-gardes !…

Ma femme de ménage, une brave alsacienne, me dit, un matin : « Croyez-fous, Mat’moisselle, les débutés gagnent 25 francs de l’heure ! — Pas possible ! mais qui vous a dit ça ? — Mais c’est tans l’chournal, Mat’moisselle peut le foir ! — Mais je n’ai pas vu cela ; on ne dit pas combien ils travaillent d’heures par jour ? — Ah ! che n’sais bas, mais che drouve ça honteux ! » Elle qui ne gagne que trois francs de l’heure.

C’est fini. Le Jubilé de la Galerie : « Vingt-cinq ans de peinture », clôturera ces mémoires.

L’exposition d’ensemble « Fenêtres Fleuries » est ravissante. Pour le vernissage, musique de chambre, clavecin et violon, par Mme Patorni-Casadessus, claveciniste de grand talent, et sa belle-sœur Mlle Casadessus, violoniste de non moins grand talent ; programme choisi par ces deux artistes d’élite, splendide ; elles eurent un succès difficile à décrire.

Des fleurs, des fleurs en quantité, comme à un mariage, s’amoncellent parmi les peintures, offrent un spectacle féerique : fleurs naturelles, fleurs peintes !

On respire ici un air d’intimité, de cordialité qui chatouille le cœur. Le soir, chez Dagorno, je réunis une vingtaine d’amis. On danse. Et huit jours après, chez le même, grand bal travesti pour terminer ces belles fêtes. Les artistes font assaut de fantaisie dans leurs travestissements : quelques-uns sont géniaux. Et, jusqu’au matin, la joie et la bonne humeur ne cessèrent de régner… pas une note discordante !

Vingt-cinq ans de peinture !… et ça continue ! Si ces souvenirs sont livrés à la publicité, je pense que personne ne contestera la véracité de ce que, peut-être un peu… durement, j’y expose. Ils sont plutôt, et en quelque sorte, une disculpation, en même temps qu’une réponse à ceux qui, sans cesse et sans aménité, me répètent sur tous les tons : « Ah ! Mlle Weill ! vous devriez être riche avec tout ce qui vous est passé entre les mains ! » Ce sont ceux-là mêmes qui n’ont jamais osé se risquer à miser sur des œuvres d’artistes inconnus ; les mêmes qui ont jugé ma persévérance avec pitié ; les mêmes qui ont ricané devant des œuvres qu’ils ne comprenaient pas, qu’ils ne comprennent pas davantage aujourd’hui, mais qui les excitent par leur montée stupéfiante.

Eh ! oui, le succès a couronné mes efforts ! tous mes enfants, ou presque tous, ont réussi ! mais voilà : je suis la vieille mère dont on a honte ; celle qu’on n’ose pas montrer dans le monde… Eh ! oui ! le succès est venu ! mais les détracteurs, seuls, en ont profité. Gagner de l’argent, est-ce mon rôle ? Non ! tirer les marrons du feu… voilà mon rôle. Eh ! bien ! en toute confidence, si je vous disais qu’enfin ! je commençais à respirer… je comptais quelques bénéfices… me voilà sauvée !! Croyez-vous ? – « Quoi ? qu’est-ce que c’est que ça ? cette petite marchande qui se permet de gagner de l’argent ? oh ! oh ! ça n’est pas clair !… Manœuvres frauduleuses… ! » Le fisc a tout raflé… et plus encore ! réclamations vaines de ma part auprès de compétences ! personne n’en a appuyé le bien-fondé… et, comme d’habitude, on ne m’a pas prise au sérieux, car, je l’ai dit, je ne geins pas, ne quémande pas… Je ne sais pas… ! Une femme seule a, toute sa vie, pour but : se défendre !

Et pour finir, je m’excuse auprès de ceux que j’ai quelque peu malmenés, et espère qu’ils ne m’en voudront pas. De tous ces faits ne se dégage aucun grief, mais de simples constatations. Je n’ai pas cherché à ce que l’on s’apitoie sur mon sort puisque, je le répète, je me suis moi-même tracé cette ligne de conduite. J’ai le caractère si mal fait, qu’il a dû éloigner de moi ceux qui, peut-être, auraient voulu me tendre la main… je ne puis donc m’en prendre qu’à moi, mais… je ne regrette rien !

Je sens, autour de moi, présentement, beaucoup de sympathie, ce qui me paie grassement, et j’en remercie mes amis. Vingt-cinq ans de peinture !… mais c’est fou !

APPENDICE

1932. Six ans ont passé depuis le jubilé mémorable ! Six ans ! Et nous avons fêté en Décembre le trentenaire de la Galerie.

J’ai cru devoir arrêter ce journal aux vingt-cinq années picturales (1926) de crainte d’avoir trop à insister sur cette ère de spéculation scandaleuse qui a sévi contre le commerce de la peinture, particulièrement. Escroquerie autorisée et de grande envergure ; qu’ont fait de plus les quelques gros financiers poursuivis ? Lancement de valeurs fictives ? En peinture, qu’a-t-on fait ?

Je ne prétends pas ravaler le talent des artistes de valeur ; ils savent que je les aime, et ils admettront avec moi que la cote ne crée pas le génie… Si quelques-uns se sont, peut-être un peu trop complaisamment, prêtés à ce jeu dangereux, ils en sont aujourd’hui, hélas ! les victimes les plus atteintes. La leçon est dure, mais sera profitable.

Il nous faut des amateurs nouveaux qui, d’eux-mêmes, viendront à la peinture moderne et sans esprit de lucre… et il s’en trouvera, j’en suis sûre.

Ce qui a créé la crise actuelle dans la peinture, c’est le manque de confiance, c’est le trouble que les ventes fictives à l’Hôtel Drouot ont suscité, c’est, pour les agioteurs, la spéculation intensive qui, n’agissant plus, aucun intérêt, dès lors, ne les soutient.

Cette crise salutaire épure le marché ! Une ère nouvelle commence !

Et, pour finir, ces quelques lignes :

En tête de ces mémoires, j’ai quelque peu bousculé Vollard ; il reconnaîtra certainement que tout ce que j’ai écrit est l’exacte vérité. Ce que je ne puis taire, cependant, c’est que, parmi les marchands, il est un des rares qui n’ait pas trafiqué ; il eut de la chance, vint au bon moment, acquit très vite le goût des belles choses ; il ne doit donc qu’à cette chance, qu’à son goût sûr, le succès de ses affaires. Après l’avoir tant molesté, je lui devais cette dernière vérité.

Je suis sûre, d’ailleurs, qu’il ne m’en voudra pas.

Et ce dernier mot à la mémoire de mon pauvre Pascin :

Il y a un an, nous enterrions cet ami que tout le monde aimait. Il laisse un souvenir inoubliable dans nos cœurs par sa grande bonté, son grand talent, son grand esprit où perçait jusque dans le sarcasme, la sensibilité d’une âme que la bassesse jamais n’effleura. C’est, pour moi, un devoir pieux de clore ces mémoires par ces quelques mots dictés par l’amitié.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en février 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Weill, Berthe, Pan dans l’œil !..., Paris, L’Échelle de Jacob, 2009. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Berthe Weill, buste, crayons de couleur, ante 1930, est de Léon Louis Mahélin, (collection Famille Berthe Weill).

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[1] Il s’agit de la première représentation de Germinie Locerteux. (B. W.)

[2] Sur le Mercure de France, décembre 1916, l’article « Une figure de grand amateur : le comte Isaac de Camondo ». p. 592-599. (B. W.)

[3] Lire le Mercure de France, décembre 1916, p. 592-599. (B. W.)

[4] Lire le Mercure de France, décembre 1916, p. 592-599. (B. W.)

[5]Dans une interview récente, Matisse déclare amèrement que je lui avais vendu avec beaucoup de mal des peintures à 20 francs. Il fait erreur. Jamais au-dessous de 90 à 100 francs ; ou des esquisses peu importantes. (B. W.)

[6] Aujourd’hui, oui, peut-être, où je n’en ai que faire ! (B. W.)

[7] Je dois à la vérité de dire que Robert Rey, ayant peu après reconnu ses torts, je ne lui ai pas gardé rancune. (B. W.)

[8] Nous avons eu, depuis, à déplorer la mort prématurée de ce charmant peintre, enlevé en 3 jours à l’affection des siens et de ses nombreux amis. (B. W.)