Edgar Wallace
(Richard Horacio Edgar Freeman)

LE TUEUR

(The Gunner or Gunman’s Bluff)
Traduction : L. Rieffel Dou

1931 (1828)

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 4

CHAPITRE II 16

CHAPITRE III 25

CHAPITRE IV.. 33

CHAPITRE V.. 38

CHAPITRE VI 42

CHAPITRE VII 48

CHAPITRE VIII 54

CHAPITRE IX.. 61

CHAPITRE X.. 68

CHAPITRE XI 76

CHAPITRE XII 83

CHAPITRE XIII 89

CHAPITRE XIV.. 93

CHAPITRE XV.. 99

CHAPITRE XVI 106

CHAPITRE XVII 114

CHAPITRE XVIII 122

CHAPITRE XIX.. 133

CHAPITRE XX.. 137

CHAPITRE XXI 146

CHAPITRE XXII 152

CHAPITRE XXIII 166

CHAPITRE XXIV.. 173

CHAPITRE XXV.. 179

CHAPITRE XXVI 182

CHAPITRE XXVII 189

CHAPITRE XXVIII 197

CHAPITRE XXIX.. 205

CHAPITRE XXX.. 212

CHAPITRE XXXI 228

CHAPITRE XXXII 234

CHAPITRE XXXIII 244

Ce livre numérique. 251

 

CHAPITRE PREMIER

— Mais vous allez l’épouser, Margaret ?

La voix de Rex Leferre était si agitée que sa sœur tressaillit. Cependant cette phrase fit diversion à l’irritation qu’elle ressentait contre son peu exact fiancé.

— Pourquoi parlez-vous ainsi ? demanda-t-elle. Cela signifie-t-il que vous croyez que je romprai mes fiançailles parce que Luke nous a fait attendre dix minutes ?

Ils se trouvaient dans la cour des Palmiers du Ritz-Carlton ; les autres invités étaient heureusement occupés de leurs cocktails et de leurs potins et ne s’apercevaient évidemment pas de la conduite incorrecte de Luke.

Elle se tenait isolée avec le jeune homme qui était son unique parent et personne, en les voyant, ne se serait douté qu’ils étaient frère et sœur.

Rex avait les cheveux roux, le menton fuyant. C’était un jeune homme irritable qui, par un tic nerveux, rectifiait sa cravate à chaque instant. Margaret, au contraire, avait le port d’une grande dame. Elle était blonde, avait les yeux gris et des traits impeccables, elle était un modèle de dignité froide. Elle n’avait jamais suivi la mode des cheveux courts ; les siens étaient tressés en nattes autour de sa tête et elle avait l’air de porter une couronne d’or mat.

— Je ne sais pas…, Rex rongeait ses ongles, vilaine habitude dont on n’avait pu le guérir…, seulement Luke est un bon garçon dans un sens… mais il est plutôt rat.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Je… je veux dire… qu’il n’est pas très prodigue de son argent. Il fait des cadeaux, mais il se trouve que je ne suis jamais arrivé à temps pour en profiter. C’est ma faute évidemment.

Il essaya d’éviter le regard de sa sœur, mais ne put y parvenir.

— Avez-vous encore… encore une fois emprunté ? demanda-t-elle.

Il se trémoussa, fort mal à son aise.

— Non, quelle blague ! Seulement Danty et moi avions un projet… À ce moment Margaret se retourna. Elle sentit que les yeux noirs de Danton Morell les surveillaient. Danton était un homme charmant et elle avait confiance en lui. Il semblait comprendre qu’elle était préoccupée et, se détachant du groupe au milieu duquel il était demeuré silencieux, il se dirigea vers eux.

— Oh ! taisez-vous, Margaret, n’en parlez pas à Morell. Si vous devez faire une scène…

Il haussa les épaules et s’éloigna à l’approche de Danty.

Celui-ci frisait la quarantaine, c’était un célibataire aimable et beau dont Rex lui avait fait faire la connaissance. Il n’eut pas l’air de prendre au sérieux les craintes de la jeune femme.

— Non, je ne crois pas qu’il ait emprunté, dit-il, Rex est un gamin imprévoyant qui sera dans la dèche pendant les dix années à venir ; ensuite il s’assagira et réussira admirablement… Votre fiancé est en retard.

Elle savait par intuition qu’il n’aimait pas Luke Maddison, elle l’avait toujours su. Elle pensa que Luke était un poseur, qu’il était très aristocrate ; il était parent ou ami de presque toutes les vieilles familles d’Angleterre. Une seule fois il avait parlé de Danton en termes peu avantageux :

— D’où sort-il ? Je n’ai jamais entendu parler de lui, avait-il dit.

Elle aurait pu lui répondre que Danton avait passé la plus grande partie de sa vie dans l’Argentine, mais elle s’était raidie en entendant attaquer l’ami de son frère… et le sien. Luke avait aggravé sa question en ajoutant :

— C’est un drôle de type ; je ne serais pas étonné qu’il fût un de ces individus aux doigts légers, connus par la police. Si on faisait une enquête…

— Vous pourriez en faire une, avait-elle répondu, glaciale.

Cette conversation avait eu lieu avant qu’elle eût accepté d’être la femme de Luke Maddison et qu’il fût retourné chez lui en extase. Tout en écoutant Danton, elle regardait le beau diamant de fiançailles qu’elle portait au doigt.

— Rex est léger et un peu versatile. Parfois il ne trouve rien d’assez mauvais à dire sur Maddison et parfois rien n’est assez bon. Ah ! voici notre hôte !

Luke Maddison arrivait à grandes enjambées. Il s’arrêta pour enlever son pardessus et fit un pas vers la porte. À ce moment son pied glissa sur les dalles de marbre et il serait tombé sans une main qui lui saisit le bras.

L’homme qui le retenait devait être particulièrement fort, car il souleva littéralement le jeune homme et, sans effort, le remit d’aplomb.

Luke se retourna, un peu confus et se trouva en face d’un visage dur, couleur de teck, aux yeux sans expression.

— Merci infiniment.

L’étranger inclina la tête.

— J’aurais pu faire une mauvaise chute ; je vous suis très reconnaissant.

— Cela n’en vaut pas la peine, fit l’inconnu.

Il était en tenue de soirée, très correct.

Maddison vit sur son visage des sillons qui n’étaient pas l’œuvre de la nature. Il ne pouvait pas savoir que les deux cicatrices qui défiguraient la joue droite de son sauveur étaient des souvenirs d’une rencontre avec feu Rex Selinski de New-York. Lew se servait d’un couteau quand on l’ennuyait et il avait été très ennuyé par l’homme bien vêtu lorsqu’il avait gravé sa marque sur son visage.

— Je suis content de m’être trouvé ici. Heureusement que je reste toujours dans le hall quand j’attends du monde à dîner. Bonsoir.

Il partit en hâte comme s’il était fâché d’avoir attiré l’attention sur lui.

Luke alla rejoindre ses invités, confus et s’excusant vivement de son retard.

Deux êtres avaient pris contact au Ritz-Carlton en cette soirée de janvier. Ils avaient pris contact puis s’étaient séparés l’un de l’autre pour se rejoindre encore dans un moment de crise. Leurs routes étaient dures : pour l’un, la voie qu’il suivait était pleine d’amertume et de déceptions sentimentales ; pour l’autre « Haynes le Tueur » c’était un véritable enfer qu’il affrontait avec ce sourire cynique qu’il opposait habituellement à l’adversité.

Luke Maddison envisageait la vie comme un lacis de sentiers enchevêtrés. Il commettait l’erreur de croire que le chemin qu’il suivait était le plus droit, que tous les autres s’en éloignaient ou y aboutissaient.

Huit générations de financiers distingués, tous bien élevés et appartenant à la classe qui, par droit de naissance, produit les hommes d’État, lui avaient légué sa fortune et les six pieds qui lui donnaient sa belle prestance.

Il était blond, avait les yeux bleus et se tenait très droit. Il dépensait largement son argent et de plus était idéaliste, ce qui veut dire qu’il gaspillait volontiers les solides qualités qui font les hommes d’affaires de la Cité si fermes et si sûrs d’eux. Il y avait en lui quelque chose du joueur : il acceptait des risques qui auraient fait frissonner ses amis plus prudents. Cependant, comme l’a dit quelqu’un, « avec un demi-million de valeurs en banque, on peut bien jouer jusqu’à concurrence de dix pour cent ».

Haynes, dont le bras solide lui avait évité une fracture du poignet ou pis encore, ne possédait aucune ascendance dont il pût se vanter. À son actif il avait une tenue de soirée immaculée, une voix qui dénotait une parfaite éducation et d’excellentes manières qui faisaient largement oublier son visage maigre, sombre et sinistre. Il habitait, Dieu savait où, mais on le voyait dans les meilleurs hôtels où il n’était pas connu comme un habile voleur de bijoux. On l’appelait « le Tueur » à cause de certains incidents qui s’étaient produits dans la Cité de New-York. On disait, mais on n’avait jamais pu le prouver, que c’était lui qui avait supprimé Rex Selinski, le fameux chef de bande et qu’il s’était frayé un chemin au milieu de ses affidés jusqu’à un bateau chargé de bestiaux qui avait quitté le fleuve Hudson une heure après l’arrivée des forces de la police appelées pour réprimer une émeute.

Personne ne l’avait jamais vu tenant un pistolet en Angleterre, mais les détectives qui l’arrêtèrent un an après son retour dans son pays natal, convaincus qu’il tirerait, avaient pris soin de s’armer.

Lorsqu’il fut jugé, personne ne vint auprès de lui, ni sa jolie jeune femme, ni son meilleur ami Larry Vinman.

Il y avait peut-être une raison pour que ce dernier ne voulût pas attirer l’attention sur lui, mais il n’y en avait aucune pour empêcher Lila de lui écrire ou d’agir d’une façon quelconque. Elle disposait de mille livres et aurait pu lui procurer un bon avocat ; mais lorsque le Tueur l’avait envoyé chercher, elle avait quitté leur appartement.

Il ne l’avait jamais revue. Quelques mois avant de sortir de prison il avait appris qu’elle était morte à l’infirmerie d’un « workhouse ». Lorsque Haynes avait reçu cette nouvelle, il avait eu un sourire farouche ; il souriait toujours quand il avait mal, et il avait souri à ce moment, alors que son cœur était déchiré.

Donc il sortit de prison et après un certain temps il vint au Ritz-Carlton où Luke Maddison célébrait ses fiançailles.

Il ne savait rien de Luke. Ce qui l’avait attiré au Ritz, c’était la boîte à bijoux qu’une riche Américaine déposait pendant toute la journée dans le coffre-fort de l’hôtel et reprenait dans son appartement entre neuf heures du soir et une heure du matin. Haynes s’était fait donner une chambre au même étage.

— Je suis à vos pieds et confus, dit Luke encore une fois. La vérité c’est que ma voiture a pris un taxi en écharpe. C’était la faute de son chauffeur et un agent est venu parlementer, puis prendre laborieusement des notes sur son carnet. Pourquoi n’enseigne-t-on pas la sténographie aux policemen.

— Mon ami, cela n’a vraiment aucune importance.

La voix de Margaret était lasse. Tout allait de travers ce soir-là, Danton lui-même semblait préoccupé et n’était pas comme d’habitude. Luke avait été en retard ; il avait fait une entrée d’acrobate, se livrant à des mouvements désordonnés dans les bras d’un étranger. Qu’est-ce qui avait ému Danton ? Elle l’avait vu blêmir à l’entrée de Luke ! Rex était morose et silencieux, parlant à peine à Lady Revelson assise à sa gauche. Et puis Luke avait insisté pour être assis à côté d’elle lorsqu’elle avait organisé la table, de sorte que personne ne se trouvait à sa place.

— Si cet homme n’avait été là, je n’aurais pu éviter une fracture, je n’aurais pu me retenir… Il est tombé un peu de neige et j’ai dû en emporter sous mes semelles car j’ai fait une centaine de mètres à pied. Ma voiture avait été arrêtée dans un encombrement à Piccadilly Circus.

— Comment était-il ?

La voix de Danton était enrouée comme s’il avait eu la gorge sèche.

— Qui ? L’homme qui m’a soutenu ? Un individu brun. J’ai pensé qu’il pouvait être Allemand car il a deux cicatrices sur sa joue droite et c’est bien là le genre de blessure que les étudiants aiment recevoir en duel. Je me rappelle, lorsque j’étais au collège à Bonn…

Danton n’écoutait plus. Deux cicatrices sur la joue droite !

Alors il ne s’était pas trompé. La question qu’il se posait était celle-ci :

— Le Tueur m’a-t-il reconnu ?

Il y avait sept ans qu’ils ne s’étaient rencontrés. Danton, à cette époque, était rasé et avait des cheveux filasse. Millie Haynes l’appelait le garçon aux cheveux d’or. Depuis ce temps-là, il avait laissé pousser sa moustache et s’était teint. Il ne ressemblait plus au signalement que la police donnait de Larry Vinman. Il avait accompli cette métamorphose longtemps après avoir abandonné Millie, la laissant échouer à l’infirmerie d’un « workhouse ». Il lui était devenu indispensable de changer de personnalité, car ayant extorqué huit mille livres à un fermier australien, il avait eu les meilleurs indicateurs de Scotland Yard à ses trousses.

Haynes ! S’il avait reconnu son vieil ami !… S’il apprêtait son pistolet ? S’il l’attendait dehors !…

Danty s’essuya le front, rencontra le regard de son hôtesse et, lui en demandant d’un signe l’autorisation, se leva :

— Je viens de me rappeler que j’ai à téléphoner, marmotta-t-il en passant devant elle.

Il descendit dans la cour des palmiers. Haynes n’y était pas. Il alla dans le hall, il était vide. Il y en avait deux, l’un du côté de Haymarket, l’autre du côté de Pakk Mall ; ils étaient reliés par un passage qu’il parcourut silencieusement. En débouchant dans le second, il vit un homme et recula.

Haynes entrait dans l’ascenseur. C’était bien lui, aucun doute n’était possible.

Danton regarda autour de lui et reconnut l’homme qui était assis tranquillement auprès de la porte.

— Vous êtes le détective attaché à l’hôtel, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

Lorsque Danton Morell était Larry Vinman il connaissait de vue tous les policiers privés préposés à la surveillance des hôtels et devinait les autres.

— Oui, monsieur.

— Quel est l’homme qui vient de monter dans l’ascenseur ?

Le détective prononça un nom. C’était l’un de ceux dont Haynes se servait et le cœur de Morell bondit.

— Par l’enfer ! Sa chambre porte le N° 986 ! Eh ! c’est le Tueur et il est ici parce que des bijoux l’y ont attiré. Appelez Scotland Yard, il sera arrêté en un clin d’œil ; mais ne parlez pas de moi.

Il laissa l’homme au téléphone et rentra dans la salle à manger triomphant.

Le secret était trop beau pour être gardé : du plus il adorait avoir un auditoire et, pendant cinq minutes, toute la table fut suspendue à ses lèvres.

— Il a une chambre ici au N° 986. Je connais l’individu, j’étais lié avec l’Attorney du District de New-York qui m’a montré son portrait. C’est l’un des hommes les plus dangereux de New-York. Je l’avais reconnu en l’apercevant, mais je voulais m’en assurer.

— Qu’avez-vous fait ?

Luke semblait peiné. C’était un tendre. Danty le savait.

— Naturellement j’ai prévenu le détective de l’hôtel.

Luke soupira.

— Pauvre diable ! dit-il.

Margaret secoua la tête en regardant Danty.

— Vous avez gâté la soirée de Luke, dit-elle et son fiancé sentit un léger sarcasme dans sa voix.

— Pas du tout, seulement… Excusez-moi.

Il était sorti avant que la jeune fille étonnée eût pu protester.

— Comme ce brusque départ ressemble à Luke ! Et comme tout s’enchaîne mal au cours de cette soirée, fit-elle.

— Où est-il allé ?

Danty était inquiet. Elle haussa les épaules.

— Que va-t-il faire ? Se porter caution de cet homme ? Lui donner de l’argent pour son déjeuner ? Ce sera sûrement quelque chose d’affreusement philanthropique, dit-elle.

Luke se rendit tout droit dans le second hall et y prit l’ascenseur.

— Où est le N° 986 ? demanda-t-il, tandis que l’appareil s’élevait et s’arrêtait au quatrième étage.

L’employé lui désigna la porte. Luke Maddison n’hésita qu’une seconde, l’ouvrit et entra.

Celui qui occupait la chambre se tenait près de la fenêtre et tournait le dos à son visiteur.

— Eh bien, monsieur ?

Il ne se retourna pas, mais Luke s’aperçut qu’il le voyait dans une glace placée dans un angle.

Il ferma la porte derrière lui.

— Si vous êtes Haynes, dit-il à voix basse, je vous conseille de décamper au plus vite ; si vous ne l’êtes pas, je vous dois des excuses.

Haynes se retourna vivement en entendant prononcer son nom.

— Oh ! dit-il, puis après un silence : Je vous suis très reconnaissant.

— Avez-vous de l’argent ?

— Oui, j’ai tout ce qu’il me faut, merci.

Il souriait. Sa lèvre inférieure faisait la moue. Quelque chose l’avait amusé secrètement.

— Merci encore, reprit-il ; je crois comprendre. Je n’étais pas très sûr que ce fût Larry. Il a dû réussir quelque gros coup.

Tout cela était de l’hébreu pour Maddison.

Il vit l’étranger prendre son pardessus, mais à ce moment la porte s’ouvrit et un gros homme entra, suivi de deux agents.

— Eh bien, Haynes.

Haynes fit un signe de tête.

— Eh bien, Moineau, vous ne portez pas votre âge !

Le gros homme ricana.

— N’est-ce pas ? Il passa vivement les mains le long de son prisonnier. « Avez-vous un rigolo ? » demanda-t-il d’un ton aimable.

— Non, monsieur. – Haynes souriait toujours. – La légende d’après laquelle je porte sur moi des armes meurtrières est longue à mourir. Mon « désarmement » mériterait, de la part de la Ligue des Nations, trois salves d’applaudissements.

Le gros détective passa des menottes à Haynes, puis il regarda Luke finement.

— Cet homme n’a rien qui vous appartienne, monsieur Maddison ! demanda-t-il.

Le jeune homme fut stupéfait de voir qu’il était connu.

— Non… répondit-il.

— M. Maddison, je me rappellerai ce nom, fit le Tueur et il envoya un signe amical à Luke, tandis qu’on le faisait sortir en hâte de la chambre.

— Pauvre diable ! fit encore Luke Maddison et il retourna auprès de ses invités.

Cette fois Margaret Leferre n’accepta pas ses excuses et, lorsqu’il lui dit où il était allé, elle devint aussi pâle que Danton Morell.

Trois semaines s’écoulèrent avant que cette petite brouille prît fin.

CHAPITRE II

La tempête qui s’abattit sur Londres trouva au moins deux personnes qui ne s’y attendaient pas.

Luke Maddison était joyeux : on lui avait pardonné. Le mariage devait être célébré dans l’intimité et il devait y avoir peu d’invités. Il venait seulement prendre des dispositions en vue de son voyage de noces ; il ne voulait laisser à aucun secrétaire le soin de ce devoir sacré. Son cœur eût chanté une chanson joyeuse même si chaque flocon de neige qui lui frôlait le visage l’avait brûlé. Une bouquetière faisait passer la courroie de son éventaire d’une épaule à l’autre et regardait avec chagrin le brouillard blanc qui, descendant sur James Street, faisait disparaître tout point de repère. On n’y voyait pas d’un côté de la rue à l’autre ; le sol se revêtait rapidement d’une nappe blanche. Sans leurs cornes asthmatiques on n’aurait pas su que des autobus passaient. La neige couvrait les violettes du panier de la bouquetière ; trempait le mince châle qui couvrait ses épaules et la fouettait en rafales. Elle se réfugia sous le porche l’entrée d’une banque. Deux hommes la frôlèrent en entrant à l’intérieur. Le plus jeune des deux ne la remarqua pas ; l’autre, d’âge moyen, à la moustache soignée, l’apprécia d’un regard et s’arrêta.

— Eh bien, ma douce ?… les affaires vont bien ?

Elle ne répondit pas. Il hésita un instant, mais la porte se rouvrit et son jeune compagnon l’appela d’une voix impatiente.

Au même moment Luke Maddison descendait la rue, balançant sa canne. Il n’avait pas de pardessus et ses épaules étaient couvertes de neige. Il vit la jeune fille qui frissonnait sous le porche et vint droit à elle.

— Ma petite, vous avez l’air glacé. Mon cœur me tient chaud… et si vous croyez que je veux vous conter fleurette, vous vous trompez. J’ai besoin d’un bouquet et je vous le paierai largement. Ensuite vous et moi nous nous séparerons et nous n’existerons plus l’un pour l’autre. J’achète une gerbe.

Il prit un billet dans sa poche et le balança devant ses yeux en riant, mais il éprouva un léger choc.

Elle était jolie… ce qui est rare chez les bouquetières, excepté dans les comédies… elle avait l’air fragile et son teint était sans défaut. Cependant elle était vêtue pauvrement et tout en elle décelait la misère.

Il remit le billet dans sa poche, en prit un autre et griffonna quelques lignes au dos.

— C’est le nom et l’adresse de ma Société ; lorsque vous voudrez le changer, si la police prétend que vous l’avez volé, vous la prierez de s’adresser à moi.

Elle ne répondit pas, mais ses yeux allèrent du billet qu’elle tenait dans ses mains froides, à celui qui le lui avait donné. C’était une coupure de cent livres. Elle baissa de nouveau la tête ; lorsqu’elle la releva, Luke était parti.

Les portes de la banque se rouvrirent et les deux hommes en sortirent.

La bouquetière froissa un billet dans sa main, déconcertée, ravie, mais aussi désappointée.

C’est alors qu’elle remarqua le jeune homme. Il était d’une pâleur mortelle et respirait très vite.

— Quelle horrible coïncidence, Danty ! S’il était entré ?…

— Taisez-vous, idiot.

Le plus âgé des deux compagnons jeta un regard à la bouquetière ; elle arrangeait ses violettes.

— Mais s’il était entré !… Il avait dit qu’il quitterait la ville avant le contrat.

Il tremblait violemment et la bouquetière aurait pu s’en apercevoir si elle avait été tant soit peu observatrice.

Les yeux noirs de Danty cherchaient un taxi, mais se fixèrent momentanément sur la jeune fille. Elle était jolie, mais elle semblait distraite, et il pensa qu’elle portait plus d’intérêt à ses fleurs qu’à des bribes de conversation.

— Écoutez Rex, il n’y a rien à craindre. Vous pourriez facilement expliquer que Margaret…

Il baissa le ton et sa voix ne fut plus qu’un murmure. La bouquetière entendit plusieurs fois les mots « contrat » « reporter » et « comptes ». Elle distingua aussi les noms de « Margaret » et « Luke » et elle perçut enfin cette dernière phrase : « Ne t’en fais pas. »

Elle décida, en son for intérieur, qu’elle n’aimait pas Danty.

— Voici un taxi.

Le jeune homme fit un signe et se dirigea vers la voiture. L’autre le suivit lentement ; il laissa tomber quelque chose sur les fleurs, une carte de visite.

— Vers neuf heures ; murmura-t-il.

Elle prit la carte, y jeta un regard et la déchira délibérément.

Il était plutôt ennuyé lorsqu’il rejoignit son compagnon.

« M. Danton Morell ; 907 Half Moon Street » avait-elle lu. C’était un nom à se rappeler.

À ce moment elle vit une grosse silhouette d’homme sortir des flocons tourbillonnants et instinctivement elle sentit qu’il allait lui parler. Il était de haute taille ; elle s’en aperçut lorsqu’il fut à côté d’elle : il avait plus de six pieds ; son visage était brun, large et peu attrayant. Il avait un cou de taureau et une voix profonde.

Il marchait lentement à travers la neige, les mains derrière le dos, son large feutre rejeté en arrière et un cigare entre les dents.

La bouquetière se dit que peut-être, après tout, il allait entrer à la banque, mais il se campa devant elle et la regarda.

L’expression de ses yeux était indécise ; son attention semblait rivée sur la jeune fille, comme s’il essayait d’évoquer quelque souvenir. Puis il dit d’un ton rauque :

— Vous n’êtes pas une enfant de pauvre !

Il y avait quelque chose de si amical, de si gai dans sa voix qu’elle se mit à rire.

— Ni un malfaiteur non plus, répliqua-t-elle modestement.

Le gros visage de l’homme se détendit en un large sourire.

— Vous êtes presque la première qui m’ayez donné la réponse exacte, fit-il. Je vais vous poser une autre question : Où, dans la Cité de Londres, ce texte est-il gravé sur la pierre ?

La bouquetière, presque dédaigneuse répondit :

— Eh bien ! sur la façade de Old Bailey ! « Protégez les enfants des pauvres et punissez les malfaiteurs. »

— Parfaitement, vous avez gagné le coquetier ; vous pouvez choisir dans l’étalage. Mais poussons plus loin l’examen : Qui suis-je et quelle est ma profession. Si vous répondez exactement vous recevrez un cornet de pistaches et une entrée gratuite au Jardin Zoologique.

— Vous êtes le détective Horace Bird… On vous appelle le Moineau.

Il s’inclina et rit avec tant de force que son visage devint pourpre.

— Vous avez encore gagné. Et maintenant laissez-moi faire un peu mon métier de détective comme le célèbre M. Machin, de Baker Street : Vous vous appelez Mary Bolford, vous êtes reporter au Daily Post Herald et vous devez y faire une tartine intitulée « la journée d’une bouquetière ». Ne niez pas ! Votre directeur m’a chargé, il y a une heure, d’avoir l’œil sur vous. Est-ce de la déduction cela ? Venez prendre une tasse de thé avec moi et je vous raconterai l’histoire de ma vie.

Il prit le panier de la jeune fille et tous deux descendirent James Street.

Les piétons, malgré leur marche difficile, se retournèrent pour regarder cet homme énorme portant sous son bras une corbeille de violettes.

— Je parie que vous vous ressentirez de cette équipée, grogna-t-il. Vous devez être trempée jusqu’aux os… Non ? J’espère que vous avez mis des sous-vêtements chauds. Pourquoi des dessous est-ce indélicat et des manteaux de zibeline distingué ? Demandez-le moi, c’est un des grands mystères de la vie. Bonsoir, Tom !

Il arrêta un homme qui, la tête baissée, comme s’il cherchait à éviter la tempête de neige, essayait de le dépasser vivement.

— Bonjour, M. Bird ; il fait froid, n’est-ce pas ?

— Il fait plus froid encore d’attendre devant l’entrée du personnel de Hoyes et Drake, Tom… Une jolie fille, hein ? Je parie que votre femme ne serait pas de cet avis. Ne restez pas là, Tom, ou je serai forcé de vous aveugler ! Adieu !

— C’est horrible ! murmura-t-elle lorsque l’homme se fut éloigné.

— Qu’est-ce que ce mot « horrible » ? fit le Moineau. Il sonne bien. Entrez tout droit, Miss Bolford.

Ils pénétrèrent dans la Maison de thé et l’odeur des gâteaux chauds fit soupirer Mary Bolford de contentement.

— Commandez ce que vous voudrez jusqu’à concurrence de quatre pence, dit M. Bird. Je viens de déjeuner, alors vous m’excuserez si je m’arrête après mon dixième petit pâté.

Il semblait ne faire aucune attention aux gens qui se trouvaient dans la longue salle et cependant :

— L’individu qui est là-bas dans le coin, est Sam Larber. C’est un souteneur : les temps sont durs et les michés sont rares. La fille qui est avec lui est Lisa Kean, elle n’est pas une sœur de charité. Voyez-vous ce jeune type qui se cache derrière son journal ? Je l’ai fait condamner à neuf mois de prison pour avoir « fait » des autos… faire veut dire chiper, excusez mon langage.

— Que pensez-vous de ceci ?

Elle lissa un papier froissé et l’étala sur la table.

— Je ne pense rien des billets de cent livres, j’en rêve quelquefois répondit-il, puis avec son illogisme ordinaire, il ajouta : « C’est parce que ce jeune homme va se marier qu’il vous l’a offert. J’ai vu qu’il le faisait passer devant vos yeux et j’ai cru qu’il voulait vous éblouir. J’en étais navré car Maddison ne m’avait pas semblé être un séducteur et puis, tout à coup, je me suis rendu compte de la raison pour laquelle… »

Elle était reporter, mais elle était femme.

— Qui épouse-t-il ? demanda-t-elle vivement.

— Une très honorable jeune fille. C’était son futur beau-frère qui causait avec l’autre monsieur devant la banque. Danty ! On ne peut pas dire de lui qu’il est « très honorable ». Quant à Rex, il joue aux courses et ce qui lui vient de la flûte s’en va par le tambour. Les bookmakers ont tous pris une assurance sur sa vie, ils seraient navrés s’il lui arrivait quelque chose et, lorsqu’il va dans la Cité tous les requins aiguisent leurs dents. Il est pour eux une proie facile. Considérez-vous ce que je dis là comme une diffamation ou une calomnie ?

— Comme l’une et l’autre si je devais le faire imprimer, dit-elle en souriant.

La serveuse leur apporta ce qu’ils avaient commandé. Mary but le thé chaud avec reconnaissance. M. Bird mangea des gâteaux d’un air grave et l’assiette qui les contenait se vida.

— Je suis un homme robuste et il faut que je tienne mon esprit en éveil ; les petits pâtés sont une espèce de stimulant pour moi. Lorsque j’en ai mangé une douzaine, je suis comme un peu ivre et tous mes ennuis s’évanouissent ; quand j’en ai mangé vingt, je prends le mors aux dents et je brûle le pavé.

Heureusement, il s’arrêta au septième !

— Que dois-je faire des cent livres ? demanda-t-elle. Il me semble avoir en quelque sorte extorqué cet argent…

— J’ai vu deux jolies robes de soirée chez Cécilia et Co, un magasin de « Modes et Robes » dans Bond Street. Si vous voulez me demander pourquoi des Modes sont des Robes, je donnerai ma langue au chat.

— Qui est Danty ? Je sais son nom – Danton Morell – il m’a donné sa carte.

— Oui, fit M. Bird. C’est l’un des philanthropes qui disent aux femmes : « Venez donc me voir un soir quand les domestiques seront partis pour le cinéma. » Danty est habile ; je suis une des rares personnes qui sachent à quel point il l’est. Un de ces jours je m’occuperai de lui, après quoi il ira au marché acheter une tête neuve.

Puis il se mit à parler de la vie interlope de différentes gens dont on ne connaissait pas les moyens d’existence.

— Je suppose que vous faites sans cesse de nouvelles découvertes ? dit-elle.

M. Bird soupira.

— Je crois que je sais tout ce qu’on peut savoir des procédés malpropres des escrocs.

Mais il se trompait.

Cette nuit-là il fut appelé au N° 342 de Brook Street.

Aidé du pâle M. Morell, il enfonça la porte d’une chambre à coucher où il trouva Rex Leferre mort… Il venait de se tuer…

Danty aperçut un billet griffonné au crayon sur du papier arraché à un bloc de messages téléphoniques et sa main se posa sur ce billet.

Une heure plus tard, Margaret Leferre, toute tremblante, lut le billet que le détective n’avait pas vu.

 

« Margaret chérie, j’ai perdu ; depuis des mois je joue. Aujourd’hui j’ai fait une chose désespérée sur le conseil de Luke Maddison. Il m’a conduit à la ruine. L’argent est son Dieu. Je vous supplie de ne pas avoir confiance en lui. Il m’a entraîné de folie en folie. Dieu vous bénisse. »

Rex.

 

Elle lut et relut le pitoyable message.

Luke Maddison ! L’homme qu’elle devait épouser dans huit jours !

CHAPITRE III

Pendant les deux jours qui suivirent, Miss Leferre vécut dans un monde hideux, irréel. Une pensée martelait son cerveau : Rex s’était tué et l’homme qu’elle devait épouser, l’homme fou d’anxiété, qui venait trois fois par jour sans être reçu par elle, cet homme en était la cause. L’argent était son Dieu !

Il lui était difficile d’envisager cette idée, plus difficile encore de comprendre le brutal cynisme avec lequel cette jeune âme avait été poussée à se jeter dans la nuit éternelle.

Les fiançailles de Margaret étaient le résultat normal des circonstances : les deux familles étaient liées depuis des années ; elle avait connu Luke Maddison depuis son enfance. Il n’y avait eu ni coup de foudre, ni explosion violente d’un feu qui couvait ; elle l’avait toujours aimé, mais ne pouvait dire au juste à quel moment son affection était devenue de l’amour. Ce qui rendait la situation vraiment tragique, c’était qu’elle ne pouvait la comprendre. Elle se souvenait maintenant de ce que Rex avait dit de lui : il était « rat ».

Elle avait toujours cru que Rex était généreux à en être stupide. Mais si c’est sous ce jour-là qu’il se montrait à elle, les hommes sans doute le connaissaient mieux.

Elle serra les dents et se décida à poser une question à Danty. Danty qui était, chose étrange, souvent auprès d’elle en ces tristes jours.

Il haussa les épaules et répondit :

— Je crois que c’est exact, Maddison attache une grande importance à l’argent. Je l’ai vu l’autre jour et la seule chose qu’il ait dite au sujet de Rex fut qu’il était heureux pour tout le monde qu’il eût contracté une assurance.

En cela il disait la vérité. Luke avait parlé de cette assurance comme d’une protection pour la jeune fille qui ne serait pas responsable des dettes de son frère.

— Il est hypnotisé par cette question, reprit Morell. Naturellement il n’en parle pas devant vous. Vous êtes sa seconde obsession. Il la vit tressaillir et ajouta vivement : « C’est chose horrible à dire, mais c’est la vérité, encore ne suis-je pas sûr qu’en ce moment vous ne soyez pas la première. »

Ce fut à partir de cet instant que Margaret commença à éprouver une haine froide pour l’homme dont elle devait porter le nom. Elle ne pouvait deviner combien ce sentiment insensé lui avait été suggéré par son nouveau conseiller.

Danty était habile, diaboliquement ingénieux. Il pensait vite, établissait vite ses batteries et agissait de même. Dès le soir de la mort de Rex, il avait conçu son plan. Ce dernier semblait trop chimérique pour être réalisé ; il demeura dans son esprit à l’état embryonnaire jusqu’à ce que les véritables sentiments de Margaret lui fussent connus.

Si elle aimait sincèrement Maddison, elle considérerait, la lettre de Rex comme écrite sous l’influence d’une aberration mentale. Alors son idée disparaîtrait dans la brume ; mais comme il trouva la jeune fille disposée à croire le pire, cette idée prit une forme définitive. « L’argent est son Dieu » devint un thème qu’il développa plus habilement encore qu’à l’époque où il exploitait la crédulité des étrangers rencontrés par hasard. Il employa avec maestria toutes ses ruses familières, toutes les insinuations qui ont plus de force, que les affirmations brutales.

— En ce moment, continua-t-il, Luke est si désireux de vous épouser qu’il sacrifierait tout ce qu’il possède. Je crois vraiment que si vous lui demandiez de vous faire don de tous ses biens, comme il le pourrait dans votre contrat de mariage – je veux dire que cela se voit souvent – il y consentirait sans hésitation. Il en serait furieux plus tard et je ne serais pas étonné qu’avant la fin de la lune de miel il vous poussât à lui rendre jusqu’au dernier centime. Je me suis souvent demandé quel serait le sentiment de ces amoureux trop généreux si leurs femmes refusaient d’être si accommodantes… Margaret ne le regardait pas, ses yeux erraient au loin.

Elle était ravissante ; elle n’avait pas la beauté provocante de Millie Haynes, mais une beauté délicate et pure.

Ou il se trompait grandement ou il y avait en Maddison des points vulnérables et M. Danton Morell se trompait rarement en jugeant les hommes.

— C’est presque incroyable, dit-elle lentement. Si je pensais…

L’idée nébuleuse s’était non seulement précisée mais elle prenait corps.

— Que l’argent est le Dieu de Maddison ?

Il avait l’air surpris, presque peiné qu’elle ne le vît pas aussi nettement que lui-même. « Juste Ciel ! Je pourrais vous en donner une douzaine de preuves. » Il les fournit.

— Je connais un homme à Norfolk, un des meilleurs amis de Maddison… Maddison avait des actions sur des puits de pétrole qui étaient à peu près taris. Un soir il convia cet homme à dîner et, avant la fin de la soirée, il avait passé cent mille de ces actions sans valeur à un homme qui avait confiance en lui… autant que vous.

Un autre cas… connu dans toute la Cité : un individu qui…

Ce second mensonge fut débité avec la même faconde que le premier.

La fable était grossière et un esprit équilibré l’eût accueillie avec une incrédulité méprisante.

Huit jours plus tôt, s’il avait osé s’autoriser de leur amitié nouvelle pour parler ainsi, il aurait été congédié. Mais Rex était enveloppé de son linceul, dans une chambre mortuaire et un coroner réunissait douze braves gens pour juger celui qui s’était volontairement donné la mort…

____________

 

Morell avait un domestique qui était aussi un allié : Pi Coles avait vécu du jeu jusqu’à ce que la Providence eût chargé ses mains de rhumatismes. C’était un petit homme, au visage ridé tout à fait chauve. Danty lui confiait la plupart de ses pensées, mais il ne prononçait jamais de noms.

— Il est curieux, Pi, de voir combien les gens se laissent prendre à une histoire bien imaginée. Te rappelles-tu lorsque nous étions tous deux sur le même palier dans la prison de Strangeways ? Et me voilà maintenant, moi, dans la société, donnant des conseils à ceux qui ont des mille et des cents – des gens qui connaissent ceux de la haute !

— Vous avez toujours été un gentleman, Larry. Je ne vous ai jamais connu ne vous habillant pas pour dîner, dit Pi, flatteur.

N’abuse pas du nom de Larry, fit observer Morell.

Il était assis dans sa chambre confortable et pensait aux faveurs que le sort lui avait octroyées.

C’était le treizième jour après le drame. Les douze jurés devaient se réunir cette après-midi-là et Danty n’était pas très à son aise, Luke Maddison lui avait, la veille, envoyé un message et son appel était péremptoire. Morell savait fort bien de quoi il s’agissait, mais il avait espéré que sa présence à la banque n’avait pas été remarquée par le caissier.

Luke était à son bureau depuis huit heures du matin, une heure avant l’arrivée du personnel et son directeur le trouva devant sa table, la tête entre les mains et n’ayant pas ouvert son courrier personnel.

— Oh ! fit-il en sursautant, quelque chose ne va pas ?

M. Steele, homme d’affaires avisé, estimait que beaucoup de choses n’allaient pas. Il mit des documents sur la table et en analysa brièvement le contenu.

— Voici quatre ou cinq affaires qui devraient être terminées aujourd’hui. Je suis un peu ennuyé à leur sujet. Le compte des pétroles de Gulanga devrait être réglé ; nous avons subi là une grosse perte.

— Réglez-le, fit Luke avec impatience. N’y a-t-il pas de message de… Miss Leferre ?

C’était là une question enfantine car il avait un téléphone particulier et il savait bien qu’une communication de Margaret lui serait adressée directement.

— Voilà une bien triste affaire, reprit Steele. Je ne vous en ai pas parlé ces jours-ci parce que je sais combien vous devez être affecté. Ah ! à propos la Banque du Nord-Sud a encore téléphoné ce matin au sujet de ce chèque. Vous vous rappelez que son directeur a déjà hier mis en doute l’authenticité de la signature.

— Oui, oui. La voix de Luke, si douce d’habitude, était très dure. « Répondez-lui que tout est en règle. »

— Je le lui ai dit hier.

M. Steele aurait pu s’appesantir sur la question, mais elle déplaisait à Luke. En désespoir de cause il en revint aux concessions de pétrole de Gulanga. Pour la première fois Maddison se sentit irrité de l’intérêt paternel que Steele portait à ses affaires.

— Naturellement votre banque est solide comme un roc, mais il n’y a pas à nier que nous avons subi de grosses pertes depuis six mois et j’ai peur d’être obligé d’avoir recours à vos réserves. Personnellement, continua-t-il sans faire attention à la nervosité grandissante de Luke, j’ai toujours pensé que nous avions tort de ne pas nous transformer en Société anonyme. Dans une affaire de banque privée la fortune personnelle joue, à mon avis, un trop grand rôle.

Heureusement la sonnerie du téléphone retentit à ce moment. Luke prit le récepteur et fronça les sourcils.

— Oui, faites le monter. Puis il dit : « Je vais recevoir M. Morell et je désire ne pas être dérangé. »

M. Steele fit une grimace. Il avait été toute sa vie dans la Maison Maddison et ne songea pas à dissimuler son antipathie pour le visiteur.

— Il y a quelque chose dans ce type qui me déplaît, Monsieur Maddison. J’espère que vous n’accepterez pas de vous occuper de ses affaires ?

Luke secoua la tête.

M. Danton Morell entra dans une atmosphère que, fort perspicace à cet égard, il sentit nettement chargée d’hostilité. Il avait une cravate de deuil et cela porta sur les nerfs de Luke.

— Asseyez-vous, je vous prie, dit-il d’une voix brusque. Vous étiez un ami du pauvre Rex ?

Danton inclina la tête douloureusement.

— Oui, j’avais sa confiance. Je crois vous avoir dit le lendemain de cette malheureuse…

Luke l’interrompit.

— Étiez-vous assez intime avec lui pour l’avoir accompagné à la Banque Nord-Sud, il y a trois jours, lorsqu’il y a touché un chèque de dix-huit mille cinq cents livres ?

Danton ouvrit de grands yeux étonnés.

— Mais oui, dit-il, Rex avait fait de grosses pertes à la Bourse et je lui ai conseillé d’aller vous trouver. J’ai compris que vous lui aviez remis un chèque du montant de cette somme.

— Vous l’a-t-il dit ?

Les yeux bleus ne quittèrent pas le visage de Morell.

— Certainement. Pourquoi ? J’ai vu le chèque moi-même.

Il y eut un silence pénible, puis Luke demanda délibérément :

— L’avez-vous vu le signer ?

Le regard de Danton ne vacilla pas.

— Je crains de ne pas comprendre, fit-il tranquillement. Je l’ai vu l’endosser.

— Ma signature a été imitée. Je n’ai pas donné de chèque à Rex. J’ai fait une enquête et j’ai appris qu’il était fortement engagé dans une affaire de mines d’or abandonnées, de l’ouest de l’Afrique, dont vous aviez acquis la plupart des actions pour un morceau de pain, il y a un an. Il vous les a rachetées au pair et elles ont baissé régulièrement. Le jour où il a payé 18500 livres, on lui a demandé une somme encore plus élevée.

Le cœur de Danty se serra, mais son angoisse ne fut nullement visible. Luke en savait plus long qu’il ne se l’imaginait. Cela pouvait réduire à néant tous les beaux projets de M. Morell.

— Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire. Mes intérêts dans la Compagnie dont vous parlez sont minimes et j’ai été navré lorsque j’ai appris que Rex jouait sur ces valeurs. Je vous autorise à faire toutes les enquêtes que vous désirez.

Luke ouvrit le tiroir de son bureau et prit un chèque. Danty, de l’endroit où il se trouvait, jugea que la signature était fort bien imitée. Il l’avait déjà pensé lorsque Rex lui avait apporté ce chèque.

C’est la chose la plus simple de faire un faux et, ainsi qu’il avait pu s’en rendre compte, Rex avait parfaitement réussi.

— Ne voyez-vous pas ce qu’il y a d’anormal dans ce chèque ? demanda Luke.

Danty secoua la tête.

— Voulez-vous insinuer par là que je savais qu’il était faux ? Avant que le jeune homme pût répondre, on frappa à la porte et le directeur entra.

— Je suis fâché de vous interrompre, M. Maddison ; mais voudriez-vous recevoir M. Bird, de Scotland Yard ?

Malgré son sang-froid, Danty se leva à moitié. M. Moineau était le dernier homme qu’il désirât voir ce matin-là.

CHAPITRE IV

Luke réfléchit.

— Dans un instant.

Il se leva et ouvrit la porte donnant sur le corridor.

— Je vous reparlerai de ce chèque, monsieur Morell, fit-il.

— Pourquoi attendre ?

C’était un défi, mais Luke sentit très bien que le ton de son interlocuteur n’était pas sincère.

— M. Bird est venu m’entretenir d’une autre affaire. En temps et lieu nous le verrons ensemble.

Il ferma la porte sur Danty qui sortait tandis que le Moineau était introduit d’un autre côté. M. Bird entra lourdement et regarda dans tous les coins de la pièce. Il semblait désappointé comme s’il s’était attendu à trouver là une personne qui n’y était pas.

— N’aviez-vous pas un visiteur, monsieur Maddison ? Je crois avoir vu quelqu’un entrer pendant que j’attendais dans la rue.

Luke dit brièvement :

— M. Danton Morell. Le connaissez-vous ?

Le Moineau sourit.

— Comme on connaît le Lord Maire, à distance, car je suis un homme modeste ; vous ne me verrez jamais chercher à me faufiler dans la société. J’ai depuis dix-sept ans, une tenue de soirée et je la mets deux fois par an : une fois pour le dîner de la police et une fois pour enrhumer les mites.

— Que savez-vous de lui ?

Le sourire du Moineau s’accentua.

— Son nom et son adresse… c’est tout ce qu’un policeman désire savoir sur chacun. Mauvaise affaire, que cette histoire Leferre monsieur Maddison. Vous ne tenez pas à y être mêlé, je suppose.

Luke le regarda surpris.

— Moi ? Pourquoi le serais-je ?

M. Bird toussa.

— Eh bien ! Vous le serez sans l’être. J’ai fouillé le corps et la chambre et j’ai trouvé trois chèques sur la Banque du Nord-Sud… C’est là que vous avez vos fonds personnels, n’est-ce pas ? Et ceci… Il sortit de sa poche un portefeuille usagé, le mit sur la table et y prit deux feuilles de papier pliées, évidemment arrachées à un cahier de classe. Il les lissa et Luke vit une série de signatures, les unes au-dessous des autres… Luke Maddison – Luke Maddison.

— C’est comme si vous vous étiez amusé à griffonner cela. (Les yeux perçants du détective étaient fixés sur le jeune banquier.) Mais je ne pouvais m’imaginer qu’un homme d’affaires comme vous se fût livré à un passe-temps aussi enfantin… excusez ma liberté de langage. Je suis allé à la Banque Nord-Sud, mais les employés se sont montrés fort réservés… réserves est un mot très bien… et ils m’ont renvoyé à vous. Pourtant, grâce à une coupable ruse, j’ai découvert que le jeune Leferre avait touché un chèque de dix-huit mille…

— Oui, interrompit Luke, je lui ai remis un chèque pour cette somme.

Bird était franchement sceptique.

— Vraiment ? Peut-être voudrez-vous me montrer le talon de ce chèque.

Luke fut embarrassé pendant une seconde.

— Si cela était utile, je le pourrais, mais je n’en vois pas la nécessité, dit-il froidement.

M. Bird n’était nullement décontenancé. Il appuya ses grands bras sur la table et parla d’une voix grave :

— Je n’ai pas le droit de vous le demander. Je ne suis pas homme à bluffer un gentleman comme vous. Je vais jouer cartes sur table. Ce chèque a été payé en billets et je désire savoir où ces billets ont passé. Il y a un oiseau dans Londres que je veux attraper : j’ai pour lui une des meilleures cages qui aient été construites et tant qu’elle restera vide mon cœur souffrira. Si ce chèque est faux, le défunt aura sans doute une mauvaise presse mais cela me permettra d’arrêter quelqu’un. Je vous parle franchement, monsieur Maddison, j’ai besoin des empreintes digitales de cet homme à tel point que je me demande pourquoi je ne l’assomme pas dans la rue, pour les prendre.

Luke détourna les yeux.

— Je regrette de ne pouvoir vous aider. Le chèque a été tiré et signé par moi.

M. Bird se leva en soupirant.

— Vous êtes trop bon pour les criminels, monsieur Maddison. Il n’est pas étonnant que Haynes vous trouve un brave type. Il a écopé six mois hier. Quel homme. Quand j’ai voulu essayer de le cuisiner au sujet de votre ami, il n’a même pas voulu avouer qu’il le connaissait.

— Morell ?

Luke s’était trahi et il s’en aperçut en voyant la grimace réjouie du Moineau.

— C’est bien son nom. À quoi bon parler à bâtons rompus ! C’est lui…

— Je ne sais rien de Morrel, fit Luke. C’était un ami de Rex… de M. Leferre. Je préfère ne pas parler de lui.

Le Moineau soupira de nouveau, reprit les papiers sur lesquels l’infortuné Rex s’était exercé et les remit dans son portefeuille.

— Personne n’aide la police, dit-il d’un ton lamentable. Je m’en vais.

Il tendit une main molle et sortit lourdement du bureau.

Presque au même moment la sonnerie du téléphone retentit et, pour la première fois depuis le drame, Luke entendit la voix de la femme qu’il aimait.

— Puis-je vous voir demain, Luke ?

— Tout de suite, chérie, laissez moi venir tout de suite.

— Non, demain… quand la triste formalité d’aujourd’hui sera accomplie. Luke, est-ce que Rex vous devait de l’argent ?

Cette question inattendue déconcerta Maddison et quand il était troublé, il devenait incohérent.

— Oui, mais cela ne vaut pas la peine d’en parler. Il était fortement assuré.

Luke entendit la jeune fille respirer violemment et eut peur.

— Je pensais à vous ; il n’y a pas lieu de s’inquiéter au sujet des affaires de votre frère… il ne me doit à peu près rien.

— Voulez-vous venir demain ?

Avant qu’il pût répondre, elle coupa la communication.

CHAPITRE V

— Je ne vois aucune raison pour retarder notre mariage, Luke.

L’enquête du Coroner était terminée depuis la veille. L’affirmation d’un comptable que les affaires du défunt étaient réglées avait été acceptée et on n’avait pas demandé de détails.

Margaret Leferre ne se comprenait pas elle-même ; elle était étonnée de se sentir si calme. Avait-elle jamais aimé cet homme doux qui se tenait devant elle et qui approuvait ses paroles comme si Rex avait été son ami le plus cher ?

Par moments elle avait peur qu’il ne lût son mépris dans ses yeux. Elle était stupéfaite de s’entendre lui dire avec le plus grand sang-froid qu’elle ne voyait aucune raison de retarder la cérémonie.

— Ma pauvre chérie !

Il la prit dans ses bras et elle ne lui résista pas.

— Il n’y a rien au monde que je ne sois prêt à faire pour vous rendre la vie plus heureuse, dit-il. Si l’argent pouvait vous donner le bonheur, je serais prêt à me ruiner.

Elle sourit faiblement. Ainsi cet homme était prêt à renier son Dieu ! Il avait ruiné Rex, il l’avait toujours détesté. Elle se souvint des phrases à demi oubliées, de petits commentaires irrités sur l’insouciance de son frère au sujet des affaires financières.

Il l’éloigna un peu de lui et la regarda tristement. Sa pâleur et le cerne de ses yeux lui donnaient une beauté surnaturelle.

— Évidemment je me suis tourmenté pour vous… Combien j’ai eu tort de vous parler d’une assurance au téléphone ; c’était manquer de tact, je ne savais que dire.

— Luke, êtes-vous immensément riche ?

Elle le stupéfiait toujours en lui faisant des questions de ce genre.

— Oui, je suppose que oui. Ma banque n’est pas dans une situation très brillante en ce moment ; mais je possède personnellement plus d’un demi-million de livres. Je croyais que vous le saviez.

— Je ne vous l’ai jamais demandé, dit-elle en souriant. J’ai peur de la pauvreté. Nous avons été pauvres, désespérément pauvres. Mon père ne nous a rien laissé. Il doit être merveilleux d’être si riche, d’avoir de l’argent, de n’être jamais tourmenté par des notes, de ne jamais sentir l’urgence d’aller travailler.

Il la regardait avec un étonnement marqué.

— Mais je ne savais pas, ma chérie ; c’est affreux ! je croyais que vous aviez des revenus suffisants ?

Elle secoua la tête. Cette fois elle ne jouait pas la comédie.

— Si l’argent peut vous donner un sentiment de sécurité, il vous le donnera… je vous abandonnerai tout ce que je possède.

Il s’aperçut qu’elle souriait d’un air incrédule et s’en voulut à lui-même car il craignit que son offre n’eût pas paru assez sincère.

— Pourquoi pas ? Quantité d’hommes mettent leur fortune au nom de leurs femmes ? C’est une excellente idée : cela force le mari à être rangé, sérieux. Ainsi nous serons réellement des associés ! Attendez…

Il alla au téléphone… aussi ardent, aussi enthousiaste qu’un enfant devant une idée nouvelle et captivante.

— Luke, est-ce votre notaire que vous appelez ?

La jeune fille eut un soudain remords de conscience ; elle se rendit compte pour la première fois de la trahison qu’elle méditait et en fut terrifiée.

— Oui, Hilton. C’est Luke Maddison qui parle. Vous avez la minute du contrat de mariage ?… Eh bien ! comprenez y tout. Vous possédez la liste de mes valeurs ?… Oui, tout. Et l’argent en banque… tout… ma part dans la firme Maddison… Non, je ne suis pas fou.

— Si, vous l’êtes.

Elle était maintenant à côté de lui, pâle comme la mort. Elle balbutiait :

— Vous êtes fou, Luke ! Je ne voulais pas dire cela…

Il sourit et l’embrassa. Elle vit quelque chose dans ses yeux qui la fit reculer, quelque chose qui lui rappela les paroles de Danton Morell : « Vous êtes sa principale obsession en ce moment. »

Elle demeurait là, les mains crispées et respirant de plus en plus vite. Elle l’entendit combattre les objections qui venaient de l’autre bout du fil.

Puis il coupa la communication et se tourna vers elle avec un sourire de triomphe.

— Vous avez pris la place de Maddison ! dit-il avec un geste large. Chérie… et je suis maintenant ce que le vieux Bird appelle un enfant de pauvres.

Elle ne pouvait pas savoir qu’il parlait prophétiquement.

CHAPITRE VI

Vers quelle fin tendait maintenant la vie de Luke Maddison ? Dans ses rêves roses il ne voyait qu’un sentier fleuri. Selon lui allaient venir des années où se succéderaient des réunions agréables dans sa maison, des séjours à Ascot, Deauville, le Lido. Il irait de St Moritz à Cannes, de Cannes à Londres où il ferait un semblant de travail auquel se mêleraient les inévitables récriminations de Steele, exprimant ses appréhensions ; mais la banque marcherait tout de même. Luke avait déjà vécu ainsi, mais tout seul. Maintenant il allait avoir à son côté celle que son cœur désirait. À ses yeux Margaret Leferre était la femme incomparable. Non pas la créature faible, chantée par les poètes, elle serait la compagne sur laquelle on pouvait prendre appui. Il avait pour elle une tendresse d’autant plus profonde que l’ombre de son deuil l’enveloppait.

Le matin de son mariage il dut aller à son bureau ; son directeur l’en ayant ardemment supplié. Il y avait certains documents sur lesquels son attention devait être particulièrement attirée.

Il s’y rendit allègrement après avoir eu une dernière discussion avec son notaire qui était venu protester contre le contrat, protestation vaine puisqu’il avait été signé la veille.

— Luke, je commence à croire que vous êtes le plus grand imbécile que j’aie rencontré dans ma carrière, avait-il dit… Oui, oui, je sais que Margaret est la meilleure créature du monde et la plus honnête ; toute l’honorabilité des Leferre semble s’être réfugiée en elle… mais ne vous rendez-vous pas compte de tout ce que vous risquez ? Supposez qu’elle meure sans avoir fait de testament, je sais, c’est une supposition horrible, je vous dis que je le sais, mais supposez…

— Je ne veux songer à rien d’aussi épouvantable, s’écria violemment Luke.

Ils étaient amis d’enfance lui et le jeune notaire intelligent qui s’occupait de ses affaires.

— Je trouve qu’une femme doit partager la fortune de son mari.

— Partager ! grogna Jack Hulbert. Mais pauvre insensé, elle a tout !

Ils avaient été sur le point de se quereller plus qu’ils ne l’avaient jamais fait. Et, lorsque Luke arriva à son bureau, l’humeur pessimiste de M. Steele lui fut désagréable.

— Nous pouvons arrêter nos pertes, pourtant cela nous coûtera cher, mais ensuite, Monsieur Maddison, il faudra que vous cessiez de spéculer…

— Je sais, je sais ! Les nerfs de Luke étaient à fleur de peau. « Je suis tout à fait de votre avis en ce qui concerne les spéculations. La vérité est que j’ai été poussé malgré moi à prendre des options. »

Il ne voulait pas avouer que c’était le pauvre Rex qui l’y avait engagé. Steele n’aurait pas voulu croire que son patron qu’il savait intelligent s’était laissé entraîner dans des tractations si différentes des affaires normales de la banque, par un jeune homme sans expérience. Cependant c’était la vérité.

— Quelles sont nos pertes ? demanda Luke.

M. Steele connaissait le chiffre exact.

— Quatre-vingt-dix-sept mille six cent quarante livres, fit-il gravement.

Luke sourit.

— Je sais, dit-il, que je vaux beaucoup plus que cela. En réalité, Steele, je suis beaucoup plus riche que je croyais.

Il s’en était rendu compte parce que, pour son contrat de mariage, il avait fallu faire un relevé de toutes ses valeurs.

— Très bien, préparez-moi un chèque, je le signerai.

M. Steele sortit et Luke examina rapidement les papiers qu’il avait devant lui. Il devait retrouver Margaret à l’Office du « Registrar », à deux heures. Danty aussi devait être là ; il fronça les sourcils à cette pensée, mais il n’avait fait aucune objection.

Morell avait par des procédés mystérieux gagné la confiance de Margaret, peut-être, pensait Luke, à cause de son amitié pour Rex.

Il ne devait pas y avoir de demoiselles d’honneur. M. Steele était le second témoin.

Maddison allait sonner pour prier son directeur de s’en souvenir lorsque celui-ci entra.

— Consentiriez-vous à recevoir un nommé Lewing ? demanda-t-il.

— Lewing ? Qui est-ce ?

Il vit par l’expression de M. Steele que Lewing n’était pas un personnage d’importance.

— C’est un drôle de paroissien ; je l’aurais expédié, mais il m’a dit qu’il venait de la part d’un certain « Tueur » qui vous connaît. Luke était perplexe. « Le Tueur » ! Il connaissait un homme qui était dans l’artillerie… Puis soudain il se rappela Haynes.

Il avait oublié le voleur qu’il avait essayé de sauver à l’hôtel et n’avait même pas recherché dans les journaux ce qu’il avait pu advenir de lui.

— Faites-le entrer.

L’homme qui suivit Steele était grand et mince. Ses yeux profonds avaient un regard fuyant. Il jeta un coup d’œil rapide autour de la pièce, comme s’il évaluait chaque objet s’y trouvant.

— J’our, M’sieur. J’aimerais vous parler en particulier.

Luke lit signe au directeur de sortir.

— Asseyez-vous.

Sans quitter Maddison du regard, il prit une chaise.

— Eh bien ?

— Le « Tueur » a été condamné à trois lunes, fit-il d’une voix basse et enrouée. Le Moineau a parlé pour lui, mais le « beak »[1] a tenu aux trois lunes. Le Tueur l’a mauvaise.

— Je comprends : il a trois mois de prison et il fait appel. J’espère qu’il réussira. Est-ce lui qui vous a envoyé ici ?

— Oui ; un peu de pèze lui ferait du bien. Il a besoin d’un avocat.

Le Moineau dit qu’il s’en sortira et le Moineau sait.

— Qui est le Moineau ?

Un sourire s’esquissa sur les lèvres de M. Lewing.

— C’est un roussin, un détective nommé Bird.

Luke acquiesça. Il se rappela l’homme dont l’activité ne se limitait pas aux enquêtes.

— J’avais été mis dedans moi-même pour avoir forcé une porte, mais on n’a rien pu prouver, alors j’ai été élargi. Le Tueur et moi sommes comme des frères ; il m’a dit d’filer et d’aller causer avec vous. Un peu de fric l’aiderait.

Luke était perplexe. Il n’avait vu qu’une seule fois le redoutable Tueur qui se nommait Haynes, mais il avait été frappé, pendant leur courte entrevue au Ritz-Carlton, de ses manières qui étaient celles d’un gentleman, ainsi que de son langage et il lui semblait que l’individu dont le regard était fixé sur lui, n’était pas le type d’homme auquel il confierait ses intérêts.

Il prit quelques billets dans sa poche.

— Je suppose que vous connaissez très bien M. Bird ? demanda-t-il.

L’homme grimaça.

— Le Moineau ? J’crois bien. Il parle tout l’temps des enfants des pauvres, mais il les pince toujours. Il prétend qu’il y a beaucoup de malheureux qui souffrent à cause de…, il allait dire de mes pareils, mais changea d’avis…, des filous.

— Voici dix livres. Donnez-les à votre ami. Je ne puis l’aider davantage. Je serais content de savoir ce qui lui arrive ; il peut m’écrire ici.

Une main sale saisit les billets et les roula en boule.

— Si vous voyez, le Moineau, ne lui dites pas que je suis venu. Et puis, M’sieur, si jamais vous voulez voir la vie ou amener des gens de la haute pour la voir, venez une nuit à Rotherhithe. Demandez Harry Sidler. J’ai écrit son nom quelque part.

Il fouilla dans la poche de son gilet et montra une carte sale. Amusé, Luke la prit et lut :

 

HARRY SIDLER

la porte à côté de l’hôtel de la Cloche

 

En dessous il y avait une annonce :

 

On achète la vieille ferraille au meilleur prix.

 

Lewing regardait Luke et ricanait en montrant ses dents.

— De la vieille ferraille ! Ce n’est pas mal. Si vous voulez voir les enfants des pauvres, voilà l’endroit où il faut aller.

Il se leva et, après une inclinaison de tête, il disparut derrière la porte.

Le voilà sorti de ma vie, pensa Luke.

Mais en cela il se trompait.

CHAPITRE VII

Ce matin-là Margaret se trouvait dans un état d’esprit qui l’angoissait.

Trois fois elle avait voulu appeler Luke au téléphone et trois fois elle avait déposé le récepteur. Puis Morell vint la voir. Elle était sur le point de dire qu’elle ne pouvait le recevoir et lorsqu’il entra elle se sentit étreinte par l’horreur de la réalité qu’elle aurait voulu oublier.

Elle avait passé une nuit affreuse, des cauchemars atroces l’avaient poursuivie. Elle avait rêvé de Rex mort, de Luke, de notaires ânonnant les phrases sibyllines d’un contrat de mariage. Et de tous ces rêves jaillissait une seule idée claire : Elle haïssait Luke, elle le haïssait avec une intensité qui ne laissait plus aucune place à la raison.

Elle essaya de se rappeler le temps où il était tout pour elle, où son cœur battait violemment au son de sa voix, où le jour lui semblait plus beau lorsqu’il était là.

Elle essaya désespérément, par respect pour elle-même, de revivre ces heures où il était son dieu. Elle s’efforça de lui trouver des excuses, ce qui ne fit qu’aviver la flamme de son indignation.

Elle en était arrivée à se détester elle-même à cause de la trahison qu’elle méditait. Avoir pour allié un homme qui, tout récemment encore était un étranger pour elle, lui rendait la chose encore plus pénible.

Elle se trouvait dans cet état d’esprit quand Danton arriva.

Il était vêtu sobrement, son chapeau de soie noire lui-même évoquait plutôt l’idée d’un service commémoratif que celle d’un mariage.

Elle commença sans préliminaires :

— Je ne puis aller jusqu’au bout, Danton (elle n’avait jamais pu s’habituer à « Danty » et après plusieurs essais pour adopter cette appellation, elle s’était arrêtée au prénom, plus cérémonieux). Je me suis décidée à appeler Luke et à le lui dire. C’est affreux, je ne puis l’épouser.

Il était trop habile pour tenter de la dissuader. Du reste il s’était attendu à un repentir de la dernière heure.

— En réalité qu’est-ce qui est affreux ? demanda-t-il. « Il y a certainement dans cette affaire des détails horribles qui m’impressionnent. Je ne puis les discuter avec vous, naturellement. Il est terrible qu’il vous faille vous sacrifier alors que vous haïssez cet homme. Lorsque Luke m’a dit que votre lune de miel devait se passer à Paris… cela ne m’a pas plu… Je ne vois pas pourquoi vous feriez un voyage de noces ! Vous vous rappelez la jeune Fletcher qui s’est cassé la jambe en montant dans la voiture ?… Évidemment il ne m’est pas agréable de vous suggérer pareille chose, mais je connais un médecin qui certifierait que vous avez une entorse… »

Elle secoua la tête, mais l’idée était entrée dans son esprit. Elle voulait la fin du drame tout de suite : il lui fallait dire la vérité à Luke en sortant de l’Office du « Registrar »… ou bien il ne fallait pas que le mariage eut lieu.

 

Alors que l’encre du contrat n’était pas encore sèche, elle allait dire à Luke qu’elle s’était délibérément donné pour tâche de le ruiner. Il ne devait pas y avoir de tergiversation ; elle voulait agir pendant que sa haine était ardente, avant que la pitié ne surgît en elle et la liât à l’homme dont elle avait horreur.

Danty la vit faiblir. Il était urgent d’attiser son ressentiment ; il lui restait une arme qu’il avait soigneusement gardée en réserve.

— Je suppose que vous vous demandez pourquoi j’en veux tant à Maddison ? dit-il.

Il n’y avait aucune nécessité pour qu’il posât cette question. Il avait fait comprendre à la jeune fille qu’il avait mille raisons pour haïr Luke ; mais il était trop habile pour avouer qu’il voyait en lui un rival. Cet aveu l’aurait fait sortir de son rôle d’ami désintéressé et aurait rendu suspects chacun de ses actes, chacun de ses arguments. Pourtant chaque jour il trouvait plus difficile de cacher sa passion grandissante. Margaret était si différente des femmes qu’il avait connues et loin des Millie Haynes – une lady – appartenant à la classe contre laquelle il avait été constamment en guerre.

— Je le hais, dit-il, parce que j’aimais Rex... et il ne laissera jamais Rex en paix. Ce pauvre enfant n’est pas encore sous terre que déjà il porte contre lui la plus affreuse accusation...

— Laquelle ?

— Vous ne le croirez peut-être pas, mais Luke m’a dit confidentiellement que votre frère quelques jours avant sa mort avait apposé une fausse signature sur un chèque de dix huit mille livres. Accusation stupide lui ai-je répondu car j’étais avec Rex quand le chèque lui a été remis par Maddison.

— Il a osé dire cela ! Elle parlait d’une voix si basse qu’il l’entendait à peine. « Que Rex a fait un faux ? Mais il n’aurait pas pu ; c’est ignoble ! »

Danton vit le tremblement de ses lèvres et sentit que son heure était venue. Se penchant vers elle, il parla vite, ardemment. Il dit des choses qui, à un autre moment, eussent irrité Margaret et elle les écouta sans trouble… dans sa fureur froide elle était inconsciente.

Tout au fond d’elle une voix l’avertissait qu’elle ne devrait pas écouter, mais cette voix devenait de plus en plus faible et n’était plus qu’un murmure.

À deux heures elle descendit de voiture devant l’Office de Marylebone et Luke, qui l’attendait, salua la fiancée la plus pâle qui fût jamais entrée dans cet Office.

Elle ne parla pas et se borna à répondre aux questions qui lui étaient posées. Elle frissonna lorsque la bague fut glissée à son doigt…

Tout se passa si rapidement qu’elle ne put s’imaginer que le premier acte de sa vengeance était accompli.

Quelqu’un lui donna une plume et lui montra l’endroit où elle devait signer. La plume trembla dans sa main pendant qu’elle écrivait et sa signature griffonnée ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait.

Elle devait partir le soir même pour Paris…

Tous ces détails étaient confus dans son esprit… ils n’auraient, du reste, aucune importance si elle gardait son sang-froid.

Ce mariage à deux heures avait été une heureuse inspiration. Elle retourna chez elle, Luke devait la rejoindre pour dîner et ils partiraient immédiatement après pour prendre le bateau de nuit à Southampton.

— Ma femme ! C’est merveilleux, incroyable !

La voix de Maddison tremblait. Ils étaient seuls dans le petit salon de Margaret ; il était assis à côté d’elle l’entourant de ses bras.

Elle était très calme, mais rigide. Luke croyait la comprendre. Il exultait ; il était comme un enfant qui vient de recevoir un merveilleux cadeau.

— Avez-vous vu cet homme bizarre quand nous sommes sortis de l’office. C’est un nommé Lewing, une espèce de voleur. Je me demande s’il venait pour fouiller les poches ; je parie que oui… Il a touché son chapeau quand il m’a vu…

Elle ne l’écoutait pas et, après son départ ne se souvint de rien que d’une allusion à Rex… Il était inconvenant de sa part, de parler de Rex !

Danty se fit annoncer mais elle refusa de recevoir. Désormais elle devait agir sans aide. Luke devait venir à sept heures, à six elle lui téléphona et eut un moment la crainte qu’il ne fût déjà sorti, puis elle entendit sa voix.

— Ma bien-aimée… n’est-ce pas étrange ? Je ne puis encore croire à mon bonheur et je me figure être toujours un vieux célibataire bourru.

— Luke, je voudrais vous demander de faire quelque chose pour moi. Non, non, n’interrompez pas… c’est quelque chose d’important. Je voudrais ne pas partir ce soir, rester ici pendant un jour ou deux. J’ai besoin d’être seule… de ne pas vous voir. Mes nerfs sont dans un état effroyable ; je crois que je suis à bout de forces.

Tandis quil écoutait il fut pris de peur et de détresse et cependant il ne songeait pas à lui.

— Oh ! j’ai été une brute égoïste… Naturellement, ma chérie, je comprends très bien.

Cette conversation ne dura guère que cinq minutes ; il ne se rendit compte de ce qui arrivait que lorsqu’il fut assis devant son bureau, regardant d’un air hébété les formules de télégrammes qu’il allait expédier pour contremander toutes les dispositions qu’il avait prises.

Danty, qui attendait dans la gare de Waterloo sans perdre de vue la barrière, surveilla les voyageurs du train maritime qui passaient sur le quai.

Il vit la barrière se refermer et les feux rouges du train disparaître dans l’obscurité. Il rentra chez lui en chantonnant.

M. et Mme Luke Maddison n’étaient pas parmi ceux qui partaient.

CHAPITRE VIII

Le directeur de la banque Maddison n’était pas un homme qu’on pût facilement prendre par surprise. Il avait l’esprit fataliste particulier aux hommes qui sont dans les finances. Les variations des cours, les taux de l’escompte et les fluctuations des marchés le laissaient calme. Cependant il ouvrit des yeux ronds d’ahurissement, et fut incapable de prononcer une parole lorsqu’il vit Luke Maddison traverser les bureaux pour se rendre à son cabinet particulier.

— Tout va bien, Steele, fit Luke en souriant. Je ne suis pas un fantôme.

M. Steele retrouva sa voix.

— Je croyais que… hum !

— Vous croyiez que j’étais en voyage de noces ; il n’en est rien, dit Luke en précédant le directeur.

Il s’arrêta sur le seuil de son bureau en apercevant un homme à lourde silhouette installé dans son meilleur fauteuil.

— M. Bird est venu et… j’ai pensé que je pouvais le recevoir dans votre cabinet.

Luke Maddison serrait déjà la main de son visiteur.

— Je supposais bien que vous viendriez, dit le Moineau gaiement. J’ai vu que vous n’étiez pas dans l’express de la lune de miel.

Luke se mit à rire.

— Vous étiez à Waterloo alors ?

— Oui et j’y ai vu une quinzaine de filous divers, mais nous n’étions que deux à nous intéresser au train maritime. Les autres étaient de vulgaires voleurs de valises ; ils ne sont pas restés longtemps. Lui et moi sommes demeurés jusqu’au départ du train de Paris.

— Qui était « lui » ? demanda Luke. Mais le Moineau ne fut pas communicatif.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, M. Maddison ? Je sais que votre ménagère ne se porte pas bien, mais rien de sérieux, s’pas ? ? Il était drôle d’entendre parler de Margaret comme d’une « ménagère » et Luke se mit à rire doucement.

— Je suis venu vous voir au sujet d’un petit chenapan, expliqua Bird. Si ce n’est pas trahir la confiance d’un criminel, pourriez-vous me dire ce qui a amené Lewing chez vous hier ?

Luke hésita. Il lui déplaisait de répondre quelque chose qui pût causer des désagréments à cet homme ou à son camarade.

— Ne serait-il pas venu vous demander de l’argent pour le Tueur ? M. Bird regarda fixement Luke. Bon, je l’ai pensé. Haynes fait appel, c’est vrai, et je crois qu’il s’en tirera. Je discutais l’affaire dans la cour de la prison Brixton et ce Lewing a dû m’entendre. Combien lui avez-vous donné ?

Luke lui décrivit l’entrevue autant qu’il pût s’en souvenir et le Moineau se mit à rire.

— Haynes ne daignerait pas parler à un type comme Lewing. Il appartient à ce que les journaux appellent l’aristocratie du crime. Si vous voulez porter plainte, je ferai arrêter l’individu.

Mais Luke ne fut pas de cet avis.

— Bien, bien, je le laisserai donc tranquille. Il continuera à exploiter les enfants des pauvres jusqu’à ce qu’un jour il fasse un faux pas, et je serai là pour le cueillir.

La phrase frappa Maddison et il posa une question. Le Moineau plissa ses grosses lèvres et répondit :

— Des gens comme vous ne comprennent pas. Approchez-vous de cette fenêtre.

Luke obéit.

— Voyez cette jeune fille, une dactylographe ou quelque chose d’approchant : elle gagne deux livres par semaine, elle fait partie d’une famille de six enfants – je suppose tout cela – et demeure à Bermondsey. Tous les chenapans sont à l’affût. Vous ne le croyez pas ; je vous l’affirme. Ils l’attendent. Ils sont autour des omnibus et prennent son porte-monnaie. Peut-être un type, ayant l’air chic, lui demandera d’aller avec lui dans un Cinéma… puis un soir ils iront souper dans un club de nuit ! Regardez cet homme, un vieux birbe ; il a élevé une famille avec rien – c’est un menuisier, à en juger par son sac. Savez-vous ce qu’ils feront ? Ils le saouleront, déroberont ses outils et videront ses poches. C’est pour cela que je suis payé… Pour protéger les enfants des pauvres ! Y êtes-vous ?

— Je croyais que les malfaiteurs ne s’attaquaient qu’aux riches ?

M. Bird ricana.

— Que peut-on prendre aux riches ? Leur argent est dans des coffres-forts. Ils ont des domestiques et des téléphones et la loi est pour eux. Un voleur préfère voler des pauvres. Ils sont sans appui, monsieur Maddison, vous ne savez pas ce que sont les pauvres et vous n’avez pas idée de ce que sont les pickpockets. Je pourrais vous montrer un endroit au sud de Londres où ils grouillent en masse, misérables petits voleurs, vivant ensemble dans des caves ou des entrepôts abandonnés. Ils vous tiendraient la face dans la boue de la rivière jusqu’à ce que la mort s’ensuive s’ils avaient ainsi vingt livres à se partager entre quatre.

Luke frissonna.

— Vous exagérez !

— J’espère que vous ne saurez jamais à quel point cela est vrai, dit M. Bird en souriant. Eh bien, que décidez-vous au sujet de Lewing ?

Luke secoua la tête et le Moineau se leva en grognant contre cet acte de charité.

— C’est un des pires, un rat des berges ; je vous raconterai un jour son histoire.

Steele était venu plusieurs fois pendant cette entrevue. Il avait l’air troublé et fit comprendre à Luke qu’il désirait lui parler. Dès que le détective fut parti, il entra.

— Ce chèque de quatre-vingt-dix sept mille livres que vous avez signé hier… le directeur de la banque dit qu’il a besoin de vous voir d’urgence. Il n’a pas voulu me dire pourquoi quand je lui ai appris que vous étiez encore ici.

Luke fronça les sourcils.

— Mais j’ai tiré ce chèque sur mon compte personnel.

— C’est ce que je lui ai dit, mais il veut vous voir.

La banque était tout près et dix minutes plus tard Luke était dans le bureau du directeur.

Il eut d’abord à recevoir des félicitations et à expliquer ensuite sa présence à Londres. Il avait téléphoné à Margaret le matin : elle allait mieux.

— Au sujet de ce chèque, monsieur Maddison, vous comprenez bien que nous ne pouvons le payer.

— Comment ? Luke le regarda avec incrédulité et le directeur se mit à rire.

— Cela a l’air bizarre, n’est-ce pas ? Particulièrement bizarre quand je songe que je parle au chef de la banque Maddison. C’est pourtant un fait. Il ne s’agit que d’une formalité, mais vous, comme banquier, vous savez que les affaires sont basées sur des formalités.

— Expliquez-moi ce que vous voulez dire, fit Luke avec impatience. J’ai six cent mille…

— Vous aviez, dit le directeur en souriant, mais vous oubliez que vous avez donné toute votre fortune et vos valeurs à votre femme.

Alors Luke Maddison comprit soudain qu’il n’avait plus rien. Il se mit à rire aux larmes et le directeur en fit autant.

— Voilà la meilleure plaisanterie que j’aie jamais entendue. J’avais complètement oublié. Je vais voir Mrs Maddison et lui demanderai un chèque de cette somme.

— Le plus tôt possible, car, comme vous le savez, il me faudrait renvoyer celui-ci si je n’avais pas son autorisation.

Luke n’alla pas voir Margaret tout de suite. Il lui téléphona avant le déjeuner.

— J’ai besoin de vous parler, ma chérie.

— Pourquoi ?

— Je voudrais vous demander une signature.

Ah ! c’était cela ! Danty l’avait prévenue, mais elle ne s’y attendait pas si tôt.

— Une signature ?

— Oui il me faudrait un peu d’argent. C’est une simple formalité ; j’ai découvert que j’ai gardé moins qu’il ne m’est nécessaire.

Elle réfléchit.

— Très bien, venez à trois heures.

Il oublia que la banque fermait à trois heures et demie. Après tout il n’y avait pas grand mal si on renvoyait le chèque. Il serait simplement transféré de son compte personnel à celui de la banque. Suivant ses habitudes Maddison arriva cinq minutes en retard. Il fut introduit dans le petit salon. La première chose qui le frappa fut de trouver Margaret habillée. Il s’était imaginé qu’elle serait en robe de chambre ou même couchée.

Elle n’était plus aussi pâle. Ce ne fut que lorsqu’il voulu la prendre dans ses bras qu’il reçut le premier choc.

— Ne m’embrassez pas, je vous en prie.

Elle ne suppliait pas, elle commandait péremptoirement.

— Pourquoi ? Qu’y a-t-il, chérie ?

Elle fit un mouvement d’impatience.

— Dites-moi ce que vous désirez.

Il frissonna au son de sa voix qui était dure, hostile. Il pouvait à peine en croire ses oreilles. Bégayant comme un écolier, il expliqua en phrases hachées, la situation actuelle.

Elle l’écouta et ne parla que lorsqu’il eut terminé.

— Quatre-vingt-sept mille ! dit-elle. Le dixième de cette somme eût sauvé Rex.

Il la regarda sans comprendre.

— Il est atroce de voir un homme faire de l’argent son Dieu et de savoir qu’à cause de cela il a sacrifié une jeune vie. Et d’accuser ce pauvre enfant mort d’être un faussaire… d’ajouter cette infamie à l’autre…

— Moi ! c’est à moi que vous faites allusion ? dit-il à voix basse.

— À vous ; je savais que vous viendriez redemander votre argent, c’est pour cela que je ne suis pas allée en France. Je voulais, quand cela se produirait, être encore ici où j’ai des amis.

Il y eut un silence, puis elle reprit :

— Je ne mettrai aucune somme à votre disposition, vous m’avez donné votre fortune, elle est à moi. Vous n’aurez rien… absolument rien.

Elle aurait voulu qu’il parlât. Elle aurait voulu l’entendre crier, la maudire, faire tout ce qu’elle s’était figuré qu’il ferait. Mais il demeura silencieux, il ne la regardait même pas. Ses yeux étaient rivés au tapis. Puis il releva la tête d’un mouvement saccadé.

— Adieu, dit-il et il tourna sur ses talons.

Elle entendit la porte se fermer derrière lui et alors, subitement, elle eut une révélation qui lui donna le vertige : elle l’aimait.

CHAPITRE IX

Luke Maddison entra dans son cabinet avec un tel calme que Steele en le voyant passer, ne put se douter de l’affreuse catastrophe qui venait de briser la vie de son jeune chef : Il regarda sa montre et eut un sourire joyeux : évidemment la question du chèque était réglée d’une façon satisfaisante.

La sonnerie de son téléphone retentit et Luke lui demanda de venir lui parler ; sa voix ne trahissait aucune émotion.

Il était lui-même étonné de son calme et fut un certain temps avant de se rendre compte d’où venait sa sérénité anormale. Il vivait uniquement dans le présent, il n’osait pas regarder en arrière et était indifférent à ce qui l’attendait le lendemain.

Steele qui le connaissait depuis son enfance, aperçut sur son visage une expression qu’il n’y avait jamais vue et en fut inquiet.

— Quelque chose vous préoccupe, monsieur ? demanda-t-il anxieusement.

Luke plissa les lèvres comme s’il allait siffler.

— Je ne sais pas ; je n’ai pas encore mis les choses au point. Asseyez-vous, Steele.

Puis, en termes mesurés, il raconta ce qui venait d’arriver. Ce n’était pas le moment des réticences et il ne trouva pas nécessaire d’excuser l’acte de Margaret. Il avait à traiter de faits concrets et il les exposa avec une froide précision, comme s’il eut discuté la valeur d’un programme.

Steele écouta, mais ne put tout d’abord comprendre l’étendue du désastre. Puis il laissa échapper un gémissement qui éveilla le sens de l’humour chez Maddison, car ce dernier sourit.

— Il faudra que vous fassiez pour le mieux, Steele. Je suppose que j’ai des amis dans la Cité qui m’aideraient, mais je n’ai pas la confiance qu’il me faudrait pour aller les trouver. Je n’ai plus confiance en rien… je suis abattu, je suis comme mort, mais je ne me plains pas.

— Qu’allez-vous faire ? murmura Steele.

— Je ne sais pas. Que fait-on en pareil cas ? Doit-on partir et aller tuer des lions ? N’est-ce-pas cela que font généralement les hommes dont le cœur est brisé ? Je ne sais pas.

Steele regarda sa montre et se leva.

— Je vais à la banque, dit-il, avec une remarquable énergie. Je crois que nous pouvons négocier des actions de la soie artificielle en contre-partie d’un dépassement de crédit.

Luke ne répondit pas. Il écoutait la voix grondante de Steele. Le vieillard tonnait toujours quand il était agité.

Le jeune homme resta assis dix minutes dans son bureau, essayant de reprendre contact avec la vie. Puis il se leva, prit son chapeau, mit ses gants machinalement et descendit son escalier particulier. En ouvrant la porte de son appartement, il entendit la sonnerie du téléphone et arriva à temps pour empêcher son valet de chambre de répondre.

L’appareil était dans son cabinet de travail ; il décrocha le récepteur et le posa sur la table. Puis, verrouillant la porte, il changea de vêtement et ne s’aperçut que lorsqu’il fut habillé que son pantalon et son veston n’étaient pas du même costume.

Il compta l’argent qu’il avait dans ses poches, un peu plus de cinquante livres.

Il devint pensif. Cet argent était-il à lui ou à elle ? C’était un problème ridicule, cependant il chercha longtemps à le résoudre. Il ne pouvait se représenter Margaret que comme A et lui comme B, C représentait l’argent… celui-ci appartenait-il à A ou à B ?

Il jeta les billets sur la table, gardant la monnaie et passa dans le vestibule. Il allait prendre son pardessus lorsque son valet vint lui poser l’inévitable question :

— Non, non, je dînerai dehors ce soir, répondit-il. Puis il se souvint : « J’ai laissé de l’argent sur la table de mon cabinet. Prenez la moitié pour vous, l’autre pour la cuisinière. Je n’aurai plus besoin de vos services la semaine prochaine. »

Il quitta le domestique qui resta pétrifié de stupeur et de consternation.

Il marcha au hasard et ne put jamais dire pourquoi il se dirigea vers le fleuve. Il ne songeait pas au suicide pour trouver l’oubli.

Il longea lentement le parapet et, arrivé devant Scotland Yard, il contempla ce bâtiment gothique avec indifférence.

Le gros détective était là. Le Moineau, le Moineau redresseur de torts était bien incapable de résoudre le problème qui torturait l’esprit de Luke Maddison.

Les enfants des pauvres ! Le jeune homme sourit tristement. Il était maintenant un des enfants des pauvres, l’un de ceux que devait protéger M. Bird. Qui avait mal agi ?… Margaret ? Il essaya de la blâmer, de la haïr…

Puis il secoua la tête et retourna lentement vers Blackfriars.

Il s’arrêta devant la station du Temple. Une rue étroite conduisait sur le quai et l’étude de son notaire était là. Pourquoi n’irait-il pas le voir, lui dire ce qui était arrivé ? C’était la chose naturelle et tout indiquée. Mais Luke se rendit compte que son esprit s’y refusait.

Il continua sa marche jusqu’à Blackfriars et s’arrêta devant la station du tram. Des gens faisaient la queue pour prendre les voitures qui étaient vides à leur arrivée et partaient pleines. Des maris avec leurs femmes, des jeunes gens retournant vers leurs fiancées qui les aimaient, des jeunes filles qui avaient confiance en leurs amoureux et qui étaient prêtes à tous les sacrifices. Pour Luke Maddison, tous ceux qui s’éloignaient étaient des gens heureux qui, après leur labeur quotidien, allaient au-devant du bonheur de la soirée prochaine.

Il restait là immobile.

— Attendez-vous quelqu’un ?

La voix était autoritaire et pourtant aimable. Luke leva les yeux et rencontra le regard soupçonneux d’un policeman.

Les agents n’aiment pas voir quelqu’un s’attarder, indécis, la main sur le parapet, regardant l’eau noire, surtout quand il s’agit d’un homme pâle, aux yeux fixes presque épouvantés.

— N… non, bégaya Luke ; je… regardais seulement.

Le policeman l’examina avec curiosité comme s’il essayait de se rappeler son visage.

— Je vous ai déjà vu quelque part, n’est-ce pas ?

— Probablement, répondit Luke et il s’en alla brusquement.

Il suivit la foule sur le pont de Blackfriars. Il faisait nuit, il faisait froid et il enfila son pardessus qu’il avait gardé sur le bras. À onze heures une petite pluie fine commença à tomber et ne tarda pas à tremper ses vêtements légers.

Il marchait sans but le long de la route de York, dans la direction de Westminster. Un homme devant lui marchait encore plus lentement. Luke avait des semelles en caoutchouc et il était près du promeneur avant que celui-ci se fût aperçu de sa présence.

L’individu glissa de côté en grommelant, se pencha comme s’il allait courir, puis s’arrêta après avoir jeté un coup d’œil vers Maddison.

— Oh ! oh ! je croyais que vous étiez un roussin, dit-il d’une voix enrouée.

Luke le reconnut.

— Vous êtes Lewing, n’est-ce pas ?

L’homme le regarda.

— Mince alors ! C’est M. Maddison ! Qu’vous faites ici ? Vous auriez dû venir me voir dans Tooley Street ma turne n’est pas ici.

Il jeta un regard furtif autour de lui.

— Vous me preniez pour un détective ?

Les lèvres minces firent une grimace.

— C’est ce que je vous ai dit, mais en réalité je croyais que vous étiez de la bande de Connor. Ils m’ont chassé de Rotherhithe ce soir. Ils ont prétendu que je les mouchardais. C’est pour ça que je suis ici. La bande de Connor croit toujours que quelqu’un a mouchardé, et a mangé le morceau quand l’un des siens a été pincé.

— Mouchardé ? vous voulez dire espionné ?

— Oui et aussi les avoir vendus à la police. Le frère de Connor a été arrêté l’autre nuit et ils croient que c’est moi qui l’ai donné.

Luke commençait à saisir.

— Venez par ici.

Lewing l’entraîna vers une rue étroite, mal éclairée.

— Je suis nerveux ce soir, dit-il, et en cela il disait la vérité car sa voix n’était plus qu’une sorte de gémissement. Vous êtes un gentleman, monsieur Maddison, vous aiderez un pauv’ type à se sauver. Vous savez ce qu’est Connor ; il vous estourbirait pour deux sous. Deux fafiots me permettraient de quitter Londres.

— Je n’ai pas deux livres sur moi, dit Luke.

Il en avait assez de la compagnie de Lewing et, s’il avait été dans son état normal, il n’aurait jamais permis à ce vaurien de le conduire dans cette affreuse petite rue.

— Peut-être pourrais-je vous demander à votre bureau demain matin ?

La voix de Lewing trahit son anxiété. Puis il se souvint : « J’ai donné les dix livres au Tueur. »

— Vous ne lui avez rien donné, dit Luke froidement. M. Bird m’a tout raconté sur votre compte.

Il y eut un silence embarrassé.

— En tout cas je serais content si vous restiez avec moi, monsieur ; je viens de vous appeler un roussin et vous en avez l’air. Si les Connor me voient avec vous, ils…

Tous deux venaient d’entrer dans une rue plus étroite encore et Lewing s’arrêta soudain : Quatre ombres noires, deux sur le trottoir, deux dans la rue, les entourèrent.

Luke regarda avec surprise ces hommes qui avaient tous des bonnets tirés sur les yeux et les mains dans les poches.

— Qu’est-ce qu’il y a, Joé ? fit Lewing d’une voix pleurnicharde. Ce gentleman me conduit…

Le chef de la bande rit bruyamment.

— Vous avez un curieux avec vous, eh ! fit-il. Il ne vous suffit pas de nous moucharder, nous, les Connor, il faut encore que vous ameniez quelqu’un de Scotland Yard ici. Tenez, voilà pour vous ! Il sembla à Luke que l’homme s’était simplement approché un peu de Lewing en parlant, mais celui-ci toussa et tomba contre lui.

— Au tour de l’autre, dit une voix hargneuse.

Luke recula, mais pas assez vite. Il vit briller une lame d’acier et eut la sensation qu’un fer chaud avait traversé sa poitrine. Puis il fut pris d’une étrange faiblesse, s’appuya contre le mur et s’affaissa graduellement…

Il entendit vaguement un bruit de pas ; quatre ombres noires disparurent et il resta seul auprès d’un corps allongé, fixant d’un regard trouble la lumière vacillante des réverbères.

CHAPITRE X

Le lendemain M. Danton Morell vint communiquer à Margaret toutes les nouvelles qu’il avait pu se procurer, et ce n’était pas grand’chose.

— Votre mari semble avoir disparu de Londres, mais, à votre place je n’en serais pas inquiet, dit-il.

La jeune femme, très pâle était assise à son bureau, un porte-plume à la main. Elle n’avait pas dormi depuis que le valet de chambre de Luke l’avait éveillée à minuit pour s’informer de son maître. Ce matin-là elle avait eu un instant de faiblesse et s’était décidée à téléphoner au bureau de Luke, mais cela n’avait eu d’autre résultat que de faire partager ses craintes à M. Steele.

— Naturellement Maddison veut vous tourmenter, affirma Danty en souriant. Cela fait partie de son plan. Probablement si vous aviez dit au vieux Steele que vous étiez prête à signer un chèque…

— Je l’ai prévenu que j’étais prête à lui remettre un chèque pour toutes les sommes qu’il désirait.

Sa voix était un peu froide et dure. Danty devint inquiet. Il faisait évidemment fausse route : il n’était pas facile de trouver la bonne voie.

— Alors, si je puis m’exprimer ainsi, vous avez été extrêmement imprudente. Après tout vous connaissez l’homme, vous savez ce que le pauvre Rex pensait de lui ; vous aviez toutes les raisons pour…

— Je sais, fit elle, impatiente. Je crois que j’agirais encore de même, mais peut-être d’une autre façon. J’ai été plutôt brutale.

Elle se leva et alla lentement vers la cheminée, prit une cigarette l’alluma, puis la jeta dans le feu.

— Je suis tourmentée, Danton, je n’ai pas la force de haïr. Je n’ai même pas l’illusion d’avoir fait ce que je devais.

— Steele a accepté votre chèque naturellement.

— Non, il a dit que cela n’était pas nécessaire. Je crois que Luke lui a tout raconté. Il a été très dur avec moi, presque impoli.

— Exécutez-le, dit Danton vivement. N’oubliez pas que la banque vous appartient.

— La banque ne m’appartient pas. Mon notaire m’a téléphoné ce matin pour m’aviser que, par mégarde, la propriété de la banque ne m’avait pas été attribuée dans le contrat… et j’en suis heureuse. Bien entendu je rendrai à Luke chaque centime que je lui ai pris.

— Êtes-vous folle ?

Il hurlait presque en prononçant ces paroles.

Elle n’avait jamais vu Danton sous ce jour-là et elle le regarda avec stupéfaction.

Il sentit immédiatement la faute qu’il commettait.

— Je suis navré, dit-il presque humblement. Je ne pense qu’à vous. Je me dis que la disparition de Maddison n’est qu’une ruse ; ma conviction à ce sujet est faite. Si vous vous décidez à lui rendre son argent, qu’arrivera-t-il ? Vous êtes mariée avec lui, il ne vous donnera pas de motif pour divorcer et le résultat de votre générosité sera que vous vous trouverez sans le sou, à la merci de sa charité.

Elle resta longtemps silencieuse, réfléchissant à ce qu’il venait de dire.

— Je voulais lui faire mal. S’il m’avait seulement répondu quelque chose, s’il m’avait insultée !

Oh ! c’était affreux.

Elle ferma les yeux comme pour effacer le souvenir de Luke.

— Il sera de retour cette nuit, dit Danton gaiement, et alors vous arrangerez les choses entre vous. Je commence à regretter de vous avoir donné un conseil et Dieu sait pourtant que je n’ai pas agi par intérêt.

— Certainement.

Elle lui tendit la main d’un mouvement impulsif. Il était de nouveau le maître de la situation.

Cependant il restait perplexe et, pendant qu’il rentrait chez lui, il essaya de trouver une explication plausible à la disparition de Luke.

Il avait supposé que l’homme qu’il haïssait choisirait l’une des deux solutions suivantes : Ou bien il se montrerait extrêmement avisé et consulterait son notaire, ou bien il prendrait le chemin qu’avait pris Rex Leferre.

Un journal placardé dans une vitrine attira son attention ; il l’acheta après avoir fait arrêter sa voiture.

« Meurtre commis par une bande de rôdeurs » : le titre s’étalait à la première page en gros caractères et Danty s’intéressait à ce genre de crimes ; il ne connaissait pas le lieu du drame. Autrefois il avait « fait » le nord de Londres, mais le Borough et Lambeth lui étaient étrangers.

 

« À la suite, croit-on, d’une rencontre fortuite entre les membres de bandes rivales, un homme nommé Lewing a été tué ; son compagnon, qui a reçu une blessure grave dans la poitrine et dont la police est désireuse de connaître l’identité, est à l’hôpital Saint-Thomas. La Brigade mobile fouille le sud de Londres pour rechercher les agresseurs qu’on suppose affiliés à une bande dangereuse qui opère dans le Borough. »

 

Danty jeta le journal. C’était un des crimes vulgaires qui n’offrent aucun intérêt pour les classes aisées dont il était sur le point de faire partie.

Il n’avait pas encore arrêté définitivement son plan de campagne. Puisque Margaret possédait la fortune il pourrait se procurer de l’argent plus facilement si Luke n’était pas là. Sa disparition lui causait un véritable soulagement. Il eut été impossible pour Danton que son intimité avec la jeune femme continuât si elle avait aimé son mari et s’était laissée guider par lui. Tout ce que Morell désirait c’était que Luke cessât de compter et il avait bien manœuvré jusqu’à présent, mais ce qui le troublait par dessus tout, c’était sa passion grandissante pour Margaret. Chaque fois qu’il la voyait il éprouvait un désir violent d’être pour elle autre chose qu’un simple confident. Un jour il avait touché sa main par hasard – hasard facilement provoqué – et elle ne l’avait pas retirée immédiatement, ce qui l’avait encouragé à tenter davantage, mais elle ne lui avait laissé aucun doute sur ses sentiments. Habituée à être très franche, elle lui avait dit :

— J’espère que vous n’allez pas être stupide, Danton, et vous imaginer que vous êtes amoureux de moi.

C’était à l’époque où Rex vivait encore et où son cœur battait plus vite lorsqu’elle entendait le pas de Luke Maddison.

Danty haussa les épaules. Les femmes changent ; leur versatilité est un de leurs charmes.

Il descendit du taxi et paya le chauffeur.

— ’jour, M. Morell.

Danty se retourna vivement, d’où sortait le Moineau ? Il avait la déplorable habitude d’apparaître inopinément, sortant on ne savait d’où. En réalité M. Bird se trouvait devant la porte, mais avait été caché par le taxi.

— J’ai pensé que j’aimerais causer un peu avec vous, dit-il en souriant. Avez-vous vu M. Maddison ?

Danty était sur le point de répondre qu’il n’était pas au courant des faits et gestes de Luke, mais il répondit :

— Pas depuis son mariage.

— Peut-être est-il parti tout seul pour son voyage de noces, répliqua le Moineau avec un large sourire. Je ne puis me faire à ces habitudes modernes. Je suppose qu’il y a longtemps que vous n’avez fait un voyage de noces ?

Ses yeux vifs, à moitié cachés sous ses lourdes paupières, semblaient percer Danty comme des vrilles.

Celui-ci ne broncha pas.

— Je n’ai jamais été marié, fit-il.

Il aurait pu mettre fin à l’entrevue en passant rapidement devant le détective et en entrant dans sa maison, mais il commit l’erreur de se laisser questionner.

— Un plaisir à venir, dit le Moineau gaiement. J’ai parlé de vous avec Haynes.

Malgré son sang-froid, Danty Morell se sentit pâlir.

— Oh ! vraiment, fit-il d’un ton de défi ; qui est Haynes ?

— Un vulgaire criminel, dit Bird d’un air mélancolique. J’en rencontre, c’est mon métier. Il y a beaucoup de choses qui me plaisent chez celui-là. D’abord il ne porte jamais de pistolet sur lui et ensuite j’admire sa mémoire. C’est un de ces types qui se rappellent la couleur des chaussettes qu’ils portaient le jour où l’armistice a été signé. Je ne serais pas surpris qu’elle ait été khaki. Quelle était la couleur de vos chaussettes, ce jour-là, M. Morell ?

Cette question porta un coup si droit à Danton qu’il en perdit la respiration. Le jour de l’armistice il purgeait à Peterhead une condamnation à dix-huit mois de prison !

Haynes l’avait-il reconnu et trahi ? Il rejeta cette idée comme invraisemblable car si le Tueur le savait vivant et facile à retrouver, il n’en aurait pas averti la police ; il aurait tenu à régler lui-même et rapidement son affaire.

— Je ne puis répondre à votre question, dit-il d’une voix traînante. Le commerce de la bonneterie vous intéresse-t-il donc ?

M. Bird inclina la tête solennellement.

— Oui, surtout quand il s’agit de chaussettes de laine grise avec une large flèche à la cheville.

Ces mots avaient été prononcés avec une si parfaite bonne humeur que même en faisant effort d’imagination, on ne pouvait y voir une offense. Avant que Danton pût répondre, il continua :

— Je suppose que vous ne pouvez pas me donner un renseignement dont j’ai besoin. Je voudrais savoir pourquoi M. Maddison est parti hier et où il est allé ?

Je songe à lui envoyer un cadeau pour son anniversaire… Combien de temps comptez-vous rester à Londres, M. Morell ?

La question fut posée brusquement et derrière leurs lourdes paupières les yeux du détective semblèrent jeter un éclair lorsque Danton répondit :

— Un mois environ.

— Je pensais que vous comptiez partir la semaine prochaine.

Après une légère inclinaison de tête, il s’éloigna de son pas lourd et solennel. Danty le suivit des yeux en se mordant la lèvre. Il avait reçu un avertissement ; il préférait le tenir de la police que de Haynes dont l’avis eût été plus brutal.

Il songeait encore aux paroles du détective pendant qu’il s’habillait pour le dîner du soir. Ce qui lui avait été dit ne pouvait venir du Tueur. Bird plaidait le faux pour savoir le vrai.

Danton Morell devait dîner avec Margaret et lorsque dans l’après-midi, elle l’avait appelé au téléphone, il avait craint qu’elle ne remît le rendez-vous, mais elle voulait tout simplement savoir s’il avait des nouvelles. Il la trouva plus gaie et plus décidée à persévérer dans sa première attitude.

— Vous entendrez parler de lui demain, dit Danty en souriant. Il n’est pas homme à rester longtemps loin de la Cité de Londres où l’on gagne de l’argent.

Elle soupira.

— Je crains que vous n’ayez raison.

____________

 

À ce moment deux éminents chirurgiens étaient debout auprès d’un lit à l’hôpital Saint-Thomas. L’un d’eux replia son stéthoscope et regarda, avec un hochement de tête, le blessé qui n’était pas revenu à lui.

— Vous n’avez pu découvrir le nom de cet homme, constable ? demanda-t-il au policier assis au chevet de la couchette.

— Non, monsieur.

Le chirurgien s’adressa à son collègue :

— C’est une pneumonie, sans aucun doute, Sir John ; le poumon a été traversé. On pouvait s’attendre à ces symptômes, n’est-ce pas ?

Il appela le médecin de l’hôpital qui s’occupait d’un autre malade.

— Cet homme mourra probablement cette nuit, dit-il. Je ne vois pas ce que vous pouvez faire sauf de le soulager autant que possible. Il a l’air trop distingué pour appartenir à une bande de malfaiteurs.

Le blessé sourit à ce moment et murmura un mot.

— Il me semble avoir entendu Margaret, dit le chirurgien. Il est regrettable qu’on ne sache pas qui est cet homme ; on aurait pu prévenir sa femme… mais je doute qu’il soit encore temps.

CHAPITRE XI

Luke Maddison avait disparu depuis treize jours ; treize jours angoissants pour sa femme qui vivait dans le doute et l’incertitude, troublée par des remords si douloureux qu’à certains moments elle se haïssait elle-même. Elle avait été deux fois sur le point de prévenir la police, mais Danty l’en avait empêchée.

C’était aussi une période d’anxiété que traversait Danton Morell, mais pour une autre raison.

Ce qui avait tourmenté et en même temps réconforté Margaret, c’était le calme de M. Steele, le directeur de la banque Maddison : ce dernier ne semblait pas particulièrement inquiet.

Elle devinait, ou savait que Luke l’avait mis au courant de ses intentions, car lorsqu’elle lui avait offert un chèque, il l’avait refusé péremptoirement.

Ce qu’elle ignorait, c’était que, avant l’époque où elle était entrée dans la vie de Maddison et était devenue sa grande préoccupation, il était coutumier de ces disparitions. En pareil cas Steele recevait toujours une carte postale d’Espagne, lui apprenant le prochain retour de son patron. Ce pays fascinait Luke ; il en parlait la langue comme un homme du pays : il était un des rares Anglais qui comprenaient le punctillo d’une course de taureaux et en jouissait. Rien ne lui plaisait plus que de se retirer dans une habitation de Cordoue ou de Ronda : il y établissait son quartier général et de là faisait des randonnées dans tout le pays.

Steele était inquiet, mais il lui restait l’espoir que Luke, dans cette grande crise, était retourné vers les lieux où il avait passé d’heureuses vacances.

Durant cette période Margaret n’avait pas quitté sa maison et ses rares amis étaient convaincus qu’elle était en pleine lune de miel. Danty lui avait conseillé d’aller dans un village retiré de Cornouailles et d’y rester jusqu’à ce que le scandale, comme il l’appelait, fût éteint, mais elle était trop inquiète pour suivre ce conseil.

Elle avait reçu ce matin-là un télégramme et elle venait de téléphoner à Danton pour l’appeler auprès d’elle quand son valet de chambre lui remit une carte. Margaret lut le nom et fronça les sourcils.

— Miss Mary Bolford ? Qui est-ce ? Dites-lui que je n’y suis pas.

— Je le lui ai dit, Madame, mais elle est tout à fait sans gêne : elle m’a répondu qu’elle savait que vous étiez chez vous et qu’elle désirait absolument vous voir.

Margaret relut la carte ; dans le coin gauche il y avait trois mots imprimés : « Daily Post Herald ». Elle se rendit compte qu’il était inutile de refuser l’interview ; elle ne connaissait pas les usages du journalisme et craignait que si elle ne consentait pas à recevoir Miss Mary Bolford, qui était évidemment un reporter, que celle-ci n’inventât de toutes pièces une entrevue.

— Faites-la monter.

Elle s’attendait à voir une femme d’aspect masculin et elle n’était nullement préparée à se trouver en présence de la jolie jeune fille, au costume tailleur correct qui entra dans son salon sans faire preuve de nervosité ou obséquiosité.

— Est-ce bien vous, Miss Bolford ? demanda-t-elle surprise.

— Je suis reporter, dit la jeune fille en souriant : vous vous en êtes sans doute aperçue par ma carte, Mrs Maddison ?

Mrs Maddison ! C’était la première fois qu’on lui donnait ce nom et il évoqua pour elle le drame de ces derniers jours.

— J’avais dit à mon domestique que je n’y étais pour personne ; je ne me sens pas très bien et je suis restée à Londres.

— C’est pour cela que je suis venue. Puis-je m’asseoir ?

Margaret lui désigna une chaise sur laquelle la jeune fille s’installa confortablement.

— Je me rends compte, Madame, que je suis indiscrète en m’immisçant dans votre vie privée, mais c’est mon métier, ajouta-t-elle avec une brusquerie presque offensante. « Les lecteurs des journaux adorent les romans qu’ils soient gais ou tristes. Or, nous avons appris que votre voyage de noces a été interrompu et que votre mari a été obligé de partir pour l’étranger… Est-ce bien exact ? »

M. Steele, le directeur de la banque, a suggéré cette idée sans l’exprimer d’une façon positive.

Margaret se tut un instant, puis répondit :

— En effet, M. Maddison est à l’étranger.

— Savez-vous où il est ?

Margaret n’était pas préparée à une attaque aussi directe et resta, une seconde, embarrassée.

— Oui, fit-elle enfin, mais je ne vois pas quel intérêt cela pourrait avoir pour le public.

Mary Bolford posa sur le visage de Margaret de beaux yeux gris qui étaient loin de lui être hostiles.

— Excusez-moi, Mrs Maddison, mais je crois que je peux vous être plus utile et me rendre service à moi-même en étant franche avec vous. Le bruit court que vous vous êtes querellée avec votre mari le jour de votre mariage et qu’il…

— Est parti… suggéra Margaret froidement.

— Non, ce n’est pas tout à fait cela. La vérité c’est que j’ai un ami à Scotland Yard qui est venu me demander aujourd’hui si les journaux savaient où se trouvait M. Maddison. Naturellement nous l’ignorons. M. Bird n’est pas très communicatif. Je parle de M. Bird, l’inspecteur du C.I.D.[2].

— Qu’est-ce que le C.I.D. ? demanda Margaret machinalement. Elle cherchait à gagner du temps. La simple allusion que la jeune fille avait faite au détective éveillait ses craintes. Elle redoutait avant tout le scandale.

Miss Bolford la renseigna et Margaret réfléchit rapidement.

— Et si je vous disais que nous avons eu une discussion ? Serait-ce d’un intérêt public ?

À sa grande surprise elle s’aperçut qu’elle avait donné de la disparition de Luke une explication qui pouvait être acceptée.

— Oh ! non ! Vous devez me trouver bien hardie d’être venue. Nous n’avons aucune intention de nous occuper de votre vie privée. Après ce que vous venez de me dire, je n’ai qu’à m’excuser et à disparaître le plus gracieusement possible.

Elle se leva vivement et Margaret vit de la sympathie dans ses yeux rieurs.

— Si M. Maddison avait été appelé le jour de son mariage pour traiter d’une grosse affaire financière, ou pour tout autre raison que… celle que vous m’avez donnée, c’eût été une histoire intéressante à raconter… Je m’excuse vraiment, Mrs Maddison.

Obéissant à une subite impulsion, elle tendit la main à Margaret qui la prit.

Elle accompagna la jeune fille jusqu’au palier et attendit que la porte d’entrée se refermât.

Danton était arrivé pendant cette entrevue et elle avait entendu qu’on l’introduisait dans la petite pièce voisine du salon.

Elle ouvrit la porte et l’appela.

— Qui était là ? demanda Morell un peu inquiet. Fenning m’a dit que c’était un reporter. Que voulait-il ?

Margaret sourit ironiquement.

— Cette jeune fille cherchait à découvrir quelque chose de romanesque dans mon mariage. Je crains bien qu’elle ne le trouve jamais. Lisez ceci.

Elle ouvrit un tiroir de son bureau et lui tendit un télégramme adressé à Mrs Maddison.

 

« Vous ne devez guère vous imaginer que je reviendrai. Dans quelques mois je vous fournirai des motifs suffisants pour que vous puissiez obtenir le divorce. Je ne suis pas sans argent, par conséquent je ne manque pas d’agréables consolations. »

 

Ce télégramme était signé « Luke » et avait été envoyé de Paris à huit heures et demie du matin.

Il venait de Luke Maddison, l’idéaliste ! Et cet homme se révélait comme un vulgaire coureur qui s’était enfui vers… des consolations !

— Je suis étonné que vous ayez reçu cette dépêche, dit Danton gravement. Je n’aurais pas cru qu’il se serait donné la peine de télégraphier.

Elle haussa les épaules.

— Steele connaît probablement son adresse et lui aura téléphoné que la police faisait une enquête ?

— La police ? fit Danton d’une voix coupante. Qui vous a dit que la police faisait une enquête ?

Elle lui raconta ce que lui avait appris Mary Bolford et vit qu’il se troublait.

— Le Moineau !… c’est le nom qu’on donne à Bird. Est-il venu ici ?

Elle fit signe que non.

Il semblait ennuyé et resta un instant immobile, l’esprit au loin.

— Qu’allez-vous faire ? demanda-t-il enfin.

— Tout de suite ? Je pars pour Madère samedi. Un voyage en mer me fera du bien et je n’aurai pas à passer par… Paris.

Ses lèvres se plissèrent en prononçant ce dernier mot.

Elle vit que Danton était troublé ; il balbutia :

— Je ne crois pas pouvoir partir samedi.

Elle sourit.

— Il n’y a pas de raison pour que vous partiez. Je voyagerai seule.

« J’ai besoin de réfléchir et une île est un endroit merveilleux pour cela. »

Il était fort ennuyé mais ne laissa rien voir de ses sentiments.

— Combien de temps resterez-vous absente ?

— Un mois peut-être. Je vais vous demander d’être assez aimable pour vous occuper de mes affaires. Je vous donnerai probablement une procuration pour mon avoué ; vous en ferez meilleur usage que je n’ai fait de celle de Luke.

Si elle l’avait regardé, elle aurait vu son immense soulagement.

— J’agirai, bien entendu, comme vous le désirez.

Le reste de leur conversation roula sur des généralités et il la quitta bientôt.

— Après son départ elle prit un journal, à la première page du « Post Herald » elle vit la photographie d’un homme hagard, non rasé. Cet homme était couché sur un lit d’hôpital, ses yeux étaient fermés ; la photographie s’arrêtait à quelques centimètres au-dessous du menton, au bord du drap.

« Connaissez-vous cet homme ? » demandait-on.

On racontait brièvement qu’il y avait eu un assassinat au sud de Londres et que l’individu dont on donnait le portrait avait, par miracle, échappé à la mort.

Son ami le plus intime même n’aurait pas reconnu Luke Maddison car il n’avait été photographié que onze jours après son entrée à l’hôpital et sous une bien mauvaise lumière.

CHAPITRE XII

M. Bird discutait le meurtre qui avait à peine intéressé Scotland Yard.

— J’ai vu la photographie de l’autre individu dans le journal de ce matin, dit-il. Avez-vous pincé le coupable ?

— Non et nous ne le prendrons probablement pas, répliqua le surintendant Kalley. Si nous ressuscitions Lewing il jurerait qu’il n’a pas reconnu l’homme qui l’a descendu. L’autre agira de même.

Le Moineau fit une moue.

— J’ai envie d’aller voir ce blessé. Est-ce qu’il va mourir ?

Kalley fit un geste d’indifférence.

— Dieu seul le sait ! Mais je ne vous conseille pas de marcher sur les plates-bandes de Gennett ; il est fort susceptible et on l’a chargé de cette affaire.

La réserve professionnelle empêcha donc M. Bird d’aller à l’hôpital St-Thomas. Cependant il vit une copie de la déclaration faite par le mourant. Elle était brève et n’apprenait rien :

« Je ne sais pas qui a tué Lewing. J’étais avec lui quand on l’a poignardé, mais j’avais eu jusque-là peu de rapports avec lui ; je ne reconnaîtrais aucun des agresseurs ils m’étaient étrangers et je n’ai pas vu leurs visages. »

En dessous, entre parenthèses, était écrit :

« Cet homme refuse de dire son nom. »

Le Moineau sourit. Il n’aimait pas l’inspecteur chargé de l’enquête.

— Gennett va se faire des cheveux et s’embrouiller ; je lui souhaite bonne chance.

Dans l’après-midi il avait donné rendez-vous à Mary Bolford et ils prirent le thé ensemble.

Bird était d’un âge où il pouvait impunément se trouver avec la plus jolie des jeunes filles sans éveiller d’autre commentaire que celui qu’il fit lui-même :

— Nous représentons parfaitement la Belle et la Bête, vous et moi, Miss Bolford. Avez-vous réussi auprès de Mrs Maddison ?

Mary soupira :

— Je ne sais pas… je me suis sentie confuse. M. Maddison et elle se sont querellés le jour du mariage. J’ignore pourquoi.

— Peut-être à cause du frère ; vous savez ce que c’est que la famille.

— Mais il est mort !

Ils étaient dans le salon de thé le plus fréquenté de Charring Cross. Des clients entraient et sortaient à chaque instant. M. Bird s’était procuré une petite table dans un retrait et de là il pouvait surveiller la porte d’entrée.

— Mrs Maddison et son mari se sont querellés. C’est là un avertissement pour vous, Miss Bolford, ne vous mariez jamais. Je disais encore aujourd’hui...

Soudain sa bouche et ses yeux s’ouvrirent démesurément. Il fixait la porte et la jeune fille suivit son regard.

Un homme était entré dans la salle, le chapeau rejeté en arrière, les mains dans ses poches. Il avait l’air morose, cependant son visage était fort attrayant.

— Qui est-ce ? demanda Miss Bolford à voix basse.

— Un mauvais garçon. Voulez-vous faire sa connaissance ?

Elle fit signe que oui et à ce moment-là les regards de l’étranger et du détective se croisèrent.

Un sourire passa sur le visage grave du nouveau venu et en réponse à un signe de M. Bird, il vint lentement vers eux. Il enleva son chapeau en voyant la jeune fille et, après un moment d’hésitation, il s’assit.

— Holà, Haynes ! fit le Moineau d’un ton de doux reproche, vous avez quitté la prison ?

— Certainement, fit Haynes en souriant, et appelant un garçon, il commanda du café.

— Une amie à moi… un reporter, présenta le Moineau. Appartenant à cette profession indépendante, elle peut faire la connaissance, sans rougir, du plus habile voleur de bijoux de toute l’Angleterre.

La jeune fille rencontra le regard amusé du Tueur et sourit.

— Ceci pour le cas où vous ne sauriez pas qui je suis, dit Haynes ironiquement.

— Les juges n’ont donc pas confirmé la sentence ?

Haynes fit un signe affirmatif et Bird eut un long gémissement.

— J’ai perdu confiance en la Cour d’appel, fit-il avec désespoir. Je sais très bien pourquoi vous étiez à cet hôtel et de qui vous guigniez les brillants. Il n’y a pas de justice au monde.

Haynes remua son café et se mit à rire, son rire doux et musical surprit Mary.

— Votre accusation n’était pas solide, monsieur Bird, et vous serez le premier à en convenir. Je voudrais rencontrer l’homme qui a essayé de… m’aider.

— Vous alliez dire de vous avertir. Le Moineau le regarda fixement.

Eh bien ! vous ne le pouvez pas, il est en voyage de noces.

— Maddison, n’est-ce pas ? Je me souviens de son nom. Est-ce le banquier ? Vous pouvez parler franchement, monsieur Bird. Je ne lui ferai aucun tort ; il a une bonne note dans mon carnet.

— Cela le conduira au ciel, fit ironiquement le Moineau. Puis il redevint sérieux. Qu’allez-vous faire maintenant, Haynes ? Vous êtes-vous amendé ? Si oui, je vous donnerai un ticket pour le Home de Repos des prisonniers.

Mais Haynes ne l’écoutait pas.

— Qui a-t-il épousé ? La jolie fille qui était assise au bout de la table ce soir-là ? Dieu qu’elle était belle ! Elle me rappelait… Il s’arrêta net et Mary vit son visage se convulser… quelqu’un que j’ai connu. Bonne chance à tous deux !

— Souhaitez-leur le bonheur séparément, fit Mary Bolford. Ils se sont quittés le jour de leur mariage.

Haynes la regarda vivement.

— Qu’est-ce qu’elle lui a fait ? demanda-t-il et Mary se mit à rire involontairement.

— Vous allez un peu vite. C’est peut-être lui qui est coupable.

— Ce garçon est incapable de rien faire de mal, je puis vous l’affirmer, jeune dame. Je connais les hommes, je vois ce qu’il y a de bon en eux et ce qu’il y a de mauvais. J’ai vécu à leurs dépens toute ma vie. Leurs faiblesses et leurs forces ont été mes seules ressources. Je ne comprends pas les femmes. Et c’est ici que vous vous trompez, Bird, je vous dis cela franchement. Je ne cherchais pas à m’emparer des brillants de l’Américaine. Je cherchais un bracelet de diamants aussi large qu’une manicle de jambe. J’ai de quoi vivre. Il regarda le Moineau en dessous ; j’ai assez d’argent pour acheter une mitrailleuse et justifier mon surnom… Où est ce Maddison ? ajouta-t-il en s’adressant à Miss Bolford.

— Demandez-le-moi, grinça le Moineau en fixant ses yeux froids sur le Tueur. C’est moi qui suis ici le bureau de renseignements. Si vous voulez raconter l’histoire de votre vie, Miss Bolford en sera sans doute enchantée, mais je ne vous ai pas appelé tout à l’heure pour bavarder.

Haynes vit le regard attristé de la jeune fille et se mit à rire.

— Il a raison, bien sûr il a raison, dit-il. Permettez-moi de vous donner un conseil, Miss Bolford. Sa voix était étrangement douce et le Moineau lui-même le regarda avec étonnement. Ne craignez jamais de blesser les sentiments d’un escroc, car vous n’y arriveriez pas. L’homme qui a eu dix minutes de conversation avec la police après son arrestation est blasé sur les insultes.

Bird inclina la tête gravement.

— Avant que vous donniez votre sympathie à un ex-convict, continua Haynes, cherchez pourquoi il a été condamné, et ce qui est plus important, combien de fois il l’a été. La nature de son crime ne compte pas ; s’il a été emprisonné deux fois, vous pouvez le laisser tomber… je l’ai été trois fois.

Ses yeux riaient, mais sa bouche était étrangement dure. Il ne quittait pas la jeune fille du regard, jouissant de sa fraîche et pure beauté.

Il se retourna subitement, fit signe au serveur et paya sa consommation. Puis il se leva et tendit la main au Moineau.

— Bird et moi faisons la même guerre, dit-il à la jeune fille, seulement nous ne sommes pas du même côté de la barricade. De mon côté on perd toujours mais on s’amuse davantage.

Avec un petit mouvement de tête, il tourna sur les talons, sortit lentement et disparut dans la rue.

CHAPITRE XIII

On mit Luke Maddison dans une chambre particulière ; un matin on oublia sa feuille de température et il vit que son nom était Smith ?

— Depuis combien de temps suis-je Smith ?

Sa voix était extraordinairement forte alors que peu de jours auparavant il pouvait à peine parler.

L’infirmière sourit aimablement.

— Quand nous ne savons pas le nom des gens, nous les appelons Smith, de préférence Bill. Mais vous allez être gentil, n’est-ce pas, et nous dire comment vous vous nommez.

Il secoua la tête.

— Non, je ne crois pas. Smith est un nom parfait, porté par des gens très bien. Si je m’étais appelé Smith j’aurais peut-être été un homme meilleur ; ajouta-t-il d’un air bizarre.

Depuis qu’on l’avait changé de salle, le gros policeman qui apparaissait indistinctement dans ses rêves avait disparu. On avait fait venir un fonctionnaire de la police, le jour où l’on croyait qu’il allait mourir, afin de recevoir ses déclarations, mais il n’avait rien révélé qui fût intéressant. De plus il avait entendu un détective dire à un autre que sa déposition n’aurait, au cours de l’enquête, aucune importance. Il pouvait donc rester tranquille. Il ne pensait que fort peu à Margaret car, résolument il l’avait éloignée de son souvenir.

Un moment il avait eu l’idée de prévenir Steele, mais la venue du directeur aurait trahi son identité et il voulait sauvegarder la réputation de la banque, ou peut-être le nom que portait Margaret ? Il se disait encore et toujours qu’il ne lèverait pas son petit doigt pour protéger Margaret, mais il savait, il savait qu’il mentait. C’était pour elle qu’il était content de rester Bill Smith.

On lui apporta des journaux, mais il refusa de les lire. Il y avait une autre raison pour laquelle il désirait demeurer Bill Smith. Si la banque Maddison avait suspendu ses paiements, il était urgent qu’il ne redevînt jamais Luke Maddison.

Son indifférence au sujet de la banque était extraordinaire, ainsi que le détachement dont il faisait preuve à l’égard de tout et de tous. Il avait été un temps où il croyait et espérait qu’il allait mourir, que dans le néant final, il trouverait l’oubli auquel aspirait son pauvre cœur. Mais son cœur ne souffrait plus.

L’avenir aussi le laissait froid. Rien ne lui importait plus. Peut-être vendrait-il un jour des fleurs comme cette gentille jeune fille qu’il avait vue dans James Street un soir de neige. Ou bien peut-être se ferait-il soldat… ou encore pourrait-il s’expatrier… – il sourit faiblement… – et tuer des lions ! se dit-il avec ironie. C’était le seizième ou dix-septième jour qu’il était au lit, il ne savait pas au juste, lorsque la sœur entra.

— Un de vos amis désire vous voir, dit-elle.

Luke fronça les sourcils.

— Un ami ? répéta-t-il. Je suis sûr qu’il me prend pour quelqu’un d’autre.

— Non, il vous a désigné particulièrement. Il a dit qu’il voulait parler à l’homme qui a été poignardé ; bien entendu, je ne lui ai pas demandé s’il désirait bien voir Smith, puisque ce n’est pas là votre véritable nom.

— Faites-le entrer, ma sœur.

Qui cela pouvait-il être ? Dans un moment d’aberration mentale il s’imaginait une Margaret repentante. Il aurait ri à cette pensée si le rire ne lui avait pas fait mal à la poitrine. Il n’avait jamais vu l’homme qui entra. Son misérable accoutrement était atténué par un col d’un blanc si éclatant que Luke devina qu’il avait été acheté pour cette occasion, de même que la cravate voyante qu’il portait.

L’homme avait une toute petite figure, aux traits anguleux ; ses yeux, aux lourdes paupières regardèrent furtivement à droite et à gauche avant qu’il s’approcha du lit à pas de loup.

— Très bien, ma sœur.

Il avait une voix de tête enrouée. Luke se souvint que celle de Lewing était pareille et se demanda si c’était un de ses parents.

— Est-ce là votre ami ? demanda l’infirmière.

L’homme fit un signe affirmatif.

— C’est bien lui, Miss.

L’infirmière disparut et l’homme se pencha sur le lit.

— Joe dit que comme vous n’avez pas mangé le morceau, il arrangera les choses pour vous.

— Que je n’ai pas fait quoi ? demanda Luke.

— Bavardé. Ne faites pas d’esprit. Quand vous sortirez, allez le voir.

Il glissa un bout de papier sale sous l’oreiller et Luke entendit un petit froissement bien connu de lui.

— Voilà un billet de cinq livres. Joe dit qu’il aura soin de vous.

— Dieu le bénisse ! dit Luke sérieusement. S’il y a jamais eu un homme qui ait besoin qu’on s’occupe de lui, c’est bien moi !

CHAPITRE XIV

La veille du jour où Luke devait quitter l’hôpital, l’infirmière lui demanda si elle devait faire venir un barbier.

Il toucha son visage hirsute et eut le sourire gai d’un écolier.

— Non, je me plais ainsi. Pouvez-vous me donner un miroir ?

Elle lui apporta une petite glace à main et il y vit un homme étrange, malpropre, avec de longs cheveux et une barbe embroussaillée. Son visage était encore pâle, son nez pincé, mais ses yeux étaient aussi brillants que jamais.

— Grand Dieu ! murmura-t-il et il se mit à siffler.

— Vous n’êtes pas très joli, n’est-ce pas ? dit l’infirmière avec bonne humeur.

— Je ne l’ai jamais été, fit Luke gaiement. Puis il fronça les sourcils. Est-ce que cet infernal policeman va revenir ?

— Non, il vous a abandonné car il n’espérait plus rien tirer de vous. L’enquête sur ce pauvre homme a été terminée hier. N’avez-vous pas lu le journal ?

— Je ne sais pas lire, dit-il.

Ainsi l’enquête sur le « pauvre homme » était close et sans doute le Coroner avait-il admis qu’il eût rencontré Lewing par hasard et se trouvait avec lui quand l’attaque avait eu lieu.

Plus tard il lut le compte rendu du journal et il se vit désigné comme William Smith, sans domicile fixe.

« Il est (disait l’article) toujours dans un état critique et on ne croit pas qu’il puisse donner des renseignements avant un mois, ni qu’il soit en état de fournir quelque clarté sur cet assassinat. »

Luke, assis dans un fauteuil, passa toute l’après-midi à regarder le fleuve.

En face, de l’autre côté se trouvait la Chambre des Communes. Il y connaissait au moins cinquante hommes dont chacun aurait traversé, en courant, le Pont Westminster pour lui venir en aide. Mais il ne voulait pas d’aide. Une catastrophe avait détruit son existence. Il était sans foyer puisqu’il n’y avait aucun être au monde qui fût pour lui un appui ou pût lui donner le bonheur…

Il relut le papier que son visiteur mystérieux lui avait laissé en même temps que le billet de cinq livres.

 

« Allez chez Mrs Fraser, 339 Guinnett Street, Lambeth ; elle aura soin de vous. »

 

Il sourit faiblement. Il y avait donc quelqu’un par le monde qui consentait à avoir soin de lui ! C’était plutôt drôle !

La première fois qu’il avait lu ce message il avait été sur le point de le déchirer. Jusqu’à la fin de son séjour à l’hôpital il n’avait pas eu la moindre intention de voir cette femme. Il n’y songea qu’après avoir épuisé toutes les ressources de son imagination sur ce qu’il lui était possible de faire.

Retourner à son bureau était inadmissible. Il avait une maison de campagne, mais il se rappela vaguement qu’il l’avait donnée à Margaret par contrat. Il pourrait aller à l’étranger, naturellement, mais pour cela il lui faudrait de l’argent.

Il n’avait aucune intention de reprendre contact avec son ancienne existence. Celle-ci était finie. La vie pourtant pouvait peut-être encore avoir pour lui quelque intérêt… qui sait si ce n’était pas dans Guinnett Street qu’il trouverait une vie nouvelle ?

Il quitta l’hôpital par une après-midi ensoleillée et, comme il n’avait pas de bagages, il n’eut besoin de personne.

Il était assez fort pour marcher car il avait fait de l’exercice sur la terrasse, mais il avait maigri et ses vêtements flottaient autour de lui. Il eut quelque difficulté à trouver Guinnett Street : c’était une rue étroite dans le Borough. Le 339 était une boutique d’épicerie ; à côté d’elle il y avait une porte cochère conduisant à une petite cour derrière la maison en façade.

La boutique n’était pas attrayante ; des affiches fanées, collées contre les vitres annonçaient qu’on pouvait s’y procurer le meilleur charbon et le meilleur bois à brûler. L’intérieur était sale et sombre. Dans un coin il y avait un tas de charbon et une balance : évidemment les habitants de Guinnett Street achetaient leur charbon à la livre. Luke Maddison poussa la porte, une sonnette fêlée se fit entendre et au bout d’un moment surgit une femme aux traits anguleux et aux cheveux roux.

Elle le salua avec peu d’amabilité.

— Je suis Mrs Fraser, dit-elle.

— On ma dit de venir vous voir, commença-t-il, mais elle l’interrompit vivement :

— Êtes-vous l’homme de l’hôpital, Smith ?

Luke sourit et inclina la tête.

— Entrez. (Le ton était respectueux, presque caressant.) Je croyais que vous ne deviez sortir que demain.

Elle le conduisit dans un petit salon et ferma soigneusement la porte qui communiquait avec la boutique.

— C’est une chance que j’aie fait préparer votre chambre hier. Je fais toujours les choses à temps. Voulez-vous venir avec moi, monsieur.

Il la suivit par curiosité car, à la vue de la sombre boutique, sa première impression avait été de chercher un autre refuge, mais maintenant il l’accompagnait presque gaiement. C’était là, l’invétérée faiblesse de Luke Maddison : une curiosité dévorante de ce qui allait arriver.

Elle ouvrit une porte et le fit entrer dans une chambre dont le confort était surprenant. Il s’attendait à voir une pièce à l’aspect peu engageant et il est probable que s’il en avait été ainsi, il aurait décliné l’hospitalité qui lui était offerte et serait allé ailleurs. Mais le lit était propre, les draps immaculés, le mobilier, quoique simple, était complet et du feu brûlait dans la cheminée. Sur la table il y avait du papier, une plume et de l’encre. Il en fut étonné, mais la femme dit :

— Certaine personne a pensé que vous désireriez écrire à vos amis, étant donné surtout que vous n’avez envoyé aucune lettre de l’hôpital.

— Comment diable a-t-on pu savoir cela ? demanda Luke surpris.

Mrs Fraser sourit énigmatiquement.

— Il sait tout, dit-elle.

Évidemment. Il était une personne à respecter.

— Vous ne devez plus rien avoir à faire avec la bande Lewing, dit-elle en le fixant de ses yeux pâles. La police l’a dispersée la semaine dernière. Ce Lewing aurait dépouillé sa propre mère.

— Un mauvais garçon, n’est-ce pas ?

— Si vous aviez fait des affaires avec lui il vous aurait trahi, surtout parce que vous êtes un gentleman.

— Laissez-moi vous dire, Mrs Fraser, que je ne faisais pas partie de la bande de Lewing, ni d’aucune autre…

— Je sais. Il savait cela, lui aussi, mais Lewing faisait toujours mousser les gens sur lesquels il pouvait mettre la main et il vantait votre adresse pour conduire… Êtes-vous chauffeur ?

— D’auto ? oui, dit Luke en souriant.

— Vous avez gagné des courses, n’est-ce pas ?

Luke avait, en effet, gagné une course particulière à Brooklands quoiqu’il ne pût être considéré comme un as du volant.

— Je le pensais. La vantardise, c’est cela qui a coulé Lewing.

Maddison se rappela une conversation qu’il avait eue avec le mort.

— C’était un ami de Haynes, le Tueur, je crois ?

Un changement extraordinaire se produisit chez la femme. Elle cligna des yeux comme si elle avait été frappée par une lumière vive.

— Je ne sais rien de M. Haynes, dit-elle, nettement sur la défensive. Moins on parle, mieux cela vaut. Nous n’avons jamais eu d’ennuis avec M. Haynes et nous n’en voulons pas avoir.

Quelque chose dans sa voix prouvait à Luke que la crainte était au fond de son respect. Pour elle il était M. Haynes ; elle était évidemment très préoccupée de ne rien dire qui pût être considéré comme irrévérencieux.

Luke se demanda pourquoi.

Elle sortit pour aller chercher une tasse de thé et il s’assit à la table. Le papier le tentait, mais à qui écrire ? Il ne songea pas à Margaret. Mais Steele ? que devait-il croire ?

Et pour la première fois lui vint une pensée atroce. Si le directeur de la Banque supposait qu’il s’était tué ? Si les journaux relataient sa disparition ? Si on draguait les rivières ?… Cette pensée le fit frémir.

Mrs Fraser revint avec une tasse de thé qui était buvable.

Maddison fit un effort pour obtenir un renseignement qu’il eût trouvé en compulsant les journaux. Elle écouta ses questions.

— Non, il n’y a rien de nouveau. Il y a eu un assassinat à Finsbury, mais l’individu qui a tué la vieille femme a été arrêté.

— Je crois me rappeler, dit Luke avec indifférence, d’avoir entendu les infirmières parler de l’homme riche qui a disparu… Sa banque a fait faillite ou quelque chose d’analogue. On a même fait allusion à un suicide.

— Je n’ai rien appris à ce sujet. Cela m’aurait frappée car ma pauvre mère a perdu tout son argent quand la banque de Webbick a fait un krach.

Luke respira plus librement. Steele ne s’était pas encore adressé à la police… mais peut-être en fin de compte…

Il prit une feuille de papier et trempa la plume dans l’encre.

CHAPITRE XV

La dernière personne que Danty Morell tenait à voir était l’inspecteur Bird. Cependant il eut une compensation lorsqu’il le rencontra dans le parc : il était accompagné d’une très jolie jeune fille dont le visage sembla extraordinairement familier au connaisseur en beauté qu’était Morell.

Danton se promenait sans but le long de l’étang ; son esprit était rempli d’un plan qu’il avait formé le matin même. Lorsqu’il vit que le Moineau était avec quelqu’un, il espéra que le détective aurait assez de tact pour passer sans s’arrêter, mais évidemment M. Bird ne possédait pas cette qualité.

Il s’immobilisa et ses yeux clignèrent avec une satisfaction visible.

— ’jour M. Morell : Miss Bolford je suis ravi que vous fassiez la connaissance de monsieur.

Le ton de sa voix était si amical que Danty fut mis hors de garde.

— Je crois que je vous ai déjà rencontrée, commença-t-il.

— Et vous la rencontrerez encore, gronda le Moineau. Cette jeune dame est reporter. Avez-vous jamais été à Old Bailey, Miss Bolford ?

— Deux fois et je ne tiens pas à y retourner, répondit-elle en riant.

— Une fois est même de trop, eh, Morell ? déclara Bird.

Avant que Danty pût répondre le Moineau continua :

— Avez-vous des nouvelles de M. Maddison ?

— Il est à Paris, répliqua Danty brièvement.

— Je l’ai pensé, acquiesça le Moineau. Lorsque j’ai vu votre domestique prendre le train pour Douvres, je me suis dit : je parie que Maddison est à Paris et je parie aussi qu’il enverra des télégrammes affectueux à sa femme pendant que ce domestique sera là-bas. Connaissez-vous M. Steele, le directeur de la banque Maddison ?

— J’en ai entendu parler, je crois même l’avoir rencontré, répondit Danty sèchement.

— Un brave type, mais pas loquace. Plus vous lui parlez, moins il répond. Ce qu’il ignore du séjour actuel de Maddison, il ne le dit pas.

— D’après ce que je sais, dit Danton d’une voix forte, Maddison est à Paris et s’y amuse beaucoup.

— Pas devant cette enfant ! murmura le Moineau en fermant les yeux pudiquement. Je suppose qu’il a dit cela dans son télégramme car je parie dix millions de livres qu’il n’a pas écrit à sa femme.

— Vous feriez mieux de le demander à Mrs Maddison, fit Danty qui voulut reprendre sa promenade, mais la main du détective le retint.

— Il y a quelque chose que je voudrais savoir : avez-vous rencontré le Tueur ?

Morell tressaillit.

— Qui ? bégaya-t-il. Parlez-vous de Haynes, l’individu qui a été condamné l’autre jour ? Il est en prison.

— Vous ne lisez pas les journaux, fit le Moineau en hochant la tête tristement. L’accusation contre Haynes a été abandonnée, il erre dans Londres.

Danty avait eu le temps de se remettre et son visage était impassible.

— Je ne m’intéresse pas aux criminels, dit-il.

— Ah je m’en doute ! fit Bird avec admiration. Je vais vous donner un tuyau, Morell, évitez les grandes étendues où les hommes peuvent vivre le jour et mourir la nuit. Je n’ai jamais trouvé le fameux pistolet du Tueur, mais il sait probablement où le prendre. Adieu !

Il regarda Danton qui partait d’un air furieux et dit à sa compagne :

— Cet homme ressemble bien plus à un escroc que moi à un détective.

— C’est lui qui m’avait demandé d’aller un soir prendre le thé chez lui.

— Ah ! j’avais oublié le petit épisode qui s’est passé devant la banque ! Il se gratta le menton. Qui était avec lui ? demanda-t-il subitement.

— Un jeune homme que je n’avais jamais vu ; vous m’avez dit que c’était un spéculateur ou un joueur ou quelque chose d’analogue.

Le Moineau sifflota.

— Ils étaient ensemble à la banque ! murmura-t-il ; vers trois heures de l’après-midi du jour où on paya un chèque de quelques milliers de livres. Tout cela est bien curieux et bien mystérieux !

Mais lorsque sa compagne essaya de satisfaire sa propre curiosité et de percer le mystère, il fut aussi peu communicatif que M. Steele.

Danty s’en était allé furieux et troublé dans sa tranquillité. Il avait cru que Haynes demeurerait en prison pendant au moins trois mois ; en trois mois bien des choses pouvaient s’arranger. Son grand projet pouvait avoir réussi ; il se serait éloigné avec une somme suffisante pour lui permettre de vivre pendant de longues années.

En arrivant au Mall, il s’arrêta soudain, désemparé. Pourquoi le Moineau l’avait-il averti ? Il n’y avait rien dans l’arrestation du Tueur qui pût l’incriminer… à moins que la police ne l’eût trahi ! Alors Haynes savait ! Il était étrange qu’il n’eût pas cherché à le voir pendant toutes les semaines où il avait été en liberté !

Cette pensée le réconforta et il alla à son rendez-vous.

Margaret n’était pas rentrée ; il dut attendre une heure au salon. Ceci était mauvais signe, il lui avait demandé un entretien et l’idée ne lui était pas venue qu’elle pût s’y dérober. Mais lorsqu’il le lui fit comprendre il sentit qu’il venait de commettre une maladresse. Margaret n’était, à cette période, jamais dans le même état d’esprit pendant dix minutes consécutives. Elle qui était autrefois si facile à influencer, elle qui était prête à admettre toutes les accusations portées contre l’homme qu’elle aimait, sans même essayer d’en vérifier l’exactitude, devenait maintenant très difficile à convaincre. Morell rencontrait constamment de nouveaux obstacles. Il avait à combattre une nature nouvelle qu’il ne soupçonnait pas en Margaret.

— Vous avez dû vous tromper d’heure, suggéra-t-il ; j’avais dit onze heures.

— Je sais que vous aviez dit onze heures, mais j’ai été retenue.

— Vous avez fait des courses ?

Elle secoua la tête et parut intéressée davantage au livre qu’elle tenait, qu’au rendez-vous de Danton. Il vit que c’était un indicateur continental.

— Je croyais que vous vous déplaisiez à Madère. Vous n’allez pas encore repartir ?

Elle ne répondit pas. Elle venait de trouver ce qu’elle cherchait et suivait du doigt une colonne de chiffres.

— Je ne pars pas, dit-elle. J’envoie un homme en Espagne. M. Steele m’a déclaré que si Luke voyage, il a dû se rendre à Ronda. Naturellement il n’a pas encore eu le temps d’y arriver.

Danton la regarda avec ahurissement.

— Steele ? Vous l’avez donc vu ?

— Oui.

— Je croyais quil avait été grossier avec vous la dernière fois que vous lui avez parlé ?

Un faible sourire se dessina sur les lèvres finement ciselées de Margaret.

— Il était enclin à être très impoli aujourd’hui… mais j’ai persévéré, dit-elle tranquillement.

— Mais ma chère Margaret vous n’allez pas manquer de dignité au point de courir après Luke ? Après son télégramme et son aveu éhonté ?

— Luke n’est pas allé à Paris, dit-elle avec calme. M. Steele a reçu un mot de lui ce matin lui disant qu’il n’a pas quitté Londres, mais qu’il va probablement partir pour l’Espagne. Il a demandé au directeur de la Banque de lui envoyer son carnet de chèques espagnol au Carlton à Madrid. Luke a un compte là-bas et vient, évidemment, de se le rappeler.

Il y eut un long silence. Danty était trop habile pour insister sur l’authenticité du télégramme de Paris.

— Vous envoyez un homme à Ronda ? Mais qu’y peut-il faire ?

— Me dire quand Luke arrivera. J’irai alors le rejoindre.

Il la regarda bouche bée.

— Vous irez le rejoindre ? répéta-t-il avec incrédulité. Ceci veut-il dire que vous avez oublié Rex et la lettre de Rex ?

— Lorsque Rex… elle hésita… s’est tué… il n’était pas dans son bon sens ; il a dû se tromper. Il est impossible que Luke ait fait une chose pareille. J’y ai réfléchi jour et nuit.

Danty pouvait s’adapter à toutes les circonstances, mais lorsque ces circonstances dépendaient des caprices d’une femme, la tâche lui paraissait presque surhumaine.

— Vous n’avez pas confiance en votre frère alors ?

Elle leva les yeux vers lui.

— Je n’ai même pas confiance en moi, dit-elle.

— Et en moi ? fit-il avec défi.

Elle hésita.

— Vous vous êtes montré plein de zèle, fit-elle. Je vous ai probablement suggéré ma pensée… puis, Rex vous aimait beaucoup.

Il sourit amèrement.

— Est-ce là tout ?

— Qu’attendiez-vous donc ?

Elle semblait franchement surprise.

Danton sentit que ce n’était pas le moment de tenter sa chance.

Il fit un geste de la main et sourit.

— Je suppose que j’avais des préjugés contre Maddison ; je l’ai considéré comme un faible et je suis encore de cet avis. Si l’un de nous a influencé l’autre, c’est moi qui vous ai influencée… Son instinct le prévint que ce qu’il disait était juste ce qu’il fallait dire et que, pour la première fois il était au même diapason que la jeune femme. Mais il avait à songer à ses propres affaires.

— Je vous ai parlé l’autre jour de ce projet de l’Argentine que j’organisais – vous vous souvenez que je vous ai montré les rapports et les chiffres. Vous m’avez dit que vous désiriez prendre quelques milliers d’actions.

— Je voulais vous en parler, dit-elle. Mais il l’interrompit :

— J’ai reçu un câblogramme ce matin. J’ai essayé de persuader à un des grands partisans du projet de se désister un peu, il a consenti. Je m’étais engagé à lui laisser prendre beaucoup d’actions, mais je puis maintenant vous laisser placer cent mille livres dans cette affaire.

— Je regrette… répliqua-t-elle si nettement qu’il frissonna. Je ne puis même pas disposer de cette somme car j’ai mis en dépôt chez M. Steele et chez le notaire de Luke tout ce que j’ai reçu de lui… C’est pour cela que je suis allée à la Banque.

CHAPITRE XVI

Danty regarda la jeune femme avec stupéfaction. Sa consternation était presque comique.

— Vous avez rendu tout l’argent qu’il vous a donné ? bégaya-t-il.

Elle fit signe que oui en le fixant de ses yeux calmes.

— Pourquoi ne l’aurais-je pas fait ? J’ai de quoi vivre. M. Steele comme administrateur des fonds, me fait une rente suffisante.

Il ne put que la regarder, confondu.

Tous ses beaux plans s’étaient envolés comme une plume chassée par le vent.

Elle continua à parler lui évitant ainsi de répondre et lui permettant de se reprendre.

— Luke n’a jamais été à Paris depuis son départ, quelqu’un a dû expédier ce télégramme dans un but intéressé. Il me semble que j’ai désiré le recevoir afin de me donner une excuse pour la manière affreuse dont j’ai traité mon mari (Elle sourit.) Je serais très mal à mon aise si je pensais que le refus de cette somme cause une modification dans vos projets, Danton ; heureusement que vous êtes riche.

Morell acquiesça lentement. Il avait, ce matin là, reçu une lettre d’avertissement de son banquier ; il avait dépensé beaucoup d’argent et avait perdu de grosses sommes à son tripot favori, dans la certitude que bientôt sa situation financière serait inattaquable.

Il fit un effort pour recouvrer son équilibre et put donner à sa voix un ton indifférent.

— Je ne crois pas que vous ayez agi sagement. Avez-vous consulté votre notaire ?

— Dans les questions de conscience on ne consulte pas les notaires, répliqua-t-elle tranquillement.

Il était difficile de continuer la conversation. L’attitude de Margaret dressait une barrière entre elle et Danton qui comprit qu’il lui fallait gagner du temps ; tant qu’elle serait près de lui, il n’y avait pas lieu de perdre tout espoir.

— Quand comptez-vous partir pour Ronda ?

— Dans deux jours, répondit-elle si vivement qu’il fut convaincu qu’elle avait tout combiné jusqu’aux moindres détails – dès que je serai sûre que Luke est à Ronda, j’irai le rejoindre.

— En réalité qu’allez-vous lui dire ?

Il ne put s’empêcher de lui poser cette question quoiqu’il se rendît compte qu’il commettait une erreur de tactique.

Elle se raidit et ses beaux yeux eurent de nouveau un regard froid.

— Cela c’est une affaire entre mon mari et moi. Je me suis mise dans un mauvais cas et il faut que j’essaie d’en sortir.

Dans son désespoir Morell commit une nouvelle faute.

— Vous devez quelque chose à la mémoire de Rex. Je ne sais quels sont vos sentiments pour Luke, mais il y a un fait qui ne peut être effacé : Luke aurait pu sauver votre frère et, au lieu de cela quand il s’est aperçu que Rex était ruiné, il l’a poussé davantage dans l’ornière. L’argent est son Dieu.

— Pourtant il m’a tout donné, répondit-elle avec calme, et lorsque je lui ai refusé un chèque, il est parti sans un mot. Ne vous rendez-vous pas compte, Danton, que s’il était allé chez un notaire, s’il s’était adressé à un tribunal, s’il avait fait n’importe quoi, il aurait fallu que je restitue, non parce que Luke avait le droit pour lui, mais parce que je n’aurais pas pu supporter une enquête publique. Il a peut-être été mesquin, peut-être même cruel, mais je ne puis remplacer un tort par un autre. Voilà la raison qui m’a fait rendre l’argent à M. Steele, continua-t-elle d’une voix plus aimable. Il faut que nous débrouillions cette affaire de Rex. Luke aura peut-être une explication à me donner ; il avait sans doute une excellente raison pour refuser d’aider le pauvre Rex. En tout cas c’est à moi de découvrir la vérité.

Danton était livide de fureur et il pouvait à peine se contenir.

— Il me semble que le résultat de votre conversation – car je suppose que vous en arriverez là – sera de m’abandonner et de me brouiller avec tout le monde. Financièrement cela peut me ruiner. Luke avait beaucoup d’influence dans la Cité et même maintenant la simple supposition que je lui étais hostile m’amène des ennuis.

À sa grande surprise elle se mit à rire.

— Danton, dit-elle presque gaiement ; vous me forcez à avoir honte de moi. Vous ne pensez pas que je permettrais à un ami de Rex de souffrir parce qu’il a essayé de me venir en aide ?

Morell était perplexe. Pourquoi était-elle si gaie ? Puis il se souvint : elle serait à Ronda dans quelques jours, elle serait auprès de son mari. Cette pensée le fit frissonner et il commença à se rendre compte de la place immense que cette jeune fille avait prise dans sa vie. Morell n’avait jamais permis à une femme de régner sur son cœur froid, mais, insensiblement et pour une raison qu’il ne comprenait pas, celle dont il voulait faire sa dupe lui était devenue indispensable !

Puis il eut une révélation qui le consterna : elle était amoureuse de son mari !

Il ouvrait la bouche pour parler lorsque la femme de chambre entra.

— Un monsieur désire voir Madame… il se nomme Haynes.

Si Margaret avait regardé Danton elle l’aurait vu devenir blême.

— Il dit qu’il connaît un peu M. Maddison et il désire voir particulièrement Madame.

— Vous ne lui avez pas appris que j’étais ici ? bégaya Danton en se tournant vers la domestique.

Puis, voyant l’air étonné de Margaret, il s’arrêta.

— Le connaissez-vous ? demanda la jeune femme.

Il fit signe que oui et regarda la femme de chambre d’un air significatif.

— Attendez un moment dehors, ordonna Margaret, puis lorsque la domestique fut sortie, elle demanda :

— Qui est-il ?

— C’est un homme que je ne désire pas voir et que vous ne devriez pas recevoir, un criminel, l’individu qui a été arrêté un soir, au Ritz-Carlton. Si vous voulez suivre mon conseil, renvoyez-le.

Elle hésita.

— S’il connaît Luke… commença-t-elle.

— Il ne le connaît pas, c’est un moyen qu’il a trouvé pour vous voir. Il veut sans doute de l’argent et c’est un homme dangereux.

— Alors il vaudra mieux que vous soyez ici quand il viendra. Il est préférable que je le voie. Voulez-vous attendre dans le petit salon ?

Danton ne pouvait lutter avec Margaret quand elle prenait ce ton ; il s’inclina et entra dans la pièce indiquée en entendant le pas rapide de Haynes.

Margaret n’était pas préparée à voir le genre d’homme qui se trouva devant elle. Son visage hâlé, au profil d’aigle, avait une force et une distinction auxquelles elle ne s’attendait pas.

— Êtes-vous Mrs Maddison ? demanda-t-il.

Elle s’inclina légèrement.

— Mon nom est Haynes, la police m’appelle « le Tueur ». Je suis, entre autres choses, un voleur de bijoux.

Sa voix était aussi calme que s’il annonçait qu’il était membre d’une honorable association.

— J’ai rencontré votre mari une fois : il a essayé de me rendre un service, je voudrais lui en rendre un aussi, Mrs Maddison. M. Danton Morell est un de vos amis, n’est-ce pas ?

— Oui, dit-elle froidement. Pourquoi ?

Haynes plissa les lèvres.

— Je me demandais… Mrs Maddison, me trouverez-vous très impertinent si je vous priais de me dire pourquoi votre mari vous a quittée ?

Les yeux de Margaret le regardèrent avec fermeté.

— Ne croyez-vous pas que vous seriez au moins indiscret ?

Elle s’aperçut qu’il souriait légèrement.

— Je serais plus qu’indiscret et cependant, Madame, je m’intéresse profondément aux affaires de votre mari. J’ai beaucoup de défauts, mais je ne suis pas fourbe. Votre mari s’est dérangé pour m’avertir à un moment où il savait que la police allait m’arrêter. S’il y a jamais eu un homme droit et loyal, cet homme est Luke Maddison. Je n’aurais pas dû vous poser cette question et je ne pouvais m’attendre à recevoir une réponse satisfaisante. La seule chose que je suis désireux d’apprendre est celle-ci : Savez-vous où est votre mari ?

— Vous voulez le retrouver ? demanda Margaret d’un ton provocant.

— Non, mais j’aimerais savoir où il est. J’ai une raison très particulière pour cela. Est-il à Londres ?

— Il est en Espagne en ce moment, mais je ne puis vous donner son adresse.

— Est-ce que M. Morell est en Espagne ? Pardonnez-moi, Mrs Maddison, mais si j’ai une raison pour vous poser ma première question, j’en ai une plus importante pour vous poser la seconde. Morell est un homme qu’une honnête femme ne devrait pas connaître.

Elle alla vers la table et poussa le bouton de la sonnette.

Cette fois-ci Haynes sourit franchement.

— Vous allez me chasser, mais je ne vous blâme pas. J’ai peur d’avoir saboté cette entrevue que je voulais rendre discrète et diplomatique, je désirais savoir où est M. Maddison.

— Je vous l’ai dit, répondit-elle au moment où la domestique poussait le battant.

— Quant à ce qui concerne Danty Morell...

Elle lui indiqua la porte.

— Je n’ai pas l’intention de discuter mes amis… même avec les relations criminelles de mon mari, fit-elle.

Elle entendit Haynes rire tout bas tandis qu’il descendait l’escalier. Dès que la porte d’entrée se referma elle alla chercher Morell, mais il n’était plus dans le petit salon et la femme de chambre lui apprit qu’il était parti quelques secondes après l’arrivée de M. Haynes.

Danty n’était pas homme à courir des risques inutiles.

Margaret avait des courses à faire dans le West-end et elle commanda sa voiture pour aller au parc où elle pouvait réfléchir plus facilement.

Elle se promena le long du sentier parallèle à la route et vit une voiture qui venait lentement du côté opposé. C’était une limousine électrique dans laquelle se trouvaient deux personnes : une ravissante jeune femme, vêtue élégamment ; à côté d’elle, la figure cachée par les larges bords d’un chapeau, se trouvait un homme barbu à la prestance remarquable.

Un promeneur qui marchait devant Margaret auprès d’une très jolie jeune fille dit à celle-ci :

— Regardez cette femme superbe ! C’est Jeane Gurlay, la plus grande voleuse de Londres.

Margaret reconnut le Moineau et, comme elle ne désirait pas être vue par lui, elle s’assit sur un banc en suivant des yeux la voiture. Elle la vit tourner devant Marble Arche revenir lentement le long du trottoir et elle regardait avec un certain intérêt la belle créature et son compagnon.

Lorsqu’ils passèrent auprès d’elle, l’homme disait :

— Tout cela est très mystérieux. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Margaret se dressa pâle et tremblante car elle avait reconnu cette voix :

C’était celle de son mari !

CHAPITRE XVII

La vie dans Guinnet Street commençait à sembler amusante à Luke Maddison. C’était le troisième jour qu’il occupait son logement et sa nouvelle existence ne lui répugnait pas.

Il s’était trouvé faible en quittant l’hôpital et il avait besoin de repos. De plus, il était libre de tout souci et se laissait entraîner vers l’inconnu. Mrs Fraser ne l’importunait pas ; elle lui avait apporté une collection de livres fort intéressants, lui servait des repas simples mais substantiels et lui laissait le libre usage de sa maison, tout en lui suggérant qu’il ferait mieux de ne sortir que la nuit.

Luke était étonné des attentions qu’elle avait pour lui quoiqu’il sût qu’elle agît d’après l’ordre du mystérieux Connor.

L’énigme fut à moitié éclaircie le troisième jour, car elle lui posa beaucoup de questions sur l’Australie, pays où il n’était jamais allé et lorsqu’il le lui dit elle sourit avec incrédulité.

— Si Lewing avait eu autant de bons sens que vous, il serait encore vivant ; s’il avait eu la sagesse de se taire, personne n’aurait rien appris sur vous ; mais il se vantait toujours de ce que sa bande pouvait faire contre la nôtre, quoiqu’il dût savoir que nous avions plus d’argent que lui.

Maddison comprit peu à peu ; Lewing s’était vanté de connaître un homme qui arrivait d’Australie pour travailler avec sa bande. Cet homme avait une certaine réputation dans le Dominion, mais n’avait jamais été condamné.

— Dès que Connor a appris que vous alliez venir, il a dit : « Voilà l’homme qu’il nous faut », car il considère que l’affaire de la banque de Sydney est la plus habile qui ait jamais été menée à bien.

Maintenant Luke connaissait son identité. Peu à peu il se rappelait des bribes de conversation qu’il avait entendues. Si Lewing n’était pas le chef de la bande du Borough, il en était au moins un membre important. C’était lui qui s’était occupé d’obtenir les services de l’Australien qu’il avait, sans doute, recruté par correspondance. Luke apprit que l’industrie de la bande qui opérait au sud de Londres avait un caractère spécial. Elle était surtout composée d’écumeurs du fleuve et plusieurs de ses membres s’étaient enrichis grâce aux cargos qu’ils avaient dépouillés.

— Mettons les choses au point, Mrs Fraser ; vous vous figurez que je suis un criminel australien, quand je dis « vous », je veux dire vos chefs. En réalité je ne suis pas l’homme que vous attendiez. Le fait que je me trouvais avec Lewing le soir où il a été tué ne signifie rien, c’était un pur hasard. Je puis, en effet, conduire une voiture automobile, mais je crains de n’être d’aucune utilité à vos amis, qui, je le devine, sont en mauvais termes avec la loi.

Elle sourit énigmatiquement.

— Ce que j’admire en vous, monsieur Smith, c’est que vous savez être discret.

Ce fut ce soir-là que Maddison vit enfin le redoutable M. Connor. Lorsqu’il échangea une poignée de main avec l’étranger il frissonna, car il avait entendu cette voix profonde la nuit où mourut Lewing.

— Je n’aurai besoin de vous que dans un ou deux jours, Smith, dit-il brusquement. Est-ce qu’on vous traite bien ? Parfait.

Il parlait d’un ton de commandement et avant que Luke pût expliquer qui il était, l’homme était reparti.

Deux jours après il eut une autre surprise. Alors qu’il était assis à sa table, la tête entre ses mains, la porte s’ouvrit et il vit entrer une jolie jeune fille blonde, qui le regarda avec un certain intérêt.

— Connor m’a envoyée pour vous voir. Est-ce que vos vêtements neufs sont arrivés ?

— Non, dit Luke en souriant. Est-ce que je vais recevoir un trousseau ?

Elle le contempla d’un air de critique.

— Vous avez aussi besoin d’un coiffeur ; je vous en enverrai un ce soir. Votre barbe doit être taillée. Pourrez-vous supporter une petite promenade en voiture avec moi demain ?

Il se mit à rire.

— Je pourrais supporter de pires choses que cela, répliqua-t-il en se demandant qui elle était et d’où elle venait.

Elle était bien habillée, mais pas trop élégamment et il devina que sa tenue était calculée pour ne pas attirer l’attention.

— Vous êtes dans un vilain trou ici, déclara-t-elle avec mépris en regardant la rue.

Luke ne répondit rien. Il avait fait connaissance avec les pauvres, il avait vu au petit jour les ouvriers sortir de leurs maisons, il avait vu leurs vaillantes femmes s’escrimer pour faire rendre à dix sous la valeur d’un franc. À huit heures il avait vu leurs filles, gentiment habillées partir pour la Cité afin d’ajouter leur salaire aux maigres ressources de la famille. Les enfants des pauvres ! Les victimes d’un millier de vautours ! Car on vole les pauvres comme on vole les riches !

Il avait vu un soir trois jeunes vauriens attaquer un vieillard, le jeter par terre et vider ses poches.

La police protégeait les pauvres comme elle le pouvait. Luke avait vu un détective étendre raide d’un coup de sa matraque un individu qui battait une femme. Mais en général, ces parasites humains qui exploitaient les malheureux échappaient indemnes.

La jeune femme cessa de regarder la rue et dit :

— Venez me retrouver devant le monument des Gardes dans Green Park. Je serai en voiture. Elle le toisa avec des yeux admiratifs. Vous avez une jolie voix, ajouta-t-elle ; vous pourrez passer pour un type chic.

Les vêtements arrivèrent dans la soirée : ils allèrent remarquablement à Maddison et, lorsque le barbier eut terminé son ouvrage et que Luke fut habillé, il se sentit presque réconcilié avec sa barbe.

Dans cette nouvelle et étrange existence l’oubli lui semblait presque facile. Margaret appartenait à un passé brumeux et faisait partie d’un rêve.

Il alla gaîment au rendez-vous du lendemain et fut enchanté de sentir que son pas était redevenu souple. Il était à peine arrivé devant le monument des Gardes qu’il vit approcher une limousine. La jeune femme qui s’y trouvait lui fit un signe.

— C’est une fameuse idée de vous laisser voir dans un certain genre de voiture, dit-elle. Vous ne savez pas ce que je veux dire, je suppose ?

Ils traversèrent Hyde Parle, longèrent lentement la contre-allée. Luke s’amusait. La jeune femme était très jolie, mais plus âgée qu’il ne l’avait cru d’abord.

— Voyez-vous ce gros homme là-bas ? C’est le Moineau ; il faudra que vous l’évitiez.

Il tressaillit à ce nom.

— Vous voulez dire Bird, bégaya-t-il et il regarda craintivement dans la direction qu’elle lui indiquait.

Il aperçut M. Bird, accompagné d’une jolie jeune fille, mais il ne vit pas la femme qui venait de s’asseoir sur un des bancs du parc. Lorsque la limousine tourna de l’autre côté de la route, l’inconnue reprit :

— Une voiture nous attendra près des casernes de cavalerie. J’espère que vous savez conduire ? Je veux vous mettre à l’épreuve.

Il se mit à rire et dit :

— Tout cela est bien mystérieux.

La voiture les attendait, une voiture légère, fermée, de construction anglaise. Personne ne la gardait, mais sans une hésitation la jeune femme fit arrêter la limousine et donna des instructions au chauffeur.

— Montez, dit-elle ensuite à Luke.

Celui-ci obéit et posa le pied sur la pédale ; sa compagne sauta à côté de lui et ordonna :

— Allez à Grafton Street et arrêtez-vous en face du Rean Club.

Il crut qu’elle voulait se rendre compte de ses aptitudes comme chauffeur, car il lui fallait traverser trois quartiers où la circulation était intense avant de gagner la place indiquée.

— Et maintenant, dit-elle d’une voix rapide et assourdie, je vais entrer pour voir mon mari. (Elle le regarda droit dans les yeux.). S’il fait du grabuge, vous viendrez à mon secours… sinon, nous filerons tranquillement par Albermale Street et Tooting Common.

— Votre mari ? bégaya-t-il.

Elle lui jeta un regard soupçonneux.

— C’est l’explication que vous donnerez au flic s’il y a de la casse.

Elle partit avant qu’il pût lui demander une explication. Elle demeura absente pendant vingt minutes, puis elle revint vers la voiture d’un air calme. Au moment où elle y montait un homme tourna le coin de Bond Street, se précipita sur elle et la saisit par le bras. Elle chercha à lui échapper et, avant qu’il pût se rendre compte de ce qu’il faisait, Luke avait asséné un coup de poing à l’agresseur qui tomba sur le pavé.

— Partez vite, cria la femme.

Maddison fit machinalement faire un bond à la voiture. Ils descendirent Oxford Street, St James Street et ils étaient au-delà du pont de Vauxhall avant qu’il se rendît un compte exact de ce qui était arrivé.

— Pourquoi cet homme vous brutalisait-il ainsi ?

— Mon mari ? Je me suis disputée avec lui, répondit-elle avec calme. Elle ajouta : « Je savais que Connor se trompait. »

Elle se mit à siffler et murmura : « Si je n’avais pas été avisée et imaginé cette histoire de mari, je serais à mi-chemin de Holloway. »

Luke constata qu’elle regardait du coin de l’œil chaque policeman qu’ils rencontraient et son cœur se mit à battre lorsqu’ils arrivèrent à Tooting Common.

La femme fit arrêter la voiture.

— Nous descendons ici, dit-elle. Vous pouvez rentrer par l’omnibus, moi, je prendrai un taxi. Si Connor vient vous voir ce soir, vous lui direz que j’ai l’objet.

Elle allait partir, mais il l’arrêta par le bras.

— Quel objet ? demanda-t-il gravement. Et à ce moment il aperçut un écrin plat qu’elle tenait sous son manteau.

— Mon Dieu ! haleta Luke ; vous avez volé cela !

— Naturellement, pauvre niais ! répliqua-t-elle en fixant sur lui ses beaux yeux rieurs.

Un taxi passait ; elle le héla.

Lentement Luke lui lâcha le bras, puis il vit le taxi disparaître comme dans un rêve. Il était trop bouleversé pour réfléchir et il ne put jamais se rappeler comment il rentra à Lambeth.

Il venait de traverser le pont de Westminster lorsqu’il vit un marchand de journaux qui portait une affiche :

« Vol audacieux dans le West-end ».

Il s’arrêta, figé sur place, puis il fouilla dans sa poche et donna d’une main tremblante un penny au gamin.

Il n’osa ouvrir le journal que lorsqu’il fut dans une rue tranquille.

 

VOL AUDACIEUX DANS LE WEST-END

Un homme barbu et une jolie fille volent un collier de diamants de 20. 000 livres chez Taffany.

« Un vol audacieux a été commis cette après-midi dans le magasin de bijoux de M. Taffany dans Bond Street. Vers 5 h. 50, une femme bien mise entra dans le magasin et demanda à voir quelques bagues en or très simples. Alors que le vendeur lui tournait le dos, elle dut briser la glace d’une vitrine avec un petit marteau recouvert de caoutchouc. Lorsque l’employé revint, la femme avait disparu ainsi qu’un riche collier. Il se précipita dans la rue et rattrapa la voleuse au moment où elle montait dans une voiture automobile. Il fut immédiatement assommé par son compagnon, un homme de grande taille portant une barbe blonde bien taillée et vêtu d’un costume gris. »

 

— Mais c’était moi ! gémit Luke Maddison qui se sentit défaillir.

CHAPITRE XVIII

Luke était assis dans sa petite chambre de Guinnett Street, la tête entre les mains et l’esprit dans le plus grand désarroi. Mrs Fraser n’était pas dans la boutique lorsqu’il l’avait traversée ; elle ne savait probablement pas qu’il était de retour.

Il n’en était rien cependant car un quart d’heure plus tard elle vint lui apporter une tasse de thé. Il avait l’impression qu’elle était au courant de ce qui lui était arrivé quoiqu’elle ne fit aucune allusion à sa terrifiante aventure que lorsqu’elle fut sur le point de sortir.

— Connor affirme qu’il n’y aura de danger que si un membre de la bande Lewing se met à table.

— Pourquoi ? demanda Luke.

Mrs Fraser lui sourit aimablement, presque avec admiration.

— Quel type vous êtes ! Mais peut-être ne connaît-on pas ces expressions en Australie ?

— Savez-vous ce que je pense ? répliqua-t-il avec calme. C’est que chacun des habitants de cette rue qui lira cette description me reconnaîtra. Beaucoup de gens on dû me voir la traverser.

Elle secoua la tête.

— Je connais tout le monde dans le quartier et je sais quelles sont leurs occupations. Le seul homme qui vous ait vu, c’est le vieux Joé qui fait mes commissions. Connor dit que vous devriez couper votre barbe et mettre d’autres vêtements. Je vais emporter ceux-ci si vous voulez bien changer d’habits.

— Mais que pourrais-je mettre ? demanda-t-il avec une certaine acrimonie.

— Il y a un costume bleu dans votre commode ; il a été apporté cette après-midi, répondit-elle en sortant.

Luke resta immobile pendant un quart d’heure. Son esprit oscillait entre l’horreur et l’amusement. Lui, Maddison, était un voleur, membre d’une bande d’escrocs qui avait dérobé un collier chez Taffany !

Il connaissait bien le magasin : c’était là qu’il avait acheté la bague de fiançailles de Margaret. L’idée d’aller dénoncer ses associés ne lui vint même pas. Il n’avait qu’une chose à faire, c’était de fuir à la première occasion.

Luke avait écrit à Steele de lui envoyer son carnet de chèques à Ronda et il lui était facile d’aller en Espagne… était-ce vraiment facile ? Soudain il se rendit compte qu’il n’avait pas de passeport, et que sans passeport il était impossible de gagner l’Espagne, le pays du monde où le passage de la frontière était le plus surveillé.

S’il n’avait pas congédié son domestique il aurait pu retourner dans son appartement la nuit, remplir une malle, partir pour l’étranger. Peut-être son avoué avait-il la clef de son logis ?

Un nouvel espoir s’éveilla dans l’âme de Luke. Hulbert habitait rue Saint-James ; il était célibataire et il le trouverait seul. Luke repoussa le souvenir de son aventure de l’après-midi car il ne pouvait y songer sans frémir.

Lorsque Mrs Fraser revint pour le débarrasser de son costume gris et pour lui apporter des souliers bruns si brillants qu’il en fut ébloui, il sifflait gaiement.

— Connor dit que vous feriez bien de garder votre moustache, dit-elle.

— Connor est-il dans la maison ?

— Non, il m’a téléphoné.

— Je ne savais pas que vous aviez le téléphone, dit Luke surpris.

— Nous avons un tas de choses ici dont personne ne se doute, répondit Mrs Fraser d’un air énigmatique.

Elle revint un peu plus tard en apportant du savon pour la barbe, un blaireau tout neuf et un rasoir qui avait dû être acheté récemment car, en ouvrant l’étui Luke constata qu’il était encore enveloppé de papier huilé.

Il éprouva quelque difficulté à se raser, mais le résultat fut satisfaisant car lorsque Mrs. Fraser lui apporta son repas, elle resta bouche bée devant la porte.

Oh ! je ne vous aurais jamais reconnu, M. Smith et je parie que votre meilleur ami ne vous reconnaîtrait pas non plus.

Luke lui-même en était convaincu. Quel changement une moustache apportait à la physionomie d’un homme !

Mrs Fraser semblait encline à être plus loquace que d’habitude. Elle lui demanda s’il était marié et avant qu’il puisse répondre, elle lui apprit qu’elle était veuve.

— C’est-à-dire en principe, ajouta-t-elle. Mon mari a été bloqué à perpet, il y a deux ans.

Elle en paraissait toute heureuse et Luke comprit que sa vie n’avait pas dû être rose.

— Il l’a voulu, bien voulu. Il a tiré sur un flic et l’a presque tué. Naturellement Connor n’a pas voulu en prendre la responsabilité.

— Votre mari avait-il été en prison auparavant ?

— Oui, répondit-elle en souriant. La première fois pour une escroquerie à Manchester où il était associé avec Danty…

— Danty ? lit Luke incrédule, qui est-ce ?

— C’est un individu dont vous avez dû entendre parler. Je crois qu’il marche droit maintenant, mais on n’est jamais sûr de rien. Il demeure dans le quartier ouest comme tous les gens chic et a un appartement dans Jermyn Street. Il travaillait autrefois avec Haynes le Tueur.

— Vous connaissez Haynes ? demanda Luke vivement.

Il comprit à l’expression du visage de Mrs Fraser et au ton de sa voix que Haynes était un personnage important dans la hiérarchie de la pègre.

— Non, je ne le connais pas, j’ai seulement entendu parler de lui. Mais comment s’appelle donc Danty à présent, reprit-elle en fronçant ses sourcils et en faisant un effort de mémoire. Je l’avais sur le bout des lèvres… un chic nom… Danton Morell, oui c’est cela. Connor m’a parlé de lui pas plus tard qu’avant hier.

Il sembla à Luke Maddison que tout tournait autour de lui. Danton Morell, un ex-convict ! C’était incroyable. Et Danton Morell était le meilleur ami de Magaret !

— Comment est-il physiquement ce Danty ?

— Je l’ai vu deux ou trois fois répondit Mrs Fraser ; et elle décrivit Morell d’une manière qui ne laissait place à aucun doute. La nécessité s’imposait de plus en plus à Luke de reprendre sa véritable personnalité. Son vague projet prit une forme plus précise.

Il quitterait cette maison la nuit même, irait trouver Hulbert et lui dirait la vérité.

À neuf heures il se préparait à partir lorsqu’un incident inattendu surgit :

Mrs Fraser entra chez lui, ferma la porte et il comprit que quelque chose de sérieux était arrivé.

— Deux hommes de la bande de Lewing sont en bas, fit-elle à voix basse. Je n’ai pas pu prévenir Connor, le téléphone est dans la pièce où ils se trouvent et ils sont entrés avant que j’aie su de quoi il s’agissait.

Elle retira un objet qu’elle avait caché sous son tablier et le tendit à Luke. C’était un petit browning.

— Mettez cela dans votre « profonde », dit-elle d’une manière pressante, vous ne savez pas ce que veulent ces types-là !

— Dans ma… ? fit-il ahuri.

— Dans votre poche, répliqua-t-elle avec impatience. Faites ce que je vous dis.

Il prit le pistolet machinalement et le mit dans sa poche. Il ne désirait nullement avoir une scène avec deux membres de la bande rivale, mais il devenait urgent qu’il quittât cette maison le plus tôt possible et si ce pistolet devait l’y aider, il était le bienvenu.

— Ils veulent vous voir commença-t-elle.

Une voix cria au bas de l’escalier :

— Venez, Smith.

Le ton était menaçant.

Mrs Fraser répondit durement :

— Attendez ! De quel droit parlez-vous ainsi ?

Luke entendit un grognement et la porte qui séparait le bas de l’escalier du petit salon fut fermée violemment.

Mrs Fraser lui fit signe et il la suivit.

Il y avait deux hommes dans la pièce. L’un se tenait contre la cheminée, l’autre gardait ostensiblement la porte donnant dans la boutique.

Ils étaient habillés convenablement et Luke se dit que, s’il les avait rencontrés dans la rue, il les aurait pris pour de respectables ouvriers. Il n’y avait rien de sinistre dans leur visage. L’un était grand et assez gros, l’autre était mince et portait une cravate aux couleurs d’un régiment de cavalerie.

Le gros homme qui se tenait le dos à la cheminée regarda Luke en dessous.

— Est-ce Smith ? demanda-t-il.

— C’est monsieur Smith, répondit Mrs Fraser avec affectation.

— Qu’est-ce qui vous a fait venir ici en vous faisant passer pour un autre ? demanda vivement le petit homme.

Son compagnon le fit taire.

— Assez, Curly, c’est moi qui parlerai. Vous êtes bien celui qui a fait le coup aujourd’hui, n’est-ce-pas, Smith ?

— Quel coup ? répliqua Luke froidement.

— Vous prétendez être un type nommé Smith que notre patron a ramené d’Australie, non, je ne parle pas de Lewing qui n’avait aucune importance ; Swank l’a tué et cela vaut mieux. Mais vous n’êtes pas Smith. Il désigna du doigt l’homme qui se tenait à la porte. « Voici Curly Smith. »

— Oui, je dis que c’est moi ! cria le petit homme qui était secoué par la colère et qui parlait avec un accent aigu de cockney. « Vous vous êtes servi de mon nom. »

— La vérité est, dit le gros homme, qu’on vous a enrôlé quand Lewing a été refroidi ; vous avez eu votre part et naturellement Connor a cru que vous étiez l’homme que Lewing devait aller attendre aux docks de Londres. Au lieu de pouvoir aller à sa rencontre, Lewing a été descendu parce que la bande de Connor le recherchait pour avoir jaspiné. Mais vous n’êtes pas Smith et je puis jurer que vous n’avez jamais été en Australie.

— Lui ! s’écria Curly avec mépris. Cet individu ne pourrait pas gagner sa vie en Australie.

Puis il sortit un journal de sa poche et le mit sous les yeux de Luke.

— Voyez ce dont vous êtes cause pour moi, siffla-t-il.

Luke Maddison lut le paragraphe indiqué :

« Eu égard à ce vol la police recherche un nommé Smith qui a débarqué il y a quelques semaines du steamer Pontiac. »

— Vous voyez ce que vous avez fait ? répéta Curly furieux. « Vous avez mis les flics à mes trousses. »

La main de Luke chercha sa poche.

— Tenez-vous tranquille ! gronda le gros homme que Luke découvrit s’appeler Verdi ; cet oiseau-là a un rigolo. Ce n’est pas pour rien que la vieille est montée lui parler.

Mrs Fraser se cabra à ces mots.

— Vieille ? Suis-je vieille ? espèce de gros escargot ! Nous allons voir ce que va dire Connor. Il sera ici dans cinq minutes.

Verdi regarda la porte avec inquiétude.

— C’est un bluff, fit-il. Du reste Connor ne peut pas se plaindre si nous venons ici faire une petite enquête. Nous avons le droit de demander quelques renseignements.

— Désirez-vous me voir plus longtemps interrogea Luke en se dirigeant vers la porte.

Curly Smith lui barra le passage.

— Nous voulons savoir… commença Verdi.

— Vous n’en apprendrez pas davantage, dit Maddison brièvement.

Il avança, mais Curly ne bougea pas. Alors subitement Luke étendit le bras, agrippa le petit homme et le lança à travers la chambre. Ce n’était pas le moment de tergiverser ou de discuter et Luke eut l’intuition qu’il agissait comme il devait agir ; il ouvrit la porte toute grande et ordonna :

— Sortez tous les deux.

Verdi haussa ses larges épaules.

— C’est bien, fit-il, nous ne voulons pas avoir de désagréments. Il souriait en s’approchant de Luke, mais Mrs Fraser, qui s’était glissée de l’autre côté de la table vit qu’il tenait une matraque dans sa main droite.

— Faites attention ! cria-t-elle.

Au moment où le petit bâton se leva, Luke décocha son poing dans la mâchoire de l’homme qui tomba violemment contre la cloison.

Il fut tout étourdi pendant un instant et Luke eut le temps de détacher le casse-tête du poignet de Verdi et de le mettre dans sa poche.

— Allez ! dit-il en faisant un signe à Curly Smith qui passa lentement devant lui.

Verdi s’était relevé un peu étourdi ; il regarda de ses yeux clairs l’homme qui l’avait renversé.

— C’est bien, fit-il, puis il suivit pesamment son compagnon.

Luke ferma la porte. Mrs Fraser était très pâle et haletait.

— Je n’ai jamais vu les amis de Lewing faire cela, murmura-t-elle, je ne serai pas étonnée s’ils mettaient le feu à la maison. Puis elle apprit à Maddison qu’ils étaient coutumiers du fait. Le N° 339 de Guinnett Street était évidemment le quartier général de Connor. L’immeuble n’avait jamais été fouillé par la police, du reste on n’y avait pas recélé d’objets volés.

— Il va y avoir une querelle, la bande de Lewing n’a jamais fait cela ; il faut que je prévienne Connor… Est-ce que vous sortez ?

Luke allait partir, en effet et il avait l’intention de ne plus revenir, mais il n’en dit rien à son hôtesse.

— Avez-vous de l’argent ? Oh ! j’allais oublier ! Elle chercha dans le sac qu’elle portait sous son tablier et en sortit un paquet de billets. Connor vous envoie ceci, il y a cinquante livres, ce n’est qu’un acompte. On partage à quatre et vous recevrez votre part. Connor est toujours régulier. Vous pourriez lui confier un million de livres.

— Je n’ai pas besoin de cet argent.

— Mettez-le dans votre poche, ordonna-t-elle et comme il ne voulait pas prolonger la conversation, il obéit.

— Avez-vous de la petite monnaie ?

— Amplement, répondit-il presque avec impatience.

— De la petite monnaie, insista-t-elle et, plus tard Luke lui fut reconnaissant de son insistance.

Elle fouilla dans son tablier et en sortit quelques pièces d’argent et de bronze.

— Si vous essayiez de changer des billets par ici, vous auriez des ennuis, ajouta-t-elle. Puis elle demanda : — Êtes-vous Australien ?

— Non.

Mrs Fraser sembla inquiète, mais son visage s’éclaira au bout d’un instant et elle déclara :

— Connor doit le savoir.

Évidemment la parole de Connor faisait loi.

Il n’y avait personne dans la rue, mais sur le conseil de son hôtesse, Maddison fit un long détour, dix minutes après il traversait le pont de Westminster.

Avant tout il lui fallait trouver Jack Hulbert, ce jeune et intelligent avoué et il s’arrêta devant le premier téléphone qu’il rencontra et demanda la communication. Un domestique répondit.

— Je désire parler à M. Hulbert, dit Luke et à sa grande consternation, il entendit ces mots :

« M. Hulbert n’est pas en Angleterre, monsieur ; il est allé à Berlin et ne rentrera que la semaine prochaine. Qui est à l’appareil ? »

Luke demeura muet.

Lorsqu’on répéta la question il eut une inspiration :

— Pouvez-vous me dire si l’appartement de M. Luke Maddison est occupé ? Est-ce que son domestique s’y trouve ?

Le ton de l’homme changea.

— Qui êtes-vous et pourquoi désirez-vous savoir cela.

Luke coupa la communication sans donner d’explication.

Il aurait pu révéler son identité, mais il lui répugnait de se confier à un domestique et il ne voulait avouer sa présence à Londres qu’à Jack.

Il eut ensuite l’idée de demander le numéro de son propre appartement. Il attendit cinq minutes, puis l’employé lui dit :

— Je regrette, monsieur, mais on ne répond pas.

Luke marcha lentement vers Buckingham Palace, indifférent à la pluie qui maintenant tombait très fort.

Il n’avait plus qu’une chose à faire et lorsqu’il arriva au bout du Mall son plan était tracé.

Maddison avait souvent déclaré en riant qu’il serait facile de cambrioler son appartement. On avait, récemment, posé une échelle de sauvetage contre l’incendie derrière la maison et il était facile d’entrer dans la cour où elle se trouvait.

Luke pouvait grimper sur le mur et ouvrir ensuite une des fenêtres de son logement.

CHAPITRE XIX

Margaret Maddison était sur le point de se coucher lorsqu’on sonna à la porte d’entrée. Elle ouvrit la porte de sa chambre pour écouter. Quelqu’un parlait, dans le vestibule ; la voix de son valet de chambre, puis une voix plus grave qui disait :

— Vous feriez bien de prévenir cette dame. Il faut que je lui parle ; je viens de Scotland Yard.

Margaret envoya sa femme de chambre voir ce qui se passait et au bout de quelques minutes celle-ci vint lui dire :

— C’est un inspecteur de Scotland Yard, madame ; il désire vous parler pour une question importante.

— Est-ce M. Bird ? demanda-t-elle anxieusement.

La jeune femme ne se rendait pas compte pourquoi elle était inquiète. Elle se disait simplement que l’envoyé de Scotland Yard était un messager de mauvaises nouvelles et qu’il était peut-être arrivé un accident à Luke. Elle descendit rapidement.

Ce n’était pas M. Bird, mais un inconnu qui se présenta comme étant l’inspecteur divisionnaire Gorton.

— Je suis navré de vous déranger à cette heure, Mrs Maddison, mais nous venons de recevoir un rapport du domestique de M. Hulbert, je crois que celui-ci est l’avoué de votre mari.

Elle acquiesça et demanda d’une voix entrecoupée :

— Est-il arrivé quelque chose à… M. Maddison ?

— Non Madame – ce n’est pas sérieux – en réalité cela peut n’avoir aucune importance, mais le valet de M. Hulbert nous signale qu’un étranger lui a demandé ce soir par téléphone si l’appartement de votre mari est occupé… il a aussi dit que vous aviez la clé de l’appartement.

Margaret fit signe que oui. Le domestique de Luke la lui avait apportée après le départ de son maître.

— J’ai cru comprendre que M. Maddison est en voyage.

— Oui il est à Ronda, répliqua-t-elle vivement. Je vais vous donner la clé.

L’inspecteur Gorton hésita.

— Je préférerais que vous vinssiez avec nous, Madame ; je vous assure qu’il n’y a pas le moindre danger, mais nous n’aimons pas entrer dans une maison sans qu’un représentant du propriétaire nous accompagne.

— Que croyez-vous y trouver ? Je vous accompagnerai volontiers.

— Vous pourrez rester dehors dans votre voiture. Ce que nous nous attendons à trouver ? Eh bien ! il est possible que l’homme qui a questionné ce domestique ait l’intention de cambrioler l’appartement et nous voulons ne rien négliger.

La jeune femme mit son manteau, puis sortit avec l’inspecteur.

Une voiture attendait dans la rue ; deux ou trois hommes y étaient installés et Gorton pria Margaret d’y prendre place.

Ils arrivèrent très vite à la maison de Luke.

— Je monterai avec vous, dit-elle. Je ne suis venue ici que deux fois, mais je pourrai vous guider facilement.

Toutefois il ne lui était pas agréable d’entrer dans le hall et d’y voir les meubles pleins de poussière. Tout lui rappelait Luke et elle éprouva une émotion douloureuse en pensant qu’il ne reviendrait peut-être plus jamais dans cette maison.

— Il y a un escalier de secours ici, n’est-ce-pas ? Où accède-t-il ?

— À la cuisine.

L’inspecteur envoya un de ses hommes faire une reconnaissance, il renifla.

— Quelqu’un a fumé un cigare ici très récemment, dit-il.

Margaret aussi avait senti la légère odeur.

À ce moment un des agents revint de la cuisine en criant :

— La fenêtre a été forcée.

Gorton s’y attendait.

— Où est la chambre de M. Maddison ?

Margaret la lui désigna. Le détective tourna la poignée de la porte, mais celle-ci résista ; elle était fermée à l’intérieur.

— Vous allez sortir, mon garçon, cria Gorton à voix haute en frappant sur le panneau.

Puis il se tourna vers la jeune femme :

— Vous feriez mieux de descendre, Mrs Maddison, nous allons enfoncer cette porte.

Luke qui écoutait de l’autre côté, entendit ces paroles et frissonna. Sa femme était là ! Or, elle était la seule personne au monde qu’il ne voulait pas voir !

CHAPITRE XX

Margaret descendit, le cœur battant.

Lorsqu’elle arriva dans la rue, elle vit que le chauffeur de la voiture de police avait appelé un taxi qui attendait.

— Y a-t-il quelqu’un ? demanda un des détectives.

— Oui, je crois ; je veux dire que l’inspecteur le croit, répondit-elle d’une voix haletante.

— Vous feriez mieux d’entrer dans le taxi, Madame. M. Gorton s’attend certainement à une bataille.

L’inspecteur frappa de nouveau à la porte dès que Margaret fut sortie de la maison.

— Ouvrez, mon fiston.

Le verrou fut tiré et la porte s’ouvrit toute grande.

Gorton se trouva en face d’un homme au visage sale et dont les vêtements étaient en désordre. Il le saisit immédiatement au collet et Luke fut pris de court. Il avait espéré pouvoir s’expliquer, se confier au détective.

Il essaya de se débarrasser de celui-ci, mais fut jeté terre et l’un des hommes qui accompagnaient Gorton passa les mains rapidement le long des vêtements du prisonnier.

— Il a un rigolo, dit une voix.

Gorton prit le pistolet.

— Je puis expliquer pourquoi j’ai ce pistolet, dit Luke.

— Je n’en doute pas. Gorton ouvrit la culasse de l’arme. « Chargé, fit-il. Vous serez condamné pour cela, mon garçon. Cherchez encore il en a peut-être un autre. »

Maddison fut fouillé en deux minutes.

— D’où avez-vous cet argent ? demanda l’inspecteur.

— On me l’a donné… commença Luke, et tous les assistants se mirent à rire.

— Qu’est-ce que cela ? reprit Gorton en examinant un objet qu’il tenait à la main.

Le matin avant qu’il ne partit pour cette fatale expédition, Mrs Fraser lui avait remis un petit carnet bleu.

— Un permis de conduire ! Est-ce que par hasard vous avez conduit cette après-midi une voiture dans Bond Street ?

Le cœur de Luke frémit car un des détectives s’écria :

— C’est bien le même individu ! Il avait une barbe cette après-midi, je l’ai vu dans le parc avec une femme.

Puis il murmura quelques mots à l’oreille de Gorton.

Pendant ce temps Maddison réfléchissait rapidement. Il ne pouvait plus donner une explication simple. S’il avouait qui il était, il faudrait aussi raconter ce qu’il avait fait depuis sa disparition. Or, il savait qu’en bas Margaret attendait et le reconnaîtrait malgré sa moustache.

Devant lui s’ouvrait la porte conduisant dans le hall : à sa droite se trouvait la petite pièce, qui lui avait servi de cabinet de toilette. La fenêtre était juste au-dessus du premier palier de l’échelle de sauvetage.

Luke avait une horreur innée du feu et son passe-temps favori avait été de s’imaginer comment il se sauverait d’une maison en flammes. S’il pouvait seulement atteindre cette pièce… mais cela ne semblait guère possible.

Quelqu’un parlait à l’extérieur. C’était le portier qui venait savoir la cause de ces mouvements inusités. Les deux détectives qui gardaient la porte se retournèrent un moment et, saisissant l’occasion, Luke sauta.

Il était très robuste, avait fait de la gymnastique et n’avait rien à apprendre sur l’art d’éviter un obstacle.

Il traversa d’un bond la porte du cabinet, la ferma et poussa le verrou au moment où les deux policiers y arrivèrent.

Ce n’était pas le moment d’hésiter. Maddison ouvrit la fenêtre et sauta à pieds joints sur le rebord, en un clin d’œil il se laissa glisser au dehors. Il avait bien calculé : la plateforme d’acier de l’échelle de sauvetage résonna sous ses pieds : en quelques secondes il en descendit les marches et il était de l’autre côté du mur avant que le premier des détectives eût atteint le haut de l’échelle. Un homme flânait dans les communs et il jeta un cri lorsque Luke sauta à terre, mais le fugitif se mit à courir.

En arrivant dans la rue il vit un taxi qui passait ; il grimpa sur le marchepied en criant : « Gare de Paddington », puis se glissa rapidement à l’intérieur de la voiture.

Le chauffeur hésita et finalement arrêta son taxi le long du trottoir.

— D’où venez-vous ? demanda-t-il. Je ne puis vous conduire, patron, vous avez l’air de vous sauver.

— En effet, répliqua Luke.

Ce n’était pas le moment de discuter. Il mit deux shillings dans la main de l’homme, entra dans une rue étroite qui heureusement était à proximité, la contourna et arriva dans une grande artère. Là il héla un nouveau taxi et ordonna au chauffeur de le conduire à Scotland Yard.

Il venait de prendre une résolution subite : il irait trouver le Moineau, lui dirait la vérité et se fierait à cet homme sagace pour le tirer de ce mauvais pas.

Le taxi l’arrêta devant l’entrée de Scotland Yard et Luke pénétra vivement dans le lugubre vestibule.

Il fit part à un officier de police de son désir, mais celui-ci lui répondit :

— M. Bird est parti il y a environ deux heures, monsieur : je crois qu’il est allé à la campagne. Voulez-vous voir quelqu’un d’autre ?

— Non, personne d’autre ne pourrait m’être utile, dit Maddison navré.

— N’aimeriez-vous pas causer avec M. Gorton ? Il sera de retour bientôt, demanda l’officier qui était bien loin de se douter combien Luke désirait éviter cet inspecteur.

Maddison sortit et arriva sur le remblai de la Tamise au moment où Gorton et ses hommes pénétraient dans Scotland Yard par une autre issue. Il traversa le pont de Waterloo. Arrivé au métro de Charing Cross, il eut l’idée d’entrer en communication avec le Moineau par téléphone. Le policeman s’était peut-être trompé et Bird était sans doute encore en ville.

Il consulta l’annuaire, entra dans la cabine et indiqua le numéro. Il crut d’abord que la chance lui revenait car une voix répondit :

— Oui, c’est ici chez M. Bird, mais il n’est pas en ville. Qui est-ce qui parle ?

— Il est urgent que je le voie aussitôt que possible. Pouvez-vous me dire où je le trouverais ?

— Qui êtes-vous ?

— Dites-lui que c’est M. Maddison qui parle ; je suis allé à Scotland Yard…

Il sentit tout à coup un courant d’air ; la porte de la cabine était entr’ouverte. Un homme à l’air si indifférent se tenait là debout et ne s’intéressait ni à lui, ni à sa conversation.

Luke referma la porte mais fut déçu car on avait coupé la communication.

Cependant c’était un commencement encourageant et ce fut avec un certain soulagement qu’il se dirigea vers la gare de Waterloo. Il n’avait pas parcouru vingt mètres lorsque deux hommes l’encadrèrent et se mirent à marcher à côté de lui.

— Holà Smith ! Connor veut vous voir, dit l’un d’eux.

Luke n’avait jamais vu cet individu dont le ton était brusque et péremptoire.

— Qui est M. Connor ? demanda-t-il froidement. Mon nom n’est pas Smith, mais Maddison.

— C’est bien, monsieur, répondit l’autre plus respectueusement.

Toutefois M. Connor désire beaucoup vous voir.

— Où est-il ? demanda Luke après réflexion.

— Au haut de Savoy Hill.

Ils entrèrent dans une rue étroite.

— Où est Connor ? répéta Maddison.

— Je vous le dirai dans un instant quand j’aurai de la lumière. Il frotta une allumette et Luke le regarda. Ce fut tout ce dont il se rappela. Il ne ressentit aucune douleur, mais tomba sur le pavé sous le choc d’une matraque en caoutchouc.

Sa tête éclatait lorsqu’il revint à lui. Il était couché sur le fond dur d’une voiture automobile cahotante.

Les deux hommes étaient accroupis à côté de lui et ils continuaient une conversation à voix basse…

— C’est ce que Connor m’a dit, mais Connor croyait que cette gourde jacterait.

Luke resta immobile, la tête lui faisait mal, mais il n’éprouvait pas d’autre malaise.

La voiture stoppa, une barrière s’ouvrit, l’automobile se remit en marche cahotant sur un sol inégal. Puis le moteur s’arrêta.

— Êtes-vous éveillé ? demanda une voix.

— Oui, parfaitement, répliqua Luke.

— Alors descendez.

C’était là une attitude bien placide de la part d’un homme qui, dix minutes plus tôt l’avait assommé.

Maddison se glissa hors de la voiture et se trouva sur un sol boueux. L’air froid lui donna le vertige et un des hommes dut le prendre par le bras pour le guider vers un petit cottage.

À droite il vit briller le fleuve, un remorqueur s’y mouvait, son feu vert de tribord se reflétait dans l’eau. Il se déplaçait si vite que Luke devina qu’il descendait le courant : donc il devait être du côté de Surrey.

Il ne pouvait apercevoir qu’un mur élevé, et au loin, un signal avertisseur d’un rouge foncé.

La porte se referma sur lui ; il perçut une odeur d’humidité, mais le cottage semblait être meublé car il marcha sur un tapis. Une porte s’ouvrit à sa droite, on le poussa à l’intérieur et il se trouva dans une pièce qui était, non seulement meublée, mais encombrée de meubles. Connor était assis devant une table et battait des cartes.

Il leva la tête lorsque Luke entra.

— Avez-vous été obligé de l’étourdir ? demanda-t-il aimablement.

— Oui, il ne voulait pas être raisonnable.

— Asseyez-vous.

Connor désigna un sofa appuyé contre le mur et Luke fut content de se rendre à cette invitation.

— Alors vous avez essayé de nous vendre, Smith ?

Il n’y avait rien d’hostile dans la voix de Connor qui continua à battre ses cartes.

— Quand vous avez fait votre dernier coup, je vous avais cru plus fort… oui, un de mes associés vous a vu monter dans l’appartement et vous a vu en redescendre. Mais vous n’êtes qu’un faux-frère. Vous êtes allé au Yard et vous avez demandé le Moineau, n’est-ce pas ? Est-il de vos amis ?

— Je le connais, répondit Luke.

— Ensuite vous avez essayé de l’avoir au téléphone, sur quoi alliez-vous cafarder ? Ne me le dites pas, je le sais. Je n’ai jamais eu confiance en vous, Smith, dès le début, je n’ai pas confiance dans les Australiens.

Malgré son mal de tête, Luke ne put s’empêcher de sourire.

Connor coupa les cartes, les battit, mais ses yeux ne quittaient pas son prisonnier.

— Alors vous connaissez le Moineau ? C’est bien ; je parie que vous connaissez aussi Danty ?

Luke tressaillit.

— Danton Morell ? demanda-t-il.

Pourquoi avait-il oublié Danty ? Pourquoi avait-il oublié que Danty était le confident de sa femme, que son grand désir en se séparant de ce sinistre milieu était de démasquer le misérable.

— Vous connaissez aussi Danty ? La voix de Connor était presque admirative. Et Pi Coles ?

— Oui, Coles ; c’est son domestique.

Connor eut un large sourire et les deux autres hommes ricanèrent.

— Pi est son domestique en effet. Je vois que vous connaissez toute la sacrée séquelle. Je puis vous dire, Smith, qu’un homme qui est en relations avec la bande de Lewing et qui va à Scotland Yard pour voir son ami, le Moineau, n’est pas un individu à garder parmi nous. Et c’est pour cela que vous n’y resterez pas.

Connor regarda un de ses hommes et demanda :

— Quand la marée sera-t-elle haute !

— À quatre heures.

Il fixa ses yeux noirs sur Luke.

— Êtes-vous bon nageur ?

— Assez, dit froidement Maddison.

— Nous vous donnerons un petit bain cette nuit. Mettez-le dans le réfrigérateur, Harry.

L’homme qui avait frappé Luke le saisit par le bras et le força à se lever. Il se sentit moins faible. Son vertige était dissipé. Il avait retrouvé une partie de ses forces, mais ce n’était pas le moment de le laisser voir.

Luke fut conduit dans une petite pièce contiguë à celle qu’il venait de quitter ; il se demanda si elle avait déjà servi dans le même but car elle n’avait pas de fenêtre et ressemblait singulièrement à une cellule de prison. Il n’y avait rien, pas même un lit ou un tabouret.

La porte se ferma, il entendit qu’on poussait un verrou et il resta seul avec la pensée désagréable que la marée serait haute dans cinq heures et que M. Connor avait aimablement projeté de lui faire prendre un bain.

CHAPITRE XXI

Margaret avait longtemps attendu le retour de M. Gorton, mais quand il sortit enfin de la maison, il était si pressé qu’il put tout juste lui dire qu’on avait trouvé un homme dans la chambre et que celui-ci s’était échappé.

Ce fut le portier qui lui donna des détails :

— Oui, Madame, la police a découvert un individu dans la chambre de M. Maddison… je l’ai aperçu avant qu’il se sauvât. Un beau garçon portant moustache. D’après ce que dit la police c’est un cambrioleur. On a trouvé un revolver sur lui. Peut-être vous plairait-il de monter et de voir l’appartement, Madame ?

Margaret hésita.

— Oui, fit-elle, je veux bien.

Il la conduisit à l’étage : un détective attendait sans doute la jeune femme car en la voyant il poussa un soupir de soulagement.

— Vous ne désirez pas que je reste, Madame ? L’inspecteur Gordon m’a dit qu’il aimerait avoir une liste des objets manquants et qu’il irait vous voir demain matin.

Dans la chambre de Luke les tiroirs étaient ouverts, un pupitre avait été fracturé, des papiers jonchaient le plancher.

— M. Gorton ignore encore ce que l’homme voulait voler, déclara le détective. Il y avait une montre en or dans un des tiroirs et il n’y a pas touché. Nous savons seulement qu’il cherchait des vêtements. Il indiqua une valise dans laquelle plusieurs objets de toilette avaient été jetés pêle-mêle. Il y avait une tenue de soirée, une demi-douzaine de chemises et de cols, un paquet de mouchoirs et un pyjama.

— Mais il a dû passer un temps infini devant le pupitre. Un de mes collègues m’a dit qu’il portait quelque chose comme un livre entre sa chemise et sa peau. Il l’avait senti juste avant qu’il lui échappât.

— Un livre ? fit Margaret vivement. C’est bizarre.

À ce moment son regard tomba sur une enveloppe qui gisait par terre ; elle la reconnut immédiatement : elle portait le timbre officiel du bureau des passeports et la veille de leur mariage Luke la lui avait montrée de cet air mi-timide, mi-railleur qui l’avait irritée quelquefois. C’était un passeport neuf qui renfermait déjà un portrait de sa femme.

Elle ramassa l’enveloppe – elle était vide – c’était là le livre que le cambrioleur avait volé… pourquoi ?

Il y avait plusieurs feuilles de papier par terre. Margaret en prit une et tressaillit.

La date avait été griffonnée dans le haut et au-dessous on lisait : Mon cher Hulbert, je suis dans la plus terrible…

C’était l’écriture de Luke ! C’était Luke qui était venu là cette nuit ! Margaret trouva une autre feuille couverte d’une écriture embrouillée, celle-ci aussi était adressée à l’avoué, mais les trois lignes qu’elle contenait étaient indéchiffrables. Luke les avait délibérément effacées. Il s’était évidemment assis dans l’intention d’écrire à Hulbert et après deux essais avait changé d’avis.

Comme cela lui ressemblait ! Il ne pouvait jamais résister à la tentation que lui offrait une feuille de papier, il lui fallait écrire à quelqu’un ! il le lui avait souvent avoué.

C’était Luke le cambrioleur !

— Mais pourquoi ?

Elle s’approcha du détective et allait lui révéler la vérité lorsqu’une phrase de celui-ci l’arrêta net.

— Ce doit être un individu dangereux, un de mes hommes l’a reconnu ; c’est lui qui conduisait la voiture cette après-midi quand a eu lieu le vol chez Taffany. Il a assommé l’employé…

— Mais c’est impossible ! s’écria Margaret indignée. Cet homme…

— Ah ! vous avez lu les journaux, on parlait d’un homme barbu. C’est vrai, Madame, mais il a coupé sa barbe depuis. Johnson l’a vu dans une voiture avec une femme, dans le parc.

Margaret se tut encore. Elle se souvint de l’homme à la barbe.

L’homme qui avait la voix de Luke – et il se trouvait avec une femme… une femme connue par la police !

— Ils l’ont arrêtée cette nuit. M. Gorton est à peu près sûr qu’elle avouera quel était son compagnon. D’après ce qu’on raconte, c’est un homme qui a été vu constamment avec elle au cours des deux dernières années.

Margaret était consternée ; elle ne put que protester faiblement.

— Ce ne pouvait être le même homme.

— Le connaissez-vous donc, celui qui était ici ? demanda le détective en la regardant avec surprise.

— Non, non, dit-elle vivement. Je croyais seulement… ce serait une coïncidence extraordinaire.

— J’ai idée que M. Gorton le connaît. J’ai entendu dire au sergent que ce pourrait être l’individu qui a été poignardé la nuit où on a tué un nommé Lewing. S’il en est ainsi il n’est sorti de l’hôpital qu’il y a peu de jours.

Lorsque Margaret rentra chez elle deux heures s’étaient écoulées depuis son départ. Sa femme de chambre l’attendait et lui apporta une tasse de café.

Margaret ouvrit son pupitre, y prit un paquet de lettres et compara l’écriture avec les bouts de papier qu’elle avait rapportés.

Il n’y avait aucun doute possible. C’était bien l’écriture de Luke. C’était lui le cambrioleur, c’était lui qui, dans l’après-midi, était en voiture avec une femme, lui qui avait aidé au vol de Taffany ! Margaret ne fut pas anéantie car sa découverte était trop stupéfiante pour qu’elle pût faire naître une émotion ordinaire.

Elle se coucha et dormit sans rêves.

L’inspecteur Gorton vint la voir dans la matinée et elle écouta avec calme le récit de son échec.

— L’individu courait comme un lièvre ; ce doit être un sportif entraîné. Je suis à peu près sûr maintenant qu’il est l’homme qui a été blessé dans une rixe d’apaches au sud de Londres. Le nommé Lewing a été tué.

— Qui était Lewing ? demanda Margaret.

— Rien d’intéressant quoiqu’il ait donné son nom à une bande dont le véritable chef est un nommé Danton Morell ; cependant il n’a pas pris une part très active…

La jeune femme avait déposé sa tasse et Gorton constata combien elle était pâle.

— Danton Morell ? Vous ne voulez pas parler de M. Danton Morell qui demeure dans Half Moon Street ?

Gorton sourit.

— Je n’aurais peut-être pas dû vous dire cela, mais je croyais que M. Bird vous en avait parlé. Vous connaissez M. Bird ? J’espère que vous ne connaissez pas M. Morell.

— Je le connais très bien, dit-elle. Sa voix était ferme et elle souriait. « Mais vous pouvez avoir confiance en ma discrétion ; je m’imagine être devenue un des détectives de Scotland Yard. »

Elle tenait les mains sur ses genoux et le policier ne put voir combien elles tremblaient.

— Il s’est peut-être amendé, dit-il avec embarras parce qu’il sentait qu’il avait trop parlé. Cela arrive ; il n’y a pas eu de plainte contre lui depuis quelque temps. Morell n’est pas son vrai nom, naturellement. Je ne me rappelle plus le sien, mais le Moineau – je veux dire M. Bird – le sait. C’est un type extraordinaire, ce Danty – il a un bagout qui vous fait prendre des vessies pour des lanternes. On prétend que c’est le plus habile aigrefin qui ait opéré en Europe. Peut-être a-t-il gagné assez d’argent pour s’être retiré des affaires.

Danton Morell ! Margaret essaya de se rappeler comment elle avait fait sa connaissance. Ah ! oui, c’était son frère, son pauvre frère qui le lui avait présenté ; Rex fréquentait tant de gens bizarres !

Elle avait confiance en lui, elle avait donc eu confiance en Danty. Elle avait cru fermement ce qu’il lui disait de Luke, elle l’avait cru lorsqu’il lui avait affirmé que celui-ci avait poussé Rex au suicide et aussi lorsqu’il lui avait montré le papier où était tracé le douloureux testament de Rex – cependant ce papier était réel – elle connaissait bien l’écriture de son frère !

Margaret se trouvait en face d’un problème nouveau, problème qui l’eût terrifiée la veille encore.

Gorton, qui avait peu dormi la nuit précédente, accepta son invitation de déjeuner avec elle bien qu’il ne prît qu’une tasse de café et une brioche.

— Vous n’avez pas pu découvrir ce qui manquait ? Le détective que j’avais chargé de garder l’appartement m’a dit que vous y étiez venue. Où est votre cher mari en ce moment ?

— En Espagne, répondit-elle vivement ; je vais le rejoindre dans un ou deux jours.

Il se leva en disant :

— J’ai maintenant devant moi une besogne fort désagréable et je voudrais bien qu’un autre pût la faire à ma place.

— Vous allez arrêter quelqu’un ?

— Non, cela ne me serait pas désagréable ; je me réjouis quand je puis mettre des vauriens derrière les barreaux. Il s’agit de quelque chose de lugubre qui vous ferait frémir, aussi je ne vous le dirai pas.

— Je ne frémis plus guère, dit-elle en souriant.

— Au fond ce n’est pas grand’chose. Il y avait marée haute cette nuit et la police du fleuve a trouvé le corps d’un homme noyé. Je vais aller là-bas pour voir si je ne le connais pas. D’après la description qu’on m’en a faite, je ne serais pas étonné que ce fût notre cambrioleur.

Margaret venait de dire qu’elle ne frémissait plus guère. Pourtant elle tressaillit maintenant et serrait ses mains si fort qu’elles lui firent mal.

Cette douleur l’empêcha de s’évanouir.

CHAPITRE XXII

Durant les heures que Luke Maddison passa dans sa chambre-cellule il n’eut aucune préoccupation sérieuse. Il se trouvait en face de la mort, une mort hideuse, car il lui était impossible de se tromper sur les intentions de Connor et cependant son esprit ne s’occupait que de choses banales. Il ne pensait à Margaret que d’une manière impersonnelle en se demandant pourquoi elle était présente lorsque la police avait envahi son appartement. Elle en avait probablement la clé et on était allé la lui demander. Mais pourquoi ? pourquoi ? Soudain il se rappela sa conversation avec le domestique de Hulbert : celui-ci avait eu des soupçons et avait prévenu la police.

Qu’est-ce que Connor allait faire au juste ? Luke se le demandait avec curiosité.

Il y avait une église non loin, car il entendit l’horloge sonner les heures et le dernier coup de trois heures venait de cesser sa vibration lorsque sa porte s’ouvrit ; les deux hommes qui l’avaient amené entrèrent et l’invitèrent à le suivre.

Leur ton était aimable, presque courtois.

Il suivit le premier et fut suivi par le second ; ils le conduisirent dans la chambre où Connor s’était évidemment endormi sur un lit pliant. Il était assis sur le bord de cette couche et se frottait les yeux en bâillant. Sur la table se trouvaient quatre tasses de café bouillant et quelques sandwichs.

— Asseyez-vous, Smith ; il faut que nous décidions ce que nous allons faire de vous, dit Connor en se levant.

Il s’assit, prit une tasse de café et un sandwich, puis poussant une tasse vers Luke il dit :

— Prenez du lait et du sucre.

Maddison regardait autour de lui avec intérêt ; il vit sur une chaise quatre grandes barres blanches et brillantes et, sur le sol, une longue et lourde chaîne.

Connor suivit la direction de ses yeux.

— Désirez-vous acheter du sel ? demanda-t-il avec bonne humeur.

Cette question sembla amuser ses compagnons car ils ricanèrent.

— Je ne suis pas dans le commerce du sel, répondit Luke en souriant.

Il trempa ses lèvres dans le café ; il n’était pas bon, mais il était chaud et il but avec plaisir car il avait pris froid dans sa chambre pavée de briques.

— Qu’est-ce que nous allons faire de vous, Smith ?

Luke avala une forte gorgée de café et s’adossa sur sa chaise en riant.

— Vous pouvez écouter une histoire fort intéressante, dit-il, et, de plus, vous pouvez gagner mille livres.

Il vit un léger sourire passer sur les lèvres de Connor.

— Continuez, dit celui-ci.

Alors Luke lui raconta tout, mais sans parler de Margaret. Il lui donna son nom, son adresse et lui expliqua comment il avait rencontré Lewing.

— Mais pourquoi vous sauviez-vous ? demanda Connor.

Ceci était difficile à expliquer car Luke ne voulait pas donner le motif de son étrange conduite. Il ne désirait pas parler de son mariage, la manière dont Margaret avait agi. Or, s’il omettait ces faits, il sentait qu’il ne pourrait pas convaincre ses interlocuteurs. Cependant il continua son récit.

Connor secoua la tête.

— Je sais tout ce qui vous concerne, Smith, et on peut toujours inventer une histoire. Buvez votre café et reprenez-en. Je désire terminer cette affaire sans désagrément.

Luke but et déposa sa tasse sur la table.

— Maintenant, moi, je vais vous raconter une autre histoire, dit Connor, dont la voix n’était plus aimable. Vous êtes allé trouver la police et vous avez voulu me vendre, maintenant vous espérez vous en tirer avec cette fable ! Mouchard… la police…

Luke ne comprit plus que quelques bribes de ces paroles car il tombait de sommeil ; sa tête s’inclinait sur sa poitrine et quoiqu’il fît tous ses efforts pour réagir, il fut envahi par une torpeur invincible. Il ne se rendit même pas compte qu’il avait bu du laudanum.

Un des hommes soutint Luke au moment où il allait tomber et le déposa sur le plancher. Connor repoussa la table et montra du doigt les barres de sel.

On en prit deux que l’on plaça sous les jambes de Maddison et un des hommes fit deux entailles profondes dans les coins. Les autres barres furent posées sur le corps, puis Connor souleva la chaîne, l’enroula soigneusement autour du sel et en attacha les deux anneaux avec un bout de fil de fer.

— Faites attention, Harry, pour que la chaîne ne glisse pas sur les pieds, dit Connor. Resserrez-la un peu, pas trop ou vous briserez le sel.

Quand ils eurent terminé, le chef se redressa et ordonna au plus grand des deux d’aller chercher une vieille planche sur laquelle on pourrait étendre la victime.

Lorsque l’homme ouvrit la porte, Connor le vit tressaillir et reculer.

— Qui est là ? s’écria-t-il durement.

L’homme qui se tenait dans le couloir entra posément dans la chambre.

Connor en le voyant, montra les dents comme un chien hargneux.

— C’est le Tueur ! Que diable faites-vous ici ?

Le regard de Haynes alla de son interlocuteur à l’homme endormi.

— Ingénieux, mais pas original, dit-il d’une voix traînante et méprisante. Vous comptez le jeter dans le fleuve ? L’eau dissoudra le sel, la chaîne tombera au fond et il y aura un verdict de « mort par accident ». Quel dommage !

— Qu’est-ce qui est dommage ?

— Que je sois entré ici, dit Haynes. Qui est la victime ?

— Il n’y a pas de victime, fit Connor d’une voix forte. Cet individu est malade et nous allons le transporter à l’hôpital.

— Allons donc ! Ingénieux, mais pas original, répéta-t-il. Pas de marques de violence sur le corps ; rien ne prouvera qu’il ne s’est pas noyé comme les gens se noient, par accident. Je regrette d’entraver vos petits projets, mais vous allez lui rendre la liberté.

— Pourquoi ? demanda Connor.

— Parce que je suis ici et que je ne me ferai jamais complice d’un meurtre, ce n’est pas mon genre. Enlevez cet intéressant appareil.

Connor sourit ; sa main glissa tout naturellement sous la table.

— Si vous braquez un pistolet sur moi, je vous enverrai une balle dans l’estomac. Vous mettrez cinq jours à mourir et c’est une mort pénible. J’irai ensuite expliquer à la police pourquoi je vous ai tué et Scotland Yard ne vous enverra pas de fleurs.

L’un des compagnons de Connor s’approcha de Haynes et dit doucement :

— Écoutez, Haynes.

Le poing de Haynes s’abattit si prestement sur l’homme que celui-ci ne put l’éviter et tomba comme une masse.

Son agresseur demeura immobile et attentif.

— Montrez vos deux mains, Connor, fit-il, et mettez-les sur la table.

Il ne tenait aucune arme, mais personne ne savait mieux que l’homme qui était assis de l’autre côté de la table, avec quelle rapidité le Tueur pouvait être prêt et avec quelle infernale habileté il savait tirer.

— En voilà des embarras, grogna-t-il. Cet animal-là ne vous est rien.

— Détachez-le, dit Haynes tranquillement. Je regrette de vous avoir dérangé, ainsi que je l’ai déjà dit.

— En tout cas, pourquoi êtes-vous ici ? fit Connor férocement.

— Je l’ai oublié. Qui est cet homme ?

— Un nommé Smith ; il nous a mouchardé cette nuit et puis a essayé de s’en tirer en nous racontant une histoire de l’autre monde. Il a prétendu qu’il était banquier et qu’il s’appelait Luke… Machin…

Haynes se pencha et regarda l’homme endormi. Il le reconnut immédiatement.

— Où l’avez-vous trouvé ? demanda-t-il.

Tout en parlant il fit signe à un de ses hommes et lui dit :

— Enlevez cette chaîne.

L’homme regarda Connor avec inquiétude, mais celui-ci fit un geste affirmatif.

— L’ennui avec vous, Haynes, c’est que vous vous mêlez des affaires des autres. Si vous voulez savoir qui il est, c’est lui qui a fait le coup dans Bond Street.

Il raconta ce qu’il savait de Smith et Haynes sentit qu’il disait la vérité : le Tueur était perplexe ; il avait vécu trop longtemps du côté louche de la vie pour s’étonner de quoi que ce soit. Il y avait des hommes qui menaient une double existence, mais Haynes croyait qu’ils étaient surtout créés par des écrivains ayant beaucoup d’imagination. Peut-être y avait-il une femme là-dessous ! Quand une femme est en jeu, l’inexplicable devient clair comme le jour !

— Qu’allez-vous en faire ? demanda Connor tandis que Haynes soulevait l’homme sans le moindre effort, et le plaçait sur une chaise.

Le Tueur ne répondit pas à cette question, mais en posa une autre :

— Avez-vous des images ici ?

Il vit passer un regard de terreur sur le visage jusqu’alors impassible de Connor.

— Des images ? répliqua-t-il vivement. Non, pourquoi en aurions-nous ? Je ne fais pas ce genre d’affaires.

— Pas de faux billets de banque française ?

— Que voulez-vous dire ?

Un sourire passa sur le masque sibyllin du Tueur.

— Vous m’avez demandé pourquoi j’étais venu et je vais vous le dire. On va faire une descente de police ici ce soir. Je l’ai appris il y a une heure seulement et j’ai pensé que j’allais venir vous avertir. Je ne sais pas pourquoi mais il est dans ma nature d’aider les pauvres escrocs.

Les trois hommes se regardèrent ; leur frayeur était visible.

— Nous avons reçu un paquet de Paris, l’autre jour, dit Connor, avec embarras. Harry apportez-le.

Il regarda le corps affaissé de Luke et reprit :

— Vous faites erreur en ce qui concerne cet individu. Si vous le lâchez il ira trouver la police et mangera le morceau.

Haynes se pencha, passa son bras sous les épaules de Luke Maddison et l’emporta. Il sortit par l’étroit corridor et entra dans la cour. Il avait déjà aperçu la voiture de Connor et il allait déposer son fardeau à l’intérieur lorsqu’il entendit un léger grattement contre le bois : c’était le bruit que fait un homme qui escalade…… quelqu’un passait par-dessus la barrière.

Haynes posa Luke sur le sol, le cala contre le mur, alla silencieusement vers l’entrée de la cour et vit deux hommes sur le sommet de la barrière.

Cela lui suffit. Retournant à l’endroit où il avait laissé Luke, il le souleva et descendit lentement la pente qui conduisait au fleuve. Il savait trouver là un bateau ; en effet ses yeux vifs en distinguèrent un qui se balançait à la marée montante.

Le Tueur avait envisagé l’idée de permettre à la police de trouver Maddison, mais il y renonçait. Il avait une dette envers cet homme, il ne pouvait l’abandonner et le laisser en mauvaise posture. Si ce que Connor avait dit était vrai, la police le recherchait aussi. Il amena le bateau à la rive, puis il y poussa Luke. Ensuite il y entra lui-même, le détacha et le poussa en avant. Puis, saisissant une rame, il pagaya jusqu’au milieu du courant.

Il connaissait un atterrissage sûr à Rotherhithe ; la mer commençait à baisser, mais Haynes pensa qu’il parviendrait à son but à temps pour aborder dans l’obscurité.

Toutefois il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il se trompait et modifia rapidement son plan. Il remplit d’eau son chapeau et en jeta le contenu au visage de Luke qui gémit.

— M’entendez-vous ? demanda le Tueur.

— Oui ; que s’est-il passé ?

Haynes lui prit le poignet et le fit asseoir. Puis il arrêta la petite embarcation et accosta sur les marches d’un pont. Au bout de cinq minutes Luke put le suivre ; ses genoux fléchissaient et il fallut toute la force de son compagnon pour le soutenir.

— Asseyez-vous sur les marches, ordonna-t-il, et Luke obéit.

— Maintenant essayez de vous tenir debout.

Maddison demeura affaissé, la tête entre les mains, puis la voix de Haynes le tira de son apathie.

— Il y a trop de gens qui passent sur le pont, dit-il ; nous ferions mieux de monter avant qu’il fasse jour.

Il aida l’homme à moitié inconscient à se lever et il le soutint ferme pendant qu’il gravissait les degrés.

Les passants ne firent pas attention à eux et Haynes conduisit Luke vers Tooley Street.

Un taxi marchant lentement s’approchait d’eux. Haynes le héla et y fit monter son compagnon.

— Mon ami est un peu souffrant, expliqua-t-il au chauffeur en souriant, conduisez-nous à Lennox Street, Clerkenwell.

Il y avait là un groupe d’immeubles neufs où Haynes avait son quartier général secret dans un appartement au rez-de-chaussée. Il y venait rarement et la police en ignorait l’existence.

Le Tueur déposa Luke sur le lit en disant :

— Ils ont dû vous donner une forte dose de narcotique. Je vais vous faire du café.

Luke frissonna.

— Du café… pouah !

— Ils vous ont drogué avec ce liquide, hein ? C’est probablement pour cela que vous n’êtes pas mort.

Il ferma les rideaux avant d’allumer l’électricité, puis se dirigea vers la cuisine. Lorsqu’il rentra, Luke était assis à côte du lit, la tête entre les mains.

— Deux cachets d’aspirine vous mettront d’aplomb, fit Haynes. Luke avala les comprimés et, pour la première fois, regarda son bienfaiteur.

— N’êtes-vous pas Haynes ? demanda-t-il.

Haynes sourit.

— C’est bien mon nom.

— Où est Connor ?

Le Tueur eut son sourire énigmatique habituel.

— En prison, j’espère, maintenant, monsieur Maddison, êtes-vous en état de causer avec moi ?

Luke le regarda vivement.

— Alors vous me reconnaissez ?

— Je vous ai reconnu immédiatement. Il y a une chose que je veux vous demander d’abord. Est-ce que l’histoire que m’a racontée Connor est vraie ? Avez-vous été mêlé au vol de Taffany ?

Maddison fit un signa affirmatif.

— Je conduisais la voiture, mais j’ignorais absolument ce qu’on me faisait faire et ce que cela signifiait, je ne l’ai compris que trop tard.

— Alors vous étiez l’homme barbu ? dit le Tueur perplexe. Voilà qui est stupéfiant… je ne vous demande pas de m’expliquer.

— Je vous expliquerai tout dès que ma tête cessera d’éclater, gémit Luke.

Il était plus de deux heures de l’après-midi lorsqu’il se réveilla d’un sommeil agité. Sa tête était encore lourde et sa bouche amère, mais après des ablutions froides il redevint lui-même et il fit à Haynes le récit complet de ses aventures sans rien omettre.

Celui-ci l’écouta en silence et ne fit aucune réflexion avant que Luke eût terminé.

— Avez-vous raconté tout cela à Connor ?

— Oui, mais bien entendu je n’ai pas parlé de ma femme, ni de… l’argent. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Je ne sais pas. Connor est un très sale type. Il n’y a qu’un espoir, c’est qu’on l’ait arrêté car s’il échappe à la descente de police dont j’ai eu la bêtise de l’avertir, il est homme à faire une enquête avec l’espoir d’y trouver profit et cela rendrait votre réapparition difficile.

Haynes alluma une cigarette et reprit :

— Dites-moi pourquoi votre femme vous déteste…

Luke resta longtemps silencieux.

— Je ne crois pas que ce soit une chose difficile à comprendre, dit-il enfin. Elle s’est indignée que je sois responsable de la mort de son frère…

— Mais pourquoi a-t-elle pensé cela ? En admettant que Morell le lui ait dit, comment l’a-t-elle cru sur parole ?

Il réfléchit un instant, puis demanda soudain :

— Quand ce jeune homme s’est tué, a-t-il laissé une lettre ?

— Je n’en ai pas entendu parler et il n’en a pas été question lors de l’enquête.

— Qui a trouvé le corps ?

— C’est Morell.

— Et tout de suite Mrs Maddison changea d’attitude envers vous ? Évidemment vous n’étiez pas encore mariés. C’est limpide. Danty a donné à la jeune fille une preuve suffisante pour la pousser à vous jouer ce tour…

— Je ne la blâme pas, commença Luke…

Il vit passer un éclair de gaieté dans les yeux de Haynes.

— Vous la blâmez, vous ?

— Pas absolument, répondit Haynes d’une voix traînante. Quoi qu’il en soit, vous ne pouvez réapparaître subitement ; vous ne pouvez même pas aller à Ronda car vous avez affaire aux deux plus terribles apaches, Connor et Morell.

Il se leva, arpenta la pièce, les sourcils froncés, plongé dans de profondes réflexions.

— C’est Connor qui me préoccupe. S’il est en prison, le problème est résolu. Quand il en sortira plus tard, cela vous sera devenu indifférent. Sinon il épiera tous vos mouvements. Avez-vous votre passeport ?

Luke porta la main sous sa chemise et dit d’un air consterné :

— Je l’ai perdu.

— Il n’y a qu’une chose à faire, c’est de le retrouver. Puis je voudrais voir la lettre que ce jeune homme a écrite avant de se tuer.

Luke hocha la tête.

— Je ne crois pas qu’il ait écrit de lettre et, dans le cas contraire, elle a certainement été détruite…

Dix minutes plus tard Haynes sortit. Sa première visite fut pour un poste de police proche de l’endroit où il avait laissé Connor. Il connaissait l’inspecteur et entre eux existait cette camaraderie bizarre que comprennent difficilement les non-initiés.

L’inspecteur divisionnaire sortait du poste.

— J’apprends que vous avez eu des ennuis du côté de Keel, lui dit Haynes.

L’inspecteur le regarda en souriant finement.

— Ah ! Connor prétend que vous vous trouviez là un instant auparavant et que vous y collectionniez des images. Il dit aussi que vous en aviez apporté un paquet, qu’il a refusé de faire l’affaire et que vous êtes reparti en bateau.

— J’étais là, en effet, je m’y étais rendu pour parler de tout autre chose à Connor. Vous savez que je ne suis pas un faussaire. Je vous ai entendu arriver et je suis parti en bateau. Alors vous ne l’avez pas coffré ?

— Non, nous n’avons rien trouvé. Connor et ses amis ont l’air de faire le commerce du sel. Savez-vous quelque chose, à ce sujet ?

— Si je le savais, je ne vous le dirais pas, répliqua Haynes froidement. Donc vous ne l’avez pas coffré ? C’est dommage.

— Si vous désirez particulièrement qu’il soit mis à l’ombre, vous m’en donnerez les moyens, dit le détective d’une voix basse en regardant prudemment autour de lui.

Haynes secoua la tête.

— Vous voulez que je vous donne un petit renseignement ? Je ne tiens pas cet article. Est-ce que Connor est encore là-bas ?

L’inspecteur fit un signe affirmatif.

— Je crois que je vais aller le voir. Je ne vous ai pas vu, Pullmann.

Il arriva au Remblai et trouva Connor d’excellente humeur. S’il était gêné de voir Haynes, il n’en laissa rien paraître.

— Vous me devez quatre livres, dit-il ; c’est le prix que j’ai payé pour le bateau que vous m’avez chipé, mais ne restez pas longtemps car j’attends une dame.

— Qui donc de vos connaissances mérite ce titre courtois ? demanda le Tueur d’un ton offensant.

— Quelqu’un que vous ne connaissez pas, répondit Connor d’un air indifférent, une certaine Mrs Maddison qui vient de perdre son mari.

CHAPITRE XXIII

Haynes regarda son compagnon d’un air bizarre.

— Vous attendez Mrs Maddison ? Qui est cette dame ?

Connor prit dans un cendrier un cigare à moitié fumé et l’alluma.

— Une amie à moi, dit-il. Qu’avez-vous fait de votre copain ?

— Qui est Mrs Maddison ? répéta Haynes.

Connor essaya d’avoir l’air indifférent. Il avait déjà entendu ce ton froid dans la bouche de Haynes et il le déconcertait.

— C’est la femme d’un de mes amis.

— Asseyez-vous, dit le Tueur, et causons.

Connor prit une chaise de fort mauvaise grâce ; Haynes alla à la porte et la ferma à clé.

— Causons, dit-il encore une fois, puis il s’assit en face du malfaiteur.

— Écoutez, Haynes, je ne désire pas avoir d’ennuis avec vous. Je ne sais si Maddison a dit la vérité, mais dans l’affirmative il y a un coup à faire. Naturellement je n’ai tenu aucun compte de son histoire lorsque nous le ficelions ici, mais après votre départ, Billy, c’est l’homme qui travaille avec moi, m’a dit qu’il avait lu quelque chose dans un journal à propos d’un mariage Maddison. Alors j’ai causé avec un des flics qui sont venus inspecter ma cambuse et il m’a raconté que l’appartement de Maddison avait été cambriolé cette nuit par l’homme qui avait conduit le taxi. Cela concordait avec tout ce que Maddison avait raconté et avec ce que je savais. Ce n’est pas la première fois que j’ai vu un type de la haute faire l’escroc, mais je n’ai jamais eu la chance d’en pincer un. Cet homme vaut de l’or.

— Vous êtes sûr que c’est lui ?

Connor, trompé par ce ton tranquille, continua à parler avec plus de confiance.

— Sûr ! J’ai envoyé un de mes garçons « chic » à la banque Maddison pour parler au directeur, un nommé Steele, il a vu un portrait de Maddison dans son bureau ; il a regardé le nom du photographe, chez lequel il a essayé de se procurer une copie ; il n’a pu l’obtenir, mais on lui a dit que la photographie avait été reproduite dans un journal illustré.

Connor ouvrit un tiroir, y prit un périodique et le poussa vers Haynes.

— C’est bien lui ; je l’aurais reconnu avec ou sans moustache. Il est parti le lendemain de son mariage, il y a une femme là-dessous…

— Quel cerveau vous avez ! fit Haynes avec une admiration moqueuse.

Connor grinça des dents.

— Cerveau ou pas, grogna-t-il, voilà le portrait. Je pourrais faire pincer Maddison aujourd’hui même ; mais si je puis causer avec lui dix minutes, il entendra raison ; dans le cas où je ne le pourrais pas, j’ai envoyé un mot à sa femme, elle a de l’argent.

— Quel genre de mot ? interrogea Haynes.

Connor hésita.

— Billy a une meilleure écriture que moi ; j’ai lu dans un journal l’autre jour, que tous les types habiles écrivent mal…

— Et ceux qui ne le sont pas aussi, répliqua le Gunner.

Connor fouilla dans un tiroir et en sortit trois feuilles griffonnées au crayon.

— J’ai écrit au crayon et Billy a copié en y mettant l’orthographe. Vous pouvez lire ce que j’ai mis…

Il poussa les papiers vers son visiteur tout en gardant une main dans le tiroir, ce qui n’échappa pas à Haynes qui, en prenant les feuilles posa un revolver sur la table ; le canon en était dirigé vers son compagnon.

— Sortez votre main de ce tiroir. S’il doit y avoir un meurtre ici, je préfère le commettre moi-même.

Connor obéit vivement.

— Vous m’étonnez, Haynes, vous n’auriez même pas confiance en votre meilleur ami.

— Vous n’êtes pas mon ami, dit Haynes sèchement.

Il eut quelque difficulté à lire les lignes griffonnées :

 

« Chère Mrs Maddison, je désirerais vous donner un renseignement sur votre mari. Je crois qu’il a de sérieux ennuis, mais je peux l’en tirer. Il est tombé entre de mauvaises mains sans que ce soit de sa faute… »

 

Haynes lut cette dernière phrase et leva la tête.

— C’est un bluff, dit Connor froidement, naturellement je tâche de paraître désireux de l’aider.

— Stratégie ! murmura le Tueur qui continua sa lecture :

 

« Si la police apprend la vérité sur le vol de chez Taffany, ce sera terrible, mais je crois pouvoir le sauver ; cela coûtera de l’argent, mais je suis certain que vous serez prête à le dépenser… Haynes se mit à rire ironiquement en lisant cette ligne :

« Ne montrez pas ce billet à la police, mais apportez la somme et venez cette nuit… »

 

À cet endroit il y avait des détails précis sur le chemin qu’il fallait prendre pour arriver au Remblai.

— Je ne savais pas que vous pratiquiez le chantage, Connor, fit Haynes.

— Ce n’est pas du chantage, répondit Connor avec indignation : ce sera tout simplement pour compenser mes déboursés.

— Si Mrs Maddison va trouver la police vous attraperez dix ans, Connor.

— Est-ce probable ? fit celui-ci avec un sourire inquiet.

On frappa à la porte.

— Ouvrez ! commanda Haynes.

Connor obéit. Un de ses hommes était là et paraissait fort ému.

— Le Moineau est là avec une dame, murmura-t-il.

Haynes vit le visage de Connor devenir livide.

— Vous entendez, fit celui-ci : elle a amené le Moineau !

Il prit vivement la lettre, la roula en boule et la jeta au feu.

À ce moment on entendit le pas lourd de l’inspecteur Bird qui entra, avec un sourire bienveillant, derrière lui parut une jolie jeune fille, que Haynes avait déjà rencontrée.

— Tiens, le Tueur, voilà un plaisir inattendu ! s’écria le Moineau.

Haynes vit que la jeune fille le reconnaissait ; il se leva et lui fit un petit signe amical.

— Comment allez-vous, Miss Bolford ? demanda-t-il.

Haynes espérait ainsi prévenir Connor que Bird n’avait pas amené Mrs Maddison.

Il vit à l’air ahuri et soulagé de Connor que celui-ci avait compris l’avertissement.

— Je ne savais pas que vous marchiez avec cette bande, Haynes, reprit Bird. C’est là un vieil ami à vous, Miss Bolford. » Puis tendant le doigt : « Voilà Connor. Vous devriez connaître Connor, Miss Bolford. » S’adressant alors à celui-ci : « Cette dame est reporter et désire voir tous les mauvais garçons de Londres. Il y a eu une descente ici hier soir, n’est-ce pas ? »

— Ils font toujours des descentes chez moi et ne trouvent jamais rien, monsieur Bird, grimaça Connor.

Les yeux du Moineau allèrent de l’un à l’autre.

— Depuis quand le corbeau et le faucon habitent-ils le même nid ? Cela me rend perplexe. Êtes-vous en train de déchoir, Haynes ? Pourquoi êtes-vous ici ?

— Pour m’encanailler, dit le Tueur froidement. J’aime de temps à autre prendre contact avec les bas-fonds.

Le visage du détective s’étendit en un large sourire.

— Écoutez-le, fit-il avec admiration. Il est unique !

L’occasion que cherchait Haynes se présentait. Il savait que Bird retiendrait longtemps l’hôte déconfit du Remblai. Il mit son chapeau et se dirigea vers la porte.

— Je m’en vais, monsieur Bird. Je suppose que vous ne désirez pas me voir.

Il vit briller un éclair malicieux dans l’œil de Connor.

— Adieu, Tueur, dit celui-ci tout haut. Suivez mon conseil et cessez de porter un pistolet, cela ne vous servira à rien et pourra vous créer des désagréments si jamais vous êtes pincé.

— Il a un pistolet ? s’écria aussitôt l’inspecteur. C’est une stupide chose à faire, Haynes ; avez-vous un permis ?

Haynes sourit.

— Je n’ai pas de permis et vous pouvez fouiller mes vêtements pour chercher un pistolet. Vous n’en avez pas le droit, mais je vous le permets tout de même.

Il étendit les bras : les mains de Bird passèrent rapidement sur lui. Mary Bolford, fascinée, regardait.

— Pas de pistolet ici, dit le Moineau. Puis se tournant vers Connor : « Que vouliez-vous dire ? »

— Je puis vous renseigner, fit Haynes en sortant :

— Notre ami était désireux de faire le commerce des armes à feu et je ne voulais pas en acheter. Le seul pistolet que vous verrez probablement aujourd’hui, monsieur Bird, est dans le tiroir de cette table.

Le détective ouvrit vivement le tiroir devant lequel l’homme était assis et Mary Bolford vit le visage de Connor devenir vert, car au fond du tiroir se trouvait un revolver plaqué d’argent.

— Je vous laisse, dit Haynes tranquillement, et il sortit.

Avant de franchir la petite barrière conduisant, à la rue, il enleva son chapeau, retira de l’intérieur l’automatique qu’il y avait caché et le glissa dans sa poche.

CHAPITRE XXIV

Margaret Maddison avait passé deux heures de torture avant qu’un messager ne vînt apporter le billet qui prouvait, au moins, que Luke était vivant.

Au bout de la lettre étaient griffonnés ces mots d’une écriture différente – celle de Connor : Venez à huit heures.

Elle n’avait pas montré ce post-scriptum à Haynes.

Le billet confirmait les pires terreurs de la jeune femme. Elle resta immobile devant son bureau pendant une demi-heure et essaya de se former une opinion.

Luke avait des ennuis, de gros ennuis. C’était là un fait qu’elle acceptait et elle s’en voulait de l’avoir abandonné dans un moment de crise.

Un domestique entra, mais elle était tellement absorbée qu’elle ne fit pas attention à lui et il dut répéter sa phrase :

— M. Morell est là.

Margaret tressaillit. Elle n’avait pas vu Danty depuis plusieurs jours et son premier mouvement fut de répondre qu’elle n’était pas assez bien portante pour recevoir. Puis elle se ravisa et dit :

— Faites-le monter.

Danty entra, élégamment vêtu ; il n’y avait pas de trace d’embarras sur son visage souriant.

— Avez-vous des nouvelles de Luke ? demanda-t-il presque gaiement. J’allais à la Cité et j’ai pensé que je pourrais monter vous voir.

Elle le regarda avec curiosité, car elle se rendait compte que sa confiance en lui avait déjà disparu avant même que Gorton lui eût dit la vérité sur cet aventurier. En cet instant sa duplicité lui apparut… cependant la fatale lettre de Rex était là dans son tiroir. Celle-là, au moins devait être vraie.

C’était Danty qui lui avait fait envoyer le télégramme de Paris avec la signature de Luke. Cependant elle n’éprouvait ni indignation, ni ressentiment. Tout cela lui était indifférent.

— J’ai appris par un de mes amis que l’appartement de Luke a été cambriolé la nuit dernière. A-t-on volé quelque chose ?

— Rien d’important, répondit-elle.

Il la vit enfouir hâtivement une lettre dans son sac et il se demanda ce qu’elle pouvait bien contenir.

— Je suppose que Luke s’amuse follement. Vous a-t-il écrit ?

— Non. Avez-vous lu l’affaire bizarre dont parlent les journaux ? ajouta-t-elle avec un peu d’embarras.

Il crut qu’elle voulait faire dévier la conversation car il ne soupçonnait pas son dessein.

— Il y a des centaines de cas dans les journaux. Duquel parlez-vous ?

— De l’homme qui menait une double vie, celle de marchand respectable le jour et… et de cambrioleur la nuit.

Danty sourit. Il vivait trop près du monde criminel pour avoir des illusions sur son côté romanesque.

— C’est le genre de choses qu’on lit dans les romans, mais j’ai connu des cas de ce genre, c’est-à-dire que j’en ai lu le récit ajouta-t-il vivement. Il y avait un homme à Liverpool qui prêchait dans une chapelle le dimanche et qui faisait des faux le reste de la semaine. Je connais un autre homme, par ouï-dire, bien entendu, qui était à la tête d’une grande compagnie de chaussures dans les Midlands et qui était le plus habile voleur de bijoux que la police ait jamais eu entre les mains.

La jeune femme regardait par la fenêtre d’un air indifférent.

— Pourquoi les hommes font-ils ce genre de choses ? interrogea-t-elle.

Danty haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Par amour du romanesque, sans doute... Je voulais vous parler de ma Compagnie Sud-Américaine, Margaret. J’ai de sérieux ennuis. J’ai besoin de soixante mille livres pour terminer l’affaire, soixante-seize mille pour être exact et j’en ai recueilli soixante-neuf mille. Je me disais ce matin, que si Luke était ici, je pourrais obtenir de lui tout ce qu’il me manque. Il ne m’aimait pas, mais c’était un excellent homme d’affaires.

Margaret ne fut ni égayée, ni indignée par cette demande éhontée. Un instant elle eut l’idée folle de lui donner l’argent qu’il demandait car il pourrait devenir un allié utile si tout ce que Gorton avait dit était exact. Puis elle eut l’instinct qu’il serait dangereux de se confier à cet individu sans scrupules. Danty était un parasite qui vivait sur la société, il retirerait le plus grand avantage possible sur ce qu’il apprendrait.

Elle se trouvait dans l’alternative de chercher un appui dans le milieu où Luke s’était fait une place ou d’aller trouver la police qui, elle le savait, ne respectait personne et enverrait aussi bien son mari en prison que ses criminels associés.

— Je crains que cela ne me soit impossible, Danton, répondit-elle tranquillement. Pourquoi n’allez vous pas voir M. Steele ? C’est un homme d’affaires.

— Steele ! fit Danty en haussant les épaules. Un serviteur ! Il n’a aucune initiative… un mot de vous…

Margaret secoua négativement la tête.

— Je ne peux pas faire cela, dit-elle.

Il y eut un silence, puis Morell commença à parler de choses banales et partit presque aussitôt.

En descendant l’escalier il se dit qu’en tout cas Margaret ne lui était pas hostile ; pour le moment cela le satisfaisait.

Il était exact que Morell se rendait dans la Cité. Il y avait un petit bureau où il rencontrait de temps à autre ses associés. Depuis la mort de Lewing, la bande qui portait son nom se terrait. Elle était composée d’un assez grand nombre d’hommes, jeunes et vieux qui vivaient en écumant les berges et le trafic du fleuve.

Quoique Danty ne prît pas part à leurs opérations, il avait organisé leur travail et leur avait donné un système. Sa part était minime car les receleurs payaient mal. Des ballots de soie, des caisses de thé, des sacs de caoutchouc, tout était bon à cette bande, mais les objets volés étaient difficiles à écouler et la part de Danty était à peine suffisante pour payer le loyer de son appartement.

Le matin même on lui avait demandé de prendre une part active dans les opérations, mais il avait refusé.

— Ce n’est pas mon genre, avait-il répondu. Je ne suis pas un Connor. Vous ne vous imaginez pas, n’est-ce pas, que je vais aller demeurer à Bermondsey ?

Le chef actif de la bande, un homme court et trapu, nommé Dick, avait protesté.

— Les gars disent que le groupe de Connor fait beaucoup d’argent et que nous pourrions en faire autant. Même si vous n’habitez pas Bermondsey, vous nous aideriez en venant ici de temps à autre.

— Vous avez de moi toute l’aide que je vous apporterai, répondit Danty avec impatience. C’est absurde de comparer la bande de Connor avec la nôtre. Connor travaille à terre, ce qui est bien différent. Qui est-ce qui vous a fait acheter un bateau électrique ? Moi. Qui est-ce qui vous fournit la liste des cargos et des contrats d’affrètement ? Moi. Croyez-vous que Connor prendrait un seul d’entre vous dans sa bande ?

— Nous pourrions entrer dans l’affaire de Connor et en tirer de bons profits, reprit Dick avec entêtement. Lewing nous aurait été plus utile que vous ne l’êtes.

Danty n’était pas facilement maté. Il montra des dents en souriant méchamment.

— Et Lewing est mort ! Savez-vous pourquoi ? Non parce qu’il avait mouchardé, mais parce qu’il braconnait sur le terrain de Connor.

L’homme était parti mécontent. Danty plia les billets que Dick lui avait apportés comme part d’un vol récent et se rendit dans un Club respectable pour déjeuner.

Chaque voleur a ses faiblesses ; celle de Danty était le jeu il aimait la partie de la Cité qui avoisinait le Stock Exchange ; il passait des heures à surveiller la hausse et la baisse et spéculait fortement sur chaque espèce de valeur ; il avait vu fondre la fortune considérable qu’il avait acquise par ses escroqueries, comme la neige fond au soleil.

Rex Leferre avait été pour lui un lieutenant utile, c’était lui qui donnait l’argent nécessaire, mais le moment était arrivé où Danty Morell serait obligé de trouver une nouvelle source de revenus sous peine d’être obligé de disparaître du milieu où il vivait actuellement.

Il resta assez longtemps dans la Cité pour y apprendre des nouvelles désagréables : des valeurs, qu’il avait en grande quantité baissaient rapidement et régulièrement. Il rencontra son agent de change qui lui montra son compte dont la vue le fit frémir.

Danty quitta la Cité au désespoir et arriva chez lui en même temps que le clerc de son notaire qui lui présenta une note de cent quarante livres de son tailleur, la dixième qu’il eût reçue depuis un mois.

Pi Coles, son valet, prit son pardessus et son chapeau.

— Avez-vous eu de la chance, demanda le petit homme avec le ton de familiarité aisée que l’on prend en s’adressant à un ami.

— Non, Pi, mais chaque chose a son bon côté.

Il ne se doutait pas que cette fois-ci, le bon côté lui serait montré par un nommé Connor !

Pour lui rendre justice M. Connor ignorait qu’il était destiné à aider le chef d’une bande rivale.

CHAPITRE XXV

Haynes causait avec Luke. Celui-ci se ressentait encore du narcotique, la tête lui faisait mal au moindre bruit et il avait bu une quantité incalculable de thé dans la journée.

— Voilà la situation, dit Haynes. Connor sait qui vous êtes. Je ne vous blâme pas de le lui avoir dit, quoique vous ne puissiez guère espérer qu’il crût que vous étiez un homme fortuné…

— Pas si fortuné que cela, répondit Luke en souriant. Vous avez envoyé une dépêche à ma femme, dites-vous ?

— J’ai envoyé une dépêche au nom de Connor, remettant le rendez-vous. J’imagine qu’il devait avoir lieu la nuit ; Connor n’aurait pas risqué que Mrs Maddison fût vue par des détectives allant au Remblai. Si elle ne s’y rend pas, Connor ira la voir demain, mais beaucoup de choses peuvent arriver d’ici là…

— Et si j’allais voir Bird ? commença Luke.

— Je n’aime pas beaucoup la police quoique j’aie un grand respect pour le Moineau. Mais je puis vous dire ceci : qui que vous soyez, il leur faudra vous arrêter à cause du vol de chez Taffany. Votre erreur fatale a été d’assommer l’employé du bijoutier, cela vous a dénoncé comme étant un complice volontaire. Si vous étiez descendu de la voiture en faisant arrêter la dame et aviez expliqué votre situation, vous n’auriez eu d’autre ennui que quelques lignes dans les journaux du soir. Mais vous ne l’avez pas fait et, après avoir rossé le commis, vous avez aidé la dame à déguerpir. De toute façon vous ne pouvez pas éviter une publicité désagréable, ni votre femme non plus. Il me semble que c’est justement ce que vous ne voulez pas risquer. J’ai à trouver une autre manière de vous faire rentrer dans la société.

— Mais si Connor voit ma femme demain, qu’arrivera-t-il ?

— Il ne faut pas qu’il la voie. Je crois que je peux empêcher cela.

Il est malheureux que le Moineau soit arrivé juste au moment où j’aurais trouve une solution, cependant je ne crois pas que nous aurons beaucoup de difficultés.

Il s’agenouilla devant le lit de Luke et tira de dessous une caisse contenant une petite machine à écrire qu’il posa sur la table ; il prit une feuille de papier et commença à taper laborieusement…

____________

 

Connor arpentait sa chambre avec impatience en regardant sa montre de temps en temps. Un coup frappé à la porte le fit sursauter et il courut ouvrir.

C’était un jeune garçon qui apportait une lettre. Connor la lui prit des mains et rentra dans la chambre. La lettre était dactylographiée :

 

« Je crains de ne pouvoir aller vous voir. Les alentours sont si mal famés que j’ai peur que la police ne remarque ma présence. Pouvez-vous venir me trouver ce soir au bord de la « Serpentine » à dix heures – à cent pas du pont – il n’y aura personne à cette heure-là. Il vous faudra me fournir la preuve que mon mari est l’homme dont vous parlez. »

 

Pas de signature, mais il y avait un post-scriptum :

« J’espère que vous n’avez pas répété à un homme nommé Haynes, l’histoire que vous m’avez racontée sur M. Maddison. Il est venu me voir aujourd’hui, mais je ne l’ai pas reçu. »

Connor sourit ; le Tueur savait agir vite !

CHAPITRE XXVI

Margaret se préparait à son entretien avec Connor lorsque le télégramme suivant lui parvint.

Il était bref :

 

Ne puis vous voir cette nuit. Demain, même heure. Connor. »

 

D’un côté elle fut soulagée quoiqu’elle eût été contente d’être délivrée de l’inquiétude dans laquelle elle vivait. Elle avait eu l’idée folle d’emporter une grosse somme avec elle et, dans cette intention, elle avait retiré mille livres de la banque. Mais elle avait abandonné son projet et l’argent était à l’abri dans son coffre-fort. S’il s’agissait d’un chantage, ces gens pourraient attendre quelques heures. Elle ne connaissait pas l’endroit qu’on lui indiquait, mais elle comprit qu’une femme, non protégée, ne pouvait s’y aventurer avec une forte somme.

En serrant l’argent, elle aperçut une enveloppe qui fit battre son cœur – elle contenait le dernier message de Rex. Elle avait été plusieurs fois sur le point de le jeter au feu, mais un instinct l’en avait empêchée. Il fut un temps où elle avait besoin de ce stimulant pour aviver sa haine, mais ce temps était passé.

Il lui fallait encore attendre vingt-quatre heures avant de pouvoir résoudre ses doutes.

Elle entendit sonner à la porte d’entrée et le valet de pied vint annoncer qu’un homme désirait la voir.

— Je crois qu’il est déjà venu ici, Madame, c’est un certain M. Haynes. Elle ne comprit pas tout d’abord, puis elle se souvint, c’était au moins quelqu’un qui était bien disposé pour Luke.

— Faites-le monter.

Elle se rappela soudain son entrevue précédente avec lui. Il lui avait dit qu’une femme honnête ne devrait pas connaître Danty Morell et elle avait alors sonné son domestique pour le reconduire.

Mais il avait de bons sentiments envers son mari, il avait parlé d’un service que celui-ci lui avait rendu et elle trouverait en lui un allié.

Haynes n’était pas préparé à l’accueil bienveillant qu’il reçut. Il en fut un peu embarrassé car il était venu, non pour donner des renseignements, mais pour en obtenir. Il était nécessaire qu’il ne divulguât pas ses rapports avec Maddison.

— Je crains d’avoir été impolie avec vous, monsieur Haynes, la dernière fois que vous êtes venu, dit Margaret en s’asseyant derrière son bureau et en lui faisant signe de prendre place. Vous m’aviez froissée au sujet… elle hésita… d’un de mes amis au sujet duquel j’ai perdu des illusions, ajouta-t-elle en souriant.

— Voilà la meilleure nouvelle que j’aie apprise depuis longtemps, répondit le Tueur. J’ai été un peu impertinent. Je me rappelle vous avoir demandé pourquoi votre mari vous a quittée et je suis étonné que vous n’ayez pas fait appeler la police.

Margaret se mit à rire.

— Savez-vous où est mon mari en ce moment ?

Il fit signe que non et le cœur de la jeune femme se serra car elle avait espéré que cet homme avait repris contact avec son bienfaiteur.

— Je puis vous dire où est M. Morell, dit-il en clignant de l’œil, mais cela ne vous aidera pas beaucoup. Je suis venu pour réitérer mon impertinence, Mrs Maddison. J’ai idée que je puis vous être utile et être utile à votre mari qui, j’ai des raisons de le croire, est en Espagne.

— Mais… balbutia-t-elle.

— Or, s’il parcourt ce pays, il ne peut être en train de voler chez Taffany ou être mêlé à la bande de Connor.

— Vous savez tout alors ? interrompit-elle vivement. Je devais voir ce Connor ce soir, mais il m’a envoyé une dépêche…

— C’est moi qui vous l’ai envoyée, répliqua-t-il froidement. Ce rendez-vous doit être remis indéfiniment. Je veux m’entendre avec vous sur un point ! Votre mari est en Espagne. Vous avez reçu de lui des lettres que malheureusement vous avez détruites.

Elle comprit. Venait-il de la part de Luke ? Cette hypothèse eut expliqué comment il était au courant. Elle lui posa la question nettement.

— Je ne suis pas allé à Ronda depuis de longues années, répondit-il avec calme. Et si j’y avais été et que j’y eusse rencontré votre mari, il ne saurait pas que j’avais l’intention de venir vous voir. Et maintenant Mrs Maddison, je vais réitérer mon impertinente question : Pourquoi votre mari vous a-t-il quittée ? – Non, non, je ne veux pas dire cela – je sais pourquoi il vous a quittée ; mais pourquoi avez-vous changé si subitement envers lui ? Cela je l’ignore ; vous seule le savez… et Danty, car je devine que Danty est au courant.

Margaret demeura silencieuse ; mais elle se rendit compte à ce moment pourquoi elle n’avait pas détruit le message de Rex. Elle l’avait conservé pour le montrer un jour à Luke et lui demander l’explication qu’elle aurait dû lui demander tout de suite. C’était sa justification, la seule qu’elle eût de sa conduite.

— Voilà une question extraordinaire de la part d’un étranger, M. Haynes, et je ne sais si je dois vous répondre ou non.

Elle hésita un instant, puis sortit de la chambre. Trois minutes après elle était de retour, tenant à la main une petite enveloppe.

— Je vais vous dire quelque chose que personne ne sait que M. Morell et moi. Lorsque mon pauvre frère s’est tué, ce billet a été trouvé dans sa chambre.

Elle prit dans l’enveloppe deux morceaux de formule téléphonique, les tendit à Haynes qui lut :

« Margaret chérie, j’ai perdu. Depuis des mois j’ai joué. Aujourd’hui j’ai fait une chose désespérée sur le conseil de Luke Maddison. Il m’a conduit à la ruine. L’argent est son dieu. Je vous supplie de ne pas avoir confiance en lui. Il m’a entraîné de folie en folie. Que Dieu vous bénisse. Rex. »

Haynes lut le billet deux fois, puis regarda la jeune femme.

— Est-ce là l’écriture de votre frère ?

Elle fit signe que oui.

— Pourriez-vous le jurer ?

— Oui, je suis sûre que c’est son écriture. J’ai reçu des centaines de mots de lui, griffonnés au crayon, je ne pourrais me tromper.

— Qui l’a trouvé ?

— M. Morell l’a trouvé dans la chambre de Rex. Le pauvre enfant avait un domestique très sûr qui a vu le billet avant que M. Morell l’eût mis dans sa poche.

— Et naturellement il ne l’a pas lu ? Je veux parler du domestique.

— Je ne crois pas, il a vu M. Morell le prendre.

Haynes avait une mémoire étonnante. Il aurait pu redire mot à mot ce qu’il y avait dans la lettre et il la rendit à Margaret.

— Évidemment vous avez cru que votre mari était responsable de la mort de votre frère et c’est pour cela que vous avez agi… comme vous l’avez fait.

— Il vous l’a dit ? s’écria-t-elle.

Le Tueur ne répondit pas ; il resta plongé dans ses réflexions, les sourcils froncés, les lèvres serrées.

— C’est un drôle d’oiseau que ce Danty, murmura-t-il enfin. Margaret comprit qu’il parlait autant pour lui que pour elle. Il avait l’habitude d’amasser et de conserver un tas de bagatelles ; je me demande s’il continue… Il est avare quoiqu’il n’ait jamais pu garder de l’argent et ne le pourra jamais. Tous les escrocs meurent pauvres.

— Est-ce que ?… commença-t-elle, mais elle s’arrêta confuse et vit un sourire éclairer le visage du Tueur.

— Vous alliez me demander si moi aussi… Non, Mrs Maddison, je ne mourrai pas pauvre, à moins que je redevienne fou. Je n’ai plus à travailler car je me suis amendé. Il y a cinq ans, un camarade m’a vendu un tas d’actions d’une mine de cuivre. Elles avaient l’air de n’avoir que la valeur du papier sur lequel elles étaient imprimées ; heureusement que je ne les ai pas jetées au feu. On découvrit du cuivre sur la propriété et j’ai vendu mes actions avec de gros bénéfices. Je ne commettrai plus qu’un seul crime.

Margaret aurait souri si elle n’avait pas vu dans les yeux de Haynes quelque chose qui arrêtât le sourire sur ses lèvres.

— Danty Morell sera puni un de ces jours, quand j’aurai trouvé la preuve que je cherche, reprit-il, puis il ajouta :

— J’ai un rendez-vous important et je vais partir, Mrs Maddison. Ne me donnez pas de message pour votre mari car je ne sais pas où il est et, si je le savais je ne vous le dirais pas.

— Va-t-il bien ? demanda-t-elle avec anxiété.

— Assez bien, répondit le Tueur.

Il resta un moment immobile, jouant avec sa chaîne de montre.

— Votre mari aura besoin d’argent, dit-il soudain. Ceci ressemble à un commencement d’escroquerie. Je puis lui donner tout ce dont il a besoin, mais j’estime qu’il vaut mieux que ce soit vous…

Ne fût-ce que pour prouver que vous avez confiance en moi.

Il se mit à rire.

— Ceci ressemble à Danty. Si vous avez la moindre hésitation Mrs Maddison, ne me donnez rien. J’aurais besoin d’environ deux cents livres, mais trois cents vaudraient mieux.

Elle sortit un instant et revint avec un paquet de billets.

— Quatre cents valent encore mieux, dit-elle.

Haynes mit les billets dans sa poche sans les compter.

Puis il tendit la main d’un mouvement saccadé et Margaret la prit.

— Je vous remercie, Mrs Maddison, peut-être un jour quand vous irez à Ronda, me permettrez-vous de voyager dans le même train afin que de vrais aigrefins ne s’emparent pas de vous.

CHAPITRE XXVII

Connor arriva à l’heure indiquée, paya son taxi près du pont de la « Serpentine » et marcha lentement vers l’eau.

Le temps était à la pluie, un vent froid soufflait. Connor comprenait très bien la répugnance de Margaret Maddison à venir au Remblai et il se blâmait de lui avoir suggéré cette idée. Elle aurait pu se faire accompagner par la police, comme l’avait insinué Haynes ; elle l’eut certainement fait si elle avait eu l’intention de lui créer des ennuis.

Connor regarda de tous côtés, mais il n’y avait personne en vue. Il savait que la police ne surveillait ce sentier qu’à de rares intervalles et il songeait à tout ce que sa découverte pouvait lui rapporter lorsque soudain une main se posa sur son épaule et quelque chose de froid toucha son cou.

— Crier signifiera tirer, dit une voix derrière lui. Ne tournez pas la tête.

— Qu’est-ce qu’il y a ? grogna Connor. Pour être juste, il faut dire qu’il était moins effrayé qu’ennuyé.

— Retournez-vous qu’on vous voie, fit l’étranger laconiquement.

Connor obéit.

Ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité et si le visage de son agresseur avait été découvert, il aurait pu le distinguer, mais celui-ci était masqué.

— Attaque à main armée, murmura l’étranger en passant rapidement sa main restée libre, sur les poches de Connor.

— Vous n’aviez pas besoin de vous cacher la figure, Haynes, grogna Connor ; je vous reconnaîtrais partout.

L’autre ne répondit pas ; il avait plongé la main dans la poche intérieure du paletot de son interlocuteur et il en sortit quelque chose. Connor le saisit par le poignet, mais la crosse d’un pistolet automatique le frappa doucement sous le menton, pas assez doucement pour que ses dents ne se fussent pas entrechoquées.

— Vous êtes venu chercher le passeport, hein ? J’ai été idiot de m’être laissé prendre à votre lettre, mais cela ne fera aucune différence et vous pourrez dire à la femme qui vous a envoyé ici…

— Vous parlez trop, dit l’homme masqué.

Il mit la main dans la poche de côté de Connor, prit le pistolet qui s’y trouvait et le jeta dans l’étang.

— Cela vous a sauvé de la prison, fit Haynes gaiement. S’il y a une chose qui me fasse plaisir, c’est d’éviter aux gens la servitude pénale.

Il fouilla ensuite les poches de sa victime et en retira un paquet de billets, qu’il transféra dans ses poches.

— Économisiez-vous donc pour acheter une voiture ?

— Vous apprendrez tout cela, hurla Connor menaçant. Vous ne pensez pas que je m’en tiendrai là ?

Il entendit un petit rire, mais si peu gai qu’il frissonna.

— Qu’est-ce qui m’empêche de vous achever ? demanda l’homme masqué. Rien. Je vous avertis, Connor, dans votre intérêt, de ne pas ébruiter cette affaire.

— Maddison vous a poussé à cela je suppose, mais je l’aurai, fit Connor entre les dents. Je ne vous trompe pas…

— Vous parlez trop, répéta l’autre et, agrippant sa victime par l’épaule, il le fit tourner si rapidement que Connor trébucha.

Avant qu’il pût retrouver son équilibre, l’étranger le poussa si violemment qu’il s’étala dans l’eau. Lorsqu’il revint à lui, l’homme avait disparu.

Ce n’était guère une nuit à se promener en vêtements mouillés, mais ils étaient presque secs quand Connor eut établi ses plans. Il savait maintenant pourquoi Haynes était venu dans la journée ; il cherchait le passeport, mais l’arrivée de l’inspecteur Bird et de la jeune fille l’avait empêché de prendre le document. Connor forma plusieurs projets, mais les rejeta tous. Puis, tout à coup il se souvint du seul homme qui pût l’aider.

Il rentra immédiatement chez lui et téléphona à Danty Morell.

Celui-ci était couché lorsque la sonnerie éclata. Il se leva et alla recevoir le message. Il ne connaissait pas assez l’aigrefin pour l’identifier à la voix et Connor ne perdit pas de temps pour se présenter.

— De quoi s’agit-il ? demanda Morell soupçonneux.

— D’une grosse affaire avec beaucoup d’argent à la clé. Pouvez-vous m’entendre tout de suite ?

Danty réfléchit assez longuement.

— Fort bien, venez, dit-il enfin.

Il n’était pas très enthousiaste à l’idée de cette rencontre, car il savait fort bien que sa maison était surveillée de temps à autre. Il réveilla Pi Coles et lui apprit quel était le visiteur qui allait se présenter.

Le petit homme secoua la tête.

— Connor est brûlé, dit-il. Je ne le fréquenterais pas beaucoup si j’étais vous, patron.

Danty s’habilla ; son domestique qui, depuis un quart d’heure, avait guetté à la fenêtre, lui annonça qu’il voyait arriver l’homme.

— Il est seul, ajouta-t-il et Danty fut soulagé par ce renseignement. Connor était d’humeur aimable, ce qui ne signifiait rien, car cela faisait partie de son système.

— J’ai eu de l’aplomb de vous avoir téléphoné, M. Morell, dit-il en entrant ; mais il est arrivé quelque chose et je crois que vous allez m’aider. Quand je dis m’aider, cela signifie aussi que cela peut vous aider. Votre bande et la mienne ne sont pas toujours amies, mais j’espère que cela ne fera aucune différence.

Danty l’assura avec la plus grande politesse qu’il était au-dessus de ces mesquineries. Il poussa devant lui une boîte de cigares. Connor en prit un et, songeur, l’alluma avec soin.

— Il se trouve que je sais beaucoup de choses vous concernant M. Morell ; tout le monde est d’accord pour affirmer que vous êtes l’homme le plus répandu de Londres. Vous connaissez M. Maddison, n’est-ce pas ? Il a prononcé votre nom.

Les yeux de Danty s’ouvrirent.

— « Maddison ? demanda-t-il lentement. Est-ce que vous l’avez vu ? Connor sourit.

— Je ne vais pas vous dire de mensonges. Je ne le connaissais pas avant la nuit dernière. Puis brusquement : Quel est le montant de sa fortune ?

Cette question coupa la respiration à Morell.

— C’est un homme riche, c’est tout ce que je puis vous dire. Il était curieux de savoir pourquoi l’escroc portait tant d’intérêt à Luke et comment il l’avait rencontré, mais Connor n’était pas encore disposé à le lui dire.

— Voici la chose, Morell : Si ce type est riche et que nous puissions lui soutirer la forte somme, êtes-vous prêt à partager ?

Danty ne répondit pas. Il n’avait pas l’intention de se compromettre avec cet homme qui, peut-être était sincère, mais qui pouvait aussi lui tendre un piège, ce qui était plus que probable.

— Vous souvenez-vous que Lewing a été tué et qu’un type a été poignardé en même temps ?

— Oui.

— Savez-vous que Taffany a été volé il y a deux jours et qu’un homme barbu s’est sauvé en emportant le butin ?

— Je me souviens.

— Savez-vous encore que le type qui était à l’hôpital et l’individu qui conduisait la voiture était le même ? Et que cet homme était Luke Maddison ?

Danty le regarda bouche bée.

— Quelle idée ! dit-il avec mépris. Maddison est en Espagne. Connor ricana.

— En Espagne ! Je vais vous dire où il est. Il se cache chez Haynes. Et mieux encore, sa femme sait qu’il fuit et qu’il a la police à ses trousses.

Luke Maddison devenu voleur, recherché par la police ! Cette conception était tellement fantastique que Danty ne pouvait l’admettre. Alors Connor commença son récit.

Il omit de parler de la circonstance qui avait poussé Maddison à avouer son identité, mais Danty ne songea pas à le demander.

— Nous allions lui donner une tripotée lorsque le Gunner nous est tombé dessus et l’a emmené. Je n’ai pas cru à son histoire jusqu’à ce qu’un de mes hommes eût trouvé un passeport à son nom, acheva-t-il enfin.

— Vous avez écrit à Mrs Maddison ?

Connor fit signe que oui et reprit :

— J’ai reçu une fausse lettre. Je devrais être fouetté pour m’y être laissé prendre. En tout cas, Haynes m’a pincé dans le Parc et m’a enlevé le passeport.

Danty réfléchit rapidement. Il sentait que cette histoire était vraie, que Luke avait été mêlé d’une façon quelconque à une querelle et qu’il se cachait de la police. Il comprit pourquoi le passeport lui était si nécessaire, c’était pour le prendre qu’il s’était rendu dans son appartement. Une fois le passeport en sa possession il pouvait passer sur le continent et, étant absent de Londres, il ne pouvait être accusé du vol chez Taffany. Et Margaret savait, sinon tout, au moins la plus grande partie des événements qui composaient le récit de Connor.

Pour Danty, penser c’était agir.

Il alla téléphoner à Margaret. Elle était sûrement couchée, mais il était décidé à avoir une communication avec elle. À sa grande surprise elle répondit tout de suite.

— Qui est à l’appareil ? demanda-t-elle vivement.

— C’est Danton. Écoutez, Margaret, ceci est très important. Est-ce qu’un homme appelé Haynes est allé vous voir.

Elle hésita.

— Oui, dit-elle, mais je ne crois pas que cela regarde…

— Écoutez, je vous en prie. Lui avez-vous donné de l’argent ? ceci est très important.

Elle hésita encore.

— Lui en avez-vous donné ? répéta-t-il.

— Oui, dit-elle, mais pas pour lui.

Elle s’aperçut de son erreur, mais trop tard.

— Pour quelqu’un d’autre ? demanda Danty vivement.

Il attendit, mais on raccrochait le récepteur.

Il se précipita vers Connor.

— Il a le passeport et il a de l’argent, ce qui veut dire qu’il partira pour le continent par le premier train demain matin.

Envoyez quelques hommes de votre bande à la gare, qu’ils attendent à la barrière et repoussent Maddison s’il essaie de quitter l’Angleterre.

Puis il appela Pi Coles.

— Apportez-moi mes souliers, lui dit-il et, se tournant vers Connor :

— Je vais aller trouver Mrs Maddison et recevoir d’elle un premier acompte sur la pension qu’il nous versera. Combien aviez-vous espéré lui extorquer le soir où elle devait venir au Remblai ?

— J’avais compté sur mille livres, répondit Connor.

Morell se mit à rire.

— Si cette affaire ne vaut pas cent mille livres, elle ne vaut rien, déclara-t-il.

CHAPITRE XXVIII

Margaret était absolument convaincue que l’appel téléphonique de M. Danton serait suivi d’une visite et elle ne fut pas surprise lorsqu’elle entendit sonner.

Elle sortit sur le palier et dit au domestique :

— Si c’est M. Morell, faites-le monter.

La première chose qu’elle remarqua fut un certain manque de tenue qu’elle n’avait jamais observé auparavant chez Danton qui était généralement tiré à quatre épingles, mais maintenant ses cheveux n’étaient pas brossés, il portait un vieux pardessus et elle eut l’impression qu’il était sorti en hâte de son lit.

De plus elle le sentit hostile et se rendit compte dès son entrée qu’il prenait une nouvelle attitude vis-à-vis d’elle.

— Margaret, je crains d’avoir à remplir un devoir désagréable, dit-il avec une certaine désinvolture. Il s’agit du fou qu’est votre mari. Il semble s’être mis dans un mauvais cas. Qu’cst-ce qui lui a fait faire cela ?

— Faire quoi ? demanda-t-elle d’un air innocent.

Morell sourit.

— Il est inutile de prétendre que vous ne savez pas ce dont je vous parle, ma chère enfant. Luke est mêlé à une bande, je ne sais comment on le tient ou quelle est la femme qui en est cause, ajouta-t-il méchamment et il fut très désappointé en la voyant sourire.

— Votre esprit est hypnotisé par les femmes, Danton. Il est peut-être question de la même dame que celle de Paris, vous vous rappelez que votre domestique m’a télégraphié à ce sujet.

— Je vous jure, commença-t-il, mais elle secoua la tête.

— Inutile de discuter, cela n’en vaut pas la peine. Que désirez-vous maintenant ?

Danty haussa les épaules.

— Il y a un homme appelé Connor qui semble furieux contre vous parce que vous n’êtes pas allée le voir après avoir pris rendez-vous. Il dit que vous lui aviez promis mille livres…

— Je n’ai rien promis du tout et je ne songerais pas à lui donner mille livres, répliqua Margaret. Quelque chose lui fit ajouter : « ni à vous non plus. »

Elle le vit tressaillir ; elle ne s’était pas doutée avant ce moment de la part importante que l’argent avait dans la vie de Danton Morell.

— Inutile de monter sur vos grands chevaux, fit-il. Cela ne servira à rien à Luke de se mettre mal avec Connor qui est un des plus puissants chefs de bande de Londres et malheureusement il sait que l’homme qui a volé chez Taffany n’est autre que Maddison. Qu’allez-vous décider à ce sujet ?

— On ne m’a pas fait de proposition.

— Connor veut de l’argent, deux mille livres. Je suis naturellement désireux de vous éviter un désagrément, et comme l’homme est venu me trouver pour me demander un conseil, j’ai pensé que ce que j’avais de mieux à faire était de servir d’intermédiaire. Vous avez payé Haynes qui ne peut pas vous aider, vous ne vous imaginez pas, je suppose, que l’argent que vous lui avez donné sera pour Luke ? Comme elle ne répondit pas, il continua :

— Cela ne me regarde pas et si vous voulez lutter avec Connor c’est votre affaire, mais…

Margaret l’interrompit :

— Vous voulez dire que je devrais payer deux mille livres à votre ami pour son chantage ?

— Ce n’est pas mon ami, fit Danty avec impatience et ce n’est pas du chantage. Luke lui avait emprunté de l’argent…

Elle se mit à rire doucement.

— Que vous êtes peu convaincant, monsieur Morell. Je veux vous déclarer tout de suite que je ne paierai ni vous, ni M. Connor. Cela vous évitera une discussion inutile.

— C’est Haynes qui vous a conseillé cela ?

— Non, dit-elle tranquillement, c’est l’inspecteur Bird. Je l’ai fait appeler après que vous m’avez téléphoné et je lui ai parlé d’un cas hypothétique, il va venir.

À ce moment on entendit frapper à la porte d’entrée.

— Je crois que c’est lui, dit-elle, et elle eut toute la satisfaction qu’elle pût désirer en voyant blêmir Danton Morell.

— Vous n’allez pas lui dire, fit-il avec agitation, que je vous ai demandé de l’argent… pour Connor ? Sans cela, vous comprenez, il devinera ce qui concerne Luke. Son nom sera affiché dans tout Londres comme celui d’un complice d’assassins et d’un voleur de bijoux.

Il termina sa phrase avec incohérence et Margaret sortit pour recevoir le Moineau.

M. Bird était toujours d’humeur joviale aux premières heures de la matinée. Il s’était attardé à Scotland Yard pour étudier une affaire lorsque Margaret l’avait appelé par téléphone et il ne sembla nullement surpris en entrant au salon d’y trouver Danton Morell, debout, ayant l’air d’un coupable et fort nerveux.

— Eh bien ! Eh bien ! en voilà une surprise ! Je n’ai pas été invité à une soirée depuis des années et je suis fort étonné de vous rencontrer, Danty.

Puis il regarda Margaret en souriant.

— Si vous croyez que je vais vous faire un sermon parce que vous fréquentez une mauvaise société, vous vous trompez. Je sais que vous vous occupez de questions sociales et que vous voulez faire œuvre de charité parmi les classes criminelles… Qu’avez-vous, Danty ? Avez-vous perdu votre oncle et cherchez-vous de l’argent pour sortir de Londres ? Ce n’est pas là votre cas hypo… quel est le mot Mrs Maddison, cas hypothétique ? Que feriez-vous si des gens vous demandaient de l’argent, pour garder un secret ? C’était là votre question ? Morell ne ferait pas une chose aussi mesquine. Il n’a jamais fait autre chose que du travail d’information et il s’est amendé maintenant. Il a cessé de voler et il est entré au Stock Exchange…

— Je ne suis pas au Stock Exchange, grogna Danty, piqué au vif.

— Je croyais que vous vous y trouviez aujourd’hui même, reprit le Moineau aimablement.

Il regarda Margaret qui lui faisait un signe et continua :

— Eh bien, Danty, nous ne vous retiendrons pas plus longtemps. Mrs Maddison et moi avons à échanger quelques idées personnelles sur le chantage. Comment va Connor ?

— Je n’ai pas vu Connor depuis plusieurs mois, répliqua sèchement Morell.

Le détective se frotta le menton.

— C’est bizarre. Je croyais qu’il était allé vous voir cette nuit et qu’il vous attendait chez vous, je vieillis, je suppose – on a de ces visions à mon âge – nous nous imaginons que nous voyons des escrocs là où il n’y a que des agents de change.

Ce fut un Danton Morell fort mal à l’aise qui descendit l’escalier ; il était trop effrayé pour se mettre en colère.

Connor jouait aux cartes avec Pi Coles lorsqu’il rentra.

— Eh bien, avez-vous de la chance ?

L’homme avait l’air trop gai pour plaire à Danty ; il aurait préféré un regard plus inquiet.

— Je n’ai pas obtenu d’argent, si c’est cela que vous voulez dire. Le Moineau était là.

Connor se leva, glissa les yeux et les fixa sur son hôte.

— Ceci ressemble à un damné mensonge, fit-il.

Danty ne s’offensa pas.

— Il n’était pas là quand je suis arrivé, mais j’avais à peine commencé à parler quand il est arrivé. Elle l’avait convoqué.

Connor fut convaincu.

— Mon nom a-t-il été prononcé ? demanda-t-il après un instant de réflexion.

— Si, par le Moineau qui a dit qu’il savait que vous étiez venu ici cette nuit et que vous m’attendiez.

Connor fronça les sourcils.

— Je me demande si ceci est un mensonge ? dit-il. Peut-être pas. Il m’a filé depuis huit jours, pas lui, mais un de ses limiers.

— Est-ce qu’elle a bavardé ?

— Non et elle ne le fera pas. Je la connais ; elle s’est mis dans la tête que son mari a été trompé et elle essaiera de le sauver sans avertir la police.

Connor alluma un cigare et finit par dire :

— Je ne m’occupe plus de cette affaire. Je ne traite plus avec les femmes qui ont assez d’esprit pour appeler la police. Marchez Danty et j’aurai ma part. Vingt-cinq pour cent, ce sera suffisant. Danty fixa les yeux sur lui.

— Alors je dois faire le travail pour que vous en retiriez les bénéfices ? Est-ce là votre idée ?

Connor eut un large sourire.

— C’est moi qui vous ai apporté l’affaire ; voilà ma réponse. Mais je ne puis plus m’en mêler maintenant que mon nom est connu et qu’on y a mêlé le Moineau. Vous avez un pied dans ce milieu chic et vous êtes à même de tout mener sans avoir d’ennuis.

Il se leva, prit son pardessus et s’arrêta au seuil de la porte en regardant Morell.

— Vingt-cinq pour cent, dit-il. Vous partagerez de cette façon, ou bien je ferai un partage à la mienne.

Danty le suivit sur le palier.

— Où demeure Haynes ? demanda-t-il.

— Je le dépisterai et vous le ferai savoir demain matin. Il a une taule tranquille quelque part, répliqua Connor.

Danty rentra chez lui et verrouilla la porte.

En général il ne discutait pas ses affaires avec Pi Coles ; mais le petit homme était rusé et compréhensif. Il avait eu des occupations illicites, allant depuis les petits larcins jusqu’au crime et il était étonnamment instruit. C’était un de ces hommes rares qui ont occupé leurs nombreux séjours en prison à lire et à étudier.

Pour la première fois Danty montra son jeu. Il n’avait pas été très communicatif en ce qui concernait Luke Maddison et sa femme, mais maintenant il avoua tout à Pi Coles qui l’écouta avec la plus grande attention. Lorsque Morell parla de Haynes, Pi secoua la tête.

— Je l’éviterais si j’étais vous, patron, dit-il. Vous savez ce qui est arrivé.

Danty le savait, mais il se flattait de comprendre la psychologie des gens. Des hommes comme Haynes pardonneraient même le rapt de leur femme. Philosophe comme il l’était, il ne lui en voulait probablement plus de ce petit incident. En tout cas la femme était morte et ne pourrait jamais raconter l’histoire qui rendrait son mari fou de colère. N’y avait-il rien qui pût incriminer Haynes, un vieux crime qu’ils auraient commis ensemble et qu’il pût suspendre sur sa tête comme l’épée de Damoclès ?

Danty appartenait au genre d’hommes qui conservent même les souvenirs pénibles. Il y avait dans sa chambre un coffre où il entassait tout : des lettres, des coupures de journaux et, dans un buvard, un bout de papier couvert d’une écriture griffonnée qu’il aurait dû détruire la nuit même où il était tombé entre ses mains. Mais il détestait brûler des documents, sans cela les folles lettres de la femme dont il avait brisé le cœur eussent été réduites en cendres depuis longtemps.

Il retrouva des missives que Haynes lui avait écrites lorsqu’ils étaient associés, mais rien qui pût l’incriminer. Il ferma le coffre violemment et retourna auprès de Pi, qui, pendant son absence, avait conçu un plan nouveau.

— Vous pouvez laisser le Tueur tranquille, patron et cependant réussir : Supposez que ce Maddison soit chez Haynes, qu’est-ce qui vous empêche de vous mettre en rapport avec lui, tout en ne vous occupant pas de l’autre. Et puis de quelle utilité vous serait sa femme ? Vous n’avez qu’à faire partir Maddison pour le continent avec son carnet de chèques et vous serez à l’aise pour le reste de vos jours.

Danty écoutait en fronçant les sourcils. Il n’avait pas songé à cela. Il se coucha à trois heures cette nuit-là et ne s’endormit qu’à sept. Lorsqu’il se réveilla à midi, il apprit que Connor lui avait envoyé un messager, porteur d’une lettre.

Déchirant l’enveloppe, Danty en sortit un bout de papier et lut :

 

L. M. chez H. au N° 074 Pennybody Buildings-Clerkenwell. 

CHAPITRE XXIX

Margaret, en s’éveillant ce matin-là, prit une décision ferme. Elle avait eu quelques escarmouches avec le détective et avait été, une ou deux fois fortement touchée. C’était un homme trop avisé, trop averti des ruses des classes criminelles pour être trompé par elle.

Il avait démoli en un clin d’œil le « cas hypothétique » et révélé avec une netteté alarmante les actions de Luke.

Toutefois il ne l’avait pas dit clairement à la jeune femme et n’avait pas associé le banquier disparu au vol de chez Taffany.

Tout ce qu’il savait, c’était que Luke Maddison s’était conduit comme un fou, que quelqu’un était au courant des faits et se livrait au chantage ; mais il trouvait qu’il serait indélicat de sa part de demander à Mrs. Maddison de quel ordre était cette folie.

— La seule chose que je puisse vous dire, déclara-t-il enfin, c’est que quoi qu’il arrive vous ne devez payer personne. Si Danty, ou Connor ou quelqu’un d’autre veut vous faire chanter, vous n’avez qu’à m’appeler.

Il partit avec la promesse formelle qu’elle suivrait son conseil. Elle essaya de dormir sans avoir pu former un plan. Haynes ne lui avait rien appris sauf qu’il était en contact, avec Luke. Lui avait-il dit qu’il voulait lui faire quitter l’Angleterre ? En tout cas elle en avait eu l’impression. Luke irait à Ronda où son carnet de chèques avait été envoyé. Margaret voulait l’y suivre et même l’y accompagner, si possible.

La jeune femme alla de bonne heure à la banque pour voir Steele.

Il était dans un état d’esprit optimiste. Deux ou trois entreprises auxquelles la banque était intéressée avaient été florissantes.

— Il y en a une que je considérais comme une mauvaise dette et elle semble devoir rapporter dix mille livres par an, dit-il d’un air ravi. Je voudrais que vous en avertissiez M. Maddison ; il en sera enchanté ; je lui aurais télégraphié en Espagne, mais je ne sais pas son adresse.

Puis, pensant que la visite de Margaret à cette heure n’était pas normale, il demanda : « Désirez-vous quelque chose, Mrs Maddison ? »

— Je voudrais voir le compte personnel de mon mari. Vous l’avez transféré à la banque ?

Il l’emmena dans son bureau, lui montra les livres. Le dernier chèque avait été retiré quelques jours avant leur mariage.

— Depuis, dit Steele, aucun chèque n’a été présenté. Je m’attendais à en recevoir, M. Maddison est un peu dépensier par moments et je suis étonné qu’il n’ait pas signé de chèques, il est vrai qu’il a son compte espagnol, mais j’aurais cru qu’il aurait besoin de renouveler sa provision.

— C’est à ce sujet que je suis venue vous voir, M. Steele. Je vous prie de n’accepter aucun chèque signé par mon mari pour une somme dépassant mille livres.

Steele la regarda fixement.

Pendant sa nuit d’insomnie, Margaret avait envisagé toutes les possibilités et s’était dit que le chantage serait essayé sur son mari. Luke était en sécurité avec Haynes, mais on pouvait tenter de l’éloigner de cet homme vigilant.

Sans pouvoir se l’expliquer elle avait une confiance absolue en Haynes ; elle était certaine que quel que fût son passé, il ne ferait aucun mal à Luke.

— Voilà une demande extraordinaire, Mrs. Maddison, dit Steele, troublé. Il est possible que M. Maddison veuille faire une acquisition. La dernière fois qu’il était en Espagne, il a acheté une propriété à Séville qui lui a rapporté cinquante pour cent la première année.

— Oui, je comprends ; mais je vous fais cette demande en son nom.

— Très bien, Mrs. Maddison.

Steele inscrivit les instructions de la jeune femme sur un papier qu’il épingla au livre qu’il avait apporté.

— Je ne sais ce qu’il y a dans votre esprit, mais je croyais que vous aviez rendu tout à M. Maddison ?

— Ce n’est pas cela, dit-elle vivement, il serait possible… mais elle s’arrêta fort embarrassée ; elle ne pouvait lui donner aucune explication qu’un homme intelligent accepterait, à moins de tout lui révéler.

Sa voiture était garée à Waterloo Place ; elle l’attendit pendant qu’un commissionnaire la cherchait et elle vit un homme dont l’attitude lui sembla familière. En passant devant lui, elle le reconnut et tapa à la vitre.

Le passant aperçut aussi Margaret et, pour la première fois de sa vie, Haynes perdit son sang-froid et eut l’air déconfit.

Elle lui fit un signe et il s’approcha en hésitant.

— Voulez-vous m’accompagner ? Je désire vous poser une ou deux questions.

— Cela ne vous fera pas de bien si on vous voit avec moi, Mrs. Maddison, répondit-il, embarrassé.

— Montez, je vous en prie.

Il s’assit à côté d’elle. Elle donna un ordre au chauffeur, puis elle reprit :

— J’ai besoin de voir mon mari.

— Je ne crois pas que ce soit utile. Trop de gens l’ont déjà vu.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle envoyant le regard de Haynes devenir dur.

— J’ai essayé de le faire partir ce matin par le premier train. Deux hommes de Connor étaient là pour l’en empêcher ; ils ont prévenu deux détectives qui surveillaient la barrière et je n’ai pas osé risquer le coup. J’ai encore essayé à onze heures sans plus de succès. Naturellement Connor a deviné ce que je voulais faire quand j’ai repris le passeport. Votre mari commence à me tourmenter, Mrs. Maddison, ajouta-t-il en souriant finement.

— Êtes-vous venu devant la banque pour me rencontrer ?

— En réalité je ne savais pas que vous étiez là : la vérité (l’embarras de Haynes augmenta) est qu’il y a une jeune fille qui vient dans ces parages et que je prends parfois le thé avec elle. Je crois qu’elle s’intéresse plus à moi comme criminel et comme occasion de faire des articles qu’autrement. Mais je suis content de pouvoir rencontrer une jeune fille honorable. C’est une journaliste.

Margaret rit doucement. C’était la première fois que cela lui arrivait depuis longtemps.

— Pauvre monsieur Haynes ! Je suis navrée de vous avoir privé d’un tête-à-tête.

— Non, elle ne serait pas venue, il est trop tard et puis, il est toujours possible que cet obèse Moineau soit avec elle.

— Vous parlez de M. Bird et le nom de la jeune fille est Bolford.

Il tressaillit.

— Vous le saviez ? En effet, elle vous a vue, elle me l’a dit. Non, Mrs. Maddison, il ne s’agit pas d’une idylle ; il n’y a là rien qu’un peu d’amitié. Je lui suis reconnaissant de sa charité.

— Êtes-vous marié ? interrogea Margaret.

— Je l’ai été, répondit-il brièvement et elle ne se sentit pas encouragée à continuer ses questions.

— Puis-je voir mon mari ? Je crois que je le devrais ; n’êtes-vous pas de cet avis ?

Il la regarda d’une façon étrange.

— Ne vous semble-t-il pas possible que lui ne le désire pas ? demanda-t-il brusquement. Il la vit rougir.

— Je… j’ai essayé de ne pas croire cela admissible.

Il resta longtemps silencieux et soupira enfin :

— Il me semble que tout ce que je fais va de travers et que je devrais vous laisser venir à son secours. Mrs. Maddison, il va être difficile de faire quitter l’Angleterre à votre mari. Vous alliez prononcer le mot aéroplane, je le vois dans vos yeux, mais soyez certaine que Connor a des hommes à Croydon. Le seul moyen pratique consiste à le cacher dans une auto, à le conduire dans une ville d’eau et à lui faire traverser la Manche. Cela ne sera pas facile d’autant plus qu’il ne tient pas à être aidé par vous !

— Je courrai la chance d’un camouflet. Voulez-vous me laisser voir mon mari ?

— Oui, mais il ne faut pas que nous allions avec cette belle voiture dans mon quartier. Nous la laisserons dans Hyde Parle et nous prendrons un taxi.

Ainsi fut fait.

— La seule chose qui me tracasse, déclara Haynes tandis qu’ils allaient vers Piccadilly, c’est l’idée que Connor a dépisté mon home.

— Vous croyez qu’il vous a suivi ? Ne savait-il pas où vous demeuriez ?

— Il connaît plusieurs de mes logements, mais pas celui-ci.

Ils arrêtèrent le taxi à deux cents mètres de la maison de Haynes.

Il leur fallait traverser une petite barrière avant d’arriver au square qui se trouvait devant le groupe d’habitations et Margaret vit son compagnon regarder derrière lui avec inquiétude.

— Ils m’ont repéré, dit-il en faisant une grimace. Voyez-vous ce camion automobile ? L’homme qui est au volant est un des amis de Connor. Vous ne pouvez plus le voir car il a disparu.

Lorsqu’il monta les quelques marches qui conduisaient au palier de son appartement, une femme sortit de la porte qui lui faisait face.

— Je suppose qu’on devait bien enlever votre armoire, Monsieur ? demanda-t-elle.

— Mon armoire ? Que voulez-vous dire ?

— Les hommes du magasin sont venus, il y a une heure, ils portaient des tabliers verts. Ils avaient la clé et je pensais qu’ils avaient le droit d’entrer.

Haynes ne fit pas d’autres questions. Il ouvrit la porte et se précipita à l’intérieur. La chambre de Luke était ouverte et il vit le désordre qui y régnait, les draps tachés de sang. En se retournant il se trouva en face de Margaret qui était blême.

— Je crains que votre mari soit sorti, dit-il d’un ton si naturel qu’elle s’y trompa.

Puis il ferma la porte derrière lui et conduisit la jeune femme dans le petit salon.

— Il ne rentrera que tard, je crois qu’il est inutile que vous l’attendiez.

— Qu’en savez-vous ? Pourquoi étiez-vous si troublé lorsque cette femme a dit qu’on avait enlevé une armoire ?

— C’est une vieille armoire que j’ai vendue, répondit-il ; cela ne sert à rien de garder des choses inutiles.

Ensuite il causa gaiement avec Margaret, tout en l’accompagnant.

Après avoir trouvé un autre taxi, il la fit conduire chez elle.

Elle ne pouvait pas deviner que l’armoire contenait le corps de Luke Maddison.

Haynes alla dans sa chambre, roula le tapis, souleva une planche et prit une boîte contenant deux pistolets. Il en glissa un dans la poche intérieure de son paletot, l’autre dans un petit étui fixé à ses bretelles.

— Je crois qu’il y aura du grabuge cette nuit, pensa-t-il.

CHAPITRE XXX

Luke Maddison ne se souvint plus tard que vaguement ce qui avait eu lieu lorsqu’il eut imprudemment ouvert la porte. Il lisait quand il entendit frapper et ne trouva rien de suspect aux deux hommes en manches de chemise et portant des tabliers verts qui se présentaient.

— C’est bien ici l’appartement de M. Haynes ? demandèrent-ils. Nous sommes venus pour emporter l’armoire.

— Vous feriez mieux de revenir quand M. Haynes sera chez lui, dit Luke qui pensa naturellement que son hôte avait donné des instructions pour faire enlever un meuble.

— Si nous ne pouvons l’emporter, nous serions contents de la mesurer, dit un des hommes qui tenait un carnet à la main.

Luke hésita. Il ne connaissait pas le mobilier de l’appartement, mais il ne risquait pas grand’chose en accédant à la demande. Il se retourna une seconde et, après cela, il ne se souvint plus de rien distinctement.

Sa première impression, lorsqu’il revint à lui, fut de sentir qu’on passait sur sa figure une éponge dure et mouillée. Il y avait dans l’air une odeur de goudron et la pièce dans laquelle il se trouvait semblait être en mouvement.

— Suis-je sur un bateau ? demanda-t-il d’une voix enrouée.

Il entendit rire et reconnut en l’homme qui tenait l’éponge, celui qui avait une nuit manié un gourdin.

— Était-ce vous qui portiez un tablier vert ? Je ne vous avais pas reconnu.

— Ce n’était pas moi cette fois, dit l’homme qui avait une extinction de voix chronique. Je n’aurais pas versé de sang. Vous n’avez pas de mal ; buvez ceci.

Luke but l’eau-de-vie mélangée d’eau qu’on lui tendait.

— Vous nous amenez de gros ennuis, patron, dit l’homme en laissant tomber l’éponge dans un seau d’eau et en s’essuyant les mains avec un mouchoir sale. « Suivez mon conseil et restez tranquille. Il y a un lit ici pour vous et vous trouverez un broc d’eau à la poupe. Personne ne vous fera de mal si vous vous tenez tranquille. »

— Suis-je sur un bateau ?

— Sur une péniche. Vous n’avez rien à craindre. Le Tueur vous cherche, mais il ne vous trouvera pas.

— Il se retourna vers son compagnon et ce ne fut qu’alors que Luke s’aperçut qu’il y avait un autre homme dans la cabine, si toutefois un endroit aussi sordide pouvait être qualifié ainsi.

— Nous n’aurions pas dû le coucher sur le lit, Harry. Cela nous trahira. C’est ma faute, mais il fallait bien le poser quelque part. Vous êtes plus fort que je ne pensais, Maddison.

Luke sourit faiblement.

— Je ne me rappelle pas avoir lutté.

— Lutté ! s’écria l’autre. Ah ! plutôt ! C’est quand nous vous avons porté dans la chambre à coucher que vous avez commencé à cogner. Ne vous le rappelez-vous pas ?

Luke ne se souvenait de rien.

— Le patron arrivera dans un instant ; nous sommes tout près du Remblai. Si vous êtes raisonnable, monsieur Maddison, vous ferez ce qu’il vous demandera. Il n’y aura pas d’histoire, maintenant que nous savons qui vous êtes.

Il regarda Luke avec curiosité et reprit :

— Vous êtes un copain de Lewing, n’est-ce-pas ? C’est une drôle d’idée de votre part de vous être associé à une bande pareille. Je suis étonné qu’un gentleman se soit mis dans un pareil pétrin.

Luke ne répondit pas et les deux hommes sortirent peu après, laissant une lampe fumeuse pour éclairer les ténèbres.

Quelques marches menaient à une écoutille qui était fermée. Il n’y avait aucun hublot par lequel le prisonnier put voir de la lumière et il n’y avait aucun système de ventilation ; l’air qui lui arrivait venait de trois trous percés dans la porte qui menait à une coursive. On lui avait pris tout ce qu’il avait sur lui. Ses vêtements étaient souillés de sang. Sa tête lui faisait mal. Cependant il commençait à avoir faim.

Soudain l’écoutille fut ouverte et les jambes d’un homme apparurent sur la première marche de l’échelle.

C’était Connor qui le salua de l’air d’un ami avec lequel on s’était mal conduit.

— Vous nous avez causé beaucoup de tourments, monsieur Maddison, dit-il, ignorant qu’il répétait les paroles de son lieutenant et lorsque les gens me donnent du mal il faut qu’ils paient. Je viens causer avec vous. Vous désirez partir pour le continent, n’est-ce pas ?

Luke ne répondit pas.

— J’essaie de vous y aider. J’ai trouvé un bateau dont le patron est un de mes amis et qui vous emmènera à Rotterdam dans la matinée.

Il prit dans sa poche quelque chose que Luke reconnut.

— Voici votre passeport ; mes camarades l’ont trouvé en fouillant l’appartement du Tueur : prenez-le, je suis le meilleur ami que vous ayez jamais eu.

Luke fit une grimace.

— Je suppose que c’est pour cela que je dois vous payer ?

— C’est parler comme un homme raisonnable, répondit Connor. Oui, cela vous coûtera un bon prix, mais vous en avez les moyens.

Il prit dans sa poche une enveloppe de laquelle il retira trois chèques blancs.

— Je désire que vous les rédigiez vous-même ; un de deux mille livres, un de trois mille et un de cinq mille.

— Puis-je les voir ?

L’homme lui passa les chèques et Luke se mit à rire.

— Mon pauvre conspirateur ! fit-il ironiquement. Je n’ai pas plus de cent livres dans cette banque… ou dans une autre.

Les yeux de Connor se fermèrent à demi.

— Est-ce que vous vous payez ma tête ? demanda-t-il.

— Je vous dis la vérité, répliqua Luke, quoique je comprenne fort bien que tout cela vous semble si étrange que vous croyez que je mens. À cette banque où est mon compte particulier, qui est à peu près nul, l’une des dernières choses que j’aie faites avant que je… que je sois parti, a été de transférer tout l’argent que j’avais, à ma propre banque.

— Mais vous vous serviez toujours de la Banque Nord-Sud, insista Connor.

Il était évidemment ennuyé par cette découverte car il avait passé toute l’après-midi pour trouver les vraies formules. Il y a tout un commerce pour les chèques en blanc et il existe certains endroits où on peut s’en procurer. Connor avait perdu son temps à découvrir la banque de Luke et sa déception était naturelle.

— En tout cas je n’ai pas d’argent, dit Maddison, et votre peine est perdue.

— Si, vous en avez ; votre dame vous a rendu toute votre fortune après votre départ.

Ceci était du nouveau pour Luke, mais évidemment l’homme ne parlait pas au hasard.

— Qui vous a dit cela ?

— Un copain à vous, répondit l’autre froidement.

— Danton Morell ?

Connor fit un signe affirmatif.

— En tout cas elle n’aurait pas été transférée à ce compte-là, mais à ma banque.

Connor sentait que son prisonnier disait la vérité.

— Vous signerez les chèques quand je me les serai procurés, n’cst-ce-pas, monsieur Maddison ? Je ne veux pas vous menacer, je veux mener cette affaire en gentleman, dit Connor sérieusement. Vous êtes un homme riche et quelques centaines de livres en plus ou en moins ne vous manqueront pas. Il faut que quelqu’un vous aide à quitter ce pays et Haynes ne le peut pas. Si vous voulez avoir confiance en moi, je m’en chargerai et je ne vous demanderai jamais un sou de plus c’est pourquoi je vous demande la forte somme maintenant. Je vous ai fait arranger une cabine et je vous y conduirai si vous me donnez votre parole que vous ne chercherez pas à vous échapper. Est-ce entendu ?

— Vous naurez pas un liard de moi, fit Luke avec défi.

Connor le regarda longuement.

— Très bien, dit-il, vous pouvez rester ici et crever de faim jusqu’à ce que vous changiez d’avis.

Luke eut un instant la velléité de se précipiter sur lui pendant qu’il montait les marches, mais-il se sentait encore trop faible et il s’assit passivement tandis qu’on fermait l’écoutille.

Il faisait nuit sur le pont, mais Connor put sauter dans la barque qui se tenait le long du bateau.

Il n’alla pas au Remblai mais se dirigea vers la Cité et, hélant un taxi, se fit conduire chez Morell. Celui-ci allait sortir lorsque son visiteur arriva ; il n’était pas de bonne humeur.

— Pourquoi m’avez-vous envoyé cette adresse ? J’y suis allé cette après-midi et me suis presque trouvé en face de Haynes.

— Alors pourquoi diable vous êtes-vous dérangé ?

— Pour voir Maddison ; j’aurais pu le persuader, mais il n’y était pas. Une femme m’a dit que Haynes avait fermé son appartement et qu’il était parti. Où est Maddison ?

Connor alluma un cigare avant de répondre.

— Je l’ai fait prisonnier. Je crois que vous auriez voulu que j’y fusse pour un quart, n’est-ce pas Danty ? Eh bien ! j’y suis pour les trois quarts, maintenant, sans contredit et je suis généreux. Vous avez eu votre chance et vous l’avez manquée. Combien vaut-il ?

Danty étouffa la colère que le ton de l’homme avait fait naître. Il ne faisait pas bon se quereller avec Connor et la question du partage pouvait attendre un moment plus propice.

— Un demi-million. Où est-il ?

— Un demi-million ? Accepterait-il de donner cent mille livres ?

Danty réfléchit.

— Oui, s’il pouvait les avoir, dit-il enfin.

— Il a dit qu’il n’avait pas un liard.

— Il a de l’argent, fit Danty avec fureur, dans sa propre banque.

— Cela veut dire dix chèques, reprit Connor. Pouvez-vous me les procurer ?

Danty fronça les sourcils.

— Pourquoi avez-vous besoin de chèques ?

Connor ferma les yeux avec lassitude.

— Vous vous êtes retiré depuis si longtemps du jeu des informateurs que vous avez oublié votre travail, fit-il d’un ton offensant. Je veux les chèques pour qu’il les signe, c’est tout. Pouvez-vous m’en procurer ?

Danty réfléchit un instant.

— J’ai un carnet de chèques sur cette banque ; j’y avais un petit compte, mais il ne servirait à rien, parce qu’on saurait qu’il est à moi ; toutefois je pourrai vous en trouver.

Il alla au téléphone et demanda le N° de Mrs Maddison. Le domestique qui répondit, lui apprit que sa maîtresse était sortie ; c’était ce qu’il espérait. Il raccrocha le récepteur.

— Attendez ici, je sais où je trouverai les chèques en blanc, dit-il à Connor.

Il connaissait les habitudes de Margaret.

Le maître d’hôtel fut surpris de le voir, mais le fit monter dans le petit salon sans hésiter.

— Je ne me suis pas fait bien comprendre, Monsieur, Madame ne rentrera qu’après le déjeuner.

Danty sourit.

— Je crois qu’elle rentrera plus tôt ; en tout cas je vais l’attendre. La porte était à peine refermée qu’il était devant le bureau de Margaret. Le meuble n’était pas fermé à clé et Danty savait que dans un des tiroirs, il y avait deux carnets de chèques. Ils y étaient, l’un à moitié employé, l’autre entier. De ce dernier il enleva une douzaine de chèques, les glissa dans sa poche et sonna.

— Je crois qu’après tout je n’attendrai pas ; je reviendrai dans une heure, je viens de me rappeler une course que j’ai à faire.

Il rentra chez lui et déposa les chèques devant Connor. Celui-ci ne fit aucune question.

— Vous allez les lui faire signer ? Dois-je vous accompagner ? Son complice ricana :

— Je ne crois pas que ce soit là une idée brillante, dit-il. Vous aurez votre part, Danty.

Dès qu’il fit nuit, Connor se glissa le long du fleuve et grimpa sur le bateau, portant un panier de victuailles et une bouteille contenant du thé chaud.

Luke, couché sur le lit qu’on lui avait fait, dormait mais l’air frais qui entrait le réveilla.

Connor posa sa lampe électrique sur le sol et déclara :

— Voici votre souper ; je regrette de vous avoir fait attendre si longtemps, mais j’espère que vous êtes plus raisonnable maintenant que lorsque je vous ai quitté. Voici des chèques en blanc ; je désire que vous les remplissiez vous-même.

Luke prit les aliments et les dévora. Il avait faim ; le thé chaud le raviva plus que ce qu’il avait mangé et il était presque gai quand il eut fini.

— Ah ! des chèques. Vous voulez que je les remplisse et que je les signe, pour quelle somme fabuleuse ? Vous pouvez me demander un million si vous voulez, mais je vous assure qu’on ne fera pas honneur à ma signature. Je crois vous avoir déjà dit que toute ma fortune est au nom de ma femme.

— Dans ce cas nous nous amuserons, fit Connor qui ne perdait pas de vue son prisonnier. Vous signerez ces chèques pour dix mille livres et vous les daterez à huit jours d’intervalle. Si vous voulez rester plus de dix semaines ici, vous pouvez les échelonner à un mois d’intervalle, ou, si vous voulez partir dans quelques jours vous pouvez établir un chèque de cent mille livres et écrire à votre directeur pour lui dire qu’il faut qu’il fasse honneur à votre signature.

Avant même qu’il eût terminé sa phrase, Luke s’était mis à rire.

— Ceci me paraît amusant, dit-il, mais je ne crois pas qu’un banquier trouverait agréable de payer des chèques sur un compte en déficit.

Connor prit un escabeau et s’assit.

— Mettons les choses au point, fit-il. Vous me connaissez, vous savez mon nom. J’encours une condamnation à dix ans, peut-être davantage. Je préférerais me pendre que passer ma vie à Broadmoor et c’est là le risque que je cours, M. Maddison. Je vous assommerai et vous jetterai par-dessus bord si vous ne faites pas ce que je vous demande. Je ne puis vous laisser partir sans avoir obtenu l’argent. Depuis des années je lutte en travaillant comme je le fais et que croyez-vous que j’en aie retiré ? La location de ce vieux Remblai, à peu près deux mille livres placées dans des banques de province et la certitude qu’un de mes copains mangera le morceau un jour. J’ai maintenant l’occasion de m’en aller avec beaucoup d’argent et vous avez celle d’être innocenté. Je signerai un écrit, relatant la vérité sur l’histoire de Taffany, est-ce entendu ?

Ce n’était pas le moment de faire de l’héroïsme, Luke le sentit clairement. Il était convaincu que Connor tiendrait sa menace. S’il signait un chèque, il était certain qu’il ne serait pas payé ; on ferait une enquête qui mettrait Steele sur ses traces.

— Je crois que ce serait fou de signer un chèque de dix mille livres, dit-il. La somme est si forte que même si j’avais l’argent, Steele aurait des soupçons. Je suis prêt à faire un compromis ; je vous donnerai un chèque de cinq mille livres. Si on y fait honneur – ce qui n’arrivera pas – c’est que vous avez de la chance et vous ferez bien de disparaître avant qu’on ne fasse une enquête. Aucun directeur de banque dans son bon sens ne paierait un chèque de cent mille livres, sans entrer en communication avec l’homme qui l’a signé.

Connor sourit.

— Voilà des paroles que j’aime entendre car elles sont intelligentes. Où êtes-vous supposé être ? En Espagne, n’est-ce pas ?

— Peut-être. Pourquoi ?

— Nous toucherons ces cinq mille livres, ensuite vous et moi irons en Espagne ; je vous ferai partir cette nuit.

Ce plan ne semblait pas même réalisable à Luke, mais il ne fit aucune observation. Il écrivit et signa le chèque et le présenta à Connor.

— Et maintenant, dit-il, j’aimerais avoir un peu d’air frais.

Le bandit hésita.

— Venez sur le pont et si vous essayez de me jouer un tour je serai obligé de faire ce qui m’ennuierait…

Quelques secondes plus tard Luke était assis au bord de l’écoutille respirant l’air vivifiant. Il resta silencieux pendant dix minutes, puis il se leva et étira ses membres engourdis.

— Si je promettais de ne pas quitter le bateau, ni d’attirer l’attention, laisseriez-vous l’écoutille ouverte, M. Connor ?

Celui-ci eut un rire moqueur.

— Ne soyez pas stupide ! Cette baliverne d’honneur n’a aucune signification pour moi.

— Tant mieux, fit Luke. Si vous aviez accepté ma parole, j’aurais été bien embarrassé.

Tout en parlant, il étendit la main et Connor s’étala sur la trappe de l’écoutille. Avant qu’il pût se redresser, Luke avait atteint le bord de la péniche et avait plongé dans l’eau.

Il entendit une voix donnant de rapides instructions. Connor devait avoir une barque toute prête, mais la marée l’avait déjà éloigné du bateau et il essaya de gagner la rive.

Il aperçut une forme qui venait rapidement vers lui et comprit que Connor avait une chaloupe automobile. Il respira pour remplir d’air ses poumons et plongea sous la chaloupe en nageant vigoureusement contre la marée.

Aucun des hommes ne l’avait vu. Il aperçut leurs têtes penchées sur le bord et replongea.

Il se sentait très faible, ses efforts ne pourraient plus le soutenir longtemps. En revenant à la surface, il fut soulagé en voyant l’embarcation se diriger vers les lumières, au milieu du courant. Apercevant une barque amarrée au remblai, il nagea vers elle et attrapa la chaîne qui la retenait. Il était trop faible pour grimper sur cette péniche et la seule chose qu’il pût tenter ce fut de faire un effort pour nager jusqu’à la rive ; il y parvint, mais il se trouva en face d’un entrepôt.

En se retournant il vit revenir la chaloupe ; il lui sembla impossible d’échapper. Ce fut à ce moment qu’il entendit une voix enrouée lui crier de la barque :

— Donnez-moi votre main.

Il l’étendit et on murmura gaiement :

— Attrapez le pilotis.

Luke trouva un appui et, avec un effort surhumain et l’aide de son ami inconnu, il put se hisser sur l’étroit passage qui s’étendait devant l’entrepôt et où deux personnes ne pouvaient marcher de front.

— Ils ne vous ont pas vu, murmura l’inconnu.

Allez vers la gauche et suivez-moi. Il y a un gardien ici, mais il dort, ne faites pas de bruit.

Luke passa à travers une cour pleine de débris, vit un long hangar rempli de camions et entendit des chevaux remuer dans leurs stalles.

Il suivit l’homme ; tous deux arrivèrent devant une lourde barrière noire ouverte ; ils se glissèrent à l’intérieur et son sauveur la referma.

— Je les ai vus vous cherchant, mais je les croyais après la bande à Connor, dit-il. Puis il se mit à proférer d’atroces jurons. « Ces flics de la rivière sont encore pires que les autres. »

À la lumière d’une lanterne Luke regarda son compagnon : C’était un homme d’une trentaine d’années à la forte mâchoire, au nez juif et aux yeux furtifs qui ne restaient jamais au repos.

— Vous êtes trempé ; venez dans la cour de Connor, il vous donnera de quoi vous changer.

— Non, merci, fit Luke vivement ; je ne veux pas avoir affaire à Connor.

— Vous ne voulez pas avoir affaire à Connor ? Eh bien, vous avez raison. Avez-vous de l’argent ?

Luke fouilla ses poches.

— Non, dit-il.

L’homme eut un grognement de dégoût.

— J’espérais retirer au moins quelque chose de cela. Où demeurez-vous ?

— Du diable si je sais où je demeure, dit Luke irrité.

— Vous êtes de la haute, je l’ai bien pensé quand je vous ai entendu parler. Pourquoi les flics vous cherchaient-ils ?

L’homme était évidemment sous l’impression que Luke se sauvait de la police fluviale et Maddison ne le détrompa pas.

Ils arrivaient maintenant dans un centre plus populeux et le petit homme, qui dit se nommer Curly, s’arrêta.

— Vous ne pouvez aller dans les rues comme vous êtes, tout trempé, ils vous pinceraient immédiatement. Venez avec moi.

Il le conduisit dans la ruelle la plus sordide qu’il eût jamais vue. Ils arrivèrent à une maison dans laquelle ils entrèrent, puis ils montèrent un escalier étroit.

— Venez par ici et enlevez vos vêtements mouillés, fit Curly en ouvrant la porte.

Il alluma une bougie. Les fenêtres étaient recouvertes d’une vieille couverture de cheval et dans la chambre il n’y avait qu’un lit aux draps sales. Curly dit qu’il allait voir son propriétaire.

Il fut absent un certain temps et quand il revint, Luke, ayant surmonté sa répugnance, s’était étendu sur le lit après s’être séché, aussi bien que possible, avec l’unique serviette souillée.

Curly jeta sur une chaise un pantalon et une chemise qui, au moins, avaient l’avantage d’être propres.

— Voici tout ce que j’ai pu trouver pour vous, déclara-t-il en prenant les vêtements abîmés de Luke et en les examinant avec plaisir.

— Une chemise de soie ! Je pensais bien que vous étiez de la haute. Je vais faire sécher tout cela.

Il disparut et ne revint pas.

Dix minutes après, malgré le lamentable décor, Luke était profondément endormi.

Lorsqu’il se réveilla, le soleil perçait à travers les trous de la couverture. Il se leva et mit la chemise et le pantalon car il se sentait transi.

Luke ouvrit la porte, passa sur le palier et appela.

Un homme se présenta.

— Qu’y a-t-il ?

— Est-ce que mes effets sont secs ? demanda Maddison poliment.

— Quels effets ?

L’homme monta lourdement l’escalier ; c’était un butor mal rasé, au visage bouffi.

— Vous avez donné vos vêtements à Curly ? Il fit claquer ses doigts. Dites-leur adieu, mon vieux !

Luke le regarda avec ahurissement.

— Voulez-vous dire qu’il les a emportés ?

C’était évidemment cela que l’homme supposait. Il informa le malheureux qu’il lui devait une demi-couronne pour son logement de la nuit.

— Vous avez aussi mon pantalon et ma chemise ; que me donnez-vous pour cela ?

Il hésita avant de consentir à ajouter à cette location une vieille veste et une paire de souliers usagés, puis il avoua qu’il pensait retirer un « morceau » de Curly, d’où Luke conclut qu’il comptait partager le prix des effets volés.

Toutefois il ajouta à sa munificence une tasse de thé et un morceau de pain, puis il mit le banquier à la porte.

Il pleuvait très fort et Luke arriva au pont de Lambeth complètement trempé. Il entra dans le Parc et, trouvant une chaise, il la porta à l’abri d’un arbre aux branches tombantes.

Il y resta longtemps et prit enfin une décision.

La honte et la prison lui semblaient moins dures à envisager que le froid et la faim, et il était déterminé à se rendre à la banque. Il demanda l’heure à un passant, mais n’en reçut pas de réponse. Il en questionna un autre qui lui répondit avec brusquerie qu’il était près de midi.

Lorsqu’il sortit du Parc, quelqu’un le prit par le bras et il vit fixer sur lui le regard peu sympathique d’un détective.

— Vous mendiez, hein ? Je vous ai vu parler à ces deux messieurs.

— Je leur demandais l’heure.

— Vraiment ! Venez avec moi, je vais vous l’apprendre.

Dix minutes plus tard une porte se referma sur Luke Maddison et il se trouva dans la cellule propre d’un poste de police.

CHAPITRE XXXI

Aucun homme ne perdait moins de temps que Haynes. Certain que Connor avait repris Luke, il alla chez lui, mais on lui dit qu’il était parti pour la campagne.

Après une journée passée en vain à surveiller le Remblai, il se rendit à Half Moon Street et resta devant la maison jusqu’à ce qu’il en vit sortir Danty et Pi Coles.

Entrer dans l’appartement était, pour lui, chose facile. Une empreinte prise, un peu de noir de fumée, un quart d’heure passé dans Green Park à limer du métal, lui suffirent pour ouvrir la porte.

Une fois dans l’appartement, il chercha en toute sécurité, il ne redoutait nullement le retour de Morell.

Sa haine pour celui-ci était, dans un sens, illogique : ils avaient été amis et associés ; leur association avait été rompue et il avait perdu l’homme de vue. Il n’avait aucune preuve absolue de la duplicité qu’il soupçonnait. Haynes avait aimé la petite linotte qui avait été sa femme et lorsqu’elle avait disparu, sa vie avait été brisée. Il pouvait soupçonner Danty d’avoir été la cause de son agonie, mais il n’avait pas la preuve que l’histoire racontée par lui était inexacte. Danty lui avait dit que la jeune femme avait disparu et quil ignorait où elle était. Malgré cela les soupçons de Haynes étaient devenus une certitude ; mais il était juste et tant qu’il n’avait pas de preuve, Morell ne risquait rien.

Il fit une perquisition rapide dans les deux chambres. Il parcourut des lettres, examina des portefeuilles, ouvrit des tiroirs, mais il ne trouva nul indice sur l’endroit où Luke Maddison était emprisonné.

Restait le coffre-fort ou plutôt une armoire en acier, fermée avec une serrure à ressort, comme on en trouve dans beaucoup de bureaux. Haynes l’ouvrit en moins de cinq minutes.

Il y avait quatre étagères ; chacune était remplie de lettres, de notes et de curieux souvenirs que Danty avait collectionnés ; le tout dans un désordre complet. Sur la troisième étagère, il trouva une boîte en bois dont il força la serrure. Elle contenait des lettres attachées avec des lacets de bottines… Le premier paquet ne l’intéressa pas. À la vue de l’écriture sur le second, son visage devint blême. Il porta la boîte dans la salle à manger, s’assit et lut trois des lettres, jeta un regard aux autres, puis lentement, délibérément, les attacha à nouveau, les remit dans la boîte et aperçut alors un bout de papier pareil à celui sur lequel Rex Leferre avait écrit son dernier message. Il le prit… oui, c’était la même écriture, mais le message était presque incompréhensible.

« Danty Morell, cet homme n’est qu’un vulgaire escroc. J’ai été averti à son sujet par… »

Tout à coup Haynes se rendit compte. Il avait une mémoire extraordinaire et aurait pu répéter mot à mot la lettre qu’avait laissée Rex :

« Margaret chérie, j’ai perdu ; depuis des mois j’ai joué. Aujourd’hui j’ai fait une chose désespérée sur le conseil de Danty Morell. Cet homme n’est qu’un vulgaire escroc. J’ai été averti à son sujet par Luke Maddison. Il m’a poussé à la ruine. L’argent est son Dieu. Je vous supplie de ne pas avoir confiance en lui ; il m’a conduit d’un acte de folie à l’autre… »

C’était cela ! Danty avait estimé que le premier et dernier de ces bouts de papier formaient un message complet. Il avait mis le second dans sa poche, on voyait encore qu’il avait été roulé en boule.

Il fallut un certain temps à Haynes pour se rendre un compte exact de ce qu’il avait découvert, car il était étourdi par la lecture des lettres et il était presque anéanti d’horreur et de haine.

Il mit le bout de papier dans son portefeuille. Puis il pensa qu’il fallait brûler les lettres de sa femme, il les prit, les jeta dans la cheminée et y mit une allumette. Il resta à les regarder jusqu’à ce qu’elles ne fussent plus qu’un amas de cendres noires ; puis il remit la boîte où il l’avait prise et referma le coffre.

À ce moment il ne songea pas à Luke Maddison. Ce qui importait c’était Danty. Haynes aperçut son visage dans la glace au-dessus de la cheminée et eut un choc. Il avait vieilli subitement.

Il éteignit les lumières et sortit. Il avait à peine traversé la rue qu’une voiture s’arrêta devant la porte et que Morell en descendit.

Le Tueur ne fit pas un mouvement pour l’accoster. Cela viendrait plus tard… Il y aurait un compte à régler entre eux !

Il alla lentement vers Piccadilly, comme en un rêve et son nom fut prononcé deux fois avant qu’il l’entendît. Il se retourna et se trouva en face du joli visage de Mary Bolford.

— Je me demandais si c’était bien vous, dit-elle, et si vous ne projetiez pas un mauvais coup ? Non, n’est-ce pas ?

Il respira longuement.

— Pour vous dire la vérité, j’en méditais un, dit-il doucement. Je n’ai pas eu la chance de vous rencontrer dernièrement, Miss Bolford.

— J’ai été très occupée. J’ai accepté un poste dans un journal australien et je quitterai Londres la semaine prochaine.

Le ton de la jeune file était détaché, mais il put discerner dans sa voix une petite émotion qui l’émut.

— Eh bien, je vous ai donné de quoi écrire, je veux dire de la matière pour vos articles.

Elle soupira.

— Oui. Après un silence, elle reprit : Vous me manquerez ; je suppose que si je disais cela à M. Bird il serait ennuyé.

— Il serait furieux, dit Haynes, et un petit sourire fit disparaître la tristesse que Mary avait remarquée sur ses traits.

— Vous ne viendrez sans doute jamais en Australie ? J’y resterai pendant sept ans.

— Sur quel bateau voyagerez-vous ? demanda-t-il, et lorsqu’elle lui eut répondu, il ajouta : Il y en a un autre qui partira environ huit jours plus tard. Où embarquez-vous ?

— On voulait que je regagne le bateau à Naples, mais je préfère un voyage en mer, j’ai ce qu’on appelle un poumon délicat, pas trop cependant, mais c’est pour cela que j’ai accepté ce poste en Australie.

Ils prirent le café ensemble et, pendant ce court laps de temps, Haynes ne pensa plus ni à Luke Maddison, ni à Danty Morell, ni aux lettres dont les cendres étaient dans la cheminée.

Lorsqu’ils furent sur le point de se séparer, vers onze heures, il dit à sa compagne :

— Si je puis terminer mes affaires en temps voulu, il se peut que je vous rejoigne à Naples.

Elle le regarda gravement.

— Est-ce vrai ? Est-ce que l’Australie doit être la scène de vos prochains…

Elle hésita, cherchant le mot propre, mais il l’interrompit :

— Je vais devenir le plus rare des phénomènes… un malfaiteur réformé.

— Y a-t-il quelque chose qui vous aiderait ?

Il fit un signe affirmatif, mais ne traduisit en paroles ni ses pensées ni celles de Mary. Cependant elle comprit.

C’est alors qu’il lui fit sa première confidence ; elle écouta stupéfaite la véritable histoire de Luke Maddison.

— Je l’ai cherché toute la journée, acheva-t-il, et je n’ai pas trouvé le moindre indice.

— Il n’est pas mort ?

— Ce n’est guère probable. Le malheur est qu’on ne peut prévenir la police, ni la presse non plus, ajouta-t-il en souriant.

— Avez-vous ici le bout de papier que vous avez trouvé chez Morell ?

Haynes le lui passa ; elle lut et reprit :

— Quelle est la suite du texte ?

Il le récita presque mot à mot.

— J’ai une fois rencontré Rex, en réalité je sais bien des choses à son sujet, dit la jeune fille. M. Bird m’a raconté l’histoire du faux et j’aurais pu donner des renseignements car je me trouvais devant la porte de la banque quand le chèque a été payé. C’est le jour où M. Maddison m’a remis un billet de cent livres. Je l’ai encore.

Ils parlaient du Moineau en sortant du restaurant et, au coin de Bury Street, ils le rencontrèrent.

Le détective regarda Haynes et fronça les sourcils, puis il se tourna vers Mary et demanda :

— J’apprends que vous partez pour l’Australie, Miss Bolford. Ses yeux vifs scrutèrent le visage du Tueur. N’y allez-vous pas aussi ? Vos petites causeries de table à thé vous manqueront.

Mary Bolford rougit ; elle ne s’était pas doutée que leurs rencontres fortuites avaient attiré l’attention du gros homme.

— Vous avez tous deux besoin d’un conseil, dit le Moineau tranquillement, et je vous le donne : Un escroc reste toujours un escroc et aucune jeune fille n’a épousé un homme pour le réformer sans l’avoir regretté.

— Vous êtes en veine de prophétie ce soir, monsieur Bird, fit Haynes froidement. Dites-nous donc qui va gagner le Derby ?

Le Moineau poussa un grognement et s’en alla en faisant un petit mouvement de tête en guise d’adieu.

Haynes et la jeune fille marchèrent jusqu’à Piccadilly. Ils se séparèrent devant le Cirque. Comme ils s’attardaient et se tenaient la main, il lui dit :

— Vous avez sauvé la vie d’un homme, ce soir, Mary.

Elle eut la sagesse de ne pas le questionner.

CHAPITRE XXXII

Margaret eut un véritable choc lorsqu’elle découvrit à quel point elle avait changé de sentiment envers l’homme qu’elle avait, peu à peu, admis dans son intimité, puis à une espèce d’affection passive, et, enfin, à un dégoût profond et amer.

Pour la première fois Margaret était amoureuse, amoureuse de quelque chose qui n’était ni un souvenir, ni une idée, quelque chose qui était une réalité. Elle avait acquis la compréhension de ses devoirs de femme et elle ne pouvait perdre son temps à regretter sa folie et ses cruelles erreurs passées ; elle ne songeait maintenant qu’au moyen de faire sortir son mari de l’impasse dans laquelle il se trouvait. Elle n’avait aucune nouvelle de Haynes quoiqu’elle fût restée levée jusqu’à deux heures du matin.

Le lendemain elle était sortie lorsque Danty vint la voir et comme elle n’eut pas besoin de son carnet de chèques, elle ne découvrit pas le vol. Le surlendemain le Moineau vint lui rendre visite à titre professionnel.

— Avez-vous donné l’ordre qu’aucun chèque de votre mari dépassant mille livres ne devait être payé à la banque ? demanda-t-il. Margaret fit signe que oui.

— Un jeune homme en a présenté un de cinq mille ce matin. M. Steele, sottement, n’a pas songé à m’appeler et le type est parti avant mon arrivée.

— Était-il de l’écriture de M. Maddison ? demanda-t-elle vivement. Le Moineau ne put la renseigner.

— Je croyais qu’il était à l’étranger, est-ce que votre mari a l’habitude d’envoyer des gens à la banque pour toucher des chèques ? Cela me semble bizarre.

— On n’a pas payé, n’est-ce pas ?

— Non, Steele a déclaré que s’il s’était agi de mille livres, il l’aurait fait.

Margaret ne donna aucun renseignement précis à Bird et dès que le détective fut parti, elle téléphona à Steele qui ne put rien lui apprendre.

— Mais avez-vous demandé à cet homme d’où il tenait le chèque ? demanda-t-elle avec impatience. Sûrement, M. Steele, vous avez dû être étonné ?

— J’ai cru que vous vous attendiez à ce que M. Maddison fit toucher des chèques, répondit le directeur.

La jeune femme réfléchit. Luke était allé à son appartement pour chercher son passeport et des vêtements. Le passeport était entre les mains de Haynes, il fallait qu’elle s’occupât de lui procurer le reste.

Elle se rendit elle-même à son domicile, choisit avec soin ce qui lui serait nécessaire et fit porter le tout dans sa voiture. D’avoir accompli ce premier acte de femme mariée lui fut une nouveauté agréable et elle comprit à quel point elle était inquiète au sujet de Luke.

Rentrée chez elle, Margaret s’assit à son bureau pour signer des chèques et se trompa de carnet. Elle s’aperçut alors que des feuilles manquaient et téléphona à la banque. Elle apprit que le chèque présenté le matin était un de ceux qui lui avaient été volés.

Son premier mouvement fut de prévenir l’inspecteur Bird, mais elle réfléchit qu’il ne fallait à aucun prix prévenir la police.

Danty était de la conspiration ! Elle allait l’appeler au téléphone mais elle se décida à aller le voir elle-même.

Elle héla un taxi, après avoir donné certaines instructions à ses domestiques et se fit conduire à Half Moon Street.

Pi Coles, qui lui ouvrit la porte, la regarda avec stupeur.

— Entrez, Mademoiselle, dit-il d’un air embarrassé, le patron est ici.

Danton reconnut la voix de la jeune femme et vint à sa rencontre.

— Voici un plaisir imprévu, Margaret. Est-ce qu’il vous est arrivé quelque chose ?

— Avant de vous dire pourquoi je suis venue, je désire vous prévenir que j’ai laissé chez moi des instructions afin que, dans le cas où je ne serais pas de retour avant trois quarts d’heure, on appelle M. Bird et qu’on lui dise où je suis allée.

Il fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il durement. Voilà une manière d’agir extraordinaire… pourquoi diable ne seriez-vous pas de retour dans trois quarts d’heure ?

— Où sont les chèques que vous avez volés dans mon carnet quand vous êtes venu chez moi, l’autre jour ?

Elle le vit rougir.

— Je ne sais ce que vous voulez dire ! s’écria-t-il. Moi, j’ai volé des chèques ! Quelle sottise !

— Vous êtes venu chez moi, vous y êtes resté assez longtemps pour les prendre. L’un d’eux a été présenté à la banque ce matin écrit de la main de mon mari et signé par lui. Sur mon ordre ce chèque n’a pas été payé.

Morell pâlit affreusement.

— Pas payé !… bégaya-t-il et, dans sa consternation, il se trahit.

— Les chèques m’intéressent moins que mon mari, reprit-elle tranquillement. Où est-il ?

Il essaya en vain de recouvrer son sang-froid et s’efforça de sourire.

— Réellement, ma chère, commença-t-il…

— Veuillez m’appeler Mrs Maddison, fit-elle. Je veux que vous me rendiez ces chèques et je veux que vous me disiez où est mon mari.

— Autant que je puis le savoir il est chez un voleur connu, nommé Haynes, répondit-il brutalement et, à sa grande surprise Margaret répondit :

— Je le croyais aussi et j’y suis allée pour le voir, mais il était parti. M. Haynes en a été surpris et ce n’est que maintenant que j’ai la certitude qu’il n’est pas parti de son plein gré ; ce chèque explique bien des choses. Où est mon mari ?

— Je ne sais pas.

— Alors je vais faire ce que j’aurais voulu éviter. J’irai de ce pas à la police et je vous accuserai de m’avoir volé des blancs-seings ; je laisserai M. Bird libre de vous associer à la disparition de M. Maddison.

Elle alla à la porte mais Morell l’arrêta par le bras.

— Pour l’amour de Dieu, Margaret, songez à ce que vous allez faire.

Elle vit qu’il était terrifié ; sa voix tremblait et tout son être dénotait l’effroi.

— Je vous jure que je ne sais pas où est Luke. Il était sur une péniche où Connor le gardait. Le misérable ne m’a pas dit que Maddison avait signé un chèque. Tout ce qu’il m’a appris c’est qu’il a sauté dans le fleuve et qu’il s’est enfui ou noyé, je ne sais au juste. Je n’ai été avisé de rien jusqu’au jour où Connor a retrouvé votre mari. Je vous jure que c’est la vérité.

— Où est Connor ?

— Je l’ignore. Il est venu ici ce matin pour me dire que Luke est parti. Je n’ai pas cru ce que Connor m’a dit ; c’était probablement un mensonge.

Il la vit hésiter et il essaya ardemment de la détourner de son projet car il ne doutait pas qu’elle exécutât sa menace.

— Pourriez-vous trouver Haynes ? demanda-t-elle.

— Trouver Haynes ! cria-t-il. Vous ne supposez pas que je me mettrais en communication avec cet individu ? C’est un homme dangereux, Margaret…

— Mrs Maddison, corrigea-t-elle froidement.

— Il est dangereux, vous ne devriez avoir aucun rapport avec lui.

Morell ne niait plus le vol des chèques.

— Alors vous ne savez pas où est Mr. Maddison ?

Il accepta sans hésiter le changement survenu dans leurs rapports.

— Non, Mrs Maddison, je n’en ai aucune idée. Connor l’a cherché toute la nuit.

En rentrant chez elle Margaret trouva le Moineau qui l’attendait sur le seuil de sa porte et elle fut étonnée en voyant à ses pieds un grand sac.

Lorsqu’il l’ouvrit elle ne reconnut pas les vêtements froissés qu’il lui montra.

— Ils ont été trouvés entre les mains d’un écumeur du fleuve qui essayait de les vendre ce matin, déclara Bird. Il ne savait pas que le nom de votre mari était marqué à l’intérieur d’une des poches.

— Le nom de mon mari ? fit-elle haletante et en devenant fort pâle. Où les a-t-il trouvés ?

— C’est ce que je cherche à savoir. L’histoire qu’il raconte c’est qu’il a rencontré hier un homme trempé jusqu’aux os, qu’il l’a conduit dans une maison. Nous avons vérifié depuis que d’après la description qu’on nous a donnée, il ne pouvait pas s’agir de M. Maddison, qui est toujours à l’étranger, je présume ?

Y avait-il une note sarcastique dans la voix du détective ? Margaret le crut et prudemment ne répondit pas.

— L’homme prétend que ces vêtements lui ont été donnés, mais c’est ce qu’ils disent toujours. J’ai idée qu’ils ont été volés pendant que leur propriétaire était couché. Pouvez-vous jeter un peu de lumière sur cette affaire ?

Elle secoua la tête.

— Qu’est-ce que vous en pensez, Mrs. Maddison ? insista Bird. Ce ne peut être un costume que votre mari a donné car la date à laquelle il l’a reçu est écrite sur l’étiquette. Il n’y a qu’un mois. Il regarda fixement la jeune femme et reprit :

— Il y a un mystère concernant votre mari, Mrs. Maddison et je crois que vous avez des ennuis. Je voudrais pouvoir vous êtes utile.

Elle allait parler, mais il l’arrêta d’un geste :

— Ne me dites rien avant que je vous aie raconté ce que je sais.

Il énuméra les faits sur ses doigts :

Je sais que votre mari a disparu le jour de son mariage. Je sais que son appartement a été cambriolé et que, lorsque la police est arrivée, elle a reconnu l’homme qui a été compromis dans un vol commis ce même jour. Je sais aussi que parmi les objets ayant disparu, il y avait un passeport. J’ai questionné le domestique de M. Maddison qui m’a dit qu’il y en avait un dans un tiroir du bureau. Maintenant s’il y avait une possibilité – tout cela ressemble à une de ces histoires fabuleuses qui font la fortune des romanciers – que cet homme fût M. Maddison, la police seule pourrait l’aider. Je le connais assez pour savoir qu’il n’est pour rien dans l’affaire Taffany. S’il s’agit d’une erreur sur la personne, nous pouvons lui être plus qu’utile. Ne voulez-vous pas vous confier à moi, Mrs. Maddison ?…

Elle fit un geste d’impuissance et, après avoir hoché la tête, le détective partit, emportant les vêtements. Une conviction se formait en son esprit.

Margaret était perplexe sur ce qu’elle devait faire et se décida à déposer la valise à la consigne d’une gare. Elle en enverrait le reçu à Luke dès qu’elle saurait où le trouver. Puis elle attendit la nuit pour mettre son projet à exécution.

Après le départ de Margaret, Morell était demeuré tout tremblant d’appréhension ; il avait perdu son influence sur elle. D’un moment à l’autre elle pouvait prévenir la police et il n’avait aucun désir de refaire connaissance avec Scotland Yard. Danty avait été prudent : malgré ses habitudes dépensières il s’était réservé un assez joli capital en numéraire auquel il n’avait jamais touché en prévision d’une catastrophe. Il n’avait plus qu’à exécuter son plan de retraite. Dans la banlieue de Londres se trouvait un petit aérodrome où on pouvait louer des avions pour faire des vols. Danty avait jugé prudent de commanditer la modeste société qui les possédait et il téléphona pour organiser un départ aérien.

Danty, qui avait décidé d’aller tout d’abord en Suisse, donna des ordres pour qu’on fît le plein d’essence nécessaire au voyage. Il n’avait pas l’intention d’emmener un compagnon, mais il n’était pas le seul homme à Londres à être frappé de terreur.

Il fit un rapide triage de ses papiers afin de ne rien laisser de compromettant derrière lui. Il prit la boîte où il conservait sa correspondance la plus dangereuse, la porta dans la salle à manger et découvrit que la serrure en avait été forcée.

Poussant une exclamation, il examina le contenu du coffret… un des paquets de lettres qu’il avait eu le tort de conserver avait disparu, ainsi que le fragment de la formule téléphonique utilisée par Rex. Ses mains tremblaient tellement qu’il pouvait à peine tenir les papiers. Il n’avait pas besoin de réfléchir pour savoir qui avait ouvert la boîte. Haynes avait été vu dans les environs par Pi Coles. C’était Haynes qui avait trouvé les lettres !

Danty Morell vit devant lui la mort grimaçante et lorsqu’il entendit frapper à la porte extérieure, il sursauta et n’osa pas ouvrir à son visiteur.

Toutefois il se calma assez pour s’approcher de la porte et demander qui était là. En reconnaissant la voix de Connor il eut volontiers crié de joie.

— Qu’avez-vous ? demanda celui-ci en l’apercevant.

— J’ai eu une émotion. Vous savez qu’on est à la recherche des chèques ?

— Je le sais, répondit Connor peu rassuré. Ils en ont arrêté un que j’ai envoyé à la banque et la moitié des flics de Londres s’en occupe. Ce qui est pire c’est qu’ils savent qui l’a présenté. Vous êtes compromis aussi, Danty.

— Oui, grogna Morell ; aussi je quitte Londres cette nuit.

Connor se mit à rire méchamment.

— Vous n’avez guère de moyen de partir, à moins que vous ne vous évaporiez en l’air. Puis brusquement il ajouta : Comment partirez-vous ?

— Je quitte Elford en avion, dit-il. C’est le Tueur que nous pouvons remercier ; il a bavardé.

— Où atterrirez-vous avec votre machine volante ?

Danty le lui dit.

— Cela fera mon affaire.

Danty hésita, ennuyé ; mais il avait besoin de Connor qui ne reculait pas devant un coup de pistolet et qui, de plus, haïssait Haynes.

Ils se mirent rapidement d’accord et décidèrent de visiter l’aérodrome cette nuit-là même et de faire leurs préparatifs pour le voyage. Leur course à travers la banlieue de Londres se passa en silence. De temps à autre, Danty regardait à travers la petite vitre du fond de leur voiture de louage.

— Qu’avez-vous donc ? grommela Connor.

— Il y a un véhicule qui nous suit.

— Pourquoi pas ? Voulez-vous avoir la route pour vous tout seul ?

Leurs préparatifs ne furent pas faciles. On avait à peine pu communiquer avec le pilote qui était en congé.

— C’est heureux que nous ayons pu venir ce soir, déclara Connor pendant qu’ils s’en retournaient. À quelle heure avez-vous dit que nous reviendrions ?

— À minuit.

— Qu’est-ce que vous cherchez encore ? reprit Connor dix minutes plus tard, la petite voiture ?

Danty ne répondit pas. Personne ne pouvait deviner la terreur qui lui étreignait le cœur. Il croyait voir derrière lui le spectre lugubre de la vengeance et les yeux d’aigle de Haynes fixés sur lui à travers l’obscurité.

Il ne retourna pas dans son appartement. Il avait téléphoné à Pi Coles de venir dans le Parc lui apporter un pardessus et une couverture, comme unique bagage. Il aurait volontiers avancé l’heure du départ, mais il n’osait manquer de parole à son associé. Connor était un homme dangereux et Danty n’avait nul désir d’ajouter un ennemi à celui qu’il avait déjà. Mais il avait encore à se venger de quelqu’un et, après avoir gagné la poste centrale, il adressa à l’inspecteur Bird un télégramme ainsi conçu :

« L’homme qui a pris part au vol Taffany, était Luke Maddison. Sa femme et Haynes sont au courant de la double vie qu’il menait. » Il signa de son nom.

Quoiqu’il fût tard, il savait que le message arriverait à destination dans la soirée, ensuite il rejoignit son compagnon et se sentit plus satisfait qu’il ne l’avait été de toute la journée.

CHAPITRE XXXIII

Il était près de onze heures ce soir-là, lorsque Margaret monta dans sa voiture en emportant la valise de Luke. Elle avait l’intention de s’arrêter au bout de Villiers Street et d’envoyer son chauffeur porter le colis à la consigne.

Il pleuvait à verse ; il y avait peu de piétons et ceux-ci se précipitaient pour se mettre à l’abri dans le métro.

La jeune femme essayait d’ouvrir la portière afin que le chauffeur pût prendre la valise, lorsqu’un homme à l’aspect minable sortit de l’obscurité ; il avait dû s’apercevoir de la difficulté qu’elle éprouvait car il tourna la poignée et ouvrit la portière toute grande avant que le chauffeur pût descendre.

— Merci, dit Margaret en lui tendant une pièce d’argent qu’elle avait préparée pour l’employé de la consigne.

Tout en parlant, elle avait allumé l’électricité et tressaillit en fixant un instant les yeux sur le visage hagard qui se trouvait devant elle.

— Luke ! balbutia-t-elle.

Il demeura muet de stupeur, incapable de bouger.

— Luke ! répéta-t-elle.

Puis, comme il reculait, elle le saisit par le bras.

— Entrez vite, pour l’amour de Dieu ! dit-elle, la voix entrecoupée et elle l’attira à son côté.

À ce moment le chauffeur se montra.

— Marchez, fit-elle rapidement, c’est… un de mes amis.

Elle espérait que le domestique ne pouvait voir le malheureux.

— Où dois-je aller, Madame ?

— À… à la maison.

Pendant que le chauffeur remontait sur son siège, un troisième personnage apparut. Il arrivait en courant, comme quelqu’un qui serait poursuivi et, saisissant la poignée, sauta sur le marchepied au moment où la voiture s’ébranlait.

Margaret crut d’abord que c’était un policeman, mais en passant devant un réverbère, elle reconnut le visage de Haynes.

— Ne faites pas de bruit, dit-il en entrant et fermant la portière. J’ai suivi votre voiture depuis Haymarket. Qui est là ?

Il se pencha en avant et sifflota.

— Est-ce vraiment Mr. Maddison ?

— Oui, c’est moi, fit Luke, parlant pour la première fois.

Sa voix était faible. Il avait été renvoyé du poste de police de bonne heure dans l’après-midi et n’avait rien mangé depuis le matin, mais n’essaya pas d’expliquer sa situation ; il était trop fatigué et tout lui était devenu indifférent.

Le luxe des sièges capitonnés lui causait une somnolence à laquelle il succomba avant que la voiture arrivât au quai.

— C’est bien, dit Haynes à voix basse, ne le réveillez pas. Il a été arrêté ce matin, je viens seulement de l’apprendre ; un de mes… amis me l’a dit. La police le recherche ; quelqu’un a envoyé un télégramme au Moineau, je crois que c’est l’ami Danton. Où l’emmenez-vous ?

— Chez moi.

— Vous trouverez un policeman sur le seuil de votre porte. Il vaut mieux le conduire à Elford. Quest-ce que cela ? ajouta-t-il en touchant du pied la valise.

Margaret le lui expliqua et il se mit à rire.

— Vous devez avoir la seconde vue. Voilà juste ce dont il a besoin.

Nous allons à Elford ; nous en avons pour trois quarts d’heure et si nous avons la chance, nous y arriverons avant les plus gros rats qui soient jamais sortis de la boue de la Tamise.

Margaret donna des instructions au chauffeur.

— Ne pourrions-nous aller à Douvres et partir par le bateau ? demanda-t-elle avec anxiété.

— Non, cela n’irait pas. Le Moineau est un brave type, mais il arrêterait sa propre mère. Et si, comme je le crois fermement, M. Morell a bavardé, je veux dire a raconté l’histoire du vol Taffany, chaque bateau sera surveillé. Il n’y a qu’une seule chance de salut, c’est que M. Maddison soit vu en Espagne où il est supposé être. Je crois que cela peut s’arranger à moins que M. Danty ait trop d’avance sur nous. Vous avez un manteau de fourrure, c’est bien ; prêtez-le à votre mari. Cela aura l’air bizarre, mais personne ne le remarquera.

— Que comptez-vous faire ?

— Je vais voyager en avion cette nuit et il viendra avec moi. Quant à vous, Mrs. Maddison, votre rôle sera simple. Vous retournerez à Londres, vous mentirez un peu, j’espère que cela ne vous fera pas trop de peine, et vous partirez pour l’Espagne demain.

Il y eut un silence, puis Margaret dit tranquillement :

— Je connais encore un meilleur moyen : je puis partir avec lui.

À sa grande surprise, Haynes ne combattit pas cette idée.

— Peut-être est-ce le plus sage ! répondit-il.

Ils arrivèrent sur une route cahoteuse et Haynes fit arrêter la voiture, descendit et, indiquant un endroit obscur, dit :

— Garez l’auto par là et éteignez toutes les lumières.

Lorsque ses instructions furent exécutées, il se pencha vers la jeune femme :

— Nous sommes arrivés les premiers, fit-il. J’avais misé sur la prudence de Danty ! Regardez.

On voyait danser des lumières qui venaient de la direction de Londres. C’était un véhicule qui s’arrêta à cent mètres, puis, au bout de quelques instants fit demi-tour.

Ils vont faire le reste du chemin à pied, ricana Haynes. Restez ici et attendez-moi.

Il alla vers l’entrée du petit aérodrome, sortit quelque chose de sa poche et n’eut pas à attendre longtemps. Danty et Connor apparurent.

— Est-ce vous Higgins ? demanda Morell. Le pilote est-il ici ?

— Tout le monde est là, y compris moi, fit le Tueur. N’essayez de faire aucun mouvement, Connor, je vous tiens en joue et il y a une sourdine à mon pistolet. Vous n’entendrez qu’un petit plouf et vous serez en enfer.

Danty ne dit rien mais Haynes put le voir trembler de peur.

— Eh bien ! et après ? demanda Connor.

— Après vous ferez une longue trotte pour retourner à la ville la plus rapprochée à moins que vous n’ayez été assez avisés pour garder votre voiture. Si vous êtes habiles vous courrez, mais je crois que vous n’avez aucune chance, ajouta-t-il, en voyant les lumières arrière de l’auto disparaître. La police est en train de surveiller cet aérodrome et vous n’avez aucun moyen de vous sauver.

— Vous êtes fort aimable de nous aider. Est-ce que vous parlez avec l’espoir que nous vous croirons ricana Connor.

— Ne répondez pas, marchez, fit Haynes sévèrement. Je ne suis pas de bonne humeur ce soir. J’ai à peu près promis de ne pas vous tuer, mais il n’en faudrait pas beaucoup pour que je change d’avis.

— Très bien, Haynes, nous partons.

Danty avait retrouvé son souffle et dit d’une voix tremblante :

— Venez Connor, Haynes ne nous mettrait pas en mauvaise…

— J’ai trouvé les lettres, Danty, répliqua doucement le Tueur. Vous savez, n’est-ce pas, à quel point vous êtes près du repos éternel ?

Danty ne répondit pas. Il saisit le bras de son ami récalcitrant et le tira presque sur la route.

Ils partirent précipitamment et ils avaient déjà fait cent mètres lorsque Connor s’arrêta.

— Je ne vais pas me laisser mener par cet oiseau, commença-t-il, mais une voix derrière lui dit :

— Marchez ! et il obéit.

Lorsqu’il les vit s’éloigner, Haynes retourna vers la voiture de Margaret. Luke était réveillé. Il causait à voix basse avec sa femme, Haynes pensa qu’il serait indiscret de les déranger et il alla parler au pilote.

La machine était prête et le pilote s’impatientait. Le Tueur donna de nouvelles instructions à celui-ci. L’argument qu’il employa fut très convaincant car le pilote accepta joyeusement toutes les conditions qui lui furent faites.

— Je pourrais emmener trois ou dix passagers, affirma-t-il. J’ai fait ce voyage de nuit des centaines de fois.

Enchanté, Haynes retourna à la voiture et interrompit une conversation des plus affectueuses.

— Je vous donnerai un petit papier, Mrs Maddison, dès qu’il fera assez clair pour que vous puissiez le lire. Cela concerne la mort de votre frère, je regrette d’être aussi brutal, mais je crois qu’il faut que vous sachiez que l’homme qui l’a ruiné était Danty et…

— Je l’ai deviné, répondit-elle tranquillement.

Il bruinait encore et les nuages étaient bas, mais aucun des trois passagers n’éprouva la moindre anxiété lorsque, accompagné du vrombissement de l’hélice, le grand monoplan monta dans l’obscurité de plus en plus haut à travers le brouillard. Ils émergèrent enfin dans un ciel pur, la lune était au-dessus d’eux et des nuages blancs au-dessous.

____________

 

Moins d’une semaine plus tard, trois personnes dînèrent ensemble au Café Ritz à Madrid.

C’était un repas d’adieu offert à Haynes qui partait pour Naples où il devait rejoindre un bateau à destination de l’Australie.

— Je ne serai à mon aise que lorsque je me trouverai sur le « Barcelona Express », dit-il. J’ai fait beaucoup de choses dans ma vie, mais c’est la première fois que je me suis trouvé en tiers auprès d’un couple en pleine lune de miel.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en septembre 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Pascal, Maurice, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Edgar Wallace, Le Tueur, Paris, s. d. [1931] 15e édition. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, A British House of Keswick, a été prise par Francis Chaurel, le 9.07.2014.

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[1] Magistrat dans l’argot des voleurs anglais.

[2] Criminal Investigation Department, Service des Recherches criminelles. Le Service de Scotland Yard auquel sont confiées les plus importantes affaires.