Edgar Wallace
(Richard Horacio Edgar Freeman)

SANDERS

Traduction : T. Thomassin

1935 (1926)

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  LA MAGIE DE LA PEUR.. 3

CHAPITRE II  LE BALAI NEUF. 31

CHAPITRE III  L’HOMME TRÈS BON.. 55

CHAPITRE IV  LES FEMMES PARLENT. 78

CHAPITRE V  LA SAINTE. 97

CHAPITRE VI  L’HOMME QUI HAÏSSAIT SHEFFIELD   116

CHAPITRE VII  LES ÎLES DE LA JOIE. 134

CHAPITRE VIII  LE JEU DE BALLE. 155

CHAPITRE IX  LE SAGE. 173

CHAPITRE X  LA CHANTEUSE. 193

Ce livre numérique. 217

 

CHAPITRE PREMIER

LA MAGIE DE LA PEUR

Tout ceci advint pendant l’absence de leurs Excellences et ne serait pas survenu sans cette éventualité.

Son Excellence l’Administrateur des Territoires Réservés, ayant pris sa retraite, était parti au milieu des feux de salve et de l’hymne national, exécuté par des musiciens presque blancs qui, tous, et surtout le cornet à pistons, avaient tendance à jouer faux. La nouvelle Excellence subissait les tortures de la goutte dans le Devonshire, à Budleigh Salterton, d’où son départ était indéfiniment ajourné.

Un changement opéré dans l’Administration ne modifiait à peu près en rien l’existence des habitants de la Grande Rivière, et le capitaine Hamilton, des Houssas du Roi, se dirigeant avec colère vers la case qui abritait son jeune subordonné, n’en était guère affecté, pour sa part.

Son mécontentement était justifié, car le lieutenant Tibbetts avait commis l’impardonnable crime d’écrire aux gazettes ; c’était là une de ses faiblesses. Hamilton était moite et furieux, car le soleil était ardent et la chaleur du sol jaune de ce four qu’on appelait le terrain d’exercice le brûlait à travers les semelles de ses souliers.

Les casernements qui limitaient un des côtés du champ de manœuvre s’enveloppaient d’une vapeur chaude et le capitaine apercevait les palmiers d’Isisi au travers d’une brume ; les oiseaux se taisaient accablés par la chaleur.

Ouvrant d’un coup de pied la porte de la case du lieutenant, Hamilton entra en soufflant de dégoût. M. Tibbetts, surnommé Squelette, était couché sur son lit, revêtu d’un costume aveuglant et constitué par un pyjama pourpre alternativement rayé de vert et de jaune.

Hamilton jeta sur la table la feuille qu’il tenait au moment où Squelette ouvrait un œil.

« Bonjour, monsieur, dit celui-ci, légèrement étourdi. Est-ce qu’il pleut toujours ?

— Bonjour, grinça Hamilton. Le dîner est dans une heure et j’ai quelque chose à vous dire, Squelette. »

Squelette se rendormit.

« Réveillez-vous et cachez vos pieds hideux. »

Les paupières du dormeur battirent, il murmura qu’il ne comprenait pas de quoi il était question ; il avait cependant vu le journal et reconnu les lettres gothiques du titre.

« La question, Squelette, dit Hamilton d’un air terrible, c’est que nul mieux que vous ne sait quelle faute grave c’est pour un officier d’écrire aux journaux sur un sujet quelconque. Ceci, – il frappa sur le journal plié sur la table, – ceci est une énormité…

— Le Surrey Star et Middlesex Plain Dealer, monsieur, murmura Squelette, les yeux fermés, image de la patience et de la résignation, auxquels s’ajoutent, monsieur, le Sunbury Herald et Molesey Times, monsieur. »

Son long corps était moelleusement étendu, ses mains jointes sous sa tête ; ses immenses pieds dépassaient l’extrémité de son lit. Il avait l’air et le ton de quelqu’un qui, profondément blessé, pardonne à ses ennemis.

« Peu importe dans quel journal vous écrivez…

— Auquel vous écrivez, cher vieil officier, murmura Squelette. Soyons de chic vieux grammairiens, monsieur et supérieur ; ne nous mettons pas à déformer la langue.

— Levez-vous, homme indiscipliné, et mettez-vous sur vos gros pieds, » siffla le capitaine des Houssas.

Le lieutenant Tibbetts n’ouvrit pas même les yeux.

« Est-ce une discussion amicale ou non, cher vieux monsieur ? pria-t-il. Est-ce une visite d’ami ou un conseil de guerre, cher vieux Ham ? »

Hamilton le saisit par le col de soie de son pyjama et le mit brutalement debout.

« Voies de fait, dit Squelette tranquillement. Fou d’envie, le capitaine frappe un brillant jeune officier d’avenir. Le conseil de guerre trouve le chic vieux capitaine coupable et il s’empoisonne.

— Vous ne serez jamais journaliste, dit Hamilton. (Ici Squelette salua gravement.) Primo, vous ne savez pas mettre l’orthographe !

— Le cher vieux Napoléon non plus, dit Squelette avec fermeté, ni le gentil vieux Washington. Mettre l’orthographe est un signe de faiblesse d’esprit. Vous le savez fort bien, cher vieux Démosthène.

— La question est celle-ci et c’est très sérieux. – Hamilton poussa son cadet vers le lit où il retomba docilement. – Il vous est interdit d’écrire des articles politiques suggérant qu’il serait opportun que le secrétaire d’État vînt voir de « ses yeux… » – Hamilton chercha le paragraphe incriminé et lut : « … le travail accompli par de jeunes officiers inconnus (sauf des indigènes qui les adorent) auxquels justice n’est pas rendue… »

Squelette haussa ses épaules étroites ; son silence était empreint d’un respect offensant.

« Vous n’écrirez plus de lettres personnelles, Squelette, que ce soit à l’Étoile, la Comète, la Lune, le Soleil, ou tout autre membre du système solaire.

— Ne mêlons pas la religion à cette discussion, cher vieux Ham », fit Squelette d’une voix étouffée.

 

Il est plus que douteux que M. Nickerson Haben eût ouï parler de ce représentant de la conscience publique : l’Étoile du Surrey et Middlesex Plain Dealer. Accorder une pensée à un journal tirant à moins d’un million d’exemplaires n’était pas son fait.

Et pourtant la publication des lettres de Squelette coïncida avec un moment critique de la vie de Haben, justifiant presque les orgueilleuses manifestations auxquelles se livra dans la suite l’Étoile de Surrey, dont le rédacteur en chef n’hésita pas à écrire : « Ce que l’Étoile pense aujourd’hui, le Gouvernement le fait demain. »

Nickerson Haben partit en effet presque immédiatement après pour inspecter « de visu » les Territoires. Âgé d’environ trente-cinq ans, il avait le monde à ses pieds et personne ne s’avisait de demander pourquoi. De figure pâle, de poitrine étroite, une boucle de ses épais cheveux noirs retombait sur son front dans ses moments de débordement oratoire ; ses yeux étaient enfoncés, ses lèvres minces, ses joues creuses, ses longues mains blanches. Nickerson fit irruption à la Chambre des Communes, tourbillon de discours qui bouleversa une phalange d’hommes rassis et de citoyens conservateurs. La force persuasive de son verbe, ses critiques acerbes troublaient la correcte et impavide atmosphère du Parlement. De sorte que les ministres s’agitaient avec inquiétude sous ses sarcasmes, et les chefs de groupe réunis dans les couloirs l’entendaient nommer avec irritation. Homme de parti il se gardait bien de blesser les susceptibilités de ses propres chefs ; s’il lui arrivait de les critiquer, il se bornait à répéter d’un ton conciliant ce qu’eux-mêmes avaient à demi confessé.

À la chute d’un certain ministère, M. Haben, abandonnant un siège sûr, battit le candidat du comité de West Monrouth et fit une rentrée triomphale à Westminster.

Le nouveau cabinet en fit d’abord un sous-secrétaire à l’Agriculture, puis aux Affaires étrangères. Haben avait épousé la veuve de Cornélius Beit, riche Américaine de quinze ans plus âgée que lui, femme intelligente, d’humeur emportée et douée d’une parfaite connaissance des hommes. Leur intérieur, bien qu’ils fussent installés à Carlton House Terrace, n’était pas heureux. Elle avait dévoilé son caractère et deviné en lui l’arrogance de l’homme qui s’est fait lui-même et qui est arrivé un peu trop jeune. Elle confia un jour à une amie intime que Nickerson avait un fonds de vulgarité qu’elle avait peine à supporter ; on parla même de divorce…

Ceci se passait avant l’appendicite de Mme Nickerson, qui fut parfaitement opérée par le plus célèbre chirurgien anglais, et dont la guérison semblait définitive. Nickerson, tout heureux du rétablissement de sa femme, alla à la Chambre et y prononça le plus beau discours de sa vie sur le Béloutchistan.

Trois jours après, elle était morte. Il s’était produit une de ces curieuses rechutes, inexplicables pour le profane et si redoutées du médecin. Haben était comme assommé. Ceux qui le détestaient, et ils étaient nombreux, se demandèrent comment il ferait, car la source principale de ses revenus était tarie. Ils n’eurent guère le temps de se livrer aux conjectures : le testament ouvert, il héritait de tout, moins un legs à une femme de chambre.

Nickerson Haben s’embarqua sur le premier courrier africain, combinant les affaires et le plaisir, allant dénicher les abus et chercher l’oubli.

Le lieutenant Tibbetts, des Houssas du Roi, était le grand informateur du quartier général. Combien de fois ce garçon efflanqué, à monocle, monté sur de maigres jambes avait-il apporté de nouvelles joyeuses ou calamiteuses, exagérées, pour la plupart !

Il arrivait maintenant, courant sur le sable jaune de la grève, le sac du courrier à la main, son casque derrière la tête, une surprenante nouvelle prête à jaillir de sa bouche.

Il franchit d’un bond les cinq marches du perron, se précipita dans la grande salle à manger fraîche où Hamilton déjeunait et fit choir le sac sur les genoux de son supérieur au moment précis où la tasse de café du capitaine Hamilton était délicatement tenue en l’air.

« Squelette ! cabot de plage à longues jambes ! » grogna Hamilton cherchant son mouchoir pour essuyer le moka brûlant qui inondait son pantalon blanc.

« Il vient, Ham, bredouilla Squelette, il a vu ma lettre, cher vieux monsieur, il a bouclé son chic vieux sac de voyage, et il a pris le premier train. »

Hamilton leva vivement la tête, redoutant un coup de soleil.

« Qui est-ce qui vient, benêt maladroit, demanda-t-il, partagé entre la colère et la curiosité.

— Haben, vieux monsieur… sous-secrétaire, cher vieux Ham. » – Squelette était un peu incohérent. – « Il a lu ma lettre dans la vieille Étoile ; il est maintenant dans les bureaux de l’Administration. C’est la croix pour moi, Ham, mon vieux, mais je n’accepte rien si on ne donne pas la pareille au vieux Ham. »

Hamilton montra sévèrement une chaise.

« Asseyez-vous et finissez-en avec votre attaque de nerfs. Qui vous a fait avaler cette blague ? »

C’était le second du Bassam qui avait apporté le courrier. Haben était déjà au siège de l’Administration, étant arrivé par ce même bateau. Hamilton en oublia du coup son pantalon blanc taché.

« Cela tombe diablement mal, dit-il troublé, Sanders est en route dans le haut pays… De quoi a-t-il l’air, ce Haben ? »

Squelette, pour des raisons personnelles, voulait faire du visiteur un tableau engageant ; un homme qui se dérangeait si promptement à la suite de la publication dans un journal d’une lettre signée de lui Squelette devait avoir quelque bon côté. Lui-même avait posé à l’officier du Bassam la question que lui posait maintenant Hamilton, et le second du bateau avec toute la rondeur d’un marin, avait répondu par deux mots, dont l’un était rabelaisien, et dont l’autre ne pouvait s’imprimer. Car M. Haben ne brillait pas aux yeux des catégories sociales qui lui étaient inférieures. Les domestiques le détestaient. Ses secrétaires ne faisaient qu’entrer et sortir chez lui. Un membre de la Chambre Haute, grand amateur de chevaux, l’avait jugé d’un mot : « Haben ne sait pas porter son avoine. »

« Il n’est pas si mal », répondit Squelette mensongèrement.

Le lendemain, de bonne heure, le sergent Ahmet Mahmet apporta un pigeon voyageur à Hamilton, et le capitaine des Houssas écrivit à l’adresse de Sanders ce message sur du papier à cigarettes :

« Haben, touriste Affaires étrangères, en route. Est au siège Administration faisant potin du diable. Crois feriez mieux revenir vous occuper de lui. »

Hamilton s’était rendu à bord du Bassam pour interviewer, et les mœurs de Nickerson Haben n’avaient désormais plus de secrets pour lui.

Il fixa le papier à la patte rouge du pigeon et le lança dans l’air brûlant. « Garde-toi des faucons, petit ami des soldats », dit-il suivant le rite.

 

Intimement lié au destin de Mr. Nickerson Haben, sous-secrétaire d’État était celui d’Agasaka, la femme de Chimbiri. Mr. Haben était habillé par le meilleur tailleur de Savile Row ; Agasaka ne portait pas de vêtements du tout, excepté le jupon d’herbes sèches qui ceignait sa belle taille.

Une grande femme au corps très mince, aux yeux très graves, n’aimant aucun homme, terriblement versée dans la sorcellerie, familière avec les esprits et les diables, le dos droit, le sein petit, adorée des enfants, le bras solide et si habile en sa force qu’elle lançait une sagaie plus loin qu’un jeune homme, telle était Agasaka, la femme de Chimbiri, fille de feu N’kema-N’kimi, le bûcheron.

Elle avait dix-sept ans, ce qui la rendait assez vieille pour une indigène. Les hommes l’avaient courtisée, chacun à sa manière ; gracieuse pour tous, elle n’avait de préférence pour personne.

Elle vivait chez son frère M’suru, le chasseur ; les femmes de celui-ci la haïssaient, car elle ne mentait jamais et sa franchise était entière envers son frère mûrissant quant aux nombreux amants de ses épouses. Elles l’auraient volontiers battue, mais elles connaissaient trop la puissance de son bras. Là où les mains n’osaient les langues étaient plus hardies, mais la boue jetée n’adhérait pas.

Agasaka avait vécu bien des années avec son père au cœur de la forêt, là où habite M’shimba-M’shamba, le diable terrible et fougueux qui arrache des arbres pendant que sa bouche vomit un feu ardent ; d’autres êtres puissants vivaient non loin de là, N’guro, le chien sans tête et Chikalaka-M’bofunga, le mangeur de lunes, tous à la vérité, à l’exception du lézard de feu, celui dont le regard annonce la mort. N’kema l’instruisit des mystères de la vie, de son commencement, du terrain où elle se sème. Elle connaissait des hommes la violence et la force. N’kema lui apprit encore à être la plus merveilleuse des femmes, lui enseignant la magie transmise de bouche en bouche au cours des âges et déjà vénérable à l’époque où fut posée la première pierre des Pyramides.

Les hommes avaient peur d’elle, Oboro lui-même, le sorcier-médecin l’évitait.

Son plus étrange pouvoir magique était celui-ci : elle pouvait faire paraître aux yeux des hommes et des femmes ce qu’ils désiraient le moins voir.

Un petit chef, qui avait jeté son dévolu sur elle, suivit un jour sa piste le long de la rivière, parmi les hautes herbes. Au bon moment il parut sur le sentier désert, laissant choir ses sagaies dans le fourré et la saisit par les bras, en sorte que malgré sa force elle ne pouvait se défendre.

« Agasaka, dit-il, j’ai une case dans la forêt où nulle voix de femme n’a retenti… »

Il n’alla pas plus loin, car par-dessus son épaule satinée, il vit trois léopards avançant flanc contre flanc sur l’étroit sentier. La tête basse, leurs yeux d’or brillaient de convoitise.

Il la lâcha aussitôt, et courut à ses sagaies.

Lorsqu’il se retourna, femme et léopards avaient disparu.

 

Aliki, le chasseur du village, n’avait ni crainte ni souci, car la magie ne lui était pas étrangère ; souvent, dans les bois, il avait commerce avec les diables. Une nuit il eut une vision : tandis que lui et les siens étaient assis autour d’un feu allumé devant sa case, il vit dans le feu, un grand lézard rouge qui clignait ses lourdes paupières. Aliki chercha froidement une victime dans son entourage. Calichi, le lézard du feu, est le plus accommodant des démons, il accepte un remplaçant pour l’homme ou la femme à qui ses yeux clignotants ont annoncé la mort.

Aliki passa donc en revue ses trois femmes, son père, un oncle qui était venu chasser auprès de leur village. Aucun n’était assez beau pour être sacrifié, exception faite de sa plus jeune épouse. Calichi est un diable difficile : ce qu’il y a de plus beau et de meilleur seul peut lui plaire.

La rue du village de Chimbiri, Isisi, va de la forêt à la rivière, large avenue bordée de cases, devant chacune brûlait un feu pareil à celui où Aliki avait vu le lézard et autour duquel étaient accroupis les hommes et les femmes de la hutte.

Le ciel, au-dessus des hauts arbres à gomme, était incrusté d’étoiles brillantes qui clignaient à la manière de Calichi, mais plus rapidement encore.

Aliki regarda les étoiles, puis frotta les paumes de ses mains dans la poussière pour attirer la chance, et, au même moment, il vit paraître la seconde femme de son voisin, créature élancée de dix-huit ans, nymphe sculptée dans l’acajou, droite et souple, nue jusqu’à la ceinture de son jupon d’herbes. Aliki connut alors qu’il avait trouvé le remplaçant convenable, et il prononça tout bas le nom de la femme en fixant les yeux du lézard. La bête disparut alors peu à peu ; Aliki comprit que le dieu approuvait son choix. Cette même nuit, plus tard, quand Loka, femme de M’suru, le chasseur, alla puiser de l’eau à la rivière pour les besoins de la première épouse, Aliki l’arrêta.

« Nulle n’est aussi belle que toi, Loka, dit-il, car tu as les jambes d’un lion et le cou d’une jeune antilope. » Il énuméra mainte autre perfection physique et Loka de rire en l’écoutant. Elle s’était querellée, ce jour-là, avec la première épouse de son mari et M’suru l’avait battue. Elle était avide de louanges, prête à l’aventure.

« N’as-tu pas d’épouse, Aliki ? demanda-t-elle, tout heureuse. Je te donnerai Agasaka, la sœur de mon mari, qui est très belle et ne s’est approchée de l’épaule d’aucun homme. »

Elle dit cela par malice, car elle haïssait Agasaka ; c’est une habitude des femmes de faire aux étrangers l’éloge de celles qu’elles détestent.

« En ce qui concerne Agasaka ou des épouses… dit Loka – il fit un geste de mépris, – il n’est pas d’épouse comparable à toi, pas même dans la case du vieux roi de l’autre côté de la montagne qui est le bout du monde », et Loka de rire encore.

« Je vois maintenant que tu es fou, comme l’assure M’suru. Et aussi que tu vois d’étranges choses que nul ne distingue, dit-elle de sa voix basse et chantante. Non pas seulement M’suru, mais tous disent que tu es malade du « mongo ».

C’était vrai. Aliki était malade et avait des douleurs de tête lancinantes.

« M’suru est vieux et imbécile, dit-il. J’ai un ju-ju qui me donne des yeux pour voir des merveilles. Viens avec moi dans la forêt, Loka, je te parlerai de magie et t’aimerai comme un vieil homme ne saurait le faire. »

Elle posa sa gourde par terre, la cacha dans une touffe d’herbe et le suivit dans la forêt. Là, il la tua aussitôt. Puis il alluma du feu et vit le lézard qui parut satisfait. Aliki se lava dans la rivière et revint dormir dans sa case.

À son réveil, le lendemain, il regretta d’avoir tué Loka, car, de toutes les femmes qu’il connaissait elle lui avait semblé la plus belle. Le village était à moitié vide, on avait trouvé la gourde de Loka et on battait les bois pour la retrouver. On la trouva, mais nul ne l’avait vue s’éloigner vers la forêt. Quelques-uns pensaient qu’elle avait été prise par des pêcheurs d’Ochori, d’autres penchaient pour un diable connu par ses farces amoureuses. Le corps fut rapporté au village et toutes les femmes mariées se firent des jupes de feuilles vertes et dansèrent, en frappant des pieds, la Danse de la Mort, en l’accompagnant de chants étranges.

Accroupi devant son feu, Aliki regardait la procession avec indifférence. Il regrettait d’avoir tué la femme dont le corps était maintenant juché sur les épaules des porteurs ; laissant tomber ses regards sur le feu, il eut encore plus de regret, car le lézard ardent louchait vers lui, faisant cligner ses gros yeux sans arrêt.

Il n’avait donc pas accompli le sacrifice rituel voulu.

Levant les yeux, il aperçut une femme de taille élancée qui se tenait d’une main au montant de la porte de la case de son frère.

Une conviction terrible s’empara d’Aliki. Le lézard avait disparu quand il se tourna vers le feu. Il n’y avait pas de temps à perdre, il se leva et s’approcha de la femme de Chimbiri.

« Je te vois, Agasaka, dit-il. Une grande honte est sur la maison de ton frère, car les hommes disent que Loka avait un amant qui l’a tuée. »

Elle tourna lentement ses grands yeux vers lui. Ils étaient bruns, baignés d’une lumière merveilleuse qui semblait vibrer quand elle regardait.

« Loka est morte parce que c’était une sotte, dit-elle, mais celui qui l’a tuée est plus sot encore. Sa douleur à elle est passée, la sienne à lui est à venir. Bientôt viendra Sandi malaka, l’oiseau brun, et il ôtera les yeux à l’homme qui a fait cela. »

Aliki la haïssait, mais habile, il approuva de la tête.

« Je suis sage, Agasaka, dit-il. Je vois des merveilles qu’aucun homme ne voit. Et avant que Sandi ne vienne avec ses soldats, je te montrerai un sort qui mettra ce méchant à la porte de la case de ton frère quand la lune sera levée et la rivière basse… »

Les yeux graves d’Agasaka fixaient les siens ; le chant des femmes n’était qu’un bourdonnement à l’extrême bout du village. Un chien aboyait au fond d’une case et tous se dirigeaient vers la rivière où on mettait le corps dans une pirogue pour le transporter jusqu’à la petite île où les morts reposent dans leurs fosses peu profondes.

« Allons », dit-elle. Elle traversa avec lui un champ de maïs, gagna le bois derrière le village, puis, par des sentiers incommodes, la lisière de la forêt. Il n’y avait plus de maïs, l’endroit était trop désert pour l’oiseau-tisserand et trop près des habitations pour les petits singes à barbe blanche. Il marchait toujours ; ils arrivèrent à une clairière où poussaient des fleurs jaunes. Les arbres y étaient très élevés ; si dix hommes s’étaient hissés les uns au-dessus des autres et s’étaient appuyés contre les troncs lisses, celui placé le plus haut aurait seul pu toucher leur première branche.

Il s’arrêta et se retourna. Les cimes des arbres s’agitèrent à cet instant même, un vent froid souffla, le tonnerre gronda.

« Asseyons-nous, dit-il. Je te parlerai d’abord des femmes qui m’ont aimé et pourquoi je n’ai pas voulu répondre à leurs avances : mon amour pour toi me l’interdisait. Ensuite nous serons amants.

— Il n’y a pas là de magie, Aliki », dit-elle. Elle était contre lui, il leva sa sagaie.

« Tu mourras comme Loka est morte à cause de la parole que m’a dite le lézard du feu, » dit-il ; et son bras recula, prêt à frapper.

« Je suis Loka, » dit la jeune fille. Il regarda, bouche bée ; c’était vraiment Loka, la femme qu’il avait tuée, Loka aux yeux rusés et aux longs doigts, Loka aux longues jambes satinées, une fleur rouge derrière l’oreille.

« Oh ko ! » dit-il avec détresse en laissant choir sa sagaie.

Agasaka se baissa, et la ramassa ; elle était redevenue elle-même : plus de fleur, ses doigts étaient plus courts, et là où le rusé sourire se montrait apparaissait la gravité de la mort.

« Ma magie, la voilà, dit-elle. Marche devant moi, Aliki, tueur de Loka, je ne suis pas faite pour l’amour, mais pour une puissance mystérieuse. »

Tout étourdi, l’homme reprit sans mot dire le chemin par lequel il était venu. Agasaka suivit, et tout en suivant tâta le bord de la large lame de la sagaie. Bien qu’elle l’effleurât légèrement, son pouce portait une ligne rouge là où peau et lame s’étaient touchées. Le bois devenait sombre, le vent hurlait ou gémissait tour à tour. À l’orée de la forêt, près de la mare, elle brandit la sagaie au-dessus de son épaule gauche, tel un cavalier son sabre, et à ce bruit Aliki se retourna à demi.

La première épouse de M’suru, au bord de l’eau, ramassait les racines de manioc qui y avaient été mises à tremper lorsqu’elle vit tomber à ses pieds la tête d’Aliki, cela juste au moment où le premier éclair déchirait la nuit.

____________

 

Le soleil brillait depuis quatre heures, une canonnière, blanche et étincelante, contournait la falaise appelée le Poisson à cause de sa forme. Les eaux noires de la rivière s’élevaient autour de l’avant et formaient une masse vitreuse au bord teinté de rouge, car la Zaïre remontait un courant d’une vitesse de six nœuds. Les rivières, de l’Isisi au Mokalibi, étaient en pleine crue et des bancs de sable se montraient là où il y avait eu des trous et des trous, là où les crocodiles dormaient la gueule ouverte la dernière fois que M. le Commissaire Sanders était passé par là.

Mince et élégante silhouette d’une blancheur immaculée, il était debout auprès de l’homme de barre, son casque de liège posé de côté d’un air conquérant, car un gros taon l’avait piqué au front la nuit précédente et la bosse qui s’en était suivie était douloureuse au toucher. Il tenait entre ses dents blanches et régulières un long cigare noir. Il venait de déjeuner ; son ordonnance emportait la cafetière d’argent et les assiettes à fruits.

Le ciel était d’un bleu intense, mais le baromètre baissait de façon alarmante et il voulait se mettre à l’abri le long de la rive sous les arbres élevés d’une petite crique au sud de Chimbiri.

« Lo’ba ka’loka, une brasse d’eau par la grâce de Dieu. »

Le boy aux yeux endormis assis à l’avant relevait la sonde humide. Sanders saisit la poignée du transmetteur, la tira et Yoka, le mécanicien, hurla bruyamment en réponse :

« Une demi-brasse. »

Boum.

Le bateau ralentit de lui-même, sa roue tournant dans le sens arrière, puis il piqua du nez dans le sable, poussé de côté par le courant ; la poupe vira et toucha le banc de sable. Après quoi la roue tourna de nouveau dans le sens avant et la Zaïre se dirigea vers la rive droite de la rivière, longeant le banc de sable jusqu’à ce qu’il fût de nouveau en pleine eau.

« Seigneur ! dit l’homme de barre, ce banc de sable est sorti de l’enfer, car il ne s’est jamais trouvé là depuis que je suis né.

— Ne pense qu’à la rivière, mon brave », dit Sanders, peu disposé à bavarder. Il voyait rouler les nuages au-dessus de la cime des arbres, nuages jaunes qui se culbutaient et s’agitaient, se nuançant sous le vent de fauves couleurs.

La surface unie de la rivière se couvrait de minuscules vagues blanches qui bondissaient et laissaient jaillir de fines gouttelettes. Sanders fit passer son cigare d’un coin de sa bouche à l’autre, l’ôta, le regarda avec regret et le jeta par-dessus bord. Derrière lui, son domestique tendait un ciré, tout prêt à être enfilé ; il le passa, tendit son casque et prit un suroît qu’il attacha sous son menton. La chaleur était intolérable. Cette température de four était l’avant-coureur d’un violent orage. Sanders était mouillé jusqu’aux os, ses vêtements collaient sur lui.

Un ruban de feu jaillit dans le ciel et se divisa en ramilles. Le bruit du tonnerre était assourdissant, il lui semblait qu’un lourd poids pesait sur sa tête, les éclairs se succédaient sans interruption. Ils descendaient du ciel en zigzags aveuglants. Les nuages jaunes étaient devenus noirs, les ténèbres de la nuit se répandaient sur le monde, ténèbres rendues plus sensibles par l’étrange lumière qu’un horizon lointain laissait parfois filtrer entre les nuages déchirés par la foudre.

« Bâbord, dit brièvement Sanders. Tribord-bâbord encore. »

Ils gagnèrent l’abri de la rive au moment où les premières gouttes de pluie tombaient. Sanders envoya une douzaine d’hommes à terre et fit amarrer le bateau aux gros gommiers qui poussaient au bord de l’eau.

Le pont fut inondé en une seconde et les souliers blancs du Commissaire, d’abord d’un gris de tourterelle, passèrent au gris d’ardoise. Il fit chercher Yoka, le mécanicien, qui était aussi son homme de confiance. « Ajoute encore une amarre et reste sous pression. »

« Seigneur, demanda Yoka, ferai-je marcher l’oopa-oopa[1] ? Car je vois que ces voleurs d’Akasavas craignent de venir sous la pluie recevoir votre Seigneurie. »

Sanders secoua la tête.

« Ils viendront à leur heure ; le village est à un mille d’ici et ils ne pourraient entendre l’oopa-oopa. »

Il rentra dans sa cabine pour reprendre haleine. Un vent des plus violents venait de lui souffler à la figure pendant dix minutes et dix minutes paraissent longues quand on peut à peine respirer.

La cabine avait deux fenêtres ; celle de gauche, au-dessus du divan sur lequel il se laissa tomber, lui permettait de voir le sentier sur lequel tôt ou tard passerait un indigène qui préviendrait inévitablement le chef.

Les éclairs ne cessaient toujours pas ; la pluie tombait avec une telle violence qu’il lui semblait avoir jeté l’ancre sous une cascade, mais la lumière changeait et les nuages noirs étaient devenus d’un gris opaque.

Sanders ouvrit les portes, car les coups de vent étaient plus faibles. Il prit un cigare et l’alluma, attendant patiemment. L’embarcation faisait huit nœuds, il lui faudrait faire haler à la main jusqu’à la grève du village. Il espérait que sa provision de bois avait été faite. Les gens de Chimbiri étaient paresseux, la dernière fois qu’il avait amarré, ils lui avaient porté comme provision des bûches vertes et peu nombreuses. Yoka et l’équipage aimaient entendre le hurlement diabolique de la sirène – mais Sanders savait exactement tout ce qu’elle consommait de vapeur. Il examinait le sentier de la rive, et soudain il vit huit hommes, marchant deux à deux, portant sur leurs épaules un corps ligoté.

Un éclair sillonna le ciel au moment où Sanders bondissait sur la rive ; cette clarté émergeant de toutes parts du milieu des nuages sombres, donnait assez de lumière pour voir très nettement le fardeau porté, bien avant que le Commissaire n’eût atteint le sentier, où il se dressa devant huit hommes maussades et quelques individus qui avaient défié l’orage pour les suivre de loin.

« Ô hommes ! dit Sanders doucement, – il montrait ses dents quand il parlait ainsi, – qui êtes-vous, vous qui avez mis la marque des esprits sur la face de cette femme ? »

Le visage de celle qu’ils portaient était en effet blanchi à la chaux. Aucun ne parla ; il vit les doigts de pied de tous s’agiter ; un seul indigène garda une immobilité absolue et il s’adressa à cet homme-là.

« M’suru, fils de N’kema, qui est cette femme ? »

M’suru s’éclaircit le gosier.

« Seigneur, cette femme est la fille de ma propre mère ; elle a tué Aliki, et elle avait tué d’abord ma femme Loka.

— Qui a vu cela ?

— Maître, ma première épouse, qui m’est fidèle depuis que son amant a été noyé ; elle a vu tomber la tête d’Aliki. Elle a entendu aussi Agasaka dire : « Va, homme, où j’ai envoyé Loka, tu sais où, toi qui me l’a vu tuer. »

Sanders n’était pas convaincu.

« Détachez cette femme, qu’elle puisse se tenir debout devant moi, » dit-il ; ils la libérèrent de ses liens et, sur son ordre, enlevèrent de sa face la chaux dont elle était couverte.

« Parle », dit Sanders.

Elle parla très simplement, son récit semblait la vérité même. Pourtant…

« Amenez-moi la femme qui lui a entendu dire ces mauvaises paroles. »

L’épouse, qui se trouvait à la queue du cortège, se présenta avec importance, effrayée cependant, car les yeux froids de Sanders étaient troublants. Mais elle fut loquace dès qu’elle eut trouvé sa voix.

Sanders dans son ciré ruisselant l’écouta, la tête inclinée. Agasaka, la femme élancée, se tenait debout, grave, et sans honte, sa ceinture d’herbe s’étant détachée, elle était telle que sa mère la vit en la mettant au monde. La première épouse finit bientôt son histoire.

« Sandi, ceci est la vérité, et si je dis un mensonge que « les longs êtres » m’emmènent au fond de la rivière et me donnent en pâture aux serpents. »

Sanders l’observait ; il vit sa peau brune devenir terne et grise et sa bouche s’ouvrir d’effroi.

Mais il ne vit pas « l’être long », le crocodile jaune qui rampait dans l’herbe vers la parjure, ses petits yeux brillants, sa gueule humide ouverte, découvrant les cruelles pointes de ses dents.

Seule, la première épouse de M’suru le vit, elle tomba en criant et en se tordant aux pieds de son mari et lui embrassa les genoux.

Sanders ne dit rien, mais entendit maint détail contredisant la première version.

« Viens avec moi, Agasaka, dans mon bateau, » dit-il, car il savait que si la jeune fille restait avec ses proches, il pourrait y avoir des incidents graves. Des guerres se sont déchaînées pour un motif plus futile encore.

Il l’emmena sur la Zaïre ; elle le suivit docilement, bien qu’elle ne fût rien moins que docile.

Un pigeon fatigué arriva cette nuit-là du Quartier général. Lisant son message, Sanders ne fut ni content, ni fâché. Les personnages officiels de haut rang l’ennuyaient en général, cependant il en avait rencontrés qui s’étaient montrés charmants et compréhensifs. Ce qui le préoccupait, c’était les récits qui lui parvenaient de sources sûres au sujet des pouvoirs mystérieux d’Agasaka. Il avait vu bien des étrangetés bizarres sur la rivière. Le « lokali » creusé dans un tronc d’arbre, grâce auquel les nouvelles pouvaient se transmettre de proche en proche, était resté une énigme pour lui. Maintes pratiques de sorcellerie et de magie le déconcertaient et l’inquiétaient. Le plus souvent c’était tout simplement de l’hypnotisme, mais il y avait quand même des choses qui dépassaient son entendement. Elles venaient en grande partie d’Égypte et de plus loin encore.

 

La Zaïre prit, le lendemain, le chemin du retour. Sanders fit alors appeler Abiboo, son ordonnance.

« Amène-moi cette femme de Chimbiri », dit-il. Et on alla la chercher dans la cabine aux provisions où elle était à la fois hôte et prisonnière.

« On me dit ceci et cela sur toi, Agasaka, dit-il, et il cita ses sources.

— Seigneur, il est vrai, dit Agasaka quand il eut fini. Ces choses m’ont été enseignées par mon père qui les tenait de son père. Car, Seigneur, il était fils de M’kufusu, fils de Bonfongu-M’lini, fils de N’sambi… »

Elle énuméra trente générations avant qu’il ne l’arrêtât ; cela représentait environ quatre cents ans.

Sanders ne laissait pas que d’être perplexe ; il avait bien rencontré une fois un vieil homme des N’gombi qui lui avait donné des détails intimes sur un individu qui avait vécu du temps de Saladin.

« Montre-moi ta magie, femme, » dit-il ; mais elle secoua la tête, à sa grande surprise.

« Seigneur, je ne peux pratiquer cette magie que quand j’ai peur. »

Sanders mit la main sur son browning et le sortit à demi de sa gaine.

Il était assis sous une tente tendue au-dessus du pont. Le timonier était à la barre, le boy à la proue avec la sonde. Il évita de regarder Agasaka, et fixa les yeux sur le dos du timonier.

Il avait à peine touché la crosse de son arme qu’il vit à ses pieds la chose qui lui faisait le plus d’horreur au monde : une vipère, tachée, enflée, la tête rejetée en arrière, prête à mordre.

Il tira deux fois ; le timonier bondit en hurlant afin de se mettre à l’abri, laissant la Zaïre dériver dans le courant rapide.

Puis il ne vit rien, rien que deux petits trous si rapprochés qu’ils se confondaient. Sanders courut à la barre et redressa le bateau ; puis quand le timonier eut repris son poste et que le boy eut été tiré du tas de bois derrière lequel il s’était accroupi en tremblant, Sanders revint à sa chaise, éloignant d’un signe Abiboo, qui était accouru, fusil en main, prêter secours à son maître.

« Femme, dit tranquillement Sanders, tu peux retourner dans ta petite cabane. »

Et Agasaka s’en fut sans manifester aucun triomphe, à quoi une femme moins supérieure n’eût pas manqué. Il ne l’avait pas regardée, ce n’était pas de l’hypnotisme.

Il se baissa et examina le trou des balles, trop troublé pour se sentir ridicule.

Il la fit revenir dans l’après-midi, lui offrit du chocolat et lui parla de son père. Elle était assise sur le pont à ses pieds, et quand il crut avoir gagné sa confiance, il posa légèrement la main sur ses cheveux, ainsi qu’il l’avait fait souvent sur de jeunes têtes.

La vipère se montra, enroulée, prête à mordre. Sanders la fixa, sans ôter sa main ; alors, à travers le corps brillant, il vit les planches du pont, puis la vipère disparut.

« Tu n’as pas peur ? demanda-t-il très doucement.

— Seigneur… un peu… mais plus maintenant, car je sais que tu ne ferais pas de mal à une femme. »

La Zaïre, et son étrange passagère, accosta le troisième jour au quai de la Résidence, deux heures avant le coucher du soleil. Le capitaine Hamilton l’attendait, pestant, furieux, ayant reçu malgré lui un visiteur dont les manières laissaient quelque peu à désirer.

 

« C’est un être insupportable, dit Hamilton. Rien n’est assez bon pour lui. Il a fait un potin du diable quand il a vu que vous n’étiez pas là pour le recevoir. Squelette l’a un peu adouci. Cet âne stupide avait posté une garde d’honneur sur la grève. Je ne l’ai su que juste avant le débarquement ; il était trop tard pour faire rentrer les hommes au quartier. Mais c’était apparemment ce qu’il fallait faire. Nickerson esquire s’y attendait et à plus encore. Des drapeaux, etc., un tapis rouge sous ses pieds, et de la musique… »

Ces propos se tenaient entre le quai et le jardin de la Résidence. Une forme blanche, languissamment étendue dans un fauteuil profond, tourna la tête sans se donner la peine de se lever, encore moins disposée à échanger la fraîcheur de la véranda pour l’espace brûlant exposé à un soleil de feu.

Sanders vit une figure pâle, au-dessus de la veste blanche immaculée, deux yeux enfoncés et soupçonneux, une longue mèche mal peignée aplatie sur un front haut, une bouche presque exsangue.

« Vous êtes Sanders ? »

M. Haben toisait la silhouette élégante.

« Je suis le Commissaire, monsieur.

— Pourquoi n’étiez-vous pas là pour me recevoir ? Vous saviez que j’arrivais ! »

Sanders fut plus choqué que froissé par ce ton. Un mot grossier dans la bouche d’une femme lui aurait fait le même effet. Les secrétaires et les sous-secrétaires d’État étaient des êtres quasi divins qui employaient une phraséologie à eux, enveloppant leur blâme dans le tissu d’argent d’une diction choisie qui émoussait l’aiguillon de leurs observations.

« M’entendez-vous, monsieur ? »

L’homme dans le fauteuil se redressa avec impatience.

« Je vous entends. J’étais en tournée dans le pays de Chimbiri. Aucune nouvelle de votre arrivée n’est parvenue jusqu’à moi. »

Sanders parlait avec retenue en fixant Nickerson.

M. Haben avait un démenti au bout de la langue. S’il avait, comme le disait feu Mrs. Haben, un fonds de vulgarité, il avait aussi un grand fonds de prudence. Le Commissaire avait encore son revolver au côté, la crosse en était polie par l’usage.

« H’m, » murmura M. le sous-secrétaire Haben, et il se renfonça dans son fauteuil.

Il était suffisamment intelligent, Sanders le constata ; il connaissait l’histoire intérieure des Territoires, était avide d’informations. Il jugeait le pays mal administré. Le système était mauvais. Les impôts étaient au-dessous de ce qu’ils pouvaient rendre. Les Commissaires étaient gens paresseux, ne pensant qu’à se donner du bon temps et à chasser. Sanders ne répondit rien.

« Un personnage parfaitement odieux ! » dit Hamilton.

Mais ce fut Squelette qui fut le plus atteint dans son amour-propre.

Resté en tête à tête avec le visiteur une heure avant le dîner, Squelette avait aiguillé astucieusement la conversation vers l’Étoile du Surrey et Middlesex Plain Dealer.

« Je suppose, monsieur, qu’à la lecture de ma chic vieille lettre vous avez pensé que j’avais un fier toupet ?

— Votre lettre ? » M. Haben inclina la tête du côté de Squelette.

Squelette expliqua, inconscient de ce qui l’attendait. Il expliqua tout au long pourquoi il avait écrit, la pensée qui l’avait guidé, l’incident qui avait fait naître cette pensée…

« Mon brave jeune homme, vous n’imaginez pas sérieusement que le Gouvernement de Sa Majesté se donnerait la peine d’expédier un ministre d’État en Afrique parce qu’un subalterne à tête creuse écrit des lettres à un obscur journal de comté, hein ? »

Squelette ouvrit et ferma rapidement les yeux.

« Je suis venu, mais pourquoi vous le dirai-je ? demanda avec lassitude Nickerson Haben. Vous pouvez être assuré que votre lettre n’a rien à voir avec ma venue. Je l’ai déjà dit, vous autres officiers avez trop de loisirs. C’est une question à étudier. » Mais ce fut au dîner qu’il atteignit le sommet de la muflerie. Il le trouvait mauvais ; il avait horreur de la côtelette à la noix de palme, les patates le rendaient malade, le poulet était dur, le café infâme. Heureusement qu’il avait apporté ses propres cigares.

Squelette passa cette heure pénible à se demander ce qui lui arriverait si, se penchant sur la table, il cognait sur un sous-secrétaire d’État avec une salière en verre taillé.

Sanders seul resta impassible. Pas un muscle de son visage ne tressaillit quand M. Nickerson Haben fit la plus impardonnable des suppositions. Il le fit dans sa crasse ignorance et en raison de ce fonds de vulgarité qui lui était propre.

« Une indigène est une indigène, dit Sanders tranquillement. Je n’ai eu heureusement que des gentlemen sous mes ordres et cette complication ne s’est jamais présentée. »

M. Haben sourit d’un air sceptique ; quand il souriait, il montrait toute l’acidité de son caractère.

« Très bien, dit-il sèchement, et cependant on a entendu dire que ces choses arrivaient. »

Hamilton était blême de rage, Squelette regardait fixement, bouche bée, comme un garçonnet qui comprend vaguement. M. Haben fit encore une question. Sanders, à la surprise des autres, répondit par un signe affirmatif.

« Oui, j’ai ramené une jeune fille de Chimbiri, dit-il. Elle est actuellement chez les Houssas, auprès de la femme du sergent Abiboo. Je ne sais ce que je vais en faire.

— J’imagine que c’est une prisonnière ?

— Non. » Sanders hésita. Haben lui trouva l’air embarrassé. « Elle pratique une espèce de magie qui me confond assez. »

Ici M. Haben se mit à rire.

« Quelle blague ! dit-il avec dédain. Montrez-moi votre magicienne. »

Squelette eut mission d’aller la chercher. Il jura haut et ferme tout le temps qu’il mit à traverser le terrain d’exercice.

« Voilà ce que nous vous reprochons, dit M. Haben pendant qu’ils attendaient. Vous séjournez si longtemps dans le pays que vous vous « négrifiez » (Sanders sursauta, car « nègre » est un mot dont on ne se sert pas en Afrique). « Vous vous assimilez les superstitions des indigènes… De la magie… bon Dieu ! »

Il hocha sa longue tête avec découragement.

« Ma pauvre femme croyait aux mêmes sornettes ; elle était née dans un des États du Sud de l’Amérique et sa nourrice noire faisait des choses merveilleuses avec des os de poulet ! »

Sanders ne l’avait pas cru marié.

« Appendicite, opération, crétin de docteur », M. Haben laissa échapper avec condescendance ces détails personnels. « Comme je le disais tout à l’heure, vous autres… hum… »

Agasaka était sur le seuil, habillée « missionnaire », comme ils disent. Son corps était moulé dans une cotonnade bleue qui l’enveloppait jusqu’à hauteur des seins.

« C’est la dame en question, eh ? Approche ! » Il lui fit signe, elle avança vers lui. « Voyons un peu cette magie… Parlez-lui… »

Sanders inclina la tête.

« Cet homme désire voir ta magie, Agasaka ; c’est un grand chef dans mon pays. »

Elle ne répondit pas.

« Pas mal », dit Nickerson et il fit un geste qui frappa de stupeur les assistants : il se leva, mit sa main sous le menton d’Agasaka, levant la figure de celle-ci pour l’approcher de son visage à lui. Et il y avait dans ses yeux durs quelque chose qu’elle lut nettement. Le fonds de vulgarité s’y étalait avec une abominable crudité.

« Tu n’es pas mal pour une négresse… »

Sa main retomba subitement ; ils virent son visage grimacer hideusement. Une femme, belle, avec de larges cernes sous les yeux, était devant lui. Il en voyait souvent les traits et cherchait toujours à les oublier. Ils étaient d’une pâleur de mort. Elle portait un vêtement de nuit en soie, très montant.

Elle parla :

« N’attendez-vous pas que l’infirmière revienne, Nick ? Je ne crois pas que je doive boire de l’eau glacée, le docteur dit…

— Au diable le docteur, » dit Nickerson Haben entre ses dents, et les trois hommes virent la main de la femme se lever comme si elle tenait un verre et ses yeux s’arrêter au niveau d’un oreiller imaginaire. « J’en ai assez de vous ! j’en ai assez ! Vous voulez faire un autre testament, hein ! Au diable ! »

Ses yeux restaient fixes, puis il tourna lentement sa face défaite vers Sanders.

« Ma femme, – il pointait du doigt devant lui et marmotta ces mots : — « Je… je l’ai tuée ! »

Puis il s’aperçut qu’il était Nickerson Haben, sous-secrétaire d’État, et que trois personnages officiels de très mince importance et une femme noire le regardaient gravement, découverte qui eut lieu juste une seconde trop tard.

« Retirez-vous dans votre chambre, monsieur, » dit Sanders, et il passa presque toute la nuit à composer une lettre pour le secrétaire des Affaires étrangères.

CHAPITRE II

LE BALAI NEUF

Le vieux roi qui habite de l’autre côté des montagnes envoya ses soldats razzier le pays d’Ochori, ils emmenèrent dix femmes et quarante chèvres ; de plus, c’était une année de maladie et les chèvres avaient une grande valeur. Ils revinrent huit jours après, puis encore la semaine suivante.

M. le commissaire Sanders fit demander des explications au vieux roi et s’achemina vers Ochori pour y rencontrer l’envoyé du vieillard.

Un certain jour, Buliki, premier ministre du grand roi K’salugu-M’nobo, descendit de la montagne ; il arriva très hautain, escorté de soixante-quatre porteurs de sagaies, chacun revêtu de la peau de léopard de l’armée royale, c’est-à-dire d’une peau à trois queues de singe, image de la rapidité, de la férocité et de l’agilité de ses hommes.

Sanders, dont l’escorte était moins imposante, attendait dans la cité des Ochori l’arrivée de cette mission ; elle avait deux jours de retard, et se présentait maintenant, non pas de grand matin, comme il avait été expressément convenu, mais en pleine chaleur. Assis les jambes croisées sur son pliant, Sanders mâchait un cigare neuf et traçait de petits dessins sur le sable avec sa canne d’ébène.

Derrière lui se tenait Bosambo, grand et droit, son dos brun nu faisant saillir des muscles à chaque mouvement, chef et roi d’Ochori au Nord et au Sud.

Et derrière l’abri qui avait été dressé pour servir de case à palabre il y avait un détachement de Houssas, hommes à faces cuivrées maniant leurs fusils avec une aisance qui inspirait un grand respect à la foule serrée des naturels, accourus pour assister à cette mémorable entrevue.

Sanders ne disait mot, sachant que l’heure n’était pas aux confidences et que très probablement Bosambo était tout aussi instruit que lui-même des délits du grand roi. Au nord des montagnes se trouvait en effet un territoire indépendant qui ne reconnaissait d’autre gouvernement ou roi que les siens propres.

Cet état de choses se prolongerait-il ou non, voilà qui ne dépendait pas absolument de l’entrevue, Sanders sachant pertinemment qu’il faudrait au moins quatre bataillons pour forcer les passes des montagnes et que le gouvernement britannique était hostile à toute guerre en ce moment.

La garde royale que le petit souverain avait donnée à son ministre tourna sur la grande place et s’aligna face à Sanders. Les Houssas la regardèrent avec tout l’intérêt qu’inspire aux soldats un adversaire possible. Buliki était grand, gros et large. Il arriva d’un air fanfaron jusqu’à la case du palabre sans témoigner aucunement être impressionné par l’importance de celui qu’il venait rencontrer.

« Je te vois, homme blanc, dit-il dans la langue Bomongo qui se parle à six cents milles au nord et à l’ouest des Territoires.

— Je te vois, homme noir, répondit Sanders. Quelles paroles apportes-tu de ton maître ?

— Seigneur, dit l’homme avec insolence, mon maître n’a d’autre parole à te dire que celle-ci : que tant qu’il règne sur son pays, il ne connaît d’autre souverain que son bon plaisir ni d’autre loi que celle qu’il donne.

— Oh ko, dit Sanders d’un air sardonique. Il faut qu’il ait un très puissant ju-ju pour parler avec tant d’audace, et toi, Buliki, tu as assurément le cœur d’un lion, car ici je suis la loi et ceux qui me parlent sur un ton de maître, je les pends sans attendre davantage. »

Sa voix était glaciale et ses yeux bleus regardaient le grand arbre devant lui.

Buliki, qui ignorait le caractère inviolable d’une ambassade, devint gris sous sa peau fauve et remua les pieds.

« Seigneur, supplia-t-il changeant de ton, je suis un homme fatigué car j’ai traversé pour venir aujourd’hui la montagne de la Froide-Poudre-Blanche-qui-Fond. Sois donc miséricordieux envers moi, pauvre chef qui ne connaît pas les usages des hommes blancs.

— Retourne chez ton maître, Buliki, et parle-lui ainsi : Sandi, qui commande pour son roi sur la grande rivière, a décidé que les soldats du roi ne viendront plus razzier les femmes et les chèvres de l’Ochori. Car je suis un homme prompt à tuer sans nul égard pour rois ou chefs. Où est M’balagini qui leva ses sagaies contre moi ? Il est mort et les pluies ont pourri sa case. Où est Kobolo, le guerrier N’gombi,… qui mena ses jeunes hommes au combat contre moi ? Tu chercheras en vain sa cité dans la forêt et son esprit pleure sur la grande montagne. Les petits rois sont ma pâture : ils sont puissants dans la maison de leurs épouses ; petits, quand chargés de chaînes je les prends dans mon grand navire. Retourne vers le vieux roi et dis-lui : Tout chef ou soldat qui s’aventure de ce côté-ci de la Montagne des Esprits sera esclave de mon peuple et rendra grâces d’avoir vu épargner sa vie. Le palabre est fini. »

L’ambassade partie…

« Sacré négro », dit Bosambo, qui était noir comme du cirage, mais avait eu l’avantage d’une éducation chrétienne, « âne stupide… »

Puis, dans sa propre langue, Sanders n’encourageant pas l’anglais de la Côte :

« Seigneur, ce vieux roi est très rusé et à l’ombre de sa case s’est assis un blanc qui connaît les voies des hommes blancs.

— Du diable… » dit Sanders surpris. La nouvelle l’étonnait, il ne se doutait pas que Joë avait pris ce chemin.

Là-haut, chez le vieux roi, Buliki, prosterné aux pieds du vieillard ratatiné, rendait compte de son ambassade ; le roi écoutait caressant sa barbe rare et frisée.

Joë-le-Trafiquant (il n’avait pas d’autre nom) écoutait aussi et se fit traduire une partie du message.

« Dis au vieux, dit-il à son interprète, que tout ça c’est de la frime. Dis-lui que Sanders n’a pas plus de cinquante soldats. Dis-lui que s’il se plaint au quartier général de ces menaces, on lui tapera dessus, à Sanders – ça ne lui est pas permis, ces choses-là. »

Joë pendant sa quasi-lucidité était une autorité en ce qu’on pourrait appeler les lois non écrites de la brousse. Il avait parcouru l’Afrique, du Zambèze au Lado[2], et avait beaucoup appris. Il n’était pas de prison, de Charter à Dakka, qui ne l’eût hébergé. Il avait fait le trafic des armes et de l’alcool contre de l’ivoire, au temps de Bula Matadi, venant échouer enfin dans l’unique sanctuaire où la dextre de la justice ne pouvait l’atteindre.

Sanders était l’homme du monde qu’il haïssait le plus, antipathie qui n’était pas sans fondement, car Sanders fouettait les vendeurs d’alcool et allait jusqu’à pendre les messieurs blancs pourvoyeurs d’armes belges à des indigènes primitifs et sanguinaires.

« Écoute… – Joë était emballé par son idée. – Dis au Roi d’inviter Sanders à un grand palabre, quelque part dans la montagne… on le fera venir par cette route… »

Le plan fut dûment exposé. Les yeux ternes du vieux Roi s’allumèrent et il se frotta les mains. Il avait juré de tendre sur son tambour de guerre la peau de l’homme qui le contrecarrait.

« Ces paroles sont bonnes, dit un conseiller peu favorable à l’hôte blanc du Roi, mais on sait bien que Sandi passe sans être touché au travers d’effroyables dangers, à cause de M’shimba-M’shamba, l’esprit terrible. On dit que de grandes troupes de démons marchent avec lui en hurlant de telle sorte que là où il a passé, les léopards meurent de peur. »

Le vieux Roi, impressionné, lécha quatre doigts de sa main droite pour conjurer le mauvais sort.

« Sornettes, dit Joë tout haut. Blagues que les esprits. Tu le pinceras sans erreur et ces oiseaux de malheur ne viendront plus fourrer leur bec de l’autre côté de la montagne. »

Le Roi écoutait, tendant le cou vers l’interprète.

« Homme, il en sera ainsi », dit-il. Et Buliki eut ordre de se lever.

____________

 

De même que dans l’antique Égypte les années prenaient le nom des Rois qui se succédaient, de même il y avait une chronologie de la rivière qui avait un significatif rapport avec un certain lieutenant Tibbetts des Houssas du Roi. Au grand Quartier général, les chefs de bureau parlent encore de l’année Squelette seconde, qui fut marquante.

Annus mirabilis pour des causes qui n’avaient rien à voir avec Squelette, ainsi que Hamilton avait baptisé son maigre subordonné.

Cela n’avait rien à voir non plus avec les merveilles accomplies sur terre et sur eau. On ne pouvait dire avec vérité que Squelette avait eu une notable influence sur le sol fécond qui, cette année-là, donna la plus étonnante des récoltes.

Ce n’est pas lui qui fit déborder la rivière ; elle balaya trente-cinq villages de pêcheurs et amena des crocodiles dans la forêt, à dix milles de la rive, où ils se battirent furieusement avec des léopards et des buffles.

Il n’est pas non plus le moins du monde responsable de la venue et de la personnalité de celui que l’on désignait irrespectueusement sous le nom de « messeigneurs », ce qu’il faut mettre à son actif.

Les balais neufs ne nettoient pas toujours bien, mais, d’une façon générale, ils font assez de poussière pour faire étrangler quelques hommes et faire pleurer les yeux des autres. Macalister Campbell Cairns était le balai le plus neuf qu’un canot soulevé par le ressac ait débarqué pour agiter des postes lointains minés par la fièvre et faire surgir l’envie d’assassiner, si prête à s’extérioriser chez l’homme le plus soumis aux lois.

Cet homme était une Excellence, on voyait étinceler sur le revers de son habit de petits zéros et de petites croix suspendus à des rubans de couleurs variées ; il étalait sur son pancréas, comme c’était son droit, une étoile de strass brillante et pouvait ajouter à son nom une collection de lettres aussi longue que ce nom lui-même. Il tomba du canot dans les bras d’un sergent des Houssas, tomba de la voyante petite voiture à un cheval qui l’amena au Palais du Gouvernement, au milieu d’un second et d’un troisième secrétaires, d’un officier supérieur d’État-Major et de l’intendant de sa maison, et finit par tomber sur le siège abondamment capitonné qui lui revenait de par sa fonction. Le balai neuf commença presque immédiatement alors à sévir dans les coins poussiéreux. Un ordre du jour émana du siège de l’Administration, adresse de bienvenue à Sir Macalister Campbell Cairns, paraphé de son indéchiffrable écriture. Il était venu (disait-il) pour faire jaillir la lumière dans les recoins obscurs, pour rendre une justice égale aux blancs et aux noirs, pour apporter l’Inspiration et l’Espoir aux plus avilis, pour organiser la Centralisation et refréner l’indésirable tendance des fonctionnaires à transgresser les lois. (Il ne l’exprima pas tout à fait de cette façon, mais c’est cela qu’il voulait dire.) Et enfin, ce qui n’était pas moins important, il avait l’intention d’aller visiter tous les postes avancés de cette civilisation dont il était responsable. Et si quelqu’un avait des plaintes à formuler, qu’il veuille bien attendre que Son Excellence paraisse.

« Seigneur Dieu ! » soupirèrent trente-trois Commissaires, inspecteurs, officiers commandant la troupe, etc., quand cela leur arriva. Jointe à cet ordre du jour était une « note très secrète et confidentielle » pour les subordonnés les plus importants.

« Il a été porté à la connaissance de l’Administrateur que des condamnations à mort sont fréquemment prononcées et exécutées par des fonctionnaires inférieurs, surtout dans les Territoires Réservés. Cette pratique doit cesser. Toute enquête sur des cas de meurtre, trahison, appel à la rébellion devra être remise au siège de l’Administration, accompagnée d’un rapport sur les témoignages en triple exemplaire, les dépositions (en double), et d’un rapport sur le verdict de la Cour. »

Un mois après la publication de cet ordre du jour, le lieutenant Tibbetts, alias Squelette, poursuivit un homme qui avait assassiné H’kema, le bûcheron, et enlevé sa femme, le prit non loin de la frontière du vieux Roi et le pendit une heure après l’avoir arrêté.

____________

 

Squelette était arrivé à un stade de son développement où il souhaitait passionnément faire de la musique. Il avait un harmonium portatif dans un coin de sa case et une viole sous son lit. Il savait distinguer presque au premier coup d’œil la différence entre si bémol et fa dièse sur une page de notes. Il avait une petite bibliothèque sur la théorie de la musique, chaque volume relié en bleu de roi avec son monogramme en or sur la couverture. Une timbale avec accessoires occupait une table habituellement réservée à l’étude de la Tactique de Cleary et du Manuel de la loi militaire.

Squelette inaugura sa carrière musicale par l’achat d’une clarinette, long objet de bois et de métal brillant. Il l’acheta, comme il achetait la plupart des inutilités parce qu’il avait lu dans son illustré favori une annonce ainsi conçue :

« Apprenez à jouer de la clarinette. Un tel était employé, maintenant chef de musique à Tawoomba. Apprendre la clarinette a fait de cet homme le propriétaire de sa maison et a mis 10 000 000 de dollars à son compte à la banque Farmer. »

Le portrait de « cet homme » était joint, preuve de la bonne foi de Miserteon. Squelette croyait que 10 000 000 représentaient dix millions, et il expédia 25 dollars par le prochain courrier. Il ne pouvait résister à ces annonces autoritaires qui vous enjoignent de « remplir » un bulletin et d’envoyer votre argent sans tarder.

« J’ai le cœur sensible, s’excusa-t-il quand arriva la clarinette. C’est pour moi comme si je buvais, cher vieux capitaine. Dès que je vois un de ces damnés bulletins, il faut que je le signe. On me mène facilement, cher Monsieur et frère d’armes, mais on ne peut forcer le vieux Squelette. On peut le mener, mais non le forcer. C’est de famille.

— Faible d’esprit ? suggéra Hamilton.

— Non pas faible d’esprit. Méchant, méchant ! » Squelette prit un air de reproche badin.

« La question est celle-ci, Squelette. – Le capitaine Hamilton fit demi-tour sur sa chaise, l’œil froid, les façons nettement hostiles. – Je ne vous permettrai pas de jouer de cet infernal instrument à moins de cinq milles de la Résidence.

— Ham, vieux monsieur, la justice, Ham, vieux supérieur, comme le dit le chic vieux Shakespeare, béni celui ou celle qui donne et celui ou celle qui reçoit. »

Hamilton se reprocha souvent sa faiblesse à ce sujet. Il aurait dû mettre Squelette aux arrêts ou l’emprisonner, enfin faire quelque chose.

L’amour de Squelette pour la musique crût à mesure qu’il en faisait. L’harmonium ne gênait personne, jusqu’au jour où, le sortant par une nuit chaude, il se mit à en jouer à cent vingt soldats (des Houssas du Roi), leurs femmes innombrables et leur progéniture. Les cloches (stade suivant de la maladie) furent une malédiction. Hamilton courut deux fois à la Résidence, se croyant en retard pour le déjeuner, le tout pour constater que Squelette étudiait : « Sonnez, cloches furieuses. » Le camp tout entier fut sur pied à minuit pour rattraper le chimpanzé apprivoisé d’Ahmet qui avait cassé sa chaîne et était parti en exploration. Il fallut trois jours pour le faire descendre d’un arbre copal très élevé où il s’était retiré, la cloche sol majeur dans une main, et celle de do dièse dans l’autre, les sonnant alternativement, nuit et jour, d’un air désespéré qui fendait le cœur de ceux qui le voyaient.

Le cornet à pistons que Squelette reçut à l’essai de Sierra Leone fut renvoyé par ordre de Sanders : il démoralisait les forces armées de la Couronne, car les premières notes d’Une Vie de Marin telles que Squelette les jouait, ressemblaient tellement à la sonnerie : « Alerte. – Rassemblement », que le quartier était en fermentation, les hommes armés courant à chaque instant prendre position.

« J’ai parlé au Commissaire, dit Hamilton, et nous avons convenu qu’à l’avenir vous bornerez vos études musicales à celles que vous ferez sur un petit orgue pourvu d’une sourdine.

— Bien commun, cher vieil officier, murmura Squelette avec reproche.

— Ou bien sur une guimbarde, ou sur un accordéon, – voyant les yeux du lieutenant Tibbetts s’éclairer, – un très petit accordéon, de préférence avec ressorts caoutchoutés.

— Celui qui n’a pas de musique en sa chic vieille âme, dit Squelette avec dignité, est bon pour le puits d’iniquité.

— Je serais fâché de vous y voir, dit Hamilton, mais je suis heureux de constater que vous vous rendez compte de vos talents. »

L’atmosphère était fiévreuse ; une détente s’opéra au reçu d’un ordre du siège de l’Administration convoquant l’officier qui avait fait exécuter l’homme du vieux roi. Squelette était vivement intéressé.

« Je savais bien que quelque chose sortirait de là, dit Squelette pensivement. Remarquez, cher vieil arriviste…

— Squelette ! dit son supérieur avec force.

— Je veux dire que je n’accepterai aucune décoration, cher vieux monsieur, dit Squelette avec fermeté. Je dirai simplement à la chère vieille Excellence : Monsieur, j’apprécie l’honneur que le gouvernement veut me conférer et je le mérite. J’ai fait tout le travail, mais tant que le chic vieux Ham n’a pas une lettre après son nom…

— Je ne désire pas du tout que vous parliez de moi, dit Hamilton froidement. Et si vous croyez que vous allez au Siège pour recevoir des bouquets, je vous dirai que les seules fleurs que vous verrez seront celles que l’on offrira à votre successeur. Il va y avoir du mauvais. N’avez-vous pas lu : Très secrète et confidentielle ? »

La longue figure de M. Tibbetts s’allongea encore. Il assujettit son monocle et fixa sévèrement son chef.

« S’il y a une exécution, cher vieux supérieur, pourquoi la mienne ? Qui avait le commandement en Ochori ? Vous, cher vieux Ham. N’essayez pas d’en sortir. Urie Hittite fit la même chose et voyez quelle horrible réputation il a. Quant à cet ordre, j’ai pris ça pour une plaisanterie. »

Solennelle et énervante affaire qu’une visite à un Administrateur. S’il est nouveau, on se rend à sa convocation les genoux tremblants.

Or, Sir Macalister Campbell Clairns n’était pas seulement nouveau, il n’avait aucune expérience. On lui avait donné de nombreux sobriquets – signe fatal. Celui qui n’est connu que par son seul nom patronymique peut être très apprécié ; s’il en a deux, très connu ; s’il en a une demi-douzaine, il est vraisemblable qu’il ne sera pas populaire.

Il n’avait pas occupé le siège de la fonction plus de cinq minutes, qu’il donnait au monde son système de contrôle responsable, se résumant ainsi : toute unité administrative serait divisée en autant de districts qu’il y avait d’officiers européens. Tout officier contrôlait un district, il était responsable de sa prospérité et de sa bonne conduite. Le fait que sa demeure pouvait être à trois cents milles du pays à administrer ne faisait que peu ou point de différence. Ce pouvait être un officier subalterne, tuteur de sauvages Houssas dont il faisait l’instruction militaire, leur apprenant pour la première fois qu’un fusil n’était pas un instrument propre à effrayer mortellement les gens, mais une arme de précision, accomplissant certaines fonctions avec une exactitude mathématique ; qu’en fait la balle et non son fracas était la cause véritable de toutes les fatalités consécutives à sa décharge.

Quartier général de l’Administration, tel était le nom pompeux d’une petite ville remarquable en ce qu’elle s’enorgueillissait d’une municipalité, d’une dynamo, d’une installation hydraulique et d’un réservoir, plus un certain nombre de maisons blanchies à la chaux, à toit plat, construites dans des jardins où seules fleurissaient des plantes exotiques. Des cars attelés de chevaux roulaient le long des boulevards ; des trains partaient à intervalles irréguliers pour la jungle de l’intérieur et les deux pointes en croissant de l’estacade étaient garnies de forts en ciment armé qui ressemblaient à des boîtes de pilules, mais dont chacun était pourvu de canons à tir rapide d’un modèle récent.

L’ensemble de la population consistait en indigènes qui portaient respectivement jupes et pantalons. Trois églises répondaient aux besoins des trois catégories de chrétiens dépendant de chaque communauté : l’une étroite et sombre, l’autre, large et gaie, l’officielle enfin, qui exige la présence des fidèles chaque dimanche matin et permet le tennis et tout autre jeu convenable le reste de la journée.

Tous les commissaires détestent le Quartier général où les indigènes parlent anglais et sont appelés « M’sieu, M’sieu », portent la redingote, le chapeau haute forme et d’étroits souliers vernis le dimanche. Pour les officiers du Territoire, l’invitation d’avoir à se présenter dans ce lieu maudit est accueillie avec le même enthousiasme que le serait celle faite à une mère de famille convoquée à la Maison Blanche en pleine quarantaine pour cause de rougeole.

Squelette, dont l’âme ignorait la crainte, partit pour la côte et le Quartier général, l’esprit uniquement occupé d’une résolution nouvelle : renoncer à tous les instruments autres que le saxophone. Il donnait occasionnellement une pensée à l’Administrateur en colère.

Macalister croyait aux mitrailleuses, à la correspondance en triple exemplaire et à la confiance qu’il fallait accorder à « l’homme qui est sur place ». Cette dernière conviction lui était venue lorsqu’il s’était trouvé être cet homme-là. Il détestait tous les vins et mets étrangers, avait la passion du mouton écossais et du whisky, et n’avait aucune foi en la jeune génération. Lorsqu’il était petit, les choses étaient autres. Ceux qui entraient dans la diplomatie étaient des gens bien nés, les femmes étaient modestes, les enfants ne parlaient que quand on leur adressait la parole.

Grand, carré, des épaules de bœuf, son visage cramoisi en avait vu de toutes les couleurs. Il semblait avoir été modelé en cire rouge, puis oublié au soleil.

« Son Excellence vous recevra à l’instant », dit le troisième secrétaire en regardant sa montre. « Vous êtes en retard de dix minutes. » Il hocha la tête.

« Le bateau a eu un jour de retard, monsieur », dit Squelette.

Le troisième secrétaire hocha de nouveau la tête, ôta son casque, les yeux mi-clos, y plongea ses regards en remuant les lèvres. Il semblait en prière. Puis :

« Par ici, monsieur Tibbetts », dit-il en s’en allant rapidement le long d’un corridor.

Squelette, qui avait toute l’horreur et le dédain du militaire pour le service civil, le suivit plus lentement, en signe d’indépendance.

Sir Macalister marchait de long en large dans son grand bureau, les mains jointes derrière le dos, tout le poids de l’empire pesant sur son front. Il jeta un coup d’œil à l’arrivant, mais ne s’arrêta pas.

« Monsieur Tibbetts, Votre Excellence, dit le troisième secrétaire du ton d’un homme qui a fait une capture après une chasse mouvementée.

— Huh… » dit Son Excellence.

Le secrétaire se retira à regret, il eût aimé ouïr tout ce qu’allait dire l’Administrateur.

« Alors, vous êtes M. Tibbetts ?

— Oui, monsieur.

— Votre Excellence, grinça Sir Macalister. Parent de feu Sir John Tibbetts ?

— Oui, monsieur, c’était mon père.

— Oh ! »

Ici, l’Administrateur avait le dessous. Sir John avait été le personnage officiel le plus remarquable de la côte.

« Vraiment. Eh bien ! monsieur, voulez-vous me dire pourquoi, veuillez, s’il vous plaît, me dire pourquoi, pendant que vous faisiez la police dans le district de Chimbiri, vous exécutâtes sans juge ni jury un certain Talaki ? Vous me direz que vous étiez dans une situation dangereuse. Vous me direz que vous étiez à cinq cents milles du magistrat le plus proche. Vous me direz qu’il y a des précédents. Vous me direz que l’autre mécréant s’est sauvé parce que vous manquiez d’hommes… » Il s’arrêta et le fixa d’un œil enflammé.

« Non, monsieur, répondit poliment Squelette, aucune de ces petites idées ingénieuses ne m’est venue à l’esprit.

— Non, monsieur. Oh ! vraiment, monsieur. Or, monsieur, tâchez de comprendre, monsieur. À partir d’aujourd’hui, monsieur, et vous pouvez le répéter à votre Commissaire, monsieur, pas un homme ne mourra dans son territoire avant, monsieur, que l’ordre de l’exécution n’ait été signé et timbré par moi, monsieur l’Administrateur, monsieur, ou par mon délégué autorisé, monsieur. Dites cela à M. Sanders, monsieur. » Squelette n’était pas le moins du monde ému.

« Oui, monsieur, dit-il, et quand M. Sanders aura démissionné, peut-être Votre Excellence en avisera-t-elle son successeur ?

— Démissionné ? » Sir Macalister devint écarlate. Sanders était une tradition aux Affaires étrangères. La dernière fois qu’il avait offert sa démission, un administrateur des plus importants avait été rappelé. On lui dit à sa rentrée dans la métropole qu’il était bien plus facile de trouver un nouvel administrateur qu’un commissaire des Territoires de la Rivière.

« Vous croyez qu’il démissionnera, monsieur Tibbetts ? » ajouta-t-il d’un ton presque doux.

« Certainement, monsieur ; pas du tout professionnel de faire parvenir un message semblable par un vieux subordonné. » Squelette secoua la tête avec reproche et ajouta : « Je serais peut-être obligé de démissionner aussi. »

L’effet de cette menace ne fut pas apparent. Squelette raconta plus tard que le type chancela. En tout cas, il se remit à faire les cent pas.

« J’irai lui parler moi-même, dit-il. C’est horriblement malsain, mais il faut que j’y aille. Pourquoi avez-vous pendu cet individu, monsieur ?

— Parce que, monsieur, dit Squelette, il avait tué un autre individu qui avait enlevé sa vieille épouse. »

Il expliqua comment. Sir Macalister, qui n’avait aucune habitude des vérités de la vie, frissonna et l’arrêta au milieu de son récit.

« Affreux, le mieux est de venir dîner et de causer de tout cela, Tibbetts, à sept heures et demie précises. Ne me faites pas attendre, ou je vous ferai casser. À propos, pendant que j’y pense, il paraît que cela ne va pas tout seul dans le pays du vieux Roi. Affaire délicate, demande tact. Dites à Sanders que j’arriverai par le prochain bateau et demandez-lui d’arranger un palabre avec le vieux. Eh ? non, non, je ne veux pas de Sanders. Je réglerai cette question de frontière – sept heures et demie précises, et si vous êtes en retard d’une minute – par… je vous ferai chasser à coups de botte de l’armée, ma parole, par Dieu ! »

Dehors, dans le corridor, Squelette rencontra un ami de Sandhurst, un jeune homme vêtu de blanc qui portait les aiguillettes d’or de l’aide de camp. Après le premier hurlement de joie :

« Ce n’est pas un mauvais diable, dit l’aide de camp irrévérencieusement, mais il mange trop, et surtout boit trop. Quand vous l’entendrez parler comme un ouvrier de fabrique de Dundee, vous saurez qu’il suffit de demander pour recevoir. Il a été malheureux en amour aussi, ajouta-t-il amèrement. Si cela ne vous fait rien, n’abordez pas le sujet femme et surtout femmes écossaises, ce soir. »

Squelette promit. Il arriva de bonne heure pour trouver un Sir Macalister tout guilleret, tout pénétré de l’affable humeur du cocktail. Il osa même avouer son achat de saxophone. L’Administrateur dédaignait les saxophones. Il confessa vers la fin du dîner ses propres faiblesses musicales.

« Jeune homme, dit-il, vous êtes timbré si vous ne préférez pas les doux accents de la cornemuse aux pauvres sons du saxophone. Stewart, mon petit, cherchez-moi les pipeaux qui sont dans ma malle. »

Sir Macalister était heureux lorsqu’il parlait ainsi, le sévère Administrateur était devenu l’Écossais le plus humain.

Squelette resta assis deux heures au bord de sa chaise, vivement impressionné, son monocle incrusté dans l’œil, il fixait respectueusement un gros homme en habit, au revers étincelant de décorations, qui arpentait la salle à manger, un sac recouvert d’un tartan sous le bras ; quatre tuyaux enrubannés en sortaient.

Il joua Les Fleurs de la Forêt et La Mort du Princeles tuyaux pleuraient, élégiaques, mais avec beauté. Il plaça de ses propres mains administratives le sac sous le bras de son hôte et lui enseigna les modes étranges et fous de la cornemuse.

« Ça va bien ! Je vous donnerai un vieil instrument que j’ai apporté pour Stewart, car le petit n’est pas doué. »

Et vers minuit :

« Asseyez-vous, monsieur Tibbetts. Vous prenez le bateau le matin pour regagner le Territoire, oui-da, vous êtes jeune. Petit, quand j’avais votre âge, j’ai souvenance d’une jeune fillette… Maggie Brown de son nom. Elle était fille de petit fermier, Tibbetts, pas de mon rang, comprenez-vous… »

Stewart Clay reconduisit le visiteur à l’hôtel.

« Ce n’est pas un mauvais bougre, mais je voudrais que Maggie Brown soit morte avant qu’il ne l’ait aperçue. Je l’avale deux fois par semaine, pure et sans mélange.

— Cher vieux Stewart, dit Squelette avec instance, quel est le tuyau que l’on se pend au cou ? est-ce celui qui fait iiiiii – ou le vieux ooooooo ? »

Squelette rentra transfiguré dans son Quartier général, mais le mécanicien du Bassam fut heureux de voir son dos.

« Je croyais que quelque chose s’était mis dans les régulateurs, Mac, dit-il au capitaine, et j’étais là huilant à force la sacrée machine pour l’empêcher de grincer, alors que ce petit officier aux tripes de hareng jouait sur sa sale mécanique tout le temps. »

Au fond, il n’en avait cure : la présence d’un administrateur dans son district ennuyait plutôt Sanders qu’elle ne l’impressionnait. Il descendit sur le quai pour saluer Son Excellence au départ et, comme il avait eu la précaution de rendre plus confortable l’installation de la Zaïre et de renforcer la maigre cave du grand bateau blanc, Sir Macalister était presque affectueux.

« Je suis fâché de vous avoir donné tant de peine, monsieur Sanders, dit-il avec affabilité. Mais je vais organiser une tournée annuelle d’inspection – les précédents administrateurs étaient un peu trop mous.

— Je me défierais beaucoup du vieux roi, Monsieur, si j’étais vous, dit Sanders. Personnellement je n’aurais pas demandé de palabre, le simple fait qu’il l’a voulu si près de la petite conversation que j’ai eue avec son ministre me paraît très suspect. Vous saisissez bien que ce palabre a été demandé par le roi et non par moi ? Il a anticipé votre communication de vingt-quatre heures.

— Tant mieux, monsieur Sanders, rayonna Son Excellence. Je le trouverai d’humeur conciliante. »

La roue de la Zaïre se mit à tourner. Squelette, dans une tenue d’une blancheur immaculée, droit et raide sur le pont, salua magnifiquement. La Zaïre recula lentement jusqu’au milieu de la rivière et, sa roue tournant éperdument, disparut bientôt, cachée par le coude que faisait la berge.

« J’espère qu’il se noiera, dit aigrement Hamilton à Sanders pendant qu’ils remontaient à la Résidence. Et encore la noyade est trop bonne pour un homme qui a appris à Squelette à jouer de la cornemuse. »

Squelette, pour la première fois de sa vie, laissa les mains capables de Yoka, le chef mécanicien, gouverner le bateau.

« Je suis là si on a besoin de moi, monsieur et Votre Excellence, expliqua-t-il gravement. Le seul fait que je suis sur ce chic vieux pont donne confiance aux bonshommes. »

Sir Macalister, le casque en arrière, arpentait le pont couvert > d’une tente.

« Vous m’indiquerez tous les endroits intéressants que nous passerons, Tibbetts », furent ses seules instructions et Squelette parla tout le reste du jour.

« … Cette vieille île, là, cher monsieur, c’est où je suis tombé à l’eau et où j’ai failli être avalé par un méchant vieux crocodile… si vous venez par ici, cher monsieur, vous verrez… non, vous ne le pouvez pas… oui, vous pouvez. Le voilà… ce village dans les arbres. J’y ai été mordu par un horrible vieux moustique et mon chic vieux bras enfla, enfla aussi gros que votre chic vieille tête… simplement épouvantable… Vous voyez ce banc de sable, monsieur, au milieu de la rivière, monsieur. J’y suis resté échoué un jour entier, monsieur… c’était purement atroce… rien à voir que de l’eau… Ce village-là, monsieur, s’appelle… du diable si je sais comment il s’appelle… – Yoka, qui écoutait, lui souffla le nom à mi-voix : « Umbula, – c’est ça Umbula… un peu comme ombrelle, hein ; ha ha !… ce n’est pas si mal, cher vieux monsieur…

— Eh bien ! qu’arriva-t-il dans ce village ?

— J’y ai été mordu par un chien, monsieur, un vieux chien bon à manger… absolument terrible… J’ai dû rester au lit toute la journée, monsieur… Cette crique est appelée… (Yoka l’aida encore) Luisini, c’est ça, elle mène à un vieux lac, monsieur, un vieux lac tout à fait extraordinaire… rien que de l’eau et des choses… Je suis tombé une fois dans ce vieux lac… J’ai été très mouillé… »

Bosambo attendait ses hôtes dans la cité des Ochori et, quand il constata l’absence de Sanders, sa figure s’allongea.

« Seigneur, c’est un mauvais palabre, dit-il. – Bosambo était très grave. – Car mes espions m’ont rapporté que deux régiments du vieux roi sont installés sur le flanc de la montagne. Et à cause de cela j’ai rassemblé toutes mes sagaies et fait venir de tous côtés mes jeunes guerriers. »

Squelette tira sur son long nez et fit la moue – preuve certaine de sa perturbation.

« Oh ko ! Tu m’apprends de mauvaises nouvelles, dit-il tristement, car celui-ci est un homme du roi et c’est un homme de rang très élevé.

— À moi il fait l’effet d’une vache grasse, s’écria-t-il naïvement, et c’est pour moi une merveille que tous vos grands personnages soient gras et vieux. »

Squelette, cela est pardonnable, fut vexé.

« Vous êtes une bête de vieux farceur.

— Tout comme vous, moussu, et beaucoup de fois », repartit généreusement Bosambo.

Squelette passa toute la soirée à essayer mais en vain de dissuader le grand homme d’aller plus avant. Ils avaient une escorte de vingt Houssas et la route qui menait aux montagnes passait par d’épais fourrés où le tir serait pratiquement inefficace.

« Monsieur Tibbetts, dit Son Excellence d’un air formidable, un fonctionnaire britannique n’évite jamais de faire son devoir, mot sacré qui devrait être placé, inscrit en lettres d’or, au-dessus de sa tête, afin que, veillant ou dormant, il puisse le voir !

— Personnellement, cher monsieur, murmura Squelette, je ne dors jamais avec mes vieux yeux ouverts. La question, chère vieille Excellence…

— Monsieur Tibbetts, vous devenez familier », dit Macalister.

Squelette raisonna avec l’aide de camp du grand homme. Le lieutenant Stewart Clay ne l’encouragea guère.

« Il n’a pas d’imagination, dit-il, excepté quand il s’agit d’une Écossaise appelée Brown. Donnez-lui un autre cocktail et voyez ce que ça donnera. »

Un autre cocktail n’inspira à l’Administrateur que le désir de faire de la musique. Dix mille guerriers Ochori haletants (la cité n’était plus qu’un camp en armes) écoutèrent : Les Campbell sont en marche.

« Maître, dit tout bas Bosambo fasciné, pourquoi le seigneur marche-t-il de long en large quand il fait ces mystérieux bruits de ventre ? Y aurait-il encore des sons plus affreux ? »

La cornemuse enrubannée de Squelette, un peu plus tard, se chargea de répondre à Bosambo.

Ils partirent au petit jour, dix Houssas, plus cent cinquante sagaies éprouvées, et parvinrent au pied de la montagne au moment où les derniers rayons du soleil effleuraient les buissons bas de la brousse.

« Nous nous reposerons ici une heure et finirons l’étape à la fraîcheur de la nuit, » dit Sir Macalister qu’on avait porté pendant les derniers douze milles.

Squelette essuya son front moite et sale.

« Vaudrait mieux attendre le matin, monsieur, suggéra-t-il. Les hommes ne tiennent plus debout. »

Sir Macalister sourit.

« Vous les tiendrez en haleine, mon garçon, dit-il jovialement. La musique les entraînera, je le sais. Vous vous exercerez un peu, mon ami, vous n’êtes pas encore au point. »

Dans la grande fissure de la montagne des esprits, morsure de M’shumba-M’shamba pendant une effroyable tempête nocturne, une vingtaine de sagaies attendaient dans l’ombre. Le vieux roi, enveloppé dans une fourrure, était accroupi sous les rochers, un vase rempli de charbons ardents sous sa robe pour le réchauffer. À ses pieds, Joë-le-Trafiquant suçait une courte pipe immonde.

« … Dis-lui que quand ce Sanders sera supprimé, il pourra faire toutes les razzias qu’il voudra chez les Ochori. »

Un des conseillers de la suite était resté couché sur le chemin rocailleux, l’oreille pressée contre terre. Il se leva :

« Ils viennent », dit-il. Il siffla.

Les vingt sagaies montèrent à cent. Ombre après ombre passait silencieuse et disparaissait, la lune décroissante faisant briller à leur passage les larges pointes de leurs armes. Le terrain dans ces parages est semé de gros blocs derrière lesquels trois hommes pouvaient se dissimuler.

« Que nul ne frappe tant qu’ils ne seront pas à une portée de sagaie de moi, toussa le roi. Vous m’amènerez Sandi vivant, de même que le jeune homme à l’œil d’argent. »

Un conseiller, à ses côtés, se tourna avec inquiétude.

« Si les terribles esprits viennent… » commença-t-il.

Joë reconnut et comprit ces mots :

« Sornettes, marmotta-t-il. Dis-lui qu’il peut prendre ma peau si cela arrive… des esprits !… Arrivez, Sanders, ma beauté ! »

Ils entendirent un bruit de pas, aperçurent çà et là une lanterne qu’on balançait. Derrière les rochers, tendus, les hommes saisirent d’une main ardente leurs sagaies mortelles.

« Tuez », dit le roi tout bas.

À peine avait-il articulé cette parole, que des sons horribles et mystérieux sortirent de la colonne en marche : cri d’une âme blessée, cri d’un homme torturé au-delà de ses forces, hurlements sauvages et triomphants au milieu de ricanements démoniaques.

Le roi demeura un instant dressé, paralysé, le visage convulsé ; les hommes cachés se mirent à courir avec des cris d’effroi, aveuglés par la terreur, jetant boucliers et sagaies.

« Dis-lui, seulement cornemu… »

La voix de Joë s’étrangla en un sanglot, il tomba à genoux, cherchant en vain à arracher la sagaie qui le transperçait : le conseiller du vieux roi l’avait frappé tout en fuyant.

« Oui, cher monsieur, dit Squelette lorsqu’ils revinrent à la cité des Ochori à la lumière du jour, terriblement discourtois. Si un type fixe un rendez-vous, un type a le devoir de s’y rendre.

— C’était une embuscade par Dieu ! » frissonna Son Excellence, ballotté de côté et d’autre pendant que les porteurs de palanquin franchissaient un mauvais bout de route. Inutile, mon cher ami, de me dire que ce n’était pas une embuscade – cet horrible blanc percé de cette sagaie – Bon Dieu… épouvantable…

— Il se peut que cela ait été une embuscade, chère Excellence, admit Squelette, mais alors pourquoi les vieux pêcheurs se sont-ils sauvés ? c’est ce qui m’intrigue. »

Et Squelette était parfaitement sincère.

CHAPITRE III

L’HOMME TRÈS BON

Voir un blanc jouer à l’indigène est peut-être romanesque, c’est surtout une affaire de localité et d’imagination chez son biographe. Aux îles qui étoilent les mers riantes, parmi les cocotiers et les guirlandes de frangipanier, un homme peut s’unir à une femme au teint olivâtre et ne faire naître chez ses pareils qu’un mépris amusé, mais en Afrique…

B’firi, la femme chrétienne, était jeune et belle. Elle avait eu trois maris, tous l’avaient aimée puis étaient morts. Après le troisième décès, le chef de son village la fit comparaître devant Sanders.

« Il n’est pas bon que de jeunes hommes meurent si vite, dit-il pendant le palabre qui s’ensuivit ; du temps du père de mon père, cette femme aurait été mise à mort comme sorcière, car il est évident qu’elle cache en son corps un poison violent pour les hommes. Mais aujourd’hui, Seigneur Sandi, ces jours heureux sont passés et nous te l’amenons afin que tu lui dises de sages paroles. »

Ceci ne manquait pas d’une certaine ironie, mais Sanders passa prudemment outre. Le problème n’était ni plus compliqué ni plus délicat que les centaines d’autres qu’il était appelé à résoudre.

Ici cependant le rôle d’oracle lui fut épargné.

B’firi, jusqu’alors silencieuse, parla ainsi :

« Seigneur je suis fatiguée des hommes qui ne rencontrent jamais une femme bonne sans la vouloir meilleure et rendent une femme mauvaise plus méchante encore. Je me suis approchée des gens de Jésus, sur la rivière Shagali et j’irai là me faire laver dans la rivière ; je porterai de l’étoffe sur mon sein, par cette magie il me poussera des ailes quand je serai vieille et je vivrai dans les nuages avec d’autres esprits. »

Le problème était résolu ; B’firi s’en fut donc dans une pirogue dirigée par ses frères jusqu’à la mission baptiste. Là elle reçut le baptême, apprit à faire le thé, « blanchit » la femme du missionnaire et acquit d’autres vertus chrétiennes.

Elle était intelligente. Elle apprit l’anglais, à lire le bomongo en l’espace d’un an. Au bout de dix-huit mois, prêcheuse laïque, elle s’en alla dans la forêt, messagère de la parole. Un jour, elle dirigeait alors sa propre mission, un événement considérable se produisit. Un blanc (un blanc maladif) arriva en titubant par le marais. Ceux du village vinrent la chercher et elle marcha à sa rencontre. Il avait de vieux vêtements malpropres, un casque bossué, bruni, à calotte déchirée. À le voir ainsi, elle pensa qu’il était ivre. Il l’était bien en effet. Derrière lui suivait à distance respectueuse son unique porteur et serviteur, homme d’un certain âge, natif d’Angola, balançant sur sa tête une grande boîte à sucre renfermant les biens et richesses de l’inconnu.

B’firi n’eut pas à intervenir pour lui procurer une case neuve. L’homme était blanc, non comme Sanders d’un blanc hâlé, mais blanc comme de la craie.

Le matin venu, B’firi fit du thé et lui porta un bol fumant. Les yeux égarés, il s’assit, la regarda d’un air rageur et lui prit le thé.

« Où suis-je ? dit-il d’une voix enrouée tout en buvant. Quel sale pays ! Je voudrais être mort ; ô Dieu ! je voudrais être mort… »

Elle le réprimanda gravement, mais en bon anglais. Les paupières de l’homme battirent.

« Quoi ? Mission ? Merci pour le thé. » Il retomba sur un manteau replié qui lui servait d’oreiller en frissonnant et ferma les yeux. Quand il les rouvrit, elle était toujours là, agenouillée auprès du lit de peaux, le bol à la main. Il avait vu autrefois chez Christie une statue d’ébène assez semblable, mais celle-ci n’était pas noire. Elle n’était pas enveloppée presque jusqu’au cou d’une cotonnade, témoignage des vertus de la femme chrétienne. Elle ne portait que le petit jupon d’herbes, le reste n’était que satin brun.

« Vous êtes missionnaire, vous ? s’enquit-il faiblement quand elle lui eut expliqué comment elle se trouvait là. J’ai tout perdu, tout. J’ai renoncé à tout ce qui rend la vie possible quand je suis venu dans ce maudit pays ; je regrette… »

Elle répéta le mot du bout des lèvres. B’firi était fine. Elle comprenait les hommes, ayant sapé déjà trois vies et savait qu’ils ne sont heureux que quand ils parlent d’eux-mêmes. John Silwick Aliston se plaignait énormément ; il avait de lui-même une pitié si intense que les larmes lui en montaient aux yeux. Quatre jours après, il décidait qu’elle était un miracle suscité pour le sauver. Elle, excédée, entrevoyait un magnifique avenir. La fin de tout ceci fut qu’il épousa B’firi l’indigène quand ils se rendirent à la mission. Le missionnaire, qui officia dans toutes les règles, B’firi étant baptisée, était arrivé depuis peu d’Angleterre et manquait d’idées nettes au sujet des lignes de démarcation entre noirs et blancs. Il croyait l’humanité entière créature de Dieu et que le Ciel était peuplé d’êtres à la pigmentation neutre. Il déclara donc John Silwick Aliston, célibataire, et B’firi, orgueil de la mission, mari et femme à la face de Dieu et de l’assemblée des fidèles.

M. et Mme John Silwick Aliston retournèrent dans la case familiale où le marié but les trois quarts d’une bouteille de rhum prohibé et s’endormit en pleurant. Bachelier ès lettres de l’Université d’Oxford, il était absurdement conscient de sa dégradation, absurdement, parce qu’il avilissait sa caste les yeux ouverts.

M. le Commissaire Sanders apprit la choquante nouvelle par un de ses espions et il expédia un pigeon au lieutenant Tibbetts, occupé à battre le pays Akasava pour retrouver un Arabe qui avait maintes fois introduit des armes de contrebande.

« Chassez Aliston du pays. Donnez missionnaire au diable et rendez compte. »

Squelette se fraya un chemin jusqu’à la grosse chaloupe à vapeur qui l’avait amené en amont de la rivière et trois jours après touchait le village où Mme Aliston attendait que son mari soit suffisamment remis de son attaque de delirium tremens pour commencer sa quatrième lune de miel. Heureusement que le missionnaire était absent, ce qui épargna le plus pénible de ses devoirs à Squelette.

Il trouva Aliston assis devant sa case, la tête dans les mains.

« Levez-vous, cher vieil Aliston, dit Squelette. Ne languissez pas comme le chic vieux poète, car se séparer éveille un doux sentiment ; disons-nous donc adieu… »

Aliston bondit sur ses pieds en entendant une langue familière et demeura béant devant l’apparition inattendue d’un grand jeune homme maigre en chemise kaki.

« Oh ! pardon. Bonjour, dit-il gauchement.

— Faites vos gentils vieux bagages, Aliston, cher oiseau. Coup de soleil très mauvais pour vous, monsieur et voyageur. Un type fait toutes sortes de bêtises quand le chic vieux Sol l’a touché… »

L’homme commençait à comprendre vaguement.

« Que voulez-vous ? Et qui diable êtes-vous ? demanda-t-il d’un air vindicatif.

— Délégué du Commissaire, monsieur, – Squelette se faisait très doux. – Pouvons pas permettre ce genre de chose. Seigneur ! vous ne connaissez donc pas Kipling : Blanc est blanc, noir est noir, chacun garde son côté de la rue, » etc.

Tout ce qui restait de viril à John Aliston se condensa en un geste de défi.

« Vous ne me croirez pas grossier si je vous dis de vous mêler de ce qui vous regarde ?

— Je le croirai, cher vieil Aliston, je le croirai sûrement, proclama Squelette, et je serai terriblement bouleversé. Prenez votre sac, vieux monsieur. »

Aliston se carra, les mains sur les hanches.

« Je ne m’en vais pas ; vous ne pouvez m’y forcer. »

Un poing osseux jaillit soudain et le toucha sous le menton. L’homme s’étala avec bruit et se releva, jurant et geignant. Squelette le frappa encore deux fois avant qu’il ne restât à terre.

« Levez-vous, vieux bêta d’Aliston. » Et comme il ne bougeait pas, Squelette se baissa et le mit sur ses pieds.

« Animal, sanglota Aliston. Frapper un malade… espèce de brute… »

Il partit docilement entre les deux Houssas que le coup de sifflet aigu de Squelette avait fait surgir.

Mme Aliston arrivait en courant à un des bouts du village pendant que son mari en sortait par l’autre.

« Qu’est-ce que cela signifie ? » demanda-t-elle, grise de fureur.

Squelette répondit en dialecte du pays :

« Femme, dit-il, cet homme appartient à mon peuple comme tu appartiens au tien. Il y a la rivière et la terre. Là où elles se mêlent, il y a de la fange et de la puanteur.

— Je suis sa femme, dit-elle tremblante mais avec une colère homicide dans les yeux. Nous sommes gens de Dieu et j’ai un livre pour montrer que j’ai été mariée suivant le rite des hommes de Dieu. Aussi… »

Elle inventa sous l’impulsion du moment une très excellente raison pour désirer la société de son mari.

« Je ne veux rien savoir d’intime, chère vieille B’firi », dit très haut un Squelette agité.

Elle le suivit jusqu’au bateau, discutant, priant, menaçant. Tous les dix pas environ, ils s’arrêtaient, les longs bras de Squelette s’agitant éloquemment, ses maigres épaules se levant rapidement. Quand le Wiggle démarra, elle prit un canot et six pagayeurs et le suivit sur la rivière. La malchance fit que le Wiggle échoua sur un banc de sable. Elle grimpa à bord et fut jetée à l’eau par une soldatesque indignée, mais, attachant son canot à l’arrière de la chaloupe, elle refusa de bouger.

Elle avait acquis au cours de sa dernière expérience matrimoniale un vocabulaire étendu et flamboyant.

Squelette, après avoir écouté ce qu’elle pensait de lui pendant trois secondes se boucha les oreilles.

« Pas gentil, pas gentil, rugit-il. Vous ne devez pas dire cela, vraiment, vous ne le devez pas ; vous n’irez pas au ciel… »

Pendant que Mme Aliston et ses pagayeurs dormaient au fond du canot, la nuit, un soldat se glissa par-dessus bord et le remorqua jusqu’à la grève, où il l’amarra avec beaucoup de nœuds, tandis que ses camarades, enfoncés dans le sable jusqu’aux genoux, poussaient le Wiggle dans l’eau navigable. Lorsqu’elle s’éveilla au matin, la prison de son mari avait disparu et B’firi furieuse s’en retourna en pagayant vers la mission. Elle atterrit à mi-chemin dans un village de pêcheurs. Le vieux chef en était fort riche et toutes ses femmes portaient de grands colliers de cuivre en témoignage de son opulence.

« Si tu viens dans ma case, je ferai de toi ma première épouse, et te donnerai aussi des bracelets pour tes jambes, dit-il. Je te ferai aussi une belle case neuve et ma vieille femme sera ta servante. »

B’firi réfléchit à cette proposition.

« Te feras-tu chrétien et me laisseras-tu te laver avec de l’eau et te dire de saintes paroles ? demanda-t-elle.

— Un ju-ju est pareil à un autre ju-ju », dit le vieux philosophe, et Mme Aliston fit son cinquième mariage.

____________

 

Sanders était à son bureau, devant lui se tenait un homme maussade et barbu.

« Le point est celui-ci, monsieur Aliston ; la voix de Sanders dans ces occasions-là coupait comme un rasoir ; un mariage dans les Territoires ne peut se faire entre Européens sans un certificat émanant de moi. Votre mariage est donc illégal à tous égards. Je sens que je perdrais mon temps et le vôtre si j’essayais de vous faire comprendre l’abjection de ces mariages mixtes.

— C’est une affaire d’opinion », grogna l’homme. Puis : « qu’allez-vous faire de moi ?

— Je vous réexpédie chez vous en qualité de S. B. D. par le premier vapeur possible », dit Sanders.

L’homme en eut chaud et rougit. Son genre d’orgueil se révoltait à la pensée d’être classé comme sujet britannique dans la détresse. Il pouvait s’avouer pauvre avec de légitimes excuses, mais fixer une étiquette semblable sur les haillons de sa déchéance lui était intolérable.

Le jour où passa le vapeur, il avait disparu. Il était parti dans l’intérieur et la prochaine fois qu’on entendit parler de lui, il apprenait aux naturels très intéressés de l’Isisi à fabriquer de la bière avec de la farine. Squelette alla à sa recherche avec deux rabatteurs, mais il avait eu vent de leur arrivée et on perdit sa trace pendant trois mois. Ensuite Sanders, qui remontait la rivière, fut arrêté à mi-route par un vieux chef qui avait des doléances à formuler.

« B’firi, ma femme, est partie dans la forêt avec un blanc, dit-il d’une voix tremblante. Et, Seigneur, elle a emporté un grand collier de cuivre qui a la valeur de cent chèvres. »

Sanders se mit à jurer tout bas et expédia un pigeon au quartier général. Cette fois Hamilton avec Squelette et une demi-douzaine de Houssas suivirent la piste du délinquant. Elle les conduisit près de la frontière française où ils découvrirent un nouveau crime. Un marchand arabe avait été attaqué par une poignée de dissidents commandés par un blanc, quatre caisses de gin avaient été volées, un homme tué.

Le capitaine Hamilton ne chercha pas à savoir comment des vendeurs de gin se trouvaient si près du territoire prohibé, il tourna à angle droit et fut tard dans l’après-midi au camp des voleurs : neuf hommes inconscients ronflaient bruyamment et les longs doigts de John Silwick Aliston étaient serrés autour du cou d’une femme morte ; il fallut que Squelette leur fît lâcher prise.

« Pauvre vieille chose », dit-il d’une voix assourdie en contemplant la forme immobile.

À son poignet brillait un objet qui attira ses regards. C’était un petit bracelet en or, petit colifichet bon marché et creux, autrefois garni de trois petites pierres. Il en restait une, un petit diamant terni. Il se baissa, appuya sur le ressort et le détacha.

« Hum…, dit Hamilton, prenant le léger bijou dans sa main, ce petit bracelet pourrait raconter une histoire, Squelette. Il le retourna sur sa paume. Fabrication américaine, cinq dollars net. Comment diable est-il arrivé dans le pays Akasava ? »

Il le rendit à Squelette qui le mit dans sa poche.

Il était trois heures de l’après-midi le lendemain quand Aliston s’éveilla à une vie dont les instants étaient déjà comptés.

« Hallo ! » Il leva les yeux sur les visages graves des deux officiers.

« Vous m’avez eu, hein ? Où est B’firi ? »

Ils ne répondirent pas.

« Hum… lui ai-je fait mal ? »

Le plus âgé des deux hommes se baissa et lui mit quelque chose dans la main. C’était un livre.

« Livre de prières… Quelle est l’idée… »

Les yeux de Hamilton plongèrent dans les siens.

« Vous serez pendu dans une demi-heure, dit-il brièvement. Cinq de vos amis ont bu jusqu’à en mourir, les deux autres suivront votre chemin. Vous ne tenez pas à ce qu’un juge et un jury fassent votre procès, n’est-ce pas, et que votre nom et votre crime crapuleux soient mis dans les journaux anglais ? »

Muet, tremblant, d’une pâleur de cire, l’homme fit signe que non. Ils le laissèrent, le gardant sous leurs yeux jusqu’au temps fixé. Un soldat grimpa sur un arbre et ajusta la corde, puis Squelette alla vers le condamné. Il était accroupi au même endroit, la tête sur la poitrine.

« Venez », dit le lieutenant Tibbetts avec raideur en posant la main sur son épaule.

Aliston bondit sur ses pieds en jetant un cri. Il se balança un instant, trébucha, puis tomba, ramassé sur lui-même. Il ne reprit pas connaissance et mourut le soir à la fraîcheur. On l’enterra alors dans une fosse à part de celle des indigènes qui avaient été pendus.

Il était généralement admis qu’on ne pouvait faire fond sur Squelette lorsqu’il était livré à lui-même. Bon officier, garçon plein de courage, la solitude, l’absence d’appuis humains lui montaient à la tête.

Il était pratiquement seul dans le poste. M. le Commissaire Sanders était dans le haut pays pour lever les impôts de l’année et le capitaine Hamilton était au lit avec un fort, mais très ordinaire accès de fièvre. Il est vrai qu’il avait une singulière illusion, celle de tomber à travers son matelas sur les pointes de la grille de l’Albert Memorial, mais cela n’a rien de sérieux en réalité. Ceux qui connaissent les symptômes de la fièvre savent en effet que le cas n’est vraiment dangereux que lorsque le malade croit être la reine Victoria et qu’il joue au poker avec Jules César avec pour enjeu les droits de pêche du Rubicon.

Squelette ne croyait pas son supérieur en danger, pas plus que Sanders ou Hamilton lui-même dont l’unique désir était d’échapper aux soins de Squelette. Il est malheureux que le télégraphe qui fait la liaison entre les Territoires de la Rivière et le Grand Quartier général ait été réparé cette semaine-là. Il passe à travers le pays des éléphants et, quand les pachydermes ne se frottent pas contre les poteaux, ils tirent sur les fils pour voir si c’est bon à manger. Le Quartier général, dans un sursaut d’énergie, l’avait remis en état.

« Tout est bien ? » demanda le Quartier général.

Squelette griffonna une réponse qui fut transmise par un télégraphiste sans imagination, de sang mêlé, qui, il faut lui rendre cette justice, crut envoyer une communication chiffrée de la plus haute importance.

« Tout bien, tout bien stop Comissaire à Ississi Isissi stop Hamilton soufrant gros accès fiever mais je tien tienn tieng bon stop Ferai possible sauver vie Hamilton mais redout redoutte redoute le pir stop Ferai mon devvoir devoir. »

Squelette avait l’exaspérante habitude d’écrire environ trois fois la plupart des mots pour découvrir celui qui paraissait le plus correct. Si, comme Sanders lui avait si souvent fait remarquer, il avait eu l’intelligence de barrer ceux qui lui paraissaient le moins réussis sa correspondance aurait gagné en clarté.

Une idée géniale lui vint. En cas de maladie le Quartier général envoyait parfois quelque aide. Sanders s’en réservait la demande. Cependant, pourquoi pas ?

« Envoyez bonne infirmière », ajouta-t-il à la dépêche.

Cela paraissait insuffisant. Il fallait à Hamilton une femme maternelle… Squelette compléta par un adjectif technique.

Grave et fier, il rentra à la Résidence, pénétra dans la chambre de Hamilton et posa une main moite sur le front de l’officier endormi.

« Qu’est-ce (quelque chose de violent) que vous voulez, espèce (quelque chose de plus violent encore), interrogea le malade furieux.

— Squelette est là, murmura le visiteur d’un ton rassurant. Vieille Florence Nightingale, cher vieil officier. Besoin de quelque chose, cher vieux Ham ?

— Je veux que vous alliez au diable !… Hors d’ici !

— C’est le délire », murmura Squelette, sortant sur la pointe des pieds et renversant une table sur son passage.

« T t t t t », pensa le jeune homme vexé en entendant la porte claquer derrière lui.

Il passa tout ce jour-là et le suivant à combiner de petits régals pour le malade. Maman Pape, la cuisinière de la Résidence, le regarda, pleine de respect, confectionner une gelée. Squelette la fit d’après une recette qu’il dénicha dans un livre de cuisine. On ne peut pas dire qu’elle fut mauvaise, mais elle ne put arriver à prendre.

« Non, je ne boirai pas…, délira Hamilton, je ne veux pas être empoisonné ! C’est votre cuisine ? Ma Ma… »

La tasse et son contenu volèrent par la fenêtre.

« Pas gentil, pas gentil, dit Squelette du ton d’une mère à son enfant. Laissez petit Squelette prendre votre température. »

La main jaune de Hamilton montra la porte, il eut un regard démoniaque. À peine son infirmier fut-il hors de la chambre, qu’il entendit pousser le verrou, et, fatale, la voix d’Hamilton l’interpella :

« J’ai ici un automatique et dix cartouches et si vous essayez de me soigner je vous ferai sauter la cervelle.

— Dangereux », murmura Squelette. D’un mouvement d’épaule, il rejeta toute responsabilité.

Resté seul, le malade avala trois cachets de quinine, but abondamment de l’eau d’orge et s’endormit d’un sommeil réparateur.

L’après-midi suivant, Squelette sommeillait bruyamment sur le large perron blanc de la Résidence. Les rayons de soleil vinrent le frapper et se concentrèrent sur le cor qui embellissait le petit doigt de pied du lieutenant Tibbetts. Lui aussi rêvait. On le brûlait sur un bûcher en face de Trinity College, Cambridge, pour avoir parlé irrévérencieusement du Jockey Club. Les flammes lui léchaient les pieds, un surtout.

« Ouche », dit Squelette avec douleur, se réveillant pour frotter tendrement le dessus de sa chaussure.

Il aperçut alors, à mesure qu’il reprenait ses sens, la plus extraordinaire vision. Sur un fauteuil de toile, à quelques pas de lui, était assise la plus belle dame qu’il eut jamais vue. Elle était jeune, ses cheveux brillaient comme de l’or roux contre la doublure verte de son casque. Les lèvres de son délicat visage étaient d’un rouge de géranium. Elles souriaient en ce moment et les yeux bleu gris étincelaient, rieurs.

« Dieu bénisse ma chic vieille âme, murmura Squelette, son long corps efflanqué s’affalant de nouveau sur sa chaise. Dieu bénisse ma chic vieille âme… devrais pas manger de porc…

— Réveillez-vous, s’il vous plaît. »

Squelette ouvrit un œil et la vit tout entière, ouvrit l’autre et se redressa, bouche bée.

« Je suis patiemment assise ici depuis un quart d’heure », dit-elle. Deux grandes malles de steamer, une valise, un sac de golf et une raquette de tennis étaient près d’elle.

« Je suis l’infirmière de l’hôpital Victoria. »

Squelette se leva en chancelant, laissant échapper des mots sans suite :

« Sur ma vie et mes chics vieux pantalons, hoqueta-t-il. Vous êtes la jeune personne… vous êtes un peu jeune… Comment êtes-vous venue ici, chère vieille infirmière ?

— Par le bateau, je suis venue par le Pealago.

— Venue pour soigner le cher vieux Ham. Quelle drôle de chose, Dieu me bénisse ! »

Elle le dévisagea.

« Ham, un homme ? »

Squelette inclina la tête.

« Fièvre ? »

Squelette inclina encore la tête, elle parut soulagée.

« Il n’a pas besoin de soins, chère vieille demoiselle, commença-t-il…

— Est-il mort ? » demanda-t-elle froidement.

Squelette ouvrit une bouche horrifiée, la regarda fixement un instant et s’engouffra à l’intérieur de la Résidence. Dix secondes après, il bondissait dehors.

« Non, jeune demoiselle, dit-il. Il est vivant, ce que je voulais dire, c’est que je le soigne de ma propre indigne personne. »

Elle le contempla solennellement.

« Et il est vivant ! » dit-elle entre haut et bas.

Squelette était très froissé.

« Et agité », dit-il avec reproche. Cela va peut-être vous étonner, chère vieille sœur infirmière, mais je suis infirmier breveté.

— Vous ? Elle était surprise, comme il s’y attendait.

— Je le suis, chère vieille croix-rouge. J’ai suivi dix leçons par correspondance. Le diagnostic, chère vieille sœur infirmière, c’est ma spécialité. »

Il fronçait les sourcils et, la regardant d’un air scrutateur :

« Vous avez un coup de soleil, un de vos yeux est plus petit que l’autre.

— Cela n’est pas », protesta-t-elle. Elle ouvrit le petit sac qu’elle avait sur les genoux et en tira une minuscule glace. « Cela n’est pas, dit-elle avec colère. Ils sont de même grandeur tous deux. Où est le malade ? »

Squelette, de sa grande main, indiqua la porte, assujettit son monocle, et très sérieux :

« Traitez-le avec bonté, pria-t-il. S’il a une rechute, faites-moi chercher, chère vieille Betsy Gamp[3], attention au paillasson, deuxième porte à gauche. S’il devient violent, j’arriverai avec un chic vieux maillet et je lui donnerai une potion calmante. »

Il entendit parlementer à travers la porte close de Hamilton, une exclamation et tirer le verrou.

« Qui au monde vous a fait demander, nurse ? »

Une réponse à voix basse. Squelette sourit avec complaisance. Il avait accompli quelque chose… Jouait-elle au tennis, ou se bornait-elle à posséder une raquette ?

C’était le soir, il attendait que l’infirmière parût. Le dîner devait être servi dans une demi-heure et bien qu’il l’ait aperçue, se hâtant de la cuisine à la chambre du malade, l’occasion de causer et d’échanger des confidences ne s’était pas présentée. La première fois :

« J’allais vous dire, chère vieille demoiselle… »

Elle mit un doigt sur ses lèvres : « Chut, dit-elle tout bas, il dort. »

Et la seconde fois :

« Je ne vous ai pas demandé votre nom, chère vieille sœur de charité.

« Ch… ch…, souffla-t-elle, il se réveille. »

Sombre, Squelette méditait sur son abandon, lorsqu’il entendit le pucpuc de la Zaïre au milieu du silence de la nuit et vit sa fumée monter au-dessus des arbres. Une seconde après il dévalait vers le quai, à la rencontre du Commissaire.

« Oui, je suis rentré une semaine plus tôt que je ne comptais ; les gens d’Akasava deviennent honnêtes ou me voulaient hors du pays. Comment va Hamilton ? J’ai reçu votre message par pigeon, rien de sérieux, j’espère ?

— Non, monsieur », dit Squelette, et il lui parut que le moment était opportun pour annoncer l’arrivée qui venait d’avoir lieu.

« Une infirmière ! dit Sanders stupéfait. Pourquoi, au nom du Ciel ? »

Squelette toussa.

« Le cher vieux Ham a été assez mal, monsieur, dit-il gravement. Ne voulait même pas me voir. Si je risquais l’œil à sa fenêtre, il tournait sa chic vieille figure contre le mur, monsieur, de sorte que j’ai demandé une infirmière.

— Est-ce que cela fait quelque chose qu’un homme dorme sur un côté plutôt qu’un autre ? interrogea Sanders avec simplicité.

— Face au chic vieux mur, monsieur, murmura Squelette, hochant la tête. C’est un des plus mauvais symptômes, monsieur, dans la chic vieille pharmacopée, monsieur. La face tournée vers le mur, les types claquent toujours de cette façon, monsieur.

— Sottise, dit Sanders avec un léger sourire. Pourtant si la vieille dame est ici, il faut lui assurer tout son confort. »

Squelette toussa de nouveau.

« Pas vieille, monsieur, pas tellement vieille. Plutôt du côté de la jeunesse, cher monsieur et Excellence. Jolie, monsieur, dans un sens », ajouta-t-il audacieusement. Le visage de Sanders s’allongea.

« On n’y peut rien, Hamilton va se remettre. Le Quartier général devient tout à fait éveillé, ils attendent habituellement un mois avant de faire droit à ce genre de requête. »

Il salua la jeune fille avec bonté, il lui accorda même une certaine attention, tout détaché qu’il fût.

« Je ne crois pas devoir rester longtemps », dit-elle ; son instinct de femme lui faisant deviner les arrière-pensées que dissimulait l’accueil de Sanders. « Votre capitaine n’est pas malade. Il est énervé, mais il n’est pas très souffrant. »

Elle regarda fixement Squelette.

« L’énervement est une maladie », dit Squelette avec fermeté. « Un méchant caractère est un signe de démence, chère vieille matrone d’hôpital. »

Quand la jeune fille se fut retirée, Sanders, qui avait eu un petit entretien avec le malade pour connaître la vraie raison de son énervement, emmena Squelette sous la véranda et lui parla très amicalement.

« Il faut vous surveiller, Squelette, dit-il. Je crains que vous n’employiez des mots qui dépassent tout à fait le sens que vous leur donnez. Ainsi… il donna un exemple.

— Mais cela signifie une sorte de personne maternelle, monsieur ? dit Squelette avec stupéfaction, Dieu me bénisse, monsieur…

— Une infirmière de la maternité signifie tout autre chose, dit Sanders avec beaucoup de sérieux pour un homme secoué par un rire intérieur. Et, naturellement, Hamilton est un peu hargneux. »

Sanders employa la dernière matinée de la jeune fille à lui faire les honneurs du poste. Elle s’appelait Rosalie Marten et avouait vingt-quatre ans.

« Ce doit être charmant d’être loin des indigènes en tuyaux de poêle, de la lumière électrique et des cinémas, dit-elle en respirant longuement. Je suis venue en Afrique occidentale croyant mener ce genre de vie, mais le Quartier général est une sorte de Clapham[4], plus le soleil. Il n’y aurait pas de travail pour moi, ici, monsieur Sanders ? »

Il secoua la tête. « Ma question est peut-être indiscrète, miss Marten, mais pourquoi au fond êtes-vous venue sur la côte ? Y avez-vous des amis ?

— Non, répondit-elle sèchement. J’ai horreur de la côte, elle est un peu moins mal que je ne l’ai cru à certains égards, mais en réalité elle est pire. J’ai pris mes idées dans un journal commercial édité par un homme qui n’est jamais allé de l’autre côté de Sierra Leone ; mon père est journaliste, il me l’a dit. Je hais l’endroit, je le hais ! »

La véhémence de son ton frappa Sanders, il devina, en la regardant ; elle avait aimé quelqu’un. Il était même inutile de chercher, elle dit presque aussitôt :

« L’homme auquel j’étais fiancée est mort ici. – Elle était d’une franchise cruelle. – Il est venu ici il y a deux ans. »

Sa voix ne faiblit qu’un moment. Sanders garda le silence, les confidences de ce genre lui faisaient mal. La côte dévorait impitoyablement bien des jeunes vies et sa tragédie à elle avait plus d’une contrepartie.

« C’était l’homme le meilleur du monde. Il est venu parce qu’il voulait gagner assez d’argent pour fonder un foyer. Je suis plutôt riche, monsieur Sanders, et il avait à se défendre contre les soupçons de la famille. On le prenait pour un coureur de dot et on le lui jeta à la figure, bien que je ne l’aie su qu’après.

— Était-il… missionnaire ? »

Elle secoua la tête et sourit faiblement.

« Non, c’était un homme très bon, mais ce n’était pas un missionnaire. Il est mort quelque part dans le territoire français… Il m’a écrit après être arrivé sur la côte. C’est terrible. – Elle fronça le sourcil. – Je passe tous les jours devant l’hôtel où il est descendu au Quartier général. Je sais où est la fenêtre de sa chambre. De là il regardait dans la rue où je marche. Ce n’est pas croyable, monsieur Sanders. Ce n’est tout simplement pas croyable. »

Sanders comprit qu’elle lui parlait comme elle n’avait jamais parlé à personne, qu’elle extériorisait les confidences refoulées qu’elle avait soif de faire à quelqu’un. Il la laissa s’épancher sans l’interrompre, pendant qu’ils marchaient lentement à travers l’aride et triste terrain.

« Je vous ai abominablement ennuyé, mais cela m’a fait du bien, dit-elle, moitié riant, moitié pleurant. J’ai souvent souhaité être catholique pour pouvoir me confesser. Je suppose qu’avec le temps je me remettrai, que j’épouserai un pauvre diable quelconque et que je serrerai mon roman entre des sachets de lavande, les cœurs ne se brisent pas facilement. »

Pendant qu’elle était dans sa chambre, Sanders s’arrangea pour donner ses avertissements.

« Gare à une conversation irréfléchie où il serait question de mort et de désastres, vous autres… Cette pauvre fille a eu une bien triste aventure. »

Ce n’était pas trahir sa confiance que de retracer la tragédie qui avait assombri cette jeune vie.

« Il faudra être prudents et la distraire, cher vieux monsieur et Excellence, dit Squelette touché.

— Au nom du Ciel, n’en faites rien ! s’écrièrent Sanders et Hamilton d’une seule voix.

— Peut-être pourrai-je lui montrer mes curiosités, dit Squelette froissé. Mais naturellement, cher monsieur, si vous jugez que l’innocente vieille personne pourrait être corrompue…

— Il m’est égal qu’elle soit corrompue, mais je ne veux pas qu’un hôte soit embêté, dit Hamilton.

— Sortez vos curiosités, Squelette, dit Sanders avec bonne humeur, mais ne vous répandez pas en détails sur leur histoire. »

Squelette courut à sa case et rassembla à la hâte de quoi subvenir aux diversions projetées. Rosalie Marten revint et trouva trois hommes d’une solennité anormale, qui, galvanisés à sa vue, firent montre d’une telle gaieté factice qu’elle en devina la raison.

« Vous avez raconté ma triste histoire, dit-elle presque avec impertinence. J’en suis contente, de grâce, cependant, n’en faites pas mystère. J’ai l’affreux pressentiment que vous êtes tous dans des transes, craignant de me blesser, je vous en prie, n’y mettez pas de tact. »

Squelette eut l’air embarrassé un moment, car il s’était promis d’être particulièrement plein de tact. Ses poches étaient bourrées de curiosités prises en pleine obscurité dans la grande caisse qu’il avait sous son lit.

« Nous regretterons beaucoup de vous voir nous quitter, chère vieille demoiselle, dit-il quand la tension créée par leurs maladroites tentatives se fut dissipée et que le boy arabe eut servi le café. Trois morceaux ou quatre ? Dieu bénisse ma chic vieille âme, ne prenez-vous pas de sucre ? Vous n’engraisserez jamais autant que le gras vieux Squelette.

— Rocailleux est plus expressif, dit Sanders.

— Ce qui me rappelle…, dit Squelette, fouillant dans sa poche. Ceci pourra vous causer un amusement infini, chère garde-malade. C’est l’anneau de doigt de l’homme le plus gras des Territoires, celui de N’peru d’Akasaka. »

Il sortit une foule d’objets hétéroclites : bracelets de fils de fer, cuillers en bois sculpté, deux cordons de perles de bois, un peigne d’acier ou deux, et les posa sur la table.

« Ceci est le sac mignon d’une femme N’gombi. »

Il entendit un léger cri et se retourna effrayé. Rosalie Marten s’était levée et regardait le petit tas sur la nappe. Son visage était d’une pâleur mortelle et sa main tremblante montrait quelque chose.

« Où… Où avez-vous trouvé cela ? »

Elle montrait un bracelet d’or terni où manquaient deux pierres.

« Ceci, hum ! – Squelette oublia un instant les injonctions qui lui avaient été faites. – Eh bien, à dire vrai, jeune demoiselle, cela a été pris… »

Il rencontra à ce moment les yeux froids et menaçants de Sanders et se tut.

« Il… il avait cela, dit-elle d’une voix étouffée, prenant tendrement le bijou. Je l’ai acheté étant enfant… papa m’emmena à New York et je lui ai demandé de me l’acheter. Je l’ai donné à… à mon chéri en souvenir. »

Sanders le premier retrouva sa voix.

« Quel était le nom de votre… fiancé, miss Marten ? » Elle caressait le petit bracelet cabossé, un sourire infiniment tendre sur les lèvres.

« John Silwick Aliston, souffla-t-elle, le meilleur et le plus cher des hommes… »

Le silence était si profond qu’elle aurait pu entendre les hommes respirer fortement si elle n’avait été tellement absorbée par la piteuse relique qu’elle avait dans la main.

« Un très bon garçon, le meilleur qui fut. – Squelette se jeta sur la brèche. Il parlait d’une voix sourde, d’une manière saccadée, essoufflée. – Cher vieux John, quel gaillard… »

Elle leva vivement les yeux vers lui : les deux autres avaient peine à respirer.

« Vous le connaissiez ? »

Squelette inclina la tête. Ses yeux flamboyants étaient inspirés.

« Plutôt, chère vieille nurse. L’ai rencontré à la frontière française… un vrai brave garçon… la fièvre…

— Vous étiez auprès de lui quand il est mort ? »

La tête de Squelette allait de bas en haut comme celle d’un automate. « Oui… gai jusqu’à la dernière minute… brave vieux type plein de cran, chère demoiselle. Me donna le bracelet pour celle qu’il aimait, ne m’a jamais dit son nom, pourtant ; un des meilleurs… cher vieux John… »

Il s’arrêta épuisé par son effort.

Elle regarda longtemps le bijou, puis tendit la main à Squelette : « Merci, dit-elle à voix basse, je penserai toujours à vous. Je suis sûre que vous avez été bon pour lui… Dieu vous bénisse. »

Squelette était prêt à pleurer.

CHAPITRE IV

LES FEMMES PARLENT

Si on abat un copal[5], le laissant dans un endroit élevé où le soleil le chauffera et où la pluie ne pourra le faire pourrir, et si, lorsqu’il est à point, on en coupe une longueur de trois yards, pour la creuser très patiemment au milieu d’un des bouts, on aura un instrument de communication déjà ancien dont on se servait du temps de César.

M’gliki, l’homme au lokali, tambour à signaux, de la cité des Akasaka, était très, très vieux, et presque aveugle, en sorte qu’il trébuchait partout, renversant les marmites et cassant de précieux vases d’argiles. Objet de scandale pour la famille, parce que, d’après la loi, la parenté des incapables est responsable du dommage causé par leur bêtise.

Cependant, vieux et tâtonnant comme il était, personne au monde (qui va de la montagne des Esprits à la rivière qui n’a qu’une berge appelée la mer) ne pouvait jouer sur un tronc d’arbre comme M’gliki. Assis devant ce tronc bossué par les coups, maniant deux lourds bâtons, il lançait ses messages roulants, sorte de rantanplans : potins de la cité, appels urgents à des pêcheurs lointains, communications personnelles de famille, récits de morts ou de naissances, de mariages ou de scandales récents. Toute fioriture, toute cadence du lokali a un sens propre. Sanders, de la rivière, pouvait capter les messages de M’gliki à 30 milles de distance par une nuit calme, le vieillard ne se trompait jamais.

Un long roulement – un court – un long – c’était le nom de Sanders ; suivi d’un petit air, signifiait : allant au sud ; trois coups nets à la fin, c’était l’équivalent de : pas de réclamations. Sanders arriva à reconnaître le nom de tout chef, de toute tribu frappé par le tambour ; tout avertissement, promesse, vol ou assassinat transmis de la sorte lui étaient devenus intelligibles.

Le vieillard restait assis toute la journée devant son tambour de bois, fixant, sans la voir, la large rivière. À la saison des pluies, on lui bâtit un petit abri, sans quoi il serait rentré en trébuchant et aurait cassé plus de pots que la famille n’aurait pu payer.

À la suite d’une soirée particulièrement désastreuse, après que M’gliki eut marché sur le manche de trois sagaies neuves, qu’il eut renversé une potée de poissons et à moitié tué un chien comestible précieux, son fils aîné et son frère cadet se consultèrent secrètement.

« Allons chasser dans la forêt des Petits Hommes, dit le fils, nous emmènerons M’gliki, disant que nous avons besoin de lui. Et quand nous y serons et qu’il se sera endormi, nous partirons, le laissant là, et comme il est vieux et aveugle, il mourra bientôt. »

Fils et frère emmenèrent leur parent un matin et pagayèrent cinq jours avant d’arriver aux Sombres Bois. M’gliki, assis à la proue avec un petit mais sonore lokali, apprit au monde tout le long du chemin par ses roulements qu’il était M’gliki, le célèbre joueur de lokali, et que ceux qui l’accompagnaient étaient son superbe fils et son propre frère.

Ils passèrent la nuit dans la forêt et s’enfuirent à la lumière de la lune, après avoir caché le lokali, abandonnant le vieillard aux féroces petits hommes de la brousse et aux léopards aux yeux jaunes qui se glissaient, d’arbre en arbre, autour de lui en un grand cercle.

Il serait mort là si une petite fille ne l’eût trouvé et conduit dans un lieu où il y avait dix cases (ce qui pour la brousse est un grand bourg). Elle s’appelait Asabo et, même à l’âge de sept ans, était fort laide. Son père était le premier du village, et ayant surmonté le désir naturel d’essayer sur l’étranger sans défiance l’effet du nouveau poison où il avait trempé ses flèches, il lui donna un coin dans sa case.

Les gens de la brousse, dès lors, gagnèrent en importance, car M’gliki passa ses jours à instruire Asabo. Le petit lokali avait été découvert sous un arbre, et, à l’émerveillement du village, Asabo acquérait un grand savoir.

« Tu seras la femme la plus célèbre du monde, prophétisait M’gliki. Tu épouseras un chef et tu coucheras sur un lit de peaux ; de plus tu auras trois amants qui viendront à toi à des moments différents, aucun ne connaîtra l’autre et ton mari n’en connaîtra aucun. »

Asabo fit entendre un rauque bruit de satisfaction ; elle avait dix ans à l’époque de cette prophétie et devait bientôt paraître devant l’Ouda suprême.

De temps à autre se manifeste dans chaque race un être d’une intelligence supérieure, une personnalité qui domine ses semblables. Ces êtres naissent à des intervalles éloignés et leur action s’étend bien au-delà de leur milieu. Un Shakespeare, un Léonard de Vinci, un Pierre Romanoff, un Mahomet, auteur-acteur, inventeur, réformateur, visionnaire sont des montagnes aimantées qui surgissent en fumant des mers diverses et donnent à la boussole du marin une orientation nouvelle.

M. le Commissaire Sanders avait un grand nombre d’agents indigènes qui le tenaient au courant de tout ce qui pouvait intéresser son gouvernement et lui-même. Ses espions constituaient un service de renseignements si complet qu’il aurait pu donner n’importe quand un aperçu général des conditions sociales et économiques des vingt-trois tribus qu’il était appelé à régir. Il était cependant une contrée sur laquelle il n’obtenait que des notions fragmentaires et incertaines. Les Petits Chasseurs, peuple timide et sauvage, demeuraient dans les profondeurs de la forêt d’Iguri, et ne toléraient aucune ingérence, accueillaient mal toute intervention. Un espion de taille normale dans un pays où la moyenne est de trente-huit pouces se remarque nécessairement.

Sanders avait eu des palabres à l’orée de la forêt avec un petit chef au ventre ballonné, il en avait obtenu la promesse d’un tribut annuel au gouvernement sous forme de peaux, caoutchouc et gomme de copal. Cette contribution avait été régulièrement livrée. Année après année, au mois de la Verdure Nouvelle, le Wiggle, remontant en amont de la longue et étroite rivière qui longe la bordure de la forêt de l’Iguri, avait trouvé dans une clairière un bizarre amoncellement de caoutchouc et de gomme d’une part, et un tas de peaux de l’autre, près du débarcadère. Deux féroces petits hommes étaient généralement là ; aussitôt la chaloupe en vue, ils se retiraient et surveillaient le transport de l’impôt à distance respectueuse.

Vint un jour où la chaloupe ne trouva rien : ni peaux, ni gomme, ni caoutchouc, ni hommes.

___________

 

Il était près de minuit. Sanders était allé se coucher, mais un des jeunes gens qui jouait au piquet à la lumière de la lampe à huile n’avait pas conscience de l’heure.

« Squelette, vous êtes rubicon[6] », dit le capitaine Hamilton avec complaisance en additionnant les points.

Le visage de M. Tibbetts était rigide.

« Faisons une autre partie, cher vieux Ham, dit-il ; mais, cher vieil officier, voudriez-vous, si cela ne vous fait rien, retrousser vos manches avant de commencer.

— Que diable voulez-vous dire, Squelette ? demanda vivement son supérieur.

— Rien, monsieur, une simple petite précaution, cher vieux capitaine. Vous détenez les rois et les as depuis dix heures du soir. Jouez franc, cher vieux monsieur, tout ce que je demande, c’est que vous retroussiez vos manches. »

Hamilton le fixa d’un air glacial et donna les cartes. C’était agaçant de voir Squelette assujettir fermement son monocle et river les yeux sur les mains du donneur, rien d’étonnant par conséquent à ce que le capitaine Hamilton se fût embrouillé ; il se servit une carte de trop.

« Ah ! dit Squelette avec intention. Choisissez les cartes qui vous plaisent. Ne faites pas attention à moi.

— Squelette, vous m’insultez ! » tempêta l’autre.

Squelette ramassa ses cartes avec un sourire entendu.

« J’ai un as, cher vieux tripoteur, dit-il avec une feinte peine. Il y a là quelque erreur, cher vieux Ham, aimeriez-vous donner de nouveau ? »

Hamilton ne dit rien, il marqua cent quarante points et fit capot son adversaire, celui-ci ayant jeté son as mal à propos.

« Sera-ce moi qui donnerai ? demanda poliment Squelette.

— S’il vous plaît. »

Hamilton était très sec.

« Je ne dis rien, cher monsieur, mais je n’en pense pas moins, dit Squelette, relevant ses cartes.

— Je ne m’en suis jamais aperçu », dit Hamilton.

Quand ce fut à son tour de donner, il fit semblant de ne pas voir Squelette baisser la tête pour regarder sous la table et prétendit ne pas remarquer que son inénarrable compagnon tâtait le dos des cartes pour y chercher des marques secrètes.

« La chance est la chance, cher monsieur et frère d’armes, dit Squelette en examinant ses cartes, et le jeu est le jeu, mais donner c’est le chiendent. – Il regardait les cartes en fronçant les sourcils. – Excusez-moi, cher vieux Ham, mais ça n’a pas l’air d’être le même paquet. »

Hamilton jeta les cartes.

« Squelette, siffla-t-il, si vous insinuez que je triche, je casserai votre tête infernale !

— Ce sera la seule partie de moi-même qui ne soit pas fauchée, Ham, vieil escamoteur, dit Squelette. J’ai perdu près de quatre shillings en trois heures.

— Que vous ne paierez jamais, dit Hamilton avec fureur en se levant. Squelette vous êtes impossible. Vous passerez votre peloton en revue à sept heures du matin et lui ferez faire l’exercice.

— Sale besogne, murmura Squelette, cet homme non seulement me ruine, mais laisse son mauvais caractère le dominer. Se sert de sa sacrée vieille autorité pour faire de moi un chic vieux galérien. Vous êtes pire qu’Urie, le méchant Hittite[7]. Voyez Bible. »

Sanders, le lendemain matin, sortit de son petit bureau d’un air plus sérieux que d’habitude. Il tenait entre le pouce et l’index un papier à cigarette couvert d’une fine écriture arabe. Hamilton l’aperçut.

« Pigeon ? interrogea-t-il. Vous étiez levé de bonne heure, monsieur. »

Sanders alla à la salle à manger, tourna le robinet de la machine à café et vint à la table avec sa tasse fumante.

« Le sergent de garde m’a apporté ce papier au lever du jour, dit-il. Le petit messager était suivi de près par un faucon, il a eu de la chance de s’en tirer. Où est Squelette ? »

Hamilton tourna la tête de côté : il voyait de la fenêtre le champ de manœuvre où une escouade de vingt hommes se livraient à des exercices militaires. Le lieutenant Tibbetts, en pantalon blanc, chemise de sport et casque, commandait. On entendait sa voix rauque et grêle. Son langage était un curieux mélange d’arabe de la côte, de bomongo et d’anglais.

« Ô fils de parents empotés, est-ce ainsi que je t’ai instruit ? Bêtes de vieux farceurs. Quand je dirai un, mets les deux mains sur tes reins et ploie les genoux. Pas comme une vieille femme, avec des craquements et des gémissements, mais comme une jeune antilope. Que le ciel te confonde, Abdul, vieille peste, cesse de gigoter, accroupis-toi sur tes talons et que ton ventre… oh ko, homme, tu es comme une vieille vache stupide. Debout ! Baisse-toi !

— Squelette paraît très occupé, dit Sanders.

— Squelette a besoin d’être mis au pas, répondit Hamilton d’un air gourmé. Il faut le remettre à sa place de temps à autre. Je ne puis lui permettre d’insinuer que je triche et garder le respect de moi-même. J’ai joué au piquet avec lui hier au soir et je dois avouer que ses cartes ne valaient rien. Quand il m’a demandé de retrousser mes manches, j’ai trouvé qu’il allait un peu loin, mais quand… »

Il raconta ce qui s’était passé, et bien que Sanders n’ait eu aucune envie de rire, il se dérida.

« J’ai été vraiment très mécontent de Squelette », dit Hamilton, mais il riait.

L’objet de son mécontentement se présenta bientôt pour déjeuner, très raide, pour ne pas dire distant.

« Jour, Squelette. » Hamilton était d’humeur conciliante.

« Jour, monsieur. » Squelette salua militairement.

« Exercice terminé.

— Descendez de vos grands chevaux, Squelette, vous avez été insultant, convenez-en. »

Squelette, une tasse à la main, salua de l’autre.

« Toute plainte portée, monsieur, doit être soumise au commandant en chef, monsieur. Je serai heureux de répondre à toute lettre que vous m’adresserez, mais si vous voulez bien m’excuser, monsieur, nous n’échangerons ni badinages ni mots piquants.

— Squelette, je vais vous envoyer récolter les taxes des Petits Hommes d’Iguri », s’interposa Sanders.

« Vous prendrez le Wiggle, mais vous ne débarquerez pas. Si les hommes de la brousse ne présentent rien d’anormal, j’aimerais que vous voyiez leur chef ; mais je tiens particulièrement à ce que vous preniez contact avec un nommé K’belu. Évitez les histoires, il se peut qu’il nous arrive un bon paquet d’ennuis. Que vos fusils aient avant tout de quoi tirer tant que la brousse ne sera pas derrière vous.

— Il est possible qu’ils fassent leur jeu, commença Hamilton, mais son subordonné l’arrêta d’un geste.

— Renoncez à votre vice favori, cher vieux monsieur, fit-il avec hauteur. Et d’ailleurs j’ai fini de jouer.

— Je n’en suis pas très sûr, dit Sanders tranquillement. Je serai content de vous voir revenir, avec ou sans les taxes. »

____________

 

Au fond de la grande forêt, un « cala-cala » était né, tout petit enfant gris brun que ses parents appelèrent K’belu, la souris brune. Un nid entre les branches d’un chêne énorme fut le lieu de sa naissance, les siens appartenaient au plus bas type des pygmées et vivaient isolés parmi les arbres. La fourche où ils s’étaient établis était tellement large que le sol de la case était uni, les murs et le toit d’herbes tressées se mariaient aux branches protectrices et la rendaient imperméable. Là, il grandit, et pensa, mangea et fut battu, apprit à connaître les plantes qui fournissent le poison et l’étrange chenille vénéneuse, puis l’heure venue, suivit son tout petit père dans ses chasses.

Il y avait dans le pays Iguri un missionnaire entreprenant qui avait passé sa vie à étudier les gens de la brousse ou bushmen, d’abord dans le Sud de l’Afrique centrale, puis dans l’Ouest. Il aimait les bushmen parce qu’il croyait qu’ils étaient les premiers hommes créés. K’belu fit sa connaissance dès les premiers temps de sa vie. L’homme de Dieu avait une maison à l’orée de la forêt où il faisait pousser des bananes pour les leur laisser voler. Ils continuèrent à voler même quand ils comprirent qu’ils pouvaient obtenir ces fruits rien qu’en les demandant, cette manière d’acquérir étant moins embarrassante que toute autre. Un jour l’homme de Dieu, qui se nommait le père Mathieu, prit K’belu sur le fait et courut l’attraper avec une agilité surprenante, car il était gros et gêné par le long habit brun de son ordre. Il ne tua pas K’belu, ne lui enleva pas un œil, ne le mordit pas au cœur, bref, ne fit aucune des choses qu’on prête aux missionnaires. Il emporta l’enfant qui se débattait, lui fit boire du lait de chèvre et lui donna autant de bananes qu’il en pouvait porter. Plus tard, quand l’enfant revint (timide et méfiant), il lui montra certaines marques diaboliques, telles que A et B, et C.

À dix ans, K’belu lisait le bomongo, qui est la langue de la forêt, entremêlé de quelques vieux mots propres aux seuls pygmées.

Le missionnaire mourut peu après de quelque maladie tropicale inconnue. K’belu, la nuit de sa mort, alla dans sa maison et déroba tous les livres qu’il put recueillir. Quand son père mourut à son tour, à l’âge vénérable de trente-six ans, l’enfant se rendit au plus proche village, chargé des flèches de son père et de son trésor. Le chef de cette minuscule communauté lui donna une case en échange des flèches.

Puis, quand la supériorité du nouveau venu lui fut démontrée (ne pouvait-il pas lire des livres pleins de marques diaboliques, tout comme le père Mathieu), il prit conseil de sa femme et vint trouver son hôte.

Il s’accroupit par terre, et sans tarder aborda la question :

« J’ai une fille, Asabo, et c’est une femme étonnante, elle fait sur un tronc d’arbre des bruits mystérieux que lui a enseignés M’gliki, l’homme N’gombi qui mourut de la maladie quand la rivière déborda et que les bois étaient remplis de poissons. Je te donnerai cette femme pour dix flèches et autant de sel qu’un homme peut en tenir dans ses deux mains.

— Je n’ai ni flèches, ni sel, répartit K’belu avec grandeur, mais je prendrai cette femme de toi parce que je suis un homme qui désire avoir des enfants. »

Il avait quinze ans, âge mariable. Après quelque hésitation, le père consentit et paya la fête des noces.

Asabo vécut dorénavant dans la case de son maître, travailla pour lui, révéra son mystère, car il pensait et pensait tout le long du jour. Il avait une idée de derrière la tête dont il n’avait encore qu’une vague notion et qu’il ne comprenait jamais tout à fait. On le voyait penché sur des livres aux pages cornées et le bruit courut dans la forêt que K’belu était l’Ouda, un homme à ménager. Ouda est le diable des pygmées, il fait le mal et pourtant dispense les biens… c’est le seul dieu qu’ils connaissent.

Sa renommée crut et l’idée prit corps. Un jour il convoqua une palabre où tous devaient se rendre ; nul ne lui contesta le droit d’en ordonner ainsi. Les pygmées sont une démocratie sans grande cohésion et sans chefs à proprement parler.

« Hommes, écoutez-moi tous, dit K’belu. J’ai appris par ma magie que nous sommes les premiers seigneurs du monde en raison de notre petitesse. Qui sont ceux qui peuvent grimper comme nous ? Qui craint-on autant que nous ? Personne au monde, car nous sommes maîtres de tous les peuples et ils sont nos esclaves. »

Le petit peuple écoutait, surpris, pendant que l’idée se précisait.

« Les peuples autour de nous ont un chef pour chaque tribu. Au-dessus il y a Sandi et ses deux fils. S’ils mouraient, et que Sandi mourût, qui donc serait maître du monde ? Ceux qui les auraient tués, sûrement. Et s’il venait de nouveaux chefs et un nouveau Sandi avec ses fils (le Territoire entier insistait sur cette parenté), eux aussi mourraient jusqu’à ce qu’enfin les tout-puissants qui nous ont envoyé ces hommes blancs pour nous donner la loi se lassant, le pays resterait au petit peuple rusé. »

L’idée semblait bonne. Trois mille bushmen commencèrent à avoir le sentiment de leur nationalité.

« Dans une lune et un quart de lune, Sandi viendra nous prendre notre gomme, notre caoutchouc et les peaux de singes. Ou bien son fils à l’œil d’argent, ou l’homme à la grosse voix qui crie après les soldats. (Ceci était diffamant pour Hamilton.) Or moi, K’belu, Ouda du peuple, je dis que nous ne lui donnerons que de la gomme de chenille. »

Ses paroles avaient été accueillies en silence ; cependant un homme important des Bois-Sombres dit : « Tu as bien parlé, K’belu, mais si Sandi vient avec le petit fusil qui fait ha-ha-ha, c’en sera fait de nous. » Il se tut et se pencha tout à coup en avant, sa poitrine touchant ses genoux. K’belu, prévoyant quelque résistance, avait posté une de ses créatures sur un arbre : un signe, et une flèche vint en sifflant percer le raisonneur. L’opposition était matée.

K’belu se retira et raconta la chose à sa femme.

« Ô K’belu, je vois que tu es Ouda et un très grand seigneur. Et quand tu seras roi du monde, je porterai de beaux anneaux de cuivre à mes chevilles et dormirai sur un lit de peaux. »

Elle passa sous silence la prophétie qui annonçait les trois amants. Ils se présenteraient sans nul doute. Dans sa joie débordante elle empêcha le village de dormir la moitié de la nuit. Son lokali retentit pendant les heures sombres, envoyant au loin son chant de triomphe.

Pour la première fois sans doute depuis l’ère des dynasties égyptiennes, les bushmen furent soumis à la direction d’un chef. Le premier soin de K’belu fut de réunir les unités éparses qui vivaient isolées dans la forêt et de les ordonner en villages. Les petits hommes détestèrent cette atteinte à leur liberté (c’est le peuple le plus libre du monde et par conséquent le plus dégradé), leurs femmes émirent des protestations gutturales, leurs fils et filles de dix-huit pouces, à leurs talons, entrèrent dans les enclos neufs avec le vif sentiment qu’il allait se passer toutes sortes de choses.

K’belu édifia au milieu du plus grand des villages un palais d’herbes tressées ; là, il réunissait des conseillers fort empruntés, qui jusqu’alors avaient tout ignoré des questions municipales. Ainsi allaient les choses, quand, au déclin de la seconde lune, Squelette parvint au lieu fixé pour recevoir les taxes, le Wiggle attendit pendant la plus grande partie de la semaine, après quoi le lieutenant Tibbetts envoya un homme aux renseignements. Cet émissaire était un natif d’Isisi qui connaissait les pygmées et parlait leur curieux langage. Trois jours passèrent. Au milieu de la nuit, un Houssa réveilla Squelette :

« Maître, j’ai entendu des bruits étranges à terre près du bateau », dit-il.

Squelette enfila ses bottes souples (elles le défendaient des moustiques) par-dessus son pyjama et vint écouter sur le pont. La nuit étoilée était calme, nul bruit que celui de l’eau contre le flanc de l’embarcation. Pas un cri d’oiseau ne troublait le silence. Un météore rayait lentement le ciel d’une traînée blanche.

« Homme, quels étaient ces bruits ? dit-il à voix basse.

— Le bruit d’hommes qui marchent et celui de quelque chose qui tombe sur le sol », fut la réponse.

Squelette inclina la tête, écoutant. Il entendit un glouglou dans l’eau, c’était un crocodile qui passait en nageant…

Il était près de cinq heures. La chaloupe était amarrée à deux gommiers, et les chaînes mobiles étaient filées à la tombée de la nuit, en sorte qu’il y avait une douzaine de pieds entre la rive et le bateau, ce que sa conformation permettait car la force du courant prenait le Wiggle à revers ; si les câbles avaient cédé il aurait été poussé vers la berge opposée.

Squelette rentra dans sa cabine, enfila un manteau, prit sa lampe électrique et, sous son oreiller, son automatique. La proue était la partie la plus rapprochée de la grève, il avança sans bruit jusqu’au petit treuil autour duquel s’enroulait l’amarre. Pressant tout à coup sur le bouton de la lampe il dirigea un faisceau de lumière blanche sur la berge, il éclairait au passage un câble tendu le long duquel grimpait une forme simiesque. La rive au-delà était couverte de petits corps nus. Il éteignit aussitôt et se mit à l’abri sous le plat bord, pas une minute trop tôt, tap tap tap, une grêle s’abattit. Squelette attendit la fin de la première pluie de flèches empoisonnées, puis levant son browning au-dessus du plat bord, il tira dix coups au milieu d’eux.

« À couvert », rugit-il en entendant les Houssas réveillés se préparer à sortir.

Aucune autre flèche ne tomba, il ne s’attendait d’ailleurs pas à une seconde averse.

La horde brune fuyait à ce moment, afin de se mettre à l’abri dans les bois. Les pygmées n’attaquaient jamais quand il y avait des armes à feu.

Le jour arriva tout à coup, une faible lueur à l’Est montra les silhouettes des grands copals, un vacarme assourdissant retentit comme si un million d’oiseaux gazouillaient à la fois, le babillage et les murmures des singes s’y joignit, tout s’illumina et les cimes d’arbres se dorèrent au soleil.

« Mon Dieu ! » dit Squelette.

À une douzaine de yards environ au bord de la rivière était planté un poteau où était attaché l’indigène qu’il avait envoyé dans la forêt. Du moins Squelette devina que c’était lui : il était difficile de le reconnaître.

Il fixa longtemps le terrible objet et donna ordre de pousser le bateau jusqu’à la rive. Les mitrailleuses avant et arrière furent pointées, couvrant les sombres bois derrière lesquels les petits hommes bruns étaient aux aguets.

« Débarque du monde, Ahmet, et fais enterrer l’homme. »

Squelette, derrière la mitrailleuse avant, surveillait le travail tout en ne perdant pas de vue le bois. Quand ce fut fini et que les hommes se furent lavés dans la rivière :

« Lâchez les grosses amarres », dit-il dans la langue du pays.

Le danger était loin d’être écarté. Avant de rejoindre la rivière principale, il fallait passer pendant deux milles au cœur de la forêt sur un affluent qui coulait entre de hautes berges distantes de vingt yards seulement entre elles, les arbres arrivaient au ras de l’eau, l’endroit se prêtait à souhait à une embuscade, un arbre abattu pouvait en fermer la sortie. Squelette prit la barre du Wiggle et lui fit descendre le courant.

« Tout le monde à l’abri », ordonna-t-il, et, ceci fait, il poussa le bateau à toute vapeur.

Seul Yoka, le timonier, restait près de lui.

« Va, Yoka », dit sévèrement Squelette.

« Seigneur, c’est la mort, dit le brave Yoka, les petits hommes nous attendront au Passage Étroit et… »

Squelette se tourna en grinçant vers lui.

« À l’abri, te dis-je, ou je te fouette jusqu’au sang », aboya-t-il.

Yoka s’en fut à contrecœur.

Une heure de route à travers un pays découvert et les bois se dessinèrent à l’horizon. Il n’y avait pas trace de blocus, ils paraissaient morts.

Il bloqua, ralentit, bondit jusqu’à sa cabine et en sortit son édredon de plume défraîchi. Le mettant sur sa tête, il marcha à toute vapeur vers l’étroit canal. Il fut bientôt dans le bois et dans l’obscurité, car les arbres formaient une voûte épaisse au-dessus de l’eau.

Boum.

Il avait frôlé un petit banc de sable, la chaloupe vira et tournoya jusqu’à ce qu’elle fût sous la haute berge. Cet accident lui donna une idée. Il maintint le Wiggle aussi près de cette dangereuse berge que possible. Les petits hommes hésiteraient à se découvrir.

À deux cents yards devant lui, il vit un gros arbre à l’inclinaison suspecte se pencher lentement. Quelqu’un cognait furieusement sur le tronc. S’il tombait, ses grosses branches formeraient un obstacle impénétrable. Squelette, hypnotisé, regardait, oublieux du danger, jusqu’à ce qu’une flèche vînt frapper la barre, ricocha et siffla très près de sa tête. Il sentit une deuxième flèche frapper l’édredon dont la soie fanée se déchira en lambeaux.

L’arbre s’inclinait… il fila dessous au moment où il tombait et entendit les branches craquer en frôlant l’arrière du bateau.

« Fffffffff, dit Squelette. Les arbres s’éclaircissaient, il rejeta son édredon. Le diable les emporte ! »

Il était trempé, flasque. Il avait mis une telle force à tenir la barre que ses paumes saignaient.

« Oh ! Yoka », appela-t-il, et lorsqu’il parut : « Apporte-moi, dit Squelette dans l’arabe de la côte, une coupe de ce nectar que les houris du Paradis aux yeux pâles font couler de leurs vases d’or.

— Seigneur, dit Yoka interloqué, Votre Seigneurie veut-elle parler d’un whisky et soda ?

— Double », dit Squelette en faisant claquer ses lèvres sèches.

Son triomphe fut court.

La chaloupe contournait un coude de la rivière, en amont, un arbre isolé se penchait, il le vit choir avec fracas dans l’eau ; le bois au même instant grouilla de petits hommes et une grêle de flèches s’abattit.

Squelette fit immédiatement machine en arrière, mais une éternité se passa avant qu’il pût reculer. Les pygmées avaient quitté leurs abris et couraient le long de la berge boisée. La mort était devant et derrière et si les flèches ne parvenaient pas encore au but, elles y arriveraient tôt ou tard.

Laissant Yoka à la barre, il s’installa derrière une mitrailleuse, dont le tac tac résonna bientôt sous les arbres. Comme par magie les petits hommes avaient disparu à la première décharge. Il stoppa, et la chaloupe dériva lentement, se rapprochant de l’endroit où l’ennemi était en plus grand nombre. Il examina l’obstacle, et le cœur lui manqua. La Zaïre aurait passé au travers mais la chaloupe, au premier choc, se serait retournée.

Les flèches pleuvaient toujours dans l’eau, bientôt elles arriveraient sur le pont.

Il se tourna, courut à la cabine et griffonna un message sur une mince feuille de papier de riz. Yoka lui apporta un pigeon et la dépêche fut fixée par un élastique à la patte rouge de l’oiseau.

« Rentrez à la maison, vieux chançard, dit Squelette, j’aimerais bien vous y suivre. »

Il lâcha le pigeon et le regarda tourner en cercle, puis le bateau dérivant sur la berge il glissa des cartouches dans sa poche pour ses deux automatiques comme le premier pygmée sautait sur le pont.

« Amenez-moi tous ces hommes vivants, avait ordonné K’belu, et surtout le jeune homme à l’œil d’argent, fils de Sandi. »

Miraculeusement, il n’y eut qu’un seul homme de tué au cours de la dernière ruée des petits hommes et Squelette traversa la forêt à la tête d’une escorte déprimée. Il fut amené à la nuit devant l’Ouda.

« Je te vois, fils de Sandi, dit K’belu. Tu sais maintenant que nous sommes un grand peuple car nous avons vaincu tes canons qui disent ha-ha-ha et tes terribles soldats. »

Il était remarquablement laid, moins cependant que la petite femme nue qui dansait à ses côtés, claquant ses petits doigts courts dans l’excès de sa joie. Car le lit de peaux était très proche et le premier amant l’avait regardée d’un air significatif.

« Oh insensé ! dit Squelette. Où sont ceux qui ont résisté au gouvernement ? Ne pendent-ils pas sur un arbre jusqu’à ce que leurs os passent à travers la corde ? Sandi le saura, il viendra, et tu iras là où vivent les ombres des singes.

— Mange son cœur ! cria Asabo. Donne-moi cet homme à la stature élevée et j’en ferai trois petits hommes. »

Son mari la repoussa rudement.

« Sandi ne saura jamais », dit-il. Il entendit alors des cris aigus, sauvages, l’épaisse foule qui les entourait fondit, il ne demeura plus que les prisonniers, K’belu et sa femme. Cependant on ne voyait rien. Les Houssas qui arrivaient avaient peint leurs baïonnettes en noir pour que la lumière ne s’y réfléchisse pas, et Sandi, nu-tête, portait un manteau noir sur son vêtement kaki. Squelette lui-même ne l’aperçut que lorsqu’il fut éclairé par le feu.

« Ô K’belu », dit Sanders, et le petit homme fit la grimace.

« D’abord tu tueras Tibbetts, puis tel chef et tel autre, et enfin tu me tueras, dit Sanders avec son froid sourire. Petit homme, qu’as-tu dit qui t’empêchera de mourir cette nuit ? »

K’belu retrouva peu à peu la parole.

« Seigneur, comment ces mystères te sont-ils connus ? »

— Les femmes parlent », dit Sanders d’un air énigmatique, et il chercha des yeux le lokali qu’Asabo avait fait résonner si joyeusement pour faire connaître au monde la grandeur de son mari.

____________

 

« Heureusement, dit Sanders, que le message d’Asabo a été transmis plus d’une fois. Ahmet en eut connaissance dans l’Isisi et m’envoya un pigeon ; je le savais avant cependant. Hamilton voulait venir avec moi, mais il fallait que quelqu’un reste.

— Oui, monsieur, dit Squelette, ses griefs toujours présents à la mémoire, « pour arranger les vieilles cartes ».

CHAPITRE V

LA SAINTE

Sanders voyait passer de temps à autre des hommes et des femmes qui s’étaient consacrés au bien de leurs semblables. Il ne partageait pas les habituels préjugés des cercles gouvernementaux contre les missionnaires ; d’un autre côté, il ne les voyait pas de très bon œil parce qu’ils établissaient une autorité nouvelle.

Mme Albert arriva un matin non sans avoir été annoncée. Le grand Quartier général avait communiqué sur elle une abondante documentation. Fille d’un pair du royaume, elle était l’honorable Cynthia Perthwell Albert et – elle avait vécu.

Cynthia était montée sur les planches, Cynthia était divorcée, Cynthia avait écrit un mince volume de mémoires bourré de scandales, et enfin (dernier espoir de ceux qui vivent de publicité) on raconta qu’elle allait prendre le voile. Malheureusement à cette époque une autre vedette mondaine décida d’entrer au couvent et Cynthia fit démentir qu’elle en faisait autant, annonçant qu’elle était entrée dans la Société des Missions et qu’elle avait l’intention de se dévouer dorénavant aux païens qui vivaient dans les ténèbres.

« Oui, monsieur, dit Squelette, je connais la vieille dame. Elle a un sac énorme, Dieu me bénisse, faut-il qu’elle soit une grande farceuse pour se faire missionnaire. »

Il ne comprenait pas (non plus que Cynthia, à vrai dire) qu’il s’était élevé dans ce cœur exalté un grand désir de sainteté, aux trois quarts sincère. Évidemment une émotion si haute ne pouvait se maintenir sans quelque défaillance. Cynthia pensait parfois arriver à une hyperexcellence au-dessus de toute impulsion irréfléchie et se voyait suivie par des foules d’adorateurs noirs jusqu’à sa niche de saints (qu’elle n’hésitait pas à situer à l’Abbaye de Westminster). Dans ses moments d’extase enfin, elle envisageait la possibilité du retour de son Église à Rome, quand ce ne serait que pour obtenir la canonisation de sainte Cynthia. Elle était vraiment très sincère dans ses élans spirituels, aidée en cela par le fondateur et président de la Mission, un très bon vieillard qui avait le don de faire croire à ses auditeurs qu’ils étaient aussi bons que lui. Cynthia, il va sans dire, avait des rechutes.

Elle arriva avec huit malles, quatre valises et un nécessaire de toilette en maroquin, vêtue de la belle robe blanche et du casque dans lesquels elle avait été photographiée avant qu’elle ne quittât son palais de Sunningdale[8]. Mais l’air de sainteté et de martyre anticipé reproduit par des illustrés avait totalement disparu quand Squelette, se mettant galamment à la mer pour la porter du canot à terre, trébucha et la fit tomber à l’eau.

« C’est par trop stupide de votre part, vous avez perdu ma robe, gronda-t-elle. Un des hommes m’aurait portée à terre sans accroc. Pourquoi diable vous en êtes-vous mêlé ?

— Modérez vos accusations, chère madame missionnaire, murmura Squelette choqué. Il y a des enfants. »

Il n’y en avait pas, Squelette excepté, mais, comme il le fit remarquer plus tard, il aurait pu y en avoir.

« Eh bien ! comment avez-vous pu être aussi maladroit ! »

L’honorable Cynthia comprit qu’elle ne « jouait pas son rôle » et prit un ton plus doux. Debout sur la plage, elle secouait ses jupes trempées, image d’une sainte contrariété. Et quand elle arriva à la Résidence elle s’écria :

« Il me semble, monsieur Sanders, que vous auriez pu au moins avoir un car ou un véhicule quelconque pour m’amener ici. C’était terrible de marcher sur tout ce sable, et ce misérable garçon avec ses chère vieille dame et chère vieille missionnaire est tout simplement intolérable. »

Sanders la regardait avec un patient intérêt. Elle était assez jolie avec sa poudre et ses lèvres rouges. Les traits étaient agréables, les yeux assez beaux. Elle répandait un faible parfum.

« Quels sont vos plans, Madame Albert ? demanda-t-il. Il paraît que vous allez dans l’arrière du pays entreprendre le travail de Mme Kleine.

— Je n’entreprends le travail de personne, je me joins à elle, dit Cynthia.

— Je crains alors qu’il ne vous faille aller au Ciel, dit Sanders avec bonne humeur. Mme Kleine est morte il y a trois mois. Il lui est arrivé un accident. »

Cynthia pâlit.

« On ne m’a pas dit cela, dit-elle suffoquée. Quel accident ?

— Pour être exact, elle a été assassinée, dit Sanders avec calme, et la dame parfumée se cramponna à la table.

— Assassinée ? » fit-elle d’une voix sourde.

Sanders inclina la tête.

« Les indigènes de ce côté sont assez primitifs. Ils l’aimaient tant qu’au premier bruit de son départ, ils l’ont tuée pour garder, ont-ils expliqué, son saint corps parmi eux. »

La missionnaire mondaine avait quelque peine à parler.

« On m’a dit, sans danger aucun, dit-elle enfin. Grand Dieu, je ne puis songer à aller dans cet horrible endroit.

— Je crois que vous feriez mieux de rentrer chez vous, dit Sanders sans ménagement. Un bateau passe lundi prochain.

— Certainement non », dit l’honorable Cynthia.

Rentrer ! Être la risée de personnes comme Julie Hawthill, qui avait été photographiée dans le bel habit d’une novice et serait probablement encore au couvent (elle s’était arrangée pour y passer au moins trois mois), braver les journalistes et tous ceux qui la rencontreraient à Ascot et lui diraient : « Hallo ! Cynthia ! je croyais que vous aviez été mangée par les cannibales ! » Ce n’était pas possible.

« Il doit y avoir quelque lieu où je puis demeurer et accomplir mon œuvre. M. Bilberry disait que la Mission avait un poste à… comment l’appelez-vous ? cela commence par un I.

— Isisi ? suggéra Sanders. Oui, je crois que les missionnaires ont une petite mission par là. Je vais vous arranger cela. »

Les tribus de l’Isisi se tenaient très bien en ce moment – sauf en ce qui concerne les Fantômes Jaunes – ce que Sanders pour le quart d’heure ne prenait pas au sérieux. Il envoya Squelette en reconnaissance sur le Wiggle, les nouvelles qu’il rapporta furent satisfaisantes.

Le missionnaire était sur le point de faire une de ses longues randonnées en forêt et serait absent avec sa femme pendant trois mois. Il mettait son agréable petite maison à la disposition de Cynthia avec ses coadjuteurs laïques et interprètes. Il lui adressa une longue épître remplie de mots commençant par une capitale, tels que Foi, Sacrifice, Grâce et Gloire. Cynthia la lut deux fois pour tâcher de découvrir s’il y avait une salle de bains dans la maison.

Squelette la conduisit à son champ de travail.

« Voici ce que vous aurez à faire, chère vieille demoiselle, dit-il (entre autres choses) : éviter de faire piquer vos vieilles jambes par les moustiques, boire un petit coup de whisky au coucher de soleil, et garder votre chic vieux cran.

— Je voudrais que vous vous dispensiez de me traiter de chère vieille demoiselle, dit Cynthia sévèrement. C’est très impertinent.

— Bien fâché, cher vieux missionnaire, » murmura le prudent Squelette.

Cynthia n’aima pas sa demeure, bien que la nouveauté de ses entours fût délicieuse. Elle passa deux jours à photographier le village et se fit photographier elle-même par un prédicateur laïque indigène, entourée de petits enfants qui ne portaient aucun vêtement et avaient une singulière odeur.

Les nuits étaient ce qu’il y avait de pis. Elle pouvait s’amuser en plein jour avec son appareil et lire les Offices dans l’église à toit de chaume, mais les nuits étaient terriblement obscures et silencieuses. Et la chrétienne noire qui dormait à côté ronflait et parlait en dormant, rêvant de son amant, un certain M’gara, pêcheur d’Akasaka. Heureusement que Cynthia ne parlait pas le bomongo, elle ne sut donc jamais que les scandales de Mayfair ont un air de famille marqué avec ceux de la rivière Isisi, car M’gara était marié et n’avait aucune tenue.

Un intérêt nouveau se présenta juste au moment où elle commençait à s’ennuyer ferme, elle fit une conversion notable, celle d’Osaku, fils d’un grand sorcier-médecin, versé lui-même dans les arts magiques et la nécromancie. Il était grand. « Un sauvage à l’air très noble », le décrivait Cynthia dans sa première lettre aux siens. Et si parfaitement gentil. Je lui ai donné un pain de savon, un de ceux que nous avons achetés à Paris chez Pinier, et maintenant il ne quitte plus les lieux. Le Sanders, apparemment, l’a abominablement traité, il a menacé de le pendre et a tué le père du pauvre Osaku. Ma chère, ces indigènes m’adorent, tout simplement. Ils m’appellent maman et je me sens toute transportée. Il y a une infâme salle de bains dans ce misérable petit trou, mais le lit est confortable. Je viendrai à la maison en congé dans trois mois. »

Sanders, c’est très vrai, avait menacé Osaku et maltraité l’auteur de ses jours, fameux médecin-sorcier de son temps.

Les médecins-sorciers dans les territoires de la Rivière ne sont pas précisément négligeables. Au début du commissariat de Sanders, ces Hommes Diables tinrent une sorte de convention. Ils s’assemblèrent à la lumière de la nouvelle lune, à l’île des Crânes, située non loin de l’étang de l’Eau-Noire, et envoyèrent un message à Sanders exigeant le tribut que réclamait leur grandeur, car en ces temps-là c’étaient des hommes très hautains, ils tenaient chefs et rois dans le creux de leurs mains. Sanders envoya ce tribut : une longue corde à nœud coulant passée dans une boutonnière de cuir. Et il leur fit dire par son émissaire que la corde serait ajustée à une branche d’arbre ; ceux qui désiraient un tribut étaient invités à attendre sa venue, à la première heure de la nuit. Quand il arriva au lieu du rendez-vous, il était désert et la corde se balançait au vent du soir au-dessus des cendres éteintes de leurs feux.

Ces hommes deviennent parfois des médecins-sorciers en raison d’un droit héréditaire, ce ne sont parfois que de pauvres fous qui entendent des voix mystérieuses, parfois enfin ils parviennent à ce rang par ruse, tel Cheku de l’Isisi, père d’Osaku. Ils pratiquent des rites secrets dans la forêt, enrôlant ainsi des recrues pour les Léopards, la plus dangereuse des Sociétés secrètes, et, à sa suppression, Cheku devint l’agent des Fantômes Jaunes, société qui était originaire de Nigeri et différait des Léopards dans sa manière de tuer.

Bosambo, chef des Ochori, ayant offensé ces Fantômes par sa brutale intrusion au milieu d’une de leurs séances, était condamné à mourir. Au milieu de la nuit, pendant qu’il dormait, deux hommes Isisi arrivèrent tout doucement de la rivière, portant une grosse motte d’argile bien malaxée. Ils se glissèrent comme des ombres dans sa case, le plus fort des deux étendit l’argile sur son visage pendant que l’autre se couchait lourdement en travers de ses jambes. Bosambo selon toute probabilité, aurait dû être mort deux minutes après, mais il était fort comme dix hommes.

Dehors, à la lumière du feu attisé jusqu’à donner une grande flamme, Bosambo jugea les assassins à face jaune.

« Qu’ils retournent dans leur pays », dit-il, et quatre hommes de sa garde menèrent les prisonniers à leur canot et pagayèrent jusqu’au bord d’un grand trou de la rivière. Là ils leur attachèrent de grosses pierres aux chevilles, et cette nuit deux nouvelles ombres parurent sur les montagnes des Esprits où habite éternellement l’âme des morts.

Sandi en eut vent et chemina vers le Nord, voyageant jour et nuit. Il eut une brève entrevue avec Bosambo, mais sa halte dans le village de Cheku se prolongea désagréablement.

Jour après jour, assis dans la case aux palabres, il dépistait les Fantômes. Nuit après nuit, trois feux brillèrent au pied de la colline où il siégeait. Puis Sanders désigna du doigt l’homme sorcier, et ce fut sa fin.

À Osaku, son fils et successeur, Sanders parla de la sorte :

« Je rentre dans ma belle maison de la Rivière, dit-il, et tu demeures vivant ici. Écoute ce dicton de la Rivière que tous connaissent et toi mieux que personne : « Ceux qui ne bougent pas ne marchent pas sur des épines. Prends garde comment tu marches, Osaku, si tu ne veux suivre le chemin de ton père. »

Pendant un an, Osaku, fils de Cheku, marcha avec précaution. Il prophétisait, mais cela ne faisait aucun mal. Sanders apprenait que des miracles prédits s’étaient accomplis, que de grands bancs de poisson avaient été indiqués et trouvés, que les fils promis étaient nés, que les tempêtes annoncées étaient venues à l’heure dite. Il n’intervenait que lorsque Osaku prophétisait la mort et qu’elle avait lieu.

Il fit comparaître Osaku dans le village de K’forio où il présidait un palabre de mariage et, quand le grand beau garçon fut devant lui, ainsi parla Sanders :

« Ô prophète ! je te vois, dit-il. Laisse Sandi, qui est ton père, et ta mère sonder le lendemain avec sagesse. Je te vois, Osaku, un certain jour tu prédiras la mort de ton ennemi et voici, il sera mort au matin. Mais avant la nuit viendra Tibbetts avec des soldats, et ils emmèneront Osaku au fond des bois où vivent seulement les singes et le pendront là, par le cou, comme ils ont pendu son père. Est-ce que je ne prophétise pas bien, Osaku ? »

Osaku remua les pieds, en agitant les doigts, et s’en fut, haïssant l’homme aux horribles yeux bleus. Il réfléchit pendant deux lunes et, ce temps écoulé, se fit prêter une demi-douzaine de pagayeurs par son chef et ami et se dirigea vers le Quartier général. Il y arriva trois jours avant Cynthia.

« Seigneur, dit-il, j’ai pensé beaucoup de choses étranges. Tu es le père et la mère de ton peuple, tu nous portes dans tes bras et nous rends heureux. Or, Seigneur, les diables m’ont fait un don : mes yeux brillants voient tout ce qui vient avec le soleil. Et parce que je t’aime, Sandi, je parlerai à tous ceux qui m’écoutent et me croient et leur dirai combien tu es beau. Et je leur dirai que s’ils sont des hommes bons et paient leurs taxes et ne se prennent pas leurs sagaies les uns aux autres, ils seront très heureux, leurs récoltes prospéreront et le poisson vivra dans leurs eaux.

— Ce sera un très bon palabre, dit Sanders attendant ce qui allait suivre.

— Mais, Seigneur, il n’y a aucun profit pour Osaku en tout ceci, continua le voyant, car les hommes ne font pas de riches présents pour des plaisirs que tous partagent. Or, je te le demande, Sandi, remets-moi toutes mes taxes et fais-moi des présents de toile et autres choses merveilleuses…

— Retourne dans ton village, Osaku, interrompit Sanders désagréablement. Je récompense non en donnant, mais en ne prenant pas. C’est l’habitude des gouvernements. Et parce que je t’ai laissé la vie et que tes jambes n’ont pas de chaînes, je t’ai bien récompensé. Le palabre est fini. »

Sanders donna deux jours de grâce à son visiteur furieux pour reposer ses pagayeurs, et pendant ce temps le cerveau d’Osaku travaillait à sa vengeance.

Il était très spécialement intéressé par les agissements bizarres d’un très grand lieutenant des Houssas qui portait un verre brillant dans l’œil et passait pour le fils de Sandi. Tous les matins après son bain, le lieutenant Tibbetts allait sur la grève surveiller les progrès d’un petit animal. Il gisait dans le sable chaud, gros œuf de forme bizarre. Un matin donc comme Tibbetts lui remettait du sable, il vit l’œuf se fendre et un minuscule museau jaune poindre dehors. Hypnotisé, il regarda une sorte de petit lézard se traîner dehors et rester étendu sous les chauds rayons du soleil en palpitant très fort.

Il ramassa soigneusement la petite bête dans son mouchoir. Elle se tortillait faiblement mais il porta en triomphe son enfant à la Résidence et le déposa devant son supérieur.

« Basile est arrivé, c’est un garçon. »

Le capitaine Hamilton regarda et frissonna.

« Ôtez cette sale bête de la table. Seigneur ! du crocodile à déjeuner !

— Cher vieux Ham, dit Squelette sérieusement, ne méprisez pas l’humble croco. Il est humain, cher vieux Ham, tout comme moi ; il est un des petits jeux artificieux de la nature, comme vous ; Basile démontrera qu’avec des soins attentifs et tendres même un chic vieux sirien…

— Saurien est le mot qu’il vous faut…

— … quel qu’il soit – peut s’attacher à son patron. Basile me suivra partout et couchera devant ma porte la nuit, Ham. Ce jeune homme… allons, réveillez-vous. »

Le petit reptile gisait immobile et pâle, le soulèvement de ses flancs semi-transparents était devenu imperceptible.

« Avez-vous de l’eau-de-vie, cher vieux monsieur, demanda Squelette alarmé.

— Noyez-le, dit l’insensible Hamilton. Si vous voulez le ranimer, chantez-lui quelque chose… une de vos vieilles berceuses… »

Squelette saisit le pot au lait et le versa avec force éclaboussure dans une soucoupe. Il fourra le museau aigu du crocodile mourant dans le liquide blanc. Le crocodile s’agita convulsivement, ouvrit la gueule, cria et d’un coup de tête brusque saisit subitement le doigt de Squelette entre deux rangées de dents pointues comme des aiguilles.

« Ouche, hurla Squelette. Sale petite vipère. Fichez le camp… »

Il secoua la main et la minuscule bête tomba sur la table, face à Squelette, gueule ouverte, ses flancs battant normalement.

« Par le diable, cher vieux Ham, mord la main qui le nourrit. Méchant vieil insecte. À la rivière !

— Vous serait-il égal de ne pas vous servir de la pince à sucre, Squelette, si vous avez envie de promener des crocodiles ? dit doucement Hamilton.

— M’a fait saigner, cher vieux monsieur. – Squelette était tout vibrant d’indignation. – Après ce que j’ai fait pour lui.

— S’est-il noyé ? demanda Hamilton les yeux rivés sur le journal vieux d’un mois qu’il lisait.

— Non, monsieur, le sale petit animal s’est mis à nager comme une… une grenouille, monsieur. J’espère qu’il aura de graves ennuis. »

Osaku avait été témoin de la chute du crocodile. Accroupi sur la rive avec ses pagayeurs, il avait vu le petit corps tortillé tomber dans la rivière et une idée commençait à germer en son esprit. Qu’est-ce que la prophétie, si ce n’est une inspiration. Et qu’est-ce que l’inspiration, si ce n’est le sens automatique de cause à effet. Il y avait un crocodile de plus dans la rivière, une forme de plus qui viendrait sournoisement faire tomber à l’eau les femmes qui vont au matin remplir leurs cruches. Après le départ d’Osaku des rumeurs inquiétantes circulèrent le long de la rivière. Osaku prophétisait avec force et les Fantômes Jaunes s’étaient montrés chez les Akasavas et chez les Isisi.

Il prédisait de grandes pluies, le ciel déverserait de l’eau pendant trois jours et au bout de ce temps elles cesseraient. Puis, à la nouvelle lune, il y aurait un déluge, le monde serait sous l’eau et il en sortirait une multitude de crocodiles telle qu’ils couvriraient la terre, les petits singes des arbres ne leur échapperaient pas ni les oiseaux qui volent. Et tout ceci aurait lieu parce que Sandi haïssait le peuple et avait rempli la rivière des monstres jaunes qui aboient la nuit.

Sanders apprit l’histoire, et empila du bois à l’avant de la Zaïre qui resta sous pression, prête à partir instantanément.

« Tout ceci, dit amèrement Hamilton, est le résultat de votre infernale expérience d’incubation de crocodile… »

Squelette ferma les yeux patiemment.

« Soyez juste, cher vieux Ham, supplia-t-il. Est-ce moi qui ai incubé la pluie, je vous le demande, cher vieux Salomon ? Soyez honnête, Ham. Ne mettez pas tout sur le dos du pauvre vieux Squelette. Basile fut un désappointement, c’est chose courante dans toutes les familles, cher vieux capitaine.

— Je ne serais pas surpris, dit Sanders pensivement, que votre sale petit crocodile ne soit au fond de cette agitation, Squelette. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de ne pas nous laisser démonter et d’espérer qu’il n’y aura pas de miracle, et, s’il se produit, qu’il ne s’étende pas. En attendant préparez-vous à ramener cette pauvre femme Albert de chez les Isisi.

— À quel miracle vous attendez-vous, monsieur ? interrogea Hamilton surpris.

— Crocodiles, dit Sanders laconiquement. La coïncidence est curieuse. Bosambo m’a notifié ce matin que toutes les criques des Ochoris en paraissent peuplées. »

Hamilton le regarda. Squelette s’effondra sur une chaise.

« Pas Basile, dit-il faiblement. Le petit Basile n’a pas eu le temps de fonder une famille.

— C’est arrivé déjà il y a douze ans, d’après les rapports. L’Office colonial de Zoologie a la théorie qu’il y a une espèce de crocodile qui s’enterre dans la boue et ne fait son apparition qu’une fois toutes les lunes bleues. J’ai pris moi-même quelques crocodiles de cette espèce, enterrés à douze pieds sous le sol et très contrariés d’être réveillés. »

Cette même nuit, le phénomène redouté se produisit aux portes mêmes de la Résidence. Il était deux heures du matin, la lune éclairait de façon intermittente lorsque Abdulla, la sentinelle de garde, vit quelque chose s’avancer à la dérobée sur le terrain d’exercice. Il cria qui vive ? Au son de sa voix, la forme entrevue s’immobilisa et la sentinelle pensa que c’était une ombre portée de la lune. Néanmoins Abdulla la vit s’avancer vers lui et perçut une faible odeur de musc. Il tira immédiatement. Sanders entendit le coup de feu et sortit sur le perron le revolver à la main. Il entendit Squelette parler d’une voix aiguë sur le seuil de sa case, mais il était trop loin pour comprendre ce qui se disait.

« Qu’est-ce que c’est, monsieur ? »

Hamilton aux côtés du Commissaire tenait son fusil sous le bras.

« Je croyais avoir entendu tirer. Quelque chose ne va pas. Entendez-vous, Squelette ? »

Une rauque exclamation d’effroi leur parvint à cet instant, puis, venant de la case de Squelette, le bruit saccadé de son pistolet automatique.

« Grand Dieu ! regardez ! » haleta Sanders.

Un trou dans les nuages envoya un flot de lumière sur le terrain d’exercice. Il compta trois, quatre, cinq crocodiles qui couraient vivement vers la lumière. Hamilton tira, l’un d’eux eut une saccade convulsive, poussa un cri de douleur, se traîna un peu plus loin et ne bougea plus. Alors le plus grand des fugitifs vira brusquement et courut droit aux marches à une allure incroyable. Hamilton et Sanders tirèrent ensemble, tirèrent encore sans résultat apparent. La troisième balle n’eut d’effet qu’au moment où la longue tête se levait vers le perron.

« Dieu me pardonne ! » souffla Hamilton.

Toutes les cases s’étaient éclairées. Les sentinelles tiraient sur quelque chose qu’ils ne voyaient pas. Poussant une cartouche dans le canon de son fusil, Hamilton courut à la case de Squelette. Il le trouva étalé sur le sol et crut d’abord qu’il était mort, puis qu’il avait la jambe cassée. Deux Houssas le transportèrent à la Résidence et l’étendirent par terre.

« Le démon a dû lui envoyer un coup de queue », dit Hamilton, essayant de faire passer de l’eau entre ses dents serrées.

Squelette ouvrit les yeux.

« Pas Basile, murmura-t-il. Pauvre petit Basile…

— Réveillez-vous, éleveur de poulets », grogna Hamilton. Squelette s’assit sur son séant, se frotta la jambe et regarda autour de lui.

« Ce n’était pas Basile, dit-il solennellement. Je voudrais faire une déclaration avant de mourir, cher vieux monsieur, pour exonérer le pauvre petit Basile… »

Il lui fallut un quart d’heure pour reprendre ses esprits et il ne put fournir aucune explication. Il avait entendu tirer, s’était précipité dehors, avait vu briller deux horribles yeux et avait tiré. Il ne se souvenait plus de rien ensuite.

À l’aube, trois canots arrivèrent des villages voisins avec des récits de désastre et de mort. Des cases avaient été envahies, des femmes et des enfants, des vieillards avaient disparu, mais les pertes les plus grandes étaient celles qu’avait subies le village dans l’enclos où se gardaient les chiens comestibles. Les environs de la Résidence, heureusement, n’avaient pas été éprouvés.

« Si ce genre de chose se passe par ici, dit Sanders inquiet, qu’arrivera-t-il en amont ! »

La Zaïre se mit en route à onze heures. La rivière était déserte, on ne voyait aucune embarcation. Le bateau avançait lentement. Il marcha toute la nuit, ne s’arrêtant que pour charger du combustible au village d’Igebi. Là, Sanders commença à se rendre compte de l’étendue du désastre.

Le village n’était plus qu’une ruine, c’est à peine s’il restait une case debout. La nuit précédente, lui raconta un chef tremblant, « tous les crocodiles de la terre » étaient sortis de l’eau et il ne pouvait dire tous les ravages commis, parce que tous, son fils excepté, s’étaient sauvés dans les bois.

Les pertes étaient lourdes. Il raconta des choses à rendre malade pendant que Sanders écoutait avec une impassibilité apparente. Il chargea son bois et continua son voyage.

Six Houssas à la proue avaient tiré sur tous les crocodiles qu’ils avaient vus en remontant la rivière. Ils passèrent une fois près d’un banc de sable, long et étroit, couvert de ces reptiles. Squelette fit marcher le Hotchkiss et envoya deux obus à balle dans le tas grouillant. Le banc de sable fut nettoyé en un clin d’œil, exception faite de deux estropiés.

Sanders amarra au village du Bas Isisi qu’il trouva désert. Les rues offraient l’affreux témoignage du raid de la nuit.

Sanders pensa à Mme Albert et pâlit.

« Seigneur, la maman est partie, lui dit un homme. J’ai passé près de sa case en suivant le sentier de la forêt et je n’ai vu qu’une femme morte, tuée par une sagaie.

— Tuée par une sagaie ! grinça Sanders.

— Quelqu’un l’a tuée, dit l’homme effrayé. Qui peut dire, une nuit comme celle-là, à quels démons on peut avoir affaire. »

La case du missionnaire était à un mille de la ville et quand Sanders y fut, il ne vit qu’une fille morte à la porte de la chambre de Cynthia. Un démon plus puissant que les crocodiles sortis de l’eau avait passé par là.

____________

 

Les pluies ne s’arrêtaient pas, Osaku commençait à avoir peur et appela ses quatre disciples.

« C’est maintenant la fin du monde, dit-il, car Sandi apprendra que j’ai fait tomber cette eau et, si les Êtres Terribles viennent ensuite, c’en sera fait de moi et de nous tous qui avons par notre magie accompli ces choses. Et si nous sommes pendus pour si peu, qu’arrivera-t-il si nous commettons d’autres actions, car un homme n’a qu’une vie, et s’il tue un seul ou le monde entier, il ne peut lui arriver pire. »

Il paraphrasait de cette façon verbeuse ce dicton : On peut aussi bien être pendu pour un mouton que pour un agneau.

« Conduisons la maman dans une île du lac où ne va jamais Sandi et où il fera bien de ne pas jeter les yeux. Car cette femme m’aime et m’a donné des choses merveilleuses ; mais parce qu’elle a peur de Sandi elle détourne sa face de moi. »

Ses disciples, eux-mêmes, effrayés par le déluge, allèrent leur chemin.

Cynthia était couchée dans sa case, écoutant l’incessant tambourinement de la pluie et se demandant quand Sanders l’enverrait chercher, lorsqu’elle entendit des voix dans la pièce voisine et un cri. Elle se leva en toute hâte. La porte s’ouvrit. Osaku prononça quelques paroles dans un idiome qu’elle ne comprenait pas ; mais le signe que faisait sa main pouvait se traduire dans toutes les langues.

Elle sortit en tremblant de sa chambre et, en traversant la pièce sombre à côté, elle marcha sur quelque chose de mou qui la fit crier, il y avait du sang sur la sagaie d’Osaku, la fille qui ronflait en rêvant à son amoureux ne ronflerait plus.

Ils sortirent dans la pluie, Osaku la tenait par le bras et elle fut poussée dans une étroite pirogue horriblement instable. Le pagayeur ruisselant suivit la berge, tourna brusquement et se dirigea vers la crique qui mène au lac. Ils s’y trouvèrent à l’aube et abordèrent une petite île. Ce n’était pas celle où voulait aller Osaku, mais la pirogue était à moitié pleine d’eau, deux hommes écopaient bien sans cesse, mais ils ne pouvaient lutter avec la terrible averse.

« Nous resterons ici, maman », dit Osaku en traînant à terre la jeune femme presque morte. Elle était raide, engourdie, glacée de terreur. Ils lui tressèrent sous les arbres ruisselants un abri rudimentaire sous lequel elle sommeilla et perdit connaissance pendant le dernier jour de pluie. Le lac avait monté, il était singulièrement agité, Osaku et ses compagnons en étaient troublés, car la surface des eaux était coupée de rides significatives. Il vit à un moment donné deux crocodiles luisants sortir du lac et se coucher sur la grève. Or, un crocodile, quand il atterrit, reste le museau pointé vers l’eau, prêt à plonger à la moindre alerte, et ces grands reptiles-là pointaient leurs cruels museaux du côté de la terre. Osaku eut une pensée.

« Il semble, dit-il, que la magie de la maman est plus puissante que la nôtre. J’ai entendu parler de ces choses par les hommes-Dieu et je sais maintenant que c’est vrai, les êtres jaunes sont leur juju. Tibbetts n’en tenait-il pas un dans sa main ? Si nous ne faisons aucun mal à cette maman, ils partiront. Nous irons ensuite dans la grande île où ils ne peuvent nous atteindre et nous ferons là ce que nous voudrons. »

Ils étaient dix sur l’îlot qui devenait de plus en plus petit à mesure que montaient les eaux. Chacun des quatre disciples avait amené sa compagne, dont l’une seulement était venue de bon gré. Cynthia entendait leurs plaintes et leurs gémissements dans son demi-sommeil et frissonnait.

Elle fut réveillée la nuit par un horrible bruit et courut voir. L’aube était proche, le croissant de la lune très bas.

Des cris, des abois gutturaux et rauques. L’herbe et les buissons battus par des queues terribles…

____________

 

Sanders fut mis sur la piste par un pêcheur à moitié fou et la Zaïre atteignit l’île aux premiers rayons du soleil. Squelette, le fusil à la main, sauta à terre. Il n’y avait pas de spectacle plus affreux, rien que des buissons piétinés, des arbrisseaux cassés et çà et là du sang.

Cynthia, debout, était seule, sa frêle silhouette rigide, un sourire paisible aux lèvres.

« … Ils ne m’ont pas touchée parce que je suis une sainte… vous vous rendez compte de cela, naturellement, monsieur Tibbetts ? C’était plutôt horrible de les voir traînés dans l’eau, mais les atroces créatures ne m’ont seulement pas touchée. Je voudrais que vous envoyiez une nouvelle au Morning Post : sainte Cynthia ! »

Elle lui sourit faiblement, les lèvres tremblantes, les yeux d’une effrayante fixité.

« Les indigènes m’adorent, ne l’oubliez pas, s’il vous plaît. » Puis : « Voudriez-vous dire à mon chauffeur que je suis prête à rentrer à la maison… »

Elle tomba dans ses bras et il la porta au bateau.

Bon nombre de personnes croient que l’honorable Cynthia est toujours au Pays Noir, et dans un sens ils n’ont pas tort. Mais c’est dans le pays noir de ce qu’on appelle par euphémisme une maison de repos. C’est là, au Nord de Londres, que demeure Cynthia au sourire paisible, les yeux fixes, parlant familièrement des saints et des crocodiles.

CHAPITRE VI

L’HOMME QUI HAÏSSAIT SHEFFIELD

Au-delà de la forêt des Rêves Heureux, marais pestilentiel beau à voir mais mortel à traverser, il y a les terrains de chasse des Isisi et plus loin encore les terres avancées des N’gombi, tribu parfois dénommée les Plus-Petits-N’Gombi, parfois les N’gombi-Isisi – ce qui signifie à peu près la même chose.

Là, au fond de la forêt primitive, inexplorée si ce n’est des chasseurs et des ramasseurs de caoutchouc, vivait hors de tout contact avec ses voisins et très jaloux de son indépendance, une certaine sous-tribu connue sous le nom des Hommes-Chauves d’I’fubi. Ils ne faisaient pas la guerre, ne volaient ni chèvres, ni femmes, se passaient de sel, vivaient enfin sans causer de tort à quiconque.

Sanders y passait une fois par an, peinant au travers de la forêt pour aller visiter ces enfants capricieux soumis à sa tutelle. Le palabre ouvert, cependant, au lieu d’ouïr les doléances accumulées pendant l’année, il constatait qu’aucune n’était formulée, sauf peut-être qu’un malheureux Isisi des grands N’gombi avait braconné sur leurs réserves ou tué leurs singes. De querelles particulières il n’était soufflé mot, il posait peu de questions et soupçonnait beaucoup de choses.

La rumeur publique lui avait appris qu’un homme de cette tribu avait battu sa femme de façon très cruelle et bravé le chef. Sanders s’attendait en arrivant à des plaintes contre le rebelle : il n’en fut rien. Et quand, discrètement, il demanda ce qui lui était arrivé, ils lui répondirent d’un air dégagé qu’il était mort du mongo (maladie) et lui montrèrent une fosse peu profonde d’où sortaient des lambeaux de toile qui s’agitaient faiblement à l’air. Ils lui firent voir les morceaux épars des ustensiles de cuisine de sa case et aussi l’endroit où elle s’était élevée. Il ne restait plus qu’un toit écroulé à moitié enseveli sous l’herbe haute, et, très sagement, il ne poursuivit pas plus loin son enquête. Le « mongo » pouvait tout aussi bien être le beri-beri ou le petit coupe-tête, toujours pendu à l’entrée de la case du vieux chef.

Ces Hommes-Chauves (fait curieux, les crânes de la jeunesse elle-même brillaient comme de l’ébène poli) ne donnaient aucun souci. Ils n’allaient pas tuer leurs voisins à coups de sagaie, ils payaient leurs taxes avec régularité ; ils étaient propres et laborieux. S’ils pratiquaient des rites secrets et fabriquaient d’étranges remèdes inconnus de tous les autres peuples de la Rivière, il n’y avait pas, autant qu’on en pouvait juger, d’effusion de sang. Enfin ils remplissaient un rôle des plus utiles en ce qu’ils étaient, de par leur indépendance, les gardiens des Creux, qui s’étendaient derrière une plaine de quarante milles carrés, dénuée d’arbres ou de buissons. Tous les Européens de la côte croyaient les Creux riches en or ; c’était une légende très répandue. Le gouvernement, en tout cas, ne chercha jamais à s’en assurer.

Un homme blanc qui disait s’appeler Odwall arriva un beau jour dans ce tranquille pays. Il portait primitivement le nom d’Obenwitsch, mais, pour des raisons à lui connues, l’avait anglicisé. Il s’égara dans la région des Creux qu’on ne peut approcher qu’en passant par le pays des Hommes-Chauves. Ces âmes pacifiques croyaient qu’il n’y avait que trois blancs au monde, ils le reçurent donc avec tout le respect et l’étonnement d’une assemblée de fidèles à l’apparition inattendue d’un second archevêque de Cantorbéry.

Il s’assit parmi eux et leur parla dans leur langue. Ils donnèrent une grande fête, firent danser leurs jeunes filles en son honneur et lui révélèrent le mystère de leur calvitie – ce qui ne l’intéressa pas beaucoup. Il ne fut pas non plus particulièrement impressionné quand le vieux Ch’uga, chef du village, lui confia secrètement, parlant à voix basse dans le coin le plus obscur de sa case, la découverte d’une plante nouvelle qui guérissait la folie. Car les Hommes-Chauves sont très versés dans la science des herbes et c’est pourquoi ils sont chauves, comme vous l’apprendrez.

Peu à peu et avec tact, il parla des Creux et de la poussière jaune que l’on trouvait dans la terre noire en la lavant, mais dès les premiers mots Ch’uga secoua la tête.

« Seigneur, dit-il un peu choqué, nous ne parlons pas de ces choses à cause de Sandi, notre père, et nous ne creusons pas non plus la terre, car c’est chose défendue. Et si les étrangers viennent faire de petits trous dans le sol, nous les attaquons avec nos sagaies et ils s’enfuient. »

M. Obenwitsch, – appelons-le plutôt Odwall, – vivement intéressé, ne fit plus de questions. Il avait, calculait-il, au moins trois mois pour mieux faire connaissance avec le chef : il pouvait attendre.

Malheureusement pour lui, le matin suivant, alors qu’il se promenait à travers le village frangé d’arbres, il rencontra, sortant du bois, un blanc suivi de six soldats à tarbouches rouges. M. Odwall ne s’évanouit pas. Il fit une petite grimace qu’on pouvait prendre pour un sourire et toucha le bord de son casque peu soigné.

« Bonjour, monsieur le Commissaire, dit-il, je me nomme Odwall…

— Vous vous appelez Obenwitsch, dit Sanders avec son froid petit sourire. J’ai eu la satisfaction, il y a trois ans, de vous chasser du pays et j’ai idée que je vais recommencer, mais plus brutalement cette fois, je crois. »

M. Odwall avait une tête de plus que le svelte Commissaire, il était fortement bâti et avait le coup de poing facile ; néanmoins, il encaissa la menace sans mot dire et non pas seulement à cause de la présence des soldats.

« Vous êtes, sans autorisation, en territoire réservé, dit Sanders. Ce n’est peut-être pas tout. Montrez-moi vos bagages. »

Ils consistaient en un sac de voyage usagé qui fut sorti de la case du chef (tous les Hommes-Chauves, rangés autour, se tenaient les côtes avec anxiété et se demandaient ce qui se passait). Sanders ouvrit le sac, en examina le contenu. Il y trouva un quart de flacon de whisky, le sentit et le vida par terre.

« Vous transportez de l’alcool dans un rayon défendu, dit-il brièvement. Je vais vous envoyer aux travaux forcés pour six mois.

— Dites donc, Sanders, vous agissez un peu arbitrairement…

— Vous pouvez me suivre tranquillement ou être mis aux fers, interrompit Sanders, je ne discuterai pas avec vous. »

Prisonnier sous escorte, M. Obenwitsch descendit la rivière jusqu’au Quartier général, d’où il fut conduit en prison.

Sanders n’expliqua pas aux Hommes-Chauves pourquoi il emmenait son compatriote, il fallait garder à la race européenne tout son prestige, et M. Odwall, qui le connaissait bien, y comptait. Il fit ses six mois et fut ensuite déporté en Angleterre, étant sujet britannique. Il ne gardait pas cependant rancune à Sanders, car si Walter Odwall violait constamment la loi, c’était un homme qui s’inclinait devant l’autorité.

Il avait assez d’argent pour louer à Londres un appartement à Jermyn Street et commander du papier à en-tête gravé dans un magasin de luxe. Il avait échafaudé plan sur plan pendant ses six mois de prison et son projet était au point, à un détail près. La lacune était facile à combler. Il fit appel à un financier.

Il avait rencontré M. Wilberry dans une de ces maisons où s’échangent des conversations, faussement dénommées clubs de nuit. M. Wilberry était un riche fabricant. Il avait une haine profonde pour Sheffield. Elle était devenue une obsession telle qu’il aurait fait un détour de cent milles pour éviter la cité. Quand il écrivait au directeur de sa fabrique (elle était à Sheffield), il faisait mettre l’adresse par son secrétaire : le nom lui en était si odieux qu’il ne pouvait l’écrire.

Il n’était pas seulement fabricant, mais chimiste. Ses études scientifiques lui avaient valu un diplôme supérieur, et sa marotte était une nouvelle sorte d’acier qui devait révolutionner le commerce. Il était à la vérité meilleur homme d’affaires que savant ; enfin, après avoir dépensé cent mille livres, il produisit triomphalement un acier à la fois pur et malléable ; il en offrit l’exclusivité à Sheffield (contre un droit qu’un statisticien désintéressé calcula devoir lui rapporter environ trois millions par an). Sheffield, d’abord très intéressé, devint sceptique. On fit des essais dont les résultats furent malheureux. Finalement, les fabricants de Sheffield, réunis en conseil, aidés et soutenus par leurs experts, parlèrent sans égards de l’acier Wilberry et refusèrent à la fois de l’acheter et de le fabriquer. L’affaire en resta donc là en ce qui les concernait.

M. Wilberry ne pardonna jamais à Sheffield ; il le prit en horreur, horreur dépassant la compréhension de celui qui n’a pas vu l’enfant de ses rêves massacré par des mains impitoyables. Il vendit la propriété qu’il avait dans le voisinage et aurait même fermé sa fabrique s’il n’avait été un homme d’affaires, car c’était tout à fait contraire à ses intérêts. Il se fixa dans le Surrey et il y installa un grand laboratoire où il employait tout jeune homme qui avait de l’acier Wilberry la même opinion que lui.

Odwall avait jeté son dévolu sur M. Wilberry. Il ne savait à peu près rien sur l’acier, mais il eut l’avantage, pendant sa détention, de lire le volume XIV de l’Encyclopédie de la prison ; l’étude de l’article consacré au fer lui apprit que rien de ce qu’il raconterait sur des gisements de minerai dans les Territoires n’éveillerait le moindre enthousiasme chez M. Wilberry. Il faut que le fer se trouve à proximité du charbon et que les transports soient faciles.

Il exposa son plan dans son petit bureau mal aéré de Jermyn Street.

« L’or intéresse tout le monde, dit-il, vous, Monsieur Wilberry… »

Il lui raconta l’histoire des Creux et intéressa son auditeur.

M. Wilberry était un homme à figure rouge et suante, qui fumait de gros cigares, portait des guêtres blanches et une bague ornée de diamants. Il était très riche et resta très sceptique jusqu’au moment où M. Odwall lui montra un sac rempli de petites granules jaunes.

« Je me suis arrangé pour laver un baquet de boue et voici ce que j’ai trouvé », dit-il solennellement.

Le financier ne demanda pas comment il se faisait que M. Odwall eût réussi à dissimuler sa trouvaille pendant qu’on le fouillait, conformément à la rigoureuse discipline des prisons. S’il l’eût fait, un mensonge minutieusement conçu eût été la réponse, l’or ayant été acquis à Dakka pendant le voyage de retour de M. Odwall.

« Je veux bien mettre deux mille livres dans l’affaire, dit Wilberry. Ces épaisses têtes de cochons de Sheffield m’ont à peu près ruiné, mais un jour, mon garçon, je leur en ferai voir. Je donnerai un demi-million pour tordre le cou à ces pestes. »

Ceci n’était pas d’accord avec ses déclarations de pauvreté, mais Odwall n’était pas homme à s’embarrasser d’une inconséquence.

Son plan était simple.

« Il y a là-bas un jeune officier, dit-il, qui avalerait n’importe quoi. Sanders va en juin chez les Ochori pour ses palabres avec les chefs du Nord et il emmènera Hamilton. » Il expliqua qui était Hamilton. « J’aurai cette fois trois mois devant moi et si je sais m’y prendre avec ce gamin de Tibbetts, les trous seront piquetés et enregistrés avant le retour de Sanders.

— Est-ce que Tibbetts vous connaît ?

— Que non pas. Il était absent quand Sanders m’arrêta et ne se trouvait pas dans le territoire quand j’y trafiquais. Laissez-moi faire. »

____________

 

Squelette ne s’étonnait de rien autre que de l’incapacité de son supérieur à apprécier son incontestable don musical. Cependant, la lettre de M. Walter Bagen était d’un caractère si inattendu que le lieutenant Tibbetts, des Houssas du Roi, passa une heure entière à invoquer les bénédictions du Ciel sur lui-même. Néanmoins il répondit sur-le-champ par une lettre d’une orthographe incertaine.

 

« Cher Monsieur, écrivait-il, j’ai l’honneur de vous accuser réception de votre lettre du 15 courant. Je vous remercie également de vous addresser à moi comme à une grande authorité en archéologie. (Il orthographia bien ce mot parce qu’il le copia lettre par lettre sur le texte dactylographié de son correspondant.) Je prendrai sertainement note de tout ce qui peut être remarcable comme ruines romaines, témoignages d’une antique civilisation etc. Je vous remercie de m’élire membre de la Société Arkélogique de l’Afrique Centrale (cette fois il écrivait de mémoire). Soyez sûr que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour faire avancer la Société dans la grande voie de l’Arch. Espérant que vous allez bien,

« Croyez-moi sincèrement vôtre,

« A. Tibbetts, lieutenant, M. S. A. A. C. »

 

Au repas de midi, Squelette mentionna en passant sa nouvelle distinction.

« Membre de quoi ? demanda Hamilton avec une grimace interrogative.

— Arch um – vous savez, vieil officier – fossiles, etc. Squelette toussa d’un air grave et important. Je ne serai pas du tout étonné si je ne découvrais pas quelque chose – un di na – um – un de ces vieux volatiles qui se baladaient dans les temps préhistoriques, Ham, alors que vous étiez enfant, pour ainsi parler. Et le gentil petit ich – quelque chose – on trouve ses os presque partout. Et des restes romains…

— Allez-vous écrire quelque article là-dessus ? » demanda crûment le capitaine Hamilton.

Squelette leva les sourcils d’un air peiné.

« Je vous demande cela, dit Hamilton, parce que le chef comptable m’a écrit une lettre ironique. Il veut savoir combien il faut d’l dans flanelle (flanel en anglais). J’en conclus qu’il a dû compulser votre inventaire du magasin. »

Le lieutenant Tibbetts assujettit plus solidement son monocle.

« J’en mets généralement trois, et il se peut qu’il y en ait quatre, Ham, dit-il d’un ton de doux reproche. Mais les chemises de flanelle n’ont rien à voir avec l’arch, vous savez ce que je veux dire. »

L’étude sur les Fosiles romains et autres aubjets d’orygine ancienne n’a jamais vu le jour, parce que M. Bagen, qui s’appelait aussi Odwall, ne s’intéressait pas en réalité à l’archéologie, de quelque manière qu’on l’orthographiât, et la Société n’existait que sur le papier à lettres qu’il avait fait graver afin de conférer à Squelette le titre de membre. La lettre qu’il reçut en réponse portait gravée en tête ces mots :

Institut de la Société Archéologique de l’Afrique Centrale

943, Jermyn Street.

Président : le Duc de…

Secrétaire : Walter S. Bagen M.S.A.A.C.

La lettre accusait réception du travail de Squelette « qui sera publié dans le Bulletin de la Société » et l’informait que :

« Il est dans l’intention de la Société d’envoyer très prochainement dans le pays un petit groupe de savants, et sa Grâce le Président, ou, à son défaut, l’auteur de cette lettre, tentera de vous rendre visite pour vous offrir les félicitations de la Société au sujet de votre admirable contribution. »

Le représentant de la Société d’Archéologie de l’Afrique Centrale débarqua par une chaude journée de juin et quitta lentement la grève, une prière aux lèvres, dans laquelle il demandait que rien ne fît ajourner le départ de M. Sanders. M. Odwall portait un vêtement blanc, un casque blanc, de blancs souliers, bref, il personnifiait la science pure. Ses grosses besicles à monture de corne et le livre qu’il tenait sous le bras lui donnaient un aspect grave et studieux.

« Sandi lui non ici, Moussu, dit le sergent Houssa qui le rencontra à mi-chemin, ce qui soulagea M. Odwall d’un grand poids. Militini lui non ici Moussu, parti longtemps rivière. Moussu Tibbetti voulez voir, Moussu ? »

Squelette était étendu dans un des grands fauteuils du perron, ses vastes pieds appuyés à la balustrade. Il se leva vivement en apercevant son visiteur.

« Dieu me bénisse, cher vieux secrétaire, dit-il haletant. Je n’avais pas la moindre idée de votre arrivée. »

M. Odwall comprit que s’il s’était annoncé, la musique serait venue au-devant de lui.

Squelette parla archéologie pendant le déjeuner.

« Il y a de chic vieux endroits dans le pays que personne n’a encore explorés, dit-il, des restes romains. Il y a une sorte de viaduc dans l’Ifubi, vous savez, monsieur, une sorte de pont sur lequel coule de l’eau, horriblement romain. Et il y a des masses de… – Squelette agitait convulsivement les mains, – un espèce de… je ne sais pas ce que la chic vieille arch… le mot qu’il faut… c’est une sorte d’arrangement pour un puits… et pourtant ce n’est pas un puits, cher vieux monsieur… c’est une espèce de mur, mais précisément un mur…

— Je comprends très bien, » dit gravement M. Odwall.

Le soir, M. Odwall tâta le terrain.

« Ou-i, dit Squelette sans enthousiasme. Vous pourriez aller à l’endroit que vous désignez, naturellement, mais il faut que je fasse une demande au Commissaire.

— J’ai une autorisation du ministère des Colonies », avança M. Odwall.

Il n’en était rien, mais il supposait avec raison qu’étant données les circonstances il ne lui serait pas demandé de produire le document.

Squelette fut soulagé.

« Si vous avez cela, cher vieil arch – um –, bien sûr que vous pouvez y aller. J’aimerais vous accompagner mais je suis comme vissé ici jusqu’au retour de M. Sanders. »

Odwall loua des pagayeurs le lendemain, déposa son bagage au milieu du canot et, confortablement installé lui-même sous un auvent de feuilles de palmier, poursuivit sa route. Sept jours après il atterrit au point le plus proche des Creux et s’engagea dans la forêt. Il arrivait au village des Hommes-Chauves le douzième jour et fut reçu avec effusion.

Il demeura une semaine presque entière dans le village, errant dans la plaine désolée des Creux, mais accompagné, partout où il allait, par le vieux chef.

« Seigneur, c’est un mauvais lieu, disait le vieillard, car des esprits et des ju-ju terribles sont cachés dans la terre. Alors Sandi, notre seigneur, a dit que nul homme blanc n’y marche, à cause des maux qui s’ensuivraient. Viens avec moi dans les bois verdoyants et je te montrerai une petite fleur qui donne un grand courage aux hommes si on la fait bouillir dans un grand pot après l’avoir cueillie au clair de lune. »

M. Odwall n’avait cure d’un stimulant de ce genre. Le narcotique qu’il désirait gisait dans le sol noir.

Une nuit, quinze jours après son arrivée, après qu’il eut, à force d’ingéniosité, recueilli et lavé un baquet de terre sans d’ailleurs y découvrir la moindre trace d’or, le vieux chef vint lui rendre visite. M. Odwall, assis à la porte de sa case, contemplait, maussade, les allées et venues des ménagères du village.

« Maître, dit Ch’uga d’un air mystérieux, parce que tu es un ami de Sandi, je vais te donner un grand trésor. »

Il regardait autour de lui pour s’assurer qu’on ne l’entendait pas et le cœur d’Odwall battit.

« Ceci est notre mystère que tu vas connaître. Il m’a été soufflé par mon père, le grand chef K’suro, et je le dirai aussi à mon fils quand la mort s’approchera de ma face. »

Il sortit de sous l’étoffe crasseuse de sa robe un petit pot d’argile rempli jusqu’au bord d’une substance jaune de la consistance du beurre. La figure de M. Odwall s’allongea. Il avait eu un moment de folle joie, espérant voir la main ridée lui offrir un petit sac d’or.

« Voilà notre merveille, dit le chef d’une voix assourdie. À cause d’elle, nous ne sommes pas comme les autres hommes. »

Il saisit la main de son hôte, étala un peu de beurre sur son bras velu et l’essuya avec le bord de sa robe. Là où il y avait eu des poils, la peau était lisse.

« Nous sommes chauves à cause de cette magie, dit le vieux chef, heureusement inconscient de la contrariété grandissante de l’autre. Je te donne cela, car c’est plus merveilleux que tout au monde. »

Le premier mouvement de M. Odwall fut de jeter le petit pot à la tête du vieillard, il se maîtrisa pourtant et le posa à terre près de lui.

« Voilà de belles paroles et de la bonne magie, chef, dit-il vivement, mais j’ai eu connaissance d’autres merveilles de la forêt, telle la poussière jaune qui sort de terre. Or, sache que je suis un grand chef dans mon pays, j’ai beaucoup d’esclaves et de grandes richesses et je dors sur un lit de peaux chaque nuit. Et si tu me dis où se trouve cette poussière jaune, je ferai de toi un homme riche. Tes chèvres rempliront la forêt et les cases de tes femmes formeront un village. »

Ch’uga était visiblement mal à l’aise.

« Seigneur, je ne connais pas cette poussière jaune, dit-il avec inquiétude, et je n’en dois pas parler, car tel est l’ordre de Sandi. Un jour, un homme vint jusqu’au troisième trou et il emporta de la terre ; mais Sandi le suivit au bout du monde et le prit. Laisse-moi te parler de la mystérieuse pâte et de la façon dont nous la composons. Nous prenons d’abord de la graisse de chèvre et nous la faisons bouillir dans un grand pot avec des baies rouges… »

M. Odwall se mit à bâiller.

« Tu me le diras demain, chef. »

Il avait appris tout ce qu’il voulait savoir. C’était le troisième Creux à quatre milles de là. Cette même nuit pendant que le village dormait, il se glissa hors de sa case, portant un sac de toile qui cachait une grosse pelle, se déplaçant avec précaution pour que le veilleur ne le vît pas. Il traversa un petit bois, arriva aux Creux désolés et atteignit « le troisième trou ». Le sol était mou, friable, et cédait sous la pelle sans qu’aucun effort fût nécessaire.

Il arriva bientôt à ce qu’il devina être le terrain d’alluvion ; ouvrant son sac, il l’emplit à moitié, le souleva, et constata qu’il pouvait facilement le porter au village. Une fois là il le laverait tranquillement. Il s’était levé et s’apprêtait à jeter son sac sur ses épaules quand, se retournant, il aperçut une ombre à la lumière de la lune. C’était le vieux chef.

« O ko, dit Ch’uga tristement. C’est là un méchant palabre et je vais envoyer à Sandi cette mauvaise nouvelle. Maître, tu videras ton sac.

— Je ne viderai rien », grinça Odwall.

Puis en bomongo il chercha à expliquer sa présence. Comme il voulait passer devant le gardien des Creux, pour s’en aller, le vieillard le saisit par le bras, doucement, mais avec fermeté.

« Maître, tu ne partiras pas d’ici », dit-il.

Odwall essaya de se dégager, mais cela lui était difficile, chargé comme il l’était ; il laissa donc choir le sac et repoussa le vieillard. Il vit briller la pointe de la sagaie dressée en avertissement et frappa sauvagement avec sa truelle. Le coup porta et le vieillard, trébuchant, s’écroula, inerte. Odwall maudit sa folie, se mit à genoux et retourna le chef sur le dos. Il saignait abondamment et la vue de son visage immobile fit courir un frisson dans le dos de l’aventurier. S’il était pris, Sanders serait sans pitié… Il voyait la corde…

Il sortit un mouchoir et banda la plaie du mieux qu’il put, puis, son sac sur l’épaule, trempé de sueur, il retourna au village, boucla sa valise et prit le chemin qui menait à la Côte. Il peina pendant trois jours sans porteurs sous l’ardente chaleur du soleil tropical, redoutant à tout instant d’entendre des pas derrière lui, dormant tout éveillé, trébuchant sous le poids de son trésor.

Enfin il arriva au lieu où il avait laissé ses pagayeurs ; sans plus attendre, il jeta son sac au fond du canot et tomba comme une masse sur son banc. Il dormait avant même que les pagayeurs eussent commencé leur chant. Il faisait jour à son réveil, le canot était amarré le long d’un petit bois, le feu rougeoyait, il étendit la main pour tâter le sac qui lui avait coûté si cher ; il n’était plus là.

Son rauque cri de colère fit accourir le chef des pagayeurs.

« Seigneur, ce n’était que de la terre, elle faisait enfoncer le canot car les eaux sont mauvaises près de la rivière Isisi, en sorte que nous l’avons jeté par-dessus bord. »

Odwall arpenta la berge comme un insensé, maudissant Sanders, maudissant tout, excepté sa propre folie…

Squelette alla à sa rencontre dès que le canot fut signalé et fut saisi à son aspect.

« Cher vieil astrologue ! dit-il alarmé. Vous avez la fièvre, cher vieux secrétaire. Laissez-moi vous donner un peu de quinine.

— Quand passe le premier bateau ?

— Il passe, cher vieux arch… quel que soit le mot. Avez-vous trouvé les restes romains ? Cette chose… les mains de Squelette se mouvaient rapidement.

— Oui, oui, j’ai trouvé », dit l’autre avec impatience.

Il comprit avec soulagement que la nouvelle de son crime n’était pas encore parvenue au Quartier général. Peut-être Ch’uga n’était-il pas mort, ces vieux indigènes ont la vie dure.

« N’attendez-vous pas le Commissaire ? il vient demain demanda Squelette.

— Demain ! hurla presque Odwall. Non, non, il faut que je parte aujourd’hui. Vous dites que le bateau s’arrête ? »

Squelette montra la mer d’un geste emphatique. Un grand steamer allemand avait jeté l’ancre et on descendait le canot.

Le départ de M. Walter Bagen, secrétaire de la Société Archéologique de l’Afrique Centrale, causa un certain désappointement à Squelette, qui avait amassé une véritable masse d’informations au sujet d’une hypothétique occupation du pays par les Grecs, largement fondée sur la présence d’une colonne corinthienne qui servait de pilier à la véranda de la Résidence, laquelle, pour dire la vérité, avait été apportée là par le prédécesseur de Sanders.

M. Odwall ne se sentit à son aise que lorsque les rives plates des Territoires eurent disparu à l’horizon.

Le bateau ne touchait aucun port avant son arrivée à Plymouth. Il pouvait donc préparer une histoire propre à satisfaire son bailleur de fonds.

M. Wilberry était bien convaincu en se rendant à Jermyn Street qu’un échec lui serait exposé ; c’était un homme d’affaires parfaitement capable d’interpréter une lettre commençant ainsi : « Je suis revenu, vous le voyez, et bien que les résultats de mon voyage ne soient pas tels que je l’aurais désiré. »…

« Je vais vous dire la vérité », dit Odwall, lorsque l’homme au visage écarlate se fut installé dans le seul fauteuil assez grand pour le contenir.

Chose étrange, l’histoire racontée par le voyageur était vraie en substance ; c’était l’explication la meilleure, la plus plausible de l’entreprise manquée.

« Malchance, dit M. Wilberry, qui savait ce que c’était que de perdre de l’argent. Mais j’aurais cru que si vous aviez donné assez d’argent au vieux, il vous aurait aidé. »

Odwall secoua la tête.

« Vous ne savez pas l’influence qu’a cet animal de Sanders sur les naturels du pays. – Un souvenir lui vint. – Voici quelque chose qui vous intéressera. »

Il alla dans sa chambre, rapporta un petit pot de fabrication indigène, ôta le papier huilé qui le couvrait et fit voir l’onguent.

M. Wilberry fronça les sourcils.

« Un dépilatoire, dit-il. Est-ce qu’il est efficace ?

— S’il est efficace ? dit Odwall en riant. Le pot est à moitié vide maintenant. Je m’en suis servi pendant toute la traversée pour éviter de me raser. »

Wilberry tendit la main, prit le pot, graissa un peu les duvets à côté de son oreille et, prenant son mouchoir, s’essuya : nette et lisse était la place touchée par l’onguent.

Il eut la respiration coupée.

« Avez-vous la formule… de ceci… ? » dit-il haletant.

Odwall secoua la tête.

« Non, je ne m’en suis pas occupé… vous pouvez faire analyser.

— Analyser ! c’est un produit végétal, imbécile ! Les analyses ne révèlent pas tout. Vous a-t-il offert de vous donner sa formule ?

— Oui, mais je n’ai pas prêté attention à son offre c’était de l’or que je cherchais… »

Wilberry agita ses mains grasses avec désespoir.

« Mon Dieu ! hurla-t-il, et se tourna, les yeux flamboyants, vers l’aventurier. Imbécile ! grand imbécile ! Cervelle creuse ! cria-t-il. Vous vouliez de l’or ? Vous l’aviez. »

Il éleva le pot :

« Comprenez ce que vous avez là ; ce que nous aurions pu avoir… Si j’avais la formule, je ruinerais Sheffield. On ne vendrait pas un rasoir… Oh ! fou à courtes vues !…

— Mais, mais… bégaya l’autre.

— Mais, mais, répéta Wilberry en l’imitant avec colère. Ce pot valait un million de livres, il valait dix millions… J’avais Sheffield tout entier, suppliant, à mes pieds… car la formule de cet onguent aurait tué le rasoir et toutes les compagnies qui en fabriquent. De l’or ? en voilà de l’or ! sous votre vilain nez, et vous n’étiez pas fichu de le voir ! »

Ni Squelette, ni Sanders, chose bizarre, ne virent de lien entre la mort prématurée du vieux chef et la visite du secrétaire d’une grande société d’archéologie. Sanders alla à la recherche du blanc et apprit seulement, d’après les descriptions qu’on lui fit, que M. Odwall était revenu dans le pays et s’en était allé.

« Je ne sais si c’est en signe de deuil ou si c’est dû à quelque autre cause, les Hommes-Chauves ne sont plus chauves », dit Sanders au dîner, le soir de son retour. Ils se servaient apparemment d’une espèce de drogue que fabriquait le vieux chef et dont il n’a pas transmis le secret à son peuple. Maintenant que le pauvre vieux est parti, les Hommes-Chauves redeviennent tout à fait normaux. Vous devriez faire part de cela à votre société archéologique, Squelette. »

Squelette suivit cet avis, mais sa lettre revint avec cette mention : « Parti, adresse inconnue. »

CHAPITRE VII

LES ÎLES DE LA JOIE

La Zaïre avait visité un jour les îles de la Joie. Il y en avait six, aucune n’ayant plus d’un mille de circonférence et deux d’entre elles moitié moins, elles étaient inhabitées. Et bien qu’on y trouvât de l’eau et que la végétation y fût abondante, on n’y voyait ni singe, ni rat, ni même de serpent.

Les Portugais avaient autrefois établi un poste sur une de ces îles, les ruines grises d’un petit fort s’y voyaient encore et des traces de culture. Mais personne ne convoitait les îles de la Joie, leur situation géographique ne se prêtait même pas à l’installation d’une ligne télégraphique.

Squelette avait proposé d’y aller passer une quinzaine pour herboriser, à l’époque où il était mordu du désir violent de faire de la botanique et remplissait cahier sur cahier de fleurs et d’herbes séchées inexactement nommées.

Il ne tint pas sa proposition, cependant, et les îles de la Joie continuèrent à servir d’indicateur aux embarcations, aucune ligne régulière de bateaux ne passant d’ailleurs à moins de vingt milles de ces jolis rochers.

Ces îles avaient leurs légendes qui s’étaient transmises en amont de la rivière chez des peuples qui n’avaient jamais vu la mer.

C’étaient, suivant une version, la maison d’été de M’shimba-M’shamba ; suivant une autre, elles étaient peuplées d’une race d’esclaves qui faisaient de la toile pour les blancs.

Les gens de Kano disaient que Mahomet avait atterri un jour sur la plus grande des îles, il y avait fait un rêve prédisant que le monde entier se convertirait à ses enseignements. Il faut dire que les gens de Kano font de l’endroit le plus ordinaire un lieu plein de mystère.

Les Houssas sont mahométans, ils suivent toutes les pratiques de leur religion, sauf que leurs femmes ne sont pas voilées. Abiboo dit un jour à M. le Commissaire Sanders que c’était l’usage chez certains Fula, qui, de par l’Émir, sont seigneurs de Kano. Mais s’ils n’enferment pas leurs femmes, ils sont très stricts en ce qui concerne leur fidélité. Or donc, le soldat Benabdul, des Houssas du Roi, revenant du bois, ayant aperçu sa jeune et jolie femme se débattre entre les bras d’Achmet, le trompette, en poussant des cris affreux, se jeta sur ce beau garçon, et il y aurait eu meurtre, si le bruit de la lutte n’avait alerté le sergent Abiboo. Celui-ci avait comme argument pacifique une lanière de rhinocéros qui faisait mal.

Le palabre du lieutenant Tibbetts avait lieu le matin à 7 heures, on lui amena le coupable trompette et on lui fit le récit de son abominable action. La femme ne témoigna pas, son mari parlait pour elle et le fit avec volubilité. Quand il eut terminé, Squelette raffermit son monocle et prononça :

« On te gardera sept jours dans le cachot noir. Toutes les marques de ton bras qui disent : voici un bon soldat, te seront ôtées et tu n’auras pas de paie tout le temps que tu seras en prison. »

Achmet s’en alla donc occuper une cellule derrière le corps de garde pour y éplucher du chanvre, régime auquel s’ajoutait une maigre alimentation.

« Il vaudra mieux expédier ce jeune imbécile au Grand Quartier général », suggéra Sanders, mesure qui eut toute l’approbation du capitaine Hamilton.

Il n’est pas facile de faire changer un homme de poste. Il fallut envoyer un rapport (en triple exemplaire) à l’Administration, répondre à un mémorandum, et tout ceci prend du temps. L’impopulaire Achmet sortit de prison et reprit sa trompette. Les choses semblaient apaisées, car Benabdul, l’époux outragé, était un homme doux, incapable de représailles. Sa femme, apparemment, ne pensait pas de même. Elle s’appelait Fahmeh ; brune, elle avait le type arabe, et pour un Européen elle était jolie avec son nez fin et droit et ses beaux yeux.

C’était elle qui faisait le ménage du lieutenant Tibbetts et lavait son linge.

« Seigneur, dit-elle un matin tout en rangeant, cet Ahmet me regarde toujours quand je passe et ses yeux sont terriblement amoureux. J’ai peur. »

Squelette avait la figure entièrement couverte de mousse à ce moment et levait son rasoir brillant.

« Femme, si tu ne le regardais pas, tu ne serais pas offensée, car il est écrit dans la sourate du djin qu’offense vient de connaissance. »

Elle fronça les sourcils.

« Toutes les femmes me montrent du doigt. Il en est qui me demandent pourquoi mon mari ne le bat pas. Tant que cet homme ne sera pas parti, je ne serai pas heureuse, car je le hais.

— Tout arrive », dit le jeune et philosophe officier en continuant sa toilette.

Squelette avait ses propres soucis : il travaillait beaucoup. Ses nombreux instruments de musique se couvraient de poussière, il n’ouvrait plus son harmonium, la cornemuse offerte par un administrateur abusé pendait négligée (Fahmeh ne l’époussetait même pas, croyant que c’était les restes desséchés d’un monstre marin de la famille des pieuvres).

Il travaillait avec ardeur un cours de droit. Une circulaire détaillée, émanée du Grand Quartier général, recommandait à « tous les officiers remplissant une fonction administrative, ou les officiers qui pourraient être appelés à un moment donné en l’absence des autorités constituées à remplir de telles fonctions », de se consacrer à l’étude du droit. Il leur était offert, pour les encourager, une augmentation microscopique de solde s’ils devenaient versés en cette matière.

Cela suffit pour jeter Squelette dans les bras accueillants de l’École de Droit et Jurisprudence de Medicine Hat, dont les annonces couvraient les pages de toute revue importante.

« Apprenez le Droit », disait péremptoirement l’annonce. Squelette écrivit pour avoir des renseignements et reçut une brassée de prospectus, une lettre commençant par : cher ami, et un bulletin auquel ne manquait que sa signature pour faire arriver sur sa table les mystères décelés de la loi.

« De quelle utilité les lois des États-Unis vous seront-elles ? Dieu le sait, dit Hamilton, trouvant son subordonné plongé dans l’étude de la « Personnification ». Vous feriez mieux d’analyser les dix commandements. »

Squelette s’appuya sur le dos de sa chaise avec lassitude et ferma les yeux.

« Cher vieux monsieur, dit-il avec une patience offensante, pourquoi pester ? Ce genre de chose est trop profond pour vous, cher vieux monsieur. Je parie que vous ne savez pas qu’il est illégal de prétendre que vous êtes quelqu’un d’autre ?

— Vous me renversez, dit Hamilton.

— Et je parie que vous ne savez pas, pauvre vieil ignare, ce que je serais si je vous écrivais que j’étais Sanders et que je ne fusse pas Sanders et que vous croyiez que je suis Sanders et que vous me donniez un chèque. Que serai-je alors ?

— Je sais ce que je serais, moi », répliqua Hamilton.

Il exprima ses inquiétudes à Sanders dans le courant de la journée.

« Je n’ai jamais vu Squelette étudier aussi sérieusement, dit-il. Il marche comme en rêve et m’appelle Votre Honneur. Ne voudriez-vous pas trier le courrier, monsieur, et supprimer tout ce qui porte en suscription : École de Droit de Medicine Hat ? »

Sanders sourit.

« Je crains de ne pouvoir faire cela, dit-il, mais je parlerai à Squelette. »

Avant qu’il n’ait pu le faire, arriva une chose étrange. Le caporal du corps de garde rapporta qu’il avait vu Squelette se promener sur le terrain d’exercice au milieu de la nuit. Sa case était de l’autre côté de ce terrain, juste en face du corps de garde, et, par les nuits chaudes qui empêchaient de dormir, la sentinelle voyait souvent un grand jeune homme revêtu d’un pyjama à rayures flamboyantes se promener de long en large devant sa maison. La sentinelle le vit aller à la réserve, vilain petit bâtiment de tôle qui servait de dépôt pour les effets militaires, et n’y attacha aucune importance. Elle le dit par hasard au caporal, qui lui-même le répéta par hasard à Hamilton.

« À quelle heure était-ce ? demanda avec intérêt le capitaine.

— Seigneur, la troisième heure avant le jour.

— Que diable faisiez-vous au milieu de la nuit ? demanda Hamilton à Squelette quand ils se réunirent pour déjeuner.

— Moi, monsieur ? dit Squelette, je dormais, monsieur, c’est ce que je fais généralement, cher vieux Ham. »

Hamilton le regarda avec étonnement.

« Mais, mon brave garçon, vous erriez sur le terrain d’exercice à trois heures du matin. »

Squelette le fixa, bouche bée.

« Moi, monsieur ? Donnez un peu d’air au pauvre vieux capitaine, dit-il doucement. Le soleil, cher vieux monsieur, la chaleur, pauvre vieux capitaine.

— Me soutenez-vous que vous n’erriez pas dans les alentours à trois heures du matin dans votre impossible pyjama ?

— Non, monsieur, dit Squelette, et quant à mon pyjama…

— Nous n’en parlerons pas à table, dit Hamilton.

— Avez-vous jamais été somnambule, Squelette ? demanda Sanders.

— Comme petit garçon, admit le lieutenant Tibbetts, il y a bien bien des années. »

Plus tard, dans l’intimité, Sanders ne prit pas l’incident au sérieux.

« Il travaille beaucoup, cela explique qu’il marche en dormant. Il ne peut se faire du mal, mais vous ferez bien de dire au sergent d’avoir l’œil sur lui. »

Rien ne se passa cette nuit-là ; mais la nuit suivante, Hamilton ne pouvant dormir à cause de la chaleur, tira son lit de camp sur le perron, espérant que les moustiques ne s’apercevraient pas de l’absence de moustiquaire. Après une lutte d’une heure, il se leva avec un juron, alla dans la salle à manger et se fit une limonade. Revenant vers son lit, il se sentit tout à fait réveillé et, renonçant à installer sa moustiquaire, il s’assit dans un des grands fauteuils et alluma un cigare.

Il y avait pleine lune. Il voyait briller la baïonnette de la sentinelle qui faisait les cent pas et le bout en feu de la cigarette que fumait le soldat. La bouche de Hamilton se fendit. À ses débuts, il aurait fait venir l’homme et l’aurait puni pour cette faute de service, mais il avait appris que certaines infractions à la loi militaire étaient si humaines, qu’agir arbitrairement dans certains cas était vraiment dénaturé.

Il vit soudain une silhouette vêtue d’un pyjama traverser le carré et disparaître dans la case de Squelette. Il attendit cinq minutes, puis la curiosité l’emportant, il se leva, prit sa lampe électrique et se dirigea vers le terrain d’exercice. Squelette avait laissé portes et fenêtres ouvertes. Hamilton éclaira à l’intérieur avec sa lampe et vit son subordonné profondément endormi sous sa moustiquaire. Au moment où la lumière lui toucha le visage Squelette grogna et se retourna.

Hamilton alla jusqu’à la sentinelle, dont la cigarette rougeoyait sur le sol, témoin muet de sa faute.

« Non, Seigneur, je n’ai pas vu Tibbetts sortir de sa petite maison, dit l’homme, mais derrière il y a une porte que je ne puis voir et Tibbetts va et vient, c’est pourquoi je n’ai pas crié qui vive ? car Tibbetts est un haut personnage.

— A-t-il jeté cette cigarette ? demanda l’officier ironiquement.

— Seigneur, il a dû le faire ; qui donc d’autre fumerait ? »

Hamilton crut sage de ne pas insister. Le courrier arriva le lendemain et parmi les lettres (auxquelles s’adjoignaient d’épaisses enveloppes de l’École de Droit de Medicine Hat) se trouvait l’ordre officiel de transférer au Quartier général le trompette Achmet. Hamilton n’eut que le temps de mettre les papiers de l’homme en règle, car une vaste documentation s’attache à un soldat, et de le fourrer à bord du vapeur. Cela l’occupa tellement qu’il n’eut pas le loisir de questionner le somnambule. Squelette, dans les moments de crise, était le plus faible des soutiens. Il inscrivait régulièrement le crime de l’indigène sur la feuille médicale et un mal de gorge sur celle réservée aux fautes du soldat. Ce ne fut que le soir que l’occasion de signaler le fait se présenta.

« Dieu bénisse ma chic vieille âme ! dit Squelette effaré. Je marche en dormant ; vous vous moquez de moi, Ham !

— Je n’étais pas assez près de vous pour ça, sinon je vous aurais donné une claque qui vous aurait réveillé.

— Pour me tuer probablement, dit Squelette indigné. Homicide au troisième degré, cher vieil officier. Ne faites jamais cela, Ham. Modérez-vous. »

Loin de s’alarmer à la révélation de ses excentricités, Squelette en semblait plutôt fier. Il parla d’aventures de jeunesse à faire dresser les cheveux sur la tête et raconta une longue et impressionnante histoire exposant comment il avait marché tout le long d’un parapet.

« La mort, cher vieux monsieur, me regardait en face.

— Je sympathise avec la mort, dit froidement Hamilton, mais pour le moment je vous avertis que vous pouvez vous créer de graves ennuis. Cela n’aurait pas bon air si je vous donnais un gardien...

— Je puis vous dire que non ! grinça Squelette.

— Mais, continua Hamilton, il faut que vous trouviez le moyen d’arrêter votre vagabondage nocturne. Je vous conseillerais de couvrir le sol de votre chambre avec des punaises… »

Squelette fit entendre un murmure de protestation.

« Ou bien attachez-vous l’orteil au fer de votre lit. Vous démoralisez le détachement, il faut que cela finisse. »

Squelette haussa les épaules.

« Je vais m’en occuper, monsieur », dit-il, maussade. En rentrant dans sa case, il y trouva Fahmeh, la femme Kano, qui déroulait sa moustiquaire et en glissait les bouts sous le matelas.

« Mon cœur est maintenant heureux, Tibbetts, dit-elle, car Achmet est parti sur le grand bateau et je ne le verrai plus. »

Squelette n’était pas disposé à s’étendre sur le départ d’Achmet et les griefs de la jeune personne. Mais il avait envie de savoir ce qu’on disait de ses habitudes nocturnes.

« Dis-moi, Fahmeh, les soldats me voient-ils parfois me promener la nuit ? »

Elle inclina la tête, à sa grande stupéfaction.

« Oui, Seigneur, je t’ai vu dans les beaux habits de soie que tu mets la nuit et tes hautes bottes jaunes. Tu es venu une fois à ma case et tu as appelé mon mari ; je suis sortie et tu m’as dit que tu avais besoin de lui. Et parce que tu avais un air étrange, Seigneur, j’ai cru que tu étais fou. »

Squelette s’assit lourdement sur la chaise la plus proche.

« Dieu me bénisse ! dit-il faiblement en pâlissant. Dieu vivant et serpents bénis, ajouta-t-il, et se passa les doigts dans ses cheveux blonds clairsemés.

— De plus, continua-t-elle sans pitié, beaucoup de soldats t’ont vu aller dans la maison de la toile et Militini t’a vu cette nuit. »

Squelette la congédia d’un geste. Il allait peut-être devenir fou ? Des jeunes gens – intelligents et brillants – avaient déjà été atteints de folie dans le Territoire, accablés par le soleil ardent et l’éternel bleu du ciel.

Il apporta en venant dîner un document qu’il mit sous les yeux de Sanders d’un air tragique.

« J’aimerais vous voir certifier ceci, cher vieux monsieur et Excellence, dit-il tristement. Je vous ai laissé mon petit bungalow de Shoreham et j’ai donné à Ham mes fusils et toutes mes affaires.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Sanders, examinant le document qui commençait ainsi :

« Je, Auguste Tibbetts, lietenant des Houssas du Roi, étant sains d’esprit et en pleine possession de mes fakultés… »

« Un testament ? Quelle bêtise ! Et d’ailleurs, Squelette, je ne pourrais être témoin d’un testament qui me lègue la moindre chose, ne fût-ce qu’un bungalow de Shoreham. Vous sentez-vous malade ?

— Non, monsieur ; sur la limite, monsieur, dit Squelette de son ton le plus sépulcral. Brouillé, monsieur. Il se tapota la tête. Je vois des choses, monsieur, et je me balade de tous les côtés la nuit, monsieur.

— Oh ! vous êtes somnambule. Eh bien, vous n’en mourrez pas, dit Sanders, et comme le successeur d’Achmet sonnait l’appel pour le dîner : Asseyez-vous, et mangez. »

____________

 

Les cases des Houssas forment deux lignes à peu près parallèles à la berge de la rivière. À côté et plus près de la mer, ils ont leurs petits jardins où poussent en abondance patates, oignons et plantes farineuses. Elles offrent un certain pittoresque la nuit, trois feux restent allumés, on entend le son d’un banjo, battre des mains et les coups frappés sur le long tambour qui sert à faire danser. Cette nuit-là, avant de s’aller coucher, Squelette avait installé un piège savant destiné à l’éveiller au cas où il voudrait aller se promener malgré lui. Cela consistait en un vieux fusil et un manche à balai équilibrés de façon précaire sur le haut de la porte entrebâillée.

Celui qui vint le réveiller en pleine nuit devait en avoir connaissance, car tous ceux du poste, homme, femme ou enfant, avaient vu Squelette fabriquer son piège.

« Tibbetts ! » appelait-il hors de l’entrée. À la troisième répétition de son nom, Squelette bondit hors de son lit, poussa la porte et fut presque assommé par le fusil.

« Homme, pourquoi m’appelles-tu ? grogna-t-il en se frottant la tête.

— Seigneur, veux-tu venir voir ? On a tué Benabdul. »

Squelette passa son manteau, mit ses bottes et sortit dans la nuit noire.

« Qui a tué cet homme ?

— Seigneur, nul ne le sait. Sa femme l’entendit pousser un cri et, lorsqu’elle est sortie de sa case, Benabdul gisait là, par la grâce de Dieu. »

Quelqu’un avait attisé un des feux. Toutes les cases des Houssas s’étaient vidées et une foule d’hommes et femmes à demi nus entouraient le corps qui était par terre.

L’homme avait été frappé en plein cœur, il était couché sur le côté, les deux bras étendus… La femme de Benabdul en larmes avait demandé qu’on le portât dans sa case, mais les Houssas l’avaient laissé là où on l’avait trouvé. Squelette se rendit à la Résidence et réveilla Hamilton et le Commissaire ; tous trois se dirigèrent vers le lieu du meurtre.

Sanders était intrigué. Le pays n’était pas en guerre et cet homme était tellement inoffensif qu’il n’avait pas d’ennemis, si ce n’est Achmet qui était sur un bateau à cent milles de là. De plus, il n’avait pas de querelles de famille telles qu’il en existe presque partout, il vivait bien avec sa femme et la battait rarement. C’était inexplicable.

Sanders examina l’arme, une courte sagaie. Il y en avait par vingtaines au Quartier général. Les Houssas les achetaient ou les volaient dans la Haute Rivière. Squelette en avait une douzaine chez lui.

« C’est très bizarre, allez me chercher la femme », dit le Commissaire.

Ses amies avaient réussi à la calmer et elle fut amenée à Sanders, resté assis près de la lumière.

« Maintenant, dis-moi, femme, interrogea-t-il avec bonté, n’as-tu rien entendu pendant la nuit ? »

Elle hésita.

« Seigneur, j’ai entendu une voix qui appelait mon mari, il est alors sorti.

— Quelle voix ? demanda doucement Sanders. Car, Fahmeh, tu connais tous les camarades de ton mari. »

Elle secoua la tête.

« Ce n’était aucun d’eux. Et elle regarda d’une étrange façon Squelette, qui devint pâle comme la mort.

— La mienne ? » croassa-t-il.

Elle inclina la tête.

« Seigneur, c’est toi qui appelas mon mari, dit-elle d’une voix étouffée. Et je n’ai plus rien entendu jusqu’à ce qu’il ait crié. »

Squelette ne broncha pas. Il se raidit un peu plus, se tint plus droit que d’habitude, se baissa, ramassa la sagaie qu’on avait retirée de la plaie et l’examina à la lumière du feu. L’un de ses bouts avait été raboté et il y avait une initiale.

« C’est ma sagaie, dit-il simplement. Je l’ai rapportée de chez les N’gobi il y a trois mois. »

Hamilton la prit et la retourna. Il avait du sang aux mains venant de la sagaie encore chaude qu’il avait manipulée. Il tourna ses yeux froids vers Fahmeh :

« Femme, dit-il, tu ne peux avoir entendu Tibbetts. Ce sont là paroles stupides. Pendant que Tibbetts dormait, je le surveillais, assis à l’ombre de sa case, sachant son étrange habitude de marcher quand il dort.

— Quant à cela, seigneur, je ne sais rien, dit-elle ; seulement, c’est la voix de Tibbetts qui a fait sortir Benabdul. »

Et elle s’en tint rigoureusement là. La sentinelle fut questionnée, elle n’avait pas vu Squelette traverser le terrain, mais il y avait un sentier dans la brousse par lequel il aurait pu regagner sa case sans être vu.

« Nous parlerons de tout cela, dit Sanders avec calme. Venez avec nous, Squelette, boire quelque chose. »

Les trois hommes rentrèrent en silence dans la maison obscure. Hamilton alluma les lampes et mit une grande bouteille de whisky sur la table. Le visage de Squelette était pâle et tendu, il repoussa son verre en secouant la tête.

« Non, merci, cher vieux Ham, dit-il un peu rudement. Puis : Ai-je tué ce malheureux ? Je dois avouer que je pensais à lui en m’endormant.

— Vous n’avez tué personne, dit Hamilton avec fureur. Qu’est-ce qui vous prend ! La femme est à moitié folle d’horreur et elle dira autre chose demain matin. Quelqu’un en voulait à Benabdul et lui a donné son compte. Cela n’offre rien de remarquable ?

— Rien, dit Sanders tranquillement.

— Croyez-vous que je l’ai tué, monsieur ? » dit Squelette, la figure tirée.

Sanders se caressa le menton.

« Si je crois que vous l’avez tué ? répéta-t-il lentement. Non, je ne le crois pas, Squelette. »

Aucun d’eux ne put dormir cette nuit-là. Sanders, à l’aube, eut une idée et la communiqua à Hamilton.

« Avez-vous pensé à inspecter votre réserve pour voir s’il n’y manque rien ? » demanda-t-il. « Les rapports soutiennent que Squelette a été vu deux fois y entrer. »

Cette idée n’était pas venue à Hamilton et, sans plus attendre, il prit la clef, alla au petit bâtiment accompagné du sergent Abiboo et se livra à une brève inspection. Brève, parce qu’à première vue il était évident que la réserve avait été visitée par quelqu’un de très pressé. Une pile de couvertures brunes était renversée ; il en manquait six. Dans la chambre aux provisions où se gardaient les conserves, une caisse avait été ouverte et dix boîtes de viande et de légumes avaient disparu. Et ce n’était pas tout. Dans un petit cabinet il y avait dix râteliers de fusils Lee-Enfield neufs, envoyés au poste pour en apprendre le maniement à la troupe qui n’était armée que de vieux Lee-Metford. Deux fusils et une boîte de cartouches avaient également disparu. Enfin, on avait essayé de forcer le petit coffre-fort qui, du reste, ne contenait rien de plus précieux que des rapports et une provision de papier de bureau.

Hamilton vint rendre compte à Sanders de ce qu’il avait constaté.

« Un somnambule n’aurait guère pu voler d’une manière aussi méthodique », dit Sanders d’un air pensif. « Je vais télégraphier au Quartier général. Le bateau a dû y arriver ce matin et si la ligne de terre fonctionne… »

Elle fonctionnait, l’arrivée de l’Eurasien qui faisait office de télégraphiste le démontra. Il portait un message griffonné émanant de l’officier commandant la troupe : « Le soldat Achmet n’était pas à bord quand sommes arrivés. Capitaine croit Achmet sauté à l’eau avant que bateau ne se soit éloigné de votre côte. »

Ils se regardèrent.

« Trouvez Achmet, dit brièvement Sanders. Il était, je m’en souviens, excellent nageur et a pu facilement gagner la brousse. »

Derrière la grève s’étendait la brousse à cinquante milles au nord. Elle était peu habitée, étant soumise périodiquement à un vent terrible qui n’allait pas jusqu’à la rivière et sauf quelques pauvres tribus qui assuraient leur vie en pêchant, il n’y avait dans cette région aucune peuplade importante.

« Il est allé dans la brousse, est venu au poste pendant la nuit et a tué Benabdul, dit Hamilton.

— Mais la voix de Squelette ? suggéra Sanders.

— C’est un vieux tour. Ces types Houssas sont des mimes nés et Squelette est un de leurs sujets favoris. »

Lui-même imita parfaitement la voix de Squelette appelant Benabdul en arabe.

Explorer toute cette brousse était impossible, mais Squelette et deux rabatteurs suivirent la grève en cherchant des traces de pas. Ils trouvèrent à deux milles de la station une succession d’empreintes qui allaient du bord de la mer à la brousse où elles se perdaient. À cet endroit-là coule un petit ruisseau et Squelette remonta la crique jusqu’à ce qu’elle devînt trop profonde pour y barboter. Les crocodiles aussi y pondent ; pendant qu’il marchait dans l’eau, il entendit le bruit que faisait un de ces gros reptiles en se jetant à l’eau du haut d’un tronc d’arbre invisible.

Il rentra et fit son rapport. On sonna le rassemblement, tous les hommes, de service ou non, s’alignèrent sur le terrain d’exercice et Hamilton les questionna l’un après l’autre. Personne n’avait vu Achmet le trompette. Ils ne mentaient pas, Hamilton le savait. L’homme n’était pas aimé et nul ne l’aurait caché.

« Vous feriez mieux de passer la nuit à la Résidence, Squelette », suggéra Sanders le soir.

Mais Squelette fit des objections.

« Je veux savoir au juste quelle est ma part dans tout ceci, monsieur, dit-il tranquillement. Si le vieux Ham donne l’ordre à la sentinelle de crier qui vive ? partout où elle me verra, j’en serai très content. »

Ses yeux étaient lourds de sommeil quand il ouvrit sa moustiquaire et se jeta sur son lit ; il s’endormit profondément à peine sa tête eut-elle touché l’oreiller.

Hamilton, s’étant assuré que Squelette dormait, prit un siège, le planta devant l’entrée de la case, en fit le tour et cala un solide poteau contre la porte de derrière en sorte qu’on ne pouvait l’ouvrir. Ceci fait, il revint s’asseoir devant la maison, une couverture sur les genoux et s’endormit d’un sommeil agité. Sa chaise était placée de manière qu’il était impossible que quelqu’un sorte sans le réveiller.

Le hurlement qui le fit bondir sur ses pieds ne venait pas de la case. Debout, aux aguets, le cœur un peu battant, il entendit des voix excitées sortir du corps de garde. Sa première pensée fut pour Squelette ; repoussant la chaise du pied, il s’élança dans la case. Le lit de Squelette était vide !

Il courut sur le terrain d’exercice, le cœur serré, au moment même où le sergent de garde venait le chercher.

« Seigneur, dit l’homme, tout tremblant, le sergent Abiboo…

— Mort ? demanda Hamilton ému.

— Non, Seigneur, mais il est blessé. Pendant qu’il dormait, quelqu’un est entré dans sa case et lui a donné un coup de sagaie, il était sur le côté… »

Hamilton n’en demanda pas davantage, il se précipita vers le quartier des Houssas ; écartant la foule amassée devant la case d’Abiboo, il y pénétra.

La blessure était légère. Abiboo, assis sur son lit de peaux, était soigneusement pansé par une de ses deux femmes.

« Je ne sais rien, seigneur, dit-il avec franchise. J’ai senti la douleur et me suis réveillé. Avant que je n’aie pu sauter à bas de mon lit, l’ennemi avait disparu.

— Avez-vous entendu parler quelqu’un ? » demanda vivement Hamilton.

Si Abiboo n’avait rien perçu, une femme qui couchait dans la case voisine l’avait entendu appeler par son nom.

« C’était Tibbetts, seigneur, dit-elle.

— Mère des ânes, grinça Hamilton, comment cela pouvait-il être, Tibbetts dormait dans sa case. »

Fahmeh se détacha du groupe qui l’entourait :

« Seigneur, j’ai vu Tibbetts traverser le village comme un esprit, il tenait à la main une sagaie rouge de sang. Et il la jeta devant ma porte où je veillais. Et parce que j’avais peur, je n’y ai pas touché. »

Sanders les avait rejoints – les deux hommes firent leur inspection. La sagaie gisait au centre du sentier qui passe entre les deux rangées de cases, Hamilton la ramassa, éclaira le manche et poussa un gémissement. Il passa l’arme sans mot dire à Sanders.

« Est-il dans sa case ? dit le Commissaire.

— Non, Monsieur, Dieu sait comment il en est sorti ! »

Les trompettes sonnèrent l’alerte et les Houssas coururent s’habiller. Ils allèrent par deux et trois battre les bois autour de la Résidence, un détachement plus nombreux fut envoyé en toute hâte sur la grève. Les recherches continuèrent toute la nuit, sans trace aucune de Squelette ou d’Achmet.

« Je n’y comprends rien », dit Sanders quand Hamilton revint à l’aube pour annoncer l’insuccès des hommes.

« Squelette n’a pas pu – bah ! c’est absurde… »

Hamilton à côté de lui, le menton sur la poitrine, était l’image de la désolation.

« C’est horrible, dit-il avec désespoir. Naturellement ce peut être quelque bizarre... »

Il vit du coin de l’œil un homme courir vers eux. C’était Abiboo, le blessé. Il monta d’un bond les quatre marches du perron.

« Maître, dit-il hors d’haleine, Fahmeh, la femme de Benabdul, est partie ! »

Il y eut un silence.

« Partie ? »

L’homme inclina la tête.

« Oui, Seigneur, personne ne l’a vue s’en aller, mais on a vu Tibbetts…

— Quoi ? cria Hamilton. Quand l’a-t-on vu ?

— Quand tous les hommes étaient sur le terrain d’exercice, répliqua le Houssa. Une vieille restée en arrière à cause de sa jambe enflée… la femme du caporal Ali Fula qui fut tué…

— Où a-t-elle vu Tibbetts ? interrompit Sanders.

— Dans son petit bateau, fut la stupéfiante réponse, le Chic-à-Chic. Il a passé comme une ombre sur le ruisseau qui mène aux grandes eaux.

— Que je sois damné ! » dit faiblement Hamilton.

Il se précipita vers le quai, espérant que la femme s’était trompée – le canot automobile avait disparu.

Ceci devenait un mystère de première classe et Sanders avait écrit trois pages de son rapport au Quartier général quand Hamilton, très excité, l’appela pour le faire descendre à la grève. Le petit bateau revenait de la mer, remorquant une longue pirogue où étaient assis deux êtres misérables.

____________

 

Tel fut le récit de Fahmeh, la femme de Kano, lorsqu’elle fut devant Sanders.

« Seigneur, Achmet était mon amant parce qu’il était jeune et beau et mon mari vieux et bête. Et quand Benabdul me surprit dans ses bras, je fis comme si je le haïssais, sachant que le temps viendrait où nous partirions pour les îles de la Joie afin d’y bâtir notre case, y semer notre jardin et y vivre à jamais ! Et je haïssais Tibbetts parce qu’il avait mis mon homme en prison. Nous avions une pirogue dans la petite crique et, sachant que Tibbetts dormait profondément, Achmet prit la clef de la réserve et en sortit tout ce que nous souhaitions pour notre voyage jusqu’aux îles. Nous prîmes aussi un sac de riz et un sac de sel, des lignes avec des crochets fins pour pêcher et de la toile pour nous couvrir. J’ai tué Benabdul parce que je l’avais en haine et j’ai mal parlé de Tibbetts parce que ma haine contre lui était plus forte encore. Je voulais tuer Abiboo à cause de la manière cruelle dont il avait battu mon homme, mais il était couché sur le côté. »

Sanders ne fit aucun commentaire. Ç’aurait été une perte de temps. Il fit enfermer les prisonniers dans le petit cachot et invita Squelette à s’expliquer.

« J’ai ruminé tout cela pendant que j’étais couché dans mon lit, chère vieille Excellence, dit Squelette, pendant que le pauvre vieux Ham ronflait – comme un cochon, – ajouta-t-il insolemment. L’idée m’est venue tout à coup. Déduction et logique, monsieur et frère d’armes. Je savais que cette méchante vieille femme avait ses entrées dans ma case et qu’elle était la seule personne qui ait pu en soustraire une sagaie. Je suis très méthodique, cher vieux monsieur. Nombre de gens ne le comprennent pas. Je savais que j’avais dix ou peut-être douze sagaies dans ma case. Je me levai, fis de la lumière, et les comptai. Il n’y en avait que sept ou peut-être neuf.

— Ou peut-être douze, dit Hamilton en ricanant.

— Il en manquait trois ou peut-être cinq, dit gravement Squelette. Il me parut que ce serait une chic idée d’aller fouiller dans la case de cette méchante vieille personne.

— Au milieu de la nuit ! murmura Hamilton.

— Je vous ai enjambé et vous n’avez rien entendu, dit Squelette d’un air de triomphe. Et voyez, Ham, je ne suis pas somnambule. Le drôle qui entrait et sortait de la case revêtu de mon pyjama était Achmet lui-même. Je n’aurais jamais cru que quelqu’un serait assez mufle pour chiper mon pyjama. Mais ceci est un à-côté. Je me dirigeai vers le quartier des Houssas en prenant par le sentier de la brousse et j’avais à peine atteint le village que je vis Mme Benabdul sortir de la case d’Abiboo et que j’entendis le potin qui s’ensuivit. Me cacher fut l’affaire d’un instant. Je devinai toute l’histoire en une seconde. Mon cerveau…

— Nous imaginerons tout cela, Squelette, dit Sanders avec bonne humeur. Qu’arriva-t-il ensuite ? »

Squelette avait suivi la meurtrière à travers les bois où l’attendait son amant avec une pirogue approvisionnée et toute prête pour le voyage. Elle glissait vers la mer avant que Squelette ait compris quel était le but des fugitifs. Courant au quai où était le canot automobile, il s’était mis à leur poursuite.

« Je ne suis pas somnambule, c’est le point que je veux établir, cher vieil officier, dit-il avec exubérance. Quand je marche, je suis éveillé, et quand je suis éveillé, je suis terriblement fin. Si vous faites un rapport là-dessus pour le quartier général, Excellence, s’adressant à Sanders, vous pourriez mentionner le fait que j’ai accompli tout cela sans la moindre assistance, et plutôt gêné à vrai dire par mon méchant vieux supérieur. »

La réponse d’Hamilton ne peut s’imprimer.

CHAPITRE VIII

LE JEU DE BALLE

Doran Campbell-Cairns aimait beaucoup les animaux. Elle adorait les papillons ; les entomologistes qui leur faisaient la chasse étaient pour elle d’horribles gens. Elle n’aurait pas mis son joli pied sur un inoffensif et utile ver de terre et se serait évanouie à la pensée d’écraser une mouche. Elle était grande, splendidement élancée, avait un adorable teint mat clair, de beaux sourcils arqués et des yeux aussi clairs et bleus qu’un ciel du matin. Fille unique de Son Excellence l’Administrateur, elle venait passer auprès de lui trois des mois les plus sains de l’année. Puis, elle s’installait à Paris dans une pension où, pour parachever leur éducation, les jeunes filles apprennent à s’habiller, à juger d’un opéra, à danser tous les pas nouveaux, à connaître les plus renommés et les plus coûteux restaurants.

Elle n’avait rien d’un enfant aux yeux du lieutenant Tibbetts. Il était persuadé qu’elle avait l’âge idéal ; il ne pouvait l’imaginer plus jeune ou plus vieille. Elle avait des cheveux d’or mousseux, des lèvres faites pour donner le vertige à un jeune homme sensible, et Squelette l’était ; les quelques jours passés par Son Excellence à la Résidence étaient quatre pages de couleur dans le livre gris de sa vie, quatre roses parfumées dans un parterre d’oignons, si d’aussi sublimes impressions peuvent être exprimées par une comparaison aussi ridicule.

« Squelette, dit Sanders un matin, l’Administrateur arrive à la fin de la semaine et il amène sa fille.

— Dieu bénisse son chic vieux cœur, murmura Squelette, plongé à ce moment dans son courrier. Tout ce que je pourrai faire pour rendre la vie confortable à cette vieille fille…

— Autant qu’il m’en souvienne, interrompit Hamilton, fronçant les sourcils et s’efforçant de réveiller sa mémoire, c’est une vraie gosse. Ma sœur m’a écrit à son sujet l’autre jour. Elle sort de pension.

— Quelques poupées du pays, je crois, dit Squelette en levant la tête. Fiez-vous à moi, chère vieille Excellence. J’amuserai l’enfant. C’est curieux, cher vieux Ham, mais je plais aux enfants. Je suis un peu comme le joueur de pipeaux de je ne sais où… Dès qu’il commençait à jouer – mais vous avez lu le roman, cher vieux Ham… pourquoi m’ennuyer de questions ?

— Pour être exact, je ne vous en ai pas encore fait, dit Hamilton. Si j’en faisais, j’aimerais savoir si vous êtes aussi grand imbécile que vous en avez l’air ou si cette hyperignorance n’est que parade.

— T t t t t t, murmura Squelette, revenant à son courrier, ta ta ta, cher vieux ramasseur de bébé…

— Occupez-vous donc, dit Sanders, à faire monter le filet du tennis et à faire réparer la glacière par vos hommes. »

Squelette, le cœur léger, se porta en sifflotant à la rencontre de l’Administrateur. Il revint ébloui et, pour une fois, muet comme une carpe.

Mlle Doran s’était naturellement jointe à lui parce qu’il était le plus jeune. Elle trouvait à Sanders un air horriblement sévère et confia à Squelette terrorisé qu’Hamilton avait une bouche cruelle.

« Parfaitement, jeune demoiselle, dit Squelette, rauque d’émotion ; les choses que me dit le chic vieux…

— Je veux dire qu’il a l’air de quelqu’un qui saurait – eh bien – faire souffrir. »

Squelette hocha solennellement la tête.

« Il est abominable, chère vieille jeune demoiselle, convint-il. N’a pas le moindre égard pour les sentiments d’un camarade. »

Les lèvres merveilleuses laissèrent échapper une exclamation d’impatience.

« Vous êtes très stupide, monsieur Squelette.

— Tibbetts est mon nom, mais vous pouvez m’appeler Squelette, mademoiselle Excellence.

— Je vous appellerai comme il me plaira, répondit aigrement Mlle Excellence.

— J’aimerai la façon dont vous m’appellerez, quelle qu’elle soit, chère vieille personne », dit Squelette. Et cette réponse lui plut tellement, qu’il recouvra un peu de l’assurance qu’il avait perdue.

Quatre jours pour la voir au déjeuner, au lunch, au dîner ; quarante-huit heures d’ivresse sur la Zaïre quand elle accompagna son père dans une petite tournée d’inspection. Et les soirées où, assise sous la véranda pleine d’ombre, vêtue de blanc chatoyant, sa main fraîche si près de la sienne qu’il aurait pu la toucher ! Il la toucha positivement une fois, expliquant très vite qu’il avait chassé un moustique. Le quatrième matin, le malheureux, pris de délire – son bateau partant cet après-midi-là – il lui fit une déclaration.

« La question est celle-ci, jeune mademoiselle Doran, dit-il d’une voix si étrange qu’il ne la reconnaissait pas lui-même. Je suis terriblement amoureux de vous, tout simplement. Je le suis vraiment, chère vieille demoiselle. J’ai un oncle qui a une masse d’argent – je veux dire qu’il ne peut vivre indéfiniment – cela arrive à peu de gens, chère vieille demoiselle… Je sais que vous êtes très jeune, moi affreusement vieux – et votre chic vieux père est un homme effrayant bien qu’il ne soit pas nécessaire que nous le voyions beaucoup…

— De quoi au monde parlez-vous ? » Ses yeux lumineux fixaient les siens.

Squelette s’éclaircit la voix, essuya son front moite avec un petit mouchoir de soie, qu’il aimait par-dessus toute chose et qu’il avait eu l’intention de lui offrir avant le départ, toussa encore, regarda de tous les côtés, puis au comble du désespoir :

« Chère mademoiselle, la question, où en est-elle ? demanda-t-il d’une voix rauque.

— Question de quoi ?

— Le chic vieux mariage, croassa Squelette. Tom-Tom-Ti-Tom-Tom-Tom… »

Elle ne reconnut pas la marche nuptiale de Mendelssohn, malgré toute la bonne volonté de l’intention.

« Mariage ? Est-ce que vous me faites une demande ? » Ses sourcils se haussèrent dédaigneusement.

Squelette inclina la tête, muet d’adoration, d’espoir et de crainte.

« C’est parfaitement ridicule, dit Miss Doran, qui n’aurait pas marché sur un ver de terre inoffensif et nécessaire, ni écrasé une mouche ou épinglé des papillons sur un bouchon. C’est parfaitement et absolument stupide. Il ne me serait pas possible de vous épouser. Vous êtes tellement vieux d’abord. Quel âge avez-vous ?

— Cent cinq ans, dit Squelette faisant un triste effort pour plaisanter.

— Je suis sûre que vous avez au moins vingt-quatre ans, dit-elle avec sévérité, et vous êtes très laid.

— Moi ! dit Squelette indigné, moi, laid ! Ne soyez pas absurde, chère vieille nigaude.

— Bien sûr que vous êtes laid, se moqua-t-elle. Regardez votre nez ! »

Squelette se mit à loucher pour apercevoir l’objet en question sans rien pouvoir constater de remarquable, sauf qu’il était rouge brique comme d’ailleurs tout son visage.

« Qu’est-ce qu’il a, mon nez ? interrogea-t-il avec chaleur. Et si nous en venons là, vous n’avez vous-même pour ainsi dire pas de nez ! »

Elle poussa un oh ! de douleur et de colère.

« Comment osez-vous parler de mon nez ? Je le dirai à mon père !

— Et vous ferez chiquement bien, dit Squelette amèrement, parce qu’il en est en partie responsable.

— Oh ! fit-elle encore. Puis, malicieusement : Il me serait impossible d’épouser un homme qui ne soit pas un athlète. Et si vous voulez le savoir, j’aime Harry Gilde. C’est un des meilleurs « avants » de l’équipe de Cambridge. »

Squelette secoua la tête avec impatience.

« C’est bien le genre de personne que vous aimeriez – « un avant ! » Comme si vous-même n’alliez pas suffisamment de l’avant !

— Rentrons à la Résidence », dit-elle avec un calme effrayant.

Squelette haussa les épaules et marcha à ses côtés.

« Après tout ce que j’ai fait pour vous », dit-il après une longue pause.

Elle s’arrêta et le foudroya du regard.

« Qu’avez-vous fait pour moi ?

— Je vous ai tout montré, n’est-ce pas ? grinça-t-il avec indignation. Qui a mis le filet du tennis en place ?

— Et c’est un dégoûtant vieux filet, dit-elle.

— C’est le meilleur que nous ayons, dit tranquillement Squelette.

— Qu’avez-vous fait d’autre, allons, dites-le-moi ! »

Squelette, ne trouvant rien à dire pour le quart d’heure, fit un geste circulaire de la main.

« Avez-vous créé la terre ? demanda-t-elle, ironique. Êtes-vous le jardinier chef du Seigneur ? »

Squelette fut choqué à son tour.

« Ne discutons pas là-dessus », dit-il, et, les lèvres serrées, ils rentrèrent à la Résidence.

L’Administrateur était sur le point de partir.

« Où diable avez-vous été, Doran ? demanda-t-il avec douceur, car il avait un peu peur de sa jolie fille.

— Je viens de voir un étrange insecte, et je regardais ses curieuses contorsions, dit Doran en regardant Squelette à la dérobée.

— Moi aussi, dit-il avec défi. L’insecte le plus poseur… »

Elle le planta là si brusquement en prenant le bras de son père, que l’on ne pouvait manquer de le remarquer.

« Venez-vous jusqu’à la grève, Squelette ? » demanda Hamilton.

Son subordonné fit une extraordinaire grimace, où le dédain, l’indifférence, l’amusement et la supériorité cherchaient à s’exprimer sans y parvenir du tout. Néanmoins il avait les yeux pleins de larmes quand il vit le bateau blanc disparaître à l’horizon, une boule dans la gorge et une sourde douleur là où il avait eu un cœur. Il souhaita presque pouvoir se livrer à la boisson ; malheureusement, le whisky le rendait malade, et il s’endormait invariablement après son second verre de porto.

« Comment la trouvez-vous, Squelette ? demanda Hamilton.

— La jeune fille n’est pas mal, fit Squelette avec indifférence. Plutôt précoce, mais pas mal.

— Je l’ai trouvée belle, dit Sanders tranquillement en levant les yeux.

— Oui-ii, admit Squelette, mais l’apparence n’est rien. L’intelligence est tout, chère vieille Excellence. Et comme dit le chic vieux Kipling, j’ai fait cela, ceci et autre chose – elle m’a appris ce que sont les femmes. »

Il se retira de bonne heure, refusa d’une manière marquée de jouer au piquet avec Hamilton et passa la plus grande partie de la nuit à écrire un poème dans le style tragique.

Vous êtes entrée dans ma vie

Et je vous ai demandé d’être ma petite femme

Mais vous m’avez jeté mon nez à la face

Cependant le Ciel nous a tous créés

Ce que je ne considère pas être une bien grande disgrâce.

 

Ô mon cœur est vide et malade

Et bientôt j’aurai le sort du soldat sur le champ de bataille

Car quand je songe à toi

Je vois ta figure ravissante

Et je pense que cela vous sera égal si je suis tué.

 

Que soit un avertissement

Ce qui arriva l’autre matin

Ne brisez pas un cœur qui bat pour toi, ma chère

Vous ne me reverrez jamais plus

Je puis être très laid

Mais je ne suis pas si bête que j’en ai l’air.

« P.S. Je retire tout ce que j’ai dit de votre nez. »

Cette épître arriva-t-elle ou non à Mlle Doran Campbell Cairns ? Si oui, elle fut tellement bourrelée de remords qu’elle n’eut pas le courage de répondre. Quoi qu’il en soit, il n’y eut pas de réponse. Squelette, devenu cynique à l’égard des femmes, se mit à lire les journaux de sport, ce qui réveilla son intérêt pour le football et le rugby.

Un incident qui se produisit au village d’Ugundi lui donna l’occasion de prendre une part personnelle à un jeu qu’il n’avait pas pratiqué depuis sa sortie de l’école.

Il est un lieu près de ce village qui se nomme les Dix-Léopards. Dénué d’ombre et d’herbe, il est entouré d’une quantité de troncs d’arbres pourris et couverts de champignons ; de grands éléphants les arrachèrent en jouant, il y a des générations, et les jetèrent de côté. On trouve ces témoignages de la force et du caprice de ces grands êtres jusqu’aux bords de la rivière, car des troncs noircis s’entassent les uns sur les autres sous une couche de boue et de sable, et les dépôts de la rivière les ont cimentés de telle sorte qu’ils ne peuvent être déplacés.

Les éléphants étaient venus là pendant des centaines d’années ; ils y barrissaient en se jetant un défi avant de lutter ensemble d’une manière inoffensive, à cette époque de l’année où même les vieux mâles les plus irritables, front contre front, ne se servent pas de leurs défenses. Les éléphanteaux y venaient en grand nombre, se livrant de petits combats sous les yeux somnolents de leurs mères, et ce fut là qu’un jour mémorable on découvrit les restes mutilés de dix léopards. Peut-être avaient-ils poursuivi un éléphanteau, car c’était une année de famine (Sanders la situait en 1703). Mais comment dix léopards s’étaient-ils trouvés ensemble, étant peu sociables de nature, c’est un mystère, inexpliqué encore.

Il y avait palabre près de là, à Ugundi, où M. le Commissaire Sanders avait à se prononcer sur la valeur domestique de Katabeli, femme du chef Akasava, quatorzième fille connue du roi d’Isisi.

M’laba, le chef, avait acheté cette femme contre trois sacs de sel, deux chiens rares et précieux et quatre mille barres de cuivre, prix fort pour quelqu’un qui ne dansait pas bien. Maintenant, M’laba demandait à être remboursé, car la femme s’était éprise d’un autre.

Sanders écouta patiemment l’énumération de ses amants avérés ou soupçonnés, laissant tomber de temps à autre un mot piquant sur la moralité des Isisi et à la fin du troisième jour accorda au mari l’équivalent d’une annulation de mariage, soit la garde du sel.

Un palabre de ce genre aurait dû être normalement terminé le même jour, malheureusement les différends habituels aux tribus, ici, se trouvaient dépassés. Katabeli était fille d’une mère et d’un père à trois marques, M’laba était un homme à deux marques. Autrement dit, leurs visages étaient d’une part ornés par trois cicatrices latérales, de l’autre, de deux balafres ayant la forme d’une croix de Saint-André. L’observateur superficiel ne saisira pas quelle était la complication qui en découlait, mais, au point de vue d’une politique objective, ce mariage représentait d’abord l’union de deux races rivales et celle ensuite, temporaire, des intérêts divergents de la Ligue Alcoolique et de la Société de Tempérance. Les Isisi et les Akasava étaient en fait inconciliables en éthique comme en pratique.

Ce divorce, c’était la guerre.

« Seigneur, dit le père de la femme, ceci n’est pas juste, car ma fille a donné un fils à cet homme et cela seul lui assure le sel. Ensuite ces hommes à deux balafres riront de moi et il sera difficile de retenir mes jeunes hommes devant ces Akasava hautains.

— Quiconque rit de vous, rit de moi, dit Sanders. Quant au sel, tu en auras autant que pèse l’enfant. »

Le petit bébé brun et le sel furent solennellement pesés sur la grande balance de bois, jusqu’à égalité des plateaux, mais après que Sanders eut détaché du corps de l’enfant une ceinture d’où pendaient de lourds morceaux de fer.

« Seigneur, si on la lui retire, dit le grand-père mécontent, il sera malchanceux.

— Et si je ne l’ôte pas, tu auras trop de sel, dit Sanders et ce serait vraiment malchanceux pour M’laba. »

Ce jugement ne satisfit pas deux peuples forts, virils et combatifs. De plus ils étaient ce que Sanders appelait des « clefs de voûte » ; ils étaient en effet, depuis des générations, les facteurs principaux des guerres. Il y avait eu entre les Akasava assoiffés de sang et les féroces riverains de l’Isisi maint combat sanguinaire, entraînant des peuplades entières. Et Sanders rentra au Quartier général extrêmement préoccupé.

Les récoltes avaient été bonnes cette année-là et les bonnes récoltes sont le fondement de la guerre. Le poisson aussi avait été abondant, les hommes s’étaient enrichis entre les saisons de pluie. Sanders était si inquiet qu’il stoppa à mi-chemin, faisant faire demi-tour à la Zaïre, pensant retourner sur ses pas et imaginer sur place quelque mode de conciliation. À la réflexion il y renonça et continua sa route. Son retour aurait été une faiblesse, ajoutant par là même à l’importance des contestations possibles.

Squelette, pendant ce temps, s’était lassé des cours par correspondance et son ennui avait crû à tel point qu’il parlait même avec mépris du journal publié par sa ville natale, qui imprimait invariablement tout ce qu’il lui envoyait, quel qu’en fût le sujet. Et Squelette sans marotte ressemblait à une vache malade ; morne et languissant, il laissait échapper tout bas de petits gloussements pour exprimer son dégoût de la vie et de tout ce qu’elle lui apportait. Sanders cependant était trop préoccupé pour s’inquiéter de Squelette.

Dans des moments comme ceux-là, il appelait en conseil ses deux officiers et s’adjoignait Ahmet, son espion principal. Il l’avait laissé derrière lui pour glaner des renseignements ; donc, aucune décision ne fut prise avant le retour de cet incomparable pourvoyeur de nouvelles, qui redescendait la rivière en pirogue, pagayée par des hommes loués à cet effet. Il fit au Commissaire un noir tableau de la situation.

« Seigneur, ce sera la guerre, dit-il, car la femme et ses parents sont très irrités contre M’laba, et aux yeux de son peuple la femme a raison. Sandi, tu le sais, c’est l’usage chez ceux de l’Isisi : une femme peut aller ici ou là sans scandale, car ils estiment que c’est là chose naturelle. Et, ta Seigneurie le sait, ils ne répudient pas leurs femmes à moins qu’elles ne soient paresseuses ou fassent cuire les aliments de telle sorte que l’homme en souffre au-dedans de lui. J’ai vu des sagaies neuves dans les villages, et M’laba a envoyé son homme de confiance dans le pays N’gombi avec du poisson et du sel pour en acheter d’autres.

— Il faut empêcher cette guerre, dit Sanders, et sans tirer un coup de fusil. »

Il regarda Squelette d’un air pensif :

« J’ai envie de vous envoyer là-bas, Squelette, dit-il. Je crois que votre présence ferait beaucoup pour empêcher les complications. Si vous pouvez les brider jusqu’aux pluies, on ne se battra pas. »

Squelette avait un plan tout fait et, à la surprise de Hamilton, Sanders l’accepta sans discussion, avec même un certain enthousiasme.

« Il semble invraisemblable dit Sanders de pouvoir faire jouer ces démons au rugby, mais ce sont des enfants. Essayez Squelette. Pour plus de sûreté cependant, faites venir Bosambo – je serai plus tranquille si vous avez quelques vingtaines de sagaies Ochori. »

Squelette s’embarqua donc sur la Zaïre et fut déposé près de l’emplacement dénommé « les Dix-Léopards », espèce de terrain neutre entre les Akasava et les Isisi.

Il arriva à point ; il put s’en convaincre dès que les tentes furent dressées, car pendant que ses hommes entouraient d’une haie d’épines son petit camp, il alla se promener dans Ugundi. Les jeunes hommes s’y livraient à des exercices guerriers sous les regards pleins d’admiration de la population féminine. L’arrivée de Squelette était inattendue. M’laba, le chef (un grand chef, le village comptait deux mille âmes), n’en avait pas eu connaissance, le terrain appelé les Dix-Léopards était rarement visité.

« Cette dispute vient, Seigneur Tibbetts, dit M’laba, de l’orgueil de ma femme et de son père. Nous sommes aussi un peuple fier et on dit que les Akasava gouvernaient le pays des montagnes aux grandes eaux. »

Squelette s’assit sur un tabouret sculpté devant la case du chef et les jeunes hommes cessèrent de danser et de bondir et prirent un air gauche.

« Je t’ai trop en gré, M’laba, pour te voir pendre au haut d’un arbre à cause de cette démence, dit Squelette. Et j’ai une grande idée en moi qui fait que je tiendrai un palabre au lieu des Dix-Léopards. »

Il alla ensuite au village Isisi à cinq milles plus loin. Cette fois, il était attendu. La Zaïre avait passé le village en remontant la rivière et il n’y avait pas trace de préparation guerrière. Les femmes pilaient le grain et les jeunes hommes se racontaient d’horribles prouesses qui n’avaient rien à voir avec la guerre. Cependant certains signes significatifs frappèrent Squelette. Katabeli, la femme divorcée du chef Akasava, était honorée dans le cercle de famille, ce qui est inhabituel pour les divorcées ; elle portait aux chevilles et à ses beaux bras maint bracelet de cuivre prouvant la faveur dont elle jouissait.

« Nous ne pensons pas à la guerre, dit le chef, son vieux père, car ce serait mal agir envers Sandi. Mais si ces chiens d’Akasava nous attaquent, nous défendrons notre village à cause des femmes et des enfants qu’ils traiteraient cruellement. Or Seigneur Tibbetts, on dit que les Isisi gouvernaient le pays depuis les montagnes des Esprits... »

Squelette écouta patiemment, puis fixa la date du palabre, choisissant le moment qui permettrait à son meilleur allié d’être sur les lieux.

Bosambo, appelé par pigeon, vint avec trois pirogues, chacune armée de vingt pagayeurs, transformés en guerriers par le simple procédé d’échanger leur pagaie contre une sagaie et un bouclier dès qu’ils mirent pied à terre. Après les premières civilités, Squelette expliqua ses intentions et les deux villages furent invités à venir palabrer et à laisser leurs sagaies chez eux.

Les Akasava s’assirent à gauche, les Isisi à droite, entre eux la solide phalange des sagaies d’Ochori, Bosambo accroupi à leur tête, à une demi-douzaine de yards de Squelette.

Le lieutenant Tibbetts avait peu de rivaux en tant qu’orateur indigène. Il parlait le bomongo plus couramment que Sanders et il connaissait à fond toutes les images de la rivière.

« Écoutez, vous tous, dit Squelette. Je vais vous parler d’une magie qui a fait grand mon pays, car les peuples ne s’y battent pas avec colère, ils luttent l’un contre l’autre de grand courage et quiconque gagne la victoire reçoit une haute récompense. Or, je veux de vous, chefs d’Akasava et d’Isisi, quinze hommes solides, très souples, aux pieds extrêmement légers. Et nous ferons ainsi… »

Traduire la théorie et la pratique du football en bomongo ne laissait pas que de prouver quelque talent. Squelette y réussit si bien que des hommes qui étaient venus ne pensant qu’au meurtre s’en retournèrent sans autre pensée que celle de cette magie : un combat sans effusion de sang.

Ce fut un grand jour pour Squelette quand lui arriva au soir un pagayeur du Quartier général porteur d’une lettre de Sanders, et, miracle des miracles, d’une grande enveloppe carrée libellée en caractères immenses : Lieutenant Tibbetts, Houssas du Roi. Son instinct lui aurait appris le nom de l’expéditrice, même s’il n’avait pas sa signature en haute et flamboyante écriture dans son album d’autographes.

« Cher M. Tibbetts, disait la lettre, votre poème m’a terriblement émue, simplement. Comme vous devez être savant. J’ai été pour vous, je le sens, une mauvaise bête, me pardonnerez-vous jamais ? Votre nez est très beau, à mon avis. Il me rappelle tellement celui du cher Napoléon Bonaparte ! Écrivez, je vous en prie. Je serai encore ici tout le mois. »

Squelette écrivit. Il donna un aperçu du projet qu’il nourrissait, fit des allusions voilées au danger terrible dans lequel il se trouvait. Il parla avec un amer remords de sa propre « grossièreté » et espérait qu’elle allait aussi bien que lui-même pour l’instant.

Le travail d’entraînement des équipes rivales continuait semaine après semaine. Il y eut d’abord quelques difficultés, plutôt d’emballement que de technique, car gens d’Isisi et d’Akasava se passionnèrent pour le jeu.

« Hier, dit « un avant » akasava, quand nous avons mis nos têtes ensemble pour mettre la petite balle sous nos pieds, un chien d’Isisi me pinça par-derrière. Or, aujourd’hui, j’apporte un petit couteau. »

Squelette, heureusement, découvrit « le petit couteau » et chassa à coups de pied le joueur enthousiaste tout autour de la plaine des Dix-Léopards, le terrain de sport.

Les attaques donnèrent lieu à quelques désagréments.

« Ô homme, dit Squelette exaspéré, si quand tu attaques celui qui court avec la balle tu le mords à la jambe, je te donnerai la bastonnade.

— Seigneur, plaida le délinquant, quand je l’ai mis par terre, je suis tombé sur lui et c’était si facile alors de le mordre ! »

Bosambo des Ochori regardait, hypnotisé, ces étranges évolutions.

« Seigneur, ce jeu-ci ressemble à une guerre sans sagaies, dit-il. Or quelle sera la fin de tout ceci ? »

Squelette expliqua son plan. Un match aurait lieu en présence des deux villages rigoureusement exclus jusqu’alors, et on conviendrait que la tribu qui perdrait accepterait la défaite. La saison avançait, les pluies n’étaient pas loin et les rumeurs de guerre étaient devenues si faibles qu’à peine les entendait-on d’un camp à l’autre.

L’approbation de Sanders était pour le jeune homme un précieux appui, mais sa première joie fut la lettre griffonnée et une petite caisse qui arrivèrent en même temps que le Commissaire. Doran Campbell Cairns était sur le point de quitter la côte.

« Je vous trouve simplement merveilleux, disait-elle. Écrivez-moi, je vous prie, à Paris (elle ne donnait pas d’adresse). Papa trouve que votre idée de rugger est simplement merveilleuse. Je vous envoie une coupe que j’ai achetée avec mon propre argent. Ce n’est pas vraiment de l’or, mais papa dit que l’or ne s’en ira pas avant des années. Pardonnez-moi, s’il vous plaît, tout ce que j’ai dit de votre nez. »

Squelette lui aurait pardonné n’importe quoi, et quand plus tard elle se fiança avec le fils d’une maison seigneuriale, il ne lui en voulut pas.

La coupe était magnifique.

« Cela, dit Squelette d’une voix respectueuse, peut avoir coûté cent livres. »

Il découvrit postérieurement l’étiquette sur le socle et fut extrêmement surpris qu’un article éclatant, aussi rare, puisse être vendu à si bas prix.

Sanders, le matin du match, présida le palabre dans une ambiance presque cordiale.

« Vous êtes vraiment un garçon remarquable, Squelette, dit-il au jeune homme ravi. Et Dieu merci le baromètre baisse », ajouta-t-il avec inconséquence.

Tous ceux d’Asakava dans un rayon de quatre-vingts milles s’étaient assemblés sur la vaste plaine. Ils couvraient les branches d’arbres, ils étaient massés sur les pentes douces qui montaient vers les bois d’Isisi, les spectateurs étaient admirablement placés dans cet amphithéâtre naturel.

« Ils sont trop pour mon goût et ce sont surtout des hommes », dit Sanders en regardant autour de lui.

Il était assis devant une petite tente dans un espace réservé et sur une table était la coupe d’or qui brillait au soleil, sous les rayons affaiblis qui paraissaient entre les nuages.

Il envoya ses soldats au milieu des assistants pour voir s’ils ne portaient pas d’armes ; ils n’avaient, selon toute apparence, que leurs longs bâtons de marche. Le match commença par une chaleur torride, et quand Squelette donna son coup de sifflet et que l’équipe d’Isisi se porta en avant, il y eut de tels rugissements et un tel frémissement qu’il se communiqua à Sanders.

Il constata avec stupéfaction qu’il suivait une très bonne partie moyenne de football. Le travail des « avants » était extraordinairement habile, les attaques vivement formées et dispersées. Cela commença à se gâter quand L’mo, un grand Akasava, ayant fait choir un avant Isisi, s’agenouilla sur ses épaules. Deux graves spectateurs bondirent hors de la foule et frappèrent L’mo sur la tête. Cependant l’incident n’eut pas de suite et la partie continua.

Le premier but fut perdu par les Isisi au milieu des applaudissements rugis par d’étourdis spectateurs Isisi. Un second incident se produisit par la faute encore de L’mo. Il attaqua de nouveau en faisant tomber son homme, mais non content de lui arracher la balle, il le prit par les deux oreilles et le traînait au milieu du terrain quand Squelette intervint.

Ils continuèrent à jouer pendant deux minutes, moins peut-être. Puis un Akasava, bondissant sur un malheureux rival qui portait la balle entre ses dents, se mit à l’étrangler, lentement et d’une manière scientifique. La foule se désagrégea.

« Arrière », rugit Sanders.

Squelette courut à la petite ligne de Houssas et au carré solide des guerriers de Bosambo.

« Pas de sagaies, Dieu merci », dit Sanders.

Devant lui s’agitait une forêt de bâtons. De petits combats se livraient partout. Akasavas contre Isisi par groupes.

« Baïonnettes au canon », dit Squelette hors d’haleine. Leurs brillantes lames se frayèrent un chemin au milieu de la foule hurlante qui en était venue aux mains. Elles la séparèrent en deux parties inégales.

Et à ce moment la pluie bénie se mit à tomber, non pas en petite averse, mais en torrent, en cataracte, soudainement issus des cieux gris. Les hommes de Bosambo faisaient place nette à droite et à gauche, mais cela n’était plus nécessaire. Les indigènes rentraient par bandes en pansant leurs blessures, criant à pleines voix les chants de leur tribu.

« Voilà qui nous sauve », dit Sanders.

Il chercha des yeux la table où avait été placé le prix magnifique ; elle n’était plus qu’un amas de débris et la coupe avait disparu.

« J’espère que le gagnant l’a eue, dit Sanders avec un sourire ironique. À propos qui a gagné ? »

Squelette ne put l’en instruire, mais s’il avait été dans la pirogue de Bosambo pendant qu’elle regagnait l’Ochori en se frayant un chemin sur les eaux lentes, il l’aurait pu. Bosambo rapportait à Fatima, le soleil de son âme et son unique épouse, une ravissante coupe en or.

« Sandi m’a donné ceci à cause de ma force et de mon habileté dans un jeu que Tibbetts a appris aux nations, dans lequel, moi seul, j’excelle. J’y boirai la bière que tu me brasses, ô tourterelle, lumière de mes yeux ! »

CHAPITRE IX

LE SAGE

À de rares intervalles, une fois par siècle peut-être, on voit surgir de la foule des charlatans et des simulateurs des magiciens d’un tel dynamisme que leur souvenir demeure là où rois et princes sont oubliés. Certains meurent jeunes et leurs pouvoirs sont ignorés. D’autres arrivent à la maturité sans avoir l’occasion d’exercer leurs dons, ou en gardent jalousement le secret. D’autres encore, incompris, sont classés automatiquement dans la catégorie des fous.

La vie de T’chala, le sage d’Ochori, était droite et simple, car il était fils unique d’un homme riche en bétail, sel et barres de cuivre, monnaie de cette partie du monde ; il aimait ses semblables et ne faisait de mal à quiconque, et s’il ne pouvait prophétiser des choses heureuses, il ne prophétisait pas du tout. C’était presque un saint. Sanders lui-même, qui regardait d’un œil soupçonneux tout individu affirmant posséder des pouvoirs surnaturels, et avait une corde ou des menottes pour ceux qui usaient de leur réputation pour mal faire, Sanders lui-même lui parlait avec égards et ne passait jamais dans le Haut-Ochori sans venir à la case de l’homme sage pour l’écouter philosopher.

« Que vois-tu d’étrange, T’chala ? lui demanda-t-il un jour.

— Seigneur, je vois les morts la nuit, ils passent à mes côtés de gauche à droite, foule de visages blancs, noirs, jaunes, et je n’ai pas peur, parce qu’ils sont réels, car la mort est la réalité, la vie le rêve d’un homme malade.

— Quoi encore ? dit Sanders.

— Seigneur, il est des choses qui viennent à mon commandement et me parlent. Mais ce sont là paroles de fou et tu me mettras chez les vieillards de l’île, là où est allé mon frère.

— Que te disent-elles ? », poursuivit Sanders.

T’chala médita un moment, le menton appuyé sur sa main, puis :

« Elles me disent que la vérité est au-dessus de tout dans le monde, dit-il, et que tout le mal vient de la graine du mensonge : les guerres, les meurtres, la douleur et la mort.

— Vois-tu M’shimba-M’shamba et un petit lézard vert ? » demanda Sanders avec ruse.

T’chala sourit.

« C’est la grande folie des vivants de donner à leurs dieux l’image des hommes et des choses qu’ils craignent. Ceci est ma grande pensée : les dieux ne vivent ni ne se dissimulent dans la terre, le ciel ou les eaux profondes, mais la terre vit dans les dieux. Maintenant, Sandi, tu diras que je suis fou. »

Sanders sourit doucement.

« Je te crois très sage, T’chala, dit-il, plus sage que maint homme sage que je connais. »

Il lui donna du sel et une boîte de fruits de conserve que le vieillard appréciait beaucoup.

Peu après, T’chala tomba malade de la fièvre. À cause de sa grande sainteté et de ses rapports avec les démons, ceux de son village qui l’aimaient décidèrent qu’il valait mieux le laisser mourir, de peur qu’en le nourrissant ils n’offensent ses divinités familières. Ils le laissèrent donc sans aliments et sans eau et il aurait sûrement rejoint la procession qui passait devant lui toutes les nuits si M’lema, femme du chef, par esprit de contradiction et parce qu’elle était arrogante, ne lui avait porté à boire et à manger.

M’lema était fille de la plus vieille épouse d’un homme de bas étage appelé N’kema, nom donné à tous les hommes du commun. Grande et belle, elle avait une sœur cadette, O’fara, ni grande ni belle, qui fut heureuse d’épouser un pêcheur d’âge mûr. Celui-ci habitait une case isolée au bord d’une lagune peu profonde appelée la Barbe, à cause des joncs et des herbes qui hérissent sa surface.

Elle satisfaisait à tous les désirs conjugaux de ce vieillard. Elle séchait et fumait le poisson qu’il prenait, elle faisait tremper du manioc et le pilait pour lui faire du pain, elle soignait le jardin où poussaient les plantes farineuses et faisait cuire ses repas. Il était trop vieux pour l’amour, mais encore assez fort pour la battre quand il en était mécontent. Il pensait qu’elle s’habituerait à vivre ainsi, s’estimant fortunée s’il ne lui accordait aucune attention.

O’fara réfléchit pendant une année presque entière, puis rencontra un bûcheron sympathique, jeune et content de vivre. Vint un jour où l’affaire fut portée à la connaissance du chef du district, homme riche qui avait épousé la sœur d’O’fara. Il n’y eut pas de défense, comme on dit dans les sociétés civilisées. O’fara se présenta au palabre portant à cheval sur sa hanche un enfant et le vieux pêcheur fournit des détails qui excitèrent de gros rires. Les gens de l’Ochori sont de race cannibale, laquelle se déride facilement. Le chef prononça le divorce, et comme il n’y avait pas de dot à rendre, personne n’eut à en souffrir si ce n’est O’fara. S’étant rendue chez sa riche sœur, M’lema lui montra la porte.

« Tu as attiré la honte sur moi et sur mon mari, dit-elle d’une voix si aigre que l’enfant assis sur la hanche d’O’fara ouvrit ses yeux appesantis par le sommeil et regarda solennellement sa tante. Tu es une mauvaise femme, il n’y a pas place pour toi dans ma case. »

O’fara donc se retira dans les bois et dormit dans une vieille case qui, ayant autrefois abrité un cadavre, avait été abandonnée. Elle y vécut et son enfant y apprit à marcher. Elle était adroite à la pêche et attrapait du poisson, jusqu’à la nuit où les pêcheurs la surprirent. Elle s’enfuit en courant, mais l’un d’eux plus leste, malgré les crochets qu’elle faisait çà et là, finit par la forcer au bord de la rivière.

« Or, femme, dit-il, je sais quel démon a effrayé le poisson de la rivière, et pourquoi mes frères et moi sommes contraints d’aller jusque chez les Isisi avant de faire une prise. »

Il lui attacha le poignet à la cheville (elle était trop essoufflée pour se débattre), les autres les rejoignirent et chacun d’eux la battit avec sa ceinture de cuir, puis ils se consultèrent pour savoir ce qu’ils feraient d’elle. Délai fatal à tout projet, car la coque blanche de la Zaïre doubla la falaise, son enseigne bleue à couronne d’or inclinée à l’arrière. Et Sanders, qui avait des yeux merveilleux et une jumelle plus merveilleuse encore, aperçut le groupe et fit mettre un canot à l’eau.

« Seigneur, cette femme a effrayé le poisson de la rivière et elle est mauvaise car étant la femme de K’raviki, le pêcheur, elle a fait ça et ça et ceci et cela.

— O ko ! » dit Sanders avec un étonnement poli.

O’fara se leva, très raide, tout émoulue.

« Dis-moi, homme, dit Sanders au maître pêcheur, combien de fois as-tu battu cette femme ? »

Le petit chef inquiet se prononça au hasard.

« Tu seras battu autant de fois et encore autant, » dit doucement Sanders.

Il claqua des doigts et Abiboo, le sergent, ôta sa veste et retroussa ses manches.

Sanders alla dans la forêt chercher l’enfant de la femme et les ramena sur la Zaïre. Une heure après, il arrivait au village où était la sœur d’O’fara, les chevilles et les bras tellement couverts de bracelets qu’elle cliquetait en marchant, et rencontra son mari Sabaya.

« Chef, je te vois ! » salua Sanders. Il prit et goûta le sel que celui-ci tenait au creux de ses deux mains.

« Je t’amène cette femme et cet enfant. Elle s’assoira dans ton village et nul ne la maltraitera. »

Le chef n’était pas content ; sa femme, moins déférente, se mit à glapir.

« O’fara est une femme de scandale, dit-elle, et Sandi ne sait pas que quand elle était la femme de K’raviki le pêcheur. »…

Sanders vit les hochements de tête approbatifs des femmes.

« Apportez-moi un bol de lait de chèvre », dit-il, puis quand on le lui présenta : « Que toute épouse boive de ce lait, si elle n’a d’autre amant que son mari, le lait gardera sa blancheur, si elle a un amant il deviendra noir. »

La main tendue de M’lema se retira.

« Seigneur, ceci est de la magie et j’ai peur. »

Sanders tendit le bol aux assistantes. Épouvantées, les femmes reculèrent. Un sourire ironique parut sur son visage.

« Ô épouses sans tache, dit-il en se moquant. Laquelle ici est vertueuse ? »

Le bébé aux grands yeux qu’O’fara portait sur sa hanche fit entendre un léger son et Sanders lui mit le bol aux lèvres.

« Blanc il reste, dit-il, car celui-ci est sans péché. »

Il regarda le chef en face.

« Que ferai-je d’O’fara ? » demanda-t-il.

Le mari de M’lema, le visage furieux, répondit :

« Qu’elle demeure, Seigneur Sandi, sur ma tête et ma vie elle sera en sûreté. Quant à ma femme, je sais ce que je sais et j’en saurai davantage… »

Les yeux froids se posèrent sur les siens.

« Je viens dans une lune pour le palabre, chef. Je serais désireux de t’asseoir à mon côté, mais si tu sièges avant moi, je ferai justice. »

Avertissement qui suffit à Sabaya : il se contenta d’admonester sa femme avec un bâton.

Cette nuit-là, son mari étant parti avec ses hommes pour chasser les singes dans les bois, M’lema rejoignit son amant, un jeune homme pour qui elle était comme un dieu. C’était un Akasava, habitué aux choses saintes, car les missionnaires l’avaient élevé. Il avait vu M’lema pendant qu’il était prédicateur laïque – ceci se passait avant que le père Boggelli ne l’eût démasqué.

« Va trouver secrètement, dit-elle, T’chala le sage qui habite tout au bout du village. Et parce qu’il m’aime, car lorsqu’il était malade j’allai à lui et lui ai porté des aliments et du lait de chèvre, il fera beaucoup pour moi. Dis-lui que Sandi m’a humiliée à cause de ma sœur O’fara ; qu’il lui jette un sort pour qu’elle se dessèche et meure, elle et l’enfant du bûcheron. »

Bologa l’Akasava fut alarmé.

« C’est là un mauvais palabre, dit-il. Laisse la femme demeurer, elle sera enlevée le jour béni où la séparation se fera entre les moutons et les chèvres – l’homme-Dieu nous l’a dit. »

La femme ne discuta pas, elle ordonna ; obéissant, l’amant se dirigea vers la case de T’chala et le vit assis à sa porte dans la fraîcheur du soir, le regard lointain, car il méditait sur la vérité.

Le visage immobile, inexpressif, il écoutait Bologa lui parler avec force circonlocutions.

L’amant revint bientôt retrouver la femme.

« Cet homme est fou, dit-il, il n’a parlé que de vérité et de mensonge et quand je lui ai demandé s’il voulait faire la chose, il a dit que c’était mal, et que le mal n’était pas pour un homme comme lui.

— Retourne vers ce vieux chien, dit M’lema avec instance, et dis-lui que quand Sandi viendra il ne lui rapporte pas un mot de ce que tu as dit. Je voudrais l’avoir laissé mourir. »

Bologa revint donc à la case du sage et lui fit cette communication.

« S’il me le demande, je parlerai, dit T’chala avec simplicité. Car un mensonge est comme ce petit serpent qui se divise par moitié et devient deux serpents, en sorte que s’ils ne sont tués, ils grouillent dans le monde entier. »

M’lema affolée ne vit plus qu’une solution à ce dilemme. Au milieu de la nuit, pendant que dormait T’chala, l’amant, qui faisait partie des Fantômes-Jaunes, descendit à la rivière, là où est l’argile, en malaxa une grosse boule et, rampant dans la case du vieillard, la pressa sur sa figure, restant couché sur lui un temps raisonnable, jusqu’à ce que ses soubresauts aient cessé. Ceci, pensait M’lema, est la fin de la sagesse. Cependant quand elle sortit le matin, croyant trouver une foule en deuil autour de la case, T’chala assis au soleil, les mains jointes, fixait d’un regard lointain la vérité.

L’amant, gris de frayeur, apprit la nouvelle et se serait enfui dans la forêt si T’chala ne lui avait pas fait dire qu’il avait besoin de lui parler. Il se présenta donc, plein de crainte.

« Bologa, je te vois, dit gravement T’chala. À cause de ta méchanceté, cependant, nul au village ne te verra. »

Bologa, malade de peur, traversa le village et voyant un groupe d’amis parmi lesquels était assis son frère :

« O ko ! dit-il. Il m’est arrivé une chose terrible. »

Son frère ne leva pas la tête et ne répondit pas, personne ne semblait le voir. Il se baissa et toucha l’épaule de l’homme, sa main n’avait ni poids ni substance. Il cria tout haut de saisissement, personne ne l’entendit.

« Ô vous tous, écoutez ! » hurla-t-il.

Pas une tête ne se retourna.

Il courut comme un forcené dans la rue du village et vit M’lema assise devant sa case surveillant un pot qui bouillait.

« M’lema, larmoya-t-il, le vieil homme m’a jeté un sort ! »

Elle ne leva ni les yeux ni la tête, et quand il lui saisit le bras avec un hurlement de terreur, ses mains se fermèrent sur le vide.

Telle est l’histoire qu’il raconta lorsqu’on le conduisit sur la petite île.

« Le plus curieux, dit Sanders, quand ceci lui fut rapporté, c’est que tous ceux qui virent Bologa jurent qu’il ne bougea pas de devant la case de T’chala et qu’il y resta assis près d’une heure. Il était évidemment fou quand on l’emmena. Vous pourriez aller le voir, Squelette, la prochaine fois que vous irez chez les Ochori pour essayer d’en tirer quelque chose de sensé. »

Il était d’usage, de temps immémorial quand vieillards ou jeunes hommes perdaient la raison, de leur crever les yeux s’ils n’étaient déjà aveugles et de les conduire en un lieu où les léopards se promenaient volontiers. M. le Commissaire Sanders ayant interdit cette pratique, il ne manqua pas de vieillards pour protester amèrement contre cette inexcusable intervention qui lésait la liberté du sujet, et cela bien qu’ils aient pu avoir eux-mêmes à souffrir plus tard de cette même pratique.

Bosambo des Ochori gouvernait son pays d’une main de fer, malheur à ceux qui enfreignaient ses lois ! Il était, en effet, excellent marcheur ; il dépassait le meilleur coureur de ses soldats et son bouclier d’osier ne le quittait pas plus que les six petites sagaies qui ne manquaient jamais leur but. En sorte que lorsqu’il fit connaître l’ordre de son maître signifiant que les vieillards ne devaient plus être soumis à l’antique coutume, les jeunes hommes murmurèrent mais obéirent.

Une nouvelle méthode fut adoptée pour disposer des vieux parents. On leur bâtit un petit village sur une large péninsule qui avançait dans la rivière et n’était reliée à la terre que par une étroite bande de sol. Tous les matins, des hommes désignés pour cet office apportaient des aliments au peuple des innocents, et des gardes furent placés sur l’isthme pour empêcher ces êtres décrépits de regagner le continent. Le plan n’était pas mauvais et avait pris naissance dans la fertile cervelle du lieutenant Tibbetts. Comparé cependant à la méthode primitive, il offrait ce désavantage : il permettait aux fous de se rencontrer et de se confier ce qu’ils avaient le plus en horreur. D’un commun accord ils convinrent que c’était un jeune homme efflanqué qui portait un monocle même pendant son sommeil.

« Cet homme, dit Bologa, simple adolescent, mais, en raison de ses aventures magiques, personnage important, nous a cruellement traités, car il nous a mis en prison. Or, au temps de mon père, nous menions les vieux dans la forêt où ils étaient libres et nous faisions en sorte qu’ils ne voyaient pas les bêtes terribles qui errent la nuit. »

Ses auditeurs approuvèrent. Ils étaient sept vieillards assis avec Bologa en demi-cercle devant un grand feu et ils avaient bien mangé. Le gouvernement était généreux et quelques-uns d’entre eux avaient des parents qui leur apportaient de la nourriture. Ils parlèrent à bâtons rompus de Squelette tard dans la nuit. Deux des vieillards s’endormirent, deux autres étaient profondément absorbés par leur conversation avec les esprits qui les visitaient, mais les trois derniers écoutaient de toutes leurs oreilles.

« Vous êtes vieux et faibles, il est jeune et fort. Ne suis-je pas fort aussi ? Et la force de huit petits chiens n’aura-t-elle pas raison du léopard ? »

Ils éveillèrent non sans peine les dormeurs et leur exposèrent leur plan : saisir Squelette pendant une de ses visites, le maîtriser et le traiter de six manières différentes, chacun ayant sa petite idée personnelle. Cela aurait pu sortir de leurs têtes démentes ; malheureusement Squelette arriva le lendemain, un sourire affecté sur son visage anguleux, son large monocle reflétant les rayons du soleil.

« Ah ! vous voilà, chic vieilles âmes », dit Squelette. Il était venu seul ayant laissé la Zaïre faire son bois à trois milles de là. « Heureux et contents et pleins de sève ! »

L’homme de garde n’était pas à son poste quand Squelette passa, il était au village pour assister à une fête de mariage et il ne vit le jeune homme ni à l’aller, ni au retour.

Squelette fut d’abord averti du danger qu’il courait en se sentant serrer le cou par un bras nerveux pendant que deux genoux osseux le poussaient dans le dos. S’il avait été à l’air libre, on l’aurait vu, mais il était dans la grande case des fous, inspectant ce qu’il y avait fait installer pour leur plus grand bien-être.

Et Squelette aurait pu terminer sa carrière de la manière la plus pénible, si la grande pirogue de guerre de Bosambo, roi des Ochori, n’était pas passée. Le chant des pagayeurs arriva aux oreilles des fous et, comme des enfants, ils abandonnèrent leur tâche et se rendirent au bord de l’eau pour regarder le merveilleux canot à tente rouge (rideau qui avait autrefois séparé la cabine de Sanders de son bureau), dont les tambours battaient, et frapper des mains pour accompagner le rythme magnifique de vingt-quatre pagayeurs dont les rames touchaient l’eau en cadence.

Bosambo aurait passé outre s’il ne s’était aperçu que les fous étaient armés. Il accosta et sauta légèrement à terre.

« Ô hommes-esprits, qu’est cela ? Demanda-t-il.

— Seigneur Bosambo, dit Bologa, Tibbetts est dans la case et nous allons faire ça et ça et ceci et cela. »

Les sept autres opinèrent du bonnet, exposant chacun sa formule.

Bosambo en trois enjambées fut à la case, coupa la corde serrée autour du jeune homme suffoqué et le traîna dehors.

« Seigneur, que ferai-je de ces vieux déments et du jeune fou qui est le plus fou de tous ? demanda-t-il. Ils ont perdu la raison et seraient mieux morts. Un mot de toi et je leur dirai de venir dans la grande case et à mesure que chaque homme entrera je le tuerai et il ne s’en doutera pas.

— Tu es un méchant vieil assassin, dit Squelette indigné. » Et Bosambo rayonna.

« Moi être chrétien tout comme Marki-Luki-Jeanni, dit-il. Je vais au ciel une fois, toi va au ciel une fois, comment vas-tu ? »

Il mimait de son mieux comment il accueillerait Squelette dans un monde meilleur.

Squelette avait eu vraiment peur, la pire de toutes celles qui l’aient jamais effleuré ; la hideur du danger couru lui fit une impression plus vive que maint autre péril plus grave.

Tout le long de son retour il ruminait de quelle façon il pourrait le mieux récompenser Bosambo. Le chef consulté fut d’une franchise entière.

« Seigneur, donne-moi de l’argent, dit-il. Chaque fois que je vois le visage du grand roi sur une pièce, mon cœur devient chaud pour lui. »

Mais Squelette avait d’autres vues.

« Pourquoi, suggéra son cynique supérieur (et le capitaine Hamilton pouvait être d’un cynisme achevé), pourquoi pas une adresse enluminée – ou un service de couverts à poisson. Ou une pendule en marbre avec ou sans ange doré ?

— Ne mêlons pas la religion à cela, cher vieux monsieur, pria gravement Squelette. Laissons nos méchantes vieilles âmes suivre la voie étroite, cher vieil agnostique. Bosambo – par »…

Il frappa sa paume d’un poing osseux, une seconde après il avait sauté les marches du perron et s’élançait à travers le terrain d’exercice brûlé par le soleil. Il revint bientôt, rouge et souriant avec affectation ; il portait sous chaque bras un gros paquet de journaux illustrés. Il les posa sur la table.

« Je sais ce que vous allez lui donner, dit Hamilton, un gramophone – cinq shillings d’acompte, et dix shillings par mois. »

Squelette secoua la tête.

« Un cours par correspondance – signez le bulletin et n’envoyez pas l’argent ? proposa Hamilton.

— Vous n’y êtes pas, vieille devinette.

— Attendez, Hamilton se prit le front, ce ne saurait être vêtements d’homme tout faits… une lampe électrique : pressez le bouton et lâchez le soleil ?

— Mon cher vieil officier capitaine et ami… »

Sanders levant la tête au-dessus du Times, hasarda :

« Quelque chose à voir avec la peinture, Squelette ? »

La bouche du lieutenant Tibbetts béa.

« Comment savez-vous… Excellence ? »

Sanders se mit à rire doucement.

« Trois semaines avant que vous ne remontiez la rivière, vous m’avez sondé au sujet de la décoration de ma belle maison, dit-il caustique, et depuis trois semaines je cherche à éviter le désastre.

— Peinture ? répéta Hamilton avec incrédulité.

— Ponçage », dit Squelette, et il se plongea dans sa littérature. Il lui fallut chercher jusqu’au dîner avant de retrouver l’annonce :

Embellissez votre intérieur.

Un homme du Missouri se fait dix mille dollars par semaine.

Vous pouvez faire de même.

Ce n’est pas un jouet.

C’est un facteur de gain.

« Le fait est, Ham, confessa Squelette, que j’ai déjà commandé l’outillage n° 3, espérant, cher vieux monsieur, qu’un peu d’art ne vous laisserait pas indifférent.

— Tout compte fait, dit Sanders gravement, je crois qu’il serait plus sage de remettre l’outillage à Bosambo. Je ne doute pas qu’il n’en fasse bon usage. Et quand vous irez à l’intérieur du pays, voyez T’chala et donnez-lui une boîte de conserves. C’est là, par la grâce du ciel, qu’est la seule tête sage de tout l’Ochori.

— Les hommes habiles chutent facilement », dit Hamilton.

Sanders secoua la tête.

« T’chala est autre. Si c’était un blanc, il serait remarquable. C’est un vrai philosophe.

— Dites-moi de quoi cet homme a peur, dit le cynique Hamilton, et je le jaugerai.

— Il n’a peur de rien, dit Sanders.

— Tout comme moi », murmura Squelette.

Quatre semaines après il expliquait au grand chef fasciné l’art et la pratique du ponçage. Ils étaient sur le pont de la Zaïre, elle avait déposé Sanders chez les Isisi et Squelette disposait d’une journée entière.

« Seigneur, ceci est une merveille, souffla Bosambo. Car tu fais danser ta brosse sur ces petits morceaux de papier jaune, et voici : il y a l’image d’une belle fleur si réelle qu’un homme pourrait la sentir.

— Et un homme à cheval, murmura Squelette. N’oubliez pas le chic bonhomme sur le vieux cheval, Bosambo. Et un moulin à vent, cher vieux sauvage. »

Bosambo était trop enchanté par ce joujou nouveau pour être entraîné à parler anglais.

« Maintenant tous ceux d’Ochori verront quel grand magicien je suis, dit-il. T’chala lui-même, le sage, ne peut peindre une fleur en fermant les yeux. »

Ceci se passait dans un temps où les Ochori, invoquant d’excellentes raisons, n’avaient pas payé à leur maître la totalité de leurs impôts. Les chèvres avaient la maladie, le blé la rouille, le poisson était rare. À la vérité, il y avait chez les Ochori une véritable épidémie de résistance passive et le mouvement était si général que Bosambo hésitait à employer la force pour extraire de son peuple récalcitrant le dû du Gouvernement et le sien, surtout le sien.

Pendant la plus grande partie de la semaine, Bosambo s’isola avec sa boîte de ponçage, expérimentant, méditant, et une nuit son grand lokali envoya un message par tout le pays, convoquant chefs et notables à un grand palabre.

Ils vinrent à contrecœur, préparés à contester les inévitables demandes d’impôts supplémentaires, surpris et ravis quand les hommes de confiance de Bosambo leur apprirent que la question taxe ne serait pas abordée.

Bosambo, trônant sur sa chaise d’apparat sous le toit de chaume de la maison du palabre, parla de la sorte à ses auditeurs accroupis en demi-cercle :

« Vous tous, écoutez ! rugit-il. Sandi, qui est mon ami, et Tibbetts, qui est comme mon frère, ont tenu un palabre avec moi. Et Sandi a dit : « Il y a des hommes bons et des hommes mauvais chez les Ochori. Mets une marque sur les bons afin que lorsque je jette les yeux sur eux je les connaisse et les récompense, car c’est l’ordre du grand roi qui est mon père. »

Les Ochori, méfiants et intrigués, comprenaient cependant la théorie des marques ; tous les petits chefs ne portaient-ils pas autour du cou des médailles d’argent en témoignage de leur grandeur ? Un vieillard, pécheur notoire qui avait par deux fois évité de justesse la pendaison, se leva et salua.

« Bosambo, dit-il, voilà qui est bien parlé. J’aime Sandi, tu le sais, malgré que l’on ait médit de moi. Marque-moi, afin que je retourne dans ma cité et montre à mon peuple cette merveille.

— Je le ferai, Osaku, dit Bosambo promptement, et les quatre cents matakos que tu me paieras pour cet honneur et que j’enverrai à notre Seigneur Sandi ne seront rien pour un homme de ta richesse. »

Osaku regimba à ces paroles, mais les possibilités entrevues étaient tentantes. Il transigea et proposa trois cents matakos ; couché à plat ventre, il laissa Bosambo lui poncer un superbe moulin à vent vert sur l’omoplate gauche.

Bosambo harangua et décora toute la journée. Quelques-uns des notables n’avaient pas apporté de barres de cuivre et demandèrent qu’il leur soit fait crédit, mais le rusé maître des Ochori fut inflexible à cet égard. « La question de la décoration, dit-il en substance, ne pouvait être traitée que sur une base strictement financière. »

Il y eut des sceptiques ; la majorité, cependant, ayant vu le miracle s’accomplir et suivi ceux qui étaient marqués et bénis, pour mieux examiner les roses, moulins à vent et Hollandais à larges pantalons qui ornaient leurs semblables, se rendirent incontinent dans leurs demeures pour y quérir leurs trésors.

Beaucoup vinrent qui ne furent pas décorés. T’chala le sage fit dix milles dans la forêt pour venir voir les marques, mais secoua la tête quand Bosambo l’aperçut.

« Ces marques sont faites pour les faibles d’esprit, dénués de toute vertu, seigneur Bosambo. Or, je suis sage et connais la vie et la mort et je sais que la vie est un rêve et la mort une réalité. Je ne recherche ni récompense, ni châtiment.

— Je le ferai pour toi parce que je t’aime, dit Bosambo qui désirait avoir l’approbation du sage, en sorte que le jour où Sanders viendrait lui demander des comptes il puisse invoquer le témoignage de T’chala. De plus ces signes magiques te donneront une longue vie et une grande sécurité. »

Mais T’chala sourit gravement et s’en fut.

Le troisième jour arriva le petit chef, mari de M’lema, il avait amené sa femme. En échange de cent matakos et d’un sac de sel, il eut le privilège de porter une tache rouge luisante sur l’estomac. Mais quand il poussa en avant sa femme tremblante, Bosambo essuya la sueur de son front et déposa son pinceau surmené.

« Je ne marquerai pas cette femme, dit-il, sachant fort bien l’amour insensé que lui portait le chef, car notre seigneur Sandi a parlé contre elle.

— Bosambo, insista le chef, c’est une femme et comme telle elle est dénuée de tout sens commun. Or, je te donnerai mille matakos et deux chèvres, si tu lui donnes la plus haute marque, afin que Sandi, en la voyant, lui parle avec bonté. »

Bosambo marchanda pour avoir une chèvre de plus, l’obtint et décora M’lema d’une manière nouvelle.

« Bosambo, protesta le chef, comment les hommes pourront-ils voir cette marque merveilleuse. Car elle n’est pas une N’gombi qui s’en va sans vêtement convenable. »

Bosambo reconnut la force de cet argument et répéta le dessin sur la nuque de la femme.

Plus tard vint O’fara, la pauvresse sans amis, et Bosambo, qui n’était pas sentimental et de plus manquait de peinture, d’un geste la renvoya dans son néant.

« Ces hauts mystères ne sont pas pour toi, O’fara. Va trouver ton bûcheron et dis-lui de m’apporter un sac de sel ou tout autre trésor du sol qu’enterrent les hommes des bois. »

La triste O’fara s’en retourna donc au village et à sa solitude. Elle y trouva T’chala le sage qui méditait sur la vérité et elle s’assit à ses pieds, lui disant sa pauvreté. T’chala était singulièrement distrait.

« J’ai vu une marque comme un grand arbre que Bosambo a mise sur la poitrine d’un vieillard et ceci lui donnera une longue vie, dit-il d’un ton rêveur en regardant la jeune fille. Quel besoin as-tu, femme, auquel Bosambo puisse répondre ? Tu es jeune – tu as donc tout. Or, je suis un très vieil homme et je ne passe jamais une tombe près de la rivière sans m’arrêter pour penser à la fosse qu’on creusera pour moi. La vie va et vient comme le soleil. Il est à peine matin que déjà il fait nuit… un grand arbre rouge dont les branches couraient ainsi… »

Elle continua à se lamenter de n’avoir pas su se faire marquer pour obtenir la faveur de Sandi.

« Ceci n’est pas ce que je désire, dit-il un peu impatiemment pour un si saint homme, car Sandi m’aime à cause de ma sagesse et je suis très au-dessus des hommes du commun… La vie est un rêve, cependant il est des hommes qui aiment à rêver. Et la mort est réelle – mais qui désire la vérité quand il y a des rêves… »

Ces nouvelles pénétrèrent jusqu’à la petite langue de terre où les fous demeuraient et Bologa, l’Akasava, irrité de l’injustice commise envers lui, y vit l’accomplissement de la promesse de l’homme-Dieu. Une grande idée ayant germé dans son esprit, il la mit à exécution. Il passa en rampant auprès du gardien endormi à la nuit noire et, se frayant un chemin jusqu’au village des pêcheurs, il déroba un canot et descendit la rivière. Il constata en arrivant dans son pays que d’un bout de la contrée à l’autre les Akasavas étaient en pleine effervescence. Il ne vit pas la Zaïre chassant vers le nord à toute vitesse, sa noire cheminée vomissant des étincelles. Ses ponts grouillaient de soldats et autour de ses deux canons les shrapnells étaient entassés par rangées, car l’odeur de la guerre était parvenue aux narines subtiles de M. le Commissaire Sanders.

L’histoire des marques était montée et descendue le long de la rivière comme un feu grégeois et chaque tribu avait interprété à sa manière la faveur témoignée aux Ochori. Bologa alla trouver le roi des Akasavas et exposa sa théorie.

« L’homme-Dieu l’a dit : quelques-uns seront marqués comme des moutons et quelques-uns comme des chèvres – et où sont les moutons si ce ne sont pas les Ochori. Car c’étaient de grands lâches, tu le sais, avant que Bosambo ne vienne. Et c’est là le mystère : tous ceux qu’il a ainsi marqués seront les maîtres de notre peuple et nous serons leurs esclaves juste comme l’a prédit l’homme-Dieu.

— C’est là un mauvais palabre, dit le roi des Akasavas, le visage rembruni. Allons chez les moutons et tuons-en. »

Sanders n’était qu’à vingt milles quand le roi des Akasavas réunit mille sagaies dans sa ville et au cours d’une nuit noire et pluvieuse remonta la rivière jusqu’au premier grand village Ochori. Le lokali tambourina l’alerte à l’aube et Bosambo se porta rapidement au secours de son domaine ravagé. Il jeta sa plus belle troupe dans le village fumant et en chassa les Akasavas qu’il poursuivit jusqu’à leurs pirogues, et la Zaïre parut comme elles pagayaient pour gagner le milieu de la rivière. Bosambo, dégrisé, parcourut les ruines accompagné de Sanders. Une seule case demeurait intacte et devant elle était assise O’fara la non-marquée.

« Seigneur, ils ne me tuèrent pas parce que je n’avais pas de marque magique sur moi. Ils tuèrent M’lema et le chef son mari, car ils arrivèrent sur nous avant l’aube, et les gens dormaient.

— Où est T’chala ? c’est sa case, dit Sanders. Et je sais bien que cet homme sage a échappé au carnage. »

Elle se tourna sans mot dire et entra dans la case où Sanders la suivit.

T’chala était mort, la poignée de cuivre du large couteau qui l’avait tué sortait des branches d’un grand arbre rouge gauchement peint sur sa poitrine.

« J’ai fait cette peinture magique, parce qu’il me l’a demandé, il m’a apporté du bois de camphre et de l’huile et m’a montré comment l’arbre magique était fait, dit O’fara, car il avait une grande crainte de la mort. »

CHAPITRE X

LA CHANTEUSE

S’il venait au lieutenant Tibbetts une idée géniale sur l’éducation, il la mettait aussitôt par écrit. On le voyait peu à la Résidence et on ne l’entendait pas, il était très taciturne aux repas, pour ne pas dire irritable, tout cela pendant qu’il élaborait un projet pour traduire en bomongo les rimes enfantines des poèmes de son jeune âge. Squelette, éducateur, ignorait le repos ; s’il n’acquérait pas lui-même de connaissances, d’ailleurs, il n’était heureux que s’il faisait part du fruit de ses études.

Les rimes qu’il mit au jour n’eurent qu’un médiocre succès.

Miri-miri avait une petite chèvre

Au poil blanc

Quand Miri-miri allait le long de la rivière

La chèvre aussi venait

Elle allait partout derrière Miri-miri.

Telle était la traduction littérale de « Mary avait un petit agneau » et Squelette fit un effort héroïque pour enseigner aux enfants des Isisi, des Akasavas et des Ochori cette historiette.

« Seigneur, se plaignit un des petits chefs de l’Isisi, Tibbetts est venu et il a fait un palabre avec les enfants, nous humiliant par là, nous autres hommes. Alors il leur fit répéter certaines choses au sujet d’une chèvre blanche, et, tu le sais, Sandi, une chèvre blanche est une chose terrible qui a le mauvais œil. En sorte que nous les tuons quand elles naissent. Et depuis que nos enfants ont appris ce récit magique, nos récoltes ont manqué, et les arbres à caoutchouc se sont desséchés. Un des petits enfants aussi est mort de la toux et un autre est tombé dans la rivière. »

Squelette ne fut pas plus heureux dans ses efforts pour faire apprécier « Tom, Tom le joueur de flûte », par les âmes rudimentaires des petits garçons Akasavas.

On se plaignit alors qu’il apprenait aux enfants à voler les cochons.

« Je crois que vous feriez mieux de laisser leur éducation aux missionnaires, Squelette, dit Sanders. L’écueil chez nos gens, c’est qu’ils prennent les choses trop à la lettre. »

Les traductions bomongo furent donc abandonnées et Squelette se mit en quête d’inspirations nouvelles.

« Ce garçon est infatigable », dit Hamilton. « Sapristi ! si j’avais son énergie, je ferais marcher une machine ! Il a passé la matinée à me lire les plaisanteries de Snappy Stuff publié, à ce que j’ai compris, aux États-Unis. Et Squelette s’inspire de ces misérables feuilles américaines – il m’a appelé hier matin « grigou », je veux bien supporter ça, mais s’il m’appelle encore « gosse », je chercherai un moyen humain de le supprimer. »

Les entrefilets des périodiques populaires, trop brefs pour dire toute la vérité, exercent une dangereuse attraction sur une certaine catégorie de lecteurs. Squelette réservait invariablement la page intitulée « Choses généralement ignorées » pour la lire en dernier ; c’était le vieux porto et le cigare du dîner de la vie. Penché sur la table où sa lampe de bureau brevetée l’éclairait quand elle ne fumait pas, il lisait :

« Le montant de la Dette Nationale en gros sous ferait trois fois le tour du monde placés bout à bout. »

« Il y a plus d’acres dans le Yorkshire que de mots dans la Bible. »

« Les auteurs dramatiques anglais touchent annuellement pour leurs droits 500 000 livres. »

« L’encre a été inventée, etc. »

C’était peut-être de l’imagination ; peut-être l’éditeur de « Choses généralement ignorées » travaillait-il de concert avec l’éditeur de « Faits étranges peu connus » ; toujours est-il que Squelette tombait toujours sur le paragraphe inspirateur qui avait trait aux droits d’auteur.

Un dimanche après-midi, Sanders et les deux officiers flânaient sur le perron, attendant l’orage inévitable qui avait menacé tout le jour et qu’ils appelaient de tous leurs vœux. Squelette se dressa tout à coup avec effort sur sa chaise.

« Ham, vieux mollusque, je vais écrire une pièce ! »

Squelette choisissait habituellement des moments comme ceux-là pour énoncer les choses les plus inattendues. La chaleur et le manque d’air de la journée la plus étouffante n’en faisait pas un être végétatif ni ne sapait sa force vitale.

Hamilton tourna vers lui un visage inondé de sueur et un œil suppliant.

« Attendez qu’il fasse plus frais, Squelette, pria-t-il. Soyez bon garçon et fermez ça jusqu’à la pluie. Il me semble que j’entends tonner…

— Au loin, suggéra Squelette, s’affaiblissant, cher vieux dramaturge. »

Hamilton gémit.

« Pourquoi l’action ne se déroulerait-elle pas dans le Territoire ? demanda Squelette. Voici le thème. Un jeune et beau mais tout à fait chic lieutenant – le héros, Ham – est affreusement haï par son méchant vieux capitaine, Ham. Quand il y a du grabuge c’est toujours le chic lieutenant qui tire les gens d’affaire et le méchant vieux commandant en a toujours le mérite. Vous me suivez, Ham ? »

Hamilton ferma les yeux et gémit.

« Arrive alors une gentille vieille dame dans le poste, Ham, beaux yeux, beaux cheveux, belle taille, et naturellement elle se prend d’un grand amour pour le chic subordonné. M’écoutez-vous, Ham ? »

Les yeux de Hamilton étaient fermés.

« Vous écoutez, cher vieux monsieur ? »

Hamilton gémit de nouveau.

« Mais le chic vieux subordonné est plein d’honneur. Il sait que – oh ! j’oubliais de vous dire, Ham – que le père de la belle vieille dame n’aime pas le chic vieil officier et qu’elle n’est pas réellement sa fille. Je veux dire aussi qu’il y a un traître : le capitaine Dark. Maintenant comment imaginez-vous que le jeune subordonné sauvera la jeune fille, Ham, vieux monsieur ?

— Quelle jeune fille ?

— La jeune fille dont je parle. Un fantôme l’avertit…

— Que fait-elle du faon ? » murmura son supérieur.

Squelette fit entendre des accents de contrariété…

« Fantôme, FANTÔME, fantôme. Il est physique, le chic subordonné, je veux dire. »

Hamilton ouvrit un œil.

« Il fait de la physique ?

— T t t t, Ham – physique. Il voyait des revenants et des choses comme ça – il les faisait venir, cher vieil officier. » Squelette claqua des doigts : « Fantôme, fantôme et les voilà qui surgissaient. Cette pièce fera fortune, Ham. Il n’y a pas encore eu de héros physique.

— Psychique, espèce de grenouille, grogna Hamilton. Laissez-moi dormir, voulez-vous ? »

Un éclair blanc derrière les bois de la Résidence, un sourd roulement qui grandit, un fracas formidable et Hamilton ouvrit les yeux.

« Il souffle, dit-il joyeusement. Oh ! sentez-vous le vent exquis ? »

La poussière du terrain d’exercice s’élevait en petits tourbillons ; le grondement de la pluie leur arrivait, avant les premières grosses gouttes.

Sanders sortit de son assoupissement, attrapa son étui à cigares et en alluma un gros, ses yeux fatigués tout souriants.

« Ce méchant vieux père Ham veut que la jeune fille épouse l’autre, et naturellement le beau lieutenant le sait et il ne veut rien avoir à faire avec elle.

— Rentrez, démon bavard, dit Hamilton, se levant paresseusement comme la pluie arrivait. Et si vous me mettez dans votre pièce, je vous casserai votre infernale tête. »

Penser pour Squelette, c’était agir. Avant la fin de l’orage, il avait couché sur le papier son idée lumineuse.

 

SCÈNE I. Une Résidence bien connue.

(Entre le lieutenant Harold Darcey.)

Lieutenant H. D. — Ah ! Personne – personne. – Ce sacré lieu est désert. C’est le moment de prendre un whisky et soda. (Il se verse un whisky et soda.) Ah ! Je n’ai pas de temps à perdre. Mes études, mes études, mes études passent avant tout.

(Entre Dorman Macalyster, une jeune et belle fille, yeux ravissants, etc.)

D. M. — Oh ! je ne vous savais pas ici, lieutenant Darcey. Oh ! que je vous aime !

Lieutenant H. D. — Ce ne pourra jamais être, chère vieille Dorman, nos voies sont très éloignées l’une de l’autre. Vous êtes promise à un autre. Adieu. Je suis Physique. Je sais que cela ne pourra jamais être.

D. M. — Oh ! ne me quittez pas, Harold. Il y a quelque chose qu’il faut que vous sachiez. Mon père n’est pas mon père, j’étais un enfant trouvé lorsqu’il m’a adoptée quand j’étais un bébé.

(Entre le capitaine Dark.)

Capitaine Dark. — Ah ! que faites-vous seule ici avec cet homme. Maudit, soyez-vous, Harold, je vous perdré, perdrez, perdrai.

 

Il n’était pas loin de minuit ; Hamilton allait se coucher quand Squelette apporta son premier acte.

« Lisez-le, Ham, dit-il un peu ému. Dites-moi ce que vous en pensez. Votre avis sincère, Ham. Personnellement, je crois que c’est la meilleure pièce que j’aie écrite.

— Combien en avez-vous écrites ? demanda son supérieur surpris.

— C’est la première, cher vieux critique », répliqua Squelette sans vergogne.

Hamilton tourna les pages du manuscrit taché d’encre.

« Je le lirai dans mon lit », lui répondit-il.

Il prit le temps de lire ce premier acte le lendemain matin.

« C’est une pièce stupide, fut sa critique au déjeuner. L’orthographe est tout à fait normale par endroits, mais c’est le seul côté par où elle se rachète. »

Squelette ricana.

« Ha, ha. Vous vous reconnaissez, cher vieux capitaine Dark. Naturellement, vieil ulcéré, vous n’aimez pas cela. Mais quand vous verrez le second acte…

— Il n’y aura pas de second acte, dit Hamilton avec fermeté.

— Vous ne connaissez pas le vieux Squelette, » dit Squelette.

Le veto fut mis d’une façon inattendue. Sanders s’opposa doucement et poliment au développement de l’intrigue.

« Si vous vous mêlez d’écrire que des savants américains se sont vu refuser l’entrée du Territoire et que cela s’imprime, on me mettra à pied, dit-il. C’est très dramatique, mais c’est de la mauvaise histoire. »

Squelette se mit à récrire son second acte – un jeune dramaturge qui recommence son second acte n’écrit généralement plus. Quant à l’expédition américaine…

Tous les officiels britanniques sont enclins à être un tant soit peu arrogants vis-à-vis des étrangers et désobligeants pour leurs congénères.

M. le Commissaire Sanders n’était pas aimé des profanes parce qu’il détestait toute ingérence, et il était de marbre pour tout étranger. On aurait pu afficher dans les Territoires en lettres gigantesques : Entrée interdite, sauf pour affaires. Il avait fait rebrousser chemin à plus d’explorateurs, de prospecteurs et de trafiquants que dix commissaires en Afrique. Les missionnaires l’avaient attaqué dans leurs sermons et ils avaient prié pour lui de la manière la plus offensante. On avait fait des rapports contre lui, publié entrefilets et articles de première page des plus désagréables. Cependant sa politique de non-intervention avait l’approbation muette du gouvernement, bien qu’il se trouvât parfois en conflit avec les autorités.

Notamment dans le cas de l’expédition Cress-Rainer, arrivée des États-Unis avec l’officiel appui de l’ambassadeur britannique. Elle venait étudier la faune du Territoire, lequel sans doute possédait une riche diversité de mammifères curieux et d’insectes non encore classifiés. Mais Sanders avait fermé la porte et il avait eu raison. C’était au temps de la guerre mondiale qui s’insinuait par le Sud jusqu’à la Résidence. Cela fit un éclat, mais Sanders l’emporta finalement et l’expédition prit la route d’Angola.

Pourtant Sanders appréciait les Américains et, malgré son soi-disant antagonisme pour « l’œuvre », aimait une missionnaire qui n’était pas seulement Américaine, mais d’origine allemande. Il aurait donné la moitié de sa solde pour garder sous sa surveillance immédiate cette femme simple et d’âge mûr.

Quand Mme Kleine, de Cincinnati, fit ses adieux au peuple d’Isisi, grandes furent les lamentations, c’était une maman-Dieu si aimée que la nation tout entière l’accompagna en pirogue pendant les premiers trente milles de son voyage. Chrétienne pratique et de bon sens, douée de toutes les belles qualités de ses ancêtres, elle quittait l’Isisi parce que le travail y était devenu trop facile et s’en fut dans l’horrible contrée Ojubi, choisissant de vivre et de mourir dans un lieu où les hommes blancs se montraient rarement. Là, son troupeau lui voua une affection plus grande encore que celle qu’elle avait connue chez les Isisi. Elle était renommée chez les trois tribus principales, elle leur chantait de sa belle voix de contralto force cantiques et quand sa santé s’altéra et qu’elle décida de retourner aux États-Unis, le peuple d’Ojubi tint conseil, puis un matin, pendant qu’elle dormait, son disciple favori, le visage inondé de larmes, entra dans sa case et la tua d’un coup de sagaie – si habilement, si rapidement, que seules ses paupières battirent un peu.

Sanders était à quatre-vingts milles de là quand il apprit la nouvelle par le roulement du lokali. Il arriva à marches forcées à travers les marais et la forêt au village Ojub à l’heure matinale où les belles petites fleurs plantées par Mme Kleine devant sa case resplendissaient toutes.

Il s’assit, fatigué, poudreux, et tint son palabre.

« Seigneur, dit l’assassin, la maman était pour nous très belle ainsi, nous l’avons tuée pour que son saint esprit demeure toujours parmi nous. »

Ceci n’était pas seulement la manière de voir de celui qui l’avait tuée, mais de tous, même du chef qui commandait au village et aux alentours.

Sanders ne fut ni choqué, ni en colère, il fut un peu triste à l’idée que cette bonne vie avait été prématurément fauchée. Il pendit aussitôt le meurtrier qui marcha à la mort en chantant un cantique plaintif glorifié par l’approbation de ses concitoyens.

Le chef fut envoyé au village où les hommes portent des chaînes, un successeur choisi. D’autres palabres eurent lieu ; les effets de la pauvre Mme Kleine furent emballés pour être expédiés à sa ville natale. Enfin, le dernier jour, Sanders prit le nouveau chef à part et lui donna quelques conseils.

« Ton peuple a fait une chose terrible, chef, dit-il. Plus terrible encore parce qu’il croit n’avoir pas commis de péché. Et bien que le monde entier sache que les Ojubi sont un peuple stupide, ils sont plus stupides encore que les hommes ne le croient.

— Seigneur, ce n’était pas stupide d’envoyer maman chez les esprits, dit le nouveau chef surpris. Et nous le savons bien parce que la nuit dernière beaucoup de nos jeunes hommes l’entendaient chanter ses beaux chants dans la forêt. Car elle nous a dit qu’on ne meurt pas, et si on ne meurt pas, comment peut-on être tué ? »

Le Commissaire n’avait ni le temps ni le désir de discuter d’abstraites questions de théologie. Il n’attacha aucune importance à l’histoire de la voix qui chantait, invention inévitable, pensait-il, et descendit chez les Isisi pour leur annoncer la nouvelle et incidemment écraser dans l’œuf toute idée de représailles. Il fit bien, la nouvelle était déjà parvenue aux Isisi et une expédition petite, mais choisie se préparait pour aller régler leur compte aux Ojubi, bien que trois cents milles de rivière et de forêt séparassent les deux tribus.

Des projets fort déplaisants avaient été formés au sujet du chef des Ojubi, l’un d’eux était de le mener sur l’île des Serpents où habitait la femme qui était folle.

Là où la grande rivière reçoit les eaux rapides de la Kasava se trouve un îlot en forme de poire appelé le lieu des Serpents avec quelque raison. De grands serpents y vivent très à leur aise, car il y a beaucoup d’arbres où ces animaux dorment le jour en grappes.

L’île avait un seul habitant depuis nombre d’années. C’était une femme qui aimait les serpents, les chauves-souris et autres étrangetés que seule elle connaissait. Elle s’appelait Lobili, étrangère venue dans le pays l’année où Sanders était en congé.

Elle était riche, non pas en bétail, sel ou barres de cuivre, comme les gens du pays, mais en argent, d’après ce qu’on disait. Rien n’empêchait Sanders d’aller la voir, cependant il était arrêté par de bonnes raisons. L’île se trouvait située là où de forts courants et des remous rendaient difficile de stopper. Il savait qu’elle y était et pensait que c’était quelque femme de la côte ayant un motif quelconque pour demeurer dans ce pays. Il se contentait des rapports fournis sur elle par les chefs du voisinage et ses espions qui savaient à peu près tout.

Il apprit entre autres choses qu’elle fumait, que sa maison était une belle case érigée par des ouvriers Isisi qu’elle avait su décider à s’aventurer dans ce lieu affreux ; qu’elle payait ses taxes au chef, et quand elle levait la main, certains serpents tombaient morts.

Il fit ses réserves quant à ce miracle, attribué à tous ceux qui font de la sorcellerie.

Il lui parla le jour même où il l’aperçut pour la première fois. Il vit du pont de la Zaïre une silhouette à cheveux gris debout au bord de l’eau, pêchant à la ligne. Elle avait une pipe à la bouche et leva sa main en guise de salut comme il passait.

Il se rendait au village Isisi situé en face de l’île, à fin d’enquête, car Obisi, fils d’un petit chef, avait été retiré de l’eau à moitié mort, une grosse bosse au front. L’homme était un propre à rien notoire, il chassait quand le gibier était si proche qu’il pouvait lui envoyer des flèches de son lit, où il aimait rester couché ; il pêchait quand il pouvait s’accroupir dans sa pirogue, accompagné de sa première épouse dont il dirigeait les jets de sagaie. Il ne montrait d’énergie que pour une seule chose : c’était un voleur éhonté qui avait passé déjà un an dans le village des chaînes. Obisi était en mauvais point, son front était démesurément enflé et portait une petite blessure.

« Seigneur, j’ai été dans l’île où habite la folle, gémit-il, elle vint à moi et me dit de mauvaises paroles, et quand je lui répondis, elle tendit la main et je sentis une terrible douleur à la tête.

— À quelle heure es-tu allé dans l’île », demanda Sanders. L’homme hésita.

« Seigneur, c’était pendant l’obscurité de la nuit, dit-il, j’avais honte que mes amis me voient aller parler à cette femme folle. »

Sanders avait affaire à des primitifs, il parlait invariablement sans ambages, allant droit au but.

« Tu es allé voler », accusa-t-il. Obisi nia machinalement.

Sanders examina la blessure : elle l’intrigua. Il faisait naturellement la part des histoires de magie ; ici, cependant, il y avait quelque chose de mystérieux qu’il fallait approfondir. Il atterrit avec quelque difficulté sur l’île, marcha avec précaution le long du sentier battu, son automatique à la main (il détestait les serpents) pour arriver enfin à la case où était assise la vieille femme – une grande femme aux larges épaules qui n’était ni Isisi ni Akasava.

Elle attendait patiemment les mains sur les genoux.

« Lobili, je te vois, dit-il. Or, on me raconte une histoire étrange sur toi. »

Il lui répéta les paroles d’Obisi, qu’elle écouta sans mot dire.

Quand il se tut : « Seigneur, cet homme est pire qu’un voleur, dit-elle. Il est venu cette nuit ; je pense qu’un des serpents qui pendent sur les arbres l’a blessé. »

L’explication était plausible.

« Pourquoi vis-tu ici toute seule, Lobili ? Tu es une femme et il y a sur cette île d’abominables animaux.

— Ils ne sont pas abominables pour moi, seigneur », dit-elle. Elle fit entendre un léger sifflement. Alors Sanders vit avec horreur une tête plate en forme d’as de pique se montrer obliquement au coin de la porte, sifflant avec colère. Il se tourna brusquement, son pistolet à la main.

« Seigneur, il ne te fera pas de mal, car je lui ai ôté son poison », dit-elle ; ses yeux bruns souriaient un peu.

Elle claqua des lèvres et le serpent disparut.

« Je n’ai peur d’aucune de ces choses-là, dit-elle. Il y en a de pires là-bas, elle montrait la berge en face. Car il est un certain lieu dans la forêt où de grands serpents tuent un homme en le broyant ou d’un coup de leurs larges têtes. Il y vit aussi des hommes qui font le mal pour le mal. »

Sanders lui jeta un rapide coup d’œil. Il ne la questionna pas, elle faisait allusion à un sujet qu’aucun indigène n’aborde.

Il retourna à bord et au village, s’informant quant à certains étrangers qu’on savait au cœur de la forêt.

Ceux d’Isisi surveillaient la Zaïre, pleins d’appréhension. Elle allait et venait sur la rivière, s’arrêtait devant de petits villages de pêcheurs, rendait visite à des îles peu fréquentées au milieu du fleuve et à des colonies isolées. Et partout Sanders entendait la même histoire. Des hommes avaient disparu mystérieusement ; des pêcheurs étaient partis dans leurs pirogues et n’étaient pas rentrés ; une fois une femme était allée dans la forêt et y avait disparu.

Il sentait que non seulement les villages en vue le guettaient, mais que de la forêt des yeux invisibles suivaient partout la Zaïre.

Quand enfin le bateau redescendit la rivière, s’éloignant pour tout de bon, bien des cœurs furent soulagés chez les Isisi.

Sanders accosta au petit quai, donnant l’ordre de rester sous pression et de parer le bateau de façon à partir le cas échéant sans un instant de retard. Il ne parla à Hamilton ni d’Obisi le blessé, ni même de la femme aux serpents.

« Il y a un palabre de cannibales chez les Isisi, dit-il d’une voix désespérée. Et il n’y a que six mois que j’ai pendu D’fira-fuso. »

Hamilton siffla.

« Les cochons ! » dit-il tout bas.

Les Isisi, les N’gombi, et une partie des Akasavas sont des cannibales. Ils n’ont jamais dissimulé à cet égard. L’homme, c’est de la viande, et voilà tout. Les guerriers n’en combattaient que mieux après le repas qui couronnait la victoire. Lentement, mais sûrement, la loi nouvelle avait étouffé cette pratique. Beaucoup avaient été pendus haut et court, beaucoup mis aux fers et au travail pour le gouvernement, le fouet et la corde avaient changé les habitudes des tribus ; néanmoins apparaissait de temps à autre une bande errante de sectaires dévoués à l’ancienne coutume qui cachaient en outre d’inquiétants projets.

« Squelette partira sur la Zaïre ostensiblement pour assister à un palabre de mariage, il y en a un qui se prépare chez les Ochori. Il emmènera le moins d’hommes possible pour ne pas effrayer nos oiseaux. Nous suivrons dans la chaloupe avec tous les hommes dont nous pourrons disposer. À propos, Hamilton, il vous faudra des mitrailleuses. »

Squelette remonta donc la rivière, emportant sa pièce inachevée, les aventures d’Harold et du sinistre capitaine Dark, dans les paisibles lieux où se chargeait le bois.

La navigation est un art que le lieutenant Tibbetts n’avait jamais complètement connu. La rivière était traîtresse, elle n’était jamais ce que sa surface semblait indiquer ; les bancs de sable avaient la fâcheuse habitude de paraître là où la veille était un canal profond.

Marcher en amont était assez facile, la rivière faisant cinq nœuds après la pluie, la Zaïre dix nœuds, ce qui signifie que quand elle faisait cinq nœuds dans les eaux noires, elle avançait.

Ce voyage de Squelette était caractérisé par un détail exaspérant et inhabituel. Tous les vingt milles, le long de la rivière, de grands tas de bois ou de troncs attendaient le bon plaisir de Sandi. Les hommes qui les coupaient donnaient leur travail, ce qui les exemptait de toute autre taxe – une semaine de travail, en gros, telle était la somme de leur labeur, les coupes se faisant à tour de rôle et le bois n’étant souvent chargé à bord qu’un an après avoir été détaillé.

Il n’y avait pas de bois au premier arrêt de Squelette. Il comptait y passer la nuit, le prochain dépôt était à vingt milles de là, la nuit tombait, et la navigation dans ces parages ne peut être entreprise à la légère dans l’obscurité. Squelette expédia un Houssa dans la forêt qui s’enténébrait pour appeler le chef du petit village qui avait mission de fournir le bois. L’homme fut des plus volubiles.

« Seigneur, dit-il, Sandi lui-même a pris notre bois il y a deux lunes, plus une autre encore, et mes jeunes hommes ont été malades ; très affaiblis, ils n’ont pu abattre les arbres… »

Squelette coupa court à ses explications. Il y avait sur la Zaïre un petit livre où était inscrit le compte très exact des coupes visitées, celle-ci portait le n° 57 et la Zaïre n’y avait pas fait escale depuis près de dix-huit mois.

« Vous êtes un méchant vieux menteur », dit Squelette contrarié. Puis en bomongo : « Tu couperas et empileras deux fois autant du bois dont j’ai besoin avant mon retour, Kibili. Je te ferai payer aussi l’impôt, tant de poissons enfilés, tant de sel. Que ce soit prêt à mon retour. »

Le chef, un peu effrayé, croisa les bras sur sa maigre poitrine et se prit les côtes, geste signifiant le comble de l’infortune.

« Seigneur, tu auras le poisson, le sel aussi, mais je ne puis te donner le bois, parce que mes jeunes hommes sont malades et, seigneur, nous sommes épouvantés à cause des grands esprits qui habitent par ici, comme tu le sais, Seigneur.

— Ô imbécile, dit le jeune homme excédé. Quels esprits se manifestent dans le monde ? »

À ce moment il vit passer dans un éclair son héros et le fantôme à moitié surgi sur le papier de sa cabine.

« Il y a beaucoup d’esprits ici, Tibbetts, dit le chef à voix basse ; à cause d’eux, mes jeunes hommes ont peur d’aller dans cette partie des bois. Car on y entend la voix de la maman qui chante.

— La maman qui chante… » Squelette l’avait connue, un frisson lui courut le long du dos. Le petit chef s’aperçut de l’effet qu’il avait produit. Il insista.

« Nous entendons souvent ses belles chansons quand elle se promène à travers les bois sombres, dit-il, et quelquefois nous avons peur pour elle à cause des Tueurs… »

Il s’était trahi. Le jeune officier le vit se tortiller de frayeur.

Or, Squelette au repos et dans le privé était très différent de Squelette en service. Ses yeux bleus se durcissaient. Il n’avait plus devant lui que des devoirs qui primaient tout.

« Parle, dit-il doucement, parle-moi de ceux qui vivent dans la forêt et mangent les hommes. »

Il comprenait maintenant pourquoi le bois lui manquait, c’était la peur des Tueurs qui se saisissent des isolés et font leur proie des petits groupes de bûcherons.

« O ko, j’ai dit trop de paroles, haleta le chef, le visage marbré de gris. Laisse-moi parler à mon peuple, seigneur. »

Squelette inclina la tête. Il retourna au bateau, envoya un pigeon à Sanders, puis appela Mahmet Ali le caporal et ses six soldats.

« Deux hommes resteront sur le puc-puc et se tiendront près des amarres. Yoka et son aide maintiendront la pression. Toi et tes quatre hommes me suivrez à terre avec cinquante cartouches chacun, et là où j’irai vous irez. »

Il atterrit, le chef l’attendait pour lui parler.

« Il en est ainsi, Tibbetts, dit-il. Les Tueurs vivent dans la forêt à une demi-nuit d’ici. Il y en a autant qu’il y a de doigts à mes deux mains, – il les éleva en l’air en écartant les doigts. – Or avec tes beaux soldats tu pourras les prendre, car il est vrai que nous avons peur. Une fois déjà les Tueurs sont venus au temps de mon père et ils emmenèrent mon propre frère… »

Squelette écouta la tragique histoire très patiemment.

« Tu marcheras devant moi, chef, dit-il, et si tu es un homme des Tueurs et me mets en danger, moi et mes beaux soldats, tu seras en enfer cette nuit. »

Il y avait, paraît-il, un chemin bien tracé dans la forêt. Squelette se souvint en effet l’avoir suivi en partie lorsqu’il recherchait un blanc qui avait enfreint la loi. Il passa le reste de la journée à instruire ses hommes, attendant anxieusement des nouvelles de Sanders. S’il perdait cette occasion, le gibier lui échapperait.

Il attendit la nuit. Elle était fraîche, étoilée, il se mit en route avec son petit détachement, Kibili le chef en avant, Squelette immédiatement derrière. Ils marchèrent en silence pendant une heure. Squelette de temps à autre sortait sa boussole de sa poche, consultant le cadran lumineux. Il est presque impossible, en marche, de faire exactement le point, il en vit assez pourtant pour se rendre compte qu’ils s’étaient écartés du Nord et se dirigeaient en demi-cercle vers l’Est. Loin de pénétrer dans la forêt, ils suivaient la rivière presque parallèlement. Il s’en assura pendant une halte. Ils allaient vers la ville des Isisi. Il remit la boussole dans sa poche et prit son automatique, le pouce sur le cran d’arrêt.

Il se demanda un instant s’il ne vaudrait pas mieux retourner sur la Zaïre. Sanders, qui n’était qu’à dix heures de là, devait être maintenant très près de la coupe. S’il s’arrêtait plus bas, il enverrait certainement un coureur dans la forêt pour avoir des nouvelles.

Le bois était très silencieux. Squelette, simple mortel, pensa une seconde aux esprits et frissonna.

« En route », dit-il tout bas, et la petite colonne continua.

Ils s’arrêtèrent encore au bout d’une heure. Ils pénétraient à l’intérieur tout en restant très proche encore de la rivière. La Zaïre aurait pu les suivre si la direction que prendrait la chasse lui avait été connue. Il se défiait machinalement du guide sans encore le soupçonner à fond. Il suivait peut-être la route la plus sûre pour mener à la tanière des Hommes-Rouges.

Au bout de deux heures ils arrivèrent à une montée.

« Seigneur, de l’autre côté se trouve le gîte des Hommes-Rouges », murmura le guide.

Il était trempé de sueur, en grande partie à cause de sa crainte.

Squelette appela Ali Mahmet.

« Que les hommes ajustent les armes », dit-il dans un souffle. Il entendit le petit cliquetis de la mise en place… se tourna vers le guide et ne le vit plus. Silencieux comme la forêt, il avait disparu.

Squelette arma son pistolet.

« Épaule contre épaule, en cercle, Ali Mahmet », dit-il, cherchant à se mettre contre l’homme le plus proche.

Il entendit au même instant un juron arabe guttural et le heurt d’une baïonnette… quelqu’un le saisit par les chevilles et il tomba avec force, tant de force qu’il en perdit la respiration. Il tira deux fois dans le corps qu’il avait sur lui, le sentit remuer convulsivement, puis quelque chose le frappa à la tête, il n’eut plus conscience de rien.

Il était debout quand il revint à lui, du sang lui coulait le long de la joue. Quelqu’un le tenait, il n’avait plus de pistolet et entendait un homme crier de douleur à ses pieds.

« Menons-les à l’endroit où l’on tue », dit une voix, puis une autre appela Kibili en se servant seulement de l’équivalent n’gombi, c’est-à-dire N’gosobo.

« Il est mort, dit une troisième voix, Tibbetts l’a haché avec le petit fusil qui fait ha-ha. »

Celui qui avait parlé d’abord grogna quelque chose et le groupe avança. Squelette écouta les pas, il les distingua bientôt les uns des autres. Ses hommes étaient encore vivants ; soulagé, il poussa un soupir d’aise, puis réfléchissant combien peu il avait sujet d’être satisfait, ricana encore. Ses mains étaient attachées à la façon indigène, c’est-à-dire qu’elles étaient tellement serrées qu’elles enfleraient bientôt. S’il pouvait leur persuader de le détacher, il avait un petit browning dans la poche intérieure de sa chemise.

« Ô homme ! appela-t-il, pourquoi m’attaches-tu, car tu as mon fusil qui fait ha-ha et vous êtes beaucoup.

— Un homme attaché ne coupe pas ses mains », fut la sinistre réponse ; c’est le mot de passe des cannibales.

Il essaya d’arriver à sa poche, mais la rude corde indigène qui le ligotait passait sous ses jambes et s’attachait par-derrière à ses coudes.

En passant sur une crête, Squelette vit la rivière et la vision d’un feu lointain.

« Tibbetts, cette nuit tu mourras », dit une voix. Un petit chien a suivi le léopard dans le bois et c’est le léopard qui le suivait tout le temps.

Il y eut un silence, le guide inconnu fit faire halte tout à coup.

« J’entends », dit le guide, ils écoutèrent tous… une pointe d’acier appuyait sur la gorge de Squelette.

« Ce n’est rien. »

Une voix s’éleva presque au même moment dans le bois, celle d’une femme, elle chantait :

Pendant que les bergers veillaient leurs troupeaux

Tous assis sur le sol

L’ange du Seigneur descendit

Tout autour éclaira sa gloire.

La voix résonnait tout près, limpide, douce d’une suavité inexprimable.

Squelette était glacé, il n’avait jamais entendu maman Kleine, mais c’était là une voix américaine.

« O ko ! qu’est cela, dit une voix rauque.

— C’est l’esprit de maman Jésus », fut la réponse.

Ils attendirent, mais il n’y eut d’autre bruit que celui des cœurs qui battaient.

« Nous sommes là, dit quelqu’un. Allumons le feu. »

Squelette entendit rejeter les feuilles humides, un cercle rougeoyant parut sur le sol, une brassée de brindilles sèches fut jetée sur le feu caché, puis les flammes jaillirent.

Squelette vit alors non pas dix, mais quarante Hommes-Rouges, N’gombi pour la plupart. L’un d’eux semblait jouir d’une certaine autorité parmi eux, ils l’appelaient Obisi.

Squelette chercha des yeux les restes du détachement, constata qu’ils étaient plus ou moins intacts et se demanda pourquoi ils avaient été épargnés. Obisi lui en fournit l’explication comme s’il avait interprété son regard.

« La chèvre vivante marche, dit-il, il faut porter la chèvre morte.

— Vendue sur pied, dit Squelette en anglais, nerveusement heureux de sa macabre plaisanterie.

— Toi, Tibbetts, nous te tuerons parce que tu es blanc et que personne ne t’achèterait. »

Il prit des mains d’un des hommes une arme en forme de faucille à large lame grossièrement gravée.

« Ceci »,… dit-il, et tomba.

Squelette entendit le bruit de l’objet qui frappa Obisi, mais il ne s’attendait pas à l’affaissement de son bourreau. Un homme hurla de frayeur, courut à lui et le retourna sur le dos.

« C’est de la magie », vociféra-t-il, et sa main cherchait le couteau quand…

Pan… Il tomba à genoux, se tenant le côté en grimaçant affreusement.

On tirait quelque part sur le sentier de la forêt, trois formes nues surgirent soudain éclairées par la lumière du feu en criant quelque chose. Squelette comprit leurs paroles et manqua s’évanouir.

« Parle pour moi, Tibbetts, haleta un homme, coupant la corde qui le ligotait ; il eut de la chance, car la balle qui siffla à côté le manqua de justesse comme il baissait la tête pour couper les derniers liens.

« Ça va ! hurla Squelette en voyant le pistolet de Sanders se lever.

— Que le Seigneur soit loué… » commença Sanders.

Alors se produisit la surnaturelle interruption. La voix de la suave chanteuse arrivait des sombres bois :

Or remercions tous notre Dieu.

Sanders explorait des yeux l’ombre.

« Pour l’amour du ciel, » dit-il d’une voix étouffée, et l’incident le plus stupéfiant de la nuit eut lieu.

Lobili, la femme aux serpents, apparaissait, marchant à pas très lents.

« O Lobili, commença Sanders. Elle rit d’un rire bas et heureux.

— Je crains bien de ne pas m’appeler ainsi », dit-elle. Sanders faillit se laisser choir, car cette belle vieille négresse parlait anglais. « Je suis le Dr Selina Grant, de l’Université de Gregorytown, et professeur de biologie. Il nous fallait quelqu’un dans le pays à tout prix, monsieur Sanders. Ma couleur m’a beaucoup aidée, cependant il a fallu joliment scruter mon cœur avant qu’une femme de mon âge consente à porter le simple vêtement du naturel de ces pays.

— Bon Dieu ! dit Sanders d’une voix caverneuse en se pinçant pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. Vous… – vous êtes une négresse… ? »

Elle inclina la tête en souriant.

« Sûr, c’est ainsi que le Seigneur m’a faite. Mon père était docteur à Charlestown, ma mère de pure race Bantou. J’ai appris le bomongo en six mois d’un missionnaire en congé. Cela venait tout seul. Je suis ici depuis trois ans, et si je n’avais pas chanté en errant çà et là, j’aurais oublié à quoi ressemble la langue américaine. Et, monsieur Sanders, j’ai la plus jolie collection d’ophidiens non classés qu’on puisse voir, il faut venir dans mon île inspecter mon « intérieur ».

Sanders ôta son casque et lui tendit la main.

« Une poignée de mains, docteur », dit-il. Le docteur Selina Grant passa son pistolet à air dans sa ceinture et lui serra vigoureusement les doigts.

« Excusez-moi, chère madame, Squelette avait retrouvé sa voix, c’était vous qui chantiez ?

— Sûr, dit Selina.

— Et votre vieux fusil à air ?…

— Pistolet à air, ç’a été ma seule arme, elle m’a été extrêmement utile.

— Excusez-moi, madame, dit Squelette très agité.

— Je parie qu’aucun de vous n’a de quoi faire une cigarette, demanda-t-elle. Fumer cette pipe est par trop primitif pour Selina. »

Squelette trouva une cigarette et la lui alluma.

« Vous êtes la première dame indigène à laquelle j’ai rendu ce service », dit-il.

En vérité, cette aventure-là fut la plus étrange de sa vie.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en février 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Hubert, Marcel, Pascal, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après Edgar Wallace, Sanders, Hachette, 1935. Une autre édition a été consultée en vue de l’établissement du présent texte : Mr. Commissioner Sanders, by Edgar Wallace, Doubleday Doran, New York, 1930. La photo de première page est tirée de Wikimédia : Vue du Bafing, affluent du fleuve Sénégal, depuis une pirogue Bozo, a été prise par Freepius le 22.05.2014.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

La bibliothèque numérique romande est partenaire d’autres groupes qui réalisent des livres numériques gratuits. Elle participe à un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks gratuits et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslives.net.

Vous pouvez aussi consulter directement les sites répertoriés dans ce catalogue :

http://www.ebooksgratuits.com,

http://beq.ebooksgratuits.com,

http://efele.net,

http://bibliotheque-russe-et-slave.com,

http://www.chineancienne.fr

http://djelibeibi.unex.es/libros

http://eforge.eu/ebooks-gratuits

http://livres.gloubik.info/,

http://www.rousseauonline.ch/,

Mobile Read Roger 64,

http://fr.wikisource.org

http://gallica.bnf.fr/ebooks,

http://www.gutenberg.org.

Vous trouverez aussi des livres numériques gratuits auprès de :

http://www.alexandredumasetcompagnie.com/

http://fr.feedbooks.com/publicdomain.



[1] Sirène. La plupart des mots nouveaux sur la rivière se traduisent par des onomatopées.

[2] Ancienne région partagée actuellement entre le Sud-Soudan et l’Angola. (NBNR)

[3] Garde-malade célèbre d’un roman de Dickens.

[4] Quartier du sud de Londres, où au cours du XVIIIe et du XIXe siècles la bourgeoisie fit construire de somptueuses villas. (NBNR)

[5] On appelle ainsi différents arbres, du nom de la résine qu’ils produisent, le copal. (NBNR)

[6] Le rubicon est une version abrégée du piquet à deux. Être rubicon, c’est avoir perdu. (NBNR)

[7] Urie ou Ourias le Hittite, personnage du deuxième livre de Samuel, officier de l’armée du roi David et mari de Bethsabée. David ordonna que l’on mette Urie en première ligne de la bataille de Rabba, afin qu’il meure, parce qu’il convoitait sa femme : « Mettez Urie en première ligne au plus fort de la bataille, puis reculez derrière lui, qu’il soit frappé et qu’il meure. » (NBNR)

[8] Village et paroisse civile situés dans la municipalité de Windsor and Maidenhead dans le comté du Berkshire. (NBNR)