Edgar Wallace

(Richard Horacio Edgar Freeman)

LA CHAMBRE N° 13

(Room 13)
Traduction : France Desportes

1932 (1924)

 

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 4

CHAPITRE II 10

CHAPITRE III 18

CHAPITRE IV.. 24

CHAPITRE V.. 28

CHAPITRE VI 33

CHAPITRE VII 39

CHAPITRE VIII 45

CHAPITRE IX.. 48

CHAPITRE X.. 53

CHAPITRE XI 59

CHAPITRE XII 64

CHAPITRE XIII 71

CHAPITRE XIV.. 75

CHAPITRE XV.. 77

CHAPITRE XVI 84

CHAPITRE XVII 90

CHAPITRE XVIII 94

CHAPITRE XIX.. 99

CHAPITRE XX.. 103

CHAPITRE XXI 107

CHAPITRE XXII 115

CHAPITRE XXIII 119

CHAPITRE XXIV.. 124

CHAPITRE XXV.. 128

CHAPITRE XXVI 132

CHAPITRE XXVII 142

CHAPITRE XXVIII 147

CHAPITRE XXIX.. 153

CHAPITRE XXX.. 158

CHAPITRE XXXI 162

CHAPITRE XXXII 168

CHAPITRE XXXIII 172

Ce livre numérique. 175

 

CHAPITRE PREMIER

Les mots « Parcere Subjectis » étaient gravés sur la voûte sinistre. Johnny Gray, employant l’argot de ses compagnons, les avaient un jour traduits « gare aux cognes », ce qui n’avait évidemment aucun rapport avec « Épargner les vaincus » car il n’avait été ni vaincu, ni épargné.

Jour après jour, il avait poussé une lourde voiture sur la pente abrupte, aidé par Lal Morgan ; et tous deux avaient attendu que le portier ait introduit la clé dans la grosse serrure pour ouvrir la grille. Puis ils étaient entrés, encadrés de deux gardiens en armes, et la porte s’était refermée…

Tous les bâtiments lui étaient familiers, les couloirs étroits peints en gris, l’office au plafond bas, la lingerie immense, l’ancienne boulangerie, le terrain d’exercice avec son asphalte brisé, la vilaine église, les longs bancs, les sièges rehaussés des gardiens… et le cimetière où les « condamnés à perpétuité » étaient enfin libérés et se reposaient de leurs travaux.

Un matin de printemps, il sortit avec un groupe de travailleurs. On construisait un hangar, et il avait demandé à être chargé du briquetage. Il aimait ce travail qui permettait de causer plus librement, et il désirait savoir ce que Lal Morgan avait à raconter sur le « Grand Imprimeur ».

— Ne bavardez pas tant, aujourd’hui, fit le gardien en s’asseyant sur un tas de briques recouvert d’un sac.

— Bien, monsieur, répondit Lal.

C’était un homme de 50 ans, qui n’espérait qu’une chose : vivre assez longtemps pour pouvoir être « mis dedans » encore une fois. Malgré l’injonction du gardien, il continua… plus bas pourtant :

— Je sortirai d’ici, j’y reviendrai même peut-être… mais pas pour cambriolage, Gray, ni pour attentat à main armée comme le vieux Legge, ni pour le camouflage de Spider King qui nous a valu ton arrivée.

— Je ne suis pas venu ici pour cela, fit Johnny avec calme, je ne savais pas que Spider King avait été retiré quand je l’ai mis sur le champ de courses. Ils l’ont fait exprès pour me faire coffrer. Je ne me plains pas.

— Je sais que tu es innocent. Tout le monde l’est ici, sauf moi, fit Lal aimablement.

— C’est ce que dit le directeur, Morgan, cela le réjouit de rencontrer quelqu’un qui ne soit pas une victime.

Johnny ne continua pas la conversation sur ce sujet. Il avait été l’associé d’hommes qui pariaient sur les chevaux « retirés » et bien qu’il fût innocent de l’acte dont on l’avait accusé, avait accepté sa condamnation à trois ans de travaux forcés sans faire appel.

— Qu’a dit le vieux Kane quand tu as été envoyé ici, reprit Lal.

— Je ne l’ai pas vu, fit Johnny brièvement.

— Passe-moi une brique, Gray, et tais-toi. Voilà l’abruti au long nez qui rapplique.

L’abruti au long nez passa lentement, le manche de son gourdin sortant de sa poche.

— Ne parlez pas tant !

— Je demandais une brique, monsieur, fit Lal avec calme. Elles ne sont pas aussi bonnes que les dernières.

— En effet, fit le gardien en regardant la brique d’un air compétent.

— Ce tourmenteur à l’œil torve ne distingue pas une brique d’un fourneau à gaz, reprit Lal, quand l’homme se fut éloigné. C’est par lui que le vieux Legge recevait des lettres particulières quand il était ici, car le vieux Legge avait de l’argent. Il a défoncé le coffre-fort de l’Orsenic avec Peter Kane et ils ont filé avec un million de dollars. Ils n’ont pu avoir Kane, mais ils ont eu l’autre. C’est pour cela qu’il déteste Peter, et, avec son fils, ils ont juré de l’avoir. Le jeune Legge a 30 ans et c’est le plus habile faux-monnayeur du monde. Les experts eux-mêmes s’y trompent. Tu n’as jamais rencontré Jeff ? continua-t-il.

— Je l’ai vu, je ne l’ai pas rencontré, fit Johnny d’un ton hargneux. C’est lui qui avait imaginé le camouflage, il m’a fait amener le cheval sur le champ de courses et m’a dénoncé ensuite.

— Mais pourquoi ? Une question d’argent ?

— Non. Seulement il hait Peter Kane et il sait que j’aime Peter et… que j’ai beaucoup d’affection pour Kane et…

— Taisez-vous, hé là-bas !

Ils furent remplacés à 4 heures et retournèrent à la prison.

Parcere Subjectis.

Johnny leva les yeux, fit une grimace à la lugubre plaisanterie, et il eut l’impression que la voûte la lui rendait.

À quatre heures et demie, il rentra dans sa cellule et la porte jaune se referma sur lui avec un bruit métallique.

C’était une pièce voûtée. Dans un coin, sur une planche, on voyait la photographie d’un terrier dont la jolie tête vous regardait d’un air interrogateur.

Johnny but un verre d’eau et regarda les barreaux de la fenêtre. On allait lui apporter son repas et ensuite le verrou serait poussé pour dix-huit heures et demie. Pendant ce temps il lui faudrait s’amuser comme il le pourrait.

Il pourrait lire pendant qu’il y aurait de la lumière (un volume de voyages se trouvait sur le rebord qui lui servait de table) ou bien chercher d’interminables problèmes de mathématiques, ou écrire des vers… ou penser.

C’était là le pire des passe-temps. Il prit la photographie et regarda en souriant les grands yeux du fox.

— C’est dommage que tu ne puisses pas écrire, vieux Spot.

D’autres personnes peuvent écrire et le font, pensa-t-il en replaçant le cadre, mais Peter Kane n’a jamais parlé de Marney et elle n’a pas écrit depuis… bien longtemps.

C’était de mauvais augure. Il y voyait la résolution de Peter de ne jamais laisser sa fille épouser un homme qui avait encouru une condamnation. L’adoration de Kane pour sa fille tournait presque à la manie. Son bonheur et son avenir passaient et passeraient toujours avant tout. Johnny savait que, dans d’autres circonstances, Peter lui aurait donné Marney comme elle était prête à se donner à lui…

On apporta son repas et on verrouilla la porte… puis de nouveau le silence… et il resta seul avec ses pensées.

Pourquoi le jeune Legge lui avait-il tendu ce piège ? Il ne l’avait vu qu’une seule fois.

Une clé fut introduite dans la serrure et Johnny sursauta. Il avait oublié que c’était le jour de la visite du chapelain.

— Asseyez-vous, Gray.

La porte se referma sur le clergyman qui s’assit sur le lit, et, chose étrange, reprit le cours des pensées du jeune homme.

— Je désire vous mettre en garde au sujet de Legge, je parle du fils. Il est mauvais de ressasser des griefs réels ou imaginaires. Vous arrivez au terme de votre emprisonnement, Gray, et je ne veux pas vous revoir ici.

Johnny sourit.

— Vous ne me reverrez pas ici. Quant à Jeff Legge, je ne sais rien à son sujet, bien que j’aie entendu pas mal de choses et que j’en aie deviné bien d’autres.

— Moi aussi. C’est lui, n’est-ce pas qu’on appelle le « Grand Imprimeur ». Je sais comme tout le monde que l’Europe a été submergée de faux billets et que la police est impuissante à trouver le coupable. C’est lui n’est-ce pas ?

Johnny ne répondit pas et le chapelain sourit.

— Tu ne dénonceras pas, voilà le onzième commandement, fit-il gaiement. Mais je crains d’avoir été indiscret. Quand se termine votre séjour ici ?

— Dans six mois, et je n’en serai pas fâché.

— Que ferez-vous après ? Avez-vous de l’argent ?

— Oui, j’ai trois mille livres par an. C’est un fait qui n’a pas été mentionné dans le jugement. Non, padre, la question argent ne m’inquiète pas. Je voyagerai, probablement, et n’essaierai même pas de renier mon passé.

— Ce qui veut dire que vous ne changerez pas de nom, remarqua le chapelain, mais dit-il en fouillant dans sa poche, j’allais oublier… Voilà une lettre arrivée pour vous ce matin.

Johnny regarda la suscription. La ferme écriture était celle de Peter. Il ne l’avait pas vue depuis six mois. Il attendit que la porte se fût refermée sur son visiteur pour prendre connaissance de la missive.

« Mon cher Johnny, j’espère que tu ne seras pas trop bouleversé par la nouvelle que je vais t’apprendre. Marney va se marier avec le major Floyd de Toronto. Je sais que tu es assez bon pour lui souhaiter le bonheur. Elle épouse un brave garçon qui la rendra heureuse ».

Johnny mit la lettre de côté et marcha de long en large dans son étroite cellule.

Marney allait se marier.

Il s’arrêta, remplit d’une main tremblante un gobelet, le leva dans la direction de la fenêtre qui donnait vers l’est et d’une voix enrouée.

— Bonne chance, Marney, et puis vida le verre lentement.

CHAPITRE II

Deux jours plus tard, Gray fut appelé dans le bureau du Directeur.

— J’ai une bonne nouvelle pour vous, Gray. Vous allez être libéré immédiatement, je viens d’en recevoir l’ordre.

Johnny inclina la tête.

— Merci, monsieur.

Un gardien le conduisit se changer. Il reprit ses vêtements civils qui ne lui semblèrent plus familiers ; le reste de la journée lui appartenait. Il pouvait errer dans la prison, envié des hommes qu’il avait appris à connaître et à détester.

Tandis qu’il était debout à une extrémité du hall, la porte s’ouvrit brusquement. Un être criant, hurlant, qui semblait plutôt une bête qu’un homme s’avança, maintenu par deux gardiens. Il regarda le groupe qui se dirigeait vers la cellule des punitions.

— Fenner, dit quelqu’un à voix basse. Il a de nouveau rossé un gardien.

— Mais, fit Johnny, n’est-ce pas lui qui doit sortir demain ?

— Si. Il serait même parti depuis trois ans, si le vieux Legge ne l’avait dénoncé. Mais maintenant ils ne peuvent plus rien contre lui, car il n’y aura pas d’inspection judiciaire avant huit jours.

Johnny se rappela le cas. Legge avait été témoin des brutalités d’un gardien sur l’homme. Le malheureux Fenner avait riposté et était allé en jugement. Le témoignage de Legge aurait pu le sauver de la bastonnade mais celui-ci était en trop bons termes avec les gardiens pour les mécontenter et l’avait laissé punir.

Johnny ne put dormir cette nuit-là. Il pensait à Marney. Il ne lui en voulait pas, à son père non plus. Il était naturel que Peter Kane ait agi pour ce qui lui semblait le bien de sa fille. Le jeune homme devina qu’il avait dû la pousser à épouser ce Canadien.

Le lendemain, Johnny monta la pente raide pour la dernière fois.

Une clé tourna dans la grosse serrure et il se trouva libre. Le gardien à la barbe rousse lui tendit la main, en lui disant :

— Bonne chance.

À la gare, il dut attendre et engagea la conversation avec le gardien qui l’accompagnait.

— Non, je ne connais pas Jeff Legge, lui répondit celui-ci en secouant la tête, je connais le vieux. Il était encore là il y a un an, mais vous aussi n’est-ce pas ?

Johnny fit signe que oui. Le train arrivait.

— Adieu Gray et soyez sérieux.

Johnny serra la main tendue et monta dans son compartiment. Son domestique l’attendait à Paddington, lorsqu’il y arriva, dans l’après-midi. Il tenait en laisse un petit fox-terrier aux oreilles courtes qui se mit à aboyer bien avant que le jeune homme ne les eût aperçus. Un instant après, le chien était dans ses bras, et lui léchait la figure, les cheveux et les oreilles en gémissant de joie. Il y avait des larmes dans les yeux de Johnny quand il le remit à terre.

— Il y a beaucoup de lettres pour monsieur. Monsieur dînera-t-il à la maison ?

Il semblait que l’excellent Parker recevait son maître après un court séjour à Monte-Carlo, tant il était calme.

— Oui, je dînerai à la maison, fit Johnny.

Il monta dans le taxi et Stop sauta derrière lui.

— Il n’y a pas de bagages, monsieur ?

— Non. Mais montez avec moi, Parker.

L’homme hésita.

— Ce serait une bien franche liberté, monsieur.

— Moins grande que celle qu’on a prise avec moi pendant un an et neuf mois.

Au bout d’un moment, Parker osa demander :

— J’espère que monsieur n’a pas eu un séjour trop désagréable.

Johnny se mit à rire.

— Les prisons sont rarement agréables, Parker.

— Je le pense, monsieur.

Johnny habitait à Queens’Gate. Quand il entra dans son cabinet de travail, son cœur battit un peu plus vite…

Ce soir-là, Johnny reçut plusieurs visites. Après le dîner, il appela son domestique :

— Parker, on m’a dit que pendant que j’étais à la campagne, des hommes très bien avaient pris l’habitude d’aller au cinéma ?

— Oui, monsieur, moi-même…

— Eh bien, Parker, allez en chercher un qui ne ferme qu’à onze heures.

Le visage du valet de chambre s’assombrit, mais c’était un excellent domestique.

— Très bien, monsieur, dit-il.

Et il sortit en se demandant quels projets désespérés, son maître pouvait former.

À dix heures et demie, le dernier des visiteurs se retira.

— J’irai voir Peter demain, fit Johnny en jetant le bout de sa cigarette. Vous ne savez pas la date du mariage ?

— Non, capitaine.

— Qui est le fiancé ?

— Un jeune richard, dit-on. Peter est un type avisé et aura bien su choisir. Il est major dans l’armée canadienne, et c’est un homme bien.

Parker en rentrant à 11 heures un quart trouva son maître devant la cheminée pleine de papiers brûlés.

Le lendemain, Johnny arriva à Horsham après le déjeuner, et personne n’aurait pu deviner que deux jours avant, il occupait une cellule de convict. Il était venu lutter une dernière fois pour son bonheur…

Manor Hill se trouvait un peu à l’écart. C’était une grande maison en briques rouges, aux murs couverts de clématites.

Johnny prit un chemin de traverse qu’il savait conduire à une grande pelouse où Peter aimait à s’étendre, à cette heure-là. Il s’arrêta en voyant une jolie soubrette causer avec un homme qui portait sans distinction l’habit de maître d’hôtel.

— Je ne sais pas où, ni pour qui vous avez travaillé, mais si jamais je vous prends de nouveau dans ma chambre en train de fouiller mes malles, je préviendrai le patron. Vous entendez, monsieur Ford.

— Oui, Miss, dit l’homme d’une voix enrouée.

Johnny savait que cet enrouement n’était pas dû à l’émotion, car Barney Ford en était affligé depuis sa jeunesse.

Le jeune homme contemplait cette scène gaiement. Il connaissait très bien Barney. Ex-convict, ex-cambrioleur, son passé louche était un peu racheté par l’affection qu’il portait à l’homme dont il mangeait le pain. Il prétendait être à son service, bien que plus mauvais maître d’hôtel n’eût jamais existé.

La jeune fille était jolie. Elle avait des cheveux dorés et une taille svelte et souple. Ses yeux à ce moment lançaient des éclairs. Elle ne vit pas Johnny et partit en courant tandis que Barney la suivait du regard.

— Tu l’as fâchée, dit John en s’avançant.

Barney Ford se retourna vivement.

— Grand Dieu, Johnny. Quand êtes-vous revenu du collège ?

Le visiteur se mit à rire doucement.

— Hier. Comment va Peter ?

— Depuis combien de temps êtes-vous là ? fit le domestique.

— Je suis arrivé à la fin de votre conversation, et je vois que tu ne changes guère.

Barney Ford fit une grimace de dédain.

— Elles croient qu’on est un filou même si on n’a rien fait. Pas vu Peter ? Je vais lui annoncer que vous êtes là. Il va très bien. Tout sucre et tout miel pour l’enfant. Il adore le sol qu’elle foule. Ce n’est pas naturel d’aimer les mioches à ce point.

Gray entendit un pas et tourna la tête. C’était Peter, radieux mais troublé. Il était droit comme un arbre malgré ses soixante ans et ses cheveux blancs. Il portait une redingote et un gilet gris à la dernière mode.

Il hésita un instant : le sourire disparut de son visage, mais il s’avança, la main tendue.

— Eh bien Johnny, ça va bien, mon garçon ?

Sa main toucha l’épaule du jeune homme, sa voix avait cette inflexion d’orgueil et d’affection qu’il lui réservait autrefois.

— Pas mal.

Peter lui prit le bras et le conduisit sous un gros parasol japonais planté dans la pelouse. Il y avait quelque chose d’embarrassé dans ses manières que Gray n’arrivait pas à comprendre.

— As-tu rencontré… là-bas… quelqu’un que je connais, Johnny ?

— Legge, fit celui-ci laconiquement, les yeux fixés sur Peter.

— C’est à lui que je pensais. Comment va-t-il ?

Le ton était détaché mais le visiteur ne s’y trompa pas. Peter était extrêmement intéressé.

— Il est parti depuis six mois.

Le visage de Kane s’assombrit.

— Depuis six mois ! Tu es sûr ?

Le jeune homme fit signe que oui.

— Je ne savais pas.

— Je croyais que vous auriez entendu parler de lui, car il ne vous aime pas.

Le sourire de Peter s’élargit.

— Je sais. As-tu eu l’occasion de parler avec lui ?

— Plusieurs fois. Il vous hait, Peter, et dit que vous l’avez dénoncé.

— C’est faux, car je ne dénoncerais pas mon pire ennemi. C’est sa faute à lui s’il a été pincé. Nous avons fait sauter le coffre-fort de l’Orsenic, et nous en avons retiré cent vingt mille livres en dollars. C’était ma dernière affaire. Il était très facile de ne pas laisser de traces, mais Emmanuel s’est mis à se vanter de son habileté et a bu. Un filou qui boit est sûr de dire bonjour au geôlier.

Il changea brusquement le sujet de la conversation, et mit de nouveau sa main sur l’épaule du jeune homme.

— Johnny, tu n’es pas fâché ?

Celui-ci ne répondit pas.

— Dis-le-moi ?

John Gray se raidit.

— Au sujet de Marney ? Non. Seulement…

— Mon garçon, il le fallait.

La voix de Peter était suppliante.

— Tu sais qu’elle est tout pour moi. Je t’aimais assez pour risquer la chance, mais après qu’ils t’eurent pincé, je réfléchis profondément. Songe au coup que ç’aurait été pour moi si elle avait été ta femme. C’était déjà bien assez terrible. Puis cet homme est venu… un brave type, droit, propre, gai… un gentleman. Enfin je te dirai la vérité, je l’ai aidé. Tu l’aimeras, c’est le jeune homme vers qui tout le monde se sent attiré. Et elle l’aime, Johnny.

Il y eut un silence.

— Je ne lui en veux pas, ce serait absurde. Seulement, Peter, avant qu’elle l’épouse, je veux lui dire…

— Avant qu’elle l’épouse !

La voix de Peter Kane trembla.

— John, Barney ne t’a pas dit : Elle est mariée depuis ce matin.

CHAPITRE III

— Mariée ?

Johnny répéta le mot sans presque le comprendre. Marney, mariée…

Pendant un instant, il lui sembla que tout tournait autour de lui.

— Mariée ce matin, Johnny. Tu l’aimeras. Il n’est pas des nôtres. Il est droit comme… tu me comprends petit… ? J’ai travaillé pour elle depuis toujours…

Peter Kane suppliait. Sur son visage anxieux, on lisait la crainte de l’avoir blessé pour toujours.

— J’aurais dû télégraphier.

— Cela n’aurait rien changé, fit Kane avec obstination, à moins que tu ne sois innocent, mais je ne pouvais admettre l’idée de ton emprisonnement, pour elle. Johnny, j’ai été un voleur pendant 40 ans, mais elle ne le sait pas, car depuis 15 ans ma vie est honnête, tu comprends…

Il resta rêveur quelques instants, puis dit brusquement :

— Craig est ici aujourd’hui.

— Craig… celui de Scotland Yard ?

Peter fit signe que oui avec une légère gaieté dans les yeux.

— Nous sommes de bons amis depuis des années. Il m’a dit ce matin « Peter vous avez bien fait de marier cette enfant avec un homme honnête ». Et il a raison.

Le maître d’hôtel venait de s’approcher furtivement.

— Peter, fit-il de sa voix enrouée. Il est venu, voulez-vous le voir ?

— Qui ?

— Emmanuel Legge. Il est plus laid que jamais.

Le visage du vieillard se figea.

— Où est miss Marney… Mrs Floyd ?

— Elle s’arrange pour la photographie ; je lui ai dit…

— Tu es un vieux bavard. Envoie-moi Emmanuel. Veux-tu le voir Johnny ?

— Non, je vais me promener dans la roseraie. Il me rappellerait la prison !

Il avait disparu quand Barney revint avec le visiteur. Emmanuel Legge était d’une taille au-dessous de la moyenne, maigre de corps et de visage, aux cheveux gris. Il portait des lunettes cerclées d’écaille.

Pendant une seconde, il resta debout, surveillant la scène, ses lèvres minces serrées. Ses vêtements étaient pauvres, une chaîne d’acier retenait sa montre. Il attendit, promenant les yeux sur le domaine de son ennemi.

Ce fut Peter qui rompit le silence mortel.

— Eh ! bien, Emmanuel, assieds-toi.

Legge s’approcha lentement.

— Voilà une belle propriété, Peter. Tout ce qu’il y a de mieux, hein ? Je vois que tu as toujours le vieux Barney. S’est-il réformé lui aussi ? C’est bien le mot, n’est-ce pas… réformé ?

Sa voix était mince et plaintive. Ses yeux bleu pâle regardaient Peter froidement.

— Il ne vole plus rien, si c’est cela que tu veux dire, répliqua Peter vivement, et son visiteur fit une grimace peinée.

— Ne te sers pas de ce mot, il est vulgaire.

— Donne-moi ton chapeau.

Peter tendit la main mais l’homme retira la sienne.

— Non, merci, je me suis promis de ne rien laisser ici. Depuis combien de temps es-tu installé là, Peter ?

— Environ quinze ans.

Kane s’assit et son interlocuteur l’imita en prenant soin de se mettre bien en face.

— Ah ! fit-il d’un air pensif. Vivre confortablement, avoir une nourriture abondante, entrer et sortir comme on veut, voilà une excellente manière de passer quatorze années. Cela vaut mieux que d’être sous clé à quatre heures de l’après-midi… Prince-tout-nu est toujours à la même place… Ah ! J’oubliais que tu n’y as jamais été.

— J’y suis passé en auto, fit Peter froidement, sachant qu’il touchait là un point sensible.

— Ah ! tu y es passé, ricane l’autre, je regrette de ne pas l’avoir su, j’aurais pavoisé !…

— Veux-tu un cigare ?

— Non, j’en ai perdu l’habitude, tu sais… au bout de 15 ans ! 15 ans, cela compte dans la vie d’un homme.

— Oui. Je pense que l’homme que tu as blessé aurait été content de les vivre. Il est mort deux ans après.

Le visage d’Emmanuel se décomposa.

— J’espère qu’il est en enfer, siffla-t-il.

Puis par un effort de volonté il se maîtrisa.

— Tu n’as pas perdu ton temps, Peter, belle maison, des domestiques, une auto. Tu es habile.

— En effet.

Les mains du petit homme tremblaient et ses lèvres minces se serraient, convulsivement.

— Laisse ton compagnon  en plan et sauve-toi. C’est la loi de la nature. Chacun pour soi, c’est ainsi qu’on se tire les pattes !

Peter le regarda d’un air indifférent.

— Je ne discuterai pas avec toi.

— Tu ne peux pas. Je suis logique. Cette maison a coûté un bon prix. Quelle est la moitié de 200.000 livres ? C’est 100.000, n’est-ce pas ; or je n’ai eu que 60.000. Tu m’en dois quarante.

— Si tu parles de l’affaire du navire, nous n’en avons pas retiré 120.000 livres. Tu as donc eu plus de la moitié.

Legge se mit à rire d’un air sceptique.

— Les journaux ont parlé d’un million de dollars.

— Tu crois ce que disent les journaux ?

« Emmanuel, tu deviens naïf… Mais essaierais-tu de me faire chanter ?

— Oh !

Legge prit un air scandalisé.

— Comment peux-tu croire ?… Mais tu as une fille, n’est-ce pas, ne s’est-elle pas mariée ce matin ?

— Si.

— Elle a épousé un type chic ?

— Oui, un brave homme.

— Et… il connaît ton passé ?

— Non. Pourquoi ? Crois-tu que je te paierai pour te faire taire ?

— Vois-tu, Peter, tu ne sais pas ce que c’est que d’être dans une cellule humide et de penser à son enfant jusqu’à ce que le cœur vous fasse mal. Je pourrai t’avoir par ta fille.

Peter Kane se leva brusquement.

— Ce jour-là, ton cœur aura cessé de battre. Tu es vieux et tu as peur de la mort, moi je ne crains rien.

— Il ne s’agit pas de cela, Peter, je te dis que je me vengerai par elle.

Il ne put continuer car une main d’acier le saisit à la gorge et l’arracha de sa chaise. Peter, sans effort, le traîna jusqu’à la grille et le jeta dehors.

— Ne reviens jamais, Emmanuel !

____________

 

John Gray s’était éloigné des deux hommes. Il n’était nullement désireux de prendre part à leur conversation.

Peter avait bien choisi sa propriété. Le parc était grand et ombreux. Il s’assit sur un banc de marbre, à côté de buissons aux teintes pourpres.

Marney était mariée ! C’était pour lui le commencement et la fin. Mais heureuse ? Il en douta… Comme elle lui était chère…

Une voix aiguë vint jusqu’à lui, celle de Legge. Il menaçait la jeune fille et le sang de Gray se glaça dans ses veines.

C’était là le point vulnérable de l’armure de Peter. C’était par là qu’on pouvait l’atteindre.

Il sauta sur ses pieds, mais quand il arriva sur la pelouse, Kane et son visiteur avaient disparu.

Il la traversait quand il aperçut une forme blanche. C’était une jeune fille en robe de mariée qui tendait les bras vers lui.

— Johnny !

Un officier était à côté d’elle, et Kane arrivait derrière eux. Il regardait sa fille avec attendrissement.

Elle s’approcha en courant et lui prit les deux mains.

— Oh ! Johnny… Johnny !

Puis il regarda le visage souriant du marié, de cet homme loyal à qui Peter avait confié sa fille chérie. Pendant une seconde son regard et celui du major Floyd se croisèrent.

John Gray ne bougea pas.

Le mari de celle qu’il aimait était Jeff Legge, le faussaire, l’homme dont le père avait juré de briser le cœur de Peter Kane.

CHAPITRE IV

Le choc fut si terrible que pendant un instant il fut incapable de parler ou de bouger.

Le major Floyd était Jeff Legge !

C’était là la vengeance d’Emmanuel ! Faire épouser à son fils la fille de Peter Kane !

Jeff le surveillait attentivement, mais il ne bougea pas. Puis il regarda la jeune fille qui souriait aimablement. Elle semblait ne pas voir ce qui l’entourait.

— Johnny, pauvre Johnny, vous ne me haïssez pas, dites ?

Il sourit et caressa la main qui était toujours dans la sienne.

— Êtes-vous heureuse ? demanda-t-il, doucement.

— Oui, je me suis mariée heureusement, c’est cela que vous voulez dire, n’est-ce pas ?… Était-ce mal ? Je n’ai pas cessé de penser à vous, bien que je n’aie pas écrit. Ne trouvez-vous pas que je suis un monstre ?… Johnny, vous n’avez pas été trop malheureux ?

Il secoua la tête.

— Il y a une chose qu’il ne faut jamais faire à Dartmoor, se plaindre soi-même… Êtes-vous heureuse ?

Elle ne le regarda pas.

— Mais vous me l’avez déjà demandé. Tenez, je vais vous présenter à Jeffrey…

Le major les avait rejoints et Marney fit les présentations.

— Le capitaine Gray, un vieil ami à moi.

Jeff Legge tendit la main.

— Enchanté de vous rencontrer capitaine. Vous venez de l’Afrique Orientale, n’est-ce pas ? Avez-vous beaucoup chassé ?

— Non.

— Pourtant, il y a beaucoup de lions par là.

— Là où j’étais, les lions étaient singulièrement apprivoisés, répondit l’ex-convict sèchement.

— Marney chérie, vous devez être contente de voir le capitaine le jour de votre mariage ? Vous êtes bien aimable d’être venu aujourd’hui, Gray, Mrs Floyd m’a beaucoup parlé de vous.

Il entoura de son bras la taille de la jeune fille. Il voulait lui faire mal… leur faire mal à tous les deux. Elle resta rigide, sans un mot, livide. Elle savait ! Cette idée frappa le jeune homme comme un coup de massue. Elle connaissait la vérité !

— Heureuse, chérie ?

— Très… oh ! très.

Sa voix tremblait et la lutte que John avait à soutenir contre lui-même devint terrible. Ce fut Kane qui sauva la situation.

— Johnny, je veux que tu apprécies ce garçon. Je ne pouvais trouver un meilleur mari pour Marney.

Jeff Legge se mit à rire doucement.

— Vous m’embarrassez terriblement, Mr. Kane. Je ne suis pas digne d’elle et ne mérite pas mon bonheur.

Il se pencha et embrassa la jeune fille que John ne quittait pas des yeux.

Marney se dégagea du bras qui l’entourait.

— Papa, je ne pense pas que tout ceci soit très amusant pour Johnny.

Il comprit qu’elle était sur le point de pleurer.

— Oh ! ce n’est rien, fit Gray. Je me sens très vieux en ce moment, aussi le bonheur de ces jeunes gens m’est-il une joie. Vous êtes canadien, major Floyd ?

— Oui, Canadien Français ; bien que mon nom ne l’indique pas. Voilà un endroit où vous devriez aller. Vous le préféreriez sûrement à celui d’où vous venez.

— Sans aucun doute.

Peter s’était éloigné avec sa fille. Gray avait allumé une cigarette. Il était calme maintenant, et sa main ne tremblait pas.

— Vous avez épousé une charmante jeune fille, major Floyd.

— La meilleure.

— J’irais bien loin pour lui être utile, bien loin, je retournerais même chez les lions.

Leurs yeux se rencontrèrent. Jeff Legge baissa la tête en frissonnant.

— Je suppose que vous aimez la chasse, reprit-il. Oh, vous venez de me dire que non. Je me demande pourquoi un homme… hum… comme vous est allé à l’étranger.

— On m’y a envoyé, fit Johnny en appuyant sur chaque mot. Quelqu’un voulait se débarrasser de moi.

— Savez-vous qui c’était ?

Il n’était plus question d’Afrique Orientale.

— Je ne le connais pas. Peu de gens de sa bande… notre bande… seraient capables de l’identifier. Dans la police, un seul homme pourrait…

— Qui est-ce ? fit l’autre vivement.

— Un nommé Reeder. J’ai appris cela en prison, car vous savez que je viens de Dartmoor.

Son interlocuteur fit signe que oui, puis reprit :

— C’est celui qu’on appelle le « Grand Inconnu », en réalité un imbécile qui habite à Brockley. Il n’est pas aussi mystérieux que votre inconnu.

— Possible, répondit Johnny. Les convicts gratifient en général leurs amis et ennemis de dons extraordinaires. À Dartmoor on m’a seulement dit que Reeder savait tout. Le gouvernement lui a donné carte blanche pour découvrir le Grand Imprimeur.

— Et l’a-t-il fait ? demanda Jeff Legge innocemment.

— Pas encore, mais cela arrivera. Tôt ou tard quelqu’un le trahira.

— Je serais heureux de voir cela… fit Legge en montrant ses dents blanches dans un sourire sinistre.

CHAPITRE V

Johnny était seul dans le jardin, invisible, mais entendant les conversations des invités rassemblés sur la pelouse.

Il lui fallait réfléchir, réfléchir vite. Marney savait ! Mais elle n’avait rien dit, et Johnny devinait pourquoi. Quand Jeff lui avait-il parlé ? Peut-être en rentrant de l’église. Elle ne l’avouerait pas à Peter… à Peter qui croyait son bonheur assuré.

Le jeune homme était calme maintenant. Il lui fallait d’abord n’avoir plus aucun doute… Il pouvait ne s’agir que d’une ressemblance… Il avait vu le voleur une seule fois, et de loin.

Il entendit un bruit de jupes et se retourna. C’était la femme de chambre qu’il avait vue se disputer avec Barney.

— Mr. Kane demande si vous désirez être dans le groupe qu’on va photographier, capitaine Gray ?

Il ne répondit pas tout de suite et la regarda avec intérêt.

— Allez dire que non, et revenez ici.

— Revenir ici ?

— Oui, je désire vous parler, reprit Johnny en souriant. Ayez pitié de quelqu’un qui n’a personne pour lui tenir compagnie.

Dix minutes après, lorsque les invités furent rentrés dans la maison elle revint.

— Asseyez-vous, fit-il en jetant sa cigarette. Il y a longtemps que vous êtes ici ?

— Chez Mr. Kane, six mois environ !

— Une bonne place ?

— Oh ! oui monsieur, très bonne.

— Quel est votre nom ?

— Lila.

— Eh ! bien, Lila, nous devrions faire connaissance, continua-t-il en lui prenant la main.

— Je ne vous croyais pas un type à flirter, Mr. Gray…

— Je suppose que votre jeune maîtresse va vous manquer ?

— Oui, beaucoup.

— Elle a un mari charmant, il l’adore, c’est visible.

Elle réprima un soupir.

— Oui, je pense, fit-elle avec impatience. Est-ce que vous avez encore besoin de moi, capitaine, car j’ai beaucoup de travail.

— Ne vous sauvez donc pas, reprit-il de sa voix la plus douce. Les mariages me rendent toujours romanesque… je crois que le major ne regardera pas une autre femme pendant des années. Il est fou d’amour, et comment cela pourrait-il en être autrement ? Je suppose, ajouta-t-il en évitant de la regarder, qu’il appartient au genre d’hommes qui a eu beaucoup d’amourettes dans le passé… avec le genre de femmes qu’on prend et qu’on laisse.

Lila devint écarlate, et ses yeux brillèrent.

— Je ne sais rien sur le major Floyd, fit-elle brusquement en se levant.

Mais Gray lui prit le bras.

— Ne partez pas.

— Si, je ne veux pas rester à discuter sur le major Floyd. Si vous avez à me parler…

— Je veux vous parler de leur lune de miel. Les voyez-vous sur le lac de Côme ? Le voyez-vous penché sur elle, oubliant tout son passé, toutes ses anciennes folies, toutes les autres femmes…

Elle dégagea son bras et se leva, livide.

— Que voulez-vous insinuer, Gray ?

— Faites attention, Lila Stain, si vous essayez de vous sauver, je vous étranglerai.

Elle le regarda, pétrifiée.

— Et quand je pense que vous passez pour un gentleman !

— Je passe surtout pour John Gray de Dartmoor. Maintenant que faites-vous ici ?

— Je ne comprends pas.

— Que faites-vous ici ? répéta-t-il avec un calme impressionnant. Jeff Legge vous y a fait entrer pour espionner et lui rapporter tout ce qui se passe.

— Je ne connais pas Jeff Legge, balbutia-t-elle.

— Vous mentez. Vous êtes une créature à lui ; une indicatrice de sa bande. Je vous connais car je vous ai déjà vue une douzaine de fois. Qui est le major Floyd ?

— Allez le lui demander.

— Qui est le major Floyd ?

Il lui serra le bras.

— Vous le savez bien, répondit-elle enfin. C’est Jeff Legge.

— Écoutez, Lila, allez avertir Jeff que je vais vous faire arrêter tous les deux. Il y a justement une cellule vacante à Dartmoor. Cela vous donne la chair de poule, n’est-ce pas ? Vous êtes amoureuse de lui ?

Elle ne répondit pas.

— Il connaîtra cette cellule, reprit-il. S’il ne fait pas ce que je veux.

— Vous voulez le faire chanter ? fit-elle d’un ton méprisant.

— Chanter ne signifie rien pour moi. Si je n’obtiens pas ce que je veux, j’irai raconter une longue histoire à Reeder.

— Que voulez-vous ?

— Je veux savoir où ils vont et où ils demeureront. Je veux connaître leurs projets. Êtes-vous mariée avec lui par hasard ?… Non, eh ! bien cela pourra arriver. N’êtes-vous pas fatiguée de faire sa vilaine besogne ?

— Peut-être, dit-elle, défiante, mais vous ne pouvez rien contre lui, John Gray. Vous ne pouvez pas défaire ce que ce vieil homme de prêtre a fait ce matin[1] ! Votre jeune fille lui appartient. Il est trop habile pour vous, Gray, et il vous aura…

— S’il est au courant, mais dans ce cas Reeder le sera aussi, comprenez-vous ?

— Qu’allez-vous faire maintenant ?

— M’amuser un peu, fit Johnny entre ses dents. Je ne peux rien dire à Peter car il irait le tuer et je ne tiens pas à voir Peter avec la corde au cou[2] ; d’autre part je ne peux vous demander de prévenir Jeff, car il y aurait une affaire et, à sa libération, vous seriez une vieille femme… Maintenant, dites-moi tout ce que vous savez, et lentement, car je ne sais pas la sténo.

Il sortit un carnet de sa poche et écrivit ce qu’elle disait.

— Vous pouvez partir maintenant, belle enfant.

Elle se leva, les yeux pleins de rage.

— Gare à vous, John Gray. Je n’ai jamais été enchantée de ce mariage. Mais c’est le vieux Legge qui l’a voulu pour se venger. Jeff a toujours été bon pour moi et le jour où vous l’attaquerez, je vous tuerai net, comme je vous le dis, et Dieu sera mon juge.

— Et voilà, fit John avec calme.

Il attendit qu’elle fût partie, puis il se leva, mais il s’arrêta soudain. Un buisson avait bougé, Peter Kane était debout devant lui et son visage était impassible.

CHAPITRE VI

— Alors, Johnny, tu cherches des compensations ?

Celui-ci se mit à rire.

— Vous parlez de la femme de chambre. Jolie fille, hein !

— Oui.

John se demandait s’il avait entendu. Le banc de marbre n’était pas à deux mètres de la haie où il se tenait.

— Étiez-vous là depuis longtemps, Peter ?

— Non, je t’ai vu seulement dire adieu à Lila. Une très jolie fille, en vérité, Johnny. De quoi avez-vous parlé ?

— Du temps, des oiseaux et de l’amour, répondit Johnny tandis que Kane lui prenait le bras et l’emmenait à travers la pelouse.

— De tout ce qui est changeant et léger, fit Peter avec un petit sourire. Viens Johnny. Marney change de toilette, mais dis-moi ce que tu penses de mon gendre ?

Il avait toujours son air jovial. Lorsqu’il arriva dans la grande salle, Kane entoura de son bras l’épaule de Jeff. Gray respira librement. Dieu merci, il n’avait rien entendu !

Une trentaine de personnes étaient assises autour de la table. Marney attendait, déjà en tenue de voyage. Il lui jeta un rapide coup d’œil, mais elle évita son regard. Son père était assis à sa droite et, à côté de lui, se tenait le prêtre qui avait fait le mariage, puis une amie de Marney et un homme, à côté duquel il s’assit.

— Je n’avais pas encore eu le plaisir de vous voir, Johnny, murmura le détective Craig, d’une voix si douce qu’elle ne fut entendue que par celui à qui elle s’adressait.

Le bruit des voix, les rires qui fusaient autour de la table leur permirent de causer tranquillement.

Comme le vieux Barney se penchait pour servir, Craig murmura :

— Peter a toujours Barney. Toujours honnête, Barney ?

— Naturellement, fit celui-ci sans élever la voix. Je n’ai pas besoin de policemen pour marcher droit.

Le détective sourit, puis, quand le maître d’hôtel se fut éloigné, il ajouta :

— Ce n’est pas un mauvais homme. Je crois qu’il n’a fait qu’un faux pas et encore cela ne lui serait pas arrivé s’il avait eu l’imagination de Peter.

— L’imagination de Peter ?

— Oui, celle qu’il avait il y a une quinzaine d’années. Il avait une manière unique de faire ses coups, et avait toujours de tels alibis que, si on l’avait arrêté, il aurait fallu non seulement le relâcher mais encore lui faire des excuses.

— Il rougirait s’il vous entendait, répliqua John sèchement.

— Mais c’est la vérité, mon cher. Et toutes les lettres qu’il a écrites pour nous fourvoyer. Il nous envoyait toujours à l’endroit où notre présence le servait.

— Je suppose, fit Gray, que bien des gens trouvent extraordinaire que vous soyez en si bons termes !

— Suspect même, grogna Craig. Voulez-vous boire ? ajouta-t-il en poussant la bouteille vers lui.

À ce moment Marney lança un coup d’œil à Johnny et celui-ci y vit tout ce qu’il craignait d’y voir… la terreur, le trouble, la faiblesse. Il serra les dents et se tourna vers le détective.

— Comment va votre métier ?

— Calme.

— Je le regrette, mais les affaires vont mal partout, n’est-ce pas ?

— Comment étiez-vous… à la campagne ?

— Fort bien. Ma chambre à coucher avait besoin d’être tapissée, mais le service était excellent.

Le détective soupira.

— J’ai été navré, Johnny… Vous n’avez pas eu de veine. Si tous ceux qui le méritent étaient en prison, cela donnerait une solution à la crise du logement. Mais, il y avait des gens intéressants en même temps que vous, Harry Beekeg et le jeune Lew Storing, et puis le vieux Legge aussi. Mais, attendez… n’étiez-vous pas avec Carper ?

— Si.

— Ah ?… et il a dû vous parler…

— Oui.

Craig se pencha de son côté et baissa la voix.

— Si je vous disais que l’homme qui vous a dénoncé est celui que je cherche, nous pourrions peut-être échanger des confidences ?

— Oui, mais nous n’en ferons rien. D’ailleurs, je ne puis rien vous dire sur le Grand Imprimeur. C’est Reeder qui sait tout.

— Reeder ! fit l’autre dédaigneusement, un amateur ! Comme tous ces gens du Service Secret ! S’ils avaient laissé la chose à la police nous aurions pincé le Grand Imprimeur depuis longtemps. L’avez-vous jamais vu, Johnny ?

— Non, répondit celui-ci avec calme.

Craig soupira profondément et fit une dernière tentative, bien qu’il sût qu’elle ne donnerait aucun résultat.

— La banque d’Angleterre donnerait mille livres pour le renseignement que je désire.

— Dame, je pense qu’elle est assez riche, fit le jeune homme gaiement, et maintenant taisez-vous, Craig, on va faire un discours.

Le clergyman se leva et prononça l’allocution d’usage. Quand il eut fini, le détective se tourna de nouveau vers son voisin, mais celui-ci n’était plus là. Il parlait avec Peter ; il sortit.

Quelqu’un d’autre le surveillait aussi, le marié, qui semblait vivement intéressé par ses faits et gestes. Il fit un signe à la jolie femme de chambre, qui sortit à son tour mais ne vit aucune trace du jeune homme. Par contre, elle ne fut pas plus tôt sortie qu’une voix l’appela, qu’elle connaissait bien.

— Dites à Jeff que je veux le voir avant qu’il ne parte en voyage de noces, grogna Emmanuel Legge. Il a parlé à cette fille, je l’ai vu sur son visage. Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Je n’en sais rien ! J’en ai assez de toute cette histoire. Sans compter que ce sacré poseur sait tout ?

— Qui ?…

— Johnny Gray.

— Il est ici ?

Elle inclina la tête.

— Et que voulez-vous dire… il sait ?

— Il a reconnu Jeff du premier coup.

— L’avez-vous dit à Jeff ?

— Je n’ai même pas pu lui adresser la parole. Il est tellement épris de cette mijaurée…

— Nous ne parlons pas de ça, répliqua Legge. Qu’est-ce que Gray vous a dit ?

— D’abord qu’il m’étranglerait si je le trahissais, et c’est un type avec lequel je n’aimerais pas avoir des démêlés. Ce n’est pas la peine de vous impatienter, Emmanuel. Il a reconnu Jeff, voilà tout.

Le vieillard réfléchissait, les sourcils froncés.

— Tout cela n’est pas bon, car il est amoureux de la petite, et j’ai peur qu’il n’y ait du grabuge. Allez chercher Jeff, au trot.

— Ne restez pas ici, car Peter vous verrait. Prenez l’allée et tournez dans le petit sentier. Je vais vous l’envoyer.

Il s’écoula un certain temps avant qu’elle pût faire signe à Jeff.

— Le vieux vous attend, dans le sentier, fit-elle à voix basse. Dépêchez-vous.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Il vous le dira lui-même.

Jeff se précipita vers son père.

— Jeff, Gray t’a reconnu.

— Lui ?… Ce n’est pas possible. Il n’a même pas sourcillé quand nous nous sommes trouvés face à face.

— Cet individu est fort comme l’enfer, fit Emmanuel. C’est le plus dangereux gredin du monde. J’étais à Dartmoor avec lui et je connais sa réputation. Il n’a peur de rien, et s’il le dit à Peter… fais attention. Je veillerai sur toi. J’ai deux hommes avec moi et… je m’occuperai de Johnny.

— Que dois-je faire ?

— File avec la petite. Vous devez partir en auto, n’est-ce pas ? Allez à l’hôtel Charlton, et, au lieu d’y rester huit jours comme c’est convenu, n’y passez qu’une nuit. Partez pour la Suisse demain et empêche-la d’écrire. Je m’occuperai de Peter. Il paiera.

— Pour quoi ?

— Pour ravoir sa fille. Quarante mille livres… peut-être plus.

Jeffrey Legge se mit à siffloter.

— Je n’avais pas vu ce côté de l’affaire. Voilà une nouvelle variété de chanson.

— Appelle cela comme tu voudras. Quant à la fille, traîne-la dans la boue, Peter paiera :

— J’ai promis à Lila…

— Fiche-moi la paix avec Lila ! Es-tu devenu fou ? Maintenant file.

— Et Gray ?

— Je m’en charge.

CHAPITRE VII

Le vieillard sortit du parc. Deux hommes étaient assis sur la route à l’ombre d’un buisson. Ils se levèrent en l’apercevant. Ils étaient tous deux grands et forts.

— L’un de vous connaît-il John Gray ?

— Oui, fit l’un, j’ai été sur le Moor avec lui. C’est bien le type qui avait eu une histoire de cheval ?

Emmanuel fit signe que oui.

— Il est dans la maison et sortira pour aller à la gare. Il est plus que probable qu’il prendra le raccourci à travers champs. Il faut que vous l’ayez… ce sera facile du reste. S’il y a quelqu’un avec lui, suivez-le jusqu’à Londres, mais il faut l’avoir.

Emmanuel retourna à son poste d’observation pour voir la première voiture monter l’allée.

Jeff n’avait pas perdu de temps. Quand l’auto passa à sa hauteur, le vieux bandit put voir le visage effrayé de la jeune fille et se frotta les mains. Puis il réfléchit.

Peter se tenait au milieu de l’avenue. S’il savait ! Mais Peter ne savait rien… Mais comment Johnny avait-il laissé partir Marney… Et si Lila avait menti. On ne sait jamais avec ces filles-là ! Pourtant… ?

D’autres voitures sortaient. Si Johnny avait du bon sens, il se ferait reconduire à Londres… mais non, il sortit seul et prit le sentier à travers champs. Emmanuel se retourna. Les bull dogs avaient pris un sentier parallèle.

Les deux chemins se rejoignaient avant d’arriver à la route en formant un y. Johnny l’avait déjà passé quand il entendit des pas derrière lui. Il se retourna vivement, aperçut une figure familière et devina immédiatement. Il aurait pu prendre la fuite, mais il préféra attendre les deux hommes.

— Holà, Gray, fit l’un, je veux te parler. C’est toi qui as dit au surveillant que je me procurais du tabac !

Ce grossier mensonge devait avoir pour but de justifier une attaque, car les deux hommes, qui étaient armés de cannes flexibles et plombées, se ruèrent sur Johnny. Celui-ci avait reculé, mais quelque chose de long brilla au soleil et la pointe de sa canne-épée toucha presque le plus proche de ses ennemis.

La mince lame s’approchait maintenant alternativement des deux visages, et les hommes reculèrent en se bousculant. L’un d’eux sentit quelque chose d’humide sur sa joue, y porta la main, et la retira rouge de sang.

— Je t’ai marqué, brute, fit le jeune homme froidement, mais si tu veux que je fasse mouche, tu n’as qu’à y revenir.

Il rentra son épée et partit tranquillement.

John Gray hâta le pas et arriva bientôt aux faubourgs de la ville. Là, il prit un taxi, se fit conduire à la gare et arriva au moment où le train partait. Il s’était trompé d’heure car l’horaire avait été modifié le jour même. Mais il avait un rapide venant de Brighton une demi-heure après.

Il traversa la cour de la gare, entra dans un hôtel, et alla téléphoner. Il parla un quart d’heure et, quand il sortit, des gouttes de sueur lui perlaient aux tempes.

Il s’attendait à rencontrer Emmanuel sur le quai et celui-ci arriva en effet quelques minutes avant le train.

C’était officiellement leur première rencontre depuis que Legge avait quitté Dartmoor. L’expression de surprise du vieillard était parfaitement feinte.

— Tiens ! Gray ! Quel heureux hasard ! Quand es-tu sorti ?

— Assez ! fit Johnny sèchement. Si nous trouvons un compartiment vide, prenons-le, car j’ai à te parler.

— Tu as été au mariage ? demanda le vieillard d’un ton rusé. Jolie fille, hein ! Elle a bien choisi. Il paraît que c’est un Canadien millionnaire. Peter a toujours eu de la veine.

Gray ne répondit pas. Lorsque le train arriva il trouva un compartiment de première classe, et y monta. Emmanuel le suivit.

— Maintenant, écoute-moi, Emmanuel – le train sortait lentement de la gare – je vais te donner une chance…

— Je ne saisis pas, Johnny, me donner une chance ?… Aurais-tu trop bu ?

John s’était assis en face de l’homme et, se penchant en avant, lui mit la main sur les genoux.

— Emmanuel, fit-il doucement, rappelle ton fils, fais rentrer Marney chez elle cette nuit et je ne dirai rien, comprends-tu ?

— Je comprends tes paroles, John Gray, mais pas ce qu’elles veulent dire. De qui parles-tu ? Je n’ai qu’un fils et il est étudiant à…

— Tu n’es qu’un misérable menteur. Je parle de ton fils, Jeff Legge, qui a épousé aujourd’hui la fille de Peter Kane. J’ai compris ton plan, Emmanuel, tu veux te venger de Peter. Eh ! bien, fais-le, mais pas comme cela.

— Elle l’a épousé de sa propre volonté, répliqua l’homme. Il n’y a pas de loi pour défendre cela. Elle en est devenue amoureuse tout de suite, et c’est une chose qui fait toujours plaisir.

— Écoute-moi, Emmanuel Legge. Lorsque tu arriveras à Londres, tu vas aller tout droit à l’hôtel Charlton et parler nettement à ton fils. Comme c’est un garçon avisé, il suivra tes instructions.

— Tes instructions, corrigea Emmanuel. Et qu’arrivera-t-il si je ne le fais pas ?

— Je parlerai.

— Ils sont mariés, mon bonhomme. Tu ne peux pas les faire divorcer. Tu ne peux pas changer Mrs Jeffrey Legge en Miss Marney Kane !

Johnny se pencha en avant.

— Je peux envoyer Mr. Jeffrey Legge dans la prison de Dartmoor et c’est ce que je me prépare à faire.

— Et sous quelle charge, s’il te plaît ?

— C’est lui le « Grand Imprimeur », fit Johnny avec calme. Le gouvernement a dépensé des millions, et a employé ses meilleurs hommes pour le prendre. Je puis leur donner les renseignements qu’ils désirent. Je sais où il fabrique ses billets et je connais au moins quatre de ses complices. Tu crois que vous n’êtes que deux à connaître le secret de Jeff, Emmanuel, mais tu te trompes. Craig sait qu’il est le « Grand Imprimeur », il me l’a dit au déjeuner. Tout ce qu’il demande c’est une preuve, et cette preuve je puis la lui fournir. Reeder sait… tu crois que c’est un imbécile, mais il sait, et je peux lui dire un mot qui fera de lui l’homme le plus habile du monde.

Legge passa sa langue sur ses lèvres sèches.

— Je suis trop vieux, Johnny pour qu’on puisse me raconter des histoires.

— Il n’y a pas d’histoire, interrompit le jeune homme, je tiens ton fils dans le creux de ma main.

— Il n’y a pas moyen de te tromper, fit son interlocuteur doucement. Tiens, regarde ceci, c’est un billet de banque, est-il vrai ou faux ?

Il tira une coupure de cinq livres de sa poche. Il caressa le papier doucement, et ses yeux derrière ses fortes lunettes brillèrent avec orgueil.

— Est-il vrai ou faux, Johnny ?

Bien que la journée fût claire et chaude, les lampes électriques du compartiment s’allumèrent soudain.

— Nous arrivons à un tunnel, Johnny, cela te permettra de mieux regarder. Touche-le, Johnny, c’est le véritable papier…

Avec un grondement sourd le train entra sous le tunnel.

Emmanuel tournait le dos à la portière, le billet entre ses doigts.

— Il n’y a qu’un défaut, la marque de l’eau, regarde !

Il étendit la main et tint le billet contre une des lampes. Pour mieux voir, Johnny fut obligé de passer derrière lui et de regarder par-dessus son épaule.

Le bruit dans le tunnel était assourdissant.

— Regarde l’F… cria Emmanuel. Celui du Five[3]. C’est imprimé trop peu profondément…

Au moment où Johnny se penchait en avant, le vieillard le poussa de l’épaule et de tout le poids de son corps.

Le jeune homme perdit l’équilibre, heurta la portière, la sentit bouger, et chercha à se redresser, mais la poussée avait été trop bien calculée ; la portière s’ouvrit et il fut précipité dans le vide. Pendant un instant il put s’agripper à la portière qui se balançait, mais un coup de pied de Legge sur ses doigts lui fit lâcher prise, et il glissa…

CHAPITRE VIII

Il tomba sur un amas de sable, et fit une cabriole complète. Son bras fut presque disloqué par le choc qu’il reçut contre le mur du tunnel, il rebondit vers les roues, puis glissa en protégeant son visage de ses mains. Il était vivant. Il étendit d’abord lentement une jambe, puis roula vers le mur et resta couché sur le dos sans bouger ; son cœur battait violemment…

Dix minutes plus tard, il se souleva sur le coude et essaya de s’asseoir. Sa tête était lourde mais ne le faisait pas souffrir, ses bras ?… il les examina avec soin ; ils étaient douloureux, mais rien n’était cassé.

Un cantonnier, qui travaillait à l’entrée du tunnel, faillit tomber de saisissement en voyant surgir un homme qui boitait et dont les vêtements étaient en loques.

— Je suis tombé, dit Johnny. Pouvez-vous me dire où je trouverais une voiture à louer ?

Le cantonnier avait terminé son travail et lui servit volontiers de guide.

Sur la route ils firent signe à une voiture qui passait. Son conducteur rentrait des courses de Gatwick.

Il eut l’air soupçonneux devant le visage tuméfié de cet homme en loques qui l’arrêtait, mais il ouvrit pourtant la porte et dit :

— Montez.

— Voici un billet de 5 livres, dit Johnny au cantonnier. Deux pour l’aide que vous m’avez apportée et trois pour que vous vous taisiez. Je ne veux pas que cette histoire s’ébruite. La vérité est que j’ai un ami qui a du bon vin…

— Vous voulez dire que vous étiez dans les vignes ? fit l’homme, plein de sympathie. Vous pouvez être tranquille.

Le conducteur de l’auto n’était pas très loquace. Il remarqua simplement qu’il aurait mieux valu qu’un accident lui arrivât à lui avant d’aller aux courses, car toutes ces courses étaient des filouteries et tous les jockeys des voleurs. Puis il n’ajouta plus un mot.

À la première station de voitures, Johnny voulut descendre.

— Je vous conduirai chez vous, si vous le désirez, fit le morne bienfaiteur.

Johnny refusa poliment.

— Je m’appelle Lawford, dit l’autre tout à coup. Ne vous ai-je pas vu sur la piste ?

— Peut-être… mais il y a longtemps alors.

— Vous ressemblez à un type que j’ai rencontré une fois… je lui ai été présenté… un nommé Gray ou Groy… une vraie fripouille.

— Merci, c’était moi.

Et le silencieux Mr. Lawford s’excusa vivement, ce qui le rendit presque loquace.

Gray termina son voyage dans un taxi et arriva tard dans l’après-midi à Queens’Gate.

Parker, qui ouvrit la porte, ne demanda aucune explication.

— J’ai préparé un autre costume pour monsieur, revint-il dire un moment après, et ce fut la seule remarque qu’il se permit de faire.

John prit un bain chaud pour se délasser et examina ses blessures. Elles étaient superficielles, mais il avait vu la mort de près. Cela ne l’étonna pas de Legge, car il savait comment ce genre d’hommes agit…

Lorsqu’il sortit de son bain, le masseur que Parker avait fait venir attendait.

Le domestique lui apporta les journaux du soir. Aucun ne mentionnait son « accident ».

Quand le masseur fut parti, Johnny enfila sa robe de chambre.

— Personne n’est venu ? demanda-t-il.

— Si, M. Reeder, monsieur.

Le jeune homme fronça les sourcils.

— M. Reeder… Que voulait-il ?

— Je ne sais pas, monsieur. Il a simplement demandé si monsieur était là, répliqua le valet de chambre.

Son maître ne dit mot. La visite de M. Reeder l’intéressait plus pour le moment que l’attentat dont il avait été victime, plus que le mariage de Marney Kane.

CHAPITRE IX

Le voyage des jeunes mariés jusqu’à Londres s’effectua dans un silence presque total. Marney était enfoncée dans un coin de la limousine et elle se sentait aussi éloignée qu’on peut l’être de l’homme qu’elle avait épousé. Une fois ou deux, elle lui lança un regard timide, mais il était tellement préoccupé qu’il n’y fit même pas attention. À en juger par la tension de son visage, ses pensées ne devaient rien avoir de gai.

Ce ne fut que quand la voiture fut arrivée dans la capitale qu’il se tourna vers elle.

— Nous partons demain pour le continent, dit-il, et elle sentit son cœur se serrer.

— Je pensais que nous resterions toute la semaine ici, Jeff, commença-t-elle, j’ai dit à papa…

— Aucune importance, répliqua-t-il brusquement.

Elle hésita encore, puis posa la question qui l’avait tourmentée depuis son départ.

— Jeff, que m’avez-vous dit ce matin pendant que nous revenions du temple ?… Vous m’avez effrayée.

— Vraiment ? Eh bien, s’il ne vous arrive jamais rien de pire, vous pourrez vous vanter d’avoir de la chance !

— Mais, vous avez changé… je… je ne tenais pas à vous épouser… mais vous paraissiez tant le désirer… et papa aussi.

— Il tenait à ce que votre mari appartienne à la bonne société et soit très riche. Quand je vous ai dit, ce matin, que je jouerai un mauvais tour à votre père, je savais ce que j’avançais. Je suppose que vous n’ignorez pas que c’est un escroc.

Le ravissant visage rougit, puis devint blême.

— Comment osez-vous ?… Vous savez que vous mentez… Vous le savez !

Jeffrey Legge poussa un soupir de lassitude.

— Je sais que j’aurais beaucoup de choses à vous apprendre, dit-il. Mais il vaut mieux attendre que nous soyons arrivés.

Le silence retomba, et ne cessa que lorsqu’ils furent arrivés à l’hôtel et que la porte de leur appartement se fut refermée.

— Maintenant causons, fit-il en jetant son chapeau sur une chaise, je ne m’appelle pas du tout Floyd, je suis Jeffrey Legge. Mon père est sorti du bagne depuis six mois et c’est Peter Kane qui l’y a fait envoyer, car lui, Peter Kane, c’est un voleur. Il s’était spécialisé dans les cambriolages de banque. Il y a une quinzaine d’années, il a fait un coup avec mon père, il en a retiré un million de dollars, et a fait pincer son copain.

— Pincer ?

— Oui, il l’a trahi, reprit Jeffrey calmement, et mon père en a eu pour 20 ans.

— Ce n’est pas vrai, fit-elle avec indignation. Vous inventez cette histoire. Mon père était commerçant et n’a jamais rien fait qui ne fût honnête. Et jamais il n’aurait trahi un ami.

Sa réponse sembla amuser Legge.

— Vraiment ? Votre père commerçant ! C’est la meilleure blague que j’aie jamais entendue ! Votre père est un simple voleur. D’ailleurs Craig le sait. Pourquoi diable pensez-vous qu’un commerçant serait l’ami d’un « cogne ». Ne prenez pas cet air ahuri, « cogne » veut dire détective. Peter a décidément négligé votre éducation.

— Craig le sait, répétait-elle machinalement, Craig sait que papa est… oh ! je ne vous crois pas. Vous mentez ! Et puis, pourquoi m’auriez-vous épousée ?…

Brusquement, elle réalisa la vérité et se tint debout, tremblante d’effroi devant l’homme qui souriait.

— Vous commencez à comprendre ? Nous avons attendu vingt ans. Maintenant tenez, voici le téléphone, appelez-le et dites-lui ce que je viens de vous apprendre, que nous voyions s’écrouler tous ses beaux rêves !…

— Il vous tuera.

— Il essaiera peut-être, mais je serai plus fort que lui ; mais prévenez-le donc, chère amie.

Il étendit le bras, mais elle le repoussa brusquement.

— Ainsi… voilà votre revanche ?

Il inclina la tête.

— Mais Johnny… Johnny ne sait rien ?

Le visage de l’homme pâlit. Elle crut comprendre.

— Il sait, dit-elle. Il sait !

— Oui, mais il vous a quand même laissée partir, ma chérie. D’ailleurs, il est un des nôtres et nous ne nous vendons jamais entre nous. Un des nôtres ! répéta-t-il machinalement.

Elle s’assit et se couvrit la figure de ses mains. Il pensa qu’elle pleurait, mais, quand elle releva la tête, ses yeux étaient secs, et, chose curieuse, calmes et tranquilles.

— Johnny vous tuera, dit-elle tranquillement. Il ne m’aurait pas laissée partir… s’il avait su. J’en suis sûre.

Ce fut au tour de Jeff Legge de se sentir mal à l’aise ; le calme de la jeune fille l’impressionnait. Ce qu’elle disait était évident. Instinctivement, il regarda autour de lui comme s’il pensait apercevoir Johnny Gray. L’absurdité de cette idée le fit tressaillir, et il haussa les épaules.

— Johnny ! ricana-t-il. Il est à peine libéré, que voulez-vous qu’il fasse ?

Il s’avança un peu et lui posa les mains sur les épaules :

— Maintenant, belle enfant, dit-il, il vous reste deux alternatives : téléphoner à Peter, ou prendre votre parti de cette situation.

— Je vais téléphoner à papa, dit-elle en se levant, mais avant qu’elle eût atteint l’appareil, il l’avait saisie par la taille.

— Vous n’appellerez personne, dit-il. Vous êtes Mrs Legge et si je me suis abaissé à épouser la fille de ce vieux bandit, ce n’est pas pour rien ; Marney, embrassez-moi ; jusqu’à présent vos démonstrations affectueuses n’ont pas été très nombreuses, et vous devez reconnaître que je n’ai pas été exigeant.

Il la saisit brusquement dans ses bras, et essaya d’atteindre ses lèvres, mais elle cacha sa figure contre son veston, jusqu’à ce qu’il la renvoie brutalement en arrière.

— Vous serez à moi, Marney. N’oubliez pas que vous êtes ma femme… légalement, et qu’aucun homme ne peut nous séparer.

La jeune femme regardait anxieusement autour d’elle. L’appartement loué par Jeffrey comprenait trois pièces : celle qu’ils occupaient, puis, à droite, un boudoir et, à gauche, une chambre à coucher. Les trois pièces communiquaient entre elles et avaient toutes trois accès sur le couloir.

Jeff s’avançait menaçant…

Il lui saisit la tête entre ses mains et approcha son visage. Avec l’énergie du désespoir, elle se dégagea, bondit jusqu’à la porte du boudoir, l’ouvrit, et resta stupéfaite sur le seuil.

Une femme s’y tenait. Elle était grande et forte, et avait les cheveux roux. Son costume indiquait qu’elle était une des femmes de chambre de l’hôtel, et son accent qu’elle venait du pays de Galles.

— Que faites-vous là ? demanda Jeff. Disparaissez !

— Pourquoi me parlez-vous ainsi ? Je suis la femme de chambre de votre appartement.

Marney vit une chance de salut, et, se précipitant dans la chambre, claqua la porte derrière elle, et la ferma à clé.

CHAPITRE X

Jeff Legge resta d’abord interdit, puis se précipita de toutes ses forces contre le battant, mais celui-ci ne bougea pas. Il saisit le téléphone, mais changea d’idée, il ne voulait ni provoquer un scandale, ni surtout faire connaître son nom. Le mieux était d’essayer la ruse.

— Marney, voyons, soyez raisonnable, dit-il en frappant à la porte. J’ai voulu rire. Je vous assure.

Elle ne répondit pas. Il pensa brusquement qu’il y avait un téléphone dans le boudoir. Oserait-elle appeler son père ? Il entendit le bruit d’une clé à la porte qui donnait dans le corridor. Il se précipita et arriva pour voir sortir la femme de chambre.

— Faites attention, cria-t-il avec rage, ce qui n’eut d’ailleurs aucun effet sur la domestique.

— Je n’ai pas l’habitude d’être traitée ainsi. Mon travail m’appelait dans le boudoir. Si vous continuez vous aurez la loi contre vous.

Jeffrey attendit qu’elle eût disparu, puis appela le garçon d’étage.

— Voudriez-vous demander au gérant si je peux avoir un deuxième jeu de clé pour ma chambre, fit-il aimablement. Ma femme en voudrait une.

— Bien, monsieur, tout de suite.

Il revint quelques minutes après. Il était désolé, mais il n’existait pas de double des clés.

Jeffrey ferma la porte avec soin quand il fut parti et se dirigea vers la chambre.

— Marney ! appela-t-il, allez-vous être raisonnable ?

— Mais je le suis, répondit la jeune femme.

— Venez me parler.

— Non merci, j’aime mieux rester ici.

Il y eut un silence.

— Si vous retournez trouver votre père, je vous suivrai et le tuerai, cela, vous pouvez en être sûre.

« Pensez-y », appuya-t-il.

— Me promettez-vous de me laisser seule ?

— Je ne promets rien du tout. Marney, vous ne pouvez pas rester là toute la journée. Comment ferez-vous pour manger ?

— On m’apportera mon dîner.

— Parfait, arrangez-vous. Mais si vous ne sortez pas ce soir, c’est votre père qui en pâtira.

Bien qu’elle ne répondît pas, il était convaincu qu’elle ne ferait rien pour essayer de communiquer avec son père ce soir-là. Après, cela n’avait plus d’importance.

Il décrocha le téléphone pour demander son père, mais celui-ci n’était pas là. Un quart d’heure après, comme il finissait sa deuxième bouteille de champagne, la sonnerie se fit entendre.

— Elle fait des histoires, fit-il à voix basse en relatant ce qui s’était passé. Il fallait qu’elle le sache un jour ou l’autre, ajouta-t-il précipitamment.

— Tu as été idiot, répondit le vieil homme.

— Il faut que tu viennes m’aider, répliqua Legge, si elle téléphone à Peter il y aura du vilain. De plus, il y a là une espèce de femme de chambre qui nous a vus nous disputer. Marney a dû lui dire que j’étais un brutal, et je n’ose rien dire à cette femme de peur qu’elle ne fasse du scandale. Et Johnny…

— Ne t’en fais pas pour Johnny, coupa Emmanuel, qui reprit :

— Prends une empreinte de la serrure et dis-moi si la clé est à l’intérieur. Mais il faudra attendre qu’elle soit endormie.

Une demi-heure plus tard un paquet arriva. Jeff y trouva deux petits instruments avec lesquels il s’exerça, sur l’autre porte, celle de la chambre à coucher, à faire tourner la clé de l’extérieur. Au moment du dîner, il entendit des voix et un bruit d’assiettes dans la chambre de Marney.

À ce moment le téléphone sonna. C’était le portier.

— Une dame vous demande, monsieur. Elle dit que c’est très important.

— Son nom ?

— Miss Lila.

— Lila ! Il hésita. Faites-la monter, dit-il et il tira avec soin la portière de velours qui masquait la porte du boudoir.

— Qu’y a-t-il, Lila ? demanda-t-il.

— Où est Marney ?

Il désigna la chambre.

— Tu l’as enfermée ?

— Dis plutôt qu’elle s’est enfermée.

Les yeux de la femme s’agrandirent.

— Tu n’as pas perdu de temps, Jeff.

— Ne fais pas l’idiote. Je lui ai simplement dit qui j’étais et elle a fait un drame. Maintenant, qu’y a-t-il ?

— Peter Kane est parti d’Horsham avec un revolver dans sa poche.

Jeffrey pâlit.

— Assieds-toi et raconte-moi ça.

— Après ton départ, je suis montée dans ma chambre car j’avais le cafard. Tu étais avec une autre femme et…

— Au fait, coupa-t-il.

— Je n’y étais pas depuis longtemps, quand j’entendis Peter dans sa chambre, qui est juste au-dessous de la mienne. Il parlait seul. Je ne pouvais entendre aussi je descendis, et entr’ouvris un peu sa porte. Il était en train de glisser un browning dans sa poche. Je descendis au rez-de-chaussée, et, Jeff, je n’ai pas aimé son regard, car la mort était écrite dans ses yeux. Il commanda la voiture mais ne partit qu’une demi-heure après.

— Que faisait-il ?

— Il était remonté et écrivait. Je n’ai pas pu savoir ce que c’était. J’ai essayé de téléphoner, mais vous n’étiez pas arrivés.

— Comment es-tu venue ?

— Avec un taxi. Il n’y avait pas de train avant deux heures.

— Tu n’as pas dépassé Peter ?

— Sûrement pas. Il conduit lui-même, il a une Spanz, et il gaze !

Jeff se rongeait les ongles.

— Cette histoire de revolver m’ennuie. Attends.

Il saisit le téléphone et redemanda son père.

— Il va falloir que tu me protèges, dit-il. Peter sait la vérité.

Un long silence.

— Johnny a dû lui parler, fit Emmanuel. Ne bouge pas. Je vais poster deux hommes à chaque entrée de l’hôtel et si Peter montre le bout de son nez, il lui en cuira.

Jeff raccrocha le récepteur lentement et se tourna vers la jeune fille.

— Merci, Lila, tu as fait pour moi ce qu’il fallait.

— Un instant, répliqua celle-ci. Tu m’as dit que ton mariage ne serait qu’un mariage de façade… mais je commence à en douter.

— Ce qui montre que tu es une femme intelligente.

— Que je suis… ? Jeff, tu ne veux pas dire…

— Que j’ai une femme charmante et que notre petite histoire est finie. Voilà, répliqua celui-ci avec calme.

— Tu ne veux pas dire ?… Jeff tu m’amuses… Ton père et toi m’avez dit que tout cela n’avait pour but que de soutirer de l’argent à Peter… que pour 40.000 livres.

— Oui, mais je suis parti avec la fille, ce n’est pas la peine de faire tant d’histoires, Lila.

— Et pendant six mois, j’ai mené une vie d’esclave pour m’entendre dire que notre petite histoire est finie ! Fais attention Jeff, je me vengerai ou je ne m’appelle pas Lila.

— C’est un fait, fit celui-ci avec calme. Tu t’appelles Jane, à moins que tu ne m’aies menti. Maintenant, Lila, montre-toi intelligente. J’ai mis 500 livres de côté pour toi…

— En billets véritables, j’espère, ricana-t-elle. Cela ne se passera pas comme cela, master Jeffrey Legge. Vous m’avez trompée du début à la fin, et vous allez tenir votre promesse ou…

— Ne me dis pas que tu vas me dénoncer, fit Jeffrey d’un air tranquille. Tu n’en sais pas plus que Johnny Gray par exemple. Quant à ma femme, elle sait qui je suis, donc rien à faire de ce côté-là.

Il prit son portefeuille et jeta une liasse de billets sur la table.

— Voilà pour toi, et au revoir, belle enfant.

Elle prit les billets et les plia avec soin. Ses yeux lançaient des éclairs et son visage était blême. Il s’attendait même à ce qu’elle se jetât sur lui. Mais elle n’en fit rien. Sur le pas de la porte, elle s’arrêta.

— Il y a trois hommes qui veulent ta peau, Jeffrey Legge : Reeder, Johnny et Peter. Et si aucun ne réussit, je suis là.

Elle claqua le battant derrière elle ; Jeffrey se mit à lire le journal avec la satisfaction de quelqu’un qui vient de se débarrasser d’une corvée.

CHAPITRE XI

Dans une des rues connues de Brockley vivait un homme qui semblait ne pas avoir d’occupations fixes. Il était grand et mince, avec quelque chose d’étrange. On le voyait très peu dans la journée et les curieux n’arrivaient à apprendre que peu de chose sur sa vie. On le rencontrait souvent à l’aube sur la route de Brockley, venant probablement de Londres. Il était connu sous le nom de Mr. J. G. Reeder ; de grandes enveloppes officielles lui arrivaient sous ce nom, aussi pensait-on qu’il était au service du Gouvernement. Jusqu’à l’arrivée d’Emmanuel Legge, cet après-midi-là, personne ne se rappelait lui avoir vu un visiteur.

Emmanuel, à sa sortie de prison, s’était vite rendu compte de la situation de son fils. Un jour ou l’autre, Jeffrey se ferait pincer. Aussi avait-il décidé de parer par avance à cette éventualité. Cette décision n’était d’ailleurs pas flatteuse pour la police.

Emmanuel s’était plus d’une fois servi de jeunes détectives et même de quelques-uns plus âgés. En plus de son art du camouflage, une centaine de livres de temps à autre rendait la chose facile. Un million vous tient en dehors des lumières de la justice, mais une fois que celle-ci est sur vous, il n’y a plus rien à faire, aussi décida-t-il de ne pas arriver à ce stade.

Le seul ennui était qu’il ne connaissait pas très bien le Service Secret qui s’était créé pendant son séjour au bagne. Il pensait que Mr. Reeder était beaucoup plus à la solde des banques privées que du Trésor.

Sa maxime était de toujours saisir le taureau par les cornes, aussi quand il fut arrivé à « situer » Mr. Reeder, ce qui lui demanda des mois, il décida de l’aller voir.

— Mr. Reeder est occupé, dit une femme d’un certain âge qui ouvrit la porte, et il ne désire pas avoir de visite.

— Voudriez-vous lui dire, fit Emmanuel avec son plus beau sourire, que Mr. Legge voudrait le voir sur un point particulier.

Elle lui ferma la porte au nez et le laissa attendre si longtemps qu’il se dit que même son nom avait été inutile. Mais il se trompait. La porte fut rouverte et il fut conduit au premier étage.

La maison semblait confortable et bien meublée. La pièce dans laquelle il fut introduit avait quelque chose de sévère et d’officiel. Derrière un grand bureau, un homme mince, à l’air triste, était assis. Il lui donna entre cinquante et soixante ans. Une paire de larges lunettes était posée sur le haut de son nez. Ses cheveux avaient cette teinte particulière qu’ont les roux, quand ils commencent à blanchir, et les oreilles décollées, complétaient l’air étrange de cette physionomie.

— Bonjour, Mr. Legge, dit l’homme en se soulevant à moitié et en lui offrant une main froide et sans vie, asseyez-vous, je vous prie. Il me semble reconnaître votre nom mais je ne me rappelle plus où je l’ai entendu.

— Je suis venu vous donner quelques renseignements, Mr. Reeder, qui, je pense, vous seront utiles. Vous savez que j’ai eu à subir un emprisonnement provoqué par la traîtrise d’autres hommes.

— Oui, oui, fit Mr. Reeder de sa voix douce, je me rappelle. Legge, Legge ? N’avez-vous pas un fils ?

— J’ai un fils, le meilleur garçon du monde, fit Emmanuel avec ferveur.

— Il n’a jamais eu d’ennuis ?

— Jamais, protesta le vieux Legge.

— Tant mieux, répondit Mr. Reeder, c’est une bénédiction. Cela arrive si souvent aujourd’hui.

Pendant tout l’entretien, il polissait le téléphone placé à sa droite. Ce tic, amusant au début, finissait par énerver son interlocuteur.

— J’ai compris, Mr. Reeder, reprit Emmanuel, que vous travailliez pour le Gouvernement… dans la police.

— Pas dans la police. Je ne connais presque pas d’agents. Je les rencontre dans la rue et j’admire leur force et leur jeunesse. C’est une bien belle chose que la jeunesse. Vous devez être fier de votre fils, Mr. Legge.

— C’est un bon garçon, fit Emmanuel rapidement.

— Que fait-il ?

— Agent d’Exportations.

— Vraiment, dit l’autre qui secoua la tête.

Legge ne savait s’il était impressionné ou seulement impatienté.

— Pendant que j’étais à Dartmoor, reprit le vertueux Emmanuel, j’ai rencontré bien des hommes qui me déplaisaient car j’étais innocent et c’est une conspiration qui…

— Oh ! l’ingratitude, interrompit Mr. Reeder. Quelle triste chose ! Combien votre fils doit vous être reconnaissant de l’avoir élevé dans l’honnêteté, malgré vos propres faiblesses !

— Maintenant, Mr. Reeder, reprit son interlocuteur avec détermination. Je suis un homme franc et je suis venu vous demander un conseil. Il m’est revenu aux oreilles que l’on soupçonnait mon fils d’être pour quelque chose dans la fabrication de faux billets de banque. Jamais je n’ai reçu un tel choc de ma vie. J’ai tout de suite pensé que la seule chose à faire était de venir m’entretenir de cela en toute franchise avec vous. Il y a tant de gens qui se trompent. L’autre jour, Mr. Reeder (il avait posé ses coudes sur le bureau et baissa la voix), l’autre jour, on m’a affirmé que vous aviez des ennuis d’argent et que…

— Oh ! Rien que de temporaire, murmura Mr. Reeder, cela arrive à tout le monde.

— Je ne suppose pas que vous soyez très bien payé. Je sens la liberté que je prends, mais en homme du monde, vous me comprendrez. Que de fois, des personnes de la meilleure société m’ont dit : « Pourriez-vous, Mr. Legge, me prêter 1.000 ou 2.000 livres ? » Dans ce cas, c’était aussi simple que possible.

Il plongea la main dans sa poche et en retira une liasse de billets. Pendant une seconde, Mr. J. G. Reeder regarda la pile, puis prit la vignette de dessus, la sentit, la palpa, la roula et regarda au travers avec intérêt.

— Elle est vraie, dit-il, et il la rendit avec une légère hésitation.

— Quand un de mes amis est gêné, dit Legge avec emphase, je lui dis simplement : si cela peut vous être utile…

— Et si cela est ?

— Eh bien, fit Legge, je pense que l’homme le plus solvable peut être momentanément à court, et cela lui permet de se remonter !

— Comme c’est délicat à vous ! Mr. Reeder semblait profondément touché. J’espère que vous avez donné ces excellents principes à votre cher fils. Quelle bénédiction pour lui d’avoir un tel père !

Emmanuel le maudit entre ses dents.

— Vous avez dit 2.000 livres, reprit Mr. Reeder. Si vous aviez dit 5.000 ?

— Je dis 5.000, fit Emmanuel, aussi bien.

« Alors, il y aura 3.000 billets faux, car vous n’avez retiré que 2.000 livres de votre banque ce matin, en billets de cent livres, série 6 1, 19721 à 19740. Le reste vous aura peut-être été remis par votre cher fils en présent de mariage. Quant aux rumeurs qui vous on fait venir, vous m’excuserez, mais je tenais tant à vous voir… Au revoir Mr. Legge. Vous trouverez bien votre chemin.

Legge se leva.

— Je voulais seulement vous dire, Mr. Reeder…

— Dites-le à ma gouvernante, murmura doucement Reeder, sans lever la tête. Toutes les histoires fantaisistes la passionnent. Au revoir Mr. Legge.

CHAPITRE XII

Quand Emmanuel Legge rentra chez lui il était sept heures du soir. Il fallait qu’il avertisse Jeff, et que celui-ci quitte le pays le plus vite possible. Les allusions répétées de Mr. J. G. Reeder à son sujet l’inquiétaient fortement.

Peter n’était pas arrivé au Charlton, car sans cela l’homme qu’il avait posté l’aurait averti. Cela non plus n’était pas fait pour le rassurer, car Peter devenait dangereux quand il prenait son temps.

À huit heures, ce soir-là, un petit garçon lui apporta une lettre. Elle portait « E. Legge », en suscription. L’écriture était celle de Meuyer, le lieutenant du Grand Imprimeur. L’homme était primitif et illettré mais absolument digne de confiance.

Il y avait six pages, remplies d’une écriture serrée, avec beaucoup de fautes d’orthographe. Emmanuel la lut une douzaine de fois et son visage était pris de terreur quand il eut fini.

Elle commençait ainsi : « Johnny Gray est en bon état et il a tout raconté à Peter… »

Emmanuel Legge connaissait un club dans le West End dont il était l’un des membres. Ce club, qui ne ressemblait pas à d’autres, occupait les 3e et 4e étage d’un immeuble, le reste appartenant à un restaurateur italien. Aucun escalier ne menait aux étages supérieurs, ce qui faisait l’affaire des membres du Highlow Club. Ils entraient par un passage étroit qui prenait sur le côté du restaurant, au bout duquel se trouvait un ascenseur qui les menait au 3e. Pour ceux des membres qui le préféraient, il était loisible de se servir de l’échelle d’incendie qui était placée à l’extérieur de la maison du côté de la cour. Une des fenêtres restait entr’ouverte à cet effet jour et nuit.

De la cour, on pouvait gagner une rue transversale par une porte cochère pratiquée dans un mur et connue des seuls initiés.

Un belvédère était construit sur le toit et ne servait jamais aux membres du club, tandis que les caves leur étaient réservées, ce qui avait beaucoup gêné le propriétaire du restaurant qui avait dû faire construire un appentis, dans sa cour, pour y placer son vin.

Quand il sortit de l’ascenseur, Emmanuel Legge fut salué respectueusement par le portier, qui était assis derrière un bureau dans l’obscurité. En réalité, Emmanuel était le propriétaire du club et son fils s’en était occupé pendant les années où il était en prison.

Le portier, qui était un ex-champion de boxe (ce qui l’avait fait choisir), s’avança à sa rencontre.

— Quels sont les membres qui sont là ? demanda Legge.

L’homme donna quelques noms.

— Montrez-moi le livre des entrées, et l’homme lui tendit un petit volume rouge. Le vieillard tourna les pages, et soudain s’arrêta.

— Bien, murmura-t-il en fermant le cahier.

— Attendez-vous quelqu’un, Mr. Legge ? demanda le portier.

— Non, personne… seulement je me demandais…

— J’ai appris que Mr. Jeffrey s’est marié aujourd’hui, monsieur. Je suis sûr que tout le monde lui a souhaité tout le bonheur possible.

— C’est très aimable à vous, murmura Emmanuel d’un air distrait.

— Dînez-vous ici, monsieur ?

— Non je ne dîne pas ici, je suis seulement venu voir.

Il reprit l’ascenseur et le portier le regarda descendre avec plaisir. Il était huit heures et demie. Les lumières commençaient à briller dans les rues, tandis qu’Emmanuel se dirigeait vers Bleafterbury avenue.

Par un heureux hasard, il était au coin d’une rue transversale quand il vit Peter Kane. Il remarqua que celui était en tenue de soirée. Kane était absorbé dans ses pensées. Il regardait machinalement par terre. Legge le suivit de loin. Arrivé devant le club, Peter s’arrêta, regarda un instant, puis passa. Son suiveur se mit à rire. Ce soir-là, il pensa que la vue de l’immeuble ne devait pas être agréable à Peter. C’est là qu’il avait vu pour la première fois « le jeune officier canadien » qu’il avait « sauvé ». Celui-ci jouait en effet avec des tricheurs notoires. Le « jeune homme reconnaissant » était allé rendre visite à Peter pour le remercier quelques jours après… C’était si facile de tromper Peter.

Il attendit que la silhouette eût disparu dans le brouillard, puis revint sur ses pas. Malgré tout, il sentait un danger qui menaçait son fils. La bataille serait livrée cette nuit. Ils étaient trois, Reeder, Johnny, Peter Kane contre lui ; mais lui, avait un otage d’une valeur inestimable « Marney Legge ».

Il avait à peine disparu qu’une autre personne entra dans le club et, malgré les protestations de l’homme de l’ascenseur, insista pour monter. Le portier averti l’attendait en haut.

— Où est Emmanuel ?

— Il vient de partir.

— Ce n’est pas vrai, je l’aurais rencontré !

Elle était très agitée et le portier crut comprendre la raison de son agitation.

— Jour de noce, hein Lila aujourd’hui, questionna-t-il avec un ton de gaîté. Le champagne a dû couler à plein bord. Mais ce n’est pas la peine de faire du raffût. D’abord pourquoi êtes-vous venue ? Mr. Legge a donné des ordres pour qu’on ne vous laisse pas entrer tant que vous serez chez Kane.

— Où est Emmanuel ? demanda-t-elle.

— Je vous ai dit qu’il vient de sortir. Quelle femme vous faites. Vous ne croyez jamais rien.

— Est-il rentré à son hôtel ?

— Je ne sais pas. Maintenant il faut que vous partiez. N’importe qui peut venir… Johnny Gray était là hier soir, et c’est un copain de Peter.

— Johnny sait qui je suis, dit-elle avec impatience. D’ailleurs je suis partie chercher Peter.

Elle resta indécise quelques instants, puis brusquement sauta dans l’ascenseur et redescendit.

Le club était bizarrement installé, car il n’y avait aucune chambre commune, quatorze salles à manger et une élégante salle de jeu en constituaient le local. La principale raison d’être du club était qu’il fournissait un endroit sûr aux membres pour se réunir et aussi quelquefois pour se cacher.

La manière dont les secrets y étaient gardés peut être illustrée en ceci que Peter Kane en avait fait partie pendant deux ans sans savoir que son ex-complice le dirigeait et que c’était son fils qui le gérait pendant l’absence d’Emmanuel.

D’ailleurs Peter y venait assez rarement.

Le portier fut occupé jusqu’à neuf heures et demie. Puis il regarda sa montre.

— Dix heures moins vingt-cinq, dit-il et il poussa un bouton.

Un garçon apparut.

— Portez une bouteille de vin au n° 13, dit-il. L’homme le regarda avec surprise.

— Au… n° 13 ?

— Oui, confirma le portier.

____________

 

Jeffrey dîna seul. Cette situation ne lui plaisait aucunement. En voyage de noces, sa femme et lui mangeaient chacun de son côté, avec une porte fermée à clé entre eux. Mais il pouvait attendre.

Il essaya de nouveau les pinces que lui avait envoyées son père, sur la porte de la chambre à coucher. La clé tourna facilement.

Il alluma son quatrième cigare et sortit sur le balcon. Il eut peut-être tort car s’il était resté dans la chambre, il aurait entendu un léger bruit de vaisselle dans le boudoir, et, un instant après, le bruit d’une clé tourner dans une serrure ; puis… un long moment après… un bruit de pas. C’était l’heure du théâtre. Des voitures passaient dans la direction de Haymarket ; un restaurant en face était illuminé !

— Inutile de surveiller Marney de bien près, car il distinguait en bas les guetteurs que son père avait placés là pour le protéger. Il ricana. Peter ne savait rien, sans cela il serait déjà là. Quant à Johnny ?… Emmanuel semblait croire que Johnny ne présentait aucun danger. Mais si Peter savait pourquoi il n’était pas venu…

Une heure après, il rentra dans la chambre, et s’approcha de la porte du boudoir.

— Marney, appela-t-il doucement.

Il n’y eut pas de réponse. Il frappa sur le battant.

— Marney, j’ai à vous parler. Ce n’est pas la peine que vous ouvriez la porte, j’ai simplement quelque chose à vous demander.

Il n’y eut toujours pas de réponse. Il tourna la poignée, la porte était fermée.

— Êtes-vous là ? demanda-t-il de nouveau, mais elle ne répliqua rien.

Il prit les pinces dans sa poche, et, les introduisant dans la serrure, fit tourner la clé, puis ouvrit brusquement la porte.

Le boudoir était vide, ainsi que la salle de bain qui y faisait suite. Il se précipita vers la porte du corridor, elle était fermée à clef de l’extérieur, et la clef était restée dans la serrure. Il retraversa en courant le salon et, de là, passa dans le corridor. Il rencontra le garçon d’étage.

— Madame, monsieur ?… Elle est sortie…

— Quand ? imbécile, où est-elle allée ?

— Je ne sais pas, monsieur. Je l’ai aperçue dans le corridor.

Jeffrey dégringola les escaliers quatre à quatre. Personne n’avait vu la jeune femme, ni les garçons, ni le portier. Il se précipita au dehors, et trouva un de ses compagnons.

— Elle n’est pas sortie ici, fit l’homme. Il y a une autre issue sur Pall Mail. C’est Jimmy Lond qui la garde.

Mais l’autre homme ne l’avait pas aperçue non plus. Jeff rentra et appela le gérant.

— Il n’y a pas d’autre sortie, monsieur, à moins qu’elle n’ait pris l’escalier de service.

— C’est cette femme de chambre de diable, s’exclama Jeffrey. Où est-elle ? Puis-je la voir ?

— Elle a quitté son service, cet après-midi, monsieur. Puis-je vous être utile ? Peut-être madame est-elle allée faire un tour ; connaît-elle Londres ?

Jeff ne s’arrêta pas à répondre. Il remonta dans la chambre et fit une inspection rapide. La malle de la jeune fille n’était plus là, mais un morceau de papier sur le plancher attira son attention. Il le ramassa et lut les quelques lignes qui y étaient tracées. Ses yeux s’éclairèrent. Il plia le papier avec soin et le glissa dans sa poche. Puis il revint s’asseoir dans son fauteuil, les jambes croisées, les mains dans les poches.

Il faisait presque noir, quand il se leva.

« La chambre n° 13 offrira quelques surprises cette nuit », murmura-t-il.

CHAPITRE XIII

— Parker, dit Johnny tandis qu’il s’habillait, avez-vous jamais tué un homme ?

— Non, monsieur, répondit celui-ci gravement. Quand j’étais jeune j’ai, une fois, écrasé un chat, j’étais à bicyclette.

— Mais vous n’avez jamais tué un homme ? Et, ce qui est plus, vous n’en avez jamais eu l’envie ?

— Non, monsieur, je ne pense pas, répondit le valet de chambre après quelques instants de réflexion.

— C’est très agréable, Parker. Y a-t-il une poche à revolver dans ces…

— Oui, la voilà. Et j’en suis désolé, monsieur. Car on prend l’habitude d’y mettre son étui à cigarettes et la queue de l’habit se trouve déformée.

— Ne vous agitez pas sur ma queue d’habit, Parker. Je n’y mettrai pas mon étui à cigarettes.

— Quelque chose de plus gros serait pire, monsieur, fit Parker, et Johnny ne poussa pas la discussion plus avant.

— Allez me chercher une voiture, ordonna-t-il.

Quand Parker revint, il trouva son maître complètement habillé.

Johnny quitta son taxi, dans Shaftesbury Avenue et se dirigea vers le club. Il faisait noir maintenant. Neuf heures et demie sonnaient tandis qu’il longeait Piccadilly.

Les membres du Highlow avaient promis de ne jamais se faire conduire jusqu’au club et aucun chauffeur n’en connaissait l’adresse.

Juste au moment où il arrivait, il aperçut quelqu’un qui traversait la rue. Il n’était pas difficile de reconnaître Jeff Legge. Il aurait été assez embarrassant pour Johnny de se trouver avec lui dans l’ascenseur, aussi revint-il sur ses pas.

Jeff était extrêmement pressé. Dès qu’il fut arrivé, il posa plusieurs questions.

— Non, monsieur, personne n’est venu. S’il le faut, je vous les enverrai. Où serez-vous ? Nous avons été obligés de donner votre propre chambre. Nous étions au complet cette nuit, et Mr. Legge n’a pas fait d’objection.

— Ne vous en faites pas, répondit Jeff, montrez-moi le livre…

— Bien. Maintenant, redites-moi qui est là.

— Mr. George Kurlu avec des amis au n° 3, Mr. Bor Albutt et deux jeunes femmes au n° 4… Quand il arriva au n° 13, Jeff Legge l’arrêta. Je sais. Parfait. Ne vous occupez pas de moi.

Il suivit le corridor, tourna et s’arrêta devant une porte qui portait le n° 13. Il l’ouvrit et entra. Une bouteille de vin, et deux verres étaient posés sur le tapis rouge.

La pièce était de grandeur moyenne, meublée d’un divan, de quatre chaises et d’un fauteuil. Un petit buffet était adossé au mur. La pièce était brillamment éclairée. Il faisait trop clair, aussi ne laissa-t-il qu’une ampoule allumée. Puis il s’assit, le dos vers la porte, les yeux fixés sur le foyer.

Soudain il entendit le déclic de la porte de l’ascenseur et sourit. Johnny sortit de la cage et fit un signe amical au portier.

— Bonsoir, capitaine, fit celui-ci avec un large sourire. Je suis content de vous revoir. Je n’étais pas là hier quand vous êtes venu.

— Toujours les mêmes gens ?

— Oui, monsieur.

— Rien de neuf. Pas d’ennuis ?

— Non. L’autre jour Reeder est venu. Il a dîné, n’a rien dit, et est reparti. J’ai l’impression qu’il y a des jours où il n’y est pas tout à fait, fit le portier en se frappant le front d’une manière significative.

— Je ne sais si c’est un détective, fit Johnny négligemment. D’après ce que j’ai entendu dire, il n’a rien à faire avec la police.

— Privé alors ? demanda l’autre d’un air désappointé.

— Je ne sais. En tous les cas, il ne vous inquiétera pas, ni les autres membres. Personne n’est là ?

— Quelqu’un que vous connaissez bien est ici, fit-il d’un ton significatif.

Johnny se mit à rire.

— Le contraire serait curieux, répliqua-t-il. Ne vous tourmentez pas pour moi…

 

Jeff regarda sa montre. Il était dix heures moins un quart.

Chambre n° 13 – Marney était sa femme ! Le sang lui monta au visage, faisant gonfler ses veines. Elle paierait ! Il avait aidé le vieil homme comme il ferait dans toutes les occasions, mais jamais il n’avait eu un plan aussi net qu’en ce moment.

« Traîne-la dans la boue », avait dit Emmanuel et il le ferait. Quant à Johnny Gray…

La porte s’ouvrit, doucement, et une main armée d’un browning se montra. Il entendit le bruit de la porte, mais ne tourna pas la tête. Puis :

« Bang ! »

Jeff sentit une douleur, exquise, insupportable, et tomba sur les genoux.

Il essaya deux fois de se lever, puis, avec un grognement, s’abattit, la tête dans la grille du foyer.

CHAPITRE XIV

Dans le hall, le portier leva la tête et écouta :

— Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il au garçon d’ascenseur ?

— Rien entendu, fit l’autre. Quelqu’un a claqué la porte.

— Peut-être, dit le portier qui reprit son livre. Il était en train d’inscrire les noms des personnes qui couchaient cette nuit-là, mais il le faisait au crayon, car quelquefois, des membres désiraient que leur présence ne fût pas divulguée.

Le silence régnait dans la chambre n° 13. Une légère fumée bleue se dissipait lentement. La porte s’ouvrit un peu plus et Johnny Gray entra, la main droite dans sa poche.

Il traversa la pièce lentement, s’approcha du corps. Puis il mit ses mains dans les poches du mort. Il trouva quelque chose qu’il apporta à la lumière, le lut et mit le papier dans sa poche. Il sortit, ferma la porte avec soin et revint dans le hall.

— Vous ne restez pas, capitaine ? demanda le portier avec surprise.

— Non, je ne connais personne. C’est bizarre comme les membres ont changé.

L’homme était trop bien stylé pour se permettre des questions indiscrètes.

— Excusez-moi, capitaine. Il s’approcha de Johnny et se pencha. Vous avez du sang sur votre poignet.

Il prit son mouchoir et essuya la tache avec soin. Puis ses yeux rencontrèrent ceux du jeune homme.

— Rien de grave, capitaine ?

— Je ne puis vous dire, fit Johnny.

— Bonsoir.

CHAPITRE XV

Le dernier des invités avait disparu quand la police arriva, en même temps que la voiture d’ambulance et l’inspecteur Craig. Le médecin qui était arrivé avec la voiture examina le corps.

— Il n’est pas mort, mais je ne sais s’il arrivera à l’hôpital.

— Est-ce un suicide ?

— Non, car un homme ne se tire pas une balle sous l’omoplate droite. Le coup a dû partir de la porte.

— Meurtre, ou tentative de meurtre, fit Craig quand on eut enlevé le corps. Quelqu’un a marqué le nom des gens qui ont passé ici. C’est vous Stevens ? dit-il au portier. Montrez-moi votre livre.

— … Qui est Mr. Williams Brown de Toronto ?

— Je ne sais pas, monsieur. Il a retenu une chambre par téléphone, je ne l’ai pas vu partir…

— On se sert toujours de l’échelle d’incendie ? demanda Craig d’un ton sarcastique. Personne d’autre n’est venu ? Qui était le blessé ? Je l’ai déjà vu.

— Le major Floyd, monsieur.

— Qui ? C’est impossible. Le major Floyd est…

C’était Floyd. Il se rappelait maintenant. Floyd qu’il avait vu dans l’après-midi, le mari de Marney Kane !

— Que faisait-il ici ? Voyons Stevens, soyez franc ou il vous en cuira.

— Je vous ai dit ce que je sais, monsieur, fit Stevens d’un ton rogue. Mais le policier le regarda d’un air qui ne laissait aucun doute sur ses intentions ; aussi l’homme se décida-t-il.

— Si vous voulez savoir qui il était, c’était Jeff Legge. Floyd est un nom d’emprunt.

— Qui ? Jeffe Legge ? Le… le fils du vieux Legge ?

Stevens inclina la tête.

— Lui-même. Nous étions seulement deux à le savoir. Jeff ne travaille pas en plein jour.

— Je ne l’ai jamais vu, admit le policier, je savais que le vieux Legge avait un fils, mais je ne le savais pas voleur !…

« Il faudra avertir Mrs Floyd. Seigneur ! La fille de Peter Kane ! Mais il ne savait donc pas que sa fille épousait…

— Je ne sais pas, fit Stevens, mais tel que je connais le vieux Peter, il aurait préféré tuer sa fille que de la donner au fils d’Emmanuel Legge, et…

— Venez avec moi, dit Craig. Il prit l’homme par le bras et le conduisit dans une des chambres, où le désordre de la table indiquait la fuite rapide des occupants.

— Maintenant, ajouta-t-il en fermant la porte, racontez-moi cette histoire.

— Je ne la connais pas en entier, mais je sais que depuis longtemps, ils avaient un plan. L’autre nuit, quand Peter était là, ils lui firent croire que Jeff était en train de se faire rouler aux cartes, Peter ne l’avait jamais vu et moi-même, à ce moment-là, j’ignorais qu’il fût Jeff. J’en avais beaucoup entendu parler comme tout le monde, mais, je ne l’avais pas encore rencontré. Bref, Kane fut mis dedans. Il emmena le jeune homme avec lui. Jeff était habillé en officier canadien, et évidemment, lui raconta une histoire. Il n’aurait pas été le fils de son père autrement. Voilà comment il s’est introduit chez les Kane. Quand j’ai appris le mariage, j’ai pensé que Peter savait la vérité.

— Non, dit Craig lentement, il ne la savait pas… Maintenant, dites-moi, qui est Mr. Brown de Toronto. Votre main tremblait quand vous avez écrit son nom… comme celle d’un homme qui a reçu un choc. En d’autres termes, vous aviez déjà trouvé le corps.

Stevens ne répondit pas.

— Vous l’avez vu sortir : qui était-ce ?

— Que je meure, à l’instant… commença Stevens.

— Cela pourra vous arriver dans quelques mois si vous essayez de mentir. Qui est Mr. Brown ?

Stevens luttait intérieurement, mais une voix se fit entendre derrière eux :

— Johnny Gray !

C’était Benny, le garçon d’ascenseur, qui avait parlé.

Craig fit entendre un sifflement. À ce moment on frappa à la porte, puis un agent entra.

— Il y a une femme en bas, une jolie femme. Je crois que vous la connaissez, monsieur.

— Ce n’est pas Lila ? s’écria Stevens.

— Si. Dois-je la faire monter ?

— Oui, ordonna Craig.

La jeune fille entra, les yeux hagards, les mains tremblantes.

— Il est mort, haleta-t-elle. Pour l’amour de Dieu, dites-le moi… Oh ! je le vois, il est mort… Jeff, Jeff !

— Taisez-vous, fit doucement l’inspecteur. Il n’est pas plus mort que vous ou moi. Demandez à Stevens. Ce n’est qu’une blessure légère. Qu’y a-t-il ? Que savez-vous à son sujet ?

Elle ne put lui répondre.

— Il est mort, gémit-elle. Mon Dieu, je l’ai tué ! Je l’ai vu venir à moi et je l’ai tué !

— Donnez-lui un verre de rhum, Stevens.

Le portier saisit une des bouteilles abandonnées sur la table et remplit un verre dont il lui fit boire le contenu.

— Maintenant Lila, un peu de calme. Je vous dis que Jeff n’est pas mort. Que vous est-il en tous cas ?

— Tout, murmura-t-elle. Elle tremblait de la tête aux pieds. Je l’ai épousé il y a cinq ans… Non, ce n’est pas vrai, s’écria-t-elle aussitôt.

— Voyons, fit Craig, nous n’allons pas l’accuser de bigamie, continuez :

— Je l’ai épousé, il y a cinq ans. C’est le vieux qui voulait le marier avec l’autre, et il m’a promis 1.000 livres. Il m’a placée à Horsham pour la surveiller et voir si elle n’écrivait pas à Johnny. Je n’aimais pas l’idée de cette union, mais il m’a juré que ce n’était que pour avoir l’argent de Peter et je l’ai cru. Et puis, ce soir, il m’a dit la vérité, sachant que je ne le trahirais pas. Je voudrais l’avoir fait maintenant. Il est mort, n’est-ce pas ? je suis sûre qu’il est mort !

— Mais je vous ai déjà dit que non ! Il est simplement blessé.

— Qui a tiré ?

— C’est ce que je voudrais savoir, fit Craig ! Est-ce vous ?

— Moi ! Son regard terrifié lui servit de réponse. Non, ce n’est pas moi, je ne savais pas qu’il était ici. Je pensais qu’il était à l’hôtel. Cependant je me doutais bien qu’il viendrait et j’ai guetté toute la soirée, mais n’ai vu que Peter.

— Peter ? Il était près d’ici ?

Elle secoua la tête.

— Je ne sais pas. Il était dans la rue, je l’ai vu deux fois.

Craig tourna ses yeux brillants et soupçonneux vers le portier.

— Peter a été ici ? Y a-t-il un autre Mr. Brown sur votre registre ? fit-il d’un ton sarcastique.

— Non, il n’est pas venu. Vous n’avez qu’à demander au garçon de l’ascenseur qui il a vu aujourd’hui, et je veux bien être pendu, si Peter en est.

Craig réfléchit.

— Est-ce qu’il connaît l’échelle d’incendie, demanda-t-il ?

— Oui, mais plus personne ne s’en sert maintenant.

Craig sortit de la pièce. Il s’arrêta à la porte du n° 13. Juste en face, il y avait une fenêtre grande ouverte. Derrière, on apercevait l’échelle. Il enjamba la fenêtre et regarda en bas. Il aperçut, dans la cour, une porte qui donnait sur la rue. Elle était ouverte, mais avait pu l’être par les deux policiers qui se trouvaient dans la cour. Il revint trouver Stevens.

— On peut s’être servi de l’échelle, dit-il. À quelle heure Gray est-il venu ? Qui est arrivé le premier ?

— Jeff, à peu près cinq minutes avant Gray.

— Alors !

— J’ai causé quelques instants avec le capitaine, fit l’homme après avoir hésité. Puis il s’est dirigé vers le couloir.

— Jeff aussi ?

Le portier inclina la tête.

— Une minute après… même moins, j’ai entendu un bruit que j’ai pensé être celui d’une porte qu’on claque. Je l’ai fait remarquer au garçon de l’ascenseur.

— Et puis ?

— Après quatre ou cinq minutes, le capitaine est sorti. Il a dit qu’il reviendrait plus tard.

— Pas de signe de lutte ?

— Aucun, monsieur.

— Je le pense, d’ailleurs, admit Craig, Jeff n’a pas pu se défendre.

Les sanglots de la jeune femme qui était étendue sur le divan attirèrent leur attention.

— Est-elle déjà venue ce soir ?

— Oui, et j’ai dû la mettre à la porte… Emmanuel m’avait donné l’ordre de ne pas la laisser entrer.

Craig prit quelques notes sur son carnet, le ferma avec un bruit sec et le mit dans sa poche.

— Maintenant, Stevens, vous êtes en liberté surveillée. Vous allez fermer le club cette nuit et ne plus admettre personne. Je vais laisser deux hommes pour monter la garde.

Il prit un de ses hommes à part.

— Envoyez deux hommes chercher Johnny Gray, dit-il. Il habite à Queens Gate. Je vais aller annoncer cela à la jeune femme, et puis il faudra aussi avertir Peter… de bien des choses, ajouta-t-il d’un air sombre.

CHAPITRE XVI

Une surprise l’attendait quand il arriva au Charlton. Mrs Floyd était sortie. Son mari l’avait suivie peu de temps après, c’était tout ce qu’on savait. Quelqu’un l’avait appelée au téléphone, mais n’avait pas donné de nom.

— Vous n’avez pas vu le père de Mrs Floyd ?

L’homme hésita.

— Si, monsieur. Il était ici pendant que le major Floyd cherchait sa femme en bas. Le garçon d’étage l’a reconnu. Mais il ne l’a vu ni arriver ni partir.

Il téléphona à Horsham. Il y apprit seulement que Peter n’était pas là. Barney, qui répondit, n’avait pas entendu parler de la jeune femme.

L’homme que le détective avait envoyé chercher Johnny, revint en disant que celui-ci n’était pas chez lui. Parker avait déclaré que son maître était rentré se changer en hâte et était reparti avec une petite valise.

On lui fit savoir de l’hôpital que Jeff était toujours vivant. On avait extrait le projectile et on espérait le sauver. Son père était là, à moitié fou d’anxiété et de rage.

Craig se préparait à rentrer quand il reçut un message téléphonique du bureau de police d’Horsham.

Mr. Kane et sa fille sont arrivés à quelques minutes d’intervalle à minuit un quart.

Craig se rendit en moins d’une heure à Horsham, ce fut Peter lui-même qui, au bruit du moteur, vint à la porte.

— Qui est là ? demanda-t-il, tandis que Craig s’avançait sur le chemin. Qu’y a-t-il Craig ? Rien de grave ?

— Jeff a été blessé. Je suppose que vous savez qui est Jeff ?

— Pour mon malheur. Blessé ? Où ? Quand ?

— Ce soir, entre dix heures moins le quart et dix heures, au Highlow Club.

— Entrez. Ne racontez rien à ma fille, elle en a assez supporté ce soir. Quant à Jeff, le mieux pour lui est de mourir rapidement, sans cela…

— Faites attention, Peter, ne vous agitez pas. Vous êtes soupçonné, mon vieux, car on vous a vu près du club.

— Oui, fit Peter inclinant la tête. J’attendais… quelque chose. J’étais allé au Charlton, pour apprendre que Marney n’y était plus, alors je suis allé au Highlow et j’y ai vu cette sale bête de Lila… à propos, c’est une des complices de Jeff ?

— Plus exactement, fit l’autre tranquillement. C’est sa femme.

Peter Kane resta confondu.

— Sa femme ! murmura-t-il. Merci, mon Dieu ! Merci mon Dieu ! Je lui pardonne tout à cause de cela. Elle m’a espionné ! Mais elle est sa femme… Mais qui a tué Jeffrey ?

— Je ne sais pas. Je crois que je vais accuser Johnny.

Ils étaient dans le hall et Peter Kane s’arrêta, blême.

— Johnny ? Mais vous ne savez plus ce que vous dites Craig. Vous êtes fou ! Johnny ne sait rien. Johnny n’était pas pris…

— Johnny était là. Et, ce qui est plus grave, il était dans la chambre n° 13, au moment où on a tiré, ou tout de suite après.

— Johnny y était, fit Peter, et sa voix était plus grave qu’un murmure.

— Je vous avoue franchement, Peter, que j’ai pensé que vous étiez le coupable, reprit Craig, en scrutant le visage de son interlocuteur. Qu’attendiez-vous là-bas ?

— Je ne peux pas vous le dire… Mais non, Craig… J’aurais vu Johnny s’il avait été là. J’ai aperçu Lila et je crois qu’elle a dû me reconnaître. Après, je suis allé dans un bar que je connais dans Shaftesbury Avenue. Je peux prouver que j’y étais entre dix heures moins le quart et dix heures. Oh ! Johnny, Johnny !

Un bruit de pas se fit entendre et Marney apparut.

— Qu’y a-t-il… Johnny ? Oh ! c’est vous Mr. Craig ? Qu’est-il arrivé ?

Elle regardait tour à tour les deux visages avec anxiété.

— Quelque chose à Johnny ?

— Non, fit Craig doucement. Il regarda Peter. Il faut que vous le sachiez, Marney, Jeff Legge a été grièvement blessé.

Il pensa qu’elle allait s’évanouir, s’avança pour la soutenir, mais elle se redressa.

— Jeff, blessé ? Par qui ?

— Je ne sais pas. C’est ce que nous sommes en train d’essayer de découvrir. Est-ce que Gray était avec vous ?

Elle secoua la tête.

— Je ne l’ai pas vu, mais je lui dois… tant. Il y avait une femme à l’hôtel… je crois que c’était un rat d’hôtel. Elle était là pour… pour voler. Une grande galloise.

— Une galloise, fit Craig rapidement. Comment s’appelle-t-elle ?

— Mrs Gwenda Janes, Johnny la connaît, il lui a téléphoné de s’occuper de moi. Nous sommes sorties de l’hôtel et elle m’a conduite jusqu’aux escaliers du Duc d’York. Et alors, une chose curieuse est arrivée… je le racontais juste à papa. Mrs Janes… elle est si grande et forte…

— Je la connais, fit Craig.

— Eh ! bien, elle a disparu. C’est-à-dire… tout d’un coup elle m’a déclaré : il faut que je vous laisse, chère enfant, je ne veux pas que cet homme me voie, j’ai regardé autour de moi, et je n’ai vu que des gens qui semblaient bien insignifiants. Mrs Janes remontait les escaliers en courant. À ce moment un homme s’est approché de moi, un homme d’un certain âge avec la figure la plus triste que vous puissiez imaginer. Il enleva son chapeau, et me demanda si je m’appelais bien Kane, je n’ai pas dit l’autre nom, ajouta la jeune femme avec un frisson. Il m’a demandé : « Voulez-vous que je vous mette en sûreté, miss Kane ? Il ne faut pas que vous restiez avec cette femme ».

« Je ne savais que faire tellement j’étais effrayée et je me sentais heureuse de la protection de n’importe quel homme ; aussi, quand il arrêta une voiture, y montai-je sans hésitation. Il était si gentil, Mr. Craig. Il ne m’a parlé que du temps et de fleurs. Je crois que nous avons parlé botanique pendant tout le trajet jusqu’à Lewisham.

— Êtes-vous sûre que c’était Lewisham ?

— Non. Quels sont les autres localités de ce côté-là ?

— New Cross, Brockley…

— Voilà : Brockley. J’ai vu « Route de Brockley », sur une plaque au coin d’une rue. Chez lui il y avait une vieille dame à l’air doux qu’il me dit être sa gouvernante.

— Et de quoi vous a-t-il parlé ? demanda Craig.

— De fleurs, et rien que de cela. Je lui ai posé des questions, mais il est toujours revenu à ce sujet. Maintenant, cela me semble presque avoir été un rêve. Puis, à dix heures, il m’a annoncé qu’il avait fait venir une voiture pour que je rentre à la maison.

— Êtes-vous restée tout le temps avec lui ?

Elle secoua la tête.

— Non, je suis restée un moment avec la gouvernante. Je l’ai entendu téléphoner.

— Il ne vous a pas ramenée ?

— Non. Il m’a conduite jusqu’à la voiture et m’a dit que j’étais en sûreté. Je suis arrivée quelques minutes avant papa.

Le détective se frotta le menton d’un air dubitatif.

— Je ne comprends pas, avoua-t-il. Je connais la femme mais n’ai aucune idée quant à l’homme aux fleurs. Vous ne savez pas son nom ?

Elle fit signe que non.

— Et le numéro de la maison ?

— Oui, fit-elle avec franchise, mais je lui ai promis de l’oublier, et c’est fait. Puis, d’un ton plus grave, elle ajouta : Est-ce que mon… mon…

— Votre rien du tout, interrompit Peter. Ce misérable était marié… avec Lila. Je dois me faire vieux car je ne l’ai pas soupçonnée.

— Avez-vous vu Johnny ? demanda la jeune femme à Craig.

— Non. Mais je pense aller chez lui bientôt.

Une idée lui traversa la tête et elle pâlit.

— Vous ne pensez pas que Johnny soit le coupable ? Vous ne pouvez pas avoir cette idée ?

— Mais c’est évident, fit Peter d’une voix forte. Ce ne peut être lui, mais M. Craig doit faire toutes les enquêtes possibles.

— Mais voyons, reprit la jeune fille, Johnny est incapable de cela, vous le savez. Comment Jeff a-t-il été blessé ?

— Dans le dos.

— Alors ce n’est pas Johnny. Il est incapable de tuer quelqu’un par derrière.

— Je crois, fit Craig en souriant, que vous devriez aller vous reposer car vous avez eu une journée épouvantable, et vous avez besoin de repos.

Marney était redevenue calme.

— Mr. Craig, répondit-elle à voix basse. Il n’est pas possible que ce soit Johnny. L’assassin doit être un des associés de Jeffrey Legge.

« Il m’a dit un jour que beaucoup de gens le détestaient et j’ai cru qu’il plaisantait. Papa, je n’aurais jamais dû accepter, c’était fou de ma part. »

— Mais moi, j’étais criminel, ma chérie. Il n’y avait qu’un homme au monde pour toi…

On entendit le bruit de la porte et Barney fit son apparition.

— Quelqu’un demande à vous voir, mes amis.

Johnny Gray était debout, à côté de lui, et regardait le détective avec un sourire amusé.

CHAPITRE XVII

La minute suivante, la jeune femme était dans ses bras, pleurant convulsivement contre son épaule, et le serrant contre elle comme pour l’empêcher de la quitter.

Craig réfléchissait. Johnny ne serait pas tombé dans le piège comme cela. Parker l’avait sûrement averti qu’on le cherchait, et, chose incompréhensible, le jeune homme était toujours en habit. Il s’avança vers lui, et Johnny repoussa doucement la jeune fille.

— Je voudrais voir votre manchette droite, Johnny, fit Craig.

Sans un mot, le jeune homme releva sa manche, et le détective regarda le linge immaculé.

— Ou quelqu’un ment, ou vous êtes rudement calé, Johnny, montrez-moi l’autre.

Un second examen ne donna pas plus de résultat.

— N’êtes-vous pas rentré vous changer ?

— Non, je n’ai pas mis les pieds chez moi.

— Mais votre valet de chambre a dit que vous étiez rentré vous changer et étiez sorti avec une valise.

— Il avait dû boire. J’ai dîné avec le détective qui a été la cause de mon séjour dans le Devonshire.

— Avec l’inspecteur Flaherty ?

— Lui-même. Nous avons parlé de nos amis communs.

— Mais qui a été à votre appartement ?

— Mon sosie. J’ai toujours pensé que j’en avais un, fit le jeune homme avec sérénité.

— Alors, vous voulez dire qu’il a trompé votre domestique ?

— Probablement.

— Je vous crois, Johnny, mais comme homme.

— Vous voulez dire que, comme policier, vous voulez un autre témoignage. Très bien, vous n’avez qu’à venir avec moi chez l’inspecteur Flaherty.

Peter et le détective eurent le tact de le laisser seul dire au revoir à la jeune fille.

— Je n’y comprends rien, Peter. Avez-vous jamais entendu parler de son sosie ?

— Non.

— Il peut avoir inventé cela à cause de Marney. Mais il y a une chose bizarre : il est en habit alors que son domestique a dit qu’il portait un costume de tweed gris, et il n’y a pas de sang sur ses manchettes. Mais, au fait, c’est très facile, j’ai le numéro de téléphone de Flaherty.

Une voix ensommeillée lui répondit : c’était indiscutablement celle de Flaherty.

— Craig à l’appareil. Qui a dîné avec vous ce soir ? C’est très important.

— Johnny Gray. Je lui avais demandé de venir.

— À quelle heure vous a-t-il quitté ?

— Entre dix et onze heures. Non, il était plus de onze heures.

— Et il a été avec vous tout le temps ?

— Il ne m’a pas quitté une seconde. Nous avons bavardé…

Craig raccrocha le récepteur en secouant la tête.

— Un autre alibi n’aurait servi à rien à Johnny, mais Flaherty est l’homme le plus droit du C. I. D[4].

Son opinion sur l’intégrité de l’inspecteur Flaherty, aurait été légèrement changée s’il avait su ce qui se passait chez Johnny, de bonne heure, le matin suivant.

— Personne d’autre n’est venu, Parker ?

— Non, monsieur.

— Qu’avez-vous fait de la chemise que j’ai enlevée.

— J’ai coupé les poignets et les ai brûlés, monsieur. Ils étaient d’ailleurs démolis.

— Le reste de la chemise ?

— Je l’ai sur moi, monsieur, fit le valet avec déférence. Cela donne un peu plus chaud d’avoir deux chemises ; mais je ne voyais pas comment faire, autrement… et si monsieur veut m’excuser, je lui demanderai s’il est arrivé à convaincre le monsieur qui doit confirmer ses dires.

— Flaherty ? Oui. Il me doit beaucoup. Bonne nuit, Parker.

— Bonne nuit, monsieur… Si monsieur me permet, je prendrai le revolver qui est dans sa poche. Merci monsieur.

Il posa le browning sur le bureau.

— Si monsieur n’y voit pas d’inconvénient, je crois que je vais nettoyer cette arme.

CHAPITRE XVIII

Jeff Legge était étendu dans une chaise longue sur une grande pelouse. Devant lui, il voyait les eaux bleues de la Manche. Il étendit la main, prit un verre à côté de lui, puis appela.

Lila arriva en courant.

— Enlève-moi ça et va me chercher un whisky et soda.

— Le docteur a dit que tu ne devais boire que de la citronnade. Voyons, Jeff, sois raisonnable.

— Fiche-moi la paix, et fais ce que je t’ai dit… Maintenant si cet abruti vient, dis lui que je suis trop malade pour voir qui que ce soit.

— Qui ?… Craig ?

— Oui, grommela-t-il, ce sale personnage. Johnny l’a acheté, il serait allé en prison pour m’avoir attaqué, mais il l’a payé… S’il ne lui a pas donné un million de livres, je veux être pendu !

Elle s’assit à côté de lui.

— Je ne pense pas que ce soit Johnny, dit-elle. Le vieux croit que c’est Peter. La fenêtre a été trouvée ouverte. Il peut s’être servi de l’échelle d’incendie. Il connaissait le chemin.

Il grogna quelque chose et elle n’insista pas.

— Où est Marney… retournée chez son père ?

Elle inclina la tête.

— Qui lui a dit que je t’avais épousée ?

— Je ne sais pas, Jeff.

— Menteuse. Tu étais la seule à le savoir. Si je suis condamné pour cela, je te tuerai, Lila. C’est la deuxième fois que je te trouve en travers de ma route.

— Je ne savais pas ce que je faisais. J’étais folle de douleur.

— Ce n’est pas à cause de la fille… Je m’en fiche. C’est l’affaire de mon père cela… C’est l’autre affaire qui est ratée et c’est cela qui m’ennuie. J’espère que tu n’as pas bavardé là-dessus aussi.

— Non, Jeff, je ne savais pas.

— C’est évidemment une raison.

Elle se tourna vers lui.

— Voyons, Jeff, je suis patiente, mais tout a une fin. Si tu continues à être mauvais avec moi, je me vengerai, et je sais assez de chose pour te nuire.

Il pensa que mieux valait changer de sujet.

— Je suppose qu’ils ont visité le club.

— Oui.

— Le grenier aussi ?

— Qui est là ? fit-il en voyant quelqu’un s’approcher.

— Je crois. Stevens m’a dit que oui.

Elle se leva et alla au-devant de l’étranger qui s’était arrêté.

— Je vous demande pardon. N’est-ce pas ici le presbytère de Dellsea ?

— En effet. Vous voudriez voir quelqu’un ?

— Oui, Mr. Jeffrey Legge.

— Il est très malade et ne peut voir personne.

— Je suis désolé de l’apprendre, fit l’étranger avec un sourire de sympathie « désolé ».

Il la regarda par-dessus ses lunettes.

— Ne pourrait-il m’accorder quelques minutes d’entretien ? Je suis venu prendre de ses nouvelles.

— Comment vous appelez-vous ?

— Reeder… J.-G. Reeder.

Elle se sentit pâlir.

— Je vais lui demander.

Jeff se mordit les lèvres, quand elle lui annonça le visiteur.

— C’est l’homme que la banque paye pour me pincer. Fais-le venir, Lila.

Mr Reeder s’approcha à petits pas rapides.

— Je suis désolé de vous savoir dans cet état, Mr. Legge. J’espère que votre père est en bonne santé ?

— Vous le connaissez donc ? demanda Jeff d’un ton de surprise.

— Oui, je l’ai rencontré. Un homme très aimable et très astucieux.

— Des bruits bizarres ont couru en ville, ces temps-ci, reprit Mr. Reeder en choisissant ses mots avec soin, et bien que je vive assez à l’écart, ils sont venus jusqu’à moi. Il s’agissait de faux billets de banque. Je suis sûr que ceux qui font cela ne se rendent pas compte du danger qu’ils courent, ajouta-t-il d’un ton confidentiel.

Il s’arrêta et regarda autour de lui.

— Comme le monde est beau, Mr. Legge, et que ces fleurs sont agréables ! Je vous avoue que la vue des campanules me plonge toujours dans le ravissement, et que le parfum de ces roses est délicieux.

Il ferma les yeux d’un air extasié, mais Jeff n’avait pas envie de rire.

— Je crois qu’à Dartmoor, il y a très peu de fleurs, et les prisonniers ne voient ni la mer, ni les bateaux. Enfin ce séjour n’a rien d’agréable pour quelqu’un qui y passe 15 ou 20 ans.

Jeff ne répondit pas.

— Vingt ans dans une cellule, Mr. Legge, c’est un sort terrible ! Mais cela n’arrivera jamais à un homme qui déciderait de s’amender. Supposez, par exemple, qu’il fasse de faux billets, et décide de les brûler, de démolir ses machines et de se séparer de ses complices… Je ne pense pas qu’il risquerait grand chose.

— Qu’est-il arrivé à Golden, fit Jeffrey brusquement.

Son visiteur cligna les yeux.

— Golden était mon prédécesseur, dit-il. Un homme charmant sous bien des rapports…

— C’est lui qui s’occupait des faux billets. Est-il mort ?

— Il est parti pour l’étranger, répondit Mr. Reeder gravement. Ce climat ne lui convenait pas. Il souffrait d’asthme, ou de sciatique, je ne sais plus. C’était vraiment quelqu’un de très bien. Son seul tort était de ne pas assez travailler au grand jour. Il est toujours mauvais de rester assis à son bureau. Maintenant, mon bon Mr. Legge, je pense que vous réfléchirez à ma parabole et que vous en soupèserez les avantages.

— Oui, si j’étais un faux monnayeur, répondit Jeffrey en souriant, mais je n’en suis pas un.

— Évidemment, je n’oserais insinuer cela, mais parmi tous les amis que vous avez, peut-être s’en trouvera-t-il un à qui cela pourra être utile. Je n’aime pas voir les jeunes gens enfermés, et Dartmoor me semble un séjour sans charme.

« En hiver, à moins que vous ne soyez à Torquay, c’est vraiment terrible. Au revoir, Mr. Legge.

Il s’inclina devant la jeune femme et ce geste fit tomber ses lunettes. Il les ramassa vivement, salua de nouveau et partit. En silence, ils le regardèrent s’éloigner jusqu’à ce qu’il eût disparu.

CHAPITRE XIX

— Qu’est-ce que tu penses de celui-là, fit Jeffrey.

Elle ne répondit pas. Il l’avait effrayée, et pourtant, en général, les policiers ne lui produisaient pas cet effet.

— Je ne sais pas… Il me fait un peu l’impression d’un serpent, Jeffrey.

— Il est pire que Golden. Ils tombent toujours sur des types de ce genre-là !

— Qui était Golden ?

— Un vieux type aussi. Ils l’ont liquidé, c’est même moi qui suis responsable de son renvoi. Après ils ont amené Mr. J.-G. Reeder. Il y a trois ans qu’il s’occupe de cette histoire et il en est toujours au même point.

— Jeff, n’y a-t-il aucun danger ?

— Pas plus que d’habitude. Ne t’en fais pas, une fois que les billets sont imprimés, rien à faire pour qu’on me les attribue.

— Une fois qu’ils sont imprimés… C’est donc toi le « Grand Imprimeur », Jeff ?

— Parlons d’autre chose, répliqua-t-il.

Quand Emmanuel revint, elle lui parla de la visite de Reeder. À sa grande surprise, il l’apprit avec calme.

— Il est idiot, mais pas à vendre. Du moins jusqu’à cinq mille livres.

— Mais pourquoi est-il venu voir Jeff ?

— Tous les gens du Service ne savent-ils pas que c’est lui le « Grand Imprimeur » ? Il y a des années qu’ils essayent de le pincer. Je savais bien qu’il viendrait. Il jouait sa dernière carte. Comment va le garçon ?

— Bien, mais énervé.

— Évidemment, après une blessure comme cela. Le club est de nouveau ouvert. Ah ! autre chose, ne pensez plus à ce coup de feu. Je trouverai le coupable.

— Le connaissez-vous ?

— Oui, c’est Peter Kane, mais n’en parlez surtout pas. Je m’en occupe.

— Jeff pensait que c’était…

— Ce que Jeff pense n’a pas d’importance, fit-il avec impatience.

Il l’envoya dans la maison lui chercher une tasse de thé, car il avait à parler avec son fils.

— Jeff, j’ai une lettre d’Harvey pour toi. Il dit qu’un autre type s’installe dans le nord de l’Angleterre et fait déjà du bon ouvrage, seulement il préfère le tien. Harvey a raison, il dit que si il y a un relâchement pendant que tu es malade, ce sera une raison de plus pour qu’on te suspecte.

— J’y ai pensé. Aussi tu peux annoncer qu’il y aura un nouveau tirage la semaine prochaine.

— Pourras-tu te lever, demanda son père avec anxiété ?

— Reeder est venu. Te l’a-t-elle dit ?

— Oui, mais il ne m’inquiète pas.

Jeffrey n’avait dit que la vérité quand il avait déclaré être bien couvert. Il avait douze comptes différents, sous des noms variés, dans différentes banques, et avait toujours de fortes sommes prêtes à être retirées.

— Il faudra que tu t’arrêtes un jour, Jeff, fit son père, et peut-être dans pas bien longtemps. Vois-tu, mon fils, je pense que nous pourrions nous retirer un de ces jours, de façon… curieuse.

— Que veux-tu dire ?

— Je pense à Peter, au respectable Mr. Peter Kane. Quand sa fille aura épousé cet escroc de John Gray.

— Elle peut épouser le diable, et je m’en fiche.

— Mais il faudra d’abord que vous divorciez, pense à cela, mon fils. Et elle ne peut divorcer sans te faire arrêter pour bigamie. Je me demande si elle va porter plainte tout de suite. Si elle me laisse du temps, tu auras la fille, Jeff, et j’aurai le père.

— Quelle est donc ton idée ?

— Suppose que Peter soit le « Grand Imprimeur », fit Emmanuel, à voix basse, suppose qu’il se fasse pincer avec les billets. C’est faisable, et de telle façon que son meilleur ami de Scotland Yard ne puisse le sauver. Que penses-tu de cette idée ?

— Elle est irréalisable.

— Vraiment ? On peut toujours faire ce que l’on veut. Et pourquoi est-ce irréalisable ?

— Cela ne me donnerait pas la fille.

— S’ils trouvent le Grand Imprimeur, ils trouveront aussi l’endroit où il opère, et, dans ce cas, nous n’aurons qu’à filer. Avec un avion, rien n’est plus simple et nous emmènerons la petite.

— De force ? demanda l’autre.

Cette idée ne lui était encore jamais venue.

Son père inclina la tête.

— Si nous avons à filer, c’est la seule chose à faire. D’ailleurs, c’est normal, n’oublie pas qu’elle est ta femme.

Il regarda à droite et à gauche pour être sûr qu’il ne risquait pas d’être entendu.

— Si nous invitions Peter, sa fille et Johnny à dîner. Qu’en penses-tu ?

— Où ?

— Dans la chambre n° 13 ! Un charmant petit dîner, un peu de narcotique.

— Tu es fou, fit l’autre, il ne viendra jamais avec sa fille ! Pas assez bête.

— Fais-moi confiance, dit Emmanuel Legge.

CHAPITRE XX

Quelques jours après, comme Johnny Gray descendait Regent Street, il croisa un marchand de ballons rouges. Son visage lui sembla familier ; et, après avoir fait quelques mètres, il revint sur ses pas ?

— Bonjour, monsieur. Vous voulez un ballon ?

— Ne vous appelez-vous pas Fenner ? fit Gray en souriant.

— Si, capitaine, mais je ne pensais pas que vous m’aviez reconnu. Comment vont les affaires ?

— Doucement. Que fais-tu ?

— Je vends ça, et le reste du temps je fais les pardessus.

Gray hocha la tête d’un air réprobateur. Ce genre de travail consistait à délester les pardessus pendus dans les restaurants de l’argent qu’ils pouvaient contenir.

— Est-ce que tu as été rossé ?

— Non, j’étais trop près d’avoir fini. Mais si jamais je rencontre le vieux Legge, par l’enfer, je…

John le calma du geste. L’homme le regarda plus attentivement.

— Mais, toi, Gray, qu’est-ce que tu fabriques ?

Johnny sourit faiblement.

— Quelque chose que tu comprendras peut-être difficilement. Je suis honnête.

— Ça, ça m’ahurit, fit l’autre avec franchise. As-tu vu le vieil Emmanuel, ajouta-t-il calmé, un grand homme ! et son fils, Jeffrey, quel garçon !

Il y eut un éclair dans ses yeux, tandis qu’il regardait le jeune homme attentivement.

— Garde-toi des Legge, Gray. Ils font du mal à tous ceux qui les approchent, et ne rateront pas quelqu’un qui a une éducation comme toi. Nous avons un compte à régler, le vieux et moi et je ne l’oublie pas, mais je me méfie encore plus du fils. De plus, tu as l’air d’un homme du monde et ils penseront que tu as le type qu’il faut pour écouler les faux billets sans les faire pincer.

— Le Grand Imprimeur, hein ? fit Johnny avec son sourire énigmatique.

— « Le Grand Imprimeur », répéta l’autre gravement, c’est lui le « Grand Imprimeur ». En prison, on entend des tas d’histoires, mais celle-là est vraie. Jeffrey a la meilleure organisation qu’il y ait jamais eu dans ce pays. Evidemment, il se fera prendre un jour, car cela finit toujours ainsi. Mais, au fait, qui l’a blessé ?

Johnny secoua la tête.

— C’est encore un mystère.

Puis voyant que l’homme le regardait avec attention, il ajouta en riant :

— Ce n’est pas moi, Fenner, je peux te le garantir. Et quant à devenir un ami de Jeff… pour cela, tu n’as rien à craindre non plus. As-tu besoin d’argent ?

— Tu parles, fit l’autre laconiquement.

Johnny lui glissa deux billets dans la main.

Il s’éloignait quand l’homme le rappela.

— Tiens-toi à l’écart du bagne, fit-il d’un ton significatif, je ne pense même pas à Dartmoor, mais les autres sont pires. Keytown Jail, par exemple, est le plus terrible d’Angleterre, et, si tu t’y trouves jamais, fais tout pour en sortir.

Johnny réfléchit aux paroles de l’homme tandis qu’il descendait Regent Street. Il n’avait pas entendu parler de Keytown Jail avant, mais tous les criminels ont leurs endroits préférés, si l’on peut dire, et cela sans aucune raison particulière.

Il se heurta soudain à Craig qui s’était mis en travers de son chemin.

— À quoi pensez-vous, Johnny ? À un vol de bijoux ou seulement à la cote du favori du Derby ?

Le jeune homme sourit.

— Ni à l’un, ni à l’autre. Je me demandais ce qu’il y a de particulièrement désagréable à Keytown ?…

— Ma fois, c’est à côté d’Oxford. Pourquoi ?

— Quelqu’un vient de me dire que c’est la pire des prisons d’Angleterre.

— Elles sont toutes pareilles, mon cher, et je ne saurais vous en recommander aucune. Mais au fait… elle est fermée depuis la guerre, car la police préfère concentrer ses sujets. Aussi ne vous tourmentez pas à ce propos. Ce doit être un de vos anciens amis qui vous en a parlé ?

— Vous avez deviné, fit Johnny sachant que si Craig rencontrait le marchand de jouets il le reconnaîtrait.

— Mr. Jeffrey Legge se remet rapidement, continua le détective, changeant de sujet, et tout le monde est content à Scotland Yard, car nous voulons avoir le plaisir de le pendre haut et court. Je sais, nous n’avons encore aucune preuve contre lui car il est trop intelligent pour cela. Mais…

Il regardait un homme qui était sur l’autre trottoir et que Johnny reconnut aussitôt. Mr. Reeder était vêtu d’une redingote usagée, et portait un vieux chapeau de soie. Ses mains étaient croisées devant lui. Ses lorgnons se tenaient comme d’habitude en équilibre sur le bout de son nez.

— Vous connaissez cet homme ?

— Il s’appelle Reeder, n’est-ce pas ? C’est un détective.

— Oui, mais pas comme vous, fit Johnny froidement. Il est au service de la Banque, et n’est pas aussi idiot qu’il ne paraît. Il est allé voir le jeune Legge hier. Il sait plus à son sujet que je ne pensais.

Johnny quitta le policier, et suivit Mr. Reeder. Celui-ci traversa Piccadilly Lirens, et s’arrêta à une station d’autobus. Quand la voiture arriva, le jeune homme regarda sa destination et vit : « Gare de Victoria ! »

— Je me demande… dit Johnny en lui-même.

Car Victoria est la gare où l’on s’embarque pour Horsham.

CHAPITRE XXI

Mr. Reeder descendit de l’autobus à la gare de Victoria, et y prit un billet de 3e classe pour Horsham. Il acheta quelques journaux et s’absorba dans leur lecture pendant toute la durée du trajet.

Il y avait un grand nombre de taxis à la gare, mais Mr. Reeder refusa leurs offres et, se servant de son parapluie comme d’une canne, se mit en route dans la direction de la maison de Peter Kane.

Peter était dans sa chambre quand Barney entra :

— Il y a un vieux type qui vous demande, Peter, je ne sais pas d’où il sort mais il a donné son nom : Reeder.

Peter fronça les sourcils.

— Reeder ? dit-il brusquement. Quel genre d’homme est-ce ?

— Un vieux. Trop tremblant pour un flic. Il a l’air de venir demander de l’argent pour une œuvre.

— Amène-le, Barney, ferme ton bec, et rappelle-toi que c’est le flic de tous les flics.

— Sans blague, dit Barney d’un ton incrédule.

Peter inclina la tête.

— Où est Marney.

— Dans sa chambre. Elle écrit des lettres. Il y en a une pour Johnny qui commence : « Johnny, très cher Johnny. »

— Comment le sais-tu ? demanda Peter sévèrement.

— Parce que je sais très bien lire à l’envers, dans les glaces.

— Fais entrer Mr. Reeder, interrompit son maître, et, un conseil : que je ne te prenne jamais en train de lire quelque chose à l’envers.

Mr. Reeder entra, avec un air de profond ennui.

— Bonjour, Mr. Kane. Quel beau jour pour se promener. Quel bonheur d’être dans un jardin avec des roses…

— C’est-à-dire que vous aimeriez mieux que nous fassions un tour dans le jardin ? Peut-être êtes-vous sage.

Barney qui avait l’oreille contre la porte jura doucement.

— J’étais aussi dans un jardin, hier, murmura Mr. Reeder, tandis qu’ils se promenaient sur la pelouse. Un jardin délicieux. Il était situé au bord de la mer. C’était vraiment le Paradis terrestre, Mr. Kane, bien qu’il y eût plus de serpents que d’habitude. Il y en avait un dans une chaise, un autre qui écrivait des lettres, et un troisième qui m’a suivi depuis Londres ; il était envoyé, je pense, par Mr. Craig.

— Où étiez-vous, Mr. Reeder ?

— Au bord de la mer… Vraiment un paradis, soupira Mr. Reeder. Le véritable endroit pour se remettre d’un choc.

— Vous avez vu Jeff Legge ? Asseyez-vous.

— Non, merci, dit Mr. Reeder en regardant le banc de marbre, j’ai des rhumatismes. Et puis on entend quelquefois trop, par ici. Je connais un homme qui, étant derrière une haie, a appris bien des choses sur son gendre, et il aurait peut être mieux valu que non…

Peter ne broncha pas.

— Il faut que je vous remercie, Mr. Reeder, pour la manière charmante dont vous avez traité ma fille…

Mr. Reeder l’arrêta d’un geste.

— Une enfant charmante, cela était tout naturel.

Ils étaient arrivés à un endroit d’où on ne pouvait les entendre. Peter s’arrêta et attendit que son visiteur lui expliquât la raison de sa venue.

— Mon ami, si je puis l’appeler ainsi, mon ami qui apprit par hasard que son gendre était un gredin, si vous me pardonnez l’expression, s’attirera peut-être de gros ennuis. Car, voyez-vous, mon ami, qui a fait pas mal de choses intelligentes dans sa jeunesse, s’est laissé aller à faire des choses… contestables, mais la haine le possédait…

Mr. Reeder soupira. Il ne regardait pas Peter… Et pourtant, était-ce vraiment intelligent, croyez-vous, de prévenir Mr. Emmanuel Legge qu’à une heure donnée, dans une certaine chambre, (je crois, autant qu’il m’en souvienne, qu’elle avait le numéro 13), Mr. John Gray devait rencontrer Mr. J.-G. Reeder pour lui apprendre certaines choses dont le résultat serait de l’envoyer lui, Emmanuel Legge en prison ? Était-ce intelligent d’inciter, en imitant l’écriture d’un de ses subordonnés, le dit Emmanuel à grimper le long de l’échelle d’incendie, et à tirer sur quelqu’un qu’il pensait être Mr. John Gray et qui n’était autre que son propre fils ? Je vous le demande, était-ce intelligent ?

Peter ne répondit pas.

— Était-ce prudent, quand mon ami est allé à l’hôtel pour chercher sa fille et ne l’y a pas rencontrée, de rentrer dans son boudoir (la clef était sur la porte) et de laisser tomber une lettre écrite au crayon sur le plancher, faisant comprendre que la jeune femme devait aller retrouver Johnny Gray dans la chambre 13 à 9 heures et demie. J’admets, ajouta Mr. Reeder délicatement, que tout s’est passé comme mon ami le voulait. Jeffrey Legge est allé là où il voulait, à l’heure qui lui convenait. Vous êtes un homme du monde, Mr. Kane, et je suis sûr que vous comprendrez combien mon ami a été imprudent. Car Jeffrey aurait pu être tué. Il soupira. Et alors, si les lettres avaient été produites au procès, mon ami risquait fort d’être accusé de meurtre.

Il épousseta sa manche avec soin.

— Tout cela aurait pu tourner en tragédie, reprit-il, c’est seulement par hasard que Jeff a tourné le dos à la porte, et qu’Emmanuel n’a pas été vu, et c’est seulement grâce à un faux témoignage que Johnny Gray n’a pas été arrêté.

— Johnny n’était pas là, fit Peter vivement.

— Si, il y était.

— Mais non. Il a passé toute la soirée avec un officier de police. Ce devait être son double.

— Son triple peut-être, murmura l’autre. On ne sait jamais. Rien ne ressemble autant à un homme qu’un autre homme.

Il regarda le ciel comme s’il y cherchait une inspiration.

— Mr. Jeffrey Legge s’est mal conduit avec vous, Mr. Kane. Je crois d’ailleurs que c’est un homme qui manque de principes.

Peter attendit, et soudain l’autre reprit :

— Vous devez savoir bien des choses au sujet de Mr. Legge. Sans compter la peine atroce qu’il vous a infligée. Ne croyez-vous pas, Mr. Kane, que vous rendriez service à la société si…

— Si je parlais, dit Peter Kane avec calme. Je vais vous fixer tout de suite à ce sujet. Je ne sais rien sur Jeffrey Legge sinon qu’il est un bandit. D’ailleurs, même si je savais comment il travaille…

Il s’arrêta…

— Je ne vous le dirais pas, car ce n’est pas mon genre.

Mr. Reeder soupira de nouveau et, avant de répondre, essuya son lorgnon.

— C’est tout à votre honneur, dit-il tristement, cela rend hommage à votre… honneur… Votre fille est en bonne santé, j’espère.

— Excellente, fit Peter avec surprise. Elle a supporté toutes ces émotions avec un calme inattendu.

À ce moment la jeune femme apparut, se dirigeant vers eux.

— Tu connais Mr. Reeder, fit Peter, tandis qu’elle s’approchait en souriant.

— J’ai ce plaisir. Il m’a même presque convertie aux joies de la botanique.

— Mr. Reeder est un détective, reprit Peter, il est chargé de découvrir la personne qui inonde Londres de fausse monnaie.

— Un détective !

Ses yeux étaient grands ouverts de surprise et Mr. Reeder se hâta de corriger cette appellation.

— Non, pas un détective. Je suis seulement chargé de certaines recherches, mon enfant, je n’ai jamais arrêté un homme de ma vie, et d’ailleurs cela ne me plairait guère.

— De toutes façons, vous n’avez pas l’air d’un détective, Mr. Reeder, sourit la jeune femme.

— Je vous remercie, dit-il, je ne voudrais pas être pris pour un policier car c’est une profession que je n’envie pas.

Il prit dans sa poche un portefeuille et en tira une liasse de billets. Peter leva les sourcils.

— Vous avez du courage de garder tout cet argent sur vous, Mr. Reeder.

— Non, je suis un homme timide. Mais, au fait, Mr. Kane, pourriez-vous me faire de la monnaie, dit Mr. Reeder en lui tendant un billet de 100 livres.

— Avec plaisir, répondit Peter, et il sortit son propre portefeuille quand Mr. Reeder l’arrêta du geste.

— Faux, fit-il brièvement.

Peter regarda le billet.

— Faux ? C’est impossible !

Il froissa le billet entre ses doigts, et le tourna à la lumière. L’impression était parfaite. Il mouilla le coin du billet avec son pouce.

— Ce n’est pas la peine, fit Reeder. Vous ne pourrez rien voir.

— Vraiment ; vous êtes sûr que ce billet est faux ?

L’autre inclina la tête et Peter examina le papier avec un intérêt accru. Il n’avait jamais vu une imitation aussi parfaite.

— Je n’aurais pas hésité à l’accepter comme bon. Mais tous ceux que vous avez là… est-ce la même chose ?

Le détective fit signe que oui.

— Mais est-ce véritablement de la fausse monnaie ? demanda Marney en prenant le billet des mains de son père ? Qui a pu fabriquer cela ?

Puis brusquement elle comprit.

— Jeffrey Legge !… Oh !…

— Mr. Jeffrey Legge, approuva Reeder, seulement nous ne pouvons rien prouver. Maintenant, asseyons-nous.

Il examina rapidement les environs avant de parler à cœur ouvert.

— Je vais vous apprendre bien des choses, car je crois que vous pourrez m’aider malgré vos principes, Mr. Kane. Il y a deux hommes qui sont capables de graver ces billets, et un qui peut faire le papier. Les deux hommes s’appellent Lacey et Burus. Ils ont été en prison pour faux monnayage, ont été relâchés il y a une dizaine d’années et, depuis, n’ont plus été vus nulle part. Le troisième travaillait à Wellington dans la fabrication du papier des billets. Il en a volé et a eu sept ans de travaux forcés. Lui aussi a disparu depuis sa libération.

— Lacey et Burus ? J’en ai entendu parler. Comment s’appelle l’autre ?

— Jamings.

— Connais pas.

— Il y a des chances, car c’est l’homme le plus difficile à connaître. Je crois qu’il doit être sur le Continent pour la fabrication du papier. Quant à l’impression, elle est faite ici.

— Où ? demanda la jeune femme.

Et Mr. Reeder sourit.

— Je veux frapper cet homme, et cela vous intéresse, mon enfant, car je peux l’arrêter demain pour bigamie. Mais je veux Jeff le Grand Imprimeur, et non Jeff le bigame !

À ce moment, une toux se fit entendre et Barney apparut.

— Qui de vous veut voir Emmanuel Legge ?

Ils se regardèrent.

— Je n’y tiens pas, fit Mr. Reeder avec décision, et vous non plus, mon enfant, il ne reste donc plus que Mr. Kane.

CHAPITRE XXII

Peter était d’une froideur de marbre quand il entra dans le salon ; il trouva Emmanuel en train de regarder les tableaux.

— Je ne pensais pas que tu oserais revenir ici, Legge, remarqua Peter.

— Pourquoi ?

Emmanuel semblait surpris.

— Au contraire, je tiens à mettre les choses au point.

— Il n’y a rien à mettre au point. Ce que tu as de mieux à faire, c’est de filer.

— Si j’avais pu penser, reprit Emmanuel avec calme, que Jeffrey avait choisi ta fille, j’aurais tout fait pour empêcher ce mariage, mais il m’a tout caché. Il a perdu l’habitude de me consulter pendant que j’étais au frais à Dartmoor. Le garçon a toujours été élevé dans le droit chemin, et n’avait jamais entendu parler de toi. Crois-tu que mon fils aurait épousé la fille de Peter Kane, de l’homme qui m’a valu quinze ans ? Tu es fou, Peter ! D’ailleurs, c’est fait maintenant, les enfants s’aiment et…

— Quand tu auras fini de dire des bêtises, tu pourras t’en aller, remarqua Peter calmement.

— Voyons, Peter, sois sérieux. Nous avons à parler affaires.

— Non, je n’ai pas d’affaires avec toi, interrompit le maître de maison en ouvrant la porte.

— Tu as toujours été trop pressé dans la vie, Peter, répliqua l’autre sans bouger. Mais tu ne t’énerves jamais. J’ai perdu la tête une fois, j’ai tiré sur un flic et j’ai ainsi écopé quinze ans de travaux forcés. Pendant ce temps-là tu t’amusais… Je suis venu te demander une faveur.

— Vraiment ?

— Je suis venu te demander de venir dîner avec Jeffrey et moi. Emmène Marney. Car tu ne veux pas faire divorcer ta fille, n’est-ce pas ? D’autant plus que jamais Jeffrey n’a été marié avec cette sale bête de Lila et…

— Pas la peine, mon cher. Ils ont été mariés au Reyntras Office[5] de Greenwich, j’ai une copie de l’acte. Je peux même te la montrer.

Emmanuel ne se démonta pas.

— Tu es rudement fort, Peter ! répondit-il d’un ton admiratif. Mais, de toute façon, il faut que tu intentes une action en annulation. Et, d’ailleurs, il faudrait que tu accuses mon fils de bigamie et cela, tu ne le feras pas, car tu ne tiens pas à ce qu’on sache que tu es le dernier des imbéciles. Je t’assure écoute-moi, viens avec nous, et amène Johnny.

— Pourquoi Johnny ?

— Parce que tout ce qui intéresse Marney l’intéresse aussi.

Il ricana, et, pendant une seconde, Peter eut du mal à garder son calme.

— Écoute, il ne peut être question de Marney, mais j’irai dîner avec toi et l’imprimeur.

Quant à Johnny, je ne pense pas qu’il accepte.

— La vérité est, reprit l’autre, que mon fils a reconnu sa faute. Il pensait épouser la fille d’un honnête homme, et s’est aperçu qu’il devenait le gendre d’un escroc. Il se reproche tous les jours de ne m’avoir pas averti.

— Suffit. Je ne sais pas quel jeu tu joues, mais je ne me déroberai pas. Où irons-nous dîner ?

— Au Highlow, veux-tu ? Et, voyons, dans la chambre 13.

— Oui, là où tu as tiré sur ton fils.

L’homme chancela sous le coup, il devint écarlate, puis blême.

— J’ai tiré sur mon fils ? Peter, tu deviens fou ! Tu as rêvé ! Tiré sur mon fils !

— Tais-toi, je viendrai à ton dîner.

— Et Marney ?

— Marney ne mettra pas les pieds au Highlow. Tu es toqué de penser cela. Je ne peux rien dire pour Johnny, mais je viendrai.

— Alors, mettons jeudi.

— M’est égal. À quelle heure ?

— 8 h. ½. Juste au petit dîner. Rappelle-toi celui que nous avons fait quelques jours avant l’histoire de la Banque du Sud. Il y a bien 20 ans ! Cela t’a bien réussi à toi… Tu en as retiré un million de dollars, et as avoué 20.000 livres, hein Peter ?

Cette fois Peter était sur la porte et son air fit comprendre à Emmanuel que le badinage était fini.

— Je veux régler cette affaire, tu entends, Peter. Je veux pouvoir partir pour l’étranger avec mon fils. Il faut qu’il coure sa chance, un beau garçon comme lui. Et je te le dis… il est libre !

Peter sourit.

— Tu peux rire. Il a en effet épousé Lila, mais si tu avais aussi regardé les divorces, tu aurais vu qu’ils ont divorcé un an après. Va voir, ou plutôt demande-le au vieux Reeder.

— Fais-le toi-même, il est dans le jardin.

Il n’avait pas plutôt dit ces mots qu’il le regretta. Emmanuel devint silencieux.

— Ah ? Alors il est venu pour te demander des renseignements… Mais tu ne diras rien, Peter, car tu ne sais rien. Que veut-il ?

— Demande-le lui.

— Cet animal passe sa vie à se promener dans les jardins des autres, grommela Emmanuel. Hier il était chez moi. Il est venu embêter mon pauvre Jeff. Mais tu as toujours été bien avec les flics, Peter. Comment va ton ami, Craig ? Alors, nous disons, jeudi ? Cela fait dans six jours ! Jeudi me convient parfaitement.

Peter rencontra Reeder et la jeune fille qui rentraient. Il leur raconta ce qui venait de se passer.

— Je crains, dit Mr. Reeder en secouant la tête, qu’Emmanuel ne soit pas aussi franc qu’il ne le dit. En tout cas il n’y a pas eu de divorce, car je m’en suis assuré.

Il se frotta le menton d’un air songeur.

— Je crois que votre dîner au Highlow sera intéressant. Êtes-vous sûr qu’il ne m’a pas invité ?

De nouveau, Peter vit une lueur de malice dans son regard.

CHAPITRE XXIII

Emmanuel Legge avait beaucoup de choses à faire à Londres. La fermeture du Highlow avait amené une grande perturbation chez les membres de cet honorable club, qui, en général, ne tenaient pas à avoir des rapports trop suivis avec la police. Stevens, le portier, avait repris ses fonctions bien qu’Emmanuel trouvât son attitude sujette à caution. Mais, d’autre part, il était extrêmement utile. À sa grande surprise, quand il lui fit une observation, ce fut l’homme qui lui déclara qu’il s’en irait si on ne renvoyait pas le garçon d’ascenseur, Benny.

— Benny n’a pas su tenir sa langue, déclara Stevens brièvement et cela me déplaît.

— C’est vous qui me déplaisez, dit Emmanuel. Il m’a dit que vous vouliez sauver Johnny Gray.

— C’est un des membres, n’est-ce pas ? Comment puis-je savoir ceux que vous voulez aider et les autres ? Évidemment j’ai essayé de l’aider. Je suis là pour ça.

Ce raisonnement était logique et Benny fut remplacé.

En sortant de l’ascenseur, Emmanuel vit des marques de souliers boueux dans le hall.

— Qui est là ?

— Personne de particulier.

Legge indiqua les empreintes.

— Quelqu’un est venu ?

— C’est moi, répondit Stevens sans hésitation. Je suis allé chercher un taxi pour Monty Ford.

Emmanuel avait beaucoup de travail. Entre autre, il lui fallait s’occuper d’une maison de Berkeley Square. Ce devait être un club où l’on jouerait gros jeu et l’affaire avait été montée avec son argent. Malheureusement, le propriétaire avait découvert la vérité et avait rompu le bail. Cette petite histoire avait coûté mille livres à Emmanuel, et il détestait ce genre de pertes.

Il était tard, ce soir-là, quand il quitta le club. Il avait plu et il releva le col de son manteau en sortant.

Il avait fait quelques pas quand un homme sortit d’une porte cochère et se planta devant lui. Instinctivement, Emmanuel mit la main dans sa poche.

— Pas la peine, Legge, fit une voix qui lui sembla extrêmement familière.

— Qui est là ?

— Un vieil ami. Ne me dis pas que tu as oublié tous les copains. Un de ces jours tu ne les reconnaîtras même plus dans la rue.

— Oh… Fenner.

— En effet, admit l’autre. Je t’ai attendu, Emmanuel Legge. Je pense que tu n’oublies pas que tu m’as envoyé à la bastonnade. J’ai reçu 15 coups. Cela ne t’est jamais arrivé ? Je t’assure que c’est sans intérêt. J’ai pas mal réfléchi, et je me suis demandé si mille livres par coup ne serait pas suffisant comme dédommagement.

— Ah ! bon, du chantage ? Tu demandes 15.000 livres ?

— Mon Dieu, oui. Cela me permettra d’aller m’établir à l’étranger.

— Eh ! bien, ne compte pas sur moi, ricana Emmanuel. Je ne te donnerai même pas 15.000 centimes ! File !

L’homme fit un bond de côté, car il avait vu l’objet que tenait Emmanuel.

— Joli, ton rigolo. Mais peut-être qu’un de ces jours je te rencontrerai à un moment où tu ne pourras pas t’en servir.

Une idée traversa l’esprit d’Emmanuel, il revint vers l’homme. Sa voix s’était adoucie.

— Pourquoi faire tant d’histoires, Fenner, je ne t’ai pas dénoncé. Une demi-douzaine d’hommes t’ont vu taper sur le gardien.

— Oui, mais ils n’ont rien dit. Il n’y avait que le vieux Legge pour être capable de cela.

— Il y a longtemps, remarqua Emmanuel après un silence. 15.000 livres sont hors de question. Mais si 200 livres pouvaient t’arranger, je te les donnerais.

— Tout de suite ?

— Non, je ne les ai pas sur moi. Dis-moi où on peut te trouver, et je te les enverrai demain dans la matinée.

Fenner hésita. Même toucher 200 livres l’étonnait.

— J’habite Routhon House, Wimvorne Street, Pimlico.

— Bien. Tu auras l’argent à 10 heures. Tu es idiot de vouloir te chamailler avec moi, quand je peux te donner une affaire qui te rapporterait 20.000 livres.

Toute colère avait disparu du ton de l’autre quand il demanda :

— Où ?

— À Berkeley Square, dit Emmanuel vivement en donnant le numéro.

C’était providentiel qu’il se fût rappelé cela. Il savait aussi qu’il n’y avait qu’un gardien dans la maison.

— Attends, dit-il. Il remonta au club, prit un trousseau de clés dans son bureau, et retrouva Fenner, qui l’attendait.

— Voilà les clés. La maison est vide. Il y a pour environ 8.000 livres de bijoux dans un coffre-fort, et, dans le buffet, de la vaisselle qui vaut une fortune.

— Mais pourquoi ne t’en es-tu pas occupé ?

— Parce que j’ai fini ce genre de choses. Tu as deux nuits pour t’en occuper, car après, les gens reviendront.

— Pourquoi me le donnes-tu à moi ?

— Parce que je te trouve sur mon chemin. D’ailleurs, ils ont peut-être emporté les bijoux. Au fond, je me demande pourquoi je te confie cette affaire.

— Fais attention, Emmanuel, si tu me tends un piège, il t’en cuira…

— Tu m’ennuies. Je t’enverrai 200 livres demain matin. Rends-moi ces clés.

— Je verrai, répondit l’autre qui tourna les talons.

Il était une heure quand Emmanuel remonta au club.

— Tout le monde est parti, Stevens ?

— Il y a un homme et une femme au n° 8. Ils se chamaillent depuis 9 heures du soir. Ils doivent avoir fini maintenant.

M. Emmanuel Legge saisit le téléphone. Il avait plusieurs amis parmi les membres de la police. Cela lui coûtait évidemment assez cher, mais pouvait lui être très utile. Ce soir-là il trouva le sergent Shilte à son office.

— C’est vous Shilto ? Ici Manily.

Il donna son numéro de téléphone qui lui servait de mot de passe.

— Oui, monsieur.

— Voulez-vous pincer quelqu’un ? fit Legge d’une voix à peine plus forte qu’un souffle. Un nommé Fenner ?

— Le vieux Fenner ? Où est-il ?

— Numéro 973 Berkeley Square. Il déménage l’argenterie. Faites attention, car il doit être armé. Bonsoir.

Il raccrocha le récepteur et sourit. Ce genre de choses amusait toujours Emmanuel Legge.

CHAPITRE XXIV

Peter écrivit à Johnny pour lui faire part de l’invitation d’Emmanuel. Le jeune homme reçut la lettre par le premier courrier. Il resta songeur un moment.

— Parker, que feriez-vous si vous étiez invité à dîner dans l’antre d’un lion ?

Parker réfléchit un moment.

— Mon Dieu, monsieur, je crois que je n’irais sous aucun prétexte.

— Ce en quoi vous seriez sage, reprit Johnny. Mais je ne vais pas suivre cet excellent conseil et irai dîner au Highland Club jeudi. Passez-moi le journal de ce matin.

Il le parcourut sans grand intérêt, mais pourtant un paragraphe attira son attention. Il annonçait l’arrestation d’un homme qui était en train d’effectuer un vol à main armée dans une maison de Berkeley Square. Le voleur avait déclaré s’appeler Fenner.

Le jeune homme secoua la tête tristement. Il n’avait aucun doute sur la suite de cette affaire… Dartmoor… Pauvre Fenner.

Johnny regarda sa montre. Il était près de onze heures, et il sauta sur ses pieds. Il devait rencontrer Peter et Marney à Victoria et emmener celle-ci déjeuner.

Il n’avait pas eu l’occasion de parler tranquillement avec elle depuis son retour de Dartmoor et il attendait avec impatience cette rencontre.

Tandis qu’il se promenait dans le hall de la gare, car le train avait du retard, un homme s’approcha de lui doucement. Il le reconnut pour l’avoir vu à la prison où il était arrivé en même temps que Fenner ; il avait été relâché avant lui.

— J’ai à vous parler, monsieur Gray, mais je ne voulais pas le faire dans la rue, murmura l’étranger qui semblait absorbé dans la lecture d’un journal, et parlait sans remuer les lèvres.

Johnny attendit, se demandant ce que l’homme pouvait bien avoir à lui dire.

— Le vieux Fenner a été pincé grâce à Legge, dit-il enfin. Il est entré à Berkeley Square pour « faire » un peu d’argenterie et quand il est sorti, Shilto l’attendait dans le hall.

— Comment savez-vous que c’était Legge… ?

— J’en suis sûr. Si vous pouvez faire quelque chose pour lui, il vous en serait reconnaissant.

— Mais, fit Johnny avec un petit sourire, que puis-je faire ? Enfin je verrai.

Puis il sembla se raviser :

— Dites à son frère que je ne veux pas de grabuge… dit-il à l’homme.

Johnny connaissait donc le frère de Fenner ?…

À ce moment Peter et sa fille apparurent. Les yeux de Johnny s’éclairèrent. Il s’avança vers eux et saisit les deux mains de Marney dans les siennes. Sa beauté l’étonnait toutes les fois qu’il la voyait.

Il fit signe à un taxi, et Kane le prit à part.

— Je me méfie de ce dîner. Emmanuel veut sûrement nous jouer un sale tour. Je pense que tu es sur tes gardes.

Johnny inclina la tête.

— Oui. Mais je crois qu’il veut simplement éclaircir les choses au sujet de Marney.

Le visage du vieillard se rembrunit.

— Il n’y a rien à éclaircir. Jeffrey ira en prison s’il est coupable de bigamie. Cela m’ennuie un peu que le nom de Marney soit mêlé à cette affaire, mais tant pis.

Il s’éloigna et Johnny rejoignit la jeune femme.

— Je ne sais ce qu’a papa en ce moment ? dit-elle tandis que le taxi sortait de la gare. Je le trouve préoccupé. J’ai peur qu’il ne s’inquiète à mon sujet, et pourtant je n’ai jamais été si heureuse.

— Pourquoi ?

— Parce que…, elle rougit un peu, parce que je ne suis plus mariée. Vous ne pouvez savoir combien cette union me déplaisait. Je comprends maintenant pourquoi ce pauvre papa tenait à me marier dans la bonne société.

— Est-ce que cela a été un grand choc pour vous, Marney ? demanda le jeune homme avec calme.

Elle inclina la tête.

— Oui, mais les chocs sont comme les coups, cela blesse puis cela disparaît… Mais je crois que quand j’ai appris…

Elle hésita.

— Quand vous avez appris que j’étais un voleur.

— Quand j’ai appris que vous étiez… Oh ! Johnny, pourquoi avez-vous fait cela ? Vous qui avez fait des études, qui êtes un gentleman. Papa m’a expliqué qu’il a volé pour vivre quand il était jeune, mais vous ?

Il était silencieux. Elle sourit un peu.

— Je ne suis pas ici pour vous faire la morale, Johnny. Elle posa sa main sur celle du jeune homme. Je n’essaierai pas de vous sauver malgré vous.

— Mais je suis sauvé, fit-il avec un sourire. Vous avez raison, je ne vois pas pourquoi je serais un voleur. J’ai été victime des circonstances. Un de ces jours, je vous expliquerai comment j’ai quitté le droit chemin. C’est une histoire longue et assez curieuse.

Elle ne dit plus rien, et, pendant le déjeuner, fut gaie comme avant.

Quand ils eurent fini, elle reprit leur conversation sérieuse :

— Johnny, vous ferez très attention, n’est-ce pas ? Papa m’a dit que Jeffrey Legge vous haïssait. Il m’a dit que son père et lui ne reculeraient devant rien… pour nous faire du mal.

Johnny se pencha vers elle.

— Quand vous serez libre… voudrez-vous me prendre comme je suis ?

Leurs yeux se rencontrèrent et elle inclina la tête.

Jeffrey Legge qui les avait suivis depuis la gare, et maintenant les épiait de l’un des balcons du restaurant, rougit en devinant la question qui venait d’être posée à sa femme.

CHAPITRE XXV

Dans l’après-midi du jeudi, Emmanuel Legge vint au Highlow Club. Il fit un léger signe de tête à Stevens, et se dirigea jusqu’à son bureau, où il resta une demi-heure les mains croisées sur son buvard, sans bouger, perdu dans ses pensées ; puis il appuya sur une sonnette. Le maître d’hôtel de l’établissement arriva immédiatement. C’était un Italien à la figure antipathique.

— Fernando, tout est prêt pour le dîner de ce soir ?

— Oui, monsieur.

— Les meilleurs vins, hein !

Il le regardait fixement.

— Les meilleurs, oui, monsieur, dit Fernando brièvement.

— Nous serons quatre. Le major Floyd et moi, M. Peter Kane et Johnny Gray.

— Pas la dame ?

— Non, je ne pense pas ce soir !

Quand l’homme fut sorti, il resta immobile un instant, puis se leva et se dirigea vers une bibliothèque appuyée au mur.

Il pressa sur une moulure et le panneau tourna, découvrant un escalier. Il hésita une seconde, se demandant s’il allait monter ou descendre, puis se décida pour la deuxième alternative.

Au pied des marches, se trouvait une autre porte qu’il ouvrit, passant ainsi dans la cave de la maison.

Il s’arrêta un instant, suffoqué par la chaleur. La pièce dans laquelle il se trouvait était vide, à l’exception d’une table située au milieu, et d’un énorme fourneau chauffé à blanc.

Un homme était assis à la table, un livre ouvert devant lui. Il se leva à l’entrée du visiteur. Il était à moitié nu et sa face bestiale lui donnait un air particulièrement repoussant.

— Le fourneau marche bien, hein Pietro, dit Emmanuel doucement en essuyant ses lunettes. Une ouverture semblable à celle d’un ventilateur pouvait se voir juste au-dessus du fourneau, on pourrait brûler un homme là-dedans.

— Je brûlerai ce qu’on voudra, grommela l’autre, mais pas un homme.

Emmanuel ricana.

— Tu as peur que je te fasse accuser du meurtre ? Non, sois tranquille. Mais on peut faire fondre du cuivre, hein, Pietro ?

— Complètement.

— Tu l’as fait récemment.

L’homme fit signe que oui.

— Ils sont venus, il y a eu mardi huit jours, après que le patron a été blessé. On m’avait prévenu d’en haut, aussi ils n’ont rien trouvé. Le fourneau était presque éteint.

Emmanuel inclina la tête.

— Le patron veut que le fourneau marche toute la semaine, reprit Pietro d’un ton plaintif. C’est très dur, monsieur Legge, il y a des moments où je crois que je vais mourir tellement il fait chaud !

— Tu peux sortir la nuit, fit Emmanuel, et ensuite il y a bien des semaines où tu ne travailles pas. Cette nuit nous aurons besoin de toi. M. Jeff t’a prévenu ?

L’homme acquiesça. Emmanuel sortit et ferma la porte. Après la chaleur qu’il venait d’endurer il lui sembla entrer dans une glacière.

Il reprit l’escalier, et, cette fois, passa devant son bureau et monta. Il cogna à la porte du grenier, car il n’en possédait pas la clé. En réponse un petit judas fut ouvert, et deux yeux l’examinèrent avec suspicion. Quand la porte fut enfin ouverte, il se trouva dans un grenier surmonté d’une verrière. La nuit, on tendait un rideau noir qui empêchait la lumière d’être vue de l’extérieur.

L’homme qui l’accueillit était petit et chauve. Il devait avoir environ une soixantaine d’années. Il était pauvrement habillé, mais un monocle cerclé d’or était vissé dans son œil droit.

Une grande table était placée au milieu de la pièce. Elle était encombrée de toutes sortes d’objets depuis un microscope jusqu’à une armée de petites bouteilles noires. Au milieu, on apercevait une plaque de cuivre que l’homme était en train de graver.

— Bonjour Sacey, que fais-tu en ce moment ? dit Emmanuel avec un sourire.

— Je m’occupe des nouveaux billets de 5 livres. Jeff veut les copier. Les autres photographient simplement le billet, mais cela finit mal, Jeff est intelligent…

Emmanuel regarda la plaque et ne put que l’admirer. À gauche de la table se trouvait une ouverture de tuyau. Cela menait directement à la cave et, avant que l’on pût entrer dans la pièce, toutes les preuves auraient pris ce chemin et seraient allées se consumer dans le fourneau qui se trouvait dans la cave.

— Ça, c’est une idée de Jeffrey ! Voilà un type qui a oublié d’être bête, fit Sacey d’un ton admiratif. Cela réduit les risques au minimum.

— Je suppose que Pietro est toujours prêt ?

M. Sacey sourit. Il prit une plaque de cuivre sur la table.

— J’ai gâché celle-là ce matin, regardez.

Il posa la main sur l’ouverture. Il avait évidemment pressé un bouton car on entendit un tintement léger. Puis il enleva sa main, elle était vide. À ce moment, on entendit le bruit d’une sonnette au-dessous.

— En ce moment, cette plaque est fondue. Il n’y a rien à craindre, si Pietro fait ce qu’il doit. Épatant, ce Jeffrey et, si je vous disais que moi je ne sais même pas où l’impression se fait. Quel homme… Je suis sûr que l’ouvrier qui imprime n’a aucune idée de l’endroit où je travaille.

Emmanuel redescendit satisfait. Il ferma avec soin la porte secrète et se rendit dans la chambre 13. La table était déjà mise. Une coupe pleine de roses en garnissait le milieu, et des verres du plus pur cristal étaient posés près des assiettes.

— Pourquoi, diable, dire à tout le monde que les chambres sont toutes retenues ce soir, demanda Stevens. Il a fallu que je mette Lew Blady à la porte et pourtant c’est un client intéressant.

— Nous ne voulons pas être dérangés, dit Legge. Johnny Gray doit venir. Ce n’est pas la peine de faire cette tête, Stevens, car si je pensais que c’est un de vos amis, vous ne seriez plus ici dans dix minutes. Peter Kane vient aussi.

— Bien, dit Stevens. Que dois-je faire ? ajouta-t-il d’un ton sarcastique. Aller chercher la police au premier cri ?

— Allez chercher votre ami de Toronto, cria Emmanuel qui rentra chez lui pour se changer.

CHAPITRE XXVI

Johnny fut le premier à arriver et Stevens l’aida à ôter son pardessus. En même temps il lui demanda à voix basse :

— Vous avez un revolver, capitaine ?

— Mon Dieu non, qu’y a-t-il ?

— Je ne sais pas, mais des choses bizarres se passent au numéro 13. Ne vous mettez pas le dos au buffet. Vous avez compris ?

Johnny inclina la tête.

Il était arrivé au bout du corridor quand il entendit le bruit de l’ascenseur. C’était Peter Kane, et Johnny lui transmit à voix basse l’avis du portier.

Ainsi que Johnny le pensait, leurs hôtes les attendaient dans la chambre 13.

— Content de te voir, Peter, dit Emmanuel, rompant le silence. Je te présente mon fils Jeffrey. Je pense que vous vous êtes déjà rencontrés, ajouta-t-il avec une grimace.

— En effet, répliqua Peter.

— Maintenant asseyez-vous tous, dit Emmanuel, poussant des chaises. Mettez-vous ici, Johnny.

— Non merci, fit celui-ci, j’aime voir arriver ce que je vais manger, et il se mit face au buffet, Peter s’assit à sa gauche et ce fut Emmanuel qui dut prendre la place réservée au jeune homme. Johnny remarqua le coup d’œil échangé entre Jeffrey et son père, et se demanda quel pouvait bien être le danger qui se trouvait par là.

À côté du buffet, dans un des coins, pendait une tenture bleue qu’il devina cacher la porte menant à la chambre 12. Peter qui connaissait mieux la maison savait que la chambre 12 était un petit salon et que ces deux pièces étaient fort utiles, quand il s’agissait de faire disparaître quelqu’un.

— Maintenant, mes amis, fit Emmanuel d’un ton jovial, nous ne sommes pas ici pour nous disputer mais pour faire un bon dîner. Il faut que nous trouvions aussi un moyen pour éviter que le nom de mon fils ne soit taché, si je puis m’exprimer ainsi.

— Tu peux t’exprimer comme tu voudras, fit Peter, mais je ne pense pas qu’un dîner puisse effacer son passé.

Jeffrey prit la parole.

— Voyons Peter, nous n’allons pas discuter sur mes occupations. Je vais jouer cartes sur table. Je veux ma femme.

— Mais j’ignore absolument où est Lila, répondit Peter. Elle n’est plus à mon service.

— Je me moque de Lila. Lorsque je l’ai épousée, elle était déjà mariée et je peux le prouver.

La conversation s’arrêta, car le maître d’hôtel entrait pour servir le potage.

— Quel vin désirez-vous, monsieur ?

— Le même que M. Emmanuel, fit Peter.

Legge sourit.

— Tu pensais que je voulais te droguer, hein, Peter ! Tu deviens vraiment soupçonneux sur tes vieux jours !

— De l’eau, répondit Johnny quand le maître d’hôtel s’approcha de lui.

— De l’eau Johnny ? C’est bien, mon garçon, tu as raison. Mais je ne t’imiterai pas, je prendrai du champagne, Fernando, et le major Floyd aussi. Il n’y a que ça de vrai, du champagne.

Peter regarda attentivement le maître d’hôtel ouvrir la bouteille, et verser le liquide dans les verres.

— Ça ira, Fernando, fit Emmanuel.

Quand la porte se ferma, Johnny aurait juré qu’il avait entendu un second déclic.

— On nous enferme ? demanda-t-il en souriant, et Emmanuel leva les sourcils.

— Pourquoi diable, Johnny ? Crois-tu que j’aie aussi peur de te perdre que toi de perdre Marney ?

Johnny vida son verre d’eau en gardant les yeux fixés sur le vieillard. Qu’y avait-il derrière ce buffet. C’était un meuble ordinaire ; un peu étroit, mais la pièce n’était pas très large elle-même.

Deux portes la fermaient dans le bas. Était-ce une idée, mais il lui sembla en voir bouger une de quelques centimètres.

— N’étais-tu jamais allé au bagne, Johnny ?

Emmanuel était presque le seul à parler.

— Je sais qu’ils t’ont donné huit ans mais était-ce ta première condamnation ?

— Oui.

— J’aurais pu te voir à Keytown ? Oh ! je ne le demande pas à Peter, car c’est un type trop fort pour s’être jamais fait pincer.

— Parlons d’autre chose, fit celui-ci. Je ne crois pas un mot de ce que m’a raconté ton fils à propos de Lila. Toutes les fois, tu inventes une nouvelle histoire. Fais attention, Emmanuel, tu es un gredin, et tu as frôlé la mort de près, car si ton plan avait réussi, je t’abattais comme un chien.

Emmanuel ricana.

— Rien que ça, mais tu deviens sanguinaire, Peter. Maintenant écoute-moi.

Il posa les coudes sur la table, prit son menton dans ses mains, et regarda son ancien ami.

— Tu me dois 40.000 livres et je sais que j’aurai du mal à les obtenir. Quand tu me les auras données j’arrangerai les choses pour la femme de mon fils.

Il appuya avec emphase sur les derniers mots.

— Jamais, cria Jeffrey. Jamais. Rien ne m’enlèvera Marney. Écoutez-moi.

Il frappa la table de son poing.

— Elle m’appartient et je la veux, Peter, et j’irai la chercher.

Johnny s’éloigna un peu de la table, les bras croisés sur la poitrine ; sa main droite saisit le petit browning qu’il portait toujours sur lui, car la porte du buffet avait encore bougé, et celle de la pièce était fermée, il en était sûr. Toute cette discussion au sujet de Marney n’avait pour but que de les occuper.

Depuis longtemps les assiettes auraient dû être changées et personne n’avait paru.

Emmanuel parlait doucement.

— Voyons, Jeffrey, sois raisonnable. La vérité est que…

À ce moment toutes les lumières s’éteignirent. Johnny fit un bond, s’appuya au mur, son revolver à la main.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? fit la voix de Peter brusquement. Il y aura de la casse si tu veux faire l’imbécile.

— Je ne sais pas, dit Emmanuel parlant de la place où il était assis. Sonne, Jeffrey.

Il y avait quelqu’un d’autre dans la pièce. Johnny sentait sa présence instinctivement. Quelqu’un qui s’approchait de lui. Il étendit la main, prêt à saisir… Une seconde passa, cinq secondes… dix secondes… et les lampes se rallumèrent.

Peter était aussi debout, adossé au mur, un browning à la main. Jeffrey et son père n’avaient pas bougé. Il n’y avait personne d’autre dans la pièce.

— Qu’est-ce que cela veut dire, fit Peter d’un ton soupçonneux ?

— Je n’en sais rien, mon cher. Ce n’est pas ma faute si les plombs ont sauté. Je ne suis pas électricien, je ne suis qu’un pauvre vieux type. Ah ! un conseil, Peter, c’est dangereux de se promener avec des revolvers. Voyons, asseyez-vous tous les deux, et continuons à causer.

— Je m’assiérai quand la porte sera ouverte, répliqua Johnny avec calme.

En trois enjambées, Emmanuel fut à la porte et l’ouvrit brusquement.

— Voilà, mon cher ami, puisque vous y tenez.

Au moment où Legge avait tourné la poignée, le jeune homme avait entendu un deuxième déclic : il était sûr qu’il y avait quelqu’un derrière la porte qui l’avait débloquée. Mais pourquoi ?

Peter Kane buvait son champagne en regardant ses hôtes. Avait-il entendu le bruit aussi ? Johnny pensa que oui. Il était évident que quelqu’un avait coupé le courant à un signal. Les portes du buffet étaient immobiles. Tournant la tête, Gray vit que les yeux de Jeffrey étaient fixés sur lui. Qu’attendait-il ?

— Je me demande, Gray, pourquoi vous ne vous êtes pas occupé de fabriquer de la fausse monnaie ?

Jeffrey parlait avec calme.

— C’est un bon métier et qui rapporte plus que de camoufler des chevaux.

— Peut-être voudriez-vous m’indiquer comment on débute dans cette intéressante profession ? répliqua Johnny froidement.

— Je peux vous l’expliquer, ou même plutôt vous le montrer. Cela vous intéresserait-il ?

— Moi, pas personnellement, mais je suis sûr que mon ami M. Reeder…

— Votre ami, M. Reeder ? ricana l’autre. Je vous félicite sur vos relations.

— J’ai pour amis tous ceux qui observent la loi, dit le jeune homme gravement.

Il avait remis son revolver dans sa poche et gardait la main dessus.

— Tenez, regardez.

Jeffrey se leva et s’approcha du buffet. Il dut tourner un ressort, car le devant du meuble tourna, découvrant une petite machine, que Johnny reconnut immédiatement comme une presse à billets.

Cette révélation lui coupa la respiration.

— Vous pouvez mettre le buffet en pièces sans rien trouver, continua Jeffrey.

Il pressa de nouveau sur le mécanisme et, instantanément, le panneau du buffet se remit en place.

— Bien combiné, hein Gray ? fit Emmanuel d’un ton admiratif. Maintenant, écoutez, mes amis, je vais vous faire une proposition qui vous agréera, je pense. Nous laisserons Marney de côté.

Johnny leva son verre en le surveillant toujours.

— Ce qu’il faut, dit Emmanuel…

À ce moment, le jeune homme vida son verre.

Le liquide avait à peine atteint son gosier, qu’il en reconnut le goût, essaya de le rejeter, et saisit son arme.

Mais une force invincible l’empêchait d’agir, et le revolver tomba de sa main.

Peter avait bondi.

— Qu’as-tu fait ?

Il fit un mouvement en avant, mais Emmanuel lui avait sauté dessus. Il tâcha de combattre, mais il se sentait extraordinairement faible et endormi. Il reçut un coup sous la mâchoire et s’affaissa.

— Je t’ai eu, fit Emmanuel en regardant son ennemi étendu à terre. Tu n’as jamais été au bagne, Peter, mon ami ? Eh bien, tu vas en goûter.

Jeffrey se leva, ouvrit la porte du buffet, et Pietro sortit, radieux du rôle qu’il avait joué.

— C’est bien mon ami, déclara Emmanuel en lui posant la main sur l’épaule. Tu as bien travaillé. Chacun a sa drogue. J’étais sûr que Johnny serait le plus difficile à avoir…

Maintenant ils savent pourquoi les lumières se sont éteintes. Ramasse-les !

L’homme saisit Peter et le déposa dans un fauteuil, puis il prit Johnny et le coucha sur le divan. Il tira une petite seringue de sa poche, la remplit et regarda Jeffrey qui fit un signe d’assentiment. L’homme piqua alors le bras de Gray, puis souleva ses paupières.

— Parfait, déclara-t-il, il pourra bouger dans une demi-heure.

— Pourras-tu descendre par l’échelle d’incendie ? demanda anxieusement Emmanuel. La voiture est dans la cour. Aide-le Jeff, et n’oublie pas que tu as un rendez-vous à deux heures.

Son fils inclina la tête.

Pietro saisit Kane, et Jeffrey l’aida à transporter l’homme par la fenêtre et à le descendre par l’échelle.

Puis il remonta et, sans effort apparent, prit Johnny sur son dos. Il le descendit par le même chemin et l’amena à la voiture.

Jeffrey le suivit, enveloppé d’un manteau de chauffeur, et s’installa au volant. Pietro ferma les portes et la voiture fila dans Oxford Street.

Quand cela fut fait, l’homme remonta trouver son maître. Celui-ci était en train de ramasser les manteaux et chapeaux de ses invités. Il en fit un paquet et le tendit à Pietro avec les deux verres.

— Va brûler cela. Je suis content de toi. Il y a 50 livres pour toi, ce soir.

Le vieillard satisfait s’assit et alluma un cigare. Il avait encore du travail, et ce n’était pas le plus facile.

Il prit le téléphone et, au bout d’un moment, entendit la voix de Marney.

— Est-ce toi Marney ? demanda-t-il doucement en déguisant sa voix.

— Oui, papa. Tout va-t-il bien ? J’ai été si inquiète.

— Très bien, chérie. Johnny et moi avons fait une découverte très intéressante. Dis à Barney d’aller se coucher et attends-moi.

— Johnny rentre-t-il avec toi ?

— Non, chérie, je serai seul.

— Es-tu sûr que tout va bien ? fit la voix anxieuse.

— Oui, ne t’inquiète pas. Je serai là à deux heures. Quand tu entendras la voiture, viens au-devant de moi, je ne tiens pas à entrer dans la maison, je t’expliquerai.

— Mais…

— Fais ce que je te demande, mon petit, et il raccrocha le récepteur.

Jeff saurait-il s’arranger ?

Il aurait préféré y aller lui-même, mais il fallait pour cela prendre un chauffeur, et il n’en connaissait aucun dans lequel il eût confiance.

Mais Jeff saurait-il mener l’affaire ? Il prit un crayon dans sa poche et écrivit un instant sur la table. Satisfait, il le mit de côté, et il était en train de se verser un verre de champagne quand il entendit cogner légèrement à la porte. Il leva la tête avec surprise. Stevens avait reçu l’ordre de ne pas s’approcher de la chambre 13 et de ne laisser personne passer dans le couloir, jusqu’à nouvel ordre.

Tap… tap… tap…

— Entrez.

La porte s’ouvrit, un homme vêtu de vieux habits de soirée se tenait debout.

— Est-ce que je vous dérange ? demanda-t-il timidement.

Emmanuel ne dit rien. Pendant un moment il fixa l’étrange apparition.

— Entrez, monsieur Reeder, dit-il d’une voix légèrement haletante.

CHAPITRE XXVII

Mr. Reeder entra et ferma le battant derrière lui.

— Tout seul, monsieur Legge ? demanda-t-il. Je croyais que vous aviez des amis ?

— Oui, mais ils sont partis.

— Votre fils aussi, je vois… Vraiment, je suis désolé…

Emmanuel réfléchissait rapidement. Le détective avait probablement surveillé la porte d’entrée et savait qu’ils n’étaient pas sortis. Il prit une résolution.

— Ils m’ont quitté il y a un quart d’heure, par l’échelle d’incendie. La voiture de mon fils était dans la cour…

Reeder fit un signe d’assentiment.

— Je sais, Numéro X.C. 9712. Une limousine Daimler peinte en bleue, du moins cela m’a semblé, car je n’y vois plus aussi bien qu’autrefois.

Legge jura entre ses dents.

— Oui, une Daimler. Nous l’avons achetée d’occasion.

— Je n’aurais peut-être pas dû attendre son départ pour monter.

Les yeux du visiteur étaient fixés sur la table.

— Ils ont emporté leurs verres aussi, je vois, demanda-t-il doucement. C’est très gentil à vous de leur avoir donné des souvenirs…

— Comment est-il entré ? se demandait son hôte involontaire. Stevens avait des ordres stricts et Fernando était à l’autre bout du corridor. Mr. Reeder répondit à cette pensée.

— Je possède une clef de votre porte secrète de la cour, et je suis monté par l’échelle d’incendie. C’était une expérience intéressante bien que je vieillisse un peu… mais, au fait, l’échelle ne dépasse pas cet étage, ce qui est curieux, car, en cas d’incendie, des personnes peuvent se trouver sur le toit. Mais, en réfléchissant, il ne doit y avoir qu’un grenier au-dessus de vous, n’est-ce pas ?

— La vérité est, interrompit Emmanuel, que j’avais deux vieux amis à dîner, Johnny Gray et Peter Kane. Vous connaissez Peter ?

L’autre inclina la tête doucement.

— Et ils sont partis un peu trop gais… je crois qu’ils ont beaucoup bu.

— C’est vraiment triste, fit son visiteur en secouant la tête. On devrait interdire tout ce genre de choses… Si j’étais au pouvoir, j’interdirais le vin, la bière, les voleurs et les faux-monnayeurs, les menteurs et les empoisonneurs, et je punirais les invités qui emportent leurs verres… C’est vraiment une mauvaise habitude.

Les yeux mélancoliques se fixèrent de nouveau sur la table.

— Et ils n’ont eu que de la soupe ? C’est bizarre d’être dans les vignes, dès le potage…

Il regarda à travers la porte ouverte.

— Je me demande pourquoi ils ont pris l’échelle d’incendie, alors qu’ils étaient dans un si triste état… Si vous les voyez de nouveau, dites-leur que j’espère qu’ils restent fidèles au rendez-vous que nous avons pris pour demain et que s’ils ne sont pas là à 10 heures…

Il s’arrêta. Emmanuel attendait.

— Aimez-vous le froid de Dartmoor ? J’ai entendu dire que le vent était assez malsain pour les hommes d’un certain âge, reprit le bonhomme. Évidemment, si l’on a son fils avec soi, cela rend le séjour plus agréable, mais quand même j’aimerais mieux vivre tranquille, à Londres…

Il alla vers la porte et se retourna.

— Vous n’oublierez pas que j’attends M. Kane et M. Gray demain matin à 10 heures et demie…

Il ferma le battant avec soin…

Stevens le vit arriver par le couloir et murmura :

— Quand êtes-vous entré, monsieur Reeder ?

— On ne m’a pas vu entrer, mais on me voit sortir, fit celui-ci avec un sourire, tandis que pour d’autres c’est le contraire. Vous n’avez pas vu passer M. Gray ou M. Kane ?

— Non, monsieur. Sont-ils partis ?

Reeder soupira.

— Mon Dieu, oui. J’espère d’ailleurs que ce n’est pas pour longtemps. Bonsoir Stevens… Mais, au fait, il me semble que vous ne vous appeliez pas Stevens il y a… mettons huit ans ?

L’homme rougit.

— C’est le nom sous lequel je suis connu, monsieur.

— Oh ! très bien, murmura le détective, en entrant dans l’ascenseur, je serais le dernier à vous rappeler… hum… votre mésaventure.

Quand il arriva dans la rue, deux hommes qui se tenaient sur le trottoir opposé s’avancèrent vers lui.

— Ils sont partis, dit M. Reeder.

« Ils étaient dans cette voiture, comme je le craignais. Il faut avertir toutes les stations de police en donnant le numéro de la voiture. Que l’un de vous reste pour surveiller la maison, et suive Emmanuel quand il sortira. »

Stevens sortit une demi-heure après le départ de M. Reeder. À 2 heures, le maître d’hôtel et trois garçons quittèrent la maison. Quelques minutes avant 3 heures, Pietro, enroulé dans un épais manteau, ferma la porte derrière lui, et disparut dans la direction de Shaftesbury Avenue. À 3 heures ½, un des policiers laissés pour garder la maison alla téléphoner à M. Reeder.

— Seigneur ! fit celui-ci à l’autre bout du fil. Pas encore sorti ? Je viens.

Il faisait jour quand il arriva. La porte de la cour fut ouverte avec sa clé et ils montèrent jusqu’au 3e étage par l’échelle. La fenêtre était fermée, mais M. Reeder la força aisément, et entra.

Il n’y avait aucune trace d’Emmanuel. Un des policemen fit le tour de la maison.

— Toutes les portes sont ouvertes, monsieur, sauf celle du numéro 13 qui est verrouillée de l’intérieur.

— Essayez par le numéro 12. Il y a une porte qui communique, et aussi par le buffet, qui communique avec celui du numéro 13.

Ils durent employer ce moyen car la porte de communication était fermée.

— Hum, dit M. Reeder en reniflant, que l’un de vous cherche le commutateur qui est le long de ce mur. Faites attention de ne marcher sur rien.

— Qu’est-ce qui est là ?

— Vous allez voir… tournez le bouton.

Le policeman obéit et ils virent ce que M. Reeder pensait. Une forme était étendue sur la table : Emmanuel Legge avait été tué à l’aide d’un tisonnier qui gisait au milieu de débris de cristaux.

CHAPITRE XXVIII

Il ne fut pas nécessaire d’appeler un docteur. Emmanuel Legge avait abandonné la sphère de son activité.

Mr. Reeder prit le tisonnier ; il ne venait pas de la chambre et était plus lourd que celui de la pièce. Il fouilla les poches du mort et y trouva une petite carte où était inscrit un numéro de téléphone « Horsham 98753 ». C’était celui de Peter, mais cela n’avait aucune signification pour le moment.

Un inspecteur arriva un peu plus tard pour se charger de l’affaire.

— Je pense qu’il y a eu lutte, déclara M. Reeder. L’homme a le poignet droit brisé, et son revolver est sous la table. Il a dû le saisir et on le lui a fait sauter.

Il regardait le corridor quand la vue du téléphone posé sur le bureau de Stevens lui donna une idée. Il demanda Horsham qui lui fut donné presque immédiatement.

— Qui est à l’appareil… Oh ! c’est vous Barney ? M. Kane est-il là ?

— Non, monsieur. Qui est là ?

— M. Reeder. Voulez-vous demander à miss Kane de venir à l’appareil ?

— Elle n’est pas là. J’ai essayé d’avoir Johnny Gray toute la soirée, mais son domestique dit qu’il est sorti.

— Où est miss Kane ?

— Je ne sais pas, monsieur. Quelqu’un est venu la voir en auto, et elle est sortie laissant la porte ouverte. C’est le vent, en la faisant claquer, qui m’a réveillé.

— Personne ne l’a appelée dans la soirée ?

— Elle a répondu à un coup de téléphone, monsieur, vers 10 heures. Je pense qu’il devait être de son père.

Un long silence, puis :

— Je viens, déclara M. Reeder.

Il raccrocha le téléphone et se leva.

Ainsi ils avaient Marney ! Le dîner avait été fixé pour la séparer de ceux qui la protégeaient.

Où était-elle ?

Il revint immédiatement dans le bureau du vieillard, et trouva l’inspecteur en train de le fouiller.

— Montrez-moi tout ce qui se rapporte à M. Kane, fit-il, et aussi toutes les cartes routières que vous trouverez, ainsi que les lettres de Jeffrey Legge à son père.

Le policier secoua la tête.

— J’ai peur que nous ne trouvions rien ici, monsieur Reeder. Jusqu’à présent je n’ai trouvé que des papiers sans importance.

Le détective regarda autour de lui.

— Il n’y a pas de coffre-fort ?

Toute timidité avait disparu de ses manières.

— Si, monsieur, derrière cette tenture, je le ferai ouvrir tout à l’heure, mais je ne pense pas y trouver quoi que ce soit. En ce moment, c’est son fils qui gère le Highlow. Celui qui l’a précédé dans la gestion du club est en prison et je crois qu’avant c’était Fenner, mais ils se sont disputés.

— Fenner ? dit l’autre brusquement, je ne savais pas.

— Si, mais il y a eu quelque chose entre eux.

Reeder aidait l’officier à déménager les rayons quand sa main toucha un bouton.

— Tiens, qu’est-ce que cela ? demanda-t-il en le pressant.

Le panneau tourna et révéla l’escalier intérieur.

— Très intéressant, fit-il.

Il monta jusqu’au haut, mais ne put ouvrir la porte qui se trouvait à l’extrémité de l’escalier. Il redescendit et fut rejoint par l’inspecteur. Ils descendirent jusqu’à la cave et ouvrirent la porte.

— Il fait plutôt chaud, remarqua M. Reeder. Il doit y avoir du feu quelque part.

À côté du fourneau il vit un morceau de métal, et dans ses yeux, on put lire la lueur de la victoire.

C’était une plaque avec laquelle on pouvait tirer des billets de 5 livres.

La cave était vide.

— Cette plaque a été gravée quelque part en haut. Mais que fait ce tuyau ? Ah ! évidemment… je ne le croyais pas… mais il a toujours raison.

— Qui ? demanda le policier.

— Un de mes vieux amis qui disait que, sûrement, il y avait un système permettant de détruire toutes les preuves si la police arrivait. Mais pourquoi diable ont-ils précipité cette plaque ici, alors qu’il n’y a personne… à moins que… Procurez-moi une barre de fer pour ouvrir la porte du haut.

Il fallut presque une heure pour opérer l’ouverture. Reeder entra, puis se retourna et fit un bond. Allongé près du mur, échevelé, tâché de boue, les vêtements froissés, Peter Kane était endormi.

Ils le traînèrent jusqu’à une chaise et l’aspergèrent d’eau froide. Au bout d’un moment, il revint à lui.

— Il a été drogué, c’est évident, dit M. Reeder en examinant les mains de l’homme. Mais il n’y avait aucune trace de sang. D’ailleurs les premiers mots de Peter montrèrent qu’il ignorait le meurtre.

— Où est Emmanuel ? demanda-t-il d’une voix fatiguée. L’avez-vous pris ?

— Non, mais quelqu’un s’en est chargé, dit doucement Reeder et la nouvelle réveilla tout à fait Peter.

— Tué ?… Êtes-vous sûr ? Il passa la main sur son front.

— Non, je ne sais rien, mais si j’en avais eu l’occasion, je l’aurais tué avec plaisir.

Il raconta brièvement ce qui s’était passé pendant le dîner.

— Je me rendis compte que j’étais drogué mais les narcotiques agissent très lentement sur moi. Ma seule chance était de faire semblant de dormir. Ils me descendirent dans la cour et me mirent dans la voiture. Quand l’homme remonta pour chercher Johnny, je sortis par l’autre côté et mis deux sacs de ciment qui étaient là, à ma place. Puis je me dissimulai, et attendis. Je les vis emmener Johnny, mais je ne pouvais rien faire pour lui. Quand Pietro fut remonté, j’en fis autant. Je voulus entrer dans la chambre 13 pour reprendre mon revolver, mais elle était fermée.

— Êtes-vous sûr ?

— Tout à fait.

— Combien de temps s’était-il écoulé ?

— À peu près une demi-heure, car j’avais eu beaucoup de mal à monter. Je suppose que le narcotique opérait. J’entendis quelque chose bouger et me glissai dans une des autres chambres, puis la fenêtre fut fermée. J’ai dû m’endormir, car, quand je suis revenu à moi, il faisait noir et froid. J’essayai de nouveau la porte du numéro 13. Mais ne pus l’ouvrir. Je me dirigeai alors vers le bureau d’Emmanuel. J’y venais souvent avant qu’il n’aille en prison et je connaissais l’escalier intérieur. Je pris le chemin du grenier. De tout temps j’ai pensé que c’était ici que l’on fabriquait les billets, mais en cela, je m’étais trompé, car à peine fus-je entré que je compris que c’est le graveur qui travaille dans cette pièce. Il y avait une plaque sur le bord d’un tuyau. Je pense que j’étais encore endormi car elle m’échappa et j’entendis un bruit de chute en bas.

— Comment êtes-vous entré ?

— La porte était ouverte. Je ne sais pas ce qui est arrivé après, j’ai dû m’étendre par terre car le narcotique opérait toujours. Il faut que je prévienne Marney que je suis en bon état. Elle doit se tourmenter…

Quelque chose sur le visage de Reeder fit battre son cœur.

— Marney ? Lui est-il arrivé quelque chose ? demanda-t-il vivement.

— Je ne sais pas. Elle est sortie de bonne heure ce matin et on ne l’a pas revue depuis.

Il sembla que Peter avait vieilli de dix ans pendant cette minute.

— Maintenant, Kane, fit le vieux gentleman avec douceur, dites-moi ce que vous savez… Jeffrey l’a sûrement emmenée à l’endroit où il fabrique ses billets. Où est-ce ?

Peter secoua la tête.

— Je n’ai pas la plus petite idée. Au début, il le faisait ici, ou plutôt dans la chambre 13, mais ses affaires ont pris de l’importance et il a changé.

— Mais vous avez dû entendre des racontars, insista Reeder.

— Non. Souvenez-vous que je ne vois presque plus mes anciens camarades. Tout ce que je peux savoir c’est Barney qui me l’apprend.

Celui-ci fut appelé au téléphone, mais ne put donner aucun renseignement.

— Johnny en sait plus long que tout le monde, ajouta-t-il, on lui a raconté un tas de choses, là-bas.

Laissant Peter rentrer chez lui, le détective alla chez Johnny. Parker était debout. On lui avait annoncé la disparition de son maître, mais il n’avait pu fournir aucune explication. Il commença à donner une liste des vêtements que portait Johnny, mais Reeder l’arrêta brusquement.

— Tâchez de vous dire que M. Gray court un grave danger… Réalisez-vous cela ?

— Je ne suis pas inquiet, monsieur, reprit le tranquille Parker. M. Gray portait ses nouveaux fixe-chaussettes.

Pour une fois M. Reeder perdit son sang-froid.

— Parker, vous êtes un fieffé imbécile, cria-t-il.

— J’espère que non, monsieur, répliqua celui-ci en saluant.

CHAPITRE XXIX

Ce fut à 2 heures 5, ce matin-là, que Marney entendit le bruit d’une voiture qui s’arrêtait devant chez elle. Elle sortit et alla rapidement jusqu’à la grille. Comme elle arrivait, elle aperçut une main qui lui faisait signe et entendit une voix murmurer :

— Pas de bruit, monte, j’ai à te parler et je ne veux pas que Barney me voie.

Elle obéit, étonnée. Elle s’assit à côté de l’homme qui tenait le volant. À peine était-elle installée que la voiture s’ébranla.

— Qu’y a-t-il papa ? demanda-t-elle.

À ce moment, un ricanement lui glaça le sang dans les veines.

— Taisez-vous. Si vous faites du bruit, vous vous en repentirez, Marney Legge.

— Jeffrey !

Elle saisit la poignée de la portière et l’avait à moitié tournée quand il lui prit la main et la rejeta dans la voiture.

— Je vous tuerai, si vous essayez de m’échapper une deuxième fois.

— Où me menez-vous ?

— Retrouver votre père, fut la réponse étonnante. Si vous ne restez pas tranquille ou si vous essayez d’appeler au secours je vous jette contre le premier arbre.

Au son de sa voix, elle comprit qu’il était décidé à mettre sa menace à exécution. La voiture filait à une folle allure. Il était près de trois heures quand ils arrivèrent dans une ville ; regardant par la portière, elle reconnut Oxford.

En 10 minutes, ils eurent traversé la cité. À ce moment Jeffrey Legge devint bavard.

— Vous n’avez jamais été en prison, n’est-ce pas, douce amie ?

Elle ne répondit pas.

— Eh ! bien, c’est une expérience qui va vous être offerte. Je vais vous mettre dans une cellule, mon enfant. Votre père aussi, d’ailleurs, va connaître cette joie.

— Je ne vous crois pas, dit-elle. Mon père n’a pas enfreint la loi.

— Non, pas depuis un certain temps au moins… mais cela ne l’empêchera pas de faire connaissance avec le bagne… ainsi que vous d’ailleurs.

— Une prison ? répondit-elle d’un ton incrédule, je ne vous crois pas.

— Vous l’avez déjà dit deux fois et vous êtes le seul être au monde qui m’ait traité de menteur deux fois.

Il tourna dans une route transversale et ne dit plus rien pendant un quart d’heure.

— Cela vous intéressera peut-être d’apprendre que Johnny est là aussi, reprit-il. Cher petit Johnny. Cette fois-ci il a attrapé une concession à perpétuité…

Elle aperçut soudain une masse grise devant elle.

— Nous voilà arrivés, dit-il, et la voiture s’arrêta.

Regardant par la vitre, elle vit qu’il avait dit la vérité. Ils étaient devant une prison et les grilles s’ouvrirent lentement. L’auto passa sous la voûte et s’arrêta.

— Descendez, fit Jeff, et elle obéit.

Il la saisit par le bras et la fit passer par une porte étroite. Elle se trouva dans une petite pièce, aux murs blanchis à la chaux.

Comme tout ameublement, elle ne vit qu’une chaise et une table. Sur le mur elle lut l’inscription : « Keytown, Prison de Sa Majesté ». Un homme fort, à l’air dur, les avait suivis.

— Sa cellule est-elle prête ?

Jeffrey enleva son pardessus et, tenant toujours la jeune fille par le bras, lui fit traverser une petite cour et passer par une seconde porte. Elle vit qu’elle se trouvait dans un hall étroit. Autour de la pièce, à une hauteur de 3 mètres, à peu près, elle aperçut une galerie où l’on accédait par un escalier de fer. Elle était dans une prison !

Une porte fut ouverte, près d’elle, et elle fut poussée dans sa cellule. Celle-ci était petite, meublée d’un lit, d’un tabouret, et une table de toilette. Ainsi qu’elle devait le voir après, la pièce communiquait avec une autre où se trouvait une baignoire.

— La cellule des condamnés à mort, expliqua Jeffrey. Vous aurez des revenants pour vous tenir compagnie, Marney.

— J’aime mieux cela que votre présence, Jeffrey Legge.

— Vous aurez les deux, cria-t-il en claquant la porte.

Dès qu’il eût quitté la jeune femme, Jeff, sans perdre une minute, prit sa voiture et reprit le chemin de Londres. Il fut absent toute la journée, et ne rentra que le soir.

Le clair de lune faisait parvenir un peu de clarté par le verre dépoli qui garnissait la fenêtre de Marney. Au bout d’une minute elle put distinguer ce qui l’entourait. La prison devait être très vieille si l’on en jugeait par l’usure des murs.

Elle frissonna en pensant à tous les malheureux qui avaient souffert entre ces murs.

En grimpant sur son lit, elle pouvait arriver à la fenêtre, mais elle pensa qu’il n’y avait rien à espérer de ce côté-là.

La nuit était très froide ; elle s’enroula dans une couverture, et s’assit sur son tabouret pour attendre le jour.

Comme ses yeux fatigués se fermaient involontairement, elle entendit un léger bruit, et son cœur battit car elle pensa que peut-être, son père était là… ou Johnny.

Grimpant sur son lit elle frappa au plafond. Quelqu’un lui envoya un message en Morse qu’elle ne comprit pas. Puis elle entendit des pas. Elle regarda par hasard du côté de la fenêtre où des morceaux de carreaux manquaient et aperçut quelque chose qui descendait. Elle arriva à le saisir avec difficulté et vit que c’était une lanière de soie noire. Elle l’attira vers elle, et trouva attaché au bout un billet de banque. En le retournant elle vit l’inscription suivante, au crayon :

Qui est là ? Est-ce vous Peter ? Je suis au-dessus. Johnny.

Elle étouffa un cri. Johnny et son père étaient là tous les deux. Jeffrey n’avait pas menti.

Comment pouvait-elle répondre ? Soudain elle vit un petit crayon attaché au bout du fil. Elle écrivit quelques mots et fit passer le tout par la fenêtre. Après un moment, elle vit son message monter. Johnny était là… elle se sentait étrangement réconfortée.

Elle attendit, mais aucun message ne vint du haut.

Elle s’allongea sur son lit et s’endormit profondément. Le bruit d’une clé dans la serrure la fit sauter sur ses pieds. C’était l’homme qu’elle avait déjà vu en arrivant. Il tenait un grand plateau, garni d’une théière, d’un pot à lait et de tranches de pain beurrées. Sans mot dire, il le posa sur le bord du lit. Une demi-heure après, il revint le chercher.

— Où suis-je ? demanda-t-elle.

— En prison, mais c’est tout ce que je vous apprendrai, ma petite dame. Aussi n’est-ce pas la peine d’essayer de me tirer les vers du nez.

À deux heures, un nouveau repas lui fut servi. Elle essaya de savoir où était son père, mais n’obtint pas de réponse.

La journée se traîna lentement. Chaque minute semblait être une heure. La nuit était déjà tombée quand quelqu’un entra dans sa cellule, et, cette fois, c’était Jeffrey Legge. Il était pâle comme la mort, ses yeux brillaient étrangement et ses mains tremblaient comme s’il avait la fièvre.

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle.

— Vous, dit-il brusquement. Je vous veux, pour la vie de mon père.

— Que dites-vous ?

— Peter Kane a tué mon père, cette nuit.

— Vous êtes fou, haleta-t-elle. Vous m’avez dit que mon père était ici.

— Je vous ai menti. D’ailleurs cela n’a pas d’importance. Peter Kane s’est échappé en venant ici et il est retourné au club pour tuer mon père.

CHAPITRE XXX

— Ce n’est pas vrai, cria la jeune fille.

— Pas vrai ? hurla Jeffrey Legge, à moitié fou de chagrin et de haine. Vous allez voir si ce n’est pas vrai. Vous êtes ma femme, ma petite… entendez-vous ? Ou si vous ne l’êtes pas encore, vous le serez bientôt.

Il bondit hors de la pièce en claquant la porte et retourna dans la petite maison qui était autrefois celle du Directeur, et où il avait établi son quartier général.

Il se versa un verre de whisky et l’avala. L’homme qui l’avait accompagné le regardait avec curiosité.

— Jeff, il me semble qu’il serait temps de filer. Nous ne pouvons rester ici longtemps encore. Les hommes commencent à s’inquiéter. Je crois qu’ils ont raison et qu’il est temps d’aller nous retirer de l’autre côté de l’eau.

Jeffrey réfléchit un instant.

— Tu as peut-être raison, dit-il enfin. Dis-leur qu’ils filent cette nuit.

— Cette nuit ? Je ne pense pas que ce soit si pressé.

— Dis-leur de partir cette nuit. Ils ont autant d’argent qu’ils désirent et j’ai décidé d’abandonner l’affaire.

— Qui a tué votre père ?

— Peter Kane ! J’en suis sûr. La police le protège, mais je suis sûr que c’est lui. On l’a trouvé ce matin dans la maison du crime.

Il s’assit, regardant son verre.

— Que tout le monde parte cette nuit. Je le leur dirai moi-même.

— Moi aussi ?

Legge inclina la tête.

— Oui, je veux être seul. J’ai à m’occuper de deux personnes cette nuit, ajouta-t-il entre ses dents.

— Quelques-uns des hommes aiment Johnny Gray, remarqua son assistant. Ils ont été au bagne avec lui.

— Raison de plus pour qu’ils s’en aillent. Je vais les prévenir.

Il sortit rapidement de la pièce ; l’autre le suivit.

Il y avait deux halls dans la prison. Il tourna dans le second qui était brillamment éclairé. Les portes des cellules avaient été enlevées et celles-ci étaient transformées en chambres. Une demi-douzaine d’hommes étaient là, occupés à jouer aux cartes. Ils avaient tous purgé de longues peines comme faux-monnayeurs. C’étaient des individus sans foi ni loi que Jeffrey avait recrutés avec soin.

Seules, quatre pièces restaient closes. C’étaient celles où, du matin au soir, les billets étaient imprimés.

En achetant Keytown Jail, Jeff avait déclaré agir au nom d’une association qui avait pour but de faire des recherches chimiques, et il n’avait eu ainsi aucun mal à faire installer des lignes électriques à haute tension.

Son discours fut très bref.

— Mes amis, il est temps que chacun rentre chez lui. Chacun de vous a gagné assez d’argent pour mener une vie confortable jusqu’à la fin de ses jours et je vous conseille de quitter l’Angleterre aussi vite que possible. Vous avez vos passeports, vous pouvez donc filer.

— Cette nuit ? fit une voix.

— Oui. Ma voiture va vous emmener à Londres.

— Mais que va devenir l’imprimerie ?

— C’est mon affaire, répliqua Jeff.

Les hommes obéirent, car Jeff leur faisait horriblement peur, mais la plupart étaient moins qu’enchantés.

À dix heures, ce soir-là, il ne restait plus que Legge et son lieutenant dans l’immense prison.

— Je n’ai pas vu Bill Hollies partir ? remarqua celui-ci, mais son interlocuteur ne fit pas attention.

— À ton tour de partir, déclara-t-il. Prends ta voiture et va où tu veux.

— Laissez-moi rester jusqu’à demain matin, fit celui-ci.

— Non. Pars immédiatement.

Il ferma avec soin la lourde grille derrière la voiture. Il était seul maintenant avec sa femme et l’homme qu’il haïssait. Il était plus calme. Il prit une corde qu’il avait préparée, et, une lanterne à main, traversa la cour et ouvrit les portes d’une petite bâtisse accotée au mur. À l’aide d’une échelle, il accrocha solidement sa corde à une barre de fer qui traversait la pièce un peu au-dessous du plafond. Il redescendit et passa une demi-heure à faire un nœud coulant.

Il était dans la maison mortelle. La trappe fatale était sous ses pieds[6]. Il décida de faire un essai, mais le levier qui la commandait était rouillé et cela lui prit longtemps.

Quand il eut fini, son visage était trempé de sueur. La nuit était sombre, et un éclair illumina un instant la cour sinistre.

Un grondement de tonnerre se fit entendre au moment où il entra dans le hall.

Il monta sur la pointe des pieds l’échelle de fer, s’arrêta à la porte de la cellule n° 4 et hésita. Son ennemi pouvait attendre. Il redescendit aussi doucement et se dirigea vers la chambre des condamnés. Aucun bruit ne rompit le silence tandis qu’il ouvrait doucement la porte et se glissait dans la pièce.

Il attendit, retenant sa respiration, ne sachant si elle dormait. Puis il s’avança vers le lit et aperçut une forme étendue.

— Marney, dit-il d’une voix rauque en se penchant.

À ce moment, deux mains qui semblaient être des crampons d’acier le saisirent et le rejetèrent en arrière.

— Je te tiens, Jeffrey Legge, fit une voix… la voix de Johnny Gray.

CHAPITRE XXXI

Johnny Gray était revenu à lui avec un violent mal de tête et la sensation qu’il étouffait. Son col le serrait : il l’arracha et se mit debout avec peine.

La pièce dans laquelle il était lui sembla familière. C’était un cachot et…

Keytown Jail. Il se rappelait l’avertissement de Fenner : Keytown Jail, vendue par le Gouvernement à… Jeffrey Legge !

Il comprenait maintenant, Keytown Jail était le quartier général du Grand Imprimeur ! Le dernier endroit où la police aurait pensé faire des recherches !

Un bruit de voix monta faiblement jusqu’à lui. Puis il entendit une serrure se fermer. Ce devait être Peter. Une idée lui traversa l’esprit et il se mit à taper un message en Morse. Quelques coups furent frappés en réponse au plafond, mais évidemment la personne qui était en dessous ne savait pas le Morse. Il fouilla dans ses poches, et en retira un crayon. Comme tout papier, il ne possédait qu’un billet de 5 livres. Il écrivit quelques mots, puis arracha le revers de son habit et le déchira en fines bandes. Puis, mettant son crayon au bout comme poids, il fit glisser le tout par la fenêtre où des carreaux manquaient. Il n’avait pas grand espoir… Soudain, il sentit une légère secousse et, après quelques instants, remonta son message. Celui qu’il trouva en réponse le fit pâlir.

Marney était là ! Il frémit à cette idée. Mais maintenant il faisait trop clair pour tenter une nouvelle communication.

L’homme qui lui apporta son premier déjeuner était un inconnu, de même que celui qui attendait à la porte.

— Qu’est-ce que cette idée ? fit Johnny froidement, en se balançant sur ses jambes, acheter une prison pour y travailler. Cela aurait coûté moins cher à Jeff d’aller à Dartmoor.

— Monsieur Johnny Gray, grommela l’homme, vous regretterez d’en être sorti.

— Évidemment… Où est Peter ?

— Vous savez bien qu’il s’est sauvé, fit l’autre sans réfléchir.

— Sauvé, exclama Johnny. Vous êtes sûr ?

— Je n’ai rien dit, gronda l’homme, se rendant compte qu’il avait trop parlé. Vous allez vous taire, Gray ou, encore une fois, vous regretterez d’avoir quitté Dartmoor.

La porte claqua mais Johnny, absorbé dans ses pensées, ne bougea pas.

L’homme revint bientôt chercher le plateau.

— Comment vous appelez-vous ? dit Johnny d’un air insouciant. J’aime toujours savoir à qui je parle.

— Bill, mais vous m’appellerez Monsieur.

— Tiens, fit le jeune homme d’un ton admiratif, vous gardez vos distances.

La porte claqua de nouveau. Il s’assit sur le bord de son lit et se mit à réfléchir. Il fallait qu’il sache exactement ce qu’était Keytown Jail.

Il était assez tard, environ 4 heures, quand le déjeuner arriva. Il se décida à le manger bien qu’il fût un peu méfiant.

— Pas de poison, Bill ? demanda-t-il en souriant tandis qu’il prenait le pain et le fromage des mains de son gardien.

— Pourquoi faire ? Nous pourrions tout aussi bien vous laisser mourir de faim. Peut-être que si Jeff était là, je prendrais une raclée pour vous avoir apporté quelque chose.

— Il n’est pas là ? Hé bien tant mieux. Une prison est toujours plus agréable quand le patron n’y est pas… Voyons Bill, que diriez-vous de 200 livres en véritables billets ?

— Pourquoi ? demanda l’homme, s’arrêtant à la porte. Si c’est pour que je vous laisse partir, vous êtes stupide. Vous attendrez ici que Jeffrey décide de votre sort.

Toute la journée, Johnny avait entendu un léger ronflement qui semblait venir d’une autre partie de la prison.

— Vous avez l’électricité, Bill ?

— Oui. C’est une prison moderne.

— Je m’en doute, dit Johnny avec une grimace. Allez-vous faire marcher des radiateurs électriques dans mon cachot cette nuit ou voulez-vous de l’énergie pour la presse ?

Il vit la figure de l’autre se contracter.

— C’est ici que vous fabriquez les billets. Tout le monde le sait, reprit-il. Croyez-moi, Bill, filez pendant qu’il est temps, vous risquez de mal finir.

Il vit que son gardien était désagréablement impressionné et se hâta de poursuivre.

— Jeffrey vous fera pincer un de ces jours car c’est son genre et il se tirera d’affaire, lui, en vous laissant au fond d’un cachot.

— Taisez-vous, ordonna l’homme, et, comme le matin, il sortit en claquant la porte.

Mais un petit judas s’ouvrit un instant après.

— Qu’est-ce qui vous fait penser que l’imprimerie est ici ? demanda la voix de Bill.

— Je ne le pense pas, je le sais, fit Johnny avec décision. Si vous venez ce soir, je vous dirai le nom exact de tous les ouvriers et les endroits où ils travaillent.

Le judas se referma.

Jeffrey n’était pas là. C’était déjà ça. S’il pouvait rester absent toute la nuit… Il était tourmenté au sujet de Marney, et avait bien du mal à rester calme.

Au bout d’une heure Bill revint seul, mais, pour plus de sûreté, continua la conversation à travers le judas.

— Vous bluffez, Johnny Gray. Il y a ici un type qui vous a connu au bagne et dit que c’est une habitude chez vous. Vous ne savez rien.

— Vous vous trompez, répliqua celui-ci. Par exemple, je sais qu’une jeune femme est dans la cellule qui est au-dessous. Comment va-t-elle ?

L’homme resta stupéfait, un instant.

— Comment le savez-vous ? déclara-t-il d’un ton soupçonneux. Quelqu’un d’autre que moi est donc venu vous voir ?

— Personne, mais je le sais quand même. Comment va-t-elle ?

— Très bien. Elle est dans le cachot des condamnés, avec une baignoire et un bon lit.

— Parfait.

Ce ne fut que le soir que l’homme revint. Johnny écoutait à la porte. Il arrivait seul. Le jeune homme releva alors son pantalon sur sa jambe droite, montrant un des fixe-chaussettes qui faisaient l’admiration de Parker. Celui-ci maintenait contre le mollet un petit revolver automatique qui n’avait pas 10 centimètres de long, mais n’en était pas moins dangereux pour cela.

La porte fut ouverte et Bill entra.

— Jeff est de retour et…

— Pas un mot, dit Johnny.

Il avait tiré et la main droite de l’homme retomba à son côté.

— Cette arme n’est pas très grande, mais suffisante pour abréger votre vie.

Johnny tordit la main de l’homme et lui prit son revolver.

— Asseyez-vous. Y a-t-il quelqu’un dans le hall ?

— Pour l’amour du ciel, que Jeffrey ne vous voie pas, il me tuerait !

— Ce que je ne lui pardonnerais pas, répliqua le jeune homme. Maintenant haut les mains que je vous fouille.

Il mit la clé dans sa poche, tout en remarquant :

— Un passe-partout, parfait. Maintenant, Bill, pas de bruit. Je vous laisserai partir demain matin et je pourrai peut-être vous être utile…

Il sortit du cachot, ferma la porte, marcha doucement le long du corridor et descendit l’escalier. Comme il arrivait au bout du hall, quelqu’un entra. Il se jeta dans une des cellules inoccupées. Deux hommes passèrent. L’un était Jeff. Ils s’arrêtèrent à la porte de Marney. Le jeune homme entendit le bruit de la serrure, et son ennemi disparut, laissant l’autre homme en faction. Il ne resta dans la cellule que quelques instants. Quand il sortit, il hurlait des menaces incohérentes.

La porte du hall se ferma et Johnny s’avança doucement vers la porte. Quand il l’ouvrit, la jeune fille se colla contre le mur.

— Ne me touchez pas !

— Marney.

Au son de sa voix, elle s’arrêta. Un instant après, elle était dans ses bras, riant et pleurant.

— Mais Johnny, comment êtes-vous venu ?… Où étiez-vous ?… Vous ne me laisserez pas seule ?…

Il la tranquillisa doucement.

— Je resterai… je pense que cet individu va revenir et qu’il le regrettera.

Quatre heures plus tard, Jeffrey entra. Au moment où les mains puissantes le saisirent, la prophétie de Johnny fut réalisée.

CHAPITRE XXXII

Pendant une seconde, Legge fut paralysé de rage et de peur. Puis, avec l’énergie du désespoir, il se libéra, fit un bond jusqu’à la porte et la ferma. Il resta, haletant à la porte jusqu’au moment où il entendit le bruit d’une clé contre la serrure. Il réalisa que Johnny avait le passe-partout. Prompt comme l’éclair il enfonça sa propre clé dans la serrure, la tournant légèrement pour qu’on ne puisse la faire tomber de son côté.

Johnny Gray ! Comment était-il là ? Il monta en courant frapper à la porte de la cellule n° 4. Une voix maussade lui répondit :

— Bandit ! hurla-t-il. Tu l’as laissé partir ! traître ! Tu peux crever de faim ici.

— Je ne l’ai pas laissé partir. Il m’a enfermé. Faites attention, Jeff, il est armé.

Jeffrey ne comprit pas. On avait fouillé le jeune homme des pieds à la tête.

— Laissez-moi sortir, patron, plaida le prisonnier.

Jeff se rappela qu’il possédait une troisième clé. Sa blessure le faisait encore souffrir, et cet homme pourrait lui être utile.

— Bon, mais si tu m’as trahi…

— Je ne vous ai pas trahi. Il m’a menacé…

Legge revint dans sa chambre, but une autre rasade de whisky et retourna délivrer l’homme.

— Il a aussi mon revolver, expliqua Bill. Où sont les camarades ? Nous en aurons vite fini avec lui.

— Ils sont partis, dit Jeffrey.

Il avait été fou de se séparer d’eux… Mais, à moins que Johnny ne trouvât moyen de s’échapper par la fenêtre, il était tranquille.

— Va dans ma chambre. Tu y trouveras un browning, fit-il brusquement. Prends-le et monte la garde à l’extérieur pour empêcher Johnny de filer, et tu en réponds, hein ?

Johnny Gray était assis sur le lit de la jeune fille et réfléchissait.

— Ma chérie, j’ai peur qu’il ne se passe des choses désagréables. Ils doivent être plusieurs ici… et ils finiront bien par m’avoir.

Elle était assise à son côté, lui tenant la main avec confiance.

— Johnny chéri, qu’est-ce que cela fait ? Ils ne peuvent entrer et nous ne pouvons sortir. Combien de temps nous faut-il pour mourir d’inanition ?

Il y avait déjà pensé.

— Trois jours à peu près. Mon seul espoir, Marney, est que votre père en sache plus long qu’il ne veut le dire…

Il examina soigneusement les barres de fer qui garnissaient la fenêtre, mais il n’avait rien pour les forcer. Puis il aperçut l’homme qui montait la garde devant leur cellule.

— Bonjour, Bill, vous êtes sorti, je vois.

— Si vous sortez le bout du nez, je vous brûle, Mr. Gray, fit celui-ci. Vous êtes fichu…

— C’est vous qui êtes fichu, mon pauvre Bill… Vous comprenez bien que j’ai téléphoné pendant les quelques heures de loisir que vous m’avez données… il y a le téléphone dans cette maison moderne. Les cognes seront là à neuf heures. Votre seule chance est de filer le plus vite possible. Je vous parle en ami.

— Vous ne sortirez jamais vivant d’ici, dit l’homme.

— Vraiment, commença le jeune homme, poliment.

— Johnny.

Le petit judas qui était dans la porte avait été ouvert et le browning de Jeffrey apparut. Il tira un coup. La balle ricocha contre le mur. Avant que l’arme pût être retirée, Johnny avait riposté. Un peu d’acier tomba.

— Fini de rire, déclara le jeune homme. Venez vous mettre ici et n’en bougez pas, Marney, fit-il, en lui montrant le mur où était la porte. Il ne peut pas brûler la prison, et ne peut entrer, et ne veut pas sortir. Si seulement il pouvait enlever cette maudite clé…

— Il y a une autre porte, dit soudain la jeune fille, dans la salle de bain. Elle donne sur une petite cour.

Johnny alla examiner cette porte. Il vit qu’elle donnait sur une petite cour pavée. Il essaya la clé et, à sa grande joie, elle tourna. Une minute après, il était dans la petite cour.

Il regarda autour de lui. La seule porte donnait dans l’enclos où se tenait Bill. Il s’approcha doucement et, à travers la serrure, aperçut l’homme qui se tenait immobile, lui tournant le dos.

Il n’y avait pas une minute à perdre. Il ouvrit la porte et, avant que Bill se fût retourné, il lui avait fait sentir dans les reins le canon de son arme.

— Pas un mot, murmura Johnny, ou vous êtes mort. Maintenant, passez-moi votre browning.

Il saisit l’arme et lui montra la petite cour.

— Entrez là-dedans, ordonna-t-il, et il ferma la porte avec soin.

Gray se dirigea vers la maison. Il fit irruption, revolver à la main.

— Haut les mains ! cria-t-il.

Jeffrey Legge avait bondi. Quelque chose siffla aux oreilles de Johnny, qui fit feu par deux fois. Maintenant l’homme courait en zigzags, et il hésita à tirer. Legge disparut à l’extrémité du hall et le jeune homme se mit à sa poursuite. Il le vit entrer dans la maison du concierge, essaya de le suivre, mais son passe-partout ne faisait pas jouer la serrure.

Johnny attendit, quand soudain quelque chose descendit devant lui de la voûte. C’était l’ancienne herse, Johnny l’avait oubliée. Grâce à cela, Legge allait pouvoir s’échapper, car elle masquait la porte de la loge.

Il retourna vers la jeune fille.

— Ne vous montrez pas, car il vient de s’échapper. Nous n’en avons pas fini avec lui.

La herse était par terre. Jeffrey mit son pardessus, glissa son revolver dans sa poche et ouvrit les grilles.

— J’ai, au moins, douze heures devant moi, pensa-t-il.

— Ne mettez pas la main dans votre poche, master Legge, fit une voix douce ; je ne voudrais pas avoir à vous tirer dessus.

Jeffrey leva les mains, car Reeder n’était pas seul. Derrière lui se trouvaient quatre policemen et des gendarmes gardaient toutes les issues. Et le plus terrible de tous, Peter, se tenait à droite du détective.

CHAPITRE XXXIII

Pour la première fois de sa vie, Jeffrey Legge sentit le contact des menottes. On le ramena dans la loge, tandis que deux policemen remontaient la herse.

— Bravo, Craig, fit-il, en s’adressant au policier qui se trouvait là aussi. C’est du beau travail. Mais je vais vous dire tout ce que je sais. Johnny Gray m’aide depuis des années ; quant aux autres, ils sont partis.

— Nous les avons pincés hier soir, fit Craig. Malheureusement, ils n’ont pas été aussi communicatifs que vous.

— Je vous dis que Johnny Gray est des nôtres.

— Oh ! comment pouvez-vous dire cela, fit M. Reeder scandalisé, je suis sûr que M. Gray est innocent.

Jeffrey le regarda.

— Vous êtes un drôle de cogne, vous, fit-il. Vous êtes plus fort que le vieux Golden, ce qui n’est pas difficile.

— Pas très, murmura M. Reeder.

— Mais vous n’êtes pas assez fort pour savoir que Johnny était là-dedans depuis des années.

— Même quand il était en prison ? fit M. Reeder innocemment. Mais ne nous disputons pas, je vous en prie.

La herse était levée maintenant et, en quelques instants, la jeune femme fut dans les bras de son père.

— Johnny, on vous a dénoncé, fit Craig en lui serrant la main. On a déclaré que vous vous occupiez de faux billets, mais je ne le croirai que si j’ai des preuves.

— Qui a tué le vieux Legge ? demanda le jeune homme.

Le policier secoua la tête.

— Nous ne savons pas. Mais Stevens était le frère de Fenner et il a disparu. C’est M. Reeder qui me l’a appris.

— Je le savais, répondit Johnny, au grand étonnement de Peter. J’ai même essayé d’éviter ce meurtre, mais le vieux avait fait pincer Fenner. Stevens l’a appris et a attendu son heure.

— L’avez-vous retrouvé ?

— Pas encore, dit Craig.

— J’espère que vous n’y arriverez pas. Qu’allez-vous faire de moi, Peter, fit Gray en entourant de ses bras les épaules de Marney.

— Je suppose que je te laisserai l’épouser, Johnny. Mais je veux que tu restes dans la bonne voie et…

— Cela, je le promets. C’était M. Reeder qui parlait. Et puis laissez-moi vous faire mes excuses. Mon nom est Golden.

— Golden ! murmura Craig. Mais je croyais qu’il n’était pas dans cette affaire ?

— Mon Dieu, si, expliqua M. Reeder, je suis très bon quand il s’agit du travail de bureau, mais moins pour le reste et quand M. Johnny Gray Reeder fut nommé comme inspecteur chef…

— Un instant, fit Craig. John Gray Reeder ? Qui est l’inspecteur John Gray Reeder ?

M. Golden indiqua Johnny qui souriait.

— Johnny ! Ce n’est pas possible, s’exclama Peter. Mais tu as été en prison ?

— Oui, fit celui-ci. Il n’y avait que là que je pouvais recueillir des renseignements sur le Grand Imprimeur. Cela a été dur, mais le résultat en a valu la peine, bien que j’aie failli perdre le seul bien auquel je tenais… Vous me pardonnerez, Peter, mais je vous ai épié, vous et tous vos amis. J’ai veillé sur Marney aussi, comme je le ferai maintenant toute ma vie.

— Vous voyez, reprit Mr. Golden, que je n’ai pas eu grand mérite. J’ai tout su au sujet de ce mariage et c’est moi qui ai attaché une femme à sa personne, à l’hôtel, mais sur les instructions de Johnny. C’est pour cela qu’il a eu un alibi si facilement.

— Comment avez-vous deviné que le travail se faisait dans cette prison ?

— Fenner a parlé, fit Mr. Golden.

Ce fut un couple heureux qui revint dans la voiture qui avait amené Marney à Keytown. La campagne entre Oxford et Horsham est la plus belle du monde. La route passe entre des bois épais et une voiture peut s’y arrêter sans risquer d’être vue.

Johnny ralentit, puis, en arrivant à un endroit approprié, s’arrêta. Marney, qui était assise à côté de lui, ne demanda pas d’explications.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

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en décembre 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Hubert, Pascal, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Edgar Wallace, La Chambre N° 13, Paris, Gallimard, coll. Les Chefs-d’œuvre du roman d’aventures, 1932. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photographie de première page, Une chambre de Cragside House, a été prise par Laura Barr-Wells en juillet 2014.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] En Angleterre le mariage religieux est suffisant.

[2] En Angleterre les condamnés à mort sont pendus.

[3] Five veut dire cinq – il s’agit d’un billet de cinq livres.

[4] Note de la traductrice : C.I.D. Criminel Investigation Départemental (service de la police).

[5] Note de la traductrice : Reyntras office, bureau où l’on célèbre le mariage, évidemment sans aucune formalité. Sert beaucoup pour les ouvriers ou les mariages clandestins.

[6] Note de la traductrice : En Angleterre les condamnés à mort sont pendus.