Edgar Wallace

LE
CAPITAINE DES ÂMES

Traduction : J. Niac

1933 (1922)

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LIVRE PREMIER.. 5

CHAPITRE PREMIER.. 5

CHAPITRE II. 14

CHAPITRE III. 20

CHAPITRE IV.. 32

CHAPITRE V.. 39

CHAPITRE VI. 44

CHAPITRE VII. 51

CHAPITRE VIII. 56

CHAPITRE IX.. 61

CHAPITRE X.. 68

CHAPITRE XI. 76

CHAPITRE XII. 85

CHAPITRE XIII. 90

LIVRE SECOND.. 96

CHAPITRE XIV.. 96

CHAPITRE XVI. 109

CHAPITRE XVII. 118

CHAPITRE XVIII. 126

CHAPITRE XIX.. 132

CHAPITRE XXI. 141

CHAPITRE XXIII. 150

CHAPITRE XXIV.. 157

CHAPITRE XXV.. 164

CHAPITRE XXVI. 169

CHAPITRE XXVII. 175

CHAPITRE XXVIII. 182

LIVRE TROISIÈME. 187

CHAPITRE XXIX.. 187

CHAPITRE XXX.. 193

CHAPITRE XXXI. 199

CHAPITRE XXXII. 204

CHAPITRE XXXIII. 211

CHAPITRE XXXIV.. 216

CHAPITRE XXXV.. 221

CHAPITRE XXXVI. 225

CHAPITRE XXXVII. 228

CHAPITRE XXXVIII. 234

CHAPITRE XXXIX.. 240

CHAPITRE XL.. 246

CHAPITRE XLI. 253

CHAPITRE XLII. 257

CHAPITRE XLIII. 259

LIVRE QUATRIÈME. 268

CHAPITRE XLIV.. 268

CHAPITRE XLV.. 275

CHAPITRE XLVI. 286

CHAPITRE XLVII. 295

CHAPITRE XLVIII. 301

CHAPITRE XLIX.. 306

CHAPITRE L.. 311

CHAPITRE LI. 319

CHAPITRE LII. 328

CHAPITRE LIII. 334

CHAPITRE LIV.. 343

CHAPITRE LV.. 351

CHAPITRE LVI. 357

CHAPITRE LVI. 362

CHAPITRE LVIII. 365

CHAPITRE LIV.. 370

Ce livre numérique. 371

 

LIVRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

« MON CHER RONNIE,

« Nous sommes revenus d’Italie aujourd’hui. Papa espérait vous voir à la gare et moi-même je vous ai cherché des yeux en descendant du train ; mais, hélas ! vous n’étiez pas là et j’en ai été très déçue. M. Steppe était venu à notre rencontre. Je sais que vous l’aimez beaucoup, peut-être l’aimerai-je un jour quand je le connaîtrai davantage, mais je vous avoue qu’actuellement je n’éprouve en sa présence qu’un seul sentiment : la peur.

« J’ai fait la connaissance d’Ambroise Sault. Papa venait de sortir quand la femme de chambre m’a annoncé qu’un « drôle d’individu » prétendait avoir rendez-vous avec lui. Dès que j’ai vu ce « drôle d’individu » j’ai pensé à vous, bien qu’il ne vous ressemble pas plus que je ne ressemble à M. Steppe. C’est un homme âgé ; il a les cheveux gris, le teint brun et un profil de médaille. Quand son regard si tendre et si affectueux s’est posé sur moi, j’en ai été si bouleversée que les larmes me sont venues aux yeux. Ne vous moquez pas de moi, Ronnie, je vous en prie. J’ai éprouvé pendant quelques secondes une impression si étrange que je n’arrive pas moi-même à la comprendre. Ambroise Sault est dans les mêmes affaires que M. Steppe et que Moropulos. J’ignore de quelles affaires il s’agit exactement et cette ignorance me pèse. Je ne sais qu’une chose, c’est que M. Steppe est un grand financier, mais ce qui m’inquiète c’est de voir papa mêlé à tout ce mystère. J’y pense bien souvent avec une angoisse infinie, il faut bien que je vous l’avoue. Venez me voir, Ronnie, et, je vous en prie, rassurez-moi. Je vous promets de ne plus jamais vous parler de… vous savez à quoi je fais allusion.

« Je ne me suis jamais pardonnée de vous avoir si profondément blessé. Je n’ai qu’une excuse : jamais encore je n’avais eu affaire à des maîtres-chanteurs, et ce garçon paraissait si sérieux, si sûr de son fait. M’avez-vous pardonné, Ronnie ? La vieille affection que j’ai pour vous aurait dû me défendre d’un si horrible soupçon. Et puis cette femme était si commune… »

Beryl Merville cessa brusquement d’écrire et se retourna.

— Entrez ! dit-elle.

La femme de chambre entra, semblant avoir peine à retenir son envie de rire.

— Ce monsieur Sault est là, mademoiselle.

Beryl mordillait son porte-plume.

— Lui avez-vous dit que le docteur était sorti ?

— Oui, mademoiselle, alors il m’a demandé si Mademoiselle était là. Je lui ai dit que j’allais voir.

Elle se mordait les lèvres pour ne pas rire.

— Pourquoi riez-vous, Dean ?

Beryl la regardait avec sévérité. Pourquoi se sentait-elle tenue de défendre cet homme contre le ridicule ?

— Oh ! mademoiselle, il est si drôle ! Il a dit : « Peut-être qu’« elle » me recevra ». Vous voulez dire Mlle Merville ? lui ai-je demandé. « Merville », a-t-il répondu d’un air étrange, « bien sûr, Beryl Merville. » Puis il a marmonné quelque chose tout bas. Je crois qu’il a dit : « Quelle pitié… »

— Faites-le monter, interrompit Beryl avec impatience.

Elle attendit Sault, perplexe. Pourquoi avait-elle tant envie de le revoir ?

Debout sur le pas de la porte, Ambroise Sault, son chapeau à la main, la regardait. Elle était assise, les mains jointes, l’air pensif… Elle tressaillit, se retourna brusquement et alla au-devant de lui.

C’était un homme de couleur ! Elle ne s’en était pas aperçue plus tôt et elle en fut étrangement émue. Sa peau était à peine teintée, il avait les yeux gris.

— J’espère, mademoiselle, que je ne vous dérange pas ?

Il parlait d’une voix grave et douce.

Était-ce un créole ? Un Malgache ? Peut-être était-il né dans une colonie française ? Il parlait anglais sans aucun accent ; mais ce « mademoiselle » lui était venu tout naturellement aux lèvres.

— Vous êtes Français, monsieur Sault ? Je crois que votre nom est français ?

Elle le regardait en souriant, d’un air interrogateur, surprise elle-même de sa curiosité.

— Non, mademoiselle, répondit-il en hochant la tête. Je suis né aux Barbades, mais j’ai vécu à Fort-de-France, c’est-à-dire à la Martinique, pendant des années. Ensuite j’ai habité Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, c’est aussi une colonie française.

Un étrange silence plana. Sault n’avait pourtant pas l’air intimidé et ne semblait pas gêné le moins du monde.

Elle cherchait à juger l’homme qui était là debout devant elle, mais elle n’y parvenait point. Mise en présence d’un inconnu, elle savait, du premier coup d’œil, reconnaître le milieu social auquel il appartenait. Quelquefois même un secret instinct lui inspirait d’emblée un jugement sûr et précis. Et pourtant la personnalité d’Ambroise Sault lui échappait complètement.

— Mon père va bientôt rentrer, monsieur Sault. Voulez-vous vous asseoir ?

Il hésita une seconde, puis prit une chaise. Elle avait envie de bavarder avec lui et d’apprendre à le connaître. Elle n’éprouvait pas cette légère angoisse qu’elle avait souvent ressentie en présence d’un inconnu. Elle était de plus en plus intriguée : Ambroise Sault avait l’air d’un ouvrier. Peut-être était-il chargé d’un message pour le Dr Merville ? Ses vêtements, usés et peu-soignés, trahissaient sa situation modeste. Son veston-était boutonné tout de travers, ce qui était d’un effet comique.

— Travaillez-vous depuis longtemps avec mon père ? lui demanda-t-elle.

— Non, pas depuis très longtemps ; Moropulos et Steppe le connaissent depuis plus longtemps que moi.

Il se tut brusquement et elle comprit qu’il n’en dirait pas davantage et que ce ne serait pas par lui que se dissiperait le mystère des affaires de Steppe et de son père. « Moropulos, Steppe » ; il parlait d’eux comme on parle de ses égaux. Ronnie lui-même se montrait respectueux vis-à-vis de M. Steppe, il semblait même en avoir peur. Son père n’arrivait pas toujours à cacher sa nervosité quand il était en présence du grand financier. Cet homme pourtant disait « Steppe » tout court : et ce n’était certainement ni par bravade, ni par insolence d’inférieur désireux de faire croire qu’il parlait de son égal.

Elle se demandait comment il appelait son père ; elle était à peu près sûre qu’il devait dire Merville tout court.

Sault la regardait fixement, sans trahir ni admiration excessive, ni antipathie. Elle avait toujours si peur des compliments ! Il aurait contemplé de la même manière la baie de Naples, les champs de narcisses en fleurs dès avant, ou après le coucher du soleil, les admirables collines bleutées de Montecatini. Elle évitait de rencontrer ses yeux et pourtant ne se sentait nullement gênée. L’admiration qu’il lui témoignait n’était pas de celles qu’elle provoquait d’habitude.

Elle eut un rire qui sonna faux et prenant un livre sur la table :

— Nous revenons d’Italie, dit-elle. Avez-vous déjà été en Italie ?

— Non, jamais, répondit-il et il prit le livre qu’elle lui tendait.

— C’est un livre remarquable sur la Lombardie et son histoire. Peut-être vous intéressera-t-il ?

Il tournait les pages lentement et souriait en la regardant ; elle n’avait encore jamais vu un tel sourire.

— Je ne peux pas lire, dit-il avec simplicité.

Elle ne comprit pas tout de suite et crut qu’il faisait allusion à sa mauvaise vue.

— Peut-être avez-vous envie de l’emporter chez vous ? demanda-t-elle.

— Je ne sais ni lire, ni écrire, expliqua-t-il sans la moindre honte, ou plutôt, je ne sais pas écrire les mots, mais seulement les chiffres. C’est si facile d’écrire des chiffres ! Quelqu’un m’a dit une fois, c’était je crois un professeur d’anglais à l’Université, qu’il était extraordinaire de pouvoir faire des mathématiques et employer tous les signes algébriques, sans savoir écrire. J’aimerais beaucoup pouvoir lire. Quand je passe devant une librairie, je me sens un peu comme un homme sans bras, qui aurait du pain à portée de sa main et ne pourrait pas le saisir. Et pourtant, je sais beaucoup de choses… Je paie quelqu’un pour me faire la lecture. On me lit Livy et Prescott, et Green aussi naturellement. Ne pas savoir écrire m’est indifférent, je n’ai pas d’amis.

S’il s’était montré honteux de son ignorance, ou plein d’amertume, elle l’aurait immédiatement rangé dans une certaine catégorie d’individus assez peu intéressants ; mais il en parlait comme il aurait parlé de ses cheveux gris : c’était un phénomène dont il n’était pas responsable.

Elle était stupéfaite. Quant à lui, il était tellement habitué à l’ahurissement de ceux auxquels il avouait son ignorance, qu’il ne s’en rendait même plus compte.

Il était si parfaitement heureux de voir de près et pour la première fois de sa vie, un être qui, à ses yeux, représentait la femme idéale, qu’il n’y avait pas place en lui pour un autre sentiment. Elle avait les cheveux plus blonds qu’il ne l’avait cru tout d’abord, le nez plus mince, le visage plus spirituel, les lèvres plus rouges et plus charnues ; le menton rond était d’un dessin moins ferme. Et les yeux… il aurait voulu qu’elle tournât la tête pour être plus sûr de leur vraie couleur. Ils étaient grands, assez écartés l’un de l’autre. Son regard était profond. Quant à sa taille, il savait qu’elle était grande, droite et d’allure gracieuse ; une vraie démarche de patricienne avec aussi quelque chose d’oriental. C’est ainsi qu’il s’était toujours imaginé les grandes dames de la cour de Constantin. Il se la représentait aussi sur la terrasse de marbre d’une belle villa de Chrysopolis. Elle était loin de se douter qu’il voyait en elle une créature d’exception. Elle ne savait pas qu’il la connaissait depuis longtemps, et que, chaque jour, pauvre être misérable et inconnu perdu parmi les élégants promeneurs, il avait attendu sa chère présence. Elle ne l’avait pas vu à Devon, au printemps… il était là pourtant, étendu dans l’herbe humide de Tapper Down, attendant son passage. Plus tard, assis parmi les malheureux, sur les pentes glissantes de la colline, il veillait sur elle, pendant qu’elle lisait, étendue sur la plage ensoleillée.

— Comme c’est curieux ! Je voulais dire comme c’est triste. Mais est-ce un grand chagrin pour vous ?

Il secoua la tête en riant.

— Ce serait bien ennuyeux de s’attendrir sur son propre sort ; mais heureusement cela ne m’arrive jamais. C’est ce qui rend presque tous les gens si tristes ; c’est là la véritable source de toute amertume. Comprenez-moi bien : on ne devient vraiment très malheureux que quand on se prend soi-même en pitié.

Elle fit oui de la tête.

— Regrettez-vous de ne pas savoir lire ? Aimez-vous la poésie ?

Ambroise Sault se mit à rire doucement.

 

Sortant de la nuit profonde qui m’environne,

Noir comme un puits de la tête aux pieds.

Je remercie les Dieux, quels qu’ils soient.

Pour l’âme fière et invincible qu’ils m’ont donnée.

 

— Ce poème et Théocrite, deux vers seulement de Théocrite, constituent tout mon bagage poétique. Mais j’ai trouvé un moyen de m’instruire. J’assiste souvent à des conférences sur la langue anglaise, l’architecture, la musique, l’histoire ; l’histoire m’intéresse beaucoup. J’aurais bien voulu suivre des cours de mathématiques, mais malheureusement on ne peut y assister que muni de certains titres universitaires.

— N’avez-vous jamais essayé de… de…

— D’apprendre à lire et à écrire ? Si, j’ai essayé souvent. Ma chambre est jonchée de livres de toutes sortes : b-a-ba, c-h-a-t chat. Mais je ne peux pas y arriver, tous mes essais sont restés infructueux. Je sais écrire quelques lettres de l’alphabet, celles dont j’ai besoin pour faire des mathématiques, mais impossible d’en apprendre davantage. J’ai alors l’impression que j’entre dans un brouillard épais, une sorte de mur de brume impénétrable qu’il m’est impossible de franchir. Je perds tous mes moyens. Je sais bien pourtant que « chat » s’écrit chat, mais quand je vois écrit « chat » avec ces signes mystérieux, ces lignes droites, ces lignes courbes… c’est un phénomène physique… les docteurs nomment cela d’un nom scientifique que j’ai oublié. Non, je n’arriverai jamais à savoir lire…

La porte s’ouvrit brusquement et le Dr Merville entra précipitamment. Il était grand et maigre. Il semblait de très mauvaise humeur. Beryl eut l’impression qu’il avait dû monter l’escalier en courant. Il regarda Sault d’un air hostile, en fronçant les sourcils. Quant à Beryl, il semblait ignorer sa présence.

— Tiens, Sault, vous voilà ? Je ne savais pas vous trouver ici. Allons, venez vite dans mon bureau.

Il était hors d’haleine, et Beryl devina qu’il était furieux de l’avoir trouvée en tête à tête avec Sault.

— Je suis heureux d’avoir fait votre connaissance, mademoiselle.

Ambroise Sault ne semblait pas du tout pressé de rejoindre le docteur. Celui-ci revint sur ses pas et, maîtrisant son impatience, les regarda prendre congé l’un de l’autre.

La porte du bureau était à peine refermée qu’elle s’ouvrit à nouveau et que le Dr Merville en sortit.

— Pourquoi diable as-tu fait entrer cet individu au salon, Beryl ? Il aurait aussi bien pu attendre à l’office avec les domestiques ou en bas au petit salon, enfin n’importe où ! Suppose que quelqu’un d’autre soit venu !

— Je croyais que c’était un ami de M. Steppe, répondit-elle avec le plus grand calme. Mais qui est-ce ?

— Qui, Sault ? Eh bien, c’est…

Le Dr Merville semblait incapable de répondre avec précision à cette question :

— Il est, en quelque sorte, l’employé de Moropulos… Il l’a connu en voyage… C’est un anarchiste.

Elle regarda fixement son père.

— Un quoi ?

— Je me suis très mal exprimé, il est communiste. Enfin, peu importe ce qu’il est. En tout cas, il a des idées bizarres… Il croit à l’égalité des races humaines. C’est un drôle de type, un rêveur. Il voudrait recueillir un million pour fonder un collège qu’il appellerait « le Collège Maternel ». Au revoir, Beryl, je suis obligé de te quitter mais, je t’en prie, ne va pas t’imaginer des choses extraordinaires ! Il n’est pas toujours commode. Je te parlerai de lui plus longuement un autre jour.

Il ouvrit la porte du salon et la referma brusquement.

Quand Beryl se retrouva seule elle essaya, mais en vain, de continuer sa lettre à Ronnie. Elle ne pouvait penser qu’à Ambroise Sault. Son visage, son regard profond la hantaient. Elle resta longtemps comme perdue dans un rêve, ne comprenant pas elle-même l’étrange attrait que cet homme exerçait sur elle.

CHAPITRE II

 Eh bien, Sault, quoi de nouveau ? demanda le Dr Merville.

— Moropulos est très inquiet. Des actionnaires ont reçu une lettre du directeur des Mines de diamants de Brakfontain, en Afrique du Sud. Ils sont allés voir Moropulos.

Merville, assis près de la table, feuilletait une revue et sa main tremblait.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment ont-ils pu savoir ? demanda-t-il d’une voix étranglée.

— Je crois qu’ils l’ont appris par le directeur de la mine. Ils ont découvert que le sous-directeur avait touché une grosse somme peu après l’envoi de son rapport. Moropulos m’a dit que les actions ont baissé de 30 points depuis hier matin. Diverley assure que Moropulos et sa bande, il a dit « bande », avaient soudoyé le sous-directeur pour qu’il n’envoie pas son rapport annonçant l’épuisement de la mine. C’est peut-être vrai, je ne connais rien aux affaires de Bourse.

Le Dr Merville se mordait les ongles, il semblait hésitant. Sault comprit tout de suite qu’il était en face d’un faible et son cœur se serra douloureusement à la pensée que c’était le père de Beryl. Comment et pourquoi le docteur était-il entré dans cette curieuse association ?

— Je n’y peux rien.

Le docteur semblait bouleversé et sa voix était rauque d’émotion. Il mit son lorgnon, l’enleva et le remit une seconde fois.

— Je me demande pourquoi ces gens font une enquête. Il n’y a rien de malhonnête à vendre des actions, quand on prévoit leur baisse, c’est de la spéculation et voilà tout, n’est-ce pas Sault ? Toutes les grandes affaires vivent des informations qu’elles reçoivent ou qu’elles achètent. Si… si Moropulos a envie, lui aussi, d’acheter ses renseignements, ça ne regarde personne…

— Peut-être y aura-t-il une enquête à la Bourse, dit tranquillement Sault. Moropulos m’a chargé de vous le dire. Le comité de Johannesburg a pris l’affaire en main et a exigé une enquête. Le sous-directeur a tout avoué.

— Tout avoué ! dit le docteur d’une voix haletante et il devint blanc comme un linge.

— C’est ce que dit M. Diverley. Il prétend également que Moropulos a été informé des conclusions du rapport un mois avant les directeurs.

Le docteur s’assit lourdement sur la chaise la plus proche.

— Je ne vois pas en quoi tout cela nous regarde, dit-il d’une voix faible. Il n’y a rien de mal à avoir des tuyaux sur une affaire qui dégringole, n’est-ce pas, Sault ?

— Je ne sais pas. Moropulos dit que c’est une conspiration et qu’ils pourront en faire la preuve si…

— Si ?

— S’ils trouvent les lettres écrites par un des administrateurs de la Société. Moropulos a ces lettres dans son bureau.

Merville tressaillit.

— Il faut les brûler.

Il criait presque :

— C’est de la folie de les garder… je ne savais pas du tout… il faut que Moropulos les brûle immédiatement. Retournez tout de suite auprès de lui et dites-lui de ne pas perdre une minute.

Ambroise mit la main dans la poche de son vieux veston et en sortit une liasse de documents.

— Les voilà, dit-il d’un ton froid. Moropulos prétend qu’il faut que vous les gardiez, peut-être perquisitionnera-t-on chez lui.

— Les garder ? Moi ?

Merville hurlait :

— Moropulos est fou, il faut les brûler !

Sault secoua la tête :

— Steppe ne veut pas. Il dit qu’elles peuvent être utiles plus tard. Il faut que ce soit vous qui les gardiez, docteur. Steppe l’exige. Demain je commencerai à travailler à la construction du coffre.

Le Dr Merville prit les papiers et les regarda d’un air perplexe, cherchant autour de lui une cachette sûre. Il y avait une boîte en fer sur son bureau. Il prit une clef, considéra encore d’un air de doute les papiers qu’il avait en main et les déposa dans la boîte.

— Qu’est-ce que c’est que ce coffre, Sault ? Je sais que vous êtes remarquablement adroit. Y travaillez-vous en ce moment ?

Sault acquiesça et ses yeux brillèrent.

— Mais à quoi servira-t-il ? Moropulos a un coffre et Steppe doit en avoir plusieurs. Pourquoi ne pas en acheter un, si vraiment il en faut un uniquement pour y cacher ces malheureuses lettres ?

— Impossible d’acheter un coffre, pareil à celui que je dois faire, répondit Sault avec calme. Il m’a fallu un an pour en imaginer le mécanisme. Comment ? Oui pour en imaginer la clef. En général elles sont très faciles à trouver ; mais celle-là ne l’est pas. Un mot quelconque, n’importe quelle combinaison de lettres permet de l’ouvrir, mais alors on ne trouverait rien dans le coffre.

Le docteur fronça les sourcils.

— Vous voulez dire que si quelqu’un d’autre…, si la police par exemple essayait d’ouvrir le coffre, le contenu serait détruit ?

Sault fit oui de la tête.

— Comment ?

Son hôte se leva.

— C’est bien simple. À peine touche-t-on aux lettres, sauf bien entendu si on connaît la clef, que le contenu d’un flacon d’acide se répand sur les papiers ; n’importe quel acide corrosif ferait l’affaire.

Merville pencha la tête, pensif. Il avait trouvé le défaut de la cuirasse :

— Et s’ils essayent de brûler une des parois du coffre, c’est chose faisable je crois, qu’arriverait-il ?

Sault se mit à rire doucement.

— Les parois en seront creuses et pleines de cet acide. Brûlez la paroi et l’acide, en s’écoulant, détruit le contenu du coffre.

— Vous êtes un homme étrange, le plus étrange que j’aie jamais rencontré. Je ne vous comprends pas.

Merville hocha la tête :

— J’espère que vous allez vous dépêcher de fabriquer ce coffre.

Au moment où Sault allait ouvrir la porte il ajouta :

— Où Moropulos vous a-t-il déniché, Sault ?

— Il m’a trouvé dans la mer, dit-il. Moropulos, à ce moment-là, s’occupait d’une affaire de transport. Il avait un bateau. Il s’agissait, je crois, de la contrebande des perles. Il ne vous l’a jamais dit ? Je n’en fais pas mystère.

— Il vous a trouvé dans la mer. Comment, dans la mer ?

— À dix milles de l’île des Pines. Je m’étais enfui de Nouméa avec trois Canaques. Nous nous étions sauvés en bateau. Nous avons été victimes d’un cyclone et nous avons chaviré au moment où nous nous laissions dériver pour aborder sur une île. Moropulos nous prit à son bord moi et les cannibales, quand il a découvert que j’étais un forçat…

— Un forçat… un forçat français ?

Sault avait la tête appuyée sur la main qui tenait le battant de la porte. Il fit signe que oui.

— Je croyais qu’il vous l’avait dit. Bien entendu il m’aurait volontiers ramené à Nouméa pour toucher la prime ; mais il ne tenait pas à ce que les autorités françaises connaissent la nature de son chargement. J’ai découvert plus tard qu’à notre arrivée à Loyalty Island, il avait essayé de me vendre.

Il sourit gaiement comme s’il évoquait un souvenir agréable.

— Moropulos aimerait bien se débarrasser de moi, mais maintenant j’ai appris à me rendre utile.

— Mais pourquoi… pourquoi aviez-vous été condamné aux travaux forcés ? demanda le Dr Merville, stupide d’horreur devant une telle révélation.

— Parce que j’avais tué un homme, répondit Sault avec le plus grand calme. Bonsoir, docteur.

CHAPITRE III

C’était un lundi matin, un jour de fête. Il faisait beau et chaud. Les aubépines étaient en fleurs. Les crocus brillaient dans les parterres et les narcisses penchaient la tête sous le vent léger qui faisait onduler les vertes prairies. Les allées étaient remplies de flâneurs.

Il y a un coin ombreux en face de Park Lane où s’alignent plusieurs rangs de chaises. Derrière ces rangs serrés quelques sièges isolés, groupés deux par deux, sont très recherchés le soir par les promeneurs.

Ce matin-là deux jeunes gens y étaient assis et formaient un couple bien assorti. La jeune fille était très jolie. Il était impossible de dire si l’on était en présence d’une simple ouvrière ou d’une jeune fille du monde. Les critiques les plus sévères n’auraient pu qu’approuver les moindres détails de sa toilette. Quant à lui, il était très élégant, mais d’une élégance sobre et de bon goût. Il avait l’air d’un jeune officier de cavalerie en civil. Et pourtant Ronald Morelle n’était pas soldat. Pendant la guerre, il avait servi mais n’en avait pas connu les horreurs. Il détestait le bruit des batailles et méprisait profondément tout patriotisme excessif. Sa connaissance de l’italien lui avait valu un poste quasi diplomatique au G.Q.G. à Rome.

Il avait fait jouer toutes les influences dont il disposait pour ne pas aller au front, et le sort l’avait bien servi ; l’armistice avait été signé le jour même où il devait enfin rejoindre son régiment. La vue seule des tranchées de l’arrière-front suffit à le faire frissonner.

La jeune fille assise à ses côtés le regardait avec admiration. Il avait cette beauté si rare due à une parfaite régularité de traits. Un nez droit, des yeux profondément enfoncés et un teint éblouissant, une bouche bien dessinée. Son menton était un peu mou : c’était le seul défaut qu’auraient pu lui reprocher les critiques les plus sévères. Pour Evie Colebrook, c’était l’homme le plus beau du monde, et, quand il souriait, comme il souriait à ce moment-là, c’est à peine si elle osait lever les yeux sur lui.

Il parlait de la beauté féminine et ses paroles flatteuses l’enchantaient.

— Voyons, monsieur, vous êtes ridicule ! protestait-elle. À combien de milliers de jeunes filles avez-vous déjà débité les mêmes compliments ?

— Mais non, vous vous trompez. Il faut même que je vous avoue, en toute sincérité, que je n’ai jamais fait de tels compliments à d’autres qu’à vous. Ne m’appelez donc pas monsieur, appelez-moi Ronnie.

— Déjà ? Mais je vous connais à peine. Dites-moi, j’ai bien peur que vous ne soyez qu’un homme à… comment dit-on dans ce livre que vous m’avez prêté ?

— Vous voulez savoir si je suis un homme à femmes ? Ma pauvre enfant que vous êtes jeune ! Je vous assure que vous vous trompez. Je vous jure que, quand je vous ai vue pour la première fois, j’ai eu le coup de foudre. C’est le hasard qui m’a conduit chez Burts. Je ne vais jamais dans les magasins. C’est François, mon valet de chambre…

— Je le connais, dit-elle. Il vient souvent faire des achats chez Burts.

— Il était sorti et je voulais… je ne sais plus quoi, j’ai même oublié ce que je voulais acheter et si je l’ai acheté. J’ai pourtant dû faire une emplette quelconque puisque je me suis trouvé tout à coup devant une caisse et devant la plus jolie caissière du monde.

Elle se mit à rire d’un rire joyeux et le regarda furtivement avant de baisser de nouveau les yeux.

— Je suis si heureuse et si étonnée que vous m’aimiez. Nous sommes si loin l’un de l’autre. Je sais que vous n’aimez pas à me l’entendre dire, mais je sens bien que vous êtes d’un tout autre milieu que moi. Il faut que je vous dise la vérité, elle n’est pas gaie. J’habite une horrible petite chambre dans un quartier misérable… plein de voleurs et de femmes qui boivent. Et ma mère est obligée de travailler pour vivre. Je n’ai reçu aucune instruction… Je sais lire, écrire, et compter, un point c’est tout. Je ne suis pas aussi intelligente que ma sœur Christiane. Elle est infirme et lit toute la journée ; si je ne l’en empêchais, elle lirait aussi toute la nuit.

Il la regardait pendant qu’elle parlait. Il admirait les jeux de lumière sur sa jolie tête, l’arrondi de son menton et la blancheur de son cou. Il la regardait comme un gourmet regarde de jeunes agneaux en train de paître et apprécie moins le joli tableau que fait ce troupeau au milieu des prairies en fleurs que l’excellent plat qu’il leur devra plus tard, quand ils seront tout à fait à point.

— Si vous étiez une mendiante et que je sois un prince, commença-t-il.

— Je ne suis pas une mendiante mais c’est tout comme… et, pour moi Ronnie, vous êtes un prince.

Elle réfléchit un instant.

— Et alors ?

— Comment les choses pourront-elles jamais s’arranger entre nous ? J’aime mieux ne pas y penser. Je suis si heureuse… quand je vous rencontre, si heureuse de vous aimer… et demain ne viendra jamais, seulement…

— Vous voulez dire comment notre chère amitié finira-t-elle ?

Elle fit signe que oui.

— Et comment voudriez-vous qu’elle finisse ?

Evie Colebrook enfonça la pointe de son ombrelle dans le gazon et en arracha une touffe.

— Il n’y a qu’une seule solution et vous la connaissez, dit-elle d’une voix basse.

Il se mit à rire.

— Je vous vois dans une belle robe blanche et sous un long voile blanc avec une couronne de fleurs d’oranger autour de votre jolie tête. Un prêtre en surplis lit dans un gros livre ; et des gens vous regardent en disant… vous savez bien ce qu’ils diraient. Je trouve que le mariage est une des institutions les plus bêtes de la société.

Elle resta silencieuse un long moment.

— On peut aussi se marier sans tant d’apparat, dit-elle enfin.

Se penchant sur elle il lui prit le bras.

— Et l’amour, Evie, dit-il d’un air grave. Qu’est-ce qui vaut mieux : un mariage entre deux êtres qui font un mariage de convenances et qui sont bien près de se haïr ou un amour éternel entre deux êtres qui s’adorent et que rien au monde ne pourra jamais séparer ?

Elle soupira, elle n’était qu’à moitié convaincue.

— Je me rends compte que je ne suis pas très intelligente et qu’il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas. Je ne veux plus y penser. Parlons d’autre chose, Ronnie. Avez-vous beaucoup à faire ce matin ?

Elle regardait d’un air d’envie la belle Rolls qui était devant eux.

— Oui, je suis très occupé en ce moment et pourtant je voudrais tant vous emmener promener ! N’importe où, pour vous avoir auprès de moi le plus longtemps possible, petite fée adorée. Quand vous reverrai-je ?

— Dimanche ?

— Pourquoi ne viendriez-vous pas prendre une tasse de thé chez moi, dimanche ?

— Non, j’aime mieux pas. Vous ne m’en voulez pas n’est-ce pas, Ronnie ? Suis-je vraiment si ridicule ?

— Mais non… oh, zut !

Une jeune fille à cheval passa devant eux. Elle souleva son fouet pour répondre au salut de Ronnie.

— Qui est-ce ? demanda Evie intriguée.

— Une jeune fille que je connais, répondit-il doucement ; la fille de mon médecin. Une mauvaise langue.

— Vous êtes honteux d’être vu avec moi ?

— Quel enfantillage ! Je suis si fier de vous que j’aurais voulu qu’elle s’arrête. Que le diable l’emporte !

Il prit sa main et lui sourit.

— Au revoir, ma bien-aimée, murmura-t-il.

Evie regarda Ronald s’éloigner. Il suivait des yeux « cette mauvaise langue », mais peu lui importait ! Elle rentra lentement chez elle, le cœur joyeux et plein d’espoir.

Au tournant de l’allée, la voiture de Ronnie dépassa le cheval.

— Pourquoi diable montez-vous à cheval un jour de fête ? Le parc est plein de voyous ; les gens chics restent chez eux aujourd’hui.

Beryl Merville le regarda d’un air moqueur.

— Mais vous-même, Ronnie pourquoi diable vous promenez-vous au parc ? Vous étiez avec une bien jolie jeune fille tout à l’heure, qui est-ce ?

Il fronça les sourcils.

— Une jolie fille ? Oh ! Vous voulez parler de la petite jeune fille qui était avec moi tout à l’heure ? Jolie ? Oui, elle est gentille, mais c’est une enfant. J’ai connu vaguement son père autrefois, il était colonel… J’ai oublié son nom. Il est quelque chose au ministère de la Guerre. Je crois qu’ils habitent près du parc. Je l’ai aperçue tout à l’heure et j’ai arrêté ma voiture pour lui dire bonjour. Je m’ennuyais tellement que j’ai été content de la rencontrer et de bavarder cinq minutes avec elle.

Beryl n’insista pas. Elle avait d’autres préoccupations.

— Oui, j’ai reçu votre lettre. Je suis une brute de ne pas avoir été au devant de vous, mais le fait est que j’ai eu beaucoup à faire. Ne vous moquez pas de moi, Beryl. C’est la pure vérité. Stuergeon, l’éditeur du Post Herald, a découvert que j’étais un grand écrivain. C’est très amusant…

— Mais, Ronnie, c’est une grande nouvelle ! Arrêtez votre voiture et tâchez de me trouver quelqu’un pour tenir mon cheval… j’ai des tas de choses à vous dire.

Il arrêta sa voiture et l’aida à descendre de cheval.

— Ronnie, il faut que vous payiez les chaises, je n’ai pas un sou de monnaie.

— Mais, j’ai des tickets, répondit-il sans réfléchir, et ce n’est qu’au moment où il les tira de sa poche qu’il comprit la gaffe qu’il venait de faire.

— Je croyais que vous n’étiez resté que cinq minutes avec la fille de votre fameux colonel. Il y a des jours où je me demande si vous ne vous passeriez pas plus facilement de manger que de mentir.

— Ma chère Beryl – M. Morelle avait l’air choqué et profondément vexé, – vous ai-je dit que je ne m’étais pas assis auprès d’elle ? Je ne pouvais tout de même pas la laisser debout. Elle m’a même demandé de lui faire faire le tour du parc en voiture, mais je n’en avais pas la moindre envie.

— Peu importe ce mystère, dit-elle gaiement, parlez-moi plutôt de votre nouvelle situation. Ils ont fini par arriver à vous faire travailler ; c’est bien ce que je craignais.

Ronnie se mit à rire.

— C’est très amusant. J’ai toujours aimé ce genre de travail, je l’aimais déjà quand j’étais à Oxford. Stuergeon a lu un de mes articles et m’a demandé si je voudrais faire le compte rendu d’une course d’autos, de la coupe Gordon Bennett. J’ai accepté et il en a paru très content. J’ai l’impression que j’enlève le pain de la bouche à un pauvre diable, mais…

— Mais cela ne vous empêche pas de dormir ! Je suis contente de voir que vous êtes très occupé. Peut-être aurez-vous à faire un compte rendu du jugement rendu contre M. Steppe et de sa condamnation. Tout le monde dit qu’il va être traîné en justice.

Ronald Morelle resta impassible. Il fronça les sourcils et elle se souvint tout à coup que Steppe et Morelle étaient dans les mêmes affaires.

— Voyons Ronnie, c’est une simple plaisanterie ! Je reconnais qu’elle est de mauvais goût, mais vraiment vous êtes trop susceptible ! Je sais bien que dès qu’un homme a une situation très en vue, il est en butte aux pires calomnies.

— Steppe est un brave type, un peu rude, mais il a été à une dure école ! Je crois bien qu’il est à l’heure actuelle le plus grand financier d’Angleterre, peut-être même du monde entier.

Il aurait voulu détourner la conversation, mais elle lui posa encore une question.

— Sault ? Non, je ne le connais pas, je ne l’ai même jamais vu. Il travaille avec Moropulos, on l’emploie à toutes sortes de besognes… Je crois que c’est un métis. Quel toupet il a eu de venir chez vous ! Pourquoi ne l’avez-vous pas fait mettre à la porte ?

— Si vous le connaissiez vous ne me poseriez pas une pareille question, répliqua-t-elle vivement.

— Je ne sais pas exactement quel est son rôle. Je crois que Steppe l’apprécie beaucoup. Il a été décoré trois fois pour faits de guerre. Il était dans une ambulance du front et a relevé un grand nombre de blessés tombés entre les lignes. Il est vieux, n’est-ce pas ?

Beryl fit un signe de tête affirmatif.

— Quant à Moropulos il est bien différent de Sault. C’est un Grec. Steppe l’aime beaucoup et le trouve très intelligent.

L’opinion de M. Steppe semblait indiscutable à Ronald Morelle :

— C’est un faux bonhomme. Il tremble devant Sault, sauf quand il a trop bu.

— Ronnie !

— Mais, Beryl, Moropulos boit comme un Polonais, tout le monde le sait. Il aime l’alcool sous toutes ses formes, surtout l’absinthe. Et quand il est ivre, il ne sait plus ce qu’il dit, ni ce qu’il fait. Il serait capable de dévoiler certaines choses qui, mal interprétées, pourraient le faire envoyer en prison, lui et bien d’autres avec lui. Steppe est bien entendu à l’abri de tout soupçon, ajouta-t-il précipitamment. Ambroise Sault est fort comme un cheval et lui seul vient à bout de Moropulos quand il est ivre.

— Et c’est tout ? M. Sault ne fait pas autre chose que d’être le garde du corps de Moropulos ?

Ronald Morelle, excédé par ce sujet de conversation, bâillait.

— Excusez-moi, je bâille parce que je me suis couché très tard hier soir. Dites-moi, Beryl, il est très laid ce Sault, n’est-ce pas ?

Elle ne répondit pas. Elle était elle-même tout étonnée de se sentir attirée par cet homme. Elle était contente qu’il ait été décoré pendant la guerre et qu’il ait fait montre d’une telle bravoure… quant à la conduite de Ronnie pendant la guerre, elle aimait mieux ne pas y penser.

— J’aurais dû monter à cheval ce matin, dit Ronnie. Je n’espérais pas vous rencontrer aujourd’hui. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je suis venu au parc. J’avais oublié que c’était fête. Comment va le docteur ? Bien ?

Elle fit signe que oui.

— Il avait l’air un peu nerveux, la dernière fois que je l’ai vu. Regardez, Beryl, voilà Steppe.

Une voiture venait de s’arrêter et s’était rangée le long de l’allée. M. Steppe en descendit en souriant et leur fit signe de sa main gantée de blanc.

— Oh, Seigneur ! dit Beryl d’un air mélancolique. Pourquoi suis-je descendue de cheval ? J’aurais pu faire semblant de ne pas le reconnaître.

— Beryl, taisez-vous !

Ronnie semblait affolé. Beryl le regarda stupéfaite : ses manières, son attitude et le son même de sa voix changeaient en présence du financier.

Steppe acceptait cet hommage le plus naturellement du monde ; il lui fit un petit signe de tête protecteur et ne tint plus aucun compte de sa présence.

Beryl vit quel mince personnage il était pour le millionnaire.

Steppe avait une voix basse et profonde ; quelquefois, quand il était en colère elle devenait presque gutturale. Son grand-père, un boer, ne savait pas un mot d’anglais ; son père, le commandant Steppe était un homme intelligent et cultivé. Il avait été tué à Tugela Drift pendant la guerre, alors que Jan, le troisième de la lignée, était au collège en Angleterre.

— Oh, Beryl ! Quelle chance de vous rencontrer, lui dit Steppe. Je vais certainement manquer mon train, mais peu importe, je suis si heureux de vous revoir. Je voudrais bien ne pas être devenu si gros et si paresseux. Ces autos me rendent malade, hein ?

Beryl avait souvent demandé à son père pourquoi M. Steppe ponctuait chacune de ses phrases d’une espèce de grognement. C’était un simple tic. Mais ce tic avait le don de terroriser ses interlocuteurs.

Grand, large d’épaules, avec des bras d’une longueur démesurée, il dominait la jeune fille. Il avait quelque chose de simiesque, presque d’obscène.

— Asseyez-vous, lui dit-il d’un ton autoritaire. Je ne vous ai pas vue depuis vendredi. Le docteur est venu chez moi hier matin, je l’ai trouvé bien agité. Est-il souffrant ?

— Mais non, il va très bien. Il a toujours été un peu nerveux.

Steppe acquiesça. Il était assis à côté d’elle et Ronald était resté debout devant eux.

— Asseyez-vous, Ronnie, lui dit-elle en lui montrant une chaise, près d’elle.

— Non, merci, répondit-il d’un air embarrassé, comme un élève en présence de son maître.

— Asseyez-vous donc ! grogna Steppe, et, à la grande stupéfaction de la jeune fille, il obéit instantanément. Steppe ne lui adressa plus la parole et Ronnie semblait trouver toute naturelle cette attitude à son égard. Il resta silencieux et ne fit pas le moindre effort pour se mêler à la conversation.

Tout à coup Steppe tira sa montre.

— Diable ! dit-il, en se levant. J’ai manqué le train. Venez dîner chez moi la semaine prochaine, Beryl. Je prendrai date avec le docteur.

Elle répondit qu’elle acceptait avec le plus grand plaisir. Elle aussi se sentait dominée par cet homme.

— Vous avez vu Sault ? Drôle de type, hein ? C’est quelqu’un.

— Je l’ai trouvé intéressant.

— C’est un homme ! dit Steppe.

Ses yeux brillèrent. Il jeta un coup d’œil méprisant sur Ronnie et s’en alla rapidement.

Stupéfaite de ce brusque départ, Beryl le suivait des yeux.

— Il est impressionnant, dit-elle en soupirant. Ce n’est pas un homme, c’est une pile électrique. Quand je lui ai serré la main, j’ai eu l’impression que j’allais me brûler ! Vous avez été bien silencieux, Ronnie ?

— Oui, répondit-il distraitement. Ce vieux Steppe, c’est une force de la nature. Comment savait-il que vous aviez vu Sault ?

— Papa a dû le lui dire. Ronnie, avez-vous peur de Steppe ?

Il rougit.

— Peur de Steppe, moi ? Pourquoi aurais-je peur de lui ? Il est… enfin je suis en relations d’affaires avec lui. C’est à lui que je dois d’être directeur des deux Sociétés qu’il a fondées. Je suis obligé de… comment pourrais-je vous le faire comprendre ? Enfin d’être poli avec lui. Il faut que je vous quitte, Beryl, il est tard et j’ai beaucoup à faire.

Il avait l’air embarrassé et elle ne lui posa plus d’autres questions. Mais elle avait souffert de le voir si petit garçon devant Steppe. Elle aurait donné sa vie pour pouvoir admirer et estimer Ronald Morelle comme elle respectait Ambroise Sault, ce vieillard à cheveux gris, que Steppe lui-même admirait.

CHAPITRE IV

— Les enfants, dit Mme Colebrook, tout en surveillant la marmite qui bouillait sur le feu, c’est une grande responsabilité… surtout dans ce quartier où il n’y a, pour ainsi dire que de la canaille.

« Ce Starker qui habite dans le haut de la rue, au 39, je crois, ou bien peut-être au 37 ; c’est la maison avant le ramoneur. Je pensais que c’était un brave type, il avait des géraniums à sa fenêtre et des canaris dans une cage. Un homme qui avait l’air bien tranquille ; à le voir on pensait qu’il n’aurait pas fait de mal à une mouche. Eh bien ! il a attrapé neuf mois de prison.

Ambroise Sault, assis sur une chaise de bois coincée entre la table de cuisine et le buffet, tapotait distraitement la table ; il approuva de la tête. L’air fatigué, les traits tendus, il semblait écouter avec intérêt…

— Evie me fait faire du mauvais sang… Elle s’assied là dans un coin et elle rêve. Oui, elle rêve… elle reste sans rien dire. Autrefois elle était toujours si gaie et si pleine d’entrain. Il y a des jours où je me demande si ce n’est pas à cause de son travail, à ce rayon de pharmacie, comme qui dirait attachée à la médecine. Elle doit en entendre des histoires extraordinaires… sur les maladies des gens, sur toutes sortes de choses. C’est démoralisant pour une jeune fille. Christiane dit qu’elle parle en dormant. S’agit sûrement pas d’un jeune homme, il viendrait la voir, je lui en ai parlé l’autre jour… je trouve que la meilleure amie d’une fille, c’est encore sa mère et tout ce qu’elle m’a dit, c’est « oh, maman, tais-toi ! ». Moi, dans mon jeune temps, jamais je n’aurais osé parler comme ça à ma mère, mais les filles ont changé. Elles veulent travailler au dehors, apprendre la comptabilité, la sténo, un tas d’autres bêtises. Moi, je suis entrée en service à seize ans, à vingt ans j’étais première femme de chambre. Mais essayez donc aujourd’hui de parler à une fille d’entrer en service ! Elle vous rira au nez.

Un silence suivit, que Sault trouva de son devoir de rompre.

— En effet. La vie est dure pour les femmes, même pour les plus favorisées d’entre elles. J’ai peine à les blâmer, quand je les vois chercher par tous les moyens à être heureuses.

— Heureuses ! dit Mme Colebrook avec mépris, tout en enlevant sa casserole du feu. Tout ça dépend de ce que vous appelez le bonheur. Je ne vois pas très bien le bonheur de rester debout dans un magasin plein de courants d’air, à additionner des chiffres et à timbrer des factures ! Et puis, que de tentations pour une jeune fille ! Elle voit un tas de gens…

— Il faut que je remonte dans ma chambre, madame Colebrook, j’ai à travailler.

— Quel travailleur vous faites ! dit avec admiration Mme Colebrook. Je vous appellerai dès que le dîner sera prêt.

— Puis-je entrer dire bonjour à Christiane ?

Il posait chaque soir la même question et recevait la même réponse.

— Mais, bien sûr ; vous n’avez pas besoin de le demander, monsieur Sault, elle sera ravie de vous voir.

Sault frappa à une porte et une voix joyeuse lui dit d’entrer.

C’était une petite chambre à deux lits. Le lit près de la fenêtre était occupée par une jeune fille, dont la pâleur était encore accentuée par une épaisse chevelure rousse. Au-dessus de sa tête, collée au mur, se trouvait une lampe à pétrole d’une forme et d’une luminosité rares. Elle était en train de lire et sa main blanche était posée sur le livre ouvert à ses côtés. Sault regarda la lampe, et en vérifia la flamme.

— Elle marche bien ?

— Admirablement bien, répondit-elle avec enthousiasme. Vous êtes un ange de me l’avoir faite. Jamais je ne me serais douté que vous en étiez capable. Maman n’ose pas y toucher, elle a peur d’une explosion.

— Non, soyez tranquille, – il secoua la tête – ces lampes à pétrole ne sont pas dangereuses du tout, si on sait les manier. Faites-la mettre dehors chaque matin, je vous la remplirai. Eh bien, Christiane, où avez-vous été aujourd’hui ?

Elle sourit et son sourire découvrit des dents très blanches.

— En Étrurie, dit-elle avec solennité. C’est un pays qui était déjà vieux quand Rome naissait à peine. J’y ai fait un voyage d’exploration. Nous avons pris l’avion à Croydon et nous avons passé la nuit à Paris. Mon fiancé, un marquis français, nous a reçus chez lui, avenue Kléber. Le lendemain matin, nous sommes partis pour Rome par train spécial. J’ai visité le Colisée et j’ai vu les temples et les ruines. Le second jour, j’ai été à Saint-Pierre et au Vatican où j’ai vu le pape. Ensuite, nous avons visité à Volsini et Tarquini de très beaux tombeaux pleins de choses admirables : des plats, des amphores, des vases étrusques. Ils ont dû valoir des millions ! C’est là que nous avons rencontré un magicien. Il vivait dans une vieille maison sur le versant de la colline ; il avait un troupeau de chèvres et nous a donné du lait. C’était du lait enchanté car, à peine en avions-nous bu, que nous nous sommes trouvés tout à coup au milieu d’une grande ville bâtie en marbre et remplie d’une foule élégante. Les rues étaient encombrées de riches chariots traînés par de petits chevaux. Ces chariots brillaient comme de l’or et étaient couverts de dessins représentant des chasses au lion et toutes sortes de scènes admirables. Et les jardins ! Des fleurs de toutes les espèces ! des héliotropes, des roses, de grands lys blancs ; les murs de ces grandes maisons de marbre étaient couverts de glycines…

— L’Étrurie ? répéta Sault d’un air pensif. Plus vieille que Rome, c’est vrai : il a dû y avoir d’autres peuples avant les Romains.

Les yeux de Christiane étaient fixés sur lui et brillaient de joie.

— Bien entendu, je vous ai déjà raconté mon beau voyage en Chine ? Quand j’ai vu la jolie maîtresse de Yang-Kuei-Fee ? Et comment j’ai été étranglée par l’eunuque ? C’était bien avant la fondation de Rome ; la Chine existait déjà depuis deux mille ans.

— Je me le rappelle. Vous aviez déjà été en Chine.

Ses yeux tombèrent sur le livre. Il le prit et en tourna les pages, ces pages qui pour lui étaient mystérieuses.

— C’est un livre sur l’Étrurie, dit-elle. Il vient de la bibliothèque. Il y a une bibliothèque dans le magasin où travaille Evie. L’avez-vous vue ces jours-ci ?

— Pas depuis des semaines. En général, quand elle rentre, je suis toujours dans ma chambre.

Christiane fronça les sourcils. La pauvre infirme venait de sortir du monde enchanté où elle se plaisait et elle était retombée dans la triste réalité.

— Evie a beaucoup changé, dit-elle ; elle est plus calme. Elle prend de plus en plus soin de sa toilette. Ne croyez pas qu’elle s’habille d’une façon voyante, non, elle a toujours eu beaucoup de goût, elle aime surtout avoir du joli linge. Toutes les jeunes filles aiment le beau linge. Elles vivent dans la crainte perpétuelle d’être renversées par une voiture, transportées à l’hôpital le jour où elles auront mis leur plus vieille chemise ! Evie se fait faire toutes sortes de choses. On dirait qu’elle prépare son trousseau. Ne vous a-t-elle jamais parlé de « Ronnie » ?

— Non, elle ne m’adresse jamais la parole, dit Ambroise.

— Vous ne connaissez personne qui s’appelle Ronnie ?

Il avoua son ignorance. Ce nom ne lui disait rien.

— Elle parle dans son sommeil, continua lentement Christiane, et elle a prononcé ce nom-là plusieurs fois ; je ne l’ai pas dit à maman, à quoi bon ? « Ronnie », c’est certainement le nom de l’homme auquel elle pense sans cesse. Elle doit être amoureuse de lui. Et c’est certainement quelqu’un de riche, car une fois, dans son sommeil, elle a dit : « Ronnie, emmenez-moi dans votre voiture ».

Sault gardait le silence.

— Il n’y a qu’une seule chose qui puisse arriver, et cela briserait le cœur de maman. Maman a des idées très étroites. Je serais comme elle si je n’avais pas parcouru le monde.

— Que vouliez-vous me dire, à propos d’Evie ?

— Je crois qu’un soir, elle viendra près de moi et me dira qu’elle a un gros chagrin. Et alors il faudra que j’arrive à convaincre maman qu’il vaut encore mieux venir au monde illégitime que de ne pas venir au monde du tout.

— Grands Dieux ! s’écria Ambroise bouleversé, mais, ce n’est peut-être… qu’une simple amitié.

— Des blagues ! répondit Christiane avec amertume. Une simple amitié entre un jeune homme riche et une jolie fille pauvre ! Oui, je sais ce que c’est. Evie est une brave fille et a de bons principes. Quelquefois, je la choque profondément. J’aimerais mieux qu’elle ait des idées plus larges. Il faut avoir une cervelle d’oiseau pour ne pas comprendre les faiblesses humaines. Celle qui rougit facilement tombe aussi facilement. J’aurais tant voulu qu’Evie soit moins jolie ! Et elle est si gentille, Ambroise. Elle a de grands projets, elle voudrait m’emmener dans un pays chaud où le soleil qui brillerait toute l’année me guérirait de mes infirmités. Pauvre chérie, il vaudrait mieux qu’elle songe au danger qu’elle court elle-même.

— Ronald Morelle, dit tout à coup Ambroise, impossible que ce soit lui !

— Qui est Ronald Morelle ?

— C’est le seul Ronald que je connaisse. On plutôt non, je ne le connais pas. Il est l’ami d’un de mes amis.

— Est-il riche ? Où habite-t-il ?

— Près de Knightsbridge.

Christiane sifflota.

— Le magasin où va Evie est à Knightsbridge !

Ce soir-là, à sept heures, Evie Colebrook rentra chez elle et, comme elle embrassait sa sœur, celle-ci la regarda fixement et lui dit :

— Evie, tu as pleuré ?

Evie détourna brusquement la tête et commença à se déshabiller.

— Je… Je me suis foulé la cheville… j’ai glissé. C’est un peu bête d’avoir pleuré pour ça !

Christiane la regarda attentivement pendant qu’elle se déshabillait.

— Tu n’as pas fait ta prière, Evie.

— Zut pour ma prière !

Elle avait des sanglots dans la voix.

— Éteins la lampe, Christiane je suis horriblement fatiguée.

Christiane commença à éteindre la lampe, mais elle ne l’éteignit pas complètement tout de suite.

— M. Sault me parlait ce soir de gens qu’il connaît, dit-elle d’un air indifférent. N’as-tu jamais entendu parler d’un certain Ronald Morelle ?

Pas de réponse, puis :

— Bonne nuit, Christiane !

CHAPITRE V

Beryl Merville se répétait, au moins une fois par jour, qu’une jeune fille bien élevée ne s’inquiète pas de la fortune de ses parents, ni de son origine.

Le Dr Merville avait cessé d’exercer depuis quatre ans. Il avait été ce qu’on appelle un médecin à la mode et passait pour le plus grand spécialiste du cœur en Angleterre. Il avait eu une brillante clientèle et ses prix de consultation étaient très élevés.

Il cessa d’exercer après avoir réalisé une grosse fortune. Il vendit sa maison de la rue du Devonshire et en acheta une autre plus luxueuse, place du Parc, mais…

Le démon de la spéculation, auquel il n’avait pas eu le temps de céder pendant si longtemps prit le dessus quand il eut des loisirs. D’une nature très active, n’ayant pas encore atteint la soixantaine, il sentit très vite le vide de son existence. Il avait brusquement abandonné la routine de toute une vie de travail et trouva accablant de n’avoir rien à faire. Il chercha à s’intéresser à différentes choses sans y parvenir. Il avait pris l’engagement, vis-à-vis du médecin auquel il avait cédé sa clientèle, de ne plus jamais donner de consultations, sans quoi un mois après sa retraite il aurait repris son activité.

C’est alors qu’il essaya de jouer à la Bourse, il gagna quelques milliers de francs sur les huiles. Une spéculation sur les caoutchoucs lui fit perdre de l’argent, mais pas assez pour calmer son enthousiasme. Il fit ensuite des placements en Afrique, placements qui auraient pu être désastreux. C’est alors, au moment pathétique, qu’apparut Steppe. Il maintint les cours et Merville sortit de ses spéculations appauvri, mais non ruiné. Sa carrière de joueur se serait peut-être terminée là s’il n’avait pas eu des engagements à tenir vis-à-vis de la Société des Mines Africaines. Un mois après avoir fait la connaissance de Steppe, le nom du Dr Merville figurait sur les prospectus d’une Société par actions : la Compagnie de Navigation. Fondée par Steppe elle devint vite très prospère. Merville avait de nombreux amis. Ils n’auraient jamais confié leurs capitaux à Jan Steppe et se seraient rappelé qu’il avait déjà lancé d’autres affaires, peu fructueuses, mais le nom seul du Dr Merville était pour eux la meilleure des garanties. Les actions furent souscrites plusieurs fois et les actionnaires touchèrent un dividende dès la première année.

Cette leçon de choses ne fut pas perdue pour Steppe. Il fonda immédiatement une autre Société, une affaire de mines au capital de près d’un million. La souscription fut couverte deux fois. Le Dr Merville était président du Conseil d’administration. Jan Steppe lui-même fut stupéfait de cet afflux d’argent. Le Dr Merville ne se rendait pas compte qu’au cours de ses 25 ans de pratique médicale, il s’était fait une réputation mondiale. Son nom était devenu célèbre depuis qu’il avait été appelé en consultation auprès d’un souverain que les médecins de son pays désespéraient de sauver et que lui, Merville, avait guéri. D’autre part, les actions de la Société de Navigation étaient elles-mêmes cotées très haut, ce qui inspirait confiance.

Cette nouvelle Société ne donna pas de dividende la première année, mais avant même qu’il pût en être question, M. Steppe en avait fondé deux autres. Le Dr Merville possédait une fortune en papier ; mais il avait de lourdes responsabilités, dont la moindre n’était pas le « Syndicat de Sauvetage des capitaux ». Ce nom, à lui seul, était d’une ironie savoureuse. C’était une Société qui s’occupait de la vente de certaines actions ; mais ces actions étaient de telle nature que les honnêtes gens aimaient mieux ne pas les acheter. Il y a certaines règles que l’honnête homme ne transgresse pas ; pas plus qu’il n’a l’habitude de fouiller dans les poches de son voisin et d’y voler tout ce qu’il y trouve. Il évite également de cambrioler les maisons de ses amis et d’emporter l’argenterie. Mais ceux qui faisaient partie de ce Syndicat n’avaient pas les mêmes scrupules. Le Dr Merville aida à exécuter certaines manœuvres qui avaient pour but de déposséder les actionnaires de leurs droits les plus légitimes. Il avait des moments bien pénibles à supporter quand il essayait de dégager sa propre personnalité de celle de « l’homme d’affaires » qu’il était devenu.

Il se sentait en quelque sorte moins coupable quand il songeait qu’il n’avait qu’une quatorzième part de responsabilité. Cette fraction représentait ce qu’il possédait d’actions dans la Société minière. La fortune est un narcotique de premier ordre. Les hommes riches et courageux peuvent trouver un certain plaisir mélancolique, quand ils songent à leurs péchés d’autrefois. Mais la pauvreté et la peur de la pauvreté agissent comme un microphone, à travers lequel la toute petite voix de la conscience semble un terrible rugissement.

Beryl le trouva très nerveux le jour où elle alla le chercher à son bureau. Il tressaillit au son de sa voix.

— Mais oui, je suis prêt… À quelle heure Steppe nous attend-il ?

— À 8 heures, nous avons tout le temps, papa, la voiture n’est pas encore là. Sais-tu si Ronnie dîne aussi chez Steppe ?

Le Dr Merville la regarda d’un air distrait. Elle sentait que, par la pensée, il était bien loin d’elle.

— Ronnie ? Je ne sais pas. John Maxton sera là. Je l’ai vu aujourd’hui, Steppe a beaucoup d’admiration pour lui. John est très intelligent, il sera juge un de ces jours. Oui… juge.

Il fit involontairement une petite grimace.

— Cette perspective n’a pas l’air de t’enchanter, papa ? On dirait que tu as peur d’avoir à comparaître un jour devant lui !

— Tu dis des bêtises, Beryl. Parlons plutôt de Ronnie. Que penses-tu de lui ?

— Ce que je pense de lui ? Qu’entends-tu par là ? Je ne comprends pas.

— Je pense à cette vilaine histoire, tu ne l’as certainement pas oubliée. On était venu te voir… Pourquoi était-on venu chez toi et non ailleurs ? Je n’en sais rien. Tu te rappelles bien cet individu qui t’avait raconté toute une histoire, à propos de sa sœur ?

— Oui, il s’appelait East. Ronnie m’a tout expliqué. Voilà ce qui s’était passé. Cet individu était un maître chanteur et sa sœur ne valait guère mieux que lui. Il l’avait rencontrée à une conférence… je ne sais pas exactement où. Il s’était montré très bon pour elle et il lui avait donné un peu d’argent pour qu’elle puisse prendre des vacances. C’est tout.

— Hum ! Tu es prête ?

Elle avait fort besoin qu’on l’aide à croire en Ronnie. Son père était prêt à partir, il avait son manteau sur le bras et pourtant il semblait hésitant et ne se décidait pas à quitter son bureau.

Elle crut deviner qu’il allait encore lui parler de Ronald Morelle, mais elle se trompait.

— Beryl, tu as vingt-deux ans et tu es très belle. J’ai vu beaucoup de jolies femmes dans ma vie et tu pourrais supporter la comparaison avec les plus belles. Ne penses-tu jamais au mariage ?

Elle essaya de rester impassible, mais elle rougit violemment, puis pâlit.

— Je n’y pense guère, dit-elle. Il faut être deux pour se marier, papa.

— Et tu n’aimes personne ?

Un long silence suivit cette question, puis Beryl répondit enfin :

— Non, papa, je n’aime personne.

— J’en suis bien heureux, dit son père, comme soulagé d’un grand poids. Il faut que l’homme que tu épouses soit bien différent de Ronald Morelle. Je voudrais que tu trouves en lui un appui solide et sûr et qu’il t’apporte la fortune. Allons, Beryl, viens, il est l’heure de partir.

Muette d’étonnement, elle suivit son père et monta avec lui en voiture. Elle comprenait enfin, et pour la première fois, que son père désirait lui voir épouser Steppe.

CHAPITRE VI

M. Steppe avait loué, à Berkeley Square, une maison qui appartenait à un lord. Rarement, locataire avait été aussi mal assorti à son nouveau cadre. Il n’avait modifié en rien l’aménagement et l’ameublement de la maison dont le style victorien était si peu fait pour lui qu’il y semblait toujours mal à son aise.

Sir John Maxton, le célèbre avocat, causait avec lui au moment où on annonça le Dr Merville et sa fille.

— Le docteur m’avait dit que j’aurais le plaisir de dîner avec vous, ce soir, dit Sir John à Beryl. J’espérais rencontrer aussi Ronnie, l’avez-vous vu dernièrement ?

— Oui, je l’ai vu lundi, je l’ai rencontré au parc. Je ne savais pas que vous étiez de ses amis, Sir John ?

Maxton se mordit les lèvres et Beryl se demanda si c’était pour réprimer un sourire ou pour mieux dissimuler une grimace de mépris.

— Je suis plus et moins qu’un ami pour lui. J’ai été un des exécuteurs testamentaires de son père. Le vieux Benett Morelle a été un de mes premiers clients. Je me sens un peu responsable de Ronnie en tant que loco parentis, et pourtant je ne l’ai pas vu depuis un an. On m’a dit qu’il écrivaillait… Il a toujours aimé ça. C’est vraiment dommage qu’il n’ait jamais voulu plaider. Une occupation sérieuse l’aurait peut-être empêché de faire des bêtises.

— Ronnie a donc fait son droit ? demanda-t-elle étonnée.

— Oui, juste avant la guerre, mais il n’a jamais plaidé. J’espère que ses occupations de journaliste vont l’occuper sérieusement.

— Mais Ronnie travaille beaucoup, répondit-elle avec assurance. Il s’occupe d’affaires, il est président du conseil d’administration de je ne sais quelle société.

Maxton la regarda d’un air ironique.

— C’est vrai, dit-il brièvement. C’est une occupation. M’en voudrez-vous d’être assez mal élevé pour vous demander si vous connaissez notre hôte depuis très longtemps ?

— Depuis quelques années seulement.

Beryl, qui regardait son père, vit qu’il avait l’air de parler de choses graves avec Steppe. Elle sentit le regard de Steppe posé sur elle et détourna la tête.

— J’ai plaidé pour lui. Un cas plutôt désespéré, mais que nous avons gagné. Je crois que le jury s’est trompé dans son verdict. Je peux bien vous le raconter, car nos adversaires ont fait appel et, cette fois-ci, ils gagneront.

Jan Steppe avait du entendre la dernière phrase.

— Vous dites qu’ils gagneront ? Oui, peut-être… Ça n’a pas une grande importance. J’ai eu pour moi le premier jugement, un jugement garde toujours sa valeur, sa valeur morale. Qu’en pensez-vous, docteur ?

Le dîner fut annoncé au moment où le docteur déclinait toute compétence en matière juridique. Le dîner fut parfait. M. Steppe avait un régime spécial, qu’il offrit à ses hôtes de partager avec lui, mais ils refusèrent. On lui servit sur un plat d’argent des épis de maïs, il les prit à pleine main et les dévora gloutonnement. Beryl pensa que c’était peut-être la seule manière de manger du maïs… Quelques instants plus tard, on servit des asperges qu’il avala tout entières ; il ressemblait à un avaleur de sabres.

— Sault ? – M. Steppe était en train de s’essuyer les doigts sur sa serviette. – Vous me l’avez déjà demandé, Beryl. Non, je ne l’ai pas revu. Drôle d’homme, hein ?

Le maître d’hôtel avait rempli le verre du docteur plus souvent que celui des autres invités. Aussi sa tristesse avait-elle disparu et Beryl retrouvait enfin en lui l’homme gai et insouciant qu’elle avait connu autrefois.

— Sault est un danger public, dit-il.

Les sourcils de Steppe se froncèrent, mais il se tut.

— Il est doué d’un pouvoir surnaturel, pouvoir à la fois redoutable et bienfaisant.

— Vous piquez ma curiosité, dit Maxton intéressé. S’agit-il d’une force psychique ?

— Voilà les faits dont j’ai été témoin : il habite chez une femme qui s’appelle Colebrook, dans un quartier misérable. Mme Colebrook souffre d’une grave maladie de cœur. Elle eut une crise une nuit, et Sault vint me chercher. Tu te le rappelles certainement, ma chérie, c’était il y a juste un an. J’ai été obligé de partir au milieu de la nuit. Dès que j’eus examiné cette femme, je me rendis compte qu’elle était perdue, et qu’il n’y avait plus rien à faire. Je lui administrai quand même les médicaments que j’avais apportés. Sault paraissait bouleversé. Cette femme avait deux filles dont l’une était infirme et ne pouvait quitter son lit. Le chagrin de Sault, à l’idée que cette mère mourrait sans avoir revu sa fille, faisait peine à voir. Je crois qu’il se préparait à aller chercher la jeune fille et à la descendre dans ses bras, quand je lui ai dit que si j’avais pu donner à la malade la force nécessaire pour vivre encore une heure, je l’aurais sauvée. Ce qui suivit me fait encore l’effet, à l’heure actuelle, d’un rêve fantastique.

Beryl avait le coude appuyé sur la table, le menton dans la main, et écoutait avec la plus grande attention. Maxton semblait peser chaque mot du récit. Steppe, ses mains croisées sur la table, la tête inclinée, écoutait d’un air sceptique.

— Sault se pencha et prit la main inerte de la malade dans les siennes… c’est tout. Rappelez-vous ceci : elle était blanche comme un linge, ses lèvres étaient complètement décolorées. Je me demandais ce qu’il pouvait bien faire… Peu à peu la figure de la malade se colora de nouveau et ses yeux s’ouvrirent.

— Combien de temps avait-il gardé ses mains dans les siennes ? demanda Maxton.

— Moins d’une minute, je crois. Elle ouvrit les yeux et regarda tout autour d’elle, puis elle fit un léger signe de tête.

— Qu’en pensez-vous, docteur Merville ? me demanda-t-elle.

— Bien entendu, elle vous connaissait ?

— Elle ne m’avait jamais vu de sa vie. Sault abandonna enfin ses mains et se leva. Il avait l’air d’un fantôme, il était pâle comme la mort et semblait n’avoir plus une goutte de sang dans les veines. Je lui ai demandé ce qu’il avait et il me répondit textuellement : « C’est l’cœur, monsieur, quéquefois j’ai comme ça des attaques, c’est un « nanévrisme ». Or, vous savez comme moi que Sault parle correctement.

— Sault !

Steppe avait l’air tout à fait incrédule.

— Continue, papa, je t’en prie, dit Beryl.

— Ce qui suivit fut encore plus curieux. Mme Colebrook se leva toute seule, sans l’aide de personne, s’assit sur une chaise devant le feu et s’endormit. Sault s’assit également. Je lui donnai un peu d’alcool et il revint peu à peu à lui. Mais il ne parlait pas et ne répondit même pas à mes questions. Il était assis, tout droit sur sa chaise à côté de la table de la cuisine, car toute cette scène se passait à la cuisine. Il resta immobile un certain temps, puis ses mains en tâtonnant atteignirent un panier à ouvrage. Il le prit, je ne le quittais pas des yeux. Il en sortit une chemise de nuit qui devait appartenir à une des jeunes filles. Elle n’était pas finie ; il la prit et se mit à coudre !

— Grands dieux ! s’écria Maxton. Croyez-vous donc qu’il y ait eu échange de personnalité ?

— C’est ma conviction, répondit tranquillement le docteur Merville.

— Quelle blague ! grommela Steppe.

— Une heure se passa. Enfin je vis Mme Colebrook devenir toute pâle. Elle ouvrit les yeux, me regarda d’un air étonné, puis elle regarda sa fille, une jolie jeune fille qui avait été là tout le temps. « J’ai souvent des attaques, monsieur, dit-elle, les docteurs disent qu’c’est un « manévrisme ».

— Et Sault ?

— Il était revenu à lui, mais il était étrangement pâle et fatigué !

— Et vous a-t-il expliqué ce qui s’était passé ?

Le docteur secoua la tête.

— Lui-même ne se rappelait pas grand’chose. Le jour suivant, j’ai été prendre des nouvelles de Mme Colebrook. Quand j’ai demandé à Sault s’il savait coudre, il s’est mis à rire et m’a répondu qu’il n’avait jamais su se servir d’une aiguille de sa vie, car il avait de trop grandes mains.

Beryl s’appuya au dossier de sa chaise et soupira.

— C’est extraordinaire, murmura-t-elle.

Le docteur ouvrait la bouche pour lui répondre, quand ils entendirent du bruit dans le hall. Quelqu’un parlait ou plutôt criait ; une seconde plus tard la porte fut ouverte avec violence et un homme entra.

Il était nu-tête et son veston était couvert de taches. Les deux bouts de sa cravate déchirée pendaient par-dessus son veston déboutonné. Il avait une mèche de cheveux noirs sur le front. Il se campa au milieu de la chambre, les jambes écartées, le poing sur la hanche. Il caressait sa longue barbe brune et les regardait tous d’un air ironique.

— Eh bien ! Voleurs, bandits, mes frères ! dit-il d’une voix d’ivrogne. Chef des bandits, directeur de la bande ! Hélène !…

Steppe se leva, les poings en avant, les épaules courbées. Maxton le regarda à ce moment-là et tressaillit ; il avait l’air d’un fauve aux aguets.

— Espèce d’ivrogne ! Comment osez-vous venir ici ?

Moropulos fit craquer ses doigts.

— Je viens parce que j’en ai le droit, dit-il avec la gravité d’un ivrogne. Qui pourrait empêcher un premier ministre de rendre visite au roi ?

Il voulut saluer et faillit perdre l’équilibre. Il n’arriva à le reprendre qu’en s’appuyant à une chaise.

— Allez donc dans mon bureau, Moropulos, je vous y rejoindrai.

Steppe avait repris son sang-froid, mais il était encore tout tremblant de rage.

— Votre bureau ! C’est ici mon bureau. Hum ! Docteur, homme effroyable, étranger dégoûtant, arrière qui que vous soyez… où est Ronnie ? L’homme pur et sans tache, la fleur de l’aristocratie anglaise, hein ?…

Il poussa un grognement pour imiter Steppe et éclata de rire.

— Maintenant, écoutez-moi bien, ô mes confédérés, j’en ai fini avec vous. J’ai l’intention de commencer à vivre une vie honnête. Pourquoi ? je vais vous le dire…

— Moropulos !

Beryl se retourna vivement vers la porte. Elle devina avant même de le voir que Sault allait entrer. Moropulos se retourna lui aussi.

— Ah ! Le fidèle Ambroise… C’est moi que vous venez chercher, Sault ?

Son ton était devenu très doux, il semblait chanceler sous le regard ferme de Sault.

Ambroise Sault fit un signe et l’ivrogne le suivit docilement ; il avait l’air honteux et semblait avoir peur.

— Nous avons passé une soirée tout à fait intéressante, dit Sir John Maxton ce soir-là en prenant congé des Merville.

CHAPITRE VII

Deux jours plus tard, Sir John Maxton se rendit à l’improviste chez le Dr Merville.

— Je pensais trouver le docteur chez lui, dit-il en entrant. Bonjour, Ronnie, comment allez-vous ? Il y a des années que je ne vous ai vu.

L’avocat eut l’impression que Ronnie seul était heureux de le voir, mais que Beryl aurait mieux aimé prolonger leur tête-à-tête. La jeune fille était toute rouge et ses yeux étaient plus brillants que d’habitude. Ronnie avait l’air sombre.

— Non, vraiment, dit Sir John Maxton. Je vous assure qu’il faut que je m’en aille. Je voulais parler au docteur de l’extraordinaire histoire qu’il nous a racontée l’autre soir. J’ai dîné avec le Président de la Chambre et d’autres magistrats et, sans donner de noms bien entendu, j’ai raconté l’histoire. Elle les a beaucoup intéressés. Barnham dit avoir déjà entendu parler d’un cas pareil…

— De quoi s’agit-il donc ? demanda Ronnie. Vous ne m’avez rien raconté du tout, Beryl.

— Il s’agit de M. Sault, dit-elle brièvement.

— Il paraît que ce Sault est extraordinaire. Il faut absolument que je le voie. Est-il vrai qu’il ne sache ni lire ni écrire ?

— Oui, c’est parfaitement exact, répondit Beryl. Vous ignorez peut-être, Sir John, que Ronnie est en train de devenir un écrivain célèbre.

— C’est ce que j’ai entendu dire, répondit Maxton, tout en se demandant pourquoi Beryl détournait la conversation.

Mais Ronald Morelle continua :

— C’est curieux comme ce nègre vous intrigue tous, dit-il. C’est un métis, vous ne l’aviez pas remarqué, Sir John ?

— Non, je ne m’en étais pas rendu compte. Il a une tête remarquable.

— Il semble en tout cas vous avoir beaucoup impressionnés, vous et Beryl, dit Ronnie en souriant. Vous partez déjà, Sir John ?

Sir John Maxton prenait congé de Beryl.

— Eh bien ! je vais vous accompagner. Au revoir, Beryl, à bientôt.

Ils firent quelques pas en silence.

— Voyons, que se passe-t-il entre vous et Beryl ? demanda Sir John.

— Rien du tout. Elle est seulement un peu trop maternelle avec moi. Elle était au théâtre, l’autre soir, et elle m’a vu dans une loge.

— Je devine, dit Sir John, d’un ton sec. Bien entendu, vous n’étiez pas seul dans cette loge ?

— Pourquoi diable aurais-je été seul ? demanda le jeune homme. Beryl n’est vraiment pas raisonnable. Elle s’imagine que j’étais avec la même jeune fille que l’autre jour, au parc.

— Et avec qui étiez-vous, si la question n’est pas indiscrète ?

— Elle est indiscrète, répondit vivement Ronnie. Je ne trouve pas qu’on ait le droit de dire le nom des amies avec lesquelles on sort. C’est indiscret et peu galant. C’est une de mes grandes amies.

— Alors, je dois la connaître, dit Sir John en insistant exprès lourdement. Je connais presque tous vos amis.

— Je vous donne ma parole d’honneur, dit Ronnie très sérieusement, que cette jeune fille est tout à fait sérieuse, d’ailleurs vous la connaissez personnellement. Je vais vous dire la vérité : elle s’était disputée avec son fiancé, et elle avait beaucoup de chagrin ; je l’ai emmenée au théâtre pour la distraire. J’ai fait tous mes efforts pour la convaincre de se réconcilier avec son fiancé et mes efforts n’ont pas été vains ! ajouta-t-il d’un air grave. Beryl prétend avoir reconnu cette jeune fille et m’avoir déjà rencontré avec elle au Parc.

— Et qui était la jeune fille avec laquelle vous étiez au parc ?

— La fille d’un de mes amis.

— De quel ami ?

— Je crois que vous ne le connaissez pas.

— Est-ce que celle-là s’était aussi disputée avec son fiancé ? Vraiment, Ronnie, vous êtes le type parfait de l’ami désintéressé, prêt à voler au secours des belles délaissées. Vous pourriez rendre des points à Don Quichotte lui-même !

— Vous ne me croyez donc pas ? demanda Ronnie d’un air profondément vexé.

— Mais voyons, Ronnie, votre histoire ne tient pas debout. Vous oubliez que je ne suis plus un enfant. Vous étiez avec une fille quelconque que vous aviez ramassée Dieu sait où. Vous souvenez-vous d’une certaine jeune fille nommée East ? C’était, je crois, une jeune choriste…

— Si vous commencez à parler de cette histoire de chantage, je suis perdu, dit Ronald avec résignation.

— S’il s’était agi d’un simple chantage, vous les auriez fait poursuivre, elle et son frère. Ils sont venus me voir.

— Grands dieux, vous aussi ! Je casserai la tête de ce misérable.

— Quand ?

Ronnie ne répondit pas.

— Ils sont venus me voir et j’ai compris tout de suite que l’histoire était vraie. Le frère, bien entendu, est un maître chanteur. Il vous fait chanter en ce moment et vous lui donnez régulièrement de l’argent parce que vous avez peur de lui. Inutile de nier, Ronnie, je ne vous croirai pas. S’il ne s’agit que d’un simple chantage, pourquoi ne pas le faire cesser en le menaçant de le poursuivre ? La menace seule aurait suffi à l’effrayer et il vous aurait laissé tranquille. J’ai déjà été frappé du fait que la jeune fille a agi sous l’influence de son frère, je crois qu’elle-même n’aurait jamais rien tenté contre vous. Ronnie, vous êtes un homme perdu.

Il lui dit ces mots avant de le quitter, au coin de Park Lane.

Ronnie sourit.

— Voyons, John, vous exagérez.

— Non, je dis vrai, insista l’avocat. Et, mettant son monocle, il regarda attentivement son compagnon. Les jeunes choristes, les vendeuses… les machines à plaisir de Mme Ritti. Tiens ! Cela vous fait tressaillir ? Voilà quelle est votre existence. Et Dieu vous a comblé des dons les plus merveilleux et de l’amour de la plus belle et de la plus charmante fille du monde.

— De qui voulez-vous parler ? demanda lentement Ronnie.

— De Beryl. Vous savez bien qu’elle vous aime.

Une jeune fille passa près d’eux, une toute jeune fille qui avait encore l’air d’une enfant. Tout en écoutant son compagnon, Ronnie ne la quittait pas des yeux et il lui souriait… Elle s’arrêta, se retourna et le regarda à son tour.

— Je regrette, beaucoup d’être obligé de vous quitter, John. J’ai beaucoup à faire. Mais je tiens d’abord à vous dire que vous êtes le jouet de votre imagination en croyant Beryl amoureuse de moi. Je vous assure que vous vous trompez.

Il quitta brusquement l’avocat et alla vers la jeune fille qui s’était arrêtée et attachait son lacet de soulier.

Sir John la vit entrer lentement dans le parc et quelques instants plus tard, Ronnie la suivit.

— Un homme perdu ! répéta Maxton, d’un air sombre.

CHAPITRE VIII

L’appartement de Ronald Morelle était au troisième étage. Son bureau, une grande pièce très ensoleillée, avait vue sur le parc. Elle était arrangée et meublée avec beaucoup de goût. Ronnie avait une grande bibliothèque et de beaux tapis persans. Au mur, quelques gravures que François avait l’ordre d’enlever quand Ronnie attendait certaines visites… Un seul tableau : un saint Antoine attribué au Titien. Le saint y était représenté comme un jeune homme efféminé, le dessin du cou et des épaules était nettement inspiré par Titien, ainsi que la colonnade du second plan.

Ronnie était assez indifférent à l’authenticité de ce tableau. La sensualité de la figure de saint Antoine, les lignes molles de la tentatrice lui plaisaient. Titien, ou l’un de ses disciples, avait très bien su rendre les sentiments qui agitaient le saint au moment de sa tentation.

Au milieu de la chambre se trouvaient un bureau et une chaise de style Médicis. Sur ce bureau, un sous-main noir. Ronnie se méfiait de son valet de chambre et savait qu’il est impossible de lire sur un buvard noir à l’aide d’un miroir l’empreinte que laisse l’encre encore humide.

Il était près de minuit quand le bruit de la clef dans la serrure fit accourir le valet de chambre, à moitié endormi.

Ronnie était debout dans le hall en train d’enlever ses gants.

— Personne n’est venu ?

— Non, monsieur.

— Courrier ?

— Une seule lettre, m’sieur. Une note.

Il ouvrit la porte du bureau et Ronnie y entra. Il alluma sa lampe de bureau et s’assit.

— Je ne suis pas sorti de la soirée, n’est-ce pas, François ?

— Bien, m’sieur.

— Je suis rentré après dîner et je ne suis plus ressorti, vous avez compris ?

— Parfaitement, m’sieur.

— Y a-t-il de l’iode ici ? Eh bien ! Dépêchez-vous d’aller m’en chercher au lieu de rester là, à me regarder d’un air ahuri.

François alla voir dans l’armoire de la salle de bains.

Ronnie regarda sa main et releva sa manchette ; trois vilaines marques rouges allaient du poignet à la paume de la main.

Il serra les lèvres d’un air furieux :

— Quelle petite brute ! dit-il. Eh bien ?

— Voilà la bouteille. Monsieur veut-il une bande ?

— Non, inutile. Y a-t-il un chat dans la maison ? Non ? Eh bien ! vous vous en procurerez un demain. Inutile de le garder indéfiniment. J’espère qu’il n’y aura pas de complication. Apportez-moi une glace à main, il y en a une sur ma table. Vite !

Il enleva l’abat-jour de la lampe et se regarda minutieusement dans la glace. Sa joue droite était toute rouge, il avait peur qu’il y ait des marques d’ongles, mais la peau était intacte.

— Je me suis disputée avec une dame, François. Une femme très commune… je ne crois pas qu’elle essaiera de m’attirer des ennuis ; mais si, par hasard, elle en avait l’intention… d’ailleurs elle ne sait pas qui je suis !

Les amours de Ronnie s’étaient très mal terminées ; il venait de quitter, en toute hâte, les allées sombres du parc. Une femme affolée avait appelé au secours. Ronnie avait fui, tremblant de voir arriver un agent.

— Je pensais que M’sieur allait me téléphoner pour me dire que je pouvais rentrer chez moi, dit François. Il habitait Kensington, et Ronnie trouvait quelquefois commode d’être seul chez lui, le soir. Une femme de ménage venait le matin faire les nettoyages et François arrivait à temps pour apporter à son maître son petit déjeuner.

— Non, je n’ai pas téléphoné. Emportez cette glace et apportez-moi les journaux du soir. C’est tout. Vous pouvez vous en aller.

Quand le valet de chambre fut parti, Ronnie se leva et, ouvrant les rideaux, regarda par la fenêtre, il ne pensait plus à son aventure de la nuit, car il était philosophe. La vulgarité de cette aventure ne le dégoûtait pas non plus. Il pensait à Beryl et à ce que lui avait dit John Maxton. Il savait qu’elle avait de l’affection pour lui ; mais il ne lui avait jamais fait la cour. D’après son propre code, elle était tabou ; parler d’amour avec Beryl ne pouvait que le conduire au mariage, et le mariage était tout à fait en dehors de ses plans. Cela lui plaisait de penser à Beryl… peut-être était-elle amoureuse de lui. Il ne s’en était jamais douté. Il disait toujours que toutes les femmes se ressemblent. Mais il était tout de même étrange de constater qu’il exerçait le même attrait sur des femmes d’éducation, de naissance et de goûts aussi différents que Beryl et Evie Colebrook… et sur bien d’autres encore.

Ronald Morelle n’était certainement pas modeste et pourtant il commençait à croire qu’il n’était pas bon à autre chose qu’à ce genre de jeu.

Son père avait été chasseur de faucons, et Ronald pensait toujours à ses propres aventures en termes de chasseur. Il était lui-même un faucon, dressé à la chasse et guettant sa proie, attendant qu’elle passe à sa portée et sachant saisir l’instant propice pour se précipiter sur elle, prêt à la lutte. Beryl ?… Oui, certes, elle était charmante. Elle était admirablement bien faite. Une bouche rouge et bien dessinée… un modèle digne de Rossetti. Mais était-ce bien Rossetti qui peignait ces délicates figures de femmes ? Il se leva et prit un grand carton plein de dessins. Oui, c’était Rossetti ; Beryl elle-même était incomparablement plus belle que tout ce qu’avait pu peindre Rossetti.

Il revint vers la fenêtre et regarda la nuit jusqu’aux premières lueurs de l’aube, jusqu’au moment où les silhouettes floues des arbres commencent à se dessiner. Puis il alla se coucher.

Il dormit cinq heures de suite et, en se réveillant, il se sentit désespérément triste. Soudain, dans le silence, tintèrent les neuf coups de l’horloge.

— Neuf heures !

Avec un cri de terreur, il sauta hors du lit, en sueur, affolé, pris de panique.

— Non… non… Seigneur… non ! hurla-t-il.

François, qui venait d’arriver, l’entendit crier et entra précipitamment dans la chambre. Il trouva son maître, assis sur son lit, la tête dans les mains, sanglotant.

— M’sieur !

Le valet de chambre, ahuri, le regardait pleurer.

— Ce n’est rien, François, je viens d’avoir un cauchemar. Mais, sapristi, allez-vous-en !

Il mentait, il n’avait pas eu de cauchemar. Toute la journée, il chercha à se rappeler ses rêves, sans y parvenir. Il ne se rappelait qu’une seule chose : son abjecte terreur en entendant sonner 9 heures.

CHAPITRE IX

— J’ai vu votre ami Ronald Morelle, aujourd’hui, dit Moropulos.

Étendu sur une chaise longue, les pieds dans des pantoufles, la cigarette à la bouche, il regardait les ronds de fumée se briser en touchant le plafond.

Il portait un pantalon de flanelle gris sale, une chemise de soie, et un veston de velours qui avait été vert vif, une cravate de soie verte complétait son costume ; c’était là sa tenue du matin.

Ambroise Sault, qui était en train de travailler, posa sa lampe à acétylène et enleva ses grosses lunettes avant de répondre.

Il était en bras de chemise, et ses manches relevées découvraient des bras de lutteur, des muscles durs comme des cordes. Il regarda son indolent compagnon et essuya la sueur de son front.

— Ronald Morelle n’est pas de mes amis, je ne l’ai même jamais vu, mais j’ai beaucoup entendu parler de lui.

— Vous ne perdez pas grand’chose, dit Moropulos. C’est un beau garçon.

Il lança son mégot dans la cheminée.

— Steppe est toujours furieux contre moi ?

Sault s’amusait de cette question, mais n’en montra rien.

— Vous trouvez qu’il a raison ? C’est possible. J’étais tellement ivre, mais je me sentais si heureux ! Un jour, mon cher ami, je m’enivrerai tellement que vous-même n’arriverez pas à venir à bout de moi. Je vais peu à peu vers ma plus grande ivresse, ce sera une apothéose. Et alors, doué d’une force irrésistible, je n’aurai plus du tout peur de vos terribles bras.

Il recommença à fumer.

— Je me suis souvent demandé… dit enfin. Moropulos.

— Demandé quoi ?

— Si j’aurais mieux fait de suivre le conseil de mon second le jour où je vous ai recueilli sur mon bateau. Vous rappelez-vous Bob, le Canaque ? Il voulait vous assommer et vous jeter par-dessus bord ; vous étiez trop dangereux, disait-il. Si un bateau du gouvernement nous avait rejoints, et vous avait trouvé à bord, vous et… d’autres marchandises qui n’auraient pas dû y être non plus, j’aurais eu à répondre d’une double charge contre moi. J’ai dit « non », parce que j’avais pitié de vous.

— Parce que vous aviez peur de moi, dit Sault avec le plus grand calme. Vous n’avez jamais pu soutenir mon regard et vous avez toujours tremblé devant moi. Pourquoi me parlez-vous des Îles ? C’est la première fois que vous y faites allusion depuis notre arrivée en Angleterre.

— C’est parce que j’ai beaucoup pensé à vous, dit Moropulos en le regardant furtivement. Vous rendez-vous compte à quel point j’ai été peu curieux ?…

— Discret, suggéra Sault, et Moropulos le regarda avec une admiration jalouse.

— Vous êtes un drôle d’individu, Sault. Merville dit que vous parlez comme un homme cultivé. Mais pour en revenir à ce que nous disions tout à l’heure, je suis vraiment très discret. Vous rendez-vous compte que jamais je ne vous ai demandé pourquoi vous aviez tué cet homme ?

— Quel homme ?

Moropulos se mit à rire doucement.

— Espèce de boucher ! En avez-vous donc tué plusieurs ? Je veux parler de l’homme que vous avez tué et dont le meurtre vous a valu d’être envoyé aux travaux forcés.

Sault était debout, appuyé contre la table, les yeux baissés.

— C’était un méchant homme, dit-il simplement. J’avais tout essayé avant d’en arriver là. Il était intelligent et avait des amis puissants. Il paya deux hommes pour m’attendre, une certaine nuit à Plassy, c’est là que j’habitais à ce moment-là. Ils ont essayé de me battre parce que je l’avais dénoncé. Alors j’ai compris que je n’avais plus qu’une seule chose à faire : le tuer. Si c’était à refaire, je le referais.

Moropulos le surveillait du coin de l’œil.

— Vous avez eu de la chance d’échapper à « la Veuve », mon garçon !

Mais Ambroise secoua la tête :

— À cette époque-là, on n’exécutait personne, la peine de mort n’avait pas été abolie, mais le Sénat refusait de payer au bourreau son salaire. Le résultat était le même. J’ai eu de la chance d’être envoyé en Nouvelle-Calédonie ; Cayenne est bien pire.

— Combien d’années y êtes-vous resté ?

— Huit ans et sept mois, répondit-il.

Moropulos fit la grimace.

— J’aimerais mieux mourir, dit-il, et il alluma une autre cigarette.

Perdu dans ses pensées, il fuma jusqu’à ce qu’Ambroise remît ses grosses lunettes.

— Vous allez encore travailler ? Je déteste le bruit que vous faites en travaillant. Que pensez-vous de Morelle ?

— Je ne le connais pas mais j’ai entendu parler de lui. Je sais que ce n’est pas un honnête homme.

— Qu’est-ce c’est qu’un honnête homme ? demanda Moropulos avec mépris. Morelle est un coureur, il aime les femmes ; qui ne les aime pas ? C’est aussi un poltron. Il a très peur de Steppe. Il est vrai que tout le monde tremble devant Steppe, sauf vous et moi.

Ambroise sourit sans répondre et Moropulos continua :

— Je crois que moi aussi j’ai un peu peur de lui ; il ressemble à un gorille. Il ne vous effraye pas quelquefois ?

— Pourquoi aurais-je peur de lui ? Je suis plus fort que lui.

Moropulos regarda les bras nus d’Ambroise.

— Oui, c’est peut-être là la raison. Vous pouvez avoir confiance dans votre force physique. Quand le coffre-fort sera-t-il fini ?

— Dans huit jours. Je fais la serrure à la maison. Le mot du coffre est un des seuls que je sache épeler. Je ne l’aurais jamais su si je n’avais entendu quelqu’un l’épeler sur le bateau qui m’a rapatrié. C’était un passager, qui avait l’habitude de promener son petit garçon sur le pont. Le petit lisait à haute voix à son père un livre d’histoire sainte. Quand il y avait un mot difficile, il l’épelait. J’ai retenu un de ces mots et ne l’ai plus jamais oublié.

— Je serai content quand ce sera fini, dit le Grec d’un air pensif. Nous avons, Steppe et moi, un tas de papiers qui ont besoin d’être mis à l’ombre. Nous pourrions les détruire, mais ils peuvent être utiles. Il y a des lettres qu’il est imprudent de garder, mais qu’il est peu sage de brûler. Vous êtes rudement ingénieux, Sault.

Dans le bottin en regard du nom de Moropulos, il y avait : ingénieur des mines. Or, il n’avait jamais été ingénieur. Ses voisins avaient probablement autre chose à faire que de le surveiller, ils ne savaient qu’une chose c’est qu’on le ramenait souvent chez lui complètement ivre et qu’on l’entendait chanter dans la rue très avant dans la nuit. Les divagations de Moropulos étaient incompréhensibles pour ses voisins de Junction Terrace. Le numéro 49 était une grande baraque sombre, dont la façade, en mauvais état, n’avait jamais été refaite. Moropulos avait acheté cette maison dans une vente aux enchères et n’y avait jamais dépensé un sou. Les fenêtres du dernier étage étaient sales et noires. Le propriétaire prétendait que ces chambres étant vides, ce serait de la folie de les entretenir convenablement.

Il passait ses week-end dans un cadre plus agréable, car il était propriétaire d’une petite maison de campagne. Le dimanche il faisait du jardinage en pyjama, au grand scandale de ses voisins. Il avait eu l’idée bizarre d’appeler sa maison « le Panthéon », et l’avait décorée de statues de plâtre reproduisant les grandes figures de la mythologie. Ces statues étaient des copies de celles de Phidias, de Polyclète, et de Praxitèle. Il y ajouta un portique en bois et l’ouvrier du pays qui le construisit crut, bien à tort, que ce serait l’entrée d’un cinéma. Quand ses voisins virent qu’il n’avait jamais eu d’autres projets que de construire quelque chose qui lui rappelât les splendeurs de la Grèce, son pays, ils eurent une grosse déception.

Il avait une petite voiture qui lui en rendait l’accès facile et lui permettait de se ravitailler.

C’était un vendredi, jour où d’habitude il partait pour la campagne, mais il était resté en ville, espérant voir avancer le travail du coffre-fort.

— On dirait que vous en êtes toujours au même point, dit-il. Vous m’empoisonnez, avec cette lampe depuis deux heures, et, autant que je puisse m’en rendre compte, vous n’avez rien fait. Combien de temps allez-vous encore piétiner sur place ?

Et avant même que Sault puisse lui répondre :

— Pourquoi ne venez-vous pas dans mon petit Athènes, Sault ? Vous préférez rester en ville ? Vous êtes pourtant un homme intelligent ! Peut-être y a-t-il là-dessous une histoire de femme, hein ?

— Non.

— Bah ! Que de bon temps il doit se payer ce Ronnie ! Mais il se fera pincer un jour… un père furieux ou un fiancé qui voit rouge, et pan ! Ronnie Morelle ne sera plus qu’un cadavre et les avocats plaideront le juste retour des choses d’ici-bas.

— Vous avez l’air de savoir bien des choses sur lui ?

Moropulos se caressa la barbe et leva les yeux au ciel.

— Oui… Je n’en saurai jamais trop. Il nous attirera des ennuis. Steppe rit quand je le lui dis. Il se l’est attaché et Ronald tremble devant lui ; mais je crois qu’il a tort de s’y fier. Sa propre lâcheté est déjà un danger pour nous.

— De quoi donc avez-vous peur ? demanda Sault. Je crois que vous travaillez honnêtement. J’en suis même sûr, sans quoi le docteur ne serait pas des vôtres.

Son ton était bref et menaçant.

Moropulos était assez intelligent pour ne pas accepter ce défi…

— Je comprends bien que vous ayez des papiers que vous vouliez garder de telle manière que vous seuls puissiez les voir. Il y a des choses secrètes dans toutes les affaires.

— Bien sûr, dit le Grec et il bâilla.

— Ronnie payera, répéta-t-il et je ne veux pas contribuer à la note qu’il payera. Je me suis souvent bien amusé en le guettant. L’autre nuit, j’étais dans le parc. J’y vais parce qu’il y va. Je sais quels chemins il choisit. Une très jolie fille était avec lui, je suis sûr qu’elle ne le connaissait pas avant de l’avoir rencontré au parc.

— Comment le savez-vous ?

— Je vais vous le dire. Quand elle a porté plainte, elle a porté plainte contre inconnu : elle ne savait pas son nom. Ronnie ! dit-il d’un air rêveur. Je vais vous dire ce que je vais faire. Je vais faire la liste de tous ses amours. C’est une bonne chose de les connaître, car ce sera peut-être un jour une arme contre lui. Et puis il est de ceux qui font toujours un riche mariage.

Sault était en train de travailler et ne répondit pas. Ronnie Morelle ne l’intéressait guère.

CHAPITRE X

Ambroise Sault resta là longtemps après le départ de Moropulos. Il était si absorbé par sa besogne que le Grec partit sans qu’il s’en aperçut.

À sept heures il cessa son travail, mit ses outils en ordre et sortit en fermant soigneusement la porte à clef.

Steppe et Moropulos avaient beaucoup insisté tous les deux pour qu’il logeât dans la maison, mais Sault s’y était refusé. Il préférait habiter ailleurs pour être plus libre. Peut-être prévoyait-il aussi les difficultés qui n’auraient pas manqué de s’élever entre Moropulos et lui s’ils avaient vécu ensemble, Moropulos ayant très mauvais caractère.

Un autobus le ramena chez lui. Il s’arrêta dans un magasin et acheta des biscuits pour Christiane. Elle lui servait de lectrice et de secrétaire et il l’en remerciait par de petits cadeaux. Il lui avait offert un abonnement de lecture. C’était pour elle un bienfait des Dieux. Les journées lui semblaient plus gaies quand elle lisait et que son imagination pouvait se donner libre cours. Or, c’était par son imagination seule que Christiane faisait sa propre éducation.

Evie disait quelquefois qu’elle ne comprenait pas la moitié des mots qu’employait Christiane. Pour Mme Colebrook, Christiane était une énigme vivante. Pour elle, l’éducation et la culture allaient de pair avec un cerveau malade et des idées « au-dessus de sa situation ». Au fond, elle était très fière de la culture de la jeune infirme. Elle rendait la maladie de Christiane responsable de cette érudition qui lui semblait anormale. Mme Colebrook croyait aux rêves, aux pressentiments, et aux terribles malheurs que pouvait entraîner une glace brisée. Elle était également persuadée que les gens qui meurent jeunes sont tous remarquablement intelligents.

Les livres de Christiane, son abonnement au cabinet de lecture, tout cela lui semblait un défi à la Providence. Elle le dit même un jour en confidence à Ambroise Sault.

— Vous êtes venu à un terrible moment, Sault Effendi, dit Christiane solennellement comme Sault entrait dans sa chambre. Je viens de contempler avec terreur les eaux sombres du Bosphore. Mon mari se considère comme trahi par moi, parce qu’il m’a vue envoyer un baiser au beau sultan, quand il est passé sous mes fenêtres grillées. Il a décidé ma mort, ce soir je serai attachée dans un sac et jetée dans les eaux profondes de la mer !

— Grands Dieux ! quelle terrible journée vous avez dû passer, Christiane.

— Mais non. La journée au contraire a été délicieuse. Nous avons été à Bergen, oui, à Bergen.

« Ensuite nous avons vu Pétrograd… le tsar était là… pauvre homme… pauvres gens… puis Odessa et enfin la Mer Noire. Mais ce fut un triste voyage ; aujourd’hui je n’étais pas gaie.

— Avez-vous souffert, avez-vous eu mal au dos ?

Elle secoua la tête.

— Non, je crois même que je vais mieux. Je rêve que je vais mieux, qu’un jour je serai guérie. Croyez-vous que l’idée d’une voiture spéciale pour malade soit réalisable ? Nous pourrions peut-être en louer une ? Mais maman n’a pas le temps de s’en occuper, et d’autre part, je ne pourrai pas descendre sans aide cet escalier si étroit. Je commence à croire maintenant que ce serait chose possible. Mais comment faire pour la voiture, mon cher Ambroise ?

— J’en ai déniché une !

Il se mit à rire devant son air étonné.

— Elle sera ici demain. Elle a un peu la forme d’une auto, il faut que je trouve un garage où je pourrai la ranger. Ici, la maison est trop petite, ce serait impossible. Mais, enfin je l’ai… non, elle n’a pas coûté trop cher. J’ai mis de nouveaux pneus et les ressorts sont neufs. Christiane, vous serez… ne pleurez pas, Christiane, je vous en prie. Vous me rendez trop malheureux quand vous pleurez devant moi.

Il semblait très ému.

— Il doit y avoir quelque chose dans cette chambre qui fait pleurer tout le monde, dit-elle d’une voix tremblante. Ambroise… Evie m’inquiète.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Je ne suis pas, elle a beaucoup changé… elle a vieilli et pourtant elle est encore si enfant… un vrai bébé ! Si cet homme lui fait du mal… Ses mains maigres et osseuses se crispèrent. Je vais vous demander de faire pour moi ce que vous avez fait pour maman, Ambroise, donnez-moi de la force pour une heure… – sa voix n’était plus qu’un souffle – et je le tuerai… je le tuerai…

Sault la vit se tordre les mains de désespoir.

— Non, on ne lui fera aucun mal. Je voudrais être sûr que ce soit Ronald Morelle. Steppe n’aurait qu’à lever le petit doigt…

Ils entendirent le pas lourd de Mme Colebrook et se demandèrent pourquoi elle venait à cette heure-là. Jamais, jusqu’à présent elle n’avait troublé leur tête-à-tête.

— Une visite pour toi, Christiane. C’est vraiment trop de bonté de votre part, mademoiselle. Je vous en prie, remerciez le docteur ; jamais je ne lui serai assez reconnaissante de tout ce qu’il a fait pour moi.

Ambroise Sault se leva lentement en voyant Beryl entrer dans la chambre.

— J’espère que ma visite ne vous est pas désagréable ? Je suis Beryl Merville.

— C’est très aimable à vous, répondit Christiane d’un air distant. Elle était prête à trouver la visiteuse antipathique ; elle détestait les gens qu’elle ne connaissait pas et qui venaient la voir, surtout ceux qui lui apportaient de la confiture, des fruits et des revues de l’an passé. Leur croyance touchante dans la vertu de tels cadeaux qu’ils considéraient comme une panacée universelle pour toutes les maladies, leur fausse gaîté, leur bonne humeur voulue la mettaient hors d’elle. Quant aux religieuses et aux dames pieuses elle les avait mises en fuite et elles n’étaient jamais revenues. Elle avait toujours répondu à leurs questions inévitables par ces quelques mots :

— Oui, j’aurais envie de différentes choses ; je voudrais une boîte de cigarettes parfumées, des marrons glacés et les Liaisons dangereuses.

Elle détestait les marrons glacés autant que le tabac parfumé. Quant aux Liaisons dangereuses, Christiane n’en connaissait que le titre.

— Je ne suis pas venue en « dame visiteuse », je vous assure, et je ne vais pas vous dire que je suis désolée pour vous. Je ne vous ai pas non plus apporté des oranges.

— Du raisin, rectifia Christiane, aliment malsain qui, au dire de maman, donne l’appendicite ! Asseyez-vous, mademoiselle Merville, je vous présente M. Sault.

Beryl fit un signe de tête à Sault.

— M. Sault et moi, sommes de vieux amis, dit-elle sans le regarder. Il faut que je vous explique pourquoi je suis venue. Je sais que vous n’aimez pas beaucoup les visites, moi non plus. Mais mon père m’a parlé de vous ce matin. Il ne vous a jamais vue mais il vous connaît par M. Sault et par votre mère. Papa m’a dit aujourd’hui : « Tu devrais aller voir Christiane Colebrook », je lui ai répondu que vous ne seriez probablement pas très contente de ma visite, mais que, pour vous distraire, je vous apporterais ce nouveau roman. Il a beaucoup de succès et pourtant je suis sûre d’avance que vous le détesterez autant que moi.

— Si c’est Le monde abandonné, j’en suis sûre aussi. Nous en dirons du mal ensemble, mais je serai tout de même bien contente de le lire, ajouta-t-elle vivement.

Beryl se mit à rire et lui donna le livre.

C’était pour Ambroise, le moment favorable pour se retirer, et il sortit tout doucement, espérant qu’aucune des deux jeunes filles ne s’apercevrait de son départ, mais il se trompait. Beryl n’était venue là que pour le revoir.

En rentrant chez elle, elle essaya de mettre de l’ordre dans ses idées, mais ce ne fut que le soir, seule dans sa chambre, qu’elle se rendit compte de sa folie… Elle aimait Ronald Morelle. Elle l’aimait d’un amour si violent qu’elle en était effrayée ; elle l’aimait et pourtant elle savait combien il était méprisable. C’était un lâche, un menteur, il était l’esclave de ses appétits les plus vils. Elle ne doutait pas un instant, quand elle réfléchissait sérieusement, que toutes les histoires qu’on lui avait racontées fussent vraies. Cette jeune fille nommée East… cette jolie femme de chambre qui avait porté plainte contre lui… Et pourtant, il y avait en Ronald Morelle quelque chose d’attirant. Peut-être n’aimait-elle en lui que le bel animal, l’être déchaîné et sans frein qu’il était ? Quand elle raisonnait froidement, avec toute son intelligence, elle le jugeait comme un être indigne. Il y avait même des moments où elle le détestait et se méprisait elle-même de l’aimer. Et, dans ces moments-là, il lui semblait entendre la voix si douce d’Ambroise Sault, chuchotante, insinuante… C’était certainement un autre signe de folie ! Sault était assez vieux pour être son père ; c’était un ouvrier illettré, un ancien forçat, un assassin ! Quand son père lui avait dit qu’il avait tué un homme, elle n’en avait été ni choquée, ni surprise. Elle avait deviné, quand il lui avait parlé de la Nouvelle-Calédonie, qu’il avait été au bagne. Il avait dû commettre un grand crime… Un ouvrier aux mains rudes, pauvrement vêtu… ; c’était de la pure folie de penser et de repenser à lui sans cesse. Freud prétend que nos rêves ne sont que nos désirs non réalisés ! Mais alors, que désirait-elle ? Elle était prête à répondre à cette question avec la plus grande franchise ; mais elle-même ne savait pas ce qu’elle voulait. Quand elle rêvait d’Ambroise Sault, c’était d’une façon vague, elle se réveillait toujours avant la fin du rêve.

— Je me demande s’il aime beaucoup cette jeune fille ?

Elle se posa cette question en se contemplant dans la glace. Cette idée la rendit brusquement très jalouse et en même temps elle sentit le ridicule de cette jalousie.

Jan Steppe revint de Paris la veille de l’anniversaire de la naissance de Beryl. Quand il alla la voir le lendemain matin, elle n’était pas encore prête et il causa longuement avec le docteur Merville.

En descendant déjeuner, Beryl trouva sur son assiette deux petits paquets.

Dans l’un il y avait une barrette en diamants.

— Tu es un amour, papa !

Elle fit le tour de la table et l’embrassa :

— Elle est très belle, et puis, j’en avais tellement envie !

Elle retourna bien vite à sa place. Peut-être Ronnie s’était-il souvenu…

Elle prit la carte de visite et lut :

— M. Steppe ?

Son père lui jeta un coup d’œil rapide.

— Oui, il l’a achetée à Paris. Il est venu lui-même te l’apporter, mais tu n’étais pas encore descendue… c’est joli, n’est-ce pas ?…

Le mot « joli » convenait aussi peu que possible à un tel cadeau. C’était un très beau bijou qui brillait dans son écrin.

— C’est très beau, dit-elle froidement. Mais dois-je l’accepter… c’est un peu gênant pour moi de recevoir un cadeau si coûteux !

— Pourquoi ? Steppe est un de nos meilleurs amis et puis il t’aime beaucoup, dit-il sans lever les yeux de son assiette. Il serait très vexé si tu le refusais. Non vraiment, je t’assure que tu peux très bien l’accepter.

Elle se mit à lire son courrier. Il y avait un mot de Ronnie l’invitant à une première. Il ne parlait pas de son anniversaire.

— Oh ! à propos, il est arrivé des fleurs pour toi. J’ai dit à Dean de les mettre dans ta chambre. Je me suis creusé la tête pour essayer de me rappeler quand j’ai bien pu lui parler de ta fête.

— À qui, papa ?

— À Sault. Il a dû se lever de bonne heure et aller les acheter au marché. C’est très bien de sa part.

Elle sortit de la chambre, sous un prétexte quelconque, et trouva la femme de chambre dans l’office. Elle avait rempli de roses un grand vase, mais il y en avait tant qu’elle ne savait plus où les mettre.

— Je vais porter les autres dans le bureau du docteur, mademoiselle ?

— Mettez-les toutes dans ma chambre, toutes, n’est-ce pas ? dit Beryl.

Elle en choisit trois qu’elle glissa dans sa ceinture avant de retourner à la salle à manger. Le docteur se mit à rire.

— C’est la première fois que je te vois mettre des fleurs sur toi… Sault sera très content.

Elle se tut ; mais elle ne les avait mises que parce qu’elle savait faire plaisir à Sault en portant les roses qu’il lui avait envoyées.

CHAPITRE XI

Evie Colebrook revint ce jour-là beaucoup plus tôt que d’habitude, et sa sœur la regarda entrer toute étonnée.

— J’entendais maman parler à quelqu’un, mais je ne me doutais pas que c’était à toi, Evie. Que se passe-t-il ? As-tu été lâchée par ton amoureux ?

— Mon amoureux, comme tu dis, travaille ce soir, répondit Evie. Et il fait si chaud que je n’avais qu’une idée : rentrer et me mettre en pyjama.

— Maman vient de te parler de tes goûts excentriques, et tout particulièrement de tes pyjamas, dit Christiane, elle trouve les pyjamas indécents. Dans sa jeunesse, on ne soupçonnait même pas que les jeunes filles puissent avoir des jambes !

— Papa portait des pyjamas.

— Papa buvait aussi. Et maman croit que c’est un peu la faute des pyjamas. Elle croit aussi que son goût de la lecture y était pour quelque chose.

— Papa lisait donc beaucoup ?

— Papa était très instruit. Sais-tu qui était papa ?

Evie regarda sa sœur d’un air interrogateur.

— Mais voyons, Christiane, il était décorateur.

— Il était le plus jeune fils du plus jeune fils d’un lord. Ne fais pas cette tête-là et abandonne tout espoir : nous n’hériterons jamais du château. Mais c’est la stricte vérité : il aurait pu porter son titre.

— Alors, pourquoi a-t-il épousé maman ?

— Pourquoi les gens se marient-ils ? demanda Christiane. Pourquoi grand-père a-t-il épousé grand’mère ? Et puis, après tout, pourquoi n’aurait-il pas épousé maman ? Il était décorateur quand il l’a rencontrée. Il n’avait pas une situation très brillante. Elle me l’a dit. Et son père à elle était pasteur et sa mère, l’honorable Mme Colebrook, était la fille de lord Fanshelm. Evie, tu as du sang bleu dans les veines.

— Non, vraiment, Christiane, tu parles sérieusement ?

La voix d’Evie était anxieuse et ses yeux brillaient.

— C’est bien vrai ? Mais alors, peut-être que…

Christiane grommela :

— Grands Dieux, qu’ai-je fait ? dit-elle d’un air dramatique.

— Non, sérieusement, Christiane ?

— Tu es apparentée, mais de si loin, à la noblesse, que pour s’en apercevoir il faudrait regarder avec une longue-vue, dit Christiane. Je croyais que tu le savais. Maman autrefois m’en parlait souvent. Mais, ma chérie, quelle différence cela peut-il bien faire ?

Evie resta silencieuse.

— Un homme n’aime pas davantage une jeune fille parce que son cousin au cinquième degré a siégé à la Chambre des Lords et, si sa basse extraction l’empêche de l’épouser et qu’il découvre tout à coup qu’elle est l’arrière-petite-fille d’une princesse, il ne peut tout de même pas faire table rase de tous ses autres aïeux. Nous avons une triste ascendance.

— Ascendance ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Eh bien ! Voilà : le pasteur a eu de gros ennuis parce qu’il buvait et sa femme s’est sauvée avec un groom.

Evie poussa un profond soupir.

— Où es ton amoureux ? demanda Evie.

— Mon amoureux travaille, comme le tien. À ta place, Evie, je n’enlèverais pas mon jupon ; quand Sault entrera dans la chambre, il verra ton pantalon à travers ta robe de chambre !

— Christiane !

— Je déteste parler de pantalon devant un pur esprit comme toi ! dit Christiane en s’éventant avec une feuille de papier. Ambroise, si c’est Ambroise que tu appelles mon amoureux, est très occupé aujourd’hui.

— Tu l’appelles Ambroise ?

— Aimerais-tu mieux que je l’appelle Jules César, Bill ou Jules ? Non, n’est-ce pas ? Il m’est absolument impossible de l’appeler M. Ambroise Sault.

— Je ne le comprends pas, dit Evie. Il semble si endormi.

— Je m’arrangerai pour qu’il bavarde avec toi la prochaine fois que tu rentreras de bonne heure, dit ironiquement Christiane.

— Ne dis pas de bêtises. Bien entendu, il n’est pas très vivant parce qu’il est vieux.

— Lui, vieux ! Il est en tout cas assez jeune et assez fort pour me porter dans ses bras jusqu’en bas, aussi facilement que si je ne pesais pas plus lourd qu’une plume. Il me promène ensuite pendant une heure dans cette merveilleuse voiture qu’il a tant cherchée ! Et il est assez vieux pour… Mais à quoi bon te raconter tout cela, Evie.

Tout à coup, sa colère tomba et elle se mit à rire.

— Dis-moi ce qui se passe dans le vaste monde, Evie ? Quelles sont les dernières nouvelles de Knightsbridge ?

— Je peux te dire quelque chose que tu ne sais pas à propos de M. Sault, dit Evie, très vexée. Il a fait de la prison.

Christiane se retourna dans son lit et la douleur lui arracha une plainte.

— Dis-le encore une fois.

— Il a fait de la prison.

Il y eut un long silence.

— J’espère bien que c’est vrai. Je suis persuadée que pour avoir l’expérience de la vie, il faut avoir fait de la prison, dit enfin Christiane. C’est une bonne école. Qui te l’a dit ?

— Tu ne le sauras pas.

— C’est certainement Ronald.

Evie regarda sa sœur et resta muette d’étonnement.

— Oui, je connais ton secret ! Ce « Ronnie » dont tu parles dans ton sommeil, c’est Ronald Morelle !

— Qu’est-ce qui peut te le faire croire… Ce n’est pas vrai… c’est un sacre mensonge !…

— Allons, Evie, ne jure pas. Maman dit toujours que quand on vit comme toi dans un magasin de produits pharmaceutiques, on finit par avoir de drôles d’idées…

— Je ne parle jamais en dormant… Et je ne connais pas Ronnie Morelle. Qui est-ce ?

Evie mentait bien mal. Christiane devint pensive. Elle avait la tête appuyée sur la paume de la main et regardait Evie avec inquiétude.

— Ronnie sera-t-il impressionné par ta parenté, si lointaine soit-elle, avec la noblesse ? demanda-t-elle tranquillement. Est-ce que cela ferait une différence quelconque s’il savait que papa avait une Bible à ses armes ? J’espère que non car s’il a une telle mentalité, il ne vaut guère la peine qu’on s’attache à lui. Qui est-ce ?

— M. Sault ne te l’a donc pas dit ? demanda Evie d’un air furieux. Il me semble qu’il a passé son temps à faire des potins sur tout le monde, sur des gens qui valent mille fois mieux que lui…

— Mieux que lui… murmura Christiane les yeux fermés.

— C’est un sale vieux potinier ! Je le déteste.

— Il n’a pourtant jamais dit que Ronnie avait été en prison, dit Christiane d’une voix douce. Il n’a dit qu’une seule chose, c’est qu’il ne connaissait qu’un Ronnie et que c’était Ronnie Morelle. Il ne m’a même pas dit comment il est, et ne m’a absolument pas parlé de lui.

— Comme c’est bête, Christiane. Comme si le vieux Sault était capable de juger M. Morelle. L’un est un homme du monde et l’autre n’est qu’un vieux fossile !

— Il faut avoir le respect de la vieillesse, dit Christiane avec douceur. Vous êtes bien arrogants, vous autres enfants !

— Tu es un peu amoureuse de lui !

— Pas un peu, mais tout à fait, dit Christiane en hochant la tête. J’aime son esprit, j’aime son âme elle-même. Je suis bien incapable d’un autre amour. Je n’aurai jamais envie qu’un homme me prenne dans ses bras et me dise qu’avant de me connaître il n’avait goût à rien et que le monde n’était pour lui qu’un désert aride. C’est parce qu’Ambroise Sault ne me prend jamais la main, ne m’embrasse jamais sur le front d’un air paternel et avec l’arrière-pensée de devenir un jour pour moi autre chose qu’un père ; c’est pour tout cela que je l’aime, et que je l’aimerai toujours. Quand il sera mort et que je serai morte, je l’aimerai encore. S’il mourait demain, je ne pleurerais pas, car son être physique ne compte pas pour moi. Ce qu’il me donne est éternel. Et voilà pourquoi, Evie, ma part est meilleure que la tienne. Tu n’as rien d’autre que ce que tu donnes toi-même. Tu crois que c’est Ronald qui te donne ces heures merveilleuses, ces souvenirs qui te tiennent éveillée toute la nuit. Tu crois que c’est l’amour qu’il a pour toi qui t’émeut. Non, Evie, tu te trompes. Ton bonheur est celui du martyr qui trouve une joie extatique dans ses souffrances.

Evie commençait à comprendre, et elle releva la dernière phrase de Christiane.

— Dieu aime les martyrs… eux au moins ne sont pas égoïstes, dit-elle toute tremblante.

— C’est vrai ou cela pourrait être vrai. Est-ce que ton Dieu t’aime ?

— C’est blasphémer que de parler de Ronnie comme d’un Dieu…

— Dieu avec un petit « d ».

— C’est tout de même un blasphème. Oui, Ronnie m’aime. Il a des idées larges sur le monde et sur le mariage ; mais il m’aime. Je le sais. Une femme sait toujours quand un homme est sincère.

— Au contraire, c’est une des choses qu’elle ignore, interrompit Christiane. Elle sait quand il la désire, mais elle ne sait jamais pendant combien de temps il la désirera. Il a l’esprit large ? Les gens aux idées larges sont en général ceux qui admirent leur propre insuffisance et ne sont indulgents que pour eux-mêmes. Considère-t-il le mariage comme une cérémonie barbare ?

— Qui te l’a dit ? demanda Evie stupéfaite.

— Ce n’est pas très original… les hommes aux idées larges essayent souvent de convertir à leurs idées les jeunes filles aux idées étroites.

— Tu es cynique, dit Evie. Je déteste le cynisme. Toutes tes idées sur l’amour viennent de tes lectures et des gens qui viennent ici te raconter leurs chagrins et leurs misères. On ne peut pas croire tous les romanciers. Non, on ne peut pas croire tous les écrivains. Il y en a pourtant quelques-uns qui savent nous donner l’illusion de la vie… pas ceux qui écrivent dans les livres, mais ceux qui écrivent dans les journaux. On dirait qu’ils devinent tout ce que les gens sentent et pensent !

— Ah… alors Ronnie est journaliste ?

La réplique indignée d’Evie fut arrêtée par un coup frappé à la porte.

— C’est M. Sault, peut-il entrer ?

— Je crois que oui, répondit Evie d’un air maussade.

Elle se leva du lit et attacha sa robe de chambre.

— Dis-moi, Christiane, on ne voit pas mes jambes à travers mon kimono ?

— Mais non. Entrez !

Ambroise Sault jeta un coup d’œil dans la chambre avant d’y entrer.

— Je n’entre qu’un instant avant de monter dans ma chambre, dit-il. Bonsoir, Evie.

— Bonsoir, monsieur Sault.

Evie avait tellement serré sa robe de chambre qu’elle avait l’air d’une momie.

— J’ai vu le spécialiste aujourd’hui et je me suis arrangé pour qu’il vienne vous voir et vous parler demain, dit Ambroise en s’asseyant près du lit.

— C’est entendu, je lui parlerai, dit Christiane. Je ne crois pas qu’il pourra faire grand’chose. J’ai déjà vu un tas de médecins et de spécialistes. Maman en a toute une liste ; elle en est très fière.

— J’espère que celui-là pourra vous soulager un peu, dit Ambroise en se frottant le menton d’un air pensif. J’ai vu des guérisons extraordinaires en Amérique. Le Dr Merville lui-même a confiance en lui. Je suis désolé de venir si tard, mais cet orthopédiste dînait dehors et je l’ai attendu. Il s’était fait mal à la cheville et cela nous a encore retardés car j’ai été obligé de le masser. C’est le meilleur spécialiste de Londres, c’est le Dr Duncan More.

Christiane ne le quittait pas des yeux. Evie le remarqua et fut plus que jamais convaincue de l’amour de sa sœur pour Ambroise.

— Mais ce sera très cher ? demanda Christiane.

— Non, pas très cher, son premier examen est gratuit. La première fois, il ne fera que tâter votre dos à travers vos vêtements. Je le lui ai demandé, car je sais combien ces examens vous sont pénibles et douloureux. Et, s’il trouve que vous ne pourrez jamais guérir et qu’il n’a aucune chance d’améliorer votre état, il ne vous ennuiera pas davantage.

— Je ne crois pas à tous ces charlatans, dit Evie d’un air décidé. Ils vous promettent tous la guérison et ne font que vous prendre votre argent. Nous avons un tas de ces remèdes au magasin où je travaille et M. Donker, le directeur, dit qu’ils ne servent absolument à rien… Je suis sûre que ce spécialiste ne sait rien et ne pourra rien faire.

— Je ne suis pas de ton avis. J’ai confiance en lui. Je suis sûre, Evie, que tu n’as que de bonnes intentions, mais si je t’écoutais, je cesserais de lutter dès maintenant…

— Je ne veux pas du tout te décourager, Christiane, c’est méchant de ta part de dire une chose pareille. Mais je ne voudrais pas que tu aies trop d’espoir. Ce serait une si terrible… quel est donc le mot… chute pour toi.

— Non, déception, dirent Sault et Christiane en même temps, et ils se mirent à rire tous les deux.

Sault s’en alla quelques instants plus tard, et Evie se crut obligée de dire d’un air digne :

— Pourquoi devant Sault me parles-tu si méchamment ? J’ai eu l’air si bête, dit-elle d’un air vexé. Personne ne serait plus heureuse que moi si tu guérissais. Tu le sais bien. Quant à M. Sault, je ne crois pas du tout à sa sincérité.

— Quoi ?

Christiane se dressa sur son coude et ses yeux jetèrent des éclairs.

— Je te permets de le traiter de vieillard et de fossile, et de dire qu’il est misérable, mal vêtu, tout ce que tu voudras. Mais ne t’avise pas de dire ça, Evie… ne t’avise pas de dire qu’il n’est pas sincère.

Evie resta longtemps éveillée, cette nuit-là. Elle pensa que sa sœur était certainement une drôle de fille… et quand elle prétendait ne pas être amoureuse de Sault, elle ne disait pas la vérité.

CHAPITRE XII

M. Jan Steppe était assis sur une chaise, le coude appuyé sur la table, l’air perplexe.

— On dirait un coffre ordinaire, Sault. Vous êtes bien sûr qu’un expert lui-même s’il l’ouvrait, le ferait fonctionner sans détraquer le mécanisme qui est à l’intérieur, hein ?

— Impossible, répliqua Sault. J’ai rempli d’eau la partie supérieure du coffre et j’ai essayé plus de mille combinaisons. Chaque fois que je composais un autre mot, tous les papiers étaient inondés d’eau.

Il mania les lettres assez longtemps jusqu’à ce qu’il arrivât à écrire un certain mot ; Steppe et le Grec le regardaient faire avec attention.

— Voilà ! dit Sault.

Il tourna la poignée et la porte s’ouvrit. Il y avait à l’intérieur deux ou trois journaux qui étaient absolument intacts.

— Quel est le mot ? demanda Steppe. Tiens ! pourquoi diable l’avez-vous choisi ?

— C’est un des rares mots que je sache lire et épeler et puis toutes les lettres en sont différentes.

— C’est assez bien choisi, dit Moropulos d’un air amusé, et facile à retenir. J’ai l’intention de coller un papier sur le coffre-fort. Je le collerai en évidence, et j’écrirai dessus que, si on ignore le mot convenu et que l’on essaye une autre combinaison de lettres, le contenu du coffre est instantanément détruit. Ce serait un moyen de décourager les cambrioleurs.

Steppe caressa sa barbe hirsute.

— Ce serait comme si nous disions aux gens que nous avons quelque chose dans ce coffre que nous tenons à cacher, hein ? dit-il avec dédain. C’est une idée stupide !

— Tout le monde a quelque chose à cacher et le met dans son coffre, répondit l’autre froidement.

— Maintenant, laissez-moi essayer… fermez la porte, Sault. Très bien.

Steppe se leva de sa chaise pour s’approcher du coffre.

— Supposons que j’aie l’intention d’ouvrir le coffre sans en avoir le droit, sans en connaître la clef. Comme ceci.

Il tourna la poignée.

— Ouvrez-le.

Sault l’ouvrit, les papiers apparurent complètement saturés d’eau, et une grande quantité d’eau gicla et remplit une bassine que Sault avait placée exprès tout près du coffre.

— Et si on voulait forcer le coffre d’une autre manière, en essayant de couper les parois, hein ? Si on voulait brûler la partie du coffre qui est tout autour de la serrure, sans toucher aux lettres, que se passerait-il ?

— J’ai laissé un trou sur une des parois du coffre, dit Sault, et il montra une cheville en caoutchouc fixée sur un des côtés.

Avec une pince il l’enleva et il en gicla de l’eau.

— Vous voyez, le résultat serait le même, quelle que soit la manière employée pour essayer de l’ouvrir, l’eau est sous pression dans les parois qui sont creuses. La porte elle-même est creuse. Quand l’eau commence à couler elle libère un flotteur qui entraîne toute l’eau contenue dans la partie supérieure du coffre.

Steppe se gratta la tête.

— Parfait, dit-il. Vous avez fait l’expérience en remplaçant l’eau par des acides ?

— Oui, avec de l’acide sulfurique et de l’acide chlorhydrique, dit-il. Je crois qu’il vaut mieux se servir d’acide chlorhydrique.

Steppe se retourna vers le Grec.

— Laissons-le ici, dit-il, et il ajouta : sera-t-il tout à fait terminé aujourd’hui ? Je voudrais bien mettre à l’abri ces lettres de Brakpan. Je n’ai pas besoin de vous, dire, Sault, que le mot du coffre ne doit être connu que de nous trois, hein ? Cela m’est égal que vous le sachiez, Sault, mais vous, Moropulos ! Il va falloir que vous supprimiez l’absinthe… entendez-vous ? Que vous la supprimiez complètement, totalement !

Son grognement habituel devint presque un rugissement, et Moropulos trembla.

— Mais, je l’ai déjà supprimée, dit-il d’un air maussade. J’ai emporté tout ce qui me restait au « Panthéon »… Il faut tout de même que je puisse un peu me distraire.

— Si tout ce que j’entends dire est vrai, vous avez encore de quoi vous amuser ! dit Steppe en faisant la grimace. Donnez cent francs à Sault, Moropulos, il les a bien gagnés. Que faites-vous donc de votre argent, Sault ? Vous ne le dépensez pas pour votre toilette, hein ?

— Il fait le bien, dit Moropulos ironiquement. Je l’ai rencontré dans le parc de Kensington, l’autre jour, poussant une voiture de malade. Qui était-ce Sault ?

— La fille de ma propriétaire, répondit l’autre brièvement.

— Ce n’est pas notre affaire, grogna Steppe. Vous avez fait la connaissance de Miss Merville, hein ? Charmante femme ?

— Oui, charmante, dit Sault d’un air convaincu.

Il passa la main dans ses longs cheveux blancs.

— Jolie, hein ?

Sault fit oui de la tête et fut heureux du départ de Steppe.

— Steppe est fou de cette jeune fille, dit Moropulos ; il vous aurait assommé si vous aviez dit qu’elle n’est pas jolie.

— Mais non, il ne m’aurait pas assommé, dit tranquillement Sault.

— C’est vrai. Steppe lui-même y regarderait à deux fois avant de lever la main sur vous. Et pourtant je vous assure que c’est une brute. Je l’ai vu frapper un homme en pleine figure parce que cet homme l’avait traité de menteur… c’était dans le cabinet du directeur. Il a fallu plus d’une heure avant que le pauvre diable revienne à lui. Oui, Mlle Merville est très jolie, je l’ai vue à cheval, il y a quelques jours, une vraie Diane, elle est très délicieuse. Je donnerais beaucoup pour être dans la peau de Steppe.

— Pourquoi ?

Moropulos roula vivement une cigarette et l’alluma.

— Pourquoi ? Parce que, s’il la veut, il l’aura. Je crois que le docteur n’aura pas à donner son avis, ni elle non plus d’ailleurs.

Sault prit une barre de fer qui était sur la table. C’était une de celles qu’il avait apportées pour consolider le coffre, elle avait, à peu près un pouce de diamètre.

— Je crois qu’elle aura tout de même quelque chose à dire.

Il posa la barre à plat sur la paume de sa main. Puis, à l’ahurissement du Grec et, sans effort apparent, il tordit la barre et en fit un V. La barre changea de forme entre ses mains comme si elle avait été en plomb et non en fer.

— Qu’est-ce qui vous arrive ? demanda Moropulos, bouche bée.

— Je n’en sais rien, dit Sault et d’une secousse il redonna au fer sa première forme.

— Sapristi ! dit Moropulos en lui prenant la barre des mains et en l’examinant soigneusement. Je n’aimerais pas me battre avec vous !

Il ne parla plus de Beryl, ce soir-là.

CHAPITRE XIII

Le jour où Evie était rentrée chez elle de si bonne heure, elle avait trouvé le matin même une lettre au magasin. Cette lettre ne contenait que quelques lignes écrites à la hâte sur une carte ordinaire, sans adresse et sans signature.

« Ma chérie,

« Impossible de vous voir ce soir. J’ai un long article à écrire et je travaillerai probablement toute la nuit, pendant que vos beaux yeux que j’aime tant dormiront.

« Votre ami. »

 

Elle avait mis la carte sous son oreiller et la gardait précieusement.

____________

 

— Êtes-vous sûr que vous n’avez pas trop à faire ? demanda Beryl, quand elle descendit rejoindre Ronnie qui l’attendait.

Elle était plus belle que jamais.

— Maintenant que vous voilà entré dans la carrière des lettres, je vous imagine surchargé de besogne.

— Vos moqueries ne m’atteignent pas, dit Ronnie en souriant et en montrant ses belles dents. Quoique ce soit peu flatteur, je reconnais que je suis dans le marasme, en ce moment. Il y a huit jours qu’on ne m’a pas demandé un article.

— Et je ne vous arrache à aucune de vos belles amies ?

— Beryl, murmura-t-il, d’un ton plein de reproches, vous savez bien que je n’ai pas d’amies, si par amies vous entendez amitié féminine.

— C’est ma terrible jalousie qui me fait vous poser de pareilles questions, dit-elle d’un ton un peu ironique.

Beryl ne se rappela jamais quel était le sujet de la pièce qu’elle vit jouer ce jour-là. Une seule chose l’intéressait : Ronnie.

Il la connaissait depuis qu’elle était une enfant et lui un écolier et jamais jusqu’alors il n’avait apprécié sa beauté à sa juste valeur. Il la regarda et la vit enfin telle qu’elle était. Il admira son sourire et le pur dessin de sa bouche.

— Beryl, vous devriez faire faire votre portrait, dit-il pendant le premier entr’acte. Par un bon peintre, bien entendu. Vous êtes si parfaitement belle que je n’ai pas cessé de vous regarder.

Elle rougit lentement, et, dans la pénombre de la loge, qui n’aurait pas guetté sur son visage l’effet de ces paroles n’aurait pas vu tout le plaisir qu’elle en ressentait.

— C’est un peu moins subtil que vos flatteries habituelles, n’est-ce pas, Ronnie ? Ou bien est-ce voulu, et ce manque de raffinement est-il le comble de l’art ?

— Je ne vous flatte pas… Je dis simplement ce que je pense. C’est ce soir seulement que je comprends à quel point vous êtes belle.

Elle se redressa et se mit à rire.

— Vous trouvez mes compliments trop brutaux ? Ils le sont en effet. Je reconnais que j’ai déjà beaucoup flirté, j’ai quelquefois poussé la chose un peu trop loin, c’est vrai. Je faisais des compliments aux jolies filles, et je me servais de leur vanité. Mais si j’essayais de jouer le même jeu avec vous, je tâcherais d’être un peu plus adroit. Je vous ferais des compliments plus étudiés. C’est uniquement parce que mon… mon émotion est involontaire que je n’arrive pas à trouver mes mots. Pourquoi essayerais-je de vous dire que je suis amoureux de vous, de vous parler d’amour ? Je ne peux pas me marier… je ne suis pas assez riche pour me marier. Si dans quatre ans ma situation ne s’est pas améliorée, eh bien, alors je me marierai quand même, mais je préviendrai la femme que l’épouserai que je ne pourrai lui offrir qu’une vie médiocre. Je jouerai franc.

Elle ne lui répondit pas. Elle n’avait encore jamais vu Ronnie sous ce jour-là ; c’était pour elle une révélation. Si elle avait mieux connu son existence secrète, qu’elle était loin de soupçonner, elle aurait été surprise de lui voir démasquer ses batteries. Sa méfiance se serait éveillée en le voyant fixer un terme à sa joyeuse vie de célibataire. Ce n’était pas du tout dans le caractère de Ronnie de faire des plans si longtemps d’avance ; elle était tout étonnée de le voir songer au mariage. Elle était surprise aussi de le voir soucieux de ne pas faire partager à sa femme une vie médiocre. Elle le voyait enfin, et pour la première fois, sous un jour plus favorable.

— Cela valait vraiment la peine de sortir avec vous uniquement pour connaître vos idées sur le mariage, dit-elle.

— Je ne sais pas…

Il avait l’air préoccupé.

— Je regrette ce que je viens de vous dire. J’aurais mieux fait de me taire : ce n’est pas très galant de ma part, mais je ne me sens pas en veine de faire des belles phrases. Je n’avais pas l’intention d’être aimable en vous disant tout à l’heure que je vous trouvais adorable, pas plus que je n’ai l’intention d’être aimable envers un peintre de talent quand je lui fais l’éloge de ses œuvres. Beryl, je vous aime depuis des années. Je crois que je suis amoureux de vous depuis toujours, ce n’est pas de ma faute. Je viens seulement de me rendre compte à quel point il serait injuste d’enchaîner une femme comme vous à un triste sire comme moi. Je ne me fais aucune illusion sur moi-même et je me juge sévèrement. Dieu sait pourtant que je serais capable d’être fidèle ! Je vous le dis, du fond du cœur, si un jour vous étiez à moi, il n’y aurait plus à mes yeux d’autre femme au monde que vous…

Le rideau se leva à ce moment-là et Beryl resta silencieuse. Elle savait qu’il la regardait et elle détourna la tête afin de lui cacher son visage. Son cœur battait à coups précipités. Elle tremblait. Elle était trop bête… trop bête… ce qu’il disait ne signifiait rien… c’était un menteur. Il lui semblait aussi naturel de mentir qu’à d’autres de dire la vérité. Cette soi-disant franchise était fausse… il jouait la comédie. Connaissant la faiblesse féminine, il avait choisi le seul moyen de la toucher. Elle se disait à elle-même toutes ces vérités, sa raison les lui dictait. Il fallait qu’elle se défende contre ses attaques. Et pourtant… pourquoi ne serait-il pas sincère ? Pour la première fois, il avait reconnu des fautes que jusque-là il avait toujours niées. Il ne pouvait pourtant pas espérer se faire aimer d’elle encore davantage par l’aveu de ses faiblesses ?

S’il avait continué à parler, s’il avait renoué la conversation, elle aurait été implacable. Mais il eut l’adresse de se taire. Quand le rideau se baissa de nouveau, il reprit sa gaieté et sembla s’intéresser aux gens qu’il reconnaissait dans la salle. Il lui demanda si elle lui permettait de la laisser seule un instant. Il désirait fumer une cigarette et aller retrouver quelques amis.

Elle le laissa partir, très déçue. L’entr’acte fut long. Il revint dans la loge plus tôt qu’elle ne le pensait.

Il aurait eu tout le temps nécessaire pour renouer leur conversation s’il en avait eu envie ; mais il fut assez habile pour n’en rien faire et ce fut elle qui parla la première.

— Ronnie, vous m’intriguez. Je ne peux pas arriver à comprendre comment, si vraiment vous m’aimez, vous avez pu agir comme vous l’avez fait. J’espère que vous n’oserez pas me dire que vous vouliez essayer de m’oublier et que ce genre de distractions vous y aidait ?

— Non, dit-il. Mais Beryl, ma chérie, pourquoi parler du passé ? Je me demande pourquoi je vous ai avoué mon amour, je n’ai pas pu m’en empêcher.

— Mais moi je voudrais tout comprendre, insista-t-elle et je voudrais mettre mes idées en ordre. Pour le moment, je suis bouleversée. Pourquoi n’avez-vous pas voulu que je reste votre amie pendant tout ce temps-là ? Une vraie amie qui aurait su vous montrer toute l’affection qu’elle a pour vous ? Oh ! Ronnie ! Voulez-vous que je sois franche et que je vous parle enfin sans aucune pudeur ? Pourquoi ne m’avez-vous jamais rien dit ? Même s’il s’était agi d’attendre, j’aurais attendu.

Il baissa la tête.

— J’ai encore certains scrupules, dit-il à voix basse.

Le rideau se leva. Beryl regarda son programme : la pièce avait quatre actes ; il y aurait encore un entr’acte. Il ne la quitta pas cette fois-ci et n’attendit pas qu’elle parlât la première.

— Je vais être franc à mon tour, Beryl. Je vous adore. Mais je ne veux pas vous faire prendre un engagement qui pourrait vous être fatal, à vous et à votre père. Je vais vous sembler brutalement égoïste et intéressé, mais je tiens à vous dire toute ma pensée. Vous serez horrifiée quand je vous aurai dit que Steppe vous aime.

Elle ne fut ni horrifiée, ni surprise. Si Ronnie s’était douté que ce qu’il croyait être un mensonge n’était que la pure vérité, il aurait tremblé de peur. Beryl savait que Steppe l’aimait, mais elle garda le silence.

— J’aimerais mieux vous voir morte que mariée à Steppe, dit-il avec violence, mais personne ne peut prédire l’avenir. Nous sommes dans une terrible impasse. Steppe peut ruiner votre père… il pourrait me faire à moi aussi beaucoup de mal.

Cette fois-ci, il parlait sérieusement et la jeune fille, toute émue, sentit qu’il disait la vérité.

— Mais tout cela aura une fin. L’orage passera. Vous ne lisez pas les journaux financiers, Beryl ? Vous avez raison.

Beryl ne répondit pas. Elle se sentait profondément heureuse.

— Une très belle pièce, n’est-ce pas, mademoiselle Mel ville ? leur dit sir John Maxwell qu’ils retrouvèrent dans les couloirs.

— Splendide, dit-elle.

— Ronnie, vous a-t-elle plu ?

— Je n’en ai pas écouté le premier mot, dit Ronnie, et c’était tellement vrai qu’elle en eut une joie enfantine. Oui, songeait-elle, il dirait toujours la vérité maintenant et elle allait enfin pouvoir avoir confiance en lui.

La voiture leur fit traverser la foule, et les amena dans le quartier plus calme de Picadilly.

— Oh ! Ronnie… Je suis si heureuse…

Il passa son bras autour de sa taille et leurs lèvres se joignirent.

— Pourquoi ne dors-tu pas ? demanda Christiane d’une voix ensommeillée, comme sa sœur allumait la lumière pour la seconde fois.

— Je ne sais pas, j’ai des rêves épouvantables ! répondit Evie.

LIVRE SECOND

CHAPITRE XIV

Ambroise Sault entra d’un pas léger et d’un air joyeux dans la cuisine de Mme Colebrook, à l’heure où elle faisait la sieste.

— Grands dieux ! vous m’avez réveillée, dit-elle. Le « espécialiste » est venu ce matin. Un gros bonhomme avec des favoris. Je voudrais tant qu’il guérisse Christiane ! Je passe ma vie dans ce sale escalier ; je le monte et je le descends toute la journée. Il ne la guérira jamais. Elle a déjà vu dix médecins et quatre « espécialistes », elle a été trois fois à l’hôpital Sainte-Marie ; sans parler de son séjour à l’hôpital Evelyna quand elle était toute petite et qu’elle est tombée de sa voiture. C’est cette chute qui l’a rendue infirme. Dix docteurs et quatre « espécialistes », et les « espécialistes » c’est aussi des docteurs, on pourrait donc dire quatorze docteurs.

Sault n’interrompait jamais sa propriétaire, mais sa patience n’était souvent qu’une longue attente, il attendait qu’elle ait fini son discours pour parler à son tour.

— Puis-je voir Christiane, madame Colebrook ?

— Mais certainement, vous n’avez même pas besoin de me le demander. Elle sera contente de vous voir, dit aimablement Mme Colebrook. Je pensais y monter moi-même, mais elle est toujours plongée dans ses livres. Croyez-vous que ce soit bon pour elle de lire tant ?

— Mais oui, certainement.

— Mais… enfin, je ne sais pas. Je n’ai jamais lu rien d’autre que le journal, le dimanche. Il y en a des horreurs là-dedans ; mais au moins ce sont des choses qui sont arrivées. Ce n’est pas des histoires difficiles comme dans tous ces livres. Je n’ai jamais de ma vie lu un livre. Ah ! si vous aviez connu mon mari ! Quand il est mort, il y avait assez de livres dans la maison pour en remplir toute une chambre. Il a toujours mieux aimé lire que travailler. Il était tout à fait aristocrate.

Pour Mme Colebrook, le mot aristocrate n’avait pas son sens habituel. Être un aristocrate signifiait pour elle avoir peu d’ardeur au travail et être d’un caractère un peu mou.

Sault monta l’escalier. Christiane ne lisait pas. Elle était étendue sur le dos, les mains croisées et elle regardait la barre du lit d’un air absorbé. Sault comprit tout de suite qu’elle était à mille lieues de Walter Street et des petits garçons bruyants qui criaient sous ses fenêtres.

— Je n’ai rien d’amusant à vous dire aujourd’hui… je rêvais, lui dit-elle.

Elle lui fit signe de s’asseoir et il obéit.

— Le spécialiste est venu. Maman a dû vous le dire. Il m’a examinée assez superficiellement d’ailleurs, et très gentiment ; mais je crois bien que la maladie restera la plus forte. Il n’a pas dit grand’chose, et a paru s’intéresser plus aux os du cou et de l’épaule qu’à l’endroit même où je souffre. Il n’a rien voulu me dire. Je pense qu’il avait peur de me faire de la peine. Pauvre homme, il est bon. J’ai souvent entendu dire des choses si pénibles sur ma pauvre colonne vertébrale !

— Il m’a parlé, à moi, dit Ambroise, et il la regarda d’une telle manière que Christiane ouvrit de grands yeux.

— Qu’a-t-il dit ?… je vous en prie dites-le-moi… A-t-il un peu d’espoir ?

Il fit oui de la tête, et son visage était illuminé de joie.

— Vous pouvez guérir, guérir complètement. Vous marcherez dans un an et même peut-être plus tôt. Il croit qu’il lui faudra à peu près six mois pour remettre vos os en place ; il a parlé de briser quelque chose ; mais cela ne veut pas dire qu’il vous fera souffrir. Il a simplement dit qu’il faut qu’il enlève… je ne sais pas exactement quoi, mais il le fera peu à peu et vous ne sentirez absolument rien. Il veut que votre mère vous habille et vous mette une longue chemise très fine.

Il mit la main dans sa poche et en sortit un paquet.

— Je l’ai achetée, c’est une chemise de soie. Je crois qu’il vaut mieux qu’elle soit en soie. Il vous massera à travers cette chemise, ce sera plus facile pour lui et pour vous… enfin je vous l’ai achetée en soie.

Ses yeux brillaient, mais elle ne le regardait pas.

— Cela paraît impossible, dit-elle enfin, tout doucement, et ce sera très coûteux… très coûteux pour vous. La chemise de soie est ravissante, mais cela me serait égal de porter n’importe quoi. Ambroise, vous êtes un être extraordinaire !

Elle prit ses mains dans les siennes, et les serra avec une force qui le surprit.

— Evie est sûre que je suis amoureuse de vous, Ambroise. Et c’est vrai, nous sommes amoureux l’un de l’autre ; mais d’une manière que cette pauvre Evie ne peut pas comprendre. Si j’étais comme tout le monde je pense que je vous aimerais autrement. Je crois que je vous aime comme j’aimerais mon enfant, si j’en avais un. Mais si vous me dites que vous m’aimez comme si j’étais votre mère, je serai très vexée, Ambroise ! Si j’étais comme Evie, je vous aimerais à sa manière… pauvre Ambroise, vous en seriez bien embarrassé.

Elle se mit à rire.

— L’amour est une terrible chose, dit Ambroise. Je crois que c’est de ce genre d’amour que parle Evie.

— Avez-vous déjà été amoureux ? Moi, jamais de cette façon-là, Ambroise. Croyez-vous que c’est vrai, vais-je guérir ? Est-ce que cela coûtera très cher ?

— Une livre par visite, et il viendra tous les jours sauf le dimanche.

Christiane fit le calcul et le total fut si élevé qu’elle en fut horrifiée.

— Cent cinquante livres, s’écria-t-elle. Oh ! Ambroise… c’est impossible. On ne me fera pas ce traitement. Il ne réussirait pas… non, je ne veux pas Ambroise !

— J’ai payé cent livres d’avance. Il ne voulait pas les accepter, mais je lui ai dit que je ne le laisserais venir que dans ces conditions-là. Je ne disais pas la vérité, je l’aurais laissé venir dans n’importe quelles conditions. Alors, vous le voyez, Christiane, j’ai payé et il faut que vous guérissiez !

— Gardez ma main dans la vôtre, Ambroise… et ne parlez plus. Je vais commencer à rêver, je vais rêver que je marche. Jusqu’à présent, je n’osais même pas y penser.

Elle avait les yeux grands ouverts, comme quand il était entré, et regardait droit devant elle ; il resta assis silencieux, respectant son rêve.

Evie rentra à dix heures, ce soir-là et entendit Christiane chanter pendant qu’elle montait l’escalier.

— Entre, Evie. Maman t’a-t-elle dit que je vais guérir ?

— Ne te leurre pas…

— Tais-toi, je suis maintenant une femme comme les autres, je te le dis. Dans un an, je passerai devant ton magasin, et je te jetterai un coup d’œil méprisant. As-tu rapporté des bonbons ? Tu as l’air heureux et content. As-tu vu ton Dieu ?

— Je t’en prie, Christiane, n’emploie pas de telles expressions. Je me demande comment tu oses parler ainsi. Oui, je l’ai vu.

— Eh bien, il n’a pas encore succombé à ses excès de travail ?

— J’aimerais bien t’y voir ! Tu ne serais pas capable d’écrire dans les journaux, dit Evie avec dédain.

— Peut-être en serais-je capable ! Dis-moi, Evie, comment est-il ? Comment est-ce chez lui ?

Elle attendit impatiemment la réponse de sa sœur.

— Il habite un appartement, en face du parc ; mais je ne l’ai jamais vu. Tu ne supposes tout de même pas que j’ai été seule chez lui ?

Christiane soupira.

— L’esprit bourgeois est une chose admirable, dit-elle. Au fond qu’est-ce que signifie le mot « bourgeois » ? Le bourgeois prend tous les jours le train de neuf heures vingt-cinq pour aller en ville et il retourne à la campagne par celui de cinq heures dix-sept. Il va à l’église tous les dimanches, et sa femme s’occupe de bonnes œuvres.

— Tu en dis des bêtises, Christiane ! Ce que tu dis n’a ni queue, ni tête. Non, je n’ai jamais été chez Ronnie. Ce ne serait pas convenable.

— Comment n’ai-je pas pensé plus tôt à ce mot-là ? dit Christiane à Evie.

— Quoi ? dit Evie la bouche pleine d’épingles.

— Où rencontres-tu Ronald Morelle ?

— Oh ! n’importe où, répondit Evie d’un ton vague. Au début, nous allions souvent au parc. Au fait, c’est même là que je l’ai vu pour la première fois ; mais maintenant il n’y va plus beaucoup. Il dit que les gens y sont trop communs, et c’est vrai. J’y ai entendu des meetings où on niait l’existence de Dieu et où on parlait du roi sans le moindre respect.

— Je suis sûre que le roi s’en moque et que Dieu lui-même ne fait qu’en rire.

— Christiane !

— Eh bien, pourquoi pas ? À quoi bon être Dieu, si on n’a pas le sens du comique ? Il a tout ce qu’il veut et c’est un des plus beaux dons qu’il puisse se faire à Lui-même. Où rencontres-tu Ronnie, Evie ?

— Quelquefois, je dîne avec lui, d’autres fois je le rencontre à la station du métro et nous allons ensemble visiter des expositions.

Christiane se caressait le menton d’un air perplexe.

— Il connaît cette jeune fille qui est venue te voir, Mlle Merville. Je lui ai raconté sa visite, et il m’a demandé si elle savait que j’étais une de ses amies, et si elle nous avait vus ensemble. Je crois qu’elle lui court après ; il ne me l’a pas dit, il est trop bien élevé pour dire une chose pareille. D’ailleurs je ne peux pas m’imaginer Ronnie disant quelque chose de méchant.

— Il ne te l’a pas dit, mais il te l’a laissé entendre ? suggéra sa sœur.

— Tu es vraiment méchante, Christiane ! Rien de ce que fait Ronnie n’est bien à tes yeux. Non, tu te trompes, il ne me l’a pas du tout laissé entendre. C’est simplement à l’expression de son visage quand j’ai parlé d’elle que je l’ai deviné. Je sais qu’il ne l’aime pas beaucoup. Il en a convenu lui-même. Il m’a dit que j’étais la seule de toutes les jeunes filles qu’il connaît qui ne l’ennuie pas mortellement. Ce sont ses propres paroles !

— C’est évidemment très convaincant, dit Christiane, et sa sœur qui était en train de se brosser les cheveux, s’arrêta brusquement et la regarda d’un air soupçonneux.

Elle ne savait jamais si Christiane la prenait au sérieux ou se moquait d’elle.

 

***

 

Ronald Morelle avait été un jour victime d’une cruelle expérience. Il s’était réveillé en sursauts au moment où neuf heures sonnaient et, pendant quelques secondes il avait souffert les pires tortures. Pourquoi ? Il n’en avait jamais rien su. Depuis lors, il avait très souvent entendu tomber les neuf coups sans que le même phénomène se reproduise jamais. Il s’était même fait réveiller par François à 9 heures espérant que la sonnerie de l’horloge lui rappellerait la cause de son abjecte terreur, mais sans aucun résultat. Il avait cherché la solution du problème en employant le système de Freud, mais il lui fut impossible de trouver un rapport quelconque entre la terreur qu’il avait éprouvée et la sonnerie de neuf heures.

« Un cauchemar peut être en tous points semblable à la réalité et pourtant, dès l’instant où nous nous réveillons nous n’en gardons pas le moindre souvenir. » C’est tout ce que Freud disait des cauchemars, il n’avait pas trouvé d’autre explication, et il lui avait fallu s’en contenter.

Il avait d’ailleurs d’autres préoccupations. Steppe, dont les visites étaient rares, vint le voir, un matin, à l’improviste. Ronnie, encore en pyjama, lisait les journaux. À l’entrée de Steppe, il se leva précipitamment, comme pris en faute.

— Vous vous occupez de journalisme, n’est-ce pas, Morelle ?

Ronnie dit que oui.

— Avez-vous des relations dans Fleet Street ? Connaissez-vous des directeurs de journaux, des journalistes ?

— Oui, je connais quelques journalistes, mais pourquoi M. Steppe ?

Steppe alluma un cigare, et traversant la chambre, alla regarder par la fenêtre. Il avait tellement l’air d’être chez lui que Ronnie se sentait un intrus dans sa propre maison, sentiment très désagréable et encore aggravé par le fait qu’il était en pyjama.

— Parce que nous avons besoin de quelques bons articles de presse, dit enfin Steppe. Les journaux financiers disent pis que pendre de la Mine de Klein River et nous ne pouvons pas laisser passer sous silence de si graves accusations. Vous n’aimeriez pas qu’on vous traite d’escroc ou d’administrateur véreux, n’est-ce pas ? Ce ne serait pas agréable, hein ?

— Je ne vois pas ce que je viens faire là dedans, dit Ronnie.

— Vous ne voyez pas, hein ? Bien entendu, vous en êtes incapable ! Avez-vous jamais rien vu d’autre que les fines chevilles d’une jolie vendeuse ? Vous ne comprenez jamais rien. Vous êtes directeur, comme Merville et vous touchez les appointements d’un directeur. Moi, je ne suis pas directeur, et je me fiche éperdument de tout ce qui arrivera !

Le nom de Jan Steppe apparaissait très rarement, comme directeur ou administrateur des affaires dont il s’occupait. Il y mettait des hommes de paille qui votaient suivant les ordres qu’il leur donnait.

— Ce qui rend la chose si grave, c’est que je voulais lancer la Société de Traction Midwelle, la semaine prochaine. Il va falloir attendre un certain temps maintenant, enfin nous pouvons attendre. Qu’allez-vous faire ?

— Je ne le sais pas exactement, dit Ronnie. Pour la première fois il avait une décision à prendre. Jusqu’alors, il s’était toujours contenté de toucher ses appointements de directeur et de ne rien faire. J’ai quelques relations… mais je me demande si je pourrais obtenir qu’on fasse passer un article élogieux sur la Société des Mines de Klein River. À Fleet Street, on a certains principes.

— Arrangez-vous pour faire paraître un article, ordonna Steppe, d’un ton péremptoire. Faites-le dans le sens que je vais vous indiquer : dites que nous avons acheté la mine de Klein River sur le rapport d’un des meilleurs ingénieurs de l’Afrique du Sud. Et c’est vrai, ce n’est pas un mensonge. Le rapport a été fait par Mackenzie, seulement Mackenzie est dans un asile de fous maintenant. Ce rapport était écrit de sa propre écriture, donc il n’y en a pas de copie. Bien entendu, inutile de dire qu’il est maintenant dans un asile ; beaucoup de gens le croient mort.

— Ne nous avait-il pas écrit pour nous dire que nous n’avions fait paraître qu’un extrait de son rapport ?

— Aucune importance ! dit Steppe d’un ton péremptoire. Je ne suis pas venu ici pour discuter avec vous. Écoutez-moi bien. Il nous avait écrit, en effet, pour nous dire que nous n’avions publié que des extraits de son rapport. Il ne pouvait tout de même pas supposer que je le publierais en entier dans mon prospectus. Il avait dit que la mine de Klein River serait une des plus riches du monde, si les difficultés d’exploitation n’étaient pas tout à fait insurmontables. Il avait raison, elles le sont, mais à quoi bon le dire ? Allons, arrangez-moi ça convenablement, Morelle, et tâchez d’oublier pendant quelque temps les yeux bleus de Minnie, et les cheveux d’or de Winnie ! Il s’agit d’affaires sérieuses. Il faut que vous fassiez ce papier le plus vite possible. Moropulos vous donnera tous les détails. Il a le rapport sous les yeux, allez le consulter. Tirez-en tout ce que vous pourrez. Tout ce qui peut être en faveur de la Société. Le jour de l’Assemblée générale, vous apporterez cet article et vous le lirez. Si quelqu’un demande à voir le rapport lui-même, envoyez-le à Mackenzie. Il faut peindre Klein River comme une affaire intéressante, mais il ne faut pas avoir l’air de la défendre. Avez-vous bien compris ? Il faut que vous parliez de cette mine, comme si vous n’aviez qu’un désir au monde, c’est qu’elle vous appartienne. Hein ! Les actions de cent livres sont à douze ; il faut que vous arriviez à les faire monter à deux cents. Et c’est diantrement facile si vous savez vous y prendre ! Demandez à n’importe quel pickpocket : il vous dira qu’il est facile de voler un portefeuille à un homme qui a déjà perdu sa montre. Tâchez de les persuader que ce qu’ils ont de mieux à faire c’est d’acheter encore d’autres actions de la Klein River. Il faut que vous « pensiez » tout cela et que vous n’en laissiez rien voir. Tâchez aussi que cette Assemblée générale se passe sans scandale. Il y aura un billet de mille pour vous, si vous réussissez.

— J’essaierai, dit Ronnie.

Et pourtant il ne se sentit pas très courageux quand, la semaine suivante, il se trouva en face d’une salle pleine d’actionnaires furieux.

L’Assemblée fut houleuse. Elle finit pourtant par accorder un vote de confiance au Conseil d’administration.

Ronnie n’en fut pas transporté de joie ; seul Steppe avait pu le décider à montrer à des actionnaires des documents entièrement faux. Le lendemain les actions montèrent de dix-sept points ; mais il fut loin de partager l’enthousiasme du Dr Merville qui lui téléphona pour l’en féliciter.

Le Dr Merville ne parla pas d’autre chose ce jour-là et Meryl lui servit d’auditeur. Le docteur ne savait pas pourquoi Ronnie venait si souvent la voir. Il n’ignorait pas toutes les aventures de Ronnie, mais il l’aurait peut-être tout de même accepté comme gendre, si les circonstances le lui avaient permis.

Les hommes considèrent les faiblesses des autres hommes avec la plus grande indulgence. Tout le monde admet que les jeunes gens doivent jeter leur gourme.

Le Dr Merville ne considérait pas que Ronnie fut un parti possible pour sa fille ; mais il ne trouvait rien à reprendre dans leur amitié. Et pourtant, il aurait bien voulu le voir espacer ses visites.

Il faisait bon marché des aventures de Ronnie. Il les traitait avec un philosophique sua cuique voluptas… Depuis l’Assemblée, il avait une beaucoup plus haute idée de lui. Peu d’hommes ont une personnalité marquante. L’enfant obéit d’abord à sa nurse, puis il grandit et subit l’influence de ses professeurs. Plus tard il est l’esclave de sa profession, de ses amis, de ses habitudes. Il n’est jamais complètement indépendant. Beaucoup d’hommes vont à travers l’existence et sont le reflet d’un autre être qui les a dominés. Ils abdiquent à jamais toute personnalité.

Un homme perdu dans le désert enlève instinctivement ses vêtements. Le docteur, perdu dans ses affaires financières, abandonnait peu à peu tous ses principes. Il était inconscient de ce phénomène. Si, dans le cours de sa vie professionnelle, il avait fait une erreur de diagnostic ou commis une faute chirurgicale au cours d’une opération, il s’en serait aperçu tout de suite. Quand à l’école il s’était rendu coupable d’une faute quelconque, il en avait immédiatement été puni. Mais maintenant il ne se rendait plus compte de rien. Il était pour la première fois de sa vie complètement libre. Il n’avait plus d’autre contrôle que sa propre conscience. Il tombait dans une erreur assez fréquente. Il croyait que dans les affaires, le code de l’honneur est tout à fait spécial, tout à fait différent de ce qu’il est ailleurs. Il croyait que le bien et le mal n’étaient pas partout les mêmes.

— Ronnie vient dîner ici ce soir, n’est-ce pas ? Tu sais, ma chérie, que je ne serai pas là. J’ai promis à Steppe de passer la soirée avec lui. Je voudrais bien que tu dises à Ronnie combien nous avons été contents de son beau discours. Je ne l’en aurais jamais cru capable. Steppe parle de lui comme président du Conseil d’administration.

— Je croyais qu’il l’était déjà ?

— Non… heu… non. Le président actuel s’appelle Hewitt. Il est assommant et fait toujours un tas d’histoires. Steppe s’est arrangé pour qu’il n’assiste pas à l’Assemblée, l’autre jour. C’est pourquoi Ronnie faisait office de président.

— Je croyais, papa, que toi aussi tu étais président ?

Elle se demandait pourquoi son père n’avait pas assisté à l’Assemblée générale.

— Oui… mais je n’ai pas les nerfs assez solides en ce moment pour supporter une assemblée houleuse, prête aux critiques les plus absurdes. Cette affaire est excellente : la hausse brusque des titres tout de suite après l’Assemblée en est la meilleure preuve. Ces hommes d’affaires ne sont pas bêtes.

Beryl se demanda si c’était ces « hommes d’affaires » qui faisaient monter les titres de la Klein River Diamonds. Elle croyait plus volontiers que ceux qui avaient acheté les titres ne devaient pas être très au courant des affaires.

Ronnie arriva au moment précis où le docteur sortait et ils se rencontrèrent à la porte.

— Mais non, je n’ai pas eu grand’peine à les calmer, je vous assure, dit Ronnie modestement. Ils étaient un peu excités, au début, mais je leur ai parlé… et, vous savez, ces gens-là sont comme un troupeau de moutons. Steppe m’a présenté l’homme qui devait diriger l’attaque et je lui ai parlé avant l’Assemblée. Bien entendu j’ai eu beaucoup de mal à le convaincre, il avait la menace à la bouche et ne parlait de rien moins que de constituer un syndicat de défense des actionnaires. Et pourtant…

— Oui… oui… Vous avez admirablement manœuvré. Beryl vous attend. Hem… Ronnie ?

— Oui ?

— Tâchez de la tranquilliser, elle aussi. Elle pose toutes sortes de questions en ce moment à propos de cette société et d’un tas de choses. Ne lui parlez pas trop de Klein River. Elle est très intelligente. Bien entendu il n’y a rien à cacher dans cette affaire.

— Je ne parle jamais affaire avec Beryl, dit Ronnie, et pour une fois, il disait vrai.

Il la trouva au salon et la prit dans ses bras. Elle était si belle et si séduisante. Elle se laissait faire avec une telle douceur quand il la tenait dans ses bras. Elle n’avait plus peur de lui ; il avait enfin su gagner sa confiance.

CHAPITRE XVI

Au milieu de la nuit Ambroise s’éveilla. Il avait le sommeil léger et les murs de la maison étaient minces.

Il se leva, alluma la lumière et, après avoir mis ses pantoufles, ouvrit la porte de sa chambre. La maison était silencieuse, mais on voyait de la lumière sous la porte de Christiane.

— Êtes-vous réveillée, Christiane ? demanda-t-il à voix basse. Que se passe-t-il ?

— Rien, monsieur Sault.

Il n’y avait pas la moindre trace d’angoisse dans la voix de Christiane. Ambroise retourna se coucher et se rendormit. Il savait qu’il ne s’était pas trompé sur la nature du bruit qu’il avait entendu, il savait aussi d’où venait ce bruit. Pendant un instant, il avait tremblé à l’idée que c’était peut-être Christiane qui sanglotait ; son nouveau traitement la faisait peut-être souffrir. Il plaignit Evie, car il compatissait facilement aux chagrins d’autrui.

Les pleurs d’un enfant lui faisaient mal. Quand, dans ce quartier populaire, il voyait un homme et une femme se quereller, il se sauvait pour ne pas voir l’homme battre la femme.

— Pourquoi s’est-il levé ? demanda Evie d’une voix étouffée. Il passe son temps à… se mêler de ce qui ne le regarde pas.

— Ce qui m’étonne bien davantage, c’est que toute la rue ne se soit pas réveillée, dit Christiane. Que se passe-t-il donc, Evie ?

— Je ne sais pas, je suis malheureuse. Evie se retourna dans son lit. J’avais besoin de pleurer. Excuse-moi.

Christiane était très émue ; elle avait été réveillée par les sanglots d’Evie. C’était pour elle la preuve qu’il se passait quelque chose de très grave ; il fallait avoir le courage de regarder la vérité en face.

— Il ne se passe rien de grave, dis, Evie ?

Pas de réponse.

— Je ne peux pas toujours te venir en aide comme je le voudrais, ma chérie. Il m’arrive de ne pas être du tout gentille avec toi, mais ce n’est pas ma faute si je suis souvent susceptible, c’est vraiment terrible de rester étendue ici toute la journée. Tu me le dirais, n’est-ce pas, si il y avait quelque chose qui n’allait pas ?

— Oui, chuchota la jeune fille.

— Je veux dire quelque chose de grave. Même s’il s’agissait de quelque chose… qui puisse influer sur ta santé, rien ne pourrait te rendre coupable à mes yeux. Je t’aimerai toujours et t’aiderai autant que je le pourrai. Tu n’en doutes pas, n’est-ce pas ? Il ne faut pas garder certains secrets pour soi seul, tu sais, aie confiance en moi. Je t’aime tant que je pourrai t’aider à supporter ton grand chagrin.

— Je ne sais pas ce que tu veux dire, répondit Evie en s’agitant dans son lit. Je t’assure que je n’ai absolument rien à me reprocher.

— Alors, pourquoi te désoles-tu ? demanda-t-elle d’un ton irrité.

— Je n’ai… pas… vu Ronnie… depuis huit jours ! dit la jeune fille en sanglotant.

— Mon Dieu ! Je voudrais que tu ne l’aies jamais vu de ta vie. Elle s’en voulut un instant plus tard d’avoir parlé ainsi, car Evie toute en larmes vint immédiatement se coucher près d’elle.

— Je voudrais ne l’avoir jamais connu… Je suis si malheureuse… Je sais que ce n’est pas bien, Chris… Je le sais… Je sens bien que je ne serai jamais heureuse. Il est tellement au-dessus de moi… je suis tellement ignorante… je ne suis qu’une simple vendeuse.

Christiane serra contre elle le corps menu d’Evie.

— Tu finiras par prendre le dessus, Evie, dit-elle doucement.

— Mais je l’aime tant !

— Mais non. Tu es trop jeune, Evie… Tu n’as pas encore pu mettre tes sentiments à l’épreuve. Je lisais aujourd’hui l’histoire de certaines gens qui vivent en Australie, des natifs du pays qui imaginent que les pommes acides sont les meilleurs fruits du monde. Mais c’est seulement parce qu’ils n’ont jamais goûté d’autres fruits. Si tu vas dans un petit magasin bon marché de ton quartier, pour t’acheter une robe, tu t’imagines que tu ne trouveras pas mieux ailleurs. Et ce n’est qu’en voyant d’autres femmes mieux habillées que toi que tu te rends compte combien tout ce qu’on t’avait montré était laid, de mauvais goût et démodé. Avant de juger il faut pouvoir comparer.

Elle attendait la réponse de sa sœur, mais Evie s’était déjà endormie.

Ambroise revint de bonne heure, le lendemain. Tous les deux jours, il emmenait Christiane se promener à Kensington. Il avait mis la voiture dans un garage, et passait un temps infini à l’astiquer et à la vernir.

— Fermez la porte, Ambroise, lui dit Christiane en le voyant entrer dans sa chambre.

Il obéit.

— Vous avez entendu pleurer Evie, cette nuit ? Non, ce n’était pas grave. Elle n’avait pas vu son amoureux depuis huit jours et elle avait du chagrin. Je lui ai promis de vous dire, si vous m’en parliez, que vous avez été le jouet de votre imagination en croyant l’entendre pleurer.

— Christiane, est-ce Ronald Morelle ?

Elle fit oui de la tête et voyant sa figure s’assombrir, elle demanda :

— Qui est ce Ronald Morelle ? Croyez-vous que ce soit dangereux pour Evie de continuer à le voir ?

— Je ne le connais pas personnellement. Ambroise parlait très lentement. Non, je ne le connais pas. Je l’ai vu une ou deux fois, mais je ne lui ai jamais parlé. Moropulos dit que c’est un sale type. C’est le mot dont il s’est servi. Il a eu des histoires… peu avouables. Moropulos aime parler de ces choses-là. Quel est donc ce mot que vous m’avez dit l’autre jour, Christiane ? Voyons d’habitude j’ai plus de mémoire. C’est pour décrire un homme dont la curiosité est malsaine ?

— Lascif ?

— C’est le mot. Moropulos est comme ça. Il aime ce genre de conversation. Il dit du mal de Ronald. Il dit que c’est l’homme le plus dépravé qu’il ait jamais rencontré. D’ailleurs il ne l’en blâme pas. Il l’admire beaucoup.

Christiane se mordait les lèvres d’un air pensif.

— Pauvre Evie ! dit-elle. Elle croit qu’elle est amoureuse de lui. Il est son idéal. J’aurais voulu qu’il fasse, dès le premier jour, la bêtise de la traiter avec un certain dédain. Elle ne l’aurait jamais revu. Ce dont j’ai bien peur, c’est que, la connaissant très bien, il n’ait un plan défini pour arriver à ses fins. Que dois-je faire, Ambroise ?

Bien des années auparavant quand Sault avait été aux travaux forcés, il s’était blessé au menton. Il travaillait alors dans les champs de manioc et le médecin de la prison lui avait recommandé de ne pas toucher à sa plaie avec des mains sales pour ne pas l’infecter. Depuis lors, il avait contracté une drôle d’habitude : dans ses moments de doute, il frottait son menton avec le revers de la main. Christiane l’avait souvent vu faire ce geste-là. C’était toujours chez lui signe de perplexité.

— Vous ne pouvez pas me donner de conseils ? dit-elle, devinant ce qu’il pensait. C’est bien ce que je craignais.

— Je peux aller voir Morelle et le mettre en garde, suggéra Sault. Mais alors, vous aurez des ennuis… ici. Je ne veux pas être la cause d’une dispute.

Elle approuva de la tête.

— Evie ne nous le pardonnerait jamais, dit-elle en soupirant. Je suis prête, Ambroise.

Il la souleva et la prit dans ses bras, aussi facilement que si elle n’avait pas pesé plus lourd qu’une plume.

____________

 

M. Jan Steppe était en train de s’habiller pour le dîner quand on lui annonça la visite de Sault.

— Dites-lui d’attendre… non, faites-le monter.

— Ici, monsieur ?

— Mais oui, ici, espèce d’idiot.

Sault entra dans le cabinet de toilette et attendit que son patron ait finit de mettre son col.

— Allez-vous-en, vous.

Le valet de chambre se retira discrètement.

— Eh bien, Sault, qu’est-ce qu’il y a ?

— La fille de ma propriétaire connaît Morelle, dit Sault brièvement. C’est une toute jeune fille, très jolie ; je ne veux pas qu’il lui arrive quelque chose qui me mettrait dans l’obligation de tuer Morelle.

Steppe se retourna vers lui en grognant.

— Qui vous mettrait dans l’obligation de tuer Morelle ? Comme vous parlez bien ! Je ne suis pas le gardien de Morelle. C’est déjà assez difficile d’arriver à ce qu’il soit à la hauteur de sa tâche. Quant à le tuer… Je crois que j’ai voix au chapitre, hein, Sault ?

Il regardait son visiteur, d’un air furieux et avec un sourire de défi.

— Vous aurez peut-être en effet à reconnaître son corps, dit Sault d’un air pensif.

Steppe devint tout rouge.

— Écoutez-moi bien, Sault. Je ne me suis jamais battu avec vous et je n’ai pas l’intention de commencer aujourd’hui. Vous êtes le seul de la bande qui vaille quelque chose ; mais personne n’a le droit de m’imposer sa volonté, personne, ni les Don Juan, ni les anciens forçats. Mettez-vous bien cela dans la tête. J’ai démoli des hommes plus costauds et plus puissants que vous, que diable !

— Vous ne pourriez jamais avoir le dessus avec moi, dit Sault froidement. Je ne demande qu’une seule chose c’est qu’on ne fasse pas de mal à cette jeune fille. Un mot de vous suffira pour que Morelle la laisse en paix. Je ne le connais pas personnellement, mais j’ai entendu parler de lui. Il obéira.

Steppe le regardait, ahuri.

— Vous me donnez des ordres, n’est-ce pas ? Vous croyez que vous me tenez parce que vous êtes indispensable maintenant que vous connaissez le mot du coffre ? Mais je peux me procurer un autre coffre et un autre mot. Écoutez-moi bien, je vous montrerai que personne ne peut me donner des ordres.

L’autre sourit.

— Vous savez que vous pouvez être tranquille avec moi. Jamais je ne dirai à personne le mot du coffre. Je suis comme ça. Je pourrais vous tuer vous ou Morelle avant que personne vienne à votre aide, mais je saurai me taire. Et vous savez que vous pouvez avoir confiance en moi.

Il rencontra, sans la moindre terreur, le regard furieux de Steppe… Le géant détourna la tête en frissonnant.

— Peut-être, dit-il comme se parlant à lui-même. Un de ces jours je tenterai l’épreuve. Je ne suis pas un faible et j’ai écrasé tous ceux qui voulaient me barrer la route.

Il regarda de nouveau son hôte, mais cette fois-ci sans la moindre trace de colère.

— Je vous crois sur parole. Vous êtes le premier être humain en qui j’ai confiance. Bizarre, hein ? C’est un fait. Je n’ai pas peur de vous, vous le savez mieux que personne.

Sault fit oui de la tête.

— À propos de Morelle… je lui parlerai. Qu’est-ce que c’est que cette jeune fille ? Vous n’êtes pas amoureux d’elle ? Bon, je parlerai à Morelle. Quel sacré animal ! Rien de nouveau ?

— Rien, dit Ambroise, et il s’en alla.

Steppe regarda la porte se fermer.

— C’est un homme, dit-il et il frissonna. C’était la première fois de sa vie que Steppe éprouvait ce mélange de peur et d’admiration.

Il vit Ronnie au club, ce soir-là.

— Venez ici, Ronnie. J’ai à vous parler.

Il désigna un coin tranquille. Ronnie le suivit, s’attendant à des compliments, car il ne l’avait pas revu depuis l’Assemblée générale.

— Dites-moi, Ronnie, vous traînez toujours un tas de femmes après vous, hein ?

— Je ne vous comprends pas… commença Ronnie.

— Vous me comprenez très bien. L’une d’elles est une amie de Sault. Elle s’appelle Evie Colebrook, je crois. Il vous cassera la tête si vous continuez à tourner autour d’elle comme vous le faites, vous comprenez, hein ? Je vous préviens que Sault le ferait comme il le dit.

Ronnie ne connaissait pas Sault et la menace le fit sourire.

— Vous pouvez rire. Je verrai peut-être ce même rire sur votre figure quand j’irai reconnaître votre corps à la Morgue. Sault est une vraie brute et je ne vous conseille pas de le mettre au défi. Il a déjà tué un homme, un second meurtre ne serait qu’un jeu d’enfant pour lui. Vous voilà averti. Je n’ai plus rien à vous dire.

Ronnie eut un instant d’inquiétude en entendant ces mots. Il croyait que Sault n’était qu’un ouvrier assez habile, chargé souvent de la sale besogne de la bande. De quelle besogne ? Il l’ignorait, comme il ignorait la situation exacte de Moropulos. Son nom n’apparaissait jamais sur aucun des actes de sociétés fondées par Steppe. Il ne donnait pas l’impression d’un homme qui travaillait beaucoup et pourtant il dépensait pas mal d’argent…

Les menaces de Sault n’inquiétèrent pas longtemps Ronald Morelle. Il savait, par expérience, que toute menace n’est pas suivie d’effet.

Certain dimanche soir, comme il se promenait dans Regent Street, il s’était trouvé nez à nez avec la « Jeune Fille qui avait crié ». Elle n’était pas seule : un grand gaillard aux robustes épaules l’accompagnait. Elle le reconnut et dit quelques mots tout bas à son compagnon. L’homme le regarda comme s’il allait se jeter sur lui, mais elle le retint et le couple passa.

Cet homme le détestait peut-être, mais ne voulait pas faire de scandale. Il devait le considérer lui, Ronnie, comme un misérable qui aurait mérité d’être giflé. S’il avait été là au moment où la jeune fille avait crié, il l’aurait assommé. Mais il n’était pas là, et la jeune fille avait montré son intelligence et son innocence en le préférant à cet amoureux brutal et trop pressé. Dans un sens, l’incident était plutôt flatteur pour le jeune homme.

Ronnie n’avait pas vu Evie depuis plusieurs jours, il avait autre chose à faire et ce nouveau jeu l’amusait davantage. L’adversaire était mieux armé et le triomphe serait plus glorieux.

Mais l’avertissement de Steppe l’agaçait.

Il fit une grimace de mépris. Ce nègre, ce demi-sang osait le menacer.

Ce soir-là, il écrivit à Evie pour lui fixer un rendez-vous.

CHAPITRE XVII

— Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que j’ai été contente quand j’ai trouvé votre lettre, ce matin, en arrivant au magasin. Le directeur n’aime pas que nous recevions des lettres ; c’est un affreux fossile ; mais il est très aimable avec moi : je crois que je ne lui déplais pas. Je lui ai dit que cette lettre était d’un de mes oncles qui est brouillé avec maman.

— Vous êtes une délicieuse petite menteuse, dit Ronnie en riant. Ma chérie, vous m’avez terriblement manqué. Il faudra que je renonce à écrire si cela doit me priver de la joie de vous voir.

Elle se serra plus étroitement contre lui, ils marchèrent lentement. La nuit commençait à tomber et ils allèrent s’asseoir dans leur coin favori. Elle ne lui avoua pas combien de fois elle y était venue pour mieux penser à lui.

— Il y a eu des moments, dit Ronnie en s’asseyant à l’ombre d’un grand orme, où j’avais l’impression que je ne pourrais plus continuer à écrire si je ne vous voyais pas pendant quelques instants. Mais alors, je serrais les dents et je continuais à travailler. Je m’imaginais quelquefois que vous étiez assise là, en face de moi, et je faisais semblant de vous parler.

— Vous êtes tout à fait comme Christiane, dit la jeune fille enchantée. Elle, aussi, imagine toujours un tas de choses. Auriez-vous vraiment aimé me voir entrer dans votre bureau ?

Il la serra contre lui un peu plus fort.

— Les neuf dixièmes de mes soucis s’évanouiraient, dit-il avec ferveur. Grands dieux, comme je travaillerais si je vous avais à mes côtés ! Je voudrais tant que vous ne soyez pas une petite puritaine. J’ai presque envie d’engager une gouvernante pour vous servir de chaperon quand vous viendrez me voir !

Il attendait sa réponse, mais elle ne vint pas.

— Vous avez des idées si bizarres sur la façon dont on doit se conduire, dit-il. Au fait, vous êtes terriblement démodée, ma chérie.

— Vraiment ? Oui, c’est possible.

— Mais voyons, la jeune fille moderne va partout, elle va chez les célibataires, elle va seule au bal…

Elle se mit à rire. Et il continua :

— Vous, connaissez Sault, n’est-ce pas ? C’est un de vos grands amis ?

Elle tressaillit.

— Ami ? Bien sûr que non. C’est un ami de Christiane, mais pas de moi. Il est si vieux, et il a une si drôle de tête. Il a des cheveux gris, la peau noire, quand je dis qu’il a la peau noire je me trompe. Ce n’est pas un nègre, mais un métis.

— Je comprends. Alors Sault n’est pas un de vos amis ?

— Bien sûr que non. Il y a même des moments où je ne peux pas le supporter. Il ne sait ni lire, ni écrire. Mais vous devez le savoir… et il a été en prison ; c’est vous qui me l’avez dit. Si maman l’apprenait, elle aurait une crise de nerfs. Pourquoi me parlez-vous de lui, Ronnie ?

— Je ne sais pas, seulement…

— Seulement quoi ? Est-ce qu’il a parlé de moi ?

— Pas à moi, bien entendu. Il a dit à un de mes amis qu’il voudrait que je ne vous revoie plus jamais. J’ai été assez surpris qu’il sache que nous étions amis. Le lui aviez-vous dit ?

— Moi ? Bien sûr que non. Il en a un toupet !

— Chut… Ne vous mettez pas en colère, ma chérie. Je suis sûr qu’il a cru bien faire. Il faut que vous me rendiez un service, Evie.

— Comment ! Il a osé dire une chose pareille !

— Qu’est-ce que ça fait ? Il pencha la tête et l’embrassa. Il vous sera facile de dire que nous ne nous sommes rencontrés qu’une ou deux fois… et que vous ne me revoyez plus.

— Mais, nous continuerons à nous voir quand même, Ronnie ?

— Bien sûr. Vous ne supposez pas que quoi que ce soit au monde puisse jamais nous séparer ? Pas même cinquante Sault.

— C’est sûrement Christiane, dit-elle. Comme c’est mal de sa part d’avoir parlé de moi avec Sault ! Moi qui ai toujours été si bonne pour elle ; je lui apporte des livres du magasin, je lui donne toujours un tas de petites choses, je l’aime tant ! C’est bien mal de m’avoir trahie.

— Ferez-vous ce que je vous demande ?

— Mais bien sûr, Ronnie, mon chéri. Je lui dirai que j’ai renoncé à vous voir ; mais elle est très intelligente et il faudra que je fasse très attention. Nous partageons la même chambre. Notre maison est toute petite. Avant, j’avais une chambre pour moi toute seule, jusqu’à la venue de Sault. Quel horrible individu ! Il est amoureux de Christiane, c’est plutôt ridicule, n’est-ce pas ? Un homme comme lui, amoureux ! Christiane dit qu’elle n’est pas amoureuse de lui… mais elle est si menteuse.

— Lui direz-vous que vous ne me voyez plus ? insista Ronnie.

— Oui, je le lui dirai. Quant à M. Sault…

— Je vous en prie, abandonnez-moi M. Sault, dit Ronnie d’un air menaçant.

Evie rentra chez elle, le cœur plein de sentiments contradictoires. Son soulagement en revoyant enfin Ronnie, la joie que lui avait apporté leur entrevue, sa rancune contre Sault à cause de son intervention et sa fureur contre ce qu’elle croyait être la trahison de Christiane, tout se confondait dans sa tête.

— J’ai renoncé à Ronnie, et je suis décidée à ne plus jamais le revoir, dit-elle en entrant dans sa chambre.

Elle n’avait aucune finesse, et Christiane comprit tout de suite qu’elle mentait.

— Si vite ! Que s’est-il donc passé ?

— J’ai renoncé à jamais le revoir.

Et Evie jeta son chapeau sur la table. Elle n’avait pas l’intention d’en rester là, il fallait qu’elle parlât de sa rancune contre Sault.

— Si une jeune fille ne peut plus avoir d’amis sans que sa sœur et les amis de sa sœur fassent un tas de potins, et trahissent ses confidences, en en parlant à tout le monde, alors il vaut mieux qu’elle renonce à avoir des amis, dit-elle d’une façon incohérente.

— Qu’est-ce que tout ça signifie, demanda Christiane en fronçant les sourcils. La seule chose dont je sois parfaitement sûre c’est que quelqu’un s’est mal conduit. Et ce quelqu’un a dit des méchancetés sur toi et sur Ronnie ?

Evie devint furieuse.

— Tu le sais bien… mieux que personne ! dit-elle, folle de rage. Toi et Sault, à vous deux, vous essayez de vous mêler de… de mes affaires.

— Oh ! dit Christiane. C’est tout ?

— Oui, c’est tout ! Tu trouves que ce n’est pas assez de nous avoir séparés l’un de l’autre, Ronnie et moi ? Tu me brises le cœur, voilà ce que tu fais ! dit-elle en haletant. Je ne parlerai plus jamais de ma vie à Sault. Cet horrible assassin… car c’est un assassin ! Je le dirai à maman et le ferai chasser de la maison. Nous ne sommes pas en sécurité ici. Une nuit, il se lèvera, armé d’un couteau, et nous tuera. Un nègre ! Un assassin ! dit-elle en hurlant. Il te paraît peut-être digne d’être ton ami, mais moi il me dégoûte !

— Ouvre donc la fenêtre, et crie-le dans la rue, suggéra Christiane. Tu auras tout de suite un auditoire nombreux. Allons, vas-y, ouvre donc cette fenêtre. Ils seraient si contents ! Chacun dans cette rue fait part à tout le monde de ses chagrins. La femme qui habite en face a crié au meurtre toute la nuit. Allons, un peu de tenue, Evie. Ronnie serait si heureux de savoir que tu as fait scandale dans Walter Street.

Evie, assise sur son lit, sanglotait.

— Tu es horriblement méchante et vulgaire, et je voudrais être morte. Vous… vous m’avez séparée de Ronnie, toi et Sault !

— Non, je ne le crois pas, dit tranquillement Christiane. J’ai plutôt l’impression que Ronnie t’a demandé de me dire que vous ne vous reverriez plus.

— Je te jure… commença Evie.

— Non, ne jure pas, Evie. Ronnie t’a demandé de me faire croire que tu avais renoncé à le revoir. Qu’a donc fait Ambroise Sault ?

— Il a été voir un ami de Ronnie ; il lui a raconté un tas de mensonges… à propos de Ronnie et de moi. Et c’est toi qui lui avais tout dit, Christiane. C’est mal, c’est très mal de ta part !

— Il n’avait pas besoin que je lui dise quoi que ce soit. Il t’a entendue l’autre nuit, quand tu sanglotais si fort, et que tu disais tout haut : « Oh ! Ronnie, Ronnie. » Tu criais presque. C’est tout juste si tu n’as pas donné l’adresse et le numéro de téléphone de Ronnie. Le lendemain, en effet, je lui en ai parlé. Je voulais savoir quel genre d’homme est ce Ronnie. C’est un triste individu.

— Je te défends de dire une chose pareille, je te le défends !

— Si maman ne dormait pas comme une marmotte, elle t’entendrait crier. Ronald Morelle a la réputation d’un coureur. Peu m’importe ce que tu vas me répondre. Je te dis que c’est un misérable.

— C’est Sault qui te l’a dit ! C’est Sault qui te l’a dit !

Evie criait d’une voix perçante.

— Je sais que c’est lui… un assassin… un sale nègre… voilà ce qu’il est. Il n’est pas digne de vivre sous le même toit que moi… Je dirai à Ronnie ce qu’il a dit… Je le lui dirai demain, et alors tu verras !

— Comme vous ne devez jamais plus vous revoir, je me demande comment tu pourras le lui dire, répondit Christiane. J’aurais d’ailleurs pu le lui dire moi-même aujourd’hui, car je l’ai vu.

— Tu l’as vu, où ?

Brusquement Evie oublia sa fureur.

— Vu, de mes propres yeux vu. M. Sault m’a emmenée me promener à Kensingtons Gardens, et là je l’ai vu. Sault me l’a montré.

Evie sourit avec dédain.

— Toi et ton sale Sault, vous vous êtes trompés tous les deux, dit-elle d’un air de triomphe. Ronnie a travaillé toute la journée ! Il a fait un article pour un journal.

— Il n’avait pas l’air de travailler avec beaucoup d’ardeur quand je l’ai vu, dit Christiane avec le plus grand calme. À moins qu’il n’ait été en train de dicter son article à Mlle Merville. Ils étaient en voiture tous les deux. Sault m’a dit : voilà Morelle...

— Il aurait pu dire monsieur.

— Et je l’ai vu. Il est beau ; c’est le plus beau garçon que j’aie jamais vu.

— Ce n’était pas Ronnie, je ne veux pas dire par là qu’il n’est pas beau. Il est très beau. Mais ça ne pouvait pas être lui. Et puis il déteste cette Mlle Merville. Tu me le dis uniquement pour exciter ma jalousie. Comment était-il habillé ?

— Autant que je me le rappelle, il avait une jaquette et un chapeau haut… M. Sault m’a dit qu’il venait d’une réception chez je ne sais plus qui. M. Steppe a dû y aller aussi, mais n’a pas pu s’échapper de si bonne heure.

— Maintenant, je suis tout à fait sûre que ce n’était pas Ronnie. Non, il n’avait pas changé de vêtements, il m’a dit qu’il ne s’était habillé qu’une heure avant de venir me retrouver. Sault est un… il a dû se tromper.

Avant d’aller se coucher, elle alla dire bonsoir à sa sœur.

— Christiane, je regrette de t’avoir fait une telle scène, et d’avoir perdu la tête.

— Ma chérie, si tu ne perds jamais la tête qu’en te mettant en colère, ce n’est pas grave, et j’en serai bien contente.

— Je déteste tes insinuations, Chris ! Un jour, tu verras toi-même quel homme admirable est Ronnie… et alors tu sera la première étonnée.

— En effet, je serai très étonnée ! dit Christiane.

Et plus tard au moment où Evie était en train de s’endormir :

— Je me demande qui Ambroise a tué ?

— Je ne sais pas. C’est à Paris qu’il a commis son crime.

Un autre long silence.

— C’était certainement un gredin !

— Qui, Sault ?

— Non, l’homme qu’il a tué, dit Christiane.

Elle resta longtemps éveillée. Il était deux heures du matin quand la clef grinça dans la serrure. Elle leva la tête, et entendit craquer les marches de l’escalier. Sault était obligé de passer devant la porte de sa chambre pour aller se coucher et elle dit tout bas :

— Bonne nuit, Ambroise !

— Bonne nuit, Christiane !

CHAPITRE XVIII

M. Steppe, un gardénia à la boutonnière, était penché à la portière de son auto, et agitait sa main gantée de jaune. Beryl monta dans sa propre voiture et eut un geste d’impatience en apercevant Steppe. Elle allait aux courses et avait rendez-vous avec Ronald Morelle.

— Le docteur est-il à la maison ?… Bien ! Et vous, Beryl, où allez-vous ? Vous êtes adorable aujourd’hui. Je me demande souvent ce que diraient les vieux bonzes de ma famille si jamais ils voyaient une jeune et jolie fille comme vous. Leurs femmes sont tout simplement des horreurs. Elles ont quelque chose de bovin. Êtes-vous très pressée ?

— Pas très, répondit-elle en souriant. Mais je crois que papa vous attend.

— Oui, je le sais. Mais il ne m’en voudra pas si je suis en retard. Emmenez-moi dans votre voiture. J’ai à vous parler.

Elle saisit l’occasion de ne rester avec lui que le moins de temps possible.

— Conduisez-nous jusqu’à Regent Park, faites-en le tour, et ensuite ramenez-nous à la maison, dit-elle au chauffeur.

— Je voudrais vous parler de votre père, lui dit-il.

Elle en fut très surprise car jamais il ne lui avait parlé de son père.

— Ce que je vais vous dire. Beryl, est tout à fait confidentiel. Je ne sais même pas si je ne ferais pas mieux de me taire ; mais vous êtes intelligente et je suis sûr que vous allez comprendre… Une femme devrait toujours être intelligente. Le docteur a perdu beaucoup d’argent, hein ? Vous le saviez, n’est-ce pas ?

— Mais non, je ne le savais pas, dit-elle très inquiète. Je croyais que papa avait placé ses capitaux dans vos affaires ?

— Oui, c’est ce qu’il a fait. Il a acheté un tas d’actions, et jamais il n’a suivi mes conseils. Il a perdu… enfin j’aime mieux ne pas vous donner de chiffres. Il a acheté à tort et à travers pour plus d’un million d’actions de différentes affaires. Ce n’est pas là la faute. On peut très bien acheter pour des millions d’actions à condition qu’elles soient négociables en Bourse, ou qu’on n’ait pas besoin d’appeler le reste du capital. C’est malheureusement ce qui vient d’arriver dans deux des affaires dont il a des actions, un gros paquet d’actions. Bien entendu, Beryl, ne dites pas un mot de tout cela à qui que ce soit.

— Mais… Je n’ai pas très bien compris tout ce que vous venez de me dire. Est-ce que papa va être obligé de payer tout de suite de grosses sommes d’argent ?

Il fit signe que oui.

— Et s’il n’est pas en mesure de payer ?

— Il faut qu’il paye, dit Steppe. Il faut trouver ce capital, et le docteur est obligé de payer. Cette fois-ci je lui viendrai en aide et c’est moi qui paierai. C’est pourquoi, j’allais le voir aujourd’hui.

— Il avait l’air très soucieux depuis quelque temps, dit Beryl très émue. Je ne sais comment vous remercier, monsieur Steppe. S’agit-il de beaucoup d’argent ?

— Il s’agit de plusieurs centaines de mille francs, dit Steppe. Bien peu de gens pourraient trouver immédiatement une telle somme en argent liquide, hein ? Jan Steppe ! Ils me connaissent dans la Cité, ils me haïssent ; ils voudraient quelquefois avoir ma peau ; mais ils me tiennent en haute estime. Ils ont confiance en moi. Ils savent que je peux signer des chèques de plusieurs millions et que j’ai toujours fait honneur à ma signature.

— Mais j’espère que papa prendra ses dispositions pour vous rendre tout ce qu’il va vous devoir, monsieur Steppe…, commença-t-elle.

— Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Tout peut s’arranger. Les actions peuvent augmenter de valeur, on ne sait jamais. La Bourse peut monter. Mais j’ai mieux aimé que vous soyez au courant. Steppe n’est pas méchant, n’est-ce pas ?

Elle poussa un profond soupir.

— Non… vous êtes bon, très bon. Je voudrais que papa ne s’occupe plus jamais d’affaires de Bourse. Il n’a pas le tempérament d’un joueur. Il est si facilement découragé ! Ne pouvez-vous pas l’en convaincre, monsieur Steppe ?

— Si vous me le demandez, je le ferai, dit Steppe. Il n’y a rien au monde que je ne me sente capable de faire pour vous, Beryl.

Elle resta silencieuse.

— Je vous en suis très reconnaissante ! dit-elle au moment où la voiture s’arrêtait devant la maison. C’est le plus grand service que vous puissiez me rendre. Papa ne fera jamais que ce qu’il veut, mais si vous pouviez lui donner des conseils ?…

Brusquement l’idée lui vint que Steppe aurait pu avertir plus tôt son père des dangers de ses spéculations. Il aurait pu user plus tôt de l’influence qu’il avait sur le Dr Merville. Après lui avoir dit au revoir devant la maison, Beryl se fit conduire à l’Olympia. Elle se sentait triste et découragée. Steppe suivit la voiture des yeux avant de monter l’escalier et de sonner à la porte.

— Vous nous avez vus ensemble, hein ? Oui, je voulais parler à Beryl. Je savais que cela vous serait égal de m’attendre. Je suis obligé de faire un appel pour qu’on verse le reste du capital des Mines de Brakpan et des Toledo Deeps.

Le docteur le regarda d’un air gêné.

— Ne pourriez-vous pas attendre un peu ? demanda-t-il anxieux. Les actions ont un peu monté hier, ce qui veut dire qu’il y a acheteur.

— C’est moi l’acheteur, dit Steppe. Mais j’avais pris un homme de paille. J’en ai acheté cinq cents, j’aurais pu aussi bien en acheter cinq mille à ce prix-là. Ils se sont tous précipités pour en vendre. Non, il faudra faire un appel de fonds et vous êtes forcé de verser votre part, hein ? Voilà, je venais vous dire que je suis décidé à vous prêter l’argent nécessaire.

— Vous êtes bon.

— Non, pas du tout. Il faut que votre nom reste pur et sans tache. Je veux épouser Beryl.

Le docteur ouvrit une boîte en argent et y prit un cigare d’une main tremblante.

— Beryl m’est très chère, dit-il. Lui en avez-vous parlé ?

— Non, pas encore, j’ai tout le temps. Je ne veux pas l’effrayer. Laissez-la s’habituer à moi, hein ! Merville ? Vous faites la traversée avec moi, ce soir ? Bien ! je déteste Le Havre, mais, au moins, sur cette ligne-là, on peut dormir à bord, et on gagne du temps. Jérôme arrive de Vienne avec la concession bulgare. Je crois que je vais lancer l’affaire.

__________

 

Ronnie faisait les cent pas devant la porte en attendant l’arrivée de Beryl. C’était un cavalier modèle. Il connaissait l’inexactitude des femmes et il savait attendre.

— Non, je vous assure que je ne suis pas là depuis très longtemps, répondit-il à Beryl qui s’excusait d’être en retard. Et vous surtout, entre toutes les femmes, vous valez la peine d’être attendue.

— Vous êtes gentil. Je ne vous crois pas, mais vous êtes gentil tout de même. Je suis fatiguée de la vie, aujourd’hui, Ronnie… ne me demandez pas pourquoi, mais tâchez de me distraire. Amusez-moi.

— Comment va le docteur ? demanda-t-il au moment où ils s’asseyaient.

— Il part pour Paris, ce soir, avec M. Steppe. J’en suis contente. Deux ou trois jours de voyage lui feront du bien. Il n’y a pas beaucoup de monde aujourd’hui, Ronnie.

— Beaucoup de gens sont à Ascot, expliqua Ronnie ; tiens, ils vont à Paris ?

Cette idée le rendait songeur.

Ils rentrèrent ensemble et prirent le thé chez Beryl. Le docteur Merville était sorti et ne rentrerait pas dîner. La femme de chambre leur dit qu’il avait laissé une lettre dans son bureau. Il écrivait à Beryl qu’il ne la reverrait probablement pas avant son départ et qu’il ferait chercher son sac de voyage.

— Mon père, homme dénaturé, m’a abandonnée à mon triste sort, sans même me dire au revoir, dit-elle. Emmenez-moi dîner dehors, Ronnie. Ensuite, je voudrais voir une revue. Je me sens peu intellectuelle, ce soir ; je voudrais voir des clowns, je voudrais rire. Pourriez-vous retenir une loge ? J’en serais si heureuse ! J’aime tant les loges depuis que…

Ronald Morelle rentra chez lui et s’arrêta en route : il avait une lettre à faire porter.

— C’est un magasin de droguiste à Knightsbridge, expliqua-t-il. Il faudra la remettre à la jeune fille qui est à la caisse. Celui qui lui apportera le message fera mieux d’acheter quelque chose dans le magasin : un morceau de savon, par exemple et ensuite qu’il lui glisse adroitement ce petit mot.

Il rentra chez lui et trouva François qui préparait son smoking.

— Finissez ce que vous avez à faire et rentrez chez vous. Je n’aurai pas besoin de vous ce soir, dit-il. Un instant ! Mettez une bouteille de champagne dans la glace. Vous pouvez mettre le couvert sur la petite table. Achetez quelques fleurs. Je déteste les fleurs, mais achetez-en quand même. Vous pourrez les jeter demain.

— Oui, monsieur, répondit le valet de chambre, imperturbable. Combien de couverts ?

— Trois, répondit Ronnie.

C’était chose convenue, il fallait toujours mettre la table pour trois convives, mais François avait remarqué qu’on ne se servait jamais que de deux verres…

CHAPITRE XIX

Beryl était restée au salon, et la table à thé n’avait pas encore été desservie, quand Ambroise Sault vint chercher la valise du docteur.

Elle reconnut sa voix dans le hall et alla sur le palier.

— Est-ce vous, monsieur Sault, vous ne voulez pas entrer un instant ?

Il lui expliqua que le docteur avait téléphoné de son club pour lui dire d’aller chercher sa valise. Elle comprit qu’il rendait souvent ainsi de petits services.

— Comment va Mlle Colebrook ? M’a-t-elle pardonné d’avoir joué l’autre jour le rôle de dame visiteuse ? Elle est charmante et elle a des cheveux d’une couleur admirable.

— L’orthopédiste dit qu’elle guérira, répondit Ambroise. Et quand je suis allé la voir ce matin, elle m’a dit qu’elle se sentait déjà mieux. Elle a un courage admirable, Mlle Merville.

— Elle est certainement très brave. Beryl se traita elle-même de sans cœur parce qu’elle ne pouvait pas arriver à s’intéresser au sort de Christiane Colebrook.

— Ce serait vraiment merveilleux de la voir guérie.

La voix de Sault était toute tremblante d’émotion.

— J’ose à peine y croire. Il me semble que j’aurais encore plus de chagrin qu’elle si le traitement ne réussissait pas.

— Vous l’aimez beaucoup ?

Elle le regardait attentivement pendant qu’il parlait, se demandant ce qu’elle avait vu en lui qui lui avait rappelé Ronnie, le jour de leur première rencontre. Il n’y avait pas trace de ressemblance entre eux. La figure de cet homme, malgré son expression de grande force, avait quelque chose de rude, il avait de gros traits, seuls ses yeux étaient très beaux. Et sa peau… elle était jaune brun. Elle se rappela que son père lui avait dit une fois qu’on reconnaissait à leurs ongles, les gens qui avaient du sang noir dans les veines. Pendant qu’il parlait, il fit un geste et elle vit ses mains. Il avait de vilains ongles, carrés du bout et cassés… oui, c’était vrai. Chaque ongle avait un croissant brun foncé.

— Oui, je l’aime beaucoup. Elle est digne d’être aimée. Je n’avais jamais jusqu’à présent rencontré quelqu’un de comparable à Christiane.

Pourquoi ces quelques mots firent-ils tant de peine à Beryl ? Elle était à la fois émue et comme désappointée. Quand elle était en face de Sault, elle n’arrivait pas à comprendre ses propres sentiments ; elle ne savait que penser. Elle était très troublée et fut contente de le voir partir.

Sault emporta la valise au club. Il aurait voulu avoir un prétexte pour aller chaque jour chez le Dr Merville… Rien ne le rendait si heureux que de voir Beryl Merville.

Il aperçut Evie qui marchait devant lui ; elle le vit, s’arrêta et fit semblant de regarder une devanture avec intérêt. Elle l’évitait toujours dans la rue et, pour rien au monde, elle n’aurait voulu marcher à ses côtés.

Ce ne fut que dans la cuisine, où elle entra à sa suite, qu’elle consentit à lui adresser la parole.

— Vous aviez l’air très content de vous quand je vous ai rencontré tout à l’heure dans High Street, monsieur Sault ! dit-elle.

— Vraiment ?… Oui, c’est exact. Je me sentais heureux. Vous rentrez de bonne heure, ce soir, Evie ?

C’était jour de lessive et Mme Colebrook était très occupée, aussi Evie pouvait-elle dire tout ce qu’elle avait sur le cœur sans risquer d’être grondée.

— Je suis bien contente que vous surveilliez mes allées et venues ! dit-elle. C’est agréable de sentir qu’on est perpétuellement espionnée. Je pense qu’il faudra bientôt que je vous demande la permission quand j’aurai envie de rentrer tard ? Nous ferons toujours tout ce que nous pourrons pour que nos locataires soient satisfaits !

— Je crois que vous voudriez que nous nous disputions, Evie, dit-il avec bonne humeur, et je n’ai pas envie de me mettre en colère contre qui que ce soit aujourd’hui. Ma chère enfant, cela ne me regarde pas…

— Ne m’appelez pas « ma chère enfant », je vous prie. Quel toupet ! Un homme comme vous !

Sault se gratta le menton, perplexe.

— Je n’avais pas l’intention d’être insolent…

— Eh bien, vous l’êtes ! Vous êtes odieux, vous êtes l’être le plus odieux que je connaisse. Vous êtes là à m’espionner, à raconter des mensonges sur des hommes dont vous ne seriez même pas digne de dénouer les cordons de souliers.

— Allons, qu’est-ce qui se passe ?

Mme Colebrook était debout sur le seuil de la porte et elle essuyait ses mains savonneuses à son tablier.

— Que se passe-t-il Evie, qui est-ce qui raconte des mensonges sur toi ? M. Sault ne mentirait pas, même pour sauver sa propre vie. De quoi s’agit-il ? De qui parliez-vous ? Il faudrait que ce soit quelqu’un de rudement bien pour que M. Sault dénoue les cordons de ses souliers !

Evie se calma devant le regard furieux de sa mère et elle quitta la cuisine.

— Ce n’est rien, madame Colebrook, dit tranquillement Sault. Je l’ai mise en colère… quelque chose que j’ai dit… C’est tout à fait ma faute. Et maintenant parlons des couvertures.

— Vous n’allez pas vous mettre à faire la lessive, dit Mme Colebrook, et Evie vous fera des excuses.

— J’ai lavé des couvertures et fait la lessive avant que vous ne soyez au monde, madame Colebrook… Je vous avais promis de venir vous aider, je suis prêt.

Il alla avec elle dans la petite buanderie, et y prit un baquet et une brosse.

— Je ne pensais pas que vous parliez sérieusement, dit-elle, et je ne peux pas vous laisser faire mon travail. Allez plutôt à la cuisine, je vous ferai une tasse de thé.

— Des couvertures, vite, dit Sault, et il releva ses manches.

Evie entra précipitamment dans sa chambre, toute rouge de colère. Elle détestait Sault plus que jamais. Elle le dit en jetant son chapeau sur le lit.

— Oh !… c’est avec lui que tu te battais ? demanda Christiane.

— Je lui ai dit ce que je pensais de lui, dit Evie avec satisfaction.

Christiane se pencha en avant et posa le papier et le stylo dont elle venait de se servir.

— Je n’aurais pas pu faire ce mouvement-là, il y a quelques jours, dit-elle. Et qu’a donc fait ce pauvre Ambroise ?

— Il a eu le toupet de me dire que je rentrais de bonne heure, comme s’il était le maître ici !

— Mais, c’est vrai que tu es rentrée de bonne heure.

— Cela ne le regarde pas, ce n’est pas son affaire à ce sale individu !

Christiane la regarda d’un œil critique.

— Tu es rentrée à la maison de mauvaise humeur, dit-elle. Je suppose que le fait de ne plus jamais voir Ronnie te tape sur les nerfs.

— Je n’ai jamais renoncé à le voir, dit Evie. Mais ce soir, il a à travailler.

Christiane croqua un bonbon.

— Cet homme est certainement extraordinaire, dit-elle. Il va falloir fonder de nouveaux journaux pour arriver à imprimer tout ce qu’il écrit. Trouve-t-il encore le temps de manger ?

Evie la regarda avec mépris et ne répondit pas.

— Qu’as-tu dit à mon pauvre Ambroise ?

— Je te l’ai déjà raconté.

— Tu m’as dit que tu lui as donné ton opinion sur lui, mais encore ? L’as-tu traité d’assassin ?

— Bien sûr que non… je suis trop bien élevée.

— J’ai souvent espéré qu’un jour tu serais bien élevée et peut-être que mes vœux se réaliseront. Alors tu ne l’as pas appelé assassin ? Tu as perdu là une belle occasion. Ne sois plus jamais méchante avec lui, Evie, ajouta-t-elle doucement.

Evie ne répliqua pas. Quand Christiane lui parlait sur ce ton-là, elle avait peur d’elle.

— Que fait Ambroise, maintenant ?

— Je ne sais pas… Je suppose qu’il est à la cuisine, en train de manger. Et moi, je meurs de faim ! Mais je n’irai certainement pas m’asseoir à la même table qu’un nègre ! Non, non et non !

— Ne sois pas stupide, Evie. Descends et va chercher quelque chose à manger. Et, Evie… Ambroise est pour moi un ami très cher, je n’aime pas t’entendre le traiter de nègre. Il est presque aussi blanc que toi et moi. Son arrière-grand-père était indien.

— Si tu n’aimes pas m’entendre dire du mal de tes amis, n’en dis pas non plus des miens.

Sur ce point-là, Evie sentit qu’elle avait enfin raison.

— Tu as peut-être raison, chérie. Va et apporte de quoi dîner.

Evie revint presque instantanément en annonçant que la cuisine était vide et qu’elle avait vu celui qu’elle se plaisait à appeler « son ennemi » penché sur une bassine, les bras blancs de mousse de savon.

— Est-ce que tu crois qu’il fait la cour à maman ? demanda-t-elle, cette idée saugrenue lui venant brusquement pour la première fois.

Christiane se mit à rire.

— Voyons, Evie, ne me fais pas rire juste au moment où j’ai la bouche pleine de bonbons.

 

La revue en était à sa septième scène quand Beryl et Ronnie entrèrent dans leur loge, au Pavillon.

Beryl était à peine assise qu’elle vit une figure de connaissance dans la salle.

— Est-ce que ce n’est pas M. Moropulos ? demanda-t-elle. Ronnie le reconnut à son tour.

Le Grec ne semblait pas les avoir vus. Il semblait mal à son aise car il était le seul à ne pas être en tenue de soirée.

— Oui, c’est Moropulos. J’espère qu’il ne nous verra pas, Beryl.

M. Moropulos ne semblait pas les avoir reconnus et pourtant il regardait souvent de leur côté.

Au beau milieu de la revue, il disparut et ils ne le revirent plus.

— Et maintenant, il faut que je rentre à la maison. J’ai passé une bonne après-midi et une bonne soirée, dit Beryl au moment où ils sortaient du théâtre.

Ronnie cherchait des yeux sa voiture.

— Que je suis bête ! dit-il. J’ai dit à Parker de ne pas m’attendre… Je ne sais vraiment pas pourquoi je m’imaginais que votre voiture serait là. Nous prendrons un taxi.

La voiture avait à peine fait quelques mètres qu’il frappa à la vitre, et se penchant par la portière, il donna une autre adresse au chauffeur.

— Venez souper à la maison. Je viens de me rappeler avoir dit à François que je ramènerai ce soir deux amis à souper… je le lui ai dit ce matin, de bonne heure.

Elle eut un instant d’hésitation.

— Je ne pourrai pas rester très longtemps, dit-elle. Non, personne ne m’attend. Je ne demande jamais à ma femme de chambre de veiller quand je sors. Mon plaisir serait complètement gâté si je pensais que j’empêche une pauvre fille de dormir. Je vais aller chez vous, mais pour cinq minutes seulement.

Il entoura sa taille de ses bras, et elle appuya sa tête sur son épaule.

— Ronnie, je suis si heureuse, mon chéri. Je vous ai couru après… si, je le sais bien. Mais cela m’est égal. C’est terriblement long d’attendre quatre ans.

— C’est une éternité, dit-il tout bas.

— Et le mariage est comme vous le dites vous-même, avec la plus grande immoralité, la sanction que les autres vous donnent, peu de chose… c’est bête…

Il l’embrassa.

L’ascenseur les conduisit au troisième étage. Ronald entra et alluma l’électricité.

— Je me demande si papa sera furieux, dit-elle. Si votre valet de chambre…

— Il ne couche pas ici. Ronnie l’aida à enlever son manteau. Il n’est jamais là après neuf heures. Voilà ma chambre, Beryl, mais vous l’avez déjà vue quand vous êtes venue dîner ici avec le docteur.

Elle alla vers la grande table et s’assit.

— C’est ici que le génie médite, dit-elle en riant doucement. Quel blagueur vous êtes, Ronnie ! Je ne crois pas que vous écriviez mille mots par mois !

Il lui sourit avec indulgence.

— Et voilà votre vilain saint Antoine ! Il est encore pire le soir, à la lumière. Maintenant, Ronnie, il faut absolument que je m’en aille.

— Que vous vous en alliez ? dit-il d’un ton incrédule. Quand il y a des sandwichs de foie gras et un vin sec admirable ! C’est la dernière bonne bouteille de ce vin-là. Jerry sera furieux quand il viendra de voir qu’il n’y en a plus.

Ronnie avait un ami, Jeremiah Talbot, un grand garçon indolent qui avait assez mauvaise réputation.

— Bon. Je vais manger un sandwich et ensuite vous me ramènerez à la maison. Vous n’auriez pas dû renvoyer le taxi.

Il était trop occupé à déboucher la bouteille pour lui répondre. Elle était assise près de la fenêtre et regardait autour d’elle ; un instant plus tard il lui apporta une assiette et un verre de vin.

Elle ne fit qu’y tremper ses lèvres et le lui rendit.

— C’est assez, mon chéri, dit-elle.

Elle se sentait brusquement prise de panique et tremblait comme une feuille.

— Non…

Et pourtant c’était si naturel et si agréable d’être dans ses bras. Elle se laissa aller, incapable de résister davantage.

— Je ne devrais pas être ici. Laissez-moi, Ronnie mon chéri.

Mais il la tenait de plus en plus serrée contre lui et elle ne lui refusa pas ses lèvres…

CHAPITRE XXI

Ronald se réveilla en sursaut, enfila une robe de chambre et sortit tout doucement de sa chambre.

Dans la salle à manger, la femme de ménage essuyait le buffet.

— Je n’ai plus, besoin de vous aujourd’hui, lui dit-il, puis il alla chercher François.

— Écoutez-moi bien, François, et faites exactement ce que je vous dis. Occupez-vous d’abord de faire filer rapidement la femme de ménage et allez-vous-en tout de suite après. Allez en ville, faites des courses, achetez tout ce que vous voudrez ; mais ne revenez pas ici avant 11 heures, ou plutôt non, pas avant midi.

Après le départ des domestiques, il retourna dans sa chambre.

Beryl était couchée, la tête appuyée sur sa main. Elle ne dormait pas, elle ne pleurait pas non plus. Il avait eu peur de la trouver en larmes.

— Je suis désolé, ma chérie… J’ai dû m’endormir…

— Quelle heure est-il ?

Elle ne se retourna même pas vers lui, mais parla la tête enfouie dans l’oreiller.

— Il est huit heures. Qu’allez-vous-faire ? Vous ne pouvez tout de même pas rentrer chez vous à cette heure-ci en robe du soir ?

— Pourquoi pas ?

Elle le regarda d’un air froid et décidé.

— C’est la seule chose à faire, dit-elle. Voulez-vous aller me chercher une voiture ?

Quand il revint, elle était en train de se coiffer devant la glace.

— Nous avons fait une bêtise, dit-elle sans la moindre émotion.

— Il n’y a personne en bas, et Dieu merci il y avait gala hier soir à l’Albert-Hall, dit Ronnie. Et puis il n’est que huit heures… Voulez-vous que je descende avec vous ?

Elle secoua la tête.

— Non, montrez-moi seulement comment il faut faire descendre l’ascenseur. Une soirée de gala à l’Albert-Hall ? Mais où pourrais-je dire que j’ai été après ? Vous mentez mieux que moi, Ronnie.

— Vous pourriez dire qu’ensuite vous avez été prendre votre petit déjeuner dans un endroit quelconque… un tas de gens le font, c’est très à la mode !

— Bien. Montrez-moi comment fonctionne l’ascenseur.

Un quart d’heure plus tard, elle disait à sa femme de chambre :

— Je vais aller me mettre au lit, Dean, et si M. Morelle téléphone, voulez-vous lui dire que je regrette beaucoup, mais que je ne pourrai pas le voir ce matin. Apportez-moi une tasse de chocolat… oui, j’ai déjà pris mon petit déjeuner, mais apportez-moi tout de même mon chocolat.

Elle était debout près de la fenêtre, et avait mis sa robe de chambre. Quand la femme de chambre entra, Beryl ne se retourna pas.

— Posez-le là, Dean. Je sonnerai quand j’aurai besoin de vous.

Elle traversa la chambre et ferma la porte à clef. Ensuite elle alla devant la glace, et s’y regarda… longuement.

« Oui, Beryl. C’est bien toi ! Non, c’est impossible… Quelle horreur !… Hélas, oui, c’est la triste réalité et c’est toi, c’est ta propre image que tu vois dans le miroir. »

Le jour même M. Moropulos demandait à Sault :

— Quel diaphragme mettriez-vous pour prendre une photo à… disons à huit heures du matin ?

— Par quel temps ?

— Un temps comme aujourd’hui.

Sault regarda par la fenêtre.

— Vous pourriez prendre un instantané au vingt-cinquième de seconde.

M. Moropulos sortit de sa poche son appareil.

— Ce diaphragme est-il suffisant ?

Ambroise prit l’appareil et le regarda.

— Oui, très suffisant. Qu’avez-vous pris ? Un paysage ?

— J’ai photographié quelqu’un. Une jeune femme en robe du soir.

Ambroise sourit.

— En robe du soir ? À huit heures du matin ? Drôle d’heure pour être en robe du soir !

— Drôle d’heure, en effet. Ce serait même assez amusant si je n’avais pas été obligé d’attendre toute la nuit. J’étais ici à cinq heures du matin, oui, je suis revenu chercher l’appareil. J’ai couru le risque de manquer la jeune femme, mais même si je l’avais manquée, c’était sans grande importance. Huit heures du matin ! C’est vraiment gentil de sa part de m’avoir attendu ! Il rit gaiement : Sault, mon ami, je vais aller me coucher.

— Je crois que c’est ce que vous avez de mieux à faire, dit Ambroise.

Sault fit le ménage, il fit même le lit de Moropulos, et il fut assez content de pouvoir nettoyer à fond le salon.

Il interrompit son travail pour déjeuner d’un morceau de pain et de fromage.

À cinq heures du soir il alla répondre au téléphone.

— Est-ce vous, monsieur Sault ?

— Oui, mademoiselle.

Il reconnut sa voix, tout de suite, et son cœur se mit à battre avec violence.

— Je suis bien contente de vous trouver au bout du fil. Pouvez-vous venir à la maison, s’il vous plaît ?

— Oui… Je viens tout de suite.

Il raccrochait le récepteur au moment où Moropulos se réveilla, en bâillant.

— Qui est-ce qui vient de téléphoner ?

— Un de mes amis, dit Sault.

Moropulos le regarda d’un air ironique.

— Je ne savais pas que vous aviez des amis, mais… vous partez ? Faites-moi du café, Sault, avant de vous en aller.

— Faites-le vous même, répondit Ambroise.

— Je voudrais pouvoir, un jour, planter un poignard dans votre large poitrine, mon cher Ambroise, dit-il en riant.

Marie ouvrit la porte au visiteur, regarda avec dédain ses vêtements misérables et le fit entrer directement au salon. Beryl alla au-devant de lui, et prit sa main dans les siennes.

— Je suis contente que vous soyez venu… Il fallait absolument que je vous voie… Il faut que je vous parle… de rien en particulier. Je suis très énervée. Vous devez vous en apercevoir en touchant ma main ?

La main qu’il tenait dans les siennes tremblait, et Beryl était toute pâle.

Pourquoi l’avait-elle fait venir ? Elle en était elle-même stupéfaite. Peut-être avait-elle besoin de sa force, de son appui. Elle avait pensé à lui toute l’après-midi. Pas un instant, elle n’avait songé à Ronnie. Ce qui s’était passé avec Ronnie n’était qu’un incident sans importance.

— Je n’ai rien de particulier à vous dire. Mais je voudrais simplement que vous restiez un peu avec moi.

Elle le lui demandait comme un enfant qui a peur et veut se sentir protégé.

— Je resterai auprès de vous jusqu’à ce que vous me disiez de m’en aller, dit Ambroise, et il lui sourit.

— Monsieur Sault, il y a une chose dont je voudrais tant vous parler, mais vous ne vous fâcherez pas ?

Elle avait été chercher une chaise. Elle s’assit en face de lui et mit ses deux mains dans les siennes.

— Vous avez tué quelqu’un, n’est-ce pas ? Est-ce qu’ensuite vous vous êtes méprisé vous-même… Avez-vous eu la haine de l’homme que vous aviez tué parce qu’il avait fait de vous un assassin ? Vous me regardez d’un air si étrange, vous ne me croyez pas folle, dites ?

— Mais non, je ne crois pas du tout que vous soyez folle. Non, je n’avais pas la moindre haine contre cet homme. Il méritait la mort. Je n’avais pas du tout envie de le tuer ; mais il n’y avait pas moyen de faire autrement. À certains problèmes, il n’y a qu’une solution : la mort. Un homme assez vil pour tuer par amour de l’argent, qui prend la vie d’un innocent, d’un homme utile aux siens, à la société… celui-là, il faut le tuer. C’est la loi, afin qu’il ne commette pas d’autre meurtre. Si vous avez un chien de berger qui ne garde pas bien le troupeau et fait du mal aux bêtes, vous le tuez. Ou bien alors il donnera le mauvais exemple aux autres chiens. Beaucoup de problèmes ont plusieurs solutions. Quelques-uns, très peu, n’en ont qu’une et c’est celle-là. L’homme que j’ai tué était comme ces mauvais chiens. Je ne vous raconterai pas toute l’histoire, sachez seulement que c’était un méchant homme. Je n’avais aucune haine contre lui. Je ne me juge ni mieux, ni plus mal depuis lors. J’ai fait ce que je croyais être mon devoir… Je ne l’ai jamais regretté, mais je n’en ai jamais été fier, non plus.

Elle l’écoutait, médusée. Ses mains ne tremblaient plus, et ses joues étaient redevenues roses.

— C’est extraordinaire. Mais pourquoi auriez-vous des remords ? Vous n’avez fait de tort à personne. Cet homme… était-il marié ?

Il fit oui de la tête.

— Je ne le savais pas quand je l’ai tué. Sa femme vint me voir après le crime et paya mon avocat. Elle le haïssait… c’était très triste.

Ils restèrent ensuite silencieux, un grand moment, jusqu’à ce que, levant la tête, elle lui dit enfin :

— Monsieur Sault, je vais encore une fois vous poser une question bizarre. Avez-vous déjà été amoureux ?

— Oui, répondit-il immédiatement.

— Amoureux d’une femme, simplement parce que c’était une femme ? Comme moi-même je pourrais aimer un homme uniquement parce qu’il aurait pour moi l’attrait de son sexe ? L’avez-vous aimé seulement pour sa beauté en méprisant son âme mesquine et son caractère vil, et tout en la méprisant profondément, avez-vous continué à l’aimer ?

Elle attendait sa réponse, haletante, et quand il dit « non », elle se sentit désespérée.

— Non, non, je ne pourrais pas. Ce serait… horrible !

Il frissonna. Elle avait fait frissonner Ambroise Sault ! Ambroise Sault qui parlait de tuer un homme avec le plus grand calme, avait frémi d’horreur à une telle pensée. Ce qu’elle avait fait lui parut monstrueux. Elle voulut s’éloigner de lui ; mais il retint ses mains dans les siennes, avec force.

— Laissez-moi, je vous en prie ! dit-elle, et sa voix n’était qu’un souffle.

— Un instant ; regardez-moi, mademoiselle.

Elle leva les yeux vers lui et rencontra son regard.

— Je vais vous dire quelque chose que je n’aurais jamais cru pouvoir vous avouer. Regardez-moi bien, mademoiselle, je ne suis qu’un rustre… je suis vieux… j’ai plus de cinquante ans… je suis laid, j’ai un corps et des mains de vieillard. Je suis un illettré… Je vous aime. Je ne vous reverrai peut-être plus jamais… Je vous aime. Vous êtes belle… Vous êtes la plus belle de toutes les femmes que j’ai vues. Mais ce n’est pas pour ça que je vous aime. Il y a en vous quelque chose que j’aime. Je ne sais pas ce que c’est… est-ce votre âme, votre esprit, quelque chose de profond qui est en vous et qui fait, pour ainsi dire, partie de vous-même ? J’espère que tout ce que je vous dis là ne vous révolte pas. Non, n’est-ce pas ?

— Ambroise ! dit-elle en lui serrant les mains. Il faut que je vous fasse un triste aveu. Il n’y a rien en moi à aimer que ce que vous voyez... Derrière tout cela il n’y a pas d’âme… pas d’âme, rien qu’une grande faiblesse ; une lâcheté pitoyable… J’aime un homme qui est comme moi. Un faible, un faible ! Mais il est si beau… Ambroise, il a obtenu de moi tout ce que je pouvais lui donner.

Pas un muscle du visage de Sault ne bougea.

— Oui, je lui ai tout donné, aujourd’hui même… c’est pourquoi je vous ai demandé de venir. Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous venez de me dire. Nous sommes un peu semblables, quelque chose m’attire en vous… oh, Ambroise, je l’aime !

Elle sanglotait, la tête appuyée sur le vieux veston plein de taches qui sentait l’huile et la térébenthine.

Il ne disait rien. De sa large main il lui caressait tout doucement la tête.

— Vous trouvez que je suis… que pensez-vous de moi ? demanda-t-elle.

— Eh bien ! voilà, dit-il. Vous voulez savoir ce que je pense ? Je vais vous le dire. Je ne souffre pas, je ne suis pas indigné. Je ne peux pas souffrir ; car je n’attache aucun prix à ce que vous lui avez donné. Si vous ne me compreniez pas si bien, si vous n’étiez pas telle que je vous aime, vous ne seriez pas contente de me l’entendre dire.

Il prit sa tête entre ses deux mains calleuses et la regarda longuement dans les yeux.

— Comme ils sont beaux, dit-il enfin.

Elle ferma les yeux et essaya de retenir ses larmes.

— J’ai dit que je ne vous reverrais plus. Je me trompe peut-être, mais si jamais vous avez besoin de moi, appelez-moi.

Elle s’essuya les yeux.

— Je suis trop faible… Je voudrais être vraiment mauvaise et que tout me soit indifférent. Au fond, tout m’est égal. Ce qui m’est arrivé de pire – elle frissonna – c’est que j’ai découvert ma propre abjection, c’est cela qui m’a bouleversée, qui m’a presque rendue folle. Vous partez, Ambroise ? Vous êtes merveilleux. Vous devinez tout, vous savez même quand il faut vous en aller !

Elle se mit à rire nerveusement et posa ses deux mains sur ses épaules. Elle ne voulait ni l’embrasser, ni être embrassée par lui, et elle savait que c’était réciproque.

— Venez quand j’aurai besoin de vous… Je vais avoir à faire… Il va falloir que j’invente des mensonges pendant plusieurs jours. Au revoir, Ambroise.

Quand il fut parti, elle se rendit compte qu’elle lui avait tout dit, mais qu’elle n’avait prononcé aucun nom. Peut-être avait-il deviné…

CHAPITRE XXIII

Pour la première fois de sa vie, Ronald regrettait l’aventure de la nuit précédente. Il avait toute la journée essayé d’écrire, avec, comme seul résultat, une corbeille à papiers remplie de lettres déchirées. Le cendrier d’argent, sur la table, était plein de bouts de cigarettes. Il avait été six fois au téléphone pour demander le numéro des Merville et s’était arrêté brusquement au moment de décrocher l’appareil… Ensuite, il essaya d’écrire à Beryl. Après une phrase de début très brillante, son inspiration s’arrêtait court. Et puis, à quoi bon écrire ? Elle-même, que pensait-elle de ce qui s’était passé ? Il espérait… il espérait encore…, il ne trouvait rien d’autre à lui dire. En tout cas, il avait fait une grosse bêtise, il s’était conduit d’une façon ridicule. Comment avait-il pu faire une chose pareille ? Car, au fur et à mesure que les heures passaient, il se rendait compte qu’il fallait absolument trouver une solution. Mais laquelle ? Avec ses autres conquêtes, tout s’était toujours très bien terminé, quelquefois gaiement, quelquefois avec des crises de larmes. Quelques-unes avaient même réclamé une grosse somme d’argent. Mais avec Beryl, tout était sur un autre plan. Et puis il lui avait presque promis de l’épouser.

L’idée seule du mariage le bouleversait ; ce serait pour lui la chose la plus triste d’en être réduit à s’exécuter. C’en serait fini à tout jamais de cette bonne vie insouciante, sans responsabilité. Il faudrait qu’il renonce à tout ce qu’il aimait, à tout ce qui faisait le charme de sa vie de célibataire.

C’est à ce moment-là et dans un tel état d’esprit qu’il songea tout à coup à Evie. Elle était vraiment charmante, il admirait sa sagesse, son sérieux et il la compara froidement à Beryl. La comparaison fut tout en faveur d’Evie.

Il se sentait accablé par ses nouvelles responsabilités, il avait hâte de se libérer de ces fers qui venaient à peine d’être forgés et qui étaient encore tout chauds.

À une heure avancée de la nuit il écrivit deux lettres, l’une à Beryl et l’autre à Evie, la plus longue des deux était adressée à Evie.

Beryl reçut la sienne le matin. Elle la prit, la retourna… maintenant elle savait. Elle savait ce qu’elle ressentait en recevant une lettre de Ronnie : pas la moindre émotion, pas même un battement de cœur !

Elle ouvrit la lettre et lut :

 

« Mon aimée,

« Je ne sais comment vous écrire, ni que vous dire. Je ne sais qu’une chose, c’est que je vous adore. Je suis bouleversé en pensant à vous, à votre chagrin. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse, j’obéirai. Je ne vous reverrai plus, et cela me brise le cœur. »

 

C’était écrit sur une simple carte sans adresse, sans en-tête, et sans signature. Elle lui envoya un pneumatique : « Venez prendre le thé avec moi. »

La réponse arriva immédiatement :

 

« Je ne peux pas ; je n’ai pas assez confiance en moi pour vous revoir tout de suite. Je suis désespéré de ce que j’ai fait. Quand je pense que c’est par ma faute que vous êtes malheureuse ! »

 

Et toujours pas de signature. Ronnie ne signait et ne datait jamais ces lettres-là.

Elle lut le petit mot et se mit à rire. Oui, elle était encore capable de rire. Son père rentra au bout de trois jours, très content de son voyage. Il avait été reçu par des médecins français et avait vu des choses très intéressantes.

— Ils ont été charmants, et les nouveaux laboratoires Pasteur sont remarquables. Nous avions peur que tu ne te soies ennuyée, Beryl ? J’espère que Ronnie ne t’a pas abandonnée ?

— Mais… hélas, non, dit-elle. Le docteur eut l’air ravi :

— Tu ne l’aimes pas beaucoup ; j’en suis content. C’est un garçon sans scrupules et sans aucune valeur. Je crois que les jeunes, quelques-uns d’entre eux, tout au moins, sont comme ça… ils manquent totalement de conscience.

— As-tu eu une bonne traversée ? demanda-t-elle, anxieuse de détourner la conversation.

— Sault devait venir au-devant de nous à la gare, mais il n’était pas là. Peut-être Moropulos est-il encore en train de s’enivrer ? On ne sait jamais avec lui. Moropulos a peur de Steppe.

— Mais qui n’en a pas peur ? dit-elle en faisant la grimace.

Le docteur se gratta la joue et eut l’air de réfléchir.

— Je ne sais pas… Je n’ai pas peur de lui. Naturellement, je n’aimerais ni me battre, ni me disputer avec lui. Ronnie, bien entendu, tremble devant lui ; mais Ronnie est un lâche. Le seul homme, en vérité, qui n’ait pas peur de lui et qui ose même quelquefois le braver et exciter sa colère… c’est Sault.

Il se mit à rire.

— Steppe m’a raconté qu’il s’est disputé avec Sault à propos de Ronnie. Il s’agissait d’une jeune fille que Ronnie poursuit de ses assiduités… la fille de cette femme qui s’appelle Colebrook. Il paraît que Sault est allé trouver notre ami Jan et lui a demandé d’en parler à Ronnie pour qu’il laisse cette jeune fille tranquille. Steppe naturellement n’était pas content, et sais-tu ce que Sault lui a dit ?

Les yeux de Beryl brillaient de plaisir.

— Il a dit à Steppe que dans certaines circonstances et si c’était un jour nécessaire, il le tuerait, lui, Steppe. Et il lui a dit cela en face !

— Qu’en a pensé M. Steppe ? dit-elle en faisant un effort pour arriver à prononcer ces quelques mots.

— Il en a été à la fois amusé et impressionné. Il dit que Sault ne ment jamais, il ne mentirait même pas si un mensonge devait lui sauver la vie. Il est incapable d’une vilenie. Et la parole de Steppe peut compter, car il sait juger les hommes et manque totalement d’indulgence.

Beryl pliait sa serviette et semblait très absorbée par ce qu’elle faisait.

— Il m’a dit aussi que Sault est un des plus grands mathématiciens d’Angleterre. Et il ne sait ni lire, ni écrire ! En somme c’est un homme remarquable.

— Très remarquable.

— Je crois que tu as une certaine sympathie pour lui ?

Elle était absorbée dans ses propres pensées et sursauta.

— Pour qui… pour Ambroise ?

— Ambroise !

— C’est bien son nom, n’est-ce pas ?

— Mais, ma chère enfant, dit le docteur en souriant avec indulgence, tu ne devrais pas l’appeler par son prénom ! Je crois qu’il serait vexé d’être traité comme un domestique.

— Comme un domestique ? Jamais je ne le traiterai ainsi !

Ils se levèrent de table tous les deux, et elle alla avec lui jusqu’à la porte de son bureau.

— Et toi, Beryl, qu’as-tu fait en mon absence ? As-tu été au théâtre ?

— Oui, j’ai été au bal et j’ai dansé toute la nuit. Je suis rentrée à huit heures du matin.

— Hum… mauvais pour toi ce genre de choses.

Elle le savait… c’était très mauvais pour elle. C’était aussi très mal de mentir, mais tout lui était devenu si indifférent.

Ambroise lui ne mentait jamais. Il mentirait pour elle. Ronnie aussi mentirait, mais dans son propre intérêt à lui. Elle resta rêveuse, elle pensait à Sault, à Ambroise Sault et à la jeune infirme aux cheveux roux. Elle pensait aussi à la sœur de Christiane. Elle se mit à rire tout doucement. Elle aurait aimé assister à la scène entre ces deux géants. Steppe était-il le plus faible des deux ? Cela semblait impossible et pourtant Sault avait su lui en imposer…

Elle rêva cette nuit-là qu’elle voyait Sault et Ronnie se battre avec des espèces de faucilles… elle se réveilla en frissonnant. Car, dans son rêve, ils avaient chacun la tête de l’autre, et Ronnie lui souriait, sa tête sur les larges épaules de Sault.

Ronnie se réveilla ce jour-là à la même heure que Beryl. Sa nouvelle responsabilité lui pesait d’un gros poids. Il avait si peur que Beryl ne lui rende jamais sa liberté ! Sa lettre l’avait terrifié.

— Pas moyen d’en sortir, rien à faire, dit-il en grognant.

Il n’aimait pas Beryl, il n’aimait personne ; mais beaucoup de femmes lui plaisaient : Evie était charmante. Il se voyait enchaîné pour la vie à une femme qui maintenant n’avait plus aucun attrait pour lui. Cette triste perspective le navrait.

Steppe vint le voir au moment où il se préparait à sortir pour aller déjeuner. Steppe n’était jamais le bienvenu. Dans l’état de nerfs où se trouvait Ronnie, il se demanda comment il pourrait supporter la compagnie du géant plus de cinq minutes. Il aurait bien voulu que Steppe perdît l’habitude de venir le voir sans le prévenir, c’était mal élevé de sa part.

— Ravi de vous voir, monsieur Steppe ; quand êtes-vous rentré de voyage ?

— Hier soir. Je n’ai qu’un mot à vous dire. Je vais aller voir cet animal de Moropulos, dit-il d’un air bougon. Je suis venu vous voir parce que j’ai à vous parler de Beryl.

Le cœur de Ronnie cessa de battre un instant. Avait-elle parlé à Steppe ? Il devint blanc comme un linge à cette idée. Heureusement, Steppe était en train de marcher de long en large dans la chambre, les mains dans les poches, la tête penchée en avant.

Ronnie avait la bouche sèche, et il avait peur de se trouver mal.

— Oui… Beryl, arriva-t-il à murmurer.

— Vous êtes un grand ami de Beryl, hein ? Vous la connaissez depuis longtemps ?

Ronnie fit oui de la tête.

— Avez-vous un peu d’influence sur elle ?

— Je… j’espère que oui… pas une très grande influence.

— Je veux épouser Beryl. Le docteur vous a peut-être laissé entendre que j’en avais l’intention, hein ?

Ronnie soupira…

— Non, je ne savais pas… mes félicitations…

— Gardez-les pour plus tard, dit l’autre brièvement. On n’en a pas encore besoin. Alors, vous êtes très lié avec elle ? Sortez-vous beaucoup ensemble ? Je pense que c’est en tout bien tout honneur ; si je n’en étais pas persuadé, je vous casserais la figure. Mais Beryl est une brave fille… Voilà ce que j’attends de vous : faites-lui mon éloge, dites-lui beaucoup de bien de moi. Si vous avez sur elle quelque influence, servez-vous-en. Compris ?

— Certainement. Morelle arriva à lui répondre : Je ferai tout ce que je pourrai.

— Très bien. Morelle, quand je serai marié, je ne vous inviterai pas souvent à venir me voir. Vous ne viendrez que quand je vous le demanderai. C’est net, hein ? À bientôt.

Ronald ferma la porte derrière lui.

CHAPITRE XXIV

Quelle histoire ! Quelle sacrée histoire ! Dans quel guêpier s’était-il fourré ? Il était debout près de la fenêtre et se mordait les ongles. Les femmes avaient souvent de si drôles d’idées.

On ne savait jamais, en pareille circonstance, ce que leur dicterait leur sentiment du devoir. Il avait été menacé autrefois par un fiancé qui avait reçu la confession de sa future femme et pourtant il s’était montré très généreux avec elle ! Quelle noire ingratitude !

Beryl était capable de tout avouer à Steppe. Elle avait des principes. Ah !

Il entendit tout à coup la sonnerie du téléphone.

— C’est M. Moropulos, dit François.

Ronnie fronça les sourcils.

— Dites-lui… non, donnez-moi l’appareil.

Il posa sa canne et ses gants.

— Oui, Moropulos… Bonjour… Mais c’est que j’allais sortir déjeuner avec quelques amis.

Moropulos lui dit qu’il s’agissait d’une affaire importante.

— Bon… oh, n’importe où… un des petits restaurants de Soho.

Il raccrocha brusquement le récepteur. Il fallait savoir conserver ses amis, c’était le moment où jamais de veiller sur ses propres intérêts. Moropulos n’était pas un ami, mais il savait se rendre utile et on pouvait avoir besoin de lui.

Le Grec fut d’une exactitude rigoureuse, il était encore plus élégant que d’habitude.

— Avez-vous vu Steppe ? demanda-t-il tout d’abord.

— Oui, je l’ai vu. Je crois bien qu’il est en colère contre vous, dit Ronnie.

— Notre cher Steppe est toujours en colère, répondit froidement le Grec. Cette fois-ci, pourtant, il n’a aucune raison de m’en vouloir. S’il vient chez moi, il ne me trouvera pas.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

Moropulos haussa les épaules.

— Des gens mal intentionnés lui ont dit que, pendant son absence, j’ai été… enfin, pour dire les choses franchement, complètement ivre.

— Et, c’est vrai ?

— C’est absolument faux ; car, au moment même où ses espions lui disent m’avoir vu danser sur une table dans l’East End en criant que le rapport de Mackenzie était un faux…

Ronnie devint tout pâle.

— Grands Dieux, vous n’avez pas dit une chose pareille ? dit-il d’une voix haletante.

— Bien sûr que non ! Et j’en suis heureux, car alors les choses pourraient mal tourner. Je vous le dis, moi, Paul Moropulos, ce serait un désastre. En ce moment-ci mes rapports avec ce cher Jan ne sont pas très chauds. Je ne veux pas d’une rupture.

— Mais pourtant, si les amis de Steppe vous ont vu…

— Ils se sont trompés, dit Moropulos. C’est ce que je dirai, ce que vous direz et ce que dira une troisième personne dont le témoignage comptera. Car, au moment même où soi-disant, je me conduisais aussi mal – il martela chaque mot – je dînais avec vous et la délicieuse Mlle Merville.

— Quoi ! Mais c’est un mensonge !

— Bah ! Mensonge pour mensonge, il n’est pas pire qu’un autre ? Réfléchissez un instant, je vous donne la date ; c’était la veille du jour où la charmante Mlle Merville a passé la nuit chez vous, seule avec vous dans votre bel appartement.

Le sol se serait écroulé sous ses pieds, que Ronald n’aurait pas été plus bouleversé.

— Oui, je comprends votre embarras et je suis de cœur avec vous, dit Moropulos. Mais il est essentiel, pour ma tranquillité et pour mon avenir, que vous et Mlle Merville puissiez témoigner que j’ai dîné avec vous la veille au soir.

Ronald était incapable de lui répondre. Il ne se rendait pas encore compte de la terrible menace dont il était l’objet.

— Je vous épargnerai beaucoup d’ennuis en vous disant que je vous ai suivis du Pavillon à Knightsbridge. J’ai passé toute la nuit dehors, me demandant à quelle heure elle sortirait de chez vous, et je l’ai photographiée au moment où elle montait en voiture. La photographie, qui est excellente, est cachée dans un endroit secret. J’espère que Steppe ne la verra jamais, dit-il en regardant en-dessous son compagnon. Steppe est furieux contre moi ; c’est bien injuste ! Il est impossible que j’aie fait une telle bêtise au moment même où nous étions tous les trois réunis en train de parler de… à propos de quoi parlions-nous ? De la Grèce, si vous voulez… Bien entendu Steppe ne vous croira pas, mais il croira tout ce que lui dira Mlle Merville, et un tas de choses pénibles seront ainsi évitées. Je regrette de vous demander ce service, mais vous voyez quelle est ma situation ? Je vous jure que je n’avais pas l’intention de me servir du secret que j’avais surpris. C’était tout simplement un petit secret pour moi tout seul.

Ronnie finit par retrouver l’usage de la parole.

— Dois-je dire à Mlle Merville que vous savez ? Que vous avez sa photographie ?

Moropulos fit un geste de la main.

— Pourquoi le lui dire ? Ce n’est pas nécessaire.

Ronnie se sentit soulagé. C’était déjà quelque chose de ne pas subir la scène inévitable qui aurait eu lieu si Beryl avait su qu’une troisième personne connaissait leur secret. Il ne demanda pas la moindre preuve à Moropulos, et il ne pensa pas un instant à Beryl et aux conséquences que cela pourrait entraîner pour elle. Si Steppe savait ! Il frissonna en y pensant. Steppe le tuerait, l’assommerait comme un chien. Ronald était prêt à tout pour que Steppe ignore son secret.

— Je verrai Mlle Merville, dit-il. Et sentant qu’il fallait faire montre d’une certaine indignation : — Vous vous êtes conduit d’une façon dégoûtante, Moropulos… vouloir me faire chanter ! Car c’est là le fond de l’affaire !

— Pas du tout. C’est bien simple de dire à Steppe que pendant toute une nuit, je suis resté dehors, devant chez vous, pour surveiller ses intérêts. Il aime beaucoup Beryl Merville. Une confusion de dates aurait passé inaperçue ; il aurait été comme fou et aurait oublié ma conduite. À moi, il m’aurait pardonné… à vous…

Ronnie frissonna encore une fois.

Ce jour-là, il alla voir Beryl.

— C’est une chance de vous trouver seule, ma chérie, commença-t-il, maladroitement. Vous ne pouvez pas savoir ce que ces trois derniers jours ont été pour moi !

Elle était parfaitement calme et maîtresse d’elle-même. Peut-être un peu plus pâle que d’habitude, mais cette pâleur lui allait bien. Et elle le regardait sans le moindre embarras. Cela rendait les choses encore plus difficiles pour Ronald.

— Où étiez-vous mardi soir, Beryl ?

— Mardi, je l’ai oublié, pourquoi ?

— Essayez de vous le rappeler, ma chérie, demanda-t-il en insistant.

— J’ai dîné à la maison. Je crois que papa était sorti. Je n’en suis pas sûre. J’ai été au concert ensuite avec les Paynters. Oui, c’est bien ça. Mais pourquoi me le demandez-vous ?

— Vous avez dîné avec Moropulos et moi.

Elle le regarda stupéfaite.

— Je ne comprends pas, dit-elle.

— Moropulos a un tas d’ennuis avec Steppe. Il s’est encore enivré et des espions de Steppe ont été lui raconter que, dans son ivresse, il avait laissé échapper certains secrets qu’il n’aurait jamais dû dévoiler. Steppe est naturellement furieux contre lui et Moropulos veut un alibi !

— Il voudrait faire croire à Steppe qu’il dînait avec nous ? C’est absurde. Et où ?

— Chez moi.

Elle le regardait avec la plus grande attention. Il avait l’air très agité. Elle ne l’avait encore jamais vu aussi ému. D’habitude rien ne le troublait.

— Mais voyons, je ne peux pas dire un tel mensonge, même pour sauver votre ami, dit-elle. J’ai dîné à la maison, il est vrai que papa a si mauvaise mémoire qu’il ne se le rappellera certainement pas.

— Ou avez-vous rencontré les Paynters ? Sont-ils venus vous chercher ? demanda-t-il anxieusement. Et elle secoua la tête.

— Non, je les ai rencontrés à Queen’s Hall. J’étais en retard et ils étaient déjà dans la salle quand je suis arrivée. Mais c’est sans intérêt. Je refuse de vous aider à mentir.

— Mais il le faut, il le faut ! dit-il exaspéré. Moropulos sait tout, il vous a vue entrer chez moi… et en ressortir.

Il y eut un silence de mort.

— Quand… la nuit… où ?

Elle traversa la chambre, les mains croisées derrière le dos. Ronald admirait son sang-froid.

— Très bien, dit-elle enfin. J’ai dîné avec vous et Moropulos. Vous pourriez dire qu’il y avait encore une autre femme. Ce serait plus vraisemblable. Et M. Moropulos nous a beaucoup parlé de… de quoi ?

— De n’importe quoi, dit-il agacé. Je sais que vous trouvez que je suis une brute… et vous avez raison. Je pense de moi plus de mal que…

— Je vous en prie, taisez-vous. Vous pensez tout simplement que vous courez un grand danger, et vous me détestez parce que j’en suis la cause.

— Beryl !

Elle sourit.

— Je ne suis peut-être pas très charitable. Cette situation est complexe et je n’y vois pas encore très clair. Peut-être serai-je plus lucide la semaine prochaine. Voulez-vous, s’il vous plaît, mettre cette lettre à la poste en vous en allant ?

Il descendit l’escalier, stupéfait. Le calme de Beryl, son parfait empire sur elle-même l’ahurissaient. « Voulez-vous mettre cette lettre à la poste ! »… comme si sa visite avait été une visite ordinaire. Il jeta un coup d’œil sur l’enveloppe. La lettre était adressée à une modiste et sur l’enveloppe il y avait écrit : « Envoyez-moi aussi la toque bleue. »

— Hum ! dit Ronnie. Il mit la lettre à la boîte.

Il sentait, d’une manière indéfinissable, qu’il venait de subir une profonde humiliation.

CHAPITRE XXV

Mme Colebrook estimait que c’était un miracle, et qu’il était dû à ses prières.

— J’ai prié tous les soirs : « Mon Dieu, faites que Christiane guérisse, amen. »

L’orthopédiste était ravi des effets du traitement.

Christiane n’était certainement pas guérie ; mais, pour la première fois de sa vie, elle pouvait se tenir debout. Elle resta debout quelques instants seulement, soutenue d’un côté par Mme Colebrook et de l’autre par le médecin.

— Oui… ce n’est pas mal après un mois de travail, dit l’orthopédiste. Il faut qu’on vous masse le dos. Si cela vous est égal que ce soit un homme qui vous masse, je vous conseille de demander à M. Sault de le faire. C’est un excellent masseur. Je l’ai appris par hasard. Le soir où il est venu me chercher, j’avais dîné dehors et je m’étais foulé la cheville en descendant de voiture… Je suis rentré à la maison, souffrant beaucoup, et je n’avais pas la moindre envie de parler du traitement de la colonne vertébrale avec qui que ce soit. Mais il a insisté pour me masser le pied, disant qu’il avait appris à masser dans je ne sais plus quel hôpital. Si vous faites venir un masseur professionnel, cela vous coûtera vingt-cinq francs par séance.

Evie apprit la grande nouvelle de bonne heure. Les magasins fermant tôt ce jour-là, elle rentra déjeuner à la maison. Elle monta précipitamment l’escalier et tomba presque dans les bras de Christiane.

— Oh, ma chérie, c’est merveilleux ! Maman dit que tu es restée debout, toute seule. Oh ! Chris, tu ne trouves pas que c’est inouï ?

— Maman exagère, dit Christiane en souriant. Je me suis certainement tenue debout, mais on m’y a beaucoup aidée, et quel enfer cela a été ! Physiquement c’est horrible, mais moralement c’est le plus beau jour de ma vie. Oh, Evie, je suis si heureuse et l’idée qu’Ambroise va me masser le dos me fait un tel plaisir !

— Ambroise… M. Sault ?

Christiane fit oui de la tête.

— Mais ton dos sera nu ?

— J’en ai bien peur, dit Christiane. Je savais que ce serait un coup pour toi.

— Ne sois pas stupide, Christiane… je suppose que tout cela est parfait ; puis en riant gaiement : mais naturellement tout est parfait. C’est moi qui ai tort. Je crois que je dois avoir l’esprit mal tourné. Tu me l’as toujours dit. Je lui laisserai même me masser mon dos à moi si cela pouvait te faire du bien !

— Oh ! tu es trop bonne, murmura Christiane avec admiration. Quo Vadis ?

— Ce qui veut dire « où vas-tu ? », je crois ? Je vais au théâtre avec une des vendeuses. Elle a des billets qu’un de ses amis lui a envoyés. Je crois que la pièce est mauvaise ; mais, comme il est impossible d’avoir des billets donnés pour une bonne pièce… Comment va ton Ambroise ? Je ne l’ai pas vu depuis huit jours. Ronnie dit qu’ils ont eu un tas d’ennuis au bureau !

— Ah ! Ronnie a un bureau ?

— Je ne sais pas… oui, je crois. Il est directeur, ma chérie. J’ai vu son nom dans un journal, c’est de Ronnie que je parle.

— Ambroise a-t-il eu des ennuis ?

— Non, pas lui, mais quelqu’un d’autre ; j’ai oublié son nom. C’est un nom étranger. Mais c’est fini maintenant.

Christiane soupira.

— Je ne vois pas en quoi cela regarde Ambroise, même après l’explication si claire que tu viens de me donner !

— Ambroise, je veux dire, M. Sault, surveille cet étranger, ce Grec dont j’ai oublié le nom. Il a le même nom qu’une certaine marque de cigarettes. Il est censé l’empêcher de boire. Et il a trouvé ce Moropulos, voilà son nom, dans un bar complètement ivre. Il a été obligé de l’en faire sortir de vive force, et Moropulos s’est battu avec lui. Je ne connais pas toute l’histoire, mais je sais qu’il y a eu une bataille.

— Est-ce que l’homme qui a un nom de cigarettes est encore capable de se tenir debout ? demanda Christiane d’un air incrédule.

— Oui, mais lui et Sault sont très mal ensemble. Moropulos dit qu’il se vengera.

— Pauvre homme ! dit Christiane. Ronnie devient très confiant, n’est-ce pas ? Il te raconte beaucoup de choses.

— Nous sommes si amis ! répondit Evie avec enthousiasme. Nous sommes de vrais bons camarades ! J’ai quelquefois l’impression que je n’ai pas la moindre envie d’épouser Ronnie. Je sens que je pourrais être parfaitement heureuse mariée avec quelqu’un d’autre et en ayant Ronnie comme ami. C’est drôle, n’est-ce pas ?

Christiane trouvait en effet que c’était étrange et elle se demandait si c’était bien là l’opinion d’Evie ou si elle lui avait été suggérée par un autre. Mais elle était injuste à l’égard de Ronnie.

— Je ne l’ai jamais dit à Ronnie, ajouta Evie. Je ne crois pas qu’il comprendrait, mais je lui ai demandé s’il croyait qu’il pourrait rester ami avec Beryl Merville, si jamais elle épousait quelqu’un d’autre. Je le lui ai simplement demandé pour rire pour voir ce qu’il répondrait. Ma chérie, ce qu’il la déteste ! Et je te jure qu’il était sincère. Il était furieux ! Il a dit que si elle se mariait, il ne mettrait pas les pieds chez elle ! Il a ajouté qu’il voudrait ne l’avoir jamais connue.

Christiane ne répondit pas. Elle avait envie de dire à Evie que, pour avoir excité une telle haine, Beryl Merville devait bien connaître Ronnie, mais elle respecta la trêve.

Quand Ambroise rentra, tard dans la soirée, elle devina tout de suite qu’il avait vu l’orthopédiste, car il avait l’air très heureux.

— Alors, Ambroise, vous a-t-il parlé des massages ?

Ambroise fit oui de la tête.

— Je le ferai volontiers si vous me le permettez, dit-il simplement. Mes mains ne sont pas aussi maladroites qu’elles en ont l’air.

Tard dans la soirée, Mme Colebrook qui avait assisté au massage et qui avait semblé très intéressée, dit à Christiane :

— Cela semble tout naturel de la part de M. Sault de te masser le dos, Christiane. On dirait qu’il n’a plus rien d’humain, c’est un esprit… qui a des mains, ce que je dis est ridicule, je le sais bien, mais c’est ce que je pense. Quel est ton avis, à toi ?

— Maman, je commence à croire que c’est de toi que je tiens ma grande intelligence ! répondit Christiane tout en lisant une feuille de papier. Je n’aurais pas pu mieux dire : « un esprit qui a des mains ! »

Mme Colebrook hocha la tête avec complaisance.

— J’ai toujours su décrire les gens d’une façon remarquable, dit-elle. Te rappelles-tu quand j’appelais Evie, une étincelle ?

— Ne m’enlève pas mes illusions, maman « un esprit qui a des mains » te donne droit à mon respect éternel. Et ne le dis pas à Evie ou elle te parlera de ses pieds. Il a de grands pieds, je le sais, et pourtant il fait moins de bruit qu’Evie en marchant. Et il ronfle, je l’ai entendu la nuit dernière.

CHAPITRE XXVI

Le jour vint où Christiane put enfin sortir, et monter toute seule dans la voiture que Beryl lui avait envoyée, afin qu’elle puisse aller se promener.

C’était en janvier, il faisait beau et froid, le vent soufflait de l’Est, et les ruisseaux de Walter Street étaient recouverts d’une mince couche de glace.

Ce fut un jour mémorable car, non seulement Christiane pouvait enfin marcher toute seule, mais encore portait-elle pour la première fois de sa vie, un chapeau ! C’est Evie qui l’avait acheté. Le costume appartenait à Mme Colebrook. Ambroise lui avait donné un manteau de fourrure. Il l’avait apporté au dernier moment. Mais le chapeau avait été sa plus grande joie ! Christiane l’avait mis dans son lit toute la matinée et elle se regardait sans cesse dans la glace.

— Prête-moi ta houppette à poudre, Evie, avait-elle dit à Evie. Ma peau est parfaite… je le reconnais. Mais je ne peux pas paraître devant le monde sans un peu de poudre. Ce ne serait pas convenable.

— Si tu veux bien suivre mon conseil, tu te mettras un peu de rouge aux joues. Personne ne le saura.

— Je ne suis pas femme à me farder. Je suis pauvre, mais convenable. Ambroise croirait que j’ai la fièvre et enverrait chercher le médecin. Non, seulement un peu de poudre. Mes yeux sont suffisamment langoureux sans y mettre du noir. De la poudre et rien d’autre.

Ambroise ne l’accompagna pas. Elle partit avec Evie et Mme Colebrook pour aller se promener à Hampstead.

Beryl les vit de sa fenêtre : elle s’était entendue avec Ambroise et le chauffeur pour que la voiture passât devant chez elle, et elle les regarda, cachée derrière un rideau.

C’était la première fois qu’elle voyait Evie. Non, pas la première fois. Ronnie se promenait avec elle le jour où elle était montée à cheval dans le parc et Beryl la reconnut. Elle était petite et très jolie, tout à fait le genre de Ronnie. Elle resta longtemps à la fenêtre… ; elle essayait de retarder le plus possible une entrevue pénible.

Elle savait d’avance combien elle serait désagréable. Son père avait paru si anxieux de lui faire plaisir à déjeuner ; d’autre part, il était d’une nervosité caractéristique. Il lui dit qu’il avait à lui parler sérieusement ; elle devina quel allait être le sujet de leur conversation.

Elle était assise près du feu, au salon, quand il entra, se frottant les mains, et souriant gaiement, mais d’un sourire forcé.

— Ah ! te voilà, Beryl. Maintenant, nous allons pouvoir bavarder. J’ai bien peu de temps à moi en ce moment.

Il tisonna le feu et s’assit.

— Beryl… il ne savait comment entrer en matière. J’ai causé avec Steppe l’autre jour… nous avons parlé de toi.

— Oui ?

— Steppe t’aime beaucoup. Enfin, il t’aime. Le Dr Merville toussa pour s’éclaircir la voix. Oui, Beryl, il t’aime. C’est un homme de premier ordre, un peu rude peut-être, mais c’est un honnête homme et il est très riche.

— Oui ? dit de nouveau Beryl.

— Je ne sais pas pourquoi tu dis, oui, oui, dit-il avec irritation. En général, une jeune fille à qui on dit des choses pareilles éprouve une certaine émotion. Que penses-tu de tout cela ?

— Ce que je pense d’un mariage avec M. Steppe ? Car je suppose qu’il veut m’épouser ? Je ne l’épouserai jamais, je ne l’aime pas.

— Je crois que tu l’aimeras un jour, Beryl.

Elle secoua la tête.

— Non, c’est impossible. Je le regrette, papa, surtout si ce projet de mariage te tenait à cœur mais je t’assure que je ne pourrai jamais m’y résigner.

Le docteur regardait le feu d’un air morne.

— Fais comme tu voudras. Je ne peux pas, en toute conscience, te demander un tel sacrifice. Mais Steppe est très autoritaire, très entier et je me demande comment il prendra ton refus. Ce qu’il fera m’est égal. J’ai commis de telles fautes… c’était de la folie de ma part de vouloir jouer à la Bourse. J’étais riche quand je suis venu habiter ici. Et maintenant !…

Elle l’écoutait attentivement et elle eut peur.

— Que veux-tu dire ? Dépends-tu du bon vouloir de M. Steppe ? Est-ce que si tu rompais toute relation avec lui, ta situation en souffrirait… ?

Il fit un signe de tête affirmatif.

— Hélas ! oui. Les choses en sont là, dit-il. Mais je ne veux pas que cela t’influence.

Et pourtant, il la regardait avec une telle anxiété qu’elle se rendit compte qu’il faisait un dernier effort pour essayer d’être fidèle à ses principes d’autrefois, mais sans y parvenir.

— Je suis un père moderne. Je trouve qu’une jeune fille est libre de disposer de son cœur. Les jeunes filles ne se marient plus pour sauver les leurs, sauf dans les mélodrames, et les pères ne demandent plus de si durs sacrifices. J’aurais été heureux que Steppe te plaise. J’aurais eu la tâche plus facile. Enfin…

— Laisse-moi réfléchir, dit-elle sans le regarder.

Il se leva, arrangea le feu encore une fois, et sortit de la chambre.

Elle s’était attendue à un tel dénouement. Steppe venait tous les jours chez eux. Il envoyait des fleurs merveilleuses qu’on mettait dans toutes les chambres de la maison, sauf dans la sienne. Elle savait que son père lui devait beaucoup d’argent. Steppe lui avait dit lui-même qu’il était venu en aide au docteur. Mais elle avait espéré n’être jamais placée dans l’alternative de se sacrifier ou de sacrifier son père. Pourtant elle savait que de telles situations n’existaient pas que dans les mélodrames. Deux de ses amies s’étaient mariées dans de telles conditions. Un millionnaire, fabricant de chaussures, avait épousé lady Sylvia Frascommon et avait payé les dettes du duc de Frascommon au moment où ce noble duc frisait la banqueroute. Beryl avait gardé tout son sang-froid, il allait falloir qu’elle prenne une décision et personne ne pouvait lui venir en aide. Elle ne comptait pas sur l’amour d’Ambroise. Il ne pouvait rien pour elle. Cet amour était son secret, personne n’en saurait jamais rien. Si jamais elle épousait Steppe, il l’ignorerait toujours.

Elle était encore plongée dans ses pensées quand son père entra au salon.

— Il y a une chose que j’ai oublié de te dire tout à l’heure, ma chérie. Tu sais que Ronnie t’aime beaucoup ? Eh bien, il trouve que tu devrais te marier et il serait heureux de te voir épouser Steppe. C’est très bien, je trouve, de la part de Ronnie.

— Ferme la porte, s’il te plaît, papa, il y a un courant d’air, dit Beryl.

Le Dr Merville retourna dans son bureau, en secouant la tête. Il ne pouvait pas arriver à comprendre Beryl.

Alors Ronnie approuvait ce mariage ! Elle s’assit, prit sa tête dans ses mains, et regarda fixement le feu. Ce mariage qui, il y a quelques instants encore, lui paraissait monstrueux lui semblait moins fou depuis les dernières paroles prononcées par son père. Ronnie ! Comme il avait dû trembler quand il avait su que Steppe était son rival ! Quelle terreur il avait dû éprouver ! Elle eut une idée.

Elle descendit l’escalier et alla dans le hall.

— Allô ! C’est vous, Ronnie ?

— Oui, c’est vous, Beryl ? La voix changea de timbre. Elle y surprit une note d’anxiété. Comment allez-vous ?… J’avais l’intention de venir vous voir hier. Je ne vous ai pas vue depuis un temps fou.

— Papa vient de me dire que vous me conseillez d’épouser Steppe. Il y eut un silence.

— M’entendez-vous ? demanda-t-elle.

— Oui, naturellement cela me brise le cœur. C’est un coup terrible pour moi… mais c’est un beau mariage, Beryl. Il est l’homme le plus riche de Londres. Si je vous conseille de l’épouser c’est pour votre bien, ma chérie.

Elle eut envie de rire.

— Je ne peux pas l’épouser sans tout lui avouer, n’est-ce pas Ronnie ?

Elle l’entendit haleter.

— Pour l’amour de Dieu, ne faites pas de bêtises, Beryl ! Vous êtes folle ! Quel bien est-ce que cela pourrait faire ? Vous briseriez le cœur de votre père ; vous ne ferez pas une chose pareille, dites, Beryl ? Ce serait de l’égoïsme pur et il n’en sortirait rien de bon.

Elle souriait ironiquement à l’autre bout du fil ; mais il ne s’en doutait pas.

— Beryl… Beryl… ne coupez pas. Non, je vous en supplie. Je vous jure que je ne pense pas un instant à moi. C’est pour vous, pour votre père. Vous ne ferez pas une telle folie. Promettez-moi que vous ne le ferez pas. Pensez à moi, Beryl…

— J’y réfléchirai, répéta-t-elle, et elle raccrocha le récepteur.

CHAPITRE XXVII

Moropulos recevait quelquefois chez lui d’étranges visiteurs. Ils arrivaient furtivement à la tombée de la nuit, et prenaient grand soin de s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis. Comme la plupart d’entre eux ne prévenaient jamais de leur visite, le Grec était obligé d’être chez lui jusqu’à dix heures du soir. Un peu plus tard, son irrésistible envie de boire était la plus forte et il sortait pour aller au bar. Ambroise Sault le remplaçait alors et recevait à sa place ces timides visiteurs. M. Moropulos n’était pas un criminel, comme on aurait pu le supposer. Les gens qu’il recevait et auxquels il posait quelques brèves questions étaient tous parfaitement honorables, ils étaient employés dans la Cité. Ils se seraient évanouis à l’idée de voler une montre ou de forcer un coffre-fort. Mais c’était chose connue dans Threadneedle, Old Brod Street, et dans bien d’autres coins de la grande ville que toute information capable de rapporter de l’argent pouvait être vendue à Moropulos. Une simple réflexion, la fin d’une conversation surprise entre deux portes, un coup d’œil jeté sur une lettre ouverte, le bavardage le plus insignifiant en apparence, tout pouvait entre les mains expertes du Grec devenir une source de profit.

Son adresse était très connue à Londres et, chose encore plus étonnante, Moropulos avait organisé en quelques semaines un véritable service d’espionnage. Service unique en son genre. Il payait bien, ou plutôt Steppe payait bien et les profits étaient gros. Un employé sachant qu’une valeur allait monter et désireux de toucher des bénéfices sur cette valeur, pouvait acheter une centaine d’actions sans débourser un sou. Moropulos connaissait les secrets d’une centaine d’affaires et savait en jouer habilement. Quand les mines d’or de Westfontain publièrent un rapport sensationnel sur leurs terrains, rapport qui fit tomber leurs actions de huit à zéro, peu de gens surent que Moropulos avait eu en poche les passages les plus importants du rapport le lendemain même du jour où il arriva à Londres. Steppe l’avait payé très cher. En somme, M. Moropulos était un homme très occupé.

Étendu sur le canapé du salon, un soir d’hiver, il se chauffait devant le grand feu qui flambait dans la cheminée. Une seule lampe était allumée dans la chambre et éclairait son livre. Sur une petite table, à portée de la main, il y avait une bouteille de bière. De temps en temps, M. Moropulos buvait et faisait la grimace.

Il était près de dix heures et il se demandait s’il allait enfin pouvoir sortir et rejoindre ses amis au café, ou s’il irait se coucher, quand il entendit ouvrir la porte d’entrée. Il regarda par-dessus son épaule. Ce ne pouvait être que Sault ou…

La porte du salon s’ouvrit et Jan Steppe entra en secouant son manteau couvert de neige. C’était un beau manteau à col d’astrakan, doublé de soie. Moropulos le remarqua.

— Seul, hein ? dit Steppe. Il regarda la bière posée près de Moropulos et fit une grimace ironique. Vous pourrez en boire une bouteille entière sans avoir mal à la tête !

— Et sans que cela me donne la moindre idée gaie ! dit le Grec. Qu’est-ce qui vous amène, Steppe ?

— Je viens mettre quelque chose dans le coffre.

Le coffre inventé et construit par Sault était dans un coin, derrière un rideau.

— Il ne faut pas que je me trompe. Donnez-moi de la lumière, dit Steppe qui examinait le cadran.

Moropulos se leva paresseusement et alluma.

— C’est bien, merci. Hein ? Voilà !

La porte du coffre s’ouvrit, et prenant un petit paquet dans sa poche, Steppe le glissa dans le coffre.

— Tiens, qu’est-ce que c’est que ça ?

Il prit une enveloppe. Elle était fermée d’un cachet de cire noire.

— « La photographie », lut-il et il fronça les sourcils.

— C’est à moi, dit Moropulos.

— Cela n’a rien à voir avec nos affaires ?

— Non.

Steppe la remit en place et tourna le cadran.

— Rien de nouveau ?

Il regarda de nouveau la bouteille pleine de bière.

— Où est Sault ?

— Il est rentré chez lui de bonne heure. Je ne le reverrai que si l’un de vos chiens de chasse va le chercher…

Steppe sourit d’un air méprisant.

— Vous n’aimez pas Sault ? C’est pourtant un brave type, hein ?

Moropulos fit une grimace de chien en colère. Sa barbe sembla plus raide encore, et ses yeux étincelèrent.

— Si je l’aime ? Il n’a rien d’humain, ce type-là ! Rien ne l’émeut, rien. J’ai essayé de l’assommer avec une bouteille, mais il me l’a enlevée comme si j’étais un enfant. Je déteste me sentir traité en petit garçon. S’il ne m’avait pas ôté mon fusil, je l’aurais tué. Je vous le répète : il n’a rien d’humain. Quelquefois je lui donne un journal à lire, pour m’amuser à le faire enrager, mais jamais je n’arrive à le mettre en colère.

— Il vaut mieux que vous. Vous voudriez le voir en colère, hein ? Le jour où vos vœux seront exaucés que Dieu vous vienne en aide ! Vous voulez savoir ce que je pense de lui ? C’est un homme plein de sang-froid, mais c’est quand il a l’air le plus calme qu’il est souvent le plus dangereux.

— Il ne sert à rien. C’est du pur gaspillage de le garder. Je ne vous donnerai plus jamais d’ennuis.

Steppe serra les lèvres sous sa courte moustache, raide comme une brosse. Sa grimace était significative : il n’avait aucune confiance en Moropulos et il avait raison. Il savait que les bonnes résolutions de Moropulos n’étaient jamais que serments d’ivrogne.

— Non, je garde Sault, il peut nous être utile, mais je vous promets qu’il ne vous ennuiera plus. Je ne veux pas voir d’étrangers ici, pas de domestiques surtout, les domestiques sont trop souvent des détectives déguisés.

Après le départ de Steppe, Moropulos reprit son livre, mais il était distrait. Il regardait dans le vague et semblait réfléchir profondément. Il haïssait Sault. Son calme imperturbable, son indifférence pour les petits ennuis de la vie quotidienne, sa supériorité morale l’irritaient profondément. Il y avait incompatibilité d’humeur entre eux. Et ce n’était pas étonnant car on aurait pu difficilement trouver deux hommes plus différents l’un de l’autre.

Moropulos était un être grossier qui n’aimait que les plaisirs brutaux. Il adorait parler de ses conquêtes. Il aimait par-dessus tout qualifier Beryl de femme facile ; jamais il n’avait douté de sa légèreté. D’ailleurs pour Moropulos toutes les femmes se ressemblaient ! Plein de soupçons, avant même qu’il y ait eu quelque chose à soupçonner, il avait surveillé, espionné Ronald Morelle. Il était persuadé, le jour où il photographia Beryl sortant de chez lui, que ce n’était pas la première fois qu’elle y passait la nuit. Son opinion sur Beryl n’avait pas varié depuis lors. Beryl était une mauvaise femme. D’ailleurs toutes les femmes étaient les mêmes, elles étaient simplement plus ou moins difficiles sur le choix de leurs partenaires.

Il avait rendez-vous avec Ronald Morelle le lendemain matin. Après l’avoir vu il rentra chez lui très agité, comme quelqu’un qui vient d’apprendre une grande nouvelle.

Il trouva Ambroise sur le seuil de la porte, en train d’enlever la neige.

— Rentrez avec moi dans la maison, j’ai à vous parler. Il semblait très excité. J’ai quelque chose d’intéressant à vous dire.

Ambroise, avec le plus grand calme, alla d’abord ranger son balai et sa pelle avant de le rejoindre.

— Vous connaissez Beryl Merville, n’est-ce pas, Sault ? Eh bien, elle va épouser Steppe !

Il ne pensait qu’à annoncer la nouvelle à Ambroise et s’attendait à le voir aussi surpris qu’il l’avait été lui-même. Sault leva la tête et Moropulos vit sa figure bouleversée. Cela ne dura qu’un quart de seconde, puis il reprit son masque habituel d’indifférence.

— Qu’en pensez-vous, Sault ? Quelle fille, hein ?

Il ajouta son commentaire habituel.

— Qui vous l’a dit ? demanda Sault.

— Ronald Morelle. Je pense qu’il ne s’en soucie guère. Quel veinard, ce Steppe ! Dieu, si j’avais sa fortune !

Sault s’en alla lentement. Mais son ennemi avait trouvé le défaut de la cuirasse. C’était extraordinaire qu’un homme comme Sault eût de tels sentiments, mais il aurait juré qu’Ambroise Sault était bouleversé par l’annonce de ce mariage et qu’il aimait Beryl Merville.

Ce jour-là, Moropulos parla peu. Ce ne fut que le deuxième et le troisième jour qu’il chercha avec une habileté diabolique à élargir la blessure qu’il avait faite.

Ambroise lui répondait à peine. Les paroles les plus outrageantes, les insinuations les plus viles n’eurent aucun succès : il semblait ne pas les entendre. Moropulos était vexé et furieux. Il n’osait pas pousser les choses encore plus loin, de peur que Sault n’aille se plaindre à Steppe. C’est la seule crainte qui le retenait. Mais Sault souffrait. Instinctivement Moropulos le sentait. Il souffrait sans mot dire, désespérément.

Le vendredi soir, Ambroise rentra chez lui, l’air très fatigué et Christiane fut frappée de sa mauvaise mine.

— Ambroise, qu’y a-t-il ?

— Je ne sais pas Christiane… oui, je sais. Moropulos devient difficile, très difficile. Je commence à trouver très dur de toujours me contenir. Je pense que je vieillis et que ma volonté s’affaiblit.

Elle caressa sa main, posée sur le bras du fauteuil, car elle pouvait rester assise maintenant, et elle le regarda gravement.

— Ambroise, je crois que vous m’avez donné un peu de votre force. Vous rappelez-vous ce que vous avez fait pour maman ?

Il secoua la tête.

— Non, pas à vous… je n’ai pas voulu le faire. J’ai beaucoup d’affection pour vous, Christiane. J’emporterai votre souvenir avec moi jusque dans la tombe.

— Pourquoi me parlez-vous de votre mort ce soir ? demanda-t-elle avec un étrange sentiment d’angoisse.

— Je ne sais pas. Steppe veut que j’aille avec Moropulos à la campagne, chez lui. Moropulos me l’avait déjà demandé, mais cette fois, c’est Steppe lui-même qui insiste… Je ne sais pas…

Il secoua la tête, l’air accablé. Elle ne l’avait jamais vu si déprimé. C’était comme si toute flamme de vie s’était éteinte en lui, brusquement.

— J’espère que vous emporterez mon souvenir dans la tombe, Ambroise, mais, mon ami, vous êtes à bout de force ; nous ne devrions pas parler d’âmes et d’éternité. Vous avez avant tout besoin de sommeil.

— Je n’ai pas sommeil.

Il se pencha sur elle et mit sa grosse main sur sa tête.

— Je suis content que vous alliez bien ! dit-il.

Elle l’entendit descendre l’escalier et sortir de la maison malgré l’heure tardive. Quelques minutes se passèrent ; puis Evie rentra.

— Où va Sault ? demanda-t-elle. Je l’ai vu traverser la rue. Chris, devine ce que Ronnie m’a annoncé ? M. Steppe épouse la jeune fille qui est venue te voir… Beryl Merville !

— Extraordinaire ! dit Christiane, l’air absent.

Elle savait enfin pourquoi Ambroise Sault était désespéré et son cœur était plein de tristesse et de pitié pour celui qui était parti, seul, dans la nuit.

CHAPITRE XXVIII

La maison de Moropulos était construite sur un terrain qui avait fait partie du jardin d’un monastère. Elle s’appelait alors du nom étrange de « Maison des Frères de Dieu ». Le Grec en avait changé le nom et l’avait baptisée « le Panthéon ». Elle se composait d’une grande cuisine et d’un hall au rez-de-chaussée. Au premier il y avait deux chambres à coucher. La maison était petite, mais bien meublée et très confortable.

La merveille c’était le jardin en plein été. Il avait encore un certain charme le jour où, par un temps humide et froid, Ambroise arriva devant la grille. Un soleil d’hiver, tout rouge, se couchait à l’horizon et illuminait les prairies. Dans les creux de la vallée, derrière la maison, le brouillard formait de grandes mares de fumée grisâtre. Les mains appuyées sur la grille, Sault regardait ce beau coucher de soleil, si rare en Angleterre. Turquoise, bordeaux… un bleu presque vert… Poussant un profond soupir, il reprit son sac et entra dans la maison.

— Descendez et allez voir ce que devient Moropulos. Ce régime malté l’affaiblit… il me l’a dit lui-même, dit Steppe. Sault obéit sans discuter, il sentait planer au-dessus de lui l’ombre de la mort. Steppe, dès l’arrivée de Sault, repartit pour Londres.

Moropulos était étendu sur une chaise-longue. Il avait commencé à boire de bonne heure, ce jour-là.

Sur le plancher, à portée de sa main, il y avait un grand verre, plein d’un liquide d’un blanc laiteux, un sucrier, un verre à moitié plein d’eau, et une passoire.

Ambroise n’eut même pas besoin de chercher la bouteille d’absinthe ; il comprit que Moropulos avait recommencé à boire.

— Entrez, fermez donc la porte, grand imbécile. Non, vous n’y toucherez pas ! Moropulos prit vivement le grand verre et en avala d’un trait le contenu.

— Ha-a ! Ça c’est bon, mon cher… bon ! Asseyez-vous ! Il montra une chaise d’un geste impératif.

— Vous n’en aurez plus ce soir, Moropulos. Sault prit le flacon et l’emporta à la cuisine. Le Grec rit d’un rire étouffé en entendant la bouteille tomber et se briser. Il en avait une bonne provision… dans un petit coffre, à côté de la boîte à outils ; il en avait aussi quelques bouteilles dans sa chambre à coucher.

— Revenez ! hurla-t-il. Venez, gros cochon ! Venez et parlons de Beryl. Ah ! Quelle jolie fille ! Ce veinard de Steppe, cet horrible gorille en a de la chance de pouvoir l’embrasser !

Sault entendit ces paroles, mais continua à remplir d’eau la bouilloire, et peu à peu les hurlements cessèrent.

— Venez quand je vous appelle ! ordonna Moropulos furieux, et Ambroise revint apportant une tasse de thé bouillant.

— Buvez ce thé, dit Ambroise.

Moropulos prit la tasse et la soucoupe et les jeta dans le feu.

— C’est bon pour les enfants, pour les jeunes filles, mais pas pour un fils du pays du soleil… pour un immortel, Sault ! Pour une jeune fille, oui… pour Beryl-la-belle…

Une main saisit sa barbe et lui tira la tête en arrière. La douleur fut atroce, un millier d’aiguilles de feu piquèrent son menton et ses joues. Pendant un quart de seconde, il vit le regard sans fond de deux yeux gris. Puis Ambroise desserra son étreinte, et l’homme retomba sur ses pieds, écumant, grimaçant, mais réduit au silence.

Ambroise n’avait pas dit un mot. Ses yeux seuls avaient parlé, et le Grec, à moitié ivre, retomba sur sa chaise, maté.

Quand Sault revint dans la chambre, Moropulos était toujours dans la même position.

— Que voulez-vous manger pour le dîner ?

— Il y a… du poisson et des côtelettes. Vous trouverez le tout à la cuisine.

Il resta assis haletant. Il entendait le beurre sauter dans la poêle. Ambroise Sault ferma la porte de la cuisine. Alors le Grec se leva, et prêta l’oreille.

Il prit une bouteille dans un coffre, et, emportant avec lui de l’eau et du sucre, il sortit tout doucement pour aller dans sa chambre. Il monta l’escalier sans bruit et, arrivé dans sa chambre, il ferma la porte à clef, posa par terre tout ce qu’il avait apporté et ouvrit le tiroir d’un vieux secrétaire. Sous des piles de mouchoirs et de linge, il trouva un long revolver en ivoire, incrusté d’argent, qui brilla dans sa main. Il eut soin de s’assurer qu’il était chargé. Sa haine de Sault était devenue une obsession morbide. Sault l’avait tiré par la barbe : c’était une insulte absolument intolérable ! Et puis Sault n’était qu’un nègre. Il s’assit sur une des chaises de la chambre et recommença à boire…

— Descendez-vous dîner ? J’ai mis le couvert et tout est prêt, dit Ambroise du bas de l’escalier.

— Allez au diable !

— Allons, venez, Moropulos. Je regrette de vous avoir bousculé, tout à l’heure.

— Vous le regretterez encore bien davantage, hurla le Grec. Sa voix semblait toute proche, car il avait ouvert la porte. Espèce de chien, vous…

M. Moropulos avait un choix d’injures absolument remarquable. Ambroise les entendit sans même y prendre garde.

Il s’assit et commença à dîner. Les pas de l’ivrogne martelaient le plafond au-dessus de sa tête. Puis la porte fut ouverte avec violence et Moropulos descendit l’escalier. Il avait enlevé sa veste et son gilet. Sa barbe flottait sur une chemise couverte de belles broderies. Mais, ce qui attira tout de suite l’attention de Sault, ce fut son revolver, et, en le voyant, il se leva.

La figure de Moropulos était blême de rage. Il avait l’air d’un fou.

— Vous m’avez tiré la barbe… nègre ignorant… espèce de chose noire… forçat du diable ! Vous allez vous mettre à genoux et me lécher les pieds, mes pieds, pas ceux de Beryl, espèce d’imbécile…

Ambroise restait toujours immobile, de l’autre côté de la table.

— À genoux, à genoux, à genoux ! hurlait Moropulos.

Ambroise lui obéit, mais pas comme il l’entendait. Tout à coup il disparut sous la nappe. Une seconde plus tard il avait attrapé le Grec par les chevilles et l’avait jeté par terre…, le revolver tomba presque dans sa main.

Moropulos se remit debout et regarda, son ennemi.

— J’espère que vous aimez cette femme ; je prie Dieu que vous l’aimiez… oui, vous l’aimez, vieil imbécile ! Vous l’aimez… Elle, la maîtresse de Ronald Morelle ! Je le sais ! Elle a passé une nuit chez lui, d’autres nuits, aussi… et je l’ai vue sortir de chez lui… Je l’ai photographiée !

— Vous l’avez photographiée au moment où elle sortait de chez lui, répéta Ambroise d’une voix sans timbre.

Moropulos sourit joyeusement.

— Je vous ai fait souffrir. Je vous ai torturé. Et je vais le dire à Steppe et à son père, et à tout le monde !

— Menteur !

La voix de Sault était très douce.

— Être dégoûtant, vous n’avez rien vu du tout !

— Je n’ai rien vu, hein ? Morelle me l’a avoué lui-même. J’ai mis la photo à l’abri, avec le récit complet de ce que j’ai vu !

— Où ? Dans le coffre ?

Moropulos avait fait une bêtise, une grosse bêtise, et à peine avait-il fini sa phrase qu’il s’en repentit.

— Vous, et Morelle… vous la tenez et vous êtes sans pitié.

Il avait parlé à voix si basse, que Moropulos n’entendit qu’un chuchotement.

Sault avait toujours le revolver en mains. Il le regarda d’un air pensif.

— Il ne faut pas que vous lui fassiez du mal, dit-il enfin.

Moropulos recula. Sa main tenait le bouton de la porte quand Ambroise tira et le tua net.

LIVRE TROISIÈME

CHAPITRE XXIX

Ambroise regarda longtemps la masse inerte qui gisait près de la porte. Il semblait chercher la solution d’un problème, sa figure sombre s’éclaira et, mettant lentement le revolver dans sa poche, il alla vers la porte. Oui, Moropulos était bien mort.

— Je suis content, dit-il enfin à haute voix.

Il souleva le corps et le mit sur une chaise ; puis, il prit le revolver et l’examina attentivement. Il contenait encore cinq cartouches. Une seule lui suffirait. À la cuisine il prit son gros manteau, alluma une lanterne et sortit. Moropulos avait construit un garage derrière la maison. Il força la serrure et sortit la petite voiture. Ambroise Sault fit toutes ces manœuvres lentement : ses gestes étaient calculés. Il remplit le réservoir d’essence, mit de l’eau dans le radiateur, puis, montant dans la voiture, il alla jusqu’à la grande route ; là, laissant le moteur en marche, il retourna à la maison et éteignit soigneusement les lampes.

Au moment où il atteignait la grande route, il vit un homme debout près de la voiture. C’était un paysan.

— Quelqu’un a entendu un coup de feu. J’ai pensé que c’était seulement le bruit d’un raté de la vieille voiture de M. Moropulos.

— Non, ce n’était pas ça, dit Ambroise en montant dans l’auto.

Il conduisait avec prudence, car sa propre vie lui était très précieuse, ce soir-là. Il pensa plusieurs fois à Christiane, mais ne la plaignit pas. Christiane guérirait… et son amour supporterait l’épreuve. Il était de nature à se passer de lui. Il fallait que Ronald Morelle meure. Il n’y avait pas d’autre solution au problème. Il fallait qu’il meure, non pas parce qu’il avait séduit la jeune femme ; c’était peu de chose et Ambroise n’y attachait pas une grande importance. La vraie faute de Ronald était de n’avoir pas su garder son secret. Il avait parlé.

Il le dirait encore à d’autres.

Un agent l’arrêta, lui demanda son permis et, comme il n’en avait pas, prit son nom et son adresse. Ambroise donna son vrai nom et son adresse exacte. Ce fut une chance pour l’agent. Plus tard, il servit de témoin et eut son heure de célébrité : il fut nommé sergent le jour même où Steppe regarda ironiquement un homme qui pleurait… Mais ceci se passa sept semaines plus tard… en mars, au moment où les primevères étaient en fleurs à la ferme des Frères de Dieu. Ambroise savait où habitait Ronald. Il y était allé une fois avec Moropulos et l’avait attendu à la porte.

Neuf heures sonnaient quand la voiture s’arrêta devant chez Ronald. Ronnie l’entendit.

— Neuf heures ? Il posa sa plume et s’adossa à sa chaise. Pourquoi donc cette sueur froide… sa bouche devint sèche. Il avait eu la même sensation, autrefois, au moment des raids d’avion. On sonna.

— François !… Il cria plus fort : François !

— Pardon, m’sieur. François sortit de l’office, à moitié endormi.

— Allez ouvrir la porte.

Qui diable pouvait sonner à cette heure-ci ? Il tressaillit.

— Que voulez-vous, Sault ?

Sault regarda le domestique.

— C’est à vous que j’en veux, dit-il. Il faut que je sache la vérité… que cet homme sorte.

Ronnie devint rouge de fureur.

— Ce n’est certainement pas à vous de décider si mon valet de chambre doit ou non sortir de la chambre. Venez-vous de la part de M. Steppe ?

Ambroise hésita.

Peut-être après tout s’agissait-il d’un message confidentiel de la part de Steppe, pensa Ronnie. Cet individu bizarre servait souvent d’intermédiaire entre eux.

— Attendez derrière la porte, François, derrière la porte du couloir.

— Je ne viens pas de la part de Steppe.

Tout à coup Ronnie se souvint.

— Steppe m’avait dit que vous étiez à la campagne avec Moropulos. Où est Moropulos ?

— Il est mort.

Ronnie chancela et devint blême. Il avait horreur de la mort.

— Mort ? dit-il d’une voix sans timbre, et Sault fit un signe de tête affirmatif.

— Je l’ai tué.

Ronnie haletait.

— Mon Dieu !… Pourquoi ?

— Il savait. Il prétendait que vous le lui aviez dit. Il l’avait photographiée sortant de chez vous, il avait passé la nuit à attendre.

Le sang de Ronnie se glaça dans ses veines.

— Je… je ne sais pas de qui vous voulez parler, qui « elle » ?

— Beryl Merville.

— C’est faux… c’est absurde… Mlle Merville !… Ici !

Il suffoquait et avait peine à parler. Quelque chose en lui était comme paralysé ; ses phrases étaient hachées.

— C’est vrai… elle était ici… elle-même me l’a dit.

— Vous… vous êtes fou ! Elle vous l’a dit ! C’est un sacré mensonge ! Elle n’est jamais venue ici. Si Moropulos a dit une chose pareille, je suis content que vous l’ayez tué !

— Il a pris une photo, et y a joint une note ; vous le savez, car il vous l’a dit et vous avez reconnu que c’était vrai.

— Je jure devant Dieu que Moropulos ne m’en a jamais parlé. Je l’aurais tué s’il l’avait fait. L’histoire de la photo est fausse… il l’a inventée de toutes pièces. C’était son système…

Ambroise ne lui répondit pas. Cet homme disait-il la vérité ? Sa version semblait plausible. Il fallait qu’il aille tout de suite à Paddigton, chercher l’enveloppe et la brûler, si elle existait… Ronnie se débattait pour avoir la vie sauve, il comprenait que Sault était venu le tuer. Il vit qu’il hésitait encore et il frissonna.

— Où est cette photo ?… Je vous dis que c’est une pure invention de ce misérable. Je vous jure qu’il n’y a pas un atome de vérité dans toute cette histoire.

Il avait gagné la partie. La main qui était restée plongée dans la poche du pantalon en sortit, vide.

— Je reviendrai ! dit Sault.

Quand il arriva dans la rue, il vit que quelqu’un regardait le numéro de sa voiture. Il n’y prit pas garde et démarra. Il dut casser un carreau pour entrer dans la maison de Paddigton, car il avait oublié ses clefs. Enfin, il entra dans la chambre, mais à peine avait-il mis la main sur les lettres du coffre, que trois hommes pénétrèrent dans la maison.

Il savait qui étaient ces nouveaux venus.

— J’ai un revolver dans ma poche, messieurs, dit-il. J’ai tué Paul Moropulos, le propriétaire de cette maison.

On lui mit les menottes.

— Connaissez-vous le mot de ce coffre-fort, Sault ? demanda l’inspecteur de police. Il venait de lire la note, tapée à la machine, qui était collée au coffre.

— Oui, monsieur, dit Ambroise.

— Quel est ce mot ?

— Je n’ai pas le droit de le dire.

— Qu’y a-t-il dans ce coffre… de l’argent ?

Pas de réponse.

L’inspecteur fit signe à un des hommes qui était resté dans le hall.

— Défense de toucher à ce coffre, compris ? Si la consigne n’est pas observée vous en serez responsable. Venez, Sault.

Les menottes étaient inutiles.

— Je suis désolé, inspecteur, dit Sault, quelques instants plus tard, dans la voiture qui l’emmenait. J’ai brisé les menottes… je cherchais mon mouchoir et j’ai oublié…

Personne ne le crut, mais en arrivant au poste de police, ils virent qu’il avait dit vrai. Les menottes avaient été forcées et tordues.

— Je l’ai fait machinalement, dit Sault tout honteux.

On le conduisit dans une cellule où il s’endormit instantanément.

Les menottes devinrent un objet de curiosité que des générations entières de jeunes agents regardent encore aujourd’hui avec un mélange de terreur et d’admiration.

CHAPITRE XXX

Les rues étaient pleines d’un brouillard jaune et peu épais. Toutes les lampes étaient allumées dans le bureau de Jan Steppe. Il marchait de long en large, les mains enfoncées dans ses poches. Dans les moments difficiles, il gardait tout son sang-froid. Il savait que l’arrestation de Sault et le meurtre de Moropulos pouvaient lui faire courir de grands dangers. Mais il n’avait pas peur. Toute sa vie il avait été un lutteur et il n’était devenu riche que grâce à ses victoires. Vivre, c’est lutter. Rien ne lui était jamais arrivé qu’il n’ait prévu d’avance et il n’avait jamais rien gagné sans courir de grands risques. Le plus grand risque maintenant dépendait uniquement d’Ambroise Sault et de sa fidélité à la parole donnée. Il était sûr qu’Ambroise ne parlerait pas. Et s’il parlait…

Steppe mordilla son cigare éteint. Peu lui importait que Moropulos soit mort. Sault comptait peu. Le Grec était dangereux avec ses extravagances perpétuelles ; il avait souvent mené ses associés à deux doigts de la ruine. Depuis l’arrestation d’Ambroise Sault la maison de Moropulos était gardée par la police. Parmi toutes les choses saisies se trouvait le coffre sur lequel était fixée la pancarte tapée à la machine par Moropulos :

 

AUX VOLEURS ET À TOUS CEUX QUE CELA POURRAIT INTÉRESSER

 

ATTENTION !!!

Tout essai pour ouvrir ce coffre, si on ne connaît pas le mot du coffre, aura comme résultat la destruction de son contenu.

NE TOUCHEZ PAS AUX LETTRES

Steppe avait vu l’écriteau, mais ne l’avait pas lu. Si Moropulos n’avait pas collé l’écriteau ! Un simple tour de la manette et tous les papiers étaient détruits. Il essaya de se rappeler tout ce qu’il avait mis lui-même dans cette sacrée machine. Il y avait des traites, des memoranda, des lettres d’agents douteux, le rapport de certaines transactions qui avaient mauvaise mine… le rapport de Mackenzie ! Puis, un peu plus tard, il se rappela la photographie qui appartenait à Moropulos. Pourquoi Sault avait-il voulu ouvrir le coffre ? Le rapport de police (Steppe avait passé toute la matinée avec les gens de la police), disait que Sault avait été arrêté au moment même où il allait ouvrir le coffre. Qu’est-ce que Sault y cherchait ? Il ne savait pas lire : or, il n’y avait que des documents dans le coffre.

Un valet de chambre parut et annonça M. Ronald Morelle.

— Morelle ? Faites-le entrer ici.

Ronnie avait l’air morne et fatigué. Il n’était pas encore remis de sa frayeur.

— Eh bien ? J’ai reçu votre coup de téléphone. Ne me téléphonez plus jamais, entendez-vous… jamais ! C’est trop dangereux. Et maintenant la ligne va être bourrée de détectives. Qu’est-ce que vous essayiez de me dire quand j’ai coupé ?

— C’est à propos de Sault… il est venu chez moi, hier soir.

— Ah ! Tout à fait ce qu’il faut dire par téléphone ! Avez-vous prévenu la police ?

— Non. J’ai donné l’ordre à François de ne rien dire. Après la venue de Sault, j’ai envoyé François chez Moropulos. Je savais que Sault y allait.

— Comment le saviez-vous ? Pourquoi est-il venu chez vous ?

Ronnie avait depuis longtemps préparé sa réponse.

— Oh, à la suite de propos incohérents tenus par Moropulos. Des propos sans queue ni tête. Il m’a dit qu’il allait chez Moropulos ; j’avais peur qu’il y ait du vilain, alors j’ai envoyé François.

— Vous saviez que Sault et Moropulos étaient dans le Hampshire, je vous avais dit qu’ils y étaient tous les deux.

— J’avais oublié. Je voudrais bien n’avoir rien à voir là-dedans, Steppe.

— Ce que vous voulez n’a pas plus de poids pour moi que ce que veut François. Si Sault dit qu’il a été chez vous… mais il ne le dira pas. Il ne dira rien… rien.

Steppe regarda attentivement Ronald Morelle.

— C’est tout ce qu’il a dit, hein ? Des propos incohérents ? Ce n’est pourtant pas le genre de Sault. Vous a-t-il avoué qu’il avait tué Moropulos ?

Ronnie hésitait.

— Allons, tâchez de ne pas mentir. Il vous a dit qu’il avait tué le Grec ?

— Je ne l’ai pas pris au sérieux. Je croyais qu’il plaisantait…

— Charmante plaisanterie, hein ? Est-ce que Sault faisait souvent des plaisanteries pareilles ? Morelle, vous ne me dites pas la vérité et, pourtant, vous avez tout intérêt à être franc, je vous parle en ami. Qu’est-il venu faire chez vous ? Sault ne vous connaissait pas. Pourquoi diable est-il allé chez vous après son crime ?

— Je vous ai déjà raconté ce qui s’est passé, dit Ronnie avec désespoir.

Nouveau regard scrutateur.

— Bien. Nous verrons.

Ronald attendait son congé.

— On dirait la voix du docteur, dit-il tout à coup.

Steppe alla à la porte et l’ouvrit.

— Tiens, Beryl, qu’est-ce qui vous amène ? Bonjour, docteur. Oui, de très mauvaises nouvelles.

Beryl passa devant lui et alla droit à Ronald.

— L’avez-vous vu, Ronnie ? Est-il venu chez vous ?

— Chez moi ? Bien sûr que non. Je le connaissais à peine.

— Ne mentez donc pas, dit Steppe avec impatience. Nous sommes ici entre amis. Beryl, qu’est-ce qui a pu vous faire supposer qu’il irait chez Ronald ?

— Je croyais…

— Mais pourquoi le croyiez-vous ?

Elle regarda froidement le géant.

— Est-ce un interrogatoire ? J’avais le pressentiment qu’il avait été chez Ronnie. Je ne sais pas pourquoi… pourquoi a-t-on quelquefois de pareilles intuitions ?

— Nous l’avons appris par les journaux du matin, expliqua le docteur. Je suis très inquiet. Pauvre Moropulos, c’est affreux. Steppe sourit.

— C’est le moindre de mes soucis, dit-il cyniquement. Sault n’est guère plus intéressant. J’ai vu le détective qui l’a arrêté, il paraît que Sault, à peine enfermé dans sa cellule, s’est endormi, et il s’est réveillé ce matin, très gai. Il doit avoir des nerfs d’acier ce type-là.

— Peut-on faire quelque chose pour lui, monsieur Steppe ? demanda Beryl.

— Il aura le meilleur défenseur possible. Ce Maxton, par exemple. On devrait l’acquitter. Je ferai tous les sacrifices d’argent nécessaires. Mais je crois que ce sera en pure perte.

— Monsieur Steppe, vous savez quel vaurien était Moropulos ; vous savez qu’il menaçait sans cesse Ambroise Sault. Peut-être est-ce pour la même raison qu’il a d’abord tué Moropulos et qu’ensuite il a voulu ouvrir le coffre ?

— Quel coffre ? Est-ce que c’était aussi dans les journaux ?

— Oui, ce n’était pas un voleur, n’est-ce pas ? Il n’aurait jamais essayé d’ouvrir le coffre pour y prendre de l’argent ? Il a voulu l’ouvrir pour y prendre quelque chose qui appartenait à Moropulos !

— Je me demande… c’était peut-être la photographie. Steppe avait l’air très impressionné.

Ronnie eut peine à étouffer un cri de terreur. Il devint blême.

— Saviez-vous qu’il y avait une photographie dans le coffre ? demanda Steppe de plus en plus soupçonneux.

— Non, dit Beryl, venant au secours de Morelle.

Quand elle reprit la parole, Ronnie s’attendait au pire, peut-être allait-elle tout avouer à Steppe !

— Je suis sûre que le coffre contient un secret, et que c’est ce secret qui est le mobile du crime. Ambroise n’aurait pas tué un homme si… s’il y avait eu une autre solution au problème. Vous ouvrirez le coffre, n’est-ce pas, monsieur Steppe ?

— Que je sois damné si jamais je l’ouvre ! vociféra-t-il. Il n’y a rien là-dedans qui pourrait le sauver.

— Ou le justifier en montrant ce Grec sous son véritable jour ?

Steppe ne trouva rien à répondre ; il avait une toute autre interprétation à donner. Son attitude envers Beryl avait un peu changé depuis qu’un gros diamant, sa bague de fiançailles, brillait à son doigt, rappelant à la jeune fille ses obligations présentes et futures.

— Vous semblez diablement intéressée par cet individu, Beryl ?

— Je m’intéresserai toujours à tout ce que je voudrai, dit-elle en le regardant bien en face. Si vous ne me donnez pas entière satisfaction en faisant tout au monde pour sauver Ambroise Sault, j’irai moi-même à la barre des témoins et je dirai tout ce que je sais.

— Ma chérie… elle n’entendit même pas les reproches de son père. Steppe l’interrompit.

— Il y a quelque chose là-dedans que je ne comprends pas. Vous, Moropulos et Morelle avez dîné ensemble un soir. Oui ou non avez-vous dîné ensemble ? C’est plutôt bizarre, mais je ne ferai pas la moindre enquête… pour le moment.

— Vous ouvrirez le coffre ? demanda encore une fois Beryl.

— Non ! Et Steppe serra les lèvres, il avait l’air de fermer une trappe. Non, ni pour sauver Sault, ni pour sauver personne au monde. Il n’y a d’ailleurs rien dans le coffre qui puisse le sauver, je vous assure. Mais même s’il y avait quelque chose, je ne l’ouvrirais pas. Mettez-vous bien ça dans la tête, vous tous !

Elle le regarda d’un air pensif, puis elle regarda Ronnie, il détourna la tête.

— Je prends la voiture, papa.

Steppe lui-même n’osa pas lui demander où elle allait.

CHAPITRE XXXI

Christiane avait tout appris au milieu de la nuit, quand la police était venue perquisitionner dans la chambre de Sault. Un des policiers, un gradé, lui avait donné tous les détails. Elle écouta toute l’histoire avec un calme qui ahurit la tremblante Evie.

Mme Colebrook pleurait sans arrêt et continua de pleurer toute la nuit. Christiane songeait au vague soupçon qui l’avait effleurée autrefois : sa mère considérait-elle Sault comme étant d’un âge assez assorti au sien pour faire courir à une pauvre veuve la chance d’un second mariage ? C’était tout à fait l’avis d’Evie.

— Oh, Chris… ma chérie, je suis navrée, murmura la jeune fille quand la police fut partie. Et j’ai dit de telles méchancetés sur lui. Chris, pauvre chérie, ce doit être horrible pour toi ?…

— Tu veux savoir si je plains Ambroise ? Non, je ne le plains pas. Christiane réfléchit un instant avant de continuer. Je ne suis pas triste. Ambroise était si grand, avait une âme si élevée que quelque chose d’extraordinaire devait lui arriver : c’était fatal.

— J’avais bien peur qu’il arrive quelque chose. – Evie secouait la tête d’un air profond. – Ce Grec était très provocant. Ronnie me l’avait dit. Et si ce pauvre Ambroise s’est mis en colère…

— Ambroise ne se mettait jamais en colère, interrompit Christiane brusquement. S’il l’a tué, c’est qu’il avait des raisons pour le faire.

— De sang-froid ! dit Evie horrifiée.

— Oui : Ambroise avait certainement ses raisons. Il me l’a dit. Ne reste pas là à me regarder bouche bée, Evie. Je t’assure que je ne délire pas. J’ai l’impression qu’Ambroise est ici en ce moment. Si j’étais sourde et aveugle il pourrait être là, sans que je le voie, ni ne l’entende, n’est-ce pas ? La présence d’un être ne dépend pas du fait que nous le voyons, l’entendons ou sentons sa présence. Il pourrait être ici sans avoir le droit de me toucher. Va te coucher, Evie. J’ai sommeil et je voudrais rêver…

Beryl arriva peu après onze heures. Evie était sortie et Mme Colebrook la conduisit dans la chambre de Christiane. Christiane, sûre qu’elle allait venir, s’était levée et habillée pour la recevoir.

Il se passa quelques minutes avant qu’elles fussent seules. Mme Colebrook leur parla d’abord de ses propres chagrins. Enfin elle les laissa en tête-à-tête.

— Vous croyez-vous assez forte pour venir loger à la maison ? demanda Beryl. Je viendrais vous chercher cet après-midi. Peut-être pourriez-vous rester quelque temps à la maison ? Je voudrais tant vous avoir quelques jours près de moi.

Tout ceci fut dit sans le moindre préambule. Elles étaient toutes les deux trop franches pour chercher à déguiser leurs sentiments. Elles reconnaissaient simplement qu’elles partageaient le même chagrin.

— Maman serait contente de se débarrasser de moi pour un jour ou deux, dit Christiane.

— Moi, j’envoie mon père sur le Continent, dit Beryl avec un faible sourire. À quelle heure dois-je venir vous chercher ?

— À trois heures. Vous ne l’avez pas vu ?

Beryl secoua la tête.

— Ils l’emmènent en province. Nous ne le reverrons jamais, dit-elle simplement. Il ne demandera pas à nous voir. J’essaie de tout envisager avec un esprit détaché. C’est difficile de se mettre à son niveau, n’est-ce pas ?

— Si je dis « non », vous allez croire que je suis bouffie d’orgueil, dit Christiane avec un sourire furtif. Je suis un peu exaltée en ce moment, mais peut-être la réaction viendra-t-elle, et alors j’aurai bien besoin de votre aide.

À trois heures la voiture arriva. Mme Colebrook vit partir sa fille sans regrets. Christiane était vraiment une étrange fille. Elle n’avait pas versé une larme… Mme Colebrook l’avait même entendue rire. Elle était montée précipitamment dans sa chambre, craignant une crise de nerfs. Elle l’avait trouvée en train de lire tranquillement, comme si rien ne s’était passé. Elle en fut abasourdie.

— Tu m’étonnes, Christiane. Ce pauvre M. Sault est en prison… les mots lui manquaient ; elle ne pouvait émettre que des sons inarticulés.

— Maman a renoncé à me comprendre, dit Christiane, assise sur un grand fauteuil dans la chambre de Beryl. Elle chauffait ses mains maigres devant le feu ; maman adore pleurer.

Beryl était en train de faire griller un muffin.

— J’aimerais pouvoir pleurer, dit-elle, et continuant à parler de ce qui lui tenait tant à cœur : Moropulos m’avait photographiée sortant de chez Ronald Morelle. J’y avais passé la nuit. Elle regarda le muffin et le retourna. Moropulos était… ignoble. Il a dû dire à Ambroise qu’il savait que j’étais la maîtresse de Ronald.

Christiane s’agita sur le canapé.

— Ambroise le savait-il déjà ?

— Oui, je le lui avais dit. Je n’avais pas dit de nom ; mais il a dû le deviner. Je crois… je sais que la photo est dans le coffre. Il a été chez Ronnie. Peut-être avait-il l’intention de le tuer. Je suis sûre que Ronnie a menti pour avoir la vie sauve. La police était à la recherche d’Ambroise. Le… le meurtre a été découvert par un homme qui a entendu le coup de feu, et la voiture venait de passer par Woking quand la police a été alertée. Un détective a vu la voiture devant la maison de Ronnie, il a attendu Ambroise et l’a suivi. Je ne connais pas tous les détails. Papa a vu l’inspecteur chargé de l’enquête. Prenez-vous du sucre dans votre thé ?

— Deux grands morceaux, s’il vous plaît. Je suis comme les enfants, j’adore le sucre. Aimez-vous beaucoup Ronnie, Beryl… je peux vous en parler ?

— Si je l’aime ? Oui, peut-être d’une certaine manière. Je le méprise, je le trouve répugnant moralement, et quelquefois, au contraire, je me sens étrangement attirée par lui… Et pourtant, je ne ferais jamais aucun sacrifice pour Ronnie. Je le sens. Les femmes sont des hypocrites quand elles parlent de « donner » ; elles font de leur propre faiblesse un martyre. Elles trouvent commode de se ranger à l’opinion masculine et de faire croire à leur irresponsabilité. Elles ont besoin de pitié. Je sacrifierai tout pour Ambroise. C’est facile de dire qu’on donnerait sa vie. J’ai donné plus que ma vie. Vous aussi.

Christiane garda le silence.

— J’ai tout envisagé, continua Beryl. Elle était assise sur un coussin à côté de Christiane, sa tasse de thé à la main. Vous aussi… n’est-ce pas, Christiane ?

— Oui. C’est fini. Il sera condamné à mort. Je crois que lui-même serait malheureux d’être acquitté. Il m’a dit une fois que pendant tout le voyage, quand il a été envoyé en Nouvelle-Calédonie, il n’avait cessé de penser avec tristesse à tous ceux qui avaient été guillotinés pour un crime semblable au sien. Il trouvait que c’était très injuste, et il était sincère en le disant, ce n’était pas de la pose. D’ailleurs, pouvez-vous l’imaginer posant ? Je l’ai vu rougir, un jour où je le taquinais sur cette drôle d’habitude qu’il a, l’avez-vous remarqué ? Il se frotte le menton avec le revers de la main ?

Beryl fit un signe de tête.

— Il m’a dit qu’il avait essayé de s’en déshabituer, sans y parvenir. Non, Ambroise est incapable de commettre une action vile ou de mentir. Je deviens sentimentale, Ambroise lui-même détestait toute sentimentalité, maman lui a baisé la main, un jour. Il a été abasourdi. Elles se mirent à rire toutes les deux.

— Allez-vous épouser Steppe ? demanda Christiane. Elle sentait qu’elle avait le droit de poser une question si indiscrète.

— Je le crois. Il le faut. Pour le moment il m’est indifférent. Je ne lui dirai rien. Est-ce que je devrais lui dire… ce qui s’est passé entre Ronnie et moi ?

Christiane secoua sa tête rousse.

— Non. Il me semble que non. Si vous êtes forcée de l’épouser, vous faites un assez grand sacrifice sans être obligée par-dessus le marché de lui fournir encore une arme contre vous.

— Je l’ai dit à Ambroise : c’est assez, dit Beryl. Pour Ambroise, j’ai une conscience. Steppe lui, ne demande pas plus qu’il ne donne.

La pendule sonna cinq heures. C’est à ce moment qu’Ambroise franchissait les grilles sombres de la prison de Wechester, et que Ronald prenait le thé avec Mme Ritti.

CHAPITRE XXXII

Mme Ritti habitait une grande maison à Saint John Wood. Cette maison avait appartenu à un diplomate sud-américain qui y avait dépensé une fortune. Le grand salon était blanc et or, avec des candélabres d’argent et des rideaux de velours cramoisi. Comment Mme Ritti en était-elle devenue propriétaire ? C’était une histoire longue et compliquée. Le diplomate avait été rappelé à la suite d’une plainte adressée à son gouvernement par le ministère des Affaires étrangères et on avait étouffé dans l’œuf un énorme scandale. Mme Ritti avait beaucoup d’amis et sa maison était toujours pleine d’invités. Quelques-uns restaient longtemps chez elle. Elle aimait s’entourer de jeunes et jolies filles, avait-elle dit au naïf vicaire qui venait régulièrement la voir.

Son seul but (disait-elle) était d’amuser ses invités, et elle y réussissait. Elle donnait des bals et recevait largement. Elle n’y mettait qu’une seule condition : il était défendu de jouer aux cartes. On ne jouait pas à Alemeda. Quant à la police, elle semblait toujours attendre qu’il se passât enfin quelque chose de grave chez Mme Ritti. Il n’y avait rien de caché, ni de secret dans ses réceptions. On n’avait jamais vu un homme ivre entrer ou sortir de chez elle. Jamais de tapage nocturne, mais parmi les habitués il y avait toujours beaucoup de jeunes filles… et parmi les invités, quand il y avait bal, il n’y avait jamais aucune femme.

Mme Ritti était en train de parler à Ronnie de la méfiance de la police à son égard.

C’était une femme d’un certain âge, assez forte, vêtue avec élégance. Sa figure était poudrée, ses lèvres très rouges. Ses cheveux teints étaient d’un rouge un peu moins vif que ses lèvres. Les cheveux teints sur une femme âgée font toujours paraître la figure plus vieille qu’elle ne l’est en réalité. Elle portait deux rangs de perles et des brillants aux doigts.

Quand Ronnie était démoralisé, il allait toujours voir Mme Ritti ; il la connaissait depuis qu’il était sorti de collège. À ce moment-là, elle habitait Pimlico, sa maison était moins belle, moins bien installée, mais elle était déjà entourée de jeunes et jolies filles…

— Vous le savez, Ronnie, j’essaie de bien tenir ma maison, tout y est parfaitement correct. Je m’y suis toujours efforcée et ce n’est pas commode, je vous assure ! Ces jeunes femmes ne sont pas intelligentes. Elles ne se rendent pas compte que les hommes n’aiment pas qu’on fasse trop de bruit. Et ces policiers… quels horribles individus ! Ils interrogent les domestiques… et c’est si difficile de trouver de bons domestiques. Vous en rendez-vous compte ? Et puis les domestiques ont peur et deviennent insolents. Elle mettait l’accent sur la dernière syllabe, mais son anglais était parfaitement correct.

La porte s’ouvrit et une jeune femme entra, la cigarette aux lèvres. Elle était grande, mince et avait une frange de cheveux blonds sur le front.

Ronnie sourit et lui fit un signe de tête.

— Hallo, Ronnie… où vous cachiez-vous ?

Mme Ritti protesta violemment.

— Qu’est-ce que c’est que cette façon de parler ? Hallo, Ronnie ! Et qu’est-ce que c’est que ce genre : entrer au salon la cigarette à la bouche ? Lola, vous en avez des choses à apprendre !

— Je ne savais pas qu’il y avait quelqu’un, répondit la jeune fille en s’excusant. Je suis désolée, madame. Lola jeta sa cigarette et s’approcha de Ronald.

— Mais, c’est M. Morelle ! Comment allez-vous ?

— C’est mieux, beaucoup mieux, approuva madame, en secouant sa grosse tête. Un maintien réservé, c’est la meilleure tenue pour une jeune femme. N’est-ce pas, Ronnie ? Se précipiter, hop, hop, hop, – son imitation était remarquable, – c’est très maladroit. Les hommes aiment qu’une femme ait de la tenue. Surtout les Anglais. Les Américains aussi. Les Français sont moins délicats. Les hommes aiment les conquêtes, et si vous leur donnez toute de suite la victoire, ils ne l’apprécient pas. Vous pouvez sortir, Lola.

Elle congédia la jeune fille d’un signe de tête.

— Qu’est-ce que vous devenez ? Nous ne vous avons pas vu depuis longtemps. Avez-vous d’autres amies ? Soyez prudent. J’ai quelquefois peur pour vous – elle lui caressa le bras. Viendrez-vous ce soir ? Bien entendu il faut vous habiller. Je ne reçois que les gens en tenue de soirée, en smoking. Le smoking est très à la mode en ce moment. Que désirez-vous, Ronnie ?

— Rien de spécial ; je suis venu vous voir. Je suis plutôt dégoûté de la vie ce soir.

Elle inclina la tête.

— Alors vous êtes venu voir mes petites amies. C’est gentil et elles seront contentes. Elles seront toutes là ce soir, sauf Lola, elle dîne dehors avec un ami. Vous connaissez le chemin ? Elles jouent au baccara, au petit salon. Cela les amuse et elles ne jouent que des sous. Ronnie se dirigea vers le petit salon.

On téléphona quatre fois chez lui, ce soir-là. À minuit, Steppe le demanda encore une fois.

— M’sieur, non, il n’est pas rentré, pas même pour s’habiller, lui répondit François.

Mme Ritti, malgré ses principes, devait faire quelques exceptions.

 

Ronnie dormait profondément quand Steppe entra dans sa chambre et ouvrit bruyamment les volets.

— Hallo ?

Ronnie ouvrit les yeux.

— Quelle heure est-il ?

— Où avez-vous passé la nuit ? Steppe parlait d’un ton bref. La police est-elle venue ici ?

— La police ? Non, pourquoi serait-elle venue ?

— Pourquoi serait-elle venue ! dit Steppe en l’imitant. Parce que Sault a arrêté sa voiture devant chez vous. Heureusement, ils ne savent pas s’il est ou non entré ici. Le détective qui a aperçu la voiture n’a pas vu d’où sortait Sault. Ils m’ont demandé s’il avait pu aller voir quelqu’un à Knightsbridge et j’ai dit « non », entendez-vous ? Impossible de vous laisser entre les mains de la police, un roquet comme vous crierait tout de suite et ils sauraient immédiatement pourquoi il est venu ici. Et moi, je ne veux pas le savoir…

Les yeux noirs qui regardaient Ronnie étincelaient.

— Vous entendez ! Je ne veux rien savoir. Moropulos est mort. Dans une ou deux semaines Sault sera mort et Beryl mariée. Pourquoi diable sautez-vous en l’air ?

Ronnie fit semblant de bâiller et chercha sa robe de chambre.

— C’est tout naturel. Vous me faites peur, balbutia-t-il. Vous venez hurler dans ma chambre quand je suis encore à moitié endormi et vous me parlez de police et de Moropulos. Je n’ai pas les nerfs aussi solides que vous. Si vous voulez savoir pourquoi Sault est venu me voir, je vais vous le dire. Il est venu me demander où vous étiez. J’ai trouvé qu’il avait l’air d’un fou et je lui ai dit que vous étiez à la campagne.

— Vous êtes un menteur et un piètre menteur. Levez-vous.

Il sortit de la chambre en claquant la porte derrière lui et quand Ronnie vint le rejoindre, il était debout près de la cheminée et regardait le saint Antoine d’un air renfrogné.

— Maintenant, écoutez-moi. Ils vont faire une enquête et ils ne manqueront pas d’apprendre que vous étiez un ami de Moropulos. Je veux ne rien avoir à faire là-dedans. Je ne veux pas non plus que vous soyez mêlé à l’affaire. En ce montent, ils ne savent qu’une chose, c’est que j’ai été en relations d’affaires avec Moropulos. Des centaines de gens sont dans le même cas que moi. S’ils vous soupçonnent, ils vous feront subir un interrogatoire serré. Je ne veux pas que vous vous imaginiez que j’essaye de vous éviter des ennuis. Non. Vous rôtiriez en enfer que je refuserais de vous asperger d’eau ! Je pense uniquement à moi et à tous les embêtements que j’aurais si la police vous tombait dessus. Sault n’est pas venu ici, hein ? Y avait-il quelqu’un d’autre que vous à la maison ce soir-là ? demanda-t-il vivement.

— Il n’y avait que François.

— Votre valet de chambre ! Steppe fronça les sourcils. Peut-on avoir confiance en lui ?

Ronnie sourit.

— François est discret, dit-il avec complaisance.

Une ombre passa sur le visage brun de Steppe.

— Discret sur les femmes qui viennent ici, oui. Mais la police pourrait lui faire peur et arriver à tout lui faire avouer. Faites-le entrer.

— Je vous assure, mon cher ami…

— Faites-le venir, grommela l’autre.

Ronnie sonna de mauvaise grâce.

— François, vous étiez ici dimanche soir, hein ?

— Oui, m’sieur.

— Vous n’avez reçu aucune visite, hein ?

François hésita un instant.

— Aucune visite, François ; vous n’avez pas ouvert la porte à Sault, vous connaissez Sault ?

L’homme fit un signe de tête affirmatif.

— Il se peut que la police vous demande si Sault est venu ici, vous leur direz la vérité… vous ne l’avez pas vu. Votre maître n’a reçu personne ce soir-là ; personne, vous m’entendez bien ?

Tout en parlant il avait ouvert son portefeuille, et en tirait des billets de banque.

François avait les yeux fixés sur le portefeuille.

— Personne n’est venu, m’sieur. Je le jurerai. Je suis resté dans l’office toute la soirée.

— Bien, dit Steppe, et prenant quatre billets de banque, il les roula et en fit une balle.

— Avez-vous besoin de moi, aujourd’hui ? demanda Ronnie, et son hôte, cet hôte si encombrant, lui jeta un regard farouche.

— Ni aujourd’hui, ni demain, ni aucun autre jour. Où étiez-vous hier soir ?

François se retira discrètement.

— J’ai été à Brighton.

— Vous avez été chez Ritti, cette…

Il ne chercha aucun euphémisme. Il décrivit en quelques mots cinglants l’établissement de Mme Ritti.

— Dieu ! Vous êtes cynique. Moi aussi j’ai fait la noce. J’ai connu bien des choses… Mais j’ai toujours su m’arrêter. Sault en prison, Moropulos mort… et vous chez Ritti ! Quel pouilleux vous êtes !

Il alla dans le hall, hurla pour faire venir François et lui glissa dans la main les billets de banque. François referma la main… respectueusement.

— Quelle brute !… dit Ronnie, dégoûté.

CHAPITRE XXXIII

Un avocat envoyé par Steppe alla voir Sault dans sa cellule. Il s’attendait à trouver un homme abattu et démoralisé. Il vit au contraire un client plein de gaieté qui, au moment où il entra dans sa cellule, était en train de couvrir une grande feuille de papier de chiffres minuscules. Un coup d’œil jeté sur le papier lui montra que Sault était en train de faire un problème de mathématiques. C’était une équation différentielle.

— M. Steppe est très bon, mais je ne sais pas ce que vous pourrez faire, monsieur. J’ai tué Moropulos. Je l’ai tué de sang-froid. Je pensais la nuit dernière à l’âme de Moropulos : je me demandais où elle pouvait bien être… Quelque part dans l’espace… parmi les étoiles. Ne vous demandez-vous pas souvent si l’âme n’est pas d’origine chimique ? Un jour, des gens intelligents feront une découverte. Les âmes doivent être faites d’une substance plus ténue encore que la lumière. Et la lumière est une substance. Vous pouvez attirer la lumière avec un aimant, je l’ai vu faire. L’éther est substantiel ; comparé à d’autres éléments inconnus, l’éther est aussi épais que de la mélasse. Supposez un homme de génie qui pourrait examiner l’éther comme nous examinons une pelle pleine de terre ? Serait-il impossible d’y découvrir le germe même de la vie ? Car l’âme n’a ni taille, ni poids, aucune ressemblance avec l’homme. Il y a des gens qui s’imaginent l’âme comme ayant l’aspect du corps qu’elle habite. C’est stupide. Si la mort peut tenir dans la pointe d’une aiguille et si la vie vient d’un atome microscopique, combien infinitésimale est la cellule de l’âme ! Les âmes de tous les hommes, et de toutes les femmes pourraient être réunies en un seul atome et posées sur l’aile d’un papillon !

L’avocat écoutait, plein d’espoir. C’était un cas intéressant pour les médecins aliénistes les plus éminents. Il alla voir le directeur de la prison.

— Je voudrais qu’il soit mis en observation, dit-il. Je suis sûr, d’après la conversation que je viens d’avoir avec lui, qu’il est anormal.

— Il a l’air très normal, répliqua le directeur. Mais j’en parlerai au médecin. Je pense que vous allez envoyer des spécialistes pour l’examiner ?

— Oui. Je suis sûr que c’est un demi-fou. Il a refusé de me parler de son crime… il a passé tout son temps à me parler des âmes, et de leurs dimensions !

Steppe à qui il alla en parler, resta pensif.

— Il n’est pas fou. Sault est un drôle de type, mais il n’est pas fou. Il pense souvent à des choses comme celles-là. Il « cherche la lumière », ce sont ses propres paroles. Oui, vous pouvez, si vous voulez, le faire examiner par des médecins. Vous avez télégraphié à Maxton ?

L’avocat fit oui de la tête.

— Il n’avait pas l’air très enthousiaste. C’est un peu en dehors de sa spécialité. Et puis il considère la cause comme désespérée. Au fait, il m’a presque mis définitivement à la porte ; mais à peine étais-je de retour à la maison, son bureau est à cinq minutes de chez moi, qu’il me téléphonait et me disait qu’il se chargeait de l’affaire. J’en ai été très surpris. Il va à Wechester la semaine prochaine.

Steppe poussa un grognement.

— Bien entendu, mon nom ne doit pas être prononcé, seul Maxton doit le savoir. Si j’allais à la barre des témoins et que je dise tout ce que je sais de Moropulos, peut-être mon témoignage aurait-il une certaine valeur. Mais je n’irai pas et il faudra que vous vous arrangiez pour que je reste en dehors de toute cette affaire.

Les paroles de Steppe étaient définitives. Il avait pour Sault une certaine admiration, mais il ne l’aimait pas. Il voyait en lui un homme difficile à dominer, dangereux peut-être. Sault détenait un terrible secret : il savait le mot du coffre. Ce coffre contenait un document important : le brouillon d’un plan d’une nouvelle affaire qui venait d’être lancée ; il était écrit tout entier de la main de Jan Steppe. Il parlait avec éloquence de l’actif de cette nouvelle société, or cet actif n’existait pas.

Les journaux financiers avaient parlé de cette nouvelle affaire en termes très sévères, ils en parlaient encore. Heureusement pour lui, son nom n’avait pas été prononcé. M. Jan Steppe avait toujours pris grand soin de s’abriter derrière des hommes de paille. Le coffre contenait aussi d’autres papiers tout aussi dangereux, or il était aux mains de la police et la police était curieuse.

Steppe pensait que son employé serait condamné à mort ; mais c’était assez adroit de sa part de dépenser de l’argent pour sa défense : Sault reconnaissant serait fidèle à la parole donnée. Steppe savait qu’il lui aurait suffi de paraître à la barre des témoins et de dire tout ce qu’il savait de Moropulos pour que sa déposition vaille à Sault des circonstances atténuantes. Le Grec était un ivrogne invétéré ; il était besogneux et avait une réputation déplorable. Il était querelleur et provocant. Le revolver lui appartenait (ce n’était pas la première fois que Sault le lui avait enlevé des mains). L’argument de légitime défense pouvait parfaitement être invoqué et avait des chances de réussir… en admettant que M. Jan Steppe consentît à subir l’interrogatoire des magistrats et à dire qu’il connaissait personnellement le mort et son meurtrier.

Or, M. Jan Steppe était fermement déterminé à ne rien faire de pareil. Il n’apparaîtrait pas à la barre des témoins que Sault emporterait son secret dans la tombe, à moins que Sault ne parle de cette infernale photographie que Moropulos avait mise dans le coffre. Non, Sault resterait toujours fidèle à sa parole. Steppe, ayant confiance en lui, décida de le laisser mourir.

Sir John Maxton avait changé d’avis et défendrait Sault, on le lui avait demandé instamment immédiatement après le départ de l’avoué…

Il alla voir Beryl Merville avant de rentrer chez lui. Elle était seule. Christiane était retournée chez sa mère et le Dr Merville était à Cannes, ignorant heureusement tous les commentaires de la presse sur une affaire dont il était le président.

— Je serai son défenseur, Beryl, quoique, je l’avoue, le cas me paraisse désespéré. Je venais de refuser de m’en charger quand vous m’avez téléphoné. Si j’ai bonne mémoire, je me rappelle avoir rencontré Sault. N’était-ce pas cet homme qui est venu chez Steppe, le soir où nous y avons dîné ? Oui, n’est-ce pas ? Moropulos était-il le type complètement ivre qui s’était rendu si ridicule ? Sapristi ! je n’avais pas encore fait le rapprochement… Je n’ai jeté qu’un coup d’œil sur le dossier et je dois voir Sault vendredi. Smith suit l’enquête. J’ai vu Smith (l’avoué) cet après-midi ; il m’a dit que c’est Steppe qui payait les frais de la défense. C’est un secret professionnel. Il m’a également surpris en me disant que Sault est fou.

Beryl sourit.

— Il n’est pas fou, répondit-elle vivement. Pourquoi le croit-il fou ?

Sir John haussa les épaules en signe de mépris pour l’opinion de l’avoué sur quelque matière que ce soit.

— Il paraît que Sault parle des âmes comme il parlerait de microbes. Smith, qui croit en Dieu, en a été choqué. Pour lui, l’âme est au corps ce que le tronc est à l’écorce. C’est un pur esprit et les purs esprits sont toujours matérialistes, ils insistent sur le fait que les esprits eux-mêmes ont des yeux et des oreilles comme tout fantôme qui se respecte ! Tout ce qu’il m’a rapporté des paroles de Sault n’avait ni queue, ni tête.

— Ambroise n’est pas fou, dit la jeune fille, c’est l’homme le mieux équilibré que je connaisse, et que je connaîtrai jamais. C’est un homme remarquable. Vous ne pouvez pas le juger comme on juge tout le monde.

— Vous l’appelez Ambroise, dit sir John surpris. Est-ce un de vos amis ?

— Oui, répondit Beryl.

Elle n’en dit pas plus et il ne lui posa aucune question.

CHAPITRE XXXIV

Depuis que Christiane avait passé quelques jours chez elle, Beryl avait pris l’habitude d’aller tous les jours chez les Colebrook. Evie évitait soigneusement d’être là au moment de ses visites.

— Je le regrette beaucoup, mais je n’aime pas ton amie, l’aristocrate. Je comprends que ce soit un grand réconfort pour toi de parler de ce pauvre M. Sault, mais moi, je ne peux pas la supporter. Ronnie dit qu’il s’explique très bien mon antipathie. Christiane, crois-tu (tu ne te fâcheras pas) que miss Merville soit… une honnête fille.

— Honnête ? Est-ce que cela signifie qu’elle va à l’église ?

— Ne fais pas la bête. Crois-tu qu’elle soit vertueuse ? Ronnie dit que dans la haute société il y a des femmes très légères. Il dit aussi que si c’était vraiment par amour, ce ne serait pas si mal, car l’amour excuse tout. Seuls ceux qui font des mariages d’argent sont des misérables.

— Comme Beryl, par exemple, dit Christiane. Et l’amour excuse tout… Or, du moment que tu aimes Ronald Morelle…

Evie soupira.

— Sais-tu ce que je pense de Ronnie ? demanda Christiane.

— Je n’ai pas la moindre envie de le savoir, coupa Evie, abandonnant son attitude de martyre.

— Je crois que c’est un misérable ! Tais-toi, je vais te le dire, c’est le pire des vauriens. Il est…

Mais Evie avait mis son manteau et fuyait.

D’après les ordres de l’orthopédiste, Christiane devait se coucher de bonne heure. Elle faisait des progrès extraordinaires et avait descendu toute seule l’escalier ce jour-là. Elle était étendue toute habillée sur son lit quand Beryl entra.

— Vous allez me comparer à la femme du pasteur faisant des visites de charité et allant voir les malades, dit-elle, car j’ai apporté aujourd’hui un panier plein de fruits.

— Merci, dit Christiane. Avez-vous rencontré Evie ?

— Non, je la croyais sortie.

— Elle se cache, dit calmement Christiane.

— Elle ne m’aime pas, je suppose ?

Christiane fit un signe de tête affirmatif.

— Ronnie lui-même est peut-être charmant ; mais vu par les yeux d’Evie il est… il n’y a qu’un mot qui puisse lui être appliqué, et j’ai promis à maman de ne plus jamais le prononcer. Aucune nouvelle ?

— Si, j’ai reçu une lettre.

— Moi aussi ! dit Christiane triomphante, et elle tira de sa blouse une enveloppe bleue.

— Elle est écrite par l’aumônier de la prison et dictée par Ambroise. Une lettre digne de lui. Il parle de la bonté de tout le monde envers lui et il me fait une description minutieuse de sa cellule, uniquement pour me faire croire qu’il est confortablement installé.

Christiane avait eu à peu près la même lettre.

— C’est Sir John Maxton qui le défend, dit Beryl. C’est un très grand avocat.

Elles se regardèrent et eurent toutes deux la même pensée.

— L’avocat le plus capable, le meilleur, le jury le plus indulgent, rien de tout cela ne pourra sauver Ambroise. Elles se regardèrent un long moment, les yeux dans les yeux. Beryl ne resta pas longtemps chez Christiane. Elles parlèrent ensuite de banalités ; elles semblaient toutes les deux très calmes.

Beryl en rentrant chez elle trouva Jan Steppe qui l’attendait au salon. La femme de chambre n’eut même pas besoin de lui dire qu’il était là : elle avait senti sa présence avant même que la porte soit ouverte.

Elle avait peu vu Steppe ces derniers temps et elle allait devenir sa femme… Elle ne voulait pas y penser. Elle n’avait pas été très sincère quand elle avait dit à Christiane qu’elle n’avait aucune imagination. Elle faisait un grand effort pour ne pas imaginer ce que serait sa vie quand elle aurait épousé Steppe.

Jan Steppe trouvait qu’il voyait bien peu sa fiancée et qu’ils étaient encore des étrangers l’un pour l’autre. Il avait à parler sérieusement à Beryl.

— Je vous attends depuis plus d’une heure, lui dit-il. Vous pourriez dire avant de sortir à quelle heure vous comptez rentrer, hein, Beryl ?

Un avant-goût de la vie conjugale, se dit Beryl. Mais elle n’en fut pas surprise le moins du monde. C’était exactement ce qu’elle attendait de Jan Steppe.

Plus tard quand ils seraient mariés, il jurerait en lui parlant et la gronderait. Mais elle protesta quand même.

— Je vais et viens comme je l’entends, répondit-elle avec le plus grand calme. Préparez-vous à m’enfermer à clef si vous voulez toujours me retrouver où vous m’aurez laissée ; mais alors je demanderai le divorce en invoquant votre cruauté !

Il sourit avec indulgence.

— C’est là votre plan ? Asseyez-vous près de moi, Beryl. Il faut que nous bavardions un peu.

Elle obéit. Il passa un bras autour de sa taille et elle vit sa grosse main poilue.

Elle frissonna.

— Pourquoi tremblez-vous, Beryl ? Vous n’avez pas peur de moi, hein ? demanda-t-il en se penchant et en approchant sa figure basanée de la sienne.

— Je… Je ne sais pas. Ses dents claquaient. Elle avait peur. En un instant tout son courage, toute sa philosophie s’étaient évanouis. Elle essayait par un gros effort de volonté de ne pas se mettre à crier. Son éducation, sa culture, tout ce qui en elle était le fruit de la civilisation, s’écroulait à son contact. Elle n’était plus qu’une femme, un être primitif et incapable de raisonner : une femme aux prises avec un maître sauvage.

— Mais qu’est-ce qui se passe, hein ? Vous avez donc peur que je vous embrasse ? Mais je vais bientôt être votre mari. Je peux bien vous embrasser ? Allons, qu’avez-vous, Beryl ?

Elle se leva, les jambes tremblantes.

Il la regarda et vit qu’elle était blême. Steppe eut peur. Il la désirait violemment. Elle avait pour lui cet attrait qui manquait aux autres femmes, elle avait des qualités qu’il n’avait pas lui-même. Peut-être allait-elle tout casser. Il s’attendait à ce qu’elle arrachât sa bague de sa main tremblante et à ce qu’elle la jetât à ses pieds. Mais au contraire elle s’excusait :

— Je suis désolée, monsieur Steppe… c’est stupide de ma part. Je viens d’avoir une journée très fatigante. Elle était essoufflée comme si elle venait de courir longtemps.

— Bien sûr, Beryl, je comprends. Je suis trop rude pour vous, hein ? Mais c’est à moi de m’excuser, et je m’excuse. Bons amis, hein ?

Il lui lendit la main et en frissonnant elle mit sa main glacée dans la sienne.

— Le docteur revient bientôt ? Très bien. Vous ne lui avez pas envoyé les journaux, hein ? Non, c’est vrai, il peut se les procurer là-bas.

Enfin il la laissa seule. Elle put réfléchir tranquillement et chercher les causes de son insurmontable terreur.

Ayant recouvré son sang-froid (aux environs de quatre-heures du matin) elle arriva enfin à trouver la cause de sa folle terreur. Elle avait de Steppe une horreur physique qu’elle n’arrivait pas à vaincre : c’était l’évidence même. Elle essaya de raisonner froidement : il valait mieux que Ronnie. Il avait certains principes tandis que Ronnie n’en avait aucun. Peut-être s’habituerait-elle peu à peu à lui. Elle ne songea pas à rompre ses fiançailles et, chose curieuse, elle ne pensa pas un seul instant à son père. Ce n’était ni par devoir filial, ni par esprit d’expiation qu’elle consentait à ce mariage mais parce qu’il lui fallait un compagnon quelconque pour partager sa triste vie.

CHAPITRE XXXV

Le lendemain, elle reçut un télégramme de son père lui annonçant son retour. Le Dr Merville venait de lire certains articles de presse qui l’avaient inquiété et il avait hâte de retourner à Londres.

Elle n’alla pas le chercher à la gare et n’était pas à la maison à son arrivée. Les jours suivants, elle le vit peu. Il semblait très occupé et passait la plus grande partie de son temps chez Steppe. Un soir elle dîna chez Steppe avec son père. Sault devait passer en jugement la semaine suivante et son nom ne fut même pas prononcé. C’était déjà comme si il était mort. Elle eut la tentation de parler de lui, mais elle n’en fit rien. Toute discussion serait inutile, à quoi bon redire indéfiniment les mêmes choses ?

Dans l’auto qui les ramena, le docteur était d’une gaieté inaccoutumée. Autrefois Beryl aimait à le voir de bonne humeur, mais elle avait remarqué, depuis quelque temps, que la fausse gaieté de son père ne durait pas et qu’elle était toujours suivie d’un appel à son dévouement filial.

Ce n’est qu’au moment de lui dire bonsoir qu’il parla :

— Ne trouves-tu pas, ma chérie, que vous devriez écourter vos fiançailles ? demanda-t-il d’un ton qu’il s’efforçait de rendre naturel. Steppe n’a pas envie d’un grand mariage. Il n’y aura qu’un mariage civil et ensuite un lunch avec quelques amis intimes.

— Est-ce lui qui désire écourter nos fiançailles ? Veut-il se marier tout de suite ?

— Non, pas tout de suite, mais… la semaine prochaine, par exemple. Je trouve que c’est une excellente idée.

— Non, non ! dit-elle avec véhémence. Pas avant un mois. La semaine prochaine, c’est beaucoup trop tôt. Je suis désolée de te contrarier, papa, mais je t’assure que c’est impossible.

— C’est sans grande importance, répondit son père, d’un air indifférent, mais ses yeux démentaient ses paroles. Steppe avait dû lui donner des instructions très précises, car ce n’était certainement pas le docteur qui avait eu l’idée de hâter leur mariage. Peut-être Steppe avait-il aussi demandé qu’elle se marie en gris. Il était tout à fait homme à désirer que sa femme se marie en gris.

Jan Steppe, malgré toute sa fortune et son expérience de la vie, avait encore un peu du caractère de ses ancêtres, les Boers. Il y avait une chose au monde à laquelle il tenait par-dessus tout : sa Bible. Il y avait inséré quatre feuilles volantes sur lesquelles était inscrite toute sa généalogie.

Dans son bureau étaient suspendus les portraits de ses parents dans des cadres dorés. Il était membre de l’Église réformée et avait son banc à l’église de Heidelberg où il était né et avait été baptisé. Il croyait que le droit marital permet d’exiger des femmes une stricte obéissance. Pour lui, la principale qualité des femmes était d’être prolifique. Il aurait pardonné l’infidélité, mais la stérilité était impardonnable. Issu lui-même d’une race de fermiers, éleveurs de bétail, il évaluait les êtres humains comme il aurait évalué du bétail.

Instinctivement, Beryl l’avait senti : c’est depuis cette découverte qu’elle n’arrivait plus à vaincre sa répugnance, mais elle ne s’en rendit compte que beaucoup plus tard.

Le jour du jugement était proche. Sir John Maxton avait vu deux fois son client. Après sa seconde entrevue il avait été chez Beryl Merville.

— J’ai vu Sault, lui dit-il. Il m’intrigue beaucoup. Quel homme est-ce ? Il exerce sur moi un attrait curieux, mais je ne le comprends pas. Il y a des jours où je voudrais n’avoir pas accepté cette cause, et ne croyez pas que c’est parce qu’elle est désespérée, mais… Il se tut, trouvant difficile de rendre clairement sa pensée.

— Mais ?

— Il est extraordinaire. Je suis rarement enthousiaste : je connais peut-être trop bien les hommes et j’ai trop vu leur bassesse et leur méchanceté. Sault est si différent des autres. J’étais venu discuter son cas avec lui ; et je me suis vu tout à coup l’écoutant attentivement. Il me parlait de l’immortalité de l’âme. Il dit que ce que nous appelons l’immortalité peut être résumé dans une formule mathématique. Il limite l’infini à un cercle, et il m’a convaincu. Je me suis senti l’âme d’un élève de première, écoutant avec respect et admiration un professeur remarquable. Non, ce n’est pas ça… il y avait une sorte de douceur, une sorte de clarté… il avait l’air d’un Christ. Drôle de chose à dire d’un homme qui, de sang-froid, a commis deux crimes, mais c’est un fait. Beryl, il est impossible de le sauver, il faut que je vous le dise. Je ne peux pas croire que si nous arrivions à savoir qui était ce Moropulos, nous n’aurions pas une planche de salut ; mais il refuse d’en parler. Je l’ai tué, dit-il, à quoi bon discuter ? Je l’ai tué de sang-froid. Il était ivre ! Je ne risquais rien. Je voulais le tuer. Quand j’ai traversé la chambre, j’ai vu qu’il était mort, s’il avait été encore vivant, j’aurais tiré un second coup. Que faire ? S’il ne s’était pas agi de lui, j’aurais renoncé à la cause. Il y a un coffre-fort mystérieux dans cette histoire ; vous devez le savoir par les journaux. On a trouvé ce coffre-fort chez le Grec, et il a servi de cachette, mais que contient-il ? Il ne peut être ouvert que si on connaît le mot du coffre. J’ai tout de suite soupçonné Sault de le savoir et j’ai essayé de provoquer ses confidences. Il n’a pas menti : il connaît le mot ; mais il a refusé de me le dire. Il ne ment jamais : s’il dit ignorer une chose, inutile d’insister, c’est qu’en effet il l’ignore. Beryl, votre père sait-il quelque chose à ce sujet ?

— Je ne le crois pas. Papa dit que Ronnie va assister au jugement. Sera-t-il témoin ?

Sir John avait vu Ronnie ce jour-là et pouvait la renseigner.

— Ronnie doit faire le compte rendu de l’audience pour son journal. Qu’est-ce que Sault a bien pu lui faire ? Il est tout particulièrement méchant quand il parle de lui. Sault est l’antithèse de Ronnie. L’un près de l’autre, ils jureraient comme jurent deux couleurs trop différentes. J’ai demandé à Ronnie s’il aimerait venir chez moi. La maison des Kenniven est à ma disposition, ils sont tous à Monte-Carlo, mais il a refusé sans hésitation. Pourquoi a-t-il une telle haine contre Sault ? Il dit qu’il attend impatiemment le jugement.

Beryl sourit.

— « Car, hélas ! les méchants tendent leur arc et tirent, profitant de l’obscurité, pour abattre les cœurs loyaux », récita-t-elle lentement.

CHAPITRE XXXVI

Ronald aussi aimait les citations, surtout les citations tirées de l’Écriture Sainte. Quand il était à l’école, ses camarades jouaient à un jeu qu’ils appelaient « l’essai de la chance ». Ils mettaient une Bible sur la table, glissaient un couteau entre les pages et le passage sur lequel se trouvait posé le couteau devait les aider à résoudre une difficulté quelconque.

Ronnie avait gardé cette habitude d’enfant ; et quel que fût le problème qui l’occupait, il prenait le Livre et y cherchait une solution. Il se servait alors d’une petite épée qu’il avait achetée à Tolède, une copie de l’épée du Connétable. Elle était toute petite. Son manche était en or, et sa lame étincelait.

— C’est extraordinaire ce que c’est utile, Christiane, dit Evie à qui il avait montré son système. L’autre jour, quand j’étais en train de me demander si tu allais guérir pour tout de bon ou si ce ne serait qu’une amélioration momentanée, car je ne crois pas aux orthopédistes, j’ai glissé une épingle à chapeau dans la Bible et devine quelle a été la réponse ?

— Méfiez-vous des orthopédistes ? dit paresseusement Christiane.

— Non, c’était « Préparez-vous à voir la joie et le bonheur, car les os que vous aviez brisés guériront ! »

— Mes os n’ont jamais été brisés, dit Christiane. Mais comment peux-tu, toi si pieuse, faire de telles singeries avec la Bible ?

— Ce ne sont pas des singeries, répondit Evie avec aigreur ; la Bible est censée vous aider dans vos difficultés.

— Quoi qu’il en soit, mes os se réjouissent que Ronnie étudie la Bible avec tant de soin, dit Christiane.

Evie savait que parler de Morelle avec sa sœur était perdre son temps. Ronnie était pour Evie l’homme parfait. Elle trouvait, même dans ce que Christiane appelait des singeries, une piété qu’elle n’aurait jamais soupçonnée chez lui, et qui était toute à son honneur. Christiane était injuste, mais elle espérait avec le temps la voir changer d’avis. En attendant, Ronald Morelle était en train de convertir Evie à ses principes. Insensiblement ses idées prenaient le cours qu’il voulait leur voir suivre. Elle avait accepté définitivement ses vues sur le mariage. Elle se sentait très supérieure aux autres maintenant. Elle en était arrivée à regarder avec dédain le mariage lui-même, institution démodée. Mais jusqu’à présent, cette parfaite sagesse de Ronnie, ses vues larges, n’étaient encore pour elle que des théories.

Le moment approchait où il allait falloir mettre ses actes en rapport avec ses paroles. Elle n’était pas bête, malgré sa vanité puérile. Elle avait des idées étroites mais elle était foncièrement honnête. Morelle aurait pu l’amener à adorer le diable qu’elle serait restée honnête et « comme il faut ». Ronnie devait aller en Italie après le jugement. Il avait gagné de l’argent, et, quoique pas très riche, il avait ajouté à la fortune héritée de ses parents, de grosses sommes dues à son association avec Steppe. Il avait l’intention de rompre avec Steppe. Il voulait acheter une propriété soit dans le midi de la France, soit en Italie. Evie savait qu’elle l’accompagnerait s’il le lui demandait. Elle savait aussi qu’alors elle ne serait plus jamais ce qu’elle appelait une honnête fille. Cette pensée l’horrifiait. Pour elle, malgré tout, l’anneau de mariage gardait toute sa valeur. L’emprise de Ronnie diminuait : leur familiarité avait provoqué ce changement des valeurs. Elle avait revu un de ses amis d’enfance. Il avait été au Canada avec ses parents et lui racontait de longues histoires. Il lui parlait d’immenses chaînes de montagnes couvertes de neige, de fermes confortables. Ces récits l’avaient intéressée d’abord, puis émue. Et elle était fière de l’empire qu’elle exerçait sur lui ! Il admirait son « habitude du monde ». Ronnie, lui, n’avait naturellement jamais la moindre humilité, et il avait beau l’appeler sa bien-aimée, elle ne l’impressionnait pas, elle ne le faisait pas rougir et il ne se sentait pas gauche devant elle. Elle avait l’illusion d’être une grande dame pour Teddy Williams, illusion qu’elle perdrait bien vite quand elle habiterait une villa de marbre, à Palerme. Et Teddy attachait beaucoup d’importance au qu’en dira-t-on. Et pourtant… on ne pouvait pas le comparer à Ronnie.

Elle avait consenti à aller voir Ronnie chez lui. Elle était bien près de perdre la tête au moment où elle lui fit cette promesse et cette perspective un peu affolante lui faisait complètement oublier Teddy. Le grand événement devait avoir lieu le lendemain du retour de Ronnie. Pendant ce temps, Ronald Morelle qui avait peur de s’ennuyer aux Assises, organisait son voyage.

La veille de son départ, il alla voir Mme Ritti.

— Oui, Lola sera ravie ; mais il faut qu’elle voyage avec sa femme de chambre. Soyons prudents, n’est-ce pas ? On rencontre dans les endroits les plus invraisemblables des gens qu’on connaît. Et je ne veux pas qu’on puisse dire du mal d’une seule des jeunes femmes qui habitent ici.

CHAPITRE XXXVII

L’affaire d’Ambroise Sault passa tard dans l’après-midi, le troisième jour des Assises. Les deux premiers jours furent occupés par une affaire frauduleuse compliquée ; il était quatre heures de l’après-midi quand Sault, escorté par trois gardiens, entra dans la salle d’audience et écouta la lecture de l’acte d’accusation.

La charge retenue contre lui était ainsi rédigée : « Il avait tué Paul Dimitri Moropulos, à l’aide d’un revolver, crime avec préméditation contre le sus-nommé Paul Dimitri Moropulos. »

Il plaidait « coupable », mais la Cour plaidait « non coupable » suivant l’usage consacré par la loi en Angleterre. Les interrogatoires furent courts, le serment des jurés, et les autres formalités étaient terminées quand la Cour se leva.

Le Palais de justice de Wechester est très ancien. D’après la légende, le roi Arthur lui-même siégea dans le grand hall. C’est un sombre édifice avec de grands piliers, polis par le contact de trente générations de plaignants.

— Je savais que j’allais m’ennuyer, se plaignit Ronnie. Pourquoi diable n’ont-ils pas commencé l’audience lundi ?

— En partie parce que je ne pouvais pas être là avant aujourd’hui, dit Sir John. Le juge a consenti à la retarder parce que cela me convenait mieux. J’avais un cas important en ville. Et en partie aussi parce qu’il voulait en avoir fini avec cette affaire de fraude avant de s’occuper du crime. Vous ennuyez-vous vraiment beaucoup, Ronnie ? Il le regardait avec attention.

— N’importe qui s’ennuierait dans une ville qui n’offre pas d’autre distraction qu’un vieux cinéma décrépit.

— Je vous ai aperçu au moment où je sortais de la gare, et, à moins d’avoir rêvé, il me semble vous avoir vu en voiture avec une jeune femme. D’habitude vous ne vous ennuyez jamais auprès d’une femme.

— C’est la fille d’un de mes vieux amis, dit Ronnie d’un ton froid.

— Vous en avez de la chance d’avoir tant de vieux amis qui ont tous de si jolies filles ! dit sèchement Sir John.

Ronnie était au Palais le lendemain matin, à dix heures. La salle était pleine. Le juge, dans sa robe rouge, entra, précédé du Shérif et suivi de l’aumônier ; quelques secondes plus tard on entendit un bruit de pas : c’était Ambroise Sault ; il montait l’escalier conduisant au box des accusés.

Il entra dans le box, appuya ses grosses mains sur le bord et salua le juge. Ensuite ses yeux errèrent sur le public ; il regarda Sir John, en robe, coiffé de sa perruque et lui sourit ; son regard glissa avec indifférence sur les journalistes et s’arrêta enfin sur Ronald Morelle. Sa figure resta impassible, sans qu’on pût deviner ce qu’il pensait. Ronald rencontra son regard et lui sourit. Cet homme était venu chez lui avec l’intention de le tuer ; si Ronnie n’avait pas su mentir, s’il avait manqué de présence d’esprit, Sault l’aurait tué. C’est à cela qu’il pensait en le regardant. Son ennemi était pris : il n’était plus dangereux. Son sourire était une provocation. Sault resta imperturbable. Il sembla même à Sir John, qu’il regardait Ronald avec attention, et qu’il y avait dans son expression une étrange honte qui le transfigurait et rendait son regard plus humain.

Les audiences ennuyaient toujours Ronnie. Elles étaient si lentes et si monotones ; il y avait tant de détails assommants et en général sans aucun intérêt. Pourquoi se donnaient-ils tant de mal ? Sault était coupable, l’avouait lui-même, et pourtant ils le traitaient comme s’il était innocent. Quelle importance cela pouvait-il bien avoir qu’il ait été huit ou neuf heures quand l’agent avait arrêté sa voiture dans Woking Street et lui avait demandé son permis ? Pourquoi s’encombrer d’une attestation médicale constatant le trajet de la balle ; Moropulos était mort ; qu’importait que la balle fût ou non en plomb ?

De temps en temps, l’ennui le chassait de l’audience. Il n’avait rien à faire, sa description de Sault dans son box, ses impressions d’audience avaient été écrites le matin même avant l’audience. Le verdict était connu d’avance.

Et pourtant ils parlaient encore, ces sales hommes de loi ! Le vieux juge continuait à poser des questions inutiles.

Sir John, dans sa plaidoirie, avait tenu compte de l’aveu de son client. Sault se sentait moralement coupable. C’était au jury de décider si, devant la loi, il était coupable.

Un homme, qui est en état de légitime défense, a le droit de tirer même si, en se défendant, il tue celui qui l’attaque. Le revolver appartenait à Moropulos ; n’était-il pas juste de supposer que Moropulos avait apporté ce revolver avec l’intention de tuer Sault ? Il l’avait certainement menacé de son arme. Et le juge en avait tenu compte, ses questions étaient aiguillées de façon à connaître le caractère et les habitudes du mort. Steppe au banc des témoins aurait sauvé la vie du prisonnier. Ronnie Morelle en savait assez pour éclairer le juge. Steppe n’était pas venu ; Ronnie aurait trouvé très amusant qu’on lui suggère l’idée d’être un témoin à décharge.

L’audience finit avec une rapidité inattendue.

On fit l’appel des jurés, et chacun répondit à l’appel de son nom.

— Messieurs les jurés, avez-vous rendu votre jugement ?

— Oui.

La voix était faible et presque inintelligible.

— L’accusé est-il ou non coupable ?

Un temps.

— Coupable.

Il y eut un bruit, comme un chuchotement. Une courte explosion d’un bruit vite étouffé, puis le silence.

— Ambroise Sault, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Ambroise était assis, les deux mains sur le devant du box, sa tête était penchée. Il avait l’air très calme et semblait écouter avec attention.

— Rien ! répondit-il.

Sa voix claire résonna dans la salle. Ronnie le vit regarder l’endroit où était assis Sir John, et sourire, du même sourire d’encouragement qu’un avocat au client condamné. On aurait dit qu’il voulait donner du courage à Sir John Maxton. Ce sourire du condamné à l’avocat était inouï.

Le juge était assis, très droit. Il avait 70 ans et sa figure était toute ridée. Par-dessus sa perruque, il y avait un carré de soie noire ; un coin du carré retombait sur son front.

— Accusé, le jury a prononcé son jugement, après avoir examiné les faits. Il s’arrêta court. Ronnie s’attendait à entendre la sévère réprimande qui précède la sentence suprême, mais le juge continua à accomplir son sinistre devoir, sans y ajouter de commentaire.

— La sentence de la Cour ordonne que vous soyez renvoyé à la prison et de là au lieu même de l’exécution. Vous serez pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive ; et votre corps sera enterré ensuite dans l’enceinte même de la prison, où vous avez subi votre peine. Que Dieu ait pitié de votre âme !

Ambroise écoutait, ses lèvres remuaient. Il se répétait à lui-même, mot à mot, la sentence suprême.

Un gardien lui toucha le bras et le tira de son rêve. Il sursauta, sourit comme pour s’excuser et s’en alla, on ne le revit plus.

— Au revoir, mon ami, moi je vous reverrai encore une fois, dit Ronnie.

Il avait décidé de tout faire pour assister à l’exécution.

Dans le hall où il alla voir passer le juge avec ses hallebardiers et ses trompettes, se trouvait Sir John. Il avait les yeux rouges, ce qui amusa beaucoup Ronald.

— Rentrez-vous en ville cette nuit, Ronnie ?

— Non, Sir John, je ne pars que demain matin.

Sir John fronça les sourcils d’un air pensif.

— Vous l’avez vu ? Avez-vous jamais rencontré un homme comme lui ? Je suis étonné, déconcerté. Pauvre Sault, et pourtant pourquoi « pauvre », pauvre humanité plutôt. Elle perd une grande âme.

— C’est peut-être une grande âme mais c’est aussi un meurtrier, dit Ronald, sarcastique. Il a brutalement tué deux hommes…

— Il n’a rien d’une brute, interrompit sir John. Je rentre par le dernier train. Je dîne chez le juge, et il m’a demandé de vous emmener chez lui.

— Merci, j’ai beaucoup à faire, répondit Ronnie avec une telle hâte que l’autre le regarda avec attention.

— Je suppose que vous êtes seul ici ?

— Tout seul… Je vous le jure mais j’ai promis de rentrer en voiture avec un ami.

— Avec « un » de vos amis ?

À ce moment-là Lola entra.

— Je vous cherchais, Ronnie, je m’ennuie à pleurer…

Sir John les regarda partir et secoua la tête.

— Quel être ignoble, dit-il. Emmener « l’aimée de son cœur » à ce sinistre carnaval de la douleur.

CHAPITRE XXXVIII

Tard dans l’après-midi, Christiane reçut un petit mot.

— Maman, est-ce que cela te serait égal que j’aille passer la nuit chez Mlle Merville ?

Mme Colebrook secoua la tête sans répondre. Elle vivait, depuis quelque temps, dans une atmosphère de deuil, et elle avait adopté l’attitude résignée de l’être le plus malheureux du monde.

— Personne d’autre que moi ne semble penser à ce pauvre M. Sault, avait-elle déjà dit souvent. Je ne peux pas te comprendre, Christiane, après tout ce qu’il a fait pour toi. Je n’ose pas dire que tu n’as pas de cœur, car je ne pourrai jamais croire qu’un de mes enfants soit si ingrat. Tu es jeune.

— Crois-tu donc que M. Sault serait content de savoir que toute la journée tu pleures en pensant à lui ? demanda patiemment Christiane.

— Bien sûr qu’il serait content s’il savait que quelqu’un pleure des larmes silencieuses en pensant à lui.

En somme, Mme Colebrook préférait rester toute seule ce soir-là. Les dernières éditions donneraient la nouvelle du jugement. Evie serait sortie elle aussi. Elle allait au théâtre avec Teddy Williams.

— Ça c’est vraiment sans cœur, songeait Mme Colebrook ; mais Evie avait une excuse : M. Sault n’avait jamais rien fait pour elle et elle ne l’aimait pas.

Christiane alla chez sa nouvelle amie. Elle vit un instant le docteur dans le hall, et le Dr Merville, en tant que médecin, était charmant.

— Vous m’ouvrez une nouvelle carrière, mademoiselle Colebrook, dit-il en riant. Je suis presque décidé à devenir ostéopathe sur mes vieux jours ! Vraiment, vous faites des progrès merveilleux.

C’est dans la petite chambre de Beryl, c’est là qu’elle apprit la nouvelle.

— Bien entendu, nous nous y attendions, dit-elle. Sir John a-t-il télégraphié quoi que ce soit sur l’attitude d’Ambroise… Comment a-t-il supporté le jugement ?

— Voilà le télégramme.

Christiane lut :

« Sault condamné à mort. Il a montré un calme et un courage admirables. »

— Naturellement, dit Christiane tranquillement. Je suis contente que cette épreuve soit terminée, et pourtant je sais que pour lui ce n’était pas une épreuve. Beryl, j’espère que nous serons dignes de notre ami ? Il y a des moments où j’ai terriblement peur. C’est un lourd fardeau pour un esprit aussi mal équilibré que le mien. Mais je crois que je le supporterai, sans montrer une faiblesse stupide. Je voudrais presque que ce soit moi qui épouse Steppe. Cette perspective me distrairait… non, elle ne me distrairait pas. Et, vous, elle ne vous distrait pas non plus.

— Je ne veux pas être distraite, et ne plus penser à Ambroise, dit Beryl. Nous ne pouvons rien, Christiane. Nous n’avons jamais rien pu. Ambroise lui pourrait faire appel du jugement, mais bien entendu, il n’en fera rien. J’ai eu l’idée folle d’aller le voir. Mais je ne crois pas que je pourrai le supporter.

Christiane hocha la tête.

Elle le voyait chaque jour, il ne la quittait pas ; il était assis là, maintenant, les mains croisées, pensif. Elle évitait de dire quoi que ce soit qui puisse le blesser. Quand Evie l’agaçait, comme elle l’avait fait encore dernièrement, l’idée qu’Ambroise la désapprouverait avait arrêté sa verte réplique.

Beryl avait fait mettre un autre lit dans sa chambre. Elles se redirent toutes les paroles de Sault. Il avait étonnamment peu parlé.

— Vous a-t-il dit qu’il vous aimait, Beryl ?

Beryl hésita un instant.

— Oui, dit-elle enfin.

— Vous ne vouliez pas me le dire, n’est-ce pas ? Vous aviez peur de me faire de la peine ? Non, rassurez-vous. J’aime qu’il vous aime. Je ne vous envie pas une seule de ses pensées. Il fallait qu’il aime un être d’une façon humaine. J’ai toujours trouvé que la seule chose qui manquait au Christ, c’est quelque chose d’humain. Ce n’est pas un blasphème, n’est-ce pas, de le penser ? Mais il lui manquait l’expérience. Il n’avait pas les sentiments d’un père parce qu’il n’avait lui-même jamais été père. Ni mari, ni mari aimant sa femme.

 

***

 

Le lendemain Evie était très énervée. En général, elle était calme et avait beaucoup d’empire sur elle-même. Elle répondit sur un ton désagréable à sa sœur quand celle-ci lui demanda si elle s’était bien amusée au théâtre ; elle s’en excusa cinq minutes après.

— Maman m’a attrapée, parce que j’ai été au théâtre le jour où a été rendu le jugement de ce pauvre Ambroise, dit-elle. Mais je t’assure que personne ne peut en être plus triste que moi. Tu n’es pas comme maman. J’aurais dû comprendre que ta question n’avait rien d’ironique.

— Comment va Teddy ? Je me le rappelle tout petit garçon. Est-ce que tu l’aimes, Evie ?

Evie serra les lèvres.

— Il n’est pas mal, avoua-t-elle. Mais si jeune… si naïf.

— Tandis que toi, vieille femme expérimentée ! dit Christiane en souriant. Tu me donnes l’impression que moi j’ai cent ans !

Oui, Evie était nerveuse. Elle était plus coquette que jamais.

— Ou vas-tu ce soir, dans tes belles nippes ?

Evie eut l’air peinée.

— Quelle expression vulgaire, Christ. J’ai rendez-vous avec une de mes amies.

— Où vas-tu, Evie ? insista Christiane.

— Je dois voir Ronnie, puisque tu tiens à le savoir. Tu me forces à mentir quand je n’en ai pas envie, dit-elle, furieuse. Pourquoi ne peux-tu pas me laisser tranquille ?

Christiane soupira.

— Oui, pourquoi ? dit-elle avec lassitude. Ce qui doit arriver arrivera ; je ne suis pas responsable de toi, et c’est stupide d’essayer de faire quelque chose. Au revoir, Evie, et bonne chance.

Evie fut étonnée de ce souhait.

Mais elle se dit avec raison qu’elle avait elle-même assez de soucis sans s’occuper encore de tout ce que disait Christiane et de ses propos incohérents. Son principal souci était son manque de mémoire. Elle avait complètement oublié, dans l’émoi que lui avait causé cette demande en mariage, ce que Ronnie lui avait dit et s’il lui avait demandé de la rencontrer au parc ou si elle avait promis d’aller directement chez lui. Et pourtant ils avaient décidé quelque chose, elle en était sûre.

Elle résolut d’aller directement chez lui.

Beryl prit la même décision.

— Steppe et moi, nous allons chez Ronnie ce soir, dit le Dr Merville. Ce sera une espèce de réunion du conseil. Jan quitte Londres demain. Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui demander son avis à propos de quelque chose qui m’intéresse tout particulièrement. Tu ne lis pas les journaux financiers, Beryl ? Tu n’as rien entendu dire de… désagréable, par les Fennings ou par d’autres ?

Elle fit un signe de tête négatif.

— Jan m’a encore demandé de tes nouvelles. Je ne peux pas arriver à le faire parler d’autre chose. Je pense qu’il va falloir que tu te décides et que tu fixes la date de ton mariage. Il mettait ses gants, opération qui lui permettait de lui parler sans la regarder. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il commence à s’impatienter. Fais ce qui te plaira, mais cette incertitude est une dure épreuve pour mes nerfs.

Elle ne répondit pas, mais en l’accompagnant à la porte, elle prit brusquement une décision.

— Combien de temps resterez-vous chez Ronnie ?

— Une heure. Pas plus longtemps, je pense, pourquoi ?

— Je voulais le savoir.

C’était une faiblesse, une lamentable faiblesse de sa part ; un lâche expédient. Elle le savait, mais dans son désespoir, elle saisissait le brin de paille qui flottait sur le courant qui l’entraînait vers une destinée effroyable. Ronnie devait la sauver : Ronnie sur qui elle avait des droits. Quelle amère et triste confession d’être obligée d’avouer qu’elle l’aimait, tout en le méprisant ! Elle aimait les deux moitiés d’un être parfait. Sault et Ronnie Morelle étaient l’âme et le corps de son amour. Elle se méprisait elle-même, et pourtant elle savait que c’était là la vérité. Ronnie devait l’aider ; peut-être serait-il touché de son désarroi ? Et peut-être ne ferait-elle pas en vain appel à son honneur ? Tout valait mieux que Steppe, se disait-elle avec horreur, tout ! Elle rêvait de Steppe. Quels rêves ou plutôt quels cauchemars ! Dans la journée, elle arrivait à ne plus y penser, puis venait la nuit ! Et ces rêves qui la torturaient recommençaient. Mais peut-être n’étaient-ils que le reflet de sa propre nature, de sa vilaine nature ? Elle était complètement dégoûtée d’elle-même.

Si Ronnie lui manquait…

— Ronnie t’abandonnera ; tu sais qu’il t’abandonnera, murmurait la voix de la raison.

Il fallait tenter un dernier effort.

CHAPITRE XXXIX

Un valet de chambre ouvrit la porte à Evie Colebrook.

— M. Morelle est sorti, mademoiselle. Vous attend-il ?

Elle était affolée, prête à saisir le moindre prétexte pour se sauver.

— Oui, mais je reviendrai.

François ouvrit la porte toute grande.

— Si mademoiselle veut attendre un instant… peut-être M. Morelle reviendra-t-il bientôt.

François était petit, il avait une vilaine tête, et son nom était un faux nom. En réalité il s’appelait Otto, et était Suisse allemand. Elle entra timidement dans le salon et fut impressionnée par la richesse des meubles. Elle ne voulut pas s’asseoir, préférant aller et venir. Elle était ravie de l’occasion de voir à loisir, le cadre où vivait Ronnie. C’était donc là qu’il travaillait avec tant d’ardeur ! Elle posa doucement sa main sur la grande table noire. François la regardait tristement. Il avait une sœur du même âge et qui, à ses yeux, était aussi jolie qu’Evie. Et puis François commençait à en avoir assez de son patron. Les places ne manquaient pas. Il n’aurait aucun mal à en trouver une autre ; mais Ronnie donnait de bons gages.

Il la vit prendre en main une photographie encadrée.

— C’est M. Morelle, n’est-ce pas ? Elle est mauvaise !

Elle se demandait si François irait aussi à Palerme.

— Oui, mademoiselle, c’est son portrait.

Evie fronça les sourcils d’un air critique.

— Il est deux fois plus beau.

— C’est possible, mademoiselle, répondit François sans enthousiasme.

C’était la première fois qu’il faisait une telle réponse. Il s’émerveilla de sa propre témérité.

— Mademoiselle, vous ne vous fâcherez pas si je vous dis quelque chose, demanda-t-il d’une voix tremblante.

Evie le regarda, étonnée.

— Mais non, certainement pas.

— Et vous me promettez de ne pas le dire à M. Morelle.

— Cela dépend – elle hésita. – Oui, je vous le promets.

— Mademoiselle, dit François, j’ai une sœur qui a votre âge. Elle s’appelle Freda, et mademoiselle, quand je vous vois ici, je pense à elle, et je me dis qu’il faut que je vous parle. Mademoiselle, je n’aime pas vous voir ici ! dit-il d’un air dramatique.

Evie devint écarlate.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Je vous ai mise en colère, dit François furieux contre lui-même. Vous me trouvez bête, mais je vous assure que je vous parle avec tout mon cœur.

Il n’y avait qu’un moyen de se tirer de cette étrange conversation. Elle parla comme parle une femme pleine d’expérience.

— Mais bien sûr. J’apprécie ce que vous m’avez dit, François. Si je voyais une jeune fille… enfin… se compromettre, je veux dire une jeune fille qui n’a pas mon expérience de la vie, je dirais la même chose que vous, mais…

On frappa à la porte. François jeta un coup d’œil suppliant dans sa direction, et elle le rassura d’un signe de tête.

— Vous voilà, Ronnie… ne m’aviez-vous pas dit de venir directement ici ?

— C’est vous, Evie. Il semblait ennuyé. Je vous avais donné rendez-vous devant la statue.

Evie fut désolée.

— Oh ! je suis navrée, commença-t-elle, mais il continua.

— Des lettres, François ?

— Oui, m’sieur, sur le bureau.

— Bien, sortez.

Mais François hésitait.

— Eh bien ? dit Ronnie avec impatience.

François était mal à son aise.

— Mon frère arrive demain d’Interlaken, pourrai-je avoir ma soirée, m’sieur ?

Ronnie était de très mauvaise humeur ; il n’était pas d’humeur à accorder une faveur quelconque.

— Vous avez vos dimanches et les jours de fête. C’est assez. François sortit, navré.

— Vous devez me trouver méchant, dit Ronnie en riant, tout en l’aidant à enlever son manteau. Mais si vous accordez la moindre faveur à ces gens-là, ils en abusent tout de suite.

Il mit ses mains sur ses épaules et la regarda dans les yeux.

— C’est exquis de vous avoir ici, mais vous êtes venue deux heures trop tôt !

— Vraiment ? dit-elle alarmée. J’étais si bouleversée hier soir que j’ai oublié ce que vous m’aviez dit.

— J’avais dit, dix heures, mais c’est sans importance. Seulement à cette heure-là, François aurait été parti. Que vous êtes délicieuse, Evie ! Si mince, si jeune et si jolie !

Il la prit dans ses bras. Elle lutta, le repoussa et s’échappa enfin, trop hors d’haleine pour parler.

— Vous m’étouffez, Ronnie. Ne m’embrassez pas comme ça. Causons. Vous savez que je ne devrais pas être ici… Mais j’avais si envie de voir votre belle maison.

Il ne la quittait pas des yeux.

— Vous allez faire ce que je vous demande ?

Elle fit oui de la tête, son cœur battait à coups précipités.

— Je ne sais pas, Ronald, je vous aime, mais j’ai… j’ai si peur.

Il l’attira vers lui, et elle s’assit avec hésitation sur le bras de son fauteuil.

— Et je vous emmènerai, où vous emmènerai-je ? demanda-t-il.

— Vous aviez dit quelque part en Italie.

— À Palerme ! C’est si beau, Palerme…, chérie, pensez à ce que ce sera, vous et moi tout seuls tous les deux. Plus de rencontres furtives, plus de sœur désagréable, hein ?

Evie réfléchissait ; il ne troubla pas ses pensées. Elle était charmante, plus charmante encore quand elle se taisait, car elle avait un léger accent faubourien.

— J’aimerais que Christiane puisse venir aussi, dit-elle enfin, avec une note de défi dans la voix. Un changement d’air comme celui-là serait merveilleux pour elle, et j’ai toujours désiré pouvoir le lui procurer.

— Christiane ? Grand Dieu ! Venir avec nous ? Petite folle, ma villa n’est pas un sanatorium !

Il se mit à rire et s’appuya au dossier de sa chaise pour mieux la voir.

— Ronnie, je sais que c’est très audacieux de ma part… mais si vous m’aimez…

Il l’avait prévu. La philosophie qu’il essayait toujours d’enseigner résistait rarement à l’épreuve.

— Je pense, continua-t-elle agacée, que ce serait une déchéance pour vous de m’épouser ?

— Le mariage ! Sa voix était pleine de reproches, il avait l’air d’un homme profondément blessé.

— Vous savez ce que je pense, ce que nous pensons tous deux du mariage, Evie.

— Pourtant, c’est plus honorable !

— Honorable ! dit-il avec mépris. Qui vous respecte ? Qui pense du mal de vous si vous n’êtes pas mariée ? Les gens vous respectent quand vous êtes indépendante. Le mariage ! C’est la forme de l’esclavage inventée par des gens qui en tirent un bon gagne-pain !

— Mais la religion compte pour quelque chose, et la Bible… Ronnie se leva brusquement.

— Nous allons voir ce que dit la Bible, Evie.

Il prit un livre dans la bibliothèque.

Evie était incrédule. La faiblesse de ce moyen lui apparaissait quand il s’agissait de questions aussi graves. Et pourtant elle accepta la petite épée qu’il lui tendit et la glissa entre les pages du livre.

Elle ouvrit le livre.

« Lie à toi… », commença-t-elle, mais il lui arracha le livre des mains.

— Non, dit-il, et il lut rapidement : « L’amour est sans peur : l’amour parfait fait fuir toute terreur ! »

Evie resta sceptique.

— Ce n’est pas vrai ! dit-elle d’un air accusateur. Je veux dire que vous voulez me faire croire que vous l’avez lu. Je connais ce passage. Je l’ai appris à l’école. C’est dans Saint-Jean.

Il se mit à rire, ravi de son astuce.

— Vous êtes aussi savante qu’un évêque, lui dit-il en l’embrassant. Maintenant asseyez-vous, et tâchez de vous distraire un instant sans moi, il faut que j’aille parler à François.

Il allait vers l’office pour renvoyer François chez lui quand on sonna à la porte. Il arrêta François d’un geste.

CHAPITRE XL

— Attendez un instant avant d’ouvrir la porte, dit-il à voix basse.

— Evie, voulez-vous venir demain soir ? Non, pas demain. C’est aujourd’hui lundi ; venez vendredi.

— Oui, chéri.

Elle était ravie de partir.

— Par ici, dit-il. François, faites sortir mademoiselle par l’autre porte, puis vous irez ouvrir la grande porte.

Qui était-ce ? Personne ne venait le voir à l’improviste, excepté Steppe. Et Jan Steppe entra lentement et d’un air soupçonneux. Ronnie fit à peine attention au docteur qui le suivait.

— Pourquoi m’avez-vous fait attendre ? grommela-t-il.

— François n’a probablement pas entendu sonner, répondit Ronnie calmement.

— Ce n’est pas vrai. Il regarda autour de lui et renifla. Vous aviez une femme ici, comme d’habitude, je suppose ?

Ronnie prit un air vexé.

— Hum, une petite vendeuse quelconque, insista le géant. Une de vos conquêtes, hein ?

— Je vous dis que j’ai passé la soirée tout seul, dit Ronnie d’un air résigné. N’est-ce pas François ?

Jan Steppe évita au domestique un mensonge.

— Il ment aussi bien que vous. Vous vous brûlerez les doigts, un de ces jours. Il eut un rire court et sans joie. — Vous avez déjà eu des ennuis l’an dernier, hein ?

Merville impatient et énervé les interrompit.

— Laissez-le tranquille, Steppe. Je voudrais en finir avec cette affaire.

Steppe le regarda fixement.

— Oh, vous voulez en finir ? Nous activerons les choses pour « vous », docteur.

Voilà qui devenait intéressant ; jamais Ronald n’avait entendu Steppe parler sur ce ton-là à Merville. Jan Steppe avait complètement changé d’attitude vis-à-vis du docteur depuis quelques jours. Ronnie était anxieux de connaître les raisons de cette visite inattendue. Le docteur la lui expliqua et Ronnie fut enfin tranquillisé.

Steppe s’assit dans le fauteuil de Ronnie et tirant une liasse de papiers de sa poche, il les jeta sur la table.

— Voilà les papiers que vous réclamiez, Merville et, à propos… il se retourna et regarda Ronnie fixement. — Vous rappelez-vous que nous avons mis en commun les actions de la Midwelle Traction, Morelle ? Sa voix était menaçante.

— Euh… oui, naturellement, dit Ronnie tremblant.

— Nous avions convenu de garder le stock jusqu’à ce que, d’un commun accord, nous décidions de les vendre à un certain prix, demanda Steppe.

Ronald essaya de prendre un air indifférent.

— Et nous avions pris l’engagement de ne pas nous défaire d’une seule de ces actions tant qu’elles n’atteindraient pas quarante. Vous vous le rappelez, hein ?

— Oui, dit Ronnie, et le géant tapa du poing sur la table.

— Vous êtes sûr de vous le rappeler ? hurla-t-il. Vous avez vendu à trente-cinq. Recommencez et vous verrez ce que je ferai.

— Je suis sûr que Ronald ne… commença Merville, mais on le fit taire.

— Vous, taisez-vous ! Peu importe que les Tractions aient baissé, mais vous m’avez trompé, misérable !

— Gardez votre calme, Steppe, dit l’autre d’un air boudeur ; c’était par erreur, je vous assure. On a vendu sans mon autorisation.

— Pendant que nous sommes sur ce sujet, je voudrais vous demander quelque chose à propos du compte rendu de l’actif de la Société. Était-il exact ? Depuis huit jours, le docteur se posait la même question. Je suis directeur de cette Société et si quelque chose ne va pas, je serai le bouc émissaire !

La voix de Steppe était redevenue plus douce. Il fallait éviter ce sujet.

— Hum ! Vous n’avez rien à craindre. Pourquoi avez-vous peur ?

— Je n’ai pas peur, mais vous aviez la traite ?

— Elle est dans le coffre, dit Steppe avec satisfaction.

— Mais Steppe, où en sommes-nous ? demanda le docteur anxieux. Je sais que Moropulos travaillait pour vous. Quelle était sa situation et celle de Sault ? Avez-vous mis cette traite dans le coffre fabriqué par Sault ?

Steppe regarda de nouveau Ronald.

— Vous étiez à l’audience, vous l’avez vu ! Vous le connaissiez déjà, dites-moi, que pensez-vous de lui ? Intelligent, hein !

— Je ne sais pas…

— Bien sûr qu’il est intelligent, imbécile ! dit l’autre avec mépris. Si vous aviez son intelligence et ses principes, vous seriez un homme remarquable.

— J’assisterai à l’exécution, dit Ronnie, le Shérif autorise la présence de trois journalistes. Je serai l’un des trois.

Steppe le regarda d’un air sombre. Il se demandait quelle pouvait être la mentalité d’un homme assez lâche pour être à genoux devant ceux qui lui faisaient peur, et qui ne craignait pas d’assister à une exécution capitale.

— Je vais tout vous dire sur Moropulos et Sault parce que nous avons tous les trois nos œufs dans le même panier. C’est ça le grand atout de Sault, atout qu’il ne jouera jamais. Moropulos et moi, nous avions des affaires communes. Il était d’un côté de ce mur qu’on appelle la Loi, hein ? J’étais de l’autre côté, du bon côté. Et il avait l’habitude de me passer certaines choses par-dessus le mur. Ce qui me mettait un peu de son côté à lui. Il y avait des lettres et d’autres documents qu’il était dangereux de garder mais qui pouvaient plus tard nous être utiles. On pouvait en avoir besoin. J’étais inquiet à cause de certaines parts que… enfin que je n’aurais pas dû avoir en main. Et voilà comment Sault en est arrivé à faire l’Ange Destructeur, c’est un surnom qui lui va bien, n’est-ce pas ? C’est moi qui l’ai baptisé ainsi. Il y a un mot, un seul à l’aide duquel on peut ouvrir ce coffre. Ce mot n’était connu que de Moropulos, de Sault et de moi. Si vous vous servez d’un autre mot, quel qu’il soit, les acides se répandent sur les papiers et les détruisent. Si vous essayez de forcer les parois du coffre, même résultat. Quand Moropulos a été tué, j’ai essayé d’aller ouvrir le coffre, mais la police m’a précédé. Il y avait une note tapée à la machine, collée au coffre qui en expliquait le mécanisme. La police n’a pas osé y toucher. Il est au Black Muséum et il contient tout ce qu’il faut pour m’envoyer… diablement loin.

— Et si Sault parlait ? dit Merville effrayé.

— Il ne parlera pas, ce genre d’homme se tait. Si Ronald Morelle était à sa place, je serais déjà en route pour l’Afrique du Sud ; un mot de Sault, et je suis… Il fit claquer ses doigts. Mais vous croyez que je ne m’en soucie guère ? Je peux dormir et travailler sans la moindre angoisse. Voilà quel homme je suis ! Pas de nerfs. Regardez ma main : – Il montra sa grosse main. – Ferme comme un roc, hein ? C’est un brave type, ce Sault !

— Je l’ai vu une fois… commença Ronnie.

— Je l’ai vu plus d’une fois, dit Steppe d’un air farouche. Un homme aux yeux étranges… Le seul type qui m’ait jamais fait peur ! Il regarda Ronnie avec curiosité. C’est inimaginable qu’un lâche comme vous puisse aller le voir mourir. Moi, j’en serais malade. Et pourtant vous, dont les nerfs sont en coton, étant donné la vie écœurante que vous menez, vous pourrez assister calmement à… Je me demande comment vous en êtes capable ! Voir mourir un homme.

Ronnie se mit à rire.

— Sault s’intéresse beaucoup à son âme. Boyle, le Gouverneur, m’a dit qu’en rentrant dans sa cellule, il récitait le poème de Henley. Mais Steppe ne riait pas.

— L’âme, hem. Il me faisait croire à quelque chose… âme…, esprit… enfin à quelque chose. Il me dominait. Croyez-vous à l’âme, Merville ?

— Oui, j’y crois. Un X instable dont nous ignorons tout.

Ronnie grogna, l’air excédé.

— Ah, mon Dieu, vous allez nous faire un sermon ! demanda-t-il.

Jan Steppe hurla !

— Taisez-vous ! Continuez Merville. Voulez-vous dire qu’elle quitte le corps avant la mort ?

— Je le crois, dit Merville pensif. J’ai souvent assisté un malade dont le cas était désespéré, et je sentais dans mon propre corps sa faiblesse et son désespoir, et je l’ai vu quelquefois s’améliorer et reprendre des forces avec ma propre force à moi.

— Vraiment ? dit Steppe d’une voix anxieuse. Voulez-vous dire que vos âmes avaient pris la place l’une de l’autre ?

Le Dr Merville secoua la cendre de sa cigarette dans le feu.

— Appelez-le « esprit », « âme », « X », comme vous voudrez. Il y a eu échange momentané.

— Comment l’expliquez-vous ?

— La science n’explique pas tout, dit Merville. La science admet certains faits sans les comprendre : c’est ce que nous appelons les impondérables.

— Hum… Steppe repoussa les papiers et se leva. Hum… C’est assez pour ce soir. Gardez ces papiers, vous autres et tâchez de les digérer. Vous sortez, Morelle ?

— Non, voulez-vous que j’aille n’importe où avec vous ?

Ronnie ne demandait qu’à se rendre utile.

— Non, dit sèchement Steppe. Merville, je dîne avec vous demain soir. Et j’espère que cette fois-ci Beryl n’aura pas mal à la tête. J’ai une loge pour le Panthéon.

Le docteur était visiblement très embarrassé.

— Beryl, enfin Beryl n’est pas très en train en ce moment.

— Qu’elle soit assez en train pour venir dîner demain soir ! dit Steppe.

La porte claqua et Ronnie poussa un profond soupir de soulagement.

— Merci, mon Dieu ! dit-il pieusement.

CHAPITRE XLI

François partit tout de suite après, assez content de quitter cette maison où l’atmosphère était de plus en plus tendue et menaçante.

Ce fut Ronnie lui-même qui répondit à un coup de sonnette impératif, quelques minutes après le départ de François. Quand il vit entrer Beryl, il changea de couleur.

— Vraiment, Beryl, vous me mettez dans une position très délicate. Qu’est-ce qui vous amène ? Steppe sort d’ici ; supposez qu’il revienne. Pourquoi êtes-vous venue toute seule sans chaperon ?

Il était agité et inquiet. Steppe pouvait revenir d’un moment à l’autre.

— Je suis désolée d’avoir oublié les bons principes. Est-ce que cette jeune fille, cette jeune vendeuse avait amené un chaperon ?

— Hein ?

Ronnie était stupéfait.

— Je l’ai vue entrer et ressortir. J’attendais l’occasion de vous voir. Elle est jolie, mais Ronald, c’est une enfant !

Ronnie se sentit plus rassuré. Si elle avait vu Evie, elle avait aussi vu Steppe et elle avait dû s’assurer qu’il était bien parti. Elle savait probablement par son père quels étaient leurs projets pour ce soir-là…

— Je vous donne ma parole d’honneur, Beryl, dit-il avec le plus grand sérieux, qu’elle est simplement venue me voir à cause de sa sœur. Vous la connaissez ? Je crois qu’elle s’appelle Christiane. Evie voudrait que je l’envoie sur le Continent. Au sujet d’Evie elle-même, vous pouvez vous tranquilliser. Je vous jure que je n’ai jamais fait plus que de lui caresser la main.

Elle savait qu’il mentait, mais aujourd’hui surtout elle devait faire semblant de le croire. Elle avait de la fièvre : c’était pour elle une cruelle épreuve que de se cramponner à cette dernière planche de salut.

— Ronald ! sa voix tremblait. Vous ne voulez pas que j’épouse Steppe ?

Voilà donc de quoi il s’agissait ! Et il avait cru qu’elle comprenait admirablement bien la situation !

— Ronald, vous savez que ce serait la mort pour moi… pire que la mort. Ne pouvez-vous pas, ne pouvez-vous pas imaginer ?…

Elle évitait de le regarder. Elle voulait garder tout son sang-froid. Elle était venue en suppliante et ne serait pas difficile à tenir en main. La Beryl d’autrefois, ironique maîtresse d’elle-même et de ses émotions, aurait pu gagner la partie et lui arracher, Dieu sait quelle promesse extravagante.

— Je ne veux pas parler de ce qui est arrivé. Je ne vous fais aucun reproche, je ne fais pas appel à votre sens du devoir, mais…

Elle était là, les yeux baissés, tortillant ses gants. Il ne disait rien, tenant ses arguments en réserve pour ne s’en servir que quand il la sentirait à bout.

— C’est dur, Ronnie, vous me rendez la tâche encore plus difficile. Vous le savez… Steppe veut m’épouser.

Il fit oui de la tête.

— Vous rendez-vous compte de ce que cela signifie pour moi, Ronnie ?

— Il n’est pas méchant ! protesta Ronnie. Vraiment, Beryl, je n’aurais jamais cru que vous prendriez les choses au tragique. Vous n’êtes pas raisonnable.

— Il est… il est horrible, Ronnie, et vous le savez bien. Il est affreux, c’est une brute. Une brute douée du pouvoir de raisonner, il est grossier, effroyable. Vous m’aimiez, Ronnie. Elle le suppliait maintenant. Pourquoi, pourquoi ne m’épousez-vous pas ? Je vous aime, j’ai dû vous aimer. J’apprendrai à vous estimer peut-être un jour. Ils disent tous que vous êtes un misérable ? Mais vous êtes de la même essence que moi. Ronnie vous rendez-vous compte de ce que c’est pour moi d’en être réduite à vous supplier ? Comprenez-moi, Ronnie…

Elle s’était agrippée fortement à lui, si fortement qu’il chancelait. Pourvu qu’elle n’ait pas une crise de nerfs. Et si Steppe revenait ? Il trembla.

— Ronnie, pourquoi pas ? murmura-t-elle. Je serais sauvée. Papa aussi. Il accepterait le fait accompli, et serait soulagé. Ronnie vous me sauveriez, corps et âme. Je vous servirais, je vous aiderais comme jamais femme n’a aidé un homme. Je vous assure, Ronnie. Je ne serai pas une chaîne pour vous… Ne comprenez-vous pas ce que je veux dire ?…

— Ma chère enfant, dit-il – il avait vraiment peur cette fois – je ne peux pas lutter contre Steppe ; c’est un brave type, je vous assure. Je crois que vous serez heureuse. Je vous aime beaucoup.

— Alors emmenez-moi, maintenant. Je partirai avec vous, cette nuit, à l’instant même… et je vous bénirai. Ensuite il ne voudra plus de moi. Je le connais.

— Je… je voudrais que vous ne disiez pas de telles bêtises, dit-il tout tremblant.

— Emmenez-moi ! dit-elle avec désespoir. Il y a un train cette nuit pour Ostende, prenons-le. Ronnie, je pourrais vous aimer… vous aimer par reconnaissance… sauvez-moi de cet individu bestial.

Ronnie, fou de terreur, la repoussa.

— Vous ne savez pas ce que vous dites, hurla-t-il. Steppe me tuerait… Beryl, je vous aime, mais je ne peux pas narguer Steppe.

C’était la fin. Sa dernière carte était jouée. Elle avait perdu. Ronnie était toujours Ronnie. Elle était très calme maintenant ; mais elle était toujours aussi pâle, et ses mains tremblaient. Elle se reprenait peu à peu.

Elle ne regrettait pas un instant de s’être humiliée. Elle avait été affolée par une terreur uniquement physique.

— Je crois que je vais m’en aller, dit-elle en mettant sa fourrure. Cette fois-ci, inutile d’aller me chercher une voiture, Moropulos ne pourra plus me photographier. J’aurais pu vous forcer à faire ce que je veux en vous faisant peur. Je n’ai pas voulu user de ce moyen-là. Que vous êtes lâche… mais je ne veux pas vous faire de reproches, Ronnie.

Elle lui tendit la main, et il la prit, comme à regret.

Cette fois-ci, il n’y avait aucun danger. Il lui laissa une minute d’avance, puis lui aussi il sortit de la maison.

Il alla chez Mme Ritti ; c’était toujours son refuge quand il avait les nerfs malades.

CHAPITRE XLII

Les jours passaient, rapidement ; Beryl reçut une lettre de Sir John Maxton le samedi.

— J’ai vu notre ami pour la troisième fois depuis le jour du jugement ; vous savez que mardi « il franchit le pas », ce sont ses propres paroles. Que puis-je vous dire de lui, Beryl que vous ne sachiez déjà. Il est devenu un de mes meilleurs amis. Comme ces mots doivent vous sembler étranges ! Et pourtant, c’est vrai, et quand il m’a demandé si je viendrais le voir le jour de l’exécution, je lui ai dit oui tout de suite. En France, l’usage veut que l’avocat assiste à l’exécution, je suis heureux qu’il n’en soit pas de même en Angleterre. Pourtant j’irai, et je prierai pour avoir autant de courage que lui.

« Il a parlé de vous, hier et de Christiane, je pense que c’est miss Colebrook ? Mais il en a parlé si gaiement ! Les directeurs de la prison se sont attachés à lui, et le gardien-chef, un Guardsman, un homme très dur, qui était chargé d’appliquer les châtiments corporels à Pentonville pendant des années parle de lui avec affection. Il est parfaitement calme. On lui a accordé la faveur d’un lecteur. Un des gardiens, un homme qui a reçu une certaine éducation, et qui s’occupe de la bibliothèque de la prison lui fait la lecture. Il a choisi L’Empire romain de Gibbons, et d’après mon conseil, il se fait lire les chapitres sur la formation de l’Empire byzantin. L’histoire de Bélisaire le passionne ; Bélisaire est un type d’homme comme il les aime, et je savais qu’il en serait ainsi. L’aumônier vient souvent le voir, et Ambroise l’écoute poliment. C’est tout à fait comme un instituteur primaire essayant de donner à Newton des leçons d’astronomie. Ambroise est tellement avancé que les efforts du brave homme pour lui expliquer les choses de l’au-delà sont touchants. « Je ne peux pas arriver à comprendre le Dieu de M. Pinley », m’a-t-il dit quand je suis arrivé immédiatement après la visite de l’aumônier. « C’est absolument l’idée qu’un esclave se ferait de son maître ou du chef d’une tribu guerrière ». Ambroise croit en sa propre religion.

« Je vous ai dit qu’il a parlé de vous et de Christiane. Je lui ai demandé s’il voulait vous voir toutes les deux, sachant que, s’il le désirait, vous étiez prêtes à subir cette épreuve. Mais il a dit que c’était inutile. »

Le lundi soir Christiane alla chez Beryl. Cette nuit là, elle ne dormirent ni l’une, ni l’autre.

— Je suppose que nous sommes anormales, mais je ne me suis jamais sentie si équilibrée ; je n’ai jamais eu l’esprit plus tranquille. Et pourtant si c’était quelqu’un que je connaisse à peine, un domestique auquel j’aurais dit bonjour en passant, je serais bouleversée. Et c’est Ambroise ! Christiane n’est-ce qu’une accalmie ? Sommes-nous simplement à bout de forces… allons-nous nous évanouir ? Je me le demande.

— Non, je n’aurai pas la moindre faiblesse, dit Christiane. Je me fais de la bile pour vous…

Et pourtant ce fut sur Christiane que tombèrent comme les sons d’un glas les coups de la petite pendule qui était sur la cheminée. Six… sept… huit… neuf ! compta Beryl.

C’était fini. Ambroise Sault avait « franchi le pas ».

— Au revoir Ambroise !

Ces quelques mots dits par Christiane semblaient un cri de douleur. Avant que Beryl ait pu aller à elle, elle avait glissé sur le sol, évanouie.

CHAPITRE XLIII

Ronald Morelle sortit de chez Mme Ritti et descendit l’escalier un sourire aux lèvres, comme s’il entendait encore les échos des rires vibrer dans la maison maintenant silencieuse et noire.

Le hall était sombre. Il n’était éclairé que par une faible lumière venant du salon, dont la porte était entr’ouverte. Il hésita un instant avant d’y entrer. Il n’avait jamais vu le salon en plein jour. Il ouvrit la porte. On avait ouvert les volets et une des fenêtres. La chambre était en désordre ; les chaises étaient restées là où on les avait mises la veille, et la froide lumière grise montrait les étoffes usées et les damas ternis. Sans pitié, sans merci la lumière du jour l’éclairait.

Ronald sourit. Puis il vit sa propre image dans l’un des grands miroirs. Il était pâle et avait les traits tirés. Il frissonna, non pas parce que la glace lui renvoyait l’image d’un homme fatigué, il savait qu’il était bien portant. Mais il eut peur car il comprit qu’il serait toujours l’esclave de ses désirs.

Une voiture l’attendait au bout de la rue encore toute endormie. Madame n’aimait pas qu’il y ait des voitures à la porte, de si bonne heure le matin. Il y entra, étroitement enveloppé dans son pardessus.

Le soleil n’était pas encore levé, et Welchester était à deux heures de là.

Sault était dans sa prison de Welchester attendant l’heure fatale. Quelque part dans le Lancashire, un homme avait pris le train emportant avec lui de souples courroies qui attacheraient les poignets d’un être vivant et seraient enlevées des poignets d’un mort.

Le ciel clair promettait une belle journée d’hiver, mais la matinée était froide. Ronald releva les vitres de la voiture et regretta de n’avoir pas apporté un journal ou un livre pour passer le temps. Dans deux heures l’âme d’Ambroise Sault…

L’âme ! Qu’était-ce que l’âme ? Est-ce que c’était, comme le disait Driesh, « ce secret intérieur » qui était la vie même ? L’âme avait-elle une consistance matérielle ? Merville, un jour, l’avait appelée une flamme, une flamme d’un feu rare. Cette flamme pouvait-elle à volonté quitter le corps d’un homme et l’abandonner ? Et que laissait-elle derrière elle ? Un fou, un maniaque, une bête sans raison ? Ronald essaya de penser à autre chose ; mais il était troublé et, malgré lui, ce problème insoluble lui revenait sans cesse à l’esprit.

Le temps se gâtait, et, au moment où la voiture arriva près de Welchester, les rues étaient pleines d’un brouillard épais. La voiture avançait lentement. Elle arriva devant la porte de la prison. Il était neuf heures moins un quart.

Ronald vit alors un homme maigre, légèrement habillé et qui faisait les cent pas devant la porte. Ses cheveux longs retombaient sur le col de son pardessus ; il avait le nez rouge de froid, et, de temps en temps, s’arrêtait pour battre la semelle.

Il sonna, un guichet s’ouvrit, il montra son autorisation à travers les grilles, puis, avec un bruit de verrous tirés et de chaînes enlevées, la porte s’ouvrit et il se trouva dans une salle en pierre, meublée d’un bureau, d’un haut tabouret et d’une chaise.

Le gardien prit son autorisation et la lut, puis il mit une note dans le registre et sonna. Ronnie trouva cette salle sinistre, malgré le bon feu qui y brûlait. Il y avait trois paires de menottes sur la cheminée ; un gros bâton dont on devinait l’usage était placé près du bureau du gardien, à portée de sa main.

De nouveau le cliquetis de chaînes et de verrous et un autre gardien parut.

— Emmenez ce monsieur chez le directeur, dit le gardien chef.

Ronnie trouva drôle que le gardien lui mit la main sur l’épaule, comme s’il était lui-même un prisonnier.

La chambre du directeur était à peine plus confortable que la loge du gardien. Il y avait un bureau couvert de papiers et un vieux fauteuil de cuir. Elle était pourtant moins sinistre que la loge du gardien, on s’y sentait déjà plus rassuré.

Le directeur serra la main du visiteur, qu’il connaissait déjà, et Ronald salua les deux autres journalistes qui étaient là.

On les emmena dans la cour.

Le gardien montrait le chemin, le docteur le suivait ; puis venait le directeur, et enfin Ronald Morelle et le gardien ; Ronald pénétrait dans cette maison sans un battement de cœur et se préparait froidement à assister au châtiment suprême.

Ils entrèrent dans un grand hall vitré sur lequel donnaient plusieurs étages de galeries et des rangées de cellules. La porte d’une de ces cellules était grande ouverte : trois couvertures, soigneusement pliées, étaient posées l’une sur l’autre ; c’étaient les couvertures dans lesquelles le condamné avait dormi sa dernière nuit.

C’est là qu’ils attendirent. Attente angoissante pour tous, sauf pour Ronnie qui seul restait calme et indifférent. On leur ouvrit une petite porte qu’ils franchirent et ils se trouvèrent dans une cour sombre, entourée de hauts murs. Dans cette cour s’élevait un bâtiment en bois dont les deux portes étaient ouvertes. Ronnie put en voir l’intérieur, le parquet était ciré, une corde jaune pendait du toit. Quelques instants plus tard, il fut rejoint par le gardien chef.

Ronald reconnaissait lui-même qu’il n’était pas courageux. Il avait peur de la douleur, le danger le faisait fuir ; et pourtant il était parfaitement capable de voir souffrir les autres sans éprouver la moindre émotion. Il avait trouvé très intéressantes certaines expériences, faites à l’hôpital par des hommes de science enthousiastes, sur des animaux vivants. Il avait assisté à des exécutions capitales en France, en Angleterre et en Amérique. Une fois, il s’était trouvé tout près de la guillotine, dans une petite ville du Nord de la France, et avait vu trois êtres tremblants traînés vers « la Veuve ». Il avait été le moins ému de tous les spectateurs, jusqu’à ce que le sang de l’une des victimes lui ait éclaboussé la main. Alors même il ne ressentit pas d’autre sentiment que du dégoût. Il était incapable d’un acte de violence. Il pouvait torturer les faibles, mais à condition d’être bien sûr d’avance qu’il serait le plus fort.

— Il fait froid, ce matin, monsieur, dit le gardien chef qui avait envie de faire la conversation. Il ajouta que le temps était devenu bien capricieux. C’est la première fois que vous venez ici ? demanda-t-il à Morelle.

— Dans une prison ? Grand Dieu, non ! répondit Ronnie.

— Ah !

Le gardien montra la porte.

— Et pour ce genre de choses ?

— J’y ai déjà assisté deux fois.

L’officier avait l’air maussade.

— Pas très agréable. Ça dérange toutes les habitudes de la maison, impossible de faire sortir les hommes avant que ce soit fini. Ils restent assis dans leurs cellules, sans rien faire. Nous avons toujours beaucoup de mal après.

— Comment « lui » le supportera-t-il ? demanda Ronald.

— Qui ? Le prisonnier ?

M. Masden sourit :

— Oh ! il le supportera très bien, ils ne donnent jamais aucun mal. Et lui… lui ira gaiement au supplice. Vous pouvez me croire. Nous l’aimons ici, c’est plutôt drôle de dire une chose pareille, n’est-ce pas ? Mais c’est vrai, j’ai été obligé de retirer trois des gardiens qui le surveillaient. Ceux qui restaient dans la cellule avec lui étaient complètement bouleversés à l’idée qu’il allait mourir. C’est un fait. De vieux gardiens qui ont des années de service. Voilà le député.

Un homme de haute taille, vêtu d’un trench-coat, entrait.

— Bonjour, Morelle, avez-vous vu le directeur ?

Ronnie fit signe que oui.

— Il ne sera pas ici pour… pour la chose. Entre nous, il m’a dit qu’il ne pourrait pas le supporter. C’est extraordinaire. Avez-vous vu Sir John Maxton ?

— Non, il est ici ? dit Ronnie.

— Il est dans la cellule, avec le condamné, le voilà.

Sir John avait la figure terreuse ; il semblait tout ratatiné. Il ne s’attendait pas à voir Ronnie, mais il ne dit rien.

— Bonjour Boyle. Je viens de lui dire au revoir.

— Vous n’assisterez pas à l’exécution ?

— Non, il comprend, dit brièvement Sir John.

Alors seulement il sembla s’apercevoir de la présence de Morelle. Le député était retourné dans le hall.

— Ronnie, comment avez-vous pu venir ici, ce matin, et rencontrer le regard de cet homme qui va dans quelques instants se trouver devant Dieu ? demanda-t-il à voix basse.

Ronnie fit la moue.

— Je pense que vous vous dites du fond du cœur, qu’il est vraiment trop injuste qu’un criminel à l’âme haute soit envoyé à une mort infâmante, tandis qu’un misérable, mais respectable membre de la société, comme moi puisse franchir librement les portes de la prison !

— Je ne souhaite à personne de subir l’agonie d’un pareil moment.

— Supposez que vous soyez Dieu lui-même…

— Ronnie, vous blasphémez !

— Oui, mais répondez-moi ; supposez que vous soyez Dieu ; interviendriez-vous maintenant pour donner à Ambroise Sault l’âme de Ronnie, et à Ronnie l’âme d’Ambroise Sault ?

— Dieu me pardonne, je le ferais, car vous n’êtes qu’un misérable.

Ronnie se mit à rire de nouveau.

On entendit le bruit d’une porte qui se fermait et quelqu’un entra dans la cour, un homme trapu, mal rasé, aux gestes saccadés. Il avait son chapeau sur la tête, les mains croisées derrière le dos. Ces mains tenaient une longue corde.

— Voilà le bourreau, dit Ronnie. Demandez-lui ce qu’il pense de l’âme des condamnés ! Qu’est-ce que la mort, Sir John ? Regardez ces inscriptions sur le mur, quelques initiales seulement. Et pourtant ils dorment d’un sommeil aussi profond que ceux qui sont enterrés à l’Abbaye sous leurs splendides mausolées. Quoiqu’ils aient été « pendus par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive. » Vous voudriez que Dieu puisse intervertir nos âmes. Faire ce dont Merville parlait l’autre jour. Dommage que vous n’ayez pas été là !

Sir John resta silencieux ; il alla vers la grille et un gardien la lui ouvrit.

Au même instant deux gardiens venant du hall entrèrent, puis deux autres, marchant solennellement, lentement. Enfin parut derrière eux, un homme, les mains liées, un homme dont la haute stature dominait celle du prêtre qui marchait à ses côtés. Le bourdon du service funèbre commença à sonner le glas et Morelle se découvrit.

Sault récitait quelque chose. Sa voix puissante ne permettait pas d’entendre celle du prêtre :

« Peu importe que la porte soit étroite…

Il s’arrêta un instant.

« Si la punition…

« Je suis le maître de mon sort… »

Il approchait de Ronald Morelle.

Près, plus près, puis leurs yeux se rencontrèrent.

Ronnie, son chapeau haut à la main, ses cheveux bien brossés et pommadés, sa cravate parfaitement bien nouée… et l’autre. Cet homme grand, au teint brun, avec ses cheveux en broussailles, ses vêtements grossiers et sa chemise sans col.

Ils se regardèrent une seconde, les yeux dans les yeux, et Ronald se sentit attiré comme par un aimant. Cet aimant pénétrait jusqu’au plus profond de son être… Les yeux de cet homme étaient lumineux, attirants, terribles. Tout à coup, brusquement avec fracas, la terre, tout ce qui l’entourait lui sembla immobile, comme pétrifié et Ronald eut le vertige.

Une main le poussa en avant. Il avança automatiquement. Il eut l’impression curieuse de ne plus être libre de ses mouvements. Puis il s’aperçut que ses mains étaient attachées derrière lui, attachées si étroitement qu’elles étaient enflées et que ses artères battaient fortement. Il sanglota. Des gardiens lui maintenaient les bras. Il essaya de parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche, et levant les yeux, il vit !…

Une fois de plus il regardait quelqu’un dans les yeux, mais c’était dans ses propres yeux ! Ronald le regardait avec tristesse et pitié. Ronald se regardait lui-même ! Puis la pression de la main devint plus forte, et il avança encore d’un pas d’automate.

« Je sais que mon Sauveur vit… »

Le prêtre marchait à ses côtés, et lisait d’une voix tremblante. Ronald regarda ses jambes, son soulier lui faisait mal. Quelqu’un y avait laissé un clou, et il maudit François ; mais ce n’était pas ses souliers à lui qu’il voyait ! Il avait au pied de grosses bottes et son pantalon était vieux et effrangé, il avait une pièce aux genoux.

« … l’homme qui est né de la femme n’a que peu de temps sur cette terre, et ce temps est plein de misère… »

Il marchait comme dans un rêve. Il entra dans le hangar et sentit la trappe sous ses pieds. Le bourreau, ce devait être le bourreau, se baissa et attacha étroitement ses jambes. Ronald se demandait ce qui allait lui arriver. C’était une erreur stupide. Il n’avait pas payé ses gages à François, et François devait ce jour-là aller au-devant de son frère qui venait d’Interlaken, Interlaken dans l’Oberland.

L’homme lui couvrit la tête d’un linge. Ce linge n’avait pas été blanchi et avait une odeur âcre. Quand le bourreau passa les boucles élastiques derrière ses oreilles, il en mit une trop vite et il le pinça.

— Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi, se répétait Ronald machinalement. C’est le corps d’Ambroise Sault… le corps grossier d’Ambroise Sault ! Moi, je le regarde. C’est Sault qu’on est en train de pendre… Sault ! Moi, je suis Morelle… Morelle de Balliol… Major Boyle… Major Boyle, cria-t-il à haute voix. Major Boyle, vous me connaissez, je suis Morelle…

Et pourtant il sentait qu’il avait un corps énorme. Il sentait la force de ses bras enchaînés. Il allait mourir. Il entendit un grincement… les leviers étaient tirés.

Avec un craquement la trappe se souleva et le corps d’Ambroise Sault flotta un instant dans le vide, puis s’immobilisa, inerte ; mais c’était l’âme de Ronald Morelle qui s’envolait dans l’espace, dans l’infini.

L’horloge de la prison sonna neuf heures.

LIVRE QUATRIÈME

CHAPITRE XLIV

Un gardien alla vers l’orifice de la trappe, pendant que le bourreau tendait la corde pour l’immobiliser. Le médecin de la prison regarda à l’intérieur de la fosse.

Le prêtre, très ému, fut le dernier à s’en aller ; en sortant de la salle du supplice, il attendit que les gardiens aient refermé et verrouillé les portes.

Ronald Morelle, mit son chapeau d’aplomb sur sa tête et regarda le prêtre. Ce brave homme avait les larmes aux yeux.

— Il n’était pas méchant, il n’était pas méchant, murmurait-il tout tremblant. J’aurais voulu qu’avant de mourir il se soit repenti de son crime.

— Il n’avait pas à se repentir, dit tranquillement Ronald. Si le repentir avait été possible, le meurtre aurait été inutile.

Sa voix était bien timbrée et profonde. Il fut lui-même tout surpris de l’entendre.

Le prêtre le regarda, tout étonné.

— Il m’a dit exactement la même chose, ce matin, dit-il et en se servant presque des mêmes mots ; le pauvre homme s’exprimait d’une façon extraordinaire étant donné qu’il n’avait aucune instruction.

— Pauvre âme, dit Ronnie, pensif. Pauvre âme solitaire, terriblement solitaire !

Il prit le prêtre par le bras et ils retournèrent dans le hall de la prison. Il avait un surplis à enlever, des livres de prières à ranger dans un petit sac noir.

On nettoyait la cellule du condamné. Deux forçats y travaillaient. L’un balayait, avec des mouvements lents, la figure triste. L’autre enlevait la literie, les ustensiles dont s’était servi celui qui venait de mourir. Ronald regardait tout cela avec indifférence.

Conduit ensuite dans le bureau du directeur, il signa une feuille, attestant qu’il avait assisté à l’exécution et que tout s’était passé d’une façon convenable. Ronald prit la plume et hésita un instant avant de signer. Enfin il s’y décida. Il regarda sa signature ; il lui sembla la voir pour la première fois.

— Vous aviez déjà vu des exécutions, monsieur Morelle ? dit le sous-directeur.

— Oh ! oui, répondit Ronald avec calme. Je ne crois pas que j’en verrai d’autres. C’est horrible et inutile.

— Œil pour œil, dent pour dent, dit brutalement le directeur.

Ronald sourit tristement.

— Au point de vue littéraire, l’Ancien Testament est parfait ; mais comme code de morale, il est terrible, dit-il.

Et traversant la loge du gardien, il franchit la porte de la prison, il rentrait dans le monde des vivants.

Il y avait foule dehors. Vingt ou trente personnes, se tenaient à quelques pas de la grille d’entrée.

— Il vient ici chaque fois qu’il y a une exécution, dit le garde de la porte à l’oreille de Ronald en lui montrant un homme à genoux, par terre.

C’était l’homme si maigre et si pauvrement vêtu que Ronald avait remarqué le matin même ; il était à genoux, tête nue, ses mains bleuies par le froid étaient jointes ; il était enrhumé et sa voix chevrotait.

… Qu’il soit Ton Fils, pardonne-lui, nous Te supplions, ô Dieu, pour que Notre Frère qui arrive devant Toi, devant Ton Jugement Suprême…

Ronnie écouta la pauvre voix enrouée. Enfin, après une ultime supplication, l’homme se leva et essuya ses genoux.

— Pour qui priez-vous ? lui demanda Ronnie doucement.

— Pour Ambroise Sault, frère, répondit l’homme.

— Pour Ambroise Sault ? répéta Ronnie l’air absent. C’est très bien.

Il regarda l’homme d’un air pensif, puis continua sa route.

En suivant la grande rue qui l’aurait conduit à Welchester, il entendit venir une voiture ; elle le dépassa puis s’arrêta.

— Monsieur, excusez-moi.

Il leva les yeux. Il ne connaissait pas le chauffeur, qui soulevait sa casquette et pourtant il l’avait déjà vu.

— J’ai pensé que vous n’aviez pas aperçu la voiture. J’ai été obligé de me ranger assez loin de la prison.

— Bien entendu !

Il respira profondément. Il avait compris. C’était sa propre voiture et le chauffeur s’appelait Parker.

— Je ne sais pas du tout où j’allais, dit-il en souriant. Vous avez l’air d’avoir froid, Parker. Arrêtons-nous à Welchester et déjeunons.

Parker fut ahuri.

— Oui, monsieur, arriva-t-il à répondre. Mais ne vous inquiétez pas pour moi ; je vais très bien.

Ronnie avait l’impression de sortir d’un rêve. Enfin, il comprit dans quelle direction allait la voiture. Le Lion Rouge ! Il y avait un café juste avant Welchester. C’est là que Parker le conduisait.

Le brouillard s’était dissipé. Ils arrivèrent au Lion Rouge.

Une jolie fille, servante de l’auberge, fit un signe de tête à Parker et regarda Ronald avec froideur. Il devait avoir oublié…

C’était là l’extraordinaire. Il avait perdu la mémoire. Les incidents de sa vie passée n’existaient plus pour lui. Pourquoi cette jolie fille avait-elle l’air furieuse contre lui. Il allait bientôt l’apprendre.

Ayant fini de déjeuner, il se dirigea vers la grande cour où étaient rangées les voitures. Le chauffeur était encore à table.

— Eh là ! je voudrais vous parler.

Quelqu’un s’approchait de lui. C’était un palefrenier. Il portait des guêtres et était en manches de chemise. Il avait l’air d’être en colère.

— C’est vous l’homme qui étiez ici au moment du jugement ?

— Moi ?… Oui, je suppose.

— Vous ? dit le palefrenier avec ironie et d’un air furieux. Oui, vous ! Vous étiez ici avec une jeune femme, et vous vous êtes occupé aussi de ma femme à moi. Oui, vous lui avez parlé, vous lui avez dit des choses…

Sa voix montait et il finit par crier. Il y eut un bruit de pas. En une seconde la cour fut pleine de curieux.

— Ne voyez-vous pas que vous êtes en train de mettre cette jeune femme dans une situation gênante… si elle est ici ? dit Ronnie, très sérieusement. Vous hurlez ce qu’il faudrait chuchoter… non, non, Parker, je vous en prie, n’intervenez pas.

— Je vais vous le dire, moi, ce que je vois ! lui dit l’autre en remontant ses manches. Je vais vous donner la plus belle volée que vous ayez jamais reçue de votre vie. Allons défendez-vous !

Il se précipita en avant, mais son coup manqua le but. Une main de fer le saisit par l’épaule et le fit pivoter… crac ! il tomba sur la porte de l’écurie. Il y avait heureusement un mur où Parker put s’appuyer. Il resta là, bouche bée, n’en croyant pas ses yeux.

Comment ! Morelle qui s’évanouissait de peur à la moindre menace, était là debout, le poing sur la hanche, surveillant son agresseur stupéfait.

— Je suis désolé d’avoir été obligé d’en arriver là, dit-il en s’excusant presque, mais vous avez vraiment eu tort de crier… surtout de crier des choses aussi désagréables. Si je me suis mal conduit à l’égard de cette jeune femme, je le regrette et je m’en excuse.

Ces quelques mots furent prononcés d’une voix si basse qu’ils ne pouvaient être entendus que par son adversaire. Parker fut étonné en entendant cette voix. Il ne reconnaissait plus la voix de son patron.

Un peu plus tard, au moment de leur départ, Parker félicita timidement Ronald Morelle.

— Je n’ai jamais vu un homme jeté par terre avec une telle force. Et pourtant ils font grand cas de lui comme boxeur, par ici.

— C’est très facile, dit rapidement Ronnie. C’est un simple truc. Je l’ai appris en Nouvelle Calédonie, d’un Japonais qui était dans la même prison que moi.

Parker cligna de l’œil.

— Oui, monsieur, dit-il.

Et Ronnie se mit à rire.

— De quoi diable est-ce que je parle ? Allons à la maison, Parker.

— Oui, monsieur, répondit Parker.

C’était la première fois qu’il voyait son patron ivre, car il était certainement ivre. Non seulement il s’était battu avec courage, mais il était poli !

Dans sa poche, Ronnie trouva un étui à cigarettes en or, un calepin, une montre et sa chaîne, un petit portefeuille et un crayon. Dans la poche de son pantalon il y avait de la petite monnaie et des clefs. Il les étala sur la banquette de la voiture. À qui appartenaient-elles ? Sur l’étui à cigarettes il y avait écrit : « De Beryl à Ronnie. » Ronnie… Beryl ? Bien sûr, c’était à lui. Il se mit à rire de cet oubli momentané.

— Non, Parker, je n’aurai plus besoin de vous… Comment puis-je vous joindre si… Oui, naturellement, je vous téléphonerai au garage. Au revoir.

— Au revoir.

Parker était trop ahuri pour être poli.

Ronnie secoua la tête en souriant quand le concierge ouvrit la porte de l’ascenseur. Il irait à pied, dit-il. Il monta les marches deux à deux. Cet exercice le fatigua un peu. En général, rien ne le fatiguait. Il se rappela le jour où il avait soulevé Moropulos et l’avait étendu sur son lit… Depuis lors, Moropulos l’avait toujours détesté.

CHAPITRE XLV

— À quoi est-ce que je pense ? dit Ronnie Morelle tout haut.

François était sorti. Ronnie s’attendait à le trouver là et pourtant il aurait été surpris de le voir. Il y avait une lettre sur la table. Ronnie la vit en entrant dans la chambre. Il ne la lut pas tout de suite. Se promenant paresseusement, les mains dans les poches, il s’arrêta devant le saint Antoine qui était au-dessus de la cheminée. Il fit une grimace de dégoût. Du coin de l’œil, il vit la lettre. Pourquoi diable les gens lui écrivaient-ils, se demanda-t-il, troublé. Il ne savait pas lire, et il n’en faisait pas mystère. Pourtant, il prit l’enveloppe, y lut son propre nom et ne se rendit pas compte de cette contradiction. La lettre était de François. Son frère arrivait, il avait été le chercher à la gare. Que monsieur l’excuse. Il y avait peu de chance pour que monsieur rentre avant lui, mais si cela arrivait, voudrait-il bien l’excuser ? Il avait écrit trois fois « excuse », de trois manières différentes et toujours avec une faute d’orthographe. Ronald rit doucement. Pauvre François ! Pauvre…

Sa figure devint grave et lentement ses yeux revinrent vers le saint Antoine. Il le regarda avec dégoût.

Pauvre âme ! Ses yeux se remplirent de larmes, elles coulèrent le long de ses joues, et tombèrent sur son veston gris.

Pauvre âme ! Pauvre âme faible, qui ne s’était jamais développée !

Ronnie était assis sur la chaise-longue en train de lire une lettre. François, en entrant brusquement dans le salon, vit un homme qui pleurait la tête appuyée dans le creux de son bras.

— M’sieur !

Ronnie leva la tête. Il avait les paupières enflées, des taches rouges sur les joues.

— C’est vous, François ? Apportez-moi un verre d’eau, s’il vous plaît.

Ses mains tremblaient tellement qu’il eut peine à porter le verre à ses lèvres, ses dents claquaient.

François le regardait et restait stupide d’étonnement.

— Avez-vous trouvé votre frère à la gare ? Ronnie s’essuyait les yeux et souriait faiblement devant l’air ahuri du valet de chambre.

— Oui, m’sieur, j’espère que m’sieur n’a pas été malade.

— Non, préparez-moi quelque chose. Du café ou du thé, n’importe quoi. Avez-vous amené votre frère ici ?

— Oh ! non, m’sieur.

— Vous aurez besoin de le voir, François. Vous pouvez disposer de votre journée.

— Certainement, m’sieur, répondit François à peine remis de son étonnement. En général, on avait besoin de lui bien plus tard. Peut-être que son patron avait une raison pour le renvoyer.

Ronnie n’entendit pas sonner à la porte. François entra, tout seul, et chuchota mystérieusement :

— C’est M. East, m’sieur. C’était hier son jour, mais monsieur a oublié.

— Hier, c’était quel jour ? Ronnie se frotta le menton avec le revers de la main. Que c’était bête de l’avoir oublié !

— Faites-le entrer, s’il vous plaît.

François hésita, puis il sortit et introduisit un grand jeune homme, maigre, à la figure anguleuse. Il était bien habillé, un peu trop bien habillé.

Il avait une façon de rejeter la tête en arrière, qui lui permettait de regarder les gens de haut.

— Jour ! dit-il froidement, et il toussa pour s’éclaircir la voix.

— Bonjour ? Ronnie parlait poliment, mais d’un air interrogateur.

— Je suis venu hier, mais il n’y avait personne, dit M. East, d’un air de reproche.

— Mais, pourquoi êtes-vous venu ? demanda Ronnie.

M. East eut d’abord l’air surpris, puis il se mit en colère.

— Pourquoi je suis venu ? répéta-t-il. Pour vous donner une occasion de vous conduire comme un homme ; pour recueillir ce qui est dû à une pauvre fille qui a été…

— En somme pour faire du chantage ? dit Ronnie en souriant. Il souriait facilement ce jour-là.

— Hein ?

— Je me souviens, je vous ai donné de l’argent chaque semaine, soi-disant pour votre sœur. Dites-lui de venir me voir.

— Quoi ! Qu’elle vienne vous voir ? Qu’elle vienne ici, dans ce que j’appellerai cette maison du vice ? Non ! Je ne vous permettrai jamais de revoir cette pauvre fille. Et quant à m’accuser de faire du chantage, ne m’avez-vous pas de votre plein gré, offert de me donner de l’argent.

M. East était devenu tout rouge, et il avait l’air furieux.

Ronnie se leva, et François entendit la porte s’ouvrir.

— Je vous conseille de vous en aller, dit Ronnie avec le plus grand calme, car je ne veux pas me mettre en colère et vous jeter dehors, comme vous le mériteriez.

L’homme resta muet de surprise.

— Je vais allez chez un homme de loi, bafouilla-t-il. Je ne veux pas me salir les mains en me battant avec vous.

— C’est très prudent de votre part, dit Ronnie, et il referma la porte derrière lui.

Dehors, sur le palier, M. East réfléchit ou plutôt essaya de réfléchir.

— Il a bu ! se dit-il, et s’il avait demandé l’avis de Parker, ses soupçons auraient été confirmés.

François entendit son patron l’appeler et vint au salon.

— Je sors, dit Ronnie.

— Je vais téléphoner pour la voiture, m’sieur.

— Non, j’irai à pied. Inutile de m’attendre, François. Est-ce que j’ai la clef ?

— Oui, m’sieur, dit François étonné, elle est accrochée à la chaîne de m’sieur.

Ronnie sortit un trousseau de clefs de sa poche.

— Laquelle est-ce ? Celle-ci ?

— Mais oui, m’sieur.

— Inutile de m’attendre, répéta Ronnie. Je ne sais pas à quelle heure je rentrerai.

— Bonne nuit, m’sieur, répondit François stupéfait.

Ronnie lui parlait français, sans aucun accent, comme quelqu’un qui aurait longtemps vécu en France. Or, Ronald Morelle savait à peine le français.

Il était huit heures du soir quand Ronnie rentra chez lui. L’appartement était plongé dans l’obscurité la plus complète ; il y faisait froid. Il alluma l’électricité avant d’avoir refermé la porte et eut du mal à trouver le bouton. Il chercha longtemps les manettes du chauffage électrique.

Il alla dans la petite cuisine pour allumer le gaz, et, remplissant d’eau une bouilloire, il la mit sur le feu.

François, pressé d’aller rejoindre son frère ce jour-là, avait oublié de nettoyer le bureau. Ronnie prit un torchon et fit le ménage.

Quand il eut fini, l’eau bouillait. Le thé était dans la petite boîte en bois ; le sucre était sur une autre planche, il n’y avait pas de lait. Ronnie mit son pardessus et son chapeau et, un pot à la main, il alla à la recherche d’un laitier. Le concierge vit un homme en chapeau haut de forme qui passait devant la loge, il en sortit rapidement.

— Pardon, monsieur Morelle : est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?

— Je voudrais un peu de lait, dit Ronnie. Mais je vous en prie, ne vous dérangez pas ; il y a un crémier sur la route de Brompton.

— À cette heure-ci, il sera fermé, monsieur, dit le concierge. Si vous me donnez votre pot à lait, je vais vous le remplir.

Il prit le récipient et revint un instant plus tard, avec du lait.

Ronnie lui ouvrit la porte, il était en bras de chemise, les manches relevées jusqu’au coude, un balai à la main. Il expliqua, en souriant, qu’il avait renversé de la farine et qu’il était en train de tout nettoyer.

— Monsieur Morelle, je vais vous aider… lui dit le concierge ; mais Ronald déclina son offre.

Il dîna d’une tasse de thé et d’un morceau de pain, puis il lava et rangea la vaisselle.

Enfin, il s’assit. Il regarda la bibliothèque comme s’il la voyait pour la première fois ; comme tous ces livres devaient être intéressants ! Il prit un livre et l’ouvrit, c’était du grec, il savait lire le grec ! les marges étaient couvertes de notes de sa propre écriture.

Il remit le livre en place et essaya de mettre de l’ordre dans sa tête.

Que s’était-il passé dans la cour de la prison, quelques instants avant l’exécution ?

Son regard avait croisé celui du condamné à mort et, tout à coup, le cours tranquille de ses pensées avait été balayé comme par un vent furieux. Debout, dans la cour, il avait vu entrer quelqu’un dans « la maison de la mort ». Quel était le corps inconnu qui avait été supplicié ? « Pendu haut et court, jusqu’à ce que mort s’ensuive », et qui gisait, inerte, sous la trappe ? Était-ce le corps d’Ambroise Sault ? Pendant les quelques secondes qui avaient précédé l’exécution, il avait eu le souvenir confus de gens qui, jusqu’alors, lui avaient été totalement inconnus. Ces souvenirs étaient informes et sans suite. Il s’était rappelé avoir été autrefois fouetté par une brute aux cheveux roux qui agitait une longue lanière de cuir ; il avait vu, comme dans un rêve, une cellule faiblement éclairée et les yeux bleu pâle d’un prêtre qui essayait de le convertir à sa foi ; puis une femme aux cheveux noirs lui était apparue, peut-être était-ce sa mère ? Il s’était souvenu du passé d’Ambroise Sault ! Pendant quelques instants le passé d’Ambroise Sault lui avait semblé être son propre passé à lui, Ronald Morelle. Puis, tout à coup, la trappe s’était refermée avec un bruit de tonnerre et il était redevenu Ronald Morelle ! Mais quel abîme séparait ce nouveau Ronald de celui qui était entré une heure plus tôt dans la prison !

Et pourtant, il ne se rendait pas compte du changement total qui s’était opéré en lui. Quelle étrange histoire et que pouvait gagner l’humanité à cette mort imposée par la loi ? Il se sentait bouleversé en voyant, comme dans un éclair, la terrible agonie de la victime de la loi. Oh, Dieu ! Que tout cela était triste ! D’une tristesse infinie. Il sanglotait, la tête dans les mains, et sentait pourtant que ses larmes étaient inutiles. Il pensait à l’âme de Ronald Morelle, pauvre âme mesquine et basse ! Comme elle avait mal servi le beau corps qu’elle animait !

Il releva la tête et fronça les sourcils. Un beau corps ? Ambroise Sault était lourd et épais. C’était un homme remarquable, Steppe lui-même l’admirait. Mais pourquoi l’admirait-il ? C’était bien naturel d’être un honnête homme. Il avait laissé la porte du bureau ouverte et il entendit sonner. Il se leva et alla se laver la figure ; la sonnette retentit encore une fois, maniée par une main impatiente.

« Mon ami, vous attendrez », dit Ronnie.

On sonna encore une troisième fois avant qu’il aille ouvrir.

Steppe était dans l’embrasure de la porte, sa chemise blanche brillait comme un grand cœur blanc et se détachait sur son habit noir.

— Êtes-vous seul chez vous ? Vous en mettez un temps à ouvrir ! Il regarda Ronnie d’un air soupçonneux.

Seule la lampe posée sur le bureau était allumée.

— L’amour des méchants pour l’obscurité, hein ? Steppe se mit à rire. C’est alors que Ronnie s’aperçut de la présence de Beryl et du Dr Merville.

— Habillez-vous et sortez avec nous, dit Steppe d’un ton impératif.

— Nous allons au théâtre. Vous n’êtes pas plus gai que Beryl, ce soir ! Ne restez donc pas assis là, tout seul, dans l’obscurité. Vous avez vraiment le cœur trop sensible !

— Pouvons-nous entrer, Ronnie ? demanda Beryl.

Les soupçons de Steppe pouvaient être vrais, peut-être Ronnie n’était-il pas seul ; Beryl n’avait plus aucune illusion sur lui.

— Entrer ? Mais bien sûr, dit dédaigneusement Steppe. Maintenant, Morelle, dépêchez-vous. Vous avez dix minutes pour vous habiller. Donnez-nous donc de la lumière.

— Il y a assez de lumière, répondit Ronnie.

Il parlait avec calme, d’une voix profonde. Steppe qui cherchait le bouton électrique, se retourna et le regarda fixement.

— Quoi ? demanda-t-il brutalement. Je vous dis qu’il n’y a pas assez de lumière ! Qu’avez-vous fait à votre voix ?

Il mit la main sur les boutons et la chambre fut tout à coup inondée de lumière.

Ronnie cligna des yeux.

Il vit que Beryl et Steppe le regardaient avec stupéfaction.

— Il a pleuré ! hurla Steppe ravi. Hein ! Hein ! Regardez-le, Beryl, il pleurniche !

— Monsieur Steppe, Jan, comment pouvez-vous !

— Mais, bon Dieu, il a pleurniché ! Regardez sa figure, regardez ses yeux ! Steppe, débordant de joie, se donna une claque sur la cuisse. Alors on vous a eu, hein ? Je ne pouvais pas comprendre comment un type comme vous, pouvait voir ça sans en être démoli !

Sa brutalité, sa méchanceté, son manque de cœur écœurèrent Beryl. Mais Ronnie restait calme, indifférent devant les sarcasmes de Steppe, et il le regardait en face sans trembler.

— C’était horrible… si horrible, Steppe. Voir ce pauvre être tremblant poussé en avant, se débattant…

— Quoi ! hurla Steppe, et la jeune fille le regarda, toute étonnée. Ambroise Sault tremblant de peur… Vous mentez ! gronda Steppe. Sault n’était pas comme ça. J’ai vu Maxton, il m’a dit qu’il était plein de courage. Vous rêvez, espèce d’idiot. Si ç’avait été vous… oui. Vous auriez grelotté de peur… Bon Dieu ! Vous auriez hurlé à réveiller un mort ! Mais Ambroise Sault était un homme… Entendez-vous, un homme ! Il est mort et j’en suis content, mais c’était un homme.

Il fit un effort et se reprit.

— Habillez-vous et sortons ! ordonna-t-il brutalement.

— Je suis navrée, Ronnie. Beryl s’était approchée de lui, elle était pleine de pitié pour lui, pour sa tristesse. Cela a dû être horrible pour vous. Il fit oui de la tête.

— Oui… c’était affreux. Je ne sortirai pas ce soir, Beryl.

Elle lui mit affectueusement la main sur le bras.

— Pauvre Ronnie !

— Pauvre poule mouillée ! dit Steppe méprisant. Dépêchez-vous, enfant pleurnicheur. Je n’ai pas l’intention d’attendre ici toute la nuit. De quoi avez-vous peur ? Vous n’auriez pas dû allez voir cette exécution du diable. Maintenant, vous nous rasez avec nos pleurnicheries. Vous devriez tirer à pile ou face pour savoir si oui ou non vous sortez avec nous, ce soir.

Il se mit à rire de nouveau en voyant sa victime regarder les rayons de sa bibliothèque.

— Tirer à pile ou face, répéta lentement Ronnie. Il alla vers la bibliothèque et Beryl le vit choisir un vieux livre qu’il posa sur la table.

Il marchait comme un somnambule. Machinalement il prit sur la table une toute petite épée et il la tint un instant dans sa main.

— Allez-y, lui dit Steppe d’un ton ironique. Irai-je ou n’irai-je pas au théâtre… Mon Dieu !

Leurs yeux s’étaient rencontrés une seconde et Beryl vit le géant tressaillir. Puis l’épée fut glissée entre les pages du Livre et il s’ouvrit.

Ronnie regarda d’un air morne la page ouverte devant lui, il fronça les sourcils, puis il lut lentement, d’une voix sonore :

« Je vous arracherai d’un seul coup celle qui fait la joie de votre cœur, et pourtant vous ne pleurerez pas, vous ne montrerez pas votre douleur, vos larmes ne couleront pas. »

La pendule, sur la cheminée, sonna neuf heures.

Il y eut un lourd silence, un silence si profond qu’on entendit la respiration haletante de Beryl.

« Je vous arracherai d’un seul coup celle qui fait la joie de votre cœur… » répéta lentement Ronald.

— Ne recommencez pas à lire ! hurla Steppe furieux. Je m’en vais. N’écoutons pas plus longtemps cet idiot, allons, venez, Beryl.

En arrivant à la porte, elle se retourna et vit Ronnie debout devant la table. Sa tête était dans l’ombre, ses deux mains étaient posées sur le livre resté ouvert devant lui.

— Il est ivre, dit Steppe. Beryl ne répondit pas.

Toute la soirée Steppe eut l’air préoccupé. Il parla longuement au Dr Merville de certaines actions de la Klein River Mine. Ce soir-là, juste avant de sortir de chez lui, il avait reçu un télégramme chiffré de Johannesburg.

CHAPITRE XLVI

Le jour de l’exécution de Sault, Evie trouva une lettre qui l’attendait au magasin. Elle était très triste ce matin-là, sa mère avait longtemps sangloté dans ses bras, mais la lecture de la lettre de Ronnie dissipa bien vite sa tristesse.

Ce n’était pas une lettre d’amour, mais plutôt une lettre d’affaires : il lui donnait certaines dates qu’elle devrait se rappeler, certaines instructions à suivre. Il allait même jusqu’à lui indiquer des adresses de couturières à Paris ! Elle ne devait emporter qu’un sac de voyage, ne contenant que le strict nécessaire. Elle aurait tout le temps, pendant la semaine qu’ils passeraient à Paris, de s’acheter tout ce dont elle aurait besoin. C’était une épreuve pour elle de ne pas revoir Ronnie avant le grand jour… Elle avait la respiration coupée en y pensant : mais Ronnie avait trop l’habitude des femmes pour lui permettre de le revoir et lui donner peut-être ainsi l’occasion de changer d’avis. Il était impossible de discuter sa lettre ou de poser une seule question.

Et le mois passerait rapidement grâce à Teddy Williams qui était un compagnon très agréable.

Et puis c’était si flatteur d’exercer sur lui une telle influence ! Il buvait ses moindres paroles. Elle lui avait fait part de ses nouvelles idées sur le mariage, mais elle n’était pas arrivée à les lui faire partager.

La lettre de Ronnie demandait à être lue et relue. Elle espérait en avoir une autre le jour suivant, et elle fut très déçue de ne rien recevoir. Enfin, il n’avait pas promis d’écrire ; dans sa lettre il lui avait dit : « Jusqu’à ce que vous soyez à moi, je mènerai la vie d’un anachorète. »

Elle avait cherché « anachorète » dans le dictionnaire et avait trouvé « celui qui se retire du monde dans un désert pour éviter les tentations et pour se vouer aux pratiques de la religion ». Elle avait accepté cette définition comme parfaitement vraisemblable. Pourtant elle avait peine à s’imaginer Ronnie se livrant à des exercices religieux !

Depuis l’exécution de Sault la maison était devenue très calme. Evie avait beaucoup souffert d’avoir eu comme locataire un assassin. Le fait seul que Ronnie le connaissait, lui aussi, et partageait en quelque sorte son humiliation, la consolait un peu. Ce qu’elle ne pouvait pas arriver à comprendre, c’était la gaieté de Christiane. Christiane semblait très heureuse. Elle était toujours la même, avec le même esprit caustique ; et la mort de Sault ne semblait l’avoir ni attristée… ni adoucie.

Il se passa une semaine avant que Christiane prononce le nom d’Ambroise Sault. Il avait payé son loyer très longtemps d’avance, et Mme Colebrook refusait de louer sa chambre avant l’expiration du bail.

— Maman devient sentimentale dès qu’il s’agit d’Ambroise et de sa chambre, dit Christiane, mais il n’y a aucune raison pour que toi tu ne t’y installes pas, Evie. Tu as toujours eu envie d’être seule et tranquille.

Evie frissonna.

— Je ne pourrai pas dormir dans cette chambre. J’aurais peur d’être hantée par son ombre.

— J’aurais peur de ne pas être hantée par lui, dit Christiane en souriant. Si tu n’as pas envie d’y coucher, j’y ferai mettre mon lit.

— Non, je t’en prie, Christiane, ne le fais pas, implora Evie. Je… j’aime mieux coucher ici, si cela ne te fait rien. Je veux être le plus possible près de toi, je suis déjà dehors toute la journée.

— Et tu rentres beaucoup plus tôt à la maison. Est-ce Ronnie ou Teddy ?

— Je vois beaucoup Teddy, dit Evie d’un air détaché. C’est un très gentil garçon.

— Et Ronnie ?

— Laisse Ronnie tranquille. Evie lui sourit avec bonne humeur. Il est trop occupé pour me voir souvent.

— Vives félicitations, dit ironiquement Christiane. Evie, pourquoi ne lui demandes-tu pas de venir ici ? J’aimerais bien bavarder avec lui.

— Ici ? Evie n’en croyait pas ses oreilles. C’est absurde ! Ronnie ne songerait jamais à venir ici.

Christiane se mit à rire.

— Je ne te taquinerai plus, Evie. Parle-t-il quelquefois d’Ambroise ? Il était là quand Ambroise a été exécuté.

Evie tressaillit.

— Je voudrais bien que tu n’en parles pas… avec un tel sang-froid, Christiane, c’est horrible.

— Ronnie t’en a-t-il parlé ?

— Je ne l’ai pas revu depuis… depuis cet horrible jour, dit-elle. Et je suis sûre qu’il ne m’en parlera jamais. Evie hésita un instant.

— Penses-tu beaucoup à M. Sault, Chris ?

Christiane posa son tricot sur ses genoux et fit un signe de tête affirmatif.

— Tout le temps, dit-elle. Je pense à lui sans cesse. Non pas à lui, à sa figure, à son grand corps maladroit, mais à son âme. Te rappelles-tu, Evie, comme je lui disais quelquefois des choses embarrassantes, et comme il se frottait le menton avec le revers de la main ? Je savais toujours quand Ambroise Sault était soucieux. Et te rappelles-tu aussi comme il avait l’habitude de s’asseoir sur mon lit et d’écouter toutes les bêtises qui me passaient par la tête ?

Evie s’attendait à voir Christiane émue, mais Christiane avait les yeux secs… elle avait l’air heureuse.

— Chris, crois-tu que je devrais rendre ces bas ? Ils ont craqué la première fois que je les ai mis, et je les ai payés terriblement cher.

Christiane regarda les bas et elles ne parlèrent plus d’Ambroise Sault.

Quelques jours plus tard, en rentrant de sa courte promenade, Christiane vit sa mère qui la guettait et semblait très agitée.

— Il y a un monsieur qui est venu pour te voir ; il t’attend dans la cuisine.

— Un monsieur ?

Un monsieur ! Cette expression dans la bouche de Mme Colebrook pouvait signifier bien des choses.

— C’est un ami de Mlle Merville qui s’appelle M. Morelle.

— Quoi ? Christiane ne pouvait pas en croire ses oreilles. Ronnie Morelle ? Est-ce qu’Evie lui avait transmis sa requête, faite en plaisantant, l’autre jour ? Mais sa visite n’en était pas moins extraordinaire.

Mme Colebrook la fit entrer dans la cuisine, referma la porte derrière elle et les laissa en tête à tête.

Ronnie était assis sur la chaise où Ambroise lui-même s’était si souvent assis. Mme Colebrook le rappelait à Christiane au moins trois fois par jour. Il se leva à son entrée et la regarda attentivement. C’était la première fois qu’elle le voyait de si près et elle fut frappée par sa beauté. Jamais elle n’avait vu un homme aussi beau. Il ne lui tendit pas tout de suite la main, il semblait intimidé, et elle fut tout étonnée de la chaleur de sa poignée de main.

— Christiane ! dit-il lentement, et elle se sentit rougir.

— C’est mon nom. Vous êtes Ronnie Morelle ? J’ai beaucoup entendu parler de vous par Evie.

— Par Evie ?… oui, bien sûr ! Votre mère a l’air d’aller bien, mais elle travaille beaucoup, elle travaille trop. Je trouve que les femmes ne devraient pas avoir à faire des travaux aussi durs.

Elle s’assit, muette de surprise, et lui montra du doigt la chaise qu’il venait de quitter.

— Il y a longtemps que je voulais venir vous voir… mais j’ai été très occupé et très égoïste. J’ai beaucoup lu, quelle joie de pouvoir lire. Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Et puis ce pauvre François a eu beaucoup de soucis, son frère a eu une crise d’appendicite ; nous avons été très inquiets.

Ronnie Morelle parlait gravement de l’inquiétude que lui avait causée le frère de son valet de chambre… c’était incroyable.

Toutes ses idées préconçues, tout le mal qu’elle pensait de lui avant de le connaître, tout s’évanouit en une seconde. Il était sincère ; elle le sentait.

— Vous n’avez pas vu Evie… oh, oui, vous l’avez sûrement vue. Elle a dû vous dire que je désirais faire votre connaissance, monsieur Morelle ? Oui, je voulais vous voir, mais je l’avais dit à ma sœur en plaisantant. Aimez-vous beaucoup Evie ?

— Oui, c’est une gentille enfant. Un peu étourdie et peut-être un peu égoïste. Les jeunes filles le sont très souvent, surtout si elles sont jolies. J’aime la jeunesse ; toutes les choses jeunes ont un attrait pour moi. Les jeunes chats, les petits chiens, les poulets… je peux les regarder pendant des heures.

Oui, c’était bien Ronnie Morelle qui lui parlait. Elle avait besoin de se le répéter sans cesse. C’était l’homme que Sault avait traité de « misérable », et Sault était toujours indulgent et charitable. C’était l’homme qui avait séduit Beryl Merville…

— Je suis content que vous m’ayez parlé d’Evie, continua-t-il. Elle a besoin d’être protégée. Elle est à l’âge où elle pourrait facilement subir une influence étrangère, bonne ou mauvaise. Il est si facile de corrompre les jeunes ! Je ne crois pas qu’il soit sage d’essayer de raisonner avec une jeune fille amoureuse… amoureuse, non, fascinée plutôt. « Aegrescit medendo ! » La maladie prospère quelquefois avec les remèdes. Je ne sais plus où j’ai trouvé celle phrase, je crois que c’est du latin, n’est-ce pas ?

Il rougit de nouveau et eut l’air très embarrassé.

Elle s’appuya au mur, elle était devenue pâle comme la mort. Ce n’est que par un violent effort de volonté qu’elle arrêta le cri prêt à jaillir de ses lèvres.

Il était si troublé qu’il se frottait le menton avec le revers de la main.

— Oh, mon Dieu ! s’écria Christiane, bouleversée. Elle se leva brusquement, lui prit les deux mains et le regarda profondément dans les yeux.

— Ne « le » savez-vous pas ? dit-elle haletante.

Ronnie se mit à sourire doucement.

— Je sais que je suis très heureux de vous voir, Christiane, dit-il.

— Mais… Vous ne savez donc pas ? Regardez-moi… Ronnie !

Puis brusquement elle lâcha ses mains et s’appuya sur la table.

— Donnez-moi un peu d’eau, s’il vous plaît.

Elle le regarda pendant qu’il allait vers l’évier. Il y avait deux robinets, l’un amenait l’eau de la citerne, l’autre était le robinet d’eau potable.

Il alla droit vers le robinet d’eau potable, trouva un verre là où ils étaient toujours ranges, cachés derrière un rideau, sur une planche, et le lui apporta.

Elle but avec avidité.

— Asseyez-vous… Ronnie. J’ai quelque chose à vous dire. Vous avez assisté à l’exécution… Je sais que cela vous est très douloureux d’en parler, mon ami, mais il faut que vous me répondiez. Comment est-il mort ?

Elle attendait retenant sa respiration.

— Ce fut terrible, dit-il à voix basse ; il avait si… si peur !

— Peur ! murmura-t-elle.

— Je ne me rappelle pas très bien. Il me semble que tout cela m’est comme sorti de la tête. Ensuite, j’ai été si bouleversé. Oui, en sortant de la prison, je n’ai même pas reconnu ma propre voiture. J’avais oublié que j’avais une voiture !

— Vous êtes-vous approché de lui avant son supplice ? Vous a-t-il regardé, répondez-moi, Ronnie !

Ronnie Morelle fit un geste vague.

— Répondez-moi, Ronnie, je vous en supplie !

— Je l’ai regardé, mais un instant seulement. Il récitait une poésie de Henley. Je l’ai lue aujourd’hui, et j’ai essayé de me rappeler tout ce qui s’était passé ce jour-là. Je l’ai regardé dans les yeux, et à ce moment-là, je le haïssais, Christiane. Et c’est tout. C’est ensuite qu’il a commencé à crier et à gémir. J’en ai été complètement bouleversé.

Elle garda le silence. Elle voulait être seule, seule avec ses pensées. Allait-elle devenir folle ? Quand il se leva pour partir, elle en fut comme soulagée.

— Je reviendrai mercredi, dit-il, mais il reprit : Non, mercredi, c’est jour de lessive. Je ne veux pas déranger votre mère ce jour-là.

— Comment savez-vous, Ronnie, que c’est jour de lessive ? Elle lui parlait comme à un enfant à qui on veut arracher un aveu.

— Je ne sais pas… peut-être Evie me l’a-t-elle dit… mais je suis sûr que c’est le mercredi, Christiane !

Elle fit oui de la tête.

— Oui, en effet, c’est mercredi.

Mme Colebrook, fidèle à ses principes, s’était discrètement éloignée de la cuisine, et Christiane la chercha partout. Elle était assise dans la chambre de Sault.

— Maman, tu m’as souvent parlé de ce que Sault a fait pour toi, quand tu as été si malade. Veux-tu me le raconter de nouveau ?

Mme Colebrook était ravie, elle racontait toujours volontiers toute la scène et y ajoutait ses impressions personnelles. Et puis à chaque récit elle inventait de nouveaux détails.

— Merci, maman.

— Que voulait-il ? Je n’ai pas voulu descendre pendant qu’il était là, j’avais ma vieille jupe. Connaissait-il ce pauvre M. Sault ? Il a l’air d’un snob, mais il est très poli. J’ai été très étonnée qu’il ait l’air de me connaître…

Elle évitait à Christiane la peine de répondre, car elle faisait à la fois les demandes et les réponses.

Arrivée au pied de l’escalier, Mme Colebrook entendit le bruit d’une clef tournée dans la serrure, Christiane s’enfermait dans sa chambre. Mme Colebrook soupira, Christiane devenait de plus en plus insociable.

CHAPITRE XLVII

Est-ce que Beryl savait ? Si elle allait chez Beryl et lui racontait ce qu’elle croyait avoir deviné, Beryl douterait de sa raison. Non, rien de bon ne pouvait advenir de trop de hâte. Il fallait, avant tout, qu’elle ait une certitude. Christiane s’était étendue sur son lit, la main sur la bouche, comme si elle avait peur de crier tout haut ce qu’elle venait d’apprendre.

Les journaux n’avaient donné aucun détail sur la mort d’Ambroise Sault. L’article le plus long ne parlait qu’incidemment de l’exécution et donnait tous les détails sur le crime. Voilà tout ce qu’on disait de l’exécution :

« Ambroise Sault a été exécuté à la prison de Welchester, hier matin. Il avait tué Paul Moropulos. Le condamné marcha courageusement au supplice et la mort fut instantanée. Il n’a fait aucune déclaration. Il a été exécuté par Billet. »

Quand Christiane avait été passer quelques jours chez Beryl, elle y avait vu Sir John Maxton ; il était venu la voir après l’exécution. Il n’avait rien dit de spécial, sinon que Sault était mort bravement. Elle prit une décision, s’habilla et sortit. Il y avait un poste téléphonique tout près de chez elle et elle demanda la communication avec Sir John. À son grand soulagement il répondit lui-même.

— C’est vous, Sir John ? C’est Christiane Colebrook. Oui, je vais très bien. Puis-je vous voir, Sir John ? Quand vous voudrez, maintenant si c’est possible. Je pourrais être chez vous dans vingt minutes… oh, merci !… Merci beaucoup.

Un autobus la conduisit à Fleet Street, et elle alla à pied ensuite. Elle traversa le quartier du Temple et arriva aux vilains bâtiments où Sir Maxton avait ses bureaux. Il habitait le rez-de-chaussée ; elle en fut contente, car elle était encore convalescente.

— Vous êtes venue me parler de Sault ! lui dit-il à son arrivée.

— Comment le savez-vous ? demanda-t-elle en souriant.

— Je l’ai deviné. Je pense que Ronnie a dû parler à tout le monde de cette horrible chose, dit Sir John. Quand j’ai vu le député qui a assisté à l’exécution il m’a dit que Sault a d’abord été très calme, il allait à la mort en souriant. Un instant plus tard, il est devenu… pitoyable, gémissant comme un enfant. Je suis désolé d’être obligé de vous dire la vérité, car je sais que vous étiez de grands amis. Que voulez-vous savoir d’autre ?

— Il n’y a pas eu d’autre incident ? demanda-t-elle.

— Non… oh, si, il s’est passé quelque chose d’étrange. Au moment de cette crise de folle terreur, Ambroise a crié : « Ronald Morelle de Balliol ! » Savait-il que Ronnie s’appelait de Balliol ? Je pense qu’à ce moment-là, il ne savait plus ce qu’il disait.

— Merci, Sir John, dit-elle avec le plus grand calme. Vous m’avez sauvée de la folie.

— De la folie ? Comment ? demanda-t-il, intrigué.

— Il fallait que je croie à quelque chose d’invraisemblable ou que je devienne folle ! C’est un peu énigmatique, n’est-ce pas ? Mais je ne peux pas vous donner de précision, car alors c’est vous qui pourriez croire que j’ai perdu la raison !

Sir John était trop poli pour insister. Comme homme de loi il avait l’habitude d’être discret et de ne jamais poser de questions. Il continua à parler de Sault.

— C’est certainement l’homme le meilleur que j’aie rencontré de ma vie. Par « meilleur », je veux dire qu’il avait l’âme haute. Son idéal, son idée de Dieu, son courage, toutes ces qualités exceptionnelles faisaient que, devant lui, je me sentais petit et plein d’humilité. Quand nous parlions philosophie, j’avais l’impression de n’être qu’un enfant de six ans. Je suis obligé de croire ce qu’on m’a dit. J’admets qu’il ait eu une crise de terreur folle devant le supplice qui l’attendait. Mais il y a certainement une explication à tout cela. Explication qui doit être tout à l’honneur de Sault ; j’en jurerais.

Christiane rentra chez elle le cœur léger, maintenant elle était tout à fait convaincue.

Elle avait commencé à écrire à Beryl et se demandait si elle allait faire allusion à ce qu’elle venait de découvrir, quand Evie entra dans la chambre comme un cyclone, les yeux étincelants.

— Il est venu ici ! Maman me l’a dit. Tu lui a parlé très longtemps ! Oh, Chris, qu’a-t-il dit ? N’est-ce pas merveilleux de sa part d’être venu ? Il est beau, dis, Chris ? Avoue qu’il est splendide ? A-t-il demandé à me voir ? A-t-il été très déçu quand il a su que je n’étais pas là ?

— Je vais répondre à tes questions l’une après l’autre, dit Christiane avec solennité en comptant sur ses doigts. Oui, « Il » est venu ici, si « Il », c’est Ronnie. « Il » a dit beaucoup de choses. Oui, je suis heureuse depuis que je l’ai vu… Il a demandé de tes nouvelles, mais n’a pas paru désespéré que tu ne soies pas là. Est-ce tout ? Je l’espère.

— Mais, Christiane, que penses-tu de lui ? elle tremblait d’émotion.

— Je le trouve merveilleux.

Evie la regarda d’un air de reproche, croyant qu’elle se moquait d’elle ; mais elle vit que sa sœur parlait très sérieusement et elle en fut stupéfaite.

— Il est très gentil, dit-elle, moins enthousiaste. Oui… il est charmant. Vraiment, Christiane, tu t’es bien entendue avec lui ? Comme c’est drôle ! Après tout ce que tu as dit de lui ! Est-ce que tu n’as pas de remords d’avoir dit tant de mal de lui ? Ta conscience ne te fait-elle pas de reproches ?

Christiane secoua sa tête rousse.

— Non, ma conscience ne me fait aucun reproche, dit-elle.

Evie, qui jusque-là s’était montrée si passionnément intéressée, devint distraite.

— Il y a une chose dont je suis sûre, dit Christiane, c’est qu’il ne se conduira pas d’une façon malhonnête et ne te donnera pas non plus l’occasion de le faire. Ni maman, ni moi nous ne lui devrons jamais une heure de chagrin.

— Non… j’en suis bien sûre, dit Evie d’un ton étrange, d’autant plus étrange qu’elle essayait de parler avec le plus grand calme.

— Un homme comme lui ne peut pas avoir une âme basse, continua Christiane. Evie, je ne suis plus du tout inquiète à ton sujet… et je l’étais, je te l’avoue. Très inquiète ! Quelquefois, quand tu avais vu Ronnie, je n’osais pas te regarder, tellement j’avais peur… Je ne sais pas exactement ce que je craignais. Mais je sens maintenant, ma chérie, que tu es dans de bonnes mains, et je pourrai te voir sortir sans me demander chaque fois, avec angoisse : « Reviendra-t-elle ? »

Evie était rouge, sa figure était en feu. Si elle avait parlé, elle se serait trahie. Elle fit semblant de regarder avec intérêt le contenu du tiroir de la commode, et chantonna d’un air insouciant.

— Chantes-tu ou est-ce la charnière qui grince ? demanda Christiane.

— Tu es très désagréable ! Tu sais bien que je chante, je chantonne.

— Il a dû y avoir des musiciens dans la famille, autrefois, dit Christiane ; il faut peut-être remonter jusqu’à notre ancêtre le lord…

— J’en ai parlé à Teddy, je lui ai dit que lord Fransham…

— L’as-tu dit aussi à Ronnie ?

Evie se demanda si elle allait répondre à cette question. Christiane semblait si bien disposée à son égard qu’il serait dommage d’exposer Ronnie à sa rancune.

— Oui, mais il s’est mis à rire. Il a dit que tout le monde avait eu un lord dans sa famille ! Teddy, au contraire, a trouvé que c’était merveilleux, et il a dit… tu vas rire ?

— Je te jure que je ne rirai pas.

— Eh bien, il a dit qu’il savait que je devais avoir du sang d’aristocrate dans les veines, car j’ai le pied si cambré. Et c’est vrai, Christiane, il est très cambré, regarde !

— Des bobards, dit Christiane avec vulgarité.

— Enfin, il me l’a dit. Teddy n’est pas du tout aussi bête que tu le crois, je veux dire que les gens pourraient le croire. Son père a un domaine, au Canada. Il a des centaines d’hectares. Il a envoyé Teddy ici pour six mois, et devine pourquoi ?

Christiane ne devina pas.

— Pour qu’il se marie ! dit Evie. Est-ce que ce n’est pas extraordinaire ? Et sais-tu que Teddy habite le Carlton ? Je croyais qu’il habitait rue de Tenton, chez sa tante, et c’est par hasard seulement que j’ai découvert qu’il habitait un hôtel aussi chic. Il a dit qu’il écrirait à son père qu’il y avait un lord dans notre famille.

Elle soupira profondément.

— J’aime beaucoup Teddy. Il est si reconnaissant de… enfin de tout ce que je fais pour lui. Par exemple quand je lui arrange sa cravate, ou quand je lui explique certaines choses.

— Pourquoi n’épouses-tu pas Teddy ?

Quelques semaines plus tôt, Evie aurait répondu avec dédain qu’il n’était pas digne d’elle ; mais elle resta silencieuse un long moment. Elle soupira de nouveau.

— C’est impossible, j’aime trop Ronnie. Le père de Teddy construit une petite maison pour lui. Et Teddy m’a dit qu’il a un cheval très doux qu’une femme pourrait monter. Il trouve qu’une femme peut monter à califourchon ; c’est bien mon avis. Je ne suis jamais montée à cheval ; mais c’est à califourchon que je voudrais monter. On peut se promener des heures et des heures dans les champs, là-bas. De la ferme de Teddy on voit les montagnes et elles sont couvertes de neige, même l’été. Il y a aussi un endroit qui s’appelle Banff où l’on s’amuse beaucoup. Il y a des bals et toutes sortes de distractions. En hiver, quand il gèle, Teddy va à Vancouver. Il y fait très chaud. Il a une ferme là-bas, où il cultive des orangers.

Pour la troisième fois Evie soupira. Christiane la regarda et se tut.

CHAPITRE XLVIII

D’habitude Evie prenait son petit déjeuner seule le matin. Christiane était toujours en retard, et Mme Colebrook déjeunait avant tout le monde. Elle était toujours si occupée à brosser, nettoyer et raccommoder les vêtements de sa plus jeune fille qu’elle n’avait pas le temps de s’asseoir dès le matin et de faire un vrai repas.

Evie était en général en bas à huit heures moins un quart. Le facteur passait à huit heures. La venue du facteur laissait Evie très indifférente. On recevait peu de lettres chez elle, et Evie elle-même n’en recevait presque jamais.

Mais Teddy était entré dans sa vie, et tout avait changé : il était un fidèle correspondant. La jeune fille aurait su depuis longtemps qu’il habitait un excellent hôtel, si Teddy, toujours modeste, ne s’était pas servi d’un papier ordinaire sans en-tête. Les seules lettres qui arrivaient à la maison étaient toujours adressées soit à Evie, soit à Christiane ; Mme Colebrook n’en recevait jamais.

Ambroise avait un jour offert à Christiane cinq cents cartes postales. C’était une des nombreuses folies qu’il avait faites. Il savait lui faire un très grand plaisir. Christiane était heureuse d’avoir de vieux journaux illustrés. Or, ces publications étaient remplies de réclames. On priait le lecteur de demander un catalogue n° 74, ou d’écrire au Bureau H pour recevoir un très beau carnet. Ce carnet était, bien entendu, une vraie merveille. On offrait aussi quelquefois des échantillons : des farines pour enfants, des petites bouteilles de parfum, des savons, des échantillons médicaux, toutes sortes de choses tentantes.

Christiane avait émis le vœu de pouvoir écrire pour en demander, et Ambroise lui avait immédiatement apporté ces cartes. C’est à partir de ce moment-là que Christiane eut un courrier abondant. Elle en savait plus sur les autos, les avantages de certaines marques, la perfection de leurs ressorts, leur consommation d’essence que les propriétaires eux-mêmes. Si vous lui demandiez quelle marque de voiture roulait le plus longtemps avec un bidon de dix litres, elle vous répondait avec précision. Elle était même capable de vous dire quelle était la meilleure essence à employer. Elle connaissait la valeur nutritive de toutes les farines. Elle savait quelles étaient les bottines les plus solides et où l’on pouvait acheter des meubles bon marché.

Evie avait fini de déjeuner quand le facteur sonna.

— Une lettre de Teddy, et un échantillon pour toi, Christiane, je suppose, dit Mme Colebrook en se dépêchant d’aller ouvrir la porte.

Il n’y avait rien pour Christiane.

— Voilà ta lettre, Evie…

Evie prit la lettre, écrite sur le beau papier de l’hôtel.

— Qui est-ce qui m’écrit ? dit Mme Colebrook. Elle retourna la lettre, examina l’écriture, le timbre… enfin elle ouvrit l’enveloppe.

— Qui sont « Johnson et Kenett » ? demanda-t-elle.

— C’est une agence immobilière. Ils habitent Knights-bridge. De quoi s’agit-il, maman ?

Mme Colebrook lut tout haut :

 

« Madame,

« On nous a demandé de nous mettre en rapport avec vous pour vous proposer une situation qui pourrait vous intéresser. Un de nos clients a une propriété sur le Continent, dans le midi de la France, pour laquelle il désirerait trouver une intendante. Sachant, par le Dr Merville, que vous avez une fille convalescente, il me charge de vous dire qu’il serait content que votre fille vous accompagne. Il n’y a pas beaucoup à faire. Il y a trois domestiques, qui parlent anglais tous les trois. Notre client tient à vous faire savoir que le pays est beau, et le parc très grand. Il espère que vous vous servirez de la petite voiture qu’il a laissée là-bas. Lui-même n’y habite jamais ; vous y serez donc parfaitement tranquille. »

 

Ils donnaient ensuite le chiffre des appointements. Ils étaient très larges.

Mme Colebrook regarda Evie par-dessus ses lunettes.

— Maman ! C’est merveilleux !

Mme Colebrook n’était pas si enthousiaste. Un changement quelconque était pour elle une catastrophe. Elle avait déjà été intendante, ce n’est pas ce qui lui faisait peur. Mais, aller vivre à l’étranger !

Quels dangers ne courait-elle pas ? Les étrangers étaient tous pour elles des gens horribles armés de couteaux, et prêts à s’en servir. Ils parlaient une langue faite exprès pour cacher leurs mauvaises intentions, et, dans leurs moments de loisirs, cachés dans de sombres souterrains, ourdissaient de sinistres complots : il y avait un cinéma à côté de Walter Street !

— Il y a quelque chose d’écrit de l’autre côté de la lettre, dit tout à coup Evie.

« L’invitation s’étend aussi à votre plus jeune fille, si elle veut bien l’accepter. »

— Quelle bonne nouvelle ! dit Evie, et elle monta quatre à quatre les marches de l’escalier pour l’annoncer à Christiane.

— Christiane, qu’en penses-tu ! Maman a reçu une lettre d’un agent d’affaires immobilières pour lui offrir…

— Ne me dis rien ! interrompit Christiane. Laisse-moi deviner ! On lui offre une belle maison, à la campagne, sans loyer à payer… non ? Alors on lui a offert… laisse-moi réfléchir… une maison dans un climat chaud où je pourrai me rôtir au soleil et regarder les papillons flirter avec les roses !

Evie fut stupéfaite.

— Qu’est-ce qui a pu te faire deviner ?…

Christiane lui arracha la lettre des mains et la lut.

Ses yeux étaient tout brillants d’émotion.

— Oh, grand Dieu ! dit-elle, et elle se mit à rire, d’un rire qui dura si longtemps, qu’Evie commença à avoir peur.

— Non, je ne suis pas folle et je ne suis pas non plus une voyante. Maman, qu’en penses-tu ?

Mme Colebrook avait suivi sa fille dans la chambre de Christiane.

— Je ne sais qu’en penser, dit-elle. Elle était de ces gens qui saisissent toutes les occasions de montrer leur indécision. Mme Colebrook aimait qu’on insistât pour lui faire accepter quelque chose. Même quand sa décision était prise d’une façon irrévocable, il était absolument nécessaire qu’on lui fournisse tous les arguments pour qu’elle consente enfin à accepter la chose dont elle avait envie.

Personne ne le savait mieux que Christiane. Elle poussa un soupir de soulagement en voyant que sa mère était toujours la même.

— Nous en parlerons, quand Evie sera partie chez son fabricant de pilules, dit-elle, et, pour une fois, Evie ne protesta pas.

— Je voulais seulement te dire maman qu’il ne faut pas t’occuper de moi. Je peux très bien loger à cet hôtel où habitent déjà d’autres vendeuses. Je n’ai pas envie d’aller sur le Continent. Non, vraiment, je n’en ai pas la moindre envie. Mais, pour Christiane, ce sera merveilleux. C’est mon rêve réalisé. J’ai toujours pensé que ce serait l’idéal pour elle, un endroit où elle pourrait rester assise au soleil, au milieu des fleurs.

Christiane lui sourit avec tendresse, elle lui prit les mains et les caressa doucement.

— Allez, file à ton travail, jeune fille, ordonna-t-elle. Maman et moi nous avons à parler du pays du soleil.

— Je ne suis pas sûre de pouvoir accepter, dit Mme Colebrook d’un ton hésitant. Je n’aime pas vivre dans un endroit inconnu…

— Nous discuterons cela plus tard, dit Christiane avec autorité. Est-ce que l’échantillon de linoléum est arrivé ?

CHAPITRE XLIX

Evie ne trouva pas de lettre en arrivant au magasin. Ronnie aurait dû lui écrire après sa visite à Christiane ; mais quand elle trouva son casier vide, elle n’en fut pas très déçue.

Elle aimait toujours Ronnie ; mais elle pensait à la vie qu’elle mènerait plus tard avec lui sans aucun enthousiasme. Elle y pensait même souvent avec une certaine angoisse et pourtant elle s’efforçait de n’en voir que le beau côté. Ce ne serait pas honnête de reprendre la parole donnée, mais jamais elle n’en avait eu si envie ! Elle comprenait qu’elle allait vivre dans une situation fausse et qu’elle ne serait pas heureuse. Mais elle avait beau tourner et retourner les mêmes pensées dans sa tête, elle ne trouvait aucune autre solution au problème : elle avait promis, elle devait tenir sa promesse.

En quittant le magasin, à midi, pour aller déjeuner, elle vit Ronnie. Il était dans sa Rolls et il passa près d’elle sans la voir. Pourquoi en fut-elle si contente ? Grave question à laquelle elle ne trouva pas de réponse.

Ronnie allait déjeuner avec un de ses amis. Cet ami lui était brusquement devenu très antipathique et pourtant Jerry Talbot était le seul, parmi ses anciens camarades d’Oxford, pour lequel il avait une certaine amitié. Ils s’étaient connus tout jeunes et avaient partagé les mêmes plaisirs. Ils avaient les mêmes souvenirs, tristes et honteux souvenirs. Quand Jerry lui téléphona, le matin même, pour l’inviter à déjeuner chez Vivaldi, Ronnie n’accepta qu’à regret. Il aurait certainement refusé son invitation, si Jerry n’avait raccroché brusquement le récepteur, sans même lui laisser le temps de refuser.

Vivaldi est un restaurant assez élégant et Ronnie y déjeunait souvent.

— M. Talbot n’était pas encore arrivé, lui dit le maître d’hôtel, mais il avait retenu une table. Ronnie s’assit et on lui apporta les journaux qu’il ne lut pas. S’il les avait lus, il ne serait pas resté tranquillement assis, attendant son ami.

— Je vais aller m’installer dans la salle du restaurant. Quand M. Talbot viendra, dites-lui que j’ai commencé à déjeuner. On le conduisit à sa table et il commanda un déjeuner très simple. Il aurait un prétexte à l’avenir pour refuser les invitations de Jerry Talbot.

Il avait fini de déjeuner et demandait l’addition quand il vit deux hommes assis dans l’embrasure de la fenêtre. Sir John Maxton lui fit un signe de tête.

— Le Dr Merville se serait volontiers passé de ma présence, se dit Ronnie, et il se demanda s’il n’avait pas interrompu une conversation sérieuse et confidentielle.

— Venez ici, et asseyez-vous, Ronnie. Vous déjeunez tout seul ? C’est rare, n’est-ce pas ?

— Mon ami m’a faussé compagnie, dit Ronnie, et il vit le docteur se mordre les lèvres.

— Vraiment, elle vous a faussé compagnie, c’est méchant, dit Maxton.

— C’était « un » ami, corrigea Ronnie, et il vit qu’aucun des deux hommes ne le croyait.

Sir John fit un signe à son compagnon.

— Ronnie, je me demande si vous allez pouvoir nous aider. Vous rappelez-vous le lancement de cette affaire de Steppe, la Traction Compagny ?

— Je ne crois pas que ce soit la peine de le demander à Ronnie, dit le docteur avec une note d’impatience dans la voix. La mémoire de Ronnie est trop souvent à la solde de Steppe.

— Oui, je me rappelle assez vaguement le lancement de cette société.

— Vous rappelez-vous la réunion qui a eu lieu chez Steppe lui-même quand il a montré le plan du prospectus ?

Ronnie lit un signe de tête affirmatif.

— Avant de continuer, John, interrompit Merville, je crois qu’il serait plus juste de dire à Ronnie que ce prospectus va devenir pour vous la source de gros ennuis. Quelques journaux financiers nous accusent d’avoir truqué l’actif de la société et d’y avoir inclus des terrains qui ne devaient pas y figurer. Ou bien est-ce Steppe qui, dans le plan de ce prospectus, m’a donné les faits tels que je les ai présentés au public ? Je ne crois pas devoir vous cacher, Ronnie, qu’en précisant vos souvenirs, vous prenez nettement position contre Steppe. Maintenant que vous êtes prévenu, je pense que vos souvenirs vont devenir très vagues.

— Vous voyez à quoi je voudrais en arriver, continua Sir John. Il y aura certainement du vilain si l’avocat général prend ces accusations au sérieux ; jusqu’à présent, il ne l’a pas encore fait. Nous voulons être prêts à lui répondre.

— Je ne me rappelle pas les choses très nettement, dit Ronnie. Je ne fais pas partie de la société. Mais je me rappelle très bien Steppe montrant un plan, et pas seulement le montrant, mais le lisant.

— Vous rappelez-vous si, dans ce plan, il faisait allusion au Wooaside Repairing Sheds. S’il l’a fait, en a-t-il parlé comme appartenant à la société ?

— Oui, il a dit qu’ils appartenaient à la Société, répondit Ronnie. Je me le rappelle très bien, parce que la Woodside Repair Shops est à la limite d’une petite propriété que mon père m’a laissée, vous vous le rappelez, John ? Et naturellement cela m’a intéressé.

Merville était stupéfait. Jamais dans ses moments les plus optimistes, il n’aurait osé espérer que Ronnie viendrait à son aide. Ronnie qui tremblait dès que Steppe ouvrait la bouche et qui avait toujours été son esclave !

— Cela pourra finir par une bataille, dit Sir John. Ce qui veut dire que vous seriez appelé à la barre des témoins, pour témoigner contre Steppe lui-même. Vous êtes-vous disputé avec lui ?

— Grands Dieux, non ! dit Ronnie surpris. Pourquoi me disputerais-je avec lui ? Il ne me gêne pas. Il me semble même assez attendrissant. Il est quelquefois assez amusant à observer. Un homme si fort, qui a de telles qualités et qui est en même temps si faible, si misérable ! Je me demande souvent pourquoi il préfère toujours les moyens mesquins et malhonnêtes à la droiture et à l’honnêteté. Il se sert de son pouvoir et de sa force avec brutalité. Peut-être a-t-il tout simplement mal commencé… il a tout pris de travers. J’y pensais la nuit dernière. Je pensais aux débuts de Steppe et j’en ai conclu qu’il a dû avoir une enfance malheureuse. Si un enfant est élevé misérablement, s’il est sans cesse victime de petites tyrannies, d’injustices quotidiennes, il finit, en grandissant, par croire que les moyens mesquins et malhonnêtes sont les seuls possibles pour arriver à quelque chose. Il ne peut voir la vie que sous cet angle-là et les méthodes que nous jugeons viles lui semblent à lui parfaitement normales et légitimes.

— Grands Dieux ! dit Sir John abasourdi. C’était l’homme et non l’argument qui le stupéfiait.

— Les enfants ne devraient pas toujours être laissés à leurs parents et courir le risque d’une telle éducation, continua Ronnie, plein de son sujet. C’est ici, en Angleterre, que je voudrais créer une chose qui n’existe pas. Je voudrais fonder un « Collège Maternel ». C’est un drôle de nom, dit-il en s’excusant, mais vous allez me comprendre. Ce serait une institution dans laquelle nous pourrions prendre les enfants illégitimes de toute l’Angleterre, ceux dont personne ne veut. On les envoie actuellement en nourrice. Je voudrais fonder un collège de bébés où nous les élèverions depuis leur plus tendre enfance, et nous leur apprendrions à devenir honnêtes et pieux. Ce que nous leur apprendrions surtout, ce serait avoir un idéal élevé, des idées larges et une âme généreuse…

Il s’arrêta et rougit, se rendant compte de l’intérêt et de la stupéfaction de ses auditeurs. Il s’agita sur sa chaise d’un air gêné, et finalement, énervé, il se frotta le menton avec le revers de la main.

Sir John Maxton s’appuya au dossier de sa chaise, la figure bouleversée.

Un garçon passa.

— Apportez-moi du brandy, dit-il d’une voix rauque, un grand verre de brandy.

Christiane n’avait eu besoin que d’un verre d’eau.

CHAPITRE L

— Ce qui m’ahurit, c’est que Ronnie consente à témoigner contre Steppe, dit le docteur en reconduisant Sir John Maxton chez lui.

Merville avait parlé tout le temps depuis leur départ de chez Vivaldi, et Sir John Maxton en avait été heureux.

— Je suppose que Ronnie a dû se disputer avec Jan.

— Dites-moi Merville, dit Sir John, si vous trouvez que Steppe est un misérable, et je sais que c’est un misérable, pourquoi permettez-vous à Beryl de l’épouser ?

C’était une question à laquelle le docteur avait de la peine à répondre.

— Que voulez-vous, je ne suis pas sûr que Steppe soit un misérable. Je peux me tromper. Au fond Steppe est un brave type…

— Lui devez-vous de l’argent ? demanda Sir John avec le plus grand calme. Seule une grande amitié donne certains droits.

— Oui, je lui dois un peu d’argent, presque rien. Vous ne pensez tout de même pas que je sacrifierais Beryl ?…

— Je ne sais pas, Bertram… Je ne sais pas. Pourquoi diable êtes-vous entré dans toutes ces affaires ? Je n’arrive pas à le comprendre.

— Dites-moi donc, John, dit le docteur, anxieux de détourner la conversation. Ce n’est pas son idée à lui que Ronnie nous a exposée tout à l’heure en nous parlant du Collège Maternel. Ce pauvre Ambroise Sault caressait le même rêve. Il ne m’avait jamais donné de détails, mais il m’en avait parlé. C’est drôle que Ronnie reprenne la même idée ?

— Oui, répondit Sir John.

Il lui dit rapidement au revoir et alla à son bureau.

Il sonna et fit appeler son clerc.

— Vous rappelez-vous la jeune fille qui est venue me voir, il y a quelques jours ? Une Mlle Colebrook ? Avons-nous son adresse ?

— Non, Sir John.

— Hum… demandez-moi la communication avec le Dr Merville à Park Place. Je voudrais parler à Mlle Merville.

Une minute plus tard :

— Oui… c’est John Maxton. Est-ce vous, Beryl ? Je voudrais savoir l’adresse de Mlle Colebrook. Merci. Il l’inscrivit sur son buvard. Merci, non, ma chère amie, je voulais seulement pouvoir la joindre.

Il se rappela, après avoir raccroché l’appareil, qu’Ambroise Sault avait fait son testament. Dans ce testament il y avait l’adresse de Christiane. Ce testament était chez l’avoué de Sir John. Ambroise avait laissé très peu de choses, si peu que cela ne valait presque pas la peine d’être touché. Mais c’était un prétexte suffisant pour aller voir Christiane.

— Sir John m’a téléphoné, papa. Il m’a demandé l’adresse de Christiane, sais-tu pourquoi ?

— Non, ma chérie. Je me demande pourquoi il ne me l’a pas demandée à moi. J’ai déjeuné avec lui et Ronnie. Ou plutôt Ronnie nous a rejoints après déjeuner… il était bavard et étrange. Hum…

— Comment, étrange ?

— Beryl, te rappelles-tu, l’autre soir, comme la voix de Ronnie était devenue grave ? La voix des très jeunes gens mue, mais Ronnie n’est plus un enfant. Sa voix était tout autre… et ses idées aussi, ses idées surtout. Ce qu’il y a de curieux, c’est que Ronnie déteste les enfants, il les méprise ; il n’en fait pas mystère. Il dit que ce sont des animaux irresponsables qui doivent être tenus en laisse.

— Il l’a dit aujourd’hui ?

— Non… il le disait autrefois. Maintenant il veut créer une grande école où ils seront élevés ; c’est peut-être une variante de son idée de les tenir en laisse : il veut les mettre en cage. Qu’as-tu fait aujourd’hui ?

Steppe était venu déjeuner et était sur le point de partir quand Sir John avait téléphoné.

— Jan Steppe est venu me voir, dit-elle avec indifférence. Ce fut un déjeuner très agréable, très agréable pour lui, bien entendu. J’avais fait venir des maïs et il les a dévorés avec joie.

— Avez-vous parlé de…

— Du jour heureux ? demanda-t-elle avec ironie. Oui, mardi prochain dans l’intimité. Nous partons pour Paris, le soir même. Il veut passer notre lune de miel dans les Alpes bavaroises et il envoie sa voiture à Paris. C’est tout ce que j’ai à t’apprendre.

L’indifférence de Beryl émut son père.

— Je suis sûr que Steppe gagne à être connu, dit-il d’un ton encourageant.

— Mais oui, certainement, répondit-elle poliment. Préviendras-tu Ronnie ou faut-il que je lui écrive ?

— Je le lui dirai moi-même, dit vivement le docteur. Si j’étais à ta place, Beryl, je ne continuerais pas à correspondre avec lui. Jan n’aime pas ça. Il était furieux, l’autre soir, quand tu as insisté pour que Ronnie sorte avec nous.

— Bien, répondit Beryl. Je ne lui écrirai pas.

— Je suppose…, comprends-moi bien, je ne fais que supposer, que Steppe a l’impression que tu as aimé Ronnie, ou que tu as failli te fiancer avec lui. Il est très jaloux, ne l’oublie pas, Beryl.

— En somme, je vais être très heureuse en ménage, dit-elle avec un drôle de sourire.

Elle n’écrivit pas à Ronnie. À quoi bon lui écrire ? Elle était tout à fait de l’avis de son père. Quant à Steppe, elle essayait d’y penser le moins possible.

Pourquoi Sir John lui avait-il demandé l’adresse de Christiane ? Peut-être Ambroise l’avait-il chargé d’un message pour Christiane ; mais alors il le lui aurait certainement transmis depuis longtemps. Peut-être s’agissait-il du testament. Le docteur leur avait dit qu’Ambroise avait laissé le peu qu’il possédait à Christiane et Beryl en était contente.

C’est le prétexte dont se servit Sir John pour aller voir Christiane. L’arrivée d’un homme portant le titre de « Sir » impressionna beaucoup Mme Colebrook. C’était comme un fait exprès : jamais elle n’avait sa robe neuve quand elle recevait des visiteurs aussi distingués !

Christiane était étendue. Elle avait vu l’orthopédiste le matin même, et il avait insisté pour qu’elle restât couchée vingt-quatre heures.

— Fais-le entrer, maman. Il ne s’évanouira pas en voyant une jeune fille couchée dans son lit… les hommes de loi ont l’habitude de ces choses-là.

— Il n’a pas du tout l’air d’un homme de loi, dit Mme Colebrook. Il porte le titre de « Sir ».

Elle lui fit monter l’escalier et eut soin de le prévenir que les marches étaient très glissantes et très étroites. Mme Colebrook était résignée à voir Christiane recevoir beaucoup de visites et elle savait être discrète. Elle les laissa seuls.

— Nous nous sommes déjà rencontrés, dit Sir John, et il chercha des yeux une chaise.

— Asseyez-vous sur le lit, Sir John, dit Christiane en riant. Evie a cassé hier soir le pied de la chaise.

Il obéit et la regarda, intrigué.

— J’ai rencontré Ronald Morelle aujourd’hui, à déjeuner ; voilà pourquoi je suis venu vous voir. Mais je vais d’abord vous parler du testament de Sault, afin de n’avoir plus à y revenir ensuite. Il est parfaitement en règle et vous allez hériter d’une centaine de livres. Ambroise n’était pas riche, il touchait un salaire dérisoire.

John Maxton garda le silence pendant quelques secondes, puis il dit lentement :

— J’ai vu Ronald aujourd’hui.

Christiane le regarda et lut la question dans ses yeux.

— Lui avez-vous parlé ? lui demanda-t-elle.

— Oui, nous avons causé longuement. Connaissiez-vous quelqu’un qui avait l’habitude de se frotter le menton avec le revers de la main ? Je vois que vous le connaissiez et j’étais sûr que vous en aviez été frappée.

— Comment avez-vous pu deviner que Ronnie était venu me voir ?

Il la regarda avec bonté et lui sourit.

— Qui d’autre aurait-il eu envie d’aller voir ? demanda-t-il d’un air étonné.

— Mais, Beryl par exemple, répliqua-t-elle vivement.

Il la regarda d’un air surpris.

— Beryl ? Mais j’ignore quels étaient les sentiments d’Ambroise à son égard. Je savais qu’il viendrait ici ; si vous m’aviez dit que vous ne l’aviez pas vu, j’aurais pensé que je devenais…

Elle fit un signe de tête affirmatif.

— C’est ce que j’ai éprouvé moi-même, Sir John, j’ai dû faire appel à toute mon énergie pour garder mon sang-froid. C’était comme un de ces rêves où l’on voit la figure de quelqu’un sur les épaules d’un autre. Oui, il est venu ici et j’en ai été si bouleversée que j’ai failli m’évanouir. J’ai été obligée de lui demander de me donner un verre d’eau.

— À moi, il m’a fallu du brandy, dit gravement Sir John. Je crois que c’est tout ce que j’avais à vous dire, mademoiselle Christiane.

Il prit son chapeau.

— Il fallait absolument que je vous voie.

— Croyez-vous que nous soyons les seuls à le savoir ? Faut-il le dire à d’autres ? demanda-t-elle avec inquiétude.

Cette question l’avait beaucoup troublée.

— Non, il faut qu’ils le découvrent eux-mêmes. Je ne peux pas risquer mon crédit et laisser planer un doute sur la rectitude de mon jugement, sans quoi on ne manquera pas de dire que je devrais aller faire une cure de repos dans un asile d’aliénés ! Il faut laisser les gens faire eux-mêmes leur propre expérience et découvrir la vérité. Je crois qu’ils la découvriront tôt ou tard. Ceux du moins qui y sont tout particulièrement intéressés. Vous m’avez parlé de Beryl, tout à l’heure. Est-ce que… est-ce qu’il l’aimait ? C’est invraisemblable. Elle va bientôt se marier, vous êtes au courant, n’est-ce pas ?

— Faut-il le dire à Beryl ? Elle n’aura peut-être pas l’occasion de voir Ronnie et de comprendre…

— Que pourriez-vous lui dire ? lui demanda-t-il.

Elle resta silencieuse. Elle s’était déjà posé la même question.

Après avoir raccompagné Sir John, Mme Colebrook alla rejoindre Christiane dans sa chambre. Sir John venait de partir quand un petit garçon très sale vint apporter un paquet presque aussi sale que lui. Mme Colebrook était restée cinq minutes seule dans sa cuisine, jouissant de son œuvre.

— J’ai quelque chose à te montrer, Christiane, dit-elle.

Elle dissimulait un paquet sous son tablier. C’est moi qui en ai eu l’idée. Je ne croyais pas que ce serait si vite fait, on vient de me l’apporter.

— Qu’est-ce que c’est, maman ?

Mme Colebrook tira de sa cachette une grande plaque. Elle était bordée de noir et gravée de hauts caractères gothiques.

Christiane lut :

 

« À LA CHÈRE MÉMOIRE D’AMBROISE SAULT

QUI A QUITTÉ LA VIE LE 17 MARS 19..

À L’ÂGE DE 53 ANS.

PLEURÉ DE TOUS CEUX QUI L’ONT CONNU. »

 

Nous ne verrons plus jamais son bon sourire,

Nous n’entendrons plus jamais sa voix,

Et pourtant, dans bien peu de temps,

Nous serons de nouveau près de lui.

 

Christiane posa la plaque à côté d’elle.

— C’est moi qui l’ai composée, moi toute seule, dit fièrement Mme Colebrook. J’ai copié la poésie sur la plaque qu’on avait fait faire pour la pauvre tante Élisabeth. Je trouve ces vers très beaux.

— Je les trouve prophétiques, dit Christiane, et elle ajouta : Je me demande si Ronnie viendra aujourd’hui.

CHAPITRE LI

Ronnie, après avoir quitté Maxton et le docteur, rentra chez lui. Il avait eu la même idée que Christiane et comptait aller la voir ce jour-là. Il voulait d’abord aller chercher des livres pour elle. Arrivé chez lui, il comprit pourquoi son hôte lui avait manqué de parole.

M. Jerry Talbot était mollement étendu sur la chaise-longue. C’était un grand jeune homme, à figure blême. Il avait un gros nez, et d’épais sourcils. Un large bandeau de soie noire lui cachait à moitié la figure. En le voyant, Ronnie se demanda comment il avait jamais pu en faire son ami.

— Bonjour, Ronnie, dit-il d’une voix faible. J’ai essayé de vous téléphoner, mais vous étiez déjà sorti. Je me suis évanoui après vous avoir parlé ce matin au téléphone ; c’est pourquoi je n’ai pas été vous rejoindre au restaurant. Toutes mes excuses. Mais regardez-moi, mon vieux, regardez-moi donc !

— Que vous est-il arrivé ?

— Lola !

Ronnie fronça les sourcils. Lola ? Qui était Lola ? Oui, oui, Lola. Il se souvenait maintenant.

— Nous avons eu des heures plutôt pénibles, chez moi, la nuit dernière. Madame avait envoyé quelques-unes de ses jeunes femmes, et Lola a commencé à s’exciter. Après une discussion à propos d’une broche perdue par un de mes hôtes, Lola a pris une bouteille de champagne… et voilà !

— Et ensuite que s’est-il passé ? Où est Lola ?

— Au bloc, dit méchamment M. Jerry Talbot. Je l’ai fait arrêter et j’ai eu raison. Elle avait en effet volé cette broche. Ils l’ont trouvée après l’avoir fouillée au poste de police. Donc j’avais parfaitement raison quand je l’ai appelée une sale petite… enfin peu importe comment je l’ai appelée. C’est une vilaine histoire pour moi, mon vieux, mais j’ai juré que je ne l’avais pas invitée, et qu’elle est venue chez moi sans y être conviée. C’est Mme Ritti qui m’a dit de le faire. Elle en a assez de Lola, et les autres femmes aussi.

— Attendez un instant, dit Ronnie en fronçant les sourcils. Si j’ai bien compris, Mme Ritti a l’intention de dire qu’elle ne connaît pas cette jeune femme, cette… comment s’appelle-t-elle ?

— Lola, dit M. Talbot d’un air de mépris. Grands Dieux, vous n’allez tout de même pas prétendre que vous ne la connaissez pas non plus ! Vous l’avez emmenée à Welchester avec vous…

— Mais oui, je le sais, dit Ronnie. C’est un terrible travail… de débrouiller les fils d’une existence… Oui, je la connais.

— Madame dira qu’elle ne la connaît pas ; les autres jeunes femmes diront la même chose. Entre nous, je peux bien vous avouer que Mme Ritti a fait les malles de Lola et a tout envoyé à la consigne, dans une gare. Aucune de ses bonnes ne parlera et, bien entendu, les habitués de chez Ritti n’ouvriront pas la bouche. On a fait dire à Lola de ne pas parler de Mme Ritti et, si elle a pour deux sous de bon sens, elle reconnaîtra elle-même qu’elle est une fille des rues et qu’elle a eu le toupet de s’introduire chez moi sans y être invitée. Il fallait que je vous mette en garde, Ronnie. Peut-être cette diablesse de fille parlera-t-elle de vous ? Elle doit comparaître devant le tribunal, cet après-midi.

Et Lola comparut en effet ce jour-là devant les magistrats. Ayant passé la nuit au poste, elle était encore en robe du soir, elle était toute pâle et semblait très fatiguée. Elle écouta d’un air de défi la charge portée contre elle.

— Avez-vous des témoins à citer ?

— Aucun, tous les témoins sont contre moi, dit la jeune femme et, perdant brusquement tout son courage, elle se mit à sangloter désespérément. J’ai été invitée… M. Talbot m’avait invitée… Il m’a envoyé chercher chez Mme Ritti…

— Mme Ritti dit qu’elle vous connaît à peine. Que l’année dernière vous êtes restée quelques jours chez elle, mais que vous n’avez jamais fait partie de la maison, répondit le magistrat avec douceur. Elle vous a renvoyée, parce qu’elle trouvait votre conduite déplorable.

— Monsieur le juge, il y a ici quelqu’un qui demande à être entendu.

Ronald Morelle entra dans la salle et sourit faiblement devant l’air stupéfait de Jerry Talbot. Quant à Mme Ritti elle avait l’air profondément scandalisée. Il salua le magistrat, puis il donna son nom, son adresse et sa profession.

— Je connais cette jeune femme, dit-il en montrant la prisonnière. Elle s’appelle Lola Prandeaux, on plutôt c’est le nom sous lequel on la connaît. Elle est dans une maison tenue par Mme Ritti. Je peux vous assurer monsieur le Juge que M. Talbot qui l’accuse de vol, la connaît fort bien. Je l’ai moi-même emmenée en voyage plus d’une fois. Je sais qu’elle a été invitée par M. Talbot la nuit dernière. Je puis également vous affirmer qu’il n’y a absolument aucune raison pour qu’elle ait volé une broche. Elle a ses bijoux à elle ; moi-même, je lui ai donné le solitaire qu’elle porte au doigt.

Le magistrat regarda attentivement Jerry Talbot.

— Maintenez-vous votre accusation ? demanda-t-il.

— Non, non, Votre Honneur, balbutia Jerry.

— Vous pouvez vous retirer, Prandeaux. Vous êtes libre. J’ai entendu beaucoup de faux serments dans cette affaire, mais je viens enfin d’entendre la vérité. Je reconnais que c’est une triste vérité. J’admire la franchise du témoignage de M. Morelle. Ses habitudes et sa conduite sont moins admirables. Le cas suivant !

Ronnie fut le dernier à quitter l’audience. Lola traversa rapidement la salle d’attente pour aller le remercier de ce qu’il avait fait pour elle.

— Oh, Ronnie, dit-elle en le regardant avec reconnaissance, que vous avez été chic ! Que vous êtes bon ! Jamais je ne vous aurais cru capable de faire une chose pareille. Madame avait l’air folle de rage. Elle avait pris tous mes bijoux et maintenant il va falloir qu’elle me les rende. Ronnie, comment puis-je vous remercier ?

— Lola… venez chez moi ; j’ai à vous parler.

François qui leur ouvrit la porte ne fut pas surpris, après tout on ne pouvait pas s’attendre à voir Ronnie devenir tout à coup un saint. Il ne fallait pas demander l’impossible. C’était maintenant un plaisir de travailler pour lui, il était si bon. Lola s’assit dans le siège le plus confortable, et attendit le départ de François.

— Voulez-vous du thé ? Ronald donna l’ordre à François de le préparer. Lola le regardait très étonnée.

— Qu’avez-vous fait de ce tableau qui était au-dessus de la cheminée ? demanda-t-elle en voyant le mur vide.

— Je l’ai brûlé, dit Ronnie.

— Mais il valait des milliers de francs, Ronnie ! Vous me l’aviez dit.

— Il avait en effet une très grosse valeur. Si ç’avait été un Titien, je ne l’aurais pas brûlé. Mais ce n’en était pas un. François l’a coupé en morceaux, et je les ai jetés au feu. Pour François et moi ce fut un grand jour, d’ailleurs lui n’avait jamais aimé ce tableau.

— Mais vous ! C’était celui que vous aimiez le mieux.

— Vraiment ? Il eut l’air surpris. Et pourtant je ne regrette pas ce que j’ai fait. Lola, quels sont vos projets ?

— J’ai l’intention de louer un appartement, dit-elle d’un air résolu.

Il secoua la tête.

— Ne m’aviez-vous pas dit que vous aviez des parents en Cornwall qui possèdent un haras ? Vous rêviez, il me semble, de pouvoir un jour, vous aussi acheter une petite ferme et aller vivre à la campagne. Je ne me trompe pas, n’est-ce pas Lola ?

— Oui, ce serait mon rêve, dit-elle, mais à quoi bon en parler, Ronnie ? Cela coûterait une petite fortune.

— Est-ce que cinq mille francs seraient suffisants ? demanda-t-il.

— Avec ce que j’ai et cinq mille francs… oui, ce serait faisable.

— Eh bien, je vais vous prêter trois mille francs, sans vous demander d’intérêt, et je vous donnerai deux mille francs. Je ne vous donnerai pas tout cet argent à la fois, car je veux avoir prise sur vous. Et je sais avec quelle facilité on dépense de l’argent. Irez-vous en Cornwall, Lola ?

L’entrée de François empêcha Lola de se jeter à son cou comme une folle.

— Vous êtes, vous êtes merveilleux, dit-elle. Elle s’essuya les yeux. Je sais que vous pensez que je ne suis qu’une rien du tout et que je…

— Ne dites pas de bêtises. Pourquoi voulez-vous que j’ai de pareilles idées ? Je pense même sans trop de tristesse à la vie que vous avez menée. Pleure-t-on quand on voit dérailler un train ? Non, on le remet sur la bonne voie et c’est ce que je suis en train de faire. Je suis de ceux qui ont provoqué le déraillement. Cela m’amusait… et à vous, cela ne pouvait que faire du mal… oh si, je le sais bien. Croyez-moi, Lola, nous ne sommes tous que poussière et nous ne valons guère mieux les uns que les autres. Je veux que vous meniez de nouveau la même vie qu’avant le déraillement et je suis heureux de pouvoir vous y aider.

Elle le remercia avec incohérence. Elle avait un peu peur de lui ; il avait l’air si sérieux et il semblait si différent du Ronald Morelle qu’elle avait connu ; elle était toute surprise de voir qu’il n’avait pas renvoyé François pour rester seul avec elle.

En sortant de chez Ronald Morelle, elle acheta les journaux et y lut un compte rendu détaillé de l’audience. Jamais elle n’oublierait la bonté de Ronnie à son égard.

— Lis cet article ! dit Evie d’un air tragique en donnant le journal à sa sœur. Christiane lut :

— « Une étrange affaire… » C’est ce qu’il faut que je lise ?

Le journal donnait tous les détails et c’était d’autant plus étonnant que l’audience avait eu lieu très tard dans l’après-midi.

— Eh bien ? dit Christiane, quand elle eut fini de lire.

— Je vais écrire à Ronald, dit Evie, très digne. Bien entendu, on ne peut pas croire tout ce qu’on lit dans les journaux, mais il n’y a pas de fumée sans feu.

— Qu’est-ce qui te chiffonne, Evie ? Je trouve que c’est très bien de la part de Ronnie de s’être occupé de cette jeune femme.

— Et ils ont quitté l’audience ensemble ! dit Evie.

— Pourquoi pas ? Cela vaut mieux que s’ils étaient partis chacun de leur côté pour se retrouver ensuite.

— J’écrirai à Ronnie. Il faut que j’aie une explication avec lui. La décision d’Evie semblait irrévocable.

Christiane relut l’article du journal.

— Je ne vois pas quelle autre explication tu pourrais lui demander, les journaux donnent un compte rendu détaillé de l’audience.

— Qu’est-ce que cette Lola est pour lui ? Comment ose-t-il se conduite ainsi… sans la moindre honte… et comment ose-t-il reconnaître… oh, Chris, c’est affreux !

— C’est surtout pour Lola que cela a dû être affreux.

— Oh, ces femmes-là, tout leur est égal… elle est heureuse d’avoir son nom dans les journaux.

— On ne sait pas. Je ne vais pas te parler de sa mère ni de ses pauvres sœurs, si innocentes et je mourrais plutôt que de te dire qu’elle a été, elle aussi, une pure jeune fille. Ambroise disait toujours qu’on avait trop facilement pitié des pécheurs. Il est très vraisemblable de penser qu’elle est restée honnête jusqu’au jour où elle a rencontré un individu, ayant une âme d’artiste, et qui avait des idées très spéciales sur le mariage ; beaucoup de jeunes filles ont de pareils débuts. Elles ont l’illusion d’être enfin débarrassées de tous les vieux préjugés. Quelques-unes d’entre elles deviennent végétariennes et portent des sandales, d’autres font pire. Mais c’est ainsi qu’elles commencent toutes et plus tard elles deviennent des filles des rues. Quelques-unes hantent les ateliers d’artistes. Elles se teignent les cheveux et ne se lavent jamais. Evie, du plus loin que mes souvenirs remontent, j’ai toujours été étendue sur mon lit, et j’ai eu la visite de beaucoup de pécheurs. Maman laissait n’importe qui venir me voir, pour me distraire. Je ne connais pas Lola. Mais les Lola viennent du fait que tout autour de nous, dans les misérables logements, on vit à quatre ou cinq dans la même chambre. Il n’y a plus de mystère, plus rien d’inconnu. Les enfants savent tout dès leur plus jeune âge. Puis un beau jour arrive Mme Une Telle, elle s’assied ici, au bord du lit et se met à sangloter jusqu’à ce que maman arrive et l’emmène. Il y a une femme qui habite dans notre rue et qui ne s’est jamais consolée de voir sa fille mal tourner. Et quand on alla enterrer cette brave femme, on découvrit qu’elle-même n’avait jamais été mariée. Toutes ces histoires sur le déshonneur ne signifient absolument rien ici, dans ce quartier. On s’attend presque à les voir mal tourner, toutes les jeunes filles, comme on s’attend à voir les veuves en grand deuil. Nous n’avons jamais donné le jour à des gens célèbres. Nous avons eu une jeune choriste dont le nom a été cité à propos d’un cas de divorce, et, d’après la légende, Cola Belindo, la grande danseuse a été élevée dans notre rue. C’est d’ici que viennent toutes les pauvres filles, au visage flétri, qui font le trottoir.

— Tu dis des choses horribles, Christiane ! Je savais bien que tu allais défendre cette ignoble fille. Tu n’as aucun principe, Chris, c’est une chance que je sois bien équilibrée…

— Tu n’es pas bien équilibrée, interrompit Christiane. Il n’y a pas un mois tu disais tout le mal possible du mariage. Moi, au contraire, je crois au mariage : je suis vieux jeu. Le mariage est comme un pont jeté entre le passé et le présent. Les autres femmes passent sans cesse d’un homme à un autre. Celui avec lequel elles vivent est toujours moins bien que le précédent. Et puis il est tellement plus simple de divorcer que de quitter son amant ! Le divorce est devenu si facile qu’on n’a plus aucune excuse pour ne pas se marier.

— Je ne comprends plus rien à ce que tu dis, Christiane. Il y a pourtant des gens qui n’ont jamais été mariés, je ne peux pas te citer de noms. Ce serait ridicule de me le demander. Mais je sais qu’il y en a eu beaucoup… dans l’histoire, je veux dire. Je crois au mariage, mais il vaut mieux vivre avec quelqu’un qu’on aime qu’être mariée à quelqu’un qu’on n’aime pas.

— Il y a des moments où tu me rappelles « La case de l’oncle Tom », dit Christiane, rêveuse. Je me demande pourquoi… oh oui, tu me fais penser à la petite Eva qui disait des choses diablement vraies et avec un tel accent de sincérité ! Elle est morte, et pourtant le livre finit bien. Eva, Evie, je veux dire, à ta place j’écrirais à mon maître et seigneur et je lui demanderais une explication. Je parie que tu n’oseras pas le faire !

— Ah ! vraiment ? dit Evie, d’un air froissé. Mais j’ai ma dignité, Christiane, et mes amis… J’espère que Teddy n’aura pas lu le compte rendu de l’audience.

Elle écrivit une lettre, dont beaucoup de mots étaient soulignés et qui était toute parsemée de points d’exclamation. Il y en avait à chaque ligne ; on aurait dit les mâts d’un bateau à l’ancre.

La réponse de Ronnie lui arriva le lendemain soir :

— Voulez-vous venir chez moi, Evie ?

Elle ne consulta pas sa sœur ; elle ne mit dans la confidence qu’un grand jeune homme efflanqué. Aurait-il l’obligeance de l’accompagner et de l’attendre devant la maison jusqu’à ce qu’elle revienne ? Evie avait découvert qu’elle avait besoin d’un chaperon.

CHAPITRE LII

François ouvrit la porte et Evie entra en hésitant dans l’appartement de Ronald Morelle.

Ronnie était assis, à son bureau, en train d’écrire. Il se leva immédiatement et alla à elle, les deux mains tendues.

— C’est très gentil de votre part d’être venue, Evie.

Elle tressaillit. Sa voix était changée et son regard tout autre. Elle avait devant elle un autre homme. Elle commença par le lui dire.

— Mais, Ronnie, mon chéri, comme vous avez changé !

Elle ne se rendait pas compte combien elle était loin du programme qu’elle s’était tracé d’avance. Premièrement « ne plus l’appeler Ronnie mon chéri ».

— Vraiment ? dit-il en souriant, il lui fit signe de s’asseoir et lui mit un coussin dans le dos.

— Oui. Votre voix elle-même a changé. Êtes-vous enrhumé ?

— Non, mais je vieillis. Il sourit en faisant cette plaisanterie. En général Ronnie ne se moquait jamais de lui-même. J’ai reçu votre lettre à propos de Lola, et j’ai pensé qu’il valait mieux que vous veniez ici. Oui, Evie, tout ce que vous avez lu dans les journaux est exact. Je connais Lola.

— Et elle a été pour vous… tout ce que vous avez dit ?

— Oui. Sa voix était morne. Oui, j’ai dit la vérité !

Elle était assise, les lèvres serrées, essayant d’être plus en colère qu’elle ne l’était réellement. (« Être très en colère » c’était la deuxième partie du programme.)

— Je suis désolé que vous l’ayez su. Vous êtes si jeune, et ces choses-la sont très choquantes pour une jeune fille comme vous. Lola est retournée dans sa famille. Bien entendu je n’avais nulle envie d’apparaître à l’audience, mais il y avait une conspiration contre elle. On voulait qu’elle fasse de la prison. Un de mes anciens amis lui en voulait et j’ai été obligé d’aller à l’audience pour dire la vérité.

— Je trouve que c’est très bien de votre part d’y avoir été. Elle disait les mêmes mots que Christiane ; mais sans le même enthousiasme.

— Vous trouvez que c’est très bien de ma part ? Je ne sais pas. C’était très ennuyeux. Je déteste ces audiences, je déteste tout ce qui se rapporte à la justice.

Il se frotta le menton. Evie ne vit rien de remarquable dans ce geste.

— Bien entendu, Ronnie, commença-t-elle, en essayant, mais en vain, d’avoir l’air en colère, cela fait une grande différence. J’étais prête à tout sacrifier…, ma réputation, l’opinion publique. Tout… C’est horrible de votre part… d’avoir emmené cette jeune fille à la campagne avec vous… quand vous me connaissiez. Je ne peux pas vous le pardonner, Ronnie.

Il était assis près du bureau.

— Êtes-vous venue seule ? demanda-t-il.

Elle hésita.

— Non, j’ai amené un ami. C’est un ami d’enfance.

Ronnie la regarda d’un air interrogateur. Son regard était plein de bonté.

— Evie, je vais vous avouer quelque chose. Du jour où je vous ai connue, je ne vous ai voulu aucun bien. Quand j’ai pris des disposition pour que nous allions ensemble en Italie, à Palerme, je savais bien, car j’avais une triste expérience de ces choses-là, que vous vous fatigueriez de moi, un jour.

Il lui expliqua les choses de cette manière-là. Et pourtant il avait l’horreur du mensonge, même d’un mensonge de si peu d’importance.

— Depuis… depuis que je vous ai vue pour la dernière fois, j’ai pensé à vous, Evie, j’y ai pensé avec beaucoup de tendresse. J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour vous ; Christiane et moi, nous avons souvent parlé de vous…

— Mais… vous avez vu Christiane pour la première fois cette semaine, Ronnie !

Ronnie porta la main à son menton.

— Vraiment, je ne l’avais jamais vue avant ? Il était troublé. Je croyais… Peut-être ai-je souvent rêvé d’elle. Je rêve beaucoup depuis quelque temps. Des rêves étranges, de vilains rêves… je me suis réveillé ce matin, au moment où la pendule sonnait neuf heures… Je me sentais si triste.

Il sembla oublier sa présence, car il resta quelques instants sans parler. Il s’était assis sur le bord du bureau, une jambe pendante et il regardait dans le vide, par-dessus sa tête. Son regard avait une telle intensité qu’elle-même se retourna.

Le geste d’Evie sembla le réveiller, et il s’excusa d’avoir été si distrait.

Prenant courage en le voyant si confus, Evie commença enfin le petit discours qu’elle n’avait pas eu le courage de débiter plus tôt.

— Ronnie, je crois que nous nous sommes trompés tous les deux. Je vous aime énormément. Mais je ne… enfin, vous pouvez voir vous-même que nous n’avons les mêmes idées sur rien. Ne vous imaginez pourtant pas que je suis une prude. J’ai l’esprit très large pour toutes sortes de choses, mais vous voyez vous-même…

Il comprenait très bien, et il lui tendit la main.

— Amis ? demanda-t-il.

Elle fut un peu émue, comme quelqu’un qui a accompli une action remarquable, et qui a accompli un grand sacrifice, sans en éprouver aucun chagrin.

— Amis ! dit-elle solennellement.

Ronnie se rassit à son bureau. Elle fut heureuse de voir que ses mains tremblaient en ouvrant un carton qui contenait des papiers.

— Et vous n’aurez pas de chagrin ? demanda-t-il avec anxiété.

— Non, Ronnie.

— Dieu soit loué ! dit Ronald Morelle. Il regardait le contenu du carton. Il y prit une demi-douzaine de photographies et le lui tendit.

— Que c’est beau ! dit-elle.

— Oui, à un certain point de vue, c’est même plus beau que Palerme. Et il n’y a pas de tremblements de terre, pas d’éruptions de l’Etna.

Elle avait devant les yeux la photo d’une maison toute blanche qui semblait être bâtie sur le versant d’une colline. Une autre photo montrait un jardin plein de fleurs.

— C’est ma maison de Beaulieu, dit Ronnie. Je compte sur vous pour m’aider.

Elle le regarda d’un air étonné.

— Votre mère est tout à fait la personne dont j’ai besoin pour diriger cette maison, et le jardin est fait pour Christiane.

Elle ouvrit la bouche.

— Non, ce n’est pas vous ! dit-elle ahurie. Ce n’est pas possible que ce soit vous qui ayez besoin d’une intendante ? Oh, Ronnie !

— Je n’ai pas de photo de ma villa de Palerme, mais j’ai écrit pour qu’on m’en envoie. Ce serait un endroit idéal pour une lune de miel, Evie.

Il s’approcha d’elle et lui mit la main sur l’épaule.

— Quand vous vous marierez et que vous épouserez un brave garçon, digne de vous c’est là que vous irez passer votre lune de miel. Que Dieu vous protège, Evie !

Elle lui prit la main et la mit contre sa joue.

— J’aime Beaulieu, Ronnie, la maison est une merveille… peut-être en me dépêchant pourrai-je y aller avant que maman y aille.

Dans le hall, en bas de l’escalier, M. Teddy Williams parlait du Canada avec le concierge. C’était un des deux sujets qui l’intéressaient le plus au monde.

Evie descendit par l’ascenseur, très digne. Et ils allèrent tous deux à Knightsbridge.

— Je suis restée très longtemps, Teddy. Elle lui prit le bras. Mais avant tout, ma réponse c’est « oui ».

Il s’arrêta, la prit dans ses bras et l’embrassa, au grand scandale des passants.

— Et… et Teddy, nous irons à Beaulieu ensuite… M. Morelle a promis de nous prêter sa maison.

— Quelle chance ! dit Teddy. Il y a au Canada une ville qui s’appelle Beaulieu dans le Saskatchewan…

CHAPITRE LIII

Christiane gardait toujours son beau calme. Rien ne semblait l’émouvoir. Mais Evie se sentait coupable ; elle avait gardé la plus grande nouvelle pour la fin.

— Je ne peux pas le croire ! Ce jeune homme qui est venu voir Christiane ? Non, vraiment, je ne peux pas le croire, dit Mme Colebrook qui pourtant le croyait parfaitement.

— Pourquoi n’as-tu pas l’air étonnée, Christiane ? demanda Evie intriguée.

— Mais je t’assure que moi aussi je suis très surprise, dit calmement Christiane. Je le suis même depuis bien plus longtemps que toi, car j’avais deviné, en lisant la lettre, qu’il s’agissait de la maison de Ronnie.

Mais la nouvelle des fiançailles d’Evie fut comme un coup de tonnerre.

— C’est la première fois que je vois Christiane pleurer, dit Mme Colebrook avec une satisfaction mélancolique. Christiane vaut mieux qu’elle n’en a l’air. Si seulement elle montrait un peu plus de cœur quand il s’agit de ce pauvre M. Sault, j’en serais si heureuse ! Mais on ne peut guère s’y attendre, les jeunes filles d’aujourd’hui sont si bizarres. Eh bien, Evie, c’est toi qui t’en vas la première… Je ne crois pas que Christiane se mariera jamais. Elle n’a pas le cœur tendre. Le Canada ne me semblera pas si loin quand je serai à Bolo, Boole… enfin comment est-ce que ça s’appelle ?

Evie était assise avec sa mère à la cuisine ; de la chambre de Christiane on entendait chanter.

 

Mon chéri, oh mon chéri,

Es-tu venu de l’ouest…

 

— Pourquoi Christiane chante-t-elle ces vieilles chansons, elle qui sait « Le petit cygne ? » et « La patrouille du bull-dog »… c’est bien le titre de cette nouvelle chanson… je ne comprends jamais les titres de toutes ces chansons à la mode.

Evie tressaillit. On frappait à la porte. Mme Colebrook regarda l’heure à une vieille pendule qui était sur la cheminée. En tenant compte des retards et des avances de cette pendule à moitié détraquée, elle calcula qu’il devait être à peu près onze heures et demie du soir.

— N’ouvre pas la porte, dit-elle ; ce sont probablement les Haggins ; ils se sont battus toute la journée. Evie alla à la porte.

— Qui est là ? demanda-t-elle.

— Beryl Merville.

Evie ouvrit la porte et la fit entrer. Elle vit qu’une voiture l’attendait dehors.

— Vous êtes Evie, n’est-ce pas ? Beryl était hors d’haleine. Savez-vous par hasard où je pourrais trouver Ronnie ?

— Est-ce vous, Beryl ?

C’était la voix de Christiane ; elle était descendue en robe de chambre.

— Il faut que je vois Ronnie… j’ai été chez lui ; il n’y est pas. Il faut absolument que je lui parle.

Que s’était-il passé ? Quelque chose de grave, car Beryl affolée semblait avoir perdu la tête.

— Venez dans ma chambre, lui dit Christiane avec douceur.

Mme Colebrook regarda Evie et dit d’un air profond en entendant la porte de la chambre se refermer :

— Tout cela finira par un scandale.

Evie resta silencieuse. Elle se demandait si elle n’aurait pas dû prendre un air indigné quand Beryl lui avait demandé si elle savait où était Ronnie. Elle aurait voulu mieux connaître Beryl… pour être admise là-haut, dans la chambre de Christiane et partager son secret.

— Il vaut peut-être mieux que je reste ici, n’est-ce pas, maman ? dit-elle. Je ne crois pas que Teddy aimerait me voir mêlée à toute cette histoire.

Christiane fit asseoir Beryl sur son lit, elle était toute tremblante.

— Asseyez-vous, Beryl et dites-moi ce qui se passe.

— Il faut absolument que je vois Ronnie. Oh, Christiane, je suis dans une impasse ! Talbot, un ami de Ronnie, a écrit à papa… Comme il y avait « urgent » sur l’enveloppe et que papa n’était pas à la maison, c’est moi qui ai ouvert la lettre.

Elle fouilla dans son sac, en tira une enveloppe pliée en deux et la tendit à Christiane.

« Cher monsieur Merville.

« Je crois faire mon devoir en vous apprenant que votre fille a passé toute une nuit chez Ronald Morelle, pendant votre séjour à Paris.

« Mlle Merville, suivant le conseil de Morelle, vous a dit avoir été au bal de l’Albert Hall ; je peux vous donner la preuve qu’elle n’y a jamais été.

« Je pense que vous en ferez part à M. Steppe qui, si j’ai bien compris, est le fiancé de votre fille. »

— Comment a-t-il pu le savoir ? demanda Christiane. Beryl, très lasse, secoua la tête.

— Ronnie lui avait parlé du bal. Quand je suis sortie de chez Ronnie, à huit heures du matin, après y avoir passé la nuit, j’ai rencontré Talbot dans l’escalier. Ronnie m’avait dit, la veille, que Jerry Talbot devait venir prendre son petit déjeuner chez lui. Christiane, que dois-je faire ?

— Quand vous mariez-vous, Beryl ?

— Après-demain. Je sais que Ronnie s’est disputé avec Talbot… J’ai lu toute l’histoire dans les journaux. Ronnie s’est très bien conduit ; il a agi avec un courage inouï. Pour la première fois de ma vie je me suis sentie pleine d’admiration pour lui.

Christiane réfléchissait, elle se mordait les lèvres.

— Je verrai Ronnie cette nuit. Non, j’irai seule. Je me suis reposée toute la journée et je peux très bien sortir maintenant. Il faut que vous rentriez chez vous, Beryl. Avez-vous votre voiture ? Bien. Donnez-moi cette lettre.

Beryl protesta, mais Christiane était décidée à agir.

— Il ne faut pas que vous y alliez… peut-être que je me trompe sur Ronnie, et pourtant Sir John Maxton a la même idée que moi. Je crois que j’ai raison.

— Que voulez-vous dire ?

Christiane sourit.

— Un jour, vous le saurez.

La vue de sa fille, habillée et prête à sortir à cette heure indue rendit Mme Colebrook muette de surprise. Avant qu’elle ait pu articuler un seul mot, Christiane était partie.

Elle déposa Beryl chez elle et se fit conduire à Knightsbridge. Le concierge n’était pas sûr que M. Morelle fût à la maison. Il la conduisit à l’étage de Ronnie et attendit que la porte s’ouvrit.

— Ma chère amie, qu’est-ce qui vous amène à cette heure-ci ? lui demanda Ronald.

Il lui raconta qu’il venait de rentrer. Il avait assisté à une conférence sur la théorie d’Einstein. Il était encore plein de son sujet et si enthousiaste, d’un enthousiasme d’enfant, que, pendant quelques instants, il oublia de lui demander ce qui l’amenait chez lui, si tard.

— J’adore les conférences, dit-il en riant ; mais vous le savez bien. Vous rappelez-vous qu’une certaine nuit je suis rentré si tard que votre mère m’avait enfermé dehors ? Non, ce n’était pas votre mère, ce devait être François. Il fronça les sourcils. Comme c’est drôle que je confonde votre mère et François !

Elle l’écoutait, heureuse, oubliant elle aussi le motif de sa visite. Ce phénomène ne la terrorisait pas. Il fut le premier à reprendre ses esprits.

— Vous venez de la part de Beryl, dit-il rapidement. Qu’est-ce qui ne va pas ?

Elle lui tendit la lettre et il la lut attentivement.

— C’est terrible ! dit-il à mi-voix. C’est effroyable ! Il dit qu’elle épouse Steppe ! Voyons, c’est impossible, ce serait monstrueux !

Elle était sur le point de lui dire que le mariage devait avoir lieu le lendemain quand il se leva pour aller dans sa chambre. Il en ressortit avec son pardessus qu’il enfila tout en lui parlant.

— On peut essayer de racheter son passé, mais, hélas ! on ne peut l’effacer complètement, dit-il tristement.

— Ronnie, Beryl doit se marier après-demain.

— Vraiment ?

Il la regarda avec un demi-sourire, puis il jeta un coup d’œil sur la pendule. Il était minuit une minute.

— Demain ? demanda-t-il.

Elle fit oui de la tête.

— Où allez-vous ?

— Voir Talbot. Il a mal agi ; mais il ne faut jamais se mettre en colère parce que les choses ne marchent pas comme on le désirerait. Je l’ai mis hier en fureur contre moi. Je crois que j’arriverai à le calmer. Quelques problèmes peuvent être résolus ; d’autres ne le seront jamais. Avez-vous une voiture ? Bon, très bien, vous pourrez me déposer Curzon Street.

Elle ne lui posa pas d’autre question, et quand, dans la voiture il prit sa main dans les siennes, elle se sentit parfaitement heureuse et tranquille.

— Bonsoir, Christiane. Je verrai Beryl demain.

Il ferma doucement la porte de la voiture, et elle le vit sonner au n° 103.

La porte lui fut ouverte presque instantanément.

— M. Talbot est-il à la maison, Brien ?

Le valet de chambre tressaillit.

— Mais, mais c’est monsieur Morelle ! balbutia-t-il.

Depuis quelques jours, il avait entendu dire par son maître les pires choses sur Morelle ; il n’y avait pas d’injures assez basses pour lui.

— M. Talbot est couché. J’étais en train de verrouiller les portes. Vous attend-il, monsieur Morelle ?

— Non, dit Ronnie. Ça va bien, Brien. Je connais le chemin.

Il monta rapidement l’escalier.

Jérémie n’était pas encore couché. Il était en robe de chambre, debout devant la glace. Sa figure était couverte d’une espèce de pâte grise, qui ressemblait à de la boue : c’était une pommade contre les rides.

Il vit Ronnie dans la glace.

— Que diable me voulez-vous ? demanda-t-il, furieux. Que venez-vous faire ici ?

— Je vais d’abord fermer la porte à clef, dit Ronnie, et il mit la clef dans sa poche.

— Que le diable vous emporte ! Ouvrez cette porte. Espèce de sale voyou ! Mouchard !

M. Talbot semblait avoir de la peine à respirer, sa voix était toute tremblante et le plâtre qu’il avait au coin de la bouche l’empêchait d’articuler convenablement.

— Je suis venu vous voir pour une chose assez urgente, dit Ronnie calmement. Vous avez écrit une lettre au Dr Merville. Dans cette lettre vous faites peser un grave soupçon sur mon amie Mlle Merville. Je ne viens pas vous faire des reproches, mais je suis bien décidé à vous tuer si vous refusez de m’obéir. J’espère toutefois que vous ne m’obligerez pas à en arriver là. Si vous criez ou si vous faites trop de bruit, je vous tue tout de suite. Vous me comprenez très bien, j’en suis sûr, car vous êtes intelligent. Je ne veux pas courir le risque de vous laisser la vie sauve jusqu’à l’arrivée de votre valet de chambre.

M. Talbot s’assit, tout tremblant. Il était d’autant plus grotesque que cette espèce de boue autour de ses yeux avait séché, enlevant toute expression à son visage. On ne voyait même plus qu’il avait peur. Il parlait avec peine, ayant du mal à ouvrir la bouche à cause de cet emplâtre qui avait séché complètement.

— Morelle, vous êtes fou. Ces menaces pourraient un jour vous coûter cher !

— Je veux que vous écriviez à Mlle Merville une lettre d’excuses dans laquelle vous exprimerez tous vos regrets pour la lettre injurieuse que vous avez adressée au docteur…

Avec un cri de rage, Talbot se jeta sur lui. Ronnie se retourna et frappa deux fois.

Le valet de chambre entendit le bruit sourd d’un corps qui tombe par terre ; mais il n’osa pas entrer.

— Levez-vous, dit Ronnie. Je crois que j’ai abîmé vos produits de beauté, Jerry ; mais vous n’en parlerez que plus facilement.

M. Talbot assis par terre avait la tête dans ses mains. Sa mâchoire le faisait souffrir et il avait le vertige ; mais Ronnie avait dit vrai : il était intelligent.

Il se leva, ouvrit un secrétaire et écrivit sous la dictée.

— Merci, Jerry. Ronnie empocha la lettre. Peut-être, quand je serai parti, regretterez-vous de m’avoir obéi et irez-vous vous plaindre à la police. Vous pourriez même écrire au docteur une lettre encore pire que la première. Il n’a pas lu votre première lettre. Tant pis, c’est un risque à courir. Si vous le faites, je vous tuerai certainement et je le regretterai parce que… enfin parce que je trouve que vous n’êtes pas digne de la mort. Voulez-vous mettre un timbre sur l’enveloppe ?

Arrivé à la porte, il dit au valet de chambre.

— Peut-être allez-vous perdre votre place pour m’avoir laissé entrer. Dans ce cas, venez me voir, je m’occuperai de vous.

Le valet de chambre resta muet de surprise.

Ronnie s’arrêta devant une poste et y mit la lettre, puis il rentra tranquillement chez lui.

CHAPITRE LIV

Jan Steppe était matinal. Il s’était levé à six heures du matin. À sept heures il était dans son bureau et avait lu tous les journaux du jour. À l’heure où beaucoup de gens demandent encore à moitié endormis quel temps il fait, il avait déjà mis à jour sa correspondance et organisé sa journée.

Il avait eu de graves soucis depuis quelque temps. Soucis dus aux variations inattendues de certaines de ses actions. Et pourtant il avait toutes les raisons d’être pleinement satisfait, car un miracle s’était produit : un nouveau filon venait d’être découvert et les actions des Mines de diamant de Klein Rivers étaient montées à un prix invraisemblable. Elles étaient maintenant à 112. Cette hausse aurait dû être pour le Dr Merville une source de gros bénéfices car il avait un gros paquet de ces actions ; mais Steppe les lui avait rachetées à 15. L’opération avait eu lieu avant que la nouvelle officielle de la découverte d’un nouveau filon fût parvenue aux oreilles du public ; avant que lui-même, Steppe l’ait su, du moins le jurait-il. Mais il avait sur sa table un télégramme en langage chiffré, envoyé par son agent de l’Afrique du Sud, et qui lui était parvenu vingt-quatre heures avant l’annonce officielle de la découverte.

De sorte que le docteur était dans la situation suivante : il devait de l’argent à Steppe sur des actions qui avaient rapporté à Steppe une vraie fortune.

Ronnie, lui aussi, en avait un gros paquet. Il était président de la Société. Le lendemain de l’exécution d’Ambroise Sault, Steppe lui envoya une note où il lui annonçait qu’il lui rachetait ses actions, sans même lui demander s’il était disposé à s’en défaire. Dans l’enveloppe, il y avait un chèque. Ronnie rangea le chèque et l’ordre de transfert dans un tiroir et ne lut pas la lettre de Steppe. Ce jour-là, chose extraordinaire, il ne pouvait pas arriver à lire facilement. Les lettres lui faisaient peur et il fallait qu’il fasse appel à toute sa volonté pour les lire. Il se passa près d’une semaine avant qu’il arrivât à vaincre cette étrange répugnance.

Dans l’intervalle, Jan Steppe n’avait pas vu son second. Il ne douta pas un instant que le transfert, en bonne et due forme, ne figurât dans les registres de la Société. Ronnie s’était toujours montré très obéissant : il avait signé des transferts par douzaine, sans jamais poser la moindre question.

Ce matin-là, on était en mars, M. Steppe fut retardé dans son travail par l’arrivée du courrier. Il y avait eu un épais brouillard et la distribution avait été retardée, ce ne fut donc qu’après huit heures et demie que les lettres arrivèrent chez lui.

Une des premières lettres qu’il ouvrit venait du secrétaire de Klein River. Il la lut et fronça les sourcils. Le secrétaire regrettait de ne pas pouvoir exécuter les dernières instructions données par M. Steppe.

M. Steppe devait se tromper. M. Morelle n’avait pas fait le transfert de ses actions.

Il y avait un post-scriptum de la main du secrétaire :

« J’ai des raisons de croire que M. Morelle a vendu ses actions en masse. Il est certainement le plus gros porteur parmi ceux qui attaquent le Midwell Tractions et dont vous vous plaigniez l’autre jour. »

Jan Steppe, après avoir posé la lettre, éloigna sa chaise du bureau. Il s’agissait de mille actions de Klein River ; il n’avait pas les moyens de tenir tête à cette attaque. Donc, c’est Ronnie Morelle qui attaquait… qui vendait ses actions ! Et c’était la seconde fois qu’il se rendait coupable d’un tel acte d’indépendance ! Steppe attendit de se sentir plus calme avant de téléphoner à Morelle. Quand, sur sa demande, Merville arriva chez lui, Steppe faisait les cent pas, les mains dans les poches.

— Bonjour Merville ? Avez-vous vu Ronnie Morelle dernièrement ?

— Non ; il n’est pas venu à la maison depuis très longtemps.

— Vraiment, hein ? Vous l’aimez beaucoup ?

Le docteur hésita.

— Non, pas beaucoup. Nous sommes vaguement parents, vous le savez.

Steppe fit un signe de tête affirmatif. Il essayait de se maîtriser et n’y arrivait qu’avec peine.

— Il vend les Midwell Tractions. Vous le saviez ? Il fit une grimace et eut l’air furieux. Je le briserai, Merville ! Je l’abattrai comme un chien !

Il finit par reprendre un certain empire sur lui-même.

— N’en parlons plus. Mais je lui avais envoyé un chèque, un transfert, tout cela était en règle. Un instant !

Il hurla un numéro au téléphone.

— Oui, Steppe. Avez-vous eu entre les mains un chèque à l’ordre de Ronald Morelle ?… Attendez, je vais vous en donner le numéro.

Il ouvrit un tiroir, y prit son carnet de chèques et regarda les talons.

— Voilà. Daté du 17 mars, chèque n0 L.V. 971.842.3.

Il attendit au téléphone, regardant le docteur d’un air absent.

— Hein ? On ne l’a pas présenté ? Bien, merci.

Il raccrocha brutalement le récepteur.

— Si seulement il avait encaissé le montant du chèque, je le tiendrais, le cochon ! Mais il n’en a rien fait. Je lui avais donné l’ordre de transférer ses Klein Rivers. Je pensais lui rendre service, comme je pensais vous rendre service à vous, Merville.

— Et il a refusé de vous imposer un tel sacrifice ! dit sèchement le docteur.

— Je n’aime pas cette manière de me parler, Merville, dit Steppe, fou de rage. Je veux que vous veniez avec moi. Je vais aller voir cet… cet individu. J’obtiendrai ce transfert. Appelez-moi au téléphone ce sale chien et dites-lui que vous venez le voir. Ne parlez pas de moi. Il faut lui donner le temps de se débarrasser des femmes qu’il a peut-être chez lui en ce moment.

Il attendit impatiemment le résultat de la conversation téléphonique qui suivit.

— Qu’a-t-il dit ?

— Il m’a demandé s’il se passait quelque chose de grave. J’ai été frappé de son ton anxieux, il me l’a demandé deux fois.

— Il sent venir le danger, dit Steppe.

Ronnie était prêt, ce qui lui arrivait rarement à cette heure matinale. Le docteur remarqua que le bureau était plein de fleurs, c’était extraordinaire, car Ronnie détestait avoir des fleurs chez lui. Il y avait des jonquilles, des perce-neige, et une grosse touffe de violettes ; par la fenêtre ouverte, on voyait, quand la brise soulevait le rideau, des caisses de tulipes sur le balcon.

— Vous admirez mes fleurs, Bertram, dit Ronnie en souriant. Le propriétaire de cet immeuble n’aime pas beaucoup les caisses de fleurs aux fenêtres… il a peur qu’elles tombent sur la tête des passants. Bonjour, Steppe, vous avez l’air content.

M. Steppe était au contraire furieux. Mais il essaya de grimacer un sourire.

— Bonjour, Ronnie. Je suis venu vous voir à propos de ce transfert que je vous ai envoyé. Vous avez oublié de le remplir.

— Vraiment ? dit Ronnie très surpris. Je ne me rappelle pas avoir reçu une lettre de vous…

Il prit une liasse de papiers dans un tiroir, et la feuilleta. Les yeux de Steppe brillèrent.

— La voilà, dit-il. Signez votre nom sur le cachet.

Ronnie prit une plume… et s’arrêta.

— Je fais un transfert de mille actions de la Klein River Diamond Mine Corporation à douze ! Mais, elles valent bien plus ! Je crois bien les avoir vu cotées à cent et quelque chose ?

— Elles étaient à douze quand je vous ai envoyé le transfert.

— Mais, pourquoi me l’avez-vous envoyé ? Je ne me rappelle pas avoir émis le désir de vendre ?

À ce moment-là, Steppe fit une grosse faute. Il n’aurait eu qu’à dire : vous aviez promis de vendre, et Ronnie aurait signé. Il y avait tant des faits de sa vie passée qu’il n’arrivait pas à se rappeler ! Mais Steppe ne sut pas se maîtriser.

— On n’attend pas votre bon plaisir ! hurla-t-il, en donnant un violent coup de poing sur la table. Vous n’avez qu’un droit : c’est de faire ce qu’on vous dit. Allons vite, Morelle ! Je vous ai envoyé le transfert et un chèque…

— Voilà le chèque, dit Ronnie. Il le regarda et le déchira en quatre avant de le jeter au panier.

Steppe, fou de rage, était incapable de dire un mot.

Ronald prit ensuite le transfert et lui fit subir le même sort qu’au chèque.

— Allons pas de scène, dit Merville très énervé. Vous devriez faire ce que Steppe vous demande, Ronnie.

— Mais avec plaisir. Je crois que je possède mille actions. S’il en a envie, il n’a qu’à me les payer au cours actuel.

— Espèce de chien ! hurla Steppe, penché sur la table, tout près de Ronnie. Vous n’êtes qu’un sacré escroc ! Vous allez aller immédiatement au siège de la Klein River Company et signer un autre transfert. M’entendez-vous ?

— Comment ne vous entendrais-je pas, vous hurlez ! dit Ronnie en se levant. Quant à signer le transfert, je le ferai, mais au cours du jour, et si vous me parlez poliment.

— Si je vous parle poliment ? Hein ? Si je suis poli ! Je vous briserai, Morelle ! Je vous briserai ! Il y a un document dans le coffre qui vous vaudrait cinq ans de prison. Vous avez tort de vouloir faire le malin !

— Sortez-le donc du coffre, dit froidement Ronnie. Le coffre est gardé, je crois, par la police. Ils seront contents de le voir ouvert. Je l’ouvrirais moi-même si je pouvais me rappeler… le mot. Je suis resté debout toute une nuit essayant de le retrouver.

— Vous mentez ! Vous êtes un sacré menteur ! Morelle, il me faut ce transfert. Votre témoignage en faveur de cette femme, l’autre jour, m’a dégoûté de vous à tout jamais. Vous êtes un triste sire et j’exige que vous envoyiez votre démission de toutes les Sociétés dont vous faites partie, et où vous êtes entré, grâce à moi. Je veux en finir une bonne fois avec vous. Je tiens à vous prévenir que si vous vous attaquez à mes affaires, je vous attaquerai, moi, d’une manière qui vous rendra la vie impossible, vous m’avez compris, hein ?

Il s’approcha de Ronnie et l’attrapa par le cou.

— Venez ici, vous ! M’entendez-vous ? Je vais…

Ronnie prit entre ses doigts la main qui lui serrait le cou et, sans effort apparent, lui fit lâcher prise en lui broyant le poignet.

— Ne faites donc pas ça ! dit-il avec le plus grand calme.

Steppe resta coi, souffrant le martyre ; il tremblait de peur et ses traits étaient décomposés.

— Comment avez-vous fait ? demanda Steppe pantelant, avec la curiosité rancunière de l’animal battu.

Ronnie se mit à rire, d’un rire joyeux. Il avait l’air d’un enfant qui a mystifié ses aînés et rit encore de la bonne blague qu’il vient de leur faire. Puis tout à coup, il sonna et redevint sérieux.

— François, ouvrez la porte. Vous partez aussi, Bertram ? J’avais des choses urgentes à vous dire ; Steppe peut retrouver tout seul son chemin, n’est-ce pas, Steppe ? Il ne peut pas se perdre et puis il peut toujours demander son chemin à un agent.

— J’en finirai plus tard avec vous Morelle. Je n’ai pas dit mon dernier mot. Venez, Merville.

Le docteur hésita un instant.

— Je vous reverrai cet après-midi. J’ai un rendez-vous, maintenant.

Et Merville suivit le géant. Ronnie les rattrapa au moment où ils entraient dans l’ascenseur.

— Voulez-vous dire à Beryl que je viendrai la voir ce soir ?

— Elle ne vous recevra pas ! dit Steppe furieux. Pas une femme convenable ne vous verrait après ce…

— Quel butor vous êtes ! dit Ronnie d’un ton de reproche. Ne vous rendez-vous pas compte que je ne vous adresse pas la parole ?

CHAPITRE LV

On servait le déjeuner de Steppe à midi. À cette heure-là, il était sûr d’être tranquille. Il aimait à prendre ses repas seul. Il était encore à table quand deux hommes entrèrent chez lui et demandèrent à le voir. Ils ne se connaissaient pas ; l’un était venu à pied, l’autre était descendu de taxi.

— C’est à vous de passer le premier, monsieur, dit le plus grand des deux.

On apporta à Steppe leurs deux cartes en même temps. Steppe quitta rapidement la table et essuya ses doigts sur sa serviette.

— Faites entrer dans la bibliothèque, dit-il au valet de chambre.

Il se regarda dans la glace, arrangea sa cravate, et se recoiffa avant d’aller rejoindre le plus grand des deux hommes qui, le chapeau à la main, attendait son bon plaisir.

— Eh bien, inspecteur, quoi de nouveau ?

Steppe ouvrit une boîte de cigares et lui en offrit un.

— Merci, monsieur. L’inspecteur de police choisit un cigare avec le plus grand soin.

— C’est à propos de cette Société, la Traction Compagny, dont vos amis s’occupent. Je me rappelle vous avoir entendu dire que vous-même, vous ne vous intéressiez pas à cette affaire ?

 

— Non, mais j’en suis actionnaire, j’ai même un gros paquet d’actions. De quoi s’agit-il ?

— Eh bien ! monsieur, dit l’inspecteur en parlant lentement, je crois que c’est très sérieux, oui, très sérieux. Le procureur du roi a ouvert une enquête et il y a un mandat d’arrêt.

Steppe s’y attendait.

— Avez-vous ce mandat ?

L’officier fit signe que oui.

— Peut-il attendre à demain ?

— Absolument impossible, monsieur. Je ne peux pas faire mieux que d’attendre tard dans la nuit avant de l’exécuter. Et en faisant cela je cours un gros risque.

Steppe tira sur sa courte barbe.

— Entendu pour cette nuit, dit-il. Je m’arrangerai pour qu’il ne quitte pas le pays, bien entendu il ne doit rien savoir ?

— Non, monsieur.

Si Steppe avait offert tout l’argent qu’il possédait pour assurer la fuite de sa victime, on ne l’aurait pas accepté. Mais un ajournement, c’était une autre affaire.

— Merci, inspecteur.

— C’est vous que je dois remercier, monsieur, vous nous avez beaucoup aidé. Je vais mettre deux hommes pour le surveiller et établir la filature. Il faut que je prenne mes précautions. Il n’en saura rien.

Steppe retourna dans la salle à manger, très préoccupé.

— Non, je ne veux voir personne d’autre. Faites avancer la voiture. Qui est là ?

Il prit la seconde carte.

— Mr. Jeremie Talbot.

L’homme qui était impliqué dans cette affaire où Ronnie avait figuré d’une façon si honteuse. Il pourrait peut-être lui dire certaines choses sur Ronnie qui ajouteraient encore à son discrédit.

— Faites-le entrer. Et quand M. Talbot entra : Je n’ai que deux minutes à vous donner, monsieur Talbot.

— Je suis venu ici car j’ai pensé que j’avais un devoir à remplir, commença Jeremie, très vexé. Je ne me laisserai certainement pas intimider par les menaces d’une brute comme Ronald Morelle.

Steppe l’interrompit brusquement.

— Êtes-vous venu me voir pour me parler de Ronald Morelle ? Je n’ai pas le temps de m’occuper de vos disputes.

— Je viens vous voir pour vous parler de Ronnie et de Beryl Merville.

Steppe regarda d’abord Jerry d’un air maussade, puis il regarda le feu… enfin il releva la tête et regarda de nouveau Talbot.

— Asseyez-vous, dit-il. Allez, je vous écoute.

Talbot raconta son histoire brutalement, sans enjoliver les faits.

— Vous l’avez vue, vous en êtes certain ?

— Absolument certain. J’ai descendu l’escalier quatre à quatre. Il y avait un individu dehors avec une barbe noire…

Moropulos ! Et la photographie cachée dans le coffre était celle de Beryl Merville.

— Continuez.

— C’est tout. J’ai trouvé que c’était mon devoir de venir vous mettre en garde. Si Ronald Morelle essaye de me menacer de nouveau, je porterai plainte contre lui…

— Très bien. Vous pouvez vous en aller. Merci.

Jan Steppe avait ses idées à lui sur les femmes. Il avait aussi ses idées sur ce qui s’était passé entre Ronald Morelle et Beryl Merville. Ces choses-là arrivaient souvent, il le savait. Il avait toujours envisagé cette éventualité, et n’en avait été ni choqué, ni blessé. Beryl ne l’aimait pas, il le savait : elle aimait Morelle. Il ricana méchamment.

— La voiture, monsieur.

Sa première visite fut pour la mairie. Les bans avaient été publiés la semaine précédente.

— Je peux vous marier aujourd’hui, à deux heures, dit l’employé. Nous aurions mieux aimé être prévenus vingt-quatre heures d’avance, mais dans un cas exceptionnel…

Steppe paya.

Les Merville n’étaient pas encore à table quand il arriva. Beryl était dans sa chambre, le docteur travaillait dans son bureau.

— Je voudrais voir Mlle Merville, ne dérangez pas le docteur.

Elle descendit le rejoindre, distraite, désespérée. Dès qu’elle le vit, elle devina qu’il savait tout. Qu’allait-il faire ? Elle s’arrêta à la porte du bureau de son père, essayant de vaincre sa terreur. Allait-elle le dire elle-même à son père ? Enfin elle alla vers Steppe.

— Eh bien ! Beryl, qu’est-ce que je viens d’apprendre sur Ronald Morelle et sur vous, hein ?

— Qu’avez-vous appris ?

— Que vous avez été sa maîtresse… voilà ce que j’ai appris. Sacrée bonne nouvelle pour un fiancé, hein ? Est-ce que votre père le sait ?

Elle fit non de la tête.

— Tenez-vous à ce qu’il le sache ?

— Cela m’est égal.

— Ça vous est égal, hein ? C’est votre nouveau système, tout vous est égal. Nous nous marierons cet après-midi.

Elle releva la tête.

— Cet après-midi ?

— Oui, allez le dire à votre père ; vous pouvez lui dire tout ce que vous voudrez à propos de Morelle, mais si vous ne lui dites rien, moi je me tairai.

Elle avait porté la main à son front.

— Cet après-midi. Je ne peux pas… donnez-moi encore une journée… vous aviez dit que ce serait demain. Je ne suis pas prête.

— Cet après-midi, à deux heures et demie. Le direz-vous au docteur, ou dois-je aller le lui dire moi-même ?

Elle essayait de réfléchir.

— Je le lui dirai, moi-même. Cet après-midi…

On servit le déjeuner dans la salle à manger. Personne n’y toucha. Steppe retourna chez lui pour prendre l’alliance, et envoyer des télégrammes changeant la date de leur arrivée à Paris.

Il était déjà à la mairie quand ils arrivèrent. Le Dr Merville accompagnait Beryl. Elle était pâle comme la mort. Dans une voiture derrière l’auto du docteur, il y avait deux détectives de Scotland Yard.

La cérémonie fut très simple. On leur lut quelques phrases, ils n’eurent que quelques mots à dire et Beryl Merville devint Beryl van Steppe. Elle ne savait pas qu’il s’appelait van Steppe avant de le voir écrit sur le certificat de mariage.

— Vous pouvez rentrer chez vous avec votre père. Soyez prête à prendre ce soir le train qui nous amènera au bateau.

C’est ainsi qu’il la congédia. Pendant leur retour à la maison, le docteur causait gaiement ; mais Beryl restait muette. Elle ne l’entendait même pas. Elle regardait la large alliance d’or à son doigt. Comme ils entraient dans la maison, son père jeta un coup d’œil dans la rue :

— Je suis sûr d’avoir déjà vu ces deux hommes, dit-il. Mais où ? Oui, je crois bien qu’ils étaient dans la rue devant la mairie, n’est-ce pas, Beryl ?

Beryl n’avait vu qu’un seul homme. Un homme à barbe noire, à la figure large et dont les yeux flambaient comme le feu de l’enfer…

CHAPITRE LVI

Evie entra en coup de vent. Elle était sortie faire des courses avec Teddy. On lui avait donné un jour de congé et on parlait même, au magasin, de faire une souscription pour lui offrir un cadeau de noce.

— J’ai dit à Teddy, arrêtons-nous pour voir qui c’est ; nous avions vu à la porte deux autos et une autre voiture. Et puis tout à coup il m’a semblé reconnaître une des voitures. J’ai dit à Teddy : Je parie que c’est Beryl Merville ! Et c’était elle !

Christiane devint toute pâle.

— Elle ne devait se marier que demain, dit-elle.

— Eh bien ! elle est mariée, ma chérie. Elle avait une mine épouvantable. Teddy a dit…

— Oh ! flûte pour Teddy ! coupa Christiane, et elle le regretta tout de suite. Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais j’ai tellement l’habitude de me moquer de tes flirts, que je n’arrive pas à prendre Teddy au sérieux. Sont-ils partis ensemble, elle et Steppe ?

— Non, elle est rentrée chez elle avec son père. Steppe a une barbe noire, n’est-ce pas ? Il est parti tout seul.

Christiane enleva rapidement ses pantoufles et dit d’un air décidé :

— Je vais aller la voir.

— Pour quoi faire ? demanda Evie d’un ton supérieur. Suis mon conseil, Christiane, n’interviens jamais entre le mari et la femme. Teddy dit…

— Je répète tout ce que j’ai déjà dit de Teddy, répondit Christiane. Aide-moi à mettre mes souliers.

Elle ne pouvait pas le dire à Beryl. Elle ne pouvait le dire à personne. Il fallait que Beryl elle-même devine ce qui s’était passé dans la cour de la prison.

Elle partit, remerciant Dieu de lui avoir donné la vie, et Ambroise Sault de lui avoir rendu la santé. C’était au début du printemps. Les arbres du parc étaient couverts de bourgeons couleur d’émeraude. Quelques buissons avaient même déjà des feuilles, ils étaient très en avance sur la saison. Le ciel était bleu et plein de grands nuages blancs ; les oiseaux chantaient bruyamment au-dessus de sa tête pendant qu’elle traversait le parc, et la terre sentait bon, de cette odeur qu’elle a au printemps quand les fleurs sont prêtes à éclore.

Christiane arriva chez les Merville toute rouge, ses cheveux roux ébouriffés.

Beryl la reçut avec émotion :

— Vous êtes bonne d’être venue… Merci, Christiane… J’avais tellement besoin de vous voir… je n’avais ni le cœur ni le courage de bouger…

— Mais pourquoi vous êtes-vous mariée aujourd’hui ?

— Steppe sait tout. Il a insisté pour que ce soit aujourd’hui. Je suis très tourmentée au sujet de papa. J’ai le pressentiment qu’il va arriver quelque chose d’épouvantable. Il est très énervé et il a demandé à John Maxton de venir le voir ; John était un grand ami de ma mère. D’autre part, je suis assez contente qu’il y ait encore d’autres dangers suspendus sur nos têtes… cela a l’air cruel pour ce pauvre papa, mais cela me distrait de… de mes autres pensées.

— Quel danger redoutez-vous ?

Beryl secoua la tête.

— Je ne sais pas. Il y a eu des incidents très pénibles à propos d’une Société dont s’occupe papa. En réalité, c’est Jan Steppe qui l’a fondée, papa n’est que son homme de paille. On est venu le voir, de la part du procureur du roi. Il ne m’en parle pas beaucoup, mais je suis sûre que c’est très grave. Christiane, je ne fais que gémir et encore gémir ; ma pauvre Christiane !

— Gémissez, continuez à gémir. Moi, je hurlerais si j’étais à votre place, dit Christiane. Beryl, ma chérie, il faut que vous fassiez quelque chose pour moi. Quelque chose qui me délivrerait d’un terrible souci. J’avais l’intention de venir vous voir aujourd’hui… vous avez reçu ma lettre… bien, j’arrive trop tard pour vous empêcher de vous marier. J’espérais arriver à temps : mais je n’arrive pas trop tard pour sauver votre âme immortelle.

— Quoi ? Que dites-vous ?

— Attendez. Je veux que vous me promettiez, que vous me juriez par l’homme que nous considérons comme sacré toutes les deux, que vous allez faire ce que je vous demande. Même si cela doit vous être pénible, douloureux, même si vous devez courir un grand danger.

— Je ferai tout ce que vous me demanderez, dit tranquillement Beryl.

— À quelle heure devez-vous retrouver Steppe ?

— Je dois aller le chercher à huit heures. Le train qui nous mène au bateau part à neuf heures et demie.

— À huit heures, vous irez chez Ronnie Morelle.

— Non, non, c’est impossible ! Je ne peux pas…

— Vous me l’avez promis. Allez chez lui et parlez-lui. Dites-lui que vous êtes mariée. Dites-lui la vérité ; que vous allez partir avec un homme que vous haïssez et qu’il sait tout.

— Je ne peux pas, vous ne savez pas ce que vous me demandez, Christiane. J’ai… j’ai déjà supplié Ronnie. Je l’ai supplié de partir avec moi. Je ne peux pas recommencer, c’est impossible.

— Vous n’aurez pas besoin de supplier ; vous n’aurez rien à demander. Vous n’aurez qu’à tout lui dire.

Elle prit la jeune fille dans ses bras.

— Beryl, faites ce que je vous demande, ma chérie.

— Oui, vous ne me le demanderiez pas si…

— Si c’était un simple caprice, dit Christiane. Ou bien l’envie de tenter une dernière expérience ? Il faut y aller, Beryl. Je… je crois que je me tuerais si vous n’y alliez pas.

— Christiane, que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que c’est vivre que d’y aller et mourir que de ne pas y aller ! dit Christiane avec une sorte de sauvagerie qui stupéfia son amie. Voilà ce que je veux dire ; elle était plus calme. Avez-vous vu Ronald dernièrement ?

Beryl fit non de la tête.

— Non, je ne l’ai vu que cette nuit, la nuit où ils ont tué Ambroise. Oh !…

— Ne sanglotez pas, dit Christiane.

— Je ne sanglote pas. Je soupire. J’ai vu soupirer Ambroise une fois. J’essaye d’avoir un peu de sa force d’âme. C’est très difficile.

Avant de rentrer chez elle, Christiane téléphona à Ronald Morelle.

— Ronnie ! C’est Christiane qui vous parle. Beryl viendra vous voir, ce soir. À huit heures. Attendez-la chez vous…

Elle coupa avant qu’il ait pu lui poser une seule question.

CHAPITRE LVI

Sir John Maxton resta dîner chez les Merville. Beryl ne vint à la salle à manger que quelques minutes avant huit heures. Elle était en costume de voyage.

Le Dr Merville se leva, il avait la figure blême, les paupières gonflées, ses mains qu’il posa sur les épaules de sa fille tremblaient.

— Ma chérie, j’espère que j’ai bien fait. J’espère que j’ai bien fait, ma petite fille, répéta-t-il une seconde fois.

Elle essaya de sourire pendant qu’il l’embrassait.

— Est-ce que je peux vous conduire à Berkeley Square, Beryl ? demanda Sir John Maxton.

Elle secoua la tête.

— Non, merci, John… Au revoir.

Ils restèrent seuls tous deux, tête nue, sous le porche, et ils la suivirent des yeux. Une pluie fine tombait. Une pâle lumière rouge éclairait la ville.

Ils rentrèrent ensemble dans la salle à manger, et Maxton resta silencieux pour ne pas troubler les pensées du docteur.

— Dieu soit béni, elle est partie ! murmura-t-il enfin. John, c’est la fin. Je le sais. Peut-être m’aidera-t-il ensuite. Je serais satisfait s’il rend Beryl heureuse.

— Il aurait pu vous aider dès maintenant, dit Sir John Maxton. Pourquoi essayez-vous de vous tromper vous-même ? Comment pouvez-vous espérer quoi que ce soit de la part de Steppe ? Grand Dieu, j’aurais bien voulu savoir que ce damné mariage aurait lieu aujourd’hui.

— C’est elle qui l’a voulu, dit le docteur. Je n’aurais jamais insisté, mais c’est elle qui l’a voulu. Steppe n’est pas un méchant homme…

— Steppe est un scélérat, et vous le savez mieux que personne. Pourquoi avez-vous peur ? Parce que vous avez copié le plan d’un prospectus que Steppe avait fait, et qu’il a publié sous votre propre nom. Steppe n’aurait eu qu’à paraître, comme témoin, et à dire la vérité, et il se trouverait à votre place, en supposant que vous soyez victime d’une accusation. Mais il ne le fera pas. Il aurait pu sauver…

Il s’arrêta.

— Ambroise Sault ?

— Il aurait pu, d’un seul, mot, sauver de la mort Ambroise Sault. Le plan du prospectus existe, il est dans le coffre construit par Sault. Steppe pourrait l’ouvrir et les quatre-vingt-dix-neuf pour cent de votre responsabilité disparaîtraient. Mais il ne risquera pas sa propre peau.

— Vous croyez qu’ils vont me poursuivre, John ?

— J’en suis sûr, répondit l’autre avec calme. Si j’étais le procureur général, étant donné les faits tels que je les connais, je lancerais un mandat d’arrêt contre vous.

La porte s’ouvrit.

— Monsieur peut-il recevoir deux messieurs de Whitehall ? demanda la femme de chambre.

C’est Maxton qui fil un signe de tête affirmatif.

— Bertram… il faut supporter cette épreuve… courageusement.

Le docteur se leva à l’entrée des détectives.

— Je suis l’inspecteur en chef de Scotland Yard, dit l’un d’entre eux. Vous êtes bien le Dr Bertram Merville ? Je vous arrête, vous êtes accusé d’avoir fait un faux rapport sur l’actif de la Société dont vous êtes président.

— Bien, dit le Dr Merville. Puis-je aller un instant dans ma chambre ?

— Non, monsieur, répondit l’inspecteur. Je sais que vous avez toutes sortes de médicaments dans votre chambre.

Sir John fit un signe de tête approbateur.

Il n’alla pas au poste de police avec le prisonnier ; mais il partit à la recherche de Beryl… et de Jan Steppe.

CHAPITRE LVIII

Ronald Morelle, assis dans son bureau, semblait plongé dans de profondes réflexions.

Il n’avait aucun souvenir précis de son passé. Ses souvenirs étaient si vagues qu’il ne pouvait les comparer qu’à ces nuages qui se forment presque instantanément et disparaissent aussi vite qu’ils sont venus. Un seul de ses souvenirs semblait plus net : il voyait une hutte longue et étroite. Le long des murs se trouvaient deux banquettes, occupées la nuit par des hommes endormis. La porte de cette hutte était très solide et on la fermait à clef chaque soir. Il lui semblait entendre encore parfois le bruit des pas de la sentinelle qui montait la garde et marchait de long en large. Un jour, un de ses compagnons était mort… Ronnie avait aidé à l’emporter. Une épidémie s’était abattue sur l’île ? Sur l’île ? Oui, c’était certainement une île, sous les Tropiques, car les nuits y étaient très chaudes et la végétation luxuriante…

— On sonne, Monsieur. Est-ce que Monsieur aura besoin de moi, ce soir ?

— Oui, François, restez.

Ronnie se leva vivement. Une seconde plus tard, il traversait la pièce et allait au-devant de Beryl.

— Je suis si contente d’être venue, Ronnie ; ce n’est pas parce que Christiane a insisté, j’avais besoin de vous voir, mon chéri.

Comme elle était pâle ! Il en eut le cœur serré. Elle était probablement prête à partir, car elle portait un costume de voyage.

— Beryl, ma chérie, êtes-vous souffrante ?

— Non, Ronnie, je vais très bien.

Elle jeta un coup d’œil sur la porte, s’attendant à chaque instant à voir entrer Steppe. Il devinerait certainement qu’elle était ici. Et puis elle avait un train à prendre ; quelle folie que cette visite !

Ronald tenait ses deux mains dans les siennes.

— Beryl, on m’a dit que vous alliez vous marier. Ce n’est pas possible, Beryl, dites-moi que ce n’est pas vrai ?

— C’est vrai dit-elle.

— Mais, Beryl… il s’arrêta. Oui, je me le rappelle, maintenant, vous êtes venue ici, Beryl, et j’ai été cruel…

— À quoi bon en parler de nouveau, Ronnie ? J’espère que vous allez devenir meilleur que vous n’étiez. Je vous admire beaucoup d’avoir défendu cette pauvre fille. Vous essayez de changer, de vous améliorer, n’est-ce pas, Ronnie ?

— Oui.

— Je crois en vous, Ronnie. Est-ce facile d’abandonner le genre de vie que vous meniez ? N’aurez-vous jamais de regrets ?

Il sourit doucement.

— Je vous arracherai d’un seul coup celle qui fait la joie de votre cœur et pourtant vous ne pleurerez pas…

Elle le regarda, effrayée.

— Ronnie, que vous êtes solennel. Vous me semblez si fort maintenant. Ronnie, je suis mariée. J’ai épousé Steppe. Mon mariage a eu lieu aujourd’hui.

Il pencha la tête comme s’il n’avait rien entendu.

— Mon mariage a eu lieu aujourd’hui, répéta-t-elle. Oh ! mon Dieu, Ronnie, c’est affreux !

Il la prit dans ses bras et embrassa sa figure couverte de larmes, et puis…

On sonna à la porte.

— Je crois que c’est votre mari, dit Ronnie doucement. Voulez-vous aller dans ma chambre ?

Il lui ouvrit la porte et fit un signe à François qui semblait terrorisé.

Steppe entra précipitamment dans le bureau. Dans son grand manteau de voyage, il avait l’air d’un géant.

— Où est ma femme ? Sa voix tremblait de fureur. Sale cochon ! Où est ma femme ? Elle est venue ici, je le sais… chez son sacré amant ! Où est-elle ? hurla-t-il.

— Elle est dans ma chambre, dit Ronnie, et Jan Steppe recula, comme frappé de terreur.

— Dans votre chambre ? il parlait d’une voix étranglée. Bien ! Maintenant qu’elle vienne dans ma chambre à moi ! Vous m’avez traité de singe, ce matin, je vais vous montrer quel genre de singe je suis. Beryl ! hurla-t-il.

Elle sortit de la chambre, désespérée.

— Alors il a fallu que vous veniez le voir, une dernière fois, hein ?

François avait ouvert la porte et quelqu’un qui ne s’était pas fait annoncer entra dans le bureau.

— Steppe !

C’était Sir John Maxton.

— Merville vient d’être arrêté, dit-il.

— Mon père ! Arrêté ? Jan, il faut que je rentre à la maison…

— Il n’en est pas question. Vous allez partir avec moi, hein ? Je n’ai épousé ni votre père, ni votre amant !

— Qu’allez-vous faire, Steppe ? demanda Maxton avec sévérité.

— Ce que je vais faire ? Je vais aller prendre mon train ! Vous ne pouvez pas m’en empêcher…

— Steppe, pour l’amour de Dieu, réfléchissez ! Sir John Maxton le suppliait maintenant. Vous pourriez sauver Merville. Vous avez le plan du prospectus.

— Il est dans le coffre, dans le coffre ! hurla Steppe, la figure cramoisie de fureur. Allons, venez Beryl !

Il lui prit le bras, mais elle se dégagea et alla se cacher derrière Ronnie. Eh bien ! ouvrez le coffre ! dit Maxton.

— Allez tous au diable ! Ne me barrez pas le chemin Morelle ou je vous tue. Beryl…

— Dites-moi le mot, le mot du coffre. Vous pourrez vous enfuir cette nuit. Ils ne trouveront rien avant demain matin…

— Je ne vous le dirai pas, sacré nom ! J’aimerais mieux…

— Judas ! J-U-D-A-S, voilà le mot ! dit Ronnie en détachant chaque lettre.

Ronnie Morelle était debout, il montrait Steppe du doigt.

La bouche ouverte, abasourdi, Steppe alla vers lui en trébuchant.

— Vous… vous… Il frappa, mais son coup ne rencontra que le vide.

Ronnie le prit par les épaules et le regarda fixement dans les yeux.

Beryl, horrifiée, malade de peur, vit la figure de son mari devenir livide ! Il fit une grimace de douleur, une grimace monstrueuse.

— Je vous reconnais ! dit-il en hurlant, fou de terreur. Je vous reconnais ! Vous êtes Sault, Ambroise Sault ! Vous êtes mort, ils vous ont pendu, Ambroise Sault…

Il mit sa main devant ses yeux, comme pour ne pas voir un fantôme.

— Venez, Beryl, dit-il en bégayant. Il ne faut pas que vous restiez ici… C’est Sault !… Oh !…

Il tomba comme une masse.

Beryl s’approcha de lui en tâtonnant, comme une aveugle.

— Ronnie… elle le regarda fixement dans les yeux, et dans son émotion, il caressa son menton avec le revers de sa main. Oh ! mon chéri ! dit-elle.

CHAPITRE LIV

— Moi je trouve qu’elle aurait pu attendre six mois. Après tout, Christiane, bien que le Dr Merville ait été acquitté, le scandale n’a pu être étouffé. J’admets qu’elle n’ait été sa femme que de nom, comme disent les journaux ; elle n’en a pas moins été Mme Steppe. Teddy est tout à fait de mon avis ; il dit que ce n’est pas convenable de se marier huit jours après la mort de son mari. Ne crois pas un instant que le mariage de Ronnie ait pu me faire de la peine. C’est uniquement une question de convenances.

Christiane avait la bouche pleine : Ronnie lui avait envoyé une grande boîte de bonbons.

— Donne-moi donc ce livre sur Beaulieu, sur lequel tu es assise, et ne parle pas tant, dit-elle. Tu n’es qu’une vilaine jalouse !

— Mais non, je t’assure que non. J’aime beaucoup Ronnie, je le reconnais, mais il lui manque quelque chose… il n’a pas d’âme… pas de cœur…

— Est-ce qu’Ambroise Sault avait une âme ?

— Mais, oui, naturellement, quelle drôle de question !

— Alors, tais-toi ! dit Christiane et, prenant un livre, elle se plongea dans la lecture.

 

FIN.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en février 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Hubert, Martine, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Wallace, Edgar, Le Capitaine des Âmes, Paris, Gallimard, 1933. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, La Tour de Londres, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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