Edgar Wallace

LES DEUX ÉPINGLES

(The Clue of the New Pin)
Traduction : Lyd Acverdi

1930 (1923)

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 4

CHAPITRE II 9

CHAPITRE III 20

CHAPITRE IV.. 28

CHAPITRE V.. 35

CHAPITRE VI 42

CHAPITRE VII 52

CHAPITRE VIII 59

CHAPITRE IX.. 68

CHAPITRE X.. 75

CHAPITRE XI 81

CHAPITRE XII 88

CHAPITRE XIII 99

CHAPITRE XIV.. 107

CHAPITRE XV.. 117

CHAPITRE XVI 123

CHAPITRE XVII 130

CHAPITRE XVIII 137

CHAPITRE XIX.. 145

CHAPITRE XX.. 155

CHAPITRE XXI 162

CHAPITRE XXII 170

CHAPITRE XXIII 182

CHAPITRE XXIV.. 187

CHAPITRE XXV.. 195

CHAPITRE XXVI 204

CHAPITRE XXVII 212

CHAPITRE XXVIII 219

CHAPITRE XXIX.. 224

CHAPITRE XXX.. 231

CHAPITRE XXXI 235

CHAPITRE XXXII 241

CHAPITRE XXXIII 245

CHAPITRE XXXIV.. 251

CHAPITRE XXXV.. 259

CHAPITRE XXXVI 263

CHAPITRE XXXVII 269

CHAPITRE XXXVIII 274

Ce livre numérique. 278

 

CHAPITRE PREMIER

Le restaurant d’Yeh Ling s’était primitivement ouvert à la limite d’un quartier pauvre, entre la Reed Street déserte et la brillante avenue du quartier des théâtres ; il avait pour spécialité les étranges plats chinois. Plus tard, il s’était glissé toujours plus près des Lumières, l’Oriental au visage malheureux, son fondateur, acquérant maison après maison.

Puis, d’un bond il avait atteint la rue principale : Yeh Ling fit l’acquisition d’une façade somptueuse, d’un chef français et d’un état-major de garçons italiens dirigés par le populaire Signor Maciduino, le plus empressé des maîtres d’hôtel. À cause de son toit de tuiles dorées, le restaurant devint Le Toit Doré. Sous ce toit s’abritait un local orné de panneaux de bois de rose et de lumières doucement voilées. Il y avait là un ascenseur doré pour conduire aux deux étages supérieurs où se trouvaient les cabinets particuliers aux portes vitrées, voilées de rideaux diaphanes. Yeh Ling trouvait que c’était porter la respectabilité un peu trop loin, mais son patron était inflexible sur ce point.

Certaines pièces n’avaient pas de porte vitrée, mais elles n’étaient distribuées aux clients qu’avec beaucoup de discrétion. L’une d’elles particulièrement n’était jamais louée à des dîneurs, quelqu’importants ou impeccables qu’ils fussent. C’était le dernier cabinet de l’étage, le numéro 6, qui se trouvait près de l’escalier de service et conduisait à travers un labyrinthe de passages tortueux au vieux bâtiment de Reed Street. Ce dernier demeurait presque inchangé, tel qu’il avait été aux jours difficiles d’Yeh Ling. Des hommes et des femmes venaient là pour déguster des plats chinois ; ils étaient servis par des garçons à la démarche silencieuse venus de Han-Kow – province natale d’Yeh Ling.

Les habitués de ce vieil établissement s’étonnaient de la prospérité actuelle d’Yeh Ling et raillaient sa clientèle élégante. Cette dernière, ignorante pour la plupart de l’existence de ses humbles voisins, mangeait, sans s’émouvoir, les mets coûteux et, à certaines heures, dansait posément aux sons du Vieil Orchestre Syncopé de la Caroline du Sud qu’Yeh Ling avait engagé sans regarder à la dépense.

Yeh Ling ne visitait la partie moderne de son établissement qu’une fois par an, le jour du nouvel an chinois ; c’était une étrange petite silhouette en habit et en veston blanc, gantée de blanc, portant un col blanc et rigide.

Le reste du temps, il demeurait assis dans un tout petit salon aux murs recouverts d’images découpées dans des revues, situé entre les deux parties de son établissement. Là, vêtu d’une robe de soie noire, il tirait sur sa longue pipe. À sept heures et demie, tous les soirs à l’exception du dimanche, il allait à une porte qui s’ouvrait sur la rue et là, il attendait, la main sur la poignée. La jeune fille venait parfois la première, d’autres fois, le vieillard arrivait avant elle. Que ce fut l’un ou l’autre des deux, ils passaient sans un mot et montaient au cabinet 6. Yeh Ling retournait à son salon pour fumer et écrire de longues et belles lettres à son fils à Han Kow, car le fils d’Yeh Ling était devenu un homme de grand savoir et de haute situation, étant en même temps poète et érudit. Il était membre de la « Forêt des Crayons », ce qui est pour le moins l’équivalent de l’honneur d’être membre de l’Académie.

Parfois, Yeh Ling s’adonnait tout entier à la construction de sa nouvelle maison de Shanford et se mettait à rêver ; il voyait en rêves le maître de cette propriété devenu Excellence, car tout est possible dans un pays où l’instruction est la qualité essentielle qui fait décider du choix des ambassadeurs.

Jamais Yeh Ling ne voyait s’en aller les deux visiteurs du numéro 6. Ils trouvaient d’eux-mêmes le chemin de la porte et bientôt après huit heures la pièce était vide. Aucun garçon ne les servait ; leur repas était placé, tout prêt, sur un petit buffet et comme le N° 6 était caché aux curieux par un rideau tendu à travers le passage, Yeh Ling seul les voyait.

Le premier lundi de chaque mois, Yeh Ling montait à cette chambre et s’inclinait devant son occupant solitaire. Ce jour-là le vieillard était toujours seul. Un lundi, Yeh Ling se présenta comme d’habitude devant l’homme du N° 6, une cassette en laque dans les mains et un gros livre sous le bras ; il plaça la cassette et le livre sur le buffet et fit sa révérence.

— Asseyez-vous, dit Jesse Trasmere ; il parlait dans le dialecte des provinces occidentales de la Chine. Yeh Ling obéit, cachant respectueusement ses mains dans les manches amples de sa robe.

— Eh bien ?

— Les bénéfices sont en baisse cette semaine, Excellence, dit Yeh Ling, le temps a été très beau et plusieurs de nos clients ont quitté la ville.

Il découvrit ses mains pour ouvrir le coffret et en sortir quatre liasses de billets de banque. Il en fit deux parts ; trois liasses à droite, et une à gauche. Le vieillard prit les trois liasses qui étaient à sa portée et marmotta quelque chose.

— La police est venue ici la nuit dernière et a demandé à voir les locaux, continua Yeh Ling, impassible. Ils voulaient voir les caves, car ils croient toujours que les Chinois ont une fumerie dans leurs caves.

— Hum ! dit M. Trasmere. Il tripotait l’argent dans ses doigts. Ça va, Yeh Ling.

Il plaça ses billets de banque dans une valise noire qui se trouvait par terre à ses pieds.

— Vous souvenez-vous d’un homme qui a travaillé avec moi à Fi Sang ?

— Le Buveur ?

Le vieil homme fit un signe affirmatif.

— Il arrive ici, dit-il en mâchant un cure-dent.

Jesse Trasmere était un homme au visage dur, âgé de soixante à soixante-dix ans. Une redingote noire roussie par le temps habillait mal son corps piteux ; son col démodé était fripé sur les bords et l’étroite cravate noire qui encerclait son cou était en usage depuis si longtemps qu’elle avait perdu toute rigidité ; elle pendait mollement en deux rubans tortillés de chaque côté du nœud. Ses yeux étaient d’un bleu dur, son visage ridé et couvert de callosités au point de paraître lézardé.

— Oui, il arrive en Angleterre. Et il sera ici aussitôt qu’il saura son chemin à travers la ville ; ce sera bientôt, car Wellington Brown est un excellent voyageur ! Yeh Ling, cet homme est inquiétant. Je serais heureux de savoir qu’il dort sur la Terrasse Nocturne.

Yeh Ling secoua la tête.

— Il ne peut être tué… ici, dit-il. L’Illustre sait bien que mes mains sont propres…

— Êtes-vous fou furieux ? ricana l’autre. Est-ce que je tue les gens, ou demande qu’on les tue ? Même sur l’Amur où la vie est bon marché, je n’ai jamais fait plus que de mettre un homme à la torture, parce qu’il m’avait volé de l’or. Non, il faut que ce Buveur soit rendu silencieux. Il fume les pipes de la Douce Expérience. Vous ne possédez pas de fumerie, je ne l’aurais pas toléré. Mais vous connaissez des endroits…

— J’en connais une centaine, dit Yeh Ling d’un ton qui pour lui était un ton gai.

Il accompagna son maître à la porte et lorsque celle-ci se fût refermée, il revint rapidement à son salon et appela un petit homme de sa race.

— Va, suis le vieil homme et veille à ce qu’aucun mal ne lui arrive, dit-il.

D’après son ton il pouvait sembler que cette tutelle était quelque chose de nouveau ; et cependant, le Chinois silencieux avait reçu exactement le même ordre tous les jours depuis six ans. Tous les jours, à l’exception du dimanche.

Yeh Ling n’avait jamais suivi personnellement Jesse Trasmere. Il avait une autre tâche qui commençait à onze heures du soir et le retenait généralement jusqu’au matin.

CHAPITRE II

M. Trasmere marchait d’un pas ferme et égal, choisissant les rues les plus animées. À huit heures vingt-cinq précises, il tourna dans Peak Avenue, si large et agréable, où se trouvait sa maison. Un homme qui s’était promené là depuis une demi-heure le vit et traversa la rue.

— Excusez-moi, M. Trasmere.

Jesse jeta un regard irrité à celui qui interrompait sa rêverie. L’étranger était jeune et avait une tête de plus que le vieillard. Il était bien habillé et d’une assurance remarquable.

— Hein ?

— Ne vous souvenez-vous pas de moi ?… Je suis Holland. Je vous ai rendu visite il y a une année environ à l’occasion de démêlés que vous aviez avec la municipalité.

Le visage de Jesse s’éclaira.

— Vous êtes un reporter ? Oui, je me souviens de vous. Vous aviez fait paraître dans votre canard un article qui était absolument faux, oui, monsieur, absolument faux ! Vous m’y faisiez dire que j’avais un respect pour les règlements municipaux, et c’est un mensonge ! Je n’ai aucun respect pour les règlements municipaux ou la municipalité. Ce sont des voleurs, des brigands !

Il frappa le sol de son parapluie pour souligner sa désapprobation.

— Cela ne m’étonne pas, dit le jeune homme avec un sourire amusé, et si je vous ai fait distribuer quelques fleurs par-ci par-là, c’était pour faire bonne mine au mauvais jeu. J’avais oublié cet incident, mais en tous cas, le devoir d’un journaliste est de rendre l’objet de son interview sympathique.

— Eh bien, que me voulez-vous ?

— Notre correspondant de Pékin nous envoie la proclamation du Chef de l’insurrection, le général Wing Su… ou Sing Wu, je ne sais plus.

Holland sortit de sa poche une feuille de papier jaune couverte de caractères étranges.

— Nous n’arrivons pas à mettre la main sur l’un de nos interprètes et sachant que vous êtes une autorité en matière de langue chinoise, mon rédacteur s’est demandé si vous ne voudriez pas être assez aimable…

Jesse prit la feuille d’un air mécontent, serra sa valise entre ses genoux et mit ses lunettes.

— Wing Su Shi, par la grâce du Ciel, humble devant ses ancêtres, s’adresse à tous les hommes du Royaume Central… commença-t-il.

Un carnet à la main, Tab inscrivait rapidement au fur et à mesure que l’autre traduisait.

— Je vous remercie, monsieur, dit-il, lorsque le vieillard eut fini.

Il y avait sur le visage du vieil homme une étrange expression de satisfaction, une fierté puérile de ses connaissances.

— Vous possédez une connaissance admirable de la langue, dit poliment Tab.

— Je suis né en Chine, répondit Jesse Trasmere avec fierté, né sur le fleuve Amur. Je parlais les trois dialectes du pays avant d’avoir six ans. J’étais plus fort qu’eux tous dans leurs propres livres lorsque je n’étais pas plus haut que ça ! Est-ce tout, monsieur ?

— C’est tout, et merci beaucoup, dit gravement Tab en soulevant son chapeau.

Il suivit des yeux le vieillard qui s’éloignait. Ainsi, c’était là l’oncle avare de Rex Lander ? Il n’avait pas l’apparence d’un millionnaire et en fait, les millionnaires portent rarement sur eux l’empreinte de leur richesse.

Tab avait réglé la question de la proclamation de Wing Su et s’était plongé dans un nouveau reportage lorsqu’il se souvint d’une nouvelle qu’il avait entendue dans la journée ; il alla en rendre compte au rédacteur de nuit.

— J’en suis bien fâché, Tab, dit celui-ci, le reporter théâtral a la grippe. Ne voudriez-vous pas aller voir la dame ?

Tab maugréa, mais partit.

L’habilleuse, hésitant, dit qu’elle croyait que Miss Ardfern était bien fatiguée, est-ce que demain ne serait pas assez tôt ?

— Je suis également fatigué, dit Tab Holland, ennuyé ; et dites à Miss Ardfern que je ne viens pas à ce maudit théâtre à onze heures du soir parce que je suis un chasseur dautographes, ou parce que je fais collection de photographies d’actrices dont je raffole. Je suis ici au nom de la cause sacrée de la publicité.

Pour l’habilleuse cet homme parlait une langue étrangère. L’examinant avec méfiance, elle tourna le bouton d’une porte et, se tenant dans l’entre-bâillement, parla à quelqu’un à l’intérieur.

Tab aperçut des rideaux de cretonne ; il baîlla, se gratta la tête. Il ne manquait généralement pas d’élégance dans la tenue, à l’exception des moments de grande fatigue.

— Vous pouvez entrer, dit l’habilleuse et Tab passa dans une pièce vivement éclairée.

Ursula Ardfern était déjà habillée et prête à quitter le théâtre ; sa jaquette pendait encore au dos d’une chaise et son imperméable doublé de satin bleu s’étalait sur une autre. Elle tenait à la main une broche qu’elle allait piquer dans un écrin à bijoux. L’attention de Tab s’arrêta sur cette broche. Un rubis en forme de cœur en formait le centre. Tab vit la jeune femme la piquer à l’intérieur du couvercle capitonné de l’écrin, puis refermer celui-ci.

— Je suis extrêmement fâché de vous déranger à cette heure tardive, Miss Ardfern, dit-il pour s’excuser, et si je vous ennuie, vous avez toute ma sympathie. Mais si vous ne m’en vouliez pas trop, je serais heureux d’un peu de sympathie de votre part, car j’ai passé ma journée au tribunal, assistant à l’interrogatoire de Lachmere, accusé de fraude.

Elle avait été passablement ennuyée par cette visite. L’expression de son joli visage l’avait dit au jeune homme dès qu’il était entré. Elle esquissa un sourire.

— Et vous venez pour un autre interrogatoire. Que puis-je faire pour vous, Monsieur… ?

— Holland, Somers Holland du Mégaphone. Notre reporter théâtral est malade et le bruit nous est parvenu ce soir de deux sources différentes que vous alliez vous marier.

— Et vous venez pour me l’apprendre ! Est-ce assez gentil de votre part ! railla-t-elle. Non, je ne me marie pas. Je ne crois pas que je me marierai jamais ; mais vous n’avez pas besoin de le dire dans votre journal, où l’on croira que je pose à l’originale. Et qui est l’heureux mortel, entr’autre ?

— C’est précisément la question que je venais vous poser, sourit Tab.

— Vous me décevez… Ses lèvres frémissaient. — Mais je ne me marie pas. Ne dites pas que je suis mariée à mon art, car ce n’est pas vrai et je vous en prie, ne parlez pas de quelque vieil amour de fillette à gamin qui doive un jour prendre une forme plus sérieuse, car ce n’est pas le cas. Je ne connais tout simplement personne que j’aie jamais désiré épouser et si je connaissais ce quelqu’un, je ne l’épouserais pas… Est-ce tout ?

— C’est à peu près tout, Miss Ardfern, dit Tab. Je suis réellement fâché de vous avoir dérangée. C’est là une chose que je dis toujours aux gens que je dérange, mais cette fois je suis sincère .

— Comment ce bruit vous est-il parvenu ? demanda-t-elle en se levant.

Tab fronça involontairement les sourcils.

— Par un… un de mes amis, dit-il. C’est là la première nouvelle qu’il m’ait jamais apportée et elle est fausse. Bonne nuit, Miss Ardfern.

La main de Tab serra celle de la jeune actrice qui fit une grimace de douleur.

— Oh, pardonnez-moi ! Il se confondit en excuses, navré.

— Vous êtes bien fort ! Elle souriait, se frottant la main, et vous n’avez pas l’habitude de nous manier, nous pauvres femmes fragiles. Ne m’avez-vous pas dit que vous vous appeliez Holland ? Êtes-vous « Tab » Holland ?

Tab rougit. Il n’était pourtant pas dans ses habitudes d’éprouver, ou encore moins de montrer de l’embarras.

— Pourquoi ce « Tab » ? demanda-t-elle ; ses yeux bleus riaient.

— C’est un surnom du bureau, expliqua-t-il, gêné.

— J’ai entendu parler de vous. Je m’en souviens maintenant. C’était quelqu’un avec qui j’ai joué… Milton Braid.

— Il a été reporter avant de faire du théâtre, dit Tab.

Il ne connaissait personne du monde théâtral. Miss Ardfern était la seconde actrice qu’il ait rencontrée au cours des vingt-six ans de sa vie et elle était d’une simplicité inattendue. Il voyait sans surprise qu’elle était remarquablement jolie. Une actrice doit être jolie, même une Ursula Ardfern qui était une grande actrice à en croire le verdict général de la presse et l’opinion extasiée et partiale de Rex Lander. Mais elle possédait le sens de l’humour, qualité extraordinaire chez une actrice, d’après ce que Tab avait lu à ce sujet. Elle possédait de la grâce, de la jeunesse, elle était naturelle. Il serait volontiers resté encore, mais elle mit fin à l’interview.

— Bonne nuit, M. Holland.

Il lui prit de nouveau la main, cette fois avec beaucoup de douceur, et elle rit à cette prudence.

Sur la table de toilette se trouvait l’écrin à bijoux et cela rappela quelque chose au jeune homme :

— S’il y avait quelque chose que vous désiriez faire paraître dans le Mégaphone, bégaya-t-il… il y a eu un entrefilet disant que vous possédiez des bijoux remarquables… plus beaux qu’aucune autre actrice…

Il était extrêmement gauche ; il s’en rendait compte et en était furieux. Il n’eut pas besoin de voir le rapide sourire de la jeune fille pour comprendre qu’elle ne souhaitait pas cette sorte de publicité. Puis ce sourire disparut, laissant sur son visage une expression étrangement dure.

— Non… Je ne crois pas que mes bijoux ou leur valeur soient bien intéressants. Dans le rôle que je suis en train de jouer, je dois porter beaucoup de joyaux… je voudrais bien m’en passer. Bonne nuit, monsieur. Je suis bien contente de démentir votre bruit.

— Je le regrette pour le fiancé, dit Tab avec galanterie.

Elle le regarda sortir et sa pensée accompagnait encore ce grand jeune homme aux épaules larges, lorsque l’habilleuse entra.

— Je voudrais bien que vous n’ayez pas à porter tous ces diamants avec vous, Mademoiselle, dit-elle. M. Stark, le trésorier, m’a dit qu’il les mettrait dans le coffre-fort du théâtre… et il y a là un veilleur de nuit.

— M. Stark me l’a proposé également, dit tranquillement la jeune fille, mais je préfère les emporter. Aidez-moi à passer mon manteau, Madame Simmons.

Quelques minutes plus tard elle sortit par la porte des artistes. Une jolie petite voiture était avancée devant l’entrée. L’actrice traversa la foule qui s’était amassée pour la voir partir, plaça son écrin à bijoux dans le fond de la voiture, à ses pieds et mit le moteur en marche. Le portier vit l’automobile disparaître au tournant et revint à son minuscule bureau.

Tab avait également vu la voiture disparaître. Il se railla lui-même de sa sottise. Si quelqu’un lui avait jadis dit qu’il attendrait à la porte d’un théâtre pour le plaisir de jeter un coup d’œil sur une actrice populaire, il l’aurait insulté. Et pourtant, il était là, ébahi, tout honteux de sa faiblesse.

— Eh oui, dit Tab avec un soupir, l’on apprend à vivre aussi longtemps que l’on vit.

Son logement se trouvait dans Doughty Street ; après s’être arrêté pour téléphoner à la rédaction le résultat de son entrevue, il se dirigea chez lui.

Lorsqu’il entra dans son salon, un homme de deux ans plus jeune que lui regarda par dessus le dossier du fauteuil dans lequel il était plongé.

— Eh bien ? demanda-t-il anxieusement.

Tab s’approcha d’une grosse urne contenant du tabac et remplit sa pipe avant de répondre.

— Est-ce vrai ? demanda Rex Lander avec impatience ; quelle brute mystérieuse tu fais !

— Rex, tu es certainement apparenté aux Canards de Canneville, dit l’autre tout en tirant solennellement sur sa pipe. Tu es un propagateur de fausses nouvelles, un semeur de panique et de trouble dans le monde théâtral… dans lequel j’ai fait mon entrée ce soir grâce à toi.

Rex se détendit en une pose plus commode et encore moins élégante.

— Et alors, elle ne se marie pas ? demanda-t-il avec un soupir.

— Ton intention était bonne, dit Tab en s’enfonçant dans un fauteuil, et je ne sais rien de pire à dire d’un homme que d’assurer : son intention était bonne ! Mais c’est faux. Elle ne se marie pas. Où donc avais-tu cueilli cette histoire, Bébé ?

— Je l’ai entendu dire, répondit vaguement l’autre.

C’était un jeune homme au visage puéril, au teint blanc et rose. Sa figure était ronde et enfantine et l’appellation de « Bébé » lui allait à merveille. Il était gras et paresseux. Les deux hommes avaient été camarades d’école et lorsque Rex était venu à Londres, appelé par M. Jesse Trasmere, son unique parent, pour poursuivre des études pénibles d’architecte, les deux amis s’étaient réunis et partageaient maintenant le logement de Tab.

— Que penses-tu d’elle ?

Tab réfléchit avant de répondre.

— Elle est certainement douée de beauté, dit-il avec prudence. À un autre moment, il aurait ajouté quelque critique ou aurait plaisanté sur l’intense intérêt que Rex Lander montrait à l’égard de la jeune fille, mais cette fois, il traita cette question avec plus de sérieux.

Devenue directrice de théâtre, Ursula Ardfern avait la réputation d’avoir admirablement bien réussi. Malgré sa jeunesse, elle ne jouait que des pièces de son choix et depuis quatre saisons, elle ne connaissait pas d’insuccès.

— Elle est tout à fait… charmante, dit Tab. Évidemment, jai eu lair d’un imbécile et puis, interviewer une actrice n’est pas dans mes cordes. De qui est cette lettre ? Il leva le regard sur une enveloppe placée sur la cheminée.

— De mon oncle Jesse, dit l’autre sans lever la tête de dessus son livre. Je lui avais écrit pour lui demander de me prêter cinquante balles.

— Et il dit ?… Je l’ai vu aujourd’hui entre autres.

— Lis-la, proposa Rex Lander avec un sourire amer.

Tab prit l’enveloppe et en sortit une feuille de gros papier couverte d’une écriture d’écolier.

Il lut :

 

« Cher Rex, ta pension trimestrielle n’échoit qu’au vingt et un. Je regrette en conséquence de ne pouvoir t’accorder ce que tu demandes. Il faut vivre d’une façon économe ; rappelle-toi que lorsque tu auras hérité de mon argent, tu seras heureux de l’expérience qu’une existence économe t’aura donnée pour te permettre d’utiliser d’une façon plus judicieuse la richesse qui sera tienne. »

 

— C’est un misérable avare, dit Tab en rejetant la lettre sur la cheminée. J’ai entendu dire l’autre jour qu’il possédait plus d’un million de livres… où les a-t-il amassées ?

Rex secoua la tête.

— En Chine, je crois. Il est né là-bas et a débuté d’une façon toute humble, comme marchand sur l’Amur. Puis il a acheté du terrain sur lequel on a découvert de l’or. Je ne sais pas, ajouta-t-il en se grattant le menton, si je dois trop me plaindre. Après tout, il y a beaucoup de vrai dans ce qu’il dit, et il a été bon pour moi.

— L’as-tu vu souvent ?

— J’ai passé une semaine chez lui l’année dernière, dit Rex avec une petite grimace à ce souvenir. Malgré tout, se hâta-t-il d’ajouter, je lui dois beaucoup. Il est possible que si je n’étais pas un fainéant et si je n’aimais pas les choses trop coûteuses, je pourrais arriver à vivre de ma pension.

Tab fumait en silence. Enfin il dit :

— Il court toutes sortes de bruits sur le vieux Jesse Trasmere. Quelqu’un m’a dit l’autre jour que c’est un avare connu ; on prétend qu’il garde tout son argent dans la maison, ce qui doit sans doute être une invention.

— Il ne possède pas de compte en banque, dit l’autre, et je sais par hasard qu’il garde en effet de grosses sommes d’argent à Mayfield. Sa maison est bâtie comme une prison et elle comprend une salle de coffres-forts dans le sous-sol qui est extraordinaire par sa résistance. Je ne l’ai jamais vue mais j’ai vu mon oncle y descendre. Je ne me suis jamais donné la peine de chercher à savoir s’il y reste assis sur son or, à faire rouler ses pièces. Mais il est parfaitement vrai qu’il ne possède pas de compte en banque. Il paie tout en espèces. Je suppose qu’il doit bien avoir des transactions par l’intermédiaire des banques, mais je n’en ai jamais entendu parler. Quant à être avare… le jeune homme hésita,… et bien, il n’est pas précisément généreux. Ainsi, il y a six mois il a découvert que le gardien de Mayfield et sa femme avaient l’habitude de donner de la nourriture qui leur restait à des parents pauvres ; il les a mis à la porte immédiatement ! Lorsque j’y suis allé cette année, il avait fermé toues les pièces de la maison, à l’exception de sa propre chambre à coucher et de sa salle à manger qu’il utilise également comme bureau.

— Qu’a-t-il comme domestiques ?

— Il a un valet de chambre, Walters, et deux femmes qui viennent journellement, l’une pour cuisiner, l’autre pour nettoyer. Il a bâti pour la cuisinière une petite cuisine à l’écart de la maison.

— Ce doit être un compagnon joyeux, dit Tab.

— Il n’est pas précisément folichon. Il change de cuisinière tous les mois. J’ai rencontré Walters l’autre jour et il m’a dit que la nouvelle cuisinière était la meilleure de toutes celles qu’il ait jamais eues.

Un silence de près de cinq minutes suivit.

Puis Tab se leva et secoua les cendres de sa pipe.

— Elle est certainement jolie, dit-il et Rex Lander le considéra d’un air soupçonneux, car il savait que Tab n’avait pas parlé de la cuisinière.

CHAPITRE III

M. Jesse Trasmere était assis à l’extrémité d’une longue table qui n’était couverte d’une nappe que devant lui. M. Trasmere dégustait lentement une côtelette de veau.

La salle à manger ne donnait en rien l’impression de grande richesse et ne payait aucun tribut ni au goût artistique du maître, ni à sa connaissance de la Chine. Les murs étaient dépourvus de tableaux, les meubles étaient vieux, européens et usés. M. Trasmere les avait achetés d’occasion et ne cessait de se vanter de l’affaire qu’il avait faite là.

S’il n’y avait là aucun tableau, il n’y avait pas non plus de livres. Jesse Trasmere n’était pas amateur de lecture, pas même de journaux.

Il était une heure de l’après-midi ; entre les plis de la robe de chambre que portait le vieillard apparaissait son pyjama gris, car M. Trasmere venait de quitter son lit. Il allait revêtir sa redingote roussie et devenir très actif jusqu’à l’aube du jour suivant. Il ne se couchait jamais avant que le ciel ne commence à blanchir et ne dormait jamais plus tard que deux heures de l’après-midi.

À six heures et demie, à une seconde près, Walters l’aidait à passer son pardessus, léger quand il faisait chaud, doublé de fourrure s’il faisait froid, et M. Trasmere s’en allait faire sa promenade et traiter les affaires qu’il rencontrait. Mais avant qu’il ne quittât la maison, il avait un rite à accomplir, la fermeture des portes, l’expulsion du valet de chambre à son logis et la disparition de M. Trasmere par la porte qui conduisait de sa salle à manger au sous-sol de l’immeuble. Ceci étant accompli, il sortait. Walters l’avait surveillé plusieurs fois par l’une des fenêtres de l’étage supérieur, tandis qu’il descendait lentement la rue, tenant d’une main un parapluie et de l’autre une petite valise noire. À huit heures trente exactement, il était de retour. Il dînait invariablement dehors. Walters lui apportait une tasse de café noir, puis se retirait à dix heures du soir à sa chambre, séparée du bâtiment principal par une lourde porte que M. Trasmere verrouillait infailliblement.

Un jour, tout au début de son service, Walters avait protesté.

— Figurez-vous qu’il y ait un incendie, monsieur, avait-il dit.

— Vous pouvez sortir par la fenêtre de votre salle de bain, et si vous n’êtes pas capable de sauter de là, vous méritez alors d’être brûlé vif, avait ricané le vieillard. Si cet emploi n’est pas à votre goût, vous n’avez pas besoin d’y rester. Tels sont les règlements de ma maison et ils sont à prendre ou à laisser.

Ainsi donc, nuit après nuit, Walters rentrait dans sa chambre et M. Trasmere déambulait derrière lui en pantoufles pour claquer et verrouiller la porte.

Cette procédure ne fut altérée que lorsqu’une nuit, le vieillard tomba malade et fut incapable d’aller jusqu’à la porte. Depuis lors, une clé était suspendue dans un casier à fenêtre vitrée, fait de la même façon que l’on arrange les postes d’appel pour cas d’incendie. En cas de maladie de son maître ou de tout autre événement imprévu, Walters pouvait atteindre la clé et répondre à la sonnette fixée au-dessus de son lit. Mais une telle nécessité ne s’était pas présentée. Chaque matin, le domestique trouvait la porte ouverte. Il n’avait pu découvrir l’heure à laquelle le vieux Jesse venait l’ouvrir, mais il devinait que c’était vers le matin, au moment où le maître rentrait pour se mettre au lit.

Walters n’obtint jamais l’autorisation de sortir le soir. Deux fois par semaine il avait un congé de vingt-quatre heures, mais il devait être rentré pour dix heures.

— Et si vous êtes en retard d’une minute, ne revenez plus, avait dit Jesse Trasmere.

En sa qualité de valet de chambre, Walters avait des occasions tout exceptionnelles pour découvrir des choses que son maître désirait cacher. Il avait une raison toute particulière pour chercher à apprendre ce que contenait le sous-sol. Il rencontra un jour un homme qui avait pris part à la construction de l’immeuble et apprit ainsi qu’il y avait au sous-sol une chambre dallée de plaques de ciment ; mais malgré toutes les recherches très prudentes qu’il fit en l’absence de son maître, il ne put jamais rien découvrir qui révélât le secret de ce sous-sol. M. Trasmere avait apparemment une seule clé qu’il gardait autour de son cou pendant la nuit et dans ses vêtements pendant le jour ; les recherches de Walters avaient été vaines jusqu’au jour où le domestique trouva son maître souffrant et le vit s’évanouir, ainsi que cela arrivait au vieillard de temps en temps. Il y avait là un morceau de savon à la portée de sa main et Walters était un homme de ressources…

M. Trasmere leva la tête de dessus son assiette et fixa le domestique de ses yeux gris-bleus.

— Est-il venu quelqu’un ce matin ?...

— Non, monsieur.

— Y a-t-il eu des lettres ?

— Quelques-unes. Elles sont sur votre bureau, monsieur.

M. Trasmere marmotta quelque chose.

— Avez-vous fait mettre dans les journaux un entrefilet pour annoncer que je quittais la ville pour deux ou trois jours ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, dit Walters.

Jesse Trasmere grommela encore.

— Un homme doit venir de Chine ; je ne veux pas le rencontrer, expliqua-t-il. Il était parfois étrangement communicatif avec son domestique, mais Walters qui connaissait extrêmement bien son maître, ne commit pas l’erreur de poser une question.

— Je ne veux pas le rencontrer… Le vieillard mâcha pensivement un cure-dent, et son visage sans attrait avait une expression de dégoût… Il avait été mon associé il y a quelle vingt ou trente ans ; c’est un joueur, un ivrogne, qui s’est monté la tête parce que… enfin, peu importe pourquoi il s’est monté la tête, dit-il avec impatience, comme s’il s’attendait à une question. C’était un homme comme ça…

Il fixa du regard la cheminée sans feu et son radiateur microscopique, puis fit claquer ses lèvres.

— S’il vient, il ne faut pas le faire entrer. S’il pose des questions, vous ne devez pas lui répondre. Vous ne savez rien… concernant personne. Pourquoi diable vient-il, d’ailleurs… enfin, peu importe. Ce n’est qu’une ruine, un ivrogne. Pfoui, quel homme ! Il aurait pu être riche, mais il a vendu toutes ses actions. Un ivrogne. Il préférerait boire plutôt que d’être membre du conseil de l’impératrice de la Chine… elle est morte. Un ivrogne… un rien…

Il leva brusquement les yeux et demanda âprement :

— Pourquoi diable écoutez-vous ?

— Excusez-moi, monsieur, je croyais que…

— Sortez !

— Oui, monsieur, dit Walters avec empressement.

Le vieux Jesse Trasmere resta pendant une demi-heure là où son domestique l’avait laissé, le bout de son cure-dent allant et venant dans sa bouche. Puis il se leva et allant à son vieux bureau, l’ouvrit.

Il mit sur la table un petit bol de porcelaine rempli d’encre de Chine. Puis il prit un bloc de papier épais. Ce papier était très large et sa contexture toute particulière. Le vieillard prit un pinceau à long manche et s’asseyant de nouveau, il plongea le pinceau dans l’encre.

Un long moment d’inaction passa, puis il commença à écrire, allant de l’angle supérieur droit vers le bas de la page. Des caractères chinois, baroques et compliqués apparaissaient sur la feuille avec une rapidité magique. Le vieillard termina une colonne et en commença une autre, continuant ainsi jusqu’à ce que la page fut recouverte, à l’exception de deux espaces sous la dernière et l’avant-dernière lignes.

Posant le pinceau, il prit lentement dans la poche droite de son gilet un petit cylindre d’ivoire, de la grosseur d’un gros crayon. Il en fil sortir le bout et l’appliqua sur le papier. Lorsqu’il enleva ce cachet, deux caractères chinois s’étaient imprimés au centre d’un cercle rouge. C’était là le signet de Jesse Trasmere, sa signature ; des milliers de commerçants de Shanghai à Fi Chen accepteraient un chèque portant ce signe étrange, quel qu’en fût le montant.

Lorsque le papier fut sec, il le plia plusieurs fois et se levant, alla à la cheminée sans feu. Dehors, perché sur une marche de l’escalier, Walters vivement intéressé se tordait le cou pour voir ce qui arrivait. De la petite lucarne au-dessus de la porte il voyait au moins un tiers de la pièce. Mais Jesse était passé hors de son champ visuel et quoiqu’il tendit toutes ses facultés, il ne pouvait plus rien voir. Seulement, lorsque le vieillard réapparut, le papier n’était plus dans ses mains.

Jesse Trasmere appuya sur la sonnette et Walters vint aussitôt.

— Souvenez-vous, insista-t-il, je n’y suis pour personne.

— Très bien, Monsieur, dit Walters, légèrement impatienté.

Malheureusement pour le vieillard, le bateau de Chine avait fait un voyage de record et était arrivé trente-six heures avant le temps dû.

M. Trasmere ne lisait pas les journaux ; autrement il l’aurait appris parmi les nouvelles du matin.

Walters ne répondit au coup de sonnette qu’après un certain délai, car il avait été très occupé dans sa chambre à un travail qui ne regardait que lui ; lorsqu’il ouvrit la porte, il trouva un étranger à la figure bronzée arrêté au seuil. Il était vêtu d’un complet usé qui l’habillait mal, son linge était souillé et ses chaussures raccommodées, mais ses manières n’auraient pas déshonoré un prince.

Les mains enfoncées dans ses poches, son chapeau déformé repoussé en arrière, il reçut le regard inquisiteur et méfiant de Walters avec des yeux calmes et insolents, car M. Brown était saoûl.

— Eh bien, eh bien, mon ami, dit-il avec impatience, pourquoi diable me faites-vous attendre sur le seuil de la demeure de mon cher Jesse ? Il sortit de sa poche une main malpropre et se mit à tirailler sa barbiche grise.

— Monsieur… hum… monsieur… M. Trasmere est sorti, dit Walters. Je lui dirai que vous êtes venu. Votre nom, monsieur ?

— Je m’appelle Wellington Brown, mon bon, dit l’étranger. Wellington Brown de Chei-Feu. Je vais entrer et je l’attendrai.

Mais Walters lui barra l’entrée.

— M. Trasmere m’a donné l’ordre exprès de ne laisser entrer personne en son absence, dit-il.

Une vague de colère colora violemment le visage de Wellington Brown.

— Il vous a donné des ordres ! bégaya-t-il, pour qu’on ne me laisse pas entrer, moi, Wellington Brown, qui ai fait sa fortune, à ce vieil escroc de voleur ! Il savait que je viendrais.

— Arrivez-vous de Chine, monsieur ? hésita Walters.

— Je vous ai dit, imbécile, lécheur de bottes, que je viens de Chei-Feu. Si vous êtes un illettré, ainsi que cela m’en a l’air, je vais vous expliquer que Chei-Feu se trouve en Chine.

— Peu m’importe que Chei-Feu se trouve en Chine ou dans la lune, dit Walters avec obstination. Vous ne pouvez entrer, M. Brown. M. Trasmere est absent… il sera absent pendant quinze jours.

— Oh, je ne puis entrer, dites-vous ?

La lutte fut brève, car Walters était d’un physique vigoureux et Wellington Brown était un homme âgé plutôt de soixante que de cinquante ans. Il fut projeté contre le mur de pierre de l’entrée et serait tombé si Walters ne l’avait saisi rapidement au dos

L’étranger respirait bruyamment.

— J’ai tué des hommes pour de pareilles choses, lança-t-il, j’en ai abattu, comme des chiens ! Je m’en souviendrai, larbin !

— Je n’avais pas l’intention de vous faire mal, dit Walters ennuyé à la plus légère menace de désagréments.

L’étranger leva la main avec hauteur.

— Je réglerai mes comptes avec votre maître… souvenez-vous en, laquais ! Il paiera, par Dieu !

Avec une dignité d’ivrogne il traversa d’un pas incertain le jardin qui séparait la maison de la rue, laissant Walters perplexe.

CHAPITRE IV

Ce même soir-là vers neuf heures, la sonnette de l’appartement de Tab Holland résonna bruyamment.

— Qui diable cela peut-il être ? gronda le jeune homme. Il était en bras de chemise, en train d’écrire, et sa table était parsemée de feuilles de papier.

Rex Lander sortit de sa chambre.

— Le chasseur de la rédaction, je pense, dit-il ; j’avais laissé la porte d’en bas ouverte pour lui.

Tab secoua la tête.

— Non, on n’enverra chercher le manuscrit qu’à onze heures, dit-il. Va voir qui c’est, Bébé.

M. Lander protesta. Il protestait toujours lorsqu’on lui demandait de faire un effort physique. Il ouvrit la porte et Tab, entendant une voix inconnue qui parlait haut, le rejoignit. Un homme barbu et chancelant se tenait sur le palier ; il parlait avec agitation.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Tab.

— Rien ne va, monsieur, lança le visiteur en hoquetant, rien… ne va… On ne peut pas dépouiller impunément un homme… un gentilhomme… le dépouiller et l’attaquer… Il s’arrêta pour un moment et ajouta… Impunément.

— Fais-le entrer, ce pauvre diable, dit Tab et M. Wellington Brown entra d’un pas incertain dans le salon. Il était abominablement ivre.

— Lequel de vous est Rex Lander ?

— C’est moi qui m’appelle ainsi, dit Rex intrigué.

— Moi je suis… Wellington Brown de Chei-Feu. Un pensionné à la merci d’un maudit escroc ! Un pensionné ! Il me donne une misérable bouchée de pain sur ce qu’il m’a volé. Je puis vous raconter certaines choses sur le vieux Trasmere…

— Trasmere, mon oncle ? demanda le jeune homme stupéfait.

L’autre opina de la tête, grave et somnolent.

— Je puis vous raconter certaines choses ! J’ai été son compt…able et secrétaire. Je sais des choses ! Je vais vous en raconter sur lui !

— Épargnez votre salive, dit Rex avec froideur. Pourquoi venez-vous ici ?

— Parce que vous êtes son neveu. Voilà pourquoi ! Il m’a volé…, volé ! Il sanglotait. — Il a enlevé son pain de la bouche d’un enfant innocent… voilà pourquoi ! Il a enlevé son pain à un orphelin… et il m’a volé, m’a escroqué ma participation dans le Syndicat Commercial de Mancurian, puis il m’a donné une aumône et m’a dit : « Noie-toi dans l’alcool… » voilà ce qu’il m’a dit !

— Lui avez-vous obéi ? demanda Tab avec ironie.

L’étranger le considéra sans sympathie.

— Qui c’est, celui-là ? demanda-t-il.

— C’est mon ami, dit Rex, et vous êtes chez lui. Et si le seul but de votre visite est d’insulter mon oncle, vous pouvez vous en aller aussitôt que vous le voudrez.

M. Wellington Brown frappa la poitrine du jeune homme avec un doigt sale.

— Votre oncle est une canaille ! Apprenez-le ! Une fripouille de voleur !

— Vous feriez mieux de le lui écrire, dit brusquement Tab. Je suis occupé en ce moment à pondre deux mètres d’article pour mon journal et vous me troublez.

— Lui écrire ! s’écria M. Brown, enchanté. Lui écrire ! Celle-là est bonne… la meilleure chose que j’aie entendue depuis des années ! Mais… !

— Sortez !

Bébé Lander ouvrit la porte avec fracas et le visiteur le foudroya du regard.

— Tel oncle, tel neveu, dit-il. Tel neveu, tel valet… Je m’en vais. Et laissez-moi vous dire…

La porte se referma devant son nez.

— Ouf ! dit Bébé en s’essuyant le front. Ouvrons la fenêtre pour laisser entrer un peu d’air frais.

— Qui est-ce ?

— Qu’en sais-je ? dit Rex Lander. Je n’ai aucune illusion sur les amis de mon oncle Jesse. Je crois qu’il doit être un pensionné du vieux et il doit probablement y avoir une part de vérité, dans ses accusations. Je ne puis m’imaginer que mon oncle donne de l’argent par charité. Quoi qu’il en soit, je dois le voir demain et je l’interrogerai.

— Tu ne le verras pas, dit Tab. Ne lis-tu donc jamais les nouvelles mondaines ? Ton oncle quitte la ville demain.

Rex sourit.

— C’est son vieux truc auquel il recourt lorsqu’il ne veut pas être vu ! Parbleu, c’est ce Wellington qui l’a poussé à annoncer son départ dans les nouvelles mondaines !

Tab attendait, la plume à la main.

— Le silence va régner ici maintenant ordonna-t-il, pendant qu’un grand journaliste s’occupe du meurtre Milligan.

Rex le considéra avec admiration.

— La façon dont tu arrives à fourrer ton nez dans toutes ces affaires est toujours pour moi une source d’étonnement, dit-il. Je ne pourrais pas…

— Ferme ! coupa Tab et il obtint enfin le silence désiré. Il acheva sa dernière page à onze heures, expédia son manuscrit par le messager ponctuel, puis, bourrant sa pipe, s’étendit voluptueusement dans un fauteuil.

— Et maintenant, me voici libre jusqu’à lundi après-midi…

Le téléphone résonna au vestibule au même instant et le jeune homme se leva avec un gémissement.

— Il ne faut jamais jurer de rien ! gronda-t-il. C’est la rédaction, je parie !

C’était la rédaction du Mégaphone, ainsi qu’il l’avait prévu avec tant de perspicacité. Il jeta quelques mots dans le récepteur et revint au salon. Il devint très volubile.

Un Polonais compromis dans une affaire de fraude en assurances a été arrêté, s’est échappé, et s’étant barricadé dans sa maison, résistait à la police à grand renfort d’eau bouillante, aidé d’une grosse canne.

— Jaquot est tout à fait enthousiasmé, dit Tab furieux, parlant sans respect de son chef ; il affirme que c’est un vrai drame… je lui ai dit d’y envoyer le critique théâtral. Bon Dieu, j’ai déjà fait son travail l’autre soir.

— Tu sors ? demanda Rex avec douceur.

— Bien sûr que je sors, espèce de pachyderme ! répondit l’autre sans bonté, tout en luttant avec son col qu’il avait déjà enlevé avant le coup de téléphone.

— Moi, j’avais cru que toutes les histoires de ce genre étaient inventées par le journal, dit le jeune architecte. Personnellement, je crois que je ne lis jamais…

Mais Tab était sorti.

À minuit, il vint rejoindre un petit groupe d’agents de police qui se tenaient à l’écart de la maison assiégée, car le criminel avait réussi à trouver un fusil. Tab demeura avec eux jusqu’au moment où la porte de la maison fût prise d’assaut et l’assiégé ligoté fût descendu dans la rue.

À deux heures du matin, Tab et Carver, le détective en chef engagé dans cette affaire, se rendirent au mess des policiers pour y souper. Il était déjà trois heures et demie et les rues commençaient à s’éclairer de la lumière incertaine de l’aube, lorsque le jeune homme prit le chemin de la maison.

En passant par Park Street, il entendit le bruit d’un moteur et une voiture passa rapidement devant lui. Elle avait à peine fait cent mètres qu’il entendit la détonation d’un éclatement de pneu. Il vit la voiture dévier, puis s’arrêter. Une femme en descendit et examina le mal. Elle était apparemment toute seule, car il la vit ouvrir la boîte à outils sur le marche-pied et y prendre un cric. Il hâta le pas et traversa la chaussée. La seule personne qu’il pût voir à proximité était un cycliste qui était descendu de sa bicyclette et en examinait une roue.

— Puis-je vous être utile ? demanda Tab.

La femme sursauta et se retourna.

— Miss Ardfern ! dit le journaliste avec étonnement.

Pendant une seconde elle sembla mal à l’aise, puis, avec un rapide sourire :

— C’est… Mr. Tab ! Oh, pardonnez-moi cette familiarité, je ne puis me rappeler votre nom de famille.

— N’essayez pas, dit-il en lui prenant l’outil ; mais si vous tenez absolument à vous le rappeler, je m’appelle Holland.

Elle ne dit rien tandis qu’il soulevait la voiture. Puis, au moment où il enleva la roue endommagée, elle prononça :

— Je rentre bien tard ; j’ai été à une réunion.

Il faisait assez clair pour qu’il pût voir qu’elle était très simplement vêtue et que ses chaussures étaient lourdes et épaisses. Il aurait même pu dire qu’elle était pauvrement vêtue. Sur le siège à l’intérieur de la voiture se trouvait une mallette noire, carrée, plus étroite et plus haute qu’une mallette ordinaire. Elle avait peut-être changé d’habits… mais malgré toute l’extraordinaire agilité des actrices dans de pareilles circonstances, elles n’ont pas l’habitude de changer de robe pour rentrer d’une fête.

— Moi aussi, j’ai été à une réunion, dit-il en roulant la roue de rechange vers la partie avant de la voiture ; une réunion exceptionnelle, avec des feux d’artifice.

— Une soirée dansante ?

Tab sourit.

— Je n’ai dansé qu’une seule fois, dit-il. J’avais vu le monsieur me mettre en joue avec son fusil et alors, j’ai dansé gaiement loin de là !

Il l’entendit pousser une petite exclamation.

— Ah oui, c’est ce Polonais. Nous avons entendu les coups de feu et avant de quitter le théâtre, j’ai appris qu’il s’était réfugié dans sa maison.

La roue neuve était maintenant en place, les outils rangés et la roue inutilisable liée à la voiture.

— Voilà qui est fait, dit Tab en reculant. Oh non, ce n’était rien, rien du tout, dit-il promptement lorsqu’elle voulut le remercier.

Elle n’offrit pas de le reconduire chez lui. Il avait espéré qu’elle le ferait ; en fait, sa façon de s’en aller était un peu précipitée et elle fut hors de vue avant que Tab ait compris qu’elle était partie.

Que pouvait-elle bien faire dehors à pareille heure ? se demandait-il. Une réunion, avait-elle dit, mais il se dit encore qu’une actrice en vogue ne s’en va pas à une fête accoutrée de cette façon.

Rex ne dormait pas encore lorsque son ami rentra et vint à sa rencontre. Chose étrange, quoiqu’ils se fussent mis à parler des événements de la nuit, Tab ne mentionna pas sa rencontre avec Ursula Ardfern.

CHAPITRE V

« Ursula Ardfern. » Tab s’éveilla avec ce nom aux lèvres. Il était onze heures du matin et Rex avait eu le temps de sortir et de rentrer.

— L’ami de mon oncle s’est présenté… as-tu entendu ? demanda Rex en arrêtant son camarade sur le seuil de la salle de bains.

— Qui ça, Bonaparte ?

— Son nom est Wellington, je crois. Oui, il est venu plutôt déprimé et confus, mais plein d’horribles menaces à l’égard de l’oncle Jesse. Je l’ai mis à la porte.

— Pourquoi est-il venu ?

Rex Lander hocha la tête.

— Dieu le sait ! À moins que ce ne soit parce qu’il avait besoin de trouver quelqu’un qui connaisse suffisamment mon oncle pour être intéressé par les malédictions dont il le couvre. Je l’ai persuadé de quitter la ville jusqu’à la fin de la semaine prochaine. Mais j’avoue que j’ai été impressionné par les menaces de cette brute. Il dit qu’il tuera l’oncle Jesse, à moins que celui-ci ne consente à des réparations.

— Bah ! dit Tab avec mépris en se dirigeant vers son bain. Tout en déjeunant (Rex avait déjeuné deux heures plus tôt), il revint à M. Jesse Trasmere et à son ennemi.

— Lorsqu’un homme s’enivre, il est dangereux, dit-il. Il n’existe pas d’ivrogne inoffensif, pas plus qu’il ne peut exister de fou inoffensif. Nous avons discuté cette question avec Carver la nuit dernière et il est de mon avis. Ce jeune homme est certainement intelligent, ce qui est plus que l’on ne peut dire de la plupart des détectives. Ce n’est pas de leur faute, les pauvres diables ; ils sont victimes du système qui exige un cerveau d’un mètre quatre-vingt-dix.

— Quoi ?

— Un cerveau d’un mètre quatre-vingt-dix, expliqua Tab entamant son sujet favori, c’est le cerveau de l’homme que l’on choisit pour la besogne délicate des enquêtes criminelles non pas à cause de son intelligence, de sa perspicacité, ou de sa connaissance du monde, mais parce qu’il mesure un mètre quatre-vingt-dix en chaussettes, et qu’il a une largeur de thorax de cent quatorze. As-tu jamais songé que Napoléon ou Jules César, pour ne mentionner que ces deux intelligences, n’auraient jamais pu entrer au service de la police ?

— Cela ne m’est jamais venu à l’esprit, admit Rex. Mais je n’ai jamais douté de l’étendue de ton intelligence, Tab.

Tab mesurait exactement un mètre quatre-vingt-douze, quoiqu’il ne parût pas être aussi grand, étant large d’épaules. Il avait l’habitude de se tenir voûté, ce qui le faisait paraître rond d’épaules. Cela lui venait de l’habitude de se pencher sur sa machine à écrire ou sur son bureau qui était légèrement trop bas pour lui. Il avait le teint frais, mais brun plutôt que rose.

Son visage était plus fin que ne l’est habituellement celui d’un homme de sa taille, ses yeux étaient profondément enchâssés et d’un gris intense. En parlant, il grasseyait légèrement. Ceux qui le connaissaient bien connaissaient l’imperfection de sa prononciation. Il ne pouvait pas dire « très », cela donnait « touai », mais était dit si rapidement que seule une oreille bien exercée s’en apercevait.

Il était parvenu à la carrière de journaliste après des études à l’université. Sans être riche, il avait une situation aisée, et comme c’était l’un de ces hommes heureux qui ont un nombre incalculable de tantes célibataires, il recevait environ un héritage par an, quoiqu’il eût pourtant négligé ces parentes à cause de leurs biens.

Il serait plus exact de dire que Tab avait plongé dans le journalisme et dans cette branche, particulière du journalisme qui le fascinait, le jour où sautant d’un pilier au bord de la rivière, il avait fait un plongeon et sauvé Jasper Dorgon, le banquier frauduleux qui tentait de se suicider ; le jeune homme avait obtenu un récit unique du banquier tandis qu’ils étaient tous deux assis devant le feu du gardien de nuit, en attendant que leurs vêtements fussent secs.

— Que cela te fasse réfléchir, Bébé, dit-il. La théorie généralement acceptée que tout ce qui est au-dessous d’une taille d’un mètre quatre-vingt-dix est du bois dur, est justement la chose qui permet à Lew Vann et au vieux Joe Haspinell ainsi qu’à d’autres escrocs de mes amis, de dîner au grand Criterion, tandis qu’ils devraient purger leur peine dans une prison. Mais Carver est bon. Il sait penser.

— Que pense-t-il de Wellington ?

— Il ne me l’a pas dit, répondit Tab. Tu devrais mettre ton oncle en garde.

— Je le verrai aujourd’hui, acquiesça Rex.

Ils sortirent ensemble avant l’heure du déjeuner. Tab avait à passer à la rédaction et il devait ensuite rencontrer Carver pour déjeuner avec lui. Carver, un homme nonchalant, au parler lent n’était ordinairement pas un interlocuteur animé. Mais sur certains sujets, il était fort intéressant et comme Tab fournit ce sujet-là, deux heures passèrent très rapidement pour le jeune homme. Avant de quitter le restaurant, Tab lui parla de l’étranger saoûl et de ses menaces à l’égard de Jesse Trasmere.

— Ses menaces ne m’inquiètent pas, dit Carver, mais un homme qui a des griefs, et des griefs de premier ordre comme celui-là en a, doit certainement causer des ennuis. Connaissez-vous le vieux Trasmere ?

— Je l’ai vu deux fois. J’avais été envoyé chez lui pour une enquête au sujet d’un procès que la municipalité lui avait intenté ; il s’agissait du bâtiment qu’il avait construit sans la permission de l’architecte municipal. Rex Lander, mon camarade, qui est, entre autres, un architecte en graine, est son neveu. L’oncle écrit de temps en temps à son neveu des lettres remplies de bons conseils sur l’économie.

— Lander est son héritier ?

— Rex l’espère ardemment. Mais il dit qu’il est tout aussi probable que son oncle Jesse laisse son argent à un asile pour Riches Incurables. Parlant de Trasmere, voici son domestique qui passe et il semble être bien pressé.

Une voiture passa rapidement devant eux ; son seul occupant était Walters, sans chapeau, le visage tendu, hagard, ce qui arrêta immédiatement l’attention des deux jeunes gens.

— Qui disiez-vous que c’était ? demanda vivement Carver.

— Walters, le domestique du vieux Trasmere, répondit Tab. Il m’a semblé bien effrayé.

— Walters ? Le détective s’arrêta net, songeur. – Je connais ce visage… J’y suis ! Walters Felling !

— Walters qui ?

Felling… il a passé par mes mains il y a dix ans et il a été condamné depuis. Walters, ainsi que vous l’appelez, est un voleur invétéré ! Domestique du vieux Trasmere hein  ? C’est sa spécialité. Il entre au service de gens riches et un beau matin ils s’éveillent pour apprendre que leurs bijoux, leur argent et leur argenterie ont disparu. Avez-vous noté le numéro de la voiture ?

Tab secoua la tête.

— La question est de savoir, dit le détective, s’il vient de filer en hâte, ou s’il est chargé d’une course urgente pour son maître ? Quoi qu’il en soit, nous devrions aller voir Trasmere. Prenons-nous une voiture, ou allons-nous à pied ?

— On marche, répondit promptement Tab. Seuls les détectives des romans roulent en voitures, Carver. De vrais détectives savent que lorsqu’ils présentent leur note de frais de voiture au bureau, un employé impitoyable en épluche chaque paragraphe.

— Tab, vous connaissez certainement l’économie intérieure de la chasse aux voleurs mieux que tout étranger, répliqua sombrement le détective.

Un bon mille les séparait de la maison de Trasmere. Mayfield, la demeure de Jesse, était la seule bâtisse laide dans une rue célèbre par l’élégance de ses maisons. Construite en horribles briques jaunes sans aucune tentative d’ornement, elle était lourde, carrée au milieu d’un jardin cimenté. Trois cercles microscopiques de terre avaient été laissés à la demande instante du constructeur, et M. Jesse pouvait y cultiver des fleurs pour délecter ses yeux. Il y avait consenti après qu’on lui eût démontré qu’il pouvait ainsi économiser un peu d’argent.

— Ce n’est pas précisément un palais de Prince Charmant, n’est-ce pas ? dit Tab en ouvrant la grille.

— J’ai déjà vu des maisons plus belles que celle-là, admit Carver. Je me demande…

Il s’arrêta car la porte d’entrée s’ouvrit violemment à cet instant et Rex Lander se précipita dehors. Son visage était couleur de craie, ses grands yeux de bébé avaient un regard éperdu. Il vit les deux hommes à l’entrée et sa bouche s’ouvrit pour parler, mais aucun son ne sortit.

Tab se hâta vers lui. Il demanda :

— Qu’y a-t-il ?

Un seul regard jeté sur Bébé Lander lui dit qu’il était arrivé quelque chose de terrible.

— Mon oncle… souffla l’autre. Allez… regardez…

Carver se précipita à l’intérieur de la maison. La salle à manger était vide, à côté de la cheminée une porte étroite était ouverte.

— Où est-il ? demanda le détective.

Rex ne put qu’indiquer l’étroite ouverture.

Il y avait là un escalier de pierre qui se terminait par un passage étroit barré par une autre porte qui était également ouverte. Le corridor était bien éclairé par trois globes électriques fixés dans le plafond et l’odeur âcre d’une explosion d’arme à feu remplissait l’extrémité du passage désert.

— Il doit y avoir une chambre qui donne par ici, dit Carver. À qui est-ce ?

Il se baissa et ramassa une paire de vieux gants qu’il mit dans sa poche.

Il se tourna vers Rex Lander. Le jeune homme était assis au sommet de l’escalier, le visage entre les mains.

— Il n’y aurait aucun sens à l’interroger, dit Carver à voix basse, où se trouve son oncle ?

Tab parcourut rapidement le passage et arriva à une porte à gauche. C’était une porte étroite peinte en noir, profondément enchâssée dans le mur. Elle n’avait pas de poignée, mais seulement un petit trou de serrure. À quelques centimètres du plafond elle était garnie d’une plaque de tôle percée de petits trous pour la ventilation. Le jeune homme poussa la porte, mais elle était fermée à clé. Alors il regarda par le ventilateur.

Il vit une cave de cinq mètres environ de longueur sur quatre mètres de largeur. Le long des murs grossiers étaient fixés des rayons métalliques chargés de cassettes noires. Une lumière vive descendait du plafond et Tab vit clairement.

À l’extrémité de la cave se trouvait une table, mais ce n’était pas cela qu’il regardait : un corps était écroulé contre l’un des pieds de la table. Le visage était tourné vers la porte.

C’était le visage de Jesse Trasmere et le vieillard était mort.

CHAPITRE VI

Tab céda sa place au détective et attendit tandis que celui-ci regardait à son tour.

— Je ne vois aucune trace d’arme, mais d’après l’odeur, il a dû y avoir des coups de feu, dit-il. Qu’est-ce là, sur la table ?

Tab regarda de nouveau par le ventilateur.

— Cela m’a l’air d’être une clé, dit-il.

Ils essayèrent d’ouvrir la porte, mais elle résistait à leur pression.

— La porte est beaucoup trop épaisse et la serrure trop forte pour que nous puissions la forcer, dit enfin Carver. Je vais téléphoner au quartier général, Tab. Voyez de votre côté ce que vous pouvez obtenir de votre ami.

— Je ne crois pas qu’il puisse me dire grand’chose d’ici quelque temps. Viens avec moi, Bébé, dit Tab avec bonté, prenant le bras de son ami. Sortons de cette horrible atmosphère.

Sans résister, Rex Lander se laissa ramener à la salle à manger où il tomba sur une chaise.

Carver avait fini de téléphoner et eut le temps de rentrer bien avant que Rex ne fût suffisamment revenu à lui pour faire le récit de ce qui s’était passé. Sa figure était livide, il ne pouvait pas dominer le tremblement de ses lèvres et un temps considérable s’écoula avant qu’il pût dire à ses auditeurs patients tout ce qu’il savait.

— Je suis venu ici cet après-midi sur rendez-vous, dit-il. Mon oncle m’avait écrit pour me demander de venir le voir au sujet d’un emprunt que j’avais sollicité de lui. Il avait tout d’abord rejeté ma demande, mais, ainsi qu’il lui était souvent arrivé, il avait changé d’idée au dernier moment, car au fond ce n’était pas un mauvais cœur. Au moment où j’ai pressé la sonnette, la porte s’est ouverte et j’ai vu Walters… Walters, c’est le domestique de mon oncle.

Le détective inclina la tête.

— Il semblait terriblement agité et il avait à la main une valise de cuir brun. « J’allais justement sortir, M. Lander », me dit-il…

— A-t-il semblé surpris de vous voir ?

— Il semblait alarmé, dit Rex. Il me vint à l’esprit en le voyant que mon oncle devait être malade et je lui demandai s’il était arrivé quelque chose. Il me répondit que mon oncle se portait bien, mais qu’il l’avait envoyé faire une course très urgente. Notre conversation n’avait pas duré plus d’une minute, car Walters s’est précipité au bas de l’escalier et était dans la rue avant que j’aie pu revenir de ma surprise.

— Il n’avait point de chapeau ? demanda Carver.

Rex secoua la tête.

— Je suis resté pendant un moment dans le vestibule, sachant que mon oncle n’aime pas qu’on entre chez lui sans avoir été annoncé. Voyez-vous, M. Carver, ma situation était plutôt délicate. J’étais venu là en qualité de quémandeur et je ne voulais naturellement pas compromettre ma chance d’obtenir les cinquante livres que mon oncle m’avait promises. Je suis entré au salon de mon oncle ; il n’était pas là, mais la porte qui conduit à la salle des coffres-forts était ouverte et il ne pouvait pas être loin. Je me suis assis et j’ai attendu. J’étais là depuis dix minutes environ quand j’ai commencé à sentir une odeur de brûlé, ainsi que je l’ai cru, c’était en réalité l’odeur de la poudre, ou de je ne sais quoi qu’on met dans les cartouches. J’en ai été tellement alarmé que je suis descendu au bas des marches et après un moment d’hésitation, car je sais combien mon oncle déteste d’être surpris, je suis allé à la porte de la cave. Cette porte était fermée, j’ai frappé, mais n’ai obtenu aucune réponse. Alors j’ai regardé par les trous d’aération. C’était horrible ! Il frissonna. J’ai remonté l’escalier aussi rapidement que j’ai pu et suis sorti dans la rue pour appeler un agent de police, c’est alors que je vous ai vus.

— Tant que vous êtes resté dans la maison, n’avez-vous entendu aucun son qui ait pu vous faire supposer qu’il y avait encore quelqu’un ? Où sont les domestiques ?

— Il n’y a que la cuisinière, dit Rex et Carver s’en alla à sa recherche.

Mais la cuisine était fermée et déserte. C’était apparemment le jour de sortie de la cuisinière.

— Je vais faire des recherches dans toute la maison, dit Carver. Venez Tab ; vous voici mêlé à l’affaire, il vaut mieux que vous vous en occupiez.

Les recherches ne furent pas longues. Il n’y avait que deux pièces utilisées par M. Trasmere, le reste était fermé à clé. Un passage conduisait à la chambre de Walters qui avait jadis servi de chambre d’amis et était plus vaste que ne le sont généralement les logements des domestiques. La pièce était chichement meublée et il était évident que M. Walters n’avait pas prévu une fuite aussi précipitée. Quelques vêtements pendaient encore au porte-manteau derrière la porte, d’autres se trouvaient dans l’armoire, une tasse de café était placée sur la table. Carver plongea son petit doigt dans le liquide ; il était encore tiède.

Une couverture avait été jetée en hâte sur un gros objet au bout de la table ; le détective souleva cette couverture. Il émit un sifflement. Un petit étau se trouvait fixé au bord de la table ; plusieurs limes et d’autres outils étaient dispersés tout autour. Carver tourna la vis de l’étau et libéra l’objet qui y était pris. C’était une petite clé de forme originale et le domestique devait y avoir travaillé tout récemment, car des copeaux d’acier recouvraient encore le pied de l’outil.

— L’ami Walters était en train de fabriquer une clé, dit Carver. Voyez ce modèle en plâtre ! C’est une de ses spécialités. Je présume qu’il a obtenu une empreinte de la clé sur du savon ou de la cire et y a travaillé depuis… Il examina avec curiosité l’objet qu’il tenait à la main. Ceci peut nous éviter bien des tracas, dit-il, car, à moins que je ne me trompe, c’est la clé de la cave.

Quelques minutes plus tard la maison était remplie de détectives, de photographes policiers et d’agents de police. Ils vinrent en vain, car la porte demeura fermée. Tab profita de leur arrivée pour reconduire son ami à la maison.

Avant qu’il ne fût parti, Carver le prit à part :

— Il nous faudra nous tenir en contact avec M. Lander, dit-il. Il pourrait être à même de jeter de la lumière sur l’assassinat. Entretemps, j’ai fait téléphoner à tous les postes pour faire arrêter Felling. Qui est Wellington Brown ?

— Wellington Brown ? C’est l’homme qui avait menacé Trasmere… Je vous en ai parlé au déjeuner.

Carver tira de sa poche une paire de vieux gants.

— M. Wellington Brown est entré dans le corridor du sous-sol, dit-il avec calme, et il a eu l’imprudence d’y laisser ses gants… son nom y est inscrit à l’intérieur !

— Vous allez l’inculper du meurtre ? demanda Tab et Carver inclina la tête.

— Je le crois. Ce ne peut être que lui, ou Walters. Quoiqu’il en soit, nous allons les considérer tous deux comme suspects ; mais je ne puis rien dire de définitif avant que nous ne soyons entrés dans la cave.

Tab ramena son ami à leur appartement et le laissant là, se hâta de revenir à Mayfield : c’est de ce nom de fantaisie que Trasmere avait baptisé sa lugubre demeure.

— Nous n’avons découvert aucune arme, dit le détective que Tab trouva assis dans la salle à manger avec un plan de la maison étalé devant lui. Il se peut que nous en trouvions une dans la cave, dans ce cas cela aurait l’air d’un suicide. J’ai téléphoné à la maison Mortimer qui a construit cet immeuble. J’ai parlé à M. Mortimer lui-même et il dit qu’il n’existe qu’une seule clé pour cette cave… Trasmere avait commandé une serrure spéciale ; il en avait fait fabriquer trente ou quarante différentes par divers serruriers. Personne ne sait laquelle des trente a été utilisée ; Mortimer dit que les ordres étaient impératifs pour qu’il n’y ait pas de double clé. Il est donc presqu’impossible que le meurtrier ait pu entrer dans la cave autrement qu’au moyen de l’unique clé de Trasmere. Enfin, nous serons bientôt renseignés ; j’ai chargé le meilleur ouvrier de Londres d’achever la clé trouvée dans la chambre de Felling et cet ouvrier dit qu’elle est tellement avancée qu’il pourra sans doute ouvrir la cave ce soir même.

— Elle est donc inutilisable dans son état actuel ?

— Absolument inutilisable ; nous l’avons essayée et le serrurier, qui est un expert, dit qu’elle n’aurait pu faire fonctionner la serrure.

— Et alors, vous suggérez l’hypothèse du suicide ? Vous présumez que le vieillard est descendu dans sa cave, s’y est enfermé et s’est ensuite tué ?

Carver hocha la tête.

— Si l’on trouve un revolver dans la cave, votre théorie sera très vraisemblable, quoique je ne puisse absolument pas comprendre pourquoi Trasmere se serait suicidé.

À onze heures du soir, trois hommes se tenaient devant la porte de la cave de Jesse Trasmere : le serrurier en manches de chemise mit la clé dans la serrure et la tourna. Il allait pousser la porte, lorsque Carver lui saisit le bras.

— Laissez cela comme ça, dit-il et l’ouvrier, manifestement déçu de ne pouvoir contempler le tableau du drame, s’en alla ramasser ses outils.

— Allons, dit Carver, respirant profondément et tirant de sa poche une paire de gants blancs qu’il mit aussitôt.

Tab le suivit.

— J’ai téléphoné au docteur, il sera ici dans quelques secondes, dit Carver en considérant le corps silencieux accroupi au pied de la table. Puis il indiqua la table. Au centre même de celle-ci se trouvait une clé, mais ce qui amena une exclamation aux lèvres du détective fut le fait qu’une partie de cette clé était tachée de rouge. Le liquide qui avait coulé avait pénétré dans la surface poreuse de la table.

— Du sang, murmura le détective, soulevant la clé avec dégoût.

Il ne pouvait y avoir de doute. Quoique le haut en fût propre, la partie inférieure de la clé semblait avoir été trempée dans du sang.

— Ceci renverse l’hypothèse du suicide, dit Carver.

Il chercha tout d’abord le révolver qui avait tué le vieil homme. Il n’y avait dans la cave aucune trace de l’arme. Le détective passa la main sous le corps mou de la victime et Tab frissonna en voyant la tête du mort retomber mollement sur son épaule.

— Rien… la balle a traversé le corps. Les suicidés procèdent rarement de cette façon-là.

Ses doigts agiles cherchaient sur le corps silencieux. Il ne trouva rien qui eût de la valeur.

Enfin, Carver se redressa et, le poing sur la hanche examina l’affreux tableau.

— Il se tenait là lorsqu’il a été abattu… il n’a pas vu celui qui le tuait. Comme mise en scène de faux suicide, c’est assez mal présenté… sans parler de l’arme qui manque, le vieillard a reçu une balle dans le dos.

S’il pouvait y avoir quelque doute là-dessus, ce doute fut dissipé après le bref examen que le médecin fit du corps.

— Il a été tué à une distance de deux mètres environ, dit-il. Non, M. Carver, il est impossible qu’il ait commis un suicide ; je ne vois aucune trace de brûlure. En outre, la balle est entrée par derrière, sous l’épaule gauche exactement et la mort doit avoir été instantanée. Il est impossible que celle blessure ait été portée par la victime elle-même.

Les photographes revinrent encore et après leur départ, les deux hommes furent laissés à leurs recherches dans la cave remplie de fumées de magnésium. Les premières cassettes étaient pour la plupart remplies d’argent. Il y avait là très peu d’or, mais une grande quantité de billets de banque de toutes nationalités. Carver trouva dans l’une des cassettes cinq millions de francs en billets de mille francs, une autre était remplie de billets anglais de cinq livres, une troisième contenait des bank-notes de cent dollars liées par paquets de dix mille. Deux seulement de ces cassettes étaient fermées à clé et une seule semblait contenir des documents. C’était pour la majeure partie de vieux baux, des reçus calligraphiés en caractères chinois sur du papier fin au dos desquels quelqu’un avait écrit leur traduction. Ces documents étaient soigneusement classés dans des chemises de carton sur lesquelles une écriture fine avait énuméré leur contenu.

Sur une liasse épaisse retenue par un élastique il y avait une étiquette : « Correspondance commerciale 1899. »

En examinant le contenu de cette cassette-là, Tab y découvrit un manuscrit plié. Il le sortit :

— Voici le testament, dit-il. Carver le lui prit. Le manuscrit était écrit de cette écriture enfantine que Tab avait appris à bien connaître ; il était très bref. Après les préambules d’usage, il disait :

« Je laisse tous mes biens et revenus à Rex Percival Lander, mon neveu, le fils unique de ma sœur décédée Mary Catherine Lander, née Trasmere, et je le nomme seul exécuteur du présent testament. »

Le document était contresigné par Mildred Green, qui se disait cuisinière et par Arthur Green qui précisait sa profession de valet de chambre. Leur adresse était Mayfield.

— Je crois que ce doivent être les deux domestiques que le vieillard a renvoyés, il y a six mois. Ce testament a dû être écrit quelques semaines avant leur départ.

Le premier sentiment qu’éprouva Tab fut le plaisir de savoir enfin son ami devenu riche. Pauvre Rex, il ne s’était guère attendu à recevoir cet héritage d’une façon aussi tragique.

Carver remit le document dans la cassette et procéda à l’examen de la porte que Tab avait interrompu.

— Ce n’est pas une serrure automatique, voyez-vous, dit-il. Elle n’a donc pu être refermée par le meurtrier ni de l’intérieur ni de l’extérieur. S’il y avait la moindre possibilité de supposer que Trasmere s’est tué, la solution serait toute simple. Mais il ne s’est pas suicidé. Il a été tué là, la porte a été refermée et la clé remise sur la table… comment cela ?

Il prit la clé et tenta de la passer par l’un des trous de ventilation, mais son extrémité pouvait à peine y entrer.

— Cette cave doit avoir une autre entrée, dit-il.

Le soleil se leva avant qu’ils n’aient achevé l’examen de la pièce. Les murs en étaient solides. Il n’y avait là ni fenêtre, ni cheminée. Le plancher était encore plus épais que les murs.

Dans un dernier effort désespéré pour résoudre ce mystère, Carver fit appel à un expert qui examina le ventilateur. Ce ventilateur était en acier de plusieurs millimètres d’épaisseur et était fixé dans la porte même. Il n’y avait pas de vis qui eussent permis de l’enlever, et d’ailleurs, même si le ventilateur avait été enlevé, seul le plus fluet des mortels aurait pu passer par l’ouverture.

— Malgré tout, dit Carver, si nous pouvions supposer que le ventilateur fut facile à enlever, nous pourrions nous souvenir d’une page d’Edgar Allan Poe et songer sérieusement à un singe dressé qui aurait pénétré là.

— Il reste encore l’hypothèse d’une double clé…

— Que je rejette, dit Carver. Je suis convaincu qu’aucune double clé n’a pu être utilisée. S’il avait été possible de trouver une double clé, Felling, ou Walters, ainsi que vous le nommez, aurait découvert le moyen de se la procurer. C’est l’homme le plus expert en la matière, il a vécu toute sa vie au moyen de doubles clés. Il devait savoir que c’est impossible, ou il ne se serait pas donné la peine de fabriquer une clé.

— Et alors, vous suggérez que c’est cette clé-ci qu’on a utilisée ? Tab indiqua la table.

— Non seulement je le suggère, mais je le jurerais bien, dit Carver avec calme. Regardez ! Il ouvrit la porte, de façon que la lumière tombât sur le trou de la serrure à l’extérieur.

— Voyez-vous les petites tâches de sang ? demanda-t-il. Cette clé a non seulement été utilisée de l’extérieur où elle a laissé des marques probantes, mais elle a encore été passée également à l’intérieur de la porte.

Il repoussa de nouveau la porte et Tab vit des tâches convaincantes.

— Cette porte a été ouverte de l’intérieur après la mort du vieillard et refermée de l’extérieur.

— Mais comment la clé est-elle revenue sur la table ? demanda le journaliste stupéfait.

M. Carver hocha la tête.

— Un professeur a demandé un jour à un étudiant en médecine si Adam a jamais été bébé et l’étudiant répondit : « Dieu sait. » C’est là la seule réponse que je puisse vous faire. Laissons les autres cassettes pour demain, Tab.

Carver conduisit son compagnon hors de la cave, referma la porte et remit la double clé dans sa poche.

— Je me sens le cerveau vide, dit Tab.

Ce fut alors qu’il vit l’épingle.

CHAPITRE VII

De sa place le jeune homme avait vu un reflet de lumière sur un fil d’acier. Il se baissa machinalement et ramassa l’objet.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda le détective, curieux.

— Ça m’a tout l’air d’une épingle, dit Tab.

C’était une épingle tout ordinaire, brillante, de quatre centimètres environ de longueur. Elle était d’une dimension peu usitée et appartenait au genre qu’emploient les banquiers qui adorent assembler de cette façon barbare leurs documents. L’épingle n’était pas absolument droite, elle était légèrement courbée, mais à part cela n’avait rien de remarquable. Tab la considéra sans rien comprendre.

— Donnez-la moi, dit Carver. Il la prit de sa main gantée de blanc et s’avança au-dessous de l’une des lampes.

— Je ne pense pas qu’elle ait une signification quelconque, ajouta-t-il, mais je la garde. Il mit soigneusement l’épingle dans la boîte à allumettes dans laquelle il avait mis la clé.

— Et maintenant, Tab, dit-il avec brusquerie, tandis que les deux hommes, non rasés, fatigués, sortaient à la lumière de la rue, vous tenez une histoire sensationnelle, mais faites bien attention de ne pas divulguer les indications que nous avons trouvées.

— Je ne vois pas que nous en ayons trouvé, dit Tab, à moins que cette épingle ne soit une indication.

— À votre place, je ne mentionnerais même pas ce détail-là, répliqua gravement le détective.

En rentrant chez lui, Tab trouva toutes les lampes du salon allumées et Rex Lander, entièrement habillé, endormi sur un sofa.

— Je t’ai attendu jusqu’à trois heures du matin, bailla Rex. Ont-ils arrêté Walters, ou qui que ce soit ?

— Pas jusqu’au moment où j’ai quitté Carver, c’est-à-dire, il y a dix minutes. L’on soupçonne ce Brown. Ses gants ont été trouvés dans le corridor.

— Brown, l’homme venu de Chine ?… c’était bien terrible, n’est-ce pas ? demanda Bébé d’une voix étouffée, comme si l’horreur des moments qu’il avait traversés lui apparût soudain dans toute sa force. Mon Dieu, quelle chose affreuse ! Je me suis efforcé toute la nuit de n’y point penser ; ce souvenir atroce m’a poursuivi au point de me rendre presque fou.

— Je t’apporte une bonne nouvelle, Rex, dit l’autre en se préparant à se mettre au lit. Nous avons trouvé le testament de ton oncle. Ce n’est pas encore officiel.

— Ah, vous avez trouvé le testament ? dit l’autre avec indifférence. Je t’avoue que cela ne m’intéresse pas beaucoup en ce moment. Qui donc reçoit le tout… est-ce un asile pour les chiens ou une crèche pour les chats ?

— C’est un jeune et solide architecte, dit Tab en riant, et je prévois déjà l’effondrement de notre petit home. J’irai peut-être te rendre visite, Bébé, lorsque tu seras riche, si tant est que tu veux encore me connaître.

Un geste impatienté de Rex le fit taire.

— Ce n’est pas à l’argent que je suis en train de songer, je pense à tout autre chose, dit-il.

Tab dormit pendant quatre heures ; en s’éveillant il apprit que Rex était sorti.

Lorsqu’il se trouva dans la rue, l’on vendait déjà l’édition spéciale des journaux du dimanche qui relatait l’histoire du meurtre.

Le rédacteur des faits divers n’était pas encore là lorsque Tab arriva à la rédaction. Le jeune homme donna un récit succinct de la tragédie pour permettre au bureau de procéder aux recherches de Walters et de Brown.

Puis il s’en alla à Mayfield, mais Carver n’était pas là et l’agent de police chargé de la surveillance de la maison n’était pas disposé à laisser entier le journaliste. Carver, célibataire, demeurait dans une maison meublée. Tab le surprit au moment où il était en train de se raser.

— Non, nous n’avons aucune nouvelle de Felling, et Brown, qui est bien plus difficile à rechercher, a disparu. Pourquoi plus difficile ? Parce qu’il est inconnu ici. La poursuite de Walters est un jeu d’enfant, comparée à la recherche de l’autre. Et pourtant nous ne l’avons pas encore trouvé, dit-il en s’essuyant la figure, c’est d’autant plus surprenant que nous connaissons ses refuges habituels et ses relations. Aucun de ses amis ne l’a vu. Le conducteur de la voiture s’est présenté pour répondre à notre convocation urgente et dit qu’il a déposé Felling à la gare centrale. Ils se sont arrêtés en route pour acheter un chapeau.

Carver ne s’était pas encore présenté au quartier général de la police ce matin-là, et même s’il s’y était présenté, il n’aurait pu savoir la nouvelle qui surprit tant le journaliste plus tard dans la journée.

— Avez-vous une nouvelle hypothèse, Carver ?

Carver regarda par la fenêtre et tira pensivement sur son long nez.

C’était un homme de taille élevée, mince, au visage émacié tout en rides et en plis. Au repos, il était extrêmement mélancolique et son ton doux s’harmonisait avec son extérieur.

— Il peut y avoir plusieurs hypothèses, répondit-il, toutes plus ou moins plausibles.

— Avez-vous songé, demanda Tab, que le coup de feu a pu être tiré à travers l’un des trous du ventilateur ?

Carver hocha la tête plusieurs fois avant de répondre.

— Cette idée m’est également venue après que vous m’ayez quitté et je suis revenu là-bas pour la vérifier, mais il n’existe sur le ventilateur aucune de ces traces noires qu’il devrait y avoir si un revolver suffisamment petit avait été appliqué à l’un de ses trous ; en outre, il y a ce fait important qu’une balle du calibre de celle que les docteurs ont trouvée dans le corps de Trasmere n’aurait pu passer à travers un trou aussi petit. Non, l’assassinat a bien été commis dans la cave, soit par Brown, soit par Walters, ou par quelqu’un d’autre encore.

Tab avait quelques petites enquêtes à poursuivre ; l’une d’elles concernait la cuisinière. Celle-ci avait déjà été interrogée par la police lorsque le journaliste arriva à sa petite maison de banlieue. Cette femme paisible et maternelle ne pouvait lui dire que peu de choses.

— C’était mon jour de sortie, dit-elle. M. Trasmere avait annoncé qu’il s’en allait à la campagne, quoique je ne suppose pas qu’il y soit allé. Il l’avait déjà dit avant, mais Walters me disait de ne point y faire attention. Je n’ai jamais vu M. Trasmere, ajouta-t-elle à la grande surprise de Tab. Tous les ordres m’étaient transmis par M. Walters et je n’ai pénétré dans la maison qu’une seule fois, un matin que la femme de ménage n’était pas venue. J’ai aidé Walters à nettoyer le salon de monsieur. Je me souviens de cette matinée là parce que j’ai trouvé au salon un tout petit couvercle, ou n’est-ce peut-être pas un couvercle… Je l’ai encore, si vous voulez le voir. Je me suis souvent demandé ce que cela pouvait être.

— Un couvercle ? dit Tab. Quel genre de couvercle ?

— C’est comme le couvercle d’une petite boîte à pilules, expliqua la femme, de la dimension d’une pièce de cuivre de cinq centimes. Je l’ai ramassé et j’ai demandé à M. Walters à quoi cela servait : il m’a dit qu’il ne le savait pas. Je l’avais trouvé par terre près de la table et je l’ai emporté dans l’intention de demander à mon mari ce que c’était.

Elle quitta la pièce et revint avec le « couvercle » qui était un petit dé de celluloïd comme les dactylographes en emploient pour couvrir les caractères de leur machine.

— Est-ce que M. Trasmere avait une machine à écrire ?

— Non, monsieur, dit-elle, secouant la tête, pour autant que je puisse le savoir. Je n’en ai jamais vu chez lui. Mais, ainsi que je l’ai dit, je n’ai été dans la maison qu’une seule fois. La cuisine est séparée du corps de la maison par un corridor. M. Trasmere avait donné des ordres sévères pour que je reste dans ma cuisine.

Tab considéra le petit objet qu’il tenait entre le pouce et l’index. C’était indubitablement une pièce de l’équipement de dactylographe, et pourtant M. Trasmere n’avait jamais employé de dactylographe. Il avait toujours écrit à la main les lettres qu’il avait adressées à Rex.

— Êtes-vous certaine que personne ne venait dans la journée pour faire la correspondance de votre maître ? demanda-t-il.

— Non, je suis parfaitement sûre que M. Walters me l’aurait dit. Il se plaignait toujours de la tristesse de la maison parce que personne n’y venait jamais ; et les jeunes femmes étaient son point faible, de sorte que je suis certaine que j’en aurais entendu parler. Ont-ils trouvé M. Walters ? Je suis sûre que ce n’est pas lui qui l’a fait.

Tab lui répondit négativement.

— Connaissez-vous les Green ? demanda-t-il au moment de partir, se rappelant soudain les témoins du testament de Jesse Trasmere.

— Non, monsieur, dit-elle. Mrs Green avait été cuisinière avant moi et je ne l’ai vue qu’une fois, le jour de mon arrivée, ainsi que M. Green. C’était un couple très sympathique et je ne crois pas que le maître les ait bien traités.

— Où sont-ils maintenant ?

— Je ne sais pas, monsieur. J’ai entendu dire qu’ils étaient partis pour l’Australie. Ils étaient déjà d’un certain âge, mais bien portants et forts, et M. Green avait toujours parlé de s’en aller en Australie où il était né.

— Est-ce que Green ou sa femme avaient de la rancune contre M. Trasmere ?

Elle hésita.

— Ma foi, ils étaient naturellement fâchés : ils avaient été accusés de vol et M. Green semblait en être très affecté, surtout lorsque le maître a ordonné qu’on fouille leurs valises parce qu’il lui manquait de l’argenterie de valeur et une montre en or.

Ceci était nouveau pour Tab. Il avait entendu parler de vol de vivres, mais non pas d’autres disparitions.

Elle ne put lui conter que peu de choses, ajoutant que Green avait été une sorte de maître d’hôtel.

— Est-ce que Walters y était en même temps que les Green ? demanda Tab.

— Oui, monsieur. M. Walters était le valet de M. Trasmere. Après le départ de M. Green, M. Walters resta comme maître d’hôtel et valet de chambre.

Tab revint au bureau pour écrire son histoire, mais il savait que c’était du travail perdu, puisque d’autres nouvelles allaient certainement venir avant la nuit.

Le rédacteur des faits divers était à son bureau lorsque Tab ouvrit la grande porte et entra dans la pièce.

— Ces crimes de la première page viennent toujours par paquets, se plaignit amèrement le rédacteur. J’ai encore une excellente histoire.

— Eh bien, donnez-la à un bon romancier, dit Tab. Mon cas va occuper non seulement tout mon temps, mais encore le temps d’une demi-douzaine d’autres gaillards. Quelle est cette nouvelle sensation ?

— Une actrice a perdu ses bijoux, ce qui ne sonne pas comme extrêmement sensationnel, dit le rédacteur en tirant à lui deux feuillets sur lesquels il avait noté le cas, mais vous n’avez pas besoin de vous en occuper. Je vais mettre quelqu’un d’autre sur cette affaire.

— Qui est l’actrice ?

— Ursula Ardfern, répondit le rédacteur, et la bouche de Tab s’ouvrit de stupéfaction.

CHAPITRE VIII

— Ursula Ardfern ! Elle n’est pas de celles qui perdent leurs bijoux pour obtenir quelques lignes de publicité, dit-il. Où les a-t-elle perdus ?

— C’est une histoire assez curieuse, dit le rédacteur en s’étendant dans son fauteuil, les deux mains jointes derrière la tête. Elle est entrée dans un bureau de poste samedi matin en s’en allant à son théâtre ; posant sa mallette à bijoux sur le comptoir à côté d’elle, elle a acheté quelques timbres. Lorsqu’elle s’est retournée, la mallette avait disparu. Cela est arrivé si brusquement et dans un espace de temps si bref qu’elle ne pouvait en croire ses yeux et n’a pas voulu se plaindre aussitôt à la direction du bureau. D’après ce qu’elle dit, elle crut à une étrange aberration de sa part et supposa qu’elle n’avait pas apporté la mallette en question. Elles est rentrée chez elle, au Central Hôtel et a cherché dans toutes les pièces de son appartement. Lorsqu’elle eût fini, il lui fallait se hâter d’aller au théâtre pour une matinée et elle est partie précipitamment… enfin, pour être bref, elle n’a fait part à la police de cette disparition que ce matin.

— Bien entendu, dit Tab avec fermeté. Telle que je la connais, elle doit haïr la pensée de cette publicité et a dû tout faire pour s’assurer de la disparition réelle de ses bijoux avant de mettre l’affaire entre les mains de la police.

— La connaissez-vous donc ?

— Je la connais autant qu’un reporter connaît tout le monde, à commencer par le Secrétaire d’État et à finir par le bourreau, dit Tab, mais je m’occuperai de cette affaire, si vous le désirez. Il n’y aura rien à faire pour l’affaire de Trasmere jusqu’à ce soir. C’est au Central Hôtel qu’elle demeure, n’est-ce pas ?

L’autre inclina la tête.

— Il vous faudra faire preuve d’une certaine ingéniosité, ajouta-t-il, surtout si ce que vous dites concernant son mépris de la publicité est exact. Je voudrais bien obtenir la photographie de l’actrice qui hait la publicité : je la suspendrais dans mon bureau.

Au Central Hôtel, Tab se buta à un mur infranchissable.

— Miss Ardfern ne reçoit pas, lui répondit l’employé au bureau des renseignements, qui n’était même pas certain qu’elle fût chez elle.

— Voulez-vous faire monter ma carte ?

L’employé répliqua très fermement qu’il n’enverrait pas de carte. Tab s’adressa alors directement à l’autorité suprême. Par bonheur, il connaissait très bien le directeur de l’hôtel. Mais cette fois Crispi n’était pas enclin à l’obliger.

— Miss Ardfern est une excellente cliente, M. Holland, dit-il, et nous ne voulons pas l’indisposer. Je vous dirai à titre tout à fait confidentiel que Miss Ardfern n’est pas à l’hôtel.

— Où est-elle ?

— Elle est partie ce matin en voiture pour sa maison de campagne. Elle passe tous les dimanches à la campagne et je sais qu’elle ne veut voir aucun journaliste, car elle est revenue spécialement ce matin pour me dire que l’on ne devait répondre à aucune question la concernant.

— Où se trouve cette maison de campagne… allons Crispi, insista Tab, ou la prochaine fois quun vol se produit à votre hôtel, jen fais un article de première page.

— C’est du chantage, protesta Crispi dans un murmure. Je crains de ne pouvoir vous le dire, Holland. Peut-être que si vous cherchiez dans l’annuaire de Hertford…

Le journaliste trouva dans la bibliothèque de l’hôtel l’annuaire en question et en feuilleta les pages. En face du nom « Ardfern Ursula », il lut : Stone Cottage, près de Blisville.

C’était à une quarantaine de kilomètres de Londres ; la route passait devant un bâtiment inachevé où un jour plusieurs mystères devaient trouver leur solution. Tab parcourut cette distance à motocyclette en une heure environ. Il appuya sa machine contre un grillage coquet, ouvrit le haut portail et entra dans le joli petit jardin qui entourait le Stone Cottage. Les murs de la villa étaient entièrement recouverts par de la vigne-vierge au feuillage pourpre.

À l’ombre d’un arbre il vit une silhouette blanche étendue à l’aise qui s’assit en sursaut dans son fauteuil au déclic du loquet.

— Ça, c’est trop fort de votre part, M. Tab, dit Ursula Ardfern avec reproche. J’ai instamment prié Crispi de ne dire à personne où j’étais.

— Crispi ne me l’a pas dit. Je vous ai trouvée au moyen d’un annuaire, dit gaiement Tab.

La lumière du soleil était généreuse pour Ursula et il sembla au jeune homme qu’elle était encore plus belle dans cet entourage qu’elle ne l’avait été dans le joli cadre et l’éclairage complaisant du théâtre.

Elle était plus mince qu’il ne l’avait cru et évoquait l’impression d’un jeune être endolori. – Cette jeune fille a dû souffrir, se dit-il, et pourtant il n’y avait aucune trace d’ancienne douleur dans son visage sans ride, aucune suggestion de peine ou de remords dans ses clairs yeux bleus.

— Je suppose que vous venez pour m’interroger sur mes bijoux, dit-elle, et je vous permettrai de me poser toutes les questions que vous voudrez, à une seule condition.

— Quelle est cette condition ? sourit-il.

— Apportez-moi cette chaise. Elle indiqua un siège sur la pelouse. Asseyez-vous là ; et lorsqu’il eût obéi : la condition est celle-ci : que vous vous contentiez de dire dans votre article que je n’ai aucun souvenir d’avoir vu quelqu’un prendre ma mallette, mais que je serais très contente de la retrouver et paierais une bonne récompense ; que mes bijoux n’étaient pas d’une valeur aussi grande qu’on le croyait en général et que je ne suis pas assurée contre le vol.

— Je répéterai tout cela fidèlement, assura Tab. Je suis un honnête homme et tiens mes promesses.

— Et maintenant, je vous dirai pour votre gouverne personnelle, ajouta-t-elle, que si je ne revois plus jamais ces bijoux, je serai une femme très heureuse.

Il la regarda, bouche bée.

— Vous n’allez pas croire que je pose, n’est-ce pas ? Elle l’interrogeait, soupçonneuse. Non, je vois que vous ne le croyez pas. Je ne suis nullement ennuyée à la pensée d’avoir à jouer mes rôles avec de faux bijoux, ainsi que je l’ai fait la nuit dernière.

— Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à la police plus tôt ? demanda le journaliste.

— Parce que… fut sa réponse vague. Vous pouvez interpréter ma lenteur de la façon que vous voudrez. Vous pouvez dire ou penser que c’était à cause d’un sentiment de bonté, par désir d’éviter qu’on n’accuse ou ne soupçonne quelqu’un d’avoir volé la mallette, tandis qu’elle pouvait se trouver sur mon bureau, ou bien vous pouvez croire ou dire que je ne voulais pas faire de bruit autour de ces bijoux. Enfin, sourit-elle, vous pouvez faire ou dire ce que vous voudrez.

— Ne vous rappelez-vous pas qui se trouvait à côté de vous…

Elle l’arrêta d’un geste.

— Je ne me souviens de rien, excepté que j’ai acheté dix timbres.

— De quelle valeur étaient ces bijoux ? insista-t-il.

Elle haussa les épaules.

— Je ne puis même pas vous dire cela, dit-elle.

— Ont-ils une histoire ?

Elle rit.

— Vous êtes très persévérant, M. Tab. Les yeux de la jeune femme lui souriaient, quoique son visage demeurât sérieux. Et maintenant, puisque vous m’avez surprise dans ma Demeure Chaste et Pure, il faut que je vous fasse faire le tour de mon petit domaine.

Elle le conduisit à travers le jardin, dans le petit bois de pins derrière la maison, bavardant tout le temps. Puis, après l’avoir quitté pour s’assurer, dit-elle, que sa maison était bien en ordre, elle le fit entrer dans un grand salon agréable, meublé avec goût, sinon avec luxe, un frais refuge de repos.

Tab était arrivé au Stone Cottage à deux heures de l’après-midi et il était déjà cinq heures lorsqu’il prit à regret congé de la jeune actrice. Durant tout l’après-midi ils avaient causé de livres et de gens, et puisqu’elle ne faisait pas allusion à l’assassinat qui avait antérieurement préoccupé l’esprit du journaliste, il ne voulut pas introduire cette note discordante dans l’atmosphère parfumée de sa jolie retraite.

— Qu’est-ce que vous pensez de ce compte rendu ? coupa le rédacteur lorsque Tab lui apporta son manuscrit.

— Au point de vue du style, c’est classique, dit Tab.

— Et au point de vue des nouvelles, c’est nul, dit le rédacteur.

— Le seul fait nouveau que vous ayez découvert c’est qu’elle aime Browning et il est possible que la police sache même cela !

Il grommela, mais accepta le manuscrit et son crayon bleu y porta quelques mutilations sauvages, tandis que Tab s’en allait à la recherche des dernières nouvelles sur le cas Trasmere.

Là encore il y avait peu de nouveau. Walters et Wellington Brown se trouvaient toujours en liberté et Tab dut se contenter de donner un aperçu sur la vie de Trasmere dont « Bébé » lui avait de temps en temps fourni les données.

Il n’avait pas vu le nouveau millionnaire de la journée. En rentrant à la maison ce soir-là, il trouva Rex Lander au lit et ne le dérangea pas. Il était mortellement fatigué et encore plus désireux de retrouver son oreiller que de discuter sur Ursula Ardfern. En vérité, il n’était disposé à discuter sur Ursula Ardfern avec aucun tiers.

— Je n’ai fait que de flâner, dit Rex le lendemain matin, lorsque Tab l’interrogea sur l’emploi de sa journée. J’avais passé une très mauvaise nuit et m’étais levé tôt. Tu dormais encore comme un pourceau lorsque j’ai jeté un coup d’œil dans ta chambre. J’ai lu ton compte rendu dans le Mégaphone… à propos, sais-tu que les bijoux de Miss Ardfern ont été volés ?

— Je le sais même fort bien, dit Tab. Je l’ai vue hier.

Rex devint tout oreilles.

— Où cela ? demanda-t-il avec empressement. De quoi a-t-elle l’air, Tab… je veux dire, hors du théâtre ? Est-elle tout aussi belle… de quelle couleur sont ses yeux ?

Tab repoussa sa chaise et les sourcils froncés, considéra le jeune homme assis en face de lui.

— Ta curiosité est indécente, dit-il sévèrement ; réellement, Rex, je n’avais jamais deviné que tu fusses à ce point intéressé par cette personne.

Rex évita son regard.

— Je la trouve très belle, dit-il d’un ton bourru. Je donnerais ma tête pour passer une journée avec elle.

— Bah ! s’exclama Tab. Mais, jeune imbécile, tu en es amoureux !

Le visage puéril de Rex devint cramoisi.

— Quelle blague, dit-il d’une voix aiguë. Elle me plaît beaucoup. Je l’ai vue une centaine de fois, sans lui avoir jamais parlé. Elle réalise pour moi l’idéal de la femme parfaite. Jolie de figure, avec la plus belle voix que j’aie jamais entendue. Je ferai un jour sa connaissance.

Pour une raison qu’il ne pouvait définir, cette révélation soudaine de la passion secrète de Bébé troublait Tab.

— Mon cher Bébé, dit-il avec plus de douceur, cette jeune femme n’est pas de celles qui s’éprennent et se marient…

Soudain, il se rappela quelque chose.

— Oh, mais tu es millionnaire aujourd’hui, Rex ! Saperlipopette !

Rex rougit encore et Tab émit un sifflement.

— Veux-tu dire sérieusement que tu l’aimes !

— Je l’adore, dit Rex d’une voix basse. J’avais été tellement bouleversé en entendant quelqu’un dire qu’elle allait se marier, que je t’ai envoyé la voir.

Tab l’interrompit par un éclat de rire amusé.

— Et voilà pourquoi j’ai été envoyé faire l’imbécile, hein ? demanda-t-il, les yeux rieurs. Ah, le malin ! C’est pour apporter du baume à ton cœur brisé, qu’un criminaliste éminent a dû poser, le chapeau à la main, dans le vestibule infect d’un théâtre, sollicitant une entrevue d’une actrice ! Il redevint sérieux. – J’espère que ce n’est pas un attachement trop violent de ta part, Rex, dit-il tranquillement. D’abord, j’ai l’impression qu’Ursula Ardfern n’est pas de celles qui se marient et que ta grande richesse même ne la tenterait pas. Et puis… il s’arrêta.

— Et puis ? demanda Rex impatienté. Quelle autre juste raison ou quel empêchement as-tu encore trouvé ?

— Te ne crois pas que ce soit mon affaire, dit Tab, et je ne suis certainement pas capable de te donner un avis paternel.

— Tu veux dire qu’une actrice est la pire des épouses qu’un homme puisse choisir, je suppose. J’ai déjà entendu toutes ces balivernes. Ce pauvre oncle Jesse, lorsque je lui en ai parlé…

— Tu lui avais parlé de ton… sentiment pour Ursula Ardfern ? demanda Tab avec surprise.

— Non, bien entendu, dit l’autre, irrité. J’ai approché ce sujet par des voies détournées. Mon oncle Jesse fulminait. Ce fut alors qu’il me dit qu’il allait me déshériter. Il dit des choses horribles contre les actrices.

Tab était silencieux, un peu intrigué. Mais que lui importait, après tout, que Rex Lander fût amoureux jusqu’aux oreilles de la jeune actrice ? Et pourtant, pour une raison mystérieuse, il considérait la passion de Bébé comme une offense personnelle. C’était ridicule, enfantin de sa part et il se mit à rire.

— Tu trouves cela très amusant, je crois, gronda Rex, en quittant bruyamment la table.

— J’étais en train de me moquer de moi-même, d’avoir osé te donner des conseils, dit Tab franchement.

CHAPITRE IX

Tab se trouvait dans sa chambre lorsque Carver vint le voir.

— J’ai eu un entretien avec quelques « sommités » dit-il, et leur ai exposé que vous pourriez nous être utile. Tout d’abord, ils ont été horrifiés à la pensée qu’un journaliste fût même autorisé à flairer le côté secret d’une enquête, mais j’ai fini par les convaincre. Je vais à la maison du crime et je voulais vous emmener avec moi. Je vais examiner ces coffrets que nous n’avons pas ouverts samedi.

Tab l’écoutait avec des sentiments contradictoires. Travailler activement avec la police signifiait que son travail de journaliste en souffrirait. On ne lui permettrait de faire usage des renseignements qu’il recueillerait que sous une forme tout à fait incolore. S’il restait en dehors des travaux de la police, il était certain de pouvoir découvrir des éléments qu’il pourrait utiliser sans encourir une accusation d’abus de confiance. Il n’était plus temps de consulter son chef à ce sujet… il lui fallait prendre une décision sur le champ.

— J’accepte, dit-il. Cela signifie, bien entendu, que je ne pourrai plus écrire que des idioties dans le genre de celles que publient les journaux du soir, mais je vais tenter ma chance.

En descendant dans la rue, il fut surpris de trouver qu’une voiture avait été mise à la disposition de Carver. Connaissant la parcimonie habituelle du quartier général, il exprima son étonnement.

— C’est la voiture de M. Trasmere. Il l’avait au garage depuis plus d’une année, mais M. Lander nous a donné l’autorisation de la sortir et nous a offert d’en payer les frais.

— Ce bon vieux Bébé, dit Tab en s’installant dans la voiture. Il ne m’en a rien dit.

En s’approchant de la maison, Carver rompit le silence.

— J’aurai quelque chose à vous montrer plus tard, dit-il. Nos hommes ont passé la nuit au bureau de poste, enquêtant sur la correspondance de M. Trasmere. Il en ressort qu’il a eu une correspondance volumineuse durant les deux dernières années. Nous allons probablement en trouver trace dans les cassettes que nous n’avons pas encore examinées. Mais ce n’est pas là la chose importante que nous avons découverte. Hier la majeure partie du personnel du télégraphe était en congé. Ce n’est que ce matin que nous avons appris qu’un télégramme avait été reçu à Mayfield dix minutes environ avant la disparition de Walters.

Lorsque les deux hommes se trouvèrent au salon et que la porte fut fermée, Carver sortit un télégramme de sa poche. Il avait été déposé au bureau principal et était libellé comme ceci :

« Souvenez-vous dix-sept juillet 1913. Police de Newcastle vient vous chercher à trois heures. »

Il n’y avait aucune signature.

— J’ai fait ce matin des recherches dans les journaux, dit Carver, pour découvrir la signification de cette date. Le 17 juillet 1913, Felling a été condamné à Newcastle à sept ans de prison et le juge lui dit que si jamais il réapparaissait devant le tribunal pour un cas similaire, il serait condamné à perpétuité.

— Ainsi donc, ce télégramme avait été envoyé par quel-qu’ami de Walters ? suggéra Tab.

Carver fit un signe affirmatif.

— Il a été délivré cinq minutes avant qu’il ne disparaisse, c’est-à-dire exactement à trois heures moins cinq. J’ai vu le gamin qui a apporté le télégramme et il dit que Walters le prit lui-même.

— Serait-ce là l’explication de sa disparition ?

— Cela se pourrait, mais il n’en découle pas nécessairement que Walters soit innocent du meurtre. Le télégramme peut être arrivé aussitôt après l’assassinat et peut l’avoir décidé à fuir. S’il était responsable du meurtre, il aurait même eu plus de raisons encore pour fuir précipitamment. L’arrivée de la police et la découverte du cadavre lui auraient certainement été fatales.

— Quelqu’un a-t-il vu Wellington Brown entrer dans la maison ? demanda Tab. C’était là une question qu’il voulait poser depuis quelque temps.

— Non, personne, dit le détective. Seul Walters pourrait nous dire à quelle heure Brown est arrivé.

Il replia le télégramme et le remit dans sa poche, puis ouvrant la porte qui conduisait dans le corridor, il descendit les marches et ne s’arrêtant que pour donner de la lumière, il alla vers la cave. Une à une, les cassettes furent descendues des rayons, vidées de leur contenu, puis examinées attentivement.

Chacune contenait de l’argent : billets de banque, actions bank-notes crasseuses d’une Banque d’État Chinoise, des drachmes grecques ou des lires italiennes. Parfois la cassette ne contenait que des valeurs, ailleurs il y avait des liasses épaisses de correspondance adressée à Trasmere des villes lointaines de la Chine du nord. Toutes les lettres portaient un numéro d’ordre inscrit généralement à l’encre verte et aucune d’elles ne put jeter de la lumière sur la tragédie que les jeunes gens cherchaient à débrouiller.

Dans la dernière cassette la correspondance était de date plus récente. C’étaient pour la plupart des copies faites à la machine de lettres adressées apparemment par le vieillard aux divers établissements avec lesquels il avait des affaires ; les deux amis examinèrent lettre après lettre.

— Où ont-elles été tapées ? demanda Carver. Et quand ? Il ne semble pas avoir eu de secrétaire.

Tab avait jusque-là oublié la découverte du petit accessoire de machine à écrire chez la cuisinière. Il en parla maintenant.

— Mais il avait l’habitude de sortir chaque soir à six heures et demie et ne rentrait qu’à huit heures et demie, dit-il. Il allait probablement à quelque bureau de dactylographie… il y en a en ville qui ont pour spécialité de travailler après les heures de bureau.

— C’est possible, admit Carver. Il n’y a rien d’intéressant là dedans. J’ai envoyé à la traduction tout ce qui semblait avoir de l’importance ; je ne crois pas que cela vaille la peine de faire traduire des comptes de commerce de mille huit cent quatre vingt-neuf… Il remit les papiers dans la boîte.

Tab tournait le dos à l’étagère à droite de la porte et ses doigts palpaient distraitement le rebord uni du rayon d’acier, lorsqu’il sentit soudain quelque chose de proéminent en dessous ; se baissant il vit que la proéminence que ses doigts avaient rencontrée était l’un des deux guides sur lesquels était suspendu un tiroir, poussé si profondément en arrière qu’il était impossible de l’apercevoir de l’extérieur.

Le détective se baissa et tira à lui le tiroir.

— Hein ! dit-il, qu’est-ce que ça ?

Il sortit d’abord une petite boîte de travail chinois. Elle était délicieusement laquée en vert pâle. Soulevant le couvercle il vit que la boîte était vide.

— Il n’y a rien là dedans… quelque souvenir qu’il cachait, dit Carver.

Puis il tira du tiroir une petite mallette à bijoux en cuir brun qu’il plaça sur le rayon et ouvrit.

Avant même d’avoir vu la broche au rubis en forme de cœur épinglée au couvercle capitonné de l’écrin, Tab savait ce que c’était.

— Ce sont les bijoux d’Ursula Ardfern, dit-il et les deux hommes se regardèrent.

— Les bijoux qui ont été volés samedi matin ? demanda le détective avec incrédulité.

Tab fit un signe affirmatif ; le détective prit dans l’écrin une croix d’émeraudes, la tourna dans les mains, la considéra, puis la remit en place.

— Samedi matin, dit-il lentement, si je me rappelle bien les faits que j’ai lus ce matin dans le journal, Miss Ursula Ardfern est entrée dans un bureau de poste pour acheter des timbres. Elle posa la mallette à côté d’elle pour quelques secondes et lorsqu’elle s’est retournée, ses bijoux avaient disparu. Croyant à quelqu’erreur, elle est revenue à son hôtel et a cherché dans sa chambre. Elle a déposé sa plainte au poste le dimanche matin.

— C’est bien ainsi que j’ai compris les choses, dit Tab qui était tout aussi stupéfait que son compagnon.

— Et trois ou quatre heures après que Miss Ardfern ait perdu ses bijoux, Trasmere a été assassiné dans cette pièce. Les bijoux se trouvaient déjà là, car il est évident que personne n’est rentré ici, ni n’en est sorti depuis l’assassinat de Trasmere, à l’exception de l’assassin lui-même ; en d’autres mots, dans l’espace de deux heures les bijoux ont été volés et remis à Jesse Trasmere, puis enfermés dans cette pièce… Pourquoi ? Il regardait Tab fixement.

Tab ne pouvait que lui répondre par le même regard. Carver se gratta la tête, se frotta la nuque avec irritation, se massa le menton, puis : En d’autres circonstances l’on aurait pu dire que Trasmere était un receleur. J’ai connu des receleurs qui n’en avaient absolument pas l’apparence et qui étaient devenus riches à ce métier ; et j’ai connu toutes sortes de gens qui prêtaient de l’argent non seulement à des actrices, mais à des personnes d’une situation assurée, contre la garantie de leurs bijoux. Si nous n’avions pas le récit de Miss Ardfern sur la disparition de ces bijoux, l’explication toute simple serait qu’ils ont été mis en gage chez Trasmere contre un prêt.

— Je suis parfaitement certain qu’elle ne connaît pas Trasmere. Par le fait, je… je suis… l’un de ses amis, dit Tab rapidement.

Le détective manifesta encore une fois sa perplexité. Sa longue figure s’allongea encore et devint plus mélancolique.

— Quoi qu’il en soit, il ne peut être question de mise en gage. La seule chose que nous ayons à décider est de savoir si Trasmere était de ceux qui peuvent jouer le rôle de receleur d’objets volés… Le détective lança un regard circulaire aux cassettes qui remplissaient les rayons et secoua la tête.

— Les probabilités sont contre cette hypothèse, dit-il. Trasmere était trop riche pour courir ce risque. En outre, nous aurions dans ce cas trouvé d’autres objets volés. Il n’est pas probable qu’il ait agi comme receleur pour une seule bande de voleurs et pour un seul de leurs exploits.

Il se hissa sur la table, enfonça les mains dans les poches de son pantalon et, le menton appuyé sur sa poitrine, réfléchit pendant quelques minutes.

— Cette fois je suis battu, dit-il enfin. J’avoue que je suis absolument battu. Êtes-vous parfaitement sûr que ces bijoux appartiennent à Miss Ardfern ?

— Je suis absolument certain que c’est là sa mallette. Ils doivent avoir au quartier-général la description des bijoux volés, dit Tab.

— Dans ce cas, nous allons résoudre immédiatement ce petit mystère-là.

Le détective resta au téléphone pendant un quart d’heure, prenant des notes ; et lorsqu’il raccrocha le récepteur, il se tourna vers Tab.

— Sans avoir examiné attentivement le contenu de cet écrin, dit-il, je crois qu’il est absolument certain que ces bijoux sont ceux de Miss Ardfern. Elle a donné à la police une liste bien complète. Nous allons inventorier cela.

Il ne leur fallut pas longtemps pour se convaincre que les bijoux appartenaient à Ursula Ardfern.

— Allez la voir, Tab, dit Carver. Emportez la mallette vide ; il vaut mieux que nous gardions les bijoux pour quelque temps encore… demandez-lui d’identifier la mallette.

CHAPITRE X

Ursula venait de rentrer lorsque Tab arriva au Central Hôtel et le veto contre les journalistes devait avoir été levé, car l’actrice le reçut immédiatement.

Elle lui prit lentement la mallette des mains, avec une expression de visage impénétrable.

— Oui, c’est à moi, dit-elle. Elle souleva le couvercle. Où sont les bijoux ? demanda-t-elle vivement.

— La police les garde.

— La police ?

— Le tout a été trouvé dans la salle des coffres-forts de Jesse Trasmere, le vieillard qui avait été assassiné samedi après-midi, dit Tab. Avez-vous une idée de la façon dont vos bijoux ont pu entrer en sa possession ?

— Aucune idée, dit-elle avec fermeté. Je n’ai pas connu M. Trasmere.

Il lui parla de l’assassinat, mais elle avait apparemment lu tous les détails et semblait peu disposée à discuter cette question, jusqu’au moment où il lui dit la part qu’il prenait dans la recherche du meurtrier.

— Où avez-vous trouvé mes bijoux ? demanda-t-elle.

— Dans sa salle des coffres-forts. Le point curieux est que nous avions retourné toutes les cassettes, parcouru tous les documents et n’avions rien trouvé d’important. Ce n’est que par accident que nous avons découvert cette mallette. Elle se trouvait dans un petit tiroir poussé tout au fond sous un rayon.

— Vous avez parcouru tous les documents, répéta-t-elle machinalement. Quel genre de documents… avait-il… sont-ils nombreux ?

— Très nombreux, répondit Tab, surpris de ce qu’elle revînt volontairement sur un sujet qu’elle avait voulu éluder tout à l’heure. De vieux comptes, des copies de lettres et d’autres choses du même genre. Rien de réellement bien important. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— J’ai eu jadis une amie qui s’intéressait à M. Trasmere, répondit Ursula. Elle m’avait dit que cet homme gardait des documents relatifs à sa famille. Non, je ne me souviens pas de son nom. C’était une actrice que j’avais rencontrée dans une tournée.

— Il n’y avait rien d’autre dans ces documents que des papiers d’affaires, dit Tab.

Tab était toujours extrêmement sensible à l’atmosphère environnante. Il aurait pu jurer en entrant dans le salon que la jeune femme avait fait un effort pour le recevoir. Il n’y avait pourtant aucune raison à cela, à l’exception de son dégoût pour discuter le vol des bijoux ; elle avait conservé cette attitude tendue durant toute l’entrevue. Et maintenant il était certain qu’elle était soulagée. Il sentit plutôt qu’il ne vit en elle une détente. Ce n’était probablement que le produit de son imagination, mais l’imagination ne lui avait encore jamais joué de tels tours.

— Quand la police va-t-elle me rendre mes beaux bijoux ? demanda-t-elle, presque gaiement.

— Je crains qu’on ne les retienne jusqu’à la clôture de l’enquête.

— Oh, dit-elle, et elle semblait déçue. Puis elle revint encore à l’assassinat : – Tout cela semble si terrible et mystérieux, dit-elle tranquillement. Qu’en pensez-vous, M. Holland ? L’un des journaux dit qu’il est impossible qu’une autre main que celle de M. Trasmere ait fermé la porte et pourtant l’on est tout aussi certain qu’il ne s’est pas suicidé. Et puis, qui est ce Brown que l’on recherche ?

— C’est un aventurier de Chine qui a été à un moment donné quelque chose comme secrétaire du vieux Trasmere.

— Son secrétaire ? dit-elle vivement. Un homme… comment le savez-vous ?

— Brown me l’a dit lui-même. Je l’ai vu la veille du meurtre. M. Trasmere doit l’avoir mal traité et l’avoir tenu en mains pendant des années au moyen d’une somme d’argent qu’il lui payait.

Elle se mordit les lèvres, pensive.

— Pourquoi est-il revenu ? dit-elle comme en se parlant à elle-même. Il aurait pu vivre confortablement de sa pension. Je suppose que c’était une bonne pension ? ajouta-t-elle hâtivement. Était-ce là tout ce que vous vouliez me dire, M. Holland ?

— Vous pouvez être appelée au poste de police pour identifier vos bijoux, dit Tab ; et il est bien certain qu’ils vont vous demander comment votre mallette s’est trouvée en possession de M. Trasmere.

Elle ne répondit pas à cela et le jeune homme la quitta avec un étrange sentiment de malaise.

En rejoignant Carver Tab trouva cet homme énergique à quatre pattes sur le sol de la cave. Il regarda par-dessus son épaule en entendant les pas de Tab.

— Est-ce que samedi a été une journée de beau temps ou de pluie ?

— C’était une journée particulièrement belle.

— Alors ce doit être une tache de sang. Il indiqua le sol et Tab se mit à genoux à côté du détective. Il y avait un faible croissant sombre imprimé sur le ciment. – C’est le pourtour d’un talon, ou plutôt d’une talonnette de caoutchouc, dit Carver, ce qui prouve indubitablement que quelqu’un est entré dans la cave après que le vieillard ait été tué ; il s’est probablement approché du corps pour voir l’effet de son coup de feu et en ce faisant il a taché l’un de ses talons. Les talons de caoutchouc expliquent comment il a pu surprendre Trasmere sans que celui-ci l’ait entendu. Je ne trouve aucune autre empreinte.

— Ce qui nous ramène à la question d’une seconde clé.

— Il n’y a pas eu de seconde clé ; vous pouvez rejeter définitivement cette idée-là, dit Carver en se redressant et en se brossant les genoux. J’ai examiné la chose à fond avec les fabricants et quoique chacun d’eux prétende avoir la meilleure sorte de serrure et soit naturellement enclin à être impitoyable à l’égard de ses rivaux, ils disent tous que le fabricant en question est très sûr ; or, il nous dit que la clé a été faite par son meilleur ouvrier, homme de confiance et qu’aucune autre clé pareille n’a été fabriquée. Bien plus, aucun dessin de cette clé n’a été gardé. Enfin, avant d’être posée, la serrure a été modifiée sur place par un expert. Je dois voir celui-ci demain matin, mais d’après ce qu’il m’a dit par téléphone, nous pouvons rejeter la possibilité de l’existence d’une seconde clé.

— Mais Walters était en train…

— Walters n’avait pas achevé son travail ; et même s’il l’avait fini, il n’aurait pu malgré toute son intelligence, faire une clé qui ouvrît cette serrure. Non, la clé tachée de sang est celle qui a refermé la porte. Bien plus, c’est cette même clé que le vieillard portait au cou, suspendue sur une chaînette. Nous avons retrouvé sur son corps les deux bouts brisés de cette chaînette. Et puis, il y a ces taches de sang sur la face intérieure et la face extérieure de la porte. Le point le plus remarquable de cette affaire est justement que la porte ait été refermée par l’assassin aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. À un moment donné, après la mort de Trasmere, le meurtrier doit s’être trouvé enfermé à l’intérieur de la cave avec sa victime. Si je ne savais pas que c’est une chose absolument impossible, je dirais que la porte a finalement été fermée à l’intérieur, que la clé a été placée sur la table et l’assassin a disparu par quelque entrée secrète. Mais nous savons très bien qu’il n’existe pas de telle entrée.

— Avez-vous examiné le toit ?

— J’ai tout examiné : toit, murs, sol et porte, dit Carver. J’ai noté un fait qui peut ou non avoir son importance, c’est qu’il existe un espace d’un demi-centimètre environ entre le bas de la porte et le sol. Si la clé avait été trouvée par terre, il n’y aurait plus aucun mystère, car le meurtrier aurait pu la passer sous la porte et d’un petit coup l’envoyer au milieu de la pièce. En résumé, voici la situation. Le détective replia ses doigts l’un après l’autre en énumérant : – Trasmere a été assassiné dans une cave dont la porte est fermée à clé. Le meurtrier peut être soit Brown qui l’a menacé, soit Walters qui le volait. L’on a retrouvé à l’intérieur de la cave la seule clé qui a pu ouvrir ou fermer la porte. À noter que Trasmere a été tué par derrière.

— Pourquoi est-ce important ?

— Cela prouve qu’au moment de mourir Trasmere n’avait pas eu peur. Il ne s’attendait pas à être tué ou attaqué. Et maintenant nous ajoutons à cette situation déjà suffisamment embarrassante la découverte dans la cave d’une mallette appartenant à une actrice de renom, mallette qui lui a été volée le jour même du meurtre. Voilà le cas que je dois présenter au jury du coroner. Il ne m’a pas l’air d’être bien épatant.

Le cas ne sembla, en effet, pas « bien épatant » au jury, qui se contenta une semaine plus tard de prononcer un verdict d’assassinat volontaire contre inconnu ou inconnus et ajouta une expression de blâme à l’égard de la police trop inerte.

Le jour où ce verdict fut prononcé, Ursula Ardfern s’évanouit à deux reprises au cours de la représentation et fut ramenée sans connaissance à son hôtel.

CHAPITRE XI

Un meurtre apporte à la localité dans laquelle il est perpétré un renom louche dont jouissent au plus haut point ceux des habitants qui en semblent les plus dégoûtés. La nature humaine étant ce qu’elle est, le malheur et la misère sont d’une plus grande valeur pour les journaux que la joie et le bonheur. Rien ne fait mieux sentir au lecteur la nullité de son journal que d’apprendre que son insignifiant voisin a hérité subitement d’une fortune. En conséquence, il est tout naturel que lorsqu’un homme ou une femme se trouve promu du rang de simple observateur à celui de participant, même indirect, d’un fait divers, il ou elle éprouve une étrange satisfaction.

La maîtresse de maison peut frissonner et faire l’effort coutumier de « cacher cela aux enfants », mais elle écoute avec avidité la cuisinière raconter ce crime commis chez les voisins et elle insiste pour avoir des détails. L’homme peut exprimer son horreur et son indignation, il peut parler de quitter la maison pour trouver un quartier moins fameux, mais il indiquera pendant des années à ses amis et connaissances la fenêtre de la chambre où le crime a été commis.

En face de Mayfield se trouvait la demeure de John Fer-gusson Stott, qui non seulement était le voisin du malheureux Jesse Trasmere, mais avait également été le patron de son neveu. Cela lui donnait un droit tout particulier de parler en connaissance de cause. Cela le soutenait également dans sa détermination de ne rien dire.

— Il est déjà assez triste, chère amie, que nous demeurions dans la rue où ce crime odieux a été commis. Je ne puis encourir le risque d’être mêlé à l’affaire.

C’était un petit homme gras, très chauve et il portait des lunettes très fortes.

— Eline dit… commença sa volumineuse épouse.

M. Stott éleva une main potelée et ferma les yeux.

— Des cancans de domestiques ? dit-il. Restons hors de cette affaire. Je ne puis permettre que mon nom apparaisse dans les journaux. La maison serait remplie de reporters en un clin d’œil ! Et la police apparaîtrait à son tour. J’ai déjà eu suffisamment d’ennuis avec la médaille du chien, pour ne pas désirer revoir la police ici.

Il était sobrement assis devant sa fenêtre et regardait dans la rue. Une lumière tremblotait dans l’une des fenêtres de Mayfield ; elle allait et venait, puis disparaissait. La police faisait des recherches. M. Stott était intéressé. Demain, lorsqu’il rencontrerait ses amis au café de Toby, il pourrait dire : « Ils fouillent toujours dans la maison du vieux Trasmere. Je les ai vus la nuit dernière… la maison se trouve juste en face de la mienne. »

Enfin la lumière disparut définitivement et il se retourna vers sa femme.

— Que dit donc Eline ? Sonne pour qu’elle vienne.

Eline était une femme de chambre devenue soudain un personnage important et unique dans l’ensemble incolore des femmes de chambre.

— Je vous assure que cela me donne des frissons d’en parler, Monsieur, dit-elle. Je n’ai jamais rêvé que je serais un jour mêlée à un cas pareil. Je vous assure que je mourrai si on m’appelle au tribunal pour témoigner.

— On ne vous appellera pas au tribunal, dit M. Stott avec décision. Cela ne doit pas aller plus loin, comprenez-vous, Eline ?

Eline dit qu’elle comprenait, mais elle ne semblait nullement contente d’apprendre qu’on lui éviterait cette publicité si pénible.

— Voilà quinze jours que j’ai des maux de dents…

— Vous devriez vous faire arracher la dent malade, dit M. Stott. Loccasion de conseiller à quelquun qui souffre de se faire arracher une dent est de celles qu’aucun être normal ne peut manquer. – Il vaut toujours mieux d’agir énergiquement en cas d’une dent gâtée. Il faut l’arracher, ma fille… et alors ?

— Mon mal me vient vers onze heures et demie et s’en va vers deux heures du matin. Je pourrais mettre ma pendule à l’heure d’après cela.

— Oui, oui, dit M. Stott avec impatience, son intérêt dans les souffrances d’Eline étant à bout, mais qu’avez-vous vu à Mayfield ?

— Je reste d’habitude à la fenêtre jusqu’à ce que mon mal passe, dit Eline, et M. Stott résista à la tentation de lui dire que c’était bien là le dernier endroit qu’elle devrait choisir…, et naturellement, je vois tout ce qui se passe dans la rue. La première nuit que j’étais assise à la fenêtre j’ai vu une petite auto s’arrêter devant la maison en face. Une dame en est sortie…

— Une dame ?

— C’est-à-dire… ce pouvait être une femme, admit Eline. Elle est sortie, a ouvert la grille et remontant, a fait entrer la voiture au jardin. J’ai pensé que c’était drôle, car M. Trasmere n’a pas de garage et je savais qu’il n’y avait pas d’invités chez lui.

— Où a-t-on placé la voiture ?

— Dans le jardin. Il y a là suffisamment de place, car ce n’est pas précisément un jardin, c’est plutôt une cour. Je crois qu’elle a amené la voiture devant la maison et a éteint les feux. Puis elle est montée par l’escalier et a ouvert la porte. La première nuit il y avait de la lumière dans l’entrée, et je l’ai vue sortir la clé de la serrure avant de refermer la porte. Elle n’était pas dans la maison depuis cinq minutes que j’ai vu venir un homme à bicyclette. Il a sauté de sa machine et l’a appuyée contre la grille. Ce qui m’a frappée, c’était son étrange démarche. Il faisait de drôles de petits pas. Il fumait une cigarette.

— Où est-il allé, lui ? demanda M. Stott.

— Seulement jusqu’à la grille à laquelle il s’est accoudé en fumant. Au bout d’un moment il a jeté sa cigarette et en a allumé une autre, et j’ai pu voir son visage… c’était un Chinois !

— Mon Dieu ! dit M. Stott. L’image qu’elle évoquait d’un Chinois allumant une cigarette dans le voisinage de la maison de M. Stott était particulièrement révoltante.

— Juste avant que l’agent qui fait sa ronde ne passe, il est revenu à sa bicyclette et est parti, mais après le passage de l’agent de police, il est revenu et est resté accoudé à la barrière jusqu’à ce que la porte de la maison de Mayfield ne s’ouvre. Alors il s’est glissé à sa bicyclette et est parti dans la direction opposée… je veux dire, opposée à celle de laquelle il était venu. Il était à peine hors de vue lorsque j’ai vu la jeune femme descendre au jardin. Elle a sorti la voiture, est descendue, a refermé la grille, et est partie. Et j’ai vu alors le Chinois rouler derrière, pédalant comme un fou, comme s’il essayait de rattraper la voiture.

— Extraordinaire ! dit M. Stott. Cela n’est-il arrivé qu’une fois ?

— C’est arrivé chaque nuit… vendredi a été la dernière, dit Eline gravement… la dame dans sa voiture, le Chinois, et tout. Mais dimanche dans la nuit, deux Chinois sont venus et l’un d’eux est entré dans le jardin, et y est resté longtemps. Je savais que l’autre était un Chinois, parce qu’il avait cette même démarche étrange. Mais ils ne sont pas venus en bicyclette. Ils avaient une voiture qui était arrêtée à l’autre bout de la rue.

— Remarquable ! dit M. Stott en se frottant le visage.

Eline avait achevé son histoire, mais hésitait à rendre les armes.

— La police était en train d’enlever des choses pendant toute la journée, ajouta-t-elle, des caisses et des valises. La bonne de Pine Lodge m’a dit qu’on allait lever la garde aujourd’hui. On avait jusqu’à présent gardé la maison du crime.

— Tout à fait, tout à fait extraordinaire, tout à fait remarquable, dit M. Stott. Mais je ne crois pas que cela nous regarde. Non. Je vous remercie, Eline. À votre place, je me ferais certainement arracher cette dent. Il ne faut pas être enfant, et d’ailleurs, l’art dentaire américain a atteint un tel niveau…

Eline l’écoutait respectueusement, mais avec nervosité ; elle remonta à sa chambre pour inonder sa molaire douloureuse de baume du Dr Billbery.

Cette nuit-là M. Stott eut l’impression d’avoir à peine posé la tête sur l’oreiller, lorsqu’un coup fut frappé à sa porte.

— Oui ? demanda-t-il avec dureté pour le cas où ce serait un cambrioleur qui demanderait aussi poliment la permission d’entrer.

— C’est moi, Eline, monsieur… ils sont là !

M. Stott frissonna et, étouffant un désir presqu’irrésistible de tirer sa couverture par dessus sa tête pour faire semblant d’avoir parlé en dormant, il sortit de son lit et passa sa robe de chambre. Quant à Mrs Stott, elle ne bougea même pas. Elle se mettait au lit, ainsi qu’elle le disait souvent, pour dormir.

— Qu’est-ce que cela signifie, Eline, de m’éveiller à une pareille heure ? demanda M. Stott avec irritation.

— Ils sont là… les Chinois. J’ai vu l’un d’eux passer par la fenêtre, dit la jeune fille dont les dents claquaient, causant un sérieux dommage au baume du Dr Billbery.

— Attendez un moment que je prenne ma canne.

M. Stott gardait au pied de son lit une canne lourdement chargée. Il n’avait aucune intention d’approcher Mayfield de plus près que la sécurité de sa fenêtre de salle à manger, mais de tenir sa canne lui redonnait l’assurance dont il avait besoin.

La jeune domestique souleva avec précaution le volet de la fenêtre de la salle à manger et desserra sans bruit l’espagnolette. Ils eurent ainsi une vue sur Mayfield.

— En voilà un ! chuchota Eline.

Une silhouette se tenait à l’ombre. M. Stott la vit nettement. Ils guettèrent en silence pendant une demi-heure environ. M. Stott se disait bien qu’il devrait téléphoner à la police, mais il s’en abstint. Il n’aurait pas hésité en face de cambrioleurs quelconques. Mais ceux-là étaient des Chinois, qui ont la réputation d’être cruels et vindicatifs. Il avait lu des histoires dans lesquelles des Chinois infligeaient des tortures diaboliques à ceux qui les avaient trahis.

Après une demi-heure de guet, il vit la porte de Mayfield s’ouvrir ; un homme en sortit pour rejoindre l’autre. Ils remontèrent la rue ensemble et ce fut tout ce que M. Stott put voir.

— Tout à fait remarquable ! dit M. Stott avec profondeur. Je suis content que vous m’ayez appelé, Eline. Pour rien au monde je n’aurais voulu manquer cela. Mais vous ne devez rien dire à ce sujet, Eline, rien du tout. Les Chinois sont très sanguinaires. Ils n’hésiteraient pas plus à vous mettre dans un tonneau rempli de clous aigus et à vous rouler au bas d’une colline, que je n’aurais hésité à… hum… à lacer mes souliers.

Ainsi Maple Manor garda son terrible secret et personne ne sut rien de la visite nocturne d’Yeh Ling à la maison du meurtre, à la recherche du petit coffret en laque dans lequel Jesse Trasmere avait l’habitude de garder une feuille pliée de papier fin couverte d’élégants caractères chinois de la main d’Yeh Ling.

CHAPITRE XII

— Ursula Ardfern quitte la scène et va demeurer à la campagne.

Tab annonça cela un soir en rentrant chez lui.

Rex ne semblait guère intéressé.

— Ah ! dit-il.

Ce fut tout ce qu’il dit. Il semblait aussi peu enclin à parler de la jeune fille que Tab lui-même.

C’était sa dernière nuit dans l’appartement de Doughty Street. Il souffrait encore du choc qu’il avait reçu et son médecin lui avait conseillé un voyage à l’étranger. Rex avait proposé de revenir à Doughty Street après ses vacances, mais Tab fut ferme sur ce point.

— Tu as un tas d’argent, Bébé, dit-il sérieusement, et un homme qui a un tas d’argent a également un tas de responsabilités. Il existe cent quarante-cinq raisons pour que notre petit ménage doive être brisé et la raison la plus importante à mon point de vue est que je ne veux pas me laisser démoraliser en habitant avec un millionnaire. Tu as une place à prendre dans la société, tu as des devoirs à accomplir, et tu ne pourrais pas soutenir ton rang dans un demi-appartement de Dougthy Street. Je ne pense pas que tu tiennes à aller vivre à Mayfield ?

Rex frissonna.

— Non, dit-il très sincèrement. Je vais fermer la maison et la laisserai ainsi pendant quelques années, jusqu’à ce que le souvenir de ce crime soit effacé et alors peut-être quelqu’un voudra-t-il l’acheter. Je suis parfaitement bien ici, Tab.

— Je ne pense pas autant à ton bien-être qu’au mien propre, répondit Tab avec calme. Cela ne peut m’être d’aucun avantage. Considère-toi comme expulsé.

Rex ricana.

Il s’embarqua pour Naples le lendemain dans l’après-midi et Tab alla l’accompagner au bateau. Il ne fut fait aucune mention d’Ursula Ardfern jusqu’au moment où la cloche du départ eût retenti.

— J’ai toujours ta promesse, Tab, de me présenter à Miss Ardfern, dit Rex en fronçant les sourcils, comme au rappel d’un souvenir pénible. Combien j’aurais souhaité qu’elle ne fût pas mêlée du tout à cette affaire ! Comment t’expliques-tu que sa mallette se soit trouvée dans la cave de mon oncle Jesse ? À ce propos, la clé de cette maudite pièce se trouve dans ma malle, à la maison, pour le cas où la police la voudrait. Je ne pense pas qu’ils en aient besoin, puisqu’ils en ont une autre.

Il avait déjà posé cette question concernant les bijoux d’Ursula tant de fois que Tab ne pouvait plus en tenir compte. Il ne tenta donc pas de fournir une réponse satisfaisante.

Resté sur le quai, il vit le grand vapeur glisser sur le fleuve et au fond de lui-même il était content que cette camaraderie fût interrompue. Il aimait Rex et Rex l’aimait ; ils avaient partagé joyeusement les vicissitudes que rencontrent les jeunes gens qui ont de grandes ambitions et de petits revenus. Jadis, Tab avait été le plus riche des deux et avait souvent aidé son ami à se dépêtrer des difficultés qui enlisent ceux qui vivent systématiquement au-dessus de leurs moyens. Et voilà que Bébé était à flot, à l’abri pour jamais des oncles avares et des patrons affairés ; il n’aurait plus jamais à sursauter au coup de sonnette du facteur, ou à ricaner en lisant son courrier, dont la plus grande partie contenait des notes qu’il n’avait aucun espoir de payer.

Un mois environ s’était écoulé depuis l’ouverture de l’enquête et la seule chose que Tab eût entendue concernant Ursula était qu’elle avait été gravement malade et se trouvait actuellement à la campagne, à Stone Cottage probablement. Il avait éprouvé la tentation d’aller la voir, mais y avait résisté.

Entretemps, il cherchait à recueillir des renseignements sur la jeune fille qui l’avait tant impressionné.

L’histoire d’Ursula Ardfern était fort curieuse. Elle était apparue pour la première fois dans une troupe ambulante, jouant de petits rôles et les jouant bien. Puis, sans crier gare, elle loua un jour l’Athenaeum et apparut dans un rôle secondaire d’une adaptation de La Toscale rôle principal étant joué par l’actrice capable qu’était Mary Farelli. Les critiques dramatiques furent adoucis par sa modestie et satisfaits de son jeu ; ils dirent qu’ils voudraient la voir dans des rôles plus importants et qu’ils espéraient que sa saison serait un succès. Ils se demandaient entre eux qui était l’homme qui soutenait l’actrice et ne pouvaient trouver aucune réponse satisfaisante. Puis La Tosca fut enlevée de l’affiche après trois mois ; Ursula annonça une autre pièce qui fut jouée pendant une année et cette fois la jeune fille joua le rôle principal. Elle avait marché de succès en succès et était arrivée au seuil d’une grande carrière. La nouvelle qu’elle avait quitté la scène pour toujours n’était pas considérée comme bien sérieuse. Et pourtant c’était vrai. Ursula Ardfern avait paru pour la dernière fois devant les feux de la rampe.

Le jour où Rex s’embarqua pour l’étranger, elle évita à Tab d’autres conjectures en lui écrivant. Il trouva la lettre de la jeune fille à son bureau.

 

« Cher M. Holland,

» Je me demande si vous voudriez venir me voir au Stone Cottage ? Je vous promets une « histoire » bien sensationnelle, quoique je me rende compte qu’elle perdra beaucoup de sa valeur par le fait que je ne veux pas voir mon nom mêlé à l’affaire. »

 

Tab aurait voulu y aller immédiatement. Il se leva le lendemain à six heures du matin et piaffa parce qu’il ne pouvait décemment pas arriver chez l’actrice avant le déjeuner.

C’était une splendide journée de juin, tiède, rafraîchie par un doux vent d’ouest : une de ces journées que tout docteur chargé d’un malade convalescent salue avec joie et reconnaissance.

La jeune femme était étendue à l’endroit où Tab l’avait vue lors de sa première visite ; elle était en train de lire, mais cette fois elle ne se leva pas, se contentant de lui tendre une main amincie et pâle qu’il prit avec tant de précautions exagérées qu’elle rit. Elle avait pâli, était plus exsangue de visage et avait en elle quelque chose de plus âgé.

— Mais vous ne la briserez pas, dit-elle. Asseyez-vous, M. Tab.

— J’aime beaucoup mieux M. Tab que M. Holland, dit Tab. C’est merveilleux ici. Pourquoi périclitons-nous dans des villes ?

— Parce que les villes nous paient des salaires, dit-elle sèchement. M. Holland, voudriez-vous faire quelque chose pour moi ?

Il aurait ardemment voulu lui dire que si elle lui demandait de se mettre sur la tête, de se coucher pour qu’elle puisse s’essuyer les pieds à son corps, elle serait obéie avec joie. Au lieu de cela, il dit :

— Mais, bien entendu.

— Voudriez-vous vendre pour moi certains de mes bijoux ? Ce sont ceux qui ont été retrouvés… dans la cave de ce pauvre M. Trasmere.

— Vendre vos bijoux ? demanda-t-il, stupéfait, pourquoi donc ? Êtes-vous… il s’arrêta.

— Je ne suis pas très pauvre, dit-elle tranquillement. J’ai suffisamment d’argent pour vivre sans travailler… ma dernière pièce a eu un grand succès et les bénéfices ont heureusement… Elle s’arrêta brusquement. – Quoi qu’il en soit, je ne suis pas pauvre.

— Mais alors, pourquoi vendre vos bijoux ? Voulez-vous en acheter d’autres ? bégaya-t-il.

Elle secoua la tête et un sourire passa dans ses yeux.

— Non, mon plan est le suivant : Je vais vendre ces bijoux pour ce qu’ils valent, puis je veux que vous distribuiez cet argent aux œuvres charitables que vous jugerez les meilleures.

Il était trop étonné pour répondre et elle continua.

— Je me connais très peu en œuvres de bienfaisance et ignore ce qu’elles valent. Je sais que dans certains cas tout l’argent recueilli est absorbé par le salaire des dirigeants. Mais vous devez vous y connaître.

— Parlez-vous sérieusement ? Tab avait enfin retrouvé sa voix pour poser cette question.

— Tout à fait sérieusement, affirma-t-elle gravement. Je crois que ces bijoux valent de douze à vingt mille livres. Je n’en suis pas certaine. Ils m’appartiennent, ajouta-t-elle avec une légère méfiance, tout à fait inutile de l’avis de Tab, et je puis en disposer comme je veux. Je veux qu’ils soient vendus et cet argent distribué.

— Mais, ma chère Miss Ardfern… commença le jeune homme.

— Mon cher M. Holland ! l’imita-t-elle, si vous désirez réellement m’aider, il faudra faire comme je vous le dis.

— Je ferai certainement selon vos désirs, dit-il, mais c’est une lourde somme d’argent à donner.

— C’est une somme encore bien plus lourde à garder, dit-elle lentement. Je vais vous demander encore un service… vous ne devrez pas écrire que je suis la donatrice. Vous pouvez parler d’une femme du monde, d’une commerçante retirée, ou de tout ce que vous voudrez, excepté d’une actrice ; et, il est bien entendu que mon nom ne doit même pas être suggéré. Voulez-vous le faire ?

Il fit un signe affirmatif.

— Je les ai ici, dit-elle. Je les avais laissés à l’hôtel et ai demandé qu’on me les envoie ici hier par messager. Et maintenant que cette question est close, venez dans la maison, nous allons déjeuner.

Cela lui était très cher de la sentir s’appuyer sur son bras ; sa faiblesse le bouleversait. Il aurait voulu la prendre dans ses bras et la porter à travers ce jardin parfumé, lentement, avec dignité, comme une nourrice porte le bébé endormi. Il se demandait ce qu’elle penserait ou dirait si elle devinait ses pensées. Cela le fit rougir de considérer pour une seconde toutes les éventualités.

Elle ne le guida pas immédiatement vers la maison, mais le conduisit par une allée ombragée bordée de buissons bas et il s’arrêta pour admirer, car une main de maître avait bâti là un jardin chinois avec de petits ponts, des arbres nains et des fleurs pâles des rochers dont émanait un délicat parfum.

— Vous aviez songé à me porter, dit-elle à propos de rien.

Tab devint écarlate.

— Si ce n’étaient les convenances, je l’aurais aimé. Aimez-vous les enfants, M. Tab ?

— Je les adore, dit-il, content de passer à un sujet moins embarrassant.

— Et moi aussi… j’en ai tant vu étant petite. Ils sont délicieux. Il me semble qu’ils sont si près de la source de la vie qu’ils nous apportent le parfum même de Dieu.

Il était silencieux, impressionné, un peu embarrassé. Où avait-elle vu « tant » de bébés ? A-t-elle été bonne d’enfants ? Elle n’avait pas parlé pour faire de l’effet… Il avait jadis connu une actrice, la seule qu’il ait interviewée avant Ursula, qui avait cité Ovid et Herrick et avait parlé avec une aisance étonnante de l’empire byzantin. Mais le journaliste apprit plus tard par un ami qu’elle possédait une mémoire extraordinaire et avait lu des volumes sur ces sujets pour voir publier une bonne interview sur son compte. Elle l’avait obtenue.

Non, Ursula était différente. Il regrettait de ne l’avoir pas prise dans ses bras lorsqu’elle avait parlé d’être portée.

Au repas, la conversation prit une tournure plus personnelle.

— Avez-vous grand nombre d’amis ? demanda-t-elle.

— Un seul, sourit Tab, et il est actuellement si riche que je puis à peine l’appeler mon ami. Et pourtant Rex protesterait !

— Rex ?

— Oui, Rex Lander, dit Tab, qui, entre autres, est très désireux de vous être présenté. C’est un de vos admirateurs fervents.

Tab se sentait réellement noble et il éprouvait une vertueuse fierté de son manque d’égoïsme.

— Qui est-ce ? demanda la jeune femme.

— C’est le neveu du vieux Trasmere.

— Oh, mais bien sûr, dit-elle vivement et devint rouge. Vous m’avez déjà parlé de lui.

Tab essaya de se rappeler. Il était presque certain de n’avoir jamais mentionné Rex devant la jeune fille.

— Il est donc bien riche ? Mais évidemment, il doit l’être. C’était l’unique neveu de M. Trasmere.

— Avez-vous lu ça dans les journaux ?

— Non ; je l’ai deviné, ou peut-être quelqu’un me l’a dit. Je n’ai pas lu les comptes rendus du meurtre, ni ceux de l’enquête. J’étais trop malade. Il doit être très riche, continua-t-elle. Ressemble-t-il à son oncle ?

— Je ne puis m’imaginer deux personnes plus dissemblables, dit-il. Rex est… ma foi, il est plutôt gras, dit-il loyalement ; et c’est un ours paresseux. M. Trasmere au contraire était très mince et remarquablement énergique pour son âge. Quand vous avais-je parlé de Rex ? demanda-t-il.

Elle hocha la tête.

— Je ne puis me souvenir de l’heure, ni de l’endroit. Je vous en prie, M. Holland, ne me faites pas réfléchir. Où se trouve actuellement votre ami ?

— Il est parti pour l’Italie. Il s’est embarqué hier, dit Tab, après quoi l’intérêt de la jeune fille pour Rex sembla subir une éclipse.

— J’aurais aimé connaître la vraie histoire de Trasmere, dit Tab ; il a dû avoir une vie intéressante. Il est plutôt étrange que nous n’ayons trouvé dans sa maison aucune réminiscence de son existence en Chine, à l’exception d’une petite boîte de laque qui était vide. Les Chinois me fascinent.

— Vraiment ? elle le regarda vivement ; ils me fascinent également jusqu’à un certain point par leur bonté.

— Vous les connaissez donc ; avez-vous vécu en Chine ?

Elle secoua la tête.

— Je connais un ou deux Chinois, dit-elle, puis s’arrêta comme pour réfléchir s’il fallait ou non continuer. Lorsque je suis venue pour la première fois à Londres, quittant mon service…

Il la considérait, stupéfait.

— Je ne comprends pas très bien ce « service » ; que voulez-vous dire ? Vous n’entendez pas « service » comme domestique… vous n’avez pas été cuisinière ou quelque chose de ce genre ? demanda-t-il en plaisantant, mais à sa stupeur, elle fit un signe affirmatif.

— J’ai été une sorte de bonniche : j’épluchais les pommes de terre et lavais les assiettes, dit-elle calmement. Je n’avais alors que treize ans. Mais c’est là une autre histoire, comme dit M. Kipling. À cet âge là, et avant que je n’aille à l’école, j’avais rencontré un Chinois dont le fils était très malade. Il demeurait dans la maison où je me trouvais. Sa logeuse n’était pas une personne très humaine et comme le pauvre petit gamin était un Chinois, elle crut qu’il était atteint d’une mystérieuse maladie d’Orient qu’elle était en danger d’« attraper ». Je l’ai soigné un peu, dit-elle comme en s’excusant, et Tab comprit qu’elle s’excusait non pas de sa condescendance, mais de son manque d’habileté comme garde-malade. Le père était alors très pauvre, il était serveur dans un restaurant chinois, mais il m’était infiniment reconnaissant. Cest un homme tout à fait extraordinaire… je l’ai revu depuis cette époque.

— Et l’enfant ?

— Oh, il a été guéri… son père lui faisait ingurgiter des médicaments étranges. Je crois qu’il devait souffrir d’entérite et les soins, c’est là la seule chose qui guérisse cette maladie. Il est actuellement en Chine… c’est un personnage tout à fait important.

— Je voudrais bien entendre « cette autre histoire », dit Tab. Kipling me passionne. Son « autre histoire » ne vient jamais. Je crois qu’il devait les avoir dans l’esprit au moment où il les mentionnait, mais il est devenu trop paresseux.

— Mon autre histoire ne doit pas être dite, sourit-elle. Un jour… peut-être… mais pas aujourd’hui. C’est le père du petit garçon qui a bâti mon petit jardin chinois, entre autres.

Tab était venu par le train et il avait loin à marcher jusqu’à la gare. Il resta jusqu’au dernier moment et eut ensuite à se presser pour attraper le seul rapide de l’après-midi. Il s’était éloigné lentement à une centaine de mètres de la porte principale de la maison, (l’on ne peut pas marcher vite en se retournant à tous moments pour apercevoir encore la silhouette blanche à la porte) lorsqu’il vit un piéton poussiéreux venir à sa rencontre. La démarche maladroite de l’inconnu, ses vêtements mal coupés, l’énorme chapeau mou enfoncé jusqu’à ses oreilles, attirèrent l’attention de Tab bien avant qu’il n’ait pu distinguer ses traits. Lorsqu’il le vit de près, il eut une exclamation de surprise : le piéton était un Chinois ; il portait à la main un paquet plat.

Le Chinois obliqua de sa route pour traverser la chaussée. Sans un mot, il sortit avec précaution d’un morceau de papier mince une lettre qu’il montra à Tab. La lettre était adressée à Miss Ursula Ardfern, Stone Cottage, et sur la feuille de papier Tab vit une série de caractères chinois qui devaient être des directives pour le messager.

— Dis, prononça laconiquement l’étranger. Il ne savait apparemment que peu d’anglais.

— C’est cette maison à gauche, dit Tab en étendant la main. Viens-tu de loin ?

— Très bien, dit le Chinois et remettant la lettre dans son papier, il s’éloigna.

Tab le suivit des yeux, intrigué. Quelle étrange coïncidence, songea-t-il, d’avoir justement parlé de Chinois une demi-heure plus tôt ?

Il se mit à courir et sauta dans le train au moment où celui-ci démarrait déjà.

Le rédacteur inexorable et chroniquement mécontent ne fut pas du tout satisfait de l’article que Tab lui apportait.

— Cela perd la moitié de sa valeur si nous ne pouvons pas donner son nom, se lamenta-t-il ; et lorsque nous aurons éveillé l’intérêt du lecteur, The Herald ou un autre journal découvrira à qui appartiennent les bijoux et tirera tout le profit de l’histoire ! Ne pouvez-vous pas la convaincre ?

Tab secoua négativement la tête.

— Quelle est cette idée… veut-elle rentrer au couvent, ou quoi ?

— Elle ne m’a pas parlé de cela, dit Tab avec impatience. C’est comme ça, Jacques, et c’est à prendre ou à laisser. La nouvelle est bonne et si elle ne vous plaît pas, je vais la soumettre au chef.

C’était là une menace qui mettait invariablement fin à toute discussion, car Tab était un personnage important au Mégaphone et ses paroles avaient leur poids.

CHAPITRE XIII

M. Stott possédait en lui des qualités implacables d’un seigneur féodal, mêlées à un véritable besoin de fréquenter ses semblables dont il aimait à obtenir l’approbation. Il y avait à proximité de son bureau un restaurant fréquenté énergiquement par des hommes d’affaires – banquiers, directeurs et caissiers supérieurs. Le prix d’un déjeuner y avait été scientifiquement établi par le patron, de façon à ce que, tout en étant à la portée des hommes aisés et d’une situation sûre, il fût au delà des moyens restreints ; ceux dont le revenu était trop limité ne pouvaient se permettre un lunch chez Toby.

Ceux qui dépassaient la porte du restaurant de Toby pour être engloutis par des établissements moins coûteux étaient décorés par M. Stott du nom de hoi polloi qui selon lui devait être une expression italienne. Le restaurant de Toby avait presque acquis des statuts d’un club. Parfois, des étrangers ignorants entraient là pour goûter à l’excellente cuisine de Toby ; ils étaient généralement placés dans des coins obscurs, hors de la portée des conversations familières.

M. Stott était devenu récemment un personnage qu’on écoutait avec respect et la nécessité de tenir les habitués de chez Toby à l’écart de la masse vulgaire était doublement urgente, en raison des questions très importantes qui étaient discutées là.

— Ce que je ne puis comprendre, Stott, dit l’un des auditeurs, c’est la raison pour laquelle vous n’avez pas envoyé chercher la police ?

M. Stott sourit mystérieusement.

— La police aurait dû se trouver sur place, dit-il ; et à ce propos, je n’ai pas besoin de vous rappeler, messieurs, que ce que je vous raconte est absolument confidentiel. J’ai affreusement peur que cette bavarde de femme de chambre ne se mette à causer. On ne peut jamais se fier à ces cancanières. Mais je dois vous confesser que j’avais bien envie non pas d’envoyer chercher la police, mais de coffrer ces Chinois moi-même. Je l’aurais certainement fait, mais cette fille était dans une telle terreur à la pensée d’être laissée seule…

— Sont-ils revenus depuis ? demanda un autre auditeur intéressé.

— Non, pas plus que la femme… vous vous rappelez bien, je vous ai parlé de la femme qui venait à Mayfield chaque nuit en voiture ?

— Il me semble que la police devrait être mise au courant, interrompit le premier qui avait parlé. L’une de vos domestiques ne manquera pas de bavarder. Ainsi que vous venez de le dire, on ne peut s’y fier. Et alors les autorités voudront savoir pourquoi vous ne leur avez pas fait part de la chose.

— Cela ne me regarde pas, dit M. Stott hypocritement. C’est à la police de déployer de l’activité. Cela ne me surprend pas du tout que le jury du Coroner ait fait l’observation qu’il a faite. On tue un homme là…

Il expliqua les choses graphiquement.

— Quoi qu’il en soit, moi, je me tiens en dehors de l’affaire… ces criminels chinois sont des types dangereux.

Il avait payé son addition et sortait du restaurant, lorsque quelqu’un lui toucha le bras ; il se retourna et vit un grand homme au visage mélancolique.

— Excusez-moi, vous êtes M. Stott, je crois ?

— C’est bien mon nom. Je n’ai pas le plaisir…

— Mon nom est Carver. Je suis inspecteur de police et je veux que vous me racontiez ce que vous avez observé près de Mayfield aussi bien avant qu’après le meurtre.

Le visage de M. Stott s’allongea.

— C’est cette femme de chambre qui a bavardé, dit-il, ennuyé ; je savais bien qu’elle ne pourrait tenir sa bouche fermée.

— Je ne sais rien de votre femme de chambre, monsieur, dit tristement Carver, mais je suis venu m’asseoir chez Toby trois jours de suite et j’y ai entendu bien des choses. Il m’a presque semblé que vous étiez celui qui parlait le plus sur ce sujet, mais je puis me tromper.

— Je ne dirai rien, dit fermement M. Stott et le détective soupira.

— Si j’étais vous, je ne me presserais pas de prendre une décision là-dessus, dit-il ; ce sera certainement une affaire difficile que d’expliquer au procureur général pourquoi vous avez gardé le silence pendant si longtemps… cela semble bien suspect, savez-vous, M. Stott ?

M. Stott était bouleversé.

— Suspect… moi… Grands dieux ! Venez dans mon bureau, M. Carver… suspect ! Je savais bien qu’on me mêlerait à cette affaire ! Je vais mettre Eline à la porte dès ce soir !

Lorsque Tab passa ce soir-là au bureau de police, Carver lui apprit l’histoire.

— Si ce pauvre imbécile avait seulement eu le courage de téléphoner à la police lorsque sa domestique lui a raconté la chose, nous aurions pu pincer les oiseaux. Et maintenant, il n’y a plus aucun sens à faire encore surveiller la maison. Qui pouvait être cette femme ? Cela m’intrigue. Quelle était la femme qui nuit après nuit laissait sa voiture dans le jardin de Trasmere et entrait dans la maison, portant une valise noire ?

Tab ne répondit pas. L’identité de cette femme n’était plus un mystère pour lui. C’était Ursula Ardfern.

Les détails concordaient bien. Il se rappela comme il l’avait rencontrée à l’aube dans les rues désertes, devant un pneu éclaté ; il avait remarqué la simplicité de sa mise. À l’intérieur de la voiture il avait vu une valise noire carrée, mais…

Ursula travaillant, la main dans la main, avec des Chinois ; Ursula participant à ces allées et venues, à ces cambriolages nocturnes de Mayfield ? C’était inadmissible.

— … Leur raison pour pénétrer dans la maison après notre départ me dépasse, disait Carver. Je ne puis faire qu’une supposition : ils espéraient que nous aurions oublié quelque chose d’important.

— À Mayfield… il n’y a plus rien là-bas, n’est-ce pas ?

— Le mobilier seulement et une ou deux choses que nous avions enlevées puis remises en place, telles que le coffret de laque verte. C’est hier seulement que ces choses ont été rendues. M. Lander avait parlé de vendre tout le mobilier et tous les effets par adjudications et je crois qu’avant de partir il a dû remettre l’affaire entre les mains d’un agent. Les Chinois m’intriguent, ajouta-t-il, quoi qu’il ne soit pas du tout certain que Stott ou que sa servante ne se soient pas trompés. Je suppose qu’ils étaient frappés de panique, et moi-même, je ne me chargerais pas de distinguer un Chinois d’un Européen à la lumière d’une allumette.

Tab monta au bureau privé de Carver et ils restèrent à parler jusqu’à onze heures du soir, lorsque leur conversation fut violemment interrompue par la sonnerie du téléphone.

— On vous demande, monsieur, prononça la voix du sergent préposé au standard, et une seconde plus tard Carver reconnut la voix agitée de M. Stott.

— Ils y sont ! Ils viennent d’y entrer ! La femme a ouvert la porte… ils viennent d’y entrer !

— Qui donc ? Êtes-vous M. Stott… parlez-vous de Mayfield ? demanda vivement Carver.

— Oui ! Je les ai vus de mes propres yeux. La voiture de la femme est devant la porte.

— Allez vite relever son numéro, dit impérativement Carver ; trouvez un agent de police et prévenez-le ; et si vous n’en trouvez pas, arrêtez vous-même la femme.

Il entendit les faibles protestations de M. Stott et sauta sur son chapeau.

Ils prirent le premier taxi qu’ils purent trouver et se précipitèrent à travers la ville à une vitesse vertigineuse, tournant dans la tranquille avenue où se trouvait Mayfield juste au moment où une voiture s’éloignait au tournant opposé.

M. Stott se trouvait sur le trottoir, indiquant avec des gestes hystériques la place où s’était trouvée la voiture.

— Ils sont partis, dit-il sombrement… je ne pouvais pas trouver d’agent ; ils sont partis !

— Je m’en aperçois bien, dit Carver. Avez-vous relevé le numéro de la voiture ?

M. Stott secoua la tête et émit un son étrange. Après quelques instants il put parler.

— Il était recouvert de papier noir, dit-il.

— Qui était là ?

— Un Chinois et une femme, dit l’autre.

— Pourquoi diable ne les avez-vous pas arrêtés ? coupa Carver.

— Un Chinois et une femme, répéta Stott misérablement.

— De quoi avait-elle l’air ?

— Je ne m’en suis pas approché suffisamment pour voir, confessa M. Stott. Il aurait dû y avoir un agent de police ici… plusieurs agents… C’est une honte. Je m’en vais écrire à…

Ils le quittèrent pendant qu’il proférait des menaces. Carver courut à travers le jardin pavé, ouvrit la porte et alluma toutes les lampes du hall. Pour autant qu’il pût en juger, rien n’avait été dérangé. La porte de la cave était fermée à clé et n’avait pas été forcée. L’on avait apparemment pénétré dans la salle à manger. La cheminée de cette pièce était profonde, revêtue intérieurement de briques rouges et Carver l’avait examinée très attentivement, aussi bien que la conduite au-dessus du foyer. Mais il vit dès le premier coup d’œil que son examen n’avait pas été parfait. L’une des briques était enlevée. Elle se trouvait sur la table, son couvercle d’acier soulevé et Carver la regarda pensivement.

— Je perds un point, dit-il. Cela a bien l’air d’une brique n’est-ce pas ? Regardez ce rebord de ciment artistement fait. Ce n’est pas du ciment du tout, c’est de l’acier. Ce doit d’ailleurs être le seul tiroir secret de la maison. J’aurais dû prendre des renseignements plus sérieux auprès des constructeurs.

La boîte était vide, à l’exception d’un mince élastique circulaire. Ils en retrouvèrent un autre sur la table.

— Il y avait dans cette boîte quelque chose d’important qui a été enlevé : une liasse de papiers probablement, ou plutôt deux liasses. Les élastiques me suggèrent cette idée. Quoi qu’il en soit, c’est parti.

Il regarda autour de la pièce.

— Et la boîte de laque verte a disparu, dit-il. Je sais qu’elle était là, car je l’avais placée moi-même sur ce rayon.

Il ouvrit la porte de la cave et s’assura que personne n’avait pu entrer dans le sous-sol.

— Nous ferions mieux de sortir et d’aller voir ce critique de la police, dit-il avec ironie.

Il apparut qu’il avait été injuste à l’égard de M. Stott car, malgré sa grande peur, celui-ci avait traversé la rue pendant que les gens se trouvaient à l’intérieur de la maison et avait loyalement tenté de trouver un agent de police en envoyant la souffrante Eline à sa recherche ; quoiqu’un peu tardivement, l’agent arriva accompagné de la bonne, tandis que l’inspecteur parlait avec le commerçant.

— J’ai non seulement traversé la rue, disait M. Stott, mais je suis entré dans le jardin. Ils ont dû me voir, car la lumière de la salle à manger s’est éteinte tout à coup et ils sont sortis en courant tous deux.

— Ils vous ont dépassé, bien entendu ?

— Ils ne m’ont pas dépassé, expliqua solennellement M. Stott, parce que j’étais de l’autre côté de la rue avant qu’ils ne soient sortis. Je ne crois pas que quelqu’un eût pu me dépasser.

— Comment était cette femme ? demanda encore Carver.

— J’ai l’impression qu’elle était jeune, mais je n’ai pas vu son visage. Elle était vêtue de noir et voilée, je crois. L’homme était petit ; il ne lui arrivait qu’à l’épaule.

— Et voilà, dit Carver désolé, lorsqu’ils s’en allèrent. Ils auraient été pris, si seulement cet homme avait eu le courage d’un lièvre. Vous êtes bien silencieux, Tab… à quoi songez-vous ?

— Je me demande, dit Tab sincèrement, je me demande seulement…

— Que vous demandez-vous ?

— Je me demande si le vieux Trasmere n’était pas un homme bien plus mauvais qu’aucun de nous ne l’a cru, dit Tab avec calme.

CHAPITRE XIV

Tôt au matin Tab alla rendre une visite vaine au Stone Cottage. La femme de charge lui dit que la jeune fille était repartie pour la ville et ce fut au Central Hôtel qu’il la trouva.

Jamais encore il n’avait abordé une enquête, professionnelle ou autre, avec autant d’hésitation. Tab avait sur la plupart des choses des opinions très arrêtées. Sa mentalité était telle qu’il n’hésitait jamais à formuler un jugement ou une conviction. Ce genre-là d’esprit ne peut comprendre chez les autres une hésitation vacillante dans l’appréciation des gens et des choses. Et pourtant, malgré tous ses efforts, il n’arrivait pas à réduire à une formule ses sentiments chaotiques à l’égard d’Ursula Ardfern. Il ne savait qu’une seule chose : il n’agissait point par intérêt vertueux… il ne pouvait même pas prétendre qu’il agissait pour le compte de Rex Lander.

C’est la plume à la main que Tab réfléchissait le mieux ; cependant lorsqu’il tenta d’exposer de sang-froid par écrit son état d’esprit exact, la feuille de papier placée devant lui demeura immaculée jusqu’au bout.

Au moment même où il entra dans le salon d’Ursula, Tab sentit que la jeune fille connaissait l’objet de sa visite.

— Vous aviez une terrible envie de me voir, n’est-ce pas ? dit-elle sans préliminaire et il fit un signe affirmatif.

— Qu’y a-t-il ?

À moins qu’il ne rêvât, la voix de la jeune fille contenait une subtile caresse ; non, c’était une exagération ridicule ; « bonté » était peut-être un mot plus convenable.

— Quelqu’un est entré à Mayfield la nuit dernière, accompagné d’un Chinois et ils sont partis juste avant que la police n’arrivât, dit Tab gauchement. Et ce n’est pas tout ; cette même personne avait l’habitude de rendre visite à Trasmere entre onze heures du soir et deux heures du matin et cela a duré pendant un temps considérable.

Elle inclina la tête.

— Je vous ai dit que je ne connaissais pas M. Trasmere, dit-elle doucement. C’est là le seul mensonge que je vous aie dit. Je connaissais fort bien M. Trasmere, mais il y avait des raisons pour lesquelles je ne pouvais à aucun prix avouer mes relations avec lui. Non, pas le seul mensonge… je vous en ai dit deux. Elle éleva deux doigts pour souligner ses paroles.

— Le deuxième a été au sujet de la mallette à bijoux perdue, dit Tab d’une voix rauque.

— Oui, dit-elle.

— Vous ne l’avez pas perdue du tout.

Elle secoua la tête.

— Non, je ne l’avais pas perdue : je savais fort bien où elle était ; mais j’étais… saisie de panique et devais prendre une décision immédiate. Je ne regrette rien.

Il y eut une pause.

— Est-ce que la police sait ? demanda-t-elle.

— En ce qui vous concerne ? Non. Je crois qu’ils peuvent le découvrir… mais pas par moi.

— Asseyez-vous. Elle était très calme. Il crut qu’elle allait s’expliquer et était certain que l’explication serait toute simple, mais elle n’en avait pas l’intention, ainsi qu’il le comprit dès ses premiers mots :

— Je ne puis pour le moment vous expliquer le pourquoi de tout cela. Je suis trop… comment dirais-je ? Je suis trop tendue. Je n’ose pas renoncer à l’un de mes moyens de défense, de crainte de les voir tous s’écrouler. Il est bien entendu que je ne savais rien de l’assassinat… vous ne l’avez jamais cru, n’est-ce pas ?

Il secoua la tête.

— Je n’ai rien su jusqu’au dimanche matin, jusqu’au moment où je me dirigeai à Stone Cottage en voiture, dit-elle. Ce n’est que par accident que j’ai acheté un journal dans la rue et alors j’ai pris une décision. Je suis allée directement au poste de police avec mon histoire de bijoux volés. Je savais que ma mallette était dans la cave et il fallait que je trouve quelqu’explication à cela.

— Comment s’est-elle trouvée dans la cave ? Avant d’avoir achevé sa question, Tab comprit qu’elle était futile.

— Ceci fait partie de l’« autre histoire », sourit-elle faiblement. Me croyez-vous ?

Il la regarda vivement et leurs yeux se rencontrèrent.

— Est-ce que cela vous importe que je vous croie ou non ? demanda-t-il doucement.

— Cela m’importe beaucoup, répondit-elle du même ton.

Ce fut le jeune homme qui baissa les yeux le premier.

Puis d’un ton différent, plus gai, elle continua :

— Il faut que vous m’aidiez, M. Tab. Non pas dans l’affaire que nous venons de discuter… je n’entends pas cela.

— Je voudrais vous aider dans cela, dit Tab.

— Je vous crois, répondit-elle vivement, mais pour le moment, quelque peu aimable que cela puisse sembler, je n’ai pas besoin d’aide. L’autre affaire est plus personnelle. Vous souvenez-vous de m’avoir parlé de votre ami ?

— De Rex ? demanda-t-il avec surprise.

— Oui. Il est parti pour Naples, n’est-ce pas ? J’ai reçu une lettre de lui écrite sur le bateau.

Tab sourit.

— Pauvre vieux Rex. Que vous veut-il, votre photo ?

— Plus que cela, dit-elle avec calme. Ne me trouvez pas abominable si je trahis sa confiance, mais il le faut bien si je veux que vous m’aidiez. M. Lander m’a fait l’honneur de me demander de l’épouser.

Tab la regardait, bouche bée.

— Rex ? prononça-t-il, incrédule.

Elle lit un signe affirmatif.

— Je ne veux pas vous montrer sa lettre, ce ne serait guère loyal ; mais il m’a priée de lui donner une réponse dans la colonne des annonces du Mégaphone. Il me dit qu’il a un agent à Londres qui la lui télégraphiera et je me suis demandée… Elle hésita.

— Si je ne suis pas cet agent-là ? dit Tab. Je ne savais rien de tout cela.

Elle eut un soupir.

— J’en suis contente, dit-elle avec inconséquence. Je veux dire… je suis contente que cela ne puisse vous vexer même indirectement.

— Avez-vous l’intention de donner l’annonce ?

— Je l’ai déjà envoyée au journal, dit-elle. En voici une copie. Elle alla à son bureau et tendit à Tab un bout de papier sur lequel il lut :

« Rex : Ce que vous demandez est absolument impossible. Je ne donnerai jamais d’autre réponse. U. »

— Cela nous arrive souvent de recevoir ce genre de lettres, dit-elle, et généralement elles ne valent pas la peine qu’on y réponde. Si je ne savais pas que c’est un de vos amis… je ne crois pas que je me serais donné la peine… si, je l’aurais fait, ajouta-t-elle lentement. Le neveu de M. Trasmere a un certain droit à mon refus.

— Ce pauvre vieux Rex, prononça Tab doucement. J’ai eu un télégramme de lui ce matin me disant qu’il fait bon voyage.

Tab prit son chapeau.

— Pour ce qui est de cette autre affaire, Miss Ardfern, dit-il, vous me la raconterez au moment que vous voudrez, si tant est que vous veuillez me la dire. Mais vous devez comprendre qu’il y a de fortes chances pour que la police vous trouve ; dans ce cas je pourrais vous être utile. Pour le moment, je suis un observateur sympathisant.

Il lui tendit la main en souriant ; elle la prit et la retint dans les deux siennes.

— Douze ans durant j’ai vécu dans un cauchemar, dit-elle, un cauchemar créé par ma propre vanité. Je crois que me voici réveillée et lorsque la police m’aura trouvée… et je suis si certaine qu’on me trouvera, que j’ai quitté la scène…

— Était-ce là la raison ? s’écria-t-il avec surprise.

— C’était l’une des deux raisons, dit-elle. Lorsqu’« ils » m’auront trouvée, je crois que je serai contente. Il reste encore en moi suffisamment de l’Êve… elle sourit un peu tristement… pour que la publicité me soit pénible.

Il lui posa encore une dernière question avant de passer le seuil :

— Qu’y avait-il dans la boîte ? Dans cette boîte qui ressemblait à une brique et était cachée dans la cheminée ?

— Des papiers, répondit-elle. Je sais seulement que c’étaient des papiers écrits en chinois. Je ne sais pas encore ce qu’ils contenaient.

— Est-ce qu’ils… pourraient fournir une explication du meurtre ?

Elle secoua la tête négativement et il en fut satisfait.

Il lui sourit et quitta la jeune fille sans rien ajouter. Tous les doutes qu’il avait eus concernant ses sentiments à l’égard d’Ursula était dissipés. Il aimait cette mince jeune fille au visage de madone, dont l’humeur variait aussi rapidement que le temps d’avril. Il ne songea que bien plus tard à son ami Rex et à la déception que la réponse de la jeune fille lui apporterait.

La police ne possédait pas de portrait bien satisfaisant de Wellington Brown. Sur le vapeur qui l’avait amené de Chine, un voyageur avait photographié un groupe dans lequel le visage de M. Brown apparaissait vaguement. Avec ceci, aidée de Tab, la police reconstitua une sorte de portrait approximatif qu’elle fit circuler. Tous les journaux le publièrent, tous les détectives amateurs se mirent à la recherche de l’homme à barbe dont on avait retrouvé les gants à la porte de la cave de Jesse Trasmere.

Le sort de M. Walter Felling, dit Walters, était moins heureux. Il avait déjà été en prison et ses portails, de face et de profil, étaient prêts pour une distribution immédiate. Le fugitif lui-même suivait la chasse d’un de ces faubourgs encombrés où les gens s’empilent et se bousculent jour et nuit. Installé dans une chambre tout en haut d’un immeuble bondé, il dépérissait de jour en jour, car une peur mortelle le minait.

Malgré ses nombreux portraits, il était douteux que Walters eut pu être reconnu par le plus fin des policiers, car sa barbe avait atteint une longueur considérable et l’incertitude et la terreur avaient creusé ses joues rebondies en cavités qui changeaient tout le contour de son visage. Il connaissait la justice et son empressement à accepter la preuve la plus vague lorsqu’un homme est accusé de meurtre. Son départ même avait été un aveu de culpabilité et serait considéré comme tel par le juge qui soulignerait sans vergogne tous les points susceptibles de lui être mis à charge.

Parfois la nuit, surtout si le temps était pluvieux, il se glissait dans les rues. Elles lui semblaient toujours remplies d’agents de police. Il rentrait en état de panique pour passer encore une nuit sans sommeil, le moindre craquement de l’escalier, le moindre son de voix dans la chambre voisine le faisant bondir à la porte.

Walters était revenu en ville, le seul lieu sûr de refuge.

À la campagne, il aurait été un homme marqué et sa liberté n’aurait été que de courte durée. Évitant les districts où il était connu, ainsi que ses amis dont la loyauté n’aurait pas résisté à l’épreuve d’une accusation de meurtre, il était venu à l’extrémité bruyante de Reed Street, se faisant passer pour un mécanicien sans travail.

Il lisait là tous les journaux qu’il pouvait se procurer et dans chaque journal – chaque ligne qui se rapportait au meurtre. À quel point Wellington Brown était-il mêlé à cela ?

La mention de cet homme dans l’affaire le stupéfiait. Il se souvenait très bien du visiteur venu de Chine. Ainsi donc, lui aussi s’était enfui. Cette nouvelle lui apporta une ombre de réconfort. C’était comme si une parcelle de l’accusation qu’on portait contre lui fût déchargée sur un autre.

Une nuit, pendant qu’il se promenait, un Chinois passa près de lui et il reconnut Yeh Ling. Le propriétaire du Toit Doré était l’un de ces Chinois peu nombreux qui ne portent que rarement l’habit européen et Walters le connaissait. Yeh Ling était venu plusieurs fois à Mayfield. Il avait alors été habillé à l’européenne et n’avait éveillé aucune surprise, car l’on connaissait bien les relations de M. Trasmere avec l’Orient. Yeh Ling devait l’avoir vu : car il avait dépassé Walters au moment précis où la lumière d’une lanterne lui avait éclairé le visage. Mais il ne fit aucun geste et le fugitif eut l’espoir qu’Yeh Ling avait été absorbé dans ses pensées. Néanmoins, il se hâta de rentrer, pour s’asseoir dans sa chambre sans lumière et sursauter péniblement à chaque son.

S’il avait su qu’Yeh Ling l’avait reconnu et identifié, il n’aurait pas dormi de la nuit. Le Chinois poursuivit son chemin jusqu’à l’autre bout de la rue ; sur son passage des enfants poussaient des exclamations railleuses ; une femme échevelée arrêtée au seuil d’une porte lui jeta une injure, mais Yeh Ling passait, imperturbable. Tournant brusquement dans une petite rue transversale, il s’arrêta devant une boutique obscure et frappa à une porte latérale. La porte fut ouverte immédiatement et il passa dans une épaisse obscurité. Une voix siffla une question et il répondit dans le même dialecte. Puis, sans être guidé, il monta un escalier branlant et arriva à une chambre éloignée.

La pièce était illuminée par quatre bougies. Ses murs étaient recouverts d’un papier bon marché dont les dessins étaient ternis par l’âge. Le seul meuble de cette pièce était un large divan sur lequel était assis un vieux Chinois ratatiné occupé à sculpter un bloc d’ivoire qu’il tenait entre ses genoux.

Les deux hommes se saluèrent sobrement et le vieillard murmura une politesse machinale.

— Yo Len Fo, dit Yeh Ling, l’homme se porte-t-il bien ?

Yo Len Fo fit un signe affirmatif.

— Il se porte bien, Excellence, dit-il. Il a dormi tout l’après-midi et il vient d’absorber trois pipes. Il a également bu le whisky que vous lui avez envoyé.

— Je veux le voir, dit Yeh Ling, en laissant tomber de l’argent sur le divan.

Le vieillard ramassa les pièces de monnaie, se détendit et posant son bloc d’ivoire, conduisit son compatriote à travers un autre escalier. Une petite lampe à pétrole brûlait sur la cheminée de la pièce où entra Yeh Ling. Un homme était étendu sur un matelas décoloré. Il n’avait sur lui que sa chemise et son pantalon ; ses pieds étaient nus. À côté du matelas se trouvait un plateau sur lequel étaient posés une pipe, un verre à demi-vide et une montre.

M. Wellington Brown leva les yeux sur son visiteur, son regard vitreux allumé d’une faible curiosité.

— Eh, Yeh Ling… venu pour fumer ?

Son langage était un mélange curieux de chinois et d’anglais et ce fut en dialecte de Canton qu’Yeh Ling lui répondit.

— Je ne fume pas, Hsien, dit-il, et l’autre ricana.

— Hsien ?… « Le Chômeur », hein ?… C’est curieux comme les surnoms demeurent… quelle heure qu’il est ?

— Il est tard, dit Yeh Ling et la tête de l’homme retomba.

— J’verrai le vieux Jesse demain… dit-il, somnolent ; j’ai… des affaires… en masse…

Yeh Ling se pencha et ses doigts effilés encerclèrent le poignet du fumeur. Le pouls était faible mais régulier.

— Cela va bien, dit-il en se tournant vers le vieux sculpteur d’ivoire. Il faut aérer cette chambre chaque matin ; qu’aucun autre fumeur n’entre ici ; vous comprenez, Yo Len Fo ? Il faut qu’il demeure ici.

— Ce matin il voulait sortir, dit le tenancier de l’établissement.

— Il restera longtemps. Je le connais. Sur l’Amur, une fois dans l’établissement il ne le quittait plus pendant trois mois. Faites qu’il y ait toujours une pipe de prête. Obéissez.

Il descendit lentement l’escalier et sortit dans la nuit.

Il ne se retourna qu’une seule fois en se dirigeant vers la porte du Toit Doré. Mais ce seul coup d’œil lui suffit. L’homme qu’il avait vu flâner à l’entrée de la ruelle le surveillait. Il le vit maintenant marchant de l’autre côté de la rue, une silhouette sombre et furtive. Yeh Ling entra par sa porte privée, se baissa et regarda au dehors par la fente de la boîte aux lettres. L’homme s’était arrêté sur le trottoir opposé. Les lumières de la rue principale éclairaient vivement son dos, mais son visage se trouvait dans l’ombre.

— Ce n’est pas un policier, dit doucement Yeh Ling, puis, comme l’homme repartait dans l’obscurité, il appela un serviteur.

— Suis cet homme coiffé d’une casquette. Tu le trouveras de l’autre côté de la rue ; il se dirige vers les maisons des femmes bruyantes.

Un quart d’heure plus tard le serviteur revint raconter sa défaite et Yeh Ling n’en fut pas surpris. Mais celui qui l’avait suivi n’était ni un policier, ni un reporter, il en était certain.

CHAPITRE XV

Dans l’accomplissement de ses fonctions professionnelles, Tab avait été mis à deux reprises en contact avec le maître du Toit Doré. La première fois c’était à la suite d’un petit scandale qui ne concernait que de loin le restaurant (la femme sur laquelle Tab enquêtait avait dîné là à une date importante), et la seconde pour un article de morte-saison sur la valeur nutritive des aliments.

Le journaliste avait trouvé le Chinois extrêmement réservé, ne parlant que par monosyllabes.

Tab ne savait rien de cet homme, sinon qu’il avait réussi dans l’entreprise de restaurants. Il avait demandé des explications à Jacques, sachant fort bien que si le rédacteur des faits divers ne pouvait satisfaire sa curiosité, c’est que Yeh Ling n’était pas intéressant. Jacques était une véritable mine d’informations. Il arrive quelquefois qu’il y a de ces génies dans des journaux. Jacques connaissait chacun et la femme de chacun. Il savait pourquoi ils s’étaient mariés. Il savait également pourquoi les étoiles tremblent, il connaissait la composition chimique des larmes. On n’avait qu’à lui citer une ligne de quelque classique que ce fût et il pouvait donner ce qui précède ou ce qui suit. Il connaissait les dates de tous les tremblements de terre importants et était une autorité sur la question des empereurs mongols. Il pouvait croquer tout aussi facilement la position du second corps de l’armée de Frossard à Rezonville, le 17 août 1870 que la situation militaire à Thermopile… et les dates.

Les seuls lecteurs sérieux de la bibliothèque du Mégaphone étaient ceux qui y allaient pour chercher à confondre Jacques. Ils n’y arrivaient jamais.

— Yeh Ling ? Oui… c’est un drôle d’oiseau. Un Chinois instruit… il a un fils qui est un vrai érudit d’après les idées chinoises. Ce serait le sujet d’un bon article ; cette maison qu’il est en train de bâtir… c’est sur la route d’Hertford ; il dit qu’un jour son fils y demeurera comme ambassadeur de la Chine, et il veut que la maison soit digne de ce personnage. C’est ce qu’il a raconté à Stott. Connaissez-vous Stott ? C’est un excellent architecte qui s’y connaît. Un petit homme malin, qui aurait pu être intelligent si son esprit était d’un autre genre. Stott a fait les fondations de cette maison : c’est une sorte de temple chinois avec deux énormes piliers en ciment qui se trouvent à moitié chemin de l’entrée. Le pilier des Souvenirs Heureux et le pilier des Cœurs Reconnaissants. C’est ainsi qu’il va les dénommer. Stott trouvait que c’était, du paganisme et se demandait ce que l’évêque en dirait. Oui, vous devriez aller voir cela, Tab. Non, le bâtiment n’est pas achevé. Yeh Ling n’y a que des ouvriers chinois. Le secrétaire de l’Union des Entrepreneurs en bâtiments est allé le voir à ce sujet. Yeh Ling a répondu que ses ancêtres avaient également une Union à eux qui lui défendait d’utiliser d’autres ouvriers que des taoïstes. Le taoïsme…

— Je suis navré d’interrompre le torrent écumant de votre éloquence, dit doucement Tab, mais comment avez-vous rencontré Stott ?

— Dans une loge de maçons, dit Jacques. Il ne m’appartient pas de mal parler d’un confrère… êtes-vous des nôtres, à ce propos ?

Tab secoua la tête.

— Vous devriez en être. Cela vous aurait inculqué un sentiment de respect pour l’autorité. Ainsi que je le disais, je ne voudrais pas blâmer qui que ce soit, mais Stott n’est pas un homme normal. Allez donc voir ce temple ou quoi que cela puisse être. Cela pourrait donner un bon article.

Dès qu’il eut une journée de liberté, Tab prit sa motocyclette et s’en alla à Starford. Il ne désespérait pas de rencontrer Ursula… la maison de la jeune fille n’était qu’à sept milles de Starford Hill et il avait des raisons de croire qu’elle s’y trouvait. Dans une lettre par laquelle elle lui avait annoncé l’intention d’y aller, elle lui disait également que lorsqu’elle aurait le désir de le voir, elle l’enverrait chercher.

Il vit de loin le bâtiment en construction.

Tab l’avait déjà remarqué… il n’était guère possible de passer sans le voir, car il se trouvait au sommet de l’une des rares collines de la contrée. Les murs étaient à moitié achevés et de lourds échafaudages de bois s’élevaient au-dessus des pierres en formes étranges. L’un des piliers dressait déjà sa tête au-dessus de la route. Il se trouvait au bord d’un large passage, et était d’une hauteur de cinquante pieds environ, couronné d’un petit dragon de pierre.

Tab se demanda si c’était le pilier des Cœurs Reconnaissants ou celui des Souvenirs Heureux.

Son diamètre devait être de cinq pieds au moins. Tout près de là se trouvait le moule de bois dans lequel il avait été coulé et des ouvriers chinois étaient en train d’en nettoyer l’intérieur.

Tab passa par une brèche faite dans le grillage bas qui séparait la propriété d’Yeh Ling de la route et s’arrêta, considérant avec intérêt l’activité des ouvriers en blouse bleue. Leur façon de travailler était remarquable. Qu’ils fussent en train de porter des briques ou du mortier, ou de nettoyer le jardin qui prenait déjà une forme définitive, ou encore de remonter par les terrasses, ils se mouvaient rapidement, infatigables, entièrement absorbés par leur occupation. Jamais aucun d’eux ne s’arrêtait pour s’appuyer sur sa pelle ou son cric, et se lancer dans une discussion sur le nouveau gouvernement ou dans le récit de la façon dont Milligan avait été battu par son adversaire.

Personne ne semblait avoir aperçu Tab. Il s’avança encore et personne ne l’arrêta. Un groupe d’hommes était en train de niveler et de sabler la large allée et l’un des ouvriers dit quelque chose qui provoqua chez les autres un éclat de rire tremblotant qui est particulier aux Orientaux. Tab se demanda quelle avait été la plaisanterie.

En se retournant pour revenir sur la route, il vit une voiture arrêtée devant la brèche et son cœur bondit, car l’occupante de la voiture était Ursula.

— Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle.

— Cela va être une merveille… comment vous plaît l’idée d’avoir un Chinois pour voisin ? Oh, j’oubliais… vous aimez les Chinois.

— Oui, dit-elle brièvement. Je pourrais avoir des voisins pires qu’Yeh Ling.

— Le connaissez-vous ?

Il se demanda si elle allait nier cette connaissance ou éviter de répondre.

— Oui, très bien, dit-elle avec calme ; il est le propriétaire du Toit Doré. J’y dîne souvent. Vous le connaissez également, n’est-ce pas ?

— Un peu, dit Tab, regardant vers la maison inachevée. Il doit être riche.

— Je ne sais pas. L’on ne sait jamais réellement ce qu’il faut pour construire un bâtiment comme celui-ci. La main-d’œuvre est bon marché et la construction semble fort simple.

Puis, après un signe de la main, elle s’éloigna. « Elle aurait au moins pu m’inviter à déjeuner », se dit-il avec indignation.

Une semaine s’écoula, une triste semaine pour Tab Holland car il ne voyait plus maintenant aucune possibilité, ni excuse pour rencontrer la jeune fille. Une semaine sédentaire pour Walters qui se cachait. Des nouvelles concernant le meurtre n’apparaissaient maintenant que rarement dans les journaux et Walters avait trouvé un homme qui lui proposait de lui procurer un emploi de garçon sur un vapeur au long cours. Une semaine de sommeil pour l’homme abruti couché sur un matelas en haut de la maison d’Yo Len Fo.

Mais pour l’inspecteur Carver ce fut une semaine exceptionnellement remplie, quoiqu’aucun compte rendu de son activité n’eût paru dans les journaux.

Tab ne passait plus ses soirées à la maison. Son appartement lui semblait horriblement vide maintenant que l’amoureux Rex était parti. Tab avait reçu un radiogramme disant que la santé de son ami s’améliorait. Le message était assez gai, le refus d’Ursula ne pouvait donc pas avoir été très douloureux.

Vers la fin de la semaine la vie était devenue d’une tristesse intolérable et pour aggraver les choses, rien ne se passait dans le vaste monde qui nécessitât l’intervention de Tab. Il se trouvait dans un état d’ennui suprême lorsque survint le premier de ces incidents remarquables que l’inspecteur Carver a dénommé dans son rapport « La Seconde Période ».

Les logements de l’immeuble où demeurait Tab avaient d’abord fait partie d’une grande maison particulière. Au moyen de petites altérations de construction on en avait fait des appartements indépendants. Sur chacun des étages se trouvait la porte d’entrée de l’un des quatre logements.

L’on entrait dans la maison par une porte donnant sur la rue et le propriétaire s’était arrangé de façon à ce que la clé de chaque logement tout en étant différente des trois autres, put ouvrir la porte d’entrée de la maison.

Chaque locataire pouvait donc entrer ou sortir sans être vu, à moins que l’un de ses voisins ne se trouvât par hasard dans l’escalier ou sur un palier.

Le samedi soir Tab savait qu’il serait seul dans la maison ; les trois autres locataires passaient invariablement le week-end hors de la ville. L’un d’eux était un musicien âgé qui demeurait à l’étage supérieur. Au-dessus demeurait un jeune couple occupé de travaux littéraires ; puis venait l’étage de Tab ; et l’appartement du rez-de-chaussée était occupé par un homme de profession incertaine, mais que l’on supposait en relation avec une agence d’informations et de recherches. Il était rarement chez lui et Tab ne l’avait vu qu’une seule fois.

Ce samedi-là se trouva être le jour d’un dîner annuel à son club et Tab s’habilla et sortit tôt le soir ; il passa une médiocre soirée et rentra chez lui à minuit et demi. Il n’y avait au premier abord rien qui pût faire supposer que quelque chose d’inusité s’était passé en son absence, excepté que les lampes de son salon étaient allumées, tandis qu’il avait tourné tous les boutons en partant.

Sa première idée fut que ce gaspillage de courant était dû à sa distraction, mais il se souvint très nettement d’avoir tourné les boutons et fermé la porte du salon avant de sortir. Maintenant la porte du salon était ouverte, aussi bien que la porte de la chambre de Rex.

CHAPITRE XVI

Tab eut un sourire. Lui qui avait enquêté sur tant de cambriolages ne s’était jamais imaginé qu’il serait favorisé par l’attention de ces aventuriers nocturnes. Il alla à la chambre de Rex, fit de la lumière et au premier coup d’œil vit que quelqu’un avait été très occupé là durant son absence. Sous le lit qu’avait occupé son compagnon se trouvaient deux valises plates remplies des effets de Rex. L’une de ces deux valises avait été retirée, placée sur le lit et ouverte. Elle avait été ouverte d’une façon malhabile au moyen d’une cisaille qui appartenait à Tab et avait été prise à la cuisine. La serrure avait été arrachée et le contenu de la valise était éparpillé sur le lit. L’autre valise n’avait pas été touchée. Tab ne savait pas si le voleur avait réussi dans sa recherche, car il ignorait ce qu’avait contenu la valise. Il devinait cependant que le voleur avait dû être déçu, car outre une certaine quantité de linge de corps plus ou moins usé, quelques livres, des instruments de dessin et une pile de lettres de Jesse Trasmere, la valise ne contenait rien qui eût de la valeur.

Tab revint à sa chambre ; là rien n’avait été touché. Il fit alors une inspection attentive des autres pièces de l’appartement. Il n’y trouva cependant aucune indication sur l’identité du mystérieux visiteur et alla au téléphone ; il eut la chance de trouver Carver chez lui.

— Des cambrioleurs ? Ça, c’est de la justice, Tab, dit la voix triste de Carver. J’arrive immédiatement.

Dix minutes plus tard le détective était dans la maison.

— Si cela était arrivé dans la journée, j’aurais trouvé une explication toute simple, dit Tab, car la porte d’en bas reste ouverte jusqu’à neuf heures du soir et celui des locataires qui rentre ou sort vers neuf heures la ferme. Nous laissons la porte ouverte dans la journée pour éviter de descendre et de monter l’escalier, mais lorsque je suis rentré la porte d’en bas était fermée.

— Comment cela aurait-il été simple de cambrioler la maison dans la journée ? demanda Carver, et Tab expliqua qu’il y avait une fenêtre sur le palier par laquelle un aventurier au pied ferme pouvait passer à la fenêtre de la cuisine.

— Il ne doit pas être entré par cette voie, dit Carver après avoir examiné la petite cuisine. Non, votre cambrioleur a ouvert la porte comme un gentleman. Savez-vous si M. Lander avait quelque chose de précieux dans sa valise ?

Tab secoua la tête.

— Je suis parfaitement sûr du contraire, dit-il. Ce pauvre vieux Rex n’avait rien de précieux, excepté l’argent qu’il reçut sur l’héritage de son oncle avant de partir.

Carver revint à la chambre de Rex et vida attentivement la valise objet après objet.

— Ce devait être quelque chose au fond de la valise. Je croirais que c’était dans cette boîte.

Il montra une petite boîte au couvercle à coulisse.

— En voici le couvercle, dit-il en le ramassant sur le lit. Pouvez-vous toucher M. Lander ?

— Il sera à Naples dans un jour ou deux ; je lui télégraphierai alors ; mais je ne puis croire qu’il ait perdu quelque chose qui ait mérité cette peine de la part du voleur, dit Tab.

Ils revinrent au salon et Carver resta pendant longtemps à tapoter nerveusement la table, son visage allongé exprimant un grand effort du cerveau.

— Savez-vous ce que je pense ? demanda-t-il brusquement.

— Généralement oui, dit Tab.

— Savez-vous ce que je suis en train de penser en ce moment ?

— Vous pensez que je vous cause beaucoup de tracas pour une chose qui ne valait pas la peine d’être mentionnée, dit Tab.

Carver secoua la tête.

— Je suis en train de penser, dit-il lentement et délibérément, que l’homme qui a cambriolé cet appartement est celui qui a tué Jesse Trasmere ! Si vous me demandez le pourquoi et le comment de cette conclusion, j’en serai fort embarrassé. Mais j’ai toujours vu que lorsqu’on arrive à une conclusion instinctive, on a tort de faire un examen trop approfondi de sa pensée. Dans les temps jadis tout être humain était doué d’un instinct tout aussi puissant et efficace que celui de la plupart des animaux sauvages. Avec le développement de la raison, la qualité de l’instinct s’est affaiblie jusqu’à ce qu’aujourd’hui nous n’en trouvions plus qu’une trace légère. Et pourtant, dit-il avec insistance, l’être humain peut cultiver ce germe d’instinct au point d’être capable de prendre part à une poursuite sur piste et d’en sortir vainqueur.

— Vous plaisantez, dit Tab, surpris, mais Carver fit un signe négatif.

— Nous avons parfois des éclairs ; on appelle cela de l’intuition. En réalité, c’est l’instinct atrophié qui se manifeste. Mais on ne le laisse pas se développer. On l’étouffe par de la logique, on l’étrangle par des arguments et pourtant mon instinct me dit que la main qui a ouvert la valise de M. Lander est celle qui a assassiné Trasmere. J’avais une sensation étrange au moment où vous m’avez téléphoné, la sensation que vous ou quelqu’un d’autre alliez me tendre l’explication toute prête de la mort de Trasmere.

— Et vous voici déçu. Mon pauvre Carver, dit Tab avec pitié, vous réfléchissez trop !

— Nous réfléchissons tous trop, dit Carver en retombant dans sa mélancolie habituelle.

Le lendemain matin, le locataire qui occupait l’étage au-dessous de celui de Tab monta au moment où le journaliste était en train de s’habiller. Tab fut un peu surpris de voir celui qu’il apercevait si rarement. C’était un homme au visage rouge, vêtu d’une façon assez sportive.

— J’espère que vous ne m’en avez pas voulu d’avoir crié la nuit dernière, dit-il en s’excusant, mais j’avais voyagé nuit et jour sans dormir et j’ai été naturellement un peu énervé en entendant tout ce bruit au-dessus de ma tête. Avez-vous donc laissé tomber une caisse ?

— Pour être exact, je n’ai rien laissé tomber du tout, dit Tab en souriant. En vérité, le bruit que vous avez entendu a été produit par un cambrioleur.

— Un cambrioleur ? dit l’autre stupéfait. J’ai entendu un bruit formidable et cela m’a réveillé. Je suis sorti de mon lit et ai crié vers le haut, pensant que c’était vous.

— Quelle heure était-il ?

— Entre dix heures et dix heures et demie, dit l’autre. Il commençait à faire nuit.

— Il doit avoir laissé tomber la valise en la plaçant sur le lit, dit Tab, pensif. Ne l’avez-vous pas vu, par hasard ?

— Je l’ai entendu sortir un quart d’heure environ après que j’aie crié et je me sentais tellement honteux de ne m’être pas dominé que j’ai ouvert ma porte pour m’excuser.

— L’avez-vous vu ?

Le voisin secoua la tête.

— Il a vivement refermé la porte, aussitôt que je fus sorti sur le palier. La seule chose que j’aie vu a été sa main sur le bouton de la porte. Il portait des gants noirs. Naturellement, je croyais que c’était vous quoique les gants noirs m’aient paru bien étranges pour la tenue d’un jeune homme même en deuil. Et ne doutant pas que ce ne fût vous et que vous ne soyez très fâché contre moi, je n’y ai plus pensé.

Tab rendit compte de tout cela à Carver.

Cela termina l’épisode de samedi. La surprise du dimanche fut plus agréable quoique non moins inquiétante. Il était tard au soir et Tab était en train de lire à la lumière d’une lampe de travail, lorsque la sonnette de la porte d’en bas résonna avec insistance. Cela signifiait que la porte d’entrée de la maison était fermée. Le soir de la visite de Wellington Brown elle avait été ouverte. Inconsciemment le jeune homme mit en relation ces deux visites et se demanda si son instinct travaillait aussi bien que le souhaiterait Carver. Posant son livre, il descendit et ouvrit la porte ; il chancela presque d’étonnement, car sa visiteuse était Ursula Ardfern et sa petite voiture était arrêtée au bord du trottoir.

— J’allais au Central, expliqua-t-elle. Puis-je entrer ?

Il avait vu les deux malles attachées à l’arrière de la voiture et s’était demandé pour quelle destination inaccessible elle partait.

— Entrez, je vous en prie, dit-il avec empressement. Vous allez trouver cette pièce bien enfumée… Il voulut ouvrir le volet, mais elle l’arrêta.

— Non, je vous en prie, dit-elle, je suis toute nerveuse et frissonnante et je sens que je m’évanouirais au moindre prétexte. Il est vraiment regrettable que cette délicieuse coutume du temps de nos grands-mères ait passé de mode. Ce serait un tel soulagement parfois de s’évanouir… Son ton était mi-plaisant, mais il y avait beaucoup de sérieux dans son visage. – Je reviens habiter le Central Hôtel, dit-elle, quoique je ne puisse réellement plus me permettre cette extravagance.

— Qu’est-il arrivé ?

— Le Stone Cottage est hanté, fut sa réponse tremblante.

— Hanté ?

Elle fit un signe de la tête et un sourire fugitif passa dans ses yeux pour disparaître aussitôt.

— Non pas par des esprits, dit-elle, mais par quelqu’un de très vivant… un mystérieux individu en noir. La femme qui tient mon ménage l’a vu l’autre nuit dans le jardin ; je l’ai vu moi-même de ma fenêtre et l’ai interpelé. Il a été vu par d’autres personnes qui passaient sur la route. Et maintenant, dites-moi franchement, Tab, suis-je sous la surveillance de la police ?

Cette pensée était également venue à Tab.

— Je ne le crois pas, dit-il. Carver ne me dit pas tout, mais il n’a jamais mentionné votre nom avec le plus léger soupçon. Un homme en noir, dites-vous ?

— Oui, répondit la jeune fille. En noir de la tête aux pieds, y compris des gants noirs. C’était assez impressionnant…

— Des gants noirs ? interrompit Tab. Je me demande si c’est mon cambrioleur ? et il lui parla du visiteur qui était venu la nuit précédente.

— C’est extraordinaire, dit-elle, d’autant plus extraordinaire qu’il n’a pas été vu chez moi la nuit dernière. Je ne suis pas nerveuse d’habitude, mais j’avoue que c’est un peu agaçant de se savoir surveillée par quelqu’un.

— Comment est-il venu ? Avait-il une voiture, ou une bicyclette, ou est-il venu par le train ?

Elle ne pouvait l’éclairer sur ce point.

— Je souhaite presque que vous ne soyez pas montée ici. Si vous m’aviez raconté la chose, je serais venu au Stone Cottage et serais resté la nuit, surtout après mon cambriolage. Je voudrais rencontrer le monsieur qui traite mon appartement avec aussi peu de gêne.

Elle ne répondit pas, puis :

— Je me demande pourquoi je suis venue ici ? dit-elle comme se parlant à elle-même, et elle rit. Pauvre M. Tab, ajouta-t-elle avec une petite note de moquerie dans cette voix qu’il adorait, je vous charge de tous mes tracas. Mystère après mystère, les uns de ma propre fabrication ; mais celui-ci, je vous le promets, n’est pas de moi. Elle réfléchit, un doigt sur les lèvres.

— Si je rentrais au Stone Cottage lundi matin et que vous veniez plus tard ? Ma domestique sera un chaperon suffisant et je crois que vous feriez bien de venir après la tombée de la nuit… c’est-à-dire si vous en avez le temps.

Tab avait envie de lui dire que toute sa vie présente et future était à sa disposition, mais il s’en abstint sagement.

Il l’accompagna à sa voiture et revint à sa chambre avec un sentiment de joie qu’il n’avait pas ressenti de toute la semaine.

CHAPITRE XVII

Il était délicat d’aborder avec Carver le sujet de l’espionnage policier. D’abord, Tab Holland ne voulait pas donner à l’Inspecteur le moindre soupçon de ce qu’Ursula Ardfern pouvait s’attendre à être surveillée. Il trouva un compromis en disant à la première occasion à cet homme mélancolique qu’il avait vu Ursula Ardfern. Puis il mentionna comme par hasard l’histoire de l’homme en noir.

— Bien entendu, ce n’est pas un voleur, dit vivement Carver. Les voleurs n’annoncent pas leur présence en commençant par effrayer ceux qu’ils espèrent voler. S’est-elle plainte à la police locale ?

Tab n’en savait rien, mais il devinait qu’elle ne l’avait pas fait.

— Cela peut n’être qu’une coïncidence, dit Carver, et l’homme en noir peut n’avoir rien de commun avec le meurtrier de Trasmere, mais cela m’intrigue. Vous y allez, dites-vous ? Je me demande si Miss Ardfern aurait quelqu’objection à ce que j’y vienne également ?

Tab se trouva en face d’un dilemme. En hésitant il allait donner à l’inspecteur de police une idée tout à fait fausse de la situation. Accepter, c’était anéantir la possibilité de l’heureuse soirée qu’il avait espérée. Car être seul avec Ursula Ardfern, jouer auprès d’elle un rôle de protecteur aurait été une chose merveilleuse qu’il n’avait aucun désir de partager avec un autre.

— Je suis certain que Miss Ardfern en serait ravie, dit-il.

— Si je puis m’échapper, je viendrai, promit Carver.

Tab espéra passionnément qu’une affaire urgente retiendrait son ami en ville. Il envoya un mot à Ursula pour la mettre au courant de la suggestion de Carver et reçut par retour une réponse étendant l’invitation de la jeune fille.

Après mûre réflexion, Tab décida que ce n’était pas du tout mauvais d’avoir Carver avec lui. Cela donnerait à la jeune fille l’occasion de se lier d’amitié avec quelqu’un qui dans certaines circonstances pourrait être difficile à satisfaire. Elle ne saurait avoir trop d’amis, se dit-il, et il fut presque soulagé lorsque Carver arriva hâtivement à la gare quelques minutes avant le départ du dernier train pour Hertford.

Il faisait sombre lorsqu’ils arrivèrent à destination ; d’un commun accord ils ne parlèrent pas le long du chemin qui les séparait du Stone Cottage ; ils marchèrent l’un derrière l’autre, se maintenant à l’ombre, sans rencontrer personne.

Lorsqu’ils arrivèrent enfin à la route sur laquelle se trouvait Stone Cottage, ils y entrèrent avec mille précautions. Mais il n’y avait personne en vue et ils atteignirent le jardin sans avoir été remarqués.

Ursula se trouvait devant la porte ouverte pour les recevoir.

— J’ai fait baisser tous les stores, dit-elle ; l’arrivée de l’inspecteur Carver est vraiment providentielle, car ma femme de charge a dû s’en aller chez elle… sa mère est tombée malade. J’espère que vous n’avez rien contre le rôle de chaperon que vous aurez à jouer ? Elle sourit à Carver.

— Même celui-là ne m’est pas nouveau, répondit-il, imperturbable. Où donc demeure la mère de votre domestique ?

— À Felborough. Cette pauvre Margaret n’a eu que le temps d’attraper le dernier train.

— Comment Margaret a-t-elle su que sa mère était malade ? demanda l’inspecteur. A-t-elle reçu un télégramme ?

Ursula fit un signe affirmatif.

— Tard dans l’après-midi ?

— Oui, dit la jeune fille avec surprise. Pourquoi me le demandez-vous ?

— Elle a reçu ce télégramme juste à temps pour attraper le train pour Londres ; à temps également pour avoir la correspondance pour Felborough. Voilà pourquoi je vous le demandais. Vous n’avez pas vu l’homme la nuit dernière, n’est-ce pas ?

— Je ne suis venue ici que ce matin, répondit-elle, troublée. Croyez-vous que Margaret ait été appelée par… quelqu’un… que c’était une ruse pour l’éloigner d’ici ?

— Je ne sais pas, dit Carver. Dans ma profession nous avons toujours l’habitude de faire les pires suppositions et généralement nous avons raison. À quelle heure vous couchez-vous d’habitude ?

— À dix heures lorsque je suis à la campagne.

— Alors, voudriez-vous monter dans votre chambre à dix heures, allumer votre lampe, puis, après un certain temps, l’éteindre ? Vous pouvez, si vous le désirez, redescendre, mais vous devrez rester dans l’obscurité ; et si vous désirez causer, vous devrez le faire à voix basse… Un sourire adoucit le visage du détective. – Nous allons probablement nous sentir tous un peu bêtes au matin, mais j’aimerais mieux me sentir bête que de manquer l’occasion de rencontrer l’homme en noir.

Elle leur servit à dîner et lorsque les deux hommes eurent aidé à débarrasser la table, Tab, sur la demande de la jeune fille, bourra sa pipe. Carver dit qu’il ne voulait pas fumer.

La conversation languissait. Ils restaient silencieux autour de la table, chacun occupé de ses propres pensées. Soudain Ursula dit :

— Je suis presque décidée à vous faire une confession partielle, M. Carver. Je ne pense pas que j’y eûs jamais songé si je ne vous avais pas rencontré.

— Une confession partielle est chose irritante, dit Carver, je crois donc qu’à votre place je n’en ferais pas, Miss Ardfern, d’autant plus que je sais ce que sera cette confession partielle.

Les sourcils de la jeune fille se levèrent.

— Vous savez ? dit-elle.

Il fit un signe affirmatif.

— Vous allez me dire que vous aviez l’habitude de vous rendre chaque nuit chez Trasmere et y laisser vos bijoux, quoique ce ne fût pas là l’objet de votre visite. Vous y alliez, ajouta-t-il lentement, sans la regarder, pour lui servir de secrétaire. Toutes les lettres qu’expédiait Jesse Trasmere étaient tapées par vous à une machine portative : la marque de la machine est Cortona, son numéro est 29754, il lui manque une touche et la lettre « r » est mal alignée.

Il jouit pendant une seconde de sa consternation, puis continua :

— Peut-être n’alliez-vous pas m’avouer que vous et Yeh Ling, le propriétaire du Toit Doré, aviez rendu visite à Mayfield la nuit où j’ai failli vous prendre ? Non, je vois que vous ne vouliez pas en parler. Nous allons donc restreindre votre confession à vos occupations privées.

Tab était sans parole.

Ursula Ardfern la secrétaire du vieil avare ? L’une des actrices les plus connues de Londres agissant comme employée de ce misanthrope avare ; c’était incroyable. Et pourtant, un regard sur le visage de la jeune fille lui révéla que Carver n’avait dit que la vérité.

— Comment le savez-vous ? murmura-t-elle.

Carver sourit, de nouveau.

— Nous avons des hommes très perspicaces, dit-il sèchement. On ne se l’imaginerait jamais, à lire les journaux. Ces vieilles cervelles d’un mètre quatre-vingt-dix, hein Tab ?

— Je n’ai jamais dit que vous étiez une cervelle d’un mètre quatre-vingt-dix, répondit Tab sombrement.

— Mais… interrompit la jeune fille, et sa voix était agitée, savez-vous… savez-vous autre chose ? Savez-vous pourquoi nous y sommes allés cette nuit-là ?

— Vous y êtes allée pour montrer à Yeh Ling l’endroit où le vieillard avait l’habitude de garder quelques documents secrets, dans une fausse brique de la cheminée. Vous y êtes allée, espérant qu’il y aurait dans cette boîte des papiers vous concernant et vous avez été déçue. La seule chose dont je doute est celle-ci… est-ce que Yeh Ling a été également déçu ?

Elle secoua la tête.

— Je me le demandais, murmura Carver. J’avais deviné, bien entendu, que c’était dans la petite boîte de laque, et que la boîte de laque avait un double fond. Ai-je raison ?

Elle secoua encore la tête.

— Non… Yeh Ling croyait que c’était là-dedans ; le document qu’il cherchait se trouvait dans la fausse brique.

— Vous possédez une clé de Mayfield, dit Carver. Je crois qu’il vaut mieux que vous me la donniez. Autrement, vous pourriez avoir de grands ennuis.

Elle sortit de la chambre sans un mot, revint et lui tendit une petite clé de verrou Yale, qu’il regarda et glissa dans sa poche.

— Si j’étais de ceux qui écrivent, et je n’en suis heureusement pas, dit-il j’appellerais l’histoire du meurtre de Trasmere – « Le Mystère des Trois Clés ». En voici un de solutionné et ce n’était pas un grand mystère. Il y en a deux autres. Le troisième est le plus difficile de tous.

— Vous voulez dire celui de la clé trouvée sur la table de la cave ?

— Oui, dit-il, sans rien ajouter.

n

Discrète, Ursula ne posa aucune autre question.

Tab considérait Carver avec un nouveau respect. Il dit :

— Chaque jour vous vous rapprochez davantage de l’idéal d’un vrai détective !

Les lèvres de Carver, aux coins abaissés, se redressèrent, puis il regarda sa montre.

— Dix heures, Miss Ardfern, dit-il avec une sévérité, ironique et Ursula se dirigea vers la porte. Il faut éteindre ces lumières avant que vous ne quittiez la chambre. Tout doit être fait normalement, sans oublier que l’Homme Noir guette.

Elle frissonna.

Ce fut Tab qui éteignit la lumière du salon.

— Je crois que nous pouvons lever les rideaux, dit Carver doucement, et il écarta les lourdes draperies de velours de la fenêtre.

La nuit était étoilée et il y avait suffisamment de lumière pour que le passage d’entrée fût en vue.

— Ce sera parfait, dit le détective en s’asseyant à la fenêtre. S’il faut absolument que vous fumiez, Tab, n’amenez pas votre pipe en vue de la grille.

Tab grommela et posa sa pipe sur la cheminée.

Dix minutes plus tard Ursula descendit au salon.

— Puis-je rester là ? chuchota-t-elle. J’ai éteint la lampe de ma chambre d’une façon tout à fait artistique.

Ils bavardèrent en chuchotant pendant une heure environ et Tab commençait à avoir sommeil lorsqu’un « chut » de Carver l’arrêta au milieu d’une phrase. Regardant au dehors il vit une silhouette sombre à la grille. Il était impossible d’en distinguer plus que le contour. Cela semblait être un homme d’une taille considérable, mais ce pouvait être et était probablement une illusion. Il portait un chapeau à larges bords, apparemment noir ; ils ne pouvaient rien voir de plus. Ils attendirent en silence que la grille fût ouverte et que la silhouette se glissât sans bruit dans le jardin.

L’inconnu était à mi-chemin de la maison lorsqu’une autre silhouette apparut. Elle semblait s’être levée de terre, ne venant de nulle part ; puis, avant que l’homme au grand chapeau ait eu le temps de reculer, le second homme s’était jeté sur lui. Les spectateurs restaient là, paralysés, jusqu’à ce que Carver bondît et se précipitât, suivi de près par Tab.

Lorsqu’ils eurent ouvert la porte, les deux silhouettes avaient disparu. Carver courut à la grille et trébucha. Son pied avait buté contre quelque chose de mou étendu par terre ; il se baissa, dirigeant sa lampe de poche sur l’objet. C’était un homme et pendant un moment ils ne purent voir son visage.

— Qui êtes-vous ? Carver retourna lhomme sur le dos. Par exemple, je…

L’homme étendu à ses pieds était Yeh Ling !

CHAPITRE XVIII

Le Chinois était sans connaissance et Carver regarda autour de lui, cherchant le deuxième visiteur. Il se précipita à la grille, la route était déserte. Il regarda longuement dans une direction, puis dans l’autre. Enfin, il vit son homme courant rapidement sous le couvert des buissons et se jeta à sa poursuite.

À une centaine de mètres de la maison se trouvait une route secondaire, ce fut là que tourna le fugitif. En atteignant le tournant, Carver entendit le bruit d’un moteur et vit vaguement le contour d’une grosse voiture qui s’éloignait rapidement.

Il revint à la maison pour trouver Yeh Ling assis dans la chambre d’Ursula, la tête entre les deux mains.

— Ça, c’est le deuxième ; ce n’est pas le gentleman très éveillé, dit Carver. Et maintenant, Yeh Ling, rendez compte de votre conduite. Comment vous sentez-vous ?

— Tout étourdi, dit Yeh Ling et à la surprise de Tab, sa voix était celle d’un homme cultivé, son anglais impeccable.

Le Chinois leva sur la jeune fille un regard chargé de reproche.

— Miss Ardfern, lorsque vous m’avez écrit, vous ne m’avez pas dit que ces messieurs devaient venir, dit-il.

— Au moment où je vous ai écrit je n’avais encore aucune idée qu’ils viendraient, répondit-elle.

— Si j’étais venu un peu plus tôt, je l’aurais vu, dit le Chinois. Et maintenant, je crois que j’ai gâté votre soirée, M. Carver. Ses yeux bruns sans expression se levèrent sur le détective.

— Je vois ce que c’est ! Vous montiez également la garde, n’est-ce pas ? dit Carver avec bonne humeur. Oui, il me semble que nous avons tout brouillé entre nous trois. Avez-vous vu l’homme ?

— Je ne l’ai pas vu, dit Yeh Ling, mais je l’ai senti… et il se frotta la tête. Je crois que ce devait être son poing. Je n’ai remarqué aucune arme.

— N’avez-vous pas vu son visage ? insista Carver.

— Non, il portait une sorte de barbe. Je l’ai sentie lorsque ma main l’a empoigné. J’ai peur d’avoir trop présumé de mes forces, dit-il à la jeune fille en s’excusant, et pourtant il fut un temps où j’étais connu pour ma force à Harvard du temps où les étudiants chinois étaient encore une sorte de curiosité.

— Harvard ? dit Tab avec surprise. Grand Dieu ! Moi qui vous croyais un… il n’osa pas achever sa phrase.

Mais l’autre lui vint en aide.

— Vous croyiez que j’étais un commun Chinois ? dit-il. Il est possible que je le sois. J’espère que je le suis. Miss Ardfern m’a certainement connu lorsque j’étais un très pauvre Chinois ! Nous étions logés dans la même maison et elle a fait de moi son éternel obligé en sauvant la vie à mon fils.

Tab se souvint alors du petit garçon chinois qu’Ursula avait soigné à l’époque où elle-même n’était guère qu’une enfant. Avec ce souvenir, un grand nombre de choses qui lui avaient paru obscures devinrent claires et compréhensibles.

— Je n’avais aucune idée que vous viendriez ce soir, Yeh Ling, mais vous m’aviez demandé de vous faire savoir si je me trouvais en présence de la moindre difficulté, dit Ursula. Vous n’auriez pas dû vous déranger.

— Les événements semblent confirmer cela, dit sèchement le Chinois. Mais je n’ai fait qu’être conséquent avec moi-même, Miss Ardfern. Pendant sept ans vous avez été sous ma surveillance personnelle. Pendant sept ans, nuit et jour, soit moi, soit l’un de mes serviteurs, avons veillé sur vous. Jamais vous n’êtes allée… Il s’arrêta et changea de sujet.

— Miss Ardfern n’est jamais allée à la maison de M. Trasmere sans que vous ne veilliez dehors ; c’est bien ce que vous alliez dire, n’est-ce pas, Yeh Ling ? sourit Carver. Vous n’avez pas besoin d’être réticent, car je suis au courant de tout et Miss Ardfern le sait.

— C’est bien ce que j’allais dire, répondit l’autre. Je suivais habituellement Miss Ardfern du théâtre à son hôtel, de son hôtel à la maison de Trasmere, puis de nouveau à son hôtel lorsqu’elle avait fini son travail.

Le reporter et le détective échangèrent un regard. C’était donc là l’explication du Chinois mystérieux qui avait été vu par la domestique de M. Stott devant Mayfield en train de fumer une cigarette au milieu de la nuit. Cela expliquait également l’apparition du cycliste sur la route la nuit où le pneu de la voiture d’Ursula Ardfern avait éclaté et où Tab s’était trouvé à proximité pour lui venir en aide.

— Je ne le soupçonnais même pas, prononça la jeune fille étonnée ; est-ce vrai, Yeh Ling ! Oh, combien vous avez été bon !

Tab vit des larmes dans ses yeux et aurait souhaité que ce fût lui et non ce Chinois peu intéressant qui eusse mérité la gratitude de Miss Ardfern.

— La bonté est quelque chose de relatif, dit Yeh Ling. Il avait relevé ses jambes sur son fauteuil et était en train de rouler une cigarette ; il en avait demandé d’un regard la permission à Ursula et comme elle avait incliné la tête, il l’alluma d’un mouvement rapide des doigts, une allumette étant apparue de l’espace, semblait-il.

— Était-ce de la bonté que vous ayez sauvé la vie à celui qui est la lumière de mes yeux et l’inspiration de mon âme ? Vous voulez bien me pardonner, M. Holland, cette expression qui pour vous est un orientalisme entortillé, mais pour moi la quintessence même de la sincérité.

Puis sans préambule, il conta son histoire qui n’était connue de la jeune fille qu’en partie.

— Je me suis trouvé dans une situation étrange, dit-il ; je pouvais être un homme riche ou un homme pauvre suivant la façon dont la puissante loi de votre pays interpréterait un accord que j’avais fait avec Shi Soh.

Vous connaissiez Shi Soh sous le nom de Trasmere qui est évidemment son vrai nom. Sur l’Amur nous l’appelions Shi Soh. Je suis venu dans votre pays voilà bien des années et j’ai travaillé dans le restaurant dont je suis maintenant propriétaire. Je ne parle pas du Toit Doré, mais du petit établissement de Reed Street. L’homme à qui ce restaurant appartenait a perdu tout son argent à Fan-Tan, et je l’ai acheté pour une bouchée de pain. Vous pouvez vous demander pourquoi un homme instruit, fils d’un grand Clan a pu venir dans ce pays y travailler comme humble garçon de restaurant chinois. Je pourrais vous répondre, dit-il simplement, sans humour apparent, qu’en Chine l’instruction, lorsqu’elle est mise au service d’ambitions politiques, n’est pas toujours bien populaire et j’ai dû quitter la Chine hâtivement. Mais tout cela est du passé. Manchu a disparu, la vieille impératrice, la Fille du Ciel est morte, et Li Hung dort sur les Terrasses de la Nuit.

Mes affaires ne progressaient guère lorsque M. Trasmere vint une nuit. Je ne le reconnus pas tout d’abord. Lorsque je l’avais connu antérieurement, c’était un homme fort, sain, réputé pour sa cruauté envers ses employés. Je savais qu’il avait fait brûler vifs des gens pour leur faire avouer l’endroit où ils avaient caché l’or volé à ses mines. Nous nous mîmes à parler des temps anciens et il me demanda s’il y avait de l’argent à gagner dans l’industrie des restaurants. Je lui dis qu’il y en avait à gagner et ce fut là le début d’une association qui a duré jusqu’au jour de sa mort. Trois quarts des bénéfices du Toit Doré étaient payés chaque lundi à M. Trasmere et c’était là notre entente. C’était la seule entente que nous ayons eue, à l’exception de celle que j’avais écrite moi-même sous sa dictée et qui enregistrait ceci : qu’en cas de décès de M. Trasmere la propriété entière du restaurant me revenait. Ce papier était signé par moi et par lui, au moyen de mon signet et du sien qu’il portait toujours dans sa poche.

— Ce signet, interrompit Carver, est un petit cachet d’ivoire avec un signe chinois. Il est enfermé dans un petit écrin d’ivoire ressemblant à un étui à crayons, n’est-ce pas ?

Yeh Ling fil un signe affirmatif.

— J’avais gardé ce document jusqu’au jour, où quelque temps avant sa mort, M. Trasmere me demande de le laisser en prendre une copie. Vous serez surpris d’apprendre, non pas vous, Miss Ardfern, que M. Trasmere parlait et écrivait le chinois avec plus d’aisance que moi-même qui suis presqu’une autorité en langue mandarine. Quelques jours plus tard il était assassiné. Mon seul espoir de me sauver de la ruine était de retrouver cet accord qu’il avait emporté dans ma petite boîte de laque.

— Mais pouvait-on toucher à votre restaurant ? Existe-t-il d’autres documents qui auraient pu donner à l’héritier de M. Trasmere le droit de vous écarter ?

Yeh Ling regarda Carver sans hésitation.

— Il n’aurait fallu aucun document, dit-il tranquillement. Nous, les Chinois, nous sommes un peuple étrange. Si M. Lander venait à moi à son retour d’Italie pour me dire : « Yeh Ling, cette propriété était à mon oncle, vous n’y aviez qu’une petite participation », j’aurais répondu : C’est vrai, et si l’accord que nous avions signé tous deux n’avait pas été découvert, je n’aurais fait aucun effort auprès de la justice pour défendre mes droits.

Et il était sincère. Tab sentait qu’il disait la vérité. Le journaliste ne pouvait que s’émerveiller qu’un code d’honneur aussi exalté pût être observé par un homme qu’il considérait dans son for intérieur comme appartenant à une race et à une civilisation inférieures.

— Avez-vous trouvé cet accord ?

— Oui, monsieur, dit Yeh Ling. Il avait été enlevé de la boîte dans laquelle je lavais donné à M. Trasmere et placé… ailleurs. Mais je lai retrouvé… ainsi que dautres documents qui nont aucun intérêt immédiat. Quant à mon arrivée ici ce soir, outre votre lettre, mademoiselle, j’avais également le désir de rencontrer l’Homme Noir. Oui. Il me surveille depuis plusieurs jours. Je suis certain que c’est le même homme. Yeh Ling fit une légère grimace et se frotta la tête.

— Je l’ai rencontré, dit-il.

Carver porta quelques notes sur son carnet, puis, mettant le carnet de côté, il se retourna et fit face au Chinois.

— Yeh Ling, dit-il, qui a tué Jesse Trasmere ?

Le Chinois secoua la tête.

— Je ne le sais pas, dit-il simplement. Cela me stupéfait. Il doit exister un passage secret qui conduit à la cave. Je ne puis trouver aucun autre moyen par lequel le meurtrier aurait pu y entrer ou en sortir.

— S’il y existe une entrée secrète, dit sombrement le détective, c’est certainement le secret le mieux gardé que j’aie jamais connu. Cette entrée aurait donc été gardée secrète des hommes qui ont bâti la maison et la cave, ainsi que du surveillant qui a assisté tout le temps aux travaux. Non, Yeh Ling, il faut chasser cette idée de votre esprit. Le coupable est soit Brown, soit Walters. Nous connaîtrons la méthode qu’ils ont employée lorsque nous les aurons arrêtés.

— Brown n’est pas coupable, dit tranquillement Yeh Ling, car j’étais avec lui au moment où l’assassinat a été commis !

Ils l’entendirent avec étonnement ; la jeune fille même semblait surprise.

— Savez-vous ce que vous dites ?

— Je sais ce que je dis et j’aurais voulu ne l’avoir pas dit, prononça le Chinois avec un rapide sourire. Et pourtant, cela est vrai. Si le meurtre a été commis le samedi après-midi, j’étais certainement à la même heure auprès de l’homme appelé Wellington Brown mais que nous appelons Le Buveur, ou le Chômeur. Cela m’embarrasserait de vous dire le lieu où nous étions, mais je serais encore plus embarrassé si vous me demandiez de vous dire si je sais où il se trouve en ce moment. À cette question-là je répondrais : « Non. »

— Et vous mentiriez, dit tranquillement Carver.

— Je mentirais, fut la réponse imperturbable. Mais je vous répète, M. Carver, que Wellington Brown était avec moi, sous ma surveillance depuis une heure et demie de l’après-midi et jusqu’à la nuit le samedi où Jesse Trasmere a été tué.

Carver le considéra attentivement.

— Lorsqu’il est venu chez vous, comment était-il habillé ?

L’autre haussa les épaules.

— Pauvrement. Il a toujours été vêtu pauvrement.

— Portait-il des gants ?

— Non. Il n’avait pas de gants. Ce fut la première chose que j’ai remarquée, car il était… comment appelez-vous cela ?… prétentieux à un certain point de vue. Par les jours les plus chauds je l’ai toujours vu ganté. Un élégant déguenillé ! C’est là l’expression que je cherchais. Je regrette de vous causer une déception.

— Vous ne m’avez pas déçu, dit Carver avec amertume, vous n’avez fait qu’ajouter une nouvelle brique entre moi et mon objectif.

Yeh Ling partit bientôt après. Il était venu à bicyclette et repartit gaiement sur la route, plutôt que de rester pour toute la nuit au cottage.

Il était trop tard pour qu’Ursula revienne à son hôtel et ils veillèrent toute la nuit, Carver faisant une interminable réussite tandis que Tab et la jeune fille se promenaient dans le jardin au jour naissant, parlant des choses les plus incongrues.

Aussitôt qu’il fit jour, Carver sortit pour trouver l’endroit où la voiture avait été arrêtée et examiner les traces des roues. Il apprit peu de choses à cette inspection, excepté que les pneus étaient neufs et que la voiture était d’une construction puissante, ce qui n’était guère une découverte.

— L’homme qui conduisait n’était pas un chauffeur bien habile, ou bien il était très nerveux. Il avait manqué de verser dans un ravin, et est entré en collision avec un poteau télégraphique qui a dû endommager sérieusement son garde-boue. J’ai trouvé des débris d’émail tout neuf, ce qui me fait deviner que la voiture sort de chez le fabricant.

Ainsi eut lieu la deuxième apparition de l’Homme en Noir.

La troisième devait prendre place dans des circonstances encore plus dramatiques.

CHAPITRE XIX

M. Wellington Brown s’éveilla un matin, extraordinairement dispos. D’habitude il s’éveillait le cerveau voilé d’un brouillard, la bouche pâteuse, avec le seul désir de satisfaire cette irréductible envie d’opium qui l’avait réduit à la pauvreté, ruinant sa santé et son moral. Mais cette fois, il ouvrit les yeux, regarda autour de lui et eut une grimace de dégoût. Il se connaissait si bien lui-même, connaissait si bien ses propres idiosyncrasies et le caractère de ses crises, qu’il vit immédiatement que l’une d’elles avait pris fin. Un jour viendrait où il ne se réveillerait plus frais et dispos, ou ne se réveillerait plus du tout.

Il s’assit dans son lit, tripotant sa barbe et aspira la brise qui entrait par la fenêtre ouverte. Se mettant debout, il sentit que ses genoux étaient un peu instables et eut un éclat de rire. Ce fut Yo Len Fo qui entra en personne portant un plateau avec un verre d’eau, une bouteille à moitié remplie de whisky et la pipe inévitable.

Sans un mot, Wellington se versa une forte dose d’alcool et l’avala.

— Vous pouvez emporter cette pipe au diable, dit-il. Sa voix était tremblante, mais décidée.

— Une pipe au matin fait luire le soleil, cita Yo Len Fo.

— Une pipe au matin ne s’éteint plus avec les étoiles, répondit Wellington Brown, citant proverbe pour proverbe.

— Si l’illustre daigne rester, je lui ferai envoyer le déjeuner, dit le Chinois avec insistance.

— Je ne suis resté ici que trop longtemps, dit Wellington Brown. Quel jour du mois est-ce, d’après le calendrier étranger ?

— Je ne connais pas les coutumes étrangères, dit Yo Len Fo, mais si votre Excellence daigne rester encore quelques heures sous cet indigne abri…

— Mon Excellence ne daignera rester ni sous cet abri, ni sous aucun autre, dit Wellington. Où est Yeh Ling ?

— Je vais l’envoyer chercher immédiatement, dit l’autre avec empressement.

— Laissez-le, répondit M. Brown avec un beau geste, et il se mit à chercher dans ses poches. À sa surprise tout son argent, qui ne s’élevait pas à beaucoup, était intact.

— Combien vous dois-je ? demanda-t-il.

Yo Len Fo fit un signe qui signifiait rien.

— Vous tenez donc une fumerie philanthropique ? demanda l’autre avec sarcasme.

— Tout a été payé par l’excellent Yeh Ling, répondit le Chinois.

Brown eut un grognement.

— Je présume que ce vieux démon de Trasmere est là-dessous, dit-il en anglais ; et voyant que l’homme ne le comprenait pas, il le repoussa, et monta l’escalier sans tapis qui conduisait à la rue. Il se sentait affreusement faible, mais son cœur était léger. Après avoir hésité un instant, il tourna à gauche, sans quoi il n’aurait pas manqué de tomber dans les bras de l’inspecteur Carver qui venait de voir ce matin même le propriétaire du Toit Doré.

La journée de M. Brown se passa fort simplement. Il trouva son chemin au parc et s’asseyant sur un banc, somnola et rêva là pendant des heures, se chauffant au glorieux soleil de juin dont il ne semblait pas sentir la chaleur.

Tard dans l’après-midi, il eut faim et entra dans un petit restaurant du parc. Après avoir achevé son repas, il trouva le banc le plus proche et s’y installa pour continuer l’agréable occupation de ne rien faire. M. Wellington Brown était un flâneur inné ; c’est là un talent qui pourrait prolonger bien des vies trop intenses.

Les étoiles s’allumaient déjà au ciel lorsqu’il se leva avec un frisson et se dirigea instinctivement vers les lumières. Comme il déambulait le long de l’une des larges avenues qui coupent le parc, il croisa un homme qui marchait lentement dans sa direction. L’homme lui lança un rapide coup d’œil, puis se détourna.

— Hep, dit M. Brown avec malice, je vous connais. Pourquoi diable me fuyez-vous ? Me prenez-vous pour un lépreux, ou quelque chose du même genre ?

L’homme s’arrêta, regarda avec malaise à gauche, puis à droite, et dit froidement :

— Je ne vous connais pas.

— Ça, c’est un fier mensonge, coupa Brown. Il était maintenant sous la réaction de la drogue. Il était capable de se prendre de querelle avec n’importe qui, ou n’importe quoi.

— Je vous connais et vous ai rencontré. Il chercha dans son esprit paresseux quelque fil qui eusse pu le conduire à l’identité de cet étranger. – N’était-ce pas en Chine ? Mon nom est Brown, Wellington Brown…

— Oui, c’était peut-être en Chine, répondit l’autre, puis tout à coup devenant amical, il saisit le bras de Wellington Brown et abandonnant l’avenue, l’entraîna à travers le gazon du parc.

Deux amoureux assis sous un arbre les virent passer et entendirent Wellington Brown dire :

— Ne dites pas que j’étais son magasinier, ce n’est pas vrai, ni son domestique ! J’étais son égal, pardieu. J’étais un associé de la firme ; le maudit vieil escroc…

Ce fut ainsi qu’ils passèrent, l’Homme en Noir et le pensionnaire frustré de Chine.

À la même heure, une autre personne vivement intéressée par le sort de Jesse Trasmere faisait ses derniers préparatifs de départ.

Cet homme s’était décidé à sortir en plein jour, affrontant les regards du maître d’équipage de l’Arak, et s’était engagé comme serveur pour le voyage d’Afrique du Sud. Le long cauchemar allait prendre fin. Walters devait rejoindre son bateau le lendemain soir, excellent arrangement à son point de vue, puisque cela réduisait au minimum le danger d’être découvert.

Il emportait avec lui une respectable somme d’argent, produit de ses vols chez M. Trasmere.

Il avait envoyé sa valise sur le bateau dans l’après-midi et n’avait plus qu’à s’y rendre en personne. Il s’en allait à pied, suivant les rues les moins fréquentées ; quoique cela allongeât son chemin, il ne voulait courir aucun risque. Un mois plus tôt il aurait tremblé à la vue de chaque ombre et celle d’un agent de police l’aurait paralysé, mais maintenant le cas était oublié ; l’on ne trouvait plus une seule ligne y relative même dans les journaux les plus sensationnels et ce fut avec une certaine assurance qu’il traversa le quai et monta la passerelle qui conduisait aux ponts mal éclairés du vapeur.

— Présentez-vous au chef du personnel, dit le surveillant au bout du pont et Walters, demandant son chemin, descendit à un autre pont plus large où était situé le bureau du chef du personnel et où une douzaine d’hommes faisaient la queue, attendant leur tour pour se présenter.

Walters n’aurait pas protesté si l’attente s’était prolongée pour le reste de la soirée, mais dans un espace de temps extrêmement rapide il se trouva dans la cabine du chef du personnel ; il se toucha le front du doigt et dit :

— Je me présente pour le service, monsieur. John Williams, serveur… puis il s’arrêta.

À l’autre bout de la table se trouvait l’inspecteur Carver.

Walters fit rapidement demi-tour, mais la porte était barrée par un détective.

— Va bien, dit-il avec détachement lorsquon lui passa les menottes, mais ce n’est pas moi qui l’ai fait, M. Carver. Je ne sais rien de ce meurtre. Je suis tout aussi innocent qu’un nouveau-né.

— Ce que j’aime en vous, dit Carver, désagréable, c’est votre originalité.

Il suivit les deux hommes qui maintenaient leur prisonnier par les bras et Tab vint le rejoindre. Au moment où ils quittaient le bateau, Tab demanda :

— Eh bien, croyez-vous en toute sincérité que vous le teniez, Carver ?

— Qui cela… Walters ? C’est bien lui, certainement. Je le connais fort bien.

— Je veux dire le meurtrier, dit Tab.

— Ah, le meurtrier… Non, je ne crois pas que ce soit lui le coupable, mais il aura quelque difficulté à prouver le contraire. Vous pouvez annoncer qu’il a été arrêté, Tab, mais j’aimerais mieux que vous ne disiez pas que je l’accuse du meurtre de Trasmere, car je ne le ferai pas, tant que je n’aurai pas plus de renseignements que je n’en ai pour le moment. Peut-être que si vous venez à mon bureau après être passé à votre journal, je pourrai vous en dire un peu plus long, surtout si Walters fait des déclarations, comme je le crois.

Et le détective avait raison, car M. Walters ne perdit pas de temps pour organiser sa défense.

 

La déclaration de Walters Felling

« Mon nom est Walters John Felling. J’ai emprunté parfois le nom de Walters ou celui de Mac Carty. J’ai subi trois condamnations pour vol et escroquerie et en juillet 1913, je fus envoyé pour cinq ans à la prison de Newcastle. J’en suis sorti en 1917 et ai servi dans l’armée en qualité de cuisinier jusqu’en 1919. En quittant l’armée j’avais appris d’un copain que M. Trasmere cherchait un valet de chambre, et sachant qu’il était très riche et très avare, je me suis présenté avec de fausses références qui avaient été fabriquées par un certain Coleby. Lorsque M. Trasmere me demanda mes prétentions, je dis à dessein un salaire si bas qu’il m’engagea sur-le-champ. Je ne crois pas qu’il ait écrit aux adresses données par les références. S’il l’avait fait, Coleby aurait répondu.

» Il y avait deux autres serviteurs à Mayfield lorsque j’y suis entré, M. et Mme Green. M. Green était un Australien, mais je crois que Mme Green était née au Canada. Lui était maître d’hôtel chez M. Trasmere, mais il n’était pas bien heureux. Il n’aimait pas M. Trasmere, je crois. Et M. Trasmere ne l’aimait certainement pas. Mon but en entrant au service de M. Trasmere avait été de trouver une occasion de fuir avec un bon butin. Je compris dès le début que ce serait très difficile, à cause des habitudes particulières de la maison, mais je réussis à réunir certaines choses… une montre en or, deux chandeliers d’argent… et je songeais à partir lorsque M. Trasmere prit Green à passer de la nourriture au beau-frère de Mme Green et mit immédiatement le couple à la porte. Il découvrit ensuite la disparition de sa montre en or et fit examiner les malles des deux domestiques. Je plaignais bien Green, mais je ne pouvais évidemment rien dire.

» Après le départ des Green, j’eus à faire le service de valet et de maître d’hôtel. Je découvris rapidement que toutes les choses de valeur de la maison étaient enfermées dans la cave. Je ne suis jamais entré dans cette pièce, mais je sais qu’elle se trouve quelque part au bout du passage qui conduit du bureau de M. Trasmere, car je l’ai vu ouvrir cette porte et en me penchant j’ai pu voir le corridor.

» J’espérais qu’un jour ou l’autre je pourrais faire une inspection plus approfondie de l’endroit, mais l’occasion ne se présenta pas ; il me sembla pourtant que j’allais l’avoir une semaine ou deux avant la mort de M. Trasmere. J’avais réussi à prendre une empreinte de la clé qu’il portait au cou un jour que le maître se trouva mal, mais son évanouissement ne dura pas longtemps et j’avais à peine remis la clé en place lorsque le vieillard revint à lui. Il était heureux que j’aie pu essuyer avec ma manche les traces de savon sur la clé, car la première chose qu’il chercha à son cou fut cette clé. J’avais cependant ce qu’il me fallait et me mis à forger une clé qui correspondrait à l’empreinte. Voilà tout ce que je puis vous dire concernant cette cave que je n’ai jamais vue.

» Je me couchais chaque soir à dix heures et M. Trasmere venait fermer la porte qui me séparait du reste de la maison, de sorte qu’il m’était impossible de voir ce qui s’y passait la nuit. Je m’en plaignis et il fit mettre une clé dans une cage de verre dans ma chambre, de façon qu’en cas d’urgence je puisse briser le verre et prenant la clé, ouvrir la porte qui me séparait du reste de la maison. Il n’avait consenti à cela qu’après être tombé malade une nuit ; je n’avais pu venir à son secours.

» Mais il était assez simple d’arriver à ouvrir la cage de verre et d’en sortir la clé qui ouvrait la porte de la maison. Je m’en servis plusieurs fois. La première fois que je m’en servis, j’entendis des voix dans la salle à manger et me demandai quel était ce visiteur tardif. Je n’avais pas le courage de descendre et de voir, de crainte d’être pris, car le hall était éclairé. Mais une autre nuit, entendant une voix de femme je descendis, la lumière étant éteinte, et je vis une jeune femme assise à la table, une machine à écrire en face d’elle ; elle tapait tandis que M. Trasmere, allant et venant, les mains au dos, dictait. Elle était la plus jolie femme que j’aie jamais rencontrée dans ma vie, et j’avais la certitude de l’avoir déjà vue. Je ne la reconnus que lorsque je vis sa photographie dans un journal illustré, mais il me semblait impossible que ce pût être Miss Ursula Ardfern, l’actrice bien connue. Je suis encore descendu la nuit suivante et cette fois ils étaient en train de parler et M. Trasmere l’appelait Ursula ; je sus donc que c’était bien elle. Elle venait chaque soir après le théâtre et quelquefois il la gardait jusqu’à deux heures du matin.

» Un soir, bientôt après son arrivée je descendis furtivement l’escalier pieds nus, pour les écouter. J’ai entendu M. Trasmere dire très durement : « Ursula, où est l’épingle ? » La jeune fille répondit : « Elle est là quelque part. » Puis j’ai entendu le vieillard gronder et grommeler, enfin, il dit : « Oui, la voilà. »

» Il y avait beaucoup plus à prendre dans la maison que je ne me l’étais imaginé. (Là Walters énumérait minutieusement le nombre et la nature des objets de valeur qu’il avait réussi à dérober.) Lorsque M. Trasmere était seul, il s’asseyait à la table avec une petite coupe de porcelaine devant lui et un pinceau. Je ne sais pas ce qu’il peignait, je n’ai jamais vu un seul de ses tableaux. Je sais seulement qu’il peignait, car j’ai pu le guetter durant plusieurs nuits et le voir au travail. Il ne se servait pas de toile, il peignait toujours sur du papier et toujours avec de l’encre noire. Le papier devait être très mince, car une fois, la fenêtre étant entr’ouverte une feuille de papier s’envola.

» Je pouvais voir le vieillard grâce au vitrage qui se trouve au-dessus de la porte et que je nettoyais toujours bien ; du haut de l’escalier l’on peut voir une partie de la pièce par ce vitrage.

» Le matin de mon départ, j’étais en train de travailler à la clé que je confectionnais et je pouvais le faire sans aucun danger, car M. Trasmere n’entrait jamais dans ma chambre ; je fermais d’ailleurs ma porte à clé pour le cas d’un accident. J’avais servi le déjeuner à mon maître et il m’avait parlé de Brown, l’homme que j’avais mis à la porte. M. Trasmere me disait que j’avais fort bien fait, que ce Brown était recherché par la police et qu’il ne comprenait pas comment cet homme avait osé revenir. Il me raconta que Brown était un fumeur d’opium et un ivrogne, que c’était un vaurien.

» Après le déjeuner, il me renvoya de la pièce et je savais qu’il allait descendre à sa cave, ce qu’il faisait habituellement le samedi après-midi.

» Vers trois heures moins dix, j’étais dans ma chambre à travailler à la clé, et venais d’apporter une tasse de café de la cuisine, lorsque la sonnette de la porte d’entrée résonna et j’allai répondre. C’était un messager avec un télégramme qui m’était adressé. Je n’avais encore jamais reçu de télégramme dans cette maison et j’étais surpris. L’ayant ouvert, je lus un message qui me rappelait que j’avais été détenu à la prison de Newcastle huit ans plus tôt et qui me prévenait que la police allait venir me chercher à trois heures.

» Cela me mit dans un état d’esprit terrible, car j’avais dans ma chambre une quantité considérable d’objets volés et je savais que ma prochaine condamnation serait pour une période très longue. Je courus à ma chambre, ramassai mes affaires et sortis de la maison quelques minutes avant trois heures. En ouvrant la porte, je vis M. Rex Lander arrêté à la grille. J’avais déjà vu M. Lander avant cela, car il avait demeuré dans la maison pendant quelque temps, un mois environ après mon entrée chez M. Trasmere. Il avait toujours été très gentil pour moi, c’est un gentleman pour lequel j’ai le plus grand respect.

» Son oncle, ce pauvre M. Trasmere, ne l’aimait pas. Il m’a dit une fois que M. Rex était dépensier et paresseux. À la vue de M. Rex à la grille, mon cœur tomba ; je croyais qu’il allait comprendre immédiatement que quelque chose s’était passé. Il me demanda si son oncle était malade, et cela m’a donné un moment pour me ressaisir ; je lui dis que je sortais pour une course très urgente, puis, me précipitant dans la rue, j’eus la chance de trouver un taxi qui me conduisit à la gare centrale. Mais je ne quittai pas la ville ; je me suis dirigé vers une maison où j’avais jadis occupé une chambre, dans la Reed Street, et que je gardais toujours. Je n’avais pas revu M. Trasmere après le déjeuner. Il n’est pas remonté pour demander qui avait sonné, lorsque le télégraphiste est venu ; des gens venaient fréquemment à la maison, fournisseurs et autres, et je n’en parlais jamais à mon maître, à moins qu’il n’y ait quelque chose d’important, ou que ce fussent des lettres ou des télégrammes pour lui. Je n’ai jamais été dans la cave, ni dans le passage qui y conduit, et je n’ai jamais possédé de revolver.

» Je fais cette déclaration de ma propre volonté, sans aucune contrainte et j’ai répondu aux questions que m’a posées l’inspecteur Carver sans aucune suggestion de sa part sur les réponses à donner.

CHAPITRE XX

— Voici ses déclarations, dit Carver. Pas une ligne n’en doit être publiée ; l’on peut seulement annoncer le fait qu’il a fait des déclarations. Qu’en pensez-vous ?

— Cela me semble bien sincère, dit Tab et l’inspecteur fit un signe affirmatif.

— C’est mon avis. Je n’ai jamais eu le moindre doute que Walters ou Felling ne fût innocent. Ses références aux visites de Miss Ardfern sont un peu vagues et remarquables dans un certain sens, en particulier en ce qui concerne la phrase du vieillard sur l’épingle.

— Vous songez à l’épingle que nous avons trouvée dans le corridor ? dit vivement Tab.

Carver rit doucement.

— Oui et non, dit-il. L’épingle dont le vieil homme parlait était évidemment l’un des bijoux qui se trouvaient dans l’écrin ; il était certainement en train d’inventorier la mallette pour voir si tout y était.

Tab resta silencieux pendant un moment.

— Voulez-vous dire que les bijoux appartenaient réellement à Trasmere, qu’il les prêtait à la jeune fille et qu’elle devait les lui rendre tous les soirs ? demanda-t-il avec calme.

— Je ne vois pas d’autre explication, dit Carver. Il n’existe d’ailleurs pas d’autre explication pour ses fonctions de secrétaire. Trasmere était mêlé à une foule d’entreprises et je ne doute pas qu’il n’ait été l’homme qui avait avancé l’argent pour la saison d’Ursula Ardfern. C’était un malin et il l’avait probablement vue jouer. Mon impression personnelle est qu’il a tiré une fortune de cette jeune fille…

— Mais pour quelle raison, elle, une actrice en vogue, con-sentait-elle à remplir auprès de lui les fonctions de secrétaire nocturne ? Pourquoi avait-elle une attitude d’esclave vis-à-vis de cet homme, et non celle qu’elle aurait dû avoir si votre supposition était correcte et qu’elle fut pour lui une source de gros revenus ?

Carver le regarda en face.

— Parce que le vieil homme savait quelque chose concernant Miss Ardfern… quelque chose qu’elle ne voulait pas rendre public, dit-il avec douceur. Je ne veux pas dire que ce soit quelque chose de déshonorant pour elle, ajouta-t-il en voyant un nuage passer sur le visage de Tab. Un jour elle nous racontera tout, j’en suis sûr. Et pour le moment cela n’a pas d’importance.

Il quitta son bureau – ils causaient dans son cabinet de travail, et s’étira.

— Là finit le spectacle pour aujourd’hui, messieurs, dit-il, et si vous n’êtes pas satisfaits, l’argent vous sera rendu à la caisse.

Il y avait des moments où Carver pouvait plaisanter.

— Non, je ne rentre pas. J’ai du travail ici pour une heure ou deux. On ne viendra plus m’ennuyer. Par bonheur, notre téléphone est en dérangement. Un arbre est tombé quelque part sur la ligne. Rappelez-vous bien, Tab, rien que quelques lignes brèves sur l’arrestation de Walters. Pas un mot sur l’accusation, pas une suggestion sur sa déclaration, à l’exception du fait qu’il en a fait une.

Il était heureux que Jacques eût déjà quitté la rédaction, autrement il aurait sursauté à l’insignifiance des détails que Tab fournit au journal cette nuit-là.

Tab arriva chez lui à onze heures et demie avec une sensation étrange de peine au cœur. Quel était le secret d’Ursula ? Pourquoi ce mystère ? Pourquoi son mystère devait-il s’entremêler à celui, bien plus grand et plus laid, de la mort du vieil homme ?

En ouvrant la porte, il vit un télégramme dans la boîte aux lettres, commune à tous les locataires. Le télégramme était pour lui et il l’ouvrit. Il venait de Naples et était signé par Rex :

« Pars pour Égypte ; parfaitement rétabli. Rentrerai dans un mois. »

Tab sourit et se demanda si « parfaitement rétabli » se référait aussi bien à l’emballement juvénile de Rex qu’à ses nerfs ébranlés. Il s’arrêta devant la porte de son appartement pour sortir sa clé et en ce faisant il crut entendre un bruit. Ce bruit pouvait provenir de l’un des étages supérieurs. Tab n’y attacha aucune importance ; mettant la clé dans la serrure il aperçut une lumière instantanée dans son salon. C’était comme si à l’instant où il avait ouvert la porte la lumière eût été éteinte.

« Ce doit être une illusion optique », se dit-il ; mais la mémoire du cambrioleur lui revint pendant qu’il refermait lentement la porte derrière lui. Il hésita pendant une seconde, puis ouvrit la porte de son salon. La première chose qu’il vit fut que tous les volets étaient fermés, tandis qu’il les avait laissés ouverts. Il entendit le bruit d’une respiration oppressée.

— Qui est là ? demanda-t-il et étendit la main vers la commutateur.

Avant que ses doigts eussent pu toucher le bouton, quelque chose le frappa. Il n’éprouva aucune douleur, mais ressentit un choc terrible qui le jeta à genoux, incapable de pensée ou de mouvement. Quelqu’un se précipita dans l’obscurité ; il y eut un fracas de porte refermée, un bruit précipité de pas dans l’escalier, puis la porte d’en bas claqua.

Tab demeura encore à quatre pattes, soutenu simplement par sa volonté invincible. Un filet de sang chaud coulait de son front dans le coin de son œil et la douleur le ramena enfin à lui-même. Il se leva, chancelant et fit de la lumière.

Il avait été frappé par une chaise qui gisait là près de la porte. Tab se tâta la tête et alla se regarder dans un miroir. Sa blessure était toute superficielle. Il se dit que la chaise avait dû toucher d’abord le mur qui avait atténué le choc, car l’un des quatre pieds était brisé et le mur portait une longue éraflure, Tab se lava machinalement le visage, se pansa vaguement la tête, puis revint au salon pour examiner encore une fois la confusion qui y régnait. Tous les tiroirs de son bureau avaient été vidés. Celui qu’il tenait fermé à clé et qui contenait des papiers privés avait été forcé et son contenu était éparpillé par terre ou sur le bureau. Un petit casier suspendu au mur avait été traité avec ce même manque de courtoisie et le parquet était parsemé de son contenu.

Tab retrouva le même désordre dans sa chambre à coucher ; tous les tiroirs étaient bouleversés à l’exception de sa garde-robe ; chaque boîte était ouverte.

Dans la chambre de Rex la seule chose qui eusse été touchée était la seconde valise que le cambrioleur avait laissée intacte lors de sa première visite. Cette valise se trouvait sur le lit ; elle était ouverte et son contenu était jeté pêle-mêle de tous côtés.

La montre en or de Tab avec sa chaîne étaient là intactes. Sa caisse avait été forcée, mais, quoique l’argent qu’elle contenait eusse été sorti dehors, pas un centime n’avait été pris. Enfin, Tab fit une étrange découverte. Dans l’un des tiroirs de son bureau il gardait un portefeuille contenant des photographies de lui-même faites une année auparavant sur la demande de ses nombreuses tantes. Ce portefeuille avait été ouvert et chaque photographie avait été déchirée en quatre. Il en retrouva les débris au milieu d’autres papiers. C’était là le seul dommage que le cambrioleur lui eut causé. Qu’avait-il donc cherché ? Tab fit un effort pour se souvenir de ce qu’il pouvait posséder qui eusse pu intéresser un étranger. Que possédait Rex qui valut toute cette peine pour le visiteur inconnu ?

Il s’approcha du téléphone et tenta d’appeler Carver, mais il se rappela que Carver lui avait parlé d’un dérangement sur la ligne.

Au coup de minuit l’inspecteur Carver était en train de mettre son bureau en ordre pour s’en aller lorsqu’un Tab échevelé et blessé fit son apparition.

— Allô, dit Carver, on s’est battu ?

— C’est l’autre qui frappait, dit Tab. Carver, je m’en vais poursuivre le fournisseur qui m’a vendu mes meubles. Il m’avait assuré que les chaises étaient en acajou et ce n’est que du sapin.

— Asseyez-vous, ordonna le détective ; vous semblez être un peu dérangé. Puis, vivement : « Auriez-vous eu une nouvelle visite de votre cambrioleur ?

Tab fit un signe affirmatif.

— Et ce qu’il y a de mieux, je l’ai trouvé chez moi, dit-il avec une grimace, puis il raconta tout ce qui s’était passé.

— Je vais venir avec vous et examiner les lieux, quoique je ne croie pas que cela puisse être bien utile, dit Carver lentement. Ainsi donc, il a déchiré vos photographies, dites-vous ! Ça, c’est assez intéressant.

— Je suppose que je ne lui ai pas plu, dit Tab. Je tente de me rappeler tous les filous que j’ai pu ennuyer. Ce ne peut pas être le jeune Harry Bilter, puisqu’il doit être encore en prison ; et ce ne peut être Low Sorki, car, si je m’en souviens bien, il s’est converti en prison et est actuellement à la tête d’une mission religieuse. Ce sont là les deux seuls hommes qui aient exprimé l’intention de raccourcir ma jeune vie.

— Ce n’est aucun de ces deux-là. Carver était très ferme. Racontez-moi encore une fois tout, Tab, depuis l’instant où vous avez ouvert la porte jusqu’au moment où vous avez perdu tout intérêt des choses. Tout d’abord, aviez-vous refermé la porte de l’appartement derrière vous ?

— Oui, dit Tab, surpris.

— Puis vous êtes entré au salon et il vous a atteint avec la chaise ? Il n’y avait aucune lumière ?

— Aucune.

— Aucune lumière sur le palier, dans l’escalier ? demanda Carver avec insistance.

— Et il est passé précipitamment devant vous et a disparu. Vous vous rappelez très bien cela, je pense, malgré le choc que vous aviez reçu ?

— Je me souviens de sa sortie et d’avoir entendu la porte claquer, dit Tab, ne comprenant rien.

Carver prenait des notes sur son bloc en cette étrange sténographie qu’il pouvait seul déchiffrer.

— Et maintenant, Tab, réfléchissez bien avant de répondre : y avait-il quelque chose dans la valise de Lander, des documents relatifs à son oncle ou d’autres choses, quoi que ce fût qui pût se rapporter même de loin à Trasmere ? Car je suis parfaitement certain que c’était là l’objet de ces visites et les recherches dans votre chambre n’ont été faites qu’après coup. C’est prouvé d’ailleurs par le fait que le cambrioleur se trouvait dans votre chambre au moment où vous êtes arrivé… il l’avait laissée pour la fin.

Tab concentra son esprit sur Rex et les objets qui lui appartenaient.

— Non, confessa-t-il, je ne puis me souvenir de rien.

Carver inclina la tête.

— Fort bien, dit-il en se levant ; et maintenant, nous allons rentrer chez vous et examiner les lieux. Quand cela est-il arrivé ?

— Il y a une demi-heure environ, peut-être un peu plus ; il regarda la pendule ; oui, c’était plutôt il y a une heure. J’ai tenté de vous avoir au téléphone.

— L’appareil est en dérangement ; il est toujours en dérangement, dit Carver, quand on en a réellement besoin. Et même, si j’écoutais mes pressentiments, je devrais doubler le nombre d’agents en service chaque fois que le téléphone ne fonctionne pas.

Ils étaient à la porte du poste de police et la voiture que Carver avait demandée s’arrêtait au tournant lorsqu’un autre taxi arriva précipitamment et s’arrêta soudain devant le trottoir. Un homme sommairement vêtu d’un pyjama bondit du taxi. M. Stott s’était habillé avec hâte et pour une fois dans sa vie il ne s’inquiétait pas de son aspect. Il tomba presque dans les bras de Carver et sa bouche s’ouvrit et se referma comme celle d’un poisson sorti de l’eau. Lorsqu’il put enfin parler, sa voix grinça :

— Ils y sont de nouveau ! Ils y sont de nouveau ! siffla-t-il.

CHAPITRE XXI

M. John Stott avait constaté à sa grande satisfaction que l’association de son nom à celui du cas de Trasmere avait, plutôt relevé que diminué sa situation sociale. Il est vrai que les journaux qui avaient depuis longtemps cessé de s’intéresser à ce meurtre, semblaient oublieux du rôle qu’il y avait joué, ainsi que de la remarquable découverte qu’il avait à son crédit ; mais un cercle plus important, celui qui se réunissait journellement chez Toby pour discuter les prix d’un bon déjeuner et d’autres questions aussi graves, ce cercle-là avait applaudi à la décision de M. Stott de confier aux autorités policières le renseignement, lequel jusqu’à ce moment-là n’avait été confié qu’à une vingtaine de commerçants, à leurs femmes, aux parents de leurs femmes, à leurs domestiques, aux parents de ces domestiques, sans parler des amis personnels de chacun d’eux, et des domestiques et relations de ceux-ci.

— Pour ce qui me concerne, cette affaire est close, dit un jour M. Stott chez Toby. La police s’est très mal conduite. Je n’ai été remercié ni par les chefs, ni par les subordonnés.

Il est vrai que M. Stott ne s’était jamais attendu à des remerciements ; il est vrai qu’il avait appréhendé une longue condamnation et avait frissonné chaque fois que la sonnette de sa porte avait résonné. Il est vrai qu’il avait renvoyé puis repris au moins deux fois par jour Eline qui l’avait entraîné dans cette situation détestable. Il avait craint pour le moins la désapprobation la plus sévère de tous ceux qui avaient affaire à la justice, mais jamais il n’avait espéré des remerciements.

— Jai dit à ce type Carver, dit M. Stott, et Carver, soit dit entre nous, est un de ces hommes obtus, sans imagination, qui ont fait de la police ce qu’elle est… je lui ai dit : « Ne vous attendez pas à d’autres renseignements de moi, car vous seriez déçu. »

— Que vous a répondu Carver ? demanda l’un de ses auditeurs fascinés.

M. Stott haussa ses larges épaules.

— Que pouvait-il répondre ? prononça-t-il énigmatiquement et personne ne sembla trouver une réponse sur le moment.

— À mon avis, dit M. Stott avec importance, si un homme sérieux avait été chargé de cette affaire, le meurtrier serait déjà pris et exécuté à l’heure qu’il est.

Tous les hommes d’affaires assis autour de la table étaient d’accord sur ce point. Ils partageaient cette conviction commune qu’un homme qui sait faire de l’argent en vendant du sucre ou qui a acquis de l’expérience dans le commerce des valeurs, a nécessairement l’esprit le plus apte pour résoudre tout problème, quelque obscur qu’il fût. Il était de leur habitude de secouer tristement la tête à chaque erreur que commettait le gouvernement, et de suggérer les résultats que l’on aurait eus si les hommes d’affaires en avaient le contrôle. Il était admis sans discussion qu’aucun gouvernement ne pourrait satisfaire les exigences des hommes d’affaires.

— Ils ont eu leur chance lorsque le Chinois et la femme étaient dans la maison et que je les tenais, dit M. Stott, mais ils l’ont laissé échapper… enfin, je les tenais presque… la police aurait pu prendre toute la bande si elle était arrivée à temps. Mais ils les ont laissés leur glisser entre les doigts. Je suis navré de le dire, mais l’idée m’est venue que la police doit en être elle-même ! Quoi qu’il en soit, je me lave les mains de toute cette affaire.

M. Stott avait l’habitude de se laver les mains de cette affaire deux fois par jour, une fois au déjeuner, et l’autre après le dîner. Ce soir-là, il s’en lava les mains à sa placide épouse, non seulement de l’affaire Trasmere, mais encore de la dent d’Eline. L’effet en fut qu’Eline promit enfin de se laisser extraire la dent malade le lendemain matin. Elle s’y décida après s’être bien renseignée de façon à savoir si l’on ne racontait pas ses secrets intimes sous l’effet de l’anesthésie.

M. Stott rentra dans sa chambre à onze heures, prit un bain et revêtit son pyjama. La nuit était chaude, étouffante même et le lit ne lui semblait pas engageant. M. Stott ouvrit la fenêtre de sa chambre et sortant sur le petit balcon, s’assit dans un fauteuil canné qui en occupait exactement la moitié. La partenaire de M. Stott s’étant couchée pour dormir, agissait en conséquence. M. Stott demeura à contempler la rue déserte puis descendit doucement à l’étage inférieur et rapporta son étui à cigarettes.

Il fuma avec plaisir pendant une demi-heure, vit les Manders rentrer du théâtre et nota que M. Trammin qui demeurait un peu plus loin, était revenu en état d’ébriété et, en guise de paiement, menaçait de se battre avec le chauffeur de taxi qui l’avait ramené. Il vit également la voiture du vieux Pursuer s’arrêter devant le café voisin, et lorsque ces événements furent épuisés et sa cigarette presque achevée, il vit deux hommes marchant lentement sur le trottoir opposé. Il ne les reconnut pas et avait cessé de s’intéresser à eux lorsque brusquement il les vit entrer dans le jardin de Mayfield.

M. Stott fut aussitôt sur ses gardes. Ce pouvait être des agents de police, mais… le son d’une grosse voix lui parvint.

— Laissez-moi vous dire, mon cher, que Wellington Brown est un bon ami, mais un dangereux ennemi !

M. Stott faillit s’évanouir Wellington Brown ! L’homme dont les photographies avaient été publiées par les journaux, l’homme que la police recherchait !

L’autre répondit quelque chose qui n’arriva pas au balcon.

— Je ne vous menace pas, répliqua la voix stridente de Wellington Brown.

Ils montèrent les marches de Mayfield et disparurent à l’intérieur de la maison.

M. Stott se leva ; ses genoux tremblaient. En quelques secondes il fut au téléphone. Il connaissait le numéro de Carver, mais la ligne était en dérangement. Personne ne répondait, d’après ce que lui dit la téléphoniste.

Malgré toute sa répugnance à aider la police dans l’exercice de ses fonctions, M. Stott se précipita de nouveau dans sa chambre à coucher, passa son pantalon par-dessus son pyjama et le boutonna avec des doigts qui tremblaient. Il n’y avait pas de temps à perdre pour se chausser et il sortit en pantoufles à la recherche d’un taxi, se retournant craintivement de temps en temps pour s’assurer que les hommes mystérieux qui étaient entrés à Mayfield n’étaient pas à sa poursuite pour l’assassiner.

Après un temps infini, un taxi vint à passer et M. Stott se jeta à l’intérieur.

— Dépôt Central de Police, dit-il, vite ! Je double le prix, si vous m’y amenez en dix minutes.

Il savait que c’était là ce que l’on disait dans de semblables circonstances. Mais comme même un taxi fort lent aurait pu parcourir cette distance en cinq minutes, sa recommandation était superflue.

— Ils y sont de nouveau, bredouilla-t-il en tombant dans les bras de Carver.

— Où cela ? demanda vivement Carver.

— Mayfield, lança M. Stott, deux hommes !

— Deux hommes sont entrés à Mayfield ? Quand ?

— Je ne sais plus combien il y a de temps de cela, je les ai vus. L’un était Brown.

— Wellington Brown ? En êtes-vous sûr ?

— Je l’ai entendu parler, dit M. Stott avec agitation ; je pourrais le jurer devant les Assises. J’étais assis au balcon en train de fumer une cigarette, c’est une caisse qu’un de mes amis m’a envoyée… vous le connaissez peut-être, Morrison de la Morrison Gold Corporation…

Mais Carver était rapidement rentré au bureau pour en réapparaître aussitôt. Il poussa Tab dans un taxi et lança une adresse au chauffeur.

— Je suis rentré pour prendre notre clé, dit-il, et… il prit quelque chose dans la poche de son pardessus et Tab entendit le déclic d’un pistolet automatique. — À moins que cet homme n’ait rêvé, nous verrons des événements nouveaux cette nuit.

Le détective regarda en arrière par la petite lucarne du taxi. Un autre taxi les suivait à distance.

— J’ai fait appel à tous les hommes disponibles, dit-il ; je me demande s’ils ont trouvé de la place pour Stott. Mais, il peut bien marcher, ajouta-t-il avec cruauté.

Mayfield était plongé dans l’obscurité lorsque le taxi arriva à la grille. Carver sauta dehors, courut à travers la cour, monta les marches, Tab le suivant. Il éclaira la serrure de sa lampe de poche et ouvrit largement la porte au moment même où le deuxième taxi arrivait à la grille déchargeant une demi-douzaine d’agents en tenue hétéroclite.

Le hall était sombre, mais ils allumèrent les lampes en une seconde et Carver courut au salon. La porte conduisant à la cave était ouverte.

— Oh ! s’exclama Carver.

Il revint pour donner des ordres à ses hommes, puis, suivi de Tab, il descendit les marches de pierre et longea le corridor. La porte de la cave était fermée et la pièce n’était pas éclairée. Carver mit la main à sa poche, sortit la clé à laquelle Walters avait travaillé si habilement et fit jouer la serrure. Un mouvement du doigt et la cave fut inondée de lumière.

Il s’arrêta sur le seuil et regarda. Wellington Brown gisait au centre de la pièce, la figure contre terre, un flot de sang s’échappant de sous son corps, et sur la table, exactement à son centre se trouvait la clé de la cave !

Carver la prit. Il ne pouvait y avoir aucun doute ; la vieille tache de sang s’y trouvait toujours : le détective regarda son compagnon d’un œil stupéfait.

— Eh bien qu’en pensez-vous, Tab ? demanda-t-il d’une voix étouffée.

Tab ne répondit pas. Il se trouvait exactement au seuil, regardant sous ses pieds et entre ses pieds il vit quelque chose qui le priva de parole. Il se baissa lentement et releva la chose, la posant sur la paume ouverte de sa main.

— Encore une épingle neuve ! dit le détective. Et cette fois, à l’intérieur !

Les recherches les plus attentives dans la maison ne permirent pas de retrouver l’autre homme. Il devait s’être échappé quelques instants avant l’arrivée de la police, car la fumée du coup de feu planait encore dans la cave.

Lorsque les médecins eurent fait leur examen et que le corps fut enlevé, Tab dit ce qu’il avait sur le cœur.

— Carver, je ne suis qu’un imbécile ! dit-il tranquillement. Nous aurions dû prévenir ceci ; nous aurions pu le faire si seulement je m’étais rappelé…

— Quoi ? demanda Carver en s’arrachant à ses pensées qui, à en juger par l’expression de son visage, n’étaient pas bien agréables.

— Que la clé se trouvait dans la valise de Rex. Je me rappelle maintenant qu’il me l’a dit avant de partir.

Carver inclina la tête.

— Je l’avais deviné, dit-il. Nous sommes probablement arrivés tous deux à cette conclusion en voyant la clé sur la table. Le cambriolage de votre appartement s’explique donc. Il était venu chercher la clé et a été dérangé la première fois par votre voisin de l’étage supérieur ; il a dû partir avant de l’avoir trouvée. Et aujourd’hui, le besoin étant pressant, il a couru le risque, a trouvé la clé et… il frissonna. Comment la clé se trouve-t-elle sur la table ? La porte était fermée et pourtant voici cette clé… et cette épingle neuve, ajouta-t-il comme pour lui-même, la seconde épingle neuve.

Il se leva, s’étira et commença à aller et venir dans le salon de Trasmere.

— Aucune arme, rien que le corps… et l’épingle d’acier. Cela exclut l’ami Walters, bien entendu : il n’existe plus une ombre de preuve contre lui après ce second meurtre. Nous pouvons le garder sous inculpation de vol, d’après sa propre confession, mais rien d’autre. Tab, je vais revenir à la cave ; je ne veux pas que vous y veniez avec moi. Il y a une ou deux choses dont je veux m’assurer.

Il resta absent pendant une demi-heure et Tab, dont la tête éclatait, était content de le voir revenir.

Sans rien dire, Carver sortit dans le hall où se trouvait l’agent de police.

— Personne ne doit entrer dans cette maison, à moins d’être accompagné par moi, dit-il.

Il ramena Tab à Doughty Street et monta voir les dégâts que le cambrioleur avait commis. Mais il fut moins intéressé par l’état de la garde-robe de Rex Lander que par les photographies déchirées. Il porta les débris à la lumière.

— Pas d’empreintes de doigts ; il était ganté, bien entendu. Je me demande si… ah, oui, voici. Il replaça ensemble les bouts d’une photo déchirée : une épaisse croix noire barrait le visage. — Oui, c’est bien ce que je cherchais, dit-il en se parlant à lui-même.

— Si j’étais vous, Tab, je verrouillerais ma porte cette nuit. Je ne veux pas vous alarmer inutilement, mais je vous conseille de le faire. L’Homme en noir ne s’arrêtera à rien. Avez-vous un révolver ?

Tab secoua la tête et Carver sortit un révolver de sa poche et le plaça sur la table.

— Prenez le mien, dit-il, et suivez mon avis… n’hésitez pas à abattre quiconque vous trouverez dans cet appartement ou dans votre chambre cette nuit.

— Vous êtes bien rassurant, Carver.

— Mieux vaut être prudent que mort, dit le détective énigmatiquement et il laissa le journaliste déchiffrer ce mystère.

CHAPITRE XXII

Le bruit des machines rotatives parvenait à Tab tandis qu’il travaillait à son bureau. Le bâtiment frissonnait et tremblait, car chaque machine était en train de raconter le mystère de Mayfield. Feuille par feuille le manuscrit de Tab était emporté à la composition. Les machines allaient bientôt s’arrêter et la dernière édition du journal allait être prête.

Le jeune homme termina enfin son article, enleva la dernière page de sa machine à écrire et se rejeta dans son fauteuil.

Il n’avait prêté aucune attention sérieuse aux conseils du détective. Il était parfaitement certain que le cambrioleur était venu chez lui pour prendre possession de la clé. La menace n’avait pas été contre lui-même, mais contre Rex Lander. Quelle était cette menace ? se demandait-il. Est-ce que le vieillard avait eu un autre parent qui se sentait lésé parce que l’héritage était échu à Rex ? Tab était persuadé que les recherches dans ses propres effets n’avaient été faites que dans le but de trouver quelque chose qui devait concerner Rex. Quant aux photographies déchirées… il sourit à ce souvenir.

— Ces photos ne m’avaient jamais plu, d’ailleurs, dit-il.

— Quelles photos ? demanda un reporter solitaire qui travaillait là.

— Je suis en train d’exprimer mes pensées et de dévider le fil de mon esprit, dit poliment Tab.

Le journaliste sourit :

— Vous êtes un type heureux, dit-il, d’être tombé sur ces deux cas intéressants. Voici cinq ans que je suis dans ce journal et je n’ai encore jamais rien eu de plus sensationnel qu’un cas de chantage qu’on a étouffé avant qu’il n’arrivât au tribunal. Quel est ce dessin ?

— J’essaie de faire un plan de la cave et du passage qui y conduit, dit Tab.

— Est-ce que ce corps a été retrouvé exactement au même endroit que le premier ? demanda le reporter intéressé.

— Presque, dit Tab.

— Et la clé ?

Tab fit un signe affirmatif.

— Existe-t-il une fenêtre à la cave ? demanda le reporter plein d’espoir.

Tab secoua la tête.

— Même si le meurtrier n’était qu’une punaise, il n’aurait pu entrer dans la cave autrement que par la porte, dit-il.

À cet instant le rédacteur en chef entra. Il entrait rarement dans la chambre des reporters et il était extraordinaire de le voir à la rédaction après onze heures du soir. Mais on lui avait communiqué par téléphone la nouvelle du crime et il était venu. C’était un homme épais aux cheveux gris ; il avait une habitude déconcertante de s’attendre toujours à des excuses. Il était en même temps le Haut Prêtre et le Père Confesseur de la rédaction du Mégaphone.

— Venez dans mon bureau, Holland, dit-il et Tab obéit mollement.

— Le meurtre de Trasmere semble avoir été répété une seconde fois dans tous ses détails, dit-il. Avez-vous pu découvrir où s’était caché cet homme Brown ?

— Je crois qu’il était dans une fumerie d’opium, dit Tab. Yeh Ling…

— Le propriétaire du Toit Doré ?

— Oui, c’est bien lui. Il nous avait fait comprendre que c’était là que se trouvait Brown. C’était un fumeur enragé.

— D’après ce que j’ai compris, deux hommes étaient entrés ensemble dans la maison. Est-ce que personne n’a vu ce second homme ?

— Personne à l’exception de Stott, dit Tab, et Stott était tellement terrorisé qu’il ne peut nous en donner aucune description. Personne ne l’a certainement vu sortir ; il était parti au moment où nous sommes arrivés.

— Et cette clé sur la table… qu’est-ce que cela signifie ?

Tab fit un geste découragé.

— Évidemment, moi je sais ce que cela signifie, dit pensivement le rédacteur. C’est là la défense que le meurtrier a préparée d’avance avec une ingéniosité diabolique. Ne comprenez-vous pas, dit-il en voyant que son subordonné était stupéfait, ne comprenez-vous pas qu’avant de pouvoir faire condamner l’homme qui a tué Trasmere et probablement aussi Brown, vous aurez à prouver qu’il lui a été possible de pénétrer dans la cave et d’en sortir, de refermer la porte et de remettre la clé sur la table… et c’est justement ce que vous ne pourrez pas prouver.

Cette idée que le meurtrier avait prévu tout cela était nouvelle pour Tab. Il avait considéré l’apparition de la clé sur la table comme une mystification de la part du meurtrier, comme un acte de bravade plutôt qu’une tentative sérieuse de sauver sa tête en cas de capture.

— Carver dit… commença-t-il.

— Je connais la théorie de Carver, interrompit le rédacteur. Il pense que l’assassin a commis une erreur dans le premier cas, qu’il avait l’intention de laisser le revolver pour suggérer l’idée du suicide de Trasmere. Mais il doit certainement être plus malin que cela ; il ne l’aurait pas tué de dos pour simuler un suicide. Non, j’ai bien raison. J’ai discuté la chose hier soir avec un homme de loi et il est de mon avis. L’assassin de ces deux malheureux est bien décidé à ce qu’il n’y ait aucune preuve convaincante contre lui et il n’y en aura point, à moins que vous ne puissiez prouver comment la clé est venue sur la table après que la porte ait été fermée du dehors.

— Écoutez, Holland… le ton du rédacteur était très sérieux, il y a certainement beaucoup de complications autour de ce cas et quelqu’un qui y souffrira beaucoup d’ennuis est Carver qui est chargé de ce dernier cas comme il avait été chargé du précédent. J’aime Carver, mais je serai obligé de suivre la meute qui le déchirera, à moins qu’il ne nous donne quelque chose d’autre que des suppositions. Et vous y êtes également mêlé jusqu’aux oreilles !… il tapota du doigt la poitrine de Tab, vous y êtes, à mon avis, surtout pour montrer à la police ses erreurs et vous en avez eu l’occasion. Je ne vais pas vous raconter ce qu’il va advenir de vous si vous ne tirez pas de ce cas le meilleur article de votre vie, car je n’aime pas à menacer quelqu’un qui peut faillir d’un côté et se réhabiliter ailleurs ; d’ailleurs, vous êtes un trop bon garçon pour que je vous fasse des menaces. Mais il nous faut tirer ce crime au clair, Holland.

— Je m’en rends compte, monsieur, dit Tab.

— Et il sera tiré au clair, ajouta le rédacteur, lorsque vous aurez découvert comment cette clé est revenue sur la table. N’oubliez pas cela, Holland. Trouvez-le. Remuez bien votre jeune cerveau et trouvez-moi la solution de ce mystère-là ; tous les autres seront solutionnés automatiquement.

Tab savait que Carver se trouvait encore à Mayfield où il était revenu après avoir examiné les dommages causés par le cambrioleur chez le journaliste ; Tab s’y dirigea en sortant de la rédaction pour constater, ainsi qu’il s’y attendait, que Carver n’avait pas avancé dans ses recherches.

— Les deux épingles sont différentes, furent ses premières paroles.

Les deux petites épingles scintillantes se trouvaient sur la table devant lui et Tab vit au premier coup d’œil que l’une d’elles était plus courte que l’autre.

— Je me demande si notre ami l’a perdue, dit Carver. C’est probablement le cas. Quoi qu’il en soit, qu’importe une épingle de plus ou de moins ? ajouta-t-il avec humeur. Venez Tab, descendons à la cave.

La porte de cette étrange pièce était ouverte et les lampes étaient allumées. Tab regarda la deuxième tache sombre sur le sol et frissonna, malgré l’excellent état de ses nerfs.

— Aucune arme n’a été trouvée… il n’a même pas tenté de simuler un suicide.

Tab raconta alors au détective l’opinion de son chef sur l’affaire et Carver l’écouta avec un respect et un intérêt croissants.

— Cette idée ne m’est jamais venue, dit-il, quoique ce soit cependant un fait qu’il serait impossible de condamner un homme pour ce crime, même si nous le trouvions dans ce corridor avec un revolver fumant à la main.

— Dans ce cas, dit Tab, nous ne le trouverons jamais.

Carver était silencieux.

— Je n’irai pas aussi loin que cela, dit-il enfin, mais cela va certainement être difficile. Il n’y a pas d’empreintes digitales, ajouta-t-il lorsque Tab considéra attentivement l’une des cassettes noires sur le rayon. Notre mystérieux Homme Noir est ganté. À propos, je m’en vais maintenir un agent ici pendant un jour ou deux, pour voir si le meurtrier ne revient pas. Je n’en ai d’ailleurs aucun espoir.

Il éteignit la lumière, referma la porte de la cave et les deux hommes revinrent au salon.

— Voilà qui exclut Felling. Je crois que je l’ai déjà dit, prononça le détective. Il est innocent, de toute évidence, car au moment où le second crime a été commis, il était en prison. Et d’autre part… il fit une grimace, cela exclut également Brown ! Au fait, Tab les deux seules personnes qui semblent rester – c’est vous et moi.

— Cela m’est déjà venu à l’esprit, dit Tab avec un rapide sourire.

Le lendemain matin en se levant il trouva une épaisse missive dans la boîte aux lettres. Elle n’était pas timbrée et avait été apportée par un messager ; en reconnaissant l’écriture sur l’enveloppe, Tab poussa une exclamation de surprise. La lettre était datée de l’Hôtel Villa à Palerme et était de Rex.

 

« Cher Tab, écrivait-il, me voici las de voyager, je rentre ! Lance des cris joyeux ! Les courriers arrivent ici d’une façon très irrégulière ; je viens d’entendre des histoires terribles sur les cambriolages dans les bureaux de poste italiens ; aussi ai-je demandé à l’un des serviteurs du Paraka, le bateau qui m’a amené à Naples, et qui part aujourd’hui, de te porter la présente, puisque ce que j’y joins a une certaine valeur. Je l’ai déniché dans une boutique de Rome et connaissant ta passion pour les crimes et les criminels, je suis certain que tu l’apprécieras. C’est un anneau-scarabée, propriété authentique de Caesar Borgia. J’ai même reçu avec la bague une garantie longue d’une aune… »

 

Tab ne lut pas plus loin ; il prit la bague qui se trouvait dans l’enveloppe et l’examina avec curiosité. Elle était trop petite même pour son auriculaire, mais était très finement travaillée, le scarabée étant découpé dans une turquoise.

 

« Ne t’en fais pas pour récompenser le porteur, continuait Rex dans sa lettre, je lui ai donné un pourboire de Crésus qui lui permettrait de s’établir pour la vie. Je n’ai encore aucune idée de ce que je ferai en rentrant, mais je suis bien décidé à ne pas m’installer dans la lugubre maison de l’oncle Jesse ; et puisque tu ne veux plus de moi, je vivrai probablement avec chic dans le meilleur hôtel de la ville. Pardonne-moi de ne t’avoir pas écrit plus tôt, mais le plaisir est une chose bien absorbante. À toi pour toujours. Rex. »

 

Il y avait un P.S.

 

« Si le vapeur direct arrive ici mercredi, ce qui n’est pas encore certain, je crois que je m’embarquerai directement pour Londres. Si tu n’as pas de mes nouvelles, tu sauras que j’ai changé d’idée. Il y a à Palerme des fillettes épatantes… »

 

Puis il y avait encore un autre P.S.

 

« Nous dînerons ensemble le soir de mon retour. Invite également cette cervelle d’un mètre quatre-vingt dix, ton ami Carver. »

 

Tab rit, cacha dans son bureau la lettre et la bague et s’abandonna à la réflexion, se demandant s’il serait ou non utile pour Rex de revenir à leur appartement de Doughty Street. Par moments son ami lui manquait terriblement. Il avait apparemment surmonté sa passion pour Ursula, car l’allusion aux « fillettes épatantes » de Palerme ne semblait pas s’harmoniser avec un cœur brisé.

Tab devait prendre le thé avec Ursula cet après-midi là, mais il se demandait s’il pourrait tenir sa promesse. Le second assassinat absorbait tout son temps et il regrettait déjà la promesse du secret qui le liait.

Il en parla franchement à Carver lorsqu’il le vit. Carver comprit son point de vue.

— Il n’y a plus de raison pour ne pas raconter tout… toute l’histoire, si vous le voulez, Tab, à l’exception… à l’exception de la découverte de cette épingle d’acier, ajouta-t-il.

Tab était ravi. Jusqu’à présent il n’avait pu donner que des traits généraux de l’affaire et la levée de cet ordre de silence simplifiait énormément son travail ; cela lui donna le temps de se rendre chez Ursula.

Et elle était contente de le voir. Elle lui tendit impulsivement ses deux mains, saisissant la sienne lorsqu’il apparut dans son salon du Central Hôtel.

— Pauvre malheureux surmené ! dit-elle. Vous avez l’air de n’avoir pas dormi depuis une semaine.

— C’est bien ainsi que je me sens, répondit Tab d’un ton morne, mais si je baille en votre présence, jetez-moi une tasse à la tête… pas une tasse bien chère… je serai tout aussi sensible à la plus ordinaire des porcelaines.

— Il va sans dire que vous travaillez à ce nouveau crime ? demanda-t-elle en s’occupant de la théière. C’est terrible ; Brown, c’est ce pauvre homme qu’ils recherchaient, n’est-ce pas ? N’est-ce pas celui dont avait parlé Yeh Ling ?

Tab fit un signe affirmatif.

— Pauvre homme, dit-elle avec douceur, il venait également de Chine, je m’en souviens. Et vous avez réussi à prendre Walters. Je n’ai jamais cru que Walters fût coupable. Je n’aimais pas cet homme ; je l’avais vu une fois et éprouvais une répugnance instinctive à son égard, quoique je n’aie jamais songé qu’il put tuer M. Trasmere.

Elle passa rapidement à un autre sujet.

— L’on m’a proposé de revenir au théâtre, mais je ne l’accepterai certainement pas, dit-elle. Je me demande si vous me croirez en m’entendant dire que je hais la scène ? Le théâtre est rempli pour moi des souvenirs les plus malheureux.

Une pensée frappa soudain Tab.

— J’ai eu des nouvelles de Rex ce matin, dit-il. Il va revenir. N’avez-vous pas eu de ses nouvelles ?

Elle secoua la tête et ses yeux devinrent graves.

— Pas depuis qu’il m’a écrit cette lettre. Cela m’est bien pénible.

— Vous avez tort, sourit-il. Je crois que Rex s’est fort bien rétabli. D’ailleurs, c’est une prérogative de la jeunesse de tomber amoureux des jolies actrices.

— Vous parlez comme un vieux grand-père, dit-elle, les yeux rieurs. Vous n’êtes jamais aussi amusant que lorsque vous devenez patriarcal, M. Tab. Avez-vous pu éviter les ravages de cette triste expérience ?

— Celle de tomber amoureux d’une actrice ? demanda Tab. Oui, jusqu’à un certain point.

— Quel est ce point ? questionna-t-elle.

— C’est-à-dire, le « point » n’exprime pas tout à fait bien ma pensée, j’aurais dû dire – jusqu’à une certaine date.

Les yeux d’Ursula rencontrèrent ceux du jeune homme et se baissèrent.

— Je crois que je ne ferais aucune exception, si j’étais vous, dit-elle à voix basse. D’aimer peut-être une source de grands soucis.

— L’avez-vous constaté vous-même ? demanda Tab, glacialement poli.

— Je l’ai constaté, répondit-elle et continua vivement : Qu’est-ce que Rex va faire maintenant ? Il est très riche. Chose curieuse, je n’avais jamais soupçonné que M. Trasmere lui laisserait tout. Il avait l’habitude de grogner contre la paresse de M. Lander ; mais je pense qu’il n’avait pris aucune disposition pour le cas de mort soudaine et M. Lander a hérité comme seul parent direct. Il était son parent le plus proche, n’est-ce pas ?

— Je crois que oui, dit Tab ; mais le brave vieillard avait laissé un testament écrit de sa propre main, laissant tout à Rex.

Tab entendit un fracas et regarda bêtement la tasse qui était tombée par terre et s’était brisée ; puis il regarda Ursula avec stupeur. Elle se tenait très droite, son visage aussi pâle que celui d’une morte et elle fixait Tab.

— Répétez cela, dit-elle d’une voix sourde.

— Quoi ? demanda-t-il, sans comprendre. Concernant l’héritage de Rex ? Mais vous le saviez.

Elle resta un instant, les lèvres serrées puis elle murmura :

— Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu, comme c’est affreux !

En un clin d’œil il était auprès d’elle, son bras la soutenant.

— Qu’y a-t-il, Ursula, demanda-t-il anxieusement, êtes-vous souffrante ?

Elle secoua la tête.

— Non, je viens d’avoir un choc. Je viens de me souvenir de quelque chose. Voulez-vous m’excuser ?

Elle se détourna rapidement et se précipita hors de la pièce, laissant Tab en proie à des émotions très complexes. Il attendit pendant un bon quart d’heure avant qu’elle ne revienne. Elle était encore pâle, mais calme et ses premières paroles furent pour s’excuser.

— La vérité est, dit-elle avec un faible sourire, que j’ai les nerfs malades.

— Qu’ai-je dit qui vous ait bouleversée ?

— Je ne sais pas… vous avez parlé de testament… et cela m’a tout rappelé, dit-elle hâtivement.

— Ursula, vous ne dites pas la vérité. J’ai dû dire quelque chose qui vous a horrifiée. Qu’était-ce ?

Elle secoua la tête.

— Je vous dis la vérité, Tab, affirma-t-elle, oubliant dans sa détresse la formule habituelle.

Ce fut la rougeur du jeune homme qui la lui rappela.

— Je pense que je ne devrais pas vous appeler Tab, dit-elle avec incohérence, mais nous autres, actrices, nous sommes des femmes hardies et effrontées. Je croyais qu’avec votre grande expérience vous deviez savoir cela. Vraiment, j’aurais même dû vous appeler Tab dès la première fois que je vous ai rencontré. Et maintenant, vous allez partir… vous voulez me dire que vous ne partirez pas avant que je ne vous aie expliqué ce qui m’a troublée et que vous n’accepterez pas mon explication des nerfs malades ; je vois donc que nous allons avoir une interminable soirée de discussion. Revenez me voir demain… Tab.

Il lui prit la main et la baisa, et se sentit gauche et emprunté.

— C’est très gentil de votre part, dit-elle doucement.

En la quittant, Tab se sentit follement heureux.

CHAPITRE XXIII

À gauche de la porte pourpre de la nouvelle demeure d’Yeh Ling une tablette avait été incrustée dans les briques, portant ces mots qui représentent pour tout vieux Chinois le commencement et la fin de la piété philosophique : Kuang tsung yu tou, ce qui peut être traduit comme suit : « Que vos actes fassent rejaillir de la gloire sur vos ancêtres. »

Malgré toute sa civilisation occidentale, Yeh Ling ne manquait pas de brûler de temps en temps du papier doré devant un coffret à l’intérieur de ces portes pourpres, ni de s’arrêter, les mains cachées, devant le sanctuaire familial pour demander bénédiction et approbation pour les actes importants de sa vie.

Il était assis un jour sur l’une des marches qui conduisaient d’une terrasse à l’autre, surveillant le système primitif au moyen duquel son ingénieur préparait la coulée du second pilier de ciment. Il y avait là une quantité de cuvettes sans fond qui s’ouvraient comme s’ouvrent des fers qui encerclent la cheville d’un prisonnier. Un dispositif spécial permettait de réunir ces cuvettes ensemble pour former un long tube. Il y en avait déjà une en place, et dans son centre s’élevait une barre d’acier rouillée – le noyau de la future colonne. À une grande hauteur, sur un échafaudage se trouvait une cuve en bois reliée à la cuvette par une conduite. Durant toute la journée, un nombre incalculable de seaux avaient été élevés au sommet de la plate-forme et déversés dans la cuve.

— C’est primitif… murmura Yeh Ling, mais il aimait dans un certain sens les choses et les méthodes primitives.

Un flot de ciment semi-liquide serait ensuite coulé le long de la conduite et deux ouvriers patients remueraient et déplaceraient la masse jusqu’à ce que la cuvette en soit remplie. Puis un second moule viendrait se fixer au premier, le procédé recommencerait et le pilier s’élèverait. Puis un jour, lorsque le ciment serait suffisamment durci, le moule serait enlevé, les parties rugueuses du pilier des Cœurs Reconnaissants seraient polies et égalisées ; enfin, couronné d’un lion, l’obélisque apparaîtrait, semblable à son compagnon.

Yeh Ling leva les yeux sur l’échafaudage fragile qui supportait la cuve et l’étroite plate-forme et se demanda combien de lois européennes sur les bâtiments il avait enfreintes. Le deuxième moule débordait maintenant de ciment gris et un troisième et un quatrième allaient être fixés. Yeh Ling voyait tout cela de sa place sur les marches ; il serrait entre ses petites dents une cigarette. Il vit les ouvriers descendre l’échelle le long des moules et regardant le soleil, il se leva.

Un Chinois vêtu d’une blouse bleue, agitant drôlement un éventail, accourut au-devant de lui.

— Yeh Ling, il nous faudra attendre quatre jours pour que le ciment durcisse. Demain je ferai renforcer le mur de la terrasse.

— Vous avez bien travaillé, dit Yeh Ling.

— Je n’avais pas approuvé vos idées, dit le constructeur ; il me semblait que c’était beaucoup d’argent à dépenser inutilement. Celui qui ne s’offense pas d’être mal compris est un homme supérieur.

— Celui qui craint de corriger son erreur n’est pas un brave, répondit Yeh Ling, citant à son tour un proverbe de Confucius.

Les ouvriers demeuraient sur place, leurs feux s’allumaient lorsqu’il quitta le terrain. Une petite voiture noire, un spécimen bruyant de la production en série, l’attendait sur la route et il y monta.

Il resta pendant un long moment assis au volant, plongé dans ses pensées, sans s’en aller.

Il regarda encore la colonne en construction, comme si sa méditation s’y rapportait. La nuit descendait déjà lorsqu’il posa enfin le pied sur la pédale et démarra.

Il laissa sa voiture devant la porte latérale de son restaurant et rentra.

— La dame est au N° 6, dit son domestique personnel ; elle désire vous voir.

Yeh Ling n’avait nul besoin de demander quelle dame. Une seule personne avait le droit d’entrer au N° 6. Il alla immédiatement vers elle, tout poussiéreux qu’il était et trouva Ursula Ardfern assise devant un repas intact.

Elle était très pâle et une ombre entourait ses yeux gris. Elle leva vivement le regard lorsqu’il entra.

— Yeh Ling, avez-vous lu tous les papiers que nous avons trouvés dans la maison ? demanda-t-elle.

— En partie, dit-il prudemment.

— L’autre nuit vous les aviez lus tous, dit-elle avec reproche, vous ne disiez donc pas la vérité !

Il acquiesça d’un geste.

— Ils sont si nombreux, dit-il pour s’excuser, et certains, d’entre eux très difficiles. Mademoiselle, vous ne vous rendez pas compte combien il y en avait…

— Y avait-il quelque chose me concernant ? demanda-t-elle.

— Il y avait des références à votre personne, dit-il. Beaucoup de ces papiers étaient une sorte de journal… il est difficile de s’y débrouiller…

Elle comprit qu’il évitait une réponse directe.

— Y était-il fait mention de mon père ou de ma mère ? questionna-t-elle directement.

— Non, dit-il, et les yeux gris de la jeune fille scrutèrent son visage.

— Vous ne me dites pas la vérité, Yeh Ling, prononça-t-elle à voix basse. Vous croyez que si vous parliez… si je savais… j’en souffrirais. N’est-ce pas vrai ? Et parce que vous ne voulez pas me faire mal, vous mentez ?

Il ne manifesta aucun embarras sous cette accusation.

— Mademoiselle, comment puis-je dire ce qu’il y a dans des papiers que je n’ai pas lus ou si je les ai lus, que je ne puis comprendre ? Ou bien supposez que dans ces écrits une révélation soit tellement mêlée à une autre qu’il soit impossible de la comprendre sans connaître l’autre ? Je ne veux pas vous tromper. Shi Soh a parlé de vous dans ses papiers. Il a dit que vous étiez la seule personne au monde en qui il ait eu confiance.

Elle le regarda avec stupeur.

— Moi ? Mais…

— Il a dit d’autres choses encore… Je suis embarrassé. Ce n’est pas chose facile que de prendre une décision. Un jour il faudra que je vous donne une traduction de tout cela. Je le sais et cela me trouble… savoir ce qui est la meilleure chose à faire ! En chinois nous avons un mot pour l’indécision. Littéralement cela signifie – une paille nageant entre des courants contraires… tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Mon esprit est dans cet état-là. Je dois beaucoup à Shi Soh… à Trasmere… comment puis-je le lui rendre ? Il était dur, mais les paroles échangées entre nous ont été plus fortes que des papiers cachetés et je lui ai dit une fois que je servirais ceux de mon sang. C’est là ma difficulté, cette promesse qui est maintenant…

Son émotion était telle que son anglais lui manqua. La jeune fille vit le rouge sombre de son visage, le gonflement des veines à ses tempes et eut pitié de lui.

— Je serai patiente, Yeh Ling, dit-elle avec douceur. Je sais que vous êtes mon ami.

Elle lui tendit la main, puis se ravisant la retira vivement et saisissant sa propre main gauche, la secoua avec un rire amusé.

Yeh Ling rit également en suivant son exemple.

— Une coutume barbare, dit-il sèchement, mais au point de vue de l’hygiène, une coutume très sage. Me pardonnez-vous, Miss Ardfern ?

— Bien entendu, assura-t-elle. Et maintenant, j’ai réellement faim… voudriez-vous m’envoyer quelque chose de chaud à manger… ce repas est refroidi ?

Avant qu’elle ait achevé il était sorti de la pièce.

Yeh Ling ne vint pas à la porte lorsque la jeune fille s’en alla. Elle avait espéré qu’il viendrait, mais Yeh Ling ne pouvait plus être là, car il attendait dehors et lorsqu’elle eut tourné le coin de la rue, il la suivit de près, quoiqu’elle ne s’en doutât pas.

CHAPITRE XXIV

Rex était revenu ! Son télégramme, expédié du port, ne le précéda que d’une demi-heure et ses coups précipités à la porte ainsi que la sonnerie énergique de la sonnette dirent à Tab l’identité de ce visiteur impatient bien avant qu’il n’ait ouvert la porte et saisi la main de son ami.

— Oui, me voici revenu, dit Rex avec cordialité en se laissant tomber dans un fauteuil et en s’éventant avec son chapeau. Il était plus mince, avait les traits plus tirés, mais ses joues avaient les couleurs de la santé et ses yeux brillaient.

— Tu auras à me loger, mon vieux, dit-il ; je refuse simplement d’aller à l’hôtel tant que tu auras un lit disponible chez toi ; d’ailleurs je voudrais te dire quelque chose concernant mes plans d’avenir.

— Avant de nous emporter dans des rêves, interrompit Tab, écoute un peu ce qui se passe dans la réalité. Tu as été cambriolé, mon cher !

— Cambriolé ? dit Rex avec incrédulité. Que veux-tu dire, Tab ? Je n’ai rien laissé qui vaille la peine d’être volé.

— Tu as laissé deux valises qui ont été examinées à fond par quelqu’un qui doit avoir une dent contre toi.

— Grand Dieu ! dit Rex. Auraient-ils trouvé la clé ! Je n’ai lu le récit du second assassinat qu’en débarquant.

— Tu avais laissé la clé dans la valise, n’est-ce pas ?

Rex fit un signe affirmatif.

— Je l’avais laissée dans une boîte, une petite boîte au couvercle en coulisse. J’avais deux boîtes pareilles, une dans chaque valise, je crois.

— C’était là l’objet du cambriolage. Mais j’ai de la peine à comprendre pourquoi ce visiteur a éprouvé le besoin de mutiler ma pauvre personne.

Il raconta à Rex Lander ce qui s’était passé la nuit du second cambriolage et Rex l’écouta, fasciné.

— Dire que j’ai manqué tout cela ! grommela-t-il. Ainsi donc, ce pauvre Brown a également péri ? Et nous qui croyions que c’était lui l’assassin. Et Carver… qu’en dit-il ?

— Carver est tout agité, mais très mystérieux, dit Tab.

Rex se plongea dans ses pensées.

— Je m’en vais faire murer cette cave, dit-il ; je l’ai décidé au cours de mon voyage. D’ailleurs, je ne suppose pas que quelqu’un consente à acheter cette maison et je l’aurai sur les bras pour des années. Mais je m’en vais prendre de bonnes précautions pour que la tragédie numéro deux ne soit pas suivie d’une tragédie numéro trois.

— Pourquoi ne pas enlever la porte ? suggéra Tab, mais Rex secoua la tête.

— Je ne veux pas que cette cave se transforme en un lieu d’exhibition, dit-il tranquillement. D’ailleurs, cela empêcherait la vente de la maison. Mon idée est d’abattre la maison et d’en bâtir une nouvelle à sa place ; la supprimer jusqu’aux fondations et recommencer. Mais je ne crois pas que même alors quelque chose pourrait m’induire à l’habiter, dit-il. Le sang de ce pauvre Jesse s’élèverait de terre et nous retrouverait partout. Cette maison est maudite, ajouta-t-il avec solennité. Quelque mauvais esprit semble planer là et pousser des hommes innocents à des crimes hideux.

Tab le considérait avec stupeur.

— Bébé, lui dit-il, t’es devenu poète. Ce doit être l’air de l’Italie.

Rex rougit, ce qui lui arrivait chaque fois qu’il était embarrassé.

— Cette question m’est très pénible, dit-il, et Tab vit qu’il l’avait vexé ; mais la rancune de Rex ne dura pas. Il parla de son voyage, des endroits intéressants qu’il avait vus, puis : — As-tu bien reçu ma bague ?

— Oui, Rex, je t’en remercie ; c’est une merveille, dit Tab. Elle doit t’avoir coûté une somme folle.

— Pas tant que ça, dit l’autre d’un ton insouciant. J’ai pris l’habitude de compter en homme riche. Sais-tu, Tab, je me fais frissonner moi-même parfois.

Ils se mirent à discuter les projets immédiats de Rex et Tab réussit à le persuader d’aller à un hôtel. Il avait une raison pour souhaiter ce départ : connaissant la nature paresseuse de son ami, il savait qu’une fois installé dans son appartement, Rex ne voudrait plus en bouger.

Rex l’interrogea avec insistance sur la seconde tragédie, posant des questions innombrables.

— Oui, certainement, je m’en vais faire murer cette cave. Je vais y mettre des ouvriers immédiatement, dit-il. Et puisque tu as décidé de me mettre à la porte, peut-être accepteras-tu de venir souvent dîner avec moi ?

Le lendemain il fit prendre ses malles et alla voir Carver. Tab apprit plus tard que toutes les cassettes et toutes les boîtes avaient été enlevées de la cave sous la surveillance personnelle de Rex et qu’on était en train de faire des préparatifs pour murer cette pièce sinistre.

C’était bien dans la nature de Rex de se passionner pour une idée imprévue. Carver dit à Tab lors de leur rencontre que Rex ne quittait plus le chantier des constructeurs, qu’il faisait faire des projets élaborés pour la construction d’une nouvelle maison et qu’il cherchait avec enthousiasme à pénétrer le mystère de la confection des mortiers et celui de la pose des briques.

— Au fond, dit Tab, ce pauvre Rex devient embêtant. Il a parfois de ces crises. Il y a trois ans environ, il avait décidé, malgré la résistance de son oncle, de devenir un grand reporter d’affaires criminelles ; il passait tant de temps dans la bibliothèque du Mégaphone, que le rédacteur a commencé à « tiquer ». Chaque fois qu’il avait besoin d’un livre, c’était Rex qui l’avait ; chaque fois qu’il voulait relire quelque vieux crime oublié, il trouvait Rex au milieu du chaos de toutes ces coupures. Sa crise actuelle durera exactement trois semaines ; après cela, Rex va acheter un grand hamac et un grand lit et passera son temps alternativement dans l’un ou dans l’autre !

Il y avait une semaine que Tab n’avait vu Ursula Ardfern. Il lui avait écrit une fois ; il était un peu inquiet, se souvenant des évanouissements qu’elle avait eus lors de sa dernière représentation au théâtre, mais il reçut un message rassurant et même malicieux du Stone Cottage.

 

« Je suis revenue ici et suis protégée contre tous les mystérieux Hommes en noir, par un domestique âgé, mais actif qui a servi dans l’armée et connaît le maniement des armes. Les roses tardives sont fleuries… ne voudriez-vous pas venir les voir ? Elles sont merveilleuses. Et le Temple de Paix d’Yeh Ling a été couvert avec de brillantes tuiles rouges ; les villageois respirent, soulagés à la pensée que ces étranges petits ouvriers vont quitter le voisinage.

» Hier j’ai été là-bas, et j’ai trouvé Yeh Ling très sombre et très silencieux, en train de surveiller la confection de ce qui me semblait être un immense tonneau, mais ce qui était en réalité le moule dans lequel le second pilier doit être coulé. C’est le pilier des Cœurs Reconnaissants, ou quelque chose de ce genre et il doit… m’être dédié ! J’en suis toute émue ! Il est difficile de croire qu’Yeh Ling ait gardé pendant toutes ces années le souvenir des insignifiants services que j’avais rendus à son fils ; n’est-il pas étrange qu’au cours de toutes ces années, quoique j’aie dîné régulièrement à son restaurant (j’y ai encore dîné la semaine dernière) il n’ait jamais fait aucune allusion aux jours passés ?

» J’apprends à tirer. Excusez cette inconséquence, mais mon domestique insiste et je m’exerce chaque jour dans les champs derrière la maison. Je ne me doutais pas qu’un revolver fût aussi lourd ou qu’il sautât lorsqu’on presse la gâchette. Et le bruit qu’il fait ! J’ai été effrayée à mort le premier jour de mes exercices, mais je m’y habitue maintenant et Turner dit que je deviendrai une excellente tireuse.

» Si vous venez, vous ne manquerez pas d’émotions. Pour ma part, j’aurais préféré que Turner m’apprenne à tirer de l’arc ; c’est tellement plus gracieux et plus féminin. Chaque fois que le revolver part (il est automatique), ça me noircit horriblement les mains… et puis, ça sent mauvais ! »

 

Tab relut la lettre plusieurs fois avant de se mettre en route. Il s’arrêta en chemin pour admirer le monument qu’Yeh Ling avait élevé à la mémoire de sa prospérité. Il pouvait l’admirer en toute sincérité, car la maison était non seulement frappante, mais belle. Ses lignes originales, le cadre étrange dans lequel elle était placée, car le jardin avait maintenant pris forme, l’imposant pilier qui flanquait d’un côté la large allée jaune, tout cela en faisait un tableau extraordinaire.

Les ouvriers n’étaient pas encore partis et Tab vit bientôt Yeh Ling lui-même descendre les larges marches de la terrasse supérieure.

Le jeune homme était excusable de ne l’avoir pas reconnu immédiatement, car le Chinois portait la blouse bleue et la vaste culotte d’un de ses ouvriers. Mais Yeh Ling l’avait vu et vint vers lui.

— Vous avez presque terminé, dit Tab en le saluant d’un sourire. Je vous félicite, Yeh Ling.

— Trouvez-vous cela beau ? demanda Yeh Ling de sa voix grave et gutturale. J’ai fait venir de Chine le meilleur constructeur que j’aie pu trouver et je ne lui ai imposé aucune restriction. Peut-être un jour viendrez-vous voir l’intérieur.

— Que sont-ils en train de faire maintenant ? demanda Tab.

— Dans quelques jours nous allons couler un second pilier, dit Yeh Ling, et alors le travail sera achevé. Vous devez me trouver un barbare au fond ? Yeh Ling souriait rarement, mais maintenant ses lèvres pâles se relevèrent un instant, et vous allez considérer ces piliers comme une preuve de mon barbarisme.

— Je ne dis pas cela… commença Tab.

— Parce que vous êtes trop poli, M. Holland, dit Yeh Ling, mais, voyez-vous, nous considérons les choses sous un angle différent. Moi, je trouve les clochers de vos églises ridicules ! Pourquoi est-il nécessaire de surmonter un bâtiment d’une pointe en pierre pour souligner votre ferveur ?

Il fouilla dans sa blouse, sortit un étui à cigarettes en or et le tendit à Tab. Puis il alluma à son tour une cigarette, aspira la fumée profondément, avant d’en envoyer un nuage dans l’air tranquille.

— Mon pilier des Cœurs Reconnaissants aura plus de signification que tous vos clochers, dit-il, que tous vos vitrages coloriés. Il est pour moi ce que vos Croix de Guerre sont pour vous, le symbole concret d’un sentiment intangible.

— Êtes-vous un taoïste ? demanda Tab avec intérêt.

Yeh Ling haussa les épaules.

— Je crois en Dieu, dit-il, en « X », en quelque chose qui est au delà de toute définition. Les églises, les sectes, les religions de toutes sortes sont des monopoles. Dieu est pareil à l’eau qui descend la montagne et remplit les ruisseaux et les rivières. Des hommes viennent qui mettent cette eau en bouteilles, certains dans des bouteilles laides, d’autres dans des belles, et ils vendent ces bouteilles en disant que « seule cette eau-là étanchera votre soif ». Nous ne nierons pas qu’elle étanche la soif, mais cette eau est souvent un peu moisie et la fraîcheur en est partie. L’on peut mieux boire dans le creux de la main en s’agenouillant devant la source. En Chine nous la mettons en bouteilles avec des inscriptions mystiques et l’assaisonnons avec de la cannelle et des épices. Ici, vous la mettez en bouteille sans vous occuper le moins du monde de l’eau mais en soignant minutieusement la forme de la bouteille. Moi, je vais toujours à la source.

— Vous êtes un drôle de type, dit Tab en l’examinant avec curiosité.

Yeh Ling ne répondit pas immédiatement, puis il demanda :

— Avez-vous quelque chose de nouveau sur le meurtre de Brown ?

— Non, dit Tab ; où était-il, Yeh Ling ?

— Il était dans une fumerie, répondit Yeh Ling sans hésiter. Je l’y avais conduit sur la demande de mon patron, M. Trasmere. L’homme était venu en Europe pour l’ennuyer et Trasmere voulait que je m’en occupe et que je veille à ce qu’il ne puisse pas devenir embêtant. Il faut croire que Brown s’était intoxiqué, puis était redevenu lucide, comme cela arrive parfois à des fumeurs d’opium. Il doit être redevenu lucide très soudainement, et il était parti avant que je n’aie pu le retenir ou que l’homme à qui appartient la fumerie n’ait pu m’en prévenir. Je me suis mis à sa recherche, mais il avait disparu et je ne pus plus rien apprendre sur son compte jusqu’au moment où je lus la nouvelle de sa mort dans les journaux.

Tab était pensif.

— Avait-il des amis ? L’avez-vous connu en Chine ?

Yeh Ling fit un signe de la tête.

— Y avait-il quelqu’un qui lui en ait voulu particulièrement, à lui ou à Trasmere ?

— Il y en avait plusieurs, dit l’autre. Moi, par exemple, je n’aimais pas Brown.

— Mais outre vous ?

Yeh Ling secoua la tête.

— Et alors, vous n’avez pas la moindre idée de qui peut avoir été l’assassin ?

Le regard indéchiffrable d’Yeh Ling rencontra de nouveau celui de Tab.

— J’en ai une idée, dit-il délibérément, je connais l’assassin. Je pourrais mettre la main sur lui sans la moindre difficulté.

CHAPITRE XXV

Tab haleta :

— Plaisantez-vous ?

— Je ne plaisante pas, dit calmement Yeh Ling. Je répète que je connais le meurtrier. Il a été maintes fois à ma portée.

— Est-ce un Chinois ?

— Je répète qu’il a été maintes fois à ma portée, mais il y a des raisons pour lesquelles je ne dois pas le trahir. Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles je devrais le tuer, ajouta-t-il en réfléchissant. Allez-vous voir Miss Ardfern ? Il changea brusquement de sujet. N’y allez pas dans l’après-midi, ou si vous y allez, approchez-vous du côté de l’entrée principale. Miss Ardfern est en train d’apprendre à tirer au revolver et l’un de mes hommes qui était chargé de surveiller la maison du côté des champs a risqué plusieurs fois d’être atteint.

Tab rit et tendit la main.

— Vous êtes un homme étrange, Yeh Ling, dit-il, et je ne sais comment vous comprendre.

— C’est mon mystère d’Oriental, dit calmement le Chinois. On en parle dans les livres.

Tab s’en alla avec le sentiment qu’Yeh Ling s’était moqué de lui, mais qu’il avait été sérieux en parlant de l’assassinat ; de cela, Tab en était certain.

Il vit Ursula Ardfern bien avant d’arriver à sa demeure. Elle se tenait au milieu de la route en face de l’entrée de son jardin, le saluant de la main, une élégante silhouette vêtue de gris, le visage ombragé d’un chapeau de jardin à larges bords.

— Je sais si bien tirer maintenant, dit-elle à son approche, que j’ai songé à envoyer quelques balles dans votre direction, pour voir de quoi vous avez l’air quand vous êtes effrayé.

— Je suis heureux que vous ne l’ayez pas fait, si tant est que les réflexions peu flatteuses d’Yeh Ling à ce sujet sont justifiées, dit-il en passant la main de la jeune fille sous son bras.

— Avez-vous donc vu Yeh Ling ? A-t-il été bien méchant à mon égard ?

— Il m’a dit que vous étiez un danger public, dit Tab gravement et elle rit.

— Vous pourriez mieux guider votre bicyclette en vous servant de vos deux mains, dit-elle en dégageant son bras. Je veux vous montrer mon héliotrope. Je suis obligée de le garder dans un petit jardin spécialement fait pour lui ; c’est une plante carnivore : elle tue toutes les autres fleurs. Comment avez-vous pu vous arranger pour venir ici ? demanda-t-elle en changeant de ton, n’êtes-vous pas très occupé ?

Tab secoua la tête.

— On m’a donné l’ordre en effet de m’occuper très énergiquement, dit-il sombrement.

— De ce dernier cas ?

— Je ne puis rien faire de plus que ce que fait la police, dit-il, et Carver semble avoir perdu tout espoir, mais c’est un type bien cachottier.

— Rien de nouveau n’a été découvert ?

Tab hésita. Il avait promis à Carver de ne pas parler de l’épingle d’acier mais cette restriction ne se rapportait peut-être qu’à la parole imprimée ?

— Les seules indications que nous ayons, dit-il en s’asseyant à côté de la jeune fille sous un grand érable, sont deux épingles toutes neuves que nous avons trouvées, l’une dans le corridor, après le premier crime, et l’autre à l’entrée même de la cave, après le second. Toutes les deux épingles sont légèrement courbées.

Elle le regardait, pensive.

— Deux épingles ? répéta-t-elle lentement. Comme c’est étrange ! Avez-vous une idée de l’usage auquel elles ont servi ?

Ni Tab, ni Carver n’en avaient la moindre idée.

— Lassassin est certainement lHomme en Noir, dit-elle. Jai lu un compte rendu de laffaire, en particulier la déclaration de M. Stott… cest lui, le petit homme épouvanté qui sest enfui lorsque Yeh Ling et moi sommes arrivés à Mayfield pour y chercher nos papiers. Oui, je dis bien « nos ».

— À ce propos, est-ce qu’Yeh Ling a réellement trouvé ce qu’il cherchait ?

Elle inclina la tête.

— Et ce que vous cherchiez ?

Elle se mordit les lèvres.

— Je ne sais pas, dit-elle. Parfois je crois qu’il l’a trouvé et me le cache. Il jure qu’il n’y avait rien qui puisse m’intéresser, mais je crois qu’il… dit un pieux mensonge. Il faudra un jour que j’aie une explication avec lui.

Une main de la jeune fille jouait avec un mouchet du fauteuil ; faisant appel à tout son courage, Tab la prit ; elle ne résista pas.

— Ursula… ce n’est pas facile… on pourrait supposer qu’un homme avec mon énorme aplomb peut prendre la main de la femme… qu’il aime… sans que son cœur batte comme l’hélice d’un avion, n’est-ce pas ?

Elle ne répondit pas.

— N’est-ce pas ? répéta-t-il, confus. Il ne trouvait rien d’autre à dire.

— Je pense que oui, dit-elle en évitant son regard. Et l’on pourrait supposer qu’une actrice à qui l’on a fait des déclarations huit jours sur sept, y comptant les matinées, pendant des années, doive supporter une scène du genre de celle-ci sans avoir… un immense désir d’éclater en larmes… si vous m’embrassez, Turner nous verra…

Tab ne put jamais se rappeler très nettement ce moment-là. Il avait la sensation ridicule que le nez de la jeune fille était froid contre sa joue et qu’il avait entre ses lèvres une mèche de cheveux.

— Le déjeuner est servi, mademoiselle, dit Turner.

C’était un homme âgé, au visage sombre et il n’osait manifestement pas regarder Tab.

— Très bien, Turner, dit Ursula avec un courage et une froideur extraordinaires. Et lorsque le domestique fut parti ; Tab, vous avez justifié les pires appréhensions de Turner ; il m’avait dit que j’étais la première actrice chez qui il consentît à servir et j’avais compris qu’il considérait cette expérience comme dangereuse.

Tab était un peu essoufflé, mais il trouva quelque chose à répliquer.

— La seule chose qui puisse sauver votre réputation, Ursula, c’est un mariage immédiat, déclara-t-il courageusement et elle rit et lui pinça l’oreille.

Le brouillard qui enveloppa pour Tab les souvenirs de ce jour-là s’étendit également sur les heures exquises qui suivirent. Le jeune journaliste revint en ville dans un état de terrible surexcitation : il avait hâte de lui écrire ! Il se mit à écrire, couvrant page après page et le rédacteur de nuit du Mégaphone lui jetait de temps en temps des coups d’œil pleins d’espoir, puis s’en allait sans bruit pour prévenir l’imprimerie qu’un long article sur l’assassinat allait venir (il avait escompté sans hésitation une douzaine de colonnes sous le coude gauche de Tab). Ce ne fut qu’après onze heures du soir qu’il comprit son erreur.

— Je croyais que vous vous occupiez de l’assassinat de Mayfield. Où donc est votre article ? demanda-t-il avec indignation.

— Ça va venir, dit Tab confus. Il enfonça la lettre inachevée dans sa poche, serra les dents et s’efforça de concentrer son esprit sur le crime… À tous moments il s’arrêtait pour évoquer le souvenir diaphane de cette journée, puis avec un gémissement revenait à son article.

— … La position du corps dissipe tous doutes sur la façon dont le malheureux a rencontré la mort. Les détails des deux crimes sont presqu’identiques…

Il écrivit ainsi avec une hâte fiévreuse pendant une demi-heure et le rédacteur de nuit, en coupant tous les « chérie » superflus qui étaient apparus mystérieusement dans le manuscrit, eut une idée très nette de ce que Tab avait été en train d’écrire au moment où il l’avait interrompu.

Tab mit sa lettre à la boîte, rentra chez lui et en commença une autre.

« Tout cela n’avait été qu’un rêve », se dit-il lorsque vint le matin. Cela ne pouvait être vrai. Et pourtant l’épaisse missive qu’il avait écrite dans la nuit était là, dans l’attente qu’il la mît à la boîte…

Tab rouvrit l’enveloppe et ajouta sept pages de post-scriptum.

Plus tard, au cours de la matinée, il demanda à Jacques s’il estimait qu’il fût utile dans la vie de faire traîner les choses… Il demanda cela d’un ton indifférent, comme quelqu’un qui cherche à se renseigner.

— Non, dit Jacques avec décision, je ne crois pas que ce soit bien utile. Lorsqu’un journaliste a passé deux ou trois ans dans un journal, il devient nul et devrait être mis à la porte.

Tab n’eut pas le courage d’expliquer ce qu’il avait voulu dire par sa question.

Ce jour-là le temps changea. La pluie éclata des nuages bas la température s’abaissa. Tab songeait néanmoins avec nostalgie au jardin du Stone Cottage. Comme on devait y être bien sous les arbres… ou mieux encore dans le petit salon d’Ursula. Tab émit un profond soupir et s’en alla accomplir la promesse qu’il avait faite à Rex.

Rex était tout absorbé par son nouveau projet et il entraîna son visiteur dans sa chambre à coucher où des plans, des dessins et des croquis encombraient toute surface disponible.

— Je m’en vais faire bâtir un vrai palace, dit-il ; j’ai déjà choisi l’endroit. C’est tout à côté du cottage d’Ursula Ardfern, le seul point élevé de la contrée.

— Je connais la seule colline de cette région, dit Tab avec un soudain intérêt, mais malheureusement tu viens trop tard, Rex.

— Tu veux parler d’Yeh Ling, dit l’autre d’un ton insouciant ; je le dédommagerai. Après tout, ce n’est qu’un caprice de sa part de faire bâtir là.

Tab hocha la tête.

— Tu auras de la peine à le persuader de vendre, dit-il tranquillement. Je sais par hasard qu’il est presqu’aussi emballé pour sa maison que tu l’es pour la tienne.

— Quelle blague, rit Rex. Tu sembles oublier que je suis cousu d’argent !

Tab hocha encore la tête.

— Je ne l’oublie pas dit-il, mais je te répète que je connais Yeh Ling.

Rex se gratta la tête d’un geste irrité.

— Ce serait honteux que je ne puisse avoir ce terrain, dit-il. Pourrais-tu le persuader… je me suis mis dans la tête d’avoir cette parcelle. Je l’ai vue une fois dans le temps, bien avant d’avoir su qu’Ursula Ardfern demeurait à proximité, et je me suis dit : Un de ces jours je bâtirai une maison sur cette colline. À ce propos, comment se porte mon adorée ?

C’était l’occasion que Tab attendait.

— Ton adorée est mon adorée, dit-il avec douceur. J’épouse Ursula Ardfern.

Rex tomba dans le fauteuil le plus proche, le considérant les yeux et la bouche grand ouverts.

— Maudit veinard ! dit-il enfin en se levant, la main tendue.

— Je m’en vais en voyage et tu me voles ma bien-aimée, continua-t-il en serrant la main de Tab. Non, je n’ai aucun mauvais sentiment contre toi… tu es un veinard. Il faut que nous buvions une bouteille à cette occasion.

Tab était plus soulagé qu’il ne l’aurait cru. Il avait appréhendé l’instant où il dirait au jeune amoureux que l’objet de sa passion avait consenti à épouser l’ami qu’il lui avait lui-même envoyé.

— Tu vas me raconter tout cela, dit Rex occupé à déboucher une bouteille ; il va de soi que je serai ton garçon d’honneur et que je prendrai en mains tous les arrangements du plus beau mariage que ce petit village-là ait vu depuis des années, bavardait-il et Tab était heureux de le laisser parler.

Au bout d’un moment ils revinrent à la question de la maison à bâtir. Rex ne tenta pas de cacher sa déception de ce que le site qu’il considérait comme idéal fût déjà pris.

— C’est à toi que je l’aurais donné, mon vieux, dit-il impulsivement. Quel cadeau de noce pour un copain. Mais vous aurez une maison digne de vous, même si je dois la bâtir de mes propres mains ! En tant qu’architecte, je suis un raté, continua-t-il ; mes idées sont trop excentriques. Ce pauvre vieux Stott s’évanouissait à la vue de certains de mes plans ; il rit. Je ne vais pas renoncer à tenter de réaliser ma grande idée, assura-t-il Tab au moment où celui-ci partait. Je verrai Yeh Ling à la première occasion. Il se pourrait que je sois capable de le persuader de vendre.

Tab partit pour Hertford le lendemain après-midi ; jamais encore sa bicyclette n’avait été aussi lente.

— J’ai dit à Rex, annonça-t-il et il vit la jeune fille pâlir.

— Il n’était pas vexé, assura-t-il, désirant la calmer, il a même été très chic ! M’en voulez-vous beaucoup de le lui avoir dit ?

— Non, dit-elle tranquillement. Il n’était donc pas fâché ?

Tab rit.

— Cela peut sembler peu flatteur pour vous, mais je suis certain que Rex n’avait éprouvé qu’un emballement passager.

Il vit un sourire naître et prit le visage de la jeune fille entre ses mains.

— Si j’étais Rex, dit-il, je haïrais Tab Holland.

— Rex est un esprit plus fort, dit-elle. Allons au jardin. J’ai réfléchi et je sens qu’il y a des choses que vous devez savoir ; plus je repousserai cette confession, plus elle sera pénible à faire.

Il la suivit, les bras chargés de coussins, arrangea son fauteuil et s’assit sur le bras de celui-ci ; et alors, de la voix la plus indifférente qui ne présageait en rien l’affreuse révélation qu’elle allait faire, elle dit :

— C’est moi qui ai tué Jesse Trasmere.

CHAPITRE XXVI

Il bondit.

— Quoi ? souffla-t-il.

— J’ai tué Jesse Trasmere, répéta-t-elle ; non pas directement, non pas avec mes mains, mais je suis responsable de sa mort presqu’aussi sûrement que si j’avais tiré sur lui… Elle saisit la main de Tab et la retint. Comme vous êtes pâle ! Je suis stupide de vous l’avoir dit ainsi. Dans notre profession nous aimons ces effets dramatiques… non, je ne voulais pas dire cela, Tab.

— Voulez-vous me dire ce que vous vouliez dire, alors ?

Elle lui fit signe de s’asseoir sur le marche-pied de son fauteuil.

— Je vais vous dire certaines choses, mais je crois que je ne vous dirai rien d’autre sur le meurtre, dit-elle. Je n’avais pas la moindre intention de dire ce que j’ai dit. L’esprit de la tragédie semble me hanter, prononça-t-elle en fixant le regard loin devant elle ; j’ai été élevée dans cette atmosphère de violence et de malice. Je vous ai raconté une fois, Tab, que j’avais été en service comme bonne, et je crois que vous en avez été stupéfait. J’ai été placée en service en sortant d’un orphelinat, de cette institution où l’on apprend à de petits enfants à être vieux dès leur naissance. Tab… ma mère a été assassinée et mon père a été pendu pour l’avoir assassinée !

Les yeux de la jeune fille n’exprimaient aucune peine, mais une certaine dureté. Tab lui prit les deux mains et les retint.

— Je ne me rappelle rien de tout cela, continua-t-elle ; mes premiers souvenirs se rapportent au long dortoir où dormaient près de quarante petites filles, à la matrone très grasse et aux deux bonnes au visage de fer. Le pourquoi et le comment de mon placement dans cette institution ne me furent révélés que plus tard. L’une des petites filles avait entendu la matrone le dire aux bonnes ; et j’en vins à comprendre que j’avais été rendue orpheline par mon père et qu’après le jugement et l’exécution, j’avais été envoyée à l’orphelinat pour y être élevée et éduquée ; l’on me destinait à la profession que doit suivre toute petite fille sage et qui a pour récompense suprême le grade d’aide-cuisinière. Je n’eus pas ce bonheur-là. Ma cuisine devait être passablement mauvaise, j’en ai peur, car lorsque je sortis de l’institution, ce fut pour prendre une place de bonne subalterne dans la cuisine d’une grande dame du monde qui dépensait des milliers de livres pour des œuvres charitables, mais qui pesait le pain de ses domestiques. Je n’étais à cette place que depuis trois mois lorsque M. Trasmere fit son apparition. C’était par un froid après-midi… je m’en souviens tout aussi nettement que si cela avait été hier… l’une des femmes de chambre vint dire que je devais monter au salon. J’y trouvai M. Trasmere seul et sa vue me fit peur, car il ne parla pas, m’examinant de la tête aux pieds avec un petit ricanement.

J’étais alors une fillette sensible, de treize ans à peine, pour qui la vie avait été un enfer. Il me demanda mon âge, demanda si j’étais heureuse, et je lui dis la vérité. Il avait déjà vu les autorités de l’institution ; l’on me permit de m’en aller avec lui et il m’emmena dans une maison locative où il me mit entre les mains d’une femme qui sous-louait des chambres meublées à des personnes les plus étranges que j’aie jamais vues réunies sous le même toit. L’ayant connu beaucoup mieux, je crois maintenant que M. Trasmere était le propriétaire de cette maison et que la femme n’était que son employée. Je ne le revis plus pendant deux mois environ. J’avais une chambre à moi et il m’avait envoyé des livres d’école à lire et à étudier. Ce fut là que je rencontrai Yeh Ling qui était alors, ainsi que je vous l’ai dit, misérable garçon dans un restaurant chinois.

Au bout de deux mois, M. Trasmere vint me voir, précédé par l’arrivée d’une immense caisse de robes comme je n’en avais même jamais vu. Il avait fait dire que je devais m’habiller et être prête pour le suivre ; il vint cet après-midi-là pour m’emmener dans une école préparatoire de la banlieue laquelle, après l’orphelinat, était un paradis sur terre. En cours de route il me dit qu’il avait entendu parler de moi chez des amis et qu’il désirait me donner une éducation qui me permettrait plus tard d’occuper la position qu’il me réservait ; j’étais tellement bouleversée par sa bonté que je pleurai tout le long du chemin.

Les trois années que j’ai passées à St. Helen m’apparaissent encore aujourd’hui comme un beau rêve. J’étais heureuse, j’avais de nombreuses amies et ma conception de la vie changea entièrement. L’année où je devais achever mes études, M. Trasmere vint à notre distribution de prix et me vit jouer une pièce de théâtre montée par la société dramatique de notre école ; ce fut alors qu’il songea à l’étrange arrangement qui nous lia ensuite. Sachant ce que je sais maintenant, je comprends que M. Trasmere n’avait pas agi avec désintéressement. C’était dans ses habitudes de participer dans des entreprises et de financer des gens qu’il jugeait capables. Un jour il me dit qu’il avait eu l’intention de s’installer en Angleterre et d’y mener une vie de gentilhomme, mais qu’il s’ennuyait tant que pour se créer un intérêt dans la vie il entreprenait la réalisation des projets les plus extraordinaires.

Savez-vous qu’à un moment donné il finançait douze confiseries et récoltait journellement sa part ? Savez-vous qu’il avait lancé trois médecins et tirait son profit de chacun des trois ? Il était le financier d’Yeh Ling, puis il devint le mien. Pendant six mois je fus sa secrétaire, travaillant dans un minuscule bureau qu’il avait loué pour moi et où il n’arrivait qu’à cinq heures de l’après-midi.

Puis il suggéra que je fasse du théâtre et me fit partir en tournée avec une troupe. Il va de soi qu’il s’y intéressa pécuniairement et je devais lui envoyer un compte rendu journalier lui disant la somme que nous faisions chaque soir. Le samedi je payais les salaires et les frais et lui envoyais le reste. Lorsque la tournée fut terminée, je revins à Londres pour apprendre qu’il avait déjà fait des engagements pour une saison et que je devais jouer les premiers rôles. Mon salaire ! Vous ririez si je vous le disais. C’était à peine suffisant pour ne pas mourir de faim ; mais pour justifier son avarice, il consentit à me payer la moitié des bénéfices au-dessus d’un certain montant.

À mon grand étonnement aussi bien qu’au sien, je devins non seulement une actrice convenable, mais même une source de gros revenus. Les bénéfices de mes saisons furent énormes ; ils dépassèrent dans une mesure incroyable le minimum qu’il avait fixé. Et il paya. La parole de Jesse Trasmere valait plus que sa signature. Elle équivalait à un serment.

Son honnêteté était celle d’un homme d’affaires chinois. Lorsque vous saurez ce que cela signifie, Tab ; vous comprendrez combien il était méticuleux dans ces questions. Il fit exactement le même arrangement avec Yeh Ling. Tel fut le lien étrange qui nous rapprocha, Yeh Ling et moi… nos bénéfices dépassaient de beaucoup ce que Trasmere avait escompté. Mais il nous payait loyalement. Il n’y a jamais eu aucun contrat entre M. Trasmere et moi. Dans le cas d’Yeh Ling, il existait un accord écrit, vous le savez. Mais le côté le plus bizarre de ma situation était que je devais continuer à lui servir de secrétaire. Chaque nuit, après la fermeture du théâtre, je m’en allais chez lui m’occuper de sa correspondance et répondre aux lettres reçues. Parfois, j’étais tellement fatiguée après ma soirée que je pouvais à peine monter les marches de Mayfield. Mais Jesse était inexorable. Il ne revenait jamais sur une entente, pas plus qu’il ne cherchait à éluder les termes de celles qui ne lui étaient pas favorables.

Lorsqu’on commença à parler de moi, il insista pour que je sois présentable et acheta une quantité de bijoux qui devaient m’appartenir à sa mort. Je ne puis dire avec certitude s’il les avait achetés… ils ne semblaient pas être neufs… ou s’il les avait acquis dans l’une de ces transactions dont personne ne savait rien. Les bijoux étaient beaux… mais ils n’étaient pas à moi tant qu’il vivrait. Je devais dîner chaque soir avec lui chez Yeh Ling et il me passait la mallette à bijoux, et chaque nuit je rapportais les bijoux et les lui remettais en garde.

— Est-ce que le vieil homme vous a jamais dit comment il vous avait trouvée ?

Elle fit un signe affirmatif et eut un rapide sourire qui s’évanouit aussitôt.

— Jesse Trasmere était très franc. C’était l’un de ses charmes. Il me dit qu’il connaissait mon histoire déplorable ; il désirait justement trouver quelqu’un sur qui il sache des choses inavouables ! Il me le dit dans des termes presqu’identiques à ceux-là. « Vous aurez à marcher comme je le voudrai, me dit-il, et plus vous monterez, plus vous aurez de succès, moins vous tiendrez à ce que l’on annonce publiquement que votre père était un assassin. » Et pourtant, chose curieuse, il ne s’est jamais opposé à ce que j’use de mon vrai nom, qui est Ardfern, dans ma profession. Je ne pense pas que quelqu’un de ce triste orphelinat ait pu m’associer au souvenir de la fillette hâve qui frottait, lavait et épluchait du matin au soir.

— Qui était votre père ? demanda Tab avec effort, car il craignait que la moindre allusion à ses parents ne la blessât.

À sa grande surprise la jeune fille répondit avec empressement.

— C’était un acteur, et je crois que c’était un bon acteur, jusqu’au jour où il se mit boire. Ce fut en état d’ivresse qu’il tua ma mère. C’est tout ce que j’ai appris à l’Institution ; je ne me suis jamais donné la peine de chercher à en savoir davantage. À quoi songez-vous, Tab ?

Le front du jeune homme s’était ridé.

— Je m’efforce de me rappeler l’exécution de quelqu’un du nom d’Ardfern dans les vingt dernières années ; je les connais tous de nom, dit-il lentement. Possédez-vous le téléphone ?

Trois minutes plus tard Tab parlait au rédacteur des faits divers du Mégaphone.

— Jacques, dit-il, j’ai besoin d’un renseignement. Vous souvenez-vous de l’exécution de quelqu’un nommé Ardfern condamné pour meurtre au cours des dernières… il regarda la jeune fille… dix-sept ou dix-huit années ?

— Non, fut la réponse instantanée. Il y eut un Ardfern accusé d’homicide, mais il a fui l’Angleterre.

— Quel était son prénom ? demanda anxieusement Tab.

— Je n’en suis plus sûr, c’était Francis ou Robert… Non, c’était Willard… Willard Ardfern. Je me rappelle qu’il y avait deux ard dans le nom, répondit le rédacteur.

— Dans quelle ville le crime a-t-il été commis ?

Jacques répondit sans hésitation nommant une petite ville de province que Tab connaissait bien.

Le jeune homme raccrocha le récepteur et revint vers Ursula.

— Quel était le prénom de votre père ? demanda-t-il.

— Willard, répondit Ursula sans hésitation.

— Oh, lança Tab en s’essuyant le front. Votre père n’a pas été pendu.

Il la vit rougir, puis pâlir.

— En êtes-vous sûr ? demanda-t-elle.

— Parfaitement sûr. Le vieux Jacques ne se trompe jamais. En outre, il s’est souvenu du prénom. Willard Ardfern, inculpé d’homicide. Je crains que votre malheureuse mère ne fusse vraiment morte à la suite de ses violences, mais Willard Ardfern a quitté le pays et n’a jamais été arrêté, ni jugé.

Tab entoura de son bras la taille de la jeune fille pour la soutenir ; elle était soudain devenue toute pâle.

— Dieu soit béni, murmura-t-elle, cela semblait encore pire que… le meurtre de ma pauvre mère. Oh, Tab, c’était un tel cauchemar pour moi ! Un terrible, terrible poids. Vous ne pouvez savoir ce que j’ai éprouvé.

— Était-ce cela ?… il hésita… ce quelque chose qui vous avait tant impressionnée le jour où nous parlions du testament de M. Trasmere ?

Elle le regarda avec fermeté, mais ne répondit pas.

— La nécessité d’emprunter chaque soir ces bijoux m’était devenue haïssable, reprit-elle. J’avais suffisamment d’argent pour en acheter, mais Trasmere ne voulait pas en entendre parler. Il étouffait toute tentative de ma part de me rendre indépendante… Elle s’arrêta soudain et eut une exclamation de surprise. – Je me demande si ce n’était pas en Chine… qu’il avait entendu… Oui, ce doit être cela ! Il doit avoir rencontré mon père et c’est ainsi qu’il a connu mon existence ! Je suis certaine qu’Yeh Ling sait tout, car M. Trasmere a laissé des notes détaillées… je me demande, dit-elle, comme se parlant à elle-même. Impulsivement, elle tendit ses deux mains et prit celle de Tab. – Tab, le soir où vous êtes entré pour la première fois dans ma loge, j’ai senti instinctivement que vous deviez jouer un rôle dans ma vie. Mais je ne m’imaginais même pas combien ce rôle serait important.

Pour la première fois de sa vie Tab ne sut pas trouver une réponse appropriée.

CHAPITRE XXVII

Un homme de haute taille, au teint basané se présenta au quartier-général de la Police. Il était vêtu d’un complet qui n’avait certainement pas été fait pour lui et semblait un peu impressionné par l’entourage.

— J’ai rendez-vous avec l’inspecteur Carver, dit-il en tendant une lettre à l’agent de service qui la lut et inclina la tête.

— L’inspecteur Carver vous attend, dit-il.

Carver se retourna lorsque la porte s’ouvrit et examina son visiteur. Puis il se leva d’un bond.

— Mais bien entendu ! s’écria-t-il. Asseyez-vous, je vous en prie.

— J’espère, dit l’homme, que je ne vais pas avoir d’ennuis.

— Pas vous, dit Carver, mais je crois deviner que quelqu’un d’autre marche au-devant d’ennuis.

Une demi-heure plus tard, l’inspecteur Carver téléphona pour demander son sténographe et lorsque l’homme harassé au visage bronzé et aux vêtements mal coupés, quitta le bureau de police après un interrogatoire de trois quarts d’heure, l’Inspecteur avait de quoi s’occuper.

Tab vint le voir et ils discutèrent encore la dernière tragédie, mais Carver ne mentionna pas une seule fois son visiteur du matin. C’était son secret, un secret, trop précieux en l’occurrence, pour être dévoilé à âme qui vive.

Le détective se dirigea cet après-midi-là à la prison dans laquelle Walters attendait le jugement, et eut une longue conversation avec lui.

Yeh Ling se trouvait dans sa chambre en train d’écrire une longue lettre à son fils, ainsi qu’il le faisait chaque semaine, lorsqu’on annonça l’inspecteur Carver. Il posa son pinceau et leva un regard impassible sur le serviteur qui lui avait apporté la carte du détective.

— Cet homme est-il seul ? demanda le Chinois.

— Oui, Yeh Ling. Il n’y a personne avec lui.

Yeh Ling tapota ses dents blanches de son ongle très soigné.

— Qu’il entre, dit-il laconique. Quelque chose dans le visage de Carver lui dit tout ce qu’il voulait savoir. Mais il avait encore une lutte à soutenir et il ne perdait pas l’espoir que cette affaire de l’assassinat de Trasmere, ainsi que la tragédie qui l’avait suivie, seraient réglées d’une manière plus conforme à son sentiment d’obligation.

L’Inspecteur ne vint pas immédiatement au but de sa visite. Il accepta la cigarette que le Chinois lui tendait, parla d’un ton railleur des lettres d’Yeh Ling, posa une question ou deux sur Ursula Ardfern, et enfin fit allusion à l’objet de sa visite.

— Yeh Ling, dit-il, je crois que l’affaire Trasmere va être solutionnée.

Yeh Ling ne sourcilla pas.

— Pour être franc, dit l’inspecteur, examinant attentivement la cendre de sa cigarette, j’ai trouvé l’assassin.

Yeh Ling ne dit rien.

— Je n’ai plus besoin que d’un petit témoignage confirmant mon inculpation pour mettre la main sur l’homme qui a tué Jesse Trasmere, continua le détective.

— Et vous venez me voir pour que je vous fournisse ce témoignage, dit Yeh Ling avec un soupçon d’ironie.

Carver secoua la tête et sourit.

— Je ne sais pas… je n’ai pas cru que vous y consentiriez, dit-il, puis, brusquement : Où se trouvent les documents que vous avez pris chez Trasmere la nuit où vous y êtes allé avec Miss Ardfern ?

Le Chinois se leva sans hésitation, ouvrit un petit coffre-fort et en sortit une épaisse liasse de papiers.

— Sont-ils tous là ? demanda Carver en jetant un regard soupçonneux au Chinois.

— Tous, à l’exception de deux, fut la réponse froide ; l’un de ces deux-là est celui qui se référait à ma participation au Toit Doré et il se trouve chez mon avocat…

— Et l’autre ? demanda le détective.

— Celui-là a trait à des choses sacrées, dit Yeh Ling.

Carver se mordit les lèvres.

— Vous savez bien que c’est là le document que je tiens particulièrement à retrouver ? demanda-t-il.

— Je l’ai deviné, fut la réponse. Et malgré cela, M. Carver, je ne puis vous le donner ; et puisque vous en savez aussi long… un soupçon de sourire éclaira pour une seconde les yeux bruns du Chinois… vous devez savoir également pourquoi je ne vous le donne pas.

— Est-ce que Miss Ardfern sait ?

Yeh Ling secoua la tête.

— Elle est précisément la personne qui ne doit pas savoir dit-il gravement. Si ce n’était elle… il haussa les épaules… vous pourriez le voir.

Carver savait qu’il se buttait à une volonté plus forte que la sienne et qu’aucune menace, ni promesse n’induirait cet homme impassible à changer d’attitude.

— Qu’importe que vous voyiez ce papier ou non ? demanda Yeh Ling. Vous dites que vous connaissez l’assassin, que vous possédez suffisamment de preuves pour l’arrêter… mais en avez-vous réellement ?

Son regard était une provocation.

— Vous ne pouvez condamner un homme sur de simples suppositions, M. Carver. Il vous faut prouver que Jesse Trasmere a été tué par quelqu’un qui avait le moyen d’entrer dans cette cave fermée et d’en sortir en laissant la clé sur la table. Il ne suffit pas de dire : « Je suis certain que l’inculpé a tué son… bienfaiteur ! » Il ne suffit pas d’exposer ses motifs. Vous devez produire les moyens du crime. Tant que vous ne pourrez pas dire que le meurtrier a pénétré dans la cave par telle ou telle porte, ou de telle ou telle façon, ou qu’il a employé tel ou tel moyen pour remettre la clé sur la table après s’être trouvé de l’autre côté de la porte qu’il a fermée avec cette clé, vous ne pourrez pas obtenir sa condamnation. Telle est la loi. J’ai étudié le Droit à Harvard et je connais par cœur la loi sur les preuves. Il sourit faiblement. – Vous voyez, M. Carver que le témoignage complémentaire dont vous avez besoin ne peut vous être fourni par moi.

Carver savait que le Chinois disait vrai, qu’il se trouvait en présence d’un mur infranchissable, à moins qu’un œil humain n’eusse été témoin du meurtre et de la méthode employée par l’assassin pour s’enfuir.

La logique du Chinois était irréfutable et Carver, qui avait déjà cru la réussite à sa portée, éprouvait un sentiment de défaite à l’instant même où il avait espéré que tous ses efforts allaient porter fruit.

— Dans ce cas, dites-moi ceci, dit-il. Je sais qu’à plusieurs reprises vous avez été suivi par cet Homme en Noir. Avez-vous une idée de qui c’est ?

— Oui, répondit l’autre sans hésitation ; mais de quelle valeur peuvent être mes idées ? Je ne puis rien jurer de précis et les faits précis sont la nourriture des juges, M. Carver.

Carver se leva et poussa un profond soupir ; en l’entendant Yeh Ling eut un accès de rire silencieux.

Ce soir là, Yeh Ling qui s’occupait rarement en personne du confort de ses clients, accorda une attention toute particulière aux préparatifs qu’on fit au N° 6. Les garçons italiens qui ne connaissaient presque pas le propriétaire du restaurant, furent énervés et ennuyés, car rien ne semblait satisfaire Yeh Ling. Il fit changer les fleurs une demi-douzaine de fois. Il fit apporter du linge frais, puis au dernier moment fit tout enlever et changer. Il apporta sa verrerie la plus fine, dénicha des pièces insoupçonnées de porcelaine dont il remplaça la vaisselle habituelle du restaurant. Ceci fait, il sonna dans sa chambre le maître d’hôtel et le chef de la cave et choisit le menu avec un soin tout particulier.

— Yeh Ling s’est réellement surpassé, dit Tab en admirant la table.

La jeune fille inclina la tête. Elle avait espéré qu’Yeh Ling choisirait une autre pièce que celle-là, mais elle n’éprouva aucune répugnance ; elle était d’ailleurs déjà revenue là depuis la mort de Trasmere.

— C’est très embarrassant de dîner seule avec un jeune homme, dit-elle en tendant son manteau au garçon. Et je ne puis qu’espérer que ce scandale ne parviendra pas aux journaux !

— Verrons-nous Yeh Ling ? demanda Tab au milieu du dîner.

Elle secoua la tête.

— Il n’apparaît jamais. Il n’est venu que deux fois dans cette pièce en ma présence.

— C’est notre première sortie ensemble, dit Tab solennellement. Je puis compter sur nos types du Mégaphone, mais si l’un de ces imbéciles du Hérald pénètre ici et aperçoit le scintillement de votre bague, il y aura des colonnes entières dans leur canard… le Hérald n’a aucune retenue, ni décence.

Elle rit doucement et regarda sa bague qui scintillait et jetait des feux sous la lumière voilée de la lampe.

— J’ai demandé à Carver s’il voudrait venir après le dîner, dit Tab, mais il est occupé. Il vous a envoyé le plus fleuri, le plus poétique des messages… vraiment Carver est un personnage étonnant ; il cache tout un monde de sentimentalité sous son extérieur désagréable.

Mais si Carver ne put pas venir, ils eurent néanmoins un visiteur. Un coup fut frappé à la porte et celle-ci s’ouvrit lentement.

— Grand Dieu, dit Tab en se levant d’un bond. Comment diable as-tu su que nous étions ici, Rex ?

— Je vous ai filés, dit Rex Lander avec reproche ; vous vous êtes glissés ici par la porte de côté, comme deux criminels ! Puis-je vous offrir mes félicitations, Miss Ardfern, et déposer à vos pieds les fragments d’un cœur brisé ?

Elle rit nerveusement à cette plaisanterie.

— Non, je ne puis rester, dit Rex ; j’ai du monde, et ce qui est bien plus, je vais recevoir un homme qui a des idées terribles sur l’architecture. N’est-ce pas drôle ? Maintenant que je ne suis plus étudiant en architecture, j’ai conçu une vraie passion pour cette profession ! Le vieux Stott même devient un personnage admirable à mes yeux. M’avez-vous pardonné, Miss Ardfern ?

— Oh, oui, dit-elle avec calme. Je vous ai pardonné depuis très longtemps.

Les yeux enfantins de Rex étaient très doux, sa figure potelée se plissa en un sourire aimable.

— Lorsqu’un jeune homme s’éprend… commença-t-il, puis il aperçut quelque chose dans le miroir.

Tab et la jeune fille ne pouvaient rien voir de leur place. Rex avait vu dans la glace la porte, entre-bâillée et une silhouette immobile au seuil. Il pirouetta avec une exclamation.

CHAPITRE XXVIII

— Grand Dieu, Yeh Ling, vous m’avez fait peur ! Quel chat fureteur vous faites !

— Je viens voir si le dîner a été bon, dit Yeh Ling avec douceur. Ses mains étaient cachées dans ses vastes manches, une petite calotte était poussée à l’arrière de sa tête ; sa robe de soie noire usée et ses pantoufles aux talons blancs semblaient bien déplacées dans ce cadre très moderne.

— Le dîner a été parfait, Yeh Ling, dit Tab ; n’est-ce pas ?

Il se tourna vers la jeune fille et les yeux de celle-ci rencontrèrent le regard du Chinois pour l’espace d’une seconde.

— Je crois que je vais m’en aller, dit Rex gauchement, saisissant encore une fois la main d’Ursula. Bonne nuit, mon vieux ; tu es un heureux voleur, va ! Il tordit la main de Tab et s’en alla.

— Le vin était-il à votre goût ? demanda la voix mielleuse d’Yeh Ling.

— Tout a été splendide, répondit Ursula.

Ses joues s’étaient soudain couvertes de rougeur. — Je vous remercie, Yeh Ling, vous nous avez offert un repas merveilleux. Nous allons être en retard pour le théâtre, Tab, dit-elle en se levant avec hâte.

Elle resta très silencieuse pendant que la voiture les emportait à l’Athenaeum et Tab sentit qu’un léger nuage avait obscurci leur fête.

— Yeh Ling a quelque chose de furtif dans ses manières, nest-ce pas ? dit-il.

— Oui, peut-être, fut la réponse et la jeune fille ne dit rien d’autre.

Dix minutes plus tard elle était assise dans une loge, regardant attentivement cette scène où elle avait jadis évolué, apparemment oublieuse de tout ce qui n’était pas le spectacle. Tab se dit qu’elle avait un tempérament impressionnable et l’en aima davantage.

Étant sorti dans le foyer entre deux actes pour fumer (Ursula avait insisté pour qu’il sortit fumer), il vit Carver arrêté dans le vestibule du théâtre. Le détective semblait absorbé par la lecture d’une affiche, mais il vit Tab du coin de l’œil et lui fit signe.

— Je rentre avec vous ce soir, dit-il à la grande surprise de Tab. À quelle heure quitterez-vous Miss Ardfern ?

— Je dois la reconduire à son hôtel aussitôt après le spectacle.

— N’allez-vous pas souper avec elle ? demanda l’autre d’un ton distrait.

— Non, dit Tab. Pourquoi me le demandez-vous ?

— Dans ce cas, je vous attendrai au Central Hôtel. Je voudrais vous parler d’un de mes neveux qui a le désir de faire du journalisme. Peut-être pourrez-vous me donner quelque « tuyau ».

Tab lui jeta un coup d’œil soupçonneux.

— Je vous avais soupçonné bien des faiblesses, dit-il, mais jamais celle de népotisme ! Vous m’avez dit, il y a à peine quelques semaines, que vous ne possédiez pas un parent au monde.

— J’ai acquis un neveu depuis cette époque, dit Carver avec calme, ses yeux toujours fixés sur l’affiche ; je serais un piètre détective si je ne savais pas me découvrir un neveu ou deux. Je puis échouer dans une affaire de meurtre, mais quant à dénicher des parents éloignés, je suis passé maître en cet art. Vous me trouverez donc au Central, ajouta-t-il.

Tab ne revit plus le détective jusqu’au moment où il eût quitté la jeune fille dans le vestibule de l’hôtel. Lorsqu’il ressortit dans la rue, Carver, fidèle à sa parole, apparut dans la nuit et lui prit le bras.

— Nous allons rentrer à pied. Vous ne marchez pas assez, dit-il. Le manque d’exercice est mauvais pour les personnes âgées et fatal pour les jeunes.

— Vous êtes bien bavard ce soir, dit Tab ; parlez-moi donc de votre petit neveu.

— Je n’ai point de neveu, dit le détective sans vergogne ; mais je me sens un peu seul ce soir, j’ai eu une journée pleine de déceptions, Tab, et j’ai besoin de déverser mes peines dans votre oreille sympathisante.

— Flûte ! dit Tab.

Carver ne manifesta aucune tendance à trouver un auditeur sympathisant même lorsqu’ils furent montés à l’appartement du journaliste et qu’un modeste whisky et soda se trouvât devant eux.

— La vérité, dit-il enfin en réponse à une question directe, c’est que j’ai des raisons de croire que je suis suivi de très près.

— Par qui ? demanda Tab, stupéfait.

— Par le meurtrier de Trasmere, dit le détective tranquillement. C’est une confession humiliante pour un homme de mon expérience, mais j’ai peur de rentrer chez moi ce soir, car j’ai le pressentiment que notre ami inconnu est en train de préparer quelque chose de tout à fait frappant pour m’ennuyer.

— Vous voulez donc réellement passer la nuit ici ? demanda Tab.

Carver inclina la tête.

— Votre instinct est merveilleusement développé, dit-il. C’est exactement ce j’ai l’intention de faire, si cela ne vous dérange pas. Le fait est que je n’avais pas le courage de vous le demander, il n’est pas très agréable d’avouer…

— Oh, assez ! dit Tab avec irritation. Vous n’avez pas plus peur de l’assassin que moi.

— Je lui suis plus accessible chez moi, dit le détective et cela semblait assez véridique. Si je demeurais à l’hôtel je serais encore plus exposé ; je vais donc user de vous Tab. Qu’en pensez-vous ?

— Vous pouvez apporter vos bagages et demeurer ici jusqu’à la solution de cette affaire, dit Tab. Je ne pense pas que l’ancien lit de Rex soit prêt.

— Mais je préfère le sofa. Le luxe affaiblit l’homme et le rend vicieux, tout comme il affaiblit et rend vicieuse une nation…

— Si vous voulez faire l’oracle, je me couche, dit Tab, il s’en alla dans sa chambre, y prit une couverture et un oreiller et les jeta sur le divan.

— Je voudrais vous dire, dit Carver tandis que Tab le quittait pour la dernière fois, combien vous êtes étonnamment beau en habit du soir. La difficulté pour un reporter de ressembler à un gentleman doit être presque insurmontable, mais vous avez réussi à la vaincre au delà de toutes mes espérances.

Tab s’étrangla de rire.

— Vous êtes spirituel ce soir jusqu’à l’indécence, dit-il.

Il n’était pas couché depuis cinq minutes lorsque la lumière s’éteignit au salon. M. Carver se préparait apparemment à dormir.

Les rêves de Tab furent heureux, mais étrangement embrouillés. Cinq minutes après que sa tête eut touché l’oreiller, il se vit en train de porter Ursula à travers son jardin parfumé et le cœur du jeune homme était rempli de gratitude à l’égard de la Providence qui lui octroyait ce lot merveilleux. Puis il commença à se sentir mal à l’aise. Regardant par-dessus son épaule il vit la silhouette sinistre d’Yeh Ling qui le guettait ; il n’était plus au jardin, mais au sommet d’une colline flanquée de deux immenses piliers ; Yeh Ling se tenait à l’entrée de son étrange demeure, vêtu de soie brochée d’or.

— Bang… Bang !

Deux coups de feu retentirent l’un après l’autre.

CHAPITRE XXIX

Tab s’éveilla en sursaut. Il y eut un bruit de pas précipités dans le salon, puis… un craquement. Le jeune homme fut instantanément hors de son lit et courut au salon. Carver n’était nulle part, mais Tab sentit d’après le courant d’air que la porte de sortie était largement ouverte. Il leva la main au commutateur, mais une voix dit dans l’obscurité :

— Ne touchez pas à ce bouton !

La voix était venue derrière la porte, c’était Carver qui parlait.

Le bruit de la porte de sortie qui se refermait leur parvint d’en bas.

Carver revint rapidement dans la pièce, courut à la fenêtre et regarda au dehors.

— Vous pouvez allumer maintenant, dit-il. Une balafre rouge traversait son visage ; elle saignait légèrement.

Il toucha la plaie et regarda sa main.

— Je l’ai échappé belle, dit-il. Oui, il est parti. J’aurais pu risquer de courir en bas après qu’il ait refermé la porte, mais cela pouvait n’être qu’un truc pour m’attirer au piège.

Le bâtiment entier était maintenant éveillé. Tab entendit le bruit des portes qu’on ouvrait et des voix parlant à tous les étages.

— C’est ma cigarette qui m’a trahi, dit Carver avec fureur. J’étais fou de fumer. Il doit avoir vu cette lumière dans l’obscurité et en somme, il a joliment bien tiré.

Une petite gravure ancienne était suspendue à côté de la fenêtre. Le verre qui la recouvrait était brisé. La balle avait perforé d’un trou rond la blanche épaule de Béatrice d’Este.

Carver palpa ce trou d’un air pensif.

— Cela m’a l’air d’un revolver automatique, dit-il. Il se modernise tout à fait ; la dernière fois qu’il a tué, il avait employé un revolver délivré il y a quinze ans, par le gouvernement chinois à ses officiers. Nous le savons d’après la forme de la balle, continua-t-il, d’un ton indifférent. Il y a quelqu’un à la porte, Tab. Vous feriez bien d’aller expliquer que nous avons eu une nouvelle attaque des cambrioleurs.

Tab resta absent pendant dix minutes environ, cherchant à calmer les locataires des divers étages. En revenant il trouva Carver en train d’examiner la trace de la seconde balle qui avait frappé la partie inférieure du cadre de la fenêtre.

— La balle doit avoir touché le mur opposé, dit Carver en regardant à travers le trou.

— Le locataire de l’étage inférieur a trouvé ceci dans l’escalier, dit Tab.

C’était un petit poignard au manche vert, enfermé dans un fourreau laqué.

— Du pseudo-chinois, dit Carver. Cela pourrait même être du vrai. Il sortit le couteau, en essaya la lame aiguë. C’est tranchant, ajouta-t-il. Je me doutais bien qu’il n’avait pas l’intention d’user de son revolver.

— Et maintenant, dit Tab en regardant le détective en face, nous allons abandonner tout ce léger persifflage et en venir aux faits. Vous vous attendiez à cette attaque. C’est la raison pour laquelle vous êtes venu ici ce soir avec votre invention de neveu en mal de journalisme.

— Je m’y attendais sans m’y attendre, dit franchement Carver. Lorsque je vous ai dit que j’allais être attaqué, moi, je le croyais à moitié, mais comme je ne pouvais trouver une excuse pour vous inciter à rester avec moi, et que d’autre part, je n’ai rien de ce qu’il faut à un homme habitué comme vous au luxe, j’ai décidé après tout de risquer la chose en restant ici… Il regarda sa montre. Deux heures, dit-il. Il doit être venu – il y a un quart d’heure environ et je dois lui rendre cette justice que je ne l’ai pas entendu ouvrir la porte. Par bonheur, il y a un porte-manteau derrière votre porte et vous y avez suspendu un chapeau. C’est en entendant ce chapeau tomber que j’ai compris que je devais être sourd, ou que mon visiteur devait avoir une démarche particulièrement silencieuse. Il doit avoir vu d’abord ma cigarette, puis ma silhouette au moment où je me suis levé, sot que j’étais ; je n’avais pas éloigné le divan de la fenêtre. En un clin d’œil il est revenu à l’entrée et avant que j’aie su ce qui s’était passé, il avait tiré deux fois, puis claqué la porte et il était parti. Il se trouvait encore dans le corridor lorsque je suis sorti, mais il y faisait si sombre que je ne pouvais le voir.

— Je croyais avoir entendu d’abord la porte, dit Tab.

— C’est parce que vous dormiez, sourit le détective, et que vous avez entendu le dernier son en premier lieu. Je puis vous garantir qu’il a tiré sur moi avant de refermer la porte. Il fronça les sourcils. Je me demande… dit-il lentement.

— Quoi donc ?

— Je me demande si votre ami a subi une attaque semblable ? Où demeure-t-il ?

— Je crois que nous ferions bien en tous cas de le mettre en garde, dit Tab. Notre visiteur est venu la première fois pour cambrioler la valise de Rex et il ne sait probablement pas que Rex ne demeure plus ici. Il est au Pitts Hôtel.

Carver prit l’annuaire téléphonique et trouva le numéro voulu. Il se passa quelque temps avant qu’il obtienne une réponse, car les employés du Pitts Hôlel ne sont pas habitués à être dérangés à pareille heure de la nuit.

— Je ne sais pas s’il demeure chez nous, mais je vais voir, dit l’employé.

Il se passa dix minutes avant qu’il ait achevé ses recherches.

— Oui, c’est au numéro 180. Dois-je vous passer sa chambre ?

— S’il vous plaît, dit Carver. Il entendit le déclic de la mise en communication, et après un délai insignifiant la voix endormie de Rex lui répondit.

— Allô ! Qu’est-ce que c’est ? Que diable me voulez-vous ?

— Je vais lui parler, murmura Tab en prenant le récepteur de la main du détective.

— Est-ce toi, Rex ?

— Allô ! qui est-ce… Tab ? Quelle est cette plaisanterie ?

— Nous avons eu une visite, dit Tab. Te souviens-tu, je t’avais parlé d’un cambrioleur ? Eh bien, il est revenu cette nuit.

— Qu’est-ce que tu me racontes ?

— Eh oui, nous avons même transformé mon appartement en une salle de tir, dit Tab, et Carver se demandait si tu n’as pas passé par une expérience semblable.

— Non pas, fut la réponse. Cela pourrait bien coûter une vie d’homme de m’éveiller quand je dors.

Tab rit.

— Tu devrais bien fermer la chambre à clé.

— Et décrocher mon récepteur, répondit l’autre. Je te ferai savoir s’il m’arrive quelque chose. Est-ce que Carver est là ?

— Oui, dit Tab.

Carver prit le récepteur.

— Je regrette que nous vous ayons dérangé, M. Lander, dit-il, mais je voudrais vous prévenir officiellement qu’une tentative a été faite de pénétrer dans cet appartement à… ma foi, il y a dix minutes à peine. Quelle heure pouvait-il bien être ?

— Ce devait être à deux heures moins le quart, je pense, dit Rex. Je vous remercie, M. l’Inspecteur, mais je ne suis nullement effrayé.

Carver raccrocha le récepteur et se frotta les mains.

— Pensez-vous qu’ils vont également pénétrer chez lui ? Qu’est-ce donc qui vous amuse tant ? demanda Tab avec irritation.

— J’avoue que je suis intensément amusé, dit Carver, de l’étrange erreur, toute simple et tragique qu’a faite notre assassin.

Dès le matin, Carver se présenta au Pitts Hôtel et interviewa personnellement Rex ensommeillé qui, vêtu d’un pyjama aux rayures criardes, s’était assis dans son lit, et s’était mis à invectiver ceux qui avaient interrompu son sommeil au milieu de la nuit.

— Je suis de ceux, dit-il sévèrement, qui ont besoin de douze heures de sommeil au moins. Le ciel m’ayant gratifié de moyens qui me permettent de satisfaire ce besoin, il est presqu’outrageux que Tab et vous me téléphoniez pour me dire que l’appartement de mon ami a été cambriolé à nouveau.

En rendant compte à Tab de son entrevue, Carver fit quelques remarques sur les variations de la mode masculine, en matière de pyjamas en particulier, et revint par une tangente sur les événements sérieux des dernières douze heures.

— Je pense qu’il ne vous arrivera rien cette nuit, dit-il. Quoi qu’il en soit, je vais vous abandonner à votre propre sort. Verrouillez votre porte et nouez un fil de fer entre des chaises.

— Quelle blague ! dit Tab. Il ne reviendra pas cette nuit.

Carver se gratta le menton.

— Quel jour sommes-nous aujourd’hui ?

— Samedi.

— Le jour fatal, hein ? dit-il. Non, peut-être bien que non. Que faites-vous aujourd’hui ?

— Je dois conduire une amie à la campagne, ou plutôt, c’est elle qui m’y conduit, dit vivement Tab. Je suis en congé aujourd’hui, mais je serai de retour ce soir.

Carver inclina la tête.

— Téléphonez-moi dès que vous serez rentré. Me le promettez-vous ?

Tab rit.

— Certainement, si cela peut vous donner une satisfaction quelconque.

— Si vous ne me téléphonez pas, je vous sonnerai par intervalles toute la nuit, menaça Carver. J’ai déjà mis Lander en garde. À aucun prix Lander ne doit dormir chez vous.

— Ne croyez-vous pas qu’à l’heure qu’il est ils doivent avoir découvert que Rex ne demeure plus avec moi ?

— Peut-être, fut la réponse. Et puis… il hésita ; je crois qu’à votre place je n’en parlerais pas à Miss Ardfern. Je voudrais même vous demander de ne pas le faire.

Tab n’avait aucune intention d’alarmer Ursula, il put donc faire cette promesse sans réserve.

CHAPITRE XXX

Ursula vint prendre Tab à Doughty Street et ils arrivèrent au Stone Cottage pour le déjeuner. Le temps était encore incertain, mais Tab avait passé la période où le temps a quelqu’importance.

Quoiqu’il ne parlât pas à la jeune fille de son expérience sensationnelle, il lui raconta son rêve.

— Ursula, lui dit-il, vous aimez Yeh Ling, n’est-ce pas ? Moi aussi, d’ailleurs, mais avez-vous en lui une confiance absolue ?

Elle réfléchit avant de répondre.

— Oui, je le crois, dit-elle. Il a été pour moi un ami des plus dévoués. Songez, Tab, que sans que je le sache, il a veillé sur moi pendant toutes ces années. Je serais terriblement ingrate si cette fidélité ne me touchait pas.

Tab se dit que le dévouement d’Yeh Ling pouvait avoir une autre explication, mais n’en parla pas.

— Savez-vous qu’il paie un homme pour veiller sur ma maison nuit et jour ? dit-elle. Je ne l’ai découvert que par hasard en m’exerçant à tirer. Yeh Ling vous a peut-être dit que j’ai failli tuer l’une de ses sentinelles.

— C’est un homme étrange, admit Tab, mais mon rêve m’a passablement impressionné…

— Mais la première partie de votre rêve ne s’est pas encore réalisée, suggéra-t-elle timidement ; il la souleva aussitôt dans ses bras.

Par bonheur M. Turner était occupé ailleurs.

Le cœur de Tab était rempli d’amour et de reconnaissance lorsqu’il quitta Ursula dans le crépuscule parfumé pour monter sur la bicyclette qu’il avait amenée attachée à la voiture, et reprendre le chemin de la ville.

À moitié chemin son pneu creva, ce qui l’obligea à s’arrêter et il était déjà près de dix heures lorsqu’il roula sa machine dans le garage où il la laissa.

La dernière étape de son voyage fut faite sous une pluie battante et il était trempé en arrivant à Doughty Street.

Un bain chaud et des vêtements secs lui rendirent sa gaieté et il était en train de remplir son étui à cigarettes avant de sortir dîner, lorsqu’il fut appelé au téléphone. Il s’attendait à être salué par la voix de Carver, mais c’était Rex et sa voix était angoissée.

— Est-ce toi, Tab ? Mon vieux, je viens de faire la découverte la plus étrange du monde !

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Tab, étonné.

— Tu ne dois pas souffler mot à Carver, comprends-tu, Tab ? C’est bien la plus étrange des découvertes, Tab ! Sa voix tremblait. J’ai découvert comment l’assassinat a été commis !

— L’assassinat de Trasmere ?

— Oui, fut la réponse. Je sais comment l’homme est entré dans la cave et comment il en est sorti. J’y étais cet après-midi, en train de surveiller les travaux et j’ai trouvé la chose par hasard. C’est si simple, Tab, la façon dont la clé s’est trouvée sur la table et… tout. Peux-tu me rencontrer à Mayfield ?

— À Mayfield ?

— Je t’attendrai devant la porte d’entrée. Je ne veux pas que l’un des hommes de Carver nous voie.

— Pourquoi cela ? demanda Tab.

— Parce que, dit Rex délibérément, Carver est mêlé à cet assassinat jusquau cou.

Tab faillit laisser tomber le récepteur.

— Tu es fou, dit-il.

— Crois-tu ? Tu pourras en juger toi-même. Et Yeh Ling en est également… dépêche-toi !

Tab courut au buffet, se remplit les poches de biscuits, passa son pardessus et sortit dans la nuit, l’esprit dans un état chaotique.

Carver !

Et Yeh Ling également !

Le vent s’était levé et un ouragan passa sur la Peak Avenue déserte tandis qu’il se pressait vers la maison du mystère. Il ne vit Rex que lorsqu’il eût passé la grille. Le jeune homme se tenait sous l’abri d’un portique près de la porte. Dans la cour pavée Tab vit une voiture.

— Nous saurons trouver notre chemin dans l’obscurité, j’ai une lampe de poche, chuchota Rex et Tab entra dans le hall sombre et désert imprégné de l’odeur de moisissure.

La voix de Rex tremblait d’excitation.

— Nous pourrons allumer les lampes lorsque nous serons entrés dans le passage de la cave, dit-il.

Il trouva son chemin à travers le salon, ouvrit la porte et pénétra le premier dans te passage.

— Ferme cette porte, Tab, siffla-t-il, et lorsque Tab eut obéi, il tourna les commutateurs.

À l’extrémité du corridor Tab vit un amas de briques et une planche couverte de mortier ; l’on avait commencé à murer la cave et la première rangée de briques était placée au travers de la porte grande ouverte.

Rex passa par dessus ces briques et éclaira la cave vide.

— Voilà ! dit-il avec triomphe en indiquant la table.

— Quoi donc ? demanda Tab, stupéfait.

— Prends les deux côtés de la table et tire.

— Mais la table est fixée au sol ; nous l’avons déjà constaté, dit Tab.

— Fais comme je te dis, dit Rex impatienté.

Tab se pencha sur la table et saisissant ses deux bords, tira fermement...

CHAPITRE XXXI

Il revint à lui avec une sensation de douleur sourde à la nuque et de malaise général. Il était assis appuyé contre un mur et lorsqu’il tenta de soulever un bras pour se frotter la nuque, il ne put bouger. Il ouvrit les yeux et regarda autour de lui ; la première chose qu’il vit fut que ses pieds étaient liés. Il regarda les cordes sans comprendre et tenta de mouvoir ses mains… mais il avait les bras dans une position étrange… Ses mains étaient liées au dos. Une corde passée sous lui réunissait les liens de ses mains et de ses pieds.

— Quel… commença-t-il et il entendit quelqu’un rire doucement.

Levant les yeux il vit Rex. Le jeune homme était assis sur le bord de la table, une cigarette à la bouche.

— Te sens-tu mieux ? demanda-t-il poliment.

— Qu’est-ce que tout cela signifie, Rex ?

— Cela signifie qu’ainsi que je te l’ai promis, tu as trouvé l’assassin de ce cher oncle Jesse, dit Rex, tandis que ses yeux bleus d’enfant luisaient. C’est moi qui ai tué Jesse Trasmere. J’ai également tué cette brute ivre de Brown. Je n’avais pas eu l’intention de tuer Brown, continua-t-il pensif. Malheureusement, il ne m’a laissé aucune alternative. Il m’a reconnu dans le parc au moment où l’on me croyait à Naples.

— N’étais-tu pas parti à l’étranger ? prononça Tab, ce mensonge de petite importance lui sautant tout à coup aux yeux.

Rex secoua la tête.

— Je ne suis pas allé plus loin que l’embouchure de la Tamise, dit-il. Je suis revenu avec le pilote. Les câbles et télégrammes sans fil que je t’ai envoyés étaient expédiés par un serveur du bateau que j’avais largement payé. Je n’ai jamais quitté la ville.

Tab ne pouvait rien dire.

— Si tu avais fait ce que je voulais, dit Rex avec une note inattendue de reproche dans la voix, j’aurais fait de toi un homme riche ; mais, animal hypocrite que tu es, tu m’as volé la femme qui était prédestinée à être mienne ! Tes lèvres maudites ont touché les siennes, les lèvres de ma déesse ! Sa voix trembla.

Tab, le considérant, comprit qu’il se trouvait en présence d’un fou.

— Tu me crois fou, dit Rex, comme s’il avait deviné les pensées de l’autre. Peut-être le suis-je, mais je l’adore. J’ai tué Jesse Trasmere parce que je la voulais, je ne pouvais plus l’attendre, il me fallait de l’argent pour l’avoir, elle.

En un éclair, Tab se souvint des paroles d’Ursula :

— J’ai tué Jesse Trasmere. J’ai été la cause indirecte de sa mort.

Ainsi donc, elle savait ! C’était là l’explication de son attitude étrange au moment, où Rex était entré dans la salle du restaurant.

Et Yeh Ling savait également ; il était venu de sa démarche silencieuse à la porte du cabinet particulier, prêt à sauter sur le visiteur si celui-ci avait manifesté la moindre hostilité. Yeh Ling à la démarche silencieuse, qui avait veillé sans relâche… de tout cœur Tab remerciait Dieu pour Yeh Ling.

Rex sortit de la cave et resta absent pendant cinq minutes ; lorsqu’il revint, il apportait du papier à lettre qu’il mit sur la table ; il prit une chaise et s’assit.

— Je m’en vais t’offrir la distraction la plus excitante de la vie, Tab, dit-il. Il n’y avait aucune moquerie dans sa voix ; il parlait sérieusement et gentiment.

— Je m’en vais écrire une confession complète sur la façon dont je vous ai tués tous les trois.

Tab ne dit rien. Ce caprice de Rex s’accordait bien avec la théorie de la folie. Pendant une demi-heure Tab écouta le grincement de la plume et le froufroutement du papier, tandis que les feuillets se remplissaient un à un, et soigneusement séchés, étaient mis de côté. Quelle allait être sa fin ? Rex allait le tuer ; Tab n’en doutait pas. Cet homme ne serait sensible à aucun argument et il était inutile d’appeler au secours. Sa voix ne s’échapperait jamais au dehors de la cave.

Carver et lui avaient fait des expériences après la mort de Trasmere. Lui était resté dans la cave et avait tiré une cartouche à blanc, tandis que Carver était sorti hors de la maison ; mais il n’avait entendu aucun son.

Tab regarda autour de lui, cherchant quelqu’arme, mais si Rex en avait apporté une, elle restait invisible.

— Là ! J’ai tout raconté et je vais laisser cela là, sur la table ; lorsqu’on retrouvera tes os, l’on saura pourquoi tu es mort.

En le suivant des yeux, Tab le vit signer son nom avec un paraphe, ce vieux paraphe qui l’avait souvent amusé.

— Que vas-tu faire, Lander, demanda-t-il avec calme et Rex Lander sourit.

— N’aie pas peur, lui dit-il, je ne vais pas défigurer ton beau corps d’athlète ou user de violence à ton égard. Tu vas rester ici et mourir.

Tab fixa sur lui un regard qui ne bronchait pas.

— Tu ne vas pas supposer… commença-t-il, puis se ravisant, se tut.

— Je ne suppose pas que ton ami Carver sabstienne de venir à ta recherche ; cest, bien ce que tu allais dire ; mais crois-moi, M. Carver ne te trouvera jamais. Dabord, il ne viendra pas ici, car personne ne sait que tu es ici. Il n’a même pas soupçonné que c’était moi, ton visiteur de la nuit dernière.

— As-tu une pendule dans ta chambre ? demanda Tab, une lumière traversant son esprit.

L’autre fronça les sourcils.

— Dans ma chambre à coucher de l’hôtel ? répéta-t-il machinalement.

— Tu n’en as pas ! dit Tab avec triomphe. Ce bon vieux Carver ! Il t’a demandé l’heure en te parlant au téléphone, n’est-ce pas ? Et tu as répondu. Il savait que c’était toi qui étais venu chez moi. Il savait, lorsqu’il te téléphonait, que tu serais complètement habillé et que tu aurais ta montre dans ta poche !

— Ah, dit l’autre, puis il ajouta : il est venu me voir ce matin, le sal… C’était donc pour voir si j’ai une pendule dans ma chambre, hein ? Il ricana, mais il n’y avait aucun humour dans sa grimace. En tous cas, il ne sait pas que tu es ici. Adieu, Tab. Te souviens-tu comme tu as tenté de faire de moi un reporter, et comme j’ai passé des heures à étudier des crimes dans vos bureaux ? Eh bien, j’avais découvert dans ces découpures un certain truc et j’ai attendu des années pour pouvoir le mettre en pratique.

Il ne prononça plus une parole, mais prit quelque chose dans sa poche : c’était une bobine de gros coton. Puis, de la poche de son gilet, il prit une épingle d’acier ; très soigneusement il attacha le fil à l’extrémité de l’épingle. Tab le suivait attentivement des yeux. Pendant tout le temps qu’il travailla, Rex chantonna un petit air, comme s’il était plongé dans la plus innocente des occupations. Enfin, il piqua la pointe de l’épingle au centre de la table et tira sur le fil qu’il y avait fixé.

Il était apparemment satisfait. Il déroula encore une grande longueur de coton, puis passa la clé sur le fil, en le sortant hors de la porte en une longue boucle. Puis il ramena le bout du fil à l’intérieur de la cave et le poussa au travers de l’une des ouvertures en haut de la porte. Enfin il sortit et ferma la porte. Il avait laissé une longueur suffisante de fil et Tab entendit le déclic de la serrure ; son cœur se serra. Fasciné, il fixait la porte et vit Lander tirer le fil par le trou du ventilateur. Enfin la clé apparut sous la porte. Le fil de coton s’éleva de plus en plus, soulevant la clé jusqu’à ce qu’elle ait atteint le niveau de la table ; la clé glissa le long du fil et vint se placer sur la table. La tension du fil devint plus forte, puis l’épingle fut arrachée, et passa dans l’anse de la clé, laissant celle-ci au centre de la table.

Tab suivit des yeux l’épingle brillante tandis qu’elle glissait sur le sol puis passait à travers le ventilateur.

Il connaissait maintenant le secret de l’épingle !

La fois précédente le fil avait dû glisser ou peut-être l’épingle s’était-elle prise au bois de la porte et elle était tombée là où Tab l’avait trouvée. Ou peut-être l’homme l’avait-il laissée dans la cave pour ajouter un autre mystère au mystère de la mort de Trasmere.

— L’as-tu vu ? La voix de Lander tremblait de fierté. – C’est simple hein ? Et rapide… Hein, Tab ?

Tab ne répondit pas.

— Je suis un piètre architecte, n’est-ce pas, Tab, mais pardieu, je suis un bon maçon ! M’as-tu déjà vu travailler à la maçonnerie, Tab… ? Je suis tellement fort que j’ai mis à la porte aujourd’hui les deux ouvriers et leur ai dit que je ferais appel à quelqu’un d’autre pour finir ce travail… Tab, je m’en vais l’achever moi-même…

Tab croisa les mains et tenta de briser ses menottes, mais il ne put y arriver. Il était lié de telle façon qu’il pouvait à peine bouger. La tête lui faisait atrocement mal et il en connaissait la cause ; l’une des premières choses qu’il avait vues en reprenant connaissance, avait été le sac rempli de sable que Rex Lander avait employé pendant qu’il se penchait sur la table, induit sottement à croire qu’il allait de cette façon découvrir le secret.

Rex chantonnait doucement ; sa voix se mêlait au bruit de la truelle sur les briques tandis qu’il tapotait et lissait son ouvrage.

— Je vais probablement y travailler toute la nuit, interrompit-il son chant, appliquant la bouche contre le ventilateur. J’aurais dû éteindre la lumière, mais il est trop tard maintenant.

— Pauvre rustre, dit Tab avec mépris. Pauvre fou ! Je ne puis même pas me fâcher contre toi, gros imbécile !

Il entendit l’autre respirer bruyamment et sut qu’il avait touché la corde sensible.

— Ne comprends-tu donc pas que le premier lieu que Carver viendra visiter sera cette cave, et lorsqu’il l’aura trouvée murée, la première chose qu’il fera sera de la faire ouvrir, et aucune de tes belles explications ne l’arrêteront. Et qu’y trouvera-t-il ? La confession que tu y as laissée, poussé par ta folle vanité et mon témoignage.

— Toi, tu seras mort, hurla Lander et il reprit frénétiquement son travail.

CHAPITRE XXXII

Le cerveau de Tab s’éclaircissait petit à petit ; il examinait froidement sa situation. Rex Lander était fou… jusqu’à un certain point. Fou comme peuvent l’être des gens d’une vanité anormale. La vanité lui avait inspiré ce geste de bravade de laisser dans la chambre mortuaire la confession qui le conduirait au gibet si on la retrouvait. La vanité et l’amour-propre blessés l’avaient poussé à son acte actuel, tout comme ces sentiments l’avaient poussé à chercher dans l’appartement de Tab des lettres d’amour qu’Ursula n’avait jamais écrites et de mutiler les photographies de l’homme qui avait su gagner l’amour de la jeune fille.

Rex avait été le cambrioleur. Qui d’autre aurait su trouver son chemin sans erreur dans la nuit ? Et Carver l’avait deviné !

La folie conduisant au crime avait jadis fasciné Tab. Dans sa prime jeunesse il avait écrit une monographie sur ce sujet et avait avancé des théories très affirmatives.

Il y songeait maintenant d’une partie de son cerveau, tandis que l’autre partie était en train d’évaluer l’espoir qu’il pouvait y avoir pour lui d’échapper à la mort. Ses mains étaient liées au dos ; la corde qui liait ses jambes était hors de la portée de ses dents. Une corde avait été passée entre les anneaux de ses menottes et le lien à ses pieds, de sorte que ses jambes se trouvaient repliées sans qu’il pût espérer les redresser, à moins d’arriver à briser cette corde. Si cela était possible, il avait la clé à sa portée. Il tenta un effort, relevant encore les jambes, puis les repoussant tout à coup violemment. La douleur lui fit presque perdre connaissance, malgré sa force habituelle de résistance. Il lui semblait que ses deux épaules se disloquaient. Il sentait la corde ; elle était épaisse… Peut-être aurait-il pu l’effiler de ses ongles, fibre par fibre, ou bien la scier de l’ongle du pouce…

Lorsque le mur serait achevé, il ne lui resterait que peu de temps à vivre, à moins que la cave ne contienne quelqu’autre ventilateur que ni Carver, ni lui-même n’avaient su découvrir. Et pourtant, même s’il brisait la corde, il aurait à attendre que Rex Lander ait achevé son travail. Il serait fatal de tenter quoi que ce fut tant que Rex était là, étant donné que lui-même avait des menottes aux poignets. Sa seule chance de salut était de se débarrasser de cette corde tandis que le travail s’achevait dehors, puis de prendre la clé, d’ouvrir la porte au moyen de contorsions et d’efforts et d’employer toute sa force à défoncer les briques nouvellement posées. Il disposait de peu de temps… mais cette corde était impossible à briser…

Il se roula sur un côté et appuyant ses pieds contre le pied de la table et la tête contre le mur, il réussit à se mettre à genoux. Lié comme il l’était, ses yeux arrivaient au niveau de la table. Les rayons, les rayons d’acier… peut-être y aurait-il un angle aigu là quelque part. Il se traîna à genoux et vit une proéminence.

Il roula alors sur le dos, élevant ses jambes jusqu’à ce qu’il eût amené la corde contre le rayon. Pendant tout ce temps il entendait le bruit de la truelle et le chant murmuré par Rex Lander. Tab comprit aussitôt que sa tentative était sans espoir. Le rebord aigu se trouvait sous un rayon, or lui ne pouvait atteindre que sa surface supérieure. En croisant les jambes, il sentit tout à coup les liens glisser légèrement sur ses jambes. En tirant sur la corde, il réussit à les amener sous ses genoux ; il aurait voulu crier de joie, car maintenant la corde était plus lâche et il pouvait au moins se mettre debout.

Le bruit que faisait le maçon amateur cessa soudain et Rex s’approcha de la grille.

— Tu perds ton temps à tenter toutes ces contorsions amusantes, dit-il d’un ton assuré. Je me suis exercé à ce nœud-là toute une soirée et tu ne t’échapperas pas. Si tu sortais, tu le regretterais !

— Va-t-en, gros animal ! grogna Tab. Retourne à ta besogne de brute !

Rex ricana.

— Éloigne-toi de ma vue, continuait Tab, poseur imbécile ! Tout l’argent que tu possèdes ne pourrait faire de toi un gentleman…

Il fut interrompu par le torrent de rage que déversa sur lui l’homme au dehors.

— Je regrette de ne t’avoir pas tué, hurla Rex. Mon Dieu, si je pouvais rentrer là-dedans…

— Mais tu ne le peux pas, dit Tab, c’est précisément ce qui rend ma situation aussi peu angoissante. Carver sait… ne l’oublie pas. Carver te conduira à la potence, il s’est promis ce plaisir, quoique je ne voie pas bien comment on pourra pendre un fou, continua-t-il. Lander secouait la porte solide, sanglotant de rage.

— Je ne suis pas fou, je ne suis pas fou, criait-il. Je suis sain d’esprit ! Personne ne pourra me prendre… Je ne suis pas fou, Tab, tu le sais, que je ne suis pas fou.

— Tu es certainement le plus fou de tous les insensés qui aient jamais existé, dit Tab, inflexible. Je bénis le ciel davoir sauvé Ursula… ces paroles étaient à peine sorties de sa bouche qu’il les regretta.

Il venait de diriger l’esprit de l’homme à la porte sur la voie la moins désirable.

— Ursula… à moi ! Entends-tu, elle est à moi maintenant…

Tab entendit le bruit de la truelle que Rex avait jetée et le son des pas pressés qui s’éloignaient.

Tab fit l’effort de se mettre à genoux, rejeta tout le poids de son corps en arrière et se mit debout. L’effort avait été terrible, mais il se tendit sur ses pieds, ployé d’une façon grotesque, capable de mouvoir ses pieds de quelques centimètres à la fois. Il s’approcha ainsi de la table et se penchant attira la clé avec son menton. Il l’amena doucement vers le bord de la table, puis la prit entre ses dents et se dirigea vers la porte. Mais la serrure était placée si près du mur qu’il ne pouvait trouver une position pour sa tête qui lui permit d’introduire la clé dans la serrure. Il essaya à deux reprises, puis ce qu’il craignait arriva. La clé tomba par terre avec fracas.

Il se penchait déjà lorsqu’il entendit quelqu’un s’approcher. Rex avait ouvert la porte du salon et lui criait quelque chose ; Tab ne pouvait comprendre ce que c’était, mais il entendit un bruit, comme si quelqu’un cassait du bois. Crac, crac, crac ! Tab flaira l’air. Il sentit une faible odeur de pétrole qui brûle et compris que le pire était arrivé. Mayfield était en feu.

CHAPITRE XXXIII

— On ne répond pas, dit la téléphoniste.

M. Carver se frotta le nez d’un geste irrité et regarda la pendule. Puis il reprit le récepteur.

— Donnez-moi Hertford 906, dit-il.

Cinq minutes plus tard on lui passait la communication.

— Miss Ardfern… Ici Carver. Je vous présente toutes mes excuses… je vous ai fait sortir de votre lit, n’est-ce pas ? Pardonnez-moi… À quelle heure Tab vous a-t-il quittée ?… Huit heures et demie… ce n’est pas possible ! Oh oui, il va parfaitement bien… il est allé à son journal… oh oui, il y va parfois le samedi soir. Ne vous inquiétez pas… pas du tout. C’est simplement qu’il m’avait promis de me téléphoner… On ne peut se fier à un amoureux. Mais… certainement, je vous téléphonerai s’il y a quelque chose d’extraordinaire.

Il remit le récepteur en place et leva les yeux sur la pendule. Puis il pressa une sonnette. Le sergent qui lui répondit était habillé comme s’il était prêt à sortir à tout moment.

— Des hommes prêts ?… Bien. Pitts Hôtel ; deux hommes à chaque entrée, un à l’étage supérieur pour le cas où il s’enfuirait par là. Quatre gaillards solides pour sa chambre… des hommes agiles, capables de faire face à ses armes… il va tirer.

— Qui est l’homme, monsieur ?

— M. Rex Lander. Je l’arrête sous l’inculpation de meurtre et de faux, de tentative d’assassinat et de cambriolage. S’il n’est pas chez lui, la chose sera facile, nous le prendrons au moment où il rentrera à l’hôtel. L’un des portiers de nuit doit être bien payé par lui. C’est lui qui m’a retardé hier soir et a donné à Lander le temps de rentrer chez lui et de répondre au téléphone. Il vaut donc mieux que nous y soyons avant que l’employé de bureau ne soit parti. Et n’oubliez pas de bien dire à vos hommes que Lander va tirer ! Si le portier de nuit est déjà à son service, nous l’arrêterons. Il ne faut pas qu’il ait le temps de téléphoner… abattez-le, s’il le tente. Je vous rejoins dans cinq minutes.

Il fit une nouvelle tentative d’atteindre Tab au téléphone, mais sans plus de succès. Alors une pensée le frappa. Il se souvenait du nom du locataire qui occupait l’appartement au-dessous de celui de Tab. Mais Tab lui avait dit que ce monsieur était rarement chez lui. Pourtant, il fallait essayer.

Il attendit, le récepteur à l’oreille.

— Est-ce M. Cowling ?… je suis infiniment fâché de vous déranger… le suis l’inspecteur Carver, un ami de Holland qui demeure au-dessus de vous. Ne pouvez-vous me dire par hasard s’il est chez lui ? J’ai essayé de lui téléphoner… vous avez entendu le téléphone, n’est-ce pas ? Oui, c’était moi.

— Il est rentré, il y a une heure environ, répondit la voix de M. Cowling, puis quelqu’un lui a téléphoné. Je puis l’entendre téléphoner très nettement. C’était Bex ou Wex ou quelque chose comme ça.

— Rex ? demanda l’inspecteur avec vivacité ; oui, oui… il est donc sorti, dites-vous ? Merci beaucoup.

Il demeura là, fixant son sous-main pendant une minute, puis il se leva et passa son imperméable.

Ses hommes étaient en train de monter en taxi lorsqu’il sortit et il monta avec eux.

Avait-il trop tardé ? se demandait-il. L’ordre d’arrestation avait été émis le jour où il avait obtenu le témoignage sous serment de Green, l’ancien domestique de Jesse Trasmere. Carver avait fait venir ce témoin d’Australie, il lui avait câblé le jour même où Trasmere avait été trouvé assassiné. La réponse de Green avait confirmé ses soupçons.

Il était trop tard maintenant pour regretter ce délai. Accompagné du sergent, il entra dans l’hôtel. Le bureau était désert, la plus grande partie des lampes avaient été éteintes et, ainsi qu’il l’avait prévu, l’employé de bureau était parti, laissant à sa place un portier de nuit.

— M. Lander, monsieur ? Non, je ne crois pas qu’il soit chez lui ; je m’en vais téléphoner.

— Ne touchez pas au téléphone ! dit l’inspecteur, je suis Inspecteur de police. Conduisez-moi à sa chambre.

L’homme hésita une seconde. Carver lui dit brusquement :

— Si vous jouez avec ce standard, je vous ferai mettre là où vous aurez le temps de le regretter. Venez !

L’homme s’exécuta de mauvaise grâce.

— Je n’ai fait aucun mal, monsieur, dit-il. Je voulais seulement…

— Surveillez cet homme, dit Carver. Et maintenant, donnez-moi la clé de la chambre de M. Lander.

Le gardien prit une clé au tableau et la jeta sur le comptoir.

L’appartement de Rex Lander était vide, ainsi que Carver l’avait prévu.

— Je veux que ces pièces soient fouillées à fond, dit-il au sergent. Je vous laisserai un homme pour vous aider. Que toutes les portes soient gardées jusqu’à nouvel ordre. Il peut rentrer tard.

Il attendit pendant une demi-heure dans le hall de l’hôtel, mais quoiqu’il y eut une procession constante de voitures chargées de gens qui rentraient du spectacle, Rex n’apparut point.

Le portier devint communicatif.

— J’ai une femme et trois enfants. Je ne tiens pas à avoir des histoires. Pourquoi cherchez-vous M. Lander ?

— Je ne vous le dirai pas, répondit Carver brièvement.

— Si c’est quelque chose de sérieux, je ne suis au courant de rien, dit le portier. Mais je ferais tout aussi bien de vous dire que l’autre soir je lui ai rendu service.

— Hier soir, n’est-ce pas ?

— Oui. Il se trouvait dans le hall lorsqu’on l’a demandé au téléphone et il m’a prié de faire attendre la communication jusqu’à ce qu’il remonte dans sa chambre. Il m’a dit que c’était une de ses amies avec laquelle il était brouillé. C’est tout ce que je sais. C’est un homme très gentil, ajouta-t-il pour se justifier.

— Un vrai ange, agréa Carver, sardonique. Qu’y a-t-il ?

L’un des hommes qu’il avait chargé de fouiller la chambre venait à lui à pas pressés. Il tira Carver à part et sortit de sa poche un revolver de vieille marque à long canon.

— Voici ce que nous avons trouvé dans l’un des tiroirs. Carver examina l’arme avec curiosité. Dès qu’il la vit, avant même d’avoir aperçu les caractères chinois gravés sur le manche, il sut ce que c’était.

— C’est bien ce que j’ai pensé, dit-il. C’est une arme chinoise, du genre de celles qu’ils distribuaient à leurs officiers il y a douze ans environ. Vous allez découvrir qu’elle a appartenu à Trasmere. Il l’ouvrit ; le revolver était pleinement chargé ; il contenait quatre cartouches intactes et deux cartouches tirées.

— Gardez cela soigneusement. Enveloppez-le dans du papier et faites-le photographier pour les empreintes digitales, ordonna-t-il. N’avez-vous rien trouvé d’autre ?

— Nous avons trouvé un reçu de la maison Burbridge pour une bague à saphir, dit l’homme et Carver sourit faiblement.

Le cadeau que Rex avait acheté « à Rome » pour son ami, avait été acheté à quelques mètres de Doughty Street et était destiné à confirmer le voyage de Rex à l’étranger.

Il était près de minuit lorsqu’un message fut téléphoné du quartier-général, et Carver répondit au téléphone.

— Est-ce vous, Carver ? Mayfield brûle… les pompiers viennent d’être appelés.

Carver laissa tomber le récepteur comme s’il avait été brûlant et se précipita à la porte. Un taxi venait justement d’amener des voyageurs et l’inspecteur s’en empara sans cérémonie.

— Peak Avenue, lança-t-il.

Quelle imbécillité de n’avoir point songé à Mayfield plus tôt ! Il jura avec volubilité dans l’obscurité du taxi. Et cela après avoir appris que Rex avait téléphoné à Tab et que Tab était sorti ! Évidemment, c’est là qu’il avait emmené Tab… à Mayfield, Tab y était probablement allé de grand cœur, n’ayant aucun soupçon contre son ami et… Carver frissonna.

Il n’avait lu que trop clairement la signification des photographies déchirées. L’homme était follement jaloux ; il ne s’arrêterait à rien. Avec deux assassinats sur la conscience, un troisième serait fort simple.

Bien avant d’être arrivé à Peak Avenue, Carver vit une lueur rouge au ciel et eut un gémissement. Dans ce brasier infernal, Rex Lander devait avoir détruit non seulement son rival, mais la moitié des preuves de son crime.

Le taxi se précipita à travers le cordon des policiers et entra dans la rue remplie de gens à moitié vêtus et vivement éclairée par les flammes qui montaient au-dessus de la maison. Le toit s’effondra au moment où Carver sautait de son taxi et l’inspecteur ne put que rester là sans paroles, navré au delà de toute expression.

Ce fut alors que quelqu’un lui tapa sur l’épaule et se retournant, il vit un homme vêtu d’une robe de chambre trempée et déchirée. Il ne le reconnut d’abord pas, car le visage de ce petit homme était noirci et éraflé, ses yeux étaient rouges et fous.

— Mon père avait été pompier, dit M. Stott avec solennité. Nous, les Stott, nous sommes une race de héros !

Carver le considérait, stupéfait.

M. Stott était ivre !

CHAPITRE XXXIV

Eline Simpson, le visage enveloppé d’un large mouchoir se tourna sur son lit et gémit. Il était malheureux pour tout le monde que la chambre d’Eline se trouvât immédiatement au-dessus de celle qu’occupaient M. John Stott et sa femme, quoique les gémissements d’Eline n’eussent produit aucun effet sur sa maîtresse.

M. Stott en était arrivé à attendre avec angoisse le prochain cri de douleur ; lorsque le gémissement ne venait pas, il s’impatientait et lorsque ce cri secouait enfin les murs de sa chambre, M. Stott devenait fou. Eline ne gémissait pas d’une façon régulière.

— Eline partira demain ! hurla-t-il et Mme Stott-même l’entendit.

— On lui a arraché sa dent, dit Mme Stott ensommeillée.

— Monte donc et dis à cette fille de se lever et de marcher… non, non, non pas de marcher, mais de se tenir tranquille.

— Mum, dit Mme Stott et poussa un heureux soupir.

M. Stott la regarda avec fureur, lorsqu’un nouveau gémissement vint d’en haut. Il sortit de son lit, passa sa robe de chambre… c’était un kimono… et monta l’escalier.

— Eline ! cria-t-il d’une voix étouffée, mais intense.

— Oui, monsieur, fut la réponse pathétique.

— Que diable… pourquoi faites-vous ce bruit infernal !

— Oh, ma… dent… me fait mal, monsieur ! se plaignit-elle.

— Quelle blague ! dit M. Stott ; comment peut-elle vous faire mal, puisqu’elle est chez le dentiste ? Ne faites pas l’enfant. Levez-vous et prenez quelque chose… descendez à la salle à manger… habillez-vous d’une façon décente, ajouta-t-il.

Il descendit à la salle à manger et sortit d’un buffet secret une bouteille à étiquette pompeuse. Il versa une rasade généreuse dans un gobelet.

Eline descendit, habillée d’une robe de chambre en flanelle et d’un jupon. Elle avait une mine tourmentée.

— Buvez cela, ordonna M. Stott.

Eline prit timidement le verre et l’examina. – Jamais je ne pourrai boire cela, dit-elle avec crainte.

— Buvez ! commanda M. Stott impérieusement ; ce n’est rien.

Pour prouver que ce n’était, rien, il s’en versa une quantité encore plus impressionnante et l’avala. Il chancela sous le choc. Heureusement pour sa réputation de bon buveur, Eline était indifférente à tout, excepté à la sensation de suffocation accompagnée de l’impression d’avoir avalé du plomb fondu, qui l’inonda. Elle ne vit pas M. Stott suffoquer comme un poisson et se saisir à la gorge.

— Oh, monsieur… qu’est-ce que c’était ? put-elle demander.

— Du whisky, dit M. Stott d’une voix étranglée, du whisky pur ! Ce n’est rien.

Eline n’avait encore jamais bu de whisky pur. Cela lui semblait bien mauvais. Elle ne pouvait que considérer son maître avec un nouveau respect.

— Ce n’est rien, répéta encore M. Stott. Maintenant que c’était passé, cela lui semblait en tout cas peu de chose.

— Comment est votre dent ?

— Parfait, monsieur, dit Eline avec reconnaissance. Elle éprouvait une sensation merveilleuse de joie, tout comme M. Stott.

— Asseyez-vous, Eline. Il lui indiqua une chaise dun geste de grandeur.

Elle sourit sottement et s’assit.

— J’ai toujours été un grand buveur, dit M. Stott avec gravité. Mon père l’a été avant moi. Je suis ce qu’on appelle l’homme de trois bouteilles.

Il s’étonnait lui-même à s’entendre parler. Son père avait été un pasteur baptiste.

— Grand Dieu ! dit Eline, impressionnée ; et il n’y a que deux bouteilles sur le buffet !

M. Stott regarda.

— Il n’y en a qu’une seule, Eline, dit-il avec sévérité et regarda encore une fois. – Oui, peut-être avez-vous raison. Il ferma d’abord un œil, puis l’autre.

— Une seule, dit-il.

— Deux, murmura Eline, le défiant.

— Nous autres Stott, nous avons toujours été des types hardis, dit M. Stott avec humeur. Des buveurs, des hommes à lexistence mouvementée, sortant dune aventure pour tomber dans une autre.

— Il y a trois bouteilles ! dit Eline, émerveillée.

— Mon père sest battu avec Kid Mc Ginty en vingt rounds. M. Stott hocha la tête. Et il la réduit en… en… gelée. Nous avons tous été des lutteurs. Bon Dieu, si javais pu mettre la main sur cette canaille…

Il fronça les sourcils, se leva et se mit à marcher à grands pas dans le hall. Eline le suivit. Ses pas n’étaient pas tout aussi grands, mais plus grands qu’elle ne l’aurait cru. M. Stott s’arrêta sur le seuil, les mains aux hanches, les jambes écartées et regarda Mayfield d’un air menaçant.

— Tente donc encore l’un de tes tours… et tu verras ! menaça-t-il, tu auras affaire à Stott…

Eline lui saisit le bras avec excitation.

— Oh, monsieur… il y a quelqu’un là-bas !

Il y avait indubitablement quelqu’un dans la maison ; une lumière était apparue dans la pièce de devant… une lumière rouge et instable. Puis une porte fut refermée avec bruit.

— Quelqu’un là-bas… ?

M. Stott descendit les marches avec fureur. Son assurance ne fut pas même diminuée lorsqu’il manqua une marche.

— Quelqu’un là-bas… ?

Il se souvint que le jardinier avait l’habitude d’abandonner sa bêche sous les buissons qui bordaient sa propriété.

— Vous allez attraper froid, mon petit, gémit imprudemment Eline.

Mais M. Stott ne remarqua ni cette appellation inattendue, ni la pluie qui le trempait, ni le vent qui soulevait sa robe de chambre. Il saisit la bêche au moment même où une voiture s’échappait, de la grille frêle de Mayfield.

— Hep, vous, monsieur, hurla M. Stott courageusement, que diable venez-vous faire ici ?

Il s’arrêta au milieu de la route, brandissant sa bêche… le pare-boue de la voiture faillit le frôler.

M. Stott se tourna et suivit la voiture des yeux.

— C’est dégoûtant… sans lumières ! dit-il.

Mais il y avait de la lumière dans la maison de Mayfield, des feux rouges, blancs et jaunes montaient en miches caressantes.

— Le feu ! dit M. Stott d’une voix empâtée.

Il s’avança en chancelant à la porte de Mayfield et défonça avec sa bêche l’étroit panneau de verre. Passant la main à l’intérieur, il trouva le bouton de la porte, le tourna et tomba dans le corridor.

— Le feu ! cria-t-il.

Il sentait qu’il fallait faire quelque chose… qu’il fallait sauver quelqu’un. La salle à manger flambait à une extrémité et à la lumière des flammes, M. Stott vit une porte ouverte. Un brasier brûlait en bas.

— Quelqu’un là, en bas ? cria M. Stott.

Un frisson le parcourut, car une voix lointaine cria :

— Ici !

— Le feu ! cria M. Stott et descendit les marches en trébuchant. Une voix venait de dessous une porte.

— Attendez… Je vais vous jeter la clé…

Un son de métal, puis quelque chose vint toucher les briques à ses pieds. M. Stott fronça les sourcils. C’était une clé…

— Ouvrez la porte, pressait la voix.

M. Stott se baissa, ramassa la clé, manqua trois fois le trou de la serrure, puis enfin ouvrit la porte.

Un homme ployé, comme s’il souffrait, sortit.

— Défaites ces cordes, ordonna-t-il.

— Il y a le feu, dit M. Stott gravement.

— Je m’en aperçois… dépêchez-vous.

Stott défit le nœud et l’homme se redressa.

— Prenez ces papiers… sur la table, dit-il. Je ne puis pas les toucher, j’ai les mains liées par des menottes.

Le sauveur obéit.

Le passage était maintenant rempli de fumée, puis soudain toutes les lumières s’éteignirent.

— Et maintenant, courez, souffla Tab et M. Stott, serrant toujours sa bêche s’élança. Il s’arrêta au pied de l’escalier. La chaleur était atroce, les flammes léchaient déjà les marches supérieures.

— Frappez le sol… le tapis de votre bêche et courez… ne vous occupez pas de moi !

M. Stott s’élança dans l’escalier, frappant sauvagement le sol. La fumée l’aveuglait ; il se sentait brûlé, ses quelques mèches de cheveux se ratatinaient à la chaleur.

Tab Holland le poussa par derrière d’une épaule et il sembla à M. Stott qu’on le lançait dans une fournaise. Il poussa un cri et bondit. Moins d’une seconde après il était dans le corridor… respirant, vivant !

— Dehors… !

Tab poussa encore l’homme ébloui de l’épaule et M. Stott sortit dans la rue sous la pluie au moment même où la première voiture de pompiers arrivait.

— C’est un incendie, dit M. Stott avec satisfaction. Venez boire un verre.

Tab avait besoin d’autre chose que d’un verre. Il vit un agent de police et l’appela.

— Agent… pouvez-vous ouvrir ces menottes ? Je suis Holland du Mégaphone. Voilà qui est bien.

Un tour de clé et il était libre.

Il étira ses bras engourdis.

— Venez boire un verre, pressait M. Stott et Tab songea que cette proposition ne manquait pas de logique.

Ils entrèrent dans la salle à manger de M. Stott où Eline était en train de chanter à tue-tête ; elle avait réussi à éveiller Mme Stott qui était descendue en déshabillé et considérait Eline avec stupéfaction.

La bonne dame chancela à la vue de son époux. Tab lui sembla un phénomène moins remarquable… Eline même s’effaçait.

— Qu’est-ce que tout cela signifie ? demanda-t-elle d’une voix larmoyante.

— Il y a eu un incendie, murmura son mari.

Il regarda Eline avec hostilité et lui indiqua la porte.

— Assez, sotte ! Allez vous coucher ! Je vous mets à la porte.

Le bruit d’une nouvelle voiture de pompiers attira son attention et il sortit.

— Je crois que M. Stott nest pas tout à fait bien, dit Mme Stott dune voix vibrante. Je… taisez-vous, Eline. Chanter des chants sacrés à une pareille heure de la nuit.

À ce moment M. Stott revint en hâte, suivi de Carver.

— Dieu soit béni, mon ami… Je n’espérais plus… !

Carver ne pouvait plus parler.

— C’est moi qui l’ai sauvé, dit M. Stott à haute voix.

Son visage était noir, les lambeaux de sa robe de chambre qui n’avaient pas été calcinés étaient trempés. Il brandissait sa bêche.

— C’est moi qui l’ai sauvé, répéta-t-il avec dignité. Nous autres, les Stott, nous descendons d’une race de lutteurs. Mon père était pompier… il a sauvé des milliers de vies d’un feu d’enfer…

Là il s’approchait de la vérité, car, ainsi que nous l’avons déjà fait observer, le père de M. Stott avait été pasteur de l’Église baptiste.

CHAPITRE XXXV

— Il faut prévenir immédiatement Miss Ardfern. Je lui ai déjà téléphoné ce soir… j’avais demandé où vous étiez, et il y a des chances pour que je l’aie inquiétée au point de l’empêcher de dormir. Dieu veuille qu’elle soit éveillée ! dit Carver.

Mais s’il avait été facile d’obtenir Hertford 906 au commencement de la nuit, c’était maintenant chose impossible. La téléphoniste d’Hertford, après une seconde tentative, répondit que la ligne était interrompue.

Carver revint à la salle à manger de M. Stott avec une expression grave sur le visage. Ils pouvaient parler maintenant, car Mme Stott et Eline avaient disparu, M. Stott, les mains serrées sur le ventre, dormait profondément, avec un léger sourire sur les lèvres… Il rêvait probablement à ses ancêtres héroïques.

— Tab, dit Carver, connaissez-vous bien Stone Cottage ? Vous souvenez-vous de l’arrangement du téléphone ? Est-il branché sous sol, ou sur un poteau de la route ?

— Sur la route, je crois, dit Tab. Le fil traverse le jardin. Je men souviens ; Ursula mavait fait remarquer combien c’était laid.

Carver inclina la tête.

— Dans ce cas, il est là-bas, dit-il, et le fil a été coupé. Je vais téléphoner au poste de police le plus proche et voir ce que nous pouvons faire. Entretemps, nous allons trouver une voiture ; informez-vous vite, Tab.

Les recherches de Tab furent particulièrement fructueuses. Dans la maison voisine demeurait un jeune homme dont la plus grande joie consistait à dépasser toutes les limites de vitesse sur une Spans de course. Il accepta avec enthousiasme la course qui lui permettait d’enfreindre tous les règlements avec l’approbation-même de la police.

Lorsque Tab revint, l’inspecteur l’attendait à la grille.

— Est-ce là notre voiture ? dit-il. Et notre ami connaît le chemin ?

— Je pourrais le trouver les yeux bandés, dit le chauffeur bénévole.

Ce fut une course folle. Tab lui-même, qui avait l’habitude de mépriser tous les règlements de vitesse, admit que leur chauffeur frisait l’imprudence.

Ils filèrent sous la pluie battante qui les perçait de milliers d’aiguilles ; la pluie était si drue que les deux lanternes de la voiture créaient des halos fantastiques dans la nuit. Ils prenaient des contours glissants, passaient en éclair dans des sentiers étroits… Tab aurait pu jurer qu’il avait vu une voiture noire cachée sous un bouquet d’arbres, mais ils passèrent si vite qu’il ne put en être sûr.

La grille du jardin était ouverte lorsque Tab sauta au bas de la voiture. Tandis qu’il parcourait le jardin, un fil de fer vint le frapper au visage.

Il n’y avait nul besoin de chercher la preuve d’une visite… la porte était grande ouverte.

Le cœur du jeune homme battait furieusement tandis qu’il s’arrêta dans le vestibule silencieux ; le seul son qui lui parvint fut le tic-tac d’une pendule. Il frotta une allumette et alluma l’une des bougies qu’Ursula laissait toujours là sur un guéridon. À cette faible lumière il vit qu’une chaise avait été renversée, elle gisait sur le tapis chiffonné qui parlait d’une lutte. Tab s’appuya au mur pour une seconde.

— Je vais entrer seul, chuchota-t-il d’une voix rauque et monta lentement l’escalier. Chacun de ses mouvements exigeait un effort de sa part.

Une faible veilleuse brûlait sur le palier du premier étage. Le palier était large, recouvert d’un tapis bleu ; il y avait là deux chaises-longues et un petit guéridon. Ursula lui avait dit qu’elle restait là quelquefois à lire, car le plafond était vitré et pouvait être ouvert lorsqu’il faisait chaud. Là encore le tapis était en désordre et sur la chaise-longue bleue…

Tab se mordit les lèvres pour arrêter le cri qui lui était monté.

Du sang ! Une grande tache à l’une des extrémités. Il la palpa avec épouvante et regarda le bout de ses doigts. C’était du sang !

Ses genoux se mirent à trembler et il s’assit pour une seconde, puis, avec un énorme effort, il se releva, alla à la porte de la chambre d’Ursula et tourna le bouton.

Abritant la bougie de la main, il entra dans la chambre. Une silhouette était étendue sur le lit : les cheveux bruns s’étalaient en éventail sur l’oreiller, le visage était caché, puis… Le cœur de Tab s’arrêta.

— Qui est là ? demanda une voix ensommeillée.

Ursula se retourna, s’abritant les yeux.

— Ursula ! murmura-t-il.

— Mais… c’est Tab !

Il aperçut une lueur métallique tandis qu’elle repoussait sous l’oreiller l’objet qu’elle avait retiré à moitié.

— Tab ! Elle s’assit dans le lit. Mais, Tab, qu’y a-t-il donc ?

La bougie tremblait dans sa main et il dut la poser sur la table.

— Qu’y a-t-il, chéri ? demanda-t-elle.

Il ne put pas répondre ; tombant à genoux devant le lit, il se cacha le visage des deux bras.

CHAPITRE XXXVI

Rex Lander souriait en roulant dans sa voiture sous la pluie ; il lui semblait qu’un grand souci avait quitté son cerveau. Une solution de toutes ses difficultés s’était présentée miraculeusement. Il ne se pressait pas ; son but était maintenant assuré : la femme qui depuis quatre ans occupait entièrement son esprit, dont les portraits avaient été accumulés par lui secrètement par centaines, la femme dont il avait guetté le visage, écouté la voix, soirée après soirée, jusqu’à ce qu’elle fût devenue une obsession qui excluait toutes les autres pensées, cette femme était à lui !

Il s’était pris de haine pour son ami de jadis le jour où Tab avait raillé son adoration. Il l’avait abhorré lorsqu’il n’eut plus de doute que Tab lui ait volé le cœur de la jeune fille.

Il n’avait jamais douté qu’avec sa grande fortune il aurait Ursula Ardfern pour femme quand il la voudrait. Il avait organisé toute son existence d’accord avec cette certitude. La richesse ! La possession de cette grande puissance, la possibilité de déverser sur l’objet de son choix tout ce que la vanité ou la faiblesse humaines pouvaient désirer.

Tab est mort maintenant, se dit-il avec satisfaction, et ma confession est réduite en cendres. Il regrettait l’impulsion qui l’avait poussé à l’écrire. Il n’en avait eu nulle intention en amenant Tab à Mayfield ; sa propre stupidité l’irritait. C’était fou de faire cela. Fou ? Il fronça les sourcils. Il n’était point fou. Il était tout à fait sain de désirer une femme de la beauté et de la grâce d’Ursula Ardfern. Ce n’était pas folie que de désirer une fortune et d’aller jusqu’au bout pour obtenir ce que l’on désire. À travers les âges, les hommes ont toujours tué leurs semblables pour améliorer leur situation. Et ce n’était pas des fous. Lui, il n’était pas fou. Il avait un plan défini ; les fous n’ont pas de projets définis.

Cette nuit-même Ursula consentirait à l’épouser et si elle refusait, elle serait encore heureuse de revenir sur son refus. Il serait son amant avant de quitter la maison et cette pensée arrêtait son souffle.

— Suis-je fou ? se demanda-t-il à haute voix en arrêtant sa voiture au tournant où Carver avait une fois failli la découvrir.

Un fou ne prend pas des précautions aussi élaborées. Un fou n’aurait pas songé que le domestique pourrait vouloir téléphoner à la police, il n’aurait pas apporté une corde avec un poids pour la jeter sur le fil téléphonique et arracher celui-ci. Un fou n’aurait pas acheté une corde de telle ou telle longueur… tant pour lier Tab Holland, tant pour arracher le fil de fer… une longueur suffisante pour tout.

— Je ne suis pas fou, dit Rex Lander en pénétrant dans le jardin.

La maison était plongée dans l’obscurité. Aucune lumière n’éclairait les fenêtres de l’étage supérieur où dormait Ursula.

Il avait fait une reconnaissance attentive de la maison et en connaissait les points faibles. Il ouvrit la fenêtre du salon et entra doucement à l’intérieur.

Il se trouvait chez elle ! Dans son salon ! Cette pièce renfermait le charme même de sa présence et il aurait voulu rester là, à respirer l’atmosphère qui enveloppait tout ce qu’elle avait touché, à rêver comme il avait rêvé pendant les longues nuits de Doughty Street, pendant les heures passées à son bureau où il aurait dû travailler, ou pendant sa promenade solitaire au retour du théâtre après avoir écouté avec enchantement la voix merveilleuse de la jeune fille.

Il sortit de sa poche une grosse lampe et la promena autour de lui. Un bouquet de roses était posé sur le petit piano ; il en prit une avec douceur, la dépouilla de ses épines et la passa tendrement dans sa boutonnière. La main d’Ursula avait placé ici cette rose. Elle l’avait prise au jardin, l’avait peut-être baisée… il inclina la tête et ses lèvres touchèrent les pétales veloutés.

La porte n’était pas fermée à clé. Rex se trouva dans le vaste vestibule. Dans un coin une vieille pendule lançait son tic-tac régulier.

La chambre de la jeune fille se trouvait sur le devant de la maison : il savait où elle était et s’arrêta sur le palier dans une extase d’anticipation. Il posa sa lampe sur la chaise longue, et se lissa machinalement les cheveux. Puis il avança sur la pointe des pieds. Sa main était déjà sur le bouton de la porte lorsqu’un bras lui entoura le corps, un bras lisse et sinueux qui étouffa le cri monté à sa gorge.

La force de Rex était telle qu’il éleva son assaillant dans ses bras et se retournant l’aurait jeté par dessus la balustrade, mais la jambe d’Yeh Ling agrippa la sienne ; Rex libéra ses mains et les enfonça dans ses poches. Yeh Ling vit la lueur d’un revolver.

— Excusez, souffla-t-il.

Rex crut sentir un spasme momentané dans le côté gauche.

— Tu… ! grogna-t-il. Il toussa fortement et Yeh Ling le laissa glisser doucement sur la chaise longue.

Le Chinois s’arrêta, la tête penchée, écoutant. Aucun autre son ne lui parvint que le tic-tac, tic-tac de la pendule. Il souleva les paupières de Lander et lui toucha doucement le globe des yeux. L’homme était mort.

Yeh Ling tira de sa manche un mouchoir de soie bleue, s’essuya le visage et les yeux, puis remit soigneusement le mouchoir en place. S’inclinant ensuite, il se passa le bras mou de Lander autour du cou, et d’une secousse le prit sur l’épaule. Lentement, péniblement, il descendit l’escalier avec sa charge. Au pied de l’escalier il fut obligé de poser le mort. Il chercha une chaise, mais sans succès. S’asseyant par terre à côté de sa victime, Yeh Ling recouvrit son souffle et se levant sans bruit, ouvrit largement la porte.

Quelque noire que fusse la nuit, il y avait suffisamment de lumière pour qu’il put distinguer vaguement les objets. Il ne put plus hisser l’homme sur son épaule ; il ne pouvait que le traîner à travers le vestibule. Il renversa une chaise sur son passage, mais par bonheur elle tomba sur le tapis et ne fit aucun bruit. Il sortit dans le jardin, traîna le corps le long du passage dallé, dehors, sur la route…

Le souffle d’Yeh Ling s’échappait en un sifflement aigu. Il dut s’arrêter à nouveau pour reprendre des forces. Il fit encore un effort pour soulever le corps et y réussit. Il s’avança sur la route en chancelant, ses genoux se pliant sous le poids, mais sa volonté était plus forte ; et lorsqu’il eut atteint un point suffisamment éloigné de la maison, il posa sa charge et s’en alla chercher la voiture de Lander. Il la trouva facilement, car il avait vu l’homme arriver. Il mit le moteur en marche et amena la voiture à reculons sur la route où était posée la Chose. Il descendit alors et hissa le corps sur le siège arrière ; puis il alluma une cigarette, ouvrit l’éclairage et roula lentement sur la route dans la direction de Starford.

À un demi-mille de sa nouvelle maison, il éteignit les feux de la voiture et continua son chemin dans l’obscurité. Amenant la voiture tout près de la grille, il ramassa le corps mou sur son épaule et traversa le terrain boueux jusqu’à l’endroit où se trouvaient les cuves à ciment. Un éclair traversa l’horizon. Yeh Ling put voir à cette lumière qu’aucun progrès n’avait été fait dans la construction du pilier des Cœurs Reconnaissants : les moules tubiformes étaient en place, le noyau d’acier, semblable à un tronc d’arbre, s’inclinait et se balançait sous le vent.

Après de longues recherches, le Chinois trouva le bout d’une corde fixée à une poutre de la plate-forme ; il la noua à la taille de la Chose et s’approcha du treuil. Le tonnerre gronda, il y eut une secousse plus prolongée, un éclat de lumière bleue. En levant les yeux, Yeh Ling regarda le paquet suspendu en l’air et il donna encore un tour de roue au treuil.

Le vent soufflait sauvagement, balançant çà et là le paquet au bout de la corde, et Yeh Ling fixait le regard vers le haut, s’efforçant de suivre chaque mouvement du corps. Un nouvel éclair, puis un autre et un autre encore se succédèrent. Le corps avait atteint le bord du moule. Yeh Ling relâcha le frein primitif et le corps tomba à l’intérieur. De sa poche le Chinois prit la lampe qu’il avait trouvée sur la chaise longue et éclaira le moule de bois. Oui, le corps avait disparu.

Une échelle était posée contre les planches ; Yeh Ling grimpa jusqu’au sommet, y trouva une autre échelle à l’intérieur et descendit la distance de deux mètres et demi qui séparait le sommet du moule du niveau du ciment qui durcissait. Sans lâcher la corde, il tira le corps et le mit debout ; de ses mains fortes et agiles il le noua contre le support métallique en enroulant la corde tout autour. Enfin, il coupa la corde et remonta au sommet du moule. Les éclairs étaient maintenant incessants, le tonnerre augmentait d’intensité. Yeh Ling regarda en bas et fut satisfait. Tirant après lui l’échelle intérieure, il la laissa tomber sur le sol et quelques minutes plus tard était lui-même redescendu sur la terre.

Puis il se mit à chercher. Il lui fallait trouver la corde qui commandait la chute, et il la trouva enfin. La tirant avec précaution, il entendit le bruit du ciment liquide qui coulait le long de la chute et tombait dans le moule. Il ouvrit encore davantage la grille de passage et entendit le sifflement du jet qui augmentait de volume. Après quelques minutes, il lâcha la corde, trouva une pelle et regrimpa l’échelle jusqu’au sommet. Le ciment avait presqu’atteint le sommet du moule. Il n’y avait plus aucune trace de Rex Lander. Élevant sa pelle, Yeh Ling égalisa la surface du ciment et descendit pour la dernière fois.

L’orage avait été local et passager, mais même s’il avait été un cataclysme des plus terribles, Yeh Ling ne s’en fût pas aperçu. Il était assis sur le marchepied de la voiture de Lander, trempé jusqu’aux os, les mains éraflées et couvertes de sang, tous ses muscles endoloris ; il fumait sa cigarette et songeait. En songeant ainsi, il entendit le bruit d’une voiture qui s’approchait et se mit à couvert sous les buissons. La voiture passa en un éclair.

— Je ne puis attendre, dit Yeh Ling.

Il monta dans la voiture et s’éloigna, évitant le village de Starford et prenant une route qui passait le long de la rivière. Il s’arrêta, descendit, sans arrêter le moteur. Étendant la main, il libéra le frein et la voiture descendit la rive, tombant dans l’eau noire. Yeh Ling revint alors vers sa propre voiture si bruyante.

À la naissance du jour, Yeh Ling était étendu dans un bain chaud et parfumé, dans son appartement qui donnait sur Reed Street. Ses mains élevées au-dessus de l’eau tenaient un mince volume de poèmes de Brown ; il était en train de lire « Pippa Passe ».

CHAPITRE XXXVII

— Il y a des taches de sang sur les marches de l’escalier, dit Carver, ainsi que sur le sol au jardin. Il y a également des traces de roues ; la voiture a dû être roulée à reculons de la place où Lander la parque habituellement, mais après cela, toutes les traces se perdent.

Il regarda Tab et Tab le regarda.

— Qu’en pensez-vous ? demanda Tab avec calme.

— Je ne vais pas exprimer mes pensées, dit l’inspecteur ; je vous avoue franchement, Tab, que je préfère avoir la confession écrite de Lander, quelque incohérente qu’elle soit… plutôt que d’avoir Lander lui-même.

Le jour se levait et Ursula descendit pour préparer le café ; elle était silencieuse, absorbée dans ses pensées.

— Il est absolument certain que Lander est venu ici, dit Carver. Il a coupé le fil téléphonique, est entré par la fenêtre du salon et est monté par l’escalier. N’avez-vous rien entendu, Miss Ardfern ?

— Rien. Elle secoua la tête. Je n’ai pas le sommeil bien léger, mais je suis certaine que s’il y avait eu une lutte derrière ma porte, je l’aurais entendue.

— Tout dépend de la personne qui a eu le dessus dans la lutte, dit Carver sèchement. Ma propre conviction est… enfin, cela n’a rien à voir là-dedans. Le fait est que le chapeau de Lander a été trouvé dans le jardin. Lander est venu ici, les traces de sa voiture sont nettes et Lander lui-même a disparu. Turner n’a-t-il rien entendu ?

— Rien, dit-elle. Cela n’a rien d’extraordinaire : il dort à l’autre bout de la maison dans une chambre qui s’ouvre sur la cuisine. Est-ce que la confession de Lander vous dit beaucoup de choses ?

— Une quantité de choses, dit Carver avec gravité, et avec l’explication de Tab sur la façon dont la clé a été replacée sur la table, la chose devient claire comme le jour. Il semble que Lander ait eu depuis des années l’intention de s’emparer de l’argent de son oncle, et ses projets ont été précipités lorsqu’il apprit… de la bouche du vieillard probablement lors de sa visite chez lui, que Trasmere avait l’intention de laisser sa fortune à quelqu’un d’autre. C’est tandis que Rex Lander était en visite à Mayfield qu’il a dû prendre ce revolver qui a indubitablement appartenu à Trasmere ; et j’ai idée qu’il a également emporté autre chose.

— Je puis vous dire ce que c’était, dit tranquillement Ursula. Il a emporté avec lui du papier à entête de Mayfield.

Tab la considéra avec étonnement.

— Pourquoi l’aurait-il fait, Ursula ?

Elle ne lui répondît pas immédiatement, Carver lui posant une autre question :

— Depuis combien de temps saviez-vous, Miss Ardfern, que Lander était l’assassin de Jesse Trasmere ?

Tab s’attendait à ce qu’elle réponde qu’elle ne le savait pas du tout, et que cette nouvelle était pour elle une surprise terrible. Au lieu de cela :

— Je sus qu’il était l’assassin le jour où Tab me parla du testament laissé par M. Trasmere.

— Mais pourquoi ? demanda Tab.

— Parce que, dit Ursula, M. Trasmere ne savait ni lire, ni écrire en anglais.

Tout le sens de cette simple affirmation frappa Carver avant Tab.

— Je comprends. Moi, je savais dès le début que ce testament était faux, dit-il, mais je croyais que Lander avait simplement imité l’écriture des lettres qu’il avait reçues de son oncle.

— Ces lettres n’ont jamais été expédiées par le vieillard. M. Lander les avait écrites lui-même, dit la jeune fille. Je crois plutôt qu’il a dû les écrire dans le but de faire établir plus tard l’authenticité de la signature de M. Trasmere lorsque le testament serait trouvé. Rex Lander connaissait le secret du vieillard. M. Trasmere était très susceptible sur ce point. Il se plaignait toujours que, quoiqu’il sache lire et écrire en chinois sans aucune difficulté, – j’ai même su plus tard qu’il était un érudit en la matière, – il fût incapable d’écrire deux mots en anglais. C’est là la raison pour laquelle il m’a employée comme secrétaire et qui l’obligeait à avoir quelqu’un en qui il eût toute confiance, mais qui dépende de lui en quelque sorte.

— Voulez-vous dire que Rex s’envoyait ces lettres lui-même ? demanda Tab avec incrédulité.

Elle inclina la tête.

— Il ne peut y avoir aucun doute là-dessus, dit-elle. Lorsque vous m’avez dit que M. Trasmere avait laissé un testament écrit de sa main, j’ai failli m’évanouir. J’avais compris aussitôt ce qui s’était passé, qui était l’assassin et pourquoi M. Trasmere avait été tué.

Carver se gratta le menton.

— Je voudrais bien retrouver Lander, dit-il comme s’il se parlait à lui-même. Depuis combien de temps Rex avait-il cette idée ?

Tab rompit le silence qui avait suivi cette phrase.

— Depuis des années ; depuis que… il hésita.

— Depuis qu’il m’avait vue pour la première fois ? demanda la jeune fille désolée.

— Même avant. Il y a eu une autre femme dont il était amoureux, répondit Carver. Ainsi que je vous l’ai dit, Lander a eu à hâter l’exécution de son projet lorsqu’il a découvert que l’argent allait être laissé à quelqu’un d’autre que lui. Il n’attendait plus qu’une occasion propice. Son plan avait été élaboré jusque dans ses moindres détails. Il s’était assidûment exercé à son truc avec la clé et il décida enfin de mettre le plan à exécution. Il savait que son oncle passait généralement le samedi après-midi dans sa cave, que la porte conduisant à cette cave serait ouverte. Sa première besogne fut de se débarrasser du domestique. Il avait découvert que Walters était un escroc ; je crois qu’il doit y avoir eu une période pendant laquelle Lander avait assidûment étudié les crimes et je crois avoir entendu dire qu’il passait des heures dans la bibliothèque du Mégaphone au grand déplaisir de la rédaction.

Tab fit un signe affirmatif.

— Ce doit être là qu’il apprit à connaître l’histoire de Walters ou de Felling. Quoi qu’il en soit, il apprit que Walters avait été condamné pour vol et l’après-midi du crime il envoya un télégramme à Walters (télégramme que j’ai pu retrouver) lui disant que la police allait venir le chercher à trois heures. Du moment où il vit apporter ce télégramme et jusqu’au moment du départ de Walters, Rex devait se trouver quelque part à proximité. Aussitôt qu’il vit la porte s’ouvrir et Walters sortir dans la rue, il fit son apparition. Lorsque Walters fut parti, il entra dans la maison, descendit dans le passage et, ainsi qu’il l’avait prévu, trouva son oncle assis à la table, en train probablement de compter l’argent qu’il avait gagné dans la semaine… son occupation favorite. Sans être entendu, il abattit le vieillard d’un coup. Puis il vit que la clé de la cave n’était pas à la porte, ainsi qu’il l’avait cru, mais que Trasmere l’avait au cou attachée sur une chaîne. Il brisa la chaîne et prit la clé qui était tachée de sang. Il avait préparé une épingle et du fil ; il fixa l’épingle au centre de la table, passa l’autre bout du fil par le trou d’aération après avoir enfilé la clé, referma la porte, tourna la clé et tira sur la boucle exactement comme Tab l’a vu faire.

— En examinant la cave pour la première fois, j’avais remarqué une petite tache de sang au bas de la porte, mais je n’ai pu trouver sa provenance. Mais ce mystère s’est expliqué. Lorsque la clé a été replacée sur la table, il a retiré l’épingle, a enroulé son coton et l’a remis dans sa poche, mais par maladresse, il a laissé tomber l’épingle dans le passage.

Il y eut une longue pause, puis Carver demanda avec irritation :

— Où est-il maintenant ?

Le seul homme qui eût pu le renseigner avec précision était à ce moment-là en train de dormir paisiblement sur un lit étroit et dur.

CHAPITRE XXXVIII

Yeh Ling écrivait :

— Chère Miss Ardfern, je compte ce que vous appelez « pendre ma crémaillère » lundi prochain. Ne voudriez-vous pas venir ? Et s’il vous plaît, si vous le pouvez, persuadez M. Carver et M. Holland d’être également mes invités pour cette fête ?

La jeune fille écrivit aussitôt, acceptant l’invitation aussi bien pour elle que pour Tab.

— Voilà une excellente idée, dit le rédacteur du Mégaphone. Il y a un article à faire sur cette maison, Tab. Allons, mon garçon, tâchez pour une fois de votre vie, de donner un article de réelle information ! Quelque chose ne va pas dans votre travail depuis quelque temps… les rédacteurs de nuit se plaignent amèrement de ce qu’ils trouvent dans vos élucubrations littéraires. L’on n’a pas l’habitude de nommer le Secrétaire d’État « chérie », et il n’est pas d’usage de parler d’un juge en l’appelant « bien aimée ».

Tab rougit fortement.

— Ai-je réellement fait cela, Jacques ? demanda-t-il confondu.

— Vous avez fait pis que cela dit Jacques. Allons, donnez-moi un bon article sur ces piliers d’Yeh Ling. Mettez une note d’Orient flamboyant dans vos élucubrations, comprenez-vous ?

Tab promit fermement qu’il le ferait.

Il eut le plaisir inattendu de rencontrer M. Stott à la fête et le présenta à Ursula. M. Stott s’intéressait particulièrement à la maison d’Yeh Ling, car, ainsi qu’il l’expliqua une douzaine de fois, il en avait fait les fondations.

— Je vous dois beaucoup, M. Stott, dit chaleureusement Ursula. Tab… M. Holland m’a dit comme vous avez été admirablement brave la nuit de l’incendie.

M. Stott se mit à tousser.

— Il est question à la municipalité de me décorer, dit-il avec détachement ; j’ai fait de mon mieux pour les en empêcher. Je suis navré de soulever du bruit autour d’une pareille bêtise. Chose curieuse, toute ma famille détestait toujours ce genre de bruit… Ma famille a toujours fui la publicité. Mon père, qui était probablement le meilleur pasteur du mouvement baptiste, aurait pu devenir évêque… en réalité, on lui a presque offert un évêché… mais il resta le même. Je me souviens…

Yeh Ling les conduisit à travers la maison, leur montrant ses trésors artistiques accumulés avec tant de peine et qui voyaient le jour pour la première fois.

Ursula se sentait très heureuse ; elle manifestait un enthousiasme d’enfant à la vue de la moindre statuette, du plus petit exemplaire de peinture nationale qu’Yeh Ling lui montrât.

— Yeh Ling, dit-elle lorsqu’ils se trouvèrent seuls pendant une seconde, avez-vous eu des nouvelles de M. Lander ?

Le Chinois secoua la tête.

— Croyez-vous qu’il soit parti pour un autre pays ? demanda la jeune fille.

— Je ne le crois pas, dit Yeh Ling.

— Savez-vous, Yeh Ling ? demanda-t-elle avec insistance.

— Je ne puis que vous assurer, Miss Ardfern, dit Yeh Ling en s’éventant d’un joli éventail peint, que je n’ai jamais revu le visage de M. Lander depuis la nuit où je l’ai aperçu au Toit Doré…

Elle se contenta de cette réponse, mais elle demanda encore d’une voix étranglée :

— Qui était Wellington Brown ?

— Mademoiselle, dit doucement Yeh Ling, il est mort ; il vaut mieux qu’il soit mort ainsi, plutôt que de la façon que vous aviez crainte.

Elle se passa la main sur les yeux et inclina la tête.

— Nous autres Chinois, nous pardonnons beaucoup de choses à nos pères, dit Yeh Ling en la laissant à sa douleur.

Après la maison, il conduisit ses invités au jardin en terrasses, puis au bas de l’avenue jaune, vers les deux piliers massifs qui montaient la garde à l’entrée de son domaine.

— Vous devez avoir eu mille tracas avec ces piliers, dit Stott en levant un œil de professionnel vers les colonnes grises.

— Avec un seul seulement, dit Yeh Ling et son éventail s’agita avec langueur. Il y a eu un accident avec le pilier des Cœurs Reconnaissants. Quelqu’un est venu ici une nuit tandis qu’il pleuvait et a laissé couler du ciment dans le moule ; il a coupé le câble du treuil et a commis d’autres dommages minimes. Mon constructeur craignait que le pilier ne prendrait pas, mais il a pris.

Il leva les yeux vers la surface lisse de la colonne et les arrêta à une hauteur de quatre mètres environ du sol.

— J’ai voué ce pilier à la mémoire de tous ceux qui m’ont été secourables : au vieux Shi Soh ; à vous Miss Ardfern… à tous les dieux d’Orient et d’Occident ; à tous ceux qui aiment et sont aimés.

Lorsque ses invités furent partis, Yeh Ling, vêtu de son habit de cérémonie de satin bleu et or, revint au pilier avec un petit livre à la main. L’un de ses doigts marquait une page à l’intérieur du livre.

Il renvoya le serviteur qui l’avait accompagné.

— Je crois, dit Yeh Ling, que je serai plus heureux… Il s’arrêta en face du pilier, ouvrit, le livre et se mit à lire de sa voix profonde et riche. Il lisait la prière funèbre des décédés.

Lorsqu’il eut fini, il alluma trois baguettes placées dans le vase bleu que le serviteur lui avait apporté et les disposa devant le pilier en s’inclinant, profondément. Puis il sortit de sa vaste manche quelques bandes de papier doré recouvertes de caractères chinois et les brûla.

— Je crois que ce sont là les seuls dieux que je connaisse, dit Yeh Ling en époussetant ses doigts d’un geste élégant.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juin 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Marcel, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Edgar Wallace, Les deux Épingles, Genève, Jeheber, s. d. La maquette de première page a été réalisée par Laura Barr-Wells en juin 2014, en utilisant une photo tirée de Wikimédia, Igły krawieckie (Sewing needles of different sizes and shapes), de Ranveig et Andrzej 22, s. d.

— Dispositions :

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