Edgar Wallace

L’ARCHER VERT

(The Green Archer)
Traduction : Pierre Cobore

1937 (1923)

édité par la bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  LA BONNE HISTOIRE. 6

CHAPITRE II  L’HOMME SANS PEUR.. 10

CHAPITRE III  JOHN WOOD DE BELGIQUE. 16

CHAPITRE IV  LA FLÈCHE VERTE. 24

CHAPITRE V  ABEL BELLAMY ET SON SECRÉTAIRE  29

CHAPITRE VI  FEATHERSTONE L’OISIF. 35

CHAPITRE VII  UN HOMME AU QUARTIER GÉNÉRAL DE LA POLICE  40

CHAPITRE VIII  FAY RENCONTRE UN VIEIL AMI 45

CHAPITRE IX  L’ARCHER VERT. 51

CHAPITRE X  LE MOUCHOIR.. 56

CHAPITRE XI  LES HABITUDES D’ABEL BELLAMY  60

CHAPITRE XII  L’ENTORSE DE VALÉRIE HOWET. 66

CHAPITRE XIII  LE TUEUR D’ENFANTS. 71

CHAPITRE XIV  LES CHIENS DE GARRE. 76

CHAPITRE XV  LA NOTE DU GAZ. 81

CHAPITRE XVI  LES CHIENS ENTENDENT DU BRUIT  87

CHAPITRE XVII  AU MANOIR DE LA DAME. 91

CHAPITRE XVIII  EL MORO.. 95

CHAPITRE XIX  LES NOUVEAUX CHIENS. 102

CHAPITRE XX  UN NOM DANS LE JOURNAL. 103

CHAPITRE XXI  SPIKE REÇU AU CHÂTEAU.. 109

CHAPITRE XXII  LA GRANDE AVENTURE. 113

CHAPITRE XXIII  COLDHARBOUR SMITH.. 118

CHAPITRE XXIV  LA CHASSE. 122

CHAPITRE XXV  LE BOUTON DE MANCHETTE. 125

CHAPITRE XXVI  VALÉRIE À GARRE. 129

CHAPITRE XXVII  L’HISTOIRE. 138

CHAPITRE XXVIII  LE NOUVEAU MAÎTRE D’HÔTEL MONTRE LES DENTS  144

CHAPITRE XXIX  JIM EXPLIQUE. 153

CHAPITRE XXX  JOHN WOOD PARLE. 158

CHAPITRE XXXI  LA DAME AUX CHEVEUX GRIS. 163

CHAPITRE XXXII  L’ARCHER.. 167

CHAPITRE XXXIII  DOUTES. 172

CHAPITRE XXXIV  FAY REÇOIT UNE PROPOSITION   175

CHAPITRE XXXV  LE DONJON VIDE. 181

CHAPITRE XXXVI  FAY MANQUE À SES PRINCIPES  185

CHAPITRE XXXVII  LA DESCENTE DE POLICE. 189

CHAPITRE XXXVIII  COMMENT VALÉRIE AVAIT ÉTÉ AU GOLDEN EAST  194

CHAPITRE XXXIX  FAY REÇOIT UN MESSAGE. 201

CHAPITRE XL  JULIUS ENTRE EN JEU.. 207

CHAPITRE XLI  LACY MIS À LA QUESTION.. 212

CHAPITRE XLII  SAVINI 217

CHAPITRE XLIII  LA FLÈCHE VERTE. 221

CHAPITRE XLIV  L’HOMME DU CANOT. 224

CHAPITRE XLV  UNE OFFRE REPOUSSÉE. 230

CHAPITRE XLVI  BRUIT DE COUPS DE MARTEAU LA NUIT  240

CHAPITRE XLVII  LA TRAPPE. 245

CHAPITRE XLVIII  UN VISITEUR DE BELGIQUE. 253

CHAPITRE XLIX  VALÉRIE RENCONTRE JOHN WOOD   255

CHAPITRE L  LE TROU DANS LE MUR.. 259

CHAPITRE LI  MONSIEUR BELLAMY EST MORT. 270

CHAPITRE LII  PRIS. 277

CHAPITRE LIII  LE SIÈGE. 284

CHAPITRE LIV  UN ARCHER VERT VIENT AU MANOIR DE LA DAME  291

CHAPITRE LV  FAY DANS LE DONJON.. 294

CHAPITRE LVI  L’HOMME DES BOIS DU CLOÎTRE  303

CHAPITRE LVII  L’INONDATION.. 309

CHAPITRE LVIII  PENDANT QUE L’EAU MONTAIT  317

CHAPITRE LIX  JULIUS FAIT CUIRE DE L’ARGENT  324

CHAPITRE LX  LE SECRET DE L’ARCHER VERT. 329

Ce livre numérique. 337

 

Cet ebook est basé sur la numérisation, de juin 2013, du Groupe des Ebooks Libres et Gratuits que nous remercions.

CHAPITRE PREMIER

LA BONNE HISTOIRE

Spike Holland gribouilla le dernier mot de sa copie, traça en dessous deux traits énergiques, pour bien notifier à ceux que cela concernait qu’elle était terminée, et jeta sa plume.

« Nulle main indigne ne doit écrire de basse littérature avec l’instrument de ma fantaisie », déclara-t-il.

Il soupira et posa ses pieds sur le bureau. C’était un tout jeune homme, aux cheveux flamboyants et au visage irrégulier parsemé de taches de rousseur.

« Les expositions canines sont certainement intéressantes », commençait-il… – Il s’arrêta net : la porte venait de s’ouvrir brusquement, livrant passage à Syme. Il était en bras de chemise et paraissait agité :

« Spike, j’ai besoin de vous, dit-il en le regardant à travers ses énormes lunettes ; avez-vous quelque chose à faire en ce moment ?

— J’ai rendez-vous avec Wood au sujet de son œuvre de l’enfance ; nous devons déjeuner ensemble.

— Il peut attendre… » – Il fit signe à Spike de le suivre dans son bureau. – « Connaissez-vous Abel Bellamy, demanda-t-il, dès qu’ils furent assis.

— Tout le monde connaît Abel Bellamy, tout au moins de réputation. – Est-il mort ? Ce serait un bel article en perspective.

— Que savez-vous de lui ?

— Je sais qu’il vient de Chicago, qu’il a gagné des millions dans le bâtiment, que c’est une brute, qu’il vit en Angleterre depuis huit ou neuf ans, qu’il possède un château historique et un chauffeur chinois muet…

— Je connais tout cela, dit le directeur agacé. Ce que je veux savoir c’est s’il recherche la publicité. Autrement dit, l’Archer Vert est-il un fantôme ou un « bobard » ?

— Un fantôme ?… »

Syme prit une feuille de papier et la tendit à l’Américain stupéfait. C’était une lettre écrite par quelqu’un qui, de toute évidence, ignorait les règles de la langue anglaise.

« Cher Monsieur. L’Archer Vert est apparu au château de Garre. M. Wilks, le maître d’hôtel, l’a vu. L’Archer Vert est entré dans la chambre de M. Bellamy et a laissé la porte ouverte. Il a aussi été vu dans le parc. Tous les domestiques s’en vont. M. Bellamy dit qu’il va démolir celui qui en parlera, mais tout le monde s’en va. »

« Mais par tous les diables, qui est l’Archer Vert ? » demanda Spike, éberlué.

M. Syme ajusta ses lunettes et sourit. Spike fut scandalisé de le voir si naturel.

« L’Archer Vert du château de Garre, dit-il, fut à une certaine époque le fantôme le plus célèbre de l’Angleterre. Ne riez pas, parce que ce n’est pas une histoire drôle. Le personnage qui fut à l’origine de cette légende a été pendu en 1487 par un seigneur de Curcy, propriétaire du château à cette époque.

— Bigre, quand je pense que vous vous en souvenez ! dit Spike, admiratif.

— Ne plaisantez pas. Il fut pendu pour avoir volé du gibier, et vous pouvez encore, je crois, voir la branche du chêne où il se balança. Pendant des siècles il hanta Garre, et même en 1799 il fit encore une apparition. Dans la province entière il appartient à la légende. Mais d’après cette lettre, évidemment écrite par une domestique renvoyée, ou partie de son plein gré par peur, notre Archer Vert a réapparu. »

Spike fronça les sourcils :

« Un fantôme qui va faire le fou autour d’Abel Bellamy mérite tout ce qui pourra lui arriver, dit-il. Je suppose qu’il est composé moitié de légende et moitié d’hystérie. Vous voulez que je voie Abel ?

— Voyez-le et arrangez-vous pour le convaincre de vous garder une semaine au château. »

Spike hocha la tête.

« Vous ne le connaissez pas, dit-il. Si je tentais pareille démarche, il me jetterait dehors. Je verrai son secrétaire, un nommé Savini, un métis je crois. Il pourra peut-être me renseigner. Il ne me semble pas que l’Archer Vert ait fait grand-chose de plus que laisser ouverte la porte d’Abel.

— Essayez de voir Bellamy, inventez quelque raison pour entrer au château. Il l’a acheté cent mille livres il y a sept ou huit ans. Et entre-temps accrochez votre histoire. Il y a des années que vous n’avez eu une bonne affaire de revenant. Maintenant, rien ne vous empêche d’aller retrouver Wood. Je veux aussi un article là-dessus. Où déjeunez-vous ?

— Au Carlton. Wood n’est venu à Londres que pour deux jours. Il retourne en Belgique, ce soir. »

Le directeur approuva.

« Voilà qui vous facilite les choses. Bellamy est aussi au Carlton. Vous pouvez suivre les deux affaires en même temps. »

Spike se dirigea vers la porte.

« Histoire de revenant et œuvre pour l’enfance, dit-il amèrement. Je souffre de ne pas rencontrer un meurtre bien compliqué. Ce journal n’a pas besoin d’un reporter criminologiste ; c’est un écrivain de contes de fées qu’il vous faut.

— C’est une jolie définition », dit Syme en reprenant son travail.

CHAPITRE II

L’HOMME SANS PEUR

La fortune avait favorisé Abel Bellamy. À vingt ans, il était ouvrier maçon ; à trente-cinq, il était millionnaire. À cinquante-cinq il l’était dix fois, et c’était en dollars. Il avait secoué de ses souliers la poussière de la ville où il avait fait fortune et comptait parmi les grands propriétaires terriens d’Angleterre ; il était maître d’un domaine qui avait été gagné à la pointe de l’épée par la fleur de la chevalerie anglaise.

Pendant trente ans il avait fait le mal. Pourquoi devrait-il se renier lui-même ? Il ne pouvait rien regretter, étant ce qu’il était. Il mesurait 1 m. 90 sans talons, et avait à soixante ans la force d’un jeune bœuf. Mais ce n’était pas sa taille qui faisait, dans la rue, se retourner hommes et femmes sur son passage. Sa laideur était fascinante, son immense face rouge semblait faite de sillons et de trous. Son nez était énorme, camus, bulbeux. Sa bouche large avait des lèvres épaisses et un coin en était relevé de telle sorte qu’il semblait toujours ricaner. Il n’était ni fier ni honteux de sa laideur. Il avait accepté son apparence et la trouvait normale autant qu’il était naturel pour lui de satisfaire tous ses désirs.

Tel était Abel Bellamy, jadis de Chicago, maintenant du château de Garre dans le Berkshire : un homme à qui la faculté d’aimer avait été refusée à sa naissance.

La porte de son salon particulier au Carlton s’ouvrit et il tourna la tête. Julius Savini était accoutumé à se voir salué d’un froncement de sourcils, mais il sentit quelque chose de plus qu’à l’ordinaire dans le grognement qui le reçut.

« Savini, je vous attends depuis 7 heures du matin ; si vous comptez conserver votre emploi, je veux que vous soyez là avant midi. C’est compris ?

— Je regrette, monsieur Bellamy. Je vous avais dit hier soir que je viendrais tard. Je viens d’arriver de la campagne il y a quelques minutes. »

L’attitude et la voix de Savini étaient empreintes d’humilité. Il n’avait pas été un an secrétaire de Bellamy sans savoir combien il était inutile de tenir tête à son patron.

« Voulez-vous recevoir un reporter du Globe, Monsieur ? demanda-t-il.

— Un journaliste ? dit Abel Bellamy avec méfiance. Vous savez que je ne veux jamais voir de journalistes. Qu’est-ce qu’il veut ? Qui est-il ?

— C’est Spike Holland, un Américain, dit Julius comme en s’excusant.

— Il n’en est pas davantage le bienvenu, grogna l’autre. Dites-lui que je ne veux pas le voir. Je ne vais pas aller donner dans ce guêpier. De quoi veut-il parler ? Vous êtes censé être mon secrétaire, oui ou non ?

— C’est à propos de l’Archer Vert. » Julius avait hésité avant de parler.

Abel Bellamy se retourna d’un bond, furieusement.

« Qui a parlé de l’Archer Vert ? Vous, âne bâté ?

— Je n’ai vu aucun journaliste, dit Julius d’un air maussade. Que dois-je lui dire ?

— Dites-lui d’aller au… Ici, faites-le monter. » Si ce journaliste n’était pas reçu, il inventerait probablement quelque histoire. Et Bellamy redoutait un peu les journaux depuis qu’ils avaient fait du bruit autour de l’histoire de Falmouth.

Julius introduisit le visiteur.

« Vous n’avez pas besoin d’attendre », lui jeta Bellamy, et quand son secrétaire fut sorti, il grommela : « Un cigare ? » en jetant la boîte sur la table comme on pourrait jeter un os à un chien.

« Merci, monsieur Bellamy, dit froidement Spike, mais je ne fume jamais de cigares de millionnaires de peur de me dégoûter des miens.

— Qu’est-ce que vous voulez ? grinça l’autre en regardant le journaliste au travers de ses paupières mi-closes.

— Il court une histoire de revenant sur le château de Garre, un Archer Vert…

— C’est un mensonge », dit-il vivement, trop vivement même. S’il avait montré quelque indifférence à cette idée, il aurait pu tromper Spike. La promptitude même de cette négation lui fit prendre pour la première fois intérêt à l’histoire. « Qui vous a dit cela ?

— Nous l’avons su d’une source digne de foi, fut la réponse prudente. D’après cette information, l’Archer Vert aurait été vu au château et serait sorti de votre chambre.

— C’est un mensonge, dit-il violemment. Ces fous de domestiques anglais cherchent partout des revenants. Il est exact que j’ai trouvé la porte de ma chambre ouverte une nuit, mais je suppose que j’avais oublié de la fermer. Qui est votre informateur ?

— Nous l’avons su de trois sources différentes, mentit effrontément Spike, et chaque histoire confirme l’autre. Donc, monsieur Bellamy, dit-il en souriant, il y a quelque chose là-dessous ; et de toutes façons un fantôme augmente la valeur d’un vieux château.

— Vous vous trompez, dit Bellamy, saisissant immédiatement l’occasion offerte. Cela déprécie la propriété et si vous mettez une ligne dans votre journal à propos de revenants, je vous attaque en dommages-intérêts. Attrapez cela, jeune homme.

— Il se pourrait que l’Archer Vert lui non plus n’en reste pas là », dit l’autre aimablement.

En descendant l’escalier il était encore incertain sur ce qu’il en devait penser. Abel Bellamy n’appartenait pas au type du millionnaire qui vient se fixer en Angleterre et entre tout naturellement dans la société anglaise. L’homme était un rustre, à peine éduqué, complètement dépourvu d’ambitions sociales.

En pénétrant dans le hall, Spike trouva Julius parlant à un homme du peuple d’aspect cossu. Il était grand et portait une barbe grise. Julius l’invitait à attendre, mais apercevant Spike, il lui dit :

« Vous connaissez l’appartement, monsieur Creager ? M. Bellamy vous attend. »

Quand l’homme eut disparu, il se tourna vers le journaliste. « Qu’a-t-il dit, Holland ?

— Il a tout nié. Honnêtement, Savini, y a-t-il quelque chose là-dessous ? »

Julius Savini haussa ses frêles épaules.

« Je ne sais pas qui a pu vous mettre la puce à l’oreille, mais je ne vous donnerai sûrement aucun renseignement. Le vieux m’a voué à l’enfer pour avoir cru que vous aviez eu vent de quelque chose par moi.

— Alors, c’est vrai, dit Spike. Vous avez eu une apparition terrifiante glissant le long de vos murailles ? Dites, portait-il des chaînes ? »

Julius hocha la tête. « Vous ne tirerez rien de moi, Holland, j’y perdrais ma situation.

— Quel est le butor que vous avez fait monter ? On dirait un policeman. »

Julius fit la grimace. « Il me posait la même question à votre sujet quand vous êtes descendu. Il se nomme Creager, c’est un… voyons… je ne voudrais pas dire un ami, mettons une connaissance du vieux. Il vit probablement à ses crochets. En tout cas il vient bien régulièrement et j’imagine que ce n’est pas pour rien. On n’a pas besoin de moi tant qu’il est en haut. Venez prendre un cocktail. »

Spike allait répondre lorsqu’ils virent, à l’évidente surprise de Julius, Creager qui redescendait, l’air furieux.

« Il ne veut pas me voir avant deux heures, dit-il d’un ton de rage concentrée. Est-ce qu’il se moque de moi ? S’il croit que je le supporterai, il se trompe. Vous pouvez le lui dire, monsieur Savini.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Julius.

— J’admets qu’il m’avait dit de venir à deux heures, mais je suis en ville. Pourquoi faut-il que j’attende à cet après-midi ? Pourquoi ne peut-il me recevoir ce matin ? Il me traite comme un chien. Il a tort. » Puis, regardant Spike : « Il est furieux à cause d’un journaliste. C’est vous, je pense ?

— C’est moi. »

Creager se tourna vers Julius et lui mettant la main sur l’épaule pour donner plus de poids à ses paroles :

« Vous pouvez lui dire que je viendrai à deux heures et que je veux avoir avec lui une longue conversation, sinon j’aurai moi-même quelques mots à dire à un journaliste. »

Et sur cette menace il les quitta.

« Savini, dit doucement Spike, je prévois du travail pour moi. »

Mais Savini montait les escaliers quatre à quatre pour rejoindre son irascible patron.

CHAPITRE III

JOHN WOOD DE BELGIQUE

Spike regarda sa montre. Il était une heure moins cinq, mais il venait à peine de s’asseoir pour attendre son hôte, lorsque John Wood entra rapidement.

C’était un homme grand et ses cheveux blanchis prématurément soulignaient la singulière beauté de son visage.

Il serra chaleureusement la main du journaliste.

« Je ne suis pas en retard ? demanda-t-il. J’ai été très occupé toute la matinée. Je veux prendre le train de deux heures et demie pour le continent et je vous laisse à penser combien je dois me hâter. »

Ils entrèrent ensemble dans la grande salle à manger, et le maître d’hôtel les conduisit à une table retenue dans un coin. Spike ne pouvait se défendre de songer au contraste de l’abominable laideur de l’homme qu’il venait de quitter, avec le visage délicat et fin qui était en face de lui. C’était l’antithèse d’Abel Bellamy, toujours aimable et souriant. Ses moindres mouvements étaient alertes et vifs et ses longues mains blanches ne semblaient jamais immobiles.

« Que désirez-vous savoir ? Peut-être pourrai-je tout vous dire avant l’arrivée du potage. Je suis Américain…

— Je ne l’aurais pas deviné, dit Spike, et John Wood acquiesça.

— J’ai vécu longtemps en Angleterre, commença-t-il. De fait, je ne suis pas retourné en Amérique depuis… – il prit un temps – bien des années. Je n’ai aucun désir de vous parler beaucoup de moi, et je vais passer sur le modeste exposé de mes vertus, aussi rapidement que possible. Je vis en Belgique, à Wenduyne. J’ai là une maison pour les enfants menacés de tuberculose, et je vais la transférer en Suisse cette année. Je suis l’inventeur du système de carburation Wood, je suis célibataire, et je pense que c’est à peu près tout.

— C’est à propos de votre institution pour les enfants que je voulais vous parler. Il en a été question dans l’Indépendance Belge. Il paraît que vous réunissez des fonds pour pourvoir chaque pays d’Europe d’un foyer maternel. Je voudrais savoir ce que vous entendez par là, monsieur Wood ? »

Avant de répondre, celui-ci s’appuya au dossier de son fauteuil et réfléchit un instant.

« Dans tous les pays d’Europe et particulièrement en Angleterre, se pose le problème de l’enfant indésirable. Peut-être qu’« indésirable » n’est pas le terme exact, mais tels sont les faits. Une veuve reste sans argent avec un ou deux enfants à élever. Il lui est impossible de gagner sa vie si personne ne prend soin des enfants, et cela coûte de l’argent. Il y a d’autres petits enfants dont on redoute la venue, dont la naissance est une calamité et qu’il faut soustraire à la vue, le plus souvent en les plaçant dans un intérieur misérable où la femme, pour quelques dollars par semaine, se charge d’eux et les élève. Il ne se passe pas d’année que l’un ou l’autre de ces éleveurs d’enfants ne soit traduit en justice pour avoir négligé ou même supprimé ces pauvres petits marmots sans défense. »

Il développa alors son programme : l’institution de grands foyers maternels où l’on recueillerait l’enfant indésirable et où il serait élevé et soigné par des personnes expérimentées.

Tout le long du repas il parla d’enfants et rien que d’enfants. Les bébés étaient sa joie ; il s’enthousiasma pour un petit orphelin allemand qui venait d’arriver dans sa maison de Belgique et dont la vivacité était telle que l’on se retournait pour le regarder.

Trois personnes étaient entrées dans la salle à manger, deux hommes et une femme. Le premier était grand, mince et avait les cheveux blancs. Une expression de mélancolie semblait inhérente à sa personne. Son compagnon était un jeune homme remarquablement habillé, dont l’âge était impossible à déterminer de façon précise entre dix-neuf et trente ans. Il paraissait appartenir à cette catégorie de gens dont la seule raison d’être semble justifier l’existence de leur tailleur. Depuis le sommet de sa belle tête, cosmétiquée, à la pointe de ses souliers vernis, il semblait être la meilleure référence pour un valet de chambre consciencieux. Mais c’est vers la jeune fille que vinrent converger leurs regards.

« C’est la seule femme que j’aie jamais vue qui ressemble à la couverture d’un magazine, dit Spike.

— Qui est-elle ?

— Miss Howet, Miss Valérie Howet. L’homme âgé est Walter Howet, un Anglais qui a vécu longtemps pauvre aux États-Unis jusqu’au jour où on découvrit du pétrole dans sa ferme. Et la gravure de mode est un Anglais aussi, Featherstone. C’est un oisif. Je l’ai vu dans tous les clubs de nuit de Londres. »

Ils prirent une table non loin de celle des nouveaux venus, et Wood put examiner de plus près la jeune fille. « Elle est vraiment charmante », dit-il en baissant la voix ; mais Spike s’était levé et était allé serrer la main de Walter Howet.

Il revint un moment après.

« M. Howet désire que je monte chez lui après le déjeuner. Voudrez-vous bien m’excuser, monsieur Wood ? dit-il.

— Certainement. »

Deux fois pendant le repas le regard de la jeune fille vint se poser sur John Wood comme si elle cherchait en quelle circonstance elle pouvait l’avoir déjà rencontré.

Spike avait détourné la conversation vers un sujet qui, pour l’instant, l’intéressait davantage.

« Monsieur Wood, je suppose que dans vos voyages vous n’avez jamais rencontré de fantôme ?

— Non, je ne le pense pas.

— Connaissez-vous Bellamy ? demanda Spike.

— Abel Bellamy, oui. J’en ai entendu parler. C’est l’homme de Chicago qui a acheté le château de Garre. »

Spike approuva.

« Et le château de Garre est la demeure de l’Archet Vert, précisa-t-il. Le vieux Bellamy n’est pas aussi fier de son fantôme que certains le seraient à sa place et il a cherché à m’écarter d’un sujet qui me semble prometteur. »

Il raconta tout ce qu’il savait sur l’Archer Vert de Garre et son compagnon l’écouta sans commentaires.

« C’est curieux, dit-il enfin. Je connais la légende du château de Garre, et j’ai entendu parler de Bellamy.

— Le connaissez-vous bien ? » demanda Spike avec vivacité ; mais Wood hocha la tête.

Bientôt après, M. Howet et ses compagnons quittèrent la salle à manger. Wood fit signe au maître d’hôtel, paya l’addition et sortit également avec Spike.

« J’ai une lettre à écrire ; serez-vous longtemps avec M. Howet ?

— Pas cinq minutes, dit Spike. Je ne sais pas pourquoi il veut me voir, mais je suis convaincu qu’il ne me gardera pas longtemps. »

Le salon des Howet était au même étage que l’appartement de Bellamy. Featherstone semblait avoir pris congé, car le millionnaire et sa fille étaient seuls dans la pièce. « Entrez, Holland, dit M. Howet. – Sa voix était triste et son regard mélancolique. – Valérie, je te présente M. Holland ; il est journaliste et peut être susceptible de t’aider. »

La jeune fille approuva et eut un demi-sourire.

« En réalité, c’est ma fille qui désire vous voir, Holland », dit Howet. Il regarda la jeune fille d’un air dubitatif. Elle se tourna vers le journaliste :

« Voici ce dont il s’agit : je désire retrouver une dame qui vivait à Londres il y a une douzaine d’années. – Elle hésita. – Il s’agit de Madame Held, qui habitait rue Little Bethel dans Camden Town. J’ai déjà fait des recherches dans cette rue. C’est un abominable bouge et personne ne se souvient d’elle. Je ne pourrais pas savoir qu’elle y a été, continua-t-elle, sans une lettre venue en ma possession. – Elle s’arrêta de nouveau. – La personne à qui elle était adressée, et qui avait toutes les raisons de garder secret ce qui concernait cette dame, ne l’a jamais su. Quelques semaines après l’avoir écrite, elle disparut.

— Avez-vous prévenu la police ?

— Oui, j’ai fait tout ce qui était possible. La police s’en occupe en vain depuis des années. »

Spike hocha la tête.

« J’ai bien peur de ne pas pouvoir vous être d’une grande utilité.

— C’est ce que je pensais, dit Howet. Mais ma fille s’est mis en tête que les journaux en savent beaucoup plus que la police… »

Il s’arrêta soudain. Dans le couloir, presque devant leur porte, un vacarme épouvantable se faisait entendre : une voix furieuse hurlait, rauque de fureur. Il regarda autour de lui, mais déjà Spike, qui avait reconnu la voix, avait bondi dans le couloir. Un étrange spectacle s’offrit à lui. L’homme à barbe que Julius avait appelé Creager se relevait lentement et dans l’encadrement de sa porte l’immense silhouette d’Abel Bellamy se profilait, massive.

« Vous le regretterez, dit Creager.

— Sortez et n’y revenez pas, rugit Bellamy. Si vous revenez jamais ici, je vous jetterai par la fenêtre.

— Vous me le paierez ! » L’homme pleurait de rage.

« Vous n’aurez pas un sou de moi, dit le vieil homme d’un air farouche. Écoutez, Creager. Vous avez une pension de votre gouvernement, n’est-ce pas ? Eh bien ! faites attention de ne pas la perdre. » Et là-dessus il rentra chez lui et ferma la porte à toute volée.

Spike rejoignit l’homme qui gagnait l’escalier en boitant.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Creager s’arrêta pour se frotter les genoux. « Vous saurez tout, dit-il. Vous êtes journaliste, n’est-ce pas ? Eh bien ! j’ai de quoi vous satisfaire. »

Spike était d’abord et avant tout journaliste ; un beau reportage lui tenait lieu de nourriture, c’était toute l’ambition de sa journée, du réveil au coucher. Il retourna vers M. Howet : « Voulez-vous m’excuser un instant, il faut que je voie cet homme.

— Qui lui a donné ce coup, est-ce Bellamy ? » C’était la jeune fille qui posait cette question et il y avait dans son ton une violence contenue qui fit ouvrir de grands yeux à Spike. « Oui, Miss Howet. Le connaissez-vous ?

— J’ai entendu parler de lui », dit-elle lentement.

Spike accompagna Creager toujours boitant dans le hall. Celui-ci était pâle et tremblant et il lui fallut un moment avant qu’il retrouvât l’usage de la parole.

« C’est parfaitement vrai ce qu’il a dit. Je peux y perdre ma pension, mais j’en courrai le risque, déclara-t-il résolument. Écoutez-moi, Monsieur…

— Je m’appelle Holland, dit Spike.

— Je ne peux pas vous parler ici, mais si vous voulez venir chez moi à la Villa Rose, Field Road à New Barnet… »

Spike prit note de l’adresse.

« Je vous raconterai quelque chose qui, imprimé, fera sensation. Oui, répéta-t-il en se délectant, ça fera sensation, j’en réponds.

— C’est parfait, dit Spike. Quand puis-je vous voir ?

— D’ici deux heures. » Et avec un petit signe de tête, il partit.

« Cet homme semble ébranlé, dit Wood qui avait assisté à ce dialogue avec intérêt.

— Oui, il a reçu un mauvais coup, et il connaît une histoire qui sera particulièrement intéressante à écrire.

— Je le lui ai entendu dire, – Wood sourit. – Et maintenant, Holland, je dois partir. Venez me voir en Belgique. Peut-être quelque jour vous raconterai-je une histoire au sujet d’Abel Bellamy. Quant à mes foyers maternels, si vous voulez d’autres détails, n’hésitez pas à me télégraphier. » Il lui serra la main et partit.

Spike retourna chez les Howet pour s’entendre dire que la jeune fille s’était retirée dans sa chambre et que la discussion sur l’aide qu’il pourrait lui apporter était remise à une date ultérieure.

CHAPITRE IV

LA FLÈCHE VERTE

Spike repassa à son bureau pour y laisser un compte rendu de sa conversation avec John Wood au sujet de ses œuvres pour l’enfance, puis il prit un taxi et se fit conduire à New Barnet. Quand la voiture traversa Fleet Street, il aperçut la manchette d’un journal et, jurant entre ses dents, il descendit pour l’acheter.

Le titre était sensationnel : Le mystérieux fantôme du château de Garre. L’article lui-même avait été inspiré, c’était évident, par l’auteur de la lettre adressée au Globe, et la nouvelle était résumée en quelques lignes. Mais une grande notice explicative retraçait l’histoire du château et revenait longuement sur les apparitions précédentes de l’Archer Vert.

 

Il est de tradition, dans la région, que le mystérieux fantôme est vêtu de vert des pieds à la tête, et la légende raconte que son arc et ses flèches sont de même couleur.

 

« C’est un fait, dit Spike en repliant le journal, il est vert. »

La route était longue pour aller à New Barnet et Field Road se trouvait en pleine campagne. La Villa Rose, sise derrière une grande haie de buis, était couverte de plantes grimpantes. Il y avait un petit jardin devant et apparemment un plus grand derrière qui aboutissait à un petit bois. Spike vit tout cela de la voiture. Il ouvrit le portillon du jardin, remonta la petite allée dallée, et heurta l’huis. Il n’obtint pas de réponse, bien que la porte fût entrouverte. Ayant frappé de nouveau sans plus de succès, il ouvrit et appela Creager par son nom, mais en vain. Il se décida alors à traverser carrément le hall qui conduisait de toute évidence à une sorte de salon. La pièce était confortablement meublée et sur la cheminée il y avait un portrait dans lequel il reconnut immédiatement son hôte. Il portait une sorte d’uniforme que Spike ne connaissait pas. Il s’assit et, reprenant le journal qu’il avait mis dans sa poche, se remit à lire l’histoire de l’Archer Vert. « Il est tout de même extraordinaire, pensait-il, que des traditions de ce genre puissent se perpétuer jusqu’au XXe siècle et qu’il se trouve encore des gens pour croire à des manifestations comme celles qui sont rapportées ici. » Reposant son journal, il jeta un regard distrait par la fenêtre et bondit instantanément. Sortant d’un buisson à l’extrémité opposée de la petite pelouse, il y avait un pied et ce dernier était étrangement immobile. D’un élan il traversa la pièce et le jardin et courut de l’autre côté du buisson. Là, il s’arrêta, pétrifié.

Étendu sur le dos, les yeux mi-clos, les mains crispées dans un geste d’agonie, Creager était là ; et de son gilet, immédiatement au-dessus de ses mains, sortait le long dard vert d’une flèche, empennée de plumes d’un vert éclatant. Spike s’agenouilla près du corps et chercha un souffle de vie, mais en vain. Il fit alors un rapide examen des environs. Le jardin était séparé des champs, dans lesquels il était enclavé, par une petite clôture en bois par-dessus laquelle n’importe quel homme agile pouvait sauter. Il se rendit compte que Creager avait été tué sur le coup et qu’il était tombé sur place.

Franchissant la palissade, il commença ses recherches. À dix pas de là se trouvait un gros chêne. Il était exactement dans la ligne de vol de la flèche et une autre flèche verte gisait au pied.

Il retourna à la maison et envoya le chauffeur du taxi chercher la police. Peu après arrivèrent un agent en uniforme et un inspecteur qui furent suivis, dans un temps extraordinairement court, par un homme de Scotland Yard, qui fit enlever le corps. Bien avant l’arrivée de la police, Spike avait fait pour son compte une soigneuse perquisition, y compris, bien entendu, l’inspection des papiers personnels de Creager sur lesquels il put mettre la main. Tout de suite il avait découvert la signification de l’uniforme qu’il portait sur la photographie : il avait été gardien de prison pendant vingt et un ans et avait été bien noté. L’un des premiers papiers trouvés dans le bureau était un certificat l’attestant. Ce qu’il aurait voulu découvrir, c’était un papier pouvant établir la nature de ses relations avec Abel Bellamy. Il y avait un tiroir dans ce vieux pupitre qu’il ne pouvait ouvrir et n’osait forcer.

Il trouva toutefois le relevé de son compte en banque et apprit avec surprise que Creager était relativement riche. La balance se soldait par plus de deux mille livres sterling à son crédit. Une vérification rapide lui apprit que le premier de chaque mois, la victime touchait quarante livres en espèces. Il était facile de suivre les échéances de sa pension qui était payée trimestriellement. Cela, les mystérieuses mensualités et des intérêts de titres dont il tenait un compte exact, constituaient ses seules rentrées d’argent.

Il finissait juste de prendre des notes relativement au livre de comptes quand il entendit venir les policiers. Il alla au-devant d’eux. Peu après, le médecin légiste arriva et examina le corps. « Il y a plus d’une heure qu’il est mort, conclut-il. La flèche l’a traversé de part en part. Elle devait être extraordinairement acérée. »

Au délégué de Scotland Yard, Spike remit la seconde flèche et indiqua l’endroit où il l’avait trouvée.

« L’homme qui a fait cela n’est pas le premier venu, dit le détective. Il avait l’intention de tuer et devait être joliment sûr d’y réussir. C’est le premier meurtre par flèche que je vois. Restez en rapport avec nous, Holland. Je suppose que vous avez hâte d’aller à votre journal pour rédiger votre article. Mais vous feriez mieux de me dire d’abord pourquoi vous étiez ici. »

Spike expliqua rapidement ce qui s’était passé au Carlton et y ajouta une information qui laissa le détective bouche bée.

« L’Archer Vert ? dit-il avec incrédulité. Vous ne prétendez pas que c’est un fantôme qui a fait cela ? Dans ce cas, je pourrais vous dire que c’est un fantôme d’une force singulière, car il a fallu un bras de fer et un arc d’acier pour lancer la flèche qui a traversé Creager de l’endroit où le meurtrier se trouvait. Allons voir Bellamy. »

M. Abel Bellamy était sur le point de partir pour Berkshire quand les officiers de police arrivèrent, et les nouvelles qu’ils apportaient ne semblèrent le troubler nullement.

« Oui, il est exact que je l’ai jeté à la porte. Creager m’a rendu service autrefois et je l’en ai largement récompensé. Il m’a sauvé la vie en sautant à l’eau quand mon bateau s’était retourné sur la rivière.

(Ça, c’est un mensonge, pensa Spike qui l’observait.)

— Et quelle était la cause de la querelle de ce matin, monsieur Bellamy ?

— Ce n’était pas exactement une querelle, mais depuis quelque temps il me harcelait pour que je lui prête de l’argent afin d’acheter une pièce de terre voisine de celle où est construite sa maison, et j’ai refusé. Ce matin, il est devenu insolent, m’a menacé, c’est-à-dire, pas précisément menacé, corrigea-t-il avec un rire dur, mais il était tellement furieux que je l’ai jeté dehors.

— Où vous a-t-il sauvé la vie, monsieur Bellamy ? demanda le détective.

— À Henley, il y a eu sept ans l’été dernier, répondit vivement Bellamy.

(Cette date était fixée dans votre esprit, et c’est l’explication que vous aviez préparée depuis longtemps pour expliquer la rente que vous faisiez à cet homme, nota Spike mentalement.)

— À cette époque, il était de service à la prison, dit le détective.

— Je le pense aussi, répondit Bellamy l’air impatienté. Mais ce jour-là il était en vacances. Je suppose que vous serez capable de le vérifier. »

Spike en était convaincu et avait prévu cela de longue date.

« Je crois que c’est tout ce que je puis vous dire, ajouta Bellamy. Cet homme a été tué d’un coup de feu, m’avez-vous dit ?

— Il a été tué par une flèche, une flèche verte. »

Une seconde à peine Bellamy perdit son calme. « Une flèche verte ? Que diable… » Il se reprit avec effort et un sourire vint lentement éclairer sa figure et en rendre l’expression un peu moins rébarbative qu’à l’ordinaire. « Victime de votre histoire de revenant, Holland, railla-t-il. Archer Vert et flèche verte, hein ? Est-ce vous qui avez écrit cette fable dans le journal ?

— Les journalistes lancent rarement une histoire dans un autre journal que le leur, dit Spike doucement. Mais vous pouvez compter sur un bel article demain, monsieur Bellamy. Et votre cher vieil ami l’Archer Vert aura même droit à une grande colonne pour lui tout seul. »

CHAPITRE V

ABEL BELLAMY ET SON SECRÉTAIRE

L’ARCHER VERT EST-IL L’ASSASSIN DE CREAGER ?

Un assassinat mystérieux à la suite d’une querelle avec le propriétaire du château hanté.

Qui est l’Archer Vert de Garre ? En quoi est-il mêlé à l’assassinat de Charles Creager, ancien gardien à la prison de Pentonville ?

Telles sont les questions posées par Scotland Yard. Creager a été trouvé mort hier, dans son jardin, par un reporter du Daily Globe, après une violente querelle avec Abel Bellamy, le millionnaire de Chicago dont le château est hanté par l’Archer Vert. Creager a été tué par une flèche verte, une reproduction exacte des flèches en usage il y a six cents ans…

 

Abel Bellamy posa le journal et regarda son secrétaire.

« Je ne sais dans quelle mesure vous êtes mêlé à cela, grogna-t-il.

« Savini, je vous avertis. Vous avez une bonne situation, ne la perdez pas. Vous êtes la seule personne de votre espèce que j’aie jamais employée. Vous êtes malin et menteur et vous me plaisez. Je vous ai ramassé dans le ruisseau, ne l’oubliez pas. Je sais que vous êtes un fripon, vous n’avez jamais été autre chose, mais je vous ai engagé parce que vous êtes la sorte de canaille dont j’ai besoin. Je connais votre passé, m’entendez-vous ? Vous faisiez partie d’une bande qui trichait aux cartes, quand je vous ai cueilli, et la police guettait son heure pour vous coffrer. C’est comme cela que j’ai tout appris. Quand cet officier de police est venu hier soir pour me questionner sur Creager, la première chose qu’il m’a demandée, c’est si je savais quel genre de secrétaire j’avais. Vous ne vous doutiez pas de cela, hein ? »

La figure que faisait Savini le dispensait de répondre. Le teint olivâtre de sa peau était devenu livide.

« Ce n’était pas la première fois que j’entendais parler de vous, continua le vieil homme, impitoyable. Il y a un peu plus d’un an un chef de police, un inspecteur ou quelque chose de ce genre, je ne sais comment vous appelez ces gens, vint me voir au sujet d’une épingle de cravate qu’un domestique de l’hôtel avait prise, et je le retins à déjeuner. J’ai toujours été bien avec la police, c’est utile. Et pendant que nous déjeunions dans ce même hôtel, il vous signala à mon attention et me donna vos références. Je suppose, quand vous avez reçu un mot de moi, que vous avez pensé vos prières exaucées quant à l’argent facile. Elles ne l’étaient pas. Vous vous êtes bien conduit avec moi parce que votre bande a été pincée la semaine qui a suivi votre entrée à mon service et vous avez été content d’avoir un trou où vous cacher. »

Il marcha lentement vers son secrétaire et ses grands doigts s’accrochèrent à l’ouverture de son gilet.

« Cette farce de l’Archer Vert va finir tout de suite, dit-il fermement. Et cela vaudra mieux. Je tirerai sur tout ce que je verrai de vert et je ne devrai pas d’explication à la justice sur les circonstances de l’accident. Les journaux disent qu’un Archer Vert a été tué. Il se pourrait qu’il y en ait d’autres. »

L’étreinte sur le gilet s’était resserrée et sans aucun effort apparent il secouait le jeune homme tremblant.

« Vous savez que je suis dur, mais vous me croyez simple. Vous vous trompez. Je peux vous rendre tour pour tour et vous battre à ce jeu. »

Soudain il étendit le bras et Savini chancela en arrière.

« La voiture à cinq heures », dit Abel Bellamy, et d’un petit signe de tête de côté il le congédia pour la journée.

Savini regagna sa chambre pour essayer de remettre un peu d’ordre en lui-même en même temps que dans sa toilette. Il demeura longtemps, les bras croisés sur le bureau, regardant pensivement sa figure brune dans la glace. Il n’avait dit que la vérité en se défendant de toute responsabilité dans l’histoire de l’Archer Vert livrée aux journaux. Il y avait plusieurs bonnes raisons qui l’auraient empêché de publier le récit de l’apparition.

Ainsi donc, le vieux était renseigné. Cette découverte lui avait fait éprouver tout d’abord une sensation de détresse ; maintenant il était soulagé. Il avait vécu dans la terreur de voir découvrir ses antécédents, mais la raison de ses craintes, Abel Bellamy lui-même ne l’avait pas devinée. Il regarda sa montre. Il était à peine plus de neuf heures et il disposait de son temps jusqu’à cinq heures ; ainsi les excuses qu’il avait préparées pour se rendre libre étaient inutiles. L’art de servir Bellamy consistait à ne pas l’importuner quand il avait envie d’être seul. Il y avait des jours où il ne voyait pas son patron du matin jusqu’au soir. Parfois, toutes les heures étaient remplies par la correspondance qu’il avait laissée s’accumuler.

Un taxi le déposa devant l’entrée d’un important groupe de maisons de rapport, à Maida Vale ; refusant l’invitation du liftier, il monta deux étages, prit une clé dans sa poche et ouvrit la porte de l’appartement n° 12. Au bruit de la clé dans la serrure, une jeune femme vint dans l’antichambre, la cigarette aux lèvres.

« Ah ! c’est toi ? dit-elle d’un ton indifférent pendant qu’il refermait la porte et pendait son chapeau au porte-manteau.

— Qui d’autre cela pourrait-il être ? demanda-t-il.

— J’ai envoyé la bonne chercher des œufs, répondit-elle, comme il la suivait dans un petit salon fort bien meublé. Où étais-tu hier soir ? Je pensais que tu viendrais dîner. » Elle s’était perchée sur le bord de la table, balançant ses pieds chaussés de mules ; certes, une belle fille, mais l’image même du désordre, avec ses mèches blondes et ses jolis yeux sombres. Les traces de poudre sur son visage semblaient un peu inutiles ; elle vit qu’il l’examinait curieusement, et s’expliqua :

« Ne me regarde pas ; j’ai dansé jusqu’à trois heures du matin et je n’ai pas pris mon bain. J’ai eu une lettre de Jerry ce matin », ajouta-t-elle, et elle se mit à rire de la grimace qu’il fit. Sautant de la table, elle alla prendre une enveloppe sur la cheminée.

« Je ne veux pas la voir, dit Savini. J’ai horreur de toucher aux choses qui viennent d’une prison.

— Tu as eu de la chance de ne pas y aller toi-même, mon petit, dit la jeune femme en allumant une nouvelle cigarette avec celle qu’elle venait de fumer, Jerry sortira de prison dans six mois. Il voudrait savoir ce que tu comptes faire pour lui. Tu es millionnaire maintenant, Julius.

— Ne dis pas de sottises.

— Enfin, Bellamy l’est et il devrait y avoir des prélèvements possibles.

— Et même de gros. »

Il mit les mains dans ses poches et se dirigea vers la fenêtre, de telle sorte que sa figure fut dans l’ombre.

« Il y a un demi-million à Garre, dit-il.

— Dollars ou livres ?

— Livres.

— Le vieux Bellamy s’inquiéterait-il s’il savait… ?

— Il sait, et il a toujours su. »

Elle leva la tête, stupéfaite.

« Que tu es ?… »

Il opina de la tête.

« Que je suis un fripon ? Oui.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de l’Archer Vert ? demanda-t-elle en se levant pour fermer la porte. J’ai lu cela dans mon lit ce matin. »

Il ne répondit pas tout de suite. Puis :

« Je ne l’ai pas vu, dit-il. Un des domestiques a cru le voir, et le vieux m’a dit que quelqu’un avait ouvert sa porte pendant la nuit.

— C’était toi ? » Mais à sa surprise il secoua la tête.

« Non. Les excursions nocturnes sont parfaitement inutiles. Je connais le château dans ses moindres détails, et de toute façon ouvrir le coffre-fort n’est pas un travail de manchot. Cela nécessite un expert. »

Il fronça les sourcils pensivement.

« Je vais te dire ce que je pense, Fay. Notre vieille association est dispersée. Jerry est en prison. Ben est bouclé, lui aussi. Walters a filé sur le continent, et il ne reste que toi et moi de la vieille bande. Nous voici devant un demi-million à cueillir. Et je te dis ceci : je suis sur le point de me décider au meurtre pour le prendre. »

Il passa son bras autour de sa taille et l’embrassa. Elle attendait, méfiante, sur le qui-vive.

« Quelle est ta grande idée ? demanda-t-elle. Je me méfie, Julius, quand tu deviens tendre. Est-ce moi qui dois aller forcer le coffre-fort ? »

Il la regarda bien en face.

« Je connais un endroit, à Sao-Paulo, où un homme peut vivre comme un prince avec les revenus de cent mille dollars. Et c’est juste ce que le vieux démon me paiera ; peut-être même davantage. Il y a un secret au château de Garre, Fay. Il peut valoir cent mille livres. »

CHAPITRE VI

FEATHERSTONE L’OISIF

Le jeune homme qui avait été le troisième convive au déjeuner des Howet était plus âgé que ne le trahissait son visage rose et juvénile. Valérie Howet l’avait deviné le jour où son père le lui avait présenté. Il avait d’abord été pour elle un objet de peu d’intérêt. Dans ses voyages avec son père, que ses affaires appelaient fréquemment en Amérique, elle avait rencontré à Chicago, à New-York et dans toutes les grandes villes des États-Unis, les « fils à Papa ». Elle connaissait les limites de leurs capacités qui d’ordinaire oscillaient entre leurs voitures rapides et leurs réunions moroses. Mais c’était la première fois qu’elle rencontrait un spécimen anglais du genre.

À plus d’un point de vue, James Lamotte Featherstone représentait un progrès sur tous ceux qu’elle avait connus. Sa vie n’avait pas plus d’utilité, mais il avait le très grand avantage de la modestie. Il ne parlait jamais de lui-même et pouvait parler d’autre chose de façon fort intéressante. Valérie l’avait d’abord toléré parce qu’il était plus décoratif qu’un détective que son père l’avait menacée d’attacher à sa personne si elle persistait à faire des randonnées solitaires dans des quartiers inquiétants. Et tout en le subissant, elle s’était prise d’affection pour lui, en dépit de son apparence « gravure de mode ».

Le jour qui suivit le meurtre, il vint la chercher pour faire une promenade dans le parc.

« J’ai quelque chose à vous demander, dit-elle quand ils furent dans le parc ensoleillé et qu’il lui eut trouvé une chaise au bord de l’allée. Mon père s’inquiète facilement à mon sujet. Il est un peu vieux et pense qu’une jeune fille ne devrait pas sortir seule. Il a même été jusqu’à me proposer de s’assurer les services d’un détective pour veiller sur moi.

— Votre père est un homme intelligent, dit vivement Jimmy Featherstone. (C’était justement la chose qu’il ne fallait pas dire.)

— Je le crois en effet, répondit Valérie réprimant difficilement un mouvement d’humeur, mais… la vérité est que je veux être seule. J’ai besoin de journées entières de solitude. Comprenez-vous, monsieur Featherstone ?

— Oui.

— Or, je ne pourrais être vraiment tranquille sans alarmer mon père que s’il me croyait au théâtre… ou dans un musée… par exemple.

— Je ne vous emmènerai jamais en de pareils endroits, protesta Jimmy. La jeune fille, exaspérée, soupira.

— Eh bien ! voilà ce que je veux dire et je n’irai pas par quatre chemins : j’ai besoin que vous veniez me chercher demain pour sortir. Puis je désire que vous me quittiez et me laissiez aller où je voudrai avec la voiture. Vous pourrez dire que vous m’emmenez pour la journée en canot.

— La saison est bien avancée pour aller sur la rivière, murmura son compagnon.

— Eh bien, ailleurs, n’importe où je pourrais être retenue pour la journée. Papa part pour l’Écosse mercredi soir…

— Vous me demandez de prétendre que je sors avec vous et de vous abandonner à vos projets personnels ? »

Elle soupira de nouveau : « Que vous êtes intelligent ! Oui, c’est exactement ce que je désire. »

Jimmy Featherstone était en train de faire un trou dans le gravier avec sa canne à pommeau d’or.

« J’y mets une condition », dit-il lentement.

Elle le regarda, surprise : « Une condition ? laquelle ? »

Il leva la tête et la regarda droit dans les yeux. « Laissez à d’autres le soin d’enquêter sur les affaires d’Abel Bellamy. Ce n’est pas un travail de femme. Si la police avait fouillé le petit bois derrière la maison de Creager, vous auriez eu quelques difficultés à expliquer votre présence, miss Howet. »

Un instant Valérie, muette et pâle, regarda fixement son compagnon. « Je… je… ne vous comprends pas, monsieur Featherstone », balbutia-t-elle.

Le jeune homme jeta un regard circulaire et lui fit face avec un sourire cordial qui contenait tout de même un reproche. « Miss Howet, vous m’avez accusé récemment de mener une vie oisive. Un paresseux a tout son temps pour observer. Vous êtes passée en taxi rue Saint-James, sous les fenêtres de mon appartement, et vous suiviez la Ford que conduisait Creager.

— Alors, vous connaissiez Creager ? dit-elle surprise.

— Je le connaissais un peu, dit M. Featherstone jouant avec sa canne et évitant son regard. Je connais un peu tout le monde, ajouta-t-il en riant, et beaucoup quelques personnes. Par exemple, je sais que vous avez renvoyé votre taxi au bout de Field Road, et vous avez marché jusqu’à la hauteur de la Villa Rose, puis, comme si vous ne saviez pas ce que vous vouliez faire, vous avez franchi une barrière qui commande un sentier traversant le petit bois au bout du jardin de Creager. Celui-ci ne fait pas partie de la propriété, mais il en avait l’usage, exclusivement parce que le bout du jardin n’était pas clos. Et vous avez attendu dans ce bois jusqu’à près de huit heures du soir.

— Ce ne sont que des suppositions, rétorqua-t-elle avec chaleur. Père vous a dit que je n’étais pas rentrée dîner.

— Non, vraiment je n’invente rien, protesta-t-il tranquillement. Vous êtes restée dans ce bois parce que vous craigniez de trahir votre présence.

— Où étiez-vous ? »

Il sourit de nouveau.

« Mais j’y étais aussi. Je le regrette d’ailleurs, car sans cela j’aurais vu notre ami l’Archer Vert.

— Que faisiez-vous là ? Comment osez-vous m’espionner, monsieur Featherstone ?

— J’avoue que je vous ai chaperonnée là dans une bien dangereuse expédition… »

Elle hocha la tête, pensivement. « Je ne sais que penser. Cela ne vous ressemble pas. Pourquoi avez-vous cru que je suivais Creager ?

— Pourquoi ? continua-t-il doucement. Ceci n’est qu’une supposition, mais je ne crois pas me tromper : vous pensiez que dans sa colère contre Abel Bellamy, il trahirait son employeur et pourrait vous donner le renseignement que vous cherchez depuis des années. »

Elle le regardait avec ahurissement.

« Vous recherchez une femme qui a disparu dans des circonstances mystérieuses, Miss Howet, dit l’élégant jeune homme en jouant avec sa canne. Et à tort ou à raison vous soupçonnez Bellamy d’être responsable de cette disparition. Vous vous êtes bien souvent accrochée à des indices moins sérieux que celui d’hier. Il m’a fallu longtemps pour reconstituer le travail qui s’était fait dans votre esprit ; mais j’imagine que vous avez cru que Bellamy suivrait son agent chez lui et que vous pourriez surprendre leur conversation. Vous avez attendu près de deux heures dans le bois et vous étiez sur le point d’aller à la villa quand vous avez vu la police. Je donnerais gros pour rencontrer l’Archer Vert, ajouta-t-il doucement.

— Alors, vous croyez ?… demanda-t-elle, stupéfaite.

— Je ne crois pas, je suis absolument certain. »

Elle le regardait maintenant avec un nouvel intérêt et une nouvelle compréhension. « Quel homme extraordinaire vous êtes, monsieur Featherstone. Vous paraissez presque aussi intelligent que le détective auquel mon père voulait me confier. »

Il rit.

« J’ai une confession à vous faire, Miss Howet. Je suis le détective chargé de veiller sur vous. Je suis le capitaine Featherstone de Scotland Yard, et vous êtes sous ma garde depuis votre arrivée à Londres. »

CHAPITRE VII

UN HOMME AU QUARTIER GÉNÉRAL DE LA POLICE

Spike Holland était au milieu de son second article sur l’Archer meurtrier, quand on l’appela au téléphone. Quelques minutes plus tard, il revint faire part de la communication au rédacteur en chef.

« On me demande de Scotland Yard. Fichtre ! Je prends de l’importance.

— Vous êtes sûr qu’il y a une femme dans l’affaire ? demanda son chef.

— Certain. Deux personnes l’ont vue, et j’ai retrouvé le taxi qui l’a prise en charge à Haymarket avec l’ordre de suivre la voiture de Creager. Et il y a une femme qui habite du côté de Field Road et qui affirme qu’elle a vu une dame traverser le champ aboutissant au petit bois derrière la Villa Rose.

— Croyez-vous qu’on pourra l’identifier ?

— Il n’y a rien de plus sûr au monde, surtout si je devine juste. Il suffit de mettre le chauffeur du taxi en sa présence. »

Dix minutes plus tard il était à Scotland Yard.

« Le chef du bureau H veut vous voir, dit le planton.

— Je ne connais pas le bureau H, conduisez-moi. »

Il fut introduit dans un bureau qui, par sa taille et son mobilier était visiblement celui d’un haut gradé de la police. C’était un jeune homme. Il écrivait et leva la tête quand Spike Holland entra.

« Si je ne me trompe, je vous ai déjà vu quelque part, déclara celui-ci.

— Je ne pense pas que nous nous connaissions, dit en souriant le chef, lui désignant un siège. Asseyez-vous, monsieur Holland. Je suis le commissaire Featherstone et, en règle générale, on ne me voit pas. Je fais une exception en votre faveur parce que vous avez une bonne tête. Voulez-vous un cigare ?

— Je préférerais un autre compliment », dit Spike en se servant.

Jim Featherstone rit.

« Sérieusement, Holland, voici pourquoi je vous ai fait venir : je sais que vous avez interrogé le chauffeur du taxi qui conduisit à Field Road une dame qu’on a vue marcher vers la Villa Rose. » Il sourit de l’air étonné de son visiteur et continua : « Il n’y a rien de mystérieux là-dessous, car nous exerçons un contrôle permanent sur les taxis et l’homme que vos questions avaient troublé est venu nous mettre au courant.

— Est-ce que les autres journaux savent cela ? demanda Spike inquiet.

— Aucun journal n’en parlera, pas même le Daily Globe.

— Mais l’article est fait, dit Spike.

— Je désire qu’il ne paraisse pas. C’est pour cela que je vous ai fait venir. Je connais la dame, ses actes ont été expliqués de façon satisfaisante. Je sais que c’est pour vous une grosse déception, parce qu’un crime sans une mystérieuse femme voilée n’est plus un crime, au point de vue journalistique. »

Spike fit la grimace. « C’est bien, chef, si c’est ainsi que vous considérez la chose, n’en parlons plus.

— Je vais, à titre de compensation, vous donner un renseignement, dit Featherstone en jouant avec un ouvre-lettres en argent. L’homme qui a tué Creager a une cicatrice rouge en travers de l’épaule.

— Est-ce une supposition ?

— C’est une certitude. Et je vais vous fournir un autre détail : le meurtrier portait ou bien une très lourde canne ou un sac de clubs. Je crois plutôt des clubs, car il y a un terrain de golf à environ 800 mètres de l’endroit où le meurtre fut commis. Je reconnais que je ne vois pas très bien comment vous pourrez utiliser cela dans vos colonnes ; peut-être préférerez-vous le conserver dans vos renseignements personnels jusqu’à la capture du meurtrier.

— Avez-vous une piste sérieuse, j’entends qui se puisse suivre ? »

Jim Featherstone hocha la tête. « Aucune, et ce n’est pas à publier parce que c’est vrai. Je ne fais pas d’ironie, Holland, mais vous savez sans doute que nous ne faisons officiellement allusion aux indices possibles que quand nous voulons affoler un criminel et le pousser à fuir. C’est la dernière ressource de la police d’obliger l’homme qu’on recherche à se trahir en changeant ses habitudes, et à se cacher. Il y a plus de gens pris par leurs absences imprudentes que par les empreintes digitales qu’ils laissent derrière eux. Mais celui que nous cherchons maintenant n’est pas un vulgaire assassin.

— Qu’est-ce qui vous a mis sur la trace de cette cicatrice à l’épaule ? » demanda Spike, bien que ne s’attendant guère à obtenir une réponse. À sa grande surprise, Featherstone répondit :

« Je ne sais pas depuis combien de temps vous habitez l’Angleterre, ni si vous êtes familiarisé avec les particularités de la loi anglaise. Ici, pour certains délits, on administre le fouet. D’aucuns trouvent cela brutal, du point de vue humanitaire, c’est vrai. La pendaison aussi, c’est évident. Pourtant cela a eu pour résultat de supprimer chez nous un certain nombre de crimes, ceux qui rentrent en général dans la catégorie coups et blessures. Si des voleurs attaquent un citoyen dans la rue pour le voler, le juge peut condamner ces messieurs à trente-cinq coups de fouet. En conséquence le vol à main armée a presque complètement disparu des annales criminelles. De même, si nous trouvons un homme qui vit habituellement aux crochets de malheureuses femmes, il est fouetté. Ce genre de métier est devenu très impopulaire. Le fouet est donné aussi pour d’autres fautes telles que l’attaque d’un gardien de prison. Nous l’appelons chat à neuf queues parce que c’est un fouet à neuf lanières. Creager a été pendant sept ans le principal fouetteur de la prison de Pentonville. C’est un travail déplaisant, qui demande beaucoup de sang-froid et des nerfs solides, car la loi veut que le fouet ne tombe ni au-dessus ni au-dessous des épaules. S’il touche le cou cela peut tuer. À mon avis, le meurtrier est un homme qui a dû passer entre les mains de Creager et a attendu l’heure de la vengeance.

— Et la lourde canne ou le sac de clubs ? demanda Spike.

— Creager a été tué par une flèche lancée par un arc puissant probablement en acier fin. Il n’est pas possible de se promener dans Londres avec un arc et des flèches sans attirer l’attention sur soi. L’arme peut être dissimulée dans une grosse canne creuse ou passer inaperçue dans un sac de clubs. »

Spike rentra à son bureau avec la sensation que le fond même de son reportage s’était effondré.

« Vous pouvez supprimer la femme, monsieur Syme, la police connaît tout ce qui la concerne et elle n’a rien à faire là-dedans.

— Je n’ai jamais confiance dans les femmes mystérieuses, déplora Syme qui n’avait pas d’imagination. Il y a un télégramme pour vous. » Il se pencha pour prendre l’enveloppe et la tendit à son subordonné. Spike l’ouvrit et lut : « Pensez-vous que Bellamy souscrirait à mon projet ? Avez-vous l’impression qu’il aime les enfants ? »

Spike s’assit et rit aux larmes.

CHAPITRE VIII

FAY RENCONTRE UN VIEIL AMI

Valérie Howet était profondément troublée. Elle éprouvait à la fois un désespoir confus et du ressentiment et elle se trouvait stupide.

« Ma chère enfant, dit son père quand elle lui en parla, j’ai fait ce que je devais faire. Tu es pour moi plus que tout au monde et je ne peux supporter de courir le risque de te perdre.

— Mais pourquoi ne m’as-tu pas dit que c’était un détective ? »

Pour une fois la mélancolique figure de Walter Howet s’éclaira d’un pâle sourire.

« Mais, père, il m’a surveillée tout le temps, il m’a suivie partout quand je me croyais seule et j’étais persuadée que c’était un de ces pauvres bons à rien qu’on rencontre partout.

— C’est un garçon de trente ans, dit Howet, vraiment bon et d’une réelle valeur, Valérie. Je connais son père ; il était attaché d’ambassade à Washington. Tu ne devrais pas lui en vouloir d’avoir sacrifié ses deux mois de vacances pour m’aider et veiller sur toi. J’espérais qu’après ce délai et ayant épuisé toutes les recherches, tu consentirais volontiers à retourner chez nous. »

Il attendait une réponse qui ne vint pas.

« Comment l’as-tu découvert ? Je veux dire comment as-tu appris qu’il appartenait à l’état-major de la police ?

— Il me l’a dit, répondit-elle brièvement.

— J’espère que cela ne veut pas dire qu’il ne viendra plus ? reprit M. Howet après un instant. Je me sens plus tranquille quand il est dans les environs.

— Il a dit qu’il viendrait dîner demain soir, répondit Valérie avec une moue. Père, est-ce que tu ne trouves pas abominable de se sentir sous le contrôle de la police ? »

Cette sensation de surveillance ne l’empêcha toutefois pas de réclamer de Jim Featherstone la liberté demandée. Le jour où son père partit pour l’Écosse, il vint la chercher et resta exactement cinq minutes avec elle. Au bout de Hyde Park, du côté de Marble Arch, elle arrêta sa voiture et ouvrit la portière avec un geste suggestif.

« Je suppose que c’est là que je vais ? » demanda Jim en souriant.

Il n’avait plus son air « gravure de mode ». Ses vêtements semblaient lui aller mieux. Elle pensa qu’il était vraiment très bien et s’étonna qu’il pût avoir trente ans.

« Je ne vais pas vous demander où vous allez ni dans quelle terrible aventure », dit-il debout près de la voiture, les mains appuyées à la portière.

Valérie sourit. « Est-ce nécessaire de le demander quand bien probablement vous avez deux agents à moto qui suivent ma voiture ?

— Non, – il hocha la tête, – sur mon honneur. Je vous fais confiance et je compte qu’aujourd’hui vous ne ferez rien qui me doive mettre dans l’embarras. Étant officiellement votre ange gardien, il est naturel que je prenne intérêt à votre sort. Je serai au Carlton à huit heures et si vous n’y êtes pas, j’en saisirai immédiatement tous les postes de police d’Angleterre. »

Il attendit jusqu’à ce que la voiture eût disparu, puis tourna les talons et traversa le parc. Il faisait chaud et les larges allées étaient encore très peuplées. Il allait, l’esprit préoccupé par Valérie beaucoup plus que par l’énigme du meurtre qui était aujourd’hui la conversation générale. En dépit des explications qu’il lui en avait donné avec assurance, la présence de Valérie derrière le jardin de Creager lui était une source d’appréhension.

En réalité, il ne l’avait pas vue dans le petit bois ; il l’avait seulement vue y entrer à trois heures, et il l’avait aperçue à huit heures, sortant de sa cachette ; il ignorait tout ce qu’elle avait pu faire entre-temps. Il espérait que la double surprise d’avoir été observée par lui et de savoir qu’il appartenait à la police lui ferait dire pourquoi elle avait suivi Creager. Au lieu de cela, elle s’était renfermée plus hermétiquement qu’une huître. Il savait qu’elle cherchait quelqu’un : Howet le lui avait dit. Mais qui était ce quelqu’un, et comment expliquer sa disparition, il l’ignorait totalement et cherchait sans comprendre. Il venait de passer deux mois fiévreux, fatigants, à protéger cette ravissante jeune fille que ses recherches infatigables avaient conduite à plusieurs reprises, sans qu’elle s’en fût rendu compte, dans des sentiers singulièrement dangereux. Qui était Mme Held ? Dans quel but la jeune fille la recherchait-elle ?

Il connaissait M. Howet pour l’avoir rencontré des deux côtés de l’Atlantique. Il était veuf et de son mariage n’avait eu qu’un seul enfant. Si elle avait eu une sœur, ses recherches s’expliqueraient. Quelle femme pouvait être si précieuse à Valérie Howet que pour la retrouver elle répandît l’argent à flots et acceptât de courir des risques dont la seule pensée le faisait frissonner ? Ce ne pouvait être pour une simple amie. Il aurait mieux compris si elle avait cherché un homme.

Il retournait le problème dans sa tête en tous sens sans découvrir la moindre solution. Soudain, il aperçut une vieille connaissance et la pensée de Valérie s’effaça. Il traversa hâtivement une pelouse et vint régler son pas sur celui d’une élégante jeune femme qui marchait lentement, tenant en laisse un petit chien. Elle semblait sortir d’une des maisons entourant le parc.

« Je pensais bien ne pas me tromper, dit Jim. Comment allez-vous, Fay ? »

La jeune femme pâlit légèrement, puis le regardant dans les yeux :

« Je crains bien de n’avoir pas l’avantage de vous connaître », dit-elle froidement, et elle regarda autour d’elle comme pour appeler un policeman, ce qui amusa Jim Featherstone à tel point qu’un fou rire intérieur lui enleva une seconde l’usage de la parole.

« Fay, Fay, dit-il enfin avec un reproche ; descendez de votre piédestal, redevenez un instant une simple mortelle. Que sont devenues toutes les bonnes âmes que vous fréquentiez ? Je sais que Jerry est encore en prison et que le reste de la bande se cache à Paris. »

La jeune femme hocha la tête avec impatience.

« Mon Dieu, Featherstone ? C’est plutôt raide qu’une femme ne puisse prendre l’air avec son chien sans être importunée par un flic.

— Votre argot est déplorable, dit-il aimablement. J’ai appris l’autre jour à votre sujet des nouvelles qui m’ont bien surpris.

— Quoi donc ? demanda-t-elle avec une lueur de mécontentement et d’inquiétude dans les yeux.

— On m’a dit que vous étiez mariée civilement et religieusement. Qui est l’heureux mortel ?

— Vous rêvez, dit-elle dédaigneusement. Vous autres, gens de Scotland Yard, êtes toujours disposés à croire le pire. Non, je ne suis pas mariée, Featherstone, je suis libre, mais ce n’est pas une chose à vous dire car je ne sais pas où cela pourrait me conduire. J’ai toujours eu un faible pour les beaux garçons, ils sont moins intelligents que les autres, et c’est ainsi que je les aime. »

Elle le regardait, paupières mi-closes. « Qu’en dites-vous, Featherstone ?

— Navré de vous décevoir, Fay, je dois tenir compte de ma famille. Mais sérieusement, qui est l’heureux élu ?

— Il n’y en a pas. Il n’y a pas un homme au monde qui soit digne de moi. Il y a longtemps que j’en suis arrivée à cette conclusion. »

Il marchait auprès d’elle au pas de promenade, ils avaient toutes les apparences d’un homme et d’une femme du monde, beaux tous deux, engagés dans une conversation amicale.

« Comment va ce métis qui est secrétaire du vieux Bellamy ? » demanda-t-il négligemment.

Elle devint écarlate.

« Où avez-vous pris cela, « métis » ? demanda-t-elle d’une voix coupante et agressive. Si c’est de M. Savini que vous voulez parler et qui est justement un de mes amis, laissez-moi vous dire qu’il descend d’une vieille famille portugaise, ne l’oubliez pas, Featherstone. Et je me demande vraiment pourquoi je m’expose à être vue en conversation avec un grand manitou de la police.

— Désolé, murmura Featherstone. Évidemment, j’aurais dû me souvenir que vous n’appelez jamais un Eurasien un métis. Quoi qu’il en soit, on m’a dit qu’il était devenu honnête ? »

La jeune femme, exaspérée, s’était retournée, le regard dur. « Monsieur Featherstone, je ne suis pas disposée à vous entendre parler de mon… ami, et je vous saurais gré d’aller vous promener ailleurs. »

Jim Featherstone, surpris, la regardait. « On pourrait vraiment croire que vous êtes mariée avec votre petit Julius. S’il en est ainsi, Fay, acceptez mes très cordiales félicitations. »

Mais elle avait tourné les talons avant qu’il eût fini sa phrase et s’en allait furieuse, traînant derrière elle un petit chien récalcitrant. Pour la seconde fois en dix minutes, Jim Featherstone suivait pensivement des yeux une femme.

Un peu plus tard, il se rendit au Carlton dans l’intention de refaire connaissance avec l’ami de Fay Clayton, mais Julius était déjà parti avec son patron pour le château de Garre.

CHAPITRE IX

L’ARCHER VERT

Le château de Garre, avec son donjon géant et ses murs crénelés, ne donnait guère idée du confort qu’il contenait. Sombre et rébarbatif à l’extérieur, nul rayon de lumière n’apparaissait par les meurtrières de ses murs ni de ses tourelles. Les fenêtres à meneaux de la bibliothèque de M. Bellamy avaient toutes vue sur la pelouse verte de la cour intérieure et, au-delà, d’un donjon à l’autre, se prolongeait en une ligne ininterrompue un haut mur qui semblait sans fin. Des gens se demandaient pourquoi cet homme, qui ne lisait jamais un livre et pour lequel l’histoire demeurait lettre morte, avait acheté à grands frais ce monument des gloires passées de la chevalerie. S’ils l’avaient mieux connu, ils ne se seraient point tant étonnés. C’était le sentiment de cette force qui avait pénétré le vieux constructeur et l’avait séduit.

Il y avait quelque chose dans ces pierres qui était à l’unisson de la férocité de sa cruelle nature. Les donjons sans lumière, avec leurs portes épaisses de trente centimètres, les anneaux de fer fixés aux piliers dont la pierre s’était polie au frottement des épaules des suppliciés, la puissance et la majesté du château de Garre parlaient en lui et réveillaient dans son âme un atavisme diabolique qui lui faisait éprouver de la joie au souvenir des souffrances passées. C’est cela qui l’avait séduit tout d’abord il y avait vingt ans, quand il avait visité le château lors d’un voyage en Angleterre. Plus tard, il l’incorpora dans certains rêves qu’il caressait, enfin il en eut besoin. Il l’avait acheté fort cher et ne l’avait jamais regretté.

Ce château était le régal de ses yeux. Il y était dans son cadre et parfois même, là, semblait s’humaniser. Jamais il ne passait une nuit ailleurs. S’il était en ville, il rentrait le soir. Les domestiques de l’hôtel et Julius seuls le savaient. Si importante que fût l’affaire qui l’appelait à Londres, il était de retour au château la nuit, même s’il devait le quitter le matin avant que personne fût éveillé. C’était sa seule récréation. Il pouvait passer des jours à errer autour des murailles, des heures à réfléchir sur quelque pierre. Qui l’avait placée là ? Comment s’appelait cet homme, quelle était sa vie, combien était-il payé ? Il en revenait toujours à cette question. Il n’y avait pas de syndicats dans ce temps-là, pas de délégués. Si un ouvrier était insolent, on le pendait.

Une énorme poutre de chêne faisait saillie haut sur le mur du donjon du sanctuaire. Au-dessous se trouvait une porte étroite. Par cette fente, des hommes avaient été poussés, une cravate de chanvre autour du cou, fixée à la poutre au-dessus. C’était la bonne manière pour que les travailleurs apprissent le respect. Et cet Archer Vert qui avait volé de la bonne venaison à son seigneur était mort pendu à cette poutre. C’était juste, pensait Abel Bellamy. Les voleurs devraient être pendus, ce devrait être encore la loi.

Il était assis, ce soir-là, devant la monumentale cheminée de pierre de la bibliothèque, regardant sans les voir les bûches qui pétillaient dans l’âtre. C’était une pièce superbe, admirablement meublée.

Les murs étaient lambrissés du sol jusqu’aux poutres du plafond et devant le renfoncement des fenêtres, de lourds rideaux de velours bleu avaient été tirés. Les regards de M. Bellamy se portèrent sur l’écusson de pierre au-dessus de la cheminée, dont les léopards couchés avaient été presque effacés par le temps. Au-dessus, et plus distincte, était sculptée la devise des « de Curcy » :

Ryte ys Ryte.

« Ils mettaient bien mal l’orthographe, autrefois », pensa Abel avec complaisance. – Lui-même n’était pas très fort sur ce point. – « Right is right », le droit est juste. Une chose stupide à dire, en tout cas, comme si l’on disait « le noir est noir » ou « l’eau est mouillée ».

Il était tard et sa tâche de la soirée était achevée. Il se mit à arpenter la pièce avec impatience. Une inquiétude était en lui qu’il ne parvenait pas à s’expliquer. Il retourna à son bureau, prit une clef dans une poche intérieure et ouvrit le tiroir du bas. Il fit ces gestes presque machinalement et le portefeuille de cuir était sur son bureau avant qu’il sût pourquoi.

Il l’avait ouvert et regardait une grande photographie de femme. Elle portait une robe à la mode d’avant-guerre et c’était d’un effet bizarre et désuet auprès de ce visage si jeune et si doux, dont les yeux calmes semblaient chercher les siens. Elle était d’une beauté presque surhumaine. Abel Bellamy passa la langue sur ses lèvres sèches et regarda longuement l’image, les yeux mi-clos.

« Vous êtes bien belle, mais complètement folle, murmura Bellamy. Mon Dieu ! que vous êtes folle ! »

Il la reposa tranquillement et en prit une seconde, celle d’un homme entre trente et quarante ans.

« Encore un fou, dit-il avec calme, tu n’étais que cela, Mick. »

La troisième photographie était d’un enfant, presque un bébé. Il la retourna. Au dos était collée une coupure de journal : « Cet officier a été tué en combat aérien le 14 mai 1918. Lieutenant J.-B. Bellamy, armée des États-Unis. »

Il remit le tout dans le portefeuille et le fermait quand son attention fut attirée par quelque chose d’insolite. Il se pencha sur son bureau. De la cendre de cigarette ! M. Bellamy ne fumait pas la cigarette, mais Julius Savini la fumait. Il avança la main pour sonner, mais changea d’avis. Après tout, c’était sa faute ; il connaissait le caractère de cet homme et s’il n’était pas capable de mettre ses papiers personnels hors de portée des yeux indiscrets d’un chenapan connu, il n’avait qu’à s’en prendre à lui-même. Avant de quitter la bibliothèque, il rangea le portefeuille dans un coffre-fort dissimulé dans la boiserie, puis ferma la porte à clef. Il en était ainsi tous les soirs. Pendant deux heures, personne ne pouvait entrer dans la bibliothèque.

Julius, qui travaillait dans une pièce à l’autre extrémité du hall et dont la porte était entrebâillée, vit son patron en sortir et tourner les commutateurs pour éteindre les lumières.

« Vous pouvez aller vous coucher », dit Bellamy d’un ton rogue.

C’était dans sa bouche ce qui pouvait approcher le plus de « bonsoir ».

Sa chambre était la seule pièce qui avait vue sur l’extérieur des murs du château. Grande et très peu meublée, elle avait une double porte, une extérieure en chêne massif et une intérieure recouverte de cuir ancien finement travaillé. À cette dernière était fixé un loquet d’acier rattaché par une corde de soie à une poulie à portée de la main de Bellamy quand il était au lit. Grâce à ce dispositif, il lui était possible d’avoir sa porte fermée la nuit et d’ouvrir le matin à son domestique sans avoir à sortir du lit. Il verrouilla la porte extérieure, ferma la porte de cuir et poussa le loquet. Puis il se déshabilla et se coucha. La dernière chose qu’il faisait était de retirer d’une poche intérieure une longue clef étroite qu’il mettait sous son traversin. Cette habitude n’avait jamais varié depuis huit ans. Il dormait d’un sommeil léger, par contre il s’endormait instantanément. Trois heures plus tard il s’éveilla brusquement. Il ne fermait jamais ses rideaux la nuit. La pleine lune brillait dans un ciel sans nuage, et bien que ses rayons ne tombassent pas dans le cadre de la fenêtre, il faisait assez clair dans la chambre pour qu’il pût voir distinctement ce qui se passait. La porte de cuir s’ouvrait lentement… centimètre par centimètre, sans bruit, de façon continue.

Il attendit, ne faisant d’autre mouvement que de passer la main sous son traversin pour saisir le revolver qu’il avait mis là en prévision de semblable éventualité. La porte était maintenant grande ouverte et il attendait d’un instant à l’autre l’apparition de l’intrus. Il s’était assis sans bruit et, appuyant le coude sur son genou, visait le bord de la porte.

Une minute s’écoula n’apportant aucun bruit ni aucun signe d’une présence étrangère. Rejetant vivement ses couvertures, il sauta du lit et tenant fermement son revolver il courut à la porte. La clarté de la lune entrait à flots par les fenêtres du couloir, inondant le hall de lumière.

D’abord il ne vit rien, puis il lui sembla que la chose passait de l’ombre à la lumière. C’était une longue et mince silhouette verte, avec un visage blanc de cire qui soudain lui fit face, immobile, tenant un arc. Maîtrisant son émotion, le vieil homme tira deux coups de revolver.

CHAPITRE X

LE MOUCHOIR

Instantanément, elle rentra dans l’ombre. Abel Bellamy courut, tendant toujours le bras armé du pistolet, mais quand il atteignit l’endroit où il l’avait vue, il n’y avait pas trace d’Archer, rien que les deux trous faits par les balles dans le mur. Il y avait près de l’endroit où la silhouette avait disparu une porte qui commandait un escalier tournant aboutissant à l’office. Il tourna le bouton, celui-ci résista. Revenant alors rapidement sur ses pas, il dépassa la porte ouverte de sa chambre et arriva devant celle de Savini. La porte était fermée à clef ; il cogna violemment.

« Savini », cria-t-il.

Personne ne répondit. Entre-temps, les domestiques s’étaient réveillés ; il aperçut un homme qui avait enfilé rapidement un pantalon sur sa chemise de nuit et l’appela par son nom.

« Qu’est-ce qui se passe, Monsieur ?

— Ne posez pas de questions idiotes, railla Bellamy. Habillez-vous, réveillez tous les domestiques et qu’on fouille le château. Téléphonez à la loge et alertez le concierge. Vite ! »

À ce moment, Savini ouvrit sa porte, une bougie allumée à la main, tremblante silhouette en pyjama.

« Qu’est-ce que… », commença-t-il.

Bellamy entra dans sa chambre en le bousculant et regarda partout avec méfiance. Une des fenêtres était ouverte, il y alla et se pencha au-dehors. Une étroite passerelle courait juste au-dessous. Elle était assez large pour qu’un homme y pût marcher, à condition d’avoir les nerfs solides.

« N’avez-vous pas entendu des coups de revolver ?

— J’ai entendu quelque chose. Je pense que c’est vous qui frappiez à ma porte. Qu’est-ce qui est arrivé ?

— Habillez-vous et descendez à la bibliothèque. »

Soudain il bondit en avant et ouvrit d’une secousse la veste de pyjama de Savini. Il ne vit qu’un carré de peau nue. Il avait espéré trouver un maillot vert.

Savini s’habilla rapidement et descendit, pour trouver Abel Bellamy arpentant la bibliothèque comme un lion en cage.

« Qui a fermé la porte de l’escalier de service ?

— C’est moi. Vous m’avez donné l’ordre de la fermer à clef tous les soirs. »

Le vieil homme lui jeta un regard acéré. « Et vous avez la clef, évidemment ?

— En fait, c’est le maître d’hôtel qui l’a. Je la lui ai donnée parce qu’il se lève plus tôt que moi. Il faut qu’il ouvre la porte aux nettoyeurs.

— Où est la clef, maintenant ? » s’écria Bellamy, la figure empourprée. « Je vous le dis, Savini, si vous ne trempez pas dans cette mystification de l’Archer Vert, je me serai lourdement trompé. Appelez Wilks. »

Savini sortit et trouva sans peine le maître d’hôtel qui revenait, accompagné des deux gardiens du château.

« J’ai la clef dans ma poche, dit Wilks quand l’autre eut expliqué sa requête. Il ne peut pas être parti par là, monsieur Savini. »

Il portait une lampe à acétylène et, quand il arriva à la bibliothèque, Bellamy s’en empara. Ils remontèrent ensemble à l’étage des chambres ; le maître d’hôtel prit la clef et ouvrit la porte toute grande.

Bellamy, armé de son revolver, descendit avec précaution l’escalier tournant, suivi des deux hommes. En bas était une autre porte non fermée et communiquant avec une annexe de la cuisine du château, une pièce voûtée qui servait de resserre pour les provisions. M. Bellamy dirigea la lumière de sa lampe dans la large cheminée, mais ne distingua rien, si haut qu’il regardât. « Il ne pourrait être sorti par là », grogna-t-il, puis, furieux : « Il n’y a pas d’autre chemin pourtant. »

Le jour se levait quand les recherches prirent fin. M. Bellamy était assis devant le feu, rallumé, dans la bibliothèque et buvait bruyamment, à grandes lampées, une tasse de café brûlant, tandis que son secrétaire, mal à l’aise, l’observait. Il étouffa un bâillement.

« Il y a quelque chose derrière cette affaire d’Archer Vert, Savini, dit-il rompant un silence qui durait depuis plus d’une heure. Un revenant ?… Je ne crois ni aux fantômes ni aux diables. Il n’y a rien sur cette terre, ni au-dessus ni au-dessous, qui puisse me troubler. Je suis blindé contre le démon et les fantômes ; et cet individu devra être blindé contre les balles pour pouvoir s’échapper si jamais je mets la main dessus. Qu’est-ce qu’il y a ? » Il tourna la tête brusquement vers la porte. C’était le maître d’hôtel qui entrait.

« J’ai pris la liberté de retourner dans la salle aux provisions pour un nouvel examen, Monsieur, dit-il, et j’ai trouvé ceci. »

Bellamy bondit sur ses pieds et arracha l’objet de la main de Wilks. D’abord il ne vit pas ce que c’était, cela ressemblait à une petite balle rouge, mais il constata que c’était un mouchoir rouge de sang et fronça les sourcils. « Je l’ai tout de même touché, ce cochon, dit-il triomphant. Est-ce que les fantômes saignent ? railla-t-il, tourné vers Savini. Répondez-moi, mon ami, les fantômes saignent-ils ? »

Il étala le mouchoir complètement.

C’était une chose délicate, de fine batiste et de dentelle, avec un monogramme. Il le posa sur la table sous la lumière.

« V. H., dit-il. Par l’enfer, qui est V. H. ? »

Il ne vit pas le visage de Savini et ne s’aperçut pas de son tressaillement.

V. H. : Valérie Howet.

CHAPITRE XI

LES HABITUDES D’ABEL BELLAMY

Le matin suivant trouva M. Bellamy traversant lentement les pelouses pour se rendre au logement du garde, qui surveillait l’entrée. Il avait la rare faculté de soumettre aux circonstances ses besoins de sommeil. Il pouvait dormir douze heures d’une traite ou se lever aussi dispos au bout de deux. Il allait ainsi jusqu’à l’entrée parce que c’était une de ses habitudes de ne jamais voir d’étrangers au château. Les gens qui obtenaient un rendez-vous de lui étaient reçus dans une grande pièce réservée à cet effet, dans le bâtiment de garde, près des portes.

Le gardien toucha son chapeau quand l’homme de Chicago entra dans sa loge. Celui-ci y trouva le représentant de la police locale qui l’attendait patiemment.

« Bonjour, Monsieur. On m’a dit qu’il s’était passé quelque chose au château, cette nuit. »

Bellamy découvrit ses dents : « Racontez-moi qui vous a dit cela, et il ne bavardera plus », répondit-il.

Il mit la main dans sa poche et en sortit un billet qu’il jeta sur la table. « Voilà un petit cadeau pour vous, oubliez l’incident. Ce qui est arrivé, c’est qu’en rêvant j’ai cru voir un voleur et j’ai tiré sur une ombre, c’est tout.

— Très bien, Monsieur, dit l’obligeant représentant de la loi. Je n’en ai pas encore fait part à mon chef.

— Eh bien ! n’en parlez pas. Maintenant, écoutez-moi. Je suppose qu’il ne se passe rien dans le village sans que vous le sachiez. Y a-t-il eu des étrangers ici dernièrement ? »

L’interpellé releva le menton et parut réfléchir profondément. « Oui, Monsieur, un ou deux. Une jeune femme est venue visiter le « Manoir de la Dame ».

— Le Manoir de la Dame ? dit vivement Bellamy. Est-ce la vieille maison sur la route ?

— Oui, Monsieur. Elle appartient à Lord Tetherton, et tombe positivement en ruines. Cela coûterait un prix fou de la réparer, c’est pour cela qu’on n’a jamais pu la louer. Certaines parties sont aussi vieilles que le château.

— Quand cette jeune femme est-elle venue ?

— Il y a deux jours. Elle est remarquablement jolie. Je l’ai aperçue juste au moment où sa voiture démarrait.

— Savez-vous d’où elle venait ?

— De Londres sans doute, Monsieur. Le numéro de police de sa voiture l’indiquait et elle a dit qu’elle tenait les clefs de Solders, les agents de location qui en ont la charge. »

À la lumière du jour, un examen très minutieux avait été fait de la réserve aux provisions. Bellamy espérait trouver des traces de sang qui le conduiraient à la solution du mystère. Mais il ne trouva aucun indice. Il envoya Savini en courses à Guilford. Il préférait, pour le moment, écarter son peu recommandable secrétaire et éviter ainsi qu’il mît le nez dans ses affaires personnelles.

Julius n’était que trop content de pouvoir filer. Il voulait vérifier pour lui-même une chose qui l’intéressait vivement ; après avoir fait ses commissions, il se hâta vers Londres et alla directement au Carlton.

« Non, je ne pense pas, lui répondit le portier. Je n’ai pas vu Miss Howet de la matinée. Je vais téléphoner à sa chambre pour m’en assurer. Voulez-vous la voir ? »

Julius hésita un instant. « Oui », répondit-il.

Il venait de se décider à une démarche audacieuse, peut-être même dangereuse. Tandis que le portier téléphonait, ses yeux s’éclairèrent en entendant le tour que prenait la conversation.

« Je regrette, monsieur Savini, vous ne pouvez pas voir Miss Howet. Elle s’est fait mal au pied hier en descendant de voiture et elle est avec le docteur. C’est ce que m’a dit sa femme de chambre. Je me souviens maintenant que je ne l’avais pas vue depuis hier après-midi. »

Julius ne savait que penser en sortant de l’hôtel. Cette entorse devait vouloir dire « blessée d’un coup de revolver ». Mais que faisait-elle au château de Garre ? Quelle raison pouvait avoir la fille du riche M. Howet de se déguiser en Archer Vert ? Cette hypothèse était invraisemblable et basée uniquement sur l’identité des initiales de Valérie Howet avec celles du mouchoir. Des centaines de femmes ont les mêmes initiales. Mais il y avait aussi cette coïncidence de la cheville foulée…

S’il y avait quelqu’un que Julius souhaitait ne pas rencontrer ce jour-là, c’était bien Spike Holland. Or, il n’avait pas fait dix pas hors de l’hôtel que le journaliste accourait vers lui. La haine, chez le faible, est fille de la peur. Si profondément qu’il détestât son patron qui, chaque jour, l’abreuvait d’insultes, Julius était terrifié à l’idée d’encourir sa colère.

« Je ne peux pas m’arrêter, Holland. Je suis seulement venu… Pour l’amour de Dieu, si vous voyez le vieux, ne dites pas que vous m’avez rencontré à Londres. Il me croit à Guilford.

— Il a reçu une visite la nuit dernière ? dit Spike.

— Je vous jure… commença Julius.

— Allons donc. À quoi bon mentir ? Nous avons mis quelqu’un en observation au village. Il vient de nous téléphoner pour dire que l’Archer Vert s’était montré cette nuit et que Bellamy, en tirant dessus avec son revolver, avait crevé l’œil d’un portrait de Gainsborough.

— Ce n’est pas vrai, protesta violemment Julius. Si on met cela dans les journaux et que le vieux se doute que je vous ai vu… Écoutez, Holland, je ferai n’importe quoi pour vous. Je vous raconterai à condition que vous vous arrangiez pour que je n’y puisse être mêlé.

— Me croyez-vous capable de vous trahir ? demanda Spike d’un ton de reproche en secouant sa tête rousse. Allons, Julius, racontez.

— Eh bien ! je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, commença Julius.

— Voilà un bien joli début pour une information sensationnelle. Continuez. »

Julius lui dit ce qu’il savait, entremêlant son discours de supplications de lui garder le secret. Il avait toutes les caractéristiques des métis, il joignait une insouciance presque téméraire des conséquences de ses actes à une lâcheté qui semblait parfois pitoyable. Il pouvait ourdir contre Abel Bellamy de sombres et sinistres complots, dont l’exécution risquait d’entraîner un châtiment auquel il n’osait penser ; pourtant il tremblait littéralement devant ses cris et rampait devant sa colère.

« Dites-moi ce que fait Bellamy au château, quel est son genre de vie ? Reçoit-il ?

— Recevoir ? dit l’autre avec rancœur. Il n’est i pas entré un étranger à Garre depuis que j’y suis. Il erre autour de la propriété, ou perd son temps en contemplation devant les pierres du château. Il passe ses soirées, seul dans la bibliothèque. Personne ne le dérange, d’ailleurs on ne le pourrait pas, parce qu’il s’enferme à clef. De neuf heures à onze heures du soir, et parfois une heure le matin, sa porte est verrouillée.

— Et il la ferme toujours ? demanda Spike, intéressé.

— Les deux portes ; il y en a une à chaque extrémité. Mais pour l’amour de Dieu…

— N’ayez donc pas peur, mon vieux. Pouvez-vous encore me dire quelque chose à son sujet ? »

Julius qui en avait déjà trop dit cherchait le moyen de s’échapper. « C’est à peu près tout. Mais vous me jurez, Holland, que je ne risque rien ?

— Où dîne-t-il ?

— Dans la bibliothèque. La salle à manger sert très rarement. Maintenant, il faut que je me sauve, Holland. » Et avant que Spike pût le retenir, il s’était enfui. En revenant à Guilford, Julius se remémorait cette conversation ; des gouttes de sueur perlaient à son front en se rendant compte de l’épouvantable indiscrétion qu’il avait commise. Il n’avait pas parlé du mouchoir ; il en fut heureux, pensant que c’était la chose la plus importante. Il trouva son patron de bonne humeur. Il suggéra lui-même que les journaux allaient sûrement s’emparer de cette affaire mystérieuse.

« On ne peut empêcher tous ces chiens d’aboyer, dit-il. La moitié des domestiques m’ont donné leur congé. Même ce gros pourceau de Wilks parle de partir. Je lui ai dit que s’il me quittait avant que j’aie pu le remplacer, je le poursuivrais pour rupture de contrat. Savini, veillez à ce que toutes les lampes des couloirs restent allumées toute la nuit.

— Attendez-vous encore une visite ? » demanda Julius. Il obtint un juron pour réponse.

Au jour, Bellamy avait examiné les portes de sa chambre. La vieille porte extérieure, constata-t-il, aurait pu être ouverte facilement avec quelques outils. Celle de cuir, avec son loquet intérieur, semblait assez sûre et il ne pouvait comprendre comment on s’y était pris pour la forcer. Une petite tige de fer, fixée sur le cadre de la porte pour empêcher le loquet de monter trop haut, était visible à l’extérieur. Il crut d’abord qu’on avait pu l’arracher et ouvrir le loquet par là, mais il se rendit compte que c’était impossible. Et bien qu’Abel Bellamy eût examiné de près et très soigneusement les murs et le plafond de sa chambre, il ne put rien trouver qui expliquât le mystère de cette porte intérieure s’ouvrant lentement. Cette nuit-là, il dormit avec son revolver sur la table de nuit. Quand il se réveilla à cinq heures du matin, les deux portes étaient grandes ouvertes… Le browning avait disparu.

CHAPITRE XII

L’ENTORSE DE VALÉRIE HOWET

« Père, dit Valérie ce matin-là au petit déjeuner, je désire une maison de campagne. »

M. Howet leva la tête.

« Que dis-tu ? demanda-t-il, surpris.

— Je désire une maison de campagne. »

Il trouva qu’elle était pâle et paraissait fatiguée. Elle avait les yeux cernés, et une sorte de nonchalance qui n’était pas dans sa manière habituelle éveilla l’inquiétude paternelle.

« J’ai vu une merveilleuse vieille maison. Ce n’est pas loin de Londres et il se trouve qu’elle touche à la propriété d’Abel Bellamy.

— Mais, ma chère enfant, j’ai certains devoirs qui m’appellent en Amérique, je ne veux pas rester ici tout l’hiver. Cependant, si tu le désires, je suppose qu’on pourrait arranger cela. Où est-ce ?

— À Garre. On l’appelle le Manoir de la Dame, c’est un vieux douaire qui, autrefois, appartenait au château. Cela demanderait beaucoup de réparations. – Elle regarda son assiette et continua insidieusement : J’ai pensé que c’était exactement l’endroit qui pourrait te convenir, père, si tu veux jamais écrire ton livre. »

M. Howet caressait le rêve d’écrire une histoire politique de l’Angleterre. C’était un projet qu’il nourrissait depuis vingt ans et pour lequel il avait accumulé des monceaux de documents. Le fait qu’il existait déjà d’excellents ouvrages sur ce sujet, loin de l’arrêter, au contraire le stimulait. Il se frotta pensivement la joue.

« C’est tellement calme et paisible. Je suis sûre, père, que tu ne pourras jamais écrire ton livre en Amérique, avec tes rendez-vous et tes affaires. Évidemment, tu ne pourrais pas l’écrire davantage dans une ville bruyante comme Londres, qui ne vaut guère mieux que New-York.

— Est-ce vraiment si calme ?

— Tu pourrais y entendre voler une mouche, affirma-t-elle avec une animation où il retrouva un peu de son ancienne vivacité.

— Je pense que ce n’est pas une mauvaise idée, Val, dit son père en se renversant dans son fauteuil et en contemplant le plafond. Le repos te serait salutaire. Je vais câbler à New-York pour voir si on peut arranger cela. Tu n’as pas peur des revenants ? »

Elle sourit : « Non, je ne crains pas les fantômes, si tu fais allusion à l’Archer Vert.

— C’est certainement une affaire singulière. – M. Howet hocha la tête. – Je ne connais pas Bellamy, mais d’après ce que je sais de lui, j’imagine qu’il est bien le dernier homme à se laisser émouvoir par autre chose qu’une feuille d’impôts.

— Tu ne l’as jamais rencontré ? »

Son père fit un signe négatif. « Non, je n’ai jamais eu aucun rapport avec lui. Je l’ai vu assez souvent puisqu’il a un appartement dans l’hôtel. Il ne me plaît pas, et son secrétaire ne me fait pas non plus bonne impression : »

Elle se leva et il se précipita pour l’aider à passer dans sa chambre.

« Valérie, il faut voir un docteur pour ta cheville.

— Ce sera guéri ce soir, dit-elle. Je vais m’étendre, ne rien faire et ne voir personne. »

Elle refusa son aide en riant et passa dans sa chambre en boitant un peu, mais sans secours. Un peu plus tard dans la matinée, arrivait un visiteur qui ne se laissa pas éconduire. M. Howet frappa à la porte de sa fille.

« Le capitaine Featherstone est là et veut te voir. Peut-il entrer ?

— S’il promet de ne pas faire le matamore, qu’il entre. »

Jim Featherstone entra dans la chambre sur la pointe des pieds avec un souci de précautions si exagéré qu’elle aurait aimé le battre.

« C’est affreusement triste de vous voir ainsi ; je vous en prie, ne prenez pas une mine renfrognée, Miss Howet. Je suis plein de commisération. »

M. Howet retourna au salon continuer son courrier. Featherstone changea de ton : « Où étiez-vous, hier soir, jeune fille ?

— Au lit.

— Et la nuit précédente ?

— Au lit également.

— Me trouverez-vous indiscret de vous demander si vos rêves ne vous auraient pas entraînée dans des quartiers assez nauséabonds des environs de Limehouse, à la recherche d’un nommé Coldharbour Smith ? »

Elle eut un geste d’impatience.

« Attendez. – Il leva la main avec solennité. – En cherchant M. Coldharbour Smith, n’êtes-vous pas tombée au milieu d’une rixe, dans un restaurant fréquenté principalement par des Chinois et des nègres ? »

Le souvenir la fit frissonner.

« Un brave marin anglais put heureusement vous tirer de là, mais déjà une de ces brutes vous avait gratifiée d’un mauvais coup.

— Vous n’étiez tout de même pas le brave marin anglais ? » demanda-t-elle, abasourdie.

Il hocha la tête. « Non, c’était un de mes hommes, le sergent Higgins ; un très bon garçon, bien qu’il n’ait rien d’un Don Juan. Pourquoi avez-vous fait cela ?

— Parce que je le devais, répondit-elle butée. J’aurais dû voir Creager avant qu’il lui arrivât malheur. Je savais qu’il émargeait au budget de Bellamy pour une horrible chose qu’il avait faite autrefois. Et cet autre homme… – Elle frissonna. – C’était terrible.

— Coldharbour n’est pas attirant, approuva le capitaine. Les gens qui fréquentent les établissements où il se complaît ne sont pas en général… disons agréables. Ainsi Coldharbour émarge lui aussi au compte Bellamy ? dit-il songeur. Je ne le savais pas. D’où tirez-vous donc vos renseignements ?

— J’ai payé pour le savoir, dit-elle en évitant une réponse directe, et je pense que le « tuyau » est sérieux. »

Il réfléchit un instant. « Je crains que vous ne risquiez bien gros en pure perte. Heureusement que Coldharbour n’était pas là l’autre soir, sinon, Bellamy aurait été au courant dans les vingt-quatre heures. »

Il vit les larmes lui monter aux yeux et ce spectacle inattendu lui coupa la respiration.

« J’ai tout essayé, dit-elle, tout ! Je suppose qu’il était présomptueux et vain de croire que je serais plus intelligente que toutes les polices du monde. Je commence à me rendre compte de mon erreur. »

Leurs yeux se rencontrèrent.

« Poursuivez-vous une ombre, Miss Howet ? demanda-t-il gravement.

— Non, non et non, s’écria-t-elle avec force. J’en suis sûre, quelque chose en moi me dit que j’ai raison, que je dois continuer.

— Voulez-vous répondre à une question ? demanda Featherstone en baissant la voix. Qui est la femme que vous cherchez ?

— Je ne peux pas vous le dire. Le secret ne m’appartient pas. »

CHAPITRE XIII

LE TUEUR D’ENFANTS

Ce fut le désir de changer d’air et de revoir un visage sympathique qui poussèrent Spike Holland à sauter sur l’occasion qui lui était offerte par son rédacteur en chef d’aller persuader John Wood, de Wenduyne, de donner à son journal une série d’articles sur le bien-être de l’enfance. Spike quitta Londres par le premier train et passa cinq heures peu confortables sur une mer houleuse et morne. Ce n’était pas tant pour s’assurer les articles que Wood lui avait déjà promis, que dans l’espoir de lui arracher quelques renseignements sur Abel Bellamy, qu’il avait entrepris ce voyage. Il était curieux de constater combien on possédait peu de documents sérieux sur sa vie, et Spike avait l’impression que le philanthrope américain pourrait en dire long s’il le voulait. La soudaineté avec laquelle il avait changé de conversation quand il avait jeté le nom de Bellamy lui en avait donné la conviction.

Spike fut heureux de fouler la terre ferme, il avait une demi-heure d’attente à la gare d’Ostende avant qu’apparaisse le petit train qui mène à la frontière hollandaise ; il s’installa dans un compartiment de première classe. La pluie tombait drue et un vent glacé balayait la place. Venant souvent en Belgique, il connaissait par cœur cette route lugubre qui longe les dunes. Les anciens emplacements des canons Allemands en coupaient seuls la monotonie. Wenduyne avait l’air d’une ville. C’était une plage très fréquentée en été. Elle ne semblait peuplée maintenant que d’un policeman frigorifié. De l’abri du tramway il suivait curieusement la lutte de Spike contre un fort vent du nord-ouest qui lui faisait face, tandis qu’il remontait la rue qui conduisait à la digue. Cette digue était morne et désolée. Toutes les jolies villas étaient closes ; des traînées de sable souillaient la promenade abandonnée. La marée était haute et une mer fauve léchait furieusement le pied de la jetée qu’il longeait lentement, son manteau boutonné jusqu’au menton. Il arriva au 94. C’était une haute villa étroite, comme ses voisines. Le seuil et l’entrée étaient cachés par une palissade grise, destinée à la protéger contre le mauvais temps. Celle-ci était percée d’une porte, il y frappa. N’obtenant pas de réponse, il frappa plus fort. Une troisième tentative n’eut pas plus de succès ; il décida d’essayer d’aborder la maison par-derrière. Là, son premier appel fut entendu par une vieille femme moustachue.

Elle le regarda, hésitante. « Qui dois-je annoncer ? puis sans transition : Monsieur ne reçoit pas, dit-elle en français.

— Il m’attend, je lui ai télégraphié. »

Les yeux ternes s’éclairèrent. « Ah ! oui, je me souviens, si Monsieur veut me suivre. »

Elle monta quelques marches d’un escalier sans tapis, frappa à une porte. Une voix répondit : « Entrez. » Elle introduisit le visiteur.

Spike se trouva dans une pièce qui semblait étroite en raison de sa longueur et de sa hauteur ; un côté du mur disparaissait sous des tapisseries, l’autre, presque jusqu’au plafond, était couvert de planches chargées de livres.

Quand le visiteur entra, John Wood était assis devant un grand bureau en orme. Il se leva et posa sa plume. « Vous êtes venu malgré ce temps. Bravo. Asseyez-vous, Holland, et avant que vous me le demandiez, je tiens à vous dire tout de suite que je vous donnerai bien volontiers les articles dont vous parliez dans votre télégramme. J’ai besoin de toute la publicité possible pour mon œuvre et je suis un tapeur sans vergogne. »

Ils discutèrent en détail tout ce qui concernait les articles et Spike transmit fidèlement les désirs de Syme quant à la longueur, aux sujets traités, etc. … La petite vieille à moustache apporta du vin, du café et des biscuits qui ressemblaient à des gaufres.

Ils parlèrent d’enfants pendant une heure. Wood semblait disposé à ne parler que de cela.

« M. Wood, j’ai idée que vous en savez sur Abel Bellamy beaucoup plus long que vous ne le dites. Vous ne l’aimez pas, n’est-il pas vrai ? »

Wood jouait avec un petit dieu Pan, une exquise statuette d’or qui se trouvait sur son bureau. « J’en sais assez pour le faire pendre », dit-il sans lever les yeux.

Spike demeura stupéfait. « Vous en savez assez pour le faire pendre ? répéta-t-il. Voilà qui est grave. »

Wood leva les yeux. « Ce pourrait être grave en effet si je ne parlais confidentiellement à un homme en qui j’ai pleine confiance. »

D’ordinaire Spike avait horreur des choses confidentielles, mais pour une fois il palpitait d’entendre des renseignements non publiables.

« Je n’ai pas de preuve, absolument aucune, continua l’ami des enfants. Néanmoins ce que je sais de lui justifierait la pendaison. Je ne prétends d’ailleurs pas qu’on le pendrait sur mon seul témoignage. La loi est très tendre pour la vie humaine.

— Il s’agit d’un enfant, évidemment, dit Spike. Sans vouloir prétendre que vous vous désintéressez des grandes personnes, ou que vous resteriez froid devant l’assassinat d’un homme quelconque, j’imagine à votre ton qu’il est question d’un enfant.

— Oui, il a tué un enfant ; un bébé que je me souviens vaguement d’avoir connu. Que ce soit lui ou quelque homme de paille qui ait fait le coup, je n’en sais rien. Il hait les enfants. Je suppose que vous n’avez pas pris au sérieux mon télégramme vous demandant si Bellamy s’intéressait aux tout petits ? C’était une plaisanterie ridicule, un peu macabre. Je vous l’ai envoyé sous l’impulsion du moment. Abel Bellamy ?… Il prendrait plutôt son dernier dollar pour le jeter à la mer que d’en donner le revenu pour secourir un enfant.

— Pouvez-vous me dire ce qu’il a fait ? Était-ce en Amérique ?

— Oui, en Amérique, il y a bien longtemps. J’ai bien peur d’en avoir déjà trop dit. Tôt ou tard je tiendrai la preuve. J’ai deux hommes qui, depuis des années, travaillent sur les faibles indices que j’ai pu leur fournir, l’un à Londres, l’autre en Amérique.

— Il a eu des ennuis aux États-Unis avec une société protectrice de l’enfance ?

— Je sais ; mais cela n’a aucun rapport avec l’affaire qui m’intéresse. Il a eu une autre histoire à New-York ; il a presque tué un groom en le jetant de la hauteur d’un étage dans un escalier de pierre. Oui, je connais sur le bout du doigt tous ses exploits publics, c’est la vie secrète de Bellamy que je fouille. C’est une brute née. Il ne s’en est pas pris qu’aux enfants : pour arrêter l’action judiciaire d’un valet de chambre qu’il avait boxé, il lui en a coûté cinq mille dollars. Jamais il n’en a repris depuis. »

Il se leva soudain et allant à un coffre-fort, à l’autre bout de la pièce, l’ouvrit. Il resta devant un instant et revint avec quelque chose dans la main.

Spike s’était levé pour partir, car il ne disposait que de quelques heures et ils avaient parlé longuement de ces fameux articles sur l’enfance.

« Regardez cela, Holland. »

C’était un petit soulier de bébé. La peau blanche était tachée et décolorée.

« Quelque jour, si le jugement de Dieu ne m’a pas devancé, je montrerai ce petit soulier à Abel Bellamy devant un tribunal américain. Et ce sera pour lui un jour de malédiction. »

CHAPITRE XIV

LES CHIENS DE GARRE

M. Bellamy reçut Julius ce matin-là avec une secrète satisfaction. Les heures matinales n’étaient jamais pour lui les meilleures et il ne connaissait rien de mieux pour se mettre en forme que de dire quelque chose de désagréable.

« Ne vous faites pas rencontrer par mes chiens, lui dit Bellamy en guise de salut. Vous ne représenteriez pour eux rien de plus qu’un repas. »

Julius leva la tête, mal à l’aise. Il n’y avait pas de chiens au château car le châtelain n’aimait pas les animaux. Son patron expliqua : « J’ai acheté un couple de chiens policiers et dès ce soir ils seront de garde dans le hall et les couloirs. Si vous m’en croyez, vous ne sortirez pas de votre chambre avant que je sois levé. »

Un peu plus tard, Julius vit les chiens ; hargneux, méchants, on eût dit des loups. Dans leur nouveau logis ils étaient inapprochables, si ce n’est par Abel Bellamy lui-même. La peur ne l’effleurait même pas et, de fait, les molosses semblaient l’avoir immédiatement reconnu pour leur maître.

« Prenez-les, dit Bellamy, n’ayez pas peur, touchez-les. »

Julius avança une main craintive vers l’animal le plus proche et fit un bond en arrière quand celui-ci se mit à aboyer après lui.

« Vous avez peur et il le sait. Viens ici, toi. Il fit claquer ses doigts et le chien s’avança vers lui en rampant, remuant la queue, puis il s’assit, levant sa tête intelligente vers la grosse figure de son maître. L’homme qui me les a vendus prétendait que je ne les maîtriserais pas en un mois. Quel idiot ! La maison est louée, dit-il pour changer de conversation. Comment s’appelle-t-elle déjà ?

— Voulez-vous parler du Manoir de la Dame ? » demanda Julius surpris.

Le vieux fit un signe affirmatif. « J’ai été devancé de cinq minutes. Quand j’ai téléphoné ce matin à l’agent de location, il venait de traiter. Savez-vous de quoi il retourne ?

— Non, Monsieur, c’est la première fois que j’en entends parler. Qui est le nouvel arrivant ?

— Je n’en sais rien et je m’en moque. Mais il aurait pu aller ailleurs. »

Dans l’après-midi, Julius l’accompagna dans une tournée d’inspection le long de la large allée plantée d’arbres.

« Je suppose que c’est cela, dit Bellamy, montrant de sa canne une maison grise, carrée, dont le toit et les cheminées apparaissaient au-dessus du mur qui entourait le parc. J’ai vu la maison autrefois, mais je n’avais jamais pensé à l’acheter. Est-ce une porte, là, dans le mur ?

— On le dirait, il y avait probablement une communication entre le château et le Manoir. C’était ce qu’on appelle un douaire. »

L’examen de la porte démontra qu’elle était très ancienne, bardée de fer et n’avait pas été ouverte depuis des années. Ses ferrures étaient rouillées, et elle était à demi recouverte de lierre. Le fait qu’il aurait fallu une journée de travail pour l’ouvrir ne suffit pas à satisfaire le châtelain.

« Faites venir un maçon du village et qu’on me mure cette porte, dit-il. Je ne veux pas risquer de voir des gens chercher à pénétrer sur mes terres. Veillez-y, Savini. »

Julius envoya un ordre, et ce même après-midi deux ouvriers vinrent du village commencer d’enlever le lierre et faire leurs préparatifs pour murer la porte ; quand Valérie Howet, faisant le tour du jardin de sa nouvelle propriété, entendit le bruit que faisait le fer sur la pierre, elle devina quelle détérioration subissait la pauvre porte de l’autre côté du mur.

À bien des égards, le Manoir de la Dame lui avait réservé des surprises. Un examen plus attentif avait démontré que très peu de réparations étaient nécessaires à l’intérieur. Les murs de toutes les pièces étaient lambrissés, les plafonds à poutres apparentes. Tout cela ne demandait que nettoyage et peinture. Un des parquets en marqueterie avait grand besoin de réparations, mais, à sa grande joie, Valérie constata qu’en somme il était possible d’emménager presque immédiatement et elle s’y décida sur-le-champ. Le docile M. Howet y consentit et, avant que les peintres fussent sortis de la maison ou que les plafonds fussent secs, on vit d’énormes voitures de livraison traverser en procession la campagne tranquille de Berkshire et entrer par la porte du Manoir.

De la fenêtre de sa chambre, Abel Bellamy vit un matin de la fumée s’élever au-dessus des arbres dans la direction de la maison et grommela. Il se levait plus tôt depuis quelques jours, parce que les domestiques montraient une répugnance bien légitime à commencer leur travail avant que les chiens fussent attachés. Ces gardiens de nuit parcouraient le château en tous sens ; Julius entendit une fois leur piétinement silencieux et frissonna. La présence des chiens semblait d’ailleurs avoir un résultat effectif : depuis qu’ils étaient là, l’Archer Vert ne s’était pas manifesté.

M. Bellamy avait aperçu un jour une manchette du Daily Globe : Des chiens policiers protègent le milliardaire de Chicago contre le fantôme d’un archer. Il avait juré mais s’était pourtant résigné à cette publicité déplaisante. En dépit de l’aversion que lui inspirait Spike Holland, il n’éprouvait pas le besoin de faire la dépense d’une vendetta, bien qu’il lui fût arrivé autrefois de ruiner des journalistes pour moins que cela. Mais Spike Holland mit le comble à son audace en apparaissant à la grille du château pour demander audience.

C’était le jour qui suivit son retour de Belgique.

« Dites-lui, répondit Bellamy au téléphone, que s’il approche je lance mes chiens sur lui.

— Il dit qu’il a des renseignements à propos de Creager, l’homme qui a été assassiné l’autre jour.

— Je ne veux pas le savoir », hurla Bellamy en raccrochant brutalement le récepteur.

Un peu plus tard, tandis qu’il faisait dans ses terres une de ses infatigables inspections, il demeura figé de stupeur. Le journaliste roux traversait tranquillement une pelouse, un cigare au coin de la bouche, les mains dans les poches. Il en sortit une pour saluer gaiement le milliardaire abasourdi.

« Comment êtes-vous arrivé ici ?

— Par-dessus le mur », dit Spike avec sérénité.

La figure rouge d’Abel Bellamy prit une teinte plus sombre.

« Vous pouvez repasser ce mur, vous n’avez aucun droit d’être ici, vaurien. Allez, ouste !

— Allons, monsieur Bellamy, écoutez-moi, il est inutile de faire une histoire. Je suis ici, vous feriez mieux de m’écouter.

— Je n’écouterai rien. F… ez-moi le camp. »

Le vieil homme s’avança vers le journaliste, ses intentions nettement écrites sur son visage.

« Je pense que vous feriez mieux de m’écouter, dit tranquillement Spike sans bouger d’un centimètre. La police a trouvé la copie d’une lettre que Creager vous adressait au sujet d’un certain Z ; on voudrait bien savoir en quelle année elle fut écrite et qui était cet homme. »

L’attitude de Bellamy changea instantanément.

« Une lettre ? À moi adressée ? Je n’y crois guère. Est-ce que ce fou gardait copie de ses lettres ? »

Spike fit un signe affirmatif. « On en a trouvé des centaines dans son bureau. Je suppose que c’était son habitude. »

Abel Bellamy réfléchit un moment. Puis : « Suivez-moi ». Et Spike triomphant lui emboîta le pas.

CHAPITRE XV

LA NOTE DU GAZ

« Maintenant dites-moi ce que vous savez. Comment êtes-vous au courant de cette histoire de lettre ?

— J’étais là quand on l’a trouvée. En fait ils ne s’y seraient peut-être pas arrêtés si je ne l’avais remarquée.

— Vous croyez ? dit le vieil homme d’un air farouche.

— Je l’ai vue et j’en ai pris copie avant que l’inspecteur se rendît compte que cela pouvait avoir de l’importance. Il sortit un calepin de sa poche. Je vais vous la lire, il n’y a pas de date et c’est ce qui embête ces messieurs de la police.

 

« Monsieur Bellamy,

« Encore à propos de Z. Il est dans ma section et c’est un garçon peu patient. Je pense que je pourrais faire ce que vous m’avez suggéré à notre dernière rencontre ; mais il faudrait que vous me payiez bien parce que je pourrais y perdre ma situation. Et puis cela pourrait être assez pénible pour moi, je risquerais de me blesser sérieusement et je dois savoir d’abord où en sont mes finances. Je n’aime pas Z. Il est trop chic et a la langue trop prompte et il y a déjà eu une petite difficulté avec lui. Si vous voulez qu’on aille de l’avant, je peux vous voir demain. Je pars en vacances et serai à Henley avec des parents. Si cela vous convient, vous pourrez m’y trouver.

« Signé : J. Creager. »

 

Abel Bellamy relut la lettre puis la rendit au journaliste. « Je ne me souviens pas de l’avoir reçue. En tout cas je ne sais qui est ce Z et je n’ai jamais rien payé à Creager, sauf pour les services qu’il m’a rendus. »

Sa voix était exceptionnellement calme bien que Spike pût se rendre compte qu’il se maîtrisait à grand-peine.

« Mais c’est à Henley qu’il vous a sauvé la vie, n’est-ce pas ? insista Spike. C’est une curieuse coïncidence qu’il vous ait précisément donné rendez-vous là. Il avait peut-être prévu que vous y tomberiez dans la rivière ?

— Assez d’insolences, Holland, explosa Bellamy. Vous n’aurez de moi aucun renseignement complémentaire. Quant à cette lettre, rien ne prouve qu’il l’ait jamais envoyée. C’est peut-être vous qui l’avez fabriquée et mise dans ses papiers. D’abord, que faisiez-vous à cette perquisition ? »

Spike rangea son carnet. « Ce que j’y faisais ?… La mouche du coche, si vous voulez. Vous n’avez rien à dire de cette lettre, monsieur Bellamy ?

— Rien, je ne l’ai jamais reçue. J’ignore tout de l’homme dont on parle. Je ne savais même pas que Creager était gardien de prison jusqu’au jour où je l’ai lu dans le Daily Globe, mon journal favori », ajouta-t-il sarcastique. Spike esquissa un sourire.

« Je suppose que vous voudrez bien que je visite le château ? demanda-t-il d’un air suave.

— Vous vous trompez, mon garçon. Vous pourrez le regarder de l’autre côté du mur que vous avez escaladé, et le plus tôt sera le mieux. »

Pour être tout à fait sûr que son visiteur indésirable était bien parti, il l’accompagna jusqu’à la porte et le concierge en le voyant demeura bouche bée.

Le château de Garre avait subi des réparations et des aménagements considérables avant qu’Abel Bellamy vînt y habiter. Sous la surveillance personnelle de l’ancien maçon, une armée d’ouvriers avait passé près d’un mois à exécuter les travaux qu’il avait décidés. Il était son propre architecte et son propre entrepreneur. Il avait fait installer une nouvelle conduite d’eau, tout le château était éclairé à l’électricité et toutes les pièces, sauf la bibliothèque, avaient le chauffage central. La cuisine disposait d’une importante rampe à gaz.

Or précisément le jour où Spike Holland avait fait son entrée inattendue sur les pelouses du château, Wilks le maître d’hôtel demeura un long moment troublé devant la note du gaz. À l’ordinaire toutes les factures allaient directement à M. Bellamy, mais cette fois, sans doute par erreur, c’est à l’office que fut présenté le relevé du gaz du trimestre d’été et Wilks réfléchit longuement avant d’aller en entretenir son maître.

« Qu’y a-t-il ? demanda celui-ci en fronçant les sourcils.

— Monsieur il y a une erreur pour le gaz, dit le maître d’hôtel, content de pouvoir apporter un renseignement qui ne pouvait être que bienvenu.

— Une erreur ? Quelle erreur ?

— Eh bien, Monsieur, on envoie une note importante alors que, la rampe à gaz de la cuisine ayant été à réparer, on a dû se servir de charbon presque tout le temps. »

Bellamy lui arracha le papier des mains sans le regarder : « Laissez cela, dit-il.

— Mais nous ne pouvons avoir consommé huit mille mètres de gaz puisqu’on ne s’en est presque pas servi…

— F… ez-moi la paix, tonna son patron. Et n’ouvrez pas les factures, ça ne vous-regarde pas. Compris ? »

Ce fut la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Wilks était bien payé, mais il en avait assez enduré de la part de ce patron grossier et sa patience était à bout.

« Je ne supporterai pas davantage que vous me parliez de la sorte, Monsieur. Je serais heureux que vous me donniez mes gages et me laissiez partir. Je ne suis pas habitué…

— Pas de discours, filez, dit Abel en jetant un billet sur la table. Voilà votre argent. Soyez parti dans une demi-heure. »

Spike était en train de prendre un modeste repas à l’auberge du village quand la nouvelle lui parvint. Le renvoi du maître d’hôtel prenait à Garre l’importance d’un événement mondial. On savait bien que les relations étaient tendues entre le châtelain et le chef de son personnel, et quand M. Wilks apparut dans la rue du village il fut arrêté tous les dix pas par des sympathisants de tous rangs, depuis le docteur du pays jusqu’à un des domestiques que la peur de l’Archer Vert avait chassé du château.

Le journaliste quitta sa table pour aller au-devant du maître d’hôtel disgracié.

« C’est absolument impossible de vivre avec lui, dit Wilks encore tremblant d’énervement. Ce n’est pas un être humain, c’est un porc. Et ses histoires de revenants…

— Avez-vous vu le fantôme ?

— Mais non, Monsieur. Je ne peux pas dire que je l’ai vu, ce serait un mensonge. À mon avis c’est une pure invention de M. Bellamy dans quelque but malfaisant. Quand je dis que c’est un porc, je parle comme un homme qui a servi dans quelques-unes des meilleures familles. Il ne sait pas vivre, Monsieur. Il a une des plus belles salles à manger qui existent dans la région et il prend ses repas comme un chien dans la bibliothèque. Pas un homme bien élevé n’agirait ainsi. Et qu’est-ce qu’il mange ? De quoi nourrir trois personnes normales. Il prend à son petit déjeuner un litre de lait, une demi-douzaine d’œufs… »

Et il continua une énumération qui donnait une idée du prodigieux appétit de M. Bellamy.

Ce fut pour Spike une révélation. Jamais il n’avait pensé à lui comme à une personne qui mangeait, buvait, avait les besoins d’un simple mortel.

« Quelle a été la cause immédiate de votre départ ? demanda-t-il. Le maître d’hôtel le mit au courant.

— On n’avait pas dépensé de gaz pendant le trimestre et la Compagnie présentait une facture de huit mille mètres cubes. C’est dans son intérêt que je le lui ai dit et au lieu de m’en savoir gré, comme n’importe quel maître normal, il me traite comme un chien. Vous pensez bien, monsieur Holland, que je n’allais pas supporter cela. »

En rentrant à Londres, Spike décida de passer à Scotland Yard. Jim Featherstone y était et il fut reçu immédiatement.

« Eh bien Holland, qu’y a-t-il de nouveau ? »

Il avança la boîte de cigares, Spike en choisit un avec une grande attention.

« On s’agite au château de Garre. Le noble propriétaire a congédié son maître d’hôtel pour s’être mêlé de la note du gaz. Si cela s’était passé quatre cents ans plus tôt, je suppose que le pauvre Wilks aurait été pendu et serait allé rejoindre les fantômes de bonne compagnie qui se réunissent la nuit pour faire une partie dans la cour d’Abel.

— Recommencez et très lentement, dit Jim. Je suis plutôt obtus ce matin. D’abord qu’est-ce qu’il y avait d’anormal à cette note de gaz ? »

Spike le lui dit et, à sa grande surprise, Jim le pressa de donner des détails, questionnant et requestionnant.

« De toute façon je ne vois pas où vous pouvez en venir avec cette histoire de gaz, à moins que vous soupçonniez Bellamy d’avoir une distillerie clandestine de whisky.

— Cette note de gaz est la chose la plus importante que nous ayons apprise jusqu’ici sur le château de Garre, dit tranquillement Jim Featherstone. Je vous en suis très obligé, Holland. À propos je vais m’absenter pour une ou deux semaines, mais si vous appreniez quelque chose je serais heureux que vous en fassiez part à mon second. Je vais vous présenter. »

Spike entrait une demi-heure plus tard dans le bureau de son rédacteur en chef. « Monsieur Syme, je suis sûr que le mot de l’énigme de la mort de Creager est au château de Garre. M. Bellamy vient de mettre à la porte son maître d’hôtel et je pense qu’il faudrait le remplacer par un homme à nous immédiatement. J’irais bien moi-même, mais outre que je ne connais rien à ce travail, Bellamy me reconnaîtrait avant une heure. Ne pourrait-on y faire envoyer Mason ou un autre par un bureau de placement ?

— C’est une idée », dit le rédacteur en chef.

Mais la même idée était venue presque en même temps à deux autres personnes qui s’intéressaient particulièrement aux secrets de M. Bellamy.

CHAPITRE XVI

LES CHIENS ENTENDENT DU BRUIT

Abel Bellamy avait lu le rapport de l’enquête sur Creager sans émotion. Cela ne signifiait rien d’autre pour lui que l’économie des quatre cent quatre-vingts livres par an qu’il lui versait depuis pas mal d’années. Il avait été difficile et ennuyeux de répondre aux multiples questions que la police lui avait posées au sujet de ses rapports avec le mort ; mais c’était fini. C’était curieux que le caractère bizarre de la mort de cet homme ne l’eût pas frappé. Il n’avait fait aucune association d’idées entre cette méthode de tuer et les apparitions de l’Archer Vert. Par habitude il était prévenu contre les journaux et dès le début il considéra ce rapprochement comme une invention de journaliste. Il était probable, à son avis, que l’homme n’avait pas même été tué par une flèche. Il devait avoir été assassiné par quelque voyou qui avait une vieille rancune contre lui ; et s’il s’était tout de même servi d’une flèche c’est que le meurtrier en avait puisé l’idée dans les journaux. Une chose l’avait frappé, et cela n’avait rien à voir avec l’assassinat, c’était la mine soucieuse de son secrétaire. Il l’attribuait, à tort, au fait qu’il lui avait dit connaître son passé. La présence des nouveaux habitants du Manoir le contrariait. Il semblait que cela attentât d’une façon indéfinissable à sa souveraineté, bien qu’il ne précisât pas sa pensée en ces termes. Il ignorait complètement qui ils étaient et n’en avait cure. Sauf avec Julius, il ne parlait jamais de ce qui se passait en dehors du château ; ses domestiques ne lui adressaient pas la parole, à moins qu’il ne leur posât une question, et il ne leur parlait jamais que pour faire des observations.

Quelques jours après le départ de Wilks il eut l’occasion de s’en prendre au nouveau maître d’hôtel.

« Jeune homme, je veux que vous compreniez que vous n’avez à venir nulle part où je me trouve sans que je vous aie fait demander. Vous avez frappé à la porte de la bibliothèque hier soir, bien que M. Savini vous eût dit que je ne voulais pas être dérangé.

— Je regrette, Monsieur ; je ne suis pas encore bien au courant des habitudes du château, mais je ferai attention à l’avenir », répondit-il avec toute la déférence désirable.

L’arrivée du remplaçant de Wilks semblait avoir eu pour effet de démoraliser complètement Julius. En tout cas il y avait un changement notable dans sa manière d’être. Depuis que celui-ci était au château il était moins félin, moins nonchalant. Bellamy le trouva un jour errant sur les pelouses, complètement désemparé.

« Qu’est-ce que vous avez, Savini ? railla-t-il. S’il doit y avoir quelque jour du grabuge ici, c’est moi qui le ferai. Secouez-vous, ayez un peu de cran. En somme qu’est-ce qui vous prend ? Est-ce que la police vous a trouvé ?

— Non, Monsieur, je ne me sens pas bien.

— Alors trouvez une autre situation, ma maison n’est pas un sanatorium. »

Plus de quinze jours s’étaient écoulés depuis la dernière apparition de l’Archer Vert et Bellamy n’éprouvait aucune difficulté à en trouver l’explication : « Les chiens policiers ont quelque chose qui ne plaît pas aux fantômes, mais il se pourrait aussi que les fantômes portent particulièrement sur les nerfs des chiens policiers. »

Cette nuit-là le maître fut éveillé par le sourd grognement de l’un de ses chiens. Sautant du lit, il courut dans le couloir. Toutes les lumières étaient allumées comme il en avait donné l’ordre. Un des chiens immobile au milieu du couloir regardait le large escalier de pierre qui descendait dans le hall. Bellamy siffla. Le chien se retourna et vint lentement, s’arrêtant à plusieurs reprises pour regarder derrière lui. À ce moment, son compagnon le rejoignit, ayant remonté l’escalier en quelques bonds en entendant siffler son maître.

« Qu’est-ce qui se passe, hein ? »

Abel retourna dans sa chambre, mit sa robe de chambre et glissa un revolver dans sa poche. Alors, suivi des chiens, il descendit dans le hall. Il ne vit rien de suspect, ouvrit la porte de la bibliothèque, y alluma les lumières et y fit sans résultat une inspection minutieuse. La lourde porte d’entrée était fermée et barrée. Satisfait, il remonta dans sa chambre. Il avait à peine éteint que les grognements des deux chiens recommencèrent. Il les trouva où il les avait laissés. Ils étaient immobiles, fixant le grand escalier et, quand il les siffla, l’un d’eux se retourna mais ne bougea pas. Il jeta un appel bref, ils vinrent à lui.

« Qu’est-ce qui vous prend, idiots ? »

Ils étaient inquiets. Les chiens doivent avoir de ces toquades, pensa Abel, et il regagna son lit. Au moment où il éteignait sa lampe, il entendit de nouveaux grognements mais n’en tint plus compte et s’endormit.

Il était cinq heures quand il s’éveilla. Il faisait encore nuit. Il se leva, mit sa robe de chambre, puis tourna le commutateur et resta abasourdi. La porte était grande ouverte, ainsi que la porte extérieure et il était certain de les avoir fermées toutes deux quand il était rentré se coucher la dernière fois. Qu’avaient donc fait les chiens ? Il alla s’en assurer et d’abord les crut morts, car ils étaient couchés le long du mur, l’un derrière l’autre, pattes étendues. Il en secoua un. La bête ouvrit les yeux, le regarda stupidement et les referma.

« Drogués », pensa le châtelain. Ainsi il y avait vraiment eu quelqu’un de caché cette nuit et ce quelqu’un ne pouvait être que l’Archer Vert. Les chiens se remirent à peu près une demi-heure plus tard et semblèrent ne pas souffrir de leur mésaventure. Il les conduisit lui-même au chenil.

Pourquoi l’Archer Vert était-il venu ? Dans quel but ? Ce n’était pas pour démontrer son habileté à entrer et sortir à son gré de cette pièce, qu’il s’était donné la peine de droguer les chiens. Que cherchait-il ? La chambre à coucher contenait peu de choses de valeur et celles qui s’y trouvaient n’avaient pas été touchées. Le vol, de toute évidence, n’était pas l’explication de ces visites. Il était non moins certain que l’Archer Vert n’était pas un plaisantin et qu’il y avait à ses actes un motif sérieux. Soudain la vérité apparut à Bellamy ; il cherchait la clef, cette clef qui ne le quittait pas le jour et qui était sous son traversin la nuit. Il la portait dans sa poche au bout d’une longue chaîne d’acier. La première chose qu’il faisait le matin était de la prendre et de mettre la chaîne autour de son cou pendant son bain. La dernière chose qu’il faisait le soir était de remettre la clef sous son traversin. C’était un instrument curieux, très long, très étroit et très mince. La clef ! C’était l’explication. Et si c’était cela, l’Archer Vert connaissait le secret du château de Garre. Il courut presque à la bibliothèque et claqua la porte derrière lui. Savini, entendant ce bruit dans un demi-sommeil, rêva que le vieux s’était suicidé, et sourit en dormant.

CHAPITRE XVII

AU MANOIR DE LA DAME

Julius Savini, en se rendant au bureau de poste du village, aperçut une silhouette connue et pesta intérieurement. S’il y avait eu le moindre chemin de traverse qu’il eût pu prendre, ou s’il avait été possible de feindre de n’avoir pas vu ce jeune homme éveillé à la chevelure rousse, qui fumait un cigare matinal en regardant les passants d’un air inquisiteur et bienveillant, il l’aurait certainement fait. Mais Spike lui fit signe et il traversa la rue avec une sueur froide.

« Je suis… commença-t-il.

— Pourquoi vous presser ? dit Spike lui agrippant le bras. Quoi de nouveau ? Que fait l’Archer Vert ? Est-il toujours en vacances ?

— Non, railla Julius. Il a drogué les chiens cette nuit. Je vais à la poste télégraphier qu’on en envoie deux de plus. Le vieux pense que l’Archer Vert aura plus de mal à manœuvrer quatre chiens que deux. » Et, s’échappant, il fila à grandes enjambées, visiblement désireux de mettre le plus de distance possible entre l’indiscret journaliste et lui-même.

Spike avait reçu ce matin une lettre de son ami de Belgique. John Wood devait venir à Londres à la fin de la semaine et l’invitait à dîner avec lui. Une partie de la lettre intéressait particulièrement le reporter :

« Je vous remercie du long compte rendu que vous m’avez envoyé des événements du château. Depuis, j’ai reçu le Globe et lu votre article ; l’histoire de l’Archer Vert de Garre est remarquablement contée. Dans votre sous-titre, vous exprimez l’opinion que ce fantôme réussira tôt ou tard à venir à bout de la résistance nerveuse de Bellamy. Comme je vous l’ai dit déjà, c’est une erreur. Rien au monde n’effraiera cet homme essentiellement mauvais. Je ne suis pas non plus d’avis qu’il est inévitable qu’Abel Bellamy soit tué par la main qui abattit Creager. Je pense que dans une très large mesure c’est une question d’opportunité pour l’exécuteur, et que le sort de Bellamy dépend entièrement de la nature des découvertes faites par l’homme qui « hante » le château. »

Le reste de la lettre traitait en détail des progrès de son œuvre. Il avait réussi à intéresser un certain nombre de gens riches en Amérique et en Angleterre et la réussite dépassait de loin ses plus folles espérances. Spike ne lut pas très attentivement la fin de la lettre, parce qu’en ce moment le bien-être de l’enfance l’intéressait médiocrement. Par contre, il se passionnait pour l’affaire Bellamy.

Il ne pouvait s’empêcher de s’étonner de l’extraordinaire différence de caractère des deux hommes. Ce géant brutal installé dans sa forteresse comme un ogre du vieux temps, irradiant l’égoïsme et la haine, et d’autre part cette âme aimable qui consacrerait toute sa vie à travailler pour le mieux-être de l’humanité.

M. Howet l’avait invité à déjeuner. Il longeait le joli chemin qu’ombrageaient les hauts murs du château. Le Manoir de la Dame n’était entouré que de quelques arpents de terre, limités au Sud par la propriété de leur « sympathique » voisin. Ce fut après le déjeuner qu’il le constata, quand Valérie lui fit faire le tour du propriétaire.

« On dirait qu’il y a une porte ici, Miss Howet ?

— Il y en avait une, dit-elle avec regret, mais M. Bellamy l’a fait murer de l’autre côté.

— Il a peut-être peur de l’Archer Vert, plaisanta Spike, et il ajouta vivement : J’espère que ce n’est pas une gaffe, vous ne le craignez pas ?

— Non, je n’ai pas peur. »

Spike étudiait le mur avec un intérêt tout professionnel. « Il est plus bas par ici que de n’importe quel côté du château, dit-il, et vous auriez toute facilité d’aller faire un tour dans le domaine féodal du seigneur Abel si tel était votre bon plaisir. » Il s’avança contre le mur, leva les bras, et ses mains en atteignirent la crête. « Deux échelles légères et le tour est joué. Fichtre ! Je commence à vous envier, Miss Howet. Je ne veux pas vous demander de partir de chez vous pour un cambriolage du château, mais si vous m’y encouragiez le moins du monde, je viendrais ici par une nuit bien noire et me mettrais à la recherche de cet Archer. »

Elle rit doucement. « Je ne vous encouragerai pas, monsieur Holland », puis : « Avez-vous vu le capitaine Featherstone ces derniers temps ?

— Non, pas depuis lundi dernier. Il m’a dit qu’il partait en voyage, mais j’en doute. Franchement, Miss Howet, je le soupçonne d’être le nouveau maître d’hôtel du château. Je sais que l’affaire Bellamy l’intéresse beaucoup et particulièrement la note du gaz. Et pourquoi la note du gaz, Dieu seul le sait.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? » demanda-t-elle vivement.

Spike lui raconta les potins d’office du château.

« Ainsi, le capitaine Featherstone était impressionné par la note du gaz ? »

Spike fit un geste affirmatif. « Connaissez-vous Julius Savini ? demanda-t-elle, détournant la conversation. Pouvez-vous me renseigner à son sujet ?

— Ma foi non, si ce n’est que c’est un Eurasien. Son père était Anglais, sa mère Hindoue et j’imagine que Julius a les faiblesses des deux. Il fréquentait habituellement la bande de Crowley, mais je n’ai jamais su s’il en était la victime ou l’instigateur. La police a dispersé la bande l’année dernière et Julius est passé au travers du filet. Ainsi il se peut qu’il ait été victime. J’avais toujours trouvé bizarre qu’il fût secrétaire de Bellamy jusqu’au jour où j’y ai réfléchi, et alors je me suis rendu compte que Julius est exactement le type qui pouvait convenir à ce vieux hibou. Il est né flatteur, il est totalement dépourvu de scrupules et il a une peur bleue de Bellamy. Sa tête est bourrée de projets effarants pour s’enrichir rapidement, mais il n’a ni le cran ni les moyens de les exécuter. Tel est Julius et je ne crois pas être injuste envers lui.

— Je ne le crois pas non plus », dit Valérie.

Spike s’était installé à Garre. Deux fois par jour il téléphonait au bureau et bien que M. Syme fût d’avis que l’Archer Vert avait presque épuisé l’intérêt du public, il ne voulait pas prendre la responsabilité de rappeler son subordonné, au cas où le fantôme se manifesterait à nouveau. Spike était en conversation téléphonique cet après-midi-là, quand il vit Valérie passer sur la route de Londres, au volant de sa voiture.

CHAPITRE XVIII

EL MORO

Valérie examina curieusement le salon dans lequel on venait de l’introduire. Une odeur âcre de fumée de cigare refroidie vous saisissait dès l’abord ; les dorures ternies, les lourds rideaux de velours, le clinquant de toute la décoration donnaient une impression malsaine et écœurante. Julius Savini congédia le garçon obséquieux et ferma la porte, conscient de la répugnance de Valérie au point que le mot portugais qui rend si exactement ce genre d’émotion lui monta aux lèvres : « repugnancio ».

« Je regrette infiniment de vous faire venir ici, Miss Howet, mais c’est le seul endroit où j’avais la certitude que nous ne serions pas espionnés.

— Quel genre de restaurant est-ce ici ? demanda-t-elle avec curiosité.

— Il est très connu, dit Julius, plein de tact. Ne voulez-vous pas vous asseoir, Miss Howet ? J’ai grand-peur d’avoir bien peu de choses à vous dire. M. Bellamy se garde de plus en plus.

— M’apportez-vous la photographie ? »

Il hocha la tête. « Quand j’ai voulu la prendre, le tiroir était vide. Le patron doit s’être aperçu que j’avais fouillé son bureau. J’ai risqué beaucoup pour vous, Miss Howet.

— Et je vous l’ai payé, répondit-elle froidement. Il me faut cette photographie. Vous m’avez dit qu’il y en avait d’autres ?

— Il y avait un portrait de son neveu », dit Julius.

Les yeux de la jeune fille s’ouvrirent démesurément.

« Son neveu ? – Le ton était incrédule. – Je croyais qu’il n’avait aucune famille ?

— Ce n’est qu’une supposition. De toute façon, il a été tué à la guerre. »

Fay Clayton avait deviné que Julius avait des ressources cachées, et ne s’était pas trompée. Chaque bribe de renseignements que Valérie Howet avait obtenue sur Bellamy, ses actes, ses déplacements, les gens qu’il voyait, lui était venue par cet Eurasien poli et la bourse de la jeune fille avait été la mine d’or dont Fay avait largement profité.

« N’y avait-il rien d’écrit au dos de la photographie, rien qui pût indiquer qui était cette femme ? Ah ! pourquoi ne l’avez-vous pas prise quand vous en avez eu l’occasion ?

— Je regrette de ne pas l’avoir fait, dit-il tristement. Mais s’il s’était aperçu de sa disparition, je tremble en pensant à ce qui serait arrivé. » Il frissonnait réellement.

« Vous disiez dans votre rapport que l’Archer Vert était venu et avait drogué les chiens.

— Il est entré aussi dans la chambre de M. Bellamy. Je n’ai qu’une chose importante à vous dire, Miss Howet. Le patron a écrit à Smith ce matin et m’a envoyé recommander la lettre. Elle était cachetée, mais au poids je présume qu’il y avait de l’argent dedans. Smith touche davantage que Creager. Je crois qu’il doit avoir environ cent livres par mois. Je le sais parce que le mois dernier il m’a envoyé chercher cent livres à la banque et, le soir même, il m’a redemandé de l’argent pour rembourser à Wilks, l’ancien maître d’hôtel, une petite somme.

— Qui est le nouveau maître d’hôtel ?

— Je ne le connais pas, Mademoiselle. C’est un garçon très agréable, mais je le vois peu. »

Valérie réfléchit un instant. Elle avait fait une tentative infructueuse pour entrer en contact avec le second bandit à gages de Bellamy et cela avait failli se terminer par une catastrophe. Elle était convaincue que Coldharbour Smith tenait la clef du mystère qu’elle voulait résoudre.

Soudain le bruit d’une altercation parvint à leurs oreilles. La porte s’ouvrit avec violence et une femme apparut. Elle était rouge, ses yeux brillaient de colère et elle ne réussit pas tout de suite à se maîtriser suffisamment pour interpeller la jeune fille, stupéfaite.

« Je voudrais savoir ce que vous faites ici avec mon mari, Miss Howet, demanda-t-elle enfin d’une voix frémissante.

— Votre mari ? dit Valérie regardant tour à tour Fay et Julius, déconfit.

— Ma chère, je vois cette dame pour affaires, dit Julius d’une voix chevrotante.

— Pour affaires ? Vraiment ? – Les poings sur les hanches, elle observait l’agitation de son mari. – Quelle blague ! Tu ne pouvais pas lui parler d’affaires à son hôtel, peut-être ?

— Est-ce votre femme, monsieur Savini ?

— Si je suis sa femme ? railla Fay. Ma foi je le crois. Ainsi, voilà pourquoi tu te prétendais si occupé à Garre que tu ne pouvais venir me voir ?

— Mais je peux tout t’expliquer et j’allais justement aller te voir. Je le jure. J’ai une affaire… importante avec Miss Howet.

— Et Miss Howet vient ici seule pour traiter avec toi une affaire importante ? continua-t-elle, furieuse. Tu veux me faire croire qu’elle viendrait dans un endroit comme « El Moro » sans que quelqu’un veille sur elle. Tu veux rire, c’est impossible.

— Évidemment, c’est impossible, dit sur le seuil une voix joyeuse. Miss Howet est venue avec moi. »

Fay Clayton se tourna d’une pièce, toute sa colère tomba d’un coup, et elle proféra un « Oh ! » stupéfait.

« Décidément, nous ne pouvons aller nulle part sans nous rencontrer, Fay, dit le capitaine Featherstone gaiement. Puis à Valérie, abasourdie : Je suis monté pour vous demander si vous en aviez encore pour longtemps, Miss Howet. Vous n’avez pas oublié que vous avez un rendez-vous à quatre heures ? »

Valérie remonta sa fourrure et suivit son chaperon, consciente d’avoir été fort imprudente.

Jim Featherstone aida la jeune fille à monter en voiture et l’y suivit sans invitation.

« Il y a des endroits où vous pouvez aller et d’autres où, si indulgent que soit votre chaperon, il ne peut vous permettre de vous montrer. « El Moro » est un de ces derniers. C’est une maison où se réunissent les criminels les plus endurcis et j’aurai deux mots à dire à ce sujet au camarade Julius quand je me trouverai seul avec lui.

— C’est ma faute ; je lui avais demandé de trouver un endroit discret où je ne risquerais pas d’être reconnue et où nous pourrions être seuls.

— Puis-je vous suggérer pour une autre fois le haut de la cathédrale de Saint-Paul ou la crypte de l’Abbaye de Westminster ? Ce sont deux endroits hautement respectables. – Puis, changeant de ton : Julius, évidemment, vous fournit des renseignements sur Bellamy. Je m’en étais toujours douté. Mais je dois vous avertir, Miss Howet, que cet homme est capable aussi bien de vous servir fidèlement que de vous trahir. Il a son jeu personnel.

— Je le sais, dit-elle tranquillement. Puis : Je suppose que vous m’avez suivie toute la journée ?

— La plus grande partie de l’après-midi.

— Je vous croyais en voyage.

— Je déplore que ce soit inexact. Si je pouvais donner libre cours à ma fantaisie, j’escaladerais en ce moment les montagnes du Tyrol », dit-il. Et elle ne pouvait pas savoir combien il mentait en parlant ainsi, car nul endroit au monde n’aurait eu pour lui le charme qu’il éprouvait à se sentir près d’elle, dans la Rolls silencieuse qui les emportait à travers la ville.

Soudain elle arrêta la voiture, et prenant dans son sac un paquet jaune assez épais, elle le lui tendit.

« Voulez-vous déplier cela avec soin ? demanda-t-elle.

— C’est un plan du château, dit Jim immédiatement.

— C’est un vieux plan. Je l’ai trouvé chez l’antiquaire, à Guilford. Ce n’est pas le château tel qu’il est maintenant, mais tel qu’il était il y a deux cents ans. Voyez, il n’y a pas de salon ni de bureau, et là (elle mit son doigt sur le plan) ce qui est maintenant la bibliothèque était la Chambre de Justice. »

Il approuva. « C’était là que les vieux seigneurs de Curcy interrogeaient leurs prisonniers. Et ceci, qui est devenu le hall d’entrée du château, était la Chambre des Tortures où l’on s’employait à les convaincre de dire la vérité. Il y a des moments où je regrette l’abolition de la Chambre des Tortures, car le crime le plus courant, surtout en Angleterre, est celui de faux témoignage. Mais… si nous avions seulement devant la barre des témoins quelques pittoresques instruments…

— Je vous en prie, soyez sérieux. Dites-moi plutôt si, à votre avis, c’est bien la bibliothèque.

— C’est certain. J’ai des plans plus modernes que le vôtre. Je les ai obtenus du propriétaire précédent.

— Pourriez-vous me les remettre ? demanda-t-elle vivement.

— Pourquoi ?

— Parce que j’en ai besoin. »

Ce n’était pas un argument particulièrement convaincant ; pourtant, Featherstone s’inclina. « Je vais vous donner un bon conseil, ma chère amie, dit-il. Le voici : Allez si vous le désirez à Limehouse et menez votre enquête dans le petit enfer de Coldharbour Smith, allez autant que vous le voudrez à « El Moro », et je me porterai garant que vous n’y risquerez rien de plus que votre réputation de femme intelligente. Mais ne risquez pas de démarches isolées au château de Garre. – Il parlait lentement et sérieusement, et elle ne pouvait pas se méprendre sur l’importance de ses paroles. – Vous n’y entrerez jamais par des moyens ordinaires. Je vous demande de me promettre de ne rien tenter d’extraordinaire. Voulez-vous me faire cette promesse ? »

Elle réfléchit un instant. « Non, dit-elle franchement, je ne peux pas vous promettre cela.

— Mais qu’espérez-vous donc découvrir ? demanda-t-il navré. Croyez-vous donc que Bellamy laisse traîner des confessions écrites pour la commodité des indiscrets ? Supposez-vous un instant que même si vous réussissiez à entrer au château, vous y feriez la moindre découverte tangible ? Laissez-moi cela, Miss Howet. J’ai peur pour vous. Je vais vous dire toute ma pensée : il faut s’attendre au pire de la part de cet homme odieux, et ses chiens n’auraient pour vous aucune pitié. Mais plus que tout, je crains l’Archer Vert. »

Elle ne pouvait en croire ses oreilles. « Maintenant, vous avez peur de l’Archer Vert ? Voyons, capitaine Featherstone, vous plaisantez ?

— Loin de moi la pensée de plaisanter sur pareil sujet. Valérie, vous donnez tête baissée dans le danger le plus effroyable et qui n’en est pas moins terrible parce qu’il est vague. Je ne vous demande pas de confidences ; je n’insiste pas pour que vous me disiez qui est Mme Held, ce qu’elle est pour vous, ou même pour connaître les circonstances de sa disparition. Peut-être un jour me ferez-vous confiance, votre père me l’a fait espérer.

— Il ne vous a rien dit ? »

Jim hocha la tête : « Rien. Voulez-vous me promettre que vous n’essaierez pas d’entrer au château ?

— Je ne peux pas vous promettre cela. Je pense que vous vous exagérez le danger et sous-estimez peut-être l’importance de mes recherches.

— Peut-être, dit-il après un instant. Je vais descendre ici, si vous voulez bien arrêter votre voiture. »

Ils étaient à Whitehall, il allait donc à son bureau. Ce n’est qu’après son départ qu’elle commença à comprendre le service qu’il lui avait rendu et le dévouement dont il faisait preuve à chaque occasion. Ainsi il croyait à l’Archer Vert ! Elle sourit. Elle n’aurait jamais cru que ce fantôme pût amener pareille recrue à l’occultisme.

CHAPITRE XIX

LES NOUVEAUX CHIENS

Le train qui ramena Julius dans le Berkshire apportait aussi deux chiens d’aspect féroce, sous la garde d’un homme. Julius les vit à la gare de la petite ville la plus proche du château. Ils semblaient encore plus rébarbatifs que leurs prédécesseurs et l’un d’eux était muselé.

« Est-ce pour M. Bellamy ? demanda-t-il à leur gardien.

— Oui, Monsieur, et je lui souhaite bien du plaisir avec eux ; ce sont des bêtes féroces. »

Une fois de plus Abel Bellamy démontra quel était son empire sur les bêtes. Les chiens semblaient à la mesure de leur brutal acquéreur et quand, aussitôt arrivé, il démusela le plus méchant des deux et caressa sa tête fauve, le grand chien se coucha à ses pieds. Il les conduisit lui-même au chenil, sans laisse ni fouet ; ils le suivirent doucement, sur ses talons, rejoignirent leurs camarades et se laissèrent attacher sans même un aboiement.

CHAPITRE XX

UN NOM DANS LE JOURNAL

Bellamy lisait rarement un journal, mais le Daily Globe avait forcé son attention. Le seul qui l’intéressât était un hebdomadaire local : le Berkshire Herald. Encore ne le lisait-il même pas lui-même. Cela faisait partie du travail de Savini de lui en faire la lecture à haute voix le jeudi avant le dîner, jour de sa parution.

En rentrant du chenil, Julius se souvint que le Berkshire Herald les attendait et pesta intérieurement, car il ne se sentait pas d’humeur à apprécier les puérilités qui remplissaient cette feuille de chou. Il avait espéré que l’arrivée des chiens absorberait assez son maître pour lui faire oublier sa récréation du jeudi, mais il dut perdre cette illusion aussitôt entré dans la bibliothèque. Abel Bellamy était dans son fauteuil, les mains jointes devant lui, ses yeux pâles fixant les bûches flamboyantes.

« Prenez le journal, Savini. »

Bellamy était d’humeur particulièrement exigeante. Il demanda, colonne après colonne, tous les cours des marchés et même un compte rendu fastidieux d’une réunion politique dans le voisinage, à laquelle, évidemment, il ne pouvait s’intéresser d’aucune manière.

« Je me moque de leur politique, grogna-t-il. Cela ne m’a jamais intéressé. C’est de la blague. »

Julius en arrivait à la colonne réservée aux mondanités. Elle était parsemée, dans une large mesure, d’annonces vantant les vertus de biscuits pour le bétail et d’instruments aratoires.

« Il y a quelque chose sur les gens du Manoir, dit Julius en levant les yeux.

— Lisez-le. »

Bellamy était assis, tête baissée, les yeux clos. Il semblait dormir. Une fois, une fois seulement, Julius avait commis l’erreur de le croire assoupi. Il ne risquerait plus de s’y tromper. Il lut :

 

« Le nouvel habitant du Manoir de la Dame est un roi du pétrole dont la vie semble un roman. Émigré en Amérique, il fut, à ses débuts, un pauvre fermier du comte de Montgomery, en Pennsylvanie… »

 

« Hein ? – Abel Bellamy avait bondi. – Continuez, continuez. »

Julius était stupéfait de cet intérêt subit.

« Après ! » hurla-t-il.

 

« … mais une chance imprévue lui permit d’acheter une ferme plus importante dans une autre partie des États-Unis et dans celle-ci on trouva du pétrole. Cette découverte fut la base d’une fortune considérable. M. Howet et sa fille, Miss Valérie Howet… »

 

« Quoi ? » Ç’avait été un hurlement. Abel Bellamy était debout, regardant son secrétaire avec des yeux flamboyants. « Valérie Howet ! » Il rugissait. « Valérie Howet. Vous mentez, animal ! » Il arracha le journal des mains de Julius, sidéré, et fouilla des yeux la page imprimée. « Valérie Howet, répéta-t-il, cette fois dans un murmure. Oh ! mon Dieu ! »

Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, Savini voyait son patron bouleversé. La main qu’il porta à ses lèvres tremblait. « Valérie Howet… au Manoir… ici. » Il regardait son secrétaire sans le voir. Soudain il alla à son bureau, voulant ouvrir un tiroir. Celui-ci était fermé, mais il n’eut pas la patience de chercher la clef et d’une secousse fit sauter la serrure. Il jeta en l’air tous les papiers qui s’y trouvaient et sortit un petit objet qu’il posa sur la table. Julius sentit le cœur lui manquer en reconnaissant le mouchoir taché de sang qui avait été trouvé dans la réserve aux provisions.

« Eh ! murmura-t-il, Valérie Howet. – Il regarda son secrétaire d’un œil inquisiteur. – Vous saviez que c’étaient les mêmes initiales ?

— Je n’avais jamais fait le rapprochement ; d’ailleurs, à ce moment-là, elle n’habitait pas dans les environs.

— C’est vrai. » Bellamy ramassa le mouchoir et le tint dans sa large paume, puis il le rejeta dans le tiroir qu’il referma violemment. « Laissez-moi. Je sonnerai quand j’aurai besoin de vous. Laissez-moi le journal. Dites qu’on serve mon dîner rapidement. »

Savini n’était pas dans sa chambre depuis plus de dix minutes qu’il entendit ouvrir la porte de la bibliothèque et Bellamy l’appeler.

« Venez ici, vous », commanda-t-il. Il avait maîtrisé son agitation et était redevenu lui-même. Pourtant, le choc reçu avait laissé des traces visibles. « Je suppose que vous êtes resté là à vous demander quelle mouche m’avait piqué ? Ne cherchez pas. J’ai connu autrefois un nommé Howet et une jeune fille qui s’appelait Valérie. C’est la coïncidence qui m’a frappé. À quoi ressemble-t-elle ?

— Elle est très belle.

— Ah ! elle est belle… et son père ?

— Vous devez l’avoir vu, Monsieur. Ils habitaient au Carlton au même étage que vous.

— Je ne l’ai jamais vu, dit impatiemment Bellamy. Comment est-il ?

— Grand et mince.

— L’air triste, hein ? demanda âprement Abel.

— Il est évident que vous l’avez vu.

— Je ne l’ai pas vu, je vous interroge simplement. Et sa femme ? Est-elle avec lui ?

— Non, Monsieur. Je crois que Mme Howet est morte. »

Le châtelain, debout, le dos au feu, regardait attentivement son cigare. Il en coupa le bout avec ses dents et l’alluma avant de parler. Il était très rare qu’il fumât avant son dîner et Julius se demanda avec curiosité si le cigare était un calmant des nerfs.

« Peut-être l’ai-je vu, dit-il enfin. Et vous dites que cette fille est jolie, intelligente et brillante. Blonde ou brune.

— Elle est brune.

— Et pleine de vie, hein ?

— Oui, Monsieur, je pense que c’est le terme exact. »

Bellamy fuma un moment, les yeux fixés aux poutres du plafond.

« Sa mère est morte, recommença-t-il. Où a-t-elle vécu avant de revenir en Angleterre ? Trouvez-le. Je veux savoir si elle était à New-York en… – il regarda à nouveau son cigare, – il y a sept ans. Vous allez passer un câble immédiatement et tâcher d’avoir des renseignements. Je veux particulièrement savoir si elle était à l’hôtel de la 5e avenue à New-York, le 17 juillet 1914. Allez tout de suite à la poste. Si c’est fermé à Garre, prenez la voiture et allez à Londres. Adressez-le au gérant de l’hôtel, il a sûrement gardé ses livres. Faites vite !

— Si la poste est fermée, je peux passer le message au téléphone ? » Bellamy approuva. Il regarda sa montre.

« Sept heures. Il est deux heures à New-York. Nous devrions avoir une réponse ce soir. Dites aux gens de la poste que nous passons un câble urgent dont nous attendons la réponse. Demandez-leur de l’attendre ; quel qu’en soit le prix, ça n’a aucune importance. Et pas d’erreur, hein. Savini, je veux savoir ce soir. J’ai eu une chambre dans cet hôtel pendant un an, je n’y habitais pas mais j’y avais une chambre, donc ils connaissent mon nom. Et maintenant, dépêchez-vous ! »

Julius alla au téléphone et revint cinq minutes plus tard dire que le message était en route. Il retrouva Bellamy exactement où il l’avait laissé, le cigare au coin de la bouche, les mains crispées derrière le dos, la tête baissée.

« Avez-vous jamais parlé à cette jeune fille ?

— Une fois, Monsieur, tout à fait accidentellement, au Carlton.

— Elle n’a jamais manifesté d’intérêt pour moi, je suppose ? Elle ne vous a pas interrogé sur mon compte ? »

Julius rencontra ses yeux méfiants. « Non, Monsieur, dit-il avec une surprise parfaitement jouée. Si elle m’avait questionné, je ne lui aurais naturellement rien dit et je vous aurais prévenu.

— Vous mentez. Si elle vous avait demandé des renseignements et payé suffisamment cher, vous lui auriez dit tout ce que vous saviez. Je suis convaincu qu’il n’y a rien au monde, hormis le meurtre, que vous ne feriez pour de l’argent. »

À ce moment précis, Julius aurait volontiers ajouté l’homicide à tous ses autres péchés. En son absence, Bellamy avait rouvert le tiroir et sorti de nouveau le mouchoir.

« Elle a une femme de chambre, je suppose ? Allez la trouver et sachez si ce mouchoir lui appartient. Non, ne l’emportez pas ; seulement dans votre mémoire. Procurez-vous le pareil. Elle les a sûrement par douzaine. Payez ce qu’on vous demandera pour cela. Vous aurez tout l’argent qu’il faudra. » Machinalement il sortit de sa poche la longue clef étroite et mince que Julius n’avait encore aperçue qu’une fois et la regarda comme pour s’assurer qu’elle était toujours en sa possession.

« Ce journaliste est-il toujours au village ?

— Je ne sais pas, Monsieur, je ne parle jamais aux journalistes.

— Tudieu ! dit Bellamy, impatienté, je ne vous accuse de rien. Savez-vous s’il y est ? Allez et assurez-vous-en. S’il est au village, amenez-le. »

Julius se hâtait d’obéir à cet ordre stupéfiant quand il le rappela.

« Avant de partir, lancez un appel téléphonique au 789, à Limehouse, et passez le téléphone à la bibliothèque. »

CHAPITRE XXI

SPIKE REÇU AU CHÂTEAU

Savini exécuta ses ordres puis se hâta de traverser le parc qui commençait à s’assombrir, pour gagner le village. Il fut heureux de trouver Spike Holland engagé dans une partie de boules avec un champion local.

« Il veut me voir ? dit Spike. Est-ce qu’il a le délire ?

— Écoutez, Holland, souvenez-vous que si le vieux vous questionne, vous ne m’avez jamais parlé.

— Oh ! la barbe ! dit Spike, excédé. Qu’est-ce qui lui prend ? Va-t-il m’inviter à passer la soirée au château ?

— Je n’en sais rien. Il est complètement fou, ce soir.

— Est-il arrivé quelque chose ? demanda Spike, tandis qu’ils traversaient le parc ensemble.

— Rien », dit vivement Julius qui tenait à garder pour son usage personnel l’effet que le nom de Valérie Howet avait produit sur son patron. Il frappa et tourna la poignée de la porte de la bibliothèque, mais elle était fermée à clef. L’épaisseur de la porte et la portière qui la recouvrait empêchaient la voix de Bellamy d’atteindre l’extérieur. « Je pense qu’il téléphone ; il m’a fait lancer un appel juste avant de partir. »

Spike admirait ce hall imposant avec ses murs de pierre et sa voûte majestueuse. Le large escalier de pierre était semblable à ce qu’il était du temps des seigneurs de Curcy, à cette seule différence qu’il était couvert maintenant d’un tapis. « Où cela conduit-il ? » demanda le journaliste. Julius le lui dit.

« Voilà ma chambre. – Il la lui montrait du doigt. – Là-bas, il y a la salle à manger qui ne sert jamais qu’à moi, et là, ce qui devrait être le salon et qu’il n’a même pas meublé.

— Où est le maître d’hôtel ? demanda Spike, qui se souvint tout à coup de son désir de faire la connaissance de ce domestique.

— Il va porter le dîner du vieux, je ne peux pas l’appeler maintenant. »

La clef tourna dans la serrure et Abel Bellamy apparut dans le chambranle.

« Entrez par ici, Holland. Inutile d’attendre, Savini. Je vous sonnerai quand j’aurai besoin de vous. » Et il ferma la porte derrière Spike, stupéfait. « J’ai réfléchi, Holland, dit le vieil homme d’un air ingénu qui semblait vraiment jurer avec sa physionomie habituelle ; je suis désolé de vous avoir bousculé l’autre jour. Si vous désirez quelque renseignement sur ce maudit singe vert, demandez-le-moi. Ce que je puis vous dire, c’est qu’il est d’une substance singulièrement semblable à la nôtre pour un fantôme. J’ai trouvé mes chiens drogués, ce matin.

— Il est encore entré dans votre chambre ? »

Bellamy fit un signe affirmatif. Spike se dispensa de lui dire qu’il le savait déjà et qu’on était en train de l’imprimer.

« Où habitez-vous ici, Holland ?

— Je suis à la vieille auberge du village : le Vérat Bleu.

— C’est parfait. Prenez un cigare, ils sont moins bons que ceux que j’avais à Londres et ne gâteront pas votre palais », dit-il avec une bonne humeur tout artificielle.

Spike en choisit un, se demandant curieusement quel pouvait bien être le vrai motif de sa convocation au château.

« Je pense que vous devez commencer à bien connaître tous les habitants du village ? demanda Bellamy. Les commerçants vous ont, sans doute, donné assez de détails pour vous permettre d’écrire l’histoire de ma vie, hein ?

— Ils sont assez gentils, dit Spike.

— Qui est le nouvel habitant du Manoir de la Dame ? Il vient aussi d’Amérique, je crois ? Il a une très jolie fille, m’a-t-on dit.

— Elle est certainement fort belle, approuva Spike.

— Vous les connaissez bien ? Les voyiez-vous déjà, en Amérique ?

— Je n’appartenais pas à leur milieu. D’ailleurs, je ne suis pas de Philadelphie, mais de New-York.

— Les meilleurs journalistes sont tous de New-York, dit-il, bien que le compliment risquât de l’étrangler. Je pense que le château intéresse cette jeune fille, hein ? Comment s’appelle-t-elle déjà ? Ah ! oui, Valérie Howet. Elle veut savoir tout ce qui concerne ce vieux domaine de Garre, hein ?

— C’est possible.

— Eh bien ! amenez-la, Holland. Dites-lui de venir me voir quand elle voudra, cela me fera toujours plaisir. Son père est riche ?

— Autant que je sache.

— J’ai idée que je l’ai connu, dit Abel pensivement. Il est très myope et avait beaucoup d’ennuis avec ses yeux.

— Il est toujours myope et il me semble que Miss Howet m’a dit qu’à une certaine époque son père avait été presque aveugle.

— Eh bien ! voulez-vous le lui dire ? Il est inutile que vous alliez la voir spécialement, mais si vous la rencontrez, faites-lui ma commission.

— Je n’y manquerai pas », dit Spike, sentant dans le ton de Bellamy que l’entrevue était terminée et que la mission qu’il venait de lui confier était la véritable cause pour laquelle il avait été appelé.

CHAPITRE XXII

LA GRANDE AVENTURE

Restant dans l’ombre du mur du château qui formait un côté de la rue du village sur plusieurs centaines de mètres, Julius se dirigea incontinent vers le Manoir de la Dame. C’était assez loin, car la demeure des Howet était au nord du parc de Garre, très étendu de ce côté, et la hâte où il était d’accomplir sa mission lui fit trouver la promenade encore plus longue.

Il sonna à la porte de la maison ; la femme de chambre ouvrit et parut surprise de le voir. « Mademoiselle n’est pas couchée ; voulez-vous entrer, je vais aller la prévenir. » Elle l’introduisit dans le grand salon où Valérie vint le rejoindre.

« Il est bien tard pour une visite, Miss Howet ; mais j’avais besoin de vous voir tout de suite. L’interruption malheureuse de notre conversation m’a fait oublier une chose importante. »

Elle sourit intérieurement, ayant déjà absous Julius. Elle s’amusait même au souvenir de ces cinq minutes pénibles. « Inutile de vous excuser, monsieur Savini. Mon père est au lit, il se couche tôt, vous pouvez prendre tout votre temps.

— J’ai besoin de vous demander si vous avez perdu un mouchoir. J’ai reçu de M. Bellamy les instructions les plus strictes à ce sujet. Il s’est conduit de façon extravagante quand il a appris que votre père et vous étiez les nouveaux habitants du Manoir. » Et il lui raconta ce qui s’était passé.

« Ainsi, c’est bien vrai ? S’il s’est conduit ainsi, c’est que sa conscience le tourmentait. Pourquoi aurait-il été troublé sans cela ? »

Mais elle n’était pas disposée à le renseigner sur ce point.

« Revenons au mouchoir. J’en ai perdu un la semaine dernière, peut-être avant. C’est un des six que j’avais fait faire à Paris. L’avez-vous trouvé ? »

Il fit un signe affirmatif. « On l’a trouvé au château de Garre, la nuit où Bellamy a tiré sur l’Archer Vert, et il était taché de sang. »

Elle le regarda, abasourdie. « Mon mouchoir… au château ? C’est impossible. »

Il lui conta minutieusement l’incident.

« Attendez » : elle sortit en hâte pour revenir un instant plus tard avec un petit mouchoir. Un coup d’œil suffit à Julius pour constater qu’il était la réplique exacte de celui que Wilks avait trouvé dans la réserve aux provisions.

« C’est extraordinaire. Je me souviens maintenant l’avoir perdu le jour où je suis venue visiter le Manoir, quand j’ai décidé de demander à mon père de le louer. Je m’en suis aperçue dans la voiture, en rentrant à Londres.

— Vous n’êtes pas entrée sur les terres du château ? Excusez-moi de vous poser pareille question. Miss Howet, mais je sais combien vous vous intéressez à tout ce qui concerne M. Bellamy. Avez-vous été en un endroit quelconque proche du château ?

— Non. – Ce non était catégorique. – Je suis absolument certaine de l’avoir perdu dans le Manoir. Je me souviens nettement de l’avoir tiré de mon sac et je ne l’avais plus en sortant.

— C’est tout ce que j’avais à vous apprendre, dit Julius en se levant, si ce n’est qu’il m’a chargé d’obtenir de votre femme de chambre un mouchoir semblable à celui qu’il a déjà. Mais je me demande vraiment pourquoi il est si enragé à votre sujet ? »

Il était à la porte quand elle se souvint qu’elle avait une dette vis-à-vis de lui.

« Je vous en prie, cela n’a pas d’importance, Miss Howet, protesta-t-il, tandis qu’elle lui tendait les billets. Il me semble que je ne devrais rien accepter de vous.

— Toute peine mérite salaire », dit-elle en souriant. Il ne fut pas du tout convaincu qu’il dût prendre cela pour un compliment.

Restée seule, la jeune fille se vit en face d’une importante décision à prendre. Son bon sens lui disait suffisamment que le château était inaccessible à un visiteur non autorisé, pourtant elle voulait y aller.

Après que le dernier domestique se fut couché, elle sortit dans le jardin et, avec l’aide de sa lampe électrique, elle gagna le mur et retrouva les échelles que les ouvriers avaient apportées le matin pour réparer la toiture. Elle en prit une et la dressa contre le mur. Elle mit ensuite l’autre à côté, monta sur la crête du mur, la tira à elle, la descendit de l’autre côté et les fixa solidement l’une à l’autre par une corde. Ceci fait, elle retourna à la maison. Il était trop tôt pour risquer sa tentative et elle se mit en devoir de tuer le temps. Elle avait écrit deux lettres inutiles à des gens dont elle se souciait médiocrement et commençait la troisième quand son estomac lui rappela qu’elle avait dîné très légèrement. La cuisine était en sous-sol, au bout d’un long couloir de pierre au bas d’un escalier. Elle prit une bougie, car le Manoir n’avait pas l’électricité. Allumant un réchaud, elle y mit la bouilloire et commença l’inspection du garde-manger. Elle y découvrit une assiette de gâteaux, qu’elle posa sur la table. Puis elle remonta au salon, laissant la bougie allumée. Elle s’assit à son bureau dans l’intention de terminer sa lettre, mais sa pensée allait toute à l’aventure dans laquelle elle se lançait et ne pouvait se fixer sur autre chose. La plume en l’air, elle cherchait à s’y contraindre quand elle entendit du bruit. C’était celui d’une clef dans la serrure de la porte d’entrée. Elle se sentit frémir de peur car ses nerfs surexcités n’étaient pas préparés à cette éventualité. Une seconde se passa, puis elle entendit un frôlement dans le couloir dallé. Les pas, de plus en plus proches, passèrent devant la porte. Elle se leva alors et courut l’ouvrir toute grande.

D’où elle était, elle pouvait distinguer le reflet de la bougie, mais il n’y avait rien d’autre en vue.

« Qui est là ? dit-elle vivement. Est-ce vous, Clara ? »

La réponse vint sous la forme d’un fracas et la bougie s’éteignit du même coup.

Son cœur battait la chamade, elle avait la respiration coupée, mais elle se mordit les lèvres et retint le cri d’alarme qui lui montait. Elle avait encore sa lampe électrique dans sa poche, ses mains tremblaient ; elle la sortit et lança un rayon de lumière circulaire dans le hall sombre. Elle scruta de nouveau le couloir obscur du haut de l’escalier. « Qui est là ? » demanda-t-elle encore, et sa voix lui revint en un écho sonore.

N’obtenant pas d’autre réponse, elle rassembla tout son courage, descendit l’escalier et entra dans la cuisine. La première chose qu’elle vit fut, brisée par terre, l’assiette de gâteaux. C’était donc cela qu’elle avait entendu. Elle poussa un soupir de soulagement. À n’en pas douter, le visiteur était un être humain. Elle vit alors une chose curieuse : de cette assiette brisée à terre, deux morceaux étaient au bord de la table. Quelqu’un les avait ramassés. La cuisine était vide. À côté se trouvait l’office dont une porte donnait sur la cave à charbon. Elle essaya de l’ouvrir, mais elle était fermée à clef.

Où était passé le mystérieux visiteur ? Les fenêtres avaient des barreaux et nul recoin n’offrait de cachette. La porte conduisant à la petite cour de derrière était verrouillée et une barre de fer renforçait encore sa fermeture. La porte du jardin avait été fermée par Valérie elle-même après l’installation de ses échelles, et la clef était encore dans sa poche. Elle essaya de nouveau d’ouvrir la porte de la cave et fut tentée une seconde de réveiller un domestique homme pour continuer les recherches. Mais c’était renoncer à ses projets. Soudain, dans un coin de l’office, elle vit deux lueurs vertes qui la fixaient ; elle sursauta. L’instant d’après, avec un rire nerveux, elle ramassait le chat.

« Pauvre petite bête ! Je t’ai pris pour un fantôme, dit-elle. Comment es-tu assez maladroit pour casser… » Les mots lui rentrèrent dans la gorge, car elle venait d’apercevoir à terre une flèche verte, la pointe d’acier tournée vers les fragments d’assiette, et empennée de plumes d’un vert éclatant.

CHAPITRE XXIII

COLDHARBOUR SMITH

Valérie Howet ne s’évanouit pas. Lentement, machinalement, elle posa le chat qu’elle avait dans les bras et, se baissant, ramassa la flèche. L’empennage était doux, la pointe acérée. L’Archer Vert ! Il était venu là, dans cette pièce. Où était-il passé ?

Le bruit de l’eau dans la bouilloire la ramena à la réalité. Elle éteignit le réchaud et remonta au salon, sa faim complètement disparue. L’Archer Vert ! Mais elle n’avait rien à craindre de lui. Il était l’ennemi de Bellamy. C’était donc un ami. Elle essaya de surmonter sa terreur et elle y réussit partiellement. Quand une heure sonna, elle sortit dans le jardin et, bien que ses genoux tremblassent de façon singulière, elle monta en haut de l’échelle et redescendit dans le parc du château.

M. Bellamy occupait généralement deux heures à son dîner, quelquefois davantage, jamais moins. Il manqua à toutes ses habitudes quand, une demi-heure après qu’on l’eût servi, il sonna le domestique pour enlever le couvert.

« Téléphonez au concierge que j’attends un visiteur, M. Smith. Qu’on le conduise ici aussitôt qu’il arrivera.

— Oui, Monsieur », dit Savini qui comprenait tout à coup pourquoi le repas avait été si rapide.

Julius s’empressa de transmettre les ordres, se demandant pour quelle raison Coldharbour Smith avait bien pu être convoqué au château. Un peu plus tard, Bellamy changea d’avis et envoya Julius attendre son visiteur à la loge même.

Il était presque onze heures quand celui-ci arriva dans un taxi de Londres, et il était évident qu’il avait dû s’arrêter maintes fois en route pour se désaltérer, car le voyageur aussi bien que son chauffeur avaient atteint un degré d’hilarité qui scandalisa le portier.

« Monsieur Smith, je pense que vous feriez bien de dire à votre ami de ne pas faire tant de bruit. Le village est saturé de commérages et M. Bellamy n’aimerait certainement pas y donner prise. »

Coldharbour Smith était un homme de cinquante ans, grand, mince, brun, au langage grossier. Il s’offensa de l’avis amical que lui donnait Savini.

« Vous, allez au diable ! tonna-t-il. Où est le vieux ?

— M. Bellamy vous attend.

— Eh bien ! qu’il attende. J’ai soif ! Allons, viens, Charlie, dit-il au chauffeur du taxi, nous allons au Vérat Bleu.

— Il y a des heures que le Vérat Bleu est fermé, vous feriez mieux de venir au château, monsieur Smith, le patron vous attend.

— Eh bien ! j’emmène mon ami avec moi.

— Vous ne ferez pas cela », dit Julius, tranchant. Il était dans certains cas susceptible de courage et à ce moment c’était l’autorité de Bellamy qui le soutenait.

« C’est bon, dit Smith d’un air boudeur. Attends-moi, Charlie. » Et d’un pas incertain il suivit Savini.

Coldharbour Smith avait emprunté son nom au poste de police qui l’avait tant de fois abrité. Ce soir, il avait bu beaucoup plus qu’il n’aurait fallu et Savini fut obligé de lui tenir le bras pour l’empêcher de tomber. C’est en cet état, les yeux éblouis, clignotants, qu’il se trouva soudain dans la lumière crue de la bibliothèque. Sur un signe de Bellamy, Julius se retira, heureux de ne pas assister à cette entrevue.

« Asseyez-vous, Smith, dit Bellamy en lui désignant une chaise. Voulez-vous boire quelque chose ? » C’est à ce moment précis qu’il s’aperçut de l’état de l’homme. « Vous êtes ivre ! Ne vous avais-je pas dit de venir me voir directement et à jeun ?

— Pourquoi être sobre quand on a l’occasion de s’enivrer ? plaida Smith. Répondez à cela, Bellamy. Vous ne pouvez pas. C’est de la logique. »

Abel Bellamy alla à la table et emplit un verre de whisky pur. Smith tendait la main pour prendre ce léger rafraîchissement quand il reçut le liquide en plein visage. Il sauta en arrière en hurlant, porta les mains à ses yeux et les frotta comme un fou. « Vous m’avez aveuglé, gémit-il.

— J’espère que je vous ai dégrisé, chien d’ivrogne. Si ce n’est pas suffisant, je trouverai autre chose. Levez-vous. » Il saisit Smith par le col, d’une secousse le mit sur ses pieds et, laissant tomber une énorme patte de chaque côté de son visage ahuri, maintint sa tête comme dans un étau.

« Il y a cinq ans que vous me soutirez de l’argent sans rien faire, et la première fois que je vous convoque, vous arrivez ivre ! Vous commencez à vous dégriser et vous faites bien. Si la souffrance vous dessaoûle, je vous en donnerai que vous n’oublierez plus jusqu’au dernier jour de votre vie. » Il regarda la face tordue et ses pouces s’enfoncèrent dans les yeux de l’homme. Il essaya de se défendre, s’agrippant au bras qui le tenait, mais ses efforts furent inutiles.

« Asseyez-vous. » Abel le jeta dans un fauteuil avec une telle violence que malgré sa solidité le meuble craqua. « J’ai du travail pour vous. Vous m’avez écrit l’autre jour que vous êtes fatigué de ce pays et désirez partir pour l’Amérique du Sud. Cela veut dire que la police vous recherche et bien sûr elle vous aura. Il est possible que j’aie une situation à vous offrir au loin, qui vous donnera de l’argent largement tant que vous vivrez. J’ai dit peut-être, ce n’est pas encore sûr. Il faut encore que je m’informe pour avoir une certitude. Êtes-vous dégrisé ?

— Je suis dégrisé, Monsieur », dit l’homme, maté.

Abel Bellamy le regarda fixement. « Vous ferez l’affaire, dit-il. Vous êtes assez laid. Vous êtes un serpent, Smith, et ce que je veux ou ce que je voudrais, c’est justement un serpent. – Il alla à la porte et la ferma à clef. – Maintenant, écoutez », dit-il en revenant vers son hôte, et ils parlèrent ensemble pendant plus d’une heure.

CHAPITRE XXIV

LA CHASSE

Le nouveau maître d’hôtel occupait ce qu’on avait appelé la chambre du roi dans le donjon du sanctuaire. Quelque temps après le départ de Coldharbour Smith, il entendit s’ouvrir l’une des fenêtres de la chambre de Bellamy et celui-ci crier : « Le voilà. » Ses yeux habitués à l’obscurité perçurent une silhouette qui se dégageait des massifs du côté nord et se déplaçait furtivement, pour gagner le couvert des buissons d’arbustes qui couvraient les pentes descendant du mur de l’Est. C’était une femme…

Abel ne s’était pas couché immédiatement ; il avait reçu un choc et voulait réfléchir. Il avait poussé un fauteuil devant sa fenêtre et là, les coudes sur les genoux, il laissait errer son regard sur le parc silencieux. La lune était à son dernier quartier et donnait une clarté suffisante pour lui permettre de distinguer nettement presque jusqu’à la loge du portier. Ni la beauté, ni le mystère du spectacle ne l’intéressaient ; sa pensée était loin du parc de Garre, vingt et un ans avant l’heure qui sonnait. Était-ce une coïncidence ? Il se le demandait encore. Il y a des milliers de gens qui s’appellent Howet, et des centaines de Valérie Howet de par le monde. Mais que cette Valérie Howet vînt précisément du comté de Montgomery, c’était plus étrange. Si c’était elle ! Il découvrit ses dents dans un sourire cruel. Quelles nouvelles merveilleuses il pourrait porter à la Femme aux Cheveux Gris ! Cette pensée le revivifia, lui rendit la jeunesse et son cœur aux battements réguliers retrouva une agitation qu’il n’avait pas éprouvée depuis sept ans.

Il se leva et regarda par la fenêtre. Était-ce une ombre ou un rayon de lune ? Il aurait pu jurer que quelque chose avait bougé dans le massif de rhododendrons. Il regarda mieux ; maintenant il en était sûr. Quelqu’un avait traversé un vide entre deux plantes. Ce n’étaient pas les gardiens qui avaient l’ordre de ne pas sortir la nuit. C’est alors qu’il cria et s’élança dans le couloir pour rassembler ses chiens. Deux d’entre eux vinrent en courant frotter leurs têtes contre ses genoux. Les deux autres étaient en bas, dans le hall. Il vit leurs yeux briller dans l’obscurité et les siffla doucement. Sans bruit il tira les verrous bien huilés et ouvrit la grande porte.

« Le voilà ! Prenez-le ! » cria-t-il, et les quatre bêtes partirent d’un même élan. Ils avançaient au travers des pelouses, sans bruit, filant comme le vent. L’intrus avait vu le danger ainsi que le maître d’hôtel. Abel vit la silhouette se précipiter sous le couvert offert par une ceinture d’arbres qui courait, parallèlement au mur, sur une certaine distance. Deux des chiens avaient vu leur proie, mais un seul avait flairé la piste.

Valérie avait des ailes ; mais il lui semblait que son cœur allait éclater ; sa respiration devenait courte, elle avait des sanglots convulsifs. Le piétinement se rapprochait de plus en plus et, derrière lui, le bruit d’un homme qui courait. Elle atteignit les arbres et accéléra sa course sous leur couvert. Pourrait-elle atteindre l’échelle ? Elle n’osait pas regarder en arrière et c’était bien inutile, car elle entendait maintenant le halètement d’un chien.

Les arbres étaient plantés au long d’une montée, un petit sentier escaladait ensuite un tertre, la course devenait de plus en plus pénible. Alors le chien aboya. Elle entendit le claquement des dents : il avait manqué d’un rien son talon. Le péril lui donnait un élan surhumain mais elle arrivait à découvert. Elle ne s’en rendit compte qu’en émergeant soudain en haut du tertre. Et c’est son élan seul qui la porta plus loin, autrement elle se serait effondrée sur place sous le coup d’une terreur nouvelle car, dans le clair de lune, le visage pâle et immobile tourné vers elle, une silhouette mince et verte avait en main un arc qui scintillait dans la lumière. Elle ne pouvait s’arrêter ; horrifiée, elle avait dépassé les limites de la peur. Elle vit comme dans un cauchemar l’arc bandé, entendit le sifflement de la flèche et tomba. Un corps lourd la frappa à l’épaule. Elle eut encore la vision rapide d’un grand chien noir et jaune qui s’allongeait pour mourir et elle s’évanouit.

CHAPITRE XXV

LE BOUTON DE MANCHETTE

« M. Howet demande si vous descendez déjeuner, Mademoiselle. »

Valérie s’assit sur son lit et passa la main sur ses yeux. Elle éprouvait dans la tête une douleur lancinante. « Déjeuner ? dit-elle d’un ton maussade. Oui, oui, dites à Monsieur que je vais venir. »

Avait-elle rêvé ? Le souvenir la fit frissonner. Ce n’était pas un rêve. Sa chemisette maculée de terre, était jetée au travers du fauteuil et elle se souvenait d’être montée se coucher. Où était-elle allée ? Elle avait repris conscience dans le salon du Manoir de la Dame. Mais comment y était-elle venue ? L’Archer Vert ? Elle frémit. L’avait-il rapportée par-dessus le mur ? Les échelles la trahiraient, pensa-t-elle en sursautant, et elle se leva.

« Ce n’était pas la peine de descendre, ma chérie », dit Howet en l’embrassant quand elle entra dans la salle à manger. Il mit ses lunettes et la regarda attentivement. « Tu n’as pas l’air bien brillante ce matin, Val. As-tu mal dormi ?

— Non, très bien.

— Alors, tu t’es couchée trop tard. »

Ce petit déjeuner fut un simulacre ; elle ne put rien avaler et trouva rapidement une excuse pour aller interroger les domestiques.

« La porte du jardin, Mademoiselle ? Non, elle était fermée et le verrou mis à l’intérieur.

— Le verrou mis, vous êtes sûr ? Je croyais l’avoir laissée ouverte », murmura-t-elle.

Elle était sûre d’une chose : elle n’avait pu atteindre le salon sans secours. On l’avait sûrement portée pour passer le mur. Comment donc la porte du jardin pouvait-elle être fermée de l’intérieur ? Elle sortit dans le jardin et se dirigea vers le mur. La première chose qu’elle vit, soigneusement rangées l’une auprès de l’autre, ce furent les échelles. Ainsi l’Archer inconnu avait aussi fait cela. Elle revint au salon dans l’espoir d’y retrouver quelque indice. Le ménage était fait et, comme à l’ordinaire, les domestiques avaient placé sur une petite table les petites choses anormales retrouvées. La première qu’elle vit fut son mouchoir. Il était plein de terre. De toute évidence, quelqu’un s’en était servi pour lui essuyer la figure ; elle n’avait aucun souvenir de l’avoir fait elle-même. Elle vit à côté un bouton de manchette cassé : il était en or avec des initiales. Valérie sonna la femme de chambre.

« Où avez-vous trouvé cela ?

— Par terre, près du divan, Mademoiselle. Je pensais que c’était à Monsieur, mais Monsieur m’a dit qu’il n’avait rien perdu.

— Mais ce n’est qu’une moitié, dit Valérie. – Les petits anneaux de la chaîne avaient été cassés au milieu. – Avez-vous trouvé l’autre ?

— Non, Mademoiselle.

— Voulez-vous m’aider à la chercher, c’est à un de mes amis. »

Elles se mirent en quête méthodiquement, et au bout d’un instant la femme de chambre le trouva : « Le voilà, Mademoiselle. Il était sous le coin du tapis, c’est la réplique exacte de l’autre. Le tapis était couvert d’allumettes ce matin, et l’une d’elles a fait une brûlure. » Elle montrait une marque brune sur le tapis.

« Oui, c’est de ma faute. Je ne pouvais pas trouver la lampe. C’est bon, merci », dit Valérie qui préférait rester seule.

Elle revint à la fenêtre avec le bouton de manchette et examina à nouveau les initiales. « J. L. F. » ; James Lamotte Featherstone. Ce n’était pas possible, elle n’y pouvait croire. À l’entrée de la femme de chambre lui annonçant un visiteur, elle fit disparaître l’objet dans la poche de son vêtement de sport. C’était Spike Holland et il était porteur de nouvelles.

« Vous n’avez pas entendu l’Archer Vert la nuit dernière ? Il a lancé une flèche au vieux Bellamy et a tué un de ses chiens. Abel devient enragé. Il semble qu’il ait aperçu l’Archer sur ses terres (c’est la première fois qu’il se montre hors du château) et lancé les chiens à ses trousses. Le résultat est la mort du plus méchant des quatre, celui dont Savini avait le plus peur ; et c’est le bon côté de la chose. Maintenant, Miss Howet, je suis porteur d’une invitation du seigneur Abel Bellamy, châtelain de Garre et exécuteur des Hautes Œuvres dans le Berkshire.

— Une invitation pour moi ? » dit-elle stupéfaite.

Spike fit un signe affirmatif. « Abel se civilise tout à coup. Il désire montrer son château, du moins il désire vous le montrer. Il a vu votre nom dans le journal, il ne savait pas auparavant que vous habitiez les environs, et il vous prie d’honorer de votre présence l’antique demeure des Bellamy, dont il est l’ancêtre.

— C’est tout à fait extraordinaire de sa part ? »

Spike opina de la tête. « L’invitation ne m’a pas été faite pour M. Howet, mais je pense qu’il ne verra pas d’inconvénient à sa présence. Il ne m’a pas invité non plus, mais si vous y allez, Miss Howet, et que vous veuillez bien me faire signe, je profiterai de cette occasion inespérée pour visiter le château. Il lui sera difficile de m’évincer si je vous escorte. »

Elle réfléchit rapidement. « Oui, j’irai cet après-midi, aussitôt après déjeuner, si cette heure convient à M. Bellamy.

— Je vais lui téléphoner pour m’en informer, mais je crois bien que cela lui conviendrait à toute heure.

— Monsieur Holland, savez-vous où est actuellement le capitaine Featherstone ?

— Il était à Londres hier, Julius l’y a vu.

— Il n’est pas au village ?

— Non. Voulez-vous le voir ?

— Non, non, c’était par pure curiosité que je voulais le savoir. »

Qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire, se demanda-t-elle de nouveau quand elle fut seule. C’était certainement Jim Featherstone qui l’avait portée chez elle. La fermeture de la porte du jardin n’avait dans ce cas rien d’extraordinaire : il avait poussé le verrou en la rapportant et était sorti par la porte d’entrée, en la tirant simplement derrière lui. Alors elle se souvint d’avoir entendu ouvrir cette porte, d’avoir suivi le bruit des pas dans le hall du Manoir, l’assiette cassée, puis la flèche verte…

« Ce n’est pas vrai, dit-elle tout haut. Ça ne peut être vrai. » Elle faisait tout son possible pour lutter contre l’évidence qui s’imposait à elle, car elle ne pouvait croire que Jim Lamotte Featherstone, qui appartenait à l’état-major de la police, fût l’Archer Vert de Garre.

CHAPITRE XXVI

VALÉRIE À GARRE

Les domestiques du Manoir de la Dame s’expliquaient la présence fréquente de leur jeune maîtresse à la cuisine par le fait que cette maison était pour elle un jouet nouveau.

« C’est la troisième fois que la jeune dame demande pourquoi la cave était fermée hier soir, dit la cuisinière, or la porte de la cave ne ferme pas. »

Valérie revint à ce moment. « Je ne viens pas pour vous ennuyer, mais je désire visiter cette cave à charbon. » Elle avait une lampe électrique à la main.

« Vous allez vous salir, Mademoiselle. » Mais Valérie n’en avait cure. Une douzaine de marches aboutissaient à une grande salle voûtée, dans un coin de laquelle il y avait un tas de charbon versé là par une décharge extérieure. Au fond trois portes semblaient commander d’autres caves ; la première avait été aménagée pour le vin par un précédent locataire ; dans la seconde se trouvaient des bouteilles vides et de vieilles caisses ; la troisième était fermée à clef et Valérie constata que la serrure en était neuve. Une petite grille dans la porte permettait de regarder à l’intérieur, elle y dirigea la lumière de sa lampe pour essayer de voir quel trésor y était enfermé. Elle ne put rien distinguer qu’une vieille malle noire. Elle retourna chercher toutes les clefs qu’elle put trouver pour essayer d’ouvrir cette porte, mais sans succès, et il semblait vraiment inutile de faire sauter la serrure pour le plaisir d’examiner une vieille malle laissée de toute évidence par des prédécesseurs.

En revenant vers la cuisine, elle entendit des éclats de rire qui cessèrent à sa vue.

« Excusez-moi, Mademoiselle, dit la cuisinière, je racontais à Kate comment on appelle notre cave dans le voisinage. Vous savez, Mademoiselle, nous sommes vieux jeu par ici et l’on emploie encore les vieilles expressions d’autrefois. Nous disons toujours le château de Curcy d’après le nom des seigneurs qui y vivaient il y a des centaines d’années.

— Et quel est votre drôle de nom pour la cave.

— Eh bien, Mademoiselle, on l’appelle le Chemin d’Amour.

— Et d’où peut bien venir ce nom ? » Mais la savante cuisinière n’en savait pas davantage.

Renseignée comme elle l’était, Valérie envisageait sa visite au château avec des sentiments complexes. Elle n’avait jamais parlé à Abel Bellamy, bien qu’elle l’eût vu souvent, et elle se demandait si elle serait capable de dissimuler à son regard soupçonneux l’horreur qu’il lui inspirait. Elle avait eu maintes occasions de faire sa connaissance, mais toujours la peur de se trahir l’avait fait reculer. Elle craignait moins cette rencontre aujourd’hui parce que la découverte qu’elle venait de faire au sujet de Jim Feartherstone absorbait sa pensée. Plus elle y songeait, plus elle en était abasourdie. Pourquoi aurait-il fait cela ? Elle cherchait en vain une raison plausible. Elle connaissait assez les méthodes de la police pour savoir que ces messieurs de Scotland Yard n’hésiteraient pas une seconde à perquisitionner au château de Garre s’ils avaient le moindre soupçon qu’il y eût quelque chose de suspect. Pourquoi cette mascarade ? Elle secoua la tête sans espoir d’arriver à comprendre et fut heureuse quand Spike vint la chercher et changer le cours de ses idées.

Ils trouvèrent Julius dès l’entrée. « Le patron ne vous attend pas, Holland. Laissez-moi téléphoner.

— Jamais de la vie, je ne permettrai pas que Miss Howet aille au château sans moi. J’en ai pris la responsabilité et je n’entends pas la déléguer à quiconque, Savini. »

Dans ces conditions, Julius ne mit plus opposition à la présence du journaliste et il sembla que Bellamy s’attendait à sa visite car il ne manifesta aucune contrariété en l’apercevant.

« Heureux de vous voir au château, Miss Howet. »

Sa petite main était perdue dans l’énorme patte qui l’avait saisie et des yeux pâles ne quittaient pas son visage.

« J’ai pensé que nous pourrions entretenir des relations de bon voisinage ; si j’avais connu plus tôt votre présence, je vous aurais déjà priée de venir. »

Il y avait dans l’aile Est du château, celle où se trouvait la salle à manger inutilisée, une longue galerie remplie de tableaux des vieux maîtres. Spike en fut stupéfait et le lui dit.

« Je ne savais pas que vous étiez collectionneur, monsieur Bellamy ».

Une seconde son regard froid tomba sur le journaliste. « Je n’ai collectionné dans ma vie que l’argent, dit-il laconiquement. J’ai acheté cela avec le château. Ils m’ont coûté un demi-million de dollars et on m’a assuré qu’ils en valent le double. Je veux vous montrer ce tableau, Miss Howet. On l’appelle : « La femme à la cicatrice. »

C’était un portrait de l’école flamande. Il représentait une très belle femme dont le bras nu portait l’indication légère d’une cicatrice.

« La plupart des femmes n’aimeraient pas à faire représenter leurs cicatrices, dit-il, mais j’ai entendu dire que ce peintre hollandais peignait toujours ce qu’il voyait. Une jeune fille d’aujourd’hui n’accepterait pas cela, n’est-il pas vrai ? »

C’était un piège, elle y tomba sans réfléchir : « Je ne suis pas sûre que je m’y opposerais. J’ai une cicatrice au coude gauche, c’est le résultat d’une chute quand j’étais bébé. Elle n’eut pas plutôt dit cela qu’elle le regretta, mais c’était trop tard.

— Vous avez une cicatrice au coude gauche depuis que vous étiez bébé », répéta lentement Bellamy, et elle sut pourquoi il l’avait fait venir. Il voulait une certitude.

Abel reconduisit ses visiteurs à la bibliothèque. Il semblait tout à coup qu’il n’eût plus aucun désir de faire visiter le château.

« Vous ne nous avez pas encore montré vos donjons, monsieur Bellamy, dit Spike.

— Oh ! je ne pense pas que ces murs rébarbatifs puissent intéresser Miss Howet.

— Au contraire, dit-elle. Sa voix tremblait en dépit des efforts qu’elle faisait pour se dominer.

— Et bien vous allez les voir. Ils sont moins effrayants que par le passé. » Il les conduisit de nouveau dans le hall et les y laissa une minute tandis qu’il s’en allait quérir les clefs dans la chambre de Savini. Julius les rejoignit, s’attendant à être renvoyé, mais Abel ne sembla même pas remarquer sa présence.

Ils retraversèrent la galerie de tableaux, puis par une petite porte aboutirent dans une grande salle carrée, aux murs de pierre, qui avait été le vestiaire du château. Dans les temps anciens elle ouvrait directement sur le parc, mais la porte avait été murée. De cette salle un escalier descendait à un sous-sol voûté.

« Je vais allumer, dit Bellamy. Il tourna un commutateur et ils virent qu’ils étaient dans une grande pièce dont la voûte était soutenue par trois énormes piliers. C’était ici la prison principale. Toutes sortes de gens y étaient enfermés. Ces anneaux que vous voyez dans les piliers, Miss Howet, servaient à attacher des chaînes.

— Quelle horreur ! dit-elle. Et il rit de bon cœur.

— C’est un paradis à côté des petits donjons. Il souleva une trappe dans un coin de la salle. Si vous voulez descendre vous verrez les appartements les moins tentants ; mais je ne vous le conseille pas car les escaliers sont très durs et il faudrait emporter une lumière.

— J’aimerais y aller », dit Valérie. Et Savini dut aller chercher une lanterne.

Le dernier étage dans la profondeur des donjons était composé de quatre pièces : deux très grandes et deux extraordinairement petites. Ces dernières n’étaient guère mieux que des niches à chien, pas assez hautes pour qu’un homme pût s’y tenir debout, pas assez longues pour qu’il pût s’y étendre à l’aise. Pourtant des hommes et des femmes avaient vécu des années dans ces tombes étroites et il leur montra, à l’appui de ses dires, des inscriptions sur les murs.

« On appelle cela le « malconfort », dit Bellamy avec complaisance. Ce banc de pierre était leur lit et si vous voulez mieux regarder vous verrez que la pierre a été usée par des gens qui y ont dormi des années et des années, jusqu’à ce que la pierre ait presque pris la forme de leur corps. »

Valérie était horrifiée. « Quelles sortes de monstres pouvaient traiter ainsi des êtres humains ?

— Mon Dieu, je n’en sais rien, mais, en somme, cela s’explique.

— Pourquoi ne pas les tuer tout de suite ?

— Et les perdre ? dit-il surpris. À quoi bon ? Supposez que vous haïssiez un homme, pourquoi le tuer ? Il vous échappe, voilà tout. Vous éprouvez le besoin de le garder en quelque endroit où vous pouvez aller le voir, et savoir qu’il y est. »

Elle ne répondit pas.

« Et voilà tout ce que le château pouvait vous montrer, à moins que vous vous intéressiez à des cuisines équipées au gaz, ou à des tours avec des pièces vides.

— Qu’est cela ? » Elle montrait le sol. Un trou profond, irrégulier, aux bords déchiquetés, montrait le roc brut dans lequel on l’avait creusé. Il regarda plus haut avec un sourire, et elle suivit ses yeux. Au-dessus, bien fixée dans la muraille, était la réplique de la potence qu’elle avait vue dehors au donjon du Sanctuaire. Elle ferma les yeux.

« On en pendait quelques-uns dehors, mais bien davantage ici », dit gaiement Abel.

Elle fut heureuse de remonter à la lumière du jour.

« Monsieur Bellamy, puis-je vous voir seul ? » C’était une impulsion soudaine car, un instant auparavant, elle ne songeait qu’à fuir ces lieux d’horreur et à respirer, dans la lumière du Bon Dieu, un air qui ne fût pas teinté de douleurs et de souffrances.

Il lui jeta un regard soupçonneux. « Certainement, Miss Howet, répondit-il. Son regard tomba sur les deux hommes. J’ai dit de servir le thé dans la bibliothèque. Voulez-vous que nous le prenions d’abord, jeune fille ? »

Elle s’inclina, mesurant toute la folie de son geste inconsidéré et le regrettant déjà. Mais comment reculer maintenant ?

Une femme de chambre servit le thé.

« Où est Philippe ? gronda Bellamy.

— C’est son après-midi de sortie, répondit Julius.

— Combien de vacances lui faut-il par semaine ? » commença le maître furieux. Mais il se rendit compte que la colère n’allait pas avec le rôle d’hôte aimable qu’il avait assumé, et il se domina.

« Savini se chargera de vous distraire, Holland, pendant que Miss Howet me parlera, dit Abel Bellamy après le thé. Je ne pense pas que vous ayez à me garder longtemps ?

— Mais non », dit-elle sentant son courage l’abandonner. Elle avait terriblement envie de partir avec les autres et son sang se glaçait à l’idée de rester en tête-à-tête avec cet homme. « Lâche, lâche », se disait-elle, et elle se haïssait d’être faible. La porte se referma sur les deux hommes, et Bellamy vint se placer le dos au feu, les jambes écartées, les mains dans les poches, les épaules un peu courbées, et la regarda.

« Et maintenant, Miss Howet, qu’avez-vous à me dire ? » Sa voix était dure et elle y sentit une menace. Cette nuance d’antagonisme lui donna la force dont elle avait besoin.

« Monsieur Bellamy, dit-elle très calme, j’ai besoin que vous me disiez quelque chose.

— Je vous dirai tout ce qu’il vous est utile de savoir, et de nouveau elle sentit percer une volonté sauvage.

— Alors, voulez-vous me dire où est ma mère ? »

Pas un muscle de son visage ne tressaillit, ses paupières même ne battirent pas. Il la regardait fixement, immobile.

« Où est ma mère ? » répéta-t-elle.

Imperceptiblement sa grande carcasse avait frémi ; son teint était devenu plus foncé ; le coin de sa bouche remontait de façon inquiétante. Lentement comme malgré lui, sa main s’étendit vers elle et elle recula terrifiée devant sa colère.

« Monsieur veut-il que je remette une bûche dans le feu ? » dit une voix près d’elle à ce moment précis.

C’était le maître d’hôtel, suave, déférent, remarquablement placide.

L’effort que fit Bellamy pour dominer sa colère eut quelque chose de surhumain. Les veines saillaient sur son front et il tremblait de rage, mais par un prodige de volonté il se maîtrisa.

« Je vous sonnerai si j’ai besoin de vous, Philippe, dit-il de sa voix habituelle. Je vous croyais sorti ?

— Je suis rentré de bonne heure, Monsieur…

— Sortez ! » Le mot était parti comme un coup de fusil. Le maître d’hôtel s’inclina et sortit en fermant la porte derrière lui. Abel se tourna vers la jeune fille.

« Vous avez parlé de votre mère, je crois ? dit-il d’une voix rauque. Vous m’avez surpris. Je n’ai jamais rencontré votre mère, Miss Howet. Non, Mademoiselle, je ne la connais pas, et vous non plus. Vous avez habité le même hôtel que moi à Londres et je pense aussi à New-York, en juillet 1914. J’y recevais beaucoup de lettres à cette époque, bien que je fusse en Angleterre. Des gens m’écrivaient qui me croyaient à New-York, et aux environs du 14 juillet un paquet de lettres a été volé. Peut-être que la voleuse a vu dans ces lettres quelque chose qui lui a fait croire que je savais où était sa mère. C’est probable, je ne peux pas empêcher les voleurs, ni les voleuses de se faire des idées. Je ne sais pas où est votre mère. (Il continuait d’un ton monotone, amplifiant la portée de chaque syllabe.) J’ignore si votre mère n’est pas morte et enterrée. Et si je savais où elle est, Miss Howet, ce ne serait pas à moi de vous le dire. Je pense qu’elle est morte et bien morte. La plupart des gens dont vous perdez la trace sont morts. Il n’y a pas de meilleure cachette qu’un tombeau ; il vous garde au chaud et sans risques.

— Où est ma mère ? (Sa voix sonnait creux et près de défaillir.)

— Où est votre maman ? Ne vous l’ai-je pas dit ? Vous avez des idées folles dans la tête, Valérie Howet. Voilà ce que c’est que de lire des lettres volées. Si vous trouviez une lettre qu’elle m’a écrite, alors il serait sûrement facile de la trouver. » D’un signe de tête il la congédia comme il aurait fait d’une fille de cuisine et elle gagna la porte, chancelante. Elle se retourna une fois et vit ses yeux fixés sur elle avec une telle expression de cruauté qu’elle en frémit.

CHAPITRE XXVII

L’HISTOIRE

Dans son jardin, au crépuscule, Valérie repassait par la pensée tous les événements des vingt-quatre dernières heures, quand elle vit quelque chose de blanc voler par-dessus le mur et elle se hâta de ramasser ce qui, en réalité, était un billet. Elle l’ouvrit et lut les quelques lignes griffonnées.

À dix heures un visiteur qui avait la silhouette de Jim Featherstone arriva au Manoir. Il était attendu, Valérie lui ouvrit elle-même.

« Je suis heureuse que vous soyez venu, je vais vous raconter l’histoire de Mme Held. »

Ils étaient seuls tous deux au salon. « D’abord laissez-moi vous rendre ce qui vous appartient, dit-elle en lui tendant un petit paquet enveloppé de papier de soie. La femme de chambre l’a trouvé ici ce matin en faisant le ménage.

— Mon bouton de manchette je pense ? Je l’ai cherché, mais je n’avais pas le temps de m’attarder.

— Vous m’avez rapportée ici ? Non, non, ne dites rien, je ne veux rien savoir de plus. Vous avez été infiniment bon pour moi, capitaine Featherstone. Je me serais épargné bien des complications et des folies ridicules si je vous avais dit plus tôt ce que je vais vous dire maintenant. Vous ne savez pas, mais vous l’avez peut-être deviné, – car je ne connais pas de limites à votre perspicacité, – que ce cher et bon M. Howet n’est pas mon père. »

Il parut très sincèrement surpris.

« M. Howet, il y a vingt-trois ans, était un homme très pauvre. Il vivait dans une vieille ferme à Trainor dans la province de Montgomery et s’assurait tout juste une existence précaire par la vente des produits de son jardin. À cette époque il souffrait d’une terrible maladie des yeux qui le rendait presque aveugle. Il vivait seul avec ma chère mère adoptive, ils n’avaient pas d’enfants, bien que mariés depuis de nombreuses années. Un jour, en raison de la difficulté croissante d’assurer leur nourriture, ils se décidèrent à mettre une annonce pour adopter un enfant. Je n’ai pas à vous raconter comment par la suite, et ayant pris une autre ferme dans une autre province des États-Unis, la découverte de pétrole chez lui assura sa fortune. Ce qui importe ici, c’est que parmi les très nombreuses réponses dont aucune n’était pleinement satisfaisante, Mme Howet qui tenait naturellement toute cette correspondance, reçut celle-ci. »

Elle prit un papier dans son bureau et le tendit à Jim Featherstone. La lettre était écrite sur le papier d’un hôtel de la cinquième avenue à New-York. En voici le texte :

 

« Cher ami,

« En réponse à votre annonce, je serais heureux que vous adoptiez une petite fille de douze mois dont les parents viennent de mourir. Je paierais volontiers mille dollars pour ce service. »

 

« À cette époque, continua la jeune fille, M. Howet était harcelé par un créancier qui avait une hypothèque sur la ferme. Il aimait les enfants et désirait en adopter un. Cette offre d’argent décida sans doute en ma faveur. Il écrivit et accepta. Quelques jours plus tard un homme arriva à la ferme dans un cabriolet, en sortit un paquet qu’il mit dans les mains de M. Howet et presque aussitôt repartit. Or il y avait à la ferme à cette époque un jeune garçon qui avait la passion de la photographie et à qui on venait justement d’offrir un appareil. Il traînait par là, cherchant quelque image intéressante, quand cette voiture arrivant chez les Howet lui parut mériter son attention. Il prit un cliché de l’homme inconnu qui descendait de cet étrange véhicule. Je vais vous en montrer un agrandissement. Cette photo aurait pu être perdue et avec elle toute chance de retrouver ma famille, elle l’eût été sans doute si la fabrique d’appareils n’avait offert un prix mensuel pour le meilleur instantané. Le jeune garçon envoya justement celle-là qui obtint un prix et parut dans un magazine. J’ai vu depuis l’original et j’ai fait faire l’agrandissement. (Elle prit un dossier dans son bureau.) Voyez, j’ai ici tous mes documents, pour employer une expression chère à mon père. »

Elle sortit une photographie et la mit sous la lampe. Jim Featherstone la regarda attentivement.

« Aucun doute n’est possible. C’est Abel Bellamy. On ne risque pas de se tromper avec cette figure-là.

— La chose curieuse est que Mme Howet ne remarqua rien, pas plus que son mari. Je fus élevée comme l’enfant des Howet ; l’acte d’adoption fut régulièrement transcrit à l’état civil et légalement je n’ai pas d’autre père que M. Howet. C’est après la mort de ma mère adoptive que j’appris la vérité. J’étais jeune, mes études m’absorbaient, je ne pensais même pas à rechercher qui étaient mes véritables parents. Plus tard, l’idée m’en vint. J’étais riche, j’avais hérité de la chère Mme Howet une fortune, et je pensais que je pourrais bien en employer une partie à satisfaire une curiosité légitime. C’est alors que la photo me fut utile et que je la fis agrandir. Tout de suite Bellamy fut reconnu. C’est un de ces hommes néfastes dont les méfaits sont de notoriété publique, et plus j’obtins de renseignements plus je fus convaincue que s’il m’avait apportée lui-même à la ferme et avait donné mille dollars à M. Howet ce n’était certainement pas pour faire une bonne action ni rendre service à quiconque, sauf à lui-même. Je fis faire une enquête et j’appris que son seul parent avait été un frère, mort depuis près de dix-huit ans. Il avait eu deux enfants, morts aussi. Très vite je pensai que la piste ne valait rien, car l’un des détectives qui travaillaient pour moi découvrit qu’il avait toujours été en mauvais termes avec son frère et n’aurait certainement jamais rien fait pour lui rendre service. Je n’en dis rien à M. Howet, mais dès cette époque, j’avais dix-sept ans, je concentrai mon attention sur Abel Bellamy, et de jour en jour grandit mon désir de percer le mystère. Je chargeai des détectives de surveiller sa correspondance. Il était le plus souvent en Europe, passait à peine trois mois à New-York et n’allait plus du tout à Chicago. Ce qui semble le plus cocasse c’est que des gens sérieux aient accepté de travailler pour le compte d’une gamine de dix-sept ans, mais ils acceptèrent, c’est un fait, et l’un d’eux découvrit cette lettre. C’est l’original », dit-elle en la mettant sous la lampe. L’encre était pâlie et la main qui avait tracé ces lignes tremblait certainement.

 

« Little Bethel Street, London N.-W.

« Je m’avoue vaincue. Rendez-moi l’enfant que vous m’avez pris et j’accepterai tout ce que vous voudrez. Je suis brisée, brisée de cœur et d’esprit par votre persécution sans fin ni trêve. Vous êtes un démon, un monstre qui dépasse la compréhension humaine. Vous m’avez tout pris, volé tout ce qui m’était cher, et je n’ai plus aucun désir de vivre.

« Elaine Held. »

 

Au-dessus il y avait quelques lignes que Featherstone lui-même, expert en cette matière, ne parvint pas à déchiffrer complètement :

 

« N’aurez-vous pas la générosité de me dire… la petite Valérie… il y aura dix-sept ans au mois d’avril… »

 

« Il y a eu vingt-quatre ans au mois d’avril qu’on m’apporta à M. Howet, dit lentement la jeune fille. Bellamy eut un lapsus : il dit à Mme Howet que je m’appelais Valérie, puis il prétendit s’être trompé et lui demanda de m’appeler Jeanne. Mais ce nom de Valérie avait frappé ma mère adoptive et on ne m’a jamais appelée autrement. »

Featherstone arpentait le salon lentement, les mains derrière son dos. « Croyez-vous que votre mère soit encore vivante ? » demanda-t-il enfin.

Elle fit un signe affirmatif, les lèvres tremblantes. « J’en suis sûre.

— Et vous croyez qu’il sait où elle est ?

— Oui, j’étais convaincue qu’elle était au château.

Featherstone reprit sa promenade.

« Vous avez eu un entretien avec Bellamy. Dites-moi ce qui s’est passé. »

Quand elle eut fini de lui en faire un rapport fidèle, il lui dit, rêveur : « Vous avez la foi. Je ne voudrais pas exagérer vos espérances, Miss Howet…

— Vous m’avez appelée Valérie l’autre jour. Était-ce aussi un lapsus, comme Bellamy ? Ne voulez-vous pas continuer ? Vous me ferez plaisir. Quand je vous connaîtrai mieux, peut-être emploierai-je aussi votre prénom…

— Valérie, il ne faut plus que vous retourniez au château.

— Vous avez dit que vous ne vouliez pas exagérer mes espérances, mais vous n’avez pas fini votre phrase.

— J’allais dire que je partage moi-même votre foi dans une certaine mesure. Dans un ou deux jours je pourrai vous dire quelle est leur solidité réelle. Au fait, avez-vous le vieux plan du château ? Voulez-vous me le donner. »

Elle le reconduisit jusqu’à la porte.

« Je compte que vous serez prudente », dit-il.

Elle acquiesça d’un signe de tête. Il y avait juste assez de lumière pour le voir.

« Bonsoir, dit-il. Et il garda sa main un peu plus longtemps qu’il n’était nécessaire.

— Bonsoir… Jim. »

James Lamotte Featherstone retraversa le village d’un pas léger et son cœur l’était plus encore.

CHAPITRE XXVIII

LE NOUVEAU MAÎTRE D’HÔTEL MONTRE LES DENTS

Julius Savini était un homme très malheureux. La source de ses revenus clandestins s’était soudain tarie. Il aimait trop sa femme pour lui en vouloir, bien que ce fût en partie sa faute. Son esprit vif commença de chercher quelle nouvelle mine d’or il pourrait découvrir ; il hésitait entre Valérie Howet et Bellamy lui-même.

S’il avait été sûr de l’impunité, il aurait assassiné le vieil homme sans plus de remords que s’il avait tué un rat. Mais il aurait tremblé pour lui-même et Julius était très occupé de son avenir.

Quelques jours après le thé, Coldharbour Smith arriva à l’improviste au château et demeura enfermé plusieurs heures avec son bailleur de fonds. M. Smith n’avait pas bu, et quand Coldharbour n’était pas ivre il était encore plus déplaisant à voir. Il portait son métier sur sa figure d’une pâleur cadavérique, sa lèvre supérieure était trop courte, sa lèvre inférieure trop longue et il avait une énorme mâchoire. Il se rasait à l’occasion, mais sa barbe semblait toujours être vieille d’au moins deux jours. Ses petits yeux étaient profondément enfoncés dans l’orbite, et il était légèrement chauve.

Le nouveau maître d’hôtel entendit annoncer son arrivée et pria Savini de l’introduire.

« Ne pouvez-vous pas le faire vous-même ? protesta le secrétaire.

— Je n’aime pas sa tête, il me donne des cauchemars. »

Et ainsi commença cette journée qui devait être fertile en événements sensationnels. Cela débuta aussitôt après le petit déjeuner. Abel était allé au chenil pour faire faire aux trois chiens survivants leur promenade matinale dans le parc. Or il se trouva qu’il passa devant la porte du hall avec ses bêtes, au moment où Philippe montrait à une jeune servante comment elle devait s’y prendre pour nettoyer les paillassons. Soudain, sans que rien le fît prévoir, l’un des chiens se mit à japper après la jeune fille. Elle cria et avant qu’aucune intervention fût possible elle était à terre, le chien sur elle. Presque aussi vivement, le maître d’hôtel s’était penché et sans effort apparent avait saisi le chien et le jetait à dix mètres sur le gazon. Avec un aboiement furieux la bête revint droit sur l’homme. Bellamy ne fit pas un geste pour intervenir. Il observait, fasciné, le bond de tigre du grand chien, et il vit alors une chose singulière. Au moment où la bête s’élançait, Philippe se baissa et étendit le bras de telle façon que son poing rencontra la mâchoire inférieure de l’animal et la ferma avec un bruit sec. Un bruit sourd marqua l’arrivée du second poing ; le chien alla tomber à cinq ou six mètres de là : knock out.

« Qu’est-ce que vous avez fait à mon chien ? demanda Abel furieux. Si vous l’avez tué…

— Il n’est pas mort, il n’est qu’étourdi. J’aurais pu le tuer aussi aisément.

— Vous avez une audace infernale de vous attaquer à mon chien.

— Vous avez de l’audace de vous plaindre que je l’aie frappé après qu’il avait attaqué cette malheureuse fille, répondit Philippe. Si vous l’aviez sifflé, le chien n’aurait pas attaqué. »

Bellamy l’écoutait suffoqué. « Savez-vous à qui vous parlez ?

— À monsieur Bellamy, je pense. Vous m’employez pour diriger votre domesticité, non pour servir de nourriture à vos chiens » ; puis il tourna les talons et rentra dans le hall pour réconforter la jeune servante effrayée qui sanglotait.

Abel s’apprêtait à le suivre, mais il se ravisa et continua sa promenade. Il revint plus mal disposé qu’il n’était parti et appela Savini : « Où est Philippe ?

— Il est avec la petite qui a été mordue par le chien. Elle est bouleversée.

— F… ez-la dehors ! hurla Bellamy, et dites à cet imbécile de maître d’hôtel qu’il n’est pas payé pour courir après les filles. Envoyez-le-moi. »

Et dès qu’il fut là : « Vous pourrez ramasser vos hardes et filer avec votre amie.

— Je n’ai pas d’amie particulière, dit Philippe gaiement, mais s’il y avait une femme dont je me sente le moins du monde responsable, je vous garantis qu’elle ne serait pas ici en ce moment. Attendez, monsieur Bellamy, dit-il en le voyant bondir de colère, vous n’avez affaire en ce moment ni à Valérie Howet ni à sa mère. Il le vit pâlir. Ce n’était pas de peur mais une rage folle s’était emparée de lui. Vous ne me terroriserez pas comme vous les avez terrorisées. Voilà ce que je voulais vous dire.

— Vous… vous…

— Gardez vos distances. Vous êtes un homme âgé et je désire n’avoir pas à vous faire du mal. Ce n’est pas dans mes fonctions.

— Vos fonctions ? »

Il fit un signe affirmatif. « Je suis le capitaine James Featherstone et j’appartiens à Scotland Yard. J’ai mandat de perquisitionner au château de Garre, et si nécessaire de vous faire prisonnier pour détention illégale d’une femme nommée Elaine Held. »

Abel Bellamy paraissait n’avoir pas compris et Featherstone répéta son petit discours.

« En somme, vous êtes un policier, dit-il enfin. (Il était parfaitement maître de lui. Sa puissance de dissimulation était extraordinaire.) Je ne sais rien de ce mandat de perquisition, et je suppose que vous avez autorité pour agir comme vous le faites ? Mais je vous préviens, Featherstone, que vous me le paierez. Je suis citoyen américain…

— La femme que nous cherchons est aussi Américaine », dit Jim fermement. Il ouvrit la porte et grande fut la surprise et l’indignation de Bellamy en voyant une douzaine d’hommes qui attendaient dans le hall.

« Une descente de police, dit-il d’une voix rauque. Eh ! bien, allez-y et voyez ce que vous pourrez découvrir. »

Featherstone tendit la main : « Vos clefs.

— Je vous ferai…

— Je veux vos clefs. À quoi bon faire des histoires, monsieur Bellamy ? Il faut y passer. »

Bellamy jeta sur la table un trousseau de clefs.

« Et maintenant il me faut aussi la clef que vous portez au bout d’une chaîne. »

Pendant une fraction de seconde le colosse demeura immobile, puis il défit la chaîne et lui jeta la clef.

« Qu’est-ce qu’elle ouvre ?

— Le coffre-fort, railla Bellamy. Vous n’avez pas besoin d’un guide, non ? Peut-être allez-vous aussi me demander où est le coffre-fort ?

— Je peux vous éviter le mal de me le dire », répondit froidement Featherstone. Il se dirigea d’un côté de la cheminée, prit à pleine main une boiserie en relief et tira. Un panneau aussi grand qu’une porte de moyenne dimension se déplaça, mettant à jour une surface d’acier peinte en noir. Il mit la clef dans la serrure, tourna deux fois et, tirant la poignée, ouvrit la porte. Le coffre contenait un certain nombre de boîtes en fer, rangées sur des rayons. Aucun livre, mais sur l’une des boîtes il y avait un portefeuille de cuir.

« Avez-vous les clefs de ces boîtes ?

— Elles ne sont pas fermées. »

Featherstone en porta une sur la table et l’ouvrit, elle était pleine de papiers. « Je pense que vous feriez mieux de vous retirer dans votre chambre, monsieur Bellamy, j’en ai pour quelques heures. Voulez-vous vous considérer en état d’arrestation jusque-là ? » Il s’attendait à quelque résistance, mais Abel Bellamy n’était pas fou.

« Quand vous aurez fini, vous voudrez bien me le faire savoir. J’espère que vous êtes meilleur policier que maître d’hôtel. »

Après cette flèche du Parthe il sortit de la bibliothèque et fut escorté jusqu’à sa chambre par un des hommes du capitaine.

Les boîtes furent vidées de leur contenu et soigneusement examinées l’une après l’autre. En retournant l’une d’elles qui semblait à première vue ne contenir que des vieux papiers concernant des affaires très profitables que Bellamy avait traitées autrefois, Featherstone appela soudain son second : « Jackson, venez voir. »

Le sergent Jackson s’approcha.

« Qu’est ceci ? »

C’était un bâton d’environ trente-cinq centimètres, recouvert de trois larges bandes de feutre ; le tout était tellement épais que les doigts de Featherstone l’entouraient difficilement. À un bout étaient pendues des cordes à fouet environ deux fois plus longues que le manche et dont l’extrémité avait un nœud de soie jaune extrêmement serré. Il roula les cordes autour de ses doigts ; il y en avait neuf et elles étaient maculées de taches sombres.

« Que pensez-vous de cela, Jackson ? »

Le sergent prit le fouet. « C’est un chat à neuf queues, Monsieur », il regarda l’autre extrémité. Un timbre rouge s’y distinguait encore, portant une couronne et cette inscription : Propriété de l’Exécuteur de la Prison.

« Ou je me trompe beaucoup, ou c’est un cadeau de Creager », dit Featherstone.

Il regarda attentivement les cordes. Les taches étaient fort anciennes et son œil professionnel distingua qu’il n’avait servi qu’une fois, car on pouvait encore voir les endroits où il avait été plié quand il avait été fourni neuf par les autorités de la prison.

Il demeurait interdit de la mentalité de l’homme qui conservait cette cruelle relique comme un précieux souvenir, le couvant des yeux pour la souffrance qu’il avait causée à un malheureux. Il posa le fouet et reporta son attention sur les autres boîtes. Il espérait, il s’attendait même à trouver quelque chose qui le mettrait sur la trace de Mme Held, mais il n’y avait pas une ligne la concernant, rien qui pût lui fournir le plus petit indice. Un seul paquet de lettres personnelles avait été conservé par Abel Bellamy. Elles venaient d’un homme qui signait « Michel » et avaient été expédiées de différentes villes des États-Unis. Trois étaient parties de Chicago, mais la majorité venait de New-York. Les premières traitaient des difficultés qu’éprouvait le correspondant dans sa situation. Il était évident que c’était un universitaire, plus évident encore que c’était le frère d’Abel. Le ton affectueux et confiant du début se modifiait par la suite. Featherstone pouvait suivre non seulement la carrière de l’intéressé mais aussi son changement d’attitude. Michel avait fait son chemin dans le monde, et gagné de l’argent. À Cleveland il était marchand de biens, et il semblait qu’il fût ensuite passé dans la banque.

Soudain le ton des lettres commença à changer. Michel Bellamy éprouvait des difficultés et semblait compter sur une aide que son frère pouvait lui donner. Trop tard il s’aperçut que le frère en qui il avait confiance et de qui il attendait sympathie et assistance était l’âme du groupe qui le ruinait.

La lettre la plus significative était la dernière :

 

« Cher Abel,

« Je suis atterré des choses que tu m’apprends. Que t’ai-je fait pour que tu t’emploies, de sang-froid, à me ruiner ? Pour la sauvegarde de mon fils, ne voudras-tu pas, à la onzième heure, m’aider à faire face aux réclamations qui pleuvent à mon bureau ? »

 

Pour son fils ! Le pauvre Michel Bellamy n’aurait pu trouver plus mauvais argument ni rien dire qui eût plus de chance d’enflammer son ardeur à lui nuire. C’est toujours dans leurs enfants qu’Abel Bellamy aimait frapper ceux qu’il considérait comme ses ennemis. C’est ainsi qu’il avait brisé Mme Held. Était-il vraisemblable que cet homme impitoyable se laissât fléchir par la prière de son frère ?

Après trois heures d’investigations, Featherstone remit tous les papiers dans le coffre-fort. Entre-temps, ses hommes étaient revenus un à un rendre compte de leurs missions particulières. Chaque coin et recoin du château avait été fouillé, les donjons visités n’avaient rien donné d’intéressant.

Jim fit demander Savini. Son visage olivâtre avait pâli et il avait triste mine. « Tout ceci va me mettre en mauvaise posture, se lamenta l’Eurasien. Le patron va sûrement croire que je savais qui vous étiez.

— Eh bien ! ne le saviez-vous pas ? dit Jim avec un sourire. Ne vous faites pas de bile. S’il vous dit quelque chose, vous pourrez lui affirmer que je vous avais terrorisé pour vous faire taire. Vous aurez aussi à vous réhabiliter vis-à-vis de Spike Holland. Je pense que vous lui avez juré que je n’étais pas le nouveau maître d’hôtel. Vous vous êtes bien conduit, dit-il ironiquement, et lui mettant la main sur l’épaule : Maintenant vous pouvez bondir chez ce cher Bellamy et lui dire que nous allons lui donner un certificat de bonne vie et mœurs tel qu’un homme de son caractère peut le souhaiter. »

Abel Bellamy revint à la bibliothèque sans se presser, un éclair de triomphe dans les yeux, une expression qui ressemblait à un sourire sur son visage. « Eh bien ! Avez-vous trouvé Madame… comment s’appelle-t-elle ?

— Non, elle n’est pas ici, à moins que tous les plans du château soient faux et qu’il y ait une chambre secrète que nous n’ayons pas trouvée.

— Vous pensez bien qu’elle existe, railla Bellamy. Je crois que vous avez lu beaucoup de romans policiers, monsieur Featherstone. C’est mauvais pour vous, ça vous donne des idées. Vous entendrez parler de mes avocats en temps utile.

— Je suis heureux d’apprendre que vous employez des gens aussi respectables. Vos clefs… »

Il tendait la main vers le bureau et allait les y poser quand il entendit un bruit singulier et demeura figé.

Tous l’avaient entendu : Bellamy, Julius Savini et Jackson le détective. C’était un son ténu, tremblant, comme le vagissement d’un enfant, qui s’enflait et diminuait pour finir dans une sorte de sanglot.

Jim Featherstone entendit aussi et son cœur cessa de battre.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-il d’une voix rude.

CHAPITRE XXIX

JIM EXPLIQUE

Abel Bellamy regardait dans le vide. Lentement il fit face à son interlocuteur. « Les conduites d’eau, je suppose. Elles font ce bruit-là quand nous commençons à utiliser les radiateurs. »

Jim attendit que le bruit se répétât, mais en vain. Il regardait fixement Bellamy, qui soutint son regard sans faiblir.

« Qu’y a-t-il là-dessous ? demanda-t-il en montrant le sol.

— Rien, les donjons commencent sous le hall. Il y avait autrefois un escalier pour y descendre, mais il a été muré. »

En quittant la bibliothèque Jim refit une visite personnelle des donjons jusqu’au dernier étage, sans rien trouver. Les prisons s’étendaient jusque sous le hall. Il vit les traces de l’escalier dont Bellamy avait parlé. Étendant par terre le vieux plan du château, il fit un calcul rapide. D’après cela, la bibliothèque reposait sur la terre ferme, mais cela ne prouvait rien, car il avait déjà relevé des erreurs sur le plan, qu’on avait visiblement établi d’après des renseignements plutôt que sur un relevé. Par exemple, il n’était pas question de l’étage inférieur des donjons. Pendant qu’il l’examinait, il entendit un faible bruit et, levant la tête, il aperçut dans un angle de la voûte un tuyau noir. Il attendit et l’entendit encore, c’était comme une sorte de râle de la gorge et non le bruit de tout à l’heure, mais il était tout à fait possible que l’explication de Bellamy fût exacte. Déçu, il revint à la bibliothèque pour apprendre qu’on n’avait plus rien entendu.

« Avez-vous arrêté les conduites d’eau ? dit Bellamy ironique. De toute façon, je serais content que vous vous en preniez au plombier qui les a installées, monsieur Featherstone. »

Jim sourit, bien qu’il ne fût pas d’humeur joyeuse. Les hommes se dirigeaient vers la loge du portier, il était le dernier à partir.

« Au fait ! – Bellamy le rappelait d’un signe. – Vous oubliez quelque chose, n’est-ce pas ?

— Je ne pense pas.

— Vos gages ! » dit-il d’un ton sarcastique en mettant un billet dans la main de Jim.

« Touché ! » dit Jim, et il empocha.

Laissant sa valise au Vérat Bleu, il se rendit au Manoir de la Dame. Valérie était dans sa chambre. De sa fenêtre elle le vit venir dans le sentier et courut au-devant de lui.

« Valérie, j’ai perdu ma situation.

— Vous a-t-il démasqué ?

— Non, et malheureusement je ne l’ai pas démasqué non plus. J’ai reçu ce matin le mandat de perquisition et nous avons fouillé partout pendant des heures sans rien découvrir. Vous savez que dans ce pays il faut une autorisation signée d’un magistrat pour pouvoir se livrer à des investigations chez un particulier. Aussitôt obtenue, Scotland Yard a envoyé une douzaine d’hommes au village dès avant mon réveil. J’ai grand peur de ne pouvoir approcher l’Archer Vert désormais. »

Elle le regarda vivement. « L’avez-vous vu de près ? demanda-t-elle à voix basse.

— Non, répondit-il surpris. Je ne vous ai jamais dit l’avoir vu. Il était certainement au château le soir de votre escapade, mais probablement plus tard. »

Comment pouvait-il prétendre ne rien savoir de l’Archer Vert !

« Jim, je désire vous poser une question. Est-ce que pour une raison quelconque : surveillance de Bellamy ou exigence de service, vous vous êtes déguisé en Archer Vert ? Vous l’avez fait au moins une fois, n’est-ce pas ? »

Sa stupéfaction n’était pas feinte. « Jamais, répondit-il. Cela ne me serait pas venu à l’idée, même pour intimider ce vieux monstre. Il n’y aurait rien eu à gagner.

— Mais vous venez de me dire que vous n’aviez jamais vu l’Archer Vert. Vous l’avez vu la nuit où vous m’avez ramassée. »

Il fronça les sourcils. Il allait de surprise en surprise.

« Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Quand Bellamy a lâché ses chiens contre vous, j’étais en train de mener une petite enquête personnelle. Je prenais la température du sol en profondeur autour du château. N’avez pas cet air étonné, je ne plaisante pas. C’était réellement une des occupations les plus sérieuses que j’aie jamais entreprises. Dès que j’ai deviné que vous étiez en cause, je suis parti en courant pour vous secourir.

— Ainsi c’est vous que j’entendais derrière le chien ?

— Oui, je vous ai perdue de vue. Quand je me suis retrouvé à découvert, j’ai vu le chien mort et vous par terre, à côté de lui. L’Archer n’était pas là et sur le moment je n’ai même pas remarqué que la bête avait été tuée par une flèche. Ma première pensée fut de vous mettre en sûreté ; je vous ai ramassée et portée vers le mur du Manoir persuadé d’y trouver une échelle. J’ai mis bien plus longtemps que je n’aurais voulu à vous passer par-dessus le mur et à vous rapporter chez vous. Je tâchais de vous installer confortablement quand mon bouton de manchette s’est cassé ; ma manchette s’était accrochée à la tête du divan, et j’ai passé dix minutes à en chercher les morceaux. »

Elle sourit au souvenir de la femme de chambre trouvant le tapis couvert d’allumettes. Elle savait maintenant qui les avait brûlées et pourquoi.

« Je retournai par le parc et j’eus la bonne fortune de pouvoir rentrer par la grande porte, ce qui m’évita une escalade », ajouta-t-il.

Elle poussa un soupir de soulagement.

« Ainsi vous n’êtes pas l’Archer Vert !

— Grand Dieu non ! Je suis un maître d’hôtel renvoyé, il est possible que je sois un officier de police ennuyé, mais je ne suis pas un Archer Vert.

— Vous n’avez rien trouvé au sujet de… Elle ne finit pas la phrase.

— Rien, rien qui vous concerne. J’ai trouvé des lettres de son frère, c’est tout. » il omit volontairement de mentionner le chat à neuf queues. Ce n’était pas un sujet de conversation particulièrement agréable à une femme.

Il rentra peu après au Vérat Bleu, essayant de prendre une décision quant à la ligne de conduite à adopter. Sa voiture était garée au village voisin ; c’est par ce moyen qu’il allait à Londres chaque après-midi pendant les courtes périodes où il pouvait s’évader, laissant à Savini le soin d’expliquer son absence si elle était remarquée. M. Bellamy accordait un jour par semaine de congé à son maître d’hôtel ; Julius était chargé d’expliquer que c’était précisément celui-là si le maître le réclamait. Il était au château le jour du thé, mais il avait jugé préférable de se tenir éloigné de la bibliothèque pendant que Spike Holland et la jeune fille s’y trouvaient. C’est seulement quand il sut Valérie seule avec Abel qu’il fit à Savini le signe convenu pour éloigner Holland, et, pendant que celui-ci emmenait le journaliste dans sa chambre, le maître d’hôtel put à loisir intervenir au moment psychologique.

Il flairait un danger et c’était Valérie qu’il sentait menacée. Il ne pouvait s’empêcher de penser que la visite de Coldharbour Smith avait trait à cela ; il décida donc de commencer par faire une descente au Golden East.

CHAPITRE XXX

JOHN WOOD PARLE

En réponse à un télégramme pressant, John Wood avait quitté ses enfants et s’était rendu directement à Scotland Yard en arrivant à Londres. C’était le premier contact de Jim Featherstone avec le philanthrope, bien qu’il se souvînt vaguement de l’avoir aperçu à une table voisine, un jour qu’il déjeunait au Carlton avec les Howet. Il était impossible de ne pas le remarquer. Les gens portent sur leur figure le reflet de leur personnalité. Ce que Jim Featherstone vit dans les yeux souriants de John Wood lui attira d’emblée sa plus chaude sympathie.

« J’ai bien peur de vous avoir fait faire un long et peu confortable voyage, monsieur Wood. Il est bien évident que tous vos frais seront remboursés, mais il n’est pas en notre pouvoir de vous offrir une compensation pour la privation de vos chères occupations. »

John Wood rit.

« Je présume que Spike Holland vous a parlé de mes bébés et même je le soupçonne fort de vous avoir fait part d’une petite histoire que je lui ai racontée confidentiellement. Non pas que je m’oppose à ce qu’elle soit portée à votre connaissance ; tôt ou tard je m’y attendais. Vous voulez me voir au sujet de Bellamy ?

— Oui, et je veux vous demander particulièrement de me parler de cet enfant que vous dites avoir été tué par Bellamy. »

Wood n’avait pas accepté le fauteuil qui lui était offert. Il restait debout, les mains jointes, les yeux perdus dans le lointain.

« L’enfant… Que puis-je vous dire ? L’histoire se perd dans les ténèbres d’un passé oublié de tous, sauf de moi-même et, j’espère, d’Abel Bellamy… bien que je doute fort que ses méfaits l’aient jamais beaucoup troublé. »

Il parut un instant se recueillir. « Le cas dont il est question, dit-il enfin, relève directement de la justice américaine, et je doute fort, même si je vous mettais en possession de tous les détails concernant ce crime, que vous puissiez agir utilement, capitaine Featherstone. Bellamy est un homme qui employa toute sa fortune, acquise de très bonne heure, à briser tous ceux qui firent obstacle à sa volonté. Je ne prétends pas qu’il fut un homme vicieux dans le sens qu’on donne généralement à ce mot. De ce côté, au contraire, sa vie paraît être singulièrement propre. Son Dieu a été la puissance et, pour acquérir cette puissance, il n’a reculé devant aucune infamie. L’opposition à ses désirs, si futiles qu’ils aient pu être, éveillait en lui un démon, et si l’obstacle était venu de quelqu’un à qui il pouvait faire du mal, il le frappait vivement et sûrement. Il avait une méthode qu’il employa toujours quand ce fut possible : atteindre ses ennemis dans leurs enfants. Je connais deux cas authentiques où, pour se venger d’une offense légère, peut-être même imaginaire, d’une défiance de quelqu’un qui aurait dû, à son avis, s’incliner devant sa volonté, il a agi ainsi. Dans l’un de ces cas, les enfants étaient grands ; dans l’autre, c’était un bébé. Je ne vous dirai pas, capitaine Featherstone, ce qui causa sa haine dans les deux cas dont je vais vous parler. En vérité, je ne peux pas savoir quelle en fut la cause immédiate, car j’en suis réduit aux suppositions, mais je ne crois pas me tromper :

« Un jour l’enfant de ces gens disparut. Le père crut devenir fou, la mère demeura prostrée dans sa douleur. J’ai des raisons de croire qu’il y eut communication entre la mère et Abel Bellamy, mais le père n’en sut rien. L’enfant était sorti avec sa bonne. Celle-ci revint raconter une histoire extravagante d’où il ressortait qu’elle avait parlé un instant avec une amie et pendant ce temps le bébé endormi avait disparu de sa voiture. Quinze jours plus tard il y eut une catastrophe de chemin de fer à un endroit nommé River Bend. Beaucoup de gens furent tués, carbonisés. Et parmi les débris on trouva un soulier d’enfant qui fut identifié par le père désespéré. Des rescapés affirmèrent avoir vu monter dans ce train une femme qui portait un enfant. Il était démontré que le pauvre petit être avait péri, avec tant d’autres dans le désastre. On pensa dès lors que le ravisseur ou plutôt sa complice avait été surprise par l’accident alors qu’elle emportait l’enfant vers une destination inconnue.

— La police s’en est-elle occupée à l’époque ? »

À sa grande surprise John Wood fit un signe négatif.

« C’est pourquoi, craignant pour la vie de son bébé, la mère qui connaissait le coupable n’osa pas le dénoncer. Que ce soit Abel Bellamy, j’en suis absolument certain.

— Vous êtes tout à fait sûr que l’enfant soit mort ?

— Sûr.

— À quelle époque ?

— Je peux en fixer la date par la catastrophe de chemin de fer. C’est le seul point de repère que je possède. L’enfant a été perdu au mois d’août 1890. »

La déception de Jim fut visible : « J’espérais pouvoir vous dire que l’enfant vivait toujours mais les dates, hélas ! ne concordent pas. Il faudrait qu’il y eût erreur de dates ou que ce vieux monstre les aient enlevées toutes les deux.

— Cela peut sembler fantastique avec la fortune qu’il a ; mais, en recherchant dans son passé, j’ai pu trouver en cinq ans la trace de deux de ces disparitions mystérieuses.

— Pouvez-vous me dire le nom du père de cet enfant ?

— Je ne peux même pas vous dire cela. Ma responsabilité est trop grande.

— Passons à un autre sujet, peut-être moins sinistre. Vous étiez l’ami du lieutenant Bellamy, son neveu ?

— Oui, Capitaine.

— Il a été tué en combat aérien, je crois ?

— Il a été descendu au-dessus du Hanovre pendant une reconnaissance.

— Vous avait-il parlé de son oncle ?

— Jamais.

— Avait-il contre lui des griefs ?

— Il n’en a jamais parlé.

— Saviez-vous qu’il était le neveu d’Abel Bellamy ? »

Wood hésita une seconde.

« Oui, dit-il. Je le savais.

— Quel genre d’homme était-ce ? Ressemblait-il à son oncle ?

— Je ne peux imaginer personne de plus dissemblable », dit-il en riant.

Jim réfléchit.

« Vous est-il arrivé de penser, monsieur Wood, dit-il lentement, que le jeune Bellamy puisse être encore vivant et qu’il lui plaise pour une raison quelconque de cacher son identité ?

— Ce n’est pas impossible. Il est arrivé bien des choses à la guerre ; et certains ont été portés morts qui ont prouvé par la suite qu’ils étaient bien vivants.

— Mais n’êtes-vous pas d’avis que c’est probable ? Vous pensez que s’il vivait encore, vous, son meilleur ami, le sauriez ?

— Vous oubliez que je suis son légataire universel, tout ce qui lui appartenait est entre mes mains. »

Avant de quitter Jim Featherstone, John Wood lui posa une question qui lui trottait dans la tête depuis un instant.

« Vous avez fait allusion tout à l’heure à la possibilité d’une erreur de date. Avez-vous découvert quelque autre victime de la vilenie de Bellamy ? »

Jim fit un signe affirmatif.

« Voulez-vous me dire qui ?

— J’ai bien peur de devoir suivre votre exemple et vous prier de ne pas insister, dit-il avec un sourire. Vous êtes parfaitement sûr que l’enlèvement eut lieu en 1890 ?

— Il n’y a pas de doute possible. L’accident a eu lieu à un endroit nommé River Bend. Il est connu comme la « catastrophe de River Bend » et date du 29 août 1890. »

CHAPITRE XXXI

LA DAME AUX CHEVEUX GRIS

À huit heures, ce soir-là, une femme de chambre poussa sur la table roulante, dans la bibliothèque, son formidable dîner. Elle plaça le tout dans l’espace libre, derrière le bureau, approcha une chaise, et ayant timidement annoncé : « Monsieur est servi », disparut vivement.

Abel Bellamy, qui ne semblait pas avoir remarqué sa présence, sursauta au son de sa voix, et grommela entre ses dents quelque chose qu’elle n’entendit pas. Il alla lentement à la porte qu’il ferma à clef ; puis, sans s’asseoir, commença de disposer des aliments sur les assiettes. Quand il eut fini, il poussa son bureau, jusqu’à ce qu’il eût libéré le tapis sur lequel il reposait. Il roula celui-ci méthodiquement, découvrant la marqueterie du parquet. D’un tiroir il tira un objet qui avait souvent intrigué Julius. Il l’appuya sur un des petits carrés de la marqueterie, qui se souleva, découvrant le trou d’une serrure, où la clef qu’il portait toujours sur lui, à une chaîne, s’adapta exactement, et tourna sans effort. Tirant alors à lui, ce bois soulevé, une trappe de forme bizarre, impossible à discerner, lui apparut. De solides dalles de pierre se distinguaient au-dessous ; dans l’une d’elles une sorte de verrou métallique avait été fixé.

De nouveau, il employa la clef et, mettant le pied sur la pierre, appuya. Une large surface de sol tourna et découvrit un escalier de pierre. Il retourna à la table, prit un plateau et descendit. Dans l’obscurité, il posa le plateau sur une sorte de banc. Puis, frottant une allumette, il alluma un bec de gaz. À l’autre extrémité de la pièce était une porte qu’il déverrouilla et ouvrit. Le passage qu’il traversa, creusé dans les fondations du mur extérieur du château, était tellement obscur qu’il lui sembla marcher dans un tunnel. Au-delà il y avait une grande salle, puis deux plus petites. La plus grande était illuminée par six becs de gaz qui brûlaient derrière des globes opaques. C’était à coup sûr ce que le château renfermait de plus remarquable, avec les piliers de pierres massifs et la sombre voûte qu’ils soutenaient. On l’avait meublée sans regarder à la dépense. Des tapis merveilleux couvraient le sol dallé, des tapisseries inestimables dissimulaient les murs. Des divans, des fauteuils de toute beauté s’étalaient nombreux. Sur une petite table quelques fleurs se fanaient dans un grand vase d’argent. Chaque objet contenu dans cette pièce avait été apporté là en cachette par Abel Bellamy lui-même.

Il posa le plateau sur la table et regarda autour de lui. La salle était vide. Il alla à l’une des portes et l’ouvrit. C’était une petite cuisine parfaitement aménagée. Au-delà, par une porte ouverte, il aperçut une baignoire et revint en grognant dans la pièce vide.

« Elaine », appela-t-il durement. Une jeune femme vint lentement de la troisième chambre. Elle portait une robe démodée, ses mouvements étaient lents et silencieux.

« Voilà votre dîner, dit Bellamy. Avez-vous jamais pensé à ce que vous deviendrez si je vous oubliais. Hein ! Supposez que je meure subitement ? Il se mit à rire à cette idée. Qui vous trouverait ? Vous seriez condamnée à mourir de faim ici, Elaine. Dans des centaines d’années, des milliers peut-être, ceux qui vous trouveraient vous mettraient dans un musée. Hein ! Elaine ? »

Elle avait entendu cela si souvent qu’elle n’y prêtait plus attention. Sans un mot elle prit une chaise et s’assit devant la table. Elle mangeait machinalement ; huit ans de réclusion s’étaient inscrits en pâleur sur son visage. Pourtant toutes ses épreuves, les humiliations quotidiennes qu’il lui fallait subir, les insultes et les menaces, les brutalités calculées qu’Abel Bellamy lui imposait, rien de tout cela n’avait abattu son courage ni apporté une ride à sa singulière beauté. Elle paraissait à peine trente ans et seuls ses cheveux gris pouvaient indiquer son âge.

Il était debout, appuyé à l’un des piliers, les bras croisés et la regardait.

« J’ai vu Valérie aujourd’hui, Elaine Held. Elle m’aurait chargé d’une commission pour vous si elle avait su. Elle se mariera dans un mois, ma chère. Vous vous souvenez de Coldharbour Smith ?

— Je ne vous crois pas quand vous dites avoir vu Valérie, ou qu’elle est n’importe où aux environs. Ce n’est pour vous qu’un mensonge de plus. Vous m’avez toujours menti.

— Connaissez-vous Coldharbour Smith ? » répéta-t-il.

Elle ne répondit pas, mais la main qui porta son verre d’eau à sa bouche tremblait.

« Vous feriez mieux de vous souvenir, dit-il, enflant la voix de façon menaçante. Vous avez bien failli le revoir. Il y avait une mouche de la police qui promenait son nez dans tous les coins du château justement l’autre jour pendant que vous étiez de mauvaise humeur, et il vous a entendue crier. Il rit et le souterrain lui renvoya l’écho. C’est d’ailleurs un garçon intelligent. »

Elle continua à ne pas répondre. Il était tellement accoutumé à ces silences, que, depuis longtemps déjà, il ne s’en irritait plus.

« Valérie est ravissante. Oui, Madame, c’est la reproduction parfaite d’Elaine Held, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, les mêmes damnées façons ensorcelantes. Ils se marient dans un mois. »

Elle se leva de sa chaise avec un soupir, le regarda fixement une seconde ou deux, puis : « Je ne pense à Valérie que comme à une morte, dit-elle.

— Vous êtes folle et vous l’avez toujours été. Vous pouviez jouer votre chance quand je voulais vous épouser. Maintenant je ne veux plus.

— Voilà la chose la plus agréable que vous m’ayez jamais dite… Oh ! Dieu que je voudrais être morte ! » Elle couvrit son visage de ses mains et fut secouée d’un sanglot.

« Pourquoi ne pas vous tuer, qui vous en empêche ? Vous êtes trop lâche. Pourquoi non ? C’est facile : vous n’avez qu’à ouvrir les robinets à gaz et vous endormir. Vous avez des couteaux, ne pouvez-vous les aiguiser ?

— Je ne veux pas mourir de cette façon. Je veux vivre pour vous voir expier tout le mal que vous avez fait, toute la douleur que vous avez causée à des cœurs humains, Abel Bellamy. »

Sa lèvre remonta, montrant ses dents. Il vint lentement vers elle, lui mit la main sur l’épaule. « Vous avez peur de la mort ? Moi pas. J’attends impatiemment le jour où je serai terrassé là-haut, tandis que vous serez ici et que personne ne pensera à vous. Quelle bonne pensée à emporter avec moi ! Et ceux qui m’emporteront du château marcheront sur votre tombe, Elaine, et ils ne le sauront pas, et vous non plus, et moi non plus.

— Vous n’avez rien d’humain », dit-elle en frissonnant.

Abel lâcha son épaule, prit le plateau et, le balançant sur la paume de sa main, la regarda comme perdu dans un rêve. « Ils ne vous trouveront jamais, dit-il se parlant à lui-même, non, jamais. Je vous garderai ici. Si je vous emmenais ailleurs, c’est toujours ici que je vous ramènerais. » Brusquement il se retourna, repassa la porte qu’il claqua, et remit le verrou. Il reprit le plateau qu’il avait posé, le remonta et le remit sur la table de la bibliothèque. Alors la grande dalle de pierre reprit sa position et se fixa avec un bruit sec.

CHAPITRE XXXII

L’ARCHER

Les chiens de Garre logeaient dans un chenil qui avait abrité les chiens de chasse des sires de Curcy à l’époque où Christophe Colomb enfant jouait dans les rues de Gênes. Abel Bellamy avait établi une règle pour leur nourriture. Leur dernier repas avait lieu au début de l’après-midi. Ensuite on les laissait sur leur faim, à dessein.

Julius gagna sa chambre aussitôt qu’il vit son maître descendre au chenil. Il n’attendait jamais la venue des chiens pour se retirer. Il était plus de minuit quand il entendit devant sa porte un piétinement silencieux et le grognement contenu d’un des chiens.

Bellamy l’entendit aussi et fut aussitôt complètement réveillé. Il se leva et alla voir ce qui se passait. Les chiens arpentaient le couloir sans arrêt et l’un d’eux, à sa vue, répéta son grognement. « Assez ! » gronda le colosse, violemment. Le chien se coucha, pattes étendues, les yeux fixés sur la figure du maître. Abel referma ses portes soigneusement et, quelques minutes plus tard, se rendormit.

Deux heures sonnaient quand la porte qui conduisait à la réserve s’ouvrit doucement, centimètre par centimètre. Ce fut fait si doucement qu’un chien qui dormait à moins de dix mètres de là, ne se retourna même pas. Aussi lentement la porte se referma, mais sur le sol, près du mur, il y avait quelque chose qui n’y était pas auparavant : une grande jatte de lait. Le premier à l’apercevoir fut le chien qui se promenait dans le hall, en bas, au moment où la porte s’était ouverte. Le bruit que fit sa langue en buvant amena ses compagnons. Les trois bêtes réunies eurent tôt fait de vider le récipient. Un à un ils s’éloignèrent pour se coucher, satisfaits, léchant les gouttes qui étaient tombées sur leurs pattes. Le premier des chiens qui avait trouvé le lait s’étendit, la tête entre les pattes, les yeux clos. Puis, presque simultanément, les deux autres firent de même. Cinq minutes s’écoulèrent, puis une silhouette verte se glissa par la porte, alla sans bruit vers l’escalier où se trouvaient les commutateurs, et subitement tout fut dans l’ombre. Il se déplaçait silencieusement, souleva un chien pour le mettre le long du mur. L’animal entrouvrit les yeux, l’homme vert caressa les oreilles soyeuses. En une seconde il était rendormi.

Dans l’ombre légère il demeura immobile devant la porte d’Abel Bellamy. Mince, il semblait d’une grandeur démesurée. Cette figure, d’une blancheur de cire, était grotesque et effrayante dans son immobilité. Dans une main il tenait un long arc vert, un carquois pendait à son côté, plein de flèches, et les plumes vertes de leur empennage brillaient. Il attendit un bon moment, puis se baissant, il introduisit un instrument recourbé, long et fin, par le trou de la serrure. À la poignée était attaché un fil qui plongeait dans le carquois. Il attrapa le bout de la clef et la tourna. Il ne fit aucun bruit, même quand il ouvrit la porte toute grande, découvrant la porte intérieure recouverte de cuir. De nouveau il appliqua son instrument, cette fois sur le bout de la tige d’acier qui traversait la porte et servait de l’autre côté à retenir le loquet. Quel que fût l’instrument, il fallait qu’il fût puissamment aimanté, car le courant suivant la tige d’acier leva le loquet suffisamment pour que la porte s’ouvrît…

Quand Abel Bellamy s’éveilla, les aiguilles lumineuses de la pendule, près de son lit, marquaient quatre heures et quart. Il avait pris l’habitude de regarder aussitôt si ses portes étaient ouvertes. Elles étaient fermées et il s’étendit à nouveau. En bougeant son traversin pour se mettre plus à l’aise, il entendit un léger tintement et sortit de son lit en jurant pour ramasser la clef et sa chaîne qui étaient tombées sur le sol. Il ne se rendormit pas, mais demeura livré à ses pensées, lesquelles n’avaient rien d’agréable.

Valérie Howet. Elle devait dormir et même, dans ses rêves, le moindre soupçon du danger qui la menaçait ne pouvait l’effleurer.

Sur un point au moins il se trompait car Valérie, à ce moment, était parfaitement éveillée.

Sa chambre donnait sur la façade du Manoir et avait vue sur le jardin. Au-delà de la haie qui bordait la propriété, se trouvait la route. Le policier qui surveillait la maison avait été rappelé. Regardant par la fenêtre, elle vit un homme déambulant au milieu de la route, elle aperçut la lueur de son cigare et sourit, sachant que c’était Spike Holland qui s’était chargé de veiller à sa sécurité. Et elle se sentit réconfortée de cette nouvelle marque de l’attention de Jim. Habituellement, elle dormait bien, mais cette nuit elle se tourna et retourna avant de s’endormir d’un sommeil agité. Deux fois elle s’éveilla et la seconde fois décida de se lever et de se faire chauffer du lait. Elle regarda la route déserte. Spike n’était pas en vue. Elle espéra qu’il était rentré se coucher. Mettant sa robe de chambre et ses pantoufles, elle alluma une bougie et avait déjà ouvert sa porte quand elle entendit quelque chose qui lui fit éteindre sa lumière. C’étaient des voix qui parlaient bas et venaient d’en bas. Son cœur battait douloureusement tandis qu’elle se penchait au-dessus de la balustrade pour regarder dans le hall. On ne pouvait rien voir, mais les voix étaient distinctes, quelqu’un pleurait doucement. Elle ne rêvait pas et se pinça pour en être sûre. Fallait-il réveiller son père ? La main levée pour frapper à sa porte, elle hésitait encore. De nouveau le colloque chuchoté arriva à ses oreilles et toujours ces sanglots étouffés. Ce ne pouvait être une domestique ; si l’une d’elles s’était trouvée malade, la nuit, elle fût venue la trouver.

Elle tourna la poignée de la porte de la chambre de son père et entra, le cherchant de la main dans l’obscurité. Le lit était vide. Elle ne pouvait en croire ses sens. Les mains tremblantes, elle frotta une allumette et alluma sa bougie. Le lit n’était pas défait. Son pyjama était là, plié sur l’oreiller. Stupéfaite d’abord, puis soulagée, elle songea que c’était M. Howet qu’elle avait entendu et que sans doute une de ses servantes était venue trouver. Elle descendit avec la bougie, mais au premier bruit de ses pas sur l’escalier, si légers qu’ils fussent, le chuchotement et les sanglots cessèrent. Elle alla droit au salon ; c’est de là qu’était venu le bruit. Elle tourna le bouton de la porte, mais celle-ci était fermée à clef.

« Qui est là ? » demanda-t-elle vivement, le souffle court.

Elle n’obtint d’abord aucune réponse, puis entendit un nouveau murmure de voix assourdies, enfin :

« C’est moi, Valérie, ton père.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle avec un soupir de soulagement.

— Je suis avec un ami, je monterai te voir tout à l’heure. » Il y avait une hésitation inaccoutumée dans sa voix.

« Mais qui est-ce, père ?

— Je t’en prie, va te coucher, ma chérie. – La voix de M. Howet était pressante. – Je ne veux pas que les domestiques se lèvent. »

À regret elle retourna à sa chambre. Quel pouvait être l’ami qui venait à pareille heure et pourquoi son père ne s’était-il pas couché ? Cela lui ressemblait si peu ! C’était un homme attaché à ses habitudes et elle ne se souvenait pas de lui avoir jamais vu faire une chose imprévue. Elle l’avait toujours considéré comme ennemi des mystères, et en ce moment pourtant il était bien en plein mystère. Elle n’arrivait pas à comprendre. N’importe. Elle était heureuse que l’une de ces voix chuchotantes fût la sienne ; mais quelle était l’autre ? Elle était assise au bord de son lit, sa porte ouverte, attentive. Enfin elle entendit quelqu’un sortir du salon et le bruit sec de la serrure de la porte d’entrée qu’on ouvrait. Sa curiosité était tellement attisée qu’elle se glissa en haut de l’escalier et regarda. Si elle n’avait tenu la rampe, elle serait tombée, car au milieu du hall, doucement éclairé par la lumière qui passait par la porte ouverte, elle vit l’Archer Vert…

CHAPITRE XXXIII

DOUTES

Un regard à la silhouette sinistre et elle bondit jusqu’à sa chambre, fermant la porte à clef derrière elle. C’était impossible, incroyable, cela dépassait les limites de la compréhension. Son père !… Et qui était le visiteur ? Elle entendit une auto démarrer mais ne se leva pas pour regarder. Instinctivement, elle savait, elle avait entendu les sanglots. Mais M. Howet ?… La tête lui tournait, elle se sentait emportée dans un tourbillon. Elle demeurait assise, le visage dans les mains, et ne broncha pas quand elle l’entendit entrer dans sa chambre et s’y enfermer.

Valérie descendit de bonne heure pour le petit déjeuner. Elle avait mal à la tête et se sentait mortellement fatiguée, mais elle avait hâte de savoir quelle explication son père lui donnerait des événements de la nuit.

« Ton visiteur t’a gardé bien tard, père », dit-elle en s’asseyant en face de lui. Il était pâle et paraissait malade. Évidemment il n’avait pas dormi plus qu’elle.

« Oui, Val, murmura-t-il sans la regarder. J’avais promis de monter te voir ensuite, il me semble ? Oui… j’ai été très secoué. Veux-tu que nous n’en parlions pas ?

— Bien sûr, père chéri, dit-elle d’un ton enjoué qui ne correspondait nullement à son état d’âme.

— Je vais à Londres aujourd’hui, dit-il quand le repas fut terminé. J’ai absolument besoin de voir quelqu’un qui vient d’arriver de Philadelphie et il se peut que je rentre tard. » Toutes ces explications sonnaient taux et Valérie sentait que ce n’était qu’un prétexte. Elle ne posa aucune question et ne parut remarquer rien d’anormal à sa conduite, bien qu’il lui eût dit la veille que seule la maladie l’arracherait à son travail d’historien. En un sens, elle était contente qu’il s’absentât. Elle désirait poser quelques questions aux domestiques et espérait qu’un examen attentif du salon lui révélerait l’identité du visiteur.

Il partit aussitôt. Spike l’avait vu et se hâta d’aller au Manoir.

« Il ne s’est rien passé d’anormal, Miss Howet ? demanda-t-il, anxieux.

— Quelle drôle de question de la part de notre ange gardien !

— Votre ange gardien s’est trouvé dans un état voisin du coma, à l’ombre d’une haie. » Devant son inquiétude, il s’expliqua : ayant commis l’imprudence de s’asseoir, il s’était simplement endormi.

« Monsieur Holland, n’avez-vous pas vu passer une voiture ce matin, très tôt ?

— Oui, dit-il, immédiatement. C’est ce qui m’a réveillé ; une torpedo deux places « Delage », capote close, bien qu’il ne plût pas. Je me suis demandé d’où elle pouvait bien venir à pareille heure.

— Je l’ai vue passer de ma fenêtre, elle m’a réveillée aussi », répondit-elle avec la plus parfaite mauvaise foi. Spike fut visiblement déçu.

« Vous n’avez pas remarqué qui conduisait ?

— À peine. C’est le phare qui m’a réveillé et vous devez avoir le sommeil bien léger, Miss Howet, car il y a bien longtemps que je n’ai vu une aussi grosse voiture faire aussi peu de bruit. Ce qui m’a frappé, c’est qu’elle était conduite par une femme engoncée dans un grand manteau. Je n’ai fait que l’entrevoir.

— Et elle était seule dans la voiture ?

— Je ne le jurerais pas ; pourquoi me demandez-vous cela, Miss Howet ? Il n’est rien arrivé au Manoir cette nuit ?

— Rien, dit-elle vivement. J’étais seulement curieuse de savoir qui pouvait bien passer ici en voiture à pareille heure. »

Spike parti, elle commença à questionner prudemment les domestiques, mais cela ne lui apprit rien. Le salon ne lui livra pas non plus le moindre indice sur l’identité du visiteur. Allait-elle fouiller la chambre de son père ? La loyauté qu’elle lui devait le lui interdisait. Elle dut renoncer à trouver confirmation ou infirmation de ce que ses yeux avaient vu.

CHAPITRE XXXIV

FAY REÇOIT UNE PROPOSITION

Fay Clayton recevait une visite. Certes, cela n’avait rien d’agréable, car Coldharbour Smith avait mauvaise réputation.

« Julius n’est pas là, dit-elle. Il est à la campagne.

— Croyez-vous que je l’ignore ? Il est chez un ami à moi, M. Bellamy.

— Un ami à vous ? railla Fay. Eh bien, j’admire votre toupet, Smith. Je ne peux pas vous laisser entrer, j’ai une réputation à sauvegarder.

— Ce n’est pas le moment d’y penser. Il faut que je vous parle. Je viens de Limehouse, qui n’est pas précisément à côté, pour vous faire gagner de l’argent, et rendre service à Julius. Cela vous rapportera, Fay, de me laisser entrer. »

Elle ouvrit la porte un peu plus.

« Entrez, mais vous ne resterez pas longtemps, et j’ai une cuisinière et une femme de chambre à la cuisine, ajouta-t-elle de façon significative.

— En ce qui me concerne, vous pourriez bien y cacher l’archevêque de Canterbury, dit Coldharbour, l’air offensé. Je suis venu pour parler affaires, et, qui plus est, Julius sera là dans un quart d’heure.

— Comment le savez-vous ? demanda-t-elle, surprise. L’avez-vous vu ?

— Non, Bellamy l’a envoyé en ville et lui a dit qu’il pouvait prendre un moment pour aller voir sa femme. Fay, dit-il en baissant la voix et en se penchant au-dessus de la table, je peux vous faire gagner quatre cents livres pour un travail insignifiant. »

Elle le regarda fixement.

« Vous ne feriez pas gagner quatre centimes à qui que ce soit pour un travail « insignifiant ». Que voulez-vous ? je ne veux rien faire de malhonnête, comprenez-le. Si vous avez besoin d’une entraîneuse, cherchez ailleurs, car je suis rangée pour de bon.

— C’est épatant, dit Smith admiratif. Cela me fait du bien de vous l’entendre dire, Fay, car je suis rangé moi aussi. Ce que je veux vous demander est tout ce qu’il y a de plus régulier. Connaissez-vous Miss Howet ?

— Oui.

— Eh ! bien, voilà : supposez que vous alliez lui rendre visite (vous pouvez louer une voiture car vous avez un crédit illimité), donc vous allez la voir et vous avez avec elle une conversation. Elle vous recevra tout de suite car elle sait qui vous êtes. Maintenant, voilà ce qu’il ne faut pas dire à Julius.

— Je raconte toujours tout à mon mari, répliqua-t-elle vertueusement.

— Peut-être, dit Coldharbour Smith. En tout cas, c’est une chose que vous ne lui direz pas. Compris ?

— Bon, je vous écoute, dit Fay impatiemment.

— Vous devez y aller et la voir en amie. »

Il parlait rapidement car il était arrivé en retard et craignait de voir entrer Julius d’une minute à l’autre. « Cette jeune fille cherche quelqu’un, une femme. Elle est un peu toquée et s’imagine que sa mère est quelque part aux environs du château de Garre. De fait, sa mère est morte et elle n’est pas plus là-bas qu’ici. Ce qu’il faut lui dire, c’est que vous avez vu Mme Held, retenez bien le nom, au Golden East. Dites-lui qu’on la garde là secrètement et que vous l’avez vue par hasard. Dites-lui que vous connaissez une porte secrète et que vous la ferez entrer de nuit quand elle voudra. Si elle parle de prévenir Featherstone, dites-lui que si elle amène la police, il y a une douzaine de moyens de sortir Mme Held du club et qu’elle ne la verra jamais. N’oubliez pas de dire cela.

— Qu’est-ce qui lui arrivera ?

— Il ne lui arrivera rien. Vous l’amènerez simplement au club où nous arrangerons sans doute un petit souper et on dansera. »

Elle hocha la tête.

« Je n’en ferai rien. De toute façon c’est une indignité de se jouer d’elle si elle cherche sa mère, qu’elle soit folle ou non.

— De quoi avez-vous peur ? dit Coldharbour Smith. On ne lui fera pas de mal, je vous répète que c’est une plaisanterie.

— Je comprends fort bien la plaisanterie, Smith. Mais je ne vois pas encore dans votre histoire où il faut rire. D’ailleurs, voilà Julius. »

Il entendit la porte se fermer et Savini entra. Il fut désagréablement surpris de voir Coldharbour Smith.

« J’ai parlé à votre femme, Julius, dit ce dernier. Peut-être pourrez-vous la rendre raisonnable. Je lui demande de faire quelque petite chose pour moi ; ça lui rapporterait gros : quatre cents livres. Discutez-en, dit-il se levant pour partir, et n’oubliez pas, Fay.

— Mme Savini, s’il vous plaît. J’ai un nom légal et je vous prie de vous en servir.

— Madame Savini », railla Smith, et il sortit.

Julius ne dit rien jusqu’à ce qu’il eût entendu claquer la porte derrière le visiteur.

« Que veut-il te faire faire, Fay ?

— C’est quelque chose de louche, Julius. Et c’est un peu trop malpropre pour moi. Je ne vais pas te dire ce que Smith voulait me faire faire, parce que j’ai presque promis de me taire et qu’il n’y a pas d’intérêt à ce que tu le saches. »

Il se mordait les ongles pensivement. Qu’il n’insistât pas pour connaître le détail des propositions de Coldharbour Smith n’avait rien d’extraordinaire. Fay et lui s’étaient fait tacitement une règle de ne pas s’immiscer dans leurs affaires réciproques. C’était un arrangement excellent qui leur épargnait parfois bien des complications. Julius Savini était un aventurier sans scrupules, un voleur sans remords, un escroc pour qui conscience et enquête de police étaient synonymes. Mais il aimait cette femme, associée à des voleurs depuis son enfance, élevée dans une atmosphère de crimes, instruite sous l’égide de son hors-la-loi de père : Baldie Clayton ; et elle s’était promis que sa vie serait non seulement luxueuse mais serait sans aléas. C’était à cause de cette ambition qu’il lui connaissait que Julius avait préféré le chantage au vol qualifié, qui présentait plus de risques.

« Il faut que je rentre, dit-il. J’ai laissé le vieux dans une grande colère. Le type est venu hier soir.

— L’Archer Vert ?

— Je ne peux comprendre pourquoi il vient. C’est la chose la plus folle qu’un homme ait jamais faite et s’il était pris… brr…

— Pourquoi dis-tu cela ? demanda-t-elle curieusement. On dirait que tu souhaites qu’il ne soit pas pris.

— Il y a des chances.

— Franchement, Julius, ce n’est pas une blague de toi, cet Archer Vert ?

— De moi ? répéta-t-il. Est-ce que tu t’imagines que je vais me promener la nuit au milieu de ces chiens ?

— Pas précisément.

— Je ne le ferais pas pour tout l’or de Bellamy », et Julius disait vrai.

Après son départ, Fay fut appelée au téléphone et reconnut la voix de Smith.

« Avez-vous parlé à Julius ?

— Oui.

— Allez-vous être raisonnable ?

— Je le suis, dit Fay. Je suis la femme la plus raisonnable de la ville.

— Alors, vous allez faire ce que je vous ai demandé ?

— Jamais de la vie, dit-elle en accentuant chaque syllabe.

— Alors, Julius perdra sa situation et ça sentira mauvais pour vous. Vous jouez à Savini le plus sale tour qu’il soit possible, Fay.

— Ce que vous m’offriez, c’était un bain de boue. » Et elle raccrocha.

Elle ne mésestimait aucunement les possibilités criminelles de Coldharbour Smith. Elle n’avait jamais vécu en sécurité et était toujours sur la défensive. Il était contraire à ses principes de se mêler des affaires des autres, mais elle pensait sérieusement à prévenir Valérie Howet du danger qui la menaçait. Cette pensée se précisa si nettement qu’elle demanda la communication avec Garre ; mais le Manoir n’avait pas le téléphone.

Se souvenant que Julius lui avait parlé de Spike Holland, elle demanda le Vérat Bleu. Mais Spike était sorti et ne devait pas rentrer avant une heure. Elle ne pouvait rien, à moins que… Elle hocha la tête, irrésolue. Enfin elle se décida à écrire à Valérie pour lui dire quelle proposition lui avait été faite, et lui laissant le soin de prendre telles mesures de précaution qu’elle jugerait utiles.

Pour être juste, il faut dire que l’idée de s’adresser à James Featherstone lui était odieuse.

Prévenir une victime menacée est une chose, dans certaines circonstances, admissible. Mais avertir la police lui aurait fait perdre sa propre estime.

CHAPITRE XXXV

LE DONJON VIDE

À son retour Julius trouva Bellamy dans le parc. Pour une fois il semblait impatient de le voir car il leva la main pour arrêter la voiture et Julius descendit.

« Avez-vous vu votre femme ?

— Oui, Monsieur.

— Est-ce qu’elle va faire ce que je… ce que Smith lui demande ?

— Non, dit Julius bravement, elle prétend que le travail ne lui plaît pas.

— Je suppose que vous avez compris que cela signifie votre congé ? menaça Bellamy.

— J’en serais désolé, Monsieur… commença Julius.

— Donnez-moi l’argent », gronda Bellamy, et son secrétaire lui remit l’argent qu’il avait retiré de la banque.

Julius était à la porte du château quand Abel le rappela.

« Votre femme vous a-t-elle dit ce que voulait Smith ?

— Non, Monsieur. »

Le châtelain scruta son visage.

« C’est bon. »

Il avait commandé son dîner de bonne heure, car il était parti sans déjeuner. Cela n’avait guère d’importance pour la dame aux cheveux gris. Elle avait une provision de conserves qui lui permettait de ne pas mourir de faim quand, ainsi qu’il lui arrivait parfois, Bellamy restait plusieurs jours sans lui rendre visite. Une fois il s’était amusé à laisser épuiser ses vivres de réserve et à ne reparaître que deux jours après qu’elle n’avait vraisemblablement plus aucune nourriture. Cette malice, à sa grande fureur, s’était passée sans commentaire. Si le château lui était cher, que dire de cette prison secrète ? Il l’avait aménagée de ses propres mains, avait fait lui-même toute l’installation du gaz et de la ventilation. Y mettre l’électricité impliquait trop de dangers. Un court circuit pouvait amener au château des électriciens fouineurs, et les fils n’étaient pas faciles à dissimuler. Il avait travaillé toute une semaine à relier l’appartement souterrain à une des vieilles cheminées du château pour y assurer le renouvellement de l’air.

On lui apporta le dîner à six heures avec les portions habituelles et Julius, qui présidait à son installation, se retira. Cette fois Abel dîna avant de charger le plateau de son hôtesse infortunée. Il pensait à l’Archer Vert. Comme il serait merveilleux de pouvoir le capturer, l’enfermer tout au fond de ce petit cachot sinistre, lui claquer au nez la grille de fer et le laisser là, à se ronger le cœur pendant des années jusqu’à ce qu’il y meure, ignoré de tous… La trappe de pierre du donjon supérieur pourrait être scellée. On pourrait l’y laisser jusqu’à ce que la folie s’emparât de lui…

Abel Bellamy respira plus vite à cette pensée. Qui était-il ? Il avait d’abord soupçonné Julius, ensuite il avait pensé à Featherstone. Était-ce par hasard une femme ?… Valérie ? Ce serait une belle revanche. Il l’enfermerait au plus profond… Non, l’autre vengeance était meilleure. Smith… Il ricana lourdement en se levant de table et repoussa son bureau. Il répéta sans hâte la manœuvre quotidienne et même, quand l’escalier fut mis à jour, il ne s’y engagea pas aussitôt. Il discutait encore avec lui-même sur le sort qu’il ferait à Valérie, celui dont elle pourrait souffrir le plus et le plus sûrement. Il n’avait pas confiance en Smith. Pouvait-il vraiment s’en remettre à lui pour faire un enfer de la vie de cette fille d’Elaine Held ? Il descendit dans l’ombre, alluma le gaz et ouvrit la porte. En posant le plateau sur la table il l’appela, et cette fois, allant droit à sa chambre à coucher, il entra.

« Voilà votre dîner. Répondez quand je vous appelle », tonna-t-il. Mais l’écho seul lui répondit. « Elaine ! » cria-t-il à pleine voix. Avait-elle suivi son conseil ? Était-elle morte ? Avait-elle cherché à lui échapper en ouvrant les robinets du gaz ? Pourtant, aucune odeur n’était perceptible. Il poussa la porte de la cuisine. La pièce était vide, la salle de bains aussi… Il courait d’une pièce à l’autre comme un fou, tournait autour des piliers comme si elle se cachait derrière. Il retourna le canapé avec fracas, courut à la porte, et cria encore : « Elaine ! » Mais Elaine n’était plus là. La dame aux cheveux gris s’en était allée.

Où était-elle ? Elle devait être là, c’était évident. Il n’y avait pas d’issue. Les murs étaient solides. On lui avait dit que les portes et les passages secrets abondaient au château, mais aucun n’aboutissait là, il en était certain. Il avait sondé les murs, examiné chaque pierre, le sol dallé. Il courut à la chambre à coucher, tira le lit. Si elle s’était cachée derrière, contre le mur, pour lui faire peur ? Mais le lit aussi était vide, il n’y avait personne. Ses vêtements étaient pendus là, mais elle avait disparu.

Il s’assit, la tête dans les mains, effondré. Partie… elle était partie… Où ? Comment surtout ? Il n’y avait qu’un accès par la bibliothèque. Même si elle était passée par la porte… mais elle n’aurait pas pu. Le verrou était mis. L’Archer Vert… Encore cet Archer Vert… Il n’était pas passé au travers du parquet et nulle autre clef n’ouvrait cette serrure. Un spécialiste allemand avait fait le coffre-fort et ces serrures qu’ouvraient cette seule clef, la même, cette fine clef qui actionnait les leviers d’acier et les faisait rentrer dans leur gaine, rendant la pierre inébranlable. Il remporta le plateau et examina les pierres avant de refermer la trappe. Il n’y avait aucun indice, pas une éraflure pouvait laisser supposer qu’on avait tenté de la forcer. La clef n’avait pas de double ; il était impossible que la dame aux cheveux gris fût partie par là. Il était presque neuf heures quand il sortit de la bibliothèque et Julius le regarda, stupéfait, car en trois heures il avait terriblement changé. Ses yeux s’étaient creusés, son teint était devenu gris, l’impression qu’il produisait était horrible.

« Demandez la communication avec Limehouse et dites à Sen que je veux le voir… ici. »

Julius n’en croyait pas ses oreilles. Jamais encore Sen, le chauffeur chinois, n’avait passé le seuil du château. Abel Bellamy l’avait découvert un jour, au cours d’un voyage à Seattle ; c’était un homme mince, impénétrable, muet de naissance. C’était ce dernier avantage qui lui avait procuré un emploi.

Sen arriva peu après. À ses heures de liberté, il portait la robe chinoise à larges manches, et les mains cachés dans leur profondeur. C’est ainsi qu’il se présenta devant son maître.

« Vous allez vous rendre avec la deuxième voiture au carrefour de Newbury. Là vous attendrez, tous feux éteints, sur la route qui vient de la gare et vous changerez le numéro de l’auto. Un homme viendra, vous irez où il vous dira. Vous rentrerez à Garre ce soir. »

Sen s’inclina et sortit.

CHAPITRE XXXVI

FAY MANQUE À SES PRINCIPES

Jim Featherstone s’habillait pour le dîner annuel de son régiment avec ses vieux camarades de guerre. Cette réunion, qu’il avait pourtant souhaitée, semblait l’ennuyer ce soir. Son valet de chambre ne put s’empêcher de lui en faire la remarque.

« C’est vrai, Auguste. Je n’ai jamais eu moins envie d’entendre des discours patriotiques et des rappels émus de dangers partagés et des souffrances passées. »

La petite fête se termina, du moins en ce qui concernait Jim, à onze heures du soir. Il passa alors à Scotland Yard pour examiner les affaires courantes car il remplaçait un de ses supérieurs parti en vacances. Il était à son bureau, parcourant rapidement les rapports, quand l’agent de service entra :

« Une dame demande à vous voir, Chef.

— A-t-elle attendu ?

— Non, elle vient d’arriver.

— Qui est-ce ? dit Jim pensant aussitôt à Valérie.

— Je ne la connais pas. Elle dit que c’est très important et qu’elle s’appelle Miss Clayton.

— Tiens ! dit Jim surpris. Faites entrer.

— Eh bien ! Fay ? voilà un plaisir inattendu. »

Elle était sur le seuil et, contre son gré, l’admirait, car Jim, dans sa tenue de soirée, la poitrine constellée de décorations, avait vraiment grande allure.

« Je voudrais d’abord que vous oubliiez mon prénom. Vous savez, je crois, que je suis mariée ? Au fond ça m’est égal, d’ailleurs. Ce qui me trouble, Featherstone… – le ton de sa voix changea soudain, – il faudrait que vous veilliez de près sur cette jeune fille.

— Quelle jeune fille ? Voulez-vous parler de Miss Howet ? » Il avait immédiatement senti que l’avertissement était sérieux.

« Oui, quelque chose se prépare, je ne sais pas au juste quoi. J’ai eu ce matin la visite de Coldharbour Smith. Peut-être que vous le connaissez ?

— Qu’est-ce qu’il vous a dit ? De quoi était-il question ? Ne m’en veuillez pas si je vous bouscule, mais je suis terriblement inquiet.

— Il m’a expliqué qu’il s’agissait de faire une bonne blague à Miss Howet. Personnellement, je n’ai pas trouvé le moyen d’en rire, bien que je sois facile à amuser. L’idée était de lui dire qu’une femme qu’elle recherche (sa mère) était enfermée au club de Coldharbour, le Golden East ; puis, l’ayant intéressée, je devais l’y conduire et mon rôle finissait là. J’aurais touché pour cela quatre cents livres. Qu’en pensez-vous, capitaine Featherstone ? »

La question était superflue, il suffisait de le regarder.

« Quand devait-elle y être conduite ?

— Je ne sais pas. On ne m’a pas fixé de jour, mais j’ai idée que c’était une nuit de cette semaine. »

Il s’était levé et, pour lui dissimuler son visage, regardait les charbons incandescents. Après un moment, il se retourna :

« Je ne peux vous dire combien je vous suis reconnaissant, madame Savini. En faisant échouer cette infamie, vous vous êtes conduite comme toute femme de cœur l’aurait fait à votre place. Je n’en suis d’ailleurs pas surpris. »

Elle rougit ; c’était le premier compliment qu’elle recevait depuis bien des années.

« C’est de la délation et je n’aurais jamais cru pouvoir m’y résoudre.

— Mais vous l’avez tout de même fait et c’est tout à votre honneur. » Il regarda sa montre : il était onze heures et demie. « Je me demande si je peux joindre Spike Holland. Pouvez-vous attendre pendant que je téléphone ?

— Certainement. »

Il obtint le Vérat Bleu presque immédiatement et à sa grande surprise Spike Holland répondit lui-même.

« Je vous croyais de garde, Holland ?

— Inutile, Capitaine. Miss Howet est partie à sept heures.

— Partie avec qui ? demanda vivement Jim.

— Avec un de vos hommes… celui que vous avez envoyé la chercher de Scotland Yard. N’y est-elle pas encore ?

— Non, dit Jim la voix rauque, et il raccrocha le récepteur.

— Qu’y a-t-il ? demanda Fay.

— Miss Howet n’est pas à Garre. Elle est partie ce soir avec un homme qui prétendait être un détective de Scotland Yard », dit-il lentement. Il ne s’abandonna que quelques secondes sous le choc de la terrible nouvelle, puis il sonna et donna ses ordres rapidement.

« Alertez la division « K », toutes les réserves dehors autour du Golden East. C’est le numéro 37 sur le plan de la division… Compris ?

— Oui, Chef.

— Toutes les réserves de la division « A » à mes ordres, immédiatement. Deux cars. Vite. »

D’un tiroir de son bureau il sortit un long browning et l’arma. Il le glissa dans la poche de son habit et prit son pardessus.

« J’allais vous proposer de m’accompagner, mais je pense qu’il vaut mieux pas. Personne ne vous a vue arriver ?

— Featherstone, – la voix de Fay tremblait, – ce Coldharbour Smith sait quelque chose sur moi. Ça ne vous intéresserait pas, mais ce serait grave si Julius en était informé. S’il engage le combat, ne le ratez pas. »

L’ombre d’un sourire passa sur la figure de Jim : « Femme altérée de sang », dit-il, et il partit.

En descendant, il trouva une demi-douzaine de policemen en civil qui l’attendaient. Il leur expliqua rapidement ce qu’ils auraient à faire : « Vous comprenez bien qu’il s’agit officiellement d’une descente de la brigade des jeux. J’ai le mandat en poche depuis trois mois, je l’exécute ce soir. Maintenant, je m’attends à y trouver une dame qu’on vient d’enlever et, dans ce cas, je considérerai comme un service que l’un de vous m’empêche de tuer Coldharbour Smith. »

CHAPITRE XXXVII

LA DESCENTE DE POLICE

Un car arriva à ce moment ; ils s’y précipitèrent et la course commença, rapide, le long du grand boulevard qui suit les quais de la Tamise, avant même que le second car fût en vue, puis au travers de la ville déserte, sous les lumières de Whitechapel. La sortie des théâtres ralentit un peu leur allure ; néanmoins, un quart d’heure plus tard ils débouchaient dans la rue où se trouvait le Golden East et Jim avait sauté avant que le car fût arrêté. Le cordon était déjà formé, la rue était pleine de gens à l’allure inoffensive qui se dirigeaient vers le club. Jim passa devant le portier et monta l’escalier en courant. Le jazz jouait et une douzaine de couples dansaient sur le parquet ciré, mais, sans se soucier de les déranger, il traversa sans ménagements jusqu’au bar où le satellite en veste blanche de Coldharbour Smith était nonchalamment appuyé au comptoir, en apparence absorbé par la contemplation des danseurs.

« Où est Smith ? demanda Jim.

— Il n’a pas paru ici de la soirée, Capitaine.

Jim se tourna vers la salle de bal et fit un signe au chef d’orchestre. La musique s’arrêta.

« Veuillez prendre vos manteaux et passer devant moi un par un », commanda-t-il ; les clients obéirent avec empressement, en dépit d’une ou deux faces boudeuses qui parurent fâchées du dérangement. Entretemps, les hommes du service spécial avaient envahi l’immeuble et deux d’entre eux rejoignirent Jim au bar.

« La porte est fermée. Coldharbour a la clef », dit le barman d’un air maussade.

S’adossant au mur, Jim Featherstone mit le pied dessus et appuya de toute sa force. La porte céda avec fracas. Les lampes étaient allumées dans la petite pièce et sur la table une bouteille de champagne était à moitié vide à côté d’un verre ; il le prit et le sentit.

« Par cette porte, vite. Il y a une sortie en bas. » Et tandis qu’un de ses hommes descendait, il monta jusqu’en haut de l’escalier. Il y avait là un petit palier et, sous une porte fermée à clef, passait un rai de lumière. Il frappa et aussitôt la lumière s’éteignit. Sans attendre davantage, il enfonça la porte.

« Allumez ! commanda-t-il. Et si quelqu’un essaie de s’échapper, je tire. »

Un détective, derrière lui, alluma sa lampe de poche et éclaira une douzaine d’hommes qui semblaient fort mal à l’aise autour d’un tapis vert et un paquet de cartes. Puis la lumière revint.

« Vous êtes tous arrêtés, ici, dit Jim. À quoi jouez-vous ?… Baccara ?…

— Nous jouons au bridge, dit une voix.

— Vous direz cela au commissaire demain matin. »

Une porte donnait dans cette pièce. Il la poussa et se trouva dans la cuisine de l’établissement. Il n’y vit rien de suspect. Il revint dans la pièce derrière le bar et y trouva le barman désespéré.

« C’est épouvantable pour moi, Capitaine. J’ai acheté cette affaire à Coldharbour il y a huit jours et j’y ai mis jusqu’à mon dernier centime.

— Alors, vous avez tout perdu », dit sauvagement Jim. Il voyait que l’homme disait vrai et il se souvenait que Smith avait parlé de vendre l’affaire. « Je fermerai le club dans la huitaine qui suivra la condamnation des hommes de là-haut.

— C’est tout de même terrible, commença Barnett.

— Avec qui Coldharbour Smith était-il ce soir ? »

L’homme se tut.

« Je vais vous donner une chance : je veux bien réduire au minimum l’incident de ce soir et ne pas vous retirer la licence du club, si vous répondez à mes questions. Quand Coldharbour était-il ici ?

— Il y a une demi-heure.

— Qui était avec lui ?

— Une dame.

— Qui encore ?

— L’homme qui a amené la dame. Il est reparti.

— Et où sont-ils maintenant ?

— Je ne sais pas, Capitaine. Je vous jure que je ne sais pas. Tout ce que je sais c’est que Coldharbour a fait rentrer jusqu’au dernier centime de ce qui lui était dû et qu’il a filé. Il a dit qu’il allait en Amérique ou quelque part par là.

— Comment est-il parti ? Aucun paquebot n’est parti pour l’Amérique ou l’Amérique du Sud aujourd’hui. Comment compte-t-il partir, Barnett ?

— Je ne sais pas, Monsieur. – Il hésitait. – Il est toujours en conversation avec ces capitaines de marine marchande. Ils viennent régulièrement. Il a eu beaucoup à faire avec l’un d’entre eux, il s’est enfermé des heures avec lui…

— Qui est ce capitaine ?

— Un nommé Fernandez. Il est en partie propriétaire d’un petit cargo sur lequel il navigue : La Contessa ; il est amarré sur la Tamise, dans le port, du moins il y était cet après-midi puisque le patron était ici. »

Jim prit le téléphone et demanda un numéro.

« Chef de division de la Tamise ?… Capitaine Featherstone vous parle. Retenez La Contessa. C’est un cargo qui doit être au port… Oh ! vous le connaissez ? »

Il attendit un instant que la division le mît en communication avec le poste avancé du port.

« Oui… Capitaine Featherstone parle. Je veux que vous reteniez La Contessa si elle faisait mine d’appareiller, Inspecteur… Elle est dans le port ? Bon. »

Sa voiture le conduisit directement à un petit poste de la police du port, en bordure du fleuve. Il sauta dans un petit bateau à moteur qui l’attendait.

« La Contessa ne donne aucun signe de départ, dit l’inspecteur dans le canot. Elle est encore à l’ancre.

— Y a-t-il eu un départ aujourd’hui ?

— Le Messine est parti ce matin de très bonne heure. C’était aussi un cargo de l’Amérique du Sud. »

La Contessa, avec son feu de position en haut du mât, était en plein milieu du mouillage, dans cette partie de la Tamise où les bateaux du monde entier se trouvent réunis tôt ou tard. Le bateau de la police vint se ranger au long de la coque et l’inspecteur, saisissant l’échelle, grimpa à la force du poignet.

Jim suivit. Il semblait qu’il n’y eût pas de vigie, car le pont était désert et, sans cérémonie, ils descendirent à l’intérieur. Le capitaine du cargo fut réveillé d’un sommeil d’ivrogne et se traîna jusqu’au salon qui était sur le pont inférieur. Il n’avait rien vu, rien entendu, affirma-t-il quand il fut un peu dégrisé. Il pensait que tout son équipage était ivre, en tout cas il affirmait que ses officiers l’étaient, et il ne se trompait pas.

« Cela ne peut être ce bateau-là, dit Jim, complètement désemparé, en regagnant le pont. Ces hommes sont ivres-morts et il n’y en a pas un qui soit en état de le sortir du port. »

La fouille se poursuivit, mais rapidement, car ils découvrirent que tous les feux étaient éteints et c’était par conséquent une impossibilité matérielle de partir, même s’ils l’avaient voulu, puisqu’il faudrait pas mal d’heures pour avoir la vapeur sous pression quand on rallumerait.

« Ce doit être l’autre bateau, celui qui est parti ce matin, dit Jim.

— C’est possible, répondit l’inspecteur. Le Messine est en mer maintenant, à moins qu’il n’ait attendu dans quelque endroit convenu, en descendant la Tamise. Votre homme a pu facilement dans ce cas le rejoindre avec une voiture. »

Ils redescendirent l’échelle et reprirent le canot. Valérie Howet entendit le bruit du moteur qui s’éloignait vers la rive et sentit son cœur se briser avec un désespoir inexprimable.

CHAPITRE XXXVIII

COMMENT VALÉRIE AVAIT ÉTÉ AU GOLDEN EAST

Il était tard dans la soirée quand l’homme se présenta (un homme respectable, insoupçonnable) et Valérie descendit au salon où elle le trouva assis au bord d’une chaise, déférent, les yeux baissés. Il se leva quand elle entra.

« Je suis le sergent Brown, Mademoiselle. Le capitaine Featherstone m’a envoyé vous chercher pour vous conduire à Scotland Yard. Nous pensons avoir trouvé Mme Held. »

La jeune fille ouvrit la bouche, stupéfaite :

« Vraiment ? Ce n’est pas possible. Vous en êtes sûr ?

— Nous en sommes tout à fait sûrs, Mademoiselle. Nous l’avons trouvée au Golden East. C’est un club de bas étage tenu par un certain Coldharbour Smith. Il semble qu’elle ait vécu là depuis deux ans, sous clef.

— Attendez, attendez. » Elle courut à sa chambre et s’habilla toute tremblante. Elle descendait pour sortir la voiture, mais l’homme l’attendait dans le hall.

« J’ai une voiture, Mademoiselle. Le chef a pensé que cela vaudrait mieux.

— C’est très gentil de sa part. » Elle ne s’arrêta que pour prendre sa fourrure et laisser un mot hâtif à M. Howet qu’il trouverait à son retour, puis elle monta dans la grande auto qui l’attendait devant la porte. Le chauffeur avait le col de son pardessus relevé, elle ne le reconnut pas.

En traversant le village, la voiture dut se ranger pour laisser tourner un camion chargé d’un énorme tronc d’arbre. Savini se trouvait par hasard, à ce moment, près de la loge du portier et, à la lueur des grosses lampes qui encadraient le portail, il aperçut la jeune fille et son compagnon. Ni l’un, ni l’autre ne virent la frêle silhouette de l’Eurasien. Il était dans l’ombre et de plus la nuit tombait. Julius n’eut qu’une seconde pour se décider et le fit en un clin d’œil. Le camion encombrant était passé et la voiture reprenait son élan quand il bondit sur le porte-bagages, à l’arrière et le rabattit d’une secousse. Il dut sauter en pleine vitesse pour atteindre, d’un suprême effort, son perchoir précaire, où, tandis qu’il s’efforçait de reprendre haleine, il se maudissait violemment bien que silencieusement pour cet acte insensé. Un policeman, à la sortie du village, vit la voiture et demeura stupéfait au spectacle extraordinaire qu’offrait Julius assis sur le porte-bagages. C’était d’ailleurs un siège singulièrement dur, douloureux, surtout à la vitesse terrible où roulait la voiture. À certain moment il dut se cramponner pour sauver sa vie ; mais sa ténacité fut récompensée. Quand, poussiéreux et échevelé, objet de moquerie et de dérision, il traversa les quartiers brillamment éclairés des environs de Londres, il était déterminé à aller jusqu’au bout. Valérie ne dit rien tout le temps du voyage. Elle était tellement absorbée par ses pensées qu’elle ne voulut pas briser le rêve de bonheur qui la berçait, jusqu’au moment où, traversant le fleuve, elle vit la voiture s’engager vers l’est de Londres.

« N’allons-nous pas à Scotland Yard ? demanda-t-elle.

— Non, Mademoiselle, le Capitaine vous attend au Golden East. » Elle reconnut le club, mais la voiture s’arrêta à une autre porte que celle par laquelle elle était entrée la fois précédente. L’homme descendit et immédiatement la porte s’ouvrit.

« Le Capitaine est en haut, Mademoiselle. »

Elle ne douta pas un instant que ce fût la vérité, et même, quand elle entra dans la petite pièce derrière le bar et se trouva en face de Coldharbour Smith, elle n’eut pas conscience du danger. Elle n’avait encore jamais vu Smith, bien qu’elle eût fait une imprudence assez grave dans l’espoir de l’interroger ; pourtant elle le reconnut aussitôt. « Vous êtes monsieur Smith, n’est-ce pas ? dit-elle avec un sourire.

— Oui, Mademoiselle. Le Capitaine va venir tout de suite. Il m’a dit de vous offrir un rafraîchissement. »

Une bouteille de champagne était sur la table ; d’une main habile il enleva le fil de fer et fit sauter le bouchon.

« Vous devez être fatiguée après ce long voyage ? dit-il.

— Je ne suis pas fatiguée et je ne bois pas de champagne. » Une voix intérieure murmurait : « Danger » et elle commençait seulement à mesurer sa folle imprudence. « Voulez-vous dire au capitaine Featherstone…

— Il n’est pas là en ce moment, Mademoiselle, dit Coldharbour la dévorant du regard. Il a trouvé votre mère.

— Ma mère ! murmura la jeune fille, êtes-vous sûr ? » De nouveau la joie lui masquait le péril.

« Oui, Mademoiselle, c’est votre mère, ils l’ont délivrée juste au moment où le vieux Bellamy avait tout arrangé pour l’envoyer en Amérique du Sud. Le Capitaine l’a découverte sur le bateau…, très malade. – Il hochait la tête d’un air apitoyé. – Vraiment très malade, Mademoiselle. Il y a une infirmière auprès d’elle jour et nuit. Le mieux est de conduire la jeune fille à bord de La Contessa, sergent. » Il s’adressait à l’homme qui l’avait amenée.

« Sur un bateau ? Mais je ne peux pas y aller… Est-ce loin ? demanda Valérie, abasourdie.

— Moins d’un kilomètre d’ici. Vous n’avez rien à craindre tant que le sergent est avec vous. De plus, la Tamise est surveillée par la police fluviale. »

Elle aurait pu trouver bizarre que la voiture fût toujours à la porte, mais dans son impatience de revoir la femme qu’elle avait tant cherchée, l’histoire lui parut plausible et bien conforme à ce qu’Abel Bellamy était capable de faire. La voiture suivit une longue rue étroite, tourna à gauche, passa sous les murs de docks énormes et s’arrêta devant une ouverture étroite dans cette muraille par laquelle on apercevait le miroitement de l’eau du fleuve.

« Je pense que c’est le bateau qui vous attend, Mademoiselle », dit le pseudo-sergent.

Elle s’arrêta irrésolue. Cette petite ouverture sur l’eau glauque était si sombre, si menaçante et la ligne indécise de ce bateau semblait contenir elle aussi une menace.

« Voulez-vous prier le capitaine de venir jusqu’ici me chercher ? demanda-t-elle, sentant son courage faiblir.

— Je pense qu’il vaut mieux que vous y alliez, Mademoiselle. Il n’y a vraiment aucun danger. C’est un matelot expérimenté qui va vous conduire et je ne serais pas surpris que ce soit un des canots de la police de la Tamise qu’on vous ait envoyé. »

Mais quand elle eut pris place dans le bateau, elle put constater tout à loisir que ce n’était pas un canot de la police. Ces hommes étaient des étrangers complètement ivres.

« Je veux retourner, dit-elle en se levant. Ramenez-moi.

— Asseyez-vous, ordonna l’homme. Vous allez faire retourner le bateau et nous noyer tous. Je pense que le capitaine Featherstone n’aimerait guère la façon dont vous vous comportez. »

Elle ne put que rester tranquille, impuissante ; elle vit un bateau remontant le fleuve contre le courant. Un cri, et elle était sauvée, car c’était une patrouille de la police de la Tamise qui passait. Mais elle ne sut point qui ils étaient, pas plus qu’elle ne se rendait compte de l’abominable guet-apens dans lequel elle était tombée. Elle dut monter à bord par une échelle verticale pour atteindre le pont désert.

« Tout le monde est en bas », dit l’homme qui la suivait.

Elle était un peu essoufflée par son escalade.

« Je vais vous montrer le chemin, Mademoiselle. »

Elle le suivit sur le pont et il ouvrit une porte. Avant qu’elle sût ce qui lui arrivait, elle était entrée et la porte s’était refermée sur elle. Le salon était petit. Les hublots étaient hermétiquement clos, de sorte que pas un rayon de la lumière tombant de la lampe à huile qui se balançait ne risquait de se perdre au-dehors. Elle essaya d’ouvrir la porte, mais en vain. Un pas se fit entendre dans l’escalier. La porte s’ouvrit, un homme entra et s’y appuya du dos en la regardant avec des yeux amusés.

« Monsieur Smith, où est le capitaine Featherstone et que signifie tout ceci ?

— Ce que cela veut dire, jeune fille ? Je vais vous l’expliquer : cela signifie simplement que vous et moi allons être mariés et que nous partons pour Rio en voyage de noces. »

Valérie le regardait, les yeux agrandis.

« Je ne vous comprends pas. Voulez-vous, s’il vous plaît, dégager la porte ? Je veux monter sur le pont. Je dois quitter ce bateau… »

Elle essaya de le repousser, mais il la maintint d’un bras tendu et lui rit au nez.

« Vous partez avec moi pour un long voyage, ma chère. Et que vous soyez mariée au début ou vers la fin du voyage, peu importe. « Soyez gentille et je serai gentil » L’avertissement était clair. « Il n’y a rien que je ne ferai pour vous quand vous me le demanderez comme il faut. Mais si vous êtes méchante… » Il montra les dents et c’était certainement de mauvais augure. Elle gagna la chaise la plus voisine et s’y laissa tomber, la tête dans les bras, cherchant à remettre un peu d’ordre dans ses pensées affolées, « Il est inutile de faire une scène, surtout maintenant, le patron est ivre et s’il ne l’était pas il serait pire que moi, alors tâchez de vous tenir, ma petite. » On frappa à la porte et une voix inquiète l’appela. Il sortit, resta absent deux minutes et revint : « Venez ici », dit-il. Comme elle n’obéissait pas : « Venez ici », hurla-t-il. Il lui fit monter l’escalier, la tenant par le bras, lui fit traverser le pont malpropre, et l’homme qui avait joué le rôle du sergent leva une petite trappe de fer et se glissa dedans les pieds les premiers. « Descendez », dit Coldharbour Smith entre ses dents. Il la souleva. Machinalement elle prit la rampe et descendit l’échelle de fer, échelon par échelon. Elle se trouva dans une petite cale, ses pieds reposant sur un tas de chaînes, ayant à peine la place de se tenir debout.

Smith la suivit et ferma la petite porte de fer derrière lui. L’espace était insuffisant et ils étaient étroitement serrés les uns contre les autres. Coldharbour Smith se tenait derrière elle, les mains sur ses épaules. « Je ne pensais pas qu’il viendrait si tôt, dit-il dans un murmure rauque. Mais avec le patron saoûl et les chaudières éteintes, il ne croira jamais qu’elle est là.

— Qui nous a vendus ? demanda l’autre homme sur le même ton.

— Barnett… à moins qu’il n’y ait eu un espion au club. Featherstone est un type dégourdi. Qu’il aille au diable… »

La cale avait la forme d’un œuf, il y avait deux ouvertures et par l’une d’elles passait une haussière. Valérie pouvait apercevoir la rivière et le bruit du canot à moteur lui parvenait nettement. Elle entendit le choc quand il s’arrêta contre le cargo, puis une voix : c’était Jim Featherstone. Elle ouvrait la bouche pour-crier, mais la main de Smith la bâillonna.

« Si vous criez, je vous étrangle. » Il avait peur.

Elle sentit qu’il tremblait. Un bruit de pas sur le pont, puis le silence : « Ils sont descendus ? murmura l’homme.

— Oui », dit Smith.

Le temps qui s’écoula jusqu’au retour des visiteurs leur sembla interminable. Elle entendit leurs pas au-dessus de sa tête et une voix qu’elle ne connaissait pas dit :

« C’est la cale aux chaînes, je vais regarder si vous voulez, mais ils ne peuvent pas être là.

— Je ne pense pas qu’ils soient venus sur ce bateau, Barnett a été payé pour nous égarer. »

Coldharbour grimaça dans l’ombre.

Quelques mots encore, puis le bruit des pieds s’éloignant… le bruit du moteur… de plus en plus faible… « Ils sont partis. » Smith sentit la jeune fille s’effondrer sous son étreinte. Ils la remontèrent sur le pont et en hâte la redescendirent au salon. D’un canot de sauvetage, à l’arrière, un homme fardé de poussière sortit lentement et gagna furtivement le côté du navire. Sa chevelure, d’habitude si soigneusement brossée et cosmétiquée, était toute défaite, ses mains délicates souffraient et saignaient. Julius Savini s’agrippa solidement, descendit jusqu’au dernier échelon sur le flanc du bateau et remonta l’échelle avec précaution.

CHAPITRE XXXIX

FAY REÇOIT UN MESSAGE

« Il y a quelque chose à payer, Madame », dit le facteur. Fay était venue à la porte en robe de chambre, ayant été réveillée par la sonnette.

« Je ne prends pas les lettres non affranchies, dit-elle grognon.

— Ce n’est ni une lettre ni une carte postale, répondit l’autre en examinant le chiffon de papier qu’il avait à la main.

— De qui est-ce ?

— Je n’ai pas le droit de vous le dire… enfin… c’est signé Julius. »

Elle lui arracha le papier des mains.

Elle alla dans sa chambre chercher l’argent, et mit au moins cinq minutes à déchiffrer ce message qui avait été écrit au crayon sur un bout de papier, l’adresse au verso. L’écriture était extravagante et hachée, mais au bout d’un moment elle réussit à en trouver le sens : « Lacy a enlevé Miss H. Les ai vus traversant village, j’ai sauté derrière l’auto. Conduite au Golden East, Miss H. ressortie conduite à bateau en canot. Je les suis. Prévenir Featherstone. »

À peine Fay eut-elle compris, qu’elle bondit au téléphone. Elle essaya trois numéros sans pouvoir joindre le capitaine et laissa un message. Elle avait fini de s’habiller quand elle fut appelée à son tour. C’était la voix fatiguée de Featherstone.

« Vous avez besoin de moi, Fay ? »

Elle lut la lettre sans préliminaires.

« Un bon point pour Julius. Quel est le timbre de la poste ?

— E. 5., dit-elle après avoir consulté le papier. Vous ne l’avez pas vu… Julius ?

— Non, ni entendu. Il ne dit pas où il était ? ni le nom du bateau ?

— Non, il ne pouvait pas le savoir.

— C’est vrai. Je vais venir. »

Dix minutes plus tard il était chez elle, la mine fatiguée, pas rasé et couvert de poussière.

« Nous avons rejoint et visité un bateau à l’embouchure. Ils n’étaient pas à bord et n’y pouvaient pas être si Julius a vu le bateau au port hier soir ; c’était la marée basse et il n’aurait pas pu appareiller avant quatre heures du matin. »

Fay disparut un instant dans sa cuisine et il lui sut gré du café chaud qu’elle posa devant lui quelques minutes plus tard.

Soudain Jim sursauta :

« Le téléphone ! C’est peut-être Julius… Voulez-vous me laisser répondre ?

— Ma réputation risque d’en être compromise, mais vous pourrez dire que je n’ai pas l’habitude de prendre mon petit déjeuner avec ces messieurs de la police. »

Silencieusement Jim lui tendit l’appareil. Dès les premiers mots, il avait reconnu la voix de Bellamy.

« Savini est-il là ? » Sans attendre il reprit : « Où est votre mari ?

— Il n’est pas ici, Monsieur. N’est-il pas à Garre ?

— Est-ce que je vous le demanderais s’il était chez moi ? Il est sorti hier soir et n’est pas rentré. Vous pouvez lui dire d’envoyer chercher ses vêtements et son argent.

— Il est peut-être avec Lacy, dit doucement la jeune femme. Lacy est allé chercher Miss Howet pour la conduire chez Coldharbour Smith… la police le sait. »

Il y eut un long silence. Puis :

« Qui est ce Lacy ? Je ne sais rien de lui, ni de Miss Howet. – La voix s’était singulièrement radoucie. – De quoi me parlez-vous là ? – Un temps encore, et cette question : Que fait la police ? »

Elle mit la main sur le récepteur et répéta la question.

« Dites-lui que nous arrêtons tous les bateaux sur la rivière, souffla Jim tout bas.

— Il y a quelqu’un près de vous, dit Bellamy, toujours méfiant. Qui est-ce ? »

Jim lui fit signe de le dire.

« Le capitaine Featherstone. » Elle entendit un juron puis le claquement de l’appareil raccroché.

« Maintenant, il s’agit de savoir où est Julius, dit Jim. J’avoue que je me sens un peu soulagé de le savoir aux environs. Je ne me serais jamais imaginé que je me reposerais sur lui.

— Vous ne connaissez pas Julius », dit fièrement sa femme.

Jim retourna à son bureau où il avait laissé M. Howet, qui avait supporté avec un courage extraordinaire la nouvelle du danger que courait sa fille adoptive.

« Je ne puis croire qu’il lui arrive malheur. Vous avez bien compris, capitaine Featherstone, que vous ne devez rien épargner pour reprendre ma fille ?

— Si l’argent y pouvait quelque chose, il y a longtemps qu’elle serait libre, dit Jim aussi patiemment qu’il put. Excusez-moi, mais je suis terriblement nerveux ce matin. Vous n’étiez pas au Manoir quand Miss Howet est partie ?

— Non, j’étais à Londres. D’ailleurs si j’avais été à Garre, je ne l’aurais pas empêchée de partir avec un homme que j’aurais cru envoyé par vous. Avez-vous une piste à suivre ?

— Je le crois », dit Jim après avoir réfléchi un instant. Il sonna son secrétaire. « Voyez les fiches et cherchez Lacy… Henry Francis Lacy, si je me souviens bien. Il a été emprisonné à Old Bailey, il y a trois ans, pour cambriolage. Faites passer son signalement à toutes les gares. Faites-le arrêter immédiatement où qu’on le trouve, sous prévention de crime, et qu’on me prévienne sans faute dès qu’on l’aura. Lacy est un homme à habitudes régulières. À moins qu’il ne se méfie que nous le cherchons, vous le trouverez sans doute aux environs du Golden East. C’est d’autant plus probable que Barnett, le barman, ne m’a pas dit le nom de l’homme qui était avec Smith, et une des premières choses dont Lacy voudra s’assurer, c’est jusqu’à quel point il risque d’être compromis.

— Que pensez-vous de la disparition de Julius Savini ? »

Jim haussa les épaules en signe d’impuissance.

« Je suis satisfait qu’il ait envoyé à sa femme des indications exactes. Il y a en lui des éclairs qu’on ne soupçonne pas, il est entre les mains du destin… Je n’aurais jamais imaginé qu’il pût m’arriver d’envier Julius », ajouta-t-il entre ses dents.

Ayant pris un bain froid et changé de vêtements, Jim Featherstone se remit en chasse. La police de la Tamise avait organisé une fouille systématique de tous les bateaux ancrés au port, du pont de Londres à Greenwich. Jim accompagna l’inspecteur en chef de bateau en bateau. Partout ils firent chou blanc. En passant auprès du petit cargo qu’il avait visité la nuit précédente, il vit une boucle paresseuse de fumée blonde qui sortait de sa cheminée décolorée, mais la seule personne visible était un des matelots malpropres qui, les bras croisés, regardait tranquillement la rive.

« Je pense qu’il est inutile de recommencer pour celui-là, dit Jim hésitant.

— Je le crois. Ils n’auraient pas emmené cette dame à bord d’un bateau qui n’était pas même prêt à appareiller. Je pense que Barnett vous a menti quand il vous a dit qu’ils étaient à bord de La Contessa. »

Jim en convint, mais quand il revint interroger le barman, il le trouva presque en larmes.

« Que je meure à l’instant, capitaine, si je vous ai trompé. Si le renseignement est faux, c’est que Coldharbour s’est douté que j’écoutais et qu’il aura truqué la conversation.

— Vous avez entendu qu’ils allaient sur La Contessa ? Rien d’autre ?

— Si, Capitaine. J’ai entendu Coldharbour dire qu’il épouserait la jeune fille à bord. Il racontait au patron espagnol combien elle était jolie et qu’il avait envoyé une fille d’ici acheter une pleine malle de vêtements pour elle parce qu’elle n’aurait rien en arrivant à bord. J’ai mis les économies de toute ma vie dans ce club et j’ai emprunté en nantissement pour compléter. Vous pouvez imaginer, Capitaine, ce que j’éprouve. Je vendrais Smith une douzaine de fois pour sauver mon argent. Je vous jure que c’est vrai. »

Jim le croyait. S’il avait égaré les recherches, ce n’était pas sa faute. Coldharbour avait probablement parlé en langage convenu ; le fait que la conversation avait eu lieu en anglais semblait indiquer justement qu’elle n’était pas naturelle. De plus (et ceci sauva la petite fortune de Barnett) la police n’avait pas intérêt à fermer le Golden East comme Jim l’en avait menacé. Ces endroits mal famés devenaient rares et il fallait longtemps pour faire la réputation d’un nouvel établissement. Il interrogeait Barnett quand Spike Holland arriva avec des nouvelles. Il venait faire son enquête personnelle au Golden East sur la voiture qui avait amené la jeune fille et sur le prétendu sergent de Scotland Yard.

« Il y avait un homme sur le porte-bagages. Il a été vu à deux ou trois endroits différents et particulièrement dans la banlieue immédiate de Londres. Un policeman le vit et chercha à le faire descendre ; d’après la description, cela ne fait aucun doute : c’était Julius.

— Savini, dit Jim pensivement, voilà qui confirme son message. Où est-il à présent ? Si nous pouvions le trouver il serait simple de délivrer Miss Howet.

— Le vieux Bellamy est venu à Londres ce matin, dit Spike. Il est difficile de savoir quelque chose maintenant que Julius n’est plus là, et le portier ne saurait le remplacer. Toutefois il m’a dit que le vieux était parti et ne reviendrait pas de plusieurs jours. Ce qui est curieux, c’est que Bellamy n’a jamais passé une nuit hors du château depuis huit ans. Voilà tout ce que j’ai pu tirer du portier et que d’ailleurs Savini n’aurait pas pu me dire.

CHAPITRE XL

JULIUS ENTRE EN JEU

Les bateaux et tout ce qui les concernait étaient pour Savini autant de mystères. Il avait voyagé par mer mais ne s’était jamais trouvé à bord d’un cargo comme La Contessa. En atteignant l’archi-pompe à l’avant, il regarda autour de lui ; une échelle de fer conduisait au pont supérieur où les chaloupes se balançaient, et il lui sembla que c’était la meilleure cachette. Il y monta rapidement. Il avait eu la chance de trouver une barque disponible, et s’était éloigné en croisant le canot qui venait rechercher Coldharbour Smith.

Valérie Howet était montée à bord de La Contessa avec Lacy. Il le connaissait et l’avait immédiatement reconnu quand l’auto avait traversé Garre. C’était un bandit, associé habituel de Coldharbour Smith. Celui-ci était à bord et d’autres aussi ; il avait entendu un canot automobile portant quatre hommes, mais il ignorait complètement leur identité ; s’il l’avait connue, les événements auraient pris un autre cours. Il entendit le canot repartir et se glissa furtivement le long du pont, de l’autre côté de la cheminée. Son objectif était un rais de lumière qui venait d’un châssis de verre dépoli. Il le souleva légèrement et put apercevoir le coin d’un salon mal tenu. Il faillit trahir sa présence car la première personne qu’il vit fut Valérie Howet. Elle était assise sur une chaise auprès d’une table nue ; Coldharbour Smith était assis à sa droite, ses mains dont les bagues scintillaient appuyées sur la table, sa mauvaise figure tournée vers elle. Ils parlaient, mais les bruits du fleuve couvraient les voix, et Julius n’en pouvait rien entendre. Il trouva un crochet destiné, évidemment, à tenir ouvert ce châssis. Avec grand soin il le glissa au premier cran, puis il se coucha et mit l’oreille à l’ouverture. Coldharbour ne pouvait le voir car le salon était éclairé par une lampe à huile dont la lumière était presque entièrement projetée sur la table.

« Nous appareillerons demain soir, disait Smith. Et vous pouvez vous sortir de la tête que votre ami Featherstone viendra vous délivrer au dernier moment.

— Si vous voulez de l’argent, dit-elle rompant son silence. Je vous en donnerai davantage que…

— N’y songez pas. J’ai tout l’argent qu’il me faut. Vous ne pensez tout de même pas me persuader de vous laisser partir ? Vous me dénonceriez dans une demi-heure. Non, j’irai jusqu’au bout ou on me pendra. J’avais toujours désiré me fixer, continua-t-il, mais je n’ai jamais rencontré le genre de fille que j’aurais voulu épouser. Nous pouvons nous marier sur le bateau ; tout capitaine de vaisseau peut vous marier si vous êtes hors des eaux territoriales. Si vous n’avez pas envie de vous marier, c’est votre affaire. »

Il se leva et la regarda.

« Vous vous appelez Valérie, n’est-ce pas ? Je vous appellerai donc ainsi. Vous pouvez m’appeler Coldharbour ou Harry si vous préférez. » Il remit son chapeau qu’il avait enlevé en entrant au salon, étonnante concession de sa part, et alla vers la porte.

« Vous avez un lit derrière ce rideau et un lavabo, vous aurez votre confort sur ce bateau ; vous y serez comme chez vous. » Il claqua la porte derrière lui et donna deux tours de clef.

Julius attendit qu’il fût parti, puis, ouvrant la trappe complètement et se glissant au travers, il tomba sur la table devant les yeux stupéfaits de la jeune fille.

« Chut ! ne dites rien, souffla-t-il.

— M. Savini, balbutia-t-elle.

— Chut ! » Julius enleva ses souliers et se dirigea vers la porte, puis il revint à la table et éteignit la lampe, plongeant la cabine dans l’obscurité. Il se glissa alors près de la jeune fille. « J’étais sur le porte-bagages de la voiture, expliqua-t-il rapidement.

— Pouvez-vous me sortir d’ici ? dit-elle tout bas.

— Je le pense, mais je n’en suis pas encore sûr. » Il regarda la trappe par où il était venu : « Vous pourriez sans doute partir par là, mais je pense qu’il sera plus facile de forcer la porte ou d’attendre que Smith vienne l’ouvrir. Il reviendra sûrement avant d’aller se coucher. »

Ils attendirent une heure, mais Smith ne vint pas et Julius essaya de forcer la serrure. Assez vite il y renonça : « C’est impossible, je n’y arriverai pas, dit-il en s’épongeant le front. Il faudra que vous sortiez par le vasistas, Miss Howet, ou pas du tout. » Il parlait encore lorsqu’un pas lourd se fit entendre au-dessus de leur tête ; ils aperçurent la lueur d’une lanterne, et avec un craquement sinistre la trappe se referma. Puis, sans qu’un doute leur fût permis, ils comprirent aux bruits qui suivirent qu’on fixait solidement le châssis de verre dépoli, leur coupant toute retraite possible.

« Et voilà, dit Julius presque gaiement. Je crois que je n’ai plus qu’à attendre Coldharbour. Couchez-vous et dormez, Miss Howet, il peut tarder. »

Il fallut longtemps pour la persuader. Elle trouva une lumière dans la petite cabine derrière le rideau ; la couverture était faite, les draps propres semblaient l’inviter. Elle s’étendit, persuadée qu’elle ne pourrait jamais s’assoupir, mais elle avait à peine fermé les yeux qu’elle s’était endormie. Julius Savini mit une chaise contre la porte et s’y assit. Il avait une pauvre mine : échevelé, les paupières lourdes, souffrant de tous les membres. La nuit s’écoula pénible, coupée de somnolence et de réveils brusques. Le jour parut, gris d’abord puis blanc et or et les premiers rayons du soleil illuminèrent le bateau. Soudain, à l’improviste, la porte s’ouvrit et il se trouva face au revolver braqué de Coldharbour Smith.

« Bavardons un peu, Julius, dit Smith. Qui vous a envoyé ? »

Julius ne manquait pas de sang-froid : « Bellamy, dit-il nonchalamment. Il s’est tout à coup tourmenté pour la jeune fille et m’a envoyé vous voir. Il voudrait que vous la laissiez revenir. »

Smith tordit sa bouche en un hideux sourire. « Si c’est lui qui vous envoie, pourquoi n’êtes-vous pas venu me trouver directement ?

— J’ai cru que c’était votre cabine et je m’y suis laissé tomber pour que vos hommes ne me voient pas. J’étais à peine entré que quelqu’un a fermé le vasistas.

— J’en avais donné l’ordre, mais je n’avais jamais pensé mettre en cage un oiseau tel que vous. Ainsi, Bellamy veut que je débarque la petite ? A-t-il pris ses dispositions pour me sortir de ce mauvais pas ? Vous mentez, Julius. Vos vêtements sont couverts de poussière. Je vais tout simplement vous garder jusqu’à ce que j’aie tiré au clair avec le vieux quel jeu vous jouez. – Soudain, une idée le frappa. – Est-ce Featherstone qui vous a mis à bord ? C’est cela, vous êtes une mouche. » Il siffla et un marin hâlé descendit clopin clopant. Smith lui dit un mot à l’oreille, l’homme partit et revint avec une paire de menottes rouillées. « Je fais quelquefois un peu de police moi-même, essayez de les retirer, Julius. »

Les bracelets de fer cliquetèrent autour de ses poignets. On lui fit traverser le pont en le bousculant et on le poussa dans une soute obscure.

« Asseyez-vous le dos au fronteau », commanda Smith, et quand ce fut fait il attacha ensemble les pieds de l’Eurasien. « Si le vieux témoigne que vous avez dit vrai, je vous ferai des excuses, Julius, plaisanta-t-il. En attendant, vous resterez là et je déciderai de votre sort quand nous serons en mer. »

Il ferma la porte et mit le verrou. Savini lui fit la nique car il entendait encore le bruit de ses pas que ses mains étaient déjà libérées des menottes trop grandes.

CHAPITRE XLI

LACY MIS À LA QUESTION

Il était tard dans l’après-midi lorsqu’un détective, qui semblait tuer le temps dans Commercial Road, aperçut un visage familier : « Lacy ? si je ne me trompe », et il l’arrêta.

« Qu’est-ce que cela veut dire, Johnson ? demanda celui-ci innocemment. Je ne me souviens pas que la police ait rien à me reprocher.

— Nous allons faire une petite promenade ensemble », dit le détective, et Lacy qui ne se doutait de rien le suivit docilement jusqu’au poste le plus proche, protestant qu’il ignorait complètement pourquoi la police agissait envers lui d’aussi inexplicable manière. Le capitaine Featherstone l’interrogea dans sa cellule sans toutefois lui dire de quoi il était accusé. C’était pour Jim un moment très critique, car la décision qu’il avait prise, il le savait, pouvait entraîner l’abandon de la carrière à laquelle il s’était consacré. Mais rien au monde ne pouvait entrer en balance avec le salut de Valérie Howet. Il eût volontiers donné sa vie pour pouvoir la rendre à son père.

Jim habitait Saint-James Street qui est, le samedi soir, quand la circulation a cessé, une des rues les plus tranquilles de Londres.

« Je vais emmener cet homme à Scotland Yard pour l’interroger. Non, je n’ai pas besoin de vous, Johnson, je vous remercie. Je vous signalerai au chef pour cette arrestation. »

À sa grande surprise, Lacy fut extrait de sa cellule et placé dans une confortable automobile au volant de laquelle se trouvait Jim.

« Vous pouvez, pour l’instant, ne pas vous considérer comme arrêté.

— Où m’emmenez-vous ?

— Chez moi.

— De quoi m’accuse-t-on ?

— Je vous le dirai en temps utile. »

La voiture s’arrêta devant une boutique fermée, au-dessus de laquelle se trouvait l’appartement de Jim. Il n’y avait pas d’autre locataire et le boutiquier habitait en banlieue. Auguste, le valet de chambre, vint au-devant d’eux à l’entrée.

« Apportez à boire à M. Lacy, puis rentrez la voiture au garage. Inutile de revenir. »

Il monta dans sa chambre, retira son pardessus, son veston et son col. Quand il redescendit, ses ordres avaient été exécutés et Auguste attendait.

« Rentrez la voiture et ne revenez pas », répéta Jim. Lacy, un verre de whisky à la main, remarqua avec surprise cette insistance et pour la première fois ressentit une vague inquiétude. « Vous avez fini, Lacy ? demanda-t-il quand la porte se fut refermée sur son valet de chambre. Voulez-vous passer dans mon bureau ? »

C’était une grande pièce sans tapis, moins un bureau qu’une salle de gymnastique. Pendues à une poutre au plafond, deux solides cordes se terminant par des anneaux et plus loin un punching-ball. Jim ferma la porte à clef et désigna un siège à Lacy.

« Où est Mlle Valérie Howet ?

— Mademoiselle quoi ?… »

Il avait à peine fini ces mots qu’un poing, dur comme fer, l’atteignait à la mâchoire et l’envoyait contre le mur avec fracas.

« Où est Valérie Howet ? répéta Jim.

— Je ne sais pas », dit Lacy avec défiance. Cette fois il se méfiait. Mais les deux coups passèrent comme l’éclair au-dessous de sa garde.

« Debout ! ordonna Jim froidement.

— Je ne me relèverai pas, dit l’homme en tamponnant ses meurtrissures. Je porterai plainte contre vous, Featherstone, et je vous ferai casser…

— Debout ! répéta Jim, et cessez de nourrir l’illusion que vous ne serez pas frappé à terre. Debout.

— Je vous verrai en enfer d’abord », gronda Lacy. Il bondit, mais il reçut dans la figure le pied de Jim. « Je vous aurai, vous me le paierez, Featherstone. Je serai chez votre chef lundi matin.

— Si vous êtes vivant. – Son regard était significatif. – Je vais vous avouer une chose, Lacy. Ou bien vous me direz ce que je veux savoir, ou bien je vous ficelle là, sur le parquet, et je vous brûle jusqu’à ce que vous parliez.

— C’est la torture, cria l’autre. Vous n’oseriez pas me torturer, la loi l’interdit.

— Bellamy m’a dit une fois qu’il croyait à l’efficacité de la torture, et j’ai pensé qu’il était un monstre, mais je ne laisserai pas de chair sur vos os si vous ne me dites pas où est Valérie Howett.

— Je ne vous le dirais pas pour un million. Elle est où vous ne pourrez pas la trouver. Smith la tient, et… »

Instantanément il était remis debout et plaqué au mur comme un mannequin.

« La vie vous est-elle chère, Lacy ? – La voix de Jim était contenue et vibrante. – N’avez-vous pas d’amis, pas de femme, pas d’endroit sur terre que vous souhaitiez revoir ?

— Je mourrai avant de vous le dire.

— Vous mourrez après l’avoir dit. » D’une violente poussée il le jeta à terre, lui arracha son gilet et sa chemise. Ce fut la brutalité du geste, l’horrible menace précisée qui brisa la résistance du prisonnier.

« Je vais vous le dire, je vais le dire. Elle est sur La Contessa.

— Vous êtes un menteur, elle n’y est pas.

— Je vous jure qu’elle y est, Capitaine. Nous y étions quand vous êtes monté à bord hier soir, dans la soute aux chaînes. Elle a essayé de crier, mais Smith avait la main sur sa bouche. Je peux vous le prouver ; je vous ai entendu dire quand vous êtes passé auprès qu’elle ne pouvait pas y être.

— Levez-vous, dit Jim. – Il lui montra un siège. – Maintenant, asseyez-vous. Quand avez-vous quitté La Contessa ?

— Hier soir, je suis malade sur ces petits bateaux.

— Et la jeune fille y est-elle restée ?

— Oui, Capitaine.

— Où est-elle, dans quelle partie du bateau ?

— Coldharbour l’a fait aménager pour elle. Le bateau lui appartient. C’était son idée que les feux soient éteints et que le départ n’ait lieu qu’un jour ou deux après, quand l’affaire serait un peu tassée. »

Jim rouvrit la porte et retourna au salon. « Finissez votre whisky.

— Vous n’allez pas m’impliquer dans l’affaire, Capitaine ? Vous m’avez assez bien servi comme passage à tabac…

— Si ce que vous dites est vrai, vous ne serez pas inculpé. Buvez votre whisky. Je vous garde ce soir. Si vos dires sont exacts, vous serez libre dans deux heures. Si c’est faux, je vous ramène ici et nous aurons un entretien tête à tête. »

Lacy ne répondit rien.

En chemin vers Scotland Yard, tandis que Lacy massait ses meurtrissures, Jim demanda :

« Avez-vous vu Julius Savini ?

— Julius ? dit l’autre avec dédain, il n’est pas dans l’affaire.

— J’ai idée au contraire qu’il y est en plein. »

CHAPITRE XLII

SAVINI

La cabine dans laquelle Valérie passa la plus grande partie d’une interminable journée avait été aménagée pour elle. Une ouverture avait été pratiquée sur la seule salle de bains du navire. La porte qui faisait communiquer celle-ci avec le couloir intérieur avait été condamnée et les hublots avaient été fixés solidement. Elle avait fait une découverte qui ne manquait pas d’intérêt : sous le rideau qui séparait le salon de la cabine, il y avait une porte qu’on pouvait fermer de l’intérieur et qui pouvait tout de même constituer une protection momentanée en cas de nécessité. Il était bien évident qu’il ne serait ni long ni difficile de la faire sauter, mais c’était mieux que rien.

Elle avait été témoin de la scène entre Smith et Julius et s’était risquée un peu plus tard à demander ce qu’il était devenu.

« Il est en sûreté », lui avait-il été répondu.

Coldharbour Smith avait décidé de prendre ses repas avec elle et ç’avait été une des plus rudes épreuves de la journée.

« Vous vous habituerez à moi, Valérie, ma chère, lui dit-il en mâchant bruyamment. Je commence déjà à vous aimer, et je ne suis pas de ces hommes qui s’attachent à n’importe quelle fille. Ainsi, au Golden East… »

Valérie écoutait en frissonnant. Il parut prendre pour un compliment sa répulsion évidente.

« Nous levons l’ancre ce soir. Le patron pense qu’il y aura du brouillard et que nous pourrons glisser sur la rivière hors de la ville, sans nous faire remarquer. La police, d’ailleurs, ne remonterait pas puisqu’elle a visité le bateau hier.

— Vous ne pouvez espérer échapper, dit-elle avec une soudaine véhémence. Est-ce que vous croyez que je n’irai pas me plaindre à la police, où que vous m’emmeniez ? »

Il sourit avec complaisance. « Vous serez ma femme à ce moment-là et légalement vous ne pourrez plus rien contre moi.

— Où est ma mère ? » demanda-t-elle.

Il rit bruyamment. « Après tout, pourquoi vous dire que je ne sais pas, puisque je le sais ? Elle a habité ma maison à Camden Town, elle s’y cachait.

— Elle se cachait ?

— Oui, de Bellamy. Il l’aimait comme je vous aime, mais elle l’a repoussé. Je venais justement de travailler pour le vieux et il m’avait bien payé. Il apprit qu’elle cherchait un logement et m’envoya lui offrir le mien. Elle croyait que Bellamy était en Amérique. Il avait toujours six alibis tout près en cas de complication. Elle se croyait tranquille. Une nuit je lui ai raconté la même histoire que celle que Lacy vous a racontée, et pour retrouver la petite fille que vous étiez, elle m’a suivi au château de Garre. Vous deviez avoir seize ans à cette époque. C’est la dernière fois que je l’ai vue, quand je l’ai conduite au château. – Il sourit d’un air entendu. – Le vieux prétend qu’elle s’est évadée.

— Évadée. » Valérie sauta sur ses pieds, les yeux brillants.

« Asseyez-vous, dit Coldharbour calmement, et ne vous énervez pas. Le vieux est un menteur. Elle doit être morte et il ne veut pas le dire. Je souhaiterais presque qu’elle ait réussi à s’enfuir. Mais c’est un truc. Abel a inventé tout cela pour se donner une excuse si elle arrivait à s’évader. L’Archer Vert… » Il rit doucement.

Valérie réfléchissait. Si c’était vrai, il y aurait au moins une explication à la vengeance de Bellamy.

« Je suppose qu’elle est morte, continua gaiement Coldharbour. Vous ne pouvez pas garder une femme enfermée dans un sous-sol de donjon pendant huit ans sans ruiner sa santé. Même à la prison de Dartmoor, où on a de l’air et de l’exercice…

— Alors, elle était là tout le temps ? dit Valérie.

— Évidemment ; je ne sais pas dans quelle partie du château, mais je suis sûr qu’elle y était. »

Ceci se passait au déjeuner, elle ne mangea guère. L’après-midi il y eut une grande activité à bord de La Contessa. Elle entendit constamment du mouvement au-dessus de sa tête et des voix au-dessous. Elle n’avait vu ni officiers ni matelots, seulement le nègre qui lui avait servi les repas, mais elle devina qu’ils étaient peu nombreux. Que devenait Julius ? Elle n’osait penser à Jim ni à son père et ne voulait pas envisager son propre sort. Smith descendit pour dîner. Il avait bu. Sa figure maladive était marquée de deux taches rouges aux pommettes, qui le rendaient grotesque.

« Joyeuse et gaie, ma petite femme ? demanda-t-il à pleine voix. Je vous ai apporté du bon vin et du vrai rhum. » Il rit de cette bonne plaisanterie. « La prohibition est très mauvaise, mais elle a rapporté beaucoup d’argent à quelques-uns d’entre nous. » Il mit une bouteille noire sur la table et s’assit. « À la santé de Julius, hein ? Il est venu traîner à bord pour me donner à la police. Il a abandonné sa femme pour l’océan. Comprenez-vous cela ? Mais il n’avait pas une petite femme comme la mienne. » Il se pencha à travers la table et essaya de prendre sa main. N’ayant pas réussi, il enleva le bouchon de la bouteille avec ses dents et en versa un plein verre. « Buvez. »

Elle repoussa le verre.

« Buvez.

— Non, je ne boirai pas », et elle jeta le contenu de son verre par terre.

Il parut follement amusé par ce geste.

« Voilà ce que j’aime, de l’esprit », et sans ajouter un mot il attaqua l’énorme plat que le nègre avait mis devant lui. Quand il eut fini, il s’essuya la bouche, but un autre verre de rhum et se mit debout en chancelant. « Mon petit amour… » commença-t-il en faisant un geste pour la saisir.

Elle recula et tourna autour de la table.

« Viens ici, je te veux… »

Avec le courage du désespoir elle le repoussa, lui arracha sa manche qu’il avait saisie et se précipita dans sa cabine, fermant la porte derrière elle.

« Sortez », hurlait-il en martelant de ses poings le bois qui craqua, mais ne céda pas. Il égratignait le bord de la porte avec ses ongles, puis la cognait à nouveau, criant : « Je veux que vous sortiez. C’est Savini qui vous a mis la révolte en tête. Savini… »

Elle tremblait au son de cette voix rauque et furieuse. Elle l’entendit se précipiter au-dehors, puis, sur le pont, parcourir le court espace qui séparait le salon de la soute où il avait enfermé le prisonnier. Fou de boisson et de désir, il avait envie de tuer. Il ouvrit violemment la porte de la prison de Julius en criant : « Je vais en finir avec toi, entends-tu, Savini ?… »

N’obtenant pas de réponse, il chercha par terre, à tâtons, l’homme qu’il avait laissé là. Mais Savini avait disparu…

CHAPITRE XLIII

LA FLÈCHE VERTE

Cette découverte le dégrisa. Il appela un matelot : « Qui a ouvert cette porte ?

— Je lui ai apporté à manger il y a à peu près deux heures.

— As-tu refermé la porte derrière toi ?

— Oui, il m’a demandé de l’eau. J’ai été lui en chercher et la porte n’est restée que ce court moment sans que le verrou soit mis. »

Coldharbour Smith alluma une allumette et inspecta la prison. Comme il s’y attendait il trouva les menottes et la corde sur le sol. Il remonta et alla trouver le patron sur la dunette.

« Émile, quand peux-tu lever l’ancre ?

— Dans deux heures, à la marée, dit le petit Espagnol, mais, mon cher, regardez cet infernal brouillard. » Il était fort épais et les lumières du port apparaissaient comme de simples lueurs.

« Tant mieux ; ne peux-tu partir immédiatement ?

— Impossible, il n’y a pas assez de vapeur. Mais si le brouillard augmente, qu’est-ce que je fais ?

— Traverse-le. Tu connais le fleuve, gagne la mer. »

Il retourna au salon, jeta un coup d’œil à la cabine close de Valérie, et s’assit pour réfléchir à loisir sur les dangers qu’il courait. Si Julius avait gagné la rive !… Coldharbour Smith sortit son revolver de sa poche et le mit devant lui sur la table.

Valérie ne faisait aucun bruit, il souhaitait de ne l’avoir pas effrayée. Mais au premier plan de ses préoccupations était Julius. Où pouvait-il être ? S’il avait gagné la rive… c’était fini. S’il était encore à bord ?… Il y avait bien une douzaine d’endroits où un homme pouvait se cacher. Cette idée en tête, il remonta sur le pont et chercha à percer le brouillard jaune qui s’épaississait à vue d’œil. Il aperçut un canot avec un homme à bord, qui venait sans hâte dans la direction de La Contessa. Guettant le rameur solitaire, il le vit passer sous la proue du vapeur et disparaître dans le brouillard. Smith retourna au salon et s’assit au bout de la table, de façon à voir nettement la porte ouverte.

De Julius dépendait son avenir. S’il y avait danger, réel danger, il serait sans pitié pour la jeune fille. S’il devait être puni, ce serait du moins pour quelque chose. Un bruit de canot le fit sursauter. Au premier signe de l’arrivée de Featherstone, il fermerait la porte… Il attendait, prêt au pire, et les minutes passaient. Il entendit le patron donner l’ordre de lever l’ancre, le cabestan fut essayé et ne fonctionna pas. Un bruit léger de pieds nus lui fit lever la tête. Les yeux agrandis, il regarda une seconde puis saisit son revolver…

 

Le canot que Smith avait entendu, se frayant un chemin dans l’épais brouillard, venait incontestablement à La Contessa. Jim avait donné ses instructions pour qu’on arrêtât le moteur dès qu’on serait assez près pour se laisser porter le long du navire. Il grimpa à bord, suivi de la police fluviale. Les ponts étaient vides, la porte du salon close.

« Emparez-vous du capitaine », dit-il tout bas ; un homme grimpa à l’échelle du pont supérieur.

Jim alla droit au salon et tourna doucement la poignée de la porte. À son grand soulagement elle céda et il entra. La pièce était dans l’obscurité, il y régnait un silence absolu. Il sortit sa lampe électrique et en promena un rayon circulaire sur les murs. Il l’arrêta sur la porte de la cabine où Valérie s’était enfermée, l’ouvrit, la trouva éclairée, et vit ses fourrures sur le lit, mais elle n’y était pas. Elle n’était pas davantage dans la salle de bains. Il revint au salon et promena sa lumière le long de la table. Soudain, il aperçut la silhouette d’un homme assis au bout de la table.

« Haut les mains ! » cria-t-il en dirigeant sur lui la lueur de sa lampe.

À sa clarté il distingua Coldharbour Smith, appuyé au dossier de sa chaise, une main crispée sur son browning, ses yeux sans regard, fixes, tournés vers le vasistas. Il était mort et, de sa poitrine, sortait l’empennage de plumes vertes d’une flèche.

CHAPITRE XLIV

L’HOMME DU CANOT

Featherstone appela l’inspecteur de la police fluviale et ils allumèrent la lampe du salon avant de pousser plus loin leurs recherches. La flèche avait traversé le cœur.

« Depuis combien de temps est-il mort ? »

Ses mains étaient encore tièdes.

« Il a dû être tué pendant que nous abordions. La lampe est chaude, l’avez-vous remarqué ? »

Il n’attendit pas et sortit à la recherche du capitaine. Le petit homme était en larmes et ses sanglots redoublèrent quand il apprit la mort de son patron.

« Je savais qu’il y avait une femme à bord, dit-il en pleurant, mais par tous les saints du Paradis (il jugea utile d’en nommer rapidement un certain nombre) je ne croyais pas qu’il y eût là quelque chose de répréhensible. Je suis un homme sensible et bon, Señor, et si j’avais su que la dame n’était pas la femme du señor Smith…

— Où est-elle maintenant ? demanda Jim durement. Je vous préviens que si vous cherchez à m’égarer, vous n’êtes pas près de revoir Vigo. »

Le deuxième canot de la police avait débarqué et le bateau était couvert d’hommes en uniforme. De la cale au faîte, on fouilla partout mais sans découvrir Valérie.

« Le vasistas du salon est grand ouvert, Capitaine, signala un des policemen. C’est singulier, par une nuit comme celle-ci. »

Jim l’avait remarqué aussi. L’examen du pont supérieur fit découvrir une échelle de corde fixée bizarrement à une épontille par une main inexperte. De plus, une chaloupe manquait, ce fut le patron qui s’en aperçut. Miss Howet ne pouvait pas l’avoir descendue seule. Où était Julius Savini ? Le capitaine le renseigna.

« Le pauvre Smith l’avait fait enfermer dans la soute aux chaînes, mais il s’est échappé et a gagné la rive à la nage. »

On apprit en effet que l’homme qui avait porté à Julius sa nourriture l’avait vu nager. Il n’avait pas osé avouer à Smith qu’il l’avait vu fuir.

Jim retourna au salon demander de la lumière et on en commença l’examen minutieux.

« C’est la manière typique de l’Archer Vert, dit-il quand il eut fini. La flèche a frappé exactement au même endroit que dans le cas Creager. Il n’y a même pas une empreinte digitale pour désigner le meurtrier… le justicier serait peut-être un terme plus exact.

— Comment gagnera-t-il la rive ? demanda l’inspecteur éberlué. À moins qu’il ne connaisse bien le fleuve, il ne se retrouvera jamais avec un pareil brouillard. »

Jim, le cœur chaviré, songea que cette objection avait tout son poids pour Valérie… à moins qu’elle ne fût avec l’Archer Vert. Aussitôt en vue du rivage, c’était tout simple, car chaque petite ruelle partant du quai se terminait au débarcadère. Bien probablement, l’Archer Vert était en ce moment même sur le fleuve, ramant de toutes ses forces dans l’impénétrable brouillard vers un salut problématique. Laissant à bord l’équipage d’un des canots, Jim prit l’autre et commença à fouiller systématiquement le fleuve.

De temps à autre on arrêtait le moteur pour écouter si on n’entendait pas un bruit d’avirons, mais ce fut en vain.

Jim était à son bureau une heure plus tard, car le brouillard épais rendait la circulation difficile, mais aucune nouvelle ne l’attendait. Il avait laissé le corps de Smith aux mains de la division fluviale, mais, si fatigué qu’il fût, après avoir reconduit Howet à son hôtel, il rédigea un bref rapport. Tous les commissariats cherchaient la jeune fille et il fut maintes fois interrompu par des coups de téléphone apportant des résultats négatifs.

Il avait fini et allait partir quand on lui annonça Fay Clayton. Elle était hagarde et avait les yeux rouges.

« Avez-vous trouvé Julius ? demanda-t-elle.

— Non, je l’espère sain et sauf. Smith l’avait fait prisonnier à bord de La Contessa, un petit vapeur qui est au port sur la Tamise, mais il s’est échappé. Dites-moi, Fay, Savini est-il bon nageur ? »

Fay sourit en dépit de son inquiétude.

« Mon Julius nagerait où des baleines se noieraient, dit-elle fièrement. C’est le meilleur nageur que vous ayez jamais vu, Featherstone. S’il faisait naufrage dans l’océan Atlantique, il s’en tirerait… Mais pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce qu’il a sauté par-dessus bord. Malgré le brouillard, s’il est bon nageur, il est sauvé. »

Son assurance disparut et elle redevint l’épouse angoissée.

« Il se noiera. Pourquoi ne le faites-vous pas rechercher, Featherstone ? Le laisser comme cela tout seul dans l’eau sans personne qui aille à son secours, c’est un assassinat. »

Jim lui mit la main sur l’épaule. « Ne craignez rien pour Julius, mon petit. Je voudrais être aussi tranquille en ce qui concerne Miss Howet. »

Il fut sur le point de dire que Julius n’avait pas la tête de quelqu’un qui dût mourir noyé, mais il eut le tact de s’abstenir. Il lui raconta alors la fin de Coldharbour Smith.

« Il l’a bien mérité, dit-elle vivement. Cet homme ne devait pas vivre, Featherstone. Il a toujours été un méchant animal. Vous ne pensez pas que ce soit Julius qui l’ait tué ? demanda-t-elle soudain. Julius ne reconnaîtrait pas un arc d’une flèche. »

Jim lui assura qu’aucun soupçon de ce genre ne pourrait effleurer l’admirable Savini et il la renvoya chez elle.

À cette heure de la nuit, il n’y avait ni autobus, ni métro, et il était impossible de trouver un taxi. Elle rentra donc à pied, non sans difficulté dans ce brouillard opaque. Il était plus de deux heures, quand, tourmentée et les pieds douloureux, elle arriva chez elle. À ce moment elle vit une voiture arrêtée devant sa porte et se souvint d’avoir été dépassée par elle quelques minutes plus tôt. Dans l’ombre de l’entrée, un homme attendait debout : avec stupeur, elle reconnut Bellamy.

« Je veux entrer, dit-il. Un de mes amis habite ici. Je ne savais pas qu’on fermait les portes extérieures.

— Vous ne pouvez pas entrer, monsieur Bellamy. Après la façon dont vous avez traité mon mari, vous avez un fameux toupet de vous présenter chez lui, et pareille heure encore ! »

Il la regarda.

« Ah ! vous êtes Mme Julius Savini ? Eh bien ! je viens parce que j’ai quelques mots à dire à votre mari.

— Quoi donc ? Parlez vite, parce que je suis fatiguée.

— Vous pouvez lui dire que trois mille dollars ont été volés dans mon coffre-fort et que je porte plainte contre lui. C’est tout, Madame. »

Elle lui saisit le bras au moment où il se retournait pour partir.

« Attendez. C’est un chantage, mais vous êtes trop malin pour lui avoir laissé un moyen de s’échapper. Soit, montez et expliquez-moi cela. »

Il monta l’escalier derrière elle et la suivit dans l’appartement.

« Entrez ici », dit-elle en éclairant la salle à manger. Le voyant de près pour la première fois, elle fut épouvantée.

« Mon Dieu… que vous êtes… beau ! Une vraie beauté.

— Je suis une beauté ? vraiment ? dit-il en s’asseyant sur le siège qui lui parut le plus résistant. Je pense que je peux vous retourner le compliment.

— Voyons, monsieur Bellamy, parlons sérieusement. Que signifie cette histoire de vol ? Je sais que Julius ne l’a pas fait, parce que ce n’est pas son genre.

— Pas son genre ? Vous le connaissez mieux que personne. En vérité, je ne l’accuse pas et je n’ai pas perdu d’argent. Mais je voulais vous parler, jeune femme.

— Vous en avez un toupet ! Vous mentez pour vous introduire chez moi. Eh bien ! vous pouvez partir ou je téléphone à la police. »

Les yeux froids de Bellamy s’imposèrent à son regard une seconde et sous leur magnétisme elle sentit fondre son courage.

« Vous ne téléphonerez pas à la police. Je veux parler à Savini.

— Il n’est pas ici.

— Allez donc voir. »

Elle hésita.

« Allez voir », grogna-t-il.

Elle sortit de la salle à manger. Qu’est-ce qui lui fit ouvrir la porte de l’ancienne chambre de Jerry, elle ne le sut jamais. Peut-être parce qu’elle était la plus proche. Elle tourna le commutateur et faillit tomber de saisissement. Julius était étendu sur le lit, sale, sans col, pas rasé, profondément endormi.

Elle ne put tout d’abord en croire ses yeux, puis avec un cri se jeta sur lui, le serra dans ses bras, pleurant de joie sur son veston dégoûtant. Julius s’éveilla lentement et péniblement, ébloui par la lumière.

« Fay…, dit-il dans un demi-sommeil, j’espère que cela ne t’ennuie pas que je l’aie mise dans ta chambre ? »

Fay courut à sa chambre. Sur son lit, recouverte de l’édredon, Valérie était endormie. Elle se retourna dans son sommeil et soupira. Fay, que tant de choses séparaient d’elle, céda à l’émotion de l’heure, et, se penchant, l’embrassa.

CHAPITRE XLV

UNE OFFRE REPOUSSÉE

Quand elle revint près de Julius, il était assis et se grattait prosaïquement la tête.

« Qu’est-ce qui ne va pas, Fay ?

— Bellamy est ici. »

Il fit une grimace et chercha à concentrer ses pensées.

« Bellamy… Abel Bellamy ici ? Que veut-il ?

— Il veut te voir. Quand es-tu rentré, Julius ?

— Je n’en sais rien… Il y a déjà quelque temps, je crois. »

Il avait retiré ses chaussures pour se coucher et les cherchait désespérément des yeux. Il était mort de sommeil. Elle lui trouva des pantoufles.

« Ne le vois pas si cela t’embête.

— Si, je vais le voir, dit Julius avec un sourire de côté. Comment va Miss Howet ?

— Bien, elle dort. »

Tout en bâillant et s’étirant, Julius se leva et suivit la jeune femme dans la salle à manger. Ce fut pour lui une sensation toute nouvelle de rencontrer les yeux de ce patron devant lequel il avait tant tremblé, mais il le fit avec une étrange sérénité.

« Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

— Ne me bousculez pas, répondit Julius avec un geste de la main qui semblait balayer de son esprit la vision même d’Abel Bellamy.

— Où est la jeune fille ?

— Quelle jeune fille ?

— La jeune fille que vous avez suivie sur La Contessa.

— Elle est chez elle, dit-il d’un air dégagé.

— Vous mentez. Elle est ici, dans cette maison, dans cet appartement sans doute. On vous a vu l’y amener.

— Alors, pourquoi diable me le demandez-vous si vous le savez déjà ? Oui, elle est ici. »

Bellamy se mordit la lèvre.

« Comment avez-vous quitté le bateau ?

— Cela ne vous regarde pas, dit Savini furieux, tandis qu’Abel semblait avaler quelque chose.

— Et Smith ne vous a pas vu ?

— Smith est mort. »

C’est Fay qui avait parlé ; Julius la regarda avec ahurissement.

« Mort ? répéta-t-il incrédule.

— Indiscutablement.

— Qui vous a dit cela ?

— Featherstone, il y a environ une heure.

— Mais comment est-il mort ? Qui l’a tué ?

— L’Archer Vert.

— Vous êtes folle. L’Archer Vert… l’a-t-on vu ?

— Je ne suis pas un bureau de renseignements ; je vous répète seulement ce qu’on m’a dit. Coldharbour Smith a été trouvé mort dans le salon, le cœur transpercé d’une flèche verte. »

Julius regarda Fay. Dans ses yeux il y avait un malaise qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Quant à Abel Bellamy, cette nouvelle l’avait terrassé.

« Tant mieux », dit-il finalement. Puis : « Savini, nous nous comprenons tous les deux. Je ne vais pas vous faire de longs discours : je vous offre dix mille livres, ce qui représente cinquante mille dollars, et j’en donne autant à votre femme, si vous voulez faire quelque chose pour moi. Vous savez ce que cela représente, cent mille dollars ? Avec un intérêt de six ou sept mille dollars par an, on peut vivre confortablement à l’étranger ou en Amérique.

— Vous ne nous offrez pas cela pour rien, dit Fay. Que voulez-vous nous faire faire ? »

Abel Bellamy montra la porte du doigt : « Amenez cette jeune fille au château de Garre, cette nuit. Nous descendrons tous ensemble, ma voiture est à la porte.

— Il y a beaucoup de choses que je ferais pour de l’argent, monsieur Bellamy, mais pas cela. »

Toute l’attitude de Fay approuvait son mari.

« Personne ne le saura, dit Bellamy en baissant la voix. La jeune fille a disparu du bateau. Personne ne sait même que vous étiez avec elle. C’est un cadeau que je vous fais, Savini. J’irai jusqu’à cent cinquante mille dollars…

— Iriez-vous à cent cinquante millions que ce serait la même chose, dit Fay. Julius ne le fera pas et s’il le faisait je le haïrais. Nous avons vécu, Julius et moi, en exploitant des imbéciles. Mais au moins c’étaient des hommes capables de se défendre et ils ne risquaient que leur argent. »

Abel Bellamy baissa les yeux et réfléchit longuement. Enfin il remonta le col de son pardessus. « C’est bien, dit-il d’un ton radouci. Laissons les choses en l’état. Vous pouvez rentrer à Garre lundi matin, Savini. Je verrai s’il m’est possible de vous donner une autre situation mieux payée.

— Je ne retournerai pas à Garre. »

Abel se retourna, menaçant. « Vous ne voulez pas revenir ? Je suppose que vous pensez tirer plus d’argent des Howet que de moi-même ?

— Je me moque éperdument de savoir si les Howet me donneront jamais un radis. Je ne fais pas cela pour de l’argent. D’ailleurs… » Il s’arrêta, se souvenant tout à coup de son intention première, puis, à la grande surprise de sa femme, changeant de ton, il dit : « Je reviendrai à Garre lundi matin, monsieur Bellamy. »

Son patron le regarda fixement, puis fit un signe approbateur. « C’est bien, vous agissez sagement. »

Fay le reconduisit, puis ferma la porte au verrou. Mais avant de retourner auprès de Julius, elle téléphona à Jim Featherstone un court message dont l’effet fut de le précipiter sans chapeau ni manteau dans le brouillard.

« Ne faites pas de bruit, dit Fay en lui ouvrant la porte un instant plus tard. Elle dort encore. Que vous avais-je dit, Featherstone ? C’est mon Julius qui l’a sauvée. Quel homme splendide ! »

Julius était en robe de chambre, bien éveillé mais les yeux cernés de fatigue.

« Elle a été épatante, vous savez, Capitaine, dit-il en lui serrant chaleureusement la main. Je viens de téléphoner à M. Howet pour le rassurer.

— Comment vous en êtes-vous tirés ?

— Ce fut à la fois simple et compliqué, commença Julius. Tout d’abord je me suis débarrassé facilement des menottes trop grandes et des cordes qui m’attachaient les pieds. Toute la question était d’avoir la porte ouverte et il me fallut attendre jusqu’au soir avant que ces brutes se souciassent de m’apporter à manger. Au moment où j’entendis tirer le verrou, je bondis et avant que le matelot eût compris ce qui se passait, j’étais déjà à l’eau. Il s’en fallut de peu que je fusse atteint par quelque chose de très lourd qu’il me jeta, mais je réussis à l’éviter en plongeant. Le brouillard était épais, l’eau très froide et je m’aperçus rapidement qu’un jeûne prolongé était une condition déplorable pour gagner la rive à la nage. Puis, j’eus la sensation que je désertais et abandonnais Miss Howet. Je revins et nageai pour aborder le bateau de l’autre côté et pendant un moment je demeurai accroché à la chaîne d’amarrage. Je commençais à avoir des crampes quand j’aperçus une corde qui pendait d’une chaloupe qu’on avait dû commencer de descendre, ou oublier de remonter complètement. Je ne sais comment je parvins à grimper dans ce petit bateau car j’avais autant de force qu’une souris. Enfin j’y arrivai et m’y couchai un moment, me demandant ce que je pourrais bien faire. Avez-vous jamais essayé de rester dans un bateau découvert, trempé jusqu’aux os, au milieu d’un brouillard tel qu’il vous mouillerait si vous ne l’étiez déjà ? Rien de tel pour les rhumatismes. Enfin je n’y pus tenir davantage et montai sur le pont supérieur. J’entendis des voix dans le salon et entrouvris le vasistas. Smith était ivre et devenait entreprenant. Miss Howet le repoussa et s’enfuit dans sa cabine en refermant la porte derrière elle. C’est probablement pour avoir trouvé une échelle de corde dans une chaloupe que j’eus l’idée de m’en servir. Je la fixai à une épontille et quand je vis Smith se précipiter hors du salon pour me chercher, j’ouvris tout grand le vasistas et descendis par mon échelle. J’étais raide de froid et tremblais qu’il ne revînt. Il fallut un temps qui me parut terriblement long pour convaincre Miss Howet de m’ouvrir la porte. Elle croyait à une ruse de Smith. Enfin elle me crut. Je lui tins l’échelle pour qu’elle montât et la suivis dès qu’elle fut en haut. Je n’aurais pas osé charger l’échelle de notre double poids. Nous étions dans la chaloupe en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Je ne connaissais rien à la manœuvre, mais Miss Howet qui a fait beaucoup de yachting me montra comment dégager l’embarcation et la descendre. En une minute nous étions à l’eau. C’est à peu près tout, sinon qu’il nous fallut longtemps pour trouver un lieu de débarquement. Nous avons eu la chance inouïe de rencontrer un taxi et j’ai proposé à Miss Howet de venir ici. Je ne savais pas où trouver son père et j’étais sûr que Fay s’occuperait d’elle.

— Quand vous avez quitté La Contessa, avez-vous vu un autre bateau ?

— Nous avons vu un petit canot avec un rameur. Il était au sud du vapeur et nous nous sommes demandé qui cela pouvait bien être. Il n’était pas assez près pour pouvoir le distinguer. Croyez-vous que c’était l’Archer Vert ?

— C’est vraisemblable.

— Curieux ! Nous l’avons appelé parce que nous n’étions pas sûrs de notre direction. Il a dû nous entendre mais il n’a rien répondu. »

Jim se leva.

« Maintenant, je pense que vous ferez bien de vous coucher, Savini. Dieu merci, vous êtes saufs. M. Howet sera là demain matin avec la femme de chambre de sa fille. » Puis, prenant la main de Fay : « Je commence à partager votre foi admirable en Julius, et si jamais nous avions à nous rencontrer professionnellement dans des circonstances que nous aurions tous à déplorer, souvenez-vous, Fay, que vous auriez un ami sûr. »

Julius ne lui avait rien dit de la visite de Bellamy et Fay le lui rappela après qu’il fut parti.

« Non, je pense que ç’aurait été peu sage. Tu as entendu ce qu’a dit Featherstone ? Cela pourrait nous être utile en cas de départ précipité. J’avais eu une idée qui aurait pu rapporter gros, mais cela me dégoûterait quelque peu maintenant de faire payer cette personne et je préfère reprendre mon premier projet. Je pense que Bellamy regrettera amèrement de m’avoir fait revenir.

— Prends garde que ce ne soit pas toi qui le regrettes le plus », dit Fay d’un ton prophétique.

M. Howet invita Jim à venir passer le week-end au Manoir. Celui-ci accepta et, peu après son arrivée, Valérie le mit au courant des dernières nouvelles.

« Le château est gardé plus étroitement que jamais, et M. Bellamy ne laisse plus même entrer les fournisseurs. Ils déposent leurs marchandises à la loge. M. Savini est devenu une sorte de majordome et sa femme…

— Fay ? dit Jim incrédule. Je pense qu’elle n’est pas au château ?

— Mais si. Elle est arrivée mardi dernier et tient en quelque sorte le rôle de gouvernante. M. Savini pense que cet horrible Lacy est caché au château, mais il m’a fait promettre de ne pas vous le dire…

— Vous pouvez prétendre ne me l’avoir pas dit, assura vivement Jim, car il est bien la personne dont je souhaite le moins connaître les tenants et aboutissants, jusqu’à ce que je sois en mesure d’apporter à Abel Bellamy toutes les preuves qui le confondront de ses nombreux crimes. »

Ils étaient dans le jardin et elle caressait doucement, d’un air absent, les pétales d’un grand chrysanthème blanc.

« Croyez-vous que je doive perdre tout espoir de retrouver ma mère, Jim ? »

Il préféra ne pas répondre directement.

« L’espoir… j’entends cette sorte d’espoir qui devient une habitude de pensée et dure depuis des années… il ne faut jamais y renoncer. »

Elle voulait lui dire quelque chose et l’avait emmené à cette intention dans le jardin obscur. Pourtant, chaque fois qu’elle essayait de parler, quelque chose la retenait. Ce n’était pas son secret ; parler, c’était élever une suspicion contre quelqu’un qu’elle aimait tendrement. Mais pour délivrer son esprit de cette obsession, la méthode la plus sûre n’était-elle pas de révéler à Jim ce qui la préoccupait tant ?

« Jim, je voudrais vous faire une confidence, mais j’ai un peu peur. C’est à propos de mon père. Pouvez-vous oublier pour un moment que vous êtes de la police et vous souvenir seulement que vous êtes mon ami ? »

Il prit dans la sienne sa main froide et elle ne résista pas.

« Parlez, Valérie, je n’ai jamais eu moins l’impression d’appartenir à la police. »

Elle s’assit à son côté sur le large banc de bois et lui raconta son étrange aventure de la nuit où elle avait entendu des voix et les sanglots d’une femme.

« Quand père me dit que c’était bien lui qui était au salon, je serais allée me coucher si la curiosité ne m’avait poussée à regarder et… oh ! Jim, j’ai cru mourir de saisissement. Là, dans le hall, j’ai vu l’Archer Vert. »

Jim était fort intrigué et tourmenté.

« Quand M. Howet est monté, l’avez-vous vu ?

— Non, il est allé directement dans sa chambre.

— Normalement, ou hâtivement ?

— Hâtivement. » Le mot lui fut pénible à prononcer.

« Et la femme… vous ne l’avez pas vue ?

— Non. M. Holland a cru l’apercevoir au volant de la voiture dont le passage l’a réveillé. »

Jim parut sceptique.

« Une femme bouleversée de la sorte n’est guère en état de conduire une voiture ; pourtant, certaines femmes se remettent extraordinairement vite. C’est une histoire singulière…

— Je vais vous en dire une plus singulière encore. »

Et elle lui raconta les bruits bizarres qu’elle avait entendus la nuit de son escapade, quand elle avait trouvé la flèche verte dans la cuisine. Sur sa demande, elle la descendit au salon et il la prit dans sa main pour l’examiner et la mesurer.

« Elle est plus longue qu’aucune des trois que j’ai vues, dit-il enfin. Creager et Smith ont été tués par des flèches mesurant au minimum quinze centimètres de moins. Celle-ci est une véritable flèche de tournoi en champ clos, telle que celles dont usaient les archers de jadis. »

Il tâta la pointe effilée comme une aiguille et l’examina à la loupe.

« Elle est faite à la main, ce qui veut dire que nous perdrions notre temps en enquêtant dans les maisons d’articles de sport. D’ailleurs, la flèche tout entière est faite à la main, c’est du travail merveilleusement fini. »

Il la tourna et la retourna sous la lumière.

« Il y a bien une demi-douzaine d’empreintes digitales, dit-il soudain. Ce sont probablement les vôtres ; pourtant cela mérite tout de même une photographie. Puis-je l’emporter ?

— Non », dit-elle avec une véhémence dont il fut d’abord saisi, mais tout de suite il en comprit la raison. Elle avait peur… peur que les empreintes ne révèlent l’identité de l’Archer Vert.

Il lui rendait la flèche quand M. Howet entra.

« Ma chère… commença-t-il, et il s’arrêta. Qu’est ceci ? demanda-t-il sévèrement.

— Une flèche, père », balbutia Valérie.

M. Howet lui prit l’arme des mains et, se retournant sans un mot, sortit vivement de la pièce. Les yeux des deux jeunes gens se rencontrèrent et l’expression de Valérie était si douloureuse que Jim Featherstone en fut profondément peiné.

CHAPITRE XLVI

BRUIT DE COUPS DE MARTEAU LA NUIT

Les chiens du château de Garre étaient partis. Un matin, un homme était venu, qui les avait mis en laisse et emmenés. Le personnel du château respirait plus librement. Abel Bellamy, rencontrant son secrétaire à son retour, le lui annonça brièvement.

« Je les ai renvoyés ; ces chiens étaient des imbéciles et se laissaient droguer. Savini, il me faut une femme pour tenir la maison. Je ne veux plus de maître d’hôtel. Il me faut quelqu’un qui puisse distribuer le travail aux domestiques. Voulez-vous amener votre femme au château ? »

Le premier mouvement de Savini fut de refuser :

« Elle ne voudra pas accepter une situation de gouvernante, ce qui est en somme un rôle de domestique.

— Demandez-le-lui. »

Julius écrivit, persuadé que Fay n’accepterait pas. À sa grande surprise, elle répondit en apportant ses bagages.

« Je suis fatiguée de vivre seule, dit-elle, et j’ai une envie folle de voir ce fantôme, Julius. »

Il la conduisit à la bibliothèque pour voir Bellamy qui ne sembla nullement surpris de sa prompte arrivée. Il se montra très aimable, lui donna les clefs du château… et un avertissement :

« J’ai un homme qui fait des rondes la nuit. Inutile de vous inquiéter si vous entendez du bruit. Il dort à peu près tout le jour et vous ne le verrez pas. »

Quand ils furent rentrés dans leur chambre, Fay eut quelques questions à poser à son mari au sujet de ce promeneur nocturne.

« Je ne sais pas qui c’est, dit Julius. Le vieux m’a raconté la même chose qu’à toi. Je pense que c’est un de ses bandits à gages qui fait la chasse à l’Archer Vert, peut-être Lacy ? »

Elle se glissa dans son lit et resta pensive.

« J’ai beaucoup réfléchi, Julius. Pourquoi m’a-t-il fait venir ici ?

— Dieu seul le sait. Peut-être a-t-il pensé me tenir davantage. »

Elle ne répondit pas. Il était presque endormi quand elle parla à nouveau.

« Nous serions peut-être plus en sécurité en prison qu’ici. »

Julius grogna.

Fay ne dormit guère durant cette première nuit au château de Garre. Elle était aussi complètement éveillée à trois heures du matin qu’à minuit. À un moment elle entendit quelqu’un passer devant sa porte d’un pas furtif, en étouffant une quinte de toux. À la fin elle se leva, enfila une robe de chambre, alla à la fenêtre et souleva un rideau pour regarder la nuit noire. La pluie tombait ; elle en avait entendu le bruissement sur les vitres. Elle ne voyait rien, mais n’en imaginait que davantage. Elle se recoucha avec un frisson et elle somnolait quand elle entendit un bruit régulier.

D’abord elle crut qu’on tapait dans la chambre, mais en écoutant plus attentivement, elle se rendit compte que le bruit venait d’en bas : pan, pan, pan, puis un arrêt. Pan, pan, pan, pan, et cette fois de façon continue.

Elle secoua Julius qui s’éveilla.

« Qu’est ce bruit ? » lui demanda-t-elle.

Il s’assit sur le lit et écouta.

« Je ne sais pas. On dirait que cela vient d’en bas.

— Qu’y a-t-il au-dessous de notre chambre ? »

Julius réfléchit un instant.

« La salle à manger… non, la salle des gardes. Je te l’ai montrée la première fois que tu es venue ici. »

Il la sentit frémir.

« C’est l’entrée des donjons souterrains, murmura-t-elle tremblante. Oh ! Julius, j’ai peur. »

Il lui caressa l’épaule.

« Ne fais pas la bête. Ce sont peut-être les conduites d’eau. Bellamy leur attribue tous les bruits insolites. »

Tout de même le bruit l’inquiétait.

« Ça ne peut pas être dans la salle des gardes. On dirait un marteau frappant de l’acier et nous l’entendrions plus distinctement.

— Alors, où est-ce ? »

Julius avait certains sens anormalement développés. Au cours de sa carrière aventureuse, la finesse de son ouïe et son habileté à situer un bruit lui avaient rendu d’incalculables services. Il se rendit compte immédiatement que les coups venaient des donjons.

« Où est-ce ? répéta Fay.

— Dans la conduite d’eau, répondit Julius. Dors, je vais voir si je peux y remédier. »

Il mit un manteau et elle l’entendit ouvrir le tiroir du bureau.

« Tu n’as pas besoin d’un revolver pour empêcher les tuyaux de faire du bruit, dit-elle affolée et pleurant presque.

— Je suis nerveux, tu le sais, et il me serait très désagréable d’errer dans le château la nuit sans être armé. »

Mais elle était déjà hors du lit et mettait sa robe de chambre.

« Je ne resterai pas ici seule. »

Julius ne désirait pas plus qu’elle demeurer seul et ils s’acheminèrent ensemble. Il y avait une lumière allumée dans le couloir et la porte de la chambre de Bellamy était ouverte.

« Il n’est pas encore allé se coucher, la porte était exactement dans la même position quand je suis monté. »

Le hall éclairé leur en fournit la preuve ; Julius descendit l’escalier très lentement. La porte de la bibliothèque était fermée et il entendait les coups de plus en plus nettement. Cela venait de la direction de la salle à manger. Suivi de Fay il prit le couloir sombre, passa devant la porte de la salle à manger et arriva dans la grande salle des gardes aux murs de pierre. Avant d’y arriver, il aperçut la lueur d’une lanterne posée par terre. Quand il y fut, il découvrit qu’il y avait une autre lumière au bas de l’escalier du donjon.

Il se pencha pour regarder ; il n’y avait personne en vue mais le martèlement s’entendait plus fort. Le revolver tremblait dans sa main quand il mit le pied sur la première marche de l’escalier de pierre. Soudain le bruit cessa et des pas sur le sol inégal du donjon déterminèrent Savini à une retraite précipitée. Saisissant sa femme par le bras, il l’entraîna jusqu’en haut de l’escalier. De là il avait vue sur tout le hall. Ils durent attendre un moment avant l’apparition du travailleur. C’était Abel Bellamy.

Il n’avait ni veston ni gilet. Sa chemise était ouverte sur sa large poitrine et les manches roulées jusqu’en haut des bras ; ceux-ci étaient couverts d’une poussière grise. Bellamy portait dans une main un gros marteau, dans l’autre une lanterne et en arrivant dans le hall il leva le bras pour essuyer son front.

Savini recula vivement, glissa furtivement le long du couloir, rentra dans sa chambre et la ferma sans bruit.

« Qu’est-ce qu’il a fait ? murmura Fay effrayée.

— Il a arrangé la conduite d’eau », dit Julius facétieux.

Jamais il n’eût imaginé être aussi près de la vérité.

CHAPITRE XLVII

LA TRAPPE

Ce matin-là Julius se leva de bonne heure. Il ne manquait pas de prétextes pour se rendre à la salle des gardes, car ses nouvelles fonctions l’appelaient maintenant dans toutes les parties du château. Il y trouva une surprise : une lourde grille de fer fermait l’entrée des donjons. Elle avait toujours existé, mais depuis que Bellamy était propriétaire du château, on ne l’avait jamais vue fermée. Maintenant elle était pourvue d’un cadenas de cuivre neuf. Quand il vit Bellamy un peu plus tard, il lui en fit la remarque.

« Oui, un de ces fous de domestiques a failli se casser les reins dans cet escalier pendant que vous n’étiez pas là. Alors j’ai fait fixer la grille afin d’éviter toute possibilité d’accident.

— J’aurais voulu montrer les donjons à ma femme.

— Eh bien ! vous ne le pourrez pas », dit Bellamy sans plus se compromettre.

Mais quand ils se retrouvèrent dans la journée, ce fut Abel qui ramena la question :

« Si votre femme veut voir les donjons, je les lui montrerai moi-même un de ces jours. »

Julius le remercia et transmit à Fay cette aimable proposition.

« Je ne veux pas voir ces vieilles prisons, dit-elle immédiatement. Julius, je m’en vais. »

Julius accepta sa décision sans commentaire, mais il n’en fut pas de même de Bellamy quand il lui en fit part.

« Dites-lui qu’elle ne peut pas faire ça, tonna-t-il. J’ai besoin d’elle. De toute façon elle doit rester au moins une semaine.

— Je préférerais que vous le lui disiez vous-même, monsieur Bellamy, dit le sage Julius.

— Envoyez-la-moi. »

Fay arriva assez montée.

« Savini m’a dit que vous vouliez quitter le château ?

— C’est exact, monsieur Bellamy, je ne me plais pas ici.

— Vous avez peur des fantômes ? railla-t-il.

— Non, j’ai peur de vous. »

Abel Bellamy se mit à rire. Si elle s’était mise en frais pour trouver quelque chose qui lui fût agréable, elle n’aurait rien trouvé de mieux.

« Peur de moi ? Pourquoi ? Les hommes laids ne font pas peur aux femmes… elles les aiment.

— Je n’ai jamais été séduite par les gandins et ce n’est pas votre apparence physique qui me fait soudain ressentir un attrait irrésistible pour mon appartement. C’est ce vieux château sinistre et les bruits qu’on y entend la nuit…

— Quels bruits ? demanda-t-il vivement.

— Julius dit que ce sont les conduites d’eau et c’est peut-être vrai, mais cela m’empêche de dormir. »

Il la guettait les yeux mi-clos, et quand elle eut fini il rit encore, d’un rire muet comme s’il cherchait à réprimer sa gaieté.

« Faites ce que vous voudrez. Restez jusqu’à la fin de la semaine prochaine et après vous pourrez partir. »

Elle avait décidé de partir immédiatement, pourtant elle y consentit.

« Pourquoi ai-je accepté, je me le demande. Une semaine de plus et j’aurai les cheveux gris, Julius.

— Tu es folle. »

La nuit suivante, tous deux entendirent les coups de marteau, mais cela ne les empêcha pas de dormir. La troisième nuit Julius s’éveilla en sursaut et trouva sa femme également réveillée.

« Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda-t-il.

— Un bruit d’explosion », et pendant qu’elle parlait, une sorte de mugissement sourd fit trembler le sol. Savini se précipita dans le couloir et descendit l’escalier en courant. Il était au milieu du hall quand Bellamy apparut.

« Qu’est-ce que vous voulez ? » demanda-t-il.

Savini sentait quelque chose comme la fumée d’un explosif :

« Que se passe-t-il ?

— Rien, j’ai fait sauter un pan du mur. Il n’y a pas de quoi avoir peur.

— Sauter ? À cette heure de la nuit ?

— Évidemment. C’est l’heure la plus propice. Un des murs du donjon me donnait l’impression de cacher quelque chose. Tous ces vieux châteaux ont des chambres secrètes qui renfermaient des trésors. Il y a longtemps que je voulais l’abattre et en avoir le cœur net. »

Ce n’était pas du tout le genre d’Abel Bellamy de faire la chasse aux trésors à trois heures du matin.

« Cela a fait peur à votre femme ? Je croyais qu’elle n’avait peur que de moi. Retournez vous coucher, Savini. »

Julius obéit.

« Le vieux a fait sauter une partie du mur du donjon, dit-il à Fay.

— S’il a fait un trou assez grand pour que je puisse m’enfuir, je pars, dit-elle d’un ton décidé. Et toi aussi Julius. Je me moque de l’argent que nous perdrons ainsi. Tu partiras avec moi. Pourquoi nous a-t-il fait revenir ? Pourquoi a-t-il voulu que je vienne ? Parce que nous pourrions parler. Je savais qu’il était derrière Smith. Ne t’avait-il pas envoyé me dire d’accepter ses propositions ? Smith me l’a dit. Il ne pouvait pas risquer de nous laisser libres. J’ai été aveugle. Il a horreur de voir des femmes autour de lui. Pourtant il m’a fait demander. Si je n’avais pas été stupide je l’aurais compris plus tôt. Nous partirons dès qu’il fera jour. »

Julius avait la pénible impression qu’elle avait raison et le lui dit.

« Évidemment j’ai raison. Tu es un homme mort si tu restes. Ce vieux renard prépare quelque chose. Ce n’est pas parce qu’il fait sauter les pans de mur que je me tourmente ; je pense qu’il n’a tout de même pas assez de dynamite en réserve pour faire sauter le château. Non, ce qui m’inquiète c’est le plan caché derrière tout ce travail. »

Bellamy était dans la bibliothèque quand ils se présentèrent prêts au départ ; il lisait le numéro du Globe de la veille donnant le compte rendu de l’enquête sur la mort de Smith.

« Vous sortez ? demanda-t-il en les voyant tout habillés.

— Nous rentrons chez nous », dit Fay.

Il posa le journal.

« Je croyais que vous restiez la semaine ? Et vous aussi, Savini ? »

Il fit un signe affirmatif.

« Bon, je pense que vous êtes stupides, mais je ne veux pas me disputer avec vous. Voilà vos gages, bien que vous n’y ayez pas droit en me quittant de la sorte, faites-moi deux reçus. »

Julius obéit, s’asseyant pour la dernière fois au bureau de Bellamy.

« Savini, vous souvenez-vous de ce portefeuille de cuir ? Ne me demandez pas lequel. Vous savez comment vous m’avez espionné quand j’étais sorti, fouillant d’abord un tiroir puis l’autre ? Vous vous souvenez de tous les renseignements que vous avez fournis, à Valérie, je ne sais comment ? Je vais vous rendre le bien pour le mal. »

Julius, sur ses gardes, l’observait, tandis qu’il repoussait son bureau et roulait le tapis.

« Je suis battu, disait calmement Bellamy, battu à plates coutures. Cette vilaine mouche de Featherstone sait maintenant tout ce qui concerne la femme que je garde ici dessous, et je suppose que vous êtes aussi au courant, sinon vous ne partiriez pas ainsi. »

Il se baissa, souleva le morceau du parquet avec ses ongles, et mit la clef. Les Savini l’observaient fascinés, quand la trappe de pierre se déplaça. Sans un mot Bellamy descendit l’escalier.

« Venez et voyez », dit-il. Julius suivit, puis Fay en fit autant, de mauvaise grâce. Abel alluma le bec de gaz et ouvrit la porte. Les lampes étaient allumées comme il les avait laissées. « Entrez », dit-il à la porte du tunnel.

« Je reste ici », dit Julius.

Il sentait sur son bras la main de Fay qui tremblait. Bellamy revint sur ses pas.

« Eh bien, restez, la femme est là, si vous voulez la voir… »

Soudain une de ses mains saisit l’épaule de Savini, l’autre celle de Fay. Avant qu’ils pussent retrouver leur équilibre, ils étaient jetés à travers le tunnel. La porte se ferma et ils entendirent les verrous qu’on fermait. La figure de Bellamy apparut par un judas.

« Vous rentriez chez vous, pas vrai ? Et bien vous y êtes chez vous, c’est votre dernier domicile, crapules, le dernier, vous entendez ? Ah ! vous me quittiez pour aller raconter des histoires, hein ? Vous voilà bouclés jusqu’à votre mort. »

La voix de Bellamy tonnait rauque. Il s’abandonnait à une fureur qui touchait à la folie.

« Je vous attendais, Savini, vous et cette femme », commença-t-il ; il se rejeta de côté juste à temps. Une balle entra dans le mur derrière lui, une seconde heurta une des tiges de fer du judas. Il n’avait pas prévu que Julius pût être armé. Vivement il fit tomber le volet de fer qui doublait la grille, puis remonta et referma la trappe.

Un moment plus tard, le châtelain aperçut une figure familière sortant du Vérat Bleu.

« Allez dire à ce monsieur que je veux le voir », dit-il au portier.

Spike intéressé vint aussitôt.

« Bonjour Holland, votre ami m’a quitté.

— Savini ?

— Oui, il vient de partir avec sa femme. Je l’ai pris en train d’essayer d’ouvrir mon coffre-fort la nuit. Je les ai flanqués à la porte.

— Épatant, dit Spike sans enthousiasme. De quel côté sont-ils partis ? Sont-ils passés devant l’auberge ?

— Non. Ils allaient vers Newbury. Il a parlé d’y voir un homme de loi. J’en ai plein le dos du château, Holland.

— Qu’allez-vous faire ?

— Renvoyer tous mes gens. Je vais les payer et fermer le château. Je conserverai le portier et un gardien. Peut-être bien que je vous raconterai quelque chose d’intéressant si vous venez me voir cette semaine. »

Les yeux de Spike étincelèrent.

« Qu’allez-vous faire de l’Archer Vert ? demanda-t-il.

— Il sera le nouveau gardien. Peut-être pourrai-je aussi vous raconter quelque chose à son sujet, Holland. Avez-vous jamais vu sa figure ?

— Non, mais ce n’est pas sa figure que je voudrais voir… c’est son dos. »

Abel, surpris, fronça les sourcils :

« Son dos ?

— Je voudrais voir les marques que lui laissa Creager en le fouettant. »

Il ne s’attendait vraiment pas à l’effet que ses paroles produisirent sur Bellamy. Il chancela comme s’il avait reçu un coup de revolver. Son visage était pâle et ses yeux brillaient.

« Vous voulez voir son dos que Creager fouetta… » murmura-t-il, et soudain, tournant les talons, il prit sa course vers le château comme si un spectre le poursuivait. Il courut tout droit à la bibliothèque, claqua la porte derrière lui, la ferma à clef et se laissa tomber dans un fauteuil, épuisé.

L’homme fouetté par Creager ! Un fantôme s’était levé à Garre plus terrible que l’Archer Vert. Il resta là deux heures, et dans son cœur il ressentit une étrange émotion. C’était la peur de la mort.

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CHAPITRE XLVIII

UN VISITEUR DE BELGIQUE

Jim Featherstone était au jardin avec Valérie quand celle-ci s’écria : « Tiens, voilà Spike Holland qui arrive tout courant. Que se passe-t-il ? »

Spike traversait le jardin en quelques bonds, la figure illuminée.

« Savini et sa femme ont quitté le château et le vieux met tout son personnel dehors, dit-il tout essoufflé. Seulement… les Savini n’ont pas quitté le château. J’ai guetté la porte depuis le matin parce que Julius m’avait promis une information sensationnelle. À dix heures, Abel Bellamy m’a raconté une histoire à dormir debout, prétendant qu’il avait jeté dehors le ménage Savini pour les avoir trouvés en train d’ouvrir son coffre-fort cette nuit, et qu’ils venaient juste de partir.

— Quelle est votre impression ?

— Que Bellamy ment. Savini est toujours là-bas avec sa femme. »

Jim avait l’intention de rentrer à Londres le jour même. Ceci le décida à agir d’autre manière. Il téléphona à son bureau afin de faire rechercher immédiatement Julius Savini. Quand il apprit dans l’après-midi que ni lui ni sa femme n’avaient été vus, il envoya un agent de la police locale enquêter au château. L’homme revint avec la certitude que tout le personnel du château était parti dans l’après-midi, à l’exception du portier et de Sen, le chauffeur. Abel avait été généreux avec chacun. Il prétendait ne rien savoir de Savini, sinon qu’il l’avait renvoyé ainsi que sa femme. Il ne pouvait donner aucun autre renseignement.

« Qui vous a ouvert ?

— M. Bellamy lui-même, Capitaine. Après mon départ je l’ai entendu mettre le verrou et la barre de fer. »

On ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre. Mais Abel Bellamy ne pouvait pas attendre. Il ne restait qu’un obstacle pour empêcher la réalisation de son plan et celui-ci se trouva miraculeusement écarté quand il descendit à la réserve chercher le lait pour son café.

 

Bellamy était dans sa bibliothèque avec Lacy.

Sur son bureau il y avait deux téléphones, dont l’un était une ligne privée communiquant avec le portier. La sonnerie particulière à ce dernier poste retentit.

« Il y a là quelqu’un qui demande à vous voir, Monsieur, dit la voix du portier.

— Dites-lui que je ne peux voir personne, répondit Bellamy bourru. Qui est-ce ?

— Il dit qu’il vient voir si le château est à vendre.

— Il n’est pas à vendre, idiot. Il allait raccrocher quand il posa une nouvelle question : Qui est-ce ?

— M. John Wood. Il dit qu’il est venu spécialement de Belgique pour vous voir. »

CHAPITRE XLIX

VALÉRIE RENCONTRE JOHN WOOD

La figure de Bellamy changea.

« Qu’il vienne, dit-il. Il reposa l’appareil et se tourna vers Lacy : Laissez-moi, je vais recevoir un visiteur. »

Lacy se leva de mauvaise grâce.

Ce fut Sen qui introduisit le visiteur dans la bibliothèque. Bellamy était debout devant la cheminée les mains derrière le dos, la tête penchée de côté dans une attitude qui lui était personnelle et il ne dit pas un mot avant que Sen fut sorti et que John Wood se trouvât devant lui, le chapeau à la main.

« Monsieur Wood ?

— Oui, Monsieur. Vous êtes monsieur Bellamy ? J’ai entendu dire que vous quittiez le château et qu’il était à vendre.

— Asseyez-vous, interrompit Bellamy.

— Je préfère rester debout si cela vous est égal.

— Ainsi on vous a dit que le château était à vendre ? Eh ! bien, on s’est moqué de vous. Je n’ai pas l’intention de le vendre, ni maintenant, ni plus tard. Pourquoi voulez-vous l’acheter ?

— On m’a confié une somme importante pour fonder en Angleterre un foyer pour l’enfance, dit Wood dont les yeux graves ne quittaient pas le visage de Bellamy, et je considère que ce château avec quelques aménagements modernes, serait un lieu idéal pour cela. Il y a énormément de place que vous n’utilisez pas, si je comprends bien, et d’ailleurs si cela ne suffisait pas, le domaine est assez grand pour qu’il soit aisé de construire…

— Ce n’est pas à vendre », répéta Bellamy.

John Wood s’inclina et se retournait pour partir quand un mot l’arrêta.

« Il me semble que je connais votre nom, monsieur Wood. Je peux me tromper, mais je crois me souvenir que vous avez connu un de mes parents.

— Vous voulez parler de votre neveu ? demanda tranquillement John Wood. Et sur un signe affirmatif de Bellamy : Oui, nous étions de la même compagnie.

— Il a été tué, hein ? Vous en êtes sûr ?

— La mort a été notifiée officiellement et j’ai hérité de quelques objets lui appartenant.

— Il n’y a aucune chance qu’il soit vivant ? On a déclaré morts des gens qui sont bel et bien vivants.

— Les autorités de l’armée américaine prenaient grand soin de vérifier chaque cas particulier et je crois que le gouvernement allemand a confirmé sa mort. »

Abel Bellamy réfléchissait.

« Mon neveu était-il communicatif ? Vous a-t-il parlé de… (il éprouvait une difficulté à terminer sa phrase)… de son passé ?

— Il ne parlait jamais de sa vie antérieure à la guerre.

— Hum », fit Bellamy et il parut soulagé.

Il reconduisit son visiteur jusqu’à la porte et le suivit des yeux tout le long du parc jusqu’à ce qu’il eût franchi la porte extérieure. Alors il revint à la bibliothèque. Il trouva Sen, en train de préparer un plateau sur la table ; le Chinois lui tendit un papier.

« Il n’y a pas de lait, était-il écrit.

— N’y en a-t-il pas à la réserve ?

Sen fit « non » de la tête.

« Il y a des grandes boîtes de lait condensé, j’en suis sûr. J’irai voir moi-même. »

Ce fut en les cherchant qu’il fit une découverte sensationnelle. Et quand la nuit tomba, il envoya Lacy dans sa voiture à Londres pour faire certains achats.

 

Jim Featherstone remontait la rue du village quand il vit un homme sortir par la grande porte du château de Garre et s’en aller. Il ne fit qu’entrevoir son visage mais il le reconnut instantanément. Avec un mot d’excuse à la jeune fille qui l’accompagnait il pressa le pas et rattrapa John Wood au moment où il allait monter dans le vieil omnibus démodé qui faisait le service du village au chemin de fer.

« J’étais venu pour acheter le château », dit Wood après les premiers échanges de politesse. Cela amusa Jim.

« Je ne croyais pas que c’était sérieux. Miss Howet, je vous présente M. John Wood. Il était venu pour acheter le château de Garre et je pense qu’il n’a pas réussi. Que pensez-vous de Bellamy vu de près ?

— Il n’est pas particulièrement attirant », répondit-il avec un pâle sourire.

Valérie éprouvait pour cet homme étrange un intérêt particulier. Elle se disait que c’était dû à sa passion pour les enfants, mais en réalité sa remarquable personnalité l’avait frappée avant même de lui avoir parlé et avait produit sur elle une impression profonde.

« Retournez-vous auprès de vos tout petits, monsieur Wood ?

— Pas encore. J’ai beaucoup de choses à faire avant de pouvoir repartir. Éprouvez-vous quelque intérêt pour mon excentricité ? demanda-t-il avec un sourire.

— Oui, tellement que j’aimerais vous en entendre parler à loisir. Voulez-vous venir déjeuner avec nous, monsieur Wood ? »

Il hésita et enfin acquiesça.

La conversation fut animée. Valérie, par des questions habiles, se rendit compte que la soirée de Wood était libre, et ce fut elle qui manœuvra sans vergogne pour que M. Howet l’invitât à dîner le soir même.

Jim rentra chez lui pensif. Il était trop sage pour s’attrister et se laisser aller à la jalousie qu’indubitablement il ressentait.

CHAPITRE L

LE TROU DANS LE MUR

Julius Savini était philosophe par tempérament et il accepta la situation avec un calme qui remplit sa femme d’admiration. Depuis deux jours ils étaient prisonniers dans un des donjons du château de Garre, et ils n’avaient pas encore vu leur geôlier.

Ils ne jeûnaient pas car la petite cuisine contenait un placard rempli de boîtes de conserves, y compris quatre caisses de biscuits non entamés. Ni l’eau, ni le gaz n’avaient été coupés. Une particularité de leur prison les éclaira sur l’activité nocturne d’Abel Bellamy. Un trou de forme carrée, d’environ un mètre trente de côté, avait été pratiqué dans un mur épais, et son extrémité opposée avait été fermée d’une grille que tous les efforts de Savini ne purent ébranler. Il avait rampé jusqu’à la grille pour s’apercevoir qu’elle donnait sur les donjons qu’il avait visités avec Valérie et Spike Holland.

« Voilà le bruit que nous avons entendu, Fay. Le vieux a dû travailler des semaines pour traverser une pareille épaisseur de muraille et il aura passé le reste de la nuit, après que nous avons entendu l’explosion, à fixer la grille.

— Ne peux-tu la déplacer ? demanda-t-elle anxieusement.

— Il n’y a rien à faire » elle est cimentée et d’ailleurs, même si nous pouvions passer par là, il serait impossible de forcer la grille du haut de l’escalier.

— Es-tu sûr que c’est le donjon que tu connais ?

— Aucun doute n’est possible. Je vois d’ici la trappe et elle a été cimentée aussi. Pourquoi ? Je l’ignore car Bellamy était très fier de son « Petit-confort ». Fay, ma chérie, nous sommes dans un trou ; bien que j’aie un revolver et huit cartouches je ne prévois pas que nous ayons la perspective immédiate d’en pouvoir faire usage. J’ai été stupide de montrer au vieux que j’étais armé. Le mieux que nous puissions faire est de ménager les provisions. Il faut nous arranger pour les faire durer le plus longtemps possible. »

Il songeait à essayer de faire sauter la serrure, mais cela serait inutile et pourrait risquer de la rendre impossible à ouvrir.

« Peut-être ne veut-il que nous faire peur ? »

Fay savait bien que sa gaieté était feinte.

« En tout cas nous vivrons autant qu’il sera possible, Julius ; Featherstone devinera sûrement ce qui s’est passé.

— Featherstone avait bien deviné que la femme était cachée au château, mais il ne l’a pas trouvée, et je ne l’en blâme pas. Je me demande comment elle a pu s’échapper ? » Ceci lui donna une idée et il commença une étude approfondie et minutieuse des murs. « Tout ce vieux château est comme une ruche, rayonnée de passages secrets ; il y a peut-être une sortie possible, le tout est de la trouver. » Mais bien vite il y renonça et s’assit pour prendre son parti le mieux possible d’une situation désespérée.

Le second jour, en fouillant le tiroir de la table, Fay découvrit un cahier à couverture rouge couvert d’une écriture fine. C’était un journal, elle le vit au premier coup d’œil. Elle appela vivement Julius qui était occupé à sonder chaque dalle du sol pour chercher un passage ; il vint à elle.

« C’est le journal de la femme, Julius, si nous pouvions le sortir d’ici cela représenterait des centaines de mille livres. »

Il lui prit le cahier, s’assit sous un globe de gaz et lut pendant une heure sans lever les yeux. C’était une histoire effrayante que racontait ce journal et Julius n’en perdit pas un mot. Enfin il le reposa, se leva et s’étira longuement.

« Mets-le de côté, Fay, de façon à le retrouver si besoin était. Je ne pense pas que nous ressortions jamais d’ici, mais si cela arrivait, nous aurions une villa à Monte-Carlo et un appartement à Berkeley Square jusqu’à la fin de nos jours. »

Tout le reste de la journée, ils se firent réciproquement la lecture et Julius qui avait une mémoire remarquable prenait mentalement des notes. Il était dix heures à sa montre quand ils se couchèrent, après avoir replacé leur trouvaille dans le tiroir. Le système de ventilation était une petite merveille. Même dans l’espace restreint de leur chambre à coucher l’air était toujours pur. Il venait d’une corniche qui courait tout le long du mur en haut près de la voûte. Julius l’avait remarqué et attribué à l’habileté de Bellamy.

« Il a dû mettre longtemps à préparer cet appartement souterrain, dit Julius couché en regardant l’arche de pierre au-dessus de sa tête. Il a tout fait lui-même. Le portier m’a dit qu’il était resté plusieurs mois au château avant de le meubler et de prendre des domestiques. Abel Bellamy est certainement intelligent, mais il a débuté dans la vie comme maçon et je suppose qu’il lui était facile, fort comme il l’est, de faire lui-même les aménagements qu’il voulait. »

Fay était assise devant la coiffeuse, et se faisait les ongles avec calme.

« Julius, sais-tu à quoi je pense ?

— J’aimerais le savoir quelquefois.

— Je pense que nous sommes les premiers d’une série. Cette grille du donjon a été mise dans un but précis. Il se prépare à attraper quelqu’un d’autre. Et je pense aussi qu’il est inutile de nous rationner pour les vivres.

— Pourquoi ?

— Parce que, lorsque les autres prisonniers seront arrivés, Bellamy va faire sauter les vieux donjons et la vie de M. et Mme Savini aura bien peu de prix pour lui.

— Que veux-tu dire ?

— Rien d’autre que ce que je dis. Il t’a pris au piège, et moi aussi. Abel se prépare pour le grand final et c’est assez facile maintenant que Coldharbour Smith est mort. Il reste nous deux, Lacy et Featherstone.

— Et Miss Howet ?

— J’y pensais, mais je ne vois pas bien ce qu’il a contre elle. Il est certain qu’il comptait l’amener ici et il est probable qu’il voulait la faire sauter avec nous. »

Fay avait le sommeil léger, le plus petit bruit l’éveillait. Julius se sentit secouer l’épaule doucement tandis qu’une main se posait sur sa bouche.

« Ne fais pas de bruit », murmura la voix de Fay dans son oreille, et la main se retira.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il dans un souffle.

— Quelqu’un est là, dans la grande pièce. »

Julius prit le revolver sous son traversin, se glissa hors du lit sans bruit et ouvrit la porte. Il avait laissé les six lumières allumées, maintenant elles étaient éteintes, à l’exception d’une seule, et la pièce était plongée dans une demi-obscurité. Il regarda avec précaution mais il n’y avait personne en vue. Pourtant il fallait bien que quelqu’un fût venu pour éteindre ces lumières. D’où il était, il pouvait voir la porte par laquelle il avait été jeté et, au moment même où il la regardait, il la vit se fermer doucement et entendit le bruit léger du verrou.

« Bellamy, fit-il amèrement en revenant auprès de Fay. Si j’avais su… Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé plus tôt.

— Je t’ai réveillé aussitôt que j’ai entendu du bruit. Es-tu sûr que c’était Bellamy ? »

Il ne répondit pas, mais, saisissant son bras, leva un doigt avertisseur. Ils écoutèrent et entendirent nettement la trappe de la bibliothèque qui se refermait.

« C’était bien Bellamy », et il retourna dans la grande pièce pour tâcher d’y découvrir la raison de cette visite. Il ralluma toutes les lampes, pensant trouver une lettre laissée par Abel, mais il ne vit rien de ce genre.

« Pourquoi est-il venu ? »

Fay bâilla et secoua la tête.

« Pourquoi fait-il tout ce qu’il fait ? Quelle heure est-il, Julius ?

— Cinq heures. Je ne suis pas assez fatigué pour me recoucher. Fais-nous du thé. »

Pendant qu’elle allait à la cuisine, Julius continuait ses investigations, cherchant une explication à cette visite inattendue. La porte qu’il essaya vainement d’ouvrir était fermée.

« Je suis contente d’être réveillée, dit Fay en apportant le thé. Tout de même, cette prison est différente de celles que j’ai connues. (Elle mit les tasses sur la table.) En tout cas, nous n’avons pas fini la lecture du journal et j’ai hâte de la continuer. »

Elle ouvrit le tiroir de la table, poussa une exclamation et se mit à en bouleverser le contenu.

« Qu’y a-t-il ? demanda Julius.

— Le cahier n’est plus là », dit-elle les yeux agrandis.

La figure de Savini s’allongea.

« En es-tu sûre ? »

Ils sortirent le tiroir et en vidèrent le contenu sur un divan.

« Es-tu sûre de l’avoir mis là ? » Mais il savait en posant cette question qu’elle était inutile car il l’avait vue lui-même le ranger.

Ils se regardèrent.

« Voilà pourquoi il est venu. Il a dû s’en souvenir pendant la nuit. »

Julius Savini jura doucement.

« J’ai été idiot de le laisser là. Nous aurions dû penser qu’il pourrait revenir le chercher. Il devait savoir qu’il était là. »

Il pouvait être neuf heures du matin, et ils étaient assis dans la grande pièce, Julius la tête dans ses mains, Fay s’efforçant de lire, quand ils entendirent relever le volet du judas et la voix de Bellamy les appeler. Julius fut debout instantanément, son revolver à la main, et, se glissant à l’abri d’un des gros piliers, il attendit.

« Posez votre revolver sur la table, Savini, de façon que je puisse le voir. Posez-le et je vous parlerai, sinon je ne vous dirai rien. »

Julius réfléchit rapidement. Il n’y avait rien à gagner à tenir tête à Abel Bellamy, et il posa son arme sur la petite table qui lui semblait désignée.

« Maintenant venez à la porte. Inutile d’avoir peur. Si j’avais voulu vous tuer, je pouvais aussi facilement vous tirer comme un lapin au travers de cette petite grille que vous parler.

— Qu’est-ce qui vous a pris, monsieur Bellamy ? Pourquoi nous garder ici ? demanda Julius d’un air offensé. Vous pouviez avoir confiance en nous.

— Précisément je ne le pouvais pas. Je suis venu pour vous dire qu’on vous cherche. J’ai eu un type de la police toute la matinée pour m’interroger à votre sujet. Il paraît qu’on a trouvé chez vous des papiers qui établissent votre intention de passer à l’étranger. Je pense qu’ils vont renoncer à vous chercher, Savini. Faites durer vos provisions, vous n’en aurez pas d’autres. Vous êtes là pour l’éternité. J’ai jeté la clef dans la rivière du parc.

— Vous mentez, dit Julius froidement. Vous êtes entré ici cette nuit pour voler le journal de la prisonnière. »

Bellamy le regarda fixement au travers de la grille.

« Répétez-le, dit-il d’une voix rauque.

— Vous êtes entré ici cette nuit pour voler le journal de la prisonnière.

— Quel journal ?

— Pourquoi mentir ? Vous êtes entré ce matin à cinq heures et vous avez eu de la chance que je ne vous voie pas.

— Quel journal ? répéta-t-il. A-t-elle laissé un journal ? J’aurais dû y penser. Où est-il ?

— Je vous dis qu’il a disparu. Vous êtes venu…

— Imbécile, crétin ! hurla Bellamy, je ne suis pas revenu depuis que je vous ai enfermés. »

Il s’écoula un petit moment avant qu’Abel reprît possession de lui-même.

« Racontez-moi tout, Savini, et je serai chic avec vous. Qu’était-ce et que disait-elle ?

— Vous le savez mieux que moi ! »

Cette réponse eut le don de mettre Bellamy dans une fureur noire.

« Je vous dis que je ne sais rien, que je ne l’ai jamais vu, que je n’ai jamais su qu’il fût ici. Que disait-elle dans ce journal ? » demanda-t-il en baissant la voix.

Julius lui en cita un passage de mémoire et sa figure disparut de la petite grille comme s’il était rentré dans une trappe. Enfin il réapparut et, si mal éclairé qu’il fût derrière la grille du judas, ils purent voir qu’il était mortellement pâle.

« Vous avez manqué votre dernière chance, Savini, dit-il d’une voix rauque. L’autre aurait pu prendre votre place, mais maintenant vous en savez trop, beaucoup trop, Savini. »

Le volet avait claqué avant qu’il eût pu répondre. Il se retourna, Fay paraissait troublée.

« Pourquoi lui as-tu parlé du journal quand tu as vu qu’il en ignorait l’existence ? C’est fou, Julius.

— Qu’importe. Je ne le crois pas quand il prétend qu’il aurait pu consentir à nous faire sortir d’ici. Nous y sommes pour de bon, Fay. (Il la prit dans ses bras et mit son visage contre le sien.) Ce n’est pas aussi pénible que j’aurais cru. J’ai toujours eu peur de la mort et l’idée de mourir ainsi, comme un rat dans un trou, m’aurait rendu fou. Mais je n’en ai plus peur, ma petite fille.

— Julius, si quelqu’un a trouvé le moyen d’entrer ici, nous devrions pouvoir en sortir.

— L’Archer Vert est venu par la porte et lui seul pouvait en trouver le chemin. »

Elle s’émerveilla de cette sérénité. Ce n’était pas le Julius qu’elle connaissait, ni le Julius fanfaron et menaçant, ni le tremblant Julius qui faisait des courbettes devant son patron. Son mariage avait été une aventure amusante, le plaisir de pouvoir s’afficher en femme mariée vis-à-vis des compagnes moins favorisées. Il y avait des jours où elle avait méprisé son mari, où elle avait été tentée de le braver et c’est sa loyauté native qui lui avait fait garder pour l’intimité du tête-à-tête l’expression de son antagonisme.

« Tu es certainement pour moi une révélation, monsieur Savini, dit-elle affectueusement.

— C’est une révélation pour moi-même, confessa-t-il. Il nous faut considérer les choses en face : le vieux Bellamy est en train de préparer un tour de sa façon auprès duquel un bon assassinat paraîtra aussi inoffensif que boire un verre d’eau. Je voudrais savoir pourquoi il a acheté des carabines.

— Que veux-tu dire ?

— Il y a une caisse de carabines dans la tour du Sanctuaire. Je suis tombé dessus par hasard : une demi-douzaine de « Mannlicher » modèle sport et deux grandes boîtes de cartouches. Elles sont dans la pièce qui est au-dessus de l’ancienne chambre de Featherstone. J’ai idée que nous vivrons assez pour les entendre, mais pas beaucoup plus.

— Qu’est-ce qu’il prétend faire de ces armes ? »

Julius étendit ses fines mains dans un geste d’ignorance.

« Bellamy est un tireur extraordinaire, il me l’a dit une fois. Je regrette de lui avoir parlé du journal, car c’est peut-être cela qui fera jouer les carabines. »

Dans le calme de sa bibliothèque, Abel Bellamy s’efforçait de regarder en face une situation pleine de dangers pour lui-même, bien que ce fût le moindre de ses soucis. La tragédie, pour cet homme impitoyable, était dans la possibilité de voir échapper le moyen de se venger de la femme haïe quand la Providence même semblait l’avoir mis sous sa main. Depuis la disparition de la Dame aux cheveux gris, il était sur ses gardes. Où était-elle partie et comment, il n’en avait pas la moindre idée. Il savait seulement que quelque part, peut-être très loin, peut-être tout près, une influence travaillait contre lui avec décision, et cette action était personnifiée par l’Archer Vert. Si quelque chose pouvait le ragaillardir c’était la pensée que le château de Garre était une fois encore une forteresse armée pour défendre son seigneur. Qu’il puisse seulement réaliser son dessein, et ils pourraient bien ensuite frapper ses portes de chêne ou démolir ses murailles, il mourrait satisfait. Sen vint au milieu de ses méditations lui mettre sous les yeux un papier demandant des ordres. Bellamy l’écarta d’un geste impatient.

« Je n’ai pas faim. Je vous dirai quand je voudrai manger. Sen, aimeriez-vous retourner en Chine ? »

Sen hocha la tête de telle sorte qu’il put le prendre pour une affirmation.

Le châtelain demeura encore un instant méditatif, puis se leva et ouvrit le coffre-fort dissimulé dans la boiserie. Il y prit un paquet de billets de banque et les tendit à son chauffeur.

« Il y a là beaucoup d’argent, je n’ai pas compté ; mais s’il arrive quelque chose, Sen, vous agiriez sagement en retournant dans votre pays. »

Le Chinois fronça ses sourcils imperceptibles d’un air interrogateur.

« Vous voudriez savoir ce qui pourrait arriver ? Beaucoup de choses. De toute façon, vous n’avez jamais eu l’habitude de poser des questions, ce n’est pas le moment de commencer. Je vous enverrai à Londres dans quelques jours et je désire que vous ne reveniez pas. Vous feriez bien d’empaqueter vos livres, vos écrits, tout ce à quoi vous tenez et de l’emmener avec vous. »

Sen attendait son bloc à la main, comme s’il allait récidiver son indiscrétion, mais ayant réfléchi sans doute il s’inclina et sortit. La montagne était en marche. Abel Bellamy le savait ; quelque chose en lui le disait clairement, sans erreur possible. Le jour était proche où toute la raison d’être du château de Garre, le sens même de la haine et de l’amour tomberaient dans l’oubli de la mort. S’il pouvait seulement retrouver la Dame aux cheveux gris… Si seulement, par une chance incroyable, elle pouvait retomber entre ses mains… Il n’y avait pas une agence de police privée à Londres qui ne la recherchât. Tout ce que l’argent pouvait obtenir dans ce sens devait être obtenu, mais elle avait disparu comme si la terre s’était ouverte pour l’absorber. Pourtant la police n’était pas venue. Ce maudit Featherstone… comme il serait content d’envahir encore le château avec un de ses fameux « mandats ».

Le journal… Qu’avait-elle écrit ? S’il devait en croire Savini, elle en avait écrit trop pour le repos de l’âme de Bellamy… et Julius ne pouvait pas avoir inventé le passage qu’il lui avait récité avec une telle volubilité. Il se leva enfin et s’en alla travailler dans les donjons. Julius en l’entendant prit son revolver et rampa jusqu’à la grille ; mais elle était déjà recouverte d’une planche qui dérobait le travailleur à sa vue. Et toute la journée ils entendirent le bruit constant du fer sur la pierre. Une fois, Fay perçut un bruit assourdi et prolongé qui l’inquiéta d’abord et excita ensuite sa curiosité. Un certain temps s’écoula avant qu’ils pussent se l’expliquer. Ils comprirent enfin et Fay en demeura stupéfaite : Abel Bellamy chantait en travaillant.

CHAPITRE LI

MONSIEUR BELLAMY EST MORT

Bellamy ne s’était pas couché de la nuit et le matin, fermant à clef la bibliothèque, il descendit l’escalier secret de la prison de Savini. Il ouvrit la porte et fut sur lui avant que Julius pût prendre son revolver.

« À bas les pattes, railla-t-il, je veux votre browning. – Il le prit lui-même dans la poche du prisonnier impuissant, retourna à la porte et la ferma à l’intérieur. – J’ai à vous parler, Savini. Vous m’avez dit que quelqu’un est entré ici l’autre nuit et a emporté un cahier. M’avez-vous menti ?

— Pourquoi aurais-je menti ?

— Avez-vous vu qui c’était ?

— Non, j’ai seulement entendu la porte se refermer.

— Cette porte-là ? et Bellamy montra la porte par laquelle il était venu.

— Oui, cette porte-là. »

Bellamy alla à la chambre à coucher et tira le rideau qui dissimulait les portemanteaux. Les robes étaient toujours là comme elles y étaient au temps de l’emprisonnement de la Dame aux cheveux gris. Il les prit dans ses bras et les emporta.

« Combien de temps comptez-vous encore nous laisser ici, monsieur Bellamy ? demanda Fay. Cela commence à devenir monotone.

— Vous êtes avec votre mari, n’est-il pas vrai ? C’est tout ce qu’une bonne épouse peut souhaiter. Et vous êtes une bonne épouse, d’après tous les renseignements que j’ai eus sur vous.

— Vous n’avez rien d’un homme d’église pour prêcher ainsi, mais cela n’a rien à voir avec ma question ; combien de temps allez-vous nous garder ?

— Je vous garderai ici aussi longtemps qu’il me plaira, et si c’est la solitude qui vous gêne, j’y pourvoirai. »

Elle ne répondit pas, il se dirigeait vers la porte, mais avant qu’il l’eût atteinte, elle lui sauta dessus comme un chat sauvage. Les bras accrochés à son cou, elle le tirait en arrière.

« Vite, Julius. »

Mais le colosse se secouant l’avait déjà jetée sur les dalles avant que Julius eût fait un mouvement.

Il ne s’était même pas donné la peine de sortir son revolver, à mains nues il culbuta le petit Eurasien qui aurait pleuré de cette démonstration de faiblesse.

Fay s’était relevée pâle, tremblante et indomptée. Elle put lire dans les yeux du vieillard fixés sur elle quelque chose comme de l’admiration.

« Si votre mari avait eu votre audace, il aurait été un homme.

— Il est assez homme pour vous. Donnez-lui son revolver et acceptez un risque, gorille. »

Il continua son chemin vers la porte en riant, et quand elle lui saisit le bras et essaya encore de s’accrocher à lui, il la repoussa sans effort. De retour dans la bibliothèque, il fit venir Sen et avec son aide emporta les robes dans un coin éloigné du parc, les arrosa d’essence et y mit le feu.

« Voilà une affaire réglée », dit-il, et il retourna aux donjons continuer son travail.

Tout l’après-midi Julius entendit le bruit du fer frappant la pierre, mais il ne se dérangea pas pour voir ce que faisait Bellamy, convaincu que la planche masquait le trou. Pour la première fois il s’abandonnait au désespoir. Privé de son arme, l’horreur de la situation lui paraissait plus tragique.

« Il n’y a rien à faire, Fay, nous devons envisager la possibilité d’être enfermés ici des années.

— J’aimerais à le croire, mais t’es-tu demandé ce qui arriverait si Bellamy mourait subitement ?

— Pour l’amour de Dieu, n’aie pas de pareilles idées en tête. Nous n’aurions plus qu’à mourir de faim ici.

— N’est-il vraiment pas possible de forcer la porte ?

— Nous n’avons ici aucun outil, rien qui puisse faire levier et même dans le mobilier rien d’assez lourd. »

La jeune femme se mordait la lèvre pensivement.

« Je voudrais que le vieux démon revienne, je lui jouerais un tour de ma façon.

— Un quoi… ?

— Un tour. C’est une idée à moi. »

Abel Bellamy travaillait toujours dans les donjons, le bruit constant du marteau le lui rappela. Et soudain elle alla au trou et rampa jusqu’à la grille : au-delà elle ne pouvait rien voir parce que Bellamy avait pendu un sac devant l’ouverture.

« Monsieur Bellamy… » appela-t-elle à plusieurs reprises, et au bout d’un instant il l’entendit.

« Que voulez-vous ?

— Si vous avez l’intention de nous garder longtemps ici, le moins que vous puissiez faire est de nous donner du confort, dit froidement Fay quand il écarta le sac et la regarda.

— Ce n’était pas aussi confortable dans les prisons d’État, jeune femme, si je ne me trompe. Que voulez-vous ?

— J’ai besoin d’un appareil à douches. Les bains ne me réussissent pas.

— Un quoi… ? » et il éclata de rire. La figure rouge, il était là tout secoué d’une gaieté un peu sinistre en l’occurrence, et Fay l’observait angoissée. Enfin il se calma. « Peut-être voudriez-vous aussi que je vous meuble un boudoir ? Vous n’avez tout de même pas la prétention que j’aille vous installer un appareil à douches ?

— Je ne vous demande aucune installation, et surtout pas votre présence parce que vous avez des manières de rustre. Ce que je demande, c’est un tuyau de caoutchouc pour mettre sur le robinet. »

Il grommela quelque chose et laissa retomber le sac. Une demi-heure plus tard elle s’entendit appeler et il lui passa par la grille un tube de caoutchouc rouge.

« Si vous le trouvez trop long vous n’aurez qu’à le couper, et si vous pensez le remplir d’eau pour m’assommer quand je viendrai vous aurez une autre surprise. »

Elle rapporta triomphalement son trophée.

« Que veux-tu faire avec cela ? » demanda Julius tout bas, mais elle mit un doigt sur ses lèvres et il n’insista pas.

Ce même soir quand tout fut tranquille, elle dégagea un des becs de gaz et y adapta un bout du tube de caoutchouc. Celui-ci était un peu trop large. Elle déchira des bandes dans un drap et le serra avec grand soin. À l’autre bout elle mit un morceau de tube de cuivre emprunté au brûleur et là aussi elle dut mettre une bande de toile et serrer étroitement. Ensuite ils enduisirent les deux bouts avec du savon et quand tout fut prêt Julius ouvrit le gaz et Fay l’alluma. Une longue flamme en sortit qu’elle s’empressa de diriger sur la porte, au-dessus de la serrure. Le tube était juste assez long et en quelques secondes le bois commença à fumer.

« Apporte une bassine d’eau, il nous faudra éteindre le feu aussitôt que la serrure aura cédé. »

Ils travaillèrent ainsi une partie de la nuit. La grande pièce souterraine était remplie de fumée bleue et de cette odeur âcre de bois brûlé. Enfin à trois heures du matin, Julius poussa la porte et la serrure tomba. Ils étaient épuisés, leurs figures étaient noircies par la fumée, ils avaient la gorge irritée, les yeux douloureux et Fay alla s’appuyer contre le mur de la pièce où aboutissait l’escalier, s’abandonnant à des sanglots nerveux et épuisés. Il restait la trappe sous le bureau de Bellamy, et ce serait plus difficile. À quel point ? Julius ne pouvait que le supposer car il ne se souvenait même pas nettement comment elle était faite. Il monta l’escalier après avoir allumé le bec de gaz, pour essayer de s’en rendre compte. Après examen il grogna.

« Rien à faire, Fay. La seule chose possible est de nous cacher au pied de l’escalier pour attendre le vieux et de l’assaillir par surprise.

— Avec quoi ?

— Avec le tuyau, c’est lui qui te l’a soufflé. » Julius retourna dans la pièce pleine de fumée, remit les choses en état, mais après étude renonça à son idée, « Ça ne lui ferait pas plus d’effet qu’une piqûre de mouche. Il faut trouver autre chose. »

Les investigations les plus minutieuses ne leur fournirent rien qui ressemblât à une arme. Julius remonta en haut de l’escalier et essaya de nouveau de pousser le ressort, faisant pression de tout son poids du côté de la serrure. Il entendit alors un bruit de pas tout proche et instinctivement se tint coi : une faible sonnerie puis une voix qu’il reconnut résonnèrent clairement a ses oreilles.

« C’est le capitaine Featherstone ?… Pouvez-vous venir tout de suite au château de Garre ? M. Bellamy est mort à deux heures ce matin et a laissé une confession écrite à vous destinée. »

Au premier moment et sous l’effet de la surprise, Julius ne comprit pas. Il revint près de sa femme glacée de l’horreur de leur situation.

« Qu’y a-t-il, Julius ? »

Fay lui avait saisi le bras et tournait vers lui un visage anxieux.

« Rien, ce n’est rien, dit-il d’une voix rauque.

— Tu as entendu parler quelqu’un ? Qu’a-t-on dit ?

— C’était… je ne sais pas ; je crois que c’était Lacy.

— Lacy ? À pareille heure ? À qui parlait-il ? »

Julius avala péniblement sa salive.

« Il parlait à Featherstone. Il vaut mieux que tu le saches, Fay : Bellamy est mort. »

Elle ouvrit la bouche stupéfaite.

« Oh !… Abel Bellamy est mort ?… À qui le disait-il ?

— Il parlait à Featherstone. Bellamy a laissé une confession écrite pour le capitaine Featherstone. »

Elle le regarda avec méfiance.

« Bellamy mort ? Et Lacy disant à Featherstone de venir, alors qu’il le cherche pour le mettre en prison ? T’imagines-tu que Lacy est aussi naïf ? Si le vieux avait laissé une confession, il pourrait l’envoyer par la poste, ou bien elle pourrait attendre que Lacy ait pris le large ? Bellamy mort n’est plus d’aucune utilité pour Lacy. Que penses-tu que va faire Featherstone ? Crois-tu qu’il va tomber dans le panneau ? Il en est capable parce qu’il est amoureux de Valérie Howet et, naturellement, cela lui retire ses moyens. Mais s’il avait la tête à son travail, le truc ne prendrait pas. Julius, tu es un drôle de bonhomme, tu trembles comme la gelée pendant un tremblement de terre, pourtant tu t’attaquerais à Bellamy sans aide. Reviens à la grande salle et parlons ; la fumée est dissipée. Nous allons avoir de la compagnie, je crois. Le vieux Bellamy a été bon prophète. »

CHAPITRE LII

PRIS

Jim Featherstone s’habilla en hâte et fut dans la rue déserte et froide avant que l’idée lui fût venue qu’il n’y avait pas pareille urgence à lire la confession du mort. Il dut aller chercher sa voiture et fut retenu quelques minutes par un policeman qui faisait une ronde et qui, le prenant pour un voleur d’auto, voulait l’emmener au poste. Ils s’expliquèrent et un quart d’heure après Jim volait le long des quais et au travers du quartier désert de Chelsea. Abel Bellamy mort… Cela semblait à peine possible. C’est Lacy qui avait téléphoné. Jim avait reconnu sa voix immédiatement et c’était le fait que cet homme, contre qui était lancé un mandat d’amener, courait volontairement le risque de le faire venir qui lui avait donné l’impression qu’il se passait au château quelque chose d’extraordinaire exigeant son attention immédiate. À quatre heures et demie il passait la grille du parc. Il était évident qu’on l’attendait car celle-ci était grande ouverte et le portier n’était pas là. La porte du hall était ouverte aussi et celle de la bibliothèque entrouverte. Il y entra sans hésiter et aussitôt la porte claqua derrière lui. Jim se retourna comme l’éclair, mais avant qu’il eût pu seulement mettre la main à sa poche, ses bras étaient saisis avec une force que peu d’hommes auraient pu déployer.

« Content de vous voir, capitaine Featherstone, dit une voix moqueuse à son oreille. Vous êtes venu pour l’enterrement, je pense. Eh ! bien, il y aura en effet des funérailles, mais ce ne seront pas les miennes… »

Une de ses mains glissa le long du bras de son prisonnier et trouva l’arme qu’il cherchait.

« Maintenant vous allez faire une petite promenade avec moi. »

La force de cet homme était colossale. Il eût fallu être complètement fou pour tenter un combat. Un simple coup de son énorme poing aurait anéanti toute chance de fuite ultérieure.

« C’est votre dernier attentat, monsieur Bellamy, vous n’en commettrez plus d’autres », lui dit froidement Jim, tandis qu’il passait avec lui devant la salle à manger pour gagner la salle des gardes accédant aux donjons.

« C’est en effet tout près d’être le dernier, concéda Bellamy, et le fait que je vous ai pris ne doit vous laisser aucun doute sur mes intentions. »

Jim ne vit pas la grille en descendant l’escalier du donjon. Il était convaincu que le vieux démon le conduisait à cette prison où il avait dit devant lui qu’il serait heureux de voir ses pires ennemis, au « Petit-Confort ». Aussi fut-il agréablement surpris quand Bellamy se contenta de le laisser au bas de l’escalier. « Je vais vous laisser dans l’obscurité », dit-il en éteignant la lanterne qui brûlait en attendant l’arrivée de Jim. Il ferma la grille et mit le gros cadenas de cuivre, puis continua la conversation. « Je suis allé à Londres l’autre jour, Featherstone. Vous ne l’ignorez pas, puisque deux de vos hommes ne m’ont pas perdu de vue. J’allais consulter mon médecin. Il m’a dit que j’avais de l’artério-sclérose, et que je pouvais mourir subitement d’un moment à l’autre. Ceci naturellement m’intéressait à savoir parce qu’il y a un certain nombre de choses que je veux faire avant de partir. L’une de ces choses était précisément de vous voir ici. Savini était en somme un bon lecteur. Il m’a fait la lecture pendant des heures et l’une des choses qu’il m’a lues est l’histoire. Autrefois, quand un grand roi mourait, la coutume était de sacrifier un grand nombre de ses gens, en quelque sorte pour lui faciliter la mort par la pensée que beaucoup d’autres prendraient le même chemin que lui. C’est justement mon cas, Featherstone, et vous faites partie de ma suite, mon garçon. Prêt à partir, il se retourna : Si vous avez besoin de quelque chose, Julius Savini est là vous n’avez qu’à le sonner. Bonsoir. »

Et ce bonsoir était tellement naturel, tellement dépourvu de toute émotion, qu’il aurait pu tout aussi bien s’adresser à un hôte honoré qu’il eût traité avec égard. Seulement, en partant, il avait un sourire qui le rendait encore plus odieux qu’à l’ordinaire.

a

Il trouva Sen qui l’attendait dans le hall.

« Prenez la voiture de cet homme, Sen ; vous la conduirez jusqu’au pont à trois kilomètres d’ici. Il y a un sentier qui descend à côté. Vous le connaissez ? Sen fit un signe affirmatif. Vous la laisserez descendre à la rivière. Il faudra que vous reveniez à pied, ou vous pouvez prendre votre bicyclette derrière la voiture, ce sera plus facile. (Il regarda sa montre : il était près de cinq heures.) Il y a encore presque deux heures avant que le jour se lève », grommela-t-il avec satisfaction, et il retourna dans sa chambre où un homme l’attendait.

Featherstone avait entendu fermer la grille et se rendait compte des mesures de sécurité prises contre lui. La première chose qu’il fit, dès qu’il fut seul, fut l’inventaire minutieux de ses poches. Il trouva sa pipe et des allumettes, mais, à l’exception d’un canif de poche, il était sans armes. Le donjon était dans une obscurité totale. À tâtons, il atteignit le mur et se mit en devoir de faire le tour de sa prison. Il avançait avec précaution, s’attendant à tout moment à heurter le corps de Julius Savini endormi, mais il fit le tour complet du donjon sans rencontrer son compagnon d’infortune. Il allait y renoncer et cherchait une place pour s’asseoir quand une voix murmura presque sous ses pieds :

« Qui est là ?

— Featherstone. Est-ce-vous Savini ?

— Oui, c’est moi. Fay est ici aussi.

— Où êtes-vous ?

— Nous sommes dans le donjon de luxe de Bellamy, dit la voix de Fay. Mettez votre main en bas du mur, vous trouverez la grille qui nous sépare. »

Ainsi fit-il et soudain il toucha une petite main qu’il serra.

« Pauvre Fay ! Ainsi il a réussi à vous prendre aussi dans ses filets.

— Je ne connais pas ses filets, mais je pense qu’ils sont demi-frères du tombeau. C’est pire que tout ce à quoi vous auriez pu me faire condamner, Featherstone. (Elle baissa la voix.) Il nous écoute peut-être en haut de l’escalier.

— Je ne crois pas, dit Jim. Je l’ai entendu marcher jusqu’au bout du couloir. D’ailleurs il m’a prévenu que vous étiez là. Où êtes-vous ?

— Nous sommes dans l’appartement de sa prisonnière, la femme que vous cherchiez, Mme Held.

— Elle n’est plus là ? demanda Jim stupéfait.

— Non, elle n’y était pas quand nous sommes arrivés.

— Je crois que Bellamy attend encore quelqu’un. Êtes-vous seuls tous les deux ? Grand Dieu ! (Il pensait soudain à Valérie Howet.)

— Vous pensez à Miss Howet n’est-ce pas, dit Fay doucement. Si j’étais vous, je m’efforcerais de ne pas le faire. Featherstone, avez-vous un couteau ?

— Oui, j’ai un petit couteau, plutôt un canif, mais qui ne peut pas servir à grand-chose.

— Essayez-le au bas de la grille, peut-être que le ciment n’est pas tout à fait durci », murmura Fay.

Il se mit en devoir de lui donner satisfaction, mais la surface qu’il attaqua était, ainsi qu’il le craignait, dure comme du granit.

« C’est inutile, je ne peux rien. Évidemment vous êtes là depuis le jour où il a annoncé votre départ du château ?

— Ah ? Il vous a dit que nous étions partis ?… Écoutez, Capitaine, nous avons réussi à ouvrir la porte de notre appartement, mais il reste à forcer la trappe supérieure et nous ne le pouvons pas. »

En quelques mots il lui expliqua le mécanisme de la porte conduisant à la bibliothèque de Bellamy.

« J’aurais dû comprendre que c’était là, dit Jim amèrement. Sur le vieux plan, la bibliothèque était chambre de justice et dans tous ces vieux châteaux la chambre de justice communique toujours directement avec les prisons souterraines, généralement par un escalier de pierre. C’est comme cela presque partout à Nuremberg, même à la Tour de Londres et au château de Chillon. Si je n’avais pas été complètement fou, j’aurais fait enlever tout le parquet de la pièce. Je pense que vous n’êtes pas armé ?

— Non, il m’a soulagé de mon browning.

— Je ne m’étais jamais senti aussi faible qu’entre ses mains, Savini. Lui avez-vous parlé ? Vous a-t-il donné à entendre qu’il avait l’intention d’amener ici Miss Howet ? Rien ne l’arrêtera plus maintenant. Il a brûlé ses vaisseaux en s’emparant de moi.

— Notre seule chance, bien petite, c’est que le vieux ait oublié quelque outil dans votre appartement, dit Julius, et Jim sourit en lui-même de cette désignation singulière de sa prison de pierre. Attendez, je vais vous donner de la lumière. Nous avions masqué l’entrée, de peur que le vieux nous vît. »

Fay enleva la couverture qui aveuglait l’autre bout du petit tunnel et immédiatement le donjon fut assez bien éclairé pour que Jim pût en distinguer tous les coins. Fay disparut pour faire du café et en revenant passa une tasse fumante entre les barres de fer.

« Comment avez-vous réussi à ouvrir votre porte ? demanda Featherstone ? »

Ils le lui expliquèrent.

« J’avais pensé l’essayer sur ces barres, mais il faudrait avoir un levier quelconque et nous n’en avons pas. Quand il fera jour vous pourrez voir s’il y a une chance de venir à bout de la grille d’en haut. »

Fay les interrompit.

« Je ne comprends pas pourquoi il a fait ce trou dans le mur. Ce n’était sûrement pas pour nous permettre de faire la conversation. J’en donnerais ma tête à couper, ce n’est pas le genre de Bellamy. S’il n’y avait pas ces grilles j’aurais moins peur, mais chaque fois que je regarde ces barres j’en ai froid dans le dos. »

Le jour vint enfin. Jim vit un rayon de soleil et sa lumière dorée traversa les barreaux de la grille qui fermait l’escalier. Aussitôt qu’il fit assez jour il monta, passa son bras entre les barreaux et tira à lui le cadenas. Au moment même où il le toucha il comprit qu’il n’y avait aucun espoir de s’échapper par là. Le trou de la serrure était d’un modèle particulier, aucune des clefs qu’il avait sur lui ne pourrait aller. C’était si évident qu’il n’essaya même pas. En penchant la tête il vit que la porte du couloir était fermée, il remarqua qu’elle était particulièrement épaisse, et même s’il avait pu se faire entendre il n’y avait plus de domestiques au château pour pouvoir répondre à son appel. C’est alors qu’il aperçut pour la première fois le coude d’un gros tuyau qui sortait du mur de la salle des gardes et descendait vers le sol. Il retourna à la grille pour interroger Julius à ce sujet.

« Il y en a deux, répondit celui-ci. Bellamy voulait faire une piscine et a fait mettre l’eau pour cela ; il a dépensé des sommes folles avant d’v renoncer. Il y en a un à chaque coin. Je ne pense pas que vous puissiez voir l’autre. »

Ce fut alors que Jim Featherstone comprit pourquoi Bellamy avait posé une grille entre les deux donjons.

CHAPITRE LIII

LE SIÈGE

Les Howet étaient en train de déjeuner quand ils virent arriver Spike Holland, et la jeune fille comprit aussitôt qu’il était arrivé quelque chose de grave.

« Featherstone est-il venu hier soir ? demanda-t-il vivement.

— Non, dit la jeune fille inquiète. Pourquoi ?

— Je viens de téléphoner à Jackson, son secrétaire. Il dit que le Capitaine a été appelé pendant la nuit. Son appartement était vide et sa voiture partie, quand son valet de chambre est arrivé ce matin, et on vient de retrouver la voiture dans la rivière à trois kilomètres d’ici. »

Valérie Howet pâlit, il pensa qu’elle allait s’évanouir et bondit auprès d’elle.

« La police a retrouvé trace d’un coup de téléphone qu’il a reçu du château. C’est comme cela qu’ils ont pu déterminer l’heure de son départ. S’il a été ou non au château on ne peut pas le savoir. Jackson désire que je n’aille pas voir Bellamy avant son arrivée. Il vient avec une escouade et cela va faire du vilain pour Abel. »

M. Howet partait pour Londres et serait resté en raison de ces nouvelles inquiétantes, mais la jeune fille insista pour qu’il ne changeât pas ses projets. Elle avait besoin d’être seule. Elle était sûre que Jim était vivant, elle en avait la certitude intime, et elle était convaincue qu’il était tombé entre les mains de Bellamy. Elle était au village quand les cars de la police arrivèrent. Le grand chef de Scotland Yard était venu lui-même, et il interrogea Spike dès son arrivée.

« Vous n’avez ni vu ni prévenu Bellamy ?

— Non, Monsieur.

— Et vous êtes absolument sûr que le capitaine Featherstone est allé au château ?

— Je ne peux que vous répéter ce qui m’a été dit. Un laboureur qui partait travailler a vu une voiture qui ressemblait fort, d’après sa description, à celle du capitaine Featherstone, sortir de la porte du château, se dirigeant vers Londres.

— Quand nous avons trouvé la voiture elle était effectivement tournée vers Londres », dit le chef. Il regarda la porte fermée. Il y avait une sonnette sur un des piliers, il la tira. Il n’obtint aucune réponse du portier et recommença. Les portes étaient trop hautes et défiaient l’escalade. Il prit aussitôt une décision. Un gros camion passait, sur son ordre un agent l’arrêta.

« Faites reculer votre voiture à toute allure dans cette porte.

— Mais je vais la casser.

— C’est justement ce que je vous demande. »

Il se mit en position et fit marche arrière. Avec un craquement les portes se séparèrent, et le chef se mit en route à la tête de ses hommes dans la grande allée conduisant au château. Ils étaient sortis de l’ombre des buissons et arrivaient en vue de la magnifique façade, à l’endroit où avait été jadis le pont-levis. Soudain ils entendirent un bruit sec comme un coup de fouet et l’homme qui marchait à côté de Spike tomba sur les genoux et s’affala dans une mare de sang.

« Attention ! » cria le chef, et instantanément tous les hommes furent à terre… Abel Bellamy avait jeté le masque.

Valérie entendit le premier coup de feu et sut instinctivement ce qui était arrivé. Un groupe de gens du pays, réunis près de la porte, était repoussé par les gendarmes.

« C’est dangereux, Mademoiselle, lui dit l’un d’eux. Il tire par la meurtrière de la tour. J’ai vu la fumée en sortir. » Il avait à peine fini qu’un bruit de guêpe le frôla, suivi d’un bris de glace, et le bras d’un policeman l’entoura, la retirant vivement de la ligne de tir. La balle avait frappé le globe d’une des lampes et ricoché sur un toit, brisant plusieurs tuiles. « Vous l’avez échappé de peu, Mademoiselle. Je parierais qu’il vous visait. »

Valérie était contente que son père fût parti avant l’arrivée de la police. Il aurait été terrifié du risque qu’elle avait couru et courait encore. Certes, elle savait que c’était mal de sa part envers lui, envers Jim aussi qui était prisonnier derrière ces murs gris, d’agir ainsi, pourtant elle ne pouvait se résoudre à s’éloigner avant d’avoir vu quelle tournure prendraient les événements. Pendant qu’elle était là, Spike repassa la porte et vint à elle la figure rouge d’animation.

« Le capitaine Featherstone est-il là ? demanda-t-elle.

— Je le crois, dit Spike d’un ton qu’elle trouva empreint de la plus parfaite indifférence. Ils ne seront jamais capables de forcer le château. Le chef de la police envoie chercher à Reading une compagnie d’infanterie et il est probable qu’on va faire réquisitionner de l’artillerie pour faire sauter la porte, mais ça ne servira pas à grand-chose. »

Sans un mot d’excuse il s’enfuit à l’auberge vers le téléphone et l’intelligence stagnante de M. Syme. Plus tard la jeune fille apprit que Londres hésitait à envoyer des forces militaires pour s’emparer du château, principalement parce qu’Abel Bellamy était citoyen américain. On avait essayé d’entrer en rapport par téléphone avec le châtelain assiégé ; après plusieurs échecs on y parvint.

« Vous feriez mieux de vous rendre, monsieur Bellamy, cela vaudrait mieux pour vous en fin de compte, lui dit le chef de la police.

— Je sais ce que je fais et comment finir, dit la voix d’Abel Bellamy ; puis après un temps : Donnez-moi douze heures pour réfléchir.

— Je vous donne une heure.

— J’ai dit douze. Il vous faudra plus que cela pour m’avoir de quelque manière que ce soit. »

Valérie revint plusieurs fois à l’entrée du parc, mais les forces de police avaient été renforcées et on avait formé un large cordon pour empêcher toute personne non autorisée de pénétrer dans la zone dangereuse. Les assaillants avaient reçu des fusils et toute la journée on échangea de part et d’autre des coups de feu sans résultat. Dévorée d’inquiétude, elle retourna chez elle dans l’après-midi et s’aperçut que tous les domestiques étaient allés rejoindre la foule qui se passionnait au spectacle de cette étrange bataille. Elle eut soudain l’idée de mettre l’échelle contre le mur du jardin et d’y monter. De là elle avait une vue d’ensemble de la fusillade. La fumée sortait des meurtrières les plus hautes de la tour du Sanctuaire, position sans rivale puisqu’elle commandait non seulement la grande entrée du parc mais toutes les autres directions. Là, derrière ces murs crénelés qui avaient soutenu tant de sièges, un homme tenait en échec la loi et non pas seulement la loi anglaise, mais la loi du monde civilisé.

Clac !… Quelque chose frappa la crête du mur, à trente centimètres d’elle et continua sa course après avoir disséminé des éclats de pierre. Elle descendit vivement de l’échelle, et un second coup frappa la place exacte où elle se trouvait une seconde auparavant. Un éclat de pierre l’atteignit à la main et la blessa.

Ce n’était pas Bellamy qui avait tiré sur elle. Le Chinois muet, étendu devant la meurtrière, fut soudain remis sur ses pieds et jeté contre le mur.

« Voilà deux fois que vous tirez sur elle, idiot. Je vous ai déjà dit de ne pas vous attaquer à elle. »

Sen se secoua et avec un singulier sourire rechargea son arme.

« Tirez sur les buissons, la police s’y cache. »

Bellamy descendit fermer les volets de fer car la nuit devait apporter de nouvelles attaques. Ceci fait il alla dans le hall examiner ce que les rares visiteurs du château n’avaient jamais vu : la double porte suspendue hors de vue dans la voûte de pierre qui pouvait être descendue et remontée dans ses glissières aussi facilement que la porte extérieure s’ouvrait et se fermait. Il détacha la grosse corde qui commandait le mécanisme et au fur et à mesure qu’il la tirait la porte descendait lentement à sa place. Il attendit pour la fixer au sol puis se hâta vers la salle des Gardes.

« Vous êtes là, Featherstone ? »

La voix de Jim lui répondit.

« Vos amis sont arrivés, je pense que vous le savez.

— J’ai entendu des coups de feu.

— C’était moi d’abord, maintenant ils ont donné des fusils aux hommes. C’est le grand jeu cette nuit, Featherstone. »

Jim vint lentement en haut de l’escalier et, étendant les mains, saisit les barreaux de la grille.

« Ils vous auront, Bellamy, dit-il calmement.

— Ils m’auront mort. Croyez-vous que ça me fasse peur ? Vous vous trompez. Je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie. Je pourrais vous laisser aller tous tant je suis heureux, mais cela gâcherait tout. C’est de savoir que vous êtes ici, et que les flics sont dehors, que le château leur résistera et que je peux rester ici à les narguer, c’est cela qui est merveilleux, Featherstone. Vous ne m’enviez pas ?

— J’envierais plutôt un crapaud. » Jim retira ses mains juste à temps pour éviter la lourde chaussure de Bellamy, qui vint frapper les barres juste à l’endroit où étaient ses doigts. Il retourna à la grille et s’accroupit pour parler à Fay. « Quel charmant garçon, M. Abel Bellamy !

— Qu’est-ce qui se passe, Featherstone ? Est-ce que ce sont des coups de feu ?

— Oui, la police est là ; la situation semble sérieuse parce qu’on a donné des fusils aux hommes et ils sont nombreux. Il semble que le vieux soit disposé à livrer bataille pour défendre le château.

— Alors, c’est une question d’heures, dit-elle tranquillement. Dites-moi, Capitaine, que pensez-vous de Julius ? »

Il hésita.

« Je ne voudrais pas dire quoi que ce soit de désagréable pour lui après ce qu’il a fait pour Miss Howet et pour moi.

— Vous le prenez pour un lâche, n’est-ce pas ? Vous m’avez entendue l’abreuver d’injures et vous devez penser que j’ai bien pauvre opinion de lui. Pourtant c’est faux, Featherstone. Je l’aime et je me demande souvent s’il le sait. Les gens comme nous ne se soucient guère d’amour d’ordinaire, et même le mariage ne signifie pas grand-chose de plus qu’un arrangement profitable pour l’avenir. Mais je l’aime tant voyez-vous, que je suis bien près d’être heureuse de mourir avec lui. »

Il passa la main au travers de la grille et lui caressa la tête.

« Vous êtes une brave fille, Fay. Si jamais vous sortez d’ici et que je…

— Ne dites pas que vous me trouverez un travail honnête. J’aimerais mieux être voleuse que frotter les parquets. Je n’ai pas de dignité. »

Il entendit le bruit d’un marteau et monta l’escalier pour se rendre compte. Bellamy était là, presque nu jusqu’à la ceinture et clouait des traverses de bois l’une par-dessus l’autre contre la porte du couloir, travaillant avec une hâte fébrile.

« Que voulez-vous faire, Bellamy ? Vous essayez de nous emmurer ?

— Ah ! c’est vous ? Oui, je vais vous emmurer. »

Jim le regarda silencieusement enfoncer les longs clous, et les poutres s’élevèrent au-dessus des poutres jusqu’à la hauteur des genoux d’Abel.

« Ils vous pendront s’ils vous prennent, Bellamy.

— Ne vous tourmentez pas pour cela, ils ne m’auront pas. » Il se redressa et leva les bras sans méfiance, mais Jim fut plus rapide. Il se baissa quand le marteau frappa la grille et avant qu’Abel Bellamy pût récupérer l’outil que, dans une seconde de caprice sauvage il avait jeté à l’homme qu’il haïssait, Jim l’avait saisi et jeté en bas du donjon. « Rendez-moi cela, hurlait Bellamy, rendez-moi cela ou je vous tue comme un lapin.

— Descendez le chercher », lui cria le Capitaine.

Il attendit au pied de l’escalier, le marteau en équilibre prêt à être jeté, mais Bellamy ne mit pas sa menace à exécution. Jim entendit ses pas précipités s’éloignant dans le couloir et cinq minutes après, à l’intensification du tir, il comprit qu’Abel avait rejoint son poste.

CHAPITRE LIV

UN ARCHER VERT VIENT AU MANOIR DE LA DAME

Valérie, qui n’avait aucune idée de l’intérêt que prenait Bellamy de sa sécurité, revint chez elle tremblante du danger qu’elle avait couru. Les domestiques étaient sortis ; son père ne rentrerait qu’à sept heures du soir et le bruit de la fusillade lui faisait mal aux nerfs. Irait-elle rejoindre la foule du village qui contemplait bouche bée cet étrange spectacle ?

Elle souhaitait que Spike vînt la rejoindre, mais Spike se partageait entre la ligne de feu et le téléphone où il dictait des phrases hachées à la sténographe de son bureau. La chose était si fantastique, si complètement en dehors des incidents habituels, qu’elle n’arrivait pas à croire que c’était réel. Pourtant le bruit des coups de fusils était là pour lui rappeler que le château de Garre était assiégé, et là, dans les buissons de ce même bois où les chiens lui avaient donné la chasse, des hommes en kaki étaient couchés, leur joue appuyée contre la crosse polie de leur carabine, attendant d’apercevoir Bellamy. Et Jim… Son cœur cessa de battre en pensant au danger qu’il courait. Elle sortit et vint sur la route, mais elle ne put voir que le dos des gens qui attendaient avec une patience bovine le dénouement de la tragédie.

Une enfant du village passa en courant, Valérie l’appela.

« Non, Mademoiselle, il n’y a rien de nouveau, sauf qu’il arrive encore beaucoup de soldats. »

Lentement la jeune fille revint vers la maison, hésitant à en franchir la porte, et pourtant, dans son inquiétude, elle ne se plaisait pas au jardin. Elle regrettait maintenant que son père fût absent. Elle retourna à la route, espérant voir quelqu’un qui pourrait aller chercher les domestiques. Elle pourrait bien y aller elle-même, mais… C’était absurde d’être si nerveuse. John Wood était parti dès le matin pour prendre son train. Elle se serait sentie en sécurité s’il avait été là.

C’était fou… Ici dans un paisible village anglais, la bataille faisait rage et les villageois regardaient. Elle vit deux hommes debout sur le toit d’une maison absorbés par le spectacle. Avec un soupir elle rentra dans la maison et s’assit au salon, essayant de lire. Soudain elle entendit des pas dans le couloir. Une bonne était probablement rentrée ; elle descendit à la cuisine pour n’être plus seule. La pièce était sombre, car c’était presque le crépuscule, et cette partie de la maison était pauvrement éclairée.

« Il y a quelqu’un ? » demanda Valérie.

Elle entra dans l’office : deux bras la saisirent par-derrière, deux longs bras verts, terminés par des gants verts. Elle cria, tourna la tête et se trouva en face de l’horrible masque blanc. Alors elle tomba évanouie dans les bras de l’homme en vert.

Elle reprit conscience quelques minutes plus tard. On la portait le long d’un tunnel. Ça sentait l’humidité et la moisissure, et l’obscurité était totale. Où était-elle ? Elle se souvint et se serra contre l’homme qui la portait.

« Est-ce toi, père ? » demanda-t-elle tout bas.

Il ne répondit rien mais lui demanda d’une voix assourdie si elle pouvait marcher.

« Je le pense, mais je ne vois pas le chemin.

— Ce n’est pas loin, il suffit de mettre la main sur le mur, cela nous guidera. »

Les murs étaient faits de roc grossièrement taillé, ils étaient mouillés. Une fois elle vit deux minuscules points lumineux dans l’obscurité et elle recula.

« Ce n’est qu’un rat », murmura l’homme.

Enfin ils arrivèrent en un point où le passage tournait à angle droit, il lui prit le bras et l’arrêta. « Par ici », dit-il, ils montèrent trois marches. « Attention ! le plafond est bas. »

Elle obéit et fit, courbée, une douzaine de pas au bout desquels elle trouva deux autres marches, puis une trappe. Mais là elle vit nettement la lumière du jour.

« Il faut sauter », dit son guide.

Elle sauta, passa sous une longue arche basse, et arriva dans une grande pièce dont les planches étaient couvertes de boîtes de conserves.

« Où suis-je ? » demanda-t-elle. Elle n’osait regarder cette hideuse figure blanche.

« Vous êtes au château de Garre et vous y resterez, Mademoiselle. »

Elle lui échappa et courut à la porte. Elle était fermée à clef et au verrou. Avant qu’elle eût pu atteindre la porte de la cuisine il l’avait ressaisie. En se débattant, elle arracha son masque et poussa un cri :

« Vous… Vous… l’Archer Vert !… Elle était stupéfaite.

C’était Lacy.

CHAPITRE LV

FAY DANS LE DONJON

Lacy ne répondit pas mais la poussa par une petite porte sous l’escalier, puis par une autre qui donnait dans une sorte de hall qu’elle reconnut comme conduisant aux donjons. Elle crut d’abord qu’il l’y conduisait, mais ce fut à la bibliothèque qu’il l’emmena.

Abel Bellamy, non rasé et la figure couverte de sueur, l’attendait. Il y eut un silence de mort, rompu seulement par le bruit atténué de la fusillade, puis il lui mit la main sur l’épaule.

« Ainsi vous êtes venue, ma chère petite ? Vous êtes la dernière de mes invités, la toute dernière. (Il lui rit au nez avec une joie démente.) Je vous ai tous pris. J’aurais aimé prendre aussi votre fou de père, bien qu’il ne soit pas votre père. Mais cela ne fait rien, Valérie, tous ceux qui m’importent sont ici. Tous ceux qui pourraient parler, tous ceux qui me haïssent sont tous là. » Il montrait le sol.

Elle se tourna vers Lacy.

« Pour l’amour de Dieu, aidez-moi. Mon père vous donnera tout l’argent que vous voudrez.

— Pourquoi implorer Lacy ? Il ne fera rien pour vous. Vous auriez aussitôt fait de vous adresser à moi. »

D’une poussée il fit voler la table, rejeta le tapis et ouvrit la trappe. Elle lui vit prendre la carabine, jetée au travers d’un fauteuil et il en dirigea le canon vers le trou béant.

« Descendez. Vous trouverez des amis, de bons amis. Descendez, Valérie. Je ne ferai plus d’erreur avec vous. J’ai été roulé deux fois, mais vous me le paierez et la troisième sera la bonne. »

Elle descendit sans un mot. Il la surveillait, son fusil au bras, et vit son ombre se profiler dans un étrange reflet de lumière.

« La porte est ouverte », s’exclama-t-il, puis prit un air moqueur. Il avait soudain compris ce qui s’était passé.

« Ils ont brûlé le tour de la serrure. Eh ! bien, vous aurez plus de place pour mourir », et il referma violemment la dalle de pierre.

Lacy remarqua qu’il ne refermait pas le parquet.

« Ainsi, c’est là qu’ils sont, monsieur Bellamy ? demanda-t-il un peu haletant. Qui est là ?

— Julius Savini, sa femme et Featherstone.

— Featherstone ? (Sa voix tremblait cette fois de colère et de haine.) Quels sont les assaillants du château ?

— La police », répondit Bellamy laconique, et l’homme devint livide. Il était grotesque dans son accoutrement mal ajusté pour imiter l’Archer Vert. C’était une idée d’Abel, c’était lui qui l’avait envoyé en reconnaissance au Manoir habillé de la sorte. Il avait bien failli être pris la nuit dernière et le souvenir le mettait en moiteur.

« Vous m’aviez dit qu’il y avait une foire au village, et que les soldats étaient en manœuvres. Misérable, vieux menteur. Donnez-moi mon argent, je pars.

— De quel côté sortez-vous ? demanda Bellamy d’une voix suave.

— Je retournerai au Manoir dès que j’aurai changé de vêtements. J’en ai assez de vous, Bellamy. Vous cherchez le grabuge et je n’ai nulle envie d’être pris avec vous. Même si j’ai à témoigner en justice, grand Dieu…

— Vous le ferez contre moi. (Il ouvrit son coffre-fort, y prit un paquet de billets de banque et le lui jeta au travers de la table.) Voilà votre argent, vous pouvez partir. Avez-vous un revolver ?

— Évidemment. Vous ne pensez pas que je suis assez fou pour me risquer dans cette maison sans être armé. »

Pour toute réponse Bellamy mit le pied sur la trappe de pierre et l’ouvrit.

« Allez me chercher Savini. Il n’a pas d’armes mais il est disposé à se battre.

— Appelez-le vous-même.

— Et je vous laisserais aller ouvrir à la police pendant ce temps-là ? Allez-y idiot, qu’est-ce que vous craignez ? »

Lacy avait en main son revolver, il était pâle jusqu’aux lèvres.

« Je ne descendrai que si vous passez devant. »

Bellamy haussa les épaules et sans un mot descendit, l’autre le suivant à distance respectueuse. Trop respectueuse pour sa sécurité, car l’escalier était assez étroit et celui qui arrivait en bas le premier pouvait d’un rapide mouvement de côté se trouver parallèlement à celui qui le suivait ; et c’est ce que fit Bellamy. Lacy se sentit saisi à la cheville, essaya désespérément de reprendre son équilibre, et arriva la tête la première sur les dalles du donjon. Abel Bellamy n’attendit que le temps nécessaire pour ramasser le revolver que Lacy avait laissé tomber dans sa chute, puis il remonta vivement pour présider au dernier acte du drame.

 

Valérie, à l’entrée de la grande pièce, ne savait plus que faire et se sentait presque incapable de mettre un pied devant l’autre. Elle se rendit compte vaguement qu’on lui parlait.

« Miss Howet. »

Valérie regardait sans comprendre. Enfin elle demanda tremblante :

« Êtes-vous madame Savini ? »

Un instant plus tard Valérie sanglotait dans les bras de Fay Savini, et Fay la sentit trembler comme si elle avait eu la fièvre.

« Le capitaine Featherstone est-il ici ?

— Vous pourrez le voir mais il n’est pas avec nous.

— Où est-il ? Je veux le voir. »

Elle vit à peine Julius, bien que ce fût lui qui la conduisit à la grille et appela Jim Featherstone.

« Jim, Jim », appela-t-elle vivement, et le son de sa voix résonnait dans son cerveau.

« Est-ce vous, Valérie ? Oh ! mon Dieu…

— Nous ne serons pas ici longtemps… La police vient de recevoir des renforts, de la troupe, ils sont sûrs de le prendre et Holland pense que le château sera enlevé cette nuit.

— Comment a-t-il réussi à vous amener ici ?

— C’est l’Archer Vert qui m’a amenée.

— L’Archer Vert ? Impossible.

— Si, c’était Lacy. »

Jim retomba assis sur ses talons, les yeux agrandis fixés sur elle.

« Il n’est pas possible que ce soit Lacy. En êtes-vous sûre ?

— J’ai arraché son masque, j’en suis absolument sûre.

— C’est incroyable. Je n’y comprends plus rien. Mais je crois que ça a maintenant bien peu d’importance pour nous de savoir qui est l’Archer Vert, ma pauvre chérie. Que vous soyez ici, c’est le couronnement de l’horreur.

— Quelles intentions prêtez-vous à Bellamy ? Que peut-il faire en si peu de temps ?

— Je suis sûr qu’il médite quelque chose d’horrible. Mais quoi que ce soit, Valérie, il faut nous préparer à l’accueillir, j’allais dire en bons Anglais, j’oubliais que vous êtes Américaine. Nous mourrons donc en bons Anglo-Saxons, s’il le faut.

— Vous pensez qu’il n’y a pas d’espoir que le château soit pris ?

— Aucun. Du moins en temps utile. Dites-moi comment l’Archer Vert vous a amenée ici ? Le château doit être cerné ?

— Nous sommes venus par un passage souterrain qui relie le Manoir au château, je l’avais toujours soupçonné.

— Moi aussi, dit Jim. Depuis le jour où vous m’avez rapporté la conversation de votre cuisinière au sujet du chemin d’Amour. Le nom seul de votre maison d’ailleurs l’indique : le Manoir de la Dame, la maison construite par le seigneur de Curcy pour la dame de ses pensées. Ce genre de passages secrets était très commun autrefois. C’est par là que venait l’Archer Vert, et le soir où vous l’avez vu, il était probablement en route pour le château. »

Ils furent interrompus par l’arrivée de Julius qui apportait des nouvelles.

« Quoi ? Lacy au donjon ?

— S’il n’était que dans le donjon ça n’aurait encore rien d’extraordinaire, mais il porte le costume de l’Archer Vert. Fay vient de lui donner de l’eau. Je pense que Bellamy l’a jeté du haut de l’escalier.

— Lacy ici ! murmura-t-elle effrayée. Oh ! Jim, ne pouvez-vous venir par ici ?

— Julius veillera sur vous, ne craignez rien, dit-il, bien qu’il fût loin de se sentir aussi rassuré qu’il voulait le paraître. Je pourrai peut-être passer plus tard, chérie. J’ai déjà réussi à enlever le ciment de deux barres. J’ai le marteau de Bellamy et il m’est grandement utile. »

Julius exhiba la trouvaille dont il était fier : le revolver de Lacy.

« Naturellement, dit-il avec franchise, mon instinct m’invita tout d’abord à le fouiller, de peur de laisser s’égarer en des mains indignes quelque objet de valeur. Mais en dehors du revolver je n’ai rien trouvé d’intéressant, dit-il bien haut. Il est persuadé que Bellamy lui a donné un paquet de billets de banque. Ou bien c’est une illusion, ou bien il les lui a repris après l’avoir mis knock-out. Abel n’aime pas laisser perdre l’argent ; moi non plus, d’ailleurs », dit-il en tapant inconsciemment sur sa poche rebondie.

Valérie vint retrouver Fay qui était en train de panser Lacy. C’était un spectacle assez sinistre que ce costume mal ajusté, sali, taché de sang.

« J’avais un tas d’argent quand je suis descendu ici. Je ne l’ai plus. L’argent n’a pas d’ailes, il n’a pas pu s’envoler.

— Si vous l’aviez en arrivant, vous l’auriez encore. J’ai eu de l’argent qui s’est enfui plus vite qu’un ballon dans une rafale de vent. Vous n’accusez tout de même pas « mon Julius » de vous l’avoir volé ?

— Je ne sais pas de quoi j’accuse « votre Julius », mais il a pris mon revolver. Pourquoi n’aurait-il pas pris aussi l’argent ?

— Parce que le revolver était là et que l’argent n’y était pas, dit aimablement Fay. Est-il sage d’accuser des gens qui vous ont sauvé la vie de vous avoir volé ? Le vieux Bellamy a dû le reprendre lui-même comme il a pris votre autre revolver.

— Et pourquoi n’a-t-il pas pris celui-ci ? dit l’homme non sans logique. Au fait où est-il ?

— Julius l’a et le gardera.

— Que va faire le vieux ? Il ne peut pas nous garder ici éternellement. Où puis-je dormir ?

— Sur l’escalier, ou sous l’escalier à votre choix.

— Il n’y a pas de lit ?

— Il y a un lit de pierre comme je vous le dis, et c’est là que vous dormirez, Lacy. Si vous commencez à nous embêter, nous vous le rendrons. En tout cas vous êtes une brute de bas étage d’avoir été enlever cette jeune fille de chez elle, et si Featherstone vous attrape…

— Il est là ? demanda Lacy horrifié.

— Il n’est pas là pour le moment ; il est de l’autre côté de la grille.

— Espérons qu’il y restera », dit Lacy.

Julius et Jim se relayèrent toute la soirée pour utiliser l’outil tombé providentiellement entre leurs mains. Avant neuf heures, grâce à leurs efforts conjugués, la grille était renversée et Jim vint rejoindre la jeune fille. Alors sans préambule il la prit dans ses bras et l’embrassa, et ils ne perdirent pas davantage de temps ensuite en explications.

Jim avait pris une décision pour essayer de parer dans une certaine mesure au danger qu’il prévoyait. Julius était du même avis et ils se mirent au travail immédiatement. Ils apportèrent le canapé et lui cassèrent les pieds. Le dossier était assez bas pour qu’ils pussent le passer dans le hall, non sans déchirer le tissu précieux dont il était recouvert.

« Qu’est-ce que vous faites ? Allez-vous meubler l’appartement voisin ? demanda Fay.

— Beaucoup de choses vont se passer dans l’appartement voisin. Cette table me paraît convenir, dit-il en cassant les pieds avec le marteau et en passant les morceaux à Julius de l’autre côté. Il y a du travail pour vous, Lacy. »

À l’appel de Featherstone, Lacy vint immédiatement.

« Que voulez-vous que je fasse, Capitaine ?

— Grimpez en haut de l’escalier et quand vous verrez Bellamy, criez et sautez, car je monterai plus vite que vous ne pourriez redescendre. Hop ! » Jim le prit par l’oreille, le conduisit en haut de l’escalier et le mit juste au-dessous de la grille. « Au moment où il viendra vers vous, criez. Compris ?

— Évidemment j’ai compris, me prenez-vous pour un imbécile ?

— Je préfère ne pas vous dire ce que je pense de vous. » Il laissa l’homme guettant en haut de l’escalier, sans lui demander s’il était satisfait de cette réponse, et descendit retrouver Julius. « Je ne suis pas sûr du tout que toutes ces précautions auront le moindre effet utile, mais c’est encore ce que nous pouvons faire de mieux. Si seulement nous avions des clous. » Fay avait mis son fameux tube de caoutchouc sur le bec de gaz le plus proche et était parvenue ainsi à les éclairer suffisamment pour les aider à construire une barricade autour de l’ouverture. Les fauteuils, les tables, tout le matériel de couchage furent traînés dans le donjon et pendant ce temps Lacy, tranquillement assis sur la dernière marche, maudissait Abel Bellamy, mais haïssait plus encore l’homme en compagnie de qui le Destin l’avait jeté.

CHAPITRE LVI

L’HOMME DES BOIS DU CLOÎTRE

Une fumée montait de la cheminée de la petite maison des Bois du Cloître. Un peu de feu brûlait sous le gril, dans la cuisine, et un homme, fourchette en main, surveillait gravement la cuisson de sa côtelette. Les persiennes étaient toutes fermées, les portes étroitement closes. Un passant indiscret aurait pu frapper aussi longtemps qu’il aurait voulu sans recevoir de réponse. Il était tard dans l’après-midi, le soir était proche et l’homme était venu par la route directe qui évitait Garre. Quand la côtelette fut cuite, il la mit sur une assiette qui chauffait devant le feu. Des poches de son manteau il sortit deux petits pains enveloppés d’un papier et les mit sur la table. Quand son repas frugal fut terminé, il prit sa pipe dans sa poche, la bourra et l’alluma, puis se renversant dans un fauteuil Windsor, il demeura là, les yeux fixés sur le mur, avec un regard absent qui prouvait surabondamment que son esprit était ailleurs.

Il sortit de sa poche un télégramme et le relut pour la troisième fois. Son contenu paraissait lui être agréable, car il sourit. Quand il se leva, presque une heure plus tard, il retourna dans la chambre que Spike d’abord, puis Abel Bellamy avaient explorée.

Ses vêtements étaient toujours sur le lit, mais non plus comme il les avait laissés. Il avait dès l’abord repéré les énormes marques boueuses des chaussures de Bellamy. Il retourna à la cuisine, prit un livre et se mit à lire. Une ou deux fois il leva la tête pour écouter. Il avait déjà remarqué ce bruit, mais son insistance dans la répétition l’impressionnait et il sortit par la porte de derrière. Mettant ses deux mains derrière ses oreilles, il tourna lentement la tête dans la direction d’où venait le bruit et réussit à le situer. Immédiatement il rentra dans la maison, ferma la porte, mit son chapeau et sortit, mais cette fois par la porte de la façade. Il lui semblait avoir entendu des pas sur la route et il se glissa sous le couvert du bois jusqu’à ce qu’ils se fussent éloignés. Il revint quand l’intrus fut hors de vue, longea vivement la route, traversa un champ, et atteignit une route secondaire. Alors, alors seulement il arrêta un passant pour lui poser une question :

« On dirait qu’on tire des coups de fusil », dit-il.

L’homme à qui il s’adressait fit la grimace :

« C’est bien cela, Monsieur. On dit que le château de Garre est assiégé par les soldats. Je ne sais pas ce qu’il y a de vrai, mais la fusillade n’a pas arrêté depuis ce matin. »

L’étranger hâta le pas et arriva à Garre par un sentier qui l’amena au village à l’extrémité opposée du Manoir. Il ne pouvait pas s’y tromper, il entendait nettement les coups de feu et voyait déjà la foule massée dans la grande rue du village. À une douzaine de pas un policeman assurait la circulation ; il alla droit à lui.

« Oui, Monsieur, le vieux Bellamy tire sur la police. Nous attendons encore des renforts et il y a déjà deux compagnies d’infanterie dans le parc. » On sentait dans ses réponses une sorte de fierté que sa division prit part à des événements aussi sensationnels. « Vous êtes étranger au pays, Monsieur ?

— Oui.

— Presque tout le village est là. Je viens justement de dire à la cuisinière de M. Howet qu’elle ferait mieux de rentrer faire le dîner que de musarder ici.

— M. Howet est-il là ?

— Il est parti à Londres ce matin, mais la jeune fille est au Manoir. Voulez-vous la voir ?

— Je pense que je vais y aller. » L’étranger hésitait. À ce moment un camion arrivait dans la direction de Garre. Le policeman dut s’occuper d’écarter la foule sur son passage et quand il se retourna son interlocuteur avait disparu. Il crut l’apercevoir dans la direction du Manoir, il ne se trompait pas.

La porte du Manoir de la Dame était grande ouverte. L’homme leva la main pour sonner, puis se ravisa, entra dans le hall, tourna doucement la poignée de la porte du salon et y jeta un coup d’œil. Un livre était ouvert sur le bureau de Valérie et un tricot traînait sur le divan. Il alla doucement jusqu’à la cuisine et regarda autour de lui. Les êtres lui semblaient familiers. La porte du jardin était entrouverte, il sortit. Contre le mur il y avait une échelle, mais pas trace ni de la maîtresse ni des domestiques. Il faisait déjà sombre quand il entendit des voix. Ouvrant alors la porte qui conduisait à l’office, il y passa, la ferma derrière lui et descendit rapidement l’escalier. Là, l’obscurité était plus dense, mais il alla sans hésitation à l’une des portes de la cave, y introduisit une clef et passa à l’intérieur. Se baissant, il leva le couvercle d’un coffre qui était là et y prit une petite lampe carrée. D’un doigt il l’alluma et la pièce en fut illuminée. Fouillant à nouveau dans le coffre, il en sortit un arc vert très court et deux flèches. Il les balança tour à tour dans sa main ; l’une d’elles ne le satisfaisant pas, il la remit et en prit une autre. Puis il éteignit la lumière et attendit. Il entendit ouvrir la porte d’en haut et une domestique descendit. Il l’entendit emplir un seau de charbon et la conversation s’établit entre quelqu’un qui était dans l’office et la personne qui était dans la cave à charbon.

« Qu’est-ce qui est encore arrivé à Miss Valérie ? disait l’une.

— Je ne l’ai pas vue, répondait l’autre. Tu es sûre qu’elle n’est pas dans sa chambre ?

— J’en viens et elle n’est pas non plus dans le jardin.

— Elle n’était pas dans la foule et d’ailleurs elle n’aurait pas pu traverser parce que la police ne laisse passer personne. »

L’homme assis sur le coffre écoutait paresseusement. La servante remonta et ferma la porte. Il attendit longtemps, des heures, jusqu’à ce qu’il entendît une sorte de commotion. Là-haut, des voix pressantes se renvoyaient des questions. Doucement il ouvrit la porte, monta l’escalier et écouta. Ce qu’il entendit le fit battre en retraite et quand, un instant plus tard, M. Howet vint dans cette sorte de cave, la petite pièce était vide.

La fusillade, au-dehors, avait presque cessé. On n’entendait plus que quelques coups de feu de loin en loin. Le gouvernement avait consenti, à la demande pressante de la police, à envoyer encore avant la tombée de la nuit une nouvelle compagnie d’infanterie qui prit ouvertement ses positions autour du château. Vers minuit on entendit un roulement de lourdes roues : c’était une compagnie d’artillerie qui traversa le village, entra dans le parc et s’installa pour viser l’entrée même du château. Spike accourut aux renseignements.

« Nous ne ferons rien avant le matin, dit l’officier. Et tout dépendra de l’attitude de Bellamy. S’il continue au jour à tirer sur la troupe, nous démolirons la grande porte à coups de canon et l’infanterie se précipitera à l’intérieur.

— Pourquoi ne faites-vous pas sauter la porte à la dynamite, cette nuit ? Je pense que vous savez que Miss Howet a disparu. M. Howet est en train de téléphoner à Londres.

— Je ne peux qu’exécuter les ordres », coupa l’officier.

Spike se mit à la recherche du chef, mais n’en obtint pas davantage.

« Je ne pense pas que cela importe beaucoup d’attaquer ce soir ou demain matin. Le danger, pour les malheureux qui sont prisonniers au château, sera déclenché avec notre attaque. C’est mon opinion et c’est aussi celle du secrétaire d’État. Nous pensons qu’il n’y a rien à gagner à faire sauter la porte immédiatement. Peut-être que la nuit portera conseil à Bellamy.

— Vous ne le connaissez pas. »

Chaque train amenait de Londres journalistes et photographes. Des pages entières de journaux du soir étaient pleines de l’histoire du siège du château de Garre. Spike, très fier possesseur de sa chambre du Vérat Bleu, transformée en salon, y recevait de nombreux collègues qui, étant jeunes, ne songeaient aucunement à dormir. Il se mettait en devoir d’expédier un dîner hâtif quand M. Howet entra.

« Je vais montrer à ces messieurs de la police un passage secret pour entrer au château. Voulez-vous venir ? »

Spike abandonna son repas séance tenante et le suivit.

« J’ai découvert ce chemin il y a déjà quelque temps », dit M. Howet. Il paraissait soudain très vieux ; sa figure était terreuse et en parlant sa voix tremblait tellement que Spike s’en alarma. Il ne lui demanda pas comment il avait fait cette découverte et dans quel but. Il se joignit à la demi-douzaine de policiers qui attendaient dans la voiture de M. Howet et, arrivés au Manoir, ils descendirent au sous-sol et gagnèrent la cave. « Il existe ici un passage souterrain qui relie le Manoir au château. » Il alla droit à la petite cave du milieu, prit une clef dans sa poche et entra.

La cave était étroite et ne contenait rien d’autre qu’une grande malle. M. Howet l’attira à lui et ce mouvement découvrit une ouverture carrée dans le sol et une de même taille dans le mur, n’en formant qu’une qui était l’entrée d’un escalier s’enfonçant dans la terre. Ils n’avaient pas été loin quand on entendit une exclamation douloureuse : une porte fermée leur barrait la route. Le passage secret du château de Garre était fermé.

« Je n’ai jamais vu cette porte fermée auparavant, dit M. Howet la voix troublée. Je me souviens de l’avoir vue rabattue contre le mur. Il y en a quatre autres d’ici le château, et s’il faut les faire sauter l’une après l’autre, nous n’en sortirons jamais.

— Quel est leur genre de fermeture ?

— Des barres de fer. Derrière chacune d’elles il y en a une épaisse et large et je ne crois pas qu’il soit possible de les forcer. Je suis désolé, Messieurs. J’espérais vous montrer un chemin facile et il s’avère plus difficile que de faire sauter la grande porte du château. »

Ils s’en retournèrent. Le plus désappointé après M. Howet était certainement Spike.

« Pensez-vous qu’on ait enlevé Miss Howet par ce chemin ? demanda-t-il au malheureux père.

— Je le crains fort. Les domestiques avouent, étant dehors, avoir vu Valérie rentrer au Manoir. C’est ma faute, j’aurais dû avoir ici des hommes pour veiller sur elle. »

Sa voix s’affaiblissait à chaque mot, et quand il s’arrêta Spike le reçut dans ses bras. Un docteur appelé d’urgence donna un diagnostic meilleur que celui que redoutait le journaliste. Il laissa donc le malade aux soins de la gouvernante et retourna à la porte du parc. Il y apprit l’arrivée de nouveaux ordres de Londres et que l’attaque aurait lieu à une heure du matin. Il regarda sa montre : il était dix heures… heure tragique pour les prisonniers du donjon de Garre.

CHAPITRE LVII

L’INONDATION

Lacy commençait à s’ankyloser quand il entendit un pas dans le couloir et il se rejeta en arrière, bien qu’il fût à peu près impossible à quiconque de l’apercevoir dans cette pénombre. Il vit la lueur d’une lanterne et Abel Bellamy enjambant la barricade qu’il avait élevée tout à l’heure.

« Monsieur Bellamy… » appela-t-il tout bas.

Bellamy se retourna.

« Eh bien ! comment êtes-vous venu là ?

— Pour l’amour de Dieu, parlez bas. »

Heureusement pour Lacy, le bruit du marteau, en bas, avait couvert la voix de Bellamy.

« Que voulez-vous ? demanda-t-il plus bas.

— Laissez-moi sortir. Ils m’ont mis ici en sentinelle pour vous guetter. Ils ont un revolver et m’ont dit de crier aussitôt que je vous verrais. »

Bellamy, sans lui répondre, posa sa lanterne, prit quelque chose dans sa poche, alla dans un coin de la salle des gardes, puis dans l’autre, et à chaque endroit il alluma une faible lumière.

« Monsieur Bellamy, laissez-moi sortir, je vous ai dit… »

Jim entendit un cri de terreur, bondit en haut de l’escalier juste pour apercevoir leur ennemi enjamber la barrière. Il tira deux fois, mais trop haut. La porte refermée, il se retourna et vit une étincelle.

« En bas », cria-t-il en dégringolant l’escalier à toute vitesse.

La première explosion le fit tomber à genoux et l’assourdit. La seconde suivit de près, elle fit un trou au plafond et envoya des éclats de pierre dans toutes les directions.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda Julius terrifié.

— Restez près de ce trou, dit Jim brièvement. Vous, Lacy, venez ici ; pourquoi n’avez-vous pas prévenu quand Bellamy est arrivé ?

— Je ne l’ai pas vu… commença Lacy.

— Vous l’avez vu et entendu. Vous avez essayé d’obtenir qu’il vous fasse sortir et nous laisse mourir comme des rats.

— Quel est ce bruit ? demanda encore craintivement Julius.

— C’est la catastrophe que je prévoyais », répondit Jim. Le gaz, au bout du tuyau, éclairait faiblement le donjon. « Nous avons une chance pour nous », ajouta-t-il. Ses yeux, à ce moment, tombèrent sur la trappe récemment scellée. « Non, nous en avons deux », et il se mit en devoir d’attaquer immédiatement le ciment. On entendait en haut un bruit sourd et continu.

« Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il fait ? balbutiait Lacy.

— Vous le saurez bientôt », répondit Jim. Il parlait encore qu’un véritable torrent d’eau dévala l’escalier en telle quantité que le sol en fut instantanément couvert. Jim travaillait déjà avec de l’eau jusqu’aux chevilles, et elle ne cessait de monter. « Je n’y arriverai pas », dit-il, changeant de tactique, et de toutes ses forces il frappa la pierre en son milieu. À travers la couche d’eau il perçut une fissure, et frappa de plus en plus avec la rage du désespoir. De minute en minute, le travail était plus difficile et l’épaisseur de l’eau en diminuait l’efficacité. Il dut y renoncer, laissant la dalle fendue en tous sens, mais non pas encore effondrée.

Julius était déjà de l’autre côté de la barrière et Lacy avait rejoint les femmes. À son tour Jim escalada l’amas de meubles brisés et les deux hommes se remirent au travail comme des mercenaires pour obstruer l’ouverture et fixer la literie de manière à entraver la force de l’eau.

« Je ne pense pas que tout cela ait grand effet, dit Jim en revenant trempé des pieds à la tête. Bellamy a fait sauter les conduites d’eau. »

L’eau commençait à pénétrer dans la grande pièce, mais grâce au barrage elle n’arrivait que par un mince filet. Jim savait que plus elle arriverait vite, plus la pression serait grande, plus le danger serait redoutable. La ventilation était assurée, puisque son installation touchait au plafond, et c’était la pensée la plus réconfortante qui leur fût permise. Il se demandait combien de temps il faudrait à l’eau pour tout envahir. Le volume de l’eau l’avait surpris. Il se convainquit qu’un délai de deux heures était le maximum qu’ils pussent espérer avant que l’inondation atteignît le plafond.

« Je pense que le mieux que nous puissions faire serait de nous installer sur l’escalier qui conduit à la bibliothèque. Les dames occuperont le palier supérieur, Julius et Lacy se tiendront juste au-dessous et moi ensuite. Ce n’est nullement par héroïsme, car nos têtes à tous toucheront ainsi le plafond et il serait peut-être plus humain de mettre les dames en avant. »

Ses précautions furent rapidement justifiées. Il s’arrêta seulement pour éteindre toutes les lumières avant de les rejoindre, et il était à peine sorti de la grande pièce qu’il entendit un craquement sinistre et la barrière se rompit. L’eau lui arrivait aux genoux avant qu’il eût atteint l’escalier.

« Pourquoi avez-vous éteint ? dit Lacy furieux. Vous trouvez drôle de nous faire mourir dans l’obscurité ?

— Si vous laissez les becs de gaz allumés, vous n’en mourrez pas moins dans l’obscurité, mais dans quelques minutes vous respireriez du gaz. Nous avons besoin de tout l’air que nous pouvons conserver. » Il attendit sur la cinquième marche. L’eau atteignit ses pieds. Cinq minutes plus tard, il en avait aux chevilles. Il attendit d’en avoir aux genoux avant de monter sur la marche suivante. « Valérie, voulez-vous venir jusqu’ici ? »

Elle le rejoignit dans l’obscurité et il la prit dans ses bras. Il était maintenant aussi haut qu’il pouvait monter et l’eau ne l’avait pas encore atteint, mais il n’eut pas longtemps à attendre. Il avait les pieds et les jambes tellement mouillés qu’il ne s’aperçut pas de son avance jusqu’au moment où, tâtant avec sa main pour acquérir une certitude, il la trouva à la hauteur de ses genoux. Et maintenant il semblait que la montée se fît plus rapide.

« Donnez-moi le marteau, Savini, je vais essayer de faire sauter cette serrure là-haut.

— Je n’ai pas apporté le marteau, je l’ai laissé dans le donjon. »

Il y eut un silence pénible.

« Je ne pense pas que nous aurions pu faire grand chose d’utile de toute façon. Il est bien certain que cette serrure doit être solide et pas facile à forcer. »

L’eau lui arrivait à la ceinture, mais l’air restait pur. Qu’arriverait-il quand l’eau atteindrait les ventilateurs ? Peu lui importait ; l’eau montait toujours ; quand il en eut à la poitrine, il souleva la jeune fille et l’embrassa.

« Curieux départ », dit-il.

L’eau lui léchait le menton.

Assis à la fenêtre de sa chambre à coucher, son fusil reposant sur l’appui de la fenêtre, Abel Bellamy regardait le parc obscur. Les autorités militaires avaient fait éteindre les lumières du village ; elles étaient interdites même dans les maisons. Dans un sens, c’était favoriser l’assiégé car il les avait eues dans les yeux et maintenant il voyait nettement dans l’ombre. Il avait vu les trois hommes qui, prudemment, centimètre par centimètre, gravissaient le monticule et un coup de fusil avait momentanément arrêté leur marche. Mais ils avaient vu la lueur, une mitrailleuse se mit en batterie et il se coucha vivement par terre pendant que les balles passaient au-dessus de sa tête. Quand le feu cessa, il regarda de nouveau et cette fois fit une victime car il entendit crier. Profitant de l’accalmie, il descendit à la salle des gardes. L’eau se répandait en deux colonnes blanc-vert de chaque conduite éclatée. Il escalada la barrière et éclaira la grille avec sa lanterne. L’eau atteignait presque le haut de l’escalier et la satisfaction éclaira son visage. Ils n’arriveraient pas à temps pour sauver ces rats en train de se noyer.

Dans le hall, il trouva Sen et lui ordonna rudement de retourner à la voiture. Le muet montra du doigt la porte et Bellamy comprit. Il devina ce qui se préparait. Ils feraient sauter la porte d’entrée et se précipiteraient par là. Il retourna à la salle des gardes, ferma la porte à clef et ferma de même la porte qui séparait le hall du couloir. Il leur faudrait un certain temps avant de se rendre compte de ce qui se passait d’anormal, plus longtemps pour arrêter l’afflux de l’eau. Rien ne pourrait sauver ses ennemis. Telle était la pensée heureuse qu’il caressait quand il prit position sur le pas de la porte de la bibliothèque pour attendre le craquement final.

Il y avait deux entrées à la bibliothèque : la première dans le hall, la seconde au pied de l’escalier qui conduisait à la pièce au-dessus où s’était caché habituellement Lacy. La seconde porte était généralement fermée à clef, mais Bellamy l’avait ouverte afin d’être prêt à toute éventualité. Ils devaient avoir de l’eau jusqu’au cou maintenant. Dans dix minutes ils seraient morts et personne n’aurait su comment ils étaient morts s’il avait pu amener l’eau directement à l’appartement au-dessous de la bibliothèque. Maintenant ils sauraient, quel que soit le genre de satisfaction qu’ils en éprouvent. Il avait été obligé de faire une ouverture à la dynamite entre les deux donjons afin que l’eau pût envahir aussi l’ancienne demeure de la Dame aux cheveux gris. Si seulement elle était là… C’était la seule pensée désagréable qui lui vînt : elle s’était échappée.

Il était absorbé dans ses pensées quand un terrible craquement se fit entendre vers la porte et le château trembla sur ses bases. Une seconde explosion suivit immédiatement la première et il sut que la porte extérieure était par terre et qu’il ne restait que la porte secrète descendue du plafond dans ses glissières. Mais celle-ci avait une armature de fer tellement solide qu’elle présenterait de grosses difficultés. Il entra dans la bibliothèque, laissant Sen, un fusil sur les genoux, opposant à l’inquiétude une figure imperturbable. Le vieillard était prêt à mourir, il ne souhaitait que la certitude que tout ce qu’il avait voulu était accompli. Ceci fait, il n’avait plus de raison de vivre. Le bruit que fit en s’ouvrant la porte opposée le fit se retourner.

« Restez où vous êtes, dit fermement le nouveau venu. Vous me connaissez, Abel Bellamy. »

L’intrus demeura figé un instant, l’arc bandé, sa main droite en arrière, presque à la hauteur de l’oreille. Il était là comme une statue, menaçant comme l’image même de la fatalité, et la lumière de la lampe d’argent se reflétait sur la flèche verte dont la pointe visait le cœur d’Abel Bellamy.

« Ne bougez pas ou vous mourrez, et je ne veux pas que vous mouriez avant de savoir.

— L’Archer Vert !… dit Bellamy d’une voix étranglée. Vous… vous, l’Archer Vert !…

— Un par un j’ai exécuté vos associés, les vils instruments dont vous vous êtes servi pour poursuivre l’innocent et opprimer le faible. Un par un, Abel Bellamy. Vous êtes le troisième. Qu’avez-vous à opposer à votre sentence de mort ? »

Les mots sonnaient de façon bizarre et effrayante. Bien que Bellamy l’ignorât, ils étaient pris mot pour mot dans la sentence de mort de la loi anglaise.

« Vous… l’Archer Vert !… »

Il ne pouvait, stupéfait, que répéter cela et s’emplir les yeux du spectacle terrifiant, remarquant même des détails tels que la présence d’une seconde flèche entre les doigts libres de la main gauche de l’Archer. Il se demanda si ce n’était pas un effort terrible de tenir un arc si tendu et si immobile.

Le revolver de Bellamy était sur son bureau. Pour l’atteindre, il fallait faire deux pas. Il les calcula avec soin, mais il savait que l’Archer Vert le savait aussi bien que lui. Il fallait temporiser.

« Si j’ai jamais fait quelque chose qui puisse se réparer avec de l’argent…

— De l’argent ?… dit l’autre méprisant. Comment osez-vous m’offrir de l’argent ? L’argent peut-il rendre à une femme innocente les huit années de tourments que vous lui avez imposées ? L’argent peut-il faire reculer le fouet et enlever les cicatrices de la peau d’un homme flagellé par votre ordre et vos machinations ? L’argent peut-il…

— Attendez, attendez, dit vivement Bellamy. Je peux vous donner quelque chose selon votre cœur, quelque chose qui plaira à l’Archer Vert. »

Les yeux de l’homme se rétrécirent.

« Que voulez-vous dire ?

— Ils sont là. – Bellamy cria presque ces mots. – Noyés comme des rats tous. Ils sont en enfer maintenant, Featherstone, Valérie Howet. Quant à vous, le diable ait votre âme. » Il sauta et, au moment où son pied quittait le sol, le bruit de tonnerre d’une seconde explosion toucha son oreille. C’était comme un accompagnement, un salut suprême à la mort d’un être qui n’avait craint ni Dieu, ni l’homme, ni son jugement.

CHAPITRE LVIII

PENDANT QUE L’EAU MONTAIT

Pendant qu’Abel Bellamy était encore dans le donjon du sanctuaire, poussant du doigt le chargeur chaud de son fusil, cinq personnes, dans le sous-sol, attendaient la mort. Lacy, muet de terreur, les Savini enlacés, silencieux, résignés.

« Featherstone. »

Jim ne répondit pas.

« Si les billets de banque sont souillés par l’eau, perdent-ils leur valeur ? »

Un juron de Lacy fut la seule réponse que reçut Julius. À ce moment un miracle se produisit. Les eaux se mirent à baisser plus vite qu’elles n’étaient montées.

« Qu’est-ce qui se passe ?

— Un répit. La trappe du donjon inférieur, brisée, a cédé et les eaux s’y précipitent. Aussitôt que l’étage inférieur sera rempli, l’eau remontera.

— Ne pouvons-nous sortir d’ici ? grogna Lacy. Ça va bien pour vous qui êtes un flic et devez par profession courir des risques. Mais c’est votre travail de nous tirer de là.

— Tais-toi ! » dit Julius méprisant.

Mais Lacy était fou de peur.

« Vous avez mon argent, Savini, fieffé voleur, vous me l’avez pris pendant que j’étais knock out. »

Jim entendit une bagarre et un cri de Fay, le bruit d’un coup, puis un clapotis.

« Julius est tombé, il va se noyer. Sale bête ! » cria la jeune femme.

Un autre clapotis et un rugissement de Lacy battant l’eau. Jim courut au bas de l’escalier. L’eau continuait à descendre et il n’y avait aucun risque de se noyer. Il atteignit le sol de la chambre et se dirigea vers le bruit du combat. Il étendit les mains, trouva une tête, l’attrapa par les cheveux et tira à lui.

« Remontez, espèce de chien », dit Jim d’une voix sifflante. Lacy, pour toute réponse, se retourna et lui sauta dessus.

Valérie était glacée d’horreur. L’obscurité était absolue ; elle ne pouvait pas voir le combat, mais les cris de Lacy, à demi fou, étaient terribles à entendre. Elle sentit Fay la pousser pour passer et descendre.

« Julius ! »

Sa voix angoissée éveilla l’écho de cette sinistre voûte.

« Tout va bien pour moi, mais où est le Capitaine ?

— Ici, près des marches », cria-t-elle. En se jetant dans cette direction, elle tomba sur le dos courbé de Lacy. Il tenait Jim à la gorge et lui mettait la tête sous l’eau quand l’intervention providentielle de Julius retourna la situation.

« Retournez à l’escalier », dit Jim.

Sa tête avait porté contre le mur de pierre au début du combat et il sentait le sang couler sur sa joue. Fay retomba en arrière quand les deux hommes se redressèrent, rivés l’un à l’autre, mais Julius les avait rejoints et leurs efforts conjugués parvinrent à maîtriser le forcené.

« Emportez-le à l’escalier vivement, l’eau remonte », dit Jim, et ils traînèrent Lacy de marche en marche. Jim n’avait pas prévu cette complication. Il était bien évident que cela ne pouvait rien changer au résultat final, mais pour leurs nerfs déjà tendus la présence de cette chose hurlante était insupportable. Lacy continuait à se débattre, et la montée de l’escalier sans rampe fut un cauchemar. « Je vais le garder devant moi », dit Jim quand ils eurent atteint la limite de hauteur.

« Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir, hurlait le misérable. Je vous maudis, Featherstone. Vous m’avez battu une fois, démon. C’est de votre faute si je suis ici ; je ne serais jamais venu au château de Garre sans vous.

— Restez tranquille ou je vous étouffe.

Les bras de Jim étaient autour de son cou et dans cette position l’homme était réduit à l’impuissance.

« Vous m’avez mis sur la plus basse marche pour que je sois le premier noyé, sanglotait Lacy. Je regrette que Coldharbour n’ait pas eu la jeune fille. Nous ne serions pas là.

— Votre tête touche au plafond, vous ne pouvez pas être plus haut. Silence ! »

Jim entendit des voix au-dessus, deux hommes parlaient. L’un d’eux était Bellamy ; il ne put reconnaître l’autre. Appeler au secours était peine perdue. Quelque chose vint lui effleurer le mollet : c’était une petite table que l’eau avait apportée jusque-là. Il l’attira à lui, se demandant s’il n’y avait pas un moyen de l’utiliser. Il eut l’idée de la retourner et constata que ses pieds touchaient ainsi le plafond. Si elle pouvait supporter le poids de Valérie, peut-être pourrait-elle ainsi profiter du dernier air respirable ? Mais à quoi bon prolonger ainsi son agonie ? et il repoussa la table.

« J’ai de l’eau au cou, hurlait Lacy en se débattant. Laissez-moi monter, allez au diable.

— Je vous jette en bas des marches si vous ne restez pas tranquille », dit Jim fermement, mais pendant qu’il parlait, d’un sursaut désespéré l’homme lui échappa et voulut se jeter sur lui, mais il manqua son but. Emporté par l’élan, il tomba pesamment dans l’eau et son cri fit trembler la jeune fille.

« Je ne sais pas nager, au secours !

— Ne bougez pas, Featherstone. – C’était la voix de Fay, impérative. – Il ne s’agit pour lui que de vivre quelques minutes de plus. »

Mais Jim avait entendu la voix toute proche et il tira une fois encore le misérable près de lui, tremblant, sanglotant, plus mort que vif. Puis voyant la fin prochaine, il se pencha vers la jeune fille et laissa parler son cœur.

« Valérie, j’étais jaloux de John Wood.

— Oui, je le sais, répondit-elle sur le même ton. Il m’attire irrésistiblement et j’ai de l’affection pour lui, mais je ne l’aime pas du tout de la même façon que vous… »

En baissant sa tête vers lui son menton toucha l’eau et elle ferma les yeux. Le silence n’était troublé que par les sanglots de Lacy. Il n’y avait plus d’espoir maintenant et le seul moyen de se prolonger un peu était de se mettre à l’eau et de faire la planche tant que cela serait possible. Jim se mit sur la pointe des pieds pour garder sa bouche hors de l’eau et dit à Valérie de faire de même.

« Qu’est cela ? » murmura Julius.

Ils avaient entendu au-dessus d’eux un bruit sourd comme si un gros meuble était tombé, puis un bruit de tonnerre fit frissonner l’eau, envoyant de petites vagues autour des lèvres de Jim. C’était une explosion toute proche, il ne pouvait s’y tromper. Si la police pouvait entrer au château à temps !… C’était maintenant une question de minutes car l’eau montait moins vite, arrêtée probablement par les portes. C’est alors qu’au-dessus de sa tête il entendit un déclic et vit apparaître un rai de lumière. On ouvrait la trappe… Il leva la main et tira, mais il fallait vaincre la résistance de l’eau pour abaisser la pierre.

« Savini… Valérie… tirez. »

Et lentement la trappe bougea.

Quelqu’un était au-dessus, faisant pression sur l’autre côté de la trappe.

« Êtes-vous tous là ? demanda quelqu’un.

— Oui. Pouvez-vous ouvrir la trappe maintenant ? »

Une main passa sur le bord de la pierre, une main brune, veinée, et la trappe acheva de se baisser jusqu’à être perpendiculaire. Fay fut la première à sortir et tomba exténuée sur le tapis devant la cheminée. Julius suivit, puis Lacy se rua comme un fou en se débattant en tous sens. Valérie attrapa le bord de la trappe et Julius l’aida à gagner l’air libre. Elle se retourna. Jim avait disparu et elle ne voyait que l’eau noire.

« Où est-il ? Jim ! cria-t-elle affolée. Cet homme l’a jeté à l’eau. »

Julius arracha son veston trempé et redescendit. Il n’avait pas la place de nager, il fallait plonger. Sans hésitation l’Eurasien plongea dans l’obscurité. Il voyait le carré lumineux de la trappe ouverte et soudain il toucha un vêtement et le saisit. Luttant de toutes ses forces, il tira Featherstone évanoui jusqu’en haut de l’escalier submergé et, quelques secondes plus tard, Jim était sauvé. Quand il ouvrit les yeux, la première chose qu’il vit fut un soldat, fusil en main, baïonnette au canon. Le soldat était à la porte et regardait Abel Bellamy étendu tout de son long sur le dos, les bras écartés ; il avait dans le cœur deux flèches si rapprochées qu’elles se touchaient presque.

« Qui a fait cela ? » demanda le soldat.

Jim se mit debout et regarda autour de lui. Mais l’homme qui avait ouvert la trappe et les avait délivrés de la terreur avait disparu.

M. Howet les rencontra dans le hall et entraîna sa fille loin du Chinois étendu là, si calme. Jim laissa la jeune fille aux bons soins de son père et retourna à la bibliothèque, douloureux et près de s’évanouir. Lacy l’avait frappé juste, et sur le coup il était tombé knock out. L’eau se répandait maintenant sur le parquet, elle avait gagné le couloir et se répandait jusqu’au hall. Il chargea un officier de police de trouver la commande de l’arrivée des eaux pour la fermer. Avec l’aide de Jackson qui avait été un des premiers à entrer au château, il ramassa le corps de Bellamy, le mit sur le divan et fouilla ses poches. C’est à ce moment que Spike Holland fit son entrée dans la bibliothèque.

« Est-il mort ? demanda-t-il.

— Complètement et moi je le suis presque. Faites venir une ambulance pour enlever « cela. »

« Cela » était Lacy qui était toujours là, gémissant, sur le parquet.

Quand Spike revint, Jim était assis sur le divan à côté du mort, la tête entre ses mains. Il leva la tête en l’entendant.

« Où sont les Savini ?

— Je les ai envoyés dans ma chambre au Vérat Bleu. Savini avait hâte de savoir si j’y avais du feu et si les billets de banque mouillés étaient perdus. »

Jim eut un pâle sourire.

« Si l’Archer Vert a tué Bellamy, il doit être encore dans la maison, dit Spike en s’asseyant près du téléphone pour attendre la communication qu’il venait de demander. Il ne peut s’être enfui par le passage secret.

— Quel passage ? celui qui vient du Manoir de la Dame ? Pourquoi ne peut-il pas être venu par là ?

— Parce que toutes les portes étaient fermées de l’intérieur. Aussitôt que j’aurai rédigé mon papier, j’irai le vérifier.

— Cette fois, je sais vraiment qui est l’Archer Vert, Holland, dit Jim en se levant péniblement.

— Il y a longtemps que je le sais, dit Spike suffisant. C’est M. Howet, mais je ne pense pas faire imprimer cela.

— Si vous le faisiez, vous imprimeriez quelque chose d’absolument faux. L’Archer Vert, c’est… » mais il s’arrêta.

« C’est ?… insista Spike pressant. Oh ! dites-le-moi, Featherstone. Il est encore temps pour la première édition. »

Jim se dirigea péniblement vers la porte et se retourna :

« Peut-être ne vous le dirai-je jamais. »

CHAPITRE LIX

JULIUS FAIT CUIRE DE L’ARGENT

Au Vérat Bleu, Jim trouva son fidèle valet de chambre qui lui avait apporté des vêtements de rechange, ce qu’il apprécia grandement. Aussitôt qu’il se fut changé et rasé, il se rendit au Manoir, s’attendant à apprendre que Valérie s’était couchée. À sa grande surprise il la trouva au salon. John Wood était auprès d’elle. Elle vint à lui, les mains tendues, et il la prit dans ses bras.

« J’aurais voulu rester près de vous, mais père m’a entraînée. Vous connaissez M. Wood ? »

Jim salua et John Wood, avec un léger sourire, l’observait attentivement. Ses yeux ne quittaient pas son visage.

« J’ai une grande surprise pour vous, Jim. L’événement le plus merveilleux que je pouvais souhaiter est arrivé. Devinez qui j’ai trouvé en arrivant ici ?

— …

— Ma mère. » À ce moment la porte s’ouvrit ; une frêle et très jolie femme entra au bras de M. Howet et Jim vit immédiatement combien Valérie lui ressemblait. « C’est Jim… maman » ; elle prononça ce mot timidement.

Mme Held mit ses deux mains dans les siennes.

« Je vous dois beaucoup, capitaine Featherstone, mais je pense que vous avez votre récompense. » Ses yeux regardaient l’homme assis sur le divan et elle sourit. « Je veux vous présenter mon fils.

— Votre fils ? »

Elle sourit de sa surprise.

« Oui, John Wilfred Bellamy. »

Jim, qui savait tant de choses, ignorait ce fait essentiel. Il les regardait, stupéfait, les uns après les autres.

Il ressentait encore les effets de son combat dans l’eau quand il revint au village et se dirigea vers l’auberge. La petite rue était pleine de monde en dépit de l’heure tardive et les becs de gaz, allumés de nouveau, avaient rendu à Garre son éclat coutumier. Il trouva Spike au milieu d’une foule de collègues au bar, Spike était heureux. Jim n’avait aucune illusion quant à la cause de sa joie, ce n’était nullement de savoir les prisonniers délivrés ou non ; au point de vue professionnel, le reportage seul l’intéressait. Celui-ci était magnifique et cela rendait Spike si éperdument joyeux que cela suscita la méfiance de Jim.

« Non, je ne suis pas fou, si c’est ce que vous voulez dire. Ce n’est qu’une manifestation de mon exubérance naturelle.

— Où est Julius ?

— Venez et voyez. – La joie de Spike redoubla. – Il est assis devant le feu en train de faire sécher des billets de banque de dix livres et Fay a emprunté un fer à repasser à son hôtesse ; elle fait un travail de repassage qui ferait pâlir d’envie un Chinois. »

Jim monta avec lui. Dans la grande pièce qu’occupait Spike depuis son arrivée à Garre, et où s’était réuni un club d’information pour les journalistes nouvellement arrivés, Julius Savini faisait littéralement rôtir des billets de banque. Dans un pyjama que Spike lui avait obligeamment prêté, il était accroupi sur le tapis du foyer, tenant devant le feu, avec une pince à toasts, un rectangle de papier.

« Je pense que ça va, Fay », dit-il en regardant son « toast » d’un air satisfait.

Fay prit le billet, le mit sur un linge et le repassa doucement avec le fer. Elle aperçut Jim et lui sourit. L’hôtesse dont elle portait la robe de chambre était petite et grosse. Fay était grande et mince. L’effet était comique.

« Entrez, Featherstone. Julius est en train de sécher les billets de banque que Bellamy lui a donnés avant de nous mettre en cage. Ils sont bien à nous, ajouta-t-elle avec une certaine dignité, et si ce pauvre Lacy prétend jamais que Julius l’a volé, je vous demande de le boucler.

— Combien avez-vous là, Fay ? demanda Jim, amusé.

— Presque dix mille livres. Nous n’en avons pas encore fait le compte exact, mais c’est ce que nous estimons. Nous avons décidé, Julius et moi, de nous retirer à la campagne et de faire de l’élevage de volailles. J’ai toujours adoré les œufs. Où est Lacy ?

— Je l’ai envoyé à l’hôpital le plus proche, mais je pense que vous auriez tort de vous tourmenter pour lui. Quand nous l’avons fouillé tout à l’heure, le sergent Jackson a trouvé sur lui une somme considérable.

— L’argent de Lacy ne nous intéresse pas, dit Fay d’un air dégagé. N’est-ce pas, Julius ? »

Il approuva d’un signe de tête, mais Jim ne put rencontrer son regard.

« N’envier personne a toujours été ma devise, Featherstone. Si ce pauvre fou a de l’argent, tant mieux. Où l’avait-il mis ?

— J’ai oublié. Je crois que c’était dans une poche sous son déguisement vert, qu’il cachait l’autre argent.

— Quel autre argent ? dit Fay innocemment.

— Environ deux mille livres. »

Fay eut une exclamation de contrariété.

« Entends-tu, Julius ? Il y avait deux mille livres dans sa poche. » Au prix d’un effort elle se domina. « J’en suis très contente, bien que ce soit de l’argent gâché. Un homme comme Lacy ne sait pas dépenser. C’est un art, Featherstone ; il faut avoir été élevé pour cela. Je suppose que c’était dans la poche de gauche de son drôle de pantalon ? demanda-t-elle en ayant l’air de n’y pas toucher.

— Je n’en suis pas sûr, mais je le crois.

— Je t’avais dit, Julius… » commença-t-elle d’un ton de reproche.

Julius toussa.

« Je t’avais dit, continua-t-elle, de prendre le revolver et de laisser l’argent. Vous voyez comme il s’est conduit correctement, Featherstone ?

— Vous allez mener votre ferme avec une honnêteté exemplaire. »

Elle acquiesça.

« M. Howet nous aidera. Et remarquez, Featherstone, bien que nous ayons un capital… de l’argent que Julius a économisé par des années de dur labeur… »

Jim se mit à rire.

« Je ne vais pas ouvrir une enquête pour savoir comment Julius a acquis cet argent et j’accepte bien volontiers votre version de tout à l’heure. Puisque Bellamy vous l’a donné, pourquoi chercher une autre explication ? » Il lui mit les mains sur les épaules et sous le regard approbateur de Savini il l’embrassa sur les deux joues. « Vous êtes une trop gentille et trop bonne fille pour n’être pas honnête et le fond de votre cœur est profondément droit. Si Julius vous laisse sortir à nouveau du droit chemin, je ne le lui pardonnerai pas. »

Elle ne dit rien jusqu’à ce que Jim fût sorti, puis :

« As-tu vu cela, Julius ? » dit-elle, un peu chavirée.

Savini fixait un billet de cinquante livres informe au bout de sa pince à toast.

« Ce garçon est beaucoup trop bien pour être de la police.

— Tout dépend du point de vue auquel on se place. »

CHAPITRE LX

LE SECRET DE L’ARCHER VERT

Le lendemain matin, Jim avait rendez-vous avec M. Howet. Valérie était allée à Londres avec sa mère ; John et Howet restaient seuls et ce dernier était redevenu lui-même ; ses bons yeux brillaient derrière ses verres épais, vivants et gais.

« Il me semble, capitaine Featherstone, qu’il serait légitime que vous connaissiez en entier cette histoire qui vous a valu de si rudes épreuves, commença M. Howet. Je pense que Valérie vous a déjà mis au courant… non ? Eh bien ! je vais donc commencer par le commencement.

« Ils étaient deux frères, Abel et Michel Bellamy. Abel était l’aîné, Michel avait six ans de moins. Les affaires des Bellamy ressemblèrent beaucoup aux miennes, c’est-à-dire qu’ils furent d’abord pauvres et ne purent certainement pas donner à Abel l’éducation qu’ils donnèrent à Mike. Abel n’éprouva pour son frère que de la haine dès sa naissance et lorsqu’il s’aperçut en grandissant de la différence de classe sociale qui existait indiscutablement entre eux, sa haine se doubla d’une amertume qui ne devait plus le quitter et criait vengeance.

« Presque dès ses débuts, Abel gagna beaucoup d’argent. Il fit une série de spéculations heureuses dans le bâtiment. Tout lui réussissait, l’or affluait vers lui, mais malgré cela il ne pouvait pardonner à son frère les avantages de son éducation supérieure, et peut-être aussi la préférence que lui avaient montrée ses parents. Quoi qu’il en soit, dès qu’ils furent morts, Abel s’empressa de s’employer à ruiner son frère. Peut-être s’en serait-il lassé, mais heureusement ou malheureusement pour lui, Michel s’éprit d’une jeune fille, la seule femme au monde qui eût jamais inspiré à Abel un sentiment ayant un rapport lointain avec l’amour. Elle s’appelait Elaine Held. C’était une jeune fille de bonne famille qui commit l’imprudence de montrer à Abel Bellamy combien sa laideur lui apparaissait repoussante.

« Avec sa brutalité coutumière, il alla trouver le père de la jeune fille et lui offrit une somme importante pour rompre les fiançailles de sa fille avec Michel et la contraindre à l’épouser. M. Held, qui faisait partie de la bonne société de Cleveland, repoussa cette idée avec indignation et le mariage eut lieu. C’était le premier échec sérieux qu’eût éprouvé Abel dans sa carrière, et il le ressentit si profondément qu’il mit des années à préparer sa vengeance. De temps à autre, il faisait une tentative pour essayer de convaincre Elaine de divorcer pour l’épouser. Elaine ne le dit jamais à son mari et il ignora jusqu’à sa mort la cause réelle de sa ruine.

« Un enfant était né, un fils, et pour un temps Abel cessa ses persécutions. C’est après la naissance du second enfant que, rencontrant Elaine par hasard à New-York, ses sentiments anciens parurent revivre et ses vieux projets reprirent corps. Elle repoussa ses propositions dans des termes qui ne pouvaient lui laisser aucun doute sur les sentiments de répulsion qu’elle éprouvait pour lui. Il la quitta en jurant de se venger. Un mois plus tard, la petite fille était enlevée dans un jardin pendant qu’on détournait l’attention de la nurse qui la promenait. Abel se rapprocha des malheureux parents et offrit, en ami désintéressé, de dépenser sa fortune pour rechercher l’enfant, mais secrètement il fit savoir à la mère de quel prix elle devrait le payer, c’est-à-dire, comme toujours, divorcer pour l’épouser. Elle n’osa pas le dire à Michel, bien qu’elle sût que son beau-frère était l’auteur de l’enlèvement. Elle ne pouvait que prier Dieu de lui donner l’apaisement et de lui rendre son enfant. Quand Michel se décida enfin à s’adresser à la police, Abel saisit l’occasion que lui offrit la catastrophe de River Bend et fit déposer un soulier de la petite fille parmi les débris recueillis aux fins d’identification, et le reste fut facile. De faux témoins affirmèrent avoir vu une femme portant un enfant, et l’enquête fut close.

— Mais ce n’est pas Valérie, dit Jim. Cet accident date de vingt ans et il y a vingt-trois ans que Valérie vous fut remise.

— Il y a eu deux catastrophes à River Bend, et ce fut là l’erreur de John Bellamy. La première se produisit il y a vingt-trois ans, mais il y en eut une autre trois ans plus tard, exactement au même endroit. Wood, ou plutôt John Bellamy, n’avait que des renseignements très précaires pour guider son enquête. Sa mère lui avait raconté l’enlèvement de sa sœur, mais il n’avait pas songé à vérifier la date exacte avant qu’elle disparût à son tour. Peu après ce terrible événement, Michel Bellamy mourut et ne doutant pas qu’elle l’épouserait maintenant qu’elle était veuve, Abel renouvela sa demande, qui fut repoussée. Il la menaça de toutes sortes de vengeances et, se souvenant du sort de sa fille, elle réalisa tout ce qu’elle possédait et partit pour l’Angleterre.

« Des années s’écoulèrent avant qu’Abel retrouvât sa trace. Elle vivait sous son nom de jeune fille, dans une situation aisée, non loin d’ici, à Guilford. Son fils suivait les cours d’une école technique pour devenir ingénieur quand Abel Bellamy réapparut. Il avait complètement changé d’attitude, ne parlait plus de mariage, mais faisait montre au contraire de regretter sa folie. Il parvint sous ce masque amical à la convaincre de mettre sa petite fortune, investie jusqu’alors en solides valeurs commerciales, dans une affaire qui, bien entendu, ne valait rien et où elle perdit presque tout. Son courage ne faiblit pas. Elle réunit le peu qui lui restait et vint à Londres avec son fils vivre tout près de la grande école où il terminait ses études.

« Abel Bellamy avait atteint une fois Elaine par son enfant. Il résolut de revenir à cette tactique. Le jeune homme se vit entouré de gens aimables qui ne voulaient que lui offrir des invitations. Ne se méfiant de rien, il se laissa emmener dans une maison du quartier chic où des gens riches et fous se font exploiter par des escrocs professionnels et leurs femmes. Le jeune Bellamy n’était ni riche ni fou ; il n’était pas depuis longtemps dans cet antre qu’il s’était rendu compte de son caractère particulier. Mais avant qu’il pût partir, l’une des femmes poussa un cri et affirma qu’on lui avait volé une broche de diamants. La police fut appelée. On trouva la broche épinglée à l’intérieur du smoking de John Bellamy, qu’il avait quitté un moment pour jouer au billard. Il passa en jugement et fut condamné à six mois de travaux forcés.

« Après cela, Abel Bellamy jeta le masque. Il dit à la mère comment il avait machiné la chose et la menaça de pires représailles par la suite. C’est à cette époque qu’il acheta le château de Garre. Je crois qu’il fut tout d’abord impressionné par sa force, mais aussi tenté par la possibilité qu’il lui apportait d’y tenir enfermée sa victime.

« En ce qui concernait John, il tint parole sans tarder. Un des satellites d’Abel Bellamy le mit en rapport avec un gredin nommé Creager, qui était gardien de prison et avait failli perdre son emploi déjà pour avoir trafiqué avec des prisonniers. C’est probablement Creager qui fut l’instigateur du complot infâme. Abel Bellamy ne connaissait pas les règlements des prisons anglaises et il est vraisemblable que Creager fut l’auteur aussi bien que l’exécuteur de ce qui suit.

« Un matin, on entendit un appel au secours venant de la cellule de John Bellamy, et Creager en sortit, la tête ensanglantée. Vous vous souvenez d’avoir eu entre les mains une lettre dans laquelle Creager prévoyait qu’il serait blessé. Il s’était fait lui-même cette blessure avec une sorte de poignard qui ne devait évidemment pas se trouver dans la cellule, et Creager jura que le prisonnier l’avait sorti de ses vêtements. Le jeune homme fut emmené au cachot en attendant d’être jugé.

« Comme vous le savez, capitaine Featherstone, il n’y a qu’un châtiment pour ceux qui attaquent leurs gardiens, c’est le fouet. C’est une chose horrible, bien que certainement plus efficace que la prison pour la répression de certains délits. Le jeune homme reçut trente-cinq coups sur les épaules et en porte encore les marques. Quand il sortit de prison, il se mit à la recherche de sa mère et constata qu’elle avait disparu. Marqué par son passage en prison, il prit le nom de John Wood. Travaillant nuit et jour tout en gagnant sa vie comme tourneur, il fit une invention intéressante dont le brevet lui rapporta une petite fortune. Il ne cessait pas de chercher sa mère. Quand la guerre fut déclarée, il rejoignit l’armée et dut servir sous son vrai nom parce que les autorités militaires lui demandèrent ses papiers. Il fut porté disparu au cours d’un vol de reconnaissance en territoire allemand. L’erreur fut reconnue ensuite et la rectification faite au journal officiel. Le plus extraordinaire fut qu’Abel Bellamy n’en ait pas eu connaissance. La passion des enfants se développa avec la fortune du jeune homme. Il fonda en Belgique le premier de ses foyers de l’enfance. Son œuvre s’étend maintenant en Angleterre et jusqu’en Amérique. Pour conserver le bénéfice de sa mort officielle et entrer en possession sans complications de ce que possédait le lieutenant Bellamy, il eut l’idée de faire ce testament en faveur de John Wood. Et nous devons constater que les autorités anglaises ne se préoccupèrent pas autrement de vérifier si Bellamy était bien mort. On accepta simplement la notification officielle et John Wood entra en possession du legs qu’il s’était fait à lui-même sans difficultés. »

Jim attendait qu’il continuât, mais M. Howet semblait avoir terminé son récit.

« Et voilà toute l’histoire, capitaine Featherstone. »

Jim regardait le plafond. Il fit quelques ronds de fumée et les suivit des yeux.

« Il y a dans les Bois du Cloître une maison. Cette maison est exactement à huit kilomètres, par la route, de l’aérodrome d’Addley, qui a un service aérien régulier avec la Belgique, hiver comme été.

— En effet.

— On m’a dit, continua Jim en fixant toujours le plafond, que M. Wood l’utilisait souvent.

— C’est bien possible.

— Il arrivait habituellement à la fin de l’après-midi et partait le matin de bonne heure. Ainsi il était toujours en Belgique si on lui télégraphiait, comme cela s’est produit après le meurtre de Creager.

— Évidemment, dit encore M. Howet.

— John Wood Bellamy a encore un talent assez curieux, c’est un virtuose de l’arc. Ce peut être simple coïncidence.

— Comment le savez-vous ?

— J’avais fait faire une enquête en Belgique il y a déjà quelque temps, exactement au moment de la mort de Coldharbour Smith, et j’avais appris que Wood était à Londres ce jour-là. C’est alors que me fut révélée l’existence, tout près de Wenduyne, d’une sorte de cirque dans les dunes, où un Anglais excentrique (on le considère comme Anglais bien qu’il soit Américain) pratique le tir à l’arc plusieurs heures par jour depuis des années, et il le faisait déjà avant la guerre. Vous admettrez bien que c’est étrange ? »

M. Howet fit face à Jim Featherstone.

« J’ai une question à vous poser, Jim, dit-il en le regardant dans les yeux. Vous avez une situation élevée dans la police, et ceci implique certains devoirs, mais il est des cas, il me semble, où la police ferme les yeux sur certains crimes qu’elle prétend ignorer. On appelle cela agir au mieux de l’intérêt général ; je sais que dans ce pays on respecte cette raison et je crois qu’on fait bien. Qui est l’Archer Vert ?

— Vous me le demandez sérieusement ?

— Oui.

— Soit. Je vais vous le dire, dit Jim en continuant d’éviter son regard. L’Archer Vert est l’homme qui emmena Elaine Held du donjon où Abel Bellamy la gardait prisonnière, jusqu’au Manoir de la Dame, au milieu de la nuit. C’est alors que vous l’avez découvert et tenu au bout de votre revolver jusqu’à ce que vous ayez appris la vérité et l’ayez aidé à s’échapper.

— Je ne sais pas qui c’était, dit vivement Howet. Il était masqué. J’ai trouvé le passage souterrain par hasard.

— Bellamy a fait la même découverte en allant chercher lui-même du lait dans la salle aux provisions. Lacy me l’a dit ce matin. Il m’a dit aussi qu’Abel Bellamy avait trouvé un mouchoir appartenant à Valérie, qu’elle avait perdu en visitant le Manoir, et qu’avait trouvé l’Archer Vert. La femme en pleurs qu’entendit Valérie était Elaine Held et elle fut emmenée par un chemin détourné à la maison des Bois.

« L’Archer Vert est l’homme qui était assez près de Spike Holland, dans le hall de l’hôtel Carlton, pour entendre Creager, qu’il reconnut et dont il ne fut pas reconnu, pas plus que Bellamy ne l’avait reconnu quand il vint lui proposer d’acheter le château. Il entendit donc Creager dire à Holland qu’il lui raconterait une bonne histoire et préféra décider sa mort plutôt que de la lui laisser conter, persuadé qu’il s’agissait de la peine infamante subie par lui, ce qui, en le démasquant, lui faisait perdre le fruit de ses recherches nocturnes au château.

« L’Archer Vert est celui qui vit Valérie escalader le mur pour pénétrer dans le parc de Garre, la suivit et la sauva des chiens. J’irai plus loin, – Jim avançait avec prudence dans sa démonstration. – Il fut l’un des premiers à rencontrer Valérie quand elle sortit du château. C’est lui qui prit le journal de la prisonnière, ce qui lui permit d’identifier Valérie.

— Qu’allez-vous faire ? Le nommer ? demanda M. Howet.

— Il n’est pas « d’intérêt général » que je livre le nom de mon futur beau-frère, même s’il a tué, même s’il a agi en justicier. »

M. Howet lui tendit les mains.

« Si je vous comprends bien, Jim Featherstone, vous allez donner votre démission. Vous avez sans doute raison, bien que vous renonciez à une carrière brillante. On m’a dit que vous aviez une fortune personnelle, sinon je vous aurais offert la plus belle situation qu’il soit en mon pouvoir de faire à quelqu’un.

— J’aimerais être votre gendre », dit doucement Jim.

Un nuage passa sur le visage de M. Howet.

« Je l’aimerais aussi, dit-il pensivement. Cela dépend de la réponse qu’Elaine Bellamy voudra bien me donner dès qu’elle sera assez remise pour que je puisse me permettre de lui parler mariage. »


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Wallace, Edgar, L’Archer vert, Paris, Hachette, 1936. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page adapte une photo, tirée de Wikimédia, Parcours field, Ifaa, archer avec longbow, Traumrune, 27.08.2005 (licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported.)

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