Edgar Wallace
(Richard Horacio Edgar Freeman)

LE GENTLEMAN

(The Mixer)
Traduction et adaptation :
Georges Mal

1929
(1927)

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  PONY NELSON SURCLASSÉ  3

CHAPITRE II  LA BANQUE QUI NE FIT PAS FAILLITE  19

CHAPITRE III  UNE VISITE DISCRÈTE ET SES SUITES  35

CHAPITRE IV  MONSIEUR SPARKES, DÉTECTIVE. 47

CHAPITRE V  LE COUP DU CROISEUR.. 61

CHAPITRE VI  UN ÉTRANGE FILM... 75

CHAPITRE VII  PURITANISME. 88

CHAPITRE VIII  L’AFFAIRE DOLLY DE MILLE. 102

CHAPITRE IX  LE SOIXANTE-QUATORZIÈME DIAMANT  115

CHAPITRE X  LE PROFESSEUR.. 130

Ce livre numérique. 145

 

CHAPITRE PREMIER

PONY NELSON SURCLASSÉ

Pony Nelson avait fait un beau coup. Son plus beau coup depuis des années, et qui l’élevait à cent coudées au-dessus de ses confrères. C’est une longue histoire, et qui ne concerne en rien celle-ci, mais enfin il s’était agi de quelque chose comme trente-cinq mille livres, et Pony, qui était le prince des tricheurs et le plus adroit, le plus surprenant embobelineur de poires, s’en était tiré avec sa virtuosité coutumière. Il y avait eu quelques commissions à verser, comme de bien entendu, mais Pony avait fait une bonne saison, et pouvait se montrer libéral à l’égard des membres de sa petite bande.

Il projetait de passer un été de paresse et de plaisirs. Son plan comportait déjà une longue excursion en auto dans l’ouest de l’Angleterre, quelques semaines d’indispensable camping sur la haute Tamise, et il négociait la location d’une chasse en Écosse, lorsque Bradley, de la C.P.I.[1], le prévint obligeamment que Sennet, l’infatigable détective dont les occupations consistaient précisément à surveiller le genre de combinaisons auxquelles se livrait Pony, avait décidé, le moindre flagrant délit venant à couronner ses certitudes, de donner à Nelson un logement tel que ni chiens ni chats ne viendraient y troubler son sommeil…

C’est pourquoi Pony, déclarant soudain que ses intentions avaient subi des modifications, annonça officiellement que son passeport était en ordre et qu’il partirait incessamment pour le Midi de la France. Après quoi il convoqua au cabaret des Sept-Plumes, à Soho[2], les plus remarquables parmi ceux dont l’ensemble était familièrement connu sous le nom de la bande à Nelson, à l’effet de trinquer à ses adieux.

Simmy Diamond, Colethorpe, May Bluementhal et Chris O’Heckett, tels étaient les noms des invités au repas somptueux offert par Pony, et au cours duquel les boissons généreuses coulèrent à discrétion.

— Veinard ! s’extasia May ; cette exclamation s’adressait à Pony, dont elle était la voisine. Pony ricana.

— Oui, ça pourrait aller plus mal, accorda-t-il avec complaisance, mais ce qui me dégoûte, c’est de fiche le camp quand la saison est si bonne, et que les poches regorgent de beaux billets qui ne demandent qu’à prendre l’air.

Il secoua la tête avec un air de regret bien joué, en admettant toutefois que ce regret ne fût pas sincère. Pony était un poseur, comme tous les grands artistes. Son attitude lui était dictée par l’atmosphère d’adulation qu’il respirait à ce moment parmi ses seconds admiratifs. Il paradait.

— Oui, continua-t-il pensivement, il y a des montagnes d’or pour vous, mes enfants, et quoique je vous souhaite le plus grand bonheur dans vos entreprises, je me fais difficilement à l’idée de renoncer moi-même au travail, pour si peu de temps que ce soit.

Une lueur traversa son regard.

— Je pars demain matin par le train de huit heures, poursuivit-il lentement, mes bagages sont déjà à la consigne.

Les invités, silencieux, étaient suspendus à ses lèvres, car Pony était un homme de génie. Certaines de ses paroles mémorables étaient répétées jusque dans les coins les plus reculés du monde de la pègre.

— Ce voyage va me coûter bien de l’argent, déclara spirituellement Nelson avec un sourire machiavélique. Je calcule qu’avec les trains, la traversée, mes dépenses à Paris, les porteurs et autres pourboires, etc., j’en aurai pour cent livres.

Il y eut des moues amusées, des toussottements entendus. Pony n’était-il pas porteur de la plus grande part des trente-cinq mille livres, répartie dans diverses poches plus ou moins secrètes ?

May fut la première à deviner ce que pensait Pony.

— Ne fais pas l’idiot, Pony, dit-elle sérieusement. Rentre tranquillement chez toi, dors, et prends ton train demain matin. Je sais ce que tu pensais à l’instant.

— Dis-le, défia Pony.

— Tu cherchais un truc pour faire cent livres ce soir ; la gare de Victoria sera pleine demain matin de flics en bourgeois qui t’attendront. Sennet ne te quitte pas de l’œil ; un faux pas ce soir, et ton beau voyage est dans le lac.

Pony rit.

— Il y a des années que les flics me courent après, dit-il, et ils ne m’ont pas encore eu, n’est-ce-pas ? pourquoi m’auraient-ils à la dernière minute ? Non, May, si je fais quelque chose ce soir, ce sera du travail tranquille ; et j’ai bien l’intention de ne pas perdre ma dernière soirée.

Simmy était de l’avis de May.

— Tu veux jouer avec le feu, Pony, dit-il en hochant la tête. J’ai vu des types comme toi, les plus forts, les plus malins, se faire prendre bêtement, parce que non contents de ce qu’ils avaient, ils en voulaient encore un peu, un tout petit peu. Ce n’est pas comme si tu étais un inconnu, Pony. Personne n’ignore ce que tu fais, et s’ils ne t’ont pas encore pris, c’est uniquement faute d’une petite preuve. Chacun de tes gestes est observé. De plus, ton genre n’est pas de faire ce que tu veux faire maintenant, c’est-à-dire d’entreprendre une affaire sans avoir tout prévu, tout préparé, tout mis au point d’avance. Comment te préserver, comment te défendre si tu ne sais pas toi-même le genre de travail auquel tu te livreras ce soir ?

La logique de ce petit discours, réveillant les instincts professionnels de la compagnie, provoqua un murmure d’approbation. Mais les bons vins avaient agi sur Pony Nelson, ainsi que la joyeuse perspective de ses vacances. Il était vrai qu’il venait de faire un coup magnifique, ruinant deux femmes et un homme au passage. Il était vrai qu’il avait devant lui assez d’argent pour mener la vie à grandes guides deux ou trois ans durant, et assez de temps pour préparer de longue main des combinaisons encore plus fructueuses.

Mais le sentiment qu’il avait une réputation d’audace et d’ingéniosité à soutenir l’emporta. En outre, il avait une confiance illimitée dans son étoile.

— Je crois bien que vous avez besoin de repos aussi, dit-il sur un ton de sarcasme. Quelle mouche vous pique tous ? Vous ne supposez pas que je vais aller briser la devanture d’une bijouterie pour y prendre une poignée de montres, non ? Ou bien vous attendez-vous à ce que je me rende à Piccadilly, où les mouchards circulent comme les mouches sur le sucre, et à ce que j’y assomme un vieux d’un coup derrière la tête ? Je vous répète que je veux faire cent livres ce soir, et que je les ferai. Et facilement.

Il n’avait aucun plan défini, mais il se sentait inspiré par les spiritueux et par l’optimisme.

— Tu attends un miracle, quoi, grogna Simmy.

Or, le miracle survint.

Le café-restaurant des Sept-Plumes occupait un rez-de-chaussée et un premier étage. Pony, pour son dîner, avait choisi le rez-de-chaussée, comme constituant un meilleur champ d’observation. La petite salle à manger où il se trouvait en ce moment avec ses amis n’était en réalité qu’un renfoncement de la salle principale, dont il était séparé par de simples rideaux. La grande salle contenait un bar de dimensions réduites, mais réputé parmi les amateurs de fins cocktails.

De plus, le rez-de-chaussée comportait trois issues, et ce détail avait son importance aux yeux de Pony, lequel, malgré ses allures nonchalantes, était à vrai dire un garçon extrêmement prudent. De sa place il avait vue, à travers un motif ajouré du rideau, sur toute l’étendue du café, et dans le même instant que Simmy grognait son commentaire sardonique, Pony vit entrer deux jeunes hommes, qui parcoururent d’un pas vacillant la distance qui les séparait du bar. Ne les eût-il pas vus qu’il les aurait entendus, ou tout au moins l’un d’eux, qui se distinguait par ses manifestations bruyantes. Immédiatement mis en éveil, Pony écarta très légèrement le rideau. Il était jusqu’au bout des ongles l’homme de l’occasion, et l’arrivée de ces jeunes gens sembla lui révéler que le miracle commençait, ce miracle qu’avait facétieusement invoqué le sceptique Simmy.

Il leva sa main dans un geste qui imposait le silence, mais cette précaution était superflue, car ses invités avaient déjà compris ce qui se passait à l’expression de son visage.

Le jeune homme tapageur vociférait un discours incohérent à l’adresse du barman, son compagnon remplissant les fonctions d’écho. Il n’était point rare que la jeunesse dorée de Londres visitât les Sept-Plumes en raison de l’universel renom des boissons qu’on y servait. Les nouveaux arrivés arboraient d’immaculées tenues de soirée. Ils n’étaient pas seulement bien habillés, mais presque trop bien habillés. Ils tenaient leur canne à pomme d’or sous le bras, et du gilet du tapageur pendait une montre dont le tour était serti de diamants. Son ami, un peu plus âgé, était aussi un peu moins élégant, moins éclatant, mais évidemment non moins gris.

— Attendez dit doucement Pony. Il se leva et pénétra dans la salle du bar. Il tenait son affaire.

Lui aussi était en habit, et le portait si bien qu’il était impossible de le prendre pour un garçon de l’établissement. Il se promena d’un air désœuvré dans le café, les mains dans les poches, un long cigare au coin de ses lèvres, et ne tentant en aucune façon de lier connaissance avec les deux consommateurs, il parla au barman.

Une telle tentative n’eût d’ailleurs pas été nécessaire, car le plus jeune tangua vers lui et posa amicalement la main sur son épaule.

— C’est ma tournée, vieux, dit-il ; de l’argent, on en a des kilomètres, et la nuit ne fait que commencer.

Pony, avec un affable sourire, se retourna.

— Je ne bois jamais, et c’est chez moi un principe, avec les gens que je ne connais pas, expliqua-t-il.

— Oubliez donc tout cela, rétorqua l’autre, la nuit est jeune, et c’est aujourd’hui mon anniversaire.

— Oui, il dit la vérité, ajouta son compagnon, vous ne pouvez pas refuser ?

Pony se fit encore un peu prier, puis accepta. Il y eut de solennels échanges de toasts, après quoi le jeune homme qui le premier lui avait parlé tira de sa poche un paquet de bank-notes d’une épaisseur si respectable que Nelson qui, lui, avait tout son sang-froid, en conçut son plan sur-le-champ.

La conversation n’était pas difficile à soutenir. L’élégant jeune homme en faisait presque tous les frais, soutenu par les approbations enthousiastes de son ami. Ses propos ne présentaient d’ailleurs pas grand intérêt. Pony en déduisit cependant qu’il avait affaire à des fils de commerçants enrichis par la guerre. Il apprit en outre qu’ils accomplissaient leur service militaire ; mais ce qui retint bien davantage son attention fut le petit jeu qu’ils inaugurèrent un peu plus tard.

L’un d’eux inscrivait un chiffre sur un papier, pliait celui-ci, le posait sur le comptoir du bar, et l’autre devait deviner si le chiffre était pair ou impair. Pony les laissa à cette intéressante occupation et rejoignit ses amis.

— Et voilà le miracle, Simmy, souffla-t-il, puis il tourna la tête vers May Bluementhal :

— J’ai besoin de toi, May. Peux-tu recevoir dans ton appartement d’Albany Street ?

May eut une petite moue des lèvres.

— Tu ne vas pas m’amener ces types-là ?

Il cligna de l’œil.

— Il me faut cent livres, tu comprends ; ces gamins-là en ont bien mille, ou je veux être brûlé vif.

La moue disparut.

— C’est une autre affaire, consentit May ; qu’est-ce que je dois faire ?

Pony expliqua rapidement son plan, et retourna ensuite auprès des jeunes gens.

— Il va falloir que je vous quitte, mes amis, dit-il. Je le regrette, mais je dîne avec une dame ; il suffirait d’ailleurs qu’elle voie à quel genre d’occupation vous vous livrez pour qu’elle ne veuille plus vous quitter ; c’est une joueuse invétérée.

— À la bonne heure ! s’exclama le jeune homme démonstratif, mais Pony secoua la tête d’un air grave, puis :

— Attendez…, dit-il, comme si une brillante idée lui était soudain venue. Accompagnons-la chez elle, après quoi je vous introduirai dans un club de nuit tout à fait chic.

La proposition fut accueillie par des hurlements de joie. Pony qui s’était éloigné un instant revint en compagnie d’une May digne, modeste et réservée, qui ne pensait qu’à rentrer chez elle.

Un taxi attendait les deux jeunes hommes à la porte ; ils s’y engouffrèrent, précédés de May et de Pony.

Le reste de la bande, à travers les vitres des Sept-Plumes, regardait la voiture s’enfoncer dans la nuit orageuse.

— Il joue avec le feu, répéta Simmy regagnant la table.

— Cette histoire-là ne me dit rien du tout. Et si ces deux types étaient des mouchards ?

— Des mouchards ! ricana un autre, as-tu jamais vu un mouchard ressembler à autre chose qu’à un mouchard ? Tu veux dire des poires, oui.

En dehors du fait que les deux noceurs insistèrent pour chanter tout le long du chemin jusqu’à Albany Street, le trajet ne présenta rien de remarquable. Lorsqu’on approcha de la maison (à vrai dire, la maison se trouvait encore passablement éloignée), May exprima le désir de marcher un peu, encore qu’il tombât une pluie fine et rapide. Il était assez probable que les jeunes gens, le lendemain, ne se rappelleraient rien ; mais il n’en irait pas de même pour le chauffeur de taxi, qui pourrait éventuellement donner à la police des renseignements désastreux pour elle aussi bien que pour Nelson.

Les quatre nouveaux amis parcoururent donc le restant du chemin à pied, et atteignirent enfin leur but.

Les visiteurs pénétrèrent dans un appartement des plus élégants, mais il fut évident que cela ne les impressionnait guère. Pony s’étant arrangé de manière à pouvoir entretenir May seule, à voix basse, se retourna ensuite vers les deux amis.

— Miss Johnston tient absolument à vous offrir quelque chose avant que vous vous en alliez, messieurs, dit-il, mais quant à moi, je me demande si vous n’estimez pas avoir déjà votre compte ?

— Pas du tout, pas du tout, répondit le jeune homme bavard, et je vous prie de remercier Miss Johnston de notre part.

Pony hésita.

— Elle aimerait savoir si vous seriez disposé à faire un baccara, reprit-il, mais à votre place je n’accepterais pas. Elle a une chance du diable et, comme je vous l’ai déjà dit, le jeu est sa passion.

— Un bac ! rugit le plus jeune, moi, manquer un bac ? allons, mon vieux, sortez vos cartes !

— Quant à moi, je ne joue pas, déclara Pony, secouant la tête. Du reste, je désapprouve le jeu.

Mais quelques bonnes claques sur son dos, accompagnées de bourrades amicales dans les côtes, eurent bientôt eu raison de cette tiédeur…

La jeune femme apporta les cartes, et la partie commença.

Si les jeunes gens gagnèrent d’abord, leur fortune déclina sérieusement au bout de quelques sabots. Ils payaient sans rechigner, et le gain de May acquit bientôt des proportions respectables. Pony calculant mentalement que leurs partenaires perdaient non pas mille, mais deux mille livres, résolut t dans son for intérieur de modifier les conditions de partage dont May et lui étaient convenus.

— Je n’ai plus le sou, annonça enfin l’aîné des deux. Prête-moi cinquante livres, Anthony.

Mais l’autre fit un signe de dénégation.

— Il me reste ces vingt livres, et je les joue, dit-il.

Il joua et perdit. Il y eut alors un silence profond, que troublait seul le froissement des billets comptés par les doigts habiles de May.

— Pas de veine, compatit gaîment Pony. Mais maintenant nous allons boire. N’avez-vous réellement plus d’argent du tout ? Je peux vous prêter cinquante livres, de façon que vous ayez quelque chose sur vous.

Les perdants refusèrent son offre généreuse. May apportait des cocktails. Le jeune homme qui avait le moins parlé de la soirée, les mains dans les poches, marchait vers la porte, tandis que l’autre prenait son verre et humait le parfum de son contenu.

— Chlorure d’éthyle ! dit-il plaisamment. Pony, soudain cloué sur place, le regardait.

Il fut encore bien plus stupéfait lorsque l’élégant jeune homme lui tendit son verre.

— Buvez ça ! dit-il.

— Que voulez-vous dire ? demanda Pony.

— Buvez-le ! répéta l’autre, et à ce moment on entendit le déclic d’une serrure qu’on ferme à clef.

Pony, se retournant brusquement, aperçut le deuxième joueur qui prenait la clef et la mettait dans sa poche.

— Quel est ce jeu-là ? questionna-t-il.

— C’est le grand jeu, Pony, dit l’homme au verre. Vous allez boire ça, ou alors je vous fais manger des clous.

La jeune femme bondissait vers lui, mais le jeune homme qui avait fermé la porte l’agrippa au passage et la retint dans ses bras.

— Laissez-moi, s’écria-t-elle furieuse. Je vais appeler la police. Pony, pourquoi ne fais-tu rien ?…

— Calmez-vous, lui conseilla le jeune homme qui la tenait.

— Oui, calmez-vous, répéta l’autre, et quoi que vous fassiez, n’appelez pas la police. Pony vous expliquera pourquoi.

— Et maintenant, que voulez-vous ? demanda Pony.

Il avait recouvré son sang-froid, à présent.

— Tout d’abord, laissez-moi vous débarrasser de cet argent que vous nous avez soustrait de façon si inhospitalière, au moyen de cartes dissimulées sous la table, répondit Anthony.

Il prit le rouleau de bank-notes des mains de May et le mit dans sa poche.

— Cette fois-ci, le coup du cocktail n’aura pas marché, n’est-ce pas, Pony, continua-t-il en désignant le verre. Ce cocktail au chlorure d’éthyle, si pratique, qui vous endort son homme en cinq secondes ! Voulez-vous me permettre de vous rappeler ce qu’était votre petit plan de campagne ? Nous ayant soulagé de nos billets, vous alliez nous offrir un délicieux narcotique, faire une inspection détaillée de nos poches et nous dépouiller de ce que nous possédons, c’est-à-dire de ce que nous possédions encore après que vous vous étiez approprié notre argent, puis nous porter dans quelque jolie ruelle sombre, aidés s’il le fallait par vos amis convoqués au moyen du téléphone. Ensuite vous partiez pour la France par le train de huit heures du matin, y dépenser vos biens si mal acquis dans une existence de débauche. De fait, vous avez votre passeport en poche, et, ce qui est encore mieux, assez d’argent pour vous assurer un séjour infiniment agréable.

— Et alors ? dit Pony.

— Et alors, traîna l’autre, laissez-moi d’abord me présenter. Je ne vous dirai pas mon nom de famille, parce que cela ne vous intéresserait pas. Vous pouvez, à moins que ça ne vous semble un peu trop familier, m’appeler Anthony. Ou bien, vous pouvez aussi m’appeler le Gentleman. Le nom de mon ami est Paul. Le troisième membre de ma compagnie est dehors en ce moment, et attend patiemment notre réapparition.

— Vous blaguez ? demanda Pony.

— Absolument pas, poursuivit Anthony d’un ton nonchalant. Sandy est le chauffeur de notre taxi. Il était de ma batterie pendant la guerre ; un bon copain. Il préfère rester avec moi plutôt que de retourner travailler dans un magasin. Je lui ai promis qu’il se retirerait riche des affaires, un jour ; et je tiendrai ma promesse. Aussi bien le mérite-t-il, mais je crains que vous ne sauriez apprécier ses bonnes qualités, ni les services qu’il nous rendit, à moi et à sa patrie, si je vous en parlais. Quant à moi et à mon ami ici présent, nous ne sommes pas, – comprenez-moi bien, M. Nelson, – de jeunes héros, qui, démobilisée, se désolent à constater l’apathie du monde dans lequel ils sont revenus. Non. Nous avons été assez courageux, dit-il modestement, et nous avons des décorations que nous ne voulons pas mentionner étant donné le genre d’existence qui est la nôtre maintenant. Paul est officier de la légion d’honneur, n’est-ce pas, Paul ?

Paul affirma de la tête.

— Je dois ajouter que ce pays ne tient pas particulièrement à notre présence, et que la vie nous y est rendue difficile par le fait que nous avons tous les deux quitté l’armée dans de désagréables circonstances. Paul passa au conseil de guerre pour avoir allongé de sept jours une permission, et il eut le bon goût de ne pas plaider innocent. Quant à moi, je fus… congédié, pour avoir détérioré l’œil d’un jeune personnage orné de galons imposants, mais qui, n’ayant pas été au front, ne pouvait arborer d’autres décorations.

— Et maintenant, que voulez-vous ? demanda de nouveau Pony.

— Je veux de l’argent, répondit Anthony, et pour ce qui est de l’art de s’en procurer, je vous prie de croire que je m’y entends. En outre, j’ai découvert que le moyen le plus aisé d’arriver à mes fins était de voler les gens de votre sorte. C’est pourquoi Paul, qui est un garçon absolument moral, a consenti à être mon secrétaire et mon compagnon d’aventures. Si ce n’était d’ailleurs qu’il manque un peu d’initiative et qu’il aime à l’excès la tranquillité, il aurait entrepris, tout seul, et de lui-même, de lever cet impôt sur les voleurs, complètement écœuré qu’il se sentait à l’idée de retourner à son mélancolique bureau d’avant-guerre, lorsque nous nous rencontrâmes. Et voilà pourquoi il a bien voulu me seconder, et m’aider à ramener à la conception du Bien, en nous emparant de leurs richesses, ceux qui ne peuvent se plaindre à la police étant donné qu’ils ont fait leur pelote aux dépens d’autrui.

— Ce n’est toujours pas de moi que vous aurez un sou, siffla Pony entre ses dents.

— Aussi bien n’est-ce pas un sou que je veux de vous, mais tout ce que vous possédez, répondit Anthony très courtoisement.

— Par l’enfer ! vous vous en mordrez les doigts ! menaça Pony. Anthony souriait.

— Il faudrait tout de même que vous vous rendiez compte, poursuivit-il gentiment, que nous avons subi certaines choses, au front, et cela pour sept shillings et demi par jour, auprès desquelles votre colère, et jusqu’à l’éventuelle vengeance que vous pourriez exercer sur nous, nous paraissent singulièrement négligeables. Le pauvre Sandy était payé moins cher encore ! Comparés aux boches, vous nous semblez, vous et vos amis, des bébés emmaillotés. Tout ce que vous pourriez me faire, je peux vous le faire aussi ; et je peux même le faire un peu mieux que vous, expliqua-t-il. Les gens de votre bande ne manqueront pas de m’avoir à l’œil, et n’auront rien de plus pressé que de me trouer la peau s’ils arrivent à me coincer, une nuit, dans une petite rue écartée. Oui, seulement, ils ne me coinceront pas, et s’ils insistent, ils s’exposeront simplement à perdre leur temps, et ce petit jeu leur vaudra une interminable suite de désappointements. Et maintenant, Pony, – sa voix devint dure, – l’argent !

— Je refuse, articula Pony dans le même temps qu’il bondissait sur Anthony.

Ses poings rencontrèrent le vide. La crosse d’un browning le frappa au crâne, et il tomba comme une loque.

La femme avait assisté à cette scène sans dire un mot, pâle comme un cadavre. Anthony fouillait les poches de l’homme assommé. Elle parla.

— Je me souviendrai de vous, haleta-t-elle.

— Pauvre gosse, murmura imperceptiblement Paul, qui la tenait par un bras.

— Mais je serais tout à fait navré que vous m’oubliassiez ! répliqua poliment Anthony.

Il y eut un silence.

— Qu’allez-vous faire de moi ? demanda-t-elle.

— Je vais tout simplement vous laisser ici, répondit Anthony. C’est le délicieux côté de mon système. Je n’ai besoin ni de vous ligoter, ni de vous bâillonner, ni de vous empoisonner, ni de vous chloroformer ; non, je vous laisse, et c’est tout. Vous ne pouvez pas appeler la police, puisque la police viendrait…

— Vous prenez-vous pour un homme, demanda sourdement May.

— Je me prends pour un gentilhomme, précisa Anthony avec solennité.

La fouille fut brève mais fructueuse. Il empila sur la table six grosses liasses de billets, les entoura d’un caoutchouc et fourra le tout dans sa poche-revolver. Puis il jeta un regard circulaire dans le salon.

— Je crois que nous pouvons nous retirer, Paul, dit-il. Sandy doit être inquiet.

Il s’inclina aimablement devant la jeune femme immobile.

Ils sortirent de l’appartement et descendirent l’escalier.

Anthony ouvrit la porte de la rue. Il recula. Trois hommes se tenaient sur le seuil, accompagnés d’un policeman.

Il hésita une seconde, puis avança. L’un des hommes le prit par le bras. La clarté d’une lampe électrique baigna son visage.

— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-on.

— Et vous ? répliqua Anthony.

Une voix impérative dit impatiemment :

— Ce n’est pas lui. Avec qui est-il ?

La lumière chercha Paul.

— Pas lui non plus. Que faites-vous ici, messieurs ?

— Avant d’aller plus loin, dit Anthony sur le ton grave d’un ivrogne raisonneur, pourrais-je savoir s’il est une loi qui m’empêche de sortir d’ici au milieu de la nuit ?

Il y eut un silence embarrassé, après quoi le détective Sennet, de Scotland-Yard, parla de nouveau :

— Ça va, laissez-les passer. Ce sont probablement des locataires. Vous êtes certain que c’est ici ? demanda-t-il à quelqu’un.

— Tout à fait certain, monsieur, et je sais que May y est. Le premier est éclairé.

— Bon, dit Sennet, et se tournant vers Anthony :

— Ce taxi est le vôtre, messieurs ?

— Ce taxi est le nôtre, répondit Anthony.

— Dans ce cas, bonne nuit, conclut Sennet, et il pénétra dans l’escalier.

Quelques minutes plus tard il le dégringolait quatre à quatre, et cherchait des yeux le taxi dans la rue.

Mais le Gentleman avait disparu.

CHAPITRE II

LA BANQUE QUI NE FIT PAS FAILLITE

Le Gentleman parcourait paresseusement le Strand. Il était vêtu pauvrement et portait des lunettes à monture noire. Quelques livres sous le bras, il avait l’air, pour n’importe qui, d’un étudiant sorti de King’s College et musant à travers le centre londonien.

Il s’arrêtait devant chaque magasin et en contemplait les vitrines, lorsqu’il se heurta à une jeune femme qui sortait d’une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par un bureau de tabac. Il souleva son chapeau et s’excusa, mais la femme y prêta peu d’attention. Son visage était pâle, et elle venait évidemment de pleurer. Anthony regarda la porte d’où elle était sortie. Une plaque de cuivre agrémentée d’arabesques y annonçait les bureaux de Mr. Oliver Digle, financier.

Oliver Digle, financier, n’était pas inconnu du Gentleman. Son nom avait figuré en correctionnelle plus que celui d’aucun autre prêteur sur gages, et l’antipathie naturelle qu’éprouvait Anthony pour cette sorte de gens se trouva accrue du fait de la sympathie qu’il sentait l’attirer vers la jeune femme.

Pressant le pas, il la suivit. Il pensait qu’elle se rendait à la gare de Charing Cross, mais elle longea Villiers Street, la traversa à son extrémité, et entra dans les jardins de l’Embankment. Elle cherchait visiblement un banc isolé, et Anthony ne la quitta pas des yeux qu’il ne l’eût vue s’asseoir. Alors il vint, sans mot dire, s’installer à côté d’elle et, ouvrant un livre, parut se plonger dans une intéressante étude.

Il vit, du coin de l’œil, le rapide regard de ressentiment que lui lançait sa voisine, et le léger mouvement d’hésitation qu’elle eut, comme pensant à se lever et à chercher un autre banc.

— Une seconde, je vous en prie, dit-il tranquillement, et voulez-vous être assez bonne pour croire que je n’ai rien à vous dire qui puisse vous offenser ?

Alarmée, elle le regarda.

— Et du reste, ce monsieur aux apparences si calmes que vous apercevez un peu plus loin, continua Anthony avec un sourire, et qui, absorbé par la lecture d’un journal de l’après-midi, semble n’avoir pas d’autres préoccupations que celles qu’engendrent un amour immodéré des courses, est un fameux détective de Scotland-Yard. Enfin, il y a également ce policeman que vous pouvez voir d’ici. Si donc vous aviez à vous plaindre de ma conduite à votre égard, il vous suffirait d’appeler ces messieurs à votre secours.

Malgré elle, la jeune femme sourit un peu.

— Je peux seulement vous répondre que je n’ai pas la moindre envie de causer avec qui que ce soit, fût-ce avec un ami.

Il approuva d’un signe de tête.

— Je le comprends fort bien. J’imagine sans peine que vous n’aimeriez pas confier ce qui vous ennuie en ce moment à vos amis. Est-ce bien grave, cette histoire avec Digle ?

Elle tressaillit.

— Comment savez-vous ? balbutia-t-elle.

— J’ai cru deviner. Il vous extorque de l’argent ?

Elle fronça les sourcils.

— Étiez-vous là-bas ? demanda-t-elle vivement. Vous connaissez M. Digle ? Mais peut-être est-ce lui qui vous envoie ici ?

Il secoua encore la tête.

— Non, je ne connais pas Digle personnellement, mais j’ai beaucoup entendu parler de lui. Je pense que vous êtes du nombre de ceux qui sont tombés dans ses griffes, et mon seul but, en vous parlant, était de vous demander si vous ne voudriez pas me permettre, en quoi que ce soit, de vous aider.

— Non, répondit-elle assez sèchement. Vous ne sauriez m’aider. Oh, quelle folle j’ai été !

— Il nous est arrivé à tous de nous comporter avec plus ou moins de folie à un moment donné de notre existence. Mais ne voulez-vous pas me dire un peu ce dont il s’agit ?

Elle demeura silencieuse quelques instants.

— Je me demande pourquoi je vous le dirais, et cependant je n’ai rien fait que le monde ne puisse savoir… d’ailleurs, le monde le saura d’ici quelques semaines…

Elle lui expliqua qu’elle était la veuve d’un jeune officier tué à la guerre, qui lui avait laissé une petite maison à la campagne, et les quelques centaines de livres constituées par ses économies.

— Mon pauvre Ted était un excellent garçon, mais très négligent, et je ne savais même pas qu’il devait de l’argent à Digle. Il paraît qu’il lui avait emprunté mille livres quelques semaines avant de mourir. Je l’appris un jour par la visite d’un employé de Digle qui me présenta le billet à ordre et m’en réclama le payement. Je dois faire honneur aux engagements qu’avait pris mon mari, mais cela signifie que je resterai sans le moindre argent.

— Combien devez-vous payer ?

— Mon mari emprunta mille livres, et devait en rendre deux mille. Oh ! c’est terrible, terrible !

Anthony notait ces détails sur la page de garde de son livre.

— Cela vous serait-il égal de me donner votre adresse, demanda-t-il, ainsi que la date de l’emprunt, et de me dire la raison pour laquelle votre mari avait contracté cet emprunt ?

— Mais je ne le sais pas, et tout ceci est aussi mystérieux pour moi que pour vous ! Ce que je sais, c’est qu’à l’époque où il alla voir Digle, il avait un compte en banque. Pourquoi il alla chez un usurier à ce moment-là, c’est ce que je n’arrive pas à comprendre. Évidemment, il pouvait avoir des responsabilités que j’ignorais, mais il m’est impossible d’imaginer les raisons pour lesquelles il ne se serait pas confié à moi.

— Merci. Je ne vais d’ailleurs pas vous ennuyer plus longtemps. Quelque chose me dit que vous êtes victime d’une escroquerie, et je vous conseille vivement de ne rien payer avant d’avoir eu de mes nouvelles. Avez-vous un notaire, un homme d’affaires ?

— Non. Je pensais en effet consulter un sollicitor, mais je ne l’ai pas fait.

— Eh bien faites-le donc, opina Anthony sérieusement. Un homme, qui, dans un cas pareil, prétend se défendre tout seul, n’arrive qu’à embrouiller ses affaires ; il serait peut-être peu galant de ma part d’en dire autant d’une femme, – il sourit, – et cependant je ne saurais trop vous conseiller de prendre l’avis d’un homme de loi.

— Comment vous ferai-je savoir le résultat de mes démarches ?

Cette question embarrassa considérablement le Gentleman.

— J’habite, avec quelques amis, l’hôtel Rex à Brighton, répondit-il enfin. Si vous le voulez bien, vous me télégraphierez là-bas.

Ce petit entretien l’avait profondément impressionné. Il rata le train de Brighton qu’il avait l’intention de prendre. Profitant du répit imprévu qui s’offrait ainsi à lui, il se rendit chez un détective privé, qui, ignorant de sa véritable identité, lui avait déjà fourni de précieux renseignements.

— Oh oui, répondit à sa question le détective d’un air enjoué, je suis à même de vous en apprendre assez long sur le compte de Digle. Il n’y a pas encore si longtemps qu’il s’est trouvé dans de bien sales draps.

— La Bourse ? questionna Anthony.

— Non, monsieur. Les courses. Il y a laissé quelque chose comme cent mille livres depuis deux ans. C’est assez surprenant de la part d’un vieux vautour comme celui-là, et pourtant c’est vrai.

— Est-il honnête ?

— Honnête à la manière de tous ceux qui pratiquent le même métier que lui.

— C’est-à-dire à la manière des voleurs de grand chemin. Y a-t-il eu des plaintes portées contre lui ?

— Non, répondit le détective après être demeuré pensif quelques instants. Naturellement, il a souvent connu la correctionnelle, mais jusqu’ici il a toujours réussi à se tirer d’affaire. Il s’agissait le plus souvent d’affaires relatives à des jeunes officiers.

— C’est tout ce que je voulais savoir, conclut le Gentleman, et il s’en fut prendre le train pour Brighton.

Le jour suivant, il sonnait à la grille du petit cottage où vivait la jeune femme à Chorlen. Elle lui raconta la vie de son mari.

— Dites-moi, s’enquit Anthony, si vous n’avez pas remarqué, lors du dernier séjour qu’il fit ici, qu’il ait reçu des lettres dont vous ne connaissiez pas la provenance ?

Elle réfléchit une minute.

— Non, je ne pense pas… répondit-elle, puis soudain : mais si, parfaitement. Il reçut une lettre d’une femme habitant le quartier de Pilmico, et qui l’intrigua beaucoup. Elle lui demandait son autographe, soi-disant à cause des exploits dont il avait été le héros pendant la guerre. Mon pauvre Ted, bien sûr, n’avait rien fait d’extraordinaire au front, et il ne comprit pas grand’chose à cette requête, à laquelle, pourtant, il satisfit. Oui, il envoya un autographe à cette femme. J’ai d’ailleurs ici toutes les lettres qu’il reçut durant la dernière année de sa vie. Si vous voulez patienter un instant, je vais les apporter.

Elle s’absenta pendant une dizaine de minutes, et revint avec une liasse de lettres d’où elle tira une enveloppe à l’écriture allongée, qui portait le timbre de Pilmico Road. Anthony nota cette origine ; il n’insista pas quant au contenu de la lettre, mais remarqua que l’expéditrice avait signé Caroline Smith. L’adresse suivait.

Il se rendait à cette adresse le matin suivant. Comme il s’y était attendu, il trouva une pension de famille. Madame Caroline Smith, une personne âgée, qui exerçait apparemment la profession de secrétaire, avait quitté la pension depuis longtemps.

— Savez-vous où elle travaillait ? demanda Anthony.

On savait qu’elle travaillait pour un certain monsieur Digle.

Cette nuit-là, le bureau de M. Digle reçut un visiteur. M. Digle n’était pas là pour le recevoir et lui souhaiter la bienvenue car il se trouvait à son domicile particulier, dans son lit, et dormant du sommeil du presque juste. Il était une heure du matin, et le visiteur entra par une fenêtre de derrière. Il ne dérangea rien, ne força rien, mais examina simplement, deux heures durant, les papiers qu’il avait pris dans le grand coffre-fort privé de M. Oliver Digle. Un peu avant l’aube, il éteignit la lumière, retira une couverture dont il avait masqué la fenêtre, tria les notes qu’il avait rédigées, replaçant dans leur ordre primitif les documents qu’il avait consultés, remit ceux-ci dans le coffre-fort qu’il ferma, et s’en fut par le chemin qu’il avait pris pour venir.

Une automobile l’attendait sur les quais de la Tamise, et un quart d’heure plus tard, conduit par un secrétaire-chauffeur qui semblait bien être le dernier homme au monde capable sachant ce qu’il faisait, de conduire un cambrioleur, Anthony arrivait dans Balham.

Ce fut à East Grinstead, où ils s’arrêtèrent pour prendre leur petit déjeuner, qu’il rendit compte à Paul de l’emploi de sa nuit.

— Tout devient très clair pour moi, dit-il. Non content des intérêts fabuleux qu’il perçoit sur l’argent qu’il prête, Digle présente systématiquement des réclamations aux familles des officiers morts. Les billets qu’il produit sont évidemment faux, leurs signatures ayant été copiées sur celles des autographes. Sa comptabilité, – je l’ai examinée, – est parfaitement en ordre. Quant à son prétendu déficit c’est une histoire, mais ce qu’on m’en avait dit a toujours servi à me mettre sur la piste de découvertes que je n’eusse peut-être pas effectuées autrement. Le bonhomme, en un mot, possède près de quatre-vingt mille livres en argent liquide.

— Oui, répondit Paul, et il semble bien que la plupart des gens auxquels il présenta les billets préférèrent le payer plutôt que de laisser le nom de leur fils traîner devant les tribunaux. De ma vie je n’ai entendu parler d’un genre d’escroquerie aussi abject que celui-là.

Anthony hocha la tête.

— N’est-ce pas pour punir des gens de la sorte de celui-là que tu aimes me prêter ton assistance, Paul ?

— Oui, c’est vrai.

— Eh bien, il est possible que je te la demande en cette occasion. Monsieur Digle doit être mis hors d’état de nuire. Je veux le vider, le ruiner jusqu’à son dernier sou, et je suis capable de venir en aide à quelques-uns d’entre ceux qu’il a floués. D’autre part, Digle n’est pas le seul à exercer ce genre de trafic. J’ai déjà entendu parler de prêteurs louches extorquant de l’argent aux familles d’officiers morts.

— Comment vas-tu t’y prendre ? demanda Paul.

— Je le saurai bientôt, répondit Anthony avec un sourire farouche, et si d’ici un jour ou deux je n’ai pas trouvé le moyen de m’approprier la fortune de Digle, je veux bien m’appeler Schmidt.

M. Oliver Digle était un homme méthodique. Il était passé maître dans l’art de vivre économiquement, et sa fierté était de n’avoir jamais perdu un centime. C’était un gros homme rouge de teint, aux mornes yeux bleus, aux rares et ternes cheveux, et qui s’habillait à la manière d’un bedeau. Personne n’eût pu nier que c’était un homme bien sympathique, dont la bourse était ouverte aux malheureux…

À dire le vrai, il ne suffisait pas absolument d’être malheureux pour exciter la générosité de ce personnage, et pour être tout à fait exact, M. Digle ne prêtait pas le moindre sou qu’il n’eût été préalablement rassuré, quant au sort dudit sou, par de nombreuses garanties et références. M. Digle avait deux passions : la première était d’amasser de l’argent, et la seconde d’en perdre. Car il était vrai qu’il fit de grosses pertes aux courses. Mais les grands eux-mêmes ont leurs faiblesses, comme l’a dit Homère.

M. Digle était également un homme discret, et il avait son compte dans une banque réputée pour sa discrétion depuis plus d’un siècle, la banque privée Pollak. Pour ce qui est de la réputation de M. Digle, elle n’avait pas toujours été des plus avantageuses. De bien laides histoires avaient couru sur le compte de cet homme d’affaires et sur la nature assez particulière de ses largesses. La police n’avait pas été sans s’occuper parfois avec une sollicitude particulière des rapports de M. Digle avec sa clientèle. Et pourtant il poursuivait tranquillement sa noble carrière, donnant peu et prenant beaucoup.

Une après-midi, il était assis dans son bureau, un journal du soir étalé devant lui, déplorant en son for intérieur la tendance des propriétaires à doper leurs chevaux en vue du derby d’Epsom, lorsqu’on frappa à sa porte. C’était sa gouvernante qui s’annonçait ; une vieille demoiselle dont la poudre qu’elle plaquait sur son épiderme racorni ne rendait l’apparence que plus antique.

— Un jeune homme pour vous, monsieur, confia-t-elle à voix basse.

— Quelle espèce de jeune homme ? s’enquit M. Digle.

— Je pense que c’est un client. Il semble bouleversé.

M. Digle palpa son menton d’un air réfléchi, et replia son journal.

— Faites entrer, décida-t-il, car il ne dédaignait aucune sorte de client.

L’homme qui entra était évidemment plus qu’ennuyé. Une moue amère crispait sa bouche. Il était alors deux heures vingt minutes, un détail à retenir.

— Eh bien, monsieur, commença bénévolement M. Digle, que puis-je faire pour vous ?

Le jeune homme eut un regard significatif vers la vieille demoiselle. Sur un signe de M. Digle, elle se retira.

— C’est à vous seul que je veux parler, expliqua le visiteur d’une voix agitée.

— Asseyez-vous, asseyez-vous donc, dit aimablement M. Digle. Approchez votre chaise de mon bureau, et parlez. Une cigarette ?

Le jeune homme prit la cigarette d’une main tremblante.

— Monsieur Digle, commença-t-il, il faudra que vous considériez comme sacré ce que je vous dirai.

M. Digle, qui avait l’habitude des préliminaires mélodramatiques, acquiesça gravement d’un signe de tête.

— Bien des secrets sont entrés ici, dit-il avec vérité, (il n’est point si rare, en effet, qu’un usurier soit doublé d’un recéleur) et maintenant, mon ami, – il ne vous reste plus qu’à parler. Pas un mot de ce que vous me direz ne sortira d’ici.

Mais le jeune homme hésitait.

— Supposez, continua-t-il d’une voix entrecoupée, supposez qu’il s’agisse de quelque chose qui serait susceptible de regarder la police ?

M. Digle sourit.

— Cela n’a pas d’importance ; cela m’est absolument égal, reprit-il avec bonne humeur. Que cela regarde la police ou non, peu m’importe. Vous pouvez vous confier à moi comme à un confesseur, et être certain que je serai discret comme la tombe.

— Je vous remercie infiniment, Monsieur Digle, soupira le jeune homme avec gratitude. J’avais bien pensé que vous étiez un homme d’honneur, et que je pouvais avoir confiance en vous.

— Mais naturellement, approuva M. Digle, curieux d’en apprendre plus long.

— Avant tout, dit le visiteur, laissez-moi vous dire que j’ai là un bon pour deux mille livres, provenant de ma pension de guerre, et que je peux le convertir en espèces dès demain. Plongeant la main dans sa poche, il en tira une enveloppe.

M. Digle fut surpris. Il recevait rarement des solliciteurs porteurs de deux mille livres.

— Or il me faut exactement mille livres jusqu’à demain, dit le jeune homme. Et je suis prêt à payer l’intérêt qu’il faudra, et à vous laisser mon bon en garantie.

— Il n’y a pas de difficulté quant à cela, répondit M. Digle en regardant sa montre. La banque ne ferme qu’à trois heures ; j’aurai donc le plaisir de vous donner un chèque de mille livres, et je vous demanderai un intérêt… un intérêt de… disons de dix pour cent.

D’un petit regard en biais, il chercha à se rendre compte de l’effet produit par ses paroles.

— L’intérêt que vous voudrez, ça m’est égal, reprit l’autre impatiemment. L’important est qu’il faut que j’aie cet argent presque immédiatement.

Il ne semblait pas que le jeune homme en eût plus long à dire. Il avait dit ce qu’il lui fallait, et la garantie qu’il offrait couvrait largement l’emprunt. Pourtant, M. Digle flairait au fond de tout cela un mystère qu’il aurait été bien aise d’approfondir.

— J’espère que vous sentez maintenant que je suis votre ami, insista-t-il avec emphase, et que vous ne tarderez pas davantage à me confier vos soucis.

— Oui, je vais tout vous dire, monsieur, répondit le jeune homme avec une sorte de passion, car je suis certain que vos conseils pourront m’être précieux. Cet argent que je vous emprunte permettra à mon frère de quitter l’Angleterre. Il faut qu’il parte ce soir même s’il veut échapper à la police.

— Eh ! eh ! s’exclama, jovial, M. Digle, ainsi, votre frère a fait ce qu’il ne fallait pas faire ?

Le jeune homme affirma de la tête.

— Oui, il a fait ce qu’il n’aurait jamais dû faire, continua-t-il gravement. Pour moi, je considère qu’il a commis le plus grand crime du siècle. Je peux avoir confiance en vous, je le sais. Je peux voir l’honnêteté peinte sur votre figure, et je sens que j’ai en vous un ami, monsieur Digle.

M. Digle, jubilant en son for intérieur, sourit.

— Le plus grand crime du siècle, cela me semble beaucoup dire, opina-t-il. Que voulez-vous dire par là ?

L’autre le fixa.

— Que diriez-vous de celui qui aurait cambriolé une banque, et y aurait volé deux cent mille livres ?

M. Digle leva les sourcils.

— Deux cent mille livres ? articula-t-il.

— Oui, monsieur. Oh, c’est terrible, épouvantable ! gémit le jeune homme. Cela signifie la ruine pour des centaines de pauvres gens. Et ce qu’il y a peut-être de pire encore, c’est que mon frère savait que les affaires de cette banque étaient mauvaises, et qu’il n’en tint aucun compte.

— Enfin, la plupart des banques, tout de même, peuvent supporter une perte, même grosse, dit M. Digle. Après tout, cette histoire ne le regardait pas. Dix pour cent pour un prêt de 24 heures, cela faisait du trente-six mille cinq cents pour cent par an, voilà ce qui le concernait. De quelle banque s’agit-il ?

— Oh, s’il s’agissait d’une des grandes banques, expliqua le visiteur, ce serait moins grave. Mais c’est une petite banque, une banque privée.

— Une banque privée… répéta lentement M. Digle, mais laquelle ?

— J’aimerais mieux ne pas le dire, répondit le jeune homme en secouant sa tête.

— Mais si, voyons, dites-le-moi, continua M. Digle en se penchant vers son client. Quelle est cette banque dont les affaires sont mauvaises et qui vient d’être volée de deux cent mille livres ? hein ?

— La banque Pollack.

M. Digle, comme traversé par un intense courant électrique, bondit sur ses pieds. Son visage rubicond était couleur de cendre.

— La banque Pollack ? bégaya-t-il. La banque Pollack ? et… le savent-ils ? sont-ils au courant ?

— Non, non, répondit le visiteur, ils ne savent rien quant à présent, mais ils sauront tout demain, et alors Dieu seul sait ce qui arrivera. Ce sera probablement la faillite. J’ai presque envie, ajouta-t-il, d’y aller tout de suite, et, quoi qu’il doive en résulter, de tout dire au directeur.

— Non, ne faites pas cela, n’en faites rien, gronda M. Digle. Il prit son chapeau au portemanteau, ouvrit un tiroir de son bureau et y prit un carnet de chèques.

— Attendez-moi ici, dit-il. Je vais… je vais simplement chercher vos mille livres, et je reviens.

Il vola littéralement jusqu’au bas des escaliers et sauta dans un taxi. À trois heures moins douze minutes, il franchit les portes de la banque Pollack, l’une des rares banques privées qui eussent résisté aux tempêtes financières de plus d’un siècle, et se rua dans la direction du caissier à cheveux gris qui le salua d’un signe de tête.

— Voulez-vous avoir l’amabilité de me dire ma balance ? demanda M. Digle avec un coup d’œil angoissé vers l’horloge de la banque.

— Mais certainement, répondit courtoisement le caissier, et il s’éloigna. Il revint cinq minutes plus tard et passa une feuille de papier sous la grille du guichet.

— Soixante-dix-neuf mille huit cent quarante-deux livres, lut M. Digle. Il rédigea aussitôt un chèque de la même somme et le tendit au caissier qui l’examina sans la moindre trace d’étonnement.

— Je vois que vous prenez tout votre avoir, M. Digle, dit-il. Cela signifie donc pratiquement, je suppose que vous le savez, la clôture de votre compte chez nous ?

Digle, pour toute réponse, hocha la tête.

Tout ce qu’il demandait, c’était que son chèque lui fût payé. Pour le reste, la banque Pollack pouvait bien aller au diable.

Le caissier s’éloigna de nouveau. Digle arpentait nerveusement le parquet marqueté de la banque. Allait-il voir apparaître le directeur, qui lui raconterait des histoires pour gagner du temps et ne pas le payer ? S’était-on aperçu du vol ? Enfin, aurait-il son argent ? Mais rien de tout cela ne se produisit. Le caissier revint, et, d’une sacoche qu’il avait apportée, sortit et compta soixante-dix-neuf mille livres, absolument comme s’il s’était agi de soixante-dix-neuf centimes, ajouta l’appoint en petits billets et en monnaie ; puis il fit signer un reçu à M. Digle, et s’en retourna à son travail.

Digle enfouit l’argent dans ses poches d’une main qui tremblait. Cela lui prit deux ou trois minutes. Il n’avait pas le temps de porter son argent dans une autre banque, mais il se sentait parfaitement capable de veiller lui-même sur sa fortune.

Comme il sortait de la banque, quelqu’un le toucha au bras. Il se retourna. Il avait devant lui un homme au visage sévère, impérieux.

— Vous êtes bien Digle ? questionna-t-il sèchement.

— Mon nom est Digle, répondit le prêteur avec dignité.

— Moi, je suis le détective Rause, du département des recherches criminelles, dit l’homme, et je suis porteur d’un mandat d’arrêt à votre nom. Vous êtes accusé d’avoir imité la signature de feu Edward Sinclair, officier de l’armée anglaise, et d’avoir tenté d’extorquer mille livres à sa veuve.

M. Digle poussa une espèce de soupir convulsif.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il après avoir exercé un visible effort sur lui-même. Puis il essaya de s’indigner. Cette accusation infamante, déshonorante… commença-t-il.

— Faut-il que je vous passe les menottes en public, ou bien serez-vous sage ? coupa l’homme.

— Oui, oui, répondit M. Digle avec précipitation, et il pénétra agilement dans un taxi que lui indiquait le policier.

Ils étaient assis l’un en face de l’autre.

— Et maintenant, vos mains, fit le détective.

— Je… je proteste, reprit M. Digle. Mais déjà les anneaux d’acier, froids, avaient uni ses poignets.

— Vous protesterez tant que vous voudrez lorsque nous serons à Scotland-Yard, continua le détective. Moi, je fais mon métier, vous comprenez. Tirant de sa poche un étui d’argent, il y prit une cigarette, puis le tendit à M. Digle, qui, tout d’abord hésitant, avança ses mains attachées et, souriant, en prit une également.

— J’espère que vous avez mieux employé le reste de votre journée, dit-il sur un ton de bonne humeur, car en ce qui me concerne, vous ne tarderez pas à comprendre l’erreur que vous avez commise.

Le détective lui présenta une allumette, et M. Digle aspira béatement une bouffée de fumée. Ce ne fut que vers la sixième bouffée qu’il remarqua que le goût de ce tabac avait quelque chose de particulier.

— Qu’est-ce que cela signifie ? questionna-t-il d’une voix déjà pâteuse.

— Vous le saurez bien assez tôt, M. Digle, répondit le « détective » avec une sorte de gaieté.

 

Ce soir-là, un passant qui traversait Chislehurst[3] se dirigea dans la direction d’un cri étouffé qu’il venait d’entendre, et découvrit, assis derrière un buisson, un homme fort bien vêtu et qui le regardait d’un air passablement abruti. Il y avait des menottes autour de ses poignets, mais rien dans ses poches.

Le jeune homme si absorbé qui avait visité M. Digle dans son bureau l’après-midi, le « détective » qui l’avait arrêté, et le chauffeur de taxi, derrière ses lunettes et sa moustache provisoire, qui l’avait déposé en cet endroit, ne faisaient qu’un, – autrement dit Anthony, le Gentleman.

CHAPITRE III

UNE VISITE DISCRÈTE ET SES SUITES

Miss Millicent K. Yonker était une jeune américaine immensément riche, qui avait loué au comte de Bradsham la maison sise au numéro 496 de Fortman Square. On savait que le loyer de cette demeure était fabuleusement élevé. De plus, on connaissait à la locataire de ce palais une véritable flotte d’automobiles, une loge à l’Opéra, et tous les distingués et cætera imaginables lorsqu’il est question d’une lady de la haute société.

Auprès de ses intimes, Miss Yonker était plus connue sous le nom de Milwaukee Meg. C’était une femme petite et jolie aux yeux pleins de charme, encore que d’un charme un peu trop artificiel pour satisfaire les plus difficiles. Son corps était de proportions admirables, et ses cheveux d’un lumineux or sombre.

Elle était assise dans son salon, une magnifique pièce tendue de tapisseries fameuses, lorsque fut introduit un jeune homme. Il contempla avec attention les perles sans prix qui soulignaient la gorge de la jeune femme, les énormes diamants qui étincelaient sans cesse à ses doigts effilés, et goûta toute la grâce de sa démarche lorsque s’étant levée de son fauteuil, elle traversa le salon et vint à lui, tenant la carte de visite qui venait de lui être remise.

— M. Anthony Smith, lut-elle. Daily Megaphone. Vous êtes journaliste ?

Elle avait parlé avec un très léger accent américain. Anthony s’inclina.

— Vous venez m’interviewer au sujet de la matinée de charité que j’organise, n’est-ce pas ?

— Je préférerais vous parler de M. Seton Kerriman, répondit tranquillement Anthony, et ses yeux ne quittaient pas les traits de Miss Yonker.

S’il avait espéré que ses paroles amèneraient sur le visage de son interlocutrice un signe quelconque d’embarras, d’émotion ou de terreur, il fut désappointé. Le bel arc de ses sourcils s’éleva à peine.

— Seton Kerriman, répéta-t-elle. Je connais ce nom…

— C’est celui d’un homme qui s’est suicidé hier soir, au High Cross Hôtel, d’une balle au cœur, expliqua Anthony.

— Quelle terrible chose, s’exclama la jeune femme avec un court frisson. Mais pourquoi me parlez-vous de cet homme ? Je ne le connaissais pas.

— Je crois bien que si, répliqua Anthony. Puis-je m’asseoir ?

Elle fit un signe d’assentiment.

— Et qu’est-ce qui vous le fait croire ? questionna-t-elle.

— Le fait qu’il dîna avec vous voici trois nuits. Je sais également que vous étiez ensemble au théâtre il y a une semaine, et qu’il était venu de Leicester à Londres pour vous verser cinq mille livres en bank-notes, qui constituaient le prix de votre silence.

Les sourcils s’élevèrent de nouveau.

— Le prix de mon silence ? Ces mots sonnent d’une manière terriblement romantique, dit-elle, avec une nuance de sarcasme dans la voix. Et mon silence à propos de quoi, monsieur… Smith ?

— Vous aviez découvert, grâce à vos agents, continua paisiblement Anthony, que cet infortuné jeune homme avait accompli un certain temps de prison dans le sud-africain. Cela se passait avant qu’il eût hérité de son oncle. Pour prix de votre silence, il vous payait cinq mille livres, chaque année, le jour de la Saint-Jean. Son suicide est dû à ce que vous aviez élevé le montant de la rançon à vingt-cinq mille livres, et qu’il ne disposait que d’un délai d’une semaine pour vous les payer.

Miss Yonker ne broncha pas. Elle ne se montra pas indignée. Elle regarda son visiteur avec un étrange sourire d’amusement.

— Pas mal, vraiment, accorda-t-elle ; et comment apprîtes-vous tout cela ?

— C’est une autre affaire, répondit Anthony.

— À présent, je vais vous dire quelque chose, dit la jeune femme. Une légère roseur à ses pommettes disait seule son émotion. Il y a, à Londres, un voleur qui s’est donné pour mission de voler les voleurs. On l’appelle le Gentleman. J’ose croire que vous avez entendu parler de lui.

— En effet, acquiesça calmement Anthony.

Elle jouait machinalement avec les perles de son collier, et parlait à Anthony sans le regarder.

— Il semble par conséquent assez naturel que l’idée lui soit venue de donner de l’extension à ses affaires, et de faire chanter les soi-disant maîtres-chanteurs.

Vivement, elle tourna ses yeux vers lui. Leurs fermes regards se croisèrent.

— Eh bien ? défia-t-elle.

Il sourit.

— Il faut que vous me donniez vingt mille livres, articula-t-il.

Elle hocha la tête.

— C’est bien ce que je pensais. Puis, avec un petit rire, elle revint vers son bureau. Mon cher, lui dit-elle par-dessus son épaule, si j’étais celle que vous croyez, ne vous semblerait-il pas normal et probable que j’eusse sous la main des aides capables de me débarrasser des gens de votre sorte ? Si j’étais assez fine pour tirer tant d’argent des naïfs et des nerveux, supposez-vous que d’avoir affaire à un prétentieux comme vous me donnerait le vertige ?

Ce fut au tour d’Anthony de rire.

— Au contraire, dit-il, je suis certain que vous êtes femme de précautions. Derrière cette porte, – il montra du doigt une porte à demi dissimulée par un rideau de soie, – se trouve le jeune van Deahy, qui est évidemment un de vos assassins privés. La pièce qui se trouve immédiatement au-dessus de celle-ci contient M. Thomas Sethern, qui est sans doute en train de me fixer, à travers quelque ouverture pratiquée dans le plancher, avec des yeux féroces et vengeurs.

— Merveilleux ! s’écria-t-elle avec admiration. Mais il est vrai que j’aurais dû prévoir, à en croire toutes les histoires qui circulent sur votre compte, que vous sauriez parfaitement à quoi vous vous exposiez en venant chez moi.

Elle prit sur son bureau un petit porte-cigarettes en or, y choisit elle-même un fin rouleau de tabac, et le tendit ensuite au jeune homme.

— Pourquoi ne travailleriez-vous pas avec nous ? demanda-t-elle. Ces combinaisons à la Claude Duval qui sont les vôtres entraînent de grandes dépenses d’argent et de temps.

— Non, merci. Il repoussa courtoisement les cigarettes. Et ce refus concerne aussi bien vos cigarettes narcotiques que votre charmante proposition. Il ne s’agit point de tout cela, mais de savoir ce que vous avez l’intention de faire en ce qui concerne la somme que je vous ai demandée.

— Quant à cela, je puis vous répondre immédiatement. Vous n’aurez rien de moi.

Il y eut le faible bruit d’un coup frappé à une porte, – il sembla à Anthony que cela venait de la porte qu’il avait indiquée quelques minutes auparavant, – et la jeune femme, soudain, hésita.

— Je vais consulter mon ami, dit-elle. Ainsi que vous le pensiez, il y a quelqu’un dans la pièce voisine, et notre conversation l’intéresse beaucoup.

Sans un mot de plus, la jeune femme quitta le salon. Elle revint au bout de cinq minutes d’absence, et paraissait disposée à satisfaire le désir d’Anthony.

— Mon ami est d’accord, l’informa-t-elle. Il trouve que vos exigences sont grandes, cependant, et demande quelle garantie nous mettra dorénavant à l’abri de vos démarches ?

— J’ai bien peur qu’il me soit impossible de vous donner cette garantie, répondit Anthony avec un sourire, et il est de mon devoir de vous conseiller de quitter l’Angleterre le plus vite possible. L’argent que vous me donnerez sera en quelque sorte le prix de votre liberté.

— Bien, répondit-elle lentement. Vous reviendrez à huit heures ce soir. Nous n’avons naturellement pas vingt mille livres ici même, car nous sommes exposés à être cambriolés. Elle désigna une pendule du geste, et répéta : huit heures.

Lorsque Anthony se retrouva dans la rue devant la somptueuse maison, il se sentit embarrassé, et quelque peu mal à son aise. De retour à l’hôtel qu’il habitait avec ses compagnons, il entretint Paul de la visite qu’il venait de faire.

— Trop facile, expliqua-t-il. Elle a une idée derrière la tête.

— Si tu veux bien me permettre d’être franc, remarqua Paul, je te dirai que tu ne me sembles pas avoir conduit cette affaire avec ta maîtrise habituelle. Tu découvres des maîtres chanteurs, et au lieu de préparer l’un de ces beaux petits plans à la machination desquels tu excelles mieux que n’importe qui, te voilà parti tout de go chez ces gens. Cela me paraît confiner à la naïveté.

Anthony hocha la tête.

— Avec une femme telle que celle-là, répondit-il, la méthode la plus directe est certainement la meilleure. Ne sais-tu pas combien son organisation est parfaite ? Elle sut immédiatement qui j’étais. Elle possède un service de renseignements formidable, et de plus, elle a cette ruse, cette pénétration instinctive, caractéristiques des grands criminels. Et je jurerais d’ailleurs que c’est bien son instinct, plus que tous les renseignements du monde, qui lui a permis de m’identifier si rapidement et si sûrement.

Il arpenta la chambre, les mains croisées derrière le dos, la tête penchée sur la poitrine durant quelques minutes.

— N’aurais-je pas eu les yeux plus gros que le ventre ? se demanda-t-il à haute voix. Milwaukee ne doit pas s’en tenir uniquement au chantage. Je jurerais qu’elle est aussi derrière la bande Selzer.

— Qu’est-ce qui te fait penser cela ? questionna Paul surpris. Je croyais que les Selzer étaient des faux-monnayeurs de haut vol, qui travaillaient seuls ? En outre, elle serait moins sûre d’elle-même si elle avait quelque chose de commun avec cette bande, qui est actuellement recherchée par la police. Aussi bien est-ce pour cette dernière raison que tu différas, il y a peu de temps, de t’attaquer à ces gens.

Anthony demeurait songeur.

— En effet, répondit-il, et rappelle-toi, Paul, que je suis bien décidé à faire de ceci une règle. Je ne m’occuperai jamais d’un voleur poursuivi par la police ; cela me conduirait un beau jour à être pris en même temps que le poisson. Non, ce serait vraiment trop facile, s’exclama-t-il. Puis, après quelques instants de réflexion :

— Sois prêt pour ce soir à toute éventualité. Dis à Sandy de prendre la grosse Wolseley[4] et de m’attendre au coin de Fortman Square. Quant à toi, tu seras dans les parages immédiats de la voiture, de manière à pouvoir me donner un coup de main si besoin est. Je prendrai un revolver, encore que je ne pense pas avoir à m’en servir.

Le Gentleman fut introduit ce même soir, à huit heures précises, dans la maison de Fortman Square. Sa contenance insouciante et la confiance de son sourire n’étaient peut-être pas absolument sincères.

La jeune femme l’attendait dans le salon. Étendue sur un divan, elle s’en leva lorsqu’il entra.

— Parfait, prononça-t-elle, et elle regarda dans la direction d’une table proche. Anthony suivit ce regard. Quatre liasses de banknotes, soigneusement empilées, occupaient le beau milieu de la table. Voici, dit-elle encore, et elle ajouta avec un sourire d’amical reproche : — voleur !

Anthony regardait les billets avec attention.

— J’espère que cela ira, dit-il, tandis qu’il prenait un des banknotes et l’examinait de près.

— C’est-à-dire ? questionna-t-elle.

— Eh bien, on ne sait jamais, n’est-ce pas… ces Selzers sont de tels artistes… répliqua Anthony sur le même ton.

Elle rit.

— Je vous en ferai un paquet lorsque vous aurez compté.

— Ne prenez donc pas cette peine, dit-il.

Mais elle lui prit les liasses des mains et les glissa dans une grande et forte enveloppe, sur les bords de laquelle elle promena le bout de son adorable langue.

Anthony tendait la main pour prendre le paquet lorsqu’une voix stridente cria derrière lui :

— Haut les mains !

Il opéra un demi-tour si rapide que la jeune femme ne vit pas le revolver qu’il braquait :

Le salon, sauf miss Yonker et Anthony, était vide. Pourtant, à l’extrémité de la pièce d’où était venue la voix, il y avait, sur son perchoir, un perroquet.

Le rire de la jeune femme, un instant, fit éprouver au Gentleman un léger sentiment de honte.

— Vous n’avez pas peur d’un perroquet, non ? demanda-t-elle railleusement.

— Ce n’était pas la voix du perroquet, répondit Anthony.

Il prit la grande enveloppe, et la glissa dans une poche intérieure de son veston.

— Pauvre Polly, dit en riant Milwaukee Meg, pauvre perroquet, qui se permet d’effrayer le Gentleman en personne ! Vous pouvez rentrer votre revolver, monsieur l’homme, ironisa-t-elle encore, et le rouge presque noir de ses lèvres s’entr’ouvrait sur la neige éclatante de ses petites dents carrées.

— Merci infiniment, répondit-il en s’inclinant, mais je préfère le garder à la main.

Et en effet, il ne rempocha pas son arme qu’il n’eût franchi le seuil de l’hôtel particulier. Ayant descendu les marches du perron, il débouchait sur le trottoir, lorsque deux hommes dont l’un était un policeman en uniforme, se dirigèrent vers lui.

Ainsi, le piège n’était pas de ceux qu’il avait prévus. L’éclair d’une torche électrique brilla derrière les arbustes du square. C’était le signal de Paul qui l’avertissait du danger. L’un des deux hommes avança la main pour saisir le bras d’Anthony, mais sa main ne rencontra que le vide. D’un croche-pied, le Gentleman se débarrassa du policeman, et courut vers le coin du square où il savait trouver l’auto.

Il entendit un strident coup de sifflet, et comme il tournait le coin du square, il alla donner en plein contre un autre policeman. Le choc même avait surpris le policier et le laissait interdit une seconde. Plus prompt, Anthony bondit sur le marchepied de la grosse voiture qui déjà démarrait. Sandy était au volant ; Paul était monté à l’intérieur au moment où il avait vu arriver le Gentleman. En trombe, l’auto effectua une série de crochets à travers des petites rues, puis déboucha dans Oxford Street, traversa Soho Square, et s’engagea à allure normale dans Charing Cross Road.

— Nous serons en dehors de Londres lorsque l’alarme générale aura été donnée, dit Anthony.

— Tu as l’argent ? demanda Paul.

— Ici, répondit le Gentleman.

Il tira l’enveloppe de sa poche et la montra à son ami. Il essaya ensuite de la plier en deux pour l’introduire dans une autre poche. Elle refusait de se plier. Il l’ouvrit. Une rapide lueur de sa lampe de poche lui permit de voir le contenu.

Doucement, le Gentleman siffla.

 

Deux jours plus tard, miss Millicent K. Yonker dînait avec son ami et associé, Van Deahy. Le visage de celui-ci exprimait une sorte de désappointement.

— Vous avez manqué votre coup, Meg, dit-il comme la jeune femme le regardait interrogativement.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle.

— Je veux dire, expliqua-t-il, que vous aviez une chance de faire capturer le Gentleman par la police, qui du même coup aurait peut-être abandonné la trace des Selzers. À présent, et si vous m’en croyez, vous n’avez rien de mieux à faire que de conseiller à Adolphe Selzer de quitter l’Angleterre, et de cesser de vous occuper de ce genre d’affaires.

— Selzer est déjà parti, répondit-elle brièvement, et j’ai en effet l’intention de ne plus m’occuper de lui. Quant au Gentleman, j’avais tout préparé en vue de son arrestation, continua-t-elle, et, en vérité, notre plan était bien combiné. Lorsque vous avez crié haut les mains derrière le rideau, je changeai l’enveloppe qu’il croyait emporter contre celle que j’avais garnie de billets faux, ce qui devait lui valoir dix ans de travaux forcés, sans parler de la matrice de cuivre, gravée par Selzer, que j’avais glissée entre les banknotes. Je ne comprends pas comment il a pu échapper à la police. Ce sont vraiment des imbéciles, ces détectives et ces policemen. Vous leur aviez cependant téléphoné à temps ?

Van Deahy eut un geste d’impuissance.

— La chance était avec lui, dit-il. Il s’en est parfaitement tiré. Et maintenant, Meg, attention à vous. Ce garçon cherchera à se venger.

Elle rit, et regarda la superbe montre entourée de diamants qui brillait à son poignet gauche.

— Nous serons en retard pour le premier acte si nous ne nous hâtons pas, observa-t-elle, et elle prit sur une chaise voisine un magnifique réticule pour le soir.

— Où avez-vous eu cela ? demanda-t-il ; c’est vraiment une splendeur.

— Cela m’a été envoyé aujourd’hui par un admirateur anonyme, répondit-elle négligemment. Cela vaut certainement dans les deux cents livres. Regardez le diamant de la fermeture.

Elle ouvrit le sac et en montra les compartiments.

— Comme cette glace est belle, dit-elle. Elle est pourtant un peu grande, mais je ne puis résister à la tentation de prendre ce sac ce soir. Je changerai le miroir plus tard.

Deahy paya l’addition, et ils montèrent dans la longue limousine qui les attendait. Ainsi que miss Yonker l’avait prévu, la pièce était déjà commencée, et le vestibule du théâtre était vide, sauf trois hommes, qui, à la vue de la jeune américaine, s’avancèrent et formèrent autour d’elle une sorte de demi-cercle.

Miss Millicent K. Yonker ne comprit pas tout de suite, et elle se dirigeait vers l’entrée des loges, lorsque l’un des hommes la toucha au bras.

— Excusez-moi, mademoiselle, dit-il. Je suis l’inspecteur Colforth, de Scotland Yard. Nous avons été informés que vous étiez en relations avec les frères Selzer, dont l’un a été arrêté à Douvres aujourd’hui.

Elle ne broncha pas. Pas un muscle de son visage ne tressaillit.

— Ce que vous me racontez là est absurde, dit-elle avec hauteur.

— De plus, continua tranquillement l’officier de police, nous avons également été informés que vous aviez l’habitude de transporter de fausses banknotes dans la doublure de votre sac à main, ainsi qu’une matrice gravée dissimulée derrière le miroir dudit sac à main.

Ils prirent le sac qu’elle leur abandonnait sans résistance. Plus tard, à Scotland Yard, ils y découvrirent en effet la matrice collée au dos du miroir, et les billets cousus dans la soie noire de la doublure.

Milwaukee Meg écouta d’un air de bonne humeur la sentence qui la condamnait. Le seul commentaire qu’on lui entendait prononcer lorsqu’elle quitta le box des accusés, et qui ne fut pas sans embarrasser singulièrement ces messieurs de la Cour, fut le suivant :

— Lorsque je sortirai, il me restera un petit compte à régler avec le Gentleman.

— Va toujours, ma belle enfant, répondit Anthony, assis parmi le public au fond de la salle.

Mais ce ne fut qu’en pensée qu’il articula ces mots.

CHAPITRE IV

MONSIEUR SPARKES, DÉTECTIVE

— Te rappelles-tu miss Millicent K. Yonker ? demanda le Gentleman à Paul, qui instantanément fit oui de la tête.

Cela se passait par un splendide jour d’été, et les deux amis se prélassaient au fond d’un canot, sous l’ombre mouchetée de lumière d’un arbre dont les basses branches s’étendaient très avant au-dessus de l’eau.

— La maîtresse chanteuse ? répondit Paul. Oui, je me rappelle fort bien. Et alors ?

— Elle est sortie de prison, poursuivit Anthony.

Paul, péniblement, réussit à s’asseoir.

— Mais elle en avait pour des années et des années, protesta-t-il.

— Parfaitement exact ; mais il y eut quelque chose qui clocha dans l’acte d’accusation, et comme miss Yonker est citoyenne américaine, l’ambassade de son pays n’eut de cesse que l’affaire eût été portée en appel, et la courtoisie internationale fit le reste. C’est ainsi que fut enfin relâchée cette élégante et belle criminelle. Les journaux l’annonçaient ce matin.

— Hum… fit Paul sur un ton d’appréhension. J’ai bien peur que tu n’aies encore des histoires avec cette femme. Anthony acquiesça d’un signe des paupières.

— Meg est une des très rares personnes qui, ayant vu le Gentleman, l’aient identifié, déclara-t-il, et si tu te le rappelles, les dernières paroles qu’elle prononça lorsqu’elle quittait le tribunal n’avaient rien de tranquillisant pour moi. Elle dispose d’une organisation remarquable, aussi bien, et qui ne saurait tarder à s’occuper de moi.

— Pourquoi diable ne déporte-t-on pas les criminels de cette sorte ? s’écria Paul avec une vertueuse indignation qui arracha au Gentleman un grand éclat de rire. Sais-tu où elle se trouve ?

Anthony tira un télégramme de sa poche et lut :

— Highbury Manor House, Wilcombe-on-Sea. Vivant ici sous le nom de miss Morrison.

— Ton service de renseignements fonctionne bien, observa Paul.

— Mon service de renseignements, c’est moi-même, rétorqua Anthony. J’ai suivi cette ravissante créature jusqu’à Wilcombe-on-Sea. Ce télégramme, c’est moi-même qui me l’envoyai, tandis que j’étais attentivement observé par un des agents de Mademoiselle, qui ne quittait pas ma plume de l’œil. De cette manière, non seulement je donnais à miss Morrison l’impression que je possédais un service de renseignements des plus zélés, mais encore je lui laissais comprendre que rien de ce qui la touchait ne m’était étranger. D’ici deux jours, Paul, tu te rendras dans ce patelin, et tu te promèneras par là à la façon officielle et tranquille d’un détective privé, de telle manière que miss Morrison et ses amis se sachent surveillés. Je ne suppose pas que tu recueilleras quoi que ce soit d’intéressant dans cet endroit, mais tu établiras en quelque sorte les fondations d’une expérience intéressante. Je te prierai tout particulièrement, cependant, de te renseigner le mieux possible au sujet de miss Stillington.

— Qui diable est miss Stillington ? interrogea Paul, levant les yeux vers son ami.

— Miss Stillington est une malheureuse jeune femme qui a accepté l’emploi de dame de compagnie auprès de Milwaukee Meg dont elle ne soupçonne pas l’identité.

Paul se retourna dans la barque afin d’y trouver une position confortable, et ralluma sa pipe.

— Et quelles sont tes intentions ? penses-tu que Meg ait emporté ses richesses à Highbury Manor House ?

Anthony devint grave.

— J’en suis certain, répondit-il. Le jeune Van Deahy ne quitte pas la maison une seconde, et il doit y avoir de bonnes raisons à cela.

— Et quand dois-je aller là-bas ?

— Après-demain, par le train de nuit. N’oublie pas qu’elle a une véritable petite armée d’espions à Wilcombe-on-Sea. Les lettres et télégrammes que tu m’enverras seront évidemment lus au passage.

— Mais dans ce cas, pourquoi…

— Attends un peu, répondit le Gentleman. Il cligna de l’œil et ajouta : j’ai une idée.

Wilcombe-on-Sea n’était pas l’endroit qu’une femme du monde eût normalement choisi pour en faire sa résidence campagnarde, mais convenait à miss Millicent K. Yonker, alias miss Morrison, alias Milwaukee Meg, à cause de son éloignement de la capitale. De plus, elle savait y être à l’abri de la police. Elle avait fixé son choix, en tant qu’habitation, sur une grande et vieille maison entourée d’un parc et située à l’écart de l’amas d’affreuses villas en stuc qui composaient cette petite ville laide et négligée.

Quelques jours après la conversation qu’avaient eue le Gentleman et son secrétaire, « Miss Morrison » se promenait dans son parc. Personne n’eût consenti à croire que cette jeune femme au maintien plein de distinction était celle qu’avaient abrité, si peu de temps auparavant, les murs d’une cellule d’Old Bailey.

Elle se promenait en compagnie d’une jeune fille plus jeune qu’elle de quelques années, dont les profonds yeux gris et les lignes délicates dégageaient un charme absent chez « Miss Morrison », plus jolie qu’elle, peut-être, mais moins fine.

Milwaukee Meg parlait, et sa voix accusait une sorte d’impatience.

— Ma chère mademoiselle Stillington, disait-elle, je trouve que vous poussez la pruderie jusqu’à l’absurde. Je suis certaine que M. Van Deahy n’a pas le moins du monde, en ce qui vous concerne, les intentions que vous semblez lui croire. Je le connais d’ailleurs depuis de nombreuses armées, et il est un de mes plus anciens amis.

Agnès Stillington ne répondit point, et l’américaine continua.

— Vous lui plaisez, et c’est tout. Y a-t-il du mal à cela ? Les jeunes filles ne se formalisent pas à ce point, généralement, de la sympathie, de l’intérêt qu’elles peuvent provoquer.

— Je ne déteste pas de plaire, répondit Agnès Stillington avec un léger sourire, mais de là à me laisser faire une cour… prononcée, et cela par un homme que je connais à peine depuis une semaine, et pour lequel je n’ai pas moi-même beaucoup de sympathie, il y a loin…

L’autre rit.

— Vous n’avez pas l’habitude du monde, simplement, ma chère, dit-elle, posant une main protectrice sur l’épaule de sa compagne. Vous n’êtes plus ici dans votre petit village, mais dans le monde, dans le vaste monde. Elle fit une moue. Ou tout au moins, dans une partie de ce monde.

Apercevant un jeune homme qui s’avançait à travers les arbres, elle quitta la jeune fille et le rejoignit.

— Van, lui dit-elle, faites attention avec cette gosse. Faites-lui la cour tant que vous voudrez lorsque nous en aurons terminé avec ce qui nous retient ici, mais pas avant, je vous en prie.

Van Deahy hocha la tête.

— Cette petite me plaît prodigieusement, remarqua-t-il négligemment, et miss Morrison serra les lèvres.

— Il y a toujours une petite qui vous plaît prodigieusement, mais laissez celle-ci tranquille pour le moment. Peut-être, plus tard, la déciderai-je à nous accompagner, en Amérique du Sud, et alors…

— Quand partons-nous, à propos ? demanda Van Deahy.

— Aussitôt que j’aurai réglé mon compte avec le Gentleman, répondit-elle avec un froncement des sourcils. Je vous ai déjà dit que je voulais corriger ce jeune homme et le remettre à sa place une fois pour toutes.

— Avez-vous vu ce matin le détective qu’il a envoyé ici pour nous surveiller ? Le voilà justement qui passe, et Van Deahy haussa la tête au-dessus du mur qui entourait le jardin. Il envoie des télégrammes en langage clair à une adresse télégraphique de Londres. Cette adresse n’a été enregistrée que récemment, car elle ne figure pas au bottin.

— Ce langage soi-disant clair est évidemment écrit suivant un code convenu, dit pensivement la belle américaine.

— Et puis enfin, ce garçon, après tout, qui est-il ? pour qui se prend-il ? qu’est-ce qu’il s’imagine ? proféra Van Deahy sur un ton irrité.

— Il imagine que je ne l’ai pas oublié. Sans le savoir, Meg répétait les paroles du Gentleman. Il imagine aussi qu’il préviendra ma vengeance en me surveillant comme il le fait. Et, à propos, où est-il en ce moment ? je suppose que vos gens l’ont trouvé ?

Van Deahy secoua la tête négativement.

— Non, répondit-il. Trois de nos meilleurs hommes le cherchent dans Londres, et nous allons essayer de parvenir jusqu’à lui grâce à cette adresse télégraphique. La jeune femme haussa les épaules.

— … Et vous aboutirez à un domicile fictif, bien entendu.

— Je ne suis pas de votre avis, opina Van Deahy. Et enfin, de toute manière, nous ne pouvons qu’attendre et… espérer.

— Et pendant ce temps-là, vous me ferez le plaisir de laisser miss Stillington tranquille.

Van Deahy, encore que de mauvaise grâce, acquiesça.

Cet état de choses se prolongea encore une semaine durant, Milwaukee Meg continuant d’édifier ses plans. Le silencieux détective, vigilant, restait sur le qui-vive. Le septième jour, Van Deahy, visiblement surexcité, pénétra dans le salon de l’américaine, une lettre à la main.

— Pour cette fois, nous avons de la chance, annonça-t-il.

— Quoi donc ?

— Le détective s’est enfin décidé à envoyer une lettre, une vraie lettre. La voici, mais il faut que je la rapporte à la poste.

Il la déposa sur la table. Meg s’en saisit aussitôt.

— Adressée à M. Smith, poste restante, lut-elle.

Avec l’aide d’un peu d’eau bouillante et d’un canif, elle eut tôt fait d’ouvrir l’enveloppe et d’en extraire le contenu. Le texte était court.

 

« Cher M. Smith, ce travail est réellement monotone, et je ne crois pas que ma présence ici puisse servir à quoi que ce soit. Je ne vois jamais la dame en question, et l’existence que je mène est bien fastidieuse. »

 

Un post-scriptum écrit à la hâte disait :

 

« Je reçois à l’instant le mot où vous m’annoncez l’arrivée à Wilcombe-on-Sea de ce détective de l’agence Quilter qui doit prendre ma suite. Peut-être faites-vous bien, encore que je me demande s’il sera plus heureux que moi dans ses investigations. De toute manière, étant donné le calme qui règne à Highbury Manor House, ce détective, au lieu de vous télégraphier d’ici, pourra parfaitement aller vous voir chez vous à Londres, périodiquement, et vous rendre compte directement de ce qui se passera. Je vais m’occuper de retenir une chambre pour ce M. Sparkes, – est-ce bien là son nom ? (Je n’ai pu déchiffrer exactement le nom que vous m’écriviez.) Je lui souhaite sincèrement de s’amuser plus que je n’ai su le faire dans cet endroit. »

 

La jeune femme relut la lettre. Puis, entre ses paupières presque jointes, elle fixa pensivement le vide.

— Cette fois, je crois bien que nous approchons du but, dit-elle. Il est bien rare qu’un homme, pour aussi intelligent qu’il puisse être, ne finisse pas tôt ou tard par commettre une négligence ou une erreur ; et si ce n’est pas le cas pour ce Smith, – peu importe le nom... – ce serait moi, alors, qui me tromperais, et je dois dire que cela m’étonnerait beaucoup.

Le jour suivant, Wilcombe-on-Sea comptait un habitant de plus. La jeune américaine, lorsque du parc elle le vit s’avancer sur la route, se mit à rire doucement. Van Deahy, envoyé aux nouvelles, fut bientôt de retour, et ce qu’il avait appris parut intéresser la séduisante aventurière.

— Son nom est Sparkes. Détective privé, ma chère.

— Quelle sorte d’homme ?

— Oh, une espèce d’ivrogne, entre deux âges, et qui se satisfait absolument de rester assis à la terrasse du café, de l’aube au crépuscule, aussi longtemps qu’il a de l’argent pour boire de la bière. Pour peu que vous fassiez un tour dehors, vous ne pourrez manquer de le voir. Un bonhomme aux sourcils broussailleux, au nez vermeil, aux favoris en désordre.

Elle suivit le conseil de son associé, et trouva que la description donnée par Van Deahy était conforme à la réalité. L’homme, une courte pipe de bruyère soudée au coin de la bouche, son regard morne traînant sur l’horizon de la mer, ne leva même pas les yeux lorsqu’elle passa.

— Et maintenant, je pense que nous aurons le Gentleman, annonça-t-elle en revenant à la propriété.

— Je ne vois pas exactement… commença Van Deahy.

— Vous verrez bien assez tôt, répliqua Meg. Cet homme possède ce que je veux avoir, – l’adresse à laquelle on peut rencontrer le Gentleman.

L’après-midi, les agents de Meg ne restèrent pas inoccupés, et M. Sparkes trouva soudain que la vie pouvait avoir du bon dans ce sacré patelin. Plusieurs personnes charmantes, en effet, s’arrêtèrent auprès du détective privé et entamèrent avec lui d’agréables conversations dans lesquelles il était principalement question du temps et du ministère. L’une d’elles enfin – un monsieur très bien, – lui offrit de se rafraîchir. M. Sparkes, encore que visiblement à contre-cœur, refusa.

— Je regrette bien, monsieur, et j’aurais grand plaisir à boire quelque chose avec vous, mais je suis ici pour travailler, expliqua-t-il.

Le monsieur, toutefois, se montra probablement des plus persuasifs, puisque des demis débordants les réunissaient quelques instants plus tard dans le plus proche café.

— Connaissez-vous les gens qui habitent ce vieux manoir devant lequel vous étiez assis tout à l’heure ? demanda innocemment l’agent de Meg.

— Connais pas, répondit sobrement M. Sparkes sur le ton de la plus professionnelle discrétion.

— Eh bien, ce sont des gens délicieux, – de vieux amis à moi, d’ailleurs. Naturellement, ils ont beaucoup d’ennemis, comme tous les gens bien, n’est-ce pas…

— Moi, vous comprenez, on me donne des instructions, et je fais mon travail, exposa mystérieusement M. Sparkes.

— Mon cher, je n’aime pas les détours, et je vais vous dire carrément ce qu’il en est, déclara l’employé de miss Morrison, qui, – lui aussi, – avait reçu ses instructions. Vous êtes ici pour surveiller Highbury Manor, et ça ennuie la dame qui habite la propriété.

Sparkes serra les lèvres, et ne répondit point.

— Je ne sais pas ce que vous donnent vos patrons ; quant à moi, je pourrais peut-être… disposer d’une centaine de livres… en votre faveur ; cela, bien entendu, strictement entre nous.

— Cent livres ? s’enquit M. Sparkes, soudainement intéressé. Moi, vous comprenez… mon travail…

— Mais rien ne vous sera demandé qui puisse contrarier votre travail, insista l’autre. Allons, c’est dit ; mon cher monsieur Sparkes, venez donc faire une petite visite à la dame dont je vous ai parlé ; ce soir, par exemple, lorsque la nuit sera tombée et qu’il n’y aura personne sur la route.

Sparkes se gratta le menton, tirailla pensivement ses favoris, frotta l’épiderme de son nez, et répondit enfin :

— Eh bien, si ça ne va pas contre mes instructions, si ça ne contrarie pas mon devoir…

— Disons dix heures et demie, lorsqu’il fera tout à fait nuit, hein ?

M. Sparkes hocha la tête de haut en bas.

Il lui fut expliqué qu’il n’aurait qu’à traverser le parc et à frapper à la porte principale de la maison où l’attendrait son interlocuteur.

À huit heures précises, Sparkes franchissait les portes de la propriété et s’engageait de son pas traînant dans la grande allée bordée d’arbustes qui menait à l’habitation. Il n’était encore qu’à mi-chemin, lorsque quelqu’un sortit de l’obscurité et posa sa main sur l’épaule du détective. Surpris, il fit brusquement demi-tour, et distingua vaguement les traits d’une jeune fille.

— Je crois qu’il serait imprudent à vous d’aller jusqu’à la maison, dit-elle. Je les ai entendus parler. Ces gens sont terriblement mystérieux. Ne voudriez-vous pas m’expliquer pourquoi ?

— Rien de mystérieux, mademoiselle, fit Sparkes en se reculant machinalement.

Mais avec un geste de détresse évidente, la jeune fille le suivit et le retint par la manche.

— Je les ai entendus causer, expliqua-t-elle. Je sais que vous surveillez la maison. Pourquoi ? ils disaient que vous alliez venir, et… et… oh, je vous en prie, dites-moi ce qu’il y a !

— Ma chère demoiselle, répondit Sparkes d’un ton d’encouragement, ne soyez pas inquiète à ce point. Mais pourtant… il baissa la voix, quittez cet endroit aussitôt que vous le pourrez… croyez-moi…

Elle s’éloigna, et il attendit que le bruit de ses pas se fût éteint dans la nuit, puis continua son chemin et arriva à la grande porte, qui s’ouvrit aussitôt qu’il y eut frappé. Son compagnon du matin le conduisit à un grand salon de style ancien, où il se trouva en présence de miss Morrison, qui se montra d’un abord des plus engageants, et de Van Deahy, très homme du monde. Il y avait là une table recouverte d’une nappe très blanche, et de nombreux flacons aux étiquettes bien connues.

Les préliminaires furent brefs. « Miss Morrison » invita Sparkes à s’asseoir auprès d’elle, et attaqua résolument les pourparlers.

— J’ai l’intention de vous donner cent livres par semaine pendant deux semaines, et une gratification de cent autres livres si vous suivez mes… indications.

— Excusez-moi, mademoiselle, dit Sparkes, mais laissez-moi vous dire que je ne saurais aller contre mon devoir…

Elle l’arrêta d’un mouvement impatient.

— Ce n’est pas pour le plaisir de converser avec vous que je vous offre cet argent. Voulez-vous, oui ou non, me servir ?

Sparkes demeura pensif quelques instants.

— Oui, mademoiselle, fit-il enfin.

— Bien, dit la jeune femme. Vous êtes plus intelligent que je ne le pensais. Et maintenant, dites-moi où vous envoyez vos télégrammes.

— Je n’envoie pas de télégrammes ; je fais directement mon rapport tous les quelques jours.

— Où cela ? questionna-t-elle avidement.

Sparkes hésitait.

— Donnez-lui l’argent, commanda miss Morrison.

Van Deahy tira de sa poche un étui duquel il sortit un billet de cent livres qu’il présenta au détective. Celui-ci s’en empara, le plia et l’empocha.

— Numéro six cent quatre aux Cathedral Buildings à Westminster, dit-il.

— Bravo ! s’écria Milwaukee Meg triomphante. Et c’est là qu’il vit ?

— Oui. Il a un grand appartement. Huit pièces, dont deux qu’on n’ouvre jamais, d’après ce que j’ai entendu dire.

— C’est là qu’il met son butin, s’exclama Van Deahy.

La jeune femme marcha quelques instants de long en large, pensive, puis revint vers la table.

— Buvons un peu de champagne. Je suis sûre que vous aimez le champagne, Monsieur Sparkes.

— Plutôt, mademoiselle, répondit-il avec empressement, et il contempla de ses yeux allumés le vin écumant qui emplissait rapidement les coupes.

— Et maintenant, mademoiselle, avant que nous trinquions, j’ai quelque chose à vous dire…

Il jeta un regard circulaire dans le salon.

— N’y a-t-il personne qui nous écoute, derrière cette porte ? demanda-t-il.

— Non, répondit Van Deahy surpris.

— Voudriez-vous tout de même regarder, monsieur ? je suis nerveux comme un chat.

Van Deahy se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et, accompagné d’un de ses aides, pénétra dans la pièce voisine où il tourna un commutateur.

— V0us voyez, rien à craindre. À présent, que voulez-vous me dire ?

— Eh bien, mademoiselle, reprit le détective en prenant son verre, la personne pour qui je travaille, ce jeune monsieur, quitte l’Angleterre d’ici deux ou trois semaines.

— Il part ? s’écria vivement la jeune femme. Bonne nouvelle. Et où va-t-il ?

— En Espagne, si j’ai bien compris.

— Vraiment ? Alors, à votre santé, monsieur Sparkes.

— Bonne santé à tous ! s’exclama Van Deahy et les verres furent levés.

— C’est du bon, opina Sparkes en se léchant les lèvres.

Les autres le regardaient, soudain hébétés, leurs verres vides à la main. Van Deahy s’effondra le premier sur le tapis, suivi presque aussitôt de son aide, et Sparkes, comme Milwaukee Meg tombait en avant, la saisit dans ses bras et l’étendit sur le plancher.

Il reboucha le petit flacon de chlorure d’éthyle qu’il avait tenu caché jusqu’alors dans sa main, et dont quelques instants plus tôt il avait versé le contenu dans les verres tandis que l’attention de ses hôtes était attirée vers la pièce voisine, et le remit dans sa poche. Puis il sortit du salon, en fermant la porte derrière lui, et monta doucement à l’étage supérieur, où il resta dix minutes environ. Redescendu, il traversa tranquillement le vestibule et le jardin, passa la grande porte de la propriété et monta dans une auto qui l’avait attendu.

— Et alors ? s’enquit anxieusement le chauffeur.

— Tout va bien, Paul, répondit Sparkes. Tu vois que c’était le meilleur moyen d’entrer dans cette maison. À part ça, je crois bien que nous emportons la plus grande partie des biens liquides de notre belle amie. Allons, James, à la maison !

James rit dans l’obscurité, et l’auto démarra souplement.

CHAPITRE V

LE COUP DU CROISEUR

— Il y a quelque chose qui m’ennuie, dit Anthony, tandis que le train de Torquay entrait en gare de Paddington.

— Quoi donc ? rien de sérieux, j’espère ? s’inquiéta Paul.

— Je pensais à Milwaukee Meg.

— Et alors ? elle a ce qu’il lui fallait, non ?

— Oh, le narcotique a donné de bons résultats, oui, et tout est pour le mieux en ce qui concerne cette charmante enfant, encore qu’elle doive probablement être sans le sou.

Il y avait moins d’une semaine que le Gentleman avait visité la propriété de Wilcombe-on-Sea dans les conditions que l’on sait, mais ses préoccupations actuelles n’étaient pas dues au remords...

— Je t’ai déjà raconté, Paul, que Milwaukee Meg avait une... une demoiselle de compagnie ?… je ne l’ai vue que durant quelques instants…

— Mais ce fut suffisant ? questionna Paul sympathiquement.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Anthony en fronçant les sourcils.

— Rien, rien du tout, déclara doucement Paul.

— Cette jeune fille essaya de m’aider, expliqua Anthony, et cela au risque d’être aperçue. Lorsque je t’envoyai enquêter là-bas, je pensais apprendre qu’elle était partie, et je fus surpris de savoir qu’il n’en était rien. Cela m’étonne encore davantage à présent, étant donné qu’elle se méfiait de ces gens et qu’elle désirait les quitter, ce que je lui conseillai d’ailleurs de faire. J’aurais voulu la mettre sur ses gardes plus sérieusement que je ne le fis, mais je craignais tout de même qu’elle m’eût été envoyée par Meg pour me sonder.

— Elle est toujours là-bas ? s’enquit pensivement Paul. C’est curieux.

— Oui. L’homme que j’ai envoyé à Wilcombe m’a rapporté que « l’autre jeune dame avait trouvé les malheureuses victimes évanouies. »

Le Gentleman demeura songeur et silencieux jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à Brixton, où il avait loué, plusieurs mois auparavant, un appartement meublé qu’il utilisait pour la première fois.

— Je jurerais qu’elle n’est pas de la bande. Et cela m’ennuie de la laisser en Angleterre.

— Ainsi, nous partons ? questionna Paul, et Anthony hocha la tête affirmativement.

— Il y a quelque temps, expliqua-t-il, j’ai acheté un chasseur de sous-marins, un petit croiseur américain, de ceux qui restèrent ici après la guerre ; il est à Torquay, toujours prêt à prendre la mer en cas de nécessité. J’ai assez de pétrole à bord pour aller jusqu’aux Açores, mais je pense que nous ne dépasserons pas Bilbao. Un voyage nous fera grand bien, et peut-être à plusieurs points de vue… Tout est paré à bord. Nous ne nous affublerons pas des uniformes qui sont restés sur le bateau, bien entendus ; et pourtant ils pourront nous servir, on ne sait jamais. De toute façon, nous avons nos passeports pour l’Espagne.

Paul soupira. Il savait que la police commençait de se soucier du Gentleman, et il n’était pas sans craintes pour l’avenir. Anthony s’était fait de nombreux ennemis, et avait été identifié deux fois. Il était fort probable que ses adversaires ne l’oubliaient pas, et presque certain qu’ils préparaient quelque chose contre lui. Mais s’il avait des ennemis, il avait aussi des amis. C’était grâce à sa générosité que Paul et Sandy, démobilisés, avaient pu vivre en attendant de trouver du travail. Mais ni l’un ni l’autre, à présent, n’envisageait la possibilité de le quitter. Valets, secrétaires, compagnons, aides, associés… quoi qu’ils fussent selon les circonstances et les exigences du moment, ils étaient avant tout ses fidèles amis. Ce matin-là, Paul, sans savoir de quoi il s’agissait, s’était rendu à Torquay, se contentant d’attendre les explications du Gentleman qui était resté absent deux heures, vraisemblablement occupé à effectuer un dernier examen du « Flying James », nom dont il avait baptisé l’ancien chasseur de sous-marins.

— Nous avons beaucoup d’argent devant nous, dit Anthony. Rien à craindre à cet égard, cet argent étant représenté par des bank-notes américaines…

Tout à coup soucieux, il resta silencieux, puis :

— J’ai porté tout cela à la banque des Dépôts Garantis hier, dit-il lentement. Je me suis conduit comme un idiot.

— Pourquoi ?

— Je n’avais pas été à cette banque depuis mon entrée en relations avec Milwaukee Meg, et j’ai une telle habitude de m’y rendre tout naturellement, sans précautions, que j’ai complètement négligé de prévoir le cas où l’américaine m’aurait fait suivre.

Puis il se mit à rire.

— Bah, vais-je avoir peur d’une femme, à présent ?… Il est vrai que celle-là en vaut plusieurs… Elle est fine, la diablesse.

— Le dîner est servi, annonça Sandy qui à cette époque régnait sur la cuisine.

— Merci, répondit Anthony d’un air absent en se levant.

Il parla à peine durant le repas. Sa pensée demeurait attachée à l’image d’un visage frêle et délicat, au souvenir d’un regard éloquent et profond qui avait longuement pesé sur lui au cours de cette mémorable nuit, durant laquelle il avait attaqué la lionne de Milwaukee dans son propre repaire.

Ce que Paul ignorait, c’est que le Gentleman avait envoyé à Wilcombe un homme de confiance chargé de remettre à Miss Stillington une lettre dans laquelle il lui offrait un abri sûr et promettait de lui trouver du travail. Mais le Gentleman ignorait à son tour que son message était tombé entre les mains de celle qui avait de bonnes raisons de le haïr.

Le matin suivant, lorsqu’il descendit pour prendre son petit déjeuner, le pressentiment d’un désastre prochain l’envahissait. Son secrétaire remarqua bientôt sa mine sombre et la singulière brièveté de ses propos. Sandy, en même temps que le thé, apporta un journal.

— Dites, Monsieur, elle est tout de même raide, dit-il en s’adressant au Gentleman.

— Quoi donc ? demanda celui-ci, et il se sentait prêt à tout entendre.

— Eh bien, ce journal annonce votre mort !

— Faites voir, répondit Anthony. Il prit le journal qui lui était tendu, et parcourant la rubrique « Nécrologie », y trouva ces lignes :

 

« SMITH. – M. Anthony Smith, 409, Balham Road, Brixton, meurt à l’âge de 24 ans des suites d’une courte maladie. Prière aux journaux coloniaux d’insérer. »

 

Il fronça les sourcils.

— C’est plutôt fantastique, dit-il. Je me demande ce que cela peut vouloir dire.

— Si tu allais voir le rédacteur en chef ? suggéra Paul. Il paraît que c’est un homme charmant.

— Oui, je filerai le voir dès que j’aurai fini de déjeuner. Peut-être sera-t-il en mesure de nous apprendre quelque chose.

— Puis-je vous aider, monsieur ? questionna Sandy qui aimait d’être là où ça « bardait », même si plaies et bosses devaient en résulter pour lui.

— Pas maintenant, Sandy, merci. Si ça chauffe, ce ne sera pas ma faute, et je ne puis le prévoir.

Paul conduisit le Gentleman au journal, l’attendant dans l’auto pendant qu’il allait aux renseignements, qui furent maigres, le texte de l’annonce ayant été communiqué par la voie ordinaire, c’est-à-dire par la poste. Comme Anthony sortait des bureaux du journal et traversait le trottoir, deux passants, des ouvriers qui discutaient violemment, en vinrent brusquement aux coups, et l’un d’eux, en se projetant de côté pour éviter son antagoniste, buta sur le Gentleman.

— Excusez ! cria-t-il. Vous avez vu, c’est l’autre, là, qui veut se battre…

Anthony le repoussa en arrière.

— Il aurait bien dû vous tuer avant que vous ne m’ayez marché sur le pied, bougonna-t-il, et les deux querelleurs poursuivirent leur chemin.

— Nous retournons à Brixton ? demanda Paul.

Anthony hocha la tête.

— Pourquoi pas… encore que nous ne ferons pas de vieux os là-bas, répondit-il.

— Parce que ?

— Parce que Meg connaît notre adresse, ce qui ne me plaît pas du tout.

— Mais cette plaisanterie macabre, qu’en penses-tu ? et au fait, ne serait-ce pas un avertissement, plutôt qu’une plaisanterie ?

— Ni l’un ni l’autre. Ce n’est pas le genre de Meg. Elle ne fait rien sans raisons sérieuses et précises.

La voiture sortait d’un embouteillage. Anthony, mettant la main à sa poche pour y prendre sa montre, poussa une exclamation.

— Ma montre !… s’étonna-t-il ; puis soudain : nom de dieu ! bougre d’idiot que je suis ! cette bataille des deux ouvriers, tout à l’heure, c’était pour moi ! c’était une mise en scène !

— Hein ? veux-tu dire que…

— À la banque ! à toute vitesse, Paul ! La clef de mon coffre-fort était attachée à ma chaîne de montre, et ces saligauds le savaient !

L’automobile fit demi-tour et traversa le pont de Westminster à une allure de bolide. Comme elle atteignait le coin de la rue où se trouvait la banque, Anthony et ses amis virent une autre voiture qui disparaissait dans une rue voisine.

Le portier de la banque, qui connaissait le Gentleman, parut atterré lorsqu’il le vit apparaître.

— Mais… mais, monsieur, bégaya-t-il, je croyais que…

— Que j’étais mort, n’est-ce pas ? Il faut que je voie le directeur, immédiatement !

Anthony fut aussitôt introduit auprès du secrétaire général, qui ne manifesta pas moins de consternation que son subordonné.

— Mais, monsieur Smith, s’exclama-t-il, qu’est-ce que…

— Oui, je sais, vous pensiez que j’étais mort. Qu’est-il arrivé exactement ?

— Eh bien, il n’y a pas plus de cinq minutes que le notaire de votre famille vint ici avec tous les papiers nécessaires, avec votre clef, et prit possession du contenu de votre coffre.

— Oui, je vois, murmura Anthony entre ses dents.

— Y aurait-il eu vol, monsieur ?

— Oui, il s’agit d’un vol, mais il est inutile d’en avertir la police. Je m’occupe moi-même de mes affaires.

Il sortit et rejoignit Paul.

— Fini, dit-il simplement, tout est parti.

— Milwaukee Meg ?

Il hocha la tête affirmativement.

— Le coup était magnifiquement organisé, comme on pouvait s’y attendre. Il y avait là un notaire improvisé muni de papiers ; le faire-part de ma mort, paru dans les journaux, avait évidemment été communiqué au secrétaire de la banque… oui, un coup superbement monté, je le répète. Mais à présent, ma petite Meg, à nous deux.

Il ne retourna pas à Brixton, mais prit possession du petit bureau qu’il avait en ville et dont il se servait souvent pour changer de vêtements et se grimer. Il envoya des télégrammes dans toutes les directions. Un coup de téléphone donné à Wilcombe-on-Sea lui apprit que l’aventurière avait quitté cet endroit depuis deux jours pour une destination inconnue. Destination qu’il ne devait pas ignorer longtemps, puisqu’il reçut le lendemain matin une lettre datée de Southampton, et rédigée sur le papier à l’en-tête du steamer Obo.

 

« Cher monsieur Smith, disait-elle, nous partons pour l’Amérique du Sud. Comme notre bateau est muni de la télégraphie sans fil, il vous sera facile de nous faire arrêter, pour peu, par exemple, que vous informiez la police de la façon dont nous vous avons dépossédé de votre fortune. Nous emmenons la charmante jeune femme que vous n’avez pas manqué de remarquer lors de votre séjour à Wilcombe-on-Sea. La lettre si touchante que vous lui écrivîtes est en ma possession… ou plutôt, en la possession de M. Van Deahy, qui est infiniment fasciné par la jeunesse et par la beauté de votre protégée. Nous nous rencontrerons peut-être quelque jour dans l’un des États de l’Amérique du Sud, et je pourrai vous expliquer alors combien il me fut aisé de m’emparer du fruit de vos labeurs.

« Sincèrement votre

Milwaukee Meg. »

 

Il relut la lettre deux fois, puis la passa à Paul.

— Eh bien ? s’inquiéta celui-ci.

— Attends, répondit Anthony, et il appela Sandy.

— Sandy, prenez la voiture, allez tout de suite à la South American Steamship Line, et informez-vous des numéros des cabines retenues par cette femme et ses amis. Rapportez-moi aussi un plan du steamer. Si elle est toujours accompagnée de sa demoiselle de compagnie, elle doit avoir conservé le nom de Morrison.

Sandy parti, le Gentleman prit sur une étagère un volume du Lloyd’s et le consulta rapidement.

— L’Obo, annonça-t-il, a une vitesse de douze nœuds. Ils sont partis de Southampton hier à trois heures de l’après-midi. Il est à présent neuf heures du matin, et nous avons un train pour Torquay à onze heures et demie, le Riviera-Express. Tout va bien.

— Que vas-tu faire ? demanda Paul.

— Nous partons pour Bilbao. Mais avant que nous ayons atteint cette ville, il y aura eu du nouveau.

— Mais l’argent ? s’enquit Paul. Puisque cette femme s’est approprié le tien ne pourrais-je pas te…

— Elle ne m’a pas tout pris. Il me reste encore un millier de livres, heureusement, et j’ai l’intention de m’en procurer d’autres d’ici que nous partions. Je vais faire un chèque pour ces mille livres, payable au porteur, et tu iras le toucher.

Une demi-heure plus tard, Sandy était de retour avec tous les renseignements.

— Rentrez la voiture, Sandy, et rencontrez-nous à la gare de Paddington. Nous prenons le train à onze heures et demie.

— Parfait, monsieur.

Paul revint bientôt avec les mille livres, et ils se dirigèrent vers la gare. Anthony parla rarement au cours de ce voyage vers l’ouest de l’Angleterre, passant la plus grande partie du temps à examiner le plan de l’Obo et à consigner des notes sur son carnet.

Ils arrivèrent à Torquay à sept heures, et en sortant de la gare prirent un taxi qui les mena jusqu’aux quais de Newton Abbot. Ils économisaient ainsi un temps précieux, et il était pourtant près de neuf heures lorsque enfin ils se trouvèrent à bord du croiseur.

Le Gentleman prit sa place aux machines, et l’énorme moteur commença de s’ébranler dans la nuit. Lorsque le Flying James fut sorti du port, Anthony se montra plus communicatif.

— Ces uniformes de la marine nous seront très utiles, dit-il. Nous rejoindrons, probablement l’Obo à l’aurore. Fais-toi aussi élégant que possible, Paul. Tu es mon second. Sandy est le chef mécanicien. Le télégraphe fonctionne-t-il, Sandy ?

— Oui, monsieur, répondit celui-ci tandis qu’il buvait une petite gorgée de la tasse de chocolat qu’il avait préparé dans sa cabine.

— Nous allons nous poster au sud du phare de Lighthouse, expliqua Anthony, et si mes calculs sont justes, nous verrons trois navires déboucher successivement de la Manche, à savoir l’Arizona, en partance pour New-York, le Carpeto, caboteur, et enfin l’Obo. J’ai soigneusement étudié les listes du Lloyd’s, et ces bateaux sont les seuls que nous ayons à rencontrer.

À deux heures du matin ils aperçurent la grande masse de l’Arizona qui émergeait des vapeurs de l’aube, et dont le bruit de ses machines parvint jusqu’à eux comme un sourd roulement de tambour. À trois heures, alors que le ciel commençait de grisailler, l’épais Carpeto passa en roulant et en tanguant, encore que la mer fût calme. Une demi-heure plus tard, le Gentleman aperçut au moyen de ses jumelles la fumée de l’Obo.

— Marchons parallèlement à eux, Sandy. Nous ne les perdrons pas de vue jusqu’au moment où ils se trouveront au large de l’Angleterre.

Ils n’eurent pas de peine à suivre l’Obo en maintenant une distance égale entre lui et le Flying James. Au cours de l’après-midi, et comme aucun autre bateau n’était en vue que l’Obo, une des plus petites unités de la South American Line, Anthony mit la barre sur lui, augmenta la vitesse, et envoya un message par sans fil.

— Stoppez. Je viens à bord.

Il était resplendissant dans son uniforme de commandant. Un drapeau blanc flottait au petit mât du croiseur.

Obéissant à l’injonction, le capitaine de l’Obo arrêtait ses machines, et dix minutes plus tard la petite chaloupe à moteur du Flying James accostait le vapeur. Anthony monta lestement les barreaux de l’échelle de fer. Arrivé sur le pont, il salua courtoisement le capitaine.

— Vous avez à bord des gens à qui j’ai affaire, annonça-t-il d’une voix autoritaire.

— Des passagers ? questionna le capitaine.

— Oui, monsieur, répondit Anthony, ses yeux parcoururent rapidement le groupe qui s’était formé autour d’eux.

— Les seuls passagers que nous transportions, expliqua le capitaine, sont deux dames et un monsieur qui sont arrivés à bord à la dernière minute. Nous ne prenons généralement pas de passagers sur l’Obo, malgré que nous ayons une licence. De plus, nous sommes pleins de fret jusqu’à ras-bord. Mais ce monsieur est un ami du propriétaire de l’Obo, et il a quelque influence dans la Compagnie, puisque nous avons reçu l’ordre de préparer trois cabines pour lui et ses amis une heure avant le départ. Qu’est-ce que vous lui voulez ? de quoi s’agit-il ?

— D’espionnage, répondit froidement Anthony, encore que la guerre fût terminée depuis bien des années.

— Eh bien, ces gens sont en ce moment au salon, en bas, et prennent le thé, exception faite de la jeune fille, qui est souffrante.

— La demoiselle de compagnie ? demanda brièvement Anthony.

— Oui, monsieur ! Elle est dans sa cabine. Je vais vous conduire, répondit le capitaine.

Il se dirigea rapidement vers une coursive, suivi du Gentleman. Ils s’arrêtèrent devant une porte du pont supérieur. Cette porte était fermée.

— C’est la chambre de la demoiselle, dit le capitaine. Je me demande si elle n’est pas un peu…, et le capitaine, de l’index, montra significativement son front.

— Oui, je comprends, répondit Anthony. Mais c’est la personne que je cherche.

D’un coup d’épaule dans la porte, il fit sauter la serrure. Miss Stillington, qui était étendue sur sa couchette, se leva d’un bond, effrayée.

— Veuillez garder cette personne auprès de vous un instant, capitaine, pendant que je vais fouiller les autres cabines.

Les recherches du Gentleman ne furent pas vaines : sous la couchette de Milwaukee Meg il découvrit un coffret d’acier qu’il eut tôt fait d’ouvrir, et dont il retira un portefeuille en cuir qu’il contempla amoureusement. Après l’avoir glissé dans sa poche, il rejoignit le capitaine.

— Faites conduire cette jeune fille à bord de mon bateau, ordonna-t-il, et le capitaine sourit à cette description du petit canot automobile qui roulait contre le vapeur.

— Et à présent je vais voir vos autres passagers.

Une minute plus tard il se trouvait en face de Milwaukee Meg et de son compagnon qui quittaient justement le salon.

La jeune femme pâlit, non pas tant à cause du revolver dont la menaçait le Gentleman, mais plutôt en raison du volume anormal de l’une de ses poches, dont elle avait aussitôt deviné le contenu.

— Je suis venu de loin pour vous voir, annonça Anthony.

— Cet homme est un vulgaire escroc ! s’écria la belle américaine. C’est lui qui est le Gentleman ! défendez-moi, défendez-moi contre lui ! ne lui permettez pas de me prendre !

Anthony n’avait pas la moindre intention de l’emmener, mais il n’en laissa rien voir.

— Avez-vous un mandat d’arrêt ? lui demanda le capitaine embarrassé.

— Je n’ai pas de mandat, dit Anthony. Le mandat est à Devonport.

Le capitaine secoua la tête.

— Vous ne pouvez pas l’emmener sans mandat, dit-il.

— Il m’a volé, il a dans sa poche quelque chose qui m’appartient ! s’exclama Milwaukee Meg. Ne le laissez pas partir avec cela.

Le vieux capitaine se grattait la tête.

— Je ne sais pas trop que faire, grommela-t-il. Ce que je peux faire de mieux est de télégraphier afin d’avoir des instructions.

— Ce que vous pouvez faire de mieux est de virer de bord et de regagner Plymouth immédiatement, opina hardiment Anthony, sachant que c’était la seule solution que le capitaine se refuserait à envisager. Voici ma carte.

Il tendit sa carte au capitaine, qui sembla ne la prendre qu’à contre-cœur. Puis, avant que personne eût réalisé ce qui arrivait, il bondit à l’échelle de coupée, en saisit la main-courante, la descendit en trombe et prit pied sur le canot à moteur.

— En avant ! commanda-t-il.

Miss Stillington était assise dans la petite cabine du canot.

— Eh là-bas ! en arrière !

C’était le capitaine de l’Obo qui lançait cet ordre du bastingage. Derrière lui, blanche de colère et lui adressant un véhément discours ponctué de gestes furieux, se tenait Milwaukee Meg.

Sandy lançait le moteur. Le canot prit de la vitesse. Paul, un écouteur de T.S.F. à ses oreilles, ricana.

— Ils appellent Plymouth, expliqua-t-il.

— Brouille leur message, ordonna Anthony ; puis, s’adressant à Sandy : Le cap au Sud !

CHAPITRE VI

UN ÉTRANGE FILM

Bilbao, quand il fait chaud, est vraiment très chaud ; mais la jeune femme qui était assise à l’un des balcons du meilleur hôtel de la ville, à l’ombre d’un vaste store jaune strié de rouge, ne paraissait en aucune manière incommodée par la chaleur. Jeune et très belle, encore que sa beauté fût en quelque sorte gâtée par un perpétuel froncement de ses sourcils, elle était habillée de noir à la mode espagnole. Elle figurait sur les registres de l’hôtel en tant que Mme Gilot, de Paris, mais toutes les polices de la terre la connaissaient sous le nom de Milwaukee Meg, et l’homme qui venait de la rejoindre sur le balcon était également connu sous le nom de Van Deahy.

La jeune femme le regarda comme il s’asseyait auprès d’elle.

— Eh bien ? questionna-t-elle.

— Rien de neuf, grommela-t-il. Ces détectives espagnols sont des abrutis.

Elle hocha la tête.

— Je ne suis pas de votre avis. Gonsalez, avant de devenir un criminel et d’être chassé par la police espagnole était un détective de grande classe.

— Le Gentleman est trop fort pour nous.

— Imbécile ! s’écria l’américaine. Il n’est pas plus fort que la police, non ? et nous n’allons tout de même pas flancher devant un amateur ! Vous rendez-vous compte que ce garçon s’est simplement approprié la plus grande partie de ma fortune ?

Van Deahy rit doucement.

— Laissez-moi vous rappeler, ma chère Meg, qu’il nous reste encore beaucoup d’argent ; suffisamment d’argent pour vivre de nos rentes le restant de notre existence. J’étais d’accord avec vous pour ce qui était de nous venger, mais quant à courir après le Gentleman alors que nous sommes à la tête de plus de soixante mille livres, voilà qui me semble confiner à la folie.

— Oui, vous avez peur de lui, railla-t-elle.

— C’est vrai, acquiesça Van Deahy. J’ai peur de son ingéniosité, de ce que j’appellerai son génie. Est-ce sans raison ? Voici un jeune anglais, un homme d’une intelligence surprenante, qui, de sang-froid, décide de voler les voleurs. Ses aides ? un officier et un soldat étincelants de décorations et de citations, comme au reste lui-même. S’il était plus connu qu’il ne l’est, il aurait toutes les sympathies pour lui. En outre, ses victimes n’osent l’attaquer, de peur d’attirer l’attention de la police sur elles-mêmes. Pour nous, qui nous sommes tirés des griffes de cet homme, continua-t-il en tirant pensivement une bouffée de son cigare, nous avons, en dehors de l’argent que vous apportez imprudemment en Espagne, de beaux comptes dans plusieurs banques sud-américaines. Si vous m’en croyez, nous en resterons là. C’est ce que je vous disais déjà au large de l’Angleterre, lorsqu’un destroyer vint à notre aide, souvenez-vous.

La belle aventurière se leva brusquement.

— Et c’est également ce que je refusai d’admettre, tempêta-t-elle. Si vous n’avez pas de cœur au ventre, c’est votre affaire. Je veux remettre la main sur mon argent, c’est tout ce que je sais. Et lorsque j’aurai recouvré cet argent, mais alors seulement, nous abandonnerons la partie et nous regagnerons l’Amérique du Sud.

Van Deahy haussa les épaules, et il allait répondre aux paroles de sa complice, lorsque l’un des garçons de l’hôtel s’avança dans le jardin, s’arrêta devant le balcon, et parla à Milwaukee Meg en espagnol.

— Oui, faites-le venir, répondit-elle dans la même langue. Puis, se tournant vers son compagnon : c’est Gonsalez, lui annonça-t-elle. Quelques secondes plus tard, un petit homme trapu à grosse moustache noire saluait cérémonieusement Meg et Van Deahy avant de s’asseoir à leurs côtés. Après avoir épongé son front, il sortit de sa poche un volumineux paquet de notes qu’il devait consulter tout au long de la conversation.

— Señora, commença-t-il, j’ai trouvé le caballero en question. Il est arrivé ici, il y a seize jours de cela, dans une petite chaloupe à moteur, et accompagné de deux hommes. Il avait également avec lui une jeune fille, une très jolie jeune fille. Ils descendirent à l’hôtel des Quatre Nations, et la jeune fille retourna en Angleterre par la premier bateau.

— Ils l’ont mise en sûreté, hein ? dit-elle avec un sourire farouche. Ils ont bien fait… Vous perdez votre… proie, Van Deahy.

Van Deahy rit.

— Quand je perds mon argent, peu me chaut le reste, se contenta-t-il de répondre sèchement.

— Et puis ? continua Meg en s’adressant à Gonsalez.

— Puis, reprit le détective en consultant ses notes, les trois hommes vécurent quelques jours à l’hôtel, tous ensemble, comme des amis. Après quoi ils partirent pour Madrid, où ils sont arrivés il y a une semaine, et descendirent à l’hôtel de la Paix sur la Puerta del Sol.

— Y sont-ils toujours ? demanda vivement la jeune femme, mais le détective secoua la tête négativement.

— Non, Señora, ils n’y sont plus, répondit-il avec un accent de triomphe. Je les ai suivis jusqu’à Burgos, où ils vivent dans une petite villa qu’ils ont loué au marquis d’Algesiras. La villa est soi-disant occupée par un aristocrate anglais accompagné de deux valets. Inutile de dire que le maître et les domestiques sont ceux-là mêmes qui étaient descendus à l’hôtel des Quatre Nations.

— Oui. L’un est le valet, l’autre le secrétaire, interrompit Van Deahy, lorsqu’ils n’ont pas mieux à faire.

Meg parla encore.

— Combien de temps doivent-ils rester là ? le savez-vous ?

Le détective haussa les épaules.

— Ils ont pris la villa pour trois mois, et je n’arrive pas à comprendre que des gens puissent louer, ou encore moins bâtir une villa à Burgos, car à ma connaissance c’est bien l’endroit le plus…

La jeune femme interrompit Gonsalez d’un geste.

— Faites surveiller l’endroit par vos hommes. Si les occupants devaient la quitter, informez-m’en, ordonna-t-elle. De plus, tenez-vous prêt à agir d’après mes instructions.

Elle tira de sa poche une liasse de billets de banque et les tendit au policier, qui les reçut avec un sourire épanoui.

— À votre disposition, Señora, conclut-il.

Le jour suivant, Anthony et son secrétaire étaient assis dans la solitaire orangerie de la villa de Burgos. Une chaleur étouffante régnait en dépit de l’orage qui avait sévi le matin, mais le jardin était ombragé, et une légère brise soufflait parfois des collines.

— J’ai souvent entendu parler de châteaux en Espagne, observa Paul qui, le bras allongé, cherchait paresseusement à atteindre un étui à cigarettes posé sur un guéridon –, mais je n’aurais jamais imaginé que le séjour pût en être aussi morne, ni la température aussi accablante. Anthony ne répondit pas. Le regard fixé sur l’horizon, il se mordait légèrement, les lèvres, comme un homme qui cherche la solution d’un problème.

— Voici la troisième fois que je lui parle, remarqua Paul à haute voix. S’il ne veut pas répondre, ou s’il trouve qu’il fait trop chaud pour parler, que ne me répond-il au moins d’un geste ? l’Espagne est le pays des mimiques, des gestes significatifs, et il y a assez longtemps que nous sommes ici pour avoir appris à nous servir de ce langage.

— Je te demande pardon, s’excusa Anthony en se levant. Je ne t’avais pas entendu parler.

Paul rit.

— Il y a une semaine qu’elle est de retour en Angleterre, remarqua-t-il avec douceur. Tu auras bientôt une lettre d’elle.

Anthony rougit.

— De quoi diable me parles-tu ? demanda-t-il d’un ton de mauvaise humeur.

— Je te demande pardon, murmura Paul. Je croyais te parler de ce qui t’occupait.

— Ne fais pas l’idiot, grogna Anthony. Paul se hâta de changer le sujet de la conversation.

— Puis-je te demander où nous irons lorsque nous quitterons cette villa ? s’enquit-il.

— N’importe où, répondit Anthony avec indifférence. Je pensais aller en Australie. Nous n’aurions qu’à descendre à Gibraltar, et à y prendre le bateau.

— … prendre le bateau, et nous faire prendre sur le bateau, et nous faire pendre ensuite ? s’exclama Paul. Il fait chaud en Espagne, certes, mais en ce qui me concerne, je préfère y rester dix ans encore plutôt que d’adopter ta solution !

— Tu as peut-être raison. Ce serait risqué, consentit le Gentleman.

— Et… quoi de nouveau à propos de notre charmante et vieille amie Milwaukee Meg ? demanda soudain Paul. Est-elle arrivée en Amérique du Sud.

— Milwaukee Meg ! répéta lentement Anthony. Je ne pense pas qu’elle ait quitté l’Angleterre. Au moins y était-elle encore, à Devonport exactement, la dernière fois que j’eus des nouvelles d’elle.

— Non ? Elle est retournée en Angleterre ?

— Après que je l’eus soulagée de ses biens mal acquis, le capitaine de l’Obo télégraphia à Devonport, et un destroyer arriva aussitôt à son secours. Milwaukee Meg décida de retourner en Angleterre sur le destroyer.

— Elle risquait gros, dit Paul.

— Milwaukee Meg ne craint pas le danger. Et en ce qui me concerne, je ne serais pas étonné qu’elle soit en Espagne en ce moment, et cherche à nous prendre au filet. À part cela, n’oublie pas de me rappeler que j’ai reçu une lettre du propriétaire de la villa, continua Anthony en tirant un papier de sa poche.

— Le marquis d’Algésiras ?

— En personne. Il paraît que cette villa a une histoire, un passé. Elle aurait été bâtie par le Cid lui-même. Et il arrive qu’une société espagnole cinématographique, la Hispano-Film, a demandé au marquis l’autorisation de tourner ici certaines scènes d’un film historique. Le marquis m’écrit une lettre pleine d’excuses me demandant si j’accepterais ou si je refuserais.

— J’ai toujours pensé que tu finirais tôt ou tard par faire du cinéma, murmura Paul.

— Il ne s’agit pas de moi. La société amène des acteurs, et, d’ailleurs, il ne s’agit pas d’un film comique.

— Tu es injuste pour toi-même, tu te sous-estimes, opina Paul poliment. Quand viennent ces gens ?

— D’ici deux à trois jours. J’ai télégraphié au marquis que c’était avec plaisir, etc. Pendant ce temps-là, le directeur de la Hispano-Film, avant que j’eusse eu le temps de répondre au marquis, m’avait déjà écrit une lettre de remercîments ampoulés, m’informant qu’il arriverait ici sur le coup de neuf heures, accompagné d’un assortiment complet d’hommes revêtus d’armures, de brigands, de nobles chevaliers et de femmes en détresse.

— Cela pourrait être intéressant, opina Paul.

Le mercredi matin amena la troupe en question, dirigée par un petit espagnol des plus bavards, qui s’excusa durant un bon quart d’heure, auprès d’Anthony, de la liberté que prenait la Hispano-Film C0.

Anthony écoutait, aimable et amusé.

— Nous avons encore une faveur à vous demander, monsieur, continua le directeur. Nous allons vous prier de vous éloigner de la villa, ainsi que vos domestiques, qui sont vêtus de façon moderne. L’apparition dans le film d’une ou de plusieurs personnes vêtues selon la mode du vingtième siècle ne manquerait pas, comme vous pourrez le comprendre, d’être du plus déplorable effet.

— En effet, concéda Anthony. Que va-t-il exactement se passer ?

Le petit homme expliqua qu’il s’agissait de l’histoire d’une belle nonne séquestrée dans la villa, et qui, d’une des fenêtres du haut de l’habitation, sollicitait le secours d’un chevalier errant.

— Une nonne ? Elle sera par conséquent voilée ? questionna vivement Anthony.

— Certainement, señor, répondit l’autre. Les nonnes de l’époque étaient strictement voilées.

— Et le chevalier ? continua le Gentleman, que cette histoire semblait soudain passionner. Verrons-nous sa figure ?

L’autre secoua la tête en souriant.

— Pas davantage, señor. Le chevalier aura sa visière baissée.

— Ah oui, dit doucement Anthony… et pourriez-vous me dire le nom des acteurs qui doivent jouer cette intéressante scène ?

Mais le directeur ne put lui dire ces noms, c’étaient de fameux acteurs qui avaient été spécialement engagés pour remplir ces rôles, à ce qu’il savait, et ils étaient français. Le scénario était d’ailleurs français également, et la tâche du directeur se réduisait à diriger les figurants en respectant les indications qui lui avaient été données par ses clients français. Il attendait les deux vedettes d’un moment à l’autre, expliqua-t-il en consultant sa montre enrichie de pierreries diverses. Partis d’une petite auberge située à quelque trente kilomètres de là, ils arriveraient en automobile.

La prise de vues terminée, ils regagneraient directement la France. Ceci, le directeur le savait par les étiquettes des bagages qu’il avait vu amonceler derrière le grand car automobile qui avait amené les deux acteurs au village voisin.

— Je vois, répondit Anthony, et il se mit à la recherche de son secrétaire.

— Paul, dis à Sandy de faire nos bagages aussi discrètement que possible, ordonna-t-il à voix basse. Cache-les dans le petit bois derrière la villa, à trois ou quatre milles d’ici sur la route du nord. Si tu voyais une auto venir à ta rencontre, dissimule-toi.

— Que se passe-t-il donc ?

— Je te le dirai plus tard. Je crois en tout cas que nous allons bien nous amuser. Attendez-moi dans le petit bois tous les deux.

— Du grabuge, alors ? commença Paul, mais Anthony l’arrêta d’un geste.

— Fais ce que je t’ai dit, comme un brave garçon que tu es. C’est tout ce que je te demande pour le moment.

Onze heures n’avaient pas sonné lorsqu’un grand car s’arrêta devant la villa, soulevant autour de lui un nuage de poussière. Deux singuliers personnages en émergèrent aussitôt ; un homme recouvert d’une armure aux reflets d’argent, puis une femme voilée. Le directeur s’avança vers eux et leur souhaita la bienvenue en termes éloquents, entouré de la troupe des figurants moyenâgeux.

— Tout est prêt, annonça-t-il. Le locataire de la villa nous a donné l’autorisation de disposer des lieux comme il nous plairait. Permettez-moi de vous conduire, señora.

La femme voilée murmura quelques remerciements et suivit le petit directeur dans l’allée qui conduisait à l’habitation. Ils pénétrèrent dans le frais vestibule.

Anthony était là, qui attendait nonchalamment, vêtu de toile blanche. Il offrit galamment sa main à la nonne tout en lui débitant quelques lieux communs en français. La nonne hésita un instant avant d’appuyer sa main sur celle qui lui était tendue. Le directeur, les précédant, montait à la chambre à coucher d’Anthony, où se trouvait la fenêtre de laquelle l’actrice devait implorer le chevalier.

Anthony, redescendu au jardin, regarda quelques instants se dérouler l’intrigue du scénario, puis s’éloigna. Le petit directeur, tout congestionné, lançait des ordres.

— Pizario, restez où vous êtes !

— Mais…

— Donnez à vos traits une expression de cruauté. De cruauté, vous dis-je, et non pas de stupidité ! Vous, Gomez, parcourez le jardin à la manière d’une sentinelle. Regardez de temps à autre la fenêtre de la chambre où est emprisonnée le señora. Quant à vous, monsieur… il se tourna vers le chevalier cuirassé d’argent, – vous vous avancerez en ayant soin de vous tenir dans le champ de la camera ; et lorsque je crierai « Allez », vous lancerez votre cri de guerre et attaquerez ces hommes d’armes, après quoi la señora vous jettera une échelle de soie que vous escaladerez.

Van Deahy, qui transpirait abondamment sous la visière baissée de son casque, maudit intérieurement le directeur et son sens artistique. À travers les fentes minces de sa visière, il regarda la fenêtre de la chambre dans laquelle Milwaukee Meg se livrait à l’inspection des meubles du Gentleman.

Il fallait donner du temps à Meg. Il pouvait y avoir des caisses à ouvrir, des serrures à forcer. Et il y avait bien, en effet, une caisse à côté du lit d’Anthony. Milwaukee Meg y essayait dextrement ses clefs. Peut-être mettrait-elle longtemps à l’ouvrir, pourtant, et le rôle de Van Deahy était de prolonger les préparatifs de la prise de vues jusqu’à ce que Milwaukee Meg fût prête.

À cet instant elle apparut à la fenêtre et fit un signe. Ainsi, elle avait trouvé ce qu’elle cherchait. Le cœur de Van Deahy battit joyeusement sous l’armure. Il avait déconseillé cette expédition, il n’y avait pris part qu’à contrecœur, mais à présent il oubliait tout cela pour ne plus penser qu’au succès, au couronnement de leur entreprise.

À la fenêtre, la jeune femme tenait pressé contre sa poitrine un épais paquet recouvert de papier de soie noir. D’une voix de triomphe, elle cria :

— Je l’ai !

Au grand désappointement du directeur, elle ne lança point d’échelle par-dessus le balcon, mais disparut. Quelques secondes plus tard, elle sortait de la villa par la porte.

— Je l’ai ! cria-t-elle encore, puis elle parla en espagnol :

— Monsieur, la prise de vue est remise à une date ultérieure.

— Mais… mais… mais… gémit le directeur, j’ai tous mes figurants ici.

— Tout est remis, répéta-t-elle fermement. Venez.

Elle prit le chevalier par le bras. Ils marchèrent rapidement vers le grand car. Mais la porte de la propriété, ouverte jusqu’alors, était maintenant fermée, et à travers ses barreaux, il fut donné à Milwaukee Meg de contempler un spectacle plus extraordinaire qu’aucun de ceux auxquels elle avait pu s’attendre ce jour-là.

Le chauffeur du car n’était plus à sa place ; il avait été envoyé aux cuisines par l’obligeant Gentleman qui à présent occupait sa place.

Anthony se tourna vers la « nonne » avec un sourire.

— Merci, Meg, dit-il doucement. Je vois que vos bagages sont préparés, et j’ai tout lieu de croire que le reste de votre butin est enfermé dans l’une de ces valises. Bonne idée !

Meg arracha son voile. Elle était blanche de fureur, et ses yeux étincelaient de haine.

— À deux de jeu, monsieur le Gentleman ! cria-t-elle, brandissant le paquet noir qu’elle tenait à la main.

— Ce ne sont que de vieux journaux, mon adorée, répondit Anthony. Ils étaient préparés à votre intention. Au revoir !

Comme le car démarrait, l’américaine tira de son corsage un revolver. Deux coups de feu claquèrent ; mais déjà Anthony et le car avaient disparu au tournant de la route. Un peu plus tard elle aperçut le car qui avait pris de la vitesse et se dirigeait vers le nord, vers ce petit bois dans lequel les deux amis d’Anthony l’attendaient.

Une semaine s’écoula avant que Meg entendît parler à nouveau du Gentleman. Ce fut par une lettre qui lui parvint adressée à Mlle Milwaukee Meg, et qu’elle trouva dans la boîte aux lettres de l’hôtel de Bilbao, qu’elle eut des nouvelles de son ennemi.

 

« Meg chérie, disait la lettre, j’ai quitté l’Espagne, et mes dernières affaires ont été si prospères que j’ai l’intention de prendre des vacances. Je serais plein de remords si je pensais que je vous ai laissé complètement démunie d’argent, mais mon petit doigt me dit qu’il vous en reste grandement assez pour vivre, et ma conscience y trouve de l’apaisement. Si vous tenez à garder ce qui vous reste encore, ne cherchez pas à me suivre. Il vous intéressera peut-être d’apprendre que je consacre la moitié du trésor que vous aviez de si charmante façon amassé pour moi, à l’établissement d’une ferme coloniale qui sera exploitée par des retraités de l’armée. Si vous voulez bien me faire savoir votre adresse, par l’intermédiaire de la rubrique « Nécrologie » par exemple, je me ferai un plaisir de vous envoyer le premier agneau qui aura vu le jour dans cette ferme. Sincèrement à vous.

« LE GENTLEMAN. »

CHAPITRE VII

PURITANISME

Le Gentleman et son secrétaire se promenaient lentement dans Brighton, les mains dans les poches, ne pensant en apparence qu’à savourer la douceur de la matinée, car ils ne parlaient pas. Un observateur aurait aisément imaginé que ces deux hommes n’avaient pas d’autres soucis dans leur existence que ceux qui pouvaient concerner la coupe de leur complet et le soin de leurs chevelures lustrées. Leur silence s’explique par leur observance tacite d’une règle imposée par Anthony, et selon laquelle ils devaient éviter de parler à haute voix en public.

Cette règle dérivait d’une théorie qu’Anthony avait souvent énoncée dans les termes suivants :

« On peut déguiser le visage et l’apparence, mais on ne peut pas déguiser la voix. Les gens peuvent passer près d’un homme sans remarquer son apparence extérieure, mais s’il parle, ils entendront sa voix, et s’ils connaissent cette voix, ils la reconnaîtront. En outre, il est plus facile de reconnaître une voix qu’un visage. »

Anthony ne parla qu’après qu’ils furent rentrés dans leur grand appartement ensoleillé pour y prendre leur déjeuner :

— Mon vieux Paul, dit-il en dépliant sa serviette, cette ville ne me plaît guère. On y voit trop de nouveaux riches. Cette grosse femme en manteau de chinchilla, tout à l’heure…

— Oui, une fourrure de mille guinées pour le moins, opina Paul d’un air maussade. De plus, elle ne sert qu’à rendre cette femme encore plus énorme ; c’est vraiment de l’extravagance.

— C’est mon avis, dit Anthony en hochant la tête. Mais suppose que nous visitions la demeure de cette femme et que nous nous emparions de cette fourrure. Que pourrions-nous faire d’un manteau de chinchilla ?

— On pourrait en faire une excellente couverture, répondit Paul, pensif. Cette idée fit éclater de rire Anthony.

— As-tu remarqué quelque chose d’intéressant, au cours de notre promenade ? demanda Paul.

— J’ai vu Groggenheimer avec une perle de quatre cents livres à sa cravate, et Stork, cet infâme profiteur, couvert d’une pelisse dont tu m’aurais certainement conseillé d’en faire un tapis. J’ai vu Kandeman…

— Kandeman ? répéta Paul. Je ne crois pas connaître ce nom-là.

Anthony rit.

— J’en étais sûr. Vraiment Paul, tu n’es pas du tout à la page. Tu es…

— Me diras-tu qui est Kandeman ? interrompit Paul avec douceur.

Ce fut seulement le déjeuner terminé qu’Anthony répondit à cette question.

— Kandeman, expliqua-t-il, est un homme immensément riche et fort propret. Il est, de plus, président de la ligue contre le jeu, de la ligue contre le tabac, et de la ligue anti-alcoolique. Cela te donne une idée de ce que peut être l’élévation morale de Kandeman.

— Que fait-il dans la vie, en dehors de cela ?

— Il ne fait rien du tout, continua Anthony, que de toucher des dividendes. Il habite le 903 de Princes Gardens à Londres. Il est célibataire. Il condamne tout ce qui est plaisirs, ou, du moins, tout plaisir qu’il ne partage pas. Enfin, je lunche avec lui aujourd’hui, ajouta-t-il.

Paul leva les sourcils à cette conclusion inattendue.

— Deviendrais-tu puritain ? questionna-t-il, incrédule.

— J’ai en effet cette intention, répondit complaisamment Anthony.

Il avait l’habitude singulière d’errer seul dans les endroits les plus invraisemblables. Les réunions, particulièrement, l’intéressaient toujours. Toute manifestation ou cérémonie publique trouvait un enthousiaste participant en la personne du Gentleman, que ce fût un baptême ou un meeting d’anarchistes avancés. Ainsi, la veille, il avait pris part à une réunion de la Fraternelle de Brighton, organisée pour protester contre l’installation éventuelle à Brighton d’une salle de jeu qui fonctionnerait le dimanche. C’était là qu’il avait connu Kandeman, un maigre petit monsieur à favoris. Anthony avait été jusqu’à se lever et à prendre la parole. Il était d’ailleurs très éloquent quand il le voulait. Il fut chaudement félicité par Kandeman. Ce dernier, soupçonnant qu’il se trouvait en présence d’une misère morale cachée, d’une douleur de l’âme ou de quelque chose de ce genre, d’un homme qui aimerait en un mot se confier à un ami large de vues et d’esprit, avait férocement mordu à l’hameçon… et invité Anthony à partager son lunch du lendemain.

— Non, répondit pensivement Anthony à une question de Paul, je ne pense pas qu’il y ait là beaucoup d’argent à faire, à moins que je puisse amener ce vieux sorcier à jouer…

— À jouer ? s’exclama Paul avec surprise. Un type comme celui-là ?

— On ne sait jamais.

Anthony sortit bientôt, ayant revêtu le plus sobre de ses complets. Il avait mis une cravate noire, comme pour porter le deuil d’un passé de forfaiture et d’iniquités. Kandeman l’attendait dans le grand hall du plus luxueux hôtel de Brighton, et se frotta les mains lorsqu’il vit entrer son pénitent.

— Ah, vous voilà, monsieur Jackson, dit-il. Votre exactitude me plaît. Les jeunes gens d’aujourd’hui semblent ne pas avoir la notion du temps. Ainsi, mercredi dernier, figurez-vous que j’ai dû attendre durant cinq minutes une… une… enfin, une jeune personne.

— Voici une chose que je n’arrive pas à comprendre, dit Anthony. Mon cher oncle John m’apprit la ponctualité. Que n’ai-je, hélas, suivi tous ses conseils ! Il soupira et secoua la tête. Kandeman l’observait avec l’intérêt que manifeste un naturaliste pour une nouvelle sorte de punaise.

— Il n’est jamais trop tard pour s’amender comme je vous le disais hier soir, monsieur Jackson, expliqua-t-il tout en conduisant le Gentleman à la salle à manger. Je me suis fait réserver une table bien choisie, dans un coin, car je pense que vous préférez que nous demeurions en tête à tête pour me raconter votre triste histoire, n’est-ce pas.

Lorsqu’ils se furent assis, et qu’un modeste repas eut été placé devant eux, Kandeman emplit d’eau le verre d’Anthony.

— Quant à moi, je prends un tout petit peu de vin du Rhin, encore que je déteste cette sorte de boisson, mais cela m’est ordonné par mon docteur. Ordre du médecin, cher monsieur, ordre du médecin !

Il montra un courage stoïque en avalant ce détestable breuvage, allant jusqu’à se lécher les lèvres après en avoir bu.

— Terrible chose ! dit-il en secouant la tête. Terrible ! L’eau, parlez-moi de l’eau, mon garçon. L’eau pure, la boisson des lions, ha, ha ! la boisson des lions !

Anthony pensa que c’était aussi la boisson des ânes, mais garda cette réflexion pour lui.

— Et maintenant, monsieur Jackson, dit Kandeman lorsqu’ils arrivèrent au dessert, vous m’avez dit hier que vous aviez sur la conscience certaines fautes, certains péchés, et qu’il vous plairait de les confier à un chrétien, à un vrai chrétien tel que moi… et son regard se leva saintement vers les Cupidons grassouillets et roses peints au plafond.

Anthony jouait de sa fourchette avec une distraction, un embarras merveilleusement simulés.

— C’est parfaitement exact, monsieur, répondit-il enfin sur un ton mélancolique. Et mes remords n’ont fait que croître depuis que je vous ai entendu parler du jeu et des joueurs.

— Continuez, dit Kandeman, et ses traits reflétaient une expression d’évidente satisfaction.

— Oh ! si seulement j’avais mieux écouté mon oncle John, gémit Anthony, je ne serais jamais devenu un joueur professionnel !

— Un joueur professionnel ?

Kandeman considéra sa recrue avec un intérêt renouvelé, et même avec une sorte de respect. Cet intérêt qui guide le bactériologiste lorsqu’il examine un microbe mortel et récemment découvert.

— Oui, monsieur, dit Anthony. Je suis un joueur professionnel, un escroc, un voleur de pauvres gens, un pilier des champs de courses et le reste.

Il n’expliqua pas ce qu’était le reste, mais Kandeman pensa le comprendre.

— Il y a une semaine de cela, reprit Anthony sombrement, j’étais fier de moi et de mes exploits. Il y a une semaine, j’étais heureux à l’idée de devenir riche mercredi prochain. Mais qu’est-ce que la richesse ?

— Ah ! s’exclama Kandeman sympathiquement, comme vous avez raison. Qu’est-ce que la richesse ?

— J’en serais presque à souhaiter que Greylegs ne gagne pas, continua Anthony sur un ton de tristesse et de découragement, si ce n’était que les bookmakers, de ce fait, ne dussent gagner de grosses sommes. Encore des gens que l’on devrait supprimer.

— Je partage absolument votre manière de voir, acquiesça Kandeman. Mais qui est-ce… euh… ce Greylegs ?

— C’est un cheval, répondit Anthony, qui va naturellement gagner le Handicap Jesland. Il n’y a aucun doute à cet égard, et il est encore moins douteux que je vais gagner vingt mille livres. Et cependant que le malheureux public met tout son argent sur Pinkie, quelques criminels dans mon genre ricanent sinistrement dans leur for intérieur parce qu’ils ont truqué la course de manière que la victoire soit remportée par Greylegs. C’est abominable !

— Effroyable, opina Kandeman, mais sans beaucoup d’exaltation cette fois.

— Il est évident, dit Anthony, dont le visage s’éclaira soudain, que je pourrai toujours employer mon gain pour une bonne cause.

— Splendide idée, s’exclama Kandeman avec ardeur. Il serait même… même… je dirai poétique… poétiquement juste, de… de toucher cet argent, et de l’employer à faire le bien. À moins, bien entendu, que le cheval ne gagne pas, et dans ce cas, mon jeune ami, vous perdez de l’argent au lieu d’en gagner.

— Oh, je pourrais supporter une telle perte, répondit Anthony en haussant les épaules, mais ne craignez pas une éventualité semblable.

Anthony expliqua à Kandeman, de plus en plus intéressé, que seule la mort soudaine de Greylegs en pleine course pourrait l’empêcher de vaincre, et que de plus, Greylegs était assuré pour une fortune.

Anthony revint chez lui vers trois heures, et montra silencieusement à Paul un chèque de deux mille livres, signé Kandeman.

— C’est incroyable ! s’écria Paul. Cet homme n’est pas fou, ni idiot.

— Kandeman est même intelligent, concéda Anthony, c’est-à-dire facile à duper. Ce sont les sages qu’on trompe, et non pas les imbéciles. Réussis à intéresser un homme à d’autres affaires que les siennes propres, et dès lors il n’est plus qu’une poire.

— C’est bien vulgaire, murmura Paul.

— Vulgaire, mais tellement vrai, répondit sérieusement Anthony. C’est le cas pour tout homme d’affaires, à moins qu’il ne s’agisse d’un génie. J’ai toujours remarqué, en outre, que les réformateurs étaient les plus crédules des gens. L’homme le plus facile à intéresser dans le lancement d’une nouvelle marque de whisky est un membre de la ligue antialcoolique. Indigné de penser que la vente de cet alcool va rapporter des millions, il devient actionnaire, avec l’intention de contrôler la vente et de la restreindre par tous les moyens. Et bien entendu, il ne la restreint jamais, pour ne pas restreindre les dividendes. Quelle est la proie, toute indiquée du tricheur aux cartes ? le bon joueur, évidemment, qui se croit trop malin pour être volé. Celui qui ne joue jamais ne perd jamais.

— Et tu l’as amené à mettre de l’argent sur Greylegs ?

— Parfaitement. Il m’a expliqué qu’il se servirait de son gain pour combattre le jeu. Mieux ! son intention, dès qu’il aura touché le gagnant, est, dit-il, de proclamer que c’est avec l’argent des joueurs qu’il combat le jeu !

— Et il n’en fera probablement rien, remarqua sèchement Paul.

— Très probablement, répondit Anthony.

Prenant le chèque, il le regarda pensivement, puis le plia et le mit dans sa poche.

— Et ce n’est pas tout, ajouta-t-il en souriant. J’ai consenti à donner une séance privée, chez Kandeman lui-même, dans la maison de Princes Gardens.

— Une séance privée ! séance de quoi ? demanda Paul.

— Je suis un joueur professionnel, répondit avec solennité Anthony, et comme tel, je vais dévoiler à Kandeman les trucs employés pour voler le malheureux public. Cette démonstration, la première en son genre, aura lieu devant Kandeman et quelques-uns de ses amis, triés sur le volet pour cette occurrence. Elle comprendra notamment la révélation des méthodes employées par les croupiers de Monte-Carlo pour arrêter la boule où il leur convient.

— C’est absurde ! s’exclama Paul. Tu ne vas tout de même pas croire à de pareilles billevesées. Ce fameux truc des croupiers n’existe pas. Cela a été prouvé mille fois…

Anthony riait doucement, tout joyeux.

— Oui, nous savons cela, mon garçon, mais Kandeman ne le sait pas. Il est prêt à croire tout ce qu’on voudra bien lui raconter. Et il en va de même pour tous les gens de sa sorte.

Ce même soir, le Gentleman rencontra Kandeman.

— J’ai tout préparé, lui dit-il, et je crois pouvoir me procurer les accessoires nécessaires à Londres. La seule chose que… il hésita. Je ne sais comment vous dire…

— Allez-y, parlez sans contrainte, insista Kandeman amicalement.

— Eh bien, voici. Je ne suis pas précisément fier de mon passé. Il ne faudrait à aucun prix que vos domestiques sachent que je suis un joueur, pas plus d’ailleurs que vos invités. Car si les autres joueurs, mes anciens confrères, venaient à savoir que je les ai trahis, vous pouvez imaginer qu’il m’en cuirait.

Kandeman posa une main paternelle sur l’épaule du Gentleman, et le gratifia d’un sourire plein de bonté.

— N’ayez aucune crainte à ce sujet, dit-il. J’ai d’abord très peu de domestiques. De plus ils sont âgés et absolument dignes de confiance. D’autre part notre petite réunion sera soi-disant un meeting secret de la ligue. Ces meetings ont toujours lieu, continua-t-il avec dignité, dans le salon qui se trouve au deuxième étage de ma maison. Vous trouverez peut-être singulier qu’un salon soit installé ailleurs qu’au rez-de-chaussée, au moins dans un hôtel particulier. La vérité est que je suis loin d’encourager les plaisirs mondains, et que je n’envisage l’existence d’un salon, chez moi, qu’en tant que salon réservé à mon usage personnel, où je suis à l’abri des solliciteurs de toute sorte et des buveurs de thé gratuit.

— Je vous comprends parfaitement, dit Anthony, espèce de vilain petit avare !

Seuls les cinq derniers mots ne furent pas dits à haute voix.

— Je m’arrangerai, continua Kandeman, de façon que vous puissiez apporter vos instruments alors qu’il ne se trouvera dans la maison que mon valet personnel, qui est à mon service depuis douze ans. Vous apporterez tout cela la nuit, en passant par le garage, ni vu ni connu. Je comprends facilement vos raisons d’éviter toute publicité, ajouta-t-il.

Anthony regarda son protecteur avec gratitude, ou tout au moins lui adressa-t-il un sourire dont il pensait qu’il exprimait beaucoup de reconnaissance.

— Combien de personnes invitez-vous à la séance ? questionna-t-il.

— Eh bien voyons… hésita Kandeman. J’invite M. et Mme Dawby, membres de la ligue contre les courses. Mme Dawby vous plaira ; c’est une charmante femme qui s’occupe de la sélection des chiens pékinois. Je demanderai aussi à M. John Smather, qui est de mes amis, et…

Il énuméra une douzaine de noms. Plus la liste s’allongeait, plus Anthony jubilait intérieurement.

— Il sera bon, conseilla le Gentleman d’un ton réfléchi, que vos invités ne viennent pas sans argent. Je désire qu’ils s’assoient autour de la table, absolument comme des joueurs ordinaires. Après mes manipulations, je les prierai de se placer derrière moi, de manière à comprendre les trucs que je répéterai.

— Ils seront passionnément intéressés, déclara Kandeman avec vérité.

Deux jours plus tard, un taxi pénétrait dans le garage de Princes Gardens. Anthony en sortit aussitôt, et, aidé d’un vieux valet, transporta dans le salon de Kandeman plusieurs paquets mystérieux, le tout se passant sous l’œil du philanthrope lui-même.

Ce dernier n’avait pas perdu son temps. Ayant couru chez les plus enragés réformateurs de ses amis, il leur avait chuchoté à l’oreille le secret de l’extraordinaire démonstration. Ils se montrèrent tous incroyablement impatients d’assister à la « rédemption » du nouveau croyant. C’est en ces termes que Kandeman parlait de la conversion d’Anthony.

Le soir, une demi-heure avant la réunion, Anthony jeta un dernier coup d’œil dans le salon. Le centre en était occupé par une longue table couverte d’un drap vert divisé réglementairement en carrés et ovales exactement semblables à ceux des tables de Monte-Carlo.

Au milieu de la salle trônait une véritable roulette achetée à grands frais. Le tout avait été disposé sous une suspension spécialement installée à l’effet de rappeler les lumières diffuses du célèbre casino de la Riviera.

— Un garçon extraordinaire, expliquait Kandeman à ses invités au bas de l’escalier, et je suis infiniment heureux de penser que ce sont mes exhortations et mes conseils qui l’ont amené à abandonner la carrière du crime.

— Est-il vieux, ou jeune ? demanda John Smather.

— Jeune, tout jeune, répondit l’hôte.

— J’ai toujours désiré connaître le secret des croupiers, affirma une épaisse femme au nez vermillonné, et votre idée est magnifique, monsieur Kandeman.

Kandeman, buvait du petit lait.

— Le mérite ne m’en revient pas tout entier, madame. C’est le jeune homme lui-même qui m’a proposé de faire cette démonstration.

Quelqu’un regarda sa montre, et annonça :

— Neuf heures et demie.

— C’est exact, il est l’heure, convint Kandeman. Mes amis, voulez-vous me suivre, je vous prie.

Tous montèrent. Anthony, en habit, était debout derrière la table.

— Veuillez vous asseoir, mesdames et messieurs, dit-il. Voulez-vous venir par ici, monsieur Kandeman ? Je vous prierai de vous asseoir à la place du croupier et de prendre ce râteau. Pendant que je ferai mes derniers préparatifs, vous lancerez la roulette, et vos invités joueront. Ils ne joueront naturellement qu’en imagination, mais je leur demande de placer leur mise devant eux, exactement comme si nous nous trouvions à Monaco.

Les invités ne demandaient qu’à obéir. Eux ! jouer ! n’était-ce pas délicieusement excitant et fruit défendu en même temps que si ridiculement absurde ?

— Lancez la roulette comme ceci, indiqua Anthony. Pas trop vite, je vous prie. Et à présent, lancez la boule dans le sens contraire. Parfait, monsieur, c’est cela même.

Kandeman ne paraissait pas peu flatté de sa dextérité. De nouveau, la roulette tourna, et la boule recommença de bondir.

— Zéro gagne, dit Anthony, ce qui signifie que la table a perdu. Et maintenant, veuillez continuer, monsieur Kandeman. Je reviens dans quelques instants.

Il s’inclina légèrement et quitta le salon.

— Ma parole, s’exclama Kandeman avec jovialité, il me semble que je n’ai jamais fait autre chose de ma vie !

Et il recommença de faire tourner roulette et boule.

Soudain, la porte principale du salon s’ouvrit à deux battants, livrant passage à un inspecteur de la police des jeux, suivi de trois policemen en uniforme.

Ébahi, Kandeman les regardait, la bouche ouverte. Il reconnut l’inspecteur.

— Mais… mais, monsieur Wilson, balbutia-t-il, que signifie cette irruption ?

L’inspecteur secoua la tête.

— Vous me surprenez, monsieur Kandeman. Vous connaissez pourtant notre effort pour supprimer les maisons de jeu, les tripots clandestins, et voici que vous en installez un dans votre propre demeure. Que vont penser les gens en lisant cela dans les journaux ?

— Oseriez-vous prétendre que nous sommes en train de jouer ? vociféra Kandeman. Où donc est monsieur Jackson ?

Mais monsieur Jackson avait disparu.

— Je vais tout vous expliquer, dit Kandeman. Ces dames et ces messieurs sont mes amis.

— Oui, oui, répondit l’inspecteur, vous expliquerez tout ce que vous voudrez aux juges.

Lesdites explications n’avaient probablement pas une grande valeur, car Kandeman, en dépit de ses excellents antécédents, fut bel et bien condamné à cent livres d’amende le matin suivant, en tant que tenancier d’un établissement de jeux clandestin. Les journaux relatèrent longuement la honte de Kandeman et donnèrent la liste des nombreux accessoires de jeu qui avaient été saisis chez lui.

— Nous conformant aux instructions donnés par une lettre émanant d’un certain Jackson, expliqua l’inspecteur de police devant le tribunal, nous nous rendîmes au numéro 903 de Princes Gardens, et y trouvâmes les prisonniers assis autour d’une table de roulette. La table était couverte d’enjeux considérables, et la roulette était actionnée par M. Kandeman lui-même.

____________

 

— Encore une descente de police dans un tripot, lut à haute voix le Gentleman dans un journal du soir.

— À considérer la manière dont tu as organisé tout cela, observa Paul, je me demande ce que tu attends pour entrer dans la Police.

— Ce n’est pas une mauvaise idée, répondit Anthony, qui se montra très tranquille tout le restant de la matinée.

CHAPITRE VIII

L’AFFAIRE DOLLY DE MILLE

La devise du Gentleman était la simplicité même. Il la résumait comme ceci : Ne pas être là où on vous cherche.

Au cours des déplacements qu’entraînait sa recherche des moissons faciles, il volait en quelque sorte d’un logement à un autre, et de ville en ville. Il arrivait cependant qu’il ne trouvât pas de victimes. Non pas que les fortunes malproprement édifiées manquassent, mais parce qu’elles étaient parfois difficiles à atteindre. Il y avait aussi des périodes pendant lesquelles Anthony estimait préférable de ne pas trop se montrer. Ainsi en avait-il été après l’affaire Kandeman.

Il avait présentement loué à Londres une modeste maison dans laquelle il se savait à l’abri des indiscrétions policières.

Ce jour-là, rentrant à une heure du matin, il réveilla le brave Paul, et le traîna, les yeux clignotants, mais résigné, dans la salle à manger.

— Qu’y a-t-il ? demanda Paul.

— Je regrette de troubler ton sommeil, mon vieux, mais je ne pouvais attendre jusqu’au matin.

Passant sa tête par la porte entr’ouverte, il cria :

— Sandy, soyez un brave ! faites-moi une tasse de chocolat !… il faut absolument que je fasse disparaître ce goût de cigarettes parfumées que j’ai dans la bouche, ajouta-t-il en refermant la porte.

— Qu’as-tu fait ce soir ? questionna Paul. Une excursion dans le monde chic ?

— Comme tu le dis si bien, répliqua Anthony tout en retirant son col et sa cravate. Passe-moi ma robe de chambre, et une de tes cigarettes ordinaires. Oui, je sors du Magson’s.

— Le club de nuit ? s’étonna Paul. En fais-tu donc partie ?

Anthony rit.

— Le prix de l’inscription à ce club très fermé est tellement élevé qu’il en interdit l’accès à tout jeune homme honnête, dit-il.

Le Magson’s était, déclara-t-il, le plus exclusif, aussi bien que le plus récemment ouvert des clubs de nuit de Londres. Le nombre des membres en était limité, et l’on ne pouvait en faire partie à moins de payer une cotisation de cinquante guinées ainsi qu’un droit annuel de cinquante autres guinées. De plus, il fallait être présenté par un membre, et les membres du Magson’s constituaient un milieu qui n’était pas celui d’Anthony. Ils participaient de la classe des nouveaux riches, des parvenus de guerre, étant pour la plupart des fils de papas qui avaient gagné des millions au moyen de contrats passés avec le gouvernement. Les autres étaient des rastaquouères de nationalités variées, venus on ne savait trop d’où. Parmi ces hommes scintillaient quelques-unes des plus jolies actrices londoniennes.

— Je fus introduit en tant qu’ami d’un riche jeune homme que j’ai connu à l’Alhambra, un certain Job Tillmitt, expliqua le Gentleman. Je ne te raconterai pas en détail comment je l’ai connu, car cela n’en finirait pas ; qu’il te suffise de savoir que je le rencontrai alors qu’il avait vraiment besoin d’un ami, ou d’un compagnon quelconque.

— Il n’avait plus le sou ?

— Il était amoureux, répondit doucement Anthony, et très malheureux. Et quand je te dirai que la femme qui occupait ainsi son cœur et ses pensées était Dolly de Mille, tu comprendras sans doute. Bref, je le consolai, ou l’encourageai du mieux que je pus. L’opportunité d’être introduit au Magson’s, et de contempler l’extravagance déchaînée…

— Dis donc, tu ne trouves pas qu’il est un peu tôt pour faire de la morale ? murmura plaintivement Paul.

— Tu as peut-être raison, consentit Anthony. Je continue. Enfin, il me plaisait de connaître ce club, d’autant plus que je pouvais y être présenté à Dolly de Mille, qui est aussi différente d’une beauté professionnelle ordinaire qu’une Rolls-Royce d’un vieux taxi d’avant-guerre. Elle a une maison magnifique à Kensington, poursuivit avec enthousiasme Anthony, une splendide propriété dans le Somerset et une ravissante villa sur la Riviera. D’autre part, des mètres et des mètres de colliers de perles, des pelletées de diamants, et un compte en banque à rendre maint millionnaire jaloux.

— Tu plaisantes ? demanda Paul.

— Je ne dis que la vérité. N’as-tu jamais entendu parler de Dolly de Mille ?

— J’ai entendu parler d’elle, acquiesça Paul, mais je ne l’ai jamais considérée comme une proie pour nous. Ce n’est pas là… ton genre d’affaires… il hésita… ce n’est pas une Milwaukee Meg, et toute femme…

— Si elle n’est pas Milwaukee Meg, elle n’en vaut guère mieux, et elle court moins de risques qu’elle, déclara Anthony. Tu ne sais pas ce qu’elle est. Elle a ruiné plusieurs jeunes hommes, elle a désespéré plus de garçons et de parents qu’aucune femme de sa sorte. Enfin, continua-t-il lentement, j’ai bien peur qu’elle n’arrive à s’approprier les cent mille livres qui me sont revenues de la vente de mes mines d’argent.

Paul, ébahi, fixa son ami. Puis il rit.

— Ah ah ! je vois ! tu as causé avec cette femme ?

— J’ai même eu une très longue conversation avec elle. Et j’ajoute très langoureuse, dit Anthony. Pour tout te dire, je crains que cette soirée ne me coûte bien cher. Dolly de Mille n’est pas seulement intéressante, mais fascinante. Je t’ai réveillé, d’ailleurs, pour t’annoncer que nous quittons cet appartement demain matin. J’effectue mon entrée dans le monde. J’ai trouvé un superbe logement à Picadilly, meublé, pour soixante livres la semaine, et s’il est encore libre, nous dormirons sous ses plafonds peints demain soir.

Sandy entrait, portant sur un plateau deux grandes tasses de chocolat fumant.

— Plus de cuisine à présent, Sandy, lui dit Anthony. Quant à toi, Paul, tu seras mon chauffeur. Il faut que j’aie une voiture, et comme tu dois le savoir, je ne puis me contenter du premier chauffeur venu.

— Entendu, répondit Paul.

____________

 

Le lendemain vers une heure et demie de l’après-midi, Miss Dolly de Mille descendait de son brougham électrique devant le Park Hôtel, et le portier la conduisait au merveilleux vestibule de marbre blanc. Une douzaine de paires d’yeux se dirigèrent aussitôt vers elle, car Dolly de Mille était célèbre. D’autre part, elle avait une réputation bien établie, et tandis qu’elle s’avançait lentement dans le vaste hall, chacun regardait autour de soi, essayant de deviner qui était la nouvelle victime de la ravissante jeune femme. Bientôt un jeune homme infiniment élégant et de la meilleure apparence vint à la rencontre de l’actrice, avec tous les signes d’une ardeur mal dissimulée, et lui parla.

— Comme c’est charmant à vous ; je pensais que vous auriez oublié notre rendez-vous, lui dit-il en prenant la main qu’elle lui tendait et en la regardant avec ivresse.

— Je n’oublie jamais un rendez-vous, répondit-elle en souriant, mais je me demandais si vous seriez exact.

Il la regarda d’un air de reproche.

— Comme si j’avais pu ne pas l’être, murmura-t-il.

Comme ils allaient l’un à côté de l’autre vers la salle à manger, Anthony, qui n’avait jamais vu Dolly de Mille de jour, put admirer à loisir la pureté de son teint, l’extrême finesse du grain de sa peau, et toute la grâce, toute l’adorable féminité de sa démarche et de ses gestes.

Les yeux plongeant dans ceux du jeune homme, elle retirait lentement ses gants.

— Vous allez souvent au club ? demanda-t-elle.

Anthony secoua la tête.

— Plutôt rarement, dit-il simplement. La plupart de ces endroits m’effrayent. Je ne suis qu’un mineur, voyez-vous.

— Vous avez l’air bien jeune pour un mineur, dit-elle en riant. Et que faites-vous à Londres ?

— J’y suis venu pour placer de l’argent, répondit-il. J’aime beaucoup Londres, beaucoup, mais il suffit de si peu de chose pour que j’entende la voix de l’Ontario qui m’appelle, et il s’en faut de si peu, alors, que je ne fasse immédiatement mes malles et ne m’en aille par le premier bateau.

— Avec cent mille livres, vous pourrez faire quelque chose, opina pensivement l’actrice. J’ai beaucoup de bons amis dans les affaires, et peut-être pourrai-je vous trouver un placement intéressant.

Ainsi, pensa Anthony, elle commençait déjà de montrer ses griffes. Quels moyens emploierait-elle pour arriver à ses fins ? à quelle espèce de gens, de louches complices, le livrerait-elle ?

Et pourtant, combien il était difficile de croire, d’imaginer même, que c’était pour cette femme au pur visage, aux yeux clairs, que s’était suicidé Neilson Grey, que c’était elle qui avait conduit à la ruine le jeune Lord Feltan. Et Anthony se sentait presque faiblir, lorsqu’elle parla encore d’argent.

— Naturellement, reprit-elle, je m’y connais fort peu en affaires personnellement, mais mes amis sont très capables. L’un d’eux me parlait tout dernièrement d’une certaine compagnie de Bencombe China Clay, qui constituera, paraît-il, une affaire extraordinaire. Peut-être vous féliciterez-vous de m’avoir rencontrée, ajouta-t-elle avec un petit sourire, et d’avoir évité ainsi de tomber sur des exploiteurs.

— C’est certainement très heureux pour moi, répondit-il poliment.

Ils ne parlèrent pas plus longtemps d’affaires, et il la quitta à la porte de sa maison de Kensington. Il devait la revoir le lendemain, plusieurs lendemains de suite…

Il la conduisit un jour dans le thé le plus coté de Saint James Street ; une autre fois ils dînèrent puis allèrent au théâtre, mais le patient Paul murmura lorsqu’il apprit que le Gentleman avait loué une loge à l’Albert Hall à l’occasion d’un grand bal masqué donné au bénéfice des œuvres de charité.

— Comment te déguises-tu ? demanda-t-il.

— En simple Pierrot. Quant à Dolly, je lui ai suggéré de s’habiller en reine de Saba.

Paul parut anxieux.

— Elle portera donc tous ses bijoux ? s’enquit-il.

— Parfaitement. On dit qu’elle a pour cent mille livres de perles. Je serai son chevalier servant. Et à vrai dire, Paul, cela ne me plaît guère.

— Il me semble que je t’avais déconseillé, au début, de t’occupera de cette femme ? Après tout, l’homme est l’ennemi naturel de la femme, et, si une femme arrive à tirer son épingle du jeu, ne peut-on la laisser tranquille ?

— Je comprends fort bien ta manière de voir, répondit Anthony, et pourtant je ne saurais l’adopter.

— Pourquoi ? Je n’ignore pas qu’elle a déplumé de riches fils de famille, et quelquefois leur famille par-dessus le marché, mais cela ne fait que la rendre plus admirable à mes yeux.

— Plus… méprisable ! rétorqua Anthony irrité.

Ce qui l’embarrassait surtout, c’était d’avoir affaire à une femme. De plus, il découvrait, non sans une certaine stupeur, que Dolly de Mille occupait une place grandissante dans sa pensée. Furieux contre lui-même, il se répétait que le charme de cette femme n’était qu’une de ses ficelles, mais cela n’arrangerait pas grand’chose.

Le jour du bal masqué, ils devaient prendre le thé au Circus Hôtel. Il se surprit à être en avance et à attendre l’actrice avec un peu d’angoisse, ce qui ne fut pas sans l’alarmer beaucoup. Plus Dolly de Mille prenait d’ascendant sur lui, et moins il lui restait de chances de réussir son coup.

Le thé terminé et après qu’il eut payé le garçon, ils se levèrent et s’éloignèrent lentement parmi les clients et les visiteurs assis autour des guéridons. Ils arrivaient à la porte lorsque Anthony se retourna subitement. Son regard rencontra celui d’un homme assis dans un coin éloigné. Il avait deviné, senti, que cet homme le regardait, guidé par cet instinct que seuls possèdent les sensitifs.

Ses yeux revinrent vers l’actrice. Elle n’avait rien vu, et encore qu’elle fixât Anthony à ce moment, ne remarqua pas qu’il travaillait imperceptiblement. Ayant pris congé d’elle, il regagna son appartement de Picadilly par un chemin détourné.

Sandy comprit, lorsqu’il le vit rentrer, que quelque chose d’anormal se passait.

— Rien d’ennuyeux, monsieur ? lui demanda-t-il comme il prenait son chapeau.

— J’ai vu quelqu’un au thé du Circus, répondit Anthony. Devinez qui.

Sandy secoua la tête.

— Eh bien, c’était Baltimore Jones. Vous ne vous rappelez pas ce tricheur aux cartes à qui nous raflâmes son magot, dans le temps, à Madrid ?

Sandy sifflota.

— Et pensez-vous qu’il vous ait reconnu, monsieur ?

— J’en suis absolument certain. Baltimore est un homme qui sait se servir de ses yeux. Il me regardait sûrement depuis longtemps déjà lorsque je le reconnus. M. Wensley est-il à la maison ?

— Oui, monsieur. Il attendait vos instructions pour ce soir.

— Envoyez-le-moi, voulez-vous ?

Paul entra bientôt, sanglé dans son costume de chauffeur, et fut aussitôt informé de la présence à Londres de Baltimore Jones.

— En voilà un qui va essayer de nous mettre des bâtons dans les roues, dit-il.

— Qui sait, répondit Anthony. Mais il s’y prendra à sa manière. Pour moi, c’est un type à mettre la police dans son jeu.

Il y eut un silence.

— De toute façon, remarqua Paul, il ignore que tu prépares quelque chose actuellement. T’a-t-il suivi ?

— Non. J’ai d’abord été en taxi jusqu’à Marble Arch, et il n’y avait rien derrière nous. Puis je me rendis à pied à Chancery Lane, où je pris un autre taxi. Mais il se passera sûrement quelque chose ce soir.

— Et quelles sont les instructions ?

— Simples. Tu restes avec la voiture à la grille du parc, qui se trouve à cent cinquante mètres environ des portes de l’Albert Hall. Mets le moteur en marche à partir de dix heures.

— Et le plan des opérations ?

— Je n’ai pas de plan, je te le répète, bougonna Anthony, visiblement mal à son aise. J’agirai au gré des circonstances.

Jamais aucune de ses entreprises ne lui avait valu autant d’embarras, autant de remords anticipés, que celle qui devait lui assurer la propriété des bijoux de la délicieuse actrice.

Il arriva à l’Albert Hall costumé en simple Pierrot et le visage peint de blanc. En dépit de cette mascarade, il portait dans la poitrine un cœur de plomb.

Il était neuf heures et demie. La salle était déjà pleine. Parcourant les loges du regard, il aperçut bientôt Dolly seule dans la sienne, où il se rendit aussitôt. Il frappa à la porte.

— Entrez…

Il demeura un instant au seuil de la loge. Dolly était merveilleusement belle cette nuit-là. De nombreux rangs de perles splendides sertissaient son cou de cygne, sa gorge délicate et ses épaules. Le haut de son costume resplendissait de diamants, tandis que l’éclat d’une énorme émeraude qu’elle portait à son turban de soie semblait à Anthony celui d’un regard ironique.

— Entrez, répéta-t-elle doucement et asseyez-vous. Non, pas ici ; au fond de la loge, et contre cette paroi.

Ces mots, et le ton sur lequel ils étaient prononcés firent instantanément comprendre à Anthony qu’un danger planait, et s’il prit place dans le siège qui lui était indiqué d’une façon très naturelle, ce fut uniquement parce qu’il avait l’habitude de contrôler ses réflexes.

Il se rendit compte que la place qu’il occupait l’empêchait d’être vu de la salle ainsi que des autres loges.

Une seconde, il contempla la fortune que Dolly portait sur clic, mais quelque chose lui dit que ces pierres et ces perles magnifiques ne lui appartiendraient jamais. Il ne put s’empêcher encore une fois, d’ailleurs, de penser avec une sorte de dégoût aux projets qu’il avait édifiés à l’égard de ce trésor, et cela au point que l’idée de dérober une seule de ces perles lui donna comme une nausée.

— Parfait, monsieur le Gentleman, continua Dolly, et malgré sa maîtrise de lui-même, Anthony sursauta.

— Vous êtes un charmant garçon, reprit-elle en le regardant de ses yeux étranges, et vous me plaisez. Pas mal, votre histoire de cent mille livres.

— Je crains de ne pas bien saisir… commença Anthony.

Elle secoua la tête.

— Ne jouons pas sur les mots. La situation est trop dangereuse pour vous en ce moment.

— Pour moi ?

— Il y a dans la salle quatre détectives qui vous cherchent, expliqua-t-elle.

Il y eut quelques minutes de silence.

— Du reste, ils me cherchent aussi, continua-t-elle.

— Vous ! s’écria Anthony.

— Oh, ils me cherchent… c’est une façon de parler. Ils savent bien que je suis ici. Monsieur le Gentleman… je ne connais pas votre vrai nom… je crois que vous avez une triste opinion de moi. J’ai passé mes plus belles années, il est vrai, à soulager les riches de leur superflu, mais quant aux histoires selon lesquelles j’aurais amené qui que ce soit au suicide, elles sont fausses. Ce qui n’a pas empêché, monsieur le Gentleman, une de mes soi-disant victimes, un jeune homme, à se plaindre de moi auprès de la police… D’autre part, les détectives doivent savoir que je vous attends, et c’est pourquoi ils ne se montrent pas encore. Quelqu’un, un homme, fixe notre loge en ce moment, mais il ne sait pas que vous êtes là. À présent, laissez-moi seule, croyez-moi.

— Mais vous ?

Elle haussa ses blanches et douces épaules, puis, regardant soudain un endroit de la salle, elle baissa la voix.

— Haussez légèrement la tête ; voyez-vous ce Méphisto au loup noir… il vient de l’enlever…

Anthony regarda avec précaution, et reconnut le jeune homme qui, quelques jours plus tôt, l’avait introduit au Magson’s club.

— C’est lui qui est mon ennemi, murmura-t-elle sourdement. Le voilà qui se dirige par ici, pour me proposer un dilemme que vous pouvez imaginer…

— Oui, répondit pensivement Anthony.

Il jeta un regard circulaire dans la loge. Un paravent recouvert de velours rouge coupait la loge en deux, évidemment destiné à préserver ses occupants des courants d’air.

— Voici qui va faire l’affaire, dit-il. La loge voisine est vide, n’est-ce pas ? et cette petite porte y mène ?

— Oui.

Il entra dans la loge vide. La porte en était masquée par un rideau.

— Magnifique, dit-il. Savez-vous à qui est réservée cette loge ? j’ai pris la liberté de fermer la porte qui donne sur le couloir.

Dolly donna le nom d’une danseuse célèbre.

Anthony sourit.

— Elle n’arrivera pas avant minuit, dit-il.

À ce moment, quelqu’un frappa à la porte, et elle s’ouvrit, livrant passage à un jeune homme masqué et portant le costume de Méphistophélès. Il n’aperçut pas Anthony caché derrière le paravent, et ne fut averti de sa présence, que par le canon d’un browning appuyé sur son épine dorsale.

— File dans la loge voisine et tiens-toi tranquille, ordonna Anthony. J’ai besoin de ton beau costume.

Une demi-heure plus tard, une reine de Saba et un Méphisto masqués sortaient de l’Albert-Hall. Des détectives postés là se regardèrent l’un l’autre. L’ordre leur avait été donné de n’effectuer aucune arrestation sans l’assentiment du Méphisto. Or, le Méphisto, le vrai, bâillonné et ligoté, se démenait contre ses liens dans une certaine loge…

Anthony et, sa compagne montèrent bientôt dans la voiture qui les mena rapidement jusqu’à Kensington.

— Vous voici chez vous, Dolly de Mille, dit Anthony comme l’auto stoppait devant la demeure de l’actrice. Je crois que vous n’avez guère qu’une dizaine de minutes pour fuir Londres et sa police.

— Cinq minutes suffiront amplement, répondit-elle simplement. Elle tendit sa main :

— Au revoir, frère brigand, et voici vos… honoraires.

Sa belle main tenait un collier de perles qu’elle venait de retirer de son cou.

— Non, dit Anthony, mais… si vous vouliez me permettre…

Ils se regardèrent une seconde sans mot dire, puis Anthony se pencha sur elle passionnément…

Le chauffeur, ou autrement dit Paul, ne perdait rien de la scène, encore qu’il tournât le dos aux acteurs.

— Je me demande un peu, murmura-t-il, comment va s’y prendre Anthony pour partager avec ses dévoués auxiliaires les bénéfices de cette affaire-là…

CHAPITRE IX

LE SOIXANTE-QUATORZIÈME DIAMANT

Ce brave inspecteur de Scotland-Yard regardait non sans amusement le fin visage du rajah de Tikiligi. Le rajah était jeune, et son impeccable smoking le rendait encore plus mince qu’il ne l’était. Son teint d’olive foncée était souligné par une petite moustache noire et brillante. Il portait coiffés en arrière ses cheveux huilés, noirs comme l’aile du corbeau.

— J’espère que ma présence n’importune pas Votre Altesse, s’enquit l’inspecteur.

— Non, non, moi content vous voir, répondit Son Altesse en secouant vigoureusement la tête. Moi parle anglais très bien, mais moi pas anglais. Moi hollandais.

L’inspecteur ne savait pas trop comment faire part au rajah de la mission qui l’amenait.

— Nous avons appris à Scotland-Yard, commença-t-il, que Votre Altesse voyageait avec une importante collection de pierres précieuses.

Son Altesse affirma fermement du menton.

— Oui, oui. Très belles pierres, grandes comme œufs canard. Vingt, j’ai vingt comme œuf canard !

Il adressa à un domestique hindou quelques mots dans une langue incompréhensible pour l’inspecteur. L’homme prit une boîte dans le tiroir d’un secrétaire, l’ouvrit et montra les rangées de diamants qui étincelaient de millions de feux sous la lumière du lustre.

L’inspecteur les contempla avec une émotion qui participait moins de l’admiration que de la crainte.

— Voici pourquoi je suis venu, monsieur, dit-il. Je dois vous prévenir, de la part du Directeur de la Sûreté, de la présence à Londres de deux fameux voleurs.

— M’est égal, pouh ! répondit Son Altesse avec un geste majestueux des mains. Cet homme noir ici très fort. Il chef police dans mon pays, il très cruel avec voleurs ! Il coupe tête très vite !

Il parla encore à son suivant, toujours employant cette langue étrange, et celui-ci, de contentement, montra la double rangée de ses dents éblouissantes.

— Vous comprendre, inspecteur, déclara le rajah avec dignité. Moi pas venir pour vendre. Moi venir pour acheter soixante-quatorzième diamant pour mon collier.

— Le soixante-quatorzième ? répéta l’inspecteur.

— J’ai soixante-treize, précisa le rajah, tous grands, grands et magnifiques ! Regardez !

Se dirigeant énergiquement vers la table, il y reprit la boîte et y choisit une énorme pierre.

— Moi acheter encore une comme ça, dit-il. Moi la payer combien il faut. Beaucoup millions, s’il faut.

L’inspecteur serra les lèvres.

— Oui, monsieur, répondit-il avec impatience. C’est bien possible. Mais gardez-vous de Benny Lamb, qui est à Londres, et qui est un malin parmi les malins.

— Lui mauvais homme ? demanda son Altesse intéressée.

— Très mauvais, répondit gravement l’inspecteur.

— Alors, vous couper tête à lui, suggéra son Altesse. Ça très simple. Et il haussa les épaules.

— Ce n’est pas si simple que cela en Angleterre, répliqua l’inspecteur en étranglant son envie de rire, car il nous faut ce qu’on appelle des preuves, des témoignages, avant de pouvoir mettre le malfaiteur en prison. Or, nous n’avons pas de preuves contre Benny Lamb.

— Dans mon pays, moi tuer mauvais hommes très vite, dit le rajah avec un air de complaisance. Mon pays très beau pays. Moi avoir milliers et milliers esclaves pour travail dans mines !

— Parfaitement, votre Altesse, interrompit le détective, et voilà justement pourquoi le second des voleurs dont je vous parlais est, de loin, le plus dangereux. Il se fait appeler, ou s’appelle lui-même le Gentleman, et s’il apprend jamais que vous faites travailler des esclaves pour gagner de l’argent, il vous tombera certainement dessus, et vous aurez une sacrée veine si vous conservez intacte votre collection de diamants.

— Le Gentleman ? demanda le rajah interloqué.

L’inspecteur expliqua tout au long ce qu’était le Gentleman et raconta ses exploits au rajah. Et lorsqu’il quitta l’Empire-Hôtel, l’inspecteur pensait que son noble protégé savait à quoi s’en tenir quant aux dangers qu’il courait.

On parlait également du Gentleman, et par la même occasion du rajah, dans un restaurant chic du West-End où Benny Lamb, un élégant jeune homme venu d’outre-Atlantique, discutait avec deux de ses amis des possibilités de faire son plus beau coup de l’année.

— Il roule sur l’argent, ce type, il roule littéralement dessus, expliquait-il en secouant la tête d’un air de réprobation, et je suis sûr que c’est une affaire superbe pour nous, Jim.

Jim, un petit homme aux cheveux roux, renifla d’un air sceptique.

— Il n’est jamais facile de faire un beau coup, Benny, dit-il, mais si ce que tu dis au sujet de ce rajah, est vrai, il faut essayer…

— Il faut pourtant que nous fassions attention à quelque chose, reprit sérieusement Benny Lamb. Il paraît que le Gentleman est de retour à Londres. Tu sais bien, ce type qui passe son temps à voler les voleurs, comme il dit ? Et bien, il est revenu. J’ai rencontré Baltimore Jones, qui l’a vu au Circus Hôtel dernièrement, et qui d’ailleurs est une de ses victimes.

— Et tu crois qu’il va s’occuper du rajah, ton Gentleman ?

Benny hocha la tête.

— Si quelqu’un s’en occupe, ce sera lui. Le rajah attirera le Gentleman comme l’aimant attire le fer, dit-il. Le rajah, je l’ai vu moi-même, la nuit dernière au théâtre. Il avait des boutons de manchettes en diamant, des boutons de chemises en diamant. Tout au plus si sa chaîne de montre n’était pas en diamant aussi ! Il reluisait comme un arbre de Noël. Un garçon de l’Empire-Hôtel m’a dit qu’il portait des boutons en diamant à ses pyjamas.

— Alors ? que faisons-nous ? questionna Jim. Benny Lamb réfléchissait.

— Il est ici pour acheter des diamants, dit-il. C’est à ne pas croire, mais c’est comme ça. C’est son vice. Il possède dans son pays un collier de soixante-treize gros diamants, et il est venu ici pour trouver le soixante-quatorzième. Tout cela d’après les garçons de l’hôtel, avec qui je suis dans les meilleurs termes. Mon idée est de lui faire une visite, soi-disant pour lui offrir des diamants. Je m’arrangerai de manière à en avoir un petit assortiment présentable. Je pense savoir où trouver la grosse pierre qu’il cherche, mais ça, c’est une autre affaire. Ce que je veux d’abord, c’est voir sa collection à lui, et avoir sur moi des imitations que je substituerai au bon moment.

— Il y a mieux, déclara Jim, et Benny le regarda avec une nuance de respect, car Jim avait parfois des éclairs de génie. Essaie donc avec lui le truc de la confiance. Cela paraît trop simple, je le sais, mais ce sont souvent les vieux trucs qui prennent le mieux, surtout avec des clients de cet acabit-là.

Et Jim s’expliqua.

— Tu te fais chic, superchic, et tu vas le voir avec autant de diamants que tu pourras ; des diamants véritables. Porte-les dans une serviette et enveloppe-les avec beaucoup de soin. Laisse-les lui, en l’informant que tu viendras les reprendre le lendemain. Ces gens de l’Est apprécient grandement ce genre de procédé. Le jour suivant, tu lui demandes de te montrer les siens, puis de t’en confier quelques-uns afin qu’il te soit plus aisé de trouver les pareils sur le marché de Londres.

— Bah ! répondit dédaigneusement Benny. Tu crois donc que nous avons affaire à un crétin ? Je pensais que tu me proposerais tout de même quelque chose de plus malin que cela.

Ils ne quittèrent pas le restaurant avant d’avoir mis leur plan au point.

Le jour suivant, Benny Lamb descendait d’une luxueuse limousine devant l’Empire Hôtel, et faisait passer sa carte au rajah de Tikiligi. Ce potentat coloré le reçut immédiatement, car la carte de Benny, superbement gravée, portait un nom qui au premier coup d’œil, semblait être celui d’un des plus importants des marchands de pierres précieuses de Hatton Garden.

Benny disposait de moyens considérables, qui lui avaient permis de « louer » un fort respectable échantillonnage de diamants. Il avait également été aidé dans ce sens par quelques-uns des amis qu’il avait dans le monde du recel.

Son Altesse, habillée d’une robe de chambre, pénétra dans le salon où l’attendait Benny Lamb. Il mâchait vigoureusement ce que son visiteur devina être de la noix de bétel.

Le rajah, tout d’abord, se montra quelque peu soupçonneux, et semblait ne pas vouloir parler de diamants.

— Moi pas pouvoir parler avec vous sans rendez-vous, déclara-t-il en secouant la tâte. Moi sais pas si vous voleur, si vous Gentleman, par exemple.

Benny rit avec bonne humeur à cette suggestion.

— Je suis heureux que vous ayez été mis sur vos gardes en ce qui concerne ce gredin, dit-il. Puis une pensée le traversa soudain : auriez-vous déjà eu affaire à lui ? s’inquiéta-t-il vivement.

— Non, non, non, répondit le rajah avec emphase, lui pas s’occuper moi. Et maintenant, vous dire moi pourquoi vous venir me voir ?

Benny Lamb plongea dans le vif du sujet sans préliminaires superflus. Il ne manquait pas d’éloquence, et savait se montrer convaincant. Il sortit de sa serviette un rouleau de velours rouge et l’étala sous les yeux du rajah. Il y avait là de vraiment belles pierres. Le rajah les prit et les examina une par une, les reposant l’une après l’autre avec une légère moue.

— Celle-ci pas bonne, dit-il, et celle-ci pas non plus. Tout ça trop petit petit. Moi pas besoin petites pierres. Moi besoin grand diamant, très grand. Moi montrer à vous.

Il frappa dans ses mains, et adressa quelques paroles dans sa langue gutturale à son domestique aussitôt apparu, qui s’empressa de prendre dans un tiroir une boîte contenant un coussin de velours bleu parsemé de pierres dont la vue arracha à Benny Lamb une exclamation d’admiration.

— Voulez-vous me permettre… il avançait la main, mais le domestique referma la boîte avec un claquement sec.

— Non, non. Vous apporter moi pierres comme ça, dit le rajah. Vous venir demain, peut-être, ou après-demain. À quelle heure vous venir ?

— À cinq heures demain après-midi, répondit Benny, qui exultait en son for intérieur.

— Moi montré à vous beaux diamants, hein ? dit le rajah avec un large sourire. Combien pensez-vous ils coûtent ?

— Aucun d’eux ne vaut moins de cinquante mille livres, Altesse.

— Et vous pensez-vous pouvez me vendre très gros diamant comme ça ? demanda ardemment le rajah.

Benny pour toute réponse se contenta de hocher la tête gravement.

Ce soir-là, lorsqu’il rejoignit ses amis, son plan était définitivement établi.

— Faukenberg nous fournira les pierres, déclara-t-il en parlant du plus fameux recéleur de Londres. Il faut qu’elles soient aussi belles que celles de ce négro, et qu’elles leur ressemblent absolument, allons au Hody’s boire un coup au succès de l’affaire.

Pendant que les trois hommes se dirigeaient vers leur bar favori, Benny Lamb rendit compte à ses amis de sa visite à l’Empire-Hôtel.

— Il a entendu parler du Gentleman, expliqua-t-il avec un petit ricanement. Je me demande d’ailleurs si celui-ci n’est pas sur sa piste. Je m’en suis inquiété, et l’on m’a parlé de certains mystérieux jeunes gens qui tourneraient autour de l’hôtel en ce moment.

Le bar était comble, mais ils parvinrent pourtant jusqu’au comptoir et se portèrent des toasts silencieux. Benny payait la tournée, lorsque la serveuse lui demanda avec un sourire :

— Cette lettre est à vous, là, sur le comptoir ?

— Une lettre ? questionna Benny en se tournant. Et, en effet, une enveloppe était là, qui portait son nom.

— Qui diable a mis cette lettre ici ? Vous n’avez vu personne ? demanda-t-il à ses amis.

Ils n’avaient rien vu. Benny, intrigué, ouvrit l’enveloppe, en sortit une feuille de papier et lut :

 

« Vous convoitez les diamants du rajah. Moi aussi. Il n’y a pas de raison pour que nous nous battions. Nous pourrons au contraire travailler ensemble et partager les bénéfices. Rencontrez-moi au coin de l’avenue Saint-John et de Maida Vale à dix heures ce soir. Soyez seul. Je le serai également. »

 

— Eh bien, je… Benny Lamb était passablement interloqué. Partager les bénéfices ? il ne doute de rien, celui-là. Que pensez-vous de cela, les amis ?

— Il leur tendit la lettre. Ils lurent.

— Y vas-tu ?

— Je pense que oui, répondit Benny après un silence. J’aimerais assez connaître la figure de ce type. Nous pouvons avoir affaire à lui un jour ou l’autre, et il sera bon que nous sachions qui il est.

Il se trouvait donc au rendez-vous indiqué à l’heure précise, et comme une horloge voisine sonnait le dernier coup de dix heures, un jeune homme traversa la tue et vint droit à lui. Il portait un long imperméable au col relevé et un feutre rabattu sur les yeux. De plus, il tournait le dos au réverbère voisin, et Benny Lamb, ainsi, ne pouvait distinguer ses traits.

— Benny Lamb ? questionna-t-il brusquement.

— C’est moi, répondit l’autre en regardant si la rue était déserte et si le Gentleman était vraiment seul. Il semblait bien l’être.

— Marchons par là, la rue est tranquille, dit Anthony.

— Et maintenant, tranchons la question en deux mots, continua-t-il. Êtes-vous disposé à faire l’affaire du rajah avec moi ?

— Je ne sais pas de quoi vous parlez, répondit Benny Lamb. Si vous cherchez à me faire avouer que je prépare un vol, vous perdez votre temps. Je ne serais du reste pas venu à ce rendez-vous si je n’avais pas tenu à vous informer de votre erreur…

— Abstenez-vous autant que possible de me raconter des boniments, dit patiemment Anthony. Répondez-moi par oui ou non, simplement.

— Mais après tout, monsieur le Gentleman, en admettant même que je m’occupe des pierres du rajah, pourquoi voudriez-vous que je m’embarrasse de vous ? et puis, j’ai quelque chose à vous dire. S’arrêtant soudain, il toucha de son index la poitrine de l’autre, et, le regardant dans les yeux :

— Je crois que vous vous amusez à soulager les voleurs de l’argent qu’ils ont gagné. Eh bien en ce qui me concerne, vous pourrez y renoncer tout de suite. Si je mets la main sur les diamants du rajah, croyez bien que je saurai les conserver !

— Je n’ai pas l’intention de vous frustrer du fruit de votre labeur, répartit sardoniquement Anthony. Je ne suis venu à vous que pour vous faire une offre. Quelle est votre réponse ? partageons-nous ?

— Je vous verrai dans l’enfer avant de partager quoi que ce soit avec vous, répondit sans passion Benny Lamb.

— Parfait, conclut Anthony. Nous n’avons par conséquent plus rien à nous dire.

Il commençait de s’éloigner lorsque l’autre l’agrippa par le bras.

— Hep ! mon garçon, dit-il, faites-moi un peu voir votre figure.

Il avançait une main pour soulever le chapeau du Gentleman lorsque quelque chose d’extraordinairement rapide l’atteignit sous la mâchoire. Il s’écroula sur le trottoir, pensant qu’Anthony l’avait frappé avec une matraque, mais levant les yeux il n’aperçut que les poings encore menaçants du Gentleman.

— Levez-vous, ordonna sévèrement celui-ci : et présentez-moi vos excuses.

Mais l’aspect de Benny Lamb était si piteux qu’Anthony se contenta de rire silencieusement. Faisant demi-tour, il disparut dans l’obscurité. Benny n’essaya pas de le suivre. Il s’abstint de relater à ses amis toutes les circonstances de son entrevue avec Anthony, tellement elles lui semblaient invraisemblables à lui-même. Il se promit de ne plus penser à la leçon qu’il avait reçue avant qu’il lui eût été donné de rendre la pareille à son adversaire. Chose curieuse, il y avait exactement vingt-cinq hommes dans Londres qui avaient des intentions semblables.

Le lendemain matin, il se rendit de bonne heure chez le fameux Faukenberg, qui possédait une magnifique bijouterie dans Clerkenwell. Faukenberg sembla trouver assez naturel le fait de louer un de ses plus beaux diamants à un repris de justice. Il était trop sensible pour lui refuser cela, sans doute, et il n’eut pas plus tôt été mis au courant de l’existence du rajah et de ses fabuleuses richesses que le désir lui vint de profiter, lui aussi, d’une pareille aubaine.

— Je peux vous avoir la pierre que vous me demandez, Benny, mais la location vous en coûtera assez cher. Sa valeur est de trente mille livres. Elle m’a été apportée de Paris par Lew, qui avait dépouillé une comtesse française de tous ses bijoux. Je ne m’en suis pas encore défait pour cette raison que l’histoire est relativement récente, mais c’est exactement ce qu’il vous faut. Même eau, même taille, même grosseur. Il est possible que vous la vendiez à ce rajah, tout bonnement. Je vous demanderai mille livres pour vous la confier trois jours, Benny, et bien entendu je considère comme garantie l’argent que j’ai à vous.

— Ne vous inquiétez pas, grimaça Benny. Il ne sera pas perdu, votre diamant.

Il fut exact à son rendez-vous avec le rajah, portant le diamant dans une de ses poches, et une bonne imitation de ce diamant dans une autre. Le rajah examina la grande pierre.

— Oui, oui, dit-il. Belle pierre, très belle pierre.

Il était évidemment expert en la matière, car il sortit de son pyjama une loupe de lapidaire et regarda soigneusement le diamant.

— Combien ? demanda-t-il.

— Trente mille livres, répondit Benny. Le rajah fixait attentivement la pierre.

— Trente mille très cher, dit-il. Je crois pas que je vais acheter. Non, je pense pas que je peux payer trente mille. Cette pierre petite, trop petite.

Il rendit le diamant en hochant la tête d’un air de regret.

— Vous comprenez, moi avoir tant de pierres plus grandes, expliqua-t-il. Puis il parla à son domestique, qui encore une fois apporta le coffret aux pierres précieuses.

— Vous voyez, celle-ci et celle-là, très grandes, immenses grandes. Il en désigna une et Benny regarda. Celle-ci même grandeur comme votre pierre, continua le rajah.

— Parfaitement, dit Benny. Plongeant la main dans sa poche, il ouvrit le petit écrin où était contenue l’imitation, qu’il en sortit. Il la dissimula soigneusement à l’intérieur de sa main.

— Puis-je voir ce diamant, Altesse ?

— Oui, vous pouvez. Il est très beau, et il est meilleur que vôtre. Il coûte quarante mille livres.

— Quelle splendeur ! murmura Benny en prenant la pierre.

Et sous l’œil même du prince hindou il substitua la pierre fausse au merveilleux diamant.

— Splendide, répéta-t-il, gardant la pierre du rajah dans sa main et posant délicatement le morceau de verre dans le coffret.

— Alors, vous ne voulez vraiment pas m’acheter le mien ? demanda-t-il.

— Non, lui pas assez beau, répondit le rajah, avec une moue. Mais peut-être je verrai vous demain.

— Pour ça, j’en doute beaucoup, pensa Benny comme il dégringolait l’escalier de marbre et se précipitait dans le taxi qui l’avait attendu.

Grisé par son succès, il se rendit immédiatement chez Faukenberg, et cela sans avoir rencontré le Gentleman sur son passage comme il l’avait tout d’abord craint. Il entra dans le petit parloir situé derrière la bijouterie, où l’attendaient ses amis.

— Ça y est ! s’exclama Benny triomphalement. Et à présent, je crois que nous ferons bien de nous payer un petit voyage sur le continent, Faukenberg.

— Comment avez-vous procédé ? substitution ?

Benny hocha la tête affirmativement.

— Je n’ai eu, expliqua-t-il, qu’à prendre le vrai diamant et à le remplacer par le faux. Il ricana.

— Voici le vôtre, Faukenberg.

Le recéleur prit l’écrin et l’ouvrit.

— Mais… bon dieu ! s’écria-t-il, tandis que son visage changeait de couleur.

— Quoi ? questionna Benny, soudain anxieux.

— Ce… ce n’est pas mon diamant, bégaya Faukenberg. Idiot ! qu’est-ce que vous avez fait ?

— Ce n’est pas votre diamant ? haleta Benny.

— Crétin ! rugit Faukenberg. C’est un bout de verre que vous me donnez là ! Vous pouvez acheter le pareil dans Bond Street pour cinq shillings ! Filez tout de suite et rapportez-moi ma pierre !

Benny était blanc jusqu’aux lèvres.

— Vous en êtes sûr ?

— Filez, nom de Dieu, puisque je vous le dis ! hurla encore le recéleur.

Benny sauta dans le premier taxi qu’il rencontra et cria au chauffeur l’adresse de l’Empire Hôtel.

Le rajah de Tikiligi avait quitté l’hôtel cinq minutes plus tôt.

— Seriez-vous un ami de son Altesse ? demanda le directeur. Car le rajah ne… n’a pas payé sa note cette semaine. De plus, il est parti si vite et si mystérieusement que je commence à être inquiet.

— Si je suis de ses amis ? balbutia Benny d’une voix blanche. Non, non, je ne suis pas son ami…

— Je vous demande pardon, monsieur, mais quel est votre nom ? questionna soudain le directeur. Ne seriez-vous pas monsieur Lamb ?

— C’est mon nom, répondit Benny.

— J’ai justement une lettre pour vous.

Benny ouvrit fiévreusement l’enveloppe, et tout espoir sombra en lui lorsqu’il constata que la lettre qu’elle contenait portait la même écriture que celle qu’il avait trouvée sur le comptoir du Hody’s Bar la nuit précédente.

Au reste, elle était brève :

 

« Merci infiniment pour le diamant. Baisers à Fankenberg. »

 

Enfin, elle était signée Le Gentleman.

Dans le même moment, Paul, ou le domestique du rajah, était en train d’enlever le safran qui colorait son visage à l’aide de vaseline, Sandy dégrimait Anthony.

— Dis donc, Paul, dit Anthony écartant un instant les mains de Sandy, j’ai oublié de laisser de l’argent à l’hôtel pour la note de la semaine.

— Deux cents livres pour une semaine, monsieur, opina Sandy, c’est un peu fort. Et d’ailleurs il s’en faut de trois jours que la semaine n’ait été achevée.

— C’est juste. J’enverrai l’argent cet après-midi, déclara le Gentleman. Puis j’écrirai à Benny et lui offrirai de passer ces trois jours à l’Empire-Hôtel, à mes frais.

CHAPITRE X

LE PROFESSEUR

La Société sucrière anglo-américaine avait été créée par le Gentleman. Il lui était devenu nécessaire, en effet, d’avoir une occupation officielle, et c’est pourquoi il avait loué dans Broad Street un bureau qu’il avait meublé solidement et confortablement, et où il présidait aux destinées hasardeuses de ladite société.

Paul, avant la guerre, avait travaillé dans ce genre d’affaires et en avait gardé une certaine habitude. Ce qui fit que, contre toute attente, des affaires vinrent, de véritables affaires, au point qu’il devint nécessaire d’engager une dactylographe.

Une procession de candidates à cet emploi défila dans les bureaux de la société ; la plupart d’entre elles déclarèrent n’avoir jamais vu une machine à écrire du modèle que celle que leur montrait Anthony, persuadé, lui, d’avoir acheté ce qui existait de mieux sur la place. Elles l’essayèrent l’une après l’autre, en pianotant énergiquement à l’aide d’un seul des doigts dont les avait gratifiées la nature. Elles ne passaient généralement que trois à quatre jours à la Société sucrière anglo-américaine, le système nerveux d’Anthony n’arrivant pas à supporter leur présence plus longtemps.

Enfin se présenta Agnès Stillington. Il y avait déjà bien des mois qu’elle avait quitté Milwaukee Meg et s’était libérée des attentions de Van Deahy, mais Paul crut comprendre, d’après l’expression de son visage, qu’elle était encore loin d’avoir pu oublier cette période agitée de sa vie.

À la façon dont elle reconnut le Gentleman, au sourire qui éclaira alors ses traits délicats et la transparente profondeur de ses immenses yeux gris, il apparut à Paul qu’elle avait gardé le meilleur souvenir d’Anthony. Il fut peu surpris, par ailleurs, d’apprendre qu’elle avait été engagée sur-le-champ.

Eh bien, comment travaille-t-elle ? questionna Anthony au bout de deux jours durant lesquels il s’était absenté. Paul, pendant ce temps, et en tant que directeur de la firme, s’était occupé seul de la conduite des affaires, tandis que le Gentleman, de son côté, était pris par des occupations d’une nature toute différente et complètement étrangères à l’industrie ou au commerce du sucre.

— Je regrette d’avoir à te dire qu’elle travaille en dépit du bon sens, répondit Paul. C’est dommage, car c’est une charmante fille, et…

— Ne dis pas de bêtises, coupa brusquement Anthony. Donnons-lui du temps. Tu vois bien qu’elle n’est pas dans son assiette.

— Le sentiment dans les affaires, grommela Paul, c’est le commencement de la fin. C’est ce que tu m’as dit toi-même lorsque j’hésitais à congédier la dernière dactylo qui travailla ici avant Miss Stillington. Tu ajoutas que j’étais un couard, si tu veux bien te le rappeler.

— Ce n’est pas la même chose en ce qui concerne Miss Stillington, déclara Anthony ; et Paul, serrant les lèvres et regardant son ami du coin de l’œil, pensa qu’en effet ce ne devait pas être la même chose.

Le quatrième jour, contemplant les lettres mutilées qui avaient été déposées sur son bureau, Anthony prit son courage à deux mains et sonna Miss Stillington. S’il ne lui parlait pas, ce serait Paul qui le ferait, et il redoutait cette alternative.

— C’est… c’est parfait, mademoiselle, lui dit-il lorsqu’elle fut entrée dans le bureau. Je voulais seulement vous dire… euh… vous parler de… des lettres…

À sa stupéfaction, à sa consternation aussi, elle fondit en pleurs.

— Je sais que je travaille mal, dit-elle après quelques instants. Je sais que ces lettres sont… impossibles.

— Mais non, voyons, protesta-t-il ; je voulais simplement vous dire… vous dire que… peut-être…

— Oh, je sais bien, dit-elle ! Mais, comprenez-vous, après cette histoire de Miss Morrison, il fallait bien que je fasse quelque chose, que je trouve du travail, et j’ai eu peur de prendre une nouvelle place de demoiselle de compagnie.

Peu à peu, il lui fit dire tout ce qu’elle avait sur le cœur. Elle lui raconta sa vie.

Née dans une excellente famille, elle était la fille d’un gros négociant qui avait un fort penchant pour le jeu. Il était pourtant prudent et jouait rarement de grandes sommes d’argent, de manière que lorsqu’il mourut, aucune crainte ne vint à sa fille en ce qui concernait l’avenir au point de vue matériel. Aussi fut-elle extrêmement et péniblement surprise lorsque la lecture du testament révéla que son père ne lui laissait qu’une insignifiante rente de vingt-cinq livres par an, alors que le principal de sa fortune allait à son vieil et cher ami William Orlando Branson.

— Branson ? interrompit vivement Anthony. Cet homme qui fut condamné pour avoir dirigé une maison de jeux clandestine ?

— Oui, c’est bien lui, acquiesça-t-elle. C’est un homme terrible.

— Mais comment votre père a-t-il pu faire un tel testament ?

Elle secoua la tête.

— Je ne le comprends pas plus que vous, dit-elle. Ce n’est pas une bien belle histoire, monsieur Smith. Mais vous pouvez vous renseigner, vous verrez que je ne vous ai dit que la vérité.

— J’en suis certain, dit-il gentiment. Branson ! Mais, dites-moi, avez-vous de la famille ?

— J’ai une sœur, d’un an moins âgée que moi.

— Vous avez toutes deux des emplois ?

— Non, c’est moi qui travaille, dit-elle avec un faible sourire. Et je travaille bien mal, comme vous avez pu le voir. Ma sœur Elsie s’occupe de notre logement, et, lorsqu’elle en a le temps, tricote des chandails pour six shillings la pièce.

— Et Branson, pendant ce temps, habite sans doute votre maison et se sert de votre… aviez-vous une auto ?

— Oh ! oui, répondit-elle avec un peu d’amertume, mon père a laissé une fortune de deux cent mille livres.

Elle se leva lentement.

— Je suppose que vous me congédiez ? dit-elle.

— Pas le moins du monde, dit Anthony avec un sourire dans les yeux. Vous faites parfaitement mon affaire ; quelles que soient vos conditions, je vous garde définitivement.

Au lieu de le remercier, elle rougit soudain et Anthony préféra cela.

Il avait le cœur joyeux, cette nuit-là, lorsqu’il raconta à Paul l’histoire de la jeune fille.

— Tout le monde connaît Crook Branson, ajouta-t-il, et je me rappelle très bien l’avènement subit de sa prospérité.

— J’ai entendu dire qu’il avait hérité, dit Paul, mais je pensais qu’il s’agissait là d’un euphémisme, et qu’il avait trouvé quelque riche poire fondante.

Anthony se frottait pensivement le menton.

— Mon ami, dit-il, voilà une affaire qu’il nous va falloir éclaircir sans délai. Il me vient une sorte de nausée à penser que Crook Branson mène la bonne vie avec une fortune qui devrait être – Anthony avait été sur le point de dire : mienne, mais il modifia sa phrase – qui devrait être entre les mains de son véritable propriétaire. Je vais m’arranger de façon à rencontrer Timms, l’inspecteur, et à savoir ce qu’est exactement Crook Branson.

L’inspecteur en question, dont Anthony, sous le nom de Smith, était arrivé à se faire un ami, connaissait la pègre londonienne par cœur.

— Si je connais Crook Branson ? répondit-il avec un sourire de mépris. Y-a-t-il dans Londres quelqu’un qui ne le connaisse pas ? Ce n’est guère un personnage intéressant, monsieur Smith, croyez-moi ! Nous nous demandions justement à la police, d’où il tirait son argent, lorsque nous apprîmes, à notre surprise, que sa fortune, comme aussi bien la belle maison qu’il habite et ses deux automobiles, lui avaient été léguées. Léguées par un pauvre fou, sans doute, qu’il força à tester en sa faveur.

— Cet homme serait donc réellement un bandit ? questionna Anthony.

— Et des pires, monsieur, répondit avec fermeté l’inspecteur Timms. C’est un homme sans aucun scrupule, sans la moindre notion de la dignité en quoi que ce soit. Cette honnêteté entre les voleurs, par exemple, dont on parle si volontiers, ne le concerne absolument pas.

— Et vous dites qu’il habite une belle maison ?

— Oui, dans cette rue où se trouve le Crystal-Palace. Je ne sais pas exactement quelle est la maison, mais enfin c’est une des plus belles de la rue. Beaucoup trop belle pour Branson.

— Je partage entièrement votre manière de voir, dit Anthony.

Il commença dès lors d’établir son plan de campagne avec autant de soin que le général qui prépare une attaque. Deux jours plus tard, tandis que Branson, affalé dans un profond fauteuil, se prélassait entre un considérable whisky-soda et une boîte de cigares, sa femme de chambre lui annonça un visiteur.

Physiquement Branson inclinait à l’obésité. Son visage était couleur de brique rouge, ses yeux à demi recouverts par de lourdes paupières gonflées. La prospérité prolongée, ainsi que l’absence des soucis qu’auraient pu lui valoir des indiscrétions de la police, et qui agissent la plupart du temps à la façon d’un amaigrissant efficace, l’avaient gratifié d’un deuxième menton, qui ne tarderait pas à être suivi d’un troisième.

Il regarda la jeune fille, non sans une expression de singulière complaisance.

— Faites entrer, ma belle Minnie. Est-ce quelqu’un que je connais ? demanda-t-il paresseusement.

— Non, monsieur. C’est un jeune homme.

— Eh bien, voyons cela.

Le visiteur entra. La rangée de crayons et de stylographes qui ornait la pochette de son veston indiquait avec évidence qu’il s’agissait d’un journaliste. Ses premiers mots le prouvèrent aussitôt.

— Bonjour, M. Branson, dit-il. Je viens vous voir de la part du Post-Herald.

— À quel propos ? s’étonna Branson, que la surprise redressa dans son fauteuil. Jusqu’alors, en effet, on ne lui avait jamais demandé de faire part de ses opinions aux lecteurs d’un journal.

— Nous avons été mis au courant d’une bien curieuse histoire, dit le reporter. Avez-vous entendu parler du professeur Jelby ?

— Jelby ? non, je ne connais pas ce nom, répondit Branson en secouant la tête.

— Eh bien, lui a certainement entendu parler de vous, répartit lentement l’autre. Branson devint subitement sérieux. Il n’aimait pas apprendre que qui que ce fût eût entendu parler de lui. Un psychologue aurait pu expliquer ce phénomène par ce fait que Branson savait fort bien que personne n’avait pu entendre parler de lui en des termes flatteurs.

— Moi, je n’ai jamais entendu parler de lui, répéta-t-il. Qui est ce Jelby ?

— Il est, ou plutôt il fut l’un de nos plus grands pathologistes, ou chirurgiens, si vous aimez mieux, expliqua le reporter. Il était célèbre dans le monde entier pour ses opérations. Malheureusement la guerre survint, et amena pour le professeur Jelby certains troubles domestiques qui altérèrent son puissant cerveau et depuis lors il fut interné dans un asile.

— Terrible, dit Branson avec une expression d’intérêt poli.

— Oui. Et notre directeur reçut de lui, il y a quelques jours, une lettre qui contenait une violente accusation dirigée contre vous.

— Contre moi ? s’exclama Branson.

— Contre vous. Il y était dit que vous étiez un personnage des plus méprisables, et que vous étiez caractérisé par une dureté, une implacabilité absolue.

Branson rit bruyamment.

— Un sans cœur, quoi !

— Exactement, acquiesça gravement le reporter. Apparemment ce n’est pas absolument sans raison qu’il s’en prend à vous. Mais ce que je voulais vous dire, monsieur Branson, c’est que le professeur s’est échappé.

— De l’asile ?

— Oui.

— Et alors ? en quoi cela me regarde-t-il ?

— Nous avons pensé qu’il était de notre devoir de vous mettre sur vos gardes, commença le journaliste.

— Absurdité ! s’écria Branson. Ce bonhomme ne me fait pas peur, vous pouvez m’en croire ! Merci tout de même pour l’intention. Buvez quelque chose avec moi.

— Non, merci. Mais dites-moi, ne consentiriez-vous pas à nous dire ce que vous pensez de cet incident ?

— Je pourrais vous le dire en une demi-douzaine de mots, répondit en riant Branson, mais cela pourrait choquer vos jeunes oreilles. Et d’ailleurs, que me veut-il, ce pauvre fou ?

— Eh bien, dit le reporter qui n’attendait que cette question, il prétend que vous avez volé sa nièce, Miss Stillington ; ou plutôt les deux sœurs Stillington, corrigea-t-il en se rappelant les yeux très doux de la sœur d’Agnès…

Le teint de Branson passa au violacé et en dépit des jeunes oreilles de son visiteur il poussa une série de jurons particulièrement violents. Le reporter le quitta là-dessus et rejoignit un autre jeune homme qui l’avait attendu près du Crystal-Palace.

— Je me demande si tu arriveras à tirer quelque chose de cet oiseau-là, opina Paul, autrement dit le reporter.

— Lui as-tu parlé du professeur ?

— Oui, pourquoi ?

— Lui en as-tu parlé ? insista Anthony.

— J’ai dit tout ce que tu m’as dit de dire. Où allons-nous à présent ?

— Nous allons déjeuner avec les demoiselles Stillington. Il paraît que tu es sorti avec Elsie hier, Paul ?

Paul marmotta une vague réponse.

— Sais-tu, continua Anthony, je vais installer Sandy dans cette ferme qu’il convoite depuis si longtemps. Oui, bientôt. Quant à toi… tu es un aide merveilleux pour le Gentleman, mais comme associé dans une affaire sérieuse, tu seras l’idéal.

— Mais, dit Paul, penserais-tu à…

— Je pense, répondit rêveusement Anthony, je pense qu’elle est si jolie, si charmante…

— Oh oui, n’est-ce pas ? dit vivement Paul en s’animant soudain. Je lui disais justement hier…

— Tu disais à qui ? demanda sèchement Anthony.

— À miss Stillington, à Elsie, à la délicieuse miss Stillington.

— La délicieuse miss Stillington, mon ami, c’est, pour chacun de nous, notre miss Stillington, répondit Anthony doucement, et la discussion en resta là.

Tandis qu’ils se dirigeaient vers le restaurant où ils avaient rendez-vous, Anthony fit part à Paul de ses intentions en ce qui concernait Branson.

— J’ai tous les renseignements, dit-il. Il a l’habitude de rester assis, dans ce qu’il appelle son bureau, jusqu’à trois heures du matin, en s’emplissant lentement de whisky, et il est toujours le dernier à se coucher. Le bureau communique avec le salon, dont les fenêtres, protégées par d’insignifiants volets, sont faciles à forcer. De toute manière, je vais essayer de faire le coup.

— Comment as-tu su tout cela ? questionna Paul étonné.

— Pendant que tu interviewais Branson, je me faisais montrer le jardin par le jardinier, qui n’est pas content de son maître et n’hésita aucunement à répondre à mes questions, heureux qu’il était de bavarder et de pouvoir déblatérer sur le compte du patron.

Branson, en effet, passait ses nuits dans la contemplation solitaire de ses propres vertus. Il n’était pas le type de l’homme qui se grise, mais quelque chose comme un simple récipient. L’alcool ranimait à ses yeux les pâles fantômes de ses victimes du passé.

Entre une et deux heures du matin, cette nuit-là, il sommeillait légèrement sous l’effet de ses libations nocturnes, lorsqu’un faible déclic, semblable à celui d’un pêne qui se ferme, parvint à ses oreilles. Il pensa que c’était la servante qui fermait une porte, et ouvrit ses paupières clignotantes. Ce qu’il vit alors le fit se lever brusquement, pâle de terreur.

Debout dans l’embrasure de la porte se tenait un homme de grande taille. Les cheveux blancs tombaient en crinière sur ses épaules, et il portait une longue redingote noire. Son visage était d’un blanc d’ivoire, et l’expression de ses yeux était presque surnaturelle.

— Que… que voulez-vous ? balbutia Branson, les yeux exorbités à la vue du long et brillant couteau que l’intrus tenait à la main.

— Je suis le professeur Jelby, dit l’homme d’une voix creuse, et si vous faites un seul geste, je vous tue.

Le milieu de la pièce était occupé par une longue table de chêne encombrée de revues et de journaux que l’étranger jeta sur le plancher.

— Venez ici ! siffla-t-il, et, fasciné par le ton de cette voix comme par l’étrange acuité des yeux qui le fixaient, Branson s’avança tandis que ses jambes tremblaient sous lui et que ses genoux s’entre-choquaient.

— Couchez-vous sur cette table ! ordonna l’autre.

— Pourquoi ? bégaya Branson.

— Dois-je le répéter ?

Branson se hissa péniblement sur la table en poussant des gémissements plaintifs, et aussitôt il sentit qu’une corde était passée à ses poignets et tendue de manière à l’immobiliser dès qu’il tenterait de se libérer. Mais déjà paralysé par la peur, il ne pensait pas à bouger. Une autre corde, passée sous la table et sur ses chevilles termina l’ouvrage.

— Que voulez-vous faire ? demanda Branson d’une voix qui tremblait entre ses dents entrechoquées. Je ne comprends pas… Vous ne pouvez pas m’en vouloir parce que Stillington me légua sa fortune…

Le vieil homme le regarda fixement.

— Je vais pratiquer sur vous l’ablation du cœur, annonça-t-il doucement, et pourtant je crains que vous ne possédiez pas cet organe. Un homme comme vous n’a pas de cœur.

— Hein ! s’écria la victime, mais le professeur lui couvrit la bouche d’une étoffe de soie, légère, mais suffisamment tendue pour obtenir le résultat voulu, c’est-à-dire pour empêcher Branson de crier trop fort. Il prit ensuite une trousse qu’il avait apportée et l’ouvrit ; elle était pleine de petits outils en acier poli, très brillants. Les yeux fous de Branson suivaient le professeur dans tous ses mouvements.

— Je vais tout d’abord, expliqua Jelby, tracer avec la pointe de mon bistouri l’emplacement de l’opération. Il avait prononcé ces paroles sur un ton de conversation mondaine. Puis de ses mains agiles et pâles, il ouvrit la chemise du patient.

— Attendez ! Attendez ! implora celui-ci à travers la soie de son bâillon, qui lui fut alors retiré par le professeur.

— Si vous vous tenez tranquille, dit-il, je vous enlève ce bâillon. Mais, avant que je vous opère, racontez-moi donc comment vous parvîntes à faire signer ce testament par Stillington.

Branson hésita une seconde.

— Il le signa librement, dit-il.

— Vous mentez ! siffla le vieillard, et c’est parce que vous êtes un menteur qu’il me faut vous ouvrir le cœur ; c’est là seulement que je trouverai la vérité.

Branson réfléchit rapidement. Cet homme était fou, parfaitement capable d’exécuter ses menaces ; de plus, il avait cet instinct des fous quant à la véracité ou à la fausseté de ce qu’on leur dit.

Pourquoi ne lui dirait-il pas la vérité ? pensa-t-il soudain. Qui croirait au témoignage d’un insensé ?

— Attendez, reprit-il. Je vais tout vous dire. Je ne parvenais pas à tirer de l’argent de ce vieil avare de Stillington. Il me promettait parfois, un soir, de me donner de l’argent, mais revenait toujours sur sa décision le lendemain matin. Une de mes filles me suggéra une bonne idée. Après avoir préparé le testament que vous savez avec l’aide d’un homme de loi que nous avions payé très cher, nous le présentâmes une nuit à Stillington complètement ivre, et réussîmes à le lui faire signer en présence de témoins.

— C’était un crime, prononça sévèrement le professeur.

— Peut-être bien, répondit Branson. Je craignais un revirement pour le lendemain, mais il n’en fut heureusement rien, Stillington, ayant simplement oublié ce qui s’était passé la veille. Peu après il tombait gravement malade, et mourait quelques jours plus tard.

— Est-ce la vérité ?

— C’est la vérité.

— Alors je vais vous laisser tranquille, dit le professeur, car je crois en effet que vous avez dit vrai.

Branson était stupéfait. Il ne pouvait en croire ses oreilles. Pourtant, ses liens lui furent enlevés aussitôt, et avec un grognement indistinct il se releva et descendit péniblement de la table.

Soudain il s’élança et saisit le bistouri que le professeur avait posé sur la table.

— À nous deux, maintenant ! s’écria-t-il avec un accent de triomphe. À nous deux, maudit fou !

— Vous avez terminé votre confession, dit solennellement le vieillard.

— Ma confession ! oui, je l’ai faite, mais à un fou, et sans témoins ! Qui vous croirait ?

Branson, entendant un léger bruit derrière lui, se retourna. Un homme était là, qui tenait à la main un carnet ouvert.

— Le reporter ! s’exclama Branson déconcerté.

— Non, pas le reporter, dit l’autre avec un dur sourire. Je suis l’inspecteur Timms, de Scotland-Yard, et je vais vous conduire en prison pour escroquerie et abus de confiance.

Blême, Branson s’abîma dans un fauteuil.

— Je vois, dit-il d’une voix rauque ! Tout cela était un piège. Mais vous ne m’avez pas encore. Mes aveux ont été obtenus par des menaces, et je connais assez la loi pour savoir que de tels aveux n’en sont pas.

— Oui, mais il y a autre chose, répondit suavement Paul. Une de vos filles, comme vous les appelez…, a déjà tout avoué.

— Je suis certain que c’est Grâce ! s’exclama l’autre. Je savais qu’elle le ferait un jour…

— Il s’agit en effet de Grâce, dit Paul. Que dois-je faire de cet homme, professeur ?

— Attendez, attendez donc, dit Branson. Si vous me laissez ma liberté, je restituerai.

— Vous pouvez restituer immédiatement, dit le professeur qui avait retiré sa perruque et enlevait à présent le fard blanc qui lui couvrait le visage.

Il tira un papier de sa poche et le jeta sur la table.

— Voici un acte par lequel vous déclarez transmettre aux deux filles de Joseph Stillington, en parts égales, la fortune qu’il vous avait léguée.

— Et si je ne signais pas ?

— Nous ne sommes pas en train de jouer une pièce de théâtre, Branson, dit Anthony en fixant l’escroc de son regard froid. Si vous ne signez pas, vous regretterez que je ne vous aie pas opéré. Cela, je vous le garantis.

Une minute plus tard l’acte de donation était dûment signé.

— Si cela vous amuse, Branson, vous pouvez ce matin déclarer cet acte comme nul et non avenu. Mais dans ce cas, je vais vous dire ce qui arriverait. Cet homme n’est pas plus inspecteur de police que je ne suis professeur.

— Qui êtes-vous ? demanda Branson.

— Je suis connu sous le nom du Gentleman. Oui, je vois que cela vous dit quelque chose. Eh bien, sachez que je trouve ma carrière suffisamment remplie, et que j’ai l’intention de m’en tenir là, d’autant plus que je ne tiens nullement à faire de la prison un jour, et que par ailleurs la balance de mon compte en banque me satisfait pleinement. J’ai pris mes dispositions pour quitter ce pays dans un mois, et je pars avec… avec ma femme. Vous comprendrez dès lors l’importance que j’attache à vos agissements.

Les yeux de Branson papillotèrent.

— Je vois, dit-il en essayant de sourire.

— Par conséquent vous devinez probablement que je ne vais pas vous perdre de vue un seul instant, et qu’au premier signe d’une trahison de votre part, je vous attraperai dans un coin et vous enverrai discrètement une balle blindée dans la colonne vertébrale. Avez-vous compris ?

Branson essaya de répondre, mais les mots s’étranglaient dans sa gorge.

— Je ne vous trahirai pas, articula-t-il enfin.

Il tint parole.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en avril 2015.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Marcel, Hubert, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après Wallace, Edgar, Le Gentleman, Paris, Gallimard, 1931 (16ème éd.). La photo de première page : Oiseau en vol sur Windermere, a été prise par Francis Chaurel, en juillet 2014.

— Dispositions :

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[1] Central Police Investigation.

[2] Soho, quartier de Londres où sont toutes les boîtes de nuit. Appelé aussi le quartier français.

[3] Dans la banlieue de Londres.

[4] Marque d’automobile.